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Full text of "Histoire de l'Abbaye de Morimond: diocèse de Langres, quatrième fille de Citeaux, qui comptait ..."

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A R T E s SCICNTIA VERITAS 



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HISTOIRE 



DE 



• • 



L'ABBAYE DE MORIMOND 

DIOCESE DE LANGEES, Ql'ATRIÈME FILLE 

DE CITEAI-X, OL'I COMPTAIT DANS SA FILIATION ENVIRON 700 MONASTERES 

DE» DEUX SEXKS, AVEC LES PRINCIPAUX 

ORDRES MILITAIRES D'ESPAGNE ET DE PORTl'CAL, 

<'>uvr«fre où Ton compan' les merveilles de l'association cénobitique aux utopiMi socialiste» 

d(> DOS juurs , 

OTLxi n*mi beau pia» oslatè. 



ET ri'DLIB sors LPS ACSriCBS DB 



\r "BABXBMBf ancien évéque de Ziangresy actuellement 

évêque d'Arrasi 

PAR M. L'ABBÉ DUBOIS, 

acciec prciessEur ds philosophie et cemhs de plusieurs tociélés savantes. 



Mil qii . foaUil MIS iM pM a* ce ii4iltRM« l«i raiaei ë'ae akhaje ncitit. 
l'a point «ftfié ëaas n itnsH In •mtns éti rfiobitei qii y TNinal et j mi- 
ramt : rcl«i ipi pamirt froideofat Ifs comdors et In nilaln in csmau à 
■•iti« dmoIU . et le le «fit iiuilU d'jicii sm* mr. et n'^pratre pis dai h 
ciriMiUi ë'ruB'irr. celii-la peat ferarr In aaaaln de rki>loire, pnt ccMcr m 
(iKdn »r ce %u'\\ y a de beai et de «ibliaK. Il n'existe penr lil ai p htp s a l w 
Iii«tart4in. ai bnii*. ai snUiBit*. Mn in(i4liircBre e«t dut les t#aèbnt, aia 
r«ir est daw la pecuien. •. Balmk», Prol. comp, au Cnth.^ II, 976.) 



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BIJOV, PAaif, 

l.OIREAV-FEUCIIOT, KDITFI'H, ! SArjMKR ET UUAY, LIBHAinES. 
vuf Chab<»l-r.h.irn>, *0. i rue «les Saints Pi're^, 64. 

181Î2. 






HISTOIRE 



DE 



! • L'ABBAYE DE MORIMOND. 



B\\on, 



IMPRIMERIE LOIREAU-FEUCHOT, 

rue Chabot -CharnT, (0. 



HISTOIRE 



DE 



L'ABBAYE DE MOBIMOND 

DIOCESE DE LANGEES, QUATEIÉMB FILLE 

DE CITBAUX , QUI COMPTAIT DAMS SA FILIATION ENVIRON 700 MONASTÈEES 

DU DEUX SEXES, AVEC LES PRINCIPAUX 

ORDRES MILITAIRES D'ESPAGNE ET DE PORTUGAL, 

OnTnift oà l'on compare les menreilles de l'asMciation cénobitique aux utopies locialiitea 

de nos jours , 

OBMi n'vn beau vulk oaAvi. 



■T rCILlt sous LB8 AUSPICES DB 



■f g Amro I aneîen évêque de Langret, aotnelleineiit 

évêque d'Arras} 

PAR M. L'ABBÉ DUBOIS, 

aocieD professear de philosophie et menihre de plusieurs sociétés savantes. 



fMti %m , Uê\m imi im ^«d ifae taéiHnsn In ralm l'os aHijt aatkin, 
i'« poiii éTtfié éuM n peisée Im •■krn 4n eAotkitM fii y Ttcanai M y bm- 
rantt ; eciii %ai fitttmi Utiêmm Im nrriim M Im cÀsIm te cwmiti I 
mMé MMii . M M M iMt «sMilli Taicn mstcbit, «l M'tfniÊn fu bIm It 
eariMitl d'eualicr, e«lii-U pwt fermr Im analM it ritsuirt, pcât «mr us 
«late iir M qi'il y a !• kMi ft te iiUiae. Il l'eiiste ptir lai il ^Mmbémi 
bitUriqiH, il kaité. li nUlBité; ni isteitifCin Mt dasi Im Uatfeni. Mi 
(Mr est diu la paauifrt. (Balsbs, Prof. comp. au Cath.^ II, 976.) 




--►■•^^Hj^iSSS^SfâBî^ecv^ 



BIJOV, 

LOIREAU-FEUCHOT, ÉDITEUR, 



SA6NIER ET BRAY, LIBRAIRES, 



I 



nie Chalibt-Charny, 40. rue des Saints-Pèret, 64. 

1852. 



■. « .'■ 
I . 



Propriété de V Éditeur, 



%ièj^. 




X?ér i^i J^4. - * /- , '<,'.//^ 1^ 



c y / i ^ V - / ^ ^ 



INTRODUCTION. 



De la mistioo providentielle des divers Ordres religieui du Catholicisme, et de 
Tordre de Qteanx en particulier ; du besoin, pour les sociétés chrétiennes tu 
XIX* siècle, d*an nouvel institut monastique agricole et professionnel; TEglise 
catholique seule peut le donner au monde. 



Cent fois dans mon enfance j'avais gravi le mont escarpé 
sur lequel s'élevait autrefois le château de Choiseul; arrivé 
à son sonfunet , je me contentais de contempler autour de moi 
cette magnifique plaine si bien cultivée, semée de tant de 
beaux villages , sillonnée par la Meuse aux rives ombragées , 
et si riche pour moi en délicieux souvenirs. Quelquefois, à 
la vue de ces ossements poudreux qui roulaient sous mes 
pieds, de ces débris de pierres polies et de tuiles vernissées qui 
jonchaient le sol , seuls restes de Tun des plus hauts et des 
plus puissants manoirs de la France , songeant à la vanité et à 
la caducité des choses de ce monde, je me trouvais jeté dans 
une vague et sombre mélancolie. 

Un jour, dans Tune de ces promenades rêveuses et solitai- 
res, je me rappelai ces belles paroles de Cicéron : Nescire quid 
antea quam nattis sis aceiderU , id est semper esse puerum ; — 
Ignorer ce qui est arrivé sur la terre avant sa naissance, c'est 
être enfant toute <a tne (1), et je fus emporté par toutes les 

(i) C*élait la devise du savant Anglais Usserius. 



— VIII — 

puissances de mon ame vers ce passé dont je foulais les ruines, 
et je m'y enfonçai avec une incroyable ardeur pour lui ravir 
ses secrets. 

Je me vis bientôt au milieu de ce vieux Bassigny (pagus 
Bassiniacus, Bassigniacensis), Tun des plus vastes jxujfî gallo- 
romains du nord-est , s*étendant de la Meurthe à la Marne et 
de la Saône à la Meuse (1). Il m*apparaissait successivement 
occupé par les Lingons, les légions romaines et les hordes 
barbares ; gouverné par un patrice et un duc sous les rois de 
la première race , puis par un comte sous ceux de la seconde (2). 
Après le règne de Charles-le-Chauve , lorsque les fiefs devin- 
rent inamovibles et héréditaires , le comté du Bassigny était 
morcelé en vicomtes et en baronnies que se partageaient les 
enfants du comte. 

Au nombre des principaux barons, descendants ou alliés 
des comtes , étaient les sires de Choiseul , d'Aigremont , de 
Meuse , de Reynel , de Saint-Blin , de Bourbonne , de Bout- 
mont, de Grancey , de Glémont (3). Chacun d'eux avait à Ten- 
tour de son castel , dans les villages environnants , ses cheva- 
liers , ses écuyers et une longue série de feudataires formant , 
sous la haute direction du comte , une hiérarchie féodale com- 
plète. Le siège du comté avait été fixé à Clémont, à la fin 
du XI* siècle (4). Simon de Clémont prenait le titre de comte 
du Bassigny, que ses fils conservaient jusqu'à l'asservissement 
de la contrée par les princes de la maison de Champagne. 

Dès le commencement du XII* siècle , en face de cette colos- 
sale organisation de la force et du despotisme , je voyais avec 
admiration surgir une nouvelle puissance fondée sur la charité 

(1) Voir les Pièces justificatives. 

(2) Mathieu, Hist. des Evégues de Limgres, in-8s P* ^0* 

(S) On trouvera la filiation généalogique de ces maisons dans Le Laboureur, 
Duchesne, Gasp. Jongelin [Fondât, de Morim,),et le Nobiliaire de France. 
(4) Jac. Vignier, Chronic. ling,^ p. 74. 



I 



I I 



— IX — 

et la liberté» qui balançait Tancienne et finissait par la domi- 
ner et Tabsorber : c'était Tabbaye de Morimond , de Tordre de 
Qteaux. Cet institut se développait avec tant de rapidité et 
dans de si vastes proportions , exerçait une si grande influence 
sur tout ce qui l'environnait , qu'il devenait Tame et le mobile 
de tout le pays. Il m*était dès-lors impossible de faire un pas 
sans le rencontrer sur ma route » et je fus forcé de faire mar- 
cher de front Thistoire féodale et l'histoire monastique du Bas- 
signy. Je descendis donc des hauteurs du château de Ghoiseul 
dans l'obscur et fangeux vallon de Morimond. 

Je n'y trouvai que des décombres et , au milieu de ces dé- 
combres , quelques vieux serviteurs des moines , qui ne purent 
que me citer les noms des deux derniers abbés et me montrer, 
les larmes aux yeux , remplacement de l'église , du cloître , de 
la bibliothèque , de l'infirmerie ; mais voilà tout. Nul souvenir 
moral, nul document authentique ne survivait; personne sur 
les lieux mêmes ne savait les annales de cette antique maison ; 
personne ne s'intéressait à la vie passée , aux études , aux tra- 
vaux , aux chants pieux de ces cénobites éteints ; il n'y avait 
pas cinquante ans qu'ils avaient disparu du sol, et, dans ce 
siècle d'oubli , l'oubli pesait déjà froidement sur leur mémoire, 
comme les pierres sépulcrales sur leurs cendres. 

Il me sembla qu'un grand établissement monastique qui 
avait ses racines au commencement du XII* siècle , et qui , 
après avoir traversé les phases diverses de notre civilisation 
politique et religieuse « était venu expirer définitivement en 
1789 avec l'ancienne société française, méritait de trouver 
l'historien qui lui manquait , et que j'allais raconter, dans l'his- 
toire d'un seul couvent cistercien , les œuvres et les destinées 
(le tout l'ordre de Ctteaux en Europe. 

Les philosophes du XVIII* siècle , qui ont regardé les obser* 
vances érémitiques comme une superfétation propre au chris- 



.>■ 



— X — 

tianisme, ne connaissaient pas Thomme. Le monachisme est 
un élément essentiel de la vie religieuse de rhumanité ; il n*a 
jamais existé et il n'existe à cette heure aucune religion sans 
moines (1). Le besoin d'expiations insolites et de hautes médi- 
tations dans la solitude ressort de la nature même des religions 
et des tendances de Tesprit humain. Dans toute religion, 
comme dans toute science et dans tout art , il y a deux parties 
distinctes : une partie élémentaire , à laquelle s*attachent les 
esprits vulgaires : c'est la voie spacieuse , la route battue dans 
laquelle marche la grande masse des croyants ; une partie 
transcendante , qui exige beaucoup plus d'efforts et de sacrifi- 
ces , réservée aux âmes généreuses qui veulent s'élever par la 
comtemplation et l'extase dans les plus sublimes régions du 
mysticisme. Il faut des héros dans une armée et des moines 
dans une religion. 

Les sophistes impies de nos jours se sont efforcés de retrou- 
ver dans les cultes idolâtriques une ombre défigurée de l'ascé- 
tisme chrétien , et de ravaler nos pieux et charitables cénobites 
au rang et même souvent au-dessous des solitaires farouches 
et misanthropes du paganisme. Us sont allés sous les grottes 
et dans les laures de la Thébaide insulter aux larmes et aux 
gémissements des anachorètes. Selon eux , une imagination 
exaltée , un mysticisme effréné , des rigueurs impitoyables , une 
imbécille quiétude caractérisent les moines d'orient, ces faquirs 
du christianisme. Ici, ils retrouvent les bacchanales et les pan- 
tomimes des prêtres de Cybèle dans les courses vagabondes et les 
momeries des franciscains. Là, les dominicains, qui voient le 
monde entier dans le capuchon de la Vierge, sont une imitation 

(1) Nous renvoyons ceux qui contesteraient notre proposition an savant <" -tn 
vrage du P. Brunet, lazariste, Parallèle des Religions, 8 tomes en 5 \ 
in-4«, que nous avons eu le bonheur de trouvera la bibliothèque deS.-Sulpice, 
à Paris. On ne peut nous objecter le protestantisme, qui a cessé d*étre une re- 
ligion en cessant d*avoir un sacrifice. 



— XI — 

des sectes brahmaniques qui Vont vu dans la bouche de Chrisna 
ùu dans la fleur du lotos. Lorsqu'on a lu, disent-ils , les légen- 
des des Bhikchus et des Bhikchunis du boudhisme, les prodi- 
gieuses austérités des premiers cénobites cisterciens n'ont plus 
rien qui étonne. Les pieuses escroqueries et iUmmoralité raffi- 
née des bonzes leur rappellent la Compagnie de Jésus. Que tous 
nos moines, s^écrie Tun d'eux , sont petits et prosaïques, en pré- 
sence des druides errant dans les forêts et des brachmanes tom- 
bant dans les bras des bayaâères (1). 

Un pareil langage accuse ou la plus profonde ignorance, ou 
les plus misérables et les plus injustes préventions. La vie mo- 
nastique sérieuse , dans une religion quelconqu'\ n*est et ne 
peut être que la pratique de cette religion dans sa plus haute 
perfection. Or, tout culte qui ne grandit pas l'homme jusqu'à 
Dieu le dégrade et le fait descendre jusqu'à la brute ; plus une 
ame tend à s'élever à l'aide d'une religion fausse , plus elle 
s'enfonce dans un abime de mensonge , d'absurdités et d'igno- 
minie , et , lorsqu'après bien des efforts , de laborieuses études , 
de profondes réflexions, elle se croit arrivée au sommet de la 
science et de la vertu , elle est aux antipodes de l'une et de l'au- 
tre , c'estr-à-dire à la plus grande distance possible du vrai et 
du bien, à Textrême limite de l'erreur et du vice. 

C'est ce qui nous explique pourquoi la vie érémitique, en 
dehors du catholicisme , a été si stérile en œuvres morales et 
scientifiques et si meurtrière pour la civilisation. Qu'ont apporté 
au monde les sombres élucubrations des druides au fond des 
forêts (2)? La plus atroce barbarie et l'adoration du gui sacré. 



(1) Ces citations sont tirées du livre intitulé : Monopoie universitaire. Nous 
aurions pu en emprunter encore beaucoup d'autres aux ouvrages de MM. Mi- 
chelet, Edg. Quinet, Lerminier, Eug. Sue, etc. 

(2) Dom Jacq. Martin, Traité de la religion des Gaulois, t. 1, p. 40; E. Oa- 
vies, ThecelticMytkol. ofDruid., in-8«, p. 50; Karl. Barlh., Ueberdie Druid- 



— XII — 

Ces corporations dévouées à Isis égyptienne, et s'imposaot, si 
l'on en croit Porphyre , les plus dures privations , qu'ont-elles 
enfanté dans leurs ténébreuses cavernes? La divinisation de 
Toignon et le culte du phallus (1). Ces vestales romaines, con- 
damnées à une si sévère solitude et à un si rigide célibat, a 
quoi consacraient-elles la fleur de leur vie et leurs mains viigi- 
nales? A faire nuit et jour du feu et de la cendre (2). 

Voyez dans le mahométisme et ses nombreuses ramiflcations 
cette foule de derviches déguenillés , avec des besaces pendues 
à leur ceinture ; tenant d*une main un chapelet et de Tautre 
la lame luisante d^un sabre ou des brochettes de fer qu'ils s'en- 
foncent dans la chair ; couchant dans des masures désertes , ne 
se nourrissant que d'herbes sauvages , la poitrine sillonnée de 
plaies qu*ils se sont faites à eux-mêmes ; les épaules ombragées 
d'une chevelure noire , longue et hérissée conuiie une crinière ; 
tirant du fond de leurs entrailles des paroles sacrées qu'ils ru- 
gissent plutôt qu'ils ne les articulent : voilà les moines de 
l'Alcoran ! Vous ne comptez dans leurs rangs ni hommes de 
charité et de dévouement, ni historiens, ni orateurs, -ni 
poètes, ni philosophes; leur unique science consiste à faire 
des incantations , des tours de force , le saut périlleux , des 
contorsions horribles : c'est une science de baladins et de sal- 
timbanques. 

Les voyageurs européens qui les ont approchés et les ont 
étudiés dans leurs mœurs et leurs habitudes ont constaté que 
leur maigreur, leurs yeux hagards et leurs lèvres gonflées et 
tremblantes prouvaient qu'ils cherchaient leurs illuminations 
internes moins dans l'oraison que dans les substances siupé- 

der Keiten, in -8», 18Î6; Amédée Thierry, Histoire des Gaulois, l. 2, pp. 70 
et sq. 

(1) Porphyre, De Abstin.j 11. 2 et 4 ; Fred.-Sam. Schmidt, De Sacer. et Sacri- 
fie, ^gypt., in-l2 (Bibliot. Div.). 

î) NadaU Essai sur le Feu sacré et sur les Vestales, in-S*», Amsterd., 1788. 



— un — 



fiantes qui , comme Topium , les infusions: de bangue et de noix 
Yomique, remplacent le vin chez leàtiusulmans (1). 

Si 9 à cette heure , je me transporte par la pensée dans les 
bosquets parfumés de Tlndc, j'aperçois çà et là, sous les fi- 
guiers, les pahniers et les bananiers, des Smartasou penseurs, 
des Vanaprastes, des Sanyassis,desDjogis, desPandaris, des 
Beraghis, en un mot toute cette multitude de Mounis (2) qui 
pullulent dans le sein du brahmanisme. Les uns gisent sur le 
sol, immobiles comme des cadavres; les autres sont enterrés 
dans le sable jusqu'au cou ; ceui-là se tiennent debout sur un 
pied pendant une journée entière, ou bien accroupis sur leurs 
talons, les bras levés au-dessus de la tête; plusieurs, assis et 
les yeux fixés sur leur nombril, répètent continuellement ces 
paroles qui sentent encore plus la folie que le blasphème : Je 
suis Vitre suprême 1 Ne demandez à ces hommes ni ce qu'ils 
veulent, ni ce qu'ils pensent : ils aspirent à l'insensibilité et à 
la stupidité comme au bonheur seul réel; population de marbre 
et de bronze , figures humaines pétrifiées et jetées siu* la route 
de la civilisation pour entraver la marche des peuples (3). 

De là je vais frapper à la porte des chémos du Thibet et de 
la Tartarie , mendiant un brin de vérité et de charité, et les 
lamas me montrent les monstrueuses rêveries du Gand-Jour, 
dans lesquelles ils s'égarent et se débattent, comme le malade 
sous le poids d'un songe pénible (4) . Je monte dans les bon- 



(1) Eng. Bore, Coït, et Mém, du Voyag. en Orient , t. 1, pp. 228, 281 , etc.; 
— Dict. des cuit, relig.j t. 2, p. 96. 

(2) On sera firappé de Panalogie singulière qui existe entre le mot ^sanscrit 
et le mot grec povoç, seul , solitaire , d'où vient notre dénomination dé moine. 

(3) J.-J. Bochinger, La vie contemplative, ascétique et monastique chez let 
Imdous et les peuples Boudhiques ; 1831, in-8«;— J.-A. Dubois, missionnaire, 
Mcturs^ Institut, et Cérémon. de Vlnde^ t. 2, ce. 82, 83, 34, 35 et 36; — Eug. 
Bumouf, Introd. à l'Histoire du Buddhisme Indien , p. 232 et suiv., avec Tex- 
ceilent Compte-Rondu de M. Biot, Journal des Savants^ avril, mai et juin 1843. 

(4) Frat. August., Ant., Georg., eremit August, Alphabet du Thibet, 1753 

b 



— XIY — 

zeries de la Chine » juchées sur des pics escarpés (1) ; j'inter- 
roge les talapoins des bois (2) , les jemmabus ou prêtres des 
montagnes du Japon (3] ; je leur demande à tous un grand 
nom , une grande idée , une institution philanthropique , une 
découverte scientifique et civilisatrice, et ils restent muets» 
Leur solitude est inféconde conmie le sable et le rocher du dé- 
sert ; leurs œuvres sont celles des vers qui travaillent pour la 
mort dans le silence et la corruption des tombeaux. 

Le Dieu vers lequel le chrétien s'élève dans la solitude , par 
la méditation et la contemplation , est l'exemplaire étemel et 
infini du vrai , du beau et du bon ; plus Thomme gravite vers 
lui 9 plus il s'approche de la science universelle , plus il y par- 
ticipe, plus il en entrevoit les harmonies inefiables ; plus il pé- 
nètre dans sa substance, plus il y découvre de sagesse et d'a- 
mabilités mystérieuses ; plus il s'unit à lui par un hyménée 
sublime, plus il goûte, plus il savoure son inmiense bonté. 
Aspirer à la perfection dans le christianisme, c*est chercher à 
se rattacher de la manière la plus étroite et la plus intime au 
vrai principe de toute science : au beau , principe de toute 
tentative artistique ; au bon , principe de toute moralité ; c*est 
une triple voie ouverte à l'esprit humain , et dans laquelle il 
peut faire d'immenses pr(^rès, à Tinvcrse de la perfection 
païenne , qui n'est que la dégradation portée à ses dernières 
limites, la chute de l'humanité au-dessous de la brute et de la 
boue. 

Dans l'EgUse de Dieu , l'avènement d un institut cénobiti- 



(Bibliot. Div.); — Hue, miss. Lazar., Souven, cTun Voyage dans la Tartatie et 
le Thibet, tt. 1 et 2, in-8«, 1851. 

(!) Du Halde, Descript, de tempire de la Chiner t. 8, p. 19 et suiv., in-fol.; 
— Davis , La Chine ^ ses mœurs et ses cùut,, t. 2, p. 40 et sq. 

(2) Tachard, Voyage à Siom, tt. 1 et 2. 

(8) Hist, civil, et ecclés. du Japon, par Engelbert Kœmpfer, trad. de Scheu- 
cbzer, t. 2, p. 45. 



XV 

que n'est point le fait de circonstances fatales et fortuites, mais 
un bienfait providentiel, une planche de salut jetée au jour du 
naufrage, un secours céleste toujours en harmonie avec les be- 
soins de répoque ; tellement que pendant plus de mille ans on 
pourrait , d'après Tétat religieux , moral et politique de Focd- 
deot, déterminer a priori la nature et les tendances des ordr^ 
religieux que Dieu a suscités dans cette longue suite de siè- 
cles (!}. 

Voyez, à la fin du IV* siècle , cette Rome sur le front de la- 
quelle Taustère génie de saint Jérôme a buriné de flétrissants 
et d'ineffaçables stigmates; ces trois mondes, le monde chré- 
tien, le vieux monde païen, le monde barbare, qui se heurtent 
et se choquent dans le sang et le feu 1 Que faut-il au genre hu- 
main dans cette effroyable crise ? Une grande expiation , de 
grands exemples , un asile pour les âmes qui voudraient se 
sauver de la ruine générale. G*est pourquoi la Providence ou- 
vre le désert : une race sainte et illustre s'y précipite ; ce sont 
les petits-fils et les petites-filles de ces conquérants qui avaient 
bouleversé et asservi les nations, les descendants des Scipions, 
des Gâtons et des Césars (2) . Les forêts et les montagnes de la 
Thébaïde retentissent tour-à-tour du chant des hymnes sacrées 
et du bruit des travaux artistiques et agricoles. 

Ces travailleurs du désert avaient tous le même uniforme, le 
manteau oriental et la cuculle monastique ; tous les mêmes ar- 
mes, le Psautier dans une main et la bêche ou la serpe dans 
l'aube ; tous combattant le même ennemi , le démon ; tous 
nourris du même pain , le pain des anges ; tous attendant la 
même couronne, celle de l'éternité. Assis sur un obélisque 

(1) Cest ce que M. de Chateaubriand a très-bien démontré dans son Génie 
du Christianisme. Après lui nous citerons M. Gaume, Catéchisme de persévé- 
rance, et M.Henrion,dans un ouvrage spécial, in-S», que nous avons lu avec le 
plus vif intérêt chejt les trappistes de Septfons (Allier). 

(2) Voir les Lettres de saint Jérôme, au t. 5 de ses OEuvres, édit. Martianay. 



— XVI — 

renversé ou appuyés sur le tronc d*une colonne » derniers res- 
tes de Memphis ou de Thèbes , ils essuyaient la sueur de leurs 
fronts en chantant un cantique et en songeant à la vanité de la 
puissance et de la gloire du monde , sur les ruines de Tempire 
Croulé des Pharaons. La terre, cultivée par des mains si sain- 
tes, produisait au centuple, et la mer vit souvent avec étonne- 
ment des flottes d*une espèce nouvelle affronter ses flots sous 
le pavillon de la croix , et porter non plus le fer et le feu dans 
des pays lointains , mais Taumône du cénobite à des peuples 
malheureux et affamés (1). 

Saint Basile se sauve dans les profondes vallées du Pont , 
sur les rives sauvages de l'Iris, et il y est bientôt suivi de saint 
Grégoire ; mais celui-ci , rappelé par son père , est forcé de se 
retirer ; il écrit à son ami , le cœur plein de regret : <c Que ne 
suis-je encore à cet heureux temps, cher Basile, où mon plai- 
sir était de soufirir avec toi ! Une peine que le cœur a choisie 
vaut mieux qu*un plaisir où le cœur n'est pour rien. Qui me 
rendra ces divines psalmodies, ces veilles, ces ravissements vers 
Dieu dans la prière, cette vie dégagée des sens, ces frères unis 
de cœur et d*esprit , ces luttes de la vertu, ces élans généreux, 
ces pieux travaux sur les livres sacrés, et les lumières que nous 
y découvrions , guidés par l'Esprit ; et , pour descendre à de 
moindres détails , ces occupations variées et journalières où je 
me voyais portant du bois , taillant des pierres , plantant, la- 
bourant ; ce platane enfin , ce beau platane , plus . beau à mes 
yeux que celui de Xercès , à l'ombre duquel venait s'asseoir, 
au lieu d'un roi fatigué de plaisirs , un solitaire brisé d'austé- 
rités? Je le plantai, tuTarrosas; Dieu Ta fait croître, afin qu*il 
reste au désert connue un monument de notre affection et de 
notre bonheur» (2). 

(1) Usque udeo ut oneratas naves in ea loca mtttant quœ inopes incoitmt. 
S. Aogust., De Morib. Eccl., 1. 1, c. 31. 
(t) Gregor. Nazianz. Opem, t. 2, p. 105, edit. Parisiis, 1633. 



— XVII — 

La solitude chrétienne n'était point égoïste et misanthropi- 
que; la cellule des ermites s'ouvrait au pauvre et au voyageur, 
et , quand les peuples désolés jetaient un cri de détresse , ils 
accouraient aussitôt les consoler. Pour n'en citer qu*un trait 
entre mille» on les vit, sous Théodose, dans les malheurs d'An- 
tioche , descendre des montagnes pour adoucir les conunis- 
saires impériaux ; leurs discours étaient si touchants , si per- 
suasifs , qu'on tombait à leurs pieds , qu'on embrassait leurs 
genoux (1). 

Leur science n'était point cette science fardée et mondaine 
qui enfle l'esprit et corrompt le cœur ; elle était simple , solide 
et grande conune les pyramides et les autres monuments égyp- 
tiens. Les Hilarion » les Pacôme, les Arsène , versés dans la 
littérature des Grecs et des Romains , avouaient humblement 
qu'îb n'avaient pas encore appris l'alphabet de ces vieil-^ 
lards (2). 

L'empire d'Occident, gangrené depuis longtemps , s'affaisse 
enfin sous le poids de sa propre corruption ; les hordes sauva-* 
ges se sentent attirées vers lui , comme les hyènes par l'odeur 
d'un cadavre ; le nord s'ébranle de toutes parts et se précipite 
sur le midi. 

Ces hommes nouveaux , abandonnés à Tinstinci des brutes^ 
ignoraient la plupart l'honnête et le déshonnête, ne reconnais- 
saient point d'autre droit que la force , point d'autre loi que 
leurs caprices. Tous étaient plongés dans la plus grossière ido- 
lâtrie : quelques-uns se contentaient de se prosterner devant 
un sabre nu planté en terre ; ceux-ci adoraient les arbres et les 
serpents; ceux-là l'eau des torrents, les vents et les orages. Tels 
étaient les Suèves et les Alains , les Huns , les Lombards, les> 
Goths, les Hérules et les Francs. 

(1) s. Chrysost., Homil. 17, p. 154 et suiv. 

(% Fleury, HUt ecclés., t. 5, 1. «0, pp. 14 et 15, in-lî. 



— XVIII — 

A ces divers couraDts de barbarie qui n'ont cessé de sillon- 
ner l'Europe au V* siècle» la Providence aux VI* et VU* siècles 
opposera un courant d'idées chrétiennes et civilisatrices. Les 
armes du nord ont conquis le midi ; les doctrines du midi vont 
conquérir le nord , et ce seront des moines qui en seront les 
apôtres. Le clergé séculier ne suffisait point aux nécessités de 
l'époque ; il était d'ailleurs attaché à des fonctions locales» quo- 
tidiennes et limitées ; les ermites » plus libres » plus indépen- 
dants» plus enthousiastes» firent ce que le clergé séculier n'eût 
pu faire seul. Us se livrèrent à tous les devoirs de la prédica- 
tion populaire ; ils recherchèrent et vainquirent le paganisme 
partout où ils en découvrirent des traces (1). 

Les barbares « méprisant la vie agricole » vivaient du lait et 
de la chair de leurs troupeaux » errant avec leurs chariots d'é- 
corce de déserts en déserts » de batailles en batailles. Qui leur 
apprendra à échanger leurs massues et leurs casse-tétes contre 
la houe et le boyau » leurs angons à deux et à trois crochets 
contre la bêche et le soc» leurs framées contre le râteau» leurs 
hauts destriers bardés de fer contre la pacifique cavale des 
champs? (2) 

Dès le VII* siècle » les moines bénédictins descendent du 
mont Cassin à travers TltaUe » la France et la Germanie jus- 
qu'aux glaces des pôles» suivis d'une multitude innombrable 
de travailleurs» défrichant les forêts et les broussailles » repai* 
res de brigandage (3). L'agriculture fut réhabilitée du moment 
où les barbares » déjà chrétiens » virent ces anges de la terre 
passer de l'autel à la charrue» et de leurs mains consacrées par 
l'huile sainte et divinisées par l'attouchement de la chair d'un 

(1) s. Augustin en Angleterre, S. Bonilace en Allemagne, S. Hildephonse 
en Espagne, etc., etc. 

(2) Agath., Hist.^ 1. 2;— Amm.Marcell., 1. 31, c. 2; — Pompon. Mêlas, 1. 1, 
c. ult., Panegyr. Veter. , 6, 7, pp. 188, 166, 167. 

(3) Voir les Annales des Benedictin.it , par Mabillon, en 4 vol. in-fol. 



— XIX — 

Dieu, manier les instruments aratoires et creuser le sol pour y 
trouver leur nourriture et leur pénitence. Partout où ils ont 
fait une station, des peuplades errantes se sont groupées autour 
d*eux : rapprochement sublime de la force et de la douceur, 
de la guerre et de la paix , du lion et de Tagneau. Bientôt le 
cloître est devenu le centre d*une ville florissante (1)« le noyau 
d'une belle et riche province (2) . 

Les barbares, au moins la plupart, n'avaient aucune forme 
sociale bien déterminée ; les moines leur offrirent dans leur 
constitution et leur mirent sous la main les trois éléments de 
toute société humaine : le pouvoir absolu, la délibération, réé- 
lection ; le pouvoir absolu de Tabbé tempéré par la délibéra- 
tion des anciens , l'élection de Tabbé choisi librement par ses 
pairs. 

Certes ! dans un temps où TEurope en dissolution gémissait 
sous les invasions de mille peuplades vagabondes et se morce- 
lait en fractions mal définies, sans lien, sans unité, sans pou- 
voir fixe, c'était un grand événement que la constitution claire 
et forte de l'ordre bénédictin , sous une dictature élective et 
sous Tempire de la loi religieuse (3) . 

Le tableau que les auteurs du temps nous ont tracé de la 
physionomie hideuse et du caractère féroce des barbares nous 
fait encore frémir d'horreur. Le Saxon géant , aux yeux d'azur ; 
l'HéniIe aux joues verdâtres , de la couleur des algues de la 
mer ; le Picte à la figure teinte en bleu ; le Goth couvert de 
peaux qui lui descendent à peine aux genoux , avec des botti- 
nes de cuir de cheval ; l'Alain moitié nu , à la chevelure 



(1) En France : St-Denis, Montreuil, Montereau, Montiérender; — dans les 
Pavs-Bas: Munster;— en Bavière: Munich; —en Allemagne: Fulde;— en 
Suisse : St-Gall ; — en Savoie : St- Jean-de-Mouslier ; elc, etc. 

(2) Luxenil, pour la Franche-Comté; Monstier-St-Jean, pour rAuxois:. 
Qnny, pour le Maçonnais; etc., etc. 

(3) p. Lorain, Essai hist. stir f Abbaye de Cluny^ préfacr. 



— XX — 

blonde la\ée dans l'eau de chaux ; les Huns au cou épais , aux 
joues déchiquetées , se nourrissant d*herbes sauvages et de 
viandes demi-crues , couvées un moment entre leurs cuisses 
ou échauffées entre leur siège et le dos de leurs chevaux ; tous 
avides de tuer et de déchirer , se jetant sur FenBerai avec un 
cri rauque , comme la panthère et le tigre sur leur proie » su- 
çant le sang des plaies pour s'enivrer , arrachant la tète des car 
davres et de la peau caparaçonnant leurs chevaux» buvant à 
table le lait et le vin dans des crânes décharnés (1). 

Qui adoucira , qui humanisera ces hordes , nous dirions 
presque ces bétes farouches? La charité de Jésus-Christ, por- 
tée par les moines à son degré le plus héroïque. Nouveaux 
Orphées » ils attireront autour d'eux et gagneront de nouveaux 
barbares à la civilisation , par la puissance de l'harmonie. 
L'Eglise de Rome organise , sous Grégoire-le-Grand (2) , non 
des légions de soldats, conmie la vieille république» mais des 
colonies de moines chanteurs et musiciens qu'elle envoie en 
Angleterre » à la suite des Augustin et des Benoit-Biscop » à 
la cour de Charlemagne (3)» au-delà du Rhin» chez les 
Saxons (4) » les Frisons » avec saint Villebrod et saint Boni- 
face (5). Ils traversent les déserts et les forêts » en chantant des 

(1) Amm. Marcel!., 1. 13, c. 2; ~ Apollon., in Avit.;— Jornand., DeReb. 
Get., c. 24; — Pompon. Mel., De Scyth, Europ., l. 2, c. 1. 

(2)Gantoram studiosissimus, scholam consUtuit... Usque hodic Icctus cjos in 
quo recubans modulabatur et flagellum ipsius qno pueris minabatur , venera- 
tione congnia, cum antiphonario aathentico resenratur... Cum Aagustino tnnc 
Britaunias adeunte...romaniB institutionis cantores dispersi barbaroKinsigniter 
docuerunt... Hujus modulationis dulcedinem inter alias Europae gentes, Ger- 
inani seu Galli discere crebroque rediscere potueront.— Joann. Diacon., in Vit. 
S. Gregor.^ 1. 2, ce. 6, 7 et 8. 

(3) Petiit domnns rex Carolus ab Adriano papa cantores... At ille dédit ei 
Theodorum et Benedictum, romanae ecclesi^e doctissimos cantores, qui a sancto 
Gregorio eruditi fuerant. — Duchesne, Hist. Franc. ^ t. 2, p. 75. 

(4) Quod etiam Saxones et quaedam aquilonaris plag» gentes facerc noscun- 
tur. — Capital, f I. l, contr. Synod. Graec. 

(3) Cogniti sunt a Barbaris quod alterius cssent religionis , nam hymnis ot 
[ïsalmis scroper et orationibus vacabant. ~ Bcd., HiH. Angl,, 1. 5, r. U. 



— XXI — 

hymnes et des psaumes que les échos redisent au loin (1). Le 
sauvage Germain se laisse doucement entraîner par cette 
suave mélodie ; son cœur éprouve des émotions qui lui étaient 
inconnues , et bientôt il renonce au bardit du sang et de la 
mort pour répéter les tendres et pacifiques accents qu*il vient 
d'entendre (2) . Des nomades que rien n'avait pu arrêter jusqu'a- 
lors se sentent fixés au sol comme par un aimant secret ; leurs 
tentes vagabondes s'immobilisent : elles se changent en mai- 
sons, en palais 9 en temples ; les voilà transformés eux-mêmes 
en hommes , en citoyens : ils forment un peuple , une nation ; 
saint Jérôme exprime cette métamorphose prodigieuse en deux 
mots : Hunni Psalterium discunt (3). 

Dans cet efiroyable chaos social qui accompagna et suivit 
l'invasion des barbares , les moines recueillirent les débris du 
vieux monde , rassemblèrent tous les ouvrages anciens qu'ils 
purent trouver après ce grand naufrage , en écrivirent de 
nouveaux exemplaires , et il ne nous resterait presque point 
de livres anciens sans les bibliothèques des monastères. A la 
fin du septième siècle , toutes les écoles tombent , même celle 
de Rome ; les études s'affaiblissent ou disparaissent, en Italie 
par les ravages des Lombards , en Espagne par les incursions 
des Maures, en France par les guerres civiles. Où vont se ré- 
fugier les lettres et les arts? Sous le froc des cénobites. Dans 
les temps les plus désastreux, l'enseignement se perpétue par 
une succession non interrompue de docteurs dans les monas- 



(1) Cétait rasage de psalmodier Toflice divin partout où on se trouvait : in 
agro^invia, inplaustrOf inequis, in mansione. — Voy. Thomas&in, Disci- 
pline ecclés., 1. 1, 1. 1, ce. 16,17et 18; t. 2, 1. l,cc. 17 et 18. — Il est dit de S 
Bonifacc, apôtre des Russiens : Pedester ibat, jugiter psallens, etc. — Petr. 
Damian., in Vit, S. Romuaid, c. 28. 

(2) Quorum carminibus multorum sœpe animi ad contemptum scculi et nd ap- 
fietitum stmt vitœ cœlestis accensi. — Bed., I. 4, c. Î4. 

(%) Epifit. 7. 



— XXII — 

tères de SainirGermain de Paris , de Saint*Germain d'Auxerre, 
de Gorbie , de Fontenelle » de Prom , de Saint-Gall , de Fer- 
rières» d'Âniane, de Saint-Âgnan d'Orléans» de Saint-Benott- 
sur - Loire, etc. Lorsque les Normands et les Sarrazins rava- 
gent les provinces maritimes , les muses se sauvent dans les 
cloîtres les plus reculés , vers la Meuse » le Rhin » le Danube » 
dans la Saxe et le fond de 1* Allemagne (1). 

Au X"" siècle 9 la conquête germanique a attaché ses racines 
au sol, un ordre social définitif doit naître de ces conquérants 
devenus propriétaires fonciers , l'état de l'Europe va changer ; 
mais qui présidera à cette transformation nouvelle du monde? 
Un nouvel institut cénobitique. Au déclin de la race carlovio- 
gienne, en face du berceau de la féodalité, au moment où la 
papauté commence à être portée à la suprématie universelle,, 
surgit l'ordre de Cluny. La physionomie de la réforme cluni- 
sienne demeure liée aux trois faits qui suivent : 

1'' Il fallait recueillir les débris du siècle de Gharlemagne , 
et , avant que les langues et les constitutions modernes sor- 
tissent de leurs germes, ofirir un abri sûr à la civilisation 
latine , à la littérature ecclésiastique , la seule qui vécût encore 
fortement ; 

2"" Balancer la puissance féodale par une autre puissance 
plus grande et plus sacrée , soustraire à Tempire de la force 
sauvage un coin de terre et y ouvrir un asile aux innombrables 
victimes du despotisme et de la barbarie ; 

3* Appeler au désert et retremper aux sources vives du 
monachisme des hommes géants, comme Ghrégoire VU, Ur- 
bain II, etc., dont le bras de fer doit émonder le sanctuaire et 
courber le front des peuples et des rois. 

Telle a été la triple mission providentielle remplie pendant 

(1) Fleury, Discours sur fHist. ecclés., depuis Vati 600 jusqu'à 1100. §§ 21 et 
M, Ecoles, Monastères, Succession des Docteurs, etc. 



— XUIl — 

près de deux siècles par Cluny (1) ; mais, dès qu'un ordre a 
cessé d^étre d'accord avec les nécessités catholiques qui Pont 
créé et rendu fort, parait aussitôt un autre ordre religieux qui 
le surpasse et le remplace. Jamais cette succession immortelle 
de corporations pieuses n'a manqué aux besoins divers des 
sociétés chrétiennes . 

Des profondeurs de la vallée clunisienne où s'étaient opé- 
rés tant de prodiges , je me transportais en esprit sur les 
sommets des Alpes , témoins d'autres merveilles; j'y voyais 
avec non moins d'admiration des milliers de mains se levant 
tour- à-tour vers le ciel pour l'implorer, et s'abaissant vers la 
terre pour la féconder. Dès la fin du XI* siècle , les enfants de 
saint Bruno semaient sur des monts longtemps improductifs 
et inhabitables des pins, des sapins, des mélèzes, des platanes 
et d'autres grands arbres qui nous fournissent aujourd'hui des 
bois pour la construction de nos vaisseaux , créaient tout un 
système forestier, opposaient des digues aux torrents, jetaient 
des ponts sur des abîmes , traçaient des routes , construisaient 
des chalets, organisaient des métiers, des manufactures, 
transcrivaient des manuscrits et donnaient au monde , avec 
l'exemple des plus sublimes vertus , celui du travail modeste 
et patient, de l'économie domestique , de l'amour des champs 
et de la nature (2). En face du berceau de la démocratie , lors- 

(1) M. P. Lorain, Essai historique sur V Abbaye de Cluny, in-S», spécialement 
les ce, 4, 5, 6, 7, 8 et 11; — Bargond, Un voyage à Cluny, 1844, in-12; — B. 
Glab^, Chnm., Gollect. de Pithouetde Duchesne;— Gall. Christ., t. 4, pp. 271 
etsuiv.; — D. Mart. Marrier, Biblioth. Cluniac., in-fol., avec les notes de An- 
dré Duchesne. 

(i) Petreins, Biblioth, nript. Carius,, in-S» : nous n'avons trouvé cet ouvrage 
qa'à la bibliothèque de la ville de Lyon; — Jacques Gorbin, Hist. des Char- 
treux, in-4<», 1653 ; — Innoc. Le Masson , Statuts des Chartreux, avec des notes 
noantea, in-fol., 1687 ; — Bem. Tromby, Storia critic., chronol, e diplomat. del 
patriarc. S. Brunon e del suoordin,, Neapol., 1773, 10 vol. in-fol.; — Tableau 
kist. etpitt. de la Grande-Chartreuse et de ses alentours, par un relig. du mo- 
aast., 1838, in-S»; — Lettu, Descript, des déserts de la Grande-Chartreuse, 
ine, in-fol., flg. 



— XXIV — 

que le tiers-état commence à se dessiner , que les communes 
s'affranchissent partout du joug des seigneurs , la ProTideoce, 
pour hâter et diriger le grand mouvement qui doit emporter 
la société européenne vers une ère nouvelle » suscite les ordres 
mendiants y c'est-à-dire les ordres plébéiens « les lie par des 
relations de sympathie et de famille avec les classes infikien- 
res. « Vous les trouvez , dit Chateaubriand , à la tête des insiir- 
« rections populaires : la croix à la main , ils menaient les 
c( bandes des pastoureaux dans les champs » conmie les pio- 
m cessions de la Ligue dans les murs de Paris. En chaire, ib 
« exaltaient les petits devant les grands , et rabaissaient les 
c< grands devant les petits. La milice de saint François se mul- 
« tiplia 9 parce que le peuple s'y enrôla en foule ; il troqua sa 
<( chaîne contre une corde , et reçut de celle-ci l'indépendance 
« que celle-là lui ôtait; il put braver les puissants de la terre» 
« aller avec un bâton , une barbe sale , des pieds crottés et 
« nus 9 faire à ces terribles châtelains d'outrageantes leçons. 
a Le capuchon affranchissait encore plus vite que le heamne» 
« et la liberté rentrait dans la société par des voies inattenjF* 
a dues. » 

Pendant que le cordelier montait du foyer de la chaumière 
au foyer du manoir, et formait conmie un lien intermédiaire 
entre deux classes sociales séparées par un intervalle inunense» 
l'Université de Paris, sortie du cloître de Notre-Dame, son 
berceau, grandissait et florissait à l'ombre du froc (i) : les do- 
minicains et les augustins passaient tour-à-tour de la chaire 
des écoles dans la chaire des cathédrales , traitaient toutes les 
cpiestions théologiques, politiques, philosophiques et sociales, 
et mettaient sur la voie de toutes les découvertes moder- 
nes (2) ; l'Europe savante reste suspendue pendant près de 

(1) Du Boulay, Hist, de f Université , t. 1, in-fol. , passim. 

i'4) L. Tort»Ui, Secoti Af/ostiniani, ovt^ro hton'n gêner, del sacro ordin^ 



— XXV — 

six siècles 9 comme par un aimaut magique, aux lèvres d'un 
moine. 

C^était en errant tristement parmi les ruines de Morimond 
et sur les môles de ses étangs battus par les flots, ou assis ré* 
yeur sous les grands chênes de ses forêts , que je repassais dans 
mon ame , à Taide de mes souyenirs , la mission proyidentielle 
de nos ordres monastiques ; j'ayais trouyé la raison d*être des 
moines d*orient dans la corruption et les bouleversements de 
Tempire ; celle des bénédictins dans Tinvasion des barbares ; 
cdle des clunisiens dans les vices du clergé séculier et les 
vexations tyranniques de la puissance temporelle. Les francis- 
cains avaient été suscités pour être les précepteurs des pauvres 
serfs, et, au prix de leur sang, frayer à TEurope, par leurs 
missions lointaines , des voies nouvelles dans toutes les parties 
du monde (1). Les dominicains s^étaient levés en face des Vau- 
dois et des Albigeois , et avaient déclaré à la raison révoltée 
contre la foi cette guerre qui leur a valu tant de victoires et 
une gloire qui dure encore (2). Saint Ignace s'était révélé en 
même temps que Luther, et la Réforme avait rencontré dans 
Tarène la Compagnie de Jésus , qui semblait l'attendre armée 
de toutes pièces (3) . 

ertmit.f divis, in tredecim secoli; 1659, 8 vol. in-fol., Bonon.; — Rivius, Traité 
ies Ecrivains de tordre des Augustins , in-8®. 

(l) Luc de Wading, Annales de fordre des Franciscains, 17 vol. in-fol.; — 
id.. Bibliothèque des écrivains Cordeliers, 1 vol. in-fol. continué par F. Ha- 
rold; — Dyonisius Genuensis, Biblioth. scriptor, ordin minor. Capuc., 1 vol. 
in-fol., 1691; — Zachar. Boverius, Annal, ord, Capuc,, in-fol. 

(4) Jac. Echard et Jac. Quétif, Scriptor. ordin. prœdicat. recensit.^ notisque 
histor, et critic. illustr., 2 vol. in-fol. ; — Hist. gêner, de santo Domingo e de 
m orden de predic.^ Valiadol., 1612-1621 , 5 vol. in-fol.; — Th.- M. Mama- 
chi, Armai, ord. predic, Rom,, 1756, in-fol. ; — Touron, Hist. des Hommes 
illustres de Tordre de S. Dominique , 4 vol. in-4o. 

(3) Biblioth. des Hommes illustres de la Compag. de Jésus, commencée par 
le P. Ribadeneira, et continuée jusqu'en 1618, poursuivie par le P. Philippe 
Alagambe jusqu'en 1643, parSotvirel jusqu'en 1678, et plus tard par le P. Ou- 
din. — On porte à douze mille le nombre des écrivains Jésuites ; voir De Rnvi- 
gnan. De VExist. et de V Institut, deg Jésuites, p. 63 , 1844. 



— XXVI — 

Je n'avais pas bien compris jusqu'alors, je Tavoue, le rAle 
de Citeaux , dont l'abbaye de Morimond avait été une des plus 
illustres filles : le but et le caractère de sa mission ne m'aj^- 
raissaient pas bien clairement ; cependant le doigt de IKea de- 
vait être là comme ailleurs. Je me représentai TEurope durant 
les trente premières années du XIP siècle, et je la vis en proie 
à la plus affreuse anarchie. La guerre entre le sacerdoce et 
l'empire se poursuit avec le plus terrible acharnement ; quatre 
ou cinq papes proscrits et fugitifs viennent demander un asile à 
la terre toujours catholique et toujours hospitalière de Fran- 
ce (1). Le cruel et perfide Henri V surprend Paschal II, le 
charge de chaînes et lui arrache la concession du droit d'in- 
vestiture (2). 

A cette désolante nouvelle toute la chrétienté jette un cri 
de douleur et d'eflfroi ; mais les portes de l'enfer ne prévau- 
dront point encore cette fois contre TEglise : saint Bernard, 
cette année même , forme le projet d'entrer dans le dottre avec 
ses compagnons. Voici venir d'une forêt marécageuse de la 
Boui^ogne une nouvelle milice ; dans moins de vingt-cinq ans, 
plus de soixante mille moines cisterciens , du Tibre au Volga , 
du Mançanarez au golfe de Finlande, se lèvent comme un seul 
homme , se groupent à Tentour de la papauté, marchent avec 
elle à la rencontre de la puissance temporelle partout envahis- 
sant le domaine ecclésiastique , et l'on verra les princes les 
plus puissants et les plus fiers de leur siècle trembler sur leurs 
trônes devant le scapulaire d'im ermite et s'incliner sous le 
souffle de ses lèvres. 

Chose étonnante ! les enfants de Citeaux défendent d'un côté 
la papauté contre les empiétements de la royauté, de l'autre ils 



(1) Urbain U, PaschdlII, Gélase 11, Calixte H, Innocent U, dans re8i>ace 
de 85 ans. 

(2) Chrome. Cnssin.y liv. 4, chap. 87. 



— XXVII — 

s'unissent à la royauté pour arrêter les tendances anarchiques 
des barons , et se présentent comme une digue au flot du féo- 
dalisme menaçant d'engloutir les monarchies. Ainsi , au mo- 
ment où Tordre nouveau se levait de terre sous des huttes de 
feuillage 9 Louis-le-Oros régnait sur une douzaine de provinces 
morcelées en mille fractions. Le domaine qui appartenait im- 
médiatement au roi se réduisait alors au duché de France (1). 
En Allemagne , les seigneurs des grands fiefs s^e£forçaient de 
8*afrennir dans le droit de souveraineté. Cette indépendance 
qu'ils cherchaient à s'assurer et que les rois voulaient empêcher 
était la source principale des troubles qui divisaient l'em- 
pire (2). Les cisterciens , appelés par les seigneurs eux-mêmes, 
s'installèrent au miUeu des terres féodales , dans les roseaux et 
les forêts; puis, à force de défrichements , d'assainissements, 
de donations et d'acquisitions , la propriété monastique s'éten- 
dit de proche en proche jusqu'aux portes du castel : le couvent 
se dressa en face du manoir, finit par le dominer et l'absorber, 
au profit du peuple et de la royauté. 

La société européenne se composait alors de deux mondes 
séparés qui n'avaient pu encore se comprendre : l'un, perché 
sur le sommet des montagnes, environné de bastions et de 
meurtrières, tour-à-tour enivré des plaisirs bruyants des tour- 
nois et du sang des batailles; l'autre, errant tristement avec 
de maigres troupeaux dans les marais et les broussailles des 
vallées, abrité sous le toit de chaume et taiUable à merci. Ces 
deux mondes s'uniront par Citeaux : les barons descendront vers 
le peuple; le servage sera ennobli, lorsqu'on verra dans le 
cloître les plus puissants seigneurs tomber à genoux devant le 



(f ) Le reste était en propriété aux vassaux du roi, très-souvent rebelles , et 
appuyés dans leur révolte par le roi d* Angleterre , duc de Normandie. 

(i) C'est ce qui arriva sous les empereurs Henri IV , Henri V , Lothairc 11 
et Conrad HI. 



— XXVIII — 

plus misérable mendiant , Tembrasser comme mi frère , le ser- 
vir à table et lui laver les pieds de leurs propres mains. 

L'agriculture était abandonnée et méprisée; la fureur des 
combats, des jeux guerriers et des expéditions aventureuses 
emportait loin des paisibles campagnes la portion la plus ac- 
tive et la plus énergique des populations ; il arriva à la société 
ce qui arrive au corps humain lorsqu'un de ses membres ab- 
sorbe à lui seul la plupart des éléments vitaux destinés à tout 
l'organisme : il y a malaise , douleur, maladie , et puis la mort 
s'ensuit , si on ne trouve pas un dérivatif assez puissant. UEu- 
rope , dominée par l'élément guerrier, allait succomber* lors- 
que le catholicisme trouva le secret de son salut en jetant le 
manteau des ermites sur les épaules des enfants des barons , des 
chevaliers et des autres gens d'armes , et les transforma en pas- 
teurs et en laboureurs. 

Qteaux , pour peupler ses deux mille monastères et ses huit 
ou dix mille granges (1), où Ton se livrait à tous les travaux 
des champs, enleva des millions de bras au glaive et à Fépée, 
pour les donner à la charrue , à la bêche et à la faucille. La 
sueur du fils du manant se mêla dans le même sillon à la sueur 
du fils du seigneur, l'agriculture fut réhabilitée , l'équilibre so- 
cial rétabli et le monde sauvé. 

D'un autre côté, la croix était toujours menacée par le crois- 
sant : les Sarrasins, maîtres de la plus grande partie de l'Es- 
pagne, menaçaient à chaque instant les provinces méridionales 
de la France et l'Italie ; le royaume chrétien de Jérusalem , 
fondé après la première croisade, était mal affermi et chance- 
lant. L'Europe était sans cesse bouleversée , comme nous l'a- 
vons dit, par les factions et les rivalités des grands feudataires. 
Il fallait opérer une diversion, mais une diversion terrible aux 

(1) Nous comprenons dans ce nombre les maisons des deux sexes, dont chacune 
avait au moins cinq ou six granges. 



— XXIX — 

ennemis de la chrétienté : c'est ce que fit Citeaux en préchant 
la seconde croisade. Mais pendant que les défenseurs du chris- 
tianisme combattent les Maures d'Asie , qui défendra l'Europe 
contre les Maures d'Espagne ? L'ordre de Cîteaux, par la for- 
mation d'instituts chevaleresques qui tiendront longtemps 
l'islamisme en échec, et finiront par le refouler jusqu'en Afri- 
que (1). 

Ces réflexions sur les cinquante premières années du XII* 
siècle me parurent parfaitement s'appliquer au XIX'' : je re- 
trouyais autour de moi les mêmes perturbations , quoique par 
des causes diverses. La royauté aujourd'hui n'est plus débor- 
dée et écrasée par le féodalisme, mais une autre puissance s'est 
dressée devant elle, l'a prise corps à corps , et , après une lutte 
longue et terrible , l'a mise à ses pieds. Il n'y a plus à cette 
heure que deux forces en présence : celle de la démocratie et 
celle de l'Église ; or, il faut un frein à la démocratie : il faut 
qu'elle soit modérée dans son ardeur juvénile, dans sa fougue 
impétueuse, dans son élan sauvage ; autrement elle aura bien- 
tôt envahi le sacerdoce et chassé devant elle et la mitre et la 
tiare , et alors l'Europe retombera dans la barbarie d'où la 
main du christianisme l'a tirée (2). 

Le clergé séculier seul, sans un clergé monastique retrempé 
dans les privations et les austérités du désert, sera-t-il de force 
à soutenir ce nouveau choc? Nous aimons à le croire, tantl'or- 



(1) Ces ordres militaires sont ceux de Galatrava, d'Âlcantara, de Montesa 
en Espagne, d^Avis et de Christ en Portugal. On y ajouta plus tard ceux de 
S.-Lazare et de S. -Maurice en Savoie. Les Templiers voulurent aussi s*ani- 
mer de Tesprit cistercien en demandant à S. Bernard des règlements : voy., 
dans les oeuvres du saint abbé, son Exhortatio ad milites Templi^ XIII capita, 
véritable chef-d'œuvre. 

(2) Parmi les auteurs qui ont signalé ce danger, nous citerons : Tocqueville, 
De la Démocratie en Amér.^ 4 vol. in-8«>; — AUetz, De la Démocratie nou- 
velle , 8 vol. in-8<»; — Guizot, De la Démocratie y 1 vol.; — Billiard, De t Or- 
ganisât, de la Démocrat.y 1 vol.; —Barthélémy. S.-Hilaire, De la Vraie Dé- 
mocratie, 1 vol. 



dre sacerdotal nous parait aujourd'hui élevé et par ses vertus 
et par sa science! Mais, en étudiant dans Thistoire la marche 
de la Providence à travers les peuples européens depuis dix- 
huit siècles, nous espérons de la sagesse et de la bonté infinies 
que la démocratie viendra, conune la barbarie, la féodalité et 
Tempire , se purifier et s'adoucir au contact de la foi , de la 
prière et de la patience de nouveaux cénobites. Il y a à cette 
heure, ainsi qu^au XIP siècle, deux mondes séparés, deux 
mondes en hostilité ouverte : le monde des capitalistes et celui 
des salariés , le monde des propriétaires et celui des prolétai- 
res. Cette effrayante division s'est introduite entre les deux prin- 
cipales classes de la société depuis que le christianisme , qui 
rapprochait toutes les conditions, qui égalisait tous les hommes 
sous une même loi d'amour et de fraternité , n'est plus dans 
nos mœurs. Ou les nations européennes finiront par une guerre 
d'extermination, ou il faut que TÉglise découvre encore le se- 
cret de rapprocher les deux classes ennemies et de reconstituer 
l'unité sociale. 

Ce fut dans le cloître cistercien que les barons du féodalis- 
me, au XII* siècle, embrassèrent les pauvres serfs. Hélas ! faut- 
il avoir le courage de le dire? est-il même permis de l'espérer? 
la paix sera faite entre les hommes de nos jours quand ces 
honunes auront fait leur paix avec Dieu ; la paix sera faite 
quand les, barons de la bourgeoisie auront ouvert dans leurs 
domaines des infirmeries aux malades , des asiles aux men- 
diants, des hôtelleries aux pèlerins et aux vopgeurs, des écoles 
religieuses et morales aux enfants des prolétaires ; la paix sera 
faite quand , sous le froc des franciscains , des dominicains et 
des trappistes, bon nombre d'entre eux se glorifieront d'être les 
^ serviteurs de Jésus-Christ dans la personne des pauvres. Telle 
est la prodigieuse grandeur de l'honmie chrétien , qu'il n'in- 
cline son front que devant l'humble dévouement qui est à ses 



— XXXI — 

pieds , et qu'il ne se laisse dominer que par ceux qui le ser- 
vent! Quicumque voliierit fieri major, erit vester minister (1). 
Mais, dira-t-on, jamais on ne reverra de pareilles merveilles 
de charité ; c'est possible. Eh bien ! on sera témoin de prodi- 
ges inouïs de bouleversement et de désolation ; comme nous 
en serons tous plus ou moins les victimes , nous sommes donc 
tous intéressés à savoir s'il n'y aurait pas un préservatif. La 
Providence a le bras levé : elle semble attendre, avant de frap- 
per son coup , ce que nous allons faire ; voyons donc si nous 
voulons jeter notre boule dans l'urne de la miséricorde ou dans 
celle de la mort. 

C'est un fait constaté qu'aujourd'hui l'agriculture est mépri- 
sée, délaissée; plus l'art de cultiver progresse , plus le culti- 
vateur se plaint et se trouve malheureux. Que n'a-t-on pas fait 
pour remédier à cet état ? Les gouvernements ont institué des 
comités agricoles ; on a promis des primes ; on a cherché à 
i améliorer les races ovine, bovine et chevaline ; on a perfectionné 
les instruments , etc.; on n'a oublié qu'une chose : l'homme. 
Le mal est plus haut que le sol cultivé , plus haut que les ins- 
truments et les animaux de labourage, plus haut que la sphère 
du commerce et de l'industrie, plus haut que toutes les théo- 
ries des philosophes et des économistes ; le mal est dans l'ame 
du cultivateur, qui , avide à son tour d'émotions factices , de 
jouissances coupables et de vaine gloire, trouve le champ et la 
chaumière de ses pères trop petits pour lui. Un courant exagéré 
et anormal entraine les populations rurales vers les villes ; cette 
émigration apporte d'un côté l'atonie et un prix exorbitant de 
main-<l*œuvre dans les campagnes , de l'autre elle produit une 
sorte de pléthore dans les centres manufacturiers et jette au 
besoin sur le pavé une multitude corrompue et affamée, prête 

(1) s. Harc, c. X, v. 43. 



— XXXII — 

à donner sa vie an parti politique qui Ta achetée d'avance (1 
Si Ton veut prévenir les effroyables révolutions dont le ge 
me couve en ce moment sous la blouse et le sarrau de Tari 
san, il faut trouver un dérivatif. L^élément industriel aujou 
d*hui, comme Télément guerrier et chevaleresque au XII* sii 
de, absorbe trop de forces , trop d*activité , trop de vie. Q 
nous donnera le secret de ramener les enfants des laboureu 
au sol qu'ils ont déserté, et, en déversant le trop plein des at 
liers et des usines sur les campagnes , de contre - balancer 
poids accablant de Tindustrie, qui pèse sur le monde moden 
et menace de l'écraser ? (2) 

Pour y réussir, il faudrait rendre à Tagriculture sa dignil 
en la relevant aux yeux des cultivateurs eux-mêmes et dansT 
pinion publique. Nous n'avons point de consuls comme 1 
vieux Romains, ni d'empereur comme les Chinois à envoyer 
la charrue, ni un Virgile comme Auguste pour chanter les tr 
vaux champêtres ; mais ce que toute la puissance et tout le g 
nie du monde n*ont pu faire et ne feront jamais, le catholicisn 
l'a accompli et Taccomplira encore (3). 

Si l'agriculture, que nos moines ont mise en honnei 
parmi les barbares et sous le féodalisme, doit être réhabilit 
une troisième fois en Europe , ce sera par la religion , qui 
levé l'antique malédiction donnée à la terre après la chu 
d*Adam ; ce sera par le Dieu de l'étable et de la crèche , ai 
yeux duquel la puissance et la gloire sans la vertu ne sont riei 



(1) Frégier, Des Classes dangereuses dans les grandes villes, 2 vol. in-{ 
— Villermé, Etat physique et moral des ouvriers, 2 vol. in-8®. 

(î) Delaferelle, Du Progrès social, 2 vol. in-S»; — id., Réorganisation o 
classes industrielles , 1 vol. in-%^. 

(8) Nous pourrions citer plus de cent ouvrages composés par des homix 
éminents de notre époque sur les diverses branches de la science agricole ; il 
nous manque plus qu'une chose après tant de belles paroles : de bo 
exemples. 



— XXXIII — 

et qui un jour trouvera plus à récompenser dans le dernier 
des piocheurs que [dans le plus fameux des rois. Ce sera sui^ 
tout quand les enfants des capitalistes et des financiers, à 
Texemple de saint Bernard et de ses compagnons , viendront, 
dans un esprit de foi et de dévouement , se transformer en 
hooGunes nouveaux sous le froc bénédictin, dans quelque soli- 
tude mystérieuse ; en sortiront, tenant d'une main la bêche et 
de Tautre le Psautier, pour se mêler aux laboureurs, aux fau- 
cheurs , aux moissonneurs , et leur apprendre parleur exemple 
à louer et à bénir Dieu dans la joie de leur cœur. Alors il n'y 
aura plus d'envie et de découragement en bas , parce qu'il 
n'y aura plus de mépris et de dédain en haut : malgré la di- 
versité du rang et de la fortune , tous seront égaux par la 
charité, tous ne feront qu'un peuple de travailleurs et de 
frères en Jésus-Christ. 

Q faut rendre à l'agriculture son attrait et sa moralité , en 
restituant aux agriculteurs leurs dimanches et leurs fêtes , 
ayec ces innocents plaisirs qui font le bonheur de la vie des 
champs; en rehaussant le culte extérieur et la pompe des 
grandes solennités chrétiennes , dans lesquelles l'agriculteur, 
transporté d'enthousiasme par le chant des hymnes et la mé- 
lodie de la musique sacrée, enveloppé d'un nuage d'encens, 
oubliait sur le sein de Dieu ses peines et ses fatigues ; en 
le ramenant à la communion au corps et au sang de Jésus- 
Christ mort pour ses frères , source intarissable d'humiUté , 
seule capable de lui faire accepter sa position avec résignation, 
de lui faire estimer les choses du monde leur juste prix, et 
d'attiédir par la jouissance de l'infini l'ardeur avec laquelle 
l'homme se prend à tout ce qui passe (1). 
Voyons ce qu'était l'agriculture dans les premiers siècles 

(i) Gibrario, Economie politique du moyen-dge , 1 vol in-S». 



— XXXIV — 

du christianisme? Une fête continuelle ; de quelque côté que 
vous vous tourniez, dit saint Jérôme (1), vous entendez les 
échos des montagnes et des vallons redire les mâles accents de 
nos cultivateurs : le laboureur, en guidant sa charrue , chante 
alleluia ; le moissonneur qui sue se distrait en entonnant un 
psaume ; le vigneron qui taille sa vigne répète quelques cou- 
plets davidiques ; on sort de l'église pour venir aux champs , 
on quitte les champs pour venir à Téglise ; on sème dans 
l'espérance, on arrose dans la joie , on récolte dans le bon- 
heur; le chaud et le froid, la pluie et le soleil, tous les temps 
sont bons pour celui qui a des péchés à expier et qui voit au 
bout de sa bêche et de son râteau une couronne immortelle ! 
Pour renouveler cette ère patriarchale , il faudrait une 
sorte de croisade agricole ; or, il n'y a qu'un ordre religieux 
qui puisse la prêcher, non par ses discours, mais par ses 
exemples. Le peuple ruricole ne se replacera franchement 
sous Tinfluence du christianisme que lors€[u*il aura vu de ses 
propres yeux , dans la main-d'œuvre des moines , tout ce qu'il 
y a de ressources infinies dans la religion, non-seulement 
pour sanctifier ses peines , mais pour les soulager, les char- 
mer, les changer en plaisirs. A l'époque de la fondation de 
Citeaux et de Morimond , époque de transition , c'est-à-dire de 
douloureux déchirements , d'agitations , d'inquiétudes vagues, 
où le monde oscillait sur lui-même pour retrouver son centre 
de gravité , la propriété étant moins morcelée , les guerres, 
les pillages , les brigandages de toute sorte beaucoup plus fré- 
quents qu'aujourd'hui ; une foule innombrable de pauvres pul- 
lulaient au sein des sociétés européennes. En face de ce peuple 
affamé , qu'a fait la religion ? Lui a-t-elle crié , connue les 
conununistes et les socialistes du XIX** siècle : Tout t$t à Unu ; 

(1) Epist, adMarcell.y ut commigret Bethléem. 



— XXXV — 



la propriété c'est le vol; prenez et jouissez à votre tour ! Non ; 
le remède eût été pire que le mal ; mais elle a crié aux riches : 
Partagez avec les pauvres, soulagez votre frère souffrant, 
comme si c'était Dieu lui-^néme ; il n'y a qu'un seul mendiant 
sur la terre, c'est le Christ, qui mendie dans la personne de tous 
les indigents. 

Elle a dit ensuite à quelques hommes d'élite : Faites-Yous 
pauvres à l'exemple du Sauveur ; par esprit d'expiation et de 
dévouement , imposez-vous mille privations , et avec ces mille 
privations que l'amour de Dieu et du prochain , que l'espoir 
d'un étemel bonheur vous rendront bien douces , formez un 
patrimoine à tous les malheureux qui n'en ont point. Votre 
^uvreté volontaire ôtera à la pauvreté forcée la flétrissure et 
le mépris, plus insupportables que la pauvreté elle-même. 

C'est ce qui a été réalisé dans la plupart des ordres religieux 
da moyen-âge ; plus de mille pauvres trouvaient chaque jour 
im abri et du pain dans la zone de Oteaux ; plus de quinze 
cents dans celle de Glairvaux , et environ cinq à six cents à 
Ventour de Morimond. Dans les temps de famine, ce nombre 
s'élevait pour chacune de ces maisons jusqu'à deux ou trois 
mille. Or, il y avait environ deux mille monastères cisterciens 
en Europe ; ce qui formait un total de trois ou quatre millions 
de pauvres nourris par un seul ordre. Gela vous étonne peut- 
être; eh bien! voici ce qui se passe à cette heure dans un cou- 
vent de l'ordre de Citeaux fondé dans le canton de Leicester , 
en Angleterre , il y a treize ans : 

Quarante cénobites cisterciens , nonobstant le temps consi- 
dérable qu'ils consacrent aux exercices religieux , ont à eux 
seuls et en peu de temps défriché 280 acres de très-mauvaises 
terres, qu'ils cultivent de leurs propres mains, s'occupant 
aussi très-activement de l'élève du bétail et des chevaux. Pen- 
dant l'année dernière , ils ont distribué des aliments à 32,000 



— XXXVI — 

personnes, et ils en ont hébergé plus de 7,000. En 1847, pen- 
dant la grande cherté des Tivres , 36,000 individus ont reçu 
d^eux des secours en nature , et 12,000 ont trouvé une cordiale 
hospitalité dans le couvent et ses dépendances. 

11 faut ajouter que ces respectables moines exercent la cha- 
rité envers tous , sans distinction de religion , et que Tiramense 
majorité des personnes auxquelles ils prodiguent leurs secours 
appartiennent aux cultes dissidents (1). 

Lorsque la Réforme eut accompli son œuvre , la Grande- 
Bretagne fut aussitôt sillonnée de toutes parts par des bandes 
déguenillées , portant des drapeaux sur lesquels étaient écrits 
ces mots : Du pain ou la mort l La guerre des pauvres paysans 
ensanglanta 1* Alsace et F Allemagne. La pauvreté, résignée 
jusqu'alors, parce qu'elle avait été soulagée et glorifiée par le 
catholicisme, fut remplacée par un monstrueux paupérisme; 
or, le paupérisme coûte chaque année à l'Angleterre , sans 
compter les aumônes particulières, deux cents millions de 
francs, et de sourdes commotions, présages d'effroyables catas- 
trophes. Le paupérisme vaut à la France une révolution tous 
les dix ans ; le paupérisme a conduit l'Allemagne, de crise en 
crise, jusqfu'aux convulsions de Tagonie. Ni nos agents de 
police , ni nos gendarmes , ni toutes les armées de l'Europe ne 
suffiront à comprimer le paupérisme , tandis que , pour conte- 
nir la pauvreté, il ne fallait qu'un moine montrant au pauvre 
le ciel d'une main et lui donnant l'aumône de l'autre. 

Les ouvriers, au commencement du XU* siècle, étaient 



(!) Voir le compte-rendu par le journal VUnivers, mai 1849. Il s'agit très- 
probablement de Tabbaye du Mont-St-Bemard, filiation de Meilleraie de Bre- 
tagne, fondée en 1834 par lord Philips et lord Scherwsbury. — Ces merveilles 
de charité se renouvellent chaque jour en France dans nos treize maisons de 
trappistes Nous engageons les économistes qui veulent étudier consciencieuse- 
ment la grande question de la pauvreté et de la bienfaisance à aller passer 
un mois à la Trappe. 



— XXXVIl — 

entièrement à la merci du despotisme féodal , subissant tous 
ses caprices , toutes ses exigences tyranniques. L'atelier cis- 
tercien vint faire concurrence à Tatelier seigneurial , et devint 
le refuge de tous les manœuvres persécutés , abandonnés , qui 
y trouvèrent du pain, du travail , de bons exemples et souvent 
des maîtres habiles dans la personne de quelques moines. Ils y 
formèrent entre eux, sur le modèle de Tinstitut monastique, ces 
vastes et pacifiques associations qui ont créé tant de merveilles. 
Du XIP au XVI* siècle , les classes ouvrières, par la force 
de la confraternité chrétienne , ont pu se soustraire à Texploi- 
tation païenne de l'homme par Thomme ; mais , après Luther 
et Calvin, dès qu'elles se furent isolées du catholicisme, elles 
retombèrent sous un joug nouveau , le joug du capitalisme , 
non moins pesant , surtout dans les pays protestants , que celui 
du féodalisme. Le capital et le travail sont à cette heure en 
présence ; la guerre est engagée : guerre vive , acharnée ; 
guerre à mort, si Dieu n'intervient. Les travailleurs de nos 
jours ont imité leurs frères du XII** siècle : ils se sont associés ; 
mais ils se sont associés tels que les mauvais exemples et les 
mauvaises doctrines les ont faits , sans foi , sans principes , 
sans mœurs , sous le premier drapeau qui s*est présenté , celui 
du socialisme. Là est le danger, là est Técueil des sociétés 
modernes. 

L'Europe au XI"" siècle, divisée en mille fractions hostiles, 
fut sauvée par un ermite qui l'entraîna en Asie pour la sous- 
traire à ses propres fureurs. Le moine cistercien fut, un siècle 
après, le médiateur entre le servage et le féodalisme. Quel 
nouveau cénobite, suscité par la Providence, s'interposera 
aujourd'hui entre le salaire et le travail ? Qui viendra encore 
du désert apprendre au monde , non par de beaux discoiu*s , 
mais par de bons exemples , le secret perdu de vivre heureux 
en travaillant ? 



— xxxYin — 

Le nombre des ouvriers désœuvrés est si considérable dans 
ce moment , que tous les banquiers de TEurope ne seraient 
pas assez riches pour les occuper et les nourrir seulement six 
mois. Que faudraitril donc pour faire mouvoir ces millions de 
bras immobiles? L'ardeur de cette foi et de cette charité qui, 
à l'aide des divers corps de métiers, a lancé dans les airs nos 
inimitables cathédrales , le soufSe de cet esprit qui passait sur 
la tête du prophète , en emportant les peuples et les empires. 

On nous dira sans doute : Pourquoi ne pas laisser le passé 
être le passé ? Estril possible de réveiller Tenthousiasme mo- 
nastique du XII* siècle et de faire renaître magiquement de 
leurs cendres tant de corporations mortes? Nous n*ignoronf 
pas que chacune de ces corporations a eu sa raison d'être dam 
les besoins d'une époque , et que la réapparition de plosieujn 
d'entre elles sur la scène du monde serait une anomalie ; noui 
savons aussi tout ce qui reste encore , dans un grand nombn 
d'ames» d'antipathies et de haines aveugles contre les institut! 
monastiques. Cependant, qu'il nous soit permis d'avoir con- 
fiance dans l'avenir ; nous aimons à croire que le secret de b 
vie cénobitique n'est pas perdu pour jamais. Notre siècle, 
haché pour ainsi dire par l'individualisme » à la veille de ss 
décomposition, a senti par un instinct conservateur la néce» 
site de l'association : c'est une des tendances les plus générales 
et les plus prononcées du moment présent. Dans les rangs 
industriels, dans les sciences économiques, en politique, ei 
agriculture, jusque dans les sociétés secrètes, on cherche, oi 
invoque ce bien social dont le besoin se fait vivement sentir 
Sans remonter plus haut, que rêvaient les Saint-Simoniens' 
Une communauté évidenunent organisée d'après des réminis- 
cences monastiques ( 1 ) . 

(1) Il est très -facile de suivre toutes les phases du St-Simonisme dan 
Louis Reybaud, Réformateurs contemporains^ de la p. 74 à 160, et, pour la 
bliographie, pp. 489-50. 



— XXXIX — 

La secte de Fourier a survécu à celle de Saint-Simon et en 
a absorbé les restes. Voyez s'élever comme par enchantement 
sous le crayon de Victor Considérant ce phalanstère de 400 
Camilles ! Sa forme est celle du Palais-Royal de Paris ; vous 
apercevez son télégraphe , son observatoire , son horloge , ses 
mille appartements; sa grande rue-galerie , chauffée en hiver, 
ventilée en été ; son réfectoire, etc. (1). Or, comment les fou- 
riéristes appellent-ils ce type moléculaire de leur principe d'as- 
sociation générale? — Un monastère civil. 

Sur le papier, le système se laisse étendre , manier et façon- 
ner à volonté ; mais transportez-le des régions de l'imagination 
dans celles de la réalité , à Giteaux ou à Condé-sur-Vègre par 
exemple : les hommes mis en contact se retrouvent aussitôt 
avec leurs passions et leurs misères. Que manque-t-il donc à 
ces éléments si laborieusement et si savanunent combinés? Ce 
qui manquait au monde atomistique d'Epicure : un principe 
moteur et régulateur. Sans cela chaque individu du phalans- 
tère restera son propre centre , en dépit de la théorie socié- 
taire ; quand chacun est son propre centre , tous sont isolés ; 
quand tous sont isolés , il n'y a que de la poussière , et la 
poussière finit toujours par devenir de la boue. 

Notre gouvernement a formé récemment le projet d'instituer 
des fermes-écoles , des écoles régionales et un institut agrono- 
nûque pour réhabiliter l'agriculture. Si jamais cette vaste con- 
ception devait sortir des cartons de nos ministres , ce serait un 
enai malheureux de plus, qui ajouterait une force nouvelle à 
DOS observations. N'avons-nous pas déjà des écoles supérieures, 
comme Grignon , Grand-Juan , les Aulnaies ; des colonies agri- 

(1) Exposit. abrég. du syst phalanst.^ p. 43; — Ch. Fourier, Théorie des 
Quatre Mouvements , 1 vol. in-8o, Lyon ; — id., Traité de V Association domes- 
tique et agricole, 2 vol. in-8o. — A ceux qui n'auraient pas le temps et encore 
moins le courage de lire Fourier, nous conseillerons Touvrage de Gb. Pella- 
rin, intitalé : Fourier, sa vie, sa théorie; hi-8«, Paris, 1848. 



— XL — 

coles , comme Mettray , le Ménil-Saint-Firmin , Montmoril- 
lon, Montbellet, Saint-Ilan, la Lande-au-Noir , Belle-Joie, 
etc.? Eh bien ! qu'est-il arrivé pour la plupart de ces établis- 
sements, et surtout pour les quatre ou cinq derniers? Les 
fondateurs se sont vus bientôt dans la nécessité ou de les laisr 
ser tomber , ou d'y introduire l'élément monastique , en liant 
les contre-maîtres par des vœux religieux. 

On parle beaucoup à cette heure de communisme. Qu'est-ce 
que le communisme? Le monachisme abâtardi et matérialisé. 
Tous les conununistes cabétiens doivent avoir des souliers à la 
napolitaine, se laver les pieds deux fois par semaine, dormir 
sans aucun vêtement , travailler en silence ; être réglés dan^ 
le lever, le coucher, les récréations , la quantité et la qualité 
de la nourriture. Gabet, qui croit innover, applique simple- 
ment , on le voit , le régime cénobitique à la société tout en- 
tière ; il met la femme et les enfants dans le couvent avec le 
père (1). C'est aussi là le fond du système de Louis Blanc (2). 

Le bon sens public a déjà fait justice de quelques-uns de ces 
effrayants paradoxes. Les ateliers nationaux ont porté un coup 
mortel aux théories de Louis Blanc. L'avant - garde de Cabet 
en Icarie , à moitié perdue dans les déserts du Nouveau-Monde, 
proclame à la face de l'Europe qu'elle n'a éprouvé , au lieu du 
bonheur qu'on lui promettait , que déceptions , misère et dé- 
sespoir. 

Où donc trouverons-nous les éléments de cette communauté 
tant rêvée et qui doit sauver le genre humain? Nous n'en 
avons rencontré dans le paganisme que de monstrueuses con- 
trefaçons ; les sectes chrétiennes sont encore plus stériles peut- 
être. 

L'esprit du protestantisme est un esprit rationaliste y c'est-à- 

(1) Lises Voyage en Icarie, Paris, 1842, in-i2. 
(S) Organisation du travail, iii-8<». 



— XLI — 

dire an esprit d'incohérence , de scission et de division à Tin- 
fini; conséquemment , un esprit anti-cénobitique. D'ailleurs» 
l'homme a un besoin invincible de société et de communica- 
tion : il ne consentira à sacrifier la compagnie de son sembla- 
ble que dans la vue de jouir plus intimement de celle de Dieu» 
dans la solitude» devant les sacrés tabernacles. Un des instincts 
les plus impérieux de son être le porte à la reproduction de son 
espèce ; or, il n'y a qu'un hyménée mystique avec le ciel qui 
puisse lui faire oublier l'hyménée terrestre. Par quoi compen- 
seriez-vous la privation des douceurs de la paternité selon la 
chair» sinon par les joies plus nobles de la paternité selon 
l'esprit y en donnant à Termite le genre humain à aimer et à 
servir comme son enfant? Jamais vous n'obtiendrez ces résul- 
tats sans la communion eucharistique. 

U y a longtemps que les rois et les peuples protestants ré- 
clament en vain des communautés dévouées au soulagement 
de tous les besoins spirituels et corporels de l'homme ; avec 
toute leur puissance et tout leur or» ils ne pourront jamais 
faire une sœur hospitalière. Il leur faudrait, ce qui ne s'achète 
pas , ce qui vaut mieux que le monde entier, une goutte du 
sang de Jésus-Christ. 

Que pourrions-nous dire du triste état des moines schisma- 
tiques de Russie et d'orient qui n'ait été répété mille fois par 
les voyageurs de tous les pays et de toutes les religions : les 
Toumefort (1), les James Bruce (2), les Corneille le Bruyn (3), 
les Chardin (4)» les Eugène Bore (5)» les de Custine, les Thei- 
ner, etc. ? 



(1) Belation d'un voyage du Levant, t. 1, Lett. UI, pp. 97 et suiy., in-i». 
(î) Voyage aux sources du Nil, 1768 , 5 vol. in-4o, t. a, p. 629, et t. 4 , 
pp. 807 et suiv. 

(3) Voyage du Levant, in-fol., p. 150. 

(4) Voyage en Perse et autres lieux de f Orient, 1. 1, p. 68, in-4». 

(5) Corr. et Mém. d^un voyage en Orient , tt. 1 et S. 



— XLII — 

A part quelques laures et quelques stauropigies , monastè- 
res d'un ordre supérieur où ne sont admis que les sujets de 
quelque mérite et d'une naissance distinguée , le couvent russe 
Mandra, dépouillé par Timpératrice Catherine de ses proprié- 
tés territoriales , est devenu une caserne organisée militaire- 
ment, où TEtat entretient des honmies et des femmes par 
mesure de police , à raison de 50 ou 60 francs par tête ; des 
fils et des filles de prêtres sans ressource; des prêtres même 
difiamés et dégradés par Tautorité civile ; des marins , des sol- 
dats, des veuves de militaires. On a vu des abbés et des ab- 
besses recevoir des prostituées et des forçats échappés des mi- 
nes, afin de compléter le nombre de religieux fixé par le gou- 
vernement, faute de quoi leur maison aurait pu être supprimée. 

Qu'on se représente maintenant ces monastères pleins d'af- 
famés » que ni la piété , ni l'étude » ni le charme et la douceur 
des relations fraternelles , que rien enfin ne console des hor- 
reurs de la dernière misère. Ce sont des demeures de réproba- 
tion , où retentissent les blasphèmes et les chansons de corps- 
de-garde à la place de la psalmodie. Souvent, après des nuits 
et des jours entiers passés dans Torgie , archimandrites et ca- 
loyers, igoumènes et czemices, protopopes, diacres, chantres 
tombent pêle-mêle dans la crapule de Tivresse (1). 

Chez les Grecs photiens , les monastères , sans en excepter 
ceux du mont Athos , sont devenus des repaires d'ignorance , 
de fourberie et d'immoralité. Les Européens ont trouvé la 
plupart de ceux d'Arménie , d'Abyssinie , de Mingrélie peu- 
plés de moines mariés , de femmes , d'enfants , de pâtres gros- 
siers et même de détrousseurs de grands chemins, maniant le 
poignard et la carabine au lieu du Psautier. 

(1) Lisez le récit de Mackrena Mieczylowska , abbesse de Minsk; le TabieoM 
defétatact. de FEgL schism, de Russie ^ par le R. P. Theiner, et TouTrage 
de M. de Custine, intitulé : La Russie en 1839 , 4 vol. in-S^. 



— XLIII — 

Aussitôt qu'une Eglise s'est jetée hors du sein de l'unité » 
les sources de la science , de la virginité et de la charité se ta- 
rissent en elle. D'abord la doctrine, au lieu d'être développée 
par les lumières d*un enseignement légitime, reste inerte et 
frappée de stérilité. Ensuite , Terreur étant Tadultère de Tame, 
il ne reste plus dans une religion fausse que la virginité du 
corps, qui sans l'autre est incomplète et impossible. Enfin, le 
foyer de charité qui va toujours se dilatant dans le catholi- 
cisme et se reproduisant chaque jour, par les mille inventions 
de l'esprit de sacrifice, est glacé et se retire des institutions 
mêmes où d'ordinaire il se manifeste avec le plus d'effusion. 

Ainsi, la gloire de la vie monastique vient s'ajouter sur le 
front de l'Eglise romaine seule à toutes les autres gloires. De 
grandes et de terribles épreuves nous sont encore réservées ; 
mais , quand le désordre sera arrivé parmi nous à son apogée, 
quand tous seront abattus, quand tous baiseront la poussière, 
qui restera debout sur les débris et tendra la main à l'huma- 
nité renversée? — Un moine catholique, un second S. Benoit, 
sortant de quelque caverne sauvage et ignorée , et apparaisant 
comme un ange de paix et d'espérance au milieu des ruines 
faites par les barbares ! . . . 




HISTOIRE 



DE L'ABBAYE DE MORIMOND. 



CHAPITRE PREMIER. 



De rorigine, de la marche, du déTeloppement et des transformations de l'esprit 
monastique dans le diocèse de Langres et le nord -est de la France, jusqu'à 
la fondation de Giteaux et de Morimond. 



L*église de Langres » une des plus anciennes du nord-est de 
la France, fut fondée par saint Bénigne , disciple de saint Po- 
lycarpe, sous le règne de Marc-Aurèle (1); puis, fécondée 
presqu'aussitôt par le sang le plus pur de ses éyéques et de ses 
enfants, elle grandit rapidement, et se dressa en face du paga- 
nisme, du haut de son rocher immobile (2), où la Providence 
semble Favoir jetée dès le commencement comme une digue 



(1) Nous nous en tenons à cette date, même après avoir lu les Origines Di- 
jmmaises de M. de Belloguet. Voir notre note au commencement des Pièces 
justiâcatives. 
(S) Lengres sur ce rocher ferme je suis assise , 
Ayant tousjours gardé Tinviolable foy, 
Des François très-chrestiens et de la sainte Eglise, 
Et la fidélité que je dois à mon Roy. 

(GauUherot, Lengres Cfirestiemie , p. 484.) 

1 



— 2 — 

sur le passage des barbares (1) et comme mie avant-garde du 
christianisme vers les forêts de la Germanie. 

Bientôt sur cette terre bénie se développèrent toutes les plus 
belles institutions du catholicisme : à la suite de plusiairs 
saints pontifes, tels que saint Didier, saint Urbain» saint Gré- 
goire » etc. y une foule drames d'élite s'essayèrent dans les voies 
les plus élevées du mysticisme » et s'envolèrent, semblables à 
de chastes colombes» dans les vallons solitaires» dans les forêts 
silencieuses » afin d'y chercher le lieu de leur repos y et de con- 
tinuer» pour l'exemple et le salut du monde , la vie de frater- 
nité , d*égaUté et de communauté volontaire des premiers jours 
du christianisme. 

Ainsi TEglise est constituée : pour marcher à travers les 
peuples » les sanctifier et les civiliser» il faut qu'elle ait à sa 
droite un prêtre et à sa gauche un moine; le second appui lui 
est presque aussi nécessaire que le premier, et» lorsqu'elle en 
est privée » elle ne peut plus que se traîner péniblement : son 
action est entravée ; c*est Faction d*un corps auquel il manque 
un membre. Aussi Dieu » qui voulait opérer de grandes choses 
par l'église de Langres » y souffla de bonne heure Tesprit mo* 
nastique. 

Dès Tan 440» lorsque Clodion régnait sur les Francs et 
Gondioc sur les Burgundes » saint Hilaire et Quiète son q)ouse9 
tous deux de Tordre sénatorial » firent construire Tabbaye de 
Réome (Moutier-Saint-Jean)» à peu de distance des murs ax>u- 
lants de la vieille Alizé » ce grand tombeau du druidisme et de 
ses derniers défenseurs » en faveur de Jean leur fils» qui en fui 
le premier abbé » avec la règle de saint Macaire » et Ton vit les 



(1) Ce fiit sous les murs de Langres que Constance-Chlore , vers Tan 301, 
arrêta 60,000 Germains et les mit en déroute. — Eutrop., tiisU Rom., 1. 9 ; — 
Eumen., Panégyr, ad Const., c. 21. 



— 3 — 

merveilles des laures de la Thébaïde se renouveler sous le ciel 
delà Boui^ogDe(i). 

11 parait que le Tonnerrois , un des douze pagi qui formaient 
la province lingone sous les Romains , était plus à Tabri que 
les autres des incursions barbaresques , surtout dans sa partie 
située entre le Serein et T Armançon (2) . Ce fut dans cette con- 
trée , alors paisible , que les premiers ascètes langrois se réfu- 
gièrent, conune dans une anse hospitalière, loin du bruit et de 
Torage. Là où avait fini le monde païen, là conunença le nK)nde 
monastique. 

Aussitôt que le catholicisme a arraché un peuple à la bar- 
barie j il le confie à la garde des moines pour qu'il se dépouille 
de son âpre écorce et achève sa transformation sous Finfluence 
religieuse et civilisatrice du froc. Or les Bourguignons , quoi- 
que convertis dès Tan 414» et devenus par cela même les plus 
doux des barbares , n'en avaient pas moins conservé la plupart 
de leurs habitudes grossières : c'étaient encore , à la fin du 
V* siècle, du temps de saint Sidoine Apollinaire, des géants de 
sept pieds {Burgundio septipes)^ couverts de peaux et de larges 
braies, armés de massues et de framées, adonnés à Tivrogne- 
rie, hurlant des chants sauvages, les cheveux graissés avec du 
beurre acide , exhalant Todeur empestée de Tail et de Toignon, 
etc. (3). Ce fut au sein de cette horde, sur le front de laquelle 

(1) GalL christ. , t. 4, p. 658 ; — Reomaus , seu Hist. S. Joarmis Reom.y 
1637, in-4». 

(«) Voir sur ces douze pagi le P. Jacques Vignier, Décade historique , Ms.; 
— les Recueils de M. Mathieu , 1. 1, Ms. ; — Migneret, Précis de r Histoire de 
Umgres, p. 26;— enfin, les Pièces justificatives de cet ouvrage. On nous rcpro- 
diera peut-être de ne pas signaler Tabbaye de St- Etienne. Sans doute, la 
o^pte de St-Etienne est le plus ancien monument chrétien de Dijon ; mais les 
fidèles ayant élevé un oratoire sur cette crypte vers Tan 343, les évèques de 
Langres enToyèrent des clercs de leur église pour y remplir les fonctions du 
ministère pastoral ; ces clercs, vivant ensemble , formaient une communauté 
ecclésiastique et non une conmiunauté monastique.— Fyot, Hist, de VEgl. abb, 
etcollég. de St^Estierme^ p. 21, in-fol. 

(3) Apoll., carm. 12. 



— 4 — 

Teau baptismale venait de couler, que l'église de Langres jeta 
ses premiers cénobites. 

La fondation de Réome fut suivie bientôt de celle de la mai- 
son de Molôme , ainsi nommée de Melundœ , vieux castrum 
ruiné, près de Tonnerre. Des ermites, à cette époque, s'étant 
établis sur le mont Volut , non loin de la même ville , leurs 
grottes devinrent le berceau de Tabbaye de Saint-Michel (1). 
A mesure que le calme se fait , les moines se rapprochent des 
dtés. Vers Tan 509, le monastère de Saint-Bénigne semble 
sortir par enchantement du songe mystérieux de saint Gré- 
goire , et aussitôt une colonie de Réome vient veiUer et prier 
nuit et jour près du corps de Tapôtre de la Bourgogne (2) . Quel- 
ques années plus tard , Seine , fils unique du comte de Mé- 
mont, disciple de Saint -Jean -de -Réome, va aux sources de 
la Seine , où les bains , les villas et les temples des Romains 
s'écroulaient, construire quelques huttes avec des branches 
et du feuillage ; d'où Tabbaye de Saint - Seine tira son ori- 
gine (3). 

Nos vieux solitaires se sont souvent fixés dans le voisinage 
des grandes ruines , soit parce qu'elles jettent Tame dans une 
mélancolie religieuse, soit parce qu'elles leur offraient des ma- 
tériaux et un emplacement tout prêts pour les mondes nou- 
veaux qu'ils étaient appelés à fonder. Ainsi, on avait vu dès le 
principe les anachorètes chrétiens accourir de toutes parts au 

(1) Lemaistre, Notice sur r Abbaye de St- Michel près Tormerre^ le Tonner^ 
rois y Molosme, etc.; 3 broch. in-S». 

(2) C'est Topinion la plus accréditée et la plus probable que les premiers 
moines de St-Bénigne furent tirés de St-Jean-de-Réomc. Voy. Spicileg. d*Aché- 
ry, Chronic. S. Benig.j p. 1; — Maugin, Hist, ecclés, et civ, du diocèse de 
Langres y t. 1, p. 226. 

(3) L*emplacement de ce monastère et ses alentours étaient afifireux : sylva 
densissimaj nulli adhuc honiitmm pervia..,; les habitants étaient sauvages et 
barbares; mais S. Seine les eut bientôt rendus doux comme des colombes : 
quos antea féroces ad cotumbarum mansuetudinem adduxit. — In Vit. S. Sequan., 
17 sept., Brev. Div. 



— 5 — 

milieu des débris de l'empire des Pharaons, et dresser leurs 
cabanes aux pieds des obélisques et des pyramides. 

L'impulsion première étant donnée , l'institut monastique 
s'étend de proche en proche ; le duc Amalgar bâtit aux sour- 
ces de la Bèze [cui fontem Besuam) deux monastères , Tun pour 
son fils Wandalène ou Valdalène , élevé par saint Golomban 
au couvent de Luxeuil» et l'autre pour sa fille Adalsinde (1). 
Plusieurs maisons religieuses édifiaient déjà la ville de Langres 
elle-même : c'étaient Saint -Geômes, Saint- Amâtre et Saint- 
Fergeux. 

Ces moines n'avaient rien d'uniforme dans leurs observan- 
ces. L'évéque Albéric , au milieu du IX"" siècle , les rangea tous 
sons la règle^e saint Benoît ou sous celle de saint Augustin (2); 
mais les guerres des rois de Neustrie et d' Austrasie » les hosti- 
lités des barons durant l'anarchie où fut plongé le royaume 
sous les faibles successeurs de Gharlemagne , les incursions des 
Sarrazins et des Normands, avaient porté les coups les plus 
terribles aux institutions dont nous venons de parler. Les cou- 
vents étaient devenus la proie des favoris des rois, ou des pri- 
sons d'état pour ceux qui encouraient leur disgrâce; on substi- 
tuait des soldats aux religieux dans les cloîtres et des religieux 
aux soldats dans les armées. Cluny, après avoir été pendant un 
siècle la pépinière des grands hommes qui gouvernèrent l'E- 
glise , ne ressemblait plus , dans les premières années du XIP 
siècle, à la maison pauvre et simple où Hildebrand était venu 
se retremper dans les plus dures austérités (3) . C'en était fait : 
le ciel de la terre allait s'évanouir et l'esprit de communauté se 
perdre , lorsque la Providence appela du désert une nouvelle 
race monastique. 

(!) D'Achéry, Spicileg., Chonic. Besuens,, p. 1. 
(S) Math., Hist. des évégnes de Langres, p. 84. 
(S) Voigt, Hist, de Grég, VIL 



— 6 — 

Le mouvement premier et créateur était parti des monts de 
1^ Auiois et du Tonnerrois ; c'est de là que partira le mouve- 
ment régénérateur. Robert, accompagné des ermites de la so- 
litude de Golan, vient s^établir au sein de la forêt de Molesme. 
La pauvreté de ce nouvel institut fut pendant quelques aimées 
sa force et sa gloire ; mais » à mesure que les biens temporels y 
entrèrent, les biens spirituels en sortirent : cum cœpissmt obtin- 
dare temporalibus , c(Bperunt spiritucUibus evacuari (1). Les ri- 
chesses firent disparaître la nécessité du travail ; les moines re- 
fusèrent l'obéissance à leur abbé » qui se retira quelque temps 
et ne rentra que sur un ordre du Souverain-Pontife. Biais il y 
a pour les sociétés malades , comme pour les individus , des 
moments de crise où la vie , avant de s'éteindre , livre un àet- 
nier et suprême combat à la mort ; il en fut ainsi pour Mo* 
lesme (2). 

Quelques religieux que Dieu s'était réservés , et à la tète des- 
quels se trouvait Etienne Harding , anglais d'origine , formé 
à la vie crucifiée des cloîtres dans le monastère de Sherboume, 
se concertèrent avec Tabbé et constatèrent que les usages nou- 
veaux ne s'accordaient pas avec la règle de saint Benoit qu'ils 
avaient juré d'observer; c'est pourquoi ils songèrent sérieuse* 
ment à remédier à un pareil désordre (3) . 

Il fallait ou tomber dans la vieille ornière de Cluny, qiû me- 
nait à l'abîme , ou retourner à la lettre de la règle bénédictine» 
e'estrà-dire rétrc^rader du XII* au VI* siècle, quitter Molesme, 
se retirer dans une autre forêt, et s'exposer dans le dénûment 
le plus complet à tous les embarras qui assiègent une commu- 
nauté naissante. Mais le cri de la conscience et la perspective 
des écueils contre lesquels tant de monastères étaient venus se 

(1) Annales cistercienses f auct. Angel. Manrique, 1. 1, pp. 1-10. 

(2) Exord . parvum y c. 10, 

(3) Exord, mag,, 1. 1, c. 10; — Surius, apr. 29. 



— 7 — 

brtserfinirent par remporter; Robert , avec la pennission du 
l^at Hugues, archevêque de Lyon» abandonna ses enfants 
rebelles, et, suivi de ceux qui lui étaient restés fidèles , péné- 
tra plus avant dans la Bourgogne (1). 

Nos socialistes modernes ne peuvent rien faire sans argent, 
et surtout sans l'aident des autres. Proudhon réclame Tor des 
riches, dans l'intérêt de son système; avant lui, Fourier avait 
fait un appel à tous les banquiers de TEurope, leur indiquant 
sa rue, son numéro, son heure; et, pendant dix ans, il ne 
manqua pas une seule fois au rendez-vous de midi , attendant 
en vain un homme et des capitaux (2). 

Que fallaitril dans ces siècles de foi pour fonder la plus vaste 
association ? Des pauvres de bonne volonté , s'aimant en Jésus- 
Christ; ime vieille forêt, un désert sauvage, un marais inha* 
bitable : tel était Citeaux , lieu d*horreur et ^le profonde soli- 
tude {locus horroris et vastœsoliUjuiinis)^ d'un aspect effrayant 
(horrendi aspectus) ; tellement hérissé de bois et de broussailles 
épineuses, qu'il étoit inaccessible aux hommes et servait de re- 
paire aux bêtes féroces (a solU feris inhàbitabatur). Les eaux 
d'un ruisseau qui ^vait perdu son cours naturel dormaient dans 
les bas-fonds couverts de joncs et de glaïeuls (3). Ce M sur 
cette terre ingrate , et jusqu'alors maudite , que Robert et ses 
compagnons dressèrent leurs tentes ; puis , après en avoir ob- 
tenu la permission de Raynard , vicomte de Beaune , et avec 
l'assentiment d'Eudes , duc de Bourgogne , ils se mirent à ar- 
racher les roseaux , à abattre les arbres , de manière à laisser 
un espace découvert ; ensuite ils coupèrent ce sol putride de 
nombreuses tranchées et ramassèrent les eaux. Enfin , réunis- 
sant les troncs des arbres et les branches , ils se bâtirent quel- 



(i) Dalgairns, Vie de saint Etienne Hard.j p. 52. 

(î) Ed. dePompéry, Théorie de Vassoc., note sur Fourier, p. 871. 

(8) Ànnai. cister.^ 1. 1, p. 9;— Exord.pai^.^ c. 4. 



— 8 — 

ques huttes autour d'un oratoire, qui fut consacré à la sainte 
Vierge par une inauguration solennelle , le 21 mars 1098» 
jour de la fête des Rameaux (i). 

Nos religieux avaient quitté Molesme pour réaliser dans toute 
sa perfection le type monastique tel que Tavait conçu saint Be. 
nott ; aussi s*éleyèrent-ils de suite à une si prodigieuse hau- 
teur, qu*on les eût pris plutôt pour des anges que pour des 
bonunes , tant leurs mortifications semblaient au-dessus des 
forces de la nature ! Saint Robert ayant été obligé par une 
bulle du Souverain-Pontife de retourner à Molesme, saint Al- 
béric lui succéda , et à celui-ci saint Etienne ; ce fut sous ce 
dernier que la congrégation de Giteaux prit sa forme défini- 
tive, qu'elle commença à attirer l'attention publique et à exciter 
les murmures dies autres monastères. On accusa le saint abbé 
de pousser jusqu'à Texcès les macérations et Tascétisme , et 
d'introduire dans le monde monastique les usages les plus in- 
solites (2) . Qu'est-ce qu'un ordre religieux , disait-on » qui ne 
consiste qu'à bêcher la terre , essarter les forêts et porter du 
fumier ? QwBnam religio est fodere terram, sylvam exmnderei 
stercora comportare ? Mais tout n'était pas fini : restait encore 
à venir la plus terrible des épreuves. 

Une épidémie qui sévissait dans la contrée se déclara parmi 
les frères, et Etienne vit un grand nombre de ses enfants spiri- 
tuels mourir un à un, sous ses yeux, au point qu'il n'eut bien- 
tôt plus autour de lui que quelques religieux infirmes. Cetti 
effrayante mortalité avait tellement frappé la communauté 



(1) Exord part., c. 5; — Exord, magn,, 1. 1, c. 13; — Angel. Manhque 
Armai, cist., t. 1, c. 8, p. H, cum his versibns : 

Anno milleno centeno bis minas uno , 
Sub pâtre Roberto cœpit Cistercius ordo. 
(î) Esprit primitif de Citeaux{l\iL Paris) , in-*», p. 173, tiré de la lettre 
de S. Bernard; — Jul. Paris, Nomast, cist,; — Exord, parv., initio libri. 



— 9 -- 

naissante » que les moines commencèrent à craindre que leur 
vie trop austère ne fût point réglée selon la sagesse ; Etienne 
lui-même en fut ébranlé. Les tourments de son ame se pei- 
gnaient sur sa figure , et on le voyait souvent assis à l'écart, 
son capuchon ramené sur ses yeux, et absorbé par sa douleur. 
Mais le moment était venu où la Providence allait mettre un 
terme à une si cruelle position, et plusieurs signes surnaturels 
l'avaient annoncé (1). 

Un jour le pieux abbé , entouré du faible reste de ses moi- 
nes, se tenait en oraison, et tous ensemble priaient avec effu- 
sion de cœur , attendant l'efiet des promesses divines. En ce 
moment le marteau de fer qui pendait à l'humble porte du mo- 
nastère retomba avec bruit , et aussitôt s'ouvrit devant une 
grande multitude le cloître qui n'était jamais visité que par le 
voyageur surpris par la nuit dans la forêt de Cîteaux. Trente 
jeanes seigneurs appartenant aux plus illustres familles de 
Bourgc^e se prosternèrent aux pieds d'Etienne et le suppliè- 
rent d'échanger leurs manteaux de fourrure et leurs hauberts 
d'acier contre l'humble coule de saint Benoit et la casaque de 
laine crue des ermites (2). C'était saint Bernard avec ses com- 
pagnons ; c'était le manoir qui entrait dans le cloître ; c'é- 
taient les fils des barons qui descendaient de leurs montagnes 
battionnées dans la plaine, au milieu des bergers et des labou- 
reurs ; c'étaient deux mondes séparés depuis nombre de siècles 
({ui allaient enfin se donner la main et s'embrasser sous le froc 
cistercien ! 



(1) Afmal, cister.j t. 1, p. 68. 

(S^ Ratisb., Hùt de saint Bem., p. 160 ; — Dalgairns , Vie de S, Estienney 
p. 161, in-lS, 1846. 



— 10 — 



CHAPITRE II. 



Des quatre premières filles de Citeaux; des maisons de Choisenl, d*AigreMi 
et de Glémont ; départ de Jean Termite ; fondation de Morimond. 



Le désert marécageux du vicomte de Beaune deyint bienUI 
un séjour aussi animé qu'agréable ; la forêt, qui n'avait jamai 
redit que les croassements lugubres des corbeaux et les hark 
ments des loups, ne retentit plus que des chants sacrés des re 
ligieuxy du bruit des moulins et autres usines , du roulem^ 
des chars, du bêlement et du mugissement des troupeaux (1] 
Or, rétat du territoire de Cîteaux, avant l'arrivée des religiem 
était celui de plus de la moitié de l'Europe ; aussi Dieu a sm 
cité le nouvel ordre pour organiser une croisade agricole qi 
en changera la face. Le pauvre colon était marqué au fnn 
d*un signe d'opprobre ; saint Etienne, par l'institution des fri 
res convers, jettera sur ses épaules le froc monastique et le n 

e 

lèvera de sa dégradation. L'Eglise, enlacée dans les plis et rc 
plis du féodalisme , se débat en vain sous ses dures étreintes 
Citeaux va combattre pour elle et la délivrer. Des ouvriers < 
des soldats lui arrivent de toutes parts, pour l'aider à rempli 
cette triple mission. Arnould, d'une des plus illustres famiUi 

(1) Armai, cister.^ 1. 1, p. 10 : Locum dexpectum hominibus, inutilem et noc 
tiim, divina post clementia in melius vertit. 



— n — 

de la Germanie , vient jusque de Cologne avec la fleur de la 
noblesse d'outre Rhin. Bientôt, le monastère ne suffisant plus 
à les contenir, le saji^t abbé s'occupa de rétablissement d'une 
colonie. Elle partit pour la forêt de Bragne sur la Grosne , du 
domaine des comtes de Chalon-sur-Saône» et y forma un éta- 
blissement qui prit le nom de La Ferté (firmitas)^ en signe de 
l'affermissement de l'ordre (1). Voilà Citeaux sur la route du 
midi , dans le bassin de la Saône et du Rhône ; ses maisons 
vont s'échelonner pelit-à-petit sur les rives de ces deux fleuves, 
jusqu'à la Méditerranée. A peine le monastère de La Ferté 
étaitnil fondé, que l'on demanda à saint Etienne une nouvelle 
colonie pour le diocèse d'Auxerre. Douze religieux , ayant à 
leur tête Hugues de Mâcon , l'ami de saint Bernard » vinrent 
s'installer dans un désert où un ermite nommé Etienne avait 
seul osé pénétrer jusqu'alors (2) ; telle fut l'origine de Ponti- 
gny, ainsi appelé, selon quelques auteurs , d'un pont voisin et 
d'un nid d'oiseaux (panti^^idus) (3). Par cette seconde mai* 
son, l'association cistercienne prenait possession de l'ouest 
et allait marcher entre la Seine et la Loire jusqu'à l'Ck^éan. 

Dieu fait tout servir à la glorification de ses saints ; tout , 
jusqu'au mépris et à l'ignominie dont on voudrait les couvrir. 
Ainsi, d'après les annalistes cisterciens, rien ne contribua plus 
à l'accroissement rapide de Citeaux que la jalousie et les ca- 
lomnies des autres ordres , surtout des religieux de Molesme. 
Les bruits qu'ils répandaient sur le nouveau monastère le firent 



(1) Mimasterium Firmitat.^ supra Grosnam situm^ ab illustr, comitibus G€tu- 
derico et Wiiieimo fundatum est,., in parte sylvœ Bragne. Etabulis Firmitat., 
Annal, cister., t. 1 , p. 70. 

(î) Pundatur in eremo prope flumen Serinum (Serein), ab HeribertOf canonico 
Antissiodarensi, adjuvantibw Theobaldo, comité Campaniœ^ et Hervceo, comité 
Nibemensi. — Annal, cist,, 1. 1, c. 2, p. 74. 

(3) Cette étymologie nous semble en harmonie avec les armes de Pontigny, 
qui consistaient en un pont surmonté d^un arbre, et, dans les branches de cet 
arbre, un oiseau dans son nid. — Hélyot, Hist. des Ordres Belig,, U 5, p. S69. 



— 12 — 

connaître dans le diocèse de Langres (1). Un grand nombre d 
Langrois , curieux de voir de leurs propres yeux un institi 
sur lequel on débitait les choses les plus contradictoires, y ac 
coururent de toutes parts et en revinrent transportés d*adini 
ration ; mais en aucun lieu le genre de vie des cisterciens b 
produisit plus d^impression que dans le Bassigny» où demei 
raient plusieurs nobles familles alliées à celle de saint Bei 
nard. 

Cette dernière contrée , malgré son peu d*étendue , compb 
plus de vingt fiefs , qui pesaient sur elle de tout leur pcn 
écrasant, et la dominaient du haut de toutes les montagne 
conmie des géants superbes. De quelque côté que Ton jetât I 
yeux 9 on n'apercevait pas un coteau, pas un mamelon, | 
un pic qui n'eût son castel, avec ses bastions , ses donjons, f 
mâchicoulis , etc. On ne pouvait prêter Foreille sans entend 
de tous côtés , juscpie dans le silence des nuits, les chevali 
du guet crier à tous les passants la devise guerrière du 9 
gneur, ou les craquements des ponts-levis qui se dressaient 
s'abaissaient sans cesse. Parmi tous ces manoirs , il en était 
qui levait sa tête plus haute et plus fière que tous ceux < 
Tenvironnaient ; ses créneaux aériens semblaient porter ji 
qu'aux nues la gloire de leur maître, et ses noirs contrefoi 
aux pieds desquels tant de braves avaient succombé , étai 
au loin un objet d'épouvante et d'effiroi. Les Lorrains al 
mands l'appelaient Thalboui^ , c'est-à-dire la forteresse de 
plaine , et les gens du pays Ghoiseul ( caseolus ] , sans de 
à cause de la forme du sommet escarpé sur lequel il é 
bâti (2). 

(1) Armai, cister,^ t. 1, p. 78 : Quo factum est ut in episcopatu lingw/em 
lebriores existèrent f crescente fcmia ah ipsa cemuiatione... Optabant ergop> 
Lingonenses experiri novum illud vivendi genus^ ah ipsorum finibusegres 

(2) Le château était sur la pointe de la montagne. Au-dessous, tout à 
tour, avaient été creusés de profonds fossés dont on voit encore les tracée 



— 13 — 

En face 9 à Touest, et à peu de distance » sur le revers du 
mont qui borde et domine ce vaste bassin où la Meuse prend 
sa source, s^élevait un autre monoir, rival du premier» et 
qu^on nommait Glémont ( clams mons, claire montagne ) , sans 
doute parce que de ce point culminant Tœil embrasse un hori- 
lon immense , un des plus beaux et des plus riches paysages 
de la France. Ce castel en imposait par sa hauteur, l'épaisseur 
de ses murs , la masse de ses fortifications , ses glacis, ses con- 
trescarpes , les bouches béantes de ses meurtrières , qui sem- 
blaient toujours prêtes à vomir la mort sur vingt villages cou- 
chés à ses pieds (1). 

A Test de Ghoiseul, sur la lisière des forêts des Vosges, 
apparaissait , conune un nid d'aigle sur la chne d*un rocher, 
le château d' Aigrement [acermons), la rude montagne, taillée 
à pic presque tout à l'entour (2) , environnée de ravins et de 
{«édpices. Ce dernier fief était peu considérable , ne renfer- 
mant que quatre pauvres villages : Aigrement , Amoncourt , 
La RiTière et Mont. 

Ces trois familles tiraient leur origine des comtes du Bassi- 
gny (3) 9 comptaient parmi leurs aïeux saint Gengoul (4) et 



y inifait par deox chemins : Tun , descendant du côté du nord , allait rejoin- 
te la knrée romaine de Langres à Toul, au-delà de Meuvy , en passant par le 
nlkmdes Gouttes; Tautre, au sud-est, tombait sur le village de Choiseul 
INHpie perpenâicolairement. A la fin du XVI« siècle, le château fUt transféré 
dm ce dernier village, que les seigneurs avaient toijgours habité en temps de 
pu. La oôitiiMre maison de Choiseul a pris son nom de cette terre. 

(i) n y a encore des restes de ce château, et ceux qui les visiteront verront 
qoenous n^avons rien exagéré. Nous n*avons trouvé aucun titre primitif latin 
où ce diâteau serait nommé clavis montium, 

(1) Migneret, Biech. hist. sur le château et la commune (fAigremont j pp. 4 
Cl 5. Nous ne connaissons ce lieu que par cet ouvrage. 

(3) C'est Topinion du savant Jac. Vignier (Chronic ling.) et de plusieurs au- 
tel, comme André Duchesne et Le Laboureur. 

(4) Tons les auteurs, dit le docte Mangin {flist. eccle's. et civ. du diocèse de 
t. 1, p. 847], conviennent que S. Gengoul fut une tige de riUustre 

deChoîseal. 



— 14 — 

sainte Salaberge (1) » étaient unies entre elles Don-seufemenl 
par les liens du sang » mais par des traités d^alliance ^ et don- 
naient en général le ton et le mouyement à tous les seigneuri 
du pays , dont plusieurs étaient leurs Tassaux : à ceux di 
Bourbonne, de Goiffy» de Maulain , de Lanque, de Nogeot, 
de Reynel, de Saint-Blin, de La Fauche, etc. Ils entratnaîenl 
même souvent à leur suite les sires de Montsaugeon ^ de Ver 
gy , de Grancey, de Tréchâteau en Bourgogne, de Beadre- 
mont, dlsche et de Yaudémont en Franche -Comté et a 
Lorraine ; et, lorsque le cri de guerre : Bassigny f retentisBri 
du haut des tours de Choiseul , soudain plus de vingt seigneon 
se levaient avec leurs bannières et leurs gens d^armes , de 
rives de la Moselle à celles de la Seine , et répétaient : Bam 

gny ! (2) 

Tout ce système gigantesque de despotisme et de com 
pression doit s^écrouler ; la Providence a décidé que ceti 
grande révolution ne s'opérerait point subitement, par 1 
spoliation et les ruines, mais dans la justice et la douceur, < 
force de temps et de patience ; c'est pourquoi elle suscite à ce 
effet des moines , des ermites , c'est-à-dire des hommes de cfai 
rite , de prière et de travail . 

Régnier, tige de la maison de Choiseul , vivait à la fin d 
XI* siècle ; il avait épousé Ermengarde de Vergy , et avait fai 
partie de la première croisade en qualité de chevalier ban 
neret. La papauté luttait dans ce moment avec un courage hé 
roîque contre la tyrannie des investitures ; nos pieux époux 

(1) Nous ne poavons que renvoyer le lecteur à la belle et solide dissertatio 
sur Ste Salaberge , insérée dans V Annuaire de la Haute-Mame^ 1838, et signé 
BeauUeret , curé de Dammartin. Selon le P. Vignier {Décade hist., 689, 690} 
elle serait une des tiges de la maison de Gboiseul. 

(2) Mangin, dans Touvrage que nous avons déjà cité, t. 3, pp. 486-495 , aprè 
avoir récapitulé les terres et seigneuries qui relevaient de la maison de Choi 
seul, dit que, toutes ensemble, elles auraient formé un arrondissement de pay 
de plus de 40 lieues de circuit. 



— 15 — 

qui jouissaient du droit de patronage sur l'église de Saint- 
Qéngoul de Varennes, l'abandonnèrent à Tabbaye de Molesme, 
et érigèrent cette église en prieuré , après Tayoir splendide- 
fiient dotée (1). De Régnier et d*Ermengarde naquirent Roger, 
leur fils aine et leur principal héritier, Conon , et Adeline qui 
^usa Odolric , fils de Foulque d' Aigremont. Ce dernier avait 
été marié deux fois : l*" avec la fille d'Odolric, comte de Rey- 
tiel ; 2"* avec Eve de Grancey ou de Ghâtillon , yeuye de Tesce- 
lin, seigneur de Fontaine près de Dijon (2). La fille du ver- 
tueux Régnier propagea dans la famille de son époux les 
grâces célestes dont elle avait été comblée dans la maison de 
son père ; ce fut par son inspiration qu Odolric fit construire 
un petit oratoire dans une forêt marécageuse , inhabitable , 
entre Damblain et Fresnoy , et y envoya un saint anachorète 
appelé Jean, conune pour adoucir et pacifier cette nature âpre 
et rebelle par la présence d'un ami de Dieu (3). L'évéque 
Robert de Bourgogne s'était empressé de donner sa bénédic- 
tion à ce solitaire et de l'exhorter à faire fleurir ce désert. 

Tout faisait donc espérer que cet humble ermitage serait 
bientôt trop étroit pour contenir ceux qui viendraieut l'habi- 
ter ; mais la Providence , qui avait ses vues sur cette terre , en 
afait décidé autrement. En vain le dévot ermite conjura le 
Sdgneur de dilater sa tente et de lui envoyer des frères ; en 
il fit retentir la sombre forêt de ses gémissements et des 



(1) Ce prieuré, si célèbre à caose des reliques de S. Gengoul, fut desservi 
primitivement par des religieux de Molesme ; il tomba ensuite en commande; 
il jooisBait d*im revenu de 14,000 livres de rentes avant notre grande révolu- 
tion. Plusieurs autres prieurés, comme ceux de QoïSy et de Cboiseul, s'y ratta- 
chaient. — Mangin, t. % p. 82. 

(I) Archiv. de la Haute-Marne, 2« liasse; •* Recueils divers concernant 
rÀ^. généal. des mais, de Chois., aux arcb. de Tévèché de Langres. 

(8) Cet ermitage était à une lieue du valtoïi de Morimond ; on rappelle en- 
OQK aujourd'hui le Vieux-Morim. U n'en reste que des ruines.— Voy. Armai, 
àtt., t. i, c. 1^, p. 7S; ensuite, la charte de fondation de TAbbaye, Gall. 
fhitt,, t. 4, inter instrumenta. 



— lé- 
sons pieux de sa petite cloche : rétablissement ne prit aucun 
accroissement durant l'espace de dix ou douze ans. Alors Jo- 
cerand de Brancion » successeur de Robert » engagea le soli- 
taire désespéré à aller offrir sa cabane et son oratoire à Tabbé 
de CiteauXy après avoir obtenu la permission du seigneur 
d'Aigremont (1). Telle fut la modeste origine de Morimond. 
Mais ce grain de sénevé , sous le souffle du Très-Haut , devien- 
dra un grand arbre , qui abritera non-^ulement la contrée qui 
Ta vu naître , mais encore une portion considérable de l'Eglise 
et de l'Europe , du Mançanarez à la Yistule. 



CHAPITRE m. 



Arrivée de Temiite Jean à Ctteaui ; il retient atec deoi religieox aa chMeii 
d*Aigremont ; embarras inaUendus ; saint Etienne &e rend dans le Btoigny 
départ de la colonie pour Morimond. 



Notre vénérable solitaire, après s'être prosterné devant Die 
pour lui recommander l'objet de son voyage » prit sa ceintui 
de corde» ses sandales, sa pannetière et son bourdon, sortit i 
sa forêt et s'achemina vers Giteaux, priant et mendiant le Ion 
de la route. Quels ne durent pas être son étonnement et se 
édification, lorsqu'arrivé au terme de sa course il n'aperçut, i 
lieu de la célèbre maison qu'il cherchait , que quelques mis 
râbles huttes, construites sans art, avec des branches, du feui 

(1) Archiv,deVév, de Long. , Du pays et archid. du Bassig., p. 47S. 



— 17 — 

lage et de la terre, auprès desquelles sa ceUule eût été un pa- 
lais ! Partout aux alentours de l'eau et de la boue , partout 
l'apparence de la pauvreté et du dénûment ! 

L*erniite exposa au saint abbé , dans le plus grand détail, 
toutes les circonstances de l'affaire qui Tamenait, la nature et 
le site du désert « la bienveillance des seigneurs et le zèle des 
populations du voisinage. Etienne, après y avoir réfléchi mû- 
rement, se décida à envoyer .deux de ses frères, choisis parmi 
les plus âgés et les plus prudents , pour examiner les lieux , 
s'entendre avec les propriétaires fonciers , organiser des res- 
sources et préparer tout ce qui était nécessaire pour une œu- 
vre aussi importante (1). 

Ainsi , l'association monastique ne courait point à la pro- 
priété, mais la propriété venait à elle et demandait à se placer 
sous sa douce et salutaire influence. 

Le bon ermite, ayant passé quelque temps à Giteaux et vu 
de ses propres yeux toutes les merveilles que la renonunée en 
publiait,. en partit accompagné de deux religieux, et reprit la 
route du Bassigny. Après trois jours de marche pénible , les 
trois voyageurs arrivèrent devant le castel d'Aigremont , dont 
les ponts-levis ne tardèrent pas à se baisser devant eux. Le ver- 
tueux Odolric et sa digne épouse les reçurent comme des an- 
ges de bénédiction. — Mais c'est le propre des œuvres de 
Dieu ici-bas, d'être marquées au coin de la contradiction. 

Quoique tout semblât leur sourire , ils s'aperçurent bientôt 
que le fils aine du baron leur était opposé et cherchait à entra- 
ver les desseins charitables de ses parents (2), tantôt leur re- 
présentant le peu d'étendue et d'importance de leur fief dont il 



(1) Afmai, cister,, t. 1, p. 78; — Mangin, Hist. ecclés. et civ, deLangres, 
t. % p. 159. 

(S) Atmal. cister.y 1. 1, p. 81 : Impediente progressus fllio comitum, oui sem- 
per monach. conventus molestus fuit. 



— 18 — 

faudrait distraire une portion assez considérable, tantftt la mo- 
dicité de leurs ressources et les dépenses qu'entraînerait h 
construction du monastère. Il y mit tant d'obstination et de 
mauvais vouloir, que Tayenir du nouvel établissement fut un 
instant gravement compromis. Cette opposition inattendue 
amena bien des négociations , des pourparlers et des lenteurs. 
Ce jeune baron, qui ne rêvait que fortune, aventures et câé- 
brité, ignorait encore tout le prix et Timportance que la pré- 
sence et les travaux des moines allaient donner à la terre de 
son père. Il était loin de prévoir tout ce que l'abandon de ces 
broussailles et de ces glaïeuls qu'il regrettait tant devait faire 
rejaillir de bénédictions sur sa famille et de gloire sur son 
nom, jusque dans la postérité la plus reculée. 

Pendant ce temps, la maison-mère de Ctteaux , semUaUe à 
une ruche trop étroite pour abriter les abeilles qui s'y multi- 
plient, se trouva si remplie de postulants , que saint Etienne 
se vit obligé de donner une autre destination à l'essaim d'ou- 
vriers évangéliques qu'il destinait au Bassigny. Bernard , au 
lieu de partir vers les rives de la Meuse , se dirigea avec ses 
douze compagnons du côté de TAube, dans une vallée maréca- 
geuse et inaccessible, appelée la vallée d'Absinthe (1). 

Cette vallée de la désolation , qui devint bientôt la vallée de 
la gloire et du bonheur (2), était située dans le diocèse au sein 
duquel Bernard avait sucé avec le lait la foi de saint Bénigne et 
de saint Didier. Ainsi, dans les desseins étemels de Dieu, cette 
pierre précieuse était réservée sans partage au front de Téglise 
de Langres, d'où son éclat devait se refléter sur toute la chré- 
tienté. L'abbaye de Clairvaux fut la troisième avant-garde de 

(1) Non longe a fluvio Aiba.., inter opaca sylvarum... Antiqua spelunta tatro- 
nuniy quœ antiquitus dicebatur vallis Àbsinthialis. — Ann. cister,^ t. 1, p. 80. 

(S) Jbi ergo in loco horroris et vastœ soiitudinis consedenmt viri illi virtu- 
tis, facturi despelunca latronum templum Dei et domum orationis.^ld.^ U>id. 



— 19 — 

Cîteauiy qui par elle se dilata yers le nord jusqu'à la mer Gla- 
ciale. 

Cependant Odolric et Adeline d' Aigrement n'avaient point 
abandonné leur pieux projet ; ils montrèrent tant de fermeté, 
de prudence et de douceur, que leur fils finit par entrer dans 
leurs YueSy au moins pour le moment. Alors saint Etienne se 
transporta en toute hâte sur les lieux, gravit la rude montagne 

e 

et entra dans le vieux castel(l). Etienne Harding à Aigre- 
mont, c'est Citeaux montant au manoir féodal et lui arrachant 
le premier lambeau de sa puissance ; c'est le commencement du 
triomphe de l'infirmité, de l'humilité, du labeiu* patient sur la 
force des armes, Torgueil et la rapacité de la conquête. Après 
avoir reçu de la libéraUté de ses hôtes quelques terres incul- 
tes, les unes propres à être labourées , les autres à former des 
pâturages , à quelque distance de la cellule de l'ermite Jean , 
sur la lisière de la forêt , il descendit en prendre possession , 
accompagné de révêqi|e de Langres , d'Odolric et d' Adeline 
avecleurs enfants, et de plusieurs seigneurs du voisinage, par- 
mi lesquels on remarquait Odolric de Provenchères , Gérard 
de Dammartin , Hugues de Meuse , Arlebaud de Varennes , 
Roscelin de Bourbonne , etc. 

Dans les fondations d'abbayes cisterciennes, on débutait tou- 
jours par les tombeaux , afin d'apprendre aux religieux qu'ils 
De devaient venir dans la solitude que pour y apprendre à mou- 
rir. On désigna d'abord l'emplacement du cimetière par des 
cropL de bois plantées dans le sol, et, révêc[ue l'ayant bénit, on 
traça l'enceinte de l'oratoire et des autres bâtiments. 

Odolric, sur les lieux mêmes , s'aperçut mieux que jamais 
combien cette terre était ingrate et combien de privations y 
attendaient les malheureux cénobites ; alors, mu par la géné- 

(1) Gallia Christ,, t. 4, p. \ 59, inter instr. 



— 20 — 

rosité de son cœur, et d'après les conseils de la pieuse Adeline, 
il ajouta à la donation première la cession d*un fond yoîsin 
appelé WaldenviUers, et, toujours suivi de son épouse, de l'ab- 
bé de Cîteaux et des mêmes gentilshommes » auxquels s'était 
réuni une grande partie des habitants de Fresnoy, il détermina 
lui-même , par des limites fixes , la circonscription du désert 
qu'il abandonnait aux moines (1). 

Odolric était feudataire de Simon de Clémont» comte du Bas- 
signy ; saint Etienne , sans perdre de temps , se rendit près de 
ce dernier, au moment où il tenait sa cour et ses jours, entouré 
de la foule de ses vassaux et d'une nombreuse population , en 
obtint la confirmation de la donation et l'amortissement (2), 
puis il se hâta de retourner à Citeaux. 

Dix-huit ans après la fondation de ce dernier monastère, 
sur la fin du mois d'août de Tan 1 1 1 5, la cloche rassembla ex- 
traordinairement les religieux à Foratoire. Plusieurs d'entre 
eux , avant de quitter leurs cellules , y jetèrent un dernier re- 
gard et un dernier adieu. A peine quelques semaines s'étaient 
écoulées depuis le départ de Bernard et de ses frères ; la plaie 
que cette séparation avait faite dans les cœurs était encore sai- 
gnante, et il fallait offrir au ciel un nouveau et aussi pénible 
sacrifice (3). Lorsque toute la communauté fut agenouillée , il 
y eut un instant de solennel silence ; le vénérable Etienne se 
leva , et entonna d'une voix forte un psaume d'un sens analo- 
gue à la circonstance, puis alla prendre sur l'autel un crucifix 
qu'il remit au frère Arnould. Celui-ci, l'ayant reçu et baisé 
avec respect , descendit de sa stalle ; aussitôt douze religieux 
quittèrent leurs places et se rangèrent autour de lui ; puis tous, 
sans rien dire , sortirent de l'enceinte sacrée , traversèrent le 

(1) Archiv. de fév. de Langres, DeTabb. de Morim., ch. 3, p. 473. 
(î) Archiv. de la Haute-Marne ^ Chart. de fond., l. \. 
(3) Annal, cùster,, t. 1, pp. 78 et 81. 



— 21 — 

cloître , accompagnés de toute la foule des moines , qui fon- 
daient en larmes , et des chantres , dont la voix était entrecou- 
pée de sanglots ; la grand'porte extérieure s'ouvrit et se referma 
presqu'aussitôt ; Arnould et ses frères n'étaient plus de la mai- 
son de Citeaux (1). 

Alors s'offrit à leurs yeux le monde , qu'ils n'avaient pas vu 
la plupart depuis longtemps : les coteaux verdoyants de la 
vineuse Bourgogne à l'ouest , les tours du château de Talant et 
les bastions de Dijon au nord, puis cette forêt qui s'effaçait 
derrière eux dans le lointain et où ils laissaient leurs plus dou- 
ces et leurs plus tendres affections. Au reste, pas une plainte, 
pas un murmure , tant était grande leur obéissance ! tant était 
profonde leur abnégation ! 

Mais ces enfants chéris partaient - ils les mains vides » sans 
emporter aucun souvenir de leur mère bien-aimée? Non; l'un 
était chargé de saintes reliques , l'autre de vases sacrés , celui- 
ci d'ornements sacerdotaux , celui-là de livres pour l'office di- 
vin, etc. (2). L'abbé qui marchait à leur tête était un intime 
ami de saint Bernard, une des plus fortes colonnes de l'ordre. 
Par sa naissance , il était allié aux plus nobles familles de TAl- 
lemagne , et son frère Frédéric occupait le siège archiépisco- 
pal de Cologne. Il avait fréquenté les écoles des plus fameux 
docteurs de son siècle, et, au moment où tout lui souriait 
dans le monde , lui , méprisant cette fragile beauté des choses 
de la terre, aussi éphémère que celle des fleurs, s'était retiré à 
Ctteaux , pour s'y cacher et s'y ensevelir en Jésus-Christ (3) . 

(1) (Tétait avec ce cérémonial que toutes les colonies cisterciennes sortaient de 
la maison-mère (Csesar. Heisterbac, Homii. inDom. 3 post 8 Epiphan.; — i4n- 
nal. cist. t.l, p. 79). C*est par erreur que quelques auteurs ont avancé qu*Ar- 
Dould n^était accompagné que de huit religieux : les tables de Morimond disent 
positivement le contraire. 

(2) Armai, cister., p. 70, t. 1. 

(8) Contempto mundi flore, Cistercium intrans, in virilis jam animi robw 
dudum évaserai (Diplom. campensis fundat., et Annal, cist., p. 81). 



— 22 — 

Voilà nos cénobites sur la route de Langres » tantôt chan- 
tant des psaumes , tantôt méditant silencieusement. Combien 
ils durent être attendris lorsqu'ils virent à gauche» au sortir de 
Dijon y se lever le castel de Fontaine » qui avait abrité le ber- 
ceau de leur saint ami ! Ils passèrent sous les murs du manoir 
d* Aimon de Tréchâteau , qui sera un de leurs bienfaiteurs ; lon- 
gèrent la plaine de Lux , où Tévèque de Langres et Tarchevè- 
que de Vienne faisaient les préparatifs d*une grande assemblée 
ou plaids de Dieu , dans laquelle les ducs » les comtes et les ba- 
rons devaient se réconcilier et se jurer la paii sur les saints 
Evangiles (1). 

On eût dit que la Providence voulait pacifier la terre » au 
moment où elle envoyait de nouveaux apôtres ouvrir une 
nouvelle ère de fraternité , de conununauté » d'ordre et de tra- 
vail. 

Plus loin 9 ils aperçurent la forteresse d*Anscher de Mont- 
saugeon» qui viendra les visiter avec son épouse. Enfin ils en- 
trèrent à Langres , où Arnould reçut de Tévêque le bâton pas- 
toral et la bénédiction (2). 

Il n'était pas rare alors de rencontrer des moines courant le 
monde pour le sanctifier ; mais ceux-ci , à cause de leur cos- 
tume , extraordinaire et pour la couleur et pour la forme, à rai- 
son de leur immense renonunée » durent piquer vivement la 
curiosité des villageois du Bassigny. Lorsqu'ils furent aunlelii 
de Fresnoy» ils purent voir enfin le lieu de leur repos. 

m 

Saint Etienne avait donné des noms symboliques à ses trois 
premières filles ; il appela la quatrième Morimond , c'est-à-dire 
\a mort au monde. Arnould et ses compagnons s'aperçurent au 
premier coup d'œil combien le nom était en rapport avec le 
lieu. C'était une vallée étroite , humide et profonde» environ- 

(1) Hist. des év, de Langj'es, p. 6î. 

(2) Voy. Yepes, ad aim. 1115, c. 5. 



— 23 — 

née de hautes forêts d'où s'échappaient plusieurs torrents « et 
sans aucune route frayée qui pût la rendre accessible aux hom- 
mes (1). Partout le silence du désert et de la mort. Us descen- 
dirent dans ce précipice conune dbns un grand tombeau , et « 
lorsqu'ils furent au miUeu , près des cabanes qui les attendaient, 
le monde semblait avoir disparu ; ils regardèrent , et ne virent 
plus que le ciel sur leurs têtes ! 



CHAPITRE IV. 



Position géographique et ethnographique de Morimond ; habitation et genre 

de Tie des religieax. 



Les socialistes ne savent où placer le grand centre pi- 
votai , l'oamirarchat de leur association : les cabétiens tournent 
leurs regards vers l'Amérique , les fouriéristes vers Constanti- 
nople (2), d'autres vers l'Afrique ; ils ne s'entendent pas mieux 
sur la marche à suivre que sur le point de départ. Là où saint 
Robert s'arrêta dans la forêt bourguignonne » là fut le foyer de 
rimmense association cistercienne ; ce fut de là qu'elle s'éten- 
dit sur toute la terre , ce fut là qu'elle revint de toute la terre, 
comme le sang qui part du cœur et retourne sans cesse au 
cœur. 



(1) In loco uliginoso, palustrique ac hominibus ariiea inhabitato et vix aC' 
««*o. — Ann. cist. , p. 77, t. 1, c. l. 

(2) Four., Théor. des quatre mouvements^ p. 75. 



— 24 — 

Saint Etienne avait groupé ses quatre premières filles à Ten- 
tour de leur mère» de manière qu*elles fussent aux quatre 
points cardinaux : La Ferté au midi , Pontigny à l'ouest , Clair- 
vaux au nord et Morimonct à Test. De chacun de ces quatre 
avanirpostes partiront successivement de nouvelles milices dans 
les contrées les plus reculées de l'Europe , pour y livrer les 
plus rudes combats à la barbarie , aux passions anti-religieoses 
et anti-sociales, et remporter jusque sur les éléments des vic- 
toires prodigieuses dont nous recueillons aujourd'hui les fruits 
avec une superbe ingratitude. 

Notre nouveau monastère avait ceci de particulier, qu'il se 
trouvait bâti au point de jonction de plusieurs provinces (in 
meditullio provinciarum) (1) , sur les confins de trois grandes 
tribus gallo-romaines » les Sécpianais » les Toulois ( Leuci ) et 
les Lingons; sur l'extrême frontière des trois évêchésde Toul, 
de Besançon et de Langres (2) ; entre le duché de Lorraine et 
les comtés de Champagne et de Bourgogne; au point que les 
bâtiments étaient assis partie sur l'un et partie sur l'autre , 
et que les moines mangeaient en Lorraine et dormaient en 
Champagne; entre deux races, la race celtique et la raceteu- 
tonique , pour les relier l'une à l'autre. Avant tout, Morimond 
était le poste avancé de Tordre vers les forêts de la Germanie ; 
aussi saint Etienne lui donna- 1- il pour premier abbé un 
noble allemand, afin qu'il pût propager avec plus de facilité 
l'institut naissant au-delà du Rhin. 

Les socialistes fouriéristes demandent , pour faire leurs es- 
sais» des édifices aussi vastes et aussi magnifiques que le Palais- 
Royal de Paris , qu'ils donnent comme le type architectural du 
phalanstère (3). Or, les associations céuobitiques» il faut l'a- 

(1) Armai, cist.j t. 1, p. 81. 

(2) Claud. Rob., in sua Gall. Christ. — Près du mur d*enc6inte se trouYdit 
une borne appelée vulgairement « la borne des trois évéques. » 

(3) Vict. Considérant, Exposition abrégée, p. 26. 



— 25 — 

vouer» débutaient beaucoup plus modestement. Rien de plus 
misérable que les premières constructions de Morimond ; c'était 
un groupe de cabanes construites avec des branches d'arbres 
et couvertes de joncs ou de roseaux , semblables à ces huttes 
de charbonniers et de bûcherons que nous rencontrons encore 
au milieu des mêmes forêts (1). Le chapitre et le clottre ne se 
distinguaient que par une plus vaste enceinte et par une plus 
grande nudité. Le dortoir était placé sous un toit sans plafond, 
ouvert à tous les courants d*air» et où apparaissaient des pou- 
tres que la main du charpentier n'avait point équarries. Le 
réfectoire était encore plus pauvre et plus simple que la nour- 
riture qu'on y prenait. Les religieux n'avaient d'autre vaisselle 
que de la terre cuite » sur laquelle on servait la plupart des 
mets. — La pauvreté se montrait jusque sur les autels : dans 
les ornements sacerdotaux , qui n'étaient que de lin ou de fu- 
taine ; dans les croix de bois peint» dans les chandeliers et les 
encensoirs en fer; dans les stalles» faites avec des troncs 
d'arbres grossièrement creusés ; en un mot dans tout l'ora- 
faôre , qui n'avait pas d'autre ornement que la majesté du Dieu 
qairhabitait(2). 

La même modestie , nous dirons plus , la même misère pa- 
raissait dans les habits des religieux , qui consistaient en une 
robe blanche serrée d'une ceinture de corde» avec un scapu- 
laire et une cucuUe » le tout de grosse laine velue (3). L'habil- 

(1) Deus in dwnihus eorum cognoscebatur, cum simplicitate et humilitate 
adificiorum, simplicitatem et humilitatem inhabitantium pauperum Ckristi 
néUUtmUa loqueretur. — Ann. cist., t. 1, p. 80. 

(3) Dalgairns, Vie de saint Etienne, trad., p. 208. 

(8) Cette couleur blanche était un emblème de leur candeur et de leur inno- 
cence. Babes tu idoneum defensorem aîbedinistiuBsimplicem oculum cmscieniiœ 
tuœ, écrit Pierre-le- Vénérable à S. Bernard , ad majorem et novum monasticœ 
rtligionis fervorem, hoc hactenus inusitato ventium candore excitari arte lau- 
dabUi voluisti.^ L. 4, Epist. 17. 

Une pieuse légende raconte que la sainte Vierge étant apparue aux moines 
réonis à Toratoire, le yètement noir des cénobites réfléchit Téclat de la blan- 



— 26 — 

lement des frères convers était de couleur tannée et hmiie, 
c'est-à-dire de la couleur de la terre qu'ils devaient creuser 
pour y trouver leur nourriture et leur pénitence. 

Pendant que les clunistes dégénérés se drapaient dans les 
plis de leurs manteaux doublés de fourrures du plus grand 
prix 9 et sortaient de leurs cellules parés comme des époux qui 
vont à Tautel de Thyménée (1 ) » les enfants de Citeaux , remoih- 
tant le torrent, couvraient leurs corps de leurs vêtements 
grossiers» comme on enveloppe un cadavre de son linceaL 
Les lits» àCluny, se composaient de plusieurs coussins très- 
doux 9 de tapis marquetés , de couvertures précieuses , avee 
des draperies flottantes (2). La couche des moines de Mon» 
mond consistait en une paillasse et un drap de laine ; ils s'y 
jetaient avec leurs habits, comme le soldat sur la paille des 
bivouacs (3) . Leur nourriture était si chétive et si maigre , 
qu'on s'étonnait qu'elle pût soutenir leur existence. Leur prin- 
cipal repas, même les jours de fête, consistait en un pain 
grossier, fait avec de la farine dont le son n'était pas extrait. 
Lorsque le froment manquait et qu'on était réduit à user de 
seigle ou d'orge, on pouvait séparer le son au moyen d'un ta- 
mis ou bluteau (4). Le pain blanc était réservé aux malades et 
aux étrangers. Le poids du pain quotidien, mis dans la balance 



cheur virginale de la reine du ciel et devint blanc à Tinstant même. Cette 
métamorphose est mentionnée dans le Ménologe cistercien : Quinta die Augutti^ 
armo 1101, B. Virgo descendit in Cistercio et mutavit habitum de nigro in 
album. 

(1) Omare se, velut sponsi procedentes de tfialamo, summo studio conten- 
debant. — St(Uut. clun,, 16. 

(2) Ann. cist,, p. 28, t. 1 : De materia vestium, de pelliceis, de stramentit 
iectorunif etc. 

(3) Habent autem lectos de stramine,., inquibtts, cum tunica et cuculla vestiti 
jacent. — Jacob, de Vitri., Hist. Occident.^ c. 25. 

(4) iVip in cœnobiis fiât panis candidus, sed grossus^ ubi autem frumentum <fc- 
fueritj cum sacco liceat fieri... — Instit. cap. gen., 1134, c. 14. — Panis non 
tam furfiireus quam terreus videbatur. 



— 27 — 

pour chaque moine, n'excédait pas une livre ; on en gardait le 
tiers pour le souper, quand il devait avoir lieu , car les mer- 
credis et vendredis , hors le temps pascal , pendant tout TAvent 
et le Carême y on ne faisait qu'un seul repas, et après none 
seulement (i). Us se désaltéraient avec Teau du torrent ou avec 
de la hière légère. Les pois , les fèves, les légumes bouiUis , 
les racines à Thuile étaient leur nourriture ordinaire ; il n'é- 
Udt pas permis d*en relever la fadeur nauséabonde par aucune 
sorte d^épices. Les œufs , le lait , le fromage , le poisson de 
loin en loin , formaient leurs mets exquis et extraordinaires ; 
encore s'en privaient-ils souvent par mortification (2) . Il était 
rigoureusement défendu de manger de la viande ou de la 
graisse dans le monastère et ses dépendances , sauf le cas d'une 
maladie grave. 

Cette vie , continuée de nos jours par les trappistes , était 
une grande expiation , et il peut être utile de la signaler, dans 
un siècle que Ton a appelé avec tant d'impudence «c le siècle 
de la réhabilitation de la chair, » et à une époque où Ton 
proclame Tinnocence et l'irresponsabilité absolues de l'hom- 
me (3). Un philosophe bien connu disait aux athées de son 
temps : « Pour vous écraser, il ne me faudrait que l'aile d'un 
papillon. i> Pour confondre le socialisme , nous ne demandons 
qu'une goutte de larmes. Il y a plus de trois mille ans que Job 
s'écriait , sous le ciel de l'Idumée : L'homme naît de la femme ; 
il vit peu de temps, il est rempli de beaucoup de misères. Or, • 
depuis , le genre humain n'a cessé de progresser : il a mesuré 
le globe , il a dompté les éléments et les a enchaînés à son ser- 
vice ; le Christ est venu , il a pris la douleur, il l'a transfor- 

(1) Inst. cap. gen. : QuHms diebus vescimur tantum quadragesimaii cibo ; 
c. 25. 

(9) Jac. de Vitriaco, Hùt, Occid., c. 15. 

(8) Voir Louis Reyband, J^^^at sur les réform, contemp., conclusions généra- 
les, p. 511-880. 



— 28 — 

mée^ilen a diminué la quantité; mais Ta-t-il fait diqpand- 
tre? Non; et nous pouvons répéter à cette heure le cri de 
r Arabe : Repletur tnultis miseriis ! 

Si i*homme est Dieu ou portion de Dieu , ainsi que beau- 
coup de panthéistes socialistes le prétendent , comment expli- 
quer ses souffrances, comment rendre compte d'une seok 
larme tombant de sa paupière ? Si , comme d'autres sodalisto 
le reconnaissent , il y a au-dessus de lui un être distinct délai, 
ridée de justice doit s'identifier avec le concept de cet être su 
préme ; donc Fhomme qui soufire a mérité de souffrir, don 
il est coupable , donc il faut qu'il se punisse Yolontairement oi 
qu'il s'attende à être puni tôt ou tard parla justice diyine. Or 
la punition que nous nous imposons à nous-mêmes s'appeU 
expiation» et, pendant trois siècles» nulle expiation dans l 
monde ne fut plus dure et plus austère que celle de Ctteaux e 
de Morimond. 

Cette vie était une grande charité : la masse de nos expia 
tions doit être en rapport avec la masse de nos crimes; or 
parmi les coupables » les uns n'expient point et les autres n'ei 
pient que d'une manière insuffisante; il faut donc qu'àchaqa 
heure quelques saintes âmes , dans l'espoir d'un surcroit d 
gloire et de bonheur dans le ciel, acceptent» par un dévoue 
ment héroïque et par le principe de la solidarité» un surcrol 
d'œuvres expiatoires » afin de maintenir l'équilibre entre k 
péchés et les satisfactions» et de détourner les plus terribk 
coups de la colère céleste. Voyez ce solitaire pleurant nuit ( 
jour au pied de son crucifix : il fait pénitence pour un homm 
ou pour un peuple qu'il ne conndt pas » mais qui lui sera ré 
vêlé dans l'éternité ! 

Cette vie était une grande leçon : il fallait que la molle d( 
licatesse du siècle fût refoulée par d'aussi effrayants exemples 
Les austérités et toutes les vertus les plus sublimes duchristit 



— 29 — 

nisme semblaient avoir disparu et du inonde et du cloître. 
L'abstinence du vendredi n'était pas même observée à Quny. 
Nonobstant le précepte formel de l'Église, qui remonte jus^ 
qu'aux temps apostoliques , les religieux , ce jour même , se 
servaient de graisse pour arroser leurs légumes » et les pau- 
vres , par scrupule , réservaient ou jetaient aux chiens les ali- 
ments cuits qu'ils recevaient à la porte du monastère (1). Tel 
était l'état des choses , lorsque » sous le ciel du nord-est des 
Gaules , les enfants de Citeaux se levèrent avec leurs croix de 
bois, leur pain noir, leurs bêches et leurs râteaux (2). Ils mar- 
chèrent devant leur siècle » et leur siècle les suivit » s'identifia 
avec eux , et la société entière fut cistercianisée , selon les ex- 
pressions des annalistes [omnia Cistercium erat). 



CHAPITRE V. 



Zèle de rabbé Arnould pour sa maison et le salut des âmes ; fondation dt 

BelleTaui, de La Ghreste et d*Ald-Gamp. 



La vie cénobitique que nous venons d'esquisser était prati- 
quée à Morimond dans toute sa perfection » malgré son austé- 
rité. L'abbé Arnould était un de ces hommes qui entraînent et 

(1) Arm, cist., pp. 25- 30 , t. i: Eo die soli monachi adipe legumina in/ïmde- 
tant et eo frixa diversa fercuia absumebanty ut nec ipsi pauperes datas sibi ta- 
Hum ciborum reliquias comederent ^ sed aut in posterum diem reservarentj aut 
Uatim indignantes prqjicerent. 

(S) Hélyot, Hist, des Ordres mon. et milit,^ t. 5, pp. 350-858. 



— 30 — 

par l'autorité de l'exemple et par l'ascendant du talent. Riei 
n'égale l'ardeur avec laquelle il s'efforça de faire fleurir au 
dedans son monastère par Pobservance rigoureuse de la dîscî 
pline et d'en propager l'esprit au-dehors. Le cloître de Mon 
mond semblait trop resserré pour le zèle qui le dévorait ; i 
évangélisa une partie des diocèses de Toul, de Langres et A 
Besançon. Partout les pécheurs , altérés sous le poids de sa pi 
rôle, rentraient en eux-mêmes et faisaient pénitence. Plusiew 
de ceux qu'il convertissait demandaient à consommer sous fi 
direction l'œuvre de leur salut. 

C'était surtout dans les chapelles féodales que sa voix reteo 
tissait comme un tonnerre et jetait dans les âmes un salutatf 
effroi. On raconte qu'un dimanche , au retour du chapitre d 
Clteaux y il prêcha avec tant de force et d'onction au chfttett 
de Choiseul » que trois jeunes gentilshommes vinrent s'agf 
nouiller devant lui» et» déposant à ses pieds leurs chaperon 
ornés d'aigrettes, de panaches, et leurs riches ceintures, h 
demandèrent le scapulaire et le capuce des enfants de saii 
Benoît, en présence d'une grande assemblée de barons i 
dames et de demoiselles qui fondaient en larmes. 

11 paraît qu'il entreprit de grands voyages dans l'intérêt i 
son ordre naissant, car saint Bernard, écrivant à Brunon, i 
Cologne, lui raconte avec quelle ambition sublime cet abh 
était allé quêter de nouveaux frères et sur terre et sur mer (1' 
Le monastère fut bientôt trop étroit et trop pauvre pour abri 
ter et nourrir ses nombreux hôtes ; il fallut songer à envoy« 
une colonie dans les forêts voisines. Vers le milieu de l'an 
née 1119, douze religieux, précédés d'un abbé, sortirent d 
l'abbaye , accompagnés jusqu'à la grand'porte extérieure pa 
toute la communauté, et se dirigèrent vers le diocèse d 

(i) Ad Brun. Colon,^ Epist, 6 : Magnam multitudinem monachomm, ctrcuim 
mare et aHdam, congregârat. 



— 31 — 

Besançon , où ils devaient se bâtir quelques cabanes dans une 
Tallée marécageuse et déserte » à laquelle ils donnèrent le nom 
gradeoi de Bellevaux (1). C'était Tayant-garde de Morimond 
Ters les monts de THelvétie. 

L'arbre planté par saint Robert avait pris en quelques an- 
nées mi accroissement rapide y et Citeaux étendait déjà au loin 
ses rameaux d'honneur ; neuf maisons se glorifiaient alors 
d'être ses filles ou petites-filles. Saint Etienne comprit com- 
bien il était important de lier ces établissements par l'unité des 
mêmes observances et d'établir entre eux une sorte de hiérar- 
chie. Dans la pensée du grand patriarche des moines d'occi- 
dent, chaque monastère devait être une petite république sous 
la direction exclusive de son abbé. Les abbayes s'entretenaient 
plutôt dans la bonne intelligence et dans une charitable corres- 
pondance entre elles que dans la dépendance d'un seul chef ou 
d'une seule maison (2). On ne fut pas longtemps sans s'aper- 
cevoir du vice de ce système. L'isolement qui faisait de cha- 
que communauté un centre d'action, sans contre-poids et sans 
contrôle, amena bientôt la ruine de l'esprit monastique. 

Les abbés de Cluny essayèrent de soumettre leur vaste con- 
grégation à une hiérarchie administrative ; mais , en voulant 
éviter le désordre d'un isolement anarchique , ils donnèrent 
dans le vice opposé , c'est-à-dire dans une extrême et excessive 
centralisation. On ne connaissait dans l'ordre entier qu'une 
seule abbaye y celle de Cluny, dont toutes les dépendances n'é- 
taient considérées que comme des celles ou obédiences : c'était 
à Quny que les novices venaient de toutes parts faire leur pro- 
fesBon solennelle et promettre obéissance. U n'y avait qu'un 

(1) Armai, cist., t. 1, p. 117. — Les sires de la Roche-sur-rOgnon , ceux de 
Rougemont, de Ch&tillon-Guyotte, de Montmartin et de Roulans donnèrent 
des biens considérables à cette abbaye, dans laquelle ils élirent leur sépulture 
(Nous devons cette note à TobligeancedeM. Tarchiviste du Doubs). 
- (2) Tbom., Discipi, de VEglise, p. 247, t. 2. 



— 32 — 

seul abbé » celui de Cluny » sous la puissance absolue dnqud se 
trouYaient trois cent quatorze églises» deux mille prieurés, 
doyennés ou prévôtés» enfin tout ce magnifique empire qui 
s'étendait d'une mer à l'autre , jusqu'à Constantinople et à la 
Palestine » avec pouvoir de nommer, de révoquer à son gré, 
sans qu'aucun autre patron, soit laïque, soit ecclésiasiiqae, 
pût s'y opposer (1). Avec ce système, il ne fallait qu'on seul 
abbé indigne pour tout perdre ; c'est ce qui arriva sous Pou- 
tins. 

Les premiers législateurs cisterciens étaient placés entre 
deux écueils : l'écueil de la première observance bénédictiiie 
et recueil de la réforme clunisienne ; ils surent éviter Tun et 
l'autre. Etienne» comme abbé de Citeaux, aurait pu se cons- 
tituer seul chef, seul législateur de sa congrégation. Le poids 
de l'autorité a toujours effrayé les saints ; Etienne fut heureux 
de partager la sienne avec les autres abbés : en Tan 1119» 
les ayant tous réunis , au nombre de dix, parmi lesquels âait 
en première ligne Arnould de Morimond » il rédigea avec eux 
cette immortelle constitution appelée la Charit de charité, OQ 
le pacte de l'amour et de l'unité , qui établissait un système 
de visite réciproque entre toutes les abbayes » et ne faisait de 
l'ordre entier qu'une seule famille dont Citeaux était la mère 
commune (2). 

Cette charte, dans toute la force du terme et la vérité de la 
chose , était libérale et républicaine : elle avait été consentie 
par tous les abbés et un aussi grand nombre que possible de 
religieux. On y retrouvait : le pouvoir électif dans la nomina- 
tion de l'abbé par tous les moines profès de chaque couvent; le 



(1) Mart. Mar., Biblioth. cluniaCy pp. 576-600 ; — P. Lorain, Essai kist sur 
V Abbaye de Cluny, p. 206. 

(î) Exord. parv.y c. îl, in Ann. m/., t. 1, p. 109; Gharta charitatis, SO staU 
complcctens cum prologo. 



— 33 — • 

pouToir représentatif dans la réunion annuelle de tous les ab- 
bés, mandataires chargés de défendre les droits et les intérêts 
de leur communauté respectiye et de l'ordre en général ; le 
pouvoir législatif dans le chapitre ; le pouvoir exécutif dans les 
abbés des quatre premières maisons-mères pour toute leur filia- 
tion ; enfin, la présidence de Fabbé de Citeaux dans les limites 
posées par la charte, sous le contrôle du chapitre et des quatre 
premiers pères de Morimond, de La Ferté, de Clairvaux et de 
Pontigny, auxquels la plus grande part d'autorité semble avoir 
été dévolue , puisqu'ils avaient le droit de visiter Cîteaux , de 
veiller sur cette maison pendant la vacance du siège abbatial, 
de présider à l'élection, de recevoir le. serment du nouvel élu, 
et, s^il avait le malheur de s'écarter des saintes règles avec sa 
communauté, de le déposer. Ce n'était que dans un chapitre 
général qu'ils pouvaient prendre cette dernière mesure, ou tout 
au moins dans une assemblée d'une partie notable des abbés 
de la filiation de Cîteaux. L'abbé détrôné se retirait dans un 
des quatre premiers monastères, où on le recevait comme sim- 
ple frère, après qu'il avait satisfait selon la règle. Cette satis- 
faction consistait à rester im certain temps à la porte du cou- 
vent, à genoux, au milieu des mendiants , mangeant avec eux 
le pain de l'aumône, priant, pleurant, demandant miséricorde 
et pardon (1). 

Voilà comme on punissait à Cîteaux l'abus de la puissance, 
et à quel prix, dans un siècle de despotisme social, l'Eglise sau- 
vait la liberté et protégeait l'obéissance 1 Voilà les grands en- 
seignements poUtiques qu'eUe donnait au monde I Voilà les 
institutions libérales dont quelques pauvres moines , réunis 
dans une cabane , au miUeu des forêts , avaient déjà doté le 
genre humain, il y a plus de 700 ans ; institutions acceptées et 

(1) Amal, cùtj p. 109, 1. 1 ;— Hélyot, Hist. des ordres reiigieux, t. 6, p. S51. 

3 



-34- 

{Hratiquées par plusieurs milliers de monastères cisterciens « et 
autres, répandus sur la surface de TEurope» sans qu'on ait eu 
besoin de verser une seule goutte de sang, de faire une seule 
ruine ; sans soldats , sans impôts , avec le commentaire d*ane 
ligne de TEvangile ! 

La solution du problème de Tassociation universelle , d'a- 
près nos réformateurs modernes , consisterait à découvrir um 
procédé qui pertnettrait de combiner unitairement les faeuUéi, 
les iravaux et les intérêts d*un certain nombre d'hommes desti- 
nés à respirer le même air, à exploiter le même sol, à tivre de la 
même vie, à former, si l'on veut, l'élément alvéolaire delà SO' 
ciétéfumveUe. Ces éléments se grouperaient autour de centres se- 
condaires : ceuaxi se réuniraient à leur tour en satellites auUmt 
de centres plus considérables, et ainsi de suite, jusqu'au foyerds 
l'association universelle (1). Or, il y a plus de sept siècles que 
ce plan magnifique d'association, rêvé et dénaturé par les uto- 
pistes fouriéristes , a été réalisé par les cénobites cisterciens. 
Chaque couvent ou noyau d'association se reliait à une mai- 
son-mère secondaire , chaque maison-mère avec sa filiation i 
une des quatre maisons principales, et celles-ci à Citeaux, cen- 
tre primitif auquel aboutissaient de tous les points de la terre 
tous les rayons de l'association. 

Après saint Bernard, Amould était un des membres les plus 
capables de rassemblée capitulaire ; nous ne pouvons douter 
qu'il n'ait pris mie part très-active et Irès-honorable à ses tra- 
vaux. U en revint avec toute Tardeur d'une foi retrempée à sa 
source, et continua l'œuvre de son infatigable prosélytisme. 
Bientôt son monastère , comme une ruche trop pleine , laissa 
partir, sous le souffle de la miséricorde divine, un essaim nou- 

(1) V. Considérant , Expasit, du syst, phai.^ p. 10 ; — A. Paget , Introd. à la 
science soc., in-18, pp. 50 et 60; — Ch. Pellarin, Four,, sa vie, sa théor., etc., 
in-i8, passim. 



— 35 — 

veau. La puissante maison de CUémont ne voulut pas céder à 
d'autres cette bénédiction du ciel : elle la réclama à titre de re- 
connaissance, et pour elle-même et pour le Bassigny, et céda 
dans une de ses forêts , au doyenné de Chaumont , un empla- 
cement considérable, où douze religieux avec un abbé jetèrent 
les fondements d'une abbaye qu'ils appelèrent en latin Christa, 
par un barbarisme sublime (vulgairement La Chreste) (1). Elle 
se développa rapidement, au point de devenir mère à son tour 
après quelques années. Parmi ses filles nous citerons la mai- 
son des Feuillants, au diocèse de Rieux, à laquelle se rattache 
la fameuse réforme de Jean de la Barrière , dont nous parle- 
rons plus tard. 

La renommée eut bientôt publié au-delà du Rhin la ferveur 
et les progrès de Morimond sous l'abbé Amould. Frédéric, ar- 
dievêque de Colc^e, en fut heureux et fier tout à la fois. Dé- 
sirant s'aider dans son laborieux ministère des prières et des 
expiations de ces saints serviteurs de Dieu, et répandre de plus 
en plus dans son diocèse la bonne odeur de Jésus-Christ , il 
manda son frère pour se concerter avec lui sur la fondation 
d'un couvent cistercien : Arnould se rendit en toute hâte à Co- 
logne. A peine y fut-il arrivé, qu'on le vit, avec l'archevêque, 
parcourir les campagnes environnantes , cherchant un lieu 
tranquille et solitaire pour le nouvel établissement. Ayant cru 
ravoir trouvé sur les confins des duchés de Clèves et de Guel- 
dre , non loin de Rheinbach , on commença aussitôt les tra- 
Taox. 

Pendant ce temps , notre abbé , pour gagner des âmes à 
Dieu et remplacer par des recrues les frères qui allaient quitter 
Morimond, se livra à la prédication. La semence évangélique. 



(1) Armai, cist.y ann. 1121, c. 5, n. 8, t. 1 :Dansunliea où Ton assure a^oir 
été autrefois one maison de refuge pour les plèerins écossais, sur la riTiôre de 
Bognon. — Mang., Hist, eccUs. du diocèse de hongres^ t. 2, p. 274. 



— 36 — 

tombant dans une terre bien préparée, produisit les firoits les 
plus abondants. D'ailleurs , par une bénédiction particulière, 
le monde était alors tellement disposé , qu'il s'inclinait sous la 
parole du moine comme le roseau sous le souffle du yent ; le 
froc, du haut de la chaire, semblable à un aimant sacré, atti- 
rait tout à lui. Le prédicateur se vit bientôt environné de Télite 
des jeunes gentilshommes du pays, décidés à le suivre dans son 
vallon sauvage. Conrad , Tun d'eux , le plus distingué par sa 
naissance, entrait à peine dans l'adolescence ; Amould , dans 
l'ardeur de son zèle , quelques instants avant son départ , l'a- 
vait arraché, non sans scandale (non sine scandalo), des bras de 
son père et de sa mère, et baigné de leurs larmes ; puis, se met- 
tant à la tète de toute cette nouvelle milice, il était revenu dans 
le Bassigny comme en triomphe (1). 

A son arrivée au monastère , il réunit tous les religieux au 
chapitre et fit introduire ses compagnons de voyage. Ces fiers 
enfants de la Germanie, humblement prosternés, demandèrent 
qu'il leur fût permis de tout quitter pour suivre Jésus-Christ 
On les dépouilla aussitôt des orgueilleuses livrées du monde, 
qui furent remplacées par une pauvre robe de laine , et on les 
admit au noviciat. Âmould choisit ensuite douze moines, aux- 
quels il donna pour abbé le vénérable Henri , religieux d'un 
fige avancé et d'une vertu éprouvée, et les envoya à son frère. 
Frédéric les reçut avec une bonté paternelle , et , comme le 
monastère n'était point encore achevé, il les logea , en atten- 
danty dans son palais. Enfin, le jour de la prise de possession 
ayant été fixé, ils furent installés solenneUement, en présence 
d'une grande foule de peuple, qui témoignait par son allégresse 
et ses chants pieux des sentiments de bienveillance et de sypi- 
pathie qui l'animaient envers les cénobites. 

(1) Ann. cist,j t. 1, p. 137 : PrcBdicationis, qua nimium prtecellebat, rete m 
capiuram laxans^ nonparvam cœpit rationabilium piscium miUtihidinem 
adducendorum ad Morimundum, — S. Bern., Epist. 6, ad Bran. Gol. 



— 37 — 

Telle fut l'origine de l'abbaye Notre-Dame-d'Ald-Camp, en 
langue vulgaire Ald^Velt ou Campen. Comme elle était la pre- 
mière de l'ordre de Gtteaux au-delà du Rhin , la divine provi- 
dence déposa dans son sein tant d'éléments de bien et une si 
grande force d'expansion ^ qu'elle projeta au loin de sa sura- 
bondance et se vit bientôt entourée de plus de soixante-dix filles 
ou petites-fillesy qui, de tous les points de rAUemagne, lui for- 
maient conune une auréole de gloire qui se reflétait jusque sur 
Morimond (1). 



CHAPITRE VI. 



L'abbé Arnould quitte son monastère, il entraîne atec lui plusieurs religieux; 
lettres de saint Bernard à cette occasion; mort d* Arnould. 



Nous avons vu, dans le court espace de dix ans, Tabbaye du 
Bassigny, bénie de Dieu» faire les plus rapides progrès. Repré- 
sentée par une illustre fille au sein de la race germaine , elle 
semble devancer La Ferté et Pontigny, et devoir marcher dé- 
sormais l'émule de Clairvaux. Ce que saint Bernard opérait par 
le prestige de son génie et l'ascendant de sa sainteté^ Arnould 
s'efforçait» autant qu'il était en lui, de le reproduire par la fer- 
veur de son zèle , une activité prodigieuse et un dévouement 

(1) Gall. Christ. y t. 3, p. 78t ; — Gasp. Jong., Not, abbat. cist., etc., p. t50 ; 
^Tabul. Morim,f boc annoiitt; — Anb. Mineus, Chrcn, cistf hoc anno iiiS. 



— 38 — 

sans bornes aux intérêts de sa maison. Mais la constance qui 
nous rend persévérants en dépit des obstacles n*est pas ordi- 
nairement la vertu des âmes trop vives et des imaginations ar- 
dentes. Amould n'était point fait pour la lutte : il recula devant 
elle, découragé et abattu. Les embarras de son administration 
étaient de quatre sortes, ainsi que saint Bernard l'indique dans 
sa lettre à Humbert, abbé d'Igny (i). 

Quelques religieux indisciplinés , comme il s'en trouve tou- 
jours dans les meilleures communautés , avaient méconnu son 
autorité. Odolric d'Aigremont étant mort, son fils aîné, qui 
n'avait cessé d'être hostile à Morimond , réclamait les proprié- 
tés dont sa famille avait doté si libéralement cet établissement, 
et menaçait , au besoin , de les reprendre par la force ; les 
frères convers , rebutés par des travaux excessifs et Tingrati- 
tude du sol , semblaient épuisés et désespérés ; enfin , on pou- 
vait craindre de manquer bientôt des choses les plus nécessai- 
res à la vie. 

Telles étaient les difficultés de la position d' Amould. Au lieu 
de les affironter hardiment et de les vaincre , il chercha à s'y 
soustraire , en se retirant , accompagné de ses plus fervents 
religieux, qu'il avait gagnés et qui étaient disposés à le suivre 
partout. 

Ce fut d'Ald-Camp qu'il écrivit à S. Bernard et à S. Etienne 
pour leur annoncer son immuable résolution, colorant son dé- 
part du prétexte d'un pèlerinage à Jérusalem (2). Rien n'était 
plus adroit , car on ne pouvait guère faire un crime à un BÏAé 
de quitter son couvent pour un voyage d'outre-mer , an mo- 
ment où toute l'Europe debout était tournée vers l'orient, odr 
les évêques abandonnaient leurs diocèses , les pères de famille 
leurs épouses et leurs enfants, les pasteurs des âmes leurs 

(i) Bpist, 141. 

(S) ilfiii. cûLf p. 160, t. 1. 



— 39 — 

troupeaux, les ermites leurs grottes pour voler au tombeau de 
Jésus-Christ; d'autant plus qu'Amould se vantait d^aroir obte- 
nu du Souverain-Pontife la permission de sortir de Morimond 
et d'aller, disaitril , fonder un monastère cistercien en Pales- 
tine, sur la terre natale de la vie cénobitique. 

Lorsque le messager de Tabbé fictif arriva à Glairvaux , 
les religieux , à cette nouvelle , furent frappés de stupeur et 
plongés dans la plus profonde consternation ; car les couvents 
cisterciens ne formaient alors qu*une grande famille : le bon- 
heur et le malheur , la joie et la tristesse , tout était commun 
entre eux. L'afi^e parut si grave à tous, qu'il fut décidé à 
l'instant même qu'on en référerait de suite au Pape ; c'est ce 
que fit S. Bernard, en lui écrivant au nom de sa communauté. 
«( Puisque vous tenez , lui dit-il, la place de celui qui avait 
ce la sollicitude de toutes les églises , nous espérons que nos 
« plaintes et nos vœux arriveront jusqu'à vous, malgré notre 
« bassesse et la grandeur de vos nombreuses occupations. 
a L'affaire dont il est ici question n'est pas seulement la nôtre, 
« mais celle de tout notre ordre, et si votre fils, notre père 
a conunun, eût été à Cîteauxdans ce moment, ou il serait allé 
ce lui-même se présenter devant Votre Sainteté , ou il aurait 
« écrit en son propre nom sur le déplorable scandale qui nous 
« afflige. 

a Pour ne pas tenir plus longtemps votre charité inquiète 

« et en suspens , nous vous annonçons qu'un de nos frères ab- 

< bés, celui de Morimond, ayant abandonné son monastère, 

« a résolu , dans un esprit de légèreté , de se rendre à Jéru- 

« salem, se proposant auparavant, dit-on, de sonder votre 

« prudente circonspection et d'essayer de vous extorquer une 

« permission qui pallierait son égarement. Si, ce qu'à Dieu 

« ne plaise ! vous aviez déjà donné votre assentiment à son 

^ projet, daignez considérer dans votre sagesse quelle source 



— 40 — 

« de mine ce serait pour notre ordre , puisque ^ d'après cda , 
ce tout abbé qui sentirait la charge pastorale peser à ses épaules 
ce pourrait s'en débarrasser aussitôt ^ surtout chez nous , ou le 
« fardeau du conunandement est si lourd et Tbonneur de le 
a porter si léger. 

a Ensuite , comme si cet abbé eût voulu combler la mesure 
a de la désolation de la maison qui lui était confiée, il s'est ai- 
a taché pour compagnons de son vagabondage les meilleurs et 
ce les plus parfaits de ses religieux. S'il répond qu'il veut garder 
ce en orient les observances de Giteaux , et que , dans cette in- 
ce tention , il emmène avec lui cette multitude de firères , qcd 
ce ne voit que des soldats armés pour combattre sont plus né- 
(c cessaires dans ces lieux que des moines qui ne savent que 
ce prier et pleurer? Nous n'avons pas la présomption de vous 
« tracer ce qu'il conviendrait de faire dans cette occasion : 
ce votre prudence vous le suggérera assez » (1). 

Saint Bernard n'avait pris l'initiative dans une affaire qui 
concernait la police générale de l'ordre qu'à raison de Fex- 
tréme urgence, et en l'absence de l'abbé de Giteaux. Saint 
Etienne était alors en Flandre , où il s'était transporté pour 
implorer la pitié du comte Gharles-le-Bon en faveur de la 
Bourgogne désolée par une horrible famine. L'homme de Dieu 
a entendu les gémissements des enfants qui demandaient de la 
nourriture à leurs mères , et les cris de désolation des mères 
qui n'en avaient point à leur donner ; il a quitté son cloître , il 
s'est fait mendiant, et il est allé frapper à la porte des rois, et 
chercher par le monde du pain aux pauvres. Ce fut au retour 
de cette glorieuse et pénible pérégrination qu'il apprit le mal- 
heur de sa chère fille de Morimond, indignement abandonnée, 
et veuve du vivant même de son époux (2). 

(1) Inter S. Bera., Epist. 359, scripta non 1148 sed 11S5. 

(2) Annal, cist,j 1. 1, p. 160. 



— 41 — 

Quoique l*abbé Arnould protestât dans sa lettre que rien ne 
le ferait reculer, saint Bernard, emporté par l'ardeur de sa 
charité , lui avait répondu aussitôt , se jetant à travers sa route 
et essayant de l'arrêter à force de prières et de larmes. 

« Vous saurez d'abord , lui dit-il, que l'abbé de Citeaux 
a n'était point encore revenu de Flandre , où il est allé , en 
« passant par Clairvaux , lorsque votre courrier nous est ftrri- 
a vé ; il n'a donc pu recevoir la lettre que vous me chargiez 
a de lui présenter. Heureux qu'il lui soit donné d'ignorer en- 
<K core quelque temps une aussi triste nouvelle ! Vous me dé- 
«( fendez, comme pour me désespérer, de ne point m'occuper 
d de votre retour ; quand bien même la religion ne m'aurait 
« pas fait un devoir de ne point vous obéir, ma douleur ne me 
a l'eût pas permis. Si j'eusse été certain de vous rencontrer 
« quelque part, je serais allé moi-même vers vous 

« Plût à Dieu qu'à cette heure je fusse à vos côtés! Je vous 
« redirais en face toutes les émotions de mon ame ; vous les 
« liriez dans mes paroles , sur mon visage et dans mes yeux. 
« Me prosternant dans la poussière sur la trace de vos pas, 
« je presserais vos pieds de mes mains ; j'embrasserais vos 
« genoux; ensuite, suspendu à votre cou, je couvrirais de 
« mes baisers cette tête chérie , courbée depuis si longtemps 

< comme la mienne et dans le même sillon sous le joug de 

< Jésus-Christ. Je pleurerais de toutes mes forces , je vous 
« |HÎerais, je vous conjurerais, au nom du seigneur Jésus, 
« d'épargner ce nouvel opprobre à la croix de celui qui a 
« sauvé ceux que vous voulez perdre , et cpii avait réuni ceux 

«que vous dispersez Oh! s'il m'eût été donné de 

« suivre cet élan de mon cœur ! j'aurais peut-être triom- 
« phé par l'amour de celui que je ne puis vaincre par la 
« raison 

^ grande et forte colonne de notre ordre ! comment n'a- 



— 42 — 

ce vez-Yous pas craint que votre chute n'entraînât la mine de 
a tout Fédifice ! Gomment pouvez- vous partir sans trembler, 
a vous qui par votre départ enlevez toute sécurité au troupeau 
a qui vous était confié ! Qui le défendra contre les loups ravis- 
« sants ? qui le consolera dans les tribulations? qui le soutien- 
ce dra dans le danger? qui enfin résistera au lion rugissant» 
« cherchant toujours quelcpi'un à dévorer? Ces jeunes arbustes 
a que vous avez transplantés en Jésus-Christ , en divers en- 
a droits, dans des lieux d'horreur et de vaste solitude , que 
<c deviendrontrils? Qui les cultivera? qui les alimentera? qui 
a les environnera d'une haie? qui se chaînera de couper 
« les rameaux superflus? Lorsque le vent de la tentation sou{- 
<x fierai hélas! si tendres encore, ils seront facilement déia- 
a^cinés!... 

« Comment n*avez-vous pas craint d'embrasser une ausâ 
« étrange nouveauté sans le conseil de vos frères , des abbés 
« de votre ordre , et particulièrement sans la permisâon de a»- 
a lui qui devait être votre père et votre maître? Plusieurs sont 
ce efifrayés de vous voir traîner à votre suite de faibles enfants^ 
« des jeunes gens d'une santé délicate. Si vous prétendez qu'ils 
tt sont forts et robustes, pourquoi les enlever à une maisoo 
a désolée, où leur présence serait si nécessaire; si, au con- 
a traire, comme je l'ai dit, ils manquent de force et de vi- 
« gueur, leur sera-t-il possible de vous accompagner dans 
<& votre dur et laborieux pèlerinage? Mais nous ne croyons pas 
« que vous vouliez vous charger désormais de leur conduite : 
« il y aurait une grande inconvenance à ce que vous repris- 
<x siez ailleurs , sans vocation et par pure présomption , des 
a fonctions que vous avez quittées ici témérairement et mal- 
« gré la défense qui vous était faite. Je vous promets, en fi- 
cc nissant, cpie si vous me fournissez l'occasion de m'entrete- 
«( nir un instant avec vous , je donnerai tous mes soins pour 



— 43 — 

« que vous puissiez marcher en sûreté de conscience dans la 
d Toie où TOUS vous êtes engagé avec tant de témérité et de 
« péril» (1). 

Cette lettre si douce, si amicale, si touchante, et tout à la 
fois si incisive et si terrassante , ne changea point le cœur de 
notre malheureux abbé; saint Bernard revint encore plu- 
sieurs fois à la charge , mais inutilement. Par une épouvanta- 
ble punition de Dieu, Arnould fut peut-être le seul homme de 
cette époque qui ne fut point captivé par le charme tout-puis- 
sant de cette parole qui remuait le monde « conmiandait aux 
éléments et fsdsait lever les morts de leurs tombeaux. 

Le saint abbé de Clairvaux , désespérant de pouvoir ramener 
jamais le chef des fugitifs , se tourna du côté de ses compa- 
gnons , pour essayer d*en retirer au moins quelques-uns de 
Tabtme; il s*adressa à Adam, celui qui avait, après Arnould, 
le plus d'autorité et d'influence , et dont il avait été le confident 
et le directeur. La lettre qu'il lui écrivit respire toute la véhé- 
mence , je dirais presque toute Tindignation et la colère d'un 
père irrité parce qu'il a été indignement trompé par son fils, 
et qui laisse échapper de son cœur blessé les reproches les plus 
amers; cependant, à la fin, la miséricorde l'emporte, et le 
pardon vient après les reproches. 

a insensé ! s'écrie-t-il , par quelle espèce de fascination 
« avez-vous pu renoncer si tôt aux salutaires engagements que 
« vous aviez pris avec moi en présence de Dieu ? Repassez 
« dans votre souvenir toute la folie et l'iniquité de vos voies ! 
« Ne vous rappelez-vous plus qu'à Marmoutier vous avez con- 
tt sacré au Seigneur les prémices de votre conversion ? qu'au 
« monastère de Foigny vous aviez cru devoir confier le soin 
« de votre ame à notre sollicitude paternelle? qu'à Morimond 

(1) Spist. 4. 



— 44 — 

« vous TOUS étiez lié par le vœu de stabilité? enfin que, 
(t m'ayant consulté sur votre projet de tous associer, je ne dï- 
« rai pas au pèlerinage , mais au vagabondage de Fabbé Ar- 
ec nouldy vous y aviez renoncé et vous n*aviez pas cru poavoir 
« accompagner licitement celui qui ne pouvait partir sans 
(c crime? Mais à cpioi bon, direz-vous, revenir sur ce passé? 
« Pour vous convaincre de légèreté et vous montrer les pcr- 
« pétuelles contradictions de votre conduite , afin que , recon- 
ce naissant votre erreur et en rougissant, vous appreniez, hélas! 
« peut-être trop tard, de T Apôtre, à ne point croire à toule 
(( sorte d'esprit; de Salomon à choisir un conseiller mitre 
ce mille ; du saint Précurseur, non-seulement à ne point être 
a vêtu mollement, mais encore à ne point vous laisser ém- 
et porter comme un roseau à tout vent de doctrine ; de notre 
<( Seigneur, à fonder votre maison sur la pierre , et des Disô- 
« ciples , à unir la prudence du serpent à la simplicité de la 
(c colombe; enfin, pour que, de tous ces passages de rEcri- 
cc ture sainte, et d'autres encore, vous tiriez cette condusion, 
(C que vous avez été misérablement trompé par le grand sé- 
cc ducteur, dont la malice astucieuse sait revêtir mille formes 
<c diverses pour nous perdre ; n'ayant pu vous arrêter au débol 
(C de la carrière, il vous a envié le don de la persévérance] 
a croyant avoir assez fait s'il parvenait à vous enlever la verti 
c( qui seule nous mérite la couronne. Je vous conjure donc 
a par les entrailles de Jésus-Christ, de rester où vous êtes, oi 
«t de ne partir qu'après être venu vous concerter avec nous 
a afin de savoir s'il n'y aurait pas un remède aux grands mau 
« que votre départ a attirés sur nous , et à ceux plus grand 
« encore que nous redoutons pour l'avenir » (1). 
Saint Bernard, qui poussait devant lui, avec sa crosse d 

(1) Epist. 6. 



— 45 — 

bois» et les hérétiques, et les philosophes » et les rois, et les 
peuples 9 n'était point accoutumé à trouver de la résistance ; 
aussi fut-il grandement surpris et affligé en voyant ses efforts 
venir se briser contre l'inflexible opiniâtreté de l'abbé et des 
religieux. Attribuant , dans son humilité profonde, ce doulou- 
reux échec à ses péchés , il pria Brunon , l'un des prêtres les 
plus distingués de Cologne par sa naissance , et des plus pré- 
pondérants par son mérite et sa haute position , de lui venir en 
aide , espérant que son intervention immédiate sur les lieux 
mêmes lui serait du plus grand secours dans cette malheureuse 
affaire. Il l'avait vu et connu au concile de Reims ; aussi lui 
dit-il : « Ce n'est point avec crainte, conune à un étranger, mais 
« avec la plus grande confiance , comme à quelqu'un de mon 
c intimité 9 que je vous écris toute ma pensée. Âmould, abbé 
« de Morimond , au scandale de notre ordre , a abandonné ré- 

« cemment son monastère De cette grande multitude 

« de moines qu'il avait rassemblés pour lui et non pour Jésus- 
« Christ, dans ses nombreux voyages et sur terre et sur mer, 

< il en a laissé quelcpies-uns dans la désolation , et s'est asso- 

< dé les autres. Trois de ces derniers nous désolent surtout par 
« leur absence :je veux parler d'Evrard, notre frère; d'Adam, 
« que vous connaissez, et de Conrad , cet enfant d'une famille 
« illustre, qu'il a enlevé de Cologne non sans scandale. Nous 
« avons appris qu'ils habitaient encore vos contrées avec quel- 

< qnes autres du même parti. Si cela est, daignez, je vous en 
« prie , faire tous vos efforts pour les réunir autour de vous , 
« les fléchir par vos prières et les convaincre par vos raison- 
« nements ; alliant en eux la prudence du serpent à la simpli- 
<c cité de la colombe , afin qu^ils ne croient plus devoir obéis- 
« sance à un désobéissant, et pouvoir suivre sans péché un 
« honune livré à un coupable vagabondage ; ne se laissant pas 
« séduire plus longtemps , au point d'abandonner l'ordre où 



— 46 — 

« ils ont fait leur profession pour un homme qui 8*e8t jeté hors 
a de la sienne » (1). 

Les saints n'ont jamais parlé , prié et pleuré en "vam : saint 
Bernard gagna d'abord le moine Henri, qui revint dans son 
monastère; il y fut suivi de tous les autres, conune noosk 
verrons. Amould , afin de se soustraire aux instances de ses 
amis de Cologne et d'étoufier plus aisément les remcnrds de st 
conscience, se retira dans la Flandre pour y vivre inconna; 
mais c'était là que la justice de Dieu l'attendait : frappé subi- 
tement, dans les premiers jours de janvier 1126, moins d*mi 
an après sa sortie de Morimond , U mourut misérablement, 
et sa triste fin parut à tout le monde une juste et terrible puni- 
tion de sa présompteuse désobéissance; eujus frœmn^liô, 
dit saint Bernard, digno sed pavendo fine in hrevi esi vmdi' 
cala (2). 

Si nous voulons, pour nous instruire , remonter aux causes 
de cet inconcevable égarement , nous les retrouverons : 

l"" Dans l'orgueil : Amould était une de ces natures vives, 
curieuses, ardentes et égoïstes, qui ne font le bien qu'autair 
qu'elles y trouvent le compte de leur amour-propre ; douées à 
plus d'impétuosité que de persévérance , ayant plus d'instind 
généreux que de jugement solide ; toujours prêtes , à la moin 
dre contradiction , à £e lancer avec une inconcevable hardiessi 
dans les voies les plus insolites et les plus dangereuses ; y per 
sévérant par le même esprit qui les y a jetées ; ce qui prouv 
qu'il y a quelque chose pour le solitaire et le prêtre de plu 
précieux que le zèle, le dévouement, les austérités les plu 
dures et la science , c'est l'humilité , sans laquelle les plus bril 
lantes quaUtés, les dons les plus rares ne sont, hélas ! que tro; 



(1) Epùt 6. 

(2) Ad Humb., abbat. Igoiac., Epist. 141 ; — Arm, cist , t. i, p. 160 , c. t, < 
p. 164, cl. 



— 47 — 

souvent une souree de ruine pour les individus, de scandales 
et de malheurs pour FÉglise I 

2*" Dans des courses trop fréquentes : la solitude est le foyer 
de la vie religieuse ; le moine ne doit la quitter que le plus ra- 
rement possible et lorsqu'il y est forcé, comme saint Bernard ; 
il faut qu'il se concentre davantage dans son for intérieur et 
se fasse un cloHre dans son ame, pour entretenir jusqu'au mi- 
Ikudu monde 9 avec plus de vigilance que jamais, la commu- 
nication incessante et vivante de ses pensées avec le ciel. C'est, 
ce que ne fit point le premier abbé de Morimond ; ramené à 
chaque instant dans le siècle par les affaires de sa maison et la 
prédication , il oublia peu à peu son élément ; les voyages et les 
pérégrinations devinrent un besoin pour lui ; ce besoin dégé- 
néra en passion, et cette passion l'entraîna dans l'abtme (1). 



CHAPITRE VIL 



BectioD d'un nonrel abbé; second Toyage de saint Etienne Harding à Ifori- 
Doiid; la maison se relèTe; les donations des sires d* Aigrement sont irréTO- 
caUement confirmées; dernière lettre de saint Bernard anx moines fugitifs. 



Les œuvres de Dieu ne ressemblent point à celles des hom- 
mes : elles grandissent et se fortifient par ce qui devrait hu- 
mainement les faire périr» semblables au rocher des mers, qui 
s'affermit sous le choc des flots. L'abbaye naissante de Mori- 



(i) D. Le Nain, ifw^ de tord, deCîteaux, t. i ; — Séries Abbot. Morim., Ms. 
abibl. D. Fèvr. de Font., p. 1; — S. Bernard, oper. gen., in-S», 1. 1, pp. 18 et 28. 



— 48 — 

mond» trahie par son premier abbé , abandonnée de ses meil- 
leurs religieux» attaquée au dedans par ses propres enfants et 
au dehors par ses anciens bienfaiteurs eux-mêmes , semUait 
deyoir trouver la mort dans son berceau ; mais elle se releva, 
appuyée sur celui qui sait , quand il lui plaît» changer la fai- 
blesse en force elles humiliations en gloire. 

Saint Etienne , ayant appris la Triste fin d' Amould , ea h 
d'autant plus afQigé cpi'elle lui donnait les plus grandes inquié- 
tudes sur le sort étemel d*une ame qui lui était bien chère ; il 
pleura sa mort conune un bon père pleure celle d'un fils in- 
grat ; mais il fallait arrêter les suites d'un aussi déplorable 
scandale , soutenir les religieux qui restaient , ramener oeu 
qui étaient sortis. On sentait le besoin d'une main ferme el 
habile pour réparer ces désastres ; le saint abbé de Ctteam 
partit donc aussitôt pour Morimond. Voulant auparavant m 
concerter avec Thomme de Dieu devenu Foracle de son ordre 
et du monde, il passa par Clairvaux» d*oii il emmena avec loi 
Gauthier , prieur de cette abbaye , honune d'une vertu coor 
sommée, formé pendant dix ans à Fécole de saint Bernard (1) 

Lorsqu'il entra dans le monastère désolé, il y fut témoin di 
spectacle le plus triste et le plus attendrissant : tous les rdi 
gieux coururent à sa rencontre , en versant des larmes et ei 
poussant des gémissements. Quelques-uns lui prenaient le 
mains et y collaient leurs lèvres ; d'autres baisaient sa coule e 
son froc ; ceux qui l'avaient connu à Citeaux se jetaient dan 
ses bras , se tenaient pendus à son cou ; tous le saluaient e 
pleurant, comme leur sauveur. On n'entendait que des sao 
glots entrecoupés d'actions de grâces. 

Enfin, le silence et le calme s'étant rétablis , le saint pari 
avec beaucoup de force et de douceur, glissa sur le passé ave 

(1) Annal, cist.^ t. i, p. 165 : Vimm sanctissimum et in schola Bemardi exa 
citatum per decem annos. 



— 49 — 

charité, et insista spécialement sur la nécessité de réorganiser 
la communauté et de réparer les brèches faites à la discipline 
monastique par une plus grande régularité , une vie plus fer- 
vente et plus mortifiée 9 une union plus étroite. Ensuite, lors- 
qu'il eut proposé Gauthier, son compagnon de voyage , pour 
abbé , il n'y eut qu'une voix pour approuver et proclamer cet 
heureux choix. Il l'installa donc solennellement , resta quel- 
ques semaines encore afin de consolider son œuvre, et, voyant 
refleurir l'ordre et la paix, il dit adieu à ces enfants chéris qu'il 
venait d'engendrer une seconde fois à Jésus4]lhrist, et reprit le 
chemin de Qteaux (1 ) . 

Le nouvel abbé était un de ces douze religieux qui, sous la 
conduite de saint Bernard , étaient venus s'ensevelir dans la 
vallée d'Absinthe. Nonuné prieur dès le commencement, il 
s'était acquitté de ses fonctions avec tant de supériorité , qu'il 
ne semblait point déplacé à côté de l'illustre abbé de Qair- 
vaux. Les infirmités de ce dernier s'étant aggravées d'une ma- 
nière alarmante , Guillaume de Champeaux avait exigé qu'il 
fût complètement déchargé de l'administration de la maison, 
et vécût dans une cellule isolée pendant un an. Durant tout 
ce temps, Gauthier avait gouverné seul toute la communauté, 
et su si bien la maintenir à sa hauteur première , que , selon 
les historiens, il eût fait oubUer tout autre que S. Bernard (2). 
U prouva bientôt cpi'il était au niveau de sa nouvelle posi- 
tion. 

Le patron laïque de Morimond , comme nous l'avons vu , 
était animé des intentions les plus hostiles , et le départ d'Âr- 
nould p'avait fait que l'aigrir davantage. Gauthier, avec ce 
tact et cette connaissance du cœur humain qui le distinguaient 
éminemment y comprit qu'il ne pourrait fléchir ce caractère 

(1) Armai, cist.y t. i, pp. 90 et 165. 

(2) Armai, cist., t. i, pp. 90 et 165. 



— 50 — 

altter qu*à force de ménagements, de déférence et de douceur» 
et il finit par le dominer au point d*en obtenir la cession plei- 
ne et entière de tous les droits qu'il prétendait avoir sur l'ab- 
baye. 

Guillenc, de l'illustre maison d'Aigremont» occupait alors le 
siège de Langres (1 ] . Ce prélat» ayant appris cet heureux chan- 
gement, se hâta de convoquer à Morimond la noblesse du Bas- 
signy, et s*y rendit lui-même avec tous les membres de son 
oflidalité : le notaire épiscopal, ayant rédigé la charte de fon- 
dation > dans laquelle étaient spécifiées l'une après l'autre les 
donations d'Odolric et d'Adeline» il la confirma de son aubn 
ritéy la scella de son sceau et du sceau de chacun de ses ardii- 
diacres ; ensuite , il fit jurer sur les Évangiles à tous les set» 
gneurs présents qu'ils en observeraient les clauses et condi- 
tions» sous peine d'anathème et d'excommunication (2). 

Désormais tranquille sur le soin des choses temporelles , 
voyant fleurir autour de lui toutes les vertus monastiques, Gau- 
thier» semblable au bon Pasteur» oublia les brebis renfermées 
dans le bercail» pour ne songer qu'à celles qui étaient égarées 
dans les déserts lointains et exposées à la dent des loups. Ne 
pouvant aller lui-même les chercher et les ramener sur ses 
épaules» il ne cessait de les poursuivre partout» tantôt de ses 
douces et amicales invitations» tantôt de ses reproches et de ses 
menaces ; mais» soit que les fugitifs fussent retenus par la honte 
de leur première démarche » soit cpie Dieu» pour les punir de 
leur trop longue désobéissance » eût endurci leurs cœurs » ils 
n'en continuaient pas moins de marcher avec une désolante 
obstination dans leurs voies perverses. 

Alors il crut devoir en appeler à saint Etienne» le père de la 

(1) D*aatres le disent cousin ou frère d'Ebbe , comte de Saulx , et conséqaem- 
menl de celte maison. — Mangin, Hist. ecclés. de Langres, t. 2, p. 330. 
(î) Gali. Christ., int. Inst., t. 4, p. 159. 



— 51 — 

grande famille ; celui-ci en référa au chapitre général qui de- 
vait se tenir cette année. Il y fut statué que si , dans un délai 
fixé , les rebelles n'étaient pas rentrés dans la maison dont ils 
étaient profes , ils seraient excommuniés ; on pria saint Ber- 
nard de leur notifier cette décision capitulaire et d'essayer en- 
core une fois de les ramener par la douceur (1). Le saint abbé, 
sachant que le retour d'Adam , s'il pouvait l'obtenir , serait 
Uentôt suivi de celui de tous les autres, adressa à ce religieux 
une seconde lettre très-détaillée, dans laquelle il semble avoir 
épuisé toutes les ressources de sa charité et de son génie. 

(c Par votre départ scandaleux vous avez , lui dit-il , blessé 
« la charité , troublé la paix, brisé l'unité ; or, si quelqu'un 
« est en dehors de la charité, de la paix et de l'unité, que lui 
« reste-t-il dans le royaume du Christ et de Dieu? Mais vous 
« me répondez : — Notre abbé nous a emmenés, nous ordon- 
« nant de le suivre; devions-nous désobéir? — Soit : enfants, 
« vous avez dû accompagner votre père ; disciples, votre maî- 
« tre; soldats, votre chef ; mais son autorité sur vous n'a pu 
« durer plus que sa vie. Maintenant que vous êtes assurés de 
« sa mort , qui vous empêche de prêter l'oreille , je ne dirai 
« pas à ma voix, mais à celle de notre Dieu vous disant par la 
« bouche de Jérémie : Celui qui est tombé ne se relètera^t-il 
' « plus ? ou : Celui qui était égaré ne se retrouvera-tr4l jamais ? 
« Est-il encore nécessaire d'obéir à un mort? Vous ne croyez 
« pas que les liens qui attachent les moines à leur abbé soient 
« plus forts et plus indissolubles cpie ceux qui unissent les 
a époux entre eux ; or, cependant , l'Apôtre affirme que la 
« femme est dégagée de ses serments par la mort de son mari ; 
« et vous, vous penseriez ^tre liés envers un abbé qui a cessé 
« de vivre! 

(1) Atmal. cist.f t. i, p. 165. 



— 52 — 

<( Je vous ai parlé de la sorte , non que je pense que vous 
« ayez jamais dû lui obéir ou que votre soumission aveugle 
ce ait été une véritable obéissance, car nous ne devons pas obéir 
« à ceux qui nous commandent le mal, parce cpie ce serait dé- 
(( sobéir à Dieu qui nous défend toute action mauvaise. Quoi! 
« Dieu m'interdit ce que Thomme me prescrit, et j'écouterais 
«c rhomme y sourd à la voix de Dieu ! Les apôtres n'ont point 
« agi ainsi ; ils nous crient du fond de leurs tombeaux : Il 
ce vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes f . . . 

« D'après les maximes des anciens , dans le conflit de deux 
a autorités, c*est à la plus élevée qu'il faut se soumettre ; or, 
tt l'abbé de Oteaux était le supérieur d'Arnould , conune le 
a père est le supérieur de son fils, le maître de son disciple et 
ce Pabbé d'un simple moine, et vous avez foulé aux pieds sa ju- 
cc ridiction, ainsi qu'il s'en plaint avec raison. Vous avez mé- 
(c prisé Févéque de Langres, dont vous n'avez pas attendu le 
m consentement. Peut-être m'opposerez- vous l'autorité du 
a pontife romain, dont vous auriez obtenu, dit-on, l'approba- 
a tion. Quoi qu'il en soit, le prêtre éternel, celui qui est entré 
ce seul et une seule fois dans le saint des saints pour y consom- 
a mer, par son propre sang, la rédemption du monde, mena- 
(( ce d'une voix terrible quiconque scandalisera un des plus 
ce petits enfants. Or, il est certain que vous avez scandalisé 
«c une grande multitude d'ames, en préférant le commande* 
a ment de l'honune au commandement de Dieu. Le pape lui- 
c( même, quelque grande que soit son autorité, ne peut faire 
tt que ce qui est mal de soi cesse de l'être et se change en 
« bien ; je ne croirai jamais que le successeur de Pierre ait 
<K donné les mains à votre projet, à moins que vous ne l'ayez 
a surpris par vos mensonges ou vaincu par votre importunité; 
« autrement , il faudrait dire qu'U vous aurait accordé , je ne 
tt dirai pas la permission, mais la licence de semer partout le 



— 53 — 

« scandale, de susciter des schismes , de contrister vos amis, 
« de troubler la paix de TEglise , de rompre Tunité , et par- 
ce dessus tout de mépriser votre évêque. 

a Maintenant, j'en appelle à votre conscience : Etes - vous 
« parti de votre propre mouvement, ou malgré vous? Dans le 
(c premier cas , ce n'est donc pas par obéissance ; dans le se- 
a cond , vous deviez avoir pour suspect un commandement 
« auquel il vous répugnait de vous soumettre. Comment n'a- 
« vous pas été épouvanté de cette menace tombant du ciel 
<c conmie la foudre : Malheur à celui par qui le scandale ar- 
a rive ! Cette parole si forte , si puissante , qui a fait lever les 
« morts de leurs sépulcres , tiré les âmes des enfers , uni la 
(( terre au ciel ; qui a retenti dans tout l'univers, n'a pu péné- 
« trer jusqu'à votre cœur endurci , ni réveiller votre ame en- 
t dormie ! C'est le sang de Jésus-Christ même, ô frère Adam ! 
« qui élève sa voix en faveur des moines pieusement rassem- 
« blés dans le clottre, contre les impies perturbateurs ! Si vous 
<c êtes insensible à ses gémissements, il n'en sera pas de même 
« de celui qui l'a laissé couler de son sein entr'ouvert ; car 
« conunent n'entendrait-il pas la voix de son propre sang, lui 
« qui a entendu la voix du sang d'Âbel ! 

« Ne m'objectez plus que, simple disciple, vous étiez là pour 
« apprendre et non pour enseigner, pour suivre et non pour 
« précéder votre maître ! le plus obéissant de tous les moi- 
« nés ! qui ne laisse pas perdre un seul iota de tout ce qui tom- 
« be des lèvres de son supérieur! qui ne fait attention qu'au 
« commandement et non à la chose commandée ! dites - moi, 
« je vous prie, s'il eût armé votre main d'un glaive et vous eût 
« ordonné de l'enfoncer dans sa gorge, est-ce que vous y au- 
• riez consenti? S'il vous eût enjoint de le précipiter dans le 
« feu ou dans l'eau , est-ce que vous auriez obéi ? Non , évi- 
« demment ; vous auriez reculé devant un pareil crime. Eh 



— 54 — 

« bien ! en favorisant sa fuite scandaleuse, en raccompagnant, 
« vous vous êtes rendu plus coupable : votre obéissance a été 
c( pire qu'un homicide!... 

« Je n'en dirai pas plus, car vous n'avez pas besoin de longs 
« discours, vous qui avez l'esprit si prorapt à saisir et la vo- 
ce lonté si ardente à choisir. Quoique cette lettre vous soit 
a adressée spécialeraent, je ne Tai point écrite pour vous seul, 
c< mais encore pour ceux auxquels Dieu a prévu qu'elle était 
<t nécessaire. Je finis, en vous priant de songer au danger af- 
« freux qui vous raenace , et de ne pas tenir plus longtemps 
a dans une si cruelle incertitude tant d'ames qui vous r^ret- 
« tent et vous désirent. Vous avez dans votre main le sort de 
a ceuxquisontavecvous : jepensequ'ils feront tout ce quevous 
a ferez ou tout ce que vous voudrez ; autrement, dénoncez4eur 
a ouvertement la sentence redoutable prononcée contre eux 
tt par le chapitre de tous nos abbés : A ceux qui reviendranU 
(c la vie; à ceux qui resteront, la mortl » (1). 

Cette lettre, dont nous avons reproduit seulement les parties 
les plus saillantes, est une des plus longues, des plus éloquen- 
tes, des plus pathétiques et en même temps des plus logiques 
de celles qui sont sorties deTame et de la plume de saint Ber- 
nard; elle brisa Fobstination des fugitifs. La chronique de Mo- 
rimond raconte qu'Adam et ses compagnons , tremblant de 
voir la foudre dont on les avait menacés éclater sur leurs tètes 
et de nouveaux abîmes s'ouvrir sous leurs pas, reprirent le che- 
min de la solitude qu'ils avaient désertée (2). Ainsi Amould, 
qui aurait dû les précéder dans leur retour, comme il ^s avait 
précédés dans leur fuite, fut le seul qui ait persisté dans son 
opiniâtreté et qui soit mort sur une terre étrangère , hors de 
son ordre et de sa profession ; nul de ses religieux ne resta pour* 

(1) Epist 7. 

(i) Tabul, Morim,, p. 18. 



— 55 — 

prier et pleurer sur sa tombe. Sans doute on doit lui pardon- 
ner beaucoup , à cause de ses qualités et de ses grands servi- 
ces ; mais jamais sa mémoire n'a brillé pure, ni dans FEglise, 
ni dans le cloitre, et son buste, dans la galerie de Morimond, a 
toujours paru couvert d'un voile funèbre (1). 



CHAPITRE VIII. 



De rbospitalité k Iforimond; arrÎTée du jeane Othon d'Aatriche 

et de ses compagnons. 



Semblables à la fleur odorante qui embaume dans la vallée 
tout ce qui croit autour d'elle , les saints répandent le parfum 
de leurs vertus sur ceux qui les approchent; ainsi les bénédic^ 
lions célestes dont Tame de saint Bernard était remplie sem- 
blaient s'être déversées en partie sur l'ancien prieur de Clair- 
vaux . Sous son administration tout marche , se développe et 
grandit avec tant de rapidité et d*éclat , qu'on doit dire que 
c'est à lui que commence l'ère héroïque , le cycle glorieux de 
Morimond. 

A cette époque , il y avait une multitude de malheureuses 
victimes du despotisme des rois ou de la violence tyrannique 
des petits seigneurs , qui se sauvaient pour se soustraire aux 
plus affreux supplices et h la mort ; des pèlerins de toutes les 
parties de l'Europe cheminaient vers les lieux saints , en ré- 

(1) Mangin, Hist. ecclés. du diocèse de Langres, t. 3, p. S69. 



— 56 — 

citant les Psaumes de la pénitence ; des chevaliers erraient de 
province en province , cherchant des tournois et des aventures ; 
des religieux, des prêtres et des évêques, au moment des cha- 
pitres , des synodes et des conciles ,, étaient forcés de traverser 
des espaces immenses ; il n^y avait en occident que deux oo 
trois grandes écoles , où les écoliers se rendaient des contrées 
les plus lointaines. 

Les voyages alors ne se faisaient point , comme aujourd'hui, 
en poste et sur les ailes de la vapeur ; mais ils présentaient des 
embarras et des dangers sans nombre : point de routes nive- 
lées et entretenues , presque point de ponts sur les rivières et 
sur les fleuves ; de sombres forêts , où des chemins boueox 
étaient sillonnés de profondes ornières semblables à des préci- 
pices ; des villages très-éloignés les uns des autres. 

Où le pauvre pèlerin attardé , épuisé de faim et de fatigue, 
ira-t-il demander un gîte et du pain? Sera-ce au manoir? U 
s*en gardera bien ; il sait qu*en certain pays tout étranger qm 
cherche un asile , comme tout vaisseau qui brise au rivage, 
appartient au seigneur : il a Taubaine et le bris. Descendra- 
tr-il à une hôtellerie? Il n'en existe point, surtout dans les cam- 
pagnes. Posera-tril sa tente au milieu des champs et à rahri 
des grands arbres? Mais il risque d'être surpris par les bandes 
vagabondes qui traversent le pays en tous sens, ou dévalisé 
par les voleurs qui infestent les bois (1). Une lui reste donc 
que le monastère. C'est là qu'il retrouvera une famille, un 
foyer ami, toute la bienveillance, la charité et les sympathies 
de rhospitalité chrétienne. 

Ainsi que nous l'avons fait remarquer, Tabbaye de Mori- 
mond était placée sur le passage des peuples , au confluent 
des races , sur la lisière des forêts du versant occidental des 

(1) Vie de saint Etiennef p. H, trad., 1846. 



— 57 — 

Vosges , à rentrée d'une vaste et profonde yallée débouchant 
d'un côté sur la Lorraine et de l'autre sur la Champagne , la 
Bourgogne et le centre de la France. C'était une grande hôtel- 
lerie dont Tabbé était le maître ^ avec les religieux et les cou- 
^rs pour serviteurs et pour yalets. Les moines étaient moitié 
allemands « moitié français , afin que les étrangers , soit qu'ils 
Tinssent du midi ou du nord , pussent entendre et parler la 
langue de leur pays. 

Aussi le nombre des voyageurs qui arrivaient de toutes parts 
fut bientôt si considérable « qu'il fallut songer à agrandir la 
ceïk des hôtes ; car on ne refusait jamais l'hospitalité pour une 
nuit , ni aux piétons, ni aux cavaliers qui la demandaient (1). 
Quelquefois ils ne descendaient pas jusqu'au monastère, mais 
ils s'arrêtaient aux granges qui étaient comme les gardes avan- 
cées de la charité monastique , lorsqu'ils craignaient d'inter- 
rompre le court sommeil des religieux et de troubler le silence 
solennel du cloître. C'est pourquoi chaque grange avait un 
frère hospitalier ; une lampe y brûlait toute la nuit , comme 
pour servir de fanal au voyageur égaré dans les ténèbres et ra- 
nimer son courage (2). 

Les phalanstériens nous tracent des tableaux séduisants de 
la manière dont les hommes voyageront dans la société har- 
monique. Partout les voyageurs et les colonies seront reçus 
an son des instruments de musique, par trente chœurs de jeu- 
nes vielles et de jeunes gens (3) ; des fêtes splendides seront 
célébrées à l'occasion de leur arrivée et de leur départ. Tout 
cela est magnifique dans les colonnes d'un journal ou dans les 
pages d'un roman; mais jamais les socialistes n'ont rêvé une 



(1) Tabui. Morim., c. 18 ; — Ub. Us., c. ISS. 
(3) Annal, eût,, t. 2, p. 60 ; -^ KegtU, S. Benedic., c. 53. 
(S) Four., Traité d'asscc.y t. 2, pp. 486 etsuiv.; — Gabet, Voy. en Icarie, 
ce. 88 et 84. 



— 58 — 

hospitalité plus généreuse , plus sublime que Phospitalité mo- 
nastique. Aussitôt que le frère portier entendait frapper à la 
porte, il se levait en disant : Deo gratias, comme pour rraner- 
cier Dieu de cette bonne fortune (1), allait ourrir, et, ayant 
salué l'étranger par cette seule parole : Benedieite , il s'age- 
nouillait devant lui et courait prévenir Tabbé. Le devcûr de 
l'hospitalité passait avant tous les autres. L'abbé quittait Texer- 
cice auquel il présidait et venait recevoir celui que le del hn 
envoyait. Il l'accueillait , non comme un étranger , mais 
comme un frère ; non comme un homme , mais oonmie an 
ange; je dirai plus, comme Jésus-Christ même (2). Après 
s'être prosterné à ses pieds , il le conduisait à Foratoire pour y 
prier, lui faisait ensuite une lecture d'édification, puis le con- 
fiait au frère hospitalier, chargé de s^informer de ses besoins, 
dérégler avec les frères cuisiniers tout ce qui concernait llieare 
des repas et le genre de nourriture , de le servir au réfectmre , 
etc. Les hôtes mangeaient ordinairement avec Tabbé, qui avait 
pour cela sa table à part. 

Après les complies , les deux frères qui avaient été dési- 
gnés le dimanche précédent, au chapitre, pour cette bonne 
œuvre , se revêtaient de leurs scapulaires et suivaient l'im 
après l'autre le frère hospitalier à la celle des hôtes. En en- 
trant, ils relevaient leurs capuchons , et le plus ancien , pre- 
nant de l'eau tiède , lavait les pieds et les mains des voyageant 
que le plus jeune essuyait. A la fin , tous deux fléchissaient le 
genou , en disant : Nous avons reçu y Seigneur y votre miséri* 
corde , puis ils se retiraient en saluant et en ramenant leun 
capuchons sur leurs têtes (3) . 

(1) Jul. PknSy Esprit prim, de Citeaux, sectt. 40 et 11 : De Toffice du portier. 

(2) Pauperes supervenientes , quos ut Christum \suscipere preecipit recula, — 
Exord, magn.f 1. 1, c. 24, eiparv,f c 16. 

(8) Ceci se pratique encore de nos jours à la Trappe.Voir Notice sur la Trûppt 
de Meilleraie, pp. 25 et 26, in-18. 



— 59 — 

Les moines complétaient les bienfaits de leur charité hospi- 
talière par une dernière aumône , la plus magnifique que 
l'homme puisse recevoir ici-bas , celle du corps et du sang 
d*un Dieu ^ en admettant les hôtes à la confession et à la com- 
munion. Le malheureux exilé , le pèlerin pénitent , après avoir 
déchargé le poids accablant de sa conscience dans le sein d'un 
pauvre religieux , confié ses égarements au silence mystérieux 
du doitre , s'en allait muni du viatique sublime , et continuait 
sa route , plus heureux , plus calme , louant et bénissaut 
Dieu (1). 

On ne logeait jamais les chevaux et difficilement les hommes 
à Uépoque du chapitre général , parce qu'alors Morimond 
était encombré d'abbés , de religieux , de frères et d'équipages ; 
mais, dans tous les autres temps, Tabbaye était un asile tou- 
jours ouvert aux voyageurs de tous les pays , que Ton y rece- 
Yait sans passe-ports, sans argent, sans lettres de change, sur 
la présentation de leur seul titre d'homme écrit sur leurs 
fronts. 

Vous avez, dit le Prophète^ abrité et nourri l'orphelin et 
^étranger , réchauffe leurs corps et consolé la tristesse de leurs 
ornes; c'est pourquoi votre lumière brillera dans les ténèbres, 
et fsos ténèbres resplendiront comme les feux du midi (2). — 
Aussi Morimond devint bientôt célèbre pour sa charité ; les 
voyageurs qui en sortaient étaient autant de hérauts qui al- 
laient porter dans les pays les plus éloignés la bonne nou- 
velle de ses vertus hospitalières, et lui attiraient de nouveaux 
hôtes. 

L'université de Paris, sortie du cloître de Notre-Dame 
comme de son berceau , était déjà fameuse dès la fin du XI* 

(1) lÀbertuuum, c. 100 : Quomodo hospes commmicetur. Livre très -rare, 
appartenant à la bibliothèque de Chamnont ; — Nomast. cist^ p. 193. 
(3) Iule, c. 5S, T. 10. 



— 60 — 

siècle ; mais sa réputation augmenta encore au commencement 
du XIP siècle , sous Guillaume de Ghampeaux et sous ses dis- 
ciples, qui enseignaient à Saint -Victor; sous Abailard, qui 
professait avec éclat les lettres humaines et la philosophie d^A- 
ristote ; sous Pierre Lombard, etc. Les jeunes gens Tenaient y 
étudier de toutes les contrées de l'Europe ; ils se réunissaient 
en caravanes de quinze, vingt et trente, pour se défendre dans 
le voyage. On leur traçait, au sortir de la maison patemeDe, 
la route quUls avaient à tenir et les monastères qui devait 
leur servir d'étapes , en allant et en revenant. Gelui de Mon- 
mond f situé sur le chemin de F Allemagne et déjà amnn dans 
ces contrées, n'était point oublié. 

Un soir, à la fin d'août, au moment où les religieux se ren- 
daient à l'oratoire pour psalmodier les complies ; lorsque tons 
les ateliers étaient fermés , que l'on n'entendait plus que la 
grand'porte s'ouvrir de loin en loin à quelques convers attar- 
dés, revenant des champs en priant et en essuyant la sœur de 
leurs fronts , tout-à-coup un bruit de chevaux , d'hommes» de 
bagages arrive aux oreilles du frère portier ; la porte retentit 
presqu'aussitôt sous le coup du marteau : quinze écoliers en- 
trent, demandant l'hospitalité pour eux et pour leur suite. 
L'abbé, ayant été appelé, accueillit ses jeunes hôtes avec 
cette politesse exquise, cette douceur maternelle, cette bonté 
vraiment patriarchale que les étrangers ne rencontraient que 
dans les couvents. Après avoir rempli envers eux tous les de- 
voirs de rhospitalité, tels que la règle les prescrivait, le frère 
hospitalier indiqua à chacun sa cellule et sa couche , el 
tous se retirèrent pour se livrer au sommeil et réparer leon 
forces. 

Mais ce fut en vain : la parole si pénétrante et si onctuensi 
du disciple de saint Bernard avait frappe leurs âmes conun 
une flèche brûlante et s'y était enfoncée profondément. Sa fi 



— 61 — 

gure pâle, sur laquelle étaient empreintes les joies mystiques 
et les dures pénitences du cloître , était toujours présente à 
leur esprit ; ils étaient malgré eux sous le charme de ces voix 
angéliques qui alternaient à leur arrivée des chants divins (1). 
Ce silence auguste, cette nuit qui couvrait, comme un noir 
linceul , ce grand tombeau où tant d'hommes étaient enseve- 
lis, morts au monde et à eux-mêmes, pour mériter de vivre 
un jour de la véritable vie ; puis un retour accablant sur le 
néant des choses de la terre , la vanité de la jeunesse et des 
plaisirs, toutes ces graves pensées avaient refoulé leurs pro- 
jets et leurs espérances vers l'éternité. 

Le matin , avant l'aurore , lorsque la cloche appela les reli- 
gieux à matines, les écoliers se levèrent , et se commimiquèrent 
leurs impressions ; il arriva que chacun d'eux s'était dit à lui- 
même : Ce$t ici le lieu de mon repos : je rhabiterai, parce que 
je l'ai choiii. Ils firent venir Tabbé sous prétexte de prendre 
congé de lui , et ils lui déclarèrent leur résolution ; Gauthier 
les embrassa, les bénit, et pria Dieu de les confirmer dans ces 
pieux sentiments (2). Il apprit alors dans le plus grand détail 
ce qui les concernait : tous appartenaient aux familles les plus 
illustres de TAllemagne ; Othon, le plus distingué d'entre eux, 
était fiJs de Léopold , quatrième du nom , marquis d'Autriche , 
et d'Agnès, fille de l'empereur Henri IV. 

Heureux l'enfant qui a formé ses premiers pas dans les sen- 
tiers de la vie sous la conduite d'un bon père, et qui a con- 
servé impérissable dans son ame le souvenir de ses leçons et 
de ses exemples ! Plus heureux encore celui qui a vu une mère 
tendre et vertueuse penchée sur son berceau I La mère , par 
la puissance et la magie de son regard , de son sourire et de ses 



(1) Nous ne fusons que traduire Sartorius , Cist. Bistert., p. 468. 
(i) Ex tabula sepulchrali Othon.; — Archiv, de la Haute-Marne^ arcul. 2 ; — 
Surtor., CUter. Bistert,, in-fol., pp. 467 et 468. 



— 62 — 

baisers ^ façonne le coeur de son enfant à Tiniage de son propre 
cœor, et lui donne ce premier branle , ces Tibrations natÎTes 
qui font ordinairement le ton et le mouyement dominants de 
toute Texistence. 

Le jeune Othon avait eu ce double bonheur ; son père, sœ^ 
nommé le Pieux par ses contemporains , et honoré comme 
saint par la postérité, était un chrétien fervent, austère, cru- 
cifiant sa chair sous la pourpre , au milieu des délices de la 
cour des rois , comme sMl eût été au sein du désert et sous le 
froc des ermites ; aimant ses enfants d'un amour Yéritablement 
paternel , les regardant comme un dépôt sacré confié à sa vi- 
gilante sollicitude et dont il était responsable devant Dieo. Il 
était admirablement secondé par son épouse, qui, Imn de 
Fentraver , le stimulait par ses exemples dans la pratique do 
bien, et Taiguillonnait par ses pieuses exhortations dans la voie 
des bonnes œuvres (1). 

La Providence , qui avait assorti cette union, la rendit heu- 
reuse et féconde ; Agnès avait épousé en premières noces 
Frédéric, duc de Souabe , dont elle avait eu Frédéric qui suc- 
céda au duché , et Conrad , roi des Romains. Remariée très- 
jeune encore à Léopold, elle lui donna seize enfants, dont 
neuf seulement survécurent , savoir : Othon et Conrad, moi- 
nes de Citeaux ; Léopold , duc de Bavière ; Henri, duc d'Au- 
triche ; Gertrude , duchesse de Bohème ; Berthe , duchesse de 
Pologne; Ita, marquise de Montferrat; Agnès ou Méranie, 
reine d'Espagne ; etc. Le vertueux Léopold vit tous ces en- 
fants se serrer autour de lui , se grouper autour de sa tibV 
comme de jeunes oliviers. Tous déployèrent, en avançant ci 
âge , les plus nobles qualités ; tous brillèrent sur des trônes à 
gloire dans le monde ou dans TEglise ; tous devinrent un or 

(l) Apud Sur., nov. 15, c. 3. 



— 63 — 

nement et une bénédiction pour leur père et leur mère , se- 
lon la promesse divine : Ecce sic benedicetur homo qui timet 
Ihminum{i). 

Othon se faisait surtout remarquer par une heureuse con- 
formité de goûts , de mœurs et de piété chrétienne avec ses 
vertueux parents; dès le plus bas âge, on avait reconnu en 
loi de merveilleuses dispositions pour Tétude ; aussi son père 
l'avait placé de bonne heure à Técole de Nuremberg pour y 
apprendre les premiers éléments des sciences , puis il l'avait 
nommé prévôt du chapitre qu'il venait de fonder à Neubourg ; 
mais Othon » tourmenté du désir de savoir , avait obtenu la 
permisdon de se rendre à Fécole de Paris avec plusieurs 
gentilshommes de ses amis et d'y rester quelques années ; ils 
revenaient tous, pour la première fois, au sein de leurs fa- 
milles» lorsqu'ils s'arrêtèrent à Morimond afin d'y passer la 
nuit (2). 

Nos écoliers étaient attendus avec impatience dans leurs 
pays ; les jours fixés pour l'arrivée s'écoulèrent dans une sté- 
rile attente; l'isuLgination et l'amour des parents se grossissant 
encore les dangers du voyage , on allait passer de l'inquiétude 
à la désolation , lorsqu'un courrier arriva , porteur d'une lettre 
de l'abbé de Morimond annonçant au duc et à la duchesse 
d'Autriche que leur fils et ses amis étaient installés au novi- 
ciat de Tabbaye. 

Ces deux époux chrétiens » loin de s'affliger de cette nou- 
TeUe f s'en réjouirent, dit l'annaliste cistercien, et remercièrent 
Dieu de s'être consacré d'une manière si merveilleuse un en- 
tant qu'ils n'avaient mis au monde que pour son service et 
pour sa gloire. 
Les compagnons d'Othon persévérèrent tous comme lui et 

(l) W. «7, V. 4. 

(1) Armai, eist., 1. 1, pp. 171 et 172. 



— 64 — 

avec lui ; on distinguait parmi eux : Henri » fils du comte de 
Garinthie ; Herbert de Moravie « Conrad deThuringe, et plu- 
sieurs autres jeunes seigneurs de la plus illustre naissance. Le 
bruit de cet éyénement se répandit rapidement de ville en 
YiUe, de province en province , et le nom de Morimond de- 
vint bientôt fameux dans toute la Germanie (1). 

Othon n^avait étudié que les arts libéraux « la granmiaire, 
la rhétorique, la poétique. La logique et les autres parties de 
la philosophie , et conséquemment la théologie , lui étaient en- 
core étrangères ; c'est pourquoi , après son noviciat» on le ren- 
voya à Paris pour y compléter son cours d'études. VL paratt 
même qu'on lui adjoignit quelques-uns de ses compagnons» et 
qu'ils formèrent une communauté vouée tout à la fois à h 
prière et aux travaux intellectuels. 

C'est le premier exemple de religieux profès quittant kor 
monastère, s'installant dans quelque coin solitaire [»rës do 
sanctuaire des muses», suivant tour -à- tour les exercices do 
doitre et les leçons des écoles (2). Ainsi» c'est de BferinMmd 
qu'est partie l'impulsion scientifique subie plus tard par tool 
l'ordre de Cîteaux et les autres instituts monastiqnes » et à hr 
quellç nous devons le plus ancien collège de la France et df 
l'Université, celui des Bernardins (3). 



(l)Sarlor., Cister. Bistert., in-fol., pp. 467 et 468. 

(2) Armai, eût., 1. 1, p. 171. 

(3) Fondé par Etienne de Lexintou, abbé de Clairvanz, en 1246, à Parte, iv0 
la permission dlnnocent IV ; — Duboulay, Hist, de tUniv., t. S, p. 186;- 
Math. Paris, ann. 1246, p. 665. 






— 65 — 



CHAPITRE IX. 



Fondation de plusieurs abbayes; pèlerinage du comte -de Mons: 
sa pénitence dans une grange de Morimond. 



Le froc de grosse laine blanche qu^Othon avait jeté sur ses 
épaules et le vœu qu'il avait fait de vivre, dès cette terre , de 
la vie des anges , loin de rétrécir et de ravaler son génie , lui 
avaient donné au contraire un essor plus sublime , un élan 
divin. Voué tout entier à l'étude, il travailla avec autant d'ar- 
deur que de succès à pénétrer dans les plus secrètes profon- 
deurs de la philosophie et de la théologie ; ses progrès furent 
si rapides et si étendus, qu'on le regarda bientôt conune un 
des hommes les plus éminents de son siècle, et que ses maîtres 
ne rougirent pas de devenir ses disciples (1 j. 

Pendant que notre abbaye était si glorieusenient représen- 
tée au sein de l'université de Paris , une seconde colonie allait 
porter encore son nom et sa réputation au-delà du Rhin. Ber- 
non et Richwin, deux frères d'une haute noblesse , du consen- 
tement de leur sœur Berthilde , abandonnèrent aux religieux 
de Morimond le château fort d'Ebraw, situé au diocèse de 
Wurtzbourg, dans les forêts sauvages du Steigerwald, et 

;i) Annnl. rht.. t. 1, pp. 176 cl 9q. 



— 66 — 

transformé depuis plusieurs aimées en une caverne de voleurâ, 
pour qu'ils en fissent une maison de prière , de bénédiction et 
de salut. L*abbé Gauthier chargea Adam, religieux d*une 
vertu et d*une sagesse éprouvées, d'y conduire douze firères, 
la plupart d'origine allemande, et de prendre possession, au 
nom de Jésus-Christ, de ce lieu maudit (1). 

Ainsi la Germanie donnait ses enfants à Morimond ; Mori- 
mond en faisait des moines , et ces moines retournaient chei 
eux , emportant sous leurs capuchons des idées et un monde 
nouveaux ; cet échange se renouvellera continuellement pen- 
dant plusieurs siècles. 

Combien les socialistes doivent envier à nos ordres religieux 
leur puissance prodigieuse de rayonnement ! Quelques années 
après la mort de Fourier, l'école sociétaire voulut descendre 
de^l'idéal dans le champ de la pratique : sur le vieux continait, 
comme sur la terre vierge de F Amérique , avec les millions des 
frères Young , l'œuvre ne put être continuée ; il fallut y renon- 
•cer avant d'en avoir jeté les fondements (2). 

Owen, après avoir traversé l'Océan, vient réaliser son sys- 
tème et bâtir une ville , sous le nom gracieux et poétique de 
Nouvelle-Harmonie, sur les rives enchanteresses de la Wabash, 
dans le district de Flndiana, l'une des plus belles contrées du 
Nouveau-Monde ; mais bientôt cette nouvelle organisation so- 
ciale n'est plus qu'un chaos d'où le fondateur s'enfuit un des 
premiers (3) . Cabet n'a pas été plus heureux dans une autre 
contrée. 

L'association cénobitique de Citeaux et de Morimond se pro- 

(!) Annal, cist., t. 1, p. 179 ; — Exhoc castro suo EbrauWf lat/'ocimonam dù% 
spelttncOj domum precationum facere statuerunt. Gasp. Brusch., in Chrome, n»' 
nast, Gtrman.y ann. 1127; — id., ibid.: Quatuor milliaribus ab HehuveinfiMrém, 
in ipsa ardua sylva {vulgo Steigencald)^ ad ejusdem nominis fluviolum. 

(î) La Phalange , Dévelop. de t Ecole sociét , 1" série, t. 1 . 

^3) L. Rcvb., Easai sur lex réf. cont., p. Î85. 



— 67 — 

page comme Téclair, en dépit des montagnes» des fleuves et 
de la diversité des races. Elle procède sm* une multitude de 
points à la fois, par ébauches pressées et rapides; elle se dis- 
tingue par une expansion illimitée » une hardiesse aventu- 
reuse , une fièvre d'action et d'entreprise qui semble de la fo- 
lie ; mais c^est la folie de la croix , qui a vaincu la sagesse du 
monde. 

L'établissement d'Ebraw eut des commencements très-fai- 
bles et très-pénibles, les moines ayant à lutter contre le bri- 
gandage , les plus dures privations « et contre Thorreur même 
du site ; mais l'empereur Conrad et l'impératrice son épouse (1 ), 
touchés de leur piété et de leur dévouement , les aidèrent , et 
ce monastère devint bientôt un des plus florissants et des plus 
magnifiques de toute l'Allemagne. 

L'exemple donné par le jeune Othon d'Autriche à la noblesse 
d'outre Rhin ne resta point stérile ; parmi ceux qui renoncèrent 
à tout, comme lui, pour se sauver dans le désert, il faut pla- 
cer le comte de Mons , dont la conversion forme un des épiso- 
des les plus intéressants et une des scènes les plus édifiantes et 
les plus saisissantes du XIP siècle. 

Vers l'an 1128, Evrard et Adolphe, deux frères de noble 
race » à la fleur de l'âge , possédaient les comtés de Mons ou de 
Berg, d'Altena, de La Marck, etc. (2). Le premier était surtout 

(1) Parmi les magnifiques mausolées de Téglise d^Ebrach, on remarquait ce- 
lui de cette impératrice , nommée Gertrnde , fiUe de Bérenger , comte de Huiez- 
bach; celai d'Irène, sœur de Tempereur Alexis et épouse de Philippe, duc de 
Souabd , tué à Bamberg par Othon de Wittelspach ; enfin le monument dans 
lequel on déposait les cœurs des évêques de Wurtzbourg. 

(2) Sartor., Cist. Bisiert,, p. 448 et 449 : — Theodoricus de Aliéna {qui anno 
1125 diploma Vltrajectense apud Joarmem Becanum signavit) filios religuit 
Eberfunrdum, monasterii Aidebergensis {diceces. Coloniensis) anno 1133 condito- 
veniy ex comité monachum Morimundensem 0. Cist. in Franciay Adolphum^ 
eomitem de Altena et Berg, Adalfi filius, cornes Bergensisy genuit Eberhoi- 
dum^ eomitem de Altena , Fridericum et Brunonem , archiepiscopas Coloniœ, et 
Engelbertum^romitemMontensem, patrem S. Engelherti^ electi coH^hiepisropi 



— 68 — 

recherché dans le monde pour la finesse de son esprit , les agré- 
ments de sa conversation, les grâces de sa personne. Un ins- 
tant entraîné par le torrent, il avait trempé ses lèvres dans la 
coupe des plaisirs impurs ; mais son ardeur martiale avait fini 
par le dominer exclusivement. Toutes les fois qu'un cri de 
guerre retentissait quelque part, des rives du Rhin à celles de 
la Vistule, il s*y précipitait à la tête de ses gens, et se rangeait 
d'un côté ou d^un autre , par caprice et pour le seul plaisir de 
se battre. 

Le duc de Limbourg ayant fait une incursion sur les terres 
du duc de Brabant, les deux frères firent partie de Texpédî* 
tion ; le combat s'engagea , et beaucoup d'hommes ^ccombè- 
rent. Evrard lui - même fut terrassé sur le champ de bataOle , 
non sous le fer de l'ennemi , mais sous la main toute bonne et 
toute-puissante de Dieu, comme autrefois saint Paul sor le 
chemin de Damas , et se retira dans sa forteresse avec une Iwrge 
blessure au front, une ame déchirée de remords, géïnissant 
amèrement des fautes de sa vie passée, et résolu de satisfaire à 
la justice divine. Quittant donc son costiune guerrier, il se 
sauva à la faveiir d'une nuit obscure , déguisé en mendiant, et 
s'achemina vers Rome, pour y visiter les tombeaux des saints 
apôtres. De Rome il passa à Saint-Jacques de Compostelle, en 
Espagne, puis il vint à Saint-Gilles, en Provence (1). 

11 était à la fin de son pèlerinage et retournait dans son pays ; 
mais son cœur n'était pas guéri. Un soir, épuisé de fatigue et 
de faim , au milieu des forêts, sur les frontières de la Champa- 
gne et de la Lorraine, il errait tristement dans les ténèbres, 
cherchant un gîte au hasard, lorsqu'il aperçut une lumière; 



Coloniensis anno 1216. — Ex Aub. Miraeo, Kotit. Ecries. Be/g.. c. 215; — ex 
Snrio, Vtta S. Engelb.^ 7 nov., c. 2, et uterqiie ex G^esario Heisterbacensi, qni 
primns vitam S. Engell)erti scripsit, ann. 1226 ; — Àun. Wvf..t. 4, p. 210. 
; r Chrys. Uenriquez , in Menol. nvt., niart. 20. 



— 69 — 

s^étant dirigé de ce côté , il arriva à une métairie isolée. C^était 
une grange appartenant à l'abbaye de Moriniond » située dans 
le voisinage (1). Il y fut accueilli avec tant de politesse et de 
charité , et si édifié de tout ce qu^il vit , qu'après une modeste 
réfection il témoigna le désir de parler au maître des convers ^ 
et, sans se faire connaître, lui demanda un emploi dans su 
grange. Le maître lui répondit qu'il n'avait rien à lui offrir 
dans ce moment ; l'étranger insistant , le maître , pour réprou- 
ver, lui proposa une place de porcher, qu'il accepta aussitôt 
avec joie et reconnaissance. On lui fixa son salaire, et le leii^ 
demain, dès le matin, le haut et puissant seigneur de Mons., 
le guerrier couvert de glorieuses cicatrices , l'idole des ma^ 
noirs, la gloire des fêtes et des tournois;, descendit à Tétable, 
armé d'un long bâton, portant pendu à son cou im havre-^ac 
contenant un morceau de pain noir, et conduisit son troupeau 
à la quête du gland et de la faine , en répétant dans son cœur 
les paroles du Prodigue : Mon père, j'ai péché contre le ciel et 
contre voi^; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils; trair 

itzrmoi comme Vun de vos mercenaires 

Evrard sut si bien s'envelopper dans son humilité et mas- 
quer si habilement les riches facultés de son esprit et sa bril- 
lante éducation sous le grotesque accoutrement des pâtres dg 
Bassigny , qu'il put continuer quelque temps ce misérable mi- 
nistère. Son corps était à la suite des animaux immondes^ mais 
sa grande ame était en Dieu. Souvent, au sein de la sombre 
solitude des bois de Morimond , il aimait à redire les Cantiques 



(1) G^est sans aucune raison historique que M. de Mangin semble afOrmer que 
celte grange était celle d'Ison ville {Hist.ecclés. et civ. du diocèse de LangreSy 
i. 2, p. S35). Isonville appartenait à Belfays ; ce ne ftit qu'à la fin du XIV« siè- 
cle que cette métairie, avec tous les autres immeubles de Belfays , fut annexén 
à Morimond. Nous croyons qu'il s'agit ici de la grange de Vaudenvillers , l.i 
seule qui existât alors (11^9), et qui était à peu de distance de la levi^e romaim? 
deLangresàToul. 



— 70 — 

du Roi pénitent. Lorsqu'il entendait la cloche du monastère et 
que la brise lui apportait les derniers échos de la voix des moi- 
nes chantant les louanges du Seigneur, il s'agenouillait pour 
offrir à la justice divine les prières et les œuvres expiatoires des 
cénobites. A l'aspect de la beauté et des magnificences de la 
nature , il adorait le créateur des mondes et s'inclinait en sa 
présence de respect et d'amour (i). 

Sans doute les hommes de nos jours , avec leurs croyances 
mortes ou mourantes et leur immense oi^eil, accoutumés à 
étouffer le cri de leur conscience avec tant de facilité» ne peu- 
vent se faire une idée des phases étonnantes et prodigieuses de 
la vie de leurs aïeux ; ils ne conçoivent plus cette puissance de 
la foi et cette force terrassante du remords chrétien qui je- 
taient un homme coupable du palais dans la cellule monacale, 
d'un lit de soie et de pourpre sur la cendre ou la paille» d^un 
trône sur un fumier; qui faisaient, en un mot, d^un duc de 
Bourgogne un cuisinier de Cluny (2), d'un Amédée de Hau- 
terive» allié à la famille impériale d'Allemagne, un décrotteur 
de sandales à Bonnevaux (3), et d'un comte de Mons un gar- 
dien de pourceaux à Morimond. 

Dieu y ayant assez éprouvé la sincérité de la conversion de 
son serviteur (4), voulut le revêtir de sa première étole de gloire, 
le tirer, comme David, de la garde des troupeaux, pour en 
faire le pasteur et le guide d'un peuple choisi, et le grandir à la 
mesure de ses humiliations. Rien n'était plus fréquent alors 
que les pèlerinages ; on se rendait aux tombeaux des saints 

(i; Nous n'avons fait que traduire Manrique {Ann, cist.y t. 1, p. 197), Hen- 
riquez (loco citato), et Sartorins. 

(2) Lorain, Essai historique sur VAbb. de Cluny ^ p. 64 ; — Fleury, HUt. 
ecciés., 1. 13, p. 366 , in-12. 

(3) Petiit ab abbate ut otnnium pi^sbyterorum calceamenta sibi liceret imm- 
gcre. — Anti. cist.^ t. 1, p. 134. 

(4) Il parait que sa pénitence dura plusieurs années : in grangia multo tem- 
pore extitit porcorum custos. — Ex Henriq., loco citato. 



n 



— 71 — 

pour obtenir par leur médiation les grâces dont on avait be- 
soin. Par suite de cet inyincible sentiment de solidarité qui est 
au fond de notre nature , on croyait pouvoir se substituer quel- 
qu'un : la mère envoyait sa fille , le père son fils et le maître 
son serviteur. Les peuples laissaient raisonner les philosophes 
et couraient de toutes parts coller leur lèvres à la poussière 
des amis de Dieu. 

11 arriva que deux écuyers du comte Evrard , qui lui étaient 
très^ttachés, désolés de la longue absence de leiu* seigneur, fi- 
rent vœu d'aller à SaintrGilles et se mirent en route. Arrivés 
près de Morimond, qui se trouvait sur le passage, des pèlerins 
du nordrcst, ils s'arrêtèrent vers la première grange, et dirent 
au valet qui les accompagnait de descendre pour s'informer du 
chemin qu'ils avaient à tenir au milieu de ces bois. Le valet, 
apercevant dans les champs , à quelque distance , un pâtre qui 
gardait son troupeau , courut à lui , le priant de lui indiquer 
la bonne voie. 

Le pâtre était debout, immobile , les bras croisés et appuyés 
sur son bâton ; sa tête retombait sur sa poitrine, comme s'il eût 
été absorbé dans une profonde méditation. Au bruit des pas et 
à la voix du voyageur, il releva son front et découvrit sa noble 
figure. Le valet, l'ayant considérée, crut y reconnaître le& 
principaux traits du comte de Mons. L'examinant de nouveau 
plus attentivement , il constata l'identité , surtout par la large 
cicatrice du front , et retourna en toute hâte vers les écuyers , 
en criant de toutes ses forces : Notre maître garde les pour- 
ceaux de cette grange 1 Et il voulut leur raconter tout ce qu'il 
avait vu ; mais ils refusèrent de l'écouter, à cause de l'étrangeté 
de son idée et de l'invraisemblance de sa découverte. 

Cependant il les pressa si vivement , qu'ils piquèrent droit 
au pâtre et lui demandèrennt de loin , en langage teutonique , 
s'il était véritablement leur maître? Celui-ci, pour les décon-- 



— 72 — 

cerier, leur répondit en langue romane (1); ib ne laissèrent 
pas de s'approcher et de lui faire de nouvelles questions ; alors, 
se voyant trahi et par Fembarras qu'il éprouvait à parler, à 
cause de son émotion, et par ses pleurs, et par le son de sa 
voix , et par sa physionomie si caractéristique , comme autre- 
fois Joseph en Egypte , il leur dit ouvertement : Oui , je suis 
votre maître! 

Aussitôt les deux écuyers s'élancèrent à terre , se précipitè- 
rent dans ses bras » se pendirent à son cou, et, dans les trans- 
ports de leur joie et de leur amour, couvrirent son visage de 
leurs baisers et de leurs larmes. Après quelques instants de la 
plus vive et de la plus cordiale expansion , ils descendirent tous 
à la grange et racontèrent longuement au maître des convers 
ce qui venait de se passer. 

Le frère , ayant entendu toute cette merveiUeuse histoire , 
se leva au milieu de la nuit et se rendit au monastère pour en 
avertir Tabbé. Celui-ci, dès Taube du jour, prit avec lui son 
prieur et son cellérier, se transporta sur les Ueux et put juger 
par ses propres yeux , comme aussi d'après le témoignage des 
deux écuyers et de l'aveu du comte lui-même , de l'exacte vé- 
rité des faits. Ne pouvant douter qu'Evrard n'eût été mu par 
l'esprit de Dieu , il lui proposa , pour achever sa pénitence, de 
prendre l'habit monastique (1). 

Il y eut dans ce moment à la grange une scène aussi tou- 
chante que celle de la veille dans les champs. Les deux écuyers, 
tremblant que leur maître ne vînt à leur échapper, se jetèrent 



(1) Ipse verOf eos agnoscens, ne ab ipsis cognoscerefur gallice respondebat, et 
pêne simili eventu sicut Joseph se fratribus suis in jEgypto manifestavit, ipxé» 
agnitus est ab eis. — Ann. cist.y t. i , p. 198. 

(1) Annal, cist.j t. 1, p. 198; — Sartor., Cist. Bistert,, p. 449. — S. Baudrt, 
au diocèse de Langres, passe aussi pour avoir gardé les pourceaux par humilit '\ 
quoiqu'il fût Tami et le confident des rois de Bourgogne et de plusieurs autres 
princes, à la fin du V« siècle. — Mangin, Hist. ecc/és, de Lang.j t. 1, p. 2|8. 



— 73 — 

à ses pieds y le conjurant de retourner avec eux dans son castel 
délaissé, dans ses terres abandonnées, près d*un frère incon- 
solable qui ne soupirait qu'après son retour, vers ses amis dé- 
sespérés de sa trop longue abscence ; mais ce fut en vain : il 
accepta la proposition de Tabbé , dit un dernier adieu à ses 
gens et prit le chemin du monastère. 

Nous croyons connaître les plus beaux traits de Tantiquité 
chrétienne et païemie , et nous afBrmons que celui-ci est un des 
plus touchants et des plus sublimes. Ulysse, Achille, et tant 
d'autres, reconnus par leurs amis, ne nous ofirent que des 
scènes habilement montées par le génie de la poésie : c'est 
toujours rhomme et son œuvre; mais quitter Ubrement une des 
plus hautes positions du monde ; renoncer aux honneurs, aux 
richesses, a la vie la plus enivrante, aux plus douces espc^ 
rances, pour s'enfoncer et se perdre à jamais dans la peine , 
la douleur, le mépris et Tignominie ; se décider à n'être rien 
sur cette terre; passer d'un palais dans une étable , pour y vi- 
vre et y mourir au milieu des animaux inmiondes, sans autres 
témoins que Dieu et sa conscience , et cela pour expier quel- 
ques instants de faiblesse et d'égarement , voilà de ces péripé^ 
ties chrétiennes profondément morales, qui relèveut la nature 
humaine, exaltent la justice du ciel; qu'on ne lit jamais sans 
sentir son cœur palpiter et sans avoir au moins le désir de de- 
venir meilleur ! 



— 74 — 



CHAPITRE X. 



Fondation de Tbeuley; mort de Tabbé Gauthier; éiectioD d'Otho». 



Semblable à un grand bassin largement alimenté et qui ne 
cesse de yerser de sa plénitude , Morimond continuait de ré- 
pandre de sa surabondance autour de lui et dans le sein im- 
mense de la catholicité. Nous venons de voir une de ces colo- 
nies , après une route longue et pénible « prendre possessioB 
du castel d'Ebraw et porter et la charité la paix jusque dans k 
repaire hideux de la tyrannie et du brigandage ; en voici une 
autre qui s'arrête et pose sa tente à un jour de marche de la 
métropole, à peu de distance des rives de la Saône, près de 
Gray, dans le doyenné de Fouvent , au diocèse de Langres. 
L'origine de cet établissement offre une particularité trop re- 
marquable pour que nous n'en parlions pas. 

Il y avait y dans cette partie du comté de Bourgogne, un 
homme riche et puissant appelé Pierre et surnommé Maure- 
gard , possesseur des châteaux de Montsaugeon et de Mirebeau. 
Ce seigneur, à sa mort, avait laissé cinq fils : Eudes, Othon, 
Renaud , Hugues et Gérard ; ce dernier embrassa Tétat ecclé- 
siastique et devint archidiacre de Langres. Les autres suivirent 
la carrière des armes. Leur père , pendant sa vie , avait été lié 
de la manière la plus intime avec un chanoine de Langres 



— 75 — 

nommé Gauthier; il lui apparut après sa mort et lui dit : 
« Maître Gauthier, allez vers mes fils , et priez-les , s'ils veu- 
<c lent secourir mon ame, de donner aux moines blancs la 
« plaine de Tulley. » 

Le chanoine n^avait jamais entendu prononcer le nom de 
Tulley. Or, il arriva, quelques jours après, que les deux fils 
aînés de Pierre vinrent à Langres ; maître Gauthier se rendit 
près d'eux et leur parla de la sorte : 

« Messeigneurs» si votre père vous mandait quelque chose 
a de Fautre monde» le feriez-vous? » 

Eudes repondit : « Quand bien même mon père me deman- 
« derait un de mes yeux, je le lui enverrais aussitôt. 

« — Eh bien! dit maître Gauthier, il ma chargé de vous 
« prier d'abandonner aux moines blancs la propriété du champ 
« de Tulley, afin que son ame , par cette bonne œuvre , ob- 
« tiemie miséricorde auprès de Dieu. » 

Eudes répUqua : « Où trouverai-je des moines blancs? » 

Une personne qui était là par hasard témoigna avoir vu ce 
jour même Tabbé de Morimond à Langres ; on le fit chercher, 
et, lorsqu'on l'eut rencontré , les deux seigneurs lui offrirent 
ce désert ( desertum illud ) , en présence de Guillenc , évêque 
de Langres. 

Notre abbé reçut avec reconnaissance cette donation , et en- 
voya sur les lieux douze moines conduits par un saint reUgieux 
appelé Nicodème, qui changea le nom de Tulley ( Tulleium) 
en celui de Theuley [Theo-LocuSf Lieu -Dieu), voulant indi- 
quer par là que tout s'était fait par l'inspiration et avec l'aide 
du Gel (1). 

Sans doute, si ces lignes passent sous les yeux de quelques 
esprits forts , ils ne manqueront pas de laisser tomber sur elles 

(l) GalL Christ., t. 4, p. 1825, int. Inst., p. i%Z;^ Arch.derEvéchéde 
i^Bigres, cah. 19, p. 480. 



— 76 — 

uii sourire voltairien » et de crier à la supercherie ci à la su- 
perstition . 

Quand on se sert de moyens aussi peu délicats que ceux que 
Ton supposerait avoir été employés par nos religieux » il faut 
qu'on ait en vue des résultats importants ; nmis qu*était donc 
Tulley? Un désert, un champ inculte et hérissé d^épioes [ager 
incultus etnemorosus). En le convoitant, les moines n^auraient 
eu d'autre ambition que celle de lui donner cent années de 
sueurs y de peines, de labeurs stériles, et d'en laisser les fruits 
aux générations futures; alors, prions Dieu que cette am- 
bition sublime se propage de plus en plus, pour le bonheur da 
monde (1). 

Vous ne croyez pas aux apparitions ; eh bien 1 disons que 
ce n'est point l'ombre d'un mort, mais le génie de la France 
quis*est montré à un prêtre vénérable, et lui a commandé 
d'envoyer des cénobites sur les bords de la Saône , pour y 
mettre en honneur l'agriculture , et tirer des entrailles d'un 
sol ingrat une de nos plus belles et de nos plus riches con- 
trées.... (2). 

Parmi les causes qui ont le plus puissamment contribué à 
glorifier Morimond , en l'étendant au dehors et en raffermis* 
sant au dedans, il faut placer en première ligne la présence et 
l'action d'un abbé tel que Gauthier ; mais ce pieux religieux, 
l'ami et le bras droit de saint Bernard, était mûr pour le cid, 
et , après une administration trop courte , il s'endormit dam 



(!) Eudes et Othoa abandonnèrent à Vaucher , abbé de Morimond , une cer- 
taine étendue de terres couvertes de broussailles ; les religieux, s'y étant établis, 
défrichèrent les terrains d'alentour , y amenèrent des colons qui bâtirent pro- 
gressivement des maisons et formèrent le village de Vars et plusieurs autres- 
— Extr, de tAnn. de la Haute-Saône, par L. Suchaux, art. Vars, 

^2) Mangin, Hist. ecclés. et civ. du di(k-èse de Langres, t. 2, p. 410. — Ce fut 
à Tdide des archives de Theuley et des mausolées de son église que le savan* 
André Duchesne a composé sa généalogie de Tillustre maison de Vergy. 



^77 — 

l€ Seigneur (1). Olhon d'Autriche fut proclamé d'une voix 
unanime pour lui succéder ; il venait de passer environ quatre 
ans dans l'université de Paris , où il avait suivi les maîtres les 
plus fameux et enseigné lui-même avec la plus grande distinc- 
tion. Il se faisait remarquer surtout par une connaissance pro- 
fonde de TEcriture- Sainte, des saints Pères et de la théologie, 
d'après la méthode scholastique telle que l'on commençait 
alors à l'apprendre (2). 

Les Arabes ayant soumis un grand nombre de provinces , 
en Asie , en Afrique et en Europe , leurs rapports avec les 
nations vaincues, particulièrement avec les Syriens, les Juifs 
et les peuplades helléniques , leur firent sentir le besoin de 
fonder des écoles , de rassembler de riches bibliothèques et de 
traduire les écrivains grecs. Parmi les philosophes, Aristote 
fut à peu près le seul qui fixa leur attention. Plusieurs de ses 
ouvrages furent publiés en arabe , et les Juifs en donnèrent 
des versions en hébreu ; de cette langue , plus connue en Eu- 
rope , ces mêmes livres passèrent dans des traductions latines. 

Otbon se livra avec ardeur à l'étude de la philosophie aris- 
totélique : le premier, dit Radewic, il la révéla à TAllemagne, 
et apprit aux théologiens de cette contrée à se servir prudem- 
ment des formules de la logique pour la démonstration du 
dc^me clirétien , de manière à éclairer la foi par la raison et 
à régler la raison par la foi , ouvrant ainsi une ère nouvelle et 
préludant aux grands travaux de cette immortelle école du 
XIII' siècle qui se résmne dans la Somme de saint Thomas» 
un des plus complets et des plus vastes monuments de l'esprit 
humain. 

Nous ne craignons pas de dire que, pour la variété et l'é- 
tendue des connaissances, Otbon l'emportait sur tous les abbés 

(i) n est honoré comme saint par plusieurs. 

(t) Armai, eût,, 1. 1, p. M4 ; — Radew., 1. 2, De Gest. Fridér., c. 41. 



— 78 — 

'-.I 

de Cîteaux ses contemporains, et même sur saint Bernard, qui 
lui était d'ailleurs bien supérieur sous le rapport du génie et 
de l'éloquence ; quand donc il n^onta sur le siège abbatial de 
Morimond , toute la science qu'on enseignait alors dans les 
écoles sembla y monter avec lui. 

Les socialistes qui yeulent s'arrêter sur la pente qui conduit 
à Tabime du conununisme reconnaissent dans leurs théories 
les droits du travail , de la capacité et du capital ; mais qui ju» 
géra de la capacité ? qui estimera le travail ? qui fera la part 
du capital égoïste? qui sera assez habile pour fusionner ces 
éléments divers? La charité chrétienne seule, dans TinstHot 
cénobitique. 

Le fils du marquis d'Autriche , doublement prince par son 
esprit et sa naissance, oublia son origine, ses talents « son 
instruction , pour se vouer entièrement à sa conununanté , se 
faisant tout à tous , condescendant aux besoins des faibles « di* 
rigeant l'énergie des forts , unissant à la sévérité une t^odra 
compassion pour la faiblesse humaine; toujours le premier an 
chœur, au chapitre, dans les champs ; ne dédaignant pas de 
bêcher, de semer, de moissonner, de porter le fumier, com- 
me le dernier des convers. 11 retrouvait cependant de tenqiB 
en temps l'occasion de donner l'essor aux brillantes iacultéi 
de son ame , dans les conférences ou collations en usage dans 
Tordre de Citeaux. Son éloquence était , comme la nature de 
Morimond et les forêts de la Germanie , empreinte de je ne 
sais quoi de grandiose , de sombre et de mélancohque. Pénétré 
de la crainte des terribles jugements de Dieu, il ramenait sou- 
vent ses moines à la pensée de la mort , de la fin du monde et 
de rétemité, représentant le cloître comme une école où 
l'homme venait apprendre à mourir, et le reUgieux conune un 
voyageur qui attend debout, les reins ceints et le bâton à b 
main , sur le seuil de l'hôtellerie , le moment du départ. 






— 79 — 

Ce fut à Morimond , dans les courts instants que ses nom- 
breuses occupations lui laissaient libres , qu^il composa les pre- 
miers livres de son Histoire ancienne et la plus grande partie 
de son Traité tkéologique des derniers temps (1). La renom- 
mée de sa doctrine , de sa piélé et de ses talents adminisU*atifs 
faii attira de toutes parts une foule si considérable de^ciples, 
qu'il fallut songer à fonder de nouveaux monastères. Quel- 
qu'un lui ayant offert une terre dans le diocèse de Metz , il y 
envoya Henri , Fun de ses quinze compagnons ^ fils du comte 
de Carinthie , allié à la faniillc des comtes de Champagne » et 
nommé plus tard à Tévêché de Troyes : de là l'origine de Vil- 
lers-Bethnac, dont nous aurons occasion de parler plus tard (2). 

Le vénérable Evrard y enseveli dans la solitude , avait senti 
s'apaiser peu à peu les orages de son cœur, et jouissait de ce 
calme divin qui ne manque jamais de se faire dans une cons- 
cîenoe porifiée par le repentir. C^était un beau et touchant 
qpectacle de voir le vieux guerrier incliner son front cicatrisé 
devant la majesté du Très-Haut, couvrir du capuce sa tête qui 
s'était ^lorgueillie sous un casque étincelant d^or , et se pros- 
terner humblement , en plein chapitre , aux pieds du dernier 
des firëres pour lui demander pardon. Il faut plus de force et 
de grandeur d'ame pour remporter de pareilles victoires sur 
soi-mèiiie que pour coifquérir des mondes, comme les Alexan- 
dre et les César. Les anges sont heureux de ne pouvoir pécher; 
mais nous mettons bien au-dessus de leur bonheur la vertu 
des hommes qui savent réparer ainsi leurs fautes. 

Nos moines n'étaient point , comme les Chartreux » voués à 

(l) Epitome ^usVitœ, in tabul. sepolchr. Morim. — Nous donnons, aux Piè- 
tts jostiâcatives, la liste de ses ouvrages. 

(I) Glana. Robert, GalL christ,, p. 180; — Armai, eist., t. 1, p. 247. — 
!Ue était située à seize kilomètres de Metz, et à 10 kilomètres de Thionville. 
Son premier abbé est regardé comme son fondateur par quelques-uns. — D. 
Cihnet, Hist. eeelés, et civ, de Lorr., t. 2, p. 75. 



— 80 — 

une immobile contemplation et astreints à une invincible clô- 
ture. Cîteaux brûlait des ardeurs du prosélytisme : chaque ab- 
baye cherchait à étendre autour d'elle et le plus loin possible 
le règne de Dieu , et chaque moine était au besoin mission- 
naire. Othon crut que le moment était venu pour Evrard de 
payer sa dette , et il le chargea de porter dans son pays et aa 
sein de sa famille Fesprit qu'il avait puisé à Morimond, c^est- 
à-dire Fesprit de paix et de liberté , Tamour des champs et des 
travaux agricoles. 

Lorsqu'il entra dans le castel de ses aïeux « ses compagnons 
d'armes^ ses anciens serviteurs ne pouvaient le reconnaître sous 
son froc de grosse laine, avec ses sandales, sa tête rasée; tous 
versaient des larmes , embrassaient ses mains , baisaient sa robe 
et demandaient sa bénédiction. Son frère Adolphe , dont il était 
tendrement aimé, se jeta dans ses bras, transporté de la joie 
que lui causait son retour. Comprenant bientôt quel était le bat 
principal de son voyage, il lui offrit^ pour en faire un monas- 
tère de son ordre , le fort d^ Aldenberg , et y ajouta une quan- 
tité assez considérale de terres pour la subsistance et Tentre- 
tien des moines ( 1 ) . Evrard , ayant tout disposé convenablement, 
et transformé le vieux manoir en couvent, fit venir des rdi- 
gieux de Morimond pour y prier et y travailler ensemble; il 
y resta lui-même jusqu'à ce que le nouvel établissement, loi 
paraissant suffisanmient fondé et affermi dans la discipline mo- 
nastique , il en sortit , bénissant Dieu de Tavoir si bien secondé 
dans ses desseins , et entra dans la Thuringe pour y visiter ses 
parents, le comte Zizzon et la comtesse Giselle.... 

La parole du moine doit être toujours et partout une parole 
de vie et de salut ; celle d'Evrard , appuyée de Faustérité de sa 
pénitence, produisit sur Tame des deux époux une impression 

ij) Henriq.. MenoL rist.. mart. ÎO ; — Aub. Mircaens, Chron. ritf., ^^ 
unn. 1133. 



— 81 — 

profonde. Us lui proposèrent de rester près d'eux pour les gui^ 
der dans la voie de la vertu, s'engageant à lui céder, pour y 
bâtir un couvent, un lieu inhabité, appelé le mont SaintrGeor-* 
ges [Jorùberg), avec toutes ses dépendances. 

11 fut heureux tout à la fois de trouver cette occasion de pro- 
pager l'institut de Cîteaux et d'être agréable à ses parents ; c'est 
pourquoi il revint promptement à Morimond rendre compte 
de son voyage. Othon, prenant conseil des plus anciens, choi- 
sit douze religieux et plusieurs frères convers, avec le pieux 
Evrard pour conducteur et père spirituel. La colonie passa par 
Mayence , où le nouvel abbé reçut la bénédiction de l'arche- 
vêque Henri. Le lendemain ils prirent possession de la maison 
qui leur était destinée, après l'avoir consacrée à Dieu, sous 
l'invocation de la sainte Vierge et de saint Georges (1). 

Evrard termina saintement sa carrière dans la paix du cloî- 
tre, édifiant par sa vie pénitente ceux qu'il avait eu le malheur 
de scandaliser. Son frère Adolphe d' Altena , après la mort de 
son épouse , vint lui demander l'habit monastique* La Provi- 
dence bénit en lui toute sa parenté, jusque dans la postérité la 
plus reculée. Sans parler de plusieurs autres, saint Engélbert, 
archevêque de Cologne et martyr, fut pour ainsi dire l'enfant 
de ses prières et de ses sacrifices (2). 

' Blille fois heureuses les familles des saints ! la vertu s'y trans- 
mettra comme un héritage de génération en génération ; elles 
exhaleront longtemps, à travers les âges, la bonne odeur de 
Jésus -Christ, comme ces vases embaumés où des essences 
suaves se survivent à elles-mêmes durant des siècles, par un 
parfum immortel I 



(1) Ann. cisi,, 1. 1, p. 252 ; — Gasp. Jongel., Notit. Àbbat. Ord. cist per 
wiv. crb. (prov. Thuring.) ; — Cees. Heisterb., Dw/., l.'S, c. 88;— Sartor., 
Ci^er. Bistert.f p. 449. 

(i) Àm. cist., t. 4, pp. tl7 et 544. 



— 82 — 



CHAPITRE XI. 



Mort (le saint Etiemie Harding; merveilleuse fécondité de Morimond; 
Waldsassen, Sainte -Croix , Beaupré, Belfiiys, etc. 



Pendant que Morimond florissait sous Othon et parvenait 
au plus haut point de sa gloire , que saint Bernard marchait à 
travers Tltalie au secours de la papauté sans autres armes que 
son génie et sa prière , et que tout Citeaux se mettait en mou- 
vement pour accomplir sa mission providentielle, Etienne « le 
vénérable père de la grande famille, usé plus par les austé- 
rités que par les années , et ayant la vue si afiTaiblie qu'il ne 
pouvait plus voir, se démettait en présence du chapitre de sa 
charge pastorale, désirant tourner paisiblement toutes ses 
pensées vers Dieu et se préparer à la mort. 11 ne devait pas 
jouir longtemps de ce repos si bien mérité ; quelques mois 
après, le 28 mars 1134, il expira sans douleur, avec le calme 
et la sérénité des saints, et alla recevoir au ciel sa récom- 
pense, près de saint Robert et de saint Albéric, ses prédéces- 
seurs (1). 

Othon , qui avait assisté saint Etienne dans ses derniers mo- 
ments, était à peine de retour dans son monastère, qu'il fallut 
songer à de nouveaux établissements. Déjà, Tannée précédente, 
il avait vu avec une douce satisfaction Bithaine et Clairefon-' 

(1) Exorfi. magn., 1. 1, c. 37; — Dalgairns, VirrfeS. Etienne , p. 309. 



— Ba- 
taille , au diocèse de Besançon , grandir pour ainsi dire à l'om- 
bre de leur mère. La première de ces abbayes était ainsi ap- 
pelée du bourg habité par Marthe et Marie , où Jésus-Christ 
reçut l'hospitalité (1) ; le nom de la seconde était symbolique, 
et figurait les eaux pures de la vie monastique, qui rejaillissent 
jusque dans l'éternité (2). 

C'était surtout du côté de la Germanie et de la Suisse que 
Morimond s'était développé : aucune de ses colonies n'avait 
encore franchi les Alpes ; mais nulle contrée de l'Europe ne 
devait être étrangère à son influence. Dans le mois d'octobre 
11 33 9 douze religieux et un abbé sortirent du Bassigny et al- 
lèrent s'établir dans une simple grange, au diocèse de Milan , 
sur les bords du Tessîn , et , pour que Téloignement de cette 
maison ne lui fit jamais oublier son origine, on lui donna le 
nom même de la métropole [Morimonte di Milano) (3). 

Ce fut à peu près à cette épocjue que Gerwic, bénédictin de 
l'abbaye de Sigeberg , vers Cologne , vint à Morimond deman- 
der à Othon des religieux de son ordre pour peupler un mo- 
nastère qu'il avait bâti au milieu d'une vaste forêt de l'Allema- 
gne , dans le diocèse de Ratisbonne. 

Ce moine était de l'illustre famille de Wolmundstein en 
Westphalie. La guerre, les plaisirs, les aventures s'étaient 
partagés les beaux jours de sa jeunesse ; tout son bonheur était 
alors de courir de manoir en manoir et de fête en fête. Se trou- 
vant un jour en Bavière, il voulut voir Thibaut, marquis de 
Wohbourg (4), sur le Danube, à une égale distance d'Ingols- 



(1) Afmal, cist.j l. 1, p. 253. — Les abbayes de Lnieuil et de Faverney 
firent de grandes largesses à cette maison. 

(4) C'est aigourd'hui une fayencerie qm roule en caillontage (canton d'A- 
mance, Haute -Saône, près de Polaincourt). Le hameau de Clairefontaine et 
sept on huit villages et métairies des environs ont été créés par les moines. 

(3) Jongelin, f^otit. Abb. cist. (provinc. Lomb.). 

(4) Plusieîirs auteurs écrivent : Wohembourg. 



— 84 — 

tadt et de Ratisbonne,un des princes les plus renommés de son 
temps pour ses goûts chevaleresques. Comme tous deux étaient 
dominés par la passion des tournois, qui formaient alors un 
des exercices favoris de la noblesse , ils se furent bientôt com- 
pris, et, après s*étre promis de ne se quitter jamais, quoique 
Thibaut fût marié et eût des enfants (1), ils partirent armés de 
de pied en cap et dirigèrent leurs pas vers les cours de prin- 
ces et de rois où Ton préparait des joutes (2). 

Une foule considérable de barons se réunissaient de toutes 
les contrées environnantes au château d'un seigneur du voisi- 
nage pour une grande fête ; Gerwic et Thibaut ne manquèrent 
pas de s^y rendre. Les chevaliers jouteurs avaient tous un mas- 
que de fer qui leur couvrait le visage , à Texception des yeux. 
Chacun pouvait voir son adversaire, Tattaquer» parer ses 
coups et le terrasser sans le connaître. Les tournois n'étaient 
que des jeux guerriers ; cependant les armes dont on se servait 
étaient si meurtrières , on joutait quelquefois avec tant d V 
charnement et de désordre, que souvent plusieurs y perdaient 
la vie. 

Or, dans celui dont nous parlons, il y eut une mêlée terri- 
ble : deux des plus ardents champions se ruèrent Tun sur Tau- 
tre, et cherchèrent longtemps à se mettre hors de combat. L'un 
d'eux ayant pointé sa lance de toutes ses forces , elle vint frap- 
per si rudement son antagoniste à la jointure du casque et de 
la cuirasse, que le fer, perçant d'outre en outre, s^enfonça 
profondément dans la gorge : le chevalier fut renversé sous 
le choc. Les spectateurs s'empressèrent autour de lui, on leva 
la visière de son casque, et chacun cria : « Thibaut de Woh- 
bourg! » 

(1) n avait été marié à Adélaïde, duchesse de Pologne, et leur Ûlle Adélaïde 
épousa Frédéric Barberousse. 

(i) Inter se juvenes thescwn fœdus ineunt , moxque ad omnium prindpiKm 



— 85 — 

Mais d'où était parti le coup ? De cette main amie que Thi- 
baut avait serrée et pressée amicalement sur son cœur au sor- 
tir du manoir de Wohbourg. Gerwic, sans le vouloir, et sans 
le savoir, avait frappé à mort celui qu'il avait juré de suivre et 
de défendre jusqu'à son dernier soupir. Aucune expression ne 
peut rendre sa douleur et son désespoir. 

Cependant la blessure, quoique très-dangereuse , n'était pas 
mortelle : Thibaut revint peu à peu à lui-même ; ses premières 
pensées furent pour Dieu , dont le malheur nous rapproche 
presque toujours, pour son épouse si cruellement délaissée, et 
pour ses enfants, orphelins même du vivant de leur père. Ger- 
wic ne se livrait pas à des réflexions moins sérieuses ; le coup 
de lance avait été pour lui le coup de tonnerre qui terrassa 
saint Paul, et il avait pris le parti de renoncer au monde. En- 
fin, les forces de Thibaut s*étant rétablies , les deux chevaliers 
s'embrassèrent en chrétiens et se séparèrent ; le premier regar 
gna son manoir, le second alla s'ensevelir dans le couvent de 
Sigeberg , et fut choisi , après sa profession , pour hospitalier, 
à cause de sa politesse , de sa douceur et de sa charité. ^ 

Il arriva quelque temps après que Conon , abbé de ce monas- 
tère , fut nonuné à l'évêché de Ratisbonne. Il avait été si édifié 
de la yie exemplaire de Gerwic, qu*il le demanda pour en faire 
son syncelle, c'est-à-dire le témoin de sa vie et son second 
ange gardien. Mais le palais épiscopal n'oflrait pas une retraite 
assez profonde à notre pieux solitaire; il soupirait, au milieu 
des distractions inévitables de sa nouvelle position , après les 
délices du désert, et, à force d'instances, il obtint la permission 
de se retirer. 

Il y avait à quelque distance de Ratisbonne une forêt som- 
bre et sauvage , qui n'était traversée de loin en loin que par de 

tailas in quibus équestres ludos seu tofneumenta instiiui aut exhif*en acieba/it, *■<• 
'xuifei'utit. — Ann. cist.^ 1. 1, p. 257. 



— 86 — 

hardis chasseurs. Gerwic y alla avec plusieurs compagnons. 
Âpres une marche longue et pénible à travers des fourrés de 
ronces et d'épines , lorsqu'ils furent arrivés à Tendroit le plus 
reculé et le plus introuvable , pour ainsi parler, ils se mirent à 
défricUer et à construire des cabanes. 

L*ouvrage marchait avec assez de rapidité. Mais un jour il 
prit envie au maitrç de la forêt d'y faire une partie de chasse , 
et il fut entraîné par hasard , avec sa suite , vers le lieu choisi 
pour remplacement du nouveau monastère. Quelle ne fat pas 
sa surprise, quand il aperçut un abattis considérable de grands 
arbres, quelques huttes s'élevant à peine au-dessus du sol, et 
d'autres presque entièrement achevées; des hommes occupés 
sur différents points à creuser, à équarrir, à bâtir, à essarter? 

Ce seigneur était Thibaut de Wohbourg lui-même. Furieux 
de ce qu'on avait osé exploiter ainsi sa forêt sans même Tavoir 
prévenu , il lança son cheval du coté des travailleurs , la me- 
nace sur les lèvres et les armes à la main. Gerwic alla à sa 
rencontre, lui présenta une lettre de l'évêquc de Ratisbonne, et 
lui dit son nom, son origine et son dessein. Thibaut, l'ayant 
regardé attentivement , reconnut aussitôt le ûdèle ami de sa 
jeunesse, et, s'élançant à terre, se jeta dans ses bras, l'em- 
brassa tendrement et lui montra la cicatrice de sa blessure (i). 
Non-seulement il l'autorisa à continuer, mais il lui donna au- 
tant de terre qu'il en pourrait parcourir en un jour de marche, 
lui promettant de lui envoyer ses gens avec des provisions et 
des voitures pour hâter les travaux. Cette forêt, naguère le re- 
paire des bêtes féroces, fuLbientôt sUlounée en tous sens, et ne 
retentit plus que du bruit de la scie, du marteau, de la hache, 
des chants des ouvriers et des cantiques des moines (2). 

(1) Gerwicum amante r complexus, vulneris abeosihi olim inflicticicntrictnt 
ostendit. — Ann, cist., l. 1, p. 257. 

(2) Posteajuxta sy/rnm, ad rtj)as fluviofi Wundrehi, inrhoata œdificiola t»wis^ 
hderunt. — Id., ibid. 



— 87 — 

La maison étant construite» Gerwic, qui tenait à y faire 
fleurir la règle de saint Benoit dans toute sa pureté , avait cru 
devoir s'adresser à Othon, dont le nom et les vertus étaient 
célèbres dans toute T Allemagne. L*abbé de Morimond Tac- 
cueillit , non point conunc un étranger, mais comme un com- 
patriote» un frère et un saint. Toute la communauté ayant ouï 
le récit de sa conversion , il devint bientôt pour tous un objet 
de respect, d^édification et d^admiration. Cependant le monas- 
tère était épuisé de religieux par la fondation de quatre abbayes 
dans la seule année 1133; Othon était encore lié par d'autres 
engagements : il eut donc la douleur de ne pouvoir accéder à 
son désir, et l'adressa à saint Bernard , qui , pour les mêmes 
raisons, le renvoya plus loin. 

Le pieux Gerwic, sans se décourager, revint à Morimond 
conjurer Othon , au nom de Jésus-Christ, d'avoir pitié de sa 
maison naissante et de ne pas le laisser repartir avec le regret 
d'avoir entrepris en vain un si long et si pénible voyage. Othon, 
touché de tant de foi , d'humilité et de patience , voulut ratta- 
cher à Morimond im homme animé si évidemment de l'esprit 
de Dieu, et un établissement qui lui semblait être une œuvre 
merveilleuse de la Providence; il lui donna six religieux, et lui 
remit une lettre par laquelle il priait l'abbé de Wolkenrode, 
de sa filiation, au diocèse de Mayence, d'ajouter sept autres re- 
ligieux pour compléter le nombre de treize fixé par la règle , 
et de prendre le nouveau monastère sous sa dépendance immé- 
diate (1). • 



(1) Les Tables de Morimond rapportent ce fait tel que nous Tavons raconté. 
Dans les Annales de Clteaux, il est dit que Tabbé Otbon donna seulement à 
Gerwic une lettre pour Tabbé de Wolkenrode, et que ce dernier ne lui confia 
qoe trois religieux : très suœ professionis monachos. 

On voyait dansTéglise de Waldsassen plus de cinquante mausolées des barons 
fit des comtes de Liechtemberg, de Sulzbach, de Wirzburg, de Sparrenheit, di; 
Vï* senslein et aiiorum cum in Nariscorum tum prœtonana terra habitantium.. 



— 88 — 

Telle fut Torigine de Waldsassen [V habitation, rétablisse- 
ment des bois) . Le premier abbé s'appelait Henri et le premier 
prieur Wiggard. Ce fut sous ces maîtres que Fhumble Gerwic 
fit Tapprentissage de Tobservance de Citeaux, renonçant aux 
honneurs du cloître comme il avait renoncé aux honnew^ du 
monde, pour s'enfoncer tout entier dans sa chère solitude et 
se livrer sans obstacle à la contemplation de rétemelle beauté 
qu'U avait si longtemps méconnue (1). 

Voilà comment , dans ces beaux siècles , on réparait les pa- 
rements et les scandales de sa jeunesse , en donnant son cœur 
à Dieu y la sueur de son front à la terre , l'exemple du travail 
et de la patience au monde , des champs nouveaux à son pays, 
Taumône aux pauvres ! Aujourd'hui , qu'arrive-t-il? Voyez ce 
jeune homme qui a usé dans la débauche les prémices de sa 
vie et l'héritage de ses aïeux , et qui , à la place du bonheur 
qu'il cherchait , n'a trouvé que le remords et le désespoir. Au 
lieu de se retirer dans la solitude des paisibles campagnes, il 
court à la grande ville ; il ne prend ni la bêche , ni le râteau, 
mais de l'encre et du papier ; il ne se cache pas dans la cellule 
d'un monastère, mais dans une mansarde : de là, comme Achille 
boudeur, Q jette un regard dédaigneux sur le peuple et sur l'ar- 
mée , il cite à sa barre la société entière , il l'accuse de ses fau- 
tes et de ses malheurs, il la juge, il la condamne à mort; il 
proclame une ère nouvelle de communauté de biens, parce 
qu'il a perdu les siens ; de communauté de femmes, parce qu'il 
est repoussé de toutes celles qui sont chastes et pures ; d'égalité 
et de fraternité, parce que tout ce qui se respecte s'éloigne de 
lui. 11 crée un monde idéal qu'il sème de perles, qu'il illumine 
de tout l'éclat de l'or et des pierreries , qu'il embaume de tou» 
les parfums, où l'homme est destiné à se promener de voluptés 

(1) Gasp. Brusch., in Walds.; — Annal, cist,^ t. 1, p. 237; — Talwl, Morim.^ 
ann. 1234. 



— 89 — 

en Yoluptés , comme un sultan blasé à travers des salles de 
festin et des harems fantastiques (1). Il jette ses visions en pâ- 
ture à tous les ambitieux déçus , k tous les corrompus , à tous 
les mécontents; il leur inspire la haine de toute supériorité, 
le dégoût du présent et du passé, la fureur des jouissances. 
Un jour la foule descend en armes dans la rue : Tutopie devient 
de l'anarchie , le rêve s^achève dans les ruines , le roman finit 
dans le sang ! 

Léopold d'Autriche et son épouse continuaient de vivre en 
saints et ne contribuaient pas peu, par leurs bonnes œuvres, 
à attirer 3ur Ottion et sur Morimond les bénédictions du ciel. 
Ds lisaient ensemble TEcriture-Sainte , se levaient la nuit pour 
vaquer à la prière et à la méditation : ils auraient désiré Tun 
et Tautre pouvoir chanter continuellement les louanges du 
Seigneur et faire une oraison perpétuelle aux pieds des autels ; 
mais t comme les obligations de leur état les retenaient dans le 
monde, ils fondèrent deux monastères dont les religieux pus- 
sent à leur place remplir nuit et jour ces fonctions angéli- 
ques : l'un de chanoines réguliers, dont nous avons déjà parlé, 
et l'autre de Tordre de Citeaux , à quelques milles de Vienne, 
près du château de Kalnperg, où ils faisaient leur résidence (2), 

Le pieux marquis, ne pouvant aller à Morimond, voulut, 
autant que possible, transporter Morimond près de lui, et de- 
manda à son fils des religieux formés par ses leçons et ses exem- 
ples, et au niveau de leur vocation sublime. Ainsi commença 
la célèbre abbaye de Sainte-Croix, mère de beaucoup d'autres 
en Autriche, en Bohême et en Hongrie. Conrad, l'un des fils 
de saint Léopold, y entra comme simple religieux et en devint 

(1) Four., Théor. des quatre mouvem., pp. 61-67 ;— Voy, en Icarie, impartie, 
ce. 4 et 5; — Rob. Owen, The book ofthe new mor, world., 1» partie. 

(2) Sainte-Croix n*était qu'à trois milles au midi de Yieimef in nemore Vien- 
nenn, — Voir la carte géographique des établissements cisterciens en Autriche, 
Sartor., Cisi, Bistert.^ inter pp. 970 et 971. 



— 90 — 

abbé ; nous le verrons plus lard promu successivement au siège 
épiscopal de Passaw et à rarchcvêché de Saltzbourg (1). 

La parole de saint Bernard, plus pénétrante que le glaive, 
aussi retentissante que le tonnerre , irrésistible comme la fon- 
dre, s'était fait entendre à la cour des ducs de Lorraine et y 
avait produit des fruits admirables de salut (2). La duchesse 
Adélaïde lui écrivit pour lui offrir une terre propre à la ccMis- 
truction d'un monastère; mais, soit qu'elle eût été contrariée 
dans ses vues par le duc Simon, son époux, uni à Othon par 
les liens du sang, soit que saint Bernard, retenu alors en Italie, 
ne pût en prendre possession comme il Favait promis, on s'a- 
dressa à Tabbé de Morimond , qui accepta la donation et en- 
voya des religieux fonder cette nouvelle maison , qui prit k 
nom de Beaupré, au diocèse de Toul, sur la Meurthe, à peii 
de distance de Lunéville. Ses autres principaux bienfaiteurs fu- 
rent : Folmare, comte de Metz ; Henri , comte de Salm ; etc. 

On voyait dans son église les mausolées magnifiques d*nD 
grand nombre de ducs et duchesses de Lorraine : de Simon I* 
d'Agnès de Bar ; de Frédéric II , le Chauve , et de Marguerite 
de Navarre; de Thierry, de Frédéric III et d'Elisabeth d'Au- 
triche; de Raoul , tué parles Anglais à la bataille de Crécy (3), 



(1) Godescard, Vie des saints, 15 nov. ; — Annal, cist.^ t. 1, p. 254. 

(2) Epistt. 119 et 120. 

(3) Jongéi, Nota. Abbat, cist. pcr orh. unie, (prov. Lolhar.); Tépitaphede 
Raoul porte Ci-ecquy ; — Ann. cist,, t. 1, p. 285; — D. Galmel, Hist, ecciés, •< 
civil, de Lorraine, t. 2, p. 79. 

Les autres établissements cisterciens du duché de Lorraine dans la filiatioa 
de Morimond étaient : 

1» Freystroffy à peu de distance de Metz, fondé par les sires de Valoourt et 
avec le sexx)ur3 du duc Simon et d*Adélaide son épouse. Le duc Mathieu rem- 
plaça en 1147 les religieux par des religieuses ; mais, les premiers y rentrèrent 
en 1300, et se mirent dans la dépendance de Morimond. — Benoit, Hist, de Lm-^ 
p. 220; — D. Galmet, Hist, de Lon.. t. 2, p. 5 ; — Gall. christ,, t. 13, p. 94S. 

2« Vlsle^n-Barrois, fondée par Ulric de Lisle dans sa terre d'Anglecouri' 
pour des chanoines réguliers de Moustier-en-Argonne. Geux-ci Tayant abaH' 
donnée, elle passa aux cisterciens vers Tan 1150, du consentement de ReTni*?*" 



— 91 — 

etc. C^était au milieu de la poussière de toutes ces grandeurs» 
de toutes ces altesses humiliées , anéanties jusque dans Tor- 
gueil de leurs tombeaux , que les moines , les yeux et les mains 
levés au ciel , pouvaient répéter en toute vérité et avec un à- 
propos sublime : Tu solus altissimus !... 

Jusqu'alors Morimond semUe doué d^une aussi prodigieuse 
fécondité que Clairvaux , et Othon parait rivaliser avec saint 
Bernard comme fondateur de monastères. Les novices arri- 
vaient de toutes parts en si grande quantité , et Othon savait 
si bien préparer et disposer toutes choses à Tavance , que dans 
l'espace de six mois , en 11 37 » il fit parth* quatre colonies dans 
le midi de la France et jusqu^aux pieds des Pyrénées, pour 
que ces avant-postes de l'armée cistercienne pussent, au pre- 
mier signal et à l'heure fixée par la Providence , franchir les 
monts et livrer au mahométisme ces combats terribles qui ont 
faut triompher pour toujours la foi chrétienne dans cette partie 
de l'Europe. 

La première se rendit, au mois de juillet, près de Saint- 
Paul-Troîs-Châteaux , dans une vallée inculte, entourée de 
trois collines couvertes de forêts et de roches nues , où Gon- 
tard de Loup, seigneur de Rochefort, avait fait construire quel- 
ques cabanes pour la recevoir. Cette vallée prit d'abord le nom 
de YcUlis honesla ; mais ses nouveaux habitants lui donnèrent 
ensuite celui d'Aiguebelle, nom gracieux qui lui convenait ad- 



(i^ApremoDt et de sa femme Helvide. Elle a conservé le nom de son fondateur. 
- D. Calm., p. 8, t. 2. 

8» Vaux-en-Omois. Cette fondation des sires de Joinville fut conflrmée en 1140 
par Henri de Lorraine, évéque de Toul. Ebal de Montfort, neveu du comte do 
Champagne, donna 500 écus pour les bâtiments (Archidiaconé de Ligny). — 

Oall. christ., t. 13, p. 1113. 
*« Etcumy, sur la petite rivière deSaulx, entre Morley et Moustier-sur-Sanlx, 

^tière de Champagne, en Barrois, fondée par les sires de Joinville, sous le 

«eaa de Guy,évêque de Châlons.— D. Calm., Hist, deLorr,, t. 2, ad calcem 323- 
Nous parlerons ailleurs de Clair lieu et de Haute-Seille. 



— 92 — 

mirablement , car de tous côtés on entendait le bruit des eaux 
qui descendaient des rochers , et on voyait leurs flots limpides 
baiser Tenclos du monastère. La , après tant d'orages et tant 
d'années , Morimond se survit à lui-même ; là» à cette heure» 
sont réunis sous l'observance primitive de Cîteaux deux cents 
religieux connus sous le nom de trappistes : chrétiens fer- 
vents qui , au sein d'un siècle sensuel et sceptique » nous re- 
tracent dans leur vie les mœurs austères et pures de Taiicieiiiie 
Thébaïde (1). 

La seconde , au mois d'octobre , descendit jusqu'aux sources 
de l'Adour» et slnstalla dans une grange qui avait été donnée 
à Gauthier , deuxième abbé de Morimond , par un sdgneor 
nommé Forton , du consentement de Pierre, comte de Bigorre, 
et de Béatrix son épouse. Elle avait pour abbé frère Bertrand, 
religieux d'un esprit vif, énergique, infatigable à la peine. 
Au moment de son départ , Othon avait pris sur l'autel et loi 
avait remis la croix de bois qui devait faire pâlir le croissant et 
le remplacer au haut des minarets de Grenade et de Cordoue (2). 
Cette maison fut appelée TEchelle-Dieu, sans doute par on 
pressentiment de ses glorieuses destinées ; car ce fut véritah 
blement Téchclle divine avec laquelle Tislamisme a été esca- 
ladé et pris d'assaut. 

Au mois de novembre suivant, Morimond présenta un sfeC' 
tacle peut-être unique dans l'ordre de Cîteaux : vingt-six rcB^ i 
gicux partirent en même temps , la veille de la Saint-Martin, 
et allèrent fonder Le Berdouës , au diocèse d'Auch , et Bonne* 



(1) Ab urbe Tricastinensi duabus distnt leucis, non longe a vico dicta Vém- 
rie ; inter prœcipuos ejus benefactoi'es domini de Grignan numerandi norf.— 
Gall. christ., t. 1, p. 737. 

(2) Ex tabulis ecxîl. Morim., anno 1137, etc. — Apud locum de Cabadur, idest 
caput Atiiri fluuiiy in vaile qtiam secat Aturus a summis Fyrenœis fltientf f"* 
desinit ad municipium campaimm famamm ob butyri copiam : deinile ad /<KV<i* 
i'icinum translata est. — Gall. christ., 1. 1, p. 1Î57. 



— 93 — 

font , au diocèse de Comminges (1) . Lorsque les moines , réunis 
à Foratoire selon l'usage , -virent cette troupe de frères si ten- 
drement aimés quitter leurs stalles , ils fondirent en larmes , 
et la Yoix des chantres fut étouffée par les sanglots. On les ac- 
compagna jusqu'à la porte , dans un silence lugubre : ils sor- 
tirent deux à deux ; la porte s'étant refermée , la communauté 
retourna à l'oratoire, et les pèlerins du Christ et de la civilisa- 
tion , plus forts que la nature , continuèrent le chant d'adieu 
en gravissant le versant du vallon (2). 

Parmi ces hommes qui s'en allaient , avec la croix seule, 
prier » pleurer et travailler sur les bords des fleuves , dans les 
marais, les forêts et les déserts, plusieurs avaient été mariés et 
s'étaient séparés de leurs épouses par un consentement mu- 
tuel. L'Eglise, dans sa sagesse , n'admettait Thomme dans le 
cloître qu'autant que la femtne embrassait Tétat religieux dans 
une autre communauté. Or , l'abbé Arnould , ayant reçu du vi- 
comte de Clémont une terre non loin du château de Montigny , 
sur le versant oriental de la montagne , avait eu l'heureuse 
idée d'y faire bâtir une maison destinée à servir d'asile aux 
femmes dont les maris entreraient à Morimond , leur donnant 
la r^le de Cîteaux , afin de conserver entre les époux séparés 
une communauté d'observances, de prières et de vie mystique. 
Cet établissement naissant avait beaucoup souffert de la fuite 
d'Amould; maisOthon le releva, l'agrandit, et y fit entrer 
plus de trente nobles dames de France et d'ÂUemagne (3). 

Ce monastère, à trois lieues seulement au sud-ouest de Mo- 
rimond, situé dans un beau vallon coupé d'un ruisseau, dé- 



(1) parait que le terrain et les granges avaient été donnés dès le temps de 
MWié Qanthier. — Voyez Gall, christ.y t. 1 , int. Tnst., p. 19Î, col. «; — id., 
M79,col. 1. 

tl) Tabul. Morim.y ad ann. 1137. 

i) Archiv, de la Haute-Marne, Arcul. Belfays, alias Belfall, vel Beaufdôs. 



— 94 — 

lK)uchant sur la Meuse, s'appelait Belfays {Bellwfagus) (1). il 
avait été doté splendidement par les sires âe Nogent , qui lui 
cédèrent Isonville ; par Foulque de Cboiseul , qui lui abandonna 
sur le territoire de Ghézeaux autant de terrain que les convers 
et les mercenaires pourraient en cultiver ; par Gérard de Dam- 
martin ; par Baudouin et Aalis de Mamay ; etc. (2). 

Ainsi , pendant que les époux feront retentir les forêts de Mo* 
rimond des graves accents de leur psalmodie, les épouses, 
comme d'innocentes colombes, soupireront doucement les 
louanges du Seigneur à Tombre des grands hêtres de BeUàys , 
et Tbarmonie de toutes ces voix montera jusqu'aux deux et re- 
tombera sur le Bassigny en bénédictions. 



CHAPITRE XII. 



Othon est élu évêque de Frisingue; il régénère son diocèse. 
Influence de Citeaux sur les mœurs cléricales. 



Nous entendons retentir à chaque instant autour de nous les 
mots-pompeux « d'organisation sociétaire , d'association huma- 
nitaire, » etc. Or, l'association, dans son acception la plus 



(1) Gall. christ,j t. 4, p. 656. — Nous ayons trouvé aux archives de la 
Haute-Marne plusieurs pièces concernant Belfays : cette maison jouissait de 
droits considérables sur les terres de Lécourt, deMalleroy, de Maulain, de Poml- 
ly, etc.; sur une grande partie du plateau de Montigny, du côté de Langres; dans 
1.1 vallée de la Marne : à Hume , Veseigne , Rolampont, etc. 

(2) Mangin, Hist. cccléi. et civ. du diocèse de Langres , t. 9, p. 168. — U pa- 



— 95 — 

étendue 9 la plus communiste si Ton veut, caractérise une réu- 
nion volontaire de forces agissant dans une même direction 
pour réaliser un résultat dont les avantages se répartissent 
sans différence et sans distinction à chacune des forces as- 



sociées. 



L'idée d'association suppose donc : 

1° Unité de lois et d^action, ce qui correspond à l'idée 
d'ordre ; 

2"" Unité des cœurs, par la sympathie ou la fraternité ; 

3' Le concours volontaire des forces, ou la liberté ; 

4*" La répartition égale des avantages, ou Tégalité. 

Il est impossible d'envisager d'un point de vue plus vaste, 
plus élevé, la théorie de l'association. Eh bien! cette théorie 
éblouissante ; qui a fasciné tant de nobles intelligences , vous 
ne l'incarnerez jamais dans une nation : les innombrables di- 
vei^ences des individualités vous échapperont toujours ; vous 
n'aboutirez qu'à la confusion ; bientôt vous aurez l'anarchie à 
la place de l'ordre, la guerre civile au lieu de la fraternité , le 
despotisme le plus hideux pour la liberté, et la spoliation au 
nom de l'égalité. 

L'association complète ne sera jamais réalisée que dans le 
catholicisme , par quelques âmes d'élite , dans des conditions 
particulières et avec une grâce spéciale de Dieu. L'association 
cénobitique , une fois constituée , exerce sur toutes les classes 
de la société la plus salutaire influence ; elle les forme à son 
image; par sa puissance d'expansion, elle répand au loin au- 
tour d'eUe des émanations de sa vie, c'est-à-^iire des semences 



ralt que Belfays avait dans sa dépendance une maison religieuse à Chézeaux , 
près de Varennes, qui lui servait comme de succursale ; nous n^avons retrouvé 
ivj. archives de la Haute-Marne qu'une seule pièce authentique concernant ce 
monastère: c*est Tacte par lequel Catherine, abbesse de ce couvent, se met 
dans la dépendance de Morimond, sous Tabbé Alipraad (Voir aux Pièces justi- 
ficatives). 



— 96 ~ 

fécondes de piété, de moralité et de fraternité; tandis -que, 
par sa puissance assimilatrice , elle attire et s'incorpore tous 
les éléments doués de quelqu'affinité avec elle. — C'est ce qui 
est arrivé à Morimond. 

Il y avait à peine vingt-cinq ans que quelques pauvres reli- 
gieux s'étaient retirés dans une obscure et impénétrable forêt 
du Bassigny , pour y expier par leurs macérations les crimes 
de la terre , et déjà cette humble solitude bénie du ciel était 
devenue une des métropoles de Tordre monastique. Les ab- 
bayes de sa filiation s'étaient multipliées au nombre de plus de 
cinquante ; il y en avait dans Test de la France , au milieu des 
forêts de la Germanie , aux frontières de la Pologne , de la 
Suède et de la Norwège ; en Suisse , en Italie et aux portes de 
TEspagne (1). Morimond était solidement fondé : un horisoo 
immense se déroulait devant lui , et il n'avait plus qu'à mar- 
cher à grands pas à l'accomplissement de ses destinées. 

Cependant la Providence lui réservait » cette année même, 
une bien dure épreuve. Othon, sa lumière, sa gloire et sa 
force y jeune encore et promettant une longue et heureuse ad- 
ministration , fut nommé au siège épiscopal de Frisingue. In- 
nocent II avait été heureux de ratifier cette nomination y car il 
existait toujours au sein de l'Allemagne des ferments de dis- 
corde : la guerre entre les deux puissances était plutôt assou- 
pie qu'éteinte ; enfin, Conrad , de l'altière maison de Souabe, 
venait d'être élevé à l'empire ; il était frère utérin d^OthoD. 
Innocent sentit combien il importait qu'un religieux aussi dé- 
voué au SaintrSiége que l'abbé de Morimond , l'égal de l'em- 
pereur par sa naissance , son supérieur par l'ascendant de la 
vertu , de la science et de sa double consécration comme évé- 



(1) De tous les auteurs cisterciens, Jongelin est celui qui a tracé le tûHnf!^ , 
le plus complet de la filiation de Morimond dans les diverses parties ^^i 



— 97 — 

que et comme moine , fût placé sur les premiers degrés du 
trône , pour faire entendre la yérité au pouYoir et seconder la 
papauté dans le grand mouvement qu'elle allait imprimer ^ par 
Citeaux, aux nations européennes^ 

Cette nouvelle , accueillie au-delà du Rhin par de grandes 
demonstrations.de joie» fut un coup de foudre pour Morimond. 
Quelque douloureux que dût être pour lui Finstant de la sépa-* 
ration, Othon offrit son sacrifice à Dieu et s'éloigna , Famé 
pleine de tristesse, au milieu des soupirs et des sanglots de 
tous ses frères , disant adieu à la sainte maison où il avait tra- 
versé , comme novice » religieux et abbé , toutes les phases de 
la vie monastique. 

A peine eut-il pris possession de son siège , qu'il s'occupa 
aussitôt de faire restituer les biens usurpés sur son église , de 
relever les édifices sacrés et les monastères qui tombaient en 
ruines, de réformer le clergé, remettant en honneur l'étude 
des saintes Lettres, et, par ses exhortations et par ses exemples, 
rallumant le flambeau de la foi presque éteint dans ces mal-^ 
heureuses contrées ( i ) . 

L'état désolant dans lequel il avait trouvé son diocèse était 
à peu près celui de toute la Germanie et du nord de l'Europe. 
Le féodalisme avait envahi l'Eglise et l'avait souillée ; l'Eglise 
se plongea dans les eaux vives de l'ascétisme monastique pour 
se purifier, comme le cygne se plonge dans le lac pour effacer 
la poussière qui ternit la blancheur de ses ailes. 

Dans toutes les institutions terrestres , le mal est toujours à 
côté du bien ; le bien même s'élabore dans le mal , Dieu faisant 
tourner la dépravation et la perte des uns à la régénération et 
au salut des autres, opposant , dit saint Augustin, la grâce au 
péché, la vertu au vice, la vie à la mort, et relevant ainsi , par 
l'antithèse , le drame des siècles 

(l) Arm. cist., 1. 1, p. 877 ; — Radev., lib. î, De Beb. Frider., c. î. 

7 



— 98 — 

Le baut clergé , asservi depuis longtemps au systkne fëodal, 
avait été emporté forcément dans le mouvement du numde. Les 
évèques , comme tous les feudataires de la couronne , abandon- 
nés à eux-mêmes sous des rois impuissants , environnés de sei- 
gneurs turbulents» avaient été réduits à se défendre par leurs 
propres armes. On les voit écbanger souvent la lance oonire 
la crosse,* le casque contre la mitre, et la pacifique mnle con- 
tre le^ léger destrier ; déployer un grand luxe comme princes 
séculiers y faire argent de tout pour se soutenir, et, an milieu 
des dissipations et du fracas de cette vie agitée, kiaser- en- 
trer un autre amour dans leurs cœurs vides'^ ramesr de 
Dieu(l). 

L'Eglise en péril s'était déjà une première fet^réfogiée dans 
le monachisme , dans sa partie la plus mystique et la pins sé- 
vère. Le moine Hildebrand (Grégoire VII) avait sondé de sa 
main de fer la plaie du sacerdoce ; plusieurs autres saints pen- 
iifes, sortis de la solitude , avaient essayé de la gaérir ; mais 
€luny , la vieille et austère école de la prélature, est arrivé a 
Père de sa décadence , et les cénobites montent avec les vices 
du cloître sur le trône épiscopal. 

Que fera le sacerdoce catholique 7 II faut , ou qu'il renonce 
à son rang et à sa mission , c'est-^-dire qu'il se laisse traîner 
à la remorque des peuples, conune tous les sacerdoces' lu- 
mains , ou qu'il recouvre son autorité et sa force dans l'aMi- 
nence et les sacrifices; il ne reprendra le devant de la so- 
ciété eiu*opéenne qu'en passant par la rude voie du désert, sur 
les traces ^es Basile , des Grégoire et des Chrysostôme. 

Où vont tous ces fiers enfants des ducs, des marquis, d^ 
comtes et des barons? A l'école de Cîteaux , de Clairvaux et de 
Morimond , apprendre à être évêques , c'est-à-dire à être pao^ 

(1) Voir dans la Vie de saint Etienne HardinÇy par M. Dalgairns, 
co. 14 et 18. 



t\ 



— 99 — 

Très, humbles, chastes; à croire, à aimer et à se sacrifier i 
Etienne, Bernard et Gauthier leur serviront le pain noir du 
pauvre et les légumes cuits à l'huile , les vêtiront du froc de 
laine crue, abattront les hauteurs de leur orgueil seigneurial 
sous les emplois les plus vils et les plus roturiers ; ils en feront 
des bêcheurs , des faucheurs , des moissonneurs , des bouviers, 
des porchers ;.et, quand ils sauront vivre durement et de peu, 
supporter une humiliation , dompter une chair rebelle > mêler 
leurs sueurs et leurs larmes au sang de Jésus-Christ, alors ils 
seront dignes de passer de la charrue à Tautel, de la garde des 
troupeaux à la garde des peuples , et le vieux sacerdoce des 
pêcheurs sera régénéré par un sacerdoce de laboureurs et de 
beif;ers. 

Nul religieux ne pouvait accepter Tépiscopat sans le double 
consentement de son abbé et du chapitre général. Les évêques 
dst^dens demeuraient astreints aux règles de Tordre poui" 
la quantité et la qualité de la nourriture , Tobservance des jeû- 
nes , la récitation des heures canoniales , la forme des vête- 
ments, à l'exception qu'ils étaient libres de porter un manteau 
de gros drap bordé de peau de mouton , un chaperon de même 
étoflte ou simplement de laine ; encore , lorsqu'ils retournaient 
au couvent, devaient-ils laisser ce costume à la porte. On leur 
donnait ordinairement pour leur tenir compagnie et pour les 
servir deux moines et trois frères convers (1). 

Pierre^ abbé de La Ferté, choisi pour Fé vêché de Tarentaise 
ters Fan il 24 , fut le premier prélat qui sortit de Citeaux ; une 
toule d'autres furent arrachés depuis à leur douce solitude et 
traînés à la tête des peuples. Henri, Fun des quinze compa- 
gnons d'Othon, est nonuné àFévêché de Troyes; les quatorze 
autres furent également élevés aux plus hautes dignités ecclé- 

(1) Ex Inst. eapit. gêner., H34, c. 63. 






— 100 — 

siastiques ; omnesque socii qu$ in diversas digniUUes promoU 
$unt , dit Conrad le chroniqueur. En 1 1 45 , Morimond compte 
déjà dix évêques dans sa filiation ; Clairvaux et Giteaux plus de 
trente, trois cardinaux et un pape. 

Non-seulement les moines se lèvent du fond de leurs cloîtres 
à la Yoix du clergé qui les appelle et montent les degrés du pa- 
lais épiscopal 9 dans lequel ils entrent avec le cortège de leurs 
vertus austères pour le transformer en un asile mystérieux d'o- 
raison et de pénitence, mais encore je vois une multitude d'é- 
véques descendre de leurs sièges dans la solitude pour s*y re- 
tremper, et reparaître ensuite aux yeux des peuples inclinés de 
respect, avec Fauréole de Citeaux sur le front. D'autres, qui 
n'ont pas ce courage , cherchent au moins à se rattacher à cette 
sainte maison par les liens d'une fraternité chrétienne, en de- 
mandant comme une grâce d*étre admis à participer à ses 
prières et à ses bonnes œuvres (1). Plusieurs évéques, deToul, 
de Langres , de Metz , de Cologne , de Saltzbourg , de Passaw» 
de Prague , de Gnesne , de Cracovie , furent agrégés de cette 
façon à Morimond (2) . 

Les moines cisterciens poursuivent partout les prélats mon- 
dains de leurs plaintes et de leurs menaces. Les Souverains- 
Pontifes eux-mêmes sonmient Féglise hautaine , ridie et dis- 
sipée du siècle de comparaître devant Téglise du cloître, hum- 
ble, pauvre, mortifiée, pour être jugée et condamnée. Ihi 
archevêque de Besançon, accusé de simonie et d'incontinence, 
sera cité à la barre d'un abbé de Morimond (3). Enfin Rome 



(1) Arm. cist,, 1. 1, p. 143, et in aliis multis locis. 

()) Nous avons retrouvé quelques-unes de ces lettres d'agrégation : il y en a on 
modèle dans l'ouvrage de Julien Paris , Esprit primitif de Citeaux , p. 96%. 

(3) Hist. des évêques de langres . p. 88 ; — Den. Gaultherot, Amut. de 
Long. y p. 376. 

En 1Î16, Tarchevéque de Besançon , Amédée de Tramelai , fils de Guy de 
Tramelai, était accusé de simonie, d'incontinence, d'injustices graves ; eofin. 



— 101 — 

elle-même n*est plus à Rome : elle est au désert ; la papauté 
puise aux sources cachées du monachisme la force dont elle 
sent le besoin pour remonter au faite des choses humaines, 
et de là diriger les conseils des rois et les progrès des peuples. 

Elle s'identifiera complètement avec Citeaux, et, après la 
mort de Lucius 11 , on verra les cardinaux se jeter tout-à-coup 
sur un pauvre moine cistercien de Saint-Anastase , près les 
Eaux-Salviennes, lui arracher des mains la bêche et la hache , 
le traîner au palais et le porter sur la chaire de saint Pierre ; 
irruere in hominem rusticanum, et, exeussa e tnanibtAS se-. 
curi et ascia vel ligone , in palatium trahere , levare in eathe- 
dram (1). 

Des sommets de la hiérarchie , Tinfluence cistercienne des- 
cend de proche en proche jusqu'aux derniers degrés (2) ; car 
la source de la vie sacerdotale est dans Famé de Tévêque ; c'est 
de là qu'elle découle dans Tame du simple prêtre et du dernier 
clerc. Aussi, dans l'Eglise de Dieu, on a toujours vu à l'en- 



00 loi nprochait d'airoir fait promettre à tous ceux qu*ll avait ordonnés, de ne 
Jamais le contrarier dans la collation des bénéfices, en appelant en cour do 
Rome oa à tout autre tribunal. Innocent III écrivit à Guy , abbé de Morimond , 
d^avoir à s^enquérir de tous ces faits et de lui adresser le résultat de son enquête. 
Sur les trois premiers chefs d'accusation, les preuves ne parurent pas sufiOsan- 
tet pour établir la culpabilité au for extérieur ; mais , sur le quatrième , les dé- 
poBîtioiis d'un grand nombre de témoins furent accablantes et péremptoires. A 
cette Doavelle, le pape écrivit en ces termes à Tabbé de Morimond : « Puisque 
notre vénérable frère, Tarchevèque de Besançon, s'est conduit indignement en- 
vers ceux qu*il a ordonnés , nous lui défendons à Tavenir de conférer les ordres 
lacrés à qui que ce soit : un de ses suf&agants en sera chargé. Quant aux faits 
de simonie, d'incontinence, etc., ou il faut qu'il s'enjustlûe pleinement et par 
Krment dans l'espace de trois mois, et alors vous proclamerez son innocence, 
00, si vous le trouvez coupable, vous le déclarerez déchu de toutes ses fonctions 
elYoas en mettrez un autre à sa place. » — Atm. cist.^ t. 4, pp. 81-82. 
(\) Epist. S. Bem., ^^1 . 

(2) Cette régénération de tout le corps ecclésiastique entreprise par l'ordre de 
Qteaoxse révèle dans trois écrits fameux de S. Bernard : i° De Consideratione, 
ad Pap. Eugen. lU; — 2» I>e Offvno episcoporum : — 3» De Convertione^ ad cle- 
ricoi. 



— 102 — 

tour d'un prélat saint et savant se grouper un clergé formé à 

son image. 
Chaque abbaye , dans un rayon plus ou moins étendu , exer^ 

çait la plus puissante action sur le clergé paroissial ; la con- 
duite des mauvais prêtres , comparée par le peuple à celle des 
religieux, n'en ressortait que davantage, et les couvrait de 
honte. L'abbé les attirait dans le monastère pour converser 
avec eux , les impressionner par le spectacle des macérations 
claustrales, et leur faire goûter les déUces de la vie cachée eo 
Dieu. 

Une foule de curés , ne pouvant résister à d'aussi touchants 
exemples, regardaient conmie le plus grand bonheur d*è(re 
affiliés à l'ordre , se faisaient raser la tête , prenaient le cos^ 
tume monastique, et vivaient en cisterciens dans leurs presby- 
tères. 

Sous la pieuse influence des prières et des austérités des 
moines, les vocations à l'état ecclésiastique et religieux se mul- 
tiplièrent dans toute la province d'une manière si prodigieuse, 
que l'on put craindre un instant que plusieurs villages ne 
devinssent déserts. Sans doute cet élan clérical et monastique, 
dont le centre était à Morimond , aUa s'affaiblissant dans h 
suite des âges ; mais Claude Picquet , dans ses belles pages 
à la louange du Bassigny, Ta encore constaté au XVII* siè- 
cle (1). De nos jours, après tant de révolutions, il n'est point 
entièrement perdu , et il n'existe aucune contrée en France 
qui , depuis cinquante ans , ait donné plus de prêtres à l'Eglise. 



(1) Vix enim est aliquis vicus rusticus e quo singuiis annis non prodeai 
interdum piureSj qui postmodum melioribus litteris imbutij fructus ttberrimo^ 
in dominico agro plerumque coUigunt. Hodie etiammtm ex jfàcili passent r eeen^' 
sere ex solo mei orhis pago Colombeiano ( Colombey - lès - Ghoiseul , près Mori- 
mond), non admodum grandi^ undecimreligiosos stib institiUo D. fVewcwct mi'^ 
litanies, prœter cœteros monachos vel etiam presbyteros^ etc. ( Ex provinc. Bw-* 
gund. Ordin. frat. min., pp. 122 et 123.) 



— 103 — 

U arrive fréquemment que les pasteurs des campagnes iso- 
lées, après avoir passé leur yie au chevet des malades, sont 
abandonnés à eux-mêmes à leur dernière heure , et réduits à 
leurs propres forces en face de la mort. Qui sera digne d^ex* 
horter Tambassadeur du Très-Haut à retourner avec confiance 
vers le grand roi qui l'a député ? Qui osera , à ce moment su-< 
préme, bire la leçon à Toint du Christ? Le moine, c'est4<* 
dire rhomme par excellence de la perfection évangélique. 
Quand les tintements de la cloche du hameau annonçaient 
ragonie du pasteur, Tabbé prenait sa croix dWe main et son 
hàkm de voyage de l'autre ; puis, accompagné d'un Crère con- 
vers 9 il gravissait le coteau, entrait au presbytère comme 
renvoyé de Dieu, s'entretenait avec le moribond de Tétemité, 
du jogement si terrible pour les dépositaires du pouvoir, dé- 
roulant sous ses yeux la longue chaîne desgr&ces reçues, des 
sacreme&te administrés, toute une vie teinte du sang de Jésu&^ 
Christ; excitant tour-à-tour dans son cœur des sentiments de 
repaitir» d'amour , de crainte et d'espérance. Plus l'instant 
dernier t'iq^rochait , plus l'ange du cloître s'efiTorçait d'en- 
courager range de Tautel à se lever de la terre et à prendre 
soneseor vers les deux. Lorsque Tagonisant avait rendu le 
dernier soupir» l'abbé s'en retournait au monastère le recom- 
mander aux prières des moines (1). 

Ainsi toute l'Eglise se trouvait enveloppée d'un réseau vi- 
yant dont les fils aboutissaient au foyer mystique de Clteaux ; 
de ce foyer jaillissait, comme de la profondeur du cœur, le sang 
({oi restaure les organes et renouvelle tout le corps. 

Cest un fait digne d'une profonde attention , que la Provi- 
dence n'a jamais permis , même aux époques les plus désas- 



(1) C'était Tusage dans Tordre de Gtteaux ; on en retrouve un grand nombre 
d'exemples dans ses annales. 



— 104 — 

treuses de notre histoire , que le clergé catholique pût oublier 
sa vocation 9 etqu^elle lui a toujours fourni Foccasion et les^ 
moyens de se retremper et de se relever à la hauteur de sa 
mission et de ses devoirs. 

Les socialistes y qui ont essayé d^amonceler sur notre minis- 
tère auguste tant de calomnies et d*opprobres, ont voulu mieux 
faire que Jésus-Christ et son Eglise » et ils se sont mis à créer 
des sacerdoces. La mission du prêtre dans le saint-simonisme 
était de sentir également les deux natures, les appétits sensuds 
et les appétits charnels; de reconnaître tous les charmes de la 
décence et delà ptideur, mais aussi toute la grâce de Vabandon 
et de la volupté (1). Dans le fouriérisme ^ le prêtre n*est qu'on 
sybarite raffiné , qui va alternativement , comme les autres, de 
la favorite à la génitrice. En Icarie, Cabet le consacre ai hii 
disant : Vous n'avez aucun pouvoir, même spirituel , joui$$ex el 
prêchez la morale. En vérité , les païens avaient donné à l^ir 
Vénus et à leur Jupiter des prêtres plus dignes. Si c'est ainsi 
que l'on prétend nous faire progresser , alors le pn^rès de 
nos réformateurs est de haut en bas, jusqu'au-dessous de la 
boue! 



(1) Reyb., Etud, sut' les Réformat., p. 138; — Cabet, Voyage en kerii^ 
p. 172; — Phalange, tt. 1 , 2, 1« série ; — H. Doherty, De la question rdi- 
gieuse, artt. 1, 2, 3, 4, 5. 



— 105 — 



CHAPITRE XIII. 



EledioQ de Tabbé Raynald ; rôle de Morimond et de Citeaux dans U deuxième 

croisade; son influence politique et sociale. 



Les moines se réunirent pour donner un successeur à Otbon» 
et élurent d'une voix unanime Raynald , frère de Frédéric , 
comte de Toul, religieux proies de la maison, et, à ce que Ton 
croit , Yxm des quinze compagnons d^Othon ; nous allons voir 
combien ce choix fut heureusement inspiré (1). 

Notre abbaye , jusqu'alors resserrée à peu près dans Tétroite 
enceinte qu'Odolric et AdeUne d'Aigremont lui avaient tracée, 
sentait Tivement le besoin d'une extension territoriale plus 
considérable, afin de pouvoir fournir par ses propres ressour- 
ces à la subsistance et à Fentretien de son nombreux person- 
nel, et d'essayer sur une plue grande échelle les expériences 
agricoles dont le pays devait recueillir les fruits. 

Josbert de Meuse et Adeline sa femme avaient été les pre- 
miers à donner l'exemple d'une pieuse libéralité envers les 
moines : du consentement de leurs fils, Hugues, Régnier, 
Foalque et Gautfaîer, de Théophanie leur fille , et de son mari 
Gérard de Dammartin , ils cédèrent à Morimond , en vue de 
Dieu et de Notre-Dame , pour l'expiation de leurs fautes et de 

{^) Annal, cist., Séries abbat. Morim.^ t. 1, p. 518. 



— 106 — 

celles de leurs ancêtres , la terre de BucoUe ( aujourd'hui Mor- 
veau) et Fusage par toute la seigneurie de Romain (1). Cette 
donation est de Tan 1 1 35 à 1 1 40. Vers la fin de Tannée 1 1 44 , 
une circonstance providentielle fit jaillir du sein même de la 
féodalité jusque sur Morimond une source abondante d'aumô- 
nes et de bienfaits. 

La ville d'Edesse , un des principaux boulevards du royaume 
chrétien de Jérusalem , avait été reprise par les Musulmans. 
L'orient jeta un cri d*alarme qui retentit en occident et alla 
droit au cœur de Louis VU , auquel la justice divine semUait 
fournir une occasion d'expier ses crimes et surtout ThornUe 
massacre de Vitry. Mais ce grand prince eût été impuissant en 
face d'une entreprise aussi gigantesque , sans le conooins et 
Tappui de Ctteaux : il n'y avait alors au monde que eeÉ Her< 
cule qui pût prendre l'Europe et la lancer sur l'Asie. 

Aussi» qui, du haut du Capitole romain, fit un «ppd anz 
soldats du nord et leur montra le Golgotha profané? ITm^inn 
m, sorti de Giteaux. Qui, à la tenue des états de Boiirge», se 
leva le premier et appuya Texpédition d'outre mer dans im 
chaleureux discours qui fit pleurer tous les assistants? Gode* 
f roi , évêque de Langres , enfant de Giteaux. Qui fut cliaigé 
d'emboucher la trompette et de convoquer à cette guerre sa- 
crée les peuples et les rois ? Bernard , abbé de Clairvaux. D'où 
sortent tous ces moines qui prêchent la croisade dans les^hses, 
sur les places publiques , au castel et dans la chaumière ? Des 
couvents de Giteaux (2) . 

NuUe part il n'y eut plus d'enthousiasme qu'au diocèse do 
Langres : c'était du haut des monts langrois que l'esprit de 
Dieu semblait souffier sur le monde et l'incliner vers Torie&t; 
car c'est une des vieilles gloires de cette sainte et iUusiie 

(1) Archiv. de la Haute-Marne, cart. 4. 

(2) Voir les Aimales de Citeaux, 1144 et 1143. 



-^ 107 — 

église f d'avoir toujours été la première à marcher eu avant 
avec sa bannière contre les ennemis du Christ et de la li- 
berté. 

Le jour de TAscension 1146, Tabbé de Morimond, délégué 
sans doute par saint Bernard , convoqua les principaux sei- 
gneurs du Bassigny dans son abbaye , et leur exposa avec tant 
de force et d'onction la nécessité de voler au secours de Jérusa- 
lem, que la plupart prirent la croix en répétant le cri de Véze- 
lay : DteaUveutl,... 

D'après la chronique, on comptait dans cette assemblée qua- 
tre seigneurs de fiefs bannerets , dix de fiefs de hautbert et 
quinze simples écuyers (1). La foi chrétienne animait tous ces 
barons et faisait battre leurs cœurs sous le fer de leur épaisse 
armure. Halheureusement leur conduite n'était pas toujours 
en harmonie avec leurs croyances : la plupart étaient entachés 
de vices honteux contre la pureté ; ils sentirent qu'avant de 
courir attaquer le sensualisme en Asie, ils devaient auparavant 
le yaincre dans leurs âmes et briser contre eux-mêmes leur 
première lance. 

Un joQg intolérable pesait sur les pauvres manants : il ne 
fut pas difficile de faire comprendre aux seigneurs qu'ils ne 
mériteraient de renverser le despotisme mahométan qu'après 
av<Hr dcmné aux enfants du christianisme la liberté conquise 
depuis douze cents ans parle sang du Calvaire ; aussi un grand 
nombre de chartes d'affranchissement datent de la seconde et 
de la troisième croisades , 

La plupart des seigneurs étaient en guerre continuelle les 
uns aTéc les autres, foulant et refoulant en tous sens le sol dé- 

(1) TtJM. Morim,f ad ann. 1146. — Renard de Choiseul se mit à leur tête 
(HaDgin, HisL ecclés, et civil, du diocèse de Langres, t. 3, p. Î62). Plusieurs 
moines de Morimond les accompagnèrent , et rapportèrent d'orient les reliques 
de S. Georges (Voir à Téglise de Meuvy la pièce écrite qui atteste ce fait et qui 
enjointe à ces reliques tirées de Morimond). 



— 108 — 

sert et les populations décimées ; la croix qu'ils prirent devint 
encore un signe de paix » et les ennemis les plus acharnés se 
donnèrent le baiser fraternel sur le sein et entre les bras dii 
Crucifié. 

Beaucoup ayaient de grandes injustices à réparer envers 
leurs vassaux , les veuves et les orphelins ; or, conune la plu- 
part des pauvres qu'ils avaient faits étaient à la charge de Ho- 
rimondy ils crurent, dans Fintérêt même de leurs malheureuses 
victimes, devoir restituer à cette maison , la mère nourricière 
des mendiants du Bassigny. Enfin, ils avaient à craindre de 
rencontrer la mort , soit dans la route , soit sur le champ de 
bataille ; c'est pourquoi ils voulurent assurer à leurs asies les 
suflrages d'une sainte prière ; or, à cette heure , nulle prière 
ne s'élevait plus pure et plus puissante vers le ciel que celle de 
Qteaux ; aussi cet ordre recueillit-il presque toutes les j/koM 
donations des croisés. 

Barthélémy de Nogent , Régnier de Bourbonne , Renard et 
Gonon de Choiseul , Hugues de Beaufremont ; Macelin et Eih 
des , seigneurs d'Hortes ; Guy de Rançonnières , Régnier de 
Vroncourt (1), Gérard et Geofiroy de Bourmont , Hugues de 
Vaudémont ; les sires de Tréchâteau , de Grancey et de ModI- 
saugeon ; et plusieurs autres, sur le point de s'embarquerpoor 
la terre sainte, cédèrent des portions plus ou moins considéra- 
bles de leurs fiefs. La plus importante de ces donations fat 
celle de la terre des Gouttes, consistant alors en deux grosses 
métairies, à une lieue et demie de Morimond, et qui fut abaih 
donnée dans le même moment au monastère par divers 8»^i 
gneurs y ayant droit, spécialement par Robert Wiscard, comiei 
de Clémont ; par Simon , frère de Wiscard ; par Hugues dsj 
Beaujeu , qui probablement avait épousé leur sœur ; par Gé-j 

(1) Voyez, aux archives de la Haute-Marne, les liasses qui portent ces 
divers. 



— 109 — 

rard-sans*TeiTe , frère de Régnier d'Aigremont. Le même 
comte de Glémont» immédiatement avant son départ, ajouta à 
son premier don trois cents journaux de terre au lieu dit Sept- 
Fontaines. Gislebert de la Porte, qui raccompagnait dans son 
voyage, n^oublia pas non plus nos religieux, et il leur transféra 
sa terre d' Anglecourt (1 ) . 

Le mouvement imprimé par Citeaux à TEurope s'était éten- 
du en Allemagne jusqu^au Niémen. Othon de Frisingue se 
croisa avec Conrad, roi des Romains, et une multitude d'autres 
seigneurs, qui, avant de partir, se signalèrent par leurs libéra- 
lités envers les couvents cisterciens. 

Mais, au milieu des bouleversements auxquels la société était 
en proie au commencement du XW siècle , toutes ces dona- 
tions n'eussent été qu'une poussière que le premier vent d'o- 
rage aurait dispersée ; il n*y avait alors qu'une seule autorité 
qui pûl faire respecter le droit et assurer la propriété : c'était 
la papauté. Eugène III étant venu deçà les monts , à cette épo- 
que , jusqu'à Clairvaux et à Langres , Tabbé Raynald s'em- 
pressa d'aller le trouver, et le supplia de placer Morimond avec 
ses dépendances sous la garde des saints apôtres Pierre et Paul, 
et sous la protection du Saint - Siège ; ce qu'il obtint par une 
bulle datée de Trêves, le 6' de décembre de l'an 1147, signée 
du Souverain-Pontife , de sept cardinaux, et scelUe du scel de 
la chancellerie romaine (2). 

Pour nous faire une idée exacte des domaines de notre ab- 
baye et des ressources dont elle pouvait disposer à la fin de ce 
siècle, il faut lire les bulles où les papes énumèrent et approu- 
vent toutes les donations faites à son profit. Dans celle d'A- 
lexandre m, en 1 160, on voit qu'elle possédait déjà dix gran- 
ges : Vaudenvillers, Dosme, Anglecourt, Grignoncourt , An- 

(1) Arehiv. de févéchéde Langres, p. «7S, c. 3 : De TAbb. de Morim. 

(2) Arehiv. de la Haute^Mame, liasses 1, S, 3, 4. 



— 110 — 

doivre, Monreau, Les Gouttes, Grandrupt, Rapdmnp, Prau- 
court. A ces granges il faut ajouter le franc-aleu de Leyécourt, 
le droit de prendre deux charges de sel dans les salines de 
Moyen-Vie, des tennements et des gaignages dans une douzaine 
de villages ; le droit d'usage, de pêche et de pâturage dans les 
forêts, les rivières et les prairies des seigneuries de Ghoiseul, 
de Bourbonne, d'Aigremont et de Clémont (1). 

Sans doute, si ces pages passent par hasard sous les yeux de 
quelques disciples de Fourier ou de Cabet, ils crieront à Fem- 
piètement , à l'enyahissement ; cependant , si nous ouvrons 
leurs livres (2), nous les trouvons remplis de déclamations et 
de plaintes contre le morcellement de la propriété , auquel ils 
attribuent la plupart des misères et des désordres du monde. 
Ils demandent que l'exploitation morcelée soit remplacée par 
une exploitation plus unitaire. C'est ce que les moines cister- 
ciens ont entrepris au XII* siècle. Ils se sont réunis pour défri- 
cher et assainir, tenter des essais, renouveler le sol appauvri et 
détérioré depuis bien des siècles. Cette création d'une nouvelle 
terre demandait des sacrifices inmienses et de longues années, 
et il n'y avait qu'une association se survivant à elle-même qui 
pût continuer l'œuvre commencée et attendre les fruits que la 
terre donne toujours, tôt ou tard, au labeur patient. Les moi- 
nes étaient suscités de Dieu pour initier le peuple à la vie agri- 
cole, lui en donner le goût et l'intelligence ; il leur fallait on 
vaste domaine qui les mît en contact avec le plus de monde 
possible , des terrains de toutes sortes , tous les degrés et tous 
les genres de culture. 

Les donations des seigneurs n'étaient jamais purement gra- 

(1) Archiv, de la Haute-Mamef liasses i, 2 et 8. 

(ï) Voyez la Théorie de l'Unité universellCy de Fourier; — Manifeste de tE- 
coie sociét., de Vict. Considérant ;— rOr^amVafton du travail, par Brian> 
court, etc.— Lisez surtout : Du Morcellement, par de Monseignat, député ; ia-8<», 
Paris, 18^4. 



— m — 

tuites ; tantôt c^était une dette de reconnaissance dont ils vou- 
laient s'acquitter envers Tabbaye qui avait ouvert son sein à 
leurs firères ou à leurs parents, ou un échange contre un droit 
de sépulture dans l'église avec des services funèbres réguliers 
à perpétuité, ou bien une vente pure et simple dans des besoins 
pressants (1). 

La propriété monacale s'étend et se consolide, tandis que la 
propriété féodale se morcelle, s'ébrèche de toutes parts ; le fief 
va au dottre parcelle par parcelle, le couvent se dresse en face 
du manoir» et le domine tout à la fois des hauteurs du ciel et 
de k terre. 

Le droit d'asile accordé par les Souverains - Pontifes , non- 
sealement à Morimond , mais à ses granges , porta également 
un coup territde à l'autorité seigneuriale. Il était défendu, sous 
peine d'exconmiunication, de franchir le grand mur d'encein- 
te du monastère et les clôtures extérieures qui environnaient 
les granges > pour y appréhender qui que ce fût. Or, conune 
ces granges étaient disséminées sur une grande partie du Bas- 
signy, les victimes de la tyrannie couraient de tous côtés s'y 
réfugier, pour éviter les supplices et la mort. La terre que les 
sandales des moines avaient foulée était une terre sacrée et in- 
violable ; elle conununiquait son inviolabilité aux malheureux 
qui venaient la baiser et lui demander leur salut (2) . Quelque- 
fois ils finissaient par se fixer au miUeu des frères convers ; le 
plus souvent ils retournaient dans le monde, où leur présence 
était nécessaire , après avoir obtenu leur grâce par Fintermé- 
diaûre de leurs hôtes. 

Un jour le pont-levis du castel s'abaissait, et les gardes s'in- 
clinaient de respect devant deux religieux qui demandaient 
une audience. Ces saints solitaires venaient intercéder, au nom 



(t) Voir les Pièces justificatives. 

[% Voy. Bull. d'Alex. lU, d'Eug. III, d'Urb. III, liasse i. 



— H2 — 

do l*hiimanité et de la religion, pour un coupable, ou un inno- 
cent {M^rsécuté : ils montraient la croix et le ciel, ils priaient, 
ils pleuraient ; la châtelaine et ses enfants pleuraient comme 
eux ; le baron sentait ses entrailles émues : les moines étaient 
vainqueui's ; ils s'en retournaient dans le cloître , le cœur par- 
funiô de cette joie pure dont Dieu récompense dès ici —bas la 
charité {x^ur le prochain et le dévouement au malheur. 

Ainsi, tout ce qui souffrait dan3 la contrée, tout ce qui était 
l^uvre, humilié, opprimé, tournait ses r^ards vers Morimond 
connue ver$ le port de la paix , de la liberté et du bonheiir. 
Ia^ seigneurs eux-mêmes, pr Tempressement qu^ik mettaient 
à y envoyer leurs offrandes et à s'y Taire agréger, à y mener 
leurs enliuits , témoignaient hautement de la suprànatie mo- 
nastique. Ceux d'entre eiu qui n'avaient pas le courage de s'y 
ensevelir inondant leur vie voulaient au moins que leurs QBB^ 
nunits y reposassent après leur mort. L'élise était paiée de 
tomU's blasi>nnées, et« qu;md les moines se leraient duBlevs 
stalK^ }Hnir entonner le Tf Dfum . l'hymne triomphak , cb- 
cun d'eux avait le pied sur la [xntrine d'un comte tm fn 
hariHi. 

Lo réoiblisme du Bassi^ny champenois et lorrain est vom 
iviit à jvtit s'oiurloutir dans les profondeurs du Tailoa de Mo- 
rimond et M* bri<er au pied do la iui<en\14e hutte des cfiniies. 
bi forw onrueillous*^ a tte ivfoulee sur elle-même par h pt* 
tieuiv et la priort\ conmie on voit uno mer furieuse » qâ wt- 
naw do tout envahir, arrvU r î<< tlots superbes devant kfom 
de N^blo et l'alcuo nuvleste de se^ rivaires. 



— H3 — 



CHAPITRE XIV. 



NottTelles colonies en Pologne et en Espagne; fondation do l'ordre militaire de 
GalatimTa; infloence de Morimond par cette institution snr Tafinrancbisse- 
ment de l'Espagne et sur la civilisation européenne. 



Une des plus grandes conséquences du socialisme , diaprés 
nos réformateurs modernes, serait la substitution aux armées 
destructives d^armées pacifiques et industrielles de divers de- 
grés , qui seraient employées à attaquer les déserts » à y ame- 
ner des eaux et à les couvrir peu à peu de terre végétale ; à 
dessécher les marais , à jeter des ponts; à maîtriser , par des 
digues et des encaissements y le cours des fleuves et des riviè- 
res, à creuser des canaux d'irrigation, à construire des routes; 
en un mot à exécuter comme par enchantement ces grandes 
opérations qui auraient pour résultat d*assainir, d'embellir et 
d^exploiter toute la surface de la terre (1). 

A quoi ont abouti jusqu'ici ces pompeuses déclamations ? 
L'unique colonie que le communisme ait réussi à former s'est 
avouée impuissante et vaincue en face des savanes du Texas, 
là où il n'eût fallu, pour créer des merveilles, que treize trap- 
pistes, avec une bêche, un Psautier et une croix de bois. 

(1) D. LaTerdant, Colonis. de Madagas.y in-8o, passim ; ^ Rapport de louis 
Beybaud sur la colonisation en Algérie; — Manifeste de t Ecole sociétairCy in-18, 
|>as8im. — Voir surtout les immenses élucubratlons de Jules Lechevalier sur la 
Colonisation de la Guyane. 



— lU — 

Une colonie (ouriériste a essayé de s^insialler en Bourgogne, 
non dans un marais ou un désert , mais dans une plaine ma- 
gnifique 9 fécondée autrefois par la sueur des moines ; et cette 
colonie a été tuée dans son berceau par Fanarchie et le ridicu- 
le, au pied de ce cloître cistercien qui avait vu rayonner autour 
de lui, sur un cercle immense , plus de deux mille établisse- 
ments religieux et agricoles. 

Depuis dix-huit cents ans il a été impossible de coloniser en 
Europe sans l'élément monastique : les protestants eux-mêmes 
en ont senti la nécessité ; mais « après bien des essais et des ef- 
forts» il n'ont enfanté que les associations du quakérisme et de 
rhemhutisme (l)» sortes de monastères mystico-ciyils où ils 
ont introduit rhonune » la femme » Tenfant » la jeune fiUe , le 
jeune honune, c'est-à-dire la promiscuité. Remontons donc aux 
sources catholiques de la colonisation. 

Chaque année de nouveaux apôtres, après avoir prié, jeûné 
et gémi dans la solitude» sortaient de Morimond conmtie d'un 
autre cénacle, et, emportes par le soufQe de l'Esprit, allaient 
les uns à l'orient, les autres à l'occident, porterie feu sacré dont 
ils étaient embrasés. Aujourd'hui on en voyait partir pour l'I- 
talie et l'Espagne , demain pour l'Allemagne et l'Angleterre.. 
L'abbé Raynald eut la gloire de fonder le premier monastère 
de la filiation de Morimond au-delà de la Manche, dans le dio- 
cèse d'Hereford, et il l'appela Valle-Dore. 

Quelque temps après, la Pologne voulut avoir, comme l'Au- 
triche, la Bavière et la Bohême, des ouvriers cisterciens, c'est- 
à-dire des hommes de prière, de travail et d'abnégation, pour 
apprendre d'eux à aimer Dieu , à cultiver la terre , à vivre en 
paix , en un mot à pratiquer toutes les vertus chrétiennes qui 
font le bonheur des individus et des peuples. Cette nation sen- 

(l) Th. aarkson, Portrait of Quaker, in-8o, 1806; — CranU, Hist. ont. H 
moff. des frères Moraves, Londr. 1785. 



— 115 — 

tait dès lors daus son cœur quelque chose qui Tattirait veré 
nous. C'est à Moriniond que se formèrent pour la première fois 
ces liens sacrés que ni le temps ni Fépée des tyrans n'ont pu 
briser» et qui unissent si intimement les deux peuples qu'on ne 
peut frapper Tun sans faire souffrir et crier l'autre. 

Douze religieux et un abbé sortis du Bassigny arrivèrent 
sur les bords de la Vistule , après plus de trente-cinq jours de 
marche, et entrèrent dans le monastère d*Ândrezeow, fondé 
par deux nobles frères, Janislas et Clément, et doté de sept 
hameaux enirironnants qui lui servirent de granges. Une po- 
pulation inunense les accueiUit comme des envoyés de Dieu , 
et ce fat sur leur bouche virginale que la Pologne donna à la 
France son premier baiser. Cet établissement devint en peu 
de temps si considérable , qu'on l'appela le Morimond de la 
Pologne (1). 

Bientôt on vit surgir dans les marais et les forêts de cette 
contrée plusieurs autres maisons du même ordre et de la 
raéme filiation : Lauda, Suléow, Vanschow, Copronitz, 
Vangroriecz (2) et Sommeritz. Tous ces monastères ^ par le 
son continuel de leurs cloches, les bêlements et les mugisse- 
ments de leurs troupeaux, le bruit de leurs moulins, jetèrent 
le mouvement et la vie dans ces vastes déserts, et portèrent 
la joie dans l'ame des cultivateurs délaissés au sein de ces 
profondes solitudes. 

Ainsi , des religieux français de Morimond défrichaient les 
terres de la Pologne au milieu du XIP siècle , y détruisaient 
les derniers restes de l'idolâtrie, et y déposaient tous les 
germes de la civilisation. Au reste , cette nation n'a point ou- 



(i) Armai, cist., t. ï, p. 145; — Matt. Cromer., Hist. Polon., 1. 6. 

(2) Voir, pour Lauda et Vangroviecz, Annal, cw/., t. 3, ad ann. 1Î02, c. 6, 
n. S; — pour Suléow et Vanschow, Gasp. Jongel., in Abb. Polon, — ' l\ sera 
qoestion de Go|nronitz plus bas. 



— 116 — 

bUé ce bienfait : nous avons toujours senti son cœur battre 
à côté du nôtre; elle nous a défendus du Turc et du Russe « 
nous a donné la couronne de ses rois , est restée agenouillée 
avec nous aux pieds des mêmes autels ; enfin « au commence- 
ment de ce siècle , elle nous a rendu la sueur de nos moines 
avec le sang de ses soldats. 

Les colonies qu'Othon , par une inspiration providentielle « 
avait envoyées dans la Gascogne et le Languedoc, s^étaient 
multipliées et avaient franchi les Pyrénées. Le Berdoûes avait 
déjà donné deux monastères à la Gastille , Val-Buena et No- 
tre-Darae^'Huerta. L'Echelle-Dieu n'était point restée infé- 
conde; elle avait même devancé le Berdoûes : dès Tan 1141 
Tabbé Bertrand avait parcouru tout le nord de TEspagne, 
pénétré dans les manoirs des plus puissants seigneurs et jus- 
qu'à la cour des rois. Alphonse VIU, roi de Léon et de 
CastUle, désirant avoir dans chacune des provinces de son 
royaume une maison cistercienne qui serait pour ses sujets 
connue une école de religion , d'ordre, de travail et d'écono- 
mie sociale » le pria de lui envoyer des religieux » leur offrant 
les terres de son domaine qui sembleraient mieux convenir à 
leur dessein. 

Bertrand détacha aussitôt de sa communauté treize moines, 
qu'il fît partir pour la YieUle -Gastille sous la conduite de Ré- 
mond, proies de Morimond. En visitant la contrée, il s'éga- 
rèrent, par un secret conseil de Dieu, dans un forêt sauvage au 
fond de laquelle ils découvrirent un vieillard chargé d'années, 
ayant la tête chauve et une barbe blanche qui descendait jusque 
sur sa poitrine, d'une maigreur extrême, à moitié nu et pouvant 
à peine remuer ses membres décharnés. Cet ermite s'appelait 
Jean, couchant toujours sur la terre, dans un antre étroit, 
ne mangeant que du pain de son et ne buvant que de l'eau , 
priant et pleurant sans cesse. Les moines , à son aspect, reçu- 



— 117 — 

lèrent de frayeur ^ comme si un fantôme se fût levé de terfe 
devant eux ; puis , ayant appris quel était son genre de vie et 
les motifs qui le lui avaient fait embrasser » ils crurent devoir 
se fixer dans cette solitude sanctifiée par une si rude pénitence» 
Ils le prièrent donc de vouloir s'unir à eux , de les aider par la 
connaissance qu*il avait de la localité et de la langue du pays , 
et de leur céder sa caverne pour en faire le berceau de leur 
monastère. Tous se mirent aussitôt à Tœuvre» et, lorsque les 
cabanes forent construites» ils s'empressèrent de les consacrer 
à la sainte Vierge, sous le nom de Murs-Sacrés [SagrchMcdnia), 
au diocèse de Ségovie (1). 

Le pieux Alphonse écrivit de nouveau à Tabbé de l'Echelle-^ 
Dieu et lui demanda encore deux colonies de religieux , Tune 
pour la province de Tolède, l'autre pour celle de Navarre. 
« Qa'ib viennent dans ces contrées , disait-il ; qu'ils voient et 
a choisissent des terrains convenables {veniant, videant eteli" 
<c ga$U). D On envoya d'abord quatre moines en éclaireurs 
pour explorer le pays , deux dans la province de Tolède » deux 
dans celle de Rioja. 

Les deux premiers , nommés Fortuné et Heimelin , profès 
de Morimond, après avoir longtemps erré et posé momenta- 
nément leurs tentes en divers lieux , essayèrent enfin de gra- 
vir une haute montagne couverte d*une forêt épaisse , dans 
l'espoir d'y trouver un gtte. Arrivés au sommet, il» aperçurent 
une vieille chapelle dans laquelle il y avait un autel avec une 
statue de la Vierge. D'après la tradition , c'était à la cime de 
ce mont sauvage que Clotilde , fille de Clovis , s'était cachée 
pour conserver sa foi pure du souffle empesté de Tarianisme 
et se soustraire à la tyrannie d' Amalaric , roi des Visigoths 



(1) Annal, rist,. X. 1, p. K\% : Son long fi a Fontifhna comitatu de famifiê 
iMnmmm. 



— 118 — 

d'Espagne. Ses soupirs avaient été entendus de son 
Ghildebert , qui , par la défaite d'Amalaric , avait délivré sa 
scBur et porté à rarianisroe le coup le plus terrible. Cette 
diapelle était» disait-on « un mcmument de sa reconnais- 
sance (1). 

Quoi qu^il en soit, ce site , ces ruines , ce sanctoaire aban- 
donné firent une impression profonde sur Tame des moines; 
ils s'agenouillèrent, et promirent à Marie de relever son coite 
et de chanter ses louanges dans cette solitude qui lui avait éié 
consacrée. 

Ainsi , par une admirable coïncidence , deux religieux firan- 
çais, à six cents ans de distance , vinrent, conduits par la 
Providence, sur le sommet d'une montagne de la GasliUe, 
recueillir l'héritage de Glotilde, c*est-à-dire continuer la 
mission catholique et civilisatrice de la France , et triompher 
par loirs prières et leurs sueurs du sensualisme mahomélan, 
dans les lieux mêmes où la fille du grand Clovis avait vaincu 
Tarianisme par la puissance de sa foi et de ses larmes. 

C'était au pied de cet autel que les Castillans venaiatit jmet 
de mourir pour leur religion. Dans la suite , il y eut un si 
grand concours de peuple et de pèlerins , tant de miracles opé- 
rés» tant de grâces obtenues , tant de victoires remportées sur 
les infidèles par Tintercession de la Viei^e de Clotilde et les 
prières des moines , que cette montagne devint véritablenKnt 
pour FEspagne la montagne du salut et en prit le nom , Mans 
SaltUis. 

Les deux religieux destinés à la Rioja étaient Durand , 
proies de Morimond» et Raymond, originaire d'Espagne. Après 
de longues et pénibles courses» ils s'étaient fixés à deux milles 
de la ville d' Alfaro , sur le versant du mont Yerga , puis 

\\) Armai, cist., t. 1, p. 415; — Mariana, 1. 5, Hi^t. Hisp., c. 7. 



— H9 — 

aTaienl abandonné ce Heu , y laissant dans une petite chapelle 
une image de la Vierge qui fut célèbre sous le nom de Pk>tre- 
Dame-dTerga. 

Retirés dans une terre voisine » appelée Nîenzabas (1)» ils y 
avaient enfin construit leur monastère et l'avaient peuplé de 
moines venus de rEcheUe-Dieû. Durand , le premier abbé, fut 
remplacé bientôt par Raymond, qui transporta rétablissement 
à Fitero » au diocèse de Pampelune. 

Les rois comblèrent comihe à Tenvi cette maison d'im- 
munités et de bienfaits. Garcias, roi de Navarre , lui accorda 
un privilège énorme et qui prouve quel rang élevé les reli- 
gieux occupaient dans son estime et sa vénération ; il était 
ainsi conçu : « Si quelqu'un vous cite en jugement ou vous 
« inquiète, vous, moines de Fitero» j'ordonne que dans tout 
<( mon royaume les juges prononcent sur votre simple dépo- 
rt sition, sans prestation de serment et sans autre procé- 
« dure* (2) » 

Vdlà Morimond avec ses enfants au-<ielà des Pyrénées et en 
face de Tislamisme; la Providence, par des moyens surhu- 
mains et insondables , est arrivée à ses fins ; maintenant, que 
Dieu se lève et que ses ennemis soient dissipés ! 

Alphonse VIII , revenant du siège de Badia , avait été sai- 
si dans sa route d'une fièvre qui l'avait conduit au tombeau (3). 
Cette mort avait plongé tout le nord de l'Espagne dans la dé- 
solation, et les Maures, voyant la puissance royale de Castille 
afiaiblie par le partage qu'en avaient fait les deux fils d'Al- 



(1) CTétait un hameau désert, villula déserta ^ qui leur avait été donné par 
le roi Alphonse; facta char ta in ripa Iberi, inter Alfarum et Calagurrhiam, tem- 
pore quo imperator cum rege Garcia pacem firmavit et fiiium suum cum ^'us fi- 
iia desponsavit, 

{%) Annal, cist,, t. 1, p. 416. 

(3) Correptus febri, sttb iiice fvondosa recubuit, imperiutn panier ac vitam r/«- 
pwHuriM, — D*autrai écrivent Baza, 



— 120 — 

phonse, Sanche et Ferdinand, relevèrent la tête, brandirent 
leurs cipieterreSy croyant le moment arrivé de reconquérir le 
terrain qu'ils avaient perdu. Ils voulurent ouvrir la campagne 
par un hardi coup de main , une attaque décisive dont les sui- 
tes devaient avoir le plus grand retentissement dans toute la 
péninsule (1). 

L'an 714 y les Maures , ayant vaincu le roi Rodrigue et con- 
quis r Andalousie , fortifièrent la ville d'Oreto , à laquelle ils 
donnèrent le nom de Calatrava , et dont ils demeurèrent maî- 
tres pendant quatre cents ans» jusqu'à Alphonse-le-Batailleor, 
qui la reprit et la donna aux chevaliers du Temple pour la 
garder et s'opposer de là aux irruptions des infidèles. Cette 
place était connue la clef de la Castille , et , une fois cette 
première barrière franchie» toute TEspagne catholique sem- 
blait devoir être envahie aussitôt et retomber sous le joug du 
mahométisme. 

Ce fut donc de ce côté que les ennemis tournèrent leurs ar- 
mes et leurs efibrts combinés. Les Templiers furent teUement 
épouvantés de leurs immenses préparatifs , que , ne se croyant 
pas en état de pouvoir résister , ils remirent la forteresse entre 
les mains du roi dom Sanche. 

Ce prince , menacé à la fois de divers points de ses états , 
n'était pas en mesure de repousser l'attaque 3 c'est pourquoi il 
se hâta de rassembler les seigneurs de son royaume et leur dé- 
clara que si quelqu'un d'entre eux voulait se charger de la dé- 
fense de la ville de Calatrava , il la lui donnerait en propriété 
avec tout son territoire. Tous ces fiers barons restèrent muets 
et immobiles ; la frayeur avait teUement glacé leurs cœurs , 
que nul n'osa accepter les oflres du roi , et le sang généreux de 
Castille sembla se mentir à lui-même pour la première fois ; 

(1) Roder., Hist. Hi^p., I. 7, c. 14. 



— 121 — 

et, lieei hœc rex ostenderet magnalibus et baronibu$, non fuit 
aliquis inventus de potentibus qui vellet defensionis periculum 
expèctare (1). 

Tout paraissait donc désespéré , humainement parlant ; mais 
la Providence» qui se plaît à confondre la force par la fai- 
blesse et à tromper les prévisions et les calculs des hommes , 
fit surgir comme de terre une armée d'une espèce nouvelle ; 
cette armée , à défaut des chevaliers et des barons , se dressa 
subitement avec sa bannière en face du croissant et le força de 
reculer. 

Dans les grandes crises' religieuses et sociales du moyen 
âge, Dieu s'est presque toujours servi de la main d*un moine 
pour briser les entraves qui arrêtaient la marche des peuples 
et leur ouvrir des issues inespérées. 11 y a dans le froc, sur- 
tout au jour du malheur , quelque chose d'électrique qui re- 
mue et relève le genre humain abattu ; c'est ce qui arriva dans 
cette circonstance. 

Raymond, abbé de Fitero, avait été appelé à la cour pour 
les afCures de son monastère , et il était accompagné d'un de 
ses religieux nommé dom Didacc Vélasquez, originaire de 
Burveva, dans la Vieille -Castills. Ce religieux avait long- 
temps porté les armes avant sa profession et était fort connu 
du roi Sanche; c'est peut-être ce qui avait porté Raymond à 
le choisir pour son compagnon. Voyant le roi désolé du 
danger où se trouvait Calatrava faute de défenseurs, frère 
Didace engagea son abbé à demander la place. L'abbé , à qui 
d'abord une pareille proposition répugnait, se laissa persua- 
der ; alors , du milieu de la foiile des seigneurs silencieux et 
consternés sortit un pauvre religieux couvert d'une méchante 
rasaque de laine ; il alla droit aur roi , s'inclina en sa pre- 

;l) Amiai. cisf., t. 2, p. 303. 



— 122 — 

sence, et lui dit : Prince, c'est moi qui défetidrai Cala- 
trava(i). 

Cette démarche parut à quelques-uns une insigne folie, à 
d'autres une témérité sans exemple , à la plupart une grave 
inconvenance dans un moine. D. Sanche, doué de ce tact sa-* 
périeur qui distingue les grands rois , éclairé de cette lumière 
divine qui ne manque jamais dans le besoin aux hommes [no- 
videntiels, n*en jugea point ainsi , et consentit à céder la place. 

Aussitôt Tabbé et son religieux allèrent trouver Jean, ardie- 
véque de Tolède, qui approuva leur dessein , y contribua de ses 
biens, et fit prêcher que tous ceux qui iraient au secours de Ca- 
latrava auraient le pardon de leurs péchés. En quelques jours 
il s'opéra une si grande révolution dans les esprits , que tous 
voulurent payer de leur personne ou au moins offrir des ar> 
mes, des chevaux ou de Targent. Le roi, de son côté, pour 
exécuter sa promesse, donna à Tabbé et au monastère de Fitero 
la ville et le fort de Galatrava. 

« Moi , le roi Sanche par la grâce de Dieu , fils de dom 
c( Alphonse de bienheureuse mémoire , illustre empereur des 
« Espagnes , par Tinspiration divine fais cet acte de dona- 
« tion , valable à perpétuité , à Dieu , à la sainte viei^e Ma- 
« rie, à la sainte congrégation de Giteaux et à vous, dom 
« Raymond , abbé de Fitero , et à tous vos frères , tant présents 
« qu'à venir , de la ville appelée Galatrava , afin que vous l'ayez 
« et la possédiez en toute propriété , paisiblement, librement, 
a par droit héréditaire, et que vous la défendiez contre les 
<c païens , ennemis de la croix de Jésus-Ghrist, par son secours 
« et le nôtre ; ainsi vous l'abandonne, et avec elle tous les do- 
a maines qui en dépendent, comme montagnes, terres, eaux, 
« prés , etc. » 

1) Ex Tabui. Motim., ad ann. 1138. 



— i23 — 

Les deux moines , ayant levé une armée considérable, en- 
trèrent avec elle à Calatrava, dont ils prirent possession et 
qu^ils environnèrent aussitôt de tranchées « de bastions et de 
remparts. Les Maures » voyant la place si bien fortifiée et se- 
courue, renoncèrent au projet qu'ils avaient de l'attaquer (1). 

Le territoire de cette ville avait plus de vingt lieues de cir- 
cuit et renfennait peu d*habitants ; Raymond forma le dessein 
de ne laisser à Fitero que les religieux infirmes , et de trans- 
porter à Calatrava les religieux valides, les frères convers, 
tout Iç mobilier et les troupeaux de l'abbaye. Il fit en même 
temps un sfipel aux populations de la Navarre ; il y eut un tel 
entraînement, un tel enthousiasme, qu'il traversa la Castille 
suivi de {dus de vingt mille hommes (2) . 

Mais il fallait donner à cette multitude un chef et des règle- 
ments disciplinaires ; c'est ce qui suggéra à Raymond l'idée de 
fonder un nouvel ordre militaire, qui vivrait et combattrait 
sous la direction et la bannière de Clteaux. 

La distinction entre les moines de chœur et les frères lais 
était fondamentale chez les cisterciens : il s'agissait d'augmen- 
ter les derniers d'une manière illimitée, de leur présenter 
l'épée au lieu de la bêche ; d'en faire , à cause de l'imminence 
du danger, des soldats plutôt que des laboureurs et des arti- 
sans; de les plier en temps de paix à l'observance du régime 
monastique, c'est-à-dire à l'oraison, à la psalmodie, à la fru- 
galité et à la continence , afin qu'au moment du combat , cou- 
verts extérieurement de fer et d'airain, et intérieurement munis 
des armes de la foi , ils s'élançassent comme des lions sur l'en- 
nemi (3). 

(1) Mariana, Hist Hisp,, lib. 2, c. 6 ; — Rades., Chron. Calatrav., ce. 1, «, 
3 et 4. 

(2) Arm. cist., t. 2, pp. 306 et 307; — Fleury, Hist. ecclés., I. 70, p. 55,t. 15. 

(3) Qui laudabant in psalmis accincti sunt ense, et qui gemebant orantes^ nd 
defensionempatriœ, — Roder, tolet., l. 7, c. 27. 



— 124 — 

Une pareille conception ne manquait ni de hardiesse , ni de 
grandeur , ni d'opportunité ; elle ressortait évidemment des 
tendances de ce siècle « où l'on croyait ne pouvoir rien entre- 
prendre et rien exécuter que par l'inspiration et la main des 
moines. Le but conmiun que les peuples d'Europe se prqx>- 
saient était la destruction ou le refoulement de Tislamisme. 
Qu'étaient les Maures, ceux d'Espagne surtout? Les mission- 
naires armés du Coran. L'Eglise, dans sa sagesse» comprit 
qu'on ne pouvait vaincre une idée que par une idée ; c'est pour- 
quoi elle incarna sa défense dans une milice monastique. 

Les religieux s'animèrent d'un zèle chevaleresque » les che- 
valiers s'enflammèrent d'un zèle religieux; le casque s'allia au 
capuce , la cuirasse au scapulaire ; les deux glaives se croisèrent 
sur la poitrine du Maure. 

A cette heure , il n'y a en Europe qu'une seule guerre à 
craindre , la guerre des idées ; or, les idées ne se combattent 
ni par le tranchant de l'acier, ni par le canon ; des temps vien- 
dront où il faudra marcher la croix d'une main et le glaive de 
l'autre ; avant la fin de ce siècle , peut-être sera-t-on forcé d'al- 
ler à Rome demander le rétablissement de la chevalerie chré- 
tienne contre de nouveaux barbares ! Les hommes qui ont étu- 
dié notre époque et ses tendances ne mépriseront pas» nous en 
sommes sûrs, une semblable prophétie (1). 

Pendant longtemps Raymond sut maintenir dans son nou- 
vel institut harmonisées et combinées les deux vies en appa- 
rence les plus disparates et les plus antipathiques : la vie du 
soldat et celle du moine ; il était lui-même tout à la fois abbé 
de couvent et général d'armée. Quoiqu'il ne parût jamais sur 
les champs de bataille , il donnait ses ordres du fond de sa so- 
litude et communiquait au dehors cette impulsion érémitiqiie 
qui a fait de si grandes choses dans le inonde. 

Il) Lncordaire, 8« Confér.: ISjanv. 18^6. 



— 125 — 



CHAPITRE XV. 



Otbon meurt i Morimond; ses écrits et ses traTaux religieux et scientifiques; 
concile profincial à Moriinond en faveur du pape Alexandre III; l'associa- 
tion cistercienne rayonne sur toute la catholicité. 



Ainsi que nous Pavons raconté plus haut , Othon de Frisin- 
gue était parti pour la croisade avec Tempereur Conrad III, 
son frère utérin » et avait partagé avec lui les fatigues et les re- 
vers de cette malheureuse expédition. Après avoir visité avec 
la foi la plus vive les lieux témoins de la rédemption du mon- 
de, et baisé cette terre sur laquelle a coulé le sang de Jésus- 
Christ, il était revenu au milieu de son troupeau pour l'édifier 
de nouveau. Trompé un instant au sujet de Félection de Guic- 
man à l'évêché de Magdebourg , élection attentatoire aux li- 
bertés du catholicisme , il avait reçu , avec plusieurs évéques 
d'Allemagne, une lettre sévère et menaçante du pape Eu- 
gène lll(l)- 

Cette grande leçon donnée de si haut ne sortit jamais de sa 
mémoire, et devint à l'avenir la règle de sa conduite et comme 
la boussole de sa vie. On le vit toujours depuis s'élancer au 
moment de la tempête dans la barque de Pierre, pour lutter 
contre les efibrts et les envahissements des princes séculiers, 

(l) Âfma!. cist,f t. î, p. Î08; — id., p. Î85. 



I 

I 



— 125 — 

lors même que ces derniers lui étaient unis par les liens les 
plus étroits du sang et de Taraitié. 

Frédéric Barberousse, fils de Frédéric de Souabe, était le 
neveu de Tévéque de Frisingue^ et, depuis son ayénement au 
trône impérial , il n'avait cessé de témoigner à son vénérable 
oncle la plus grande confiance, l'admettant à son conseil, le 
consultant de préférence, se rangeant souvent de son avis. 
Othon semble seul avoir eu le secret d'adoucir momentanément 
cette nature âpre et sauvage , et sa main puissante tint pendant 
huit ans cette tête altière inclinée devant Tautorité du vicaire 
de Jésus-Christ ; mais ce fut surtout à la conférence d'Augs- 
bourg qu'il fit éclater ses talents diplomatiques. 

En Tan 1 1 58 , le pape Adrien , désolé du mauvais succès des 
négociations qu'il avait entamées avec l'empereur Tannée pré- 
cédente» lui députa deux membres du Sacré-Collége, Henri et 
Hyacinthe. Arrivés au camp d^Augsbourg, ils furent admis à 
l'audience de l'empereur, auquel ils remirent les lettres ponti- 
ficales ; le prince les fît présenter à Othon qui l'accompagnait, 
pour les lire et les interpréter. Ce sâint prélat, auquel l'im- 
minence d'un schisme entre le sacerdoce et l'empire causait 
une [N:*ofonde douleur, conune témoigne Radevic , son disciple, 
mania cette afiaire avec tant d'habileté , la traita avec tant d'élo- 
quence et de sagesse, que Frédéric satisfait déclara qu'il ren- 
dait son amitié au peuple et au clergé de Rome ; en signe de 
quoi il donna aux légats le baiser de paix (1). 

Othon devait suivre en Italie Frédéric, son neveu, à qui il 
était très-utile pour les affaires de l'empire ; mais il le pria de 
le dispenser de ce voyage, et, en le quittant, il lui recomman- 
da , les larmes aux yeux , les intérêts de son église bien-aimée» 
particulièrement la liberté de l'élection après sa mort, qu*îl 

(I) Flenry, Uitt^tcdét,^ t. 15, p. U ;— Gunth., in IJg^tr., I. 7, 



— 127 — 

croyait proche à cause des ayis qu'il en avait reçus , fondés sur 
quelques révélations. Il retourna donc à Frisingue, et, ayant 
fait à son clergé et à son peuple les plus touchants adieux , il 
partit pour se rendre au chapitre de Citeaux « dans les premiers 
jours de septembre 1 1 59. 

Sou corps débile se fût affaissé bientôt sous le poids des fati- 
gues et des ennuis d'un si long voyage , s^il n'eût senti ses forces 
et son courage se ranimer par Tespoir si doux d'embrasser des 
{rëres chéris, d^exhaler son dernier soupir dans leurs bras, et 
de reTmr la maison qui avait abrité sa jeunesse et n'avait cessé 
d'être l'objet de ses délicieux souvenirs. 

Sa santé, dans la route, ne parut point considérablement 
altérée , et rien ne faisait craindre à ses compagnons une mort 
prochaine ; mais , arrivé à Morimond , le mal dont il portait le 
germe fit de si rapides progrès, que , ne pouvant plus douter 
de la vérité de ses pressentiments , il demanda Textréme-onc- 
tion. 

S*étant fiiit ensuite apporter le livre qu'il avait composé de 
THistoire de Fempereur Frédéric, il le donna à des hommes 
doctes et pieux , pour y corriger ce qu'il pouvait avoir dit en 
faveur de Topinion de Gilbert de la Porée, dont quelqu'un pût 
être scandalisé » déclarant qu'il voulait soutenir la foi catholi- 
que suivant la règle de l'Eglise romaine (1 ). 

n fit ensuite humblement et avec la plus grande contrition 
l'aveu de ses fautes, reçut le saint viatique, puis, en présence 
de toute la conununauté agenouillée près de son lit de dou- 
leur, il parla encore avec force et onction de l'inunortalité de 
Famé, des peines des damnés et du bonheur des élus; enfin 
rinstant suprême arriva, et ce fut dans ces saintes et sublimes 
pensées qu*il rendit son ame à son créateur, le 21*' de septem-* 

(1) Arm. dit., t. î, p. 3t3; — Epit. vit. Otho«, in tabul. ^epulch. 



— 128 — 

bre» environné d'une foule d'évéques et d'abbés (1), au milieu 
des sanglots des religieux ^ émus profondément d'un si grand 
et si saisissant spectacle : omnibus fratribus coram pasiiis, 
quam plurimum dolentibus et ingerUi qulatu perstrepeniibus. 

Quelques instants avant d'expirer» Othon » redoutant les hon- 
neurs jusqu'au-delà de la mort » avait soulevé sa main déftdl- 
lante et indiqué du doigt un lieu obscur» hors de l'église» ou il 
désirait être enterré et dormir sans gloire» foulé aux pieds des 
passants ; mais les religieux ne crurent pas devoir, en ced seu- 
lement» exécuter sa volonté; il fut inhumé pompeusement» 
avec son habit monastique » devant le grand autel de Toratoire. 
Son tombeau» un peu élevé au-dessus du sol» se voyait aicore 
avant 1793; on lisait» gravée sur la pierre sépulcbrale, son 
oraison funèbre composée en vers par Radevic » son disciple 
chéri» chanoine de sa cathédrale» le continuateur de sa Chro- 
nique» qui l'avait accompagné jusqu'à Morimond et hû avait 
fermé les yeux. 

Othon fut » après saint Bernard » peut-être Thonmie le j^us 
complet et le plus remarquable de son siècle. Comme abbé» 
il fit fleurir la discipline dans son monastère » qu'il rendit cé- 
lèbre presque à l'égal de Clairvaux » et dont il propagea k 
filiation jusqu'aux extrémités de l'Europe. Comme évéque» il 
réunissait toutes les qualités qui font les savants et les saints 
prélats : 

Quidquid in orbe beat prsBclaros et meliores , 
Prsesuiis Ottonis mire cumulayit honores (2). 

Sous le rapport de l'esprit et de l'intelligence , il se distin- 
guait par son éloquence, qui n'était pas, comme celle de saint 
Bernard » vive et passionnée » mais douce , calme et facile. H 

(t) Radev., I. î, c. 11. 
(2) Exepitaph. 



— 129 — 

trait£\^t quelquefois sans préparation des aflaires de l'Eglise et 
de l'Etat, en présence des barons et des empereurs, avec 
tant de supériorité , qu^on eût dit qu'il en avait fait toute sa 
vie l'objet de ses études ; lorsque de la tribune il passait dans 
la chaire sacrée , il exposait les grandes vérités de la religion 
avec tant de logique et de clarté , qu'il semblait être prédica- 
teur avant tout. Ses heures d'application sérieuse étaient pour 
la théologie ; il aimait souvent à se reposer dans la philoso- 
phie et l'histoire : 

Cujus frequens otiiun in philosophia , 
Majus exercitium in theologia (i). 

D^une humeur égale , d'une bienveillance universelle , d'une 
charité sans bornes pour ses frèrc« égarés ; accoutumé à appor- 
ter à tout les tempéraments de son caractère, il sembla blâmer 
le zèle trop ardent de saint Bernard dans l'affaire de Gilbert, 
son maître à l'école de Paris. 11 eût désiré plus de ménagement, 
plus de douceur, plus de respect pour un pieux et savant évê- 
que, dont toute l'erreur provenait de s'être servi de termes 
nouveaux et de formules dont le sens et la valeur n'étaient pas 
encore bien déterminés, et qui par sa soumission et sa vie édi- 
fiante avait donné ime preuve éclatante de la pureté de ses in- 
tentions et de la sincérité de sa foi (2) . 

Telle fut la source des scrupules qui inquiétèrent Othon sur 
son Ut de mort. Cette tache, si c'en est une, a été effacée aux 
yeux de la postérité par un des plus beaux traits de repentir et 
de grandeur d'ame dont l'histoire ecclésiastique fasse mention. 
Le génie le plus élevé , le plus profond , peut se laisser séduire 
et ^arer ; mais, lorsqu'il avoue ses faiblesses et ses chutes, il 

(1) Epitaph. vers, heroicis. 

(2) Les hérétiques ont abusé du livre de Gilbert de la Porée et l'ont exploité 
au profit de leurs erreurs. 

9 



— 130 — 

centuple sa gloire » il ajoute sur le même front rauréolq de b 
Tertu à celle de la science, d'un savant il fait un saint 

Le style d^Othon, moins vif, moins brillant, moins fleuri, 
moins recherché que celui de saint Bernard , est plus naturel» 
plus simple, plus classique. Sa Vie de Frédéric Barberau$9e, 
qui est son chef-d'œuvre , lui assure le premier rang parmi les 
historiens du XIP siècle. 

Sa mort a été regardée par ses contemporains oonmie une 
calamité pour son diocèse , qui fut désolé à la fois par tous les 
fléaux : fléau de discordes intestines , fléau de la peste , fléau du 
feu, qui dévora. Tannée suivante, en quelques instants, toute 
la ville de Frisingue , et n^en fit qu'un monceau de cendres ; 
calamité pour TEglise, déchirée par le schisme qu^il avait 
réussi à conjurer; calamité^pour Frédéric, son neveu, qu^il 
éclairait de ses conseils , et dont la vie ne fut plus qu'on limg 
enchaînement d'erreurs , de révoltes contre l'autorité du Saint- 
Siège et d'attentats aux libertés ecclésiastiques. Nous ne croyons 
point nous abuser, après avoir jeté le voile de l'admiration sur 
quelques faiblesses humaines, en disant qu'Othon de Frisin- 
gue sera à jamais l'honneur de l'épiscopat , l'ornement de Tor- 
dre de Citeaux et la gloire de Morimond (1). 

Les événements ne tardèrent pas à justifier les tristes prévi- 
sions d'Othon. La lutte entre le sacerdoce et l'empire, déjà si 
vive depuis cinquante ans, devint encore plus acharnée au 
commencement de la seconde moitié du XIP siècle. La barque 
de Pierre, battue d'une continuelle tempête, semblait oubliée 
de Dieu au milieu des flots. La mort seule avait soustrait 
Adrien IV aux persécutions de Frédéric Barberousse ; ensuite 
Alexandre III, ayant été nommé légitimement par tous les 
cardinaux, à l'exception de trois, vendus au parti impérial, 

(l);Radev., 1. î, c. 12; — Gunth. in Ugur.^ libb. 7 et 9; — Hand., in Cotai. 
episcop. Frising.; — Henriq., Menol. cist., 7 sept. 



— 131 — 

qui avaient élu Qptavien, Tim d*eux, sous le nom de Vic- 
tor IV, les deux prétendants opposèrent les conciles aux con- 
ciles , les anathèmes aux anathèmes, et le schisme semblait 
devoir se prolonger sans fin ; mais la Providence , qui voulait 
le triomphe de la justice , fit pencher la balance du côté d'A- 
lexandre. 

C'était toujours Gitcaux qui donnait le branle à la catholi- 
cité : un grand nombre d'abbés et d'évéques se réunirent à Mo- 
rimond le 30 mai 1 1 60 , pour essayer de remédier aux maux 
de l'Église. Il fut décidé que l'ordre entier» dans toute la chré- 
tienté, se prononcerait ouvertement pour Alexandre III, et tra- 
vaillerait partout, même en Allemagne, à le faire reconnaître. 
Cette mesure sauva le pape et l'Église : bientôt, plus de sept 
cents abbés , plus de cent mille moines , plus de cent évéques 
cisterciens, sur tous les points de l'Europe, du Tibre au Volga, 
d'une mer à l'autre , se grouperont à l'entour de la papauté et 
batailleront contre Frédéric et Victor , sans autres armes que 
leurs chapelets, leurs croix de bois , leurs prières et leur pa- 
tience. Le scapulaire des ermites finira par user la cuirasse des 
empereurs, et Ctteaux, par Morimond, entraînera le monde à 
la suite d'Alexandre (1). 

(1) Trigetimo nuài, in Lotharingiœ finiffus et cœnobio Morimundi^ hatdiê ce- 
Ubrahm est concUium episcoporum, etc. — Genebrard., Chrùn,^ ad ann. 1160; 
— Ghalem., Séries sanct. et beat. s. ord, cist.j p. 197 ; — Fleur., Hist. eeelés.f 
i, 14, p. IM, 1. 70. 



— 132 — 



CHAPITRE XVI. 



Une journée k Morimond i la fin du douiième siècle; de rinflueiiee 
du cénobitisme comparée à Tinfluence do secmlisme* 



Le temps est le prix du sang de Jésus-Christ» et chaqae Bii- 
nute du temps vaut une éternité : aussi dans la coHUDunauté 
de Morimond était-il distribué avec un ordre et une précision 
admirables ; les exercices s*y renouvelaient chaque jour avec 
l'inflexible uniformité des corps célestes, qui obéissent au kn- 
muables volontés de Dieu. 

Je me transporte par la pensée dans le dortoir, au moment 
où tous les religieux sont étendus sur leurs dures couches, ran« 
gées en ligne des deux côtés. A la lueur faible et mourante 
d'une lampe , j'aperçois leurs pâles figures qui se détachent 
dans l'ombre, sous leurs capuces à demi relevés ; ils donnent 
habillés , semblables au soldat qui repose sous les armes la 
veille d'une bataille , et leur sommeil est calme et profond 
comme celui du j uste . ^ 

Le sacriste seul n'est pas au milieu d'eux, mais à côté de Fé- 
glise : il a été éveillé par son horloge régulatrice ; il est debout, 
il sonne la grande cloche (1). A l'instant tous les moines se lè- 
vent et font le signe de la croix , offrant à Dieu leurs âmes et 



(1) A minuit, à une heure ou à deux heures du matin, selon les jours et la 
longueur de Toffice. 



— 133 — 

la journée qui commence. Ensuite vous les eussiez vus glisser 
un à un, sans bruit, à travers le cloître, les yeux inclinés vers 
la terre , la tête couverte , leurs mains enveloppées dans les 
manches de la cuculle, se rendant à Toratoire. 

En entrant , ils rejetaient leurs capuchons en arrière , s'in- 
clinaient devant chaque autel qu*ils trouvaient sur leur pas- 
sage, et se prosternaient jusqu'à terre devant le grand autel. 
Arrivés dans leurs stalles , ils s'agenouillaient , croisaient les 
bras sur leurs poitrines , récitaient la Prière dominicale et le 
Credo y puis tous se levaient au Deus in adjulorium, et res- 
taient debout, immobiles comme de blanches statues, pendant 
presque tout l'office, qui se chantait en grande partie de mé-^ 
moûre. 

Qui dira tout ce qu'il y avait de poésie sublime, de douce 
mélancolie, de ravissantes harmonies dans cette nuit religieuse 
que perçaient à peine les pâles reflets de la lumière du sanc- 
tuaire, dans le chant de tant de saints cénobites priant pour le 

monde enseveU dans le sommeil tout à l'entour de leurs fo-^ 
rets, dans ces voix de vieillards et de jeunes gens se mêlant 
dans les ténèbres au bruit du vent et au fracas du torrent (1) I 

Les historiens contemporains rapportent que les habitants 
des campagnes étaient tellement émerveillés de cette sympho- 
nie nocturne , qu'ils ne croyaient rien exagérer en la compa- 
rant à la mélodie céleste des anges ; et cependant ce n'était 
que le chant grégorien ; car les cisterciens voulaient que les 
hommes chantassent les louanges de Dieu avec leurs voix 
d'honomes , et non avec des voix de femmes ou d'histrions ; 
viros decti mrili voce cantare, et non more fœmineo (2) . 

La prière des moines marchait avec le temps et le monde : 

(1) statut, cist., ann. 1184 ; — Annal, cist,, t. 1, p. 281. 

(2) Besponsoriis psalmorunijCantu virorum,.. etparvulorum consonans^ uruia- 
rum fragor retuitat, — S. Anibros., 1. 9, c. 5, Hexam. 



— 134 — 

entre les matines ou l'office de la nuit , et les laudes ou lof- 
fice de Taurore, il y avait, en hiver surtout, un laps de temps 
assez considérable ; les religieux pouvaient alors ou rester dam 
leurs stalles en présence de Dieu , ou aller au cloître méditer 
l'Ecriture sainte , lire , étudier, apprendre le chant , les céré- 
monies et les rubriques. 

Aussitôt que les premières lueurs du crépuscule , ceignant 
rhorizon d*un large bandeau de pourpre nuancé de mille tdn- 
tes diverses , venaient frapper les vitraux de Foratoire et les 
colorer ; au moment où la nature semble se réveiller au om- 
tact électrique de la lumière, et laisse échapper de son sein un 
murmure de vie qui s'accroît par degrés du chant matinal de 
l'oiseau, du mugissement des troupeaux, du bruissement de la 
feuille sous le souffle de ces vents alises qui accompagnent 
presque toujours dans le Basaigny le lever du S(^il , ra un 
mot de ces mille voix que la Providence a données à tous les 
êtres de l'univers et qui forment comme Tétemel Te Deum de 
la création ; à cet instant la règle cistercienne disait au moine 
de Morimond : « Lève-toi une seconde fois, homme de IMeu ; 
imite ces petits oiseaux de la forêt qui célèbrent les louanges 
de leur créateur ; entre pour ta part dans cet immense con- 
cert, qui sans toi serait incomplet et indigne de l'Etre suprême, 
et que ta voix fasse monter cette harmonie de la terre jusqu'au 
ciel!»(l) 

Après le chant des laudes , il y avait un intervalle pendant 
lequel plusieurs frères montaient au dortoir pour s'y laver et 
changer d'habit ; d^autres , transis de froid dans la saison ri- 
goureuse , se rendaient au caléfactoire pour s^y réchauCTer un 
instant et graisser leurs sandales. 

(1) Imitare minutissimas aves^ mane et vespere creatori grattas reftsrendo^ et 
si es devotior, imitare lusciniam , cui quoniam ad dicendas laudes dies sala non 
sufficit, norturnn spot fa pervigili rantiferta decum'f. — S. Ambros., Serm. in 
Mnla^h, 



— 135 — 

Les austérités , les macérations , la multiplicité des prières 
sans rhumilité ne peuvent qu'enorgueillir Thomme et Téloi- 
gner de sa fin. «c Dieu est le plus éleyé de tous les êtres , dit 
«( saint Augustin , et cependant , chose étonnante ! ce n'est 
« qu'en nous abaissant que nous nous rapprochons de lui ! » 
Aussi tout dans le cloître tendait à faire prédominer cette vertu 
âsBB le cœur des frères. Le chapitre, qui se tenait immédiate- 
ment a{M^ leslaudeSy était une école d'humilité. Lorsque tous 
les moines avaient pris place , selon leur rang , à droite et à 
gauche 9 Fabbé paraissait au milieu, sur un siège plus élevé. 
On commençait par la lecture du Martyrologe ; on récitait en- 
suite les prières pour les trépassés, et on lisait une partie de la 
Règle de saint Benoit. Il se faisait ensuite un profond silence» 
et là, sous les yeux de la communauté , en présence des saints 
du del que l'on avait conviés à ce spectacle digne d'eux , en 
face de la mort elle-même , le religieux qui s'était rendu cou- 
pable delà plus légère infraction se levait et confessait à haute 
voix safistute; puis il se prosternait de tout son corps, recevait 
sa pénitence et retournait à sa place, dans l'espérance que Dieu 
agréerait cette confusion momentanée en présence de quelques 
frères, et lui épargnerait celle du jour des vengeances cr face 
de l'imivers entier. 

An sortir du chapitre, ils allaient travailler aux champs, ar- 
més de bêches , de râteaux et de sarcloirs ; ils rentraient à 
l'heure de tierce pour chanter cet office et assister à la sainte 
messe. 

Les religieux qui n'étaient pas prêtres communiaient tous 
les dimanches et les principales fêtes. Voici l'ordre qu'ils te- 
naient en communiant : ils recevaient d'abord la paix du prê- 
tre par les ministres de l'autel ; ce qui se faisait de la sorte : le 
premier de ceux qui devaient communier se présentait au mi- 
lieu du degré du presbylerium et y recevait la paix du sous- 



— 136 — 

diacre; ensuite il la donnait lui-même au second , celui-ci au 
troisième, etc., perosculum et amplexum, s*embrassant et s*en- 
tredonnant la joue gauche, avec modestie et gravité ; le der- 
nier des profesla portait au premier des novices» et le dernier 
des novices au premier des frères convers ; puis, se joignant 
deux à deux, ils récitaient le Confiteor et le Misereatur, s'age- 
nouillaient en se prosternant, recevaient la sainte hostie, et al- 
laient ensuite prendre le précieux sang dans le calice, aa 
moyen d'un chalumeau d*or. Lorsqu'ils étaient rentrés au 
chœur, le sacriste leur présentait du vin dans une coupe d'ar- 
gent (1). 

Après la messe , ils se retiraient de nouveau dans le dottre 
pour y lire et y méditer. A onze heures et demie, la doche an- 
nonçait sexte et ensuite le dîner , qu'accompagnait le (dus ri- 
goureux silence et la lecture de quelque livre de piété. Au sor- 
tir du réfectoire ils allaient à l'oratoire, deux à deux, en disant 
le Miserere ; après quoi, en été surtout, oii leur sonmieil était 
si court, ils pouvaient faire une sieste d'environ une heure. 

La cloche sonnait pour les éveiller , et , en attendant none , 
ou ils restaient assis dans le cloître , ou ils entraient à l'ora- 
toire. A deux heures et demie on chantait none, et, au sortir de 
cet office, il leur était permis de prendre un verre d'eau dans 
le réfectoire, avant de se rendre aux travaux des champs. Au 
retour, ils chantaient les vêpres, puis ils partageaient un l^r 
repas composé du reste de leur pain du dincr, de quelques 
fruits crus, tels que radis, laitues, pommes ou poires que four- 
nissait le jardin de l'abbaye (2) . 

La journée se terminait par la lecture des Collations ou Con* 

(1) Jul. Paris, De r Esprit primitif de Citeaux, p. 134. 

(2) L*ordre des repas variait selon les temps et les saisons. A partir du 
14 septembre, Tunique repas n*avait lieu qu'à deux heures et demie; il était 
reculé jusqu'à quatre heures pendant le carême, et seulement jusqu'à trois 
les autres jours de jeûne. 



— 137 — 

férences de Cassien et par les complies , dont Theure variait 
suivant celle où ils allaient se coucher, qui était sept heures en 
hiver et huit en été. 

Après les complies, Fabbé se levait et aspei^eait d'eau bé- 
nite les frères un à un , à mesure qu'ils sortaient de l'oratoire 
à la file. Ils ramenaient alors leur capuce sur leur tête et se 
rendaient au dortoir, où, après s^étre recommandés à Dieu, à 
la Vierge et à leur ange gardien , ils se jetaient sur leurs pail- 
lasses, se couvraient de leurs couvertures de laine, croisaient 
les bras sur leur poitrine et s'endormaient dans la sainte pen- 
sée de la mort et du ciel ; et leur sommeil était encore une prière, 
selon l'expression de saint Jérôme : Sanctis ipse somnus ora- 
tio (1). 

Le spectacle d'une vie si sainte, si pauvre, si dure et si cru- 
cifiée devait impressionner profondément les pécheurs et pro- 
duire des fruits de salut parmi les peuples. Car l'homme est 
ainsi constitué : la voie qui le ramène au bien est longue par le 
discours et courte par les exemples. Mais ce qu'il y avait de 
plus édifiant et de plus touchant dans notre abbaye , c'était la 
mort des religieux. 

Lorsque l'un d'eux était sérieusement indisposé , l'infirmier, 
mandé par l'abbé, le conduisait à l'infirmerie et s'empressait 
de lui servir tout ce qui semblait nécessaire à son soulagement 
et à sa guérison. 

On lui donnait une couche plus douce que celle du dortoir, 
du feu , du pain blanc , du vin , et de la viande , que la règle 
de Citeaux ne tolérait que dans ce seul cas. Au reste, point de 
médecin ni de remèdes , si l'on excepte des herbes et des raci- 



(1) C'est bien là encore la vie de nos trappistes. Voir : 1° Notice sur la trappe 
de Meilleraie, in-18, Nantes, 1851;— 2« Septfons , ou les Tmppistes, in-8«>, 
Moulins, 1846 ; — S» L'ouvrage de M. Gaillardin sur Les Trappistes du X[X« 
siècle, î vol. in-S», 



— 138 — 

nés recueillies dans les champs par les moines au temps de h 
moisson et de la fauchaison , et que Ton s^occupait à faire sé- 
cher et à réduire en poudre dans les soirées d'hiver, au calé- 
factoire. 

Saint Bernard s^élèye avec force contre ces frères qui sont 
trop attachés à la santé d'une chair qui doit mourir et seirir 
de pâture aux vers. « User, dit-il , de quelques décoctions de 
c( racines sauvages, comme il convient aux pauvres de Jési»* 
« Christ, c'est ce qu^on tolère et ce qui se fait quelquefois 
a parmi nous ; mais acheter des spécifiques , appeler des mé- 
<c decins, prendre des potions pharmaceutiques, c^est une 
« grave inconvenance que ne comporte point la pureté angé- 
« lique de notre ordre. Aux honunes spirituels il faut des re- 
<( mèdes de même nature » (1). 

L'état d'enfance dans lequel se trouvait alors Fart médical , 
les pratiques superstitieuses , les préjugés astrologiques qui en 
accompagnaient l'exercice autorisaient en quelque sorte les 
invectives du saint abbé ; sa conduite ne démentit point ses pa- 
roles; il fallut toute Tautorité de Guillaume de Champeanx 
pour le décider à se soumettre au traitement d'un niéde- 
cin, dans une maladie qui l'avait conduit aux portes du 
tombeau. 

Quoique les cisterciens rejetassent en général la médecine, 
ils n'en avaient pas moins conservé un des grands moyens de 
la thérapeutique, la saignée. On saignait en cas de maladie; (m 
saignait mcme dans l'état de santé parfaite ; ce qui se prati- 
quait quatre fois l'année : aux mois de février, d'avril, de sep- 
tembre et vers la fête de saint Jean -Baptiste. Cette opération 
s'appelait minutio, ceux qui la subissaient minuti ou minum- 
di, le religieux qui la pratiquait minutor. Pour que les axer- 

.1, s. Bern., £plî^343, adfrat. de S. Anast. 



— 139 — 

dces et les travaux de la communauté ne fussent pas interrom- 
pus 9 on ne sai^ait pas tous les religieux à la fois , mais par 
divisions et successivement. 

La règle ne prescrivait ces observances insolites que dans 
un but moral et expiatoire ; elle voulait diminuer le corps pour 
grandir l'ame , appauvrir la chair pour enrichir l'esprit. C'était 
à^'époque de la saignée que les religieux étaient plus spécia- 
lement invités à rentrer en eux-mêmes, à pénétrer dans les 
profondeurs de leur conscience ; c^était un temps de pénitence 
et le juhiU du sang, selon l'expression de Nicolas de Clair- 
vaux (1). 

Lorsque le malade était en danger de mort, on lui admi- 
nistrait l'extréme-onction et le saint viatique en présence de 
la commmiaaté cpii fondait en larmes, surtout quand il portait 
l'humilité jusqu'à faire publiquement l'aveu des fautes de toute 
sa vie. Au moment où il entrait en agonie, on répandait sur la 
terre de la cendre en forme de croix , on la couvrait d'un lin- 
ceul et on Ty déposait ; ensuite on frappait la crécelle à coups 
redoublés et on tintait quatre fois la cloche pour appeler tous 
les religieux à ce grand et saisissant spectacle ; tous , proster- 
nés à Fentour de leur frère expirant , récitaient les sept Psau- 
mes de la pénitence, et, quand l'agonisant avait rendu le der- 
nier soupir, ils entonnaient l'antienne Subvenite , par laquelle 
ils appelaient les anges et les saints à venir prendre , au sortir 
du corps, l'ame de l'athlète de Jésus-Christ, et à la transpor- 
ter dans le sein d'Abraham. 

On lavait le cadavre et on le transportait à la chapelle revêtu 
du costume monastique , le visage découvert. Deux religieux 
se relevaient successivement pour prier près de lui. Lorsque le 



(1) Armai, cist,^ t. 1, p. 59 : Tacere namque etjacere prcecipimur ; omnia in 
'efectorio sicca, sicut heri et midius tertius; non laborare possumtis ; in hoc sfta- 
io. xpiri(unle.t viri secretissimof conscientiarum suarum recessus investigant. 



— 140 — 

moment de rinhumation était arrivé , on chantait Toffice des 
trépassés ; puis on couvrait le visage du défunt avec son capuce, 
et quatre religieux le portaient au cimetière et le descendaient 
dans la fosse, sans autre enveloppe que son froc, qui lui tenait 
lieu de suaire et de cercueil (1). 

La terre étant rendue à la terre, les moines se retiraient ab- 
sorbés par les grandes pensées de l'éternité ; tous allaient s'age- 
nouiller à Toratoire dans un profond silence : c'était le silence 
de la mort et du tombeau (2). 

Qui dira toutes les bénédictions que les prières et les bonnes 
œuvres des cénobites devaient attirer sur le Bassigny ! Que de 
pécheurs convertis par d'aussi touchants exemples! que d*ames 
chancelantes raffermies dans le bien ! quel mouvement régé- 
nérateur imprimé à toutes les classes de la société, aux labou- 
reurs , aux artisans vivant dans les granges sous la haute di- 
rection des moines, aux comtes et aux barons admis dans 
Tintérieur du cloitre à voir de leurs propres yeux tant d'rf- 
frayantes austérités, dont le souvenir impérissable réveillait 
sans cesse en eux les plus salutaires pensées ! 

Renard I", seigneur de Choiseul dès Tan 1 i 49, et qui avait 
épousé Hedwse de Vaudémont, fille apparemment de Hu- 
gues 1" de Vaudémont, et sœur d'Eudes ou d'Odon, évêque de 
Toul , fut une des premières conquêtes des prières et des exem- 
ples des bons religieux (3) . Il avait été si édifié de cette vie ai^ 
lique, qu'il voulut mourir moine de Morimond. Voici en quoi 

(1) Dans certains couvents cisterciens, le droit de propriété individuelle était 
tellement réprouvé, que, lorsqu'on trouvait sur un religieux, après sa mort, 
quelques pièces de monnaie, on les jetait dans la fosse, et tous les assistants 
disaient : Pecunia tua tecum abeat in perditionem ! — Ann. cist., t. 4, p. 181, 
ann. 1223 

(2) Liber usuum, passim, et pneserlim ce. 90 et 94 ; — Lib. antiq., deff.^àisL^. 
*, 5, 6, ce. 3 et 4; — Jules Paris, Somasticon cister., p. 205, c. 94, Quomodo 
ngatur citxa defunctum^ et Dalgairns, Vie de saint Etienne ^ c. 15. 

(3) Recueils de M. Math., Evêch. de Lang, Chat, de Chois., p. 515. 



— 141 — 

consistait cette cérémonie , dont nous aurons encore plusieurs 
fois occasion de nous occuper. 

Le baron malade était étendu sur son lit et reyêtu de son 
plus beau costume; Fabbé, arrivé au castel avec son cellerier 
et son frère convers , entrait vers lui , le bénissait » mettait sous 
ses yeux le froc monastique ^ avec un rasoir et des ciseaux , et 
récitait les diverses formules et interrogations. Le baron ayant 
répondu à toutes affirmativement » on lui coupait les cheveux 
en forme de couronne , puis on lui enlevait un à un tous ses 
ornements mondains , et on les remplaçait par les différen- 
tes pièces de Thabit cistercien, qu'il ne devait plus quitter. 
On lui lisait ensuite son acte d'agrégation, qui lassociait à 
jamais à toutes les prières, suffrages et bonnes œuvres du 
couvent (1). 

La cérémonie finissait par la réparation des injustices, 
d'abondantes aumônes faites aux pauvres et quelques dona- 
tions à l'abbaye , à la charge de nourrir et d'abriter les mal- 
heureux. 

Ainsi l'équilibre social tendait à se rétablir sous Finfluence 
cénobitique; l'égalité chrétienne pénétrait dans le monde par 
les vmes les plus inattendues et les plus mystérieuses. 

A toutes les époques de l'histoire, lorsque les passions 
égoïstes et subversives ont envahi les sociétés , la Providence a 
suscité des législateurs , des sages austères , qui se sont effor- 
cés de refouler les instincts pervers de Thumanité et de la faire 
rentrer dans la voie des principes et du devoir. Tels furent, 
dans les temps antiques , les Conf ucius , les Zoroastre , les Nu- 
ma, lesLycurgue. 

Dans les siècles chrétiens, au moment des grandes crises 
sociales, quand les nations, dominées par l'orgueil et le sen- 

{i) Jul. Paris, E.fpnt primit. de CiteauXj in-*», pp. Î6Î et Î63. 



— 142 — 

sualisme, marchaient à pas précipités à leur ruine» Dieu leur 
a envoyé des ordres religieux qui , par leurs leçons , ont remis 
en honneur les saintes lois de la religion et de la vertu » et , par 
Texemple de leurs austérités , ont sauvé le monde , en rame- 
nant 1q triomphe de Tame sur le corps» le règne de Fesprit sur 
la chair. Voilà comment les peuples ont été régénérés jusqu'à 
cette heure. Les réformateurs modernes ont trouvé d'autres 
moyens : ce serait de donner un aliment à toutes les passions, 
de saturer tous nos sens de jouissances et de plaisirs. A les en- 
tendre, les honunes ne seront réhabilités que quand , groupés 
mathématiquement selon leurs âges, leurs goûts et leurs ta- 
lents , ils se lèveront chaque matin au son des instrumetUs di 
musique, pour s'asseoir à une table commune, sur laguMe on 
servira six sortes dépotages, vingt espèces de vin, seize varUiit 
de fromage, force volailles, force rôtis, force ragatis, et da 
petits pàtès à satiété. L'épicuréisme a toujours été le précur- 
seur de la chute des empires : les races sensualistes et amol- 
lies ont constamment subi la loi des races dures et laborieuses : 
les Asiatiques ont été subjugués par les Grecs, les Grecs par 
les Romains , et les Romains par les Barbares. Nous le disons 
franchement, si jamais un peuple pouvait descendre jusqu'à 
ce degré d'abrutissement et vivre d'une vie aussi animale, sa 
dernière heure serait sonnée ; il n'y aurait plus qu'à appelar ou 
fossoyeur pour creuser son tombeau (1 ). 



(1) Voir Four., Traité dtAssoc., t. 2, pp. 486 et sq., Guerre gastrosophûpie 
les bords de TEuphrate. — Le point d'appui de Cabet est égai^nent dans U 
puissance gastrique de Thumanité; lisez surtout, dans le Voy, en letvigj le 
c. 7, De la Nourriture; — G. Harel , Ménag. sociét., ou Moyens (TcM^madir 
son bien-être en diminuant sa dépense; in-8o ; — M»« Gatti de Gamond , JImA*- 
sation ffunecomm^ sociét., in-S* ; — etc. 



— 143 — 



CHAPITRE XVII. 



de la filiation de Morimond ; suite de sa mission politique et sociale ; 
son action pacificatrice au sein du Bassigny et de la Lorraine. 



Les plus saints et les plus sayants religieux se succédaient 
sur le siège abbatial de Morimond. Raynald ayant abdiqué en 
1155, Lambert 9 abbé de Qaire-Fontaine » avait été appelé aie 
remplacer; puis, après une courte et glorieuse administration» 
on rayait élu abbé général de Tordre. Ce fut lui qui confirma 
et approuva définitivement Tinstitut de Calatrava , en chapitre 
général. 

La substitution d'une abbaye à une autre (de Calatrava à 
Fitero ) avait souflTert des difficultés , selon les maximes de Ci- 
teaux. Le premier qui s'en plaignit fut Tabbé de TËchelle- 
IMeu, père immédiat de Fitero ; ses plaintes étaient personnel* 
lemeut fondées sur ce qu'un changement aussi essentiel s'était 
fait sans sa participation. Beaucoup d'autres accusaient en gé- 
nérairaU)é Raymond d'avoir innové contre la substance même 
de la réforme cistercienne ; et il fallut la médiation de Louis Vil, 
de Hugues, duc de Bourgogne , jointe aux explications don- 
nées par le roi dom Sanche , pour obtenir du chapitre général 
la sanction de ce nouvel établissement. 

Raymond ne se contenta pas de se tenir sur la défensive ; il 
attaqua avec vigueur, sur différents points , l'armée des infidè- 



— 144 — 

les, la repoussa avec avantage, ci jeta la terreur dans ses 
rangs; ingentem Saracenis timorem incussit (1). 

A peine Lambert eut-il gouverné quelques années rimmense 
communauté de Cîteaux, que, préférant rhumilité de l'obéis- 
sance à réclat éblouissant et aux dangers de Fautorité , Q sacri- 
fia avec joie la gloire de commander à ses frères au bonheur de 
les servir, et retourna, comme simple moine, à Morimond, 
semblable à la chaste colombe qui revient mourir sur Tarbre 
soUtaire où elle a soupiré ses premiers amours. Il eut pour suc- 
cesseur ÂUprand, religieux d'une rare capacité administratiTe 
et d'une grande piété . 

La place d'abbé de Morimond était devenue très-importaDte, 
et il f&llait pour la remplir des hommes du preniîer mérite. 
Outre ses dépendances et son nombreux personnel, ce monas- 
tère comptait, vers Fan 1160 , quarante-cinq ans après sa fon- 
dation , plus de cent maisons de sa génération inunédiate ou de 
sa filiation II y en avait dans toutes les provinces de France, 
de la Seine aux Pyrénées ; en Lorraine , en Alsace, en Savme, 
en Italie, en Espagne, en Angleterre; dans les duchés de 
Souabe, d'Autriche, de Bavière, de Silésie, de Hesse, de 
Brunswick , de Wurtemberg, de Saxe , de Styrie, de Poméra- 
ranic, de Bulgarie, de Thuringe et de Franconie; dans fcs 
royaumes de Bohême , de Pologne , de Danemarck et de Nor- 
wège; etc. (2). 

Jusqu'alors Citeaux n'avait point encore osé franchir les 
frontières de l'Europe. La tentative de l'abbé Arnould, qui 
eût voulu s'élancer en orient à la suite des croisés , avec une 
colonie de moines, avait été réprouvée par tout Tordre, comme 

(1) Atmal. cist.y t. 2, p. 306 ; — id., t. 3, Séries prœf. milit. (UUatr.^ p.. 18 : 
Cœperunt contra Arabes cœdes et prœlia exercere , et prosperatum fUt't opus in 
mnnibus monachorum, — Roder, tolet., 1. 7, c. 24. 

(2) Vide Jongelin, Notit. abbat. cist. per univ. orbem: in-fol. (BiblioUi. dt 
Chaumont). 



— 145 — 

nous l*aTons vu ; mais l'idée grandiose de fonder un monas- 
tère cistercien au-delà des mers, sous le ciel de Jérusalem, 
était restée dans notre abbaye , et les générations monastiques 
se Tétaient transmise. 

LfOrsque la voix et les miracles de saint Bernard eurent pré- 
cipité l'Europe sur l'Asie ; quand les abbés de Morimond vi- 
rent les évéques quitter leurs diocèses, des religieux leurs 
doitres pour accompagner les croisés , ils pensèrent que le mo- 
ment était Tenu pour Cîteaux de marcher dans la grande voie 
des peuples d^occident, et treize moines sortirent du Bassigny 
et de la France , traversèrent la Méditerranée et vinrent de- 
mander un asile aux monts solitaires et embaumés de Tripoli 
de Syrie , où la domination des chrétiens s'était maintenue 
depuis la première croisade ^ et y fondèrent le couvent de 
Bdmont (Bellus morts) (1). Ce premier établissement fut suivi 
de ceux de Laure et de la Tour-des- Aigles , en Grèce ; de 
Saint-Jean-du-Bois , de la Sainte-Trinité-de-Refelt, de Beau- 
lieu et de Salut , en l'île de Chypre , au diocèse de Fama- 
gouste. 

Morimond, ici comme dans toutes ses autres fondations, 
avait été mu par une profonde pensée religieuse et sociale : 

I "* L'accroissement prodigieux de la puissance musulmane 
avait fait sentir à l'Eglise latine le besoin de se rattacher la 
grande fraction du christianisme oriental , pour combiner avec 
elle une résistance victorieuse aux envahissements de l'ennemi 
commun. La Providence chargea Morimond de cette mission 
fédérative : les moines furent les ambassadeurs de la papauté 
vers l'Eglise grecque , pour négocier avec elle une alliance of- 



(1) Afmal. cisL, t. 2, p. 802 ; — Tabul. Morim., ad ann. 1158. — Nous enga- 
geons les savants qui voudraient s'occuper de Timportante question des éta- 
blissements français en Syrie ou en Morée, à ne pas oublier ceux-ci, comme on 
Ta fait jusqu'alors. 

iO 



— 146 — 

fensiTe et défensive ; aussi avonsHnous retrouTé plusieurs boUes 
écrites daos ce sens par les Souverains-Pontifes aux abbés des 
monastères que nous venons de nonuner (1). 

2^ Les sch ismatîques d'orient n'avaient cessé d'opposer aux 
occidentaux leur relâchement, et surtout Ténervation de la dis- 
cipline monastique et Taflaiblissement des saintes rigueurs de 
la pénitence. Citeaux» qui était alors dans lem<»ide catholique 
Texpression la plus élevée, la plus pure, la plus sévère de 
Texpiation chrétienne, alla se poser par M<Him(»id an foyer de 
l'Eglise grecque, en présence de ses popes, en face de ses ct- 
loyers et de ses archimandrites , pour les ji^er et les condam- 
ner par ses œuvres. 

S"" Les migrations de TËurope vers TAsie se faisaieiit or£- 
nairement par la Méditerranée, la Grèce, ChyjHre, etc.; il 
fallait élever des hôtelleries, ouvrir des asiles sorcette grande 
route des peuples , pour y recevoir les malades , abriter les 
malheureux pèlerins, recueillir les débris des armées» conso- 
ler toutes les souffrances et endormir toutes les douleurs sous 
le charme de la foi. L'abbaye de Morimond eut la première 
cette belle et sublime idée. 

4*" Les nations catholiques aspiraient à vaincre les hordes 
musulmanes afin de les convertir et de les civiliser. Morimond 
comprit que , pour obtenir cet immense résultat , des Nn^'^W 
et des victoires ne suffisaient pas ; qu'il fallait encore ajouter 
au sang du soldat la sueur et les larmes des moines. Aussi vit- 
on ses religieux se précipiter avec une ardeur vraiment cheva- 
leresque au centre du mahométisme , en Espagne et en Asie, 
pour le combattre par toutes les armes qu'il leur était permis 
de manier, cellefe de la prière et de la pénitence. 

Chose admirable ! pendant que des cénobites partis des rives 

(l) Manriqne nn rapporte quelques-unes, tl. S et 8. 



— 147 — 

de la Meuse allaient «'établir près du Carmel , des anachorètes 
descendaient des sommets du Carmel et venaient, à la suite de 
saint Louis, se fixer sur les bords de la Seine; les mondes 
échangeaient leurs moines, et avec eux leurs idées » leurs 
mœurs et leurs bénédictions (1). 

Citeaux ne cessait de remplir en Europe sa mission proTi-* 
dentielle : cet ordre , depuis saint Bernard , avait pris une po- 
sition d'arbitrage et de conciliation entre les peuples et les rois, 
entre les rois et l'Eglise. Partout où quelque chose s'agitait 
dans les hautes sphères de la société, là étaient Tame et la tnain 
d'un cistercien. 

A Horimond , l'abbé Othon avait été lancé dans la carrière 
diploniatiqae par sa naissance, son influence et ses liaisons 
avec les puissances de la terre ; Aliprand y fut entraîné par 
les supplications et les malheurs de l'Italie. 

Frédéric Barberousse était en guerre avec les Milanais; 
ceux-ci choisirent l'abbé de Morimond pour leur médiateur, 
avec Pierre de Tarantaise et Fastrade de Clairvaux, conjurant 
ces anges de paix de traiter de la paix avec leur ennemi. 
L'empereur les reçut comme si Dieu lui-même les eût en- 
voyés , dit Radevic ( quasi missi a Deo ) ; et , lorsqu'ils eurent 
conna ses intentions, ils retournèrent à Milan pour savoir 
celles du peuple. Malheureusement, les dissensions qu'avaient 
bit naître les prétentions schismatiques d'Octavien , appuyées 
de l'empereur et repoussées par les Milanais , entravèrent les 
n^odations, et les firent échouer au moins en partie. 

Dans ces conjonctures difficiles , Frédéric crut qu'il lui im- 
portait beaucoup de connaître la pensée de ces saints et illus- 



(i) Dubreuil, Antiq. de Paris ^ p. 567, in-4<»; établis d'abord sur les rives de 
la Seine à Teodroit même du couvent des Célestins, puis, à cause des débor- 
dements du fleuve et de Téloignement de TUniversité, transférés sur la place 
Haubert. 



— 148 — 

très personnages, et il Youlut les interroger. Pierre de Taran- 
taise et Aliprand , auxquels il s'était adressé plus particuliè- 
rement, lui répondirent avec une franchise chrétienne et une 
liberté yraiment monastique : il avait compris dès lors com- 
bien serait longue et énergique la résistance qu*on lui oppose- 
rait, et il s'était hâté de convoquer le conciliabule de Pa- 
vie (1). 

Aliprand jouissait d'une si grande réputation de probité, de 
science et de discernement, que les seigneurs du Bassigny et 
de la Lorraine le choisirent pour arbitre en diverses circons- 
tances. On venait le trouver des contrées les plus éloignées, et 
il rendait la justice sous les arbres des forêts de Morimond, 
comme plus tard saint Louis sous le chêne de Vincemies. Ce 
fut au milieu de cette carrière si glorieuse qu'une mort pré- 
maturée l'enleva à ses religieux , dont il était le père et le mo- 
dèle, à son pays 9 quil'écoutait conune un oracle, etàTEglise, 
à laquelle il aurait pu rendre encore d'éminents services. 

•Odon et Gauthier, ses deux successeurs immédiats , ne gou- 
vernèrent qu'un instant Tabbaye : le premier eut parmi ses 
contemporains une certaine renommée d'orateur et d'écrivain 
mystique; la plupart de ses ouvrages ont été dévorés par le 
temps : on en retrouve encore quelques débris dans les Biblio- 
thèques des écrivains de Tordre (2). L'administration du se- 
cond ne dura qu'un an et n'eut rien de remarquable. Enfin, en 
1 1 62 , Aliprand , deuxième du nom , profes de l'abbaye de Mo- 
rimond en Lombardie , fut élu unanimement. Ce fut lui qui 
agrégea à l'ordre de Citeaux Régnier d'Aigremont et Simon, 
vicomte de Gémont, les bienfaiteurs de son monastère. Cette 
double cérémonie se fit à l'oratoire de Morimond, le jour de 

(1) Radev., 1. 2, ce. 69, 70 et 72 ; — Arm, cist., t. 2, p. 327. 

(2) Philipp. Seguin., Biblioth, cist.; — Hist. de la vie et des <k;rits d^Odon, 
abbé de Morim., Hist, litt. de France , t. 13, pp. 610 et 613. 



— 149 — 

fca Nativité de la sainte Vierge, en H63, en présence d'une 
foule de seigneurs et de tous les moines (1 ]. 

Cette même année saint Raymond rendit le dernier soupir 
à Calatrava , et son corps fut transporté à Cirvelos qui en dé- 
pendait (2). Après sa mort, les cheTaliers, quoique la plupart 
ne fussent que des frères convers auxquels il avait fait prendre 
les armes, ne voulurent plus avoir de moines avec eux, ni 
être gouvernés par un abbé , et élurent pour premier grand- 
maître Grarcias, l'un d'entre eux. Il s'éleva bientôt un débat 
très-vif entre les religieux de Citeaux et de Sainte-Marie-de- 
Fitero d'un côté, et les chevaliers de l'autre , les religieux pré- 
tendant que c'était à eux que Calatrava avait été donné ; mais 
le grand-maître, d'après les conseils de Vélasquez, le seul 
moine qui fût resté à Calatrava , conduisit cette affaire avec 
tant de prudence qu'elle s'accommoda. 

Au mois de septembre 1164, lorsque tous les abbés de 
Tordre étaient réunis à Citeaux, dans la salle capitulaire, on 
vit arriver on chevalier étranger, avec son costume guerrier^ 
sonépëe, sa lance, son bouclier. Ayant traversé l'enceinte, 
il vint 86 jeter aux pieds de Gilbert , l'abbé général. « Que Cî- 
ct teaia, s'écria-t-il, daigne aussi nous recevoir; car nous 
« sommes ses enfants, et rien ne pourra jamais nous détacher 
« du sein de notre mère I Le vénérable Raymond nous a en- 
« gendres à la vie religieuse dans la forteresse de Calatrava ; 
« nous sommes entrés ensuite dans la grande famille cister- 
« cienne; nous avons vécu jusqu'alors sous des abbés, et plût 
«( au ciel qu'ils fussent encore à notre tête ! Affranchis de tout 
« autre soin, nous serions à cette heure à la poursuite des in- 
<c fidèles qui ont envahi l'Espagne. Maisdes moines pacifiques 

(1) Tabul, Morim., ad hune aim. 1163. 

(%) Roder, tolet., 1. 7, c. 14 ; — Mariana, 1. 2, c. 6; ^ Rades Andrad., Hist. 
Ca/atr.y c. 6. 



— 150 — 

a ne veulent pas ou ne peuvent pas commander à des homoMs 
tt qui ne vivent que sur des champs de bataille et dans le 
« sang ; aussi les autres ordres militaires , comme les Tem- 
tt pliers » qui se glorifient d'avoir saint Bernard pour législa* 
a teur, sont-ils gouvernés par des grands-maîtres pris parmi 
« les chevaliers. C'est d'après cet exemple que ceux de Cala- 
a trava m'ont élu moi-même , non pour secouer le joug mo- 
a nastique, mais pour ne pas le souiller. Les moines, irrités 
« de cette élection , nous ont abandonnés ; rien n'a pu les re- 
« tenir : ni le doux souvenir de Raymond, illustré par des mi- 
a racles après sa mort, comme il Tavait été par ses vertus 
« pendant sa vie ; ni leur propre sang , qu'ils ont versé sur 
« cette terre; et ils nous ont délaissés sans lois, sans guide; 
« nous aurions même été privés des secours spirituels de TE- 
(c glise, si nous n'avions nommé des chapelains pour nous les 
et administrer. Nous venons nous jeter dans vos bras ; daignez 
« nous accueillir et nous tracer une règle de vie. Si nous ne 
a pouvons plus être les enfants de Ctteaux, qu'au moins nous 
« soyons ses alliés et ses amis ! » 

L'abbé Gilbert répondit avec une sévérité mélangée de 
beaucoup de douceur, montra l'irrégularité de l'élection du 
grand-maitre sans l'avis et la participation de Citeaux, et glissa 
rapidement sur le passé ; on leur donna une Règle sÀns les 
rattacher à aucune maison. Garcias se rendit à Sens pour la 
soumettre à l'approbation du Souverain-Pontife Alexandre ID, 
et retourna ensuite en Espagne (1). Les Maures ayant essayé, 
peu de temps après, de reconquérir les places qu'ils avaient per- 
dues, les chevaliers les refoulèrent en leur faisant essuyer des 
pertes considérables. Alphonse IX, pour les récompenser, leur 
donna la moitié des châteaux d'Almaden et de Chillon. 

(1) Annal, cist., p. 400, t. t; — Hist de VEgl, gailic.^ Lon^ev., t. 9, 
pp. 564 et sq. 



— loi — 

Ayaut appris que le roi assiégeait Zoriia , ils lui envoyèrent 
douce cents hommes pour Taider à s'en emparer ; ils allèrent 
ensuite attaquer les ennemis au foyer même de leur domina- 
tion 9 et les défirent en bataille rangée , sans autre secours 
quMn renfort de deux mille hommes qui leur était venu de la 
ville de Tolède. Le roi leur abandonna les terres de GogoUu- 
dOf d'Almoguera, de Maqueda, etc. Ces exploits les mirent 
en si grande réputation , que le roi d'Aragon , étant pressé 
par les filaures, pria le grand-maître de lui envoyer ses gens^ 
avec lesquels il enleva d'assaut et à la pointe de Tépée plus de 
douze places fortes (1). Nos chevaliers semblaient se multi- 
plier pour repousser ou prévenir les attaques» aujourd'hui 
dans le royaume de Gordoue ou de Valence » demain dans la 
contrée de Jaên, brûlant les camps et les villages, traversant 
les forêts et les montagnes avec la rapidité de Taigle , passant 
toor-à-foor des frontières de Castille à celles d'Aragon ; se di- 
visant ordinairement par pelotons , pour échapper aux forces 
supérienfesde l'ennemi ; faisant une guerre de tirailleurs et de 
guérillas i la plus terrible de toutes , sur le sol si montagneux 
et si accidenté de l'Espagne. 

Cependant, quand l'occasion favorable se présentait, ils ne 
refusaient pas la bataille ; ils la provoquaient même. Ainsi, 
les îpifidèles ayant fait une incursion dans le pays d'Alarcos 
et de Benavente, nos chevaliers y volèrent aussitôt, les pour- 
suivirent et les serrèrent de si près , qu'ils les forcèrent d'en 
venir aux mains et en tuèrent plus de trois mille. Le drapeau 
de Galatrava à la devise et aux couleurs de Citeaux est partout 
vainqueur, et l'Espagne chrétienne lui devra son salut. 

Aliprand II , abbé de Morimond , était mort dès l'an 1 168 ; 
Gilbert , qui lui succéda , ne fit que se montrer et disparaître ; 

(1) Rades Andrad., Hist. Calatr., ce. 10, 11 et i«; — Hélyot, Hist. des ord. 
relig. et mUit.^ t. $, p. 88. 



— 152 — 

il fut remplacé par Henri IL Ce dernier obtint, en 1178, du 
pape Alexandre III , une bulle de protection , avec de grands 
privilèges. Comme Aliprand, il était ordinairement chois^ 
pour arbitre dans toutes les dissensions et par toutes les classes 
de la société. Il rétablit successivement la bonne harmonie 
entre les religieux de Flabémont et ceux de Beaupré ; entre 
Pierre , évêque de Toul , et son chapitre ; entre les fils de Si- 
mon de Clémont, qui se disputaient Théritage de leur père. 
Il fut appelé à Metz , à Langres » à Besançon , pour terminer 
des différends , éteindre des haines invétérées qui semblaient 
devoir durer toujours (1). 

Quand le socialisme moderne réussit à pénétrer qodque 
part 9 soit en Suisse , soit en France , ou en Allemagne , ou en 
Italie , il y traîne à sa suite la haine de Dieu et de lliumanité, 
le désœuvrement , toutes les débauches de Pesprit et dn cœur, 
les révolutions, la guerre civile. Il peut répéter en toute vérité 
les paroles que Milton met dans la bouche de l'ange rebelle 
précipité des cieux : Là où je tomberai, là sera V enfer I 

Partout où nos cénobites posaient leurs tentes, ils appor- 
taient dans les plis de leurs blanches robes , avec Tamour de 
Dieu et des honunes, la paix et le travail. La contrée qui Isat 
ouvrait son sein devenait bientôt un paradis terrestre. 

Hélas! nous n'avons plus ces anges de charité, ces mes- 
sagers du ciel qui venaient du désert apporter au monde la 
tranquillité et le bonheur ; qui d'un mot calmaient les orages 
du cœur, jetaient l'ennemi dans les bras de son ennemi, qui 
l'embrassait et lui jurait oubli et pardon ! — Qui nous ren- 
dra nos cénobites avec leur puissance consolatrice et paci- 
ficatrice?... qui empêchera nos douleurs et nos discordes 
d'être éternelles ?. . . 

(1) TabuL Mofim., ad aou. 1177; — Gall. christ., t. 4, p. 817. 



— 153 — 



CHAPITRE XVIII. 



Excommunication de Ponlqoe de Ghoiseul; GalatraTa est réuni définitivement 

à Morimond ; bataille d*Alarco8. 



L^influence toujours croissante de notre abbaye , son exten- 
aon territoriale et sa prépondérance dans toutes les affaires 
qui se traitaient autour d'elle , et presque toujours par elle , 
amenèrent une réaction ; elle vint de ceux-là mêmes à qui Mo- 
rimond devait son existence et une grande partie de sa prospé- 
rité tempœ*elle, c'est-à-dire des seigneurs du Bassigny. 

Renard de Ghoiseul étant mort , son fils Foulque lui avait 
succédé ; quoiqu'il eût hérité des qualités de son père et même 
de ma respect pour les moines , il ne put voir sans un secret 
dépit 868 terres envahies de toutes parts , en vertu des droits 
d'usage dans les forêts» de pâturage dans les prairies, de pêche 
dans les étangs , droits accordés au monastère par ses ancêtres 
et qui avaient établi une sorte de fief dans son fief ; il vit en 
tremblant cette puissance nouvelle qui s'était élevée subite- 
ment à côté de la sienne et semblait devoir l'effacer et Fanéan- 
tir. Ayant essayé vainement de contester la valeur des titres 
de l'abbaye, il se décida à faire saisir les bestiaux des granges» 
et envoya ses gens recueillir le blé et les raisins dans les 
champs et les vignes qui avaient appartenu autrefois à sa fa- 
mille. 



— 154 — 

Les moines étaient possesseurs légitimes» ou à titre d*achat, 
ou à titre de donation : on ne pouvait les dépouiller sans bles- 
ser essentiellement la justice et sans introduire dans la société 
des germes de désordre et de bouleversement ; ils se plaigni- 
rent , ils réclamèrent ; mais sans fruit. L*épiscopat était alors, 
comme toujours» le refuge des opprimés ; quoique Foulque fût 
un des plus puissants barons» je ne dirai pas seulement da Bas- 
signy» mais de la France » et par l'étendue de ses domaines» é. 
par le nombre de ses vassaux» et par ses alliances avec les plas 
grands seigneurs de son temps» Manasses» évêque de Langres 
vers la fin de Fan 11 81 » éleva la voix contre lui» le somma d'a- 
voir à réparer les dommages qu'il avait causés» le menaçant de 
l'excommunier si dans quinze jours il n'avait pas satisfiût. Ce 
délai expiré et Foulque persistant dans son obstination, Manas- 
ses» après avoir employé inutilement toutes les Toies de la dou- 
ceur» rassembla son clei^é dans sa cathédrale» puis, à la lueur 
des flambeaux que tenaient tous les assistants » il prononça la 
sentence d'excommunication» et ordonna eu' elle serait publiée 
chaque dimanche au prône de toutes les paroisses de son dio- 
cèse ; ensuite on éteignit les flambeaux et on les jeta à terre. 

n était enjoint à tous les prêtres et autres ecclésiastiques de 
labaronie de Ghoiseul d'en sortir aussitôt» à l'exception de 
deux diacres» qui y resteraient pour porter le viatique aux ma- 
lades et administrer le baptême aux enfants (1) : on devait 
sonner chaque jour trois glas dans toutes les églises du fief, 
comme pour un mort ; s'il arrivait que le baron excommunié 
se réfugiât dans un viUage» ou seulement le traversât, la célé- 
bration des saints mystères y cesserait ce jour et le suivant ; en 
cas de mort dans l'intervalle » on refuserait la sépulture à son 
corps. On finissait par menacer de la même peine tous sescom- 

(1) Duobus tantum diaconis relictiSy qui viaticum infirmis et baptisma for'" 
vuiis ptwiderent. 



— 155 — 

mensaux » ses adhérents , ceux qui continueraient de le servir 
ou qui lui donneraient Thospitalité (1). 

Foulque fut foudroyé sous ce coup terrible ; abandonné d' Aa- 
lis» sa pieuse et tendre épouse , de ses enfants et de ses servi- 
teurs ; seul sur sa montagne, au milieu de son manoir désert, 
en face de sa conscience et sous la main d'un Dieu irrité , il se 
hâta de secouer cette effroyable malédiction qui le suivait par- 
tout et se projetait autour de lui sur un cercle aussi vaste que 
le monde, promettant de laisser aux moines la jouissance plei- 
ne et entière des droits que ses aïeux leur avaient accordés. 
L'évéque lui donna quinze jours pour remplir ses engage- 
ments, foute de quoi i| devait retomber sous Texconmiunica- 
tion ; mais ses promesses ayant été ponctuellement exécutées, 
il fut absous solennellement à Morimond, en présence d'un 
nombre considérable de seigneurs. 

Sans doute nous ne pouvons juger de pareils actes au point 
de vue de notre époque ; pour les apprécie^ sainement, il fout 
nous transporter au XIP siècle, au milieu de ces barons parfois 
chrétiens irès-fervents, mais encore à demi-barbares, n'ayant, 
humaioement parlant, d'autres lois que leurs caprices, sans au- 
tre fràsa que celui de l'autorité de l'Eglise , qui ordinairement 
se jetait entre eux et leurs victimes, traçait des limites à leur 
puissance envahissante et déprédatrice, en lui disant : Tu t'ar- 
rêteras là , ou tu seras brisée ! 

Pierre I*' était alors abbé de Morimond. Ce religieux, dans 
sa jeunesse , avait étudié dans les écoles de Paris ; mais Dieu 
TaTait si peu fovorisé et du côté de l'inteUigence et du côté de 
la mémoire, qu'il était un objet de dérision pour ses condisci- 
ples, et passait à leurs yeux pour un idiot (2) . Ce pauvre en- 
fant , désespéré , usait les plus beaux jours de sa vie dans la 

(1) Archiv. delà Haute-Marne, arcul. 4. 

(2) Ab omnibus irridebatur , ab omnibus idiotajudicabatur» 



— 156 — 

tristesse et le deuil ; il en devint même gravement malade» et 
il eut une vision dans laquelle il lui sembla que son ame, dé- 
tachée de son corps par la mort , avait été précipitée dans les 
enfers, où elle endurait de la part du démon , dans la compa- 
gnie des danmés, les plus affreux tourments en punition de ses 
péchés. 

Effrayé de ce songe terrible, il avait mandé un prêtre, avoué 
ses fautes avec beaucoup de larmes, et pris la résolution de 
quitter Paris pour travailler uniquement à son salut ; pensant 
ne le pouvoir faire nulle part avec plus de fruit et de sûreté 
que dans la congrégation de Citeaux, et entre tous les monas- 
tères cisterciens que dans celui de Morimond , il y fit profes- 
sion, et acquit par l'oraison des connaissances si relevées rtâ 
profondes dans les choses de Dieu, qu*il devint, pour sa sci^ce 
autant que pour sa piété, la lumière et Texemple de la coomiu- 
nauté. 

Ses visions lugubres avaient laissé des traces ineflhçables 
dans son ame ; il était tellement effrayé des jugements de Dieu, 
qu'il n'y avait plus de joie et de plaisirs au monde pour lui ; la 
douleur de son cœur se trahissait à chaque instant par ses sou- 
pirs , et le deuil de son ame par une indicible expression de 
tristesse dans toute sa physionomie ; il semblait ne se nourrir 
que du pain des larmes, et jamais on ne surprit le plus léger 
sourire sur ses lèvres. Son austérité , ses gémissements , sa 
pieuse mélancolie s'alliaient admirablement avec le cloître, le 
désert, les tombeaux et le sombre paysage de Morimond (i). 

Sous un chef aussi saint et aussi habile , Morimond n*avait 
rien à envier aux autres maisons de l'ordre ; mais il n*était 
monté que malgré lui sur le siège abbatial, et, depuis trois ans 
qu'il l'occupait, il n'avait cessé de soupirer après le moment où 

(1) Caesar Heislerb., 1. 1, Dial., c. 33 ; — Armai, m/., t. î, ann. 1178, 
c. 4. 



— 157 — 

il lui serait donné d'en descendre pour se confondre avec ses 
frères et devenir le dernier d'entre eux ; car les vrais servi- 
teurs du Christ ont toujours eu Tambition d'obéir et d'être 
comptés pour rien ; c'est là surtout le signe auquel on les a 
toujours reconnus. Notre abbé put jouir de ce bonheur tant 
désiré à la fin de il 81 » époque à laquelle il céda sa place à 
Henri, troisièmedu nom. Ce dernier mourut deux ans après» et 
eut pour successeur Barthélémy^ dont l'administration fut en- 
core de plus courte durée. Les moines, fatigués de la fréquen- 
ce de ces changements y et regrettant le gouvernement pater- 
nel, quoique sévère, de Pierre , le choisirent de nouveau et lui 
firent une sorte de violence pour recharger ses épaules du far- 
deau qu'il venait à peine de secouer. Dieu fit assez voir qu'il 
approuvait cette réélection par les abondantes bénédictions 
qu'il répandit et sur l'abbé et sur l'abbaye (1). 

Casimir II, le Juste, roi de Pologne, sur la renommée de sa 
sainteté, lui écrivit de sa propre main pour lui proposer la fon- 
dation d'un nouveau monastère de son ordre et de sa filiation 
dans ses États, témoignant surtout le désir d'avoir des moines 
formés par lui ; c'est pourquoi douze cénobites avec un abbé 
partirent de Morimond, et, après avoir traversé l'Allemagne, 
vinrent à la cour de ce prince, qui les accueillit avec la joie la 
plus vive et le plus profond respect , leur assignant pour dot 
une partie du bourg de Copronitz avec les terres environnan- 
tes, couvertes de forêts et de marais infects , ce qui rendait ce 
climat meurtrier et inhabitable (2). 

(1) Séries abbtU. Morim., in Gall, christ.^ t. 4, et Séries eorumd» abbat., ap. 
Àng. Manr., t. 1, p. 520. 

(î) Kasimirus, dux Poloniœy futtdavit monasterium Copriwnicense , etineo 
loèavit fraires OC , ex Morimundo sumptos , cui oppidum Copriwnicense pro 
dotecontulit et libertates plures concessit; ecclesiam quoque de quadro lapide 
œdificQvit. Deinde Nicolaug Bùyarius cornes, cœterique nobiles de armis Boga- 
riœ et Habdanck, villas et prœdia contulerunt. — Joann. Pist., Histor. Polon. 
collect,, 1. 6 ad finem. 



— 158 — 

Que de fois , en travaillant sous le ciel brumeux du nord, 
ces enfants du Bassigny durent se rappeler les champs de leur 
pays aux moissons dorées, nos riantes matinées de mai, les fera 
brûlants du soleil de juillet, nos douces soirées d'automne 1 
Abandonnés sans appui au milieu des déserts, ils furent pres- 
que tous massacrés par les Tartares , et ils sont yénérés dans 
Tordre de Citeaux comme martyrs (1). Puissent leurs prières 
être exaucées près du trône de la miséricorde , et attira de 
nouTelles bénédictions sur la terre qui a porté leurs ber- 
ceaux! 

De la Pologne , Tattention de l'abbé Pierre se rep(Mrla sur 
l'Espagne ; les chevaliers n'étaient pas rentrés complètement 
dans Fesprit primitif de leur institution, et rien ne les rattachait 
à Citeaux que la faveur qui leur avait été accordée d'être admis 
à la participation des prières , suflrages et bonnes oeuvres des 
moines ; ils ressemblaient à un rameau séparé du tronc et qui 
n'en reçoit plus la sève vitale. Cependant c'était par rocgine de 
Cîteaux qu'ils avaient voué à Dieu leurs sueurs et leur sang; ni 
l'éclat ni la rapidité de leurs conquêtes ne purent leur £ure 
oublier leurs serments. 

En Tan 1187, le grand-maître se rendit en Bourgc^e, ao 
moment de la convocation du chapitre général , et parut aa 
milieu des évéques et des abbés avec des lettres du roi de Cas- 
tille et de plusieurs grands d'Espagne, suppliant cette auguste 
assemblée de recevoir les chevaliers non-seulement comrate des 
alliés et des amis, mais comme des frères. Le roi, dans sa let- 
tre, témoignait le désir de voir la milice rattachée non à Fitero 
ou à l'Echelle-Dieu, mais à l'abbaye de Morimond, mère de 
l'une et de l'autre, dont le nom et les vertus étaient si célèl»es 
que c^était une gloire pour les plus fameuses congrégations 

ri) Menolog. cist., die 2 junii. 



— 159 — 

d*étre dans sa dépendance et de se mouvoir dans son orbite. 
Cette demande, si légitime en elle-même et appuyée de si puis- 
santes recommandations , fut accueillie avec empressement 
par le chapitre ; Calatraya fut de nouveau agrégé à Citeaux, 
et Fabbé général chargé d'en rédiger Pacte testimonial avec 
les clauses et conditions. Gomme c'est un des titres les plus 
glorieux deMorimond, nous allons le transcrire entièrement : 

« Gvy, humble abbé de Citeat^x, avec les évêques et les abbés du 
et chapitre , à tous les frères de Calatrava et au vénérable 
« Nugno, grand-maître, salut et fraternité. 

« Nous ne pouvons qu'approuver le projet que vous avez 
<c formé de passer des rangs de la milice du monde dans ceux 
<c de la Dodlice du Christ, pour combattre les ennemis de la foi ; 
« nous en rendons grâce au Dieu tout-puissant qui attire à lui 
<c ceux qu'il veut et comme il veut, et nous le conjurons de vous 
<K faire erottre de plus en plus en nombre et en mérites. Quant 
« à la demande, que vous nous adressez humblement, de vous 
« admettre à la participation des privilèges de notre ordre, non 
a comme des alliés, mais comme de vrais frères , nous l'ac- 
« cueillons avec plaisir. Vous voulez que nous vous tracions 
« une règle de vie ; voici ce que nous croyons devoir vous pres- 
« crire, et pour votre vêtement, et pour votre nourriture : vous 
« porterez un costume modeste, comimode pour votre profes- 
« sion, tel qu'il sera réglé par l'abbé de Morimond, de con- 
« certavec votre grand -maître ; le scapulaire sera votre habit 
tt de religion. Vous garderez un silence continuel à l'oratoire, 
tf au réfectoire , au dortoir et à la cuisine. Vous dormirez ha- 
it biUés et les reins ceints ; vous userez d'aliments gras trois 
« jours de la semaine : les mardis, jeudis et dimanches , vous 
a contentant d'un seul mets à chaque repas. 



— 160 — 

ft Que celui qui aura frappé son frère ne s'approche , six 
(c mois durant, ni de son cheval, ni de ses armes, et mange à 
«c terre trois jours de suite. Quiconque désobéira au grand-mal- 
a tre subira la même peine. Lorsqu'un chevalier aura été con- 
c( vaincu publiquement du crime de fornication^ il mangera à 
a terre pendant un an, sera réduit au pain et à Feau trois jours 
« chaque semaine, et recevra la discipline le vendredi depuis 
ce FExaltation de la sainte Croix jusqu'à Pâques ; ceux qui ne 
(c seront point en campagne jeûneront trois jours de chaque 
« semaine. 

(( Nous vous enjoignons à tous d'obéir au grand-mattre et 
c< de faire profession dans ses mains , comme s'il était votre 
a abbé. Si vous voulez fonder des abbayes, vous en remettrez 
« l'établissement à l'abbé de Morimond , qui les aura dans sa 
a filiation et sera tenu de les visiter une fois chaque année par 
c< lui-même ou par un délégué » (1). 

Quand on lit les Annales cisterciennes , on est accoutumé 
bientôt aux prodiges ; mais rien ne nous paraît plus étrange et 
plus admirable que ce règlement, provoqué par les chevaliers 
et accepté par eux avec reconnaissance. Refouler Torgueil mi- 
litaire sous les pratiques les plus humiliantes en apparence, le 
briser de mille façons, s'en jouer en quelque sorte ; donner un 
scapulaire à des soldats, un Psautier à des gens d*armes ; ame- 
ner des guerriers superbes à rougir d'un péché véniel comme 
de timides et innocentes nones , à tendre sans mot dire leurs 
épaules nues aux coups de la discipline , à manger par terre &k 
pénitence comme de petits enfants ; faire entrer le cloître 
dans la caserne ; voilà la grande merveille et la gloire incom- 
parable de Citeaux et de Morimond. 

(1) Rades, Hist. Calatr,, c. 13 ; — Armai, cist.y t. î, pp. 187 et sq. 



— 161 — 

Comment s'opéraient tant de prodiges incroyables? Par la 
puissance de la charité. Lorsque nous lisons les ouvrages de 
Fourier, de Cabet, de Victor Considérant, de Louis Blanc» 
etc., nous y voyons que le dernier mot de ces puissants génies, 
c*est qu'on ne pourra jamais associer les hommes qu'autour 
d'une table bien servie : ils n'ont découvert jusqu'ici que la 
fraternité de l'estomac. 

Si donc nous désirons avoir, aujourd'hui encore , la frater- 
nité des cœurs et des âmes en Dieu, la seule digne de l'hom- 
me , il faudra la demander au Christ , qui a dit : Aimez^ous 
les uns les autres; vous êtes les enfants d'un même père; vous 
êtes uns, car vos frères c'est vous et vous c'est vos frères. Eh 
bien ! cette doctrine a réalisé au XIP siècle ce qu'elle réalise- 
rait au XIX*, si on le voulait franchement, le rêve de l'associa- 
tion universelle : le soldat donnait la main au moine , le moine 
au laboureur, le laboureur à l'artisan , l'artisan au riche , le 
riche au pauvre : tous s'embrassaient sur le sein de Celui qui 
est mort pour tous ! 

D. Nugno Pérez , désirant asseoir les nouveaux statuts sur 
des bases solides , se rendit à Rome , accompagné d'un reli- 
gieux de Morimond, afin d'en solliciter la confirmation près de 
la cour pontificale. Tous deux allèrent ensemble se jeter aux 
pieds de Grégoire VIII, qui ratifia les décisions du chapitre et 
leur donna cette sanction romaine sans laquelle rien ne se 
fonde et ne prospère dans l'Eglise de Dieu. 

Ces deux pèlerins de pays si éloignés , de professions si di- 
verses, sortis l'un d'un humble couvent du Bassigny, l'autre 
d'une forteresse guerrière de la Castille , cheminant de compa- 
gnie vers la ville éternelle , s'inclinant en même temps sous 
la main du vicaire de Jésus-Christ, et confondant leurs vœux 
dans son sein paternel, nous retracent une des phases les plus 
merveilleuses de l'unité de la société chrétienne au moyen âge. 

it 



— 162 — 

Deux années auparayant , Tordre ayait porté ses armes du 
c6té d'Andujar, d^où il avait ramené beaucoup de captifs et un 
riche butin. Attaqué au retour par le frère de la reine de Cor- 
doue , le grand-mattre Tavait fait prisonnier» après aToir tué 
ou dispersé ses gens. Ce jeune prince donna pour sa rançon 
une grande somme d^argent, cinquante* chrétiens, parmi les- 
quels il y avait quatre chevaliers, et le vêtement qu'il portait, 
tout étincelant d'or et de pierreries. 

Les Maures se trouvèrent tellement pressés de toutes parts, 
qu'ils appelèrent à leur secours Témir Almoumenin , chef des 
Almohades, résidant à Maroc. Il passa en Espagne avec une 
armée immense , surprit Alphonse avec ses troiq^es près d'A- 
larcos, le 18'' de juillet 1195, et les mit en déroute. Le roi, 
ne voulant pas survivre à sa défaite , cherchait la mort sur le 
diamp de bataille, et c'en était fait de l'Espagne si les che- 
valiers , lui formant un rempart de leurs corps , ne l'eussent 
tiré de la mêlée et conduit dans une forteresse voisine. Cak- 
trava fut pris d'assaut , et deux mille hommes, tant chevaliers 
que moines et chapelains , furent égoi^és sous ses murs. Les 
débris de l'ordre se retirèrent à Cirvelos , près du tombeau de 
saint Raymond, pour ranimer leur courage et y puiser une 
nouvelle vie (1). 

Les chevaliers d'Aragon , croyant que D. Nugno Pérez avait 
été enseveU avec sa milice sous les ruines de Galatrava, élurent 
un autre grand-maître ; mais cette élection n'eut pas de suites. 
Semblables au lion que la flèche du chasseur a rendu plus fu- 
rieux et plus terrible , nos intrépides champions attendaient en 
frémissant l'instant de la vengeance. En 1198, ils descendirent 
avec 400 chevaux et 600 hommes d'infanterie dans la plaine 
où fumait encore le sang de leurs frères. S'étant emparés de la 

(1) Rades, Hist. Calatr.^ ce. lî et 13; — Annal, cist, Séries pnefect. milit. 
Calatr., t. 3, p. 20. 



— 163 — 

place de Salvaterra» ils s'y fixèrent : d'où vint à Tordre le nom 
de Salvaterra , qu'il conserva quatorze ans ; c'est de là que , 
renaissant en quelque sorte de sa cendre , la milice s'élancera 
à de nouveaux combats et à de nouvelles victoires (1). 



CHAPITRE XIX. 



Sûnt Piore de Gamiel ; extension territoriale de Morimond ; réunion de Tor- 
dre d*ATls à GatatraTa; Guy est élu abbé ; suite de ta mission religieuse et 
sociale de If orimond. 



Didace Vélasquez» le compagnon de saint Raymond» n'a- 
vait jamais quitté les chevaliers» partageant leurs expéditions 
et leurs dangers » priant et combattant tour-à-tour, moine et 
soldat tout à la fois ; mais , accablé sous le poids des ans et des 
infirmités, il voulut, malgré les instances du grand-mattre et 
les larmes de toute la milice, se retirer à Saint-Pierre-de-Gu- 
miel, poiu* s*y préparer à la mort (2). 

Ce couvent bénédictin, situé près de Gumiel, dans une 
vallée très-pittoresque et très-fertile, avait été demandé au roi 
de Castille par les chevaliers pour y faire fleurir la règle de 
saint Benott selon la réforme de Giteaux , et le roi s'était em- 
pressé de le leur abandonner; mais, ainsi que nous Tavons 
TU , il ne leur était permis ni d'accepter des abbayes , ni d'en 

(1) Rades, Hisi. Calatr., c. 13; — Séries praefect. Calatr., t. 8, ad fin., 
Armai, cisterc. 

(S) Armai, cisterc.^ t. 3, p. 284. 



— 1C4 — 

fonder sans la permission de Tabbé de Morimond. Alphonse « 
roi de Castille» en écrivit aussitôt à Tabbé Pierre» pour ren- 
gager à venir en Espagne , afin de recevoir ce monastère royal 
et de former à l'observance cistercienne les religieux qui Fha- 
bitaient. Le roi tenait alors sa cour à Tolède. L*abbé fut intro- 
duit près de lui» et accueilli avec de grandes marques de distinc- 
tion et de respect; on dressa Tacte de donation , conçu en ces 
termes : 

tt Moi , Alphonse » par la grâce de Dieu roi de Castille et de 
« Tolède» je donne à Tordre de Citeaux et à vous dom Pierre 
fc et à vos successeurs le monastère de Saint-Pierre-de-Gu- 
« miel » avec toutes ses dépendances » pour que vous le possè- 
de diez irrévocablement et en jouissiez à perpétuité. Que si 
«( quelqu'un ose violer cette charte , qu'il encoure pleinement 
« la malédiction du ToutrPuissant et soit condamné aux pei- 
« nés de Fenfer» avec le traître Judas ; qu'il paie au roi mille 
« maravédis en or» et restitue le double du dommage qu^il 
«( aura causé)) (1). 

Pierre souscrivit à cet acte, et» comme le roi lui eut témoi- 
gué le désir d'avoir sur les lieux quelqu'un qui fût à même » 
par la connaissance de la langue, des mœurs et du pays» 
d'exercer un vigilance continuelle sur la milice , de régler sur- 
le-champ les différends qui pourraient survenir entre les che- 
vaUers» il établit l'abbé de Saint-Pierre son vicaire en Espar 
gne, avec plein pouvoir de visiter, corriger» reprendre, etc.; 
se déchargeant sur lui de cette partie des devoirs de sa place» 
qu'il ne pouvait remplir à cause de son grand âge et de l'éloi- 
gnement. 

L'abbé de Morimond » de retour dans son monastère , se 
livra tout entier aux pieux exercices du cloître, et» après une 

^1) Annal, cist., l. 3, p. 183. 



— 165 — 

i^îe pleine de bonnes œuvres, il s'endormit paisiblement dans le 
Seigneur, le 14* de septembre 1198, jour auquel le Ménologc 
de Cîteaux fait mémoire de lui (1). 

Le territoire de notre abbaye ne cessait de s*étendre : Re- 
nard» seigneur de Lambrey, Tavait agrandi du fief de Mont; 
Thibaut, comte de Bar et de Pont-à-Mousson , de quelques 
métairies, aTec le libre passage de la MoseUe à pied et à che- 
val , tant à travers les gués que sur les ponts , dans tout le 
comté ; Foulque de Ghoiseul, en i 195, du domaine de Salves- 
champ; Simon, duc de Lorraine, de prés et de vignes aux 
environs de Neufchàteau. 

Les socialistes se vantent d'avoir trouvé le secret , au moyen 
de ce qu'ils appellent l'association intégrale , de donner du tra- 
vail à tous les ouvriers, d'organiser les travailleurs et d'utiliser 
toutes les forces et toutes les ressources de l'humanité (2). Du 
travail toujours et pour tous t voilà la grande devise écrite sur 
tous leurs drapeaux. Ce rêve était réalisé au moyen âge dans 
la plupart de nos grands instituts cénobitiques ; tout ouvrier 
Tenant firapper à la porte du monastère y trouvait ea tout 
temps l'occupation pour laquelle il se sentait le plus d'attrait 
et d'aptitude. C'était pour faire face à tous les besoins et à tou* 
tes les capacités, que la communauté cistercienne s'efforçait 
de réunir autour d'elle tous les genres d'arts^ de métiers et 
d'industries , conmie nous le voyons dans la donation de Gé- 
rard de Vaudémont. Ce seigneur, par le conseil et Fintermé- 
diaire de Févéque de Toul , abandonna à Morimond Texploita- 
tion des mines de fer de Chaligny , avec la permission de prendre 
du bois dans ses forêts pour faire du charbon , de construire 
des fourneaux et des forges, et à l'entour des logements pour 



(i) Henriq., Menol. cist.^ mens. sept. 

{%) Hipp. Renaud, Solidarité, etc., in-8s passim ; — A. Tamisier, Cou^- 
tfçFîl mr la théorie de* fonct., in-8«; — L. Blanc, Organisation du trav., in-8». 



— 166 — 

des frères forgerons ; y ajoutant le droit de pécher dans la Mo- 
selle durant huit jours» au moment du chapitre général, de 
tirer une charretée de foin de son breuil, un tonneau de yin 
de sa vigne et une mesure de blé de sa corvée (1). 

Dès Tan 1172, le comte de Bourgogne avait déjà cédé aux 
moines une partie des salines et des forges de Scey-sor-Saône, 
où ils entretenaient des chaudières et des fourneaux avec un 
grand nombre de frères salinateurs et de frères forgerons. 

La position du monastère, au miUeu des bois, entre des 
ravins profonds, en ofirant aux malfaiteurs une grande fadlité 
pour se glisser furtivement^dans Tenceinte claustrale , surtout 
lorsque les moines étaient réunis au chapitre ou au chœur, 
devint bientôt une nouvelle source d'inquiétude et de trouble, 
surtout dans des temps de guerre et de brigandage. Il arriva 
même que des troupes de hardis voleurs se précipitèrent avec 
la rapidité de Téclair du fond des forêts des Vosges, envahi- 
rent le clottre, en brisèrent les portes, en pillèrent les objets 
les plus précieux , et portèrent leurs mains sacrilèges sur la 
personne des religieux. 

La papauté était alors, comme depuis, le refuge et Tappui 
des opprimés et des malheureux ; Morimond cria vers elle, 
implorant sa protection ; aussitôt Innocent 111 manda à tous les 
archevêques, évêcpies, doyens et curés de la province de faire 
rechercher les voleurs dans leurs diocèses et leurs paroisses, 
de les punir selon les canons, de les forcer à restituer, et, à 
leur défaut, ceux qui seraient en possession des objets volés, 
menaçant les récalcitrants de Tindignation des bienheureux 
Pierre et Paul et des foudres de l'Eglise (2) . 

Vetholo était alors abbé de Morimond; son administration, 
quoique très-courte , fut encore signalée par un autre événe 

(1) Archiv. de la Hante-Marne , voir les liasses concernant les pays cités. 
(îi Id., liasses 1, 2, 3. 



— 167 — 

ment mémorable pour son abbaye ; nous voulons parler de la 
réunion de l'ordre d'Avis à l'ordre de Calatrava. Du temps 
d'Alphonse I*', roi de Portugal, quelques gentilshommes, s'é- 
tant concertés pour combattre les Maures, avaient fait entre 
eux une société en forme de religion militaire , d'après les prin- 
cipes de l'institut de Citeaux , et avaient pris leur nom de la 
forteresse d^Avis, bâtie par eux et ainsi appelée parce qu'au 
moment où ils en traçaient l'enceinte ils avaient vu un aigle s'é- 
lever et planer dans les airs. Cette pieuse association était à son 
origine si pauvre et si faible, que les chevaliers de Calatrava, 
pour en empêcher la ruine , lui donnèrent les héritages qui 
leur appartenaient en Portugal, à condition qu'elle leur serait 
soumise et recevrait la visite de leur grand-maître. Morimond 
ne fut pas longtemps sans étendre sur eUe sa juridiction (1). 

Gomme un fleuve, à mesure qu'il s'éloigne de sa source, 
voit à chaque pas son cours se grossir du tribut que lui appor- 
tent les rivières et les ruisseaux , ainsi Morimond voyait chaque 
année sa famille monastique et militaire grandir, se dilater, 
non-«eolement par la fécondité de ses propres enfants, mais 
encore par l'afQuent des générations étrangères dans son sein . 

Cette prodigieuse fécondité et cette prospérité toujours 
croissante devaient exciter la jalousie des autres maisons. L'ab- 
baye de l'Echelle-Dieu, en particulier, ne cessait de réclamer 
contre les mesures prises par le chapitre au sujet de l'afBIia- 
tion de Calatrava à Morimond , comme contraire aux usages 
deCtteaux. Pour faire cesser ces plaintes, deux évécpies, ceux 
de Langres et de Chfilons , et les principaux abbés de l'ordre 
écrivirent à Innocent 111. « Nous venons, disaient-ils , exposer 
« à votre paternité ce qui a été statué touchant les frères de 

(1) Séries magistrorum Avisiensium, Armai, cist.y t. 2, pp. 46-49 ad calcem. 
— Voir aux Pièces justificatives les preuves de la juridiction exercée par Mori- 
tn'>n(J sur cet ordre militiirc. 



— 168 — 

a Calatraya, appelés maintenant de Salvaterra, depuis cpi« 
« Calatrava est au pouvoir des païens ; comment ils sont de- 
a venus enfants de Morimond, d'après ce principe qu'une 
a maison sortie d'une autre maison doit lui être soumise , ainsi 
a qu'une fille à sa mère , en dépendre et s'y rattacher; afin que 
a si quelqu'un , après avoir connu notre décision , ose y con- 
a trevenir» sa résistance soit brisée par le jugement de Fauto- 
« rite apostolique. 

« La milice de Calatrava, depuis sa première fonnation, a 
a fait profession d'être cistercienne et s'est toujours glorifiée 
(c de porter un nom sous lequel Dieu est loué et béni dans 
ic presque toutes les langues ; il a plu aux chevaliers, en 1 187» 
c< d'envoyer leur grand-maître au chapitre général , avec des 
tf lettres du roi de Castille et de la plupart des grands d'Espar 
tt gne» pour nous supplier de les unir plus étroitement à Ci- 
ii teaux et de les y incorporer. Cette demande a paru légitime 
a à tous et a été accueiUie favorablement , parce qu'elle éma- 
<c nait de la religion. Il a donc été décidé à l'unanimité qu'ils 
« seraient fils de Morimond, que l'abbé et sa maison auraient 
c( sur eux le même droit de filiation que Citeaux sur Mori- 
<( mond , avec le pouvoir d'y faire des visites annuelles , de 
« créer et révoquer le grand-maître qui y tient lieu d'aUte, 
« d'y corriger les fautes, punir les abus et transgressions, etc. 
c( On leur a prescrit une règle de vie et des statuts sur la noor- 
« riture et le vêtement, qu'ils ont reçus avec joie et reconnais- 
« sance , ainsi que l'atteste la charte passée entre eux et ceux 
« de Morimond , et dont vous trouverez une copie ci-jointe, 
a afin que vous puissiez en prendre connaissance » (1). 

Une des clauses de cette charte portait que les chevaliers au- 
raient avec eux deux moines de Morimond qui, l'un avec le 

(I Annnf. nsf„ I. 3, pp. 187 Pt IR9. 



— 169 — 

titre de prieur» et Tautre celui de sous-prieui% dirigeraient l'or- 
dre au spirituel et y maintiendraient Tesprit de Citeaux. En 
Tertu de ce pacte, sanctionne par le chapitre et les Souyerains- 
Pontifes , Tabbé de Morimond a constanmient exercé sa juri- 
diction sur Calatrava ; Texercice n*en a pas été également li- 
bre quand les intérêts ou jalousies d'Etat ont empêché les Es- 
pagnols de soufirir des relations si étroites avec la France ; 
mais les actes mêmes n'ont cessé alors de rendre témoignage 
à la supériorité de Morimond sur cet illustre corps » autant 
de fois que les deux nations en sont Tenues là -dessus à un 
examen juridique (1). 

Dieu, qui voulait pacifier et gouverner le monde par Ci- 
teaux, ne cessait de susciter dans cette sainte congrégation des 
hommes du plus rare mérite : tel était Guy, successeur de Ve- 
tholo vers la fin de Tan 1199, religieux d'une édifiante régu- 
larité, profondément versé dans les.lettres sacrées et profanes, 
éloquent, d'un caractère doux et conciliant, éminenmient pro- 
pre aux afiaires, et, par-dessus tout, dévoué à la chaire de 
saint Pierre. Les grandes âmes se devinent et s'attirent des 
extrémités de la terre , comme par la puissance d*un aimant 
secret. Innocent III eut bientôt connu et apprécié le nouvel 
abbé; aussi s'empressa-t-il de se l'attacher par des liens que la 
mort seule a pu briser ; Guy a été l'homme d'Innocent, comme 
Innocent a été l'homme de son siècle. 

Bertrand, évêque de Metz, avait écrit au pape que dans sa 
ville et son diocèse un grand nombre de laïques, parmi lesquels 
on remarquait beaucoup de tisserand^ de cordonniers, d'arti- 
sans et de femmes, avaient fait traduire en langue vulgaire l'E- 

(1) C'est ce que Ang. Manrique a constaté à l'aide de ses savantes recher- 
ches et à la bibliothèque de S.-Barthélemy à Salamanque, et à celle de S.-Lau- 
renl del'Escurial. — Voy. Séries magistrorum Calatrava? , t. 3, Annal, rist., 
i<lfirvem, et Série? abbat. Morimund., t. 1, ad finem. 



— 170 — 

criture-Sainte , et s^appliquaient à la lecture de cette yersion 
imparfaite avec tant d*ardeur, qu'ils tenaient des assemblées 
secrètes pour en conférer et se prêcher les uns les autres. Quel- 
ques curés ayant voulu les reprendre, ils les ayaient insultés en 
face , méprisant leur simplicité et leur ignorance , protestant 
qu'ils résisteraient à leur évéque, à leur métropolitain et même 
au SouTerain-Pontife, si on voulait supprimer leur tradoctioii. 

En face de cette hérésie naissante et qui lève déjà avec or- 
gueil son front menaçant , de quels hommes et de quelles ar- 
mes se servira la papauté? Des hommes et des armes par les- 
quels elle lutte depuis près d^un siècle contre toutes les erreurs, 
tous les vices et tous les genres de despotisme. Innocent Ql 
chargea Tabbé de Morimond d'aller à Metz pour y interpeller 
les récalcitrants , conjointement avec Tévéque , essayer dé les 
ramener , et , s'il ne pouvait y réussir» l'en instruire aussitôt, 
afin qu'il sût comment procéder dans cette affaire A impor- 
tante à l'Eglise universelle, puisqu'il s'agissait de la foL « Nous 
« vous ordonnons , dit le pape en finissant , d'apporter dans 
« Texécution de notre rescrit apostolique autant de diligence 
(( que de discrétion et de prudence ; si vous reconnaissez que 
« le prêtre Crépin et son compagnon soient coupables des dif- 
« férents griefs produits contre eux par leur évêque, puntssei- 
« les selon les canons; si vous les jugez innocents, necrai- 
i< gnez pas d'obliger l'évêque à révoquer la sentence de con- 
u damnation qu'il aurait pu prononcer contre eux, nonobstant 
« tout appel comme d*abus. » — Cette lettre est du 9' de dé- 
cembre 1199. 

L'intervention de l'abbé de Morimond arrêta le mal dans sa 
source et fit rentrer les rebelles dans l'ordre (1). 

L'association cistercienne va grandir et monter de degré en 
dogré jusqu'au faîte des sociétés , jusqu'aux trônes des rois et 

'l; AnnnL cist.^ t. 3, p. 337. 



— 171 — 

des empereurs , pour de là irradier sur le monde entier, sur 
toutes les classes, toutes les conditions, tous les besoins et toutes 
les misères des hommes. Nous espérons que , dans un siècle 
d'anarchie intellectuelle et morale , où le génie humain ne se 
produit plus qu'en œuvres fragmentaires, où nos réformateurs 
ne nous parlent que d'unité universelle, d'association générale, 
on rendra à nos cénobites cette justice, qu'ils ont eu les pre- 
miers ridée de cette haute synthèse sociale tant rêvée et tant 
défigurée de nos jours. 

Nous venons de voir Guy délégué par la papauté avec un 
plein pouvoir pour rempUr l'office de médiateur, d'un côté en- 
ire Tautorité de l'Eglise méprisée, et de l'autre entre des popu- 
lations exaltées et sur le point de se jeter dans les voies téné- 
breuses de l'hérésie ; pour contrôler les actes de Tépiscopat, 
casser au besoin ses arrêts, juger les juges de la terre et faire 
la loi aux arbitres du monde. Le succès de cette négociation, 
qui M fut généralement attribué, lui en mérita une autre non 
moins giiorieuse de la part du même pontife. 

L'empereur d'Allemagne , Henri VI , surnommé le Cruel , 
étant mort, empoisonné, dit-on, par l'impératrice Constance, 
son épouse, dont il avait exterminé la famille, Philippe, duc de 
Souabe^son frère, avait été élu roi des Romains, à Erford, par 
plusieurs seigneurs, tandis qu'Othon, duc de Saxe, était recon- 
nu à Andemach, par les archevêques de Cologne et de Trêves, 
et par les autres électeurs. Quoique le pape se fût prononcé 
pour ce dernier, cette scission n'en dura pas moins dix ans, 
jusqu'au moment où Philippe périt assassiné par Othon de 
Vittelspach, comte palatin de Bavière , pour venger un outra- 
ge qu'il prétendait en avoir reçu. Alors Othon de Saxe, n'ayant 
plus de compétiteur , fut proclamé généralement roi des Ro- 
mains, et résolut de se faire couronner. 

A cet effet, il tint une diète générale à Haguenau , pendant 



— 172 — 

le carême de 1209. Afin de préycnir de nouvelles divisions et 
de réunir les deux familles de Saxe et de Souabe, rassemblée 
jugea qu*Othon devait épouser la fille du défunt roi PhQippe ; 
mais, comme ils étaient imis par les liens du sang, il fallait une 
dispense du pape » et il Favait promise. On indiqua donc une 
autre diète à Wurtzbourg, pour le jour de la Pentecôte. Outre 
les seigneurs allemands , il s*y trouva des délégués des villes 
dltalie; Guy de Morimond y fut député parle Souverain-Pon- 
tife, pour y représenter Tordre monastique. 

On s'assembla dans le palais ; le roi monta sur son trône, 
ayant les deux cardinaux Hugolin et Léon à ses côtés, et les sei- 
gneurs assis à Fentour. Hugolin posa les conditions du mariar 
ge, et le roi y consentit. Alors Tabbé de Morimond se leva, et, 
au nom de tous les abbés , tant de Gîteaux que de Cluny et de 
tous les autres monastères d'occident, il démontra que ce ma- 
riage, étant opposé aux lois de TEIglise, ne pouvait se contracter 
sans péché, et conséquemment sans une satisfaction péniten- 
tielle ; ayant transféré cette satisfaction à Tordre monastique, il 
enjoignit, en retour, à l'empereur, de protéger les monastères 
et les églises, de défendre les veuves et les orphelins, de fonder 
un couvent de l'ordre de Gîteaux dans quelqu'un de ses do- 
maines, et d'aller en personne au secours de la Terre-Sainte. 
Le roi s' étant soumis à tout, Léopold d'Autriche et Louis, duc 
de Bavière, amenèrent la princesse devant rassemblée ; on hi 
demanda son consentement, qu'elle donna eu rougissant, et 
elle fut fiancée au roi par les cardinaux (1). 

Nous avons raconté, peut-être trop au long, ce trait d'his- 
toire , non-seulement parce qu'il renferme un des plus beaux 
titres de Morimond, mais encore parce qu'il nous montre l'ins- 
titut monastique appelé à siéger par ses représentants dans les 

M Otlo a S. Blasio. c. 31 ; — Annal, cisf.y t. 3, p. 509. 



— 173 — 

assemblées délibérantes avec les autres pouvoirs de TEtat; Tu- 
sage antique des dispenses de mariage ; ensuite, dans ce trans- 
fert de satisfaction du roi au moine « la croyance catholique 
en une surabondance d*expiations et de mérites, que le pécheur» 
impuissant par lui-même à payer sa dette, peut s'appliquer 
par le moyen de cette communion immense qui lie entre eux 
les divers membres de TEglise , et à laquelle se rattache la su- 
blime économie des indulgences. 

En 1209, les chevaliers, qui avaient eu le temps de réparer 
leurs pertes et de fortifier Salvaterra, tombèrent à Timproviste 
sur les pays de Baëza et de Jaën, y enlevèrent d'assaut quatre 
places considérables, Monter, Fesira, Ripafonte et Viltcz, dont 
les trois premières furent rasées. Les Maures comprirent tout 
ce qu'ils avaient à redouter d'un pareil voisinage ; aussi jurè- 
rent-ils sur r Alcoran de ruiner Salvaterra et d'égorger ses dé- 
fenseurs jusqu'au dernier. Mahomet, le fils de leur roi , leva 
une armée si nombreuse , qu'elle ne put trouver sur sa route 
aucune{daine assez vaste pour se développer. Elle marcha droit 
à Salvaterra , et campa sous ses murs , au commencement de 
juin de cette année 1210. Alphonse accourut au secours de la 
place avec une troupe d'élite, et il en était proche, lorsque son 
fils Ferdinand , qui revenait d'une expédition en Andalousie, 
l'ayant rencontré, lui annonça que toute résistance était inutile 
et le décida à revenir sur ses pas (1). 

Les soldats cisterciens, se voyant abandonnés, se préparèrent 
à une défense désespérée. Les ennemis commencèrent le siè- 
ge, qu'ik continuèrent pendant trois mois, faisant donner l'as- 
saut et battre en brèche tous les jours ; enfin , la plupart des 
chevaliers étant morts, les uns de faim et de soif, les autres par 
le fer et par le feu, ceux qui survivaient criblés de blessures et 

;t) Rades, Hist. Coiatr., ce. U et 15; — Séries pr»f. Calatr., loc. citât. 



— 174 — 

épuisés de sang et de fatigue, les tours et les murailles à moitié 
renversées sous les coups des machines, les infidèles entrèrent 
dans la place à la fin de septembre , en égorgeant tout ce qui 
tombait sous leurs mains. Quelques chevaliers seulement pu- 
rent se soustraire à la fureur de ces barbares et se sauver, em- 
portant pour tout bien, à Fcxemple du roi Pelage, les reliques 
des saints vénérés dans Tordre. Le prince maure ^ satisfait de 
sa victoire, craignant d*allcr plus loin à rapproche de Thiver, 
se retira avec son armée à Séville. 

Cette nouvelle jeta la consternation et Teffroi dans toute la 
péninsule ; Rodrigue de Tolède fut le Jérémie de ce grand dé* 
sastre. ce Cette forteresse, s*écrie-t-il, était la forteresse du sa- 
« lut ; avec elle nous avons perdu notre gloire ; les peuples ont 
« pleuré sur ses ruines et ont senti leurs bras défaillir; l'ar- 
ec deur guerrière de cette milice nous remuait et nous empor- 
te tait tous : son malheur nous a brisés. Les jeunes gens , à ce 
ce récit, se sont levés dHndignation, et le cœur des vieillards a 
<c été rempli d'amertume et de douleur ; les nations étrangères 
(( en ont été émues, et nos ennemis mêmes lui ont donné des 
« larmes » (1). 

Le bruit en fut bientôt répandu dans toute la chrétienté, et 
arriva jusqu'à Morimond. Tous les religieux de ce monastère 
pleurèrent sur Salvaterra , comme une mère sur le tombeau 
d'un fils bien-aimé. L'abbé Guy partit en toute hâte , afin de 
recueillir les débris de cette généreuse milice , qui , avec une 
poignée d'hommes, avait tenu en échec pendant si longtemps 
les forces réunies de l'islamisme , et s'était immolée pour arrê- 
ter le torrent qui menaçait d'envahir le nord de l'Espagne. 
Ayant rassemblé les chevaliers qui avaient échappé au massa- 
cre général et réuni un grand nombre de novices , il deman- 

'1 1 Roder, tolet., 1. 8, c. 38. ^ 



— 175 — 

da pour eux au roi de Castille la forteresse de Zorita , éloignée 
du pays ennemi , afin qu'ils eussent le temps et la facilité de 
réparer leurs pertes. On y fit transporter les reliques, pour 
qu'ils pussent s^électriser de nouveau au contact de cette pous- 
sière sacrée, et jurer, en la baisant , de mourir comme leurs 
aînés, pour leur foi et leur patrie (1). 

Guy, après avoir rempli sa douloureuse mission , était sur 
le point de revenir en France , lorsqu'il reçut d'Innocent III 
une lettre datée du 10* de décembre de cette même année, par 
laquelle il était chargé, avec les évéques de Palencia et de Bur- 
gos, de juger l'afiaire des religieuses d'Huelgas ou de Sainte- 
Marie-Royale. Cette abbaye, élevée si haut par la faveur et les 
bienfaits sans nombre de la cour de Castille , le tombeau des 
rois, l'asile de leurs enfants, la merveille de l'Espagne par ses 
richesses et sa magnificence , avait, quoique fille deTulébra, 
pris le titre et le rang de maison-mère, de l'assentiment d*In- 
nocent 01 et de l'abbé de Citeaux, et les communautés de filles 
cistercieniies du nord de l'Espagne devaient s'y rattacher, 
comme celles de France à Tabbaye de Tart en Bourgogne. 

Les aU>es6es, enorgueillies de tant de privilèges, s'oubUèrent 
au point de se croire, par leur place même, revêtues d'une sor- 
te de sacerdoce, et de toute l'autorité nécessaire pour bénir so- 
lennellement leurs religieuses , expliquer TEvangile , prêcher 
publiquement, et, ce qui est plus incroyable, entendre les con- 
tessions. « Cette audacieuse tentative , dit le pape , étant aussi 
« inooié qu'absurde, nous vous enjoignons de la réprimer aus- 
« sitôt ; quoique la bienheureuse vierge Marie ait été plus émi- 
« nente en sainteté et en mérite que tous les apôtres ensemble, 
« ce n'est point à elle , mais à eux , que Jésus-Christ a remis 
« les cleCs du royaume des cieux » (2). 

(1) Arm. cist.f t. 8, pp. 339 et5f4. 
(S) Epist, Irmoe., 1. 43, ep. 187. 



— 176 — 

Uabbesse d'Huelgas , forte de la protection de plusieurs 
grands d*Espagne » retranchée derrière le trône de Castille, 
semblait défier les foudres de TEgUse ; mais Tabbé de Mon- 
mond la somma de comparaître en sa présence , au nom du 
Souverain-Pontife, la dépouilla du pouvoir qu*elle avait usurpé, 
et la fit rentrer dans les attributions de son sexe et Thumilîté 
de sa profession ; après quoi il se hâta de retourner dans son 
monastère, pour y jouir, au milieu de ses frères, de la paiiet 
du bonheur de la solitude. Mais à peine commençait-il à res- 
pirer à Taise dans son élément , que de nouveaux orages , gron- 
dant autour de la barque de Pierre , le firent reparaître sur la 
scène du monde (1). 

Nos socialistes, comparant la communauté cénobifique à la 
commune sociétaire , s'efforcent de prouver que la première , 
jalouse des supériorités , tend à les écraser sous on niveau 
abrutissant, tandis que la seconde favorise le libre développe- 
ment de toutes les facultés et leur mouvement ascendant. Dans 
cinquante ans , quand le socialisme aura fait son temps , on lai 
demandera ses grands hommes, et, sans être prophète, on 
peut prédire qu'il en aura moins à présenter que le plus pau- 
vre de nos couvents de capucins (2). 

Chaque ordre religieux, bien loin de comprimer les talents 
quels qu'ils fussent, en favorisait Tessor, ou au moins ne l'en- 
travait pas ; ainsi le cloître cistercien fut pendant cinq ou six 
siècles une école normale de politique, de diplomatie et de droit 
social ; non pas qu'on y enseignât ces sciences, mais elles s'y 
révélaient d'elles-mêmes aux bons religieux, conmie plus 
tard au grand Bossuet, dans Tétude de l'Ecriture-Sainte, dans 
la méditation de la règle bénédictine , chef-d'œuvre de bon 

fl ' Séries Abbat. Morim., Annal, cist., ad cale. 

(î; Voir, pour la vérité de notre assertion, la Bibliothèque dex Ecriraim et 
l'ordre fies Capucine, par Dciiys de Gènes, in-fol. 



— 177 — 

sens, de justice distributive et d'organisation gouyernementale. 
Chaque abbé , à la tête de sa petite république, avait bien- 
tôt acquis une connaissance profonde des hommes et l'art si 
difficile de manier les cœurs. D'ailleurs presque toutes les âmes 
éleyées , tous les esprits fins et polis se trouvaient alors sous 
le froc ; les peuples n'avaient pas chaque année des millions à 
débourser pour l'entretien des ambassadeurs, des consuls, des 
envoyés ordinaires et extraordinaires; les cénobites étaient 
chargés gratuitement de toute l'agence diplomatique , et même 
du service des dépêches. C'était dans le cloître que la pa- 
pauté et la royauté choisissaient leurs représentants , leurs ai- 
des-de-camp et leurs courriers ; l'une et Tautre n'avaient 
qu'un mot à dire ou simplement qu'un signe à faire , et aussi- 
tôt le moine prenait son Bréviaire et sa croix, partait au le- 
vant ou au couchant , pour la Pologne ou pour là Palestine , 
vers le khan des Tartares ou les diètes impériales d'Allemagne. 



CHAPITRE XX- 



SoHe de la mission diplomatico-catholique de Morimond ; Guy à Rome et i 
Cipone; bataille de Las-Navas-de-Tolosa ; rentrée des cheTaliers à Calatrava ; 
réonion de rordre d^Alcantara à CalatraTa ; reliqaes de sainte Ursule et de 
tes eompagaes apportées à Morimond. 



Othon, aussitôt après soii sacré, violant ses serments les 
plus sacrés , avait envahi les terres de l'Eglise et celles du roi 
de Sicile ; excommunié par le pape une première fois, il n'en 
avait pas moins poursuivi le cours de ses spoliations; enfin. 



— 178 — 

au mois de juin de Tan 121 1 , Innocent III » après aYoir essayé 
tous les moyens de conciliation , renouvela la sentence d*ex- 
conununication. L*empereur, n'en étant que plus irrité, pé- 
nétra en Fouille et en Galabre , et passa Tbiver à Capoue. Le 
pape, décidé à faire toutes les concessions que comporteraient 
sa dignité de pontife et ses devoirs de souverain tempord, crut 
le moment favorable pour tenter encore un accommodement; 
mais il lui fallait un diplomate babile , un homme de poids et 
d'autorité, qui connût l'empereur et en fût estimé ; c^est pour- 
quoi il jeta les yeui sur Tabbé de Morimond, qui se rendit à 
Rome, et, depuis la fête de saint Michel jusqu'au carême sui- 
vant, fit cinq voyages à Capoue pour traiter de la paix. 

Le ciel avait béni jusqu'alors Guy dans toutes ses négocia- 
tions ; mais il n'est pas bon que l'homme réussisse toiqoors 
à souhait dans ses entreprises , même les plus louables : il faut 
qu'il échoue quelquefois , pour qu'il reconnaisse son impuis- 
sance et renvoie la gloire du succès au Dieu qui le dispense à 
son gré. D'ailleurs Othon avait comblé la mesure de ses ini- 
quités : son cœur était endurci, sa raison obscurcie , et il sem- 
blait pressé d'arriver, poussé par la justice divine, vers l'abtine 
qui devait l'engloutir. Innocent III , n'ayant plus rien à eqpé- 
rer , résolut de le déposer : dès lors ce malheureux prince n'é- 
prouva plus que des revers, et mourut misérablement le 19 mai 
1218. Au moment suprême, sur le point de paraître devant k 
Dieu juste juge, il se rappela les égarements de sa triste vie, 
ainsi que les conseils salutaires de Guy , et , touché de repen- 
tir, il commanda à ses garçons de cuisine de lui mettre le pied 
sur la gorge et de lui donner la discipline (1). 

L'Afrique venait de vomir sur l'Espagne une armée plus 
formidable que les précédentes ; le pape, averti par Alphonse IX 

(1) Flcnry, Hixt. ecri,, l. 16, pp. Î84 et 48«; — fc>*/. ap. Innoc,, 78 eC 79. 



— 179 — 

de Forage qui allait fondre sur la Castille, informé de Tinfà^ 
mie des Albigeois , qui avaient promis aux Maures de leur li-^ 
vrer le midi de la France s'ils venaient à leur secours , effrayé 
de la menace que lui avait faite Abou-Abdallah-Mahomet , 
quatrième émir Almoumenin de la race des Almohades qui ré- 
gnaient en Afrique et en Espagne » de loger bientôt ses che- 
vaux sous le portique de Saint-Pierre et de planter son éten-- 
dard sur le sonmiet des tours de ce temple (1), fit prêcher à 
Rome un jeûne général au pain et à Teau, et une procession où 
Ion marcherait nu-pieds et en habits de deuil. 

n écrivit ensuite aux évéques de réunir les rois de la chré- 
tienté contre l'islamisme , d'ordonner dans leurs églises des 
oeuvres expiatoires , et d'exhorter leurs diocésains à se trouver 
à la bataille qui devait se livrer dans l'octave de la Pentecôte et 
décider do sort du christianisme et de la civilisation en Espa- 
gne et en Europe, a Une troupe innombrable d'infidèles» dit 
a Innocent» ont envahi les terres des chrétiens ; déjà le fort de 
« Sahnlerra» occupé par la milice de Ctteaux, est devenu leur 
« proie » (2). 

Plus de cent mille hommes, tant chevaliers que fantas- 
sins, de France» d'Allemagne et de Navarre» répondant h 
cet appd» franchirent les Pyrénées et vinrent s'adjoindre aux 
troupes réunies de Castille et d'Aragon. Les chrétiens se diri- 
gèrent du côté de Calatrava et de Salvaterra , où ils avaient à 
venger le sang de tant de martyrs. Calatrava fut emporté d'as- 
saut, le dimanche après la fête de saint Paul» et rendu aux 
chevaliers ; Salvaterra fut également enlevé de force ; enfin les 
deux armées se rencontrèrent» le lundi 16* de juillet de 
Tan 1212» et livrèrent cette bataille si connue dans les annales 
de l'histoire sous le nom de Las-Navas-de-Tolosa , où l'armée 

(1) Cssar. ileislerb., l. 5, c. 21. 

f«) Epist. ap, Innoc. XV, iSÎ et 183. 



— i80 — 

chrétienne écrasa rarmée mahoméiane, et entonna le Te Deum, 
c'est-à-dire Thyume da salut de la chrétienté, sur le champ 
même de la victoire. 

Les chevaliers firent des prodiges de valeur sous la bannière 
de la sainte Vierge , qui leur servait de drapeau et que les 
moines de Morimond leur avait envoyée (1). Leur grand-mat- 
tre, D. Rodrigue Didace, ayant reçu au bras une blessure mor- 
telle, fut bientôt hors d*état de combattre et de commander. On 
proclama aussitôt D. Rodrigue Garcias pour le remplacer (2). 

La nouvelle de ce triomphe fut reçue dans toute l'Europe et 
à Rome surtout avec des transports de joie «t d'enthousiasme; 
ce fut un des plus beaux jours de fête du monde chrétien ; on 
en fit l'anniversaire pendant plusieurs siècles dans beaucoup 
d'églises , et spécialement à Morimond , que tant de liens rat- 
tachaient à l'Espagne. Le roi de Castille adressa une lettre à 
Innocent 111 avec de magnifiques présents de son botift, savoir 
la tente en soie de l'émir, que l'on exposa sous le portique de 
Saint-Pierre , et son étendard tissu d'or , qui fut suspendu à la 
voûte de celte église. Ainsi la Providence fit retomber sur la 
tête d'Abou-Abdallah l'effet de ses insolentes menaces. 

Les enfants de saint Raymond rentrèrent solennellement^ 
après vingt-sept ans d'exil, dans la terre sacrée que le roi 
SanChe avait donnée à leur père , et d'où ils continuèrent à 
veiller et à prier, Tépée d'une main et le Psautier de l'autre, 
vedettes infatigables du catholicisme et de la civilisation. 

L'institut de Calatrava avait conquis un tel ascendant, qu'il 
devait dominer la plupart des ordres militaires de la péninsule 
et finir par les absorber. Hier il avait ouvert ses rangs aux 
chevaliers d'Avis , aujourd'hui c'était à ceux de Saint-Julien-* 
du-Poirier. 

^1) Tabul. Morim., ad aiin. llli. 

,îj A/mai. cist., t. 3, pp. 560 et ^\. ; — \Uh\ov. lolct., 43, c. 10. 



— 181 — 

Le roi de Léon, quelque temps après la bataille de Las-Nu- 
vas-de-Tolosa , étant descendu du côté de Goria , s'était rendu 
maître» après quelques combats sanglants» d'Alcantara sur le 
Tage, qu'il avait abandonné aux chevaliers de Galatrava à 
condition qu'ils y établiraient une communauté ; mais comme 
ils faisaient leur résidence à une des autres extrémités du 
royaume et qu'il était nécessaire d'entretenir une forte garni- 
son à Âlcantara, on conseilla au roi de confier cette place aux 
chevaliers de Saint-Julien ^ à condition qu'ils se réuniraient à 
ceux de Galatrava et seraient soumis à la juridiction , à la visite 
et à la correction du grand -maître de cet ordre , sous la haute 
influence de Morimond; ce qui fut effectué vers Tan 1214. 
L'union fut rendue publique par l'étendard de SaininJulien, où 
l'on vit un poirier avec les armes de Gastille et de Léon accom- 
pagnées de deux ceps. Gette milice « sous le nom d'Alcantara, 
n'a cessé d'être le boulevard de l'Espagne au sud-ouest (1). 

Gfuy était toujours à la tête de la communauté de Morimond 
et toujours au service de la papauté, appelé dans ses conseils et 
associé à ses immortels travaux (2). 

Honorius m, en succédant à Innocent III sur la chaire de 
saint Pierre , lui continua la confiance qu'il avait eue sous son 
prédécesseur, et le nomma son légat près de la cour de Fran- 
ce (3) par un bref très-honorable , qui montre quelle haute 
idée le pontife avait de sa sagesse et de sa capacité. 

ManasseSy évéque d'Orléans , avait adressé des plaintes au 
pape sur la conduite de Philippe- Auguste à son égard. Ce 



(1) B. Giustin, Hist, chron. degli ord. milit., p. 425, in -fol.; — Séries prae- 
fector. AlcantarSB, Armai, cist., t. 4, p. 569 ; -- Hélyot, Hist. des ordres relig. 
ftmUit,^ t. 6, p. 55. — Voyez, aux Pièces justificatives, les actes de juridic- 
tion de Morimond sur cet ordre. 

(2) In GaUitty abbati Morim, diversa et qravia ab InnQÇ. UI corumissa sunt. 
Angel. Manriq., in libr. citiU., t. 3, p. 572. 

(3) Math., Hist. des ét\ de Long., p. 90. 



— 182 — 

prince s*obdtiiiait à garder une place importante de l'Orléanais 
(Castrum de Soliaco), relevant de Tévêché d'Orléans, le re- 
fuge des évêques en temps de guerre ; il y avait même fait bâ- 
tir une grande tour, conune s'il en eût été le maître légitime, 
sous prétexte qu'elle lui avait été engagée par le seigneur qoi 
la tenait en fief. L'abbé de Morimond fut chargé d'aller trou- 
ver le roi, pour l'amener par la persuasion à r^odre cette place ; 
a autrement, dit Honorius, quelcpi'envie que nous ayons de lui 
être agréable et de conserver ses bonnes grâces, nous ne lui 
céderons jamais au point de souffrir qu'une pareille injure soit 
faite à l'Église de Dieu et au siège d'Orléans y> (1). 

Cette première lettre fut bientôt suivie d'une seconde contre 
le même roi et en faveur de la même église : a Les gémisse^ 
« ments de notre vénérable firère, Févêque d'Orléans t s'écrie 
« le Souverain-Pontife, sont arrivés juscpi'à nous, et il nous a 
« tracé le tableau de tous les actes de cruauté et de tyrannie 
<( dont Jean , chevalier d'Orléans , et ses fauteurs se sont ren-* 
« dus coupables envers lui-même et plusieurs membres de son 
c( clei^é. Ils ont forcé les maisons épiscopales, les ont pillées 
a et ont contraint les gens qui les défendaient à se racheter 
« comme prisonniers de guerre : après avoir enfoncé les 
c( portes de la cathédrale , ils ont insulté les chanoines et 
<c frappé le grand-chantre jusqu'à l'effusion du sang ; ils ont 
« tendu des embûches à Tévéque pour essayer de s'emparrar 
<c de sa personne et de le faire mourir. N'ont-ils pas porté 
(( Taudace jusqu'à se jeter sur un archidiacre, à le traîner en 
(c prison, d'où ils l'ont tiré pour le monter sur un méchant 
« cheval maigre, sans selle, avec son capuce à l'envers, et le 
<( faire courir si longtemps en cet état qu'il en rendait presque 



(1) Datis Laterau. III idus fcbruar., ann.1218.— Ex Regest. Vatic. Honor, IIL 
lib. 1. 



— 183 — 

<( Tame? Pais ils Tont remis en prison et Fen ont fait sortir a 
« moitié mort de coups et de frayeur. 

« Si le roi avait été, comme autrefois» ammé du zèle de la 
« maison de IMeu, il aurait vengé ces crimes en moins de temps 
« que noos n'en mettons à vous les raconter. C'est en vain que 
« révèqpie l'en a prié lui-même; c'est en vain qu'il l'en a fait 
a prier par d'autres ; il est resté sourd à toutes les supplica- 
<c tions... Notre cœur est affligé d'une douleur d'autant plus 
« profonde, que c'est une vieille gloire de la France et de ses 
<x rois de défendre l'Eglise, ses ministres et ses libertés, et, en 
« général, de secourir sur toute la terre les persécutés et les 
« opprimés.. . Nous vous mandons de vous transporter auprès 
« de ce monarque pour l'avertir prudemment et par votre in- 
« tervention, qui ne manquera pas de lui être aussi agréable 
« que votre personne, le décider efficacement à donner la paix 
«( à révèque d'Orléans, aux chanoines et aux clercs de son 
« église; sinon, malgré notre affection paternelle pour sa per- 
ce somie et notre respect pour l'excellence de la majesté royale, 
« nous sommes décidé à ne rien faire en sa faveur contre 
a Dieii, et à obéir au roi des rois plutôt qu'au roi des hom- 
« mes» (1). 

Noos ne pouvons nous empêcher de faire une réflexion sur 
ces dernières lignes : nous avons lu l'histoire des plus fameux 
peuj^ du monde; eh bien! nous sonunes forcé de le recon- 
naître, jamais puissance n'a porté plus loin et tenu plus haut 
le respect de sa propre dignité que la puissance papale ; jamais 
philosophe , orateur et poète n'ont fait la leçon aux grands de 
la terre avec plus d'indépendance et de noblesse que le succes- 
seur du Pêcheur. On peut en toute vérité répéter du vicaire du 
Christ ce que les Juifs disaient du Christ lui-même : Personne 
au monde n'a jamais parlé comme cet homme. 

(I) Ann. dst.y t. 4, p. 124-126. 



— 184 — 

Quelques années après, notre abbé. reçut encore du même 
pontife une troisième mission, Waldemare, fils de Canut, roi 
d0 Danemark » après le meurtre de son père à Roeskilde , avait 
été élevé à Tépiscopat de Schleswig ; mais, ayant tenté par des 
manœuvres occultes de réunir sur son front la couronne de ses 
pères à la mitre pontificale, il avait été emprisonné. Forcé en- 
suite de se démettre de son siège et de quitter sa patrie, il 
s'était retiré à Boulogne pour s^y livrer à Tétude des sciences. 
Lt'éyêché de Brème étant venu à vaquer sur ces entrefaites, la 
plupart des chanoines de cette église relurent pour évêque, 
dans Tespoir qu'il illustrerait leur diocèse par Péclat de sa 
naissance. Acett^ nouvelle, il partit à Rome prier Innocent III 
de vouloir bien confirmer sa nomination ; le pape se contenta 
de le féliciter de son élection, soupçonnant que le roi de Dane- 
mark ne manquerait pas de s'y opposer. En eOfet, le chance- 
lier de ce prince arriva presqu'aussitôt ; mais ses lettres lui 
ayant été enlevées par des voleurs , il rappela verbalement que 
Waldemare avait promis par serment de ne jamais habiter un 
pays où il pourrait faire ombrage au roi son maître, et que tel 
était la ville de Brème. Waldemare, se voyant déjoué dans ses 
projets, s'en alla sans avoir pris congé du Souverain-Pontife, 
quoiqu'il lui eût promis de ne pas se retirer avant d'avoir 
plaidé sa cause : il se rendit près de Philippe-Auguste, qu'il 
savait être le rival d'Oihon d'Allemagne et conséquemment 
l'ennemi du roi danois son allie. A l'aide du prince français, il 
fut conduit à Brème et reçu avec de grands honneurs : il se 
présenta comme pasteur légitime, au nom du siège apostolique, 
et se hâta de porter la main sur les biens de l'Eglise , de chas- 
ser les chanoines qui lui étaient opposés, et d'en mettre d'autres 
à leur place. Le pape lança contre lui une bulle d'excommu- 
nication. Le courrier qui en était chargé la garda longtemps,, 
parce qu'il n'osait la lui notifier, dans la crainte de ressentir 



^ 185 — 

les effets de sa colère ; enfin il eut recours à un innocent strata- 
gème. 

Le jour de la fête de la Dédicace, Tévêque officiant solennel- 
lement, au moment où les fidèles allaient à Tofirande selon Tu- 
sage, le porteur de la bulle se mêla à eux et la glissa furtive- 
ment sur Tautel avec les offrandes, puis il se perdit aussitôt 
dans la foule. Grande fut la surprise des diacres à la vue de 
cette pièce ; mais leur surprise se changea en stupeur, lorsqu'a- 
près lecture ils reconnurent que leur évêque n'était qu*un 
schismatique. Cette nouvelle retentit aussitôt comme im coup 
de foudre dans la ville et le diocèse. Waldemare en fut atterré. 
Cependant il se trouva des docteurs qui contestèrent la validité 
de l'exconununication, et il continua d^exercer ses fonctions ; 
mais, étant tombé dangereusement malade, il fut touché de re- 
pentir et fit venir Tabbé de Lucelle pour lui demander Thabit 
cistercien et Tabsolution à l'article de la mort. Sa santé se ré- 
tablit contré toute espérance ; il partit pour Rome, où le pape 
Honorius , qui avait succédé à Innocent III , Taccueillit avec la 
charité du bon pasteur, le confirma dans sa pieuse résolution, 
et le renvoya après lui avoir confié pour Tabbé de Morimond 
une lettre dont voici la substance : « Waldemare, qui vous re- 
«( mettra la présente, ayant oublié tout ce qu'il devait à TEglisc 
tt romaine, a levé contre elle l'étendard de la révolte , en s'in- 
<t gérant sans mission dans le redoutable ministère de l'épis- 
<c copat ; celui qui touche les montagnes et en fait jaillir la fu- 
a mée a touché la dureté de son cœur et a sauvé son ame par 
a l'infirmité de son corps ; il a été absous par Tabbé de Lu- 
« celle, qui le croyait à l'article de la mort, et ensuite revêtu de 
« rhabit cistercien. Condescendant à l'instance de ses prières, 
c( plein d'estime pour votre ordre, nous vous mandons, quel 
« que soit le monastère de votre filiation qu'il choisisse, de lui 
a en ouvrir les portes et de veiller à ce qu'il y soit traité chari- 



— 186 — 

a tablement. Toutefois, nous lui interdisons Texercice de toute 
(c fonction sacerdotale, à moins que nous n*ayons plus tard des 
te raisons de le lui permettre » (1). 

Waldcmare voulut passer quelque temps à Morimond : pois 
il se retira à LuceUe ; après quatre ans de pénitence et d'ex- 
piation, il y mourut sous le cilice et sur la cendre. Puisse-t-il, 
à la place de la couronne éphémère qu'il avait rêvée, avoir 
mérité par son repentir d'entrer en possession du royaume 
étemel ! 

Du fond de son vallon sauvage , Tabbé Guy ne cessait d'é- 
tendre son action et son influence au loin sur TEglise et sur le 
monde. Il semblait que rien ne pouvait se traiter dans rane 
ou l'autre de ces sphères qu'avec lui ou par lui. Sentinelle vi- 
gilante et infatigable de la papauté , il était toujours prêt a 
répondre à l'appel et à marcher en avant. Grégoire IX, i peine 
élevé sur la chaire de saint Pierre, jeta les yeux sur Im poior le 
charger d'une mission importante et délicate. 

Le mal que fait un évéque indigne n'est point circonscrit 
dans le cercle étroit de son existence ; mais son ombre de mort 
se projette à travers les âges jusque sur les générations futures» 
et tue dans son germe la vie de la grâce qui doit les animer. 
L'église de Besançon, depuis cet archevêque simoniaque et 
incontinent que nous avons signalé, n'avait jamais été com- 
plètement pacifiée ; il y avait toujours des ferments de discorde 
dans son sein. Après la promotion de l'archevêque Jean an 
cardinalat, en l'an 1227, la nomination de son successeur 
s'annonçait comme devant être très-orageuse ; le Souverain- 
Pontife chargea l'abbé de Morimond, conjointement avec 
Pierre, abbé de Saint-Bénigne de Dijon, et le prieur des Frères- 
Prêcheurs de Besançon, d'aider de leurs conseils les chanoines 

(1) Ann. cixi., t. 4, p. 195-197. 



— 187 — 

de Saiot-Elieime et de Saint- Jean , qui avaient le droit d'é- 
lire l'archeTéque, leur ordonnant d'y procéder eux-mêmes 
si dans quarante jours l'élection n'était pas faite. Les cha- 
noines se réunirent donc , et de l'avis des trois conseillers ils 
choisirent six d'entre eux auxquels ils abandonnèrent leur 
droit d*élection pour autant de temps que durerait un cierge 
allumé qu'ils placèrent sur Tautel. Avant de se retirer dans le 
lieu de leurs délibérations , les six électeurs avaient essayé de 
sonder les dispositions des trois conseillers , désirant faire 
tomber leur choix sur l'un de ces hommes bien connus , in- 
vestis de la confiance du Souverain-Pontife et doué de toutes 
les qualités qui font les éminents prélats. 

L^abbé de Morimond, par humilité et par un admirable sen- 
timent de déUcatesse , manifesta hautement son invincible ré- 
pugnance. L'abbé de Saintr-Bénigne répondit de manière à ne 
presque pas laisser de doute sur son acceptation. Aussi les élec- 
teurs s'accordèrent --ils aussitôt à le choisir, et demandèrent 
l'avis des deux autres conseillers. Ceux-ci dirent qu'ils allaient 
en délibérer. Mais, comme le cierge ne jetait plus qu'une lueur 
mourante et que le pouvoir des électeurs allait s'éteindre avec 
lui , ils n'attendirent pas la réponse des deux conseillers , et 
proclamèrent à grands cris l'abbé de Saint-Bénigne archevêque 
de Besançon. 

Les deux conseillers alléguèrent que l'élection avait été faite 
contre la teneur des lettres pontificales» l'annulèrent, et 
élurent, de leur côté, l'évêque de Chfilon-sur-Saône. La con- 
fusion ne faisant que s'accroître et les partis désespérant de 
pouvoir s'entendre » il fut convenu qu'on en appellerait au 
pape. Celui-ci envoya sur les lieux l'archevêque de Vienne et 
l'abbé de La Ferlé, qui déclarèrent nulle l'élection de l'abbé 
de Saint-Bénigne. Grégoire IX, pour éviter de nouveaux em- 
barras, nomma de soo autorité Nicolas, doyen de Flavigny 



— 188 — 

(diocèse d'Auiun), qui fut la lumière et roroement de son 
vaste diocèse (1). 

Guy commençait à s^affaisser sous le poids des années, et» 
quoiquHl eût conserve tout le courage et toute Tardeur de sa 
jeunesse , il aspirait à jouir de ce repos imaginaire que rhom- 
me se promet au déclin de sa yie, comme le matelot dans la 
tourmente rêve le port où il ne doit jamais aborder : à peine 
rentré dans sa vallée solitaire , il fut forcé d*en sortir encore 
une fois. 

Nous avons vu précédemment que Tabbé Pierre , accablé 
d^aiis et d^infirmités , avait délégué temporairement Tabbé de 
Saiut-Pierre-de-Gumiel a TefiFet de nommer un prieur et de 
faire la visite de Galatrava ; en conséquence , Tabbaye de Gu- 
miel avait exercé sans réclamation toute la juridiction de 
Tabbaye mère ; mais, soit qu'elle cherchât à se prévaloir de 
la prescription , soit qu'elle crût à la perpétuité de la déléga- 
tion y elle avait fini par se substituer entièrement à la place 
de Morimond. Son abbé , ayant été cité par-devant le chapitre 
de GitcauXy en Tan 1235, avait été débouté de ses préten- 
tions ; mais , de retour dans son monastère , il n'en avait pas 
moins agi comme précédemment et pourvu au prieuré va- 
cant. 

A cette nouvelle, Guy, jaloux de conserver à son abbaye une 
de ses plus glorieuses prérogatives, retrouva sa première fi- 
gueur, revola en Espagne, annula cette nomination , et iostaUa 
un moine de Morimond qu'il avait amené avec lui. Le roi de 
Castille en appela au pape ; l'abbé Guy en appela à Citeanx : 
cette cause ayant été longuement discutée dans rassemblée 
capitulaire de 1 236, Ferdinand fut condamné, et la sentence de 



(i) Lib. î Episl. Gregor., in Hegest. Vatican. ^xAnttai, cist., t. 4, p. 365: 
— Go/f. Chnst., t. 4, p. G83. 



\ 



— 189 — 

condamnation ratifiée par le âoiiverain -pontife Grégoire IX , 
qui, au mois de février 1237> confirma le jugement définitif 
du tribunal cistercien, et proclama Tordre de Calatrava dépen- 
dant de Morimond et non de l'abbaye de Gumiel , déclarée 
elle-même dépendante de Morimond (1). 

Guy, en récompense sans doute des services qu'il avait ren- 
dus à l'Eglise , reçut du même pape une faveur bien précieuse 
pour sa communauté, et qui couronna dignement sa longue et 
brillante administration. 

Les frères convers ne suffisant plus aux travaux agricoles, 
mécaniques et artistiques qu'exigeaient et l'abbaye elle-même 
et les vastes propriétés qui en relevaient , les moines se virent 
forcés d'appeler à leur secours un grand nombre d'ouvriers 
et de cultivateurs laïques, qui, étant souvent très-éloignés de 
leurs paroisses , ne pouvaient en fréquenter les offices , ni , au 
besoin, recourir à leurs pasteurs. Grégoire IX accorda à l'abbé 
et au couvent la permission de fonder une chapelle paroissiale 
et de ^Kaigner un religieux pour y dire la messe , entendre les 
confessions, imposer des pénitences , administrer la commu- 
nion et tous les sacrements (2). 

Les moineà avaient compris qu'il fallait aux ouvriers non- 
seulement la nourriture du corps , mais celle de l'ame. Ils les 
conviaientà jouir du repos que le Seigneur leur a fait; ils les 
réunissaient aux pieds des autels ; on leur distribuait , comme 
à la grande famille de Dieu , les agapes de la fraternité et la 
chair du Sauveur fait homme, pauvre et travailleur : on ou- 
[ trait le ciel sur leurs têtes , on leur montrait les trônes d'hon- 

(t) Qette affaire est rapportée très au long dans les Annaiex de CHeaux^ 
pp. 522, 528, 529, l. 4.— On retrouvera aux pages indiquées : 1° les plainte» 
adressées au pape par le roi Ferdinand-le-Saint ; 2<> la lettre de Grégoire IX à 
l'ibbé Guy; 3° la décision du Chapitre de Clteaux, 1236; 4° la sentence défi- 
nitive de Grégoire IX. 

(2) Archiv. delà Haute-Marne, liasses l cl2; — faôu/. Morim., ad ami. 1238. 



— 190 — 

neur réservés au labeur patient et yertueux , et les couronnes 
de gloire destinées à briller pendant toute Tétemité sur leurs 
fronts noircis par la poussière et la fumée des ateliers. Qui 
leur parlait du haut de la chaire sacrée? Un cénobite, indigent 
volontaire , qui n*avait pas même la propriété de son firoc de 
laine » dont les pieds étaient nus » dont les mains dures et cal- 
leuses maniaient tous les jours la bêche et la hache. Les moines 
ajoutaient donc ainsi le pain spirituel au pain matàielv et, 
comme le divin Sauveur, ils nourrissaient rhonune tout en- 
tier ; totum cibabant hominem. 

Nous avons eu le bonheur d'être témoin de semblables m^- 
veilles dans quelques maisons de trappistes et de chartreux » 
en France ; mais rien n'^ale ce que nous avons vu sous les 
voûtes souterraines de Saint-Sulpice , à Paris. Des milliers 
d*ouvriers9 chaque dimanche , étaient silencieux, immobiles, 
sous le charme de la parole d'un bon religieux ; ils s'agenouil- 
laient ensemble, ils priaient ensemble, ils se profiternaient 
ensemble à Télévation de la sainte hostie; en se rdevant, ils 
entonnaient ensemble le cantique : O roi des deux! vom wm 
rendez tous heureux .... Je Tavoue , je n*ai jamais pu entendre 
ces voix réunies d'hommes , de femmes , d*enfants et de vidl- 
lards , sans que mes entrailles ne s'en soient émues , n'en aient 
tressailli , et que de douces larmes n'aient coulé de mes yeux. 
Nous adjurons ceux qui , comme nous, en quittant ces lieox» 
sont allés au Conservatoire des arts et métiers assister à ces 
cours d'économie domestique , politique et sociale faits sur- 
tout pour la classe ouvrière, de nous dire si , à Taspect de ces 
longues salles désertes , de ces figures tristes et mornes , àd 
ces doctes professeurs s'agitant dans le vide , ils n*ont pas 
reconnu qu'il fallait plus que de la science pour arriver sùr^ 
ment à l'ame et au cœur du peuple ! 

La chapelle dont nous avons parlé plus haut, bàtic hors du 



— 191 — 

mur d'enceinte , près de la porterie » à gauche en entrant , fut 
dédiée à sainte Ursule , en souvenir et en Thonneur des reli- 
ques de cette sainte martyre et de ses compagnes , qui avaient 
été envoyées de Cologne à Morimond , comme nous allons le 
raconter. 

A la fin du IV** siècle , la Grande-Bretagne était ravagée par 
les barbares. Ursule , fille d'un roi chrétien du pays , et une 
multitude considérable d^autres vierges, pour échapper au 
déshonneur et à la mort, s'embarquèrent sur un frêle esquif 
et furent jetées par la tempête sur les côtes de la Germanie. 
Par un de ces accidents providentiels qui déconcertent et 
écrasent notre débile raison , elles tombèrent au pouvoir des 
Huns, qui infestaient alors le littoral de la Manche. Traînées 
à la suite de ces hordes féroces jusque sous les murs de Co- 
logne, elles y furent massacrées vers Tan 384 (1). En 1156 , 
on découvrit dans cette ville plusieurs tombeaux, avec des ins- 
criptions portant que c'étaient ceux de sainte Ursule et de ses 
compagnes, que l'on y honorait depuis plusieurs siècles. 

Gerbe, abbé de Duits, envoya les principales et les plus 
remarquables de ces inscriptions à Elisabeth , religieuse de 
Schonauge, qui était en grande réputation de sainteté. Elle se 
prononça pour Tauthenticité 9 et raconta fort au long Thistoire 
de sainte Ursule, d'après une révélation qu*elle en avait eue. 
Alors on se mit de toutes parts avec ardeur à la recherche de 
tous ces ossements sacrés , que Ton savait être enfouis aux 
environs de Cologne , et la Providence se plût à révéler par 
divers prodiges les lieux qui recelaient ces précieux dépôts. 

Tantôt, racontent les pieux chroniqueurs du temps, on 
voyait dans l'obscurité de la nuit une procession de vierges ha- 
billées de blanc, resplendissantes de lumière et de gloire, venir 

(l) Godescard, Vies dex saints, 21 oct.;— Flewry, Hist, ecci., 1. 14, ann. 1156. 



— 19i — 

du côté de la mer, marcher longtemps , s^arréter pour indi- 
quer Tendroit de leur sépulture , et disparaître ; tantôt c'était 
Tombre d'une des compagnes d'Ursule qui se levait de terre, 
apparaissait dans le silence du cloître à une religieuse en 
oraison, et lui montrait du doigt son tombeau ignoré (1). 

Deux de ces corps saints, ceux qui nous intéressent plus 
spécialement, furent découverts d'une manière encore plus 
extraordinaire , et abandonnés aux religieux d'Aldemberg (2). 

Cette abbaye ayant été enrichie dans la suite d'un grand 
nombre d'autres reliques de la même espèce, elle en envoya 
à beaucoup de monastères dans toutes les parties de TEurope ; 
fiUe de Morimond , elle ne pouvait trouver une occasion plus 
favorable de témoigner à sa mère son amour et sa reconnais- 
sance : aussi deux de ses religieux , avec deux frères convers, 
furent chargés d'y transporter les corps dont nous venons de 
parler. 

La marche du convoi à travers l'Alsace et la pieuse Lor- 
raine fut un triomphe continuel. Les laboureurs quittaient 
leurs champs , les barons descendaient de leurs manoirs pour 
jeter des fleurs sur la cendre des vierges ; les châtelaines atta- 
chaient à la châsse leurs bagues , leurs colliers , leurs bracelets 
et leurs plus précieux bijoux. Les moines sortirent de leur 
cloître et allèrent au-devant jusqu'au-delà de Damblain» fai- 
sant retentir les bois et les vallons de leur psalmodie. 

Ils étaient précédés des évoques de Besançon , de Toul, de 
Langres et de Chàlons , en habits pontificaux , avec un nom- 
breux clei^é. La procession était fermée par une foule im^ 
mcnse de fidèles brûlant du désir de contempler ces saintes- 
reliques et bénissant le ciel d'avoir choisi la terre du Bassign 

(t Annal, cist., pp. 217 et 218, t. 3. 

'2j Annal, cist.. t. 2, ad ann. Ufi3, p. 379. -^ Voyei aux Pièces Jiislifici 
lives. 



— 1Ô3 — 

pour être la gardienne d'un tel trésor. Lorsque les deux cor- 
tèges se rencontrèrent , il y avait de part et d'autre une multi- 
tude d'hommes si considérable , qu*on eût dit que la Lorraine, 
la Franche-Comté et la Champagne s'étaient donné rendez- 
vous dans ces lieux. C'était un vaste concert de voix chantant 
des cantiques en diverses langues , et d'instruments de toutes 
sortes. L'enthousiasme fut à son comble lorsque Ton vit les 
sires de Beauf remont, de Vaudémont, de Choiseul et de Clé- 
mont reccToir sur leurs épaules les corps glorifiés et les porter 
jusqu'à l'abbaye, dans le lieu qui avait été préparé pour les 
exposer à layénération du peuple. Après l'office, on ouvrit le 
reliquaire 9 on détacha des parcelles que l'on mit dans les tom- 
beaux de tous les autels du monastère , ou en distribua à plus 
de deux cents paroisses qui s'étaient rendues de bien loin à 
cette touchante cérémonie » on renferma le reste dans une 
châsse d'argent ornée de pierreries , offerte par les barons , et 
qui fut déposée dans la chapelle Sainte-Ursule : ce qui donna 
naissance à un des plus célèbres pèlerinages du nord-^st de la 
France (1). 

Pendant six siècles des populations innombrables sont ve- 
nues s'incliner de respect et d'amour devant cette poussière 
virginale ; pendant autant de temps les moines lui ont fait nuit 
et jour une garde d'honneur, et l'ont embaumée de l'encens 
de leurs prières et du parfum de leurs pénitences et de leurs 
macérations. 

Guy, aprèft avoir fourni une longue et laborieuse carrière , 
gouverné avec la plus haute sagesse sa communauté pendant 
trente-huit ans , porté son froc de grosse laine dans toutes les 



(1) Cette châsse a été transportée à Bourbonne-les-Bains à Tépoque de U Ré- 
▼olotion, et de là à Thôtel des Monnaies à Paris. La châsse de S. Georges était 
beancoap plus riche : elle eut le même sort; les reliques de ce saint sont en 
grande partie dans Téglise de Meuvy. 

13 



— 194 — 

cours de TEurope ; traité avec tous les rois de son temps : 
Othon IV, Philippe-Auguste, Jean-sans-Terre, Alphonse IX, 
Ferdinand-le-Saint, Pierre d'Aragon , etc.; donné sa vie et ses 
sueurs à trois papes successifs : Innocent III, Honorius m, 
Grégoire IX, s'endormit paisiblement dans le Seigneur, au mi- 
lieu des prières et des larmes de sa famille oénobitique, lais- 
sant, pour me servir des expressions de Tannaliste cisterden, 

une mémoire étemelle dans son ordre et dans le monde ; ivfer- 
nam tui memariam orhi et ardini reUnquens ( i ) . 



CHAPITRE XXI. 



GonitraclioB et dédictce de TégUse de MorimoDd; înflnenee 

de Vabbtye. 



« 

Pendant plus de cent ans rien n avait été changé dans fe 
pauvre oratoire de Morimond; seulement Tabbé Gauthier l'^f 
vers Tan 1130, l'avait fait transporter un peu plus à droite» 
pour Fassainir et le rapprocher du centre du monastère. On J 
retrouvait encore, un siècle et demi après sa construction, b 
sombre nudité de la crypte antique : nulle richesse que to 
prières et les bonnes oeuvres des saints , nulle parure que b 
blanche robe des moines, qui lui formaient une couronne daof 
leurs stalles disposées en cercle devant le sanctuaire. 

(t) Séries abbat. Morimund.« Annal, cist,, 1. 1, p< Stl. 






— 195 — 

Le nombre des cénobites, Timportance de Tabbaye et Taf-^ 
fluence des abbés de sa filiation qui s'y trouyaient réunis cha- 
que année , souyent au nombre de plus de cent ^ à Tépoque 
des chapitres généraux, demandaient un temple plus spacieux^ 
Guy, dans les dernières années de sa vie et de son administra-^ 
tion , en fit dresser le plan, et on en jeta les fondements en 
1230; or, connue la dédicace n'en fut célébrée qu'à la fin de 
1251 , il est à présumer que tout ce laps de temps fut employé 
à le bfttir. 

L'église de Morimond était une des plus remarquables de la 
contrée : nulle au loin ne Tégalait dans ses vastes dimensions | 
la longueur de la nef dans-œuvre était d'environ cinquante 
mètres, celle du transept et de l'abside de trente mètres, 
la largeur de la grande nef était de dix mètres et celle de 
chacun des deux collatéraux de cinq mètres. La maîtresse^ 
voûte était haute de vingt-cinq mètres et celles des collatéraux 
de dix. Les contre-^nefs ne se doublaient et ne se prolongeaient 
point autour de l'abside « L^hémicycle absidaire était éclairé de 
six baies étroites, allongées, sans remplissage. 

Uy avait trois chapelles principales. L'une, au fond du sanc- 
tuaire , correspondant dans Taxe du vaisseau à Tautel majeur, 
semblait un second temple enfermé dans le premier : elle était 
consacrée à la sainte Vierge ; à gauche de cette première cha- 
pdle était celle de saint Bernard , à droite celle de saint Albé- 
ric; pois venaient de chaque côté plusieurs autres oratoires 
consacrés à divers saints : saint Pierre, sainte Catherine, 
saint Nicolas, etc. L'abbé avait sa chapelle particulière ou lui 
seul a,vait le droit d'entrer. Peu avant la Révolution, cette 
chapelle se distinguait par de superbes décorations et spéciale- 
ment par une magnifique peinture à fresque représentant 
l'Assomption. 

La grande voûte était supportée par douze piliers cylindri- 



— 196 — 

ques : chacun d'eux était cantonné en croix de quatre cdon- 
nettes prodigieusement effilées , à chapiteaux ornés de feuilles 
recourbées en volutes (1), sur lesquels venaient se reposer les 
arcs-doubleaux réunis par une clef à ogive Ikncéolée. La b- 
çade se composait de trois portes surnommées par les archéo- 
logues les trois portes trinitaires. L*ouverture de celle du mi- 
lieu était partagée par un trumeau qui servait de {Médesial 
à une statue de la Vierge. Les deux autres étaient surmontées 
de deux niches dans Tune desquelles était la statue de saint 
Bernard et dansTautre celle de saint Etienne Harding; puis» 
à une certaine élévation , s'épanouissait une rosace de grande 
dimension destinée à voiler le pignon de la nef» lequd était 
couronné d*un campanile percé aux quatre faces de fenêtres 
géminées (2). 

l"" Cette église fut construite sous Finfluence du génie ar- 
chitectural de répoque : le commencement du Xm* âëde s'y 
montre avec l'c^ive sèche et nue mariée aux réminiaceiiceB de 
l'école byzantine. La phase sévère du style ogival, û Corme ^ 
si grave 9 si sobre d'accessoires et d'ornementations» que Ton 
pourrait ajuste titre appeler la phase monacale y s'harmonisait 
parfaitement avec les mœurs autères et la simplicité des pre>- 
micrs cisterciens. D'ailleurs cette fusion des deux styles repré- 
sentait les deux déments dont se composait l'ordre de Qteaux* 
l'ascétisme contemplatif de l'orient uni à la vie saintement ac- 
tive des moines d'occident. 11 y avait deux mondes dans les 
pierres de l'édifice» comime dans les pieux cénobites qui venaient 
y prier. 

i^ Elle dut se ressentir de l'esprit primitif de Citeaux, esprit 

(1) On peut constater la vérité de notre récit en visitant sur les lieux mèoi^s 
les deux ou trois colonnes qui restent encore. 

(2) Voyez, aux archives de la Haute-Marne, les plans et devis des réparaiiai^ 
de cette église, dressés par Tordre de Tabbé de Boisredon, en 1475, pour ^ 
réparation des désastres causés par la foudre. 



— 197 — 

de détachement et d'abnégation , de simplicité véritablement 
éyangélique, qui s'efforçait de rejeter du sanctuaire, comme 
une scorie impure , l'or et l'argent que le monde y avait ap- 
portés ; n'en voulant ni pour les ornements sacerdotaux, ni pour 
les vases sacrés, ni pour les croix et les chandeliers, ni pour 
les autels; répudiant les sculptures, les tableaux, les images, 
les vitraux peints , les lustres , en un mot tout le décor ordi- 
naire des temples, non conune indigne de Dieu, mais comme 
contraire à la pauvreté et à la gravité monastiques , comme 
inutile dans une église claustrale , l'ame d'un religieux devant 
trouver en elle-même assez de force et d'élan pour s'élever au 
ciel sans le secours de ces intermédiaires (1). 

3"* Il fallait que ce temple, par son style sévère et grandiose, 
s'alliât aux plus sombres aspects de la nature , au site le plus 
sauvage, aux coteaux voisins , au bruit du torrent ^ aux grands 
arbres de la forêt dont les cimes devaient se balancer majes- 
tueusement autour de son front , et à l'humble cloître qui était 
assis à ses pieds. 

4'' Enfin, de même que l'on retrouve la crypte souterraine 
dans la cathédrale aérienne , ainsi on vit l'oratoire primitif re- 
paraître dans l'église de Morimond , avec son parsdlélogram- 
me, les dispositions du chœur, la distribution de la nef et du 
sanctuaire, le presbyterium^ les chapelles, etc. 

Voilà le corps de l'église organisé : il faut maintenant que 
le catholicisme soufQe sur ces pierres pour les vivifier. Mettez 
un autel avec son tabernacle sous l'arc triomphal du transept; 
sur les degrés de cet autel un prêtre en oraison , ayant à ses 
côtés diacre et sous-diacre ; en bas , le cercle des acolytes et des 
officiants , la table sainte environnée des anges de la terre ; au 
chœur cent religieux en habits blancs, immobiles dans leurs 

(t) Siat, cap. cist.y ann. 1184, e. 10, p. %1%, AnntU. eUt, t. 1. 



~ 198 — 

stalles, alternant d'un ton graye et pieux des psaumes et des 
hymnes; au fond la foule des pèlerins agenouillés ; à droite et 
à gauche une multitude de chevaliers et de barons dont Far» 
mure étincelle dans Tombre ; des nuages d'encens qui s'élèTent 
du sanctuaire et embaument toute Tenceinte , les vitraux vi- 
brant sous les échos ondulatoires de tant de voix divoises, le 
son des cloches qui ébranle les airs et semble emporter cette 
grande et sublime prière vers les cieux; ajoutez , pour com- 
pléter le tableau , l'ombre de la mort se levant de toutes ces 
pierres sépulcrales armoriées, à demi-usées sous les pas des 
religieux , du sein de ces cinquante cénotaphes sur lesquds 
gisent étendus les hauts et puissants seigneurs de CSioiseol, 
d'Aigremonty de Bourbonne, de Vaudémont, de Beaufremmit, 
de Grancey, de Tréchâteau » revêtus , jusque dans les bras du 
trépas, de leurs plus beaux habits de fête : du sayon, de la 
pelisse fourrée, de la toque ornée de plumes , de Vécu, du 
collier, du bracelet, etc.; ayant les mains jointes comme pour 
implorer la pitié des moines et le suffrage de leurs oraisons (1); 
voilà à quelle époque et à quel point de vue il faut se placer 
pour juger convenablement le basilique de Morimond. 

La pensée génératrice qui présida à la construction de ce 
temple dut bientôt irradier autour d'elle , inspirer de nom- 
breux artistes et faire surgir une foule d'édifices formés à son 
image. Le bien et le beau en tous genres venaient alors de Gt- 
teaux ; ce fut de là que partit également Timpulsion architec- 
turale. Les églises cisterciennes furent élevées la plupart de 
1 1 50 à i 250, et, si Ton considère que la France seule en comp- 
tait plus de trois cents et le reste de l'Europe au moins dôme 
cents, on aura une idée de Tinfluence immense que cet ordres 
exercée sur les destinées de l'architecture. 



(1) Jongel., Nota. abb. cisL, pp. 83 et 34. — Voir, aux Pièces instiftcatiyeif i^ 
Série des tombeaux de Morimond. 



— 1Ô9 — 

Pour ne parler que de l'abbaye qui nous occupe spédalè- 
ment, nous dirons qu'en visitant les grandes et belles églises 
de Fouest de la Lorraine , du nord de la Franche-Comté et de 
Test de la Cihampagne, nous y avons retrouvé l'idée première, 
le dessin , la disposition des lignes principales et l'ensemble de 
l'église de Morimond, sauf les modifications af^rtées par les 
tendances architectoniques de l'époque d'érection de chacune 
d'elles. C'est partout le parallélogramme de l'oratoire cister- 
cien : deux bas-côtés ne se prolongeant pmnt autour du chœur, 
deux chapelles correspondant aux deux neCs latérales et ne 
dépassant point le parallélogramme des bas-côtés; le chœur 
placé presque partout en avant du sanctuaire » comme celui 
des moines; la phase transitionnelle de la période byzantine 
combinée avec la phase , tantôt sévère , tantôt ornée , du style 
ogival; telles sont les églises de Colombey-lès-Choiseul , de 
Brevannes» de Meuvy, de Damblain, de Vrécourt, de Neuf- 
château» de Jussey» de Bourbonne» de La Marche, etc., toutes 
filles de Morimond , toutes reproduisant les traits principaux 
de leur mère , toutes se ressemblant dans la variété même de 
leur physionomie, comme il convient à des sœurs (1). 

Le 7 septembre 1253, la nouvelle église fut consacrée 
par Gruy de Rochefort , évéque de Langres , assisté d'Arnaud , 
ancien évéque de Sinigaglia , en présence d'un grand nombre 
d'abbés et de seigneurs. Mais, comme la solennité del'anniver^ 
saice de la dédicace n'aurait pu se faire convenablement, à 
cause de la foule des reUgieux étrangers qui encombraient le 
monastère à cette époque , concordant avec celle de la tenue 
du diapitre général, on la remit, de l'autorité des prélats, à la 
fête de saint Protais et de saint Hyacinthe , martyrs. 
Ce temple f malgré sa simplicité, sera plus digne de la ma- 
il) ii serait possible que quelques-unes de ces églises eussent été reconstruites 
cm restaurées depuis sur â*autres plans. 



— 200 — 

jesté et de la gloire de Dieu que le pauvre oratoire : il y aura 
une plus haute vertu inspiratrice dans ces arceaux et ces colon- 
nes s'élançant vers les cieux ; les cénobites , désormais comme 
échappés d'une prison étouffante , respireront librement dans 
cette vaste enceinte et pourront y déployer à leur aise toute h 
puissance de leur voix et toute l'harmonie de leurs pieux can- 
tiques. 

Pendant que les moines de Morimond étaient occupés de h 
construction de leur église» les chevaliers, électrisés parles 
éloges de Grégoire IX et les faveurs du légat Jean d*Abbe- 
ville» évéque de Sabine, qui était venu prêcher la croisade en 
Espagne , enlevèrent successivement » avec le roi de Castille 
Ferdinand UI, les places de Quesada, de Baëza, d'Andujar et 
le fort de Martos, qu'ils eurent en récompense; le roi de Uaëza 
fut réduit à une telle extrémité, qu^il se rendit à discr^ion avec 
sa ville. La château de Pliego tomba en leur pouvoir avec ses 
trésors, ainsi que celui de Laza, autour duquel les Maures 
laissèrent quatorze mille morts. Ayant surpris l'eimemi entre 
Séville et Carmona, ils lui tuèrent vingt-mille hommes, puis, 
réunis aux troupes commandées par Tinfant Alphonse; ils 
contribuèrent puissanunent au gain de la fameuse bataille 
de Xérès de la Frontera , qui fraya aux chrétiens le chemin de 
Cordoue ; enfin , la veille de saint Pierre 1 236, cette ville , la 
capitale et le foyer de Tislamisme en Espagne , ouvrit ses por- 
tes à Ferdinand de Castille , qui fit arborer la croix au sommet 

# 

du minaret le plus élevé, d'où les muezims appelaient les mu- 
sulmans à la prière , et consacra à Dieu et à la sainte Vierge la 
principale mosquée (1). 

Grégoire IX, plein d'admiration pour les travaux et le piens 
dévouement de la milice de Galatrava , adressa au grand-mai- 

(1) Andrad. Rad., Hist. Caiatr., ce. 16 cl 17; —Séries magist. milit. Ca- 
iatr., apud Manriq., t. 8, ad calcem. 



— 201 — 

ire une lettre de félicitations, dans laquelle il appelle Tordre 
l'espoir d'Israël, le boulevard et le salut de V arche sainte, et le 
prie d'envoyer une colonie de ses cheTaliers dans la Pouille, 
non loin de la mer, dans une place qu'il mettait à sa disposi- 
tion. Il écrivit ensuite au patriarche d'Antioche de chercher en 
orient un lieu favorable pour y fonder un établissement de ce 
genre » espérant que là , comme en Espagne , le mahométisme 
serait bientôt terrassé par Tépée et par la prière de Citeaux ; 
mais la mort de ce pontife , qui arriva en 1241 , ne lui laissa 
pas le temps de réaliser un aussi magnifique projet (1). 

Ce fut à cette brillante époque et au moment où Tordre sem- 
blait avoir atteint le plus haut degré de sa gloire, que Tabbé 
Conon se mit en route pour le visiter. On lui fit en Espagne 
une réception vraiment royale : partout les chevaliers allaient 
à sa rencontre, descendaient de cheval pour s'incliner sous sa 
bénédiction, lui oSriv les clefs des places qu'ils tenaient et re- 
ceToir ses ordres. Il approuva la fondation qu'ils avaient faite 
du monastère de Saint -Félix , au diocèse de Burgos , où des 
religieuses devaient être uniquement occupées à prier pour 
eux et à combattre avec eux par leurs soupirs et leurs orai- 
sons. 

(1) Ammd. cist,, t. 4, p. tOO. 



— 20Î — 



CHAPITRE XXII. 



Da chapitre général de Gtteaux ; du rôle qu'y jovaient les abbés de Morimsad; 
de rinfluence politique et sociale de cette institution ; suite de l'histoire si 
des conquêtes de GalatraTa. 



D*après la Charte de charité, lorsque l'abbaye de Ctteanxde- 
Tenait vacante, c'était à Tabbé de Morimond et aux trois autres 
premiers pères à veiller sur elle et à en prendre soin; c'est 
pourquoi ils devaient être informés aussitôt de la vacance , et» 
dans le délai de quinze jours , procéder conjointement avec les 
religieux à la nomination du nouvel abbé (1 ). Or, après la pro- 
motion de Guy II au cardinalat, le prieur deCiteaux n^avait pas 
cru devoir convoquer les quatre premiers abbés , et Jacques II 
avait été élu sans leur participation ; ils réclamèrent donc 
contre l'élection, la déclarant illégale et frappée de nullité; de 
là une scission malheureuse, qui dura plusieurs années. 

Nicolas V\ abbé de Morimond , s^unit à Philippe , abbé de 
Clairvaux, à l'effet d^ adresser au pape Urbain IV des plaintes 
communes. Le Souverain-Pontife leur envoya des lettres d'ei- 
emption de la juridiction de Citeau& et d'assistance au chapitre 
général, tant que dureraient les débats. L'année suivante, Jac- 
ques ayant cédé à l'orage et s'étant démis volontairement^ Ni* 

(1) Stat. 19, Ann. cist., t. 1, p. 111 : Et congregati in nomine Domini^ abbaie0 
et monachi cisterciensem eligant ùbbcUem. 



— 203 — 

colas fut appelé avec ses trois coabbés à rélection de son suc- 
cesseur ; mais, pour empêcher autant que possible que de sem- 
blables désordres ne pussent se renouveler, le pape manda à 
Pérouse , où il tenait sa cour pontificale , les quatre premiers 
abbés et celui de Citeaux, pour apprendre de leur propre bou- 
che le sujet de leurs dififérends (1). 

Après les avoir entendus , il fixa irrévocablement le sens de 
l'article 10 de la Charte de charité , et décida que les quatre 
premiers pères n'avaient que le droit d'assister simplement à 
l'élection de l'abbé de Citeaux, et d'aider les religieux de leurs 
conseils (2). L'article 16 de la même Charte avait été égale- 
ment la source de beaucoup de contestations, car, quelque par- 
hites que soient les législations humaines , elles se trouvent 
toujours , mais surtout aux époques de dégénérescence , in- 
complètes ou impuissantes , tant les faces des choses sont di- 
rerses et éblouissantes , tant les passions sont subtiles , tant 
les générations se ressemblent peu , jusque dans la terre des 
saints! 

Primitivement , tous les abbés de Tordre avaient voix déli- 
l)érative au chapitre général ; dans le cas de partage des opi- 
nions, on devait s'en rapporter au jugement de l'abbé de Cî- 
teaox et de quelques-uns des plus sages et des plus éclairés 
fentre les autres abbés ; mais le nombre de ces derniers n'é- 
tait point arrêté ; souvent ceux que l'on désignait refusaient 
par humilité une fonction qui les constituait juges de leurs 
frères. Dès l'an 1134 , le chapitre s'était vu forcé de donner 
pouvoir à l'abbé de Ctteaux d'en contraindre quatre d'accep- 
ter cet office , et c'étaient ordinairement les quatre premiers 
pères. Cette manière de décider les affaires donna insensible-* 

(1) Go//. Christ, t. 4, p. 818; — Hélyot, Hist. des ord, relig., t. 5, p. 854, 
(I) BoU. Clém. IV, in libro cui titulus : Nomastic. cist; — Traité histor. du 
^' gén, de Citeaux, in-4o, pp. 20, 80, 50, etc. 



— 204 — 

ment lieu à Térectiob d*im tribunal détaché auquel on ren- 
voyait toutes les questions épineuses. Les abbés qui le compo- 
saient furent appelés les définitmrs , et leur tribunal le défini- 

toire. 

Clément FV sanctionna cette organisation judiciaire et lui 
donna sa dernière forme» ordonnant que les définiteurs seraient 
tirés par égale portion du sein de chacune des cinq générations 
qui formaient Tuniversalité de Tordre. L'abbé de QteauxnoiiH 
mera, le premier, quatre définiteurs de sa filiation ; Tabbé de 
Morimond et les trois autres lui présenteront chacun dnq ab- 
bés de leur fiUation, et il en choisira quatre parmi eux ; ce qui 
donnera, y compris les cinq premiers abbés eux-mêmes, vingV 
cinq définiteurs. Les définitions passeront à la pluralité des 
voix ; mais, lorsque les voix se trouveront partagées , celle de 
Tabbé de Gtteaux sera prépondérante et détermin»^ le juge- 
ment. Les quatre premiers pères apposeront leurs sceaux et 
signatures à tous les actes du définitoire (1). 

Le pape avait promis de retoucher cette constitution, si elk 
ne pouvait réunir et satisfaire les difierents partis; alors, Phi- 
lippe de Glairvaux et Nicolas de Morimond délibérèrent sur ce 
qu'ils avaient à faire. Il leur paraissait que, si Tabbé de Citeaux 
avait le droit d'exclure arbitrairement Tun des cinq définiteurs 
qui lui étaient présentés par chacun des quatre premiers abbés, 
ceux-ci ne pourraient jamais s'assurer d'avoir dans le défini- 
toire un homme de confiance qui pût leur servir de consdller 
dans le besoin, l'abbé de Citeaux pouvant faire tomber l'exclo- 
sion sur celui-là. Ils estimaient donc qu'il était nécessaire de 
supplier le pape de modérer la puissance abbatiale de CiteauXt 



(1) Nous avons entre les mains le sceau du définitoire de Clteaiix : il reffé- 
sente rassemblée des définiteurs, sur la tête desquels la sainte Vierge étend se$ 
deux mains à droite et à gauche, avec cette légende circulaire : Sigiilum dff- 
nitonim capituii gêner. Cisterr. ordints. 



— 205 — 

et de permettre à chacun des quatre premiers pères de se ré- 
server quelques-uns des cinq définiteurs que Fabbé de Citcaux 
ne pourrait exclure, au moins la première fois qu'ils lui seraient 
soumis, afin que les cinq grandes fractions cisterciennes pui- 
sent se balancer réciproquement. 

Clément IV fit droit à une demande aussi légitime, et statua 
que, des cinq définiteurs choisis par chacun des premiers pères, 
il y en aurait deux que Tabbé de Giteaux ne pourrait rejeter. 
Dans le cas où un des premiers pères serait empêché d'assister 
au chapitre , Tabbé le plus ancien de sa génération choisirait 
les définiteurs et les présenterait (1). 

Noos croyons devoir ajouter, dans l'intérêt de notre histoi- 
re, quelques mots sur la tenue du chapitre, à cause du rôle im- 
portant qu'y jouaient les abbés de Morimond. 

Pour qu'une association s'organise et dure, il lui faut, com- 
me au monde, deux forces : une force d'expansion et une force 
d'attraction. La congrégation de Giteaux avait eu éminemment, 
dès le principe , la première de ces deux puissances par l'ex- 
ien8i(m prodigieuse de sa filiation ; elle jouit bientôt de la se- 
conde, par l'institution de son chapitre. L'EIglise catholique 
«st Tordre même de Dieu réalisé dans les limites du temps et 
de l'homanité : tout ce qui croit et se développe dans son sein 
se forme à son image ; tout ce qui s'établit en dehors d'elle ou 
contre elle tend au désordre et à l'anarchie. 

Ainsi, sans remonter plus haut , qu'est-ce que le socialisme 
de nos jours? Un amalgame de passions et de doctrines inco- 
hérentes , une cohue d'hommes réunis ou plutôt rapprochés 
momentanément par leur haine contre toute religion et toute 
société ; ouvriers de destruction , impuissants à rien fonder, 
auxquels il ne faudrait qu'une chose pour se perdre à jamais : 

(1) Nous n'avons fait qu'analyser le Traité histor. du chap. génér, de CUeaux, 
et la Bnlle de Clément IV, in Nomasticon cist., p. 466. 



— 20« — 

réussir. Que leur manque-t-il donc 7 Cette force que nous 
avons signalée, qui ya du centre à la circonférence et de la dr* 
conférence au centre ; il leur manque ce qui fait la grandeur 
et la gloire de nos pauvres communautés de frères capucins , 
de frères ignorantins et de frères gardes-fous! 

D'après la Charte de charito , le chapitre général devait se 
tenir chaque année , et tous les abbés étaient obligés d*y alksr 
rendre compte de leur conduite, de Tétat de leur monastère, et 
traiter des affaires de Tordre entier ; mais, par la suite, Ctteanx 
s*étant dilaté jusqu'aux extrémités de l'Europe et même an- 
delà, il eût été impossible aux abbés les plus éloignéft de s*j 
transporter aussi souvent ; ceux de Nonn^ége , de livonie, de 
Hongrie n'y venaient que de trois ans en trois ans ; ceux d'Ir- 
lande, d'Ecosse, de Sicile chaque quatrième année, et ceux de 
Syrie et de Palestine tous les sept ans (1). 

Les abbés capitulaires se réglaient pour leur dépiit sur la 
fête dePExaltationde la sainte Croix, et se rendaientavec deux 
serviteurs et deux ou trois chevaux , selon qu'ils étaient firan- 
çais ou étrangers, jusqu'aux quatre premières maisons de Tor- 
dre : La Ferlé y Pontigny, Clair vaux et Morimond. Cette àa- 
nière abbaye, se trouvant au passage de l'Allemagne et de li 
Lorraine, était alors encombrée d'hommes et d'équipages. En 
1280, on y reçut quatre-vingts abbés, deux cent quarante che- 
vaux et plus de cent soixante serviteurs. Il n'y avait que les 
quatre premiers pères qui eussent le droit d'entrer à Qteaoi 
avec quatre chevaux. 

Les abbés des quatre premières maisons, ayant réuni la }ixt 
part des abbés de leur filiation, partaient avec eux pour Dijon» 
lieu du rendez-vous général. La règle leur prescrivait de se 
conduire dans cette ville avec décence et gravité, de ne poiflt 

(1) Hélyot, Hist. desord. relig., t. 5, p. 866. 



— 207 — 

se montrer dans les rues sans nécessité , et de ne pas s*y faire 
servir de poisson (1). 

Ils sortaient de Dijon au point du jour, afin d'arriver à Cl- 
teaux pour l'office de tierce , qui était suivi d'une messe solen- 
nelle du Saint-Esprit , après laquelle le bourdon sonnait Fou- 
verbire du chapitre , où tous les abbés se rendaient en coule 
blanche. La place d'honneur était réservée à Tabbé de Cîteaux ; 
puis venaient les quatre premiers pères, selon le rang de leur 
filiation , et tous les autres abbés. A droite et à gauche étaient 
les sièges des évéques et des rois. Le chantre ayant achevé le 
Veni crmtort le président prononçait un discours ; on lisait en- 
suite .quelques chapitres des anciens statuts; enfin, les quatre 
praniers pères avec Tabbé de Citeaux se retiraient pour nom- 
mer les définiteurs. L'abbé de Citeaux, en sa qualité de prési- 
dent, avait le droit d'ouvrir, de suspendre ou de clore les séan- 
ces, de recueillir les voix, de prononcer les sentences ; mais il 
était toojours accompagné soit de l'abbé de Morimond, soit de 
l'an des trois autres premiers pères, appelés par Benoît XII les 
piâats présidents , prœlati prœsidmtes , coabhates prœsidet^ 
les (2). 

Chaque monastère élisait son abbé, chaque abbé était com- 
me le député de sa communauté au chapitre , qui de cette fa- 
çoo représentait tout l'ordre : congregatio abbatum totum ùrdi- 
iMM r^frmmian$. C'était à lui qu'appartenaient la puissance 
iégidative et executive, le vote du budget et toute la police dis- 
c^linaire de la société cistercienne. Nulle loi n'était obliga- 
toire, si elle n'avait été consentie par la majorité des abbés ; 
md impôt ne pouvait être levé , s'il n'avait été préalablement 

(1) M villa JHvUmensi quando veniunt ad capitulum^ vel redeunt, tam abbatet 
fwan aliœ personœ ordinis, honeste et mature se habeant, nec per vicos sine 
«rta necessitate incedant. Ibidem commorando mdlus abbas vel conversus pis^ 
ciftiM utatuTé ^ Bull. Bened. XII. 

(1) Bull. Bened. XII, an 1SS5, Nomastic. cist.y p. 589, in-foK 



— 208 — 

ordonnancé par le chapitre ; c'était une maxime de droit consa- 
crée par un grand nombre de statuts, qu'un fardeau dont cha- 
cun doit porter sa part doit être approuvé d'un chacun : onuf 
quod omnes tangit àb omnibus débet approbari. 

Ce forum monacal avait sa tribune, ses débats parlementai- 
res, ses séances tantôt calmes et tantôt orageuses» mais toujours 
dignes et graves. C'était une école de haute convenance et de 
respect mutuel. Lorsqu'un orateur abusait évidemment de h 
Uberté de discussion , le président ne se contentait pas de k 
rappeler à Tordre, mais l'assemblée réprimait sévèrement ses 
fougueuses saillies» et, au besoin» brisait son orgueil sous les 
pénitences les plus humiliantes. Ainsi» en 1199, Tabbé deMo- 
rimond» ayant parlé avec trop peu de mesure» fut condamné à 
rester quarante jours hors de sa stalle dans son monastère, à 
être trois jours à Citeaux en coulpe légère» et» l'on d eux, aa 
pain et à l'eau (1). 

C'était non-seulement une assemblée délibérante» mus une 
cour judiciaire, un tribunal suprême appelé à jMt>noncer sur 
tous les délits pubUcs et toutes les affaires contentieuses de ^o^ 
dre, ayant ses huissiers» ses greffiers , ses juges d'instruction, 
ses procureurs et ses avocats-généraux. Le coupable s'accusait 
lui-même» et» dans le cas où il n'en avait pas le courage et la 
volonté» un autre abbé l'interpellait. Eu 1205 » l'abbé de Pùd- 
tigny fut interpellé par Guy de Morimond pour avoir permis a 
la reine de France et à quelques dames de sa suite l'entrée de 
son monastère» contrairement aux statuts ; il aurait été déposé 
à l'instant même» si l'archevêque de Reims et plusieurs autres 
prélats n'eussent intercédé pour lui. 



(1) Àbbas Morimundiy qui nimis indisciplinate iocutus est in capihûo (HW), 
quadraginta diehus extra stallum suum sit in Morimundo; tritms diebussitin 
levi culpa apud Cistercium, uno eorum in pane et aqua. — De fa manièt àe 
f€ romftorter au chap. génér., in-4®, pp. 45 et 46. 



— 209 — 

On distinguait deux sortes d'audience , celle du chapitre et 
celle du définitoire; tout ce qui avait été jugé à Tune ou à l'au- 
tre, Tétait irrévocablement. On pouvait cependant en appeler 
au pape dans certains cas prévus parles règlements. 

Voyez conmie la justice avait été grandement et libéralement 
organisée par les moines ! Chaque abbé était juge dans son mo- 
nastère ; ce tribunal local était dominé par une sorte de tribu- 
nal de première instance, celui du premier père dans toute sa 
filiation ; puis venaient la cour royale et les assises du chapi- 
tre. Ce n'était pas tout : Tinnocence condamnée pouvait encore 
crier vers Rome et se sauver dans la barque de Pierre, ce der- 
nier et suprême asile de la justice ici-bas (1). 

La langue latine était la seule en usage dans le chapitre ; 
voilà pourquoi l'élection d'un abbé illettré était annulée par le 
fait même. 

Ce tribunal s'était acquis une si grande réputation d'équité» 
de haute impartialité , de discernement , qu'il fut bientôt re- 
connu de l'Europe , et que les princes venaient de toutes les 
parties du monde lui confier leurs difierends , s'en rapportant 
à ses décisions. Plusieurs d'entre eux avaient pourvu à ses dé- 
penses : Richard» roi d'Angleterre , avait donné, pour couvrir 
les frais des trois premiers jours» les revenus de l'église de 
Schardebourg ; Alexandre U» roi d'Ecosse» vingt livres sterling 
pour le quatrième jour ; Bêla IV» roi de Hongrie» s'était chargé 
du cinquième et dernier jour. 

L'époque de la tenue du chapitre varia comme l'esprit cis- 
tercien : d'annuel qu'il était » il devint bisannuel , puis qua- 
driennal ; il y eut même des lacunes de quinze, vingt et qua- 
rante ans» durant les périodes les plus orageuses de notre his- 
toire . Sous Louis XIV, Alexandre VII ordonna qu'il serait trien- 

(1) Innoc. Vm, Bull. Etsi, ann. 1489. 



4 1 



— 210 — 

nal et que, dans rintervalle des sessions y les quatre premiers 
pères se réuniraient en petit chapitre pour préparer les matiè- 
res(l). 

De quelque côté que Ton envisage cette magnifique instita- 
tion, on ne peut qu'être frappé d'admiration : au point de vue 
monastique, rien n'était plus propre à réunir les divers m^aobres 
de la corporation cistercienne épars sur un espace inunense, 
à y conserver la vie primitive et à la maintenir dans Tunifor- 
mité des mêmes observances. 

Au point de vue social, rien n'a contribué plus puissanunent 
à relier les différentes nations et à les faire progresser vers Fn- 
nité , que ces assemblées périodiques formées d*aiie grande 
multitude d'abbés venant de toutes les parties de la terre, par- 
lant pendant cinq jours la même langue, comme une vaste fa- 
mille de frères, emportant les mêmes idées sur tous les points 
du globe. 

Sous le rapport politique, nous retrouvons dans le chapitre, 
à l'aurore du XII* siècle, la vérité du gouvernement représen- 
tatif dont les peuples européens n'ont encore pu saisir que 
l'ombre, après tant d'années d'efforts et d'expériences désas- 
treuses, à travers tant de sang et de ruines, et cette république 
fédérative rêvée par Franklin et Washington au sein des fo- 
rêts du Nouveau-Monde, réalisée, en 1119, par onze pauvres 
moines dans une misérable cabane au milieu d'un marais de la 
Bourgogne. 

Au point de vue national , cette assemblée , qui fut pendant 
si longtemps l'arbitre des empereurs et des rois , le conseil de 
l'épiscopat, l'appui et l'asile de la papauté dans les tempêtes da 

(1) Traité hist. du chap. génér. de tordre de Citeaux, pp. 853 et soiv. ; — De 
la manière de se comporter au chap, génér., pp. 45 et 46; — Hélyot, Bist.da 
ordr. relig.y t. 5, pp. 865, 866 et 867 ; — In Nomastic. cwf ., lib. ant. définit., 
p. 484. 



— 2H — 

moyen ftge ; qui parlait et voyait les peuples s'incliner sous le 
souffle de ses lèyres ; cette assemblée se tenait dans une pro- 
vince et sous la protection de la France , sous la présidence et 
la haute direction de cinq abhés français, parmi lesquels était 
celui de Morimond. On conçoit que par elle notre patrie devait 
avoir une influence prépondérante sur les destinées de l'Euro- 
pe» et donner le branle au monde par les douze cents monas- 
tères étrangers qui relevaient de Ctteaux. 

Clément FV» ayant organisé le définitoire et réglé plusieurs 
autres points de discipline , s'occupa des chevaliers de Gala- 
trava. Les clercs attachés à cette milice lui avaient député l'un 
d'eux pour se plaindre de ce qu'un simple laïque recevait leurs 
voeux, au préjudice du prieur venu de Morimond, que les che- 
valiers repoussaient à cause de sa profession et de son habit. Lie 
pape, par un bref daté de Pérouse, au mois d'août 1265, ren- 
voya toute cette affaire au chapitre général de Citeaux, conune 
au tribunal auquel elle ressortissait naturellement. Les abbés 
capitukires rendirent une sentence constatant irrévocablement 
le droit de Morimond. 

Cette décision ne pacifia pas entièrement les esprits : Jean I*% 
ayant été élu abbé en 1 272 , se hâta de se rendre en Espa- 
gne , et alla droit à Calatrava , où Jean Gondisalvi faisait les 
fonctions de grand-maitre. La milice était parvenue au plus 
haut point de sa puissance et de sa gloire ; les destinées de la 
péninsule semblaient être dans ses mains. Une grave dissension 
s'étant élevée entre Alphonse-le-Sage d'un côté , et son frère 
Philippe avec la plupart des grands du royaume de l'autre, ce 
dernier parti allait se réunir aux Maures, et l'Espagne touchait 
à sa ruine, si Gondisalvi ne se fût interposé et n'eût , par son 
habileté et son ascendant, réussi à cahner les esprits (i). 

(1) Angel. Manr., Séries prœf. Calatr., t. 8, p. «4. 



— 212 — 

L*abbé Jean, à son arrivée, convoqua Tordre entier, et for- 
mula une série de statuts empreints de la plus haute sagesse et 
groupés sous douze titres commençant par ces mots : Nous 
Jean, par la grâce de Dieu abbé de Morimond, visitant per- 
sonnellement la vénérable congrégation des ordre et nUlice de 
Calatrava, notre iUustre fille, ordonnons de notre autorité et au 
nom de l'obéissance, à tous les membres desdits ordre et milice, 
d'observer, chacun en ce qui le concerne, les présents règUmenU, 
etc. (1). 

Les chevaliers reçurent ces lois avec respect , ccnnme éma- 
nant du chef suprême de Tordre , et jurèrent d'y obéir ; aussi 
le Dieu des batailles, en récompense , continua-t-il de bénir 
leurs armes et de guider leur drapeau dans les sentiers de la 
victoire. Ils marchèrent, avec Sanche-le-Hardi , jusqu'au cen- 
tre de Tislamisme , à la pointe la plus méridionale de TEspa- 
gne, assiégèrent et prirent Tarifa ; et, comme le roi voulait ra- 
ser cette ville , le boulevard des infidèles sur le détroit de Gi- 
braltar, ils se chaigèrent de la défendre et d'y teaair bonne 
garnison, afin de couper les conmiunications des ennemis avec 
la mer et TAfrique , et de les cerner de toutes parts sur le 
continent. 

Après la mort du roi Sanche, la tutelle de Ferdinand IV fut 
confiée au grand-maitre D. Roderic Pérez , qui, ayant réuni 
ses forces à celles de son royal pupille, alla fièrement dressersa 
tente sous les murs de Grenade. Attaquée près d'Aznallos, Ta^ 
mée catholique remporta la victoire ; mais ce ne fut qu'après 
un combat aussi sanglant qu'opiniâtre. La milice cisterdenne 
fut décimée, et le grand-maitre, criblé de coups, mourut de ses 
blessures à Arcos (2) . 

(1) Séries abbat, Morim., apud Ang. Manriq., t. 1, ad fin. 
(S) Rades Andrad., Hist, Calatr., c. 18. 



— 213 — 



CHAPITRE XXIII. 



Ijifliiaiic6.de Morimond sur raffiranchissement communal et paroiitial dn Bassi- 
gny ; de la commnne et da commonitme ; propriétés de Tabbaye à la fin du 
xm* siècle. 



Pendant que les cheyaliers de Calatrava continuaient leurs 
conquêtes au-delà des Pyrénées , sous la haute influence et la 
bannière de Morimond, les religieux de ce monastère, en Fran- 
ce, quoiqu'avec des armes différentes , n'en combattaient pas 
moins fructueusement pour la cause sacrée du catholicisme et 
de la civilisation. 

La féodalité avait substitué le servage à Tesclavage. C'était 
déjà un premier pas vers la liberté'; mais le joug trop dur des 
seigneurs pesait aux villes, dont les citoyens se réunirent pour 
s*opposer aux vexations continuelles de leurs capricieux tyrans ; 
ib mesurèrent les murailles et les tours des manoirs, en élevè- 
rent d'aussi hautes autour de leurs demeures pour se garantir 
dn pillage, et se firent soldats pour les défendre. De cette soli- 
darité d'intérêts entre les habitants d'une même ville naquit la 
Commune. Le clergé fut le premier à donner le signal : les 
évêques de Laon, de Rheims et d'Amiens , qui étalent en mê- 
me temps seigneurs temporels , accordèrent des chartes d'af- 
franchissement. Ce mouvement fut secondé puissamment par 
les moines de Morimond dans la province du Bassigny. Le clôt- 



— 214 — 

tre et relise étaient, à cette époque, les deux seuls asiles de b 
liberté ; c'est de là qu'elle descendit dans le peuple. 

L'institution des communes fut l'œuvre exclusive du catholi- 
cisme. D'un côté, les hordes errantes du nord, se nourrissant 
de sang et de pillage, n'étaient stables que dans leur incessant 
vagabondage ; de l'autre, les païens avaient des groupes plus 
ou moins considérables de maisons formant des boui^des et 
des villes ; mais, avec le polythéisme, l'esclavage et les castes, 
le foyer domestique égoïste et isolé , la propriété despotique et 
sans entrailles, la commune était impossible. Que fit le catho- 
licisme? n fonda entre ces deux écueils , ce Charybde et ce 
Scylla des sociétés primitives , des agrégations de familles s'aî- 
mant en Jésus-Christ, destinées à vivre sur un terrain limité et 
sous des lois garantissant à chacun les fruits de son travail, 
son champ et sa liberté. L'Eglise en fut le noyau dans chaque 
locaUté, en faisant converger toutes les individualités vers elle 
comme vers leur centre, par une communauté de foi, de dia- 
rite, d'espérance, de sacrifice et de culte. L'unité religieuse eih 
fanta l'unité paroissiale, et celle-ci l'unité communale, d'où 
découla progressivement toute la civilisation européenne. 

Avant Luther, la plupart des communes étaient déjà orga- 
nisées en Europe ; tout ce qui a été fait ou tenté depuis en de* 
hors de l'influence catholique, les communautés des frères Hi>- 
raves (1), des Quakers, desTunkers, des Shakers (2), des Bap- 
tistes, des Memnonites, des Doukhobortses schismatiques» etc. 
(3), ont été envahies d'un côté ou d'un autre, tôt ou tard, par 
l'anarchie et la promiscuité. Des essais tout récents, pour rem- 



(1) Mosheim, Hist. ecclés., t. 6, p. 23, note; — Pilar. etMoravet, Morav. Hisi. 
in-8o, 1785. 

(2) H. Tucke, Theptincipl. of Quak.; in-S», 1814. 

(8) Strahl, Beitrag zer Bussisch Kirch geschicte; — Ara. MeshOT., Bist. 
Anabap.; in-4o, col. 1617 ; — Herm.-Schyn., Hist. Memn.^ Belg.; Amst., 17SI. 



— 215 — 

placer la commune chrétienne par l'association plus ou moins 
communiste, ne semblent pas destinés à un meilleur sort. La 
plupart de nos réformateurs semblent s'accorder à entraîner 
l'humanité vers le double abîme du paganisme et de la barba- 
rie, d'où le catholicisme l'a tirée. Lisez leurs théories de com- 
mune sociétaire : ils nous ramènent à l'ère de la sauvagerie ; 
c'est le genre de vie du Hun, de l'Alain, de THérule dans leurs 
chariots d'écorces, où les petits ne connaissaient ni leurs pères 
ni leurs mères, où le mâle rencontrait fortuitement la femelle ; 
c'est la même soif de destruction, le même instinct de la ruine. 
Nous y retrouvons tout ce que le sensualisme païen a eu jamais 
de plus raffiné , de plus lubrique , de plus immonde ; un mé» 
lange monstrueux des deux extrêmes de la vie sociale du genre 
humain : le Caraïbe à la table de Vitellius, le Cimbre sur le lit 
de roses du Sybarite, Attila et Sardanapale I 

Les moines, ainsi que nous Tayons vu, jouissaient de tous les 
droits seigneuriaux dans un grand nombre de localités ; leurs 
archives et celles des départements limitrophes nous appren- 
nent qu'ils y organisèrent de bonne heure une administration 
civile sur le modèle de l'administration conventuelle si sage- 
ment libérale. Le procureur, le maîeur, le syndic représentè- 
rent l'abbé, et les anciens, appelés à donner leurs avis dans les 
délibérations, les vieillards du monastère qui aidaient l'abbé de 
leurs conseils. Il y eut, comme dans le couvent, fusion de tous 
les âéments de sociabilité et équilibre entre eux : l'^oisme in- 
dividuel eut pour correctif Tamour du prochain ; la famille, 
par le dogme de la fraternité universelle, s'étendit à la mesure 
de l'humanité ; la liberté avait pour contrepoids Fautorité ; au- 
dessus du droit de propriété, on plaça le devoir de charité : le 
village refléta le cloître. 

Ce fut d'après ce plan et dans cet esprit que furent érigées, 
dans le cours du treizième siècle , beaucoup de communes du 



— 216 — 

Basâgny, de la Lorraine, de la Franche-Comté, dont on pour- 
rait retrouver les chartes d'affranchissement (1). 

n y avait, dans le sein de l'Eglise même, un autre désordre 
auquel il était plus urgent encore d'apporter un remède. 

Durant la confusion effroyable qui suivit la déroute de la 
dynastie carlovingienne , les barons s'étaient emparés des bé- 
néfices ecclésiastiques, avec le droit non-seulement de présen- 
tation, mais très-souvent encore avec celui de collation an mo- 
ment de la vacance. Le Bassigny n'avait pas été préservé de 
ce fléau, qui en avait amené un autre à sa suite, celui de la si- 
monie ; beaucoup de cures n'y étaient plus considérées que 
conune les annexes des fiefe. Les moines, dont la mission était 
de guérir les plaies les plus invétérées et les plus dangereuses 
de l'ordre religieux et civil , s'efforcèrent d'arracher Tétole 
pastorale des mains profanes de la féodalité , pour la remettre 
dans celles de l'épiscopat. Sebille de Clémont, dame de Saint- 
JulieUy leur céda son droit de patronage sur F^^ise de llmU^ 
court; Simon de Clément, son oncle , fit la même chose pour 
l'église de Perrusse ; Bertrand , chevalier de Damblain , pour 
celle de Germainvillers ; Jean de Choiseul, pour celle de Ché- 
zeaux, etc. ; mais bientôt, presque partout, Morimond se des- 
saisit en faveur des évêques, qui, de cette façon, purent recon- 
quérir la juridiction dont ils avaient été injustement spoliés dam 
des temps malheureux. 

Ainsi , pendant que les moines soutenaient d'une main le 
berceau des communes naissantes , ils brisaient de Tautre le 
joug féodal sous lequel les églises paroissiales avaient été a 
longtemps captives , pour les rattacher à l'épiscopat ; ils ma- 
niaient les deux glaives avec autant d'adresse que de bonheur: 



(1) Nous citerons : Levécourt, Huiilécourt, Lavilleneave, Maisoncelle, Ro- 
sières y Tolaincourt , Germainvillers , Viliers , Blondefontaine , etc. 



— 217 — 

ils faisaient marcher de front les deux sociétés dans les iroies 
de la liberté. 

Rien ne fait mieux connaître les ressources dont ils pou- 
vaient disposer et leur influence immense que les donations 
dont ils continuaient d'être l'objet : soit par échange ou par 
achat, soit par don pur et simple, soit à chaîne de prières » 
d*obits, de commémoraisons funèbres, etc., ils se trouvèrent à 
la fin du XIU* siècle décimateurs en tout ou en partie , dans 
plus de cinquante villages de la Champagne , de la Lorraine 
et du comté de la Bourgogne. 

L'origine de la dime est religieuse et sacerdotale ; tous les 
peuples ont reconnu le souverain domaine de Dieu sur la terre 
et ses produits , et tous lui ont témoigné leur reconnaissance 
en lui consacrant , par le sacrifice ou dans la personne de ses 
prêtres, quelque chose de leurs récoltes. Nous avons retrouvé 
l'usage de l'offrande décimale non- seulement chez les Hé- 
breux , mais ch/ez les Grecs et les Romains , chez les sauvages 
de l'Amérique et de l'Océanie (i). 

Primitivement , il n'y eut point d'autres dîmes dans le chris- 
tianisme que les dîmes ecclésiastiques ; mais , sous les faibles 
successeurs de Gharlemagne , aux époques les plus orageuses 
de notre histoire , les seigneurs laïques se les étant inféodées , 
à titre de défenseurs des églises, elles devinrent héréditaires 
comme le fief ; les enfants des barons se les partagèrent , et il 
arriva en peu de temps qu'il y eut dans chaque village un 
nombre aussi considérable de décimateurs que de cultiva- 
teurs (2) ; d'où naquit une épouvantable confusion , une foule 

(1) Voir rouvrage Ifs. de dom Bastide, De Decimis et earum origine apud 
Judeeatf Gentiles et Christionos, ou simplement : Voyage et Anacharsis ^ t. S, 
p. 417; — Do Boulay, Trésor des antiq. rom,, in-fol., p. 851; — LafBt., 
Mœurs des Satw. amer., t. 1, in-i». 

(S) Brevamies avait plus de quinze décimateurs ; il en était de môme de la 
plupart des villages du Bassigny au XU« siècle. 



— 218 — 

d'entraves» de dissenâons et de procès qui auraient infaillible- 
ment amené la ruine complète de Tagriculture , si les moines 
n^eussent réussi à combiner tous ces éléments divers et hé- 
térogènes 9 et n'eussent remplacé cette oligarchie désastreose 
par une administration plus unitaire » plus douce et plus pa- 
ternelle. 
Cette substitution se fit de différentes manières : 
1* Par restitution : plusieurs seigneurs, comme nous le 
voyons par Texemple de Jean de la Fauche, eonsidirani gv'tl 
est de toute justice que les dîmes retenues de fait par k$ kSfues 
soient remises au clergé, le premier et légitime possaMmar (1), 
les restituèrent entre les mains des moines , qui les rendirent à 
leur tour à leur destination première , les employant, d'après 
l'antique discipline , à la subsistance honorable des pasteurs , 
au soulagement des pauvres et des infirmes , à l'entretien des 
presbytères , à la réparation des églises , quelquefois de l'église 
entière , mais le plus souvent des chapelles latérales et de la 
région absidaire : ce qui nous explique et nous révèle rorigine 
de toutes ces beautés artistiques , de toutes ces richesses et de 
toutes ces magnificences jetées avec tant de goût, de grâce et 
de grandeur sur le front de la plupart de nos églises du Bas- 
signy (2). 

2'' Les frais énormes occasionnés par les deux croisades de 
saint Louis avaient obéré la plupart des seigneurs qui avaient 
accompagné ce pieux roi; pour se libérer, ils morcelèrent 
leurs fiefs et en mirent les lambeaux à Tencan. Or, il n'y eut 
point d'autres achetem*s que les moines. Jean de Choiseulne 
put sortir de ses embarras financiers qu'en s'adressant à l'ab- 
baye de Morimond ; et , du consentement de noble dame Ber- 
tremette , dite Alis , sa femme , il se dessaisit tout à la fois de 

(1) Archiv. de la Haute-Marne ^ arc. Lafauche. 

(«) Voy. le savant Thomassin, Discipl. de VEglùe, tl. 1 et «. 



— 219 — 

son moulin de Germennes sur la Meuse , entre Lénizeul et 
Damfal » avec ses dépendances » pour trois cents livres tournois» 
et des dimes de Ghézeaux, moyennant douze cents livres pro- 
véniliens. Beaucoup d'autres chevaliers et de barons» comme 
les sires de Qémont» de Yaudémont, de Bourbonne» etc., al- 
lèrent également offrir aux moines quelques débris de leurs 
domaines (1). 

3" Les prières de nos cénobites avaient encore aui yeux du 
monde tant de prix et de puissance , qu'on eût sacrifié la terre 
entière et ses trésors pour se les assurer : c'est ce qui leur atti- 
ra de magnifiques donations de la part de 6eo£froy de Bour- 
roont ; de Henri » comte de Bar, et d' Aliénor, fille du roi d'An- 
gleterre, son épouse; de Thibaut, roi de Navarre, comte de 
Champagne et de Brie ; des comtes de Bourgogne et des ducs 
de Lorraine, etc. Ces enfants deCîteaux n'avaient cherché que 
le règne de Dieu et sa justice : la terre et ses biens leur arri- 
vèrent par surcroît. Ainsi » au commencement du XIY* siècle , 
Morimond avait : plus de vingt moulins sur la Meuse , la Mo- 
selle , la Saône et leurs affluents » et sur les ruisseaux des étangs ; 
une mine de fer et deux usines métallurgiques ; des pressoirs 
sur les territoires de Bourbonne » Serqueux et Laneuvelle ; des 
paisseaux pour ses vignes , du bois pour son usage dans les fo- 
rêts de Damey, de La Marche , d' Aigremont et de Fresnoy ; la 
banalité des trois fours de Nijon » Serocourt , Rosières ; dix 
charges de sel à prendre à Salins , des maisons dans plus de 
douze villes ; le droit de pèche dans la Moselle et la Meuse jus- 
qu'à Metz et à Verdun , et dans la Saône jusqu'à Gray ; douze 
granges exploitées par cent soixante convers » des troupeaux 
innombrables» une prairie qui s'étendait de Meuvy à Neuf- 
château, la haute justice dans six villages ; le privilège im- 

(1) Nous avons retroavé aux archivas de la Haate-Marae les pièces attestant 
ces ventes. 



— 2Î0 — 

mense de passer avec ses chevaux, voitures, marchandises, 
bestiaux, sans payer aucun droit de péage, sur toutes les terres 
du duché de Lorraine , des comtés de Bourgogne , de Gham- 
pagne , de Bar, des évêchés de Toul, de Langres et de Meti ; 
voilà une faible exquisse des ressources prodigieuses que les 
moines s'étaient créées (1). 

Mais, nous dira-t-on, comment quelques pauvres religieux, 
venus dans le Bassigny avec une croix, un Psautier et quelques 
instruments aratoires , sont-ils arrivés en si peu de tamips à on 
si haut degré de grandeur et de prospérité matéridles? Nom 
répondrons : Ils ont réussi, comme on réussira toujours, &ï 
s'associant pour centupler leurs forces, en se plaçant volontai- 
rement et par le principe de la charité chrétienne sous le ré- 
gime sociétaire dont nos réformateurs ne cessent de noos 
vanter les merveilleuses économies (2) , en travaillant beau- 
coup et en dépensant peu ; se contentant de pain noir» de pds 
et de légumes pour leur nourriture ordinaire ; de tartes Cdles 
de harengs , d*oignons et d*huile de noix , avec un potage de 
gruau d'avoine aux amandes pour leur pitance ou mets extraoi^ 
dinaire, d*un sac de grosse laine pour vêtement, d*une misé- 
rable paillasse pour couche , pendant que les barons se mi- 
naient au jeu , à la guerre , dans le luxe , la bonne chère et k 
débauche. Le cloître vainquit le manoir comme Rome vainquit 
Carthage après les délices de Gapoue. 

C'est un fait historique incontestable , que la substitution de 
la puissance monastique à la puissance féodale s'est opérée an 
profit du pauvre peuple. « Tout le monde sait , dit un auteur 
<c du temps , de quelle manière les maîtres séculiers traitent 
« leurs serfs et leurs serviteurs. Ils ne se contentent pas du 



(1) Archiv.de la Haute-Mame, liass. 7, 8, 9,10, etc. 
(i) Les pbalanstériens ont reconnu que, pour tenter quelque cboee de sérMO 
et d'utile en agriculture, il fallait au moins de 2 à 8,000 hectares de terre. 



— 221 — 

« service usuel qui leur est dû ; mais ils reyendiquent sans 
« miséricorde les biens et les personnes. De là, outre les cens 
« accoutumés» ils les accablent de services innombrables , de 
« chaînes intolérables « trois ou quatre fois Tan , et toutes les 
« fois qu'ils le veulent. Aussi voitron les gens de la campagne 
« abandonner le sol et fuir en d*autres lieux. Mais , cbose plus 
« affreuse ! ne vont-ils pas jusqu'à vendre pour de Targent , 
« pour un vil. métal y les honmies que Dieu a rachetés au prix 
« de son sang! Les moines, au contraire, quand ils ont des 
« possessions, agissent bien d'autre sorte. Ils n'exigent des 
« colons que les choses dues et légitimes ; ils ne réclament 
« leurs services que pour les nécessités de leur existence ; ils 
« ne les tourmentent d'aucune exaction ; ils ne leur imposent 
« rien dUnsupportable ; s'ils les voient nécessiteux, ils les 
« nourrissent de leur propre substance ; ils ne les traitent pas 
« en esclaves, ni en serviteurs , mais en frères » (1). 

Voilà Texplication morale , entre tant d'autres, des grandes 
richesses des monastères, et la raison religieuse qui devait faire 
disparaître la servitude personnelle et l'esclavage. 

Quel parti les moines tirèrent-ils des terres qu'on leur avait 
données , vendues ou échangées , et qui la plupart n'étaient 
qne des déserts et des marais ? A quoi employaient-ils leur 
superflu? — C'est ce que nous examinerons dans les chapitres 
suivants. 



(i) Voy. les Utt. de Pierre -le -Vénérable, Essai hist. sur tÀbb. de Cluny, 
p. 147. 



— 222 — 



CHAPITRE XXIV. 



Influence agricole de Morimond ; tystème d'assainisiement el de défHdM- 

ment ; économie forestiàre des moines. 



Lorsque saint Robert descendit de Molesmes à Ctteaux, suifi 
de ses pieux compagnons, ce fut ayec la fenne résolotkm 
d'observer la règle de saint Benoit dans toute sa séTérité. Or, 
d'après cette règle , le moine doit vivre du travail de ses maint 
et se suffire à lui-même. Les premiers cisterciens se mirent i 
réfléchir par quelle profession , par quelle industrie ils pom^ 
raient se procurer le pain quotidien , donner l'aumône aux in- 
digents et rhospitalité aux étrangers > que la règle bénédictine 
ordonne de recevoir comme si c'était Jésus-Christ mêmie (i). 

Il y avait alors , bien plus encore qu'aujourd'ui , un éiat 
méprisé» avili par les préjugés de Tépoque, renvoyé aux pau- 
vres manants comme la géhenne de la terre , et réservé aux 
serfs comme une ignominie de plus jetée sur leurs fronts flé- 
tris. Eh bien ! ce sera cette profession la plus humiliée qu'ils 
choisiront de préférence ! Us vont se faire agriculteurs, descen- 
dre dans le sillon , tantôt laissant le Psautier pour la bêche» 
tantôt la bêche pour le Psautier : moines et laboureurs» hommes 
de travail et de prière, anges du ciel sur la terre. Tels furent 

(1) Quos «/ Christum suscipere prcecipit régula. — Exord. magn,, 1. i, c Wî 
— Exord, parv.y c. 16 ; — Armai, m^, 1. 1, p. iS. 



— 223 — 

les premiers cénobites de Citeaux , tels seront ceux de Mori- 
mond. 

Mais il leur faut des terrains propres à la culture ; à qui 
iront-ils les demander ? A personne ; ils les formeront eux- 
mêmes , avec les landes , les forêts et les déserts qui couYrent 
les deux tiers de la France. Aussi protestent-ils qu'ils ne cul- 
tiveront que les champs éloignés des yilles , des villages et des 
hameaux (i), et spécialement les plus sauvages et les plus 
ingrats : tant ils étaient persuadés que Dieu n*a rien fait de 
stérile, et que le plus vil grain de poussière, avec la bénédic- 
tion du ciel , recèle un trésor ! 

Les moines ne se livreront pas en aveugles à toutes sortes 
d'exploitations ; mais ils procéderont par principes , se réglant 
sur la température climatérique y sur la connaissance des di- 
verses espèces de terrains et les différents produits qui leur 
sont propres, réunissant tous les vieux éléments agricoles, en 
créant de nouveaux. Oteaux deviendra bientôt , de la sorte, 
conmae un vaste institut agronomique dont Tesprit passera 
dans ses quinze cents monastères , qui se transformeront en 
autant de fermes-modèles régionales , et de là dans le peuple , 
par ses granges ou fermes-écoles. 

Ainsi toute cette organisation agricole que nos réformateurs 
modernes ont essayé d'établir en France à si grands frais , et 
jusqu'ici avec si peu de fruits , avait été réalisée par quelques 
cénobites dans toute TEurope, il y a plus de six cents ans, avec 
cette différence, que les moines ne demandaient pas vingt-cinq 
millions par an pour faire leurs expériences , mais seulement 
des broussailles et des marais. 

La province de Langres était déjà renommée pour sa ferti- 

(1) Terras ab hahitatione hominum remotas.,. Sylvas aquasque ad ftieienda 
moiendina , equos, pecoraquey curies ad agricuituraSfeic.f'^ Armai, eisi., 
1. 1, p. S*. 



— 224 — 

lité sous la domioation romaine » et déyersait de sa surabon- 
dance sur les pays Yoisins et jusque sur Rome même, comme 
nous l'apprenons de César et de Claudien (1). Pendant l'ère de 
la décrépitude de Tempire , au moment de Tinvasion des bar- 
bares» cette contrée sillonnée de Yoies romaines (2) et sur le 
passage des hordes de la Germanie fut dévastée et dépeuplée ; 
elle essaya de se relever sous Charlemagne; mais, au milieu 
des désordres et de Tanarchie féodale du X* et du XI* siècles, 
elle se couvrit de nouveau de ronces et d'épines. 

Le pays le plus fécond du Langroîs , appelé Bassigny, était 
alors réduit à la plus affreuse misère : les barons qui se Té- 
taient partagé comme une riche proie l'avaient transformé en 
un champ de bataille. Les manants , attachés à la glèbe, épui- 
sés par les corvées, désespérés par une longue suite d'années 
calamiteuses, voyant sans cesse leurs moissons ravagées par 
des bandes errantes, désertaient de toutes parts. Pour comble 
de malheur, les eaux , obstruées sur plusieurs points par les 
débris d'une végétation sauvage et luxuriante , avaient perdo 
leur cours naturel et inondaient de vastes espaces. Le sol était 
devenu en général marécageux , et les prairies de la Meuse ne 
produisaient plus que des joncs et des roseaux , au milieu des- 
quels erraient ça et là quelques rares et maigres troupeaux (3). 
C'en était fait d'une des plus belles et des plus riches provinces 
de la France, si la Providence ne fût intervenue d'une manière 
miraculeuse. 

Qui susciter a-t-elle? Sera-ce un poète, comme autrefois dans 
la vieille Italie ? Non ; en vain le cygne de Mantoue a chanté, 

(1) Fecunda Tybris ab Arcto 

Vexit lingonico sudatas vomere messes. (Eloge de StUiam-) 

(2) Antiq. de Caylus , t. 8 , p. 429. — Voir le long chapitre du P. Vigiûr 
sur le même si;get, Décad., Ms.; — Migneret, Précis de VHxtU de Limgra, 
p. 88. 

(8) Tabui. Morim., ann. 1150 et 1180. 



— 225 — 

à Fombre du trône d'Auguste , les troupeaux, la charrue et 
rétable ; les plébéiens sont restés à Tentour du Cirque , et Rome 
a continué d'euToyer ses vaisseaux chercher le pain de son 
peuple en Sicile et en Egypte. Dira-t-elle à un roi : Quitte ton 
sceptre et prends le manche de la charrue pour Télever aux 
yeux des peuples à la hauteur même du trône?... La Chine le 
fait depuis trois mille ans , et cependant Tagriculture y est 
restée dans une étemelle enfance. 

La Providence ira chercher le remède à la source même du 
mal ; elle montera au manoir» prendra par la main les enfants 
des comtes» des barons» etc.» les conduira àCiteaux, et là» 
après les avoir dépouillés de leurs livrées mondaines et cheva- 
leresques» elle en fera des pauvres » des moines et des cultiva- 
teurs ; puis » un jour, elle dira à douze d'entre eux : <c Levez- 
« vous; venez dans la terre que je vous montrerai; allez par- 
ce delà la ville de Saint-Dizier » descendez dans ce grand bassin 
« fangeux d'où s'exhalent des vapeurs de mort; forgez des 
« 8008 avec les épées de vos pères » défrichez » assainissez » 
« rendez à ces lieux leur fertilité et leur beauté premières ; 
« faites^n encore une fois le grenier des Gaules» et que les 
« hommes sachent que c'est moi qui non-seulement ai créé la 
« terre » mais encore qui la renouvelle et la régénère quand il 
« meplait. » 

Les moines crurent pouvoir opérer l'assainissement d'une 
portion conâdérable de la contrée par la création d'un certaiu 
nombre d'étangs sous les principaux versants , dans le voisi- 
nage de la source de la Meuse , pour en prévenir les inonda- 
tions trop fréquentes (1). Ces étangs étaient destinés à emma- 



(1) Sous le venant de Damblain , Tétang de Fraucourt ; sous le versant de 
Morimond , le plus considérable, cinq étangs : ceux du Lavoir, le Grand-Etang, 
la Ferrasse, le Maître , Bonnencoutre; sous le versant de Maulain et de Ra- 
venne-Fontaine, Tétang du Moulin-Rouge; sous le versant de Montigny, les 



— 226 — 

gasiner l'eau provenant des pluies torrentielles ou de la fonte 
des neiges, qui, tombant tout-à-coup dans le lit trop peu in- 
cliné de la rivière» la faisait déborder presque instantané- 
ment. 

Ce procédé , que la science a révélé à plusieurs de nos plus 
fameux hydrogéologistes après les malheurs de 1840 et 1846, 
avait été indiqué à nos cénobites par la nature elle-même. Dans 
les hautes montagnes , il existe beaucoup de lacs , situés sou- 
vent à une élévation considérable , recevant Teau des pluies et 
des neiges , qui ne peut s'écouler qu'à un certain niveau , que 
Ton nomme détente dans les Alpes. Alors le lac domie naii- 
sance à un ruisseau qui descend paisiblement et va circuler 
dans le fond des vallées qu'il fertilise , au lieu de s'y précipi- 
ter en un torrent fangeux pour les dévaster. 

Si l'on veut se faire une idée de tout ce qu'il a ùdhi de pa- 
tience et de pénibles labeurs pour exécuter une aussi gigan- 
tesque entreprise , il n*y a qu'à jeter les yeux sur le Grand- 
Etang y au-dessous duquel était assis le monastère, et qui rece- 
vait de la surabondance de trois ou quatre étangs supérieurs. 
C'est un lac , c'est une petite mer dont les bras se perdent dans 
la forêt; ses môles et ses glacis rivaliseraient avec ceux de nos 
plus fameux ports; depuis près d'un siècle, ils résistent sans 
réparations à l'action du temps, des flots et des éléments, et au 
poids d'une masse d'eau de quarante à cinquante pieds à h 
bonde. On voit qu'une connaissance profonde de l'hydraulique 
a présidé à la disposition de ces pierres, et surtout qu'elles ont 
été placées là par une main généreuse qui travaillait poor b 
postérité. 

Il était quelquefois permis aux religieux de venir se prome- 
ner silencieusement sur la terrasse de la levée de cet étang, où 

étangs de Damfal et de Belfays; sous le versant de Lavilleneuve et de Range- 
court, l'étang de Defoy; sous le versant de Choiseul, le Petit-Etang, etc 



— 227 — 

tout respirait la plus suaye et la plus sublime poésie : le chant 
de Toiseau , le mugissement du vent dans la forêt» les flots qui 
Tenaient se briser contre la jetée , les frères pécheurs qui es- 
sayaient de regagner le rivage en ramant et en chantant des 
cantiques » les grands chênes qui se balançaient majestueuse- 
ment et semblaient se mirer dans Tonde avec complaisance , 
la grue et le héron planant dans les airs et s^élançant sur leur 
proie avec un rauque sifflement, et» par-dessus tout cela» le 
beau ciel du Bassigny ; cette scène maritime au milieu des 
bois, ces ravissantes harmonies de la solitude devaient faire 
tressaillir Pâme du moine sous les plus douces et les plus inno- 
centes jouissances» et la plonger dans la sainte et délicieuse 
contemplation de la nature et de son auteur. 

Ainsi» le but premier des moines, en entreprenant ces grands 
travaux hydrostatiques » n*était point de se procurer du poisson 
destiné à leur adoucir les rigueurs de Tabstinence de la viande ; 
choisissant presque toujours des lieux humides et fangeux pour 
séjour, ils ne voulurent d*abord qu'assainir » afin de pouvoir 
habiter et cultiver; le poisson était alors pour eux un mets 
prohibé, ou dont ils n'usaient que rarement et seulement aux 
grands jours de fête , ce qui dura pendant plus de cent cin- 
quante ans » ainsi que l'attestent les auteurs contemporains. 
Voici conunent ils procédaient » d*après les Annales cistercien- 
nes» et leurs travaux étaient conduits avec tant de raison et de 
sagesse» qu'ils semblent avoir outrepassé les expériences et les 
découvertes modernes (1). — Nos moines avaient dressé leur 
tente au milieu d'un marais (2) ; ils s'efforcèrent de percer des 
exutoires, de pratiquer des saignées à ce sol putride et malade, 

(1) Malepeyre, Maison rustique du XIX« siècle, 1. 1, pp. 14 et 150, De Tas- 
sainissemeni ; — Cantagrel, Mém, présenté à la Société dtagricult. dClndre^t- 
Loire, ou Quinze millions à gagner sur les bords de la Cisse; etc. 

(S) Uliginoso loco, palustrique ac hominibus antea inhabitato et vix accesto. 
— Ann» cist., t. i, p. 78. 



— 228 — 

de réunir les eaux par un ingénieux système de rigoles, de 
tranchées et de fossés débouchant les uns dans les autres » dL 
tous dans un principal canal , qui formait une sorte de réso^ 
Toir dont ils se servaient : — 1* comme moyen d'irrigatioD» 
d'où nous sont venues toutes ces magnifiques prairies du Bas- 
signy, presque toujours placées en bas des étangs et arrosées 
par les ruisseaux pérennesqui en découlaient (1) ; — 2* comme 
force motrice , ainsi que nous le voyons par cette série d'usines 
qui se trouvaient au-dessous du monastère , au nombre de plm 
de douze (2)» telles que : scieries, huileries» fouleries, tanneries 
et moulins surtout, qui sont encore une ressource inappréciable 
pour tout le pays ; car la Meuse coule à pleins bords et avec 
fracas à travers le Bassigny pendant Fhi ver ; mais en été et «i 
autonme ce n*est plus ça et là qu'un faible cours d*ean que le 
voyageur traverse à pied sec ; tous les moulins construits sur 
ses rives sont alors en chômage. Or, si les moines, divinement 
inspirés, n'avaient recueilli de Teau à Morimond il y a sept 
cents ans, dites-moi où vingt villages , que nous pourrions 
nonmier, iraient chercher de la farine et du pain pendant 
cinq mois de Tannée ? A dix ou douze lieues , dans le bassin de 
la Marne ou de la Saône ; — S"" ils en créaient des viviers, où ib 



élevaient du poisson ; nul depuis n*a mieux réussi dans cette 
industrie; ils lui ont donné une impulsion qui existe encore» 
surtout dans les Vosges et la Meurthc (3). En aucun lieu les 
étangs ne sont exploités avec plus d'intelligence et de fruit , et 
c'est à peu de distance de Morimond qu'on vient de faire la belle 
et précieuse découverte de la fécondation artificielle des asab 



(t) Nadauld de Buff., Traité théor, etpmt, des Irrigat.; 3 vol. in-8*, 184J; 
— Polonceau, Des Eaux relativ. à Vagricult.; 1846 , in-t8. 

(2) Collectis namque per industriam aquis deductisque, fluvioius proficmu 
mùltis usibus campos irrigat y fruges terit, ligna scindit, stagna ingentia 
iolum aquis complet sedpiscibus. — Ann. cist., t. 1, p. 10. 

(8) Mémoires de la Société royale et centrale d'agriculture ; Paris, 1S4I. 



— 229 — 

de poisson. Ainsi , par un bienfait providentiel , les mêmes 
éléments qui rendaient un pays insalubre , dangereux et ina- 
bordable » devenaient , sous la main des cénobites cisterciens » 
une source de commodités et de richesses : tant il est vrai, 
ajoute rhistorien y que tout se tourne en bien pour les amis de 
Dieu 9 et que rien n'est perdu pour eux au ciel et sur la terre , 
ni une larme, ni une goutte d'eau (1) ! 

Que de fois nous avons entendu reprocher à nos religieux 
d'avoir trop multiplié les étangs ! Cependant , qu'on y réflé- 
chisse f et on verra , outre les raisons que nous avons déjà don- 
nées, que c'était une nécessité de l'époque : les bras man- 
quaient ;-il fallait ou laisser le sol improductif, ou Tutiliser en 
l'inondant, et remplacer les moissons par les poissons. Il était 
impossible de tirer un autre parti de beaucoup de terrains hu- 
mides , impropres à la culture et au pâturage. De nos jours , 
après toutes les découvertes de la science , les départements de 
l'Ain, de Saône-et-Loire , la Bresse, la Dombes et la Sologne, 
etc.» se sont trouvés ainsi forcés de conserver un grand nom- 
bre d'étangs , qui forment un des principaux produits de ces 
contrées (2). 

Le sol de Morimond , sol argilo-siliceux , ondulé et disposé 
en petits vallons allongés , se prétait naturellement à ces sortes 
d'entreprises. Les moines avaient admirablement calculé la 
pente nécessaire , l'imperméabilité des couches inférieures , le 
volume d'eau , le groupement des bassins , la masse des chaus- 
sées , afin de préserver ces réservoirs des inconvénients de la 
sécheresse, de l'évaporation, de l'infiltration , de la gelée et des 
débordements ; il fallait surtout parer au danger beaucoup plus 
terrible de l'insalubrité , en entretenant un niveau d'eau suffi- 



(1) Mémoires de la Société royale et centrale cT agriculture; Paris, 1844. 
(«) PaYÎs, Des Etangs ; in-8», 1844 ; — Des Etangs^ de leur utilité^ construct., 
produit, etc. Maison rust. du XIX^ siècle ^ t. 4, pp. 179 et SOS. 



— 230 — 

sont pour couTrir en été le fond de l'étang et Tempécher de se 
convertir en marais pestilentiel : l'action du soleil sur une terre 
encore humide et chargée de parcelles organiques produit des 
émanations délétères qui donnent naissance à des fièvres endé- 
miques d'un caractère pernicieux. Or, nous avons constaté que 
les étangs de Morimond avaient» pour recueillir les eaux phi- 
viales , une surface afQuente quinze ou vingt fois plus étendue 
qu'eux-mêmes ; ensuite , qu'ils étaient entretenus par des sour- 
ces découlant des forêts voisines , traversés de ruisseaux abon- 
dants ayant un débit régulier ; que l'eau , se déversant de l'un 
dans l'autre jusqu'à la Meuse, était sans cesse renouvelée et ne 
pouvait produire d'efQuves dangereuses; enfin, qu'en ancm 
temps la mortalité n'avait été plus considérable dans la mne 
de l'abbaye que partout ailleurs. 

Plusieurs de ces étangs ont disparu depuis trois on quatre 
siècles : ils n'avaient été formés que provisoirement et dans un 
but agricole. Ces prairies où les troupeaux broutent et bondis- 
sent aujoud'hui , ces champs où les laboureurs traçait de fét^ 
tiles sillons étaient autrefois des vallées dénudées, des bas- 
fonds fangeux et inexploitables ; les moines , après en avoir 
barré les extrémités inférieures par des digues transversales, y 
ont amené l'eau des plateaux environnants : cette eau a apporté 
avec elle de l'humus , des détritus de végétaux qui se sont déposés 
sur le fond ; ce qui , réuni aux excréments des poissons et des 
batraciens y et aux débris des plantes aquatiques d'une subs- 
tance pulpeuse et d'une facile décomposition, a formé, après 
une période plus ou moins longue , une couche de vase à la- 
quelle il ne manquait plus, pour devehir féconde, que d'être 
exposée à l'influence du soleil. 

Voilà une terre nouveUe ; voyons maintenant les moines à 
l'œuvre. 

Aussitôt après le chapitre , la crécelle claustrale donnait le 



— 231 — 

signal du départ : tous les religieux se réunissaient au parloir ; 
là, le prieur les divisait par sections, réglait tout ce qui concer- 
nait Tordre , le lieu et le genre des travaux» et leur distribuait 
les instruments nécessaires (ferramenta et alia instrumenta ad 
laboremf^ecessaria) (1). 

Rien n'exemptait de ces rudes labeurs , ni la naissance » ni 
les talents , ni le rang et Tautorité ; la règle ne voyait dans 
tous les religieux que des enfants d^Adam, qui, d'après Tan- 
tique malédiction, devaient gagner leur pain à la sueur de 
leurs fronts. Ces fils de grands seigneurs ne travaillaient pas 
avec rindolence de Tamateur des champs, qui, dans un beau 
jour, s'amuse à faner ses foins ou à sarcler ses blés ; l'ardeur 
qu'ils 7 apportaient aurait fait croire que telle avait été l'occu- 
pation de toute leur vie. Que de fois la bêche et la houe dé- 
chiraient ces mains délicates accoutumées à tout autre travail ! 
Que de fois ces âmes angéliques, renfermées dans le frêle vais- 
seau de corps débiles et épuisés d'austérités , se sentaient fail- 
lir à la peine ! Saint Bernard lui-même , qui , à son début à 
Ctteaux, avait tant de fois gémi et pleuré d'être trop faible 
pour sder le blé , aimait à raconter depuis à ses religieux, avec 
une certaine complaisance et dans la joie d'une victoire rem- 
portée , comment Dieu lui avait fait la grâce de devenir un bon 
moissonneur (2). 

Non-seulement ils sciaient, mais ils levaient eux-mêmes 
toutes leurs moissons ; et souvent ils apportaient les gerbes siir 
leur épaules : on les voyait en file de quinze ou vingt descen- 
dre le coteau , courbés par le poids de leur fardeau , brûlant 

(1) lib. Us., c. 75. — Diaprés le c. 48 de la Règle, et les ce. 74, 75, 88 et 
84, ils trayaillaient en été depuis le chapitre Jusqu*à tierce et depuis none jus- 
qii^à Tèpres; en hiver, depuis tierce et la messe jusqn*à none. et même Josqu^à 
vêpres en carême. — Jul. Paris, Esprit prîm. de CiteauXy p. 175. 

(S) Dalg., Vie de S. Etienne, p. S4S, d*après Guill. de St-Thierry ; — Nomastic. 
dst.^ pp. 175, 176 et 189, De tempore secationis et mesiioms. 



— 232 — 

sous leurs frocs de grosse laine et le front ruisselant de su^ir. 

Leurs travaux étaient accompagnés d^un rigoureux silence, 
qui n*était interrompu que par le signal que donnait le prieur, 
en frappant dans ses mains de temps en temps. Tantôt c'était 
pour annoncer un court repos {pausandi signum) : les frères 
s^asseyaient autour du prieur, autant que le sol le permettait; 
tantôt c'était pour les avertir d'offrir à Dieu leurs peines : alors 
ils appuyaient leurs fronts chauves sur le manche de leurs bê- 
ches ou de leurs râteaux , dans l'attitude de la méditation. 

Lorsqu'un frère , soit par excès de travail , soit par faiblesse 
naturelle , tombait de lassitude , il demandait au prieur la per- 
mission de se retirer quelques instants à l'écart, ramenant acm 
capuce sur son visage et inclinant la tête , conmie pour s'hiw 
milier et gémir de son impuissance et de sa misère. Un der- 
nier signal annonçait le retour, et tous revenaient ensemble, 
deux à deux, silencieux et contents, remettaient, en entrant, 
leurs instruments au prieur, à l'exception des ciseaox, des sar^ 
doirs , des fourches, des râteaux et des faucilles , qu'ils conser^ 
valent au dortoir, près de leurs lits, pendant tout le temps de 
la tonte des brebis y du sarclage , de la fauchaison et de la 
moisson (1). 

Certes ! il y avait plus de grandeur véritablement héroïque, 
plus de gloire solide , plus de calme divin dans le sommeil du 
moine laboureur dormant sur sa paillasse entre sa bêche et son 
râteau , que dans celui d'Alexandre couché sous sa tente , à 
l'ombre de ses lauriers , entre son glaive d'un côté et la cou- 
ronne de Darius de l'autre , après la bataille d' Arbelles. 

Nous avons lu les plus belles pages de Varron et de Colu- 
melle sur la manière de cultiver la terre chez les Romains; 
Mathieu de Dombasle , Olivier de Serres , Moreau de Jonnès , 

(1) Lib. Us., c. 75. 



— 233 — 

de Gasparin, en France ; John Sinclair, en Angleterre ; Ron- 
coni, en Italie ; Cotta, Burgsdoff, Kasthofer, en Suisse, en Alle- 
magne et en Belgique, nous ont donné une idée des progrès de 
la science agricole dans les temps modernes ; eh bien ! après 
avoir admiré les ouvrages de ces savants auteurs , nous avons 
étudié les travaux des premiers cisterciens , nous avons visité 
ceux qu'exécutent encore aujourd'hui leurs successeurs, les 
trappistes , et nous avons été forcé de reconnaître que là où les 
moines ont planté leurs bêches, là sont encore les colonnes 
d^Hercule de l'agriculture. 

La viticulture ne fut pas généralement approuvée au com- 
mencement, dans l'ordre de Clteaux ; elle souleva, surtout à 
Qairvaux, la plus vive opposition. Quelques-uns des religieux 
voulaient proscrire le vin comme une liqueur trop sensuelle , 
indigne de la vie austère des hommes du désert , qui devaient 
se contenter de l'eau de la fontaine ou du torrent. « Aux mon- 
« dains, disaient-ils, la couronne de roses et la coupe pétil- 
« lante de Bacchus ; aux moines le diadème d'épines , la coupe 
« des larmes et le calice amer de Jésus-Christ ! y> 

D'autres n'étaient pas du même avis , opposant que les moi- 
nes cisterciens, assujettis aux plus pénibles labeurs de l'agri- 
culture, ne pourraient se passer d'un peu de vin ; qu'il en fal- 
lait pour le saint sacrifice et dans beaucoup de maladies ; qu'en 
supposant même qu'il fût entièrement prohibé dans le cloître, 
on serait libre de l'échanger au dehors contre d'autres provi- 
sions : telle était l'opinion de frère Christophe , chargé de la 
haute direction des travaux agricoles , et qui voulut essayer 
une plantation sur le coteau au sud-ouest de l'abbaye. 

Le pieux Gérard , frère de saint Bernard , alors prieur, s'é- 
tant efforcé, mais en vain, de l'en empêcher, s'approcha de 
lui au moment où il enfonçait le fer de sa bêche en terre , et 
lui cria d'une voix menaçante : « Mon frère , plantez et culti- 



— 234 — 

« yez votre vigne y puisque vous le voulez ; vous ne goûterez 
c( jamais de son fruit! » (1). Et la vigne fut frappée à FiDstant 
même d*une stérilité que rien ne put vaincre » car, quoiqu'elle 
réunit tous les avantages du sol, le plus propice» de Texposition 
la plus heureuse , de la culture la plus assidue et la plus intd- 
ligente, qu'elle se couvrit, au printemps, de feuilles et de 
pampres, elle ne donnait pas en automne un seul raisin. 

Le frère planteur étant mort , les moines , désolés de l'inuti- 
lité de leurs travaux , vinrent trouver saint Bernard et le priè- 
rent de lever la malédiction : le saint abbé se fit aj^rter de 
l'eau dans un bassin , la bénit et ordonna d'en asperger toute 
la vigne ; cette eau , comme une rosée céleste » lui rendit sa fé- 
condité. Ayant été ravagée quelque temps après par la grâe» 
il n'y resta que deux raisins entiers ; saint Bernard se les fit ap- 
porter, en donna un, près de la porte du monastère» à une 
femme enceinte qui parut le désirer» et pressura l'antre avec 
sa main dans une cuve que Ton avait préparée dans Tespoir 
d'une abondante récolte ; il en sortit une si grande quantité de 
vin» que la cuve en fut remplie jusqu'aux bords, et déversa 
de sa plénitude tout à Tentour (2) . 

Quoi qu'il en soit» à dater de ce moment» la viticulture, 
consacrée par un aussi grand miracle , prit une extension con- 
sidérable ; les moines de Clairvaux s'y adonnèrent avec une ar- 
deur qui se propagea dans tout Tordre » et » par imitation» dans 
toutes les provinces voisines des monastères (3). Ainsi la vigne 
de Clairvaux s'est dilatée d'une mer à l'autre» et quelques 
gouttes d'eau bénite tombées de la main de saint Bernard se 
sont changées en des fleuves de vin , où viendront s'abreufer 
des générations sans nombre » dans toute la suite des siècles. 



(i) TUf f rater j vineam planta coleque, nunguam tamen de illa gustatunu. 

(i) Annal, cistf t. 1, p. 150. 

(8) Les vignobles de Bar-sur-Aube , près de Clairvaux, sont très-renommés. 



— 235 — 

Tel est 9 croyons-nous, le sens historique de la pieuse légende 
que nous venons de citer (1). 

L'abbaye de Morimond ne resta pas en arrière. Il lui fallait 
un terrain conyenable : le coteau des Gouttes» par la nature 
du sol 9 par son exposition , par les abris des forêts et des mon- 
tagnes qui le protègent contre les vents du nord -ouest et de 
l'ouest 9 fixa son attention ; elle y envoya des frères planteurs» 
qui le sillonnèrent de tranchées et le disposèrent avec tant d'art 
à cette nouvelle production , qu'après quelques années il fut 
couvert dans toute son étendue d'un vignoble qui, pour la qua- 
lité du plan, la maturité du raisin, la générosité du vin, 
n'eut rien à envier aux climats les plus privilégiés de la Cham- 
pagne. 

Les moines essayèrent de transporter l'élément viticole dans 
les territoires environnants , à Touest ; mais cette culture ne 
s'y est pas maintenue pour les raisons que nous exposons plus 
bas. Os furent plus heureux à l'est , du côté de Serqueux et de 
Bourbonne4es-Bains . 

Nos cénobites , au commencement, ne vivaient que de fruits 
et de légumes : leur régime était entièrement végétal; c'est 
pourquoi ils durent s'attacher de bonne heure à Thorticulture, 
en faire une étude spéciale. 

Les jardins potagers de Morimond jouissaient d'une grande 
réputation , tant pour la beauté que pour la variété des pro • 
doits 9 et passaient pour les plus riches en ce genre de toute 
la contrée. Le verger n'était pas moins remarquable : les frè- 
res jardiniers et les religieux s'en occupaient spécialement , et, 
d'après le souvenir des vieillards , on ne voyait nulle part des 
arbres et des arbustes aussi nombreux , aussi bien soignés et 
aussi divers. Ils n'étaient point mélangés , mais classés par es- 

(I) Toot le monde a entendo parler de la Gave de S. Benurd. 



— 236 — 

pèces, au fond ou sur les flancs du yallon» au nord ou au midi, 
selon leur origine et leur nature. Or» quand une colonie sortait 
de Morimond , elle emportait avec elle des semences et des 
plants de toutes sortes pour les jardins du noureau monastère; 
de ce monastère ils passaient dans un autre , et ainsi de suite 
jusqu'aux extrémités de TEurope. D'ailleurs, lorsque les rdi- 
gieux, dans leurs pérégrinations perpétuelles, découvniîeDt 
une espèce nouvelle » ils s'empressaient de la porter dans leur 
couvent ; du jardin du couvent elle entrait dans celui do TÎlla- 
geois voisin , et les climats échangaient leurs productions par 
l'intermédiaire des-moines , que nous pouvons appel» les cour- 
tiers agricoles du moyen âge (1). 

Ainsi, les religieux qui partirent pour Ald-Camp, près de 
Cologne, emportèrent le pommier de reinette grise» si cran* 
mun dans le Bassigny ; d'Ald-Gamp d'autres cénobites le trans- 
plantèrent à Walkenrode en Thuringe » de là à Porta en Saxe, 
de Porta à Lubens en Silésie , d'où il se propagea dans tonte la 
Pologne (2) . Par la même voie , un grand nombre d'arbres de 
la Germanie arrivèrent à Morimond, et de Morimond dans la 
Champagne et la Lorraine. 

On se ressouvient encore combien les soldats alliés, an com- 
mencement de ce siècle , furent émerveillés de retrouver dans 
nos vergers la plupart des arbres de leur patrie ; mais les hom- 
mes sont si oublieux , que, vingt-cinq ans à peine après la des- 
truction de notre abbaye. Allemands et Français avaient perdo 
la mémoire de la mission agricole et civilisatrice de Ctteanx. 
Les uns et les autres ignoraient que leurs pères s'étaient em- 



(i) Cest ce qui se fait aigourd'hui chez les trappistes. Près de chaqae nai- 
son vous remarquerez de grands vergers très -bien entretenus, de belles pépi- 
nières peuplées de toutes sortes d*arbres fruitiers et forestiers, avec des dépta 
de graines potagères et fourragères que Ton transporte au loin. — Notiutv 
la trappe de MeiUeraie^ in- 18, p. 49. 

(S) Tabul, Morim,^ ad ann. iiOO. — On les appelle aussi pommes de Porta. 



— 237 — 

brassés dans un vallon du Bassigny et s'étaient donné récipro- 
quement , en signe d'alliance et de fraternité y les plantes et les 
fruits de leurs pays. 

Notre abbaye était située dans cette grande zone forestière 
qui s'étend des Ardennes sur tout le nord-est de la France. Les 
forêts alors étaient autant de masses confuses , aquatiques et 
continues» au point qu'un écureuil aurait pu parcourir le sud- 
ouest de la Lorraine sans mettre pied à terre , en sautant de 
branche en branche. Les populations s'éloignaient de ces tris- 
tes lieux d*oii s'exhalaient des miasmes pestilentiels , comme 
les sauvages fuient loin des savanes et des pampas de TAmé- 
rique méridionale. 

Il est certain qu' une contrée couverte de trop vastes forêts , 
relativement à son étendue , sera marécageuse» les eaux n'ayant 
pas un libre cours, et conséquemment insalubre ; d'une tem- 
pérature froide , entretenue par trop d'ombrage et Téternelle 
humidité du sol; frappée de stérilité, la terre ne devenant 
productive qu'autant que rien n'entrave la combinaison des 
éléments entre eux et avec elle. Tel était l'état du Bassigny sur 
une partie considérable de sa surface , à l'arrivée des moines ; 
ce qui nous explique ces longues séries d'années calamiteuses 
qui désolèrent ce pays aux X* et XI"* siècles , et pourquoi les 
deux versants des Vosges restèrent si longtemps déserts (1). 

Les moines entreprirent de creuser des canaux dans les bas- 
fonds les plus humides, de dégager de larges espaces pour ou- 
vrir un libre cours aux vents, de tracer des tranchées d'amé- 
nagement, des allées de décoration et de promenade, enfin 
des routes d'exploitation et de communication qui existent en- 
core. Us se mirent à défricher avec non moins d'ardeur, se 
feûsant aider, soit par des mercenaires dont ils payaient chaque 

(i) Voir aui Pièces justificatives. 



— 238 — 

jour la main-d'œuvre, soit par des cultiYaleurs auxqueh ib 
abandonnaient pour sept ans les produits, sans autre redevance. 
Voici comment ils procédaient eux-mêmes : 

L'abbé , tenant une croix de bois d'une main et de Fautre on 
bénitier, précédait les trayailleurs : arrivé au milieu des brous- 
sailles , il y plantait la croix , comme pour prendre possesâoD 
de cette terre viei^e au nom de Jésus-Christ; il faisait tout i 
l'entour une aspersion d'eau bénite ; puis, s'armant de la co- 
gnée , il abattait quelques arbustes; ensuite tous les moines se 
mettaient à Tœuvre , et ils avaient ouvert en quelques instants, 
dans le sein de la forêt, un clairière qui leur servait de cmire 
et de point de départ (1). 

Les moines essarteurs étaient divisés en trois sections : les 
coupeurs {inciMres)^ qui faisaient tomber les arbres sous les 
coups de la hache ; les extirpateurs [extirpatores)^ oocupés k 
déraciner les souches ; les brûleurs (tnceniores), qui réunis- 
saient tous les débris pour les livrer aux flammes, armés de 
fourgons ou longues perches {furgones)^ avec lesquels ils sou- 
levaient les tisons pour raviver le feu (quibus titiones submcve- 
bant). Tous ces infatigables travailleurs étaient tellement 
noircis par la fumée et hâlés par les ardeurs du soleil, qu'en 
rentrant dans le monastère on les eût pris pour des forgera» 
et des charbonniers plutôt que pour des religieux (2). 

Mais nulle opération agricole ne demande à être faite avec 
plus d* intelligence et de discernement : 

1* Avec la connaissance géologique du sol ; car il est des ter- 
rains que Dieu a destinés aux forêts , et vous ne pouvei y tou- 
cher sans violer les lois providentielles. 

(1) On dit que cet usage existe encore chez les trappistes de nos jours. 

(2) Annal, cist.y t. 1, p. 96 : Cumque totadie in hujusmodi exercitio laèon- 
renty tant solis caiore quant ignis ardoise vehementer fatigati, atque instar /fc- 
brottim ferrariorum denigrati, circa koram nonam pnmdendi eawia damMM rt' 
petebant. 



— 239 — 

A Test et à l'ouest du monastère , dans la direction du ver- 
sant des Vosges et de Colombey-lès-Choiseul, domine le terrain 
diluvien, sablonneux, privé d^argile et de calcaire , conservant 
peu Teau et dépourvu à sa surface de principes alimentaires; 
ils le destineront aux bois dont les racines , descendant à de 
grandes profondeurs, vont puiser au-dessous du diluvium» 
dans les terres argileuses et fécondes qu'il recouvre , les élé- 
ments d'une abondante nutrition. 

2* 11 faut être guidé par le flambeau de la science hydrogra- 
phique : d'un côté , les arbres élevés des forêts , semblables à 
autant de pitons aspirants , soutirent Thumidité et les vapeurs 
aériennes, qu'ils transmettent à la terre par une multitude de 
canaux conducteurs; de Tautre, les eaux pluviales étant rete- 
nues par les feuillages , les rameaux , les hautes herbes et les 
broussailles , au lieu de descendre rapidement et par torrents 
pour inonder les vallées , s'infiltrent dans le sol avec lenteur, 
s'y conservent protégées par d'épais ombrages» et forment 
sous les pieds des hêtres et des chênes ces vastes réservoirs d'où 
jaillissent les sources des fontaines et des ruisseaux. 

3^ On doit également avoir égard à la position géographique 
de la contrée, aux divers rhumbs de vent sous lesquels elle se 
trouve et aux variations de température qui en résultent, enfin 
se régler d'après les lois de la physique et de la géognosie, pour 
que le pays ne soit ni trop ni trop peu boisé , mais seulement 
•dans la mesure nécessaire au maintien de l'équilibre élémen* 
taire; car la végétation, en général, et spécialement la végé- 
tation forestière , en agissant sur l'oxygène de l'air, exerce la 
plus puissante et la plus salutaire influence sur l'électricité. 

Si Ton considère qu'un gramme de charbon pur, en passant 
à l'état d'acide carbonique, dégage assez d'électricité pour 
charger une bouteille de Leyde, et, d'une autre part, que le 
charbon qui est engagé dans la construction des végétaux ne 



— 240 — 

donne pas moins d'électricité que le charbon qui brûle Ubre- 
njent * on peut conclure que , sur une surface de v^étation de 
cent mètres carrés , il se produit en un jour plus d*électricité 
qu*il n'en faudrait pour charger la plus forte batterie électri- 
que. Or, tout Facide carbonique étant électrisé TÎtreusement 
au moyen de sa formation , les forêts produiront dans Tair, par 
l'expiration de cet acide, une quantité d^électricité vitrée jim 
ou moins considérable » qui tendra à faire équilibre a l'électri- 
cité de nature opposée , et préviendra ces grands boolevefse- 
ments atmosphériques dont la terre et ses habitants sont» 
hélas ! trop souvent les tristes victimes. 

Les moines de Morimond, mus par un instinct divin, on* si 
l'on veut, guidés simplement par ce bon sens pratique pres- 
que toujours plus sûr que la science, se sont conduits au XI* 
siècle comme s'ils eussent été de TAcadémie des sciences en 
1851. Avant de porter la cognée à une forêt, ils ont étudié la 
nature du sol , compté ses couches , examiné son exposition , 
calculé les chances d'une exploitation agricole, et ils se sont 
décidés à la garder ou à Tabattre. Aussi les Vandales du XK' 
siècle qui ont essayé d'essarter les bois qu'ils avaient conser- 
vés n'y ont encore recueilli, après bien des années de travaux 
et de sacrifices , que des lichens , des convolvulus , de l'ivraie 
et de la folle-avoine. 

Ils avaient laissé au front de toutes les montagnes des cou- 
ronnes de forêts, dans le double but d'alimenter les sources ri 
de prévenir les inondations; depuis qu'on les a enlevées, on 
grand nombre de ruisseaux qui sillonnaient les prairies ont 
été desséchés, et les inondations sont devenues beaucoup plo» 
fréquentes et plus terribles. Considérant , d'ailleurs , que les 
deux vents les plus nuisibles au pays étaient l'ouest et le nord- 
ouest, ils l'avaient puissamment abrité, sous ce double rhumb, 
de hantes futaies de hêtres et de chênes, ne le laissant déoou- 



— 241 — 

vert qu'au midi » qui versait sur lui tous ses feux. La dispari- 
tion de ces grands abris du monachisme a produit le refroidis- 
sement du sol : dans plusieurs villages » tels que Bassoncourt, 
Herrey, Choiseul, Meuvy, etc., où» avant la Révolution» on 
cultivait la vigne avec succès , cette culture ne s'est pas main- 
tenue et même est devenue impossible. 

Enfin, ils avaient tellement calculé l'étendue des forêts sur 
rétendue et les besoins de la contrée, et su, par un défrichement 
intelligent, si bien équilibrer les éléments» que la zone du Bassi- 
gny fut longtemps préservée de ces ouragans affreux qui ont dé- 
solé tant d'autres provinces» et surtout du fléau de la grêle, in- 
connu à nos pères pendant plus de trois cents ans ; car nous dé* 
fions» durant tout ce laps de temps» de citer une seule tempête 
grandineuse » soit d'après des documents écrits » soit d'après le 
souvenir des vieillards; ce phénomène météorologique ne s'est 
développé dans toute sa force dévastatrice qu'en 1828, époque à 
laquelle l'œuvre monacale était de toutes parts bouleversée (1). 

Outre les bois de chauffage , de charrounage et de construc- 
tion» il leur restait encore d'immenses produits à exploiter : 
ils fiirent construire des fours à chaux sur divers points » des 
tuileries , un fourneau métallurgique y une verrerie , des char- 
bonnières » des forges , etc. ; les premiers » ils révélèrent à la 
Lorraine et à la Champagne tous les éléments industriels» 
toutes les richesses de leurs forêts. 

Parmi les essences qui peuplaient et qui peuplent encore 
ces bois, on distingue un grand nombre d'arbres appartenant 
à la famille des amentacées : le chêne rouvre à glands sessiles 
[quercus robur), le chêne à glands pédoncules [quercus pedun- 
eulata ) ; le chêne cerris, à feuilles blanchâtres et pubescentes ; 

(1) n ne B*agit ici que du bassin de la source de la Meuse. — Nous devons 

ijouter que c'était Tusage dans Tordre de Clteaux de chanter le Salve, Hegina 

à rapproche des orages, et à ces mots : Jesum benedictum fructum, etc., tous 

les moines tombaient à genoux , les yeux tournés vers Timage de la mère de 

Dieu. —Voir Awial, de Ctteaux. t. 4. 

16 



— 242 — 

au chêne ils ayaient marié heureusement le hêtre sihrestre 
( fagus iilvestris ) » Tariire chéri de saint Bernard et des cister- 
ciens» à tige élancée, couronné d'une cime large et arrondie, 
du plus brillant yemi, dont le piTOt* moins long que celai do 
chêne, trouve dans les couches supérieures du terrain sa 
nourriture que l'autre ya chercher à une grande profondeur ; 
le charme ( carpinus belulus ) ; toutes les variétés de Térable : 
Térable champêtre [acer campestre) , Térable sycomore (fMf- 
doplalanus), Térable plane {plalanoides ) ; le frêne éleyé(/hu»- 
fita exeeUior) , le frêne argenté , le frêne doré ; le tremble 
(popului tremula ) , l'aune [alnus gluUnom ) , Tonne , le tilleid 
à larges feuilles [platyphillos), le cytise aubours ( cyltsta lobiir- 
ntim), quelques merisiers , Talizier commun, lecomouiller 
sanguin [cornus $anguinea)f le coudrier commun {eoryha 
aoellana), Tépine blanche, l'épine noire et une moltitode 
d'autres arbustes de la famille des rhanmoîdes. 

Ces forêts étaient divisées en deux classes : les unes aména- 
gées de taillis et de futaies sur taillis , que l'on coupait de 
vingt-cinq à trente ans (sylvœ cœduœ) ; les autres qui restaient 
en massifs de haute futaie pendant cent cinquante , deux cents 
et deux cent cinquante ans , selon la nature du sol , l'espèce 
des arbres et les limites de la croissance, que les moines calca- 
laient par les couches ligneuses ; c'est ce qu'ils appelaient 
iylvœ glandariœ. Ils avaient ensuite leurs bois sacrés, où la 
hache ne pénétrait jamais, et sur le front desquels ils laissaient 
les siècles s'accumuler en paix , comme pour donner à la force 
végétale le temps de se développer à travers les âges jusqu'à h 
période de la caducité. Nulle part , dans le nord de la France, 
on ne rencontrait des arbres de dimensions plus colossales; le 
chêne dit des Partisans, près de Morimond, est encore au- 
jourd'hui le roi de nos végétaux forestiers. 

C'était dans ces bois de réserve que les cénobites venaient 



— 243 — 

quelquefois se promener, et le plus souvent se reposer en été 
après les travaux des champs ; ils s'y sentaient attirés par je 
ne sais quelles harmonies symboliques : elles étaient vierges , 
ils étaient vierges ; elles étaient solitaires , ils étaient solitaires ; 
ils formaient une communauté d^hommes, vivant, priant et 
souffrant ensemble; elles formaient des communautés d'ar- 
bres , ensemble rafraîchis par la douce rosée» ensemble ré- 
chauffés des rayons du soleil , ensemble battus de Touragan. 
Gomme les moines , leurs pieds touchaient à la terre , mais 
elles semblaient ne pouvoir s*épanouir et respirer que du côté 
du ciel. Par leur action atmosphérique dans la région des 
nuages , elles maintenaient Tordre physique y éloignaient les 
orages ; les moines y élevés au-dessus du monde par leurs priè- 
res et leurs pénitences , rétablissaient Téquilibre moral et dé- 
tournaient des fléaux bien plus terribles. 

Les plus gros chênes portaient les noms de saints chers à 
l'ordre : Tun s'appelait le chêne de Saint-Bernard , l'autre de 
Saint-Etienne , celui-ci de Saint- Albéric » celui-là de Sainte- 
Marie. Ces arbres gigantesques y entrelaçant leurs rameaux , 
formaient des voûtes et des arcades de verdure dont l'épais- 
seur entretenait avec une douce fraîcheur un jour aussi som- 
bre que mystérieux. Lorsque les religieux » avec leur robe d'une 
blancheur aussi éclatante que celle de la neige , pénétraient 
dans ces sentiers opaques , à la file l'un de l'autre , on les eût 
pris pour une longue procession de morts sous leurs linceuls ; 
quand ils chantaient les louanges du Seigneur (1) , cachés dans 
quelques massife, on eût dit de loin des anges qui venaient 
annoncer aux honunes une bonne nouvelle. Appuyés çà et là 
contre les troncs noircis, ils ressemblaient à des statues de 
marbre blanc dans des niches d'ébène. Ces arbres ontétéabat- 

(1) Dans le temps de la moisson, ils chantaient une portion de leur oflQoe 
dans les champs. — Ub. Us., c. 75. 



— 244 — 

tus par la révolution de 93 ; mais la tempête qui les a déraci- 
nés 9 en agitant leurs rameaux , en a fait tomber des semences 
que le soleil et la rosée ont fait éclore , et de jeunes arbres ont 
remplacé les anciens. Les cénobites» qui semblaient, ainû que 
ces hautes futaies , ne devoir jamais périr, ont succombé avec 
elles ; mais le vent d*orage qui avait renversé Tarbre séciolaire 
dumonachisme en avait emporté la semence immorteUe sous 
d'autres cieui» sur une autre terre» et, au moment où on s'y 
attendait le moins, une nouvelle génération monastique s'est 
levée du milieu des ruines sous lesquelles on la croyait enseve* 
lie pour jamais. Ainsi, les moines sont impérissables comme 
les chênes des forêts (1). 



CHAPITRE XXV. 



EtabUflsement de fermes - écoles à Tentour de Morimond, on des grtnges di- 
terciennes au xiu* siècles ; des frères conf ers ; des arts et métiers à Mori- 
mond ; de rorganisation du trafail dans les monastères. 



Les religieux profes de Cîteaux , quoique voués à la vie 
agricole , n'eu étaient pas moins astreints à tous les devoirs de 
la plus rigoureuse conventualité ; c'est pourquoi leur culture 
ne s^étendait guère qu'aux alentours du couvent. 

(1) Le monastère du Port-du-Salut (Mayenne) a été fondé par des religieux de 
llorimond, en 1815. 

Voici les noms des principaux bois de Morimond : bois de France , de Lor- 
raine, du Chénoix, de Dôme, de Viarmont, de Rapeschamp, des Gouttes, de 
Bourbonne, de Coiffy, de la Marche. 



— 245 — 

Cependant , ainsi que nous l'avons dit » Tabbaye de Mori- 
mond, dans les yaes de la Providence» était une sorte de 
ferme-modèle régionale. Alors» comment les moines trouve- 
ront-ils le moyen de faire rayonner dans tout le Bassigny Fin- 
fluence agronomique de CUteaux? 

Sur les terres éloignées y ils construiront des granges » sortes 
de métairies monastiques habitées et exploitées par des mer- 
cenaires laïques, sous la direction des frères converg (1). On 
appelait ainsi les serviteurs que Ctteaux s'agrégeait avec la 
permission des évéques , et qui participaient à tous les avan- 
tages spirituels et temporels de la communauté , ne différant 
en rien des moines , sinon en ce que leurs vœux étaient simples 
et non solennels; sans cesse en contact avec le peuple, for- 
mant une sorte d'intermédiaire entre le clottre et le monde. 
Après un an de noviciat, ils faisaient leur profession à genoux, 
leurs mains dans celles de Tabbé , en disant : Promitto obe- 
dientiam in bono usque ad mortem ; Tabbé répliquait : Dominui 
det tibi peneverantiam usque ad mortem ; et toute la commu- 
nauté répondait : Amen ! 

On les distinguait extérieurement des proies par la longueur 
de leur barbe , ce qui les faisait appeler fratres barbati en- 
deçà du Rhin , et bartlingo au-delà, par la couleur tannée de 
leurs vêtements , qui consistaient en une cape (cappa) , une 
tunique , un scapulaire , des socques , un capuce leur couvrant 
la tête et la poitrine. Les bergers, les bouviers et les voitu- 
riers ajoutaient à ce costume , au besoin , une sorte de camail 
fait de peaux de brebis ou de chèvres, et les frères forgerons 
une longue chemise noire. Ils avaient le droit d'assister à tous 
les exercices claustraux , de s'asseoir à la mense commune , 



(1) Diffinierunt se converses Icàcos , barbatoSf de licerUta episcopi sui suscep- 
turcs et homines etiam mercenarios. — * Bxord. mag,, 1. 1 , c. 14 ; — > Nonuut. 
eist,. De cura grangiarum, p. M6. 



— 246 — 

d*y prendre la même nourribire que les religieux , «te. ib 
valent, dit Fauteur du li^redes Us, ce que nous wahne : le fris 
du sanq d'un Dieu, De quel droit Hahliriom'Mme wmremes une 
différence de régime^ puisqu'il esi certain qu'Us sont nm ifom», 
sous la loi de grâce de la rédemption? Seredi-ce parce qu'ik 
sont plus simples et plus ignorants gué nous? Mais is rotiofi 
nous conseille alors de n'en prendre quepluê de «om eê 4ê 

pitié (1).. 

Ces convers étaient des fils de pauvres laboureurs , de mat- 
heureux manœuvres , des serfis persécutés qui se sauvaient da 
despotisme de la féodalité ; c'était le peuple qui s'habiUaît an 
moine et s*en allait ainsi déguisé respirer à l'ombre du cMtie 
Fairde la liberté. Les enfants des barons, des chevaKers et 
desécuyers formaient la majorité des religieux j^fës; par 
l'institution cistercienne des frères convers, ils donnèrent li 
main aux pauvres enfants des manants , les attirèrent et la 
élevèrent jusqu'à eux : de la sorte, les deux extrémitia ta» 
ciales se trouvèrent reliées et égalisées dans le sein du mona* 
chisme. 

Morimond était comme une grande cité où s'exerçaient tous 
les genres de professions et d'arts mécaniques, mais avec uo 
ensemble, une variété et une harmonie admirables. Si nous 
ouvrons les ouvrages de nos réformateurs modernes , nous y 
lisons que le nœud capital du problème social est Torganisa- 
tion du travail attrayant. Les causes du travail ripugnaiU, 
disenMls, sont l'isolement, la monotonie et la continuité d^ 
travail, le défaut de goût et d'aptitude, une rétribution insuf- 
fisante {2). Or, dans les monastères cisterciens, on avait paré 
à tous ces inconvénients. 

(1) Lib. 8, pp.304 et sq.; — Nomast.cist., DecoQyersis,pp.568etsq.,etp.8$4. 

(î) Math. Briancourt, L'Organisât, du trav. et VAssoCf pp. 66 et sq.; — Vicl. 
Considér., Exposit. abt-ég. du syst. phalanst., pp. SOetsq. ; — Jules Lechefs* 
lier, Etud. sur la science sociale , in-S». 



— 247 — 

Chaqae métier était confié à un certain nombre de frères 
convers , dont Taffiliation formait comme une série. On distin- 
guait les frères meuniers {fratres molendinarii) ^ les frères 
boulangers ( fratres pistôre$ ), les frères brasseurs ( hrasciarii ) , 
les frères huiliers (o^rîi ) , les frères corroyeurs [cariarii ] , les 
frères foulons ( fuUones ) » les tisserands , les cordonniers , les 
maréchaux , les charpentiers, etc. (1) Chaque série avait son 
frère inspecteur ou contre-mattre, et , à la tête de tous ces tra- 
yailleurs, était un moine directeur ou patron qui distribuait la 
besogne, activait ou modérait la main-d'œuvre. Ainsi» daud 
les ateliers monastiques, point d'isolement, partout le travail 
sériaire. 

Personne n'était forcé de se livrer à un genre de travail ré- 
pugnant à son goût ou à ses inclinations (2). Il y en avait qui, 
se sentant plus d'attrait pour la vie calme et solitaire, cboimd- 
saient le service intérieur du cloître ; ceux-ci préféraient les 
ateliers aux granges ou les granges aux ateliers , d'autres la 
charrue à la garde des troupeaux. Chacun suivait librement sa 
vocation. 

Personne n'avait à se plaindre du salaire, car, sous le régi- 
me conventuel , tout est à tous ; en travaillant pour les autres 
on travaille pour soi. 

Ainsi, bien avant Fourier, Cabet et Louis Blanc, les moines 
avaient découvert le secret de l'organisation du travail at- 
trayant et tranché le nœud du problème social. 

A cette population manufacturière , accolée et pour ainsi 



(i) Le« religieux excellaient dans lestieens; les magnifiques rideaox qu*ils 
donnèrent à la cathédrale de Langres, en 1299, étaient rœuYre des firères 
lissiers : 

Anno milleno CGC bis minus uno, 

Hoc vélum templo dant fratres de Morimundo. 

(Den. Gaultherot, Anast. de Langres, p. 891.) 
(t) Plusieurs, cependant, le faisaient par pénitence. — Jul. Paris , Dm prem, 
espr. de CUeaux^ c. li, p. 170. 



— 248 — 

dire identifiée à la population monastique , se joignaient en 
nombre illimité» sous les noms de mercenaires et de serviteurs, 
beaucoup d'étrangers sans ouvrage. L'ouvrier délaissé et mal- 
heureux venait frapper à la porte du monastère, où il était sûr 
de trouver du travail, un juste salaire, un patron inteUigent 
sous lequel il pouvait se perfectionner. Lorsque luisaient pour 
lui des jours meilleurs , il retournait dans son pays avec des 
connaissances nouvelles qu'il propageait , avec le souvenir de 
salutaires leçons , de saints et touchants exemples qui deve- 
naient la règle et la boussole de sa vie. De cette façon, Tatelier 
monastique était tout à la fois une école d*arts et métiers, de 
religion et de moralité, le refuge de tous ceux qui n'avaient ni 
emplois ni ressources, un puissant moyen de prévenir ces ré- 
volutions terribles dont le germe couve en ce moment sous la 
blouse et le sarrau de nos milliers d*artisans sans ouvrage et 
sans pain. 

Dans les granges, les convers formaient une hiérarchie sous 
un chef unique appelé le maître [magister concenorum)^ ayant 
pour coadjuteur le frère hospitalier, dont la mission princi- 
pale était de recevoir les étrangers et les pauvres qui ne pou- 
vaient aller à Tabbaye. Celui qui tenait le manche de la char- 
rue {frater stivarius) avait le second rang après le maître ; on 
lui donnait pour associé le frère bouvier ou pique-bœuCs {fra- 
ter bubulcm)^ qui aiguillonnait les bœufs dans le sillon et les 
menait au retour dans les pâturages : ils étaient oi^anisés et 
marchaient toujours deux à deux, comme toutes les créatures 
de Dieu. Les frères vachers, bergers et porchers avaient cha- 
cun un compagnon plus jeune qu'eux (junior 5uus), qui ne les 
quittait jamais dans les champs ; le laitier et son second por- 
taient soir et matin à la fromagerie de l'abbaye le lait qui 
n'était pas nécessaire à la grange ; le frère charretier [car- 
rucarius) conduisait chaque jour au monastère les produits 



— 249 — 

de la grange , et revenait chargé de pain et autres grosses 
provisions , accompagné du frère palefrenier {frater stabnUp- 
rius) (1). 

n n*y avait presque jamais plus de huit ou dix convers dans 
chaque grange ; lorsqu'une grange pouvait suffire à Tentretien 
de treize convers avec les mercenaires , elle devenait abbaye, 
pourvu cependant qu*elle fût, par rapport à Pabbaye-mère , à 
la distance voulue par les statuts. Quand les revenus d'une ab- 
baye étaient trop modiques pour nourrir treize religieux , il 
avait été réglé qu'elle serait transformée en grange (2). 

Notre monastère comptait quinze granges à la fin du XIU* 
siècle , et nous ajouterons que plusieurs de ces granges ont été 
le noyau des plus beaux et des plus riches villages de la con- 
trée : la haute administration en était confiée au cellerier, qui 
devait les visiter de temps en temps , examiner Tétat des tra- 
vaux achevés, en ordonner de nouveaux, inspecter les frères et 
veiller sur leur conduite. De même qu'on retrouve la maison 
romaine dans le couvent bénédictin, comme Chateaubriand l'a 
démontré , ainsi les granges cisterciennes nous rappellent, à 
peu de choses près , Taspect et la distribution de la ferme de 
Varron et de Columelle. Elles étaient ordinairement construi- 
tes sous la forme d'un parallélogramme, avec une cour au mi- 
lieu et deux grandes portes d'entrée , les hébergeages et les 
écuries d'un côté et le logement des frères de l'autre. Ce loge- 
ment était composé d'une cuisine, d'un réfectoire, d*un dortoir, 
d'an caléfactoire et d'une petite celle des hôtes {ceUula hospiior 
lii) avec un oratoire isolé. Il y avait extérieurement un mur 
d'encemte circonscrivant un certain espace de terrain qu'on 
appelait la cour de la grange [curiis grangiœ)^ terre sacrée et 



(i) Cest ce qui ressort et du Livre des Us et des Arm, cist., passim. 
(S) Arm. cist.f t. 8, jh 440, et t. 4, p. 870. 



— 250 — 

iiiTÎolable, reloge des TicHmes du deqiotisiiie et de la bniUlilé 
du féodalisme. 

Les lits des convers ne consistaient qu*en one paillasse aiic 
quelques peaux de mouton cousues ensemble pon co uferiur c B ; 
ils s'y couchaient tout habillés, après aToir Até seulement leur 
chaussure ; le maître de la grange les éveillait en agitant uns 
dochetle appelée nola , d'assez bonne heure poiv qoe km 
prières fussent faites avant le lever du soleil; puis tous s'en a^ 
laient : les uns garder les troupeaux, ks autres conduire la cbtr- 
rue ; ceux-ci charrier, ceux-là faucher ou motnomier ; souvent 
il ne restait c[ue le frère hospitalier. 

Le maître, au retour des champs, sonnait sa petite diK 
che pour appeler les convers au réfectoire ; tous » ayant dR : 
Benedicile, Kyrie eleison et Pater noster, se mettaient i taUs 
revêtus du manteau et du capuce, y mangeaient, sus mot 
dire , les mêmes mets qu au monastère , mais en fism grande 
quantité. 

Ils se confessaient fréquemment et avaient sept gprands joon 
de communion solennelle : Noël, la Purification, le Jeudi saint» 
Pâques, la Pentecôte, la Nativité de la sainte Vierge et h Tous- 
saint. Les dimanches et fêtes , ils étaient obligés de se rendre 
au monastère pour y assister à Toffice, au chapitre et aux con- 
férences que Tabbé leur faisait , à Texception de ceux que le 
maître désignait pour faire la garde (1). 

Souvent, dans ces siècles de foi vive et ardente , les conven 
forcés de rester à la grange par obéissance étaient si désolés de 
ne pouvoir prier et s*asseoir à la table sainte avec leurs frères» 
quHls en pleuraient amèrement, et, se mettant à genoux, con- 
juraient le Seigneur d'avoir pitié d'eux. II leur arrivait quel- 
quefois d'être ravis en extase : la mère de Dieu leur apparab- 

(1) Ann. cist., l. 1, p. 101; — Ub. Us., pp. 304 etsq. 



sait brillante de darté, environnée des anges, et les faisait 
communier de sa propre main au corps et au sang de J.-G. 
scm divin fils ; pendant tout le temps que durait cette inefiable 
visite, les habitants du voisinage apercevaient la grange enve- 
loppée d'une atmosphère lumineuse, et la partie du ciel qui y 
correspondait rouge et étineelante comme Thorizon au lever 
dn soleil (1). 

Hugues» abbé de Morimond, touché de la piété dee convers 
et de ces prodiges, écrivit à Tévéque de Toul et lui demanda la 
permission de construire des diapelles dans les granges de son 
abbaye, qui se trouvaient la plupart sur les terres de son évè« 
ché : ce qui lui fut accordé. Un moine , à toutes les grandea 
solennités, venait dire la messe aux frères gardiens et leur do^ 
naît la sainte communion. Les chapelles des granges , en mé- 
moire de ces miracles, furent consacrées à Marie soiUs le voca- 
ble de la Nativité , et la fêle devait s'en célébrer le 8 septem- 
bre (2). 

D faut, pour une exploitation agricole, non-seulement le bras 
de rhomme armé d'instruments aratoires , mais encore le se- 
cours des animaux domestiques : aussi nos moines étaient tout 
à la fois d'excellents agriculteurs et de très-bons éleveurs. La 
règle proscrivait comme indignes de la gravité monastique les 
animaux de luxe et de récréation, tels que le cerf , la grue , le 
cygne, le faucon (3), etc., qui amusaient alors l'oisiveté des 
dames et des damoiseaux des manoirs ; elle n'ouvrait les écu- 
ries des granges qu'aux bétes de somme , aux brebis , aux va- 
ches et aux pourceaux. Morimond , qui possédait les plus gras 
pâturages du Bassigny, sur les rives de la Meuse, devait avoir 



(1) LûB Àtm, cist citent plusieurs prodiges de ce genre, surtout à Ciairvauz. 
(S) Séries abbat. Morim., p. 525, t. 1, apud Ang. Manriq. — Et ideo tm- 
petriwit ab episcùpo Tullensijus œdificondi ecciesias in grangiis nostris. 
(S) Inst. capit. gêner. 1184, c. 61 : De armentis sivepecudibus. 



— 252 — 

aussi les plus beaux elles plus nombreux troupeaux. On comp- 
taity au commencement du XIV' siècle, plus de deux cents che- 
vaux dans ses quinze granges, autant de bœufs en état de por- 
ter le joug» des yaches avec leurs veaux eu proportion, et d'in- 
nombrables brebis dont la blanche laine était employée à tisser 
l'étoffe dont s'habillaient les moines. 

Il était expressément défendu aux frères bouviers de laisser 
tout ce bétail s'écarter, durant le jour, au point de ne pouvoir 
le ramener chaque soir aux étables. 

Outre ses vastes prairies , Tabbaye jouissait du droit de pft* 
turage sur le territoire de plus de soixante villages, et ses trou- 
peaux pouvaient errer librement du pied des Vosges aux forêts 
du Der , et des bords de la Meurthe et de la MoseUe à ceux 
de la Marne et de la Saône (1). Tantôt les moines récla- 
maient leufs bestiaux égarés dans les forêts de Reynel et d'An- 
delot , tantôt dans les breuils de Neufchftteau ; un jouir ils 
étaient saisis par la prévôté de Langres, un autre par celle de 
Toul(2). 

Ils avaient aussi, dans la plupart des forêts environnantes, le 
droit au gland et à la faine pour les pourceaux {ju$ ad glandem 
et faginam) . Les cénobites cisterciens ne ressemblaient point 
aux superbes philanthropes modernes, qui se contentent de je- 
ter de loin aux populations agricoles , du haut de leur gran- 
deur, de belles théories qui ne leur coûtent que de Tencre. Ik 
s*occupaient de tout par eux-mêmes : remuaient la terre, ma- 
niaient et portaient le fumier, visitaient les hébergeages , les 
écuries et j usqu'aux toits-à-porcs . — Quoi qu'on en dise, le porc 
est devenu la moitié de la vie des classes agricoles ; si on enle- 



(1) Ils avaient seulement le droit d^osage dans les pâquis ou prairies banales, 
et le droit de vaine pâture après la fauchaison {jus usuani in pascuis,jutoi 
vanam j)nsturam). 

(2) Archives de la Haute-Marne, 1.8, 9, 10. 



— 253 — 

Tait aux gens de nos campagnes le morceau de lard dont ils 
fix)ttent leur pain noir, on opérerait parmi eux une révolution 
immense. 

Les cisterciens avaient compris l'importance de l'élevage des 
pourceaux dans Tintérét des pauvres villageois. Aussi doit-on 
dire que jamais on ne vit nuUe part des porcheries plus belles 
et mieux peuplées. La règle leur permettait d'avoir, à cet ef- 
fet , des écuries à deux ou trois lieues des granges , et même 
plus loin, s'il le fallait (1). 

Morimond avait au moins vingt porcheries disséminées dans 
les forêts du Bassigny, dans un cercle parallèle à celui de ses 
granges , et dont chacune contenait deux ou trois cents porcs. 
On citait surtout comme très-remarquables celles de Damey et 
de Neuvillers ou Neuville, dans les Vosges : la première pro- 
venait de la donation d'Aubert, sire de Damay, gui avait oc- 
Iroyé lape$$onpor CCpors, et toutes pastures à pors en tous ses 
hois ; la seconde, de la libéralité des sires d'Aigremont. Ulric 
de Neuvillers , ayant contesté le droit des moines , fit saisir les 
pourceaux; Pierre, évéque de Toul, fut choisi pour arbitre, et 
prononça en faveur de Morimond (2). 

On sera sans doute étonné, en voyant un prince de l'Eglise 
intervenir dans une affaire de ce genre ; mais on cessera de l'ê- 
tre, en songeant que l'ordre de Gtteaux avait reçu la mission 
providentielle de réhabiliter l'agriculture ; or, en lui enlevant 
ses étables , on le privait d'un des éléments agricoles les plus 
féconds et les plus essentiels. L'évéque de Toul , en plaidant 
pour la conservation de l'écurie des moines , plaidait la cause 
de la charrue et de l'humanité toute entière. Dans un siècle où 

(1) butit gêner,, 1184, c. 61, De pecudibus : — Propter porcos autem 
lieeat domum habere longe ab abbatia, sive a grangia, duabus leucis seu etiam 
tribus, si ita necetse fuerit, et circa domum iliam quantum opus fkterit longe 
evagentur, 

(%) ArcHv. delà Haute-Marne , arc. Dam. et NeuTiUe. 



— au — 

les gouveraementsd^Burope dépensent chaque année plosieiin 
millions pour la multiplication et l'amélioration des races ani* 
malesy nous espérons que Ton ne fera pas un crime à Morimcmd 
d'avoir fixé Tattention des peuples du Bassigny de ce côté ; od 
voudra bien au moins lui pardonner d'avoir cherché h substi- 
tuer la paix et les douceurs de la vie pastorale au tumulte et 
aux misères de la vie guerrière, chevaleresque et aventureuse; 
d'avoir eu la raison et le courage d'élever la houlette au-deasos 
du glaive» et de dresser la chaumière des bergers en face de h 
tente du Romain et du Franck (1). 

Parmi tous les socialistes modernes, nul n'a mis autant d'es* 
prit et d'imagination que Fourier au service de la faiilx et de 
la charrue. « Les sarraux gris des laboureurs , les sarraux 
a bleutés des faucheurs seront rehaussés par des bordures^ 
« ceintures et panaches d'uniforme ; les chariois vermasés, et 
« les attelages brillants, etc. Lorsqu'on verra toiM les groupei 
« en activité abrités par des tentes cdorées , travaillant par 
« masses disséminées, circulant avec drapeaux et instrumenis, 
« chantant dans leur marche des hymnes en choeur, dans une 
<K vallée parsemée de castels et belvédères à colonnades et flè- 
a ches , au lieu de cabanes en chaume , on croira que le pay- 
« sage est enchanté , que c'est une féerie , un séjour olyB^ 
« pien.... T» (2). Voilà le roman; voici la réalité : 

U y a quelques années , lorsque Citeaux était occupé par ks 
pbalanstériens, sous la direction de MM. Young et de M** Gatli 
de Gamond, un de nos amis y alla par curiosité. En se pnmia- 
nant à Tentour de l'antique abbaye, il aperçut plusieurs labou- 
reurs , et se dirigea de leur côté pour leur demander s'ils bir 

(1) Les couvents de trappistes ont encore aujourd*hui les plus bellei p(r- 
cheries de France : on cite surtout celle de Meilleraie, en Bretagne, reaoaoûk 
pour sa race anglo*toiikinoise, qui a obtenu récemment un grand prix ancoi- 
cours de Poissy. 

(2) Traité cTàssoc., t. «, p. 60. 



— J55 — 

soient partie de la phalange : ils répondirent qu*ils étaient 
d'anciens fermiers, a II y a dans la maison , ajoutèrent-ils, 
« beaucoup de musiciens , de comédiens et de comédiennes, 
a de peintres , de savants et d'artistes ; mais aucun d'eux n'a 
c voulu jusqu'ici se faire cultivateur. Ces beaux messieurs et 
c ces belles dames viennent quelquefois vers nous , chantant, 
« dansant sous leurs ombrelles. — Quel triste état vous avez 
« là!... nous disent-ils en haussant les épaules. Patience! pa- 
« tience !... nous vous trouverons d'autres charrues, d^autres 

«( faucilles plus commodes! — Et ils s'en retournent 

« bien vite, d 

Par quel charme secret Morimond en particulier, et Gîteaux 
en général, s'étaient-ils donc attaché tant de milliers de colons, 
heureux et fiers d'un état que les hommes ont toujours fui 
comme le plus rude et le plus humiliant? Par quels moyens 
conservaient-ils autour et au milieu d'eux , toujours souple, 
toujours soumise , une inunense population agricole qu'il fai- 
llit quelquefois refouler vers les villages déserts? 

Cette merveille s'est accomplie : 

1* Par l'iniuence de l'idée religieuse , le premier et le plus 
puissant mobile du cœur humain. L'agriculteur cistercien 
n'était point isolé dans son travail : jamais roi n'eut compa- 
gnie plus noble et plus magnifique. La règle avait placé à ses 
côtés un ange gardien chargé de compter tous les battements 
de son cœur, de tenir note de toutes les aspirations de sa poi- 
trine haletante, d'enregistrer sur le livre de vie, une à une, 
toutes ses gouttes de sueur, de les porter sur ses ailes jusque 
sur le trône de l'Etemel , comme autant de perles précieuses 
destinées à briller un jour sur le front d'où elles étaient tom- 
bées. Elle avait élevé au-dessus de lui , plus haut que la terre, 
un saint patron qui lui tendait une couronne inunortelle en lui 
criant : Mon fils , regarde le del 1 La Vierge miséricordieuse, 



— 256 — 

environnée des esprits bienheureux » semblait lui sourire à son 
tour et rafraîchir autour de lui^ avec un éventail, Tatmosphère 
brûlante (1). Enfin , au sommet de la création était un Dieu 
bon et compatissant , Tami du pauvre , pour qui le rang sans 
la vertu n'est rien, dans la balance du quel le sceptre d'une mul- 
titude de rois pèsera moins que la faucille du moissonneur. 

2^ Par la participation^ dans rEucbaristie ^ au corps et aa 
sang de Jésus-Christ fait homme, esclave et mercenaire pour 
ses frères » source la plus abondante de Thumilité , seule capa- 
ble de faire accepter au cultivateur sa position avec résigna- 
tion, et d'élever vers les réalités éternelles ses regards qu'3 
fixe à la terre, comme le bœuf au sillon qu'il laboure. 

3*" Par le besoin d'expiation , qui tourmente Thonmae vrai- 
ment chrétien, et le jette toujours dans la voie la plus dure, 
la plus obscure, parce qu'elle mène plus sûrement à la gloire 
et au bonheur célestes. 

4"^ Par cette sage égalité qui garantissait à chacun les mê- 
mes droits» répartissait uniformément les chaînes, et, soit au 
chœur ou à l'atelier, soit à table ou aux champs, plaçait au 
même niveau l'enfant du baron et l'enfant du serf (2). 

Il faut remonter juqu'aux granges de Morimond pour re- 
trouver le cycle poétique de l'agriculture dans le Bassigny. 
Ces convers, avec leurs manteaux longs, gardant leurs trou- 
peaux en louant et bénissant Dieu, retraçaient l'ère patriar^ 

(1) Les Annales cisterciennes rapportent un grand nombre d^apparitions d*ao- 
ges et de saints aux moines durant leurs travaux. Au temps de la moisson, la 
sainte Vierge elle-même daignait descendre vers les moissonneurs : ad visitai 
dum messores suos. Elle essuyait la sueur de leiurs fW)nts, et agitait Tair sur leurs 
tètes, comme avec un éventail (Armai. ci>/., t. 9, p. 271). — Ingrangia Cia. 
rofvoilis, frater bubulcus vidit Jesum una manu tenentem aculeum atque ex aiia 
parte temonis boves secum minantem {Id., t. 2, p. 164.) 

(2) C*est ce que S. Bernard disait k un convers de Glairvaux : Nos vero causa 
Dei collegimus te pauperem et inopem, et victu et vestitu cœterisque necessariù 
parem te fecimus iis qui nobiscum sunt sapientibus et nobilibus vim, et fiuius es 
quasi unus ex illis. — Exord., 1. 4, c. 19. 



— 257 — 

chale, Tftge pastoral de rhumanité. Ces religieux, fils des 
comtes et des barons, maniant la bêche et le boyau, rappe- 
laient le temps des Fabricius et des Cincinnatus, qui quitr 
talent les faisceaux consulaires pour prendre le manche de la 
charrue. 

Bernardin de Saint-Pierre a dit quelque part, dans ses Etu- 
des de la nature, que ce n*était point aux conquérants dévas- 
tateurs qu'il fallait réserver les couronnes et les arcs-de-triom- 
phe, mais aux agronomes qui avaient défriché les landes et les 
déserts , et doté leur pays de plantes et d*arbres utiles au peu- 
ple. Nos moines de Morimond ne réclament du fond de leurs 
tombeaux ni palmes ni trophées : ils ne nous demandent qu'une 
grâce pour toute reconnaissance , c'est que nous nous conten- 
tions de manger les fruits de leurs travaux sans outrager leur 
mémoire , et quand notre œil mesurera , du haut des monts 
langrois, cette plaine immense qui s'étend jusqu'aux Vosges 
et à la Meurthe , de la Meurthe au Rhin et du Rhin à la Vis- 
tule, nous nous rappelions qu'il a fallu deux éléments pour la 
féconder : le sang du soldat et la sueur du cénobite. 



il 



— 258 — 



CHAPITRE XXVI. 



SchifiiM à Gtlatrtfa; extension de la filiatimi de Morimond en AWwnign; 
ton infloence tor TéUt religieux, agricole et social dea lacaa gtmiaîBa et 
slave. 



La province de Champagne, déjà considérable dès la fin dn 
IX* siècle 9 s'était agrandie successiTcmeat soit par les omi- 
quétesy soit par les alliances de ses comtes; mais Thibaat VI, 
fils posthume de Thibaut V et de Blanche de Navarre » sur- 
nommé le Troubadour à cause de ses goûts poétiques et chaih 
sonniers » Télé va , vers le milieu du XIII* siècle» au plus haut 
point de grandeur et de gloire. Elle comprenait alors les comtés 
de Blois et de Chartres (1), ceux de Meaux et de Troyes, une 
partie de la Brie et du Sénonois, le Langrois, le Rhetelois, le 
Rhémois, la principauté de Sedan , etc. Elle était bornée à Test 
par la Lorraine; à Touest par la Picardie » FUe-de-France et 
le Gatinois ; au midi par la Bourgogne , au nord par le Luxem- 
bourg et le Hainaut. Thibaut, désirant reculer les limites deses 
états au levant, jusqu'à la Saône et à la Meuse, convoitait de- 
puis longten^ps les plaines fécondes du Bassigny , qui formaient 
encore à cette époque un comté étendu et puissant, dont les 
sires de Clémont portaient le titre. 

La plupart des seigneurs de la contrée se Uguèrent pour ré- 
sister à Tenvahissement, et ils réussirent pendant quelques an- 

(1) Par droit de suzeraineté seulement. 



r 



— 259 — 

nées ; mais Sanche-le-Fort , roi de Navarre et oncle maternel 
de Thibaut, étant mort sans postérité , son neveu fut couronné 
roi à sa place , le deuxième dimanche après Pâques 1234. La 
puissance de ce dernier se trouvant ainsi énormément accrue, 
la lutte ne fut plus possible. Thibaut réunit à son domaine* par 
force 9 par ruse, par menace et par argent, les chfttellenies les 
plus importantes des bords de la Meuse. Les places de Choi- 
seul, de Dammartin, de Montigny, etc., se rendirent les unes 
après les autres. Qémont tint quelques mois et finit par suc* 
comber; Régnier de Nogent, avec son fils, se retrancha dans 
son château bâti sur un mont escarpé , environné de fortifica- 
tions, protégé par de triples fossés du côté du plateau de la 
montagne , et osa résister à toute une armée ; mais il fut forcé 
de poser les armes , et le comté du Bassigny enseveli sous les 
ruines de sa forteresse démantelée. Le vainqueur, avec les dé- 
bris de sa conquête, organisa un vaste bailliage , ayant Chau- 
mont pour siège, et dont relevèrent jusqu'à 1,800 fiefs (1). 

Cette commotion profonde, produite par un changement 
aussi radical dans le régime de la contrée , n'ébranla point 
Tabbaye de Morimond. Les liens les plus doux et les plus an- 
ciens la rattachaient depuis sa fondation à la maison de Cham- 
pagne : Mathilde de Carinthie, bisaïeule de Thibaut, était la 
parente de Henri, Fun des quinze compagnons d'Othon; cette 
princesse, avec son pieux époux, avait comblé nos religieux de 
bienfaits; Blanche, mère de Thibaut, leur avait accordé éga- 
lement plusieurs privilèges ; enfin, Thibaut lui-même était roi 
de Navarre, et n'ignorait pas tout ce que ses nouveaux sujets 
leur devaient d'amour et de reconnaissance. Aussi s'em- 
pressa-tril de les prendre sous sa protection et de leur conti- 
nuer les faveurs de ses ancêtres. 

(i) MaUi., Hist. des év. de Lcngres, p. 105; — Pithou, Mém, généal. des 
ecmt, héréd. de Champ,, in-8« ; — Baugier, Mém. hisL de la Champ^ 1. 1. 



— 260 — 

Ds profitèrent de ce temps de calme et de paix , et poursui- 
Tirent leurs travaux agricoles avec plus d'ardeur. Les frères 
qu'ils avaient envoyés sur divers points de la France allaient 
à leur tour attaquer les déserts, en procession, avec la bêche 
et la croix pour bannières , chantant les louanges de Dieu dans 
la joie de leurs cœurs. Le sol se métamorphosait sous leurs pas 
conune par enchantement ; la nature la plus agreste et la phn 
sauvage semblait aussitôt refléter les couleurs de leurs âmes et 
s'embellir des charmes de leur piété. S'ils arrivaient dans ooe 
forêt opaque, elle s*éclairait, se transformait en une blanche 
et radieuse forêt (Sauve-Cane, sylva cana) (1), le Bosquet (2), 
Sylvaine (3), Saint-Benoit-dans-les-Bois (4), Haute-Seille (S), 
Sauvelade (6) , Aulne (7) , Gimond (8) ; si c'était un 



(1) Locus sylvestris, quem Raimondus de Baacio dédit tw^wafîhit lloriffl. 
— Tabul. Morim,y ad ann. 1147. 

(2) Boschetum, sylva diaeces. Claromontis, non longe ab oppido S.-Rflitîtot^ 
ubi mine sunt viens, et ecclesia, et plures villae. — Go//. Chîst., t. i, p. STI. 

(3) Voir le Tableau de la filiation de Morimond. 

(4) Sur les confins de Tévèché de Verdun. L*historien lorrain WasMbonif 
(1. 4, fol. CGC] le place dans le diocèse de Metz. Gissé, chanoine de Metx,dit 
que cette abbaye fut fondée en 1131, dans la forêt de Richarménil, qui lu Ait 
abandonnée. Etienne, évéque de Metz, lui lit de grands biens. — D. GaliiieC, 
Hist. ecclés, et civ. de Lorr., t. î, p. 110. 

(5) Comté de Blamont, sur la petite rivière de Vesouse, dans un lieaeou- 
vert de hautes forét% d'où lui vient son nom {alta sylva }. Les comtes de Sala 
reçurent les moines, dit Thistorien, comme des anges de Dieu, et leur laisserai 
ces forêts avec les ruines de Tancien village de Tanconvillc. Les comtes de Bar 
leur donnèrent autant de terres à défricher que deux charrues en poorraient 
labourer, avec le droit de pâturage et d'affouage dans les bois de Rambenril- 
1ers et de Nossoncourt. — D. Calm., Hist. de Lorr,, t. 2, pp. 89 et 441, et 
Gall. Christ., t. 13, p. 137Î. 

(6) Gasto, vicc-comes Bearnensis, cum uxorc ejus Talesa, et filio ^jns Centol- 
lo, cum in Hispaiiiam intrare vellet contra Saracenos, in sylva quae dicitor 
Fayet dédit locum monachis inhabitandum. — Diplom. Gast, Beam.f in Bist» 
Beam.y \. 5, c. îl. 

(7) Non longe ab oppido Mureti, in valle nemorosa, duabus leucis ab orbe 
Tolosa versus meridiem. Plures nobiles eo loci vota fecerunt, inter quos comi- 
tés Tolosie et Fuxi. — Gall. Christ., 1. 13, p. 1Î4. 

(8) Fundatores donaverunt monachis de Berdonis centum concadas de ton 
innemore quod dicitur de Plana-Sylva, ad sedificandum monasterium; etc- 
Gall. Chrùt , 1. 1, p. 1025. 



— 261 — 

infect 9 impraticable t ils l'appelaient des noms gracieux et par- 
fumés de Beaupré, de Rosière* (1) , de Verger - Fleuri (2) , de 
Floran (3). S'ils trouvaient un ruisseau boueux sans cours et 
sans issue , Tcau en devenait plus limpide , plus pure dès qu'ils 
y avaient trempé leurs lèvres virginales : ils le nomaient Âigue- 
Belle, Belle-Aigue^ Glaire -Fontaine, Bonnefont (4),Bolbon- 
ne (5). Les solitudes les plus tristes, les plus obscures s^illu- 
minaient à leur aspect et devenaient bientôt des lieux de 
délices : Bellevaux, Lieu -Dieu (6), Lieu -Croissant ou les 
Trois-Rois (7), Clairlieu (8), Celle-de-Lumière (9), Port- 
de-Gloire (1 0) ; un fourré de ronces et d'épines au-delà de Bour- 

(1) A côté du grand autel de ce monastère, il y avait une inscription por- 
tant : Gauthier^ seigneur de Salins et de Bracon^ fondateur de cette église, 
GwUlles et Mont'Ste'Marie ^ et toutes trois les fonda en un Jour, Le matin, ii 
f^mda céans; à mi-jour, Goailles, et le soir MointSte^Marie, — Baudouin Mo- 
reaux, abbé de Rosières, mort à Roâie en 1622, a composé une Histoire de Ci- 
féaux et plusieurs autri^ ouvr. — ilwi. cist., t. 1, p. 247;— Archiv. de Vesoul, 

(2} Bawngarten blUhend, ce qui signifie en français, joref m d arbres fleuris. 

(S) Voir au Tableau de filiation. 

(4) Primi mnnacbi de Bonofonte domum ex virgultis et sarmentis cons- 
tnizerunt, et vixerunt diu radicibus herbarum et foliis arborum ; eorum tugu- 
ria vix ad staturam hominis in altitudine porrigebantur. Rogerius, episcop. 
GoaTenarum, hortatus est vicinos milites et alios nobiles ut pauperibus Christi 
conferrent necessaria, sive ad sedificandum, sive ad vescendum; primusab- 
bas erat Basinus bassigniacensis. — GalL Christ.^ t. 1 , p. 1023. 

(5) In comitatu Fuiensi , sic dicta a nemore Bolbonnensi. — TcAul, Morim,, 
ad ann. 1150. 

(6) Lieu-Dieu, même que Theuley {Théo locus). 

(7) Lieu-Croissant, fondé dans le comté de Bourgogne, dans la terre de 
Vaugenans. Cette maison prit plus tard le nom d*abbaye des Trois-Rois, 
parce que, dit-on, les reliques des trois rois Mages, lors de leur translation de 
Milan à Cologne, y restèrent longtemps déposées. (Communiqué par M. TArchi- 
▼iate du Doubs.) 

(8) Clairlieu , à une heure de marche de Nancy, dans un vallon qui s*appe- 
lait auparavant Ame-Leu ou Amer-Lieu {amarus locus) , « vallon sauvage, dit 
Pierre, évèque de Toul, et chargé d*épines, dans les bois de Heys, rendu propre 
à la demeure et nourriture des hommes ; en sorte qu*en cet endroit où Ton n*en- 
tendait auparavant que les cris et les hurlements des bétes féroces, on a com- 
mencé à ouïr retentir les louanges de Dieu et le chant des anges incarnés. » 
— D. Calmet, Hist ecclés. et civ. de Lorr., t. 2, p. 11. 

(9) Celle-de-Lumière, même que Lucelle (Lueis eella). 

(10) Amaldos de Bolhas dédit monachis locom in nemore suo Portaglonii et 



— 262 — 

bonne-les-BainSy près de La Ferté-sur-Âmance, Vaux4a-Doii- 
ce (1); des ravins abandonnés^ des coupe-goi^es bordés de 
rochers, repaires de voleurs et d*assassins : La Charité (2), 
Val-Honnète (3), Vaux-Sainte (4), La Grâce-Dieu (5), le 
Port-du-Salut, Bénissons-Dieu [henedictio Dei) (6) ; le diiÊrt, 
selon Teipression d*Isaîe, se réjouit , il tressaiUe d^aUigreœ H 
s'épanouit comme la fleur du lis (7). 



in acpiis mortuis. Dominus de Gastelar et nxor sna dedenmt qooqoe 
saum. — Gall. christ.^ t. 1, p. 1024. 

(1) « C*e8t ai]joard*hui un vallon très-agréable, entouré de prés, de bois, d» 
vignes et de terres très-fertiles, fécondées par les travanz des moiiies. Genx-ci, 
réonissant les fontaines qui descendaient des coteaux voisins, en fomièreat m 
ruisseau assez considérable, qui donne de Teau en abondance par diffirati 
canaux, tant dans les jardins que dans la maison ; les jardins pdagefs et fhn- 
tiers y sont dessinés avec art : de petites loges, placées de distance en dhtanMi 
entremêlées de cabinets de verdure avec de petits parterres ornée de fleurs» fer- 
ment un coup-d*(Bil charmant pour le voyageur ; les bosquets ensuite et les pr»* 
menades en bois de haute futaie achèvent le paysage. Le dortoir des religieux 
était orné de 118 tableaux travaillés avec art, représentant aatant de penn- 
nages illustres de Tordre de Clteaux. L*église était très-remarquable par a 
belle architecture. » — Mangin, Hist. civ. et ecciés. du diocèse de Langret^ 1 1» 
p. 484. 

(2) La Charité fut donnée vers Tan 1112 par ses fondateurs, que nous avo» 
cités, aux chanoines de St-Paul de Besançon. En 1183, les chanoines la oédèreot 
à Tabbé de Bellevaux, qui y envoya des religieux. En 1148, le pape Eugène DI 
bénit son église, sépulture de plusieurs comtes et comtesses de BourgogMi 
entre autres d'Etienne II et de sa fille Béatrix de Mamay. — Voir Anm, de h 
HauteSaôney par Louis Suchaux, art. Neuvelle-lès-La-Charité). 

(3) Voy. Feniers, Tableau de la filiation, année 1169. 

(4) Abbaye fondée au diocèse d*Apt, dans des terres incultes, entre Cu^ 
muols, Vachères et Oppede. — Bouch., Hist. de Prov.f t. 2, p. 169, et Gtii. 
Christ. y t. 1, p. 382. 

(5) La Grâce-Dieu, à quelques lieues de Besançon, dans un vallon sanvap 
fertilisé par la sueur des moines sortis primitivement de La Charité soos la 
conduite de Tabbé Gauthier. Outre ses fondateurs, les seignenrs de Verael, 
d*Orsans et de Montfaucon furent ses bienfaiteurs. Cette maison est occupée [)tf 
des trappistes depuis 1844. 

(6) Voir au Tableau de la filiation, afin. 1184. 

(7) Que d'autres noms symboliques et poétiques ne pourrions-nous pasijootff 
à ceux-là, sans sortir de Tordre de Clteaux en France ? L*Amour-Dieu (Soissotf)* 
Belle-Branche (Mans), Belle-Perche (Montauban); Beauvoir, BeliwhVifv. 
(Bourges); Bonrepos (Quimper), Bonport (Evreux), Cherlieu (Besançon), 
Chercamp (Amiens) , La Colombe (Limoges), La Cour-Dieu (Orléans); PAa- 



— 263 — 

Ces pacifiques asiles étaient semés comme autant d*oasis sur 
le sol âpre et abrupt de la féodalité ; leurs noms ^ d'une harmo- 
nie si douce ^ d'un symbolisme si touchant ^ contrasteront ayec 
ceux des forteresses, souvent si durs et si barbares; la terre se 
renouyelleraaTec la langue des saints, les sites les plus ingrats 
finiront par se parer de toute la grâce des mots nouveaux. 

Morimond continuait également en Espagne sa charitable 
mission. A la mort du grand-mattre Diego Lopez de Saint-Soles, 
en 1297, deux compétiteurs, Garcias Lopez de Padiglia et 
D. Gutières Ferez , se partagèrent tellement les suffrages des 
chevaliers , que Tordre se trouva divisé en deux fractions, dont 
chacune s'efforçait de faire triompher son élu. Ce schisme mal- 
heureux dura environ quatre ans, jusqu'en Fan 1300, époque 
à laquelle il fut convenu, de part et d'autre, que les deux pré- 
tendants abdiqueraient spontanément et mettraient en séques- 
tre entre les mains du grand-mattre d'Âlcantara les places et 
châteaux dont ils étaient Tun et l'autre en possession, en at- 
tradant que la question litigieuse fût décidée par les juges 
compétents (1). 

Ces tristes discordes, cette longue et terrible tempête avaient 
pcHrté à Tautorité les glus graves atteintes et fait de larges brè- 
ches à la discipline; il fallait une main habile, forte et douce 
poar fermer et cicatriser ces plaies. Guillaume I*' de Morimond, 
qoi avait succédé à Gérard en 1 303, et venait de visiter au-delà 
du Rhin les monastères de sa filiation , se hâta de franchir les 
Pyrénées et de voler à Calatrava, où il convoqua un chapitre 



môme (Chartres) , La Garde-Dieu (Cahors), Le Jardinet (Namnr), le Lis (Sens), 
Lalferci-Dien; — Orval, Vallis-Aurea (Trêves); Pré-Bénit (Limoges), Sauve- 
Bénite ( Le Puy ) ; le Sauvoir, Salvatorium (Laon) ; Val-Benoiste, Vallis-Bene' 
dicta (Tool et Lyon); Lavalroy, Vallis-Regia (Reims) ; Meilleraie, Jlfe//i«-Aa- 
dius (Nantes). 
(I) Rades, Hist. Calatr., c. M.; — Manr., Ser, prœfèct. Calair,, i. S, p. 16. 



— 264 — 

de tout Tordre, et publia dans la langue du pays une série à'ùt- 
donnances très-^ges^ en rapport avec les besoins du moment^ 
sous ce titre : Nous, frire Jean-Guillaume, abbé de Morinumi, 
visitant la maison de Calatrava, notre filiez en Vannée 1304» 
le dernier jour de décembre, mandons à tous les chefMÛkrs H 
chapelains dudit lieu de garder fidekmeni et taugours les pré- 
sents stahÂts : etc. (1). 

Pendant ce temps-là, notre abbaye, semblable à un grand 
arbre dont le tronc a atteint sa grosseur naturelle et qui dé* 
ploie toute sa force végétale dans ses branches et ses rameaux, 
ne cessait de s*étendre sur le nord-est de TEurope par sa fé- 
conde filiation. Après avoir peuplé de cénobites les bois et les 
vallons fangeux du comté de Bourgogne , de la Lorraine et de 
TAlsace , et disposé ses établissements comme autant de relais 
et d'étapes de la Meuse au Rhin , eUe avait ordonné à ses eoio- 
nies d'outrepasser ce dernier fleuve» et de se fixer an milieu de 
ces tribus d'origine germaine , qui avaient été arrêtées dam 
leurs incessantes pérégrinations par la parole évangéliqœ, et 
immobilisées avec leurs tentes parle charme de la croix. Quoi- 
que converties depuis plusieurs siècles , elles n^avaient point 
encore renoncé à la plupart de leurs habitudes barbares ; on 
leur reprochait toujours des goûts sauvages, des mœurs gros- 
sièrement dépravées, le mépris de l'agriculture, la passion des 
armes et du brigandage portée jusqu'à la fureur, la soif païenne 
de la vengeance et du sang. Il fallait mettre sous leurs yeux 
l'exemple le plus frappant qui fût au monde de la vie chr^ 
tienne , douce » calme et pacifique au milieu des champs ; leur 
apprendre à aimer Dieu et leurs frères , à défricher et à culti- 
ver la terre que leurs pères avaient achetée et fécondée de leur 
sang (2). 

(1) Manr., Ser. abbai, Mor.^ t. 1, Arm. cist. 
(S) Voir aux Pièces justificatives. 



— 265 — 

Au milieu du XII* siècle, les beaux-arts et les lettres étaient 
avilis , méprisés parmi nous^ dit un historien allemand; les 
muses captives n^osaient relever leurs fronts flétris ; les cister> 
ciens ouvrirent des écoles, y rappelèrent la vertu et la science^ 
et firent de leurs couvents autant d^asiles de pieuses études (1). 

Il était urgent de rapprocher et de rallier ces peuplades 
éparses et morcelées , isolées par des forêts et des montagnes 
jusque là infranchissables^ avec leurs langues^ leurs mœurs et 
leurs usages propres » et d*en former un grand peuple. 

n n*y avait de sûreté nulle part pour les pauvres étrangers» 
comme on peut en juger par le droit de rançonner les voya- 
geurs » droit que tous les seigneurs, depuis le Mein et le Weser 
jusqu^au pays des Slaves ; comptaient parmi les prérogatives 
féodales. 

La corporation cistercienne, affiliée de nation à nation, réu- 
nissant à des époques fixes » dans toutes les maisons-mères, les 
âbbés de chaque couvent secondaire et ceux de tout Tordre à 
Qteaux , ayant dans toutes les directions des religieux qui al- 
laient et revenaient sans cesse , offrant un asile et du pain à 
tous les voyageurs , affranchie généralement de tout tribut de 
péage et de gabelle , exportant au loin les produits de ses mé- 
tairies pour les vendre ou les échanger, aimée et respectée des 
grands et des petits, répondait admirablement au besoin de 
conmiunication et d'association des peuplades germaines entre 

eDes. 

CTest à Tabbaye-mère de Morimond que la Providence a ré- 
servé cette sublime mission. Les colonies qui s'étaient établies 
dans la Franche-Comté avaient pénétré de bonne heure en 



(1) Gistercienses, aiino 1156, cum bonae artes litterœque jacerent, despecta- 
qoe Golla Muas levare non possent, apertis scholis, id consecuti sont at quot 
cmobia illia excitabantur, totidem prœsidia docts pietatia censerentur. — Bal- 
bin, Hift. dwm Wart, c. 5, § 8. 



— 266 — 

Suisse; eUes s'y sentaient attirées par tout ce qui peut faire ici- 
bas les délices de la vie cénobitique : par la profonde solitude de 
ces yallées^ où la nature a pris plaisir à réunir les extrêmes les 
plus frappants^ et à déployer avecunluxemajestueuxsesbeaniéi 
et ses horreurs ; par les teintes mystérieuses et mélancoliques 
de ce sol irrégulier» tourmenté^ et empreint partout des traces 
de grands bouleversements. Les abbayes de Lucelle (1), Paris. 
Saint-Urbain» Aurore^ Thela y etc. , paraissent successîvemeot 
avec leurs chalets aux pieds de ces montagnes escarpées dont 
les pics y semblables à des géants , se dressent vers les deux, 
sous les glaces étemelles , près des lacs aux bords romantiques. 
Le son des cloches et le roulement lointain des cataractes, la 
psalmodie et le fracas des torrents et des ayalancbes, toutes 
ces Toix réunies forment conune une hymne grandiose a la 
louange du Créateur. 

La vieille Souabe du XIP siècle [Schcaben) ne ressemblait 
guère aux riches et belles contrées du duché de Bade et du 
royaume de Wurtemberg, qui la remplacent aujourd'hui. On 
n'y trouvait point encore ces massifs de pins et de sapins qui 
couronnent ses montagnes ; ces prairies pittoresques arrosées 
par un si grand nombre de ruisseaux au cours sinueux et au 
doux murmure, couvertes de troupeaux et surtout de chevaux 
si renommés ; ni ces vallées si fertiles en blé , maïs , lin , chan- 
vre, houblon, tabac, etc.; ni ces coteaux plantés de vignes et 
d*arbres fruitiers ; mais partout des eaux obstruées et stagnan- 
tes, ou coulant à travers des déserts non frayés, des bruyères 
stériles , des ravins profonds et sans issue , servant de repaire 
aux bêtes féroces et aux voleurs. 

On voit bientôt paraître sur la lisière de la Forêt -Noire 



(1) Voir sur cette abbaye et sarcelles de la Suisse Touvrage de dom B6^ 
nardiû, intitulé : Epitome fàstor. Lucell,, in-8« (Biblioth. de Dgon). 



— 267 — 

plusieurs monastères et environ quarante granges. Une partie 
considérable de ce triste pays se découvre aux rayons du so- 
leil , s^illumine , se fertilise , prend l'aspect le plus riant et les 
noms les plus poétiques et les plus gracieux. Ici on rencontre 
la villa césarienne {villa cœsarea) , Keysersheim (1) ; plus loin 
la viUa Salomonis , Salem , jouissant de revenus annuels pour 
donner Thospitalité pendant une nuit aux voyageurs « tant 
cavaliers que piétons (2). D'un côté, la Porte-du-Ciel {porta 
eali), ou Tennenbach, est fondée dans le Brisgaw par les 
landgraves de Stuhlingen et les comtes de Furstenberg (3) ; 
de Tautre, TEtoile-de-la-Mer {stella maris) ^ en langue vulgaire 
Wettingen , non loin de Baden , brille connue un astre de 
miséricorde sur cette sombre région (4). Nos cénobites s'effor- 
cent , autant qu'il est en eux , de changer cette terre maudite 
en une terre de bénédiction , et on les y entend chanter dans 
Tallégresse les cantiques de Sion. 

Un peu plus au nord et à Touest surgissent ça et là Herren- 



(1) GflBsarea, in ducata Neuburgensi et comitatu Graifepacensi, monasterium 
BM^iflfflim acpalcherrimain, situm in sylvis Suevicis ubi Lycns Danubio rois- 
eetur, quasi dicas os Lyci, vel Licostoma. Fondatores cjos, Henricos, cornes de 
Lechsmand et Graipsipach, et ejuscoi^ux Lutgardis, comitissade Abensberg, ibi 
aepolti sont in eodem tumulo, anu. 1148. — Mart. Gnisius, Suevor, Armai,, 
L 9, p. i ; — Gasp. Brnsch., Chron. monast, Germ,, ann. 1133. 

{%) Salomonis villa, omnium in Germania facile pnlcherrimum atqne opa- 
lantissimum, milliari uno ab Uberlinga, imperiali oppido, distat {trois lieues nord- 
est de Constance, cercle de Lac et Danube, duché de Bade). Nomen hoc illi in- 
ditom Tolont quod ad templi Hierosolymitani similitudinem sit conditum. 
AHi a Salomone quodam pastore dérivant, qui primam ibi cellam straxerit. 
Molta ei contnlere comités Montisfortis, et inter caetera fundaverunt reditus an- 
niKM, ut omnibus ibidem equitibus et viatoribus gratuiter pateret per unam 
ooctem bospitium. Inter prsecipuos cjns benefactores annumerantnr : impera- 
tores Cooradus-Suevus, an. 1142; Fredericus-Barbarossa, an. 1145 ; et Burchar- 
dns, Salisbnrgensis episc., et rom. sedis legatus. — Gasp. Brusch., in Chron. 
monast, Germ,, ann. 1138. 

(8) Tennenbach, prope Friburgum Brisgoiœ, in Nigra sylva. — Jongel., No- 
ta, abbat, cist, prov, Suev. 

(4) Non procul a thermis Vocetii montis, ad ripas Licomagi, supra oppidum 
BaideDam. — Tab. Morim,, ad hune ann. 1197. 



— 268 — 

Alb(l), Maulbrun (2), Eusserthal, L* Angle {angulus), Kœ- 
nigsbrun (3) , avec de nombreuses métairies monastiques. La 
Franconie» jusqu'alors si inculte et si sauvage, possède en 
peu de temps six grands foyers d'exploitation industrieUe et 
agricole, et plus de cinquante granges, dans les diocèses de 
Wurizbourg et de Bamberg. Nous y retrouTons Ebrach, cas- 
tel enlevé aux voleurs par les moines de Morimond , comme 
nous Tavons raconté ; Wildhausen , la maison sauvage et sii* 
vestre ; Schonthal (la belle vallée), près de Mockmuhl (4) ; Lano- 
kenbeim, à trois milles de Kulmbach, où tous les voyageurs à 
pied et à cheval recevaient gratuitement la plus cordiale hospi- 
talité (5) ; Brumbach , si magnifiquement doté dans le même 
but par les seigneurs de Wertheim et de Lowenstein ; Bittbau- 
sen ( oraiionis domus ) , asile de prière et d*espérance au milieu 



(1) Alba Dominonim. — Mart. Gras, refert chartam fondationis {Aimai. 
1. iO, p. S). Situm ad Albœ scaturiginem (rAlb, qoi se jette dans le Rhia n- 
dessous de Durlacb, duché de Bade) ; ce qui détermine la place d*Hemn-Alb nr 
la lisière de la Forét-Noire, au sud-est de Garlsruhe et d*Ettlingea. — Gasp. 
Jongel., Notit. abb. cist. prov, Suev. 

(2) Mulbruuum, in ducatu Wirtembergensi , pêne medio itinere inter Pfor- 
sheimium, Marchionum Badensium et Brettam Palatinorum ci vitales. Unoide 
fundatoribus, Guntherus, de celebri génère comitum Lyningen, episoop. Spiren- 
sis, sepultus fuit in illo ; alter, Waltherus, baro de Lammersheim, induit hi- 
bitum monachalem. Primusabbas Dietherus, assumptus cum conventu de No- 
To-Gastro, prope Haganoam sito.— Arm. cist.^ 1. 1, p. 359. 

(3) Rœmgsbrun,in Brentiana valle paradisiaca; sic dictus a quatuor footibni 
circumstantibus : primus Brentii amnis, a monasterio 200 passibus ; secoodos 
Prefiferii, 100 passibus; tertius Cochius , ex quo nascitur fluvius ejosdem no- 
minis; quartus sine nomiue. — Jongel., Notit. abbat, cist., 1. % p. 77, Ducit. 
Wurtemb. 

(4) Scheintbal, et Schonthal, nionast. in Ottonica sylva, ad ripam Laxti flii?ii« 
situm. Inter benefactores ejus nobilesde Perlichingen numerantur. — Atm, cist^t 
t. 2, p. 343. 

(5) Lankenheimiura, in Sudetis montibus, terrae Nariscorumvicinis, nonpit)- 
cul a Meno (leMein), tribus a Culmbachio milliaribus, versus Babembergaoi 
situm ; « omnium quae vidi, ait Bruscbius, non solum mdgniûcentissimom, aedM 
muniûcentissimum ; nam omnibus ibi praetereuntibus viatoribus, tam equitibos 
quam peditibus, gratuitum patet idemque longe humanissimum hospitiom. > 
— On y voyait les tombeaux des princes de Méranie, ses fondateurs. 



— 269 — 

des bois et des déserts (1) ; ensuite Heilsbrun, sur le Schwam- 
bach 9 près de Nuremberg , fondé dans un lieu si marécageux 
et si malsain qu'il s'en exhalait durant les grandes chaleurs de 
noires Tapeurs changées bientôt, dans les laboratoires de l'at- 
mosphère» en orages désastreux » ce qui avait fait donner à ce 
lieu le nom de Hagelsbrun ( source de la grêle ) » que les moines 
changèrent en celui de Heilsbrun {source du salut et de la 
hinidteiion) . Plus de cent cinquante convers , répandus au 
milieu des joncs et des roseaux d'alentour» y créèrent une di- 
xaine de granges » et » par d'immenses travaux d'assainissement 
et de défrichement» réussirent à transformer ce climat meur- 
trier. Ce fut sans doute en reconnaissance de ce service que les 
barons du voisinage leur accordèrent le privilège de délivrer 
un certain nombre de coupables condamnés à mort » à condi- 
tion qu'ils les recevraient chez eux pour les convertir» conune 
si» après avoir assaini la terre et purifié l'air» ils avaient dû 
encore renouveler les âmes les plus criminelles et les plus mau- 
vais cœurs (2). 

U n'était pas rare alors de voir des malfaiteurs destinés à 
être pendus » brûlés ou décapités » obtenir leur grâce en pro- 
mettant d'aller passer le reste de leurs jours dans quelques 
couvents cisterciens» pour y expier leurs crimes dans les larmes 
et la pénitence. Gela se faisait sans doute en souvenir et à l'i- 
mitation de saint Bernard » qui» se trouvant un jour dans une 



(1) Brumbach , alias Burnesbach, non longe ab oppido Wertheim; aujour- 
d'hui ville du duché de Bade, à six lieues ouest de Wurtzbourg. — Ann, cisL, 
t. 9» ad ann. 1155. 

^) Heilsbrun, magniâcentissimum, opulentissimum ccenobium, ad Schwam- 
bachtom amnem, medio fere itinere inter Norimbergam et Onoldisbacbium. 
In 60 Burgabriorum, Noreinbergensium ac Marchionum Brandemburgensium 
magnifica mausolea, cum appendeutibus trophaeis militâtribus, vexillis, armis, 
Tidebantur. ^us fratres, conversi laici, quos a barbis quas gerebant tota vicinia 
bttrtlingos vocabat, quos vis suspendio toUendi (quod aliquid mali commisisse 
idebant) jus ac potestatem plenam habuerunt. — Gasp. Brusch., in Catal. 
mimast, gertnan., ann. 118S. 



— 270 — 

bourgade de la Champagne , au moment où on allait exécuter 
un assassin fameux» nommé Constantin» s'approcha des bour- 
reaux et leur dit : Abandonnezrmoi ce maire; je veux le pendre 
de mes propres mains i Comme tous les assistants , et Thibaut, 
comte de Champagne, lui-même plus que tous les autres , pa- 
raissaient étonnésde cette démarche, il répéta : «c Oui, je veux le 
pendre ; non comme tous, pour un instant, mais pour toute sa 
yie, à Farbre de la croix 1 » Et aussitôt, se dépouillant de sa tu- 
nique, il Ten revêtit, lui passa au cou la courroie ayec laquelle 
il devait être étranglé, et Temmena de la sorte à Clairvaux, 
où ce malheureux, se crucifiant chaque jour par une expiation 
volontaire , mérita de devenir bientôt pieux conmie un ange et 
doux comme un agneau (1). 

Nous devons rendre cette justice aux hommes d*Etat, aux 
magistrats criminalistes de notre patrie , qu'ils se sont beau- 
coup occupés depuis vingt ans du régime pénitentiaire. Ils Font 
envisagé sous toutes ses faces : au point de vue colonial , cel- 
lulaire, patibulaire, etc. ; ils n'ont omis que le point de vue 
monastique; et c'est pour cela qu'ils ont jeté en vain leur papier 
et leurs paroles au vent ; et il en sera ainsi, nous les en avertis- 
sons, jusqu'à ce quMls aient compris qu'il serait peut-être pos- 
sible de remplacer souvent la prison par le couvent , les galères 
par le cloitre, et la guillotine par la croix ! 

Nous voyons également cette génération de moines , issue 
primitivement de Morimond , entrer en Thuringe et ceindre de 
tous côtés cette vaste et sombre forêt appelée Thuringer-Wald, 
allant du sud au nord , et formant le Wester-Wald et l'Harz- 
Wald (forêts de l'Ouest et Hercinienne ) ; ils prient, ils essar* 
tent, ils cultivent, ils font Paumône dans leurs monastères et 



(1) Arm. ciit^ 1. 1, p. 406; — Ibid., ann. 1221, c 6; — SartoriuB, Cist. Bit- 
teri,^ p. 665. 



— 271 — 

leurs granges. Walckenrede (1), Volkenrode (2), Sichem (3), 
Jorisberg (4), Riffenstein sont ouverts nuit et jour à tous les 
malheureux ; leurs premiers abbés , comme les bienheureux 
Wulkin et Evrard , vont visiter les hôpitaux et les malades» 
firapper à la porte de la veuve et des orpheUns , pour les conso* 
1er et les secourir, et, à l'exemple de Jésus-Clhrist, lavent hum- 
blement les pieds des voyageurs que le ciel leur envoie. 

Nos moines , appelés dans la Westphalie par les seigneurs 
du pays, y entrent sous la chaste et pacifique bannière de la 
Vierge-Mère ; ils donnent son nom béni à leurs abbayes et aux 
terres qui en dépendent. La Vigne de Marie (Klein-Burloe), 
le Jardin de Marie ( Gross-Burloe ] , le Champ de Marie (Ma- 
rienfeld), la Maison de Marie (Marien-Haus, ou Harden-Haus- 
sen) , et Breidlaer, redisent les louanges de la reine des cieux 
aux échos des montagnes et aux rives de FEms, de la Lippe , 
de la Werre et de la Lenne (5). 

La Saxe supérieure et inférieure n'était point encore alors 
cette province aussi puissante que polie, séjour brillant des 
arts et des sciences , que les étrangers vont admirer de nos 
jours; mais bien une terre qu'une multitude de petits sei- 
gneurs avaient transformée en une vaste arène , où ils se fai- 
saient la guerre la plus vive et la plus acharnée. Nos cénobites 
y parurent dès Tan 1132, le Psautier dans une main et lahou- 



(1) Aub. Mirœus {Ckron.cist.^ in ann. 1129) scribîtconstroctam fuisse juxta 
Arthouem. Multse ecclesiae disBces. Moguntinae et Alberstadensis i]li unieban- 
tur : graves caosae ejus abbatibusa poatiûcibus yariia commisssfuerunt.» 
Ann. cist,f t. 1, p. 199. 

(2) Vide. Jongel., Notit. abbat, dut, prov, Thuringiœ. 

(8) B. Vulchinus in Sichem pauperum et infirmorumxenoâochia, vinctonim 
cellas, viduarum et pupiliorura tuguriola visitabat... peregrinos quoqu^ et ad- 
venas libenter soscipiebat, eorumque pcdes, Christi exemplo, humilis et devo- 
tusabluebat.— Ph. Seguinus, l. 3. S. S. Cist.^ c. 53 ; — Ann. cist., t. l,p. 417. 

(4) Henriq., in Menoiog.j martii 20, et Annal, cist., 1. 1, p. 418. 

(5) Nous renvoyons pour toutes les maisons de Westphalie à Gasp. Jongeiin, 
ouvrage déjà cité, et à Aub. Mirasus, Chron. cist., in-S» (biblioth. de Dijon]. 



— 272 — 

lette dans Tautre» prêtres et pastears comme dans Tantique 
orient 9 enfants de la race douce et tranquille de Sem jetés an 
sein de la race audacieuse et guerroyante de Japhet. Panni 
leurs principaux établissements, on distinguait : Porta (1) 
(Peort)» abbaye si fameuse par sa propagande agricde; 
Amelongesborne (2) » Lucka (3) , Zinna (4) , Hilda » Blicheb- 
tein (5) , Marienrode (6) , Marienthal , Sitichembach (7) , etc. 
Morimond s'étend par ses colonies jusqu'à la mer du Nord 
et à la mer Baltique » en descendant les bassins du Weser, de 
TElbe et de TOder, fondant par lui-même ou par ses filles : 
dans la Hesse » Heyna ou Hegena (8) ; dans la Misnie , Alt-GeDt 
Grunbaim et Boch (9) ; dans la Lusace , Dobberluck et New- 
Cell(lO); dans le duché de Brunswick» Ridderhausen (11); 
dans la marche de Brandebourg, Lenyn (12) , Ghorjn et 



(1) Monast. Portense, primum juxta SmoUem fait locatum, sed mox 

tum prope Salam, non longe a Maoburgo. ^^Ann. eût,, t. 1, p. S47. — QwM 
in Lubens Siiesiae misit monachos , delicatonim malorum genns aspoftaimt 
per universam Poloniam propagata. — Pistorius, in Coiiect. Hisi. Poim^ t % 
1. 7, p. 518. 

(2) Vide Annal, cist.^ t. 1, p. 30Î. 

(3) Gaes. Heisterbacensis narrât varia et stupenda miracola op. B. M. Vi^ 
ginis in cœnob. de Lucka patrata (1. lyMirac., c. 17), et Kranûiis ^ot fiadi- 
tionem fusius refert (1.6, MetropoL, c. 42). 

(4) Voir Joiigelin, Notit. abbat. orti. cist., in prov. Saxon. 

(5) Ann. cist,, t. 2, ad ann. 1146, p. 48. 

(6) Jongel., Abbat. cist. ord, in Saxon, in fer. 

(7) Id.. ibid. 

(8) Monastère illustré par Tun de ses religieux nommé Conrad, tout à 11 Ibb 
médecin, grammairien, thaumaturge, célèbre dans toute cette partie de TAl- 
lemagne par sa charité envers les pauvres et les pèlerins, et le don soroatorelt 
qu'il semblait avoir, de guérir toutes les maladies. — Sartor., Cist, Bûfeit, 
p. 176; — Miraeus, in Chron. cist., 1140 ; — Annal, cist., 1. 1, p. 400. 

(9) Vide Gasp. Jongel., Abbat. Misn., p. 155. 

(10) Id., in Abb. Lusat. 

(11) In Wagria etiam et in regione Megalopolensium, Conradus, secandai 
abbas Riddagshusanus, apud Brunswicenses , subinde Lubecensis secondus an- 
tistes, cum germano fratre suo Geraldo ad eos populos digressos, idoUsprimofli 
truncisque deastris féliciter excisis, pulcherrima sanctae religionis seminaga* 
tilium animis implantavit. — Sartor., Cist, Bistert. ,Cisi. viri apo<tol.,p.Ml- 

(12) Leninum, prope urbemBrandeburgum, condiditOthu, primus marchio ë 



— 273 — 

Himmels-Poort. Voici les cisterciens sur les rivages de la Bal- 
tique , dans les bas-fonds marécageux « au bord des grands 
lacs 9 au milieu des forêts aquatiques et parmi des peuplades 
farouches encore à demi -païennes. Leurs leçons éclairent Tes- 
prit , leurs exemples touchent le cœur de ces barbares. Par 
leurs travaux , les eaux s'écoulent , le sol s^afTermit et se con- 
Tertit en terres labourables ou en pâturages. Us s'installent 
dans un lieu inhabitable du Holstein , et ils lui donnent le 
nom de Reinveldt (le champ purifié ou assaini ) . 

Les environs de Schwérin et de Mecklembourg étaient con- 
tinuellement infestés par les hordes des bouches de TOder, qui 
se jetaient principalement sur les églises , insultaient les prê- 
tres , les traînaient la corde au cou jusqu'aux autels de leurs 
idoles. Le vénérable Bernon, évêque de Mecklembourg » an- 
cien religieux d*Amelongesborne, surnommé T Apôtre des Van- 
dales, ne crut pouvoir achever leur conversion qu'en leur 
envoyant des colonies cisterciennes , de l'assentiment de Pri- 
bislas H, dernier roi des Hérules, sur les côtes méridionales 
de la Baltique. — Les moines vont aussitôt soumettre ces peu- 
ples par la douceur et la patience de la charité ; ils portent la 
hache et la houe dans les forêts sacrées de Genedract , vieilles 
comme le monde , qui leur tenaient lieu de maisons , de tem- 
ples et de Dieu ; ils les abattent , et montrent enfin cette terre 
au ciel. Après avoir fondé les monastères de Dobran (1), de 



6l6etor,et in eo sepultos cum uxore Agnete, ducissa Saxoniœ. Est hic locus or- 
dinarium sepulcmm marchionum Brandeburgensium : OthoiiisII, 1206 ; — Al- 
berti H, 1221; — Othonis Longi, 1288 ; — Hermani Longi, 1808; — Joan- 
nu VI, 1S12; — othonis Parvi, qui, mortoa uxore Hedwige, fiiia Rudolphi I 
imperatoris, in eodem monasterio factus monachus, obiit ann. 1804 ; — Alber- 
ti I, dacis utriusque Saxoniœ ; — atque aliorum plurium Germanise principom. 
— > Jongel., 1. 8; — Annal, cist,, t. 8, p. 139. 

(1) Doberannm, abbat. celeberr. secundo lapide a Rostochio, ad mare Balti- 
cam olim sita (Aub. Mirseus, in Chron, cist.j ad ann. 1170). — Zelo catholi- 
cs fidei propagandes provectus Pribislaus, monast. in Dobramexsedificavit.... 

18 



— 274 — 

Dargun , de Marienweerdt (1) » ils franchirent la mer et péné- 
trèrent jusque dans la Norwège (2). 

Morimondy au-delà du Rhin, ébréchale fief germain comme 
il avait ébréché le fief franc en-deçà» s*agrandit à ses dépens, 
et substitua l'influence monastique , c'est-à-dire Fesprit de paix 
et de liberté , Tamour du travail et des champs, à Tesprit des- 
potique, aventureux et turbulent de la féodalité. Ses niaisons 
abritaient la cendre et les mausolées de toute la noblesse d'Al- 
lemagne ; les enfants venaient en foule s'y vouer à la vie reli- 
gieuse et prier près des tombeaux de leurs pères. Le pauvre 
peuple, encore plus opprimé dans ces contrées qu'en France, 
se réfugiait dans ces innombrables granges que Ton rencon- 
trait partout alentour du cloître cistercien , et bravait de tit , 
conune d'un asile inviolable, la fureur brutale de ses tyrans. 

La longue vacance de l'empire , depuis la déposition de 
Frédéric 11 , avait amené l'anarchie, et avec elle les plus af- 
freux désordres dans l'église et le clergé allemands» comme 
nous le voyons par les canons du concile de Wartdx)urg en 
1 287 ; les cisterciens , qui avaient encore conservé à cette épo- 
que leur austérité , poursuivirent partout de leurs prières et de 
leurs menaces les prêtres et les évoques indignes , et eurent le 
bonheur d'en convertir un grand nombre : l'étole fut relevée 
et purifiée cette fois encore par le froc. 

Nos moines, ayant pénétré dans le bassin du Danube dèi 
l'an 11 30 , s'étaient échelonnés sur ses rives et sur celles de ses 
affluents, le Lech, Tlsar, l'inn, la Regen, la Salza, etc. Les 



coopérante et plurimum stimulante vener. Bernone, qui ordinis et domas me 
de Amelongebome fratres advocavit, culturas daemonum eliminaTit, luoot 
succidit... fidem non solum servavit, sedmirifice in populo barbaro ampliafit 
(Alb. Kranz, \Vandai,y l. 6, c. 36). — Quare, inter Cistercii triumphos scribeDda 
est Wandalia purgata ab idolis, etc. (Sartor., Cist. Bistert., p. 300}. 

(1) Gasp. Jongel., Aùùat. Pomerm.; — Arnald Lub., 1. 4, c. «4. 

(2) Ils y fondèrent Falcaua et Gradicesium. 



— 275 — 

évèques et les ducs de Bavière les avaient appelés dans les bois 
qui environnaient cette contrée et en rendaient les abords dan- 
gereux et impraticables. On leur céda des forêts entières, de 
vieux manoirs à demi-ruinés , des landes et des marais. Wal- 
dsassen, Raitenhaslach (1), Alderspach (2) , Furstencell se 
dressèrent çà et là avec leurs groupes de métairies , comme 
autant d^avani-postes chargés d^éclairer les routes , de faciliter 
et de protéger les communications. 

Mais il y avait encore à la fin du XIII"* siècle , sur les fron- 
tières de la Bohême , de l'Autriche et de la Bavière , d'im- 
menses broussailles , des ravins profonds y des coupe-gorges af- 
freux , où ceux qui se rendaient d'Everdingen à Passaw étaient 
exposés à s'égarer et à perdre la vie. Bernard de Prambacb , 
évêque de cette dernière ville , fit construire sur la rive droite 
du Danube une maison de la filiation de Morimond , à laquelle 
il abandonna tous ses biens, à condition que les religieux 
abriteraient et nourriraient tous les voyageurs , et leur ser- 
viraient d'anges gardiens dans ces affreux déserts : c'est pour- 
quoi il donna à cet asile le nom de Celle -des - Anges (/nyeb- 
eell) (3). 

Henri de Pfollingen et Melcthide , son épouse , avaient fondé 
quelques années auparavant, dans le même but, au diocèse de 
Ratisbonne , une autre maison appelée la Celle-de-Dieu ( Got- 
tacell), toujours de la même filiation (4). 

(1) Wiguleus-Hundius tradit hanc domum primum fuisse sedilicatam a Wol- 
fero, dlias Wolfirano de TegernbaDck , cum uxore ejusHemma; in praedio soo 
Schuring ; deinde translatam a Conrado, Salizburgensi episcopo, in antiqua ec- 
desia dicta Ratenha8lach,in Norico et agro Burchusiano, juxta Salzam fluvium. 
Sont ibi in templo multorum principum, comitum et baronum sepulturae. 
— Amt. cût.f t. 1, p. 467. 

{%) Id., ibid. 

(8) Tribus a Passavio miUiaribos, ad ripam Danubii. — Sartor., Cist, BU^ 
tert,, p. 1102. — Ut pauperes viatores per loca parum tuta ex Eyerdingo Pata- 
tiam ascendentes, bospitio exciperentur. — Gasp. Jongel., Mon. Bavar, 

(4) Haie monasterio tradidit Ludovicus dux décimas ad castrum Fraimarin 



— 276 — 

Parmi ces abbayes» les unes deyaient leurorigine à raccom- 
plissement d'un yœu fait en temps de peste ou en temps de 
guerre , les autres à la piété filiale » à la douleur maternelle oo 
à Texpiation d*un grand crime. Ainsi , quand les pauvres et les 
voyageurs arrivaient à Furstenfeld » ils lisaient au frontiqHce 
de la porterie ces deux vers latius traduits en langue vulgaire : 

AD HOSPITES : 
Conjugis innocuœ fusi monumenta cnioris 
Pro culpa pretium, claustra sacrata vides, 

et ils croyaient voir planer sur le cloître l'ombre ensanglantée 
de l'innocente Marie de Brabant, mise à mort par Louis-fe- 
Sévëre , roi de Bavière , son époux, sur un faux soupçon d'a- 
dultère (1). 

Nos cénobites remplirent la même mission avec encore [dus 
de fhiit et d'éclat dans le duché d'Autriche , où ils furent in- 
troduits par saint Léopold et ses descendants , ainsi que nous 
l'avons vu. De Sainte-Croix, près de Vienne» Tinfluence cis- 
tercienne rayonne sur ces vallées marécageuses formées par 
les ramifications du Wienerwald et sur les plaines situées au 
versant méridional du sombre Bœhmerwald. On y remarque 
bientôt un grand nombre de monastères et de granges aox 
noms parfmnés de piété et de poésie : Wilhering (hilaritas, la 
joie) (2); la Cour de la Vierge-Marie, ou SchUerbach (3); Zwfr 



pertinentes; Otho,filius Ludovici, décimas in Dethendorf et Landace,ann. ItSI. 
Erat situin non procul a Vilso, ilumine bavarico. — Ann. cist., t. a, p. 4a. 

(1) Gasp. Jong., in Abb. Austr. et Bavariœ. 

(S) Hilaria, ad latus Danubii, infra Lincium (Lin/s), sub monte et nemore 
Ghimberg, sic dictas a cervis... Castrum eratqnod pii fundatores in claustram 
permuta vere. — Inter pnecipuos benefactores refenintur : Albertos, imperator 
Rudolphi Habsburgici filins; Fredericus HI et Ferdinandus U, cœsares. In e^ 
clesia tnmulantur comités de Scbaumburg, barones de Polheim, de Traon, àt 
Kumberg. — Sartor., Cist. Bistert., cist. cœnob. in archidnc. Austr., p. i^- 

fS) Id. ibid., p. 1413, versus Styriie confinia. 



— 277 — 

thaï (la blanche vallée) (1), Baumgartemberg (le verger de la 
montagne) (2), Lilienfeld (le champ des lis) (3), Gott-Thal (le 
Val-Dieu) (4), la Sainte-Trinité (5). Des moines français et al- 
lemands se rencontrent sur Tune et l'autre rives du Danube» 
armés de pacifiques instrumcntsde labourage ; ils s*embrassent, 
ils chantent les louanges du Seigneur, ils mêlent leur sueur 
dans les champs de Wagram , d*Essling et d' Austerlitz , où 
quelques siècles plus tard leurs frères de France et d'Allema- 
gne se rencontreront aussi , mais pour se maudire , s'entre- 
tuer, mêler leur sang, et ne laisser à la postérité d'autres tra- 
ces de leur passage que des ossements et des ruines ! Ayant 
franchi les Alpes noriques, ils entrèrent dans la Styrie, la 
Camiole et la Carinthie » où ils eurent bientôt des établisse- 
ments sur la Save et la Drave ; ils descendirent même jjisque 



(1) Glainranz d'Autriche, éloigné deRrems, au nord-est, d'environ quatre 
mîUes, à peu de distance du Danube. Le fondateur Hadmar, des comtes de 
Babenberg , ne savait quel lieu choisir dans ses domaines pour y bâtir un mo- 
nastère. La sainte Vierge, la nuit avant les calendes de janvier, lui dit de par- 
oomir ses forètà et de donner aux cisterciens le lieu où il verrait un arbre vert 
avec toot son feuillage, ses fleurs et ses (hiits au milieu de la neige et des fri- 
mas. Ayant découvert cet arbre sur le bord d'une rivière que l'auteur nomme 
CampùUj il y jeta les fondements du monastère. — Sartor., Cist. Bistert.^ 
p. 1095; ^Bernard Liùk a écrit en deux volumes in-fol. les Annales de cette 
maison {Viennœ Âustriœ, i728; biblioth. de Dijon). 

(t) Sur la rive gauche du Danube et à peu de distance du fleuve, entre Linti 
et Krems. Voir la carte géogr. cist. de Sartorius. Le premier abbé fût Frédéric, 
Pan des quinze compagnons d'Othon d'Autriche. * 

(8) Sartor., Cist. Bistert., p. 1100, et Angel. Manriq., Ann, dst., ann. Ii06, 
e. 6, n. 7 ; situé à la source d'une rivière qui a son embouchure dans le Danube 
près de Krems. 

(4) Infra Ipsium (Ip$) , in ripa dextra Danubii. Fundator aliique e Walstee- 
ana proeapia proceres, atqne etiam très fùndatoris uxores de Neuhauss, de 
Dinebrathin, de Lossentein, hoc loco conquiescunt. — Sartor., Cist. Bistert., 
p. liOi. 

(5) Ha?c domus primituscondita pro ordine prsedicatorum, in urbe Neustadt ; 
deiiiceps, ciirca ann. 1430, a Friderico III, csesare, ad Gistercium translata est. In 
ecdesi» choro,sub magniftco mausoleo, quiescit Eleonora, prsefati imperat. con- 
jux, de regia familia Lusitanorum, cum tribus liberis. — Sartor., Cist. Bistert. , 
p. 1101. 



— 278 — 

dans les douces et riantes vallées de l'Adige et de la Brenta. 
Ainsi 9 toute la race germaine fut enveloppée comme d*mi ré- 
seau monastique , dont les fils venaient aboutir de toutes parts 
àMorimond. 

Le berceau des abbayes situées dans les contrées que nous 
venons de citer était souvent couvert d'ombres mystérieuses, 
conune toutes les institutions antiques» et on pouvait en tirer, 
pour rhistoire comme pour la poésie, les faits les plus précieux, 
les images les plus gracieuses et les plus touchants souvenirs. 
Ainsi, des moines cisterciens étant venus en 1135 dans le du- 
ché de Gamiole , à environ quatre milles de Laybach, fonder 
un monastère , avaient entrepris de le construire , contraire- 
ment à leurs statuts , dans une vallée cultivée et semée de vQ- 
lages et de hameaux. Mais, malgré tous leurs efforts, ils ne 
pouvaient seulement réussir à en jeter les fondements : une 
main invisible semblait détruire pendant la nuit ce qu^ils avaient 
bâti pendant le jour. Ils allèrent, sur ces entrefaites, couper 
du bois de construction dans une forêt voisine ; à peine y étaient- 
ils entres, quMls crurent entendre un oiseau leur répétant dans 
son langage : 5t( hic, sit hic, c^est-à-dire : Qu'il soit ici! et ils 
pensèrent que c^était un avertissement de Dieu qui leur disait: 
Laissez au peuple les champs défrichés et fécondés; venez dam 
ces lietAX vous créer une terre nouvelle. Vous n'êtes peu faits 
pour le bruit du m^nde ; vous êtes, comme les oiseaux du cid, 
destinés à être les hôtes des forêts et des déserts ! Us transpor- 
tèrent aussitôt leur établissement dans les broussailles, et, en 
mémoire de ce prodige , ils lui donnèrent le nom de 5t^. 
Afin qu'on ne pût Toublier, ils prirent pour armoiries un oiseau 
dans un champ d'or, avec cette légende : Sit'Hic{\). 
Que n'aurions-nous pas à dire de l'abbaye de la Fontaine^fe- 

(1) Sartor., Cist. Bistert., p. 1107; — Tabul. Morim., ad ann. 11S5. 



— 279 — 

Marie, située jusqu*aux confins de la Croatie, dans la Garniole 
inférieure, sur les rives du Gurka? ensuite de la maison de 
Stambs, dans le TyroU au diocèse de Brixen, si magnifique- 
ment dotée par les empereurs et les impératrices , le mausolée 
des comtes du Tyrol, des vicomtes de Milan , des archiducs 
d'Autriche, etc.? de Runa, si célèbre dans toute la Styrie? de 
Neuberg(l ), fondée dans la même contrée par Othon, duc d'Au- 
triche et de Styrie , et Elisabeth de Bavière , son épouse , en 
reconnaissance de la naissance de leur fils Frédéric ? Enfin, le 
pèlerin qui arrivait à Vickering (Victoria) , en Garinthie, ap- 
prenait bientôt de la bouche des moines Torigine de cette mai- 
son y monument élevé par Maynard , comte palatin , en souve- 
nir de son triomphe sur un chevalier français appelé Léon, 
qui lui avait enlevé son épouse, fille du duc de Garinthie (2). 

Morimond comptait en Bohême plus de vingt abbayes de 
sa filiation, entourées d'au moins deux cents granges. Parmi 
ces maisons, on distinguait Zedelitz, Tune des merveilles de la 
contrée, sous quelque aspect qu'on Tenvisageât (3). L'église 
le disputait pour la grandeur, la richesse et les beautés artisti- 
ques aux plus célèbres cathédrales de TEurope. Les bâtiments 
du cloître, avec leurs dépendances, ressemblaient à une ville 
bien plus qu'à un monastère : ils abritaient six cents cénobi- 
tes, y compris les frères convers et les frères-donnés [fiblaii), 
La psalmodie n'y était jamais interrompue, ni Tadoration de 



(1) Rnna, nno non amplias lapide a Grœcio (Gro/z) , incœpta a Waldone, comi- 
té deRiinia,ann. 11 29 (al. 1130),etabsoluta a Leopoldo, Ottocari fllio sexto, Sty- 
ris marchione. In ea contumuldti quiescunt : Ernestus, dictu8/!?rretif, nrchidux 
Anstriœ, dux Styrise, Friderici III imper, parens, cmn gemina coi^uge M arga- 
reta^ducissaStetinensi apudPomeranos, acCymburga, filiaZiemoviti, ducis Mas- 
soviœ apad Polonoe. — Sartor., Cist, Bistert., pp. 1105*6; — Ann. cist.^ ann. 
IISO, c. 7. 

(«) Sartor., Cùt. Bistert.y Cœnob. Styr., Carinth., Carniol. et Tyrol., 
pp. 1104 et 1111. 

(8) Située à peu près entre Czaslaw et Kœniggratx, sur TElbe. 



— 280 — 

la sainte Eucharistie. Il y avait une confrérie du Saint-Sacre- 
ment qui s'étendait à tout le royaume. Sur le cimetière on avait 
élevé un vaste ossuaire dans lequel étaient accumulés des mon- 
ceaux d'ossements sous un ^nd nombre de cénotaphes. Une 
lampe y brûlait sans cesse, et à côté un religieux en prière. 
Les historiens racontent qu'il n'était donné à persomoe de trt- 
verser ces sombres galeries de la mort sans sentir un firîsBOO 
d*efiDroi courir dans toutes ses veines (1). 

Dans les environs du monastère , on était surpris de voir 
tant de métairies , de hameaux et de villages « que les mcnnes 
avaient créés par leurs travaux et qui étaient pour eux d'une 
immense ressource (2) ; mais leurs principaux revenus {HTOve- 
naient des mines de Kuttenberg , dont ils percevaient la dime 
parce qu'elles avaient été découvertes vers l'an 1200 parmi 
de leurs moines , comme nous allons le raconter. 

Un frère appelé Antoine^ étant parti un jour en défrichear, 
avec sa cognée et sa bêche, vers une forêt voisine, s'était mb 
à travailler de toutes ses forces. Lorsque vint le moment de 
réciter son office, il alla s'asseoir à l'ombre, sous un arbre so- 
litaire. A peine avait-il achevé ses psaumes, que le besoin de 
repos et la douceur de la température l'invitèrent au sonuneil. 
11 s'endormit donc sur la verdure pour y faire sa sieste ordi- 
naire. A son réveil, il aperçut à quelque distance un objet qui 
brillait d'un vif éclat aux rayons du soleil ; il s'en approcha, et 
reconnut dans une roche , à fleur de terre, trois belles veines 
d'argent. 11 s'agenouilla pour remercier Dieu d'avoir découvert 
ce trésor, ôta son capuce qu'il laissa sur la place pour la mar- 
quer et en prendre possession. 

(1) Sartor., Cist. Bistert., pp. 976-985. 

(2) Et quidem haec latifundia raagna ex parte ex syivarum horrore iacolta, 
industria, atque etiam proprio manuali iabore, post avulsa arbosta, maltâ 
(hige fœcundata, aucta etiam per viciniam viiiis et pagis, etc. — Sartor., EU^ 
chus bonor. monast. in Sedleiz^ pp. 982-985. 



— 281 — 

Les premières fouilles furent si heureuses, que des milliers 
de mineurs vinrent s'établir dans cet endroit. Leurs buttes de- 
vinrent en peu de temps des maisons , des palais , des bôtels de 
monnaie , des banques de change , etc. , et donnèrent naissance 
à une ville qui fut bientôt une des plus importantes de la Bohè- 
me, et prit le nom de Kuttenberg, c'est^-dire la Montagne du 
capuchon. 

Chaque année, le second dimanche après Pâques, les mi- 
neurs venaient à Zedelitz en procession, revêtus d'aubes blan- 
ches t chantant des hymnes en souvenir et en reconnaissance 
de cette découverte (1). 

Quelques-unes de ces abbayes avaient une origine champê- 
tre, simple et gracieuse comme la nature. Ainsi, le roi Uladis- 
las 111, s'étant égaré un jour à la chasse, arriva dans une vallée 
profonde, environnée de sombres forêts. Epuisé de fatigue, il 
étendit son manteau sur le gazon, au pied d'un grand tilleul, et 
s^y coucha pour prendre quelque repos. Il eut un songe dans 
lequel il croyait entendre des voix de moines alternant des chants 
sacrés. Persuadé que le ciel l'avertissait de la sorte de fonder un 
monastère cistercien dans ces lieux, il s'en occupa aussitôt, et 
lui donna, en mémoire de son sommeil mystérieux, le nom de 
Ptasi, qui, en langue bohémienne, signifie manteau (2). 

D'antres monastères, comme Gulden-Groon, avaient une 
origine historique et natibnale. Bêla, roi de Hongrie, en Tan 
1260, ayant appelé à son secours les Russes, les Bulgares et 
les Valaques, s'était jeté sur la Styrie pour de là entrer dans 
la Bohême et dans l'Autriche . Le roi bohémien Ottokar V, à la 



(i) Gasp. JoQg6l., Nota, abbat, cist., 1. 5, p. 4; — Balbinns, Bohem. sanct., 
l i, pp. 50 et 60 ; — Sartor., Cist. Bistert, abb. Bohem., p. 774. 

(9) Ce monastère était sitaéà deux milles de Pilsen, au nord, sur le ruisseau 
de la Stnela, qui se jette dans la Beraun. Sartorius rapporte asses au long les 
diverses chartes de fondation, pp. 999 et 1000; il y eut jusqu'à cinq cents re- 
Uffieaz* 



— 282 — 

tête d^une faible année , osa marcher contre lai. Il le rencon- 
tra aux frontières de F Autriche et de la Morayie» sur les bords 
de la Theiss , et y ayant de livrer bataille , il fit yœu de bâtir 
un monastère de Giteaux dans ses états , si Dieu bénissait ses 
armes; c'est ce qu'il exécuta après ayoirremporté la yictoire(i). 
Que n'aurions-nous pas à dire de Népomutz (2)» de Hohen- 
furt (3), d'Osseck (4), de Schalitz (5), de Zara (6), de Gredib 

(1) Ad Moldavs ripam, medii milliaris intercapedine distante a GnuiiloTio, 
adijectis amplissimis possessionibus qus occidentem versus usqne Prachatidiim 
(Prachatitz), et ad meridiem usque ad metas Teutonia sese exteadarinL 

(2) Prope oppidum Nepomucense, tribus a PiUaa (Piisen) mlUiaribui. — Bal- 
binuSfin Hist.Sacro-Mont., anctar. 1, c. 9, et Bohem. sanct., part. 1,§ M, p. 116. 

(8) Sartorius refert chartam ftindationis, p. 1052, Cht. Bût. — Allait Allo- 
Vadum Moidava fluTios margaritarum in ea vicinia genesi celéber, qnilios sa- 
crae ecclesisB vestes omantnr. Id. ibid.f p. 1049. 

On raconte que le fondateur, Wokon des Ursins de Rosenberg, Toolaiitai 
jour traverser la Moldaw à cheval, fût entraîné par le courant et allait périr, 
lorsqu*il fit vœu de bAtir ce monastère sur la rive même du fleQTe, et (|n*î] hn 
donna le nom à^Alto-Vadum, le Gué profond. Rodolphe II, empereur «TAolri- 
che, ayant passé la nuit dans cette maison , fut si content de Thospitalité dei 
moines, qu*il leur laissa le choix de lui demander quelle faTeur ils ToadraieBl; 
ceux-ci ne lui demandèrent que du sel pour leur usage. Les princes de Bo- 
senberg y sont inhumés dans un grand caveau , sous le chœur de Téglise: ils 
sont assis, embaumés , dans des fauteuils de marbre, avec leurs fènames et leurs 
enfants. — Jongel., Sotit. ahb. cist., 1. 5, p. 17 ; — Balbinus, Epitom. rer. 
Bohem., 1. 3, c. 15, p. 285; — Sartor., ibid., p. 1048. 

(4) Osseck, qu'on écrit aussi Ozzek et Wossek, signifie essart, défridtemn^^ 
sans doute en souvenir des broussailles ou des forêts quMl fallut arracher pour 
le bâtir, qttasi condendo Osseko .vylvn excisa fuisset. Cette maison est située 
dans le district de Litomeritz, à environ deux heures de marche de Tcepliti, 
au pied de cette haute montagne das hoke geb$trge^ qui sépare la Bohème de 
la Misnie. Les comtes de Bilin passent pour les seconds fondateurs avec oeoi 
de Grebis et de Risenbourg. Le peuple croyait que S. Procope, vénéré par les 
religieux, préservait la contrée du fléau de la grêle. Les moines d*Os&eck avaient 
recueilli plusieurs grands ossements ( probablement des ossements de masto- 
dontes) qu'ils avaient découverts dans leurs défrichements ; ossa grandia, qiue 
vulgus gignntum dicitur. — Sartor., Cist. Bistert., 1007 et 1025. 

(5) Cette dbbaye était aussi appelée Ln Grâce-de-Marie. L'empereur Cha^ 
les IV' passe pour un de ses fondateurs , ayant puissamment aidé dans celte 
bonne œuvre Théodoric de Cagelmind, évêque de Minden, puis archevêque de 
Magdebourg et chancelier de Bohême; elle est située à peu de distance de 
TElbe, au nord de Kaurzim. — Gasp. Jongel., Notit. abb. cist., 1. 5, p. Ï5t«t 
Sartor., p. 1065. 

(6) Dans le district de Gzaslaw et dans le voisinage de la ville de Zara ( »n- 



— 283 — 

(ou Graditz) (1), et surtout de Kœnigsaal {aula regia) (2). Cette 
dernière , sur les rives de la Moldaw, près de Prague , surpas- 
sait peut-être encore toutes les autres en magnificence. Le roi 
Winceslas Favait fondée pour en faire une sépulture royale, et 
dotée de vingt-cinq hameaux ou villages environnants (3), afin 
que les moines , affranchis des soins temporels , pussent sans 
obstacles prier nuit et jour près de la cendre des rois. 

iEneas Sylvius y qui Tavait visitée , en raconte une merveille 
qui semblerait incroyable si elle n'était attestée par un écrivain 
aussi grave et par plusieurs autres historiens. Il y avait autour 
du monastère un vaste jardin^ où Ton avait figuré avec un art 
infini les principales contrées du monde , les montagnes , les 
fleuves et les mers , et rassemblé des arbustes et des plantes 
des diverses parties de la terre ; sur les murs claustraux , revê- 
tus de tablettes polies , on avait écrit toute la Bible , de la 
Genèse à TApocalypse : les lettres croissant à proportion de 
la hauteur^ on pouvait lire facilement depuis le bas jusqu'au 
sommet. Cette inunense inscription était comme un grand 
livre toujours ouvert sous les yeux des moines ; c'était une 



tas Zarensis, in ipsû Moraviœ Bohemiœque conterminiis , rivulo intersecanie 
Mtramqne patriamf itaut pars cœnobii pertineat ad Bohemiam^ altéra pars ad 
Moraviam), — Saitor., p. 1042. 

(1) Medio itinere inter Novam Boleslaviam et Turnoviam. Nobilissimum 
dîfldpliiia et institutis optimis, numéro eedificationibus splendidissimis, augus- 
tuâma basilica monasterium in Gredis appeliabant. — Balbinus, Bohem. 
tanet.f 1. 1, p. Ii6. — Hodie locus htgusce abbatiœ destructœ dicitur vulgo 
ÊÊunehen-Grass. 

(%) Au confluent de la Béraun et de la Moldaw. Le roi Winceslas IV en 
posa la première pierre le lendemain de son couronnement, et y fit venir de Se- 
delitz 70 religieux. 

(8) Outre ces villages et hameaux environnants, qui étaient conmie les gran- 
ges, le roi en avait donné beaucoup d^autres plus loin: Castrum Landsberg^cum 
quatuor oppidis forensibus^ cum quinquaginta et pluribus villiSy cum decem et 
octo ecclesiis parochialihus ^ cum sylvis et agriSy aquis pluribus. — Sartor., 
Cist. Bistert., p. 1060.— Jean de Luxembourg, roi de Bobéme, passe pour son 
second fondateur. 



— 284 — 

prédication criée par les pierres elles-mêmes; c'était le sym- 
bole du Verbe de Dieu , source et exemplaire de tous les êtres , 
qui enveloppe la nature entière pour lui donner la fécondité et 
la vie (1). 

Les moines franchissent le Riesen-Gebirge et s'établissent 
dans les plaines in^tes et sablonneuses de la Silésie « où ils 
bâtissent six monastères : Lubens (2)« Rauda (3), Kaments (4), 



(1) Amplissimos ambitus est, in ci^gus lateribus Vêtus Novumque Testameo- 
tiuD, ab initio Genesis osque ad Apocalypsin Joannis, litterism^oaciilis in U- 
bnlis scriptom continebatnr, notis, quo altius irent, paulatim cresoentûias, ita 
ut a snmmo usque deorsum faciiis lectio prseberetur. — JEa, SyW., Bût. Bo- 
hem.j c. 86 ; — JongeL, 1. 5, p. 29 ; — Balbinus, Bohem, stmct,^ l. t, tit. 18, et 
auctor Phonicis cist. Bohem ., istius domos pietatem oommendant. 

(2) LubenSf ou Luba, le premier monastère cistercien de la Silésie, fondé Yen 
Tan 1050 par Casimir, roi de Pologne, moine de Cluny, pour des rdigienx B6* 
nédictins; restauré par Boleslas-le-Haut, duc de Sil^e, et donné fiar tan en 
1150 aux moines de Porta en Saxe. Cette abbaye est située sur POder, entre 
Glogaw et Breslaw. Ste-Hedwige, duchesse de Silésie et de Pologne, arait Ict 
cénobites de Lubens en grande vénération : elle payait secrètement denz pan- 
vres femmes pour aller chaque semaine à la porte du monastère recevoir les 
restes de fromage et de pain recueillis au réfectoire, et les lui rapporter dans ton 
palais, où elle les mangeait avec délices, après les avoir baisés comme la nour- 
riture des anges. Lubens était appelé vulgairement le mausolée des princes :de 
Boleslas-le-Haut ; de Boleslas, marquis de Mora>'ie, tué à la bataille de Liegnits 
contre les Tartares, en 1243 ; de Boleslas III, fils de Henri V, duc de Liegoiti ; 
de Henri UI, duc de Glogaw, élu roi de Pologne ; de Conrad IV, prince et dnc 
de Steinaw ; etc., etc.; de dix évéques, la plupart religieux profès de la maisoo. 
Le fameux peintre Michel Willmann était moine de Lubens. — Jongel., Ab- 
tit. abb. cist,, Provinc. Silesise ; — Sartor., Cist, Bistert., p. 1111. 

(3) A quelque distance de TOder, et environ à trois milles au nord de Rati- 
bor {jpone aquam Rudam aqua nomen fiatisit).VrxieT fundatoremprindpemWli- 
dislaum, Oppoliensium ducem (alias filium Casimiri, régis Polon.) (1252}. S»^ 
tonus (p. 1122 ) numerat etiam inter praecipuos benefactores : Gasiminm, 
ducem Oppol., Ûlium fundatoris; Valentinum, ducem Silesiae, Oppaviensii et 
Rattiboricnsis dominum ; Joannem, principem Silesi8e(1525), et Ferdinandom 1, 
Bohem. regem, 1534. — Gasp. Jongel., Notit. abb. cist., 1. 5, p. 55. 

(4) C'était d'abord une forteresse bÀtie sur la Neiss, pour protéger le psyi 
contre les invasions des Tartares ; elle fut cédée à des chanoines réguliers de 
St-Augustin, qui Thabitèrent quelque temps, et rabandonnèrent en 1222 an 
cisterciens de Lubens, par l'inspiration de Thomas, évêque de Cracovie. I^ 
bâtiments, par leur masse et leur solidité, semblaient avoir été construits pour 
durer éternellement ; non temporiy sed œteniitati œdificatum, — Balbinus, Dis- 
Wart., c.,5, § 4. 



— 285 — 

Gemiehiick (i), Grissaw (2) et Henrichaw (3). La Moravie les 
voit avec admiration prier, travailler dans ses hois et ses ma* 
rais, à Wisovitz (4), appelé aussi la Rose de Marie: Welleh- 
rad (5)y Belgrade (6), etc. Us descendent dans la Hongrie jus- 
qu'au confluent de la Drave, de la Theiss et du Danube (7). On 
les retrouve sur tous les points du territoire polonais, sur les 
bords de la Vistule et de la Warta, dans les diocèses de Craco- 
yie, de Varsovie, de Posen et de Gnesen : c'est là leur pays 
chéri , leur Eden ; dans la joie de leur cœur, ils appelleront du 



(1) Entre les riTÎères de la Weida et de la Malapane , à pea de distance de la 
flraotière de Pologne. Sartorius lui donne pour fondateurs illustrUsimos Siie» 
nœ duces Oppoliensea, in quorum terris situm est. — P. 1123. 

(t) Ex Sartorio, p. 1123 : Bolco, seu Boleslao, dux Snidnicensis (Schweidnitz), 
et dominos de Furstenberg, hanc domum primom occupatam a benedictinis ex 
OpatOYicensi Bohem. cœnobio cisterciensibus transtuiit, 1289. 

(8) Dans le duché de Munsterberg, à peu de distance de la Neiss. Sartorius, 
qui nous semble mieux informé que Jongelin (Notit. abb. cist,^ 1. 5, p. 58), lui 
donne pour fondateur Nicolas, chanoine de Breslaw, secrétaire et chancelier 
de Henri-le-Barlm, doc de Sil^ie, qui Taida si puissamment dans cette bonne 
marre quHl passe aussi pour son fondateur. G*était le foyer de l'association de 
la Sainte-Trinité, répandue dans toute la Silésie. — Cist. Bistert., p. 1117. 

(4) Voir Sartorius, Cist. Bistert., Cœnobia ap. MoravoSy p. 1089. 

(5) On dit que cette abbaye est bâtie sur remplacement de Tancienne capi- 
tale de la llarcomanie, et que c'est de là qu'elle a tiré son nom. — Pessina, in 
Uari. Marav., 1. S, ce. 5 et 6, p. 153 ; — Jongelin, Notit. abb. cist., 1. 5, p. 44, 
Ini domie pour fondateur le roi Ottokar n, qui n'a été qu'un de ses bienfaiteurs. 
Son abbé prenait le titre de premier prélat de Moravie. Elle fût détruite par les 
irruptions successives des Turcs , des Valaques et des Hongrois. Ses religieux 
défiricbèrent de vastes broussailles. — Balbinus, Bohem. sanct., 1. 1, § 39, 
p.<0. 

(tf) Dubraw {Histor. Bohem.y 1. 15 ) parle asses longuement de cette ab- 
baye et de son fondateur Uladislas, marquis de Moravie, qui y fut inhumé. 

(7) On comptait trente -huit établissements cisterciens en Hongrie, d'après 
le catalogue qu'en fit dresser Pierre Pazman, archevêque de Strigonie, en 1629. 
Lliiftorien Rosenthal ajoute que les noms de plusieurs ont été ensevelis avec 
eux dans la poussière. Les pages écrites par Thistorien que nous venons de 
citer, sur les fléaux qui ont ravagé la Hongrie après la destruction des mo- 
na^tènree, sont la plus belle apologie que l'on puisse faire de l'état monastique 
(▼oiraux Pièces justificatives). De tous les monastères de la filiation de Mori- 
mond en Hongrie, qui s'élevaient environ au nombre de quinze, nous n'avons 
pa en déterminer que quatre : Cikador, Casa-Nova, llarienberg, Erchi. Yoir^ 
pour les antres, à la fin du Tableau de la filiation. 



— 286 — 

nom de Parodié (1) une de leurs principales maisons de cette 
contrée. Leurs abbés, par le fait même de leur dignité abba- 
tiale, verront s^ouvrir devant eux les portes du sénat de Polo- 
gne 9 seront secrétaires royaux, et destinés à remplir les fonc- 
tions d'ambassadeurs à la cour des princes et des rois (2). 

Les conquêtes de Charlemagne et Tinfluence chrétiemie de 
son empire n'avaient guère dépassé TElbe, et plusieurs tribos 
slaves du nord-est, au douzième siècle, étaient encore amm 
dans les ombres de la mort. Les apôtres ont toujours laissé bien 
loin derrière eux les conquérants : les moines de Morimond, 
arrivés en Pologne^ sentirent en eux-mêmes leur esprti émm, 
comme saint Paul , en voyant à leiu* porte des peuples idolâ- 
tres; n'écoutant que leur zèle^ après avoir enflammé par leurs 
discours plusieurs de leurs frères, ils sortirent du dottre et s'eo 
allèrent porter le flambeau de la foi au sein de la grande triba 
des Prussiens et dans la Lithuanie (3). Jusqu'alors les travaoi 
et les courses de Fapostolat avaient semblé incompatibles avec 
la vie solitaire et concentrée des cisterciens ; de même que II 
nécessité, en Espagne, les avait transformés en chevaliers 
pour repousser les Maures, ainsi, en Pologne, les besoins de 
TEglise en firent des missionnaires pour la conversion des in- 
fidèles. Mais, remarquons - le bien, ici comme ailleurs c'est 

(1) Bronisius, ctiam cornes, genteVienavius,ci]û*^ insigne est caput Bûoatb 
in pago suo, jure hereditario, Goscicovo in Posnanicnsi disecesi iisdem dsterc 
monasterium condidit, quod Paradisi nomine tuuc dici cœptunif etiam nimc 
appeilationem eam retinct. — Mart. Cromerus, Hist. Polon,^ 1. 8, ante médium. 

— Pro dote contuiit etiam villas Videlzliam, Clodewane, Gonicham et PoleQa. 

— Pistor. Bibiioth., Hist, Polon.^ l. 3, c. 33. 
(î) Sartor., Cist. Bistert., p. 654. 

(3) Anno 121%, Innoc. Ill dato ad capitul. gêner. Brevi apostolico, cisterciai' 
sibus viam aperuit.'per Prussiam et Lubaviam. — Eodem aono, idem pootifei 
scripsit alias epistolas ad abbates et monachos ut munus apostolicmn obinat 
per Moraviaitij Ponieratiiam et Prussiam. — Angel. Manriq., Afm. dtU, id 
annum 1212, c. 7; Sartor., op. citât. ^ p. 293. — Monachis cisterc. regnilVh 
Ionise prsdicationem inter Pruthenos commisit. — Abrah. Bzovius, ad buor 
ann. 1212;— Amu cist., t. 3, p. 571. 



— 287 — 

toujours Morimond qui fait fléchir Qtcaux , le force de s*har- 
moniser avec les temps et les lieux ^ et de se prêter aux aspects 
divers du catholicisme et de Thumanité. 

Qs s'élancent dans la Poméranie , à la suite de saint Othon 
de Bamberg, le Psautier dans une main^ la bêche dans Tautre ; 
ils effacent les derniers restes du paganisme par leurs prédi- 
cations^ tandis qu'ils opèrent des merveilles à Stolpe, Pelplin, 
Boch et Glooster-Camp, par leurs travaux agricoles à travers 
les lacs et les marais (1). Les rochers qui environnent Tile de 
Rogen et en rendent l'accès si difficile ne sont pas capables de 
les arrêter (2). Dès Tan 1186 » Maynard, chanoine de Sigeberg, 
était entré avec des marchands dans la Livonie» encore païenne, 
pour y gagner des âmes à Jésus-Christ ; il y fut suivi de Ber- 
tholdy abbé de Luques, en Saxe (filiation de Morimond) , qui 
se fit admirer et aimer des infidèles pour ses grandes austérités, 
son humilité et sa douceur, et en convertit un nombre prodi- 
gieux (3). Lescisterciens eurent bientôt plusieurs établissements 



(1) s. OthoQ pénétra en Poméranie Tan 1124, à la prière de Boleslas, duc de 
Pologne. Ce saint évéque aimait à dire à ceux qui lui reprochaient de bâtir 
trop de monastères , qu^on ne peut fimder trop ^hôtelleries pour ceux qui se 
regardent comme voyageurs en ce monde. Dès Tan 1140, des moines de Porta, 
appelés par Ratibor, prince des Poméraniens et des Vandales, viennentà Stolpe, 
en Poméranie, b&tir une maison, en mémoire et en expiation du meurtre de 
firère du roi tué par des voleurs. — Jongel., Notit. abb. cist. in Pomeran.; — 
Fleury, Hist. ecclés., t. 14, 1. 67, §§ 38 et 39. 

(9) Les Rugiens furent convertis en 1168 ; or, dès Tan 1190, Jarimare , prince 
de Bngen, qui avait embrassé la foi du Christ, appelait des moines de Dobran 
à Bergen, du consentement de Hiltegarde, son épouse, fille de Ganut, roi du 
Danemarck. •- Jongel., opère citato; — Helmold., 1. a, c. 12; — Saxon., 
1. 14, p. 287. 

(S) Parmi les apôtres de la Livonie, on en remarque surtout trois de Tordre 
de Coteaux et de la filiation de Morimond : 1» Berthold, qui, après avoir con- 
verti des milliers de Livoniens, fut enfin martyrisé ; 2o Tabbé de Lanckeym en 
Pranconie (1Ï06), qui osa aller racheter les nombreux apôtres cisterciens que 
Bertbold avait emmenés avec lui et qui avaient été incarcérés : il produisit des 
Ihiits si abondants, qulnnocent UI le nomma Apôtre de la Prusse et de la Ià- 
vome; 8« le prieur deTabbaye de Ridderhausen , loué par Grégoire IX conune 
Ton des principaux missionnaires de la Livonie. — Sartorius en ^oute un 



— 288 — 

considérables dans ce pays, entre autres Padis» Walkena et le 
Porl-de-SaintrNicolaSy aux environs de Riga et de Reyel. Us s'é- 
tendaient de la sorte tout le long des côtes de la Baltique, de- 
puis le Holstein jusqu^au golfe de Finlande; toutefois ils ne 
dépassèrent pas le lac Peypus à Test. De la Hongrie ils s*aYan- 
cèrent dans la Sertie , jusqu'au versant septentrional de ces 
montagnes qui divisent les continents et séparent les races, 
pendant qu^au versant méridional, sous un autre ciel, sur 
une autre terre, leurs frères^ sortis primitivement comme eux 
du Bassigny, mais par un chemin opposé, livraient au schisme 
grec et à la barbarie musulmane d'autres combats non moins 
utiles, non moins glorieux. Les colonies cisterciennes, venant, 
les unes du nord, les autres du midi , se rencontrent, se croi- 
sent aux dernières frontières de TEurope, et se donnait la 
main par-dessus les monts Dinariques et les Balkans (i). 

Morimond , la mère féconde de tant de générations diver- 
ses , ne cessait de veiller sur elles avec la plus tendre sollici- 
tude : Tabbé Guillaume , Tan 1 307 , voulut retourner en Es- 
pagne pour s'assurer par lui-même de Tétat de Calatrava et de 
la fidélité des chevaliers à accomplir les règlements quMl leur 
avait donnés ; il eut la douce consolation , à son arrivée, de 
trouver Finstitut calme et florissant dans la piété et l'obser- 
vance rigoureuse de la discipline , ayant ses bataillons éche- 



qiiatrième,Slawcon, troisième abbéd^Osseck.— Ex Arnold. Lub.,CAroii., 8» c. 8; 
— Angel. Manr.,ilmi. cisL, ad ann. 1206, c. S, n. 5, et ad ann. 1285, c. 4, no. 1 
et 2; — Sartor., Cist, viti apost, {Cist. Bistert,, p. 296). — Pour les prédica- 
tions des cisterciens en Suède et en Norwège, voir Sartorius , pp. 299 et 888, 
où il cite un moine de Clteaiix, appelé Nicolas , qui omnes pêne Nonceffiœ m- 
colas ad Ckristi fidem convertit. 

(1) Jongel., in op. citât. Àbbat. Hungar.; — Sartorius, Cist. Bistert., Mootft. 
cister. in Hungar., p. 1129. — Dans la carte géographique cistercienne de 
Sartorius, nous n*avons retrouvé que deux monastères au-delà de la Theiss ; 
Trois-Fonts et Egres; mais Taction et Tinfluenca des cisterciens 8*étendirent 
bien plus loin, par les diverses missions qu'ils eurent à l'emplir dans la Servie 
et dans la Bulgarie. 



— 289 — 

lonnés dans plus de vingt-cinq places , sur toute la frontière 
du royaume de Grenade , le dernier asile de Tislamisme dans 
la Péninsule : tantôt se tenant sur la défensive , tantôt prenant 
l'offensive et se précipitant à Timproviste sur le pays ennemi. 
Guillaume se contenta de jouir des fruits de sa première vi- 
site, sans faire de nouveaux statuts. 

Cet heureux état de choses engagea le roi d* Aragon et de 
Valence à fonder une nouvelle religion militaire qui se ratta- 
cherait à celle de Calatrava , dont les chevaliers avaient si puis- 
sanmient aidé ses prédécesseurs , et spécialement Jacques-le- 
Yictorieux, à conquérir l'île Majorque et le royaume de Va- 
lence. Q envoya donc à Rome le chevalier de Villa-Nova en 
demander la permission au pape Jean XXII , qui assigna à 
cette milice Montesa pour résidence , et une portion considé- 
rable des biens des Templiers pour dot. Plusieurs chevaUers 
de Calatrava y entrèrent, afin de donner l'impulsion première, 
et deux d'entre eux , Alvarès de Livri et Mendoza, en dres- 
sèrent les statuts à la prière du roi d'Aragon ; c'est pourquoi 
Montesa a toujours été dans la dépendance de Calatrava et 
soumis à la juridiction du grand-maitre de cet ordre (1). 

Denis 9 roi de Portugal , de son côté avait député au même 
pape Jean-Pedro Pérez , chanoine de Conimbre , et un gentil- 
homme nommé Jean Laurent, afin de solliciter l'institution 
d'une nouvelle chevalerie monastique : le pape la lui accorda 
sous le nom de milice du Christ, pour la défense de la foi chré- 
tienne contre les Sarrazius, avec tous les biens qui avaient 
appartenu aux Templiers dans les royaumes de Portugal et 
d'Algarve, mais à condition qu'elle suivrait la règle deCî- 
teaux , selon les constitutions de Calatrava. Nous verrons com- 
ment cet ordre, d'abord soumis à la visite et correction de 

(1) Hélyot, Hist des ord. i-elig., t. 6, p. 79. 

10 



— 290 — 

Tabbé d^ Alcobaça , au diocèse de Lisbonne , fut rattaché à Mo- 
rimond(l). 

Le grand-maître de Calatraya jouissait du droit de visiter et 
réformer Alcaotara. Ayant cru devoir déposer le chef de cette 
milice , celui-ci en appela au chapitre cistercien, qui renvoya 
laffaire à Tabbé de Morimond, comme au juge naturel. Guil- 
laume confirma la sentence de déposition ; ce fut un des der- 
niers actes de son administration , car il mourut peu de temps 
après (2). Gauthier III, qui lui succéda, n'oublia pas TEspa- 
gne ; mais, appelé à la fois sur plusieurs points de TEurope 
par les besoins de Timmense filiation de son abbaye , il ne pot 
s*y rendre aussi promptement qu'il Taurait désiré ; on chargea 
de cette mission Jean , abbé de Palazuelos , qui la remplit au 
nom et de l'autorité de Tabbé de Morimond, en Tan i32S (por 
autoridad e mandiamento dd honrado padre dom Valdero, 
abbad de Morimundo) (3). 

Trois ans après , notre abbé fut forcé d'aller à Calatrava 
pour y rétablir Tordre profondément troublé. Garcias Lopez, 
malgré son grand âge , ayant voulu organiser une expédition 
contre les Maures, s'était avancé imprudenunent jusqu'au 
cœur du pays ennemi, et avait été vaincu avec sa petite troupe 
après un combat acharné dans lequel périrent un grand nom- 
bre de chevaliers. Le clavier J. Nugnez de Prado l'avait ac- 
cusé d'avoir fui au fort de la bataille avec Tétendard de Tor- 
dre, et Tavait fait traduire pardevant le roi de Gastille , pour 
avoir à se justifier. Garcias ayant déclaré qu'il n'avait à ren- 
dre compte de sa conduite qu'à Gîteaux et au vicaire de Jésus- 
Christ , le roi réunit un conventicule de chevaUers , le fit dépo- 

(1) Baluz., 1. 1, p. 741 ; — Raio., 1318, n. 60. 

(î) Séries prœfect. Alcant., Ann, «>/., t. 4, p. 578; — Hélyot, Hist desord. 
reiig, et mUit,, t. 6, p. 57. 

(8) Manr., Ann, cist,^ Séries abbat Morim., 1. 1, eiSer.prœf, Calitir., t 8, 
p. SOadflnem. 



— 291 — 

ser, et mettre son accusateur à sa place. Garcias se rendit en 
Bourgogne , au chapitre général, pour y porter ses plaintes : 
l'assemblée , en ayant délibéré , chargea, en l'absence de Tabbé 
de Morimond , Tabbé du Mont-de-Salut dMnstruire et de juger 
cette affaire : Jean Nugnez fut déposé , et l'ancien grand-maî- 
tre réintégré ; mais le roi Alphonse en avait appelé en cour de 
Rome, et le pape avait renvoyé les parties à Tabbé de Mori- 
mond pour qu'il eût à statuer définitivement. 

Gauthierconvoqua un chapitre à Calatrava, et, après y avoir 
discuté et examiné consciencieusement les raisons de pirt et 
d'autre, il confirma la décision de l'abbé du Mont-de-Salut, et 
prononça Tarrét de réhabilitation de Garcias , menaçant des 
censures ecclésiastiques les rebelles, leurs fauteurs et Alphonse 
lui-même , s'ils ne revenaient à résipiscence. Le roi et les 
chevaliers se soumirent à cette sentence ; mais Garcias , acca- 
blé d'années et d'infirmités , content d'avoir sauvé les princi- 
pes » fatigué d'une lutte si longue , se démit volontairement, 
pour le bien de la paix , en faveur de son compétiteur , ne se 
réservant que la forteresse de Zorita, Alcagniz et quelques 
places d'Aragon. 

A cette époque vivait, dans la solitude et la pauvreté du 
dottre , Jean , fils de Simon , sire de Glémont , aussi recom- 
mandable par ses vertus et sa science qu'illustre par sa nais- 
sance. Ce jeune seigneur avait porté les armes et fréquenté les 
écoles avec la plus grande distinction. Au moment de contrac- 
ter un brillant mariage , la veille même de ses noces , tous les 
vassaux de son père, et les principaux barons de la contrée 
étant réunis pour cette cérémonie , il s'était enfui pendant la 
nuit et avait tourné ses pas du côté de Morimond , protestant 
que c'était là qu'il voulait consacrer à Dieu le reste de sa vie ; 
et il n'avait cessé depuis d'édifier la communauté par sa cha- 
rité et son humilité. Il ne voulut jamais accepter que les mo- 



— 292 — 

destes fonctions de sous-prieur. En cette qualité , il était char- 
gé de la surveillance des troupeaux et de la direction des tra- 
vaux agricoles. Tantôt on le rencontrait dans les écuries des 
granges , inspectant les bœufs et les vaches, comptant les bre- 
bis et les agneaux ; tantôt , la hache ou la bêche à la main , il 
donnait aux moines et aux cultivateurs de la contrée Texem- 
ple du travail patient et résigné en Jésus-Christ. Dans sa der- 
nière vieillesse , affaibli par les ans et les austérités , il tratoail 
encore chaque jour son corps débile jusqu'aux plus prochains 
sillons, désirant mourir laboureur. Lorsque» courbé sur li 
terre, le front ruisselant de sueur sous le soleil de juillet, il 
entendait le bruit des fêtes guerrières des châtelains du voisi- 
nage ; ou bien quand , allant avec sa faucille sur son épaule, il 
voyait se lever au sommet des monts le manoir de ses ai^ix , 
avec quel bonheur il devait répéter les paroles du saint rn 
David : Ils ont mis leur espérance dans leurs chars , leurs dke- 
vaux et leurs gens d'armes ; pour nous , notre confiance e9i émis 
le Seigneur, qui nous restituera au centuple dans le cid min 
portion d'héritage ! Après trente ans de profession , il rendit 
son ame à son créateur , et longtemps encore après sa mort il 
fut en vénération parmi les populations du Bassigny, sous le 
nom de Jean-de-Clémont (1). 

En écrivant ces lignes , nous avons aimé à nous rappeler 
Alain de Lille, Témulc et, aux yeux de ses contemporains, 
presque Tégal de S. Thomas d'Aquin , linguiste , poète , ora- 
teur, philosophe, théologien, le docteur universel, Tidole de 
TEurope savante au Xlll* siècle , dont on disait : Su/ficiat vo- 
bisvidisse Alanum. Un jour, comme il devait prêcher sur b 
sainte Trinité, dans une grande église de Paris, il se prome- 
nait rêveur le long de la Seine, s*efforçant de comprendre ce 

^1) Ann. cist,, Ser. abbat. Morim., t. 1, p. 528; — Tabul. Moiirn., ad aiifl. 
1320. 



— 293 — 

mystère. Il trouva sur le rivage un petit enfant qui essayait 
avec sa cuiller (d'autres disent avec un coquillage), de mettre 
Feau du fleuve dans un trou creusé dans le sable. La vanité de 
ce labeur enfantin Tavait fait sourire ; puis, après un retour 
sur lui-même , il avait compris qu'il n'était pas moins puéril 
de vouloir faire entrer Tocéan de la Trinité dans Fétroite in- 
telligence de rhomme. Frappé de l'impuissance de la science 
dans les choses de Dieu et en même temps du néant des hon- 
neurs de ce monde, il forma et exécuta le projet de se retirer 
à Citeaux, où il mourut berger (1). 

Les liens déjà si étroits qui rattachaient la maison de Clé- 
mont à Morimond se resserrèrent encore dans la circonstance 
dont nous avons parlé plus haut. 

Le château de Choiseul continuait , d'un autre côté, d'être 
pour nos moines une source inépuisable de libéralités ; il ne 
semblait pas possible de rien ajouter à toutes les marques de 
bienveillance et d'amitié que Jean III leur avait données ; ce- 
pendant Aalisde Grancey, sa pieuse épouse , étant sur le point 
de mourir, et voulant couronner les dons de sa famille , leur 
l^ua toutes ses pierreries et tous ses bijoux, à condition qu'elle 
serait inhumée au milieu d'eux. Son époux , qui tenait à con- 
server ces objets comme autant de précieux et tendres souve- 
nirSy les racheta en cédant les droits qu'il avait sur une partie 
des dîmes de Brevannes. Ëtant mort lui-même quelques an- 
nées plus tard, on plaça son tombeau dans le chapitre, à côté 
de celui d'Aalis, pour que les deux époux fussent unis jusque 
dans les bras du trépas , et confondus à jamais dans la mé- 
moire et les prières des cénobites (2). 

(1) Qui duo, qui septem, qui totum scibile scivitf 

intra converses gregibus commissus alendis. 

(Voir aux Pièces justificatives,) 
(«) Archiv. de la Haute-Marne, arcul. Brev.; — Dictionn, de la Nobl., t. 4, 
p. 476. 



— 294 — 



CHAPITRE XXVII. 



Des aumônes et du dénouement des moines de Morimond dans les temps 

de famine et de peste. 



Quoique le nombre des moines , jusqu^au XV* siècle, eûtéié 
ordinairement d'environ trois cents, et celui des frères cooTers 
de cent cinquante , tous ces saints cénobites viiraient avec tant 
d'austérité et travaillaient avec tant d*ardeur et de fruit , que 
leurs produits agricoles et manufacturiers étaient toujours bieQ 
au-dessus de leur consommation , et qu'ils versaient de leur 
surabondance sur les populations environnantes. Or , cela se 
faisait communément par aumône pure et simple , quelquefois 
par vente , plus souvent par échange. Los convers étaient com- 
me les courtiers et les agents de change du cloître ; il leur 
était permis, lorsqu'ils ne pouvaient ni vendre ni échanger le 
superflu de Tabbaye sur les lieux , d'aller aux foires et aux 
marchés, à condition qu'ils seraient toujours deux et ne s'éloi- 
gneraient pas à plus de trois ou quatre journées de chemin du 
monastère (1). Ainsi, le cercle commercial de Morimond com- 



(1) Poterunt ire ad mercatiim vel niindinas, non tamen ultra très dietas, Tel 
ad plus ultra quatuor, ncc plurcs quam duo de una abbatia; nec mare angli- 
cum censemus transeundum propter nundinas. Quicumque ad nundinas Tene- 
rit, non débet pro se pisces emere aut delicias quserere , neque vinum bibere, 
nisi bene adaquatum, et duobus pulmentis sit contentas. — Gapit. geoer. 
1134, c. 53, De Nundinis. 



— 295 — 

prenait enyiron un rayon de vingt-cinq à trente lieues » dont 
les points les plus éloignés étaiedt à l'est Besançon , au sud 
Dijon, à Fouest Troyes» et Metz au nord. Ce trafic ne roulait 
guère que sur les bestiaux des granges « car le blé et le vin 
étaient consommés par le couvent , et surtout par les pauvres» 
comme nous allons le voir. 

Nous avons déjà raconté les merveilles de Thospitalité chré- 
tienne que Tabbaye accordait aux voyageurs et aux pèlerins; 
il nous reste à redire les œuvres prodigieuses de sa charité en- 
vers les indigents et les malheureux de toutes sortes qui af- 
fluaient vers elle des pays voisins. 

Lies moines distinguaient trois classes de pauvres : les pau- 
vres ambulants» vagante$ ; les pauvres attachés au monastère, 
paupere$ sigtMti, ainsi appelés parce qu'ils portaient une mar- 
que distinctive, et pour ainsi dire les livrées de la maison» à la 
porte de laquelle ils vivaient et mouraient ; puis les pauvres 
honteux» pauperes occulti, que la main des cénobites nourris- 
sait» comme la main de Dieu nourrit l'homme » en se cachant. 
Sans doute le nombre de tous ces pauvres variait selon les 
temps et les circonstances ; mais, d'après des documents cer- 
tains que nous avons sous les yeux» nous ne croyons pas nous 
tromper en portant au moins à trois cents ceux qui vivaient 
habituellement autour de Morimond. Dans les années de di- 
sette et de famine » on en comptait beaucoup plus. 

Le matin » dès l'aube du jour » les prémices des travaux des 
frères boulangers étaient pour les mendiants» auxquels on des- 
tinait la première fournée. Lie frère portier devait toujours 
avoir dans sa cellule du pain à distribuer aux passants néces- 
siteux ; mais le grand concours et la principale distribution se 
faisaient surtout après le diner des moines. Quelques instants 
avant le repas » le portier allait déposer à la cuisine ses paniers 
et ses vases » et » aussitôt que la communauté était sortie du 



— 296 — 

réfectoire , il recueillait avec les frères servants les restes da 
repas, puis ce que le cellerier croyait devoir y ajouter, d'après 
le nombre des pauvres qui étaient à la porte , ensuite les por- 
tions intactes dés religieux en pénitence au pain et à Teau , ek 
celles que Ton servait pendant un an à la place qu'occupaient 
les défunts » comme s'ils eussent été vivants {pultnenîa defunc- 
torum) . On distribuait aussitôt toutes ces provisions à la foole 
affamée qui les attendait avec impatience. 

Les jours de jeûne et de pénitence formaient la plus grande 
partie de Tannée; plus la part des moines était petite, plus 
celle des pauvres était considérable (1). C'était surtout pen- 
dant la semaine sainte que se tenaient à la porterie de Mori- 
mond les états généraux de la mendicité dans la province du 
Bassigny. Tous les indigents s'y rendaient dès le mercredi 
pour la cérémonie du jeudi. Dans ce beau jour» où le Christ 
lava les pieds à ses apôtres , en disant : Que celui qui veut être 
le premier parmi vous soit le serviteur de tous et fasse ce que je 
viens de faire ! les moines , prenant à la lettre ces sublimes pa- 
roles et imitant Texemple du Sauveur, renouvelaient dans leur 
cloître la scène du cénacle, et donnaient à la terre et au ciel 
un spectacle digne des anges et des hommes. 

Après l'heure de sexte, chantée dans l'église, le portier 
choisissait dans la foule et introduisait dans le monastère au- 
tant de mendiants qu'il y avait de religieux. Les ayant con- 
duits au cloître des collations ou conférences, il les faisait as- 
seoir sur plusieurs rangs, plaçait devant chacun d'eux un vase 
plein d'eau tiède, avec du linge, et leur commandait d'ôter 
leurs chaussures (2). 



(1) Sibi pauperes, pauperibus divites, illis munifici , sibi parci, victa in.^ 
vultus sudore qusesito, se tenui exhibent, illis ut subveniant abundanter. ^ 
Grsgor. pap. X, ann. 1475. 

(î) Jul. Paris, Du premier esprit de Cifeaux, in-i®, sect. 4, p. 200. 



— 297 — 

Après none , l'abbé quittait le chœur et se rendait au cloî- 
tre f suivi de tous ses religieux ; il traversait Tenceinte et allait 
se mettre en face du pauvre le plus éloigné, et, après lui, 
chaque religieux se rangeait devant le sien. Etant ainsi dispo- 
sés, ils s'agenouillaient tous ensemble, et, rejetant leurca- 
puce sur leurs épaules, ils lavaient les pieds de ces pauvres, 
qu'ils essuyaient et baisaient ensuite avec humilité. 

Le cellerier présentait alors à Tabbé et aux religieux une 
pièce de monnaie, que chacun, étant à genoux, donnait à son 
pauvre en lui baisant la main. Ils se relevaient et puis se pros- 
ternaient en même temps jusqu'à terre , en répétant ce verset 
du Psalmiste : Stucepimus , Deus , misericordiam tuam in mé- 
dia templi fut. L'abbé précédait ensuite tous ces pauvres à la 
celle des hôtes , leur faisait donne^ à dîner et les servait lui- 
même à table. Il y avait en outre une aumône générale, à la- 
quelle deux ou trois mille indigents participaient, en recevant 
individuellement un pain et quelques deniers. 

Les cisterciens faisaient ordinairement trois sortes de pain : 
le pain blanc (panis albus), formé de la pure farine de fro- 
ment , et réservé aux voyageurs et aux pèlerins que l'abbaye 
abritait chaque nuit ; le gros pain (panis grossus) , fait de fa- 
rine de froment non sassée ou de farine de seigle sassée , qui 
leur servait de nourriture ; enfin , un troisième pain plus gros- 
sier» composé de farine de seigle ou d'orge non sassée , qu'ils 
ne donnaient en aumône que dans les années de grande di- 
sette, où le froment manquait ; mais souvent ils en mangeaient 
eux-mêmes, gardant aux pauvres leur propre pain; ce qui 
fusait dire au cardinal Jacques de Vitry : « Semblables aux 
bœufs, ils se contentent de paille, et réservenLie bon grain 
aux survenants )» (1). 

(i) Hist, occid.f e. 14 : Tanquam boves de armento Domini, paleam mandU" 



— 298 — 

Il y ayait aussi des distributions d'habits. Lorsque les frères 
tailleurs recevaient des frères tissiers la rude étoffe de laine 
destinée à faire la robe des moines, ils commençaient par 
prendre la part des pauvres, et s'occupaient aussitôt d'en coo- 
dre des hauts-de- chausses, des casaques, des jaquettes, des 
capuchons , que le frère portier venait prendre au besoin , et 
dont il couvrait la nudité du premier d^enillé qui se pré- 
sentait, (i Ils ont pitié, dit un auteur du temps, des moÈ- 
diants sans vêtements, et les flancs des pauvres qu'ils réchaot 
fent avec les toisons de leurs brebis les louent et les bénis- 
sent » (1). 

Lorsqu'un de ces malheureux tombait malade à la porte du 
monastère , ou dans une grange , on le transportait aussitôt i 
rinflrmeric des pauvres ( infirmitorium pauperum ) , où il était 
soigné pour Tame et pour le corps comme s*il eût été de li 
maison même , et souvent il s'endormait dans le Seigneur an 
milieu des prières et des bénédictions des moines. 

C'était surtout dans les années calamiteuses que la charité 
monastique se signalait par des aumônes si prodigieuses, qu on 
serait tenté de les regarder comme fabuleuses. On dirait que 
nos cénobites avaient un pressentiment des jours mauvais, et 
qu'il n'était pas donné au malheur de les surprendre ni de les 
trouver en défaut : le monastère était toujours le grenier de 
réserve du peuple. 

En 1147, trente -deux ans après la fondation de Morimond, 
le diocèse de Langres (2) , comme le reste du nord de la 



caniy grana tupervenientibus reservantes, — Capit. ^ner., c. 14, De pmi 
quotidiano. 

(1) Non despiciunt praetereuntem et absque operimento pauperem , sed be- 
nedicunt eis latera pauperum, et de velleribus ovium suanim calquât.— 
Stt-phan., S. G. Ep. torn., Epist. ad Hug. (alias ad Robert.) PontigOM io ^^ 
mas t. cist. 

(2) Le diocèse de Langres fut peut-être encore plus affligé que les autrtf •' 



— 299 — 

France, fut désolé par une si horrible famine, que plusieurs, 
poussés par une faim doTorante , en vinrent au point de man- 
ger de la chair humaine. Les populations quittaient les villa- 
ges et se répandaient dans la campagne pour y chercher leur 
pâture conune les bêtes. Notre abbaye fut bientôt assiégée 
par une armée de pauvres affamés, que Ton nourrit pendant 
près de trois mois , soit avec les provisions de la maison , soit 
avec la chair des animaux des granges , des bergeries et des 
porcheries ; mais Tabbé Raynald , s*apercevant que les res- 
sources étaient presque épuisées , et que la misère ne faisait 
que croître , prit son bâton et sa croix et s'en alla trouver son 
frère Frédéric, comte de Toul, et Simon , son parent, duc de 
Lorraine. Le fléau sévissait avec autant d'intensité dans ces 
contrées que dans le Bassigny, et il eut la douleur de revenir 
les mains vides. Lorsqu'il rentra dans Tabbaye, son cœur fut 
déchiré en voyant cette grande multitude qui lui tendait les 
mains, le conjurant de ne pas la laisser mourir. Ayant appris 
qu'on n'avait rien distribué depuis la veille , il en fut indigné, 
et en demanda la raison ; on lui répondit qu'il ne restait plus 
de vivres aux religieux que pour un ou deux repas. « Malheur 
à nous! s'écria-t-il, si un seul pauvre venait à périr de faim à 
notre porte tant qu'il nous restera le plus petit morceau de 
pain ! d et aussitôt il ordonna que la distribution serait faite 
comme à l'ordinaire à l'entour du monastère. Le ciel bénit 
un dévouement si héroïque , car le jour même il arriva une 
voiture chargée de provisions (1). 

s. Bernard étant Tenu à Langres, le peuple le pria d*entrer dans Téglise de 
S. Mammès pour y prêcher Tàumône : coegerunt ilîum B. Mammertis intrare 
basiiicam , et quia famés invûluerat, populum ad eleemosynam exhortari, — 
Vit, S. Bem,, 1. 4, c. 5. — On y Tendait de la chair humaine : in Lingonensi pa^- 
rochia, quidam hominesoccidisse et eorum cames coctasvendidisse deprehensus^ 
a pauperihus patibuio est appensus. — Roh. Mont. , in Appendic. ad Sigeb.^ 
ann. 1146. 
(1) On cite un trait à peu près semblable de saint Etienne de Glteaux. An 



— 300 — 

La charité des moines fut admirable pendant tout le temps 
que la famine de 1147 désola le Bassigny; mais elle dépassa 
tout ce qu'on pouvait en attendre Tan 1304. 11 y eut cette an- 
née une telle disette de toutes les choses nécessaires à la vie, 
que bientôt il s'éleva du sein de toutes les paroisses un cri 
de désespoir. Des populations entières demandaient du pain, 
et , dans cette pénurie universelle , il n'y eut persomie que 
les moines pour leur en rompre. L'affluence des mendiante 
à la porte du monastère fut si considérable dès rautomne 
de 1303, que Tabbé Guillaume crut devoir envoyer qudques- 
uns de ses religieux en Espagne et en Pologne pour demander 
des secours aux monastères de sa filiation. En attendant 
rissue d'une mission si longue et si difficile» Morimond sacri- 
fia trois mille têtes de bétail; on n'épargna que les bêta 
de somme et les animaux absolument nécessaires au labou- 
rage (1). 

Nos cénobites afirontaient la peste avec non moins de cou- 
rage et de dévouement. Une épidémie du levant , apportée 
vers Tan 1347, en Italie , par des marchands , s*étant propa- 
gée les années suivantes, le nord de l'Europe perdit en plu- 
sieurs lieux les trois cinquièmes de ses habitants. Les ordres 
religieux, répondante l'appel du pape Clément VI, se levè- 
rent de toutes parts et vinrent à la rencontre du fléau. 

La plupart des curés du Bassigny ayant succombé dès le 



reste, les prodigues de charité étaient vulgair(?s dans Tordre : Gésaire d*HeiltB^ 
bach raconte qu'en 1157 on tuait dans son monastère tous les jours on bcerf 
que Ton faisait cuire dans trois grandes chaudières, avec des légoiiMS, poor 
les pauvres affamés. Bien souvent les moines engageaient jusqu'à leon taM 
sacrés et leurs livres. — Ob necessitatem pauperum ^ pecoranostra ocddmm, 
calices et libt^os nostros oppignoravimus. — Ann. cist.^ t. 8, p. 315. 

(1) Nous engageons ceux qui voudraient connaître les œuvres de la cbaril^ 
cistercienne à lire dans Sartorius, tit. Î5, p. 757 (Cist. Bistert.)» dsterc^f- 
rita in orhem ; — Somast, cist., i" part., c. 76; — Julien Paris, Esprit pn- 
mitif de Cîteaux. 



— 301 — 

commencement, victimes de leur charité, Fabbé Renaud di- 
visa ses religieux en plusieurs groupes , et les envoya chaque 
jour sur divers points de la contrée pour consoler les agoni- 
sants en leur offrant les derniers secours de la religion , ense- 
velir les morts, recueillir les pestiférés abandonnés, et les 
transporter à la grange de Vaudenvillers , qui était comme la 
maladrerie de Tabbaye (1). 

Dans ces tristes siècles , les trois grands fléaux par lesquels 
Dieu châtie et purifie la terre marchaient ordinairement de 
front et chassaient devant eux les générations au tombeau; 
c'est ce qui arriva en 1437 et 1438. 

Depuis quelques années, des bandes de scélérats connus 
flous l'horrible dénomination d'Ecorcheurs et de Retondeurs, 
au nombre de cinq ou six mille, commandés par le Bâtard de 
Bourbon , avaient envahi la Champagne , signalant leur pas- 
sage par le viol, le meurtre, Tincendie et des cruautés inouïes. 
La terreur qu'ils répandaient était si grande , que les habi- 
tants de la campagne se sauvèrent dans les places fortes ; les 
terres restèrent incultes pendant un an ; la faim se fit bientôt 
sentir, et la peste , qui ravageait alors l'Italie et le midi de la 
France , se déclara au milieu de tant d'hommes entassés dans 
les souterrains des châteaux ou derrière les remparts des vil- 
les. La crainte de Tépidémie et le défaut de subsistances les 
firent refouler vers leurs chaumières désolées et vers leurs 
champs ravagés ; ils y apportèrent le germe du mal qui devait 
les dévorer. Les uns périssaient de faim , les autres de mala- 
die ; plusieurs succombèrent sous le glaive barbare des Ecor- 
cheurs , qui venaient jeter le sang et Toi^e à travers tant de 
cercueils, tant de deuil et tant de larmes ; le souffle de la mort 
enlevait les peuples , comme le souffle de l'aquilon les feuilles 
jaunissantes des arbres à la fin de Tautomne. 

(1) Tabui. MorinUf ad ann. 1847; « Fleury, Hist. ecclés., t. 10, p. 80. 



— 302 — 

Le pape Eugène IV, pour consoler les fidèles dans cette ca- 
lamité , donna à tous les prêtres séculiers et réguliers la faculté 
d'absoudre les malades de toutes sortes de péchés, et de leur 
appliquer Tindulgence plénière , promettant la même fayeur 
à ceux qui leur administreraient les derniers sacrements et 
prendraient soin de leur sépulture. 

Nos religieux, dociles à la yoix du vicaire de Jésus-Christ di 
celle de leur conscieuce, firent des prodiges de charité et de dé- 
vouement, comme nous rapprenons par une lettre de félici- 
tations que leur écrivit, en 1440, Philippe de Vienne , évèqne 
de Langres(i). 

Dans les villes, on traînait les pestiférés hors des mors, rm 
les lazarets, où ils étaient servis par des pères franciscains; 
mais dans les campagnes , sitôt qu*un homme paraissait at- 
teint de la contagion, on le transportait loin du hameau, dans 
un recoin abrité , sous des hangars qui tenaient lieu de mah- 
dreries. Là, ces malheureux avaient à lutter, sans seooms, 
dans un isolement cruel , contre la violence du mal , les Ikv- 
reurs de la mort, les éléments, et jusque contre les hétes fé- 
roces qui rôdaient autour d'eux , attirées par l'odeur des cada- 
vres. Des pères , des mères , des enfants ou quelques ïéte 
chrétiens venaient seuls , de loin en loin , leur présenter de 
l'eau et du pain au bout d'une longue perche (2). 

Dieu ! laisserez-vous ainsi périr ceux que vous avez créés 
à votre image et rachetés du sang de votre fils ! Non ; à défaut 
des hommes, vous leur enverrez vos anges pour les consoler; 
seulement ces anges, au lieu de descendre du ciel, sortiront 
du cloître. 

Les moines de Morimond ont bientôt organisé un vaste se^ 
vice de charité ; ils transforment trois de leurs granges en 

(1) At-chivesde la Haute-Maime; — Hist. des évéques de Langres, p. ITÎ- 

(2) Ces faits sont encore traditionnels dans plusieurs paroisses de la conti*. 



— 303 — 

infirmeries» et non-seulement ils les ouvrent aux malades qu'on 
leur amène, mais chaque jour quatre chars ganiis de paille 
et de matelas s'en yont aux quatre points cardinaux à la quête 
des moribonds abandonnés à Tentour des villages et des bourgs 
du voisinage, escortés par des frères convers et précédés de 
religieux qui , tantôt jettent un cri de miséricorde et de salut 
dans le silence des forêts et des champs déserts, tantôt agitent 
une clochette pour annoncer leur arrivée. 

L*agonisant délaissé se soulevait sur sa dure couche, comme 
autrefois Elie à la voix de l'envoyé de Dieu , et leur répondait 
par un soupir. Les moines accouraient aussitôt, lui mon- 
traient la croix et le ciel , l'appelaient du doux nom de frère, 
le réchauffaient, le soulevaient de terre, le chargeaient sur 
leurs épaules, et le transportaient à l'hospice de la grange la 
plus voisine, où ils continuaient de le servir au péril de leur 
vie. Ils en recueillirent ainsi plus de deux mille , qui mouru- 
rent la plupart dans leurs bras , et qu'ils ensevelirent de leurs 
propres mains. 

Quand le fléau eut disparu , l'abbé compta ses religieux, 
comme le général ses soldats après la bataille. De deux cent 
cinquante il n'en restait plus que soixante : la religion avait à 
enregistrer un triomphe de plus; ce que des pères, des mères, 
des frères , des sœurs n'avaient pas eu le courage de faire , les 
moines l'avaient fait : la charité avait été encore une fois plus 
forte que la nature (1). 

Nous venons de voir les moines donnant leur pain quoti- 
dien, immolant leurs nombreux troupeaux, sacrifiant leur 
propre vie pour empêcher leurs frères de mourir de faim , et 
les assister à leur dernière heure ; Dieu réserve encore à leur 

(1) A Dijon, le cours de la juâtice fut interrompu pendant un an. Quinze 
mille malades furent entassés dans Thospice du Saint-Esprit; dix mille y pé- 
rirent. On ne respirait plus que Todeur des cadavres, dit Nicolas de Clemengis. 



— 304 — 

amour pour le prochain d*autres épreuves. En 1596, ils Ten- 
dront jusqu'à leurs vases sacrés pour secourir les malheureux 
réduits à manger Therbe des champs. S*ils furent alors dé- 
bordés par la violence du mal» ils eurent au moins la conso- 
lation d'avoir fait leur devoir et la gloire d^avoir poussé le dé- 
vouement jusqu'à l'héroïsme. 

Voilà une faible esquisse des aumônes et des services de 
Morimond dans des temps où il y avait beaucoup plus de 
pauvres, parce qu'il y avait beaucoup plus de boulevene- 
ments, de brigandages et de guerres , moins de traTail, et des 
propriétés moins morcelées. De nos jours, que faisons-nous 
dans des circonstances semblables à celles que nous Tenons de 
signaler, et à la place d'hommes et d'institutions que nous re- 
gardons en pitié ? Lorsqu'un fléau éclate , on commence par 
servir son égoïsme avant de servir le malheur; on ne veut 
plus donner l'aumône que par plaisir : on organise desbak, 
des concerts et des spectacles, en face et au profit de la misère 
publique. Une foule épicurienne , étincelante d'or et de pier 
reries , jettera en riant et en chantant sa pièce d^ai^ntaox 
inondés, aux incendiés, aux affamés et aux pestiférés! On 
osera se dire charitable pour s'être donné la barbare jouis- 
sance de danser au milieu des mourants et des morts!... 

a Quand les capitalistes qui ont acheté les couvents vous de- 
manderont à quoi ils servaient, dit Cobbett, répondez hardi- 
ment : A rendre inutile le secours d'un bal d'Opéra donné par 
souscription en faveur de la douleur et du désespoir !... » (1). 

Personne n'est plus disposé que nous à rendre justice à b 
philanthropie de nos concitoyens; mais jamais elle ne rempla- 
cera la charité monastique. Nous n'avons pas, en général. If 
bonheur de V intelligence de la pauvreté , selon l'expression da 

(1) Lettr. sur l'hist. de la Ré for,, t. 1, p. 160. 



— 305 — 

saint Foi David : Bienheurmx celui qui comprend Vindigent 
( beatus qui intelligit super egenum ) . Nous n^aimons pas voir le 
pauvre : nous nous en tenons éloignés; pour nous en débar- 
rasser» nous lui jetons de loin en loin un morceau de pain ou 
quelques centimes , et le pauvre se retire, le murmure sur les 
lèvres et la haine au fond du cœur. 

A la porte du monastère , le mendiant se transfigurait » 
comme sur un autre Thabor ; il y avait sur son front flétri un 
reflet de la gloire des cieux ; ce n'était plus un être avili » mais 
un membre de la grande famille , valant le sang d'un Dieu , 
rhéritierde Téternité. Le moine qui lui faisait Taumône était 
ordinairement un homme qui avait sacrifié les biens et les 
honneurs de la terre pour être pauvre et relever le pauvre. Il 
avait les pieds nus connue lui, il était couvert d'un méchant 
habit de laine conune lui ; il se mettait à genoux devant lui » 
coDune pour adorer dans sa personne Timage du Christ. L'in- 
digent avait alors une révélation sublime de la pauvreté y qui 
mettait dans son ame un baume divin que rien autre ne pourra 
y mettre. 

En attendant Tavénement de Tâge d'or du socialisme , où le 
moins favorisé des harmoniens aura cent fois plus de ressour- 
ces et de jouissances que le plus puissant roi et que le plus raf- 
finé sybarite de la civilisation ; en attendant qu'on ait réglé la 
pluie et le beau temps , encaissé le lit des torrents et des fleuves 
pour prévenir les inondations; chassé la peste en purifiant Vair 
et en assainissant, avec une armée de douze millions d^hom- 
mes , le grand désert de Sahara qui vicie toutes les climatures 
de V Europe ; éloigné les orages , en rétablissant l'équilibre entre 
rékctricité atmosphérique et l'électricité terrestre ; rendu toutes 
Us révolutions impossibles (1); en attendant toutes cesmer- 

(i) C*est ce que nous lisons dans les livres de plusieurs socialistes , notam- 
ment dans ceux de Fourier , Cabet, Considérant et Owen. 

iO 



— 306 — 

veilles, il y aura des hommes, conséquemment des passiom 
subversives » des crises industrielles , des fléaux , des maladies 
et des pauvres. La grande source des aumônes et de la rési- 
gnation est tarie ; les prolétaires et les indigents ont perdu leur 
patrimoine » qui se composait des privations du cloître. Us ne 
tendent plus leurs mains suppliantes aux cénobites , mais leun 
bras armés de poignards à ceux qui ont partagé les dépouilki 
des cénobites. Us ne sont plus à genoux, priant Dieu et chan- 
tant des cantiques à la porte des monastères ; mais ils bhu- 
phèment et ils conspirent dans les ateliers et les usines qui se 
sont élevés sur les ruines des monastères ! Du temps des moi- 
nes, ils disaient humblement : « Charité, s'il vous j^, 
pour Tamour de Dieu! » Aujourd'hui , ils crient : c Do pain 
ou la mort! » 



CHAPITRE XXVIII. 



Commencement de Tère de la dégénérescence ; balle de réfonnatioB àê 
Benoît XII ; influence scientifique de Morimond. 



Quelque fortement trempées qu'aient été les plus sages ins- 
titutions des hommes , elles n'ont jamais été complètement à 
répreuve de Faction délétère du temps et des passions ; il arriTe 
toujours un moment où la science et les prévisions des plus 
habiles législateurs se trouvent en défaut. Citeaux , élevé si 
haut au-dessus du monde, était redescendu insensiblement, 
et la poussière du siècle avait terni sa pureté primitive. Nod 



— 307 - 

qu'il y eût alors de graves désordres, mais on remarquait une 
tendance générale au relâchement vers le milieu du XIV* siè- 
cle ; triple suite : de la faiblesse humaine , qui semble avoir 
fatalement ses instants de défaillance ; des grandes richesses» 
qui amènent toujours dans le cloître Tinneryation de la disci- 
pline ; de l'époque , époque de troubles , de bouleversements , 
de transes continuelles » où l'autorité était forcée de tolérer, à 
raison du malheur des temps, beaucoup d'infractions à la 
règle ; car le moine , quoique placé dans une sphère à part , 
tient toujours à la terre par quelque endroit, et elle ne peut 
trembler sans qu'il n'en ressente les secousses. 

Une réforme semblait nécessaire ; mais , pour l'opérer avec 
fruit , il fallait bien connaître le mal et avoir tout à la fois le 
courage et le droit d'y apporter un remède. Ce fut Tœuvre de 
Benoit XII. Né au comté de Foix, d'un père boulanger, d'où 
lui vint le nom de Foumier, il avait embrassé dès sa jeunesse 
la vie monastique dans Tabbaye de Bolbonne , de la filiation de 
Morimond, au diocèse de Mirepoix (1). Après avoir étudié la 
théologie à Paris, il avait été nommé abbé de Fontfroide, puis 
successivement évèque de Pamierset de Mirepoix, cardinal, 
enfin pape en 1334. Peu de temps après son avènement , ayant 
entrepris une réforme générale des ordres religieux , celui de 
Citeaux, dont il avait été tiré, fixa le premier son attention; 
mais j avant de rien statuer, il manda l'abbé de Citeaux et les 
quatre premiers pères , et dressa sa bulle après s'être concerté 
avec eux (2). 

Dans la première partie , il s'occupe du temporel ; dans la 
seconde, il défend aux abbés de mener avec eux des damoi- 
seaux {damieelli) vêtus dérobes mi-parties ou rayées, comme 
les seigneurs laïques, interdit l'usage de la viande, ordonne 

(1) Voir aux Pièces justificatives quelques notes précieuses sur cette abbaye, 
(f) Hélyot, HUt. des ord. monast,^ rel. et milit., t. 5, pp. 356 et soiv. 



— 308 — 

aux moines de coucher dans un dortoir commun et d'abattre 
toutes les cellules qu'on aurait bâties. Dans la troisième » il 
proscrit Tabus des portions monastiques , c'est-à-dire l'usage de 
donner à chaque moine une certaine quantité de pain , de blé 
et d*argent » en forme de pension , pour sa nourriture et son 
Tétement; enfin» dans la quatrième et dernière partie » il règle 
les études des moines. 

La règle de saint Benoit n'établit point des études spéciales 
sous des professeurs particuliers ; elle prescrit seulement aux 
religieux de s'appliquer à la lecture de quelques pieux ou- 
vrages et à la méditation de TEcriture sainte » à diverses heu- 
res du jour. 

CiteauXf qui voulait faire revivre Tesprit primitif de Tinsti- 
tut bénédictin 9 respecta les antiques limites données aux études 
claustrales. Point d'autre école que le chapitre » où l'abbé fai- 
sait ses conférences spirituelles ; point d'autre lycée que la na- 
ture ; point d'autre académie que le cloître silencieux , où le 
moine se promenait en rêvant ; point d'autres maîtres que te 
kétres des forêts. 

Les païens 9 guidés par un instinct sublime, avaient repré- 
senté le génie aveugle y pour donner à comprendre que toute 
sa force était interne et que c'était en agissant sur lui-même 
qu'il créait ses chefs-d'œuvre. Ce fut surtout par la médita- 
tion y la puissance de la réflexion que les cénobites cisterciens 
pénétrèrent dans le sanctuaire de la science , trouvèrent la 
solution des plus hautes questions religieuses et sociales , et 
mirent le monde sur la voie de presque toutes les grandes dé- 
couvertes. 

Un des principaux soins de nos moines était la recherche 
des vieux manuscrits : pour se les procurer, ils ne reculaient 
ni devant les peines» ni devant les dépenses. Ceux de Mori- 
mond en avaient recueilli un assez grand nombre. 



— 309 — 

Ils trayaillaient avec non moins de zèle à les reproduire par 
la transcription, afin de les conserver et de les propager. Il y 
avait à Morimond , comme dans tous les couvents de Giteaux , 
un scriptorium, lieu solitaire où se trouvaient plusieurs pu- 
pitres, des tables couvertes de livres à demi-rongés par les 
vers, et de chartes poudreuses. Là se réunissaient les moines 
écrivains [tcriptores ) , sous la surveillance d'un maître ( magis- 
ter seriptorum) . On leur distribuait le dimanche , après com- 
piles , le parchemin , Tencre , les stylets et les manuscrits à 
copier. Après s'être mis à genoux et avoir récité un Pater, un 
Ate et un Gloria Patri , ils se livraient à leur travail , gardant 
un silence aussi rigoureux que dans le cloitre. Us jouissaient 
de plusieurs privilèges , comme de n'aller aux champs qu'au 
temps de la fauchaison et de la moisson , d'avoir plusieurs 
livres à la fois, d'entrer à la cuisine pour y polir leurs 
tablettes, y faire fondre Tencauslique et sécher le parche- 
min (1). 

D'après un statut du chapitre général de 1134, les carac- 
tères qu'ils traçaient devaient être simples , d'une seule cou- 
leur, sans peinture ( litterœ uniu$ coloris fiant et non depictœ ) . 
Ce ne fut que bien plus tard qu'ils y ajoutèrent des arabesques 
et de Fenluminure. Si Ton veut se faire une idée du degré de 
perfection calligraphique auquel arrivèrent les moines de Mo- 
rimond, on peut consulter le magnifique Missel cistercien du 
XIV* siècle qui se trouve à la bibliothèque de Chaumont. Je 
crois qu'il serait difficile de rien voir de plus beau pour la 
grâce et la pureté des caractères, et pour la splendeur de l'or- 
nementation. 

L'Eglise marchait vers un avenir sombre et orageux ; il lui 
fallait dans tous les rangs de la hiérarchie des défenseurs ar- 

(1) Ub. Us., cap. 71. 



— 310 — 

mes de toutes pièces « des hommes réunissant la science et la 
piété. Jusqu^alors la vie religieuse « cachée derrière les bar- 
rières du cloître ou ensevelie dans la profondeur des dés^rU , 
avait cherché à dérober ses œuvres au monde. Au milieu du 
Xni* siècle , la société chrétienne sembla élevée à la hauteur 
de Tétat monastique : le moine crut pouvoir respirer Pair pu- 
rifié du siècle , traverser les peuples « enseigner dans les chai- 
res des églises et dans celles des écoles « et Ton vit TUniversité 
de Paris « c'est-à-dire TEurope savante , tour-à-tour suspen- 
due , comme par un aimant invincible , tantôt au froc d'an 
franciscain, tantôt au scapulaire d'un dominicain (1). 

Les vieux moines « en général , étaient en dehors de ce mou- 
vement; on les regardait comme des traînards assoupis sous le 
voile d'une sainte ignorance « et ils étaient méprisés par la fouk 
des religieux mendiants, des docteurs séculiers « des l^istes 
et des canonistes. Ce fut alors qu'Etienne de Lexinton, abbé 
de Glairvaux , résolut d'établir à Paris une maison d'études 
pour ses religieux , d'où naquit le collège des Bernardins , le 
plus ancien de l'Université , qui fut ouvert plus tard à tout 
l'ordre. Il était réservé à Benoît XII d'organiser définitive- 
vement les études cisterciennes et de hiérarchiser l'enseigne- 
ment. D'après sa bulle , il y aura une école dans chaque ab- 
baye , et dans chaque province un lycée supérieur où seront 
envoyés les élèves les plus distingués de l'école abbatiale , ca- 
pables d'entrer en logique. Le pape en reconnaît six princi- 
paux, ceux d'Oxford, de Toulouse, de Montpellier, de Sala- 
manque , de Bologne et de Metz. On n'enseignera dans ce 
dernier que les sciences élémentaires pour ceux de la généra- 
tion de Morimond qui s'étend en AUemagne (2). Au-dessus de 

(i) Duboul., Hist. de VUniv., XIII* siècle. 

(2) Métis quoque sit particularu studium in scicntiis primitivis, pro Alema- 
ois per generationem Morimundi, etc... In studio Metensi provideat de lectori- 
bus et aliis officialibus, abbas Morimundi , etc. 



— 311 — 

ces collèges proyindaux s'élèyera le collège de Paris , le pre- 
mier de tous, comme étant à la source de toutes les sciences ; 
il y Tiendra des religienx de toutes les générations et de toutes 
les nations 9 spécialement ceux qui seront jugés aptes à parcou- 
rir avec fruit le cercle des hautes études. On y enseignera 
toutes les branches de la science ecclésiastique , à Texception 
du droit canon. 

Chaque abbé était tenu d'envoyer à ce collège un nombre 
déterminé de religieux « avec des provisions. Les cours étaient 
de trois, cinq, sii et huit ans, selon que Ton aspirait au bac- 
calauréat, à la licence ou au doctorat. D'après la constitution, 
Tabbè de Morimond était obligé d'y entretenir deux de ses 
moines profès : ce qui fut ponctuellement exécuté jusqu'à la 
ruine de Tordre ; et, lorsqu'il s'y présentait lui-même, dans ses 
voyages à Paris , le proviseur devait aussitôt faire sonner la 
cloche pour convoquer tous les étudiants , et aller à leur tête 
le haranguer en latin. Il occupait partout la première place, en 
Tabsence de Tabbé de Gtteaux (1). 

Quoique les études aient été constanunent en honneur dans 
notre abbaye, nous avouons humblement que nous n'avons 
point de chefs-d'œuvre à citer, ni d'hommes comme saint 
Bernard et saint Thomas d'Aquin, qui résument non-seule- 
ment un siècle , mais une époque , à présenter à l'admiration 
et à la vénération de la postérité. Tout ce que nous pouvons 
dire , c'est que le champ de la science a été cultivé dans toutes 
ses parties par nos cénobites, et qu'il n'a pas toujours été im- 
productif. 

Sans revenir sur les ouvrages du fils de saint Léopold, dont 
nous avons parlé longuement plus haut , huit d'entre eux nous 
ont laissé des conmfientaires sur un grand nombre de pas- 

(1) Balla Bened. XU, in Nomatt. dst., p. 5S6; — Ou V&it Gouv. de tord, 
de Cit.f in-i», pasmm. 



— 312 — 

sages de TÂncien et du Nouyeau-Testament, dont les titres 
seuls suffiraient pour nous donner une idée ayantageose de 
leurs trayaux bibliques ( 1 ) ; dix ont excellé dans le genre oratoire, 
et les historiens de Tordre ont remarqué que plusieurs de leun 
nombreux sermons se distinguaient par l'éléyation des pensées, 
une onction touchante, une latinité pure et facile (2). 

Parmi les auteurs ascétiques de Morimond, qui sont au nom- 
bre de huit ou neuf (3) , il faut placer l'abbé (Mon en première 
ligne : on retrouve dans son Traité des trois Degrés, ou Moj/en 
dt obtenir l'héritage céleste , la forme et les tendances de la lie 
mystique au XII* siècle. 

Ces trois degrés représentent les trois états de la ^iritoalité, 
qu'il compare aux trois ordres des anges : d'abord. L'état d'ini- 
tiation pour les commençants , qui consiste à expier ses fautes 
par la pénitence et à renoncer à toute affection au péché ; Tame 
se nourrit alors de la pensée de la mort et de l'éternité : cet état 
purifie et perfectionne les sens. L'état illuminatif éclaire Tes- 
prit et le persuade des yérités chrétiennes , il conduit dans h 
voie de l'humilité et de la mortification sur les traces de Jésus- 
Christ : cet état purifie et perfectionne la raison. L'état unitif 



(1) Unus scripsit super Exodum, cum expositionibus interllnearUms mystids 
et glossis marginalibiis ; — alii duo super Psalmos ; — très diversi super Cao- 
tica Canticorum ; — alius Expositiones peregregias et Interpretationes in om* 
nés Epistolas S. Pauli; adjecit Dictionarium singulare renim ac Yerboram 
obscuriorum; — Renaldus super plures textus S. Scripturœ ; — Odo Expositkh 
nes morales et mysticas super di versos textus tam Veteris quam Novi Testa- 
menti. 

(2) Himbertus de Lona : Oratio quam hnbuit ante curiam romanam. — Re- 
naldus : Sermones de Sanctis et Dommicis totius anni; De Âdventu et Quadn- 
gesima : Sermones et Exhortationes ad diverses . — Octo alii scripsenmt Sermo- 
nes, etc. — Odo : Sermones de Adventu, de Quadragesima, de Dommicis et PèP- 
tis totius anni, prsecipue de festivitatibus B. M. Virginis. 

(3) Quatuor diversi scripserunt ascetica, scilicet : 1° Mariale, seu libnm 
salutiferum de laudibus B. M. Virginis; 2o De laude Dei in sanctis: S» De Ad- 
ventu D. S. J.'C; 40 Dialogum duorum monachorum Cluniac. et Cisterc,"^ 
faut y ajouter Otbon, Himbertde Losne et Odon. 



— 313 — 

a pour but de faire régner Dieu sur toutes nos afTections par 
Fardeur de la charité , et de nous unir à lui d'une manière in- 
variable, ce qui est le gage du salut éternel (1). 

Fidèle à Tune des plus essentielles obligations d'un abbé, 
Odon distribuait souvent à sa communauté le pain de la parole 
divine. Il n'a écrit que quelques-uns de ses discours , dont le 
fond principal consiste dans des explications mystiques de l'E*- 
criture sainte ; il a négligé de le faire pour la plus grande par- 
tie , parce que sa modestie le portait à croire qu'ils ne méri- 
taient pas de passer à la postérité. Ses disciples, qui en jugèrent 
tout autrement, obtinrent de lui, à force d'importunités, laper- 
mission de les écrire tandis qu*il les prononçait ; mais, plus cu- 
rieux d'en conserver te sens que les paroles, chacun assortit sa 
copie à l'impression que Forateur faisait sur son esprit (2) , et 



(1) Tractaius de trinis gradibus quibus pervenitur ad hereditatem solutis et 
ad eam très hierarchias cœlestium spirituum operari ; in-8o. 

(2) L^un de ces copistes avoue qne, si Odon avait vonla se donner la peine 
de les mettre en état d^être publiés , ils auraient une tout autre beauté. Si Ton 
en veut des échantillons, on les trouvera dans les cinq que le P. Gombefls, do- 
minicain, a fkit imprimer dans la Bibliothèque des Prédicateurs, 8 vol. in-fol., 
Paris, 1680. ~ Quant an nombre de ceux que renferment les manuscrits, on 
ne peut guère le déterminer. Oudin dit en avoir découvert deux recueils dif- 
férents à Tabbaye de Long-Pont, dont le premier contient cinquante-six ser- 
mons qui roulent sur les dimanches de TA vent, sur ceux de Carême, sur les 
principales fêtes de Tannée, et spécialement celles de la Ste-Vierge (Selon quel- 
ques-uns, ce serait le même que Ton voyait aux carmes déchaussés, k Gler- 
mont en Auvergne). A Tégard du second, il n*en donne aucune notice. 

A la bibliothèque du roi (n» 3010), est un exemplaire manuscrit des ser- 
mons d'Odon , au nombre de cinquante-quatre , différents de ceux du recueil 
de Long -Pont; le texte du sermon par lequel il 8*ouvre sont ces paroles di- 
sais : Sibilabit Dominus muscœ quœ est in extremo fluviorum Egypti , et le 
dernier roule sur celle-ci de S. Pierre : Déponentes omnem dolum, etc. Le 
trente-quatrième , qui a pour objet la Nativité de J.-C, est le même que celui 
donné par le P. Combefls. 

Il y a bien de Tapparence que ce sont des sermons d^Odon qui se rencon- 
traient dans les manuscrits du Bec, cotés 109 et 110, et qui portent simplement 
rétiquette d'un abbé de Morimond. Si Ton était à portée de conférer ensemble 
les manuscrits des sermons qu*on attribue communément à Odon , abbé de 
Shirton en Angleterre, à Odon, abbé de St-Martin-de-la-BataiUe dans le mè- 



— 314 — 

de là Tient que ces discours Tarient et pour le style et pour 
rarrangement, dans les différents exemplaires qui nous en res- 
tent. 

Apres Othon d'Autriche , Odon nous semble avoir été, sont 
le rapport scientifique , le religieux le plus remarquable de 
Tabbaye de Morimond. 11 avait embrassé toutes les connait- 
sances cultivées par ses contemporains : polémique reUgien- 
se (1), études théologiques (2), histoire et chronologie (3), etc. 
Nous irons plus loin, et nous dirons qu'il a été pour ainsi dire 

me royaume, et à Odon de Soîsbods, peat-ètre en poorraivoii déooa¥rir ph- 
slenn qui appartiennent à notre abbé. Ce qoi est certain, c*e8t qaHl fknt lii 
restituer nn sermon snr ces paroles de S. Jean : Stabai juxta crmetm «MÉer 
Jesu, sermon qoi a été mal à propos attribué à S. Odon, abbé de Glany. C*al 
Maraccio et le cardinal de la Tour-Brûlée qui en ont foit recomiattre ferrrar 
Ce sermon est encore coté sons le nom de Tabbé de lioriniood , daat nm 
liste dressée vers Tan 1440, d*écrivains ecclésiastiques qui ont enseigné qn 
Marie a été conçue comme les autres enfants d*Adam. 

Le discernement des autres écrils de Tabbé Odun , tous enfouis dans rote- 
eorité des bibliothèques, n*est pas moins di£Bcile à fiîire. On oooserre à b Iri- 
bUothèque de S.- Benoit de Cambridge un commentaire sur le PenUtemi 
que Thomas James croit être d'Odon de la Bataille; un autre sur lesPsanmei, 
qui servait à Oxford dans la bibliothèque de Bailleul, n« 86, lui est encore 
attribué par le même critique, ainsi qu*une Explication des Evangiles renfermée 
dans le Ms. 37 du même dépôt. Comme ces trois commentaires sont dans le 
genre mystique, Oudin pense quMls pourraient bien faire partie d*un ouvrage 
de notre abbé dont il y a des exemplaires à Morimond et à Foigny sous le ti- 
tre di Explications mystiques et morales de divers endroits de f Ancien et (h 
Nouveau- Testament. Les mots par où cette production débute sont : Ut in m- 
vo opère Veteris recordemur Testamenti, etc. Cependant, en d^autres manus- 
crits qu*Oudin dit avoir vus, elle porte le nom de Guillaume, abbé d*Auberive; 
mais dans le prologue on nous donne la clef de cette variante, en disant que 
Touvrage serait beaucoup plus parfait si Odon lui-même Tavait rédigé. Le fond 
des choses loi appartiendrait donc seulement ; le style serait de Tabbé d*Ao- 
berive, son disciple. 

Dans le catalogue de la bibliothèque Pauline de Leipsick, on fait Odon io- 
teur d*un écrit sur la mort de S. Bernard, De transitu sancti Bemardi. D*aQ* 
très bibliographes font honneur de plusieurs autres ouvrages à notre abbé, sur 
des conjectures qui, à la vérité, peuvent être incertaines ; nuds elles foumîsseot 
elles-mêmes la preuve qu*on avait une grande opinion de son mente etdeseï 
talents. 

(1) Derelig. christ, et judaica, Leone et Odone interlocut., dialog. 1. 

(2) De variis dogmat, quœst. theolog., 1. 1. 
{•) Chronieor,, etc., liber unus. 



— 315 — 

le Roger Bacon de Giteaux» et qu'il a ébauché^ d'une manière 
plus ou moins informe il est vrai , la plupart des sciences qui 
font Torgueil de notre siècle , et auxquelles nous devons nos 
plus belles découvertes. Oui» il y a plus de 700 ans, un pauvre 
moine, enfant du Bassigny, après les longues psalmodies de la 
nuit, au retour des travaux de la fauchaison et de la moisson, 
aimait à se reposer en s^occupant des nombres, de leurs signes 
et de leurs rapports, de l'unité et de ses combinaisons, de mathé- 
matiques, de géométrie, et même de formules algébriques (1). 
Ces essais, ces élucubrations rudimentaires d'un esprit investi* 
gateur sont revêtus d'une forme mystique comme tous les 
ouvrages du même auteur, ce qui les rend peu intelligibles ; et 
nous ne voulons pas leur donner plus de valeur qu'ils n'en 
ont; mais, parce qu'aujourd'hui la voie est faite et que nous 
pouvons y marcher et y courir à l'aise , il ne faut pas oublier 
ceux qui les premiers ont essayé de la frayer avec des peines 
infinies à travers des régions inconnues , quand bien même ils 
n'auraient laissé après eux que l'empreinte de leurs pas. 

Nos moines se livraient d'une manière spéciale à l'étude de 
la théologie ; ils avaient, dans leur couvent, comme nous l'a^ 
vons déjà dit, une école où l'on enseignait cette science, et 
plusieurs d'entre eux en ont écrit des traités particuliers 
et même des cours complets (2). L'agiographie , cette portion 



(1) De Mathesi ccpiùsœ et doctœ disputatimes ; — De Analyticis temariis, 
liber unos; — De Analyticis numerorum, liber aller; — De Significationibnu 
numer., liber unos; — De Mysteriis figurarum, liber unus; — De Regulis ge^ 
nerationum^ liber anas; — De Cognitionibus et Interpret. numer,, liber onns ; 
— De Significatioiubus uaitatis^ liber anus ; — De Relaiionibus et eorum myste^ 
riis, liber unus. 

(9) Otho Austriacus, liber octavus: Ckronic, de fine mvmdi, Antichristi perse^ 
cuiione, Resurrectione mortuorunif Judicio finali, Gloria beatorum et Supplia 
eiis damnatarum, — Unus e monacbis reliquit Gommentaria perpétua in qua- 
tuor libros Magistri sententiarum ; quatuor divers! Summas theologiœ moralis 
et catecbisticas. 



— 316 — 

si instructive et si édifiante de Fhistoire ecclésiastique, dot fixer 
particulièrement leur attention. 

Vers le milieu du XIV® siècle, l'abbé Renaud I^, snccesseor 
de Gauthier III, non moins célèbre pour sa science que pour 
son dévouement aux pestiférés, ainsi que nous rayons vu dans 
le chapitre précédent, s'y consacra pour ainsi dire tout entier. 
Issu d'une noble famille de Metz, au moment où ses talents, sa 
naissance et sa jeunesse lui ouvraient dans le monde la voie 
des honneurs et des plaisirs, touché de la grâce divine , il s'é- 
tait retiré, à Tâge de vingt-deux ans , à Morimond, pour y ti- 
vre dans l'obscurité et la pénitence. Il avait été converti parla 
lecture de la Vie des saints ; c'est ce qui explique pourquoi il se 
plut à tourner de ce côté toutes ses études savantes et celles de 
ses religieux. Les précieux matériaux qu'il avait recueillis fa* 
rent dispersés et détruits durant les guerres et les dévastations 
du XVI* siècle. C'est lui qui a composé la Vie de sainte Gks- 
sinde, originaire de Metz, fille du duc Vintron , Fun des prin- 
cipaux seigneurs de la cour d'Âustrasie , et première abbesse 
du monastère qui portait son nom , fondé par son père dans 
son propre palais , où elle vécut dans la plus haute sainteté, 
partageant son temps entre les exercices du cloître, le soin des 
malades et le soulagement des pauvres , jusqu'à sa mort, en 
778 (1). 

L'abbé Himbert, de Losne, dans le siècle suivant, fut encore 
plus remarquable par son éloquence, son érudition littéraire et 
ses connaissances théologiques (2). Jean Coquey marcha en- 
suite sur ses traces. 

Enfin, nos religieux, dans tous les genres, ont payé leur tri- 
but à la science : à la bibliographie , en recueillant les liïres 

(1) Carol. de Visca, Biblioth. script, sacr. ord. Cist., in-4o, pp. 199 etsq. 

(2) Scripsit Laud. vitœ solit. ; — Sermon, de continent. ; — De languore ipi' 
ritus ; — De lectione historicorum. 



— 317 — 

les plus rares et les plus curieux ; en formant ces collections de 
saints Pères, de controversistes et de théologiens, les plus ri- 
ches qu'il y eût en Champagne et en Lorraine. Leur bibliothè- 
que, quoique pillée, et déyastée deux fois, en 1560 et en 1624^ 
renfermait encore enyiron six mille Tolumes en 1790 , dont 
quatre à cinq mille furent transportés à Ghaumont, où ils ont 
formé le noyau de la bibliothèque publique de cette ville. Ils 
s'occupaient de géographie : les murs du cloître étaient tapis*- 
sés de cartes , de mappemondes magnifiques , monuments du 
talent et de la patience monastiques ; d'histoire naturelle : 
leur cabinet offrait des coquillages , des minéraux de toute es- 
pèce ; de botanique : on montre encore le jardin où ils avaient 
recueilli, de toutes les parties de l'Europe , les plantes les plus 
rares (1) ; de poésie : nous avons souvent admiré les grftces 
naïves et l'harmonie de plusieurs pièces latines composées par 
eux dès le milieu du XII* siècle ; de linguistique : l'abbé et 
un certain nombre de moines parlaient et écrivaient l'aile* 
mand, le polonais et l'espagnol aussi facilement que leur pro- 
pre langue. 

Les beaux-arts ne leur étaient pas étrangers ; ils avaient 
leur musée enrichi des portraits de tous les abbés (2), la plu- 
part peints par des moines, et d'une grande quantité d'autres 
toiles représentant les papes , les cardinaux et les plus grands 
saints de Tordre de Gîteaux, au nombre d'environ deux cent 
soixante , achetées en partie à Rome , formant une collection 
très-remarquable, une des plus curieuses qui fût en France (3). 
Le tableau si remarquable de Lazare sortant du tombeau. 



(1) Remplacement de ce jardin s'appelle encore aujourd'hui le Jardin bo- 
tonique. 

(2) On retrouverait encore à cette heure quinze ou vingt de ces portraits 
dans les environs de Morimond. 

(8) Ces tableaux ont été pillés et dispersés à la Révolution ; nous en avons 



— 318 — 

que les étrangers Tenaient admirer, était sorti du pinceau d'an 
religieux. C'était encore un moine qui ayait tracé à la Todte 
de la chapelle abbatiale les peintures à fresque jurant FAs- 
somption. L'abbaye de Morimond était Tacadéniie et Tathéoée 
du Bassigny, une école toujours ouyerte à tout ce qu'il y aTait 
d'honmies de goût et de science, un asile pour les artistes mal- 
heureux , une société d'encouragement pour les talents wor 
sants. 

Elle a donné à Fhistoire Othon de Frisingue ; à la jurispni- 
dence, Guillaume III et Gabriel de Saint-Blin; à la diplomatie» 
Aliprand et Guy, ainsi que plusieurs autres aM>ésqui ont traité 
les plus grayes affaires ayec la plupart des princes de leur 
temps ; au concile de Constance, Jean de Bretagne ; à nos rois, 
trois conseillers : Antoine de Boisredon , Claude Massoo et 
Claude BrifiEsiut ; aux souverains-pontifes, quatre légats; àTE- 
glise, un pape de sa filiation, Benoit XII ; à TEspagne, dessd- 
dats qui Tout délivrée du joug ignominieux et abnitisBant de 
l'islamisme ; à l'Allemagne, des missionnaires civilisateurs qui 
en ont chassé l'ignoraïiee et la barbarie (1). 

retrouvé quelques-uns dans les villages environnants, à llontigny-le-Roi, par 
exemple. 

(1) Voyez, parmi les Pièces justificatives, à la fin du vol., la Liste des abbéi 
et des moines de Morimond qui ont écrit sur les diverses branches des oob- 
naissances humaines, avec Tindication de leurs ouvrages, soit imprimés, soit 
manuscrits. 



— 319 — 



CHAPITRE XXIX. 



NoafMox troubles à Calttrafa; tictoire de Tarifa; rachat de la garde de 
Morimond ; origine de la place de Morimond & Dyoïi. 



La grande-maltrise de Calatraya conférait à celui qui en 
était revêtu une puissance énorme « l'environnait d*un pres- 
tige éblouissant , relevait au niveau des rois ; aussi était-elle 
le point de mire de toutes les grandes ambitions et l'occasion 
d^une foule d^intrigues tournant toujours au détriment de 
Tordre. 

Jean Nugnez de Prado, l'auteur des tristes dissensions dont 
le dernier grand-maître avait été la victime, était aUé le cher- 
cher au fond de sa retraite pour lui faire subir de nouvelles 
humiliations ; il en vint jusqu'à donner le conunandement de 
Zorita à un de ses parents, quoique Garcias Lopez se fût réser- 
vé cette place ; c^est pourquoi celui-ci, se voyant indignement 
trompé, avait repris le titre de grand-maitre, qu*il conserva 
toujours. Les chevaliers d'Aragon et quelques-uns de Castille 
restèrent dévoués à son parti^ même après sa mort , et choisi- 
rent Alphonse Ferez pour le remplacer, et pour Topposer à 
Jean Nugnez. Les rois eux-mêmes prirent part à cette lutte et 
forent divisés. 

Cette scission déplorable appela Tattention de l'abbé de Mo- 
rimond. Renaud se transporta en Espagne et se rangea du côté 



— 320 — 

d'Alphonse « comme le prouve le préambule des statuts qa^il 
dressa sous ce titre : Ncms , D. frère Renaud , par la grâce de 
Dieu abbé de Morimond, visitant la maison de CakUrava, no- 
tre fillej de l'avis du grand-maitre D. Alonzo Ferez, mandons 
à tous les frères, etc. (1). 

La grande-maîtrise d'Alcantara était également dispatée 
depuis quelque temps par deux rivaux acharnés. Le rw de 
Castille, désirant faire cesser ces discordes » avait appelé, en- 
viron vers Tan 1335 , l'abbé de Morimond et le grand-mattre 
de Calatrava pour visiter cette milice, et avait envoyé des gens 
de guerre aux environs de Placencia , de Cacerès et de Tni- 
xillo,afin de protéger leur route. Le fruit de cette intervention 
fut l'abdication de l'un des prétendants et Télection pacifique 
de Gonsalve Martinez, qui fut le sauveur de TEspagne^ comme 
nous allons le raconter. 

Mahomet, roi de Grenade, se sentant pressé par les armes 
des chrétiens, et trop faible pour leur résister, alla en Abri([ae 
implorer le secours d' Albohacem , roi de Maroc , qui lui pro- 
mit une armée sous la conduite de son fils Âboumélie. Ces 
troupes franchirent le détroit de Gibraltar vers Tan 1332, et 
exercèrent de grands ravages sur les terres des chrétiens pen- 
dant plusieurs années ; mais , en 1338, Aboumélie fut attaqué 
avec tant de vigueur et d'habileté par Gonsalve Martinez, qu*il 
fut tué, et son armée mise en déroute. Les lauriers de l'infor- 
tuné grand-maitre se changèrent en cyprès. Accusé faussement 
de trahison près du roi de Gastiile, ce prince , nonobstant les 
remontrances et les menaces du pape et des évéques, le fit dé- 
capiter et brûler. 

Albobacem, animé par la mort de son fils, excita les peuples 
du nord de l'Afrique à prendre les armes pour la défense de 

(i) Ann. cist., t. !, p. 5Î8; — Rades, Hist. Calatr., ce. 26, Î7 et iS. 



— 321 — 

l'islamisine t et assembla soixante -dix mille chevaux, quatre 
cent mille hommes d'infanterie, avec une flotte de douze cent 
cinquante vaisseaux et soixante-dix galères. Les trois rois de 
Castille, d'Aragon et de Portugal se Uguèrent entre eux pour 
s'opposer au torrent qui menaçait de tout engloutir. 

Alphonse XI, dont les états étaient surtout menacés, envoya 
deux chevaliers de Galatrava au pape pour lui demander les 
privilèges d'une croisade : Benoit XII les lui accorda pour trois 
ans, et lui écrivit d'avoir confiance en Dieu. « Considérez, 
a lui dit-il, combien il importe à un prince allant à la guerre 
« d'avour la paix chez lui , c'est-à-dire dans sa conscience. 
m Voyez d^c si vous ne sentez point de combat intérieur au 
c sujet de ^fte concubine que vous avez gardée si longtemps, 
« et si vous n'avez point de remords touchant le grand-maître 
« de l'ordre d'Alcantara, que vous avez fait mourir, quoique 
« religieux, et au mépris des censures ecclésiastiques. Faites 
«( donc pénitence, pour attirer la bénédiction de Dieu sur vos 
« armes d (1). 

Le lundi 30 octobre 1 340, le combat s'engagea près de Ta- 
rifa : les deux rois de Castille et de Portugal , dès Taube du 
jour, se confessèrent et communièrent; tous les chevaliers en 
firent autant, et leur exemple fut suivi d'une grande partie de 
l'armée. Les ordres militaires marchaient chacun à la suite de 
sa bannière, sur laquelle étaient inscrits les deux noms fran- 
çais de Citeaux et de Morimond ; c'était un chevalier français 
qui portait le guidon de la croisade , par ordre du pape : les 
hommes se battirent et Dieu vainquit ; la croix brisa encore 
une fois le croissant ; Tislamisme fut terrassé et laissa plus de 
vingt mille morts sur le champ de bataille , avec un butin et 
des richesses immenses (2). 

(1) Uar.,HisL(tEsp., c. 7, 146 ; — Rain., 1339, n» 77; — J. ViU., 11, c. 119. 

(2) Fleury , Hist. ecclés.y t. 20, p. 13, in-12. 

îi 



— 322 — 

Les chevaliers avaient deux ennemis beaucoup plus redou- 
tables que les Maures : le despotisme royal auquel ils faisaient 
ombrage , et le repos au milieu de Tabondance qu amenait la 
victoire. Pierre-le-Cruel avait succédé , en 1350 , à son père 
Alphonse, et répudié Blanche de Bourdon, son épouse Inti- 
me, pour vivre publiquement en concubinage avec Marie de 
Padilla. Le grand-maître de Galatrava, d'après les conseils de 
Tabbé de Morimond, osa l'en reprendre et provoqua sa colère, 
dont il ne put éviter les suites terribles qu'en se sauvant en Ara- 
gon. Cette démarche le fit accuser de haute trahison^ comme 
s'il eût voulu se liguer avec le roi d'Aragon contre la Castille. 
Cependant Pierre crut devoir dissimuler son ressentimc^ 
pendant quelque temps, au point de l'engager à revenir, 
lui promettant sur sa parole royale de lui rendre ses bonnes 
grâces. 

Jean Nugnez, trompé par ces fausses démonstrations , ren- 
tra en Castille , et il fut reçu avec tous les honneurs dus à sa 
dignité ; mais quelques jours après on le conduisit au fort 
d'Almagro, où il fut égorgé (1). Pierre-le-Cruel convoqua les 
chevaliers et fit donner la grande-maîtrise à Diego Garcias de 
Padilla, le frère de sa concubine. Ces déplorables événements 
et les dissensions intestines qui en furent les conséquences 
empêchèrent les abbés de Morimond de visiter Calatrava par 
eux-mêmes : ils déléguèrent alors des abbés de leur filiation en 
Espagne, avec pleins pouvoirs. De cette façon, Morimond eut 
une action incessante sur la Péninsule, jusqu'à l'entière expul- 
sion des Maures (2) . 

Notre abbaye n'était pas moins entravée en-deçà qu'au-delà 
des Pyrénées. Après la bataille de Poitiers, les Anglais, ayant i 

(1) Uélyot, Hist.desord. relig. etmilit., l. 1, p. 43. 
fl) Manriq., Séries prœfect. milit. Calatr,, t. 3 ; — Franc. Caro de Toro . 
Hist, de las orden. milit. Santiag.. Calatr. y Alcant., tt. 1 et 2, in-!i. 



— 323 — 

leur tête le prince de Galles , envahirent la Champagne et la 
Bourgogne. La noblesse de ces deux provinces, réunie à Châ- 
tillon-sur-Seine, voulut s'opposer à la marche des vainqueurs ; 
mais elle fut écrasée sous le nombre dans la plaine de Brion- 
sur-Ource. L'ennemi, ayant occupé tout l'Auxois, étendit ses 
ravages jusqu'à Moutier-Saint-Jean , Molesme , le Val-des- 
Choux et Lugny. Les religieux se sauvèrent avec les reliques 
et les vases sacrés du côté de Langres et de la Saône. Ghâtillon 
fut livré aux flammes. Les états de Bourgogne, redoutant pour 
Dijon uu semblable sort, conclurent une trêve pour trois ans, 
moyennant une somme de deux mille moutons d'or. Le Bassi- 
gny lui-même fut bientôt en proie à toutes les horreurs de la 
guerre, et Morimond pris d'assaut et pillé. Le traité de Breti- 
gny, qui aurait dû ramener Tordre et la paix, ne fit que mettre 
le comble à l'anarchie. D'un côté , les hordes des Tard- Venus 
etdesGrandes^ompagnies, composées d'Anglais, de Gascons, 
de Navarrais, de Bretons et de Français, conduits par quelques 
misérables aventuriers, tels que Arnaud de Gervoles, le sire de 
Neufchàteau et le lorrain Brocard de Fenestrange, se mirent à 
parcourir la France, portant partout le pillage , l'incendie, la 
désolation et la mort ; les abbayes étaient leur proie privilégiée ; 
ils s'y précipitaient de toutes parts, les ruinaient , après avoir 
chassé ou massacré les moines ; Morimond ne leur échappa 
point (1). De Fautre , les seigneurs français , dont les cofires 
étaient vides après tant de guerres désastreuses , n'avaient 
point d'autres moyens de réparer les brèches faites à leur for- 
tune, que d'imposer les monastères déjà épuisés par les sacri- 
fices qu'ils avaient faits poiu* échapper aux Anglais ou pour 
payer la rançon du roi Jean. Le nôtre s'était cotisé pour cent 
moutons d'or, somme énorme à cette époque. Il fallait, pour 

(1) Gaultherot signale surtout les ravages exercés dans le Bassigny ; — ilna^- 
ttue de Langres fia-K'* y p. 405. 



— 324 — 

gouverner cette maison dans des circonstances si difficiles, 
un homme d*énergie, de prudence et d*une grande capacité ; 
tel était Thomas de Romain-sur-Meuse, élu en 1355. L*aQ 
des actes les plus importants de son administration fut celai 
par lequel il s'affranchit de la servitude des seigneurs de Choi- 
seul. 

Dans ces temps de troubles et de discordes civiles , les cou- 
vents , sans cesse menacés , ne pouvaient se défendre par eui- 
mémes ; il leur fallait le secours des armes laïques. Un baron 
s'engageait à protéger au besoin une abbaye, et Tabbaye s'en- 
gageait à lui payer une redevance annuelle. 

La garde d'un monastère important représentait la valeur 
d'un grand fief: les comtes de Champagne , rois de Navarre en 
même temps , plaçaient la garde de Clairvaux et de Molesme 
au nombre des plus beaux apanages de leur couronne. En 
1321, Guillaume, comte de Tonnerre, avait donné pour dot 
principale à sa fille Jeanne de Châlons la garde de Pontigny. 
On conçoit que ce devait être l'objet des plus ardentes convoi- 
tises : aussi vit-on Charles-le-Bel menacer le duc de Boui^o- 
gne de lui disputer les armes à la main la garde de Moutier- 
Saint-Jean (1). 

Le fondateur d'une maison religieuse en était le gardien-né, 
lui et ses successeurs. Or, les sires de Choiseul , dont les aïeui 
avaient fondé Morimond, les plus puissants de la contrée et 
les plus rapprochés, durent à tous ces titres avoir le droit de 
garde , droit qu'ils exercèrent longtemps comme de généreux 
et nobles patrons, mais qui dégénéra ensuite en vexations et en 
tyrannie. 

Ainsi, au XIV* siècle, après la mort de chaque abbé, ils 
venaient, en dépit des réclamations et des plaintes des moines, 

(1) Mathieu, Hist. desév, de Langres , pp. 13A, 135, etc. 



— 325 — 

s'installer au monastère , sous prétexte de protéger Télection. 
Quelquefois » sans qu'il y eût Tombre même de danger, ils 
arrivaient suivis de leurs soldats et de leurs chevaux , s'impo- 
sant de force et menaçant de briser toute résistance, s*obsti- 
nant à rester tant qu'ils trouvaient des vivres, troublant à 
chaque instant le calme et la paix du cloître , mêlant le bruit 
des évolutions militaires aux chants des religieux , jetant les 
vices hideux d'une misérable soldatesque à la face des anges 
de la terre. 

Outre que de pareils abus étaient incompatibles avec le ré- 
gime claustral, ils faisaient peser des charges intolérables sur 
la maison, que Ton ruinait sous prétexte de la défendre. L'abbé 
Thomas fut heureux de profiter d'une occasion favorable que 
la Providence sembla lui offrir pour rompre ces liens honteux. 
Guy de Choiseul avait épousé Jeanne de Joigny , fille de Jean 
de Joigny et de Jeanne de Join ville ; or, le seigneur de Joinville 
ayant été fait prisonnier dans la guerre de Lorraine , en 1362, 
Guy, son parent par alliance, sétait rendu pleige pour la forte- 
resse de Joinville, et livré comme otage dans la ville de Metz. Il 
écrivit au roi Jean, le priant de trouver bon qu'il vendît, pour se 
libérer, à l'abbé et aux religieux de Morimond , les droits de 
garde, de justice et autres qu'il avaifcpécialement sur leur terre 
deGrignoncourt, moyennant 2,000 florins d'or au comptant, 
avec les clause et réserve qu'ils le tiendraient quitte , lui et sa 
fenrune, de certaines donations que Jean et Henri , ses frères, 
successivement seigneurs de Choiseul, leur avaient faites (1). 

Les religieux ayant accepté ces conditions et soldé la som- 
me , le roi confirma ce traité par deux chartes , l'une datée de 
Troyes, au mois de septembre 1364, l'autre de Talant, près 

(1) Archiv. de TÉvèché de Langres, Recueils de M. tabbé Mathieu; — Ang. 
Manriq., Séries abàat. Morim., ad fin. t. i ; — Mangin, Hist. ecclés. et civ. du 
diocèse de langreSy t. 8 ad fin. 



— 326 — 

de Dijon , au mois de juin de Tannée suivante, et plaça notre 
abbaye sous sa garde immédiate et celle de ses successeurs» à 
perpétuité, en reconnaissance des nombreux services qu'elle 
avait rendus à la royauté ; ce qui nous explique pourquoi, dans 
les armes de Morimond , Técu est surmonté de la couronne de 
France. 

L'abbé Thomas ne put visiter les ordres militaires d'Eqxi- 
gne , à cause des guerres civiles qui remplissaient la Péninsule 
de sang et de larmes et excitaient parmi les chevaliers de dé- 
plorables dissensions. Le gouvernement de Garcias de Padilla 
n'était pas plus tranquille que celui de son prédécesseur. Henri, 
comte de Transtamare, et d'autres grands seigneurs révoltés loi 
avaient donné pour concurrent D. Pedro Estavagnez Carpen- 
teyro , qui avait aussitôt pris les armes contre Pierre4e-Cniel 
et s'était emparé de la ville de Toro , où il avait perdu la vie. 

Le comte Henri ayant été proclamé souverain par la plu- 
part des villes de Castille , Garcias alla le trouver et lui j^ta 
serment de fidélité. Pierre-le-Cruel , Fayantsu, avait conçu 
un secret désir d'en tirer vengeance ; mais il prit le parti de la 
dissimulation, qui lui avait réussi vis^-vis de Jean Nugnez de 
Prado ; il lui écrivit donc une lettre très-flatteuse, pour lui rap- 
peler qu'il avait été un d^ témoins de son mariage avec sa 
sœur Marie de Padilla, dont les enfants étaient ses neveux et 
les héritiers légitimes de la couronne, lui promettant, s'il 
quittait le drapeau de Henri , la propriété de la ville d'Andu- 
jar avec Talavera et Villa-Réal. Cette lettre jeta le grand-mai- 
tre dans le plus grand embarras ; mais la bataille qui se livra 
et où Pierre resta vainqueur le tira d'incertitude ; il s'empressa 
de lui offrir le secours de sa cavalerie , comme s'il eût ignoré 
de quel côté avait penché la victoire ; le roi accepta son offre 
et l'engagea à venir à sa cour; il y fut arrêté et conduit au fort 
d'Alcala, où il mourut en 1365. 



— 327 — 

Tandis que les partisans du comte Henri proclamaient Pierre 
Mugnez de Godoy en Aragon , Martin Lopez était élu à Gala- 
trava par la protection du roi de Gastille , qui ajouta au titre 
de grand-maitre celui de vice-roi de Cordoue ; mais ce prince 
n'était constant que dans ses passions haineuses et sa soif du 
sang. Ayant ordonné à Lopez de condamner à mort les cheva- 
liers partisans de son rival , il le soupçonna non-seulement d'a- 
voir agi faiblement' dans cette circonstance, mais encore d'à* 
^oir facilité l'évasion des principaux coupables; c'est pourquoi 
il le fit prendre et incarcérer. 

Les chevaliers , indignés de tant de vexations , abandonnés 
à eux - mêmes , sans boussole au milieu de cet épouvantable 
chaos, s'adressèrent à Tabbé de Morimond^ le conjurant de 
venir à leur secours. Thomas, de Romain-sur-Meuse» parcou- 
rut une partie de la France pour exciter Iqs seigneurs à délivrer 
l'Espagne écrasée sous le joug sanglant d'un hideux despote ; 
il s'adressa même au roi Charles-le-Sage , et ses démarches 
furent couronnées de succès. 

Henri de Transtamare » assisté des troupes françaises con- 
duites par Bertrand du Guesclin, vainquit le tyran en 1368, 
le tua de sa propre main , et s'assura ainsi la couronne de 
LéonetdeCastille(l). '^ 

Martin Lopez , contre toute attente » refusa de reconnaître le 
nouveau souverain et alla s'enfermer dans la ville de Carmona ; 
mais, forcé dans ses retranchements par D. Mugnez de Godoy, 
il eut la tête tranchée. Ainsi finit ce long et terrible drame. 

n y aurait une grave injustice à faire peser la responsabilité 
de ces désordres sur la milice cistercienne ; c'était le contre- 
coup des guerres civiles qui désolaient l'Espagne. Les rois di- 
visés cherchaient à diviser l'ordre et à l'attirer chacun dans 



(1) Manr., Séries prœfect. Calatr., t. 8; — llariana, Hùt, Hisp.f 1. 16 et 
17 ; — Tabui, Morim,, ad ann. 1867. 



— 328 — 

son parti; mais la masse des chevaliers était too|oiirs à son 
poste, ne cessant d*inquiéter les Maures, de leur enlever plih 
sieurs places importantes et de défendre le sol chrétien au |nix 
de son sang. 

Nous avons admiré nos moines cisterciens dans les champs 
et les bois , dans les granges et les étables ; il ne sera pas moins 
curieux de constater leur influence sur Tagrandissement et Ii 
décoration des cités. Chaque abbaye avait, en cas de goerre, 
un asile dans la ville la plus voisine. Dès Tan 1 170, Gauthier 
de Bourgogne, évêque de Langres, fils du duc Hugues D, 
avait obtenu pour les religieux de Clairvaux la permission de 
bfttir des maisons de refuge à Dijon. Ceux de Morimond joui- 
rent de la même faveur, et, ayant acheté dans ce but des gran- 
ges et des écuries, à Textrémité de la ville, du côté de la ri- 
vière d'Ouche , ils firent construire plusieurs corps de logis a 
Tentour d'un terrain abandonné (pi'ils transformèrent en une 
grande place public[ue , qui a conservé jusqu'à ce jour le nom 
de Morimond (1). La place du même nom, à Beaune, n'a pas 
une autre origine (2). Les villes de Langres (3), de Neufchà- 
teau (4), de Toul (5), de Metz (6), de Trêves et de Cologne (7) 

(1) Voir aux notes justificatives les pièces concernant la place de Monmoiid 
à Dijon. 

(2) Les cinq premiers abbés se retiraient souvent à Beaune, dans leurs hôtels, 
après le chapitre général {ad materias Beinœ tetfninandas ). Cap. gêner. 1494. 

(3) La maison de Morimond, à Langres, occupait presque tout un côté de la 
me de V Homme-Sauvage. 

(4) Les revenus des maisons de Neufchâteau formaient la dotation de la chr 
pelle de S. Jean-Baptiste, dont la collation appartenait à Tabbé de Morimond 
dans réglise paroissiale de la ville. 

(5) Huit maisons dans diverses rues. 

(6) Ulricus, canonicus Tullensis, dédit in civitate Metensi doffutm et curiam 
cum omnibus appenditiis suis et ustensiiibus, ut omnes abbates Cisterdenses ad 
capitulum venientes habeant ibi ge/ierrUe divemorium et hospiiium ( rue des 
Clercs). Ils avaient des rentes sur plus de douze autres maisons de la même 
ville. 

(7) Il est question des maisons de ces villes dans les bulles des souverains- 
pontifes que nous avons citées. 



— 329 — 

leur doivent plusieurs de leurs plus beaux hôtels et des rues 
entières. 

Ils avaient fait des acquisitions considérables de champs et 
de vignes aux environs de Dijon» et spécialement sur les 
coteaux de Talant , de Chenôve , de Brochon et dans le vallon 
de Plombières. Lorsque Philippe -le -Hardi et Marguerite de 
Flandre, son épouse» jetèrent les fondements de la fameuse 
Chartreuse destinée à leur servir de tombeau, ib s'empressè- 
rent de leur abandonner une de leurs terres dont ils avaient 
besoin pour asseoir leurs constructions; et pour ce que, dit le 
duc, nos bienraimez les religieux, abbé et couvent deMori- 
mond, de l'ordre de Citeaulz, à nostre requeste et prière nous 
ont délaissé pour la fondation des Chartreux de Champmol, 
empris notre ville de Dijon , quatre jonois et demi de terre as- 
siz au territoire de Dijon,., nous à icetix religieux avons con-^ 
senti et ottroyé que en notre duché de Borgongne ils puissent 
acquérir jusques à la value de dix livres tomois de rente par- 
tout où il leur plaira et pourront trouver à acquérir en notre 
dit pays, ensemble ou par partie (1 ) 

C'est à cette transaction quMl faut probablement rapporter 
Torigine des relations intimes qui existèrent si longtemps en- 
tre Morimond et la Chartreuse dijonnaise , et de la bienveil- 
lance que les ducs de Bourgogne ne cessèrent de témoigner à 
nos religieux , jusqu'à Textinction du duché , à la mort de Char- 
les-le-Téméraire. 

En 1208, sous Tabbesse Hodaiart, Tabbaye de Belfays avait 
été soumise pour la discipline à celle de Tart, près de Dijon, 
comme à la maison mère dont relevaient toutes les conunu- 
nautés de femmes de Tordre de Clteaux dans le royaume de 
France ; mais , à la fin du XTV* siècle , ce monastère , pillé , 

(1) Arehiv, de la Haute-Marne, liasses concernant les propriétés de Morimond 
aux environs de Dgon. 



— 332 — 

bayadères et des bacchantes et celui des génitrices; elle doit 
même passer alternativement de Tun à Tautre y c*est-à-dire se 
faire 9 selon les goûts et les caprices de Thomme, un instru- 
ment de plaisir ou un instrument de génération. Non! disent 
les socialistes» il n'y aura point de prostitution en hannonie. 
Merci, ô profonds penseurs ! merci de votre découverte! Noo, 
il est vrai, il n'y aura plus de prostitution, quand toutes les 
femmes ne seront que des prostituées (1). 

La milice de Calatrava , avec les autres ordres qui en rele- 
vaient, ne recevant plus, depuis bien des années , la vie et le 
mouvement de Morimond , ressemblait à un grand corps sans 
tète. Les chevaliers, voyant les guerres civiles apaisées et la 
paix rétablie au sein de Tordre, se crurent obligés de renouer 
avec la maison mère des relations que la force seule des cir- 
constances avait interrompues momentanément. Gonzalez 
Nugnez de Gusman , quoique promu depuis douze ans à la 
grande-maltrise, n'avait pas été généralement reconnu, parce 
que son élection , n'ayant point été approuvée par Tabbé de 
Morimond , était regardée par plusieurs comme nulle , ou au 
moins entachée d'irrégularité. Tous s'accordèrent à choisir 
pour arbitre l'abbé Jean de Marligny, et lui écrivirent une 
lettre très-pressante pour l'engager à venir au milieu d'eux. 
Ce nouvel abbé était profès de Morimond , docteur en théolo- 
gie, et avait enseigné avec éclat au collège de Paris; il passait 
pour un religieux du plus rare mérite , et semblait destiné par 
la Providence à devenir une colonne de l'ordre de Citeaux, la 
lumière de l'Eglise et la gloire du Bassigny (1). 



(1) Lisez : Traité de la Science de f Homme ^ par Gabet, 3 vol. in-8» ; — Théor. 
des Quatre Mouvem,, par Four., p. 170 ; — Les Amours au Phalanstère, iD-18» 
par V. H. ; — Owen, The new, moral World ; etc. 

(2) Anp. Manriq., Séries abbat. Morim., p. 544, t. 1; Séries abbat. Clam- 
wU., p. 513, et Séries abbat. Cist., p. 484. — Cistercii sepoltus est sob hoc 



— 333 — 

Notre abbaye , florissante sous un administrateur si sage et 
si éclairé, espérait jouir longtemps encore du bonheur de le 
posséder 9 lorsque ses vertus et ses talents , déjà connus dans 
tout Tordre, le firent appeler au siège abbatial de Glairvaux , 
puis 9 peu de temps après , à celui de Citeaux. Ce fut en qua- 
lité d*abbé de Citeaux qu'il parut au concile de Constance, avec 
Jean de Bretagne de Morimond , Mathieu de Clair vaux, Louis 
de Charlieu et Guillaunîe de Font-Daniel. Ce fut de Citeaux 
que les souverains-pontifes le tirèrent, malgré sa profonde 
humilité , pour remployer dans les négociations les plus diffi- 
cUes et le mettre en face des empereurs et des rois. 



CHAPITRE XXX. 



Dételoppement de la filiation de Morimond dans les Pays-Bas; destraction des 
monastères de Bohême par les Hussites ; réforme de Martin de Vargas ; suite 
de rbistoire de Galatraya. 



La fécondité prodigieuse dont l'abbaye de Citeaux avait été 
douée pendant plus de deux siècles était épuisée. Après avoir 
fait jaillir de son sein sur le monde entier dos flots de vie mo- 
nastique , elle semblait en concentrer en elle-même les der- 
niers restes pour prolonger son existence. Clairvaux » dont la 

epitaphio : 

Hic jacet in cinere de Martiniaco Joannes, 

Doctor theologus, virtutum culmine clarus , 

In Morimundo prsfuit abbas , Claraquevalle 

Lux synodi sacrœ, papali dignus honore. 



— 334 — 

postérité s'était multipliée comme les étoiles du ciel , avait 
perdu depuis bieu des années sa force d'expansion. La géné- 
ration de La Ferté s'était arrêtée en i 246 , et celle de Pooti- 
gny en 1239. Les austérités avaient peuplé les cloîtres , le rdâ- 
chement les rendit déserts ; les âmes d'élites s'en saurèrent, 
parce qu'elles y auraient retrouvé le monde et ses misères 
qu'elles fuyaient. Morimond semblait seul se tenir sur la 
pente de l'abîme ; les observances cénobitiques y étaient tou- 
jours en vigueur; aussi sa filiation ne cesse de se dilater pen- 
dant tout le XI Y* siècle. La sève monte du tronc dans les 
branches , d'où s'élancent de nouveaux rameaux qui couvrent 
les Pays-Bas. 

Nul pays n'avait un besoin plus urgent de moines cister- 
ciens pour lui apprendre à assainir ses marais , à creuser ses 
canaux, à élever ses digues , à féconder ses dunes et à lutter, 
avec le secours de Dieu , contre l'élément terrible qui mena- 
çait alors, plus que jamais, de l'envahir. Déjà le monastère do 
Mont-de-Notre-Dame , auquel la ville d'Yselstein doit une 
partie de sa splendeur, avait été fondé dès l'an 1342 au dio- 
cèse d'Utrecht, et celui de Marien-Croon, près d'Heusden, 
dans révêché de Bois-le-Duc. Ald-Camp, en 1403, envoya 
une colonie au milieu des landes humides de TOver-Yssel, non 
loin de De venter. Cet établissement prit le nom de Galilée-la- 
Grande, en langue vulgaire Zibekeloo. Quelques années plus 
tard, voilà nos intrépides religieux sur les rivages du lac 
d'Harlem, sur les bords de la mer du Nord, dont les flots 
écumants viennent se briser à leurs pieds. L'une de ces mai- 
sons s'appelle le Port-de-Marie , l'autre la Porte-du-Ciel ; plu- 
sieurs monastères surgissent çà et là dans les îlots , dans les 
méandres du Rhin et de TEscaut, au fond des polders , dans 
les sables et les bruyères : ici Saint-Sauveur, Marien-Donck, 
Waerschot ; plus loin , Monickendam , Wateringen , etc. Au 



— 335 — 

confluent des fleuves qui se mêlent , se perdent et reparaissent 
pour se perdre encore, non loin de Tembouchure delà Meuse, 
se dressait la Cour de la bienheureuse Vierge {aula heatœ FtV- 
j|ftnis).Morimond, placé aux sources de cette dernière rivière, 
avait marché de ce côté autant qu'elle ; ils se retrouvaient, après 
avoir fait Fun et Tautre plus de deux cents lieues , et répandu 
sur leur route , dans des sphères différentes , la fécondité et la 
vie(l). 

L'association cistercienne ne reculait ni devant Tespace , ni 
devant les climats, ni devant TiDgratitude apparente du sol. 

Nous Tavons vue sous les rochers du midi de la France et de 
l'Espagne , au sein des forêts de la Germauie , sur le versant 
des monts escarpés de la Suisse , au milieu des marais de la 
Champagne et de la Bourgogne ; la voici aujourd'hui en face 
des plages sablonneuses de la Hollande ; ses granges se trans- 
forment en villages , et plusieurs de ses abbayes en villes. Pour 
opérer ces merveilles, que fallait-il à nos pauvres cénobites? 
Une croix et un Psautier. Partout où ils plantaient Tune et réci- 
taient Tautre, ils avaient bientôt renouvelé la face de la terre. 

Interrogez nos réformateurs modernes ; offrez-leur, je ne 
dirai pas des déserts en Algérie, dans la Sologne et la Breta- 
gne , mais des champs dans les contrées les plus fertiles de la 
France. Les fouriéristes , les plus modestes d^entre les socia- 
listes, vous répondront que des champs ne suffisent pas ; qu'il 
leur faut de plus, en capital liquide et disponible, la somme 
de quatre millions , d'après leurs plans et devis pour la plus fa- 
cile et la plus économique des vérifications de la loi sériaire, 
c'est-à-dire la fondation de la phalange miniature (1)1 

(1) Gasp. Jongel., Notit. abb. Cist.peruniv. orb.; prov. Holland; — Aub. 
Uirsus, Chrome, cist. monach. instit. Cw^, cœnob. apud Belgas etinferior. 
German., p. t97, in-12 (biblioUi. de D^jon). 

(8) Phalange, 14» année, !'• série, t. 1, Introd., p. 15. 



— 336 — 

La prospérité , si elle était constante , finirait par nous enor- 
gueillir et nous détourner de notre fin. Aussi Dieu a-tnl soin 
de la tempérer par des revers qui nous sanctifient en nous hu- 
miliant : c'est ce qui arriva à Morimond ; mais les coups que 
la Providence laissa tomber siur sa tète ne firent qu^ajouter uoe 
nouvelle gloire à son auréole. Le sang de ses enfants avait 
commencé de couler sous le cimeterre des Maures, ensuite 
sous la lance des Tartares ; maintenant c'était sous les piques 
et les faulx des Hussites bohémiens. 

Le cri de révolte poussé par Wicleff au-delà des mers avait 
eu en Allemagne le plus grand retentissement ; le poison de 
ses monstrueuses erreurs y avait été apporté et y avait infecté 
la plupart des universités , spécialement celle de Prague. Jean 
Huss , qui en était recteur, fut un des plus ardents à propager 
la doctrine nouvelle. Cité pardevant le concile de Constance 
et sonuné d'avoir à se rétracter, il s'y était refusé opiniâtre- 
ment et avait été condamné à périr sur le bûcher. De ses cen- 
dres naquit une des plus horribles guerres civiles dont les an- 
nales de l'histoire fassent mention. Ses partisans, au nombre 
de plus de quarante mille , sous la conduite de Ziska , se ruè- 
rent de toutes paris sur les prêtres et les religieux, pour 
venger Tafiront fait à la Bohême dans la personne de leur 
maître (1). 

La vie monastique est un des principaux éléments du catho- 
licisme et son plus sûr palladium; aussi, dans tous les temps, 
les hérétiques ont-ils porté de ce côté leurs premiers coups; ils 
ont compris partout que les moines étaient la garde avancée 
de la place catholique , et que , pour y pénétrer, il fallait leur 
passer sur le corps. Les Hussites ne s'y trompèrent pas, et 
Ziska commença par faire graver ces mots sur sa massue : 

(l) Cochlaeus, Histor. Hussit., in-fol., 1. 1, pp. 50 et sq.; — Jac. Lenfanl^flW' 
du Concile de Constance, t. 1, in-4o, passim. 



— 337 — 

Mort aiuiû Moines! Au rapport d^^^neas Sylvius, de rhistorien 
bohémien Balbinus et de Sartorius (1), nulle part dans le 
monde chrétien les monastères n'étaient plus nombreux , et 
en général plus pieux et plus réguliers qu'en Bohème ; on y 
comptait plus de vingt-cinq maisons de la génération ou de la 
filiation de Morimond. 

La populace hussitique était surtout irritée contre les cister- 
ciens, soit parce qu'ils s'étaient montrés en Bohême les plus 
ardents adversaires de ses dogmes impies, soit parce qu'à 
Constance l'abbé de cet ordre chargé d'examiner une partie 
des ouvrages de Jean Huss avait été le premier à les flé- 
trir (2). Elle marchait armée de fourches, de faulx, de bro- 
ches et de gros bâtons ferrés , et précédée d^un histrion en 
habits sacerdotaux , portant un calice » dansant , hurlant et 
faisant mille contorsions. Ziska était au milieu , sur un cha- 
riot , un drapeau à la main , sur lequel il était représenté te- 
nant de la gauche la tète rasée d'un moine, et de la droite 
l'écrasant de sa massue. Lorsque l'heure du carnage appro- 
chait, les prêtres hérétiques qui accompagnaient ces hordes 
immondes donnaient la communion sous les deux espèces , au 
milieu d*infâmes orgies. 

Ziska, qui avait perdu d'un coup de bombarde, au siège de 
Raby, l'œil qui lui restait y se faisait rendre compte des lieux 
et de la position des ennemis ; alors , étendant la main et se- 
couant son étendard sanglant, semblable au génie des tempé- 



(1) JEn, Sylv., Hist, Bohem., ce. 45, 46; — Balbinus, Bohem, sancLy 1. 2; 
— Sartor., Cist, Bistert,, Monast. ord. cist. inBobem., pp. 976-1080. 

(2) Ex nulla religione ac sacro ordine, tôt Wiclephistœ ferro ac flammis ab- 
nunpserunt, quot e cisterciensibus non in sola Bohemia, sed et locis aliquot in 
Siiesia et Lusatia. Cur, quaeso, tantopere furores suos exaggeraverunt? Nimi- 
mm cistercienses haeresi ipsonim viri zelosissimi ac doctiEsirai maxime obsti- 
terunt ; imo Constantin hi ipsi cistercienses dogmata flammis proxime admo- 
Terunt, etc. ; — Geog. Gruger., Sacr, Pulv. ad diem 20 augusti. 

sa 



— 338 — 

tes y il criait d^une voix de tonnerre : Frappez là ! S^il s'agissait 
d'un monastère à ruiner, la troupe se précipitait en faisant re- 
tentir les airs de ces mots : U$$ak t tusak ! qui , dans la langue 
bohémienne, signifient Moine (1). 

En 1 420 , la bande des hussites appelés orébites détruisit 
le magnifique couvent de Graditz ; ce ne fut pas un combat, 
mais une boucherie (2). Quelques jours après celui de la Ckmr- 
Royale (Kœnigsaal) subit le même sort. Cette maison était le 
point de mire de Ziska ; il la promettait depuis longtemps à sa 
troupe avide et frémissante comme une proie opime. Plusieurs 
religieux furent égorgés , d'autres brûlés ; un grand nombre 
noyés. Le cloître et les superbes jardins dont nous avons parlé 
ne furent bientôt plus qu^un vaste monceau de décombres fu- 
mants. La basilique de Sainte-Marie » entourée de neuf cha- 
pelles j dont chacune était de la juste grandeur d^une église (3), 
ayant été renversée, on brisa les mausolées des rois» et on jeta 
leurs ossements dans la rivière voisine. Le cadavre deWinces- 
las , après avoir été indignement outragé, y fut précipité à son 
tour ; mais un pécheur, qui avait coutume de vendre du pois- 
son à ce prince, l'ayant retrouvé, le cacha dans sa cabane, et, 
lorsque la paix fut rétablie , le livra pour vingt ducats à Tem- 
pereur Sigismond. 

Ainsi, en 1420, la poussière des rois bohémiens s'en alla 
dans l'eau , comme en 93 celle des rois de France dans b 
boue. Voilà ce que deviennent les maîtres du monde! Il ne 
leur est pas même donné de dormir en paix dans leurs sépul- 
cres 1 Quand comprendront-ils qu'il n^y a pour eux de monu* 

(1) C'est ce qae Ton peut constater dans VHist. des Hussites, de Jac. Lenfant, 
tt. 1 et 2. 

(2) Sartor., Cist. Bistert., pp. 697 et 1086. 

(8) Elyzabetha, conjux régis Joannis Lucemburgici , ecclesiam AuU-R«^ 
Dovem ad latera elegantissimis sacellis, quse totidem templa videri poteraot 
adauxit. — Balbinus, Bohem. sanct,, 1. 2, tit. 30. 



— 339 — 

ments durables que ceux qu'ils s'élèvent par leurs bienfaits 
dans le cœur et le souvenir des peuples , et quMI n'y a qu'une 
seule couronne qu'on ne pourra jamais leur enlever, celle 
qu'ils auront méritée par leurs vertus dans l'éternité?... 

De quelque côté que l'on tournât les yeux, on n'apercevait 
tout autour dé soi , sur une ligne immense , que les reflets de 
rincendie qui dévorait les monastères. Plus de deux cents fu- 
rent détruits de cette façon par Ziska ; et , pour ne parler que 
de ceux de la filiation de Morimond , nous citerons parmi les 
plus fameux en Bohême : Plassen, Nepomuk, Osseck, Rzcpor- 
cy , Guld-Kron , Champ-Sacré , Gaurzih , Kamenekcy , Scha- 
litï (1) , etc. ; en Moravie : Wizovit, le Thrône-du-Roi , Wel- 
lehrad (2) ; en Silésie : Camentz , Grissow , Henrichaw (3) ; 
New-Gell et Old-Gell, dans laLusace; Grunheim, en Mis- 
nie (4). La horde des callixtins se ruait sur ces humbles 
asUes de la paix et de la prière , et offrait aux mornes l'alterna- 
tive du symbole hussitique ou de la mort. Or, comme les céno- 
bites partout aimaient mieux mille fois sacrifier leur vie que 
leur foi , leur refus devenait le signal du carnage. 

Qui pourrait dépeindre ces scènes lugubres où se trouvaient 
réunis tout ce que la barbarie a de plus cruel et de plus atroce, 
Torgie de plus hideux et le sacrilège de plus abominable? 
Tantôt le couvent devenait un bûcher au milieu duquel tous 

les moines étaient consumés à la fois : on les entendait chanter 
le Te Deum ou d'autres hymnes de triomphe jusqu'à ce qu'ils 
eussent été étouffés par les flammes ; tantôt on les pendait aux 
arbres de leurs jardins, après leur avoir arraché les yeux, coupé 
le nez et les oreilles, et les avoir mutilés de la manière la plus 



(1) Sartor., Casnob,cist, in Bohem. deperdita^ p. 1081. 
(S) Id. ibid., Cœnob. dévastât, ap, Moravos, p. 1089. 
(8) Id. ibid., p. 1120. 
(h) Id. ibid., p. 699. 



— 340 — 

infâme. On les mettait quelquefois dans des balistes pour lan- 
cer dans les airs leurs membres disloqués. Lorsqu^on en troo- 
yait cachés dans les greniers et les mansardes, on les jetait par 
les fenêtres, et une populace furibonde les recevait en bas sur 
des lances et des broches (1). C'était à qui briserait les statues, 
déchirerait les tableaux , mettrait les orgues en pièces , enfon- 
cerait les tabernacles pour les souiller, foulerait aux pieds les 
reliques ; puis, avec tous ces débris on allumait un grand feu, 
autour duquel les thaborites se gorgeaient de viande et de vin, 
affublés d'aubes , de dalmatiqucs et de chasubles , essayant de 
danser ensemble en hurlant des chants obscènes. 

Ziska , qui ne ménageait aucun monastère , aurait voulu 
épargner celui de Zedelitz à cause de sa beauté, et avait dé- 
fendu de Tendommager ; mais ses ordres furent mal exécutés : 
ses gens y mirent le feu et y massacrèrent plus de cinq cents 
religieux de divers ordres, qui s'y étaient retirés comme dans 
un lieu de sûreté (2) . 

La persécution se ralentit , lorsque le féroce aveugle qui en 
était Tame eut été frappé de la main de Dieu ; mais l'institut 
monastique venait de recevoir en Bohême le coup de la mort. 
Moins d'un siècle après ces désastres , dit un historien du pays, 
on ne se rappelait déjà plus les noms d'un grand nombre de 
monastères ; le souvenir s'en était perdu dans le feu et dans 
le sang. Quelques-uns avaient été détruits avec tant de barba- 
rie , qu'on aurait dit qu'on avait voulu enlever jusqu'à la terre 
que les pieds des moines avaient foulée, et il n'en restait pas la 
moindre trace. D'autres étaient devenus des casernes, des écu- 
ries, des magasins de vin, de bière, de blé, ou des laiteries 
et des fromageries (3) . 

(1) Sartorius a raconté ces supplices divers, ainsi que Ck)chlée et Balbinus. 

(î) Sartor., Cist. Bistert., pp. 697 et 985. 

(3) i£diflciis in arcem, vel in stabula equorum et pecornm, vel inoTilii^ 



— 341 — 

L'abbaye de Morimond versa des larmes et poussa des gé- 
missements de douleur et de désespoir à la nouvelle de tant de 
malheurs ; elle ouvrit son sein aux moines qui avaient échappé 
par miracle à la fureur des Hussites , invoqua comme des 
saints ceux qui avaient succombé , et fit inscrire leurs noms 
dans le Ménologe de Citeaux, à côté de ceux des martyrs (1). 

Les partisans de Ziska Tensevelirent à Czaslaw, et gravèrent 
ces mots sur sa tombe , au-dessus de laquelle ils suspendirent 
sa massue : 

lUe ducem scelerum, monachos pestemque nefandam, 
Ad Stygias justo fulmine trusit aquas ; 
Testis erit pendens sparsoque infecta cerebro 
Clava hœc, quœ monachis terror et horror erat (2). 

Les couvents fondés par Morimond en Espagne avaient 
bien dégénéré de leur ancienne régularité. Les guerres intes- 
tines 9 qui ne cessaient depuis longtemps d'agiter cette contrée, 
avaient troublé profondément la paix du cloître et énervé la 
discipline; les richesses de quelques monastères avaient été 
également une source féconde de dissipation et de relâche- 
ment sous un ciel voluptueux , au sein d^une nature si riante 
et si douce. Le moment décisif était venu ; il fallait ou que 
Citeaux périt dans la Péninsule , ou qu'il refluât vers sa source 
pour s'y retremper et s'y régénérer. A Martin de Vargas échut 
la laborieuse mission de rappeler dans sa patrie l'ordre cister- 
cien aux principes de sa première institution. Après avoir reçu 
la bénédiction du Souverain- Pontife , il descendit sur les 

apoUiecas vini, cereyisise, frumenti , yel in cellas butyri et caseorum conyeriis. 
— Balbinos, Bohem. sanct., 1. 1, § 110, p. 176. 

(1) Menoi. Cist, p. 161. 

(3) Dubraw, Hist. Bohem., U. 23 et 24; — JEoeas Sylvius, Hùt, Bohem., 
ce. 46, 47 et 48; — Jac. Lenfant, Hist. des Hussites, tt. 1 et 2, in-4o; — Hist, 
des Hussites , de Gochlœus, il. 6, 7 et 8. 



— 342 — 

bords du Tage, erra longtemps, puis, ayant trouvé un lien 
très-sauvage et très-solitaire, il s*écria : C'est ici le lieu de mon 
repos ! 

Ayant abattu plusieurs arl)res, il construisit , àTaide des 
branches, quelques misérables huttes, s'y enferma avec ses 
compagnons; vivant d'herbes et de racines, dans le silence, le 
recueillement, les travaux agricoles et toute Tantique austé- 
rité. C'était Robert venant de Molesme, s^abritant sous des 
cabanes de feuillage , au milieu d'un marais de la Bourgogne. 
Le vieux Citeaux, comme le phénix, allait renaître de sa cen- 
dre en Espagne (1). 

Cette réforme s'étendit du Mont-de-Sion à Buena-Val, 
Horta , Palazuelos ; aux collèges de Saint-Bernard d' Alcala et 
de Notre-Dame-de-Lorette à Salamanque, enfin à toute la 
Castille, spécialement dans la filiation de Morimond. Dieu 
sembla réserver cette bénédiction à notre abbaye, en échai^ 
du sang que ses enfants avaient versé en Bohême pour la foi. 

D'autres consolations lui étaient encore réservées au-delà 
des Pyrénées. Les liens déjà si étroits qui unissaient Morimond 
à Calatrava s'étaient encore resserrés au commencement du 
XV' siècle. L'abbé Jean de Bretagne, sur l'invitation de Henri 
III, roi de Castille, était venu en Espagne, et là, dans l'église 
cathédrale de Ségovie, en présence d'une foule d'abbés, d'é- 
vêques et de chevaliers, il avait confirmé solennellement la no- 
mination de Henri de Villena à la grande-maitrise ; ensuite 
il était allé à Cordoue, où il avait tenu un chapitre de tout 
l'ordre (2). 

Le nouveau grand-maître était marié et n'avait été séparé 
de son épouse, par une sentence ecclésiastique, pour cause 

(1) Hélyot, Hist. des ord. reiig., t. 5, pp. 38Î et 387 ; — Sartor., CisL Bis- 
tert., pp. 37 et 57; — Henriquez, FascicuH^ 1. 2, dist. 14, c. 1. 

(2) Séries prsefect. Calatr., Ann. mf., t. 3 ad fin. 



— 343 — 

d'impuissance y qu'au moment d'entrer en religion; soit que 
les chevaliers ne vissent dans cette séparation qu'une manœu- 
vre habile , soit qu'ils eussent honte d'avoir à leur tête un 
étranger, dont tout le mérite consistait dans la protection que 
lui accordait le roi de Castille , ils avaient élu Louis Gonzalez 
Guzman , qui avait été forcé aussitôt de laisser le champ libre 
à son rival; mais Henri III étant mort après un règne assez 
court, le grand-maitre de Villena, dont il était l'appui, fut vi- 
vement inquiété, et l'affaire matrimoniale agitée de nouveau : 
on fit valoir la nullité de sa profession faite du vivant de son 
épouse , qui n'avait pas cru devoir convoler en secondes noces 
ni entrer en religion parce qu'elle n'avait jamais consenti à la 
séparation. Louis de Guzman fut proclamé de nouveau , et le 
chapitre de Citeaux, saisi de ce débat, se prononça pour la va- 
lidité du mariage et la nullité de l'élection, dont le vice radical 
n'avait pu être effacé par la confirmation de l'abbé de Morimond. 
Le choix que les chevaliers venaient de faire fut soumis à 
l'approbation de Jean de Bretagne , qui non-seulement crut de- 
voir le sanctionner par l'adhésion la plus entière, mais encore 
visiter le nouvel élu, pour rédiger avec lui, dans l'assemblée 
des chevaliers, les statuts que réclamaient les besoins de la 
milice. Gonzalez de Guzman resta attaché d'une manière iné- 
branlable au roi de Castille , et pleinement dévoué à la cause 
doublement sacrée du catholicisme et de la civilisation ; nul 
de ses prédécesseurs n'avait disposé de forces militaires aussi 
considérables. On le vit, en 1431, marcher avec le roi Jean II, 
à la tête de plus de deux mille chevaliers, montés à la geneta, 
armés seulement de la lance et de la large , les organiser en 
adalides ou éclaireurs (1) , s'élancer en avant pour aplanir les 
routes, combler les ravins, jeter des ponts sur les rivières, et 

(1) Outre ces chevaliers, le grand -imdtre pouvait disposer de 6 à 7 mille 
hommes dMnfanterie. 



— 344 — 

livrer, de concert avec les Castillans, cette fameuse bataille dite 
du Figuier, où plus de dix mille ennemis restèrent sur la place. 

Le monarque chrétien eût pu aisément profiter de cet avan- 
tage et s'emparer de Grenade, si Alvarez de Lune, son favori, 
ne se fût laissé corrompre par Targ^nt des infidèles et n*eùt 
arrêté la marche victorieuse de l'armée. 

Gonzalez resta chargé du commandement de la frontière, 
avec Tadelantade Diégue de Ribera , et assiégea plusieurs pla- 
ces importantes (1). Ce fut au milieu de ces triomphes qu'il 
reçut la visite et les félicitations de Tabbé de Morimond. 



CHAPITRE XXXL 



Etat de Giteaux et de Morimond à la fin du XV« siècle ; nooTelles conqaèln 

des chevaliers en Espagne ; prise de Grenade. 



L'islamisme , du haut des côtes septentrionales de 1* Afiriqoe, 
n'avait cessé depuis sept siècles de vomir sur l'Espagne, avec 
ses innombrables légions , l'esclavage , la barbarie et la mort. 
Les rois de Portugal conçurent le hardi projet d'aller l'atta- 
quer à son foyer même, et de le frapper droit au cœur. 

Alphonse V de Portugal, accompagné de D. Henrique, grand- 
maitre de la milice de Christ , de toute la chevalerie et de la 
noblesse de son royaume , alla mouiller devant Alcaçar, mit 
pied à terre malgré la vigoureuse résistance des ennemis qui 

(i) Mariana, Hist. Hisp.^ 1. 21, ce. 3 et 4. 



— 345 — 

bordaient le rivage , attaqua la place et remporta d'assaut le 
18 octobre 1458. 

Les Maures s^efforcèrent vainement de la reprendre durant 
une année entière ; ils se retirèrent , après avoir perdu plus de 
cent mille honunes, avec une grande partie de leurs canons et 
de leurs bagages (1). D^autres triomphes, et spécialement la 
prise d'Arzile et de Tanger, valurent à Alphonse le surnom 
d'Africain (2). 

Le pape Pie II , apprenant les immenses services rendus à 
la cause chrétienne par les ordres militaires de Portugal , et 
craignant que la vigueur de la discipline ne s^y énervât, écri- 
vit à Fabbé de Morimond de les visiter régulièrement et d'y 
réformer les abus (3). 

Pendant que le Portugal luttait avec le mahométisme sur 
les plages africaines et le terrassait, la Castille le refoulait in- 
sensiblement vers Grenade , l'y concentrait pour lui porter un 
grand et dernier coup. Le grand -maître de Calatrava s'em- 
para d'Archidona et de plusieurs autres places , et pénétra par 
la vallée du Genil jusqu'à la Sierra-Nevada. 

Himbert de Losne était abbé de Morimond. C'était sans con- 
tredit le religieux le plus distingué de tout l'ordre de Citeaux; 
aucune des sciences que l'on cultivait alors ne lui était étran- 
gère : Ecriture sainte , théologie, droit canon, histoire, élo- 
quence, il avait tout embrassé, et publié sur toutes ces branches 
des connaissances humaines des ouvrages très-remarquables. 
Aux qualités de l'esprit il réunissait les avantages du corps : 
une taille élevée , un port majestueux , une physionomie pleine 
de noblesse et de douceur, des manières polies , une parole 
harmonieuse. 



(1) Mariana, U. 22 et 23, c. 16. 

(2) Fleory, Hist. ecclés., t. 28, pp. 86 et 828. 

(8) Archives de la Haute-Mame, !»• liasses (chartrier de Morim.). 



— 346 — 

Pour obéir aux ordres du SouTerain-Pontife , il se rendit en 
Espagne et visita non-seulement Galatrava y Alcantara et Mou- 
tesa, mais Avis et Christ, en Portugal (1). 

Le roi de Castille , Henri IV, Payant mandé à sa cour pour 
conférer avec lui sur ces diverses milices , admira sa sagesse 
et sa sagacité. En témoignage de sa haute estime , comme aoss 
en reconnaissance des éminents services rendus à l'Espagne 
par Morimond , il lui conféra à lui et à ses successeurs, à per- 
pétuité, le titre de grand d'Espagne de première classe (2), 
titre qui donnait à celui qui en était revêtu le privilège de 
ter à la cour, d entrer dans les appartements du roi , de 8*i 
seoir et de se couvrir en sa présence , de faire partie de son 
cortège , d^ètre reçu dans les villes et les places de guerre avec 
presque tous les honneurs et le cérémonial réservés aux prin- 
ces du sang. 

Des rives du Tage , Tabbé Himbert passa à celles de la Vi»- 
tule pour inspecter en Pologne les nombreux monastères de 
sa filiation. A son retour, il fut nommé abbé de Citeaux. On 
ne pouvait Tètre dans des circonstances plus malheureuses; 
mais il avait tout ce qu'il fallait pour livrer de grands combats : 
du génie , de la foi et du courage ; et si les murs de la Jérusa* 
lem monastique eussent dû être relevés , ils l'auraient été par 
cette main aussi puissante qu'habile (3). 

En vain les papes avaient prié , menacé et fulminé : les fo- 
reurs et les désordres de la guerre , une longue succession 



(1) Annal, cist,^ t. 1, p. 526 ad calcem. — Les comices de Bourgogne dépa* 
tèrent cet abbé en 1463 vers Cbarles, comte de Charolais, qui s*était révolté 
contre son père Philippe-le-Bon ; il lui parla avec tant de persuasion qu*il alla 
se jeter aux pieds de son père pour lui demander pardon. — Ce fut Himbert 6» 
Lof ne qui ordonna que le Salve Regina serait chanté dans tous les monastères 
de Tordre, après les compiles. 

(î) Mathieu, Hist. des év, de Langres , p. 62. 

(3) Annal, cist., t. 1, p 486, Séries abbat. cist. ; — Gall. christ^ t. <. 
p. 1004. 



— 347 — 

d'années calamiteuses avaient tellement bouleversé le cloître 
et causé une si grande disette de toutes les choses nécessaires à 
la vie , que , dans un certain nombre de communautés , la ré- 
gularité avait presque entièrement disparu , et qu'on y man- 
geait de la viande sans scrupule. Ceux qui voulaient s'en abs- 
tenir tombaient malades par défaut de nourriture , ou ils étaient 
si faibles qu'Us ne pouvaient observer la règle ; mais nul fléau 
n^était comparable à celui des commendes , qui menaçait d'en- 
gloutir l'ordre. 

Le mal était ancien : dans beaucoup de couvents la mense 
abbatiale avait été séparée avec ses revenus de la mense con- 
ventuelle ; peu à peu les religieui s'imaginèrent pouvoir vivre 
régulièrement sans l'abbé, etTabbé sans ses religieux. Cette 
scission inspira au pouvoir civil l'idée de se saisir de la portion 
abbatiale pour en gratifier le serviUsme des abbés de cour ou 
pour en doter les cadets des grandes maisons , à la seule con- 
dition qu'ils porteraient une tonsure sur la tête et un Psautier 
à la main. De là une multitude innombrable de moines acé-- 
phales , vivant dans l'anarchie et les désordres qui raccompa- 
gnent; de là ce scandale déplorable d'une foule de clercs sé- 
culiers pourvus d'abbayes quUls ne connaissaient que de nom, 
et dont ils dévoraient la substance dans le luxe et la débau- 
che , se couvrant d*un opprobre qui rejaillissait sur la religion. 

Le chapitre général de l'an 1473 délégua Himbert, abbé de 
Qteaux, et Jean de Cirey, abbé de Maizières, vers le Souverain- 
Pontife pour le conjurer de remédier à tous ces maux. Him- 
berty en présence de toute la cour romaine , fit un tableau si 
touchant et si lugubre des malheurs de son ordre , que tout 
l'auditoire en fut ému jusqu'aux larmes (1). Mais Tabus des 

(1) Goram pontifice cardinalibnaqne adeo acriter peroravit contra commen- 
daa, ni lacrymas extorsisse dicator ab omninm oculis. — Séries abbat, cist.f 
p. 487, Gail. christ. 



— 348 — 

commendes était trop général et trop enraciné ; le pontife ne put 
que gémir, et faire des promesses pour Tavenir. Quant à b 
nourriture, Sixte IV, réfléchissant que le droit naturel rem- 
porte sur toutes sortes de lois d^autorité apostolique, donna, 
par une bulle , plein pouvoir aux chapitres et aux abbés de G- 
teaux de dispenser, selon leur conscience , de rabslinence de 
la yiande, autant de temps que durerait la nécessité pré- 
sente (1). 

La condescendance du chef de TEglise fit naître une affi^ose 
confusion : parmi les abbés , beaucoup se montrèrent trop fa- 
ciles, plusieurs trop rigides. Dans le même couvent, les uns 
mangeaient de la viande , les autres du poisson , des œufs, des 
légumes. Cette diversité engendrait des disputes et des récri- 
minations sans fin ; le chapitre de 1 485 crut trancher toutes 
les difficultés en ordonnant que dans tous les monastères on 
servirait de la viande trois fois par semaine à un seul repas, 
savoir : le dimanche , le mardi et le jeudi , en un lieu séparé 
du réfectoire ordinaire (2). 

Cette mesure porta le coup de la mort à l'institut monasti- 
que de saint Etienne Harding, et à la haute et antique renom- 
mée d*austérité dont jouissait le moine cistercien. Son front, 
aux yeux du monde, ne paraîtra plus environné de Tauréole 
des macérations ; Cîteaux ne sera désormais regardé que 
comme un honnête hôtel ^ et cet hôtel ne sera bientôt plus 
qu'un tombeau. 

Les socialistes reprochent sans cesse à Tassociation cénobi- 
tique d'avoir sacrifié un des cléments de Thumanité , en don- 
nant tout à Tame et rien ou presque rien au corps; c*est ce 



(1) Hé\'^oi, Hist. des ord. t^/ig., t. 5, pp. 858, 359.— L*abbé Himbert s*éuit 
adjoint les abbés d'Aldemberg pour la Germanie, du Poblel (Popuieli) poor 
TEspagne, de Theuley pour la Bourgogne. 

(2) Hélyot, t. 5, p. 360; — Gail. christ., t. 4, p. 1004. 



— 349 — 

qui a été , selon eux , la principale cause de sa ruine , et ils la 
repoussent comme incomplète et contre nature. Or, comment 
se fait-il que les communautés qui ont toujours tenu la chair 
dans la dépendance de Tesprit, par le plus austère régime, 
soient précisément celles qui ont eu la plus longue durée? par 
exemple Tordre des chartreux , qui existe depuis huit siècles 
sans avoir eu besoin de réforme , tandis qu'au contraire les 
maisons les plus solidement fondées ont constamment dégé- 
néré en proportion des concessions que Ton y a faites à la chair 
et aux sens? Après avoir survécu à rincendie,au pillage ^ 
à la dévastation y à toutes les calamités réunies , nous les voyons 
succomber sous Tapparition d*un mets nouveau dans leur ré- 
fectoire. 

Morimond vivait dans cette atmosphère : il dut en subir 
toutes les influences diverses; cependant la régularité s'y main- 
tint longtemps encore , soit à cause de sa position , qui Téloi- 
gnait des grands foyers de corruption , soit à raison de son af^ 
franchissement du joug de la commende, mais surtout parce 
que la Providence lui suscita jusqu'à la fin de savants et pieux 
abbés, qui prêchèrent plus encore par leurs exemples que par 
leurs discours. De ce nombre fut Guillaume II ^ élu canoni- 
quement en 1466, et que nous pouvons appeler Fange gar- 
dien de son monastère , le législateur par excellence de Cala- 
trava (1). 

Les seigneurs de Castille s'étaient révoltés contre Henri IV, 
et le grand-maître s'était rangé de leur côté. Le monarque, 
comprenant qu'il ne soumettrait jamais les factieux tant qu'ils 
auraient l'appui de la milice cistercienne , voulut gagner son 
chef à tout prix ; il le traita comme son égal et en vint jusqu'à 
lui offrir la main de sa sœur Isabelle. La proposition fut accep- 

(1) Cet abbé est appelé Gaillanme m en plusieurs endroits. 



— 350 — 

tée, et Henri écrivit au pape pour le prier de relever le grand- 
maitre de ses vœux, dans Tintérét de la paix du royaume. Le 
pape y consentit, permettant en même temps qu'il résignât sa 
place à D. Rodrigue Tellez Gyron, son bâtard, qui n*avait qoe 
iiuit ans, à condition qu'il aurait pour coadjuteur D. Jean Pft- 
checo, marquis de Villena , son oncle. 

Par ce mariage , le grand-maitre Gyron espérait un jour 
monter sur le trône ; mais comme il allait à Madrid épouser 
l'infante, rêvant fortune et gloire, il tomba malade en chenÛD, 
et succomba d'une manière si subite et si extraordinaire, que 
l'opinion publique soupçonna le roi de Castille de n*étre point 
étranger à sa mort (1). 

Un enfant à peine sorti de son berceau se trouvait à la tète 
de la première milice d'Espagne ; sa nomination avait été ra- 
tifiée par les chevaliers, et régularisée par un induit pontifical. 
Morimond seul ne lui avait point encore donné sa sanction. On 
écrivit à l'abbé Guillaume II de venir organiser un conseil de 
surveillance et d'administration. Il arriva au commencâoent 
de l'an 1467, assembla un chapitre général, dans lequel il sta- 
tua que l'on choisirait quatre administrateurs, avec pleins pou- 
voirs pour gouverner jusqu'au moment où Rodrigue TeUex 
aurait atteint l'âge de majorité. Nous ordonnons, dit-il en finis- 
sant, qu'il sera procédé à cette élection par les grands comman- 
deurs, chevalierSy etc., d'ici au prochain dimanche de Quast" 
modo, sous peine d'excommunication par le fait même, qu'en- 
courraient tous ceux qui, après ce délai, n'auraient pas exécuté 
nos ordres. D porta ensuite , pour le régime intérieur de l'o^ 
dre, des lois si sages en elles-mêmes , si bien appropriées aoi 
besoins du moment et si bien accueillies par les chevaUers, 
qu'ils ne consentirent dans la suite à promettre obéissance am 

(1) Ann. m^, Séries prœfect. Calatr.^ t. 3 ad flnem. 



— 351 — 

rois d'Espagne qu'à condition qu'ils s'engageraient par serment 
à respecter et à maintenir intacts les règlements de Tabbé Guil- 
laume , qui devinrent le code unique de toutes les milices cis- 
terciennes jusqu'à leur extinction (1). 

L'abbé de Morimond, avant de quitter l'Espagne, avait pris 
des mesures pour que les cendres de saint Raymond , le pre- 
mier fondateur de l'ordre , fussent transportées de la place de 
Cirvelos au monastère de Mont-de-<Sion, près de Tolède, siège 
principal de la réforme de Martin de Vargas. Cette cérémonie 
se fit au milieu d'un inunense concours de' peuple accouru de 
toutes les parties de la Péninsule. 

L'abbé Guillaume mourut l'an 1472, après avoir gouverné 
l'abbaye pendant six ans ; il eut pour successeur Antoine de 
Boisredon, prieur de Serqueux, allié aux familles de Choiseul 
et de BeauEremont, un des hommes les plus distingués de son 
siècle par sa haute probité et ses talents administratifs. Louis 
XI l'ayant nommé son conseiller ordinaire , l'employa dans 
plusieurs négociations importantes près des plus grands prin- 
ces de l'Europe, et n'eut qu'à se louer de sa prudence et de sa 
rare capacité (2). 

René II , duc de Lorraine , étant en guerre avec le duc de 
Bourgogne , ne cessait de recourir à ses conseils et à son dé* 
vouement; mais, après la défaite de Charles-le-Téméraire sous 
les murs de Nancy, la contrée étant pacifiée, notre abbé voulut 
profiter de ces courts instants de repos pour visiter les ordres 
militaires. Il arriva à Calatrava au moment où toute l'Espagne 
était en mouvement et allait se mettre en marche pour forcer 
l'islamisme dans ses derniers retranchements. 



(1) Arm, cist.f Séries abhai, Marim.^ t. I ad floem. 

(i) Ang. Manriq., Arm, cist, ser. abbat. Morim., t. 1 ; — Gali, christ. , t. 4, 
Séries abbat Morim. diaeces. Lingon. : Ejus opéra in muitis usus est Ludovi- 
eus X/, rex Francorum ; p. 811 . 



— 352 — 

■ 

L'heure fixée parla Providence devait bientôt sonner : Chris- 
tophe Colomb, del)out sur les côtes de Gênes, sombre et silao- 
cieux en face de la mer, rêvait Tautre hémisphère. Traité de 
visionnaire par ses concitoyens , ce fou sublime s*était rendu 
en Espagne, la terre classique de la chevalerie et des aventa- 
res ; mais pour que FEspagne puisse se mettre à la quête d'an 
nouveau monde, il faut que le joug maure soit brisé et qu'un 
seul étendard , celui de la croix, se dresse sous le beau ciel de 
Tantique Ibérie, de Gibraltar aux Pyrénées. 

Isabelle avait succédé au roi Henri , son frère , sur le trône 
de Castille , et épousé Ferdinand d'Aragon , roi de Sicile. Ce 
mariage, en réunissant les Etats de Castille à ceux d'Aragon, 
donna naissance à un nouveau royaume d'une puissance co- 
lossale ; mais ce mémorable événement, qui portait dans son 
sein tout Tavenir de l'Espagne , et nous dirions presque les 
destinées du monde entier, avait amené de graves complica- 
tions qui n'avaient pas permis aux princes castillans de conti- 
nuer les conquêtes de leurs aïeux. Après quelques années, ces 
obstacles n'existant plus, ils n'attendirent qu'une occasion fa- 
vorable de recommencer les hostilités ; elle leur fut fournie 
par le roi de Grenade lui-même, qui , au mépris des traités et 
de la foi j urée, s'empara de la forteresse de Zahara et en mas- 
sacra les défenseurs. 

Isabelle et Ferdinand mandèrent aussitôt à tous les adelan- 
tados et alcaydes des frontières de veiller à la défense de leur 
pays et de se tenir prêts à entrer en campagne. La ville mau- 
resque d'Alhama ne put tenir devant les intrépides escalado- 
rès du marquis de Cadix. 

Ferdinand assembla un conseil de guerre , et on y délibéra 
sur ce que l'on ferait de cette place ; la majorité des membres 
furent d'avis d'en raser les fortifications ; mais les chevaliers de 
Calatrava, la considérant conune un point d'appui que le ciel 



— 353 — 

avait accordé aux chrétiens au centre du territoire ennemi, 
pour étendre de là leurs conquêtes, se chargèrent de la défen- 
dre à leurs risques et périls. 

Il fut décidé en même temps qu*on mettrait le siège devant 
Loxa, place très-forte, voisine d^Alhama. Les troupes de Cas- 
tille, s'étant avancées trop imprudemment, se \îrent bientôt 
enveloppées ; le combat dura une heure. Parmi les braves 
chevaliers qui succombèrent sur les monceaux d^ennemis qu^ils 
avaient abattus , se trouva le grand-maître Rodrigue Gyron, 
percé de deux flèches dans la région du cœur (1). Il fut re- 
gretté de ses souverains et des chefs de Tarmée comme un 
fidèle compagnon d*armes , tandis que le comte d*Urena le 
pleurait avec la tendre affection d'un frère. Lopez de Padilla 
loi succéda. Ce dernier unissait aux vertus qui font les saints 
religieux les brillantes qualités qui distinguent les grands capi- 
taines. Par sa modestie, sa douceur, c'était un agneau dans 
le cloître ; par son courage et son audacieuse intrépidité , 
cet agneau devenait un lion sur les champs de bataille. On 
le voyait à cheval , Tépée à la main , le casque en tête , tra- 
verser les rangs des chevaliers ; puis , un instant après , 
renfermé dans sa cellule, il jeûnait et priait comme le plus 
fervent des anachorètes. Depuis longtemps la cuirasse ne 
s'était alliée aussi heureusement au scapulaire sur la même 
poitrine. 

Sa première pensée fut d'écrire à l'abbé de Morimond pour 
le prier de confirmer sa nomination, le conjurant surtout, lui 
et ses religieux, d'attirer les bénédictions du ciel sur la milice 
dans cette terrible guerre (2) . 

L'armée catholique se composait non-seulement d'Ëspa- 



(1) Séries prœf, Calatr.f Ann. cist,^ t. 3. 

(S) Séries abbat. Morim. ; Recueils de M. Tabbé Mathieu ( Evôcbé de 

Langr^)* 

93 



— 354 — 

gnols, mais de soldats venus de tous les points de la chrétienté. 
On pouvait , dit un historien , entendre tout à la fois et la 
joyeuse chanson du Français , qui se croyait encore sur les 
bords de la Loire et de la Garonne , et les sons gutturaux de 
rAllemandy entonnant un air martial , et la sauvage romance 
du Castillan, célébrant les exploits du Gid, et la mélancolique 
ballade de l'Anglais. Ces guerriers, d'origine, de mœurs et de 
langues si diverses, manquaient souvent d'ensemble dans leurs 
opérations, ayant plus d'élan et de fougue que de vrai courage. 
Les chevaliers cisterciens, au contraire, calmes et dignes, 
étaient assis comme des tours sur leurs coursiers vigoureux. 
Toujours sous les armes , ils observaient mieux la discipline ; 
aussi étaient-ils plus forts et plus redoutables dans les com- 
bats. 

L'islamisme avait perdu successivement ses places les plus 
importantes et ses plus habiles défenseurs; cependant une 
grande ville tenait encore au commencement de 1 492 , appa- 
raissant seule debout, semblable à une colonne au milieu des 
débris d'une ville ruinée ; c'était Grenade , la dernière capi- 
tale du califat d'Occident, le paradis des Maures, avec son air 
si pur, ses cinquante fontaines sans cesse jaillissantes, son 
féerique Alhambra, ses soixante mille maisons , ses murs de 
quatre lieues de circuit , flanqués de mille trente tours avec 
leurs créneaux , ses dômes dorés , ses jardins plantés d'oran- 
gers, de citronniers et de grenadiers , qui lui donnaient l'as- 
pect d'un bocage enchanté. Celte magnifique cité capitula en- 
fin , après huit mois de siège , et ouvrit ses portes aux vain- 
queurs. Les chevaliers de Calatrava se comptèrent alors; pins 
de la moitié d'entre eux avaient péri. Le grand-maitre était 
mort de ses blessures ; mais la cause chrétienne avait triom- 
phé ; ils en bénirent la Providence et entonnèrent une hymne 
d'action de grâces pendant que leur bannière flottait au haut 



— 3S5 — 

des minarets, à la place du croissant, à côté des drapeaux d'A- 
ragon et de Castille (1). 



CHAPITRE XXXII. 



Les ordres militaires d'Espagne sont absorbés par la puissance royale ; la Jari- 
diction de Morimond est maintenue ; correspondance de Gbarles-Quint avec 
rabbé Edme. 



Le voyageur , arrivé au sommet de la montagne , s'assied 
et se retourne un instant pour contempler la plaine qu'il vient 
de franchir et admirer encore une fois les champs couverts de 
moissons , les prairies émaillées de fleurs , les bosquets ver- 
doyants f les ruisseaux sinueux , les villages et les coteaux ; de 
même y arrivé au point culminant de notre histoire , avant de 
toucher à cette époque désastreuse où le monde monastique 
que nous venons de traverser doit perdre son antique splen- 
deur et s'écrouler presque entièrement au milieu des boulever- 
sements des révolutions civiles et des ravages de l'hérésie, je- 
tons sur lui im dernier regard, disons-lui un dernier adieu (2) . 

Le diocèse de Langres s'étendait alors des rives du Serein 
et de l'Armançon à celles de la Meuse, de Saint^Jean-de-Lône 
à Bar-sur-Âube, de Champlitte à Chablis, occupant ainsi tout 
le nord-est delà Bourgogne et le midi de la Champagne. Sur 
ce vaste espace, plus de trois cents instituts reUgieux, abbayes^ 

(1) Mariana, Hist, Hisp,^ 1. 25, ce. 16 et 17. 

(S) D. Gaultberot, Anast.de Langres^ p. 132; — Gail, Christ., t. 4, p. 508. 



— 356 — 

prieurés, chapitres, collégiales , commanderies , etc., rayon- 
naient autour de Téglise de Saint-Mammès , et lui formaient 
comme un vêtement de gloire d'une admirable variété. 

L'église de Saint-Etienne, bâtie dès l'année 343, était deve- 
nue le noyau de la ville de Dijon , qui avait groupé autour 
d'elle ses maisons et ses édifices. Là , pendant six ou sept siè- 
cles , avaient été concentrés tous les éléments de la vie reli- 
gieuse et civile de la province : c'était en même ten^ un pa- 
lais de justice et une maladrerie, un hôtel des monnaies et une 
celle d'ermites, le temple et le forum de la cité (1). Les grands 
établissements cénobitiques que nous avons signalés au com- 
mencement : Moutiers-Saint-Jean (2), Saint-Seine, Bèze (3), 
Pothières, Molesme (4), Saint-Michel de Tonnerre, avaient 
grandi, s'étaient dilatés au loin et n'avaient cessé d'être simul- 
tanément des cloîtres et des écoles , des hôpitaux et des asiles 
sacrés, des maisons de prière et des centres agricoles et manu- 
facturiers. 

Le monastère de Saint-Bénigne a atteint , sous les abbés 
Guillaume et Jarenton, l'apogée de sa grandeur. Après avoir 
donné à l'Eglise les plus saints religieux, jeté plus de soixante- 
seize colonies de la Côte-d'Or aux Vosges, du Doubs à la Seine 
et à la Loire ; lutté pendant six siècles contre plus de vingt fa- 
mines et autant de pestes ; échangé pour du pain ses livres, ses 
reliquaires, ses croix et ses vases sacrés ; vu ses abbés , avec le 
titre de chorévêques, partager l'autorité épiscopale des prélats 
langrois et marcher de pair avec les ducs ; cette maison avait 
enfin couronné toutes ses œuvres de foi, de science et de cha- 



(1) Fyol, Hist. de l'abbaye de Saint-Etienne ^ in-fol., pp. 23 et 248. 

(2) Reornaùs, seu Hist. Monast, S. Joann. Reom.y 1637, in-4o. 

(3) Chivnic. Besuense^ Spiciieg. d'Achery , l. 2, pp. 401 et 463. 

(4) Nous n'avons trouvé nulle part des détails aussi intéressants sur ces ab- 
bayes que dans le tome l»»" de VHist. ecclés. et civile du diocèse de ïjmgrei. 
par Manjfin. — Voyez sur Molesme , Anmil. cist., t. 1, pp. 1 et 16. 



— 357 — 

rite parla construction de son église, vers Tan 1288 : tombeau 
magnifique de Tapôtre de la Bourgogne , dont les colonnes 
élancées et la flèche aérienne semblent vouloir porter jusqu'aux 
cieux le sang du saint martyr, et renvoyer à Dieu la gloire de 
son apostolat (1). 

Plus de trois cents prieurés-cures relevaient de ces diverses 
abbayes, et les abbés avaient souvent le droit de les visiter, d'en 
noHuner les prieurs, de les révoquer, d'y officier avec tous les 
insignes pontificaux, de bénir le peuple et même d'accorder 
quarante jours d'indulgence. Rien ne les faisait souvenir de 
leur dépendance que l'obligation où ils étaient de se rendre 
chaque année à la fête de Saint-Mammès pour prêter serment 
d'obéissance entre les mains de l'évéque; et, lorsque ce der- 
nier paraissait dans sa cathédrale au milieu de ses cent cha- 
noines et de son clergé, environné de tous ces princes du cloî- 
tre en chape , avec la crosse et la mitre , on devait se croire 
dans une de ces vieilles basiliques d'orient , au temps des Ba- 
sile et des Grégoire. 

Toutes ces maisons ne cessèrent d'être unies à Morimond 
par les liens d'une confraternité spirituelle , mais spécialement 
Molesme et Saint-Bénigne , dont les religieux desservaient un 
grand nombre de cures dans le Bassigny, sur les frontières de 
la Lorraine et de la Franche-Comté (2) . 

Parmi les couvents de la réforme de Citeaux , on distinguait 
celui de Clairvaux, qui comptait huit cents monastères des 
deux sexes de sa filiation ; Morimond n'en avait que sept cents. 



(1) Voir le Recueil des Chartes^ Fondations^ etc., de V Abbaye de Saint-Bénigne 
(Bibliothèque de Dijon) in-tolio ; — Spicileg.y d*Achéry, t. 2, p. 357. 

(2) Les religieux de Molesme étaient à Varennes, Choiseul, Pouilly, etc. 
Ceux de Saint-Bénigne à Saint-Blin {Sanctus Benignus), Damblain, ( Domnus 
Benignus) , Montigny-le-Roi , Serqiieux, Enfonvelle, Bourbonne, Nogent, Clé- 

niAnt. ptT- 



— 358 — 

avec un nombre considérable de bénéfices (1) et les princîpaui 
ordres militaires d^Espagne. Fontenay, La Chreste, Auberive, 
Longuay, Bcaulieu, Quincy, Vaux -la-Douce, Mores» de ce 
diocèse, faisaient partie de ce vaste empire. Il faut y ajouter 
huit ou dix abbayes de femmes qui se rattachaient à la maison 
de Tart, près de Dijon, avec toutes celles de la France du 
même ordre. 

Nous n*ayions que deux Chartreuses : celles de Dij(m et de 
Lugny (2). Les dominicains avaient été installés de boDoe 
heure dans nos principales villes (3). Les franciscains étaîeirt 
en vingt endroits divers et se partageaient les modestes cam- 
pagnes poiu* les évangéliser. Au temps de la fauchaison et de 
la moisson , on les voyait venir de loin avec leurs frocs de 
grosse laine rousse, leur longue barbe, roulant sous leun 
doigts les grains de leurs chapelets. Ils s'arrêtaient près des 
faucheurs et des enjaveleurs, comme de saintes apparitions, 
demandant humblement l'aumône d'une poignée de foin ou de 
blé, promettant en retour une prière, une pieuse image. S^ib 
essuyaient un refus , ils se retiraient en faisant une profonde 
révérence et secouant la poussière de leurs sandales : c'était 
toute leur vengeance. Les moines de Morimond les appelèrent 
à Damblain et à Bourbonne, et même leur confièrent plus tard 
la desserte de leurs granges. 

Les carmes de Langres, avec leurs longs manteaux, venaient 
aussi vers la fin de Tautonme distribuer des reliques, des mé- 
dailles et des scapulaires aux villageois. On leur ofiQrait en re- 

(1) Quelques auteurs portent le nombre de ces bénéfices à 700 environ. — 
Mangin, Hist, ecclés. et civ. du diocèse de Langi^s, t. î, p. 162. 

(«) Lugny, fondé par Hugues II (1177), entre Menèble et Leuglay (Côte-d'Or). 
M. Théod. PistoUet de St-Fergeux, Pun des plus savants antiquaires de U 
Haute-Marne, a une histoire manuscrite de cette abbaye. — Ant,deLdmg.j^. Ml 
(Luquet). 

(3) Les dominicains sont établis à Langres par Tévèque Hugues de Mont- 
réal, vers l'an 1232. 



— 359 - 

tour un peu de froment , d'orge ou de seigle , pour eux et pour 
les mendiants qu^ils nourrissaient : c'étaient bien souvent des 
fils de grands seigneurs, des savants , des officiers d'armées 
qui s'étaient faits volontairement pauvres pour réhabiliter les 
pauvres et leur apprendre leur éminente dignité dans F Eglise 
de Dieu, selon l'expression de Bossuet (1). 

Au commencement de TAvent, les ermites et les frères 
garde-chapelles descendaient de leurs montagnes et parcou- 
raient les hameaux, redisant dans leurs chants ou sur le haut- 
bois champêtre les cantiques populaires de la fête de Noël. 

Tous les ordres monastiques que l'Eglise avait institués dans 
sa sagesse et son amour semblaient s'être donné rendez-vous 
sur cette terre bénie ; elle avait même été le berceau de plu- 
sieurs d'entre eux. Le Val-des-Ghoux , dans le Ghatillonnais , 
avait fondé trente prieurés , dont quatre étaient du diocèse : 
ceux de Dijon, de la Génevroie, de Magny-sur-Tille et de Vau- 
clair. Le Val-des-Ëcoliers , ainsi appelé des écoliers de Paris 
qui s'y retirèrent en 1 201 y délicieuse solitude dans la vallée 
delà Marne, près de Ghaumont, avait vingt-deux prieurés 
dans sa dépendance ; les plus voisins de nous étaient : Bonvaux- 
sous-Talant et Sainte-Marie de Pontailler. Une union très-in- 
time , sous le nom de société spirituelle , existait entre les ab- 
bés et les religieux du Val-des-Ecoliers et de Morimond. Lors- 
que l'un d'eux venait à mourir, on lui faisait un service funè- 
bre dans Tune ou l'autre église; si un moine de l'un des deux 
monastères se présentait dans l'autre , on lui offrait gracieuse- 
ment l'hospitalité avec le rafraîchissement de la charité ; au 
jour du malheur, on devait se secourir réciproquement (2). 

Des cénobites, aux costumes aussi variés que leurs obser- 

(1) Us sont à Ligny en 1510 , à Saint-Gilles en 1644, à Langres en 1688. 

(2) Voir rhistoire de la fondation du Val-des-Ecoliers, diaprés une vieille 
chronique manuscrite, dans VAnnuav^ de la Haute-Marne^ 1838, p. 103. 



— 360 — 

vances , se croisent en tous sens sur le sol langrois , répondant 
partout ou à un besoin de Tépoque ou à une des innombrables 
misères de Thumanité. Les prémontrés sont à Sept-Fontàines, 
les mathurins à Bar-sur-Seine » les augustins à Champlilte, les 
minimes à Bracancourt. Seize corporations de chanoines chan- 
tent tour-à-tour les louanges de Dieu au chœur, et étudient les 
saintes lettres dans le silence du cloître (1). Encore quelques 
années, et les jésuites avec les oratoriens viendront grossir 
les rangs de cette armée monastique. 

Les ordres militaires sont à leurs postes, à Tentour du camp 
d'Israël : aux templiers avaient succédé les chevaliers de Malte 
et de Saint-Jean de Jérusalem dans les commanderies de La 
Marnotte, d'Esnouveaux, du Corgebin, de la Madeleine de 
Dijon ; ceux de Rhodes occupent Mormant. 

Outre les hôpitaux des grandes villes , nous ayons compté 
plus de cent maladreries pour les pauvres infirma des campa- 
gnes. Quelques-unes des stations érigées par les empereurs sur 
les levées romaines pour abriter les légions prétoriennes avaient 
été converties en hôtelleries pour les pacifiques pèlerins dn 
christianisme (2). On en bâtit encore plusieurs : elles n'étaient 
jamais à plus de quatre lieues Tune de Fautre, parce que 
rhomme , après avoir parcouru cet espace , éprouve ordinaire- 
ment le besoin de se reposer pour réparer ses forces. Soit que 
l'étranger entrât dans le diocèse de Langres par le raidi, soit 
qu'il y arrivât par le nord, il pouvait aller tranquillement 
d'une extrémité à l'autre , de gîte en gîte , à l'enseigne du 
Christ et de la Providence (3). 

(1) A Dijon : La Ste-Chapclle, que le duc Hugues III appelait la. capitale de 
son fhiché, une tour de salut et de sûreté: la Chapelle-au-Riche; les collégiales 
de Saulx-le-Duc, de Fauvernay, d'Epoisses, deMonIbard, de Grancey.df 
Mussy, de Larrey, de Bar-sur-Aube, de Chaumonl, de Tonnerre, de Ba^ 
sur-Seine, de Châtillon, de Châteauvillain. 

(2) P. Jacobus Vignerius, Chronic, Ling., p. 111 (bibl. divion.) ; 1665, in-18. 

(3) Ce service de charité ne fut complètement organisé qu'à la fin du 18« siècle. 



— 361 — 

Ainsi , supposons qu'il ait passé la nuit à Brocbon , près de 
Nuits, à rhôtel de Charlemagne ; il en sortira le matin, après 
avoir déjeuné, et pourra facilement se rendre à midi pour dî- 
ner à Tasile de Tordre de Saint-Antoine, que les seigneurs du 
Val-Saint-Julien lui ont préparé à Norges-la-Ville. De là il 
ira, s'il est trop fatigué , coucher à la Maison-Dieu de Tréchâ- 
teau, desservie par trois frères convers et sept sœurs hospita- 
lières; Ou, si ses forces le permettent, à Thospice de Sacque- 
nay ; puis il gagnera successivement Montsaugeon ou Grosse- 
Sauve, Saint-Oilles ou La Marnotte, Bonuecourt ou Belfays 
etMorimond (1). Le voilà en Lorraine, ou la religion lui a 
ménagé d'autres étapes jusqu'au Rhin. Il eût été aussi facile et 
aussi sûr pour notre pèlerin de traverser le diocèse dans un 
autre sens, de Tonnerre à Saint- Jean-de-Losne. 

Lève-toi, ô église de Langres! lève-toi avec ta force anti- 
que , dans la splendeur de ta parure , comme une épouse , une 
reine ornée de toutes ses pierreries , de tous ses diamants 
{quari sponsam omatam monilibus suis) ! Vois avec bonheur 
tous ces enfants sortis de ton sein ou qui te sont venus de loin ! 
Par eux tu as adouci les mœurs farouches des barbares, tu as 
vaincu le despotisme anarchique de la féodalité ; par eux tu 
as lutté contre tous les fléaux de la guerre , de la peste et de la 
famine ; par eux tu as chassé Tignorance et tu as fait de notre 
patrie TAttique delà France; par eux tu as mérité un honneur 
sans égal dans le monde , l'honneur d'avoir été la mère de 
saint Bernard et de Bossuet ! 

Parmi ceux qui firent les plus larges brèches à cette magni- 
fique organisation monastique , il faut placer en première ligne 
les rois d'Espagne , qui , après la prise de Grenade , s'efforcè- 
rent d'isoler la chevalerie cistercienne de Morimond , c'est-à- 

(1) Nous avons suivi la Carte de Bourg, par De L'Isle, 1709, et Touvrage 
de Denys Gaultherot, lengres chrestiermCf 1649, in-4o. 



— 362 — 

dire de la source de sa vie. A la mort du dernier grand-maitre, 
comme les chevaliers se disposaient à lui donner un succes- 
seur, les princes de Castille leur firent signifier une bulle d'In- 
nocent VIII , par laquelle le souverain-pontife réunissait la 
grande-maltrise de Calatrava à la couronne d'Espagne , et en 
conférait Tadministration à Ferdinand d* Aragon. Quds que 
fussent le rang et la dignité du nouvel administrateur, il crut 
cependant devoir notifier sa nomination à l'abbé de Morimoud. 
C'était alors Jacques de Livron, ou plutôt Jean de Vivien, qui 
eut bientôt pour successeur Jacques de Pontailler, ancien pro- 
viseur du collège des bernardins , auquel le pape Jules H donni 
une juridiction immédiate sur les ordres d'Alcantara, d'Avis, 
de Montesa et de Christ, par une bulle datée de Saint^Piem 
de Rome la première année de son pontificat (1). Ayant été 
transféré sur le siège abbatial de Qteaux , il fut remplacé par 
Remy de Brazey. 

Pendant ce temps-là , le roi de Castille et d'Aragon, adim- 
nistrateur de Calatrava , était mort ; la milice fut forcée dV- 
cepter pour chef et président son petit-fils Charles, issu de 
Philippe, archiduc d'Autriche , et de Jeanne de Castille, jeune 
prince âgé d'environ seize ans , destiné au trône d'Espagne, 
sur lequel il monta cette année même. Léon X ayant confirmé 
cette mesure par une bulle spéciale , Charles se rendit à Bur- 
gosoù étaient rassemblés tous les chevaUers; là, en leur pré- 
sence, la main droite sur l'Evangile, il jura qu'il observerait 
inviolablement les règlements de l'abbé Guillaume IL Le se- 
crétaire prit acte de son serment , et aussitôt il fut reconnu el 
proclamé administrateur de Calatrava (2). 

Ce titre lui donnait pleins pouvoirs, et il était d'ailleurs em- 
pereur et roi; cependant la juridiction de Citeaux était si an- 

(1) Séries nbbat. Morim.^ Ann. cîst., t. 1 ; — Gail. christ. , t. 4, p. 1008. 

(2) Anfu cist., t. 3, Séries prœfect. Calatr., ad ûuem. 



— 363 — 

cienne et si incontestable , qu'il ne crut pas pouvoir s'y sous- 
traire , et Tabbé de Morimond fut peut-être le seul homme au 
monde devant lequel s'inclina généreusemait ce front chargé 
de tant de diadèmes. 

Remy de Brazey, après avoir parcouru presque touie TEu- 
rope pour les affaires de son ordre » avait mérité de passer à 
une meilleure vie , en 1517 (1). A peine eut-il rendu le dernier 
soupû:^ que la communauté, à cause des guerres et des brigan- 
dages dont le Bassigny était le théâtre (2), se vit contrainte de 
se retirer au PetitrOteaux , à Dijon ; là on procéda à l'élection. 
Edmond Omot de Pichange, abbé du Miroir» réunit tous les 
suffrages. Le plus rare mérite personnel s'alliait en lui à Téclat 
de la naissance la plus distinguée. Gharles^}uint, qui le con- 
nut , lui donna sa confiance et son estime, et à dater de ce mo» 
ment va commencer entre le grand empereur et le pauvre 
frère Edme une correspondance suivie , qui forme la partie la 

plus curieuse et peutrétre la plus glorieuse de l'histoire de 
Morimond. 

Dans le chapitre qui avait été tenu à Cordoue en 151 1 » sous 
le roi Ferdinand , les chevaliers et les commandeurs ayant re- 
présenté qu'ils étaient chaînés de trop longues prières , con- 
trairement aux anciens statuts, on avait agité la question de la 
réforme de l'office quotidien , et il avait été décidé que l'on con- 
sulterait préalablement l'abbé de Morimond , maître spirituel 
de toute la milice. Diverses circonstances avaient empêché 
qu'on ne donnât suite à ce projet, qui fut repris plus tard. 

Charles-Quint fit partir un courrier pour Morimond, porteur 
d'une lettre dans laquelle il exprimait ses intentions à ce sujet. 
« Feu le roi catholique , notre aieul, disait-il, de concert avec 

(1) Ordinis reformator generalis peragravit unWersam Germaniam, Bohe^ 
miam et Poloniam, anno 1504. 
(i) Migneret, Pré:ù de f histoire de Langres , p. 174. 



— 364 — 

« les autres membres capitulaires , avait résola d*enToyer 
ce quelqu*mi de sa cour à votre dévote persomie, comme à U 
« source et à l^origine de riostitut, pour la consulter en ces 
« matières; mais les temps et la vicissitude des événements 
« ne lui ayant pas permis de réaliser son désir» nous qui loi 
a avons succédé dans son administration nous avons cm cod- 
« venable de mettre à exécution ce qui a été alors décrélé 
« avec tant de sagesse ; c*est pourquoi nous vous prions ios- 
« tamment de vouloir bien , à raison de tout Tintérét que voos 
« devez porter à un ordre dont vous êtes le chef suprême 
« (cujus tu supremum capul existis), faire rechercher dans les 
« archives de votre abbaye Tancien Formulaire de prières» 
« et nous en transmettre une copie authentique. Si par hasard 
« vous ne pouviez le retrouver, vous nous indiqueriez la ma- 
« nière de prier de vos frères convers , car nous avons de pois- 
<( sants motifs de croire qu'elle conviendrait également à nos 
« chevaliers » (1). 

L^abbé Edme s^empressa de remettre à Tenvoyé de Charks- 
Quint les pièces qu*il demandait : il y ajouta un exemplaire 
magnifique du livre des Us et prières des frères convers. Ces 
derniers, au nombre de cinquante seulement, desservaient 
l'abbaye et cultivaient encore à cette époque presque toutes les 
granges d'alentour; mais depuis longtemps les exploitations 
agricoles ne se faisaient plus sur une aussi vaste échelle. Les 
religieux abandonnèrent le travail des mains à la fin du XV' 
siècle; alors les frères convers, n'étant plus soutenus par leur 
exemple, ni dirigés par leurs conseils, ni retenus par leur sur- 
veillance, désertèrent de toutes parts ; il fallut confier à des fa- 
milles laïques toutes les propriétés de l'abbaye. 

(1) Archiver de la Haute-Maime. Il n'existe que des copies de ces lettres, l« 
originaux ayant <^té renvoyés en Espagne à Poccasion du procès dont nous pi- 
lerons plus tard. — On les retrouve dans les Ann. de Citeaux^ t. 8, p. 195, et 
Séries pœfect. Calatr.^ p. 55 ejusd. lib., t. 3. 



— 365 — 

Nous sommes loin de blâmer cette mesure en elle-même : 
le monastère était devenu le centre de populations considéra- 
bles, qui semblaient attendre le moment fixé par la Providence 
pour entrer en possession de la terre que les cénobites leur 
avaient préparée ; mais on ne pouvait ni on ne devait sacrifier 
l'élément agricole ; il fallait , ou restreindre la culture mo- 
nastique aux granges voisines, ou aller attaquer un désert 
nouveau. 

En renonçant à la bécbe» le moine cistercien renonça à son 
sceptre : il se dépouilla de ses plus austères habitudes , de sa 
force antique» de sa majesté patriarcale. En abdiquant Tagri- 
culture, il renia son origine : le vieux Morimond s'en alla avec 
la charrue ; il n'en resta plus que Tombre au fond du vallon. 

Une grande corruption de mœurs s'était introduite depuis 
le XIV' siècle dans la société ; la foi était surtout gravement 
menacée : les vieilles fondations des âges précédents ne suffi- 
sant plus , il fallait à la chrétienté malade quelque remède nou- 
veau et souverain, il fallait à ses membres engourdis une se- 
cousse violente , il fallait à l'Eglise d'autres bras plus puis- 
sants ; aussi saint Ignace avait suivi de près Luther, et la com- 
pagnie de Jésus, recueillant toutes les traditions, résumant 
tous les éléments, toutes les missions des divers instituts céno- 
bitiques du catholicisme , se leva devant la Réforme , qui réu- 
nissait de son côté toutes les erreurs éparses dans quinze siècles. 

Pendant que notre abbaye inclinait chaque jour de plus en 
plus vers sa fin , Calatrava et les autres milices chevaleresques 
qui s'y rattachaient semblaient entraînées avec elle au fond de 
l'abîme. Les commanderies , qui autrefois ne se donnaient 
qu'aux vieux guerriers mutilés, en récompense de leurs ser- 
yices, devenaient la proie des courtisans et des baladins. L'an 
1525, un second messager de Charles-Quint vint frapper à la 
porte de Morimond ; l'empereur, dans une lettre datée de To- 



— 366 — 

lède» priait Tabbé de vouloir dispenser quatre chevaliers de sa 
cour de faire le stage d'une année dans une maison de Fordre* 
pour être habiles à posséder des commanderies , attendu qa*ib 
ne pouvaient être séparés de sa personne et lui étaient actod- 
lement nécessaires. Nous ne savons quelle fut la r^onse de 
d(Hn Edme ; mais cette demande fut suivie de deux autres 1*10- 
née suivante, à Feffet d^obtenir la même faveur (1). 

Morimond n'avait jamais cessé d'exercer» depuis plusieun 
siècles , lé droit de nommer au prieuré de Calatrava. Des reli- 
gieux tirés de son sein avaient été presque toujours chargés 
de cette importante fonction (2). Le dénier, envoyé par Tabbé 
Edme, s'appelait Claude CoUin ; mais, soit que son administn- 
tion fût entravée , soit que son caractère ne pût se plier aux 
mœurs espagnoles ou sa santé se faire au climat, il donna sa 
démission. Charles-Quint, Tayant acceptée, le renvoya à Mo- 
rimond avec des lettres de reconmiandation attestant que 
frère Collin , après lui avoir exposé les motifs très-légitimes 
qu'il avait de se démettre, l'avait prié de lui accorder la per- 
mission de retourner dans le monastère où il avait fait profes- 
sion , et qu*il avait cru devoir la lui accorder ; qu'ainsi il par- 
tait emportant ses bonnes grâces. « Nous aurions vivement dé- 
c( siré , ajoutait le roi, lui donner pour compagnon de voyage 
« im chevalier de Calatrava qui vous aurait en même temps 
« porté nos lettres ; mais nous ne Tavons pu à cause de la 
ce guerre que le roi de France nous a déclarée. Nous vous prions 
« donc de traiter avec distinction le susdit prieur, ensuite de 
tt ne point nous en envoyer d'autres avant d'avoir reçu un 
c< message de notre part. » — Cette lettre est datée de Barce- 
lonne, le 6 juillet 1529. 

(1) Ces deux lettres ne se retrouvent qu*aux Archives de la Haute-liame (an- 
cien chartrier de Morimond), !•" cartons. 
(a) Voir aux Pièces justificatives la Série des prieurs de Calatrava. 



— 367 — 

L*abbé de Morimond, entrevoyant quelque arrière -pensée 
sous ces paroles , crut devoir se hâter» dans l'intérêt de son 
droit , comme aussi dans celui de la milice ; et , prévenant le 
message impérial, il fit partir dom Pierre Nivard (1) , l'un de 
ses moines, avec le titre de prieur. Cette mesure blessa au vif 
Tombrageuse fierté de Charles-Quint , qui ne dissimula point 
son mécontentement ; et le nouveau prieur en fut la victime. 
Déconcerté par Taccueil qu'on lui fit , se voyant sans appui au 
milieu d'une nation dont il ignorait et la langue et les mœurs , 
en face d'un avenir qui lui apparaissait sombre et orageux , il 
se décida à revenir en France , avant même d'avoir pris pos- 
session de son prieuré. 11 était accompagné du commandeur 
de Valence » porteur d'une lettre de Tempereur à l'abbé de 
Morimond. 

Après avoir dit dans cette lettre quelques mots siu* le dé- 
part de frère Claude Collin, Charles-Quint parlait de l'arrivée 
de frère Pierre Nivard en qualité de prieur, et donnait ensuite 
les motifs qui avaient nécessité son retour, a Nous n'avons 
« point agi, continuait-il, dans Tintention de porter préju- 
(c dice à votre juridiction , que nous reconnaissons encore par 
tt les présentes, mais dans l'intérêt de l'ordre. Le chapitre gé- 
« néral , réuni à cette heure à Madrid , nous a représenté dans 
tt une supplique que la maison étant depuis longtemps sans 
« prieur, il importait grandement au bien de cette insigne 
a milice qu'il y fût promptement pourvu. Nous vous deman- 
a dons donc instamment que , usant de votre droit de nomina- 
a tion, vous envoyiez à Calatrava un religieux de votre mo- 
a nastère , d'un âge mûr, recommandable par son instruction 
« et la pureté de ses mœurs (2) . L'ordre vous députe frère 



(1) Appelé aussi Nebaiius, Sebardus. 

(i) Cette lettre est reproduite intégralement au t. 8 des Am, cister,, p. 195. 



— 368 — 

a Antoine Cejudo , prieur de la maison de Valence , qui vous 
a informera de tout plus amplement, et accompagnera le nou- 
a veau prieur. » 

L*abbé Edme, ayant reçu ce message , désigna pour prieur 
Nicolas d'Â venue, qu'il envoya en Espagne. Ce religieux fut 
accueilli avec autant de politesse que de respect par le roi et 
les chevaliers , et remplit honorablement tous les devoirs de 
son ministère jusqu'à sa mort, arrivée en 1552. 

Certes 1 ce n'était pas une faible gloire pour Morimond , 
qu'un de ses religieux, durant la tenue des chapitres généraux, 
après avoir officié pontificalement, assisté de plus de cinquante 
chapelains y en présence de l'élite de l'armée et de la plus 
haute noblesse , vint s*asseoir avec la crosse et la mitre à côté 
de Charles-Quint ! . . . 



CHAPITRE XXXIII. 



Réforme en Allemagne ; GalatraTa sous Philippe II ; état de Morimond à la 

fin du XVI« siècle. 



Les prétendus réformateurs, par leur étrange doctrine, 
avaient profondément bouleversé l'Allemagne ; or , comme 
l'institut monastique est le fort avancé du catholicisme, c'était 
de ce côté qu'ils avaient commencé Tattaque , se précipitant 
sur tous les monastères , brisant les barrières des cloîtres , les 
souillant par des turpitudes inouïes , conviant les religieux et 



— 369 — 

les religieuses aux plaisirs hideux de Tadultère et de Tinceste» 
menaçant de Texil et de la mort ceux qui n'auraient pas le 
triste courage d'imiter Luther et Catherine Bore. 

Le Christ avait vécu vierge; comment, en voulant ramener 
le christianisme à son esprit primitif, pouvait-on faire un 
crime à des chrétiens d*imiter le Christ? On retrouve le lis de 
la virginité épanoui sur le berceau même de la religion ; com- 
ment donc osait -on proscrire cette vertu évangélique, sous 
prétexte de faire revivre les temps antiques? Les premiers 
chrétiens menaient une vieconunune ; qui croira jamais qu*on 
ait proscrit cette vie par mode de réforme chrétienne ? Les 
petits princes allemands accusèrent les moines de ne plus pra- 
tiquer la pauvreté évangélique , et ils commencèrent chari- 
tablement par s'enrichir de leurs dépouilles ; ils leur prirent 
tout , sauf la charge de nourrir les indigents , de soigner les 
malades , d'abriter les voyageurs et de consoler toutes les dou- 
leurs. Le peuple leur prêta main-forte au jour de la spolia- 
tion ; mais il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir qu'il va- 
lait beaucoup mieux pour lui être sous la crosse d'un abbé 
que sous le sabre d'un baron. Plus de soixante-dix maisons 
de la filiation de Morimond ^ dans le nord-ouest de l'Allema- 
gne, furent détruites de fond en comble. Depuis le passage des 
Barbares» l'Europe n'avait pas été témoin d'une pareille dé- 
vastation (1). 

Une foule de pieux religieux, échappés du milieu de ces 
ruines y décidés à garder leurs serments au péril de leur vie , 
entrèrent en France par l'Alsace , et se réfugièrent la plupart 
à Morimond; où ils apportèrent leur bon esprit et les béné- 
dictions du ciel. Le cardinal de Givry, alors évêque de Lan- 



(1) Surtout dans la Saxe, le duché de Brandebourg , la Hesse , le Mecklem- 
bourg, la Westphalie, etc. — Voir, aux Pièces justificatives, les prophéties 

Si 



— 370 — 

grès 9 Tint consoler ces intrépides confesseurs, et chargea Tab- 
bé , a^ec toute sa communauté , de combattre Thérésie partout 
où elle se montrerait dans cette partie de son diocèse qui se 
trouvait la plus rapprochée du foyer de Terreur. Ces senti- 
nelles du camp d'Israël firent si bonne garde, que Tennemi ne 
put ni prendre pied dans la zone du monastère y ni faire des 
conquêtes dans tout le Bassigny . 

Le franciscain Qaude Picquet, originaire de cette contrée, 
dont nous avons déjà cité le témoignage , écrivait en 1610, à 
la louange de son pays, que la croyance antique y avait conser- 
vé partout sa première pureté , et qu'on pouvait rappeler la 
région orthodoxe par excellence. Si nous n'avons pas eu le 
sort de T Alsace et d'une partie de la Lorraine , qui nous tou- 
chent de si près , c'est à nos moines , après Dieu , que nous 
en sommes redevables ; ne soyons donc point ingrats ; age- 
nouillons-nous un instant sur leur tombeau, et prions le ciel de 
les récompenser de nous avoir conservé la foi de nos pères! 

Bientôt les guerres de religion éclatèrent sur plusieurs pomts 
de la France ; les couvents étaient surtout très-maltraités ; nos 
cénobites comprirent la nécessité d'avoir, en cas de danger, 
un lieu de refuge plus rapproché que celui de Dijon , où ils 
pourraient se retirer. C'est pourquoi ils achetèrent à Langres 
une maison considérable , à laquelle ils donnèrent le nom de 
Petit-Morimond. L'hôtel qu'ils avaient à Dijon , composé de 
sept corps de logis, occupant une partie du pourtour de la 
place de Morimond , leur devenant inutile et à chaire à cause 
des grandes réparations qu'il fallait souvent y faire , ils le ven- 
dirent , avec la réserve que les acquéreurs fourniraient à Tabbé 
et à ses facteurs, lorsqu'ils viendraient à Dijon, une chambre 



d^Herman, moine de Lenyn (ûliat. de Morim.)» sur le rétablissement de ces 
abbayes et de la foi catholique en Allemagne. 



— 371 — 

garnie de deux lits et une écurie pour les chevaux , sans pro. 
yision (1). 

Notre milice chevaleresque, entre les mains de Charles- 
Quint, perdait chaque jour quelque chose de sa dignité et de 
son indépendance. Le chapitre , d'annuel qu^il avait été au- 
trefois, était devenu triennal ; enfin, il avait été ajourné in- 
définiment. La bulle que le roi obtint du pape en 1540 ache- 
va de ruiner ces ordres antiques. Jusqu^alors les chevaliers 
avaient été astreints au vœu de chasteté perpétuelle ; ce vœu 
découlait de leur vocation monastico-militaire. Au bivouac, 
en route et sur les champs de bataille , ils ne cessaient pas 
d'être moines. Le pape Paul III les dispensa de la loi du céli- 
bat t et leur permit de se marier une fois et à une fille vier- 

ge (2). 
L^accomplissement des deux autres vœux d^obéissance et de 

pauvreté leur devint très-difficile , pour ne pas dire impossible, 

avec une épouse et des enfants. Aussi cette mesure équivalut- 

eUe à un décret de sécularisation , et Tordre se perdit bientôt 

dans l'armée et dans le peuple. 

Au reste , l'Eglise resta parfaitement dans son droit et con- 
séquente avec elle-même : elle seule s'était choisi cette mi- 
lice ; c'était elle qui l'avait retrempée aux sources du mona- 
chisme pour la durcir et l'envoyer ensuite affronter la lance et 
le cimeterre des Maures ; une fois la bataille gagnée et la paix 
laite , elle crut devoir la délier de ses serments et la licencier. 
Quoi qu'il en soit, à dater de ce moment l'existence de la che- 
valerie cistercienne ne fut plus qu'une longue et convulsive 
agonie. 

La mort de Claude d'Avenue , arrivée en 1 552 , fit nattre 

(i) Archives de la Haute-Marne. Cette vente se fit en 1544 ; mais il leur resta 
encore d^aatres maisons dans la place de Morimond. 
(î) Séries prœfect. Calatr., t. 8 , Arm, cist.^ p. 86. 



— 372 — 

d'intenninables difficultés. Depuis longtemps les rois d^Es- 
pagne supportaient avec peine la présence d'un moine français 
à la tête d'une partie considérable de leur armée. Cette senri- 
tude deyait surtout les gêner lorsque les deux nations étaient 
en guerre, ce qui arriva souvent dans le cours du XVI* siècle; 
alors ils redoublaient d'efforts pour la secouer. Chaiies-Quint, 
qui avait si positivement reconnu les droits de Morimood, 
conunença à les contester ; puis , accablé sous le poids des té- 
moignages , il essaya d*abord par lettres , puis par courriers, 
de se faire donner une délégation de pouvoirs pour nonuner 
un prieur ; mais il ne put arriver par aucun moyen à s<m but : 
l'abbé de Morimond resta inébranlable. Charles-Quint ayant 
abdiqué, Philippe, son successeur et son fils y marcha sur ses 
traces, et nia la juridiction de Morimond; enfin, ne pouvant 
résister à l'évidence des faits , il envoya dans le Bassigny un 
chevalier de Calatrava pour solliciter la permission de pour- 
voir au prieuré vacant, en représentant que cette concession ne 
pourrait qu'être très-utile à la milice et n'aurait rien de blessant 
pour Morimond, qui conserverait toujours son droit, puisque 
le roi ne nommerait pas de sa propre autorité , mais par pro- 
curation. 

Le caractère allier de Philippe n'était point accoutumé à 
l'humiliation d'un refus ; pour l'éviter à tout prix , il écrivit en 
même temps à la reine de France , Catherine de Médicis , dont 
il avait épousé la fille , et à l'abbé de Cîteaux , dans l'espoir 
que cette double médiation assurerait le succès de la négocia- 
tion (1). L'abbé de Morimond était alors Jean Coquey, reli- 
gieux très-habile , très-versé dans les affaires , docteur en théo- 
logie , ancien proviseur du collège des Bernardins de Paris, où 
il s'était fait remarquer par l'étendue de sou érudition et la 

(1) Ces deux lettres sont citées intégralement à la page 192 du tome S des 
Arm, cist. 



— 373 — 

fermeté de son administration. Circonvenu de toutes parts par 
les plus hauts personnages , il ne se laissa point éblouir ni inti- 
mider, et se tint immobile dans son droit. Le roi fut étonné de 
cette invincible résistance d^un pauvre moine retranché dans 
sa conscience comme dans un fort inexpugnable ; mais il ne 
voulut point s'avouer vaincu , et « n'en poursuivant qu'avec 
plus d'opiniâtreté son premier projet, il s'adressa au chef su- 
prême de l'Eglise. 

Pie V, dans sa réponse , après avoir constaté l'usage immé- 
morial où l'on avait été dans la milice de recevoir un prieur 
d'origine française , tiré de Morimond et nommé par l'abbé de 
ce monastère , consentait à ce qu'il y fût dérogé en cette cir- 
constance seulement , dans l'espoir sans doute que le temps , 
en calmant les esprits , rétablirait l'ordre antique (1). 

L'abbé Jean se soumit avec un respect filial à cette haute 
décision, qui remédiait momentanément à un état de choses 
dont il gémissait depuis si longtemps et sauvait ses prétentions 
pour l'avenir. Ainsi voilà , depuis quatre siècles , le premier 
prieur nonmié sans la participation de Morimond. Nul autre 
ne lui succédera ; car, d'un côté les rois d'Espagne s'obstinant 
à rejeter les moines français, et de l'autre les abbés de Mori- 
mond ne voulant rien céder de leur droit , la milice restera 
veuve de ses pasteurs légitimes et l'esprit cistercien finira par 
86 retirer entièrement d'elle. 

(i) Arm, cist.^ t. 8, Séries pra/èct. Calatr ; a . .. Ut ei iUa duntaxat Tice, semper 
alias in sao robore permansuro , derogaretur.— Roms, apad S.-Petram, die 17 
decembris anni 1566. » 



— 374 — 



CHAPITRE XXXIV. 



Réforme de Jean-de -la- Barrière dans la filiation de Morimond ; notre abbaye 
est inquiétée par les Huguenots ; elle est sur le point de tomber en commen- 
de ; affaire de Calatrava ; nouvelles guerres ; nos moines prëMrrent le Bit- 
signy du poison de Terreur. 



Les plus austères vertus du christianisme semblaient devoir 
s'évanouir partout en Europe y sous le souffle dissolvant du 
protestantisme ; le cloître n'était plus un asile sûr : rabomina- 
tion de la désolation y pénétrait de toutes parts. Citeaux, plus 
que tout autre ordre religieux , chancelait sur ses bases anti- 
ques; il aurait succombé avant la fin du XVI' siècle , si la Pro- 
vidence ne lui eût suscité, dans la filiation de Morimond, 
Tbomme qu*il hii fallait pour en empêcher la ruine. Jean-de- 
la-Barrière , ayant pris possession de Tabbaye des Feuillants, 
fondée en 1121» au diocèse de Rieuv, par des moines de La 
Chresie, entreprit sérieusement la réforme de ce monastère; 
mais il éprouva une si violente opposition, qu'il se serait re- 
tiré dans la solitude pour y ^ivre en ermite , s'il n'en eut été 
détourné par le cardinal d'Ossat , son maître et son ami (1), 

Un moine perverti est une proie que le démon ne lâche qu'à 
la dernière extrémité ; aussi, la tache de régénérer un monas- 
tère indiscipliné et corrompu est presque toujours une tâche 



(1; Joseph Morotius, Cister, t-eflorescentis. seu congreg. B. M. Fuiiensif 
Ch-oriol. hist., in-S», pp. 5 et sq. 



— 375 — 

de martyr. Hélas 1 qui dira tous ceux qui en ont été écrasés ! 
On en Tint jusqu'à attenter aux jours du réformateur. Il se vit 
bientôt seul dans son cloître désert , où il demeura quatre ans 
sans trouver d'imitateurs des austérités qu'il pratiquait; austé- 
rités si grandes , que pendant tout ce temps il ne vécut que de 
fleurs de genêt et d'herbes sauvages, sans pain ni vin. Cette 
vie extraordinaire le fit déférer au chapitre général de Citeaux 
comme un novateur dangereux. Il répondit avec tant d'hu- 
milité, que plusieurs reUgieux conçurent une haute idée de ses 
vertus et vinrent se mettre sous sa conduite ; le nombre en fut 
bientôt considérable. C'était Bernard avec ses compagnons 
dans la vallée d'Absinthe; non - seulement ils renouvelaient 
Fancienne ferveur , mais ils la surpassaient. 

Outre l'usage des haires et des disciplines, ils allaient dé- 
chaux , sans sandales et la tète nue ; dormaient tout vêtus, sur 
des planches , et prenaient leur nourriture à genoux ; ne se 
servant que de vaisselle de terre ; s'abstenant d'oeufs, de pois- 
son , de beurre , d'huile et même de sel ; se contentant d'un 
potage d'herbes cuites à l'eau, de pain d'orge pétri avec le son, 
et A noir que les animaux refusaient d'en manger (1). 

C'est en général la gloire de Ctteaux d'avoir cherché jusqu'à 
la fin à s'harmoniser avec les divers besoins des temps. L'agri- 
culture était réhabilitée ; il fallait ouvrir des voies nouvelles à 
la société. Jean-de-la-<Barrière appliqua spéciriement ses re- 
ligieux aux arts mécaniques ; les uns cardaient la liûne, les au- 
tres la filaient, plusieurs étaient occupés à tisser le drap : c'é- 
tait une fabrique monastique. 

Ainsi , pour la troisième fois , l'association cistercienne, en- 
vahie par le monde , se résumait en quelques pieux cénobites, 
se personnifiait en un «aint , et , coinme la chaste colombe à 

(1) Hélyot, Hist. des ord. relig.y t. 6, c. 58 ; i>p la Ké forme des Feuillants 
en France f pp. 401-420. 



— 376 — 

rapproche du vautour , elle étendait les ailes et s'envolait aa 
fond des déserts pour s'y abriter dans la virginité» la pauvreté 
et le travail, inaugurer une ère nouvelle , Tère moderne do 
commerce et de l'industrie. 

Sixte-Quint approuva cette manière de vivre , et manda à 
Rome quelques-uns de ces religieux, pour y fonder un établis- 
sement. Le roi de France Henri 111 les appela à Paris, afin 
que de là Tinstitut put rayonner sur la France. Ds furrat 
bientôt disséminés sur toute TEurope catholique. 

Morimond, plusieurs fois menacé par des bandes de reli- 
gionnaires venant de la Lorraine et de l'Alsace, avait étépt>- 
tégé par les armes des seigneurs voisins. En 1572, les hugue- 
nots s'étant emparés du château de Choiseul, pour y tenir 
leur prêche et répandre le venin de leurs erreurs dans tout le 
pays d'alentour , Barbesieux, lieutenant du duc de Guise , et le 
seigneur de Lanques convoquèrent la noblesse de la contrée et 
levèrent une armée afin de les déloger. Langres leur fournit 
Tartillerie et les vivres nécessaires. Nos religieux, qui se trou- 
vaient sous le canon de la forteresse , se retirèrent à Langres, 
avec tout ce qu'ils avaient de plus cher; mais la place ayant 
été prise et démantelée en très-peu de temps , ils retournèrent 
dans leur monastère, d'où ils sortirent encore quatre ans plus 
tard, lorsque les retires, ayant à leur tête le prince Casimir, 
pénétrèrent dans le Bassigny par la Lorraine (1). 

Dans ces fréquents bouleversements, Tabbaye déserte était 
envahie par des barbares qui pillaient ou brûlaient tout ce qui 
leur tombait sous la main. Ce fut ainsi que disparurent tant de 
manuscrits précieux, tant de monuments des sciences et des 
arts , tant de merveilles archéologiques dont la perte sera à ja- 
mais regrettable ; mais le plus grand malheur qui pût arriver 

(1) Archiies de la Haute- Marrie; — Hist des Ev. de Langres^ pp. 20i et J03; 
— Migneret, Pr&is de fHist, de [yingt^s, p. 180. 



— 377 — 

à notre abbaye, c'était celui d'être privée du droit d'élire son 
chef et de passer entre les mains d^un mercenaire. 

Jean Coquey avait été enlevé à sa communauté, après avoir 
visité tous les couvents de l'ordre : en France, en Flandre, en 
Savoie et en Lorraine ; composé plusieurs écrits cités par Phi- 
lippe Seguin, dans sa BibliothéqtÂe cistercienne (i), et édifié les 
siens par une conduite exemplaire durant vingt-cinq ans. 11 
eut pour successeur son fràre Gabriel de Saint-Blin, fils de Jean 
de Saint-Blin, sire de Thivet, docteur en droit civil et canoni- 
que, et profès de Gluny. 

n paraît qu^il était gouverneur du château de Lourdon lors- 
que cette place importante, où les cénobites clunisiens avaient 
transporté ce qu^ils avaient de plus précieux , dans ces temps 
de guerre et de brigandage, fut prise parle stratagème de quel- 
ques gens du pays vendus secrètement aux huguenots et dont 
il n'avait pas lieu de se défier. Ces traîtres ayant obtenu la per- 
mission de pénétrer dans Tintérieur de la forteresse, sous pré- 
texte de faire des confidences au gouverneur, s'étaient empa- 
rés des clefs des ponts-levis et avaient ouvert les portes à leurs 
complices. Le gouverneur avec les siens avait opposé la plus 
vive résistance, se précipitant lui-même sur le chef de la 
troupe, luttant avec lui dans la basse-cour et lui arrachant 
son arquebuse ; mais il avait été bientôt écrasé par le nombre 
et fiait prisonnier (2). 

Les conjurés fouillèrent tous les appartements et les souter- 
rains. On s'attacha surtout à la plus grosse tour , parce que 
c'était là qu'on avait conduit, comme en un lieu sûr, les choses 
de grande valeur; il n'y resta que les lits et les tapisseries. On 
dirigea sur Genève une foule d^objets : les orfèvres y fondirent 
For et Targentdes vases sacrés , des croix, des reliquaires. Des 

(1) Gali. christ, t. 4, p. 822. 

(i) P. Lorain, Essai histor. sur VAbb, de Cluny, p. 287, c. 22. 



— 378 — 

marchands genevois achetèrent pour plus de 300,000 Ihms de 
pierreries; des chapes et d^autres ornements d^égiise {areot 
livrés aux soldats pour les habiller. Rien n'échappa à cette spo- 
liation concertée et réglée. On évalua la perte causée à Fabbiye 
à plus de 2,000,000 Uvres. 

Cette dévastation porta à Cluny un coup mortel, dont il ne 
se releva jamais. Quoique dom Gfabriel de Saint-Blin eût bit 
loyalement son devoir et fût innocent de ces irrépandiks md- 
heurs, ces lieux désolés, ce cloître désert, ces cellules abandoi- 
nées lui rappelaient de trop pénibles souvenirs, et il se retin, 
au commencement de Tannée 1576, près de son frère Tabbé 
Jean Goquey y auquel il ferma les yeux cette année même. 
Quelques mois après, un brevet de Henri lU et une bolk de 
Grégoire Xlll lui conférèrent le titre d'abbé commendataire 
de Morimond ; cette nomination, irrégulière dans son prin- 
cipe, fut légitimée plus tard par la libre élection des rdigieox. 

La phase dans laquelle entrait la société française lûnit 
sentir le besoin de nouvelles institutions et de chartes plus li- 
bérales. Le Bassigny ne resta point en arrière : l'abbé deSaiat- 
Blin fut nommé député du clergé à rassemblée tenue à La 
Mothe en 1580, pour renouveler et fixer les coutumes de U 
contrée (1). Dans le Code qui fut rédigé, et que Ton regank 
en grande partie comme son œuvre , nous avons remarqué çà 
et là des principes de droit civil et politique largement posés , 
et surtout une connaissance profonde de la juris{M7udence de 
l'époque (2). U mourut à Paris en 1590, à l'âge de quarante- 
quatre ans, sans avoir habité son abbaye. 

Si Morimond eût été privé plus longtemps du frein salutaire 

(1) NomiQatur inter deputatos cleri pagi Bassiniacensis, quorum consiUo et 
assensu descriptae fiierunt consuetudines hujuspagi, ann. 1580. — ExTabuI. 
Lothar., arcula Toul, n» 77. 

(2) Nous Pavons parcouru à la bibliothèque publique de Chaumont ( Haute- 
Marne). 



— 379 — 

de rautorité et de ses légitimes pasteurs , rien n'aurait pu re- 
tarder le moment de son inévitable dissolution , et il se serait 
englouti «omme tant d'autres couvents dans labime de Tanar- 
chie; mais la bonté divine ne le permit pas. La célèbre Ordon- 
nance de Blois lui accorda, de même qu'aux abbayes chefs- 
dV>rdre , le droit de choisir et de nommer ses abbés. Voulons, 
j e0t41 dit , qu'advenant vacation des abbayes et monastères qui 
sont chefs d'ordre, comme Cluny, Cîteaux, Pontigny, La Ferté, 
Clairvaux et Morimond, y soit pourvu par élection des reli- 
gieux pro fis, suivant la forme des saints décrets et constitutions 
canoniques. 

Nonobstant un règlement si sage, Morimond faillit tomber 
une seconde fois sous le joug de la commende ; voici à quelle 
occasion. Lies amours criminels des rois ont toujours été pour 
l'Eglise et les peuples une source féconde d'épouvantables dé- 
sordres et de monstrueux abus. Vers ce temps-là, Henri IV 
avait été fasciné par la magie du regard de Gabrielle d'Es- 
trées, et le cœur de cet esclave couronné était resté enlacé in- 
extricablement dans les boucles de la chevelure d*une femme, 
m uno crine colli (1). Gabrielle n*en était pas à sa première 
conquête ; elle aimait le duc de Bellegarde et en était aimée 
passionément ; c'est pourquoi elle ne répondit pas d'abord 
am TCBUX ardents de son illustre adorateur. Cet obstacle ne fit 
qu'enflammer davantage la honteuse passion du roi ; il mit 
tout en œuvre pour arriver jusqu'à elle , et gagna à force de 
faveurs tout ce qui était autour d'elle, son père, son frère, ses 
parents et jusqu'à son amant, donnaiit aux uiis des villes et des 
provinces, aux autres des évêchés, à ceux-ci des corps d'armée, 
à ceux-là dos couvents de moines. Notre abbaye venant à va- 
quer dans cet intervalle, U la présenta à ^on rival comme une 

(1) Cant, cant,, c. 4, v. 9. 



— 380 — 

fiche de consolation , et la lui livra par un acte signé de sa 
propre main et daté d*Attichy» le 21 de novembre 1590 (1). 

Les moines, pour se soustraire aux malheurs qui les meoa- 
çaienty se réunirent sous la présidence de l'abbé de Citeaux, et, 
usant dudroit que leur garantissait TOrdonnance de Blois, ib 
élurent François de Serocourt , proies de Beaupré et abbé de 
Saint-Benoit-en-Voivre, lequel prit possession le 23 décembre 
de la même année , malgré les réclamations et les menaces da 
duc de Bellegarde. Mais il n'occupa le si^e abbatial que qaA- 
ques mois, et fut remplacé, après son abdication, par D. Qaode 
Masson, le religieux le plus distingué du monastère (2). Le 
choix ne pouvait être plus heureux : le nouvel abbé s'occupt 
aussitôt de réparer les brèches faites à la discipline monastique, 
et de reprendre sur les seigneurs laïques une partie du tem- 
porel du monastère dont ils s'étaient emparés. Les bouleverse- 
ments se succédaient avec tant de rapidité qu'il n'était guère 
possible de rien achever. 

Morimond sortait à peine de ses ruines , lorsque le duc de 
Lorraine se précipita sur la Champagne par le Bassigny. Ses 
troupes, divisées en deux corps d'armée , se dirigèrent , d'un 
côté sur la place forte de Coiffy, et de Tautre sur celle de Mon- 
tigny. Les moines, cernés de toutes parts, ne crurent pas devoir 
déserter leur poste ; leur courage et leur confiance rassurèrent 
les populations» qui vinrent se réfugier dans leurs granges et 
jusque dans l'intérieur du monastère, où elles furent respectées 
parTennemi (3). 

Les protestants de La Marche et de Neufchâteau ne cessaient 
d'envoyer des émissaires dans le Bassigny ; quelques-uns même 

(1) Archives de la Haute-Marne. — Voir aux Pièces justificatives. 
(î) II fut béni à Reims par Tabbé de Clteauxen 1591. — Ex libro, cui tituJns: 
Véritabie gouvernement de tordre de Citeaux, p. 396. 
(3) D. Calmet, Hist. ecclés. et civ, de Lorr,, t. 3, pp. Î30 et sq. 



— 381 — 

avaient prêché publiquement dans les églises de plusieurs vil- 
lages. Charles d'Esears, évêque de Langres» écrivit à Claude 
Masson pour lui continuer la mission que le cardinal de Givry 
avait confiée à ses prédécesseurs, de défendre la foi catholique 
dans la contrée. Notre abbé avait étudié pendant plusieurs an- 
nées à l'Université de Paris ; il connaissait à fond les ouvrages 
sophistiques des réformateurs, les ruses et les détours de leur 
insidieuse polémique; mais, comme chaque jour voyait éclore 
de nouveaux syslèm*is, il fallait de nouvelles études, afin d'or- 
ganiser la défense d'après l'attaque. Il sentit le besoin de s'asso- 
cier ses religieux dans cette grande lutte, après les avoir initiés 
à la science des controversistes. C'est pourquoi il demanda au 
pape Clément VIII la permission de lire ou de faire lire dans 
son abbaye tous les livres des hérétiques , pour en dégager l'er- 
reur et la réfuter ; ce qui lui fut accordé par les cardinaux in- 
quisiteurs, en 1597 (1). 

L'ordre cistercien allait toujours s'afiaiblissant ; mais, par 
nne sorte d'instinct conservateur, il s'efibrçait de temps en 
temps de rappeler en lui la vie qui s'en échappait de toutes 
parts. Les chapitres généraux y en rattachant tous les membres 
entre eux sous l'action d'un seul foyer vital , avaient été du- 
rant plusieurs siècles une source d'unité et de force. Edme de 
La Croix, abbé deCiteaux, après avoir consulté les quatre 
premiers et révérends abbés de La Ferté , Pontigny, Clairvaux 
et Morimond , convoqua une assemblée capitulaire pour l'an 
1601 (2). Il s'y réunit un nombre considérable d'abbés et de 
prieurs de toutes les parties de l'Europe, et cette réunion a 
toujours été désignée depuis sous le nom de grand-chapitre. 
Claude Masson en fut l'ornement et la lumière ; il s'y distin- 
gua tellement par son talent pour la parole , ses rares connais- 

(1) CeUe pièce existe aux Archives de la Haute-Marne. 

(«) Traité hûtor. du chap. génér, de Citeaux, in-4o, pp. 840 et 50. 



— 382 — 

sances en théologie » son aptitude à saisir tootes les qiiestioiis 
et à les traiter en homme supérieur, que le clei^ de Lai^ns 
le dél^a à rassemblée générale de 1605, et que Henri IV, 
pour lui donner un témoignage de sa haute estime » le nomma 
son conseiller et son aumônier, et lui en fit délivrer le breTCt 
Choisi pour yicaire-général de Citeaux , yisiteur et réfonna- 
teur des maisons de Tordre , il parcourut une partie de TEa* 
rope dans un moment où elle était tout en feu, nrani de 
saufs-conduits et de lettres de reccunmandatioa du roi et 
France (1). 

Les différentes missions qu'il avait eu à rempKr Tavaiot 
mis en rapport et lié avec la plupart des sommités de TEgUse 
de France , les cardinaux du Perron et d'Ossat, de Goody, de 
Joyeuse, de Guise et de La Rochefoucauld. Ce dernier lui écri- 
vit, en date du 21 avril 1618, que, désirant lui être agréaUe 
et le gratifier en tout ce qui lui sera possible, il lui faistit don 
de la succession de feu D. Guy de Maulain, prieof el rdigieux 
proies de Tordre de Cluny . Accablé de travaux et ^t'infirmilés, 
il se donna pour coadjuteur Claude BriSault , son neveu , qui 
lui succéda Taunée suivante (2). 

Le nouvel abbé était issu d'une famille très-honorable du 
Bassigny, et docteur en théologie. Son administration fat 
longue et troublée par les affreuses calamités qui désolèreai 
Morimond pendant presque un demi - siècle ; il marcha a? ec 
courage sur les traces glorieuses de son oncle. Sa réputatioD 

(1) Annuanv de la Haute-Marne , 1839, p. 239. 

(2) L'épitaphe gravée sur son tombeau, quoiqu^iin peu emphatique, Qoos 
donne une idée de sa capacité et de ses travaux : 

D, Claudium Masson, doctorem theoiogum, régis christianissimi consiliaritan 
et eleemosynarium , Morim. abbatem bivve suatium continet ^ cûi totus orbis (f- 
ternum erit monumentum. Uni versus ordo Cist. vicarium gêneraient laborio- 
sum ; Tectosagum , Arvernorwn , Germanorum , Polonorum , Helvetiorum mo- 
nasteriontm reformatorem generalem; publicœ GaJliœ et Lotharingiœ «wv- 
cationes solertem consiiiarium i agent ^ desiderant, etc. 



— 383 — 

ayant pénétré jusqu'à la cour, Louis XIII, par une lettre da- 
tée du camp devant Montauban , le 20 août 1621, lui conféra 
les titres d^aumônier et de conseiller royal , et se servit par 
la suite de sa médiation dans plusieurs négociations impor- 
tantes (1). 

U avait surtout à cœur de reconquérir le prieuré de Gala- 
trava. En remontant à la cause des dissensions qui existaient 
à ce sijjet entre les rois d'Espagne et les abbés de Morimond» 
il avait cm la retrouver dans les prétentions opposées des deux 
partis, qui s^étaient opiniâtres à vouloir maintenir chacun un 
prieur de leur nation respective. Pour mettre fin aux débats, 
il renonça à la nomination d'un prieur français, et présenta 
Chrysostôme Henriquez , le savant auteur du Ménologe cister^ 
cjen, d'origine castillane, profes du monastère d'Horta. Ce re- 
ligieux étant mort peu de temps après , notre abbé écrivit à 
Ange Manrique , professeur de théologie à TUniversité de Sa*- 
lamanque et réformateur général de l'observance d^Espagn^ , 
religieux d'une érudition immense , auquel nous devons les 
AnmUê de Ctteaux , pour l'investir du prieuré. 

La lettre est divisée en trois parties : 

Dans la première il établit la juridiction de l'abbé de Mori- 
mond» fondée sur une prescription de plus de quatre cents 

aiis; 

Dans la seconde il institue Manrique prieur de Galatrava, 
avec pouvoir de gouverner cet ordre au spirituel ; 

Dans la troisième il mande , en vertu de la sainte obéis- 
sance , à tous les membres des milice et couvent susdits , de le 
recevoir conune le seul véritable prieur de Galatrava , et de lui 
témoigner en conséquence respect et soumission. « S'il s'éle- 
vait, dit-il en finissant, quelque difficulté dans l'exécution des 

(1) Archives de la Haute-Marne, derniers carton» (Chart. de Morim.). 



— 384 — 

présentes , nous prions instamment le roi catholique » adminis- 
trateur et grand-maltre de Tordre , de vous aider de sa pais- 
sante protection. » La lettre est datée de Morimond, le jour de 
la fête de Tous les Saints» 1" novembre 1633 (1). 

Manrique, ayant reçu cette nomination, consulta les plus fa- 
meux docteurs de Salamanque sur le parti qu*il avait à prendre. 
D'après leur avis , il adressa à Philippe IV la lettre de Tabbé 
Briffault , avec les pièces qui établissaient péremptoirement le 
droit de Morimond. Le roi choisit un certain nombre de juges 
et leur renvoya la décision de cette affaire. Comme elle leur 
parut très^rave et très-épineuse , il demandèrent qu'on leur 
adjoignit quatre autres juges tirés de la cour suprême d'Es- 
pagne. 

Ces magistrats se trouvèrent jetés dans la plus étrange per- 
plexité; car, d^un côté, ils ne pouvaient méconnaître la juri- 
diction de Morimond ; de l'autre, il leur répugnait de confir- 
mer par une sentence solennelle la légitimité de rintervention 
d'un abbé français dans la nomination au prieuré , surtout aa 
moment où la guerre allait éclater entre les deux nations; 
alors , pour gagner du temps , ils prononcèrent qu'une ques- 
tion aussi grave ne devait point être décidée légèrement , mais 
après un débat contradictoire sur le fond même des choses; 
qu'en attendant l'issue de ce procès nouveau , l'ordre continue- 
rait d'être régi par ses administrateurs actuels (2). 

La douleur que l'abbé Briffault ressentit de l'inutilité de tant 
de démarches et de réclamations infructueuses fut suivie d'une 
longue série d'autres douleurs plus vives. 

Notre abbaye était située de façon que l'ennemi ne pouvait 
faire un pas du côté de la France sans la fouler ; tantôt c'étaient 



(1) Elle est citée entièrement dans les Âtmal. cist., t. 8, p. 193. 
(î) Ann. cist., t. 3, Séries prœfect. Calatr.^ p. 38. 



— 385 — 

les Suédois, tantôt les Allemands, aujourd'hui les Francs- 
Comtois , demain les Lorrains qui Tinquiétaient. Durant cent 
Claquante ans 11 îf y eut point de secousse dont elle ne ressentit 
le contre-coup , pas une guerre dont elle ne fût la première 
victime. Le*torrent,ne respectait rien ,' et entraîrhtt tout cb^ 
son cours, le castel des vieux barons , la chaumière des labou- 
reurs et la cabane des ermites. 

En 1636 , le baron de Glinchamp , révolté contre le roi , se 
mit à la tête des Lorrains et se porta sur Tabbaye. Il ne se con- 
tenta pas de piller et de dévaster le cloître , la sacristie , l'égli- 
se , qui perdit ses plus riches ornements et ses vases sacrés, matis 
il se livra avec ses soldats à des actes de brutalité atroces sur 
la personne des religieux , dont plusieurs moururent de leurs 
blessures ; puis , se jetant du côté de Langres , il brûla sur son 
passage Fresnoy, Parnot , Ravcnnefontaine , Colombey, Mau- 
lain, Montigny, Chézeaux, Ison ville et Belfays (1). 

Ce premier orage avait à peine disparu , que le tonnerre 
conmiença à gronder plus fort sur un autre point de Thorizon. 
C'était vialas, général de l'empereur, qui arrivait avec quatre- 
vingt mille hommes , chassant devant lui pêle-mêle, comme 
un troupeau destiné à la boucherie , une foule innombrable 
de vieillards, de femmes et d'enfants. Les moines se sauvèrent 
à Langres, où ils restèrent plusieurs années. Les ennemis in- 
cendièrent une grande partie du monastère et toutes les gran- 
ges environnantes ; de sorte que l'antique Morimond n'offrit 
plus aux regards des pauvres et des voyageurs désolés qu'un 
amas de cendres et de débris. Les laboureurs des granges se 
réfugièrent dans les bâtiments du monastère , qui avaient été 
conservés, et se logèrent, les uns dans le laboratoire et la por- 
terie , les autres dans la buanderie y en attendant qu'ils pussent 

(1) Arm. de la Haute-Mahne , 1889, p. 820; Notice sur Fresnoy. 



— 386 — 

reprendre leurs travaux ; mais ils se Tirent bientôt forcés de 
chercher ailleurs un asile et du pain ; il ne resta plus dans le 
Talion qu'un ménage séculier, aTec un religieux prêtre et un 
frère couTcrs (1). 

La communauté exilée * composée de quarante moines » ne 
pouTait ni se loger couTenablement, ni TiTre longtemps dans 
la maison de Langres ; plusieurs se retirèrent en Languedoc , 
en ProTence et en Gascogne , dans les couTents de la filiation 
de Morimond. Le 11 aTril 1639, l'abbé était encore à Langres 
aTec un certain nombre de religieux , comme nous l'appre- 
nons par la réponse qu'il adressa à Jongelin, profès de l'ab- 
baye de Vieux-Mont , qui publiait alors Y Histoire généalogique 
des maisons de Vordre de Cîteaux. 

« Ce m'est, dit-il, un très-sensible déplaisir de ne pouToir, 
a sitost que je le souhaiterois , satisfaire par mes réponses aux 
a lettres que tous m'aTCz adressées depuis quelque temps en 
a çà 9 car je suis depuis trois ans réfugié en cette Tille de Lan- 
« grès , laquelle depuis les guerres présentes a toujours été 
« tellement euTironnée de troupes amies et ennemies , qu'U 
a faut bien saToir prendre son temps pour faire tenir nos pac- 
a quets sans que nos messagiers soient tuez ou pillez sur les 
« chemins. Ayant donc rencontré une commodité assurée, je 
tt TOUS adresse les réponses tant à tous qu'à nos abbés de Po- 
« logne ; je tous euToye , conformément à Totre désir, les ar^ 
ic mes aTec les blasons deCiteaux et des quatre premières mai- 
« sons de l'ordre , estant extrêmement consolé , parmi les mal- 
« heurs de ce temps , que Dieu tous ay t suscité dans notre 
« filiation pour relcTer par tos escrits Fesclat de notre ordre 
a sacré; ce sera une œuTre digne de Tostre zèle et de Tostre 

(1) Archives de la Haute-Marne, 10« et ii« cartons;; — Migneret, Précis de 
rHist, de Langres, pp. ÎIO et «13; — Annuaire de la Haute-Marne, 1838, 
pp. 180 et 187. 



— 387 — 

« plume» et à laquelle je contribuerois volontiers quelques 
<c mémoires , particulièrement touchant notre abbaye de Mori- 
<c mond et certains beaux droits et prérogatives que nous avons 
« en Pologne y etc. Dieu par sa bonté nous veuille conserver 
« ce que reste» (1). 

Parmi les principaux privilèges dont les moines de Mori- 
mond jouissaient en Pologne, il faut placer celui qui leur avait 
été accordé parBoleslas V, en 1270, de pouvoir vendre, ache- 
ter, recevoir des legs et donations dans ses Etats , comme s*ils 
eussent été ses sujets; d^aller et venir avec leurs chevaux et 
voitures sur toutes les terres de son royaume , sans payer au- 
cun droit de péage ; d'être exempts de toute dîme et de tout 
impôt poiu* les champs , maisons, troupeaux qu'ils y possé- 
daient et pourraient y posséder , etc. Enfin , il paraîtrait que 
l'abbé de Morimond pouvait ajouter à tousses autres titres ceux 
de noble de première classe , de sénateur et de conseiUer royal 
de Pologne (2). 

Rien ne grandit les hommes comme l'innocence et le mal- 
heur. Morimond , broyé et en quelque sorte anéanti sous les 
pieds des chevaux et sous le sabre des Comtois , des Lorrains 
et des Allemands, n'avait jamais été plus élevé dans l'estime 
et Famour des populations. On réclamait de toutes parts ces 
bons religieux qui s'étaient tant de fois dévoués pour le salut 
de la contrée ; quoique dispersés sur toute la France y on ne 
cessait de mettre les pieuses fondations sous leur patronage, 
comme s'ils n'eussent dû jamais périr. Plusieurs riches bour- 
geois de Bourmont et de La Marche les poursuivirent de leurs 
bienfaits jusque dans l'exil. Florentin de Laval , ayant fondé 



(1) Citée par Jongel., Nohï. abh. cist,, pp. 30 et sq. 

(2) C'est ce que nous avons retrouvé dans un vieux titre de Tan 1515, par 
lequel Remy de Brazey rattache Tabbaye de Coronovia, en Pologne, fille de 
Siûeow , à Lubens en Silésie. 



— 388 — 

une chapellenie dans Téglise de Germainvillers , avec une do- 
tation de quarante fauchées de pré , en Thonneur de la sainte 
Vierge et du saint Rosaire , la mit à la collation et sous la pro- 
tection de Tabbé de Morimondy au moment même où Mon- 
mond était ruiné et désert. 

Le calme sembla renaître après une si rude tempête : de 
1642 à 1643 , les moines retournèrent un à un de tous les coins 
de la France dans leur chère solitude. Tel le vallon était ap- 
paru aux premiers cénobites venant de Giteaux , tel il appa- 
raissait après plus de 500 ans aux yeux de ses nouveaux hôtes : 
c'était encore une fois la vallée de la mort , et on pouvait ajou- 
ter de la désolation , à la vue de tant de ruines amoncelées, 
n ne restait plus qu'une moitié de la nef de Téglise ; le magni- 
fique portail avait disparu ; la maison abbatiale » les dortoirs , 
le réfectoire, le quartier des hôtes étaient à demi-renversés. Le 
grand étang ayant rompu une de ses dignes , Teau avait en- 
vahi le jardin et les cours ; on apercevait remplacement des 
granges d'alentour aux monceaux de pierres calcinées qui cou- 
vraient çà et là le sol ; Tœuvre prodigieuse des moines, Tœu- 
vre de la patience et des siècles aidait été détruite en quelques 
instants par de nouveaux barbares. Il eût fallu de nouveaux 
siècles, de nouvelles générations, d'autres travaux herculéens, 
et la Providence , dont les conseils sont impénétrables , n'en- 
voya que de nouveaux malheurs (1). 

(1) Nous avons tiré tout ce que nous avons dit de cette époque désastreuse : 
du P. Jacques Vignier, Chronic. Ling., pp. 160 à 180; des Archives de Mon- 
mond , et de VHist, des évéques de LangreSy pp. 200 et 216 ; — mais nous 
croyons qu'il n'est pas possible d'écrire fidèlement l'histoire des guerres des 
Croates, des Espagnols, des Impériaux, dans le midi de la Champagne au 
commencement du XVII« siècle, sans consulter le Ms. in -4» intitulé : Mé- 
moire des choses les plus considérables qui se sont passées au bourg (TOrtheset 
aux environs f observées par M« Clément Macheret, prestre, curé d'Orthes de- 
puis 1628 jusqu'à 1658. 



— 389 — 



CHAPITRE XXXV. 



Siège de La Mothe; dispersion des moines, leur retour, le calme se réta- 
blit ; arrivée de plusieurs jeunes seigneurs à Morimond. 



Dès Tan 1634, le maréchal de La Force , après avoir pris 
d'assaut Bicthe , place importante de la Lorraine , était venu 
assiéger La Mothe , forteresse perchée sur une haute monta- 
gne à deux lieues nord-ouest de Morimond , et la clef de la 
Lorraine à Fouest. On raconte que le duc Charles était tel- 
lement suret de la place elle-même et de ses défenseurs, qu'il 
y avait fait transporter ses trésors et ses meubles les plus pré- 
cieux. Quoique les Français fussent beaucoup plus nombreux, 
qu'ils fissent usage de la bombe pour la première fois , et qu'ils 
eussent Turenne dans leurs rangs , la garnison , qui n'était que 
de trois cents hommes, leur opposa une résistance si héroïque, 
que le siège trahia en longueur. Le marquis d'Ische (1), chargé 
du commandement , ayant été tué , son frère, le P. Eustache, 
capucin , prit sa place et périt à son tour sur la brèche. 

Enfin , après quatre mois d'une défense acharnée , à laquelle 
prirent part les habitants eux-mêmes , les Lorrains obtinrent 
une capitulation honorable. 

En 1643, le maréchal du Hallier entreprit le blocus de la 
même ville; mais, après un combat désavantageux dans la 
plaine de Lifibl, le duc de Lorraine l'obligea de battre en re- 

(1) Antoine de Ghoiseul, ni« du nom, gouverneur de La Mothe. 



— 390 — 

traite. Enfin , Mazarin voulut faire une dernière tentative : une 
armée formidable couvrit tout le bassin du Bassigny ; Maga- 
lotti , neveu du cardinal » qui la conduisait , marcha droit à la 
forteresse , sous laquelle il fut emporté d^un coup d^arquebose 
ajusté par le sieur Héraudel, prévôt du chapitre de la ville. 
La garnison et les habitants ne se rendirent que le 7 juillet 
1645. Pendant tout ce laps de temps, nos moines vécuroit 
dans des transes continuelles, encombrés de soldats blessés^ 
épuisés de contributions de tous genres , tantôt se sauvant dans 
les forêts^ tantôt rentrant dans leur couvent, selon les chan- 
ces de la guerre , psalmodiant au bruit du canon et de la fu- 
sillade que leur apportaient les échos des vallons et des mon- 
tagnes (1). 

L*avant-garde de Tarmée française se tenait toujours en 
observation sur les frontières de la Champagne , en face de la 
Lorraine et de la Franche-Comté. Durant la saison rigoureuse 
elle se divisait en pelotons et allait passer ses quartiers d*hiver 
dans les villages environnants. Nos pauvres religieux, qui 
avaient alors à peine de quoi s'abriter et se nourrir, furent 
chargés d'un escadron de cavalerie. Ils adressèrent une sup- 
pUque à Monseigneur de Gargan , conseiller du roi , intendant 
général des justice, finances et police dans les armées de Sa 
Majesté, à Teffet d'être délivrés des gens d'armes qui étaient 
à leur pot et feu, promettant de contribuer plus tard de tout 
leur pouvoir aux frais de la guerre (2). 

Cette humble et généreuse représentation fut accueillie fa- 
vorablement, et ordre fui donné d'évacuer le monastère; 



(1) Voyez la narration très-exacte du siège de La Molhe, dans VHist. deséi. 
de Lnngres par Mathieu, p. 258. — Les poètes du temps célébrèrent le siège 
de La Mothe : Etienne G)urtet , chanoine de Langres , a coaiposé un poème en 
vers latins , sous ce titre : Motta emota. — D. Calmet , Hist. ceci, et civ. de 
Lorr.^ t. 3 ad fin. 

(2) At-chives de la Haute-Marne, 10« carton. 



— 391 — 

mais après quelques mois il fut envahi de nouveau ; alors les 
religieux rédigèrent une adresse à Monseigneur de Voysin , in- 
tendant de la justice dans la généralité de Châlons» poiu* se 
plaindre d'être forcés de loger jusque dans leur cloître des 
hommes de guerre , leurs granges ayant été détruites au pas- 
sage de Galas. 

Nous ignorons si on fit droit à leurs réclamations; mais Té- 
tât de Tabbaye ne s'améliora pas. Les Lorrains et les Francs- 
Comtois continuaient leurs brigandages , et les troupes fran- 
çaises en les refoulant commettaient souvent d'aussi grands 
désordres que Tennemi. A quelque instant du jour et de la 
nuit que Ton jetât les yeux du haut des tours de Langres sur 
cette vaste plaine qui s'étend à l'est jusqu'aux Vosges, on 
apercevait quelque part les lueurs de l'incendie (1). Les popu- 
lations du Bassigny se sauvaient ordinairement du côté de l'ab- 
baye , soit pour mourir sur cette terre des saints , soit pour 
s'enfoncer et se cacher avec leurs troupeaux dans l'immensité 
des forêts; les moines furent souvent forcés de s'y réfugier et 
d'y vivre avec elles. 

Certes ! ce devait être un spectacle sublime que celui de 
cette multitude de vieillards, de petits enfants, de pauvres 
femmes et de religieux réunis par un malheur commun au 
fond des bois , s'agenouillant et priant ensemble au bruit du 
canon qui moissonnait leurs fils , leurs époux et leurs frères , 
mêlant devant Dieu leurs vœux et leurs larmes , en attendant 
que répée de l'ennemi vînt mêler leur sang et leur ouvrir les 
cieux! 

Il serait impossible de décrire les cruautés et les ravages 
de ces guerres sans cesse renouvelées pendant plus de trente 
ans. Les malheureux habitants des campagnes , voyant qu'ils 

(1) Migneret, Précis de fHist, de langres , p. SIS. 



— 392 — 

ne pouTaiel plus demeurer dans leiurs TÎllages sans être à dia- 
que instant pillés ou égoi^és , désertaient en foule. Les champs 
restaient incultes faute de bras et de bestiaux , et on TÎt, de 1636 
à 1643, à Choiseul et dans plusieurs autres villages des enfi- 
rons de Morimond , des hommes obUgés de s*atteler à la dur- 
rue pour cultiver la terre (1 ). 

Enfin Louis XIV se leva » et par son audacieuse fierté et h 
rapidité de ses premières conquêtes U étonna et fascina TEii- 
rope. Les escarmouches, les petites guerres» les incnrsi(»is 
hostiles diminuèrent peu à peu; il fut donné aux mcnnes de 
respirer quelques instants , et ils entreprirent de relever les 
ruines du monastère et des granges; mais il fallut recourir à 
l'emprunt, et implorer la protection des rois de France et de 
Pologne. L'abbé Brifiault mourut au milieu de beaucoup d'em- 
barras, et laissa le fardeau de l'administration à dom Fr. de 
Machaut (2). 

Rien ne prouve mieux que ce choix combien les moines 
avaient encore à cœur de se renouveler dans Fesprit primitif 
de leur profession « Le nouvel abbé appartenait à Taustère ré- 
forme des feuillants ; avec lui devait entrer à Morimond la pé- 
nitence , la pauvreté , l'amour du travail et toutes les vieilles 
et dures vertus de Cîteaux. On eût dit que notre abbaye allait 
se retremper aux sources antiques et y recouvrer sa première 
force et sa pureté native ; mais une nouvelle série de boulever- 
sements arrêta cet clan généreux et paralysa la bonne volonté 
de l'abbé et de ses moines. 

Charles, duc de Lorraine, les inquiéta au sujet des granges 



(1 ) Recherches hi^tor, mr lex principales communes de Carrond. de Langrts, 
pp. 250 etsq.; —Ann. delà Haute-Marne, 1838, p. 186. 

(î) Nous lisons dans le livre intitulé : Véritable Gouvermement de fordrt de 
Citeaux, p. 524, qu'à la mort de Ci. Briffaut Tabbé de Cîteaux soumit Mori- 
mond à l'abbé de Vaux-la-Douce, de 1662 à 1667. 



— 393 — 

qui se trouvaient sur sou duché , les grevant d'impôts et de 
charges intolérables. En 1669, les religieux lui adressèrent un 
long mémoire 9 dans lequel ils lui représentaient le triste état 
du monastère , comparant son éclat passé à sa misère présente, 
énumérant tous ses titres à la reconnaissance des Lorrains de- 
puis cinq siècles y et spécialement les services qu^il avait rendus 
dans les dernières guerres , en abritant et nourrissant pendant 
plusieurs mois plus de cent familles lorraines qui s'y étaient 
réfugiées et qui auraient péri sans pain et sans asile. Le duc 
apaisé adoucit la rigueur de ses ordonnances (1). 

Ce fut à peu près à la même époque que Tabbé de Mon- 
mond écrivit au prieur du monastère de Rosières pour lui pas- 
ser procuration à l'effet de retirer de la succession du dernier 
abbé religieux de cette maison son Bréviaire, sa croix, son an- 
neau et son meilleur cheval, menaçant en cas de refus d'inten- 
ter action pardevant la chambre de justice de Besançon. Il pa- 
raîtrait que y quand une abbaye tombait en conunende ou était 
détruite, il était d'usage de renvoyer au premier abbé de la fi- 
liation les insignes de la dignité abbatiale. 

De la Franche-Comté Tattention de dom de Machaut, excitée 
par une affaire beaucoup plus importante, se reporta au-delà 
des Pyrénées. Les chevaliers de Calatrava, isolés de Morimond 
depuis si longtemps, gouvernés selon les caprices des rois et 
livrés à la cupidité d'administrateurs mercenaires, regrettaient 
vivement l'autorité si douce et si paternelle de Clteaux, et ma- 
nifestaient le désir de rentrer sous l'ancien régime ; c'est ce qui 
engagea Marie-Anne d'Autriche , épouse du feu roi Philippe 
IV, et régente d'Espagne durant la minorité de Charles II, son 
fils, à écrire à notre abbé pour essayer de rattacher la milice à 
Morimond comme par le passé. 

(1) Archives de la Haute-Mome, derniers cartons. 



— 394 — 

L*abbé nomma au prieuré Jean Vélascm, qui lui a^ait élé 
présenté par la reine elle-même ; mais » soit que celle-ci neât 
Toulu par une semblable démarche que se débarrasser pdimeat 
des réclamations des chevaliers, soit que ses projets eussent été 
réellement dérangés par la guerre qui éclata cette année même 
entre Louis XIV et presque toute TEurope, dans la crainte d*a^ 
croître encore la prépondérance déjà si redoutable de la France, 
on ne permit point au nouveau prieur de prendre possession (1 ). 

Pendant ce temps-là , le canon grondait en vingt endroits 
divers sur les bords du Rhin. Lia Lorraine et la Franche- 
Comté avaient été entraînées dans le mouvement génàd. La 
partie orientale de la Champagne qui confine à ces deux pro- 
vinces et dans laquelle se trouvait Morimond était devenue un 
théâtre d'hostilités incessantes. Nos moines luttèrent pendant 
une année entière ; mais enfin ils se virent forcés d^abandon- 
ner encore une fois leur monastère : les uns se retirèrent à 
Langres avec ce qu'ils purent emporter de plus précieux, les 
autres à Paris , au collège de SaintrBernard ; Tabbé ^it du 
nombre de ces derniers. L'abbaye ne fut gardée que par deui 
religieux prêtres et par les laboureurs des granges. 

Vélascos ne cessait de travailler de toutes ses forces à son 
installation ; sa correspondance avec les restes dispersés de Mo- 
rimond nous apprend quelle était la position de nos pauvres 
religieux, errant de contrée en contrée sans trouver à se fixer 
nulle part. J'ai reçu, écrit-il à Tabbé, vos lettres datées de 
Paris le 10 août 1674, et j'ai ressenti la plus vive douleur au 
sujet du malheur qui est venu fondre sur vous , et vous a forcis 
de vous exikr de votre monastère avec tom vos moines, pour 
vous soustraire au fléau de la guerre, qui sévit avec tant de fu- 
reur dans vos provinces. 

(1) Archiv. de la Haute-MamCf 12« carton (Chart. deMorim.). 



— 395 — 

En 1675, l'abbé est encore à Paris. J'ai l'intention, lui dit 
Vélascos» de vous écrire plm souvent à V avenir, pour vous ins- 
truire de tout ce qui concerne l'affaire du prieuré, qui vous in- 
tiruse autant que moi ; c'est pourquoi je désirerais connaître, 
s'il vous arrivait de quitter Paris, dans quelle autre ville il 
faudrait adresser nos lettres pour qu'acnés vous parviennent sûre- 
ment, car jusqu'alors il nous a fallu vous deviner en quelque 
sorte pour vous écrire {hue usque quasi divinando scripsimus) . 

Des guérillas détachés de Tarmée espagnole qui occupait 
alors la Franche-Comté, après avoir causé des dégâts considé- 
rables sur les terres environnantes, avaient eu Taudace de s'in- 
troduire dans Tabbaye et d'en chasser les deux religieux qui 
y restaient. Des troupes d'avant-garde y avaient également pé- 
nétré dans le dessein d'en achever le pillage et de le ruiner en- 
tièrement. Cependant c'était de Morimond qu'étaient partis 
douze pauvres religieux emportant la croix qui avait sauvé 
l'Espagne; et, quelques siècles après, les Espagnols s'y préci- 
pitaient, tenant le fer d'une main et la flamme de l'autre ; tant 
il y a de vicissitudes étranges dans les choses de ce monde, tant 
il y a peu de souvenir des plus grands bienfaits dans le cœur 
des hommes et des peuples I 

Cependant, la nouvelle de ces désordres étant arrivée par 
de là les Pyrénées , jusque dans les couvents de Tordre de Ct- 
teaux, qui, la plupart, étaient de la filiation de notre abbaye, 
tous les religieux en furent indignés , et se concertèrent pour 
députer Tun d'entre eux au roi catholique , afin de lui rappe- 
ler les services immenses que Morimond avait rendus à son 
peuple, et lui représenter que les armées de Sa Majesté, au 
lieu de désoler le monastère, auraient dû le défendre au prix 
de tout leur sang, comme le berceau de la liberté et de la paix 
de TEspagne. 

Il paraît que cette démarche ne fut point stérile , car quel- 



— 396 — 

ques jours après plusieurs brevets de sauTe-garde furent adres- 
sés à Morimond par D. Charles de Gurrea Villa Hermosa, gou- 
verneur général des Pays-Bas et du comté de Bouigc^ne. Quoi 
qu^il en soit , les moines exilés ne rentrèrent tous dans leur 
solitude et ne commencèrent à y suivre les exercices qu'après 
la paix de Nim^e , en 1678, c'est-à-dire environ cinq ans 
après en être sortis (1). 

Louis XIV avait tellement secoué et humilié TEurope» h 
France était tellement enchaînée à Tépée du grand roi, que h 
tranquillité intérieure et extérieure semblait assurée pour 
longtemps. Aussi les couvents qui avaient encore ccmserré 
quelques étincelles du feu sacré conmiencèrent à se rep^ipler, 
Morimond était de ce nombre. Plusieurs jeunes seigneurs, is- 
sus d'illustres familles» et qui, à l'exemple de D. Rancé, trou- 
vaient le monde trop petit pour l'immensité de leurs désirs, 
désertèrent Paris et la cour, et se sauvèrent dans la Thébaîde 
du Bassigny, pour y voir et y goûter combien le Seigneur e$t 
bon à ceux qui l'aiment. 

Morimond se crut encore au temps d'Othon d'Autriche , de 
Henri de Carinthie, d'Etienne de Hongrie et de Raynald de 
Toul. Parmi ces nouveaux transfuges du siècle dont nous avons 
pu retrouver les noms, on distinguait Nicolas de Chevigny 
(Branche de Choiseul), Henri de Breteuil, Honoré de La Fère 
et Jean-Louis d'Angennes. Le marquis d'Angennes, frère de 
ce dernier, donna au monastère à cette occasion le fief Godin, 
près de Luzarches (Seine-et-Oise), mu, dit-il, par la bonm 
amitié qu'il porte à son frère religieux, prof es à l'abbaye Notre- 
Dame de Morimond, et encore pour avoir part aux prières qui 
se font dans ladite abbaye, et pour y être chanté tous les jours, 
à perpétuité , à la fin de la messe conventuelle, l'Inviolata avec 

(1) Af-chiv. de la Haute-Miume, derniers cartons. 



— 397 — 

les Collectes de la Vierge, de saint Bernard et des Trépassés (1). 
Ainsi, au moment où les plus honteux désordres se propa- 
gent dans les hautes régions de la société , lorsque la prostitu- 
tion est assise sur le trône , la Providence , dans des vues de 
miséricorde et de pardon , appelle des palais et de la cour, au 
sein des déserts, de chastes vierges, des femmes désillusion- 
nées , des jeunes gens au noble cœur ; tous, sous le cilice et la 
cendre, veilleront, prieront, jeûneront; leurs expiations, 

mises dans la balance de la justice du ciel, feront équilibre aux 
crimes de la terre, et Dieu laissera marcher pendant cent ans 
encore la vieille France à la suite du drapeau de Gharlemagne 
et de S. Louis. 

Conoment se fait-il , nous dira-t-on peutrétre , qu'avec tant 
d'éléments, rien d'important, rien de monumental ne signale 
à Morimond les vingt dernières années de ce grand siècle, qui 
a vu la science et l'art revêtir mille formes diverses, et s'épa- 
nouir dans le cloître comme dans le monde? 

Outre qu'il faut faire la part des calamités les plus désas- 
treuses , qui à cette époque même n'ont cessé de désoler le mo- 
nastère , n'oublions pas que les religieux les plus capables n'é- 
taient venus s'ensevelir dans ce vallon solitaire que pour s'y 
condamner à un étemel oubli. Au reste , cette stérilité scienti- 
fique n'est point un signe de décadence. Chaque ordre reli- 
gieux avait une mission spéciale à remplir : la mission de Mo- 
rimond était surtout agricole. Pendant que les Oratoriens, les 
Jésuites y les Bénédictins de Saint-Maur et une foule d'autres 
86 livraient aux plus vastes et aux plus sublimes travaux de 
l'intelligence , nos moines , ainsi que l'attestent leurs archives, 
s'occupaient plus que jamais de leurs champs, de leurs prés, 
de défrichements et de plantations. Or, dit Bernardin de Saint- 

(1) Archives de la Haute-Marne (Chart. de Morim.)- 



— 398 — 

^ ragroDome qui fait produire à un terrain une gerbe 
de blé de plus , ou qui améliore un arbre fruitier, rend souTeni 
aux hommes un (dus grand senrice que le savant qui leur dmine 
un livre (1). 



CHAPITRE XXXVI. 



De la néceMîté de remonter tux sources pour juger Imptrtialenieiit k ques- 
tion monastique au XVIII* siècle ; cérémonie de rélection dHm abbé etsle^ 
cien ; dom Aubertot , dom Languet et dom Guyot occupent snccessifeainl 
atec éclat le siège abbatial de Morimond. 



Nous voici arrivés au XVIII* siècle , en face de cette fausse 
philosophie dont les perfides écrits ont renversé tant d'institu- 
tions qui semblaient avoir jeté dans le sol de la France des ra- 
cines éternelles. La voilà armée de toutes pièces, prêle à en- 
trer en campagne ; par où va-t-ellc commencer? Elle commen- 
cera , comme les Vaudois , les Hussites , les Luthériens et les 
(Calvinistes, parTavant-garde du catholicisme, c'est-à-dire par 
les moines. Elle entassera mensonges sur mensonges , calono- 



(1) Dopuis qirils n'avaient presque plus de frères convers , ils se servaient des 
bras du proniier désœuvré qui se présentait ; souvent ils arrêtaient dans leur 
vagabondage ces misérables familles alsaciennes et lorraines qui traînent au- 
jourd'hui leur dénùment, leurs vices et leur ignominie dans les rues de nos 
villages, sur toutes nos routes et à Tentour de nos villes; ils les oceupaient à 
transiH)rlor dos terres, dessécher des étangs, niveler des routes , combler des 
ravins, ix^lrir la tuile, etc. Les moines de Clteaux eux-mêmes employèrent un 
grand nombre de ces familles nomades à essarter les champs et à bâtir le vil- 
lage de Saint-Bernard, en 1608. 



— 399 — 

nies sur calomnies ; les communautés les plus pures ne trou- 
veront pas grâce devant elle ; elle ira à la quête des plus petits 
scandales, eU après les avoir grossis et dénaturés, elle fera re- 
jaillir Topprobre d*un membre indigne sur tout le corps. Elle 
jettera sur le froc , pour l'avilir aux yeux du monde , les plus 
monstrueuses turpitudes ; puis, après avoir débuté parla fange, 
elle finira sur Téchafaud , dans le sang ! 

Elle sera aidée , il est vrai , dans son œuvre de destruction 
par Topulence d'un certain nombre d*abbayes , la vie dissipée 
et parfois dissolue de quelques cénobites, Tennui du cloître au 
sein d'une société où bouillonnaient toutes les passions les plus 
anarchiques. Elle trouvera aussi un puissant auxiliaire dans le 
pouvoir civil , qui , à force de tyrannie et de vexations , a dé- 
gradé Tétat monastique et façonné les religieux à manœuvrer 
sous ses ordres conune une troupe de valets. 

Lia grande question du monachisme a été traitée par les so- 
phistes et les économistes , comme toutes les autres , avec la 
plus déplorable légèreté. Audin a intitulé un chapitre de son 
Histoire de Léon X : Du rire dans le drame de la Réforme t 
Nous engageons ceux qui voudront écrire l'histoire de la ruine 
des maisons religieuses en France à lire attentivement ce cha- 
pitre. Les ennemis des couvents savaient , aussi bien que Lu- 
ther, qu'aux yeux d'un peuple ignorant et frivole on a toujours 
raison quand on fait rire ; donc , pour provoquer et alimenter 
le rire, ils recueillirent toutes les vieilles épigrammes qui 
avaient eu cours jusqu'alors contre les moines , et ils en com- 
posèrent de plus piquantes encore ; ils se servirent de la cari- 
cature , cette arme de la lâcheté méchante , représentant les 
religieux sous les plus ridicules accoutrements, avec les phy- 
sionomies les plus grotesques et dans les postures les plus igno- 
minieuses. Ils n'ignoraient pas que parmi nous on a l'habitude 
de tout chansonner, le plaisir et la douleur, la vie et la mort. 



— 400 — 

le ciel et Tenfer, et qu'un grand nombre d'hommes et d'éta- 
blissements célèbres de notre pays ont été tués par une chan- 
son. Aussi se hàtèrent-ils de rimer les couplets les plus satiri- 
ques et de les propager dans le voisinage de tous les monastè- 
res. Le bouvier, le berger, le laboureur les fredonnèrent dans 
les champs ; Tenfant les répéta sur la place publique ; la filk 
et le jeune homme les redirent sans rougir au foyer domesti- 
que. Un soir d^un jour de noce ou de fête de village, un fer- 
mier qui convoitait un pré ou un champ de Fabbaye unissait sa 
voix avinée à celle de quelque matrone rubiconde et réjouie, 
et tous deux chantaient , aux applaudissements de la compa- 
gnie , la gourmandise et l'intempérance des capucins , des ber- 
nardins et des chartreux (1). 

Dans les villes, le cloître calomnieusement explcnté fournira 
aux théâtres publics les scènes les plus scandaleuses, tandis que 
dans les campagnes, à défaut de spectacles, on propagera, pour 
les longues soirées d'hiver, des contes orduriers où il ne s^a 
question que d^intrigues, de rendez-vous , de rencontres infâ- 
mes, et les rieurs, comme bien vous pensez, ne seront paspoar 
le pauvre moine. Ainsi, des épigrammes, des caricatures, des 
chansons et des romans, voilà toutes les pièces du procès in- 
tenté aux cénobites du XVIll* siècle; nous n'avons pas trouvé 
autre chose, ni dans Técole légère et moqueuse de Voltaire, ni 
dans celle plus sérieuse mais non moins injuste de Montes- 
quieu (2). Morimond fut attaqué par ces armes déloyales com- 
me tous les autres monastères, et il succomba avec eux. 

Ainsi que nous l'avons dit , la solitude ne glaçait point le 



(1) Nous avons parcouru quatre ou cinq Chansonniers imprimés de 1760 à 
1789, et sur cent chansons il y en a de soixante à soixante-dix sur les moines. 

(2) Œuvres choisies de Volt., 2 vol. in-lî (1789), où Ton a recueilli tout « 
qu'il a écrit de plus infâme sur la vie monastique; — Montesquieu, Lettres 
persanes y in-iî, p. 177, lettr. 57, Usbeck à Rhedi; — id., Esprit des Lois, in-li 
t. 1, p. 83; t. 3, pp 79, 121, 174, 211, 212, etc. 



— 401 — 

ccBur des moines ; ils aimaient souvent à confondre leur vie 
avec la vie des peuples qui les environnaient. Mais c'était sur- 
tout aux jours du deuil et du malheur qu'ils sortaient du cloî- 
tre, pour mêler leurs larmes aux larmes des affligés, sous la 
chaumière comme au sein des palais. 

Léopold 1**, duc de Lorraine, invita, à peu près à cette épo- 
que, Fabbé de Morimond à venir partager sa douleur, en assis- 
tant aux obsèques de son père , Charles V. Ce prince était 
mort au retour d'une expédition guerrière , à Velz, près de 
Lintz, en Autriche, et son corps était resté quelque temps dé- 
posé à Inspruck , dans Téglise des jésuites , près de ceux des 
archiducs ; mais son fils Pavait fait transporter à Nancy, dans 
l'église des pères cordeliers. Les funérailles, accompagnées de 
touchantes et magnifiques cérémonies , durèrent trois jours. 
Les chanoines réguliers de Prémontré officièrent le premier 
jour ; les bénédictins , le deuxième ; enfin , le troisième jour^ 
sur les quatre heures du soir, Tabbé de Morimond , accompa- 
gné de quatre abbés de son ordre, commença les vêpres et les 
vigiles des morts , y officia pontificalement , de même que le 
lendemain à la messe , après laquelle il conduisit le corps à la 
chapelle ducale , où les pères cordeliers continuèrent leurs 
prières encore pendant quarante jours (1). 

Cet abbé s'appelait D. Henri Duchesne ; il avait succédé à 
Nicolas de Chevigny vers l'an 1681 . Etant mort en 1 703, Louis 
XIV fit écrire aussitôt à nos moines qu'il leur donnait la per-^ 
mission de se réunir pour élire un abbé, et qu'il nommait l'in- 
tendant de Champagne pour assister, comme son commissaire, 
à l'élection. C'était à l'abbé de Cîteaux à fixer le jour de la cé- 
rémonie et à y présider, soit par lui-même soit par Tun de ses 
délégués. 

(1) Archiv. de la Haute-Manie, cartt. 9 et 10 ; — D. Calmet, Hist. ecclés. et 
civ.de Lorr., t. 8, p. 1888. 

S6 



_ 402 — 

On commençait par la messe du Saint-Esprit, à laquelle toos 
les religieux communiaient ; on se rendait ensuite à la salle 
capitulaire : là , le grand-chantre lisait à haute et intelligible 
Toix le chapitre de la Règle de Saint-Benoit intitulé : QualiUr 
débeat esse abbas. Le président faisait un discours analogue à 
la circonstance , et entonnait ensuite le Veni Creator. Les re- 
ligieux , ayant nonuné trois scrutateurs , venaient altematiYe- 
ment déposer leurs bulletins dans un calice placé sur Fautel. 

Le scrutin étant terminé , les scrutateurs se retiraient pour 
le dépouiller ; en rentrant, Tun d'eux en proclamait le résultat 
par ces mots : Notre frire (un tel) a été élu àbbi. On Usait plu- 
sieurs passages des bulles des Souverains-Pontifes sur le régi- 
me abbatial, et, la communauté ayant répondu : Deo gratias, 
le notaire ecclésiastique » recevant des mains du sacriste les 
clefs de Téglise , les remettait au nouvel élu , en disant : De 
l'autorité apostolique à moi commise, je vous établis par la tra- 
dition de ces clefs au gouvernement de ce monastère de Jfort- 
mond, au nom du Pêre^ du Fils et du Sainl-Esprii. 

Les religieux venaient les uns après les autres, suivant leor 
rang de profession, se mettre à genoux devant Tabbé, et, pla- 
çant leurs mains jointes entre les siennes , disaient : Révérend 
père, je vous promets obéissance jusqu'à la mort, selon la Régie 
de Saint-Benoit. 11 les relevait et les embrassait, en répétant à 
chacun : Det tibi Deus vilam œternam ; puis il entonnait le 
verset Adjulorium nostrum, ensuite le Te Deum^ pendant le- 
quel on allait à Téglise. Enfin, le notaire publiait Pacte de la 
cérémonie , c[ui devait être signé par tous les religieux et par 
deux curés du voisinage servant de témoins. 

Tout n'était pas fini : il fallait encore que Tabbé de Giteam 
confirmât d'une manière spéciale la nomination et installât 
par lui-même ou par Tun de ses vicaires le nouvel abbé. Ve- 
nait ensuite le brevet royal , portant que le roi , informé des 



— 403 — 

bormes we et mœurs de l'élu, validait Vilection et enjoignait à 
ses baillis et lieutenants de V établir en possession du temporel de 
r abbaye. Les bulles pontificales mettaient le sceau à Télection 
et la complétaient ; lorsque le notaire apostolique les avait fuir 
minées, Tabbé se faisait donner la bénédiction par Févéque 
diocésain, ou par tout autre avec sa permission (1). Ce fut dia- 
prés ce cérémonial et ces nombreuses procédures qu*eut lieu 
la promotion de D. Nicolas-Philibert Aubertot de Mauveignan. 
C'était un religieux d'une grande piété , d'une rare capacité, 
doux, bienfaisant, et qui devint la seconde providence de la 
contrée. 

L'installation d'un nouvel abbé était l'occasion de dépenses 
énormes pour l'abbaye , tous les officiers de l'état civil qui 
étaient appelés à y concourir se faisant largement payer. Les 
irais n'étaient pas moindres en cour de Rome. Il paraît que la 
componende pour l'expédition des bulles et provisions d'un 
abbé de Morimond était taxée à 1,400 florins. Dom Aubertot 
s'engagea envers messire Anthoine, écuyer, avocat, conseiller 
expéditionnaire, pour la somme de dix mille livres, à condition 
que ses bulles lui seraient rendues franches de toute charge, 
taxe et port. 

Notre abbaye , entre des mains si saintes et si habiles , sem- 
bla refleurir encore un instant. La partie de Tancien bâtiment 
respectée par les impériaux tombait de vétusté ; les récentes ré- 
parations, faites à la hâte, sur un terrain fangeux, n'offraient 
aucune garantie de solidité ; l'abbé entreprit de rebâtir succes- 
sivement tout le monastère sur un plan neuf. 11 en posa la pre- 
mière pierre ; mais nul n'en posa la dernière , car la Révolu- 
tion trouva encore les moines à l'œuvre. Les granges furent 



(1) Archives de la Haute-Marne, procès-verbal de Télection de dom Aaber- 
tot, 1704. 



— 404 — 

reconstruites telles qae nous les voyons encore anjoord*hui, el 
on 7 plaça des colons partenaires. 

Dom Aubertot était tout à la fois Tami , le confident et le 
coopérateur de Monseigneur de Qermont-Tonnerre , érèqne 
de Langres. Ce prélat , ayant été député à l'Assemblée géné- 
rale du clergé de France en 1707 et 1710, renunena avec Im', 
pour s'aider au besoin de ses lumières et de son expérience. 
Souvent il se déchargeait sur lui d'une partie de ses fondioDS 
épiscopales , lui confiant la mission de visiter les paroisses et 
les presbytères du Bassigny, le déléguant pour consacrer les 
temples que la piété et la générosité des fidèles élevaioit an 
Seigneur. 

En 1719 , les habitants du bourg de Meuvy, stimulés par 
leur saint pasteur, ayant construit avec leurs propres ressour- 
ces, à force de sacrifices et de dévouement, la belle église qne 
les étrangers viennent encore admirer, Tévèque de Langres fit 
prier l'abbé de Morimond de s'y transporter pour en bire la 
consécration. Il y arriva le 23 avril, et le lendemain 24 eut 
lieu la cérémonie, à laquelle assistèrent plus de cinquante prê- 
tres et les populations des villages environnants. Il consacra, k 
peu près à la même époque, la chapelle des récollets de Dam- 
blain (1). 

Les moines poursuivaient toujours avec activité les vastes 
constructions qu'ils avaient entreprises. Lorsque D. Martenne, 
le savant bénédictin , se rendit à Morimond , ainsi que nous 
l'avons dit plus haut, il fut témoin de ces travaux gigantesques. 
« Il y a trente ans, écrit-il, que Tabbaye n'avait rien de splen- 
a dide extérieurement ; mais monsieur Tabbé y a commencé 
tt un bâtiment magnifique, qui ne cédera à aucune maison de 
tt Tordre. 11 fait sécher les étangs et couper les montagnes 

(1) Archives de la Haute-Marne, procès- verbaux de la consécratioQ de ces 
églises, 1718-1719. 



— 405 — 

a pour doiiner et Futile et Tâgréable à son monastère. Le dor- 
<i toir est un des plus beaux que nous ayons vus ; il n'y manque 
« qu'une bibliothèque » (1). 

En effet, Tancienne bibliothèque avait été détruite par Galas. 
Dom Aubertot eut surtout à cœur de la restaurer. Personne 
n'était plus propre que lui à cette besogne » car il était d'une 
instruction très-variée, d'un goût exquis, et très-versé dans la 
bibliographie ; mais il fut prévenu par la mort et laissa l'œuvre 
inachevée. 

Les moines songèrent à lui donner un successeur. Il y avait 
alors à Morimond un religieux originaire de Dijon , d'une fa- 
mille distinguée dans la magistrature et les lettres, et autrefois 
très-liée avec celle du grand Bossuet. Son père avait exercé les 
fonctions de procureur-général au Parlement de Bourgogne ; 
Tun de ses frères, après avoir pris le bonnet de docteur en Sor- 
bonne, avait été nonuné à la cure de Saint-Sulpice , en 1714, 
et , second Vincent-de-Paul , étonnait les peuples et les rois 
par les œuvres prodigieuses de sa charité ; un autre , agrégé à 
la maison de Navarre, en était devenu supérieur, puis avait été 
élevé successivement sur les sièges épiscopaux de Soissons et 
de Sens. Pour lui, quoiqu'appelé par les riches facultés de son 
esprit autant que par les précieuses qualités de son cœur à 
parcourir d'aussi brillantes carrières , méprisant le monde et 
son prestige trompeur, il s'était sauvé dans la vallée des tom- 
beaux pour s'y ensevelir et y travailler uniquement au salut de 
son ame : il se nommait Lazare Languet (2). 

Au jour de l'élection , ayant réuni tous les suffrages, il ré- 
sista de toutes ses forces; mais on fit violence à son humilité. 



(i) Voyage litt. de deux Bénédictins de lacongrég. de S.-MauTf p. 141, irt 
partie; 1717. 

(2) Nous tenons ces détails de dom Gro^ean, le dernier religieux de Mori- 
mond. 



— 406 — 

et il faf proclamé abbé. — Dans l'Eglise de Dieu, courir après 
les dignités lorsqu'elles semblent nous fuir, c'est s'en mon- 
trer indigne ; s'en sauver lors même qu'elles Tiennent nous 
chercher, c'est prouver qu'on les mérite. — L'abbé Langnet, 
qui avait été terrifié du choix qu'on avait fait de loi, le regar- 
dant comme le plus grand malheur qui pût lui arriver et à la 
communauté, prouva bientôt par sa conduite que lui seul s'é- 
tait trompé. 

Doué au plus haut degré du talent de la parole et delà per- 
suasion, il essaya de rétablir les pieuses conférences instituées 
par saint Bernard , et qui , pendant plus d'un siècle , avaient 
fait de Cîteaux le foyer de la vie mystique dans le catholicisme. 
D'un autre côté, depuis 1699, il n'avait point été tena de cha- 
pitre général (1) ; l'abbé de Morimond , qui comprenait com- 
bien ces assemblées importaient à l'imité de Tordre et au re- 
nouvellement de la discipline, écrivit à l'abbé de Ctteaux pour 
le presser de les convoquer conune précédemment. 

De l'intérieur du cloître sa sollicitude s'étendait au dehors, 
sur les manœuvres , les artisans des ateliers de l'abbaye et les 
laboureurs des granges, qui étaient au nombre de plus de deux 
cents. Avec la permission de Tévêcpie de Langres, il leur assi- 
gna pour église paroissiale la chapelle Sainte-Ursule, près de 
la porterie, avec obligation d'y assister aux offices et d'y rece- 
voir les sacrements. Chacun des religieux prêtres était alter- 
nativement charge de la desserte de cette paroisse. 

A cette époque fut achevée la reconstruction des granges et 
du château des Gouttes , incendiés par les Suédois il y avait 
près d'un demi-siècle (2). Ce château est encore aujourd'hui, 



(1) Traité histor. du chap. génér. de CUeauXy in-4o, pp. 250 et SSS (biblio- 
thèque de Chaumont). 

(i) Voyez , sur les ravages exercés par les Suédois sous le commandement 
du duc de Weymar, Hist.des évêques de Langres j pp. Î14 et 215. 



— 407 — 

malgré son état de délabrement, un des plus beaux et des plus 
grandioses du Bassigny. De ses terrasses la vue embrasse un 
horizon immense et se repose délicieusement sur une vaste 
plaine coupée de ruisseaux, semée de bosquets verdoyants der- 
rière lesquels se détachent plusieurs charmants villages avec 
leurs toits de tuiles rouges. C'était tout à la fois une maison de 
plaisance et un vendangeoir ; un frère convers Thabitait ordi- 
nairement , et surveillait les vignerons et les laboureurs qui 
exploitaient aux frais de l'abbaye un quart de la propriété. 

Le plus grand bonheur qui pût arriver à notre abbé et à ses 
deux illustres frères, c'était de se voir encore une fois sur cette 
terre et de s'embrasser avant de mourir ; Dieu leur accorda 
cette faveur en 1735. Un jour l'archevêque de Sens et le curé 
de Saint-Sulpice descendirent dans la vallée où vivait , dans 
l'obscurité et la pénitence, celui qu'ils chérissaient comme un 
frère et vénéraient comme un saint. Après avoir passé quel- 
ques instants dans une douce intimité de famille et s'être édifiés 
réciproquement dans de pieux entretiens , ils se séparèrent 
pour ne plus se retrouver ensemble que dans l'éternité. 

D. Lazare, atteint d'une maladie de langueur et parvenu à 
un âge avancé , voyait sa fin approcher et son tombeau s'en- 
tr'ouvrir. La même année, ayant été nommé visiteur des cou- 
vents cisterciens de la Franche-Comté et de la Lorraine , il 
accepta cette pénible tâche ; mais ses forces trahirent son cou- 
rage. Contraint par la violence du mal de s'arrêter au diocèse 
de Besançon, dans le monastère de Rosières, il rendit son ame 
à Dieu le 20 janvier 1736, laissant un nom béni , le souvenir 
de ses vertus et le regret d'une administration qui n'avait eu 
d'autre défaut que celui d'être trop courte. 

Le 10 février suivant , les religieux reçurent une lettre de 
Louis XV, ainsi conçue : 
a De par le roi : 



— 408 — 

« Informé du décès de dam Lazare Languet, arrivé le 20 jon- 
vier, nous vous faisons cette lettre pour vous dire que nous vous 
laissons liberté de procéder à l'élection de son successeur dam 
les formes ordinaires, et vous permettons de convoquer rassem- 
blée, nous réservant d'y envoyer un commissaire » (1). 

Ce style autocratique» qu'on ne devrait retrouyer que dans 
les fetfas de Tuléma ou dans les ukases des czars, nous montre 
à quelle immense distance nous sommes de saint Etienne Har- 
ding et de saint Bernard , qui filaient aux rois et aux empe- 
reurs le jour et Fbeure où ils pourraient leur donner audience, 
et dans quel état d'avilissement les monarques très^hré- 
tiens tenaient Tordre de Citeaux et en général tout Fétat mo- 
nastique en France. 

Un second rescrit ayant averti les moines que M. de Beau- 
pré, intendant de Champagne, avait été nonmié conmiissaire, 
il leur fut permis de procéder à Télection. Dom Nicolas-Phili- 
bert Guyot, quoiqu*à peine âgé de vingt-neuf ans , fut élu par 
tous ses frères. Depuis sa fondation , Fabbaye n'avait point eu 
encore d'abbé aussi jeune ; mais en lui la sagesse avait devan- 
ce les années, et il ne devait qu'à son seul mérite le choix que 
les moines avaient fait de lui. Rien ne prouve mieux Tardeur 
avec laquelle il se dévoua aux devoirs de sa place, que la cor- 
respondance qu'il entretint avec plusieurs princes de TEglise 
donl il était connu. 

(c Votre élection, lui écrit le cardinal de Fleury, a été si una- 
« nime et si conforme aux règles, que je ne doute point, mon 
« révérend père , que ce ne soit la Providence qui vous ait 
<c placé à la tête de votre communauté , pour la gouverner 
(( dans un esprit de paix et de régularité. Je suis persuadé aussi 
« que vous y donnerez tous vos soins et que vous soutiendrez 

(1) Arctùves de la Haute-Mame, 1736. 



— 409 — 

«t la bonne opinion qu'on a de vous. J'y concourrai volontiers 
a en ce qui dépendra de moi, pour vous marquer , mon rêvé* 
« rend père, Testime particulière que j'ai pour vous » (1). 

Depuis près de deux siècles , notre abbaye n'avait cessé d'ê- 
tre sous le canon et le sabre des Lorrains. Louis XV ayant 
conclu un traité de paix avec l'empereur, la Lorraine devint 
province française ; la guerre cessa de toutes parts, et un calme 
profond se fit en Europe. Le chapitre général tant désiré, tant 
provoqué par dom Languet, put se tenir cette année 1737. 
Beaucoup d'abbés des Etats catholiques d'outre Rhin s'y ren- 
dirent et descendirent à Morimond, où ils se trouvèrent réunis 
au nombre de plus de quarante, avec leurs domestiques et leurs 
cheyaux. Il y en avait de quinze nations différentes ; c'était 
toute l'Allemagne cistercienne réunie une dernière fois dans 
un vallon du Bassigny ; c'était encore un reste magnifique de 
cette puissance d'association cénobitique qui avait relié entre 
elles pendant tant de siècles les diverses parties du monde. 

Notre abbé était élu depuis près de deux ans, et cependant, 
ses bulles ne lui ayant point été encore expédiées de Rome, il 
n'avait pu recevoir la bénédiction épiscopale. Il ne fut muni 
de toutes ses pièces qu'au mois d'avril 1738 , et le dimanche 
27 du même mois Jean Bouhier, évêque de Dijon, en l'ab- 
sence de l'évêque de Langres, le bénit dans sa chapelle, en pré- 
sence de plusieurs abbés cisterciens et d'un nombreux clergé. 
Dans le procès - verbal de la cérémonie , l'abbé de Morimond 
est encore qualifié supérieur général des ordres militaires de 
Calatrava, Alcantara, etc. (2). 

Rentré dans son monastère, il s'occupa de former une gale- 
rie de tableaux, avec ceux que l'on possédait déjà et d'autres 



(i) Arrives de la Haute-Marne. 

(2) Archives de la Haute-Mamef procès- verbal de la bénédiction de dom 
Guyot. 



— 410 — 

qu'il fit venir de Paris et de Rome. D jeta encore les fondements 
de la grande tom* qui plus tard éleva son front superbe par- 
dessus les coteaux et les forêts environnantes. Ce bâtiment gi- 
gantesque devait servir de clocher, l'ancien campanile ayant 
été détruit pendant les guerres, et même de citadelle au besoin. 
Lorsque l'airain sacré retentissait au sonunet, ses sons majes- 
tueux étaient emportés par le soufQe des vents sur tout le Bas- 
signy , et la population agricole de la contrée « dispersée dans 
les champs, pouvait suivre la vie et les prières des cénd)ites. 
Evidemment, le souif enir des incursions lorraines et frano-conh 
toises avait présidé à la construction de cet édifice ; mais les 
moines, conune les enfants de Noé après le déluge, se forti- 
fiaient du côté où il n'y avait plus de danger pour eux. 

Dom Guyot était occupé sans cesse, et peut-être trop, du ma- 
tériel de son monastère, visitant les granges, les métairies, les 
propriétés les plus éloignées , sillonnant à chaque instant le 
Bassigny avec son bruyant équipage. Un jour y revenant de 
Bourmont, il se dirigeait vers le château des Gouttes ; arrivé 
au chemin disposé en spirale et appelé vulgairement le Laby- 
rinthe, qui sert d'avenue sur la pente de la montagne, les che- 
vaux s'emportèrent, la voiture fut renversée et lui-Hiiême griè- 
vement blessé. 

Cette maison lui était fatale ; y étant couché quelque temps 
après , la foudre éclata sur ses appartements avec une explo- 
sion effroyable, le fluide traversa sa chambre et l'asphyxia. Ces 
commotions successives altérèrent profondément son organisa- 
tion, et il mourut Tannée suivante, à la fleur de son âge et au 
milieu d'une multitude d'entreprises. 

DomThirion, qui lui succéda, fit continuer les travaux com- 
mencés. La manie de bâtir possédait, à cette époque, la plupart 
des communautés religieuses ; elles se faisaient construire des 
palais, quand il ne leur fallait plus que des tombeaux : sem- 



— m — 

blables à Tagonisant , qui se cramponne d'autant plus forte- 
ment au temps et à la vie, qu'il est plus voisin de la mort et de 
Fétemité ! 

La façade de Téglise n'avait jamais été réparée et ne devait 
jamais l'être; le nouvel abbé conçut le projet de faire disparaî- 
tre la première travée de voûte et d'élever sur l'emplacement 
un vaste bâtiment dont les premiers étages serviraient de bi- 
bliothèque et de musée 9 tandis que le rez-de-chaussée ^ percé 
de six portes à plein-ceintre , deviendrait comme le vestibule 
du temple. L'orgue , un des plus beaux et des plus complets 
de France , fut élevé sur quatre colonnes sous la seconde tra- 
vée; ses énormes tuyaux montaient jusqu'à la voûte. Des 
stalles magnifiques y à double rang , parfaitement sculptées , et 
entreprises depuis plusieurs années» furent enfin achevées et 
posées. D. Thirion les fit entourer d'une grille en fer avec 
deux portes de même métal , ouvrant sur le sanctuaire et d*un 
aspect imposant. Mais rien ne devait égaler en grandeur, en 
majesté et en prix le baldaquin du grand-autel , dont la con- 
fection occupa pendant dix-huit mois plus de vingt-cinq ou- 
vriers. C'était une inunense couronne de fer doré, représen- 
tant la passion de Jésus-Christ , ayant vingt mètres de hauteur 
et six de largeur, enrichie d'ornements de toute sorte » avec 
des panneaux de même métal entrelacés» dit l'historien Man- 
gin, de cordons aussi proprement et aussi naturellement que 
pourraient l'être des cordons de soie mis en œuvre par un ha- 
bile brodeur (1). Elle reposait sur six colonnes semi-circulaires 
derrière l'autel, et s'élevait jusqu'à la clef de la voûte, à la- 
quelle elle semblait suspendue. Ce travail, aussi délicat que 
hardi, fit l'admiration de tous les artistes de la contrée. 

U n'eût plus fallu y pour harmoniser les bâtiments deTab- 

(i) Hùt. civ. et ecclés. du diocèn de LangreSf t. 2, p. 162. 



— 412 — 

baye, que construire une aile qui se serait prolongée jusqu a la 
porterie , parallèlement à celle où se trouvaient les ateliers; 
c'est ce qu'entreprit Tàbbé ; mais il ne put exécuter qu'une 
partie de son projet » ayant été enleré par la mort. Malgré tou- 
tes ces réparations et ces embellissements, les traces desTieiOa 
ruines n'étaient point entièrement effacées ; tout était grand, 
mais simple ; et, quand on venait de Qteaux ou de dairvauxi 
Morimond, il semblait qu'on passait du palais des rois dans k 
modeste maison d'un bourgeois. 



CHAPITRE XXXVII. 



Etat de l'abbaye au moment de la dispersion des moines. 



Nous voici arrivés au\ derniers jours de Morimond ; mais, 
avant que le génie de la destruction ne se mette à l'œuvre, 
descendons encore une fois dans ce vallon solitaire où tant de 
grandes choses se sont faites depuis sept siècles ; franchissons 
les barrières du cloître , voyons dans leur intérieur ces reli- 
gieux sur lesquels l'impiété a essayé de jeter tant d'opprobre; 
pénétrons dans ce sanctuaire auguste, écoutons si on y chante 
encore régulièrement les louanges de Dieu ; asseyons-nous un 
instant sur le seuil de cette maison bénie , vovons si elle est 
toujours l'asile des pauvres et des étrangers ; montons dans les 
granges, interrogeons les laboureurs qui les exploitent ; péné- 
trons dans ces vastes forêts qui se dressent devant nous, cher- 



— 413 — 

chons à savoir si elles ont cessé d'être la ressource des incen- 
diés et des malheureux prolétaires durant la saison rigoureuse. 
Etudions avec soin et impartialité Morimond, et en lui-même 
et dans ses rapports avec les peuples ; puis, si cet arbre anti- 
que nous apparaît mort et vermoulu » nous applaudirons d'a- 
vance à ceux qui vont le renverser ; mais , s'il y a encore de 
k vie en lui, s'il suf6t de retrancher ici quelques branches des- 
séchées , là quelques rameaux luxuriants pour qu'il soit pen- 
dant longtemps encore un arbre de bénédiction , abritant sous 
son feuillage d'innombrables générations , les nourrissant de 
ses productions, les sanctifiant par son influence céleste, com- 
ment appelleron&-nous ceux qui auront l'audace d'y porter la 
cognée ? Nous n'avons point dans notre langue d'autres noms 
que ceux des barbares et des sauvages , qui coupent l'arbre 
pour en manger les fruits ? 

Dom Chautan , originaire de Metz , ou de Toul selon quel- 
ques-uns, avait succédé à D. Thirion dès l'an 1775 ; à lui était 
réservé le triste spectacle de la ruine du monastère et de la 
dispersion de tous les religieux ; à lui devait finir cette longue 
série d'abbés qui s'étaient succédé sur le siège abbatial fondé 
par saint Etienne en 1 1 1 5, et autour duquel avaient rayonné 
plus de trois cents monastères d'hommes. Prévoyant le coup qui 
allait frapper son ordre et sa maison, il essaya en vain de sages 
réformes, s'efforçant de modifier l'esprit de l'institut et de 
l'harmoniser avec les besoins de l'époque ; l'arrêt de mort était 
porté: il devait être impitoyablement exécuté. Les débris des 
cloîtres se mêleront à ceux des manoirs et du trône ; la tête du 
moine tombera à côté de celle du baron et du roi, dans le 
même baquet. 

La communauté de Morimond se composait encore à cette 
époque de novices, d'étudiants, de religieux et de frères con- 
vers ; les premiers venaient en grande partie de la Franche- 



— 414 — 

Comté et de la Lorraine (1). On ne les admettait à faire profes- 
sion qu'à rage de vingt-un ans révolus, et à la fin de leur cours 
de philosophie. Tout le temps qu^ils passaient dans le monas- 
tère, jusc[u*à leur entrée dans le noviciat, était employé à ré- 
fléchir sur leur vocation ; c^est ce qu'on appelait le postulat 
Les novices avaient leurs cellules à part , sans feu en hiver, el 
un dortoir conunun. Toutes leurs relations avec le monde 
étaient brisées, et il leur était défendu de voir leurs parents 
autre part qu*au parloir et en présence de Tabbé ou du prieur. 

D'après les anciens règlements, chaque maison mère dcTait 
avoir une école de théologie et des professeurs pour toule sa 
filiation ; or, la filiation de Morimond étant la plus considéra- 
ble après celle de Clairvaux , le nombre des étudiants était en 
proportion. Le cours d'études se maintint jusqu'en 1789. Les 
étudiants habitaient un quartier à part, couchaient dans le 
même dortoir, travaillaient réunis dans la même salle, et 
avaient leurs promenades et leurs récréations aux mêmes 
jours et aux mêmes heures que les novices , sans cependant se 
mêler ensemble. 

L'heure du lever était réglée d'après les matines , qui se 
chantaient à c[uatre heures du matin, en été comme en hiver, 
les simples dimanches et fcries. Les jours de fêtes solennelles, 
les moines se levaient à trois heures et restaient environ qua- 
tre heures au chœur. On ajoutait la psalmodie de prime aai 
nocturnes et aux laudes. La grand'messe se disait à neuf heu- 
res et demie, avec les petites heures ; vêpres à trois heures et 
demie; les coraplies à huit heures et demie. Le coucher avaii 
lieu à neuf heures. Le petit office de la sainte Vierge suivait 
toujours, à toutes les heures, roffice canonial. 

Chaque religieux était semainier à son tour, ce qui durait 

(1) Sur trente religieux, il v en avait au moins vingt-cinq de ces deui 
contrées. 



— 415 — 

quatre semaines : la preimère» il chantait la messe dite con- 
ventuelle ; la seconde , celle qu'on appelait de réserve ; la troi- 
sième. De Beata; la quatrième, Pro defunctis. L'office» dans 
les grandes solennités , était toujours célébré par Tabbé » as- 
sisté de douze ou quinze religieux , et présentait un spectacle 
aussi majestueux qu'édifiant (1). 

L'antique abstinence avait fléchi , sans doute , mais elle n'a- 
vait cependant pas disparu. Les dimanches» mardis et jeudis 
la nourriture des moines consistait en un potage et deux mets 
gras à midi. On servait , le soir» à sept heures» deux plats» 
dont un de viande et l'autre de légumes. Les lundis, mercre- 
dis, vendredis et samedis, et tous les jours depuis la Trinité 
jusqu'à l'Exaltation de la sainte Croix , les aliments gras étaient 
prohibés. On n'usait de poisson qu'en Carême, et il tenait lieu 
de troisième portion à midi. Le soir» en ce saint temps, on 
faisait la collation froide, avec du laitage et des fruits (2). 

C'est le propre des passions humaines de lutter sans cesse 
contre les lois de toute espèce. Les règlements monastiques 
dont nous venons de parler ne furent pas , sans doute , obser- 
vés toujours et par tous avec la même exactitude , le même 

scrupule. 

Aux époques de dégénérescence , ce devaient être surtout les 
chefs de communauté qui , par leur pouvoir et leur gouverne- 
ment des choses temporelles , pouvaient plus facilement s'a- 
dcmner aux jouissances mondaines. La masse des simples moi- 
nes, au contraire , restait toujours condamnée aux obligations 
les plus générales du cénobitisme. Quand ils mouraient, on les 
mettait toujours sur un lit de cendre et on leur faisait baiser 
un crucifix de bois, pour les faire souvenir de leur pauvreté 

(i) Nous tenons ces détails de personnes qni étaient au service de i*abbaye 
au moment de la Révolution. 
(9) Durant TA vent, abstinence complète, comme en Carême. 



— 416 — 

et de leur humilité chrétienne (i). Mais, alors même cpie les 
abus se glissaient dans les cloîtres , que le relâchement dimi- 
nuait Taustérité des pratiques, ce n^était pas encore là une 
existence joyeuse et enviable, telle que se la figurent les hom- 
mes du monde. Ce n'était pas là surtout cette vie jetée en pâ- 
ture à toutes les passions les plus sales du XVIII* siècle, avilie 
par tant de contes ridicules, tant d'anecdotes obscènes, tant de 
couplets orduriers. 

Morimond était toujours la ressource des ouvriers de la con- 
trée. Il y avait encore, à cette époque, beaucoup d^ateliers 
dans l'enceinte du monastère, conune menuiserie, tonnellerie, 
charpenterie, boulangerie, serrurerie, tisseranderie, etc. Tous 
ces métiers étaient exercés par des ouvriers séculiers, au nom- 
bre de cinquante à soixante (2). 

Cent manœuvres au moins étaient employés dans les champs, 
les jardins, les prés, à l'entour des étangs et dans les granges. 

Depuis le mois de décembre jusqu'à la fin de mai, la mai- 
son occupait plus de trois cents bûcherons dans ses forêts, et 
durant tout Tété et le printemps environ cent cinquante ma- 
çons ou tailleurs de pierres dans ses divers chantiers de cons- 
truction (3). Enfin, près de six cents ouvriers gagnaient leur 
vie et celle de leurs petits enfants au service des moines, sans 
interruption , sans chômage , car dans les grandes abbayes 
comme celle-ci on faisait toujours abstraction du temps et des 
dépenses : on tenait, avant tout, à bien faire ce qu'on entre- 
prenait. 

Morimond n'avait point cessé d'être un asile de miséricorde 
pour les malheureux. Les aumônes étaient ou ordinaires ou 

(1) p. Lorain, Histoù-e de l'abbaye de Ciuny, p. Î37. 

(2) Les ateliers de Morimond étaient considérables; voir le Plan de Tabbaye. 

(3) Aujourd'hui encore, dans le Bassigny, lorsque quelqu'un fait construire 
plusieurs années de suite, on dit de lui : // est comme îes moines de Morimtmii. 
c'est totijouvs à son tour de bâtir. 



— 417 — 

extraordinaires : les premières consistaient, comme autrefois, 
dans des distributions quotidiennes , auxquelles les enfants des 
manœuvres attachés aux ateliers ou aux granges avaient un 
droit particulier. Lorsqu'un père de famille mourait au service 
de Tabbaye , les moines adoptaient ses enfants , qui étaient 
nourris et élevés à leurs frais (1). 

C'était surtout dans les moments de disette publique et de 
calamité qu'ils se signalaient par leur charité. Elle ne s'était 
point refroidie dans les derniers temps; ainsi, après les désas- 
tres occasionnés par les guerres civiles, le passage de Galas, 
la conquête de la Franche-Comté , plus de soixante villages du 
Bassigny et de la Lorraine , ruinés , bouleversés de fond en 
comble , reçiu:ent gratuitement de la main de nos cénobites les 
bois nécessaires à la reconstruction de leurs maisons. Dans le 
cours du dernier siècle, cinquante communes des environs, 
incendiées par accident, virent s'ouvrir devant elles les magni- 
fiques forêts de l'abbaye (2). 

Dans les grandes crises alimentaires , le monastère nourris- 
sait ordinairement, chaque jour, environ deux cents person- 
nes. Le pain et le vin semblaient , au besoin , se multiplier 
dans les mains des moines , comme autrefois dans celles du 
Sauveur des hommes : leur table s'étendait à la mesure de la 
contrée ; les populations affamées venaient s'y asseoir, et s'en 
retournaient en bénissant Dieu. 

Notre abbaye était sans cesse ouverte aux voyageurs , à tous 
les pauvres pèlerins de la foi y de la science et des arts y qui y 
trouvaient un abri et le plus cordial accueil. La charité hospi- 
talière proprement dite a disparu du Bassigny en même temps 



(1) Plusieurs vieillards, qui existent encore, ont été ainsi élevés. 

(2) La commune de Blevaincourt (Vosges) fut la dernière qui fut ainsi secou- 
rae, en 1788 ou 1789. On donna aux incendiés cent bichets de blé (mesure de 
Ghc^^teul) et environ trois cents pieds de chêne. 

17 



— 418 — 

qae Morimond. Dans ces contrées, on n*accorde» de nos jours, 
Fhospitalité qu*à ceux que Ton connaît personnellement et qui 
sont en état de la rendre ou de la payer. Si Tétranger, surpris 
par la nuit dans les forêts, sur les frontières des Vosges, est 
sans connaissances et sans argent , qu*il se hâte de gagner k 
plus prochain village , et là , après avoir frappé à plus de cin- 
quante ou soixante portes, demandant à coucher pour une 
nuit , au nom de Jésus-Christ , il trouvera peut-être un peu de 
paille dans une écurie. S^il a de Taisent, il sera reçu dans 
quelques misérables cabarets , où il éprouvera une réception 
calculée sur les moyens de sa bourse y en compagnie des ivro- 
gnes de la localité, dans la saleté et Tordiu-e. 

Les cultivateurs qui exploitaient la propriété monastique y 
trouvaient deux avantages bien précieux : d^abord , l'avantage 
de la fixité et de la continuité : un monastère était , si je puis 
m'exprimer ainsi , un propriétaire qui ne mourait jamais ; ses 
maisons et ses terres ne passaient point en d'autres mains; ses 
chênes n'avaient jamais à craindre la hache d'un héritier dis- 
sipateur, ni ses fermes un changement de maître ; ses fermiers, 
n'étant par conséquent sujets à aucune de ces innombrables 
incertitudes qui pèsent sur les autres agriculteurs, se regar- 
daient comme des espèces de propriétaires; tandis que les 
moines, ne pouvant rien posséder en particulier ni rien léguer, 
n'étaient pour ainsi dire que simples usufruitiers. Pendant près 
de deux cents ans les mêmes familles se succédèrent de père 
en fils dans les granges de Morimond. 

Le second avantage des monastères , c'était la dépense des 
revenus dans la localité. 11 faut que la terre appartienne à 
quelqu'un ; ceux qui en sont les maîtres doivent avoir la dis- 
tribution de ses produits. Que si ces produits, convertis en ca- 
pitaux, reviennent en grande partie au peuple qui les crée par 
son travail, alors le travailleur doit vivre paisiblement et à 



>•• 



— 419 — 

l'aise sous son toit de chaume ; si , au contraire , la valeur de 
ces produits est aliénée ^ si on la transporte à grande distance 
pour la dépenser parmi des étrangers , la masse du peuple at- 
tachée au sol doit évidemment être très- pauvre, remuante, 
avide de changements et de révolutions ; alors il faut élever à 
la place du monastère un dépôt de mendicité ou une prison et 
une caserne de gendarmes (1). Les métayers et les tenanciers 
de Tabbaye payaient leurs rentes annuelles ou en nature ou 
en argent. Selon que les années étaient plus ou moins malheu- 
reuses, on leur faisait une remise du quart, du tiers ou de la 
moitié. Dans un laps de temps de cent cinquante ans, les re- 
gistres des comptes témoignent que les fermiers ne soldèrent 
que quinze fois leurs redevances complètes (2). 

Nous nous sommes promené triste et rêveur dans les 
champs de Citeaux , de Clairvaux , de Morimond , de La Ferté, 
etc. Nous y avons cherché et retrouvé de vieux domestiques, 
d^anciens fermiers des moines , qui nous ont tous parlé avec 
attendrissement de leurs maîtres, et nous ont montré en pleu- 
raut de regret les terres qu'ils cultivaient autrefois. Nous avons 
interrogé ensuite les serviteurs des nouveaux propriétaires : ils 
nous ont paru mécontents , trouvant intolérable la position qui 
leur était faite, racontant avec une joie maligne à quel vil 
prix rhéritage monastique avait été primitivement vendu , at- 
tendant aussi de leur côté des révolutions à venir quelques 
chances favorables de faire fortune. 

Les germes de spoliation jetés dans la société commencent 
à porter leurs fruits. Ceux qui ont dépouillé, il y a soixante 



(!) Cobbett, Lett. sur ta Réforme, t. 1, pp. 168, 180; in- 18. — U y a plus de 
cent couvents en France qui sont devenus des prisons départementales et cen- 
trales. 

(2) Nous n*avons*pu nous procurer que les livres de .compte des fermiers 
de Praucourt, des Gouttes et de Vaudenvillers. 



— 420 — 

ans , la noblesse et le clei^é , sont menacés à leur tour. Que de 
fois nous noussonunes rappelé, dans nos excursions à Tentour 
de ces monastères, Fapologue antique de Taigle qui, empor- 
tant de Fautel de Jupiter les viandes offertes à ce dieu et brû- 
lant en son honneur, emporta en même temps un charbon qui 
mit le feu à son nid I... 

Morimond renfermait encore, à la fin du XVIII* siècle, envi- 
ron cinquante religieux profès , une vingtaine de frères coo- 
vers et beaucoup de domestiques séculiers ; c'étaient autant de 
places, autant d'espace vide pour d'autres dans le monde. Nos 
économistes socialistes, effrayés à la vue de la population ton- 
jours croissante, nous prédisent une série de bouleversements 
à époques fixes. Il semble qu'aujourd'hui la terre ne soit plus 
assez vaste pour que nous puissions y marcher sans nous cou- 
doyer et sans nous renverser les uns les autres. Les païens, 
pour se débarrasser de Texubérance populaire , avaient, outre 
l'infanticide, les printemps sacrés et les colonies, essaims qui 
débordaient d'une ruche qui ne pouvait plus les contenir et 
s'envolaient dans des champs lointains. 

L'Eglise catholique veut qu'on laisse assister au banquet de 
la vie tous ceux que Dieu y appelle; seulement, depuis son 
établissement, elle a toujours séparé les convives en deui 
classes, selon leurs goûts et leur vocation. Aux uns elle a dit : 
Croissez et multipliez ! Aux autres , plus pénétrés du néant des 
choses d'ici-bas , ennuyés de l'exil de ce monde, effrayés de 
ses désordres, fatigués de ses déceptions , elle a ouvert la soli- 
tude des déserts , avec les compensations sublimes de la foi et 
les perspectives magnifiques de l'éternité. Le trop plein de la 
vie humaine en Europe , pendant douze siècles, s'est constam- 
ment déchargé dans le cloître , où il a produit les œuvres les 
plus prodigieuses de piété, de science et de charité. Aujour- 
d'hui, il vient se perdre dans le triple cloaque du malthusia- 



— 421 — 

nisme (1), de ronanisme etde la prostitution » et tombe en- 
suite dans le gouffre des révolutions, où ses explosions volca- 
niques ne cessent , depuis soixante ans , de faire trembler le sol 
de notre patrie. 

M. de Maistre a dit, en parlant de Robespierre : « Si cet 
honmie avait été couvert d*un froc au lieu d'une robe d*avo- 
cat^ quelques années avant le jour où sa puissance a éclaté, 
un profond philosophe aurait crié : — A quoi sert ce capucin? 
— et cependant la retraite de cet homme et de son ambition 
du sein de la société eût été assurément le salut d'un grand 
nombre. r> 

Tant de bienfaits ne devaient pas sauver notre abbaye : l'o- 
rage grondait depuis longtemps , et personne ne se méprenait 
sur le sort réservé aux maisons religieuses. L*abbé de Mori- 
mond suivait du fond de sa solitude les péripéties diverses de 
ce long et terrible drame. Après avoir recueilli les principaux 
reproches que Ton adressait à son ordre ^ il crut avoir trouvé 
pom- lui un moyen de salut ^ en essayant de lui faire subir une 
transformation qui le mettrait en harmonie avec les nouveaux 
besoins de la société : c'était d'en faire un corps enseignant, 
un corps savant et utile. 

En 1 785 , il écrivit donc à tous les abbés de sa fiUation d'é- 
riger des collèges dans leurs monastères ^ et d'employer à l'ins- 
truction de la jeunesse leurs religieux les plus distingués. Il 
donna lui-même l'exemple^ et l'année suivante vingt enfants 
du Bassigny furent reçus dans l'abbaye comme élèves et pen- 
sionnaires. Le nombre s'en éleva jusqu'à cinquante, divisés 
en trois classes, sous trois professeurs et un principal (2). 

La bibliothèque étant terminée , on se disposait à y trans- 



(1) Ainsi nommé de MalUms, ministre anglican. 

(2) Plusieurs personnes du Bassigny se ressouviennent encore du collège de 
Morimond. 



— 422 — 

porter les livres ; trente grands tableaux allégoriqaes , repré- 
sentant les arts et les sciences , avaient été achetés à Paris , et 
devaient en faire Tornement. Un long avenir semblait encore 
réservé à Morimond , lorsque parut le décret de rAssemblée 
nationale portant que les biens monastiques avaient été décla- 
rés propriété de TEtat, et qu'une pension serait allouée à 
tous les moines profès. L'émission des vœux de religion ayant 
été suspendue , le noviciat fut fermé. Ordre vint ensuite à Tab- 
bé de dresser un inventaire détaillé des inruneubles de sa 
maison , avec menace , dans le cas d*une déclaration fraudu- 
leuse, d*ètre déclarés déchus » lui et ses religieux, de tout 
droit à leur pension. L'inventaire était à peine expédié , que 
l'on apprit la suppression des ordres religieux , prononcée le 13 
février 1790. 

Nos moines étaient encore au nombre de vingt-cinq. Quatre 
ou cinq se retirèrent au foyer paternel , emportant des lettres 
d'obédience et le vain espoir de se réunir un jour. L'aUié se 
décida à prendre la maison à bail, et y resta avec dix-huit re- 
ligieux. Un jour, trois voitures, attelées chacune de plusieurs 
chevaux , entrèrent par la porterie et vinrent s'arrêter en face 
du palais abbatial ; elles étaient précédées d'un membre de la 
municipalité de Bourbonne , qui somma l'abbé de lui remettre 
à l'instant même le catalogue de la bibliothèque, des archives, 
du musée et l'inventaire de la sacristie. Le lendemain les voi- 
tures repartirent, emportant les richesses artistiques et sden- 
tifiques accumulées là par quarante générations de cénobites. 
Les épiciers , les droguistes , les fromagers se les partagèrentt 
sauf quelques débris, transportés plus tard au chef-lieu du dé- 
partement. Par un oubli providentiel , les vandales laissèrent 
le Missel, les Psautiers, le calice et les ornements de la cha- 
pelle Sainte-Urside, et les moines purent continuer leurs 
prières et leur psalmodie pendant une partie de cette année. 



— 423 — 

Dom Ghautan espérait toujours que son bail serait mainte- 
nu ; mais , hélas ! son illusion devait être bien cruellement dis- 
sipée. Le dimanche des Rameaux 1791» au moment où les 
derniers restes de la conununauté étaient réunis au pied de 
l^autel pour assister aux saints mystères que l'abbé allait célé- 
brer, deux commissaires y envoyés par le district de Bourbonne 
et accompagnés de deux gendarmes, entrèrent dans l'église et 
leur signifièrent d'avoir à sortir du monastère, ne leur laissant 
que trois heures pour faire leurs préparatifs. L'abbé dit la 
messe, distribua à ses religieux le pain des forts, le froment 
des élus, leur adressa une touchante et dernière allocution, les 
embrassa et les serra sur son cœur l'un après l'autre , et ils se 
séparèrent pour jamais. L'abbé sortit le dernier, comme le ca- 
pitaine du vaisseau, au moment du naufrage (1). 

Telle fut la fin de Morimond^ fondé en 1115 par saint 
Etienne Harding, doté par la bienfaisance des maisons de 
Choiseul et d'Aigremont, enrichi par la munificence de plus 
de cent autres barons , marquis , ducs et princes ; ainsi dispa- 
rut cette antique abbaye , qui a fertilisé toute la contrée qui s'é- 
tend de la Marne à la Moselle , envoyé ses colonies civilisatrices 
et des milliers de défricheurs dans les forêts de l'Allemagne 
jusqu'au Dniester et au Niémen , donné à l'Espagne les mili- 
ces généreuses qui ont brisé le joug du Maure; des évéques, 
des cardinaux et un pape à l'Eglise ; des conseillers et des di- 
plomates aux rois ; du pain et des consolations aux pauvres, 
du travail et le bon exemple aux ouvriers ; des secours à tous 
les malheureux de tous les pays pendant plus de six cents ans; 
la bénédiction du Bassigny et la gloire de la France ! 

(1) Ce que nous avons dit des derniers jours de Morimond nous a été com- 
muniqué par dom Grosjean, ancien religieux de Morimond, vivant encore à 
cette heure et habitant Mollans, près Lure (Haute^aône), et par plusieurs té- 
moins oculaires dignes de foi. 



— 424 — 



CHAPITRE XXXVIII. 



Des moines après la dispersion ; rétaMissement des Trappistes en France pir 
dom Bernard de Ginnoat , moine de Morimood : ruine des bàtimeoti dt 
rabbaïa. 



D*après les philosophes et les économistes, les moines , Tic- 
times de la cupidité de leurs familles, frappés d*une injuste ex- 
hérédation, ayaient été poussés dans le doitre comme on forçat 
dans son cachot, et gémissaient secrètement au fond de leurs 
sombres cellules, impatients de briser leurs chaînes. Il n\ 
avait, disait-on , qu^à enfoncer les portes, forcer les barrières 
et les verrous des monastères, pour en voir sortir, joyeuse et 
triomphante, la foule des captifs. Une fois que le monde leur 
serait ouvert, ils devaient s'y ruer et s'y saturer de ces plaisirs 
et de cette indépendance qu'ils avaient si longtemps rêvés. 

Cependant voilà nos religieux qui s'obstinent à demeurer 
dans cette sainte maison , nue et dépouillée de tout , lorsque 
tous leui-s biens leur sont enlevés , quand il ne leur reste plus 
que le froc qu'ils portent, et qu'ils n'ont pas même le pain du 
lendemain ; préférant cette vie misérable dans le cloître à tou- 
tes les joies et à toutes les voluptés de la terre ; et il faut que la 
force les sépare et les arrache de ces lieux chéris où ils vou- 
draient mourir. 

Où vont-ils porter leurs pas? Les uns cherchent en France 
quelques hameaux isolés et solitaires au milieu des forêts, pour 



y vivre selon leurs vœux dtÉMigion. Ainsi, quatre d'entre 
eux passèrent plusieurs années dans un petit village près de 
Bar-le-Duc, priant, pleurant, et méditant ensemble les vérités 
étemelles , pendant que l'orage grondait atHbur d'eux , empor- 
tant le trône et l'autel (i). Trois se retirèrent au sein de leurs 
familles et y attendirent en paix et en silence des jours meil- 
leurs, fuyant le monde pour ne pas en être souillés {ne partici- 
pes essentcoinquinationis). Quatre, ayant franchi la frontière » 
entrèrent sur la terre étrangère et s'abritèrent sous la tente des 
cisterciens suisses, parmi lesquels ils retrouvèrent de nou- 
veaux frères. Après le concordat , cinq furent appelés à des- 
servir des cures très-importantes dans les diocèses de Langres 
et de Nancy, où ils édifièrent les peuples confiés à leurs soins. 

DoraGuérin, ancien prieur , revint au Bassigny en 1807, 
et, nouveau Jérémie, voulut s'asseoir sur les ruines de sa Jéru- 
salem, pour y gémir juscpi'à son dernier soupir. Lui qui 
avait joué un si grand rôle dans cette célèbre maison , lui qui 
certainement avait été le second homme de la contrée , refu- 
sant les postes les plus brillants, eut l'humilité et le courage 
de s'installer dans la loge du portier , et y oi^anisa une petite 
chapelle , où il disait chaque jour la messe et récitait l'office 
cistercien. 

Qu'il était imposant et lugubre , le spectacle de ce moine au 
front chauve et sillonné de rides , prosterné le matin dans une 
misérable mansarde, devant un autel de bois sur lequel il of- 
frait à l'Etemel le sang de Jésus-Christ , errant le soir à tra- 
vers les débris amoncelés, s'arrêtant rêveur, comme une sainte 
apparition , sur l'emplacement de sa cellule et de sa stalle , ré- 
servé par la Providence pour faire les funérailles de Morimond 
et partager son tombeau ! . . . 

(i) La vérité nous fait un devoir de dire que Tau d*eux a oublié plus tard 
M8 Tœnx et s^est avili. 



— 426 — 

Dom Chanlan s'éiaîl d*aborAÉtiré au-delà da Rhin; pK, 
quand le calme commeoçÊ à renaître, il viol à Bomy» près 
de Metz, 011 il Técut an milieu de sa famille, pîem, chaste* am* 
tère, toujours grand, toujours digne de son glorieux, passé. Dn 
fond de sa retraite , il entretint une correspondance inoessaiite 
avec ses religieux dispersésdans la Lorraine, la Francfae-Gomté 
et la Champagne , ce qui contrihua puissamment à les miîa- 
tenir au milieu du monde dans Tesprit de leur vocation pre- 
mière (1). 

Au nombre des pieux cénobites qui Tivaienl à Morimond 
avant 1700, il en était un surtout qui se faisait remarquer par 
la plus irréprochable et b fins édifiante régularité; d*nnepiélé 
et d'une ferveur dignes des beaux jours de CIteaux. Béni de 
Dieu dès sa plus tendre enfance, il avait quitté fibremenl le 
château de ses aïeux, le monde et ses plaiârs^ pour se samer 
au désert ; c'était , pour tout dire en un mot, Tai^ de notre 
monastère. Nommé bien jeune encore maître des novices, il 
avait dignement rempU cette fonction jusqu'à la fin. Au joor 
du départ, on le vit , sous le portique, se jeter à genoux une 
dernière fois, embrasser en pleurant une colonne, s'y cram- 
ponner de toutes ses forces, protestant qu'il donnerait sa vie 
plutôt que de consentir à abandonner cette solitude, dans la- 
quelle il avait promis au Seigneur de vi>Te et de mourir. Deui 
gendarmes avaient été chaînés de le conduire jusqu'à Mire- 
court, au sein de sa famille. Forcé bientôt par le décret de dé- 
portation de chercher ailleurs un asile, il avait tourné ses pas 
du côté de la Westphalie , vers le couvent des trappistes de 
Darfeld, de la filiation de la Val-Sainte, en Suisse (2). Ce saint 

'1) Il était chanoine honoraire de Metz. 

(t, Il parait que ce couvent avait été fondé dans le canton de Friboargr l«r 
les trappistes de Mortapne, qui de là envoyèrent des colonies en Espagne, eo 
Belgique, en Piémont. Plus tard, obligés de fuir devant les armées firançaises, 
ils allèrent créer de nouveaux établissements en Prusse , eu Russie et jasqa'aox 



— 427 — 

religieux s'appelait dom Beraard-le-Bègue de Girmont^ issu 
d'une des maisons les plus distinguées de la Lorraine. 

Le couvent de Darfeld avait alors pour abbé dom Eugène 
Bonhomme de la Prade, gentilhomme d^une haute naissance, 
ancien page de Louis XVI, que les révolutions et une foi vive 
avaient jeté de la cour des rois sous le froc des ermites. Là 
étaient reunis plus de soixante moines, derniers restes des or- 
dres cénobitiques de la France ; là plus de cent enfants d^émi- 
grés morts sur les champs de bataille ou sous le fer des bour- 
reaux, croissaient, comme autant déjeunes Sam uëls, à l'ombre 
des autels, abrités contre Forage. Ce fut là que dom Bernard 
porta l'héritage des traditions monastiques de Morimond ; là 
que se conserva le feu sacré que le souffle de Dieu devait ral- 
lumer plus tard parmi nous. 

Pendant que toute l'Europe était agitée et bouleversée, nos 
religieux espéraient vivre tranquilles dans cette anse hospita- 
lière ; mais, au moment où ils s'y attendaient le moins, le flot 
des révolutions vint heurter leurs cellules et en emporter les 
débris. En 1811, un décret impérial ayant supprimé toutes les 

maisons de la trappe, celle de Darfeld, qui se trouvait dans 
les états de Jérôme Bonaparte, dut être abandonnée. Quelques 
trappistes rentrèrent en France, d'autres se réfugièrent à la 
Val-Sainte. 

Au mois de juillet 1814, peu de temps après la restaura- 
tion de la branche ainée des Bourbons, un vieillard en che- 
veux blancs, d'un air plein de dignité et de grandeur, portant 
empreintes sur son pâle visage les austérités de la vie du cloître, 



Etats-Unis. Quelques-uns s^établirent en Angleterre sous la protection de Tho- 
mas Weld, père du cardinal de ce nom, à Lulworth, dans le Dorsetshire, et 
rentrèrent en France au monastère de Meilleraie de Bretagne, en 1817, sous la 
conduite de leur abbé dom Ant. Charles Saulnier de Beaure|M. — Notice sur 
la trappe de Meilleraie y p. 14. 



— 428 — 

se présentait au guichet des Tuileries, à Paris, avec une carte 
d'entrée , et demandait d*un ton plein de douceur et de mo- 
destie à être introduit près du roi. C'était le frère dom Bernard 
de Girmont» c'était le vieux monde qui» après vingt-cinq ans» 
se levait de son tombeau, secouait son linceul et venait hum- 
blement demander au monde nouveau Taumône de rhoq)ita- 
lité^ non dans les villes et les palais quMl avait bâtis, mais an 
milieu des landes^ des bruyères et des forêts sauvages. 

Après avoir démontré à Louis XVIU la nécessité de rétablir 
les trappistes en France, notre religieux sollicita la permission 
de fonder une maison de cet ordre et Tautorisation de retirer 
de la bibliothèque de Chaumont (Haute-Marne) les livres lito^ 
giques de Morimond; ce qui lui fut accordé (1). 

Le lieu destiné à ce premier établissement était le Port- 
Rheingeard. M. Leclerc de la Roussière, riche seigneur bre- 
ton, qui avait connu les moines de Darfeld et vécu de leurs 
bienfaits dans son émigration, s^était toujours proposé, si Dieo 
le ramenait dans sa patrie^ d^employer une partie de sa for- 
tune à la fondation d'un couvent de trappistes. De retour en 
Bretagne , il avait acheté dans cette intention le Port-Rhein- 
geard, ancien monastère à demi-ruiné, sur la rive gauche de 
la Mayenne, près de Laval, et il s'était empressé de Toffrir à 
ses pieux et fidèles amis (2) . 

Dom Bernard, regardé comme l'homme le plus capable de 
faire revivre l'étroite observance deCîteaux, fut chargé d'aller 
en prendre possession avec quelques religieux ; ce qui se fit 
processionncUemeni le 21 février 1815, au milieu d'un con- 
cours immense de peuple. Elu abbé par sa petite communauté, 
il fut confirmé dans cette dignité par une bulle de Pie VII, en 



(1) Le départqp|enl s'opposa à renlèvement de ces livres. 

(2) Ces renseignements nous ont été transmis par le révérend abbé du Port- 
du-Salut. 



— 429 — 

iaiedu 10 décembre 1816^ et le Port-Rheingeard érige en ab- 
t>aye sous le nom de Notre-Dame du Port-du-Salut. Ce fut la 
première maison de la réforme de la trappe rétablie canoni- 
opiement en France depuis la Révolution. 

Les trappistes, encouragés par cet exemple, accoururent 
bientôt de tous les points de FEurope, et s'établirent au Gard 
en Picardie» à la Grande-Trappe» à Meilleraie, à Belle-Fontaine, 
à Aiguebelle^ au Mont-des-Olives, etc. 

Dom Bernard, par ses leçons et ses exemples, eut bientôt 
rendu son monastère très-florissant. Ceux des moines de Mo- 
rimond qui vivaient encore à cette époque s'empressèrent de 
lui envoyer tout ce qu'ils avaient pu recueillir et conserver de 
plus précieux» au sortir de leur couvent. Dom Guérin, que 
nous avons revu errant tristement à travers les ruines de Mo- 
rimond, était sur le point de partir pom- la Bretagne» vers son 
vieil ami» lorsqu'il fut enlevé par une douloureuse maladie » 
le 17 janvier 1822. 

L'abbé dom Chautan» dans la nuit de Noël 1828, après 
avoir célébré les saints mystères» avait succombé sous le coup 
d'une apoplexie foudroyante» donnant par son testament à 
Tabbaye du Port-du-Salut ses livres mystiques et liturgiques» 
sa chapelle, plusieurs objets provenant de l'église de Mori- 
mond» et quelques ossements de saint Bernard qui lui avaient 
été confiés comme un dépôt sacré par dom Rocourt , dernier 
abbé de Glairvaux (1). 

Dom Eugène» abbé de Darfeld» avait cessé de vivre depuis 
plusieurs années. 

Regardant ces diverses morts conmie des avertissements de 
Dieu, dom Bernard voulut tourner toutes ses pensées vers le 
ciel et s^occuper exclusivement du soin de son ame ; c'est pour- 

(1) Nous ignorons si ces dernières volontés de Tabbé de Morimond ont été 
exécutées. 



— 430 — 

quoi il se déchai^ea du fardeau de Tautorité en 1830, laissanl 
à son successeur soixante-dix cénobites, tant profes que con- 
vers et novices. Enfin il mourut, le 22 juin 1834, à Fâge de 
76 ans, emportant les regrets, Tamour et la Ténératkm de ses 
frères et des peuples de la contrée. 

Si nous nous sommes étendu si longuement sur le rétaUis- 
sèment de Tordre des trappistes en France par un moine de 
Morimond, c'est parce que cet institut nous a paru defoîr 
exercer la plus salutaire influence sur Tavenir de notre pays. 
Aujourd'hui , grâce à Dieu , ce point n'est plus contesté : il est 
admis en économie politique et sociale que i^association est 
une des lois, un des besoins du genre humain; que les hom- 
mes trouvent toujours dans l'isolement la corruption , la mi- 
sère et la servitude. Or, le type le plus complet, le plus su- 
blime, le plus parfait et le plus économique de l'associatioD 
ici-bas^ c'est la communauté de la trappe. 

Napoléon, à Sainte-Hélène, après avoir sondé sans préven- 
tion la question monastique avec son regard d'aigle, s'écriait : 
Un grand empire comme la France peut et doit avoir des trap- 
pistes! (1) Nous disons à notre tour, non-seulement que la 
France peut et doit avoir des trappistes, mais qu'il lui en faut à 
cette heure un très-grand nombre ; et nous ajouterons, quoi- 
que notre assertion coure risque d'être incomprise et mal ac- 
cueillie, il lui en faut sous peine de ruine et de mort. 

Nous avons, il est vrai, aujourd'hui treize monastères d'hom- 
mes de la congrégation de la trappe , en France ; mai» si nos 
trappistes n'ont pas exercé jusqu'ici sur les populations toute 



(t) « Je ne suis pas porté pour les couvents, ajoutait TEmpereur; pourtant il 
y a des raisons qui militent en leur faveur. Un empire comme la France peut 
et doit avoir des trappistes. Si un souverain infligeait les pratiques qu'ils ob- 
ser\ent , ce serait la plus abominable des tyrannies , et pourtant ces pratiques 
si dures font les délices de celui qui se les impose volontairement. » — De Beao- 
lenie, Sentim. de Napoi. sttr ie Christnnisme^ p. 40. 



3 * 



— 431 — 

rinfluence qu'on, deyait en attendre, cela vient de ce qu'ils 
n*ont pu avoir autour d*eui des granges et des ateliers pour 
entrer en communication avec les laboureurs et les artisans 
séculiers ; ensuite, parce qu'au lieu de les envoyer en défri- 
cheurs dans les marais et les steppes, on lésa ramenés la plupart 
dans les anciens couvents de Tordre et sur une terre fécondée 
et toute faite. Sans doute , ils y ont rendu et y rendront encore 
de très^ands services parleurs prières, leurs travaux et leurs 
exemples ; mais le désert a été et sera toujours l'élément du 
moine cistercien ; c'est dans les vallées sauvages que l'ordre a 
pris naissance et produit des merveilles ; c'est là qu'il doit se 
relever et forcer encore une fois l'admiration du monde par 
ses œuvres. C'est à Staouéli , dans les landes sablonneuses d'A- 
frique ; c'est à Gethsémani , dans les savanes du Kentucky ; 
c'est dans les bruyères de la verte Erin qu'il faut aller voir l'ins- 
titut cistercien pour l'apprécier à sa juste valeur. 

En 1 831 , après la mise en état de siège des départements de 
l'ouest , des trappistes chassés de la Bretagne vinrent en Ir- 
lande , dans le comté de Waterford , sur le versant des monts 
Knock-Meledown , où ils reçurent d'un protestant , M. Kean , 
six cents journaux de terres en friches. Us ne trouvèrent que 
quelques cabanes en planches , construites à la hâte sur une 
colline d'où coulait heureusement une source abondante : de 
l'eau , de la terre à défricher , un toit misérable , c'était déjà 

un commencement de fortune pour de pauvres exilés Les 

populations accoururent à Fenvi pour subvenir aux premiers 
besoins des serviteurs de Dieu. Des laboureurs, des artisans 
venaient avec leurs pioches , des maçons avec leurs truelles, 
des charpentiers avec leurs haches , pour les aider dans leurs 
travaux. On vit jusqu'à quinze cents de ces ouvriers volontai- 
res se mettre en marche avec douze chariots chargés de vivres, 
pour prêter main-forte à la sainte colonie ; et , dans ces rudes 



- 432 - ^ 

journées de ira vaut communs , plus de six cents femmes, 
poussées par une noble émulation » avaient quitté leurs chau- 
mières 9 pour apprêter le repas des travailleurs. 

Lorsqu'on s*est mis à élever les murs de Féglise et de la 
communauté , il y avait une foule de maçons travaillant avec 
les trappistes et les dirigeant. . . ; et quand , d*après leur règle, 
les religieux suspendaient quelques instants leur travail poor 
élever leur ame à Dieu» les maçons aussi et les autres manoeu- 
vres tombaient à genoux, elles protestants, témoins de ce 
spectacle pieux, en étaient eux-mêmes émus jusqu'aux larmes. 

Nos solitaires , dès la première année de leur établissemeat, 
plantèrent 40,000 pieds d'arbres fruitiers et forestiers, la se- 
conde année 30,000. Les six cents journaux de landes de 
M. Kean furent bientôt défrichés et se couvrirent de riches 
moissons de seigle, d^avoine , de navets et de ponmies de terre. 
Avant que les disciples de saint Bernard ne les eussent labou- 
rées , on ne leur donnait pas d'autre nom que celui de Urm 
maudites , et à présent on les appelle terres bénies. 

Lorsque, dans le pays, on vit les étonnants résultats du travail 
des trappistes, tout le monde s'est adressé à M. Kean pour 
amodier de ces terres, regardées jusqu'alors comme infertiles, 
et, quelques années après rétablissement des bons religieu\, 
plus de cinq mille acres de mauvaises bruyères étaient fécon- 
dées par la culture , et le propriétaire eu retirait une somme de 
plus de 4,000 livres sterlings (cent mil le francs). Tels furent 
les commencements de Tabbaye de Mounth-Meilleraie. 

C'est incontestablement, dit un écrivain irlandais, le plus 
grand phénomène de notre temps. L'admiration s'accroît de 
plus eu plus , lorsqu'on entre dans les détails des inunenses 
avantages que produit cette entreprise héroïque ; quand on voit 
de nouvelles fermes construites, des habitations commodes 
s'élever de tous côtés, à une assez grande distance de l'abbaye: 



— 433 — 

le tniTail et rindustrie s'établir : précieux avantages auxquels 
les membres de la communauté ne font pas participer seu- 
lement les gens destinés naturellement à partager leurs travaux 
et leurs modestes exercices de piété. Par eux beaucoup de ma- 
nœuvres de la campagne sont employés » un grand nombre 
d'enfants sont instruits » le pauvre est appelé à partager leur 
chétive pitance » le voyageur à se rafraîchir et à se reposer (1). 

Pendant que l'association cénobitique opérait ces prodiges 
aurdeià de la Manche , le socialisme près de Paris faisait ses 
premiers essais. A Ménilmontant ^ au point culminant de la 
côte, le chef de la secte saint-simonienne avait comme propriété 
patrimoniale une vaste maison et un fort beau jardin. I^ réso- 
lut d'y pratiquer en petit Tassociation partielle. Il s'agissait d'a- 
bolir la domesticité , en faisant participer les natures les plus 
fières à la tâche du prolétariat ; il s'agissait de former à une. disr 
cipline presque conventuelle ses jeunes disciples. 

Tout étant préparé , quarante nouveaux cénobites se clotlrè* 
rent dans ce jardin , le bouleversèrent dans tous les sens* taillè- 
rent les arbres, bêchèrent et sablèrent, nivelèrent, arrosèrent, 
émondèrent, écheniUèrent, se firent indistinctement, à tour, 
de rôle» chefs d'office , cuisiniers , sommeliers, échansons. On 
organisa le travail par catégories : on fit des groupes de pe//e- 
teurs, de brouetUurs, de remblayeurs ^ et, pour que la besogne 
fût moins rude, on raccompagna d'hymnes composés par un 
membre de la communauté. L'uniforme était simple et coquet : 
justaucorps bleu à courtes basques, ceinture de cuir verni, 
casquette rouge , pantalon de coutil blanc , mouchoir noué en 
sautoir autour du cou ; cheveux tombant sur les épaules, pei- 
gnés et lissés avec soin ; moustaches et barbe à l'orientale. 

Quelques semaines se passèrent ainsi ; mais un jour on n'en- 

(1) The complète cath, direct, Alm. for Ihe ycar 1838 ; — L'Irlande, par M. 
de Fenillide, 1889 ; « Vie du R, P. Antoine, abbé de iieilleraie, pp. i64 et iq. 

ts 



- 434 — 

tendit plus ni les diants, nila musique, ni le brait des brouet- 
tes ; le caucetU était désert ; les moines couraient le monde. 
Les uns étaient allés rêver au sein des forêts vierges de TAmé- 
rique ; les autres étaient partis en Afrique s'occuper du barrage 
du Nil ou du percement de Tisthme de Suez ; quelques-uns eo 
Asie à la recherche de la femme libre ! 

Or, ces tentatives d*association agricde que nous retroufOBS 
dans le saint-simonisme, ainsi que dans le fouriérisme et le ea- 
bétianisme, sont une preuve de plus que les utopistes seoteot 
comme nous où est le mal : seulement ils sont bien loin des'ac- 
corder avec nous sur le remMe à y apporter. 

Oui, nous ne pouvons nous sauver que par on déjdacement 
dépopulation, en dérivant le trop plein des villes manufactu- 
rières sur les campagnes , entre le clocher du hameau ei Teo- 
ceinte tutélaire du cloître. La colonisation agricole est la seule 
planche de salut qui nous reste. r, nous avons essayé de co- 
loniser r Algérie avec de Fargent, des soldats, des travailleurs 
bien nourris et bien payés; qu^est-il arrivé? Lisez le rapport 
de Louis Reybaud : après un an J^existence , la colonie était 
tuée dans son berceau. On a ofTert les broussailles de la Solo- 
gne aux ouvriers de Paris sans ouvrage , après la révolution 
de Février; on leur promettait des instruments, le vivre et le 
couvert : pas une famille ne s'est présentée. Pourquoi? Parce 
que le peuple ne veut jamais marcher qu'à son tour. Voici Tor- 
•dre providentiel suivi pendant plus de quinze cents ans dans 
les sociétés européennes» en fait de colonisation : l"" conquête 
du sol par le sang du soldat ; 2° défrichement et fécondation 
du sol par la sueur des cénobites ; 3"* exploitation par les bras 
du peuple; ainsi, après le soldat le moine, après le moine le 
peuple. 

Chez nous, Tœuvre du soldat est accomplie; quelque part 
que vous posiez le doigt sur la terre de France, vous avez sous 



— 435 — 

Totre doîgt une goutte de sang. Or, ce sang attend la sueor 
des moines, surtout dans ces huit millions d'hectares de ter- 
rains vierges que nous appelons improductifs , non parce que 
Dieu les a créés tels , mais parce qu'il leur manque un élément 
de fécondation. Faites-y construire des monastères cisterciens 
an grand complet , accompagnés de granges et d'ateliers en 
harmonie non-seulement avec les besoins actuels , mais sur- 
tout avec ceux de Tavenir; car jetez les yeux à Thorizon : 
n'e8t41 pas tout en feu? Cette tempête qui s'avance en gron- 
dant , n'est-ce pas le souffle de la justice divine qui la pousse 
sur nos tètes ? Ne vous semble-t-il pas que la vieille société , 
troublée dans son esprit et dans son cœur, pense, parle et 
chancelle comme un homme ivre, selon l'expression des sain* 
tes Ecritures ? Ne voyez-vous pas les anciens royaumes indi- 
nés sur Tabime qui doit les dévorer? Ah ! il est temps que de 
pieuses colonies se sauvent dans quelque désert sauvage» 
avec la bêche et la croix , les souvenirs et les traditions , pour 
y préparer des asiles à ceux qui survivront au cataclysme , y 
déblayer l'emplacement des provinces et des villes futures, 
y fonder sous des cabanes de terre et de feuillage , dans les 
privations , les travaux et la peine , le berceau d'un nouveau 
peuf^l 

Nous venons d'être les témoins de la dispersion et de la mort 
des religieux de Morimond ; il ne nous reste plus qu'à assister 
à la ruine des bâtiments de cette abbaye : ils s'en allèrent 
comme ces pyramides égyptiennes dont les Arabes emportent 
les pierres une à une , pour se construire des huttes dans le 
désert. Les habitants du voisinage qui avaient à bâtir des éeii* 
ries ou des granges venaient avec leurs voitures et achetaient 
qui un pan de mur, qui une porte, qui un fronton, etc. C'est 
ainsi que disparurent les dortairs , le noviciat , le cloitre , le 
chapitre et Tinfirmerie. L église eut aussi son tour : les céao«- 



— 436 — 

taphes, les colonnes , les baldaquins, les autels, la toiture, la 
charpente et les murs s'écroulèrent successivement sous les 
coups du vandalisme. Les stalles, les grilles et Torgue furent 
réservés pour la cathédrale de Laugres , où on les voit encore. 
Il ne restait plus que la grande tour, toujours debout comme 
un obélisque au milieu d*une ville renversée. Trois fob les 
barbares avaient essayé de la démolir à Taide de marteaux et 
de leviers, trois fois ils s^étaient retirés, s^a vouant impuissants 
devant cette masse compacte dont toutes les parties étaient 
liées entre elles par un ciment indissoluble. Il fallut la faire 
sauter avec de la poudre ; le fracas de sa chute retentit dans 
tout le Bassigny : la terre en fut ébranlée. C'était le dernier 
écho de la voix du vieux Morimond qui s'engloutissait pour ne 
I^us reparaître jamais ! 

Lorsque nous nous sommes présenté, en 1846, dansées 
lieux illustrés par tant de glorieux souvenirs et sanctifiés par 
tant de bonnes œuvres, nous avons demandé ces terres fécon- 
dées par la sueur des moines , et on ne nous a montré que des 
landes couvertes d'un jonc stérile. Les hautes et superbes fu- 
taies, Toeuvre de Dieu et des siècles , avaient disparu pour tou- 
jours ; car les individus n'ont ni assez de temps ni assez de 
ressources pour attendre la croissance entière des grands vé- 
gétaux. On peut voir dans sa vie cinquante ou soixante géné- 
rations de roses , mais il n'y a qu'une association se survivant 
à elle -même qui puisse assister tranquillement au dévelop- 
pement complet d'un chêne. ^ Les beaux ormes d'alentour 
étaient tombés avec les cénobites qui les avaient plantés. 
Sur le sommet croulant de la porterie croissaient des touSes de 
giroflées jaunes et de graminées savatiles. Partout le silence 
de la tombe : les moles de l'étang, dégradés, battus par les 
flots, semblaient rendre un bruit de mort. Plus de cette vie 
bruyante des ateliers , se mêlant au son des cloches et à la 



— 437 — 

psalmodie des religieux ; une misérable famille vivait à 
grand*peine dans une affinerie de pointes , là où étaient occu- 
pés constamment plus de cent cinquante ouvriers il y a soi- 

xante ans. Les jardins, dépouillés de leurs arbres fruitiers 
et de leur verdure» étaient jonchés de décombres; nous 
voulûmes franchir le ruisseau : c'était une grande statue en 
pierre, d'un évêque ou d'un abbé , jetée en travers sur le cou- 
rant, qui tenait lieu de pont. Une aile du palais abbatial à la- 
quelle on avait essayé de coudre un mesquin bâtiment servait 
d'engrangeage; c'est tout ce qui restait de tant de magnifiques 
édifices. Un hangar remplaçait Thôtellerie où pendant une 
longue suite de. siècles la veuve, l'orphelin, le vieillard et Té- 
tranger trouvaient toujours une table servie. Quelques sou- 
bassements de piliers effleurant à peine le sol, une baie laté- 
rale avec deux ou trois colonnes engagées dans un reste de 
mur, c'était toute l'église. Nous avons cherché quelques vesti- 
ges de ces sépulcres où dort toute l'antique noblesse du Bassi- 
gny, et nous n'avons trouvé que des ronces et des orties. Le 
porche , où les barons regardaient comme une insigne faveur 
d'être admis à s'agenouiller pour y suivre les prières , où les 
chevaliers de Calatra va attendaient prosternés que les portes du 
temple s'ouvrissent de vaut eux, était transformé en une écurie. 
Sur l'emplacement du chœur, nous avons vu un tas d'immon- 
dices infectes ; à l'endroit du grand autel et du presbyterium, 
un fumier ! . . . — Nous nous éloignâmes , l'ame navrée de 
douleur, répétant tristement cette parole de saint Paul : O aU 
iiîudoL... O profondeur dt$ jugements de Dieul.,. 



FIN. 



NOTES 



ET 



PIÈCES JUSTIFICATIVES 



Page vn. — Au milieu de ce vieux Bassigny, etc. 

Le pagus Bassigniacus , Bassigniacensis , Bassigneius, un des plus an- 
ciens et des principaux pagi gallo-romains de la province de Langres, 
comprenait, d'après toutes les recherches que nous avons fiiites^rex- 
trémité la plus méridionale de la province des Leuci, jusqu'au-delà de 
Novimagus, puis la pointe nord-ouest de la province des Sequani, tout 
le pays entre IMrar et Aquœ-Borconis (Boiirbonnc-les-Bains). 11 s'éten- 
dait au sud par-delà Petra-Ficta (Pierre-Faite), jusqu'aux frontières du 
pays d'Attouar. 11 était borné à Touest par le Langrois pit>preraent dit, 
au nord par le pagits Ornensis (pays d'Omois). 

Dans rétal actuel de la contrée , voici quelles devaient être les limites 
de l'ancien Bassigny gallo-romain.: La Marche et Neufchàteau (Vosges), 
Saint-Blin, Andelot, Chaumont, la Marne jusqu'à Rolampont, Ncuilly- 
l'Evêque, Hortes, PiernvFaile , la Saône et Bourbonne. Le bassin de la 
source de la Meuse formait le centre de c^ pctgus, ayant pour principale 
place Mosa (oppidum cul Mosam; Meuse, selon Samson; Meuvy, seloD 
Delislc et dom Martin). Il était travei*sé (i) en grande partie par la levée 
de Langres à Toul, avec les stations suivantes : Andemantunnum, Mosa, 
Novimagiis , Solimariaca . Tullio (Itinéraires romains d'Antonin et 
Peuttinger). 

Quelques auteui*s pensent que le patfus Bassigniacensis fut érigé en 

(1 ; Il est certain que la voie romdine traversait le village de Meuvy. 



eomté vers Tan 790, par Pépin, en même temps que Langies, Bologne^ 
Reynel et Tonnerre; mais nous h^avons rien découvert de positif, au 
moins en ce qui concerne cette contrée , avant Louis-le-Débonnaire, qui, 
diaprés le P. Vignier, aurait institué un comté du Bassigny. Toutefois, 
ce n^est qu'en 937 que commence la série des comtes du Bassigny : il 
est alors fait mention de Hugues, comte du Bassigny et de Bologne, avec 
Gertrude son épouse et Gotzclin son fils. Cet Hugues eut pour succes- 
seur et héritier Hugues de Laon (Laudunensis), souche, à ce que Ton 
croit assez généralement, des seigneurs de Clémont, qui, depuis le XI* 
siècle, ont pris constamment le titre de comtes ou de vicomtes et même 
quelquefois celui de princes du Bassigny, comme dans la charte de fon- 
dation de Clairlieu (il5i). 

n parait certain que, à une époque très-reculée, et qu'il nous a été 
impossible de préciser, le Bassigny aurait été démembré, ainsi que la 
province de Langres. Quelques-uns font remonter ce démembrement 
jusqu'à Vespasien , qui aurait voulu par là affaiblir les forces et les res- 
sources des Lingons , et les punir en même temps d'avoir fourni des ar- 
mes et des hommes à leur compatriote Julius Sabinus , qui aspirait au 
titre de César; d'autres, jusqu'à Constance-Chlore, qui , pour repeupler 
la province de Langres, ravagée et déserte à là suite de l'invasion ger- 
maine de l'an 301 et du terrible combat de Peigney-sous-Langres , au- 
rait abandonné aux Leuci et aux Sequani la partie est du perçus Bassi- 
^toctM pour la cultiver, pendant qu'il envoyait des colonies de Frisons, 
de Bataves et même d'Ambarres (selon plusieurs) entre la Marne et 
TAube , et de Francs attuariens dans les champs des Tricassiens et des 
Lingons, près de la Seine et de la Bèze (prope Sequanam et Besuam). 
Enfin , quelques-uns prétendent que ce démembrement ne fut eflectué 
que sous Pépin -le -Bref, au moment oii il remplaça les titres de ducs 
et de patrices par ceux de comtes; or, comme il y eut beaucoup plus 
de comtes, il fallut modifîcr les anciennes circonscriptions, et c'est ce 
qui aurait eu lieu pour le Bassigny. Quoi qu'il en soit, la partie de ce 
pagtis qui confinait aux Sequani fut annexée plus tard au comté de 
Bourgogne; celle qui se trouvait dans le voisinage des Leuci fut parta- 
gée entre le duché de Lorraine et le comté de Bar. Cette dernière por- 
tion du Bassigny conserva toujours son nom primitif, et il y eut ainsi 
deux Bassigny, l'un lorrain et barrois (comté de Bar), l'autre langrois 
et plus tard champenois. 

Ce fut au centre de ce vieux pagus que l'on bâtit Blorimond, comme 



— 440 — 

Bèie Tavait été au milieu du pays d'Attouar, Pothières de Lassois, 
Saint-Jean-de-Réome du Tonnerrois , Clairvaux du Barrois , etc. 

Le comté du Bassigny, au milieu du XIII* siècle, ayant été conquis 
par les princes de la maison de Champagne, fut transformé en un faste 
bailliage ayant pour siège Cbaumont, qui se trouva incorporé de la sorte 
au Bassigny et en devint la capitale. C'est dans la charte de Robert-de- 
Torote, évêque de Langres en 1236, en faveur du Val-des-Eooliers, 
qu'on lit pour la première fois CalvomonUm in Basfigncio, etc. Noos 
ne donnons ici qu'une analyse rapide de ce que nous avons découvert 
dans le Chartrier de Morimond , les savants Recueib de M. Mathieu à 
révêché de Langres , dans les Mémoires historiques de Baugier, les ou- 
vragcs de Moissant et de Pithou sur la Champagne , la Chronique du P. 
Vignier, les Archives de la Haute-Marne, la Chronique de Bèie et de 
Saint-Bénigne , et surtout la Charte de Charles-le-Gros (887), confir- 
mant les donations faites à l'église Saint-Mammès. 



Page XXXIX. — N^avons-nous pas déjà des écoles supérieu- 
res , etc. 

Nous ne confondons point avec les établissements que nous avons 
cités l'école agricole et professionnelle de Plongcrot , près de Rochetail- 
lée (Haute-Marne), fondée récemment sous les auspices du clergé de 
Langres, et avec le concoui-s des hommes les plus honorables du pays. 
Si cette école triomphe , comme nous l'espérons , des difGcultés qui as- 
siègent toujours le berceau des institutions de ce genre , elle rendra 
les plus éminents services à la contrée. 



Page 1. — L'Eglise de Langres, fondée par S. Bénigne, 
disciple de S. Polycarpe, etc. 

Nous croyons avoir étudié d'une manière consciencieuse la double 
question de la mission et du martyre de S. Bénigne, et nous sommes 
forcé d'avouer qu'il n'est, au moins à notre connaissance , aucim ino- 



— 441 — 

nament historique opposé à la croyance commune, qui fait remonter 
jusqu'à S. Polycarpe la mission de l'apôtre de la Bourgogne et son 
martyre jusqu'à Marc-Aurèle. Nous dirons plus , c'est que les auteurs 
ecclésiastiques, dans leur ensemble, nous ont paru favorables à cette 
croyance et à notre liturgie. Les limites , la nature et le but de notre 
ouvrage ne nous permettent pas d'entrer dans de longs détails , et nos 
lecteurs voudront bien nous pardonner cette rapide digression. Nous re- 
grettons de ne pouvoir partager, seulement en ce qui concerne S. Béni- 
gne, l'opinion de l'auteur des Origines Dijonnaises, dont le livre est 
d'ailleurs si remarquable. 

Mission de saint Bénigne. 

Le texte primitUdes Actes de S. Bénigne a-t-il jamais existé? Per- 
sonne ne l'a contesté sérieusement. 

Peut-on dire que V Histoire de la passion de S. Bénigne, remise à 
S. Grégoire de Langres par des pèlerins qui revenaient d'Italie (1), con- 
tenait ce texte primtif ? Rien n'empêche de le croire, d'autant plus que 
le saint évêque la reçut, d'après Grégoire de Tours, sans observation 
et comme un récit authentique , passionis ejus historiam adlaiam beatus 
eonfessor accepit (1. {^ De Glor. Marty., c. 5i ). 

Ce texte primitif existe-t-il encore quelque part? L'opinion la plus pro- 
bable, c'est que nous n'en avons que des versions plus ou moins anciennes, 
plus ou moins respectables. On ne saurait dire que ces versions , mal- 
gré les altérations qu'elles ont dû subir, soient complètement fausses; 
et c'est ce qui a été reconnu par ceux-là mêmes qui les ont le plus contes- 
tées, disent les auteurs de la Gallia Christ,, a sed illa in omnibus errare, 
nuUus eorum asseruit » ( t. 4, p. 316 ). Or, il est admis en bonne cri- 
tique que, lorsque des auteurs d'opinions, de pays et de temps divers 
ont écrit l'histoire d'un homme ou d'un peuple , les faits sur lesquels 
le plus grand nombre et les plus dignes de foi s'accordent doivent être 
regardés comme vrais ; car il faut supposer que cette concordance pro- 
vient soit de la tradition , soit d'écrits ou de monuments qui peuvent 
ne plus exister, et sans lesquels cependant elle demeurerait inexplicable 
(Fyot, HisL de S. Etienne; Dissert, hist., p. 14). 11 s'agit donc, en 



(!) C^est ainsi que traduisent Mabillon, Tillemont, dom Pitra, etc.; on sait 
avec quel soin Rome conservait dôs lors les actes des martyrs. 



— 4« — 

rabfence do titre original primigmius, de rechercher ceoi qm, pt 
leur antiquité , s'en rapprochent le plus. 

Concordance des principaux et des plos anciens Martyrologes. 

On ne niera pas que les Martyrologes primitifs ne soient des pièces très- 
importantes à consulter sur cette question. L'un des plus anciens qui se 
présentent à nous est celui de Bède, écrivain du 8* siècle, qui fiJt asso 
généralement autorité en histoire. Eh bien ! ouvrez son Blartyrologe et 
vous y lirez : CcU. nov, natcU. sancti Benigni, presbyter, , qui misstis ai 
a sancto Polycarpo ab Oriente m Galliam. Raban, dans le même siècle; 
Adon , Usuard et Notker, au 9* ; après eux , le Martyrologe romain et le 
Martyrologe gallican de du Saussay expriment la même croyance. Nous 
pouvons donc répéter avec le savant Ruinart : Beni^htm et AmdodkimH 
prœsbyteros a B. Polycarpo tnissos fuisse tradurU vetera MarUfroh- 
gia, etc.; et, avec les Bénédictins de la GaUia christ.: AntiquioraMart}/' 
roL,t 4, p. 316 (Actaprim. marty. sincer.,ip, %9,inAcia S. Symfk) 

On nous objecte (Orig. Dijon., p. 213) le silence du Martyrologe de 
Ravenne , Tun des plus anciens. 

Que veut-on conclure de là? que S. Bénigne n'a pas été envoyé ptr 
S. Polycarpe, et cela, parce qu'il se trouve un ou deux Martyrologes où 
cette mission ne sera pas consignée? Mais, si on pouvait légitimement 
déduire celte conséquence , il s'ensuivrait aussi qu'il n'a point eu de 
mission postérieure , et que son apostolat est une fable , ou qu'il n'a eo 
lieu qu'après la rédaction de ces Martyrologes. Or, personne n'admettra 
ces conséquences, pas même l'auteur des Origines Dijonnaises: car ce 
dernier ne nie pas l'apostolat de S. Bénigne, qui, selon lui, faisait partie 
de la grande mission romaine de l'an 250, et il conviendra bien que les 
Martyrologes dont il s'agit ont été rédigés après cette époque; on 
pourrait, au besoin, lo prouver, même pour celui de Ravenne, le 
plus ancien de tous. 

Nous ferons observer i]ue cette objection et toutes les conséquences 
que Ton prétend eu tirer h l'égard de S. Bénigne pourraient aussi s'ap- 
pliquer à un grand nombre d'autres saints, et spécialement à S. Pothin 
et à S. Iréné<*; car, dans le Martyrologe de Ravenne (1) et dans quelques- 

(1) Vêtus Homattum martyr, dictum de Ravennis opéra et studio Herib. Roi- 
weidi recensa. (Bibliotb. Maxim. Petrum, t. 16.) 



— 443 — 

uns de ceux rapportés par D. Martenne, il n'est pas plus question des 
saints lyonnais ({ue de Tapôtre de la Bourgogne ; cependant la mission 
de ces saints est un fait historique incontestable , reconnu de ceux-là 
mêmes qui n^adoptent pas notre opinion sur la mission de S. Bénigne. 

Accord des agiographes les plus dignes de foi. 

On ne peut nier que les écrivains qui ont apporté le plus de bonne 
foi AU de critique dans les questions agiographiques ne soient : 

I* Mombritius, dans son Sanctuarium (4479 , t. 1, p. 294). Or, S. Bé- 
nigne y répond à l'empereur qu'il est venu d'Orient avec ses compa- 
gnons, envoyé par S. Polycarpe(Ori5f. Dijon,, p. 16). 

V Petrus de Natalibus, dont l'ouvrage {Catalogus sanct. et gestor, ex 
divers, vohm, collectus , 4493) est cité avec éloge par l'auteur des 
Origines (p. 16) et comme favorable à l'opinion qu'il soutient; nous y 
lisons : Benignus prœshyter, cum Andochio prœsbytero et Thyrso diacono 
a ioncto episcopo Policarpo, Joannis EvangeL discipulo, adprcBdicandum 
in Galliam missus est ( 1. 40, c. 3). 

3^ Surius (fin du 46* siècle) : Sanctus Benignus respondit Aurelio 
imper : Ah orienU veninms ego et frcUres mei, a sancto Polycarpo missi 
(Aeta et Pass, S. Benig, martyr,, t. 6, novembr,) 

A^ Baronius (46' siècle) : In tmtiquis tabulis ecclesiasticis memoriœ 
prodiUiT AndoMum prœsbyterum, Thyrsum, diaconum ejusdem Polycarpi 
diseipulos, ab ipso in GcMias missos (Annal,, adann, 469, num. 20). 

5* Ruinart (47* siècle). Quoique ce savant agiographe n'ait pas re- 
produit les Actes de S. Bénigne, cependant, dans ceux de S. Sympho- 
rien, il suppose la réalité de la mission que nous défendons (Acta 
pfim, martyr, sincera et sélect,, pp. 68 et 69). 

6* Les Bénédictins de la Gall, Christiana (t. 4 , p. 346, 4728) re- 
connaissent que S. Bénigne a été envoyé par S. Polycarpe, en même 
temps que S. Andoche et S. Tyrse, tout en avouant que les Actes qui 
nous restent de S. Bénigne ne sont pas, pour le reste, à l'abri de tout 
reproche. 

4** Objection, — Les Actes primitifs de S. Bénigne ne parlaient oertai- 
Donent ni de S. Polycarpe, ni d'une mission quelconque, puisque 
S. Grégoire de Tours, qui devait incontestablement les connaître, 
n'en dit pas le moindre mot dans son livre De Gloria Martyrum (Orig, 
Dijon., p. 214). 



— 444 — 

Le silence de Grégoire de Tours sur la mission de S. Bénigne ptr 
S. Polycarpc n'est point une preuve qu'il n'en était pas question dam 
ses Actes primitifs. 11 suffit , en effet, de jeter un coup-d'œil attentif sur 
le livre De Gloria Martyr, pour se convaincre que le but de Tauteur n'é- 
tait point d'écrire la vie des saints dont il parle et de dire tout ce qu il 
en savait ; il voulait seulement raconter les faits merveilleux par les- 
quels il avait plu à Dieu de manifester leur sainteté et de les glorifier 
aux yeux des hommes. Aussi se contente-t-il généralement de men- 
tionner quelques circonstances de la vie ou de la mort de chacun d'eux, 
et il entre de suite dans le détail de leurs miracles. Donc TobjectiOQ 
que l'on tire de son silence sur la mission de S. Bénigne n'a aucooe so- 
lidité. 

2* Objection. — Les historiens ecclésiastiques d'Orient contempo- 
rains (p. 214) ne font aucune mention d'un fait aussi considérable 
que la mission de S. Bénigne. 

L'omission d'un fait même important par les historiens est-elle une 
raison suffisante pour le rejeter absolument? Ce peut être on préjugé 
contre ce fait , mais non un motif de le nier , surtout si d'autres laits, 
omis par les mêmes historiens , sont cependant incontestables. Or, c'est 
ce qui a lieu ici , puisque ces mêmes historiens gardent le même si- 
lence sur la mission de S. Irénée par S. Polycarpe , et cependant cette 
mission est attestée formellement par Grégoire de Tours {Hist., l, c 27' 
et par tous les autres écrivains ecclésiastiques d'Occident. Quant au 
silence des historiens profanes, nous ajouterons une observation déci- 
sive : le fait de la mission de S. Bénigne, qui nous parait aujourd'hui 
considérable par ses immenses résultats, pouvait bien, à la fin du 
2* siècle, ne sembler qu'un fait très-minime , à mison du mépris avec 
lequel on traitait la religion nouvelle; ce devait être même un fait 
obscur, parce que chez les premiers chrétiens beaucoup de dioses 
même graves se passaient dans le secret et dans l'ombre , à cause des 
persécutions. 

3* Objection. — Etat du christianisme dans les Gaules au 3* siecU. 
— On nous dit ( p. 219) que les Gaules étaient encore généralement 
païennes au G*" siècle ; ([ue Ton ne peut donc placer la mission de 
S. Bénigne à la fin du 2* siècle , parce qu'il faudrait reconnaître qu elle 
n'a pas produit de fruits. 

Nous répondons (jue, de ce qu'il y aurait eu très- peu de chrétiens 
dans les Gaules au 3" siècle, il s'ensuivrait seulement qu'il y anil 



— 445 — 

en très-peu de conversions, ou que les nouveaux con 
eombé dans les persécutions, ou encore qu'ils n'osaie\ 
qui arrivait souvent alors ; mais on ne peut en concluà 
mes apostoliques n'ont pas prêché TEvangile dans plt 
des Gaules antérieurement au 3* siècle, ni que S. Bénig 
envoyé par S. Polycarpe. 

Témoignage des Légendaires. 

Les principaux légendaires qui ont parlé de S. Bénigne sont Vama- 
haire, au 7' siècle ; Tauteur de la légende de la Chronique de S. Béni- 
gne (t. 2, Spicileg. d'Achéry, p. 35 i) ; enfin , le compilafeur des Le- 
gendœ Sanctorum (Bihlioth. de Dijon, Ms. in-fol.) que nous avons par- 
courues. Les autres légendaires n'ont fait que reproduire ou amplifier 
!e récit de ces auteurs. Sans doute, il y a des anachronismes, des trans- 
positions de ftiits, des altérations, des variantes dans ces légendes; 
mais elles s'accordent toutes trois sur un point : la mission de S. Bé- 
nigne par S. Polycarpe. Dans les deux dernières , S. hénée apparaît à 
S. Polycarpe , qui envoie S. Bénigne aux églises désolées des Gaules. 
Vamahaire , il est vrai , fait S. Polycarpe évêque d'Ephèse ; mais , soit 
que cette méprise vienne de lui ou des copistes, ou de l'injure du 
temps, il n'en reste pas moins vrai que, dans la tradition, les titres an- 
ciens et les monuments, le nom de S. Bénigne se trouvait lié d'une 
manière si intime et si générale à celui de S. Polycarpe, que les lé- 
gendaires les moins scrupuleux n'ont pas cru pouvoir les séparer... 

L'auteur des Origines maltraite rudement le prêtre Vamahaire, le 
qualifiant de faussaire, d'audacietix falsificateur, p. 228, etc. 11 l'accuse 
d'avoir emprunté aux églises d'Orient les Actes des trois Jumeaux, et 
de les avoir appropriés, en les interpolant, à l'église de Langres. 

Nous ne voyons pas pourquoi on accuse Vamahaire d'avoir pris pour 
80O pays des saints de Cappadoce, plutôt que les Cappadociens de s'êti*e 
donné des saints de Langres. 11 n'est pas possible que les premiers puis- 
sent alléguer en leur faveur une tradition aussi ancienne et aussi cons- 
tante, un souvenir local aussi primitif que celui qui se révèle par le monu- 
ment delacryptede l'église de S.-Geômc, S. G^mW/orum, remontant jus- 
qu'au 3* siècle (Hist. des év» de Lang,, p. 1 , 1 844) et qui renfermait les tom- 
beaux des saints Jumeaux avec leurs restes mortels. Si ces corps avaient 
été transportés de l'Orient à Langres, cela n'aurait pu se faire qu'après 






X 



— 446 — 

les persécutions, du 4* au 6* siècle; alors pourquoi les a-t^oo calwis 
dans un souterrain? Cette translation a dû être publique, solameUe: 
comment la tradition, qu'ils avaient été martyrisés à Langies, a-t-dk 
pu s'établir peu de temps après? S'il en était ainsi, dit le dodeMangiD 
dans son Histoire ecdésiast. de Langres, û faudrait regarder comme fêr 
buleux totU ce que Von assure s'être passé dans les premiers temps dm 
diristianisme (t. i,p. 80-81). 

Mais, nous dira-t-on, comment expliquer Tinsertion des Ades da 
Jumeaux dans les Martyrologes orientaux? Nous répondrons qu'il ne 
peut y avoir de difficulté à ce sujet pour quiconque a étudié Tbistoire 
ecclésiastique. On sait qu'une union très-intime cxistdil entre les égii- 
ses-mères et les filles qu'elles avaient fondées ; c*était Tusage que ces 
dernières envoyassent à leurs mères la relation des laits importants 
qui se passaient chez elles, mais surtout les Actes des martyrs. De Dème 
que les églises de Vienne et de Lyon envoyèrent à celles d^Asîe et de 
Pbrygie la relation du mariyre de S. Pothin et de ses compagnons, il 
est probable que l'église de Langres envoya à celle de Smyme les artes 
de S. Bénigne et des saints Jumeaux, qui, de cette façon, peuvent le 
rencontrer dans les Menées d'Orient. 

Ou Vamabaire a inventé la légende des saints Jumeaux, qu'il dit 
avoir été disciples de S. Bénigne et martyrisés à Langres; alors, s'il 
a été assez audacieux pour l'inventer, comment a-t-il été asaei beuKia 
pour la faire adopter comme vërilable par S. Céraune, évèque de Paris, 
par toute Téglise de Langres? Ou bien il n'a fait que suivre la tradition 
et copier fidèlement les actes existants, même avec les anacbronisme 
qui s'y étaient glissés, et alors pourquoi l'appeler faussaire et falsifita- 
teur? (i) 

Tradition. 

Outre toutes ces preuves, qui nous paraissent suffisantes pour moti^-er 
l'assentiment de tout homme exempt d*esprit de prévention et de sys- 
tème, nous avons encore la tradition des églises d'Autun, de Langres et 
de Viviers. Mais, nous dira-l-on, la tradition n'est une raison certaine 



(1 Voir Touvrage de Chariot, doyen de Grancey et prieur d'Ahuy, Sur /^ 
saints Jumeaux et leurs triù/ues (bibliothèque de Langres ) ; livr&savaut. sans 
lequeJ il n'est guère possible d'étudier à fond cette grave questioo. 



— 447 — 

de JQger qu'antant qu*elle remonte, par un nombre suffisant de lignes 
traditionnelles, jusqu'au fait lui-même. Or, on prouve qu'elle a été in- 
terrompue à Dijon, que le tombeau et même le nom de S. Bénigne n'y 
étaient plus connus vers Tan 500. 

Nous répondrons : 

C'est à tort que l'on suppose que S. Bénigne, dans son apparition à 
S. Grégoire de Langres, lui révèle, selon Grégoire de Tours, son nom 
inconnu jusqu'alors; il n'en est point ainsi; voici les expressions de 
Grégoire de Tours (1. i^DeGlor, Martyr,, c. 51): Quid agis? nonsolum 
àespieis, verum etiam honorantes me spemis ? ne fadas , quœso, sed 
ia^men super me velocius prœpara. 11 ne prononce pas son nom, ce 
qu'il aurait fait si S. Grégoire l'eût ignoré. 

Mais est-il vrai que S. Bénigne était oublié depuis longtemps à Di- 
jon, à l'époque oîi S. Grégoire fut instruit du lieu de son tombeau 
(p. 223, Ori^.Dt/on.)? 

Une circonstance mentionnée dans le récit de Grégoire de Tours 
prouve le contraire : nous voulons parler du culte que les paysans ren- 
daient à S. Bénigne sur son tombeau ; ils venaient y faire des vœux et 
étaient promptement exaucés, rustici vota inibi dissolvebant , etc. 
L'auteur des Origines ne rend pas fidèlement le mot rustici; il s'agit, 
selon lui, seulement de quelques paysans (p. 223). Assurément, cette 
expression a un sens plus étendu et désigne la généralité des paysans. 
Donc, avant la reconnaissance du tombeau de S. Bénigne, il y avait une 
tradition populaire concernant ce saint apôtre; donc sa mémoire n'é- 
tait pas tombée dans l'oubli à Dijon. Les dévotions de ces paysans pa- 
raissent sans doute bien méprisables à nos savants; ils croient les flé- 
trir par répithète d'anonymes ; mais elles n'en sont pas moins signifi- 
catives, d'autant plus que la tradition est le livre des campagnards, qui 
souvent n'en ont point d'autres. 

On se fonde sur Tignorance de S. Grégoire de Langres et d'un grand 
nombre de ses contemporains, et même sur l'incrédulité de ce saint 
ëTèque relativement au tombeau de S. Bénigne, pour soutenir que 
ce dernier était entièrement oublié à Dijon. 

Or, si nous examinons attentivement le récit de S. Grégoire de 
Tours, nous constaterons que ce qu'ignorait son bisaïeul, c'était seule- 
ment le lieu précis de la sépulture et la nature du tombeau qui ren- 
fermait le corps de S. Bénigne. Qui contestera que les invasions des 
barbares, qui , dans le 5* siècle surtout , avaient ravagé nos contrées, 



— 448 — 

dispemé les populations, détruit les monuinaits, n^akot pu jeter de 
rincertilude, produire quclqu'obscurcissement sur ces deux points! 

Mais conclure, de ce que S. Grégoire et d'autres contemporains ne 
connaissaient pas d'une manière certaine le lieu préds de la s^wUure 
de S. Bénigne quœ ab antiquis diruta erat [De Glor. Marier., 5i), que 
la mémoire de S. Bénigne était complètement perdue à Dijon, que tou- 
tes les traditions le concernant étaient effacées , c^est aller contre les 
règles d'une saine logitjue. 

Nous concluons : donc, non-seulement on ne trouve rien dans Ten- 
semble des Martyrologes, des agiographes, des légendaires et dansk 
tradition qui soit opposé à la croyance conunune et à la liturgie qui 
attribuent la mission de S. Bénigne à S. Polycarpe; mais enoore on 
peut dii'e qu'ils sont généralement favorables à cette ofuiiion. 



Martyre de saird Bénigne. 

On nous fait observer qu'il existe quatre époques entre lesquelles 
flotte, pendant un siècle, le martyre de saint Bénigne : Héliogabale, 
Caracalla, Marc-Aurèle, Aurélien. Ce ne peut être, dit-on, rflélioga- 
baie de la Chronique de Saint -Bénigne; ni Caracalla, fils de Sep- 
time-Sévère, proposé par Varnahaire; il ne s'agit pas également de 
Marc-Aurèle (version de Surius et de Baronius, etc.). 

Pour prouver cette dernière assertion , l'auteur des Origines prétend 
s'appuyer sur les Martyrologes (p. 190). Or, nous n'en connaissons 
aucun oii Aurélien soit désigné. Le Martyrologe romain place la 
mort de saint Bénigne sous Marc-Aurèle; le Martyrologe gallican sous 
Aurèle. Dans ceux de Bède (i), d'Adon, d'Usuard, il n'est pas fait men- 
tion de Tempereur sous leijuel saint Bénigne aurait été martyrisé 

11 est vrai que, dans que^iues vei^sions des Actes de saint Bénigne, 
dans Petrus de Ndtalibus et dans Mombritius, Auix^licn est cité coouue 
l'auteur de son martyre; mais, ces agiographes attribuant sa mission 
à saint Polycarpe , alors leur témoignage se détruit pai* lui-même, ou. 
si on veut qu^il ail une valeur historique, il faut nécessairement 
trouver le moyen de rapporter le nom d'Aurelianus à quelquaiitre 
empereur ; or, c'est ce qu'il est permis de faire, car Aurelianus consiJéJt 

(1) OEuvres complet, du V. Bède; Cologne, 1616. 



— 449 — 

isolément ne désigne pas toujours, dans les vieux manuscrits, un per- 
sonnage ou un empereur bien déterminé. Ainsi, Aurelianusest souvent 
pris pour Aurelius, comme Fabianus pour Fabius, Valerianus pour 
Valerius, Severianus pour Severius, etc. Et Ruinart, que Tauteur des 
Origines regarde avec raison comme un critique sav€mt et judicieux, dit 
dans les Actes de saint Symphorien qu'il pourrait le prouver par plus 
de six cents exemples, quod sex centis exemplis probare facillimum 
esset (AcL prim. Martyr, sincer, admonit. in Act. Symph., p. 68). G*est 
à nos adversaires à démontrer que, dans quelques-uns des Actes de 
saint Bénigne et dans quelques monuments le concernant , comme le 
Missale lingonense du XV« siècle, Tinscription de la porte occidentale 
de réglise Saint -Bénigne, le mot Aurelianus ne peut s'appliquer à 
liarc-Aurèle, mais bien au véritable Aurélien, successeur de Claude 11. 

On nous répliquera que, dans les Legendœ Sanctorum déjà cités, VAU' 
relianus auteur du martyre de saint Bénigne est donné comme le 
successeur de Claude-le-Gothique et l'adversaire de Tetricus. Mais ici 
l'auteur des Origines est en contradiction avec lui-même; car, d'un 
côté il reproche à cette légende Vabus et la répétition du merveilleux, 
des tirades déclamatoires, des licences chronologiques; d'un autre il vou- 
drait appuyer son opinion sur cette chronologie ( p. 192). 

liais, dit -on , Marc-Aurèle n'a jamais mis le pied dans les Gatdes 
(p. 27); donc ce n'est pas lui, mais Aurélien qui a fait martyriser saint 
Bénigne. La négative est très -nette et très -positive, elle doit être ap- 
puyée sur des preuves sans réplique ; or, toutes ces preuves se réduisent 
à celle-ci : Les anciens historiens ne font point mention d'un voyage de 
MarC'Aurèle dans nos contrées. 

Cette preuve n'aurait toute la force qu'on lui suppose qu'autant qu'il 
s^ait certain que toutes les contrées, sans exception, oii Marc-Aurèle 
aurait paru dans le cours de ses expéditions, seraient mentionnées dans 
ces historiens; mais a-t-on cette certitude? Ainsi , c'est à l'occasion de 
Tune de ses expéditions contre les Marcomans que l'on croit que Marc- 
Aurèle aurait passé par Dijon, soit en allant, soit en revenant. Or, voici 
ce que le savant Crevier, dont personne ne récusera le témoignage, 
remarque au sujet de la première époque de cette guerre : a Nous ne 
pouvons publier aucun détail sur ce que les deux empereurs Marc-Au- 
rèle et Lucius Verus y firent, tant nos Mémoires sont mutilés, impar- 
faits, sans ordre, sans date, remplis d'obscurités et de transpositions de 
fiadts; il n'est donc pas possible d'en donner une histoire suivie et dé- 

19 



- «0 — 

), mais saileineiit une idée génénle avec qiiel<|iie»-iiiie8 des dr- 
conttances les plus importantes. » 

Quant à la deuxième époque, il dit qu'il deTrait avoir beaocmç 
de ftâts à raconter, mais qu'il n'en trouve que deux un peu drcooslan- 
dés... Sur la troisième époque , il s'exprime ainsi : c Nous sommes peu 
instruits du détail des exploits de HaroAurèle, nous savons seulement 
que les dioses réussissaient au gré de ses vonix » {Hist. des Empemurs, 
t. 4, in-4*, pp. 409, 4i0, 412). Son voyage dans les Gaules ne pounait- 
U pas être du nombre de ces événements dont l'histoire ne nous a pas 
conservé le souvenir? 

liais est-il bien vrai qu'on ne trouve dans les anciens bistoriem de 
Marc-Aurèle aucune trace, aucun indice de sa présence dans ks 
Gaules? 

Les deux Aurelius Victor parlent de guerres et de mouvements de 
guerre qui avaient éclaté sur toutes les rives du Danube jusque dans 
les Gaules (1). Julius Capitolinus fait mention de troubles qui s'étaient 
manifestés chez les Séquanais et qui furent apaisés par les répriman- 
des et l'autorité de Blarc-Aurèle, res etiam in Sequanis turbaUu censmra 
et auctoritate repressit, etc. (Capit., M. ArU., 21, 22). il est faux que ces 
termes excluent toute idée que l'empereur soit venu sur les lieux; ils 
signifient seulement que, par ses réprimandes et son autorité, il rétablit 
l'ordre dans la Séquanic, sans être obligé pour cela d'employer d'au- 
tres moyens; mais vint -il ou ne vint -il pas dans cette contrée? La 
phrase de Capitolin n'ciclut ni Tune ni Tautrc de ces hy|K)thèses. On 
pourra même sans témérité pencher pour raifirniative, lorsque Ton 
saura que la conslruclion des plus anciens raonumenls de Besançon est 
assez généralement rapportée à Marc-Aurèle, el que M. Clerc, qui a fait 
des études si approfondies sur la Franche-Comté à Vêpoque romaine, oe 
fait aucune difliculté d'admetire la présence de cet empereur dans cette 
ville (p. 28). A Langres, une tradition semblable rapporte à Marc-. 
Aurèle réfection de quelques édiûces ; cette tradition est confirmée par 
la découverte d'une médaille faite à 6 mètres de profondeur, en 1775. 
le 18 août, vers le pilastre du milieu du fameux arc-de-triomphedeia 
porte du Marché. Cette médaille était au milieu de deux grosses pierres 
de 5 mètres de longueur dans un rond-juste, enveloppée d'une petite 

(1) Ad média Gallot-um protendebantur^ Aurel. Viol. (De Cœsar, Aurei. An- 
tan.), et Victor le jeune : Per Galiiam beila fenebant. 



— 451 — 

lame de cuiTré^ d*uii moyen- bronze, et à Teffigie de Marc-Aurèle 
(Loquet, ÀrUiq. de Lang,, pp. 165 et suiv.). D'après une tradition bour- 
guignonne, mentionnée par la plupart des auteurs qui ont parlé de saint 
Bénigne, ce serait en venant visiter les fortifications qu*il faisait cons- 
truire autour de Dijon, que Marc-Âurèle aurait ordonné le martyre 
de notre saint apôtre. 

Il résulte de ce que nous venons de dire que, si les anciens historiens 
de Marc-Aurële ne parlent pas formellement d'un voyage de cet empe- 
reur dans Test des Gaules , leur narration , réunie aux particularités 
locales que nous avons indiquées , suffit au moins pour qu'on ne puisse 
pas dire d'une manière si affirmative qu'il n'y a jamais mis le pied, 
spécialement chez les Séquanais et les Lingons, voisins de la Germa- 
nie, le centre de ses expéditions. Donc il n'est aucun monument histo- 
rique qpposé à la croyance commune et à la liturgie qui attribuent à 
llar(>-Aurèle le martyre de saint Bénigne. 



Page 3. — 11 paraît que le Tonnerrois, un des douze 
pagi, etc. 

Ces pagi n'avaient pas tous , il s'en faut , la même importance; on en 
distinguait six ou sept principaux : Pagus Bassigniacensis , BarrerM 
(fiarrois) (1), Attuarensis (Attouar), Latiscensis (Lassois) (2), Tàrnodo- 
rensis (Tonnerrois), Lingonensis (Langrois) (3), Divionensis (Dijonnais). 
Quelques-uns prétendent que ce dernier se confondait avec le pays d'At<>^ 
touar, et d'autres avec le pays d'Ouche [Oscarensis) ; il est certain qu*il 
B*y eut point primitivement de pagus Divionensis. Plusieurs raiigent 
pmnl les pagi langrois le Duesmois (Dusmicehsis)^ et distinguent deux 
pays barriiis : Barrensis ad AWam et Barrensis ad Sequanam ; etc. Au 



(1) Ce pagus, dit aussi pagus Ambarrensis, entre TAube et la Seine, renfer- 
mait Bar-sur-Aube, Chàteau-Villain, Arc-en-Barrois. 

(S) De Latiscum, ancienne ville ruinée, près de Pothièresi ou de Lansaine, 
autre ville détruite, au-dessus de Molesme. 

(S) Appelé aussi territorium vel suburbanum Lingonense , comprenant Lan- 
gres et le pays d'alentour, depuis le Bassigny à Teét jusqu'à la rivière de Suite 
à Touest. LesjMi^i de Bologne et de Mémont ne sont pas d'origine gallo-rosiaiiis. 



— 452 — 

reste, les limites de ces divers pagi n^ont jamais été bien définies. Le 
père Vignier, noire Pausanias langrois , détermine ainsi le pays d'At- 
touar : ToiU ce qui est autour de Bèze; et le pays de Lassois : Pothièret 
et tout ce qui est entre ChdtiHon et Bar-surSeine, 

Toutes les recherches que nous avons faites nous ont confirmé dam 
Topinion , reçue assez généralement , que la circonscription gallo-ro- 
maine de la province de Lan grès avait servi de règle et de base à k 
circonscription ecclésiastique : les sept principaux pa^t devinrent autant 
d'archidiaconés divisés en plusieurs doyennés : Tarchid. da Bassigny, 
avec les doyen. d'Is et de Pierre-Faite; Tarchid. du Barrois (Bar-sur- 
Aube), avec les doyen, de Chaumont et de Château- Villain ; Tarcfaid. 
de LASSois, avec les doyen, de Bar-sur-Seine et de Châtillon-sur-Seine; 
Tarchid. de Tonnerre , avec les doyen, de Molesme , Moutler-Sdint-Jean 
et Saint- Vinnemer; Tarchid. de Dijon et d'Attouar, avec les doyen, de 
Bèze , de Saint-Seine , de Grancey et de Fouvent ; Tarchid. de Langres, 
avec les doyen, de la Chrétienté et du Moge. 



Page 13. — Ces trois familles tiraient leur origine, etc. 

La mdison de Choiseul tira son nom de la terre de Choiseul , ancienne 
baronie du Bassigny. Nous n'osons encore nous prononcer pour Topi- 
nion du P. Jacques Vignier, qui, à la page 74 de sa Chronique lingone, 
veut que cette maison descende , avec les comtes cl vicomtes du Bassi- 
gny, les seigneurs de Clémont et d'Aigi-emont, d'un ceiiain Hugues de 
Laon, comte du Bassigny et de Bologne-sur-Marne , qui vivait environ 
Tan 937, ainsi que nous Tavons dit. 

Nous ne croyons pas pouvoir également embrasser Topinion de Tabbé 
Le Laboureur, qui , dans une généalogie qu'il a dressée de cette mai- 
son, veut qu'elle soit sortie des anciens comtes de Langres, fondé sur 
ce que les seigneurs de Choiseul étaient les premiers vassaux du comté 
de Langres, et que les principaux fiefs des provinces étaient des parta- 
ges des comtés donnés ù des enfants puînés des comtes. 11 cite Reynier 
de Choiseul, premier du nom, qui consentit, en qualité de seigneur de 
fief de Renaud, comte de La Ferté, à une donation faile par celui-ci à 
l'abbaye de Molesme, et il conclut de là que Reynier était de famille 
comtale et de même race que Renaud de La Ferté. 



— 453 — 

Or, nous avouons que cette conséquence ne nous paraît nullement 
concluante, d'autant plus qu'il n'est point question des sires de La Fertë 
ni de ceux de Choiseul dans l'acte par lequel le duc de Bourgogne Hu- 
gues 111 donne à Gauthier de Bourgogne , évêque de Langres , le comté 
de Langres, à condition, est-il dit, que ce dernier aura la partie quiap- 
partierU au comte de Saulx et celle qui relève de Henri, comte de Bar 
(Siathieu, Hist, des évéques de Langres). 

S'il fallait choisir entre ces deux savants généalogistes, nous préfére- 
rions le P. Vignicr, et voici pourquoi : Dans la Vie de sainte Salaberge, 
nous lisons que Gondoin, son père, était comte du pays d'Omois {pagi 
Omensis) et seigneur de plusieurs villages du Bassigny, par exemple, 
Ciémont et Meuse (Vign., Décad, hist., pp. 666 et 668), et faisait sa 
résidence dans cette contrée (Mabill., Ann, Bénéd,, t. i, p. 305, et An- 
nuaire de la Haute-Marne, 1811, p. 62). Sainte Salaberge épousa Blan- 
din, comte de Laon , dont elle eut plusieurs enfants, avant d'entrer en 
religion, trois filles et deux fils, Eustase et Baudouin. Ce fut à Laon 
qu'elle se réfugia avec ses religieuses pour se soustraire aux ravages de 
la guerre. On peut donc croire sans témérité que, par cette alliance, 
plusieurs fiefs du Bassigny se trouvèrent réunis au comté de Laon , et 
que cet Hugues de Laon et Gotzelin, son fils , qualifiés comtes du Bassi- 
gny, n'étaient probablement que les descendants plus ou moins directs 
de Blandin et de Salaberge. Selon nous , c'est dans l'histoire des comtes 
de Laon qu'il faudrait rechercher les documents qui nous manquent 
pour compléter l'histoire féodale du Bassigny aux 9* et 10^ siècles. 



Généalogie historique des maisons de Choiseul, de CUmont et d'Aigre- 
monty d'après les Archives et les tombeaux de Morimond, 

1« Maison de Croisent. 

1 . Retiuer de Choiseul nous est connu par la donation qu'il fit du 
prieuré de Saint -Gengoul de Varennes à l'abbaye de Molesme (1084). 
Ses enfants furent Adeline et Roger. 

2. Roger, fils de Reynier, fit partie de la première croisade, confirma 
les donations de son père à Molesme et la fondation de Morimond. 

3. Ratkard I*' donne aux moines de Morimond ses droits sur Grignon- 



— 464 — 

court et Les Gouttes; il meurt moine de Morimoud. D eut de HaTii oa 
Bedwise de Vaudëmont : 

4. Foulque, excommunié par Manassès, évèque de Langres. Il eut 
d'Aalis , sa femme : 

5. Ratnard II, qualifié chevalier banneret (1214), grand Tassai de la 
couronne (dimiUit Morimundo broglium suum de Roscriù). H laissa 
pour fils unique, de Clémence de Poullly : 

6. Rathard III, qui épousa Alix de Dreux, fille de Robert D, comte de 
Dreux, et d'Yolande de Coucy, et petite-fille de Robert de Dreux, qua- 
trième fils du roi Louis-le-Gros. 11 donna, en 1224, son moulin deCo- 
lombey aux moines, et le droit de foire à Choiseul (1238). 

7. Jean l*% témoin et caution du mariage (1249) de Marguerite, fiUe 
de Thibaut, roi de Navarre, et de Ferry II, fils de Mathieu, duc de Lor- 
raine, n épousa Berthemette d'Aigremont, dite Aalis. Ils donnèrent aux 
moines les dîmes de Fresnoy et de Saulxures pour faire pitance (1286). 
Us eurent de leur mariage : Renier, Aalis, Jehannette et 

8. Jean 11, connétable du duc Roberi II de Bourgogne, et qualifié pa^ 
lui son cousin; inhumé à Morimond avec son épouse Alix de Nan- 
teuil. 

9. Jean 111, fils de Jean II , donne , en 1333 , le dénombrement de la 
garde de Tabbaye de Morimond ; il y est inhumé avec Alix de Grancey, 
sa femme. 

10. Guv, son fils, vend, au mois de décembre 1362, aux moines de 
Morimond, la garde gardienne de celle abbaye pour 2,000 florins d'or; 
il y est inhumé avec son épouse, Jeanne de Joigny. 

1 1 . Amé de Choiseul, de Noyers cl Montai gui lion, conseiller et cham- 
bellan de Jean, duc de Bourgogne; prisonnier des Anglais devant Ca- 
lais, écrit aux moines de Morimond de Taider à payer sa rançon. 
Son épouse, Claude de Grancey, dame de Chassenay, est inhumée à Mo- 
rimond. 

12. Jeanne de Choiseul, fille unique d'Ame, poria ces terres en ma- 
riage, en 1420, à Etienne, sire d'Anglure, chambellan de Henri, roi 
d'Angleterre. 

De Roberi de Choiseul , fils puîné de Raynard 111 et d'Alix de Dreux, 
et sire de Traves du chef de sa mère, sont sortis les Choiseul -Tra- 
ves (1247). 



— 45B — 



f* Maison d*Aigremont jusqa*à sa Aision dans la maison de Choisenl. 

i . Foulque d'Aigremont (1080), marié deux fois : {^ avec la fille d*0- 
dolric, comte de Reynel; 2* avec Eve de Grancey, veuve de Tescelin, 
aïeul de saint Bernard. De ce second mariage naquit Guy d'Aigrcmont, 
qui eut la terre de Serqueux, et du premier mariage naquit : 

2. Odolric, ainsi appelé du nom de son grand-père maternel. 11 
épousa Adelinde ou Adeline , fille de Reynier I*' de Choiseul. Ils ont été 
les fondateurs de Morimond. De ce mariage naquirent : Régnier, Foul- 
que; Olric, chan. de Langres et prieur deSaint-Geômes; Gérard, sur- 
nommé Sans-Terre , et Adeline , qui épousa son cousin Roger de Choi- 
seul , puisque Régnier et Gérard d'Aigremont sont qualifiés oncles de 
Raynard, fils de Roger (donation de Salveschamp). 

3. Régnier I*% seigneur d^Aigremont , ratifie avec son frère Olric les 
donations de son père à Morimond (1126 et 1130) ; mort vers Tan 1180. 

4. Régnier II , fils du précédent , est cité dans plus de douze titres 
des Archives de Morimond ; il vivait encore en 1220; il n'eut pour hé- 
ritière que Berthemette, qui porta cette terre à Jean l" de Choiseul, 
▼ers l'an 1225. 

Cette alliance donna naissance à la branche des sires de Choiseul- 
Aigremont, qui eut pour tige (1310) Régnier de Choiseul, fils puiné de 
Jean et d'Alix de Nanteuil , inhumés à Morimond. Elle s'est perdue au 
milieu du 15* siècle dans I4 maison d'Apremont , par Anne de Choiseul, 
dernier rejeton, mariée à Jacques d'Apremont. Cette branche a produit : 
i« par Pierre, fils puîné de Régnier 111 de Choiseul-Aigremont (1340), 
la branche des barons d'Aigremont, d'où sont sortis : les Choiseul-Che- 
vigny (1490), les Choiseul-d'Esguilly (1700), les Choiseul-Bussières ; 
2* par Henri, fils de Guillaume de Choiseul-Aigremont (1420) : la 
branche des seigneurs de Chezy , Senailly, d'ische et de Saint-Germain ; 
3* par René de Choiseul, fils puiné de Pierre 111, baron d'Aigremont, et 
d'Anne de Saint -Amador, dame de Beaupré, les Choiseul - Beaupré 
(1415), d'où sont sortis ensuite les Choiseul-Sommeville , les Choiseul- 
DalUecourt, les Choiseul-Meuze, les Choiseul-Francières ; 4<* par Nico- 
las de Choiseul, second fils de Pierre, dit Gallehaut, sire de Donoourt 
(1520), et de Catherine du Plessis, les Choiseul-Praslin, les Choiseul- 
du-Plessis, les Choiseul-d'Hostel, etc. 



— 456 — 



i« Généalogie de la maison de Clémont, formée pour la première fois, à Faide 
des Archives de Morimond, jusqu'à sa fusion dans la maison de ChoiseiiL 

1098. — SiM0!< 1^, comte de Clémont, fait un arrangement avec Jaren- 
ton, abbé de Saint-Bénigne de Dijon. Mort avant i 136. 

il 45. — WiscARD DE Clémont, surnommé Robert, donne aux moines 
de Morimond les granges des Gouttes et ses droits sur Vaudenvillers, 
part pour la Terre-Sainte avec Tévéque Godefroy ; marié à Béatrix, filk 
de Guy de Vignory. 

il59. — Simon II, prince de Clémont, souscrit en cette qualité à la 
charte de fondation de Clairlieu , avec Mathieu , duc de Lorraine , son 

fondateur ; marié à Béatrix de Champagne. 

i 19i . — Simon 111 donne à Morimond sa saussaie près de Huillëoourt; 
marié à Hermantide de Vendœuvre. 

1223. — Simon IV, vicomte de Clémont, est absous par Hugues 11 de 
Montréal, pour avoir favorisé les injustices d'André de Nogent. En 
1243, 48 et 54, il donne la vaine pâture en ses prés aux moines de 
Morimond; il accorde des franchises aux habitants de Clémont; enfin, 
il confirme la cession que sa nièce Isabelle de Clémont avait faite à Mo- 
rimond de son droit de patronage sur Téglisc de Huillécourt ; marié à 
Jeanne d'Oizelel , dame de Salins. 

1288. — Ferry I*' de Clémont, fils du précédent, abandonne aux moi- 
nes, avec ses frères Jacques, doyen de Toul, et Odin, écuyer, Tusage 
dans ses terres et ses bois. 

Guy 1", fils de Ferry, reprend de fief du roi la terre de Clémont en 
1344 , à cause du comté de Champagne; marié à Béatrix de Champa- 
gne ou de Lorraine , il en eut : 

Ferry II, sieur de Ribaucourt, déshérité par son père; mort en 
1380. 

1380. — Guy II , sire de Clémont , et Marguerite de Vieuchàtel , son 
épouse, accordent une charte aux habitants de Perrusse. Leur fille 
unique Rolline épouse (iirard de Choiseul, fils puîné de Guy et de 
Jeanne de Joigny, d'où : 1° la branche des Choiseul-Cléraont, qui a duré 
jusqu'au commencement du 17* siècle , et a disparu avec René de Choi- 
seul, baron de Clémont, mort en 1621 au camp devant Juliers, sans 



— 457 — 

laisser de postérité; 2*" Philibert deChoiseul, fils puîné de Guillaume 
de Clémont et de Langues, qui eut la terre de Lanqucs (1479), d'où la 
branche des barons et marquis de Choiscul-Lanques , qui s'éteignit en 
1721, dans la personne de Gabrielle- Antoinette, tille unique de Yictor- 
Amé de Choiseul, sire de Lanques. 



Pages 13 et 14. — Ces trois familles comptaient parmi leurs 
ancêtres saint Gengoul et sainte Salaberge , etc. 

Gondouin et son épouse Saretrude , au commencement du VIP siècle, 
possédaient le comte d'Ornois, contrée du Bassigny et du Barrois, sur 
les limites de la Champagne et de la Lorraine, et les seigneuries de 
Meuse, de Clémont et de plusieurs autres villages du Bassigny. Ayant 
reçu un jour saint Eustade , abbé de Luxeuil , ils lui présentèrent leurs 
fils Leudwin et Fulculfe, atln qu'il les bénit. Le saint abbé demanda 
aux époux s'ils n'avaient point d'autres enfants. Ils répondirent qu'ils 
avaient encore une pauvre petite fille nommée Salaberge , mais qu'ils 
n'osaient l'amener en sa présence , parce que ses yeux étaient atteints 
d'un mal hideux qui lui avait fait perdre la vue. Il les pria de la lui 
faire voir. Touché de compassion à l'aspect de cette innocente victime, 
il lui demanda si elle voulait servir Dieu , et elle répondit qu'elle le 
souhaitait de tout son cœur. Alors le saint, animé de la foi, après un 
jeûne de trois jours , lui appliqua sur les yeux de l'huile qu'il avait 
bénite , la guérit et lui rendit la vue Elle fit bâtir plus tard un cou- 
vent de filles dans le diocèse de Langres , à quelque distance de cette 
ville , où commencent les monts de Vosge ( plusieurs ont cru que c'était 
le monastère de Poulangy) (1). 

Saint Gengoul naquit vers le commencement de la mairie de Charles- 
Martel , d'une noble famille qui avait de grandes propriétés dans le 
Bassigny ; après s'être marié, il entra au service du roi Pépin, et il eut 
un emploi distingué à sa cour et dans son armée , se faisant remarquer 
par sa piété , sa chariié , sa chasteté et sa valeur guen'icre. Sa femme 
prit occasion de son absence pour lui faire des infidélités, et , à son re- 

(1) Mabill., Ann.j t. 1, pp. 305 et 306; — Mangin, Hist, ecclés, du diocèse 
€le Langres, t. 1, pp. 981 et 983. 



— 458 — 

tour, il trouva sa place occupée par un étranger. Le serviteur de Dies 
fut combattu par deux sentiments différents : d'un côté , Tamour de k 
justice et la crainte que sa femme ne se perdît éternellement le por- 
taient à la faire arrêter et à la punir ; de l'autre , le penchant qu'il afait 
à pardonner le retenait dans le silence. Etant ainsi partagé et agité, il 
arriva qu'allant à la promenade avec cette fenmie adultère , ils appro- 
chèrent ensemble d'une fontaine. Gengoul, alors comme inspiré de 
Dieu , lui dit que depuis longtemps des bruits infâmes couraient sur 
son honneur , et que, comme ces bruits allaient toujours s^ugmenlant, 
il y avait apparence qu'ils n'étaient pas sans fondements. Cette femme, 
ajoutant le parjure à la débauche , afQrma par serment que c'étaient de 
pures calomnies. Si cela est, lui dit son époux , voici un fontaine très- 
daire et dont vous voyez le fond ; mettez-y votre bras , et tiret e^ une 
petite pieri*e. Si vous êtes innocente, vous n'en recevrez aucun mal, 
puisqu'elle n'est ni chaude ni froide; mais si vous èt^ coupable , Diea 
se servira de cette eau pour vous dévoiler et pour vous châtier. 

L'impudique, regardant ce discours comme un trait de la pieuse sim. 
plicité de son mari, plongea son bras dans l'eau jusqu'au coude, puis 
le retira subitement , en poussant un cri de douleur, conmie si l'eau 
eût été bouillante , dit la légende. Convaincue d'adultère par le Ciel 
même, elle alla cacher sa honte dans une de ses terres, où elle re- 
noua ses relations criminelles. Elle forma même le projet de faire as- 
sassiner son époux par le complice de ses débauches : ce qui fut exé- 
cuté. Le corps de saint Gengoul fut inhumé dans sa teire de Vaux oa 
d'Avaux en Bassigny , où il avait été tué. Peu de temps après il fut 
transporté à deux lieues de là , dans Tëglise de Saint-Pierre de Varennes, 
qu'il avait bâtie sur son fonds. On vit en peu d'années le Bassigny et le 
diocèse de Langres se couvrir d'églises et de chapelles en son honneur. 
De là son culte s'étendit dans toute la France, dans les Pays-Bas et en 
Allemagne (Anon., ap. Boll., p. 645; — Bailiet, Vies des Saints, t. 4, 
p. 214; — Mang., Hist. eccl. de Langres^ t. 1 , p. 250). 



— 4S9 — 



Page 50. — Le notaire épiscopal, ayant rédigé la charte de 
fondation , etc. 

GHARTA FUNDATIONIS M0RIMUND1. 

« Ego Guillencus, Dei misericordia Lingonensis episcopus, fidelis dii- 
positor et ordinator benevolus beneficiorum et elcemosynarum quœ Mo- 
rimundensi ecclesis liberaliter collalu cognovi, accedo testis et proprii 
sigilll impressione signator. Primura , laicus quidam Johanes nomine, 
et habitu et animo religiosus, locum Morimundi a domino Odolrico 
de Acrimonte , et ab Adelina , nobilissima uxore sua , expeti?il et acce- 
pit. Protinus idem Jobannes Robertum Lingonensem eo temporis antis- 
litem adiit, et interventu meo accepta benedictione et licentia locum 
sibi datum pro viribus et posse ûdelitcr extruxit. Post obitum vero 
ejusdem antistltis, prœd ictus Jobannes favore usus Joceranni , qui Ro- 
berto successerat in episcopalum, babens insuper consilium dom. 
Odolrici, locum susceptum, abbati et capitule Novi-Monasterii (Gis- 
tercii) oblulit et concessit pro emendatione vitae melioris. Veniensque 
Stephanus, Novi-Monasteril abbas, suscepit locum ab Odolrico et uxore 
ejus, et ab episcopo et capitule Lingonensi , et desigpatum est ab epis- 
copo Morimundi cimiterium et benedictum. 

« Postea Odolricus, fretus animi sui liberalitate, cum consilio uxoris 
suœ locum adaugens, concessit terram quamdam Galdenvillare vnlga- 
riter dictam , perambulans ipse cum uxore sua cum nobilibus multis 
et incolis Fraxineti donationes suas, certis determinationibus designa- 
tis. Insuper in omnibus feudis suis et allodiis , propinquis et remotis , 
concessit cum uxore sua piscarias in aquis, et ligna ad ignem et ad 
varia opificia , et pascuale per terras et in silvis ad opus animalium 
usuaria. 

« Omnes istas donationes concesserunt Fulco , et Roierus , et Gerar- 
dus, filii Odolrici, et borum omnium testes sunt qui viderunt et prae- 
sentialiter audierunt : Hugo miles, Lupa vocatus; Odolricus de Provln- 
cheriis, Gerardusde Domno- Martine, Hugo de Mosa, Arlebaudus de 
Varennis, Rocelinus de Borbona; Ricardus , villicus Fraxineti; Humber- 
tus, Gonstantinus, Foleradus, Albericus Pelliciarius ; et quoniam bas 
terras, Morimundum videlicet et Galdenvillare, Odolricus a comité Gla- 



— 460 — 

rimontis tenebat, prœd ictus abbas ab eodem comité in plena coria rûth 
citer iropetravit. Décimas Morimundi et Galdenvillaris tenebant Rodal- 
phus de Fracia et Hugo de Mignou, cum uxore sua Adelina et Theobaldos 
presbyter Fraxineli. Omnes prccibus abbatis décimas illas in peipe- 
tuum ûdeliter dederunt , et episcopus omnes alias décimas laborum 
suorum et animalium fratribus morimundensibus bénigne concesât; 
tertias vero earumdem possessionum concessenint Hugo de Mosa et 
Guido de Fraxineto, et Odolricus, et Cono, (rater cjus, qui eas toie- 
bant. 

« Tune prœdictus Novi-Monasterii abbas abbatem in eodem loco coo- 
stituit virum per omnia venerabilem , Amatdum nomine, pnecipiens 
monachis ut rcgulam B. Benedicti, quamdidicerant, fideliter obserra- 
rent. Demum me eo temporis decano et archidiacono , in episcopatum, 
ordinante Deo, succedente, Odolricus cnm uxore sua et pnroomioatis 
filiis, sicut a veteri Morimundo rivus veniens, prœterfluit totam terram 
Fraxineti et Galdenvillaris, usque ad termines Romanis et Danédini, 
fratribus Morimundi perpetuo jure donando consecravit. 

« Omnes bas donationes sub anatbemate confinno et oorroboro, et 
archidiaconis conÛrmandas trado. 

« (Seqnuntur sigiUa.) 

« Ann. ab Incam. Dora. It26, Honorio papa, Lodoico rege Franco- 
rum, Guillenco Ling. episcop. » 



SERIES ABBATLM MORIMUNDENSIUM. 

(!• Ex Annalibus Angel. Manrique, t. 1, p. 5Î0; î» ex Gaspardo Jnngdino, 
Sotitiaahbat.ord. Cister., in-fol., p. 81 ; 3® ex Gai/, christ., t. 4, p. 814; 
40 ex Archicnf Morimund,, apud Calvomontem ; 5® ex Chrysost. Henhqnex, 
Menolog. cisterc. ; 60 ex Claud. Robert, io sua Gall. christ.) 

i, Arnaldus 1, qui et Arnoldus, et etiam Amulfus. Cœpit anno 1115: 
sublatus est in Belgio, anno i 126, ni nonas januarii. 

2. Walterius I; cœpil ann. 1126, obiil 1131. 

3. Otbo Frisingensis, sancti Leopoldi Austriae marchionis filius,ex 

Agneta Henrici IV imper. Glid. Abbatizavit ann. 7, et assumptus 
est in episcop. Frising. ann. 1138; obiit Morim. xi calend. oc- 
tob. 1159. 



— 461 — 

4. Rainaldus, Friderici comitis Tullensis frater, cui uxor Helvidis, so- 

ror Mathsei Lotharingise ducis. Cœpit M 39 et cessit 1154; obiit 
xiii calend. febr. 

5. Lambertus, ex abbate Clari-Fontis. Cœpit ann. 1154, et ann. se- 

quenti, ad Cisterc. translatus est; obiit Morim. xii julii 1163. 

6. Hcnricus 1, uno annoprœf. 

7. Aliprannus, seu Alipi*andus I. Cœpit ann. 1137. Delegatus ad irope- 

rat.Fredcr. ann. 1159, ob. H 60, xiii cal. mart. 

8. Odo, ex priorc Morim. et abb. Beili-Prati. Cœpit 1160 etob. ann. 

sequenti , vi non. maii. Scripsit plura opuscula recensita in Bi- 
blioth. Philip. Seguini. 

9. Walterius II. Cœpit ann. H61 , et uno anno prsefiiit. Inde dicitur 

translat. ad Cisterc. 

10. Aliprandiis II, Coronati seu Morimundi in Lombardia professus, 

diu hospes hic, cœpit ann. 1162 et ob. 1168, vu cal. sep. 

11. Gilbertus. Uno tantum anno prœfuit, et ob. 

12. HenricuslI. Cœpit ann. 1170. Rexit 12 annis, quibus piurima per- 

pessus est. Reinerius dominus Borbonœ satisfacit de iliatis inju- 
riis coram Manass., epic. Lingon. 

13. Petrus 1. Cœpit ann. 1 183. Composuit cum topaixhis Caseoll, Glari- 

niontis, Novi-Villaris, etc. Abdicat 1193. 

14. Henricus III. Duobus tantum annis prœf. 

15. Bartholomœus. Octo mensibus prœf. 

16. Petrus II, qui cesserai, iterum cligitur. Regul. Calatrav. prsscribit. 

Obit ann. 1 198. De eo multa et mira narrât Csesarius, lib. I Dia- 
log., c. 33. 

17. Betholdus, seu Wetolo, et etiam Bezellus. Prœf. anno uno. 

18. Guido 1. Cœpit ann. 1199, et post mulla et egregia patrata sub In- 

nocent, m et Gregor IX, obiit, cum abbatizavisset circiterqua- 
draginta annis. 

19. Amaldus II. Prœf. sex mensibus. 

20. Cono. Cœpit ann. 1240. Hispaniam perlustravit, curavit ecclesiam 

Morim. dedicari, et ob. circa ann. 1263. 



— 4«ï — 

21. NicolauB 1. Gœpit ann. 1264; ob. vu cal. aptîl. 1272 (i). 

22. Joannes 1. Visitavit Calatrav. et Hispan. Ob. 1283. 

23. Hugo I. Cœpit ann. 1284, etsequentiobiit. 

24. Dominicus. Cœpit ann. 1286, et obiit zcal. sept. 1296. 

25. Gerardus. Prœfuit ann. 4; ob. zii cal. sept. 1301. 

26. Hugo 11. Prœfuit usque ad ann. 1303. 

27. Guillelmus I. Visitavit Calatr., edidit leges ; ob. tiii idos april. 1320. 

28. Walterius III, natione Brito. Visitavit Calatr. per Johann, abbaten 

Palatiolensem ; prsescripsit leges; ob. viii idus deceinb. 1331. 

29. Renaudus, seu Reginaldus. Calatr. visitavit; unus eorum quo- 

rum opéra Benedictus Xll edidit buU. reformât ord. Cisterc 
Ob. 1354. 

30. Thomas de Romanis supra Mosam. Cœpit ann. circiter 1355. Rede- 

mit abbatiam a servitute Guidonis, domini Caseoli, et Johanns 
de Joigny, uxoris ejus. Obiit vin idus april. 1380. 

31. Jobannes 11, de Levicuriâ. Pasciscitur ann. 1388, cum Ji^umne 

Gaites de La Mare; obiit xvi cal. maii 1393. 

32. Jobannes III, de Martiniaco, sacrse theolog. doctor; electusann. 

1393, Calatr. visitavit (397, fit abbas Clarœvall. et demde Cis- 
terc. 

33. Jobannes IV, de Britannia, doctor theologus. Cœpit ann. 1402; bis 

Calatr. et Hispanias visilavil; instituitur in capit. gen. 1416 pro- 
curalor gêner, ordinis in concil. Conslanticnsi ; ob. m nonas 
dec. 1423. 

34. Guido H. Transigit ann. 1426, cum Johanne et Petro de Caseolo; 

obiit circiter ann. 1427, alias 1431. 

35. Jobannes V, de Sabaudiâ; ob. iv non. sept. 1431. 

36. Guido 111. Bis Calatr. visitavit, annis scilicet 1433 et 1437; ob. xiii 

cal. sept. 1441. 

37. Jobannes VI, de Plazeia, seu de Blaseyo. Visitator generalis Hispan. 

et Calatr. 1444; pepigit cum Petro de Casœlo et Guillelmo de 
Acrimonie ann. 1448, et ob. ann. sequenli, v id. maii. 

(1) Ici, dans la Gaif. Christ., t. 4, se trouvent deux abbés, Ricardus ei Simon, 
dont Texistence nous a paru plus que douteuse. 



- 463 — 

98. Johannes VU, de Graille, seu de Graio, visitavit Scotiam et Hispà- 
niam, et specialiter Caiatr., ann. 1 452 ; ob. i 460 vin cal. sept. {\). 

39. Lambertus, al. Humbertus, vel Himbertus, et etiam Philibertus de 

Lonft. Cœpit ann. 1460. Visitavit Hispan., Caiatr., Alcant., Mon- 
tesiam et Avisium, nec non Polonise regnum. Inde, ikctus abbas 
Cisterc. 1462. 

40. Theobaldus, al. Thomas de Luxemburgo. Prœf. ann. 4. 

41. Guillelmus 11, de filege. Ann. 1468 Hispan. et Caiatr. visitavit. De- 

cessit ann. 1471, mense aprili. 

42. Antonius de Boisredon, régi a consiliis ex prière de Sarcophage; 

cujus operà in multis usus est Ludovicus XI, rex Francorum. Ces- 
sit 1484. 

43. Jacobus 1, de Livron, frater Domini de Borbonft. Obiit ann. 1491, 

XV calend. dec. 

44. Johannes Vlll, de Vivien, ex abb. Vallis-Dulcis et Belli-Prati. Ob. 

Divione 1495, x cal. octobr. 

45. Jacobus 11, de Pontaillé, alias de Pontarlier. Ex provisore colleg. 

Paris., ex abb. Cari-Loci elBellse-Vallis, fit abbas. Cislerc. 1503. 

46. Remigiiis de Brasaio, al. de Brasseio, sacrse theologiœ baccalaureus, 

ordinis reformât, gêner. Obiit 1517. 

47. Aymo, seu Edmundus Omet de Pichange. Ex abbate Miratorii, oui 

se subditum fatetur imperat. Carolus V, in administr. Calatra- 
vœ. Obiit ann. 1551, die 27 sept. 

48. Johannes IX, Coquey. Ex colleg. Paris, provisore, sacrœ theolog. 

doctor, totius ordin. vicaiius gêner, instituitur. Scripsit plura 
opéra, etob. xvi calend. nov. ann. 1576. 

49. Gabriel de Saint-Blin, monachus Cluniac; juris pontiûcii doctor, 

frater pnecedentis abbatis , deputatus cleri Bassiniacensis. Ob. 
Lutetise xiv cal. seplembris, ann. 1590. 

50. Franciscus 1, de Serocour, ex abbale Sancli-Benedicti (in Vepriâ). 

Cœpit 13 decemb. 1590, et abdicavit anno sequenti. 



(1) D*après la Gali, ChiHst. , il se trouverait entre Jean VII et Humbert-de- 
Losoe on autre abbé du nom de PhilibeiH; nous croyons que c*est le mtae 
que le suivant y appelé aussi quelqtiefois Philibert. 



— 464 — 

5i. Claudius I, Masson, doctor theolog., régis consiliar. ei ekemosyn. 
gêner, vicar. ordin. Cisterc., acœpit benedictionem in uIbeB^ 
mis ab abbate Cisterc. i591. Ob. ann. 4620, mense mail. 

52. Claudius 11, Briflault. Anlecessoris ex sorore nepos; Iheolog. proCes- 

sor, régi a consiliis et deemosynis, avunculi coadjulor 12 ja- 
nuarii 1619, possessionem adeptus 14 maii 1620, ofaiit 1661 
Morimundus ab abbate Cistercii abbati Vallis-Dulas regendus 
commissus est usque ad 1667. 

53. Franciscus 11, de Machaut, e congt^egatione Fuliensium. Electos 

1667. ob. 1680. 

54. Nicolaus 11, de Chevigny. Ob. ann. 1683; al. abdicavit. 

55. Eenedictus Henricus Duchesne. Ob. 1703. 

56. Nicolaus 111, Aubertot de Mauveignan, Bassigniaœnsis. Ex priore 

Morim., elect. 3iulii 1703, ob. circal720. 

57. Lazarus Languet, Divion. oriundus, frater archiepiscop. Senonensis 

et parocbi Sancti-Sulpilii hujusce nominis. Ob. Roseriis, in co- 
mitatu Burgundise, 20 januar. 1736. 

58. Nicolaus Pbilibertus Guyol. Divion.; elect. 1736, benedictus ab 

episcop. Divion. 27 april. 1738, mortuus est circa 1748. 

59. Petrus Thirion, Lingon.; electus circiter 1753, ob. 1774. 

60. Antonius Chautan, Tullensis, alias Metensis; eleclus i77o,expulsus 

ann. 1 791 dominicà Palmarum, obiit in pago Borny, prope Meta?, 
ann. 1828, in nocle Nalivitalis Domini, et seriem abbat. mori- 
mundensium claudit. 



Page 70. — D'un duc de Bourgogne un cuisinier de Cluny, 
d'un prince de Savoie un dccrotteur, etc. 

Il est ici question de Hugues !•% duc de Bourgogne {Histoire de Cîu- 
^y> P- 64), qui, vers Tan 1078, cnlra à Cluny, où son humilité fut ad- 
mirée de tout le monde, s'abaissant jusqu'à faire la cuisine et laver la 
vaisselle (Fleury, Uist, eccL, t. 13, in-l2, p. 366). Il fut principalement 
excité à se retirer dans le cloilre par Texemple de Simon , comte àe 



— 465 — 

Crespy-en- Valois, qui, la nuit même de ses noces, persuada à son ^use 
de se consacrer à Dieu , et s'en alla au monastère de Saint-Claude , au 
comté de Bourgogne. Guy , comte de Mftcon , était aussi à Cluny à la 
même époque. 

Amédée d'Hauterive descendait par Conrad-leSalique de la maison 
impériale d'Allemagne, et se glorifiait également de compter parmi ses 
aïeux les comtes de Savoie et les dauphins viennois. 11 entra à Bonne- 
vaux avec seize chevaliers, ses vassaux; son fils Amédée, qui raccom- 
pagnait, fit profession, et devint abhé d'Haute-Gombe, puis évèque de 
Lausanne et tuteur de Humbcrt 111, comte de Savoie. 



Pages 82 et 85. — Thibaut de Vohbourg, etc. 

Les historiens de Tordre écrivent Wohemburg , et placent cette ville 
sur le Danube , à une égale distance d'ingolstad et de Ratisbonne ; c'est 
précisément la situation de Wohbourg; d'ailleurs, Moréri, à Fart. 
Frédéric 1«% dit positivement que ce prince épousa Adélaïde , tille de 
Thibaut ou Thierry de Wohbourg , qu'il répudia pour cause de parenté. 

On lit dans les Tables de Morimond que l'abbé Othon ne put donner 
que six religieux au pieux Gerwic, avec une lettre pour l'abbé de Wol- 
kenrode (Tabul, Morim,, ad. ann. 1134). 



Page 95, note. — Maison religieuse à Ghézeaux, etc. 

Cathalana, humilis Ghristi ancilla, olim in Gasvis abbatissa, eodem 
nomine intitulata universis sanctœ Ecclesiœ fidelibus, sinceram integne 
virtutis cognitionem habentibus , quia mundi status variis mutationi- 
bus et inconstantia fluctuât miserabili , idcirco prœsentibus et futuris 
duximus memoriter insinuandum, quod domum de Gasvis de Barba- 
gana , ecclesiœ Morimundensi temporc venerabilis dominl Aliprandi 
abbatis solemniter contulimus , quatenus nos et nostne sorores et fu- 
tur», secundum ordinem Cisterciensemobedientiam, domino abbati de 
Morimundo in perpetuum persolvamus. Nos vero, in testimonium in- 
convulsœ donationis, chartulam nostram sigiUis nostris munire cura- 
yimus. 

80 



_ 466 — 

Page 109. — Ces donations n^eossent été qu'une pouss^re, 
etc., si la papauté, etc. 

Voici les titres des principales bulles des Souverains-Pontifes en b- 
▼eur de Morimond : 

1*. — Eugenii 111, data Treviris, en 1147, in qu& suscipit sub proter- 
tione sua et sub B. Pétri tutelà monachos ipsos et eorum domum cum 
omnibus dependentiis suis, et eorum terras, in quibus bas proprils ex- 
primit vocdbulis : a Terram de Waldinvillari , de Morval, de Seplem- 
fontibus, de Bolmâ, de Guttis, de Anglicurià, de AndeguaYra, duas 
patellas salis apud Medium-Vicum • et quidquid juris hab^iant in ter- 
ris, pascuis, siWis, aquis quie sunt Fulconis de Caseolo, Rayneri de 
Acrimonte, Guiscardi de Claromonte, in territoriis etiam de Bolmonte, 
de Romanis, de Aureliaoi Domo et de Montibus... v 

V. — Alexandri 111, H60, quâ sub B. Pétri et Pauli ac sanctae sed» 
protectione suscipit iocum Ipsum Morimundi, viginti abbatias et mo- 
nasteria ab eo dependentia , undecim grangias , sdlicet de Waldenril- 
lari, de Doysmâ, de Anglicuriâ, de Grignicurt, de AndœYrft , de Mon- 
valle, de Guttis, de Grandi-Rivo, de Resperso-Campo, de Froalcorte, 
allodium de Allevelcurt, domos Métis, TuUi, Treviris, et quidquid babet 
monastcrium in lerriloriis de Deuncurl, Wiilercurt, de Burgo Sanda^ 
Mariae, de Clincarapo, de Eschalbrone, de Dogno-Benigno , de Bevere- 
nes, Linesole, Damfele, Rangiscurt, etc. 

3°. — L'rbani 111, qui idem facit ac Alexand. 111. 

40, _ Bulla Innocent. 111 (1198), qua concedit monachis facultalem 
œconomum habendi pro rébus exterioribus. 

5*. — Ejusdem Innoc. , quâ protegit monachos contra malefactores 
qui eos inquietabant et res eorum diripiebant. 

6^ — Gregorii IX (1236), quse monachos a decimis immunes pro- 
clamât. 

7". — Ejusdem Gregorii, eodem anno, quà indulget sacerdotibus mo- 
nachis Morim. ut possint ecclesiaslica sacramenta exhibere hominibus 
ad eorum servitium commorantiL)us. 

8°. — 1260, Alexandri IV, quà abbati Morim. omnes minores or- 
dines conferendi et ecciesiastica indumenta benediceudi potestatem 
concedit. 



— 467 — 

^. — Urbani IV, bona et privilégia conûrmantis; 1262. 

10^ - Gregorii X (4272), et Honorii IV (1285), id. 

i1^. — Jotiannis XXll, quâ confirmât omnes libertates, immunitates 
a prsedecessonbus suis dicto monasterio concessas. 

i2^ — 1455. GaUixti 111, quà decanis Sancti-Gengulphi tulknsis et 
ecclesi® lingon. mandat quaienus ea quse de Morim. bonis alieoata Tel 
distracta illicite invenerint, ad jus et proprietatem ejusdem monasterii 
revocanda curent ; etc. 

13® — H89. El Constitut. Eaoposcit, Innocentins Vill , quinque 
primi abbates ordin. cisterc., non minores modo quatuor ordines, sed 
et duos sacros, subdiaconatum scilicet et diaconatum, exc^to solo sa- 
cerdotio, Cisterciensibus suis licite et valide conferre valent ; quatuor 
vero primi abbates religiosis suorum monasteriorum. Ac ne Monachi 
dicti ordinis, ait pontifes, pro suscipiendis subdiaconatus et diaconiatuç 
ordinibus extra claustrum hmc inde discurrere cogantur; tibi et succes- 
soribustuis, ut quibuscumque dicti ordinis monachis; aliis vero qua* 
tuor abbatibus prœCatis (scilicet Firmitatis , Pontiniaci , Clarœ-Vallis eA 
Morimundi), ac eorum successoribus , ut suorum monasteriorum pne* 
dictorum religiosis, quos ad id idoneos repereritis, subdiaconatus et 
diaconatus ordines hujusraodi alias rite conferre , libère ac licite possi- 
tis, auctoritate apostolica et ex certa scientia teoore prœsentium de 
speciali dono gratiœ indulgemus (Sartor., Cist. Bistert., p. 616). 



Page 110. — Les donations des seigneurs n'étaient jamais 
purement gratuites : tantôt c'était une dette de reconnaissance 
envers Tabbaye qui avait ouvert son seio à leurs fils, à leurs 
frères et à leurs parents ; etc. 

Telle ftit la source de la plupart des donations des seigneurs du Bassi- 
gny, qui avaient presque tous des enfants à Morimond. Alors, le père 
donnait à Tabbaye une portion de la dot qu'il aurait donnée à son fils 
sli s'était établi dans le monde. C'est ce qu'expriment les donations de 
plusieurs seigneurs de Toul, de Clémont, de Choiseul, etc., et l'acte 
de donation du ôet Godin, près de Luzarche (Seine-et-Oise). 

11 nous semble quelquefois que rien ne justifie les largesses dont les 



— 468 — 

moines étaient Tobjet, et nous les attribuons à leur cupidité envahis- 
sante; cependant, si nous étudions leurs archives , nous y voyons que 
souvent les donateurs voulaient s*assurer, au besoin, un refuge, un 
port de paix et de bonheur, dans ces siècles orageux. 

11 n'y avait point alors, ni de compagnies d'assurance, ni de dusses 
d^épargne, ni de rentes sur FEtat, ni d'établissements tontiniers; 
rhomme qui était sans famille et qui voulait se ménager un asile ho- 
norable dans sa vieillesse ou ses infirmités , n'avait d'autre ressource 
que l'abbaye. Parmi plusieurs exemples, pour ce qui concerne Mori- 
moud , nous ne choisirons que celui de Gérard , chevalier de Dambe- 
lain : « ...In capitulo, ante Gamerum, episcop. lingon., dimisit quid- 
quid habebat in nemore de Roucurià et de Bosnicuriâ, et in decimis 

qus sunt in finagio de Dambelino et de Bovrennis Pro bis omnibus 

ooncessa illi plena fratemitas in domo Morimundi , tam in vitâ quam 
in morte : tali modo quod si infirmus illuc venerit , ei sicut uni de 
fhitribus in infirmate servetur, et si ad religionem venire voluerit , ta- 
lis qui salvo ordine recipi possit , in novicium vel conversum tonddn- 
tur, si autem in seculo mortuus fuerit , plenarium illi in Morimundo 
servitium persolvetur » (M 97). 



Page 111. — Un droit de sépulture dans le monastère, etc. 

Ce dut être de toutes les sources de donations la plus abondante, 
puisqu'il y avait à Morimond plus de cent tombeaux des premières (à- 
milles de la contrée. Voici un exemple entre mille d'une donation de 
ce genre : 

« Ego Renerus, dominus Borbonse, notum fecio pi'aïsentibus et futu- 
ris quod ego, devotione ductus, dedi in puram et perpetuam eleemosi- 
namabbati et conv. Morim.,pro remedio animée Johannae, uxoris meœ, 
medietatem torcularis quod dictus abbas et conventus aedificaverunt 
apud Borbonara , tali condilione quod ego et dicta Johanna, uxor mea, 
medietatem fructuum de diclo torculari provenientium percipere debe- 
remus; quam medietatem contuli et concessi dict. abb. et conv. et die 
quâ dicta Johanna uxor mea in domo Morimundi honoriûce fuit tra- 
dita sepulturae ; pro miltens pro me et successoribus raeis qui tenebunt 
turrem Borbonae quam ego teneo » (1260). 



— 469 — 



Page 11 1 . — Des services funèbres réguliers à perpétuité, etc. 

« Nos Jehans , cuens de Borg. et sire de Salins , fazons savoir a iùz 
ces qui ces présantes lattres verrunt , que nos avons donné por le re- 
mède de notre ame et de dame Ysabeal notre feme, a Deu et a Tabbe 
et a covent de Mormont , de Tordre de Giteas , de la diocèse de Langres* 
dis charges de grant sal en notre puis de Salins a penre chascun an 
permenablement à luytave de la Nativité S.- Jean -B.; et liz diz abb. et 
covent nos hont promis fkire un anniversaire solempnez en los église 
chascon an, lendemen la Nativité N.-D., por le remède nos âmes et des 
âmes nos pères et nos mères tant que nos vivront, et après notre deces 
permenablement a jor que nos partirons de cept siegle. Ce fut fait lan 
de rincar. Jhesus Christ qui corroit par mil et dous cenz et cinquante 
et quatre, au mois de janvier, p 

— « Je, Auhert, sires de Damé, fait savoir à tous ceaus qui ces lettres 
varront et orront, que je, por m'asme et Tasme mon père et ma mère, 
et de ma fome, et de tous mes ancessors, et de tous mes oirs, ai done a 
Deu et a N.-Dame de Moiremont la pesson por GG pors, ce est a savoir le 
glan et la faîne , et toutes pastures que sunt nécessaires a pors, en tous 
mes bois, et la vene pastures à lors berbis dès la feste S.- Martin jus- 
qu'aux Ghandoilles. Après ce , je lor ai done ma maison qu'on dit au 

Bois, et Tusaige en mes bois pour lou foage, et por pars et por bordes 

Apres, li devant dit frère ont promis a faire mon andeversaire chacun 
an au jor de mon decet » (1259). 

— « Cognue chose soit a tos ces qui varront et orront ces présentes 
lattres, que je Joffroy, sénéchaux de Bormont, ay doné et outroyé, par 
la lous et par Toulroy de Jehannette ma femme et de Perrenat mon fil, 
al abbe et al covenz de Morimont la moitié de la tierce partie des gros 
deimes de Bormout et de Goneincort ,.et Fabbe et le covenz devant Dieu 
mont promis que ils feront chascun an, lo juedi après le mi-ca- 
resme, anniversaire por Fasme de moi et de ma femme, et de mes 
ancessores et de mes hayres , et doueront à celui jor a covent pitance de 
pain, de vin, de haireng, et je ou mes hayres seront à Morimont a 
celui jor. En tesmoignage de cette chose ai je saellez ces lattres démon 
sael et les ai fait saeler dou sael de la cretianté de Bormont , ou moys 
dehoust » (1257). 



— 470 — 

flous âjouteroDS encore à ce que nous aToos dit dans le cours de cet 
OQTrage, que quelquefois la douatioo était grerée d'une redevance 
annudle, soit en nature, soit en argent. 

Les moines payaient chaque année une somme considérable aux 
seigneurs de Clioiseul, de Oémonl et d^Aigreraunt, pour les droits de 
haute justice que ces barons s*élaient résorés dans la donatk» des 
métairies de Grignoncourt , des Gouttes et de YaudeuTilkn. La tene 
de Granrupt était grevée d'un cens annnd de treiie écus de Troyes, que 
Renier de Vroncourt (Ae^ruerus d^ Ecromekart)^ un des prindfiaux 
donateurs ( i 151 }, avait stipulé pour lui et les siois ; ensuite, d^un marc 
d^argent et 60 sous de petits tournois , payables entre les mains des 
comtes de Bar (1290). 11 en était de même de presque toute la prairie 
de Levécouri et de Huillécourt. 

Ils lifraient tous les ans pour la grange de Rapeschamp six poits, 
trente émines de blé ei autant d'avoine : ils n'étaient pour ainsi dire 
que fermiers. 

Souvent les moines acquéraient des seigneurs par un contrat de vente 
pure et simple; nous l'avons vu à l'occasion du moulin de Germenne- 
sur-la-Bleuse , de la terre et des dîmes de Chéieaux, d'une portion de 
la métairie de Fraucourt , etc., etc. 

Quelquefois, surtout dans les deux premiers siècles de Tordre, les 
seigneurs donnaient aux moines par pitic , par commisération , car 
leur nourriture était si chétive qu'on s'étonnait qu elle pût soutenir 
leur vie. 

a Jehan, sire de Cboisuel et dWigremont, et noble dame Bertre- 
mette, dite Aalis, sa femme, donc à relise de Moiremont quarante 
aminés de bief el avoine a panre chicscun an sur les dous parties de tos 
les dismes aussi gros et menus de la vile et dou (Inaige de Franoy et 
de Saxures, por faire pitance a covent ains qu'il est ci-dessos devisé: 
c'est -à-savoir chiescune semenne de quaresme dous jors en la semenne 
tartres faites de hairens, d'oignons et de oile de noiz, et les autres 
dous jors hairens, et les autres trois jors poutaîge d'avenne as aman- 
dres » (1296). 

Les moines avaient aussi le droit de foire en tout ou en partie à 
Choiseul, à Neufchâteau, à Toul, etc. Ce privilège ne leur était point 
particulier; la plupart des foires étaient dans la dépendance des abbayes, 
au moyen âge , parce que primitivement c'étaient les fêtes et les pèleri- 
nages aux monastères où se trouvaient alors les plus précieuses reliques 



— 471 — 

et les tombeaux des plus grands saints qui avaient donné naissance aux 
foires : c'est ce qui nous explique pourquoi , aujourd'hui encore , les 
foires portent presque toutes les noms de quelques saints. Les chanoines 
de Notre-Dame de Paris exposaient dans la plaine de Saint -Denis un 
morceau de la Traie croix à la vénération du peuple ; la foule accourut 
d'abord dans un but unique de piété; bientôt un marché s'établit pour 
fournir aux besoins des fidèles , qui venaient souvent de trè&-loin ; peu 
à peu , l'occasion ayant semblé bonne , des milliers de boutiques s'é- 
levèrent à l'entour de l'autel , et une foire immense se trouva naturel- 
lement constituée. Les foires de Saint -Germain, de