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Full text of "Histoire de la langue universelle"

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HISTOIRE 



LANGUE UNIVERSELLE 



AUTRES OUVRAGES DE M. COUTURAT 

De Platonicis mythis, thèse latine (épuisée). 

De l'Infini mathématique. 1 vol. in-8" (Paris, Alcan, 1896). 

La Logique de Leibniz, d'après des documents inédits. 1 vol. in-S" 

(Paris, Alcan, 1901). 
Opuscules et fragments inédits de Leibniz, extraits des manuscrits 

de la Bibliothèque royale de Hanovre. 1 vol. 10-4° (Paris, Alcan, 1903). 

La Logique algorithmique (.en préparation). 

Pour la Langue internationale. 1 brochure in-iO, 1901. 

Die internationale Hilfssprache. 1 brochure in-16, 1902. 

(L'auteur distribue gratuitement ces deux brochures.) 



AUTRES OUVRAGES DE M. LEAU 

Étude sur les équations fonctionnelles à une ou à plusieurs 
variables, thèse pour le doctorat es sciences malhém.iti(iucs (Paris. 
Gauthier-Villars, 1897). 

Représentation des fonctions par des séries de polynômes (Dul- 
lelin de la Société mathématique de France, 1899). 

Recherche des singularités d'une fonction définie par un déve- 
loppement de Taylor {Journal de Mathématiques, 1899). 

Une langue universelle est-elle possible? Appel aux hommes de 
science et aux commerçants. 1 l)rochure in-16 (Paris, Gauthier-Villars, 
1900). 



33Ô-03. — Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — 6-03. 



HISTOIRE 



DE LA 



LANliUE UNIVERSELLE 



PAR 



L. COUTURAT 

Docteur es lettres, 
Trésorier 



L. LEAU 

Docteur es sciences, 
Secrétairj général 



do la Di'li'f/ation pour l'adoption d'une langue auxiliaire internationale. 



« 11 y a force gens qui cmployeroient 
volontiers cinq ou six jours de tems pour 
se pouvoir faire entendre par tous les 
hommes. » 

Descartes. 

« Si una lingua esset in mundo, acce- 
deret in effectu generi humano tertia 
pars vitfe, quippe quœ llnguis impen- 
ditur. » 

Leibniz. 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE ET G'« 

"îQj.DOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 

1903 

DroiU d* traduction tt d« reproduetion r4*«rvAa. 



AVIS IMPORTANT 



Nous tenons avant tout à déclarer que le présent ouvrage 
n'est nullement une publication officielle de la Délégation 
pour radoption d'une langue auxiliaire internationale; il 
ne peut être considéré à aucun titre comme exprimant 
l'opinion collective de ses membres, ou comme engageant 
en quoi que ce soit ses décisions futures. Ce n'est pas 
davantage un rapport officiel présenté ou soumis à la 
Délégation : c'est purement et simplement l'œuvre person- 
nelle et privée des deux auteurs. Nous l'avons entreprise 
spontanément, pour répondre au désir de nombreux parti- 
sans de la Langue internationale, qui nous demandent 
souvent des renseignements sur l'histoire de cette idée et 
sur les différents projets auxquels elle a donné naissance. 
Nous souhaitons que ce travail satisfasse leur légitime 
curiosité, qu'il contribue à initier le public studieux à l'état 
de la question, à propager l'idée de la Langue interna- 
tionale, enfin à faire connaître la Délégation et à lui gagner 
de nouvelles adhésions. 



PRÉFACE 



La nécessité d'une langue internationale auxiliaire n'est 
plus contestée par personne : elle s'impose avec une évidence 
et une urgence croissantes, à mesure que se développent les 
relations de toute sorte entre les nations civilisées. Cest un lieu 
commun que de constater les progrès inouïs des moyens de 
communication : on pourra bientôt faire le tour du monde en 
quarante jours; on télégraphie (même sans fil) d'un côté à 
Jautro (le l'Atlantique; on téléphone de Paris à Londres, à 
Berlin, à Turin. Ces facilités de communications ont entraîné 
une extension correspondante des relations économiques : le 
marché européen s'étend sur toute la terre, et c'est sur tous 
les points du globe que les principaux pays producteurs 
entrent en concurrence. Les grandes nations possèdent des 
colonies jusqu'aux antipodes et elles ont des intérêts dans les 
pays les plus lointains. Leur politique n'est plus confinée sur 
l'échiquier européen; elle devient coloniale et « mondiale ». 
Toujours pour la même raison, elles sont de plus en plus 
obligées de s'entendre et de s'unir, soit dans un intérêt com- 
mercial (Convention de Bruxelles relative au régime des 
sucres), soit dans un intérêt moral (Convention internationale 
relative à la traite des blanches). 

Dans le domaine scienlifique, également, « cette tendance 
à l'association... a commencé î\ franchir, avec les chemins de 
fer et les télégraphes, les frontières qui séparent les peuples; 
elle s'exerce au delà des mers et tend à unir les deux conti- 



VIII PRÉFACE 

nents ' ». Par exemple, le Bureau international des poids et 
mesures, fondé en vertu de la Convention du mètre (20 mars 1875), 
comprend 16 États; V Association géodésique' internationale, 
constituée en 1886, en comprend 18. La Carte du ciel, entre- 
prise internationale au premier chef, unit dans une colla- 
boration constante les principaux observatoires des deux 
hémisphères. « Il est impossible de ne pas être frappé de la 
rapidité avec laquelle se multiplient aujourd'hui ces orga- 
nismes internationaux* ». Ce besoin croissant d'entente et de 
coopération entre les savants de tous les pays, que cons- 
tatent tous les esprits éclairés \ a enfin donné naissance à 
V Association internationale des Académies, fondée en 1900 et 
inaugurée effectivement en 1901 à Paris *. Pour faire connaître 
les raisons qui justifient cette institution, nous ne pouvons 
mieux faire que de citer encore le secrétaire perpétuel de 
l'Académie des Sciences de Paris, qui est d'autant mieux 
qualifié pour les exposer qu'il a pris une part active à celte 
création : « Le mouvement scientifique qui, au commence- 
ment du XIX* siècle, se limitait à un petit nombre de nations, 
s'étend aujourd'hui au monde entier ; de plus, au sein même 
de chaque nation, son importance s'est accrue dans des pro- 
portions dont on peut à peine se faire une idée.... Qui ne voit 



1. G. Darboux, article sur V Associa lion internationale des Académies, 
dans \g Journal des Savants de janvier 1901. 

2. G. Darboux, art. cit. 

3. Voir, par exemple, la conclusion du rapport de M. Emile Picard sur les 
Sciences, inséré dans les Rapports du jury international de l'Exposition 
universelle de 1900. 

4. L'Association internationale des Académies comprend les Académies 
ou Sociétés des sciences d'Amsterdam, de Berlin, de Bruxelles, de Budapest, 
de Christiania, de Copenhague, de Gœttingue, de Leipzig, de Londres {Roj/al 
Society), de Munich, de Paris (Académie des sciences, Académie des sciences 
morales et politiques, Académie des inscriptions et belles-lettres), de Saint- 
Pétersbourg, de Rome (Accademia dei Lincei), de Stockholm, de Vienne et 
de Washington. Elle tient une Assemblée générale tous les trois ans (la 
i" à Paris en 1901 ; la 2" à Londres en 1904), et est représentée dans Tinter- 
valle par un Comité. « Pour la prise en considération, l'étude ou la prépa- 
ration d'entreprises et de recherches scientifiques d'intérêt international, 
des Commissions internationales spéciales peuvent, sur la proposition d'une 
ou de plusieurs des Académies associées, être instituées, soit par l'Assem- 
blée générale, soit, dans l'intervalle entre deux Assemblées générales, par 
le Comité. » {$ 10 des Statuts.) 



PRÉFACE IX 

que, sous peine de revenir à la tour de Babel, une si énorme 
production scientifique doit <>tre unifiée et coordonnée? Que 
de temps perdu pour les chercheurs, que de recherches inutiles 
et par cela môme nuisibles, si les nomenclatures changent avec 
les nations, si les classifications ne sont pas concordantes, si 
les instruments choisis pour efTectuer les mômes mesures 
donnent dans les difïerents pays des indications qui ne soient 
pas comparables, si les définitions ne sont pas les mêmes, si 
les unités adoptées sont diflerentes, si les travaux accomplis 
en des points différents concourent au même but et entraînent 
ainsi de regrettables doubles emplois ' ! » 

On a dû remarquer que l'expression de « tour de Babel » 
se présente comme malgré lui à l'esprit de l'auteur, et que la 
première condition de l'organisation du travail scientifique 
qu'il énonce est l'uniformité de la nomenclature, c'est-à-dire un 
vocabulaire scientifique international. Or c'est là la moitié 
d'une langue internationale. Ainsi toutes les raisons invoquées 
à l'appui de la création de V Association internalionale des Aca- 
démies militent également en faveur de l'adoption d'une langue 
internationale. Plus généralement, chacune des raisons qui 
justifient séparément les diverses conventions internationales 
et les divers offices internationaux vaut pour la langue inter- 
nationale, instrument ou complément nécessaire de toutes ces 
institutions-. Sa nécessité résulte encore plus évidemment 
du développement des moyens de communication : à quoi bon 
pouvoir se transporter en quelques heures dans un pays 
étranger, si l'on ne peut ni comprendre les habitants ni se 
faire comprendre deux? A quoi bon pouvoir télégraphier 
d'un continent à l'autre, et téléphoner d'un pays à l'autre, si 
les deux correspondants n'ont pas de langue commune dans 
laquelle ils puissent écrire ou converser? 

Aussi l'utilité d'une langue internationale est-elle de plus 
en plus généralement reconnue. Mais il y a encore beaucoup 
de personnes qui n'osent s'arrêter à cette idée, parce qu'elles 

1. G. Darboux, art. cité. (Les italiques sont de nous.) 

2. Citons encore VOffice international du Iravait, à Bâle, et le Bureau 
international de la paix, à Berne. 



Vjjl PRÉFACE 

nents ' ». Par exemple, le Bureau international des poids >•( 
mesures, fondé en vertu de la Convention du mètre (20 mars 18"o), 
comprend 16 États; V Association géodésique' internationale, 
constituée en 1886, en comprend 18. La Carte du ciel, entre- 
prise internationale au premier chef, unit dans une colla- 
boration constante les principaux observatoires des deux 
hémisphères. « Il est impossible de ne pas être frappé de la 
rapidité avec laquelle se multiplient aujourd'hui ces or|^'a- 
nismes internationaux * ». Ce besoin croissant d'entente et de 
coopération entre les savants de tous les pays, que cons- 
tatent tous les esprits éclairés ^ a enfin donné naissance à 
V Association internationale des Académies, fondée en 1900 et 
inaugurée effectivement en 1901 à Paris *. Pour faire connaître 
les raisons qui justifient cette institution, nous ne pouvons 
mieux faire que de citer encore le secrétaire perpétuel de 
l'Académie des Sciences de Paris, qui est d'autant mieux 
qualifié pour les exposer qu'il a pris une part active à celte 
création : « Le mouvement scientifique qui, au commence- 
ment du XIX* siècle, se limitait à un petit nombre de nations, 
s'étend aujourd'hui au monde entier ; de plus, au sein même 
de chaque nation, son importance s'est accrue dans des pro- 
portions dont on peut à peine se faire une idée.... Qui ne voit 



1. G. Darboux, article sur VAssociation internationale dés Académies, 
dans leJow'nal des Savants de janvier 1901. 

2. G. Darboux, art. cit. 

3. Voir, par exemple, la conclusion du rapport de M. Emile Picard sur les 
Sciences, inséré dans les Rapports du jury international de l'Exposition 
universelle de 1900. 

4. VAssociation internationale des Académies comprend les Académies 
ou Sociétés des sciences d'Amsterdam, de Berlin, de Bruxelles, de Budapest, 
de Christiania, de Copenhague, de Gœttingue, de Leipzig, de Londres {Hoi/al 
Society), de Munich, de Paris (Académie des sciences. Académie des sciences 
morales et politiques, Académie des inscriptions et belles-lettres), de Saint- 
Pétersbourg, de Rome (Accademia dei Lincei), de Stockholm, de Vienne et 
de Washington. Elle tient une Assemblée générale tous les trois ans (la 
1" à Paris en 1901 ; la 2' à Londres en 1904), et est représentée dans l'inter- 
valle par un Comité. « Pour la prise en considération, l'étude ou la prépa- 
ration d'entreprises et de recherches scientifiques d'intérêt international, 
des Commissions internationales spéciales peuvent, sur la proposition d'une 
ou de plusieurs des Académies associées, être instituées, soit par l'Assem- 
blée générale, soit, dans l'intervalle entre deux Assemblées générales par 
le Comité. » (S 10 des Statuts.) 



PREFACE IX 

que, sous peine de revenir à la tour de Babel, une si énorme 
production scientifique doit être unifiée et coordonnée? Que 
de temps perdu pour les chercheurs, que de recherches inutiles 
et par cela même nuisibles, si les nomenclatures changent avec 
les nations, si les classifications ne sont pas concordantes, si 
les instruments choisis pour effectuer les mêmes mesures 
donnent dans les différents pays des indications qui ne soient 
pas comparables, si les définitions ne sont pas les mêmes, si 
les unités adoptées sont différentes, si les travaux accomplis 
en des points différents concourent au même but et entraînent 
ainsi de regrettables doubles emplois * ! » 

On a dû remarquer que l'expression de « tour de Babel » 
se présente comme malgré lui à l'esprit de l'auteur, et que la 
première condition de l'organisation du travail scientifique 
qu'il énonce estl'uniformité de la nomenclature, c'est-à-dire un 
vocabulaire scientifique international. Or c'est là la moitié 
d'une langue internationale. Ainsi toutes les raisons invoquées 
à l'appui delà création de V Association internationale des Aca- 
démies militent également en faveur de l'adoption d'une langue 
internationale. Plus généralement, chacune des raisons qui 
justifient séparément les diverses conventions internationales 
et les divers offices internationaux vaut pour la langue inter- 
nationale, instrument ou complément nécessaire de toutes ces 
institutions -. Sa nécessité résulte encore plus évidemment 
du développement des moyens de communication : à quoi bon 
pouvoir se transporter en quelques heures dans un pays 
étranger, si l'on ne peut ni comprendre les habitants ni se 
faire comprendre d'eux? A quoi bon pouvoir télégraphier 
d'un continent à l'autre, et téléphoner d'un pays à l'autre, si 
les deux correspondants n'ont pas de langue commune dans 
laquelle ils puissent écrire ou converser? 

Aussi l'utilité d'une langue internationale est-elle de plus 
en plus généralement reconnue. Mais il y a encore beaucoup 
de personnes qui n'osent s'arrêter à cette idée, parce qu'elles 

1. G. Darboux, art. cité. (Les italiques sont de nous.) 

2. Citons encore VOffice international du travail, à Bàle, et le Bureau 
intei'uational de la paix, à Berne. 



X PRÉFACE 

la considèrent comme une utopie. C'est là un préjugé qui ne 
résiste pas à la réflexion. Nest-il pas évident, en effet, que si 
les nations civilisées voulaient et pouvaient s'entendre pour 
adopter dans les relations internationales la langue de Tune 
d'elles, on aurait une langue internationale possible et prati- 
cable, qui offrirait à tout le moins cet avantage, d'être la 
seule langue étrangère indispensable, et de dispenser d'ap- 
prendre les autres? A défaut de cette solution simpliste, mais 
non équitable, que la rivalité d'intérêt et d'amour-propre des 
diverses, nations rend chimérique et exclut a prion^ elles pour- 
raient adopter d'un commun accord une langue morte pour 
servir d'idiome auxiliaire neutre. Les savants regrettent sou- 
vent le temps où le latin était la langue scientifique unique, 
et ils sont ainsi amenés à rêver la résurrection du latin comme 
langue internationale. C'est encore là une solution possible, 
sinon peut-être la plus pratique. Enfin on conçoit qu'on puisse 
construire pour cet usage une langue artificielle, plus ou 
moins analogue à nos langues « naturelles », et qui serait 
même, comme l'a affirmé Max Mlelleh ', « plus parfaite, plus 
régulière et plus facile à apprendre » qu'aucune d'elles. Ceux 
à qui cette dernière idée paraît chimérique sont simplement 
mal informés, et la lecture du présent ouvrage suffira, nous 
l'espérons, à les détromper. Quoi qu'il en soit, on n'a véritable- 
ment que l'embarras du choix entre diverses solutions plus 
ou moins simples et pratiques, mais toutes possibles, pour 
peu qu'on le veuille et qu'on se mette d'accord sur l'une 
d'elles. Il nest donc plus permis de douter de la possibilité 
théorique de la langue internationale; il suffit qu'on puisse 
concevoir une langue auxiliaire commune et unique, qui ne 
soit pas plus difficile à apprendre et à pratiquer que l'une 
quelconque des langues vivantes, et qui soit capable de servir 
aux mêmes usages. L'adoption d'une telle langue ne sera plus 
qu'une affaire d'entente internationale et de bonne volonté, 
n ny a qu'un point sur lequel on puisse encore garder 

H.';rifer;it^Trp!^v?2' tr,.'" '""""'■ """"'*'' '" "»" *""•• 



PREFACE XI 

quelques doutes, c'est sur la possibilité pratique de la L. I., 
c'est-à-dire sur la possibilité de faire adopter universellement 
et définitivement un projet, et un seul. Or, depuis vingt ans 
surtout, les projets pullulent, et il est à prévoir qu'ils se mul- 
tiplieront encore davantage à mesure que le besoin d'une 
L. I. devient plus impérieux, et que l'idée fait des progrès 
dans l'opinion publique. Dans l'ordre industriel, on ne pour- 
rait que se réjouir d'une telle abondance, car elle offre plus 
de choix au consommateur, et la concurrence amène un per- 
fectionnement graduel des produits; mais quand il s'agit de 
la langue internationale, cette richesse est embarrassante et 
la concurrence est funeste, car Yunité et Yunicité de cette 
langue en sont les qualités essentielles, sans lesquelles toutes 
les autres sont négligeables et même illusoires. Aussi la mul- 
tiplicité de projets ne fait-elle que confirmer le public dans le 
scepticisme auquel l'engagent déjà suffisamment la paresse 
et l'inertie. 

On pourrait croire, toutefois, que cette concurrence, tem- 
porairement fâcheuse, aura du moins pour résultat final le 
triomphe du meilleur projet, en vertu d'une sélection natu- 
relle, et que ce projet, ayant subi victorieusement l'épreuve 
de la pratique et s'étant assoupli à l'usage, sera plus parfait 
qu'il n"eût été sans la salutaire concurrence des autres. Mais 
c'est là une illusion dangereuse. D'abord, les divers projets 
rivaux n'entrent pas réellement en concurrence : la plupart 
des intéressés n'en connaissent qu'un seul, et adoptent sans 
critique et sans choix le premier qui se présente à eux, du 
moment qu'il répond, tant bien que mal, à l'idéal entrevu. 
Ensuite, le succès d'un projet dépend, non seulement de sa 
valeur intrinsèque, mais d'une foule de circonstances exté- 
rieures, des moyens de propagande et des ressources finan- 
cières dont il dispose, du terrain plus ou moins favorable où 
il se propage, etc. En outre, sa zone de diffusion est déter- 
minée en partie par le lieu et le pays où il est né, ou par le 
fait qu'il rencontre en tel pays un propagateur plus ou moins 
actif, influent et habile. Tous ces éléments réunis ont bien 
plus d'effet que la valeur propre du projet, que peu de gens 



XIV PRÉFACE 

et pourrait se propager sans obstacle, il ne serait pas pour 
cela assuré de triompher par la seule force de son mérite 
propre. En effet, la plupart des intéressés attendent, pour 
s'y rallier, qu'il puisse leur servir, c'est-à-dire qu'il soit uni- 
versellement adopté : or il ne sera jamais universellement 
adopté, si tout le monde fait le même raisonnement et garde 
la même réserve. Certes on ne peut trop louer et féliciter les 
promoteurs de tels projets : ils font preuve d'un désintéresse- 
ment et d'un dévouement méritoires en prêchant d'exemple, 
en apprenant et en pratiquant une langue dont ils n'ont que 
peu d'occasions de se servir : ils font en quelque sorte une 
avance au reste de l'humanité. Mais qui répond que leur 
avance sera remboursée, que leur exemple sera suivi? Il est 
malheureusement à craindre que, lorsqu'un tel projet aura 
recruté tous les hommes capables d'une initiative géné- 
reuse et d'un effort désintéressé, leur phalange soit encore 
trop faible pour entraîner la masse des indifférents et vaincre 
leur inertie. Et puis, tout dévouement a des limites : si, au 
bout de quelques années de propagande et de sacrifices, le 
projet n'a pas obtenu un succès universel et conquis des 
millions d'adeptes dans tous les pays, la lassitude et le décou- 
ragement s'emparent des meilleurs, et une prompte déca- 
dence suit des progrès si chèrement achetés. D'ailleurs, une 
langue ne vit et ne prospère qu'autant qu'elle est réellement 
pratiquée; or, si ses premiers adeptes ne trouvent pas assez 
d'occasions de l'employer, ils ont bientôt fait de l'oublier. 
Ajoutons à cela que la plupart des adeptes attendent, pour 
apprendre sérieusement la langue, qu'elle ait réussi, de sorte 
que leur adhésion, conditionnelle en quelque sorte, ne porte 
que sur le principe même de la L. I. Enfm, le succès même 
d'un projet peut lui être funeste : car, à mesure qu'il recrute 
des adeptes de nationalités et de conditions plus diverses, à 
mesure qu'il se développe pour satisfaire des besoins plus 
variés, il donne lieu à des propositions de réformes et à des 
demandes de perfectionnements qui, s'inspirant des goûts ou 
des habitudes de tel pays ou de telle profession, tendent à en 
détruire l'unité. Il suscite ainsi des amendements et des 



PREFACE XV 

contre-projets entre lesquels ses partisans se divisent; et 
alors c'en est fait de l'union et de la langue elle-même, car 
elle se dissout promptement et devient inutile, dès qu'elle 
n'est plus une. 

Tout ce que nous venons de dire n'est pas une hypothèse 
en l'air, un roman poussé au noir : c'est l'histoire même du 
Volapûk, qui est mort bien moins de ses défauts intrinsèques 
que de la désunion de ses partisans. Sans les considérations 
précédentes, on ne pourrait comprendre que cette langue, qui 
se vantait en 1889 d'avoir un million d'adeptes, n'en eût plus 
un an après qu'un nombre insignifiant. Et il ne faut pas croire 
que cette décomposition subite s'explique uniquement par 
les graves imperfections du Volapûk, qui, en suscitant des 
projets de réformes, ont amené des schismes entre ses parti- 
sans; aucun projet, si parfait qu'il puisse être, n'est à l'abri 
des divergences d'opinion inévitables entre adeptes de diffé- 
rentes nations. Seule une autorité mlernationale peut le pré- 
server de toute dissidence et en garantir l'unité durable. 

Nous pouvons invoquer ici le témoignage très autorisé de 
M. Hugo ScuucuARDT. L'illustrc philologue, depuis longtemps 
partisan de la langue internationale, avait dès l'origine porté 
un jugement défavorable sur le Volapûk^ et, au moment 
môme de ses triomphes éphémères, prédit son échec finaP. 
Eh bien ! voici le jugement qu'il portait sur lui après sa déca- 
dence : « Son échec ne peut se déduire directement de ses 
défauts organiques, qui ne l'ont pas empêché de donner des 

preuves de sa force Si tous les gouvernements de V Europe... 

l'avaient introduit comme matière obligatoire d'enseignement 
dans les écoles publiques, son avenir eût été assuré malgré tous 
les projets meille^irs^. » Ces paroles font bien ressortir l'impor- 
tance de Vautorité dans la solution définitive du problème : 
comme le dit plus loin l'auteur, « la décision dépend plus de 
la nature des hommes que de celle des choses », c'est-à-dire 
plus de la bonne volonté et de l'entente des intéressés que 



1. Auf Anlass des VolapUks (1888). 

2. Welti'prache und Weltsprachen, p. 18, 19 (1894). 



XVI PRÉFACE 

des qualités intrinsèques de la langue à choisir. Sans doute, 
il n'est pas indifférent que la langue adoptée soit plus ou 
moins simple, facile, logique et régulière; mais avant tout, il 
importe qu'elle soit unique, et cotte qualité primordiale ne 
peut être garantie et maintenue que par une entente interna- 
tionale et une sanction officielle. 

Est-ce à dire qu'il convienne de s'adresser (directement) 
aux gouvernements des nations européennes et américaines, 
comme le proposent quelques-uns, pour qu'ils adoptent une 
langue internationale par une convention diplomatique? 
Mais d'abord, ni les politiques ni les déplomates ne sont com- 
pétents pour choisir la L. I. : ils ne pourraient que s'en 
remettre, soit à une Commission scientifique internationale 
nommée flrf^oc, soit plutôt ù V Association internationale des Aca- 
démies, créée tout exprès pour résoudre les questions scienti- 
fiques d'un intérêt international '. Dès lors, n'est-il pas plus 
simple que les intéressés s'adressent directement à celle-ci 
par la voie des Académies nationales, au lieu de passer par 
l'intermédiaire des gouvernements? 

De plus, les gouvernements ne peuvent pas prendre l'ini- 
tiative d'une telle innovation; ils attendraient, et avec 
raison, qu'ils y soient invités et presque obligés par l'opinion 
publique. Or qui est mieux qualifié pour représenter cette 
opinion pubhque que les Sociétés scientifiques et profession- 
nelles de tout genre, dont la Délégation centralise les vœux*, 
et que les Académies, auxquelles elle se charge de les trans- 
mettre? Le jour où il sera temps de demander aux États un 
appui et une sanction officielle ^ qui le pourra plus effica- 
cement que ces mômes Académies? Enfin, la sagesse des 
nations nous enseigne qu'il vaut toujours mieux « faire ses 
affaires soi-même » : « Aide-toi, le ciel (ou l'État) t'aidera » ; etc. 
On a dénoncé cent fois la superstition de l'État-Providence, 

1. De mémo que, toutes les fois qu'il s'agit de prendre des mesures d'hy- 
gicne les gouvernements consultent les Académies compétentes. 

2. \oir plus loin le programme de la Délégation. 

3. Par exemple, en introduisant la L. I. dans les écoles à titre d'enseigne- 
ment facultatif ou obligatoire. 



PRÉFACE XVII 

cette manie de s'adresser à l'Etat pour toutes sortes d'entre- 
prises qui relèvent bien plutôt de l'initiative privée, et que 
celle-ci peut mener à bonne fin plus rapidement et à moins 
de frais. Comme Ta dit excellemment M. Demolins*, « on ne 
demande pas aux pouvoirs publics de faire les choses : on 
les fait soi-même; si on les fait bien, les pouvoirs publics 
suivent, qu'ils le veuillent ou non ». Que tous les partisans 
de la L. I. méditent cette forte parole, et la prennent pour 
devise. 

Au surplus, dans l'histoire de la science contemporaine, 
n'avons-nous pas des exemples de réformes ou d'innovations 
très importantes qui, nées de l'initiative privée, ont été réali- 
sées par l'entente internationale des intéressés? Tel est le 
système d'unités C. G. S., adopté et promulgué par le Congrès 
international des Électriciens tenu à Paris en 1881 ; telle est 
encore la nomenclature de la Chimie organique, dont la 
réforme, décidée par le Congrès international de Chimie tenu 
à Paris en 1889, a été réalisée par une Commission internatio- 
nale qui se réunit à Genève en 1892 ^. Ainsi, toutes les fois 
que des hommes de diverses nations et de même profession 
ont eu conscience de l'intérêt qu'ils avaient à adopter un lan- 
gage commun ou des mesures uniformes, ils se sont réunis, 
ils se sont entendus, et leur accord volontaire a suffi à donner 
à leurs décisions toute l'autorité et l'universalité qu'on pouvait 
désirer. Les États et les gouvernements n'ont même pas eu à 
intervenir : la nomenclature chimique et le système C. G. S. 
n'en ont pas moins pénétré dans l'enseignement, dans l'indus- 
trie et dans l'usage. Cela ne veut pas dire que nous devions 
dédaigner, pour la langue internationale, une telle sanction 
officielle, dont nous avons montré plus haut l'importance. 
Mais cela prouve que cette sanction suprême ne peut et ne 
doit venir qu'en dernier lieu, pour consacrer les décisions 
prises par une autorité compétente et une entente spontanée 
des intéressés; et qu'après tout on pourrait fort bien s'en 

1. A-t-on intérêt à s'emparer du pouvoir? ch. VI, fin. 

2. Voir WûRTZ, Dictionnaire de Chimie pure et appliquée, 2° supplément 
(par Friedel), l"partie, art. Chimique {Nomenclature). Paris, Hachette, 1894. 

CouTURAT et Leau. — Lano-uc univ. 



XVIII PRÉFACE 

passer, du moment que cette entente serait réalisée d'un*' 
manière effective et pratique. 

Par quel moyen pourra-t-on réaliser celte entente? Cer- 
taines personnes ont émis l'idée d'un Congrès international. 
Mais cette idée doit être écartée. Dabord, il est matérielle- 
ment impossible de réunir en un même lieu tous les intéressés, 
qui .se comptent non par milliers, mais par millions. Ensuite, 
ces réunions forcément éphémères n'ont pas le temps de dis 
cuter des questions aussi délicates et aussi complexes, et sont 
toujours obligées de s'en remettre à des Commissions spé- 
ciales ' ; enfin, l'immense majorité des intéressés n'ont pas l.t 
compétence nécessaire pour étudier et résoudre une «juestioii 
qui est en grande partie du ressort de la philologie, et ils 
seraient sans doute les premiers à décliner une telle responsa- 
bilité. L'exemple des électriciens et des chimistes ne peut i<i 
qu'égarer par une fausse analogie. Dans l'un et l'autre cas, ht 
science même qui posait le problème fournissait tous lc< 
éléments de la solution. Le cas de la langue internationale 
est plutôt analogue à celui des moyens de communication : 
or, fort heureusement, on n'a pas besoin de connaître hi 
théorie des machines à vapeur pour prendre le chemin de 
fer, ou la théorie du téléphone pour employer cet instrument. 
Sans doute, le public doit être consulté sur l'utilité de telle 
ou telle ligne de chemin de fer; mais, une fois connues les 
principales localités à desservir, c'est aux ingénieurs qu'il 
appartient de trouver le meilleur tracé possible et de choisi i- 
le mode de traction. De même, c'est à l'opinion publique de 
proclamer l'utilité d'une langue internationale et de définir 
les divers besoins auxquels elle devra satisfaire : et ce sent 
ensuite l'affaire des philologues de trouver l'idiome qui 
répondra le mieux aux vœux du public. 

Pour émettre ces vœux, tout le monde est compétent, nous 
entendons par là tous ceux qui ont ou peuvent avoir affaire 
avec l'étranger; mais c'est surtout aux Sociétés profession- 
nelles de tout genre qu'il appartient de formuler de tels vœux, 
1. Voir. p. XXII, note 2, les détails relatifs au Congrès international de 



PRÉFACE XIX 

puisqu'elles sont instituées pour défendre les intérêts profes- 
sionnels de leurs membres, pour les unir et pour les repré- 
senter. D'autre part, à qui présenlera-t-on ces vœux? Qui aura 
la compétence nécessaire pour leur donner satisfaction? Il 
faut que ce soit une autorité scientifique et internationale. Or 
il existe une telle autorité : c'est V Association inlernationale des 
Académies, dont nous avons expliqué plus haut la création. 
Elle présente assurément au suprême degré toutes les qualités 
de compétence et d'impartialité nécessaires pour rendre une 
décision autorisée qui s'impose à tous les intéressés. C'est 
donc à elle qu'il convient que ceux-ci s'adressent, par l'inter- 
médiaire obligatoire d'une ou de plusieurs des Académies 
associées *. 

Telles sont les idées qui ont présidé à la fondation de la 
Délégation pour Vadoption d'une langue auxiliaire internationale. 
Les premiers délégués, nommés par des Congrès internatio- 
naux et par des Sociétés savantes pendant l'Exposition univer- 
selle de Paris en 1900, l'ont constituée le 17 janvier 1901, en 
arrêtant le plan d'action formulé dans la Déclaration suivante : 

DÉCLARATION 

Les soussignés, délégués par divers Congrès ou Sociétés pour 
étudier la question d'une Langue auxiliaire internationale, sont 
tombés d'accord sur les points suivants : 

1° Il y a lieu de faire le choix et de répandre l'usage d'une 
Langue auxiliaire internationale, destinée, non pas à remplacer 
dans la vie individuelle de chaque peuple les idiomes nationaux, 

1 . Voir le § 10 des Statuts, cité p. vui, note 4. Quelques membres d'Aca- 
démies étrangères nous ont déclaré qu'ils doutaient que la question de la 
langue internationale fût du ressort de V Associai ion, et que celle-ci voulût 
s'en charger. Nous répondons que c'est là une question de compétence qui 
ne peut être résolue que par ï Association elle-même, en toute souveraineté, 
et que ni un académicien, ni même une Académie n'ont le droit de préjuger. 
Or, pour que V Associa tien la résolve, il faut ([u'clle en soit saisie par une 
ou plusieurs des Académies associées ; celles-ci ne peuvent donc pas nous 
opposer une exception d'incompétence sans empiéter sur les droits de 
VAssociation. En attendant, nous croyons fermement que l'institution d'une 
langue internationale est une de ces « entreprises scientifiques d'un intérêt 
international » pour lesquelles VAssociation a été expressément fondée, 
suivant la lettre et l'esprit de ses Statuts. 



XX PREFACE 

mais à servir aux relations écrites et orales entre personnes de 
langues maternelles différentes. 

2° Une Langue auxiliaire internationale doit, pour remplir 
utilement son rôle, satisfaire aux conditions suivantes : 

ire Condition. — Être capable de servir aux relations habi- 
tuelles de la vie sociale, aux échanges commerciaux et aux rap- 
ports scientifiques et philosophiques; 

2™o Condition. — Être d'une acquisition aisée pour toute per- 
sonne d'instruction élémentaire moyenne, et spécialement pour 
les personnes de civilisation européenne; 

S'"" Condition. — Ne pas être lune des langues nationales. 

3° 11 convient d'organiser une Délégation générale représen- 
tant l'ensemble des personnes qui comprennent la nécessité 
ainsi que la possibilité dune langue auxiliaire et qui sont inté- 
ressées à son emploi. Cette Délégation nommera un Comité 
composé de membres pouvant être réunis pendant un certain 
laps de temps. 

Le rôle de ce Comité est fixé aux articles suivants. 

4" Le choix de la Langue auxiliaire appartient dabord à 
l'Association internationale des Académies, [)uis, en cas d'in- 
succès, au Comité prévu à l'article 3. 

5° En conséquence, le Comité aura pour première mission de 
faire présenter, dans les formes requises, à l'Association inter- 
nationale des Académies, les vœux émis par les Sociétés et 
Congrès adhérents, et de l'inviter respectueusement à réaliser 
le projet d'une Langue auxiliaire. 

6» Il appartiendra au Comité de créer une Société de propa- 
gande destinée à répandre l'usage de la Langue auxiliaire qui 
aura été choisie. 

7° Les soussignés, actuellement délégués par divers Congrès 
et Sociétés, décident de faire des démarches auprès de. toutes les 
Sociétés de savants, de commerçants et de touristes, pour obtenir 
leur adhésion au présent projet. 

8° Seront admis à faire partie de la Délégation les représen- 
tants de Sociétés régulièrement constituées qui auront adhéré à 
la présente Déclaration. 

Cette Déclaration constitue le programme officiel de la 
Délégation et la base d'entente de toutes les sociétés adhé- 
rentes, car aucune action commune et efficace n'est possible 



PRÉFACE XXI 

sans un accord sur les princijDCS et le but de cette action. 
Elle pose les termes du problème et fixe la marche à suivre 
pour le résoudre. Elle formule les conditions pratiques que 
devra remplir la future langue auxiliaire, tout en réservant 
complètement la question du choix (à part Texclusion des 
langues nationales, condition indispensable d'une entente- 
internationale); et cela pour deux raisons : la première est 
que les adhérents peuvent être d'accord sur le principe de 
la L. I., et différer d'avis sur la meilleure solution à adopter; 
la seconde (qui dérive de la première) est que, voulant 
remettre le choix de la L. I. à une sorte d'arbitrage, on 
devait naturellement laisser entière la liberté de l'arbitre. En 
résumé, il fallait, d'une part, que les conditions posées fussent 
assez générales et assez larges pour n'exclure a priori aucune 
solution, et par suite pour pouvoir rallier tous les partisans 
de Vidée de la L. I.; et, d'autre part, que ces conditions 
fussent assez précises' pour définir nettement les besoins 
auxquels la L. I. doit répondre, et déterminer les principes 
qui devront en diriger la création ou le choix. 

Enfin, il fallait prévoir le cas où l'Association internationale 
des Académies^ pour une raison quelconque, ne voudrait pas 
se charger du choix de la L. 1., ou ne pourrait pas s'acquitter 
de cette mission : la réalisation d'une réforme si importante 
pour le progrès des sciences et de la civilisation ne peut 
évidemment dépendre d'une circonstance accidentelle; il est 
inadmissible que les vœux de l'humanité qui travaille et qui 
pense puissent être tenus en échec par une autorité officielle, 
si haute qu'elle soit. C'est pourquoi la Déclaration stipule 
que, à défaut de V Association internationale des Académies^ le 
choix de la future L. I. appartiendra au Comité élu par la 
Délégation. En effet, la Délégation, une fois qu'elle sera com- 
plète, représentera l'ensemble des intéressés. Mais, comme il 
sera impossible de réunir les milliers de délégués qui la 
composeront, ils devront à leur tour déléguer un petit nombre 
de personnes qui puissent conférer ensemble et agir en leur 
nom. Ce Comité comprendra, on peut le présumer, des per- 
sonnes dune compétence et d'une autorité exceptionnelles, 



XXII PRÉFACE 

choisies autant que possible dans toutes les nations, et prises 
au besoin en dehors de la Délégation. Il sera donc le repré- 
sentant, au second degré, de l'ensemble des intéressés, et, de 
même qu'il aura toute Tautorité nécessaire pour être leur 
interprète auprès des Académies, il aura toute Tautorilé 
nécessaire pour prendre, s'il y a lieu, la décision souveraine 
qui fera loi pour toutes les sociétés adhérentes. Il pourra, 
d'ailleurs, soit se compléter en s'adjoignant les compétences 
spéciales dont il croira avoir besoin, soit confier une partie 
de sa tâche à des commissions techniques nommées par lui ', 

Au surplus, cette procédure ne différerait pas sensiblement 
de celle que suivrait sans doute V Association internationale des 
Académies : car, dans les quelques jours que dure une Assem- 
blée générale, elle aurait tout juste le temps de prendre une 
décision de principe, et elle serait obligée d'instituer une ou 
plusieurs commissions pour régler les innombrables détails 
que la solution comporte*. Quelle que soit donc la marche 
adoptée, le résultat sera très probablement le môme; la seule 
différence résidera dans l'autorité qui le promulguera. Mais, 
dans un cas comme dans l'autre, cette autorité aura la même 
valeur aux yeux des intéressés, car de toute façon elle sera 
émanée de leur union organisée et de leurs vœux concordants. 

Ce plan d'action a été compris et approuvé, car la Déléga- 
tion a reçu, en deux ans, plus de 130 adhésions, soit de 
Congrès internationaux, soit de Sociétés de savants, de 
commerçants, d'industriels, de touristes, d'ouvriers, dont 
quelques-unes sont internationales, et dont les autres appar- 

1. Ce sera probablement le cas pour l'élaboration des vocabulaires scien- 
tifiques internationaux. 

2. C'est précisément ce que fit le Congrès international de Chimie en 1889. 
« Le temps limité dont disposait le Congrès ne permit pas une étude com- 
plète des reformes à effectuer dans une question aussi complexe. 11 fut aJors 
forme une Commission internationale permanente, composée de savants 
pris parmi les plus autorisés de tous les pays : à cette Commission était 
réservée la tache d'étudier un système complet de nomenclature en Chimie 
organique ». (Wurtz, loc. cit.) Cette Commission chargea à son tour une 
sous-commission, composée de ceux de ses membres qui résidaient à Paris, 
de préparer la réforme, et c'est elle qui se réunit le 19 avril 1892 à Genève 
pour discuter le rapport de la sous-commission et prendre les résolutions 
unaies qui ont fixé la nomenclature chimique aujourd'hui adoptée. 



PREFACE XXIII 

liennent à la France, à la Belgique, à la Suisse, à l'Angle- 
lerre, à lAllemagne, à la Suède, à la Russie, à rAutriche, à 
l'Italie, à lEspagne, à la Bulgarie, aux Etats-Unis et à la 
République Argentine. Nous ne pouvons les énumérer ici'; 
bornons-nous à citer les Touring-Club de France, de Belgique, 
de Bohème, de Suède et de Suisse, et, parmi les Sociétés 
savantes, la Société mathématique de France, la Société astro- 
nomique de France, la Société française de Phijsique, la Société 
internationale des Électriciens, la Société mycologique de France, 
la Société de Sociologie, la Société Phïlomatkique, la Société 
des Gens de Science, V Association Polytechnique, etc., etc. 

Peu de temps après sa fondation, la Délégation s'est asso- 
ciée à une démarche dont le succès a été complet et presque 
inespéré. En avril 1901, à l'occasion de la première Assemblée 
de Y Association internationale des Académies, tenue à Paris 
sous la présidence de l'Académie des Sciences, une adresse 
fut présentée à cette Académie par l'un de ses membres, 
M. le général Sebert, pour la prier de mettre à l'ordre du 
jour de l'Assemblée la question de la langue internationale ; 
cette adresse, signée de quelques membres de la Délégation, 
parvint au Secrétariat trop tard pour pouvoir être prise en 
considération; mais elle avait déjà recueilli, dès le premier 
jour, l'approbation et la signature de 25 membres de l'Institut 
de France. Encouragé par ce résultat, le bureau de la Délé- 
gation continua à loisir à recueillir pour cette adresse les 
signatures de nombreux membres des Académies et des Uni- 
versités françaises. Le succès obtenu en France par cette 
pétition nous a suggéré l'idée de la généraliser pour l'étendre 
à tous les pays civilisés; d'ailleurs, son texte visait une cir- 
constance particulière et désormais passée. Il convenait de 
la dépouiller de toute détermination de temps et de nationa- 
lité, et de la transformer en une approbation pure et simple 
du programme de la Délégation, de manière qu'elle pût être 
signée par les savants de toutes les nations, et être présentée 



1. Demander aux auteurs de ce livre la dernière édition de VElat de ta 
Délégation. 



XXIV PRÉFACE 

indifféremment, suivant les cas, à Tune quelconque des Acadé- 
mies associées*. Sous celte nouvelle forme, la pélilion a déjà 
reçu la signature de membres très distingués des Académies 
et des Universités étrangères-; elle constitue par elle-méni<' 
une manifestation et provoque un mouvement d'opinion Ires 
favorables aux progrès de la Délégation. 

Pourquoi réservons-nous cette pétition aux membres des 
Académies et des Universités? D'abord, parce que leur opi- 
nion est celle qui a naturellement le plus de poids auprès 
des Académies associées; ensuite, parce que les Universités, 
étant en général des corps officiels, ne peuvent pas donner à 
la Délégation leur adhésion collective : celle-ci doit donc être 
remplacée par l'adhésion individuelle de leurs membres, qui 
aura le même effet moral. D'autre part, avant de solliciter 
et d'obtenir l'adhésion officielle d'une des Académies asso- 
ciées, il est nécessaire de gagner l'approbation el l'appui de 
quelques-uns de ses membres : et cette approbation peut 
même avoir du prix aux yeux des autres Académies, surtout 
quand il s'agit d'un de ces savants d'une réputation euro- 
péenne, qui font partie de plusieurs Académies nationales 
à titre de correspondant ou d'associé. Nous avons déjà obtenu 
par ce moyen des résultats précieux. Le plus important est 
la décision officielle par laquelle V Académie impériale des 
Sciences de Vienne a chargé (le 26 juin 1902) un de ses 
membres, M. le Professeur Hugo ScnucuARDT, l'illustre phi- 
lologue, « de suivre le mouvement relatif à la création d'une 
Langue auxiliaire internationale et de lui en rendre compte .>. 
C'est là une prise en considération de l'œuvre de la 
Délégation, et un témoignage d'intérêt de la part d'une des 
Académies associées; et ce premier succès en présage beau- 
coup d'autres. La question a été également posée devant 
d'autres Académies d'Europe, grâce à l'appui de certains 



1. Le texte de cette pétition internationale se compose de la Déclaration 
accompagnée de cette formule : « Les soussignés approuvent le projet for- 
mule d!insla Declaralion ci-contre, et le recommandent aux Sociétés savantes 
(lui lont i)artie de VAssociatio7i internationale des Académies. » 

-. Voir la Liste des signatures, que nous publions périodiquement. 



PRÉFACE XXV 

membres très éminents et très influents, dont la bienveil- 
lance et la sympathie nous font espérer un résultat favo- 
rable. 

On le voit, la question de la langue internationale est sortie 
de la période des tâtonnements, des tentatives individuelles, 
des efforts isolés et divergents; elle entre dans une période 
d'action pratique, concordante et organisée. Eh vertu du 
principe : « L'union fait la force », l'ensemble des intéressés 
trouvera dans une représentation impartiale le moyen de se 
faire entendre, de formuler ses vœux et d'en obtenir l'accom- 
plissement. Au surplus, l'idée de la L. I. fait des progrès de 
plus en plus rapides, car toutes les raisons que nous avons 
énumérées croissent de jour en jour en force et en urgence. 
D'ailleurs, l'œuvre de la Délégation, par sa nature même, 
gagne sans cesse du terrain, et ne peut pas en perdre. Le 
succès final est donc infaillible; ce n'est qu'une affaire de 
temps. Mais il dépend de chacun des partisans de l'idée 
d'avancer l'heure de sa réalisation; et pour cela le meilleur 
et le plus sûr moyen est de collaborer à l'œuvre de la Déléga- 
tion. Par leur nombre et par leur union, ils sanctionneront 
pratiquement la sentence arbitrale, et la rendront irrévo- 
cable; leur adhésion unanime découragera toute concurrence 
et préviendra tout schisme ultérieur. Du reste, la Société de 
propagande qui sera instituée à ce moment* pourra compter 
sur l'appui de toutes les Sociétés adhérentes que représentera 
la Délégation; la tâche de cette Société, si étendue qu'elle 
soit, sera relativement facile, car, par la publicité universelle 
qu'aura nécessairement la décision finale, le monde entier 
saura qu'il existe désormais une langue internationale offî- 
cielle, et chacun aura intérêt à l'apprendre, aura môme le 
droit de s'en servir avec l'assurance de recevoir une réponse, 
ce qui est, aux yeux du grand public, la meilleure des recom- 
mandations. C'est alors que la Société pourra solliciter et 
obtenir l'appui des gouvernements, qui donneront à la langue 
universellement adoptée une consécration officielle. Ainsi 

1. En vertu de l'art. VI de la Déclaration. 



XXVI PRÉFACE 

sera définitivement réalisé le rèvc de tant de jj^rands jiensenrs 
qui furent, là comme ailleurs, des précurseurs et des pro- 
phètes; et celte institution, tlont les conséquences bienlai- 
sanles sont incalculables, niarcpiera une ère nouvelle d.-in^ 
Ihistoire de Thumanité et de la civilisation. 



INTRODUCTION 



Il nous reste à expliquer et à justifier brièvement le plan que 
nous avons adopté. L'histoire de la langue universelle ' est 
l'histoire des diverses tentatives qui ont été faites pour instituer 
une telle langue, et principalement des divers projets de langues 
artificielles qui ont été proposés pour cet office. Pour classer 
ceux-ci, l'ordre chronologique paraissait, au premier abord, 
le plus naturel dans un ouvrage historique. Mais, si nous l'avions 
rigoureusement suivi, il nous eût amenés à entremêler des 
projets de nature et d'esprit très différents, ce qui eût laissé 
au lecteur une impression de confusion et de chaos. Au con- 
traire, leur succession en apparence irrégulière s'éclaire et 
s'ordonne, si l'on distingue trois familles de projets. Il y a, 
d'une part, des projets qui, pour des raisons diverses, ne 
tiennent aucun compte des langues naturelles, et qui sont des 
langues originales, construites de toutes pièces : nous les appe- 
lons systèmes a priori. Il y a, d'autre part, des projets qui, prenant 
pour modèle les langues naturelles (particulièrement les lan- 
gues européennes), s'efforcent de les imiter et leur empruntent 
presque tous leurs éléments : nous les appelons systèmes a pos- 
teriori. Entre ces deux groupes, radicalement distincts par 
leurs tendances, il existe un certain nombre de projets qui 
s'inspirent à la fois des deux principes opposés, et qui offrent 

1. Nous prévenons le lecteur que nous employons l'expression de langue 
universelle comme synonyme de « langue internationale auxiliaire ». En 
effet, d'une part, « langue universelle » ne veut pas dire « langue unique de 
l'humanité » ; et, d'autre part, nous pouvons affirmer, après enquête, qu'aucun 
des auteurs modernes de « langues universelles » n'a prétendu supprimer 
ou supplanter les langues nationales : la plupart l'ont môme déclaré expli- 
citement. L'interprétation contraire est donc injuste et fausse 



XXVIII INTRODUCTION 

un mélange des caractères propres aux deux groupes (ce sont 
principalement le Volapnk et ses dérivés); nous les appelons 
pour cette raison systèmes mixtes K Ce sont là trois familles vrai 
ment naturelles, car, comme on le verra, les projets de chacune 
d'elles présentent des caractères communs qui les distinguent 
nettement des autres. Nous avons donc réparti tous les projets 
de langues artificielles en trois sections, et c'est seulement à l'inté 
rieur de chacune d'elles que nous avons suivi l'ordre chronolo- 
gique, qui souvent marque aussi un rapport de liliatifui. 

Nous commencerons parles systèmes a priori, parce que cett<- 
section comprend tous les projets anciens, notamment les pro 
jets de langues philosophiques; et nous finirons par les sys- 
tèmes a posteriori, parce qu'ils sont tous modernes, et que la 
plupart d'entre eux sont postérieurs au Volapûk (type des sys- 
tèmes mixtes). Cet ordre nous paraît d'ailleurs conforme à 
l'évolution naturelle de l'idée de la langue universelle, comme 
nous le montrerons dans notre Conclusion. A la suite des systèmes 
a posteriori, nous étudierons, dans un chapitre final, les projets 
qui tendent à ressusciter une des langues mortes (le latin surtout^ 
car ce sont évidemment les plus a posteriori. Enfin, il convenait 
de dire un mot des pasigraphies (langues universelles écrites), 
bien qu'elles sortent des conditions du programme de la Délé- 
galion, parce qu'on les confond souvent avec les langues univer- 
selles proprement dites (à la fois parlées et écrites), et parce 
qu'elles reposent sur les mêmes principes que celles-ci. Nous 
en ferons l'objet d'un chapitre préliminaire, attendu que la plu- 
part des pasigraphies sont des projets anciens, analogues aux 
langues philosophiques. 

Nous avons analysé tour à tour les différents projets d'une 
manière absolument impartiale, en leur consacrant, comme de 
juste, une étendue proportionnelle à leur importance, c'est-à-dire 
à leur degré de développement et à leur originalité. Pour rendre 
ces analyses plus aisément comparables, nous leur avons imposé, 
autant que possible, un plan uniforme : après un préambule où 
nous résumons les idées directrices de l'auteur, les intentions et 
les opinions qui ont inspiré son projet, nous analysons la 

1. Cette classification, ainsi que les appellations a priori, a posteriori, nous 
a ete suggérée par le Rapport sur la question de la langue internationale, 
présente par M. Gaston Moch au 8" Congrès universel 'de la Paix (1897). 
l-t. le rapport du Comité de la Société de Linguistique (Section I, eh. xi). 



INTRODUCTION XXIX 

Grammaire, puis le Vocabulaire, et chacune de ces parties toujours 
dans le même ordre (la grammaire comprenant l'alphabet et la 
prononciation, puis la morphologie des diverses « parties du 
discours », et enfin la syntaxe; le vocabulaire comprenant les 
radicaux, les dérivés et les composés). A cette analyse théorique 
nous avons joint, autant que possible, un spécimen de la langue * 
et, lorsqu'il y avait lieu, un Historique du projet. 

Nous aurions pu nous en tenir là ; peut-être même l'aurions- 
nous dû, pour conserver à notre travail un caractère rigoureu- 
sement historique et objectif. Si nous ne l'avons pas fait, c'est 
parce que notre ouvrage a en même temps une fin pratique, 
qui est de propager l'idée de la langue universelle et de préparer 
le public à sa réalisation. Pour cela, il fallait dégager de 
l'histoire, impartialement consultée, les conclusions pratiques 
qu'elle nous paraît comporter, et tirer du passé d'utiles leçons 
pour l'avenir. En outre, nous tenions à rendre notre travail aussi 
instructif que possible, même pour le lecteur le moins versé 
dans la philologie. Par suite, il ne convenait pas de laisser 
celui-ci en présence de plus de cinquante projets très divers, 
sans lui donner aucune indication critique, sans lui fournir 
aucun point de repère et de comparaison. Il y a plus : il est 
impossible de donner une idée exacte et complète d'un projet 
par une simple analyse, forcément sommaire et abstraite, de sa* 
grammaire et de son vocabulaire, ou même par un échantillon 
de quelques lignes; il faut encore en caractériser l'esprit, la 
méthode générale, la physionomie, et ces considérations d'en- 
semble pi'ennent forcément la forme d'une critique*. Pour 
toutes ces raisons, nous avons cru devoir faire de chaque projet 
une Critique, dont l'étendue se mesure en général, non pas à ses 
défauts, mais bien plutôt à ses mérites, et qui est destinée avant 
tout à en dégager les principes elles traits essentiels. Sans doute, 
nous avons été ainsi conduits à louer tel détail et à blâmer tel 
autre, à faire ressortir ce qui nous paraissait « le fort » et « le 
faible « de chaque projet. Mais ce ne sont là que des apprécia- 

1. Toutes les fois que nous l'avons pu, ce spécimen est la traduction du 
Pater : 1" parce que le texte en est universellement connu; 2" parce que ce 
spécimen nous était fourni par le plus grand nombre des projets; T parce 
qu'il est plus facile de comparer les diverses langues sur un même texte 
original. 

2. Est-il besoin de dire que nous employons ce mot au sens propre ot 
étymologique, qui signilie jugement et non blâme'! 



XXX INTRODUCTION 

lions personnelles, que le lecteur peut rectifier ou retourner au 
moyen des données mêmes que nous lui fournissons. De mônic. 
nous avons résumé dans une Critique générale les caractères com- 
muns et les principes généraux des projets de chaque section ; le 
lecteur est libre de les juger autrement que nous, nous lui 
aurons du moins épargné la peine de les dégager et de les 
réunir. De même, enfin, nous n'avons pas épargné les critiques 
au latin. Pourquoi? Parce que les avantages historiques et lill 
raires du latin sont manifestes à tous, tandis que les difficultés, 
les inconvénients et les défauts de cette langue passent inaperçus, 
tant aux yeux de ceux qui la savent (parce que l'habitude les 
leur fait oublier) qu'aux yeux de ceux qui ne la savent pas. En 
un mot, nous nous sommes efforcés de dresser équitablenient le 
bilan de chaque projet, et nous laissons au lecteur le soin 
d'évaluer et de comparer l'actif et le passif. Nous avons voulu 
simplement mettre le public au courant de l'histoire de la ques- 
tion et de son état actuel, en réunissant dans ce volume des 
renseignements qu'il est impossible de trouver ailleurs rassem- 
blés; et le mettre en mesure de se faire une opinion personnelle, 
en soumettant ces matériaux à une discussion critique qui en 
prépare et en facilite la comparaison. 

11 est souvent très difficile de se procurer les documents rela 
tifs à l'histoire de la langue universelle. Quelques-uns d'entre 
eux (parfois fort rares et fort précieux) nous ont été communi- 
qués par MM. Michel Bréal et le général Sebert, membres de 
l'Institut de France; Hermann Diels, de l'Académie des Scienc 
de Berlin; Victor Egger, professeur de l'Université de Paris; 
L. de Beaufront, Léon Bollack, C. Bourlet, George Hesuerson, 
A. Kerckhoffs, F. Kurschner, le D' Letellier et VI, Rosenbergeh. 
Nous tenons à leur en exprimer ici tous nos remerciements. 



ABRÉVIATIONS ET SIGNES: 



D. 


= allemand (deulsch). 


E. 


= anglais (englisli). 


F. 


= français. 


G. 


= grec (ancien). 


I. 


= italien. 


L. 


= latin. 


P. 


= portugais. 


Pol. 


= polonais. 


R. 


= russe. 


S. 


=1:: espagnol. 


L. I. 


= langue internationale. 


m. 


=: masculin. 


f. 


= féminin. 


n. 


= neutre. 


s. 


= sing. = singulier. 


pi. 


== plur. = pluriel. 


P- 


= pers. = personne. 


litt. 


=: littéralement. 



Les lettres égyptiennes indiquent les mots de la langue artificielle 
étudiée; les lettres italiques indiquent les mots correspondants des 
langues naturelles (du français, quand il n'y a pas d'indication). 
Les lettres normandes (c et v) indiquent la place respective d'une 
consonne ou d'une voyelle indéterminée dans un schéma de mot. 



HISTOIRE 



DE LA 



LANGUE UNIVERSELLE 



CHAPITRE PRELIMINAIRE 



LES PASIGRAPHIES 

On appelle pasigraphie une langue universelle exclusivement 
écrite, un système de signes écrits (ou plus généralement de 
signes optiques) destiné à exprimer et à transmettre la pensée. 
Comme les langues de ce genre se trouvent exclues par les con- 
ditions énoncées dans la Déclaration, nous ne croyons pas devoir 
étudier ici un à un les divers projets de pasigraphie. Nous nous 
bornerons, pour en donner une idée, à en formuler le principe 
général. 

Supposons qu'on numérote tous les mots du dictionnaire 
d'une langue, ainsi que les flexions grammaticales et les affixes ; 
chaque mot (ou élément de mot) pourra être représenté par le 
nombre correspondant; et si l'on assigne les mômes numéros 
aux mots équivalents d'une autre langue, on pourra traduire 
dans celle-ci le texte chiffré. ^ 

Tel est le principe général de toutes les pasigraphies. Elles ne 
diffèrent que dans l'application, et cela de deux manières : fpar 
l'ordre assigné aux mots ou aux idées; 2° par la nature des 
signes employés. 

Si l'ordre assigné aux idéos prétend suivre une classification 
logique, on a une pasigraphie philosophique. Sinon, on a une 
pasigraphie purement empirique ou pratique. 

CouTURAT ET Leau. — Lanfruc uuiv. 1 



2 CHAPITRE PRÉLIMINAIRE 

Les nombres dont nous avons parlé ne sont pas autre chose 
que des combinaisons des 10 chiffres. Si l'on remplace ces 
chiffres par des lettres ou des signes quelconques (auxquels on 
assigne un ordre fixe) en plus ou moins grand nombre, on aura 
des combinaisons de lettres ou de signes qui joueront le mi^mc 
rôle, et quon pourra ranger dans un dictionnaire suivant un 
ordre analogue à Tordre numérique ou alphabétique. 

Les pasigraphies sont analogues aux langues a priori, l^ien 
nempèche, en effet, de transformer une pasùjrophieeu pasiphrasie. 
c'est-à-dire en une langue parlée : il suffit de prendre pour 
signes des lettres, et de ne former que des combinaisons « pn» 
nonçables » de lettres, par un mélange convenable de voyelles 
et de consonnes. C'est ce qu'ont fait notamment Dvlgarno et 
WiLKiNS pour la numération et, pour tout le vocabulaire. Gros 
SELiN et Letellier (voir Section I, ch. il, m, vu, i.\). 

Nous ne ferons exception que pour deux pasigraphies, parc<' 
qu'elles ont reçu une application pratique et une consécration 
officielle : ce sont le Code international des signaux maritimes et la 
Classification bibliographique décimale. 



CODE INTERNATIONAL DES SIGNAUX MARITIMES ' 

Les signaux maritimes ont pour éléments 18 pavillons ' bien 
distincts de couleur et de dessin. Chacun de ces pavillons cor- 
respond à l'une des 18 consonnes : R, C, D, F, G, H, J, K, L, M, 
N, P, Q, R, S, T, Y, W, qui est en quelque sorte son nom, et qui 
le représente dans le Code (pour la commodité de l'impression). 
Les « mots * de la langue sont constitués par les « arrange- 
ments » sans répétition de ces pavillons 2 à 2, 3 à 3 et 4 à 4; il 
y en a 78.642 : c'est dire qu'il en reste un grand nombre en blanc^ 
pour les usages nationaux et particuliers. Ces combinaisons sont 
consignées par ordre dans le Code avec leur signification (dans 
l'une quelconque des langues fiationales). Cette signification est 



\. Code international de signaux à l'usar/ecles bâtiments de toutes nations 
(in-8°, Paris, 1871) publié par les soins de Sallandrouze de Lamornaix (mort 
amiral de la marine française). 

2. Plus exactement : 1 guidon, 5 flammes et 12 pavillons carrés: plus un 
pavillon spécial qui est le symbole du Code, et qui annonce qu'on va faire 
les signaux. 



LES PASIGRAPHIES 3 

soit un mot, soit une phrase tout entière, ou encore un nombre. 

La classification des sens attribués à ces divers signaux n'a 
aucune prétention logique : elle est dictée par des motifs tout 
pratiques. Les signaux de 2 signes expriment les aires de vent, 
les avis pressés et importants. Les signaux de 3 signes expriment 
les longitudes et latitudes, et les demandes et renseignements 
les plus utiles en mer. Les signaux de 4 signes (de beaucoup les 
plus nombreux) sont divisés en trois catégories : jusqu'à CGWV, • 
ils désignent des noms géographiques; de CHBD à FGMD, ils 
représentent des mots usuels; deGQBCà WVTS, ils représentent 
des noms de bâtiments, différents pour chaque nation, de sorte que 
chacun de ces signaux doit être précédé du signal indiquant la 
nationalité. Chaque nation dispose donc de cette section du 
Code; elle y inscrit d'abord ses bâtiments de guerre (initiale G), 
puis ses bâtiments de commerce (initiales H et suivantes). 

Quand les bâtiments qui doivent correspondre sont à trop 
grande distance pour qu'on puisse distinguer les pavillons, on 
remplace chacun d'eux par une combinaison de 3 signes incolores 
reconnaissables à leur silhouette (boule, flamme et carré). La 
nuit, ces signes sont remplacés par des feux de couleurs et de 
dispositions diverses. 

Le Code comprend, outre le dictionnaire qui permet de tra- 
duire un signal en langage ordinaire, un dictionnaire qui permet 
de traduire un mot ou une phrase par un signal. Les mots sont 
rangés par ordre alphabétique ; les phrases se trouvent à la suite 
du mot qui y joue le principal rôle. 



Historique. 

L'histoire de l'invention et de l'adoption du Code international 
est fort intéressante pour les partisans de la langue universelle, 
car c'est un exemple « vivant » de langue universelle adoptée par 
une entente internationale. Elle est résumée dans le rapport 
adressé par le ministre de la marine Chasseloup-Laubat à l'em- 
pereur Napoléon III, pour le prier de signer le décret du 
23 juin 1864 qui mettait le Code en vigueur pour la France. Le 
ministre rappelle que le Règlement international pour prévenir les 
abordages en mer a été adopté d'abord, d'une commune entente, 
par la France et l'Angleterre (décret du 23 octobre 1862), et 



4 CHAPITRE PRÉLIMINAIRE 

ensuite, à leur exemple, par 20 autres puissances maritimes. 
De même, il espère (et nous croyons que cette espérance sVsl 
réalisée) que la « langue maritime universelle » (sic) que la Fram 
et l'Angleterre vont instituer sera bientôt adoptée par toutes 1»- 
autres nations. 

Il existait déjà des codes de signaux maritimes, mais iU 
étaient propres à chaque nation, et même il y en avait plusieurs 
de la même nation : en Angleterre, ceux de Tynn (1818), de 
Squire (1820), de Philipp (1836) et de Marryal; en France, le 
code Reynold; en Amérique, le code Rogers. On comprend 
aisément les inconvénients de cet étal de choses, qui empêchait 
les navires de différentes nations de communiquer à distance et 
au besoin de se porter secours; de même qu'avant le lièglement 
de 1862, faute d'une convention internationale sur les feux de 
position et la marche à suivre en cas de rencontre, les risques 
d'abordage étaient beaucoup plus grands. Pour remédier à cela, 
le Board of Trade avait nommé en 1855 un comité qui formula en 
1856 un projet de code international. Le ministère dp la marine 
de France nomma de son côté une commission qui s'entendit 
avec celle du Board of Trade; on réforma et perfectionna le projet 
de 1856, et c'est ce projet qui fut adopté en 1864 par les deux 
gouvernements. Comme on l'a vu, le travail de rédaction du Code 
français dura plusieurs années, puisqu'il ne parut qu'en 1871. 

Cette histoire suggère quelques réflexions. Et d'abord, c'est 
avec un étonnement mêlé de quelque honte qu'on apprend que 
des mesures dun intérêt aussi urgent, aussi vital, nont été 
prises qu'il y a trente ou quarante ans. On se demande comment 
et pourquoi l'on ne s'était pas avisé plus tôt de conventions si 
simples et si salutaires. 

Ensuite, on constate avec satisfaction qu'il a suffi de l'entente 
de deux nations (il est vrai que c'étaient alors les deux puis- 
sances maritimes principales et presque uniques) pour imposer 
à toutes les autres ces institutions, uniquement en vertu de leur 
intérêt. On peut donc croire que, le jour où les principales 
nations d'Europe et d'Amérique adopteraient officiellement une 
langue internationale, toutes les autres seraient bientôt obligées 
de l'apprendre et de l'employer. 

Enfin, on ne peut s'empêcher de trouver que le Code interna- 
tional, si bienfaisant qu'il soit, est pourtant tout à fait insuffi- 
sant. Il permet bien aux marins de correspondre de bord à bord, 



LES PASIGRAPHIES 5 

mais non pas d'homme à homme. On a bien un signal pour 
demander d'un bateau à l'autre un médecin ou un chirurgien; 
mais, par un contraste étrange, ce médecin, une fois à bord, ne 
peut plus communiquer avec les hommes qui l'ont appelé, s'il 
se trouve appartenir à une autre nation et ignorer leur langue. 
Comment pourra-t-il interroger le malade ou le blessé? Comment 
celui-ci ou ses camarades pourront-ils lui expliquer l'accident? 
Comment i)ourra-t-il demander à bord ce dont il a besoin, se 
faire aider dans l'opération, ordonner des soins? Le Code inter- 
national n'est plus d'aucun secours. Son œuvre humanitaire est 
donc incomplète. 

Mais il n'est pas besoin d'aller sur mer, ni d'envisager des 
circonstances imaginaires, pour se convaincre que la Langue 
internationale est d'une nécessité vitale et humaine. Une armée 
internationale est réunie en Chine : admettons que les officiers 
soient tous d'éminents polyglottes; les soldats, en tout cas, ne 
le sont pas. Arrive un événement grave et subit, une attaque, 
un incendie, une rixe : comment les soldats pourront-ils 
s'entendre pour se prêter main-forte, pour concerter la résistance, 
pour dissiper un malentendu meurtrier? Comment même pour- 
ront-ils tous ensemble obéir aux commandements qu'un officier 
leur donnera dans sa langue nationale? Voici un autre fait, tout 
récent : pour réprimer des troubles dans une ville de population 
polonaise, on a fait faire des charges par des détachements de 
cavalerie hongroise. Plusieurs personnes ont été tuées ou 
blessées faute de comprendre les ordres et les sommations; un 
médecin polonais qui soignait les blessés n'a dû son salut qu'à 
ce qu'il s'est rappelé (à temps!) les deux mots hongrois qui 
signifient : Croix-Rouge. 

Tous ces faits authentiques, d'expérience courante, prouvent 
que la « langue maritime universelle » est loin de répondre à 
tous les besoins des relations internationales, et que, si l'on veut 
être fidèle à l'idée humanitaire qui l'a inspirée et la réaliser plei- 
nement, il est urgent d'instituer une langue internationale parlée 
et écrite, qui sera d'un usage bien plus général et dun manie- 
ment plus facile. 



CHAPITRE PRELIMINAIRE 



CLASSIFICATION BIBLIOGRAPHIQUE DÉCIMALE ' 

Il y a une autre pasigraphie qui est entrée dans la pra- 
tique et qui rend des services d'un autre ordre : c'est la clas- 
sification bibliographique décimale, proposée dés 1873 par M. Melvii. 
Dewey, président de ÏAssociation des bibliothécaires américains. 
et adoptée par Vinstitiit de bibliographie internationale, fondé ii 
Bruxelles en 1895 pour établir un répertoire bibliographiqui- 
universel des productions intellectuelles du monde entier. 
Ce répertoire a pour base une classification méthodique de 
toutes les connaissances humaines et de tous les objets 
d'étude. Celle-ci se traduit par des nombres ou numéros classi- 
ficateurs qui permettent de ranger les fiches (représentatives 
des ouvrages) suivant l'ordre idéologique des matières, tii- 
manière à rapprocher et à classer ensendjle les ouvrages 
relatifs au même sujet, et à permettre l'intercalation indéfinie 
de nouvelles fiches sans troubler l'ordre antérieurement établi. 

Voici comment sont formés les numéros classificateurs : l'en- 
semble des connaissances humaines est divisé en dix grandes 
classes désignées par les dix chiffres, de à 9 : 

Généralités. 

1 Philosophie. 

2 Religion, théologie. 

3 Sciences sociales, droit. 

4 Philologie, linguistique. 

3 Sciences mathématiques et naturelles. 

6 Sciences appliquées, technologie. 

7 Beaux-Arts. 

8 Littérature. 

9 Histoire et Géographie. 

Chacune de ces classes comprend à son tour 10 divisions 
numérotées par un des chiffres de à 9, et qu'on désigne en 
plaçant ce chiffre à droite du chiffre de la classe. Par exemple, 
la cinquième classe est divisée comme suit : 

^ 1. Classification décimale : Tables rjénérales abrégées. Publication n» 9 de 
rOfllce international de Bibliographie, 73 p. 8" (Bruxelles, 1897). Annuah" 
de l'Institut international de Bibliographie pour l'année 1902, 174 i). s 
(Bruxelles, 1902). 



LES PASIGRAPHIES 7 

50 Généralités. 

51 Mathématiques. 

52 Astronomie, géodésie, navigation. 

53 Physique (et mécanique). 

54 Chimie (et minéralogie). 

55 Géologie. 

56 Paléontologie. 

57 Biologie, anthropologie. 

58 Botanique. 

59 Zoologie. 

Puis chacune de ces divisions est partagée en 10 sections, 
qu'on désigne en plaçant le chiffre correspondant à droite de 
ceux qui désignent la division. Par exemple la Physique (53) est 
subdivisée comme suit : 

530 Généralités. 

531 Mécanique. 

532 Hydrostatique et hydrodynamique. 

533 Pneumaticjue (gaz; aérostation). 

534 Acoustique. 

535 Optique. 

536 Chaleur, thermodynamique. 

537 Électricité. 

538 Magnétisme. 

539 Physique moléculaire. 

On conçoit aisément que ce procédé de subdivision peut ètr(^ 
prolongé autant qu'il est besoin pour enfermer l'idée ou le sujet 
considéré dans une classe spéciale; celle-ci sera désignée sans 
ambiguïté par la série des chiffres qui désignent toutes les 
divisions antérieures. Voici un exemple de ces déterminations 
ou spécifications progressives : 
61 Médecine. 
612 Physiologie. 
612.3 Digestion. 
612.31 Bouche. 

612.313 Glandes salivaires. 

612.313.6 Pathologie de la salive. 
612.313.03 Microbes de la salive. 
Tel est le principe de la classification décimale. Nous n'entre- 
rons pas dans le détail des notations qui permettent d'exprimer 
les relations ou les combinaisons de plusieurs idées exi)riniées 



8 CHAPITRE PRÉLIMINAIRE 

chacune par un nombre. Bornons-nous à en donner un exemple : 

étant donné que : 

31 = statistique, 

331.2 = salaire, 

677 = industrie textile, 

31 : 331,2 : 677 signifiera : statistique des salaires dans lindustrio 
textile. 

Pour ranger par ordre tous ces nombres (qui ont des nombres 
de chiffres très divers), on les considère comme dos nombres 
décimaux dont on aurait supprimé le zéro et la virgule, et on les 
range par ordre de grandeur croissante, c'est-à-dire dans l'ordre 
de leurs premiers chiffres (à gauche), s'ils diffèrent; sinon, dans 
l'ordre de leurs deuxièmes chilTres, s'ils dilTèrent; sinon, dans 
l'ordre de leurs troisièmes chiffres, et ainsi de suite. Cet ordre 
est analogue à Tordre alphabétique employé dans les diction- 
naires; il permet d'intercaler entre deux nombres quelconques 
autant d'intermédiaires qu'on veut. Ainsi la classification déci- 
male réunit les avantages du classement idéologique et du clas- 
sement alphabétique. En outre, elle reste toujours ouverte à des 
subdivisions nouvelles, et elle est i)ar suite susceptible d'une 
extension indéfinie. 

« Les nombres classificateurs correspondant à des idées et 
non à des mots, ils constituent une véritable nomenclature inter- 
nationale. > Par exemple, « au même nombre 536 correspondra 
le mot Chaleur dans les tables françaises, Wàrme dans les tables 
allemandes, Heat dans les tables anglaises ». La classification 
bibliographique ainsi obtenue est donc absolument interna- 
tionale. 

Nous n'avons pas à apprécier ici les services que ce système 
rend à la bibliographie'. Nous n'avons à le considérer que 
comme une pasigraphie et comme un moyen de communication 
international. Au contraire du Code des signaux maritimes, dont 
les combinaisons ont une signification arbitraire, cette pasi- 
graphie repose sur une base logique. En revanche, elle est d'une 
portée bien moins étendue : ce n'est pas une langue, mais simple- 

1. L'idée de prendre les chiffres pour index des subdivisions d'une classi- 
flcation est très naturelle et très ingénieuse. Comme le pensait Leibniz, les 
nombres sont les plus commodes de tous les signes, d'abord, parce qu'ils 
sont concis et maniables; ensuite, parce qu'ils possèdent un ordre fixe et 
bien déterminé; enfin, parce qu'ils sont en nombre illimité. 



LES PASIGRAPHIES 9 

ment une nomenclature. Elle n'exprime en somme que des con- 
cepts ou des classes d'objets; elle est analogue à une langue qui 
ne comprendrait que des substantifs et des adjectifs, mais pas 
de verbes. Elle serait incapable de traduire la moindre phrase. 
On ne peut donc pas la considérer comme une langue interna- 
tionale. 

Nous n'insistons pas sur ce fait qu'elle n'est qu'une pasigraphie, 
c'est-à-dire une langue écrite, car il serait facile de la transformer 
en une langue parlée en traduisant les chiffres par des sons. 
C'est précisément ce qu'ont fait certaines langues philosophiques 
(Delormel, Vidal, Letellier) qui reposent sur une classification 
décimale des idées. Nous indiquerons, dans la critique de ces 
projets, les raisons pour lesquelles il ne nous paraît pas pos 
sible de prendre une classification logique quelconque pour base- 
d'une langue internationale; nous nous permettons d'y renvoyer 
le lecteur. 

Bibliographie. 

Voici, à titre de renseignement, la liste des principaux 
systèmes de pasigraphies ; 

Joseph DE Malmieux : Pasigraphie, dédiée à Sicard (Paris, 1797). 

WoLKE : Die Pasiphrasie (Dessau, 1797). 

Moses Paic : Pasigraphie mittels arabischer Zahlzeichen (Semlin, 
18o9). 

Sinibaldo de Mas : L'Idéographie (Paris, Duprat et Rothschild, 
1863). 

Bachmaier : Pasigraphisches Wôrterbuch, deutsch-englisch-fran- 
zosisch (Augsburg, 1868); id.. Édition anglaise (ibid., 1870). 

Janne Damm : Praklische Pasigraphie (Leipzig, Douffet, 1876). 

E. de Baranovski : L'Idéographie, une langue pour toutes les 
nations (Kharkov, 1884). 

Cari Haag : Versuch einer graphischen Sprache auf logischer Grund- 
lage (Stuttgart, Kohlhammer, 1902). 

W. Rieger : Zifferngrammatik, ivelche mit Hilfe der Wôrterbûcher 
ein mechanisches Uebersetzen aus einer Sprache in aile anderen ermog- 
licht (Graz, Styria, 1903) K 



1. Ce dernier projet, comme son titre l'indique, ne traduit en chiffres que 
la partie grammaticale des mots, et emploie les radicaux nationaux. Ce n'est 



10 CHAPITRE PRÉLLMINAIRE 

On peut joindre aux Pasigraphies le langage mimique, pi. 
conisé comme langue universelle par quelques i)ersonn«^. 
notamment par Jean Rambosson, auteur d'un livre sur YOv'ujinc 
de la parole et du langage parlé, qui publia en i8o3 une Élude phi- 
losophique et pratique du langage mimique comme langage universel 
(Hachette) '. Il est clair qu'il ne peut ùlro question du langage 
des sourds-muets, qui se compose de signes alphabrlicjucs. et 
qui suppose une langue écrite, soit nationale, soif inlcnin 
tionale *; mais seulement d'un système de signes itléographiqiK-s 
qui serait un développement et un perfectionnemtMit de la 
mimique naturelle, à laquelle on est obligé de recourir avec dc-^ 
étrangers dont on ignore la langue. Or il importe peu «pie ces 
signes soient des dessins écrits ou des gestes : tout ce que nous 
dirons des langues idéographiques (ou philosophiques) s'appli- 
quera à un tel système. 

Quoi qu'il en soit, l'immense majorité des hommes trouvera 
toujours plus commode l'emploi des signes vocaux et écrits 
habituels que celui des signes manuels; et cela est si vrai, que 
l'on apprend à présent aux sourds-muets à parler et à lire la 
parole, et que cette nouvelle méthode est considérée comme 
un progrès par rapport à la méthode de l'abbé de l'Epée, si 
utile et si ingénieuse qu'elle soit. Dans tous les cas, on voit 
que les sourds-muets, auxquels certains inventeurs de L. I. 
ont pensé avec une sollicitude fort louable, mais trop exclu- 
sive, ne seront nullement privés des bienfaits d'une L. I. écrite 
et parlée, et pourront s'en servir par la méthode qui leur seiii 
familière. 

donc que la moitié d'une pasigraphie numérique analogue à celles de Paic 
et de Bachmaier. 

1. Voir aussi le journal La Science, 1835. 

2. Cette remarque suffit à montrer que les sourds-muets pourront parler 
par gestes une langue internationale quelconque aussi bien qu'une langue 
nationale. 



SECTION 1 

SYSTÈMES « A PRIORI 



CHAPITRE I 



DESCARTKS 



Le grand philosophe français a exprimé son opinion sur le 
problème de la Langue universelle dans une Lettre au P. Merseiine 
du 20 novembre 1629 ^ Son ami et correspondant lui avait 
envoyé un placard ou prospectus imprimé, en latin, d'un auteur 
inconnu, contenant six propositions relatives à une langue uni- 
verselle. Descartes commence par discuter ces propositions, en 
essayant de deviner leur sens, avec une tendance visible (qui est 
un trait de son caractère) à n'y trouver rien de merveilleux, rien 
qu'il n'eut pu inventer lui-même sans peine. Nous citons le pas- 
sage le plus intéressant de cette discussion, parce qu'il contient 
un programme de langue artificielle qui a été réalisé de nos 
jours : 

« Pour la signification des mots, il n'y promet rien de parti- 
culier; car il dit dans la quatrième proposition : lingiiam illam 
interpretari ex didionario, qui est ce qu'un homme un peu versé 
aux langues peut faire sans luy en toutes les langues com- 
munes... Ce qui empesche que tout le monde ne le pourroit pas 
faire, c'est la difficulté de la grammaire; et je devine que c'est 



I. Edition Clerselier, t. I, n" 111, p. 498; éd. Cousin, t. VI, p. 61; id. 
Adam-Tannery, t. 1, p. 76 (Paris, Cerf, 1898). 



12 SECTION I CHAPITRE I 

tout le secret de vostre homme. Mais ce n'est rien qui ne soit 
tres-aisé; car faisant une langue, où il n'y ait quune faconde 
conjuguer, de décliner, et de construire les mots, qu'il n'y en ait 
point de defectifs ny d'irreguliers, qui sont toutes choses venues 
de la corruption de l'usage, et mesmc que rinflexion des noms 
ou des verbes et la construction ' se fassent par affixes, ou devant 
ou après les mots primitifs, lesquelles affixes soient toutes spé- 
cifiées dans le dictionnaire, ce ne sera pas merveille que les 
esprits vulgaires apprennent en moins de six heures à composer 
en cette langue avec l'aide du dictionnaire, qui est le sujet de la 
première proposition. » 

Dans ces lignes, Descartes esquisse le plan d'une langue régu- 
lière et pratique, que l'on puisse comprendre immédiatement 
à l'aide du seul dictionnaire. C'est précisément là ce que le 
D"" Zameniiof a voulu et réalisé en créant VEsperanlo. Mais Des- 
cartes paraît dédaigner une telle langue utilitaire, faite pour les 
« esprits vulgaires » ; il rêve d'une langue philosophique qu'il définit 
en ces termes : 

« Au reste, je trouve qu'on pourroit adjouter à cecy line inven- 
tion, tant pour composer les mots primitifs de cette langue, que 
pour leurs caractères, en sorte qu'elle pourroit estre enseignée 
en fort peu de tems, et ce par le moyen de l'ordre, c'est-à-dire, 
établissant un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer 
en l'Esprit humain, de mesme qu'il y en a un naturellement 
établi entre les nombres; et comme on peut apprendre en un 
jour à nommer tous les nombres jusques à l'infini, et à les écrire, 
en une langue inconnue, qui sont toutesfois une infinité de mots 
differens; qu'on pust faire le mesme de tous les autres mots 
nécessaires pour exprimer toutes les autres choses qui tombent 
en l'esprit des hommes; si cela estoit trouvé, je ne doute point 
que cette langue n'eust bien tost cours parmy le monde, car il y 
a force gens qui employeroient volontiers cinq ou six jours de 
tems pour se pouvoir faire entendre par tous les hommes. L'in- 
vention de cette langue dépend de la vraye Philosophie; car il 
est impossible autrement de dénombrer toutes les pensées des 
hommes, et de les mettre par ordre, ny seulement de les dis- 
tinguer en sorte qu'elles soient claires et simples; qui est à mon 
advis le plus grand secret qu'on puisse avoir pour acquérir la 

1. Sous-entendu : des mois. 



DESCARTES 13 

bonne science; et si quelqu'un avoit bien expliqué quelles sont 
les idées simples qui sont en l'imagination des hommes, des- 
quelles se compose tout ce qu'ils pensent* et que cela fust receu 
par tout le monde, j'oserois espérer ensuite une langue univer- 
selle fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire, et, ce qui 
est le principal, qui ayderoit au jugement, luy représentant si 
distinctement toutes choses, qu'il luy seroit presque impossible 
de se tromper; au lieu que tout au rebours, les mots que nous 
avons n'ont quasi que des significations confuses, ausquelles 
l'esprit des hommes s'estant acoutumé de longue main, cela est 
cause qu'il n'entend presque rien parfaitement. Or je tiens que 
cette langue est possible, et qu'on peut trouver la Science de qui 
elle dépend, par le moyen de laquelle les paysans pourroient 
mieux juger de la vérité des choses, que ne font maintenant les 
l)hilosophes-. » 

Nous avons tenu à citer en entier ce passage, car il formule 
avec une clarté magistrale le programme de toutes les langues 
philosophiques nées depuis lors, et en exprime les idées direc- 
trices : l'analogie de toutes les idées avec les notions de nom- 
bre; la recherche des idées simples qui forment par leurs com- 
binaisons toutes les autres idées; l'analogie de ces combinaisons 
avec des opérations arithmétiques, et par suite l'assimilation du 
raisonnement à un calcul mécanique et infaillible. De là suit que 
chaque mot doit envelopper et symboliser la définition de 
l'idée; que la langue ainsi créée « dépend de la vraie philoso- 
phie », et que, inversement, elle l'incarne, de sorte que l'ap- 

1. Ce quelqu'un, c'est Descartes lui-mt^me, qui voulait fonder toute la plii- 
losophie sur les « idées claires et distinctes ». Ainsi son idée de la langue 
universelle se rattache directement aux principes de sa philosophie. 

2. Une copie de ce passage se trouve dans les papiers de Lfibmz, qui y a 
ajouté la remanjue suivante : 

« Cependant quoyque cette langue dépende de la vraye philosophie, elle 
ne dépend pas de sa perfection. C'est-à-dire cette langue peut estre établie, 
quoy([ue la philosophie ne soit pas parfaite : et à mesure que la science 
des hommes croistra, cette langue croistra aussi. En attendant elle sera 
d'un secours merveilleux et pour se servir de ce que nous sçavons, et pour 
voir ce qui nous man([ue, et pour inventer les moyens d'y arriver, mais sur 
tout pour exterminer les controverses dans les matières (jui dépendent du 
raisonnement. Car alors raisonner et calculer sera la môme chose. » (Opus- 
cules et fragmenls inédits de Leibniz, éd. Couturat, p. 27-28 ; Paris, 
Alcan, 1903.) 

Cette remarque est intéressante : 1° parce qu'elle tend à réfuter une objec- 
tion adressée aux langues philosophiques; 2° en ce qu'elle montre le lien 
qui rattache le projet de Leibniz à celui de Descartes. 



14 SECTION I, CHAPITRE I 

prendre, c'est apprendre à penser. Toutes ces idées se trouve» - 
ront développées et appliquées chez les successeurs de Descaries. 
Mais, à côté de ces idées qui constituent le principe d'un voca- 
bulaire philosophique tout différent de celui de nos langues, 
et qui caractérisent les langues a priori, il ne faut pas oublioi- 
que Descartes a émis des vues d'une justesse et d'une précision 
admirables sur la constitution d'une grammaire régulière el 
logique, applicable aux radicaux des langues a posteriori. On 
peut donc dire que, dans cette seule lettre, le père de la philoso- 
phie moderne a conçu et prévu les deux principaux systèmes 
de langue universelle que nous allons étudier tour à tour. 



CHAPITRE II 



DALGARNO * 

La langue philosophique de George Dalgarno est surtout un 
vocabulaire fondé sur une classification logique de toutes les 
idées"-. Los 17 classes suprêmes sont désignées par 17 lettres 
dont chacune sera l'initiale de tous les mots de la classe corres- 
pondante. En voici la liste, qui donne en môme temps l'alphabet 
do la langue : 

A Êtres, choses. 

H ^ Substances. 

E Accidents. 

I Êtres concrets (composés de substance et d'accident). 

Corps. 

Y* Esprit. 

U Homme (composé de corps et d'esprit). 

M Concrets mathématiques. 

1. Ars Sionorian, vulgo Charncter universalis et Lingiia philosophica 
(London, 1001). Le sous-titre est significatif : Qua potevunt homines cliver- 
sissimorum Idiomatum, spatio duariim septimanarum, omnia Animi sua 
sensa {in Rébus familiaribus) non minus intelligibiliter, sive scribendo sive 
loqiiendo, mutuo coinmunicare, quam Lingids propriis vernaculis. Prœlerea 
hinc etiam poterunt Juvenes Philosophise Principia et veram Logicse Praxin 
citiuset facilius multo imbibere, quam ex vulgaribus Philosopkorum scriplis. 
Cf. Lexicon grammalico-philosophicum, dans les papiers de Leihmz (Phil., 
VII, D. I, 1). George Dalgarno, né à Oid-Aberdeen vers 1020, fut directeur 
(Fécolo privée à Guernesey. puis ù Oxford, et mourut en 1087. Il est l'auteur 
du Didascalocoplius {[(SS^O), c'est-à-dire d'une méthode d'instruction pour les 
sourds-muets, et l'inventeur d'un alphabet de signes manuels. C'est, comme 
on voit, un précurseur de l'abbé de l'Épée. 

2. Celte classification a eu l'iionneur de servir de guide et de modèle à 
Leibniz dans les tables de définitions (ju'il dressait en vue de son Encyclo- 
pédie. Voir CouTURAT, La Logique de Leibniz, ch. V, § 24; et Opuscules et 
fragments inédits de Leibniz (Phil., Vil, D, ii. 1-2, 3). 

3. Voyelle grecque : r, {êta), 

4. Voyelle grecciue : u (upsilon). 



16 SECTION I, CHAPITRE II 

N Concrets physiques. 
F Concrets artificiels. 
B Accidents mathématiques. 
D Accidents physiques généraux. 
G Çhialités sensibles. 
P Accidents sensitifs. 
T Accidents rationnels (intellectuels). 
K Accidents politiques. 
S Accidents communs. 
La lettre S, quand elle n'est pas initiale, est une lettre servile 
ou auxiliaire, c'est-à-dire qui concourt à' la formation des mots 
sans avoir un sens logique déterminé. Trois autres lettres sont 
également serviles : 
r, qui signifie l'opposition (le contraire); 
1, qui signifie le milieu entre les extrêmes; 
V, qui est l'initiale caractéristique des noms de nombre. 
Chacune des 17 classes se divise en sous-classes, qui se dis- 
tinguent par la variation de la seconde lettre. Voici, par exeniph-, 
les sous-classes de la classe K (accidents politiques) : 

Ka- Relations d'office (de JonctionJ. 

Kt,- Relations judiciaires. 

Ke- Matière judiciaire . 

Ki- Rôle des parties. 

Ko- Rôle du juge. 

Ku- Délits. 

Ku- Guerre. 

Ska- Religion. r : Superstition. 

Enfin, chaque sous-classe comprend un certain nombre de mois 
qui se distinguent par la variation de la dernière lettre. Voici, 
par exemple, les mots rangés dans la dernière sous-classe (Ska-) : 

r : nature. 
r : misère. 
r : profaner, 

r : louer. 



Skam 


grâce. 


Skan 


félicité. 


Skaf 


adorer. 


Skab 


juger. 


Skad 


prier. 


Skag 


sacrifice. 


Skap 


sacrement, 


Skat 


mystère. 


Skak 


miracle. 



DALGARNO 17 

On voit que cette classification comprend à la fois les noms et 
les verbes. L'auteur avait inventé des mots spéciaux pour servir 
de pronoms, de particules et de flexions grammaticales. 

On a pu remarquer que dans cette liste les mots se succèdent 
dans un ordre déterminé, correspondant à l'ordre constant des 
voyelles et des consonnes. Lorsqu'il n'y a pas assez de voyelles 
ou de consonnes simples, on emploie à leur suite des voyelles ou 
consonnes doubles. 

Cet ordre constant établi entre les voyelles, d'une part, et les 
consonnes, d'autre part, correspond à leurs valeurs numériques. 
En effet, Dalgarno a inventé, pour traduire les nombres en 
mots, la méthode suivante. A chacun des 10 chiffres il fait cor- 
respondre une voyelle (ou diphtongue) et une consonne : 

1 

2 

3 

4 ■ 

5 

6 

7 

8 

9 



Un nombre écrit dans le système décimal se traduira par un 
mot contenant autant de lettres (voyelles et consonnes, alterna- 
tivement) qu'il a de chiffres, chaque lettre correspondant au 
chitïre de même rang (toutes ces lettres sont précédées de Tini- 
tiale caractéristique V). Ainsi : 

Vel signifie 30 

Vado — 154 

Vendo — 3234 

Ventura — 32861 

Dans les mots ordinaires de cette langue, chaque lettre n'a 
pas un sens logique déterminé, attendu que ce sens varie du 
tout au tout d'une classe à l'autre; elle n'a qu'un sens numé- 
rique : elle indique le numéro d'ordre de la sous-classe dans la 
classe, ou du mot dans la sous-classe. Mais comme, d'autre part, 
l'ordre des sous-classes et celui des mots est presque toujours 
absolument arbitraire, il en résulte que pour connaître ou 

CouTURAT et Leau. — I.anfruo univ. ^ 



A 


M 


H 


N 


£ 


F 





B 


y 


D 


u 


G 


AI 


P 


El 


T 


01 


K 


I 


L 



18 SECTION I, CHAPITRE II 

retrouver le sens d'un mot il faut savoir par cœur toute la clas 
sification logique, c'est-à-dire tout le dictionnaire. Par exemple : 

N^ika signifie Éléphant. 

Nr,kTi — Cheval. 

Nr.ke — Ane. 

Nïiko — Mulet. 
Pour retenir le sens de chacun de ces mots, si semblables de 
forme, il faut se rappeler exactement l'ordre dans lequel les 
animaux correspondants sont rangés, sans en omettre un seul. 
On voit par cet exemple combien une telle langue est artificielle, 
et par suite difficile à apprendre, à retenir et à pratiquer. 

P.-S. — Dalgarno avait eu pour précurseur un autre Écossais, sir 
Tliomas Urquhart (ou Urchard) de Cromarty (1611-1660), connu 
surtout par sa traduction de Rabelais, devenue classique en Anglt- 
terre, qui avait publié Logopandecteision, or an Inlroduclion to thc 
Universal Language (London, in-4°, 1053). Ce projet tout théorique 
ne compi^enait ni vocabulaire ni grammaire. Il y avait 12 parties du 
discours; les noms avaient 11 genres, 11 cas et 4 nombres; les 
verbes, 4 voix, 7 modes et H temps; enfin chaque mot devait avoir 
au moins iO synonymes. L'indication la plus intéressante est 
celle-ci : chacune des lettres d'un mot devait avoir un sens, de sorte 
qu'on pourrait les intervertir sans inconvénient. Cela suffit à carac- 
tériser une langue philosophique analogue à celle de Leibniz. — Un 
autre projet a été conçu vers le même temps par le marquis de WoR- 
CESTER {Century of thc Names and Scantling of... Inventions, 1663 -, 
mais ce n'était qu'un « caractère universel », c'est-à-dire une pasi- 
graphie que chacun pourrait lire dans sa propre langue. V. John 
WiLLCOCK, Sir Thomas Urquhart of Cromartie (Edinburgh and Lon- 
don, 1899). 



CHAPITRE III 



WILKINS' 



John WiLKiNS (1614-1672), évéque de Chester, était un des 
savants les plus éminents de l'Angleterre. Il lut un des fonda- 
tours de la Société Royale de Londres, et son premier secrétaire. 
Il avait publié, vingt ans avant l'ouvrage de Dalgarno, un Mercure 
qui paraît n'être qu'un traité de Cryptographie ou de correspon- 
<lance secrète 2. Le projet de Dalgarno fut probablement inspiré 
par ce premier essai; Wilkins entreprit à son tour de le i)erlec- 
tionner. Son projet, très complet et très développé, comprend à 
la fois une langue philosophique et une pasigraphie idéogra- 
phique {Caraclère réel) qui traduit les mots de la langue par des 
<'spècos d'hiéroglyphes. Mais, comme ces mots peuvent aussi 
s'écrire avec les lettres ordinaires, nous ne parlerons pas de 
cotte i)asigraphie, que Leibniz jugeait entièrement inutile, et 
plutôt rebutante^. 

Le principe du système de Wilkins est le même que celui du 
système de Dalgarno. Le vocabulaire est fondé sur une classifi- 
cation logique de toutes les idées, réparties en 40 genres, que 
caractérisent les deux premières lettres de chaque mot. Eu voici 

la liste : 

B* Idées transcendentales générales. 

Ba Relations trenscendenlales mixtes. 

Be Relations transcendentales d'action. 



\. An Essai/ towards a Real Characler and a Philosop/iical Language (in- 
Tolio, London, 1G68). 

2. Mercury, or the secret and swift Messenger, sheiving hoiv a Man ma;/ 
irilli Privacg and Speed communicate his Thoiighls to a Friend al a Distance 
(London, 1641). 

3. Voir CouTLUAT, La Logique de Leibniz, p. 59. 



20 



SECTION 


I. CHAPITRE m 


Bi Discours (Langage). 


Da Dieu. 




Da Le monde. 




De Les élémenls. 




Di Les pierres. 




Do Les métaux. 




Ga Les plantes : 


feuilles. 


Ga - 


fleurs. 


Ge - 


fruits. 


Gi - 


arbustes. 


Go - 


arbres. 


Zx Les animaux 


: exsangues. 


Za - 


poissons. 


Ze - 


oiseaux. 


Zi — 


bêtes (quadrupèdes) 



Pa Parties particulières. 

Pa Parties générales. 

Pe Quontité : Grandeur. 

Pi — Espace. 

Po — Mesure. 

Ta Qualité : Pouvoir naturel. 

Ta — Habitude. 

Te — Manières. 

Ti — Qualités sensibles. 

To — Maladies. 

Ga Action spirituelle. 

Ca Action corporelle. 

Ce Mouvement. 

Ci Opération. 

Co Relations économiques. 

Cy Possessions. 

Sa Provisions. 

Sa Relations civiles. 

Se Relations judiciaires. 

Si Relations militaires. 

So Relations navales. 

Sy Relations ecclésiastiques. 
Chacun de ces 40 genres se divise en un certain nombre de 
dljj'évences, et chaque différence en un certain nombre d'espèces. 
Ces différences et ces espèces étant rangées par ordre, on leur 



WILKINS 2 1 

fait correspondre respectivement les 9 consonnes et les 9 voyelles 
suivantes, qui représentent leurs numéros d'ordre : 

1 2 3 4 5 G 7 8 9 

Différences :bdgptczs n 
Espèces : a a e i o u y yi yui 

Un radical se compose des deux premières lettres correspon- 
dant à son genre, de la consonne correspondant à sa différence, 
et de la voyelle correspondant à son espèce. Par exemple, De 
signifie Élément; Deb indique la 1'" différence du genre Élément. 
à savoir Feu ; et Deba indique la l""* espèce de Feu, à savoir Flamme. 

Aux radicaux ainsi constitués il faut ajouter les dérivations et 
\cH flexions. 

Les dérivations par affinité et par opposition sont indiquées par 
la répétition de certaines lettres du radical, ou par la substitu- 
tion des lettres opposées-. 

Les adjectifs se forment en changeant la 1'''^ consonne du radical 
suivant une certaine règle. 

Les abstraits se forment en changeant (suivant la même règle) 
la 2'' consonne du radical. Par exemple, Saba signifie roi; Sava 
signifiera royauté '. 

Les adverbes se forment en changeant la voyelle radicale en 
diphtongue (en lui ajoutant un i). 

Dans les substantifs, le pluriel s'indique en ajoutant -u à la fin 
du radical. 

Dans les verbes, Vactif ci le passif s'indiquent en insérant res- 
pectivement 1 ou m après la première voyelle du radical. 

Les radicaux, modifiés au besoin par les dérivations et les flexions 
précédentes, constituent les mots proprement dits. Restent les 
particules, qui sont de deux sortes : les particules grammaticales et 
les particules transcendentales. 

Les particules grammaticales sont 

i" La copule (le verbe être); 

2° Les pronoms; 

1. Nous remplaçons par u le caractère grec composite (cursil) qui repré- 
sente la diphtongue o-j. Wilkins a prévu le cas où il y aurait plus de 9 dif- 
férences dans un genre ou plus de 9 espèces dans une différence, et inventé 
un artifice pour continuer la numération avec des lettres. 

2. Un tableau spécial indique les couples de lettres qui seront par conven- 
tion considérées comme opposées. 

3. Ces substitutions de consonnes sont rendues possibles par le fait que la 
moitié seulement (9) sont employées à former les radicaux. 



22 SECTION I, CHAPITRE III 

3° Les interjections; 

4" Les prépositions (monosyllabes commençant par L ou R) ; 

y° Les adverbes (monosyllabes en M-); 

6° Les conjonctions (monosyllabes en N-); 

7" Les articles ; 

8', 9" Les modes et les temps des verbes'. 

Les particules transcendentales sont des syllabes (préfixes ou 
suffixes) qui contiennent les voyelles a, a, ou e, et qui expriment 
les relations suivantes par rapport à l'idée du radical : 



Métaphore. 
Similitude. 


Espèce. 
Manière. 


Chose. 
Personne. 


Liou. 
Temps. 


Cause. 
Signe. 


Agrégat, 
.•^égrégat. 


Lamo. 
Aiguille. 


Outil. 
Vase. 


Instrument. 
Machine. 


Cloison. 
Armemont 


Vôtement. 
Armure. 


Maison. 
Chanihre. 


Habitude. 
Art. 


Officier. 
Artiste. 


Artisan. 
Marchand. 


Faculté. 
Penchant. 


Commencement 
Képëtition. 


Entreprise. 
I^:ian. 


Augmentation. 
Diminution. 


E.\c6s. 
Défaut. 


Perfection. 
Corruption. 


Voi.x. 
Langage. 


Màlo. 
Fomello. 


Jeune. 
Partie. 



WiLKiNS a un procédé analogue à celui de Dai.g.vh.vo pour lia 
duire les nombres en mots : il ajoute à la syllabe Pob (caiaclc 
ristique des noms de nombre) les voyelles ou consonnes qui 
correspondent, dans le tableau donné plus haut, aux cliilTres 
consécutifs du nombre à énoncer. 

L'ouvrage de Wilkins se termine par un Dictionnaire où les 
mots anglais sont rangés par ordre alphabétique; en regard de 
chaque mot se trouve, soit l'indication des numéros de son 
■ genre, de sa différence et de son espèce (au cas où ce mot est 
catalogué dans la classification logique), soit la définition du 
mot au moyen de radicaux catalogués (et, au besoin, de dériva- 
tions ou de flexions). 

Ce système a le môme défaut fondamental que celui de D.\i.- 
G.\RNO, quoiqu'il soit théoriquement plus parfait. C'est celui qu(> 
Leibniz jugeait le meilleur de tous ceux qui avaient été propo.sés 
de son temps; il faisait grand cas de l'œuvre de Wilkins, et, s'en 
inspirait fréquemment, tout en la discutant. 

I. On voit par là que celte langue est tout à fait analytique. 



CHAPITRE IV 

LEIBNIZ' 

Leibniz reprochait aux systèmes de Dalgarno et de Wilkins de 
n"ôtre pas encore assez philosophiques. Il rêvait d'une langue 
qui fût non seulement l'expression adéquate de la pensée, mais 
un « instrument de la raison ». L'usage international devait être 
le moindre avantage de cette langue : non seulement les mots 
devaient traduire la définition des idées, mais ils devaient rendre 
sensibles aux yeux leurs connexions, et par suite les vérités rela- 
tives à ces idées, de telle sorte qu'on pût les déduire par des 
transformations algébriques, et remplacer le raisonnement par 
le calcul. Cette langue procédait directement de la conception 
de la Caractéristique universelle, c'est-à-dire d'une Algèbre logique 
applicable à toutes les idées et à tous les objets de la pensée. 

Le principe de la Caractéristique était celui-ci : toutes les idées 
complexes sont des combinaisons d'idées simples, de même que 
tous les nombres non premiers sont des produits de nombres 
premiers. La composition des idées entre elles est analogue à la 
multiplication arithmétique, et la décomposition d'une idée en 
ses éléments simples est analogue à la décomposition d'un 
nombre en ses facteurs premiers. Cela admis, il est naturel de 
représenter les idées simples par les nombres premiers, et les 
idées composées de telles ou telles idées simples par le produit 
des nombres premiers correspondants. Peu importe d'ailleurs 

1. L'illustre philosophe (1046-1716) n'a composé aucun ouvrage spécial 
touchant la Langue universelle. 11 a pensé à ce sujet pendant toute sa vie, 
depuis l'âge de 18 ans; mais il s'en est surtout occupé vers 1679. Les nom- 
breux textes relatifs à son projet sont dispersés dans plusieurs éditions, et 
la plus grande partie est encore inédite. Les principaux sont cités ap. Col- 
TURAT, La Logique de Leibniz, ch. 111, et Opuscules et fragments inédits de 
Leibniz, notamment Phil. VII, B, ni. 



24 SECTION I, CHAPITRE IV 

que le nombre des idées simples soit petit ou grand, ou nuMne 
infini : elles trouveront toujours assez de symboles dans la suite 
des nombres premiers, qui est infinie. Toutes les vérités logiques 
seront représentées par des vérités arithmétiques relatives à la 
multiplication et à la division, comme celles de la table de 
Pythagorc (Ex. : 2x3^6), et tout raisonnement se réduira à 
un calcul numérique. 

Pour transformer ce calcul logique en une langue, il suffit de 
traduire les nombres par des mots prononçables, suivant une 
méthode analogue à celles de Dalg.\rno et de ^VlLKINS. On repré 
sentera les 9 chiffres significatifs par les 9 premières consonnes : 
b, G, d, f, g, h, 1, m, n; et les unités décimales successives (1. K». 
100, 1 000, 10000) par les 5 voyelles : a, e, i, o, u. Les unités d'ordre 
supérieur pourront être représentées par des diphtongues. Dès 
lors, pour énoncer ou pour écrire un nombre, il suffit d'énoncer 
le nombre des unités de chaque ordre décimal, en associant la 
consonne correspondant au chiffre et la voyelle correspondant 
à l'ordre décimal. Par exemple, le nombre 81 374 s'écrira et se 
prononcera : Mubodilefa. 

Cette notation a sur celle de DALGAR^'0 cet avantage, que la 
valeur numérique des lettres est indépendante de sa position (de 
son rang), de sorte qu'on peut intervertir sans inconvénient les 
syllabes du mot, chacune d'elles indiquant par sa voyelle l'ordre 
d'unités qu'elle représente. Ainsi le môme nombre pourra aussi 
bien s'énoncer : Bodifalemu, c'est-à-dire : 

1 000 + 300 -f 4 + 70 -H 80 000 = 81 374. 

Leibniz voit dans cette faculté de permuter les syllabes d'un 
mot une grande commodité, et croit qu'elle offrira des ressources 
merveilleuses pour la poésie et le chant. Il entrevoit même la 
possibilité de traduire cette langue en musique. 

Telle était l'idée première de sa Langue universelle. Mais pour 
la réaliser, il fallait élaborer un vocabulaire et une grammaire. 
Pour former le vocabulaire, il fallait analyser toutes les idées 
de l'esprit humain, les réduire à leurs éléments simples, et dresser 
le catalogue complet de ceux-ci, c'est-à-dire des idées premières. 
D autre part, pour composer une grammaire « rationnelle », il 
convenait d'étudier les grammaires des langues naturelles, pour 
démêler et dénombrer les diverses relations des idées, exprimées 
par les particules et par les flexions. Ce double travail d'analyse 
logique des mots et des formes grammaticales, qui devait néces- 



LEIBNIZ 2d 

sairemont prendre pour base l'étude comparative des langues et 
des grammaires, a beaucoup occupé Leibniz, et n'a jamais été 
achevé. Aussi sa Langue philosophique est-elle restée à l'état de 
projet théorique. 

Toutefois, pour faciliter la transition des langues naturelles à 
la langue « rationnelle », Leibniz fut amené à admettre un inter- 
médiaire et un substitut provisoire. L'élaboration de la gram- 
maire devait précéder celle du vocabulaire; par suite, en atten- 
dant qu'on eût inventé les mots véintables, il était bon d'appliquer 
les règles grammaticales à un substratum concret, qui ne pou- 
vait être emprunté qu'à une langue naturelle. Leibniz choisit 
naturellement le latin, qui était la langue savante de son temps. 
C'est donc au vocabulaire latin qu'il veut appliquer provi- 
soirement la grammaire philosophique. Celle-ci doit être, d'une 
part, universelle, c'est-à-dire réunir toutes les ressources et tous 
les avantages des grammaires naturelles, de manière à pouvoir 
exprimer toutes les distinctions et toutes les nuances qu'offrent 
les diverses langues; mais, d'autre part, elle doit être absolu- 
ment régulière, c'est-à-dire exempte des exceptions, des anomalies 
et des illogismes qui entachent toutes les grammaires naturelles. 
De cette manière, elle sera à la fois plus riche et plus simple 
qu'aucune d'elles; d'autant plus que Leibniz s'attache à en 
bannir toute complication superflue. Cette partie de son œuvre 
étant celle qui offre aujourd'hui le plus d'intérêt pratique, nous 
allons l'exposer avec quelque détail. 

En premier lieu, Leibniz déclare inutile et illogique la plura- 
lité des déclinaisons et des conjugaisons. Il ne devra donc y 
avoir qu'une seule déclinaison et qu'une seule conjugaison, 
toutes deux absolument régulières et sans exception. De plus, 
la distinction des genres est complètement inutile : on la suppri- 
mera. Cette triple simplification rend déjà la langue rationnelle 
bien plus facile qu'aucune langue naturelle; car, comme le 
remarque expressément Leibniz, la partie la plus difficile de la 
grammaire est la diversité des genres, des déclinaisons et des 
conjugaisons. Mais la conjugaison peut se simplifier encore : la 
variation du verbe suivant les personnes et les nombres est 
inutile, car cette distinction est déjà indiquée par le sujet; c'est 
là une sorte de pléonasme ou de double emploi, comme la varia- 
tion du verbe suivant le genre, qui a lieu en hébreu. Même dans 
le substantif, la distinction du nombre est inutile, car elle sera 



26 SECTION I, CHAPITIIE IV 

suffisamment indiquée par l'article ou l'adjectif démonstratif qui 
le précède. De même Tadjoctif épithète n'a besoin d'aucune 
flexion, puisquesesflexionsnefont que répétercelles du substantif. 

D'ailleurs, Leibniz tend à supprimer le plus possible les 
flexions •. En effet, elles font double emploi avec les particules : 
les prépositions régissent les cas; les conjonctions régissent les 
modes. Par conséquent, ou bien les cas et les modes dispensent 
des particules, ou bien les particules dispensent des cas et des 
modes. Cette dernière alternative est évidemment préférable, car 
les particules sont bien plus nombreuses et plus variées que les 
flexions; il serait impossible d'avoir autant de cas que de pré- 
positions, et autant de modes que de conjonctions. Il faut donc 
remplacer tous les cas par le nominatif })récédé de diverses 
prépositions, et tous les modes par l'indicatif précédé de diverses 
conjonctions. Il ne reste plus que la distinction des temps, qui 
est essentielle au verbe, mais que Leibniz propose d'étendre aux 
adjectifs (les participes l'ont déjà), aux adverbes, et même aux 
substantifs (qui peuvent désigner une action passée, présente on 
future) 2. De même, il applique les degrés de comparaison, non 
seulement aux adjectifs et aux adverbes, mais aux verbes et aux 
substantifs ^ 

Ces quatre classes de mots proprement dits (par opposition 
aux particules) sont du reste intimement unies par la dérivation. 
Dabord, il n'y a pas de difl"érence entre les adjectifs et les 
adverbes : l'adverbe est l'adjectif du verbe. D'autre part, la dis- 
tinction du substantif et de l'adjectif n'a pas grande importance 
logique : le substantif est un adjectif joint à l'idée de chose ou d'être : 
aussi tout adjectif peut-il devenir un substantif. Il n'y a donc on 
définitive que deux classes de mots réellement distinctes : les 
noms et les verbes. Mais les uns peuvent dériver des autres : l'hé- 
breu fait dériver les noms des verbes; Leibniz aime mieux faiiv 
dériver les verbes des noms, qui expriment des idées plus sim- 
ples. Un verbe n'est souvent qu'un nom (un adjectif notamment) 
accompagné du verbe être; celui-ci est donc le seul verbe essen- 

1. En général, il préfère les langues analytiques (comme le français) aux 
langues synthétiques (comme le latin). 

2. Exemples : l'adjectif ridiculurus, pour qualiOer une chose qui sera ou 
ueviendra ndicule (voir une jolie anecdote à ce propos dans les Opuscules 
ineaus, p. zsy) ; les substantifs amavilio etamatâiritio, pour désigner le fait 
d avoir aime ou de devoir aimer, l'amour passé ou futur (if>id.). 

6. U. la règle de la marguerite de M. Bollack. 



LEIBNIZ 27 

tiol, et l'on pourrait former tous les autrescn l'employant comme 
auxiliaire ou comme affixe. Ainsi, une fois qu'on aura établi 
la liste des mots-racines, on devra dresser une liste des affixes 
(jui serviront à former les mots dérivés ; chaque affixe devra 
avoir un sens déterminé et absolument uniforme. 

Si les mots proprement dits constituent la matière du discours, 
\oi^ particules en constituent la forme; aussi Leibni-z attache-t-il 
une grande importance à l'analyse de leur sens et de leur rôle 
grammatical, non seulement pour la constitution d'une « langue 
rationnelle », mais encore pour la connaissance des « diverses 
formes de l'entendement > ' . Nous ne suivrons pas Leibniz dans le 
détail de son « analyse des particules» (à laquelle il a consacré de 
nombreuses pages inédites), justement parce qu'elle avait, selon 
lui, une portée logique bien plus que philologique. Nous indi- 
querons seulement qu'il avait une théorie ingénieuse au sujet des 
prépositions : toutes les prépositions signifieraient primitive- 
ment des relations de lieu, et c'est par des métaphores spatiales 
qu'elles arriveraient à signifier des relations d'un tout autre 
genre. 

Nous n'insisterons pas non plus sur les défauts de ce projel, 
qui sont ceux de toute langue philosophique. Nous avons indiqué 
ailleurs ^ le vice capital du système de Leibniz : les idées ne se 
combinent pas entre elles suivant un mode de composition 
symétrique et uniforme comme la multiplication arithmétique; 
elles ont entre elles des relations hétérogènes et très variées, qui 
correspondent précisément aux particules, et qui devraient s'ex- 
primer par autant d'opérations différentes. De plus, le nombre 
des idées simples est beaucoup plus grand que ne le croyait 
Leibniz, de sorte que VAlphabet des pensées humaines comprendrait 
des centaines et peut-être des milliers de caractères; en leur 
ajoutant la multitude de signes nécessaires pour traduire les 
relations des idées, on obtiendrait une idéographie extrêmement 
compliquée, et pratiquement inutilisable (lors môme qu'on réus- 
sirait à la rendre énonçable sous une forme suffisamment concise 
et claire). Enfin, la richesse même que Leibniz prévoyait pour sa 
langue serait un grand défaut, car elle constituerait pour la 
mémoire une surcharge effrayante. Non seulement, en elïet, il 

1. Voir les Nouveaux Essais, livre 111, ch. vu. 

2. L. CouTURAT, La Logique de Leibniz, Conclusion; Pour la Langu 
internationale, p. 13-14. 



28 SECTION I, CHAPITRE IV 

faudrait reconnaître à l'œil et à l'oreille le même mol dans les 
diverses permutations de ses syllabes; mais la môme idôe serait 
exprimée par une foule de mots différents, correspondant A 
autant de décompositions diflérentes du nombre correspondant 
i en facteurs (non premiers)*. Pour comprendre une telle langue 
et pour la parler, il faudrait, de Taveu même de Leibniz, avoir 
constamment à l'esprit la table de Pythagore, c'est-à-dire elTec- 
tuer sans cesse des multiplications et divisions moniales. On ne 
peut rien dire de plus décisif pour prouver qu'une telle langue 
serait impraticable. 

1. Par exemple, le nombre 120 est susceptible de 7 décompositions en 
2 facteurs: 2 x GO, 4 x 30, 8 :k 15, 3 X 40, 6 X 20, 12 X 10, 24 X 5: de S 
en 3 facteurs, de 4 en 4 facteurs, et d'une en 5 facteurs (qui sont ses facteurs 
premiers). 



CHAPITRE V 

DELORMEL * 

L'auteur de ce projet, inspiré des idées humanitaires de la 
Révolution, se propose « de rapprocher les hommes et les peuples 
par le doux lien de la fraternité » au moyen d'une langue univer- 
selle logique et régulière, tandis que nos langues « présentent à 
chaque instant des irrégularités qui les rendent difficiles et lon- 
gues à apprendre ». Il importe d'autant plus de remarquer qu'il 
« n'entend point par là une langue qui supprime et remplace 
les autres ». Il reconnaît qu'une telle langue ne peut être insti- 
tuée que par le gouvernement : car autrement « chacun y tra- 
vaillera à sa manière », et « le défaut d'uniformité en empêchera 
le succès ». D'ailleurs, « jamais homme ne s'avisera d'apprendre 
une langue, quelque aisé qu'il soit de s'en instruire, s'il ne sait 
que d'autres l'apprennent comme lui ». On ne peut formuler avec 
plus de force et de justesse les raisons qui rendent nécessaire 
l'œuvre entreprise par la Délégation; et pour cela seul, Delormel 
mériterait de n'être pas oublié dans cette Histoire. 

Nous n'entrerons pas dans le détail de sa grammaire, toute a 
priori et embarrassée de néologismes qu'il faudrait définir et 
expliquer. Nous nous contenterons de donner une idée de son 
vocabulaire. Celui-ci repose, en deux mots, sur une classification 
logique des idées à base décimale ". C'est pourquoi l'alphabet 
comprend 10 voyelles : 

a, é, i, 0, u, au, ê. ei, eu, ou, 

1. Projet cVune Langue universelle, pre'senlé à la Convention nationale, 
par le Citoyen Delormel. A Paris, chez l'auteur, au ci-devant Collège de la 
Marche, rue et Montagne Geneviève (sic). An 3 (1793). 50 p. in-8\ 

2. On pourrait donc voir en Delormel un précurseur de la classification 
bibliographique décimale (Voir le Chapitre préliminaire). 



30 SECTION I, CHAPITRE V 

et 20 consonnes : 

labiales : v, f, m, b, p; 

dentales : d, t; 

linguales : z, s, r, j, c (c/i); 

palatales : n, 1, y; 

gutturales: g (dur), k; 

pectorale : h; 

auxiliaires : q ign), x. 
Cela posé, les radicaux (tous substantifs), d'où Ton lire par 
dérivation les adjectifs, les verbes et les adverbes, sont distribués 
dans les classes suivantes, caractérisées par des indicatives ini- 
tiales : 



a Grammaire. 


au Agréables. 


e Art de parler. 


é Morale. 


i État des cjioses. 


ei Sensations. 


Corrélatifs. 


en Perception, jugement. 


u Utiles. 


ou AITections, passions. 


V Mathématique. 


r Commerce. 


f Géographie. 


j Marine. 


m Chronologie. 


c Art militaire. 


b Physique. 


n Arts et métiers. 


p Astronomie. 


1 Sciences. 


d Minéraux. 


y Législation. 


t Végétaux. 


g Religion. 


z Animaux. 


k Gouvernement. 


s Médecine. 





Les subdivisions de chacune de ces classes s'obtiennent en 
ajoutant à l'initiale une 2" et une 3^ lettre. On forme ainsi des 
radicaux de 3 lettres et de 2 syllabes. Les dérivés directs se forment 
en intercalant une lettre entre ces 2 syllabes; et les dérivés secon- 
daires, en intercalant 2 ou plusieurs lettres. Des exemples feront 
comprendre ce système : 

Ava ^ Grammaire. 
Ave = Lettre. 

Alve = voyelle. 
Adve = consonne. 
Avi = syllabe. 
Avo = accent. 
Avau =: mot. 



DELORMEL 31 

Âlvau := nom. 

Alavau = nom commun. 
Alevau = nom propre. 
Âlivau = radical. 
Alidvau = dérivé. 
Alizvau = composé. 
ol ainsi de suite, les subdivisions étant marquées par de nou- 
velles lettres intercalaires. 

Les particules sont formées tout aussi régulièrement : les pro- 
noms personnels sont a, e, i; les nombres : za, ze, zi, zo, zu,... 
pour les unités, da, de, di, do, du,., pour les dizaines, fa, fe, fi, 
fo, fu,... pour les centaines (ba, be, bi, bo, bu désignant les unités 
décimales d'ordre ternaire : mille, million...); les prépositions: 
la, le, li, lo, lu,... les conjonctions : ta, te, ti, to, tu,...; et même 
les interjections : ha, he, hi, ho, hu... , 

Les mots dérivés d'un radical et ses diverses flexions se for- 
ment au moyen des l;j indicatives finales suivantes : 

z marque le pluriel dans les articles et les pronoms; 
V l'adjectif et le nombre ordinal; 
b le plus-que-parfait du verbe; 
p le passé — 

d le présent — 

s le futur antérieur — 

r le futur 
t l'adverbe; 
1 le diminutif; 
n — comparatif; 

g — superlatif; 

m l'augmentatif; 
f — comparatif; 

c — superlatif; 

k la négation, ou plutôt le contraire; exemples : le ^= près 
de, lek = loin de; li = dans, lik = hors de; lau =: devant, lauk = 
derrière ; na =: avec, nak = sans. 

Enfin les mois composés se forment aussi par intercalation du 
radical déterminant au milieu du radical déterminé; par exemple, 
de alve := voyelle et ze = deux on forme : alzeve = diphtongue. 

Nous n'insisterons pas sur la critique de ce projet, qui n'a 
qu'un intérêt historique. Il suffira de remarquer qu'il a les 
mêmes défauts que toutes les langues philosophiques, car il 



32 SECTION I, CHAPITRE V 

repose comme elles sur « un tableau réfléchi des connaissances 
humaines ». Toutes les flexions y sont également arbitraires. Il a 
un défaut propre, qui est la formation des dérivés et composés 
par intercalation : c'est là un procédé tout à fait contraire ;"i 
l'esprit des langues européennes, et qu'on ne saurait trop évitei-, 
car il dénature le radical et le rend méconnaissable; dans nos 
langues, un radical est un bloc, dont les extrémités peuvent sans 
doute s'altérer, mais dont le centre est immuable, et surtout insé- 
parable. 



CHAPITRE VI 

SUDIIE : SOLRÉSOL * 

Jean-François Sudre, né à Albi en 1787, était professeur à l'école 
de Sorèze lorsqu'il eut (en 1817) l'idée de prendre pour éléments 
d'une langue universelle, au lieu des sons divers et variables de 
nos langues, les sept notes de la musique, signes uniformes, 
invariables et vraiment universels. Ces notes pouvaient dailleurs 
s'employer de sept manières différentes, qui constituent autant 
de formes de la Langue musicale : 1" on peut énoncer ou écrire 
les noms internationaux de ces notes, ou seulement leurs ini- 
tiales (s = si, so = sol); 2° on peut les chanter ou les jouer sur 
un instrument de musique quelconque; 3° on peut les écrire sur 
une portée comme de la musique; 4° on peut les représenter par 
7 signes sténographiques spéciaux, soit écrits, soit dessinés en 
l'air avec le doigt-; ii» on peut les figurer par les 7 premiers 
chiffres arabes, ou par les nombres correspondants de coups 
sonores, de pressions tactiles, etc. ; 6" on peut les représenter par 
les 7 couleurs du spectre (feux, lanternes, fusées, etc.) ; 7" enfin 
on peut les désigner en touchant avec l'index de la main droite 
les 4 doigts de la main gauche ou leurs intervalles (qui rempla- 
cent ainsi la portée musicale). Plusieurs de ces modes de trans- 
mission peuvent servir aux aveugles et aux sourds-muets, à qui 
l'auteur espérait ainsi faciliter les relations sociales; d'autres 
conviennent aux communications à distance, optiques ou acous- 
tiques, sur terre ou sur mer, de jour ou de nuit, ou à la corres- 

1. Langue musicale universelle, inventée par Fran(;ois Siure, également 
inventeur de la Téléphonie. Double dictionnaire. 2* éd. xxxi -|- xxiv -j- 147 
+ :il7 -j- 10 p. in-i" (Paris, 1800). Grammaire du Solrésol ou Langue uni- 
verselle de Fr. Sudre, par Colesias Gajewski, 44 p. in-lG (Paris, 1902). 

2. Inventés par Vincent Gajewski (1813-1881). 

CouTURAT et I-EAU. — Laiiguc univ. 3 



34 SECTION I, CHAPITRE VI 

pondance secrète. Cette langue est donc à la fois parlée, écrile, 
muette et occulte. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire d'être musicien 
pour l'apprendre. 

Vocabulaire. 

Le lexique est naturellement combiné tout entier a priori; mais 
il ne repose pas, comme dans les langues philosoi)hiques, sur 
une classification logique des idées. Les mots sont de 1, 2, 3, 4 
ou :i syllabes suivant qu'ils sont formés par la combinaison dr 
1, 2, 3, 4 ou 5 notes '. 

Les combinaisons de 1 et 2 notes sont les particules et les pro- 
noms : si = oui, do = non; re =et; mi = ou; sol = si (conj.i: 
dore = je ; demi = tu ; dofa = il ; redo = mon ; remi = ton ; 
refa = son, etc. 

Les combinaisons de 3 notes sont les mots les plus usités : 
doredo = temps ; doremi =jour; dorefa = semaine; doresol = mois ; 
dorela = année; doresi = siècle, etc. 

Les combinaisons de 4 notes sont distribuées en 7 classes 
(assez improprement appelées clefs) d'après la note initiale : la 
clef de do appartient à l'homme physique et moral; celle de re, 
à la famille, au ménage et à la toilette; celle de mi, aux actions 
de l'homme et à ses défauts; celle de fa, h la campagne, aux 
voyages, à la guerre et à la marine; celle de sol, aux arts et aux 
sciences; celle delà, à l'industrie et au commerce; celle de si, 
aux rapports politiques et sociaux ^. 

Enfin les combinaisons de 5 notes fournissent la nomenclatur<> 
des trois règnes : animal, végétal et minéral. 

Les dérivations s'effectuent de trois manières : 

i° Quand un mot représente un verbe, le nom de chose, le 
nom de personne, l'adjectif et l'adverbe qui procèdent de l'idée 
verbale se forment en accentuant respectivement la f", la 2«, la 
3° ou la 4« syllabe du mot. Par exemple : 

sirelasi (sans accent) = constituer. 
sirelasi = constitution. 



1. Uy a 7 mots de I syllabe; 49 de 2; .330 de 3; 2 268 de 4, et 9 072 do 5. 

2. Nous ne parlons pas, pour simplifier, de la 2' partie du vocabulaire, 
contenant les notes répétées, et dont les divisions ne correspondent pas 
exactement aux 7 clefs précédentes. Par exemple, la clef de mi y comprend 
les adverbes et les prépositions. 



SUDRE : SOLRÉSOL 35 

sirêlasi = constituant. 

sirelâsi = constitutionnel. 

sirelasî = constitutionnellement. 

2° Le contraire d'une idée s'exprime en renversant l'ordre des 
syllabes du mot correspondant : Ex. : domisol (accord parfait) = 
Dieu, solmido = Satan ; misol == le bien, solmi = le mal ; soUasi = 
monter, silasol = descendre. 

3° Les degrés d'une idée (d'un adjectif ou d'un subs!antif) 
se marquent par les particules fasi (augmentative) et sifa 
(diminutive) ; on obtient le l'"'" degré (comparatif) en la plaçant 
avant, et le 2° degré (superlatif) en la plaçant après le mot 
modifié. 

Enfin, pour pouvoir incorporer au besoin les noms propres, 
termes géographiques, etc., l'auteur a prévu une transcription 
en notes des lettres de l'alphabet. 



• Gramm.\ire. 

On a vu comment se distinguent les diverses « parties du 
discours » qui correspondent à une môme idée : à savoir par le 
renforcement d'une note, marquée d'un accent circonflexe. 

Deux autres flexions grammaticales, dans les substantifs, se 
marquent aussi par des accents : le féminin (naturel), exprimé 
par la répétition de la voyelle de la note finale (marquée d'une 
barre supérieure) ; et le pluriel, exprimé par la répétition de la 
consonne initiale de la note finale (marquée d'un accent aigu). 
Ex. : sisol = monsieur; sisôl (prononcez sisool) = madame; 
dofaa =: elle; doffaa = elles. 

Le substantif ne prend ces marques du féminin et du pluriel 
que lorsqu'il est isolé; autrement, il reste invariable, et c'est 
l'article qui les prend. 11 n'y a qu'un article défini; et pas d'article 
indéfini ou partitif. 

L'article sert encore à marquer les cas, réduits à trois : le 
nominatif accusatif la ; le datif {à, au, à la, aux) fa ; et le génitif- 
ablatif {de, du, de la, des) lasi. 

L'adjectif est invariable, et Suit toujours son substantif. On a 
vu comment se forment ses degrés de signification. 

Le verbe est invariable; l'infinitif sert aussi d'indicatif présent. 
La conjugaison se fait au moyen de particules auxiliaires qui 



36 SECTION I, CHAPITRE VI 

indiquent le temps et le mode (le nombre et la personne étant 
indiqués par le pronom-sujet). Ce sont : 

dodo pour Vindicatif imparfait; 

j.gj.g — plus-que-parfait: 

mimi — /«'"''' 

fafa pour \e conditionnel présent ; 

solsol — Yimpératif; 

lala — le participe actif; 

sisi — le participe passif. 
Le passif se forme au moyen du verbe auxiliaire être = faremi. 
L'interrogation s'indique en mettant le pronom-sujet après le 
verbe ; la négation s'exprime par do. 



Historique. 

C'est dix ans seulement après avoir conçu la première idée de 
sa langue musicale universelle que Sudre présenta son travail, 
encore incomplet, à l'Académie des Beaux-Arts de Paris (1827). 
Il travailla pendant quarante-cinq ans à le compléter et à le 
perfectionner. A sa mort (2 octobre 1862), son vocabulaire n'était 
pas encore imprimé. 11 fut publié par sa veuve en 1866, et c'est 
alors seulement que le Solrésol fit son entrée dans le monde. 
Toutefois, il avait déjà reçu les plus bautes et les plus flatteuses 
approbations : et d'abord, celle de plusieurs commissions suc- 
cessives de Vinstitut de France (1827, 1833, 1839,1856), où figuraient 
des savants comme Prony, Arago, Fourier, Flourens, des musi- 
ciens comme Cherubini, Lesueur, Auber, Bo'ieldieu, Halévy, et 
l'illustre philologue Emile Burnouf ; puis celle de nombreuses 
sociétés savantes, notamment des Académies de Metz (1844), de 
Rouen (1845), de Bordeaux (1860). Le Solrésol fut récompensé tour 
à tour par le Cercle des Arts (1841), la Société libre des Beaux-Arts 
(1842), Y Athénée de Paris (1843), la Société d'encouragement (18o;>); il 
fut honoré à l'Exposition universelle de Paris (1835) d'une 
récompense exceptionnelle de dix mille francs, et à l'Exposition 
de Londres (1862) d'une médaille d'honneur*. Enfin il fit 
l'objet de rapports, tous favorables, de plusieurs commissions 
d'officiers généraux nommées par les ministres de la guerre et 

1 . Sur le rapport du physicien Lissajoux. 



SUDRE : SOLRÉSOL 37 

de la marine en 1829, 1843, 1833, 1864 '. Le maréchal Soult mit à 
l'étude la Téléphonie dans l'armée de terre, et l'amiral de La Uon- 
cière Le Noury proposait de l'adopter dans la marine de guerre. 
L'auteur reçut des encouragements et des témoignages de sym- 
l)athie de Victor Hugo, de Lamartine et d'Alexandre de Hum- 
boldt; il fut présenté à Napoléon III à Plombières (1837) et invité 
à expérimenter sa méthode devant l'Empereur. Il parcourut pen- 
dant de longues années la France et l'Angleterre pour faire 
connaître son système; et, après sa mort, sa veuve continua 
courageusement son apostolat. Elle fonda, avec le concours de 
Vincent Gajewski, la Société pour la propagation de la Langue uni- 
verselle Solrésol, qui existe toujours '^. 



Critique. 

On a peine à s'expliquer le succès relatif de cette langue, la 
plus pauvre, la plus artificielle et la plus impraticable de toutes 
les langues a priori. Il n'est pas besoin de longues réflexions 
pour s'apercevoir combien est vaine la tentative d'exprimer 
toutes les idées humaines au moyen de 7 syllabes seulement, 
toujours les mêmes. Avec une base aussi étroite, on comprend 
aisément que la langue soit d'une rebutante monotonie; en outre, 
les mots, tous semblables, défient la mémoire la plus sûre. En 
somme, le Solrésol présente, à un degré suprême, tous les défauts 
pratiques des langues philosophiques, sans en avoir les avan- 
tages théoriques. 

En effet, la logique est la moindre qualité de ce système. Il 
suffit, pour s'en convaincre, d'examiner la numération : elle 
procède par périodes de 6 nombres, ce qui jure avec le système 
décimal; on nomme successivement les nombres de 1 à 20, puis : 
.30, 40, 30, 60, 80, 100, 1000, 1 million, en omettant 70 et 90, ce 
qui est un pur gallicisme. Autre exemple : il n'y a aucun lien 
de dérivation entre les pronoms personnels et les pronoms 
possessifs; dore (je) n'est pas non plus le contraire de redo 



1. A la suite d'un rapport du général baron Marbot (1839), une récom- 
pense nationale de 5Ô 000 francs fut allouée à Sudre; mais elle ne fut jamais 
payée. 

2. Son secrétaire général est M. Boleslas Gajewski, flls de Vincent 
Gajewski (113, avenue de Saint-Mandé, Paris). 



38 SECTION I, CHAPITRE VI 

(mon), ni remi {ton) celui de mire (qui); tandis que misi (bonsoir) 
est le contraire de simi {bonjour). 

La règle de dérivation des quatre ou cinq sens du même mot 
dont on change l'accentuation n'est pas non plus appliquée uni- 
formément. A côté de la série suivante : lafalami = Géométrie, 
géomètre, géométrique, géométriquement, on trouve celle-ci : fasol- 
lasol = Vaisseau, navire, brick, corvette, frégate, qui comprend des 
espèces différentes du même genre, et non pas le substantif 
(navigateur), l'adjectif (naval), le verbe (naviguer ') et l'adverbe 
(navalement) dérivés de l'idée de vaisseau. D'ailleurs, la classifica- 
tion des idées correspondant aux combinaisons successives de 
notes n'est pas plus régulière, et est faite sans aucun principe 
logique; elles sont rangées dans un ordre à peu près arbitraire, 
et en tout cas absolument empirique 2. 

Mais, lors même que cette classification serait régulière, elle 
subirait de nombreuses infractions par suite de la règle d'inver- 
sion. En effet, quand on retourne un mot pour exprimer l'idée 
contraire, la dernière syllabe devient la première, et ne corres- 
pond plus à la clef à laquelle le mot devrait appartenir. Le mot 
vient donc s'insérer, dans l'ordre « alphabétique », entre les 
mots d'une tout autre classe d'idées. C'est ainsi qu'entre redore 
= philosophie et redofa = morale s'intercale redomi = répugnance, 
contraire de midore =: sympathie. Inversement, le mot qui signifie 
démoraliser (fadore) se trouvera, bien loin de son inverse redofa, 
dans la clef de fa. Le contraire de domiresi = entendre, est 
siremido = être sourd, et se trouve égaré dans la clef de si parmi 
les idées relatives au gouvernement des Etats (député, dynastie, 
empire, royauté). Ces mots (imprimés en italiques dans le diction- 
naire) constituent des lacunes choquantes et trompeuses dans 
l'ordre établi tant bien que mal entre les idées analogues 3. 

Il y a pis encore : certains mots sont l'inverse l'un de l'autre 
sans exprimer le moins du monde des idées contraires. Ex. : 
dosidomi = légume, midosido = sacrifice *. 

1. Traduit par faladore. 

2. Entre faladore = naviguer et faladosol = ramer se trouvent intercalés 
faladomi = espace et faladofa = lieue. 

3. D'ailleurs, cette idée de l'inversion, théoriquement ingénieuse et sédui- 
sante, n'est pas du tout pratique; car la relation entre un mot et son inverse 
est bien peu sensible, et demande un effort de réflexion pour être aperçue. 
Cela tient à ce que le temps n'est pas réversible, ou que la succession n'est 
pas une relation symétrique. 

4. Critique due à M. Dormoy, auteur du Balta. 



SUDRE : SOLRÉSOL 39 

Enliu une source d'équivoques encore plus grave est la liision 
possible entre plusieurs mots consécutils; la interne phrase 
(succession de notes) peut avoir des sens tout différents suivant 
la manière de couper les mots : famisi domido = porter l'univers; 
mais fami sidomido = cette place *. On voit que les amateurs de 
calend.)ours et de logogrii)lies auraient beau jeu dans une telle 
langue. Aussi est-il recommandé aux adeptes de bien séparer les 
mots dans la prononciation. Mais ce précepte, bon tout au plus 
pour les novices, est la condamnation de la langue, comme 
langue parlée; car il revient à dire que la conversation cou- 
rante y est impraticable. 

Nous n'insisterions pas tant sur la critique de ce système, s'il 
n'avait pas reçu des approbations si nombreuses et si autorisées. 
On a môme peine à se les expliquer, tant elles contrastent avec 
la défiance, le scepticisme et surtout l'inertie auxquels des 
projets infiniment supérieurs se heurtent encore de nos jours 
dans le monde savant. Nous croyons toutefois en découvrir deux 
raisons. D'une part, Sudre paraît avoir été guidé par la pensée, 
éminemment philanthropique, détendre les bienfaits de la langue 
universelle aux aveugles et aux sourds-muets; et cette pensée a 
pu toucher les savants, les artistes et les lettrés dont nous avons 
cité les noms. D'autre part, l'application de son système (la 
Téléphonie) aux communications (optiques ou acoustiques) à 
grande distance ou de nuit a pu séduire à bon droit les autorités 
militaires et navales qui l'ont ajjprécié favorablement; et en 
effet, ce sont des combinaisons analogues qui constituent le 
Code international des signaux maritimes, adoi)té depuis lors. 
Ainsi le système peut recevoir des applications pratiques dans 
certaines circonstances spéciales. Mais il n'est pas raisonnable 
de s'astreindre à des conditions aussi gênantes et aussi restric- 
tives pour élai)orer une langue d'un usage universel et courant. 
Autant vaudrait chercher à construire une bicyclette qui i)iit 
servir même aux boiteux. 

1. Autre exemple : la fadomi = la lettre; lafadomi = additionner. 



CHAPITRE VII 



GROSSELIN 



La langue universelle de Grosselin se compose de lliOO mots, 
dits racines, et de 100 suffixes de d«''rivation {terminaisons modifica 
trices). « Chaque racine correspond à un numéro qui est l'expres- 
sion écrite de l'idée. » Les nombres de 1 à 100 représentent les 
particules et les noms de nombre; de 101 à 200, les parties des 
animaux; de 201 à 300, les espèces animales; de 301 à 500", les végé- 
taux et leurs parties; la 6° centaine est consacrée aux phénomènes 
et aux corps naturels, la l'' à l'habitation de l'homme, la 8" aux 
vêtements, jeux, armes, la 9« aux machines et outils, la 10« à l:i 
métaphysique et à la littérature. Les H» et 12" contiennent les 
qualités (adjectifs); les 3 dernières contiennent les actions (verbes). 

De même, les suffixes sont numérotés de 1 à iOO, et dans 
l'écriture ils se mettent en exposant du radical. Ex. : 1091 = roi, 
i r=r qualité abstraite : 1091* =^ royauté; 30 = opinion, parti, 
secte : 1091^0 = royalisme; 1047 = vieux, 9 = devenir : 1047' = 
vieillir, et ainsi de suite. Les llexions grammaticales sont indi- 
quées par des préfixes analogues. 

Jusqu'ici, rien ne distingue le système de Grosselin d'une 
pasigraphie par chiffres ^. Pour en faire une langue, l'auteur n'a 
eu qu'à assigner des sons à ses chiffres. Les petits chiffres cor- 
respondent aux voyelles ou diphtongues : 

a, è, 0, ou, eu, i, ai, ei, oi, é, 
et les grands chiffres aux consonnes : 

p, f, m, t, s, ch, k, n, 1, r, 

1. Système de Langue universelle, par A. Grosselin : Grammaire abrégée 
de la Langue universelle, précédée d'un discours de l'auteur. 11 + 24 p. 
in-8\ Paris, Rorct, 1836. 

2. Comme celles de Paic et de Bachmaier, qui lui sont postérieures. 



GROSSELIN 41 

qui peuvent indifféremment être remplacées par les douces cor- 
respondantes, ce qui donne une certaine latitude à la pronon- 
ciation. Ainsi les affixes sont des groupes de voyelles, et les 
radicaux des groupes de consonnes. Pour rendre ceux-ci pro- 
nonçables, l'auteur y intercale des voyelles (non significatives) 
suivant une règle assez compliquée. Ex. : 201 = frap = homme. 
La conjugaison s'elïectue au moyen de voyelles : celle qui indique 
la personne (avec le nombre et le genre) se met avant le radical ; 
celle qui indique le mode s'intercale après la l""" consonne du 
radical; et celle qui indique le temps, après la 2" consonne. 

On le voit, dans ce système, « c'est l'écriture qui représente 
directement les idées, et la parole devient une traduction de 
l'écriture ». C'est pour ainsi dire une pasigraphie parlée. 

Nous passons sous silence les signes sténographiques par 
lesquels l'auteur remplace ses chiffres ou ses lettres; et les pro- 
cédés mnémotechniciues qu'il a imaginés pour apprendre plus 
facilement le v^ocabulaire, c'est-à-dire les séries d'idées qui cor- 
respondent aux nombres successifs. Ces procédés nous paraissent 
d'une efficacité douteuse; mais, loin d'en blâmer l'auteur, nous 
lui ferons un mérite d'avoir aperçu la difficulté, et d'avoir cherché 
à y remédier. 

Nous ne nous attarderons pas à critiquer la grammaire, abso- 
lument contraire à l'esprit de nos langues, on l'a vu, puisqu'elle 
emploie des préfixes et, qui pis est, des infixes K Nous voulons 
seulement faire remarquer une illusion de l'auteur (illusion très 
fréquente), qui consiste à prétendre qu'avec loOO racines et 
iOO affixes de dérivation on peut former 150000 mots, et obtenir 
ainsi un dictionnaire très riche*. C'est que, en réalité, l'immense 
majorité des combinaisons ainsi obtenues n'aurait aucun sens. 
Soit 101 := tète : que signifierait 101' = qualité de tôte; lOP** = 
parti de la tête; 101® = devenir tête, etc.? 

En revanche, il y a quelque outrecuidance, et beaucoup de 
naïveté, à prétendre que 1500 racines suffisent à former tous les 
mots dont on a besoin, et à réserver, en tout et pour tout, 
20 racines aux espèces de mammifèi^es, 30 aux oiseaux, 20 aux 
poissons, et ainsi de suite. Comment désignera-ton les espèces 
qui ne figurent pas dans le catalogue trop sommaire de l'auteur? 

1. Cf. la critique de Delormel (ch. v). 

2. Et même 15 millions de mots, en ajoutant 2 affl.ves au même radical. 



42 SECTION I, CHAPITRE VII 

Par des dérivés sans doute! De même, il est puéril de réserver 
100 racines, pas une de plus, aux machines : n'en invente-t-on 
pas tous les jours de nouvelles? Comment l'auteur eût-il traduit 
ivagon, locomotive, télégraphe, téléphone, phonographe. <|ui manquent 
(et pour cause) à son vocabulaire, et qui ne trouveraient pas de 
place dans sa classification? On voit par ces exemples combien il 
est vain de prétendre dresser une fois pour toutes le catalogue 
de nos idées, et en faire une énumération et une classification 
complètes. Il faut toutefois reconnaître que Grosselin a fort 
judicieusement fait place dans son lexique à des radicaux adjec- 
tifs et même verbes, alors que tant d'auteurs de langues a priori 
et même mixtes (Volaptik, Bolak. etc.), veulent systématiquement 
prendre pour racines les substantifs seuls. Il emploie mémo 
comme racines les particules, ce qui est logique et ingénieux '. 
Par exemple, les adverbes de temps et de lieu {quand? où.' 
dérivent des pronoms (quel?); de 0.3 = auprès dérive l'adjectif 
53^ =: voisin; de 33 = chez dérive le verbe fréquentatif 33" = 
fréquenter. 

1. Cf. VEsperanlo. 



CHAPITRE VIII 

VIDAL: LANGUE UNIVERSELLE ET ANALYTIQUE^ 
V alphabet comprend 22 consonnes et 13 voyelles, classées 



comme suit : 










d 


t 






u 


g 


k 






2 (ou) 


b 


P 






é 


V 


f 






a 


i 


X 






i 


6 (r lingual) 


1 









z 


s 






7 {oui) 


ç (dn) 


c 


m 




8 (ei) 


y 


û 


ign) 




9 (ai) 


n 


r 


(guttural) 


œ 


m 








à 


h 








ô 



e 
Les 9 premières lettres de chaque colonne ont la valeur numé- 
rique qui correspond à leur rang (et pour certaines à leur 
figure). « Dans ce système, les chiffres et les lettres sont une 
seule et môme chose » (p. 34). Aussi nous dispenserons-nous 
d'exposer le système de numération, à la fois compliqué et illo- 
gique. 
Voici la classification des parties du discours d'après leur forme : 
Tout mot d'une lettre, si c'est une consonne, est un pronom 
personnel; si c'est une voyelle, c'est un verbe. 

1. Langue universelle et analytique, par E.-T.-T. Vidal, auteur de la Sto- 
nograpliie verticale. 414 p. in-16 (Paris, Sirou, 1844). 



4i SECTION I, CHAPITRE VIII 

Tout mot de deux lettres (forme cv) est une forme personnelle 
du verbe être (pronom et verbe). 

Tout mot de trois lettres terminé par un a est un article; toi- 
miné pari ou o, est un pronom: par è, une préposition: par 2 ou 
œ, un adverbe; par n, une conjonction. 

Tout mot de plus de trois lettres terminé par une voyelle est un 
substantif; terminé par une consonne, un adjectif. 

Les pronoms personnels sont : 





l'^p. 


2«p. 


3" p. m. 


3' p. f, 


Sing. 


V 


b 


g 


d 


Plur. 


f 


P 


k 


t 



Ces consonnes se combinent avec les voyelles qui constituent 
les divers temps du verbe être : i, indicatif présent; a, imparfait; 
è, passé; u, plus-que-parfait; o, futur; on, futur antérieur, etc. 
Ainsi l'indicatif présent se conjugue comme suit : vl, bi, gi; fi, pi, 
ki; l'imparfait : va, ba, ga,... et ainsi de suite. 

Le vocabulaire ne comprend que des radicaux substantifs, iden- 
tiques aux nombres; ils sont rangés par ordre alphabétique ou 
numérique, et correspondent à une classification logique des 
idées. Les initiales désignent les vingt classes suprêmes : 

N : mesure, matière, forme, mouvement. 

Z : végétaux. 

B : animaux. 

T : homme physique. 

D : homme moral. 

F : homme social. 

FL : métiers. 

F : agriculture, arts alimentaires, 

K : arts-sciences, langue, etc. 

R : temps, transports. 

BL, PL : dignitaires et dignités. 

G : lieux, géographie. 

S : Dieu, physique et métaphysique. 

J : homme sensible. 

L : homme intelligent. 

V : homme pieux (religion). 

KL : homme civilisé. 

X : industrie, commerce. 

GL : arts libéraux- 



VIDAL : LANGUE UNIVERSELLE ET ANALYTIQUE 45 

M : arts, sciences K 

Si l'on ajoute à chacune de ces consonnes une voyelle, on 
obtient le nom des premières subdivisions. Ex. : bu = quadru- 
pède; b2 = oiseau; hé = poisson; ba = insecte. Ensuite, à chacune 
de ces sylialics on peut ajouter 20 consonnes, puis 6 voyelles, ce 
qui donne pour chacune 120 mots de 4 lettres. Ex. : ga = géogra- 
phie ; gan2 = Europe ; gané = Asie ; gana == Afrique ; gani = Amé- 
rique; garu = Russie; gar2 = Saint-Pétersbourg ; de même : ginu 
=:: France, gin2 = Paris, etc. On voit que, comme l'auteur s'en 
vante (p. 12), l'ordre numérique, l'ordre alphabétique et l'ordre 
des matières ne font qu'un. 

Avec ces radicaux on forme des substantifs dérivés au moyen 
de 96 syllabes-préfixes. On en tire également les adjectifs : « il 
suffit d'ajouter une de ces 5 lettres : n, s, 1, x, ô à une voyelle 
d'un substantif pour le changer en adjectif » (p. 351). 

Ces indications suffisent à montrer combien un tel système est 
peu pratique, et contraire à toutes les habitudes et à toutes les 
lois du langage naturel. . 

1. Les 12 premières classes sont identiques aux 12 classes suprêmes de la 
Pasigraphie de Maimieux (1797). C'est ce qui explique (sans le justifier) le 
désordre de cette classification, où les 8 dernières classes font visiblement 
double emploi avec les premières. 



CHAPITRE IX 



LETELLIER 



L'auteur de ce projet de langue, qui lui avait coftté quinze ans 
de travail, et qui était achevé en 18o0, est parti de cette idée, que 
la langue universelle ne doit être ni une langue morte, ni une 
langue vivante, ni une langue inventée sur le modèle des langues 
vivantes. Elle doit être fondée, selon lui, sur la théorie du langage, 
dont voici le principal axiome : * Les lettres ou caractères dont 
se compose le mot théorique doivent représenter quelque analyse 
de l'idée qu'il prétend communiquer » ; la théorie du langage 
n'est donc pas autre chose qu'un inventaire de toutes nos idées, 

1. Cours complet de Langue univei'selle , offrant on mi^inc temps une 
méthode facile et sûre pour apprendre les langues, et pour comparer, en 
quelques mois, toutes les littératures mortes et vivantes, par C.-L.-A. Letel- 
LiER, ex-régent de rhétorique à Lisieux, ex-inspecteur des écoles du Cal- 
vados. 4 vol. in-8" (Caen, Chesnel, 1852-55) 1. 1 (xlviii + 372 p.) : Grammaire; 
t. 11 (ix + 4G6 p.) : Radicaux ; t. III (m 4-515 p.) : Applications aux Sciences ; 
t. IV (x-|-539 p.) : Applications aux Lettres. — Clef de la théorie du lan- 
gage qui donne naissance à la Langue universelle, par Letellier, 23 p. in-S" 
(Paris, Duprat, 1856). — Etablissement immédiat de la Langue universelle, 
par Letellier, 52 p. in-8*, introduction à la 2" édition du t. I du Cows com- 
plet (Paris, Duprat, 1861). — Méthode du mot théorique grammatical pour 
apprendre en quelques mois une langue morte ou vivante... 2* éd. v -}- 87 
p. 8° (Caen, 1870). — Théorie des langues maternelles et du langage interna- 
tional, 2" éd. XXXI + 265 p. 8° (Caen, 1883). — Dictionnaire de 30.000 mois 
internationaux définis par les lettres qui les composent et par la classifica- 
tion des idées, xiv 4-315+ 19 p. 8° (Caen, 1886). — Petit Atlas de classifi- 
cation pour toutes les idées jusqu'à la 4" division, ou pour tous les mots 
internationaux jusqu'à la â" lettre, vu 4" 101 p. 8° (Caen, 1886). Mention- 
nons aussi les autres ouvrages de l'auteur, qui se rapportent au même 
sujet : Les Lois de la parole, examen critique des bases sur lesquelles repo- 
sent les langues orientales et occidentales (1861) ; — Le mot, hase de la raison 
et source de ses progrès (1875); — Le mot Dieu, étude philosophique sur la 
pensée, la raison et la vérité relative (1880). Tous ces ouvrages se trouvent 
chez le D' Letellier (fils de l'auteur), 41, rue de Bayeux, à Caen. 



LETELLIER 47 

soumises à une analyse logique que doit traduire la nomencla- 
ture. Or nos idées se répartissent en deux grandes classes : les 
idées de rapport, exprimées par les flexions grammaticales; et 
les concepts absolus, exprimés par les radicaux. L'analyse de 
chaque mot du discours doit donc être double : l'analyse gramma- 
ticale (déjà connue) détermine le sens des flexions, et par suite les 
relations du mot et son rôle dans la phrase. Il faut y joindre 
ïanalyse radicale (que l'auteur croit avoir inventée), qui détermine 
le sens du radical et sa place dans la classification logique. 

Cette théorie du langage, qui n'implique pas nécessairement 
rétablissement de la Langue universelle, bien qu'elle y conduise 
directement, a sa valeur et son utilité propres; on peut et on 
doit la juger en elle-même, selon l'auteur, indépendamment de 
toute application pratique. C'est même là, selon lui, le critérium 
d'après lequel on doit juger tout projet de langue universelle : 
il faut demander aux principes proposés ce qu'ils apportent 
d'utile au milieu des éléments de la langue que l'on parle, c'est-à- 
dire s'ils font mieux comprendre et mieux analyser nos langues 
naturelles. L'auteur ne désire nullement supprimer ou remplacer 
les langues vivantes ; il ne prétend même pas créer à lui seul la 
langue universelle. Il demande seulement que des savants réunis 
en Congrès ou en Académie se pénètrent de la théorie du lan- 
gage, et créent eux-mêmes la langue universelle qui est une 
conséquence de cette théorie. Pour que la théorie du langage 
engendrât la langue universelle, il suffirait que les principes de 
cette théorie fussent adoptés par les délégués de quatre ou cinq 
grandes nations européennes. L'auteur soumet d'avance son 
système à « la commission internationale » ou à 1' « académie 
formée des délégués de tous les idiomes » (t. II, p. 329). 



Grammaire. 

Suivant les principes mêmes de la langue, son exposition est 
divisée en deux parties (dont chacune forme un volume de son 
grand ouvrage) : l'une concerne les Grammaticaux, c'est-à-dire 
les éléments grammaticaux des mots et de la phrase (flexions 
et particules); l'autre concerne les Radicaux (éléments invaria- 
bles des mots). 

Cette distinction est si importante, qu'elle règne même dans 



48 SECTION I, CHAPITRE IX 

l'alphabet, où les lettres sont divisées en radicales et grammati- 
cales. Voici le tableau des 15 voyelles et IG consonnes (nous 
ajoutons la prononciation entre parenthèses) : 

VOYELLES 

, ( Douces : a, e, i, o, u. 

Radicales l ^ , _,._,,.,-,.,- ,^s - , , 

( Fortes : a (a), e (e), i (m), o {6), u (ou). 

Grammaticales : à (an), é (e muet), ê (eu), ô (on), ù (mi) 

CONSONNES 



Douces : b, g (dur), d, v, j. 
Fortes : p, c (k), t, f, h (c/i). 



Radicales 

Grammaticales : 1, m, n. r, s, z 



Vaccent n'est d'aucune utilité, suivant l'auteur (II, 332); c'est 
une richesse de sa langue de n'avoir aucune accentuation propre; 
elle se prête ainsi à tous les systèmes de versificatioa (II, 334-j). 

Tout radical est substantif et commence par une voyelle. Par 
suite, la première voyelle d'un moi est la première lettre de son 
radical; et toute consonne initiale est grammaticale. C'est ainsi 
que la consonne initiale 

b- caractérise un adjectif qualificatif , 

p- — un adjectif déterminatif 

g- — un verbe, 

c- — un participe, 

j- — un adverbe simple, 

h- — un adverbe dérivé, 

d- — un pronom, 

t- — une préposition, 

V- — une conjonction, 

t- — une interjection. 

Les substantifs se déclinent comme suit. On ajoute au radical, 
au singulier : 

-a pour former le nominatij; 
•e — Vaccusatif; 

-i — le génitif; 

-0 — Vablatif; 

-u — le datif. 



LETELLIER 49 

Au pluriel, on remplace chacune de ces voyelles douces par la 
voyelle forte correspondante (voir Y Alphabet). Le radical substantif 
est masculin en principe. Pour former le féminin et le neutre, il 
suffit d'intercaler respectivement r ou s entre le radical et la 
désinence casuelle. 

L'article défini n'est pas autre chose que le grammatical de son 
substantif, placé avant lui. Ainsi : a ^ /e, ra = la (au nominatif). 

Les adjectifs s'accordent avec leur substantif, c'est-à-dire pren- 
nent le même grammatical. 

Les pronoms personnels (caractéristique d-) sont : da (l'i^pers.), 
de (2" pers.), di (3" pers.). Ils se déclinent comme les substantifs : 
les pronoms du pluriel sont le pluriel des pronoms du singulier. 

Les pronoms possessifs sont : di (1'® pers.), de (2^ pers.), di (3^ pers.). 
Le pronom démonstratif est do ; 

— indéfini du ; 

— interrogalif do ; 

— relatif dû ' . 
Les adjectifs déterminatlfs (caractéristique p-) sont : 

1" Les adjectifs possessifs : pa (mon), pe (ton), pi {son); pa (notre), 
pi (vo^re), pi (/eur)^. 

2° L'adjectif démonstratif: po ; 

3° — indéfini: pu; 

4*5 — interrogalif: po; 

')'> — numéral cardinal: T^û-; 

1)0 — numéral ordinal : pê-^. 

L'article indéfini est formé par pu- et le grammatical du substantif. 

Les verbes ont une conjugaison uniforme, qui s'effectue au 
moyen des lettres suivantes : 

1" Voix : g pour l'actif; r pour le passif; 1 pour le neutre; s pour 
l'impersonnel (lettres mises avant le radical) ; 

2'^ Modes : 1 marque Vindicatif; m, le conditionnel-optatif; n, Vimpé- 
rat'if;v, le subjonctif; s, V infinitif (letlres mises après le radical); 

3° Temps : e désigne V imparfait, 1 le passé, è le passé antérieur, ê le 



\. On remarquera runiforiuité de tous ces pronoms, bien propre à engen- 
drer la confusion. Par exemple, dans ceUe phrase : « C'est vous qui 7«'avez 
dit laquelle », les cinq mots soulignés se traduiraient par : dosa, dea. dûa, 
dau et dure. 

2. On remarquera qu'ils ne correspondent nullement aux pronoms pos- 
sessifs. 

3. Voir la numération dans le Vocabulaire. 

CouTURAT et Leau. — Lanc-ue univ. 4 



50 SECTION I, CHAPITRE IX 

plus-que-parfait, o \c futur, ô \c futur antérieur (lettres mises après 
les précédentes) : 
40 Personnes : a e, i au singulier; 

0, û, ô au pluriel; 

â, e, ï au duel '. 

(lettres mises après les précédentes). 

Voici, par exemple, les principales formes du verhe être, (|ui 
n'a pas de radical, et se réduit à la lettre g (caractérislique du 
verbe), suivie des flexions : 

Indicatif présent : gla. gle, gli, glo, glu, glô; 

imparfait: glea, glee, glei 

passé : glia 

— futur: gloa 

Subjonctif présent : gra, gre, gri, 

— imparfait : gréa, 

Infinitif présent : gsé (être); 
— passé : gsi (avoir été). 

Pour conjuguer n'importe quel verbe, il suffit d'intercaler son 
radical dans les formes du verbe être après le g initial. 

Les participes sont caractérisés, comme on sait, par l'initiale c 
substituée à l'initiale g. 

L'auteur forme les temps secondaires avec le particii)e i>assé 
du verbe conjugué joint à l'auxiliaire ai'otr; celui-ci se réduit au 
grammatical du verbe, c'est-à-dire au verbe être où l'on suppri- 
merait l'initiale g. 

La langue universelle de Letellier n'a pas de syntaxe propre et 
autonome. Et, en efl"et, l'auteur applique son analyse grammati- 
cale à des exemples empruntés à diverses langues (môme non- 
aryennes), en calquant mot à mot toutes les particularités de 
grammaire et de syntaxe de ces textes (I, ch. iv); et il la pré- 
sente comme * une méthode pour apprendre les langues mortes 
ou vivantes , ou comme instrument pour établir une com- 
paraison entre tous les idiomes connus 2 » (I, ch. v). C'est pour- 
quoi il s'efforce d'enrichir sa grammaire de toutes les flexions et 
de toutes les nuances des langues naturelles : il regarde « ces 
divergences comme autant de richesses » (II, 3.30). 

1. Facultatif, mais utile pour traduire les langues qui possèdent un duel 
(le grec, par ex.). Voir la Critique. 

2. Cf. la Méthode du mol théorique grammatical (1870). 



LETELLIER 5 1 



Vocabulaire. 



Vanalyse radicale d'un mot consiste à le définir et à le classer, 
en descendant par degrés de l'idée la plus générale dont il relève. 
La formation des radicaux présuppose donc une classification 
logique de toutes nos idées : « La classification donnera nais- 
sance à la nomenclature,... lorsque les classes, ordres, genres, etc., 
étant figurés par une lettre, voyelle ou consonne, ces caractères 
réunis pour analyser une même idée formeront un mot aussi 
facile à prononcer qu'à écrire ». 

L'auteur adopte une classification décimale : il répartit toutes 
les idées on 10 grandes divisions ou catégories, dont chacune 
comprend 10 classes, dont chacune comprend 10 ordres, dont 
chacun comprend 10 genres, dont chacun comprend 10 espèces; 
ce qui fait 100 000 espèces. 

On pourrait représenter ces espèces par les 100 000 premiers 
nombres (soit par tous lès nombres de 5 chiffres). Pour les repré- 
senter par des mots prononçables, il suffit de remplacer chaque 
chiffre de rang impair par une voyelle, et chaque chiffre de rang 
pair par une consonne correspondante. On obtiendra ainsi 
100 000 radicaux composés de voyelles et consonnes allernées, 
qui représenteront en même temps les 100 000 premiers nombres. 
Nous forçons un peu l'idée de l'auteur pour la mieux faire com- 
prendre; mais nous y sommes autorisés par son propre aveu : 
« Nos radicaux sont en réalité des nombres » (t. I, p. xliv). 

Il convient donc d'exposer d'abord son système de numération, 
puisque la construction du lexique en découle tout entière. 

Faisant abstraction du préfixe pu-, caractéristique des noms 
de nombres cardinaux, on obtiendra chacun d'eux en remplaçant 
le chitt're des unités par la voyelle, celui des dizaines par la con- 
sonne, celui des centaines par la voyelle, celui des mille i)ar la 
consonne, etc., qui lui correspond dans le tableau suivant : 
12 3 4 5 6 7 8 9 
aeiouaeiôu 
bgdvj pctf h 
Exemples : bû -= 10; ba=: 11; be = 12; bi=: 13;.... gû— 20; ga = 
2l:....fô = 90; ahû = 100;.... ÔfÔ = 999; bûhû = 1000;... etc. 
Ainsi un nom de nombre ne comprend pas plus de lettres que 



52 SECTION I, CHAPITRE IX 

ce nombre ne contient de chiffres (dans le système déciiual): 
ôtufopo = 1)859 464. Par suite, il suflira de 5 lettres pour former 
chacun des radicaux qui exprimeront les 100 000 espèces de In 
classification. La f® lettre (voyelle) sera le numéro de la division ; 
la 2° lettre (consonne), le numéro de la classe; la ."Jo (voyelle), Ir 
numéro de l'ordre; la 4^ (consonne), le numéro du genre; la 
S" (voyelle), le numéro de l'espèce. 

Exemple: a = animal; â.h^= mammifère; Aho=^ carnassier; âboj=: 
félin (genre felis); âboje =: c/ia/. De même: chien =ibode, c'est- 
à-dire animal mammifère carnassier du genre canis (d) et de l'espèce 
chien (e). 

Nous n'entrerons pas dans le détail de cette classification 
logique ; nous nous bornerons à en indiquer les dix grandes 
divisions, représentées par les 10 voyelles initiales : 



Manières d'être 



aux individus ( isolément a 

pris ( dans leurs rapports mutuels e 



, ,. .. I 4P < U- » S du monde moral i 

des faits relatifs 1 aux obiots < . i t ■ 

/ ' ^ du monde physique o 

à l'usage de la parole u 

"Si) / . j-, ^ animaux a 

proprement dits. 



«s g 

os -z I i i""i " ^végétaux e 

Êtres } ( naturels 1 

ou objets ) ,n ■ , (de nécessité primaire'... o 

( ^ de nécessité secondaire '. . iï 

La dénra/ioft is'efîectue, soit au moyen de voyelles-préfixes : ô- 
pour les augmentatifs, ê- pour les diminutifs, o- pour la 
négation, etc. ; soit au moyen des consonnes grammaticales 
intercalées entre les deux premières lettres du radical : r indique 
la répétition, s le lieu, n la durée, m la possibilité; 1 et z indi- 
quent le genre, dans un être animé; etc. Ainsi, si ibiv = cheval, 
albiv = étalon, et azbiv =: jument. 

Les mots composés se forment en juxtaposant les radicaux com- 
posants, et en intercalant entre eux un 1 quand leur séparation 
n'est pas marquée (par deux voyelles ou deux consonnes consé- 
cutives). D'ailleurs, l'auteur les juge inutiles : dans son système, 
la composition est remplacée par la formation logique des radi- 

1. Par cette distinction peu claire, l'auteur entend la distinction des 
besoins de l'homme individuel (logement, aliments, vêtement, mobilier) et 
des besoins de l'homme social (monnaies et mesures, arts et jeux, médecine 
et navigation, agriculture et industrie, culte, guerre). 



LETELLIER 53 

eaux, i)uisqii(% selon ses propres ternies, chaque radical « ren- 
ferme autant de radicaux qu'il contient de lettres. « (II, 309). 

Pour donner une idée de celte langue, il sullit de citer la 
traduction du vers connu de Voltaire : « Qui sert bien son pays 
n'a pas besoin d'aïeux » : Dua gibéli ji pié ivaé je gali jéb ibàé té 
elgai. 

En résumé, Tauleur attribue à sa langue les qualités suivantes : 
clarté (chaque mot ayant un sens unique, plus d'équivoques ni de 
synonymes) ; richesse (formation indéfinie de nouveaux radicaux, 
en ajoutant de nouvelles lettres aux anciens); facililé mnémo- 
nique (chaque mot traduisant sa propre définition). Il prétend 
même s'en servir i pour favoriser l'intelligence des enfants et la 
mémoire des hommes mûrs » (t. II, ch. iv). 

Nous n'insisterons pas sur les Applications de la théorie du lan- 
gage aux Sciences et aux Lettres qui remplissent les deux derniers 
volumes de son grand ouvrage. Le lecteur devinera aisément 
en quoi consistent les « applications aux sciences arithmétique, 
zoologique, botanique, nïinéralogique, chimique, médicale, géo- 
graphique, etc.; à des notions toutes nouvelles sur la parenté, 
les registres de l'état civil, les rues des villes, les monnaies, les 
poids et mesures; aux signes représentatifs de la parole par 
l'écriture sténographique, par les mouvements du corps humain, 
et par la télégraphie électrique ». Il suffit de se rappeler que 
dans cette langue la nomenclature équivaut à une classification 
logique, d'une part, et à la numération décimale, d'autre part, 
pour comprendre qu'elle est applicable à tous les ordres d'objets 
que l'on peut classer ou numéroter (comme les rues d'une ville, 
par exemple); et qu'elle peut se traduire par toutes sortes de 
signes conventionnels correspondant soit aux lettres, soit aux 
chiffres '. 

De môme, quand on connaît tous les avantages que l'auteur 
revenditjuait pour sa langue, on ne sera pas étonné qu'il pro- 
posât d'appliquer sa théorie du langage : « 1° à la production de 
la pensée; 2° à l'étude de la langue maternelle; 3° à la traduction 
des auteurs étrangers dans la langue maternelle; 4° à la connais- 
sance des littératures de tous les peuples; 5° à l'étude approfondie 
d'une langue morte ou vivante; 6° au meilleur système d'instruc- 
tion publique ou privée chez tous les peuples ». Et en elîet. sa 

1. Cf. los signes du télégraplie Morse, ceux du Code international des 
signaux maritimes et ceu.v de la Langue tnusicale de Siure. 



54 SECTION I, CHAPITRE IX 

théorie du langage comprenait à la fois, par sa partie fornioUo 
(grammaire) toute la Logique, et par sa partie matérielle (voca- 
bulaire) toute une Encyclopédie. Il aurait pu dire, comme son 
prédécesseur Leibniz : « Qui linguam hanc discet, siniul et 
discet Encyclopœdiam » '. 



Critique. 

Outre les défauts communs à toutes les langues philosophiques, 
que nous étudierons plus loin, le projet de Letellier a ses défauts 
propres, les seuls que nous ayons à discuter ici. Nous n'insiste- 
rons pas sur les défectuosités de la grammaire, sur le choix 
absolument arbitraire des désinences, et sur la place bizarre 
assignée aux consonnes caractéristiques des diverses parties du 
discours; ni sur le nombre vraiment excessif des voyelles (où 
l'auteur fait figurer les voyelles nasales, si peu internationales), 
qui ne s'explique que par le besoin d'avoir autant de voyelles 
que de consonnes pour représenter les subdivisions décimales 
de la classification. Le défaut fondamental de la grammaire 
consiste dans la prétendue richesse que l'auteur a voulu lui 
donner, pour lui permettre de traduire mot à mot toutes les 
langues avec leurs particularités de style et leurs anomalies de 
syntaxe. Il suffit, pour le montrer, d'analyser le court exemple 
cité plus haut : on y voit ne... pas traduit par deux négations : 
je... jéb, ce qui est un gallicisme. En outre, la locution avoir besoin 
de, qui constitue logiquement un verbe simple (et même un verl)e 
actif), est traduite littéralement par trois mots : c'est encore un 
gallicisme. Ainsi la langue de Letellier, n'ayant pas de syntaxe 
propre, serait le rendez-vous de tous les idiotismes nationaux, 
et n'aurait pas l'intelligibilité internationale qu'on doit exiger 
d'une langue universelle. 

De môme, nous nous bornerons à remarquer que les lettres 
affectées à la dérivation sont choisies arbitrairement, et que 
certaines sont étrangement placées à l'intérieur du radical. 



1. Lettre à Oldenburg (Phil. Schriflen, VII, 13). Cf. De Arle combum- 
toria : ■< simulque imbibetur omnium rerum fundamentalis cog-nitio » (Phil. 
Sc/tr., IV, 73). Voir aussi le titre de VAts Sir/norum de Dalgarno : « liinc 
etiam poterunt Juvenes Philosophiœ principia et veram Logica; praxin... 
imbibere ». 



LETELLIER 55 

([u'elles viennent ainsi défigurer •. Nous voulons seulement 
insister sur le principe de la formation des radicaux, c'est-à-dire 
sur la nomenclature soi-disant logique de l'auteur. Il dit lui- 
même : « Chaque lettre d'un radical émet une idée » (I, p. x.x.wi). 
Cela est vrai, à la rigueur; mais il faut ajouter que (sauf la 
voyelle initiale, qui représente la division suprême) chaque lettre 
d'un mot a un sens tout différent suivant les lettres qui la pré- 
cèdent. C'est ainsi que, dans les mots aboje et abode, qui ne dif- 
fèrent que par la 4" lettre, la dernière lettre e signifie l'espèce 
chat dans le gerivofelis (j) et l'espèce chien dans le genre canis (d). 
D'autre part, on voit que le changement d'une seule lettre du 
mot fait i)asser d'un genre à l'autre, d'un ordre à l'autre, d'une 
classe à l'autre, de sorte que si l'on prononce mal ou si l'on 
entend mal (ce qui arriverait aisément, surtout entre étrangers) 
on ne s'entend plus ou l'on commet d'énormes quiproquos. Ainsi 
agode sera un nom d'oiseau, âdode un nom de reptile; bien pis, 
comme certains peuples confondent aisément les douces et les 
fortes, on pourra entendre, au lieu des mots précédents, apode, 
qui est un nom d'annélide, acode, qui est un nom d'arachnide, et 
âtode, qui est un nom d'insecte. Une telle nomenclature est une 
source de perpétuelles confusions, tant entre des espèces voi- 
sines qu'entre des espèces très éloignées. 

Si le sens des lettres varie d'un mot à l'autre et d'une place à 
l'autre, c'est qu'en réalité les lettres ne correspondent pas à des 
idées, mais uniquement à des nombres : ce sont de simples 
numéros d'ordre, de sorte que, pour les comprendre et les 
employer correctement, il faut avoir présente à l'esprit la classi- 
fication entière, soit 100 000 espèces, avec leur ordre, sans en 
oublier ou intervertir une seule, autrement on est perdu 2. 

Ce qui confirme cette critique, c'est la corrélation que l'auteur 
essaie d'établir entre les subdivisions d'une classe et celles d'une 

1. Cf. la critique de Delormel (ch. v). 

2. Pour se rendre compte de reffort de mémoire que suppose la recon- 
naissance d'un mot, il suffit de lire la définition suivante (te.xtuelle) : 
« ëvëbo définirait le laurier, puisque ë figure le végétal ; v indique qu'il a 
deux cotylédones, que la fleur est sans corolle, et que ses étamines sont 
sur le calice; ë, qu'il a les caractères des laurinées; b annonce qu'on va 
compter le nombre des étamines; ô (9 en arithmétique) détermine le 
nombre 9 de ces étamines. Ainsi ëvë pla(;ait avec Jussicu les laurinées 
parmi les dicotylédones apétales périgynes; bô a fait rentrer ce végétal 
dans l'ennéandrie de Linné. » On a pu remarquer que le sens du second ë 
n'a rien de commun avec celui du premier. 



36 SECTION I, CHAPITRE IX 

autre, notamment entre certains êtres et certaines manières 
d'être. Ainsi les objets naturels relatifs à Ihomnie forment la 
classe ij, et ceux relatifs à l'animal, la classe ip. Telles sont 
notamment les parties du corps : Tjo sera la tèle (ensemble), 
ijod l'œil, et ijodé la paupière de Ihommc; ipo, ipod et Ipodé 
seront les mêmes parties chez un animal. Or, d'autre part, les 
maladies (manières d'être) forment la classe af : ainsi afodésiifiii- 
fiera la maladie de la paupière, ou blépharile. 

Cette corrélation est assez satisfaisante, parce qu'elle est sensible. 
Mais que dire de la suivante? t 1 {objet naturel) suivi de la con- 
sonne qui équivaut comme a {animal) au nombre 6, représenlei-a 
l'objet naturel qui appartient à l'animal ». Ainsi, c'est parce que 
p = i = 6 que ip représente les parties des animaux; de même, 
c'est parce que k = ë = 7 que ik représente les parties des végé- 
taux fë). On admet ainsi une corrélation entre voyelles et con- 
sonnes; et cette corrélation, qui n'a rien de naturel ni de 
sensible, n'existe que par l'intermédiaire du nombre. N'avions- 
nous pas raison de dire que les lettres ne sont que des numéros? 

On pourrait encore faire bon marché d'une telle corrélation ; 
mais voici un cas où elle est bien i)lus nécessaire. L'auteur se 
flatte d'avoir trouvé des expressions claires et concises pour 
toutes les relations de parenté (classe eg). Il fait correspondre 
les voyelles et consonnes suivantes aux relations de parenté 
écrites au dessous : 

eiouaëlô 
g d V j p c t f 

père fils frère mari épouse mère fille sœur ' 

Il représente les relations simples en ajoutant la voyelle cor- 
respondante au radical générique eg : ainsi : 

ege indique la condition de père; 

egi — fils; 

ego — frère; 

egu — mari; 

ega — épouse; 

egë — mère; 

egï — fille; 

6^0 — sœur. 

1. Ou remarque que les titres masculins et féminins se correspondent 



LETELLIER S 7 

Puis il représente les relations composées en ajoutant aux 
mots précédents la consonne qui représente la première relation 
simple qui entre en composition; ainsi : 

egeg := (jrand-père paternel (père du père) 
egëg = — maternel (père de la mère) 

egec = grand'mère paternelle (mère du père) 
egec =^ — maternelle (mère de la mère) 

egev = oncle paternel (frère du père) 
egêv = — maternel 
egef = tante paternelle 
egef = — maternelle 

De sorte que Ton pourra distinguer 4 espèces de cousins (jermains 
au moyen des 4 mots : egevi, egëvi, egefi, egefi, ce qui permet de 
définir en 5 lettres une relation de parenté précise du 4" degré'. 
Cest assurément très ingénieux; mais on voit à quel prix est 
achetée cette apparente simplicité : c'est à la condition de repré- 
senter la même idée (père, fils, etc.) par deux lettres, une voyelle et 
une consonne, qui n'ontqu'une correspondance conventionnelle 
et arbitraire, de sorte qu'elles masquent l'identité de l'idée, au 
lieu de la manifester. 

Cet inconvénient, que nous venons d'expliquer dans un cas 
spécial, est absolument général; il entache môme la grammaire, 
car on a pu voir que les mêmes lettres grammaticales ont des 
sens tout différents comme désinences casuelles, comme dési- 
nences personnelles, comme indices des genres, des voix, des 
modes, des temps, comme affixes de dérivation, etc. L'auteur 
peut donc se vanter que, dans sa langue, chaque mot renferme 
autant de radicaux que de lettres, mais à la condition d'ajouter 
que chacune de ces lettres ne signilîe rien par elle-même, car 
(Ile a dans chaque mot un sens différent. 11 donne de la parole 
une définition qui caractérise à merveille sa conception du lan- 
gage : « la parole, cette algèbre de la pensée » (t. Il, p. m). Mais 
sa langue ne répond que très imparfaitement à cet idéal, car la 
première condition d'un symbolisme est Yuniformilé du sens de 
chaque symbole. 11 est certes permis d'admirer la somme de 
science, de réflexion, d'érudition et de patience que représente 

comme les voyelles douces et fortes, sauf ceux de niai-i et d'épouse, ce ([ui 
est une irrégularité. 

1. En général, le nombre des lettres sera supérieur d'une unité au degré. 



d8 section 1, CHAPITRE IX 

ce grand et consciencieux ouvrage ; mais on est obligé de recon- 
naître que les idées directrices en étaient absolument chiméri- 
ques, et que tout ce travail a été dépensé en pure perte '. 

1. On peut ajouter que, s'il était vrai que la Méthode du mol lliéorique. 
qrammalical permît, comme le promet son titre, d' « apprendre en quel(|ues 
mois une langue morte ou vivante, avec ou sans le secours d'un maître, 
sans être astreint aux exercices des thèmes, des versions et des legons de 
mémoire », la lanc-ue universelle deviendrait inutile. 



CHAPITRE X 



SOTOS OGHANDO 



L'idée mère de cette langue philosophique est, selon l'auteur 
lui-même, d' « établir une parfaite correspondance entre l'ordre 
naturel et logique des choses signifiées et l'ordre alphabétique 
des mots employés pour les exprimer ». Ce fut là pour lui 1' « ins- 
piration subite » qui lui suggéra tout son projet, et le décida, à 
un âge avancé, à élaborer une langue universelle à laquelle il 
n'avait jamais encore songé. Par « langue universelle », il n'en- 
tend nullement une langue destinée à devenir commune à tous 
les peuples (qu'il croit actuellement impossible^ mais seulement 
une langue scientifique internationale ^ destinée beaucoup plus à 
l'usage écrit qu'à l'usage oral. Aussi va-t-il jusqu'à la qualifier 
de « langue morte > ou « presque morte » ^. 

Grammaire. 

L'alphabet se compose de 20 lettres : 5 voyelles : a, e, i, o, u; 
et i'S consonnes : b, c, d, f, g, j, 1, m, n, p, r, s, t, y, z. 11 faut y 
ajouter l'h et l'e muet, lettres auxiliaires facultatives et purement 

1. Projet d'une Langue universelle, par Tabbé Bonifacio Sotos Ochando, 
docteur on théologie, traduit de rcspagnol par l'abbé Touzé (Paris, LecolTre, 
1833). L'original espagnol avait paru à Madrid en 1832. Comme nous 
l'apprend une note jointe au titre de ce volume, •< l'auteur a été supérieur 
du grand séminaire de Murcie, député au.\ Cortès de 1822, maître d'espa- 
gnol des enfants de Louis-Philippe, membre du Conseil d'instruction 
publique en Espagne, professeur de son Université centrale, directeur du 
Collège polytechni(iue de Madrid, etc., etc. » L'invention du projet remon- 
tait à 1843 (voir le lleraldo de juillet 1845). 

2. Section II, chap. vu : Universalité de celle langue pour toutes les per- 
sonnes d'une médiocre instruction. 

3. SS 60 et 62. 



60 SECTION I, CHAPITRE X 

euphoniques. Chacune de ces lettres se prononcera comme en 
français, « dans les cas ordinaires », sauf la voyelle u qui se 
prononcera ou. Cette indication est un peu vague, notanuneni 
pour c et g : doit-on prononcer ca, ce, ci, co, eu comme en 
français {ka, se, si, ko, kou), ou doit-on donner au c un son uni- 
forme, et lequel des deux? L'auteur ne le dit pas; il se borne à 
édicter que chaque lettre se prononcera toujours et partout de 
la même manière, comme si elle était isolée. 

L'auteur propose pour les vingt lettres de nouvelles figures 
plus simples et plus géométriques (des barres avec crochets 
diversement orientées comme des L); mais il reconnaît que cela 
rendrait la langue plus difficile à apprendre et à adopter, et se 
résigne prudemment à « conserver, pour le moment, les carac- 
tères actuels ». 

Vaccent devra porter sur l'avant-dernière syllabe dans les mots 
terminés par une voyelle (c'est-à-dire dans les substantifs), et sur 
la dernière dans tous les autres. L'auteur hésite toutefois entre 
cette règle et une autre plus simple, qui ferait porter l'accent 
toujours sur l'avant-dernière syllabe. 

Il attache une grande importance à la ponctuation, ((u'il vou- 
drait réformer, enrichir et compléter. 

Les différentes espèces de mots (parties du discours) sont dis- 
tinguées par leur lettre finale. 

L'auteur admet l'article défini pour éviter les équivoques du latin 
(ex. -.filius régis). Il en admet môme quatre, dont les rôles sont dif- 
férents : al, el, il, ol. Ces articles précèdent le substantif, mais 
ils peuvent être remplacés par les voyelles a, e, i, o ajoutées à la 
lin du substantif. 

Les substantifs sont des polysyllabes finissant par une voyelle. 

La déclinaison se fait au moyen des cinq syllabes : 
la le li lo lu 

qui correspondent respectivement aux cas suivants : 
Nominatif, Accusatif, Datif Génitif, Vocatif 
et qui se mettent, soit avant le substantif, séparées, soit après, en 
suffixes. Par exemple, le radical ibaca (homme) se décline ainsi : 

ibacala, ibacale, ibacali,.... ou : la ibaca, le ibaca, L'homme se 

dit : il ibacala ou ibacalai. 

Les adjectifs se terminent tous par un n. Ils se déclinent au 
moyen des terminaisons na, ne, ni, no, nu, ou bien au moyen des 
particules la, le, li, lo, lu qui les précèdent. 



SOTOS OGHANDO 61 

Le pluriel dos substantifs et des adjectifs se forme en ajoutant 
un s final au singulier, après la désinence du cas. 

Le genre des substantifs s'exprime parles trois syllabes : 
an en in 

pour le Masculin Féminin Neutre 

mises devant le substantif. 

Pour transformer un adjectif en substantif, on le fait précéder 
de la syllabe un, ou encore on ajoute un u avant l'n final. Ex. : 
acuban, beau; un acuban ou acubaun (le beau], « Dans une langue 
I)hilosophique », le genre doit être naturel, c'est-à-dire corres- 
l)ondre au sexe '. 

Les verbes sont des polysyllabes qui se terminent en vr. A cette 
forme radicale on ajoute successivement, 
pour indiquer les voix : 

active, réciproque, neutre, impersonnelle, passive, 
les voyelles : a, e, 1, o, u; 

pour indiquer les modes : 

indicatif, conditionnel, subjonctif, volitif, infinitif gérondif, 
les consonnes : b, c, d, f, g, j; 

pour indiquer les temps : 

passé, présent, Jutur, 
l(>s voyelles : a, e, i; 

et pour indiquer les perso/mes : 

l""" sing., 20 s., 30 s., l-^e pL, 2e pL, 3« pi., 
les consonnes : néant, 1, n, r, s, t. 

Par exemple, soit ucerar le radical du verbe aimer; on traduira 
par exemple : 



; aimai 


par 


ucerarba 


j'aime 


— 


ucerarbe 


tu aimes 


— 


ucerarbel 


il aime 


— 


ucerarben 


f aimerai 


— 


ucerarbi 


f aimerais 


— 


ucerarce 


que j'aime 


— 


ucerarde 


en aimant 


— 


ucerarje 


etc. 




elc. 2 



Les temps indirects s'expriment en ajoutant à la voyelle qui 

i. Pour les noms de nombre et les pronoms, voir le Vocabulaire. 

2. Dans ce paradigme n'apparaît pas la lettre caractéristique de la voix. 



62 SECTION I, CHAPITRE X 

indique le temps absolu celle qui indique le temps relalif: ainsi 
l'on traduira : 

le passé antérieur : j'avais aimé par ucerarbaa 
l'imparfait : j'aimais — ucerarbea 

le futur antérieur : j'aurai aimé — ucerarbia 
et ainsi de suite *. 

Certains modes demandent quelques explications. Le volilij se 
subdivise en cinq autres modes : 

le volilif en général : aime, ucerarfal : 

Vimpératif: — ucerarfel : 

]e supplicatif : — ucerarfil; 

Vexcitatif: — ucerarfol: 

\c permissif : — ucerarful. 

Ll finale indique la 2" personne du singulier; et la voyelle 

précédente indique ici le mode spécial, et non plus le temps, (li- 

volitif est toujours prése/iO. 

L'infinitif, ou mieux Vimpersonnel, est le substantif du verbe. 11 
est susceptible de temps; le gérondif également. 

Le participe est l'adjectif du verbe. Il se forme par suite en 
ajoutant un -n à l'infinitif. Ex. : 

avoir aimé : ucerarga, qui a aimé : ucerargan : 
aimer: ucerarge, aimant: ucerargen; 

devoir aimer : ucerargi. qui aimera : ucerargin. 
L'infinitif sert également à former les noms verbaux, au moyen 
de divers suffixes : -ma désigne l'agent (l'auteur de l'action 
exprimée parle verbe); -me, l'action (exercée); -min, la qualité 
active; -na, la chose faite (résultat de l'action); -ne, l'action 
reçue ou subie; -ni, la capacité d'agir; -no, la facilité à agir; -nu, 
le mérite (comme le suffixe -able dans les mots : aimable, admi- 
rable); enfin -pa désigne le lieu de l'action; -pe, le temps de 
l'action; -pi, l'objet où se passe l'action; et -po, l'instrument de 
l'action. 

Tous les adverbes (monosyllabes ou polysyllabes) se terminent 
par c. 
L'auteur institue en outre une série de modificatlfs de la forme 



1. Dans l'Appendice I (Théorie philosophique des verbes), l'auteur juxtapose 
les voyelles pour exprimer la jonction des temps correspondants : « -bea 
exprimera le présent aveclé passé; -bel, le présent avec le futur », et -béai, 
les trois temps réunis (ce qu'on pourrait appeler Yéternel), comme dans cet 
exemple : « Dieu est bon ». 



SOTOS OCHANDO 63 

cvn : les comparatifs en plus, qui sont : ban. un peu plus; ben. j)lus; 
bin, beaucoup plus ; bon, beaucoup beaucoup plus ; les comparatifs en 
moins (de la forme : cvn), qui correspondent aux mômes degrés; 
les comparatifs d'égalité (dvn) et de proj)ortion (Wn) ; les superlatifs 
en plus (gvn) et les augmentatifs (jvn) ; les superlatifs en moins 
(Ivn) et les diminulifs (mvn); enfin les négatifs (nvn) et les gra- 
duels (pvn), qui indiquent le commencement, la répétition ou 
l'achèvement d'une action. 

Les prépositions sont des monosyllabes de la forme cv ou ccv. 
Elles sont formées suivant une classification logique : colles qui 
expriment des rapports de proximité ont l'initiale b; l'initiale c 
correspond aux rapports de position; d, aux rapports de présence; 
i, aux rapports de cause, d'influence et d'exclusion; g, aux rapports 
de ressemblance et aux rapports généraux'. 

Les conjonctions sont des monosyllabes de la forme cvl. Les 
conjonctions copulatives et disjonctives commencent par b; les 
cxtensives, par c; les argumentatives, par d; les ampliatives, par f; 
]es adversatives, par g; les comparatives, par j; les causales, pari; 
les finales (indiquant la 'finalité), par m; les conditionnelles, par 
n: les temporelles, par p, etc. 

Les interjections mêmes sont soumises à une forme régulière : 
(>lles se terminent toutes par f. 

L'auteur invente encore des particules de la forme cvr pour 
annoncer les mots techniques; cvs pour annoncer les expres- 
sions métaphoriques; et des diphtongues-préfixes vv pour 
annoncer les mots étrangers à la langue, qu'on ne peut ou ne 
veut pas traduire (noms propres, géographiques, de mesures, 
de monnaies, etc.)^. 

Voici les principales règles de la syntaxe : 

Les substantifs en apposition s'accordent en cas. sinon en 
nombre. 

L'adjectif s' accorde avec son substantif en nombre et en cas. Il 
n'a pas de genre. 

Le relatif (adjectif ou pronom) s'accorde avec son antécédent 
(Ml nombre, mais non en cas. 

Enfin le verbe s'accorde en nombre et en personne avec son 
sujet. 

1. Aux prépositions so rattachent les particules grammaticales, qui ont In 
môme forme (cv), par exemple les particules de déclinaison (à initiale 1). 

2. Cf. les « mots cadres » de la Langue Bleue. 



64 ' SECTION I, CHAPITRE X 

Les règles concernant les régimes sont les suivantes : 

Le régime direct du verbe se met à Vaccusalif. En général, le 
régime principal ou unique du verbe se met à raccusatif autant 
que possible, à moins d'équivoque '. 

Le régime indirect du verbe se met au datif, lors même qu'il a 
en latin un autre cas. 

Le régime des substantifs se met au (jênitif quand il exprime 
un rapport de possession. Dans les autres cas, on emploie la 
préposition convenable. 

Le régime des prépositions ne se décline pas 2. 

Les verbes ne régissent pas d'autres verbes (comme en latin ) : 
chaque verbe prend le temps et le mode qui convient au sens de 
la proposition. On n'emploiera la proposition infinifive que 
lorsque le sujet de cette proposition est le même que celui de la 
proposition principale; on dira, comme en français : Je veux 
aller.... et : Je veux qu'il aille.... 

Enfin, pour les cas de régime qui ne rentrent dans aucun des 
précédents, l'auteur réserve cinq prépositions : na, ne, ni, no, nu. 
En général, du reste, il réserve dans sa morphologie des places 
et formes vacantes pour les cas imprévus. 

Pour la construction, il ne donne aucune régie, parce que la 
syntaxe permet toutes les inversions, comme en latin. Il recom- 
mande seulement de ne pas abuser de cette faculté, et de suivre 
autant que possible l'ordre logique. En général, il admet beau- 
coup de licences grammaticales, pour donner au style plus de 
souplesse et de liberté, mais il conseille den user discrètement, 
surtout dans le langage courant. 

Pour la /ormafion des mots, l'auteur donne peu d'indications. Il 
pose en règle générale que les radicaux ne devront jamais être 
altérés par la dérivation et la composition. 

On a déjà vu les suffixes -n, -c, qui servent à former les adjec- 
tifs et les adverbes, et d'autres suffixes qui servent à former les 
noms dérivés des verbes. L'auteur classe un certain nombre de 
syllabes finales servant à la dérivation : de la forme Icv pour les 
substantifs dérivés de substantifs (-Iba désigne le fabricant de, 
-Ica, \e propriétaire de, -Ida, la science de, -Ifa, la collection de, etc.); 
de la forme Icvn pour les adjectifs dérivés de substantifs 

1. Cf. VEsperanto. 

2. Cela veut-il dire que les prépositions ne régissent aucun cas, ou 
qu'elles régissent le nominatif? 



SOTOS OCHANDO 65 

(Ibvn pour les dérivés par ressemblance; Icvn pour les dérivés 
connue cause, etc.); et do la forme Icvr pour les verbes dérivés 
des substantifs et adjectifs (Ibvr i)Our la matière employée, Icvr 
l)Our l'emploi ou usage qu'on en fait, etc.). On remarquera 
que les premières lettres le ne correspondent nullement au 
même sens dans ces trois séries. 



Vocabulaire. 

Le vocabulaire ne comprend que les radicaux (en général des 
substantifs) dont on sait dériver les adjectifs, les verbes et les 
adverbes. 

Le principe de ce vocabulaire étant le « rapport constant entre 
Tordre ali)habétique des mots et Tordre naturel et logique des 
choses signifiées », le lexique a pour base une classification 
logique de toutes les idées. 

La première lettre d'un radical indiquera la classe la plus 
générale à laquelle il appartient ; la 2« lettre indiquera la classe 
du 2" ordre, la .3" celle du 3" ordre, et ainsi de suite jusqu'à la fin 
du radical, qui résume ainsi la définition logique de l'idée cor- 
respondante. Des exemples feront mieux comprendre ce système. 
L'initiale A désigne les choses matérielles inorganiques (classe du 
l*"" ordre). Les lettres Ab désignent les objets matériels (classe du 
2" ordre). Les classes du 3' ordre sont caractérisées par les 
lettres suivantes : 

Aba Corps simples ou éléments. 

Abe Matière, corps en qénéral. 

Abi Dimensions. 

Abo Forme dn corps. 

Abu Figure du corps. 

Les autres classes du 2<^ ordre (dans la classe A) sont les sui- 
vantes : 

Ac Propriétés absolues des corps. 

Ad Propriétés relatives des corps. 

Af Circonstances des corps. 

{Aie Adverbes de lieu 

Afi Mesures) 

Ag Actions relatives au mouvement. 

Aj Actions modificatrices des corps. 

CouruHAT ot IjEau. — Lanoruc univ. 5 



C6 SECTION I, CHAPITRE X 

Al Actions des corps sur d'aulrcs corps. 
Am Astronomie. 
An Géographie physique. 
Ap Géographie civile. 
Ar-Az Règne minéral. 
L'initiale E caractérise la classe des Corps vivants, qui com 
prend les classes du second ordre suivantes : 
Eb Me en général. 

Ec-El Règne végétal. 

(Ef Nomenclature botanique) 
Em-Ez Règne animal. 
(Er, Es Nomenclature zoologique; 
Ez Chimie organique) 
L'initiale I caractérise les idées relatives à l'iioninie corporel. 
L'initiale caractérise les idées relatives aux facultés inleîl;' 
tuelles de l'homme. 

L'initiale U caractérise les idées relatives aux facultés actives 
de l'homme (à la volonté, à la moralité). 

Les classes précédentes contiennent l'ensein!»!»' des vives on 
.substances; les classes suivantes comprennent ce que l'h^coh* 
appelle les accidents '. 

L'initiale B caractérise la classe des Arls liUrninx, cjui se 
divise en cinq classes du 2*^ ordre : 

Ba Enseignement. 
Be Imprimerie. 
Bi Librairie. 
Bo Beaux-arts. 
Bu Musique. 
L'initiale C désigne les Arls mécaniques: D, la Sor lé té politique ; 
T, la Justice et lesFma/ices; G, ÏArt militaire; J, la Marine et le Com- 
merce; L, les Rapports sociaux; M, les Divertissements et Jeux; N, la 
Religion; P, le Culle. Enfin les initiales R, S, T désignent des idées 
très générales (R, des idées d'objets, de qualités et d'actions: 
T, des idées de rapports). L'initiale S contient des subdivisions 
particulièrement intéressantes : Sa caractérise les pronoms (saia 
=je, sabe = lu, sabi = il, etc.). Se caractérise les idées de quaii- 
iité; Si, les idées de nombre; So, les idées de temps. 

Nous allons donner quelques exemples détaillés de ce vocaliu 

1. Cf. la classification de Dalgarno. 



SOTOS OCHANDO 67 

laire. |)our montrer comniont la nonionclaturc y est cal(|uée sur 
la classilifalion logique des idres. 

Le premier sera emj)runlé à la nomenclature botanique, 
caractérisée par les j)remières lettres Ef. Efa désignera l'ordre 
des llialamijhres. Dans cet ordre. Efaba désignera la l'amille des 
renonciilacées. Dans cette famille, Efababe désignera la renoncule, 
Efabade Vanénwne, etc. De même. Efage désignera la famille des 
crtivifères; et dans cette famille, Efageca désignera le radis, 
Efageco la moutarde, Efagedi le chou, etc. Veut-on enfin distinguer 
les diverses espèces ou variétés de chou? Il suffit d'ajouter une 
nouvelle syllabe : Efagedica désignera le chou cabus, Efagedico le 
chou de Lombardie, Efagedimo le brocoli, et ainsi de suite. 

Voici un autre exenq)le de nomenclature, qui dérive d'un 
autre genre de classification : c'est la nomenclature des vents. An 
('tant la caractéristique de la Géographie physique, Anca sera 
le type des noms des points cardinaux : Anba = nord: Anca = 
(\s7: Anda = sud; Anfa = ouest. Les points intermédiaires se 
nommeront en variant la voyelle finale : anbe = nord-nord- est; 
anbi = nord-est: anbo =^ est-nord-est. Enfin les « quarts » seront 
désignés en ajoutant une voyelle (u) aux noms précédents : 
anbau = nord-quarl-esl; anbeu = nord-est-quart- nord, anbiu = 
iiord-est-quart-est; anbou ^1= est-quart-nord. Les trois autres qua- 
diants de la rose des vents portent des noms analogues, qu'on 
obtient en remplaçant dans les précédents la consonne b par c. 
d ou f. 

Une nomenclature particulièrement intéressante est celle des 
nondn'es (initiales : Si) : 

Siba = i Sibra = 6 

Sibe = 2 Sibre = 7 

Sibi = 3 Sibri = 8 

Sibo = 4 Sibro = 9 

Sibu — ;■) Sibru = 10 



Sica=lO' Sicra = 60 

Sice = 20 Sicre = 70 



Sida = 100 Sidra = 600 

Side = 200 Sidre = 700 

1. Ou romaniuora ([iio 10, lOJ, 1000, .... ont deux noms. 



08 SECTION I, CHAPITRE X 



Sifa== 1.000 Sifra =6.000 



Siga = 10.000 Sigra = 60.000 

Sija = 100.000 



Sila = 1 million 
Sile = 1 billion 
Sili = 1 trillion 



Pour énoncer un nombre compost', on nomme successivement 
ses éléments, en supprimant le préfixe Si-, sauf pour le premier. 
Ex. : Sifadicibo = 1 334, Silajidecibo = 1 300 234. 

Des noms de nombre on dérive les adjectifs et adverbes ordinaux 
au moyen des suffi.xes -n et -c, suivant la règle générale; les 
multiples (double, triple....) au moyen du suffi.xe -ma; les parties 
aliquotes {moitié, tiers, quart...), au moyen du suffixe -me; les 
adjectifs distributifs [L. bini, terni...) par le suffixe -mins; les 
adverbes qui indiquent le nombre de fois (L. bis, ter...), par le 
suffixe -moc, et ceux qui indiquent le nombre d'espèces ou de 
manières (L. dupliciler, tripliciter...) par le suffixe -mue. 

La nomenclature chimique est un échantillon typique du 
système de l'auteur. Tous les corps simples étant rangés suivant 
une classification naturelle, on formera leurs noms en ajoutant 
à Aba (caractéristique des corps simples) une syllabe variable ; 
on obtient ainsi : 

Ababa = oxygène Abaca r= tellure 

Ababe = hydrogène Abace = chlore 
Ababi = azote Abaci = brome 

Ababo = soufre Abaco = iode 

Ababu = sélénium Abacu = fluor 

et ainsi de suite, jusqu'à : 

Abata = ruthénium Abate = osmium • 
Pour nommer les composés, on énoncera leur formule de 
composition en ajoutant à la syllabe caractéristique de chaque 

1. La nomenclature indiquée dans l'Appendice 11 est un peu différente. 



SOTOS OCHANDO 69 

élément la syllabe caractéristique du nombre qui lui sert d'expo- 
sant. Soit, par exemple, à nommer le corps Pb*Sb'^ : 

Pb (plomb) = abase Sb (antimoine) = abamu 
8 = sibri 2 =^ sibe 

Pb^Sb^ = Se (bri) mu (be). 

Ainsi le nom d'un corps est la traduction exacte et complète 
de sa formule chimique. L'auteur propose pour la Chimie orga- 
nique un autre système de nomenclature, qui consiste aussi à 
traduire la formule, mais plus simplement, en supj)rimant les 
noms des 4 éléments (toujours les mômes), et en convenant que 
la l^" syllabe après le préfixe commun ez indiquera la proportion 
d'oxygène; la 2", celle d'hydrogène; la 3"= celle de carbone, et la 4^, 
celle d'azote. 

Enfin, un dernier exemple achèvera de caractériser l'esprit du 
système. L'auteur prétend qu'on peut « apprendre en moins 
dune heure la signification de plus de 6 millions de noms », par 
exemple les noms de toris les soldats d'une. nation *. Pour cela, 
il établit une liste de 100 syllabes de 2 lettres correspondant aux 
100 premiers nombres. On i)eut en former un million de noms 
de 3 syllabes : la 1'^'^ syllabe indiquera l'une des 100 classes du 
\cv ordre; la 2^ syllabe indiquera l'une des lOOclasses du 2« ordre 
que contient chaque classe du 1"; et la 3° indiquera l'une des 
100 classes du 3« ordre que contient chaque classe du i°. On a 
ainsi nommé un million de subdivisions. Supposons que chacune 
d'elles contienne fi individus, on les désignera en ajoutant une 
des voyelles a, e, i, o, u. Ainsi avec des mots de 7 lettres on peut 
nommer 6 millions d'individus ou d'objets classés. 

Critique. 

Cette dernière indication révèle à plein l'erreur ou l'illusion de 
l'auteur (et de tout auteur de langue philosophique) : il fournit 
bien le moyen de former 6 millions de noms, ou plutôt de 
luiméros; mais il ne fournit pas, et ne peut pas fournir, le moyen 
d'apprendre et de retenir leur signification, c'est-à-dire la corres- 
pondance établie entre eux et les idées qu'ils doivent exprimer. 
Il faudrait une mémoire prodigieuse pour se rappeler exacte- 

1. Appendice 111. 



70 SECTION I, CHAPITRE X 

mont ot à point nommé le nom do chaque idée, c esl-à-dirc son 
numéro d'ordre; car cela suppose qu'on a constamment présent 
à l'esprit l'ensemble de la classification avec ses innombrable^ 
subdivisions, et dans leur ordre. Cette i'emar((ue suffit à montrer 
que la langue de SoTOS Ociiando serait al)solument impratical)le. 
Elle donne lieu, il'ailleurs, aux mêmes critiques que toutes les 
langues philosophiques, parmi lesquelles elle se distingue pour- 
tant, il faut le reconnaître, par sa sinq>licilé relative et sa régu- 
larité logique. 



CHAPITRE XI 



LA SOCIliTK DE LINGUISTIQUE; M. RENOUVIKR 

Il n'est pas sans intérêt de savoir que la question de la langue 
universelle a fait l'objet, en France, vers 1855, d'une étude cri- 
tique impartiale destinée à choisir et à faire prévaloir le meilleur 
système. Lhonnour de cette initiative revient à la Société inter- 
nationale de Linguistique, qui, « dès sa fondation, a déclaré vou- 
loir s'occuper de toutes les matières qui se rattachent à la 
philologie et à la linguistique considérées dans leur plus grande 
extension, et surtout au point de vue pratique ». Aussi se pro- 
posait-elle, « tout en procédant à une réforme plus ou moins 
radicale de l'orthographe de la langue française, de répandre 
dans les esprits l'idée dune langue universelle, dont le besoin 
commence à se faire généralement sentir, de chercher les bases 
de cette langue, d'en définir les conditions, d'en grouper les 
éléments, et de préparer les voies à son établissement' ». Elle 
nomma à cette fin un Comité de 23 membres, dont les travaux 
furent résumés dans deux rapports par M. Casimir Henricv, 
secrétaire général de la Société. Celui-ci les publia dans la Tri- 
bune des Linguistes, dont il était le directeur^. 

Il avait fondé cette revue surtout dans l'intention de vulgariser 
l'idée de la langue universelle. L'Introduction est consacrée à 
exposer la nécessité d'une telle langue; l'auteur y invoque déjà 
des arguments qui ont été bien souvent répétés depuis lors, et 
qui n'ont rien perdu de leur force, bien au contraire'. 

1. Premier rapport du Comité de la Lançjue universelle, lu à la Société de 
Linguistique le 3 juillet 1856. 

2. Première année, 1858, p. 17-39, 65-105, 129-161). 

3. Citons-on quelques-uns : P. 8 : « On a rapproché les corps; on n'a 
rien fait pour rnpproclier les esprits ». P. 14 : « Nul ne peut contester que 



72 SECTION I, CHAPITRE XI 

Le Comité commença par formuler les conditions théoriques 
de la langue universelle : il « reconnut unanimement... quelle 
devait avoir un caractère scientifique. Il reconnut également 
qu'elle devait être tout à la fois claire, simple, facile, rationnelle, 
logique, philosophique, riche, harmonieuse, et en outre élas- 
tique, afin de se prêter à tous les progrès futurs. Or il est évident 
qu'aucune des langues anciennes et modernes n'a ce caractère 
et ne remplit ces conditions. En conséquence, elles furent 
repoussées les unes et les autres à l'unanimité. » 

« On examina ensuite s'il ne serait pas possible d'adopter l'une 
des langues vivantes les plus répandues des peuples civilisés, 
après lavoir améliorée, enrichie, complétée, et lui avoir fait 
subir de grandes modifications. Ce système eut quelques parti- 
sans; mais le Comité se convainquit bientôt qu'il ne valait rien », 
parce qu'une langue ainsi perfectionnée serait « méconnaissable », 
et « n'en continuerait pas moins à être irrationnelle, illogique 
arbitraire, difficile. » 

« Il ne restait donc plus en présence que deux systèmes de 
langues : celui d'une langue a posteriori, c'est-à-dire faite de 
pièces et de morceaux, avec des radicaux, des onomato{)ées, des 
mots pris dans toutes les langues mortes et vivantes, da|)rès les 
idées des étymologistes tels que Volney, Burnouf, Ampère, etc. : 
et celui d'une langue a priori, c'est-à-dire entièrement neuve. » 

« On n'eut pas de peine à reconnaître que fous les systèmes » 
(a posteriori) « qui s'appuient sur les radicaux sont mauvais », 
parce que les langues naturelles correspondent, non à l'état 
actuel des sciences, mais à un état de civilisation primitif et 
rudimentaire. Le Comité rejeta donc « toutes les langues 
anciennes et modernes, mortes ou vivantes, ainsi que tous les 
systèmes bâtis à le'ur imitation ou fondés sur les mômes prin- 
cipes ' », et se prononça « pour la création d'une langue apriori » ; 

le besoin d'une langue universelle ne se fasse vivement sentir aujourd'hui... 
C'est le complément nécessaire, fatal, des chemins de fer, des télégraphes 
électriques, des grandes expositions, de toutes les découvertes scientifiques, 
de toutes les créations industrielles de notre époque. » Et l'auteur compa- 
rait les sceptiques à « ce célèbre ingénieur français qui, à l'aide de raisons 
puisées dans les mathématiques en général et dans la statique et la dyna- 
mique en particulier, démontra fort savamment que les locomotives ne 
pourraient pas marcher ». Les mômes idées et presque les mêmes phrases 
se retrouvent dans la brochure Pour la Langue internationale de M. Cou- 
TURAT, qui ne connaissait pas encore la Trilmne des Linguistes. 
1. Tribune des Linguistes, p. lOn. 



LA SOCIÉTÉ DE LINGUISTIQUE! M. RENOUVIER 73 

à son avis, « uno langue, au point do vue rationnel, ne doit Hre 
qu'une nomenclature correspondant à une classification univer- 
selle. » En un mot, il concevait la langue universelle idéale 
comme une langue philosophique. Par suite, il considérait que sa 
première lAclie était d'établir « une classification générale des 
choses », et il adopta un tableau dressé par un de ses membres, 
le D"" Chouippe, sous le titre : Origine et lien des connaissances 
humaines '. 

D'autre part, il se mit en devoir de faire une revue critique de 
tous les projets antérieurs ou contemporains, qu'il jugea, natu- 
rellement, d'après son idéal de langue philosophique et analytique. 
Le second rapport rappelle les idées théoriques émises à ce sujet 
par Bacon, Descartes, Leibniz, Voltaire 2, le président De Brosses», 
Court de Gébelin*, lord Munboddo-', Condillac surtoutfi, qui « a 
l'ait ressortir... les avantages d'une langue bien faite, d'une langue 
philosophique et analytique »; Condorcet, qui assimilait la 
langue à une algèbre; Destutt de Tracv, qui déclarait la langue 
universelle impossible," parce qu'elle devrait être parfaite ''; 
VoLNEvs et Charles Nodier*. D'autre part, il expose et discute les 
projets de Dalgarno et de Wilkins, le « ridicule projet » de VEn- 
cyçlopédie*^, qui n'est « qu'un travestissement grotesque de la 
langue française » ; puis le « premier projet sérieux » et « pra- 
tique », celui de Delormel, dont « la marche était bonne », car il 
était « fondé sur les principes qui doivent servir de base à la 
langue universelle »; la Pasigraphie de Maimieux (1797) et la Po/y- 
graphie de Hourwitz (1801); le projet théorique de Le Mesl, pré- 
sident du Tribunal de commerce de Saint-Pol-de-Léon", « la 

1. Cette classification, inspirée du sensualisme condillacien, est résumée 
dans la Tribune des Linguistes, p. 33-34. • 

2. Qui disait de la diversité des langues : « C'est un des plus grands 
fléaux de la vie. •> 

3. Traité de ta formation mécanique des langues et principes physiques 
de Vétymologie. 

4. Histoire naturelle de la parole, ou grammaire unioerselle (1776). 
,"). Essai sur l'origine et les progrès du langage (Edinburgh, 1774). 
(). L'Art de penf:er\ La Langue des Calculs. 

7. Cette critique est péremptoire, mais elle ne porte que sur les langues 
philosopliiques. 
. 8. Discoui's sur Vétude philosophique des langues (1819). 

0. Notions élémentaires de Linguistique (1834). 

10. V. Section III, cli. i : Faiguet. 

11. Considérations philosophiques sur la langue française, suivies de 
l'Esquisse d'une langue bien faite (1834). 



74 SECTION I, CHAPITRE XI 

moillcure Ihéoric ûc la langue univorsollc <|\ii ait «Hé publi<'<- 
jusqua ce jour >, et dont les principes et les idées « sont abso- 
lument ceux du Comité »; la Génigraphie de Matraya (Lucques, 
1831); deux projets anonymes (1837, 1838) de langues a pos<mon. 
à base de latin, que le rapport considère comme « grotesques » 
et « ridicules », et traite de « mauvaise plaisanterie » et de t latin 
de cuisine » ' ; enfin, la Langue universelle de Vidal (1844), qui « n'est 
qu'un audacieux plagiat » de la Pasigraphie de Maimieux, sauf 
pour son système de numération, dont on lait l'éloge. 

Le premier rapport rend compte de quelques projets ou pro- 
positions émanés de membres du Comité, et qui n'ont pas trouvé 
grâce à ses yeux : il condamne également Letellier (dAmiens), 
qui croyait que la langue primitive est le celte, et qui prétendait 
retrouver le sens d'un mot en le décomposant en ses lettres 2; 
Vaillant (de Bucharestj, qui soutenait « que la langue universell(> 
existe, et qu'il n'y a qu'à en réunir les éléments épars >, et dont 
le système « reposait exclusivement sur les racines, les ononiti- 
topécs, les étymologies et les syndjoles, c'est-à-dire sur tout ce 
que le Comité avait rejeté », et Gagne, dont la Monopanglotte, 
qualifiée de « grotesque idiome », était « composée de mots pris 
dans toutes les langues mortes ou vivantes, proportionnellement 
à l'importance des peuples qui les ont parlées ou qui les parlent, 
afin de ne pas froisser leur susceptibilité et de les faire tous 
concourir d'une manière équitable à l'édifice universel. » Tous 
les noms devaient se décliner sur dominus ou rosa, tous les adjec- 
tifs sur prudens, et tous les verbes se conjuguer sur amare^. 

Enfin le rapport étudie « deux projets sérieux et complets dr 
langue universelle a priori, projets conformes aux idées du 
comité », à savoir ceux de Letellier (de Caen) et de Sotos 
OcriANOo. Il critique le premier comme trop artificiel et trop 
compliqué, quoique excellent en théorie*; et il manifeste sa 

1. Par exemple, l'auteur du second de ces projets proposait les néolo- 
gismes pi/roballum (obusier) et aeronauta, que le rapport trouve pourtant 
préférables aux périphrases : tormenlum belliann majus, et per ae.'a père- 
qrinalor folle suspensus. L'auteur conservait d'ailleurs ■< les déclinaisons, 
les conjugaisons avec leurs désinences, ainsi que les règles grammaticales ». 

2. Par exemple, rat = animal taré et rongeur; chat = animal charmant 
et attachant. 

3. Exemples de mots : femmea\ hommeua, arbreus, templumus\ gran- 
dens; aimerare. Cf. les projets de latin simplifié de MM. Isly et Frôhlich 
(Chapitre final). 

4. Citons cette remarque judicieuse : « On dirait que la Langue universelle 



LA SOCIETE DE LINGUISTIQUE; M. RENOUVIER Tl) 

préférence pour le second, « qui pourrait presque être considéré 
comme la réalisation de la savante et judicieuse théorie de 
M. Le Mesl » ', et qui est « conforme aux idées du Comité > 2. Il 
conclut que, sans être parfait, le projet de Sotos Ochando est 
supérieur à tous les autres, et que, en attendant mieux, le 
Comité doit travailler « à Taméliorer, à le vulgariser et à le 
faire adopter ». 

Nous n'entreprendrons pas de critiquer à notre tour les vues 
théoriques du Comité et ses conclusions : il suffit d'avoir montré 
qu'il est systématiquement hostile à tout projet de langue a poste- 
riori, et que son idéal est une langue philosophique et analytique 
telle que. comme le disait Sotos Ochando 3, « tous ceux qui 
l'apprendraient apprendraient en même temps les connaissances 
analysées ». Nous exposerons plus loin (dans la Critique géné- 
rale) les raisons pour lesquelles cet idéal nous paraît chimérique 
et illusoire. Ce qui explique et excuse l'erreur du Comité de la 
Société de Linguistique, c'est qu'à l'époque où il faisait son 
enquête il n'existait guère que des j)rojets a priori, et que l'idée 
d'une langue philosophique, si en faveur au xvni'' siècle, avait 
conservé encore tout son prestige. 

Toutefois, il est intéressant de constater qu'à cette même 
époque, un penseur qui devait exercer une influence durable 
et profonde sur la philosophie française, M. Charles Renou- 
viER *, émettait sur le pro])lème de la langue universelle des 
vues plus justes et plus profondes, que l'avenir devait vérifier et 
réaliser'. Partisan de la langue universelle pour des raisons 
philosophiques «, et ne connaissant que des projets de langues 



de M. Letcllier n'a pas été faite pour Hrc parlée, mais seulement pour 
analyser les langues connues, mortes et vivantes, d'une manière plus com- 
plète qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour, et permettre de saisir leurs moindres 
différences. » Tribune, p. 140. 

1. Remarquons à ce propos, avec le rapport, que ni Letellier ni Sotos 
Octiando ne connaissaient aucun de leurs prédécesseurs. 

2. Cette rencontre involontaire et imprévue des idées de Le Mesl, de Sotos 
Ochando et du Comité parait à celui-ci une marque de vérité. 

3. Dans le journal El Heraldo (1843); cité ap. La Tribune, p. l.")8. 

4. Aujourd'hui membre de l'Académie des sciences morales et politiques. 

5. De la question de la langue universelle au XIX* siècle, ap. La Revue, 
t. II, p. 50-83 (août 1853). 

6. « Le signe est l'instrument nécessaire des développements de la raison.... 
De là cette conséquence, (|ue 4a raison en pleine possession d'elle-même 
peut instituer un langage réfléchi pour exprimer des idées correctes et posi- 
tives, au lieu de se contenter des symboles imparfaits et variables, souvent 



76 SECTION I, CHAPITRE XI 

philosophiques (ou prétendues telles), il dénonçait avec clair- 
voyance leur caractère factice, superficiel et précaire, et leur 
opposait un autre programme, qu'il formulait ainsi : La langue 
universelle doit être « philosophique par sa grammaire, empi- 
rique par son vocabulaire »; c'est-à-dire que la grammaire devait 
être fondée sur l'analyse logique de la pensée, et le vocabulaire 
emprunté aux langues vivantes (par exemple, composé de racines 
romanes). Cette langue serait constituée définitivement quant à sa 
forme, qui est la grammaire, attendu que celle-ci répond aux 
formes invariables de la pensée; et provisoirement quant à sa 
matière, qui est le vocabulaire, attendu que l'esprit humain 
forme sans cesse des idées nouvelles et crée des objets nouveaux. 
Ainsi la langue serait indéfiniment perfectible, et ouverte à tous 
les progrès. M. Renouvier traçait même le plan du manuel de 
cette langue; il devait comprendre : 1° une syntaxe générale 
(analyse de la parole); 2° une explication des signes catégoriques * 
des rapports grammaticaux, suivie de l'emploi de ces signes 
pour composer les mots dérivés de chaque famille et construire 
régulièrement la phrase ; 3° un vocabulaire de racines usuelles. 
Dans ces quelques lignes, passées inaperçues et depuis long 
temps oubliées, M. Renouvier avait, avec sa pénétration de phi- 
losophe logicien, dressé d'avance le plan des langues a posteriori, 
qu'il ne connaissait pas, et dont il n'existait à cette époque que 
des projets informes; d'autres sont venues depuis illustrer et 
justifier ce programme prophétique. 

faux, et toujours puérils, qui formeront le fond des langues primitives, et 
qui bientôt affaiblis, altérés, mêlés, effacés, n'ont laissé après eux que 
désordre et arbitraire dans nos idiomes les plus vantés. » 

1. C'est-à-dire : qui expriment les catégories ou formes générales de la 
pensée. 



CHAPITRE XII 

BYER : LISGUALUMINA^ 

Le Lingualumina prétend être à la fois une langue philoso- 
phique et une langue internationale. Son nom {langue de la 
lumière) veut dire qu'elle sera une langue instructive par elle- 
même, un véhicule des connaissances scientifiques et philoso- 
phiques, parce quelle est « fondée sur les éléments logiques de 
la pensée humaine ». En fait, voici comment l'auteur trace le 
programme de son œuvre : 

1° Classification logique-scientifique de tous les objets (con- 
crets et abstraits) de l'esprit humain ; 

2° Classification systématique de tous les sons (voyelles et 
consonnes), et formation de toutes les combinaisons monosyl- 
labiques prononçables; 

3" Application des syllabes aux idées, les idées semblables 
étant représentées par des syllabes semblables ; 

4° Représentation des idées complexes par des combinaisons 
de monosyllabes (représentant des idées simples). 

Ainsi les monosyllabes représenteront les idées générales et 
principales, et le nombre de leurs lettres (2 à 5) sera propor- 
tionnel à la complexité des idées correspondantes. Inutile 
d'ajouter que cette langue sera absolument différente et indé- 
pendante de toutes les langues connues, ce qui, selon lauteur, 
garantit sa neutralUé. . 

1. The Linqualumina, or language of lifjht. a philosopliical language for 
inlernalional communicalion. A now vcliiclc of sciontidc and pliilosopliical 
pxpression, îind of intoicommunicatioii l)et\vecii ail tlio nations and varied 
peoplos of tiio cartli. Foundod on tiie Logical Elcmonls of Ihiinan Tlioiight, 
by Frodorick William Dyeu. Part. I : Goneral and Inlroduclory. 27 p. in-8" 
(London, 1889). Gonféionco donnée le 9 juillet 1887; mais la 1" édition do 
de co projet date de 1875. 



78 SECTION I, CIIAPITUE XII 

Nous n'entrerons pas dans le détail de la classilication, inijé 
nieuse mais compliquée, que l'auteur donne des idées et de- 
mots correspondants. Qu'il suffise de savoir quil attribue aux 
16 consonnes les significations suivantes: 



M: 


quantité; 


L: 


espace; 


S: 


existence; 


B: 


état : 


Z: 


personnalité; 


K: 


relation; 


V: 


espèce ou classe; 


J : 


c interchange » ; 


Pf: 


qualité; 


D: 


variation; 


Th 


ordre ; 


G: 


aspect ; 


P: 


association; 


W: 


objet de désir; 


R: 


action; 


Y: 


objet de conimissance 



On forme les radicaux en adjoignant à ces consonnes diverses 
voyelles, soit avant, soit après. En particulier, les mots obtenus 
en intervertissant l'ordre de la consonne et de la voyelle dési- 
gnent des idées contraires. (N. B. Les lettres n et a sont pure- 
ment euphoniques, et ne comptent pas i)()ur la signification du 
mot.) Exemides : 



li =z espace; 
lee =; ligne; 
lai := angle; 
lah z^aire; 
loh ^ volume; 



eil = limite; 
cela = point; 
alla =^cdlé; 
ahla ^= contour; 
ohla = surface ; 



loo = sur/ace (comme ohla). 

Il y a trois manières de combiner les radicaux pour former 
des dérivés et des composés : 

i° l^' agglutination. Exemples : Etant donnés les pronoms per- 
sonnels : inza = je, anza = tu, onza := il; eeza ^= nous, arza =: 
vous, orza = ils, on forme : izanza = moi et toi ; izarza := moi et vous ; 
et ainsi de suite. 

2° La coalescence. Ex. : delta =: mou.'ement {parce que d = varia- 
tion, 1 = espace, t = temps). 

3" L'inflexion, au moyen de suffixes. Ainsi, man signifiant beau- 
coup, et min peu, de ri ^ pouvoir on forme rimang = fort, et 
rirain = faible. 

Los verbes se composent de 3 lettres significatives : la 1™ indique 
si le sujet est une personne ou une chose (rappelons que z = 
personnalité); la 2° indique la personne (les brèves i, a, o, pour le 
singulier, les longues ee, ah, au pour le pluriel); la 3® indique le 
temps : b, le passé; d, le présent; g, le futur. Ainsi le verbe être 



DYEll : LLNGUALUMINA 79 

se conjugue au i)résont : zinda, zanda.zonda: zeeda. zahda, zauda : 
je suis, tu es, etc. Au passé : zimba. zamba. zomba, elc. Au liilur : 
zinga. zanga, zonga. elc. Il y a en outre un parfait, ol)lenu en 
(liircissant la consonne du temps: zimpa. zampa, zompa; zeepa, 
zarpa. zorpa. 

L'auteur complique encore cette conjugaison par d'autres 
« subtilités ». Comme on le voit, ce système soi-disant logique 
est le comble de l'arbitraire, de la fantaisie et de Tirrégularilé. 
11 a en outre un défaut qui tient à la nationalité de l'auteur : 
jamais un Anglais ne pourra concevoir une phonétique coi-rectc 
et internationale, à cause de la détestable prononciation à 
laquelle sa langue l'habitue. Quoi de plus absurde que de pro- 
noncer une lettre simple i comme 2 voyelles (aï), et de rendi-e un 
son sinn)le i par 2 lettres {ea, ee)1 



CHAPITRE XIII 

REIMANN : LANGUEINTERNATIONALE ÉTYMOLOGIQUE ' 

Valphabet de ce projet comi)rend 20 consonnes, 12 voyelles 
simples, 6 voyelles longues, 4 voyelles nasales et 44 diphtongues. 
Les consonnes seront figurées par des lignes droites, les voyelles 
l)ar des lignes courbes ^. 

Au moyen de ces lettre^, on formera des radicaux vi-aiiiient 
étymologiques, c'est-à-dire qui exprimeront l'idée par la seule 
construction du mot. 

Le radical est toujours le substantif. On en tire l'adjectif, le 
verbe et l'adverbe. Le verbe, en particulier, dérive du substantif 
par l'adjonction d'une des voyelles a (pour le présent), i (passé), 
(futur). 

Les substantifs seront classés par ordre logique : tous les 
quadrupèdes, tous les oiseaux, etc., seront caractérisés res- 
pectivement par la même initiale. Le dictionnaire constituera 
ainsi une véritable encyclopédie. 

Le système de numération, entièrement a priori, rappelle celui 
de Leibniz. Les neuf chiffres sont représentés par des con- 
sonnes : 

1234 5 6789 

d V 1 m k r t n j 

et les ordres d'unités décimales par des voyelles : 
1 10 100 1.000 10.000 100.000 
i é a ou u 

Un nombre s'énonce donc comme il suit : 

74.f538.2oO = bémi, rulouno vaké. 

1. Larousse, Grand Dicllonnaire universel, 1" supplément, t. XVI, r. 1035 
(Paris, 1877). 

2. Cf. le Chabé ahan de M.\ldant. 



REIMANN : LANGUE INTERNATIONALE ETYMOLOGIQUE 81 

Los voyelles numériques servent aussi à exprimer les divers 

déférés d'une idée; par exemple, les différentes nuances de bleu 

s'appelleront : 

bliou : bleu le plus foncé. 

blio : bleu très foncé. 

blia : bleu plus foncé. 

blié : bleu foncé. 

blii : bleu moyen. 

blien : bleu clair. 

blian : bleu plus clair. 

blion : bleu très clair. 

blioun: bleu le plus clair '. 

Ce projet, simple esquisse théorique, a tous les caractères et 
tous les défauts des langues philosophiques. Il se distingue par 
son ali)habet, le plus compliqué que nous connaissions, 

I. Cf. la règle de la marguerite de M. Boli.ack. 



f'oLTUBAT et Leau. — Languc univ. 



CHAPITRE XIV 



MALDANT : LA LASGUE NATURELLE ' 

L'auteur de ce projet a commencé par comparer entre elles les 
langues vivantes pour en extraire une langue simple et régulière : 
« procédant d'abord par analyse, il essayait laborieusement de 
supprimer dans ces langues tous les illogismcs et les irrégula- 
rités. Mais il s'apercevait bientôt qu'en supprimant ainsi,... il ne 
lui restait plus rien du tout*! » Il arriva ainsi à cette con- 
clusion, t que la L. I. ne pourrait être, logiquement, qu'une 
langue rationnelle, absolument neuve et faisant résolument table 
rase du passé ». C'est dire que la Langue naturelle est entièrement 
a priori, et n'a de « naturel » que le titre. 

Grammaire. 

Valphabel se compose de 21 lettres : 5 voyelles : a, e, i, o, u (ou), 
et 16 consonnes : b, c (c/i), d, f, g, j, k, 1, m, n, p, r, s, t, v, z. 

L'auteur, constatant qu'il y a « presque autant d'écritures que 
de langages », a cru qu' « il fallait logiquement résister à l'en- 
traînement d'adopter les caractères latins ». 11 a été ainsi con- 
duit à inventer un alphabet, où les voyelles sont représentées 
par des lignes courbes O et C , et les consonnes par des lignes 
droites : I, -\ et L, différemment orientées '. Nous nous abstien- 
drons (et pour cause) d'employer cet alphabet. 

1. La langue naturelle (Cliabé Aban), langue internationale. Grammaire 
avec exercices et vocabulaires, par Eugène Maldant, ingénieur civil. 130 p. 
in-8". 9" éd., Paris, 1887. 

2. P. 3. On verra que le D' Zamenhof a procédé de même pour construire 
VËsperanto. Si deux auteurs partant du même principe ont abouti à des 
résultats si différents, c'est apparemment que l'un d'eux s'est trompé. 

3. Cf. SoTos OcHANDO et Reimann. 



MALDANT : LA LANGUE NATURELLE 83 

L'auteur ajoute à ses lettres une demi-douzaine de signes dia- 
critiques (points, accents) pour modifier le son des voyelles. 
Deux de ces signes sont les symboles, l'un de la répétition, 
l'autre du contraire : de sorte que, par exemple, imi = bu, iomi 
:= rebu, el youmi = (délju) vomi. 

L'arlicle sert à déterminer le genre, le nombre et le cas des 
substantifs. 11 a par suite 12 formes : 

Masculin Féminin 

Sing. Plur. Sing. Plur. 

Nom. : a as e es 

Gén. : ad ads ed eds 

Dat. : af afs ef efs 

L'accusatif est semblable au nominatif. Le génitif sert d'article 
partitif, ce qui est un gallicisme illogique. L'article n'est pas 
plus défini qu'indéfini, car il doit accompagner tous les sul)- 
stantifs. 

Les«66'/a/j/i/est invariable en genre, en nombre et en cas ; il est 
toujours précédé de l'article. Tous les substantifs sont masculins, 
excepté les noms de femmes et de femelles. 

Les adjectifs sont simples ou dérivés. 

Les adjectifs dérivés sont les qualificatifs; ils sont invariables. 
Leurs degrés sindiiiuent au moyen de ai ^plus, ia = moins, et 
de a ai = le plus, a ia= le moins • ; o = très. 

Les adjectifs simples sont les adjectifs-pronoms; ils varient en 
genre et en nombre, comme les articles (en remplaçant a i)ar e 
au féminin, et en prenant s au i)luriel). Ils sont de la forme vc. 
Exemples : a.c = le même; ag = ce, celte; aj ^ ceci, cela; am = 
celui ci, celui-là; an = tel; ap = quel; ar = aucun; av = tout; az = 
chaque; iv = qui; iz =^ que, quoi ^. 

Les noms de nombre cardinaux sont : u = zéro ; ô = 1 ; ob = 2 
oc = ;î ; od = 4 ; of = 5 ; og = 6 ; oj = 7 ; ok — 8 ; ol = 9 ; oa = 10 
oao = M; oab = 12: oag = 13;... obarr:20; oga = 30,... oe =100 
obe = 200; oge = 300;... oi = 1.000; obi = 2.000;... oai = 10.000 
obai = 20.000;... oei = 100.000; obei= 200 000;... ou = 1 million 
oau = 10 millions; oeu = 100 millions; oub = 1 billion, etc. 

Pour montrer la concision de ce système de numération, l'au- 

\. Encore un gallicisme illogique. 

2. Le nu'^me mot iz est employé pour Uaduiro la conjonclion que et le ç«e 
(Hii suit un comparatif. C'est le comble du gallicisme! 



84 SECTION I, CHAPITRE XIV 

teur donne l'exemple suivant : 469 882 544 = odegalukekabefedad. 
Les pronoms personnels sont : 

Masculin Féminin 

■ Sing. Plur. Sing. Plur. 

1« pers. ab abs eb ebs 

2« pers. ak aks ek eks 

3« pers. al als el els 

Le seul verbe conjugué est le verbe être, qui sert à conjuguer 
tous les autres verbes en se joignant à leurs participes présents 
et passés, actifs et passifs '. Il est invariable en nombre et en 
personne. Voici ses différents temps et modes : 

Indicatif présent : ib 

— imparfait : ic 

— passé : id 

— plus-que-parfait : if 

— futur : ig 

— futur antérieur : ij 
Impératif : ik 
Conditionnel présent : il 

— passé : im 

Infinitif présent : i 

— passé : in 

— futur : ip 

— futur passé : ir 
Participe présent : is 

— passé : it. 

Il n'y a pas de subjonctif. 

Les adverbes simples ont la forme w : aa = aujourd'hui ; ee = 
maintenant; ii = lot; uu = lard; ae = hier; ea ^= demain; ao = 
beaucoup; oa ^ peu. 

Les prépositions ont la forme v ou w (voyelles accentuées) : 
â = à;ê=:de;i= par, etc. 

Les conjonctions ont la forme vc : om = et; on = ou; op = oui; 
or = non ; ot = car ; oz = mais ; ub = donc, etc. 

Môme les interjections sont fixées a priori : a ! signifie la joie, e ! 

1. Sic. Mais en fait, l'auteur n'admet que deux participes : lepi'ésent actif 
et le passé passif (comme en français). 11 dit textuellement : « Les participes 
sont actifs ou passifs; mais ils sont en môme temps (?) prescrits ou past'és. » 



MALDANT : LA LANGUE NATURELLE 8b 

la douleur; i! la colère ou le mépris; o! l'admiration; u! le désir 
ou la crainte. 

Syntaxe. Le substantif est précédé de l'article et des- adjectifs 
déterminatifs, et suivi des adjectifs (|ualificatifs. 

Le sujet précède le verbe, excepté dans le cas de l'interroga- 
lioii, où il le suit. 

Voici quelques exemples de construction : Je ne crois pas qu'il 
vienne =^je ne suis pas croyant qu'il sera venant. Celui qui dirige l'État 
doit savoir se diriger soi-même = celui qui est dirigeant VÉtat est 
devant sachant dirigeant lui-même K 

Vocabulaire. 

Le vocabulaire delà Langue naturelle est constitué par Tensemble 
des combinaisons prononçables de 2, 3, 4 et 5 lettres (au nombre 
de plus de 200 000). Tous les substantifs commencent par une 
consonne, tous les autres mots par une voyelle. Au reste, voici 
la règle générale de la formation des mots : étant donné un 
radical substantif, 

le préfixe a- forme l'adjectif qualificatif; 

— e- — le participe présent; 

— i- — le participe passé; 

— 0- — l'adverbe (dérivé de l'adjectif); 

— u- — l'adjectif négatif. 

Exemj)le : di = intelligence ; adi = intelligent ; edi := comprenant ; idi 
=^ compris ; odi = intelligemment ; udi = inintelligent. 

Les 80 radicaux de 2 lettres (forme cv) de ba à zu, servent, 
selon l'auteur, de racines; cbacun engendre (par l'adjonction 
dune des consonnes) 16 radicaux dérivés de 3 lettres (forme cve) 
et peut engendrer 80 radicaux (substantifs) de 4 lettres (forme 
cvcv). 

L'auteur forme ainsi un lexique de 3700 substantifs, dont 
chacun peut engendrer, comme on l'a vu, '6 dérivés. 

Nous n'entrerons pas dans le détail de la classification de ces 
mots, qui est purement empirique : ba= dieu, be = religion, bi = 
temps, bo = homme, bu ^famille, etc., jusqu'à : za = arbres, ze = 
fleurs, zi =^ fruits, zo = légumes, zu = plantes diverses. 

1. L'auteur parait ne pas distinguer le participe actif du participe passif, 
ni l'auxiliaire aooir de rau.\iliaire élre : ainsi il traduit littéralement : Je 
serais venu (au lieu do : J'aurais été venant). 



86 SECTION I, CHAPITRE XIV 



Critique. 



Il est à peine utile de critiquer ce projet : il suffit d'en 
exposer les principes pour mettre en évidence le vice fonda- 
mental dun tel système. Nous avons relevé en passant quelques 
idiotismes qui prouvent chez fauteur une méconnaissance com- 
plète de la logique et de la grammaire. Le manque de logiipie 
se trahit à chaque pas dans le vocabulaire : daboi'd dans 
la classification des idées, ensuite dans ce fait que le sens des 
prétendues racines ne se retrouve nullement dans les radicaux 
qui en dérivent par l'adjonction dune ou deux lettres '. Celte 
classification n'a guère plus de valeur qu'un numérotage arbi- 
traire des mots du dictionnaire. Nous n'avons cité ce système 
que pour montrer où peut aboutir, sous prétexte de logique et 
de neutralité, la prétention de construire une langue entière- 
ment a priori sur des combinaisons matiiématiques soi-disaid 
régulières et simples ^. 

1. La preuve en est fournie par le nom mémo de la langue : cabe aban 
= langue nattirelle, car cabe = Inngnf/e, ot ban = nature. Or on Pécrit 
partout : Chabé abané, ce qui n'a pas de sens, car bane = exaucementl 

2. Depuis la mort de l'auteur, M. Bourgoint-Lagninge s'est occupé de la 
propagation et du perfectionnement de cette langue; il s'est notamment 
efforcé d'en bannir les voyelles accentuées. On relève dans sa brochure de 
propagande Le C/jaie'( 1894) deux assertions inconciliables : après avoir dit 
que la L. I. ■< ne doit emprunter ni ses règles, ni ses mois, ni ses lettres 
à aucune langue, morte ou vivante », il affirme (|ue « quelques heures 
d'étude, à peine, suffisent pour apprendre a rédiger dans cette langue », 
alors qu'elles ne suffiraient même pas à en apprendre l'alphabet! Notons, 
à titre de curiosité, que le Petit Journal du 22 sept. 188.") consacrait (sous la 
signature Th. Grimm) un article très élogieux à la Langue naturelle, en 
invitant ses lecteurs <> à y réclamer une participaticm patriotique » (! ?). Mal- 
dant a eu pour collaborateur, dans la confection du dictionnaire, M. Chan- 
CEREL, qui a lui-même élaboré un projet de L. I. nommé VOïdapa (1889). 
Nous ne connaissons pas celui-ci, mais, d'après l'analyse qu'en donne 
M. DoRMOv {Le lialla), il paraît tout à fait analogue au Chabé. 



CHAPITRE XV 

D' NICOLAS : SPOKIL ' 

Lo D'" Nicolas a commencé par tMre un atlopfo et mémo un 
dignitaire du Volapûk : il était vice-président du Comité central 
de V Association française pour la propagation du ]olapûk. Mais 
dès i889 il avait conçu lui projet indépendant ^, que depuis lors 
t il a remanié de fond en comble, jusqu'à 34 fois », tout en res- 
tant fidèle à son principe, qu'il formule lui-même comme suit : 

« Combiner l'euphonie, la mnémotechnie, l'analogie, l'étymo- 
logie, l'idéographie, sur le principe de V invariabilité du mot, au 
moyen d'expressions synthétiques, plutôt simplement catégori- 
sées qu'explicitement significatives, susceptibles (.Vévolution et 
indéfiniment perfectibles sans que la clarté du langage en soit 
compromise. » 

Il reconnaît l'impossibilité de construire une langue philoso- 
phique fondée sur une classification logique des idées; mais il 
croit pouvoir créer des vocables en combinant des éléments 
(voyelles et consonnes) qui ont chacun un sens symbolique, et 
qui déterminent le sens du mot composé moins par une défini- 
tion formelle que par des associations d'idées. La grammaire 
repose sur le même système que le lexique, c'est-à-dire sur l'ag- 
glutination d'éléments invariables. 

i. Spokil, langue systématique pour les usaf/es inlernalionaux, par le 
D' Ad. Nicolas, médecin do 1'" classe de la marine, en retraite, lauréat de 
rinstitiit, etc. Extrait des Mémoires de la Société nationale d'Agriculturp, 
Sciences et Arts d'Angers, janv. 11)00, 48 p. in-8" (Angers, Laclièse, 1900). 
Nous ajoutons à cet opuscule quelques circulaires envoyées par l'auteur. 

2. Rapport sur un projet de langue scientifique interna lionale, ap. Bul- 
letin de la Société de Médecine pratique de Paris (février 1889). 



SECTION I, CHAPITRE XV 



Grammaire. 



L'alphabel comprend 21 lettres : 5 voyelles : a. e. i. o, u (ou); et 
16 consonnes, douces : b. d. g (dur), v. z, r, m, j ; fortes : p, t, k, 
f, s (dur), 1, n, h (c/i). Leur prononciation est invariable. 

Vaccent tonique est facultatif; mais on conseille de le placer sur 
la dernière syllabe des mots terminés en 1 et sur l'avant-dernière 
des autres mots. 

Les principales parties du discours sont distinguées par des 
voyelles suffixes, qui sont : a pour les substantifs: e poui- les 
verbes (à l'infinitif);! pour les prépositions et conjonctions déri- 
vées; pour les adjectifs; u pour les adverbes K 

Il y a trois articles : défini : le; indéfini : ne ; partitif : me. 
Les substantifs ne se déclinent pas : le génitif et le datif sont 
remplacés par les prépositions di (de) et da (à). 

La marque du pluriel est un s final qu'on peut appliffuer, soit 
au substantif, soit (de préférence) à l'article ou à ladjoctif pos- 
sessif ou démonstratif qui le précède. Ex. : di les moda = des 
maisons; da les grula = aux livres. 
Les adjectifs qualificatifs sont invariables. 
Les noms de nombre sont formés systématiquement : ba, 1 : ge, 2; 
di, 3; vo, 4; mu, ">: fa, 6; te, 7; kl, 8: po, 9: nu, 0. 

Pour énoncer un nombre de plusieurs chilîres, on énonce suc- 
cessivement tous ses chiffres, de gauche à droite, en intercalant 
un 1 euphonique à la place du point ou de la virgule qui sépare 
les tranches de trois chiffres. Ex. : 1.345.796 = bal divomul tepofal. 
Les unités décimales successives s'appellent : ha, 10; he, 100; 
hi. 1.000; ho, 10.000; hu, 100.000. Puis viennent baal = million; 
geai = billion; dial = trillion, etc. 

L'auteur indique certaines variantes destinées à éviter la répé- 
tition monotone d'une même syllabe. 

Pour former les nombres multiplicatifs, fractionnaires, etc., l'au- 
teur incorpore simplement les racines qui traduisent les signes 
d'opérations : im = plus, in = moins, irm = multiplié par, iks = 
divisé par. Ex. : gilirmo = double; diliksa = le tiers. 

Les pronoms personnels sont : mi = je; ti = tu; el = il; ella =^ 
elle; ni = nous; vi — vous; li = ils; ellas = elles. 

1. Cf. VEsperanlo. 



D" NICOLAS : SPOKIL 89 

Le pronom réfléchi est si = soi. 

Les adjectifs possessifs dérivent des pronoms personnels : mio, 
tio. sio: nio, vio, lio. 

Lof^ pronoms possessifs sont : le mio, le tio, etc. 

Le pronom relatif est : koe. 

Vacljectif démonstratif est : lu (3 genres). 

Les pronoms démonstratifs sont : el on lo = celui, ella on la 
= celle, los ou ellos = ceux, las ou ellas = celles; lo do = celui-ci, 
lo fo = celui-là, etc. 

Le verbe est invariable en personne et en nombre; il varie 
suivant le temps, le mode et la voix. 

Les temps principaux se distinguent par les suffixes -ai (présent), 
-ei (passé), -oi (futur) et -ui (conditionnel) soit ajoutés au radical 
verbal, soit mis à la suite de Tinfinitif et précédés de 1-; dans ce 
dernier cas, ils forment une sorte de verbe auxiliaire. Exemple : 
arbe ^= travailler. 

Indicatif présent : mi àrbai ou arbe lai. 

— passé : mi arbei ou arbe lei. 

— futur : mi arboi ou arbe loi. 
Conditionnel présent : mi arbui ou arbe lui. 

Les temps secondaires se forment au moyen du suffixe -iz (du 
l)articipe passé actif) précédant le suffixe temporel : 

Imparfait : mi arbizai ou arbe lizai. 

Plus-que-parfait : mi arbizei ou arbe lizei. 
Futur antérieur: mi arbizoi ou arbe lizoi. 
Conditionnel passé: mi arbizui ou arbe lizui. 

On peut aussi les former au moyen de l'auxiliaire de (avoir) 
aux temps principaux, suivi du participe passé (arbiz). 

L'impératif ne ûii'îî^ve de l'indicatif qu'en ce que le pronom se 
place après le verbe, excepté à la 2'' personne sing. où on le 
supprime : arbai = travaille: arbai vi = travaille:. 

Le subjonctif ne difière de l'indicatif que par la conjonction ko 
(que) qui le précède. 

Le participe présent se forme au moyen du suHixe -az : arbaz = 
travaillant: il devient adjectif quand on y ajoute un -o: adverbe 
quand on ajoute un -u : arbazu := en travaillant. 

La voix passive diffère de l'active par le suffixe -en intercalé 
entre le radical verbal et les suffi.xes tem})orels. Ex. : move 
= aimer, movene ^ être aimé; mi movenai = je suis aimé; mi 
movenizoi = j'aurai été aimé. Le participe passif qs[ moveno = aimé. 



90 SECTION I, CHAPITRE XV 

On peut aussi former le passif en suhslitnant ce participe 
passif à rinfinitif de l'actif : mi moveno lai, mi moveno lizoi. 

On peut enfin former le passif au moyen du verbe auxiliaire 
ve (être) suivi du participe passif : mi vai moveno. mi vizoi moveno. 

V interrogation se marque en plaç:anl le pionom npirs le verJje, 
et surtout par le ton. 

Pour la syntaxe, il n'y a pas de. règle absolue : l'adjectif peut 
se placer avant ou après le substantif, ladverbe avant ou après 
le verbe. Il y a seulement un ordre normal recommandable : 
sujet, verbe, régime direct, régimes indirects. 



V0C.\DUL.V1RE. 

Le vocabulaire est construit presque entièrement a priori. 
« Les mots du Spokil ne sont pas formés en vue de synthétiser 
une définition de l'objet..., mais simplement... d'en rappeler la 
nature, en en faisant ressortir telle ou telle propriété saillante, 
et en choisissant des traductions qui. autant que possible, ne 
conviennent qu'à Vobjet... que rappelle le mot » (p. 11). 

Tout le vocabulaire est fondé sur la « valeur conventionnelle 
attribuée aux consonnes ou doubles consonnes, et précisée par 
la voyelle ou double voyelle ». 

Si l'on met à part la consonne 1 et la voyelle i qui ont surtout 
un rôle euphonique, et les consonnes m et n, qui désignent les 
contraires (le positif et le négatif], toutes les autres voyelles et 
consonnes ont un sens symbolique plus ou moins vague, con- 
signé dans deux tableaux. Citons-en seulement quelques-unes, 
comme exemples. 

La lettre r, seule, correspond aux idées suivantes : occlusion, 
cacher, retendent, peau, couverture, autour; la lettre s, aux idées 
suivantes : notion, science, encéphale, raison, pensée, donc; la lettre k, 
aux idées suivantes : division, outil, main, pouvoir, mécanique, avant. 

Parmi les consonnes doubles ou triples, on remarque rb, qui 
correspond à l'idée de travail; rg, à l'idée d'énergie; rk, à l'idée 
de cercle; gn, à l'idée de feu; dr, à l'idée d'eau; br, à l'idée d'ali- 
ment; gr, aux idées de gravure et d'imprimerie; pn, à l'idée d'air; 
kl, à l'idée d'éclatement; kr, à l'idée de guerre; ktr, à l'idée d'élec- 
tricité; tr, à l'idée de richesse; fr, à l'idée de fruit; sp, à l'idée 
de parole; skr, à l'idée d'écriture; str, à l'idée de voyage. 



D"» NICOLAS : SPOKIL 91 

Les voyelles, soit simples, soit associées h d'autres voyelles ou 
h (les consonnes, expriment ù leur tour des nuances de pensée 
très générales. 

Cela posé, voici comment on forme les mots. Les racines s'ob- 
tiennent en juxtaposant une voyelle (simple ou double) et une 
consonne (sim})le ou double). Ex. : ikr exprime Tidée d'arme 
parce que kr = guerre, et que i indique le moyen; de même ikl 
signifie explosif: iktr, aimant; istr, véhicule, etc. 

Les mots primitifs s'obtiennent en préposant à une racine une 
consonne (simple ou double). Ainsi ov signifiant affection, inclina- 
tion, mov signifiera Vamour, et nov la haine. 

Ces mots se complètent par les suffixes grammaticaux : ikra = 
arme; ikro = armé: mova = amour, move =: aimer. De ab = fiant 
on forme : aba = le haut; abe = hausser: abi = en haut; abo = haut 
(adj.); abu = hautement. 

Les mots dérivés se forment à l'aide de suffixes lexicologiques, 
dont les principaux sont : 
-al, qui désigne la généralité ou collectivité: 
-el, — l'auteur de l'action : arhel =^ travailleur: 

-il, — rinstrumentde l'action : kahe^ lever. kahil^^ levier; 

-pi, — la condition de l'action, les corps (en chimie), 

les arbres ; 
-ul, — le résultat de l'action, les pi-oduils, les fruits : 

grul = livre. 
-ella sert à former les féminins, et -inna les diminutifs : felisella = 
chatte, lupusinna = louveteau. 

Il n'y a pas de différence entre les mots dérivés et les mots 
composés, puiscpie chaque élément de mot a sa significalion 
propre et indépendante. Par exemple, si l'on combine str (idée 
de voyage) avec igd (idée d'enduit), on forme le mot strigda = 
nsplialte. De même, en combinant ga (sol) avec stab {niveau liant) 
on obtient galstaba = plateau (avec un 1 euphonique). 

Enfin le Spokil s'incorpore les mois étrangers, quand ils sont 
internationaux, ou les mots latins qui appartiennent à la nomen- 
clature scientifique (comme felis, lupus). Mais pour les distin- 
guer des mots propres au Spokil, on leur réserve les suffixes 
exotiques : is, es, os. us, ais, eis. Les mots ainsi incorporés 
engendreront régulièrement leurs dérivés. Ainsi de l'ilalieny/au/o 
on fait le mot flautis =^ fïùte, d'où flautise = jouer de la Jhite; 
flautisel = fldliste. 



92 SECTION I, CHAPITRE XV 

Pour donner une idée de la physionomie du Spokil, il suffit 
den citer une phrase : Meona val le tsael di le veol = l'homme est 
le roi de la nalure. 

Critique. 

Le Spokil est, comme on le voit, une langue a priori, mais non 
une langue philosophique. C'est, suivant l'expression même de 
l'auteur, « une langue absolument artificielle, c'est-à-dire qui, 
faisant table rase de tous les vocabulaires actuels, cn'^e de toutes 
pièces ses racines et ses dérivés ». Il a par suite le défaut capital 
de toutes les langues a priori, qui est, dun seul mot, Varbilraire. 
La grammaire est arbitraire, et n'a même pas le bénéfice de la 
simplicité et de la régularité absolues : témoin la place faculta- 
tive de la marque du pluriel, et les formes doubles ou triples 
dans la conjugaison. 

Le vocabulaire aussi est arbitraire, tant dans ses éléments que 
dans sa composition. En vain alléguerait-on que les sens choisis 
pour les consonnes sont plus ou moins suggérés par elles, soit 
par une association d'idées naturelle*, soit par l'évocation de 
racines naturelles où elles figurent (nous avons cité précisément 
celles de ces consonnes pour lesquelles cette suggestion est la 
plus manifeste). Dans les langues aryennes, tout au moins, 
jamais une idée n'est associée à une consonne ou combinaison 
de consonnes, mais toujours à une syllabe complète. L'idée 
d'écrire n'est pas attachée à la combinaison (imprononçable 
séparément) skr, mais à la syllabe skrib. La voyelle a beau 
changer et quelques-unes des consonnes aussi, la syllabe 
demeure l'élément fixe et irréductible du mot. 11 en est de même 
des affîxes de dérivation : ce ne sont jamais de simples lettres 
(v^oyelles ou consonnes), mais des syllabes; l'instrument pour 
écrire ne se dira pas iskr, mais écritoire ou Schreibzeug (D.). 

Ainsi le Spokil a le même vice rédhibitoire que les langues 
philosophiques : ses racines sont composées de lettres dont 
chacune a un sens propre; m^is pratiquement, elles se présentent 

1. Dans la recherche de ces significations, l'auteur ne craint pas de faire 
appel à des considérations de symbolisme ou d'occultisme fort peu scienti- 
fiques, comme pour z, qui évoque par sa forme l'idée de sinuosité, de zigzag. 
On remarquera qu'il est fâcheux de choisir deux lettres aussi aisées à con- 
fondre que m et n pour désigner et distinguer les contraires. 



D" NICOLAS : SPOKIL 93 

comme des combinaisons arbitraires dont le sens purement 
convenlionnel est imposé i> la mémoire. En veut-on un exemple? 
Soit le mot primitif jeb : j signilie privation, vide, lacune, absence, 
sans; e indique le sens fondamental du symbole suivant; 
b exprime les idées de priorité, volonté, tête, causalité, en haut, 
(Vabord. Qu'on essaie, d'après cela, de construire le sens du mot 
jeb... 11 signifie hésiterl 

L'auteur prétend que son système offre des ressources mné- 
motechniques parti(udières et possède une grande facilité d'assi- 
milation. C'est là une étrange illusion, que nous avons déjà 
signalée pour les langues philosophiques. Nous allons en faire 
le lecteur juge par quelques exemples. Pne = respirer; pna = 
soupir; pni = haleine; pno == souffle; pnu -= branchie (pourquoi pas 
poumon"!). Stre ^= parcourir; stra = voie; stri = charrette; stro = 
pavage; stru = gare (stra signi(ie-t-il donc chemin de fert). Eilj 
= cube; eimj = prisme, einj = pyramide; eilz ^= cercle, eimz = 
cylindre, einz = cône; eilp = carré. Le lecteur est-il bien sûr de 
ne jamais confondre le cylindre avec le cône, ou le cube avec le 
carré, ou même de ne pas confondre ces figures géométriques 
avec les vers (eilb), les pierres brillantes (eild), les arômes (eilf) ou 
le sucre (eilv)? Nous le laissons répondre à cette question de 
l'auteur : « Ne pensez-vous pas que la série de ces mots du 
Spoldl s'assimilera plus facilement et se fixera mieux dans la 
mémoire... que les mots correspondants de n'importe quel 
Sabir ' ? » 

Enfin l'auteur revendique pour son système le privilège de 
donner à tous les éléments du mot un sens propre et indépen- 
dant : son principal avantage, dit-il, est que toutes ses racines 
peuvent servir d'afflxcs. Nous croyons pouvoir affirmer qu'il se 
trompe sur cette question de l'ait. Nous n'avons pas à discuter 
ici les critiques qu'il adresse aux langues a posteriori, qualifiées 
dédaigneusement de Sabirs; mais il les méconnaît, quand il 
avance que les « Sabirs n'ont pas de racines et n'incorporent 
que des mots »-. Il oublie que VEsperanto (qu'il parait viser par- 
ticulièrement) emploie précisément comme affixes des racines 
<pii possèdent un sens individuel et qui peuvent devenir des mots. 
Oue si l'auteur veut dire que dans les mots de sa langue chaque 



1. Circulaire intiUiK'O : Sabir or nol sihir (1901). 

2. Circulaire de novembre 1901 {Le mot et la chose). 



94 SECTION I, CHAPITRE XV 

lettre a un sens, c'est là un caractère commun à toutes les 
langues philosophiques (voir notamment Letellier et Sotos 

OCH.VNDOj. 

Nous ne nions pas l'ingéniosité de ce système, ni la science do 
son auteur : ses théories sur le sens naturel primitif des lettres, 
sur la correspondance symbolique des mots et des idées sont 
séduisantes et curieuses; elles rappellent certaines spéculations 
de Platon et de Leibniz; elles peuvent être intéressantes pour la 
philosophie du langage, pour son histoire ou plutôt sa paléon- 
tologie; mais elles ne peuvent servir de base à une langue inter- 
nationale pratique. 



CHAPITRE XVI 

HILBE : ZAHLENSPRACHE^ 

Le projet de M. Hilbe est (loul)le. Il comprend, d'abord, une 
langue a priori l'ondée sur une traduction des concepts en 
nombres; ensuite, une langue a posteriori, succédané provisoire 
et transitoire de l'autre. Ces deux langues auraient la même 
grammaire, et ne différeraient que par le vocabulaire. 

L'idée directrice de làuteur a été de fonder la langue univer- 
selle sur une base scientifique inébranlable. Or, dans tout le 
domaine des sciences, « nous ne trouvons rien qui reste éternel- 
lemenl invariable, en dehors du nombre ». Pour construire une 
langue universelle définitive et immuable, il faut donc lui donner 
pour base le système des nombres. 



I 

La première idée de l'auteur était de former, par la combi- 
naison systématique des voyelles et des consonnes, des noms ûo 
nombre internationaux, comme le sont déjà les nombres écrits 
en cliitTres. Les 10 chiffres sont traduits par des voyelles : 
012345678 9 

èaeiouàôô à 

Prononcez : aï a é i 6 ou è eu o bref aom 
Ces voyelles représenteront le chiffre des unités. 

1. Die Zahlensprache. Neue Weltsprache aitf Griind des Zahlens'jstems, 
mil einem unabhûmjiqen Worlschatze von Millionen unverdnderlicher 
th'undwôrfer, |)ar Ferdinand Hilbe. 32 p. in-8" (Fcidkirih, 1901). Voici la tra 
duction du tilro: Summerlingve, nnuidlinçive neod sull base enummersisteme 
lioll v'irôrike tindepandrintpd laverem-lu fundamùnlvurben linvariabled 
multe mHlidne. L'auteur est •< Kaiscrlicher kônigliclier Kanilei-Direktor ». 



96 * SECTION I, CHAPITRE XVI 

Le chiffre des dizaines sera représenté par une des consonnes : 
10 20 30 40 50 60 70 80 90 
bd fgkmnpv 

Ainsi l'on dira : 10, bè; 11, ba; 12, be; 13, bi; 20, de; 21, da; 

.... 30, fè; ... 40, gè; 90, vè; ... 99, va. 

Les centaines seront représentées par les syllabes : 
100 200 300 400 oOO 600 700 800 900 
la le li lo lu là lô lô là 

de sorte qu'on dira : 101, laa; 102, lae; 110, labè; 999, 

làvà. 

Le chiffre des mille sera représenté par les syllabes : 
sa, se, si, so, su, sa, sa, sô, sa. 

Par exemi)le : sala = 1.100; salabè = 1.110; saline = 1.372; 
salôno = 1.874. 

Les nombres de mille se représenteront comme les nomlircs 
d'unités, en y ajoutant la lettre s. Ainsi : bès = 10.000; das = 
21.000; fes = 32.000; las =: 100.000; laas = 101.000; laasa =: 
101.001; lakusdi = lao.023; lapislage = 183.142. De môme : 
les =: 200.000; lis = 300.000; los =400.000, etc., jusqu'à : làvàs 
làvà = 999.999. 

Après cela, rar = 1 million; rear = 2 millions; riar ^ 3 mil- 
lions, etc. A partir de 10 millions, les nombres de millions 
s'expriment comme les nombres d'unités, en y ajoutant -rar : 
laspirare = 100.083.000.002. 

rer = 1 billion '. On compte les billions comme les millions, 
de 1 à 999.909. 

rir := 1 trillion ou le cube d'un million (l.OOO.OOO^j ; et ainsi de 
suite : le nombre encadré entre les deux r désigne \a puissance du 
million. On va ainsi jusqu'à la millionième puissance du million, 
qu'on désigne par qar. Ce nombre serait représenté par 1 suivi 
de 6 millions de zéros; c'est-à-dire qu'une personne qui écrirait 
un chiffre à la seconde sans s'arrêter mettrait 107 jours à écrire 
ce nombre dans le système décimal. 

L'auteur invente un nom, xar, pour la qar'"'-« puissance de qar; 
un autre pour la xar'""^ puissance de xar, et ainsi de suite. Cette 
nomenclalurc des nombres est pratiquement illimitée. 

Cette nomenclature fournit en même temps un répertoire indé- 



1. C'est-à-dire, comme l'entendent (fort logiquement d'ailleurs) les Alle- 
mands : 1 million de millions, ou 1.000.000 2. 



HILBE : ZAHLENSPRACHE 97 

fini de vocables. Au lieu de traduire les concepts par des « mots 
sans contenu » comme les langues naturelles, voici comment la 
langue des nombres les traduira : on fera correspondre par exemple 
les oO premiers nombres aux idées fondamentales ou catégories 
(Urbegriffe). Ceux de 51 à 100 correspondront aux mêmes idées 
(dans le même ordre) ; ils sont réservés pour combler les lacunes 
de la première nomenclature. Pour les autres concepts, on déter- 
minera leur degré d'affinité (Verwandtschaftsgrad) par rapport à 
rune des catégories. On rangera ceux qui dépendent d'une même 
catégorie en série linéaire, suivant leur degré d'affinité, et on 
les numérotera. Soit U le numéro de la catégorie, g le numéro 
du concept (mesurant son degré d'affinité avec la catégorie); 
son expression numérique sera déterminée par la formule : 

U + 101 g 

et du même coup sera trouvée son expression verbale, grâce à 

la traduction des nombres en mots. Soit, par exemple, un concept 

qui ait le degré d'afAïiité 13 avec la catégorie 47 (gô), son nom 

sera : 

47 + 15 X 101 = 1562 = salume. 

Grâce à cette formule, deux concepts différents ne peuvent pas 
avoir le même nombre, parce que U est toujours inférieur à 101. 
Et réciproquement, un nom, c'est-à-dire un nombre donné, ne 
peut appartenir qu'à une seule catégorie, par rapport à laquelle 
il représente un degré d'affinité déterminé. 

On obtiendrait ainsi le répertoire des radicaux, dont la valeur 
numérique serait toujours inférieure à qar. Pour former les 
mots dérivés, on aurait besoin d'une centaine d'affixes de 3 
lettres, quon clioisirait parmi les noms de nombres supérieurs 
à qar. Bien entendu, dans le choix de toutes ces racines, tant 
principales qu'accessoires, on ne tiendrait aucun compte des 
sens qu'elles peuvent avoir dans telle langue naturelle. La langue 
des nombres peut et doit être bien plus parfaite que les langues 
naturelles, et son vocalnilaire sera construit entièrement a priori. 

Pour l'instituer, l'auteur appelle de ses vœux une « commis- 
sion internationale > de savants compétents de toutes les spé- 
cialités, qui auraient : l»» à dresser la liste des 50 ou 100 catégo- 
ries; 2° à déterminer le degré d'affinité de tous les concepts par 
rapport à leurs catégories respectives; 3° à choisir et à définir 
une centaine d'affixes. 

CouTURAT et Leau. — Langue univ. < 



98 SECTION I, CHAPITRE XVI 

Pour apprendre la langue des nombres, il suffirait do connaître 
ces trois séries de données, .... et de savoir additionner et mul- 
tiplier les nombres. Un dictionnaire serait inutile à qui possé- 
derait la science du calcul linguistiqite (die sprachlicho Rechnimgs- 
wissenschaft), qui s'enseignerait dans les écoles comme aujour- 
d'hui la grammaire. 

II 

En attendant que cette science soit constituée, l'auteur pro- 
pose une langue a posteriori dont voici les principes. Dans le 
vocabulaire immense formé par tous les noms de nombre 
(jusqu'à qar) on choisira les radicaux qui rossemblont à dos 
mots des langues naturelles, ot ou leur attribuera le sens qu'ils 
ont déjà dans ces langues. On adoptera : 1° les radicaux inter- 
nationaux (communs à toutes les langues européennes); 2° les 
radicaux communs à 2 ou 3 langues européennes; 3° les radicaux 
latins; 4° les radicaux qui rappellent des mots romans ou ger- 
maniques, do préférence les plus courts et les i)his harmonieux. 
Ce choix naura naturellement aucun égard à la valeur numé-- 
rique des radicaux. Seulement, tous ces radicaux seront soumis 
à certaines conditions de forme, parce que tout mot doit corres- 
pondre à un nombre entier. Par suite, tous les radicaux (substantifs) 
commenceront par une consonne ' ; aucun no sera terminé par 
une consonne des dizaines (b — v) et aux autres on ajoutera un e, 
de manière que tous les radicaux finissent par une voyelle. On 
emploiera les voyelles comme préfixes et les consonnes comme 
suffixes grammaticaux; en sorte que tout mot qui commence par 
une voyelle ou finit par une consonne est un mot modifié. 

Valphabet comprend les 10 voyelles que nous connaissons, et 
22 consonnes, qui sont : b, d, f, g (dur), k, m, n. p, v; 1, y (j alle- 
mand), s (2), ss, sz, szs2. j (français), c (dj) ^. t ; r, q (kv), h (ch alle- 
mand), x; plus deux lettres, u et z (ts), qui n'entrent pas dans les 
radicaux et ne servent qu'à la grammaire. 

1. Aux radicaux naturels qui commencent par une voyelle, on ajoute un 
I initial. Ex. : linvàntoro, lindepândànted. 

2. Nous n'entrons pas dans le détail de la prononciation de ces trois s, 
parce que leur son, d'ailleurs peu différent, dépend de leur position ou de 
leur voisinage. 

3. Le double ce se prononce tch, ce qui viole la règle de l'uniformité du 
son des lettres. 



HILBE : ZAHLENSPRACHE 99 

Nous ne reproduirons pas les règles d'accent, qui sont trop 
compliquées. 

Les substanlifs (radicaux) se terminent par une voyelle qui est 
(Ml général -e. Pour indiquer le genre (naturel), on la change en 
-0 (masc.) ou on -a (féminin). Les mômes lettres servent aussi «à 
distinguer le fruit (-0) de l'arbre (-a)'. Ex. : filyie, enfant; filyio. 
fils; iilyia, fille ; sinyoro, monsieur; sinyora, madame; porno, pomme: 
poma. pommier. 

L'article défini est lo, la, le; Varlicle indéfini est luno, luna. 
lune. 

La déclinaison s'effectue au moyen des préfixes e- (génitif), i- 
(datif), 0- (accusatif), attachés soit au substantif, soit à l'article 
ou au pronom qui le précède. 

Ex. : pane (pain), epane, ipane. opane; la pane, ela pane, ila pane, 
ola pane. 

Le pluriel est indiqué par le suffixe -n ajouté, soit au 
substantif, soit à l'article. Ex. : lan filyie = les filles. 

Du substantif on déinve l'adjectif, le verbe, l'adverbe et la 
préposition au moyen des suffixes respectifs -d, -m, -k, -p. Ex. : 
lamore, amour; lamored. cher; lamorem, aimer; lamorek, avec 
ainour; lamorep, pour l'amour de. 

L'adjectif est donc terminé par -d. 11 est invariable, et se place 
après le substantif. 

Le comparatif se forme en répétant la dernière syllabe (-ed 
devient -eded), et le superlatif en la remplaçant par -essed. On peut 
aussi employer les préfixes plu et most : boned, bon, plu boned. 
most boned. 

Nous connaissons déjà les noms de nombre. Les nombres ordinaux 
eu dérivent par l'adjonction de -d (-tid, -zûd); les adverbes ordinaux 
par ladjonction de -k(-iik, -ztik);les nombres de fois, par l'adjonc- 
tion de -f (-ùf, -zûf); les nombres multiplicatifs, par l'adjonction de 
-g (ùg, -ztig); les nombres d'espèces, par l'adjonction de -m (ùm. 
-ziim); les /rac/ions, par l'adjonction de -n; les nombres distributifs. 
par l'adjonction de -p; les verbes multiplicatifs (ex. : décupler) par 
le suffixe -iimirem; et les substantifs numéraux (ex. : dizaine) par le 
suffixe -umare. 

Les pronoms personnels sont : mi, ti, hi ou luy ; noy, voy. soy. Le 
pronom de politesse (vous) est vu (sing.) et vuy (plur.). Le pronom 

1. Comme dans le Mundolingue de Julius Lott. 



100 SECTION I, CHAPITRE XVI 

de la s*' pers. sing. est, au féminin (elle) hia ou lua; au neutre, 

hie ou lue. 

Les pronoms personnels se déclinent comme les substantifs, 
au moyen des préfixes e-, i-, o-. 

Les pronoms possessifs sont : mo, to, so (soa, soe) ; nos, vos, lor 
(lora, lore). 

Les pronoms démonstratifs sont : qàsto, celui-ci; qàllo, celui-là; 
stesso, même {L. ipse); medesmo, le même (L. idem) ', etc. 

Les pronoms relatifs, interrogatifs et corrélatifs sont formés systé- 
matiquement, ainsi que les adverbes analogues. Les pronoms 
relatifs commencent en général par k-; les pronoms interrogatifs 
en dérivent au moyen du préfixe (interrogatif) li ^, et les pro- 
noms corrélatifs au moyen du préfixe so-. Ex. : 

soki, celui; ki, qui; liki, qui? 

soqale ^ tel; kale, quel; li qale, quel? 

sokome, ainsi; kome, comme; li kome, comment? 

Citons quelques autres adverbes relatifs : kur, pourquoi; dove, 
où; dadove, d'où; didove, vers où; qande, quand; dall qande, depuis 
quand; bis qande, jHsgM'à quand. 

Les verbes, dont le radical se termine toujours par m, et forme 
l'infinitif, sont invariables en personne et en nombre. Les temps 
se forment au moyen de préfixes, et les modes au moyen de 
suffixes. Le présent de l'indicatif est semblable à l'infinitif. L'im- 
parfait est marqué par le préfixe a-; le parfait, par e-; le plus-que- 
parfait, par i-; \e futur, par o-; le futur antérieur, par u-*. Ex. : noy 
lamorem, nous aimons; mi àlamorem, jVumais; ti elamorem, tu as 
aimé; hi ilamorem, il avait aimé; hia elamorem, elle aimera; vu 
ulamorem, vous aurez aimé. 

Les mômes préfixes servent à former les temps des autres 
modes, qui sont caractérisés : 

Le subjonctif, par le suffixe -la ; 

Le conditionnel, — -le; 

U" impératif, — -lo ; 

Le participe, — -lu. 

L'impératif a une autre forme : lamorez (sing.), lamorezet 

1. Empruntés à l'italien. 

2. Emprunté au Volapuk. 

3. Ou : taie. 

4. A peu près comme en Volapuk. 



HILBE : ZAHLENSPRACHE 101 

(plui-.). Le participe a une autre forme : lamoranto (subst.), lamo- 
ranted (adj.), lamorantek (adverbe). 

l.c passif SQ foFine avec le verbe auxiliaire sumum (être), suivi 
iimnédiatenient de l'infinitif auquel on a retranché la finale -m : 
mi sumum lamore, je suis aimé. 

L'infinitif passif (présent) est : zalamorem. 

Les participes passifs (présent, passé, futur) sont : zalamoro. 
zelamoro, zolamoro (substantif); zolamored, etc. (adjectif); zala- 
morek (adverbe). 

\/ interrogation est marquée par li, la négation par no placé 
d(>vant le verbe. 

Les adverbes sont, soit primitifs (bâne. bien), soit dérivés de 
radicaux sul)stantifs au moyen de -k (bonek, avec bonté). Leur 
comparatif se forme en redoublant la finale -ek (bonekek). 

Les prépositions sont, soit primitives, soit dérivées de substan- 
tifs au moyen de -p. Les primitives sont en général empruntées 
au latin, à l'italien ou au français : per, prope, pr opter; sotto, 
sopre; par, parmi, durante. 

Les conjonctions sont empruntées aux mêmes langues : qia 
(parce que); ma, pero; lorske, e (et), u (ou), si, lossi (aussi). 

De même la plui)art des formules de politesse sont empruntées 
au français: mosyo (monsieur), madame; màsyô, madame: monami. 
bonami, etc. 

La syntaxe se borne à prescrire l'ordre naturel de la proposi- 
tion : sujet, verbe, régimes direct et indirect. Quand le régime 
direct est un pronom, il ne se met après le verbe que s'il est 
seul; autrement, on le met avant, et les régimes indirects après. 
Cela dispense de décliner les pronoms. Ex. : mi luy donem ti, je 
te le donne ; mi ti donem luy, je te donne à lui. On peut même se 
dispenser de décliner les substantifs, quand leur place détermine 
suffisamment leur rôle : mi edonem luy pane, je lui ai donné du 
pain. Les prépositions régissent toujours le nominatif. 

La formation des mois dérivés se fait à l'aide de préfixes et suf- 
fixes. Nous connaissons déjà les suffi.xes -d, -k, -m, -p et leur rôle. 
Le suffi.xe -b indique le possesseur; -i, le temps; -g. le lieu. 

Les voyelles servent de préfixes adverbiaux et marquent une 
graduation. Ainsi serek = le soir; aserek, ce soir (aujourd'hui); 
àserek, hier soir; eserek, avant-hier soir; iserek, avant-avant-hier 
soir; oserek, demain soir; userek, après-demain soir. 

L'auteur admet une foule d'autres i)réfixes et suffixes servant à 



102 SECTION I, CHAPITRE XVI 

la composition; par exemple :1e préfixe no- indique le contrairo ', 
noiamore, haine. Le suffixe -ie caractérise les noms de pays; on 
le remplace par -o, -a pour désigner les habifcints (masculins, 
féminins), et par -e pour désigner la langue. Ex. : Gàrmanie, 
V Allemagne; gàrmano, gàrmana, allemand, allemande; gârmane, l'alle- 
mand (la langue). Le suffixe -ya désigne la femme de ... Le suffixe 
ta (-ità) marque la qualité (substantif dérivé dadjectif) : bonità; 
le suffixe -ô, ïagent : battô, batteur; le suffi.xe -bli, la possibilité : 
deklinablid, déclinable; les suffixes -ose, -tive, la tendance active; 
le suffixe -fikarer, l'action de rendre (tel ou tel): làrifikarer. action 
de dorer; et -fikare, le résultat de cette action : làrifikare, dorure. 
Enfin les suffixes -ete et -one sont respectivement diminutif et 
augmentatif ^. 

Parmi les mots cités par l'auteur, on remarque des formations 
systématiques bizarres: les quatre points cardinaux sont appelés 
norde (N), nurde(E), nàrde (S),nôrde (0); et minuit est traduit par 
nordef (par opposition sans doute à midi, qui se dit pourtant : 
midi). Mais, en général, les mots sont empruntés au latin ou au 
français et plus ou moins déformés. Voici, à titre d'échantillon 
de cette langue, les premières phrases de l'opuscule de M. Hiliœ. 

< Nummerlingve sum produkte leffektuirep lideye, tu kreirem 
lossi luna nominare lintârnassiônaled par kômbinassiône natured e 
regulared elàttern pro nummersinyen ca lexistànted. Resultate 
emônstrarem, ko vàrben multed zenated talek sum simled u lidàn- 
ted koll vàrben enaturlingven ; dunqe lideye âsum vicinek, tu lusem 
qàsta vàrbrike lenormed pro luna nummerlingve. » 



• Critique. 

Comme le projet, la critique doit être double. 

I 

La langue a priori de M. Hilbe prétend échapper aux inconvé- 
nients des langues philosophiques; mais elle en a d'autres équi- 
valents. D'abord, l'auteur croit pouvoir se dispenser de l'analyse 
logique des concepts, en se bornant à leur assigner un ordre 



1. Tandis qu'isolé il indique simplement la négation. 

2. Comme chez Julius Lott. 



HILBE : ZAHLENSPRACHE 103 

logifjue; mais celui-ci suppose celle-là. Ensuite, comment éta- 
blir cet ordre logique, entre les catégories d'une part, et entre 
les concepts dérivés de chaque catégorie, d'autre part"? Kntre ces 
catégories, qui sont i»ar hypothèse les idées primitives et irré- 
ductibles, il n'y a pas de degré hiérarchique ni d'ordre généalo- 
giciue. Entre les concepts dérivés d'une même catégorie, il est 
en général inq)0ssil)le de trouver un ordre linéaire naturel ; 
quel que soit le principe d'une classification logique (que ce soit 
la relation de genre à espèce, ou celle de tout à partie, ou celle 
de supérieur à inférieur, etc.), chaque idée a presque toujours 
plusieurs idées subordonnées, qui sont coordonnées entre elles, et 
dont par suite l'ordre ne peut être qu'arbitraire. Par exemple, 
soit la catégorie de corps (vivant); énumère-t-on les espèces : 
homme, singe,... ou les parties : tête, bras, jambe, main, pied,... 1 
Dans l'un et l'autre cas, quelle espèce ou quelle partie sera la 
1'", la 2",... si ce n'est par une pure convention? En outre, où est, 
dans ces séries, le degré d'affinitél Peut-on dire que, dans la 
gamme des couleurs, le rouge a plus d'affinité que le violet avec 
le genre couleurl cela n'a pas de sens. Et puis, même dans les 
classes comme celles-là, où l'on peut du moins reconnaître un 
ordre linéaire, les notions classées forment le plus souvent une 
série continue, de sorte qu'on ne peut pas dire quelle est la pre- 
mière après une autre, et qu'entre deux quelconques on peut 
toujours en intercaler une troisième. Il est donc impossible de 
leur assigner un ordre numérique qui ne soit pas arbitraire. 

Enfin, lors même que la classification des idées serait natu- 
relle et logiquement irréprochable, les mots correspondants 
n'exprimeraient nullement leurs rapports de déjjendance, ce qui 
constitue un désavantage de la Zahlemprache j)ar l'apport aux 
langues philosophiques (où le nom du genre sert de radical aux 
noms de ses espèces). Par exemple, il n'y a aucun rapport sen- 
sible (de forme) entre la catégorie gô et son dérivé salume. Cela 
vient de ce que les nombres qui correspondent aux dérivés d'une 
même catégorie forment une progression arithmétique de 
raison 101. Exemi)le : fo (34), lafu (135), lefà (236), lifô (337).... 
Eauteur aurait pu diminuer cette disparate en prenant 100 i)our 
I aison de la progression (pour coefficient de g), ou mieux encore 
on adoptant la formule: iOOU + <7; mais il ne l'a pas voulu, dit-il, 
pour éviter la monotonie; comme si les mots correspondant à 
des concepts voisins se trouvaient toujours rapprochés dans le 



104 SECTION I, CHAPITRE XVI 

discours! Ainsi la relation entre les concepts est purement 
arithmétique, et pour la découvrir il faut faire un calcul mental. 
On dira peut-être qu'il suffit de retenir de mémoire le résultat 
du calcul fait une fois pour toutes (comme dans la table de 
Pythagore). Mais alors ce n'est plus qu'une série de mots con- 
ventionnels à apprendre mécaniquement. En résumé, ou bien il 
faut savoir par cœur toute la classification logique des idées et 
efi"ectuer des opérations de calcul mental, ou bien il faut savoir 
par cœur tout un dictionnaire de mots dont le sens est absolu- 
ment arbitraire (en apparence du moins). Mieux vaut évidem- 
ment une langue a posteriori. 

II 

C'est ce qu'a bien compris l'auteur, et c'est pourquoi il a 
inventé sa Nummerlingve, comme succédané provisoire et inter- 
médiaire. Seulement cette langue a posteriori a, par rapport aux 
autres, l'inconvénient d'être soumise à des conditions restric- 
tives, qui dérivent de cette règle arbitraire : Tout mot doit être 
un nombre. De là vient que l'on est obligé de déformer les radi- 
caux empruntés aux langues naturelles, notamment en leur pré- 
fixant des consonnes. En outre, les flexions grammaticales et les 
affixes de dérivation sont en général arbitrairement choisis, ce 
qui achève de défigurer les mots naturels. L'alphabet est trop 
compliqué, et cela vient en partie de ce que l'auteur a dû 
adopter 10 voyelles pour les besoins de sa numération : plusieurs 
d'entre elles sont difficiles à distinguer : â, ô, e; o, ô; il en est de 
même des quatre s; il y a des diphtongues : à, è, qui prêtent à 
confusion. L'auteur semble hésiter entre le synthétisme et l'ana- 
lytisme : après avoir permis de décliner à volonté l'article ou le 
substantif, il essaie de remplacer les cas par la position des 
mots. D'ailleurs, l'emploi des voyelles-préfixes pour la décli- 
naison et la conjugaison est malencontreux; non seulement il 
choque les habitudes de la plupart des langues européennes, 
mais il rend le radical méconnaissable, ou tout au moins plus 
difficile à trouver dans un dictionnaire. 

En général, l'auteur oscille entre la méthode a priori et la 
méthode aposferiort (par exemple dans la formation du participe). 
Bien que son vocabulaire soit en principe a posteriori, il cons- 
truit a priori, non seulement les noms de nombre (c'est la base 



HILBE : ZAHLENSPRACHE 105 

de son système), mais les pronoms et adverbes interrogatifs, et 
môme certains noms (comme ceux des points cardinaux). En 
somme, la physionomie et la structure de cette langue sont trop 
éloignées de celles des langues naturelles pour offrir la facilité 
qu'on est en droit d'attendre d'une langue a posteriori. Retenons 
seulement ce fait, que l'auteur, voulant choisir les radicaux les 
plus inler nationaux, a adopté presque exclusivement des radicaux 
latins. C'est en ce sens seulement qu'on peut souscrire à sa 
devise : « NuUa kulture sine nummerlingve. » 



CHAPITRE XVII 



DIETRICH : VÔLKERVERKEHRSSPRACHE 



Tandis que d'autres reprochent au Volapûk de trop s'éloigner 
des langues nationales et de leurs usages grammaticaux, 
M. DiETRicH lui reproche au contraire d'avoir gardé quelques 
restes des grammaires et des vocabulaires naturels 2. A plus forte 
raison il juge sévèrement les langues a posteriori : elles se bor- 
nent à copier servilement les langues naturelles, et n'en sont 
que des imitations ou des contrefaçons. Selon lui, la rivalité 
des peuples et leur amour-propre linguistique n'admettront 
jamais une « langue de compromis » ; chacun voudra avoir la 
part du lion ^ La langue internationale ne doit pas être une com 
pilation faite de pièces et de morceaux, mais un « organisme » 
logique homogène et indépendant. La langue commerciale * des 
peuples doit être neutre, et pour cela, elle ne doit pas être inter- 
nationale, mais « extérieure à toutes les nations » ; elle « exclura 
tous les éléments nationaux ». En s'affranchissant de l'imitation 
des langues naturelles, elle pourra être bien plus logique et plus 
parfaite qu'elles. Elle doit avoir pour base, non l'usage, qui 
varie d'un peuple à l'autre, mais la logique. Les concepts seuls 



1. Grundlagen der Vôlkerverkehrssprache. Entwùrfe fur den Auf- und 
Ausbau einer denkrichtigen, neutralen Kunstsprache als zukiinftige 
Schriftsprache, eventuell auch Sprechsprache fur den international en 
Verkehr, von Cari Dietrich. 70 p. 8'' (Dresden, G. Kùhtmann, 1002). 

2. La grammaire du Volapûk « ne se sépare pas assez nettement des 
grammaires des langues naturelles » (p. 3). 

3. Endresultate meiner Volapùkstudien, ap. Volapilkagased valemik, 1895 
(Jvniele, Allmendingen, Wûrttemberg). 

4. Il faut entendre le mot commerce (D. Verkehr) dans son sens le plus 
général de communication. 



DIETRICH : VOLKERVERKEHIISSPRACHE 107 

sont internationaux, et non les mots et les formes grammati- 
cales. Les mots divisent les peuples; seul le bon sens les unit. 
Il faut donc fonder la L. I. sur l'analyse logique des langues et 
sur la classification des idées; on revêtira ensuite celles-ci de 
formes verbales obtenues par la combinaison systématique des 
voyelles et des consonnes. Cette langue purement artificielle 
(surtout destinée à l'usage écrit) sera une libre construction de 
l'esprit humain, un « chef-d'œuvre par la multiplicité de ses 
parties, l'unité do ses éléments, l'unité et la finalité de ses fonc- 
tions ». Elle ne peut être l'œuvre d'un seul homme; elle exige la 
collaboration d'une » corporation de logiciens ». Il faudra 
d'abord définir et classer les principaux concepts, établir la 
grammaire, puis les règles de dérivation, et enfin le lexique. La 
formation du vocabulaire doit être entièrement subordonnée à 
la grammaire, car c'est celle-ci qui réglera la forme des mots. 
Une telle langue répondra non seulement aux besoins pratiques 
du commerce, mais encore à toutes les exigences des sciences. 
Elle ne remplacera d'ailleurs jamais les langues naturelles, 
parce qu'elle ne sera pas une langue maternelle. 



Grammaire. 

Voici la classification « scientifique » des lettres (7 voyelles, 
22 consonnes) : 
1° Voyelles : i, e, a, o, u(o«), e (eu), h; 

2° Consonnes (par paires) : b, p; d, t; g (toujours dur), k; 
z. s; j (français), c {ch);j(j allemand), q (ch allemand) ; v, f ; deux 
m; deux n; deux r; deux 1. Chaque lettre a toujours le même 
son. Pour que les prononciations nationales ne risquent pas 
d'altérer les sons, on inventera des lettres nouvelles. 

Avec ces lettres on formera tous les mots par des combinai- 
sons systématiques, dont l'auteur dresse le tableau. On obtient 
ainsi facilement 50 000 radicaux monosyllabiques des formes 
V, vc, cv et cvc. Cette dernière forme (syllabe fermée) est le 
type des radicaux substantifs, d'où dérivent les autres espèces 
de mots. 

Les substantifs se déclinent : le nominatif singulier se réduit 
au radical: le nominatif pluriel se forme en y ajoutant un-s. Les 
autres cas (génitif, datif, accusatif) se forment en ajoutant res- 



108 SECTION I, CHAPITRE XVII 

pectivement -a, -e, -i au nominatif (singulier ou pluriel) *. Il n'y a 
pas d'articles, ni défini, ni indéfini, l'auteur les jugeant inutiles. 

Les adjectifs dérivent des radicaux substantifs au moyen du 
suffixe -0. Employés comme épithètes, ils sont invariables; isolés, 
ils se déclinent comme les substantifs : ils prennent au singulier 
les désinences -oa, -oe, -oi; au pluriel les désinences -osa, -ose, -osi. 

Les degrés de comparaison se forment en remplaçant la dési- 
nence -o par -zo (comparatif) ou par -je (superlatif). Ils se déclinent 
comme les adjectifs au positif. 

Les adverbes dérivent des substantifs au moyen du suffixe -yo, 
et les prépositions au moyen du suffixe -u. 

Les noms de nombre se composent au moyen des noms des dix 

chiffres : 

tiz, 1 ; tez, 2 ; taz, 3 ; toz, 4 ; tuz, 5 ; 

tij, 6; tej, 7; taj, 8; toj, 9; tuj, 0; 

chacun étant suivi du nom des unités décimales qu'il repré- 
sente : 

mi, 10; me, 100; ma, 1000; mo, 1 million; mu, 1 billion^. 

Par exemple, 1897 s'écrira et s'énoncera : 

tiz ma taj me toj mi tej. 

Les adjectifs ordinaux dérivent des noms de nombre par l'ad- 
jonction du suffixe -to, et, quand ils sont employés substantive- 
ment, du suffixe -tem. 

Les adverbes ordinaux se forment de même au moyen du suffixe 
-tyo (tiztyo, premièrement). 

Les pronoms personnels sont : im, je; em, tu ; am, il; om, on; um, 
soi. Ils prennent le pluriel; les 3 premiers donnent : ims, nous, 
ems, vous; ams, ils^. 

Ils se déclinent comme les substantifs : ima, ime, imi ; imsa, 
imse, imsi. 

Ils prennent tous un genre au moyen des préfixes i- (masc.) et 
e-(fém.). Ex. iam, il; eam, elle. 

Les adjectifs-pronoms possessifs dérivent des pronoms personnels 
au moyen du suffixe -o : imo, mon ; emo, ton ; amo, son (en général) ; 
iamo, son (à lui); eamo, son (à elle), etc. 

1. C'est la déclinaison du Volapïik, a cela près que l's du pluriel est 
interverti. 

2. C'est-à-dire 1 million de millions. 

3. Comme en Vclapiik. 



DIETRICH : VOLKERVERKEHRSSPRACHE J09 

Ils se dc'clinont comme les adjectifs quand ils sont pronoms. 
Les autres pronoms sont aussi de la forme vc, et se déclinent 
de môme. 

Tous ces pronoms engendrent des adverbes dérivés au moyen 
du suffixe -yo : imyo, à ma manière, etc. 

Les verbes se conjuguent sans aucun auxiliaire; ils ne varient 
ni en nombre, ni en personne, ces indications étant fournies par 
les pronoms. 

Les temps sont marqués par des préfixes, les modes par des 
suffixes. 

La gamme des cinq voyelles sert à marquer les temps : i-, le 
plus-que-parfait; e-, le parfait; a-, le présent; o-, le futur simple; u-, 
le second futur (futur antérieur). A ces temps on peut ajouter 
Vimparjait, marqué par ae- ou ea-; et le duratif (passé, présent, 
futur), marqué par la répétition des voyelles respectives : ee-, 
aa-, 00-. 

Dans la forme active simple, le radical verbal (de la forme cvc) 
ne prend aucun suffixe. Les autres formes du verbe signifient : 

i° L'existence (du sujet) dans l'état (exprimé par le verbe) : Je 
suis malade. Suffixe : -i; 

2" Le passage à l'état : je deviens malade. Suffixe : -e; 

3® L'action qui cause l'état : je rends malade. Suffixe : -a; 

4° Le fait de subir l'action exprimée par le verbe : je suis battu 
{on me bat). Suffixe : -u; 

5° Le fait de subir l'état exprimé par le verbe : je suis rendu tel 
ou tel. Suffixe : -au. 

Ces deux dernières formes correspondent au passif. 

Les modes proprement dits sont : 

l" V infinitif, qui dérive des formes précédentes par l'adjonction 
de -9z; 

2° Voptalif, qui se forme de même par l'adjonction de-ze. C'est 
un impératif poli : Veuillez écrire, s'il vous plaît; 

:\'^ IS impératif , qui se forme de même par l'adjonction de -se; 

4" Le conditionnel, qui se forme de même par l'adjonction de 
ca; 

5» Le potentiel (mode de la possibilité), qui se forme de même 
par l'adjonction de -jo. 

Comme on le voit, la lettre e est caractéristique des modes. 

Enfin le verbe est susceptible de degrés de comparaison : le i" est 
marqué par la lettre z, le 2° par la lettre j intercalée entre le 



110 SECTION I, CHAPITRE XVII 

radical et les autres suffixes. Ex. : soit R le radical qui signifie 
bon; R-iaz = être bon; R-ziaz = être meilleur: R-jiz = être le meilleur, 
être très bon. De même à n'importe quels temps et mode : e-R-za = 
(il) a rendu meilleur; o-R-je = (il) deviendra très bon. 

L'infinitif étant le substantif du verbe, \c participe en dérive par 
l'adjonction du suffixe -o, caractéristique de l'adjectif. Il a donc 
la forme : R-azo. 

Les prépositions ont la forme cv. L'auteur les classe et les cons- 
truit comme suit : 

I. Prépositions indiquant des rapports spatiaux : 

A. La direction : forme zv. Les deux voyelles i, e indiquent res- 
pectivement le lieu où Ton va et celui d'où l'on vient. 

B. Le lieu et la direction : forme b v. Ex. : bi, sur (en repos) ; bii, 
(aller) sur; bie, (venir) de dessus; bri, sous (en repos); brii, (aller) 
sous; brie, (venir) de dessous. 

II. Prépositions indiquant des rapports non spatiaux. Ex. : gi, 
avec; gri, sans '. 

III. Prépositions dérivées. Nous savons déjà qu'elles se forment 
au moyen du suffixe -u. Elles traduisent les locutions : au lieu 
de, au moyen de, sur l'ordre de, pour Vamour de, au nord de, etc. 

Les prépositions ne régissent aucun cas et se mettent toujours 
devant le substantif régi. 

Les prépositions non dérivées peuvent servir en môme temps 
de préfixes en composition. 

Les conjonctions sont aussi de la forme cv; mais elles diffèrent 
des prépositions par la consonne. 



Vocabulaire. 

Par le môme procédé combinatoire, l'auteur construit les 
radicaux (de la forme cvc) et les suffixes de dérivation (de la 
forme vc). Pour commencer par ceux-ci, -il indique un diminutif, 
-el un augmentatif; -ib exprime le mérite (honorabilité), -ab la ressem- 
blance, -ub l'opposition ;-im désigne les personnes de qualité; -em 
les hommes et les femmes (avec les voyelles génériques!, e) ; -am le 
fabricant de...; -om les animaux, et -um les plantes; -iv désigne les 
sciences, -ev les arts, -av les métiers, -ovle commerce, -uvle trans- 

1. La consonne r parait marquer l'opposition, comme chez Dalgarno. 



DIETRICH : VOLKERVERKEHRSSPRACHE lH 

port; -in désigne les éléments chimiques; -en les solides; -an les 
liquides; -on, les gaz ; -un, les tluides hypothétiques (électricité, 
magnétisme). 

Suffixes (le lieu : -ig, lieu en général; -eg, i)artiesde la terre; -ag, 
états, provinces; og, villes et villages; -ug, lieu avec direction 
(régions du ciel). 

Suffixes (le temps : -ir, temps en général ;- er, année ;- ar, mois ; -or, 
jour ;-ur, heure ; -iur, minute; -eur, seconde. Exemple : le 3 mai 189^, 
(1 k heures du soir = 1894-er, 5-ar, 3-or, Ifi-ur (voir les noms de 
nombre). 

Entîn certains suffixes servent à former les substantifs dérivés 
de verbes : -id indique l'état ; -ed le devenir ; -ad, l'action, le « faire » ; 
-od, l'action abstraite; -ud, la chose concrète, résultat de l'action. 

Quant à la formation des radicaux, elle présuppose la classifi- 
cation complète des concepts, en vertu de ce principe : A des 
gi'oupes de concepts logiquement voisins doivent correspondre 
des groupes de mots phonétiquement voisins; autrement dit. 
l'affinité des sons doit exprimer l'affinité des sens. Voici, à titre 
d'exemple, la classification et la nomenclature des couleurs. 

Supposons que la racine vit désigne le blanc. Les radicaux vitil, 
vital, vitol. vitul... désigneront les diverses espèces de blanc 
(substantifs ; les adjectifs prennent -o). On aura de même : vet = le 
rouge, vieto =: rose; vaeto = vermillon; voeto = ultra-violet: vueto 
= rouge sombre. Puis : vat = le jaune ; viato = blond ; veato = orange ; 
voato = vert: vuato = brun. Ensuite : vot = le bleu; vioto = azur: 
veoto = violet (plus bleu que voeto) ; vaoto = vert (plus bleu que 
voato) ; vuoto = indigo. Enfin : vut =; le noir ; vuito ou viuto =; gris ; 
veuto =noir rouge; vauto = noir jaune ; vouto = noir bleu. 



Critique. 

Cette langue mérite les mêmes critiques que les langues philo- 
sophiques proprement dites : son défaut capital consiste dans la 
formation arbitraire des radicaux, des préfixes et des suffixes. 
Selon l'auteur, « la langue artificielle ne doit employer aucun 
mot naturel pour ce quelle peut exprimer elle-même plus facile- 
ment, plus simplement et plus logiquement ». Mais si la corres- 
pondance des mots aux idées est arbitraire dans nos langues, en 
quoi sera-t-elle plus logique et moins arbitraire, si à des syllabes 



112 SECTION I, CHAPITRE XVII 

mécaniquement formées en vertu d'un ordre obsohiment conven- 
tionnel assigné aux lettres, on l'ait correspondre des idées classées 
dans un ordre plus ou moins naturel et logique? Quant à la 
facilité d'une telle nomenclature, l'exemple des noms de nombre 
et celui des noms de couleurs permettent d'en juger. Ils montrent 
bien plutôt la difficulté énorme, pour ne pas dire l'impossibilité, 
qu'il y aurait à retenir le sens de ces combinaisons phonétiques 
si semblables; et la seule facilité qu'elles offrent est la facilité de 
les confondre entre elles. 

La grammaire est entachée du même défaut. D'abord, elle est 
trop synthétique, surtout dans la conjugaison, où chaque lettre 
a une signification propre (temps, mode, voix, degré), ce qui 
exige une analyse logique impossible à la simple audition. En 
outre, toutes les flexions se ressemblent, et se réduisent aux 
5 voyelles ; il faudrait une mémoire exceptionnelle pour se rap- 
peler les sens que la même voyelle reçoit ; 1" dans la déclinaison ; 
2° comme préfixe verbal; 3° comme suffixe verbal; et cette mulli- 
plicité de sens ne paraît guère conforme à la logique *. D'ailleurs, 
pour rester fidèle à la logique, il n'est pas indispensable de 
prendre le contre-pied des langues naturelles, et d'indiquer les 
temps par des préfixes, plutôt que par des terminaisons. On ne 
voit pas non plus pourquoi la logique exigerait la perpétuelle 
succession des mômes lettres, et imposerait aux mots une clas- 
sification alphabétique. Enfin l'alphabet lui-môme est trop com- 
pliqué et trop peu international : combien de peuples, combien 
de personnes môme seraient capables de distinguer dans la pro- 
nonciation et à l'audition deux m, deux n, deux 1 et deux r? Ren- 
dons du moins cette justice à l'auteur, qu'il ne prétend pas créer 
à lui seul la L. 1., et se borne à proposer un projet ou plutôt un 
plana une « corporation de logiciens ». 

1. De même, les voyelles e, 1, qui marquent le genre dans les noms, 
marquent la direction dans les prépositions. 



CRITIQUE GENERALE 



Les langues a priori ont poui" défaut capital d'être... a priori^ 
t est-à-dire de ne tenir aucun compte des langues vivantes, ni 
dans leur matière, ni dans leur forme. Dans leur matière, 
attendu quelles adoptent des radicaux entièrement nouveaux et 
forgés de toutes pièces, qui ne rappellent, môme de loin, aucun 
mot connu: dans leur forme, car elles adoptent pour leur gram- 
maire des flexions tout à fait arbitraires etsystématiques, qui ne 
ressemblent nullement aux flexions des langues indo-européennes, 
même pas parleur place. Il en résulte que chacun de ces projets 
soffre comme une langue absolument nouvelle, et par conséquent 
très difficile à apprendre, aussi difficile, pour le moins, qu'une 
langue étrangère quelconque, car si elle a sur celle-ci (en général) 
lavantage énorme de la régularité (sinon toujours de la simpli- 
cité), elle a en revanche le désavantage, aussi considérable, de 
dérouter toutes nos habitudes de langage et môme d'esprit. Ces 
langues sont donc condamnées d'avance par leur principe 
même, au point de vue pratique, car pour réussir à se faire 
nilopter, la L. I. doit être notablement plus facile que les lan- 
gues naturelles (européennes). 

Peut-être toutefois serait-on tenté de passer sur ce grave 
inconvénient, si l'une de ces langues présentait un avantage théo- 
rique immense et incontestable, si elle pouvait fournir l'expres- 
sion parfaite de nos idées et devenir un auxiliaire de l'esprit, une 
« algèbre de la pensée » (Letellier). Mais il n'en est rien; et c'est 
<e qu'il importe de montrer, moins pour réfuter des systèmes 
«[ui n'ont aucune chance de succès que pour décourager les 
futurs inventeurs qui seraient tentés d'en élaborer de sembla- 
bles. 

Les langues philosophiques reposent toutes sur une classifica- 

CoCTfBAT et Leau. — Langue univ. o 



1 1 4 SECTION I 

tion logique de nos idées, sur une analyse complèfe do nos con- 
naissances; elles présupposent donc une connaissance parfaite 
du monde physique et moral, ou, comme disaient Descartes et 
Leibniz, elles dépendent de la vraie philosophie '. Or il est clair 
que les sciences et la philosophie no seront jamais achevées; il 
est même douteux qu'elles soient jamais assises sur des prin- 
cipes fixes et inébranlables, car les progrès qu'elles font amèneiil 
une revision et une réforme de ces principes. Mémo les math(''- 
matiques, que les profanes considèrent comme la science certaine 
et immuable, ont subi une refonte complète dei)uis un demi- 
siècle, et commencent seulement à découvrir leurs propres prin- 
cipes logiques, qu'on ne peut encore considérer comme définiti- 
vement formulés. S'il en est ainsi des sciences t exactes », que 
dire des sciences expérimentales, où des découvertes nouvelles 
peuvent bouleverser les cadres anciens, amener à identifier ce 
qui était distinct, à distinguer ce qui paraissait identique, ouvrir 
des domaines inconnus et créer des sciences nouvelles? Une 
classification logique serait à la merci de tous ces progrès; et il 
ne suffirait pas, pour l'y adapter, de réserver, comme quelques 
auteurs prudents, mais naïfs, des cases vides pour les concepts 
nouveaux; il faudrait la remanier de fond on comble, et avec elle 
la nomenclature qui en dépendrait. Pour montrer combien il est 
téméraire de prétendre fixer une nomenclature logique, il suffit 
d'un exemple bien simple. Les auteurs de la nomenclature 
chimique créée à la fin du xviii° siècle croyaient énoncer des pro- 
priétés essentielles et incontestables de l'oxygène et do Vazote on 
attribuant ces deux noms aux principaux gaz de l'atmosphère. 
Or ces noms sont devenus des contresens on moins d'un siècle : 
pour la chimie moderne, c'est l'hydrogène qui devrait s'appeler 
oxygène, car c'est lui qui caractérise les acides ; et quant à l'azote, 
on lui donnerait un nom tout contraire, car c'est l'élément le plus 
essentiel des êtres vivants. Tel est le danger dos nomenclatures 
idéologiques, qui essaient d'incorporer la définition de l'objet 
dans le nom qu'on lui donne. 

Ce genre de nomenclature a un autre inconvénient : c'est la 
longueur et la complication des mots qu'on est amené à former 
pour désigner les notions tant soit peu complexes. Ici encore, 

1. Il convient de rappeler que pour ces auteurs la philosophie représentait 
l'ensemble des sciences. 



CRITIQUE GENERALE 1 1 ^ 

la nomenclature chimique nous fournit un exemple et un argu- 
ment; on sait que celte nomenclature, justement parce qu'elle 
pr<''tend traduire la composition d'un corps par son nom, aboutit 
à former des mots d'une longueur fantastique, qui, difficiles à 
retenir, impossibles à énoncer, rebutent les savants eux-mêmes 
et condamnent à leurs yeux ce système de nomenclature, qui ne 
date pas de vingt ans. 

Ce que nous venons de dire ne s'applique qu'aux langues 
l)hilosophiques, c'est-à-dire fondées sur une classification 
logique. Mais cette critique vaut, à plus forte raison, pour les 
langues a priori non philosophiques (Solrésol, Chabé, etc.), car 
elles reposent sur une classification empirique et arbitraire des 
idées; elles n'ont donc même pas l'excuse de la recherche 
logique et de l'apparence scientifique^ 

Si nous voulons préciser un peu, nous trouvons que la plupart 
des langues philosophiques (en tout cas, les plus complètes : 
Letellier, Sotos Ociiaxdo) reposent sur une classification par 
(jenres et par espèces. Or c'est une erreur de croire que toutes nos 
idées puissent être classées de cette manière; et il faut bien 
dénoncer cette erreur, puisque, malgré ou à cause de son anti- 
quité (elle remonte à Aristote), elle règne encore dans les cours 
dé philosoi)hie. En effet, il y a bien d'autres principes de classi- 
fication que la relation de l'espèce au genre ; citons, par exemple, 
la classification qui procède du tout aux parties, la classification 
généalogique, la classification hiérarchique, etc. '. La relation 
du corps humain à ses parties n'est pas celle du genre humain 
aux diverses races humaines qui en sont les c espèces » logiques; 
elle n'est pas non plus celle de l'a'ieul à ses descendants, ni celle 
du colonel aux commandants et aux capitaines qui sont sous ses 
ordres. En réalité, les classifications soi-disant logiques font 
intervenir tour à tour ces diverses relations; mais elles admet- 
tent ainsi une hétérogénéité qui ruine leur uniformité et leur 
symétrie apparentes '^. 

Sans doute, certains projets {Lingualumina, SpoJdl) semblent 



i. Cf. Durand (de Gros) : Aperçus de taxinomie générale (Paris, Alcan, 
18!)<.)). 

2. On pourrait sans doute imaginer des caractéristiques grammaticales 
qui permettent de distinguer ces divers principes de classification; mais 
t'ii fait aucun auteur ne s'en est avisé jusqu'ici, et cela compliquerait encore 
la formation des mots. 



1 i 6 SECTION I 

éviter cet écueil, en composant leurs mots d'éléments caracté- 
ristiques (lettres ou combinaisons de lettres) qui correspon 
dent à des idées simples. Mais (outre qu'aucun de ces projets 
ne comporte une classification complète des idées suivant ce 
principe), ils supposent que toutes nos idées se forment par 
des combinaisons homogènes d'idées simples, ce qui est faux. 
Lorsque Dver, par exemple, forme le mot delta = mouvement 
au moyen des éléments d = variation, 1 = espace et t = temps, il 
suppose cette définition du mouvement : « variation dans l'espace 
et dans le temps »; or si, dans cette formule, on supprime les 
mots en italiques, on la rend inintelligible, parce qu'on sujjprime 
la relation spéciale qui unit les trois éléments; et cette relation 
n'est pas symétrique, car si l'on permute ces trois termes, la 
formule devient un non-sens. Par conséquent, combiner des 
idées par simple juxtaposition, comme si elles étaient homo- 
gènes, c'est négliger la diversité des relations qui les unissent, 
c'est-à-dire l'élément le plus important de l'idée composée, car 
c'est lui qui détermine le sens de celle-ci. Ainsi ces systèmes 
méconnaissent, comme les systèmes à classification logique, 
l'hétérogénéité réelle des relations qui existent entre nos idées'. 
Nous venons de discuter les principes logico-philosophiqnes 
des langues a priori. Mais lors même que ces principes seraient 
excellents, ces langues seraient encore sujettes à critique par la 
manière dont elles les appliquent, c'est-à-dire par leur morpho- 
logie. En efïet, comment les langues a priori traduisent-elles en 
mots leurs classifications, bonnes ou mauvaises? C'est toujours 
par des combinaisons systématiques de lettres qui équivalent. 



1. Ces relations sont exprimées, dans nos langues, d'une part, par Ifs 
particules (prépositions, conjonctions, adverbes simples), d'autre part, par 
la dérivation et la composition. On remanjucra que ce défaut des langues 
a priori concorde avec le peu d'importance que leurs auteurs attachent aux 
particules, à la dérivation et à la composition. On peut, il est vrai, concevoir 
un système de signes propres à représenter les différentes relations des idées 
qui entrent dans la composition d'une idée complexe. On trouve [)ar exemple 
un tel symbolisme, appliqué aux mathémaliiiues, dans le Formulaire de 
Matliémutigws de M. Peano. Mais cet exemple même montre à quelle com- 
plication atteindrait une telle pnsigraphie, étendue à tous les ordres d'idées, 
puisque, pour les idées rnathémati(iues seulement, on est obligé d'emi)loyer 
une centaine de symboles différents. En outre, s'il est vrai qu'on peut, 
théoriquement, inventer une traduction phonétique de ce symbolisme pour 
transformer celte pasigraphie enune langue universelle, on voit que celle-ci 
serait bien peu pratique, car il faudrait probablement des milliers de pho- 
nèmes différents, correspondant à autant d'idées élémentaires. 



CRITIQUE GÉNÉRALE H7 

au fond, à des numéros d'ordre : dans tous ces systèmes, les 
lettres sont des nombres, et l'ordre alphabétique correspond à 
tordre numérique (Vidal). Il y a une grande analogie entre ces 
langues et les pasigraphies : les unes et les autres numérotent les 
idées préalablement classées; seulement les numéros des unes 
sont prononçables, tandis que ceux des autres ne le sont pas'. 
Mais le principe est le môme : c'est la formation du vocabulaire 
au moyen de combinaisons mathématiques. 

Or ce princii)e a des conséquences très fâcheuses. Chaque 
lettre n'étant, au fond, qu'un chiffre, n'a pas de sens par elle- 
même : elle n'en a que par la place qu'elle occupe dans le mot, 
et par les lettres qui l'y précèdent. Deux mots peuvent avoir en 
commun une syllabe, et môme être semblables à l'initiale près, 
et avoir des sens tout différents, sans aucun rapport et sans 
aucune analogie. Cela est contraire à l'esprit de nos langues, 
et môme, semble-t-il, de toute langue. En effet, le langage repose 
sur l'association, conventionnelle et plus ou moins arbitraire, 
sans doute, mais constante et habituelle, d'une idée à un son (et 
})ar son il ne faut pas entendre une simple lettre, ni surtout une 
consonne ou combinaison de consonnes, mais une syllabe, car 
c'est là le véritable élément phonétique). Apprendre une langue 
(par l'usage surtout), c'est principalement acquérir les associa- 
tions qui donnent à ses radicaux leur sens, de telle sorte qu'un 
radical, vu ou entendu, évoque automatiquement l'idée qu'il 
exprime. Or cette correspondance uniforme et fixe du sens au 
son n'existe pas dans les langues philosophiques, et cela seul 
permet d'affirmer que de telles langues seraient extrêmement 
difficiles, sinon impossibles à apprendre. Leur constitution 
méconnaît donc les lois fondamentales de la linguistique et de 
la psychologie. 

Elles les méconnaissent encore par un autre de leurs principes, 
qui est celui-ci. Des idées voisines doivent être représentées par 
des mots voisins; plus les idées sont analogues, plus les sons 
doivent l'être 2, Or l'on peut soutenir, sans aucun paradoxe, le 
|)rincipe contraire : plus deux idées sont semblables, plus les 



1. C'est ce que montre bien le projet de Grosselin. 

2. Remarquons en passant que la réciproque n'est pas vraie; comme nous 
venons do le dire, deux mots qui ne diffèrent que par leur initiale peuvent 
navoir rien de commun pour le sens. Cela enlève toute valeur pratique 
au principe en question. 



118 SECTION I 

mots qui les expriment doivent cHre différents. En effet, plus le 
sens de deux mots est voisin, plus on est porté à les confondre; 
et, au contraire, il y a moins de danger à avoir deux mots sem- 
blables pour désigner deux idées très différentes i. Si, comme 
dans les langues philosophiques, on désigne les idées d'un 
même genre par des mots qui ne diffèrent que par une lettre, 
cela les rend d'autant plus dilTiciles à ajjprendre, et dautant 
plus faciles à confondre. Sans doute on retiendra aisément leurs 
formes; mais on se rappellera avec peine leurs sens. Pour se 
retrouver, par exemple, dans la nomenclature des corps simples 
d'après Sotos Ochando, il ne suffit pas de savoir la série de 
vocables : Âbaba, ababe, ababi.... mais il faut savoir par cœur la 
suite des noms correspondants : oxygène, hydrogène, azote,... sans 
en omettre ni intervertir un seul. Si Ion en oublie un, on est 
perdu; le nom de chacun dépendant de son rang, on se trom- 
pera fatalement sur tous les suivants. Il y a donc fort peu de 
chances pour qu'on arrive au bout sans erreur, et il y en a 
beaucoup pour que l'on confonde le ruthénium et Vosmium; d'au- 
tant plus que l'ordre assigné aux idées d'une même classe est 
toujours plus ou moins arbitraire ^. D'ailleurs, l'ordre assigné 
aux lettres de l'alphabet est également arbitraire, et, dans cer- 
tains systèmes, diffère de l'ordre alphabétique, de sorte qu'il 
prête, lui aussi, à des erreurs de mémoire. Et c'est en juxtapo- 
sant, par une correspondance arbitraire, deux ordres dont 
chacun est déjà par lui-même arbitraire, que l'on prétend cons- 
tituer un vocabulaire logique et naturel ! 

Aussi, quand les auteurs de ces langues prétendent que leur 
vocabulaire n'est pas plus long ni plus difficile à apprendre que 
la numération, ils se trompent lourdement : apprendre un tel 
vocabulaire, cest sans doute apprendre d'abord un système de 
numération; mais c'est ensuite apprendre le sens de milliers de 
nombres, c'est-à-dire les idées qui leur sont associées en vertu 
d'une correspondance doublement arbitraire. 

En résumé, les langues a priori supposent, comme fondement 



1. C'est ce qui permet, dans nos langues, de distinguer les homonymes 
et les paronymes d'après le contexte, c'est-ù-dire par le sens général de la 
phrase; cela diminue tout au moins les risques d'équivoque et de confusion. 

2. C'est ici qu'on voit combien l'analogie des nombres est trompeuse; le 
sens de chaque nombre est exactement déterminé par son rang même dans 
la suite, ce qui n'est pas vrai pour toutes les autres séries. 



CRITIQUE GÉNÉRALE 119 

logique, un ('tat d'achèvement ou tout au moins d'avancement 
des sciences qui est et sera longtemps encore chimérique; et 
dans l'application de la classification des idées (fût-ello parfaite) 
à la rorniation des mots, elles procèdent par un arbitraire com- 
plet, que cache mal l'emploi systématique et monotone de corn- 
l)inaisons mathématiques. Ainsi, dune part, elles reposent sur 
un i)rincipe tout subjectif, essentiellement précaire et caduc; 
et d'autre part elles offrent un vocabulaire entièrement conven- 
tionnel, et par suite extrêmement difficile à apprendre. Elles 
n'ont donc ni valeur scientifique, ni utilité pratique. 



SECTION II 

SYSTÈMES MIXTES 



CHAPITRE I 



LE PUOGRAMME DE J. von GRIMM 

Les systèmes mixtes comprennent principalement le Volapiik 
(>t ses dérivés. Toutefois, bien avant l'apparition du Volapiik, l'il- 
lustre philologue Jacob von Grimm avait publié, non pas un 
projet, mais le plan d'élaboration d'une langue universelle que 
nous croyons devoir classer dans cette section, car, comme on 
va le voir, si par beaucoup de points la langue idéale qu'il 
conçoit est a posteriori, par quelques-uns elle se rapproche des 
systèmes a priori. Comme ce document est très intéressant et 
assez court, nous le traduisons in extenso^. 



Programme pour la formation d'une langue universelle 

A l'égard du grand public, il sera utile d'exposer : 

1° Les avantages extraordinaires qui résulteraient pour tout le 

genre humain de la formation et de l'adoption d'une langue 

universelle ; 
2« Les raisons pour lesquelles aucune des langues connues 

jusqu'ici ne peut être employée à cette fin; 

1. EiCHHORN, Die Weltsprache, p. 8-15 (Bamberg, 1887); Hans Moser, 
Grundtiss einer Geschichle der Weltsprache, p. 20-24 (Berlin-Neuwied, 1888). 



122 SECTION II, CHAPITRE I 

3° Les causes pour lesquelles tous les essais faits jusqu'ici 
dans ce sens ont nécessairement échoué; 

4" Les difficultés attachées à l'exécution de ce projet. 

A regard des penseurs, ce serait prendre leur temps et perdi<' 
son temps, et comme le présent écrit leur est exclusivement des- 
tiné, je commence sans autre préambule l'exposé de mon plan. 

Le programme devrait poser à peu prés les principes sui- 
vants : 
Quelles propriétés doit posséder la langue universelle? 

I. Elle doit être rigoureusement logique, c'est-à-dire : 

A. Chaque mot doit désigner précisément et sans équivoque le 
concept correspondant (quand la langue universelle n'aurait pas 
d'autre avantage que de remédier aux confusions d'idées qui 
naissent, dans toutes les langues, de la signification vague de 
tant de mots, la peine qu'on y aurait dépensée serait ample- 
ment payée). 

B. La formation des mots, la dérivation et la composition 
doivent avoir lieu d'après des règles déterminées, aussi simples 
que possible, de sorte qu'aucun doute ne puisse s'élever sur la 
signification des mots dérivés ou composés. 

II. Elle doit être d'une richesse illimitée. 

A. La richesse du vocabulaire résulte déjà naturellement de la 
condition précédente. Car ce serait une superfluité fâcheuse que 
d'avoir plusieurs mots pour le môme concept; mais si chaque 
mot doit désigner exactement le concept correspondant, il va de 
soi que chaque nuance du môme concept doit être désignée par 
un autre mot, ou par une syllabe de dérivation, ou par une 
épithète. 

B. La variété de l'ordre des mots est indispensable pour 
l'expression juste de la pensée. L'ordre des mots de' la langue 
universelle doit être également éloigné de la dispersion arbi- 
traire des mots en latin et des règles restrictives de beaucoup 
de langues vivantes. 11 doit permettre toutes les inversions; mais 
chacune de ces inversions doit avoir un sens et une intention. 

C. Une conséquence nécessaire de la richesse est la grande 
flexibilité et maniabilité. 

III. Elle doit être harmonieuse, et également appropriée à la 
poésie et au chant. 

La langue italienne est généralement reconnue comme la plus 



LE PROGRAMME DE J. VON GRIMM 123 

harmonieuse, et si nous cherchons la cause de cette qualité, 
nous la trouvons lians cotte propri«''té, que la plupart dos syllabes 
se composent seulement d'une consonne suivie dune voyelle, et 
que presque tous les mots se terminent par une voyelle. 

Nous trouvons aussi la promiôro propriété dans lo hongrois et 
dans le turc, qui pourraient être rangés après l'italien à l'égard 
de l'harmonie. Mais beaucoup de finales de ces deux langues se 
terminent i)ar une consonne. Cela peut donner à la langue un 
caractère plus roijuste et plus mâle; cela parait aussi désirable 
pour la variété des rimes. Mais en hongrois, par exemple, la 
dernière lettre est très fréquemment un k, lettre dont la répéti- 
tion est dure à l'oreille. 11 sera facile de choisir un juste milieu 
et de réunir ainsi tous les avantages. 

IV. Elle doit être extrêmement facile à apprendre, à parler et 
à écrire. 

A. Pour qu'elle soit facile à apprendre, il faut que non seule- 
mont les flexions, dérivations et compositions se fassent suivant 
dos règles déterminées, mais encore que l'arbitraire soit exclu 
autant que possible de la formation dés racines; et là mémo où 
cet arbitraire est inévitable, il faut qu'on puisse au moins donner 
la raison pour laquelle on choisit telle expression et non une 
autre. 

Par exemple, chaque lettre devra posséder un certain carac- 
tère, ou plut(M certains caractères. En dehors dos lettres qui pei- 
gnent les sons, je ne connais que deux lettres qui me paraissent 
avoir un certain caractère : R pour ce qui est rond, et L pour ce 
qui est fluide, ce qui coule. On devra donc assigner arbitraire- 
ment un caractère aux lettres. Mais cela pourrait et devrait se 
faire toujours d'après certaines lois; par exemple, de la manière 
suivante. 

Le latin paraît être la langue la plus propre à servir de fil con- 
ducteur dans la formation des racines primordiales. Elle a 
l'avantage : 

1° D'être une langue morte ; 

2° D'être étroitement apparentée à toutes les familles de langues 
indo-européennes ; 

3^ D'être connue au moins des savants de toutes les nations. 

Si maintenant je choisis le mot latin spatium pour en former 
le mot de la langue universelle qui doit exprimer l'idée d'espace, 
j'en formerai sapai, que je justifierai comme suit. J'emploie dans 



124 SECTION II, CHAPITRE I 

ce mot une voyelle qui représente l'idée d'étendue. J'emploie de 
plus trois consonnes, dont la première représente l'idée de lon- 
gueur, la seconde celle de largeur, et la troisième celle de hau- 
teur. Quiconque aura entendu cela une fois ne l'oubliera jamais 
de sa vie. La circonstance que s l'orme le contraire de t devra être 
érigée en règle pour tous les autres cas où l'on attribuera à s un 
autre caractère. La formation des mots sera extraordinairement 
simplifiée et facilitée par le fait que chaque lettre aura son 
opposée '. 

Si par exemple je veux former d'après le mot tempiis le mot qui 
doit représenter l'idée de temps dans la langue universelle, je 
choisirai ternes. Ici la lettrée reçoit le caractère de la succession: 
t celui du passé, m celui du présent, et s celui de l'avenir; par où 
s forme encore l'opposé de t. 

On ne disconvient pas que l'exécution conséquente d'un tel 
système est extraordinairement difficile, peut-être même impos- 
sible ; mais il ne s'agit pas d'exprimer les idées par des formules 
algébriques; il s'agit seulement de se rapprocher de certte expres- 
sion autant que possible, et autant que l'euphonie le comporte, 
pour régler la formation des racines et en faciliter l'apprentis- 
sage. 

B. Pour qu'elle soit facile à parler, elle doit exclure tous les 
sons difficiles à prononcer pour telle ou telle nation, par 
exemple les nasales, ch ^, mn, sm, etc. J'excepterais sch ^, bien 
que les Grecs ne le prononcent pas; parce que : 1° ce son est très 
caractéristique ; 2° il apporte beaucoup de variété dans le son de 
la parole; 3° il est indispensable pour beaucoup de mots qui pei- 
gnent le son; et 4° il est si facile à prononcer, que les gens en 
apprendront aisément la prononciation, avec un peu de bonne 
volonté. 

C. Pour qu'elle soit facile à écrire, il suffit que chaque lettre 
ait sa prononciation invariable, et que chaque mot s'écrive 
exactement comme il se prononce. 

Les travaux devraient probablement être entrepris dans l'ordre 
suivant : 

1. Cette idée de lettres opposées (par convention) se trouve déjà chez 

WlLKINS. 

2. Le ch allemand (aspiration gutturale). 

3. Le ch français (chuintante). 



LE PROGRAMME DE J. VON GRIMM 125 

1" Fixation des parties du discours et de leurs domaines. Par 
<'xemplc, il faudra bien ('tudicr les questions suivantes : L'article 
doit-il tHre oiuployé, quand et comment? Doit-on enq)loyer des 
prépositions ou des suffixes, ou, si l'on a les deux, dans quels 
cas? Le gérondif est-il nécessaire? A-t-on besoin de verbes 
auxiliaires, et desquels? 

2" Fixation des flexions et variations que doit subir chaque 
partie du discours. 

Ici on devra procéder d'une manière critique, par exemple, 
comparer le verbe anglais au verbe latin et arabe, peser les 
avantages et inconvénients de chacun, etc. 

'^" Fixation des règles suivant lesquelles on devra former une 
partie du discours en partant d'une autre. 

Par exemple, le nom doit-il toujours être formé du verbe, ou 
inversement? Ou bien : La racine doit-elle être toujours formée 
du concept primitif, ou peut-être du concept abstrait? 

C'est la partie du travail que je regarde comme la plus difficile. 
Elaborer un tel système xl'une manière indépendante et d'un seul 
jet ne peut être que l'œuvre d'un seul, et surpasse les forces 
humaines. Par suite il ne restera plus qu'un moyen : rechercher 
la marche que l'esprit humain a suivie dans le développement 
des langues. Mais dans le développement de toutes les langues 
civilisées, les influences extérieures accidentelles et l'arbitraire 
injustifié ont eu tant de pouvoir, qu'une telle étude peut tout au 
plus servir à montrer les écueils qu'il faut éviter. De toutes les 
langues que je connais, le hongrois est celle qui a le mieux con- 
servé son originalité. Aussi l'élude de ses dérivations (qui sont 
l>resque toujours remarquablement logiques), ainsi que l'histoire 
de la transformation qu'elle a subie dans les années 1820-1840, 
seront ici de grande utilité. 

i" Fixation des règles suivant lesquelles les racines devront 
être formées. 

;i" Formation de ces racines. 

Ce qui reste alors à faire ne me paraît qu'un jeu d'enfant en 
comparaison avec ce qui précède; et si ces cinq questions sont 
résolues à la satisfaction générale, il ne reste à mon avis aucun 
<loute sur le succès complet de cette grande œuvre. 

Fera, le 10 janvier 1860. 

J. VON Grimm. 



126 SECTION II, CHAPITRE I 



Critique. 



Presque toutes les conditions que Grimm impose à la langue 
universelle idéale nous paraissent fort judicieuses et fort pra- 
tiques, et les langues a posteriori n'ont guère fait que réaliser ce 
programme, dans la mesure même de leur degré de perfection. 
11 ny a qu'une seule prescription qui soit regrettable, parce que 
son application détruirait tous les avantages qui seraient la con- 
séquence des autres : c'est celle qui tend à constituer les racines 
en « assignant arbitrairement un caractère » à chaque lettre. Sans 
doute, on ne peut nier qu'à l'origine des langues indo-euro- 
péennes il n'y ait eu une correspondance naturelle, plus ou moins 
latente, entre les sons et les objets; que, par exemple, r seml)le 
exprimer le mouvement, la rapidité, le roulement,! (ou plutôt fl) 
la fluidité, st le repos, l'arrêt, etc. *. Mais ces analogies sont si 
lointaines et si flottantes que l'on n'est même pas d'accord sur la 
signification de telle lettre (nous en donnons un exemple pourr, 
que nous interprétons, avec Platon, autrement que Grimm). Et 
les idées ainsi associées aux lettres sont si vagues et si confuses 
qu'on ne peut espérer constituer avec elles ce que Leibniz appelait 
Y Alphabet des pensées humaines. Comment veut-on qu'avec 25 ou 
30 idées très générales on compose toutes les idées particulières 
que l'esprit le plus vulgaire emploie journellement? Grimm lui- 
même entrevoit que ce système est d'une exécution impossible 
D'ailleurs, il avoue que cela introduirait l'arbitraire dans la 
formation des racines, alors qu'il veut l'en exclure autant que 
possible, et obligerait à assigner plusieurs sens à chaque lettre. 
Les exemples mêmes qu'il donne confirment cette critique. Les 
3 consonnes du mot sapât représenteront respectivement les 
trois dimensions de l'espace, dit-il. Mais, d'autre part, deux 
d'entre elles figurent dans le mot ternes -, où elles représentent 
le passé et l'avenir. En outre, ces consonnes ont des sens opposés 
dans un cas, mais non dans l'autre : est-ce que la longueur 
est l'opposé de la profondeur? D'ailleurs, ce n'est que par des 
conventions arbitraires que l'on peut ainsi accoupler les con- 

1. Cf. Opuscules et fragments inédits de Leibniz, éd. Couturat, p. 151 ; 
Leibniz, Nouveaux Essais, III, ii, § 1, et le Cratyle de Pl.\ton. 

2. Pourquoi temes plutôt que temp ou tempor? * 



LE PROGRAMME DE J. VON GRIMM 127 

sonnes en antithèses. De même pour les voyelles : lorsqu'on na 
(jue ') ou 6 voyelles à sa disposition, peut-on en consacrer une à 
signifier l'étendue, et une autre à signifier la successioni Évideni- 
luent non. Il en résulte que chaque lettre changera de sens d'un 
mot à l'autre, de sorte que son sens sera, pratiquement, déter- 
miné par le sens de la racine où elle figure, et non celui de la 
racine par celui des lettres qui la constituent •. Concluons donc 
que les véritables véhicules des idées ne sont pas les lettres, 
mais les syllabes et les racines. Dés loi-s, si l'on veut « exclure 
lout arbitraire » du choix des racines, on n'a qu'à les emprunter 
aux langues naturelles, au latin, si l'on veut. Avec cette correc- 
tion caiiitale et indispensable, on peut dire que le programme 
(le Grimm est parlait. Mais en même temps on le purge de tout 
principe a priori, et il devient le programme d'une langue a pos- 
teriori. On verra qu'il existe de telles langues qui se rapprochent 
en etïot l)eaucoup de l'idéal de Grimm, et qui remplissent toutes 
les conditions de son programme, excepté celle que nous venons 
(le critiquer. 

1. On rouuiniucra ([uo co systcnio de formation des racines a été adopté 
par le Spokil. Aussi la crili(|ue (|IK' nous en faisons porle-t-elle contre le 
SpoJcil et contre lout système analojrue. 



CHAPITRE II 



SGH LEVER : VOLAPUK ' 

L'auteur du Volapûk est Monseigneur Schleyer, né le 18 juil- 
let 1831 à Obcrlauda (Bade), curé de Litzelsteltcn, près Cons- 
tance, et prélat romain ^ Ses admirateurs lui attribuent la con- 
naissance de plus de oO langues ^ Ils vantent aussi ses talents de 
poète et de musicien. L'invention du Volapûk serait, à ce qu'on 
raconte, le fruit d'une inspiration soudaine et presque miracu- 
leuse, survenue dans une nuit d'insomnie, le 31 mars 1879. 
Mgr SciiLEYER a été inspiré par les mobiles philanthropiques les 
plus élevés : il s'est proposé de contribuer à l'union et à la fra- 
ternité des hommes; il considère son invention comme une 
« grande œuvre de paix », comme « un des meilleurs moyens do 
réaliser l'union des peuples », et il la destine à « tous les habi- 
tants cultivés de la terre ». La devise du Volapûk : Menade bal 
puki bal : A une humanité une langue! a été souvent mal comprise; 
on a cru à tort qu'elle visait l'unité de langue dans l'humanité. 
L'auteur déclare expressément, dans la Préjace de la f® édition 
de sa Grammatik, qu'on peut fort bien concilier l'amour de sa 
patrie et l'amour de l'humanité. Il avait d'abord inventé un 

1. Grammatik der Universahprache fur aile Erdbewohner, vom Erflnder 
dorsclben, Johann Martin Schleyer, 5" éd., Konstanz, 1883 (contient un 
lexique double). La 3° éd. (1883) est la plus complète. Wôrlerhucli der 
Universalsprache, etc. — Aug. Iverckhoffs : Cours complet de Volapù/c 
(1883). Grammaire abrégée de Volapûk (1886). DiAionnaire Volapiik- 
Français et Français-Volapûk, précédé d'une grammaire complète de la 
langue (1887). Paris, Le Soudier. 

2. Depuis la fondation AnBureau central du Volapûk (l88o), Mgr Schleyer 
habile Constance, où il vit toujours, bien que les journaux aient annoncé 
trois fois sa mort. 11 a reçu en 1894 le titre de camérier secret du pape. 

3. Ce nombre s'élève maintenant à 83. d'après des prospectus que nous 
avons reçus récemment du Bureau central du Volapûk à Constance. 



SCHLEYER .' VOLAPÛK 129 

alphabet universel pour la correspondance internationale et la 
transcription des noms étrangers (1878), et c'est ainsi qu'il fut 
amené à concevoir et à réaliser une langue universelle, pour dis- 
penser les hommes de science, les voyageurs et les commerçants 
de l'éludi^ longue et difficile des langues étrangères. Le dévelop- 
pement des moyens de communication, l'union postale univer- 
selle, etc., lui paraissaient entraîner nécessairement l'adoption 
d'une écriture, d'une langue et d'une grammaire universelles. 
Toutes les langues nationales ont do graves défauts et des diffi- 
cultés sans nombre *. Il faut au contraire que la langue univer- 
selle ait une grammaire absolument régulière et rationnelle. 
Quant à la source à laquelle ses éléments ont été puisés, elle est 
indiquée expressément dans le premier paragraphe des Généra- 
lités de la Grammaire (§ 38, 5° éd.) : « La langue universelle a pour 
l)ase la langue anglaise populaire, parce que celle-ci est la plus 
répandue de toutes les langues des peuples civilisés (abstraction 
faite de son orthographe trop embrouillée). » 



Grammaire. 

L'alphabet du Volapûk comprend 28 lettres, 8 voyelles : a, e, i, 
0, u (ou), à (è), ô (eu), ù (u français); et 20 consonnes : b, c (tch), 
d. f, g (toujours dur), h (c/i allemand), j (c/i français), k. l, m, n, 
p. r, s. t. V, X (toujours ks),y (comme dansyeua;), z (ts); auxquelles 
il faut ajouter Yesprit rude ' (G. ; h aspirée) 2. 

Chaque lettre a toujours un seul et même son; les voyelles 
sont toujours longues. Il n'y a pas de diphtongues. Pour régler 
l'orthographe et la prononciation, l'auteur prévoit linstitution 
d'une Académie internationale de langue universelle '. 

L'accent porte toujours sur la dernière syllabe de chaque mol. 

Il y a un article défini el, et un article indéfini un, mais on ne doit 
les employer qu'en cas d'absolue nécessité, ou dans une traduc- 
tion littérale. Ex. : no vilob eli buki. sod uni buki =je ne veux pas 

1. Dans sa Grammaire, Mgr Sohleyer énumère les principaux défauts des 
anguos naturelles (vivantes ou mortes), et les avantages de sa langue 

artilloielle. 

2. Cet alphabet fait partie de V Alphabet universel, qui comprend 10 lettres 
de plus (soit 38 en tout), et qui devait servir à la transcription phonétique 
des noms propres de toutes les langues (Voir le Vocabulaire). 

3. Voir VHistorique. 

CouTCRAT et Leau. — Langue univ. J 



130 SECTION II, CHAPITRE II 

le livre, mais un livre. Les articles se déclinent comme les sub- 
stantifs. Dans la pratique, ces deux articles sont inusités; Varticle 
indéfini se traduit en cas de nécessité par sembal (quelqu'un). 

Les substanlifs se déclinent au moyen des voyelles-suffixes -a 
(génitif) ', -e (datif), -i (accusatif). Ils prennent en outre -s au plu- 
riel. Exemple : dom, la maison. 



Sir 


igiilier. 


Pluriel. 


N. 


dom 


doms 


G. 


doma 


domas 


D. 


dôme 


dômes 


A. 


domi 


domis 



Le vocatij est indiqué par un o mis devant le nom. 

Les substantifs ont le genre naturel. Le genre ne s'indique que 
par dérivation. Le substantif pur et simple a le sens du masculin. 
Le féminin se forme au moyen du préfixe ji- (E. she), et le neutre 
au moyen du suffixe -os. Ex. son^= fils, ji-son z= fille; blod = frère, 
ji-blod =: sœur; ji-dog = chienne ; ji-gok = poule. 

Il y a un autre préfixe féminin, le pronom of (elle). 

Les adjectifs ont tous la terminaison caractéristique -ik : gudik 
= bon (gud = bonté), gletik == grand (glet =: grandeur). 

Le comparatif se forme au moyen du suffixe -um, et le superlatif 
(relatif) au moyen du suffixe -tin ^ : gudikum, meilleur; gudikun, le 
meilleur. Le que qui suit un comparatif se traduit par ka. 

Le superlatif absolu est marqué par l'adverbe vemo := très. 
Ex. : vemo gletik, très grand. 

Les degrés de comparaison peuvent s'appliquer au besoin aux 
substantifs ^. Ex.: fam, ^Zoire ; famum, une plus grande gloire; 
famùn, la plus grande gloire. 

Les noms de nombre cardinaux sont : bal, i ; tel, 2 ; kil, 3 ; fol, 
4; lui, o; mal, 6; vel, 7; jôl, 8 ; zùl, 9. Les dizaines se forment en 
ajoutant un -s aux unités : bals, 10; tels, 20; kils, 30;... Les 
nombres intermédiaires sont : balsebal, H ; balsetel, 12; balsekil, 
13;... Puis : tum = 100; mil = 1.000 ;balion = 1.000.000\ 

1. Comme en russe. 

2. Ces suffixes peuvent s'employer séparément comme adverbes {plus et 
le plus). 

3. Comme en magyar. 

4. Pour substantifler les nombres cardinaux, on leur ajoute le suffixe -el 
(D. -er) : balel, unité; balsel, dizaine. 



SCHLEYER : VOLAPUK 131 

Les 9 premiers noms clc nombre varient en genre, en nombre 
et en cas. 

Les adjeclifs ordinaux se forment en ajoutant aux nombres car- 
dinaux le suffixe -id : balid, premier; telid, second. 

Les adverbes ordinaux dérivent de ces adjectifs i)ar l'adjonction 
<ie-o (suffixe adverbial) : balido, premièrement. 

Les nombres multiplicatifs se forment en ajoutant aux nombres 
cardinaux le suffixe -ik : balik, simple ; telik, double. 

Lcii nombres J'ractionnaires se forment au moyen du suffixe dil 
(D. -tel) : kildiL tiers; foldil, quart. 

Les nombres répétitifs se forment au moyen du suffixe -na : 
kilna, ^ fois; telsna (ou telsena), 20 fois '. 

Les nombres distributifs se forment en mettant devant le nombre 
cardinal un a (comme en F.) : a tel, à deux: a tels, à vingt; a 
folid, chaque quatrième. 

Enfin les verbes multiplicatifs ont simplement pour radical le 
nombre cardinal correspondant : balôn, unir: telon, doubler; 
kilôn, tripler. 

Les pronoms personnels sont, au singulier : oh, Je; ol. tu: om. il: 
of. elle; os, il (neutre); et au pluriel : obs, nous: ois. vous: oms, 
ils; ofs. elles. 

On y ajoute le pronom réfléchi ok (pi. oks), se, soi; et le pronom 
indéfini on (pi. ons), on. 0ns sert aussi de 2» i)ersonne de politesse 
{vous V.,Sie D.). 

Ils se déclinent comme les substantifs : oba, obe, obi: obas, 
obes, obis (ou obsa, obse, obsi). 

Les adjectifs possessifs dérivent des pronoms personnels par 
fadjonction du suffixe -ik : obik, mon ; olik, ton : omik, son (à lui) ; 
ofik. son (à elle); osik, son (à une chose); de même : obsik, olsik, 
omsik. ofsik: okik, onik, onsik. 

Ces adjectifs varient en nombre et en cas, comme les sub- 
stantifs. 

Ils sont souvent remplacés (pour l'euphonie) par le génitif des 
pronoms personnels (oba. ola. oma. ofa; obas....). 

Les pronoms possessifs dérivent des adjectifs possessifs par 
ladjonction de -el au radical : obikel, le mien; obsikel. les noires. 
lisse déclinent et forment leur pluriel comme les substantifs *. 

1. De ces nombres dérivent des adjectifs en -nalik (=: -malig D.). 

2. Ln dislinclion des adjectifs el des pronoms possessifs est une innova- 
lion de la 5' édition (1883). 



132 SECTION II, CHAPITRE II 

Les pronoms démonstratifs sont : at, celui-ci; et, celui-là; it. même 
(L. ipse); ot, le même (L. idem ); ut, celui (qui); som, tel^; votik. 
autre. D'où : balimik..., votimik.... l'un.... Vautre...; balim votimi ou 
balvotik. l'un Vautre. 

Les pronoms interrogatifs sont : 

Masc. Fëni. Neutre. 

kim, ji-kim (of-kim, kif), kis, qui, quoH 
kiom. kiof, kios, quel, quelle"*. 

kimik, quelle espèce de...'*. 

Les pronoms relatifs sont : 

kel, ji-keL kelos, qui. 

Les principaux pronoms indéfinis sont : sembal, u/i (quelconque) ; 
ek, quelqu'un; nek, personne; alik, chaque; alim, chacun; nonik. 
aucun; valik, tout (tous); bos, quelque chose; nos, rien. 

Les verbes ont une conjugaison unique et absolument régu 
lière. La voix (active ou passive) et le temps sont indiqués par des 
préfixes; la personne par le pronom personnel suffixe, et le mode 
par un suffixe placé à la fin, même après le pronom. Voici d'abord 
Vindicatif présent du verbe lôfôn, aimer (radical lof) : 



lofob, 


j'aime. 


lôfobs, 


nous aimons. 


lôfol, 


tu aimes. 


lûfols, 


vous aimez. 


lofom, 


il aime. 


lôfoms. 


ils aiment. 


lofof, 


elle aime. 


lôfofs. 


elles aiment. 


lôfos, 


il (cela) aime. 


lôfon. 


on aime. 



Les autres temps de Vindicatif se forment en préfixant au pré- 
sent : à- (imparfait), e- (parfait), i- (plus-que-parfait) , o- (futur) et u- 
(futur antérieur). Ainsi l'on a : 

àlôfob, j'aimais. olofob, j'aimerai. 

elofob, j'ai aimé. ulofob, f aurai aimé. 
ilôfob; j'avais aimé. 
Les autres modes se forment en ajoutant à toutes les formes de 
l'indicatif les suffixes : -la ^ (subjonctif)^, -os (optatif), -6d (impératif) 
-àz (jussif) *, -on (infinitif) et- ôl (participe) : elôfom-la, qu'il ait aimé. 

1. Ces six pronoms ont des formes différentes quand on veut insister ou 
préciser (comme en 1). par eien) : àt, eit, iet, ôt, ùt, sôm. Ils varient en 
genre. 

2. Le suffixe -la garde son tiret, pour marquer qu'il ne prend pas l'accent. 

3. L'imparfait et le plus-que-parfait du subjonctif remplacent les condi- 
tionnels présent et passé (comme en D.). 

4. Impératif plus ... impérieux. 



SCHLEYER : VOLAPÛK 133 

Ainsi chaque mode a (ou peut avoir) autant de temps que 
l'indicatif. Exemple : lôfom-la, im'il aime; àlofob-la, j'aimerais; 
ilôfobs-la, nous aurions aimé; lofomos, qu'il aime '! lofolsod, aimez! 
lôfolôz, aime (impérieusement); lôfôn, aimer; elôfôn, avoir aimé; 
lofôl, aimant ; elofol, ayant aimé ; olofôl, devant aimer *. 

Les temps et modes du passif se forment en préfixant aux 
formes de l'actif la lettre p- (ou, au présent, la syllabe pa-) '. 
Exemple : palôfon, être aimé; pâlôfol, tu étais aimé: palôfôl, aimé 
(|)résentement) ; pelôfôl, qui a été aimé; polofôl, qui sera aimé; 
pulofol, ([ui aura été aimé *. 

Chacun des temps et modes énumérés peut se mettre au 
duralifiqni exprime la durée ou la continuité de l'action); pour 
cela, on intercale un i api'ès le préfixe qui marque le temps : 
ailôfob = faime (continuellement) ; peilôfof = elle a (toujours) 
été aimée. 

Les verbes réfléchis se forment en suffixant à toutes les per- 
sonnes le pronom réfléchi -ok : lôfobok, je m'aime: lôfobsok ou 
lôfoboks, nous nous aimons '■'. 

Les verbes réciproques se forment avec le pronom rélléchi ok 
séparé, à l'accusatif: lôfobs okis = nous nous aimons (l'un l'autre). 

Les verbes impersonnels se conjuguent avec le pronom neutre 
-os : nifos, il neige; lômibos, il pleut. 

L'interrogation est marquée par le préfixe ou suffi.xe li (avec un 
trait d'union) : li-lôfom ou lôfom-li, aime-t-il1 Quand -li se trouve 
réuni au suffi.xe -la (du subjonctif), il le précède. La négation 
s'exprime par no placé devant le verbe. Ex. : no elôfons-li-la, ou : 
no-li elôfons-la, est-ce que vous n'auriez pas aimé? 

Les adverbes dérivés d'adjectifs se terminent en -ik, comme les 
adjectifs (auxquels ils sont identiques) et ont les mêmes degrés; 
ils prennent en outre la désinence -o quand ils sont séparés du 
verbe, ou que la clarté l'exige : gudiko, bien; gudikumo, mieux; 



1. Volapùk lifomôs = vive le Volaptikl (Ui = vie). 

2. Linlinitif cl le pnrlicipe peuvent prendre des désinences personnelles; 
rinlinilif peut se dérliner. 

3. Mgr ScHLEYER traduit par le passif (3° pers. neutre -os) les verbes actiTs 
dont le sujet est on : pafopos, on raconte; pofutelos, on ira à pied. C'est 
un idiotisme latin et allemand. 

4. Il y a en outre vin gérondif formé du participe et du préll.xe pô- : 
pôlôfôI, aimable (r/ui doit être aimé ; L. amandus). 

5. Le pronom ok peut s'intercaler entre le radical et le pronom personnel : 
lôfokom, il s'aime; lôfônok ou lôfokôn, s'aiiner. 



134 SECTION II, CHAPITRE II 

gudikùno, au mieux. Les adverbes dérivés de substantifs prennent 
-0 : neito, de nuit (neit, nuit). 

Les principaux adverbes primilifs sont : si, ou/; no, non; te, seu- 
lement; ti, presque; za, à peu près; nu, maintenant; is, ici; us, là; ya, 
déjà;oten, souvent; nerelo, jamais; suno. tôt; nesuno, tard; kiôp, oir> 
kiûp, quandi kikod. pourquoi (kod = cause)1 liko, comment 1 lio, 
comi>ie/i? 

Les adverbes de lieu prennent F-i de l'accusatif quand ils mar- 
quent le mouvement vers le lieu : golob usi, j'y vais. Ils prennent 
1 -a du génitif quand ils marquent Téloignement du lieu : komob 
usa, je viens de là. 

Les principales prépositions sont : aL à, vers (et pour devant un 
infinitif) ; de, de : in, dans ; se, hors de ; su, sur : dis, sous ; bifù, devant ; 
po, derrière ; pos, après ; ko, avec; nen, sans; ta, contre; fa, i>ar: pic, 
/'our *, etc. 

Dix-huit prépositions de lieu régissent l'accusatif, quand elles 
marquent mouvement vers, ou bien le prennent elles-mêmes : golob 
al zifi ou ali zif, je vais à la ville. Dans les autres cas, elles 
régissent le nominatif, ainsi que les autres : in zif, dans la ville. 

Les prépositions dérivées prennent le suffixe -u : bûdù, sur l'ordre 
de (bùd, ordre); nemû, au nom de (nem, nom). 

Les principales conjonctions sont : e,et; i, aussi ; u, ou ^ ; ni, ni ; ab, 
mais;das (D.), que;da.t{E.), afin que ; do, quoique ;bi, puisque ;it{E.), 
si; ven {D.), lorsque; ibo, car; kludo, donc. 

Syntaxe. L'adjectif reste invariable quand il suit immédiate- 
ment le nom qu'il qualifie, ce qui est sa place normale; dans 
les autres cas, il s'accorde avec lui. Il en est de même des pro- 
noms et des noms de nombre ^ 

En principe, la construction est libre. Mais l'ordre normal est : 
sujet (suivi de pronom, nom de nombre et qualificatif) ; verbe 
(suivi d'adverbe) ; complément direct, compléments indirects. 

Le subjonctif est très fréquemment employé dans les proposi- 
tions subordonnées, et notamment dans le style indirect (comme 



1. En composition, ko et plo deviennent ke et pie. 

2. Les conjonctions e, i, u prennent un -d euphonique devant une 
voyelle : ed (I.), id, ud. 

3. Cette règle se comprend pour les adjectifs et pronoms isolés. Elle se 
justifie pour les adjectifs et pronoms qui précèdent le substantif, parce que, 
selon Mgr Schleyer, on ne saurait pas alors s'ils se rapportent au substantif 
qui précède ou à celui qui suit. 



SCHLEYER : VOLAPUK 



135 



en allemand et en latin) ; aussi Mgr Schleyer conseille-t-il de 
préférer le style direct. 

Vocabulaire. 



« Le Lexique du Volapùk a pour base, en première ligne, la 
langue anglaise, parce qu'elle est parlée par 100 millions 
d'hommes environ.... Après l'anglais, on tient compte particu- 
lièrement de l'allemand et du français, et aussi de l'espagnol et 
de l'italien '. » 

Toutefois, comme l'auteur l'indique aussitôt, « beaucoup de 
mots doivent être Iransfonnés, notamment ceux qui finissent par 
des sifflantes ». En effet, aucun mot déclinable ne peut se terminer 
par une dos sifflantes (ou chuintantes) c, j, s, x, z, afin de pouvoir 
prendre l'sdu pluriel. De plus,» les radicaux des substantifs doi- 
vent être autant que possible monosyllabiques >, afin de ne pas 
engendrer des mots dérivés (surtout des verbes) trop longs. 

En outre, Mgr Schleyer impose aux radicaux certaines règles 
de structure : il en exclut les lettres ', h, et presque entièrement la 
lettre r (en considération des Chinois, ainsi que des vieillards et 
des enfants). 11 ne doit pas y avoir plus de deux consonnes ni de 
deux voyelles de suite. Et même, autant que possible, l'auteur fait 
alterner les voyelles et les consonnes. Enfin, tous les radicaux 
doivent commencer et finir par une consonne. 

11 en résulte que les radicaux empruntés aux langues vivantes 
subissent des déformations et des mutilations souvent considé- 
rables, qui ont pour effet de les réduire à leur syllabe centrale. 

Exemples : 



Latin : 


bunda 


n, 


abondance. 




dol 


(dolor), 


douleur. 




mag 


(imago), 


image. 




nim, 




animal. 




rig, 




origine. 




sap 


(sapieniia), 


sagesse. 




tal 


(terra), 


terre. 


Allemand ; 


: fel 


ifeld). 


champ. 




lit 


(licht). 


lumière. 




vun 


(wunde), 


blessure. 



1. Grammalik, 5° édition, § 71. 



136 



Anglais 



Français 



SECTION 


II, CHAPITRÏ 


î II 


beg, 




prière. 


bim 


(beam^), 


arbre. 


lif 


[life), 


vie. 


mun 


(rnoon), 


lune. 


nol 


(knoivledge) 


, science. 


pûk 


(speak), 


langage. 


tim 


(time), 


temps. 


vol 


(world), 


monde. 


: fikul, 




difficulté. 


kadem, 




académie. 


makab. 


(chose) 


remarquable. 


plim. 




compliment. 


pak, 




propagation. 



« Comme l'orthographe du Volapùk est essentiellement phoné- 
tique, les mots d'origine anglaise y sont quelquefois méconnais- 
sables 2 » : 



cem 


(chamber), chambre. 


cif 


(chief), chef. 


flen 


ifriend), ami. 


sel 


(sale), vente. 


tut 


(tooth), dent. 


La lettre r est remplacée tantôt par un 1 : 


bel 


(berg D.), mont. 


fil 


(fire E.), feu. 


klon 


(krone D.), couronne. 


led 


{red E.), rouge. 


loi, 


rose. 


pal. 


paire. 


plogam 


, programme 


tlup, 


troupe. 


yel 


[year E.), année. 


tantôt par une autre consonne : 


nuf 


(roofE.), toit. 


zigad, 


cigare. 


ou bien elle est supprimée : 




fem, fermentation. 


fot, forêt. 


fom, forme. 


fum, fourmi. 



1. N. B. : bea7n veut dire arbre de couche (mécanique). 

2. Kerckhoffs, Dictionnaire, p. 34. 



SCHLEYER .* VOLAPL'K 137 

mab, marbre. telegaf, léléyraphe. 

pat, parlicularilé. fotogaf, photographie. 
Enfin, pour obtenir des monosyllabes fermés, les radicaux qui 
commencent par une voyelle prennent un 1 initial : 
lab, avoir; 111 {ear E.), oreille. 

lan, âme; lof, offre. 

lek, écho; lop, opéra. 

lep (ape E.), singe; log (auge D.), œil. 
Ils subissent encore d'autres modifications, notamment en vue 
de l's du pluriel : 

xol (ochs D.), bœuf; pot, poste. 
Les noms propres doivent être transcrits phonétiquement au 
moyen de l'alphabet universel, suivant la prononciation de leur 
langue nationale (les prénoms après le nom). Ainsi l'auteur du 
Volapùk signe : Jleyer Yo'ann Martin, et traduit James Johnson par 
Consn Cems. 

Les noms géographiques sont transformés systématiquement au 
moyen de suffixes caractéristiques (voir plus bas). 

Mots dérivés. Nous connaissons déjà les principales dérivations 
grammaticales : formation du féminin et du neutre; formation 
des noms de nombre dérivés; formation de l'adjectif, du verbe 
et de l'adverbe. En règle générale, les radicaux sont des substan- 
tifs 1. 

Parmi les flexions grammaticales, les préfixes de temps entrent 
dans la composition des mots qui indiquent une idée de temps : 
adelo, aujourd'hui {del= jour); àdelo, /u'er; edelo, avant-hier; odelo. 
demain; udelo, après-demain; ayel, cette année, etc. 

Les autres dérivations se font au moyen d'affixes, les uns à sens 
déterminé, les autres à sens indéterminé. Voici d'abord les prin- 
cipaux suffixes à sens déterminé : 

-il marque le diminutif: bod =pain, bodil^^ petit pain; kat = chat, 
katil = petit chat. 

av indique une science : stel = étoile, stelav = astronomie ; lit 
= lumière, litav = optique; God = Dieu, godav =: théologie. 



l. Mgr ScHLEYER remarque que les désinences cnractérisent en quelque 
mesure les parties du discours : les voyelles a, e, i distinguent les sub- 
stantifs; les voyelles u et ù appartiennent aux adjectifs; et les voyelles o et 
ô raractérisent les verbes et les adverbes (Grammatik, § 73). Les verbes 
dérivés de noms d'organes indiquent Faction de percevoir par ces organes : 
în = voir; lilôn = entendre. 



I 



138 SECTION II, CHAPITRE II 

-âl indique un « concept spirituel ou abstrait » : kap =■ tète, kapàl 
= intelligence ; lad = cœur, ladâl = cordialité ; men = homme, menai 
= humanité (sentiment) ; jôn = beauté, jônàl = beauté d'esprit (?) ; 
tik = pensée, tikàl = esprit. 

-el indique les habitants de — ou les personnes qui s'occupent 
de — : Pârisel {sic) ^ Parisien ; mit = viande, mitel = boucher. Il sert 
aussi (avec un radical verbal) à désigner l'acteur ou agent. 

-al indique la même idée, avec une nuance de supériorité : san 
signifiant à la fois le salut physique et moral, sanel = médecin, et 
Sanal = le Sauveur (sanàl = sainteté); datuvel = inventeur, mais 
Mgr Soulever a le titre de Datuval. 

-an forme des noms de personnes, sans impliquer une idée 
d'activité * : flutan, flûtiste ; gelam, organiste {qél=^ orgue F., orgel D). 

-am indique l'action : fom ^ forme, fomam = formation; finam 
= achèvement. Les suffixes ed, -od ont le même sens. 

-an (lân = pays) désigne les noms (propres et communs) de 
pays : reg = roi, regàn = royaume; limep = empereur, limepàn = 
empire ; fat = père, fatàn = patrie. 

-en indique le métier ou l'industrie : bil = bière, bilen = brasserie ; 
glàt = verre, glàten = verrerie. 

-6p indique le lieu de — : bilop = brasserie ; kafôp = ca/é (établis- 
sement). 

-ef indique une réunion de personnes : musig = musique, 
musigef = orchestre (musigel =: musicien). 

-em indique une collection de choses : pàk = paquet, pàkem = 
bagage; flol = fleur, flolem = bouquet; kàn = canon, kânem = artil- 
lerie. 

-ôf indique une qualité abstraite : dun = acte, dunôf = activité ; 
giv = don, givôf = générosité. 

-ai sert à former les noms d'animaux : spul =: tissu, spulaf = 
araignée ; jal = carapace, jalaf = crustacé. 

-it est le suffixe spécial des noms d'oiseaux : gai = veillée, galit 
= rossignol. 

-in sert à former les noms d'éléments matériels : vat = eau, 
vatin = hydrogène ; ziid = acide, zûdin = oxygène. 

-ip sert à former les noms de maladies : vatip = hydropisie ; 
ladip :^ maladie de cœur. 

Enfin, les deux suffixes -lik et -nik servent à former des adjectifs 

1. Sic : Kerckhoffs, Dictionnaire, p. 37. 



SCHLEYER : VOLAPLK 139 

qui expriment la nature ou la ressemblance : led = rouge, ledlik 
=: rougeâtre; leûl = huile, leûlnik = oléagineux. 

A ces suffixes il faut joindre 17 snflixes sans signification 
déterminée : ab, ad, ap, at, àt, ed, et, ib, im, it, od, ub, ùb, ud, 
uf, ug, iig. Ex. : menad = humanité (ensemi)le des hommes). 

Les principaux pr<''/îa"<'s sont : 

be- (D.), qui renforce Tidée du radical (verbal), ou transforme 
un verbe neutre en verbe actif : givôn = donner, begivôn =: doter; 
lifôn =: vivre, belifôn = animer. 

da- étend ou complète l'idée du radical (verbal) : tuvën = 
trouver, datuvôn = inventer; lilôn = écouter, dalilôn = exaucer. 

ge- indique l'action en retour (D. zuriick) : gegivôn = rendre. 

gi- indique la répétition de l'action (D. wieder) : mekàn= faire, 
gimekôn = refaire. 

le- indique la supériorité, c'est un augmentatif: ledom = pa/ais ; 
bijop = évéque, lebijop = archevêque. 

lu- indique l'infériorité, c'est un péjoratif : ludom ^= cabane; 
lugod = idole ; luvat = urine. 

ne- indique soit la négation, soit le contraire : pùkôn ^ por/er, 
nepiikôn = se taire; flen = ami, neflen = ennemi. 

D'autres préfixes sont des radicaux plus ou moins modifiés : 

gle- ajoute l'idée de grandeur iglet) : zif := ville, glezlf ^ capitale. 

sma- implique l'idée de petitesse (smal) : bel = montagne, smabel 
= colline * . 

Le pronom of sert à former les noms féminins qui marquent 
une situation indépendante, par opposition au préfixe ji- qui 
marque le féminin natupel (ji-kat = chatte; ji-jeval = jument) : 
ainsi of-lidel = institutrice, tandis que ji-tldel = femme d'institu- 
teur: ji-blod = sœur, mais of-blod = sœur (religieuse). 

On emploie encore comme préfixes : l'adverbe beno = bien : 
smel = odeur, benosmel = parfum ; — et les prépositions : 

bevù = entre : net = nation, bevûnetik = international; 

bi = devant : nem = nom, binem = prénom; 

disa = sous : penôn = écrire, disapenôn =: souscrire ; 

denu = de nouveau : denupûkôn, reparler; 

du = à travers : dugolcn. /reverser; 

love = trans- : polôn = porter, lovepolôn = traduire: 

nin ou ni = dans : sedôn = envoyer, ninsedon = importer ; 

1. Smakap devrait alors signifier petite télé, cl non microcéphale. 



140 SECTION II, CHAPITRE II 

zi = autour : logam = vue, zilogam = circonspection; 
mo, de et se indiquent éloignenient ou sortie : flumôn = couler, 
defluin6n= découler; mopolôn, emporter; segolôn z= sortir; 
ko indique réunion : komôn = venir, kokomôn = s'assembler; 
ta indique action contraire, opposition : tapûkôn = contredire. 
Il y a d'autres préfixes qui n'ont pas de sens déterminé, 
comme fô, fe, là, len. 

Tous les mots cités jusqu'ici sont formés par l'adjonction 
d'un affixe à un radical ayant déjà un sens déterminé par lui- 
même. Mais le Volapùk emploie les mêmes affixes, et d'autres 
encore, comme affixes caractéristiques de certaines classes d'idées; 
ils font alors partie intégrante du radical, qui sans eux n'aurait 
pas de sens. Nous allons en citer quelques exemples pour chaque 
suffixe : 

-el (personnes): Apostél = apôtre ; zuafel — zouave, 
-af (animaux) : leaf = léopard; moaf — taupe. 
-ip (maladies) : kolerip = choléra; snôfip = rhume. 
-eî (réunions) : kongef = congrès. 

an (pays) : Lusàn =: Russie; Nugàn = //o/igfrte; Rilàn 

= Irlande; Nidàn = Inde^. 

-in (éléments) : lômin = élément; diamin = diamant; gasin = 
gaz; golin = or; kupin = cuivre; svefin = soufre. 

-op est la désinence caractéristique des 5 parties du monde : 
Yulop = Europe, Silop = Asie, Fikop = Afrique, Melop = Amérique, 
Talop = Australie^. 

-ùd est la désinence caractéristique des 4 points cardinaux : 
nolud = nord, suliid = sud, vesûd =: ouest, lefûd = est. 

Les mots composés se forment en général au moyen du génitif 
singulier du mot déterminant, qui se met le premier, de sorte 
que les radicaux composants se trouvent unis par la voyelle a. 
Ex. : volapùk = langue de l'univers (vol = monde, pùk = langage) ; 
filabel = volcan; Ledamel = Mer Rouge. 

Ce n'est que pour éviter des équivoques que l'on forme les 
mots composés au moyen du génitif pluriel (-as) ou au moyen 
des désinences de l'accusatif (-1) ou de l'adverbe (-o). Ex. : netas- 
fetan = union des peuples (net =: nation; fetan = union); vôdasbuk 

1. Exceptions : Fient = France; Nelij = Angleterre; Deut = Allemagne; 
Tàl = Italie; Jveiz = Suisse; Lôstakin = Autriche (kin = empire); Nor- 
veg, Sved. 

2. M. Kerckhoffs y a ajouté : Seanop = Océanie, 



SCHLEYER : VOLAPCK 141 

= dictionnaire (vôd = mot, buk = livre); vôdiplad = place des mots. 
Certains mots composés font exception ù cette règle, notam- 
ment les noms des jours et des mois, formés avec les noms de 
nombre et les terminaisons ùdel ot -ul (del =jour; mul = mois) : 
balûdel = dimanche, balul =: janvier, 
teludel = lundi, telul =: février, 
kilûdel = mardi, kilul = mars, 



balsul = octobre, 
babul ou balsebalul = noyembre, 
balsetelul := décembre''. 

Comme exemples de mots composés, citons encore les noms 
des saisons : flolatim = printemps (flol = fleur); 'itatim = été 
('it = chaleur) ; flukatim = automne (fluk = fruit) ; nifatim = hiver 
(nif = neige). 

Mgr SciiLEYER admet des mots composés de trois racines, 
comme : Volapûkatidel = professeur de Volapiik; tedatidastid = 
école de commerce (ted ^^ commerce, tid = enseignement, stid = insti- 
tution); klonalitakip := lustre (klon ^ couronne, lit = lumière, kip 
= garde-, porte-) - ; nobastonacan, joai//erie (can = marchandise, ston 
= pierre, nob = noblesse); Fotazifalak = lac des it Cantons (Wald- 
stildtersee D.). 

Voici, à titre de spécimen, la traduction du Pater en Volapiik^ : 

Fat obas, kel binol in suis, paisaludomôz nem ola! Kômomôd 
monargàn ola! Jenomôz vil olik, as in sûl, i su tal! Bodi obsik 
vâdeliki givolos obes adelo! £ pardolos obes debis obsik, as id obs 
aipardobs debeles obas. £ no obis nindukolôs in tentadi; sod aida- 
livolôs obis de bad. Jenosod! 

Historique. 

Le Volapiik parut à la fin de 1880; il se répandit d'abord dans 
l'Allemagne du Sud, puis en France, vers 1885, et de là dans 

1. Mgr ScHLEYER avait aussi admis d'abord les noms suivants : pour les 
jours : soldel, mundel, tusdel, vesdel, dôdel, flidel, zâdel; et pour les 
mois : yanul. febul, mâzul, apul, mayul, yunul. yulul. gustul, setul, 
otul, novul, dekul. 

2. Ce mot est d'ailleurs mal formé : il signifie chandelier de couronne, 
et non pas couronne de chandeliers (Germanisme : Kronleuchter). 

■\. On remarquera que cette traduction est calquée mot pour mot sur le 
le.\le latin. 



142 SECTION ir, CHAPITRE II 

tous les pays civilisés des deux continents. Son principal i)ro- 
pagateur en France fut le D' Auguste Kerckhoffs, professeur 
de langues vivantes à l'École des hautes éludes commerciales 
de Paris, qui publia en français les manuels de Volapùk (cités 
plus haut), et fonda V Association française pour la propagation du 
Volapiik (autorisée par arrêté du 8 avril 1886). Le Comité central 
de cette Association comprenait des notabilités des lettres et des 
sciences, du commerce et de l'industrie, de la politique et du 
journalisme, comme MM. Lourdelet et Iliélard, les D""» Nicolas 
et AUaire, les ingénieurs Dormoy et Max de Nansouty, le 
député Raoul Duval, les libraires Le Soudier et Pedone-Lauricl, 
MM. Kœchlin-Schwartz, Kastler et Bcurdeley, et jusqu'à Fran- 
cisque Sarcey, l'incarnation populaire du bon sens national. 
VAssocialion faisait à Paris simultanément 14 cours publics et 
gratuits, suivis par « des officiers supérieurs de l'armée et des 
inspecteurs d'académie ». Un cours spécial organisé par les 
Grands Magasins du Printemps comptait à lui seul 121 audi- 
teurs. En un mot, le Volapiik fit chez nous des progrès rapides 
et eut un succès inou'i. Il en était de même dans les autres pays : 
toutes les grandes villes d'Europe et d'Amérique avaient leurs 
cours de Volapiik. Le ministre de l'instruction publique en Italie 
autorisait des cours libres aux Instituts techniques de Turin et 
de Reggio d'Emilie. L'année 1888 marqua l'apogée de ce mouve- 
ment. On comptait, en 1889, 283 sociétés ou clubs volapïikistes, 
répartis sur tout le globe, jusqu'au Cap, à Melbourne, à Sydney 
et à San Francisco. Le nombre des diplômés dépassait 1600 * 
(dont 950 par Mgr Schleyer et 650 par VAssociation française). On 
évaluait à 1 million le nombre total des Volapïikistes. Le nombre 
des ouvrages publiés pour l'étude du Volapiik était de 316 (dont 
182 parus dans la seule année 1888); ils étaient écrits dans 
25 langues (85 en allemand et 60 en Volapiik). Enfin on comptait 
25 journaux consacrés au Volapiik (dont 7 entièrement rédigés en 
Volapiik)^. C'est en 1889 que se tint à Paris le troisième et le plus 
important des Congrès volapûkistes, où l'on parla exclusivement 

1. Voirie Ye tabule pedipedelas (Annuaire dos diplômés) de 1889, Paris, Le 
Soudier, 1880. 

2. 1 à Paris, 1 à Anvers, 1 à Londres, 1 à Arniicm, 1 à Haarlem, 1 à 
Copenhague, 1 à Stockholm, 1 à Berlin, 1 à Hambourg, 1 à Breslau, 2 à 
Munich, 1 à Constance (Schleyer), 1 à Saint-Gall, 2 à Vienne, 1 à Milan, 1 
à Turin, 1 à Naples, 1 à Girgenti, 1 à Guadalajara, 1 à New York, 1 à 
Boston, et 2 à Amoy (Chine). 



SCHLEYER : volapCk 143 

en Volapi'ik, et qui semblait ronsacrer le triomphe universel et 
(iénnitif de la langue. Mais la mOme année vit commencer son 
déclin, qui fut plus rapide encore que son progrès. Pour expli- 
(jner ce phénomène étrange, il faut entrer dans l'histoire inté- 
rieure de la langue elle-même 

Mgr SCHLEVER avait voulu doter sa langue de toutes les res- 
sources que pont offrir une langue vivante quelconque; il pré- 
tendait la rendre capable de traduire les nuances les plus 
complexes et les plus subtiles de la pensée. M. Kerckhofks, au 
contraire, la considérait surtout comme une « langue commer- 
ciale », et, en fait, c'est à ce titre qu'elle fut surtout pratiquée. 
Or, pour cet usage, les Volapùkistes de France et des autres 
pays (sauf l'Allemagne) trouvaient la langue trop compliquée et 
trop difficile. Et lorsque M. Karl Lentze, le i«'" volapûkatidel du 
monde, vantait les 503.440 formes différentes que peut prendre 
un verbe en Volopûk, M. Kerckhoffs répondait que cette richesse 
prétendue était un défaut, et qu'elle « conduirait infailliblement 
le Volapiik à sa perte > ^ En un mot, Mgr Schlever avait voulu 
créer la langue la plus riche et la plus parfaite (littérairement) ; 
M. Kerckiioffs et la plupart des Volapùkistes réclamaient la 
langue la plus simple et la plus pratique. De cette divergence 
de conceptions devait naître un conflit inévitable 2. 

Tout d'abord, M. Kerckuoffs s'efforça d'introduire dans ses 
manuels de roiapiïA: quelques tsimplifical ions; adoptant et respec- 
tant les principes du Volapiik, il se borna à supprimer les formes 
grammaticales qu'il jugeait superflues, et à régulariser le voca- 
bulaire ^ Nous allons énumérer les principales des corrections 
introduites ou des réformes proposées par M. Kekckiioffs. 

Dans Valphabet, suppression de l'esprit rude ', remplacé par h, 
et par suite remplacement de h par k : ' it devient hit (chaleur); 
hem devient kiemav {chimie). 

Suppression de la transcription des noms propres au moyen do 
l'alphabet universel (d'ailleurs insuffisant). Chaque nom propre 
devra s'écrire et se prononcer comme dans sa langue d'origine. 



1. Revue mensuelle Le Volapiik, p. 48 (août 1886). 

2. Certains Volapùkistes raillaient, non sans raison, les Irais sl;/les dont 
le Volapilkabled Zenodik {n" 95) donnait des modèles : le style vulgaire ou 
chinois, le style commercial et le style classique [Le Volapiik, p. 200). 

3. • 11 n'y a rien à changer au Volapiik : pour le rendre parfait, il suffit 
d'en retrancher le superllu. » Le Volapiik, n" 9 (mai-juin 1887). 



d44 SECTION II, CHAPITRE II 

Il ne devra pas se décliner; le génitif et le datif seront marqués 
par les prépositions de et al : on dira de Schleyer, al Schleyer, au 
lieu de Jleyera, Jleyere. 

La question se pose de savoir si l'on ne devra pas appliquer, 
par analogie, cette déclinaison analytique aux noms communs, 
ou tout au moins l'admettre à côté de la déclinaison synthétique 
de Schleyer. 

Suppression des articles el et un; l'article indéfini (et partitif) 
serait, au pluriel comme au singulier, sembal placé après le sub- 
stantif. 

Suppression de la déclinaison des noms de nombre. Unifor- 
mité de la déclinaison des pronoms personnels : obas, obes. obis 
(et non obsa. obse. obsl). 

Suppression du pronom de politesse ons (pluriel de on), emploi 
du pronom singulier ol quand on s'adresse à une seule personne. 

Suppression de la déclinaison des infinitifs, et des désinences 
personnelles des infinitifs et des participes : lôfobôn, moi aimer; 
Ipfobol, moi aimant. M. Kerckhoffs proteste contre des formes 
comme celle-ci : olôfonsofsën = le fuhir aimer de vous autres 
femmes. 

Suppression de quatre des six temps du conditionnel; on con- 
serverait seulement : àlàiohÔY = j'aimerais, et ilàiohoY =f aurais 
aimé^. 

Suppression du jussif(-àz) et de Voptatif{-ox). 

Restriction de l'usage du subjonctif, qui devra être distingué 
du conditionnel ^. 

Remplacement du pronom réfléchi ok par le pronom personnel 
à l'accusatif : vatûkob obi, je me lave, au lieu de : vatiikokob. 

Suppression de la déclinaison des adverbes de lieu et des pré- 
positions; suppression de l'accusatif* de mouvement >, la direc- 
tion devant être indiquée par des prépositions différentes ; golob 
al jul = je vais à l'école; golob in jul =je marche dans l'école. 

Suppression de la double orthographe de certaines préposi- 
tions et conjonctions (ko, ke; plo, pie; e, ed; i, id). 



1. Pourquoi assimiler le conditionnel présent a un imparfait, et le condi- 
tionnel passé à un plus-que-par faitl L'exemple des langues vivantes, qu'in- 
voque M. Kerckhoffs, ne suffit pas ù justifier cette infraction à la logique. 

2. M. Kebckhoffs veut réserver le subjonctif pour les propositions com- 
mençant par un si, c'est-à-dire là où le conditionnel semble s'imposer plus 
que jamais. 



SCHLEVER : VOLAPCK 145 

Enfin et surtout, adoption de la construction normale, au 
moins dans le style commercial, pour éviter les phrases confuses 
<'t parfois même inintelligibles des Volapûkistes allemands. On 
mettra l'adjectif toujours après le substantif, de sorte cpi'il res- 
tera toujours invariable. L'adverbe aura toujours la désinence -o, ' 
pour se distinguer de l'adjectif. 

Quant au vocabulaire, M. Kerckiiokfs l'accepte tel quel, sauf 
quelques corrections en vue de l'uniformité et de l'analogie'. 
Mais il critique vivement l'abus (germanique) des mots com- 
posés, la formation irrégulière et illogique de certains mots. 
Sur le premier point, il réprouve des mots comme klonalitakip, 
et n'admet pas de mots composés de plus de deux radicaux*. Il 
ivniplace tedatidastid par tedastid ou tedajul (école de commerce) : 
Lemotofazàl [)nr Kritazàl [Noël) et Lesustanazàl par Lezàl [Pâques). 
Sur le second point, il fait ressortir l'inconséquence de mots 
composés comme vôdasbuk ((liclionnnire) comparé à bukakonlet 
{bibliothèque), bukatedam (librairie), bukatanel (relieur). Pounpioi 
luetlre le signe du pluriel à vôd dans le premier plutôt qu'à buk 
dans les autres 3? .M. Kerckiioffs rappelait la devise du Volapuli : 
Volapûk binom ptik nen sesums = Le Volapiik est une langue sans 
exceptions. 11 relevait dans les dérivés d'innombrables illogismes, 
parfois même de véritables contre-sens, comme tikàlin = esprit- 
de-vin (tikà.l=- esprit... qui pense!) et il employait ce mot malencon- 
treux pour désigner tous les coqs-à-l'âne ou quiproquos commis 
par ScuLEVER et ses disciples en traduisant littéralement les idio- 
tismes des langues vivantes ^ Par exemple (comme pour com- 



1. Par oxeniple. pour les noms de pays, (lu'il aiïecto tous de la dcsinonco 
<'arni t(>ristii|ii(> -an : Flentân. Nelijân, Deutân, Tâlân, Jveizân. Lôstàn. 
Svedàn. Novegàn. 

2. Un .Maisi'illais facétieux parodia ce procédé de composition illimitée 
en s'inlitulant : 

klonalitakipafablùdacifalôpasekretan 
(•"cst-à-dirc : secrétaire de lu direction d'une fabrique de lustres (Le Volapii/f, 
p. 200 et 340). Le Cogabled (journal amusant) de Munich avait déjà 
l>roposé à ses lecteurs ce logogriphe : lôpikalarevidasekretel = secréluire 
en chef de la cour des comptes, que 2 Volapûkistes seulement purent 
déohilTrer (Le Volapûk, p. 59 et 95). 

3. Celte inconséciuence est un simple germanisme : elle vient de ce que 
l'auteur a calqué les mots Worterhuch d'une pari, et Buchbinder, Btich- 
luindler, d'autre part. 

4. Article |)ul)lié dans Le Volapûk (p. 186), sous le pseudonyme de Glû- 
(jai/ad, ([ui est lui-même un échantillon ironique de Tikàlin (Glùg = église, 
jad =: cour : traduction littérale de Kerckhoffs). 

CoLTUBAT et Leau. — LaDguo univ, 10 



146 SECTION II, CHAPITRE II 

penser l'illogisme précédent), spit = spiritueux et spitim = spiri- 
tisme. De même : filabel = volcan, filabelôn = vulcaniser(\o caout- 
chouc); badôn = être méchant (bad), mais gudôn = dédommager (et 
non : être bon, gud) ; deutôn = parler allemand, mais flentôn =: 
singer les Français, et nehion^ cour tauder (mi cheval) [D. englisiren]\ 

La plupart de ces illogismes viennent de ce que Mgr Sciilever 
a tout bonnement traduit mot à mot les expressions allemandes, 
sans en analyser le sens. Par exemple : star = étourneou. starip 
= cataracte {staar en D. a ces deux sens); jafan = condurteur, 
D. Schajjner (de jaf = créer, D. schaffen '); sebalvoto := séparément 
(se = hors de; bal = un; vot = autre) est la transcrijUion pure et 
simple du mot D. auseinander. De môme : posbalvoto = à la suite 
(D. nacheinander). M. Kerckhoffs critiquait aussi vifafut = vélo- 
cipède, et ditavat = eau-forte (traduction littérale de Scheide- 
ivasser, D.)- L'auteur faisait correspondre ses préfixes et suffixes, 
non à des idées déterminées, mais aux préfixes et suffixes de 
l'allemand, dont le sens est souvent vague ou équivoque, ce qui 
transporte en Volapûk toutes les inconséquences de la dérivation 
allemande ^ Ainsi le préfixe len- traduit le préfixe D. an- (L. ad-) ^ ; 
fe- et fô- traduisent le préfixe D. ver- (L. per-, F. par-), d'où : fetan 
== liaison, D. Verbindung (tan = lien, D. band] ; feleigam = compa- 
raison, D. Vergleichung (leig = égal, D. gleich) ; fegivôn = par- 
donner (givôn = donner); fegolôn = périr, L. perire (golôn = 
aller, L. ire), etc. 

Les corrections proposées par M. Kerckhoffs étaient en général 
adoptées par la majorité des Volapïikistes*; certains d'entre eux 
allaient même plus loin, et réclamaient notamment la suppres- 
sion des voyelles infléchies (à, ô, ii) ■'. Mais ces projets de réformes 
se heurtaient à l'opposition de Mgr Scfilever et de la plupart des 
V^olapïikistes allemands. C'est en partie pour juger ces questions 
et mettre fin aux différends que furent convoqués trois Congrès 
successifs. 



1. Cf. : itasûk = amour-propre, D. Selbstsucht (ita = sell/st, sûk = 
suchetil). 

2. M. Kerckhoffs remarque que chacun des préfixes len-, là-, fe-, sa- a 
une dizaine de sens au moins (Le Volapûk, p. loi et 238). 

3. Le Volapûk, p. 151. 

4. Id., p. 153. 

0. Propositions de l'Association des Volapiikistes espagnols (présidée par 
M. Iparraguirre) et de M. Ferretti, membre italien de l'Académie du Vola- 
pûk (Le Volapûk, p. 153 et 237). 



SCHLEYER : VOLAPOK 147 

Le premier, convoqué par Mgr Schleyer, avait eu lieu à 
Friotlriclishafen (sur le lac de Constance) les 25-28 août 1884. 
Il ne comprenait guère (et pour cause) que des Allemands, et les 
désaccords auxquels nous venons de faire allusion ne s'étaient 
pas encore produits. Il élut un comité chargé de préparer un 
second Congrès, plus international. Celui-ci se tint à Munich, 
les 6-9 août 1887, sous la présidence de M. Kirchhoff, professeur 
de géologie à l'Université de Halle : il réunit plus de 200 Vola- 
pûkistes de diverses nations. 11 fonda le Vohipiikakhib valemik 
(Association universelle des Volapûkistes), et institua une Aca- 
démie internationale de Volapiik « chargée de veiller au développe- 
mont régulier de la langue, à la conservation de son unité, et à 
l'élaboration du dictionnaire ». L'Académie devait comprendre 
des Kademals (membres du grand conseil), des Eademels (simples 
académiciens) et des Kademans (membres correspondants). Le 
Congrès élut 17 Kademals représentant 13 pays*. Mgr Schleyer 
devait être grand-maître (CifaI) ta vie; M. Kerckiioffs fut élu à 
Tunanimité directeur (Dilekel). Quant aux réformes à introduire 
dans la langue, le Congrès ne les étudia pas en détail, et s'en 
remit à l'Académie'^. Celle-ci n'avait que des statuts provisoires; 
elle devait élaborer ses statuts définitifs et les soumettre au 
Congrès suivant. 

M. Kerckiioffs proposa à l'Académie le programme de travail 
suivant : 

« I. Alphabet : !<> Sons; 2'^ Lettres. 

« II. Formation des mots: 1° radicaux; 2° dérivés; .3° composés. 

« 111. Place des mots (syntaxe). 

« IV. Grammaire : 1° déclinaison; 2° conjugaison; 3'^ usage et 
signification des particules. 

« V. Examen des mots défectueux du vocabulaire. 

t VI. Admission de mots nouveaux. » 

Mgr Schleyer parait avoir reconnu en principe l'autorité de 
l'Académie, puisqu'il fut le premier à lui poser plusieurs ques- 
tions, dont voici les principales : 



1. lisse complétèrent ensuite par cooptation, ce qui porta leur nombre à 
20 (Le Volapiik, p. 178). 

2. Toutefois, le Congrès de Munich décida de substituer partout le préfixe 
féminin ji- à of-, et Mjjr Schleyer introduisit celte réforme dans l'édition de 
1888 de son Dictionnaire. M. Rehckhoffs était, au contraire, d'avis de rem- 
placer partout ji- par of-. 



14 8 SECTION II, CHAPITRE II 

« Que doit-on le plus rechercher dans la formation des mots 
nouveaux, la brièveté ou la clarté? 

La lettre initiale des radicaux peut-elle être une voyelle? 

Peut-on et doit-on établir une règle fixe pour l'emploi du 
conditionnel et du subjonctif? » 

Par les deux premières questions, il remettait en discussion 
deux des principes essentiels de son vocabulaire, et par la troi- 
sième il avouait un des vices de sa grammaire. 

M. Kerckhoffs posa à son tour diverses questions à l'Aca- 
démie, et la première (conformément au programme) fut celle-ci : 
« Doit-on admettre les sons à, ô, u; h, r, x, z; dl, tl? » Comme 
on le voit, il ne s'agissait pas là de corrections de détail; car, 
ainsi que M, Kerckhoffs lui-même l'avait fait observer*, l'exclu- 
sion des voyelles infléchies devait entraîner un « remaniement 
complet » de la grammaire et du vocabulaire*. M. Kerckhoffs 
hésitait à les bannir; mais il était d'avis d'exclure entièrement 
le son h {ch allemand), les doubles consonnes dl, tl, et de rem- 
placer X et z par ks, ts. L'Académie décida (à la majorité) de 
conserver à, ô, ù, mais d'en éviter l'emploi à l'avenir; de con- 
server r et z; et de rejeter h, x, dl, tl. 

M. Kerckhoffs posa ensuite une série de questions sur le choix 
des radicaux et la formation des dérivés. L'Académie répondit 
par les décisions suivantes : « Il est permis d'adopter des radi- 
caux quelconques, mais, quand il est possible, on doit préférer 
les radicaux courts existant déjà dans des langues nationales, » 
« 11 n'est pas indispensable de conserver la forme originaire des 
radicaux. Mais la meilleure forme est celle qui ressemble le 
plus à la forme originaire (Ex. : baromet, telegraf)^. » En outre, 
« on doit éviter des radicaux trisyllabiques; tous les radicaux 
qui appartiennent aux principales classes de mots doivent 
prendre les désinences caractéristiques » de ces classes (par 
exemple les noms de pays en -an) ; enfin, « les radicaux polysylla- 
biques ne doivent pas avoir des terminaisons qui sont employées 
comme suffixes. » 

1. Le Volapùk, p. 154, 197. 

2. Mgr ScHLEYER fit ses réserves sur des modiflcations aussi fondamen- 
tales, en rappelant que M. Iverckhoffs avait déclaré qu'il n'y avait rien à 
changer du fond de la langue (voir p. 143, note 3). 

3. On remarquera que, par ces deux décisions capitales, l'Académie rom- 
pait implicitement avec les principes essentiels du Volapûk, pour adopter 
une méthode a posteriori. 



SCHLEYER : VOLAPÛK 149 

En même temps, M. Kerkcfioffs faisait adopter par ses col- 
lègues un règlement qui conférait à Mgr Schleyer triple voix dans 
les votes, mais lui refusait tout droit de veto. Naturellement, 
Mgr Schleyer protesta et menaça de destituer M. Kerckiioffs, 
comme si celui-ci eût tenu ses pouvoirs de l'Inventeur. Il considé- 
rait le Volapiik comme sa propriété, parce qu'il en était le père ; 
mais on lui répondait que le Volapiik appartenait au public, 
tout au moins au public volapïikiste, et qu'étant fait pour son 
usage, il devait subir les améliorations jugées nécessaires pour 
l'emploi et la dilïusion de la langue. 

L'Académie n'en continua pas moins à approuver la plupart 
des réformes proposées par M. Kerckhoffs. Elle adopta pour la 
construction la règle fondamentale suivante : « Le mot ou la 
proposition déterminante suit le mot ou la proposition déter- 
minée », et toutes les règles spéciales qui en découlent. Elle 
prépara en outre le Congrès de 1889, et, pour lui assurer un 
caractère international et neutre, elle décida que chaque pays 
y serait représenté par un nombre de délégués proportionnel 
à sa population, et que ces délégués seraient choisis à raison de 3 
par chaque académicien. 

Le Congrès devait avoir une double tâche : 1" ratifier les sta- 
tuts définitifs de l'Académie ; 2° promulguer les règles de la 
grammaire. M. Kerckiioffs se proposait de lui soumettre un 
Projet de Grammaire normale résumant ses propositions, dont la 
plupart avaient déjà été adoptées par l'Académie. Le Congrès 
eut lieu à Paris les 19-2i août 1889. Il réunit des Volapûkistes de 
13 pays ditïérents (y compris la Turquie et la Chine), et élut 
pour président M. Kerckiioffs. La langue officielle du Congrès 
fut le Volapiik. On n'eut pas le temps d'étudier en détail les 
questions de grammaire; le Congrès se borna à décider que 
l'Académie rédigerait « une grammaire normale simple, d'où 
l'on bannirait toute règle inutile ». Son œuvre principale fut la 
discussion et l'adoption des statuts définitifs de l'Académie (en 
21 paragraphes) ; le Congrès approuva en outre la composition 
de lAcadémie et tous ses actes antérieurs. Voici les principaux 
statuts de l'Académie : 

« 1 . L'Académie s'occupe uniquement de compléter et de perfec- 
tionner la grammaire et le vocabulaire de l'Inventeur. 

» 2. L'Académie est l'autorité unique dans les questions lin- 
guistiques. 



laO SECTION II, CHAPITRE II 

» 3. Les académiciens sont choisis parmi les Volapûkistes' 
les plus distingués des différents pays de la terre 

» 7. L'élection des académiciens a lieu sur la proposition du 
directeur, et à la majorité des volants. 

> 8. Le directeur de l'Académie doit proposer comme académi- 
ciens les personnes qui lui sont proposées par les cercles [Vola- 
pïikistes] des pays respectifs 

» 11. L'Académie est administrée par un bureau qui comprend : 
1*^ l'Inventeur; 2'* le directeur; 3" le sous-directeur; 4" deux 
secrétaires. 

» 12. Le directeur et le sous-directeur sont élus pour cinq ans 
par les académiciens; ils sont rééligibles 

» 15. Les décisions de l'Académie doivent être aussitôt sou- 
mises à l'Inventeur. Si l'Inventeur n'a pas protesté avant trente 
jours contre les décisions, celles-ci sont valables. Les décisions 
que l'Inventeur n'aura pas approuvées sont soumises de nouveau 
à l'Académie, et ne deviennent valables qu'après avoir été 
adoptées à la majorité des deux tiers 

» 21. Ces statuts ne peuvent être modifiés que par un Congrès 
internalionaP. » 

Mgr ScHLEVER fit ses réserves sur les articles qui le concer- 
naient, et prétendit s'attribuer un droit de veto absolu (et non 
pas seulement suspensif). 

Le Congrès remit à l'Académie le soin de convoquer le pro- 
chain Congrès, et de décider où et quand il se réunirait. Il ny a 
pas eu d'autre Congrès jusqu'ici. 

Après le Congrès de Paris, le directeur de l'Académie, au lieu 
de poser à ses collègues une série de questions détaillées sur les 
différents points du programme, leur proposa en bloc un projet 
complet de grammaire. De leur côté, divers académiciens '^ pro- 
posèrent d'autres projets de grammaire, de sorte qu'on ne put 
s'entendre. M. Kerckhoffs donna sa démission de directeur le 
20 juillet 1891, et l'Académie chargea un Comité de trois mem- 



1. Le mot Volapùk donne lieu en Volapûk à une perpétuelle équivoque : 
on ne sait pas s'il désigne la Langue universelle en général ou le Volapûk 
en particulier. 

2. Le texte original de ces statuts (en Volapùk) est signé de M. Champ- 
Rigot, Volapukiste français. 

3. MM. Dayet Holden, Guigues, Heyligers, Knuth, Kriiger, Lederer et von 
Rylski, Plum, Rosenberger. 



SCHLEYER : VOLAPCk 151 

bres * de préparer l'élection d'un nouveau directeur. Ce Comité 
fît paraître une Grammaire normale (Glamat nomik) conforme aux 
décisions déjà prises par l'Académie. Celle-ci élut directeur 
M. RosENBERGER, de Saint-Pétershourg (15 mai 189:}). 

A partir de ce jour, les travaux de l'Académie entrèrent dans 
une phase nouvelle; on fît table rase du Volapûk, et l'on aboutit à 
la constitution d'une langue toute différente, Vidiom neulral, que 
nous étudierons plus loin. 

On comprend que ces dissensions entre les Volapïikistes, et 
notamment le conflit, d'abord latent, puis déclaré, entre l'Inven- 
teur et l'Académie aient été funestes à la langue. Dès 1889, la 
[iropagande se ralentissait, bientôt elle s'arrêtait complète- 
ment, et dès lors le Volapûk perdait rapidement ses adeptes. 
D'autre part, de nombreux professeurs et propagateurs du 
Volapiik, ayant conscience de ses défauts et n'ayant pu faire 
accepter leurs projets de réformes, soit par Mgr Sciii.eyer, soit 
par le Congi'ès et l'Académie, se mirent à élaborer des langues 
nouvelles, ce qui acheva de diviser le monde volapïikiste et de 
ruiner le Volapiik. Nous retrouverons ces projets dans la suite 
de cet ouvrage. 

Aujourd'hui, le Volapiik est à peu près mort. Il ne conserve 
plus qu'un petit nombre de fidèles -. Il subsiste encore 4 clubs 
volapiikistes : 2 en Autriche, 1 en Allemagne et 1 aux Pays-Ras. 
Le principal est le Volapûkaklub zenodik plo Stirân de Graz 
{Clnb volapûkisle central pour la Slyrie), présidé par le Prof. Karl 
Zetter. Celui-ci continue à publier le Volapùkabled lezenodik 
{Journal central du Volapûk, 22« année, 1902), organe officiel de 
-Mgr ScnLEYER, qui est le seul journal volapiikiste survivant. 
M. Zetter est le président de l'Académie fondée en 1893 par 
-Mgr SciiLEYER quand il rompit avec l'Académie instituée par les 
Congrès; et il prétend représenter « le monde volapQkiste », en 
lout cas bien réduit. 

En résumé, l'histoire du Volapûk, de ses progrès rapides et de 
sa prompte décadence, est extrêmement instructive. 11 a dû son 
succès prodigieux à ce fait que, confondant le principe et l'ap- 
plication, tous les partisans d'une langue internationale se sont 



\. M.M. CIiamp-Rigot, Guiguos et Hoylijrors. 

2. La Liste des correspondants (Lised spodelas) pour tOOl contonnit 
159 noms. 



^'6i SECTION II, CHAPITRE II 

ralliés à lui dans l'espoir qu'il incarnerait et ferait triompher 
leur idéal. Puis la difficulté et les défauts de lidiome sont 
apparus peu à peu, à la pratique; la désillusion est venue; toutes 
les propositions de réformes et d'amendements se sont heurtées 
à l'intransigeance obstinée de Mgr Sciileyer, et alors chacun 
reprit sa liberté : ce fut la discorde, l'anarchie et la dissolution 
finale. Ainsi le Volapûk a réussi, parce qu'il paraissait répondre 
à un besoin très vivement ressenti, surtout dans le monde com- 
mercial ; et il a échoué à cause de ses vices intrinsèques, du 
.dogmatisme inflexible de son inventeur, et de la désunion de ses 
adhérents. 

Critique. 

Il semble au premier abord qu'on ne puisse pas faire du 
Volapûk une critique plus complète et plus sévère que celle qu'en 
ont faite M. Kerckhoffs et bien d'autres Volapûkistes. Mais c'est 
là une illusion. En réalité, ils ne critiquaient que des détails 
d'application, et restaient fidèles aux principes de la langue. 
Quand ils blâmaient les inconséquences et les idiotismes de 
l'auteur, ils lui reprochaient de violer ses propres règles, et 
quand ils s'efforçaient de réformer et de corriger le Volapûk, 
c'était en en conservant le plan et les caractères essentiels. Ce 
sont ces caractères que nous avons maintenant à dégager 
pour découvrir les vices fondamentaux du système, vices qui 
se seraient fatalement retrouvés même dans le Volapûk simplifié 
et amendé de M. Kerckhoffs. Ils se ramènent à deux : la gram- 
maire est trop synthétique; le vocabulaire mancfue d'interna- 
tionalité. 

La grammaire est trop synthétique : M. Kerckhoffs l'avait 
bien senti, puisqu'il essayait de substituer à la déclinaison par 
flexions une déclinaison analytique (par prépositions). Mais 
c'est surtout la conjugaison qui offrait ce défaut à un degré 
exorbitant. Lors môme qu'on eût supprimé une bonne moitié 
des modes et des temps inventés par Mgr Schleyer, ce vice irré- 
médiable eût subsisté. M. Kerckhoffs a beau dire que cette con- 
jugaison t est essentiellement grecque » ; il répugne à l'esprit 
analytique des langues modernes d'accoler au radical verbal 
comme suffi.xe le pronom personnel (qui fait d'ailleurs double 
emploi avec le sujet), et comme préfixe la caractéristique des 



sdHLEYEU : volapCk 153 

temps (imitée de raugment grec).Peu importe que ce soit là * le 
procédé de toutes les langues primitives de lEurope et de 
l'Inde »; la L. I. na pas besoin d'ôtre une langue primitive, et 
une stiueture savante et archaïque ne peut que lui nuire. On 
aijontit. par raccumulalion des préfixes et des suffixes, à des 
l'ornies tellement longues et compliquées, que le radical verbal 
y devient méconnaissable, au point que l'Inventeur lui-même 
avait pris l'habitude de l'imprimer en italiques '. En outre, le p 
initial du passif ne suffit pas à le caractériser, d'autant plus 
qu'il y a des mots commençant par p suivi d'une voyelle qui ne 
sont nullement des verbes au passif (Ex. : pen = p/Hme et ses 
nomiireux dérivés). 

On peut ajouter que toutes les flexions grammaticales sont 
entièrement arl)itraires *; elles sont empruntées le plus souvent 
à l'ordre alphabétique des voyelles, et n'ont aucune ressemblance 
ni même aucune analogie avec les flexions des langues natu- 
rellc^s 3. C'est un mécanisme monotone et tout a priori qui 
déroute la mémoire au lieu de l'aider. 

Cet arbitraire règne également dans le choix des radicaux et 
dans la formation des mots. Aux restrictions imposées par la 
grammaire, l'auteur en ajoutait d'autres par les règles de struc- 
ture et par son alphabet. Tandis qu'il admettait les sons à, ô, û, 
difficiles à prononcer pour beaucoup de peuples européens, il 
excluait presque entièrement la consonne r, en considération des 
Chinois; mais bientôt il apprenait du D' Fever.vbend que les 
Japonais possèdent au contraire l'ret manquent de 1, et dans sa 
Kur:e cliinesisch-wellsprachliche Grammatik (1885), il reconnaissait 
que les Chinois ont un r. C'était bien la peine de défigurer une 
multitude de radicaux européens, et même de noms propres 
comme Bodiigân = Portugal ^! 

1. E.xcniplcs tirés d'une lettre de Mgr Scur.EVER dans Le Y^olapâk (p. 239) : 
paleiis»»a)ms, papeHomsôd, pabe/onom, peda/iAôls, padcjafôn, pane/wrôn, 

past7^/^/,oiiiôv, por/eôoinôd M. Kerckhoffs cite (ibicL, p. 2G'2) les formes : 

âlovepolob-la, li-àlovepolob-ôv, qu'il essaie de rendre plus claires par des 
traits d'unions. 

2. Kx. : les sufd.xes de comparaison -um et -un, trop semblables d'ailleurs. 

3. Les temps du verbe se nomment eux-mêmes par ce procédé : patûp, 
présent ;-p'àtÛTp, imparfait; petûp, parfait; TpitÛTp, plus-qne-par fait; potùp, 
futur: putûp. futur antérieur. De même les cas s'appellent (ù l'imitation de 
rnllomnnd) : kimfal, nominatif; kimafal, génitif; kimefal, datif; kimifal, 
accusatif. Ces mots sont trop aisés à confondre. 

4. Tout en conservant l'r, par une incoaséquence singulière, dans un 



134 SECTION II, CHAPITRE II 

Mais ce qui contribuait le plus à rendre les racines nationales 
méconnaissables, c'est la tendance au monosyllabisme, qui limi- 
tait à l'excès le nombre des combinaisons. Aussi certaines de 
ces racines ont-elles subi une série de déformations invraisem- 
blables. Par exemple, jim (ciseaux) vient de Schere(D.) qui, trans- 
crit phonétiquement, donne jer, donc jel, par substitution de 1 à 
r. Mais jel signifie protection; on change la voyelle, et l'on obtient 
jil. Mais jil exprime déjà l'idée de femelle; on change alors la 
consonne, et l'on trouve enfin jim. De même, lel provient de 
fer : en effet, cette racine romane devient d'abord fel, mais fel 
signifie champ; fil, fol, fui ont également des sens déterminés. On 
remplace alors la consonne initiale parcelles qui la suivent dans 
l'alphabet : on trouve ainsi gel (orgue), hel (cheveu), jel (que nous 
venons de voir), kel iqni), et enfin lel, qui n'a pas encore de sens. 
Et voilà pourquoi lel =fer ' ! 

On comprend, après cela, que la plupart des radicaux du 
Volapûk, quelle que soit leur origine naturelle, soient pratique- 
ment méconnaissables, et paraissent être uniquement le produit 
du caprice et de la fantaisie. Pourquoi, dans le mot latin centum, 
garder précisément la terminaison tum, qui est commune à des 
centaines de mots latins? D'où vient que pet signifie parole; 
ped, presse; pel, paiement, etc.? D'ailleurs, les noms de nombre, 
les pronoms personnels et démonstratifs, sont construits entière- 
ment a priori, et sur un type uniforme qui les rend encore plus 
difficiles à retenir et à distinguer. On peut aisément confondre 
entre eux les pronoms at, et, it, ot, ut, ou les nombres mal, 
vel, jôl-. Là encore l'auteur n"a pas eu d'autre princijjc que 
l'ordre conventionnel des voyelles dans l'alphabet. 

Cette tendance au monosyllabisme était d'ailleurs approuvée 



certain nombre de noms de pays comme Rilân, Ràbàn, Ramàn, Rumàn, 
Algerân et ... Berberàn! 

1. Ces deux exemples sont empruntés à M. Julius Lott (op. 1), qui fut 
professeur et propagateur de Volapûk en Autriche. 

2. Pourquoi terminer tous les noms de nombre par un 1, alors que celte 
lettre n'est nullement caractéristique des nombres? Ex. : val (choix), mel 
(mer), IaI (terre), til (chardon), kôl (couleur); nouvelle source de confusions! 
En outre, Tidée de représenter les dizaines en ajoutant l's du pluriel aux 
unités est tout à fait malencontreuse (bien qu'elle se retrouve dans la plu- 
part des projets issus du Volapûk) : bals devrait signifier des uns, plusieurs 
uns, et non pas dix. Cela prête d'ailleurs à confusion : il est difficile de 
distinguer à l'audition : maks tel segivôn et maks tels segivon (payer 
deux ou vinç/t marks), et l'on voit que l'erreur est considérable. 



SÔHLEYER : VOLAPCK 155 

et partagée par M. Kerckhoffs; il la justifiait en disant qu'il fallait 
adopter des racines très courtes, afin de ne pas avoir des mots 
(surtout des verbes) trop lon^s, et il proposait de rein placer literat 
par lirat, balomet par lomet, lotogaf par togaf, filosop pnr fisop. 
ce qui eût rendu ces mots tout à lait méconnaissables '. N'eùt-il 
pas mieux valu sacrifier le synthétisme de la grammaire à l'intel- 
ligibilité des radicaux? On a vu que l'Académie recherchait aussi 
la brièveté des radicaux : mais elle ne lui sacrifiait pas aussi 
complètement l'internationalité, puisqu'elle préférait baromet à 
balomet. et telegraf à telegaf. On verra plus tard qu'elle a fini 
par faire triompher le principe de l'internationalité dans Vldiom 
neiitral. 

Au contraire, Mgr Sciilever ne s'est jamais incjuiété de l'interna 
tionalité des radicaux 2; il les choisissait au hasard, surtout dans 
les langues germaniques, quitte à les déformer ensuite de manière 
à les rendre inintelligibles même au peuple auquel il les empi'un- 
lait. Les exemples sont innombrables : fire (E.) devient fil, qui 
rappelle aux peuples romans les idées de yîf, de fils ou défile; 
mais fir existe, et il signifie sapin. Bel évoque chez les j)eu- 
ples romans l'idée de beauté, sans rappeler berg aux peuples ger- 
maniques. Glob signifiera grossièreté (D.grob), tandis que globe se 
traduira parglop. Kanad signifiera ca««i, tandis que kanal signifiera 
grand artiste. Logik signifiera visible, et la Zof/igue s'appellera tikav. 
Quel nom est plus universellement connu que celui des Alpes? 
En vertu de règles de structure inexorables, il devient lap. Le 
mot exclusivement allemand Degen (épée) devient den. Qui recon- 
naîtrait les mots ochs (D.) dans xol {bœuf), graf (D.) dans gab 
{comte), ink (E.) dans nig (encre), roof (E.) dans nuf (toit), travel (E.) 
dans tâv {voyage), trinken (D.) dans dlinôn (botre) ? Qui devinerait 
le sens des mots dip {diplomatie), pat {particularité), pal (parent), 
fat (père), mat (mariage), mot (mère), blod (frère), net (nation), plin 
(prince)l A quoi bon emprunter des radicaux à l'anglais, si on 
les rend méconnaissables aux Anglais eux-mômes? 

A cette erreur s'en ajoute une autre qui l'aggrave : c'estde pré- 
férer le phonétisme au graphisme, alors que celui-ci est plus 



1. Ln mpillouro preuve en est que togaf représente ailleurs pour lui le 
nidt fotogaf (voir Le Volapiik, p. 170 et 243.) 

2. -M. Kerckhoffs non plus : « Quanta conserver plus ou moins fidèlement 
la fornic du radical, telle qu'elle est fournie par la langue naturelle, nous 
no devons y attacher aucune importance ». (Le Volapiik, p. 243). 



136 SECTION II, CHAPITRE II 

international que celui-là, et d'adopter le plionétisme anglais, 
qui est, comme on sait, absolument national. C'est ainsi que le 
mot international slation devient stajen ou stejen, qui n'est plus 
, reconnaissable que pour les Anglais. Un exemple plus typique 
encore est le suivant : il y a une racine internationale pour l'idée 
de chambre, c'est kanier (L. caméra, D.Kammer, etc.) Mgr Soulever 
la prend, déjà déformée, dans l'anglais (chamber) et la déforme 
encore en cem. On voit quel est l'inconvénient d'emprunter des 
racines à l'anglais : ces racines, qu'elles soient d'origine romane 
ou germanique, sont généralement déformées par l'écriture, et 
bien plus encore par la i)rononciation ; de sorte que des racines 
internationales en elles-mêmes y perdent leur internationalité*. 

D'ailleurs, si monosyllabiques que soient les racines, cela 
n'empêche pas d'avoir des radicaux composés, donc polysyllabi- 
ques, notamment dans les verbes. Ex. : lovepolôn = traduire (love 
= trans, polôn = porter). On ne peut donc éviter de former de 
longs mots, à moins de renoncera la conjugaison synthétique. 

Enfin l'on fait valoir la concision du Volapak, qui permet de 
dire en 6 mots ce que les langues naturelles disent en 12 ou 
15 mots et le latin en 9. Ex. : Itisevam eibinom stabin gudikùn 
tugas valik. = La connaissance de soi-même a toujours été le meilleur 
fondement de toutes les vertus. Mais à quoi bon, si chacun de ces 
mots complexes exige une analyse qui se présente toute faite 
dans les langues analytiques'] On allègue que cette concision est 
très économique pour les télégrammes; sans doute, mais ce 
n'est ni une économie de pensée, ni une économie de temps, et 
cette considération doit l'emporter sur la précédente, étant d'une 
application beaucoup plus générale. 

Les Volapïikistes essaient aujourd'hui de justifier leur vocabu- 
laire en disant que son auteur n'a pas recherché V internationalité ^ 
qui est selon eux une chimère, mais bien Vanationalité, la neutra- 
lité absolue. Que l'internationalité des radicaux ne soit nullement 
une chimère, c'est ce que prouvent tous les projets de langues 

1. Disons, à ce propos, que certains Anglais, voulant faire de leur idiome 
la langue internationale, et constatant que le principal obstacle est le désac- 
cord complet entre le graphisme et le plionétisme, ont proposé, non pas de 
réformer la prononciation anglaise, mais au contraire de rendre l'ortho- 
graphe anglaise phonétique. Ils ne réussiraient ainsi qu'à rendre l'anglais 
illisible pour les étrangers, et à enlever à beaucoup de mots anglais leur 
internationalité, qui réside uniquement dans le graphisme. Voir Melville 
Bell, World-English, the universal language (London, Trubner, 1888). 



SCHLEYER : VOLAPCK 157 

a poslcriori, et notamment Vldioni neutral, élaboré par d'anciens 
Vola[)ïikislos. Quant à la prét(Muluo neutralité du Volnptik, elle 
est démentie par l'assertion formelle et répétée de Mgr Schleyer, 
qu'il a emprunté ses racines en première ligne à l'anglais. Au 
fond, lavorsion dos Volapiikistes pour les radicaux internatio- 
naux (dont la plupart sont d'origine latine) parait venir du pré- 
jugé germanique contre les « mots étrangers ». 

En tout cas, cette aversion semble avoir guidé l'auteur dans 
le choix de ses racines, et plus encore dans la formation de 
ses mots composés. Au lieu d'adopter les termes techniques et 
scientifiques internationaux (composés de racines grecques ou 
latines), il a tenu à former ses mots composés d'une manière 
autonome (à l'imitation de l'allemand), en traduisant séparément 
les racines composantes. C'est ainsi que thermomètre se dit vama- 
mafel (vam = chaleur, mafel = mesureur) ; presbyte = fagalogamik 
(fag= loin, logam = vue) ; tramway = klautavab (klaut= mil, vab 
r= voiture) ; lelod = chemin de fer (lel =fer, od = chemin), ivrujon = 
lelodavab; automobile = itomufik (it =^ même, mui ^ mouvement) ; 
photographie = litamag (lit ■= lumière, mag = image); anonyme = 
nenemôf, etc. 11 est vrai que l'auteur capitule quelquefois avec 
les mois grecs : il admet fotogaf comme synonyme de litamag, et 
balomet à côté de vamamafel, ce qui est une inconséquence. 

Il commet bien d'autres illogismesdans la formation des mots 
dérivés. Et d'abord, il admet de nombreuses isoménVs, c'est-à-dire 
des mots qui peuvent se décomposer de diverses manières et 
avoir par suite des sens tout différents. Exemples : 

le-dom ^^ palais; 

le-lod = forte charge ; 

le-mel = océan; 

le-nad = grande aiguille; 

ko-nam = collaboration ; 

mi-ten = gauchissement; 

gle-tip = pointe principale ; 

bi-nom = règle préliminaire; 

ti-del = presque jour ; 

Sans doute, les deux sens sont si hétérogènes que le contexte 

suffit en général à déterminer le vrai sens; mais il n'est pas 

moins fAchcux qu'on puisse hésiter, mémo un instant, entre deux 

1. D'après Bauer et Ste.mpfl. 



led-om 


= il rougit. 


lel-od 


=- chemin de fer. 


lem-el 


= acheteur. 


len-ad 


= apprentissage. 


kon-am 


=: récit. 


mit-en 


= boucherie. 


glet-ip 


= folie des grandeurs. 


bin-om 


= il est. 


tid-el 


= professeur ^ . 



158 SECTION II, CHAPITRE II 

sens, et qu'on soit obligé de choisir. De plus, il est dangereux de 
s'en remettre toujours au contexte, car si le contexte est obscur 
ou mal compris, le sens i)eut dépendre précisément du mot dou- 
teux. C'est commettre un cercle vicieux que de prétendre que les 
mots s'expliquent et s'éclairent les uns par les autres. Il est 
assurément préférable qu'ils aient chacun par soi un sens bien 
déterminé. 

Un inconvénient plus grave encore que les isoméries est la 
multitude des dérivations apparentes qui peuvent donner lieu à 
des contresens. Ainsi balip = barbe semble signifier : maladie 
(manie) de l'unité; plepalôn =pr<'parer ne vient ni de pie ni de pal: 
fibaf {amphibie) ne vient pas de fib (faiblesse), ni fetan {liaison) d(> fet 
(fertilité). Beaucoup de radicaux commencent par de- sans contenir 
le préfixe de- ni en avoir le sens (depad, demad, desid, etc.). De 
même pôtet = pomme de terre, et pôtit = appétit ont l'air de 
dériver de pot = occasion (cf. pôtek = pharmacie, et pôtut = faim) '. 
Souvent même on ne sait pas comment analyser un mot com- 
posé où l'on croit reconnaître tel radical connu. Ainsi kobotonôn 
se décompose en kobo^ ensemble, ton = accord (s'accorder). Pedi- 
pedel semble contenir deux fois le radical ped : or il a pour 
radical diped [diplôme) et signifie diplômé ^. 

"D'ailleurs, beaucoup de mots dérivés sont formés contraire- 
ment à la logique et môme au bon sens. Sans revenir sur les 
nombreux cas de Tikûlin cités par M. Kerckhoffs, pourquoi 
employer le suffixe -el dans des mots comme fatel = grand-père 
paternel, motel = grand-père maternels Si mùf signifie locomobile, 
comment son augmentatif lemuf signific-t-il locomotive'? Pourquoi 
la mouche s'appelle-t-elle flitaf (litt. : animal qui vole), comme s'il 
n'y avait pas d'autres animaux ailés et volants? , Pourquoi la 
guêpe s'appelle-t-elle lubiea, péjoratif de bien = abeillel Luvat, 
péjoratif de vat = eau, pourrait à la rigueur désigner les eaux 
sales; il signifie... urine \ De pab = papillon dérive lupab = che- 
nille; est-ce de la même manière que lugil =: vautour dérive de gil 
= aigle, ou que luspog ■= champignon dérive de spog = éponge'! 
De telles dénominations sont aussi peu scientifiques que la locu- 

1. Autres exemples : kat = chai, katad = capital, katan = capitaine; 
din = chose, dinit = dignité. 

2. D'une manière générale, il est fâcheux d'employer les préfixes du 
passif dans des mots qui ne sont ni verbes ni même participes. Ex. : Pe- 
baltats = Etals- Unis. 



SCHLEYER : VOLAPLK loO 

lion mauvaise herbe, ou que la classification des insectes en 
utiles et nuisibles. Comment de lom = pays natal (E. home) peut-on 
déduire lomon = s'établir en pays étranger, et de mag = image tirer 
lumag = faste •? D'autres dérivations sont vagues ou, comme on 
dit. tirées par les cheveux : lusôlel = tyran (litt. : mauvais maître); 
lulisàlel = sophiste (Usai = raison; lisàlel = raisonneur). Dufaston 
{pierre dure) désiijne le granité, comme s'il n'y avait pas d'autres 
pierres dures; bigovaet (suc épais) sigmUc gélatine ; flumapop. yjopier 
buvard (litt. : papier de fleuve, cf. : flumabed = lit de fleuve), etc. 
D'autres sont des périplirases inexactes ou équivoques : smabed=: 
nid (litt. : petit lit; pourquoi pas : berceaul)^; silavat = pluie (eau 
du ciel); vatalubel = flot (petite montagne deau); lustelavel ::= astro- 
lùijne (litt. : mauvais astronome : stoi^ étoile , stelav = astronomie)^ ; 
logamagil =: pupille (litt. : petite image de VœU; D. Augenstern). 

Ces défauts viennent de ce que le Volapûk est une langue trop 
syiiiliélique et trop a priori; sans être une langue philosophique, 
il prétend analyser les notions et les reconstituer suivant la 
méthode philosophique-; de sorte qu'il a les défauts pratiques 
d'une f(>lle langue sans en avoir les avantages logiques. Celle ten- 
dance se manifeste surtout par l'emploi des affixes caractéristiques 
pour certaines classes d'idées. Autant il est naturel et nécessaire 
d'enq)loyer des affixes de dérivation d'un sens déterminé pour 
former les mots dont le sens dérive réellement de celui d'un 
mot primitif, autant il est inutile et incommode d'imposer à 
Ions les mots d'une même catégorie logique la même termi- 
naison, connue un faux-nez qui ne sert qu'à les rendre mécon- 
naissables et à les faire confondre *. Pourquoi appeler le choléra 
kolerip, les vacances vakanûp, Vargent silin, etc.? Ou bien on con- 
naît le sens de ces radicaux (que le suffixe ne fait que défigurer), 
et alors on sait quelle espèce d'objets ils désignent; ou bien on 
ne les connaît pas, et alors il est inutile de savoir qu'il s'agit 



1. Nous no parlons j)ns de ccrlninos dérivations ohlonuos par In simple 
inllexion de la voyelle du radical (transformation de verbes neutres en 
actifs, comme en allemand), que M. Kehckhoffs a critiquées d'autant plus 
justement, ([u'il existait déjà des couples de radicaux (|ui ne dilTéraient que 
par rintlexion d'une voyelle, et (|ui n'étaient nullement dérivés l'iui de 
l'autre (Le Volapûk, p. 171-172). 

2. Pourquoi, bov signifiant plal, smabov signilic-t-il assiette, et bovil 
tasse '? 

3. Cf. : lu-se-vestig-el = espion. 

4. Cf. Stempfl, Myrana, p. 111-120. 



160 SECTION H, CHAPITRE II 

d'une maladie, d'une notion de temps ou d'un élément chimique. 
Mais, qui pis est, ces terminaisons ne sont même pas caractéristiques 
des classes d'idées auxquelles on les a attribuées : -af est la désinence 
caractéristique des animaux; or, à côté du tigre, qui s'appelle tiaf. 
on a le lion (lein), le chien (dog), le cheval (jeval), le bwnf (xol), le porc 
(svin), le serpent (snek), le ver (vum), l'éléphant (nelfan). etc., et, 
d'autre part : bagaf [paragraphe), lemaf (barque), lotogaf, etc. '. Et 
comment expliquer que de nim = animal dérive nimaf = mani- 
mifèrel De même, bien que -it soit le suffixe caractéristique des 
oiseaux (pourquoi un suffixe spécial aux oiseaux? ne sont-ce pas 
des animaux?), on a : laud = alouette, sval := hirondelle, spàr = 
moineau; et en revanche : neit = nuit, negit = tort, pulit ^= poulie, 
visit = visite, vindit = vengeance. In est le suffixe des éléments 
chimiques; mais l'auteur admet silef à côté de silin (argent), golud 
à côté de golin (or), plum à côté de plumin (plomb) ; et en revanche : 
fein =: finesse, lein = lion, pein = pin, pejin = pigeon, fogin = pays 
étranger, lastin = élasticité, latin = latin, lapin = rapine, butin 
= tire-bottes (but = botte), spatin = canne (spat = promenade) ^. 
Ip caractérise les maladies; mais komip = combat. Av désigne 
toutes les sciences; mais géométrie ^= geomet, algèbre = lageb, et 
physique = fùsud (natav = histoire naturelle). Etc., etc. 

M. Kerckhoffs reconnaissait sans doute cet abus du principe 
des langues philosophiques : « Il sera bien difficile... de donner 
à tous les radicaux des terminaisons caractéristiques; il faudrait 
établir, au préalable, une classification systématique de toutes 
les connaissances humaines, chose impossible dans l'état actuel 
de la science. » Il avouait que « M. Schleyer a un peu prodigué 
ses premiers suffixes », en affectant par exemple une désinence 
spéciale aux cinq parties du monde, alors qu'il avait déjà le 
suffixe -an pour les noms de pays ^. Mais il n'en restait pas moins 
fidèle au principe, el voulait surtout en régulariser l'application *. 
C'est ainsi qu'il proposait une nomenclature des corps simples 
de la chimie, en leur donnant à tous des noms de deux syllabes 
contenant leurs lettres symboliques et finissant par -in, ce qui 

1. Critique empruntée à M. Dormoy. 

2. Citons encore les radicaux : begin, deklin, desin, disin, medin,' 
plovin, satin, violin, tous étrangers à la chimie. 

3. Le Volapûlc, p. 243. 

4. Un savant danois, M. Aaen, renchérissant sur l'Inventeur, proposait les 
désinences caractéristiques -eb pour les phanérogames et -ep pour les cryp- 
togames (l.e Volapiik, p. 183). 



SCHLEYER : VOLAPÛK 161 

n'allait pas sans de graves altérations de leurs noms tradition- 
nels : agin = argent, cabin = carbone, colin = chlore, félin = fer, 
hûdin = hydrogène, htigin = mercure (llg), oxin = oxygène, natin = 
sodium (Na), nogin = azote (N), etc *. 

Par une singulière inconséquence, tandis que Mgr Schleyer 
poussait à l'extrême l'emploi de la dérivation et de la composi- 
tion, il ne les employait pas toujours là où le sens parait l'exiger: 
il n'établissait aucune relation entre k\oi:= habit et teladel ^= tail- 
leur; entre deil = la mort, nelifik = le mort (litt. : non vivant) et 
funôn = tuer (litt. : rendre cadavre). 

Enfin, bien que l'harmonie ne soit qu'une qualité secondaire 
d'une langue internationale, le Volapiik en est vraiment trop 
dépourvu. Ce n'est pas, certes, qu'il soit difficile à prononcer, 
au contraire : mais l'alternance trop régulière des voyelles et 
des consonnes, et le retour trop fréquent des mêmes lettres 
lui donnent un caractère monotone qui n'est pas seulement 
ennuyeux, mais qui rend les mots indistincts. Des mots comme 
kobotonomod (qu'il s'accorde), nomamafiko (régulièrement), Lefudà- 
natàv (voyage en Orient), balidomotôf (primogéniture) , potananam 
(remboursement par la poste), ne disent rien à l'esprit ni à l'oreille. 
Qu'on ajoute à cela la fréquence des voyelles infléchies, disgra- 
cieuses et difficiles à prononcer : tàvâl, zônùl, sùlo, sâslupôn, 
pôligu, ptikôlùn, sàlàd, Tàlàn, Tûkàn, Paris (!), surtout de 6 (pii a 
été prodigué dans la conjugaison : penecodàtôl. pematibometôl ; 
la fréquence du k' : ninkikik = inclusif; la fréquence du I sub 
stitué k T, même dans les combinaisons pénibles dl, tl : lululik 
(de mai); dlànùb, dledàl, dlinôn, tlàtôn, etc. Tout cela, et surtout 
l'absence de r, donne au Volapùk le caractère d'un balbutiement 
enfantin : taif (tarif), bagaf (paragraphe), telesop (/é/escope ), plogam 
(programme), banoam (panorama). 

Mais ce défaut d'harmonie n'est rien au prix de l'aspect 
étrange et rébarbatif d'une page de Volapiik où tout déconcerte 
l'œil et l'esprit, où rien ne rappelle les langues européennes et 
ne vient au secours de la mémoire. On croit avoir affaire à une 
langue barbare, analogue au malgache ou an mexicain. Cet 
aspect ne fait que traduire le manque d'internationalité des 
éléments constitutifs de la langue. On se demande à quoi a pu 

1. Dictionnaire, p. 10-11. Cf. un projet de Nomenclature chimique ap. Le 
Volapiik, p. 51 s(iq. 

2. M. Baueh n compto en moyenne 116 k dans 100 mots volapiik. 

CouTUBAT ot Lbau. — Langue uaiv. 1 1 



162 SECTION II, CHAPITRE II 

servir à l'auteur son polygloltisnie tant vanté (et invraisem- 
blable, s'il n'était nécessairement superficiel), puisqu'il ne lui a 
même pas permis d'éviter les nombreux germanismes qu'il a 
introduits dans la grammaire et la formation des mots *. M. Kerck- 
iiOFFS semble avoir touché juste quand il disait : t M. Schleyer 
est un polyglotte distingué, il est môme un poète de talent, mais il 
n'est pas assez linguiste, et surtout il n'est pas homme pratique-. » 
On peut ajouter qu'il n'est pas non plus logicien ^ 

Le défaut capital du Volapilk est de n'avoir pas de principes 
fixes et consistants*. Ce n'est pas une langue a posteriori, puis- 
qu'elle ne se soucie nullement de linlernationalité de ses élé- 
ments; et ce n'est pas une langue a priori, puisqu'elle les 
emprunte au hasard aux langues vivantes. Elle a tous les incon- 
vénients des langues philosophiques, sans en avoir les avantages. 
D'une part, en visant l'humanité tout entière, elle a dépassé le 
but pratique et immédiat d'une langue auxiliaire, et s'est privée 
de l'internationalité européenne dans l'intérêt (problématique) des 
Chinois, qui seraient trop heureux déjà de n'avoir à apprendre 
qu'une seule langue européenne, même avec un r; c'est le cas de 
dire que « Qui trop embrasse, mal étreint ». Et d'autre part, 
elle n'a même pas le bénéfice de la neutralité, car elle repose, en 
fait, sur une base presque exclusivement germanique, avec cette 
circonstance atténuante, qu'elle a rendu les racines germaniques 
méconnaissables. 

Au point de vue historique, le Volapûk a eu le mérite de fournir 
la première preuve expérimentale de la possibilité pratique d'une 
langue artificielle écrite et parlée; mais, d'un autre côté, son 
échec final a engendré dans l'opinion publique un préjugé (abso- 
lument injuste) contre tout projet de langue internationale. Son 
nom a eu l'honneur de devenir le nom commun et générique de 
toutes les langues artificielles; on dit : « un nouveau Volapûk ». 

1. Exemple : flan =pnge (D. Seite = F. flanc, calé); filedapûn = foyer 
(en physique), litt. ; point d'incendie (D. Brennpunkt). L'auteur était dupe 
des idiotismes germaniques au point de calquer : deutiko-volapûkik 
vôdasbuk sur : deutsch-franzosisches Wôrterbiic/t, c'est-à-dire de prendre 
l'adjectif deulsch pour un adverbe! (Le Volapûk, p. 151.) 

2. Le Volapûk, p. 248. 

3. M. Kerckhoffs lui reprocliait d'ailleurs sans cesse de violer la " logique 
grammaticale ». 

4. M. Eugen Lauda a pu dire, sans trop de sévérité, que le seul principe 
du Volapûk était de n'avoir pas de principe; qu'il était une œuvre de fan- 
taisie, de caprice et d'arbitraire (Kosmos, 1888). 



SCHLEYER : VOLAPL'K 163 

Mais il a aussi rinconvénient de servir d'injure, et d'impliquer 
un jugement défavorable, sinon une condamnation. En somme, 
on ne peut pas encore savoir si le Volapûk a plus servi à la cause 
de la langue internationale qu'il ne lui a nui. 

En tout cas, on peut tirer de son histoire une double conclu- 
sion. En premier lieu, elle fournit aux partisans d'une langue 
artificielle un puissant argument a fortiori. Si le Volapûk, malgré 
ses difficultés et ses graves défauts, a pu être pratiqué avec 
succès, voire avec enthousiasme , par des milliers de personnes 
de toutes les nations, c'est une preuve de fait irréfutable qu'une 
langue artificielle plus simple, plus facile, et surtout plus inter- 
nationale, peut être universellement adoptée. En second lieu, 
elle prouve que, quel que soit le zèle de ses propagateurs et 
l'engouement de ses adeptes, une langue internationale ne sera 
sûre du triomphe final et définitif que lorsqu'elle aura reçu une 
sanction officielle par une entente internationale. Jusque-là, 
elle est à la merci des hérésies et des schismes, et peut tou- 
jours craindre la concurrence d'une rivale plus parfaite, ou même 
moins parfaite. En deux mots, dans l'histoire du Volapûk, les 
partisans d'une langue artificielle peuvent puiser à la fois des 
motifs de confiance et des motifs de modestie. 



CHAPITRE III 

VERHEGGEN : NAL B/A'O' 

U alphabet du Nal Bino comprend 24 consonnes et 24 voyelles : 
chaque voyelle est en effet brève ou longue, et la brève est 
figurée par le caractère de la longue renversée. 

Tous les radicaux sont des monosyllabes terminés par une 
consonne. 

Les substantifs forment leur pluriel en -e. 

Les pronoms personnels sont, au nominatif: 



1" p. 


■2'P. 


3« p. m. 


3» p. f. 


Sing. ma 


pa 


sa 


va 


Plur. ne 


re 


te 


we 


et à l'accusatif : 








Sing. mia 


pia 


sia 


via 


Plur. nie 


rie 


tie 


wie 


Les pronoms possessifs sont : 








Sing. mo 


po 


so 


vo 


Plur. no 


ro 


to 


wo 



Ils forment leur pluriel en changeant o en i : mi, pi, si,... 

Le verbe a pour terminaisons : -av à l'infinitif, -a au présent, 
-la au passé, -ava au futur, -ave au conditionnel, -la au participe 
présent, -ya au participe passé. 

Il y a deux verbes auxiliaires : bov (avoir) pour les verbes 
actifs, neutres et impersonnels; fov (être) pour les verbes pas- 
sifs et réfléchis 2. 



1. Nal Bino. Projet d'une langue universelle simple, facile et harmonieuse. 
Grammaire, par Séb. Verhkggen. 42 p. in-S" (Liège, 1886). 

2. Gallicisme illogique : je me suis lavé = fai lavé moi; on devrait donc 
dire (comme les enfants) : Je m'ai lavé. 



VERHEGGEN : NAL BINO 16K 

Nous n'aurions pas parlé de ce projet informe, si son auteur 
n'avait pas écrit les lignes suivantes, qui sont ce qu'il y a de 
plus raisonnable dans son opuscule : 

« Si les Gouvernements veulent bien prendre l'initiative, 
l'Union linguistique suivra de près, en notre époque, l'Union 
postale et l'Union télégraphique; il suffirait que les Gouverne- 
ments s'entendissent pour élaborer un programme et pour orga- 
niser un concours international. Un Congrès, composé de délé- 
gués des principaux pays civilisés, choisirait le meilleur projet 
qu'on adoptera, soit intégralement, soit en y faisant les amélio- 
rations que l'autorité compétente jugera nécessaires. A peine le 
jury se sera-t-il prononcé que dans toutes les localités policées 
du monde on apprendra avec confiance le nouvel idiome... 
A défaut de l'initiative des Gouvernements, les partisans d'une 
langue universelle pourraient organiser eux-mômes un concours 
international. » 

En considération de ce vœu désintéressé, on pardonnera à 
l'auteur de ne pas nous avoir donné la * langue simple, facile et 
harmonieuse » qu'il a rêvée. 



i 



CHAPITRE IV 

CH. MENET : LANGUE UNIVERSELLE^ 

Ce projet est une imitation du Volapiik. Nous l'analyserons 
brièvement. Varlicle défini est zi (the El). Le pluriel des siibslan- 
tifs se forme au moyen de la terminaison -is, et le féminin au 
moyen du préfixe é- : dom = homme, édom = femme. 

Les adjectifs se forment au moyen du suffixe -il : dag = mon- 
tagne, dagil = montagneux. Leurs degrés se forment comme suit ^ : 

sapil =: sage. 

sapila = moins sage. 

sapile = aussi sage. 

sapilo =plus sage. 

sapilio = le plus sage. 

sapilu = très sage. 
sapily ^ =^ trop sage. 

Vadverbe se forme en ajoutant -é à l'adjectif. 

Les 9 premiers nombres sont : bo, be, bu, do, de, du, fo, fe, fu; 
les dizaines sont : bos, bes, bus, etc. ; les centaines : bost, best, 
bust, etc. 

Les pronoms personnels sont, au singulier : 1^° p. o, 2" p. e, 
polie : y; 3« p. m. : i, f. : a, n. : é. Au pluriel, on ajoute -s. On = 
u (pi. us). 

Les adjectifs possessifs sont : om, em, ym... pour les personnes 
du singulier, on, en, yn... pour celles du pluriel. 

Les verbes ont l'infinitif présent terminé en -ar : men = langage, 

1. Grammaire élémen/aire de la langue universelle, par Charles Menet, 
15 p. in-S" (Paris, Bonhoure, 1886). 

2. Cf. la Règle de la Marguerite de M. Bollack. 

3. u se prononce m; y se prononce ou. 



cil. MENET : LANGUE UNIVERSELLE 



107 



menar = parler. Invariables on nombre et en personne, ils 
forment tous leurs temps et modes au moyen de suffixes voyelles : 





Indicatif. 


Sul)jonctif. 


Conditionnel. 


Présent : 


mena 


menya 


menua 


Imparfait : 


meni 


menyi 




Passé défini : 
Passé indéfini : 


mené 
mené 


^ menye 


menue 


Passé antérieur . 


meno 






Plus-que-parfait : 


menu 


menyu 




Futur : 


menia 






Futur antérieur : 


menie 







Participes présent : menas, passé : menas, futur : menias. liifi 
nitif passé : mener. 

Les temps et modes du passif se forment en ajoutant -t à 
«•eux de l'actif. 

Les radicaux sont tous des monosyllabes composés de 3 ou 
4 lettres, depuis bab = porte jusqu'à : zib = villa pour la belle 
saison. Exemples : brod = gué, cas =^ mariage, fel = cheval, gar = 
sortie, mat = meurtre, pal = certitude, rig= épingle, teg = lélé- 
ijraphc, Tos = Dieu, vot = mot, zem = terre. Comme on le voit, 
le vocabulaire est presque entièrement arbitraire, ainsi que la 
irrammairc. 



CHAPITRE V 

ST. DE MAX : BOPAL^ 

Le Bopal est encore une imitation du Volapûk, que nous résu- 
merons en quelques mots. Voici le paradigme delà déclinaison 
(pad = père) avec Varticle défini : 

Singulier. Pluriel. 

Nom. el pad el pads 
Voc. pad pad's 

Gén. del pada del padas 
Dat. lel pade lel pades 

Ace. el padi el padis 

Abl. le padè le padès 

Font exception à la déclinaison les noms terminés en -a, -e, -f, 
-V, -1, -m, -n, -r. Le féminin s'indique par un des 4 affixes : fa-, -of, 
-if, -iv ; le neutre par -os. 

Tous les adjectifs se terminent en -ik. Ils changent le k final 
en gu au comparatif, et en x au superlatif. 

Les 9 premiers nombres sont : en, de, te, fe, ve, ge, ce^, pe, ne; 
les dizaines sont : o, deo, teo, etc. 
Les pronoms personnels sont : 



1" p. 


2« p. 


3* p. m. 


3« p. f. 


Sing. ma 


ta 


la 


fa 


Plur. nas 


vas 


las 


fas 


Les adjectifs possessifs sont : 








Sing. mi 


ti 


li 


fi 


Plur. ni 


vi 


las 


fas 



Les verbes varient suivant les personnes. Voici, par exemple, 

1. Le Bopal, langue univei'selle. Grammaire, textes et vocabulaire, par 
St. de Max (Streiff), 54 p. in-24 (Paris, Val et Baudry, 1887). 

2. c se prononce ch. 



ST. DE MAX : BOPAL 169 

l'indicatif présent du verbe hVn = aimer : filo. filol, filom; filomas, 
filovas, filolas. La 1" pcrs. des autres temps est : 
Imparfait : èfilo. 

Parfait : efilo. 

Plus-que-parfait : ifilo. 

Futur : ofilo. 

Futur antérieur : ufilo. 

Subjonctif présent : filema. 
Conditionnel présent : filœma. 
Impératif : filoma. 

Participe présent : filon. 

Les autres temps du subjonctif, du conditionnel, de l'infinitil 
et du participe se forment au moyen des voyelle préfixes è-, e-, 
i-, 0-, U-. Il y a en outre un optatif et un participe conditionnel. 
Les temps correspondants du passif se forment au moyen des 
préfixes pa-, pè-, pe-, pi-, po-, pu-. 

Il y a 18 verbes auxiliaires de la forme co, qui s'emploient 
comme suffixes. 

Le vocabulaire se compose de radicaux monosyllabiques, qui 
(Migondrent des dérivés au moyen d'affixes. Exemple: ha.T = ville, 
baril = faubourg ; cab := perfeciion ; cob = cheval, ricob = jument • ; 
, dom = maison ; gai = terre, galop = continent, galopar = habitant 
de la terre, galav = géographie, galavist = géographe; mat = expé- 
rience; max = industrie; nil = assemblée; pab = prière; pet = men- 
songe; rab = attention; sal =: mer, salop = île; tad = réaction; 
van = viande, vanop = boucherie, vanor = boucher; xol = animal; 
sudor = ouest, xudor = est. 

Voici un écliantillon de cette langue : t In nitlid'n e domi keri- 
pol el pèmi ke toinopen ogibol in dis'n les... ■», ce qui veut dire : 
c En entrant dans une maison vous pouvez saluer les gens que vous y 
rencontrerez en leur disant... » 

Il est évident qu'on peut fabriquer de telles langues à la dou- 
zaine, du moment que le choix des radicaux, des affixes et des 
flexions dépend de l'arbitraire et de la fantaisie individuelle. Ces 
systèmes se donnent pour des perfectionnements du Volapûk, 
et en fait ils reposent sur les mêmes principes. 11 faut avouer que 
si leurs auteurs ont eu lintention de déconsidérer le Volapûk, ils 
y ont parfaitement réussi. 

1. Le préfixe ri- est donc à ajouter aux 4 afflxes du féminin. 



CHAPITRE VI 

BAUER : SPELIN' 

Le projet de M. Bauer est fondé sur une « Combinatoire lin- 
guistique » dont nous n'exj)oserons pas les principes : le lecteur 
la comprendra et la jugera suffisamment d'ajjrès ses applica- 
tions *. Il se présente comme un perfectionnement du Volapiik, 
dont il adopte les principes. Les deux idées qui lui assurent, selon 
Tauteur, un avantage sur le Volapiik sont les suivantes : 1° étendre 
la loi de corrélation à toutes les formes grammaticales et à la 
formation des mots '; 2' rapprocher la langue des trois langues 
modernes les plus répandues : l'allemand, l'anglais et le français; 
et cela, tant dans la grammaire que dans le vocabulaire. Celui-ci 
sera emprunté en première ligne à l'anglais (comme dans le 
Volapiik), parce qu'il est le plus répandu, et qu'il unit les élé- 
ments romans et germaniques; ensuite à l'allemand et au fran- 
çais, et enfin aux autres langues indo-européennes. Selon l'au- 
teur, la grammaire doit avoir le pas sur le vocabulaire, parce 
qu'elle détermine d'avance les formes que doivent posséder les 
racines, les flexions et les affixes. C'est une des raisons pour les- 
(juclles Bauer n'admet pas de racines internationales (ou du moins 
ne les recherche pas systématiquement) ; car il faudrait le plus sou-- 

1. Georg Bauer, professeur de mathématiques à Técole réale supérieure 
d'Agram : L Sprachwissenschaflliche Kombinatorik, xii -f- 36 p. (Agram, 
1886). H. Volapiik und meine sprachw. Kombinatorik (Agram, 1887). III. 
Spelin, eine Allsprache auf allgemeinen Griindlagen der sprac/ur. Kom- 
binatorik, VII -f 72 p. 8° (Agram, 1888). IV. Spelin-Wôrterbuch; wider die 
internationalen Wôrter und die Môglichkeit eine Weltsprache aus soge- 
nannten internationalen Wôrtern zu klauben (Agram, 1892). L'auteur a été 
|)endant trois ans professeur de Volapiik. 

2. L'auteur dit même : « Le Spelin se présente comme une partie de la 
Combinatoire mathématique » (IV, 49). 

3. A l'exemple du croato-serbe, qui est la langue maternelle de l'auteur. 



BAUER : SPELIN i'ii 

vent les défoniKM' jusqu'à les rendre iuéconnaissal)les pour les faire 
entrer dans les types exigés par la grammaire; si on les adoptait 
telles quelles, elles bouleverseraient toute la Combinatoirc lin- 
guistique. En particulier, les racines doivent être autant (|ue pos- 
sible monosyllabiques, et avoir la forme d'une syllabe fermée 
(cvc, ccvc, cvcc, ccvcc, cvvc, ccwc, cvvcc, ccvvcc), 
tandis que les pai'licules et les affîxes auront les formes : cv, ve. 
La Combinatoire nous apprend qu'on peut former 180 racines de 
2 lettres, 368i de 3 lettres, 20980 de 4 lettres, etc.; qu'avec 
20 racines, 20 préfixes et 20 suffixes on peut former 8380 mots, et 
qu'avec 100 racines, l'>0 préfixes et 50 suffixes, on peut en former 
dix fois plus que n'en contient aucune langue. L'idéal de l'au- 
teur est en conséquence d'employer le plus petit nombre d'élé- 
ments, et de « pousser la combinatoire le plus loin possible » en 
l'appliquant à la fois à la grammaire, à la formation des idées 
et à la formation parallèle des mots. 



Grammaire. 

L'alphabet comprend 6 voyelles, rangées dans l'ordre « scienti- 
fique » (acoustique et physiologique) suivant : i, e, a, o, u (ou), 
œ {eu); et lo consonnes : b. c, d, f, g, k. L m, n, p, s, t, v, y, z. 
(L'auteur réserve h et r pour l'avenir, sans doute pour de nou- 
velles combinaisons.) c se prononce c/i; get s sont toujours durs. 
L'auteur met à part 2 voyelles euphoniques : e et œ, et 2 con- 
sonnes euphoniques : y et z, destinées à éviter les rencontres de 
voyelles et de consonnes, et exclues par suite de la formation des 
racines. 

Vaccent suit la règle de l'espagnol : il est sur la dernière syllabe 
des mots terminés par une consonne, et sur l'avant-dernière des 
mots terminés par une voyelle. 

La série scientifique des o voyelles i, e, a, o, u est la base de toute 
la grammaire. Elle fournit d'abord les pronoms personnels : i,je; e, 
tu; a, il; o, elle; u, il (neutre); auxquels s'ajoute œ = on (voyelle 
mixte et terne, symbole de l'indifférence et de l'indétermination). 
Les pronoms du pluriel sont les pluriels de ceux du singulier 
(comme en Volapûk) : is, nous; es, vous; as, ils; os, elles; ns. Us 
(neutre). 
Le pronom réfléchi est zœ. 



172 SECTION II, CHAPITRE VI 

Les pronoms relatifsinterrogatifs sont : ka (m. f.), gui; ku (n.), que ; 
yœka = quiconque. 

Les principaux pronoms indéfinis sont : da (n. du), quelqu'un 
{quelque chose) ; ga (n. gu), n'importe qui (quoi) ; nega (negu), personne 
(rien) ; ma, Vautre; gama, un autre; la, le même; pa (pu), chacun. 

Les pronoms possessifs dérivent des personnels par l'adjonction 
d'un 1 (signe de l'adjectif) : il, el, al, ol, ul; œl; isel, esel, asel, 
osel, usel ; zœl. — Kel {de qui), del {de quelqu'un), gel (de n'importe qui), 
negel [de personne), mel (de l'autre), gamel (d'un autre), lel (du même), 
pel (de chacun), etc. 

Les adjectifs démonstratifs sont formés de même au moyen de la 
finale -f : if, celui-ci; el, celui-là; af, cet autre; zœf, même; kef, quel; 
yœkef, quelconque; def, un certain; gef, n'importe quel; negef, aucun; 
met, l'autre; gamef, un autre; lef, le même; pef, chaque. 

Les adverbes correspondants dérivent des pronoms précédents 
par l'addition de -e (caractéristique des adverbes) : kefe, comment; 
lefe, de la même manière; gamefe, autrement; negefe, d'aucune 
manière, etc. 

En ajoutant de môme aux adverbes précédents un 1, on forme 
des adjectifs-pronoms indiquant la manière ou l'espèce : kefel, 
quel {de quelle espèce) ; ifel, tel (que celui-ci) ; efel, tel (que celui-là) ; 
pefel, de chaque espèce; gamefel, d'une autre espèce ; negefel, d'aucune 
espèce, etc. 

On forme d'une manière analogue les adverbes de temps, au 
moyen de la consonne caractéristique t et du suffixe adverbial : 
kete, quandHte, maintenant ; pete, en tout temps ; negete, jamais, etc. ; 
les adverbes de lieu, au moyen de la consonne caractéristique v : 
keve, où ? ive, ici ; eve, ave, là ; peve, en tout lieu ; negeve, nulle part ; 
gameve, ailleurs, etc. ; d'où l'on déduit au moyen du suffixe -1 des 
adjectifs de temps et de lieu : itel, de maintenant; ivel, d'ici. 

On forme encore de la môme manière les adverbes indiquant 
la direction : kevle, où (allez-vous)"? le chemin : kelve, par quel 
chemin? les pronoms de nombre : kem, combien? et de grandeur : kec 
combien grand? d'où dérivent les adverbes correspondants : keme, 
combien (L. quot)1 kece, combien{L. quantum)^ 

Les noms de nombre sont construits systématiquement par la 
combinaison de 3 voyelles et de 3 consonnes : 
ik, 1 ; ek, 2 ; ak,, 3 ; 
in, 4; en, 5; an, 6; 
ip, 7; ep, 8; ap, 9. 



BAUER : SPELIN 173 

Les dizaines se forment en ajoutant un s (comme en Volapûk) : 
iks, 10; eks, 20; aks, 30; etc., iksik= 11, et ainsi de suite. 

Puis viennent: uc, 100»; ekuc, 200, etc.; ok, 1.000»; ekok, 
2.000;.... iksok, 10.000; eksok. 20.000;.... ucok, 100.000; ekucok, 
200.000;.... lion, 1 iniUion; kelion, 1 milliard (10»); elion, 1 billion 
(10'2); alion, 1 Ir illion (W^), etc. Zéro se dit nik. 

Les adverbes ordinaux dérivent des nombres cardinaux par 
l'adjonction de -e : ike, premièrement; et les adjectifs ordinaux 
par l'adjonction de -el : ikel, premier. 

Les adjectifs multiplicatifs se forment au moyen du suffixe -œl : 
ikœl, simple ; ekœl, double. 

Les nombres défais se forment au moyen du suffixe -(e)te : ikte, 
une fois; eksete, 20 fois. On en dérive, au moyen du suffixe -1, les 
adjectifs : iktel, ektel. 

Les nombres despèces se forment au moyen du suffixe -tœl : 
iktœl, d'une seule espèce. 

Enfin les nombres distributifs sont indiqués par la particule pef : 
pef ek, deux à deux; d'où les adjectifs ordinaux : pef ekel, chaque 
deuxième. 

La gamme des 5 voyelles sert encore à la conjugaison des 
verbes. Il suffit de les ajouter au radical verbal pour avoir les 
5 temps de Vinfinilif. Exemple : 

Présent : mili, aimer. 

Passé : mile, avoir aimé. 

Plus-que-parfait : mila. 
Futur : milo. 

Futur antérieur : milu. 
Pour former les temps de Vindicatif, il suffit de mettre devant 
l'infinitif correspondant les pronoms personnels : i, e, a, o, u,... : 
i mili, j'aime; is mili, nous aimons; 
e mili. tu aimes; es mili, vous aimez, etc. 

Il n'y a pas de subjonctif. Le conditionnel est marqué par le suffixe 
-ui au présent, -ua au passé : i milui, j'aimerais ; a milua, il aurait 
aimé. 

L'impératif est marqué par la particule let (E.) ou l'auxiliaire 
zi; l'optatif par l'auxiliaire me (E. may). 

Le participe présent est marqué par -in : milin. aimant. Il n'est 
pas question d'autres temps du participe. 

1. Le lexique (IV) donne oc = 100, el uk = 1.000. 



474 SECTION II, CHAPITRE VI 

Le passif se forme au moyen de lauxiliaire bi (E. be) et du 
participe passé (passif) terminé par -ed : i bi miled, je suis aimé. 
Les verbes réfléchis se forment au moyen du i)ronom réfléchi 
zœ; les verbes réciproques, au moyen du pronom pâma (l'un l'autre). 
V interrogation est marquée par la particule koe mise au com- 
mencement de la proposition. Cette particule sert aussi à rem- 
placer tous les relatifs, en tôte des propositions relatives. 

Nous arrivons au substantif. Il n'y a pas d'article : l'article 
indéfini est remplacé par le pronom ga (quelque), l'article défini 
par un pronom démonstratif. 

Le pluriel des substantifs est marqué par le suffixe -œs : mik, 
ami; mikœs (rappelons que toute racine étant une syllabe fermée, 
tous les substantifs finissent par une consonne). 

La déclinaison s'efTectue au moyen des particules (prépositions) 
dœ (F.) pour le génitif, et tu (E.) pour le datif. Vaccusatif est sem- 
blable au nominatif, et ne s'en distingue que par la position. 

Ex. : mik ka mili = Vami qui aime; mik ka a mili, Vami qu'il aime; 
ka mili. qui aime? ka a mili, qui aime-t-il? ka mili ya, qui l'aime? 

Le genre (naturel) est indiqué par les préfixes ya (masc), yo 
(fém.), yoB (neutre). Le préfixe yu marque le jeune : 
yabif taureau, yaz homme (L. vir). 
yobif vache. yoz femme. 
yœbif bœuf. yœz homme (L. homo). 
yubif l'eau. yuz enfant. 
L'auteur se félicite particulièrement de l'invention de ces 
préfixes; il distingue par exemple yuyaz =jeu/ie homme de yayuz 
= garçon, et yuyoz ^= jeune fille de yoyuz = (petite) fille. 

Les adjectifs sont invariables, et suivent toujours le substantif. 
Les degrés de comparaison se forment : 1" d'une manière synthé- 
tique, en variant la voyelle du suffixe : gudik, bon; gudek, meil- 
leur; gudak, le meilleur; 2" d'une manière analytique, au moyen 
d<?s particules meo, mao : meo gudik, mao gudik. Le superlatif 
absolu est marqué par la particule mio ou par l'adverbe plavio 
{vraiment, E. very). 

Les adverbes dérivés d'adjectifs finissent en -io, qui se change 
en -eo, -ao aux degrés de comparaison. 

Les prépositions ont la forme cv (ccv, cvv) pour pouvoir servir 
de préfixes (terminés en e ou œ). 

Les conjonctions finissent au contraire par une consonne, elles 
ont donc les formes vc, Vvc, ou evc (dans ce dernier cas, 



BAUER : SPELIN 17o 

V est e ou 08, car les autres voyelles sont réservées aux racines 
(le substantifs). 

La syntaxe se réduit à cette ri'gle unique : adopter l'ordre le 
plus clair, qui est en général le suivant : sujet, verbe, com- 
l)létnents. 

Vocabulaire. 

« Le vocabulaire doit se rapprocher autant que possible de la 
langue anglaise, et ensuite des autres langues aryennes. » Tou- 
tefois, « on choisira d'abord dans le vocabulaire anglais les 
racines qui ont un caractère international (aryen). > Par exem|)le. 
on préférera la racine pat (dans pnternily) à la racine fat (falher. 
E. ; vater, D.), la racine nud (dans imdily) h la racine bar. la racine 
lun (dans hinar) à la racine mon ou mun (moon, E. ; mond, D.), la 
racine nom (E. nominal, nomenclature) à la racine nem (D. E. name), 
la racine vol (E. volition, volunlary) à la racine vil (D. wille), et 
ainsi de suite. Préférer (comme le Volap(ik) les secondes racines 
aux premières, c'est, selon l'auteur, « vouloir germani.ser inuti- 
lement les racines internationales ». « Ce n'est que lorsqu'il 
n'y a aucune ressemblance entre les racines romanes et les 
anglaises, que celles-ci ont la préférence. » Ainsi l'auteur cherche 
à enrichir son vocabulaire de racines internationales. 

Mais, d'autre part, ces racines sont soumises à des condi- 
tions restrictives qui viennent de la Combinatoire. Par exem- 
ple, la lettre s est, non seulement le signe du pluriel, mais le 
symbole de la totalité : c'est ainsi que le « pluriel » du verbe 
(formé par l'addition de s) signifie le duratif, si le verbe 
exprime un état, ou le fréquentatif, s'il exprime une action. 
Ex. : me spelin vivis = vive le Spelin (qu'il dure!)'. De même, 
étant donné qiu^ pe = chaque, spe veut dire tout; et comme lin = 
langue, spelin signifie : la langue de tous (D. Allsprache). De môme 
encore, spaz désigne le monde (des hommes), spuz Vunivers (des 
choses) ; spuv, Veapace (speve = partout) ; sput. Véternilé (spete = 
toujours), etc., etc. 

Cela étant, on conçoit que la lettre s ne puisse pas être l'ini- 
tiale d'une racine, comme svin (D. schwein); on est donc obligé 



. 1. L'auteur se flatte d'économiser ainsi des racines : iuki, voir; lukis. 
ref/arder. 



176 SECTION II, CHAPITRE VI 

de la remplacer par may (I. majale)^. Ainsi cette seule règle 
exclut toute une série de racines internationales. 

Inversement, stim signifiant honneur, tim signifie simplement 
estime (l'honneur étant 1' « intégrale » de l'estime). On en tire les 
préfixes honorifiques te- et ste- : teyaz = monsieur; steyaz = sire 2. 
Mais ce n'est là qu'une des moindres applications de la Combi- 
natoire à la lexicologie. La série des voyelles fournit une infinité 
de gammes variées, partout où il y a place pour des degrés ou 
des nuances diverses. 

De même que les voyelles servent à marquer le temps dans 
les verbes, elles servent à former les adverbes qui indiquent les 
relations de temps. Ainsi, dez = jour, lez. := mois, yez = an; 
par suite : 

ide = aujourd'hui; ile = ce mois-ci; iye = celte année-ci. 
ede^hier; ele eye 

ade = avant-hier ; aie aye 

ode = demain ; oie oye 

ude = après-demain ; nie uye 

Si à ces mots on ajoute -z ou -1, on forme le substantif ou l'ad- 
jectif correspondant; et si on leur préfixe la lettre s-, on indique 
l'intégralité : sidez = tout ce jour; seyez = toute l'année dernière; 
solez = tout le mois prochain. On peut même former des intégrales 
doubles : i labo sodese = je travaillerai continuellement toute la 
journée de demain. 

D'une manière analogue, les noms de nombre servent à 
nommer les jours de la semaine et les mois ^ : 

duik = lundi. luik ^= janvier. 

duek = mardi. luek = février. 

duin = jeudi. luin = avril. 



duip =^ dimanche. luip = juillet. 
lusik = octobre. 



1. III, 41. Dans le lexique (IV) on trouve la racine exclusivement anglaise 
pig (et non la racine romane porc). 

2. De même : stat = état, donc : tat = province; til = partie, donc : 
stil = totalité. 

3. L'auteur fait honneur de cette idée à M. C. Sprague (de New York). 
Elle était déjà appliquée dans le Volapuk. 



BAUER : SPELIN 177 

lusek = novembre. 
lusak = décembre. 

On forme de môme les mots : 

kuik. kuek, kuak, kuin,... = voiture à 1 cheval, à2,3, ^... chevaux; 
et mrme les ji^radcs militaires : 

muit, soiis-lieutenanl; muet, lieutenant; muât, capitaine; muist, 
major; muest, lieutenant-colonel; muast, colonel K 

La Combiiiatoirc s'étend jusqu'aux noms propres de pays. 
Perfectionnant le système du Volapùk, l'auteur donne à tous les 
pays d'Europe le suffixe -im, à ceux d'Amérique le suffixe -em, à 
VAsie, -am, à V Afrique, -om et à V Australie ^ -um. Les cinq parties 
du monde ont elles-mêmes les noms (formés avec Vintégrale s) : 
sim, sera, sam, som, sum. Ainsi : Indem = Indes occidentales, Indim 
-- Indes orientales ; Rusim =: Russie d'Europe, Rusam = Russie d'Asie ; 
Rusiam = la Russie entière. Enfin pim = continent; et spim = 
la terre entière. Pour former l'adjectif d'un pays, il suffit de 
changer l'm final en c; et pour désigner les habitants (mAles ou 
femelles) de ce pays, il suffit de préfixer ya- ou yo- : yazinlic = 
un Anglais; yoflansic = une Française. 

L'auteur établit beaucoup d'autres affi.xes de dérivation : 
€ Plus il y a de préfixes et de sutfixes, mieux cela vaut ». Il admet 
un certain nombre de préfixes destinés à modifier le sens des 
substantifs : be- exprime l'idée de beau; gre-, celle de grand; le-, 
celle de rapidité; me-, celle d'intensité (renforcement de sens'); 
muo-, celle d'excès (muo = troj)) ; ne- celle de négation ; ko- celle 
d'infériorité ([)éjoratif); skô- celle de mépris; glô- celle d'(animal) 
sauvage; blô- celle de noir (blôdez = nuit =jour noir). Les préfixes 
ya-, yo-, yu-, appliqués à une racine verbale, indiquent Vhomme, 
\ix femme ou la chose qui fait l'action exprimée par cette racine. 
Le préfixe ye- indique un castrat. Citons encore les préfixes de- 
(marquant éloignement), fô- (signifiant devant), pô- (signifiant 
autour), vœ- (signifiant avec), rei- (indiquant la répétition). 

Les principaux suffixes qui servent à former des substantifs 
sont : -et, diminutif; -ab désigne un art; -ip désigne une science; 
-ay désigne un métier; -ak désigne la machine, -ef, l'instrument à 

1. Dnns III, les grades étaient indiqués comme suit : tuik, tuek, tuak; 
tuin. tuen, tuan; ... ensuivant exactement la série des nombres. Dans IV, 
ces mots désignent les intervalles musicau.x {prime, seconde, tierce, ...). 

2. Pourquoi pas à l'Océanie tout entière? 

3. D'où sme-, qui signiRe capital, principal, primordial. 

.. ^ «■ 



178 SECTION II, CHAPITRE VI 

faire la chose indiquée par la racine; -un (D. -ung) désigne 
Vaction exprimée parla racine; -ud, le résultat de l'action; -uv, le 
lieu, et -ut, le temps de l'action; -uf, la qualité abstraite. Cer- 
tains de ces suffixes sont parfois de simples caractéristiques 
logiques, comme -ip (nous connaissons déjà les suffixes -im. 
-em,... caractéristiques des noms de pays). Tels sont aussi : -an, 
qui désigne les choses spirituelles; et -eg, qui désigne les ani- 
maux, excepté les plus familiers, comme dog = chien, kat = chat, 
kav = cheval, etc. ; mais on « spélinise » les noms suivants : 
kengeg = kangourou, krokeg = crocodile, salmeg = salamandre. On 
en forme d'autres avec des racines abstraites : mileg = colombe 
(de mil = amour); kobeg = araignée (de kob ^ filer). L'auteur 
préfère les racines abstraites au point de proposer d'appeler fie 
la pêche (action de pécher), et ficeg \& poisson. Ici encore, la varia- 
tion des voyelles sert à exprimer divers degrés : ainsi de nat = 
nature on forme d'abord natip = histoire naturelle, puis natep = 
physique, et enfin natap = métaphysique. 

Les principaux suffixes qui servent à former les adjectifs sont • : 
-1 (il, -el) que nous avons vu appliquer aux pronoms et aux 
noms de nombre; -ik, -ir; -if, qui signifie plein de (E. -fui); -lik, 
qui signifie semblable à (D. -lich) ; -nik, qui signifie privé de (E. less) ; 
-iv, qui indique la capacité d'agir (E. -ive, F, -if); -œbil, qui 
exprime la possibilité ou la dignité (E. F. -able, -ible). 

Les verbes se forment souvent en ajoutant simplement à une 
racine substantive la voyelle caractéristique des temps (-i au 
présent). Quand la racine désigne un animal, le verbe dérivé 
indique le cri de cet animal : dogi, aboyer; kati, miauler, etc. 
Si l'animal ne rend aucun son, le verbe dérivé indique une action 
ou une propriété caractéristique. De même le verbe dérivé du 
nom d'un organe indique sa fonction : luk =: œil, luki = voir. 

Les verbes qui signifient /atre ou rendre tel ou tel se forment 
au moyen du suffixe -ig : ex. : dol, douleur, doligi, faire mal; lum, 
lumière, lumigi, éclairer. Mais cet emploi n'est pas général; 
ex. : klin, propreté, klini, nettoyer; nud, nudité, nudi, dénuder, etc. 

Les mots composés se forment en juxtaposant les racines, 
séparées, s'il y a lieu, par la voyelle -o. Ex. : vapobad, bain de 
vapeur; vaponav, bateau à vapeur; vapovag, voiture à vapeur; 



1. Comme en Volapùk, la racine est toujours le substantif : klin, pro- 
preté, klinir, propre; nud, nudité', nudir, nu. 



BAUER : SPELIN 179 

natosap, science de la nature ; lumolog, fenêtre {trou à lumière) ; spa- 
zolin, langue universelle. 

Certains mots dégénèrent on préfixes : ainsi slak =^ électricité 
ilovicnt en composition sle- : slegaf, télégraphe; slefon, léléptione 
(cf. fonogaf = phonographe). 

Enfin rauteur semble indiquer certains contraires en retour 
nant la syllabe-racine : gub = froid, bug = chaud (d'où : bugo- 
yumiz = thermomètre) : lin = langue (d'où Uni = parler), nil = 
oreille (d"où nili^ entendre). 

Voici, à titre d'échantillon, le Pater traduit en Spelin : 

Pat isel. ka bi ni sielœs ! Nom el zi bi santed ! Klol el zi komi ! Vol 
el zi bi faked, kefe ni siel. efe su sium! Givi ide bod isel desel is. 
Fegivi dobœs isel. kefe tet is fegivis ta yadobœs isel; et nen duki 
is ni tantœ. bœt libi is de mal. 

L'auteur fait ressortir la brièveté de sa langue par rapport aux 
langues vivantes et même au Volapûk : il constate que là où le 
\'olapnlc emploie 100 lettres, le Spelin n'en emploie que 80: que 
le Spelin a oO pour 100 de mots monosyllabes, tandis que le 
]olapûk n'en a que 24 pour 100; et qu'en Spelin 62 pour 100 des 
mots se terminent par une voyelle, tandis qu'en Volapillt on n'en 
trouve que 40 pour 100 au plivs, ce qui rend le premier plus 
harmonieux que le second. Enfin il a établi certaines règles de 
formation des mots pour éviter les nombreuses isoméries du 
l'olapiik. 11 conclut à la supériorité du Spelin sur le Volapiik. 



Critique. 

Comme nous l'avons dit, nous laissons au lecteur le soin de 
juger la « Combinatoire linguistique » d'après ses résultats. 
<lont nous avons cité de nombreux exemples. Nous nous borne- 
rons à remarquer l'incompatibilité qui existe entre les deux 
principes adoptés à la fois par l'auteur : d'une part, le principe 
<j priori de la Combinatoire et de la corrélation, c'est-à-dire de 
la construction logique des mots; d'autre part, le principe a 
posteriori de la conformité aux langues vivantes, et de l'adoption 
<les racines internationales. Le conflit perpétuel de ces deux 
principes aboutit à une incohérence parfaite dans le vocabu- 
laire et tlans la grammaire ; en définitive, c'est le principe a 
posteriori qui est sacrifié au principe a priori. Par exemple, le 



180 SECTION II, CHAPITRE VI 

fait de réserver 2 voyelles et 2 consonnes à la formation des 
affixes et à l'euphonie oblige à les exclure des racines, et par- 
tant à dénaturer les racines qui les contiennent. Le retour 
incessant de la gamme des voyelles, employée pour toutes les 
flexions grammaticales, rend celles-ci entièrement artificielles 
et arbitraires, et, de plus, difficiles à distinguer, car il faut un 
effort de mémoire pour se rappeler ce que chaque voyelle 
signifie dans tant de circonstances diverses '. Dans le vocabu- 
laire, ce ne sont pas seulement les pronoms, les particules, les 
noms de nombre qui sont formés a priori de toutes pièces ^ ; ce 
sont encore la plupart des noms et des verbes, composés sui- 
vant des règles logiques qui rappellent les langues philoso- 
phiques. L'usage des affixes caractéristiques exerce sur les 
racines naturelles plus do ravages encore qu'en Volapiik notam- 
ment dans les noms de pays). L'exemple le plus curieux de cet 
abus est l'emploi de la lettre s comme « signe d'intégration ». 
qui devrait aboutir logiquement à l'exclure de toutes les racines. 
L'auteur n'a pas consenti à ce sacrifice héroïque, de sorte qu'à 
côté de mots comme spaz, side, sif, ou de préfixes comme 8me-,sko-, 
où s a le sens défini, on a des mots comme siel (ciel), sian (océan), 
sig (cigare), et des préfixes comme sle-, où s n'a pas du tout ce 
sens. Enfin l'auteur aime mieux former des mots composés ori- 
ginaux que d'adopter les mots internationaux les plus connus ; 
et sa Combinatoire est si riche qu'elle lui fournit tous les syno- 
nymes suivants : spesapuv. gresapuv. mesapuv, gresapokul, gre 
nocuv, grenocokul, stekul, stesapuv, speticuv, spelernuv, etc., 
pour désigner ce que dans tous les pays civilisés on appelle... 
Université. 



1. Quelle corrélation y a-t-il, par exemple, entre Je, tu, il, et aujourd'hui, 
hier, avant-hier? 

2. Peu importe que ni signifie dans en japonais, et que ik signifie un 
en ... tchérémisse (!); ce sont là des rencontres fortuites qui n'empêchent 
pas ces mots d'être construits a priori. 



CHAPITRE Vil 



FIEWEGER : DIL 



Le DU se présente manifestement comme un perfectionnement 
du Volapûk. Il repose sur les mômes principes, et nous permettra 
d'en mieux apprécier la valeur. 



• Grammaire. 

L'alphabet se compose des H voyelles : 

a, e, i, 0, u (ou) 
et dos 17 consonnes : 

b, p; d, t; g, k: v. f; z, s; c, j; y, 1, m, n, r, 

qui se prononcent comme en français, à part : g toujours dur; 

s toujours dur ; c = dch; j = ch (comme en Volapûk). 

Vaccent csl sur la dernière syllabe (comme en Volapûk). 

Il n'y a pas d'article, ni défini ni indéfini. 

Les substantifs se déclinent comme il suit : 



Nom. om Vhomme 
Gén. orna de l'homme 
Dat. omo à l'homme 
Ace. omi l'homme 



ornez les hommes 
omaz des hommes 
omoz aux hommes 
omiz les hommes 



Les genres sont toujours naturels. Ils se distinguent par les 
désinences -ec (masc.) et -ev (fém.). 
Los adjectifs sont invariables en genre et en nombre. Le com- 

1. Internationale Verkehrssprache Dil oder besles Vei'stàndigungstnitlel 
zwischen den Nationen nach dem System des Dr. Gûl in Bagdad : Gram- 
înalik, par Fieweger (1893). — Slammwôrterbuch des Dil und stammàhn- 
liche Wôrfer, par Fiewec.er (1894; Brcslau, Adcrholz). Il y a une traduc- 
tion de la Grammaire en Volapilk, et une autre en Dil, dont voici le titre : 
Dil med gutun kaipeni fra nepez ze gloz doka Gûl en Bagdad. 



182 SECTION II, CHAPITRE VU 

paratifet le superlatif se forment au moyeu des suffixes -ur ef 
-un. Ex. : gut, bon; gutur, meilleur: gutun. le meilleur. 

Les noms de nombre sont : 

un, 1; tun. 2; zan, 3; fir, 4; bej, 5; siz, 6; sib, 7; sek. 8; nov, 0. 

Les dizaines se forment en ajoutant aux unités le suffixe du 
pluriel -ez (comme en Volapiik) : unez, 10; tunez, 20; zanez, 30; 
tunezzan, 23; zad = 100; mil = 1.000; unon = 1 million; tunon = 
1 billion, etc. 

Les nombres ordinaux dérivent des précédents au moyen du 
suffixe -un (comme le superlatif). 

Les pronoms personnels sont : 

Sing. Plur. 

l'« personne eb, je, ebz, nous. 

2* — el, tu, elz, vous. 

3« — em, il, emz, ils. 

Ils se déclinent comme les substantifs. Les pronoms de la 
3'' personne prennent les désinences du genre. 

Les pronoms possessifs dérivent des pronoms personnels par 
l'adjonction d'un -e : ebe, ele, eme; ebze, elze, emze. Ils sont sou- 
vent remplacés (comme en Volapiik) par le génitif du pronom 
personnel ; eba, ela, ema, etc. 

Les pronoms démonstratifs sont : id, ceci; ed, cela; kid, tel; did, le 
même; ded, celui (qui). 

Les pronoms relatifs-interrogatifs sont : ki (masc. fém.) et kt 
(neutre) ; les mêmes à l'accusatif qu'au nominatif (comme en 
français). Ils servent aussi d'adjectifs interrogatifs : quel? 

Tous ces pronoms prennent les désinences masculine et fémi- 
nine. 

Les pronoms indéfinis sont : ik, quelqu'un; ek, personne; an, 
aucun; kik, chacun; ez, quelque chose; nez, rien; iz, tout; jak, peu; 
jok, beaucoup '. 

Les verbes n'ont qu'une seule conjugaison. Soit le radical lob 
(louer, D.). L'indicatif présent se forme en lui ajoutant les pro- 
noms personnels : 

lobeb, lobel, lobem ^ ; lobebz, lobelz, lobemz. 

1. On remarquera l'opposition de sens entre ek et ik, jak et jok (voir le 
Vocohulaire). 

2. Les 3°' personnes (sing. et plur.) peuvent prendre au besoin les dési- 
nences de genre. 



FIEVVEGER t DIL 183 

Le parfait (défini et indéfini), le plus-que-parfait, le futur et le 
futur antérieur se forment en remplaçant respectivement e par 
a, i, 0, u dans la terminaison de l'indicatif. Ainsi : lobab, j'ai 
loué; lohib, j avais loué; lobob. Je louerai; lobub, /aurfli loué. 

Vinfinitifsc forme en ajoutant au radical les terminaisons -en 
(présent) et -an (passé) : loben, louer; loban, avoir loué. 

Les participes se forment en ajoutant au radical les terminai- 
sons ed (présent) et -ad (passé) : lobed, louant; lobad, ayant loué. 

Le subjonctif se forme en ajoutant les désinences personnelles 
à linfinitif présent : lobeneb, que je loue; lobenab, que j'aie loué; 
lobenib, que j'eusse loué. 

Le conditionnel (présent, passé) coïncide avec le subjonctif 
(imparfait, plus-que-parfait) comme en allemand. 

L'mipt'ra/i/ s'indique en ajoutant la désinence -ed ' à l'indicatif : 
lobeled, louez ; lobebzed, louons. 

L'optatif (impératif poli) remplace cette désinence -ed par la 
désinence -ez. 

Le passif se forme eh intercalant i immédiatement après le 
radical à tous les modes et temps de l'actif: lobien, être loué; 
lobian, avoir été loué; lobied, loué (qu'on loue); lobiad, loué (qu'on 
a loué). 

Le passif sert à suppléer l'absence du pronom on. On traduit 
on loue par lobiem, est loué (comme en latin). 

La forme réfléchie est indiquée par un i placé après la dési- 
nence : lobebi, je me loue. 

La forme réciproque est indiquée par un a placé après la dési- 
nence : lobemzu, ils se louent l'un l'autre. 

Enfin on traduit certains auxiliaires (allemands) en intercalant 
après le radical les syllabes suivantes : 

aj pouvoir (moralement); D. dûrjen. 

ej devoir; D. sollen. 

ij vouloir. 

oj pouvoir (physiquement); D. kônnen. 

uj devoir, falloir; D. mùssen. 

La syntaxe est très simple : les verbes régissent tous l'accusatif 
pour leur l'"' complément (régime direct) et le datif pour les 
autres (régime indirect). Les prépositions régissent toutes le 
nominatif. 

1. La même que pour le participe présent. 



184 SECTION II, CHAPITRE VII 

La construction régulière est la suivante : sujet, verbe, régime 
direct, régime indirect. L'adjectif, le nom de nombre, le génitif 
se mettent après le substantif, et la préposition avant lui ; l'adverbe 
se met après le verbe ou le mot qu'il détermine (y compris la 
négation ne). L'interrogation se traduit par la particule 11 en tête 
de la proposition (comme en Volapiik). 



Vocabulaire. 

Le DU n'a que des racines monosyllabiques, qui paraissent 
construites par combinaison; les unes ont le sens des racines 
naturelles (surtout allemandes) qu'elles rappellent plus ou moins 
vaguement; les autres ont des sens arbitrairement choisis. Le 
monosyllabisme n'épargne même pas les noms propres de pays : 
rop, Europe; sic, Asie; frik, Afrique; rik, Amérique; rus, Bussie; 
sman, Turquie (Osmanlis); doit, Allemagne (D. Deulschland) ; dien, 
Inde (D. Indien); tien, Argentine; ciar, Hongrie (magyar); cik, Bel- 
gique; cip, Egypte; sem, Luxembourg; yer, Bavière; veir, Wiirttem- 
berg; nal, Anhalt; enfin : meuk, Mecklembourg ; meak, Mecklembourg- 
Schwerin, et meok, Mecklembourg-Strelitz. 

De même, les noms des éléments chimiques sont réduits à 
une syllabe, qui rappelle plus ou moins leur notation abrégée : 
ag, argent; al, aluminium; ok, oxygène; col, chlore; cor, chrome; 
civ, mercure. 

Les racines empruntées aux langues anciennes sont traitées de 
môme : blem, problème; blik, république; dak, rédaction; mem, 
mémoire; mik, fourmi (L. formica): plom, diplôme; nés, fenêtre 
(L. fenestra), etc. 

Certaines racines sont empruntées textuellement (phonétique- 
ment) au français, comme : blag, ble, brid, briz, dot, drol, foar, 
fuet, flej, goj, jat (achat, et non chat), jik, joz, kaj, kloj, koz, ku, 
kud, kut (coût), kuv (couverture), let [lettre), moan, mok, muj (niou- 
cher, non mouche), nec (neige), nos, pak (Pâques), pej (pèche, fruit), 
pus {pouce), roj, sac (sage), sir (cire), suj (souche), taj [tache), trus, 
truv (trouver), zit (visite). 

D'autres à l'anglais, comme : beg (prière), bon (os), bim (rayon), 
bren (cerveau), dir (cher), diuk (duc), dor (porte), jep (forme), jev 
(raser), nait (chevalier), rul (règle), sev (sauver), spun (cuiller), ti (</ié), 
vik (semaine), vit (blanc), vod (eau). 



FIEWEGER : DIL 185 

D'autres enfin ont une origine obscure ou incertaine, et 
paraissent choisies arbitrairement, comme : dil, langage; din, 
religion; fil ", éléphant; gur, mont; mab, temple; nan, été; nib, voiture; 
nim-, ichneumon; ran, orient; sag, sanlé; sed, coutume; siv, cœur; 
toj, encre; tul, longueur; ved, 6ots; yir, crainte; ZOT, force. C'est le 
cas d'une bonne moitié des racines du lexique. 

Les procédés de dérivation ne sont pas moins arbitraires. Le 
suffixe -er indique les personnes en général ; -ec indique les per- 
sonnes masculines, et -ev les féminines. Les mômes suffixes pré- 
cédés de i (signe du passif) marquent les personnes qui subissent 
une action. Les mômes, précédés de u, marquent les personnes 
dégénérées (ex. : omuec, eunuque). 

Le suffixe -ir marque les animaux, en général ; -ic les animaux 
mules, et -iv les femelles. Les mômes, précédés de u, marquent 
les animaux chAtrés. Ex. : galuic, chapon. 

Le suffixe -ar marque les plantes (-ac les plantes mâles; -av, les 
plantes femelles). 

Le suffixe -id marque les jeunes. Ex. : loj, cheval; loiid, poulain. 

Le suffi.xo -ef marque les collectivités; -if marque les emplois, 
fonctions, dignités; -of marque le commerce; -on, le lieu, etc. 

Les adjectifs se forment au moyen des suffixes -aie, qui marque 
la forme; -oie, la ressemblance; -ile, la manière; -oce, la dignité 
(qui mérite de...); -ioje, la possibilité; -uoje, la facilité; -iuje, la 
nécessité, etc. 

Les verbes dérivés d'adjectifs se forment au moyen des suffixes 
-en = être (guten, être bon); et -eten = rendre (guteten, rendre bon). 
Nous avons vu les suffixes qui remplacent les auxiliaires. 
D'autres expriment : -ap, le commencement de l'action ; -ep, la fin 
de l'action; -ip, l'achèvement de l'action; -iep la continuation 
de l'action; -iap, l'apprentissage. Ex. : yazen, écrire; yazapen, 
commencer à écrire;... yaziapen, apprendre à écrire. 

Il y a aussi de nombreux préfixes, dont la plupart sont des 
particules (prépositions ou conjonctions). Certaines de ces parti- 
cules sont empruntées au latin ou aux langues vivantes : e, et: 
0, ou; ne, ni; si, si; ma, mais; fra, entre; gre, malgré; d'autres sont 
comi)osécs a priori, et toujours monosyllabiques : fu, à côté de; lu, 
le long de; bu, nonobstant, etc. 



1. Qui signifie feu en Volapilk. 

2. Qui signifie animal en Volapilk. 



186 SECTION II, CHAPITRE VII 

Il y a encore d'autres procédés de dérivation, spéciaux au DU, 
qui consistent, soit à ajouter une voyelle à l'intérieur du radical, 
soit à remplacer la voyelle radicale par une voyelle contraire 
(pour marquer les opposés). Les voyelles contraires sont : a et e; 
e et i; a et o; a et u. 

Ce procédé de dérivation s'applique aux particules : ex. : en = 
dans, in = hors de; u ^= près, a = loin; su = sur, sa =: sous; le = 
avant, la = après; spe = tard, spi = tôt; ik = quelque part, ek r= 
nulle part ; ta = hier, te = aujourd'hui, to = demain (cf. : ti = thé, 
tu =/rop); etc. (Voir aussi les pronoms indéfinis cités plus haut). 

11 s'applique aussi aux grands mots. Voici les exemples cités 
par l'auteur : geb := donner, geib = prendre; vig = berceau, vieg 
= tombe ; Ion = source, foan = embouchure ; tul = longueur, tuai = 
brièveté. Ajoutons-en quelques autres non moins caractéristiques : 
ne = non, nei := oui: nor = nord, noar = sud; goj =: gauche, gaj = 
droite ; soaf = soif, sof = faim ; stad = ville, staed = campagne ; laf 
= rire, laef = pleurer; rij = richesse, riej = pauvreté; ren = pro- 
preté, rein = malpropreté; poem := poésie, poim = prose; slaf = 
sommeil, slaef = veille; stel = étoile, steol = étoile fixe, steal = 
planète ; top = canon, toip = obus ; lek = électricité, lik = magné- 
tisme: vit = blanc, viet =: «o/r; ver = vers, vier = strophe (vir = 
tourbillon); vin = i»i/i, vien = vinaigre (ven = veine); vor = pn/i- 
temps, voar = automne: nan = e'/é, naen = /lirer (non = none°>.): 
enfin : kriv = catholicisme, et kriev = protestantisme. Citons aussi : 
glev = glaive, glav = sabre, gliv = ^pe'e. 



Critique, 

Le DU a les mêmes défauts que le Volapûk, notamment l'arbi- 
traire du vocabulaire et de la grammaire. Comme lui, il déforme 
systématiquement les racines naturelles pour se conformer à 
certaines règles a priori, et surtout à l'exigence excessive de la 
brièveté et du monosyllabisme. Comme lui, il compose les 
flexions grammaticales et les affîxes de dérivation par des com- 
binaisons arbitraires de lettres (notamment de voyelles). Il a 
pourtant sur lui quelques avantages : son alphabet est plus 
complet; sa conjugaison est plus rationnelle (quoique tout aussi 
arbitraire), les temps étant indiqués, non plus par des préfixes 
qui défigurent le radical verbal, mais par des suffixes (comme 



FIEWEGER : DIL 187 

dans les principales langues européennes). Mais ce qui est le plus 
intéressant et le plus instructif dans le DU, c'est son vocabulaire, 
parce qu'il montre à quelles incohérences et à quelles fantaisies 
on peut al)outir par l'application simultanée de principes a prtort 
et de principes a posteriori. Les nombreux exemples que nous 
avons cités nous dispensent de toute critique sur ce point, et 
montrent que le choix des racines ne tient aucun compte de leur 
internationalité : c'est ainsi que sak, le plus international des 
radicaux, ne signifie pas sac, mais cuissel En somme, le DU est à 
certains égards un perfectionnement du Volapiik; mais, à d'autres 
égards, il en est la caricature. 



CHAPITRE VIII 

DORMOY : BALTA * 

Le Balta est un perfectionnement du Volapûk, dont l'auteur sest 
efforcé de simplifier et de régulariser la grammaire. 

Grammaire. 

Valphabet comprend 5 voyelles : 

a, e, i, 0, u (ou) 
et 14 consonnes : 

b, d, f, g, j, k, 1, m, n, p, s, t, v, y. 

g et s sont toujours durs; j se prononce ch. L'auteur rejette les 
voyelles infléchies du Volapûk; il exclut les consonnes c, q, h, r, 
X, z, comme inutiles ou malaisées à prononcer. Toutes les syllabes 
devront être à peu près également accentuées ; la dernière pourra 
l'être un peu plus. 

11 n'y a pas d'article, ni défini, ni indéfini. 

Les substantifs ont leur radical commençant et finissant par 
une consonne. Ils n'ont pas de genre propre; le féminin sera 
marqué par un préfixe (ej-)- Us ne se déclinent pas, et prennent 
simplement un -s au pluriel. 

Les adjectifs se terminent tous en -a. Ils ne se déclinent pas 
plus que les substantifs, et ne prennent le -s du pluriel que 
lorsqu'il est nécessaire pour le sens. 

1. Le Balta, langacje international conventionnel, par Emile Dormoy, 
ingénieur en chef des mines (Tours, impr. Arrault, 189.3). M. Dormoy a fait 
partie du Comité central de l'Association française pour la propagation du 
Volapûk. Son ouvrage contient une revue historique des projets antérieurs. 
Ce projet avait paru en 1887 dans Le Moniteur de l'Exposition. 



DORMOY : BALTA 189 

Los degrés de comparaison seront indiquf^s analytiqucment par 
(les particules spéciales (comme plus, très en français). 

Les noms de nombre sont construits a priori par des combinai- 
sons de voyelles et de consonnes : 

ba, 1 ; be, 2 ; bi 3 ; bo, 4 ; bu, 5 ; 
ja, 6; je, 7; ji, 8; jo, 9; ju, '. 
Les dizaines sont indiquées par les mômes syllabes suivies de -s : 
bas, 10; bes, 20; bis, 30, etc. Puis : fol = 100; mil = 1.000; mion 
=: 1 million; mimion = 1 milliard. Par exemple : 
Mijifoljisejo = 1889. 
Les nombres ordinaux dérivent des nombres cardinaux au moyen 
(lu suffixe -a (des adjectifs) : bala, premier; bêla, second, etc. ; 
basa, dixième; besa, vingtième, etc. 

Les adjectifs multiplicatifs se forment au moyen du suffixe -ta : 
balta, simple; belta, double, etc. 
Ainsi s'explique le nom du Balta..., grâce à une métaphore. 
Les adverbes numéraux se forment (comme tous les adverbes 
dérivés d'adjectifs) en .changeant -a en -i : bali, premièrement; 
balti, simplement. 

Les nombres partitifs (dénominateurs de fractions) se forment 
au moyen du suffixe -dil : beldil = demi, moitié; bildil = tiers; 
boldils bi = trois quarts. 

Les nombres de fois se forment au moyen du suffixe -kemi : bel 
kemi == deux fois. 

Ia'9, pronoms personnels sont également formés a pnori. L'auteur 
préfère (à l'inverse du Volapûk) faire varier la voyelle et garder 
la même consonne : al == je; el = tu; il = il, elle; ol = on; ul = 
ce {cela). 

Les pronoms du pluriel se forment au moyen de la consonne s : 
as = nous; es = vous; is = ils, elles. Même (L. ipse) se traduit par 
la répétition du pronom : al-al, moi-même. 

Les adjectifs-pronoms possessifs dérivent des pronoms personnels 
par l'adjonction du suffixe -a : ala, mon; ela, ton; ila. son: ola; ula; 
asa, /io/r<?; esa, votre; isa, leur. 

Les pronoms-adjectifs démonstratifs sont de la forme vca : 
apa, ce, ce... -ci, celui-ci. 
epa, un certain. 
ata. quelque, quelqu'un. 

1. La place assignée au zéro étonne, de la part d'un mathématicien. 



190 SECTION II, CHAPITRE VIII 

eta, chaque, chacun. 
ita, l'autre, un autre. 
ota, aucun, personne. 
uta, le même. 

De même, les pronoms relatifs : 

oka, qui; okea, que, 

qui deviennent interrogatifs à l'aide du préfixe li : 

li-oka, qui? quel? li-okea, que? quoi? 
apaka = celui qui; apakea = celui que. 
ulka ^ ce qui; ulkea :=cequeK 

La conjugaison des verbes est réduite au minimum. L'auteur a 
été d'abord tenté de suivre l'exemple du Volapûk, en soudant le 
pronom au radical verbal (par exemple : logal, je vois ; logel, tu 
vois; logil, il voit, etc.). Mais il a préféré une conjugaison [)lus 
analytique, où le pronom (ou le sujet) précède le verbe, inva- 
riable en personne et en nombre. 

Il n'admet que trois temps, marqués respectivement par les 
préfixes a- (présent), e- (passé), i- (futur). Ainsi : 

al alog = je vois. 
el elog = tu as vu. 
il ilog = il verra. 

11 ne prévoit pas de temps secondaires, ni de modes, sauf l'in- 
finitif, marqué par le suffixe -e : loge, voir. Le participe passé 
passif se forme en ajoutant -a à l'infinitif : logea, vu. Le passif 
se forme au moyen du préfixe oj- : al oj-alog, je suis vu. 

Les verbes impersonnels se conjuguent de même. Exemple : 
nife = neiger; ul nif =: il neige. 

Les verbes te (être) et fe (avoir) se conjuguent régulièrement : 
al at, je suis; al et, je fus; alit, Je serai; al ai, j'ai; al et, j'eus; alif, 
j'aurai. 

La négation et V interrogation s'expriment respectivement par les 
préfixes ni et li- : al ni alog = je ne vois pas ; el li-alog = vois-tu ? 
el ni li-alog ^ ne vois-tu pas? 

Les adverbes (primitifs), les prépositions et les conjonctions sont 
de la forme vcv, et se terminent respectivement en -i, -o, -u. 
Ainsi : efi == auparavant; efo = avant; efu = avant que. Ces trois 

1. II semble que dans ulka, apaka, le changement de -a en -ea traduise 
l'accusatif, tandis que dans oka il traduit le neutre. 



DORMOY : BALTA 191 

formes peuvent s eniployer l'une i)Our l'autre, quand il n'y a pas 
lieu à équivo(iue. 

La principale règle de syntaxe consiste (comme en Volapuk) à 
placer le déterminant après le déterminé : buk penea gudi = un 
livre bien écrit (buk = livre ; pen = plume ; gud = bonté). 

La construction régulière est la suivante : sujet, verbe, régimes 
direct et indirect. Seulement cet ordre peut être interverti pour 
rattacher les propositions subordonnées (relatives) à la prin- 
cipale. 

Vocabulaire. 

L'auteur a donné un lexique français-balta contenant 2200 mots 
usuels. Il a conservé autant que possible les radicaux du Volapiik, 
excepté quand son alphabet ou les règles relatives à la forme 
des mots l'obligent ù les changer. 

Les radicaux sont tous des substantifs; en leur ajoutant le suf- 
fixe -a, on forme des adjectifs; -e, des verbes; -i, des adverbes. 
Ainsi toutes les parties du discours se distinguent par leur 
forme : « Tous les mots qui finissent par une consonne autre 
que s sont des substantifs, s'ils commencent également par une 
consonne; et des verbes conjugués, s'ils commencent par une 
voyelle », qui est a, e, i suivant le temps. « Tous les mots qui 
finissent en -a sont des adjectifs s'ils commencent par une con- 
sonne, et des pronoms s'ils commencent par une voyelle. Tous 
les mots qui finissent en -ea sont des adjectifs verbaux; tous les 
mots qui finissent en -e sont des verbes à l'infinitif; en -i. des 
adverbes; en -o, des prépositions; en -u, des conjonctions. » 
Les dérivés se forment au moyen des suffixes : 
-am qui indique l'action, 
•en — l'industrie, et 

-el — celui qui exerce l'industrie : 

bir :== bière, biren = brasserie, birel = brasseur. 
-il qui indique un diminutif; 

dom = maison, domil = petite maison. 
-av qni indique la science : 

God = Dieu, godav = théologie. 
et des préfixes : 

aj- qui indique le mâle : aj-gok ^cog. 

ej- — la femelle : ej-gok =pou/«. 



192 SECTION II, CHAPITRE VIII 

ij- qui indique le jeune : ij-gok =pou/e/. 

le- — la grandeur : ledom= pa/ais. 

lu- — l'humilité : 

heg^ prière, lubeg = mendicité. 

ko- qui indique l'idée d'avec, en commun 
vob = travail; kovob = collaboration. 

disa- qui signifie sous. 

de- qui indique éloignement, séparation. 

ge- — la répétition. 

ta- — le contraire. 

ne- — la négation. 

Tous ces affixes sont empruntés au Volapûk. Quant aux mots 
composés, ils se forment, comme en Volapûk, en unissant les 
deux radicaux au moyen de la voyelle -a- (l'idée déterminante la 
première). Exemple : ted = commerce; tedadom = maison de 
commerce. 

Pour donner une idée de la méthode de composition de l'au- 
teur, citons les mots qu'il compose au moyen des noms de nom- 
bres. D'abord les heures : jaltok= six heures; beldila dup = une 
demi-heure; basbedel = midi (douze-jour); basbeneit = minuit 
{douze-nuit). Puis les jours de la semaine : baldel = dimanche; 
beldel =: lundi, etc. Ensuite les mois : balmul = janvier; belmul = 
février;... basbemul =: décembre. Enfin les saisons : balsod = prin- 
temps;.... bolsod = hiver. L'auteur applique encore ce système de 
numérotage aux sept couleurs de l'arc-en-ciel : balkol = violet 
(kol = couleur); helkol = indigo;.... jalkol = orangé; jelkol = ro«gfe; 
et même aux cinq parties du monde : Lebalen =: Europe; 
Lebelen = Asie; Lebilen =: Afrique; Lebolen = Amérique; Lebulen 
= Océanie. 

Critique. 

Par rapport au Volapûk, auquel il convient de le comparer, le 
Balta marque un progrès : sa grammaire est beaucoup plus 
simple ; elle est aussi plus analytique, et par là plus conforme à 
l'esprit des langues modernes. Mais elle est trop simple, ou tout 
au moins incomplète (le Balta n'est d'ailleurs qu'un projet de 
langue, et non une langue toute faite). De plus elle emploie des 
flexions absolument arbitraires, fondées uniquement sur la suc- 
cession conventionnelle des voyelles. De même les pronoms, les 



DORMOY : BALTA 193 

noms de nombre et les particules sont construits entièrement a 
priori, ce qui les rend fort (lifficiles à retenir et j\ distinguer. 
Itnfin le vocabulaire, étant celui du Volapûk, a tous les défauts 
(jue nous avons déjà signalés; il est même encore plus factice, 
par suite de l'introduction des nombres dans la formation de 
certaines séries de mots, qui rappelle les pasigraphics les j)lus 
artificielles. 



CouTURAT et I^EAU. — I^angue univ. 



13 



CHAPITRE IX 

GUARDIOLA : ORBA * 

Valphabelde cette langue comprend 21 lettres, 5 voyelles : a, e, 
i, 0, u (ou), et 16 consonnes : b, d, f, g, h (Icli), k, 1, m, n, p, r, s, 
t, V, X (c/i), y (i consonne). Il n'y a pas de diphtongues. 

L'accent porte en général sur la voyelle qui précède la dernière 
consonne du mot, excepté quand elle est une désinence gramma- 
ticale ; dans les autres cas, il est marqué dans l'écriture et l'im- 
pression. La déclinaison ne porte que sur les articles et les pro- 
noms. 

Varticle défini est i, l'article indéfini u. Ils se déclinent comme 
suit : 





Sing. 


Plur. 


Sing. 


Plur. 


Nom. 


i 


is 


U 


US 


Gén. 


iti 


isti 


uti 


usti 


Dat. 


ita 


ista 


uta 


usta 



L'accusatif et l'ablatif sont semblables au nominatif. 

Les substantifs ont 3 genres (naturels) : le masculin caractérisé 
par -0, le féminin par -a; le neutre n'a pas de désinence propre, 
mais le genre indéterminé (m. et f. à la fois) a pour désinence 
-ie. 

Le pluriel se forme en ajoutant un -s. 

Les adjectifs sont invariables, excepté quand on les trans- 
forme en substantifs, en leur ajoutant -io pour le masculin, -la 
pour le féminin et -ie pour le genre indéterminé ^. 

L Kosmal Idioma. Gramàlika uti nove praia kiamso Orba. — Universal- 
Sprache. Grammalik einer neuen Sprache, Orba genannt, von José Guar- 
DioLA. 96 p. in-S" (Paris, Paul Schmidt, 1893). 

2. Le neutre est identique au radical : V8k= une vieille chose \ vekio = 
(un) vieux; vekia = (une) vieille; vekies = (les) vieux. 



del 


dol 


dels 


dois 


elol 


olol 


elols 


olols 



GUARDIOLA : ORBA 195 

Les degrés s'indiquent par les surfîxes -al (comparatif) et alto 
(superlatif) •. 
Les pronoms personnels sont, au nominatif : 

1" p. 2« p. 2' p. polio. 3« p. m. 3* p. f. 3' p. n. 

Sing. in at ul il el ol 

Plur. ins ats uls ils els ois 

Ils forment leur génitif et leur datif comme les articles (-ti,-ta), 
et leur accusatif en préfixant 1-. Ils prennent dans certains cas 
une forme abrégée. 
Les adjectijs possessifs sont, au nominatif : 
Sing. din dat dul dil 

Plur. dins dats duls dils 
et \es pronoms possessifs : 

Sing. inol atol ulol ilol 

PI tu*. inols atols ulols ilols 
Les uns et les autres se déclinent comme Jes articles. 
Les pronoms démonslratifs sont, au nominatif singulier : 

den, celui-ci; len, celui-là. 
Les pronoms relatifs sont ki (m. et f.), ke (n.), et kial (iki= celai 
qui). 

Tous ces pronoms forment leur pluriel et se déclinent comme 
les articles. 

Les nombres cardinaux sont : 

u, du, tre, kat, hin, sei, set, ot, neu, sen; puis : usen, dusen 

neusen; vin = 20; tren = 30; katten = 40; hinten = 50;.... senti 
= 100; du senti = 200;.... mil = 1.000. Les unités précèdent tou- 
jours les dizaines 2 ; 87 = setotten. 

Les nombres ordinaux se forment en ajoutant aux cardinaux le 
suffixe -lo. 

Les noms de nombre servent à former les noms des jours et 
des mois. 

Les verbes n'ont qu'une conjugaison, qui est régulière. Bien 
qu'ils soient facultativement précédés des pronoms, ils varient 
suivant la personne. Les 6 personnes du singulier sont caracté- 
risées respectivement par les voyelles : 0, a, ia, i. e. ie. et les 
6 personnes du pluriel par les mêmes voyelles suivies de -s. 

1. Cependant, on trouve parmi les adverbes : bene = bien, et esior = 
très bien. 

2. Suivant l'usage illogique de ralletnand (qui énonce les mille, les cen- 
taines, puis les unités et eniln les dizaines). 



196 SECTION II, CHAPITRE IX 

Les temps principaux sont caractérisés par diverses consonnes 
qui précèdent la désinence personnelle; savoir : 
b pour l'indicatif présent ; 
d — imparfait; 

f — parfait; 

1 — futur ; 

k — le subjonctif présent; 
m — passé ; 

n — le conditionnel; 
t — l'impératif; 
s — l'infinitif et les participes : 
[ -se désigne l'infinitif présent; 
< -sa — le participe présent; 
( -80 — — passé (passif). 

Exemple : lem = amour; lemse = aimer, lemsA = aimant, lemso = 
aimé. 

Il y a deux auxiliaires : ase = avoir, ese^ être. Le premier sert 
à former les temps indirects de l'actif; le second, tous les temps 
du passif. Ils peuvent perdre leur radical (a, e) et se réduire à 
leur terminaison qui s'accole au participe (avant pour avoir, après 
pour être). Exemple : in abo lemso ou in bolemso, j'ai aimé; in ebo 
lemso ou in lemsobo, je sais aimé. Les temps indirects du passif 
emploient les deux auxiliaires : j'ai été aimé = in abo eso lemso. 
Le verbe e/re, employé comme copule, peut aussi se réduire à un 
suffixe : belbe = elle est belle ; belfe = elle fat belle. 

Les verbes réfléchis se forment en ajoutant simplement un -1 à 
toutes les formes de l'actif : lemsel := s'aimer. 

Les verbes réciproques ont la forme réfléchie suivie de uta 
(pi. utas) = l'un l'autre {les uns les autres). 
L'interrogation se marque par l'inversion du sujet. 
La syntaxe se borne à quelques conseils généraux d'ordre et de 
clarté, attendu que ce sont les grands écrivains qui forment le 
style. 

. Pour le vocabulaire, l'auteur n'admet pas l'utilité de racines inter- 
nationales pour les termes usuels ; il cite un exemple (chemin) où 
les mots équivalents dans les principales langues sont presque 
tous différents; il constate qu'aucun de ces mots ne dit rien à un 
étranger, remarque que la correspondance des mots aux idées 
est absolument arbitraire, et en conclut qu'il n'y a pas intérêt 
à emprunter les radicaux usuels aux langues vivantes. Aussi le 



GUARDIOLA : ORBA 197 

choix de ces radicaux paralt-il, en fait, presque toujours arbi- 
traire : lan = chant; ser = pensée; bah =^ misère ; bo = bon, nat = 
mauvais; nim = grand ; kin =: riche, meb =: pauvre; kiel = rapide; 
yol ^= danse; nix = trompeur (F. niche?): xik =joli (F. chici). 

En revanche, l'auteur reconnaît (par une heureuse inconsé- 
quence) que les termes scientifiques et techniques sont t cosmo- 
polites » (ex. : harmonie, philosophie, énergie, organisme, etc.) et 
doivent par suite être admis dans sa langue avec des désinences 
appropriées. 

Il indique en passant certains affixesde dérivation, par exemple : 

-el (elka au féni.) pour désigner l'acteur : lanel := chanteur, 
lanelka := chanteuse ' . 

-loi pour former les diminutifs, et -iont pour former les aug- 
mentatifs, auxquels on ajoute -oh pour leur donner un sens 
péjoratif. 

-il pour indiquer la qualité : boil = bonté. 

-Ile pour former l'adjectif dérivé d'un substantif : seda = soie, 
sedile = soyeux. 

-ti pour former l'adjectif qui indique la matière : aryenti loxka 
:= cuiller d'argent. 

-ix pour former l'adjectif de pays : frankix ^= français. 

-ay pour former l'adjectif de ville : Parisay = parisien. 

-su pour former l'adjectif qui signifie plein de — : met = peur, 
meiavL = peureux*. 

-nu pour former l'adjectif qui signifie privé de — : val = courage, 
valnu = sans courage, lâche. 

En somme, VOrba est une langue aussi artificielle que le Volapûk; 
il a les mêmes défauts essentiels. Les radicaux sont choisis 
aussi arbitrairement que ses flexions grammaticales (sauf pour 
la numération). La grammaire est inutilement compliquée, et les 
formes n'ont rien qui rappelle les langues européennes. La 
langue n'est pas pour cela plus logique, et nous avons relevé en 
passant plusieurs fortes inconséquences. C'est un projet pure- 
ment fantaisiste, et qui n'a rien de pratique ni de séduisant. 

1. Suivant cette règle, lemel devrait signifier Vamant; il signifie Vaimé. 

2. Mais lab = bord, et labsu = plein Jusqu'au bord. 



CHAPITRE X 

W. VON ARNIM : VELTPARfJ 

Le Veltparl procède du Volapûk, de l'aveu même de son auteur, 
qui déclare emprunter à celui-ci des mots et des formes gram- 
maticales (comme on pourra en juger bientôt) pour rendre aux 
Volapfikistes la transition plus facile. Comme le Volapûk, il 
rejette les mots dits étrangers, t devenus presque internatio- 
naux », et prétend qu'on ne peut pas construire avec ces mots 
une langue internationale : i° parce qu'ils n'y suffisent pas; 
2<^ parce qu'ils sont polysyllabiques; 3'^ parce qu'ils sont pro- 
noncés et même compris différemment par les diverses nations. 
L'auteur déclare s'être inspiré des projets et des critiques de 
MM. Beermann, Lederer et von Rvlski^. 11 prévoit l'institution 
d'une Académie chargée de conserver, de développer et de per- 
fectionner sa langue,... au cas où elle serait adoptée. 

Grammaire. 

L'alphabet se compose de 24 lettres, 6 voyelles : 
a, e (é), i, o, u (ou), y (u français) 
et 18 consonnes : 

b, c (ich), d, f, g (toujours dur), h (dj), j (J allemand), k, 1, m, n, p, 
r, s (2), s (s dur, ss), t, v, z {ts). Il faut y ajouter la combinaison de 
consonnes sh, qui se prononce comme ch F., sh E. ou sch D h 

1. Entwurf einer internationalen Verkehrs-Sprache, genannt « Velt- 
parl », enthaltend 1" die Grammatik, 2° einen Teil des Verzeichnisses der 
Wurzelwôrter mit den wichtigsten Ableitungen, par Wilhelm von Arnim, 
36 p. in-8» (Oppeln [Silésie], Maske, 1896). 

2. Voir Section III, chap. xxii et xxiii. 

3. L'auteur édicté touchant la quantité (longueur ou brièveté) des syllabes 
Anales des règles assez compliquées, qu'il est inutile de rapporter ici. 



I 



W. VON ARNIM : VELTPARL 199 

L'accent, dans les mots polysyllabiques, porte sur l'avanl-der- 
ni^re syllabe. 

11 y a un article défini el et un article indéfini an. 

Les substantifs prennent au pluriel -y. Ils ne se déclinent pas; 
ce sont les articles, les pronoms et les noms de nombre qui se 
déclinent, en prenant -a au génitif, -e au datif et -i à laccusatif ; 
ils ont la môme forme au pluriel qu'au singulier. Exemple : 

Sing. Plur. 

N. el dog, le chien el dogy 

G. ela dog, du chien ela dogy 

I). ele dog, au chien ele dogy 

A. eli dog, le chien eli dogy 

L'adjectif [nxec lequel l'auteur confond Vadverbe^) est caractérisé 
par la désinence -o, qui sert ù former les adjectifs et adverbes 
dérivés. Ex. : gret = grandeur, greto = grand et grandement. 

Les degrés de comparaison se forment au moyen des i)rérixes 
plur, plir ; min, mir : gleig ^égalité) : minpresto ka = moins rapide que. 

Les nombres cardinaux sont : 

zer, 0; prim, 1; tven, 2; tril, 3; kar, 4; fiv, :>; seks, 0; sev, 7; 
tam, 8; nov, 9. Les dizaines se forment en ajoutant -og aux 
unités : primog, 10: tvenog. 20: trilog, 30... Puis viennent : zent, 
100; mil, 1.000; mion, 1 million. Les puissances successives du 
million se nomment : primion, tvenion, trilion... 

Les nombres ordinaux dérivent des nombres cardinaux au 
moyen du suffixe -id : primid, 1"; tvenid, 2'^; trilid, 3'=. 

Les nombres multiplicatifs dérivent des mêmes au moyen du 
suffixe -ik : primik, simple; tvenik, double; trilik. triple:... On leur 
ajoute le préfixe dif (différence) pour former les nombres d'espèces : 
diffivik, de cinq espèces. 

Les nombres fractionnaires se forment au moyen du sufli.xe -iv : 
tril kariv = trois quarts. 

Les nombres de fois s'indiquent i)ar le suffixe -nal : novnal = neuf 
Jbis; al primid nal = pour la première fois. 

On forme les adverbes numéraux en ajoutant -o aux adjectifs 
précédents : primido := premièrement; kariko = quadruplement ; 
difseviko, de sept manières. 

I. C'est un germanisme. L'auteur croit que l'adjectif allril)ut est un 
adverbe, parce qu'il est invarial)le en allemand ; et il en conclut que la 
distinction de l'adjectif et de l'adverbe est un idiotisme national. 



200 SECTION II, CHAPITRE X 

Les pronoms personnels sont : 

og =je ogy = nous 

ov = tu ovy = vous 

om = il (m.) omy = ils (m.) 

ol = elle (f.) oly = elles (f.) 

od := il (n.) ody = ils (n.) 

auxquels on peut ajouter on = on (pi. ony = tout le monde), self 
= même (pi. selfy), qui sert de pronom réfléchi. 

Les substantifs n'ont pas de genre par eux-mêmes. Quand on 
veut indiquer leur genre, on leur ajoute en suffixes les pronoms 
-om et -ol. Ex. : shvalom = étalon; shvalol ^= jument. 

En parlant des animaux, on emploie toujours le pronom 
neutre od. 

Les pronoms possessifs dérivent des pronoms personnels au 
moyen du suffixe -un. 

Les principaux pronoms démonstratifs sont : 
at = celui-là. 
ir = celui-ci. 
id = celui {qui). 
soj = tel. 
Les pronoms interrogatifs-relatifs sont : 

kel = qui? kak = quelle espèce de? 
Les principaux pronoms indéfinis sont : 

manj = maint ; mult = beaucoup ; nul = aucun ; val = tout 
(L. omnis); tôt = tout entier (L. totus). 

Les verbes se conjuguent suivant les principes du Volapûk. Les 
temps sont indiqués par les préfixes : a- (présent), e- (passé), o- 
(futur) 1 ; les modes par les suffixes : -al (indicatif), -aj (subjonctif- 
conditionnel), -af (impératif), -at (optatif), -ar (infinitif), -an (par- 
ticipe), -and (participe de nécessité [gérondif]). Le passij est 
indiqué simplement par un i intercalé entre le radical et la dési- 
nence du mode. Exemple : 

filar = aimer. filiar = être aimé. 

og afilal =faime. og afilial :=je suis aimé. 

og ofilal z=zf aimerai. og efilial =j'ai été aimé. 

ov filaf ^=aime! og aliliaj = je serais atm^. 

filan =: aimant. filian == qui est aimé. 

filand = qui doit aimer, filiand = qui doit être aimé. 

i. L'on n'emploie ces préfixes que pour marquer un temps bien déterminé. 



W. VON ARNIM : VELTPARL 201 

Les verbes réfléchis prennent pour régime le pronom self à 
toutes les personnes : og filai selfi =je m'aime. 

Les verbes impersonnels ne prennent aucun pronom : apluval = 
il pleut. 

L'interrogation, même indirecte, est marquée par la particule li, 
à moins qu'il n'y ait un mot interrogatif dans la proposition. 

La négation est marquée par la particule no. Ces deux parti- 
cules se placent entre le sujet et le verbe. 

On remarquera qu'il n'y a pas de temps secondaires. La relation 
du temps de la proposition subordonnée au temps de la propo- 
sition i)rincipale est suffisamment marquée par la conjonction 
qui les relie {pendant que, avant que, après que, etc.). Exemple : 
og oslipal, na ov edesviagal = je dormirai quand tu seras parti 
(litt. : après que ta es parti). 

Les adverbes dérivés se confondent, on l'a vu, avec les adjectifs. 
Les principaux adverbes primitifs sont : ci = ici; da = /à; ha = 
déjà; im = toujours; ka = comme; ra = très; ur = seulement; 
fre = presque. 

Les adverbes de temps prennent les préfixes verbaux a, e, o : 
adelo = aujourd'hui, edelo = hier, odelo = demain. De même : 
osmeno = la semaine prochaine; ejaro = l'an passé. 

Les prépositions dérivent des autres espèces de mots au moyen 
de la désinence -u : danku = grâce à ; favu = en faveur de ; manda 
= par l'ordre de ; stimu = en l'honneur de. 

Les principales prépositions ont deux formes, une longue ter- 
minée en -u (2 syllabes, 4 ou 5 lettres), et une courte (1 syllabe, 
2 ou 3 lettres). Nous ne citerons que celle-ci : en = sans, fo = 
avant, in =: dans, ko = avec, ni = près, su = sous, up =^ sur, ut 
:= hors de. 

Les principales conjonctions sont : et = et, ud ^ ou, ab = mais, 
erg = donc, uz := aussi, ib = car. eh = que, if = si, bi = parce que. 

Certaines conjonctions sont composées d'une préposition 
suivie de eh (que) : en-eh = sans que. fo-eh = avant que, etc. 

Les interjections dérivées se terminent par oe. 

Syntaxe. Un substantif est précédé des prépositions, pronoms 
et noms de nombre, suivi des adjectifs, participes et appositions. 

Un verbe est précédé dos adverbes monosyllabiques, suivi des 
adverbes polysyllabiques et des autres compléments. 

L'ordre normal de la phrase est : sujet, verbe, régime direct, 
régime indirect. 



202 SB.TION II, CHAPITRE X 

La proposition auDordonnée doit suivre en général la propo- 
sition principale. On doit éviter d'emboîter les propositions 
les unes dans les autres, et d'employer les tournures indirectes. 



Vocabulaire. 

Le vocabulaire comprend environ 3730 radicaux. Les radi- 
caux et les affixes sont tous monosyllabiques; les radicaux des 
noms et verbes ont la forme de syllabe fermée (evc) ; les radi- 
caux des particules et les affixes ont les formes vv, vc ou vcc, 
cv ou cvv. 

Les radicaux sont empruntés : !<> aux langues des principaux 
peuples civilisés; 2° aux autres langues nationales; 3° au latin et 
au grec ; 4° au Volapiik. 

Les mots dérivés se forment au moyen de 46 suffixes (de la 
forme vc qui correspondent à des classes d'idées; i)ar exemple: 

-ed désigne les métiers; 

-eg — les choses; 

-ep — les plantes; 

-up — les arbres ; 

-or — les fleurs ; 

-uk ■ — les fruits; 

-op — les matériaux; 

-in — les corps chimiques; 

-ir — les mammifères; 

-if — les oiseaux; 

-ib — les amphibies et reptiles; 

-ish — les poissons; 

-iz — les insectes; 

-it — les maladies; 

-od — les parties du corps ; 

-on — les pierres; 

-op — les lieux; 

-im — les temps; 

-ot — les aliments préparés; 

-oz — les sciences, etc. 
Ces suffixes caractéristiques servent à former même les noms 
non dérivés des classes correspondantes; ils sont séparés 
alors du radical par une apostrophe : cela signifie que leur 



W. VON ARNIM : VELTPARL 203 

emploi est facultatif, et qu'ils ne passent pas dans les mots 
cl«^rivés et composés. Ils servent aussi à préciser le sens d'un 
radical et à en exprimer les diverses nuances. Ex. : slad = salade 
(en général) ; sladep = salade (comme plante) ; sladot = salade 
comme mets). Suif = soufre (vulgaire); sulfin = soufre (élément 
chimique). 

A ces suffixes il faut ajouter les suffixes -om et -ol, caractéris- 
tiques du genre; et les suffixes -ad, -ak et -am, qui servent à former 
des substantifs verbaux : -am indique l'action exprimée par le 
radical verbal : benetar = bénir, benetam = bénédiction; -ak 
désigne le résultat de l'action : piktar = peindre, piktak= (une) 
peinture, (un) tableau; -ad signifie la causation de l'état exi)rimé 
par le radical : gaud =joie, gaudad = action de causer la joie; d'où 
les verbes : gaudar = se réjouir; gaudadar, réjouir (act.). 

Le suffixe -io (i ])assif, o adjectif) sert à dériver des verbes les 
adjectifs exprimant la possibilité passive de l'action. Ex. : sanad 
= guérison, sanadio = curable; nontruvio = introuvable. 

Le suffixe -eo forme les adjectifs indiquant la matière : un glob 
silveo = un globe d'argent (silv), 

11 n'y a pas de préfixes proprement dits. Mais il y a une tren 
taine de radicaux monosyllabiques qui en tiennent lieu, et appor- 
tent leur sens dans les mots où ils entrent en composition. Ex. : 
des (idée de séparation), kon (union), mal (mal), non (négation), nin 
{intérieur), nir (proximité), etc. La plujjart de ces radicaux servent 
aussi à former des prépositions. Ex. : for (devant), neb(à côté), snb 
[sous), trans (au delà) '. 

Enfin les mots composés se forment par simple juxtaposition des 
radicaux : jungshval =pou/am. Mais, « pour éviter des formations 
monstrueuses », il est préférable de mettre le radical déterminant 
(complémentaire) sous forme d'adjectif (comme en polonais), et 
de dire par e.Kcmple : cem nebo au lieu de nebcem (c/in»i6re à côté). 

Nous n'avons pas d'autre écliantillon du ]eltparl que le titre 
même de l'ouvrage de M. von Arnim : 

Jekt una zovparl bevnazo namian < Veltparl », ninan 1. eli greb; 
IL uni kvot ela liât rizebo ko destvigamy plirvijdo. 

1. En somme, ces prélLxos conslituont une 3* forme des prépositions, 
celle sous Inquelle elles entrent en composition. 



204 SECTION II, CHAPITRE X 



Critique. 



Le Veltparl est un Volapûk plus régulier et plus logique; mais 
il a les mêmes défauts fondamentaux : l'abus de l'arbitraire et de 
Va priori. L'arbitraire se manifeste déjà dans la composition de 
l'alphabet, notamment dans le son assigné aux lettres c, h, y ; 
dans la déclinaison (empruntée au Volapûk) et la formation du 
pluriel; dans la conjugaison, trop synthétique; dans la forma- 
tion des noms de nombre, dans le choix des pronoms, des parti- 
cules et des flexions. Il faut toutefois reconnaître qu'il sévit un 
peu moins que dans le Volapûk, d'abord parce que la grammaire 
est plus simple, ensuite parce que le Veltparl a une tendance 
(partielle et intermittente) à emprunter ses formes aux langues 
naturelles, par exemple la plupart des noms de nombre, et les 
désinences de l'infinitif (-ar), du participe (-an) et du gérondif 
(-and). De même, le Vei/paH s'efforce de constituer un vocabulaire 
a posteriori, mais il n'y réussit pas pour deux raisons, dont une 
seule suffirait : 1° le monosyllabisme imposé aux racines; 2° la 
méconnaissance du principe de l'internationalité. C'est ainsi que 
ven signifie événement, tandis que veine se dit vein; roue se traduit 
par vil, richesse par vils, qui rappellent (de loin) les mots anglais 
ivheel elwealth; au lieu de district {D. E. F.) on dira vier(D. revier) 
qui n'évoque pour un Français que l'idée de rivière. Villa devient 
vial; vision, vios; voisinage, voas; vanille, vail; histoire, stior. Le 
mot français avouer devient vaur. Le latin vallis donne vais, et non 
val, qui conserve le sens que le Volapûk lui avait arbitrairement 
assigné; de même vob = travail, simplement en vertu d'un caprice 
de Mgr Schleyer. On emprunte des mots au hasard, au danois : 
vejr = temps qu'il fait (D. wetter); au polonais: vilk = loup 
CD. wolj). On en emprunte même aux langues non-aryennes : non 
seulement des mots devenus internationaux comme algèbre, gong, 
islam, pacha, caravane, et même à la rigueur bakchich (pourboire), 
mais des mots magyars comme kert (jardin) et tys (feu), des 
mots hindoustani comme seb (pomme), chinois comme tael 
(D. thaler), japonais comme tok (horloge), annamites comme tam 
(huit). De telles fantaisies dénotent une indifférence absolue à 
l'égard de l'internationalité. 

De même, le dédain des mots internationaux aboutit (comme 



W. VON ARNIM : VELTPARL 205 

on Volapiik) h traduire los tonnes scicnlifiqnos connus par les 
composés « autochtones » les plus bizarres; exemple : vavshi- 
fram = calcul des fluxions*. Pourquoi? Parce que ray ^ Jluclualion 
(E. tuave = ondulalion) ; shifr = chiffre, et -am est le suffixe «pii 
marque l'action. Celui (jui voudrait comprendre ce mot par sa seule 
étymologie (or à quoi servirait l'étymologie, si ce n'est à révéler 
le sens des mots?) arriverait à cette traduction : action de chiffrer 
des ondulations. Cela est apparemment plus clair et plus sinq)le 
que la locution internationale : Calcul différentiel. 

Enfin le Veltparl a, autant et plus que le Volapiik, la prétention, 
proi)re aux systèmes a priori, de distinguer les principales classes 
d'idées par la forme des mots, par des suffixes caractéristiques; 
et si sa classification logique est plus complète et plus systéma- 
tique, le principe n'en est pas autre ni meilleur. A côté de suf- 
fixes de dérivation proprement dits (comme -em pour les noms 
collectifs, -ilpourles diminutifs), on trouve des suffixes purement 
logiques, comme -us pour les termes musicaux, -ev pour les termes 
\)oétiques, -eb pour les termes grammaticaux; de sorte que, par 
exemple, les noms de toutes les parties du discours riment en -eb: 
Kapeb. ladeb, numeb, vizeb, releb. lazeb. klameb (excepté verb et 
adverb). Bien i)lus : il y a un suffixe spécial pour les bouquets : 
-eup (roseup = bouquet de roses) et un autre pour les mois (-er). Il 
ne manque plus que les désinences caractéristiques des cinq 
parties du monde et des quatre j)oints cardinaux. 

Ce système, joint au monosyllabisme des radicaux, oblige à 
défigurer la plupart des mots : à côté de vamp'ir {vampire) et de 
vasl'in {vaseline) (pii jiar un heureux hasard peuvent garder leur 
désinence, on trouve vult'if pour vautour e[ vandl'ep pour lavande. 

En résumé, le Veltparl est un Volapûk perfectionné à certains 
égards, et aggravé à d'autres : il est plus a posteriori par cer- 
tains côtés, mais par d'autres il est plus a priori. Comme le 
Volapûk, c'est un système bAtard : ni philosophique, ni interna- 
tional. 

1. Calcul des variations, on calcul différentiel, ou calcul infinitésimal in 
général ? 



CHAPITRE XI 



MARCHAND : DILPOK^ 

Valphabet du Dilpok comprend 28 lettres, notamment les 
3 voyelles infléchies à, ô, û, la diphtongue y (et), et la consonne û 
(gn); c = s, ç = ch, et z =: th anglais doux. 

Il n'y a pas d'article défini; Varticle indéfini est an, invariable. 

Les substantifs forment leur pluriel en -s. 

Les adjectifs se forment au moyen du suffixe -id. 

La numération est la partie la plus originale du système. Les 
9 premiers nombres sont : ja, dà, ze, fi, lu, su, pô, to, ny; les 
dizaines sont : jar, dàr, zer,... les centaines : jak, dàk, zek,... et 
les mille : jam, dam, zem... Ainsi : 1898 = jamtok nyro. Cet 
exemple montre la concision de ce procédé de numération 2. 

Les adjectifs ordinaux se forment en ajoutant aux cardinaux -d 
ou -id. Les adverbes ordinaux en dérivent par l'adjonction d'un -e. 

Les nombres fractionnaires se forment en ajoutant -t aux cardi- 
naux; ils prennent -s au pluriel. Ex. : 2/3 = dâ zets; 3/4 =ze fits. 

Les noms des jours et des mois sont formés au moyen des 
nombres. 

Les pronoms personnels sont, au nominatif : 





i"p. 


2« p. 2* p. polie. 


3" p. m. 


3« p. f. 


3« p. n. 


Sing. 


mi 


ti vi 


si 


ri 


it 


Plur. 


nis 


vis 


Us 


ris 





1. Dilpok, manuel de conversation l'enfermant sous forme de phrases 
usuelles les radicaux de 25.000 mots, par l'abbé Marchand (Besançon, Jac- 
quin, 1898). 

2. L'auteur fait remarquer que le nombre 1898 prend 35 lettres en D., 34 
en E., 29 en F., 21 en Volapûk, 17 en Espéranto, et 10 en Dilpok, ... d'où 
il conclut à la supériorité de celui-ci. 







MARCHAND : 


DILPOK 




à l'accusatif 










Sing. 


me 


te ve 


se 


re 


Plur. 


nés 


ves 


les 


res 


et au datif : 










Sing. 


mei 


tel vei 


sei 


rei 


Plur. 


neis 


yeis 


leis 


reis 



207 
it 

eit 



Les pronoms possessifs sont : 

min tin vin sin rin din 

Le verbe est invariable en personne et en nombre. Voici le 
paradigme de la conjugaison (verbe avoir = avi) : 

Indicatif présent : ave(e mi-muet). 

— passé : ava. 

— futur : avo. 
parfait : avu. 

— plus-(iuo-parfait : ava aved. 

— futur antérieur : avo aved. 
Subjonctif présent : avie. 

— passé : avia. 

Conditionnel présent : avio. 

— passé : aviu. 

Impératif : ave, avem, avet. 



Infinitif présent : 


avi. 


— passé : 


avai. 


— futur : 


avoi. 


Participe présent : 


avend. 


— passé : 


avand. 


— futur : 


avond. 


Gérondif {en ayant) : 


avende 


Participe passif: 


aved. 



Le passif se forme avec l'auxiliaire eri (être) et le participe 
passif : mi ère loved =Je suis aimé. 

Le verbe (copule) être est esi : mi ese glad =Je suis content. 

L'auteur ne donne aucune indication sur la méthode par 
laquelle il a construit son vocabulaire, et il est difficile de s'en 
faire une idée, vu la forme de manuel de convei*sation qu'il a 
donnée à son ouvrage. Ce manuel renferme environ îiOO radicaux, 
presque tous monosyllabiques, qui semblent empruntés surtout 
au latin et à l'anglais. Ex. : Al nam of Got = au nom de Dieu. 

En revanche, l'auteur donne une longue liste d'affixes de déri- 
vation. Nous n'en citerons que quelques-uns : 



208 SECTION II, CHAPITRE XI 

Le suffixe -in indique la femme de — . 

— -e (accompagné d'une inflexion du radical) indique le 

— féminin : sar = monsieur, sàre = madame ; bul rz= taureau, 

— bùle = vache. 

— -an indique l'origine, l'appartenance : urban, ruran. 

— -ar — le métier. 

— -el — rinstrunient '. 

— -er — l'agent : paner ^ boulanger. 

— -ery — le métier : panery = boulangerie. 

— -et et -il forment les diminutifs. 

— -ard forme les adjectifs péjoratifs. 

— -ul indique un lieu clos, un étui : monetul := porte- 

— monnaie. 

— -ili forme les verbes fréquentatifs : mordili =: mordiller. 

— -iri — lesverbessignifiantdeuenir(pd/ir,5frandtr,etc.). 

— -uri — les verbes signifiant un besoin : edi=: mangier, 

eduri = avoir faim (L. esurire). 

— -ivi — les verbes signifiant faire — : activi =^ faire 

agir. 
Le préfixe en- — les verbes inchoatifs : enslipi = s'endormir. 

— re- ou red- indique la répétition ou le retour; 

— ro- signifie en arrière (L. rétro). 

— mes-, mis- sont des péjoratifs de nuance diverse . 

mesuti = mésuser; misuti = abuser. 

— ne- est négatif*. 

Citons encore les préfixes ad-, bi-, co-, de-, dis-, e-, in-, ob-, per-, 
por-, pro-, sur-, tra-, qui ont le même sens que dans les langues 
romanes. Ex. : bifut = bipède. 

Dans les mots composés, le radical déterminant précède le 
déterminé. 

La nomenclature chimique est une ingénieuse application de la 
numération : le nom de chaque corps simple indique son poids 
atomique, grâce à la valeur numérique assignée aux voyelles. 

En jésumé, le Dilpok est un Volapûk simplifié et perfectionné. 
Les flexions grammaticales et les affixes de dérivation se rap- 

1. Seulement, si arel = charrue (instrument à labourer), vapel ne peut 
signifier machine à vapeur, mais ... vaporisateur. 

2. L'auteur admet des formations irrégulières : voit = vouloir, noli = ne 
pas vouloir; keni := connaître, neni = ne pas connaître; cali = savoir 
(un art), nali = ne pas savoir. 



MARCHAND : DILPOK 209 

prochent des langues naturelles; mais le vocabulaire est aussi 
arbitraire, et manifeste la mc^mc tendance au monosyllabisme. 
L'ali)hab('t est trop com[>li<iué et trop peu international {th 
anglais!). C'est un projet ingénieux et à prétentions scientifiques 
(numération et nomenclature chimique), mais par h\ même fort 
peu pratique. 



CouTURAT ot Leau. — Langue univ. 



14 



CHAPITRE XII 

BOLLACK : LA LANGUE BLEUE^ 

La Langue bleue ^ ou Bolak est l'œuvre de M. Léon Bollack, 
commerçant, de Paris. Elle est destinée surtout aux relations 
commerciales et usuelles. Elle décline toute prétention littéraire, 
et vise à être un moyen de communication facile, simple et pra- 
tique'. Elle s'adresse uniquement aux peuples de civilisation 
européenne, et surtout aux peuples germaniques et latins. Les 
qualités que l'auteur a cherché à lui donner sont : la concision, 
la précision, la clarté et la rigidité, d'où doit résulter la facilité 
d'acquisition de cette langue. Pour y parvenir, il a posé quatre 
règles-bases résumées dans la Loi des huit 1 : 

1 lettre, 1 son : d'où concision. 

1 mot, 1 sens : d'où précision. 

1 classe (de mots), 1 aspect : d'où clarté. 

1 phrase, 1 construction : d'où rigidité. 

C'est sur ces quatre règles que reposent la grammaire et le 
vocabulaire de la Langue bleue: le vocabulaire est d'ailleurs 

1. Lib. 1 : La Langue bleue (Bolak), Langue internationale pratique, 480 p. 
(1899). — Lib. 2 : Grammaire abrégée de la Langue bleue, 64 p. (1899). — 
Lib. 4 : Méthode et Vocabulaire de la Langue bleue, 304 p. (1900). — Lib. 7 : 
Résumé théorique de la Langue bleue, 124 p. (1899). — Lib. 3 : Premier voca- 
bulaire de la Langue bleue, 90 p. (1902). — Lib. 8 : Textes français traduits 
dans la Langue bleue, 90 p. (1902). Tous ces ouvrages se trouvent cbez 
l'auteur (147, avenue Malakofî, Paris, 10'). Le lib. 2 est aussi publié en 
allemand, en anglais, en italien et en espagnol. Un manuel de Langue 
bleue a été publié en tchèque par M. Gustav Pergl, de Pilsen : Modra rec, 
28 p. (1902). 

2. La Langue bleue est ainsi nommée de la couleur du ciel, « sur l'azur 
duquel il n'est pas de frontières », symbole de l'unité et de la fraternité des 
hommes, que la L. I. doit réaliser ou promouvoir; sa devise est : « dovem 
pro tle », la deuxième pour tous. 

3. « La Langue bleue est un idiome terre à terre. » (Lib. 1, p. il.) 



BOLLACK : LA LANGUE BLEUE 211 

entièrement subordonné à la grammaire, et celle-ci à une théorie 
du langage. 

Grammaire. 

L'alphabet ne comprend que 19 lettres, ii voyelles : a. e, i, o, u 
{ou): et 14 consonnes : b, q {tch R.'), d, f, g (toujours dur), k, 1, 
m, n, p, r. s (toujours dur), t. v. 11 n'y a pas de diphtongues : 
deux voyelles consécutives se prononcent séparément. 11 n'y a 
aucun signe orthographique (accents, cédille, apostrophe, trait 
d'union). 

11 n'y a pas d'accent tonique : toutes les syllabes doivent être 
émises avec une égale intensité, « martelées ». Une petite pause 
marquera la séparation des mots; une plus grande, celle des 
phrases. 

La classification des parties du discours repose sur une théorie 
du langage qui est propre à l'auteur, et qu'il expose sous la forme 
d'un apologue : le réveil d'Adam. Dépouillée de toute parure 
mythique, cette théorie se réduit aux propositions suivantes : 

Il y a lieu de distinguer deux catégories d'idées, les idées vagues 
(idées subjectives et de relation) et les idées précises (idées objec- 
tives, complètes et significatives par elles-mêmes). Conformé- 
ment à l'usage général des langues européennes, les premières 
seront représentées par des Motules (mots courts), les secondes 
par des Granmots (mots longs). 

Chacune de ces deux catégories comprend quatre classes de 
mots, qui sont, par ordre de précision et d'objectivité croissante : 

i" Les Interjections, simi)le expression des sentiments: 

2" Les Mots-cadres, qui expriment les modalités de la pensée : 
affirmation, négation, interrogation, et les idées générales de 
relation : ressemblance, contrariété, supériorité, etc. ; 

3" Les Connectifs, qui expriment la connexion entre les idées et 
les jugements (prépositions et conjonctions): 

4" Les Désignatifs. qui indi<pient déjà des objets, mais par leur 
relation à la personne qui parle (pronoms et adjectifs relatifs, 
interrogatifs, exclamatifs, indéfinis, démonstratifs, possessifs, 
personnels). Les pronoms pei*sonnels forment la transition logi- 
([ue des idées vagues aux idées précises, des Motules aux Granmots; 

1 . Prononciation : dch, dj, ou simplement ch. 



212 SECTION II, CHAPITRE XII 

5° Les Noms et Nombres, représentant des idées objectives et 
précises, soit de classes d'objets, soit de multitude; 
G" Les Verbes, qui expriment l'action des objets; 
7° Les Attributifs, qui expriment les qualités des objets (adjectifs 
qualificatifs, participes); 

8° Les Modificalifs, qui expriment la manière d'être des ol)jets 
(adverbes qualificatifs, gérondifs). 

En vertu de la 3" règle-base, chacune de ces classes de mots 
se distinguera par son aspect (à l'œil et à l'oreille), c'est-à-dire 
par sa longueur et par sa forme. Et d'abord, les Motules ont 
3 lettres au plus, et s'ils ont 3 lettres, ils sont terminés par une 
voyelle: les Granmots ont 3 lettres au moins, et s'ils ont 3 lettres, 
ils sont terminés par une consonne. 

Les Interjections se composent d'une seule voyelle, simple ou 
répétée. 

Les Mots-cadres sont formés, soit de 2 voyelles dissemblables 
( vv), soit de 2 ou 3 lettres dont la dernière, seule voyelle, est u 
(eu, ccu). 
Les Connectifs sont caractérisés par la présence des voyelles i et o. 
Les Désignatifs, par la présence des voyelles a et e. 
Les Noms et Nombres (en général d'une syllabe, rarement de 
deux) commencent et finissent par une consonne, la finale 
n'étant ni d ni q (cvc, ccvc, cvcc, ecvcc). Les noms servent de 
radicaux aux mots des classes suivantes. 

Les Verbes sont formés par l'adjonction d'une voyelle (a, e, i, o) 
à un radical (nom). Ils ont donc deux syllabes (4 lettres) au moins, 
et se terminent par une voyelle. 

Les Attributifs sont formés par l'adjonction de -d à une forme 
verbale. Ils ont donc deux syllabes (5 lettres) au moins, et se ter- 
minent par un -d. 

Les Modificatifs sont formés par l'adjonction de q à une forme 
verbale. Ils ont donc deux syllabes (o lettres) au moins, et se ter- 
minent par un q*. 

De ces règles de structure dérivent des règles permettant de 
reconnaître à première vue (ou à première audition) la classe de 
chaque mot. 
Elles ont pour conséquence nécessaire ce principe, que les 



1. On remarquera que les Motules sont distingués par la sonorité, et les 
Granmots par la terminaison. 



nOLLACK : LA LANGUE BLEUE 213 

classes do mots sont « inconiniulablcs » : un mot de l'une ne peut 
jamais remplacer un mot dune autre. 

Les aspects définis ci-dessus sont ceux des mots « à l'état 
naturel »: nous allons voir ce qu'ils deviennent t à l'élat loiiuel », 
c'est-à-dire par suite des diverses variations grammaticales 
(flexions). Mais auparavant, il faut savoir que M. Bollack a eu 
l'idée ' de réserver une lettre, la voyelle u, comme outil gramma- 
tical, et par suite de lexclure de la formation des radicaux^. Les 
quatre autres voyelles servent aussi aux flexions, mais sans être 
exclues des radicaux. 

L'article indéfini est an (E.), pluriel : ane. Il n'y a pas d'article 
défini; il est remplacé par les pronoms démonstratifs, ou par le 
mot-cadre lu, quand il s'agit d'une désignation précise. 

L'ai'ticle se décline, et ses cas indirects ont à la fois le sens 
défini et le sens indéfini : 





Sing. 


Plur. 


Génitif : 


ad, du. d'un; 


ade, des, de. 


Datif : 


■ ail, au, à un; 


aie, aux, à des. 



L'accusatif ne se distingue pas du nominatif. 

Les substantifs ne se déclinent pas. Leurs cas sont marqués par 
l'article qui les précède. Ex. : feg ad reks. la fille du {(run) roi: et 
givo al pobr, donne au (à un) pauvre. 

Le pluriel est marqué par la finale -u : fegu ade reksu. les filles 
(tes (de) rois. 

Le genre tles substantifs est naturel, l.o féminin se forme en 
préfixant u- : kvaL cheval, nkval, jument; bov, bœuf ubov. vache: 
au pluriel : ubovu, vaches. 

Toutefois, il y a une trentaine de noms quiontdes formes dis- 
tinctes pour les deux genres : 

per, père, mer, mère. 

les, fils, feg, fille. 

TBT. frère, sar. sœur. 

sir, sor, monsieur, mam, dam, madame =>. 

Les noms de nombre cardinaux sont (forme cvc) : nol. ; ven, 1 : 

1. Idéo moins originale ([uo no le croit rniitour, car oUo so trouve déjà 
dans d'autres projets, notanunenl dans la langue de Letellier, qui réser- 
vait toute une série de lettres grammaticales. 

2. Excepté de 4") mots-cadres, où elle est la finale (ou. ccu). 

3. Voir Lib. 2, p. 45. Voir aux mots dérivés le féminin de silualion. 



214 SECTION II, CHAPITRE XII 

dov, 2 ; ter. .*i; far, 4; kel, o; gab, 0; qep, 7: lok, 8; nif, 0; dis, 10; 
diven, 11 ; didov, 12;.... dovis, 20; teris, 30: nifis, 90; (ven) son, 100; 
dovson, 200;... mel, 1.000; mlon, un million; mlar, un milliard (mille 
millions). 

Les nombres cardinaux prennent le signe du pluriel (-u) : 
1» quand ils sont pris comme substantifs; 2« pour indiquer 
l'heure : teru dis, 3 heures 10. 

Les nombres ordinaux dérivent des cardinaux au moyen du 
suffixe -em : dovem, deuxième. 

Leur pluriel se forme en -u ; venemu, les premiers. 

Les nombres multiplicatifs se forment de môme au moyen du 
suffixe -ip : terip, triple. 

Les nombres fractionnaires se forment au moyen du suffixe -om : 
farom, [le) quart. 

Les nombres de fois, au moyen du suffixe -oit : nifolt, neuf fois. 

Les nombres d'espèces, au moyen du suffixe -erl : qeperl, de sept 
sortes. 

Les nombres substantifs (collectifs) au moyen du suffixe -am : 
lokam, huitaine. 

Les pronoms personnels sont au nombre de 12 (6 personnes dis- 
tinctes), caractérisés par autant de consonnes. différentes : 

1" pers. 2* pers. 2' pers. 3* pcrs. 3" pers. 3' pors. 

familière respectueuse inasc. fém. neutre 

Sing. me te ve se le qe 

Plur. ne pe ge be fe de 

Tel est du moins leur nominatif, car ils se déclinent. Ils 
deviennent à Vaccusatif : 

ma, ta, va, sa, la, 

au datif : 

ama, ata, ava, asa, 

au génitif-ablatif : 

ema, eta, eva, esa, 

au vocatif : 

em, et, ev, es, 

Les pronoms emphatiques (moi-même, etc.) sont : eme, ete, eve, 
ese,.... Ils se déclinent au moyen des particules ad et al. 
Les pronoms possessifs correspondants sont, au singulier : 

mea, tea, vea, sea, lea, 

et au pluriel : 

mae, tae, vae, sae, lae, 



BOLLACK : LA LANGUE BLEUE 215 

Les pronoms relatifs sont caractérisés par la consonne r : ra 
sing. : re pliir. 

Les pronoms mlerrofjalijs-exclamalifs sont caractérisés par la 
consonne k : ka sing. ; ke plur. 

Les uns <it les autres se déclinent comme les pronoms person- 
nels (excepté que l'accusatif est semblable au nominatif). 

Les pronoms démonslralifs sont : aq, ce, celui; ag, celui-ci, at, celui- 
là; nu pluriel : aqe, âge, afe. 

Comme les précédents, ils ne varient pas en genre. Ils se décli- 
nent au moyen des particules ad et al (au sing.), ade, aie (au plur.). 

Pour une désignation précise (d'un objet individuel), on 
emploie le mot-cadre lu : qo lu man, voilà l'homme (en question). 

Les principaux proAio/ns indéfinis ( formes vc ou <*cv) sont : ab, tel; 
am, /<• màne; ap, quelconque; as. certain; at, tout; av, autre; sta, on; 
spa. chaque, chacun; ske, plusieurs; kla, quelqu'un; mra, personne; tle, 
tous: pna, rien. Les premiers forment leur pluriel en ajoutant un 
-e; les seconds, en changeant -a en -e. 

11 y a deux désignatifs généraux ou indéterminés : ea sing. ; 
ae, plur. 

Les verbes sont invariables en personne : la personne est indi- 
quée par le nom ou le pronom sujet qui précède. 

Ils ont quatre temps : l'éternel, \e présent, \o passé et \o futur, carac- 
térisés respectivement par les quatre voyelles i, o, e, a, qui, ajou- 
tées au radical verbal (nom), forment les infinitifs correspondants. 
Ex. : lov {amour) engendre les quatre infinitifs du verbe aimer : 

lovi, aimer (toujours). 
lovo, aimer (présentement), 
love, avoir aimé. 
lova, devoir aimer. 

De l'infinitif dérivent les autres modes, sans altération de la 
forme verbale : 

L'indicatif est l'infinitif précédé d'un pronom personnel au 
nominatif (^ou du nom sujet). 

L'exclamatif (comprenant Vimpératif) est Vinfinitif précédé d'un 
pronom personnel au vocatif : et lovo, aime! 

Le subjonctif es\ l'indicatif précédé du mot-cadre de subordi- 
nation (conjonction) ku. 

Il n'y a pas de condilionnel ; il est remplacé par l'indicatif pré- 
sent ou futur. 



216 SECTION II, CHAPITRE XII 

Les quatre temps principaux donnent naissance à des temps 
secondaires (antérieurs) au moyen du préfixe u- : cela donne au 
total 8 temps, qui sont, pour l'indicatif : 

Éternel : me lovi, faime (toujours). 

Imparfait : me ulovi, j'aimais. 

Présent : me lovo, j'aime (à présent). 

Parfait : me ulovo, j'ai aimé. 

Passé défini : me love, j'aimai. 
Plus-que-parfait: me ulove, j'avais aimé. 
Futur : me lova, j'aimerai. 

Futur antérieur : me ulova. j'aurai aimé. 

La voix passive dérive de la voix active par l'intercalation de la 
voyelle-outil u entre le radical verbal et la voyelle finale :/ 

me lovui, je suis aimé (toujours). ■ 

me lovuo, je suis aimé (à présent). 

La voix réjléchie se forme au moyen du mot-cadre su (pronom 
réfléchi de toutes personnes) placé entre le sujet (pronom) et le 
verbe : me su lovo, je m'aime ; te su lovo, tu t'aimes, etc. 

V interrogation est marquée par le mot-cadre du (E. do) placé 
devant le verbe (sans changer l'ordre invariable des mots) : te 
du lovo? aimes-tu? 

La négation est marquée par le mot-cadre nu placé devant le 
verbe : te nu lovo, tu n'aimes pas. 

Ce mot se combine avec les particules ku, su, du pour former 
les particules knu, snu, tnu. Ex. : 

knu te lovo, que tu n'aimes pas. 

me snu lovo, je ne m'aime pas. 

te tnu lovo? n'aimes- tu pas? 

me du snu lovo ? est-ce que je ne m'aime pas ? 

Les verbes impersonnels se forment avec le pronom de la 3® pers. 
sing. neutre : qeplovo, il pleut; qe belto, il fait beau; qe malto, il fait 
laid. 

11 convient de rattacher à la conjugaison 8 mots-cadres qui ser- 
vent d'auxiliaires et expriment les idées de modalité suivantes : 

oa commencer de. 
eo finir de. 
ia vouloir. 



BOLLACK 


: LA LANGUE BLEUE 


ai 


désirer, aimer (à). 


oe 


devoir. 


ei 


pouvoir. 


le 


fréquemment. 


ao 


rarement. 



217 



Les Attributifs comprennent les adjectifs qualificatifs et les par- 
ticipes. Les premiers ont tous la terminaison caractéristique -éd. 
Ex. : boned = bon (bon signifiant bonté);yiked = méchant. 

Les seconds ont les terminaisons ad, ed, id, od, qui signifient 
respectivement : 
-id, le participe éternel actif, 
-od, le participe présent actif. 
-ed, le participe présent passif, 
-ad, le participe futur passif (avec idée de possibilité ou de dignité). 

Ex. : lovod, aimant (à présent); lovid, aimant (habituellement : 
un enfant aimant) ; loved, aimé ; lovad, aimable. 

Les Attributifs ne subissent pas d'autre variation que les degrés 
de comparaison (voir plus bas). 

Les Modificatifs ne diffèrent des Attributifs que i)ar le change- 
ment du -d en -q. Ceux qui dérivent des adjectifs ont le sens 
d'adverbes de qualité ou de manière .boneq, avec bonté. Ceux qui 
dérivent dos participes ont le sens du gérondif : loviq, lovoq, en 
aimant; loveq, avec amour; lovaq, aimablement. 

Quelques Modificatifs dérivent directement d'un substantif. 
Ex. : releq. par chemin de fer {do rel). 

Enfui certains Modificatifs ne sont pas dérivés : ce sont les 
adverbes primitifs ou simples (monosyllabes de 4 lettres au 
plus), comme ' : geq (D. gestern), hier; daq (E. day), aujourd'hui; 
morq (D. morgen), demain; toq, tôt; tarq, tard; steq (D. stets), tou- 
jours: moq, surtout; maq, beaucoup (E. much); pliq, p/us; leq, moins 
(E. less). Oui se dit si; non, no. 

Les degrés de comparaison des Attributifs et des Modificatifs se 
forment par la Règle de la Marguerite, qui consiste à employer les 
voyelles a, e, i, o, comme préfixes indiquant le degré. Ex. : 
aloved = le moins aimé. 
oloved = moins aimé. 
eloved = plus aimé. 
iloved =: le plus aimé. 

1. Lib. I, p. 449-452. Lib. 4, p. 190-1. 



218 SECTION II, CHAPITRE XII 

La voyelle u s'emploie de la même manière pour indiquer 
régalité : uloved = aussi aimé. 

La « margueritation » s'applique aussi, facultativement, aux 
substantifs et aux verbes (exprimant une idée abstraite). Elle a 
alors un sens un peu différent. Ex. : 

alov = indifférence {manque d'amour), 
olov ^penchant (un peu — ). 

elov = passion (beaucoup — ). 

ilov = idolâtrie (excès — ) ' . 

Ces voyelles servent aussi comme interjections pour exprimer 
respectivement : 

a l'indifférence, le découragement. 
le doute, l'avertissement. 
e l'exubérance, l'approbation, 
i le paroxysme, la joie. 
u le consentement. 
Répétées, ces 5 voyelles ont encore un autre sens comme inter- 
jections *. 

Les prépositions ont la forme des connectifs : elles gouvernent 
toujours le nominatif. Chacune d'elles a un sens unique et 
précis, de sorte que plusieurs correspondent à la même préposi- 
tion française (ou nationale). Ex. : 
di = de (composition) : vaks di lor, montre d'or. 
of = de (provenance morale) : meg of verkor, hommage de l'auteur. 
om =: de (provenance physique) : venki om sit, venir de la ville. 
in = à (dans) : stiri in Paris, être à Paris. 
to = à (vers) : govi to sit, aller à la ville. 
id = à (fixation) : id ventag, à lundi. 

Dans les cas de doute ou d'embarras, on peut employer la 
préposition générale (mot-cadre) io. 

Les prépositions de lieu (forme vc) prennent respectivement 
un -i ou un -o final pour marquer Véloignement ou la direction 
vers. Ex. : 

ib = sur, ibi = de dessus, ibo = dessus (avec mouvement vers). 
ot = dehors, oti = de dehors, oto = au dehors (sortir). 
ol = auprès, oli = d'auprès, olo = (aller) auprès. 

1. Lorsqu'un degré de comparaison s'applique à un mot déjà « margue- 
rite », on est obligé d'employer un adverbe. Ex. : pliq iloved, plus ido- 
lâtré (Lib. 7, p. 28, note 4). 

2. Lib. 1, p. 32.3. 



BOLLACK : LA LANGUE BLEUE 219 

Ij's prrpositions s'onipIoÙMit «'gaiement comme adverbes : ib 
signifie sur et dessus; in, dans et dedans, etc. 

Les mots si = oui et no = non (ordinairement classés comme 
adverbes) ont la forme des connectifs. 

Les conjonctions sont t'galement des connectifs, et donnent 
lieu aux m(^mes remarques que les prépositions. Les principales 
sont : it, et; or, ou; ni, ni; if, si; bo, mais; gi, donc; ko, que; ob, 
car; qo, parce que; po, pour que; so, de même que; fi, quoique; fo, 
lorsque. En cas d'incertitude, on peut employer la conjonction 
générale (mot-cadre) oi. La conjonction ko est seulement coor- 
dinative : me sago ko qe sero, je dis que cela est. La conjonction 
subordinative se traduit par le mot-cadre ku : me vilo ku qe 
sero, je veux que cela soit, qui remplace ainsi le subjonctif. 

Les connectifs (prépositions et conjonctions) n'entrent jamais 
dans la composition des autres mots. 

Telles sont les règles synthétiques de la grammaire Bolak. 
Llles engendrent naturellement les règles analytiques, qui ser- 
vent à décomposer les luots à l'état formel et à reconnaître leur 
rôle grammatical. Celles-ci peuvent servir à résumer toute la 
morphologie du Bolak ^. 

Laissant de côté les Motules, qui se trouvent tous dans le dic- 
tionnaire, un Granmot peut présenter les formes suivantes : 

10 S'il commence et finit par une consonne autre que d et q, 
c'est un substantif singulier masculin ou neutre; 

2° S'il commence par une voyelle autre que u, c'est un mot 
marguerite ; 

3° S'il commence par u, c'est un substantif féminin, ou un 
temps secondaire de verbe, ou un attributif ou modificatif au 
degré d'égalité ; 

4" S'il finit par la consonne d ou q, c'est un attributif ou modi- 
licatif: 

o" S'il finit par une voyelle autre que u, c'est un verbe; 

6° S'il finit par u, c'est un substantif au pluriel *. 

Syntaxe. Ln vertu de la 4« règle-base, la syntaxe impose aux 
mots de la phrase un ordre rigide et invariable : sujet, verbe, 
régime direct, compléments. Le désignatif se met avant le nom: 
l'attributif se met après le nom; le modificatif se met après le 

1. Voir losTabfenux récapitulatifs généraux de l'aspoct do la Langue hleue 
et les Tfibloau.x-gaufriors complots (Lib. 1. p. 2G3-263, 62-64; lib. 7, p. 34-36). 

2. Voir lo tabloau de l'outil U (lib. 1, p. 202; lib. 2, p. 3; lib. 7, p. 32). 



220 SECTION II, CHAPITRE XII 

verbe et avant l'adjectif ou l'adverbe qu'il modifie. Enfin la pro- 
position subordonnée vient après la proposition principale. 
Seuls, l'ordre des régimes indirects et la place du gérondif sont 
facultatifs. 

M. BoLLACK illustre ces règles par un exemple amusant. 
M. Jourdain n'eût pas été embarrassé dans la Langue bleue pour 
savoir dans quel ordre ranger les mots de cette phrase : « Belle 
marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour * ». Il n'au- 
rait pu dire que ceci : Marquise belle, vos yeux beaux font mourir 
moi par amour : Markesin beled, vae logu beled mortigo ma fri lov -. 

Vocabulaire. 

Le vocabulaire du Bolak a été construit entièrement a priori, 
conformément aux règles de structure des diverses classes de 
mots, auxquelles il faut joindre les suivantes : 

1° Dans aucun mot ne se trouvent 3 consonnes ou 3 voyelles 
consécutives, ni 2 consonnes consécutives semblables; 

2" Dans aucun Granmot ne se trouvent la voyelle uni 2 voyelles 
consécutives ; 

3° Aucun Motule n'a la forme wc ou vce. 

Enfin l'auteur a dressé la liste des 31 consonnes doubles ini- 
tiales et des 59 consonnes doubles finales phonétiquement 
admissibles ^. 

Cela posé, le nombre des mots théoriquement possibles 



de 1 lettre est 


5 


2 lettres 


151 


3 — 


1051 


4 — 


12420 


5 — 


130512 



soit un nombre total de 144139 

formes obtenues par la combinaison de 5 lettres au plus, et que 

1. Molière, Le Bourgeois gentilhomme, acte II, scène vi. 

2. Lib. 7, p. 98; lib. 4, p. 60. 

3. Lib. 1, p. 299, 301-2. L'autour pose les règles suivantes, pour éviter de 
former des mots qui, ne différant que par une consonne dure ou douce, 
pourraient se confondre dans une mauvaise prononciation : « Dans toute 
consonne double initiale, la première sera dure; dans toute consonne double 
finale, la seconde sera douce » (Lib. 1, p. 298). 



BOLLACK : LA LANGUE BLEUE 221 

l'aiiUnir pr^fôro ji toutes Ifs autres, dans rintértft de la conci- 
sion '. t ToiU le dictionnaire de la Langue bleue a été constitué 
sans que l'auteur ait connu un seul des sens que ces formes... 
allaient avoir par la suite *. » 

Pour les Molules, l'auteur a ainsi obtenu 475 formes différentes, 
cl conime le nombre des Molules est de 400 environ, « les signifi- 
cations données à cette catégorie de mots ont été attribuées 
arbitrairement », sauf de rares exceptions '. 

Pour les Granmots, c'est-à-dire pour les Noms-souches, l'auteur 
« lut à haute voix ces phonèmes inertes » et leur assigna le 
sens que lui suggérait leur ressemblance phonétique plus ou 
moins éloignée avec les mots des diverses langues européennes. 
Ainsi « ce sont les vocables des langues vivantes qui viennent se 
mouler dans les formes du dictionnaire », non sans subir parfois 
de notables déformations, à cause de la brièveté monosyllabique 
(le ces formes : ex. : bolv = boulevard; tlaf = télégraphe; stit := 
constitution; flist = félicitalion . Faute de mieux, l'auteur fait 
appel à l'argot : pif =,nez; paf =: ivrognerie ^. Enfin cette res- 
source fait assez souvent défaut, et alors, « en dernier lieu 
seulement, l'arbitraire est intervenu dans les attributions de 
sens'* ». Cet arbitraire est d'ailleurs guidé par des associa- 
tions d'idées souvent spirituelles, que nous laissons au lec- 
teur le plaisir de deviner dans les exemples suivants : plin, 
histoire naturelle; lalm, université; vivl, chauvinisme. C'est ainsi 
encore que le dernier mot du dictionnaire, vovs, signifie : achè- 
vement, clôture, fin. 

Les noms propres sont « hors la langue » ; toutefois, l'auteur 
propose certaines traductions pour les noms géographiques, en 

1. Lil». 1. p. 263-267. 

2. Article do M. Lt'onBoLLACK dans la Revue internationale de Socioloyie, 
dt'c. 1900 (p. 86.~)). Cf. Lib. 4, p. 61. 

3. Lil). 1, p. 420. 

4. Lib. 1, p. 429. Pour obtenir dos « syllabes closes », le Bolak ajoute 
parfois un 1 initial au.x mots des langues vivantes (comme le Volapiik) : lor, 
or; lart, art. 

T). Lib. 2, p. 54. L'auteur avoue • que les règles orthopraphii|ues de la 
Langue bleue, ainsi que l'aspect syllabe close que doivent forcément pos- 
séder les noms ... lui imposent de très grandes déformations dans la con- 
texture de vocables existant dans certaines langues • ; mais il allègue, pour 
se justiller, «lue « ces déformations sont de même nature que celles des 
mots des langues vivantes », au cours d'une évolution séculaire (Lib. 1, 
p. 429). Ainsi bisp signifiera évéque (L. episcopus, D. bischof, E. bishop) 
comme en danois. 



222 SECTION II, CHAPITRE XII 

se conformant autant que possible au phonétisme du pays d'ori- 
gine, et pour les prénoms '. 

Les noms des jours et des mois sont composés avec dos noms 
de nombre (comme en Volapûk) : 

ventag, hindi. y enmes, janvier. 

dovtag, mardi. dovmes, février. 

tertag, mercredi. termes, mars. 
etc. etc. 

Mots dérivés. — II y a d'abord un mode grammatical de dériva- 
tion : c'est celui qui sert à tirer des noms-souches les verbes, les 
adjectifs et les adverbes. 

On sait que chaque substantif peut former un verbe par la simple 
adjonction d'une des voyelles a, e, i, o caractéristiques des temps. 
Le sens de ce verbe dérivé est fixé par les règles suivantes : 

1° 11 signifie être à l'état de — ou avoir — . Ex. : fami, avoir faim; 
lovi, aimer; 

2° A défaut de ce premier sens, il signifie : accomplir Vaction 
indiquée par le radical. Ex. : bet = pari, beti = parier: 

3'^ A défaut des deux premiers sens, il signifie -.faire usage de — . 
Ex. : bilb ^= bilboquet, bilbi = jouer au bilboquet-. 

Par exception, le verbe dérivé d'un nom d'animal signifie le 
cri de cet animal : dogi = aboyer: kati = miauler ^ ; kvali = hennir 
(et non pas : monter à cheval, chevaucher, suivant la 3° règle). 

En vertu de ces règles, on peut employer un verbe simple pour 
dire : être — (tel ou tel). Ex. : bono, être bon: benso, être bien por- 
tant; malso, être mal portant: lalgo, être malade (lalg = maladie). 

Cela permet de traduire simplement certains idiotismes : 
Ve du sano, vous portez-vous bien? (litt. : Êtes-vous sain?) Ve du lago 
kaq, quel âge avez-vous? (litt. : Vous êtes âgé combien?) 

Les autres dérivations s'effectuent au moyen des terminaisons 
absolues et secondaires. 

Les 23 terminaisons absolues sont celles qu'on doit employer 
obligatoirement en vertu des règles de grammaire. Ce sont : les 
désinences du pluriel et des temps actifs et passifs: les 6 termi- 
naisons des noms de nombre dérivés; les terminaisons régu- 
lières des attributifs (-ad, -ed, -id, -od) et des modificatifs (-aq, -eq, 
-iq, oq); enfin, les deux suffixes suivants, applicables aux noms : 

1. Lib. 4, p. 274-3. 

2. Lib. 4, p. 47. 

3. Cf. le Spelin. 



BOLLACK : LA LANGUE BLEUE 223 

-an, qui indique Vhabilont de — : Parian =^ Parisien (car, pho- 
nétiquenuMil. Paris = Pari). 

-in, qui indique Vépoase de — : reks = roi, reksin = reine *. Ce 
fi'^minin de situation sociale ne doit pas être confondu avec le 
réniiiiin naturel maniué par u- (uParian = Parisienne). Ainsi 
umedsor = femme-médecin, et medsorin = femme de médecin. 

Les 33 terminaisons secondaires sont des suffixes qu'on peut 
employer facultativement pour former des mots dérivés, en 
l'absence de mots primitifs ayant le môme sens. Ces suffixes ne 
sont pas des mots indépendants, et n'ont aucun sens par eux- 
mêmes'^. Voici les principaux de ces suffixes : 
-as. augmentatif : mesr = couteau, mesras == coutelas. 
-et, diminutif: mesret, petit couteau; kvalet, poulain (de même 

tous les petits d'animaux), 
-ist, désigne l'ouvrier : panist, boulanger. 
-ost. le patron : panost. patron boulanger. 
-erk, le commerce : birerk, commerce de bière. 
-ik, la fabrique, la science ou larl : birik. brasserie (fabrique ou 

art); montik, orograplUe; gerik, stratégie. 
-ort, le lieu ou l'on fait ou vend quelque chose : birort, brasserie 

(débit), 
-or, l'acteur ou agent : tansor, danseur; geror, belligérant. 
-il, l'outil ou l'instrument : banil, baignoire ; tintil, encrier. 
-ef, le résultat de l'action : dogef. aboiement. 
-ig, l'action de faire ou rendre (tel ou tel) : krantigi, agrandir. 
-ir, l'action de devenir (tel ou tel) : krantiri, grandir. 
-enk, le commencement de l'action : dormenki, s'endormir. 
-art, un morceau de — (part = partie) : panart, morceau de pain. 
-alg, une maladie (lalg =: maladie) : kopvalg, mal de tête (kopv = 

tète, D.). 
-olb, un coup de — (kolb = coup) : fotolb, coup de pied. 
-olm, l'arbre qui porte — (bolm =: arbre) : rosolm, rosier. 
-olv, le lieu planté de — : rosolv, l'oseraie. 
-osm, une collection matérielle : libosm, bibliothèque. 
-ism, un système d'idées : librism, libéralisme. 



1. Mais une reine régnante s'appelle kvin (E. queen). 

2. Néanmoins, l'autour les associe (au moins comme moyen mnémo- 
technique) il certains noms-souches dont ils ne diffèrent que par la suppres- 
sion de la consonne initiale (Lib. 1, p. 109; lib. 4, p. 194; lib. 2, p. 52; lib. 

T, p. 108). 



224 SECTION II, CHAPITRE XII 

A ces suffixes il faut ajouter certains mots-cadres qui servent 
de préfixes pour exprimer : 
stu, le mâle : stu kval, étalon; stu bov, taureau. 
pu, la supériorité hiérarchique : pu bisp, archevêque. 
qu, l'infériorité hiérarchique : qu mest, sous-maître. 
plu, la pluralité : plu gon, polygone. 
tu, la totalité : tu slavism, panslavisme. 

fku, le contraire, l'opposition : fku lov, haine; fku virt, viceK 
ru, la répétition; 
sru, le retour en arrière ; 
pru, la suppléance ; 
sku, la ressemblance; 
pnu, la dissemblance, etc. 

Le Bolak a même des mots-cadres pour exprimer sommairement 
certains sentiments ou jugements : 

gu, qui indique un goût physique; 
kvu, — un goût moral; 

pfu, — un dégoût physique ; 

mu, — un dégoût moral. 

Ainsi, pour indiquer qu'une femme vous plaît, vous n'avez 
qu'à dire : gu fem*. 

Les mots composés se forment par la juxtaposition de deux 
radicaux (le principal étant le dernier) réunis par l'outil u : 
dormukar = wagon-lit ; vintumilv, moulin à vent. 

Voici, à titre d'exemple, la traduction du Pater en Langue bleue : 

Nea per, ev ra seri in silu, vea nom eq santigui; vea regn eq 
komi ; vea vil eq makui ib gev so in sil ; ev givo daq nea pan taged 
ana, it ev solvi nae fansu ana so ne solvo aqe re ufanso na ; it ev nu 
lefti na to temt, bo ev bevri na om mal ^. 

Voici encore un autre échantillon : 

Aq ra poni an fren al tsorm ade vevu, 
Se savi soq stopi plotu ade vikoru *. 

1. Lib. 1, p. 138. 

2. Lib. I, p. 139. 

3. Lib. 8, p. 76. L'auteur fait remarquer la concision de sa langue, qui 
emploie 58 mots et 177 lettres là où le français emploie 63 mots et 289 lettres. 

4. Traduction de ces vers de Racine (Athalie, acte I, scène i) : 

Celui qui met un frein à la fureur des flots, 
Sait aussi des méchants arrêter les complots. 

(Lib. 2, p. 58; lib. 7, p. 113.) 



BOLLACK : LA LANGUE BLEUE 225 



Critique. 

On no peut refuser de souscrire à l'éloge que lauleur de la 
Langue bleue décerne à son œuvre par cette étymologie fantai- 
siste : bol = ingéniosité, -ak = fait avec: donc : bolak = Jait avec 
ingéniosiléK Mais cette ingéniosité parfois excessive aboutit trop 
souvent à des règles compliquées ou à des formations aussi 
ailiilraires que celle que nous venons de citer. On peut recon- 
naître que sa théorie du langage a une grande part de vérité; mais 
elle n'a pas pour résultat pratique de simplifier la grammaire, 
tout au contraii'e. 

In premier défaut de cette grammaire est l'absence d'article 
défini. S'il y a un article dont on puisse se passer, c'est l'article 
indéliui, et non l'arlicle défini. L'auteur l'a si bien senti qu'il a 
rélal)li celui-ci, confondu avec l'article indéfini, aux cas indi- 
rects'; ce qui est une inconséquence logique. 

Un autre défaut grave est la pluralité des déclinaisons. Les noms 
ont une déclinaison analytique et un pluriel en -u: les pronoms 
personnels ont une déclinaison synthétique: les pronoms rela- 
tifs, interrogatifs, etc., ont une autre déclinaison synthétique, et 
l'article une autre encore. De plus, certains pronoms (et l'article) 
lorment leur pluriel en ajoutant -e au singulier; d'autres, en 
changeant l'-a du singulier en -e: d'autres encore, en changeant 
ea en ae ^. Ce sont là des complications inutiles, faites pour 
embrouiller et dérouter le novice. Ajoutons que le nominatif 
et l'accusatif se confondent dans les pronoms relatifs, c'est-à- 
dire là où justement il est le plus utile de les distinguer. 

La conjugaison n'est pas non plus îi l'abri de toute critique. 
La formation des temps secondaires au moyen du préfixe u, et 
surtout celle du passif au moyen du suffixe u est arbitraire, et 
ne les distingue i)as suffisamment, soit à l'oeil, soit à l'oreille. 

En général, du reste, l'idée de faire de la voyelle u un outil gram- 
matical est malencontreuse : cet outil-omnibus a des rôles très 
divers suivant qu'il est au commencement, à la fin ou au milieu 

1. Lil). 4, p. 165. 

2. Lih. 4. p. 27. 

3. Os deux dornièros llcvions violent le principe de l'invariabilité des 
radicaux, adopté par l'auteur. 

CouTURAT et Leau. — Langue univ. lO 



226 SECTION II, CHAPITRE XII 

des mots, et, môme au commencement d'un mot, il a un sens tout 
différent suivant la nature de ce mot. De même, les autres 
voyelles (a, e, i, o) ont un rôle grammatical différent comme 
suffixes et comme préfixes. Or il est très difficile de savoir, à 
l'audition, si une voyelle est l'initiale d'un mot ou la finale du 
mot précédent. 

Sans doute, l'auteur édicté pour la prononciation des règles 
très sévères; mais elles sont inapplicables dans la pratique. 
€ Marteler » les syllabes, séparer tous les mots par des pauses, 
c'est bon pour des novices qui épellent et ânonnent; mais pour 
peu qu'on soit familiarisé avec une langue, on est irrésistible- 
ment entraîné à lier les mots entre eux. Seul, l'accent peut mar- 
quer et conserver l'individualité des mots, et par suite les dis- 
tinguer dans la prononciation courante. Aussi est-il chimérique 
de vouloir le supprimer : on ne peut pas parler, et penser ce 
qu'on parle, sans accentuer involontairement les mots princi- 
paux du discours '. Une telle suppression n'aurait qu'un résultat : 
c'est que chaque peuple placerait inconsciemment l'accent sui- 
vant ses habitudes nationales, ce qui aboutirait à une confusion 
complète. 

Quanta la règle de la Marguerite, outre qu'elle est sans exemple 
dans nos langues ^, elle est très équivoque dans son application : 
les 4 voyelles signifient tantôt un degré de comparaison (plus, le 
plus, moins, le moins), tantôt un degré absolu (beaucoup, très, peu, pas 
du tout) 5, tantôt enfin un sentiment plus ou moins quantitatif. 
C'est là une cause d'équivoque et d'obscurité. 

La formation des participes contient une grave inconséquence. 
Alors que les 4 voyelles (a, e, i, o) servent à former les temps de 
l'actif, les terminaisons correspondantes (ad, ed, id, od) ont, 
deux le sens actif, deux le sens passif: et chacune des deux voix 
est ainsi privée des participes de certains temps, contrairement 
à l'analogie et à la symétrie *. 

1. M. BoLLACK veut même supprimer l'intonation spéciale des phrases 
interrogatives et exclamatives. 

2. Quoi qu'en dise M. Bollack : le préfixe a- (anormal, acéphale) est l'a 
privatif grec; et le préfixe e- (dans échauffer, élever-) est la préposition 
latine e ou ex. 

3. M. Bollack pourrait citer à son appui l'exemple du latin, qui emploie 
le comparatif et le superlatif dans les deux sens, relatif et absolu. Mais si le 
latin est équivoque, ce n'est pas une raison suffisante pour que la L. I. 
le soit. 

4. Ajoutons que la terminaison -ad confond deux idées bien différentes, 



BOLLACK : LA LANGUE BLEUE 227 

D'autre part, le Bolak a, comme le VolapCik, le tort de former 
tous ses adjectifs au moyeu d'un suffixe de dérivation uniforme; 
comme lui aussi, il n'admet comme racines que les sulisfanlifs. 
Cela est contraire à l'ordre naturel des idées : bonlé, beauté déri- 
vent de bon et beau, et non pas bon et beau de bonlé et beauté. Un 
autre inconvénient est l'incommutabilité des parties du discours 
(par exemple, l'interdiction de dire : le boire et le manger, les bons 
et les méchants), alors que toutes les langues naturelles l'admet- 
tent, et cela d'autant plus qu'elles sont plus riches et plus 
souples. 

Mais l'erreur la plus grave consiste à subordonner le vocabu- 
laire à la grammaire, et à édicter a priori des règles de structure 
restrictives pour chaque classe de mots. Rien ne montre mieux 
à quels résultats détestables peut conduire un principe excellent, 
quand l'application en est arbitraire. L'idée de distinguer les 
parties du discours par la forme (idée qui n'appartient pas en 
propre au Bolak, comme on l'a vu et le verra dans cet ouvrage) 
est assurément louable : mais il y a bien des moyens de réaliser 
cette distinction, et l'auteur a choisi les plus mauvais. D'abord 
la longueur : si l'on peut compter à l'œil les lettres d'un mot. 
peut-on distinguera l'audition un mot de 3 lettres et un mot de 4. 
et a-t-on le temps de remarquer si le mot de 3 lettres se termine 
par une voyelle ou i)ar une consonne 1 Ensuite la sonorité : assi- 
gner aux mots-cadres la voyelle a, aux connectifs les voyelles i et o. 
et aux (lésignalifs les voyelles a et e, c'est faire tout ce qu'on peut 
pour confondre tous les mots-cadres entre eux, tous les connec- 
tifs entre eux et tous les désignatifs entre eux, d'autant qu'ils ne 
se distinguent plus entre eux que par une ou deux consonnes. 
Le lecteur le plus attentif s(> rappelle-t-il vn ce monuMit les sens 
de stu. sku, fku, ou ceux de ib, to, sti, flo, ou ceux de spa, ste. 
kla. ske? Il est vrai qu'il a la ressource d'employer, dans l'em- 
barras, les connectifs généraux io, oi. et les désignatifs généraux 
ae, ea: heureux encore s'il se souvient exactement de leurs rcMes 
respectifs! 

Il est inutile d'insister sur l'arbitraire qui a présidé au choix 
des motules : l'auteur le reconnaît lui-même: mais il importe de 
montrer qu'il ne règne guère moins dans le choix des gran- 

In possiliilitc et In dipnilé : spegad := respectable veut dire : qu'on doil..., 
H non : qu'on peut resperler. Antre inconséquonco : speged = respecté 
(sens passif): ot spegeq = respectueusement (sens actif). 



228 SECTION II, CHAPITRE XII 

mots. Ici encore, les règles de structure et l'exclusion de la 
voyelle u l'ont empêché d'adopter la plupart des radicaux inter- 
nationaux comme théâtre, université, etc. L'idéal de la syllabe close 
constitue un lit de Procuste d'où les mots les plus connus sortent 
mutilés et défigurés, comme stit cfui provient de constitution (pour- 
quoi pas d'institut, institution, instituteur, etc. * ?). L'auteur allègue, il 
est vrai, que les prétendus mots internationaux ne le sont pas 
autant qu'on le croit, du moins par la prononciation : ainsi le 
mot théâtre, que les Anglais prononcent à peu près zîteuh ^. 
Mais en quoi cela rend-il le mot tatr préférable à teatr? Celui-ci 
se rapproche davantage du mot international tliéâtre, au moins 
par le graphisme. 

Cela nous amène à signaler une autre erreur de M. Bollack : 
dans le choix des sens de ses mots fabriqués d'avance, il a tenu 
compte uniquement du phonétisme, et nullement du graphisme ; 
il a érigé cette préférence arbitraire en principe ^ Or c'est là 
tourner le dos à l'internationalité, car le graphisme est bien plus 
international cjue le phonétisme *. 

Aussi l'auteur fait-il bon marché du « vocabulaire soi-disant 
international » ; il prétend en revanche à la neutralité absolue. 
Son vocabulaire n'est pas inter-national, mais bien extra-national, 
et par là il croit supprimer toute question d'amour-propre 
national. Et en effet, « le dictionnaire de la Langue bleue a pu être 
construit tout entier sans connaître aucun des sens attribués 
aux fantômes de mots hypothétiquement créés " » : et c'est, l'au- 
teur s'en flatte, t la plus grande originalité » de ce vocabulaire, 
et probablement de la langue elle-même. Fâcheuse originalité, 
si elle interdit à l'auteur d'emprunter ses vocables aux langues 
existantes, et le force à former arbitrairement des mots, })our 
leur imposer ensuite, non moins arbitrairement, un sens. Ce pro- 
cédé est d'ailleurs moins original cjue ne le croit l'auteur : car 
toutes les langues a priori construisent, elles aussi, leurs mots par 
des combinaisons régulières de lettres; et parla, le Bolak se 

1. Pourquoi philosophie devient-il flof, et non flosf, qui signifie voleur? 

2. Lib. 4, p. 07. 

3. Un psychologue conclurait de ce fait que M. Bollack est un auditif et 
non un viiuel : c'est en lisant à haute voix ses fantômes de mots qu'il 
essayait d'évoquer leur sens. 

4. L'auteur reconnaît lui-même que « le mot théâtre s'écrit à peu près de 
la même manière dans toutes les langues de l'Europe ». 

5. Lib. 4, p. CL 



BOLLACK : LA LANGUE BLEL'E 229 

rapproche de ce genre de langues, et se sépare radicalement des 
langues n posleriori, l)ien qu'il semble emprunter, comme elles, 
ses matériaux aux langues vivantes '. 

Quoi qu'il en soit, cette neutralité même dont il se vante, ou 
dont il se contente, n'est nullement assurée par sa méthode 
a priori, qui consiste à couler des sens dans des moules préparés 
à l'avance; car le sens choisi dépend des langues que l'auteur 
connaît. Il ignore, dit-il, le russe: qui répond que beaucoup de 
mots russes ne seraient pas venus se couler dans certains moules 
qu'il a remplis arl)itrairement ou avec des mots d'autres langues? 
S'il n'avait su que le français, il aurait simplement rempli ses 
moules avec des mots français plus ou moins dénaturés: sa 
langue non serait ni plus ni moins neutre. 

1. "auteur se soucie si peu de rinternalionalité de ses radicaux, 
qu'il emprunte parfois leur sens à l'argot, qui est essentielle- 
ment national, et. qui pis est, incom])réliensil>le pour les autres 
nations. (Juel autre qu'un Français devinerait jamais (pu* bigr 
signifie admirah'oa, ïiik,- mouchard, et trim, faux-semblant -1 

Mais souvent on n'a nuhne pas cette rossourre, car la plupart 
des mots ont des sens aussi arbitraires que leur forme, et ne 
rappellent, même de loin, aucun vocable d'une langue connue. 
Pour le prouver, il suffira de citer une vingtaine de mots pris à 
la suite au commencement du dictionnaire Français-Bolak : 

Abaissement (moral) snarp 

Abaisser (action d') basp 

Abandon left 

Abandonner (action de s') mlasp 

Abal-jour kosn 

Abattement (moral) knir 

Abattre (action d') fkarf 

1 . L'nutour titMit à distinguer sa métliode lo.xicologiquc de celle du Vohtpûk 
qu'il (|unlill(' iVarbitraire (Lib. I, p. 430); cl. en olTot, Mjrr Schueveb com- 
nuMicail par emprunter ses mots aux Innjrues vivantes, (juilte à les estropier 
ensuite; tandis <jue M. Boll.\ck commence par créer (J^s mots sans savoir 
s'ils existent dans une langue quelcon<|ue, et leur donne ensuite un sens 
d'après leur analogie plus ou moins lointaine avec des mots existants, ce 
qui déllgure bien davantage ceux-ci. .\insi sa méthode est encore plus arbi- 
traire et a priori (|ue celle du Volapiik. En revanche, elle ressemble éton- 
namment à la • Combinatoire » em|)loyée lunr n.vCER. (Cf. le Spelin de 
celui-ci. p. 37 : Mathe>nalische Komhinatorik.) 

2. Voir, dans Lib. 4, le sens des mots gob, gog. gos, gaf, gag, gars, kavl, 
pegr, begn, tof. bavr. 



230 SECTION II, CHAPITRE XII 



Abcès 


flimt 


Abdication 


pnabs 


Abeille 


bepv 


Abîme 


pfos 


Abîmer (action d') 


dorp 


Abjuration 


smads 


Ablatif 


plavs 


Ablation 


krelv 


Ablution 


slalv 


Abnégation 


nirl 


Abois (être aux) 


spamt 


Abolition 


pivs 


Abominable (état) 


mnabl 


Abondance 


dab 


Abonder (action d') 


mrolm 


Abonnement 


bomt 



M. BoLLAÇK croit excuser le choix arbitraire du sens de la i)lu- 
part de ses racines en déclarant avec désinvolture que « les 
mots sont indifférents par eux-mêmes, parce qu'ils sont les 
signes conventionnels de nos pensées », et il va jusqu'à dire 
qu'après tout, si les Français convenaient d'appeler désormais 
les fenêtres des portes et les portes des fenêtres, ils s'enten- 
draient tout aussi bien qu'avant*. Pour réfuter ce paradoxe, il 
suffît de le pousser à l'extrême : on pourrait numéroter tous les 
mots du dictionnaire français : 1" en commençant par le com- 
mencement (A), 2^ en commençant par la fin (Z), et convenir de 
donner désormais à chaque mot le sens du mot qui aurait le 
môme numéro dans l'ordre inverse (au !'='■ le sens du dernier, au 
2« le sens de l'avant-dernier, etc.). Croit-on que les Français 
arriveraient aisément à s'entendre dans cette nouvelle langue? 
C'est que, quand même il serait vrai (en gros et dans l'état 
actuel des langues) que le sens des mots est conventionnel, il 
est devenu naturel en vertu d'une association invétérée. En outre, 
l'auteur oublie tout bonnement qu'il n'a pas à créer « une langue 
nouvelle » de toutes pièces, sans tenir compte des langues exis- 
tantes, mais une langue internationale auxiliaire, qui a intérêt à 
«e rapprocher autant que possible des langues vivantes, et par 
suite à leur emprunter le plus grand nombre possible de ses élé- 

1. Lib. 4, p. 61. 



BOLLACK : LA LANGUE BLEUE 231 

nuMits. Enfin M. Hollack dit, pour justifier son dédain dos mots 
iiitornationaux : (^n'inipoile que tel mot soit commun à plu- 
sieurs nations? Pour quelqu'un qui ne sait que sa langue natio- 
nale, il est indifférent que ce mot se trouve dans une ou plu- 
sieurs langues étrangères, puisqu'il les ignore. Sans doute, 
répondra-t-on; mais il ne lui est pas indifférent qu'il se trouve 
ou non dans la sienne; or, plus la langue internationale con- 
tiendra de mots internationaux, moins elle présentera à chaque 
nation de mots étrangers et inconnus à apprendre. Il y a donc une 
nécessité, non seulement logique, mais pratique, à ce que la 
langue internationale soit fondée sur le vocabulaire in/er/ja/io/ia/, et 
non sur un lexique arbitraire et fantaisiste comme celui du Bolak. 

Dans la formation des termes scientifiques, l'auteur ne tient 
naturellement aucun compte de l'étymologie : krob = microbe; 
gelg ^ gêolo(jie: gekv =: géographie: gemv = géométrie. Mais il ne 
cherche pas davantage, on le voit, à composer des mots analogues, 
c'est-à-dire ayant une étymologie semblable dans sa langue. 

En général, l'auteur affiche un souverain mépris, non seule- 
ment de l'étymologie, mais de l'affinité ou de la (iliation logique 
des idées. Sans doute, il est bon de distinguer les sens d'un mot 
<(nand ils sont si difTérents qu'ils constituent une sorte de calem- 
l)our (Ex. : action, charme, équipage, mousse, etc.). Mais il est 
<>xcessif de représenter par des mots absolument différents des 
s(>ns voisins ou dérivais les uns des autres {accent, accord) ou 
mémo diverses espèces d'un même genre : lor = or (métal): golt 
=:or (monnaie): chapeau, chemise (d'homme, de femme, de nuit): 
fcrt/(pid)li('. masqué): bois(h brûler, tle construction»: ba'ii/( animal, 
viande : bov, bif): cochon (animal, viande : pig, pork). Bien plus : 
l'auteur ne cherche nullement à dériver les uns des autres, ou à 
rajtprocher par la forme, des mois qui expriment des idées 
connexes ou dérivées. Ainsi : paks = paix, skalm =^ apaisement; 
klerk =: clergé, frar = étal ecclésiastique, frok = cléricalisme ; rar = 
frère, frat =: fraternité (frer = compagnon, fradr ^= solidarité): vern 
=r hiver, snemv = hivernage: lart = art. tist = artiste^, etc. De 
même pour les mots composés : kart = carte à jouer: kert = 
carte de visite: psarl = carte postale (alors que tout Européen com- 
prendrait : post-kart). 



1. Cotlo dornièro singularitt"' est d'autant plus t'ionnanto <|ut> lo Bolak pos- 
sède k' sufll.xo -ist. Cola fait donc deux racines à apprendre au lieu d'une. 



232 SECTION II, CHAPITRE XII 

Toutefois, l'auteur permet de former un mot composé ou 
dérivé, quand le mot simple manque ou est oublié. Par exemple, 
on pourra dire kotil au lieu de mesr (couteau) et kotilet au lieu de 
knif {canif y. Mais si cela dispense de connaître le mot simple 
quand on veut s'en servir soi-même, cela ne dispense pas de le 
connaître quand on l'entend ou le lit; et par conséquent cela fait 
deux mots à apprendre, au lieu d'un. Toutes les critiques que 
l'auteur adresse aux langues agglutinantes, auxquelles il reproche 
« d'imposer à l'esprit le travail incessant de décomposition et de 
recomposition de toutes les notions », retombent ainsi sur le 
Bolak lui-même, d'autant plus que son dictionnaire ne donne 
que les racines simples, et non les dérivés et les composés que 
chacun peut en former facultativement. Il vaudrait mieux que ces 
dérivés et composés fussent formés une fois pour toutes et 
inscrits dans le dictionnaire, où iraient les chercher ceux qui 
n'auraient pas l'esprit assez inventif pour les former d'eux- 
mêmes. 

Enfin, bien que l'harmonie ne soit qu'une qualité accessoire 
d'une L. I., et bien que le Bolak décline toute prétention litté- 
raire, il faut avouer qu'il manque par trop d'euphonie; on a pu 
en juger par tous les exemples que nous avons cités. Cela vient 
de la forme de syllabe close que l'auteur donne systématiquement 
à ses radicaux; ce sont des monosyllabes durs et rocailleux qui 
s'entrechoquent par leurs consonnes*. Sans doute, l'auteur 
allègue que les voyelles qui servent de flexions jouent le rôle 
de tampons entre ces monosyllabes; mais ces flexions ne sont 
pas assez fréquentes pour adoucir la prononciation (seuls les 
substantifs au pluriel et les verbes se terminent par une voyelle^). 

La rigidité de la construction est une gêne et une pauvreté ; 
vme gêne, parce qu'elle empêcherait toute traduction exacte 
d'une phrase tant soit peu compliquée ; une pauvreté, parce qu'elle 
empêcherait de former une telle phrase, c'est-à-dire d'exprimer 
des pensées un peu complexes et délicates. Aussi l'auteur recom- 

1. De même, coup de pied se dit kik et fotolb, etc. 

2. Le dictionnaire Bolak contient 103 mots commentant par fk (fkab, 
fkabs, fkaf,...), 164 par fn, 122 par ft, 133 par ml, 144 par mr, 184 par 
tl, etc. Un grand nombre de mots se terminent aussi par des consonnes 
doubles aussi peu agréables à prononcer ; -pv, -tv, etc. 

3. « Si quelques consonnes doubles initiales... semblent trop dures à 
émettre, on peut, sans inconvénient, les faire précéder d'un e ». (Lib. 4, 
p. 9). L'auteur oublie que parla même les mots seront « marguerites ». 



BOLLACK : LA LANGUE BLEUE 233 

maiulc-t-il pruclemmcnt de faire des phrases courtes. Mais en 
imposant h sa langue toutes ces entraves, il l'exclut de l'usage 
scientifique et la confine dans les usages les plus modestes et 
les plus vulgaires. 

En résumé, l'auteur de la Langue bleue a voulu créer une 
langue, non pas philosophique ni scientifique, mais pratique; en 
fait, il a créé une langue aussi arbitraire et aussi difficile qu'une 
langue pliilosoi)hique, et aussi peu pratique que possilile. 11 n'a 
pas voulu faire appel à l'intelligence des adeptes, mais seulement 
à leur mémoire; mais il leur demande un tel travail de mémoire 
que i»ersonne ne pourrait jamais apprendre son vocabulaire. 
En subordonnant le vocabulaire à la grammaire, et en soumet- 
tant celle-ci à une foule de règles arbitraires et restrictives, il 
s'est privé comme à plaisir de tous les éléments qui peuvent 
rendre une L. I. facile à acquérir et agréable à parler; il s'est 
condamné à exclure ou à défigurer les radicaux internationaux. 
11 a tout sacrifié à la concision, sous prétexte d'obéir à la loi du 
moindre effort: il a ainsi- obtenu des séries de monosyllabes rébar- 
batifs et indiscernables bien plus difficiles à retenir et à pro- 
noncer que les mots internationaux, et qui imposeraient à la 
fois à la mémoire et à l'intelligence de ses adeptes des efforts 
surhumains. Tous ces vices constitutionnels et rédhibiloires du 
Bolak viennent d'une seule cause : une méthode trop a priori. 



CRITIQUE GENERALE 



Il semble, au premier abord, que les langues que nous avons 
réunies dans la classe des systèmes mixtes n'aient entre elles 
rien de commun, si ce n'est ce double caractère négatif, de n'être 
ni des langues a priori, ni des langues a posteriori. Mais, à un 
examen plus attentif, on constate qu'elles ont toutes une ana- 
logie réelle, et forment une famille naturelle. Elles ont à la fois 
certains caractères des langues a priori et certains des langues 
a posteriori, et par là elles méritent l'épithète de mixtes. Comme 
les systèmes a priori, elles emploient la méthode combinatoire 
pour former les mots dérivés ou composés; mais elles ne fondent 
pas comme elles leur vocabulaire sur une classification logique 
de toutes les idées. Comme les langues a posteriori, elles emprun- 
tent leurs racines aux langues naturelles; mais elles les déna- 
turent pour les soumettre à certaines règles systématiques, et 
ne se soucient nullement de leur degré d'internationalité. Dans 
la grammaire aussi règne la Combinatoire : les flexions sont en 
général constituées par la gamme des voyelles, dont le retour 
monotone et incessant engendre l'uniformité et la confusion. 
En conséquence, ces langues n'ont ni l'avantage théorique (pro- 
blématique) des langues philosophiques, qui sont (ou prétendent 
être) un calque fidèle de la pensée et l'expression des relations 
logiques des idées; ni l'avantage pratique (réel et immense) des 
langues a posteriori, dont les mots sont déjà connus, au moins 
en partie, de tout Européen un peu instruit, et qui, par suite, 
n'offrent pas la difficulté d'une langue toute nouvelle. En effet, 
ces systèmes ne visent en aucune façon à V internationalité; plu- 
sieurs d'entre eux visent à la neutralité absolue, mais, pour ne 
favoriser aucun peuple, ils se montrent également difficiles 
et rébarbatifs pour tous. Aussi sont-ils plutôt extra-nationaux 
qu'internationaux, et certains d'entre eux s'en vantent. Nous 



CRITIQUE GÉNÉRALE 23S 

aurons h discuter plus loin les oljjdctions cju il> lont aux sys- 
tiMiies vrainuMit inlernaUonaux. Hornous-nous ici à remarquer, 
qu'ils parlent des « mots internationaux » comme le renard de 
la fable parle des raisins : « ils sont trop verts », c'est-à-din.' 
qu'ils ne peuvent pas entrer dans les € moules » rigides et uni- 
formes qu'ils construisent n priori et dans lesquels ils prétendent 
« couler » tous les mots. Cela vient de ce que la plupart de ces 
projets subordonnent le vocabulaire à la grammaire: comme ils 
composent celle-ci de décrets arl)itraires, ils se lient les mains 
«l'avance, et soumettent leur vocabulaire à une foule de condi- 
tions gênantes et de restrictions gratuites : et ils s'en prennent 
;ui\ mots internationaux de ce qu'ils refusent d'entrer dans les 
"•adros imposés par leurs caprices tyranniques'. 

Le mot qui caractérise le mieux ces systèmes bâtards et incon- 
séquents, et qui résume tous leurs défauts, est celui qui revient 
sans cesse dans toutes nos critiques : c'est ïarbilraire : arbitraire 
dans le clioix des racines, arbitraire dans la formation des mots, 
arluliaire dans les règles grammaticales, arbitraire dans le 
choix des flexions et des affixes de dérivation. Leurs auteurs se 
sont imaginés qu'ils pouvaient et devaient forger une langue de 
toutes pièces, sans consulter autre chose que leur goût ou leur 
fantaisie, et sans s'astreindre à d'autres règles que celle d'une 
symétrie superficielle et puérile. Ils se sont flattés que le monde 
(Miropéen s'enq)resserait d'adopter une langue dont le vocabu- 
laire et la grammaire lui seraient également éiraïujers. Mais, 
< omme chacun de ces projets était le produit d'une création 
individuelle et arbitraire, leur multiplicité même et leur diversité 
ont n'])nté le pul)lic. Kt, en elïet, ils ne i)résentent -h aucun degré 
la convergence et le progrès que nous aurons à constater parmi 
les langues a posteriori. 

Enlin. il y aurait bien des réserves à faire sur les prétentions 
« scientifiques » de la plui')art de ces systèmes. Ils se vantent 
d'être des langues très savantes et très modernes, conformes 
aux données de la philologie, à l'évolution des langues, etc. Ils 
--r flattent aussi d'une richesse et d'une variété inépuisables, parce. 
qu'ils peuvent former une infinité de mots par la juxtaposition 

1. Qu'on puisso, notnmniont, établir une dislinrtion formelle entre les 
parties du «liseours nutrennuil (ju^cn leur inii)Osant des conditions de lon- 
gueur ou do forme qui dollpurent les racines, c'est ce que prouve re.\emple 
de VEsperanto. 



236 SECTION II 

de racines monosyllabiques. On peut réduire ces prétentions et 
ces avantages à leur juste valeur, mieux que par de longues et 
savantes dissertations, en comparant simplement ces projets à 
certaines langues barbares. Par exemple, il paraît que les Iro- 
quois, qui ne connaissaient pas le vin avant la venue des Euro- 
péens, le nommèrent d'un mot qui signifie : boisson faite avec le 
jus du raisin, et qui contient 27 lettres et M syllabes ^ C'est le pro- 
totype des mots composés ai</o/iomes du Volapûk. Un exemple plus 
frappant est fourni pav le pidgin-english. On sait (et il convient 
de rappeler ici ces faits) qu'il s'est formé spontanément des 
langues auxiliaires, artificielles et composites, dans certains 
pays (surtout maritimes) où plusieurs langues se trouvent en 
concurrence; la nécessité de s'entendre, entre gens de langues 
maternelles différentes, adonné naissance à ces jargons mélangés 
d'éléments empruntés à divers idiomes : le plus connu est le 
sabir ou la lingua franca, parlée depuis plusieurs siècles dans les 
ports de la Méditerranée orientale. Mais ce n'est pas le seul; on 
cite encore le pidgin-english, qui est parlé dans les ports des mers 
de Chine ; le chinook, qui est employé sur la côte américaine du 
Pacifique; le benguela, qui sert au Congo d'intermédiaire entre 
une foule de tribus de langues différentes, etc. ^ Le pidgin-english 
est une langue qui emprunte la plupart de ses éléments à l'an- 
glais, mais qui les combine, semble-t-il, suivant le procédé des 
langues monosyllabiques comme le chinois. C'est ainsi que les 
bateaux à vapeur, suivant cju'ils sont à roues ou à hélice, sont 
appelés respectivement : « avance par l'extérieur on peut voir » 
(outside-ivalkee-can-see) et « avance par l'intérieur on ne peut pas 
voir » {inside-walkee-no-can-see) ^. Ce procédé de composition est 
tout à fait semblable (à la naïveté près) à celui qu'emploient le 
Volapûk et ses congénères ; et l'on voit que, loin d'être le privi- 



1. Joseph DE Maimieux, Pasigraphie, p. 41, note 1 (1797). 

2. Peut-être faudrait-il y joindre le taal, déformation du hollandais, qui 
est parlé dans l'Afrique du Sud, môme par les Anglais, quand ils veulent 
se faire comprendre des indigènes. 

3. Article du Daily Telegraph du 6 novembre 1900. Naturellement, le 
rédacteur anglais tire de là cette conclusion, que c'est l'anglais qui est la 
langue prépondérante en Exlrôme-Orient. Il nous semble que l'existence du 
pidgin-english (comme celle du taal) est plutôt une preuve de la non-uni- 
versalité de la langue anglaise, attendu que ce jargon n'est même pas de 
l'anglais corrompu, et n'a que les éléments de commun avec la langue de 
Shakespeare (et encore pas tous : il contient aussi de nombreux éléments 
portugais et chinois, d'après le môme article). 



CRITIQUE GÉiNÉRALE 237 

lègo (les langues les plus savantes et les plus civilisées, il est 
caracténsli<iue d'un état desprit plutôt barbare ou enfantin. En 
tout cas, il est tout ce qu'il y a de moins pratique, car il produit 
des expressions extrêmement longues et compli(iu(''es, surfout 
par opposition aux vocal)les concis et presque monosyllabiques 
des langues européennes, et notamment de l'anglais. Cette simple 
comparaison suffit à montrer que les langues artificielles qui 
prétendent construire tous leurs mots par composition autonome 
ne sont pas progressives, mais réellement rétrogrades. Elle 
(ondamne le système de formation des mots du Volapûk cl des 
projets analogues '. 

I. tl faut reinaniuer quo,sur ce point, fa Langue bleue se sépare des autres 

[H'ojols, el inèine s'y oppose. " 



SECTION III 

SYSTÈMES « A POSTERIORI » 



CHAPITRE I 

FAIGUET-: LANGUE NOUVELLE* 

La première idée d'une langue a posteriori se trouve dans la 
fameuse Encyclopédie du xviii* siècle. Ce projet n'est guère qu'une 
esquisse de graniniairo régulière et simplifiée. L'autour dit lui- 
même : « Mon dessein n'est pas au reste de former un langage 
universel à l'usage de plusieurs nations. Cette entreprise ne peut 
convenir qu'aux académies savantes que nous avons en Europe, 
supposé encore qu'elles travaillassent de concert et sous les 
auspices des puissances. » 

Il n'y a pas iVarlicle, ni aucune distinction de genre. Les adjec- 
tifs seront invariai dos : ce sont des « espèces d'adverbes », 

Les substantifs formeront leur pluriel en -s. Leure cas sont 
remplacés par des prépositions. Les substantifs dérivés des 
verbes se forment au moyen du suffixe -ou idonou = dona- 
tion) ; les augmentatifs au moyen de -lé, les diminutifs au moyen 
de -li. 

Les pronoms personnel sont : jo, to, lo : no, vo, zo. 

Les verbes sont invariables en personne et en nombre. Leurs 
temps et modes sont caractérisés par les terminaisons suivantes : 



1. Encyclopédie de Diderot et u'Alcmbert, t. IX, article : Langue nou- 
velle, par M. Faiouet, trésorier de France (1765), 



240 



SECTION III, CHAPITRE 


I 


Infinitif présent : 


-as. 


— passé : 


-is. 


— futur : 


-os. 


Participe présent : 


-ont 


Indicatif présent : 


-a. 


— imparfait : 


-é. 


— parfait : 


-i. 


— plus-que-parfait : 


-0. 


— futur : 


-u. 



Le subjonctif ne forme en ajoutant -r à l'indicatif. L'imparfait 
et le plus-que-parfait du subjonctif servent de conditionnels 
présent et passé. 

L'impéra^i/ emprunte sa 2« personne singulier à l'indicatif pré- 
sent (sans pronom) ; les autres personnes au subjonctif présent 
(avec pronom). 

Le passif se forme au moyen du vei'be être (sas), suivi de l'indi- 
catif présent. 

L'interrogation s'indique en plaçant le sujet après le verbe. 

La numération est prescjue entièrement a priori. Les 10 premiers 
nombres sont : ba, co, de, ga, ji, lu, ma, ni, pa, vu; puis : vuba, 
vuco : covu = 20; sinta = 100: mila = 1000. 

Nous n'avons cité ce projet ancien que parce qu'il contient 
quelques indications intéressantes sur ce que peut et doit être 
une grammaire réduite au maximum de simplicité, et que cer- 
tains détails se retrouvent chez des auteurs modernes qui ne 
connaissaient probablement pas ce précurseur '. 

1. Les terminaisons verbales -as, -is, -os, -ont se retrouvent en Espé- 
ranto. 



CHAPITRE II 



J. SCHIFFER : COMMUNICATIONSSPRACHE ' 

Lo pivinior projet complot de langue a posteriori est, à notre 
<«)nnaissanco, celui de Sciiipfer. L'auteur lui a donné pour base 
le vocabulaire français, * parce que la langue Irangaise est la 
plus connue, la plus répandue de tous côtés, et la |)lus usitée 
Miissi bien comme langue de cour que comme langue de conver- 
■-ation dans la vie de la haute bourgeoisie », au point qu'il la 
regarde comme étant « déjà dans une certaine mesure luu^ langue 
universelle ». Mais alors, sobje(;te-t-il, pourquoi « estrojiier les 
mots de la belle langue française »? Pour la rendre plus facile à 
iipprtMidre, et plus régulière dans sa grammaire, dans son 
orlliograplicet dans sa prononciation. Pour apprendre sa langue 
artificielle, il n'est nullement nécessaire de savoir le français: 
tout au plus est-il utile d'en connaître les éléments. L'auteur 
proteste éuergiquement contre l'intention de remi)laeer les lan- 
Lîues e.xistanles par sa t langue universelle » : celle idée serait 
d'un fou. Il veut seulement foiu'uir aux difTérents jteuples un 
moyen de communication, ((ui sera i)articulièrement utile main- 
lenant que « la nouvelle manière de voyager » (chemins de fer 
l't bateaux à vapeur) amène à parcourir en peu de leiups des 
pays de langues dilTérentes. Cette langue facilitera en outre 
l'échange des idées et la diffusion des sciences, et mettra l'esprit 
luuuain tout entier à la portée d'un chacun: enfin elle suppri- 
mera les l)arrières que la diversité des langues élève eutre les 
peuples, et fera d'eux, en quelque nu^sure, une seide nation. 

I. Versuch ehier Grammatik filr eine allgemeine Communiculions-oder 
Wellsprtiche. xix -f lOô p. 12". (Wicsbadon, 1839). L'niitour, mntlrp d'écolo 
a Niedrrwnlliif (sur le Rhin), a ooncu co projet ayant près de 80 ans. Il 
aiinonco la publication d'un Dictionnaire et d'une Clireslonuilliio. 

CouTURAT et Leau. — I^nguo univ. 10 



242 SECTION III, CHAPITRE II 

L"auteur présente d'ailleurs son projet sous les formes les plus 
modestes; ce n'est qu'un « embryon ». mais toutes les inventions 
ont commencé par un état rudimentaire, y compris celle de 
Gutenberg. Aussi invitc-t-il les savants de tous les pays à 
adopter son projet, à le développer et à le perfectionner. 

Tous les mots delà langue sont empruntés au français, excepté 
les pronoms et les noms de nombre. 

L'auteur commence par énoncer de nombreuses et minutieuses 
règles pour écrire phonétique ment les mots français. Voici quel- 
ques échantillons de son orttiographe : iasilman, facilement: rena, 
reine: geanra, genre: penja, peigne: galita, qualité: roa, roi: batailja. 
bataille: ua, août: bôtea, beauté: masona, nm(;on: sesi, ceci: filosofia; 
cretiena. Il adopte l'alphabet français, non compris k, et y compris 
rv (u se prononce ou). Il y ajoute les voyelles infléchies à, ô, u de 
l'allemand : pàa, paix; cùriô, curieux. 

II n'y a pas d'article, défini, ni indéfini. Un ne se traduit que 
quand il signifie le nombre un. 

Les substantifs se terminent tous par -a au nominatif-vocatif. On 
les décline en remplaçant cet -a par -e (génitif), -i (datif), -o (accu- 
satif), et -u (ablatif) '. Le pluriel se forme en ajoutant un -s à la 
désinence de chaque cas. 

Les adjectifs (transcrits du français suivant les règles générales) 
sont invariables en genre, en nombre et en cas. Les degrés de 
comparaison se forment, pour ceux terminés par une consonne, 
au moyen des suffixes -ior (comparatif) et -iost (superlatif): pour 
ceux terminés par une voyelle, au moyen des mots mor (plus) et 
most [le plus) placés devant. Ce dernier système prévaut toutes 
les fois que le premier viole l'euphonie -. 

Les noms de nombre se terminent tous par -a, comme les sub- 
stantifs, et sont invariables : Una, dua, tria, quatra, quina, sesta, 
setta, otta. nona. dia: undia. duadia, tredia, quaterdia,...; venti: 
venti una,... tranti : tranti una,...: quaranti, quinti, sesti, setti, 
octi, nonti, senti: duasenti,.... nonasenti: mille: diamille,... 

Les nombres ordinaux dérivent des précédents au moyen du 
suffixe -nia. Ils se déclinent comme les substantifs. 

Les adverbes ordinaux se forment en ajoutant aux noms de 



1. C'est presque la déclinaison du Volapûk. 

2. Certaines lettres du radical reparaissent au comparatif et au superlatif. 
Ex. : gran, (jrand; grandior, grandiost. 



J. SCHIFFER : COMMUNICATIONSSPRACHE 243 

nombre le suffixe -ly (caractéristique des adverbes) : unaly, pr^- 

inièremeiii : dualy. (IctiTihnement, etc. 

i.es adjectifs midi iplira tifs sont : sempel, dubel, tripel, quatru- 
pel. etc. Ils dérivent des noms de nombre en changeant -a en-npel. 

Les nomtn'es de fois s'expriinenf en ajoutant aux noms de 
nombre le sullixe -foa : unafoa, duafoa, etr. 

Les nombres collectifs se forment en ajoutant aux noms de 
nouibre le suffixe -na : diana. une dizaine : duadiana, une douzaine, etc. 

Les pronoms }>ersonnels sont formés a priori des trois voyelles 
a. e. i. correspondant aux trois personnes (au nominatif); ils se 
déclinent comme les substantifs (ae. ai. ao.au. etc.) ', et forment 
leur pluriel comme eux : as. nous; es, vous: is, ils. Le pronom de 
la 3« personne a un féminin : la, elle: ias, elles, qui se décline de 
même : la, iae, lai,...; ias. iaes. lais.... 11 a aussi un neutre : IL 
dont les autres cas sont ceux du pronom réfléclii se : see. sei, 
seo. seu: sees. sais. seos. seus. Ils servent également à décliner 
on (comme en franc^ais). 

Les adjectifs possessifs sont : ma. ta, sa; no. vo. lora. Ils sont 
invariables, mais peuvent prendre un -s eupboniijue. 

Les pronoms possessifs en dérivent par l'adjonction de -la : maia 
ou masia.... (le mien). Us se déclinent comnu' les substantifs, y 
( nmpris le pluri«'l. 

Les adjectifs démonstratij's sont : tis. ce... ci: tos, ce... M*. Ils sont 
invariables. 

Les pronoms démonstratifs en dérivent par l'adjonetion de -la : 
tisia. celui-ci: tosia. celui-là. Ils se déclinent comme les substan- 
tifs. 

\ / adjccti r interrogatif csl wa ou was. invnriabli»; le pronom inter- 
mijatifosl waia ou wasia. qui se décline comme un substantif. 

Le pronom relatif csl wia. invariable en genre, mais déclinable 
comme un substantif. 

Lnlin \os pronoms indéfuds seuls sont empnnités au français, par 
( xtMuple : quelq, chac, quelcuna, chacuna, ocun. nul. plûsiôr, tu, 
tel. tis mem(/c mème\ etc. 

L<'s vcrl)cs se ttM'iuinent tous à lïnfinitif par -er : parler, finer, 
recever. render. Us n'ont qu'une seule conjugaison, qui s'elTectue 



\. Toutefois, comme réjrime direct des verbes réfléchi», on emploie me, 

te. se (nu sinjrulior soulomonl). 

2. Kiunrunlés à l'anglais : This ol Tfiose (\A. de Thaï). 



244 SECTION III, CHAPITRE II 

entièrement au moyen des 5 voyelles. Les persomies sont indiquées 
par les syllabes terminales a, e, i (sing.), as, es, is (plur.) '. 

U indicatif présent se forme en substituant ces 6 désinences à la 
terminaison -er de l'infinitif; 

L' imparfait se forme en intercalant un e; 

Le parfait — i ; 

Le plus-que-parjait — o; 

Le futur — u, 

entre le radical et les désinences personnelles. 

Les temps du subjonctif se forment en intercalant un i avant la 
désinence personnelle dans les temps correspondants de l'indicatif. 

U infinitif passé se forme en changeant -er en -i dans l'infinitif 
présent. 

Les participes présent, passé, futur (actif) se forment en chan- 
geant la terminaison -er de l'infinitif respectivement en -ang. 
-ing, -ung. Ex. : àmang, qui aime; âming, qui a aimé; àmung, qui 
aimera ^. 

h' infinilij présent passif se forme en ajoutant un -i à linfinitif 
actif : àmeri, être aimé. 

Les temps de l'indicatif passif se forment en ajoutant à l'infi- 
nitif actif les désinences -a (présent), -ea (imparfait), -la (parfait), 
-oa (plus-que-parfait), -ua (futur). 

Les temps du subjonctif passif dérivent de ceux de l'indicatif 
suivant la même règle qu'à l'actif. 

Les. participes présent, passé, futur (passif) se forment en ajou- 
tant à linfinitif actif respectivement les terminaisons -ang. -ing, 
-ung. Ex. : àmerang, qui est aimé; âmering, qui a été aimé: àmerung, 
qui sera aimé (ou qui doit être aimé). 

Les participes sont invariables, comme les adjectifs. 

La négation s'exprime par non, mis avant le verbe; Vinterroga- 
tion s'exprime par an en tête de la phrase, ou par ne enclitique 
après le premier mot de la phrase ^ 

Les adverbes primitifs (et locutions adverbiales) sont empruntés 
littéralement au français. 

Les adverbes dérivés se forment en ajoutant le suffixe -ly (E.) à 
l'adjectif : hôrôly, heureusement. 

i. Par suite, le pronom sujet'n'est jamais énoncé (comme en latin). 
2. Cela ressemble beaucoup aux participes de V Espéranto, 
■i. Comme en latin. De même, Tintcrrogation négative s'e.xprime par 
annon ou nonne. 



J. SCHIFFER : COMMUNICATIONSSPRACHE 245 

Leur comparalif et leur su|»(M'lalir se foiMuciit <mi rijoiitanf -ly 
au coniparalif ol au suporlalif de ladjcctir : profundiorly, profun- 
diostly; mor agreabely, most agreabely. 

Les prépositions et conjonctions sont empruntéos littéralement au 
IVanc^ais. 

Pour la Syntaxe, l'autour laisse toute liberté aux diverses 
nalious do suivre leurs règles et leurs usages. Toutefois, il pro- 
l)()se (pi<>l<pies règles, dont voici les i)rincipales. 

Le nom du lieu où l'on va se mettra à raccusatif, celui du lieu 
où l'on est ou d'où l'on vient, à l'ablatif. Ex. : veni Pragu e alli 
Yienno, il vient de Prague et va à Vienne. 

L'auteur montre par des e;cemplesla commodité des participes 
passé, présent et futur de l'actif et du passif, (jui peuvent rem- 
placer les propositions relatives et qui jouent le rôle de lablalif 
absolu du latin. 

Il propose divers suffixes pour la formation des mots dérivés. 
Ainsi le suffixe -la sert à former le féminin des substantifs :amia. 
ami : amiaia, amie. 

Le suffixe -er sert à former les verbes dérivés de substantifs et 
d'adjectifs. Mais fauteur ne donne aucune règle pour le sens de 
ces verbes; ainsi : viner = boire du vin; egliser = aller à l'église: 
màsoner = rester à la maison: jardiner = travailler au jardin (V. jar- 
diner). De même, grander = grandir (devenir grand): mais àser 
= rendre aisé. 

L'auteur imagine encore pour les verbes un suffixe augmen- 
tatif -oner ivineroner = boire beaucoup de vin), un suffixe diminutif 
-iner, et un suffixe péjoratif -riser. De plus, il applique aux 
verbes les degrés de comparaison: morviner, />oirf p/»s devin; 
mostviner, boire le plus possible de vin ; menviner, boire moins de vin 
Enlin il admet le {)réfixe négatif ou privatif a- pour tous les 
verbes : aviner, ne pas boire de vin '. 

D'ailleurs, l'auteur se défend de vouloir prescrire des règles 
déllnitives, et de se poser en « dictateur », Il fait appel à la col- 
laboration des [)hilologues et grammairiens. 

Son ouvrage se termine par divers textes (contes, lettres) 
écrits dans la « langue de communication », et traduits en alle- 
mand et en français. Nous en extrayons le Pater : 

No Fera, wia ete Cielu, ta Noma sanctiferii; ta Royoma Âis 

1. Cf. la M argneri talion de M. Bollack. 



246 SECTION III, CHAPITRE II 

arrivii; ta volonta fàrerii com Cielu ànsi Terru. Donne Ais noa 
Pàno quotidien; pardonne Ais noa offansos, com pardonnas Aos 
offanding; non permette que succombias tantationi; ma délivre 
Aos malu. 

L'auteur constate que le Pater contient 237 lettres dans sa 
langue, tandis qu'il en contient 271 en anglais, 288 en latin, 
331 en allemand, 333 en italien et 334 en français; ce qui prouve 
la concision de sa langue. 

D'autre part, il donne diverses traductions des premières 
phrases du Télémaque, pour montrer la flexibilité de sa langue et 
la variété des inversions qu'elle permet. 

Nous ne nous attarderons pas à critiquer ce projet curieux. 
Son principal défaut est de prendre pour base une seule langue 
nationale, et de lui emprunter tous ses mots : il les dénature 
assez pour rendre sa langue déplaisante aux Français, pas assez 
pour la rendre régulière et simple. On remarquera que Schiffer 
emploie comme flexions grammaticales et môme comme pro- 
noms la série des voyelles : c'est un procédé qui rappelle les 
langues a priori et mixtes, et qui, pour les pronoms surtout, 
produit une disparate choquante dans une langue a posteriori. 



CHAPITRE III 



L. DE RUDELLE : PANTOS-DIMOU-G LOSSA^ 

L'aulcur, (jui l'ut professeur de langues vivantes dans plusieurs 
lycées de France et à TÉcole polytechnique de Londres, ne 
propose nullement une langue universelle, c'est-à-dire unique 
|)Our tous les peuples, qu'il considère comme « le riHe du plus 
insensé des utopistes », mais simplement une langue cosmopo- 
lite, commerciale, « destinée à faciliter les relations internatio- 
nales ». II la imaginée en combinant les dix langues (ju'il 
connaissait de manière à en former un idiome simple, logique 
et absolument régulier. Il a pris spécial(Mnent pour base de son 
vocabulaire le grec, le latin et les langues néo-latines; mais 
dans sa grammaire il s'est aussi inspiré de l'anglais, de l'alle- 
maïul et du russe. 11 se promettait, si la grammaire trouvait bon 
accueil, de publier un Dictionnaire, qui n'a jamais paru. 

GR.4MM.MRE. 

L'alphabet comprend 23 lettres simples, 6 voyelles : a. e. i, o. y 
iou), œ (en): et 17 consonnes : b. c (s), d, f, g (dur), h, j. k, 1. m. n. 
p. r, s, t, V, z: plus ;> lettres complexes : sh (ch), ch [iclD. gh i(/ tbir 
<levant e. il: Ih [Il mouillées): û (S., comme gn F.K 

I. Grammaire primidve d'une langue commune à tous les peuples (l'anlos- 
(limou-glossa) destint'e à faciliter les relations internationales dan.^ les cinq 
parties du monde, por Llcien de Rldelle, 08 p. in-S" (Bordeaux, iliez l'au- 
teur, rue (les Trois-Couiis. i3; Paris, Delalain, 1858). L'auteur, «'tant profes- 
seur de langues vivantes nu collège Louis-le-Grand,n Paris, avait inventé en 
1830 un système d'orllio-phonographie pour représenter In prononciation si 
difficile de l'anglais, et publié divers ouvrages scolaires : Instructeur théo- 
rique et pratique de la prononciation anglaise (1831, 1850); Grammaire 
de'monstratiee de la langue anglaise (liH). 



248 SECTION III, CHAPITRE III 

L'auteur a exclu lu français. La lettre h n'a pas de son propre, 
et ne sert qu'à composer les lettres complexes. Toutes l(>s autres 
lettres ont partout et toujours le même son : le c n'est employé 
que devant e et i: le g doux est remplacé par j devant e et i. 

L'acceiil porte sur la dernière syllabe du mot, s'il finit par une 
consonne: sur l'avant-dernicre, s'il finit par une voyelle. On ne 
le marque que dans les verbes. 

Certaines parties du discours se distinguent par leurs finales : 
les adverbes se terminent en o, les prépositions en i, les conjonc- 
tions en y, les interjections en ce. Les adjectifs sont caractérisés 
par la finale z. 

Les trois genres se distinguent par trois voyelles caractéris- 
tiques : e (masc), a (fém.), o (neutre). 

Le pluriel est marqué par la finale i, et Vaccusatif est caractérisé 
par la lettre m. 

Les autres cas de la déclinaison sont indiqués par des préposi- 
tions : di (génitif), zi (datif), fi (ablatif). 

Il y a trois articles : définitif, indéfinitif, partitif. Voici la 
déclinaison de Varticle définitif : 







Masc. 


Fém. 


Neutre. 


Sing. 


Nom. 


el 


al 


Ol 




Ace. 


lem 


lam 


lom 




Gén. 


del 


dal 


dol 




Dat. 


zel 


zal 


zol 




Abl. 


fel 


fal 


fol 


Plur. 


Nom. 


eli 


ali 


oli 




Ace. 


lemi 


lami 


lomi 




Gén. 


deli 


dali 


doli 




Dat. 


zeli 


zali 


zoli 




Abl. 


feli 


fali 


foli 



L'article indéfinitif est (au nom. sing.) : en, an, on. 11 se décline 
comme le précédent (remplacer partout I par n). 

L'article partitif n'o. que les formes suivantes : Gén. sing. neutre : 
dol, du, de la, un peu de: Gén. plur. : deli (m.), dali (f.), doli (n.), 
des, quelques. 

Les substantifs se terminent tous par une des voyelles géné- 
riques e, a, 0. Leur genre est toujours naturel. Pour les noms 
d'animaux, le neutre indique l'espèce en général : el eke, le cheval: 
al eka, la jument: ol eko, le cheval, la race chevaline (L. equus). 



L. DE nUDELLE : PANTOS-DIMOU-GLOSSA 249 

\.o pluriel des siibstanlifs se forme en ajoutant -ci au sinij^nlier : 
eli ekeci, les chevaux. 

Les substantifs ne se déclinent pas. Leur cas est indiqué par 
l'article, par le pronom ou par la préposition qui les accompagne. 

lis sont susceptibles tlo degrés marqués par les suffixes suivants : 

-mô, augmentatif mélioratif; 
-nô, augmentatif i)éjoratif ; 
-tô, diminutif mélioratif; 
-dô, diminutif péjoratif. 

Exemples: oma-mô, (j r amie el belle femme ; 

ome-dô. vilain petit homme ; 
oma-tô. jolie petite femme. 

L'adjectif se termine toujours au singulier par un z. précédé 
i\o la voyelle généri(iue (e. a. o). 11 prend un -i au pluriel. 11 s'ac- 
rorde en genre et en nombre avec le substantif. 

Les degrés sont : 

Le comparatif de supériorité, marqué par -pô (plus); 

— dinfériorité, — -mnô {moins); 

— d'égalité, — -tô (autant); 

— d'inégalité, — -nô-tô: 
Le superlatif de supériorité, — -gô; 

— d'infériorité, — -mnô; 

— absolu. — gô-. 

Le que ({ui suit un comparatif se traduit par ky. Kx. : pry- 
dentez-pô ky = plus prudent que: rikez-mnô ky = moins riche que: 
allez tô ky = aussi haut que; grandez-nô tô ky = pas si grand que- 
el rikez-gô = le plus riche: gô-belez = très beau. 

Les noms de nombres cardinaux sont invariables et terminés 
en : ono. I: dyo. 2; tro, 3: tetro. 4: pento. "i: ekso. ('>: epto. 7: 
okto. S: nono. 0: deko. 10: ondeko. Il: dodeko. 1-2: trodeko. 13:... 
venteko. 20: ventekono. 21 : ventekdyo. 22:... trenteko. 30: tetrenko. 
40:penteko. îiO;... ekato. 100: dyekato. 200: trekato, 300:... kilo. 
1.000; myro, 10.000: ekatokilo. 100.000: ekato myro. / million. 

Les nombres ordinaux sont des adjectifs formés en remplaçant 
lo fmal des nombres cardinaux par les désinences -ez. -az. -oz 
(suivant le genre) : onez (-az. -oz), premier; dyez. deuxième, etc. 

Les adverbes numéraux ordinaux se forment en ajoutant -ô aux 



250 SECTION III, CHAPITRE III 

nombres ordinaux neutres : onozô. premièrement: dyozô. deuxiè- 
mement, etc. 

Les nombres mulliplicatifs ont la désinence -plez (plaz, -ploz) : 
simplez. dyplez. triplez, kadryplez. kintyplez, sestyplez, oktyplez. 
nonyplez. dekyplez.... centyplez*... 

Les nombres répélitijs se forment en mettant un accent grave 
sur l'o final des nombres cardinaux : onô, une fois; dyô, deux 
fois, etc. 

Les nombres fractionnaires sont les substantifs : medio ou mezo. 
moitié: terzo. tiers; karto, quart; kinto. sesto, septimo. oktavo. 
nono, decimo, ondeclmo,... centimo... milezimo... On peut les rem- 
placer par ladjectif ordinal au neutre suivi de parto {partie) . 

01 ekatoz parto, la centième partie. 

Enlin les nombres dL^^tributifs se forment au moyen de la prépo- 
sition zi (à) : dyo zi dyo = deux à deux. 

Les pronoms persoiuiels n'ont que le masculin et le féminin aux 

2 premières personnes. Ils ont deux cas : \e nominatif et Vaccusatif. 



Nominatif 
f. 



Accusatif 
f. 



1'" pers. smg. (je) : 

— plur. (nous) 
2' pers. sing. (iu) : 

— plur. (vous) 
3e pers. sing. : 

— plur. : 



e 

eci 

te 

teci 

Ihe 

Iheci 



a 


> 


em 


am 


> 


aci 


» 


emci 


amci 


» 


ta 


» 


tem 


tam 


» 


taci 


> 


temci 


tamci 


» 


Iha 


Iho 


Ihem 


Iham 


Ihom 


Ihaci 


Ihoci 


Ihemci 


Ihamci 


Ihomci 



11 y a en outre un pronom réfléchi et indéfini à la fois 



Sing. (on) : 
Plur. (certains) : 



dzo; dzem, dzam, dzom. 
dzoci; dzemci, dzamci, dzomci. 



Les cas indirects de ces pronoms se forment au moyen de 
Taccusatif et des prépositions. 

Pour donner aux pro/ioms personnels un sens emphatique, on leur 
ajoute (au radical) -dze, -dza, -dzo (suivant le genre) : edze, moi- 
même; Ihadza, elle-même. 

Les adjectifs-pronoms possessifs sont les mômes pour les per- 
sonnes du pluriel que pour celles du singulier. Ils varient 
comme des adjectifs : 

1. On remarquera qu'ils ne dérivent pas régulièrement des nombres car- 
dinaux. 



L. DE RUDELLE : PANTOS-DIMOU-GLOSSA 251 

Singulier Pluriel 

m. f. II. m. {. n. 

l"pors. : emez. emaz. emoz. emezi, emazi, emozi. 
2" pors. : tez. taz. toz. tezi, tazi. tozi. 

3<^ pcrs. : Ihez, Ihaz, Ihoz. Ihezi. Ihazi, Ihozi. 
Au pronom ivfléclii correspond le pronom possessif : 

dzoz (son) dzozi (ses) 

Les adjeclifs-pronoms déinonstralifs sont : 

dez. daz, doz {celui-ci) ; dezi, dazi. dozi. 

stez, staz, stoz {celui-là); stezi, stazi, stozi. 

ktez, ktaz, ktoz {celui [qui]); ktezi, ktazi, ktozi. 
Le pronom relalif est : 

Nom. : ke, ka, ko; keci, kaci, koci. 

Aoc. : kem, kam, kom: kecimi, kacimi. kocimi. 

Los pronoms inlerroyalifs sonl au nombre de trois. L(> prcinicr 
sert uniquement de pronom (qui) : 
Nom. : ke ly. ka-ly. ko-ly: keci-ly. kaci-ly, koci-ly. 
Ace. : kem-ly, kam-ly, kom-ly; kecimi-ly, kacimi-ly, kocimi-ly. 
Le second sert uniquement d'adjectif (que/) : 

kez, kaz, koz; kezi, kazi, kozi. 

Le troisième peut s'employer avec ou sans substantif: 

kedez, kadaz. kodoz: kedezi, kadazi. kodozi. 
Le pronom exclnmnlif (quel!) est : 

ketez, kataz, kotoz; ketezi, katazi, kotozi. 
Les principaux pro/ioms indéfinis sont: alikez (quelque): nylez 
(«»/); nenez {aucun, personne); niloz (nV/i);tote2 (loui); omnez (toul, 
chaque); talez (tel), etc. 

Les l'erbes ont une conjugaison absolument uniforme. Ils sont 
invariables en nombre et en personne (étant précédés du pronom). 
Leur infinitif {qui se termine en -ar, -er ou -ir) constitue le radical 
verbal. A ce radical on ajoute les terminaisons suivantes : 
-a pour Vindicatif présent; 
-e — — imparfait; 

-i — — passé défini; 

-0 — — futur; 

-iy - — le conditionnel présent ; 
-y — le subjonctif présent ; 

\. On peut remarquer cpren français son est le pronom possessif corres- 
pondant au pronom indéfini on. 
2. Auparavant Vu français. 



252 SECTION III, CHAPITRE III 

-œ pour le subjonctif imparfait ; 
-vê pour former les temps secondaires passés; 
-se — les temps et modes du passif; 

-nô pour marquer la négation; 
-ly — l'interrogation; 

-sô — lix fréquence ; 

-rô — la répétition; 

-tô — la restriction (« seulement »); 

-do pour former le gérondif (substantif verbal) ; 
-dez, -daz, -doz — le participe présent; 
-tez, -taz, -toz — passé; 

-nez, -naz, noz — futur. 

L'impératif se forme en suffixant à l'infinitif le pronom per- 
sonnel. Exemjile : 

amar, aimer. amardo, en aimant. 

amara, j'aime. amara-ve, fai aimé. 

amare, f aimais. amare-ve, /ayais aimé. 

amari, f aimai. amari-ve, feus aimé. 

amaro. f aimerai. amaro-ve, f aurai aimé. 

amariy, f aimerais. amariy-ve, /aurais aimé. 

amary, que f aime. amary-ve, que f aie aimé. 

amaroe. que f aimasse. amarce-ve, que f eusse aimé. 

amara-se, je suis aimé. amara-se-ve, j'ai été aimé. 



amara-nô, je n'aime pas. 
amara-ly, est-ce que j'aime? 
amara-nô-ly, est-ce que je n'aime pas? 

amardez (-az, -oz), aimant; amartez, aimé * ; amarnez, qui aimera; 
amarnez-vê, qui a dû aimer ; amarnez-sê, qui sera aimé; 
amarnez-sê-vê, qui a dû être aimé. 
Les verbes impersonnels se conjuguent sans pronom : plyera = 
il pleut. 

Les verbes réfléchis se forment à toutes les personnes au moyen 
de l'accusatif du pronom réfléchi : -dzem, -dzam, -dzom; dzemci, 
dzamci, dzomci. 

Les verbes réciproques se forment au moyen des suffixes : en- 
-nem, -an-nam, -on-nom, l'un l'autre (suivant le genre) ; au plur. : 
-eni-nemci, -ani-namci, -oni-nomci, les uns les autres. 

1. Remarquer cette inconséquence. 



L. DE RUDELLE : PANTOS-DIMOU-GLOSSA 2?) 3 

Tous les adverbes, primitils ou dérivas, finissent en -ô. Citons 
en quelques-uns : ito, oui; no, non; ko, on; kyndo, quand; kanto. 
combien; komodô, conimenl; kyro. pourquoi; orô, maintenant; nynkà, 
jamais; solô. seulement; satizo, assez; nimio, trop; spo. souvent; ià, 
dedans; eksô, dehors; syprô, dessus; sybo, dessous. 

Toutes les prépositions se terminent en -i. Voici les principales 
(outre di, zi et fi) : ji, dans; eksi. hors de; sypri. sur; sybi, sous; 
anti, avant; posti, après; ki, avec; sini, sans; pi, par: pri, pour; 
obi, à cause de; fri, de la part de; lokdi, au lieu de. 

Toutes les conjonctions se terminent en -y. Voici les j)rinci- 
pales : y, et; vely, ou; ny, ni; sedy, mais; atky, or; ergy, (/o/ic; kipy. 
car, parce que; ejy, si (conditionnel); ejazy, si (dubitatif); ky, que. 
pour que; yty, afin de; nyky, de peur que; kiy, pourquoi. 

La synta.re est réduite au minimum. L'adjectif se place après le 
substantif, quand il exprime une qualité naturelle et perma- 
nente; avant, quand il exprime une qualité passagère ou contes- 
table, ou quand il est pris au figuré [un homme grand, un grand 
homme). 

Les prépositions régissent toutes l'accusatif. 

Le subjonctif est réservé aux cas où la pensée implique le 
doute ou l'incertitude. 

L'ordre des mots, dans la phrase, est entièrement facultatif, 
comme en latin, la grammaire permettant toutes les inver- 
sions. 

Pour éviter les hiatus, on peut ajouter un d eu|)honique h la 
lin des mots finissant par une voyelle. Cette addition est (»bliga- 
toire avec les monosyllabes, et avec les polysyllabes dont la finale 
est semblable h l'initiale du mot suivant. 



VOCABL'LAIRE. 

Le vocabulaire (autant qu'on en peut juger par le glossaire 
de 4 pages que contient la Grammaire) est emprunté au latin, au 
grec et aux langues romanes. Ex. : substantifs : ako =:eau: doloro 
= douleur; eksito = sortie; kalitato = qualité; lakrimo = larme; 
maro = mer; naturo = nature: palpebro = paupière; rejo = roi; 
verano = printemps; adjectifs : bonez := bon: eternez = éternel; 
iioritez ^= Jleuri: infortynatez = malheureu.T: pylchrez ■= beau: 
verl)es : ser = cire; aver = avoir; dicer = dire; facer = Jnire: 



254 SECTION III, CHAPITRE III 

evanecer = disparaître; irigar = arroser; mirar ^= regarder; oder 
=^ oser: poter = pouvoir; seghir =: suivre; trovar =: trouver; 
verter = tourner; vider = voir. 

Pour la dérivation, l'auteur donne de brèves indications. Pour 
dériver un substantif d'un verbe, on ajoute au radical (infinitif) 
le suffixe -de. -da, -do (suivant le genre). Ex. : parlarde = par- 
leur. 

Pour dériver un adjectif d'un substantif, on emploie les suf- 
fixes -dez (daz. -doz) et -pez (paz. -poz> suivant la relation à 
exprimer. Ex : marmorodez = de marbre ; vaporopez = à vapeur. 

Pour dériver un verbe d'un substantif, on emploie les suffixes 
-facer {changer en), -fikar {faire), -zir {entrer), -star [être), -fyjir 
{sortir, s'éloigner). Ex. : niàitacer. foire son nid de...; nidifikar, cons- 
truire un nid; nidizir, entrer ou nid: nidistar. se tenir dans le nid; 
nidifyjir, sor//r (/« nid. 

De tout adjectif neutre on peut former un adverbe en y ajou- 
tant la désinence -ô. 

Voici, comme échantillon de la Pantos-dîmou-glossn, la traduc- 
tion de la première phrase du Télémoque : 

Potére-nô konsolar-dzam Kalipsoa dol eksito did Ylise. 



Critique. 

Il nous a paru intéressant d'exposer avec quelque détail ce 
projet ancien et peu connu, parce qu'il est vraiment remar- 
quable, eu égard à sa date, et quil peut soutenir la comparaison 
avec bon nombre de projets postérieurs, où l'on retrouve souvent 
les mêmes idées et parfois les mômes formes. Les principes théo- 
riques en sont presque irréprochables, la grammaire est 
presque entièrement régulière (sauf dans la numération) ; mais 
elle est plus compliquée qu'il n'est nécessaire : par exemple, on 
pourrait supprimer sans inconvénient la distinction formelle 
des genres. C'est surtout dans l'application qu'elle pèche : en 
particulier, le choix des flexions grammaticales est trop arbi- 
traire, ce qui donne à la langue un aspect un peu baroque. Mais 
la conjugaison, quoique synthétique, n'est pas plus artificielle 
que celle du Volapiik, qui n'a guère fait que changer en i)réfixes 
les voyelles qui servent de suffixes temporels. (Le fait de n'em- 
ployer dans la conjugaison que des suffixes, et pas de préfixes. 



L. DE HUDELLE : PANTOS-DIMOU-GLOSSA 255 

ost m(^mo un avantage au point do vue do la clarté.) En 
lovancho, lo d ouphonique et la faculté d'inversion presque 
illimiléc nuisent beaucoup à la clarté. En somme, ce projet, 
ôvidiMuiuont dorectnoux. est certainoinonf moins imparfait, plus 
simple et plus prati(iue que la plupart de ceux qui lui ont 
succédé, et c'est là un mérite singulier pour son inventeur. Il 
a ou lo |)romior corlainos idôi^s qui ont été appliquées avec plus 
do rigueur et de bonheur dans d'autres systèmes : telles sont 
l'idée de distinguer les parties du discours par leurs désinences; 
l'idée do remplacer tous los cas, sauf l'accusatif, par dos prépo- 
sitions; celle de supprimer dans los verbes toute distinction do 
l>ersonnes: enfin l'idée de former régulièrement des dérivés 
avec des suffixes do sons dot<M'miuo. Tout cela fait honneur à 
l'ingéniosité et au jugement do l'auteur, et mérite que son nom 
r\ son système soient sauvés de l'oubli. 



CHAPITRE IV 

PIR^O : UNIVERSAL-SPRACHE^ 

Dans une courte Préface, l'auteur expose d'abord la nécessité 
croissante d'une langue auxiliaire pour les relations internatio- 
nales (surtout commerciales), et l'impossibilité d'adopter pour 
cela une langue nationale. « Nous n'adoptons donc aucune des 
langues connues, ou plutôt nous les adoptons toutes : car nous 
choisissons dans chaque langue les mots les plus connus et 
ceux dont la prononciation donne le moins de difficulté » : par 
suite, « le latin fournit la plus grande partie de ces mots ». Telle 
est la base du vocabulaire. Quant à la grammaire, elle n'offrira 
aucune des difficultés propres aux langues nationales : « elle 
aura peu de règles, une seule conjugaison très simple », lal- 
phabet « se composera de sons communs à toutes les langues ». 
L'auteur avoue môme que sa langue serait encore plus simple et 
plus régulière (par exemple dans la dérivation) s'il n'avait pas 
voulu tenir compte des langues naturelles. Les langues qu'il vise 
sont les cinq langues dans lesquelles son vocabulaire est traduit, 
et dans lesquelles il se proposait de publier son ouvrage, à 
savoir : le français, l'allemand, l'anglais, l'italien et l'espagnol. 

Grammaire. 

Valphabet (en lettres latines) comprend 6 voyelles : a, e, i. o. u 
(ou), ù («); et 20 consonnes : b, c (ts), d, f, g (dur), h, j (y), k, 1, m, 
n, p, q, r, s, t, v, x, z [Is), plus la lettre grecque a (ch). 

Toutes les lettres se prononcent séparément. 

1. Universal-Sprache, \on Pirro. 124 + 200 p. in-S- (Paris, Retniix, 1808). 
Il existe des traductions de cet ouvrn.ire en français et en anglais. 



PIRRO : UNIVERSAL-SPRACHE 257 

\. 'article défini est el (sing.), li (plur.) sans distinction de genres. 
L' article indéfini est un (sing. seulement). 

Le substantif ost invariable ; le nombre est indiqué par l'article *. 
Los cas sont indiqués par des prépositions : de, ad, ex. 

\.c féminin (naturel) est indiqué par le suffixe -in : rex = roi, 
rexin = reine: kavalin = jument. 

L"a</;Vc/(/' est également invariable en nombre, en genre et en 
cas. Ses deyrés sont indiqués, soit par les suffixes -er et -est, soit 
par les particules mer et mest. Ex. : riker ou mer rik, plus 
rirlw : el rikest ou el mest rik, le plus riche. 

L»>s nombres cardinaïur sont : 

un, du, tri, quat, quint, sex, sept, okt, nov, dec ; undec. 1 1 : dudec, 
12:... duta, 20: duta un, 21 :... trita, 30;... cent, 100;... mil, 1.000; 
milion: miliar. mille millions. 

Los adjectifs ordinaux se forment (sauf le premier) au moyen du 
suffixe (des adjectifs) -li : prim. 1": duli, 2»: trili, :)'". 

Les adverbes ordinaux dérivent des précédents par Taddilion 
d nii -t (suffi.xe des adverbes) : primlit, 1°: dulit, 2°. 

I.ts nombres ordinaux servent aussi de nombres fractionnaires : 
du trili = 2/3. 

Les nombres de fois s'expriment avec le mot volt =: fois. On 
substantifio les noms de nombre au moyen du suffixe -in : septin, 
semaine. 

Les pronoms personnels ont chacun deux formes, l'une pour le 
nominatif, laulre pour l'accusatif et les autres cas. Ce sont : 





1" p. s. 


2« p. s. 


3" p. s. 


1" p. 1-1. 


■i' p. pi. 


.T p. pi. 


Nom. 


I 


tu 


li 


nos 


vos 


ili 


Ace, 


etc. me 


te 


eil 


enos 


evos 


eili 



11 n'y a pas de distinction de genre, même à la 3« personne. 

Le ])rononi réfléchi est se (ace). 
Les adjectifs possessifs sont : 





1« p. s. 


•2"- p. s. 


y p. s. 


1" p. pi. 


•2' p. pi. 


3' p. pi. 


Siiig. 


men 


ten 


sen 


nor 


vor 


lot 


Plur. 


ment 


teni 


seni 


nori 


vori 


lori 



On voit qu'ils varient en nombre, mais non en cas. 

1. Le pluriel indéfini est marqué par l'absence d'article : I habe un 
kaval, y'flj un cheval; I habe kaval.y'rt/ des chevaux. 

CouTCRAT et Leav. — I.Anguo univ. ' ' 



258 SECTION III, CHAPITRE IV 

Les pronoms possessifs sont les adjectifs possessifs précédés de 
l'article défini (el, 11). 

Les adjectifs-pronoms démonstratifs sont invariables en genre : 
Sin^. dit, celui-ci; dat, celui-là. 
Plur. diti, dati. 

Le pronom relatif interrogatif unique est : ke (sing.), kei (plur.) 
invariable en cas. 

Les principaux pronoms indéfinis sont : on, on: jed, chaque: un, 
quelque : nul, aucun: tôt, tout; tal, tel; alter, autre: self, même. Ils 
prennent un -i au pluriel (sauf les 2 premiers). 

Les verbes ont tous la même conjugaison. Ils sont invariables 
en personne et en nombre. On ajoute au radical verbal -en pour 
former l'infinitif, -ant pour le participe présent, -ed pour le parti- 
cipe passé ; -e pour l'indicatif présent, -ed pour le passé, -rai 
pour le futur, et -rais pour le conditionnel présent. Les temps 
secondaires se forment au moyen de l'auxiliaire haben (avoir) 
et du participe passé. L'impératif se réduit au radical verbal. 
Exemple : lob (idée de louange). 

loben := louer, lobant = louant, lobed = loué. 
Indicatif présent : lobe. 

— passé : lobed. 

— futur : lobrai. 

— futur antérieur : habrai lobed. 
Conditionnel présent : lobrais. 

— passé : habrais lobed. 

Impératif: lob. 

Le passif se forme au moyen de l'auxiliaire esen {être) et du 
participe passé : 

Infinitif : esen lobed 

Indicatif présent : ese lobed 

— passé : esed lobed 

— futur : esrai lobed 

— futur antérieur : esrai esed lobed 
Conditionnel présent : esrais lobed 

— passé : esrais esed lobed 

Impératif : es lobed 

Les verbes réfléchis se forment à l'aide du pronom réfiéchi se à 
la 3'= personne, et des pronoms personnels à l'accusatif aux 
autres personnes : se loben, se louer; I lobe me, Je me loue. 
Les adverbes dérivés d'adjectifs se forment par l'addition d'un 



PIRRO : UNIVERSAL-SPRACHE 259 

-t : totlit, totalement: gradlit. (jraduellemenl: nuovlit. récemment; 
naturlit, naturellement : unlit, seulement. 

Les adverbes primitifs n'ont pas de forme spéciale. Los princi- 
paux sont : jes. oui: non, non: di, ici: da, là: nun. maintenant: 
mai. jamais: semper, toujours: oft, souvent: jam, déjà: bald, bientôt: 
tant, autant: quant, combien: molt, beaucoup, très: sat. assez: trop. 
trop: vo, 0»? 

\j's préi)ositions sont empruntées la |)lupart au latin : ad, de, 
ex, in, per, pre, post, pro, sub, inter: kon, avec: sin, sans: kontra. 
'•onire: tra, à travers: tlL jusqu'à: um, autour: up, sur: uper, 
au-dessus de. 

I..CS conjonctions sont formées de môme : e, et: o, ou: ed, aussi: 
ma, (drus: den (D.), car: ferner (D.), en outre: si. si: quan, quand: 
ke, (ytu': perke, y^arce ryue: exke, depuis que: postke, ajirh (jue: 
tilke, jusqu'à ce que. 

La Syntaxe est extrêmement simple : l'auteur ne donne [tas de 
règles de construction, et se borne à recommander de suivre 
l'ordre naturel et d'éviter les inversions. Dans les exemples qu'il 
donne. le réirinio direct suit toujours le verbe : El man de ke vos 
habe vided el sonin = L'Iiomme de qui vous avez vu la jille '. 



VOC.VBULAIRE. 

L'ouvrage de Pirro contient un Lexique allemand- universel de 
<S7 pages (à 3 colonnes), et un « Verb-bibel » universel rrant:ais- 
allemand-anglais-italien-espagnol de 23t") pages, contenant au 
moins 7000 mots: plus un Lexique géographique, où les noms 
géographiques sont adoptés avec l'orthographe nationale. Les 
radicaux send)lent empruntés un peu au hasard aux langues 
vivantes et surtout au latin. Les radicaux germaniques sont assez 
rares : on remarque : hand ^ main : hund = chien ; haus = maison ; 
held — - héros: help = aide: hirn =r. cerveau: varm = chaud: vald = 
l'orcl: vang = joue :vaser^ eau: vork = ouvrage: vund = blessure: 
vil = volonté: vild = sauvage: vind = vent. Les noms des saisons 
sont mi-germanrques, mi-latins : printemp. somer. vintemp, 
vinter. Les noms des mois sont germano-latins : Januar. Februar, 



I. Constriiclion française; tandis que rallemand dit : l>er Mann dessen 
Tocfiter ihr geseUen habet. 



260 SECTION III, CHAPITRE IV 

Mars, April, Mai. Juni, Juli, August, September, Oktober, November, 
December: ceux des jours de la semaine sont plutôt latins : 
Lundai, Mardai, Erdai, Jovdai, Vendai, Samdai, Diodai. A côté de 
pater (père), mater (mère), on a : son (fils) et sonin (fille): man 
(homme) et manin (femme) *. 

La dérivation s'eflectue régulièrement par l'adjonction de suf- 
fixes aux radicaux. Outre le suffixe du féminin -in, et le suffixe 
verbal -en, il y a un suffixe -iet pour former les diminutifs: un 
suffixe -nes(D., E.)pour former les substantifs (abstraits) dérivés 
d'adjectifs; des suffixes -er pour désigner l'agent, -stan le lieu, et 
-toi rinstrument de l'action: plus des suffixes indéterminés 
empruntés au latin : -al, -el, -ur, -tat, -ion ou -sion. Pour former 
les adjectifs, on a les suffixes -li pour les qualités passives 
{•ly E., -lich D.): -iv ou-ant pour les qualités actives: -fol (E. -fui, 
D. -voll) ou -rik pour désigner la plénitude ou l'abondance: 
le préfixe an- (G.) pour désigner le manqu(> ou l'absence: 
enfin les suffixes indéterminés -al et -ik. Exemples : viv = vie, 
viven = vivre, vivli = vif, vivlines = vivacilé: visen n= savoir, 
visnes = science, visli = scientifique : maniet = garçon, manietin = 
fille, manli = viril, maninli = féminin: kost = prix, kosten = 
coûter, kostli = précieux: anfidli = infidèle: anfirm = infirme, 
anfirmnes = infirmité, anfirmstan = infirmerie: observatnes = 
observation, observatstan = observatoire : anfinited = infini, anfi- 
nitiv= infinitif: monak, monakal : lir, lirik: spiritfol ^= spirituel, etc. 

Les mots composés se forment en juxtaposant les radicaux : 
lobkant =: hymne: vapornav = bateau à vapeur: Unedstat = États- 
Unis. 

Voici un échantillon de VUniversal Sprache : « Men senior, I 
sende evos un gramatik e un verb-bibel de un nuov glot nomed uni- 
versal glot. In futur I scriptrai evos semper in dit glot. I pregate 
evos responden ad me in dit self glot. » 



Critique. 

PiRRO a eu le mérite de formuler le premier avec netteté les 
l)rincipes d'une langue a posteriori vraiment internationale et 
neutre. Sa grammaire est régulière et simple, trop simple peut- 

1. L'auteur n'a pas évité les homonymes : post = api^ès et poste. 



PIRRO : UNIVERSAL-SPRACHË 261 

ôtre (par exemple (piami il supprime le pluriel des substantifs 
pour le IranslV'rer aux artieles ou pronoms ('oncf)niitants). Les 
formes de la conjugaison sont heureusement choisies; on n'en 
peut pas dire autant des flexions qui les traduisent : comme elles 
sont empruntées trop servilement aux lanf^ues vivantes, leur liélé- 
rogénéilé ressoi't d'une façon chociuanle i-en 1)., -ant F., -ed K. : 
-rai, -rais F.). De plus, elles ofl"reut un autre inconvénient : c'est 
(pie les peuples aux<piels elles sont empruntées seraient leidés 
irrésistiblement de les prononcera la manière nationale t-ant 
nasal; -rai, -rais comme ré, rè: -en D. non accentué, etc.). L'em- 
ploi de l'auxiliaire être pour le verbe être lui-même est une 
inconséquence (et un germanisme). 

Le vocabulaire pèche aussi par l'hétérogénéité, non pas que 
nous blAmions l'introduction de racines germaniques, mais 
parce qu'elles ne sont pas suffisamment fondues avec les racines 
latines. C'est surtout dans les dérivations que cette hétérogé- 
néité apparaît, et donne lieu h des doublets : ainsi à côté de 
observâmes, on a observatsion: de violnes. violatsion: de trans- 
formnes. transformatsion: de ratsionli, ratsionaL etc. En outre, les 
suffixes de tiérivation n'ont pas un sens assez i)récis et spécia- 
lisé : -nés exprime à la fois l'état ou la qualité, l'action, le résultat 
d(> l'action : vedovnes = veuvage, vildnes = sauvfKjerie et déserL 
viatnes ^=: voynije, kennes -- connaissance, manifestnes = manifesta- 
tion, haines =: hachis. Cela vient de ce que l'auteur fait corres- 
[tondre ses suffixes aux suffixes des langues naturelles, et non à 
une idée bien iléter minée •. Ainsi, dans veines = voilure, piknes 
= piqiire, sodnes = soudure, le môme suffixe -are répond à des 
idées bien dilïérentes. 

Malgré ces imperfections, le projet de PiRRO a plus de qualités 
et moins de défauts que la plupart des projets postérieurs, et, 
vu l'époque où il a paru, il fait grand honneur à son inventeur. 

1 . Nous avons déjà remarqué ce défaut dans le Volapttk. 



CHAPITRE V 



VOLK ET FUCHS : WELTSPRACHE » 

Les autours de cette langue sont très sobres d'explications sur 
leur système. Ils ont pris pour base le vocabulaire latin, « parce 
que non seulement il est connu do tous les gens cultivés, mais 
encore parce qu'il est le fondement des langues romanes ». 

Grammaire 

IJalphabel comprend 7 voyelles, 5 pures : a, e, i, o, u, et 2 
inlléchios : à, ô *: et 14 consonnes : b, c, d, f, g, j, 1, m, n, 
p. r, s. t, V. Les voyelles u, à, ô, se prononcent comme en alle- 
mand: c se prononce toujours k: g est toujours dur: j se pro- 
nonce y (comme en D.). 

L'accentuation est soumise à des règles assez compliquées qui 
tondent à faire coïncider l'accent avec l'accent latin, malgré 
l'altération (abréviation) des radicaux et des désinences. 

11 y a un article défini le (plur. les) et un article indéfini un (sing. 
seulement) qui sont invariables en genre et se déclinent comme 
suit : 

Sing. Plur. Art. ind. 

Nom. le les un 

Gén. lis lum unis 

Dat. li lib uni 

Ace. la las una 

1. Die Weltsprache, entvorfen auf Grundlage des Laleinischen, zum 
Selbstunterricht, von A. Volk und R. Fuchs, 105 p. 8° (Berlin, Kiihl, 1883). 
La préface est datée de janvier 1882. 

2. Qui correspondent aux ae, oe du latin. 



VOLK ET FUGHS : WELTSPRACHE 263 

Los substantifs n'ont pas de genre non plus. La difTérence de 
genre est in(li(|iu''(', soit par des mots différents : pater. mater: 
frater, soror: leon=^ lion, leàn = lionne: soit par le sul'lixo féminin 
-in : fil ^=Jlls, filin = fille: lup = loup, lupin = louve. 

Ils ont deux déclinaisons, une « organique » (synthétique) et 
une « mécanique » (analytique). 

Les substantifs dont le radical se termine par une consonne 
(c'est la grande majorité) suivent la déclinaison synthétique, 
marquée par les désinences suivantes (— représente le radical) ' : 

Singulier Pluriel 

Nom. — — es 

Gén. — is — um 

Dat. — i — ib 

Ace. — a —as 

Les substantifs dont le radical se termine par une voyelle (mots 
étrangers) sont invariables; seul l'article se décline (comme avec 
les autres substantifs, d'ailleurs). 

Knlin les noms propres, n'ayant i)as d'article, sont simplement 
précédés dos [)articules de au génitif et a au datif. 

Les adjectifs sont invariables, soit comme épithètes, soit comme 
attributs (prédicats). Ils ne varient que lorsqu'ils sont employés 
substantivement (avec l'article). Ils prennent alors les suffixes -a 
au féminin ^ et -ot au neutre. 

l.e^deyrés de comparaison s'indiipient, soit d'une manière synthé- 
tique, soit d'une manière analytique, comme le montre l'exemple 
suivant : 

grand: grandio. plus grand: grandisse, le plus grand^: 
ou : mage grand. — magisse grand, — 

Les noms de nombre sont : 

un, du. très, cvart. cvint, secs, sept, oct. nov, dec: undec. 11 : 
dudec. 12, tresdec. 13:... vigin. 20: unvigin. 21:... tresgin, 30: 
cvargin, 40 ; cvingin, 50 : secgin. («O : sepgin. 70 : ocgin. so : nogin. '.•0 : 
cent. 100: cent un. 101:... ducent. 200. etc. (comme les dizaines); 
mil. 1.000: du mil, 2.000. etc. : million. 

1. Los désinonccs is, i. es, um. ib rappellent la 3" déclinaison latine; les 
désinences a et as rappellent la 3" déclinaison grecque. 

2. On reniar(|uera (juc ce sufllxe n'est pas le même que le suffixe des 
substantifs féminins (-in). 

3. Les adjectifs (assez nombreu.x) en -iv perdent cette terminaison aux 
degrés de comparaison : diligentiv. diligentio, diligentisso. 



264 SECTION III, CHAPITRE V 

Ils sont tous invariables, sauf un, qui se décline et peut s'em- 
ployer substantivement. 

Les adjectifs ordinaux dérivent des nombres cardinaux au moyen 
du suffixe -iv, sauf les deux premiers : primiv, secundiv, tresiv, 
cvartiv, etc. ; centiv, cent primiv, etc. 

Les adverbes ordinaux dérivent des nombres ordinaux i)ar le 
changement de -iv en -o : primo, secundo, treso, cvarto.... 

Les nombres multiplicatifs sont : simplo, duplo.... decplo... 

Les nombres de fois (répétitifs) sont : semel, dumel... 

Les fractions s'énoncent comme suit : un dupart. 1/2; du 
trespart, 2/3. 

Enfin les noms de nombre se substantifîent au moyen du 
suffi.xe -ad : tresad, la triade: tresunad, la Trinité. 

Les pronoms personnels sont, au nominatif et au singulier : 

1" p. 2' p. 3" p. m. 3" p. f. 3'' p. n. 

em at il el it 

Ils se déclinent comme les substantifs, seulement le r-adicaldes 
2 premiers se réduit aux cas obliques à m, t : mis, mi, ma : mum, 
mib, mas. Ainsi les pronoms du pluriel sont, au nominatif : 

ems, nous; ets, vous; ils, ils ; els, elles; ils, ils (neutre). 

Il y a en outre un pronom de politesse : vos [vous) qui se décline 
comme un substantif et fait par suite au nom. pluriel : voses; un 
pronom réfléchi ^ se (sis, si, sa; ses,...) et un pronom indéfini on 
(onis, oni, ona; ons...). 

Les adjectifs possessifs sont, pour les personnes du singulier : 

mon, ton, von, son (m.), san (f.), son (n.). 
et pour les personnes du pluriel : 

not, vot, vosot, lot (m.), lat (f.), lot (n.). 

Ils se transforment en pronoms possessifs quand ils sont pré- 
cédés de l'article le. Ils sont invariables comme les adjectifs. Ils 
peuvent se remplacer par le génitif du pronom personnel corres- 
pondant (comme en Volapûk); cela est même obligatoire pour 
celui de la 3<= personne, quand il n'est pas réfléchi. 

Les pronoms démonstratifs sont : 

die (m.), dac (f.), doc (n.), celui-ci, celle-ci, ceci; 
lie (m.), lac (f.), loc (n.), celui-là, celle-là, cela; 

1. Le pronom réfléchi s'emploie pour désigner le sujet de la proposition 
(ou de la proposition principale, lorsqu'il se trouve dans une proposition 
subordonnée). 



VOLK ET FLCHS : WELTSPRACHE 265 

dicil, dicel, dicot, celui {qui) ; 
lemet, lemat, lemot, le même. 
Ils se décliiioiit comme des substantifs. 
Le pronom relatif osl : 

vel (m. f.), vet(n.), qui, que. 
Le pronom interrogalif esl : 

vil (m. 1'.), vit (n.), qui? que? 
Les principaux pro/ioms indéfinis sont : 

onal (m. f.), onot (n.), maint. 
alon — alot — quelque. 
nalon — nalot — aucun. 
tal — talot — tel. 

alvel — alvelot — chaque. 
velon — velot — tout. 
Les verbes ont tous linlinitif actif terminé en -an. Us ont deu.v 
conjugaisons, suivant qu'ils sont monosyllabiques ou poly- 
syllabiques. Les deux conjugaisons se distinguent par ce que 
les premiers prennent comme préfixes et les seconds comme 
suffixes les caractéristiques des temps, qui sont : 
pour le présent : néant. 

— V imparfait : a. 

— le parfait : e. 

— le plus-que-parfail : i. 

— \e futur : o. 

— le futur antérieur : u'. 

Les modes sont indiqués par les suffixes a [indicatif) et à {sub- 
jonctij, optatif et conditionnel). Les temps tlu su6/o/jc///' correspon- 
dent au présent et au parfait; ceux de Voptatif, à l'inqiarfait et au 
plus-que-parfait; et ceux du conditionnel, aux deux futurs de l'in- 
<licalif. 

La voix passive ne diiTère de la voix active que par le change- 
ment des voyelles des modes a et à en o et ô. 

La conjugaison des modes personnels s'elTectuc au moyen des 
désinences personnelles suivantes * : 

!• p. s. 2' p. s. 3' p. s. 1' p. pi. 2* p. pi. 3» p. pi. 

-m -s -t -mi -si -ti 



1. Quand ces voyelles sont suf(l.xes, elles sont suivies d'un s qui les 
sépare du suffl.\e caracléristiiiue des modes (voir plus bas). 

2. Empruntées aux langues anciennes, surtout au grec. 



266 SECTION III, CHAPITRE V 

Voici par exemple l'indicatif présent du verbe diligan, aimer : 

em diligam. j'aime. 

at diligas, tu aimes. 

il diligat, il aime. 

ems diligami, nous aimons. 

ats diligasi, vous aimez. 

ils diligati, ils aiment. 

Il faudrait conjuguer de môme tous les temps, dont voici le 

tableau complet : 

ACTIF 

SUBJONCTIF 

em diligam. 
em diligesàm. 



INDICATIF 

Présent : em diligam 
Parfait : em diligesàm 



Imparfait : em diligasam 
Plus-que-parfait : em diligisam 



OPTATIF 

em diligasam. 
em diligisam. 

CONDITIONNEL 

em diligosàm. 
em diligusâm. 



Futur : em diligosàm 

Futur antérieur : em diligusâm 

I.MPÉRAT1F (présent) : 
2*^ pers. sing. : diliga plur. : diligate. 

INFINITIF PARTICIPE 

Présent : diligan. diligant. 

Passé : diligesan. diligesant. 

Futur : diligosan. diligosant. 

Pour obtenir les temps correspondants du passif, il suffit de 
remplacer partout dans la dernière syllabe a et a respective- 
ment par et ô. 

Le verbe san, être, étant monosyllabique, a les formes sui- 
vantes (correspondantes) : 



em sam 


em sàm 


em esam 


em esam 


em asam 


em asam 


em isam 


em isâm 


em osam 


em osàm 


em usam 


em usâm 


sa 


sate 


san 


sant 


esan 


esant 


osan 


osant 



VOLK ET FUCHS : WELTSPIIACHE 267 

On conjuf^iio de même le verbe son, devenir; il suffit tlo rom- 
placor partout a ot a par o rt ô. Lo vorbe avoir se dit lan. 

Les verbes impersonnels se mettent h la 3* pers. sing. avec le 
sujet it (neutre) : it oportat, il faut: it decat, il convient. 

Les auteurs vont jus(prà conserver les faux inipcrsoniwl.'i du 
lalin avec leur construction bizarre : it ponitat ta ton negligentitis 
= ta te repens de ta négligence (L. te pœnitet tux néglige nliœ). 
I.a négation s'exprime par non devant le verbe. 
L'interrogation s'exprime en plaçant après le verbe, soit son 
sujet, soit l'enclitique -ne (L.). 

I,(>s adrerht's (It'rirês se tei'mincnt généralement en -e: bon. 
bone: diligentiv, diligente'. Leurs degrés de comi)araison se 
loiment comme ceux des adjectifs : bone, bonie, bonisse. Ceux 
des adrerbes i)rimilifs se forment analytiquement (au moyen 
de mage, magisse). 

Ces derniers sont empruntés en général au latin. Mais les 
adverbes démonstratifs, relatifs-interrogalifs et indéfinis sont 
construits a priori, en coi'rélation entre eux et avec les [)ronoms 
analogues. Ainsi aux adverbes relatifs-interrogatifs suivants : 
vo vinde cvo van cvote vam 

OH d'où où ([uand combien comment 

correspondent les adverbes indéfinis : 

alvo alvinde alcvo alvan alcvote alvam 

n'importe où 

el les adverbes démonstratifs : 

le Une lo nunc tote tam 

ici d'ici vers ici maintenant autant de fois aatant 
Les prépositions et les conjonctions sont presque toutes emprun- 
li'(>s au latin. 

La Syntaxe est particulièrement soignée et détaillée, et illustrée 
de nondireux exemples. Toutes les prépositions régissent le 
nominatif (la distinction du lieu où l'on va est marquée par la 
variation de la préposition : in. ini>. Le genre (dans les |)ronoms 
notamment) est toujours naturel. Le complément essentiel d'un 
adjectif (son objet) se met à l'accusatif (comme parfois en latin 
et en grec) : le vent sat util la notera, le vent est utile au navigateur: 
le sim sat simil la gomona. le singe est semblable à l'homme. 

De lut'ine. \o comi)lément direct (ou unique) du verbe se met 

\. Ici oncore la terminaison -iv disparaît. 



268 SECTION III, CHAPITRE V 

toujours à l'accusatif : le frig nocat las arboras, le froid nuit aux 
arbres : le puer ludat la mendica, l'enfant se moque du mendiant. 

Le complcnient indirect se met au génitif ou au datif, suivant 
le sens : em gloram ma lis amicis, je me vante de mon ami; em 
gloram ma 11 amici. je me vante à mon ami. 

Pour la corresi)ondance des temps et modes des propositions 
principales et subordonnées, les auteurs adoptent les règles 
compliquées du latin. Le subjonctif s'emploie dans tous les cas 
d'incertitude, d'interrogation, d'intention, de discours indi- 
rect, etc. *. On admet même la proposition infinitive avec le sujet 
à l'accusatif : at scias, ma diligan ta = tu sais que je Vaime. 

D'autre part, rinfiiiitif s'emploie à l'actif ou au passif suivant 
le sens : il sat terribil specton, il est terrible à uoir(litt. : àêtrevu). Le 
participe, avec ses trois temps, peut souvent remplacer toute 
une proposition relative. Ex. : la vira, timanta nalota in le mund, 
non terrosat le mort, la mort n'effraiera pas l'homme qui ne craint 
rien au monde. 

Le conditionnel est employé (fort logiquement) dans la proposi- 
tion conditionnelle aussi bien que dans la principale : si em 
olàmtempa, scribosâmunaepistola, si j'avais (litt. -.j'aurais) le temps, 
j'écrirais une lettre. 

Pour la construction, l'adjectif-épithète, le nombre et le pronom 
se mettent en général devant le substantif; le génitif se met 
après. Le sujet se met avant le verbe; l'adverbe et les complé- 
ments après. Mais cet ordre normal peut être interverti sans 
inconvénient, grâce aux cas (à l'accusatif surtout), comme le 
montre l'exemple cité plus haut (la vira timanta...). 



Vocabulaire. 

Le vocabulaire csl emprunté en grande partie au latin. Les mots 
latins doivent subir quelques altérations, d'abord à cause de 
l'absence de certaines lettres : au se change en o, eu en e, y en i, 
k, ch et sch en c, qu en cv, zen s, x en es, th en t, ph en f, et /i en g : 
ensuite, parce que, pour se soumettre à la déclinaison unique, 

1. Les auteurs sont surtout guidés par l'usage allemand. Ex. : it sat bon, 
ce at venas, il est bon que tu viennes (D. : dass du kommst, indic); em 
credasam, ce il sciasât ita, je croyais qu'il le savait (dass er es icusste, 
subj.). 



VOLK ET FUCHS : WELTSPRACHE 269 

les substantifs doivent avoir le radical terminé par une consonne. 

Los désinences -a et -us sont supprimées: les noms de la 
3'^ déclinaison sont réduits à leur radical (obtenu en supprimant 
la désinence -is du génitif). Ex. : fin, pan, mar, flor, milit, lact, 
pac. bov. greg. nub. mont. cord. itiner. carn icxceplion temp. d(; 
leminis). l.cs mots eu -o prciiiicid un n : carbon, virgon, ordon, 
gomon {homme). Les noms de la 5° déclinaison prennent aussi 
un n au lieu de s final : spen = espoir (spes), din = jour (dies), 
facin =:face (Jhcies). 

Certains mots sont plus altérés : fil = fils (fllias): vict = vic- 
toire (Victoria): avac = eau [aqua): igen =feu (ignis): tant = enfant. 

Les adjectifs sont modifiés suivant les mêmes règles: ils 
prennent souvent la désinence -iv. 

Les verbes prennent à l'infinitif la désinence -an. qu'on sub- 
stitue à V-o final du présent latin (à -or dans les déponents) : dan. 
donner: ridan, rire: locvan. parler. 

Outre les mots latins, la langue adopte tous les € mois étran- 
gers » iidernationaux : dogma; rapport: telescop; cemi (chimie); 
basar: pot: gans:firma: tallor (/oi7/eijr): etablan le/ab/jr). Quelques 
mots allemands sont (Muployés pour éviter l'équivoque des 
racines latines : glas = verre (à boire); bue = livre: monat = 
mois (mens ^= table) ^. Pour la même raison, quelques racines 
latines sont légèrement alt<''r<'es : judec = jutic <Jiiflir-i!<\: judic 
= jugement (judicianv. ' 

L(>s auteurs forgent même des mots à racines latines, comme 
antores. prédécesseurs, ancêtres, et postures, successeurs, postérité. 

Les auteurs admettent, outre les désinences caractéristiques 
([ue l'on connaît déjà (-iv pour les adjectifs, -e pour les adverbes) 
quelques suffixes de dérivation : -in i)our les êtres féminins: 
-or pour les êtres masculins; -ol pour les diminutifs : filol = 
filiolus (L.): -on pour les fruits et diverses autres choses : malon 
= pomme : ovon = œuf^. 

\ oici. à titre d'échantillon de cette langue, la traduction 
(lu Ptiler : 

Not pater, val sas in les côles, ton nomen sanctôt, ton regnon 
venàt, ton voluntat sot vam in le col, tam in le ter. Not diniv pana 
da mib godie. Condona mib not culpa. vam ems condonami not 



I 



I. Cr. VEsperanto. 
2. Cet -on correspond à la désinence neutre -tim (L.) ou -on (G.). 



270 SECTION III, CHAPITRE V 

debitorib. Non duca mas in tentation, sed libéra mas lis malot 
(ou : ab le malot). 

Critique. 

Ce projet est intéressant et bien étudié. Mais sa grannnaire 
est encore trop compliquée. D'une part, la déclinaison de l'ar- 
ticle fait double emploi avec celle du substantif: dautre part, la 
variation du verbe suivant les personnes fait double emploi avec 
les pronoms. La déclinaison et la conjugaison font un effort 
louable pour se rapprocher des langues connues, du latin sur- 
tout: mais les désinences des cas sont peu harmonieuses et 
manquent d'homogénéité, tandis que les désinences person- 
nelles ont troj) de symétrie et d'uniformité. Malgré la tendance 
a posteriori de l'ensemble du projet, la méthode a priori y a une 
part excessive, d'abord dans les caractéristiques des temps 
(3, e, i, 0, u), ensuite dans la construction des pronoms et 
adverbes démonstratifs et autres. La synta.xe est également trop 
compliquée, et inutilement, comme le montrent les exemples où 
le même verbe est à l'indicatif en français et au subjonctif en 
allemand, ou inversement. En revanche, elle offre certains avan- 
tages de souplesse et de brièveté (grâce à l'accusatif et aux trois 
temps du participe). 

Dans le vocabulaire, les mots latins sont trop souvent déformés 
par suite du manque de lettres, ou par certaines tendances 
a priori assez peu conformes à l'esprit du système. Ex. : libiv := 
libre (cf. libéral, liberan, liberalitât, libertât); patrut := patrie (cf. 
patriv = de la patrie, adjectif). 

D'autre part, malgré le petit nombre des suffixes caractéris- 
tiques, les auteurs admettent beaucoup de radicaux qui se ter- 
minent comme ces suffixes, ce cjui est fait pour induire en 
erreur; notamment, il y a beaucoup de noms terminés en -an et 
-on, comme des infinitifs : vétéran, gortulan (jardinier), guman 
(hiimain): gomon, coron {couronne), curon {soin), laton {côté), turbon 
{tourbillon), girundon {hirondelle), imagon, altitudon (et tous les 
mots latins en -itudo), materion, latron, brigand (cf. latran, aboyer). 

De même, il y a une foule de mots qui ont l'air de dérivés, et \ 
qui n'en sont pas. Ex. : indig= indigne, indigan=: avoir besoin de; l 
ir =: colère, iran = aller: jur = droit, juran = jurer: juv ^=^ jeune 
(juven = jeune homme), juvan = aider: leg = loi, legan = lire: nub 



VOLK ET FUCHS : WELTSPRACHE 271 

= miaye, nuban = se marier: vest = ouest, vestan ^= l'clir ivestit 
= vêtement, \.. reslis). 

Kn revanche, il y a des mots qui ne dérivent pas (régulière- 
ment) (le ceux dont ils devraient dériver : gomon = homme, 
guman = humain: niv = neige, ningan = neiger; div = dieu, dean 
= déesse; matelot, notor et nofrag ne dérivent pas de nav = 
navire. De pir = poirier d('*rive piron = poire: mais malon = 
pomme ne dérive pas de mal, et si vin signifie la vigne, vinon ne 
désigne pas le raisin (son fruit), mais le vin. Cette même finale 
-on sert encore ù distinguer (assez ingénieusement d'ailleurs) des 
mots dont les radicaux se confondraient : sal = sel et salon: ov 
= brebis (L. ovis) et ovon = u'u/(L. ovum); or = bouche (L. oris), 
oron =^or (L. aurum), orel = oreille (L. auris)K Knfin les auteurs 
admettent des homonymes qui ne se distinguent que par la 
quantité, couime les pronoms possessifs son et san (brefs) et les 
verbes son et san (longs). Kt il ari'ive qu'un même mol ait plu- 
sieurs sens, comme gumanitat = humanité. 

I. Heure (hora) so dit gor, "d'où gorlog = horlof/e. 



CHAPITRE VI 

GOUIITONNE : LANGUE INTERNATION ALE NÊO-LATJN E^ 

Depuis 1867, mais surtout de 1875 à 1881 , l'auteur avait conçu le 
projet d'une langue internationale ayant pour base le latin. Il se 
proposait de réduire au minimum le nombre des radicaux, et de 
remplacer les autres par des mots dérivés et composés réguliè- 
rement formés*. Mais, au commencement de 1881, il fut frappé 
du grand nombre des radicaux communs aux langue^ romanes, 
et dès lors il résolut de les employer comme matériaux d'une 
« langue auxiliaire néo-latine », qui pût servir d'intermédiaire entre 
les peuples de langue romane. Par là, il sortait du domaine du 
latin classique, où il s'était primitivement confiné, et tendait à 
l'enrichir d'éléments plus modernes empruntés aux langues 
romanes, aux « langues-sœurs » (français, anglais, italien, espa- 
gnol, portugais). 

La matière de la langue étant ainsi déterminée, l'auteur en 
soumit la forme aux règles suivantes : l^ Monosyllabisme absoludes 
éléments lexicologiques : 2° Uniformité de sens des radicaux et 
des ai'fixes ; 3° Uniformité de son des lettres, d'où orthographe 
phonétique. 

1. E. CouRTONNE, Lançiue internationale néo-latine, ou lancfage auxiliaire 
simplifié destiné à rendre possibles et faciles les relations directes entre tous 
les peuples civilisés d'origine latine (48 p. in-8"). Extrait du Bulletin de la 
Société niçoise des sciences naturelles, historiques et géographiques (Nice, 
Visconti, 1885). — Manuel populaire et abrégé de la langue néo-latine 
usuelle, etc. 48 p. 8° (Nice, 1885). C'est, à notre connaissance, Courtonne 
qui a le premier employé l'épithète auxiliaire pour caractériser une langue 
internationale. 

2. C'a été justement l'idée directrice du D' Zamenhof dans l'élaboration 
de YEsperanto. 



COURTONNE : LANGUE NÉO-LATINE 273 



Grammaire. 

L'«/p/in6e/ comprend 2;i Iclli-cs : i) voyelles : a. e. i, o. u ton), a 
(eu)\ et 10 consonnes : b, c (ch), d, f, g (toujours diu). h ou il 
(.'/"^. Ç U lVan(:ais), j [y), 1, m,n, p. q (A),r. s. t, v, w (u» anjflais), a. 

Vaccenl porte sur ravanl-dernière syllabe du mot entier. 

L'article défini est le, invariable en genre et en nombre: Varlicle 
indéfini est un ;ui sing. et una au |)luriel (sens de quelques). 

Les substantifs se terminent tous en -o ou en -a. Ces deux dési- 
nences correspondent, quand il y a lieu, au genre natund : o au 
masculin, a au IVMuinin : padro. père: matra, mère: fijo. fils: fija. 
fille. Le pluriel se forme par l'adjonction de -s au singulier. 

Les adjectifs se terminent tous en e; ils sont invariables (sauf 
eu degré; voirie Vocabulaire). 

Les nombres cardinaux simples sont : jun, I : du. -: ré. .{ : qat. i: 
cin, a: sis, 6: pê, 7: to, 8; non, 0; zer, 0. 

Les nombres cardinaux composés île plusieurs chifl'res s'énon- 
cent par tranches île trois chilTres : on nomme les 3 cbilTres suc- 
cessifs, et on les fait suivre du nom de l'ordre d'unités corres- 
pomlanL (pii est un pour les unités, il pour les mille, on pour les 
millions, don pour les billions , rôn pour les trillions. el ainsi 
de suite. Ainsi 1 s'énoncera : zer-zer-jun un. 

Les nombres ordinaii.r (adjectifs) se forment île la preniiérr h-llie 
des nond)res cardinaux el du sufli.xe -ema. Ce sont : jema. dama, 
rama. qema. cerna 

Les niiiithres mnltiidirnlifs se forment de même avec le suffixe 
-upla . jupla. dupla. rupla, qupla. cupla.... 

Les nombres fractionnaires ou par/i/j/s (substantifs) se forment de 
même avec le suffixe -iza : jiza. diza, riza, qiza. ciza,... 

Kntiu \cs substanlijs numéraux (la paire, la di:aine) se forment en 
ajoutant a ou -ita aux nombres cardinaux: juna. dua. rêa... ou : 
j uni ta. duita. rèita 

Les pronoms personnels sont : 

1" p. 0' p. 3* p. m. f. n. 

Sing. : mi. ti. li ou lo. la. lu: 

Plur. : mis, tis. lis ou los, las, lus. 



ï 



Le pronom réfléchi csl si. 

CouTURAT ot Leau. — Langue nniv. 18 



274 SECTION III, CHAPITRE VI 

Les pronoms possessifs ont les 3 désinences -o, -a, -u suivant les 
genres et prennent -s au pluriel. Ils sont au masculin sing. 
l'"<' p. s. : miô ou mô; l'<^ p. pi. : misô ou msô; 
2« p. s. : tio ou tô; 2' p. pi. tisô ou tsô; 

3" p. s. : lio ou lô; 3^ p. pi. : lisô ou Isô. 

Le pronom possessif correspondant au pronom réfléchi est : 
siô ou sô. 

Les adjectifs possessifs diffèrent des pronoms possessifs en ce 
qu'ils sont invariables, et ont pour désinence 9 : mia, tia, lia. 
misa, tisa, Usa, sia; ou : ma, ta, la, msa, tsa, Isa, sa. 

Le pronom relatif {qui) est : qi ou qeli, qui prend les désinences 
des 3 genres au singulier et au pluriel. 

V adjectif relatif (quel) est : qel, pluriel : qela. 
Les adjectifs démonstratifs sont : ste, celui-ci: sle, celui-là. Ils 
prennent a au pluriel. 
Les pronoms démonstratifs correspondants sont : 

Sing. : sti, sto, sta, stu: sli, slo, sla, slu; 
Plur. : stis, stos, stas, stus: slis, slos, slas. slus. 
De môme, les pronoms indéfinis se distinguent des adjectifs indé- 
finis correspondants par la variabilité de leur désinence; ceux-ci 
ne varient qu'en nombre (pluriel en -a). Citons-en quelques-uns : 
tal ^= tel: qeq = chaque: qelq = ciuelque: ned = aucun: omn = 
tout: âl = autre, etc. 

Les verbes se terminent tous en -ar à l'inlinitif, et se conjuguent 
tous comme le verbe ar {être), de sorte qu'il suffit d'ajouter 
celui-ci au radical d'un autre verbe pour conjuguer celui-ci. 

Les personnes sont indiquées par les désinences m, s, t: mo, te, 
no. Ainsi Tindicatif présent du verbe aimer se conjugue ainsi : 
amam, amas, amat; amamo, amate, amano. 
Les autres temps et modes se conjuguant de même, nous n'en 
donnerons que la f" pers. sing. 

Indicatif imparfait : amem. 

— futur : amom. 

Conditionnel présent : amum. 
Subjonctif présent : (qe) amam. 
— imparfait : (qe) amim. 
Tels sont les temps principaux ou simples; à chacun d'eux cor- 
respondent deux temps composés (antérieurs) indiquant deux 
degrés dans le passé : 



COURTONNE : LANGUE NEO-LATINE 275 

amavam, j'ai aimé; amevam, j'ai eu aimé, 

amayem. j'avais aimé; ameyem, j'avais en aima. 

amavom. j'aurai aimô; amevom. j'aurai en aimr. 

amavum. j'nurais aimé; ameynm, j'aurais eu aimé. 

L'imp<îra/i/"est semblable au subjonctif présent (à partial" pers. 
sing.) : amas, amat: amamo. amate, amano. 
Les injinilij's sont : 

présent : amar ; passé : amavar: 
futur: amor; futur aulérieur : amavor. 

U y a des participes correspondant }\ tous les temps, et même au 
conditionnel* et à l'impératif : 

présent: amante: parfait: amavante; 

imparfait : amenta; plus-que-parfait : amaventa; 
futur: amonta: futur antérieur : amavonta; 

1,0 passif se forme en intercala ul un w (ou) avant la désinence 
verbale (formée par le verl)e être) : amwar = être aimé. De même, 
la forme donblemenl active s'obtient en intercalant à la même place 
un j : amjar = faire aimer. 

Les participes passifs sont aussi nombreux que les participes 
actifs et leur correspondent. Ce sont, par exemple : 

présent : amàta: parfait : amavàta: 

imparfait : améta: plus-cpie-parfait : amavéta: 
futur: amôta: futur antérieur : amavôta: 

Les adverbes, les prépositions et les conjonctions sont 
empruntés pour la plupart au latin. Il y a une corrélation entre 
certains mots appartenant ù ces trois classes. Les adverbes sont 
caracléiisés par la terminaison -i. 

II n'y a pas de syntaxe : l'auteur prescrit de traduire mot à mot 
les textes des langues nationales. 



VOCABILAIRE. 

Les radicaux simples sont empruntés aux 5 langues-sœurs (E., 
F., L, P., S.); ils sont tous communs à plusieui"s d'entre elles: et 8 
ou 9 sur 10 sont conunuus à toutes les cinq. Mais la plupart 
sont déformés ou contractés povu* obéir à la rèifle du mono- 
syllabisme : fmilla = famille: nfanto ^ enfant: svrano = souve- 



276 SECTION III, CHAPITRE VI 

rain; marvla = merveille; psienta = patienl; qtenta =r content-, 
ndiffrd = indifférent: rjoza = curieux: rpetwa = perpétuel: qvernar 
= gouverner: qmandar = commander: qtinwar = continuer. 

Dans les substantifs, les désinences -o et -a ne désignent pas 
seulement le genre; dans les idées qui n'ont pas de genre, -o 
indique un être physique ou déterminé (concret) ; -a un être idéal 
ou collectif (abstrait). 

Les mots dérivés se forment en ajoutant aux radicaux une des 
terminaisons significatives, dont voici les principales : 

-anza désigne une manière d'être; 

-aça, -jona, -asjona, l'action ; 

-uro, -ura, le résultat de l'action; 

-aro, -atoro, l'opérateur ou l'agent. 

Les suffixes suivants servent à former des adjectifs : 

-oza signifie rempli de — ; 

-imla — qui est en apparence — (qui ressemble à — ); 

-essa — qui est en réalité — ; 

-iqa — de la nature de — ; 

-isqa — qui devient — ; 

-abla, -ebla, -ibla, -ubla, -abla : qui peut, pouvait, pourra, pourrait, 
ou doit être — (on reconnaît le rôle des voyelles dans la conju- 
gaison). D'autres suffixes servent à former les degrés des adjec- 
tifs, et plus généralement les diminutifs et augmentatifs. 11 y en a 
deux séries, suivant qu'il s'agit de désigner un degré quantitatif 
ou un degré qualitatif {qui change la nature de l'objet). Ce sont : 

Superlatif d'infériorité : 
Comparatif — 

— de supériorité 

Superlatif — 

Exemple : lago = lac; lagulo = étang; lagulmo = mare; lagoro 
= mer; lagormo = océan. Tandis que : lagino = petit lac; laginno 
très petit lac; lagîmo ^= grand lac; lagîmmo = très grand lac. 

On emploie comme préfixes les consonnes privatives s, n, et sn, 
pour indiquer l'idée contraire à celle qu'exprime le radical. 
Ex. : propa = proche, spropa = éloigné; sepi := souvent, nsepi = 
rarement; amo = ami, snamo = ennemi: islo = île, snislo = conti- 
nent ; qom = avec, sqom = sans. 



Qualitatifs 


Quantitati 


-ulmo 


-înno 


-ulo 


-îno 


-oro 


-îmo 


-orme 


-îmmo 



COURTONNE : LANGUE NÉO-LATINE 277 

Oïl emploie le préfixe no- pour (U'sigiier la simple néj?nlion : 
noqtenta = mécontent. 

Kniiii on emploie des voyelles inlercultiires ((jui siusèreiit entre 
le radical et la désinence) pour exprimer certaines nuances ou 
modifications d'idée. Ainsi : 
e in(li(]ue un sens figuré (azno ^^dne; azneo = «/«e au sens figuré 

i['i(jnorani}. 
u indique une spécialité; 
ê — une chose morale; 
û — une chose religieuse. Ainsi : 

bea = bien-être, beéa = bonheur, beùa = béatitude : lega = loi 
(civile), leéa = loi morale, leûa = loi religieuse : virta = force, 
virtéa = courage, virtùa = vertu. 

Les prépositions entrent en composition comme préfixes, par 
exemple avec le verbe itar (aller) pour former les verbes sui- 
vants : àbitar = partir: ibitar = venir; initar = entrer, exitar = 
sortir : qomitar = se réunir, disitar = se disperser, seitar = s'isoler 
(se ^= à j)arl); sumitar = monter, jumitar = descendre: preitar = 
précéder: traitât = traverser: transitar = passer, etc. 

Tous les éléments lexicologi<[ues peuvent servir de radicaux, 
et engendrer des dérivés. Ainsi les mêmes prépositions peuvent 
servir de racines à des verbes, comme : âbar = ôter, âdar = 
mettre: inar = introduire, exar = extraire: qomar = réunir, disar 
= disperser: prôar = remplacer (pro = à /o place de), etc. 

Même les .d<^sinences peuvent deveniràdes radicaux : aa= être, 
snaa = néant: oa = matière, snoa = esprit: ea = métaphore: ua = 
spécialité: essa = réalité, imla ^ apparence. 

Les mots composés se forment en juxtaposant des syllabes signi- 
ficatives, le déterminant précédant toujours le déterminé, sui- 
vant l'exemple de l'allemand et de l'anglais, .\insi : Pacijic mail 
steam ship Company se traduira mot à mot : pax-mar-mall vap nav- 
compna. C'est là, selon l'auteur, le modèle des mots composés. 
Il emploie ce système de composition pour désigner les rela- 
tions de i)arenté. Par exemple : mifratfijuxa = ma nièce par 
alliance (litt. : la femme du fils du frère de moi). 



278 SECTION III, CHAPITRE VI 



Historique, 



La langue néo-latine fut présentée par son auteur à la Société 
niçoise des sciences le 7 mai 1883; la commission nommée pour l'étu- 
dier fil son rapport le 7 juin i883; la Société décida d'envoyer ce 
rapport à toutes les Sociétés savantes des pays de langues 
romanes, en les priant d'examiner et d'apprécier le projet de 
M. CouRTONNE et ses chances de succès. Elle reçut des réponses 
de la Société des Sciences de Pau, de la Société d'archéologie de Sens 
et de VAcadémie de Nimes. En présence de ce maigre résultat, la 
commission proposa de convoquer un Congrès international néo- 
latin pour adopter et propager dans les pays de langue romane 
la « langue auxiliaire néo-latine ». Ce projet ne paraît pas avoir 
eu de suite. 

Critique. 

Le plus grave défaut du projet de Courtonne est son interna- 
tionalité trop restreinte. 11 ne vise que les peuples néo-latins, et 
il prend pour base les cinq langues romanes, ce qui est une 
base trop étroite, même quand on y comprend l'anglais. La 
langue internationale doit viser le monde européen (c'est-à-dire : 
de civilisation européenne) tout entier, et l'on ne peut en exclure 
les peuples germaniques et slaves. Cette réserve faite, on peut 
reconnaître que la base adoptée est celle qui offre le plus d'in- 
ternationalité relative, en ce sens qu'un mot ou radical commun 
aux cinq « langues-sœurs » (y compris l'anglais) sera toujours 
plus international que le mot germanique ou slave correspon- 
dant; de sorte qu'une grande partie du vocabulaire de Cour- 
tonne conserve sa valeur. 

Malheureusement, l'auteur a associé à ce principe excellent de 
l'internationalité (au moins néo-latine) un principe tout diffé- 
rent, celui du monosyllabisme des radicaux, qui est adopté par 
la plupart des systèmes a priori ou mixtes, et qui est inconci- 
liable avec le précédent. Il s'est vu ainsi obligé de mutiler les 
radicaux latins les plus connus au point de les rendre mécon- 
naissables et imprononçables. Pour la même raison, il a été 
amené à admettre des mots dérivés ou composés dont le sens 



COL'RTONNE : LANGUE NEO-LATINE 279 

ne s'(>xi)li(|iif luillciiifiit |»ar celui des (éléments : ab-pell-ar. 
npix'lrr : ab prend ar. iift/m'iidn': qom-prend ar, roniprcinlrr: qon- 
qluz-jona. rniiclnsiinr. qon vers-asjona, n>iii',Ts<ilii>ir. eq speqt ar. 
iillt'tulri': cirqin-speqs-jona, circonspeclion. 

Ajoiiloiis à fclii (pK', coininc lo mollirent {1»'')îi li-s cxcniplcs 
piTcédents, lo mauvais choix des lellres de l'alphabet l'oblige à 
tltHigurer les mots d'origine latine et à leur donner nn aspect 
barbare (Ex. : qonçunqsjona = conjonction). D'autie part, si le 
choix des sul'lixes de dérivation est assez heureux, et conloi-me 
à l'esprit de nos langues, l'emploi des consonnes privatives (dont 
le sens est mal défini) et surtout des voyelles intercalaires est 
une invention ingénieuse, mais malencontreuse, car elle est 
tout à fait contraire à ce même esprit, et tend encore à dénaturer 
les radicaux internationaux et à les rendre iiuntelligibles. 

Ouant à la granuuaire, elle est assez raisonnable, mais elle 
iiuuupic de simplicité : elle pèche par une abondance inutile de 
formes : telles sont, par exemple, les formes différentes adoptées 
pour les pronoms et adjectifs possessifs, démonstratifs, relatifs 
cl indéfinis, et la diversité des genres: les deux séries de temps 
.iidérieurs, alors qu'une seule suffirait largement (la seconde est 
iimsitée dans la pratique), et la multii)licité des infinitifs et des 
|tartiei|)es. 

Malgré tous ces défauts, le projet de Courtonnl es! iidéres- 
-^ant, vu sa date, parce qu'il contient beaucoup d'indications 
judicieuses que nous retrouverons dans les systèmes ultérieurs. 



CHAPITRE VU 

STEINER : PASILIXGUA^ 

La Pasilinguo, inventée en 1885 par Paul Steiner, professeur de 
gymnase à ZaJjern (Saverne), se présente comme l'antipode du 
Volapiik et le représentant de la méthode a posteriori. L'auteur 
veut, autant que possible, ne rien inventer (arbitrairement), 
mais tout emprunter aux langues naturelles, la grammaire 
comme le vocabulaire. Il se propose d'imiter ces langues artifi- 
cielles de formation spontanée, la lingua franca, le pidgin-english 
et le chinook, qui sont nées naturellement du besoin de mutuelle 
compréhension. 11 ne vise pas ambitieusement toute l'humanité, 
comme le Volapiik: il prend pour base les langues européennes, 
plus spécialement les idiomes germaniques et romans, et parmi 
ceux-ci les trois principaux : anglais, allemand et français, qu'il 
considère comme les représentants de tous les autres (en y 
joignant subsidiairement le latin). Le vocabulaire devra se com- 
poser des radicaux communs à plusieurs langues, au moins à 
deux des trois langues fondamentales. En cas de divergence 
complète entre les trois langues, on aura recours au latin. Pour 
déterminer la forme internationale des radicaux adoptés, on 

1. Elementargrammatik nebst Uebungstiicken ztir Gemein- oder Welt- 
spraclie (Pasilingua), von P. Steiner. 80 p. in-10 (Neu%vicd, Heuser, 1885). 

— liîirzf/efasstes Deutsch-Pasilinqua-Worterbuch mit Regeln der Wovtbil- 
dung und Wortbiegung, von P. Steiner. 88 p. in-lC (ibid., 1887). -^ Ei?ie 
Gemein- oder Weltsprache, Vortrag gehalten von P. Steiner (ibid., 1883). 

— Drei Wellsprache-Systeme : Pasilingua, Volapiik, La lingvo inteniacia, 
von P. Steiner. 30 p. 8'^ [ibid., 1889). — Pasilingua contra Volapiik, von 
einem Frounde der Pasilingua : Dr. Félix Lenz. 15 p. 8° [ibid., 1887). — Zur 
Universnl-Sprache, krilische Studie iiber Volapiik und Pasilingua, von 
Hans MosER. 32 p. 8° {ibid., 1887). — Grundriss einer Geschichte der WeZ/- 
sprache, von Hans Moser. 70 p. 8° (ibid., 1888). — Die Weltsprache, von 
H. MosER, ap. Sammlung gemeinnïdziger Vortriige, n" 130 (Prag, 1888). 



STEINER : PASILIXGL'A 281 

suivra le grapliisino et non pas le phoii«''lismo: la pronoiirialiori 
sera confornic à rorlhographe, Los radicaux seront absolument 
invariables. On y accolera des flexions grammaticales et des 
allixes de di^rivation qui seront, eux aussi, enipruntt'-s aux lanpues 
aryennes (vivantes ou mortes), et non arbitraires. Ainsi la Pasi- 
liiujiin sera constituée presque entièrement d'éléments connus, 
v[ sera par suite plus facile qu'aucune langue nalui-elle. Kn par- 
ticulier, quiconciue saura l'une des trois langues londamentales 
connaîtra d'avance les deux tiers environ des mots'; on pourra 
ainsi se servir de cette langue même avec les étrangers qui ne la 
connaîtront pas. 

Pour mettre en relief cette dernière propriété, l'auteur pr<> 
pose d'applicpier sa grammaire neutre* aux radicaux de clia<pie 
laMi,Mi(\ et montre qu'il suffirait alors de chercher ces radicaux 
dans !<> dictionnaire de la langue employée pour pouvoir com- 
prendre ou composer un texte. Celte projjosition, émise à titre 
d'essai, a induit en erreur certains critiques : ils ont cru que la 
Pasiliiujun consistait uniquement dans une grammaire univer- 
selle qu'on devrait appliquer à toutes les langues nationales'. 
Mais ce n'était \h tout au plus qu'un expédient provisoire, en 
attendant l'élaboration du lexique propre à la Pasilingua. Tout au 
contraire, l'auteur déclare que le vocabulaire est de beaucoup 
la partie la plus importante d'une langue, atfentlu qu'on peut à 
la rigueur se passer de grammaire, mais non pas de mots. Seu- 
lement, le vocabulaire ne sera pas artificiel et arbitraire comme 
celui du Volaptik : puisé dans les principales langues européennes, 
il sera vivant comme elles; il s'enrichira de tous les néologismes, 
déjà internationaux, du reste, rendus nécessaires par le progrés 
des sciences et de la civilisation. La langue sera donc suscep- 
tible d'un développement et d'une évolution indéfinie: un comité 
iiitenialional sera chargé de sanctionner les innovations et de 
conserver à la langue son unité et sa régularité, en éditant pério- 
diquement la grammaire et le vocabulaire. 

1. Voir l'explication do ce fait au Vocabulaire (p. 287). 

2. C'est-ù-diro rensomblo des fl«>xions, des particules et des nfflxes. 

3. Ils n'ont pu qu'ôtre conlirniés dans cette erreur par le projet de Pasi- 
lingua hebraica exposé par Félix Lenz dans sa brochure : l'asiliugua 
contra Volapiik. 



282 SECTION III, CHAPITRE VII 



Grammaire'. 

L'alphabet comprend 31 lettres, 10 voyelles : a, à (è), è, e {é), 
i, y (i), 0, ô {eu), u (ou), ù (» français); et 21 consonnes : b, c, ç {ss), 
d, f, g, h, j, k, 1, m, n, p, q, r, s, t, v, w, x, z: plus 2 combinai- 
sons de consonnes : ch et sch. Pour la prononciation, l'auteur 
donne cette seule indication, qu'elle doit être « conforme au 
système phonétique simple et naturel de l'allemand ». 

Toutes les syllabes doivent être également accentuées (du 
moins en prose). 

L'article défini est : to (m.), te (f.),' ta (n.); et l'article indéfini : 
uno (m.), une (f.), una (n.), qu'on peut abréger en : no, ne, na -. 
Ces deux articles forment leur pluriel et se déclinent comme 
les substantifs. 

Les substantifs ont le genre naturel. Les masculins se terminent 
en -0, les féminins en -e, les neutres concrets en -a, et les neutres 
abstraits en -u. Ex. : to homino, l'homme: te femine, la femme: ta 
cita, la ville; ta modestiu, la modestie. 

Les substantifs prennent au pluriel la désinence -s. Chacune 
des deux formes (sing. et plur.) se décline en prenant comme 
suffixes les prépositions -de (génitif;, -by (datif), -an (accusatif)'. 
Cette dernière se réduit à -n après une voyelle. Ex. : 



Singulier 

Nom. to kingo, le roi. 
Gén. tode kingode, du roi. 
Dat. toby kingoby, au roi. 
Ace. ton kingon, le roi. 



Pluriel 



tos kingos. 

tosde kingosde. 

tosby kingosby. 

tosan kingosan ou tos kingos ^ 



A côté de cette déclinaison synthétique, l'auteur admet une 
déclinaison analytique dans laquelle les prépositions précèdent 
l'article et le substantif : de to kingo, by to kingo, an to kingo. 

1. Il y a quelques différences entre les règles grammaticales formulées 
dans les deux ouvrages principaux de l'auteur. Dans les cas de divergence, 
nous suivons le second (le Worterbitch de 1887). 

2. Le l"' est emprunté au grec, le 2' au latin. 

3. Ces prépositions marquent à l'origine des directions ; de vient du latin ; 
by de l'anglais; an de l'allemand. L'n de l'accusatif est aussi imité du grec. 

4. Dans la Grammaire de 1883, l'accusatif pluriel était toujours identique 
au nominatif. 



STEINER : PASILINGUA 283 

Celle déclinaison analyliqne esl m(>me ohligaloire pour les 
subslanfifs tonninés par une consoniu', c'est-iVdire formés au 
moyen des suflixes péjoratifs -il, -el. -al fsuivard lo j^enre). 
K\. : kingil = roitelet; to kingil, de to kingil. by to kingil. ton 
kingil, etc. 

Les«r(/V(/(/*sprcnnenl les désinences caractérisliques des genres : 
grande, grande, granda [grand, grande). Ils formenl leur pluriel 
el se déclinenl cotume les suhslanlifs, avec lesquels ilss'accordenl. 

On Iransforme un adjectif en substantif en le faisant précéder 
de l'arlicle. 

Les degrés de comparaison sont indicpiés respectivement par les 
suflixes -ir et -ist intercalés entre le radical et la désinence du 
genre : ainsi bono, bone, bona [tion) devient au comparatif : 
boniro, bonire, bonira [meilleur), el au superlatif : bonisto.boniste. 
bonista (le meilleur). Les comparatifs et superlatifs se déclinent 
comme les adjectifs simples. 

Les noms de nombre cardinaux (empruntés au lalin) se termintut 
tous en -a (sauf nuUo = zéro) el sont invariables : 

una. i: dua. 2: tria. '.\: quadra. 4: quinqua. ■">: sexa. G: septa. ~: 
octa, 8: nova. '.): deka. I():dekuna. i I : deka dua, 1*2: deka tria. 13:... 
bideka, -20: trideka, :{0:... centa. 100:... milla, 1000:... una milliona. 
/ million: una milliarda, 1000 millions. 

Les nombres ordinaux dérivent des cardinaux en changeant la 
désinence -a en -io, -le, -la (suivant le genre), sauf les premiers : 
primo, secundo, tertio: quadrio, quinquio. ... dekio: deka unio 
(11'), etc. 

Les nombres multiplicatifs dérivent des cardinaux, en remplaçant 
-a par -is désinence des adverbes) : unis, une fois; dais ou bis, 
2 fois; tris, 3 fois, etc. 

Les adjectifs multiplicatifs se forment en ajoutant aux précédents 
la désinence générique -o, -e, -a (des adjectifs) : duiso, double: 
triso, triple. 

Les nombres fractionnaires se forment en ajoutant aux cardinaux 
le suffixe -tal (plur. tais) : una triatal, un tiers: dua dekatals. deux 
dixièmes. 

Les adjectifs distributifs dérivent des cardinaux en remplaçant -a 
par 1(» suffixe générique -eno, -ene, -ena : singuleno. un à un: 
duenos, deux à deux: trienos, trois à trois, etc. 

Les pronoms personnels (empruntés au latin) sont, au singulier : 
mi. je: tti. tu: il, il; el. elle; al, il (neutre^: et au pluriel : mis. 



4 

284 SECTION III, CHAPITRE VII 

nous; tus, vous; ils, ils; els, elles; als, ils (n.). Ils se déclinent 
comme les substantifs : mide, miby, min; misde, misby, mis(an). 
Lorsqu'ils ne sont pas suivis du verbe, ils prennent une autre 
forme : mice, tùce, misce, tiisce;lo, le, la; los. les, las *. 
Le pronom réfléchi est se. On se dit on. 

Les pronoms possessifs se forment en ajoutant les désinences 
génériques des adjectifs -o, -e, -a, aux pronoms personnels des 
2 premières personnes et à l'article défini pour la 3® personne. 
Ils sont donc au masculin smgulier : 

mio, tùo, too, teo, tao; 
miso, tùso. toso, teso, taso. 
Ils forment leur pluriel et se déclinent comme les substantifs. 
Le pronom possessif suo correspond au i>ronom réfléchi se. 
Les pronoms démonstratifs sont : 

illo, elle, alla : celui-là, celle-là, cela; 
isto, iste, ista : celui-ci, celle-ci, ceci; 
toce, tece, tace : (môme sens) ; 
ipso, ipse. ipsa : {lui, elle) -même. 
Le pronom relatif e^^ï : quo, que, qua : qui. 
Les pronoms interrogatifs sont : 

quiso, quise, quisa : qui, quoi? 
quo. que. qua : quel, quelle? 

qualiso, qualise, qualisa : quel (de quelle espèce)? 
quanto, quante, quanta : combien grand? 
quota? combien (nombre)? 
Les pronoms indéfinis sont : 

uUo, uUe, ulla : quelque; 
nullo, nulle, nulla : aucun; 
alio, alie, alla : un autre; 

quocumque, quecumque, quacumque : quiconque; 
eodem, eedem, eadem, le {la) même; 
omno, omne, omna : chaque (plur. tous); 
nihila, rien; aliquota, un certain nombre. 
Tous ces pronoms se déclinent comme les substantifs. 
La conjugaison comprend quatre formes ou voix, qui corres- 
pondent aux quatre verbes auxiliaires : 

er, être; ir, aller; har, avoir; hor, être tenu. 



l. Ces deux formes des pronoms personnels de la 3" personne sont des 
abréviations différentes du pronom démonstratif : illo, elle, alla (voir plus bas). 



STEINER : PASILINGUA 285 

Ces quatre verbes s'appliquent comme suffixes (en supprimant 
l'h (les deux derniers) à un radical pf)ur fr)rnior quatre verbes 
dilTérenls. Kx. : 

grander grandir grandar grandor 

être grand grandir agrandir être agrandi 

(devenir grand) (rendre grand) (tMre rendu grand). 

Les deux premières voix sont neutres, la 3" est active et la 
4" passive. 

Les temps de Vindicatif se forment en faisant précéder d'un 
pronom (ou sujet) les temps de l'infinitif: le présent est identique 
à la forme précédente; les autres temps sont : 

Prétérit. 

efer ifir hafar hofor 

(je) /us (}} allai Q') eus i}e) fus tenu 

grandefer grandifir grandafar grandofor 

(io) Jus grand (}c) grandis [y ) agrandis Hc) Jus agrandi 

Futur. 

erer irir harar horor 

(je) serai (j') irai (j') aurai (je) serai tenu 

granderer grandirir grandarar grandoror 

(je) serai grand (je) grandirai (jj agrandirai (je) serai agrandi. 

Temps composés. 

Parfait. 

eter itir hatar hotor 

(J! ni été (je) suis allé (j") ni eu (j*) ai été tenu. 

grandeter granditir grandatar grandotor 

(j) ai été grand (j) ai grandi (j) ai agrandi (j*) ai été agrandi. 

(Plus-que-parfait, 
etefer itifir hatafar hotofor 

m avais été {j' étais allé (}') avais eu ']' omis rlé tenu 

grandetefer granditifir grandatafar grandotofor 

( j) avais été grand (j) avais grwidi (j*) avais agrandi ij) avais été 

agrandi. 



286 SECTION III, CHAPITRE VII 

Futur antérieur. 

eterer itirir hatarar hotoror 

(j') aurai été de) serai allé (j') aurai eu (j') aurai été tenu 
grandeterer granditirir grandatarar grandotoror 

{]) aurai été grand {]) aurai grandi (y } aurai agrandi {y)aurai été 

agrandi^. 

La forme verbale est invariable en personne, mais elle varie 

en nombre : elle prend un -s au pluriel : mis ers, mis hars, etc. 

Les temps du subjonctij se forment en ajoutant simplement un 

-e aux temps correspondants de l'indicatif : mi ère, que je 

sois, etc. 

Vimpératifesl identique au subjonctif à la 2° personne (sing. 
et plur.): aux autres personnes, il prend les pronoms comme 
suffixes : 

2« p. s. grandir e grandis. 

3« p. s. grandireto (e, -a) qu'il (elle) grandisse. 

l""® p. pi. grandiremis grandissons. 

2" p. pi. grandires grandissez. 

3'' p. pi. grandiretos (es, -as) qu'ils {elles) grandissent, 
hes participes présent eipassé se forment en ajoutant au radical : 
1° la voyelle caractéristique de la voix: 2" respectivement la con- 
sonne n ou t : 3" la voyelle caractéristique du genre. Ex. : 
grandeno (e, -a) grandino grandano grandono 

qui est grand qui grandit qui agrandit qu'on agrandit 
grandeto (e, -a) grandito grandato grandoto 

qui a été grand qui a grandi agrandi^ qu'on a agrandi^. 
Les temns composés peuvent être considérés comme formés 
du participe passé et du temps primitif de Tauxiliaire corres- 
pondant. 

Les adverbes primitifs sont empruntés au latin. Les adverbes 
dérivés (et certains adverbes primitifs) sont formés au moyen 

i. En résumé, f caractérise le passé, r le futur, et t les temps composés; 
la voyelle caractéristique de chaque voix se trouve répétée dans chaque 
syllabe. 

2. On remarquera que le sens de ce participe passé est passif, alors que 
celui du participe prosent correspondant est actif'. H devrait signifier : qui 
a ar/randi. Celte erreur vient de l'exemple des langues naturelles. 

3. La Grammaire de 1883 contient en outre un participe passé qu'on no 
retrouve pas dans le Vocabulaire de 1887 : 

grandeteno, granditeno, grandatano {qui a agrandi), grandoteno. 



STEINER : PASILINCUA 287 

(In snl'lixt' -is : kindis = pui'rilfiiiciil : herzis - cordinlcmcut : jamis = 
(U'-jn: tandemis - enfin: hodiis -- ittijmtrd'hui: crasis =- ilcmain '. 

I^es prépositions n'ont pas do désinence caraclérislique: elles 
sont iiivai'inltlcs cf ivfjrissont tonlcs Iv noiiiiiiiitif. I]llcs s«»nl 
|)r('S(|U(' toiitos (Mnpniiilrcs nn lalin : ab, ad, ante, apud, cum, de, 
ex. in, inter. per, post. pro, sub... excepté : parmi, sûr, sous iF.) 
cl since ^^ depuis, by = n (K.h Ko Vocabidaire contient nn trran<l 
nonihio tlo prépositions alloniandos ((nidonhlcnt les pircrdcntcs, 
notanimonl comme préfixes. 

Il on ost oxactomont de mémo ponr los conjumlinns. dont 1rs 
princiitalos sont : et, aut (ou), ni, sed, tamen, ergo, nam, car, 
quando, ubi, dum, si, ut. La particnle intorrogativo an s'emploie 
au coninionoomont dos propositions intorrogativos qni no oon- 
litMinont pas tlo mot h sens intorrogatif. Il n'y a pas besoin ilo 
-^\ nlax(v selon l'antonr : elle est contenue dans les formes gram- 
iiiaticalos des nu>ts. 

Vocabulaire '. 

« Ko vocabulaire anglais forme la base » du vocabulaire de la 
Pnsdingun : d'abord, parce (jne l'anglais est la langue la plus 
répandue; ensuite, parce que, étant mélangé d'éléments romans 
et germaniques, il constitue la transition et le trait d'union 
entre le lVan(;ais et l'allemand. V.n oITot, les radicaux de la Pasi- 
limpia, devant être connnuns à doux dos trois langues l'ondamon- 
lalos, seront ou bien communs à l'anglais et au français (radi- 
cauv romans) <ui bien communs à l'anglais et à l'allemand 
(radicaux gernmnitiuos), ou l>ien connnuns au français et à l'al- 
lemand; mais la plupart de ceux-ci se trouvent aussi en anglais, 
di" sorte qu'un Anglais connaît déjà pres(pu> tous los radicaux de 
la Pnsdintjnn ^. Par exemple, le mot brod. connnun à D. et à E., sera 
adopté pourpai/i; le mot incendie, commun à E. et i\ F. est préfé- 



1. L'ault'urprosifrit d'cmiiloycr l'adverbe (cl noii l'atijcctif) comme nUribiit 
après le vcrhe t'ire : mi er grandis = je suis grand. (.IVst un exemple 
rcinaninahle de rinlluonfe d'un idiolisme germanique : de ce «|ue l'adjectif 
nUriliut est invariable en allemand, il ne s'ensuit pas qu'il ait le sons et le 
rôle d'un adverbe. 

2. Le Vocabulaire Allemand-Pasilingua comprend plus de 5000 mots. 

3. L'auteur va jusqu'à dire : • La Pasilitif/ua esl pour ainsi dire une 
langue anglaise a\oi' une prononciation romane ou germonique, et des 
désinemes propres à la l'asilingua • (Drei Wellsprachc-Syiteme, p. 10). 



288 SECTION III, CHAPITRE VII 

rable à brand (D.). Pour l'idée cVenfant,\es 3 langues ont des mots 
différents : Kind, child: on adoptera donc le radical latin infant *. 
Il y a même des cas où le radical latin est préférable au radical 
germanique commun à D. et à E. ; notamment quand ces deux 
langues possèdent déjà des dérivés du radical latin. Ex. : le 
radical pair (père) comparé à vater (D.) ^ father (E.). Le vocabu- 
laire comprend en outre tous les mots scientifiques ou techniques 
communs aux trois langues, et par suite internationaux, comme 
esthétique, allégorie, etc. 

Les radicaux ainsi choisis prendront les désinences caracté- 
ristiques des substantifs, des adjectifs, des verbes et des adverbes, 
et les terminaisons de la déclinaison et de la conjugaison. 
Ensuite, ils serviront à former une foule de mots dérivés réguliers 
avec les affîxes propres à la Pasilingiia. Citons les principaux : 

Dans les substantifs, -ara désigne le lieu : bibliothekara = 
bibliothèque: -menta, le moyen ou l'instrument : nurrimenta = 
aliment; -mentu, la manière ou méthode : nurrimentu =^ (dimen- 
tation: -osia, -esia, -asia, la collectivité : montasia == chaîne de 
montagnes : stellasia = constellation. 

Les participes deviennent des substantifs par la simple adjonc- 
tion de l'article. De môme, les infinitifs deviennent substantifs 
au moyen de l'article et des désinences -o, -e, -a, -u. Ainsi la 
terminaison -ero désigne un état, -iro un devenir, -aro une action 
(une profession) : militero = militaire (en général); militiro = »u7i- 
taire (de passage : celui qui fait son service); militaro = militaire 
(de profession : officier); militeriu = l'état militaire: bibliothekaro 
= bibliothécaire. 

Les suffixes -enissu et -inissu désignent respectivement une 
qualité passive ou active : maladenissu = état de maladie ; toleri- 
nissu = tolérance. Le suffixe -fero signifie qui porte; il sert à former 
les noms d'arbres dérivés des noms de leurs fruits. Ex. : pirafera 
(arbora) = pojr/er 2. 

Les substantifs et les adjectifs ont en commun les suffixes 
augmentatif -oso et diminutif -illo, ainsi que les suffixes péjoratifs 
-il, -el, -al, que nous connaissons déjà. 



1. De même spirit (L.) pour geist (1).), ç/host (E.), esprit (F.); cved (L.) 
pour glauben (D.), believe{)L), croire (F.). 

2. Dans lo Vocabulaire, on remarque que certains noms d'arbres ne dif- 
fèrent que par la désinence féminine (-e) des noms de fleurs ou de fruits, 
qui ont la désinence neutre (-a). Ex. : nuca = noix, nuçe =: noyer. 



STEIN R : PASILINGUA 289 

Les adjectifs dérivés se forment au moyen des suffixes -io (-«, -a) : 
-ivo (e. -a): -alio (-e. -a). I.o suffixo -iso marqnr Ux n'sscinhlanco : 
heroiso — lirroïque : -isso, le iviilbrcenuMit : timidisso - r.rirème- 
ment timide^: -loso (D.), l'absence ou privation de : doloraloso = 
.s7//i,s- (loiilciir: -ardo, lexcrs hlAinnhle : trinkardo — iwinine: -iblo, 
-ablo. -oblo, la possibilit»' active ou passive : cantablo, qui peut 
chanter: cantoblo, qu'on peut chanter. Enfin on forme des a«ljectifs 
au moy(Mi dos (b'siniMiros du génitif et du datif : -deo = uni vient 
de: -bio = qui appartient à. 

On forme aussi des adverbes par ce même procédé : citadeis = 
de la ville : citabyis == à (dans) la ville ; citanis = à (vers) la ville. 

(Juant aux prolixes, l'autour les emprunte indilTôroniniont au 
latin et à l'allemand (ad = an, con = mit, de — ab, ex = ans, in 
= ein. post — nach. par = durcb, etc.). 

\'<)ici un («xomplf des dt-i'ivos que peut engendrer un seul mol : 
mortu = la mort : mortir = mourir : morter = être mort ; mortar = 
tuer: moftor - rire lue: morteno = le mort: mortino = le mourant: 
mortano nu mortaro — le- meurtrier: mortio = mortel [i\v la mort): 
mortablo = mortel ^qui peut tuer): mortiblo = mortel (qui peut 
mourir): mortiso = semblable à la mort: mortis, mortellement. 
Knlin, voici )«> Pater traduit on PasUintjua : 
Patro mise, que er in cœla, nama tua sanctore, kingdoma tua 
kommire, tua willu fairore sur erda ut in cœla. Donnare misbi 
misan brodan taglian ; pardonnare missas deltas uti mis pardonnars 
misosbi debitorosbi... 
ol iiii antre spccimoii de cotfo langue : 

Ta Pasilingua ère una idiomu per tos populos ipsos findita, una 
lingua, qua autoris de to spirito divino, informano tos hominos zu 
partir, er creita, et qua ideo facilis et nearistis sine explicatius 
omnosby nationosby ère intelligobla et una banda amiciude pro tos 
Anglios, Francios et Germanos suos parentos. 

La Pasilinyua n"a pas d'histoire, et ne paraît pas avoir ou 
d'adeptes, au point de vue pratique, mais seulement des appro- 
bateurs tlHW)ri(pios. comme Ilans MosER et Félix I.enz. 1/auteur 
essaya i\v lancer en 18S0 nn journal mensuel, Ta Pasifolia, sans 
succès, semble-t-il. 

1 . C'est en somme le superlatif absolu. 



CouTCHAT et Leal. — langue univ. 



19 



290 SECTION III, CHAPITRE VII 



Critique. 



La Pasilingua a le mérite d'être le premier système qu'on ait 
fondé expressément sur le principe de l'internationalité « euro- 
péenne ». Mais, dans l'application, l'auteur a restreint à l'excès 
la base de son vocabulaire en excluant d'avance les langues 
slaves, d'une part ', et les langues italienne et espagnole, d'autre 
part, ce qui a pour effet de diminuer la part légitime du latin : 
car le français est seul à représenter les langues romanes en face 
de l'anglais et de l'allemand, et d'un autre côté les mots com- 
muns aux langues slaves et aux autres langues européennes sont 
pour la plupart d'origine latine ou grecque. De plus, c'est une 
erreur linguistique que de prendre pour base le vocabulaire 
anglais, attendu qu'il n'est pas primitif, et que les racines y sont 
plus ou moins déformées; il vaut mieux prendre les racines 
romanes sous leur forme latine, et les racines germaniques sous 
leur forme allemande. Ainsi, le fait môme que l'anglais est une 
langue mixte (romano-germanique), loin de lui donner la préé- 
minence que Tauteur lui attribue, doit le faire écarter comme 
source de radicaux 2. Ce n'est là d'ailleurs qu'une question de 
mesure et de proportion: il reste vrai que la L. I. doit, pour être 
vraiment internationale, être un idiome romano-germanique. 

Malheureusement, l'auteur n'a pas su choisir, d'après des 
règles générales et fixes, entre les deux familles de radicaux qui 
s'offraient à lui, et il s'est trop souvent contenté d'adopter à la 
fois les deux radicaux, germanique et roman, ce qui détruit 
l'unité de la langue. Les exemples de ces doublets sont innom- 
brables: bornons-nous à citer les plus caractéristiques : 
bono = guto Deo = Gotto 

malo =ûbelo tomba =graba 

anima =- seela cola = himila {ciel) 

1. Pour des raisons politiques de « slavophobie » qu'on ne saurait 
approuver, et qui en tout cas sont contraires à la neutralité essentielle de 
la L. I. 

2. Nous en dirions autant du français, considéré comme représentant des 
langues romanes; les racines latines sont plus pures en italien ou en espa- 
gnol. Nous ne voulons pas dire que la L. I. ne doit pas contenir beaucouj) 
de radicaux anglais, mais «[u'elle doit employer ces radicaux sous leur 
forme originale, et par là même la plus internationale. 





STEINER : 


PASILINGUA 




lingua 


spracha 


eglisa - 


kirchara 


vocabola 


worta 


rego — 


kingo 


contrea 


landa 


lumina := 


: lichta 


mensu 


monatu 


carbona 


kohla 


malado 


sicko 


petite 


littlo 


caro 


theuro 


nudo 


naketo 


àmir 


liebir 


esperir 


hoffir 


abordir 


landir 


vivir 


lebir 


neminu 


niemannu 


arrivir 


kommir 


Ci'Ito duplicité 


est i)n'S(|Mr 1 


a rôgle dans 


les conj( 


dum 


= wàhrend 


cur = 


= warum 


quando 


— wann 


quia — 


; weil 


nam 


— denn 


tamen = 


::doch 


dans les pirposil 


ions : 






super 


= auf 


ex = 


-au8 


sine 


= ohne 


pro - 


= fùr 


et dans l«'s advor 


bcs : 






jam 


=::shoq 


vix = 


- kaum 


olim 


— einstis 


fera = 


fastis 


matinu 


— morgenu 


saepe = 


- oftis. 



291 



L'auteur n'a même pas pu se décider pour une particule d'af- 
firmation : il admet à la fois : ja, jes cl oui. On ne peut pas être 
plus éclectique. 

D'ailleurs, les radicaux germaniques prennent un aspect 
barofjue ou méconnaissable avec les désinences lalines dont on 
les alïuble : einstweilis (— interdum . zeitis — tempis, perhapsi8 = 
vielleichtis ^ fortassis : gernis. genugis. gesternis. alreadis. heutis, 
vormalis, wiedermalis, niemalis. ingleichenis. otherweisis, etc. 

On reniar(|iiera que lauteur n'a pas suriisaninuMit pensé à la 
prononciation, en calquant l'orthojifraphe nationale des mots'; 
que deviendront, pour des oreilles allemandes ou anglaises, les 
mots (jue nous venons de citer, si on les prononce tels qu'ils 
sont écrits? De nuMne les mots allemands : fleisha {viande), eidu 
{serment), breito (large), leuchtir [éclairer), feura /eu\ freundo 
(ami): aussi bien que les mots français : tailliro, écailla, bouteilla. 
perroqueto. Kn général, l'alphabet est inutilemenl conq»li(|ué: 
ceilaines lettres font double emploi (à, è: i. y: k. q . et cerinins 



I. Bien qu'il formule ceUe rt'ple judicieuse, qu'on devra préférer la forme 
|i»<ur laquelle l'orthoprnphe et la prononciation sont les plus voisines. 



292 SECTION III, CHAPITRE VII 

sons Simples y sont traduits par des combinaisons de lettres, de 
sorte que la prononciation ne peut pas être conforme à l'ortho- 
graphe. L"auteur a emprunté aux langues naturelles des combi- 
naisons de lettres qui devraient être bannies d'une langue inter- 
nationale, comme la diphtongue française ou, les diphtongues 
allemandes ei, eu, ie (i long), ee {e long : seea, meera), et les con- 
sonnes : qu, ck, ch, sh, sch, th, ph. 

En revanche, il a dénature certains autres mots pour leur 
donner une orthographe phonétique (plus ou moins exacte), 
comme : curroa {courroie), shûrir (jurer), shanshir (changer), ashiu 
{âge) , anrashir (enrager) , shoayu (joie) , annuiu (ennui) , shuir, 
shuissir (jouir). 

Malgré la dualité d'origine des radicaux, on en trouve quel- 
ques-uns qui ont deux sens. Ex. : weiso = sage (D. weise) et hlanc 
(D. weiss); griso = gris et vieillard (D. greis). 

La formation des dérivés manque de régularité : ainsi brauiru 
(brasserie) ne vient pas de biera (bière), ni akracûltiru (agriculture) 
de akera (champ). De même, musiçiro (musicien) ne vient de musicu 
(musiciue), et vocabàlaria (vocabulaire) de vocabola (mot) que par 
une altération du radical. Certains composés sont bizarres : 
currirtrànu = train express (D. eilzug) ; ou barbares : unaufalteris 
== l'un sur l'autre. Là comme ailleurs, l'auteur hésite entre les 
deux familles de radicaux; il admet à la fois suspensaponta et 
hangbrucka (pont suspendu). 

Eu outre, il abuse des désinences péjoratives : adulteriul, 
coquinil, poltronil, assassinai, fraudiul, egoismul, bankerotul, 
hypocrisil, etc. Elles sont inutiles dans tous ces mots, dont le 
sens est déjà suffisamment appréciatif; on ne doit logiquement 
employer ces désinences que pour rendre péjoratif un mot cjui 
ne l'est pas par lui-même *. A plus forte raison est-il inutile de 
les accoler à des noms d'animaux ou de choses qui n'en peuvent 
mais : crapodil, cabinetal, bossai, decombral, dornal (épine), gràssal 
(graisse), syringal (seringue), ou qui ne méritent pas le mépris que 
l'auteur croit devoir leur témoigner : boutiqual, biivardial, habre- 
sacal, pennyal (penny), droshkal (fiacre), vaporal. Enfin il n'est pas 
permis de donner à des mots indifférents un sens péjoratif qui 
n'exprime qu'une opinion personnelle : ambitiosil, celibateril. 

En somme, l'auteur n'a pas su trouver une méthode régulière 

I. Exemple : devotardo ou bigoto = bigot; mais bigotil est superflu. 



STEINEit : PASILINGUA 293 

et oulonome pour la formation des mots : c'est pourquoi il lu 
arrive d'arcoler des nfMxes germaniques à des radicaux latms, 
eoninie dans verlocar et erlocar (donner, prendre en location), ou 
<l'einpninter aux langues vivantes des dérivés tout faits, comme 
ancurashar {enrotirmjer). 

Si le v<Kal)ulaire <>f l'alphabet pèchent par trop de servilité à 
l'égard des langues nationales, la grammaire en revanche 
s'éloigne trop des granunaires modernes, notamment par le syn- 
tliétisme de la déclinaison et de la conjugaison. I/auteur aurait 
(lA adopter parfont la déclinaisoii analytique (piil adiiuM srnle- 
nuMit par exception (de to kingo est plus simple ipie tode kingode). 
Quant à la conjugaison, il n'aurait drt admettre que les deux 
v()ix classiques (active et passive), et remplacer les aidres (là où 
il y a lieu) par des verbes dérivés'. L'actif et le passif eux-mêmes 
ne sont pas suffisamment distingués par un simple changement 
de voyelle, et il est |)lus conforme à l'esprit drs langues mo<|ernes 
de i'oriiU'v analylùjuemenl le passif (au moyen d'un verbe auxiliaire). 

Ijiliii la grammaire présente quelques complications inutiles, 
comme la distinction formelle des genres (et surtout celle du 
neutre concret et du neutre abstrait), la déclinaison de l'article 
(d'ailleurs mal choisi, et qu'il vaudrait mieux emprunter au latin 
qu'au grec): le manque de régularité dans la formation (h-s noms 
de nombre, des pronoms persoinjels et possessifs: la niarqjte du 
pluriel dans les verbes, etc. 

Tout cela fait de la Pasilàujua une ébauche assez, inroniie, bien 
inférieure aux projets île HrDEi.i.E et de PniRO. Klle n'en a pas 
moins eu le mérite de représenter, en face du Volopûk triom- 
phant, le principe des langues a posteriori, et de rouvrir la bonne 
voie, où d'autres projets allaient bientôt la dépasser. 

I. Pnr «woiiipU'. le vorlio dt-rivr (lircrleinonl dt' grand sipniflornil être 
ifraiid, cl l'on ixiiurail rorinor pnr i'.\omp!e los derivj's : grandeskar ^ 
devenir grand, grandifikar = rendre grand, comme dons VIdiom neulral. 



CHAPITRE VIII 



EICHHORN : WELTSPRACHE i. 

Bien que ce projet n'ait paru qu'après le Volapûk, l'idée-mère 
en remontait au 9 septembre 1861. L'auteur a eu ensuite connais- 
sance du programme de Grimm et s'en est inspiré. Convaincu, 
d'une part, de la nécessité d'une langue universelle, et, d'autre 
part, de l'impossibilité d'adopter comme telle une langue vivante 
ou morte, il croit, comme Max MOller, qu'il cite, qu'.une langue ' 
artificielle peut être bien plus parfaite, plus régulière et plus 
facile à apprendre. Par « langue universelle » il n'entend pas, 
d'ailleurs, une langue qui deviendrait la langue unique de l'hu- 
manité, ce qui serait « une folie », mais simplement un moyen 
de communication international ; il lui refuse même l'aptitude à 
la poésie et à l'expression sentimentale, que Grimm ambition- 
nait pour elle. Cette langue ne peut être l'œuvre d'un seul: tout 
au plus peut-il en dresser le plan ; l'exécution devra être confiée 
à une « Académie de langue universelle », qui veillera ensuite à 
la conservation de la langue et à son développement régulier. 

Une condition essentielle de la langue universelle est de s'im- 
primer aisément dans la mémoire. Pour cette raison, le vocabu- 
laire ne peut pas être construit arbitrairement; il doit prendre 
pour base une langue existante et bien connue ; cette langue 
sera le latin, comme Grimm le proposait. Seulement l'auteur se 
réserve le droit d'altérer « en toute liberté » les racines emprun- 
tées au latin, pour les faire cadrer avec les règles qu'il impose 
a priori à la formation des mots. Il part de ce principe, que 

1. Die Wellsprache. Ein neuer Versuch, eine Universal-Sprache mit Zu- 
grundelecjung des laleinischen Wort-Stammes zu bilden. 177 p. 12° (Bam- 
berg, Schmidt, 1887). Ce projet anonyme, dû au curé Eichhorn, est sou- 
vent cité sous le nom de « projet de Bamberg ». 



F.ICHIIOHN : WELTSPIIACHE 296 

cltminf partie du ilisrours di)il être reconnaissahle à sa forme, tant h 
la Ircturo (luù landilion. Kn consrquonce, il «klicto pour les 
diverses parties du discours les règles de structure suivantes: 

Les snbslnnlifs auront en gént-ral 2 syllabes: 

Les adjectifs auront en g<''n(''ral :j syllabes ; 

Les pronoms auront eu général 1 syllabe: — ces trois espèces 
de mots commenceront par une consonne «*| finiront \^nr une 
voyelle. 

Les verbes auront en général une racine (un infinitif) tlune 
syllabe commençant et (inissant par une consonne. 

Les adverbes et \os prépositions auront 2 syllabes; les conjonctions 
une seule. Les adverbes et les conjonctions commencent par 
une voyelle et linissent par une consonne: les prépositions com- 
mencent et finissent par une voyelle. 

Les interjections auront 3 syllabes. 



Vocabulaire. 

l.'nlphabet com[)rend 8 voyelles simples : 
a. e. i. 0. u. à, ô. û 
prononcées comme en alleniand: et II consonnes : 
b. d. V (/), k, 1, m, n, r, s, sh (ch), w (y). 

Le petit nouibre de ces consonnes s'explique parce fait que 
l'auteur n"a pas cru devoir admettre ù la fois les douces et les 
forl(»s correspondantes, parce qu'on ne les distingue pas dans 
r.Mlemagne du Sud et dans... les dialectes polynésiens. Dans 
chaque couple, il a choisi la lettre qui ne descend pas au-dessous 
de la ligne (pour la netteté de l'écriture^. Par suite, il écrit b à la 
place de p. d è la place de t et th, v à la place de/ et p/i. k à la 
place de r/: kw ù la place de qu: sh au lieu du j français, ks au 
lieu de .r. et ds au lieu de r. Il supprime les lettres ambigués c et 
fl, et les sons difficiles h, ch allemands: mais il conserve r. en 
dépit des Chinois, et sh en dépit des Grecs. 

Il admet un certain nombre «le voyelles doubles, qu'il consi- 
d«M-e comme monosyllabiques, bien qu'elles doivent se prononcer 
séparément: et des consonnes doubles ou même triples •. 

11 applique ce matériel phonétique à la transcription des racines 

1. Consonnos triples (initiales) : bvr, sdr, ski, skr. skw. 



296 SECTION m, CHAPITRE VIII 

latines, en suivant les règles énoncées. L'adjectif dérive constam- 
ment du substantif, et le substantif du verbe (comme le mon- 
trent déjà leurs nombres de syllabes). La racine, autant que pos- 
sible monosyllabique, constitue donc d'abord l'infinitif verbal. 
Ex. : dok^= enseigner (L. docere). Si elle commence par une voyelle, 
on lui prépose un n : nam = aimer (L. amare). Si la racine a plu- 
sieurs syllabes, on lui en retranche : bed = obéir (L. obedire). Si au 
contraire elle est trop courte, on lui laisse un rudiment de ter- 
minaison : dar = donner (L. dare) ; vler = pleurer (L. Jlere). Enfin, 
si plusieurs racines latines, dépouillées de terminaisons, devien- 
nent semblables, on les distingue en altérant la voyelle : muor = 
mourir (L. mori); môr = demeurer (L. morari); mor = mœurs 
(L. mores). Ce dernier exemple montre que la racine verbale 
peut être tirée de n'importe quelle partie du discours. 

Les substantifs se forment en ajoutant à la racine les suffixes 
suivants : 

1° -0 pour les êtres mâles, -a pour les femelles : wiro = homme 
(L. vir): wira ^ femme: 

2" -io pour les objets terrestres et matériels : nakrio = champ 
(L. ager); nordio = jardin (L. hortus): 

3° -eo pour les éléments, pierres, métaux ; vereo =fer ; naureo 
^or: 

4'^ -ea pour les plantes et leurs parties (sauf les fruits) : Mande a 
= plante ; vlôrea ^^ fleur; 

5° à pour les fruits : birà = poire (birea = poirier) ; 

6° -u pour les fluides : nakwù =: eau (L. aqua); birû = bière; 
kasii = gaz : naerti = air ; 

1° -e pour les objets fabriqués par l'homme : mense = table 
(L. mensa): kase = cabane (L. casa); 

8" -ô pour les parties du corps et les produits animaux : kasô = 
fromage (L. caseus). 

9° -au pour les idées collectives : nurbau = ville (L. urbs); 
krekau = troupeau (L. grex). 

10° -uo pour les réunions d'hommes : miliduo = armée ; nunuo 
■= union; 

11° -ai pour les concepts concrets é/evés (religieux, astronomi- 
ques).: adonai ^=Dieu (hébreu); sdelai== étoile: blanedai = pZa/ièie ; 

12° -oi pour les fonctions sociales : kuwernoi = gouvernement: 
shuroi = yusiice (cf. shuri = droit: shusdi = justice (vertu); shurai 
= justice divine) ; 



EICHHORN : VVELTSPRACHE 297 

130 .a pour l«>s iiif'milifs sul»stnnlili«'s : le skribu l'nritnre; 

14° -ua pour l'action iiidiciitrc par la raciiit- vcrhal)* : bardaa = 
division (l'action de partager) : cf. barde = division (partie); 

1")» -ia pour les ld«''es demi-abstraites et les idées d'états : knria 
= soin (L. cura); wokia = voix (L. vox); 8ana= faim (de sur = 
esurire; la racine vam = fama signifie renommée); 

10» -i pour les purs abstraits : nami, amour: lokwi = langage 
(linkwô = langue): naudi = ouïe tnaurô =^ oreille) ; et les idées de 
It'uips : dembi = temps: nani = année: nori := heure: 

170 -ei pour les idées d'espace : sbadsei — espace (L. spatium); 

18» -ui pour les choses répugnantes : shelui = crime (L. scelus); 
dekui — déshonneur (deki = honneur, L. decus) ; 

III' -iu pour les maladies : vebriu = fièvre: vdisiu = phtisie; 
dsàkiu = cécité. 

Les noms propres de personnes prennent la désinence -o ou 
-a, suivant le sexe : Shubidro = Jupiter. Les autres noms |)ropro.s 
sont transcrits phonéticpieinent. 

Les adjectifs se forment en ajoutant le suflixe -le au substantif 
ou -ile ù la racine. Ex. : bulkri = beauté, bulkrile = beau: bonile 
= bon, malile := mauvais : mankile =: grand {magnus), nalbile = blanc 
{nlbus), nikrile ^^ noir: vadsile = facile. 

La voyelle linale du substantif subsiste avec son sens. Ainsi 
wiro = homme engendre wirole = viril, tandis que wiri = force 
«Mitrcndre wirile — fort. Autres exemples : badrole = paternel, 
madrale = mati-rnet; mikole := amical: vereole = de fer. 

Inversement, l'adjectif devient substantif en perdant sa termi- 
naison -le ot «Ml prenant les désinences -o, -a. Ex. : bulkro = un 6*/ 
homme, bulkra = une belle (femme): l'idée abstraite (neutre) est 
caractérisée par la désinence -ia : bulkria = le beau. 

^uand l'adjectif dérive d'un verbe avec l'idée du passif, il se 
forme au moyen du suflixe -ère (r étant la caractéristique du 
l)assif) : vakere = faisable; lekere = lisible: namere = aimable. 

Les adverbes dérivés d'adjectifs se forment en changeant la 
finale -e en le : vadsilie =: facilement. 

L'auteur distingue avec soin les vrais dérivés, dont le sens 
est réellement composé du sens du mot simple, et les faux dérivés, 
dont le sens ne peut pas se reconstituer à l'aide du sens des 
cléments simples (Ex. : untergehen = périr (litt. : aller sous): de 
même qu'en latin perire signifie traverser). Naturellement, les 
vrais dérivés seuls seront traduits par des dérivés analogues. 



298 SECTION III, CITAPITRE VIII 

Quant aux mots composés, l'auteur ne les admet pas, parce qu'ils 
sont difficiles à comprendre. Il préfère chemin deferkEisenbahn (D.), 
en vertu de ce principe général de syntaxe, que le déterminé 
doit précéder le déterminant (contrairement à l'usage allemand). 
Quand on entend Weltspracheblatl, on ne sait pas de quoi il s'agit 
avant la fin du mot ; l'ordre naturel est au contraire Blatt (feuille) 
der Sprache (relative à la langue) der Welt (universelle). L'idée 
principale vient d'abord, elle se complète et se précise par les 
additions successives. 

Grammaire. 

L'auteur admet un article défini^ qui est : 

lo (masc.) la (fém.) le (neutre) au singulier; 
lô — là — 11 — au pluriel. 

L'article indéfini est nu, un; il est invariable. Employé comme 
pronom, il est précédé de l'article défini : lo nii, la nu, l'un, Vune. 

L'article défini marque le genre et le nombre du substantif, 
tandis que le cas est indiqué par les particules : dé (génitif), a 
(datif), da (accusatif) mises avant l'article. Ex. : lo badro {le père), 
de lo badro, a lo badro, da lo badro. Le pluriel du substantif est 
marqué par un -s final : 16 badros, de lô badros, a 16 badros, da 16 
badros. La particule de l'accusatif ne sera employée que si elle 
est nécessaire pour éviter une équivoque. Les prépositions ne 
régissent aucun cas ; c'est-à-dire que les autres cas se forment au 
moyen des diverses prépositions. 

Vadjectif est invariable en genre, en nombre et en cas. Il se 
place toujours après le substantif, en vertu de la règle générale 
de syntaxe. 

Les degrés de comparaison se forment au moyen des particules 
bluet blusd placées devant l'adjectif. Le superlatif (relatif) prend 
l'article devant blusd. 

Les noms de nombre sont construits a priori, et caractérisés par 
la consonne k (sauf nuli =: 0). Ce sont : 

ak, 1 ; ek, 2 ; ik, 3 ; ok, 4; uk, 5 ; ôk, 6 ; uk, 7 ; auk, 8 ; aik, 9. 

Les suivants sont composés en énonçant le chiffre des dizaines, 

puis celui des unités : akuli, 10; aka, 11; ake, 12; aki, 13; 

ekuli, 20; ikuli, 30; Puis viennent : dsend, 100: mil, 1000 : 

milion, 1 000 000. Ainsi 1887 s'énonce : mil auk dsend aukû. 

Les nombres ordinaux se forment au moven du suffixe -dû. 



EICIIHORN : WELTSPRACHE 299 

Les nombres de fuis s'cxpriinciil nu moy<Mi «lu suffixe -es «m -les. 

Lo'!^ adjectifs multiplicatifs se fonuciil au uioy«Mi du suClixi' -ble. 

LcH pronoms personnels sont : mo, do, ro: noi, voi, rô. Celui de 
la 3" pcrsoniH' varie eu genre aux deux nombres : ro, ra, re: 
rd, rà, ri. 

Les pronoms du singulier ont un accusatif : mi, di, rao (mar 
rue). Ceux du pluriel «tuf leur accusatif marqué par la parti- 
cule da. On se traduif par meno. 

Le pronom réfléchi est si (sing. et plur.). 

Les pronoms possessifs sont dérivés des prouftnis personnels par 
ladjoncfion de -le (suffixe des adjectifs) : mole, dole, rôle raie, 
rele): noile, voile, rôle iràle, rile). Ils sont invariables. 

Les />/'o/io;»is démonstratifs sont : sdo, celui-ci; klo, celui-là: lo sdo, 
le métne: lo klo, celai qui. 

Le pronom relatif ol interrogatif cal : kwo. Tous ces pronoms 
varient en genre et en nombre, et se iléclinenl comme les sub- 
sfaiififs. 

Les pronoms indéfinis sont : bse, même: lin, autre: dale, tel: 
maie, maint: kwokwo. quiconque: nû-kwo, quelque: dudo. tout: 
non-nû. aucun : nemo, personne. 

Le verbe ne varie pas suivant la personne. L'iiulicatif présent 
est l'iidinilif présent, c'est-à-dire le radical verbal : mo éok, /en- 
seigne. Les autres temps soid manpiés par les suffixes suivants 
(imités du latin ou du grec) : 

imparfait : -aba : mo dokaba. 

Parfait: -idi : mo dokidi. 

Plus-que-parfait : -udu : mo dokudu. 
Futur : -oso : mo dokoso. 

Futur antérieur : osho : mo dokosho. 

\.o subjonctif {i\on[ l'usage sera l'éduit au siriol nécessaire) sera 
marqué par la particule invariable Ikon ajoutée aux fenqw d«» 
l'indicatif. 

Les conditionnels dérivent des futurs par linstM-lion de i avant 
la fernunaisoM : mo dokioso. j'e/ise'jji/it'rflis : mo dokiosho. j'flnrrtjs 
enseigné. 

l.'opintif s(v\prime par le verbe auxiliaire maid [Uiighl E.\ ou 
par daib quaml il y a idée d'obligation. 

Chose curieuse, le verbe varie en nombre : le pluriel est 
marqué i)ar la désinence -n ou -en ajoutée aux formes précé- 
dentes, qui sont réservées au singulier. 



300 SECTION III, CHAPITRE VIII 

\J impératif se, forme en ajoutant le pronom personnel à l'infî- 
nitif, et en intercalant un ù ou uni, suivant que le sens est plus 
ou moins impérieux: dokudo, enseigne-, dokuro, qu'il enseigne ^ 
dokûnoi, enseignons, etc. 

L'auteur croit indispensable de faire précéder l'infinitif de la 
particule du {zu D., to E.) : du dok, enseigner. L'infinitif passé est 
marqué par le suffixe -isen : du dokisen, avoir enseigné. Il n'y a 
pas d'infinitif futur. 

L'actif n'a que les participes présent et passé, marqués respec- 
tivement par les suffixes -and et ind. 

Le passif se forme en ajoutant -r (ou -er) aux temps de l'actif (à 
l'imitation du latin). Ex. : doker, dokabar, dokidir. dokudur dokosor, 
dokoshor: infinitif passé : dokiser. Ce suffixe se place après le 
suffixe de temps et avant la marque du pluriel: ex. : dokiosoren. 

Le passif n'a que le participe passé terminé on -ard : dokard, 
instruit. 11 a aussi un gérondif en -urd : dokurd, qui doit être 
instruit [docendus L.). 

Comme adjectifs, les participes sont invariables : ils devien- 
nent substantifs par l'adjonction des suffixes -o, -a, etc. :dokardo, 
un savant; et adverbes par l'adjonction du suffixe -ie : dokardie, 
savamment. 

Les verbes réfléchis (supprimés autant que possible) se conju- 
guent à l'aide des pronoms : mi, di, si; ni, vi, si. 

L'auteur prévoit plusieurs verbes auxiliaires caractérisés par la 
diphtongue ai : 

baid, pouvoir (physiquement), kônnen (D.). 

laid, pouvoir (moralement), diirfen (D.). 

maid, might{E.), auxiliaire de Voptatif. 

laik, môgen (D.), like{E.). 

wail, vouloir. 

daib, devoir. 

dais, être obligé de, mûssen (D.). 

dsais, être forcé de, mûssen (D.). 

Les verbes être (ser) et avoir (lam) ne sont pas auxiliaires, et 
se conjuguent régulièrement, ainsi que les précédents. 

Nous savons déjà comment se forment les adverbes dérivés 
d'adjectifs. Quant aux adverbes primitifs, ils sont empruntés au 
latin, mais déformés pour être coulés dans le moule uniforme 
(v — e). Exemples : oras = dehors {foras); okul = loin (procul); 
onen = derrière (pone); oben = près (prope); eman = de bonne 



EICHUORN : WELTSPRACHE 301 

heure [inane); oser =:: lard (sero): imul =^ en même temps (sinml); 
ember = toujours {semper): ever =^ presipie (fere); orsan = peut-être 
{forsan): imis = trop {nimis), etc. 

Oui ri non se disent imin (imo) et enon. Xe... pas so traduit par 
non, (jui se place devant le verbe, et qui entre aussi en composi- 
tion comme préfixe. 

Les prépositions, devant avoir une forme déterminée, sont 
construites en parti*' n priori, sur le type : vcv: dans celles qui 
doivent entrer en composition, les deux voyelles sont pareilles, 
afin qu'on puisse supprimer la première (ana devient na-}. 

Les prépositions qui indiquent le mouvement vers un lieu 
sont caractérisées par la consonne n : ana, vers: ene, dans; 
ini. sur: unu, sous: ono. autour. (N. B. Les voyelles i et u ont res- 
pectivement le sens d'en haut, cVen bas: la voyelle o, circulaire, a 
le sens iVautour.) 

Les prépositions qui indiquent le repos en un lieu sont carac- 
térisées par la consonne m : ama, auprès de: eme, dans: imi. sur; 
umu, sous: omo, autour. 

Les prépositions <|ui indiquent le mouvement qui s éloigne 
d'un lieu sont caractérisées par la consonne s : asa. de: ose, 
hors de, etc. 

Les prépositions de temps ont en général p«)ur seconde 
voyelle i : eli, depuis; o\i, pendant; ivi, avant; iswi, après lOVO. oswo 
signifient avant et après dans l'espace 'i. 

Les autres prépositions sont empruntées au latin, modifiées 
au besoin pour rentrer dans le type générique : indra. dedans; 
eksdra. dehors: ubra, dessus supra): invra. dessous: Indre, entre, etc. 

i*our traduire avec, l'auteur emprunte ko au latin: mais il faut 
lui donner la forme vcv. Or oko est un nom de nombre: il faut 
donc adopter oiko. De même, pro lievienl obro: sine sans, isne: 
contra, ondra: coram (on présence de), ora adverbe : oran). De 
môme encore : ansa veut dire à cause de; alkre. malgré. 

Les conjonctions sont empruntées au latin suivant le même sys- 
tème (type : vo. Ed = e/: and = ou [aut): ad = mais at): is = si: 
iak = parce que (quia) : ask = comme si [quasi) : eam = aussi (etiam) ; 
im =: car (enim^: erk = donc [ergo): nm = quand (cum): and. pen- 
dant que [dum): osd. après que (poslquam), etc. 

I. I/aulcur fait remarquer ici ingénument que le choix de ces mots n'esl 
nulloiiuMit nrMlrnire. Et, on effet, il juslKle iswi. oswo. on disant qu'il 
prend pour signiller après les deux dernières coiistumos de rnlphabel! 



302 SECTION m, CHAPITRE VIII 

L'auteur n'a indiqué qu'une fois une corrélation de forme 
entre les particules d'interrogation et de réponse : ikur, pour- 
quoi? {cur); akur, pour cela (cf. : ivarum, darum D.). 

Enfin il a cru devoir inventer des interjections nouvelles (de la 
forme vcvcv) pour les divers sentiments : joie, ailla : douleur, 
owàwô, etc. 

Pour la syntaxe, il promulgue le principe que nous connais- 
sons déjà; il remarque que le verbe placé à la fin de la phrase 
(comme il l'est souvent en grec, en latin et en allemand) rend la 
compréhension difficile. 11 prescrit donc l'ordre français : sujet 
et ses compléments, verbe et adverbe, régime direct, régime 
indirect, autres compléments. 



Critique. 

Le projet de l'abbé Eigjiiiorn repose sur des principes fort 
raisonnables; tel est notamment celui qui tend à distinguer les 
parties du discours par leur forme. Malheureusement, les règles 
par lesquelles il prétend appliquer ce principe apportent des 
restrictions arbitraires et fort gênantes; elles combattent et 
détruisent l'effet d'un autre principe, également excellent, qui 
consiste à emprunter les racines au latin et à d'autres langues, 
pour soulager la mémoire. Mais le vice capital de ce système est 
dans l'alphabet, dans la confusion graphique des consonnes 
douces et fortes. Lors môme que certains peuples (peu nom- 
breux, en somme) ne pourraient pas distinguer ces deux sortes 
de consonnes, il suffisait, pour tenir compte de cette... infirmité, 
d'éviter de former des mots qui ne diffèrent que par une de ces 
consonnes (comme pompe et bombe); mais il n'était nullement 
nécessaire de supprimer une consonne sur deux, ce qui rend les 
mots graphiquement méconnaissables'. Ces deux causes réunies 
ont concouru à dénaturer la plupart des racines et des parti- 
cules adoptées par l'auteur. Sans doute, il déclare que la liberté 
qu'il prend de réformer les mots ne doit pas les rendre inintel- 
ligibles, et « que la racine latine doit toujours être encore 

1. Pour juger de la nécessité ou de Tutilité de cette réforme, il suffit de 
se demander si les Allemands consentiraient à l'appliquer à leur propre 
langue, pour la rendre plus facile (?) à une partie d'entre eux ((jui est une 
minorité). 



EICHHORN : VVELTSPRACIIR 303 

Inconnaissable ». Los nombreux exemples que nous avons cités 
pcrinollont au lecteur de juger s'il a tenu parole'. 

IVautrc part, il n'est pas rest«^ jusqu'au bout lidèle au principe 
dos langues n posteriori. Si sa conjugaison syntb»'li(|ue est assez 
iuMireuseuient inspirée du latin (à part le signe du pluriel, bien 
inutile), et si sa déclinaison analytique est conforme au génie 
des langues modernes, ses noms de noud)re et une partie de ses 
prépositions sont formés a priori, suivant des idées théoriques 
ingénieuses, mais dont l'application pratique est, quoi qu'il en 
(lise, absolument arbitraire. De mémo, les nombreux suffures 
cnractérislitpu's qu'il invente pour les substantifs, outre qu'ils sont 
pour la plupart arbitraires, appartiennent aux systèmes a priori, 
et conlribuent encore i\ défigurer les radicaux empruntés aux 
langues naturelles ■•*. En résumé, l'auteur n'a pas eu assez d'es- 
prit de suite et n'a pas su développer son système d^une manière 
couséquenfe et cohérente. Son exemple prouve que l'application 
uudadroito de principes excellents peut conduire à un résultat 
pratiquement inadmissible. 



1. Voir In iiK'^me critique cliez J. Stempfl. Myrana, p. 117 (cet auteur est 
justement un .\lloninnd du Sud comme Eichiiorn). 

2. Voir notre crilitjue du Volapûk. 



CHAPITRE IX 



D' ZAMENHOF : LA LINGVO INTERNACIA 
DE DOKTORO ESPERANTO^ 

L'auteur de la langue connue sous le nom d'Espéranto est un 
médecin russe, le D"" Louis-Lazare Zamemiof^, né en 1859 à Bie- 
lostok (gouvernement de Grodno). lia raconté lui-même la genèse 
de sa langue dans une admirable lettre que nous allons résumer 
brièvement^ Quand l'idée de la langue internationale lui est-elle 

1. D" Espéranto : Langue internationale, Préface et manuel complet, en 
russe (Varsovie, Gebethner et WoHT, 1887). — Die Weltsprache ■< Espé- 
ranto », vollstândiges Lehrbuch nebst zwei W or ter bûcher n, nacli der russ. 
Ausgabe von Dr. L. Samenhof, lirsg. von W. H. Trompeter (Niirnberg, 
1891). — Tlie international Language « Espéranto », complète Instruction- 
Book with two Vocabularies, translatée! after thc Russian of Dr. L. Za- 
menhof bv R. H. Geoghegan (Uppsala, 1898). — Langue internationale 
« Espéranto », Manuel complet avec double dictionnaire, traduit sur Tou- 
vrage russe du Dr Zaïnenhof par L. de Beaufront, 4'' éd. (Paris, Le Sou- 
dier, 1899). — Universalx Vortaro de la lingvu internacia « Espéranto » 
(en langues), par L. Zamenhof, 3" éd. (Varsovie, 1900). — Ekzercaro 
(recueil d'exercices, en 3 langues), par L. Zamenhof, 2" éd. (Varsovie, 1898). 
— Depuis 1901, la librairie Hachette a le monopole (pour tous les pays) de 
la Kolekto Esperanta aprobita de D° Zamenhof, qui comprend : 1° Gram- 
maire et Exercices de la L. i. Espéranto, par L. de Beaufront (contient 
VEkzei'cai'o), 1902 ; 2" Dictionnaire Espéranto-Français, par L. de Beaufront, 
2'' éd. 1902; .3° Dictionnaire Français-Espéranto (en préparation); 4" Vocabu- 
laire Français -Espéranto et Espéranto - Français , par Cart, Mergkens et 
Berthelot (1903); 3° Commentaire sur la Grammaire Espéranto, par L. de 
Beaufront, 2" éd. (1902); G° L'Espéranto en dix leçons (Cours du Touring- 
Club de France), par Cart et Pagnier (1902); 7° Premières leçons d'Espé- 
ranto, par Cart. — Voir aussi h'Espérantiste, journal mensuel fondé en 1898 
par M. DE Beaufront (Epernay, Marne). — Enfin viennent de paraître : 
Lehrbuch derint. Hilfssprache « Espéranto » mit Wôrterbuch, par A.-H. Fried 
(Berlin, 1903), et Espéranto, The StudenVs Complète Texl-book, par J.-C. 
0' CoNNOR (London, 1903). 

2. Prononcer Z à la française ; les Allemands écrivent : Samenhof. 

3. Adressée à M. Borovko ; traduite en Espéranto et publiée dans La 
Lingvo internacia, 1890, puis dans le Jarlibro Esperantista de 1897 et dans 
les Esperantaj Prosajoj (Hachette, 1902). 



d' zamenhop : espéranto SOS 

venue? Il ne saurait le dire : si loin que rfuionlenl ses souvenirs, 
il a vécu avec elle et pour elle. Les conditions où s'est passée son 
«Mifance en ont favorisé et hAlé l'éclosion. Sa ville natale est 
divisée outre <|ualro races de langues dilTérentes (Husses, 
Polonais, Allemands et Israélites) qui se haïssent et se maltraitent 
mutuellement. Le contraste de ces discordes, dues au moins en 
partie à la diversité do langues, avec une éducation t idéa- 
liste » qui lui onsoignait que tous les hommes sont frères, lui 
suggéra la pensée de remédier à ce mal par la création d'une 
langue neutre, priso on dehors des langues nationales vivantes. 
11 pensa d'ahortl à ressusciter l'usage d'une des langues mortes 
de l'antiquité classique: mais il renonça bientôt à ce rtive d'éco- 
lier, et en vint à concevoir uno langue artificielle. Kn avançant 
dans ses études littéraires ^au gymnase de ^'arsoviej, il se con- 
\;iinquitque la complexité des grammaires naturelles était une 
richosso vaine et encombrante, et se mit îi élaborer une gram- 
maire sinipliliée. Hestait ù construire le vocabulaire : l'énormité 
de la tùche l'effrayait, jusqu'à ce qu'il eût remarqué que l'emploi 
des affixes de tlérivation permet de former beaucoup de mots 
avec un seul, et dispense par suite d'un travail de mémoire 
énorme. Seulement, il fallait que cette formation fût absolument 
régulière: il se mit donc à cataloguer les diverses relations de 
sens qui existent entre les mots, et à chercher pour chacune 
d'elles un suffixe spécial et unique. Il réduisait ainsi de beau- 
roup le nombre des mots primitifs ou des radicaux. 

Ouant à la constitution de ces radicaux, le D"" Zamenhof avait 
d'abord songé à les fabricpier de toutes pièces par des combi- 
naisons arbitraires de lettres, afin d'obéir à la « loi d'économie », 
ot sous prétexte que le sens des racines est absolument conven- 
lic^mol. Mais il y renonça bientôt, s'apercevant que ces racines 
artifitielles étaient trop difficiles à apprendre et à retenir. Il 
remar(|ua qu'il y a dans les langues modernes un grand nombi*e 
de mots déjà internationaux: il les adopta, et constitua ainsi un 
vocabulaire romano-germanique. 

Il avait ainsi élaboré, dès l'année 1878, une « lingwe univer- 
sala » qu'il se mit à pratiquer avec ses camarades (il était encore 
au gymnase). Mais ceux-ci, une fois séparés, oublièrent bientôt 
la langue et leurs promesses de propagande. Le D' Zamenhof 
soumit son projet à une nouvelle incubation, pendant sesf» années 
(i études à ri'niversité. sans en parlera personne: il s'exerçait en 

CovTUR.vT et Leav. — I^ngac univ. "0 



306 SECTION III, CHAPITRE IX 

secret à traduire, à composer et à penser dans sa langue ; il la 
perfectionnait et l'enrichissait peu à peu, l'assouplissait et lui don- 
nait un « esprit » autonome, une physionomie propre. Enfin, il 
découvrait le moyen de la rendre utile même à ceux qui ne la 
connaîtraient pas, en construisant les mots avec des éléments 
indépendants et invariables, de manière que la grammaire ren- 
trât dans le vocabulaire, et qu'on pût déchiffrer un texte à l'aide 
du lexique seul. Enfin, après avoir cherché en vain un éditeur 
pendant deux ans, il se décida à publier en juillet 1887 sa pre- 
mière brochure sous le pseudonyme de Doktoro Espéranto, qui est 
devenu le nom courant de la langue; risquant dans cette aven- 
ture, avec le sort de son projet, son avenir de médecin et celui 
de sa famille. 

Comme on vient de le voir par ce résumé, le projet du 
D"" Zamenhof, inspiré par les mobiles humanitaires les plus 
nobles, a traversé, en raccourci, les mêmes phases que l'idée 
même de la langue universelle : restauration du latin, puis langue 
a priori et purement combinatoire, enfin langue a posteriori. 11 est 
fondé sur deux principes essentiels : le principe du maximum d'in- 
ternationalité acquise pour les racines ; et le principe de l'invariabi- 
lité des éléments lexicologiques, chacun d'eux étant une racine 
indépendante et ayant un sens propre. Il réunit ainsi et fond 
ensemble les propriétés et les avantages des langues agglutina- 
tives et des langues à flexions. 



Grammaire. 

Valphabetse compose de 27 lettres, 5 voyelles : a, e,i, o, u (oh): 
et 22 consonnes : b, c {ts), c (tch), d, f, g (toujours dur), g [dj), h 
(aspirée), h {ch allemand dur), j (y de yeux), ] (j français), k, 1, m, n- 
p, r, s (toujours dur), s (ch), t, v, z. Il faut ajouter la demi-con- 
sonne ù {ou bref), qui ne figure que dans les diphtongues au, eu. 
Il n'y a pas d'autres diphtongues : toutes les voyelles se pronon- 
cent séparément et forment autant de syllabes : trairi, soifo, trouzi. 
D'ailleurs, toutes les lettrés se prononcent toujours de même, 
quelle que soit leur place (notamment le c, qui a partout le son 
Is, comme en polonais). 

Vaccent porte toujours sur l'avant-dernière syllabe de chaque 
mot (une diphtongue compte pour une syllabe). 



D*" ZAMENHOP : ESPERANTO 307 

Los prinripalos parties du discours sont dislinj^iécs par la 
voyelle liiiale : le subslantiC par -o, radjcctil par -a, l'adverbe 
dérivé par -e, le verbe (à rinfinitif) par -i'. Beaucoup de prépo- 
sitions et d'adverbes primifil's se terminent en -au. 

L'nrticle défini est la, invariable en genre el en nf>nd)re -. 11 n'y 
a pas d'article indéfini, ni d'article partitif. 

Le subslnnlifosi terminé par -o an nominalirsingulier. On forme 
le nominatif pluriel <'n ajoutant j. On fornu> l'accusatif {sing. ou 
plur.) en ajoutant nu -n au nominatif correspondant. Tous les 
autres cas sont remplacés par des |»réposifions. 

l.'adjeclif es[ terminé en -a au nominatif singulier. Il est inva- 
riable en genre. Son pluriel et son accusatif se forment comme 
ceux du substantif, avec lequel il s'accorde toujours. La décli- 
naison du substantif et tle l'adjectif se résume donc dans le 
paradigme suivant : 

Plur. 

la bona) patroj, les bons pères. 



Sing. 

Nom. la bona patro, le bon père. 
Arc. la bonan patron. . 



la bonajn patrojn. 
Les degrés se forment analyliquemont au moyen d'adverbes 



Le comparatif d'égalilé, au 


moyen 


de Uel 


. lùél, autant. 


..que. 


Le comparatif de supériorilé. 


— 


pli 


. ol. plus 


. que. 


— d'infériorité. 


— 


malpli . 


. ol. moins .. 


. que. 


Le superlatif de supériorité, 


— 


plej 


.. el. le plus . 


.de. 


— dinfériorité. 


— 


malplej . 


.. el. témoins . 


..de. 


Le superlatif alisolu. 


— 


tre. 


très 





Les noms de nombre cardinaux sont invariables : unu, 1 : du, i : 
tri, 3: kvar. 4: kvin, 5; ses, C; sep, 7: ok, 8: naû. U; dek, 10: cent, 
100: mil, 1000. 

Un nombre exact de dizaines, centaines.... (inférieur à iO) 
s'exprime en faisant suivre le nom de ce nombre du mot dix^ 
cent.... : dudek. 20: tridek, .W:... ducent, 200;... 

Tout autre nondire s'exprime en énon(;anl successivement le 
nombre de ses unités des différents ordres (quand il n'est pas 
n\\\). en comnien(:ant par le plus élevé : 1 1 -^ dek unu: 12 = dek 
du: 21 = dudek unu:.... 24r)7 = dumil kvarcent kvindek sep. 

1. Commo cps carnrtéristiqups s'ajoutent au radical, elles n'ont leur sens 
(|ut> dans les polysyll.ibes. Coin n'empèctie pas d'avoir les prépositions 
luonosyllnhiquos : da, de, pri, pro. 

2. L'article la peut s'élider on 1' après une préposition flnissant par une 
vovello. 



308 SECTION III, CHAPITRE IX 

Les adjectijs ordinaux se forment en ajoutant aux nombres car- 
dinaux le suffixe -a (des adjectifs) : unua, 1"; dua, 2«. 

Les adverbes ordinaux se forment de môme au moyen du suffixe 
-e (des adverbes) : unue, premièrement; due, deuxièmement. 

Pour substantifier les noms de nombre cardinaux, il suffît de 
leur ajouter le suffixe -o (des substantifs) : unuo, unité; duo, couple, 
paire; deko, dizaine. 

Les nombres multiplicatifs se forment en ajoutant aux cardinaux 
le suffixe -obi, plus la caractéristique -o, -a ou -e suivant qu'il 
s'agit d'un substantif, d'un adjectif ou d'un adverbe : duobla, 
double; la trioblo, le triple: kvaroble, quadruplement. 

Les nombres fractionnaires se forment de même au moyen du 
suffixe -on : duona, demi- ; la kvarono, le quart ; duone, à demi. 

Les nombres collectifs se forment de môme au moyen du suffixe 
-op : duopa atako, attaque àdeux; kvinope, à cinq. 

Les nombres de fois se forment de môme au moyen du suffixe 
foi(e) : unufoje, une fois; dufoje, deux fois. 

Les nombres distributifs s'expriment en faisant précéder le 
nombre cardinal de la préposition po : po du, à deux {deux par 
deux, deux par tête, par pièce, etc.). 

Les pronoms personnels sont : mi, je; vi, tu et vous ' ; li, il; si, elle^; 
gi, il (neutre); ni, nous; ili, ils, elles (3 genres). 

On doit y ajouter le pronom réfléchi si et le pronom indéfini oni 
= on. 

Tous ces pronoms prennent -n à l'accusatif. Ils ne varient pas 
autrement. 

Les pronoms-adjectifs possessifs sont formés par l'addition de -a 
(suffixe des adjectifs) aux pronoms personnels correspondants : 
mia, via, lia, sia, gia: nia, ilia: sia. Ils forment leur pluriel et 
leur accusatif comme les adjectifs. Ils s'accordent avec le sub- 
stantif, exprimé ou sous-entendu ^. 

Les pronoms démonstratifs, relatifs et indéfinis présentent une 
corrélation élégante et commode, qui s'étend aux adverbes de 
lieu, de temps, de cause, de manière et de quantité, et que figure 
le tableau suivant. 



1. Le pronom ci = lu est pratiquement inusité (comme en anglais). 

2. Anglais : she. 

3. En d'autres termes, il n'y a aucune différence entre les adjectifs pos- 
sessifs et les pronoms possessifs. 



d' zamenhof : espéranto 



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310 SECTION III, CHAPITRE IX 

Les adjectifs et pronoms des 3 premières colonnes prennent la 
marque du pluriel et celle de l'accusatif; tous les autres mots 
sont invariables. 

Les mots de la 3" ligne sont tantôt les antécédents des mots 
de la 2", quand ceux-ci sont relatifs, et tantôt leurs répondants, 
quand ils sont interrogatifs. On leur ajoute ci quand on veut 
désigner un objet rapproché : tiu-ci, celui-ci; tio-ci, ceci; ci, tie-ci, 
ici. Pour donner aux relatifs le sens indéterminé, il suffit de leur 
ajouter ajn : kiu ajn, qui que ce soit; kia ajn, quel que soit; kie ajn, 
n'importe où ; kiam ajn, n'importe quand. 

Les principaux pronoms indéfinis sont : 

alia, autre; cetera], les autres; kelka, quelque; multa, nombreux 
(multe, beaucoup); tuta, tout entier; sama, te même (L. idem). Même 
(L. ipse) se traduit par mem (adverbe invariable). 

Le verbe est invariable en personne et en nombre. 11 a une con. 
jugaison absolument uniforme, qui s'effectue tout entière au 
moyen de six terminaisons : -as pour le présent, -is pour le passé, 
os pour le futur, -us pour le conditionnel, -u pour V impératif-sub- 
jonctif, et -i pour Vinfinitif. On doit y ajouter six autres terminai- 
sons pour les participes actifs et passiTs : 





Actif. 


Passif. 


Présent : 


-ant 


-at 


Passé : 


-int 


-it 


Futur : 


-ont 


-ot 



Comme on le voit, les voyelles a, i, o caractérisent respective- 
ment les trois temps principaux, de sorte que les 12 terminaisons 
verbales se réduisent en définitive à 9 éléments : 

a, i, o; s, nt, t; us, u, i. 

La conjugaison n'emploie qu'un seul auxiliaire, le verbe esti 
= être, qui sert à la fois à former les temps secondaires de 
l'actif (avec les participes actifs) et tous les temps du passif (avec 
les participes passifs), sans jamais être répété ou accompagné 
d'un autre auxiliaire '. 



1. Comme cela arrive dans toutes les langues vivantes : ic/i wûrde geliebt 
worden sein (D.) z=f aurais été aimé (F.) Le verbe esti se conjugue comme 
les autres, c'est-à-dire avec lui-même pour auxiliaire; mais ses formes com- 
posées ne servent pas d'auxiliaires aux autres verbes. 



d' zamenhof : espéranto 111 

V<»i4-i lo paradigme do la conjugaisou : 

Voix active. 

Infinitif présent : ami. aimer. 

— passé : esti aminta. (woir aimé. 

— futur : esti amonta. devoir aimer. 
Participe présent : amanta. aimant. 

— passé : aminta. ayant aimé. 

— futur : amonta, qui aimera '. 

Indicatif. 
Présent : amas. Parfait : estas aminta. 

Passé : amis. Plus-que-parfail . estis aminta. 
Futur : amos. Futur antérieur : estos aminta. 

Conditionnel. 
Présent : anras. Passé : estns aminta. 

Impératif-subjonctif. 
Présent : amu. Passé : estu aminta. 

Voix passive. 

Infinitif présent : esti amata. être aimé. 

— passé : esti amita. avoir été aimé. 

— futur : esti amota. devoir être aimé. 
Participe présont : amata. qu'on aime. 

— passé : amita, qu'on a aimé. 

— futur : amota, qu'on aimera. 

Indicatif. 

Présont : estas amata. Parfait : estas amita. 

Passé : estis amata. Pius-que-parfail : estis amita. 

Futur : estos amata. Futur antérieur . estos amita. 

Conditionnel. 
Présent : estus amata. Pass<'> : estus amita. 

Impératif-Subjonctif. 
Présent : estu amata. liasse : estu amita. 



I. Los participes, considérés comme adjoolifs, se terminent en ••; mois 
on peut les transformer en suhstantirs ou en adverbes (gérondifs) en chan- 
geant cette désinence en -o ou en -•• 



312 SECTION III, CHAPITRE IX 

On remarquera que la combinaison du verbe être avec les 
divers participes permet d'exprimer bien d'autres nuances de 
temps ou de mode, notamment les aoristes anglais (lam going = 
mi estas iranta; / was luriting = mi estis skribanta) et certains 
temps que le français ne peut rendre que par des périphrases. 
Ex. : vi estis punota = vous deviez être puni (sens de futur, et non 
d'obligation) : c'est un passé-futur, comme vi estos punita est un 
futur-passé, et vi estis punita, un passé-passé. 

Quant au passé rapproché et au futur rapproché, ils s'expriment 
au moyen des adverbes îus {justement, à Vinstant) et tuj [tout de 
suite) -.je viens de lire = mi jus legis: je vais écrire = mi tuj skribos. 

Les verbes réfléchis se construisent avec les pronoms person- 
nels, aux !'■'= et 2*^ personnes, et avec le pronom réfléchi à la 3'=: 
tous ces pronoms sont mis à l'accusatif. Ex. : mi lavas min, je me 
lave: vi lavas vin, tu te laves; li lavas sin, il se lave: si lavas sin, 
elle se lave (li lavas lin et si lavas sin signifieraient : il le lave, elle 
la lave). 

Les verbes réciproques se construisent soit en ajoutant au verbe 
l'éfléchi l'adverbe reciproke, soit en ajoutant au verbe actif : unu 
la alian [Vun l'autre). Us se battent = i\i bâtas sin reciproke, ou : 
ili bâtas unu la alian. 

Les verbes impersonnels n'ont pas de sujet : pluvas, il pleut. 

L'interrogation, directe ou indirecte, se marque par la particule 
eu mise au commencement de la phrase (sans entraîner aucune 
inversion), à moins que celle-ci ne contienne un mot interrogatif. 

Les adverbes dérivés se forment en ajoutant la désinence carac- 
téristique -e au radical, quel qu'il soit : bone, bien: nokte, de nuit; 
kolere, avec colère: cetere, du reste; sekve, par conséquent; alie, 
autrement. Leurs degrés de signification s'indiquent comme ceux 
des adjectifs. 

Les principaux adverbes primitifs sont : jes, oui: ne, non, ne... 
pas; nun, maintenant; nur, seulement ;ankan, aussi :ankoraù, encore; 
ec, même: jam. déjà : baldaii, bientôt: kvazaii, quasi: hieraù, hier: 
morgaù, demain; preskaù, presque; tro, trop ; ju pli... des pli, plus... 
plus... 

Les principales prépositions sont : al, à, vers; de, de (origine, 
possession) '; en, dans; el, hors de; ekster, en dehors de; sur, sur; 



\. Cette proposition traduit logiquement par après un verbe passif, 
comme de en français : Il est aimé de tous. 



d' zamenhof : bspehanto 313 

super, au-dessas de: sub, sous: antaû, avant: post. aprh: apud. 
auprh de: ce. chez: cirkaû. autour de: anstataû. nu lieu de: dam. 
pendant: gis. jn.v*/uV»: inter. entre: kontraù. ronire: kun. avec: sen, 
sans: per, au moyen de: pri, au sujet de; pro, à cause de: por. pour 
{afin de): laù. selon; malgraû, malgré. 

Knliii. dans les cns où l'on h('*site entre plusieurs prépositions, 
ou lorsqu'nucunc no parait convonablo, on emploie la pn^posi- 
tion indélermim'-e je. qni p(Mjf tenir lieu de tonte antre. Kx. : 
plein de sable — plena je sablo : la dernière fois = je la lasta fojo '. 

F.es principales conjonctions sont : kaj (<!.). et: au. oh; nek. ni: 
sed. mais: ja. à la vérité: jen, voici: jeu... jen. tantôt,... tantôt: do, 
rfo/ic:tamen. cependant: se, si: ke, que; kiam, lorsque: kvankam 
(L.), quoique: car. car. parce que: eu, est-ce que? si (interrogalif): 
eu... eu, soj7 que... soit que. 

(Jnelquos-unes sont aussi des prépositions : dum. pendant que; 
§is. J/j.sv/hYj ce que: anstataû. nu lieu que. 

Danfi-es sont couipos«'es avec des prépositions ou des 
adverbes : por ke, pour que, afin que: antaû ol *, avant que: se nur, 
pourvu que: nur se. à moins que: éc se. (juand même. 

Daillenrs lin ynpas detlislindion tranchée entre lesadverbes, 
les préposilions^ et les conjonctions; chacune de ces particules 
l)ent jouer les trois rAles. Toutefois, elles prennent en général -e 
comme adveibes : dume. cependant: antaûe. nntérieurcmcnl: kon- 
traùe, au contraire : plie, de plus, en outre. 

I.es pai'ticides sont en général invariables. Miiis les adverbes 
<Mi e pi'enntMil In de l'acrusatif dans certains cas détinis par la 
syntaxe. 

Parmi les inlcrjcctions. citons : adiaû. ndieu: ve (D.. !-.\ malheur. 



Syntaxe. 

l^'article défini s'emploie devant un nom générique pour mar- 
quer, soit qu'il d»''siLrne la lofalitf' de <e«i f»bjef«i. soit qu'il 



1. Un pliilolofrue do nos collègues nous disait que Pinvention do je e»l 
un trait do pônio iinpuistiquo. En ctTot. peu importe, lo plus souvent, le 
sons do in proposition, pourvu qu'il y on nil uno. qui marque le lion de 
deux mots. La nature do oo lion est détormiuoo par lo svns de ce» mots. 

2. Nous no voyons pas do raison sufllsanto pour faire suivre antaû de 
cl. alors qu'on emploie anstataû comme eonjonrtion. 



314 SECTION III, CHAPITRE IX 

désigne un objet déterminé ^ Ex. : la homo estas mortema = 
l'homme est mortel : la homo kiu veuis = Vhomme qui est venu. 

On ne l'emploie pas devant les noms propres ou singuliers 
{dont l'objet est unique) puisqu'ils sont entièrement déterminés 
par eux-mêmes. Ex. : Doktoro Zamenhof, papo Pio IX», rego 
Henriko IV^ 2. 

L'accasa/i/ s'emploie : 

i" Pour indiquer le régime direct du verbe. 11 importe de 
remarquer que l'E'spéra/iio considère, fort logiquement, tout régime 
unique comme un régime direct ^. Ex. : obéi la patron, obéir au 
père: kion vi bezonas, de quoi avez-vous besoin? 

2" Pour remplacer la préposition indéterminée je lorsqu'elle 
est inutile, notamment avec les compléments indiquant la date, 
la durée, la mesure et le prix : la lastan fojon, la dernière fois; 
alla kvin metrojn, haut de cinq mètres: mi restes tri tagoin,je res- 
terai trois jours: tiu ci libro kostas ses frankojn, ce livre coûte six 
francs '*. 

30 Pour indiquer le but d'un mouvement (matériel ou idéal), 
quand la préposition ne suffit pas à exprimer qu'il y a mouvement : Mi 
iras Parizon, je vais à Paris ■'. La kato saltas sur la tablon, le chat 
saute sur la table (il s'y rend; sur la tablo signifierait qu'il y est). 
On met à l'accusatif même les adverbes de lieu : Kien vi iras, oh 
allez-vous 1 Réponses : domen, à la maison: hejmen, chez moi. Li falis 
teren, il tomba à terre: antaûen, en avant! 

En dehors des cas précédents, les prépositions gouvernent le 
nominatif. Par suite les prépositions al et gis le gouvernent tou- 
jours. 



1. Le D' Zamenhof lui-mômc dit de l'article : « Gi estas uzata tiam, 
kiam ni parolas pri objektoj konataj. >• Il est vrai qu'il ajoute, pour les 
Slaves qui ne comprennent pas l'usage de l'article : « Se iu ne kornprenas 
bone la uzon de la artikulo, li povas tute gin ne uzi, car gi estas oportuna 
sed ne necesa. » Dua Libro, p. 17; cf. Ekzercaro, § 27. 

2. Lire : Pio naùa, Henriko kvara. Remarciuons en passant que VEspe- 
ranto ne remplace jamais le nombre ordinal par le nombre cardinal, 
comme cela a lieu fré(juemment en français. 

3. Quoi de plus absurde que nos verbes soi-disant neutres avec un régime 
indirect? Les verbes nuire, jouir ne sont-ils pas actifs? Pourquoi dire : nuire 
à quelqu'un, jouir de quelque chose, alors qu'on dit : léser, offenser qttel- 
qiCun ; goûter, savourer quelque chose'? 

4. Cart et Pagnier : V Espéranto en dix leçons, § 18. 

T). Ce cas pourrait rentrer dans le T', car le verbe aller est réellement un 
verbe actif dont le régime direct est le lieu où l'on va. Ne dit-on pas : Caesar 
pelivit Galliam = César gagna la Gaule? 



d' zamenhof : espéranto 3i:i 

L'nocnsatif s<'rt onoorc ù ('"vilcr (•crlaiiicst'qnivoquos râcli(>tis4*t> 
tk's luiigiirs iijilioiialcs. Vav <'x<'iiii)li', crlle phrase : t Je l'écoute 
mieux qïïevons » pi'ul signifier doux choses : € Je l'écoute mieux 
(pu» je ne vous écoute », cl : t Je lécoute mieux que vous ne 
l'écoutez », de sorte qu'on est obligé d'enqiloyer l'une ou l'autre 
de ces périphrases si Ton veut éviter l'amphibologie. En Espe- 
ranlo. on dira, dans le i" cas : < Mi aûskultas lin pli bone ol 
vin > ac-cusatit'i, et dans le second : « ... pli bone ol vi > mouli- 
nât il') «. 

.Mais il y a encore d'autres causes d é(piivoque : un adjectif 
peut jouer le rôle d'épithète ou celui iVnttribul. Connue épithèl»'. 
il (pialilie ou détermine le nom qu'il accompagne, il l'ait partie 
de sa signification, ou la complète; connue attribut, il s'ajoute à 
sa sigiiilicalion. Kn français, on distingue quelquefois ces deux 
sens par la place tle l'adjectif : J'ai trouvé le bon vin, ou : J'ai trom<é 
le vin bon. Mais cet e.\pé«lient peu logique et subtil est insuffisant 
en français et ne peut convenir à une langue internationale*. 
{.'Espéranto trouve dans l'accusatif un remède utnversel et infail- 
lible à toutes ces équivotpu's : il met l'adjectif épilhète à l'accu- 
satif (comme son substantif), et l'adjectif attribut au nominatif. 
Exemple : « J'ai trouvé la bouteille cassée. » S'agit-il d'une bouteille 
cassée qno vous clierchie/. et (pje vous avez trouvée? Dites : « Mi 
trovis la botelon rompitan. » S'agit-il au contraire d'une bouteille 
<pie vous avez trouvée cassée? Dites : « Mi trovis la botelon rom- 
pita ». Le sens sera clair, quel que soit l'ordre tles mots '. 

Le pronom réfléchi si et son possessif sia s'emploient unique- 
nuMd «piaïul ils se rapportent au sujet de la proposition où ils se 
trouvent^ (on l'a déjà vu à propos des verbes réfléchis). Ex. : la 
patro estas kun sia filo kaj siaj amikoj (les amis du père) : mais 
on dira : liaj amikoj. s'il s'agit des amis du fils. On voit qu'ici 
encore VEsperanto réussit à éliuler une équivoque fréquente 
dans nos langues: car on dit en français dans les deux cas : « Le 
père est avec son fils et ses amis. » Au surplus, VEsperanio est bien 

t. C'est p.xnttcmont cp «jui a lion en latin, du moins toutes les fois que 
l'acrusalir dilItTo du noinirintif. 

2. Non plus (|uc les (listinotions di'li«*at(*s : brave homtne et homme brare, 
galant homme et /lomme galant, etc. 

3. On remnrquern qu'ici la syntnxo do YEaperanto so distingue (avec 
avnntnpo) do la synln.X(> latino, où l'adjectif, épitlièto ou attribut, s'accorde 
toujours avec le substantif. 

4. Comme se et suua on latin. 



316 SECTION III, CHAPITRE IX 

armé contre les équivoques de son, sa, ses, puisqu'il a trois (et 
même quatre, avec sia) pronoms possessifs de la 3" pers. sing. 
correspondant aux 3 genres, lesquels sont naturels *. 

L'emploi des temps et des modes n'est pas déterminé, comme 
dans nos langues, par des règles d'accord arbitraires et capri- 
cieuses, ni par les conjonctions, mais toujours et uniquement 
par le sens du verbe. Le choix du temps ne donne donc lieu à 
aucune difficulté : on dit, conformément à la logique : « S'il 
viendra, je serai content ». 

Dans les propositions subordonnées, on emploie le présent, 
le passé ou le futur, suivant que le fait exprimé par le verbe est 
présent, passé ou futur par rapport à celui qu'exprime le verbe 
de la proposition principale. Ex. : Je crains qu'il ne perde son 
procès, mi timas ke 11 perdos (futur) sian proceson; je n espère pas 
qu'il vienne, mi ne espéras ke li venos ; je croyais que vous étiez 
médecin, mi kredis ke vi estas kuracisto. 

Pour l'emploi des modes le D"" Zamenhof n'a énoncé aucune 
règle, ce qui ne laisse pas d'être embarrassant pour les novices, 
car cet emploi est très variable suivant les langues, et donne 
lieu à une foule d'idiotismes. M. de Bevufront s'est efforcé de 
régulariser cet emploi en formulant les préceptes suivants^. L'in- 
dicatif est le « mode de la certitude »; on doit l'appliquer à tout 
fait positif ou présenté comme tel. Ex. : Je crois qu'il pleut, mi 
kredas ke pluvas; je ne crois pas qu'il pleuve (maintenant), mine 
kredas ke pluvas; je ne crois pas qu'il pleuve (plus tard), mi ne 
kredas ke pluvos. Comme on le voit, la présence de la négation 
dans la proposition principale ne change pas le mode du verbe 
subordonné. 

L'interrogation, soit directe, soit indirecte, n'influe pas davan- 
tage sur le mode : Croyez-vous qu'il pleuve, eu vi kredas ke pluvos? 
Je doute qu'il vienne, mi dubas eu li venos ; je ne doute pas qu'il ne 
vienne^, mi ne dubas ke li venos. 

Le conditionnel est le mode de la condition et de la supposition : 

1. En allemand, où la même distinction existe, les pronoms du masculin 
et du neutre sont identiques; et comme le genre n'est pas naturel (le mot 
Weib = femme est du neutre!), on ne sait jamais si sein se rapporte à une 
personne ou à une chose. Ajoutons que ihr peut signifier à la fois : son (à 
une femme), voItc et leurl 

2. Cotnmentaire sur la Grammaire Espéranto, p. 84-99. 

3. On ne saurait trop admirer l'illogisme de ce subjonctif, aggravé d'une 
négation, pour exprimer un fait positif considéré comme certain. 



I) /AMKMIOI- : KSI'KilAMO 317 

il s'applique donc aux faits ou assertions prohliMualiqucs. Ex. : Si 
vous vouliez, vous seriez heureux, se vi volus, vi estus felica. Par suite, 
il s'tMupIoio p<»ur attiMiucr une affirniittioii on un ordre (pie l'in- 
(liciilif riMulrait trop tranciianls : Jv vomirais iiiic..., mi volus ke... 

].' impératif-subjonctif csi le mode du désir et de la volont<S plus 
f,M''n«''ialenient, (te la finalit('' (du but ù atteindre). Il s'emploie 
donc, non seulement danft les propositions principales imp(!'ra- 
lives {Répondez, commençons, qu'il vienne, etc.), mais encore dans 
les propositions suhordonntVs qui d('pendent d'un imp('ratir ou 
d'un verhe exprimant vol(jnt(', (l(''sir, m'cessité, besoin, conve- 
nance ou mt^rite, ou qui commencent par la conjonction por ke 
[afin que). Ex. : Je veux que vous écriviez , mi volas ke vi skribu; 
nous souliailons que vous réussissiez, ni deziras ke vi sukcesu : // piTmel 
qu'on s'en aille, li permesas ke oni foriru; j'at besoin qu il vienne, mi 
bezonas ke li venu; il convient que vous lui rendiez visilr. konvenas 
ke vi lin vizitu; vous mérilez qu'on vous pende, vi méritas ke oni 
pendigu vin; je ferai tout pour que vous soyez conlenl. mi faros cion 
por ke vi estu kontenta. MIendez qu'il vienne, atendu ke li venu; 
prenez <jardc de tomber, atentu ke vi ne falu. 

Dans beaucoup de cas où le français emploie l'intinitif, \'Hs- 
peranto emploie fort logiquement, soit un mode personnel, soit 
un participe : Vous avez bien fait de venir, vi bone faris. ke vi venis; 
dites-lui de venir, diru al li. ke li venu; jV i(ti entendue ctianter (une 
chanteuse', mi aùdis sin kantantan; Je l'ai entendu rlmnifr ('une 
chanson), mi aùdis §in kantatan'. 

D'ailleurs les participes sont d'une grande ressource en Esite- 
ranio, notamment le participe-adverbe qui remplace i\ la fois le 
irérondif et le participe absolu du latin : // passe son temps à lire, 
li pasigas sian tempon legante en lisant); vous faites Itien de tra- 
vailler, vi bone faras laborante; à les voir ten les voyant), ilin 
vidante: il est arrivé sans m'avertir, li alvenis ne avertinte min 
ne mayant pas averti). 

La construction est libre, en principe ; aussi ne trouve-t-on dans 
les manuels aucune règle à ce sujet '. Toutefois. VEsperanlo 



\. On remnr(|ue qwo c'est là un moven d'éviter les etiuiv(Mjiie> Im-ii iirefe- 
rnlde aux rf'gles dos participes français, t|ui no sufllsont intime pas tou- 
jours: car on dit : fai entendu chanter ta Patli, comme : fai entendu 
chanter la Marseillaise. 

2. Voir De Bbaifront, Commentaire .sur la Grammaire, p. il7-l2l, cl 
L'ordre des mots en Espéranto, ap. VEspéranliste, n" 47, 49, 50 et 33. 



318 SECTION III, CHAPITRE IX 

n'admet ni les inversions capricieuses du latin, ni les inversions 
obligatoires de l'allemand. En général, il groupe ensemble tous 
les mots d'une proposition (au lieu d'emboîter ou d'enchevêtrer 
les propositions les unes dans les autres), et sépare toutes les 
propositions par des virgules (y compris les propositions rela- 
tives, à l'exemple de l'allemand). De plus, dans chaque proposi- 
tion, il groupe autour de chaque terme essentiel (sujet, verbe, 
régime direct, régimes indirects) tous les mots qui le déterminent 
ou en dépendent, en un mot tous ses compléments. En particulier : 

Vadjedif épithète se met soit avant, soit après le substantif 
qu'il qualifie ; le pronom se met en général avant les deux : mia 
kara amiko, et ïarticle avant tous les trois : la du bravaj soldatoj. 

Le participe qui forme un temps composé suit immédiatement 
l'auxiliaire être (comme dans la conjugaison), puisque tous deux 
réunis ne forment en réalité qu'un seul mot : le verbe. 

L'adverbe se place avant ou après le mot qu'il détermine (le 
plus souvent après le verbe, et avant l'adjectif). Mais les adverbes 
ne, pli, plej, tre et autres (de quantité ou de comparaison) pré- 
cèdent toujours le mot qu'ils déterminent. 

La préposition précède toujours le substantif et tous ses com- 
pléments : kun miaj tri plej bonaj amikoj, avec mes trois meil- 
leurs amis. 

Le complément d'un substantif, d'un adjectif ou d'un participe 
le suit toujours immédiatement, comme l'exigent la logique et 
la clarté. Ex. : la hauteur de cette montagne, la alteco de tiu monto ; 
un vase plein d'eau, vazo plena je akvo. 

La conjonction vient toujours en tôte de la proposition qu'elle 
domine'. 

Les mots interrogatifs ou exclamatifs commencent toujours la 
proposition (principale ou subordonnée). 

Chacun des termes essentiels étant ainsi accompagné de tous 
ses compléments, leur ordre dans la proposition est facultatif, 
grâce à l'accusatif qui désigne le régime direct, et aux préposi- 
tions qui précèdent les régimes indirects. L'ordre habituel est : 
sujet, verbe, régime direct, régimes indirects. Mais il n'a rien 
d'obligatoire, et l'on peut le modifier dès qu'il y a pour le faire 



1. Ou remarquera que la plupart de ces règles sont des limites à la 
liberté absolue de construction qui règne en latin, et qu'elles ne sont pas 
observées dans certaines langues vivantes, au détriment de la clarté. 



d' zamenhof : espéranto 319 

une raison de clarl»^ d'ordre logique ou sim{)lement d'eu- 
phonie. I*!x. : J'ni renroidrê Pierre près de l'i-ijlUe. 

Mi renkontis Petron apad la pregejo. 

Petron mi renkontis apud la pregejo. 

Apud la pregejo mi renkontis Petron. 
€ D'ordre lofçique », avons-nous dit : il ne faut pas croire en 
t'ITot (fue l'onln* logique soit toujours l'ordre grammatical : 
siijft. verbe, attribut. Il y a bien des cas où le sujet logique de la 
proposition n'est pas du tout le $ajel grammnlicaU . Le sujet 
logi<Iue. c'est le terme d'où part la pensée et sur lequel porte la 
proposition : dans la proposition précédente, ce sera suivant les 
cas, moi; Pierre ou tèglise. Il est donc naturel de le mettre le pre- 
mier, et, en général, de ranger les idées dans l'ordre où elles se 
présentent t\ IVsprit. M. de Beaufront cite comme exemple cette 
phrase de VEkzercnro (§ 29) : c El la dirita regulo sekvas, ke se ni 
pri ia verbo ne scias, eu §1 postulas post si la akuzativon... ni povas 
ciam uzi la akuzativon. » i.a pensée part « de ia régie préc»-- 
tltiilo ». pour en tirer une conséquence. Dans la proposition 
subordonnée, il s'agit du verbe : aussi met-on d'abonl * pri ia 
verbo ». Cet ordre permet en outre de rattacher immédiatenient 
à chaque verbe la proposition subordonnée qui en dépend : 
< sekvas, ke... », « ne scias, eu... ». La phrase n'aurait plus la même 
éli'gMnce ni la même clarté logique si l'on avait suivi la cons- 
truction normale et rigide : « Sekvas el la dirita regulo. ke se ni 
ne scias pri ia verbo. eu ^ postulas, etc. » 

Kn résumé, la construction en Espéranto est également éloignée 
(le la liberté absolue du latin, qui engendre souvent l'obscurité 
ou rét|uivoque, el de la rigidité du français el de l'allemand, 
((ui est souvent nuisible, non seulement à l'élégance et à la 
variété, mais à la logique et à la clarté. 



VOCABUL.\IRE. 

Le D"" Z.VMENHOF s'est efforcé de réduire le vocabulaire à un 
petit nombre de radicaux, grAce h une méthode régulière de 
formation des mots. Ll ces radicaux ont été choisis en vertu du 



1. Cf. HoFFinNc La hase psychologique des jugements logiques^ ap. Retue 

philosophifjue, l'JOI, t. H. 



320 SECTION III, CHAPITRE IX 

principe de rinternationalité, afin de réduire au minimum le nombre 
de ceux que chaque peuple ignorerait et aurait par suite à 
apprendre. IJUniversala Vortaro contient 2 642 radicaux traduits 
en D., E., F., Pol., R., de sorte qu'on aperçoit aussitôt le degré 
d'internationalité de chacun d'eux par rapport à ces cinq 
langues *. On peut les diviser en trois catégories. 

Il y a d'abord les radicaux tout à fait internationaux (dans les 
langues européennes); V Espéranto les adopte en leur imposant 
une orthographe phonétique aussi conforme que possible à 
l'étymologie ^ Kx. : atom, aksiom, bark, danc, form, flut, fosfor, 
panter, paraliz, post, teatr, tabak, tualet, vagon. 

Cette catégorie de mots comprend la plupart des termes scien- 
tifiques (tirés du grec ou du latin), que VUniversala Vortaro ne 
contient même pas, comme : filologio, filosofio, fiziko, poezio, 
poeto, profesoro, doktoro, komedio, literaturo, tragédie, telegrafo, 
lokomotivo, etc. 

Une seconde catégorie comprend les radicaux partiellement 
internationaux; pour chaque idée, le D"" Zamenhof a choisi le 
radical le plus international, c'est-à-dire celui qui est commun au 
plus grand nombre de langues européennes. En voici des exem- 
ples, avec l'indication de leur internationalité : flam, mars, mast 
(D., E., F., I., R., S.) ; ankr (D., E., F., I., R.), benk (D.. E., F., I., S.), 
marmor(D.,F.,I.,R.,S.):flor(E.,F.,I., S.),jun,artisok, fason(D.,E., 
F., R.), anonc (D., E., F., I.), mus (D., E., I., R.): fam (E., I., S.), flag, 
stal (D., E., R.), emajl, mebl, trotuar (D., F., R.); man (F., I., S.); 
mon (E., F.), bind, blind, dank fajr, fis, fingr, glas, help, jar, land, 
melk, rajt, ring, send sip, su, sun, trink, varm, verk, vort (D., E.). 

La troisième catégorie comprend les mots qui ne sont nulle- 
ment internationaux. Pour ceux-là, le D"" Zamenhof a emprunté 
les radicaux aux principales langues nationales, ou bien au 
latin, suivant que l'un ou l'autre de ces radicaux nationaux a 
plus de chance d'être connu des hommes instruits. Il en a aussi 
profité pour augmenter la part faite aux racines germaniques et 
slaves, car les racines latines sont prépondérantes dans les deux 
catégories précédentes, en vertu de leur internationalité supé- 
rieure. Par exemple, il a emprunté ajii latin un certain nombre 
de particules (sed, tamen, apud, dum) et des radicaux comme 

1. Auxquelles il conviendrait d'ajouter l'italien et l'espagnol. 

2. En particulier, on remplace toutes les lettres doubles par des lettres 
simples. Ex. : adres = adresse (D., F.) = address (E.). 



D' ZAMENHOF : ESPEHANTU 321 

aùd, brak. dors, dekstr, felic. proksim: nux langues geriiiani<|uoK 
les ra(li<';ui\ bedaùr. bird. fraûl. flug. flik. knab. kugl, sajn. 
silk, sirm. sink. sraub. sut, taùg. vip: aux langues slaves les 
i-adicauv bulk. brov. prav, âelk, svat, vost. Il a ainsi lArlié de 
favoriser ini|>aitialen»enl lout<'s les langues européennes, et de 
les faire concourir toutes s"» la constitution de son vf»cal)ulaire, 
afin de rendre sa langue vraiment internationale, et aussi facile 
(|ue possible pour chaque peuple de civilisation européenne. 
In tel vocabulaire, dit M. de Heaufront, n'est pas l'ceuvre arbi- 
traire d'un individu, mais en quelque sorte l'œuvre collective 
dos peuples européens, qui ont inconsciemment contribué à le 
l'ormer en conférant à tel ou tel mot l'internationalité dont il 
jouit, et doid VEsperanh ne fait «pie profiter. 

Ln fonnalion des mots s'elïcctue par la juxtaposition d'éléments 
lexicologicpies a/>so/u/»fH< invariables, comme les radicaux. Les mots 
se f<»rment, soit au moyen des terminaisons grannnaticales imo/s 
simples), soit au moyen d'aftixes proprement dits {mois dérivés). 

On connaît les termioaisons grammaticales: il suffit de mon- 
ti-ei" par un exemple conunent elles servent à la dérivafiorj : 
parol-i, /)f»r/<T: parol-O. pnrule: parol-a. ornl\ parol-e, verbalemenl : 
parol-ant-o, orateur*. 

Les principaux nj^ixes de dérivation sont - : 

mal-, (pii inditpie le contraire de- : amiko = ami, malamiko = 
ennemi; forta = fort, malforta = faible; fermi := fermer, mal 
îermi = ouvrir; frue = lot, malfrue =: tard. 

-in. qui indique le Jéminin ^ : viro ■-= homme, virino = femme: 
patro = père, patrino = mère, bovo = bœuf bovino = vache *. 



1. Cet excmplo montre t'ii iiu^nic Icmps combien celle mélhodo de Torma- 
tion soninjrc In mémoire. |>iiis(|ii"olle permet tlo former méonni<|iiFmen( avec 
un seul radical des mots dont les éciuivaients nationau.x appartiennent sou- 
vent à des radicaux dilTérenls. 

2. Bien (|ue la |>lupart de ces nTAxes servent ù la fois (comme on le verra 
par les exemples) à former des substantifs, des adjectifs et des verbes., nous 
iiiumérerons successivement ceux «jui servent à former principalemenl 
1° des substantifs: 2" des adjectifs; 3' des verbes. — Les nfllxes ne sont pas 
plus clioisis ou créés arbitrairement (|ue les radicaux; ils sont presque tous 
cniprunlés à quebjue langue vivante ou morte (voir Commentaire, p. 172- 
ITG). Par exemple, le prellxe mal- est emprunté nu français {malatlroit. 
"Hiltionnete, mal/teureti.r, etc.) 

3. Les sufllxesse metlenl immédiatement apri's le radical, el avant la ter- 
luinnison frrammaticale. 

4. Quand on veut désigner oxpressémenl le mdle d'une espèce animale. 
on ajoute à son nom : -viro. 

CocTCRAT et LcAV. — I.Anguc univ. 21 



322 SECTION III, CHAPITRE IX 

ge-, qui indique la réunion du masculin et du féminin : gepa- 
troj, père et mère, parents ; gefratoj. frère et sœur, ou Jrères et sœurs. 

-edz indique le conjoint de- : -edzo = mari de, -edzino = femme de ; 
doktoredzino = femme de docteur, doktorinedzo = mari de doctoresse. 

bo- indique la parenté résultant du mariage : bopatro, beau-père; 
bofilo, gendre. 

-id indique Yenfant, le petit ou le descendant de — : bovido, veau 
Napoleonidoj, descendants de Xapoîéon. 

-et indique le diminutif : monto = montagne, monteto ^ colline; 
varma = chaud, varmeta = tiède ; ridl = rire, rideti = sourire. 

-eg indique ïaugmentatif : pordo = porte, pordego = porche, por- 
tail; varmega = brûlant; peti = prier, petegi = supplier K 

-ad indique la durée ou la répétition de l'action : pafo = coup 
de fusil, pafado = fusillade ; parolado = discours ^. 

-an indique une personne qui appartient à (un pays, une 
société, un parti) : Parizano = Parisien; kristano = chrétien. 

-ar indique une réunion ou collection : arbo = arbre, arbaro 
= forêt; vorto ^= mot, voTtaro = dictionnaire ; vagonaro = train; 
(de chemin de fer). 

-ej indique le lieu affecté à — : prego = prière, pregejo = église; 
kuiri =: faire cuire, kuirejo = cuisine. 

-uj indique ce qui porte ou renferme — (par extension, l'arbre 
et le pays) : mono =: monnaie, monujo = porte-monnaie ; porno = 
pomme, pomujo = pommier; Franco = (un) Français, Francujo = 
la France. 

-ing indique l'objet où Von met (la chose exprimée par le 
radical) : plumo = plume, plumingo = porte-plume. 

-ist indique celui qui s'occupe de — : boto = botte, botisto = 
cordonnier: maro = mer, maristo = marin; pentri = peindre, pen- 
tristo = peintre. 

-il indique l'outil ou l'instrument : kudri = coudre, kudrilo = 
aiguille; pafilo = /«si/. 



1. On fait remarquer que les suflixes -eg et -et ne l'ont nullement double 
emploi avec les degrés de comparaison : ils les dépassent, au point de 
changer qualitativement la notion. Par exemple, soit rivero = rivière, 
cours d'eau; malgranda rivero = petite rivière, rivereto = ruisseau; 
granda rivero = grande rivière, riverego =j)rand fleuve (comme l'Ama- 
zone). De même, varmega dit plus que tre varma: grandega = énorme, 
grandegulo := géant; malgrandega = minuscule, malgrandegulo = nain. 

2. Dans certains cas, ce suffixe parait désigner simplement l'action : 
fabrikado = fabrication. 



d' zamenhop : espéranto 323 

-ec iii(li(|uc la qualitr* nhsirnitc : jnna = Jeune, Jnneco = feU' 
iirssr: infano = enfant, infaneco = enfance. 

-a] iii(lii|iic ati coiilrairr la chose concrète qui possède telle 
«|nijlil<'* : infanajo ~ enfnntUUnjr; pentrajo = peinture (tableau): 
malnoya — m/kiVh, malnovajo ^ (une antitjuilè). 

ul imli(jue la iKM-soniie caiacti^riséc par (telle qualit(^) : jnnnlo 

jfinif homme: timo ^= crainte, timulo = poltron. 

-er indiiiuc l'unité (Mémcnlairc (d'une chose collective ; monero 
= pièce de monnaie : sablero = grain de sable. 

-estr in(li(|nol(M'hr fou maître: 8ipo:=i'njss/'au.8ipe8tro=:crt//i/fli/i«'. 

-em indique le ponrhant à — : timema = timidr . kredi = croire. 
kredema = crédule •. 

ebl signilie (/n'o/j pcul -- : kredebla = croyable: legi = lire, 
legebla = lisible ^legeble = lisiblement). 

-ind signifie digne de —, qui mérite — : kredinda = digne de foi: 
bedaùri = regretter, bedaùrinda = regrettable (bedaûrinde — 
regrettablement, mnlheureusement) . 

dis- indique séparation, dispersion : semi := semer, dissemi = dis- 

inincr: iri =: aller, ditfiri =: se séparer (aller chacun de son ctM«'\ 

ek- indi«|ue le conunencenienl de l'action : vidi =^ voir, ekvidi 
= apercei'oir: dormi := dormir, ekdormi = s'endormir *, 

re- indique lo retour ou la répétition : reiri = retourner: revidi 
= revoir ^. 

-ig signifie rendre, faire — : para = propre, pnrigi = nettoyer: 
scii — savoir, sciigi == faire savoir, sciigo = nouvelle. 

-ig signifie devenir, se faire — : pala =: pâle, pali0i = pâlir: 
levi = lever. IeTi§i = se lever. levi§o = (le) lever '. 



1. l'nr exception, le substnntir de qualité se Tormc en -emo (nu lieu de 
-emeco) : timemo = timidité: kredemo = crédulité. 

2. Cl' prcllxr sort donc i\ foriiu>r les verbes dits inchoalifs. 

:\. il nous seniikle «lu'il y niiiail inU'r<^l » distinguer ces deux sens, bien 
(lilTorents, du prclixe Intin re-. que l'nlieniand distingue pnrraitement 
{zurûck, wieder). Le !)' Znnienliof essaie de justilier ce doulde sens en 
disant que, dans les deux cas. re- signifie retour à IVlat initial {ttrammaire 
et Exercices, p. 109-1 fU). Cela est inexact. Revenir signifie tantôt venir ««n 
retour d'où l\)n est allé, et tantiM venir de nouveau. De Miônie. reprendre c'est 
prendre en reli>ur. et non prendre une seconde fois; mais re/"fl»Ve c'est recom- 
mencer, et non faire en sens inverse, qui est défaire. Il faudrait deux 
prolixes distincts comme re- {reiro) et ru- (rursus-, bien que rursus présente 
in mémo équivoque en latin : on trouve dans Cicéron : • rursus relro ». 
•M dans Plante : • rursus denuo •. I/nd verbe non équivoque est Herum.) 

i. (le suffixe sert n former beaucoup de verbes réfléchis ou moyens (coname 
eu grec). 



324 SECTION III, CHAPITRE IX 

Enfin il y a un suffixe indéterminé -um, qui joue un rôle ana- 
logue à celui de je parmi les prépositions. Il sert à former cer- 
tains dérivés auxquels ne conviendrait aucun des auti^es suffixes ; 
le sens de ces dérivés est fixé dans le dictionnaire et doit être 
appris comme celui des radicaux. Ex. : kolumo = col: manumo 
=: manchette: plenumi = remplir (au fig.j, accomplir (un devoir); 
ventumi = éventer. 

Les suffixes peuvent se superposer, le principal, c'est-à-dire 
celui qui détermine le sens du mot, étant le dernier (comme on 
l'a vu dans doktoredzino et doktorinedzo). Ex. : arbareto = petite 
forêt, bosquet; arbetaro = groupe de petits arbres, buisson: pafilego = 
canon: mangilaro = couvert (ensemble des instruments pour 
manger); ventumilo ^ éventail; lavistinedzo = mari de blanchis- 
seuse: maljunulo = vieillard; belulino = (une) belle; remalsanigo 
= rechute (de maladie) : action de devenir (ig) de nouveau (re) 
malade (malsana). 

Les mots composés se forment en juxtaposant les radicaux 
(séparés au besoin par un -o- pour l'euphonie), le principal étant 
toujours le dernier; c'est celui-là seul qui prend la terminaison 
grammaticale. Ex. : fervojo = chemin de fer; vaporsipo = bateau 
à vapeur: skribtablo ou skribotablo = table à écrire; tagmezo 
= midi ' . 

Les particules entrent aussi en composition : antaùiri = pré- 
céder ; eniri = entrer ; eliri = sortir - ; alporti := apporter : kontraû- 
diri = contredire ; tralegi = lire d'un bout à Vautre : senfina = infini 
(sans fin). 

La négation ne-, notamment, sert de préfixe pour indiquer la 
contradiction pure et simple. Ex. : neutila^= inutile (cf. malutila = 
nuisible). La préposition sen- a à peu près le même rôle : elle 
indique surtout la privation : senvestigi = dévêtir; sénmaskigi = 
démasquer: senkapigi = dc'capi/er. 

Au fond, il n'y a pas de différence entre les mots dérivés et les 
mots composés, non plus qu'entre les affixes et les particules: 
les uns et les autres sont des éléments indépendants et inva- 
riables, à sens constant et bien déterminé, de sorte qu'ils peuvent 



1. Ordre logique: milieu du jour, contraire à celui derallemnnd : Mitlag. 

2. La préposition el nous semble mal choisie : elle risque trop de se con- 
fondre, pour l'oreille, avec ses contraires al et en, surtout en composition. 
11 vaudrait mieux employer la préposition ek(G. L.),et remplacer le préfixe 
inchoatif ek- par le suffixe -esk (G. L.). 



d' zamenhof : espéranto :i2:, 

eux-in<*ines servir de radicaux à des mois simples ou composés. 
Ainsi : edzo — mari, edzino = épouse: geedzoj = (les) ^poux, (un) 
conph'-. edzigi ^ marier, edzi^ = se mnrier. edzi§0 = mariage 
(lUKM's). De iiiriiH' : eco — iiualilc; indo = mérite, inda ^= ditjne de; 
ano = habitant ou partisan ; ebla = possible, eble = peut-être {* pos- 
sihloment »): igi = faire (suivi d'un infinilifj; i§i = devenir: 
kune = ensemble: ree = en retour ou derechef. Exemplos de mois 
composés : ali§i = adhérer: kunigi := réunir: disigi = désunir: 
senigi = dépouiller: reigi =^ rétablir, etc. 

Celte possibilité de décomposer tous les mots en éléments 
iuvnrial)les, de les désarticuler, concourt à rendre lEsperanto 
oxlréinenient facile à comprendre et à manier. Elle fait qu'on 
peut tiaduire un texte Espéranto sans savoir un mot de la lan^Mie, 
iini<|iuMnont à l'aide du dictionnaire, ce «pii n'est possible dans 
aucune langue vivante •. Il suffit de séparer typographiquement. 
pour les commençants, les divers éléments de chaque mot: ils 
noiif (\n'h les clierclior séparément dans un lexique pour recons- 
tituer infailliblement le sens du texte. Par là, la granunaire 
rentre en quelque sorte dans le dictionnaii*e, et l'Espéranto peut 
s(M'vir inuuédiafement. même auprès de ceux qui l'ignorent. 

Pour avoir une idée de la puissance de prolitication des radi- 
caux de VEsperanto, il faut lire dans VEkzercaro (§ 42 et dernier) la 
^nilo des «lérivés de la racine san = santé. Contentons-nous ici 
(iéiinmérer (luelques-uns de ceux de la racine mort : morti = 
mourir: morto = (la) mort: mortanto = (le) mourant: mortinto = (le 
;n();7; morta = mortel, de mort pi\leur mortelle': mortado - mor 
lalilé (statistique): morteco = mortalité (condition : mortema 
= mortel (sujet à la mort); mortigi = tuer (faire mourir): mortigo 
meurtre: mortiga — mortel, mortift-re (coup morleli: mortiganto =■ 
meurtrier: senmorta = immortel, senmorteco — ; immorinlité: mem- 
mortigo = suicide, etc. 

Enlin. pour faire connaître la physionomie de la langue nous 
citerons le Pater, traduit par le I)"" Zamenhof-; on remanpiera 
t|n'il suit mot à mot le texte latin : 

1. Le D' Zamenhof- en donne comme exemple cette plirnse nllemnnde si 
simple : Icfi iieiss nicht, mo ich den Stock gelassen habe: hahen Sie ihn 
nicht ;/est'/»en'} (Commentaire, p. I.")2-I.'i."l.) On remar<|iiera «lu'il a ainsi ren- 
list> les conditions prévues par DEscAHres pour qu'on puisse comprendre 
une lanjruo nu moyen du dictionnaire seul. 

2. De Beaikroxt, Preyareto por Kalotikoj, p. Il (approuvé par rnutorilè 
ecclésiastique). 



326 SECTION III, CHAPITRE IX 

Patro nia, kiu estas en la cielo, sankta estu via nomo: venu 
regecovia; estu volo via, kiel en la cielo, tiel ankaù sur la tero. 
Panon nian ciutagan donu al ni hodiaù ; kaj pardonu al ni suldojn 
niajn, kiel ni ankaù pardonas al niaj suldantoj ; kaj ne konduku nin 
en tenton, sed liberigu nin de la malbono. 

Si Ton veut un spécimen plus profane et plus pratique, on 
peut lire les lignes suivantes : 

Estimata Sinjoro. — Per tiu ci libreto mi havas la honoron pre- 
zenti al vi la lingv(?^internacian Espéranto... Espéranto tute ne 
havas la intencon malfortigi la lingvon naturan de ia popolo. Gi devas 
nur servi por la rilatoj internaciaj kaj por tiuj verkoj au produktoj, 
kiuj interesas égale la tutan mondon'... 



Historique. 

Bien que le D"" Zameniiof eût éprouvé lui-même sa langue par 
une pratique de plusieurs années, il décida de la soumettre pen- 
dant un an au jugement du monde savant. « 11 ne voulait pas 
être le créateur, mais seulement Vinitiateur » de la L. I.; il recon- 
naissait volontiers que l'œuvre d"un seul homme ne peut pas 
être parfaite, il ne prétendait donc apporter que le germe de la 
future langue internationale, et il laissait au public et à l'usage 
le soin de la développer ^. Il décida donc de ne rien changer à 
sa langue pendant toute l'année ^888, au cours de laquelle il 
appelait sur elle les critiques; il se proposait de les publier, de 
les discuter, puis de corriger sa langue en conséquence, et de la 
fixer définitivement. Il offrait môme de confier ce travail à telle 
Académie qui voudrait s'en charger, et de s'efTacer complète- 
ment devant ses arrêts. Il proposait aussi une sorte de plébiscite 
universel touchant le choix de la L. L, qui devait être clos le 
jour où il aurait reçu 10 millions de votes ^ 

Plus tard encore, en 1896, le D'' Zameniiof proposait un 
« Congrès par opinions écrites pour traiter et décider la question 



1. Extrait dos Textes Espéranto insérés dans le Manuel complet (p. 15) et 
dans ia Grammaire (p. H). 

2. On ne peut s'cinpèclier de remarquer que cette attitude contraste vive- 
ment avec celle de Mgr Schleyeh, qui prétendait rester seul maître du 
Volapuk. 

3. Dua libro de V lingvo inlernacia (Varsovie, 1888). 



1»' /AMhMiOK ; i■,^l•KI«A.^l() 327 

li iiii<> liingiK' iiitcMiinlionalo* >. Il constatait (]uo la solution du 
probl(''nie ne faisait pas de progrès, parce que les partisans 
d'un»' Innirin' inU'rrialionalo ^'laiiMil divisés sur la qurstion de 
savoir iainn'll»' adojiU'r; il demandait (ju'au Ii«'U de se cond)attre 
ils s unissent pour choisir une seule langue et pour la propager 
d'un aceord unanime. Pour cela, il proposait d'abord une 
riupuMe où rliacuu indiquerait le projet de son choix en expo- 
sant les raisons de sa préférence; l'ensemble des opinions ainsi 
recueillies serait publié et distribué aux participants, qui. après 
en avoir pris connaissance, voteraient délinilivem«'nt ; et le 
h"" ZvMKMioF se déclarait prêt s'i s'incliner devant la décision de 
la majorité. Mais tous ces projets, si modestes et si désinté- 
ressés, send)lent avoir échoué devant le scepticisme ef linerlic 
du public. 

La » langue du D"" Espenmto » se propagea lentement, d iil»oitl 
en lUissie, où la Société Espero fut fondée h Saint-Péterslxujrg 
• 11 1892; puis en Allemagne. grAce à Léopold Einstein, cpii en 
devint un ap«Mre fervent*, et qui y convertit le club volapfikiste 
de NOrnberg, fondé en 1885. Celui-ci publia un manuel allemand 
iV Espéranto^, le premier journal, espérantiste (Ln Espenntlishi. 
!"■ sept. 1889). et devint le foyer de VEsperanlo dans les pays 
allemands. Puis des manuels et brochures de propagande furent 
pultliés en anglais par M. Henry Piiii.i.ips, secrétaire de V .\meric(tn 
l'hilosophical Society^ et par M. H. Geogheg.vn, consul britannique 
I Tacoma (Wash., L'. S. A.)'. D'aul l'es adeptes publiaient des 
niannels en d'antres langues (suédois, polonais, letle. danois. 
Iflièquc, l)ulgare, italien, espagnol, portugais, hébreu) et 
publiaient des traductions d'œuvres classiques en Espéranto 
Hamlel, par Zameniiof; Vilinde, le Cnïn de HyroN. et le Manmjt' de 
l'iijaro, par A. Kof.man: Boris Godunov, de Pouchkine, par Devia- 
tnine; Le Convwe de pierre, du même, par Borovko; la Tempête de 



!• I^. Za.mb.nhof, Choix d'une Luni/tie internationale, 7 p. in-8" OS'.Hi). 

2. La Linr/vo inlernacia als teste Lôsiing des internalionnien Wetlsprache' 
iioblems : Vovu-ort, Grammatik und Styl nebst Slammiturter-verzeicftnisa 
NiirnlK'rp, Stein. IS8vS); Weltsprachlivtte Zeil- und Sti-eitfrngen : Votnpûtt 
inid Lingvo internacia (Nurnherp. Stein. IM80). 

•i. La Lingvo internacia. Vollstândiger Lehrgang der internationaleu 
Sf)rac/te nef/st WOrterfmch zum iietrauctie fur Deutsche. 

4. .1/1 Altempt toivards an International Language. I»y Dr. Espéranto 
(IS»0). Voir le chapitre X. relatif à V American l'hUosoptiicat Society. 

5. Voir paye 304, noie I . 



328 SECTION III, CHAPITRE IX 

neige, du môme, par A. Grabowski; la Princesse Mary, de Ler- 
montov, par E. DE Wahl, etc., etc.). On fit aussi des traductions 
en vers {La Liro de la esperantistoj, par Grabowski) et l'on com- 
posa même des œuvres originales en prose et en vers (comme 
l'hymne Espero, du D'' Zamenhof, qui se trouve dans tous les 
manuels). 

La propagation de YEsperanto fut longtemps retardée par le 
manque de capitaux. La Esperantisto ne put durer que grâce au 
dévouement financier de Trompeter (1892-95), à qui est due 
aussi rédition du premier manuel français (1892). Dès 1890, le 
D"' Zamenhof avait entrepris de former une Ligue esperantisto. 
Cette ligue ne servit qu'à susciter des projets de réformes plus 
ou moins bien inspirés, qui faillirent amener la dissolution et la 
ruine de la langue. Mais les Espérantistes orthodoxes main- 
tinrent la langue sous sa forme primitive, et la ligue fut dis- 
soute (1894). 

En 1895, La Esperantisto, ayant été interdit par la censure russe 
pour avoir publié un article de Tolstoï, disparut, et fut remplacé 
par La Lingvo internacia, éditée par le club espérantiste d'Upsala *. 

En 1896, YEsperanto commença à se répandre en France, grâce 
à L'Étranger, revue internationale-, et à M. Gaston MocH, rédac- 
teur de V Indépendance belge^. Mais le propagateur le plus actif et 
le plus dévoué fut et est M. Louis de Beaufront. Son adhésion 
constitue un fait probablement unique dans l'histoire de la 
langue universelle, et elle lui fait trop d'honneur, ainsi qu'à 
YEsperanto, pour que nous n'en rapportions pas les circon- 
stances. Ce philologue distingué travaillait depuis douze ans à 
construire une Lingvo internaciona, nommée YAdjuvanto, qui se 
trouvait avoir une ressemblance étonnante avec YEsperanto: cette 
langue était achevée, et il avait, prêt à paraître, un lexique con 
tenant la traduction de tous les mots du Dictionnaire Gazier. 

1. Depuis le 1*'' janvier 1902, le rédacteur en chef de ce journal mensuel 
(entièrement en Espéranto) est M. Paul Fruictier, h Paris (27, boulevard 
Arago). 

2. Aujourd'hui : Concordia, organe de lu Société d'études et de corres- 
pondance internationales, directeur-fondateur : feu Emile Lombard, profes- 
seur au Lycée Montaigne. 

.3. La fjuestion delaLanrjue internationale et sa solution par V Espéranto, 
.')3 p. in-S", extrait de la Revue internationale de Sociologie (Paris, Giard 
et Brière, 1897). Cf. le Rapport sur la question de la langue internationale 
présenlé par M. G. Mocii au Vlll" Congrès universel de la Paix, 18 p. in-8° 
(Hamburg, août 1897). 



d' zamen'iiof : espéranto 329 

Mais quand il eut connnissance tic VEspernnlo, il reconnut que 
son projet lui était inférieur sur quelques points ', et il renonça 
à le publier pour se consacrer dès lors entièrement, avec un 
admirable désintéressement, ù la propaj^ation de \'Esi>erniitu*. 11 
fonda en 18l»8 (à Épernay) le journal mensuel L' Espémnlhie et la 
Société pour la propagation de l'Espéranto, et pul)lia en fran<;ais tles 
brochures de propaj^ande el les manuels que nous avons cités. 

Malgré son zèle, le fait qu(; le chef du mouvement espérantiste 
en France n'habitait pas Paris et n'avait pas d'attaches offi- 
cielles n'était guère favorable à l'expansion de la langue. Kn 
juin l'.iOO fut fondé le groupe espérantiste de Paris; la même 
année na(|uil celui de Dijon, grAce au prosélytisme ardent de 
M, Charles Méray, professeur de mathématiques à l'Université, 
corn'spondant de l'Institut. D'autres se sont fondés à Amiens, 
Annecy, Beaune, Besan(;on, Bordeaux, Boulogne-sur-Mer, Chau- 
mont, Grenoble, Le Havre. Lille, Lyon, Marseille, Montpellier. 
Nancy, Nice. Heims, Houbaix. Saint-Claude, Sainl-Omer, 
Tournon. Pendant l'hiver iy02-iy03, 10 cours tVEspernnto ont été 
professés simultanément à Paris. 

Au Cnnnda. un groupe espérantiste s'est formé à Montréal; 
il a fondé l.'Es]>éi'anliste Canadien, bientôt transformé en La lAimo. 
Un groupe espérantiste s'est récemment fondé en Autriche (son 
siège est à Briinn^. 11 y a des Kspérantistes dans la plupart des 
pays cl'Kurope. et ils appartiennent à toutes les classes de la 
société. Il est remarquable que les pays latins soient précisé- 
ment ceux où s'est le moins répandue jusqu'ici cette langue, à 
qui ou reproche d'être trop néo-latine. Le mouvement de tliffu- 
sion, lent aux débuts, parait s'accélérer de plus en plus < t m 
semble pas près de s'arrêter. 

•\. l'heure qu'il est, il existe des manuels d'Espéranto en 

1. Ces points riaiciU : 1' la place do l'aiTt-nt ; 2" l'nhscnce d'accusatif; 
3" lo plurit'l par substitution do i a In Itnalo (o, a) du singulier. 

2. Pour pcrniottro do juger de la rcssombinnco de VAdJuvanlo avec 
VEsperanto. ot rendre hommage à ce projet, qui eût môrito sans doute une 
l)ln(e lionornblo dans celle Histoire, si son auteur ne l'avait pas g^m*- 
rousomont socrillé. nous citerons la traduction du Pater dans celle langue 
(i|iio M. i\c BeauTront a bien voulu nous communiquer à notre prière^ : 

Patro nua. kvu estas in el cjelo. estez honorata tua nomo: venet 
regno tua; estez volo tua kome in el cjelo, laie anke sur el lero; pano 
nua caskajorna donez al nu hodje; ed pardonei al nu debi nua. kome nu 
pardonas al nua debauti : ed ne konduktez nu en tento, ma liberifei nu 
di el malbono. 



330 SECTION III, CHAPITRE IX 

22 langues. Le nombre des ouvrages publiés en Espéranto s'élève 
à 150. Outre les journaux que nous avons déjà cités (La Lingvo 
ùilernacia, L'Espérantiste, La Luino), il s'est fondé récemment plu- 
sieurs revues rédigées entièrement ou partiellement en Espé- 
ranto : YEspérantiste tchèque, à Bystrice-Hostyn (Moravie) : la Belga 
Sonorilo, à Bruges; le Holanda pioniro, à Hilversum (Pays-Bas); le 
Rondiranto, à Philipople (Bulgarie); le Svisa Espero, à Genève; 
l'Esperantista, à Turin. Des sociétés de propagande espérantiste 
viennent de se fonder en Angleterre, en Italie, en Espagne 
et en Suisse: un groupe espérantiste vient de se former à 
Londres (janvier 1903). Quant au nombre des Espérantistes, il 
est difficile à évaluer : il y en avait 6 578 inscrits au commence- 
ment de 1902. Mais on fait remarquer que beaucoup d'adeptes, 
même pratiquants, négligent de se faire inscrire, d'autant plus 
que cette formalité leur impose l'obligation morale de répondre 
à toute lettre d'un confrère en Espéranto. On évalue à 50 000 au 
moins le nombre des Espérantistes pratiquants dans tous les 
pays. L'Espéranto a recueilli l'approbation et le patronage de 
plusieurs personnages illustres, notamment du comte Léo 
Tolstoï et du philologue Max Muller, qui, après avoir approuvé 
et encouragé d'autres projets, lui attribua « la première place 
parmi ses concurrents ». 

Critique. 

Ce n'est pas seulement parmi les savants impartiaux que VEs- 
peranto a trouvé des admirateurs ; il en a trouvé même parmi les 
auteurs de projets rivaux, et ces suffrages sont sans doute les 
plus précieux. Nous n'en citerons qu'un, celui de M. Henderson, 
l'auteur de Winglo-Franca, du Lingua et du Latinesce, qui a essayé 
de ressusciter le latin comme L. L, et qui reste partisan d'une 
langue néo-latine : « De tous les projets de langues artificielles, 
VEsperanto est décidément le meilleur, et je suis convaincu que 
s'il avait paru avant le Volapûk,... il aurait gagné l'adhésion non 
seulement de ceux qui adoptèrent le Volapûk, mais de milliers 
d'autres * ». 

Tant d'éloges, si autorisés, rendent notre tâche de critiques 

1. Brochure : A New AiH; The conslniclion of an international Lan- 
guage, 1902. 



d" zamenhuf : espéranto 331 

pnriiculièrement dtMicale, Pour nous en acquitter en conscience, 
nous lapporltM'ons simplement l<«s principales olijections qui ont 
été adressées à In langue du !)■■ Zameniiof, et les réponses que 
leur ont faites les Kspérantistes. Le lecteur verra ainsi le pour 
et le contre, et pourra juger en connaissance de cause. ^ 

C'est Valphabel qui donne lieu aux [tlus fréquentes critiques. A 
quoi bon, dit-on, ces lettres surmontées d'accents, qui choquent 
I'omI, déroutoni le lecteur, constituent des sons nouveaux à 
apprendre et qui olïrent des difficultés spéciales pour l'écriture 
et l'impression? Il y en a une surtout qui déplaît aux Français : 
c'est la lettre h. dont la prononciation est pour eux liés diflirile, 
et même impossible avant ou après r ' : ex. : monarho, hronologio. 
Elle viole évidemment le principe d'après lequel la L. I. ne doit 
contenir que des sons faciles à prononcer pour tous les peuples 
européens. Aussi les Kspérantistes français la sacrilieraient-ils 
aisément, et la remplaceraient par k ^ 

Restent les 4 chuintantes : c, §. j. S. Kt d'abord, il faut bien, 
disent les Espérantistes, avoir une ou deux chuintantes, comme 
la plupart des langues européennes. Admettons-en deux : la forte 
(cfi français) et la douce (j français') ^. Pour représenter celle-ci. 
puisque j représente l'i consonne, il faut bien un nouveau carac- 
tère ; le plus commode est d'adopter la même lettre j, mais dis- 
tinguée par un accent. (Juant à l'autre chuintante, qui est repré- 
sentée dans les langues occidentales par des cond)inaisons de 
2 ou 3 lettres (sh E., srh D., sci I.), elle constitue réellement un son 
simple et par suite doit être ligurée par une seule lettre icomnie 
en russe), d'autant plus que si on la représentait par une combi- 
naison de lettres {ch, sh, etc.) ayant déjà un son propre, on vio- 
lerait le principe de l'uniformité absolue du son de chaque lettre. 
On n'a donc d'autre ressource que d'employer une lettre déjà 
connue, en la distinguant par un accent. On a choisi s, parce 
que c'est l'initiale des condjinaisons anglaise, allemande et ita- 
lienne, et parce que c doit avoir un autre son. 

t. Les Frnn(;nis ont déjii bien assez de peine ù prononrer la simple h 
aspirée. On sait que Vh dite aspirée dvi rrani;nis est aussi muette que 
l'autre, et se traduit uniquement par le manque de liaison. ^ 

2. On a remarque que les Espérantistes slaves, pour prononcer le h a 
ciMé de r, le remplacent inconsciemment, soit par k, soit par ch, ce qui 

. prouve que cette lettre est impossible à prononcer en respectant le principe 
de l'invariabilité du son. 

3. Le Vol(^>Uk conrundait ces deux lettres en ). 



332 SECTION III, CHAPITUE IX 

Maintenant, pourquoi adopter encore deux autres chuintantes, 
et complexes celles-ci, car elles sont précédées d'une dentale"? 
Pourquoi ne pas représenter les sons composés ô, g par ts et dj"? 
De même, pourquoi attribuer au c le son complexe /s? On 
répond, d'abord, que ces sons composés existent dans plusieurs 
langues, et y correspondent même souvent à des lettres simples. 
C'est ce qui a lieu non seulement en russe et dans les autres lan- 
gues slaves, mais en anglais (le g de gin, le j dejoke, le ch de 
chiirch), en italien (le c de cena, les combinaisons de lettres cci,ggi)^ 
en espagnol [ch], en roumain, etc. Il est donc utile de posséder de 
telles lettres, quand ce ne serait que pour pouvoir transcrire les 
noms propres et les noms géographiques de ces langues, et 
aussi pour altérer le moins possible les mots qu'on leur emprun- 
tera. Or, puisque en fait la plupart des langues européennes don- 
nent aux lettres c et ^ deux sons différents (au moins), il importe 
de conserver à ces lettres ces deux sons, mais en les distinguant 
par l'écriture, pour respecter le principe essentiel de l'unifor- 
mité du son de chaque lettre. La lettre c, notamment, est le scan- 
dale de la phonétique romane '. Seuls, les Slaves qui emploient 
l'alphabet latin la prononcent toujours de môme (<s) devant toutes 
les voyelles ; c'est pourquoi Y Espéranto lui assigne ce son (qui est 
aussi celui du c allemand devant e, i, celui du z allemand, du z 
italien, etc.). De même, non seulement les sons c et g existent 
dans. plusieurs langues européennes, mais ils y sont représentés 
par ces mêmes lettres. D'ailleurs, les sons s et c sont figurés pré- 
cisément par les lettres s et c dans la transcription tchèque des 
noms slaves : or cette transcription est employée par les Alle- 
mands, et par suite connue dans toute l'Europe *. On trouve que 
ces lettres accentuées sont incommodes et retardent l'écriture : 
mais elles sont toujours plus faciles à écrire que les combinai- 



1. Cf. Ch. Joret : Du C dans les langues romanes (Paris, Franck, 1874). 
Ce philologue représente les deux chuintantes simples {ch et/) par s et z 
accentuées (comme en tchèque) ; et il adopte les lettres c et g accentuées 
pour représenter les chuintantes complexes {(ch et dj), précisément comme 
VEsperanto. 11 justifie ces deux dernières lettres en constatant que ces sons 
« se rencontrent dans presque toutes les langues indo-européennes ». 1) 
ajoute une remarque intéressante : ces sons composés sont d'origine rela- 
tivement récente : ils tiennent le plus souvent la place de sons primitivement 
simples (le c et le g' durs du latin); et c'est pourquoi ils sont représentés 
dans les langues romanes par des lettres simples (p. 13 et 14). Ainsi ces 
lottressontamplement justifiées par l'histoire des langues et par la pliilologie. 

2. Voir par exemple Minerva et les atlas allemands. Voici un tableau des 



D' /AMENHOF : ESPERANTO 333 

sonsdedeux ou trois lettres qui les traduiscnton d'autres langu(>s. 
ou que «les lellres d'une forme nouvelle, «^trangi'Tes h l'alphabet 
latin, qui dt'routcraienl l'œil et la main '. Ainsi ces lettres 
accentuées sont nécessaires, et elles ne sont nullement arbi- 
traires, ni par leur forme, ni par leur son, comme sont tentés 
de le croire les Fran<;ais peu polyglottes *. 

Elles se justifient encore par une autre raison, qui va nous 
faire pénétrer dans la constilulion du vocabulaire. Les lettres c. 
c et s servent à concilier le « pbonélisme » et le € graphisme » 
dans l'orthographe des mots internationaux. Certains projets 
s'attachent exclusivement A reproduire le graphisme, c'est-à-dire 
l'orthographe des mots internationaux, au risque d'en altérer la 
prononciation; d'autres ne s'inquiètent que de reproduire la 
prononciation, au risque de défigurer l'aspect des mots '. L'Es- 
pcninto a visé, et, la plupart du temps, a réussi à concilier ces 
deux tendances contraires, en apparence incompatibles. (Quel- 
ques exemples feront comprendre l'ingénieuse méthode <|u"il a 
employée p(»ur cela. S«it le mot gardeno ^=jardUi (l). yarlen: E. 
ijarden; I. giardino). Si le § n'existait pas, on serait obligé d'écrire 
gardeno. qui ne serait compris que des Anglais et des Allemands. 
ou bien jardino (on djardino). qui ne serait compris que des peu- 
consonnes spéciales nux Inngues de l'Europe orienUili' i|iii emploient l'n!- 
phnbct Inlin, avec leur équivalence phonétiiiue on Espéranto : 

Tchèque: c =c, é = C, f = rS, S =S, z=J 

Polonais: c =c, cz = C, rz = rS, sz = §, z = î 

Slaves du sud : c =c, c =0, S =S, z=J 

Mtujyar : cz = c, es = C, sz= s, s = S, zs=J 

fioumain : c (devant a, o, u) = k, c (devant e, i) = t*. 

- ^' — =g,g — =-~ 

On remnnuiern (luc dans les langues slaves le son j (J fran«;ais; est repn'- 
senté i)nr : nofentué (et par ; dans azuré E.). .\insi 1(' fait de représenter ce 
s(in par un J est une roncession faite par VEsperanto au français, .\joutons 
ipio VEsperanlo permel de transcrire exactement tous les mots russes, y 
compris In lettre (|ue les Polonais représentent par szcs (dans Leszczinsk;/} 
et les Allemands par schtsc/i (7 lettres!) 

1. Préférerait-on emprunter des lettres au grec, comme Pirro, ou ou 
russe, connue .M. Boulack'.* 

2. On peut ajouter (|ue les signes diacritiques (accent», etc.) sont bien 
moins fréfjucnts en Espéranto que dans les langues slaves, et ne le sont 
pas plus (jifen français (â, d. é, i\ ^, /, ô, «J, é', ï, ù) ou en allemand ((7, n, ii). 

3. Telle était, on l'a vu. la tendance du Ko/zipH A-., aggravée par le fait 
qu'elle prenait pour modèle la prononciation anglaise, la moins internatio- 
nale et la moins conforme à l'orthograptie. 



334 SECTION III, CHAPITRE IX 

pies latins. Grâce au son du g, gardeno atteint à la fois les pre- 
miers, par le graphisme, et les seconds, par le phonétisme ; ce 
qui donne à ce mot le maximum d'internationalité. Il en est de 
même pour casta = chaste : si l'on écrivait casta, on dénaturerait 
la prononciation; si l'on écrivait kasta, on défigurerait le mot; 
tandis que casta atteint par le graphisme les personnes qui 
savent le latin, l'italien ou l'espagnol, et par le phonétisme celles 
qui savent le français ou l'anglais '. 

Mais si ces considérations justifient des lettres à son complexe 
comme c, c, g, il n'y a plus de raison pour exclure de l'alphabet 
la lettre x, qui est bien aussi internationale, et pour la remplacer 
(comme font les Slaves) par ks. En tout cas, il ne faudrait pas la 
remplacer par kz (comme dans ekzerco. ekzemplo), combinaison 
impossible à prononcer, et contraire aux lois de la phonétique. 
La lettre x a dans nos langues tantôt le son ks, tantôt le son g:. 
Il faudrait l'adopter dans la L. I., soit avec un son uniforme {ks), 
soit en admettant facultativement le son gz, ce qui ne prêterait à 
aucune équivoque. 

Malgré l'harmonie qu'on lui reconnaît unanimement, et qui est 
un de ses avantages les plus sensibles, l'Espéranto admet des com- 
binaisons de consonnes difficiles à prononcer, et qui ne seront 
jamais bien prononcées par certains peuples. Telles sont les 
combinaisons se [sts] et kc {kts), dans scienco. sukceso, sekcio, etc., 
à plus forte raison dans eksciti, funkcio. On aura beau édictcr 
des règles sévères et précises : les Français auront une tendance 
irrésistible à prononcer : sienco, seksio, funksio. Ils prononceront 
régulièrement « à l'école », en s'appliquant; mais dans la conver- 
sation le naturel repi'endra fatalement le dessus, en vertu de 
la loi du moindre effort. Il serait prudent, pour préserver la L. I. 
de toute déformation future, de tenir compte de cette loi et de 
« faire la part du feu ». On peut pour cela adopter deux mé- 
thodes : ou bien sacrifier le graphisme et suivre le phonétisme 
français en écrivant : aksepti, aksento, funksio ^; ou bien, ce qui 

1. L. DE Beaufront, Commentaire sur la Grammaire Espéranto, p. 171-172. 
Autre exemple : le mot ëokolado est complètement international (D. Cho- 
kolade; E. chocolaté; F. chocolat; 1. cioccolata; S. chocolaté). On ne pou- 
vait pas récrire cokolado sans altérer le phonétisme, sokolado sans altérer 
le grapiiisme, encore moins kokolado, qui altère les deux: on ne pouvait 
l'écrire que cokolado, ce qui est d'ailleurs conforme à la prononciation 
en E., I., S. 

2. C'est ce que fait, par exemple, Vldiom neutral. 



d' zamenhof : espéranto 335 

parnll prt'ftîrnble, conservera peu près le graphisme en sinipli- 
liant lo phoïK'fismo, et «^criro : acepti, acento. funcio. On oh(it>ii 
(Irait ainsi dos mots rgahMiU'nt u^'n'-ahlcs à IH-il et à rorrillc. 
it souvent, qui plus est, conformes aux mots espagnols ou ita- 
liens, c'eslA-ilire îi l'évolution nntarelle «pie les mots Intins ont 
subie dans les langues où l'orthograplic est lu plus plion«'ti)pie 
(Exemple : l. fun:ione, S. funcion). (Juc\ inconvénient y aurait-il. 
par exemple, à écrire et à prononcer cienco comme en espa- 
1,'nol? Les adversaires des langues * artilicielles » ne pourraient 
pas taxer d'arbitraire de telles formes, puisqu'elles se trouvent 
dans une langue naturelle •. 

On trouve aussi que le j revient li'op souvent et produit un 
l'Iïel peu harmonieux, (lertes. il convient de reconnaître que celle 
(lomi-consonne est f«>rl heureusement choisie comme signe du 
pluriel, car seule elle peut se marier avec l'n de Vaccusntif*. Mais 
elle litrui-e aussi dans certains mots d'un usage très fréf|uenf, 
eomine kaj ^ et plej, de sorte (pi'on rencoidn* des membres de 
phrase comme celui-ci : kaj la plej bonaj patroj. De même, tous 
ceii.r (jni i]<tU se dire : ciuj tiuj kiuj on UM'-me. suivant les cas : 
ciujn tiujn kiujn, ce «pii nest pas élégant ni même commotle à 
prononcer. De même encore les pronoms accompagnés dajn ; 
on p«Md avoir à dire : kiuj ajn. et ménie kiajn ajn. 

On a criticpié la distinction formelle dos parties du discours, 
(pi 'on juge inutile. Il nous semble, au contraire, que c'est là un 
avaidage capital; il ne faut pas oublier, on effet, que la !.. I. sera 
pour tous une langue t'irangère, et (pr«'lle ne peut offrir trop de 
clarté et de commodité. La distinction des parties du discours 
l)ar la finale permet de reconnaître, f» première vue ou à pre- 
niièi"»' audition, l'espèce d'un mot. par suite son r<Me dans la 
phrase, et de saisir immédiatement la construction d'une ma- 



1. Pour 1rs iM)'>ines misons, il vnudrnit mieux écrire punto (comme en 
1.. S.) <|iio punkto. trop «linicile à bien pn>noncer. Snns doulp. les peuples 
-t'rmani(|ues et slaves sr»nt liahilués à ces nccuiiuilntions de consonnes; 
mnis elles sont absentes des lanjrnes méridionales, et c'est n cela ipie tient 
leur supériorité jutur Peuplionie, reconnue par les peuples du Nord eux- 
Miénies. Bien entendu, il ne faudrait pas pousser l'assimilation à Texlréme. 
lonune l'italien tpii dit esalto pour emcl. 

2. Elle a aussi l'avantage d'ùtre indilTérentc et neutre, el do ne choijuer 
ainsi aucune habitude et aucune tradition (voir la Conclusion et le clinpiln* 
du Linifuisl). 

'^. Olle conjonction est empruntée au grec; mais en grec elle se pronon- 
( ail ki\ l't non kaj (pronom j.iticin i r.i^inii-nni'K 



336 SECTION III, CHAPITRE IX 

nière infaillible, presque inconsciente et automatique. Rien 
n'embarrasse plus les novices, dans une langue étrangère, que 
la construction, rendue souvent obscure et ambiguë par la simi- 
litude de forme de mots d'espèces très différentes '. Cette dis- 
tinction a un autije avantage, encore plus important peut-être : 
elle permet de former régulièrement, mécaniquement, les mots 
dont on a besoin, par exemple, l'adverbe d'un adjectif, ou le sub- 
stantif d'un verbe. Combien de fois est-on gêné et arrêté court, 
dans une langue naturelle, par l'absence d'un mot do telle 
espèce, correspondant à une idée dont on a la racine, de sorte 
qu'on est obligé souvent de changer la construction, au risque 
de lui donner une tournure compliquée et forcée. Mais cet avan- 
tage concerne plutôt le vocabulaire, et nous y reviendrons. 

Certains lettrés trouvent malencontreux l'emploi des finales -o 
et -a pour caractériser respectivement le substantif et l'adjectif, 
alors que dans les langues romanes elles caractérisent le mas- 
culin et le féminin du substantif; ils sont choqués par des juxta- 
positions de mots comme : labona patro, mia kara amiko: et plus 
encore par des noms propres féminins comme Berto, Heleno. On 
leur répond par l'exemple du latin, où beaucoup de substantifs 
masculins se terminent en -a, et beaucoup de substantifs féminins 
(notamment les noms d'arbres) se termine;it en -us (qui est devenu 
-0 dans les langues romanes) ^. Ces délicats sont bien malheu- 
reux; car ils doivent souffrir toutes les fois qu'ils lisent : egregius 
poeta, parva domus oufagiis sylvatica (nom du hêtre en botanique). 
Mais il y a plus : on trouve dans l'antiquité classique une foule 
de noms féminins en -o (Clio, Erato, Hero, Sappho), et on en trouve 
également dans les langues romanes (l'héroïne de Mistral s'appelle 
Hliréio en provençal). Ainsi les scrupules des lettrés n'ont môme 
pas de fondement philologique. En revanche, le suffixe du féminin, 
en Espéranto, est international (L. regina; D. kônigin; F. héroïne) 
surtout dans les noms propres {Pauline, Vidorine, Joséphine). 
Mieux vaut, sans doute, employer un suffixe spécial pour les 
noms féminins (relativement rares) qui sont de véritables dérivés, 
que d'y consacrer une voyelle finale, et d'immobiliser ainsi deux 
caractéristiques (-0, -a) pour les substantifs seulement. 

1. Cela a lieu surtout en latin, avec les particules à terminaisons de noms 
(en -us, en -0, etc.) a ce point qu'on les distinguait autrefois par des accents. 

2. Ainsi ces désinences latines n'ont même pas l'avantage de nianfuer le 
genre du substantif : planeta est du masculin, atomits est du féminin! 



d' zamenhof : espéranto 337 

L'article défini paraît superflu à certaines personnes, surtout 
aux SInvos (|ui, ne l'ayant pas dans leurs langues, n'en com- 
prennent pas l'nlilité el n'en «•prouvenl pas le besoin. Il est pour- 
tant indispensable à la clarté, et si le latin est si équivoque, c'est 
souvent faute de l'artiele dtMini : ainsi pa/a/tum reijis peut signifier 
inditlV'i'einnient : le ijnhiis du roi, un palais du roi, le palais (Fun roi 
et un palais de roi. C'est par le contexte qu'on sait (pas toujours!) 
lecjnel de ees sens est le vrai; autrement dit, on est obligé de le 
(h'viner. Or une L. I. ne doit rien laisser à deviner; elle doit tra- 
duire explieitement tous les éléments de la pensée, et n'en laisser 
aucmi sous-entendu. D'ailletirs, toutes les langues de l'Europe 
occidentale et centrale possèdent l'article délini, et cette raison 
de fait doit suffire, en vertu du principe de l'internationalité. 
Non seulement les langues romanes ont l'article, bien cpie le 
latin leur père n'en eût pas, mais le latin du moyen a^ge avait 
déjà un article; et le latin classique était obligé (dans les 
ouvrages île philosophie notamment) d'emprunter l'article... au 
grec! Tout cela prouve l'utilité, la nécessité même de cette 
particule. 

La déclinaison, on l'a vu. est réduite au minimum, conformé- 
ment à la remarque de Leibniz, que les prépositions remplacent 
les cas, el même avec avantage, car elles sont plus nombreuses 
et de sens plus précis. .Vussi na-t-on conservé que l'accusatif, le 
^eul cas qu'on ne puisse suppléer par une préposition*. Certains 
critiques trouvent <pie ce cas est encore de trop, el contestent 
l'utilité de laccusalif. Ils allèguent «jue les langues modernes 
tendent à la suppression des cas; que la plupart d'entre elles 
n'ont pins de déclinaison, et que dans celles mêmes qui en ont 
un(>. l'alleniand par exemple. l'accusatif est souvent identique au 
nominal if. Ils en concluent que l'admission d'un accusatif est 
inie complication inutile, qui va à reboui's de l'évolution des 
langues. 

Nous avouons que les arguments soi-disant scientifiques tirés 
de considérations générales sur l'évfdution des langues nous 
touchent peu. Toute la (luestion est de savoir si l'accusatif est 
utile ou non. Les Espéranlistes soutiennent qu'il est utile; et 
poiu" répondre aux arguments de fait, ils montrent <pte si les 



1. Il est vrai que l'espngnol déîiijfne ce cas par la pn^posilion a, mais 
une telle construction serait peu conforme à nos liahitudos de langage. 

CoiTURAT et Lbac. — Langue uiùv 22 



338 SECTION III, CHAPITRE IX 

langues modernes ont rejeté l'accusatif dans les noms, elles ont 
eu soin de le conserver dans les pronoms. Or il faut que la règle 
soit générale et unique; et les adversaires de l'accusatif le sup- 
priment même dans les pronoms. Il s'ensuit qu'ils ne peuvent 
plus distinguer le sujet du régime direct que par la place : ils 
assujettissent la phrase à une construction rigide. C'en est fait de 
la souplesse de la phrase, si utile pourtant, ne serait-ce que 
dans les traductions. On peut donc poser ce dilemme : ou bien 
la L. I. aura un accusatif, ou bien elle n'aura pas de lil^erté de 
construction. Reste à savoir laquelle des deux alternatives offre 
le plus d'inconvénients. Nous croyons que c'est la seconde, car 
nous savons ce que le français perd en souplesse et parfois 
même en clarté par sa construction uniforme et soi-disant 
logique, c{ui l'empêche de mettre en vedette le mot le plus impor- 
tant d'une phrase, autrement que par la construction lourde et 
encombrante, et parfois même équivoque : Cest... qui (que)... 

Mais il y a un cas au moins où la construction uniforme doit 
céder : c'est le cas des propositions relatives*. Quel que soit le 
« cas » du pronom relatif, il faut qu'il relie la proposition rela- 
tive à la proposition principale, et par suite qu'il vienne en tête 
de la première. Et alors on est exposé à des amphibologies 
comme dans la phrase suivante, que nous n'avons pas inventée, 
mais extraite de nos lectures pendant que nous écrivions cet 
ouvrage : « On remarquera c|uelles habitudes de construction 
sérieuse imposent aux habitants du Mzab le creusement de puits 
aussi profonds que les leurs, et dont la partie supérieure est en 
général muraillée sur une hauteur de plusieurs mètres, ainsi 
que l'établissement des deux montants de maçonnerie sur les- 
quels doit reposer la poutre qui porte les poulies. » Si l'on veut, 
pour éviter l'amphibologie, rejeter le verbe à la fin, on rendra 
ces phrases inintelligibles, comme cela arrive fréquemment en 
allemand 2. 

Enfin l'accusatif permet d'éviter d'autres équivoques qu'aucun 
arrangement des mots ne pourrait supprimer, comme dans les 



1. Dans les propositions interrogalives, on peut à la rigueur se dispenser 
de mettre en tête le mot interrogatif, ou sur lequel porte l'interrogation. 

2. Car il faut bien reconnaître que la construction allemande, soumise à 
des règles tyranniques d'inversion, est encore plus gênante et plus obscure 
que la construction soi-disant logique du français. Cf. sur la question de 
l'accusatif notre critique de Yldioin neulral. 



O' ZAMENHOF : ESPERANTO 339 

phrases : * Je l'écoute mieux que vous »; c J'ai trouvé la houtoillo 
<assée ». Il ponnct nicon' de ilislinjjrncr le lieu où l'on vn du lien 
où l'on est, et' (ju'on ne pourrait autrement obtenir (jnen faisani 
\ aricr la préposition, ce qui serait plus onéreux pour la mémoire, 
'l'ous ees avantages plaident en faveur «le l'aernsalif. On penl 
dire que. sans laeeusatil', la L. 1. ne pourra posséder les qualités 
«le souplesse, de finesse et de précision qui lui permettront de 
rendre li«l«'l<MntMil tontes les nuances d«' la pensée. Or il ne faut 
pas «Md>ii«M- «pi'iin des principaux usages de la L. 1., le plus 
important peut-être au début, sera la traduction des ouvrages 
s(ienlili«|ues. Ceux rpii réduisent l'emploi de la L. 1. à la ronv«'r- 
salion il'alTaii'es el à la eorrespontlance ronuner«'iale pi'uvent 
l'aire bon marché de la souplesse et préférer la rigidité; mais 
poiu* lra«liiire lult'h'ment des œuvres écrites en toutes sortes de 
langues, la L I. «loit au «'ontrairc posst'der le plus de tlexibilité 
p«)ssible sans rien perdre de la clarté. A cet égard, ÏEsperanlo a 
lait ses preuves par ses nombreuses traductions d'œuvres lillé- 
rair«'S. qui sont calquées siu* le texte original, mèm«» lors(pi«> 

< t'Iui-ci est en vers (VHiade, Homlet). 

Certains crititpies trouvent que rae««»ril tU- 1 a«lj«'«lil épilli«l«' 
avec le sid)slanlir «>st inutile, et par suite gênant pour les peuples 
<l<> langue anglaise, pour qui l'adjectif est invariable. Les uns 
niimellenl la variation de l'adjectif (en nombre et en cas) lorsqu'il 

< st attribut' i Pierre et Paul sont honnêtes); les autres ne lad- 
inettent cjue lors«|n'il est employé connue substantif les bons et 
les mêclianls). A cela h's Llspéranlistes répondent (pi'il est plus 
^inq)le d'avoir une seule règle générale que deux règles appli 
lables en dilïérents cas; du momeid «p>e ri«l«'e «lu pluriel es! 
associée à un adjectif, il est naturel qu'il en porte la mar(|ue. 
«pi'il soit ou non accompagné d'un substantif. Et puis, est-il bien 
•~ùr «jue rac«-ord de l'ailjectif av(»c le substantif ne soit pas util»' 

I faire coiuuiltre que tel adjectif se «apporte à tel substantif? 
N'y auralil pas des cas où (ne serait-ce que par suite d'un 
luanqu»' «l'attention «»u «l'une mauvaise conslru«tion^ l'audileur 
<»u le lecteur ne saura pas si l'on attribue l'honnêteté à Pierre el 
à Paul, ou seulement à Paul? De même, quand on dira : « Les 
lionnes poires... et les mauvaises... » faudra-t-il se rappeler que 



1. À rinverse de l'allemand, qui fait accorder TadjecUf épitliète et rend 

invnrinble Pniljivlif nUribiit. 



340 SECTION III,, CHAPITRE IX 

l'adjectif bon, étant épithète, doit rester invariable, et que seul 
l'adjectif mauvais, étant isolé, doit varier? N'est-il pas plus 
simple, plus logique, plus conforme au sens et à l'analogie, de 
faire varier les deux de la même manière"? 

Pour les pronoms personnels et possessifs, on a dû remarquer 
leur formation absolument régulière. Mais on regrette que le 
môme pronom vi serve an singulier et au pluriel. Cela donne 
lieu à des ambiguïtés fréquentes (comme vous, voire en français). 
On ne sait pas si le discours s'adresse à une personne ou à plu- 
sieurs. 11 est dommage que le tutoiement soit inusité en Espé- 
ranto : il serait utile, au moins dans les traductions. 

La conjugaison est une merveille de simplicité et de régula- 
rité. Grâce à l'emploi parfaitement logique du seul auxiliaire 
être, tant à l'actif qu'au passif, elle se réduit à un très petit 
nombre de formes, et permet pourtant de rendre toutes les 
nuances usitées dans les diverses langues nationales*. Il semble 
impossible d'imaginer un système plus facile à comprendre et à 
apprendre, et en môme temps plus conforme à nos habitudes de 
langage et de pensée. Certains critiques blâment le choix arbi- 
traire des voyelles (a, i, o) qui caractérisent les 3 temps princi- 
paux. A cela on répond, d'abord, qu'il était impossible de pro- 
céder autrement, attendu qu'il n'y a pas de flexion verbale c{ui 
soit internationale (sauf pour le participe actif : D. -nd, E. -ng, 
F. -nt); et ensuite, c|ue le D'Zamemiof s'est inspiré de la 1'*^ conju- 
gaison latine, où l'a caractérise le présent {amas, amat, etc.), Vi le 
parfait [amavi), et l'o le futur {amabo). 11 a surtout fort ingé- 
nieusement emprunté au latin la forme générale des participes 
actifs (-ant, -int, -ont) et passifs (-at, -it, -ot), de sorte qu'il a 
réduit l'arbitraire au minimum compatible avec la régularité et 
l'uniformité absolues 2. 



1. On remarquera aussi que, grâce aux trois temps du participe, les 
formes verbales les plus compli((uées se composent de deux mots seule- 
ment, un participe et un auxiliaire, ce qui n'a pas lieu dans les langues 
vivantes. E.\. : Mi estes amita = F. J'aurai été aimé; E. / shall hâve been 
loved; D. Ich werde f/eliebt worden sei>i. 

2. Certains réformateurs de VEsperanlo voudraient rapprocher sa conju- 
gaison de la conjugaison latine; mais ils sont alors amenés à admettre une 
triple forme pour chaque temps (-ar, -er, -ir à rinfinitif, etc.) et à sacrifler 
ainsi runiformité, qui est un avantage capital ; ou bien à donnera tous les 
infinitifs la môme terminaison {-ar, par exemple), ce ((ui ne vaut pas mieux, 
car il est profondément chotjuant de voir aifecter de la terminaison de la 
1'" conjugaison les verbes des 3 autres {finar, vidar, recipar, rendar). 



d' zamenhof : espéranto 3*1 

L'emploi des temps ne présente aucune difficulté. Il n'en est 
ponl-tMre pas do nu^me do celui des modes, malgré les elTorts 
(pic M. OE Uealfhont a faits pour le préciser et le régulariser •. 
Par exemple, il est parfois difficile de distinguer l'indicatif 
du coiulitioiim'l. Ainsi Ion trouve celte phrase : Mi timas ke li 
perdos sian proceson. Je crains qu'il ne perde son procès. On <Mnplote 
ici rindicalil', l>i«Mi qu'il ne s'agisse pas « d'un fait certain ou 
pn'sciilé ooiiune tel ». .M. de Heaufroul cxplitpie qur la ffU'ine 
dubitative de la proposition principale « n'a aucune action sur 
la réalité du fait énoncé » dans la proposition subordonnée. 
Fort bien: uiiiis nlors pf)ui"<pi<»i traduire : Je croyais qu'il refuse- 
mil par : Mi kredis, ke li rifuzus? Le refus est ici un fait tout 
aussi positif que. dans l'exemple précédent, la perte du procès: 
cl ma « croyance » n'a pas plus d'action sur lui (|ue n'en avait 
ma « crainte » sur l'autre fait. En vertu du principe posé |»lns 
haut, il faudrait employer l'indicatif, et dire : mi kredis. ke li esti$ 
rifuzonta ^. 

La distinction de l'irxdicatif et du subjonctif est encore plus 
délicate et subtile. On traduit : Je souhaite que vous réussissie 
par : Mi deziras. ke vi sukcesu (impératif-subjonctif). Le succès 
<st-il ici plus « évtMilud » que la perte du procès ou le refus 
(le tout à l'heure? Ou mon « souhait » a-t-il plus d'influence 
^nr ce fait positif que ma « crainte » ou ma « croyance *1 
Assurément non. .Mais, nous dit-on, la régie veut (pion mette h 
iiinpéralif-subjonclif les verbes exprimant un fait qui relève du 
(iesir ou de la volonté. Soit; mais alors la perte du procès rele- 
vait de mon désir, puisque je la craignais, ce (pii équivaut A dire 
que je désirais le gain du procès. Donc, ou bien il faut enq>loyer 
lindieatif après souhaiter, ou bien il faut employer le subjcuielif 
après craindre. Et si on renq)loie après craindre, il faudra logi- 
i|nenient l'employer après espérer, croire, etc. Tout cela prouve 
tpiil est impossible d'établir une distinction claire et précise entre 
les cas où convient l'indicatif et ceux où le subjonctif est de 
mise; c'est-à-dire, au fond, cpiil n'y a pas lieu de «listinguer et 
ilatlmeltre ces deux modes. Leur existence est trailleui*s une 
u't'ue et un embarras perpétuels. Elle empêche, par exemple, de 

1 . Commentaire sur la grammaire Espéranto, p. 84-99. 

2. En rt'alitè. le conditionnel français joue ici le nMe d*»n impnrfait du 
futur; de nu^ne qu'on dit nu présent : « Je crois qu'il rerus<«rn ».on dit à 
rimpnrfnit : « Je croyais qu'il refuserait ». C'est en somme un gallicisme. 



342 SECTION III, CHAPITRE IX 

dire, en français : « Je souhaite et j'espère que vous réussirez »; 
et pourtant, quoi de plus naturel et de plus logique que cette 
phrase? Il faut qu'on puisse la dire en L. I., et en dire bien 
d'autres semblables, sans aucune restriction. Concluons donc 
que le subjonctif est une complication inutile dans une langue 
logiquement construite. 

On arriverait à la même conclusion en partant de ce principe 
posé par Leibniz : « De même que les prépositions dispensent 
des cas, les conjonctions dispensent des modes. » De même donc 
que le seul cas utile est l'accusatif, parce qu'on ne peut le rem- 
placer par une préposition, de même les seuls modes néces- 
saires sont ceux qu'on ne peut indiquer ou remplacer par une 
conjonction, à savoir : l'indicatif, l'impératif et le conditionnel. 
Mais le subjonctif, étant essentiellement le mode de la subordi- 
nation, est suffisamment indiqué par la conjonction, et son 
sens est déterminé par le verbe de la proposition principale, qui 
nous apprend s'il s'agit d'un désir, d'un ordre, d'une espérance, 
d'une croyance, etc. ; de sorte que l'emploi d'une foripe spéciale 
dans les cas « qui relèvent du désir ou de la volonté » est une 
superfétation, au même titre que l'emploi des cas avec les pré 
positions. En réalité, c'est une fâcheuse imitation des langues 
naturelles, cjui conduirait à édicter des règles aussi confuses et 
compliquées que celles qui hérissent nos syntaxes *. 

Pour le vocabulaire, on ne peut qu'approuver le principe de 
r internationalité maxima sur lequel il est fondé. Les critiques ne 
I)euvent porter que sur lapplication de ce principe dans tel ou 
tel cas particulier ; ce n'est plus alors que des questions d'es- 
pèce, dans la discussion desquelles nous ne pouvons pas entrer 
ici 2. 

A première vue, on est tenté de trouver que son vocabulain^ 

1. Inutile de dire que nous parlons ici, non seulement pour Y Espéranto, 
mais pour une L. I. quelcon({ue; et que, si nous émettons cette opinion à 
propos de VEsperanlo, c'est qu'il nous en fournit l'occasion par le soin 
avec le(|uel on a précisé et approfondi sa grammaire. Si l'emploi des modes 
est peu logique en français, il l'est encore bien moins en allemand, qù l'on 
emploie (comme en latin) le subjonctif dans toute affirmation indirecte, cl 
en revanche l'indicatif après des conjonctions qui (comme damit = afin qi/e) 
manjuent expressément le désir ou la finalité (Voir p. 268, note 1). Supprimer, 
le subjonctif, c'est donc non seulement supprimer une complication inutile 
et embarrassante, mais encore fermer la porte à une foule d'idiotismcs 
contraires à la logi(jue. 

2. On remaniuera ([ue les seuls mots construits a priori sont les pronoms 
et adverbes du Tableau des particules. Cette exception se justifie par deux 



D*" ZAMENHOF : ESPEHANTO 3i3 

manque de neulrnlilé, qu'il est trop oxclusivcment latin; et cer- 
tain'^ ( riliqiu's (volitpnkistos nlUMuatuIs) «(ualinont VEsperanto de 
langue roiiiaiif. Il y a là, dahord. uiu* part d'illusion, due aux 
liiiales voyelles, qui rappellent les terminaisons sonores de Fila- 
lion ot de IVspagnol. Il n'en faut pas plus pour qu'un ohserva- 
Itnir superllciol se récrie : « C'est de l'espagnol » ou t C'est de 
l'italien ' ! » Or ces voyelles finales, outre qu'elles ser\'enl à 
• araclt'iis»'!' les parties du discours, contribuent beaucoup à 
donner à VlJsperanlo une prononciation facile, coidante et har- 
monieuse. C'était justement là une des conditions d'euphonie 
lormulées par J. von Giumm dés 1860; et il proposait déjà, comme 
bien «l'aulres, l'italien comme le modèle de la future L. I. au 
point de vue de l'euphonie. Le D' Zameniiof n'a donc fait que 
réaliser le vœu du philologue allemand. 

Pour |)eu qu'on aille au fond des choses, on s'aperçoit bientôt 
<|iieces finales sont accolées à des radicaux d'origine diverse, 
Lrermanitpie ou slave aussi bien que latine. Quelques puristes en 
^(»nt chocpiés; ils trouvent que des désinences romanes ne peu- 
vent être adjointes qu'à des racines romanes: et ils préféreraient 
une langue néo-latine. Ce sont là des arguments de goût et de 
sentiment qu'on ne discute pas. et qui, selon nous, ne doivent 
pas entrer en liijrne de compte: il suffit de remarquer cprune 
langue purement néo-latine serait moins internationale qu'une 
langue mixte comme VEsperanto. Au surplus, nous n'avons qu'une 
chose à dire aux amateurs de néo-latin : tjuils tàehenl tl'abord 
de convertir à leur idéal certains t<'utomanes intransigeants, 
qui poussent l'horreur des mots étranger» (c'est-à-dire interuatio 
naux> à un tel point, cpiils déclarent ne pouvoir accepter une 
langue auxiliaire où ligureraient de tels mots, parce «jue cela 
risquerait de les faire rentrer dans la pure langue germanique : 
« (• qui revient à dire qu'ils n'accepteraient pour langue interna 



raisons : 1" l;i plupart de ces mots, si rréquents dans le langage, ne sont 
luilleinont internationaux (E.x, : humer D., allwm/x E., toujours F., sempre I.); 
2° les fornjrs qu'on leur a doniu-es établissent entre eu.x une corrélation 
logicjue qui aide i\ les retenir. La première raison fait (|u'ii «»st indifTérent 
d'adopter des formes exclusivement nationales (arl>ilrairi<ment choisies) ou 
des formes a priori; la seconde fait que le second parti est plus av«n- 
tageu.x. 

1. Pour apprécier ce genre de critiques. le lecteur est prié de comparer 
VEsperanto ù la Linqua Franca Suova de S. Behnharo et au Suorc-Roman 
lie PucHNER,(|ui sont vraiment des langues imitées de Titalienel de l'espagnol. 



344 SECTION III, CHAPITRE IX 

tionale que rallemand, et encore, iin allemand expurgé de tout 
mélange latin, qui n'est pas près d'être réalisé. Car on sait que 
la guerre que les Allemands font aux mots étrangers aboutit 
tout bonnement à remplacer Succursale par Filiale et Coiffeur par 
Friseur '. 

En réalité, pour tout observateur impartial et de bonne foi, 
Y Espéranto est une langue mixte « romano-germanique », suivant 
l'expression et l'intention même de son auteur. Tout ce qu'on 
peut discuter, c'est la proportion des éléments romans et des 
éléments germaniques. Or elle est malaisée à apprécier à la 
simple lecture, parce que chaque peuple s'attribue les racines 
qu'il connaît. Par exemple, en lisant la phrase suivante : 
« Simpla, fleksebla, belsona, vere internacia en siaj elementoj, la 
lingvo Espéranto prezentas al la monde civilizita la sole veran 
solvon de lingvo internacia », un Français sera tenté de croire 
que V Espéranto n'est que du français; mais un Anglais pourrait 
aussi bien prétendre que c'est de l'anglais : car il connaît les 
mots : simple, flexible, sound (sonorous), very, inter- (comme préfixe), 
nation, élément, language, présent, civilize, sole, solve, et par suite il 
pourra comprendre cette phrase à première vue tout comme le 
Français. On s'imagine que, parce qu'un Français connaît un 
millier de racines (sur les 2 642 que contient YUniversala Vortaro), 
il n'en reste plus que 1 642 pour les autres langues. On raisonne 
implicitement comme si les racines devaient être réparties entre 
les diverses langues européennes. C'est oublier qu'une môme 
racine peut appartenir à plusieurs langues, et que le vocabulaire 
de VEsperanto est composé précisément des racines qui appar- 
tiennent au plus grand nombre de langues possible. La plupart 
de ses racines doivent donc être mises à l'actif de plusieurs 
langues ; et pour savoir dans quelle mesure chacune d'elles est 
favorisée, il faut chercher combien de racines connaît un homme 
de chaque nation qui ne saurait que sa langue maternelle^. 



1. Nous ne mentionnerions pas l'argument d'un teutomane, (jui accuse 
VEsperanto de « romaniser » les radicaux germaniques en les aiïublànt de 
désinences voyelles, s'il ne prouvait que l'ombrageuse susceptibilité de cer- 
tains Allemands confine à la manie de la persécution. 

2. M. DE Beaufront a publié une semblable statistique dans VEspéran- 
tisie, n" 44-43 (sept. 1901). Mais elle est forcément incomplète, attendu que 
YUniversala Vortaro, qui lui sert de base, est loin de contenir toutes les 
racines de VEsperanto. En particulier, il ne contient aucun de ces mots 
techniques d'origine gréco-latine {télégraphe, téléphone, etc.), qui, étant 



D"" ZAMENHOF : ESPERANTO 345 

Ce qui reste vrai, c'est la prépondérance des éléments Intins 
sur les éléments germaniques et slaves, qui fait «jue les peuples 
les plus favorisés sont ceux dont la langue |)rocède du latin et 
en est restée la plus voisine. Mais cette prépondérance, nullement 
voulue par l'auteur, s'explique et se justilie par l'internationalité 
supérieure des éléments latins, qui ont pénétré dans toutes les 
langues de Tlùirope, soit dans le lexiqu<' populaire et usuel, par 
suite de la conquête romaine, soit dans le lexitiue scientilique et 
teclmiipie, par suite de la « formation savante ». Le vocabulaire 
Espéranto ne fait (pie constater cette prépondérance et profiter 
de cette internationalité acquise pour t atteinilre » le plus grand 
nombre possible de personnes de civilisation européenne. S'il y 
a des Allemands à l'esprit étroit cpii réclament pour les racines 
germaniques, sinon une part prépondérante <>t presque exclu- 
sive, du moins une place rigoureusement proportionnelle à l'ini- 
portanco scientifique et économique de leur pays (comme si la 
constitution ifini vocabulaire international était une affaire de 
partage, qu'on puisse régler par l'égalité brutale ou par le tirage 
au sort!), la |>lnparl des .Mlemands instruits et cultivés recon- 
naissent la place immense, trop souvent inaperçue du vulgaire, 
que tient l'élément latin dans la langue, la littérature et la civi- 
lisation allemandes'. 11 leur appartient de dissiper les préjugés, 
nés de Tignorance de l'histoire et de la piiilologie, ((u'une 
partie de leui-s compatriotes nourrissent encoi*e contre ce qu'ils 
appellent les t mots étrangers », c'est-à-ilire contre les mots 
iiiti-rnationaux (pii conslitueid, en tout étal de cause, le noyau 
solide et objectif du vocabulaire de la future L. I 

Au surplus, certains critiques, et notamment ii< > >ii\<tnl> cl 
philologues allemands, ont si bien conscience de ce que tous les 
peui)les européens doivent à la tradition latine, «pi'ils préfére- 
raient une langue internationale à base purement latine, non 
seulement connue plus homogène, mais comme [«lus réellement 
internationale. Ceux-là reprocheraient plutôt à l'^sp^ro/i/o d'avoir 
atlniis certains radicaux germaniques ou slaves qui ne sont 
guère internationaux, ou même pas du tout. La même critique 
lui est adressée par les aut«»urs et partisans de Vhliom nenlral. 
et leur opinion ne peut être suspecte de partialité nationale. 

tout il fait inlornationnux, font pnrtio de droit du voonbulnire Espéranto. 
vn vertu «ic In rèplo 15 du IV Zamenhof (citéo p. 3i7, note 2). 

I. Voir le clinititro xviii (J. Lott) et le clinpilro llnnl {Les langues mortes). 



346 SECTION III, CHAPITRE IX 

attendu que les auteurs de cette langue appartiennent aux prin- 
cipales nations européennes et américaines, excepté la France. 
Pour juger de sa valeur, rien ne vaut quelques exemples. Voici 
donc quelques-uns des cas où ïlcliom neutral adopte une racine 
latine ou grecque là oi^i ÏEsperanto a choisi une racine germa- 
nique ou slave : 

Idiom neulral 
diurn 



Espéranto 

tag 

monat mens 

jar - anu 

fingr digit 

graf komt 

har kapil 

haut pel 

hund kani 

kel kav 

najbar visin 

najtingal filomel 

bird omit 

sip nav 

varm kalid 

vip flagel 

vort paroi 

vost kaud 

vund vulner 

bedaûr(i) regret(ar) 

dank(i) mersi(ar) 

send(i) mit(ar) 

sajn(i) sembl(ar) 

taùg(i) . val(ar) 

trink(i) bib(ar) 

jes si 

kaj e 

ju pli... des pli... plu... plu. 

nur sole 

nun sitempe 

Nous ne disons pas que les racines de Vidiom neutral soient 

plus ou moins internationales que celles de ÏEsperanto : ce n'est 

pas la question en ce moment, et ce serait d'ailleurs à discuter 

dans chaque cas particulier. Ce que nous voulons montrer par 



Français 

jour. 

mois. 

an. 

doigt. 

comte. 

cheveu. 

peau. 

chien. 

cave. 

voisin. 
■ rossignol. 

oiseau. 

vaisseau. 

chaud. 

fouet. 

mot. 

queue. 

blessure. 

regretter. 

remercier. 

envoyer. 

sembler, paraître. 

valoir. 

boire. 

oui. 

et. 

plus... plus... 

seulement. 

maintenant. 



d' zamenhof : espéranto 347 

ces exemples, c'est siiuplement qu'une société inlenialionale, 
guidée par le nu^ine principe de l'inlernntionnlité, a été amenée 
(A tort on à raison) à adoplcr une séri«> de racines latines là où 
V Espéranto avait admis des racines germaniques ou slaves; et 
par suilc à élal)orer une langue dont la physionomie est encore 
plus lalinc (vl plus française) (|uc celle de VEsperanh, et qui pré- 
tend être au moins aussi internationale que celui-ci. Cela prouve 
en tout cas que la prépondérance des éléments latins est légi- 
time, au point de vue de l'internationalité; et (pie VEsperanto, 
loin de leur faire une place trop large, ne leur fait peut-être pas 
encore toute la part à laquelle ils ont droit '. 

Dans la plupart des cas, la divergence de ces deux langues 
(fort analogues d'ailleurs) a une origine théorique qu'il est inté- 
ressant d'exposer. On dit, par exemple : les mots jar et âip sont 
l>ien sans doute aussi internationaux, sinon plus, que les mots 
latins nnniis et navis, pnistpi'ils sont communs à l'anglais et à 
l'allemand. Mais il ne faut pas considérer chaque mot à part, il 
faut considérer toute une famille de mots (c'est-à-dire l'ensemble 
(les mots qui dérivent ou peuvent dériver d'une même rai-ine». et 
adopter, pour chaque famille, la racine la plus internationale. 
\ ce point de vue, annus'cï navis sont plus internationaux que 
jar et sip. attendu qiw les .\nglais et les AUenjands en connaissent 
(les d(''rivés (ivmalen, annuat: naval, navigation', tandis que les 
peuples romans ne connaissent nullement jar et sip. même pas 
par leurs dérivés. Or c'est hien cette méthode que l'inventeur 
(le l'Espéranto a i\(i suivre pour former son vocabulaire, puisque, 
préoccui^é de réduire celui-ci au minimum, il a cherché, non 
pas les nwts. mais les radicaux les plus internationaux *. 11 semble 

1. Voir lin nrliclo do M. Kofmnn sur C Espéranto et les nussf.t, dans 
l'Espéranliste d'aoùt-sept. IS'.tS, ([ui iiioulro que le russt? conlient honiicoup 
plus (l»> mots intornntionaux (surtout priH-o-lalins) qu'on ne croit. Citons-«Mi 
(luel(|uos-uns seulement : atsotulisme. administration, ainirat, adresse, 
(vocnt, affent, aphorisme, académie, ar/itateur, acte, actif, album, alchimie, 
alcool, amphithéâtre, amnistie, anarchie, anecdote, anonyme, anlipathif. 
appétit, argument, architecte, aristocratie, artillerie, astronomie, audience, 
auteur, autorité, automate, autonomie, autobiographie. (L'auteur en cite 
228 pour la lettre .V seulement.) 

2. Il est intéressant de citer, i» ce propos, la rt'gle 15* du D' Zamcmhop : 
■< Les mots dits étrantfers, c'est-ù-dire ceu.\ que la plupart des lanirues ont 
tinpruntés à une même source, sont employés sans chnnp'nient en Espé- 
ranto; ils prennent seulement l'orthopraphe internationale (et Uv* terminai- 
sons ^rnnuuatic.-iles). Mais (|uand plusieurs mots dérivent de la n«éme 
racine, il vaut miou.x n'employer sans altération que le mot fondamental. 



348 SECTION III, CHAPITRE IX 

donc que, dans les cas cités ci-dessus, il ait été infidèle à sa 
propre méthode. 

A ces objections les Espérantistes répondent que, si le 
D"" Zamenhof a parfois commis des infractions au principe de 
l'internationalité, ce n'est pas sans de bonnes raisons. Le plus 
souvent, c'est pour éviter des homonymies ou pour distinguer 
des sens très différents d'un môme mot, qu'il a eu recours à des 
radicaux germaniques moins internationaux que leurs corres- 
pondants latins. Un bel exemple de ce fait est le mot vetero (le 
temps qu'il lait), distinct du mot tempo (le temps qui dure); ou 
encore le mot glaso [verre à boire), distinct de vitro (le verre 
comme matière)*. Voici des exemples d'homonymie proprement 
dite : le radical latin mens évoque à la fois l'idée d'esprit (mens), 
celle de table {mensa) et celle de mois (mensis); il eût donc été 
fâcheux de l'adopter pour l'une cjuelconque de ces trois signifi- 
cations, par exemple pour la dernière; c'est pourquoi l'on a 
choisi le radical germanique monat (D., E.). De môme, le radical 
latin vol peut signifier à la fois vouloir et voler; on lui a assigné 
le sens de volonté, et l'on a eu recours au radical germanique 
flug (D., E.) pour exprimer l'idée de voler ^. De môme encore la 
racine di (clies, deus L.) a été réservée à l'idée de dieu, et c'est 
pourquoi l'on a adopté tag (D.) pour jour; la racine fil {fdum, 
fdius L.) a été réservée pour fils, et l'on a pris faden (D.) pour fd;el 
ainsi de suite. 

D'autres fois, le D'" Zamenhof a réussi à dissocier les divers 
sens d'une même racine en variant simplement la forme de cette 
racine. En voici un exemple frappant : ordo = ordre (sens général 
et propre); ordeno = ordre (religieux, de chevalerie); ordono = 
ordre (commandement). Il s'est servi parfois pour cela des lettres 
accentuées, ce qui est encore un argument en leur faveur : stato 
= état (manière d'être) ; stato = État (politique). De môme post 
(L.) signifiant après, la poste se dira posto (R., Pol.) et le poste 
(militaire) posteno ^ Tous ces détails montrent, non seulement 

et former les mots dérivés suivant les règles de la langue. Ex. : teatro, 
adjectif : teatra ». 

1. De même on distingue hundo, chien (animal) et cano, chien (de fusil); 
piedo, pied (membre) et futo, pied (mesure). 

2. Ajoutons que le mot voler présente en français un double sens into- 
lérable, que VEsperanto distingue aisément : flugi = voler (avec des ailes), 
steli (D., E.) = voler (dérober). 

3. Il est regrettable qu'on n'ait pas distingué de même l'adverbe ciel [de 



D' /AMENHOF : ESPEIIANTO 349 

(|uo lo vocabulaire do l'Espéranto a été combiné avec un soin et 
une iii^'t^iiiosil»' cxlrOmcs, mais qu'il fornio (avec l'alplinbet ot 
renseiul)!»' dos aflixes) un vt'Titablo systènio, dont toutos ios par- 
lies se tiennent comme les pièces d'un jeu de patience : on ne 
peut touclior à l'uno d'olles sans ébranler Ios autres, et les ano- 
nialios sipparontos ont une raison délro (ju'on ne soupçonne pas 
nu premier abord. 

On peut remarquer, à ce propos, que YEspernnlo évite de 
donner aux radicaux des terminaisons semblables à ses suffixes 
(ou dos syllabes initiales seml)lables à ses préfixes), même là où 
cola ne donnerait pas lieu à des calembours, parce que cela peut 
dérouler un instant l'espril du lecteur ou (surtout) de l'auditeur. 
C'est ainsi que l'on dit azeno. mateno. cagreno, pour éviter la 
désinence féminine -ino: bufedo. bukedo, pour éviter le suffixe 
diminutif -eto ': barelo Imril pour éviter le suffixe -ilo; skrofolo 
pour éviter le suilixo -ulo. etc. Kn s'imposant cette condition, 
dans l'iidérét de la clarté, le D"" Zamemiof a énormément accru 
la diflicultéde sa tAcbe, puisque cbaque suffixe exclut les radi- 
caux <|ni riment avec lui. ou du moins oblicfo A les modifier. On 
comprend, d'une part, qu'il y ait intérêt à réduire les sufii.xes au 
plus petit nombre; et. d'autre part, que l'auteur n'ait pas tou- 
jours réussi à éviter ces sortes de rimes, et même des homony- 
mies ou calembours possibles =*. Cela prouve sans doute à quel 
point il était difficile de les éviter partout et toujours. La plupart, 
hour<Misement, no peuvent pas prêter à «les contresens sérieux 
et ruisonnablos. Kn tout cas, on en trouve incomparablement 
moins que dans les projets rivaux; et puis, comme disait 
M. Koreklioffs pour excuser les calembours du Volapilk. il faut 
bien laisser quelque liberté aux amateurs de plaisanteries faciles. 

L'emploi systématique d'affixes invariables à sens bien déter- 
miné, si utile pourtant pour réduire au minimum le nombre des 



loute manière) du radical de cielo {ciel), qu'on aurait pu écrire simple- 
iiii'iit cielo. 

1 . Cigaredo = cigarette se distingue de cigareto = ftelit eigarr. 

2. Kxcinpii's : ban )>t banan : bal •>( balad: barb. barbar: bat. batist: bet. 
betul ; bord, border; gaz. gazet: gren. grenad:har. haring: lek. lekant: 
son, sonat: reg, regul: tur. turist: trik (tricoter), trikot (trirot : parUripe 
futur passif de trik'; vol, volont: vet. veter: sans parler de tualet. tro- 
tuar, spegul. somer. orkestr. rU-.. t|ui n«> peuvent donner lieu u oi|uivo<|ut\ 
u>nis .((l'on aurait pourtant ilù cvilor, pour rester lldèlr au principe; corn- 
partM-par iwcinplr fistulo à skrofolo. 



350 SECTION III, CHAPITRE IX 

radicaux à apprendre, donne lieu à diverses objections que nous 
allons exposer. 

La première est celle même que nous avons opposée aux lan- 
gues philosophiques, à savoir qu"il est impossible, dans l'état 
actuel des sciences et de la philosophie, de décomposer toutes 
les notions en leurs éléments logiques. Par suite, VEsperanto est 
conduit à donner de certaines notions des définitions imparfaites, 
donc arbitraires dans une certaine mesure. Il appelle Yescalier 
stuparo, c'est-à-dire collection de marches (ou d'échelons) ; or, d'une 
part, ce mot peut tout aussi bien signifier une échelle; et d'autre 
part, Tescalier peut être conçu tout différemment, par exemple 
comme un « moyen de monter et de descendre », ce qui donne- 
rait lieu à un tout autre dérivé. 

A cela les Espérantistes répondent que, précisément, leur 
langue n'est pas une langue philosophique ; elle ne prétend pas 
exprimer les définitions rigoureuses des choses, mais simple- 
ment les désigner (comme toutes les langues naturelles l'ont fait 
à l'origine) par quelque caractère saillant et distinctif qui en 
suggère l'idée. La dérivation n'est qu'un moyen de soulager la 
mémoire; elle permet de retenir aisément les mots, ou de les 
former au besoin quand on ne les sait pas. Par exemple, le pré- 
fixe mal- dispense d'apprendre séparément les mots contraires 
et supprime à lui seul une bonne part du vocabulaire; le suffixe 
du féminin -in dispense d'apprendre deux mots différents pour la 
môme idée {homme, femme ; frère, sœur; oncle, tante ; bœuf, vache, etc.). 
On objecte en outre que le choix du mot primitif est souvent 
arbitraire : par exemple, entre deux idées contraires, il n'y a 
pas de raison pour considérer Tune d'elles comme primitive 
et Tautre comme dérivée. — Sans doute, répondent les Espé- 
rantistes; mais encore une fois nous ne prétendons pas que 
notre langue exprime les relations logiques des idées. Il est 
commode d'employer le même radical pour désigner deux idées 
contraires, et c'est toujours plus naturel et plus logique que 
d'employer pour cela (comme nos langues) deux radicaux qui 
n'ont rien de commun {grand, petit; long, court; large, étroit,' elc). 
De plus, le choix du mot primitif n'est pas arbitraire; le plus 
souvent, l'un des deux termes contraires est considéré, par nature 
ou par convention, comme positif, et l'autre comme négatif; 
ainsi grand, long, large: de même droit opposé à gauche, haut 
opposé à bas, riche opposé à pauvre, etc. C'est celui-là qu'on prend 



d' zamenhof : espéranto 351 

pour mot primitif. En outrr, il arrive parfois que l'un des deux 
termes est beaucoup plus internniionnl qtio l'nulre : ainsi ifrnnd 
(F., I., L., S.), yrent {V..),<jross (!).; par comparaison à /;<'/i7(F.). 
lilUe {E.),klein{D.),parvu8(L.),piecolo (I.), pequeno(S.). Il est donc 
tout indiqiK' de le prcudiv pf)ur ferme primitif, puiscpie l'autre 
se trouve par là iiuMne proliler de riidernalionalif«'> de s(m r«»n- 
liaire. 

On reproche encore à celte uu'lliode de formation des mois 
d"(»l»lif;er l'esprit à un travail incessant de tl»^conq)osilion et de 
recomposition, dont seuls les lettrés seraient capables. Ce serait 
<lemander im trop prand effort d'intelligence f» la plupart des 
personnes pour «pii la L. I. tloit «Hre faite. 

Les Espérantistes répondent, d'abord, qu'en admettant (piil 
y eût des esprits incapables de comprendre le mode de formation 
des mots dérivés et composés, ils pourront toujours apprenilre 

I (S mots dans les lexiques, comme ils seraient obligés, dans 

II importe <juelle langue étrangère et dans certaines langues arli- 
ficielles. d'appremlre des radic.aux qui ne diraient absolument 
rien à leur esprit. On n'impose à personne l'obligation de fabri- 
(|uer lui-même les mots dont il a besoin; on pourra toujoui-s les 
trouver tout faits dans le dictionnaire. Mais les mots dérivés de 
V f-^speranto ont au moins cet avantage sur des radicaux inconnus 
i>u arbitrairement choisis, que leur structure même est un moyen 
iimémotechnique pour les retenir. Il suffit de les avoir vus une 
lois; on ne les oublie plus. On n'a même pas besoin de se rap- 
licler exactement leur mode de composition; il suffit dune ana- 
logie de son, d'une association d'idées pour en évoquer le sens. 
h'ailleurs. il n'y a pas besoin d'une intelligence extraordinaire 
pour comprendre un dérivé nouveau régulièrement formé; et il 
n est nullement nécessaire d'être rompu à l'analyse logique. Peu 
de personnes seraient sans doute «apables de définir et de for- 
muler le sens abstrait du suffixe -able ou -ible: et néanmoins tout 
le monde comprend des expressions comme popable, ministrable, 
cyclable, qui ne se trouvent pourtant dans aucun dictionnaire : et 
cela, simplement en vertu de l'analogie, et tlu sens inconsciem- 
ment attaché par l'habitude et l'usage au suffixe en (piestion.sans 
qu'on soit obligé de décomposer ces mots et de chercher laborieu- 
sement le sens de chacun de ses éléments. En tout cas. le travail 
tl esprit par lequel on comprend ou devine le sens d'un mol 
dérivé ou composé est inconqtarablement moins pénible que le tra- 



332 SECTION III, CHAPITRE IX 

vail de mémoire qui consisterait à apprendre un à un, sous forme 
de radicaux bruts, les milliers de mots que remplacent les 
dérivés et composés de Y Espéranto. C'est plutôt un jeu, car il y a 
un véritable plaisir intellectuel à saisir instantanément le sens 
d'une phrase grâce à des affixes bien connus qui se greffent sur un 
petit nombre de radicaux. 

Enfin on reproche à VEsperanto de négliger un certain nombre 
de mots internationaux, et de leur préférer des dérivés ou com- 
posés systématiquement formés. Par exemple, il dira senfina 
pour infini, antaùjugo pour préjugé. Cela est surtout remarquable 
dans les termes techniques, que les langues nationales ont 
empruntés au latin ou au grec : ex. : ventolilo pour ventilateur; 
aliformigo, pour transformation, etc. 

Les Espérantistes répondent que l'essentiel n'est pas, pour 
leur langue, de comprendre tous les mots internationaux, mais 
de ne comprendre (autant que possible) que des racines interna- 
tionales, avec lesquelles on puisse former régulièrement une 
multitude de mots immédiatement intelligibles. L'idéal, disent- 
ils, n'est pas de construire une langue compréhensible aux seuls 
savants : or, en supprimant des affixes, on augmenterait dans 
une proportion énorme le nombre des mots primitifs à 
apprendre. Pour contenter une poignée d'érudits, on sacrifierait 
tous les vrais intéressés (M. de Beaufront). Cette question est 
très délicate. Elle se pose, en somme, pour la L. I. comme elle 
s'est posée pour l'allemand : vaut-il mieux employer (comme 
termes scientifiques et techniques) des mots internationaux 
dérivés du grec et du latin et par suite compris de tous les 
savants, ou des expressions nationales formées d'une manière 
autonome, conformément au génie de la langue, et intelligibles 
à tous? La question a été fort débattue en Allemagne, et les avis 
sont partagés. Les savants, comme on pouvait s'y attendre, sont 
en général partisans des mots internationaux, avec lesquels ils 
s'entendent immédiatement avec leurs confrères étrangers : ils 
préfèrent, nous affirme-t-on, Telephon à Fernsprecher. Sans vouloir 
discuter et trancher ici cette grosse question, il nous semble 
que, pour les termes scientifiques et techniques tout au moins, 
et pour la langue internationale, les mots internationaux sont pré- 
férables, car la langue internationale est destinée à permettre 
aux savants de se comprendre entre eux ; et elle ne les empêchera 
pas de rédiger dans la langue nationale les livres denseigne- 



d' zamenhof : espéranto 353 

inrnt rt do vulgarisation, pas plus que de professer dans la 
langiH* inatcnirlle. 

Ou dit ciiu- (les composés autonomes sont mieux compris df 
tout le monde. Mais, pour retenir le mol téléphone^ il n'est pas 
indisiHMisahlc do connaître son «Hymologio givcque, pas plus 
qu'il nost nécossairo de connaître la théorie de cet instrument 
pour pouvoir s'en servir. Le peuple emploie ces sortes de mots 
(comme le mot microbe, par exemple) sans se soucier de leur 
origine, et les savants mémos (jui la coiuiaissent n'y pensent 
plus. Les composés autonomes ont, de leur côté, cet inconvé- 
uionl qu'ils conslituent plus ou moins une définition do l'idée 
qu'ils expriment, et celle tiéliniliou est sujette à varier avec les 
progrès do la science. Nous en avons vu • un exenqilo dans les 
mots oxygène et azote, qui no correspondent plus à l'état actuel 
do nos eounaissancos; mais personne ne pense plus à leur sens 
étymologi(|ue. tandis que les noms allemands calqués sur eux 
(Sanerstoff, Slirkshjf) le rappellent sans cesse, surtout aux per- 
sonnes ignorantes do la Chimie, ce qui ne peut que les induire 
en erreur. De mémo, les grammairiens allemands appellent l'ar- 
ticle Geschlechtsworl et le verbe Zeitworl. Or ces ileux mois com- 
posés impli(puMit toute une théorie grammaticale, fort contes- 
table, sinon fausse *. Los termes latins article et verbe n'ont pas 
ce défaut : ils sont neutres, théoriquement. On voit par là c|ue 
( est souvent un avantage d'adopter des mots qui ne signifient 
rieii, ou peu de chose. 

Ku résumé, i)our les mots do la langue usuelle, il est bon qu'ils 
-oient formés d'une manière régulière et autonome; mais pour 
tous les termes techniques, il vaut mieux qu'ils soient empruntés 
tout faits aux langues vivantes, qui les ont elles-mêmes tirés du 
latin ou du grec. Par exemple, on peut fort bien traduire tire- 
bouclion par korktirilo, et éventail par ventumilo: mais en revanche 
ventilator est préférable à ventolilo '. Sans tloute, le vocabulaire 



1. Section !, Critique générnle. 

2. A savoir (|uo Tarlicle sert (principnlement) à distinguer les genre», et 
que le vertie est, selon in déitnilion d'Aristote, un mol qui implique une 
indication de temps; définition que Leibniz discutait et rejetait déjà. 

3. Que l'on pense ù la nuiltitude des mots en -ateur (L. -alor) qui désignent 
(li's instruments dans la science et dans l'industrie, et qui sont nhsolument 
internationaux, comme accumulateur, moteur, transformateur, etc. (notons 
en passant ce curieux doublet : condensateur électri<jue. et comlenseur de 
machine à vopeur). Il est évident qu'un conducteur électrique devra s'appeler 

CocTVRAT et Leav. — langue univ. 23 



3S4 SECTION III, CHAPITRE IX 

technique de Y Espéranto n'est pas encore constitué ; mais on trouve 
déjà dans les vocabulaires des mots techniques qui sont des 
symptômes de la tendance fâcheuse que nous critiquons, comme 
tagnoktegaleco := équinoxe, et slosilosto ■=^ clavicule (litt. : os-clef). 
Il est certain que les savants comprendront toujours mieux et 
retiendront plus aisément les mots équinoxe et clavicule, qui leur 
sont familiers. \J Espéranto ferait donc fausse route, s'il prétendait 
construire les mots techniques de toutes pièces et par ses propres 
moyens; il risquerait, d'une part, de se heurter à l'écueil qui a 
fait échouer les langues philosophiques; d'autre part, de tomber 
dans l'abus de la dérivation et de la composition, et de rappeler 
les logogriphes du Yolapiik '. 

Pour la formation même des dérivés, les affixes sont en 
général très heureusement choisis; presque tous répondent, 
pour le sens et pour la forme, à des affixes de dérivation employés 
dans la plupart des langues européennes. Leur sens a été d'ail- 
leurs précisé et fixé, ce qui n'a lieu dans aucune langue naturelle ; 
pour n"en citer qu'un exemple, les mots aimable, estimable, hono- 

konduktor, ot non kondukisto, comme le conducteur... de voitures. C'est 
mémo là un excellent moyen de distinguer le sens vulgaire et le sens 
technique d'un même mot. 

1. Au surplus, voici textuellement les règles fort judicieuses formulées 
par le D' Zamenhof pour le choix des termes techniques (d'après la méthode 
employée dans les langues vivantes) : 

« 1° On se demande avant tout si le mot n'existe pas déjà dans la langue 
commune; par exemple, si un vélocipédiste a hesoin du mot roue, il n'ira 
pae créer un terme nouveau, mais prendra le mot déjà existant dans le 
dictionnaire général. 

« 2" Lorsqu'on sait que le mot nécessaire n'existe pas encore, c'est-à-dire 
simplement (ju'il n'a pas encore été employé, on tâche de le former à l'aide 
des autres mots-racines existant déjà dans la langue. Par exemple, s'il faut 
composer pour la ])remière fois, dans une jeune langue, un ouvrage de 
mathématiques, l'auteur qui a besoin d'exprimer multiplier, dividende ou 
triangle formera facilement ces termes avec les mots déjà existants dans le 
dictionnaire » (Ex. : multobligi, dividato, triangulo). 

« 3° Enfin, si le terme n'existe ])as dans le dictionnaire général et qu'il 
soit difficile do le former à l'aide des mots existants, ou que cette forma- 
tion donne une expression obscure, trop lonrjue ou incommode, le spécia- 
liste, sans se condamner à de longues réflexions ni se gêner, emprunte 
simplement le mot à une autre langue, en lui donnant seulement l'ortho- 
graphe de la sienne. Le choix, en général, n'est pas difficile, car la majo- 
rité des mots de cette 3° catégorie sont également employés (comme mot> 
« étrangers ») dans toutes les langues, et par suite sont déjà par eux-mêmes 
internationauv ». (UEspérantiste, mars 1902.) Nous avons souligné, dans la 
3" règle, une réserve très sage, qui nous paraît restreindre notablement 
l'application de la 2" règle au profit de la 3", c'est-à-dire la formation de 
dérivés ou composés autonomes au profit des mots internationaux tout faits. 



d' zameniiof : espkranto 35S 

rnbtf, respectable, etc., signifient en français t qui doit » et non 
\ms * qui peut Hro a'\m6, oslimr, r\r. »; juissi VHspeninfo les tra- 
duit-il logi(iu(Mn(Mit par aminda, estiminda, honorinda. respek- 
tinda, et non (comme le font d'autres langues arliflcielles) par 
amebla. elo. O priiiripr do runiformil»' du sens dos affixes 
(coniiiu* de celui des radicaux) est absolument indispensable à la 
régularité et à la clarté; c'en serait fait de l'unité de la langue, 
si l'on y introduisait les idiotismes et les anomalies de dériva- 
tion des langues ualurelles '. 

Peut-être, cependant, ce principe n'est-il pas toujours rigou- 
reusement observ<^ surtout dans la manit're dont les diverses 
parties ilu discours dérivent les unes des autres. Sans doute. 
VEsperanlo a bien fait de ne pas prendre pour racines (comme le 
Volapnk, le liolak et la plupart des langues n priori) les mots 
dune seule partie du discours, par exemple les substantifs, pour 
en déduii*e mécaniquement l'adjectif, le verbe et l'adverbe, ce 
qui est souvent contraire à l'ordre logique des itlées : los idées 
de bon et de beau, par exemple, sont logi(iueiuent antérieures 
aux idées de bonté et de beauté-. Il admet des racines appartenant 
à toutes les parties du discours : des adjectifs, des verbes, des 
adverbes (troa = excessif; nuna = d'à présent), des particules 
comme jes. ne (jesi — affirmer, nei = nier), sen. dis disigi = 
séparer, senigi = dépouiller), et même des afiixeii comme an 
lano = partisan), ec (eco = (lualité), ind (inda = digne de), ebl 
(cble = peut-être). Néauiuoius. toutes les fois (jue cela est possible, 
le iv Zamemiok parait assigner à une racine le sens verbal, et il 
en forme ensuite le substantif, l'adjectif et l'adverbe au moyen 
des désinences -o, -a, -e. Cela est assuréujont fort logiipie et fort 
commode, mais à une condition : c'est qu'il y ail enti*e le sens 
du mot primitif et celui du dérivé une correspondance univoque 
et récipro(iue en vertu d'une règle générale et fixe. Inivoque, c'est- 



1. Il y a plus : certains siifllxes, en eux-mi^mes internationAux, ne sont 
pns intrrnnlionnux dnns leurs applications particiili«>res, de sorte que des 
rndionux internatioiuiux engendrent des dérivés qui ne le sont pas. Ex. : 
l'italien traduit heanté par bellezzd, alors que les deux sufllxes «'quivalenl^ 
•té (-fo) et -e5S(? (-essfl) sont communs aux deux langues. En français même, 
nous avons h la fois ricfies.se et pauvreté. G«'la montre bien la nécessité 
de réjjulariser le sens et l'emploi des sunixes de dérivation (cf. p. 357, 
note t). 

2. Tandis que le Votaplik dit gud = l>onté, gudik = éon; et le Bolak : 
bel = beauté, beled = beau. 



356 SECTION III, CHAPITRE IX 

à-dire que chaque affîxe de dérivation doit avoir un sens unique 
et bien déterminé, du moins dans les mêmes conditions (dans 
la même classe de mots); réciproque, c'est-à-dire que l'on doit 
pouvoir déduire du sens du mot dérivé le sens du mot primitif 
d'une manière aussi régulière et aussi sûre que l'on déduit le 
premier du second, en renversant simplement la relation qui 
les unit *. 

Par exemple, le verbe dérivé d'un substantif ou d'un adjectif 
signifie : i° tantôt : être — : utila =: utile, utili = être utile^; 
2"^ tantôt : faire Vadion de — : marso = marche, marsi = marcher ^ ; 
3° tantôt : faire usage de — : broso = brosse, brosi = brosser^; 
4° tantôt : remplir, garnir ou revêtir de — : salo = sel, sali = saler'''; 
oro = or, ori = dorer ^ Et ce n'est pas tout : il y a des verbes 
qui ne rentrent dans aucune de ces quatre classes; ex. : formo = 
forme, formi =^ former; silabo = syllabe, silabi = épeler''. Or, dans 
la dérivation inverse, le substantif obtenu en changeant en -o 
l'-i de l'infinitif signifie toujours : Vaction de — . Ex. : dueli = se 
battre en duel, duelo = duel; helpi = aider, secourir, helpo = aide, 



1. On dira sans doute que cette réversibilité des dérivations n'est pas 
nécessaire, attendu que chaque racine engendre un mot primitif (substantif, 
adjectif ou verbe) indiqué dans le dictionnaire, et dont les autres dérivent. 
Mais c'est précisément ce que l'on peut contester. D'une part, au point de 
vue logique, quelle raison y a-t-il pour qu'une racine engendre un mot pri- 
mitif d'une espèce plutôt que d'une autre, alors que l'espèce du mot n'est 
déterminée que par la finale -o, -a, -i (dont c'est expressément le rôle)? 
D'autre part, au point de vue pratique, peut-on exiger de l'adepte qu'il se 
rappelle, outre le sens général de la racine, le sens particulier du mot 
primitif qui en est le premier dérivé? C'est surcharger sa mémoire, ou, en 
cas de doute, l'obliger à chercher dans le dictionnaire. 

2. Autres exemples : avara = avare, avari == être avare de; avida = 
avide, avidi = désirer. 

3. Autres exemples : paso = pas, pasi = faire des pas; verso = vers, 
versi = faire des vers ; rimi ^= rimer, etc. 

4. Autres exemples : vipo ^= fouet, vipi = fouetter; signo = marque, 
signi = marquer; sraubo = vis, sraubi = visser. 

5. Autres exemples : gudro = goudron, gudri ^ goudronner; krono = 
couronne, kroni = couronner; lardo = lard, lardi = larder; sablo = 
sable, sabli = sabler; sterko = fumier, sterki = fumer (la terre); sukero 
= sucre, sukeri = sucrer; vato = ouate, vati = ouater; vesto = vête- 
ment, vesti = vdtir. 

6. Autres exemples : parfumo = parfum, parfumi = parfumer; sebo = 
suif, sebi = suifj'er; selo = selle, seli = seller; stano = e'tain, stani = 
étamer, etc. 

7. Autres exemples : loko = lieu, loki = placer (L. locare); nomo = 
nom, nomi = nommer; okazo = occasion, okazi = arriver; paralizo = 
paralysie, paralizi = paralyser. 



d' zamenhof : espéranto 357 

secours; promesi = promettre, promeso = promesse; sendi ■= envoyer, 
sendo = envoi (action d'envoyer : la chose envoy«^<* se dit : sendajo)'. 
Il ost vrai que nous trouvons <léjj\ dos exrj'ptirtns ù cette rt-gle : 
dolori si^niliniit faire mal, doloro siguilie douleur, alors qu'il 
devrait signifier Vaclion de faire mal*. 

Mais iu>us lrouven»ns hieu «l'autres exceptions, si nous voulons 
renverser les dérivations énuniérées plus haut : utilo signifiera : 
Vai'tion éCèlre utile, le service rendu; broso, Vaction de brosser; verso. 
In versification; vipo, U\ flaijeUatioii; formo. la formation: krono. le 
couronnement, etc. '. Si Ion veut observer la régularité de la déri- 
vation, le verbe dérivé d'un substantif ne peut signifler qu'une 
chose : être dans l'état ou faire l'acte exprimé par ce substantif; 
et toutes les autres espèces de verbes dérivés devront se former 
au moyen de suffixes spéciaux qui signifient : fabriquer, faire 
iisaiie de. remplir de, etc., de même qu'on a des suffixes spéciaux 
pour exprimer l'idée de /aire ou rendre et celle de devenir^. Par 

t. C'est la di^rivation do sens In plus logique. Don Sinibaldo de Mas l'aviiit 
bien vu. iiunnd il ^^-crivnil tinns son Idéographie, p. 1.51 (I8B3) : • Le signe 
placr à la ligne des noms signillern Vaction, Tncte d'exécuter le verlie; 
exemples : amour qui est Pnclion d'rt/mer, marche qui est i'nction de mar- 
cher,... prière qui est I'nction de prier.... Le signe donc qui, pincé n In 
ligne des verbes, signillern fusiller, h In ligne des noms signiflera fusille- 
ment, c'ost-ù-dire Tnctioii de Tusillcr •, et non pas : le fusil. Il est naturel 
que le substantif dérivé inimédinteiiit<nt du verbe exprime I'nction, c'est-à-dire 
l'idée vcrbnlc elle-même; dnns ccrlnines Inngues (grec, nllemnnd) on emploie 
à cet effet l'inllnitif (comme en frnni.-ais : le t>oire et te manger, le parler, 
le rirfi. le faire). Dnns les Inngues romnnes, on Qmploie souvent comme 
subslnnlif d'nction le rndicnl verbni. Ex. : 060», accord, accueil, ap/wrl, 
rhtsse, coupe, débat, etc. (^n remnrquern (jue celte manière de substnntifler 
le verbe est bien plus commode et concise que les suffixes romnns -alion 
et •emenl, qui sont si lourds et si équivoques, et qui ne sont même pas tou- 
jours internationaux dans leur application : ainsi l'anglais dit coronation 
là où le français dit couronnement (cf. p. 3.'S5, note i). 

2. Autres exemples : adresi = adresser, adreso = adresse; bari = barrer, 
baro = /larre: cagreni = char/riner, cagreno = chagrin; celi = viser, 
celo = f)ut: flori = fleurir, floro = fleur-, honori = honorer, honoro = 
honneur; kaîizi = causer, kaûso =: cause; movi = mouvoir, movo ^ mouve' 
ment; naùii= donner des nausées, naûso = nausée; mil = rouler, rolo a 
rouleau, etc. 

3. Le suffixe -ad parait employé dans certains cas pour éviter celle équi- 
voque et désigner l'action : fabriko = fabrique, fabriki = fabriquer. 
fabrikado = fabrication; guto = goutte, guti = dégoutter, gutâdo = 
action de dégoutter. .Mais alors il devrait être employé dans tous les cas pour 
(li'signer l'action, ce (jui n'a pas lieu. 

4. Voir par exemple les séries régulières de dérivés issus de san et de mort. 
Kn revanche, on ne voit pas comment de naski = enfanter on peut tirer 
naski^i = nailre; il vaudrait bien mieux adopter (conformément à IVtymo- 
li>,irii' naski = naître, et naskigi = faire naître, enfanter. Quant à : tiil 



k 



358 SECTION III, CHAPITRE IX 

exemple, pour les verbes qui signifient /aire usage de, on pourrait 
employer le suffixe -um, comme dans martelumi = marteler; ou 
bien, si l'on prenait le verbe pour mot primitif, il faudrait en 
dériver le nom de l'instrument au moyen du suffixe -il, comme 
dans kudrilo = aiguille '. 

La relation du substantif et de l'adjectif donne lieu à la même 
difficulté et à la même critique. En général, l'adjectif dérivé 
directement du substantif (par simple changement de -o en -a) 
paraît signifier uniquement : relatif à — . M. de Beaufront 
enseigne, par exemple, que, amo signifiant amour, ama ne signifie 
pas amoureux, mais cTamour (dans : lettre, chant d'amour'^). Toute- 
fois, il y a de nombreuses exceptions à cette règle : dento = dent, 
denta = dentelé (au lieu de : dentaire) ; danko = remerciement, danka 
= reconnaissant; ofendo == offense, ofenda = offensant'^; bezono = 
besoin, hezona. ^ dont on a besoin^. Mais admettons que la règle 
soit partout appliquée; il semblerait donc que le substantif dût 
désigner l'objet auquel l'adjectif est relatif. 

Examinons maintenant la dérivation inverse. Que signifie le 
substantif dérivé de l'adjectif par le simple changement de -a 
en -0? Le bon sens l'indique : ce doit être l'adjectif substantifié, 
désignant la personne ou la chose qui possède la qualité expri- 
mée par l'adjectif : comme quand on dit (en français et dans 

ensteli = s'introduire en voleur, c'est un idiotisme inintelligible; et elpensi 
= inventer n'est guère plus clair ni plus logique. 

1. Autres exemples : cizilo = ciseau; remilo = rame; pumpilo =^ pompe; 
rabotilo = yribot, raspilo = râpe, rastilo = râteau, segilo = scie, sigelilo 
= sceau, etc., tous substantifs dérivés des verbes correspondants. De même : 
veturilo = voiture dérive de veturi = aller en voiture, tandis que veturo 
= Vaction d'aller en voiture. Pour les verbes qui signifient remplir ou 
revêtir de, on pourrait imiter l'exemple de smiri = oindre, d'où smirajo = 
onguent, tandis que smiro = onction (action d'oindre). Pour la racine mov, 
ou bien on part de movi = mouvoir, et alors on en tire : movo = action 
de mouvoir; movigi =: se mouvoir, et movigo = mouvement; ou bien on 
part de movi =^ se mouvoir (être en mouvement), et alors on en tire : movo 
= (état de) mouvement; movigi = mouvoir (mettre en mouvement), movigo 
= action de mouvoir; movigi =: se mettre en mouvement. 

2. Par suite, l'adjectif remplace souvent, et avec avantage, le génitif 
français ou le mot composé allemand. Ex. : komerca cambro = chambre 
de commerce. 

3. Autres exemples, où l'adjectif devrait être remplacé par un participe 
exprimant l'action : carma := charmant, pika = piquant, rava = ravis- 
sant; ciopova = tout-puissant (de povo = pouvoir). 

4. On s'attendrait tout au moins à : qui a besoin. Mais logiquement, 
bezoni signifiant avoir besoin de (verbe actif), ce dont on a besoin est 
bezonata, et celui qui a besoin est bezonanta. 



d' zamenhof : KSI^ERANTO 359 

lniuu:uii|> il au tirs langues) : les bons et les méchants, un juste, un 
satje, un saint, etc. C'est en effet rc qui a lieu, eu Espéranto, poul- 
ies partitives parolanto = orateur) et pour queUpirs adjectifs '. 
Mais, dans la plupart des cas. l'adjectif n'est substantilié cjuau 
Mioyen du suffixe -ul. Kx. : juna = jeune, junulo = jeune homme -. 
L'emploi de ce suflixe est non seulement inutile, mais illo^'i(|ue. 
vnv il dt'signe « un être caractérisé par telle qualité ou propriét»*. » 
Or le mot prinùtif juna signifie déjà jeune, et non pas jeunesse, 
qui s'exprime par le dériv»'* juneco; il désigne donc bien l'être 
même, et non la <|ualité, et pour en faire un substantif il doit 
suffire de changer sa désinence -a en -o. Le cas n'est plus du 
f<Mit le même que pour gibulo — tx)ssu (de §ibo = 6o4sc) : ici le suf- 
li\»> ul est nécessaire pour dériver du nom dune propriété le nom 
delêlrt' qui en est affecté'. Mais il est irrationnel, et un peu ridi- 
cule, de ladjoimlre à virga = vienje (adj.) pour foruier virgulino 
= une vienje. Lst-c»- que virgino ne suftit pas à désigner Vétre (o) 
féminin (in) qui a la (jualité de vierge (virg)? A quoi bon dire 
skeptikulo. klasikulo '. ipiand skeptiko. klasiko suflisent et sont 
parfaitement clairs? On iloil donc dire de même : justo ■= un 
juste, sankto = un saint, etc. 

On objectera peut-être que cela engendrerait de> i-qui\oqn»'s : 
comment distinguerait-on alors les adjectifs employés comme 
substantifs neutres : le beau, l'utile. Caijréable, le nécessaire, etc.? 
A cela nous répondrons «pie ces adjectifs neutres (lé«^iiriient. soif 

i. Exnii|il('s : parazito. parasita, luii) ;'^<'''^'-f</'': parenco. parenca. un) 
jtiircnt; orfo, orta. (un) orphelin: nobelo. nobela, uin) nohie: deserio, 
dezerta. tun) dèsn-t: utilo. utila. il) ulile: neceso. necesa. (le) nécessaire; 
superflue, superflua, \U') superflu; virmo,varma, de) r/ia(«/; vero. vera. 
(U') rrai: nigro. nigra. (U-) noir, et les autres noms de a»ulour>»: Franco. 
Franca. (un) Fr««j<n'*, et les autres noms do peuples. 

2. .\ulrcs exemples : justa, justulo. [un] juste; sankta. sanktulo. (uu) 
saint; brava, bravulo, (un) br<ire; rica. riculo. (un) riche; klera. klerulo, 
(un) cli-rc, salant; lama, lamulo, (un) boifeu.t ; miopa. miopulo. (un) myope; 
surda. surdulo. (un) sourd; muta, mutulo, (un) muet; eU-.. etr. 

:]. Autres exemples : favo = teigne, favulo = tei^neurx febro = fièvre, 
februlo = fiéi'reu.r\ frenezo = folie, frenetulo = fou; ftiio — phtisie, 
ftizulo — i>hlisi(/uc; kiraso = cuirasse, kirasulo = cuirassier; kximo = 
crime, krimulo = criminel; lepro = lèpre, lepnilo = lépreux; peko ^ 
pvché, pekulo = pécheur; rento = rente, rentulo = rentier; tcieuCO = 
science, scienculo = un sarant (sciencisto serait d'ailleurs plus exact) i 
ringulo = un annelé; vertebrulo = un vertébré. 

i. Notons ù ce propos un petit contre-sens : klasikulo ne peut |uis »i^niiler 
un partisan des classiques (<|ui se dirait : klasikano) mais l>ien un {auteur) 
dassiijue. 



360 SECTION III, CHAPITRE IX 

des qualités abstraites, soit des choses concrètes. Dans le pre- 
mier cas, VEsperanto doit employer le suffixe -ec : le beau, c'est 
la beauté (beleco)*. Pour le second cas, il a le suffixe -a], qui 
désigne précisément la chose douée de la qualité exprimée par 
la racine. On devrait dire : utilaîo, necesaîo, etc. quand il s'agit 
des choses utiles ou nécessaires ^. Rien n'empôche donc de dire : 
belo pour bel homme, et belino pour belle femme (F. une belle), sans 
s'embarrasser du suffixe -ul qui est, dans tous les cas, inutile 
au féminin. 

Mais voici une autre difficulté : souvent le substantif en -o 
désigne la qualité abstraite que l'adjectif en- a sert à attribuer aux 
personnes ou aux choses : ainsi îaluza = jaloux, et jaluzo = 
jalousie. C'est là une inconséquence, et ce qui le prouve, c'est 
qu'il existe le mot jaluzeco = état de jalousie (sic), ce qui ne dif- 
fère pas, semble-t-il, de la jalousie môme ^. On trouve encore de 
nombreuses familles de mots analogues à celle-ci : kurago = 
courage, kuraga = courageux, et kuragulo = homme courageux K 
De telles dérivations nous paraissent vicieuses. Ou bien la 
racine a le sens de qualité abstraite, et alors le mot primitif est 
le substantif; ou bien elle a le sens de qualité concrète, et alors le 
mot primitif est l'adjectif. Dans le premier cas, on devra dire, 
par exemple : kurago = courage, d'où kuragula, kuragulo = cou- 
rageux. Dans le second cas, on devra poser, au contraire : saga, 
sago =: sage, et sageco = sagesse. De toute façon, l'adjectif épi- 
thète et le même adjectif substantifié ne peuvent différer 
que par la désinence -a ou -o. On ne peut donc pas admettre 
des dérivations comme celle-ci : prudento = raison, prudenta = 

1. C'est en vertu d'une tradition platonicienne que l'on dit le beau pour 
la beauté : on réalise ainsi une qualité abstraite, c'est-à-dire qu'on la consi- 
dère (à tort) comme un être réel. 

2. L'expression : «joindre l'utile à l'agréable » peut signifier deux choses : 
ou bien (comme dans Horace) il s'agit d'un homme (d'un auteur) qui 
mêle les choses utiles aux choses agréables; ou bien il s'agit d'une même 
chose qui unit les qualités d'utilité et d'agrément. 

3. Do même : sago, sageco = sagesse; trankvilo et trankvileco = tran- 
quillité; kapablo et kapableco = capacité. Comparera : serioza = sérieux, 
et seriozeco = le sérieux (la qualité de sérieux) ; de même, justeco, sankteco. 

4. Autres exemples : felico = bonheur, felica, feliculo =^ (un) heureux: 
kulpo = faute, kulpa, kulpulo = (un) coupable; mizero = misère, mizera. 
mizerulo = (un) misérable; pacienco = patience, pacienca, pacienculo 
= (un) patient; potenco = puissance, potenca, potenculo = (un) puis- 
sant; perfido = trahison, perfida, perfidulo = (un) traître; ruzo = ruse, 
ruza, ruzulo = (un) fourbe; sago = sagesse, saga, sagulo = (un) sage. 



D' ZAMEiNHOP : ESPERANTO 36 < 

raisonnabU', prudenteco = <iuaUlé de raisonnable. Pour le nu^nu' 
luolif, il laudiaif appliquer le suffixe -ec ni«Mne nux adjectifs 
dérivés eu -em. car la rèKle contraire constitue une exception 
(|ue rien ne justifie. Si de paco = paix on dérive pacema =^ paci- 
fique (ami de la paix), pacemo doit signifier un pacifiiiue {au lieu 
de pacemulo). •'! au contraire Vesprit pacifique doit s'appeler 
pacemeco (et non pacemoi '. 

Telles seraient les exigences d'une logique grammaticale 
innexii)le. Maintenant, on peut se demander si l'on doit, si môme 
on peut les satisfaire dans leur rigueur absolue. C'est là une 
grave question, car il s'agit, au fond, de savoir si l'on peut réduire 
toutes les relations d'idées à un nombre fini (et assez restreint) 
de classes ou de types, ou si leurs variétés sont en nombre (pra- 
tiquement du moins) illimité. Dans ce dernier cas, que le 
I)"" Zameniiof semble avoir prévu, il y aurait lieu de faire usage 
de la préposition universelle je et du suffixe universel -um pour 
exprimer toutes les relations non spécifiées. Quoi qu'il en soit, 
on ne peut pas se prononcer avant que le vocabulaire interna- 
tional soit coni|>lèl(Mnent élaboré. Car il est possible et même 
probable que la régularité et la simplicité des dérivations 
devront fiéchir devant l'introduction de milliers de racines 
nouvelles, et surtout des termes scientifiques internationaux *. 
lue langue a posleriori ne pourra sans doute jamais être par- 
faitement logique, parce que nos langues naturelles sont trop 
remplies d'illogismes. 11 faudra donc probablement s'en rap- 
porter ù l'usage étaltli el au bon sens, comme dans nos langues 
mêmes ^, mais le moins possible. 

On peut encore remarquer que certains affixes donnent lieu à 

i . De mémo, de timo = a'ainte on doit tirer : timema = timide, timemo 
= un timide (nu liru do timulo). et timemeco = timidité (au lieu de 
timemo). On trouve dnns l'Ek:ercaro {^ 42 1 malsanemeco, remplacé, dans 
la Grammaire (40* pxercico) par malsanemo- 

2. Par oxonipic, il y a uno foule do mots sicientillquos* à radical termini^ 
on -wj (quinine) cl on -it {pt/rite, bronc/tile), qu'on ne peut st>ngcr n déformer 
pour éviter quo los pronùors rossoniblent à dos féminins, el les seconds a 
dos participes passés. Mais il n'y n pas à cela un grand inconvénient, di«s 
iju'il s'apit de mots scientiflquos internationaux, «juc personne ne peul 
tonfondro avec des mots de la langue usuelle. (On trouve déjà pepsin 
on Espéranto). 

3. Où l'on emploie couramment les verbes barrer, chambrer, classer, 
meubler, nuancer, ramer, scier, télégraphier, téléphoner, coller, dorer, srllcr. 
armer, fouetter, bdtonner, cravacher, sans même se douter de l'héléroge- 
uéité de leur dérivation. 



362 SECTION III, CHAPITRE IX 

des applications peu logiques. Tel est, notamment, le sullîxe -uj, 
qui a des sens et des emplois trop variés. Sans parler de son 
emploi comme suffixe des noms de pays, il signifie à la fois le 
récipient (qui contient une chose) et l'arbre (qui produit une 
chose). Or ces deux derniers sens engendrent une équivoque : 
teujo signifie boite à thé, et non pas arbre à thé, qui se dit tearbo; 
de mémo : kafujo = boite à café, et non caféier (kafarbo). Il vau- 
drait donc mieux logiquement composer tous les noms d'arbres 
avec -arb, et préférer pomarbo à pomujo '. 

Enfin VEsperanto manque d'un affixe péjoratif que possèdent 
en général les langues naturelles et beaucoup de langues arti- 
ficielles ■-. 11 serait fâcheux d'employer en ce sens le suffixe dimi- 
nutif -et, qui peut tout aussi bien impliquer une idée amicale 
et flatteuse; et l'on peut encore moins employer le suffixe 
augmentatif -eg, qui serait plutôt laudatif. On trouve pourtant 
dans le dictionnaire Espéranto-Français le mot kalesego traduit 
par équipage lourd, inélégant. Cela est illogique, car, si kaleso = 
voiture de luxe, kalesego doit signifier carrosse (de gala). 

Malgré ces imperfections, aisées à corriger, le système de for- 
mation des mots en Espéranto est d'une régularité et d'une fécon- 
dité admirables. C'est lui surtout qui contribue à lui donner 
ce caractère merveilleux de « langue naturelle », de » langue 
vivante » que de bons juges lui reconnaissent ^. C'est vraiment 
une langue autonome qui possède des ressources intrinsèques 
et illimitées, qui a une physionomie originale et un « esprit » 
propre. Nous n'en voulons donner qu'un exemple : nos langues 
ont des mots pour dire compatriote, contemporain, etc. U Espéranto 
les traduit par samlandano (qui appartient au même pays), sam- 
tempano (qui appartient au môme temps), etc. De même, il dit 
samideano pour désigner « celui qui est partisan de la même 

1. C'est ce (lue font certains Espéranlistes, qui tendent aussi à remplacer 
le suffixe -uj par la racine land dans la formation des noms de pays (Fran- 
clando, Ânglolando, au lieu de Francujo, Anglujo). 

2. M. BoiRAG a proposé pour cet usage le suffixe -ac (1.), « dont l'utilité 
est incontestable » selon MM. Gart, Merckens et Berthelot {Vocabulaire. 
Français-Espéranto, p. xi). Le besoin d'un affixe laudatif se fait moins 
sentir, sans doute parce <|ue les hommes sont plus portés à dénigrer qu'à 
louer, ou peut-être parce qu'ils ont plus d'occasions de blâme que d'éloge. 

3. Un professeur du Collège de France a écrit à un recteur d'Université, 
en parlant de Y Espéranto : •• Si l'on ose dire après cela qu'une langue est 
un organisme, autant dire que l'homme peut créer de toutes pièces une 
plante ou un animal ». 



D' ZAMENHOF : ESPERANTO 363 

ith'c » que vous; or ccsl h\ un mot ori^iiinl, fini ii'n pas, croyons- 
nous, (It^quivalcnt dans li's langues ouro|)t'onn«>s. Ainsi ce n'est 
pas une langiu' arliliriollo. ligt^o ot niorU*, simple (l«^ralque de 
nos Inn^'ues; c'est une Inii^'ue capable de vivre, de se dtheloppcr, 
et de dépasser en richesse, en souplesse et en varitHtMes langues 
naturelles. Enfin c'est une langue susceptible d'élégance et de 
style, s'il est vrai que la véritable élégance consiste dans la 
sinq)li(ité et la clarté, et que le style n'est que l'ordre qu'on 
met dans l'expression de la pensée. 



CHAPITRE X 



THE AMERICAN PHILOSOPHICAL SOCIETY 

Au moment du plus grand succès du Volapûk, YAmerican Philo- 
sophical Society (fondée par Franklin en 1743) mit à l'étude la 
question de la langue universelle, et nomma, le 21 octobre 1887, 
un Comité « pour examiner la valeur scientifique du Volapûk ». 
Nous croyons devoir résumer l'intéressant rapport de ce Comité, 
car il contient un véritable programme théorique de langue 
internationale *. 

Le Comité commence par constater le besoin croissant d'une 
langue universelle auxiliaire. Depuis que le latin, puis le fran- 
çais, ont cessé de remplir cet office (pour les savants au moins), 
toutes les nationalités ont tenu à honneur de publier leurs 
productions dans leur propre langue; il en résulte qu'on a 
maintenant des ouvrages scientifiques en roumain, en tchèque, 
en suédois, en magyar, en arménien et même en japonais. La 
confusion des langues est telle, que Max MOller en était réduit 
à supplier (en vain d'ailleurs) ses confrères de se borner aux six 
langues suivantes : D., E., F., L, L., S.; remède bien insuffisant, 
ajoute le rapport, car quel est l'étudiant qui peut apprendre 
seulement à lire ces six langues? D'ailleurs, les commerçants et 
les voyageurs ont besoin, eux aussi, d'une langue internationale 
qui soit simple et facile. Le Comité constate que cette création 



1. Report of the Committee appointed Oct. SI, 1887, to examine into Ihe 
scientific value of tlie Volapûk, presented to the American Philosophical 
Society, Nov. 1887, 12 p. in-8". Publié ap. Nature, t. XXXVIII (1888). Le Comité 
so composait de MM. Daniel Brinton, président; Henry Phillips et Monroe 
Snyder. M. Brinton a publié depuis, en 1889, un opuscule intitulé : Ai7ns 
and Ti-aits of a World Lanquage, ap. Proceedings of the American Asso- 
ciation for the Advancement of Science, t. XXXVIl. 



THE AMERICAN PHIL080PHICAL SOCIETY 36S 

fst conforme h la londance jfénérnie de la civilisation moderne 
à runiv«»i'snlif«^ <*l ù liiniforniitt''; la lan^^uc internationale n'est 
pas seulenuMit désiralde, t il est eerlain <|u'elle se fera »; mais il 
il(''pendde nous, «^tres intelligents, au lieu de la laisser se faire 
iiu hasard, de la faire avec réllexion, conformément aux données 
(le la science. Le Comité est ainsi conduit à tracer le plan de la 
lulure L. I. et i\ en formuler les conditions essentielles. 

La première condition est que la matière et la forme de la L. 1. 
doivent être empruntées au fonds aryen, représenté par les six 
grandes langues européennes, qui sont, par ordre d'importance : 
E., F., 1)., S., L, H.; et cela, parce que les peuples aryens sont à 
la tête de la civilisation, et que les langues aryennes en sont le 
vt'hirule. La L. 1. devra donc se rapprocher le plus possible de 
(S langues; elle aura par suite l'avantage d'être plus facile à 
apprendre pour tous les peuples de civilisation aryenne. Le 
(omité ne voit aucun inconvénient à ce que la future L. L soit 
composite; il rappelle que les jargons internationaux nés du 
liesoin Uingaafrnncay pidgin-enylish) sont des langues mixtes; l'an- 
glais lui-même est un t jargon of marked type ». 11 ne faut donc 
pas craindre tlemprunler les matériaux de la L. I. à diverses 
tamilles de langues '. 

Ce principe posé, le Comité t'-tudie successivement les trois 
éléments de la langue : la phonétique, la grammaire et le lexique. 

Pour la phonétique, il formule les règles suivantes, qui lui 
paraissent indiscutables : 

1 l/orlhographe sera absolument phonétique. 

2" Chaque lettre aura toujours le même son. 

3» Ce son devra être commun aux langues aryennes princi- 
pales, et ne présenter aucune tlifliculté aux personnes qui les 
parlent. 

4" Il n'y aura ni diphtongues, ni digraphes *, ni doubles con 
■^onnes (autant de sources d'erreurs). 

"t° Le sens ne dépemlra jamais du ton, de l'accent, de la quan 
lité ou des inflexions de la voix. Ces expédients sont insuffi- 
sants, et d'ailleurs ils ne sont pas nécessaires. 

60 II n'y aura que les cinq voyelles pures : a, e. i. o. u pronon- 

1. • This cunsidorntion sliows thnl in ndopting or rrnniinp a univcntal 
lanpuajro we need not liosimie lo niould it from quite divorse linguistir 
sou n'es. » 

2. Sons simples représenté» par plusieurs lettres (comme ch F. sh E. «cA D.)« 



366 SECTION III, CHAPITRE X 

cées comme en Italien); pas de voyelles impures ou infléchies, 
comme à, ô, ù (D.). 

1° Il n'y aura pas de consonnes gutturales aspirées, sifflantes 
ou nasales, comme le th E. et le chD. '. 

8" Les caractères employés seront les lettres latines, tracées 
d'un seul trait, de façon qu'on n'ait pas à lever la main au milieu 
d'un mot; par conséquent, pas de signes diacritiques, pas d'ac- 
cents ni d'apostrophes, pas même de point sur i, j ou de barre 
à t. 

9° Les sons devront être non seulement faciles à prononcer, 
mais agréables à l'oreille; on évitera les combinaisons de lettres 
qui éveilleraient dans une des langues principales de fâcheuses 
associations d'idées -. 

lO» On recherchera la brièveté : chaque mot sera réduit à son 
propre son discriminatif le plus simple, tout en restant sonore 
et clair. 

Pour le lexique, il devra être fondé sur le vocabulaire commun 
aux six langues principales. Le Comité estime qu'il y a au moins 
un millier de mots communs aux six langues; on en dégagera 
aisément la forme originelle, au moyen de lois phonétiques 
simples; et on les prononcera tels qu'ils seront écrits. A ce 
noyau du vocabulaire international on adjoindra les termes 
scientifiques internationaux, qui devront être choisis par des 
« comités de congrès internationaux, nommés à cet effet ; » puis 
les termes de commerce et d'affaires, qui sont déjà en grande 
partie internationaux, et que tout le monde a intérêt à unifor- 
miser complètement. Pour le reste du vocabulaire, il sera 
élaboré progressivement et à mesure des besoins par les Comités 
internationaux chargés de constituer la L. I., qui joueront à 
son égard le rôle que l'Académie française joue (« en théorie du 
moins ») à l'égard de la langue française. 

Reste la grammaire : c'est la partie la plus difficile de lœuvre. 
Elle devra s'inspirer des grammaires aryennes, en leur emprun- 
tant les procédés les plus simples qu'elles offrent. 



1. Notons cet hommage rendu à la phonétique espagnole : « Of ail the 
Aryan languages the pure Castillan Spanish cornes the nearost to such 
an idéal phoneticism, and it approaches very near indeed ». 11 n'est donc pas 
étonnant que les langues artificielles les plus parfaites et les plus harmo- 
nieuses ressemblent à l'espagnol, ce dont on leur fait parfois un reproche. 
, 2. Textuellement : « indecorous or'degrading associations ». 



THE AMEHICAN l»HILOSOI*HICAL SOCIETY 367 

l.«>s jnlK-lts <|*'-fiiii (>| indrliiii sont inutiles, puis<|ti<' le Intin d 
!«' russe s'en pnssnil. 

L'a(ljo«'tif sorn iiivariahle, comme eu nii^lnis, en vertu du prin- 
I ipede siuiplicilé. I.a «listinelion de l'adjectif el de l'adverbe e»t 
inutile. !,(«s df^M'és serout iiuliqués par des particules et non par 
des ilexious. 

Dans les substantifs, la distiuttiou du grut-e iarl)itruirc dans 
les langues naturelles) est inutile. Lp féminin (naturel) sera 
indiqué |»ar uu nflixe. Peut-être nuîme pourra-t-on se passer de 
iiiart|ue pour le phiriel. 

Pour la déclinaison, on constate que les langues modernes 
tendent à s'en débarrasser, sans on tirer de conclusion précise. 
Dans tous les cas, le radical devra toujours rester invariable. 

Le Comité estime que, pour plus de simplicité, on peut con- 
fondre le pronouï possessif avec le pronom personnel', et même 
les pronoms relatif et interrogatif avec le pronom démonstratif*. 

Le verbe tend, dans les langues modernes, à perdre toutes 
>«es flexions, et à se réduire à un radical invariable; la personne 
et le nombre sont suffîfjanuuenl iudiipiés par le sujet; le temps 
et le mode tendent à s'exprimer par des auxiliaires. Toutefois, le 
Comité ne croit pas devoir pousser h l'extrême cette tendance 
analytique; il admet qu'on représente les temps principaux 
(passé, présent, futur) par des flexions absolument régulières. 

On donnera un régime direct à tous les verbes qui ont le sens 
actif: on distingn(M'a le régiuu^ indirect du régime direct en le 
pla«:aut après celui-ci^. 

Cette simplification de la syntaxe entraîne la suppre>siou df 
la construction lilire, dont on fait un mérite au grec et au latin, 
et qui paraît au Comité un avantage douteux. On observera 
Tordre logique et normal: on mettra le sujet avant le verbe ef 

1. Coniiue iMi pelit-n«'grt' : liv li =■ son livre (le livre à lui). 

2. A l'<'xem|>le de l'nlloinaïut dev ot de l'nnglnis Ihat. Le Comité oublie 
mio ce sonl là de vérilnhles ralemlM»urs (comme le que rrnncois), qui sont 
les sources d'obscurités el dt« confusions innt»mhrnl)les. 

3. Kxemple : give spoon chiUl (litt. : donne cuiller enfnnt) pnrnll nussi 
ilnir au C.omilé ([ue : ()ive lo t/ie child a spoon. Ct'lle simplicitt» de In syntaxe 

inirlaise donne lieu, elle aussi, à des «'quivoques. En voici un exemple 
xtrait du rapport d'Etus (v. p. :t(H). note 3) : - ... tfives Ihe verb Ifie form il 
iriitst assume... • (litt. : donne le verbe In forme il doit prendre). Toutes 
les relations des idées sonl sous-enlendues; il fnul les deviner. Celte construc- 
tion inorganique et amorphe se rapproche tn»p du petit-nepre. Il est dnnjn^ 
reux de laisser à deviner ou à suppléer, surtout dans une langue étrany^iY. 



368 SECTION m, CHAPITRE X 

les régimes; le nom avant l'adjectif; le verbe ou l'adjectif avant 
l'adverbe qui le détermine'. 

Le Comité se prononce catégoriquement sur quelques autres 
questions de grammaire. On n'admettra pas de postpositions 2; 
on n'indiquera jamais les flexions par le changement des voyelles 
intérieures du radicaP; on n'emploiera pas les conjonctions 
comme « suffixes* » ; enfin on ne fabriquera pas de racines toutes 
nouvelles pour en former des dérivés et composés originaux. 

Ces principes théoriques une fois posés, le Comité confronte 
avec eux les principes du Volapûk, et en déduit, comme on pou- 
vait s'y attendre, une condamnation en règle de cette langue. 
Les critiques qu'il lui adresse peuvent se résumer en deux 
propositions : la grammaire du Volapûk est synthétique et com- 
plexe, contrairement à la tendance des langues modernes, ce qui 
lui donne un caractère « non-aryen » ; le vocabulaire est en 
grande partie factice et non international : 40 pour 100 des mots 
sont empruntés à l'anglais, mais altérés sans avoir égard aux 
autres langues; et beaucoup de racines sont toutes nouvelles et 
arbitrairement formées. En un mot, le Volapûk constitue « un 
recul dans le progrès linguistique ». 

Le Comité concluait, au point de vue pratique, que la L. I. 
devait être choisie ou créée par « un comité international émané 
des six ou sept principales nationalités aryennes »; et il propo- 
sait à VAmerican Philosophical Society une résolution tendant à 
t inviter toutes les sociétés savantes du monde à former un comité 
international pour inventer une langue universelle pour les 
besoins du commerce, de la correspondance, de la conversation 
et de la science ». La résolution fut adoptée (6 janvier 1888); elle 
spécifiait que la future langue devait être « fondée sur la gram- 
maire et le vocabulaire aryens, sous leur forme la plus simple », 
et proposait la réunion d'un Congrès international à Londres 
ou à Paris. 

1. Ces règles semblent pouvoir se résumer dans le principe : placer le 
déterminant après le déterminé. 

2. C'est-à-dire de prépositions placées après le substantif qu'elles régissent, 
comme en allemand {vom Anfang an) et en anglais {the house I lire in). 

3. Comme en anglais et en allemand. 

4. Ou plutôt comme « enclitiques », ce qui a lieu en latin. 



THE AMERICAN PHILOSOPHICAL SOCIETY 369 



Historique. 

I/invilntion (W VAmerican Philosophical Society fut acceptée par 
iino vingtaine de sociétés, parmi lesquelles nous citerons ri4ra- 
(lémie royale danoise des Sciences et Lettres, Vi'niversilé d'Édimlnutrg, 
VAnwrican Association for the Advancement of Science ', cl la Société 
/ooloyique de France, qui manifesta ses préférences pour l'adoption 
ilime languo vivant»» ». Kii revanche, elle fut déclinée par la 
l'Iiiloloijical Society de Londres, pour des raisons exposées dsuis 
lin rapport de son vice-président, M. Elus, qui était un partisan 
du Volapiili '. 

Ce rapport est une longue et confuse critique de celui de 
r Ini. Ptiil. Soc, et une apologie du Volapûk. Il hlAme surtout la 
proposition de fonder la L. I. sur une t base aryenne » : d'abord. 
\y,\irc (|u'uiic laiif^ue universelle ne doit pas exclure les peuples 
non-aryens, et doit être indépendante des considérations «le 
race *; pour M. Ellis, il. est iiuliflérent que la L. I. ressemble 
aux lanirues aryennes plutùt qu'aux non-aryennes ^. Knsuite. 
parce qu' « il n'y a pas de vocabulaire commun » aux langues 
ai'yennes ". D'nillfnr'i, i\ quoi Imn «Miipruider de^ rat-jiM'^ aux 

t. En IS'.II (rmili.itivo «le l'.lm. l'/iii. S'>/-. ayant »'olioiii'), VAin. Ass. /. /. 
.1. 0. S. noMimn un ('omiU^ composé «le .M.M. Brinton, llorntio IIale et 
Alcxander Macfarlane pour oliidior la question do In L. I.: mais co oomilt* 
lia pas flahoré do rapport. .M. IIale avait ptiliiiô auparavant un opusruh' 
iiitiluio : -In Inlernalional Lanffuage (London, I8U0). 

2. Supplemenlari/ Report of the Commtllee appoinled ta consitler an 
international tanquage, rend before the Anterican Philosophical Society 
(7 décembre 1888). Ce rapport est repro<luit en Appendice ap. Einstein, 
Weltsprachtiche Zeit- iind Streitfragen : I. l'olapiik und Lingvo inlernacia, 
J(i p. in-S» (Niirnherg, Slein, 188»). 

:{. On the conditions of a universal language, in référence to the invitation 

f the American Philosophical Sociîtg of Philadelphia, to send delegates 

' > a Congress for perfecting a universal tanguage on an aryan ba.tis, anit 

ils report on Volapûk, by Ale.xander J. Elus. F. H. S., 15 juin 1888; ap. 

Transactions of the Phitological Society, pp. .')0-U8. 

4. De race, sans doute: mois de pliilolopie? ('/est un fnil i|ue Un» langues 
turopéennes forment une rainille lin^ruistique, qu'on l'appelle aryenne ou 
autrement. 

5. C'est ne pns tenir compte de ce fait, que les formes linguistiques cor- 
respondent à des formes de pensée spécillquement différentes, el «jue le*' 
langues aryennes sont l'e.vpressiitn de In science el de In civilisation enro- 

. péennes. 

(». Encore une erreur de fnil, réfutée par les lexiques de VBsperanlo. du 
Mttndolingue, de Vldiom neutral, etc. 

C'oi'TVRAT et LcAC. — Ijingue unIv. - 1 



370 SECTION III, CHAPITRE X 

langues vivantes? « Dans toute langue, les racines doivent être 
apprises indépendamment de toute autre langue ' », et chaque 
racine doit être apprise séparément; en outre, dans la L. I., 
chaque racine doit avoir un sens unique, ce qui élimine les 
racines des langues vivantes, qui ont toutes plusieurs sens -. 
M. Ellis en conclut que « les racines doivent être choisies arbi- 
trairement » de manière à ne favoriser aucune nation. Il est vrai 
que le Volapûk emprunte 40 pour 100 de ses racines à l'anglais: 
mais, ajoute l'auteur à titre d'excuse, « il en a tellement changé 
la l'orme qu'elles ne sont guère reconnaissables », ce qui d'ail- 
leurs n'est nullement utile : car on doit supposer que les mots 
anglais sont aussi inconnus aux Français qu'aux Arabes ^. Tout 
au plus peut-on s'ins})irer dans le choix des racines fou plutôt 
de leur sens) d'analogies lointaines et plus ou moins sugges- 
tives *. 

M. Ellis n'admet pas plus la grammaire aryenne que le voca- 
bulaire aryen, et sur ce point ses arguments sont au moins plus 
spécieux. Mais au fond, il est aisé de le voir, son grand grief 
contre la « base aryenne » est qu'elle exclut ]e Volapiik. Sans 
doute, il est moins partisan du Volapiik que du système général 
dont le ]'olapuk est un échantillon : il serait tenté de lui préférer 
le Spelin pOur sa régularité mathématique; et peut-être le Speîin 
l'aurait-il emporté, s'il n'était venu après le Volapiik. Mais, aux 
yeux de M. El lis, la question de fait domine tout : l'essentiel, 
pour une L. L, est d'être universellement adoptée. Or le Volapiik 
est déjà répandu et pratiqué dans tous les pays: il ne faut pas 
nuire à ses progrès en lui suscitant des rivaux. Il est même trop 
tard pour corriger les quelques petits défauts que M. Ellis lui 
reconnaît: on ne peut pas le réformer sans le détruire-^ : « il faut 
le prendre tel qu'il est, ou le laisser ». M. Ellis conclut au rejet 
de l'invitation de VAmerican Philosophical Society, parce qu'elle est 

1. Gela est faux : il est bien plus facile d'apprendre le latin (|uand on snil 
le français (ou inversement), d'apprendre l'anglais quand on sait l'allemand : 
et ainsi de suite. 

2. (lommc si l'on ne pouvait pas au besoin choisir pour chaque "racine 
internationale un sens unique ou princi])al (([ui serait souvent le sens inter- 
national). 

3. L'auteur oublie tout simplement (jue les deux tiers du vocabulaire anglais 
lui sont communs avec les langues romanes, notamment avec le français. 

4. Cf. La Langue bleue. 

0. Cela est vrai, notamment, des voyelles infléchies {l'i, ô, ù). qu'on ne 
pourrait supprimer sans bouleverser le vocabulaire et la grammaire. 



i 



THE AMEUICA.N l'HILOSOPHICAL SOCIETY 371 

unilatéralo (partiale), et parce que la question ne peut pas être 
résolue par un Congrès. 

Critique. 

Sur ces doux ilernii'rs points, nous sommes obligés de donner 
raisttn à M. Vaaas : la question du chou' de la L. 1. ne peut pas 
être tranchée par un congrès, mais bien par un comité compé- 
tent et restreint nommé h cet elTet '. De plus, il faut avouer que 
V.\mericanPhihsoi)fiical Society avait commis une faute en manifes- 
tant son opinion sur le choix tout en invitant les autres sociétés 
savantes h y prendre part: il fallait séparer complètement la 
question du principe et la tpieslion du choix, et réserver celle-ci 
entière et intacte au congrès ou au comité futur. En se pronon- 
(;ant contre le Volapâk, elle restreignait d'avance la liberté du 
choix et engageait la solution lînale dans un sens déterminé. 
Mais, ces réserves faites, il faut reconnaître ([u'elle avait bien 
jugé, et les faits devaient conlirmer la condamnation du Volapûk 
beaucoup plus tôt qu'on ne l'eiU cru. Deux ou trois ans après, 
.M. Ki.i.is ne pouvait plus invoquer en sa faveur la possession 
d'état dont il faisait tant de cas. Celte expérience montre que. 
quels que soient les succès d'une langue universelle, on ne peut 
jamais répondre de son triomphe délinilif. ni même de son 
avenir prochain, et que ses partisans ne doivent pas arguer d'un 
état de fait et de progrès momentané pour repousser toute 
proposition de réforme, foute discussion et tout arbitrage. Il 
est inq)rudent de dire, comme les partisans du Votnptlk : * C'est 
à prendre ou à laisser ». On les a pris au mol, et on a « laissé » 
le \nhptik. V.n somme, c'est V American Philosophical Society qui 
avait raison contre \ii Philoloyicat Society, provisoirenienl inféodée 
au Volapiik: et la plupart des conditions théoriques de son pro- 
gramme se trouvent réalisées dans les meilleures des langues 
« posteriori -. Si son initiative si louable et si désintéressée a 
échoué, c'est, d'une part, à cause du vice de forme que nous 
avons relevé: et. d'autre part, parce qu'elle s'est i>roiluile à un 
momtMit inopportun, à rép«H|ue où le Volapûk « battait son 
plein » et se croyait sftr de triompher. 

1. On a romnr(|ué nue lo rapport du Comil«> de l'.l. /'. 5. pnrie d'un 
« (Àjtnilé », tandis ipic la résolution do la stKMôto parle d'un « Congrès ». 

2. Notamment dans rfc'.f/x-rflHio, qui paraissait In mùmennnèequc son Rnpport. 



CHAPITRE XI 

BER}iRART> : LINGUA FRANCA NUOVA^ 

Nous ne croyons pas devoir analyser ce projet, d'ailleurs très 
confus et très mal présenté. C'est un italien à peine régularisé. 
Les lettres n'y ont même pas un son uniforme : on représente le 
son k par ch devant e et i, et par c partout ailleurs; le son tch 
par c devant e et i, et par c partout ailleurs ; le son ch par s; la 
lettre gale son dj devant e et i, le son gue partout ailleurs. On admet 
les sons et combinaisons graphiques gn et gli. Les paradigmes 
de déclinaison et de conjugaison sont multiples et compliqués; 
et il y a deux verbes irréguliers : être et avoir. Les pronoms per- 
sonnels ont une multitude de formes irrégulières. En un mot, 
cette « langue franque » aurait toutes les anomalies et toutes 
les difficultés d'une langue naturelle. Si l'on n'avait qu'un tel 
idiome pour L. L, il vaudrait mieux adopter une langue natio- 
nale comme l'italien, qui ne serait pas plus difficile à apprendre, 
et qui aurait au moins l'avantage d'une littérature et d'une tra- 
dition vivante. 

1. Grammalik der Lingiia Franco Niiova, einer iingleich der Volapûk 
allen Natîonen gleich gut verstândlichen Universalsprache, von Dr. Serafln 
Bernhard (Wien, 1888). 2' édition : Well-ltalienisch Franco, 74 p. in-16 
(Wien, 1891). 



CHAPIÏllE XII 

LAUDA : KOSMOS ' 

L'auteur de ce projet ne se donne pas comme inventeur d'une 
langue universelle; selon lui, une telle langue ne doit pas ôlre 
inventée; elle ne doit pas «Mre une création arbitraire, mais une 
(ruvrc de science reposant sur un fondement international 
objectif, qui est l'histoire des langues. C'est pourquoi, tout en 
rendant justice au < mérite impérissable > de Mgr Schleyer» 
qui « a prouvé prntiquenitMif la possibilité d'une langue artilî- 
cielle », il ne peut voir dans le l o/rtpjï/c qu'une œuvre de fantaisie 
individuelle, et non la langue universelle idéale et < objective >. 
Les principes do la langue internationale sont : i° la conservation 
des prin(i|)ales données historiques ; 2» l'unité du système gram- 
matical. Pour s'y conformer, l'auteur emploiera une double 
niélhode de comparaison et de combinaison. La comparaison des 
(livtM'sos langues (indo-européennes) révélera les données histo- 
riques et objectives qui en sont les éléments communs el qui 
doivent former le fonds de la langue universelle, et la combinaison 
de CCS éléments suivant des régies simples assurera l'unité 
absolue du système grammatical. Pour ce qui est du vocabulaire 
en particulier, on ne doit ni forger les mots de toutes pièces, 
ni les prendre au hasard dans les diverses langues. (L'auteur 
condamne les langues composites à cause de nombreux incon- 
vénients, qu'il s'abstient d'énumérer.) 11 veut emprunter tous les 
mots A une seule langue, qui ne peut évidemment être une 
lantrii(> vivante (il écarte en passant les projets de refonte de telle 
ou telle langue vivante, qui ne réussissent qu'à la défigurer «ians 

l. I. Ihtrf Volapiik die Wellspi'ache u'er<len:' II. Kosmos oder neueste 
LIhuntj des Wellspracheproblems auf internalionalem und sprachhistO' 
rischem lioden, von Eugen A. I>auo.\. 02 p. 8» (Berlin, Paul Henni;, 1888). 



374 SECTION III, CHAPITRE XII 

la rendre internationale et neutre). Cette langue ne peut donc 
être que le latin, pour des raisons historiques, littéraires et scien- 
tifiques aisées à deviner. D'une part, le latin est langue morte, 
donc neutre; d'autre part, il est la souche commune de plusieurs 
langues vivantes; enfin, comme il a été langue savante, il a 
fourni les termes scientifiques et techniques aux langues 
modernes. Les gens cultivés, qui ont étudié le latin, sauront donc 
d'avance la langue universelle; et ceux qui ne savent pas le latin 
apprendront, par la langae universelle, une foule de mots com- 
muns à toutes les langues civilisées. 



Grammaire. 

L'alphabet est l'alphabet latin, avec une prononciation régula- 
risée. Il comprend 6 voyelles : a, e, i, O, u {ou), y; et 17 consonnes : b, 
c (toujours k), d, f, g (toujours dur), h, 1, m, n, p, q, r, s (toujours 
dur), t (jamais s), v, x, z. Aux voyelles on doit ajouter les voyelles 
infléchies à, 6, ù, qui ne figurent que dans le subjonctif des 
verbes (voir plus bas). Dans les diphtongues ae, oe, ai, ei, au. eu, 
ui, les deux voyelles se prononcent séparément. La lettre q est 
toujours suivie de u, et l'ensemble se prononce kv. 

L'accent n'est jamais sur la dernière syllabe (saut dans les 
monosyllabes); il est toujours sur la pénultième ou l'antépénul- 
tième, suivant que la pénultième est longue ou brève (comme en 
latin). 

L'auteur trouve que l'article, tant défini qu'indéfini, est inutile, 
et il invoque comme preuve l'exemple du latin et du russe. 11 
admet toutefois un article, mais dont le rôle, purement gramma- 
tical, consiste à marquer les cas, et qui n'a pas plus le sens 
défini que le sens indéfini. Cet article est ' : 





Singulier. 


Pluriel. 


N. 


ta 


tas. 


G. 


tio 


tios. 


D. 


te 


tes. 


A. 


tan 


tans. 



Comme on le voit, -s est le signe du pluriel. 
1. Cf. la Pasilingua de Steineb. 



LAUDA : KOSMOS 375 

I/article n'a pas do genre; toutefois il prend un -d au neutre 

(singulier). 

Los snbslantifs sont invariables en genre, en nombre et en cas; 
soûl l'article se décline. Ils sont toujours conrormesau nominatiT 
sin^Milioi- latin lou. à dôraut, nu nominatif pluriel; : dominai, 
mensa; castra, divitiae. 

Les adjectifs sont également invariables. Ils sont caractéri(>és 
par la (h'siinMifo ic ' ajoutée au radical latin : bonic. liberic. 
nigric. dulcic. veteric. 

Les degrés de comparaison se forment en ajoutant les suftixcs 
-ir (comparatif) ot -ist superlatif) : fortic, forticir. forticist. Tou- 
tefois, là où coite fonnalion violerait l'onplionio. on pourra se 
servir dos advorhos magis. maxime placés devant l'adjectif; 
exemple : magis, maxime maleficic. 

Pour Iransloiinor on sui)slanlifs les adjectifs (comme toutes 
les parties du discours), il suflit de les faire précéder de l'or- 
ticle. 

Les adverbes dérivés d'adjectifs se forment au moyen du sufllxe 
-0 : fortico. furlnnent. 

Los noms de nombre cardinaux, ('\\\\n'\\y\U'S au latin, sont oaraclé- 
riséspar la tinalc -a : nulla, 0; ona. dua, tria, quadra, quinqua. sexa. 
septa. octa. nova, deçà: deçà una. il: deçà dua. 12:... dua dcca. 
•-'():... tria deçà. ;»»:... centa, 100; dua centa, 200:... milla. looo; 
milliona. / million: milliarda, / milliard (1000 millions). 

Los nombres ordinans so l'ornirnl en ajcMitant aux oaiilinanx lo 
snftixo -st- : unast. l": duast, triast. ... decast: deçà unast... cen- 
tast, millast... 

Los nombres de fois so forment on olinngonnt 1 -a linal dos nom- 
bres cardinaux on -o (désinence tlos adverbes) : uno. une Jois: 
duo, deux fois, etc. 

Los adverbes ordinaux se forment on ajoutant un -o aux nom- 
bres ordinaux : unasto, premièrement \ duasto, deuxièmement, etc. 

Les nombres distributifs se forment en ajoutant -ni aux cardi- 
naux : anani. à un: duani. à deux, etc. 

Les nombres muttiplicalifs so forment en ajoutant -plie : anaplic. 
simple: duaplic, double, etc. 

Los nombres fractionnaires so fornionl on ajontafit -ar ^.ll.n• 

1. ('.oniino on Volapûk. 

2. l/nnleur rc>innri|iii^ (jue dnns toutes les Innjruos irnlo-<'uropéennes les 
noml)ros ordinaux ont la nj^mc torminnison <|uo les sii|>rrlalir». 



376 SECTION 111, CHAPITRE XII 

vialion de /jars) aux nombres ordinaux : duastar, moitié; triastar, 
tiers, etc. 

Les mêmes terminaisons s'appliquent aux pronoms interroga- 
iifs de nombre et à leurs corrélatifs : quota, combte/i ? tota ; quotast, 
le quantième? totast: quoto, combien de fois? toto, etc. 

Les pronoms personnels sont : 





1'" pers. 


S' i)crs. 


3" pcrs. 


Sing. 


ml 


si 


ti 


Plur. 


mis 


sis 


Us 



Le pronom de politesse sera la 2" personne du pluriel. 

On se traduit par moi (de homo). 

Le pronom réfléchi est sovi. 

Les pronoms possessifs dérivent des personnels par l'adjonction 
du suffixe -ic (caractéristique des adjectifs) : miic, siic, tiic; 
misic, sisic, tisic. 

Les pronoms démonstratifs sont : hici, celui-ci; isti, illi, celui-là; 
isi, celui (qui); ipsi, même; isidem, le même. 

Les pronoms relatifs sont : qui, quicunque. 

Les pronoms interrogalifs : quisi, quisinam. 

hes pronoms indéfinis: quidam, un certain; quivis. quilibet, n'im- 
porte qui; aliquisi, quelqu'un; quisique, chaque. 

Tous les pronoms se déclinent au moyen de l'article mis après 
eux et joint par un tiret : mita, mi-tio, mi-tan, mi-tas, etc. ; miic 
ta, misic-ta, etc. 

Le pronom possessif peut se remplacer par le génitif du 
pronom personnel : ta pater miic = ta pater mi-tio := mon père. 

Les verbes ont une conjugaison uniforme. 

Vindicatif présent se forme en ajoutant à la 1'" pers. sing. de 
l'indicatif présent du verbe latin (toujours terminée en -o) les 
six pronoms personnels '. Ex. : 

amomî, faime. amomis, nous aimons. 

amosi, tu aimes. amosis, vous aimez. 

amoti, il aime. amotis, ils aiment. 

Tous les autres temps (personnels) se conjuguent de même; 
nous n'indiquerons que leur l'" personne. 



1. En réalité, les six pronoms personnels sont les désinences personnelles 
du verbe, séparées; et ces désinences elles-mêmes sont empruntées au grec 
et au sanscrit. 



LAUDA : K08M0S 'H? 

Le passé iparfiiili et le futur se forment en changeant l'o du 
présent respoclivciiHMit en uet on a : 

amumi, j'ai aimé. amami, j'aimerai. 

Les temps indirects {imparfait, plus-que parfait, futur antérieur) 
se furnicnl on faisant précéder les temps directs correspondants 
d'un é viinginent, imité du <}.) : 

é amomi, j'aimais. 
é amumi. j'avais aimé. 
é amami. j'aurai aimé. 
Les temps du su6/oajc/i/ dérivent des temps correspondants de 
l'indicatif par l'inflexion de la voyelle caractéristique (a, o, u, 
devennnt à, ô, ti) : 

Présent : amômi. Imparfait : é amômi. 

Parfait : amùmi. Plus-queparfail : é amûmi. 

Futur : amàmi. Futur antérieur : é amami. 

Pour Vimpéralij', on ouiploiora le subjonctif présont (forme 

polio : amôsi, aime; amôsis, aimez; pour un impératif plus bref et 

plus pressant, on emploiera le radical verbal en -o (avec -s au 

pluriel I : curro. cours: venios, vi-ne:. 

Les temps et modes du passif dérivent des temps et modes 
correspondants de l'actif par le changement de l'i final en ai : 

amomai. amosai. amotai. amomais 

é amomai. é amomai. 

amumai. amûmai. 

d amumai. é amûmai. 

amamai. amàmai. 

é amamai. é amàmai. 

L'infinitif se forme en ajoutant au radi«-al verbal des trois 
temps principaux (en -o, -u. -a) la terminaison -min ^actif) ou 
-main (passif) : amomin, aimer; amomain, être aimé. 

Le participe se forme en ajoutant aux mêmes radicaux la ter- 
minaison -nt (L., G.) et la terminaison -ic (actif) ou -aie (passif; : 

Actif. PâMif. 

Présent : amontic. amontaic. 

Passé : amuntic. amuntaic. 

Futur: amantic. amantaic. 

Les verbes déponents du latin sont traités comme s'ils avaient 
la forme active (en -o). Kx. : imitomi. sequomi. 
Les verbes impersonnels se conjuguent au moyeu du pronom 



k 



378 SECTION III, CHAPITRE XII 

neutre de la 3« personne : -tid. Ex. : ningotid, il neige; sufficiotid, 
il suffit : eveniotid, il arrive. 

On ramène le verbe sum [être) à la conjugaison régulière, en pre- 
nant pour radical es : esomi, je suis: esosi, tu es: esoti, il est, etc. 

Tous les dérivés latins du verbe sum sont adojités avec la môme 
transformation : abesomi, je suis absent : adesomi. je suis pré- 
sent, etc., jusqu'à : prodesomi, je sers, et : T^otesomi, je peux. 

On peut employer le verbe esomi avec les i)articipes dos autres 
verbes pour rendre diverses nuances de ceux-ci. 

Toutes les particules (adverbes, prépositions, conjonctions) 
sont empruntées au latin sans modification. Les adverbes peu- 
vent être employés comme adjectifs, et s'insèrent alors entre 
l'article et le substantif : ta satis numerus, un nombre suffisant. 

Les prépositions régiasenl toutes l'accusatif*. La seule indica- 
tion relative à la syntaxe est celle-ci : la place normale de l'ad- 
jectif est après le substantif. D'ailleurs, l'auteur n'est nullement 
partisan d'une construction rigide, et laisse toute liberté sur ce 
point, grâce à la déclinaison. 

Vocabulaire. 

Le vocabulaire est, comme on l'a vu, celui du latin, les mots 
ne subissant pas d'autre transformation que la modification de 
leur désinence en vertu des règles grammaticales. C'est, selon 
l'auteur, le véritable vocabulaire international. On peut, du 
reste, l'enrichir des néologismes nécessaires aux besoins 
modernes en composant des mots nouveaux, suivant les règles 
générales de la formation des mots latins. 

Ckitique. 

L'auteur du Kosmos est manifestement un savant versé dans la 
philologie: c'est aussi un philosophe disciple de Hegel : il a puisé 
dans la philosophie hégélienne de l'histoire ce respect des 
données historiques qui tourne si aisément à la superstition, du 
fait accompli. Sans doute, il est excellent de chercher pour la 
langue internationale un fondement objectif et historique; mais 
peut-être n'est-il pas nécessaire pour cela de remonter au 

1. L'auteur n'adopto donc ])as la distinction étaljiio en latin entre les cas 
où il y n mouvement et ceux où il n'y en a pas. 



LAUDA : KU8M0S 379 

«iéiuge, nous voulons dire: au grec archaïque et au nanKcrit. 
Ces IjiMvrucs n'(»nl «l'iiiténH pour n<»iis qu'autant (|u'eUrs nou.s 
olTrcnl les ('Iriucnls originaires conununs aux langues vivantes. 
<'t qu'elles nous aident à les retrouver dans celles-ci. Mois leur 
tnipiunler des f«>rn»es priniilives (|ui ne se retrouvent dans 
aucnnt^ langue moderne, c"«'st tin pétlanlisnie areliéo|<>gi<|ue: 
d'autant que ces formes appartiennent à dos grammoires syn- 
thétiques, alors que toutes les langues modernes sont anoly- 
liques. Cette eritiipie s'appli(|ne à la fois aux désinences ver 
baies ((jui engendrent les pronoms personnels) et à l'article, que 
l'auteur justifie par des analogies presque préhistoriques. 

In autre défaut de ce système est le mélange arbitraire et 
ehoqnanl de principes a priori et d'éléments a posteriori. Ainsi, à 
côté de substantifs empruntés littéralement au latin, y compris 
leur désinence propre (au nominatif), on voit des adjectifs dont 
le radical, seul intact, estaffiddé de la terminaison postiche -ic. 
(pii sans doute est grecque et latine, mais à titre de suflixe de 
dérivation, et non comme suflixe caractéristique de l'adjectif. 
C'est là un eniprunt malheiu*eux au Volapiik, dont l'auteur blrtme 
pourtant le caractère arbitraire et factice. De même, il est étrange 
de voir l'article, tout artiliciel au fond, accolé à des mois latins 
deveiuis invai-iables. tantôt avant, tant«M après eux. D'ailleurs, 
cet article n'a, de l'aveu de rauteur, rien de commun avec l'ar- 
ticle des langues vivantes : c'est en réalité un aflixe de décli- 
naison. Or. dune part, il est désirable, et conforme à l'esprit des 
langues motlernes. de se passer autant <|ue possible de la décli- 
naison; et, d'autre part, il est difRcile, et contraire à ce ménu> 
esprit, lie se passer d'un article (au moins de l'article défini . 
Poiu' toutes ces rai.sons, la grammaire du Kosinos a un caractère 
étrange et incohérent. 

^)uant nu vocabulaire, il est trop facile tle din'ipiOn remprun- 
tera tel quel au latin : il y a des mots latins qui ne sont plus 
d'aucun usage, et en revanche nous avons besoin d'une foule «le 
mots qui ne se trouvent pas en latin. L'auteur reconnaît lui 
même la nécessité de créer des néologismes, et leur impose 
seulement cette condition, d'éliv conformes au génie «le la 
langue latine. Reste à savoir si ce « génie » lui-même peut s'ac- 
commoder aux besoins de la vie et de la pensée moilernes : c'est 
une question que nous traiterons à sa place, quand nous aurons 
à examiner le projet du latin comme langue universelle. 



CHAPITRE XIII 



HENDERSON : LINGUA ET LATINESCE ^ 

M. George-J. Hendersox a toujours été convaincu de l'utilité 
d'une langue internationale ainsi que de sa possibilité théorique 
(déjà proclamée par Max Mûller); mais il ne croyait pas à la 
possibilité pratique de faire adopter une telle langue par toutes 
les nations civilisées. Le prodigieux succès du Volapûk l'a 
détrompé sur ce point, et cela d'autant plus qu'il trouvait à cette 
langue de graves défauts (notamment son vocabulaire arbitraire, 
inintelligible même pour un Anglais), et que, au plus fort des 
triomphes du Volapûk, il était persuadé que son succès ne pou- 
vait être durable. Mais le vice capital du Volapûk était, à ses 
yeux, d'être un produit artificiel, l'œuvre d'un seul homme (quel 
que fût son génie). Pour M. Henderson, la langue est un produit 
social, et la langue internationale ne peut être que le fruit d'une 
entente et d'une coopération internationale : « Une langue n'est 
pas une invention, mais une convention ». 

11 propose par suite de former une Association internationale, 
répartie en sociétés nationales et en groupes locaux, et compre- 
nant des représentants de toutes les classes et professions de 
chaque nation : cette Association tiendrait périodiquement des 
Congrès internationaux qui élaboreraient progressivement la 
langue et en fixeraient les règles grammaticales et le vocabulaire. 
Les vocabulaires spéciaux seraient confiés à des comités tech- 
niques et professionnels. Telle serait l'unique « base naturelle » 
de la langue internationale. En effet, pour qu'une telle langue 

1. Lingua, an international Lan/juage for purposes of commerce and 
science, General Outlines, by George J. Henderson. 126 p. in-16 (London, 
Triibner, 1888). 



IIENDERSON : LINGUA 381 

puisse se propager et s'implanter d/flnilivemenl dans les poy» 
(•ivilis(^s. il faut (pi'rllc soit sanctionnée por une outorité qui pré- 
vienne ou fasse cesser toute discussion et toute hésitation, et 
({ui introduise la langue dans l'enseignement. 

I/auleiir se sépare encore de Mgr Schi.eyek sur un point essen- 
tiel : il désire une langue internationale, mais non univei*selle: 
il s'agit de faire une langue pour les peuples européens, et non 
pour tond» l'Iiunianité, car c'est une chimère que de chercher à 
cnncilier tous les systèmes linguistiipies et à satisfaire tous les 
peuples: on n'aboutit ainsi qu'à n'en satisfaire aucun. 

Knnii. l'auteur reproche h .Mgr Schleyer la tendance philoso- 
phique de son syslènie, qui le condamne h la tikhe surhumaine 
et décevante de trouver la définition logique et définitive de chaque 
idée. 11 préfère une méthode historique plus modeste et plus 
respectueuse de la tradition, des usages et des associations 
d'idées habituelles. Il ne rêve pas d'une langue rationnellement 
parfaite: il se contente d'une langue qui soit seulement aussi 
bien faite (|ue les langues vivantes, mais bien plus facile à 
apprendre. 

La Linyua que propose .M. IIenderson a pour base le vocabu- 
laire latin, considéré comme le plus international et le plus 
connu ', et une grammaire moderne aussi rationnelle et aussi 
sinq)le que possible. Cette grammaire aura les caractères des 
irrammaires de nos langues vivantes, par oppositioh h la gram- 
maire latine analytisnie, suppression des genres, emploi dos 
articles, réduction des flexions au minimum) ; elle ressend>lera 
<lonc surtout à la plus simple et à la plus analytique de toutes. 
à la grammaire anglaise, yuant au vocabulaire, là où les mots 
latins l'ont défaut ou sont trop ambigus, on empl«>iera des mots 
composés ou des mots internationaux, même d'origine non- 
latine (ex. : cnfé, boulevard, bill. budget, jockey, sport k L'avantage 
(lu vocabulaire latin est (juc le sens tles mots est lixé par un 
long usage et consigné avec soin dans les dictionnaires. 

L'auteur présente la Lingua comme une t esquisse ». et la sou- 
met au jugement de la future Association internationale, dont 
le premier soin devra être, selon lui, d'étudier et de critiquer les 
projets déjà existants. 

I. L'niitoiir rappelle que Max MCi-ler classait ranglai» parmi les langues) 
rumnaos, nttemlu (jue les trois <|uarts de son vocalmlaire s«»nt d'origine 
latine (oa nonilires ronds : 30 000 mots sur 43 000). 



382 section iii, chapitre xiii 

Grammaire. 

L'alphabet se compose de 9 voyelles : a, e, i, o, u (ou), y {aï), 
y' (m), œ {eu), aw {aou) *; et de 22 consonnes simples : b, c {k), 
c' {tch), d, f, g (dur), h (aspiré), i (y), j (jf anglais), j' {j français), 
k, 1, m, n, p, r, s (dur), t, v {lo anglais), v' {v français), x, z {dz), 
auxquelles l'auteur ajoute les consonnes complexes : sh (c/i fran- 
çais), qu; ch, ph, th (/c, p et t aspirés) ; et ps. 

La prononciation est conforme à l'orthographe. Toutefois, les 
voyelles a, e, i, o,u peuvent être brèves ou longues; dans ce der- 
nier cas, elles portent un accent aigu. Dans les diphtongues ae, 
oe, au, eu, ei, ui, les deux voyelles se prononcent séparément ^. 

L'article défini est le, et Varticle indéfini est a(E.); tous deux 
invariables en genre, en nombre et en cas. 

Les substantifs prennent un -s au pluriel ; ceux qui se termi- 
nent déjà pars prennent -es : dom, doms ; gas, gases. 

Les substantifs ne se déclinent pas : les cas sont remplacés 
par les prépositions. 

Le genre n'est indiqué qu'en cas de nécessité, par les préfixes 
(pronoms) il- (masc.) et la- (fém.) : il-leon: la-leon = lionne. 

Los adjectifs employés comme épithètes sont invariables. Ils 
prennent l's du pluriel quand ils sont pris substantivement. 

Les degrés de comparaison sont indiqués par les suffixes -ior 
(comparatif) et -issimo (superlatif) ajoutés au radical (en suppri- 
mant la voyelle finale, s'il y a lieu) : ou bien par les adverbes 
plus et veré placés devant l'adjectif. Ex. : pulchro, pulchrior, 
pulchrissimo ; splendido, plus-splendido, veré-splendido. 18 adjec- 
tifs ont des degrés de comparaison irréguliers (ex. : bono, 
melior, optimo). 

Les nombres cardinaux sont : un, 1 : du, 2 : tré, 3 : quat, 4 : 
quinc, 5; sex, 6: sept, 7; oct, 8: nov, 9; dec, 10; dec-un, 11 : dec- 
du, 12;....: du-decs, 20; tré-decs, 30:...: cent, 100: mill, 1000; 
million. 

Les nombres ordinaux dérivent des cardinaux par l'adjonction 
de -i : uni, l*""; dui, 2"; tréi, 3«. 

1. iS'os traductions phonétiques sont npproximativos, car l'auteur donne 
des traductions anglaises qui n'ont d'équivalent e.xact dans aucune langue. 

2. Ce qui n'est guère conforme, pour ae et oe, à la prononciation latine 
que l'auteur déclare prendre pour modèle. 



IIENDERSON : LINGUA 363 

Los adverbes numéraux se forniont en ajoutant aux mots pn^cé- 
(It'iils la <l«*siiuMur -e (ilf's ndvorhrs) : une, une fois: dùé, deurJoU; 
unie, premiùreiueiil; dùié, denj-ihiiement. 

Les nombres dislribiiUfs se forment au moyen do l'adverbe limol 
{à la fois] ou du lunniMu quisq chcunte) : un-simal ou unquisq. 
un à un, un par un: du-simul <ni duquisq. deux n deux. 

Les pronoms personnels, iud«'ciiunl)Ie8, sont : 

Siug. : mé 11^"), tu i2'). il (3" u».), la (3" f.). id 1" n/ ; 
IMur. : nos (1"), vos (2'). ils (.r). 

Le pronom réfléchi do la 3* personne est 86. 

Los pronoms possessifs souf : 

meo. tuo. so (ni.i. sa il. i, sum lu. : 
nostro. vestro. ses. 

Los pntiioms démonslratifs, relatifs, iiderrogalifs et iiuléfmùs ont 
doux foriuos, l'une pour les personnes (m. f.), l'autre pour les 
rliosos (u.). Ils sont oiupruutôs au laliu. 

Los verbes ont tous la uïOruo conjugaison. 11 y a trois temps, 
taracléris»^ par les suffixes nnm (présent), tam (pass«'« . qum 
ifiilur). Chacun d'oux ost do plus susroptihlo do trois tpudités 
il action : il peut élro indéfuU, imparfait ou parfait. L'imparfait ost 
caractérisé par le suflixe -i, le parfait par le suflixe -tri, l'inilélini 
par l'ahsoufo i\o suflixo. Knlin il y a un parfait daction continue, 
taraclérisé par la réunion ilos doux suflixos ivi-i; ce qui donne 
ou tout 12 temps k l'indicatif. Exemple : 

, Ind. me scrïh-nnm, (f) écris. 

Prt'srnt } luip. — scrihnum-i, { je) suis écrivant. 

( Parf. — scrib-num-ivi. (/) fliVrn/. 

( Ind. — scrib-tum. (/) écrivis. 

Passé } Iinp. — scrib-tum-i. {f\ étais ccriraid. 

[ Parf. — scrib tum-ivi. if) avais écrit. 

L lud. — scrib-qum. (j'i ôcrirnt. 

l'ulur V luip. .— scrib-qum-i. (j>) serai (^cnoa/i/. 

f Parf. — scrib-qum-ivi. (f) aurai été écrivant. 

Parfait ( Présont — scrib num-ivi-i. (/) ni é/ê éonVo/i/. 

d'action s Passé — scrib-tum-ivi-i. (/) arow c/t' «'crufm/. 

conlinuo ( Futur - scrib-qum-ivi-i, (j") flnrai' é/^ «rriwi/il. 

Los autres modes sont : 

l.'infutitif. réduit au radical vorhal : scrib = écrire, il peut 
être employé connno snl>staulif : le scrib ^= l'action d'écrire. 



384 SECTION III : CHAPITRE XIII 

Vimpératif est rinfinitif précédé de la particule hé : hé scrib 
=: écris K 

Le subjonctif esl remplacé, soit par les conjonctions de subordi- 
nation, soit par des auxiliaires, qui sont les préfixes suivants : 

si- (sens problématique); potes- (possibilité); neces- (nécessité); 
vol- (volonté); mal- (préférence); debe- (obligation); fu- (action 
transitoire); es-lice- (conditionnel). 

hes participes présent, passé et futur se forment au moyen des 
suffixes -nu, -tu, -qu, ajoutés au radical : scrih-nu, écrivant; scrib-tu, 
ayant écrit; scrib-qu, allant écrire. 

La voix passive s'obtient en ajoutant aux formes de l'actif le 
préfixe es- (radical du verbe être). 

Ainsi le participe passé passif est : es-scrib-tu = écrit. 

Les verbes réfléchis ont pour régime direct, à la !''« et à la 
2" personne, les pronoms de ces personnes; et à la 3^ personne, le 
pronom réfléchi se. Ex. : il fall-tum-i se = il se trompait; il fall- 
tum-i il = il le trompait. 

V interrogation est marquée, soit par un mot interrogatif, soit 
par la particule qu placée en tête de la phrase ^. 

Les adverbes de qualité dérivés se forment au moyen de la dési- 
nence -e (substituée à la voyelle finale de l'adjectif), et cela à 
tous les degrés de comparaison. Ex. : claré, complété, splendidé. 

Les adverbes de manière se forment au moyen du suffixe -modo, 
ou des préfixes in- et per-. 

Les adverbes de lieu et de direction se forment au moyen des 
suffixes -loc et -via, et des préfixes ad-, at-, in-, ex-. Les adverbes 
de temps se forment au moyen du suffixe tem et des préfixes 
at-, per-, ex-. Exemples : at-quo-loc, où {ubi)1 ad-quo-loc, vers où 
(g«o)? ex-quo-loc, d'où (unde) ? in-quo-via, dans quelle direction"! at- 
quo-tem, quand [à quel moment)'? per-ille-tem, pendant ce temps; ex- 
eo-tem, depuis ce temps. 

La Lingua emprunte au latin tous les adverbes simples, et 
même des adverbes de lieu et de temps qui font double emploi 
avec les précédents, comme hic, hue, inde, unde. 

Elle emprunte aussi au latin toutes ses prépositions, sans 

1. En fait, dans les e.xemples citi-s par Tauteur, rien ne distingue l'iiii- 
pératif de l'indicatif : tu mitt-num, (jui signifie envoie, signifie aussi : 
tu envoies. 

2. Les signes d'interrogation et d'e.xclamalion, qui traduisent les particules 
qu et hé, se placent en tête de la phrase (comme en espagnol). 



HlilNDERSO.N : LINGUA 385 

aucune modilicntion, en leur donnant seulement le principal des 
sons ((u'cllos ont on latin. Kilo leur en ajoute quoI(|uos autres 
onipruntôes aux langues modernes : at (E.), à (désignation d'un 
lieu ou d'un temps précis); malgré (P.); man, avec (indique 
rinslniinenl^; o (K. of), de (remplace le génitif); on (E.), sur; n, à, 
pour (r«Muplace le datif). 

Enfin elle emprunte au lotin toutes ses conjonctions : et. ant. 
vel. seu. sed. si. ut, ne. nisi. ergo. nam. enim. dum. postquam, 
antequam, quum. quando, sin, quin, nedum. etc. 

Le que qui unit une proposition subordonnée h la proposition 
principiile se traduit par sic (et dans l'écriture, par : — ) : il dic- 
tum sic. il vol véni num = il a dit <iu'il viendrait. 

La syntaxe est imitée des langues modernes, surtout de l'an- 
glais. L'adjectif simple précède en général le substantif; mais 
s'il est anftmpaifné de compléments, il le suit. Ex. : a viro potes- 
impera nu a exercita = un homme capable de commander une armée. 

L'ordre normal dos mots dans la proposition est : sujet, 
verbe, régime direct, régime indirect, compléments, (lot ordre 
n'est pas absolument iixe : on peut mettre en avant le mot impor- 
tant, sur lequel on veut insister; mais, dans tous les cas, le sujet 
(i(»il prt''C('(i(M' le verbe, et le régime diivct ne doit jamais être 
placé entre le sujet et le verbe. Cette régie inviolable évite 
toutes les é(piivoques qui pourraient naître dt^s inversions, en 
l'ubsence de l'accusatif. 



I 



Vocabulaire. 



On sait que la plupart des radicaux de la Limjua sont empruntés 
au latin. L'auteur pose en principe que ces radicaux consene- 
ronl toutes les nuances de sens qu'ils possèdent dans le latin 
classicpie. de telle sorte qu'un dictionnaire latin puisse senir 
de dictionnaire Lingua. De même, tout mol emprunté à une 
langue moderne gardera le sens (pi'il a dans cette langue. On a 
vu que cette règle ne s'applique pas aux particules, qui ne 
gardent que leur sens principal, afin d'éviter les équivoques et 
les idiotismes du latfn. Si un mot latin n'a pas un sens approprié 
aux besoins modernes, on le remplacera par un mot d'une 
langue vivante. En somme, les radicaux de la Lingua ne sont ni 
tous les radicaux latins, ni seulement des radicaux latins. 

os 
CocTUHAT ot Lbav. — langue univ. •*' 



386 SECTION III, CHAPITRE XIII 

Voici les règles suivant lesquelles on détermine la forme des 
radicaux tirés du latin : 

Pour les substantifs et adjectifs, on prend le génitif pluriel 
(masculin), et l'on supprime la désinence -rum (des l'<', 2« et 
5« déclin.) ou -um (des 3" et 4" déclinaisons). On obtient ainsi les 
substantifs mensa: domino, puero; voc, reg, patr, mulier, ped, 
leon, virgin, comit, virtut, corpor, navi, nubi, denti, urbi, reti, 
animali, gru: gradu. genu: die; et les adjectifs : bono, tenero, 
nigro; tristi, felici: pauper, divit. 

Pour les verbes, on prend la 1'"'^ pers. sing. de l'indicatif pré- 
sent, et l'on supprime la désinence -o (ou -or dans les déponents), 
en la remplaçant par -a dans la 1''^ conjugaison. On obtient ainsi 
les radicaux : ama, mone, reg, indu, faci, audi: vena, vere, ut, fru, 
pati, parti. 

Dans les cas, assez rares, où l'on obtient, après réduction, des 
radicaux homonymes, on les distingue en adoptant le nomi- 
natif, ou en modifiant l'un des radicaux. 

Les autres mots de la Lingua seront des mots scientifiques ou 
techniques, en général empruntés au latin ou au grec. On les 
adoptera sous leur forme latine, soit intacts, soit réduits à leur 
radical suivant les règles précédentes. 

Enfin la Lingua adoptera les mots internationaux issus des 
langues modernes, en les transcrivant phonétiquement. Elle 
empruntera de préférence à l'anglais les termes de navigation, 
de commerce et de banque; à l'allemand (et au grec) les termes 
de philosophie; à l'italien les termes de beaux-arts: et au fran- 
çais les termes de cuisine, de poids et mesures, d'articles de 
luxe, d'étiquette et de la vie sociale. Exemples de mots techniques 
ou modernes : bank, compani, cheq, tax, import, débit, crédit, 
capital, interest, profit, excénj {exchange); chemi, telegraph. tele- 
phon, photograph, microscop : pictur, paletto, sonata, tenore ; 
mesiur, dame, mamsell, compliment, invitation. 

Les noms géographiques seront transcrits i)honétiquement 
suivant leur prononciation nationale : Frâns, Byern (Bavière), 
Firenze (Florence), Marséi (Marseille)K 

L'auteur ne traite pas expressément de la dérivation ; il donne 
en passant les mots telephonist, photographist, chemist. 



l. Nous avons profité de quelques corrections ajoutées par raulcur lui- 
même à son livre. 



HENDERSON : LINGUA 387 

Il in(ii<|iic la n'^glc i\o formation dosmo/x composés, qui ont pour 
lui !'avaiiliij?o <lr so ((«''finir pnx-nj«'*nios (xelf-dfjlnintf. l.r mot 
«Irtcniiiriaiit. doit |>n>r«>(i(M' !<> (ItMrnniii*', cnnimc <>ii ullrmnnti o{ 
on anglais. Kx. : ferro-strata via (»u ferro-via, chemin ih jer. La 
lAïujim m* doit imiter cxrlusivcmrnl ni le systi'mo syntlwMiquc 
4l<> composition à ontranct* de rallemand. ni \o système lanaly- 
tiquc) <le locutions form«Vs par des propositions, comme en 
français: elle devra les employer tous les detjx, suivant les cas. 
comme en ancflais'. L'auteur remaripie que les prépositions 
évitent parfois l'équivoque de certains mots conqiosés : ainsi 
jire-eiujine (machine ù feu) peut signilier une machine mue par h- feu 
('macllina per igni) ou un engin contre V incendie (machina contra 
incendio). 

N'oici qu«>lqiies éclianlillons de l.inijua : 

Non tu mitt num le es-impera-tu mercs ante proximo hebdomad 
{nexfn'die: pus les marchnndises eitniiunndées nrant ht seinnine itn>- 
chaine). — Mesiur. me recipi-tum tuo epistola hic mane gratissimé. 
et me propera num mitt meo gratias u tu ob tuo accepto imperios... 
Id es num verisimili sic. le mercs adveni-qum in Berlin circa le 
fini le proximo hebdomad, quia ils es mitt qum per express transfer. 
Me mitt-num le pretio-nota cum hic epistola, non cum le mercs. 



Critique. 

On ne peut qu'approuver les principes généraux sur lesquels 
M. Henderson propose d'établir le vocabulaire de la L. L; tout 
au plus peut-on «liscuter la part presque exclusive qu'il y lait au 
latin, et regretter «pi'il ne l'ait pas plus explicitement justifiée 
au nom du principe de rinternationalité. 

Mais c'est surtout dans rappli<*ation de ses |uincip««s «pie la 
l.imjua prête à la crifi«pie. Kt d'al)«)r«l. son alpliahel est trop 
< <>nq)lexe et trop peu international; sa prononciation (ilans les 
v«>yelles surtout) se ressent trop de son origine anglaise. La 
r«">gle suivant laqui'lle les mots nationaux ilevront être irpr»»- 
«luits «lans leur phonélisme phd«.\t «]ue dans leur graphisme est 
IVioIieus«v attendu que le graphisme est plus international «pie 

I. K.vciiiplt» : là où l'alItMunnd dit. en an soûl mot : Thier-achuli-verrin, 
rniig:ljus dit (l'uiniiic le frnn«;nis) • Society for Ihe l'rotection of Animah. 



388 SECTION III, CHAPITRE XIII 

le phonétisme, et que celui-ci les dénature souvent (en particulier 
en anglais). 

La tendance analytique de la grammaire est louable; mais 
elle n'est qu'imparfaitement observée, dans les degrés de com- 
paraison, par exemple, et surtout dans la conjugaison, qui est 
la partie la plus défectueuse du système. Ici, l'auteur a dépassé 
le but, et, par excès d'analytisme, il est retombé dans les pro- 
cédés de langues agglutinatives. On aboutit à des formes ver 
baies longues et encombrantes, aussi peu claires pour l'esprit 
que ])aroques à l'uni et à l'oreille. Exemples : nos neces-faci-num 
quod nostro parents impera-num = il nous faut faire ce que nos 
parents nous commandent; potes-es-para-num = peut être préparé: 
Roma neces-es-relinqu-num = il faut quitter Rome. Ces formes ver- 
bales si différentes de celles auxquelles les langues européennes 
modernes nous ont habitués, avec leurs désinences à peu près 
arbitraires ', suffisent à donner à cette langue un aspect bar- 
bare, et à la rendre impraticable. Elles sont d'autant plus cho- 
quantes, qu'elles contrastent vivement avec les formes latines \ 
auxquelles elles sont juxtaposées "^. Ajoutons que; même en 
théorie, la conjugaison est trop compliquée : la distinction des 
qualités du verbe est inutile (c'est un idiotisme anglais, et la 
preuve en est qu'elle est intraduisible dans les autres langues); 
et les nuances de sens que ces qualités traduisent seraient mieux 
exprimées, en cas de besoin, par des auxiliaires ^. 

Dans la formation des mots, il y a une grave lacune : l'auteur 
ne donne pas de règles générales ni d'affixes de dérivation. Il 
semble admettre tels quels les dérivés (irréguliers) des langues 
vivantes : actris, archiepiscopo, artist, artistic, capitalist, dévotion, 
European, Fransé, juventut, national!, naturali, nobilitat, politi 
clan, regina (de reg), scientifico, etc. Dans d'autres cas, il forme 
régulièrement des mots dérivés ou composés : contiona = prê- 
cher, contionation = sermon ; aegro = malade, aegrota = être 
malade, xgTOia.tion = maladie : panifici = boulangerie; corio = cuir. 

1. Car pourquoi tum signiflernit-il le passé, et quum lo futur, ces deux 
particules latines étant corrélatives, et signifiant alors que'! 

2. Si l'auteur voulait conserver à sa langue le caractère néo-latin, il 
n'avait (|u'ii adopter des formes analogues à celles de l'Idiom neutral : 
scribav, scribero, av scribed, etc. 

3. Par exemple, les « imparfaits » et les « parfaits » peuvent se rendre au 
moyen du verbe cire et des particijjes présent ou passé, comme en Espé- 
ranto : mi estas (estis, estes) skribanta (skribinta). 



I 



HENDEnSON : LATINE8CB 389 

coriario =^ corio fabrica ^^ tannerie. Ailleurs, il smililr iiti con- 
Iraiio ne se soiiricr nnllctniMit de la <lrrivali<ni : nnb = se 
marier, conjugio = mariatje: accurato -- précis, presision: equit 
chevalier, shivalri = chevalerie. Soniinc tout»', vu (>iu|ii'untaut 
' es mots loiit faits nu latin (ou aux langues vivantes), la Linyua 
M' fomiaiinie à la siérililr des langues nuu-les, et en outre h 
I irréffularité de toutes les langues naturelles. 

En général, le vocabulaii'e inan(|ue d'homogénéité : à crtté de 
gossypium =: co/o/i, on trouve les mois mushvor — »io«r/ioir. hat 
rhapean, gun = canon, hôtel, cann, montr, keller (L>.) = rtive. 
shampyn ^= Champagne, etc., dont la modernité contraste désa- 
gréaMenient avec, la latinité elassif|ue de la plupart des mots, 
l/auteur n"n même pas évité les homonymes, comme dam- tiame 
• t damm i D.) = digue. 

En résumé, la Lintjaa est nu>ins un projet complet et vialde 
(|u'tuu^ éltauehe contenant des suggestions intéressantes. Il con- 
vient de rappeler, du reste, que l'auteur ne la présente que 
romme un simple essai;- et il faut surtout lui faire un mérite 
(lavoir appelé île ses vœux la formation d'une conMuissi«»n 
internationale qui aurait le dernier mot dans le choix de la 
future langue internationale. 

Du reste, on doit lui rendre celt«« justice, qu'il a fait prouvée 
l'égard de son projet d'iui détachement complet, car il en a éln- 
l)oré ou proposé d'autres, notamment V .\nglo-Franca (publié en 
18S9 sous le pseuilonyme de P. Hui.Nix), (|ue nous étudierons 
dans le Chapitre suivant. 



LAtlNESCE 

Toutefois. M. Henderson n'a pas renoncé à l'idée d'une « langue 
;iilifici(»lle néo-latine », qui lui paraît toujours être In meilleui-e 
--"•lution. parce qu'il croit, pour des raisons d'harmonie et 
(riiomogénéilé, que le vocabulaire doit être emprunté à une 
seule langue naturelle. Il y voit en outre cet avantage, que le 
dictionnaire de la langue internationale serait ainsi tout prêt. 
1' qui dispenserait du travail énorme qui consiste à choisir des 
mots et à fixer ensuite leur sens. C'est pourquoi, reconnaissant 
les tléfauts de sa Lingua, il lui a substitué un auti^e projet, inspirt* 
des mêmes idées, le Latinesce. Il l'a conçu dés 1890, mais il n'en 



390 SECTION III, CHAPITRE XIII 

a publié que récemment une esquisse sommaire *, f[ue nous 
allons analyser. 

Grammaire. 

La prononciation serait la prononciation italienne, parce que 
celle-ci est « harmonieuse et claire ». Seul, l'-e final serait mi- 
muet (comme en français dans le chant et la déclamation). 

La grammaire se réduit à sept flexions : 

-s pour marquer le pluriel des substantifs. Les adjectifs seraient 
invariables. 

-iore pour marquer le comparatif, et 

-issime pour marquer le superlatif des adjectifs et des 
adverbes ^. 

-re pour l'infinitif présent des verbes, qui servirait aussi de 
futur et de conditionnel présent. Ex. : amare, monere, regere, 
audire. L'indicatif présent et l'impératif seraient obtenus en sup- 
l)rimant cette désinence : ama, mone, rege, audi. 

-te (substitué à -re) marque le passé et le participe passé 
passif : amate, monite, recte ^, audite. Le participe passé passif 
sert à composer les temps secondaires de l'actif, avec l'auxi- 
liaire habere (avoir), et tous les temps du passif avec l'auxiliaire 
essere (être). 

-nte marque le participe présent actif : amante, monente. 
régente, audiente. 

-é ou -ee marque les adverbes dérivés d'adjectifs : claré =r 
clairement. 

Syntaxe. L'ordre des mots suivrait les mêmes règles qu'en 
anglais : l'adjectif avant le substantif, l'adverbe avant l'adjectif 
qu'il modifie. 

Dans les propositions indicatives, l'ordre est : sujet, verl)e. 
régime direct, régime indirect. 

Dans les temps composés, les adverbes s'intercalent entre 
l'auxiliaire et le participe. 

1. Article en Latinesce, intitulé : Latinised Engllsli Ihe best •< Linr/un 
Franca », dans le journal The Référée (London, janvior 1001), roprodiiil 
dans la brochure : Tlie Linqua Franca of the Future (mai 1902). Exposi' 
llu'oriijue dans The lAngua Franca of Ihe Future, n" 1 (mars 1003). 

2. L'auteur admet des formes exceptionnelles en -lime, -rime. 

3. En réalité, cette forme est le supin latin, où l'on a clianpé la finale 
-um en -e. Elle aurait donc toutes les irrégularités du supin latin. 



HENUERSON : LATINESCE 391 

Dans les propusitiniis iiilcrro^^ntivos, lo sujet se place apr^s 
le vcrix'. Kxemple : Habe me satis claré explicate iste méthode 7 



Vocabulaire. 

< I. Tous les mots dt^jà internationalement connus sont 
•Mjiploy«^8 de prt'férencc aux mots tirés du latin. Ces mots com- 
prtMUKMiJ : 

» 1" Toute la terminologie scientifique gréco-latine qui a été 
«lalion^o (huis les temps modernes ; comme : électricité, téléyraphe. 
Ii'li'ithone, pholo(jraphe, ijéuloijie, pliysiolofjiste, etc. 

» 2*» Tous les mots qui sont liovenus internationaux en vertu 
(Ic'i relations commercinles ou sociales entre les nations; comme 
Ihêùlre, bal, concert, soiint»'. pûino. eluir-ohsnir, opéra, fuilel. retlan- 
mut, chèque, banque, cic. 

» 11. Tous lesaulrcs moisson! «Miiprunlés direclenjenl au laliu. 
de sorte que le dictionnaire latiu. joint à la liste des niols inter- 
nationaux autorisés, constitue tout le vocabulaire » du Latinesce. 

On (Muploie i pour Varticle défini, et nne pour Varticle indéfini 
(^invariable). 

Les radicaux des substantifs et des adjectifs prennent pour 
llnalo le ini-muet au lieu de leur voyelle finale. Les autres radi- 
caux cl les mots invariables sont admis sans modification. 

\'oici la traduction du Pater en Latinesce : 

Nostre Paire qui esse in cœle. sanctificate esse tue nomine: veni 
tue règne: facte esse tue voluntate. ut in cœle, ita in terre. Da ad 
nos hodie nostre quotidiane pane : et remitte ad nos nostre débites, 
sicut et nos remitte ad nostre debitores : induce nos non in tenta- 
tione, sed libéra nos ab maie. 



Critiqi-e. 

Le Latinesce n'est, jusqu'ici du moins, (ju'un simple projet 
théorique. Tel quel, il est fort supérieur au Limjua par sa simpli- 
cité et son esprit pratique. La grammaire est même trop simple : 
elle ne permet pas île distinguer l'iulinitif. le futur et le condi- 
tionnel, ni l'indicatif présent et l'impératif, ce qui est une source 
d'équivoques. On peut en dire autant de la confusion du parfait 



392 SECTION III, CHAPITRE XIII 

avec le participe passé, malgré l'exemple de l'anglais, qui confir- 
merait plutôt notre critique. Toutefois il ne faut pas se faire 
illusion sur cette simplicité apparente ; elle cache des difficultés 
très réelles, car elle n'exclut l'irrégularité, ni de la formation du 
comparatif et du superlatif, ni surtout de la conjugaison, où 
chaque verbe aurait, en somme, deux radicaux : celui de l'infi- 
nitif et celui du supin. On pourra répondre que les deux radi- 
caux sont indiqués dans le dictionnaire latin. N'importe : il fau- 
drait toujours les apprendre par cœur, si irréguliers qu'ils 
fussent ', au lieu de pouvoir tirer mécaniquement du radical 
verbal le parfait et le participe passé. Même le participe présent 
ne dérive pas régulièrement de Tinfînitif (audire, audiente) ^. En 
somme, cette grammaire serait assurément très facile pour ceux 
qui savent le latin, mais pour les autres elle serait plus difficile 
qu'une grammaire un peu moins simple, mais absolument régu- 
lière. 

D'autre part, l'adoption du vocabulaire latin tel quel, avec 
toutes les irrégularités de la dérivation (tant pour la, forme que 
pour le sens des mots), aurait de graves inconvénients, que ne 
compensent pas ses avantages pratiques. Pour ceux qui ne savent 
pas déjà le latin (et c'est à ceux-là surtout que la L. I. est des- 
tinée), ce serait en réalité une nouvelle langue à apprendre (sur- 
tout pour les peuples non romans), alors que la régularité des 
dérivations permet de réduire considérablement (des neuf 
dixièmes peut-être) le nombre des mots à apprendre ^. 

Enfin, l'adoption de l'-e mi-muet comme finale des substantifs 
et des adjectifs est fâcheuse, car elle engendrerait une mono- 
tonie insupportable. D'ailleurs, cette lettre risquerait fort d'être 
prononcée différemment par chaque peuple (les Français ne la 
prononceraient pas), ce qui n'arriverait pas avec des finales 
sonores. Celles-ci (par exemple a et o) auraient en outre l'avantage 
de distinguer, soit les deux genres (comme M. Henderson le pro- 
pose subsidiairement), soit les adjectifs et les substantifs, comme 
en Espéranto. 

1. Voir les exemples cités dans le Chapitre final : Les lanqves mortes. 

2. Cf. les discussions du Linguist sur ce sujet (chap. XXIIl). 

3. Cela est si nécessaire que même des partisans du latin (M. Regnaud) 
proposent d'uniformiser les afflxes de dérivation (voirie Chapitre final : Les 
langues mortes). 



CIIAPITHE XIV 

I'. llolMX: AS'GLO-FRANCA^ 

LWnglo-Franco, dont l'auteur, caché sous le pseudonyme de 
I*. HoiNix (Ph(iMiix) est M. George J. Henderson, est, suivani le 
sous-titre de l'opuscule, « un compromis-langue english-fran- 
rais ». I/auteur est toujours aussi hostile au VoUipûk, cette langue 
forgée de toutes pi('»ccs qui, sous prétexte d'être universelle ci 
neutre, est également difficile pour tous les peuples de la terre. 
11 préconise au contraire une langue mixte ou de compromis, 
qui imite, avec plus de régularité, les sabirs nés en divers pays 
(lune formation naturelle et spontanée. L'anglais lui-même 
n'est-il pas une langue composite, un « jargon » (sic) franco-ger- 
mani(|ne formé {\ la suite de la conquête de l'Angleterre par les 
Normands? 

Pour hase de sa langue mixte, l'auteur choisit le français et 
l'anglais, parce que ce sont, selon lui, les deux langues les plus 
internationales (malgré la supériorité numéricpie de l'allemand 
sur le français). 11 remarque que, l'anglais misa part, les langues 
romanes sont aux langues germaniipies dans le rapport de 3 à 2: 
et comme les deux tiers du vocahulaire anglais sont d'origine 
latine, il fait encore pencher la balance du côté des langues 
romanes. La langue internationale doit donc être en grande 
partie, sinon entièrement, néo-latine. D'ailleurs, l'allemand lui- 
même es| pleki de radicaux latins, de sorte que les Allemands 
connaîtront d'avance une bonne part du vocabulaire, tandis 
<Iu'on diminuerait l'internationalité de celui-ci en y introduisant 
des radicaux germaniques inconnus des autres peuples. 

i. Anglo-Fi-anca, an nouvtau plan for Ihe facilHation of inlemationat 
communication, hy P. Hoinix, 48 p. in-12 (London, Trubner, 1889). 



394 SECTION III, CHAPITRE XIV 

VAngloFranca serait donc une langue plus facile que l'an- 
glais pour les Français, plus facile que le français pour les 
Anglais, et plus facile que les deux langues pour tous les autres 
peuples. Et s'il était adopté d'abord par les Français et les peu- 
ples de langue anglaise, il s'imposerait bientôt au reste du monde. 
En tout cas, tandis que celui qui apprend le Volapûk perd sa 
peine si cet idiome n'est pas universellement adopté, celui qui 
apprendra VAnglo-Franca n'aura pas travaillé en vain, car il aura 
toujours appris du français et de l'anglais. L'auteur insiste d'ail- 
leurs sur la nécessité d'une Académie ou d'un Congrès interna- 
tional pour décider de l'adoption d'une langue internationale 
quelconque, et approuve l'initiative prise en ce sens par ÏAine- 
rican Philosophical Society en 1888 (malheureusement sans succès) '. 

Voici comment l'auteur résume la méthode de VAnglo-Franca : 

I. La grammaire est la grammaire anglaise, mais simplifiée et 
régularisée : parce que : 1° la grammaire anglaise est un compro- 
mis entre les systèmes grammaticaux du français et de l'alle- 
mand; 2" elle est la plus moderne et la plus analytique; 3o elle 
est la plus univ^erselle et la plus souple. 

II. Le vocabulaire est le vocabulaire français, à l'exception de 
130 mots empruntés à l'anglais; parce que : 1° le vocabulaire 
français est le plus universellement connu, et celui dont les élé- 
ments ont le plus pénétré dans les autres langues; 2'^ la restric- 
tion de la base lexicologique à deux langues offre des avantages 
de simplicité. 

Gr.\mmaire. 

L'alphabet est celui du français, ou plutôt de l'anglais (avec w 
= ou). La voyelle u se prononce ou; Vu français est figuré par ù; 
l'y a deux sons (i comme en F., aï comme en E.). Les diphtongues 
ai, ei, eu, ou, ont le son simple qu'elles ont en français; quand 
on veut leur donner un son composé, on écrit aï, eï. Le c et le g 
ont deux sons : 1° dur devant a, o, u; doux {ts, dj, comme en E.) 
devant e, i. Le x final a le son de s. Le ch a le son du ch anglais 
{Ich), et çh celui du ch français. Le th se prononce simplement 
comme t. Il n'y a pas de voyelles nasales comme en français [an, 
en, in, on, un). 

1. Voir le Chapitre X. 



I>. HOIMX : ANGLO-FRANCA 393 

1,'nccenl so |)Iaco toujours sur In dernière sylInlM*. ou sur 
l'avnnl-(l<'riii«'iT, si la «Icrnirro osl uu e nnu-l. 

L'article défini est the, Varlicle indéjini an, tous dt-ux iiivanitliN-s. 

I,os sithslantifs loriurnl leur pluri<'l nv«*c uu s, ou a\cc es s'ils 
se tonuiuout par une siri1aul«> ou chuintante (t, s, x, sh, ch, çh. 
]]. Ils ne subissent pas d'autre variation. 

Les ndjeclifs sont invariables. I.eurs deprés de sipniliration sont 
niar(]u«''s par les adverbes more comparatif) el most (superlatifi 
plact^s devant. Les adjectifs servent en nuMue tenip^ d"a<h»'rb<»<. 
de ((ualité ou de nuinièrc (conime en D.). 

Les noms de nombre sont, par exception, empruntés au latin. 
La numération est réfjidarisée. Les nond)res (*ardinau\ sont : 
Un, du, tre, quat, quinc, sez, sept, oct, novem, dec; dec-un, il; 
dec-du, 12:,.. du decs, JO: du-decs-nn, 21;... tre-decs, 30;... cent, 
loi);... mil, 1000...; million. 

Les nombres ordinaux se forment en ajoutant -ieme aux nombres 
cardinaux : unième ou premier . duieme (ou second, treieme. etc. 

Le» nombres fr<iclioni\nires se forment en ajoutaid part aux 
nombres cardinaux : dupart= 1/3; trep«ri = 1/3 ; da trepart — 2 :<. 

Les nomlires distributifs s'expriment comme suit : un at un fois, 
ou : un each. 

Les pronoms personnels (invariables) sont : me, tu, he (i/i, she 
(elle^^, it (i7. neiitreV. we (nous), you (vous), they {ils, elles . Le vous 
de politesse est you. 

Les pronoms réfléchis se fonuent en ajoutant self aux pronoms 
peis(mnels selfs au pluriel). 

Les proniims {inssessifs se forment en ajoutant 's aux pronoms 
personnels : me's, mon: we*8, notre; yon's, voire, etc. 

Les pronoms démonslndifs sont : 

this. celui-ci, pi. : thèse; 
that, celui-là, pi. : those'. 

Les j)ronoms relatifs sont : 
who (pour les personnes), which ipour les choses), qui; 
whoever — , whichever — . qui que ce soit qui. 

Les pronoms inlermiinlifs sont le< |uotioiu»^ relatifs. »'t en oiifro • 
what, whatever. 

Les pronoms indéfinis sont vi\ irénéral empruntés à rangluis. 
exci^pté : nilir/fvii; no un. no personne numn. personne'*: every on. 

I. N. li. : tliat ne sera pas employé comme rclatiT. 



396 SECTION III, CHAPITRE XIV 

every personne (chacun); every chose [toul): some personne [quel' 
qu'un); some chose {quelque chose). 

Les verbes se conjuguent tous de la même manière, au moyen 
des trois auxiliaires hâve {avoir), be {être), will et would. Tous les 
autres auxiliaires anglais sont supprimés, et remplacés par des 
verbes d'origine française (dev, pouv, etc.). 

Le verbe ne varie pas en nombre et en personne K Voici 
comme paradigme la conjugaison du verbe to form [former), 
dont le participe passif est formed (formé) : 

Infinitif. Participe. 

Présent : to form. forming. 

Passé : to hâve formed. having formed. 

Futur : to hâve to form. having to form-. 

Indicatif-subjonctif 
Présent : (me) form. Parfait : (me) hâve formed. 

Passé .• (me) formed. Plus-que-parfait : (me) had formed. 
Futur : (me) will form. Futur antérieur : (me) will hâve formed. 

Conditionnel. 
Présent : (me) would form. Passé : (me) would hâve formed. 

On remarquera que les temps antérieurs (composés) sont 
formés des temps simples de l'auxiliaire to hâve (avoir) suivi du 
participe passif formed. 

V impératif est semblable à l'infinitif, à la 2° pers. sing. : form, 
forme: aux autres personnes, il se forme au moyen de l'auxiliaire 
let suivi du pronom et de l'infinitif : let v/e form, /on»ons ; let 
you form, formez. 

La voix passive se forme en ajoutant aux temps et modes du 
verbe to be ^ le participe passif formed : to be formed, être formé. 

Les verbes réfléchis se forment au moyen des pronoms réfléchis 
meself.... weselfs.... Ex. : Assey youseli = Asseyez-vous. 

La syntaxe est très simple et très libre. L'adjectif simple se 

i. L'auteur invoque à ce propos Tcxomple de l'anglais classique : on 
trouve I be, you be, we be, they be, I were, he bave, dans Shakespeare 
et Milton. 

2. Nous omettons les infinitifs et participes d'action continue, qui sont 
formés en ajoutant aux infinitifs et participes simples de l'auxiliaire to be 
(être) le participe présent forming. 

3. me be me bave been 
me were me had been 

me will be me will bave been 



I 



V. HOINIX : ANGLO-FRANCA 397 

met avant son substantiT; mais, s'il est accompagné de comph^- 
iiuMils, il s»' inrl aprôs. 

I/ordrc iionual do la phrase ost le même qu'en anglais. Mais il 
n'y n qu'une seule i^gle absolue : Le régime direct ne doit Jamais être 
riilrr If sujet et le verbe {conlrmvcmoiiï à l'usagr français pour les 
l>roin»ms!. Cette rt*gle est nécessaire pour éviter toute équivoque 
• Il l'altstMiti' (le l'accusatir. 



Vocabulaire. 

Le vocabulaire, comme ou sait, est cntit^rement français, à 
l'exception de 130 mots anglais (dont l'auteur donne la liste), 
qui sont toutes les parlicules : articles, pronoms, adverbes 
simples, prépositions et conjonctions. On en a déjù vu cpielques- 
uns. 

Les mots empruntés au français sont donc les sut}stanli/s, les 
ittljectifs et les verttes (sauf les verbes auxiliaires, qu'on a vus plus 
haut). 

Les subslunlifs et adjectifs sont pris sous la form»- qu'ils ouf an 
singulier et au masculin. 

Le radical des verbes s'obtient en supprimant au participe 
présent français la terminaison -<i/i/. Cela revient à supprimer à 
l'infinitif la terminaison -er, -ir, oir, ou -re, mais dans les verbes 
réguliers seulement. Pour les verbes irréguliers, on doit suivre 
la l"^^ régie, et non la i", dont le résultat serait ililTérent. L'au- 
teur donne la table des radicaux de ces verbes, pour les lecteurs 
(jui ne savent pas le français. 

L'auteur fait exception à la règle générale en faveur des mois 
internationaux, et pose le principe suivant : 

Quaml un mot esl internationalement compris, on doit le pré- 
férer au mol iniiicpié par les régies générales de VAnylo-Franca. 

Les mots internationaux admis en vertu de ce principe sont : 
l* les noms de nombre: 2" les mots suivants, empruntés au latin 
ou au français : nil. satis. per. pro. contra, versus, via. de novo. 
in toto: encore, ensemble, environ. 

L'admission de ces mots internationaux devra être di< i.i. ■ 
par r.Vcadémie internationale. 

Les noms propres (y compris les noms géographiques) garde- 
ront leur forme natiouabv On «lira et écrira : 



398 SECTION III, CHAPITRE XIV 

Aristoteles. Horatius : London, Kœln, Wien, Mûnchen. Regensburg. 
Firenze; Deutschland, England, France; deutsch, english, fran- 
çais. 

L'auteur a écrit en Anylo-Franca, comme appendice à son opus- 
cule, une General Revue and Critique of the divers essais ivhich hâve 
been faisedfor to etabliss an international langue, où on lit par exemple 
les phrases suivantes : 

The peuples of the Orient trouv theyselfs in an embarras encore 
more grand wen they voul to entam commercial relations with 

Europe Un pouv to demand, if ' more soon ^ than to hâve 

recours to an artificiel langue, it would not be préférable to adopt 
as international langue some un ^ Européen idiome... 

Voici encore deux phrases d'Amito-Francn : 

Me pren the liberté to ecriv to you in Anglo-Franca... Me hâve 
the honneur to soumett to you's inspection the prospectus of mes 
objets manufactured, which me to you envoy here-inclued. 



Critique. 

Les considérations théoriques et pratiques qui ont inspiré 
Y Anglo-Franca semblent judicieuses et acceptables: toutefois, on 
ne peut raisonnablement restreindre à deux langues la base d'un 
lexique vraiment international : il faut en admettre au moins 
trois (D., E., F.) ou, plus équitablement, six (D., E., P., L, R., S.) 
comme V American Philosophical Society l'avait proposé. 

L'auteur a si bien senti qu? fa base lexicologique était trop 
étroite, qu'il a adopté subsidiairement le principe de l'interna- 
tionalité, qui viole son principe primitif, et qui, poussé à ses 
dernières conséquences, le ruinerait entièrement, car il suffd à 
lui seul à constituer un lexique. 

Le défaut capital de V Anglo-Franca est le manque d'iiomogénéité, 
non pas tant à cause du mélange des radicaux anglais et fran- 
çais (l'anglais offre un mélange de radicaux latins et germa- 
niques bien plus hétérogène encore) qu'à cause du contraste 
violent entre la grammaire anglaise et le vocabulaire français K 

1. Si interrogatif. 

2. Plutôt, traduit littéralement : plus tôt. 
.3. Quelqu'un, pour : quelque. 

4. (Citons comme exemples d'anglicismes le to inutilement mis devant 



I>. IIOINIX : ANGLO-FilANCA 399 

Il r>t i-lioquant do voir npiiUqucr dos doxions an^laisoH A des 

mois français, siulont pris à l'ôlal lirnl '. Pour siippriiiior oolto 

ilispnrnic, il faiulrail. d'uno pari, allrnuor lo curnctôrolrop oxclii- 

-ivemonl niiKlais do la Krnminniro, ol ndoptor des flexions plu» 

neutres; d'nuln' pari, modilicr los radicaux oin|)riinl('>N niix doux 

Innguos vivnulos ol lour ilonuor un aspect plus unirorino ol plus 

liarnionioux. Pour mieux dire, il ne faudrait les ouiprunlor ni 

a l'auirlnis ni an fran<:ais. on ils so trouvont d«'jà allcr.''s ol 

dt'fornu's, mais l(>s uns à l'allomand, ot losautr«>s an lalin. (»ù ils 

ont leur forme originale. Cost donc un choix malencontreux que 

celui de l'anirlais ot du français comme base du lexique, car ce 

sont jusloincnl los doux langues los plus dériv/'es, colles où les 

riicinos sont le plus éloign«''es ilc lour origine et do leur purol»». 

(^olto alliance do l'anglais ol iln français à I état brut, non 

lumlns onsomble, ne donne pas sonloniont à la langue un aspocl 

baroipio qui la forait paraître barbare h la fois aux Anglais et 

aux Français: elle a une autre conséquence fort grave, qui est 

riinpossibilitéti'oblonir une prononciation réguli«''ro et uniforme. 

Sans douto. l'anloiir s'osl oITon-ô de rendre la prononciation con- 

lormo à l'ôcrituro*, ce ipii l'a entraîne ù surcharger l'alphabet 

et à attribuer même deux sons h une même lettre. .Mais maigre 

los règles niinidionsos ot compli(|nées (pj'il édicté, rien ne pourra 

empêcher los Français, il'une part, ot los .\nglais, dautro part. 

do prononcer à leur manière nationale les mots de leur langue. 

Or c'est tout le coidraire que l'aulour «lésiro, car il veut, en 

somme, «pie l'on prononce les nuds anglais à la française ol los 

mots français à l'anglaise. C'est le meilleur moyen de les rendre 

méconnaissables respect ivomenl au peuple mémo aiupiel on les 

(Muprnnto, et de rendre la langue elle-même inintelligible à tous 

los deux. Jamais un Anglais ne comprendra les mots Ihe, each. 

Ihrniujh, ii'hether, prononcés i\ la française, ni un Français los 

mots <mestiuii, revue, wil, prononcés par un Anglais. Los doux 

peuples (cl tous les autres) ne pourront s'entendre que dans une 

les innnitirs (Un pouv to demand) et remploi du parliripc (-ing) ou lieu 
do rintlnitir (without parling...). 

1. Il faut loiilcfois nvuiiiT (|iic c'est re «|ui n lieu sflns ce»s>e oo anglai». 
F,xcmpie, ce titre (lu nu hasard dnn» un journal do Londres) : • llow the 

ffair comwenccd -. On dirait de VAnt/lo-Franca! 

2. Car la L. I. devant tMre d'atwird et surtout éerito. l'auteur pense qu'on 
doit reproduire plul(>t le graphisme que le phonétisme des mots nationaux. 
et par suite conformer celui-ci sur celui-là. 



400 SECTION III, CHAPITRE XIV 

langue autonome, homogène et neutre, où ils retrouveront leurs 
radicaux, mais transfigurés en quelque sorte par une ortho- 
graphe phonétique simple et régulière. 

Ajoutons que M. Henderson, ne se lassant pas de lutter pour 
l'idée de la langue internationale, a encore émis deux autres 
projets de langue artificielle : l'un, la Langue Facile, serait un 
français simplifié et régularisé ; l'auteur avoue lui-même que 
« cette mutilation de la belle langue française serait sans doute 
peu goûtée de la plupart des Anglais qui la connaissent, et serait 
certainement peu faite pour plaire aux Français * » ; l'autre est 
le Latinesce, que nous avons résumé à la fin du chapitre précé- 
dent. Ces deux projets ne sont que de simples « suggestions », 
des « ballons d'essai » lancés dans les journaux pour éveiller 
l'intérêt du public. Enfin, M. IIenderson a publié en 1890-91 un 
journal {Phœnix seu Nuntias latiniis internationalis) destiné à recom- 
mander le latin comme langue internationale ^ Toutes ces ten- 
tatives montrent avec quel zèle et quelle persévérance l'auteur 
s'est efforcé de propager l'idée de la L. I. et de la réaliser sous 
des formes diverses. Cette diversité même prouve, d'autre part, 
un désintéressement bien rare chez les auteurs de L. I. : indif- 
férent au succès ou à l'échec de tel ou tel de ses projets, M. Hen- 
derson n'a jamais visé qu'un seul l)ut, l'adoption définitive d'une 
L. I. par une entente internationale. Par cette attitude impar- 
tiale et par son esprit pratique, il était un précurseur et un allié 
prédestiné de la Délégation, et il est devenu en effet un de ses 
auxiliaires les plus dévoués. 

1. Article dans Le Courrier de Londres et de VEurope, il) mai 1889. 

2. Voir le chapitre flnal : Les Langues mortes. 



CHAPITRE XV 

J. STEMPFL : MYRANA ' 

I.'onvra£»o d»^ l'ahlx'' Stempfi, comprond deux parties : luno, ron- 
bucrée ù défendre l'idée d'une langue internationale en général, 
l'autre à exposer le projet de langue Myrana. L'auteur réprouve, 
d'une part, l'idée chimérique d'une langue absolument univer- 
selle, c'est-à-dire commune à tous les peuples de la terre; d'autre 
part, l'idée d'une langue purement scientifique et philosophique, 
réservée à une élite de savants. Ce qu'il désire, c'est une langue 
« commerciale » et pratique. Au surplus, il ne présente pas le 
Myrana comme un concurrent du Volapùk ou de tout autre sys- 
tème, mais comme un simple projet destiné à contribuer à la 
solution délinitive du problème; il déclare modestement ajiporter 
quelques pierres pour la construction de la meilleure langue 
universelle, qui doit se réaliser un jour. Il critique vivement le 
Volapûk, et juge sévèrement le dogmatisme intransigeant de 
Mgr ScHLEVER et ses prétentions à l'infaillibilité '. 

Le Myrana est éclectique : M prend pour base le vocalmhure 
latin, parce que c'est le plus international et le plus neutre; 
celui-ci forme pour ainsi dire le tronc sur lequel on grelTera les 
mots empruntés aux langues vivantes, romanes et germaniques, 
en les altérant le moins possible. La langue devra être régulière 
et logique, mais aussi euphonique; et il vaudra mieux adopter 
un plus grand nombre de racines que d'abuser des dérivations. 
Il ne faut pas non plus tout sacrifier i\ la brièveté, même l'intelli- 
gil>ilité. 

1. J. Stempfl, Myrana und die Weltsprache. xvi -f- tSi p. 12* Kompten. 
KospI. I88H). Komptcn est une petite ville de la Souat)e l>avaroise. M. Steum-l 
est curé-dojen. 

2. Cf. Stempfl : Ausstellungen an der Volapûk, et Ueb^r Weltsprache und 

Volapfik (Kempten, 1888). 

CocTCRAT et Leac. — Langue UDtv. %6 



402 



SECTION III, CHAPITRE XV 



Grammaire. 



L'alphabet comprend 8 voyelles : a, e, i, o, u (ou), et les 3 inflé- 
chies : à, ô, ù; et 23 consonnes : b, c, d, f, g, h, j, k, 1, m, n, p, q, 
r, s, t, V, w, X, y, z; ch, sh. c se prononce tch; j se prononce 
comme le j allemand (i consonne); v et w se confondent comme 
son; ch est le ch allemand (guttural); sh est le sh anglais (ch F). 

L'auteur admet en outre les 5 diphtongues : ai, ei, oi, ui, au, 
dont les 2 voyelles se prononcent séparément. 

Vaccent se place sur la syllabe principale du mot. 

L'auteur ne veut pas imposer de forme caractéristique aux 
divei^ses parties du discours. Il juge ce moyen inutile, et môme 
nuisible par les déformations qu'il fait subir aux mots. 

Il y a un article défini : le, et un article indéfini : ne, tous deux 
invariables. 

Les substantifs se déclinent, soit au moyen de particules, soit 
au moyen de flexions. Les particules, qui se placent devant le 
substantif ou l'article, sont : di pour le génitif; dei pour le datif; 
do pour Yaccusatif 

Les désinences des cas sont, pour les radicaux à consonne 
finale : -i, -ei, -en; pour les radicaux à voyelle finale : -d, -i, -n. 

Le pluriel se forme en ajoutant -s ou -es aux cas du singulier. 



Exemple de déclinaison. 



Sing. 



Plur. 



N. 


vir ou 


vir, homme. 


vira, J 


G. 


di vir 


viri 


virad 


D. 


dei vir 


virei 


virai 


A. 


do vir 


viren 


viran 


N. 


vires 


vires 


viras 


G. 


di vires 


viris 


virads 


D. 


dei vires 


vireis 


virais 


A. 


do vires 


virens 


virans 



L'auteur ne voit aucun inconvénient à ce que des radicaux se 
terminent (au nominatif) par les mêmes désinences que les cas 
(comme cela arrive dans les langues naturelles). 

Les substantifs peuvent prendre des désinences caractéristi- 
ques du genre naturel, à savoir : -o pour le masculin, -a pour le 
féminin, -ô pour le neutre. Ex. : vir ou viro = homme; vira = 



STEMI'FI. : MYItANA 403 

femtiie. 1. auteur ne voit aucun inconvénient à c(; que dessubstan- 
tirs réminins ou neutres se terminent en -o. et des substantifs mas- 
culins ou iKMiIres en -a. I£x. : Juno. topo; pasha, kasa. Sruleinent 
le féuiinin des mots en -a selVuine au moyen du suflixe -»h. 

Les adjeclifs, comme les substantifs, ont une terminaison quel- 
i-(>n(|U(>; ils se déclinent comme les substantifs, mais seulement 
<|unnd ils sont isolés. 

Ils peuvent, dans le même cas, prendre les désinences carac- 
téristiques du genre : bonô. le bien. 

Les degrés de t-<Mnpnraisoii peu vent se former de deux manières : 
au moyen des particules mer, mest; au moyen des flexions -ior 
(ou -jor) et -isso. Ex. : 

bon bonior bonisso 

ou : mer bon mest bon 

Le superlatif absolu se forme, soit au moyen du préfixe par-, soil 
au moyen du suflixe -issimo : perbon ou bonissimo. 

Les noms de nombre sorU : 

nul, : un. 1 : dui. -2 : tre, 3 ; quar, 4 ; quin, 5 : sez, 6 ; sib, 7 ; ocb (ou 

ok). 8: nôf. '.); desh. 10: deshun. Il: deshdui. 12: deshtre. 13: 

duiges. 20 ; treges, 30, ctr destages^ou cent. 100: duidesbges 

ou duicen. 200; mil. 1000 

Ainsi : ISH9 — unmil ochdeshges ocbgesnof. 

Les Homtres onlinanx se roriucul ou ajoulaut t ou te au nondtre 
< ardinal correspondant : doit, tret,... desbgest ou cent. Seule 
l'XfopHon : l»"* se dit prim. 

Les nombres distributifs se forment en pré-lixaiit je- aux nombres 
I ardinaux : jedui, deux à deujc. 

Lt<s nombres multiplicatifs se forment au moyen du suflixe -ma : 
duima, deux fois. 

Les nombres fractionnaires dérivent des ordinaux au moyen du 
stiffixe -1 ou -el : tretel, tiers. 

Les pronoms j)ersonnels sont : mi, te, lo (masc), la (fém.). lô 
(neutre); nui, voi, loi. lai: il y faut ajouter : yu (E.) = i^ous (de 
polilesse), el oi ^ on. Tous ces pronoms se déclinent des deux 
manières. 

Les adjectifs possessifs sont : min, ten, Ion, lan: nain, voin. loin, 
lain: yun. L'auteur assure qu'ils ne pourront jamais se conf«>ndn' 
avec laccusalif des pronoms personnels, (jui a la nuMne forme. 

Les pronoms possessifs sont les adjectifs possessifs augmentés 



404 SECTION III, CHAPITRE XV 

du suffixe -ig : minig, tenig, lonig, etc. On peut dire aussi : le min, 
le ten, le Ion, etc. 

Les pronoms démonstratifs et indéfinis sont : li, il, celui-ci ; el, ol, 
celui-là; selb, même {ipse); idem, le même; alio, autre; jed (D.), 
chaque; nullo, aucun; nemo, personne; nihil, rien; omne, tout, etc. 

Les pronoms relatifs sont ke (m., f.), gui; ko (n.), que; et kel, 
kela, kelo, quel, quelle. 

Les pronoms interrogatifs sont caractérisés par l'initiale v : veke, 
vekô, qui? quoi? vel, vêla, velô, quel? quelle? 

De même les adverbes interrogatifs : vo, où? van, quand? vi, 
comment? vare, pourquoi? correspondent aux corrélatifs : to, tan, 
ti, tare, et aux relatifs : ko ou quo, quan, qui, quare (L.). De 
même, tal correspond à quai, tam à quam, tanto à quanto, etc. 
(comme en latin). 

Les verbes ont pour terminaison, à l'infinitif, -ar, -er, -ir, ou -je. 
Il faut la supprimer pour obtenir le radical verbal. 

Les modes sont indiqués par des suffixes, les voix et les temps 
par des préfixes (comme en Volapûk). Les personnes sont indiquées 
parles pronoms attachés comme préfixes au radical verbal \ et 
le nombre est marqué en outre par un -s final. 

La voix active est marquée par le préfixe t; la voix passive, par 
le préfixe sh. 

Llndicatif n'a pas de suffixe. Le présent n'a pas de préfixe. 

L'imparfait est marqué par le préfixe a ; le parfait, par ai ; le 
plus-que-parfait, par aia; le futur par o; le futur antérieur, par oi. 
D'autre part, le subjonctif est indiqué par le suffixe à (ou rà après 
une voyelle). De sorte que les modes personnels de Tactif ont 
les formes suivantes à la f*^ personne sing. (punir z= punir) : 

Indicatif Subjonctif 

Présent : mipun mipunâ 

Imparfait : mitapun mitapunà 

Parfait : mitaipun mitaipunà 

Plus-que-parfait : mitaiapun mitaiapunâ 

Futur : mitopun mitopunà 

Futur antérieur : mitoipun mitoipunà 

Les modes du passif ne diffèrent des précédents que par le 



1. Toutefois, à la 3" personnel on peut supprimer le pronom, quand il fait 
double emploi avec le sujet. 



STEMI'FL : MYRANA 40S 

' liniif^cinonl (lt> t imi sh : mishepun, J0 suit puni; mishapun. 
mishaipun. etc. 

1,'itnprntlifso forme on snriixnnl lo pronom, au lieu do Ip pré- 
fixer . punte, punis; shepunte, sois puni. 

\a' pdi'ticipe se forme en remplarant In terminniKon de rinlinilil 
par In ilésiiienoe ing : puning. punissanl: tapuning, topaning. etr. 
De nit^mc au pnssif : shepuning. shapuning. shopuning, ei<'. Iri 
antre participe se forme par la désinence -ong : ponong, qui doit 
<>n veut punir. 

Le participe absolu se forme en remplaçant le rde Tinfinitif par 
t : punit, amat. kredet. Il est le même à l'actif qu'au passif, et il 
a les deux sens (1). 

Les verbes seje, être ; veaje, exister; sheje, devenir; i9i\9, faire, et 
hevje. avoir, ont nne autre conjugnison. qui consiste à remplacer 
la voyelle e du radical pnr la voyelle cnraclérislique des divers 
I -Mips. La conjugaison précédente revient, en somme, à préfixer 
au ruilical des autres verbes les divers temps des auxiliaires 
tedje et sheje : 

(te), ta, tai, taia. to, toi; 
she. sha. shai. shaia. sho, shoi '. 

Les verbes réfltrhis se forment en intercnlant la syllabe se entre 
le pronom et le verbe : mizebat, jV me bals. 

Les verbes réciproques se forment en intercalant de mémo la 
syllabe xo : noixobats, nous nous ballons (l'un l'autre : mixobat 
kon lo, je me bals nrec lui. 

La nèyation s'exprime par no ou non mis devant le mol i\ nier 
le verbe, en général): Vinlerrountion s'exprime par In particufe 
va mise devant le mot inlerrogatif, ou par l'enclititpu' ve mis 
;>près. 

Les adverbes dérivés prcïinenl en général la désinence -u. Leurs 
legit^sde comparaison se forment i\ peu près comme ceux des 
^uijectifs : bonu. boniu, bonissu. bonissimo. 

L'adverbe trop devant un adjectif ou un adverbe se traduit 
l»ar le suftixe uio, uiu : bonuio, trop bon: bonuia, trop bien 

t. Nous simplifions IVxposé de la conjugaison en passant sous silence la 
forme aorvtte (indiquant la durée de TnclionK mnrqu^e par les prolixe» 
fe, fa, fai. faia. fo, foi ù l'actif, et shefe. shefa. shefai. etc.. au passif: les 
modes conditionnel (-i), polenliel (-88), désiratif (-»h), dubitatif [-b), concessif 
(-g), et une sorte de futur particulier n l'allemand (-ein). marqut^ par le» 
suffixes mis entre parenthèses; enfin le gérondif elle supin. 



406 SECTION m, CHAPITRE XV 

Les adverbes primitifs sont généralement empruntés au latin. 
Nous avons déjà vu la corrélation des adverbes interrogatifs, 
relatifs et corrélatifs. 

Les prépositions et les conjonctions sont aussi empruntées au 
latin: quelques-unes au français (gras, maigre) et à d'autres 
langues vivantes. Celles qui sont aussi adverbes ont la dési- 
nence -u. 

L'auteur prévoit une préposition indéterminée, ri, pour les 
cas où l'on ne sait pas quelle préposition employer *. 

Pour la syntaxe, il donne peu d'indications. Toutes les fois 
qu'un verbe n'a qu'un complément, on met celui-ci à l'accusatif. 
Quand un verbe a deux compléments, on met le plus direct à 
l'accusatif et l'autre au datif. 

L'accusatif sert encore à marriuer le lieu où l'on va, ou géné- 
ralement le mouvement dans une direction. Hormis ce cas, 
toutes les prépositions régissent le nominatif. 

Le pronom réfléchi ze se met comme préfixe devant les pro- 
noms personnels ou possessifs qui se rapportent au sujet de la 
proposition, pour les distinguer des autres (comme sims en 
latin). 

L'auteur laisse la construction entièrement libre : il considère 
comme impossible d'astreindre tous les peuples à une construc- 
tion fixe et rigide ; c'est, dit-il, créer et chercher des difficultés. 11 
faut que les flexions grammaticales indiquent suffisamment le 
rôle de chaciue mot, quelle que soit sa place. C'est le meilleur 
moyen d'éviter tous les idiotismes de syntaxe. 



Vocabulaire. 

L'auteur ne donne pas son vocabulaire, mais il annonce qu'il 
contiendra 2/3 de mots romans et 1/3 de mots germaniques. 

Pour la formation des mots, l'auteur ne donne que quelques 
exemples (on a vu plus haut la dérivation du féminin) : amator 
(fém. amatra), punitor, viator: artiste; kolumbari, colombier (de 
kolumba); bulile, étable (de bul, bœuf); sutorina, cordonnerie (de 
sutor) ; tabakier, tabatière; tabakeia, fabrique de tabac. Ston, pierre: 
stonin, de pierre, en pierre; stonig, pierreux; stonlig, semblable à la 



1. Comme V Espéranto, qu'il cite à ce sujet p. 109. 



STEMPPL : MYRANA 407 

pierre; stonoso, plein de pierre (comme : gaudioso, plein de Joie, 
Joyeux). Exemples de contraires : inkontent, imprudent. 

F.e suflixe -on est nupmentatif : lt« suffixe -el dimimilif: le suf- 
lixe -fu jx^joralir. 

Parmi les préfixes verbaux, on remarquera per idaiis peragrar. 
perrumper, perkurje, perfluje) qui a un tout autre sens ijue dans 
l<>s adjeilirs (où il marque le siq)erlalif absolu), si tant est qu'il 
en ait un (comme dans perturbar, perverter, permitter). 

I.e préfixe re- indique à la fois la répétition ^D. u;j>f/»T) et le 
retour (I). zurnck). 

Les mots comi>nsés se forment, comme en allemand, en juxtapo- 
sant les racines, la principale en dernier lieu : voldelingna = 
langue universelle. 

Critique. 

Ou ne «loil pas oublier, en jugeant le ^fyrana, que ce n'est qu'un 
projet sans vocabulairç; son caractère hésitant et flottant 
s'explique et se justifie, dans une certaine mesure, par Ma 
modestie de son auteur. Peut-être, de peur de ressembler à Mgr 
SciiLEYER, est-il tondté dans l'excès contraire: trop de latitude et 
trop de tolérance. Il en résulte une grammaire compliquée el 
peu homog«'»fie : l'auteur hésite entre le synthétisme el l'analy- 
tisme, d'où ses deux ou même trois déclinaisons, et ses deux 
formes pour les degrés de comparaison. Il se défie de la méthode 
(I priori, et ne veut pas soumettre à des règles générales la forme 
lies mots, ce qui l'oblige à ailmettre des variantes. Il reproche 
au \olai)iil< d'employer des flexions arbitraires empruntées à 
l'alphabet (a, e, i, o, a): mais il emploie, lui aussi, pour la con- 
jugaison, des formes entièrement a priori, notamment des 
préfixes qui rendent le radical verbal méconnaissable, ce qui 
produit une conjugaison extrémemeid compliquée et ardue. De 
niéme, dans le vocabulaire, qui est en principe <i posteriori, il 
aihuet des formations a priori comme celles-ci (imitées du 
\ohiptik) : isu, à présent: ezn, depuis un instant: asa. auintravant : 
aiazu, ({ y a longtemps; oiu, ensuite; oiozu, plus lard. De même : 
idag, aujourd'hui: edag. aujourd'hui fwur la première fois; adag. 
hier: aiadag, avant-hier: odag, demain; oiodag, après-demain. 

En somme, ce système, fondé sur des principes judicieux, 
manque de simplicité, de régularité et de décision. 



CHAPITRE XVI 

J. STEMPFL : COMMUNIA ^ 

Le même auteur a réformé et simplifié son projet de langue 
internationale pratique dans un second ouvrage, où il le nomme 
Communia. Les principes sont toujours les mêmes. L'auteur ne 
donne que la grammaire de sa langue, et adopte provisoirement 
le vocabulaire latin, en faisant subir aux désinences des modifi- 
cations légères et l'égulières. Mais, comme le vocabulaire latin 
contient beaucoup de mots aujourd'hui inutiles, et manque de 
termes concis et précis pour beaucoup d'idées modernes qu'il ne 
peut rendre que par des périphrases, on devra l'enrichir de 
mots empruntés aux langues vivantes; on formera donc un 
vocabulaire éclectique dont le lexique latin sera la base, mais 
qui comprendra des mots des diverses langues modernes, et 
avant tout les mots internationaux. Le Communia ne sera donc pas 
un simple néo-latin, mais une langue complète et autonome, 
quoique dérivée du latin. Nous ne recommencerons pas en entier 
l'exposé de la grammaire; nous signalerons seulement les points 
où elle diffère de la grammaire du Myrana. 

Grammaire. 

Ualphabet comprend, en plus, 2 consonnes nouvelles : ph (/) et 
zh {tch). A la règle de l'uniformité de prononciation, deux con- 
sonnes font exception : c, qui se prononce ts devant e, i, a, 6; 
et t, qui se prononce ts devant ia, io, iu. Il est vrai qu'on pourra 



1. J. Stempfl : Communia oder internationale Verkehrssprache, 72 p. 
in-10 (Kempten, Dobler, 1894). 



STEMPFL : COMMUNIA 409 

remplacer dans ces cas c et t par i, cl c par k dans les autres 

cas (ce qui nhoutit A In suppression de c). 

L'article défini rsl toujours le: Vnriicle ituUjïni est en, et il y a un 
article partitif : dû (F.) : dû vin. dû pane. 

pour les substantifs, l'auN'ur n'ndiucf plus qu'une diVlinaison, 
ni»nlyfi(|u<' pour le g» iiilif c>t lo ilntif (marqués par les pnrli- 
ciiles di cl ail. synthétique pour l'accusatif (marqué par la dési- 
ufnce -n ou -en). On décline donc comme suit : 

Sing. N. vir. honinu-. le kasa, la maison. 

G. di vir di le kasa 

D. ai vir ai le kasa 

A. viren le kasan 

Plur. N. vires le kasas 

G. di vires di le kasas 

D. ai vires ai le kasas 

A. virens le kasans 

Pour les dey r es (le comparaison, l'auteur admrt encore les tjeux 
systèmes, le synlhéfique, avec -ior, -isso; et l'analytique, avec 
plur et pluss. De même, pô (peu) n pour drprés : pôr <'t pôss. 

Les noms de nombre sont : un. dui, tri. quadri. quini, sexi. sepli. 
octi. noni, dezi: dezinn. 11: dezidui. 12: dezitri. 1.3:... dniges. JO; 
triges, '^0: quadrages. quinquages. sexages. septages. octages. 
nonages : centi. lOO: duicenti. tricenti. quadracenti. r\*\ i-omine 
les dizaines): mille. 1000: milion. 

Les nombres ordinaux sont : prim o . secund o\ trit o^, quarto^ 
quint(o}, sexto, septimo, octavo, nono, dezimo. Les autres se 
forment en général en ajoutant -(i mo au nombre cardinal : 
duigesimo, centimo. millimo ou centesimo. millesimoV 

Los nombres nndtipUeatifs se forment an moyeu du sulTixe -es 

(Ml ies : unies, duies, tries dezies. duigesies (ou dnigies).... 

centies... millies... 

Los nomf)res fractionnaires se forment au moyen du suffixe el 
• >ii -tel : secundel on duitel, tritel. quartel. quintel... dezitel. dui- 
gestel, centitel, millitel. 

Les pronoms personnels sont, au nominatif: mi, tu, el(loi. ela, lô; 
nui, voi, loi. lai. Le génitif et le datif sont marqués par di et ai. 
Laocusatifest : me. te. elen, élan.... : nos. vos. los. las. Il y a aussi 
un nous et un vous de cérémonie : Nois. Vois: accusatif : Noisen. 
Voisen. On se dit on ou oi. Le pronom rèjlèchi est se. 
Les adjectifs possessifs sont : min. ten. Ion. lan: noter, voter. Ior. 



410 SECTION III, CHAPITRE XVI 

lar. Son et san correspondent au pronom réfléchi ; noster et ves- 
ter, à nois et vois. 

La conjugaison est bien simplifiée '. Tous les infinitifs se ter- 
minent en -re. L'indicatif présent est le radical verbal, qu'on 
obtient en supprimant la terminaison -re de l'infinitif. L'impar- 
fait se forme en y ajoutant -ra, le parfait, -va, le plus-que-parfait, 
-vera, \e futur, -ro, \e futur antérieur, -vero. 

Le subjonctif s'indiqne en infléchissant la voyelle finale de l'in- 
dicatif, c'est-à-dire en changeant a en a et o en ô. 

Le conditionnel se forme en ajoutant -riâ à l'indicatif (présent et 
parfait ^). 

L'impératif de la 2'' pers. sing. est semblable à l'indicatif pré- 
sent : on y ajoute -te pour avoir la 2^ pers. plur. 

Les infinitifs passé et futur se forment au moyen des terminai- 
sons -vare et -rore (c'est-à-dire de la terminaison -re ajoutée à 
l'indicatif correspondant). 

Les participes présent, passé et futur dérivent des infinitifs cor- 
respondants en changeant -re en -nt, sauf pour -ire qui donne 
-ient. 

Indicatif. 

Présent : lauda, aude, crede, audi. 

Imparfait : laudara, audera, credera, audira. 

Parfait : laudava, audeva, credeva, audiva. 

Plus -que-parfait : laudavera, audevera, credevera, audivera. 

Futur : laudaro, audero, credero, audiro. 

Futur antérieur : laudavero, audevero, credevero, audivero. 

Subjonctif. 

Présent : laudà, audâ, credà, audiâ. 

Imparfait : laudarà, audera, credera, audira. 

Futur : laudaro, audero, credero, audiro. 

Conditionnel. 

Présent : laudarià, auderiâ, crederià, audirià. 

Passé : laudavarià, audevarià, credevarià, audivariâ. 



1. L'auteur donne encore au pluriel des verbes la finale -s, mais elle est 
facultative. 

2. Ici encore l'auteur admet une désinence -rein pour traduire un mode 
spécial à l'allemand {il doit, il devrait). 



8tempfl : communia 411 

Impératif. 
2* pors. sing. . lauda. aude. crede, audi. 
2« pcrs. phir. . laudate, audete. credete. audite. 

Infinitik. 
Présent : laudare. audere. credere, audire. 

Passé : laudavere. audavere. credavere. audivere. 

Futur : laudarore. audarore, credarore. audirore. 

PAllTlt:il'K. 

Présent : laudant, audent, credent, audient. 

Passé : laudavant, audevant, credevant. audivant. 

I-'utur : laudaront, auderont, crederont, audiront. 

Le passif se forme en ajoutant un -r final à tous le»; feiup'< et 
modes de l'actif : 

laudar, laudarar. laudavar. laudaverar. laudaror. laudaveror : 
laudàr. laudarar, etc.: laudariàr. laudavariàr, etc. 

Seuls, les infinitifs passifs (h'rivrnf d<'s inlinilifs actifs en chan- 
geant le linnl en i : laudari. laudavari. laadarori. 

Les participes passifs sont : 

Présent : laudandi. audendi. credendi. andiendi. 

Passé : laudavandi, audevandi. credevandi. audivandi. 

Futur : laudarondi. auderondi, crederondi. audirondi. 

L'auteur admet en outre un participe absolu : laadat. audet. 
credet. audit, «(iii ptiit <'fre employé à l'actif comme au passif: 
mi hâve audit : mi es audit. 

M admet en effet qu'on forme le passif au moyen de l'auxiliaire 
esere, être. Il admet uuMne qu'on forme tous les temps de l'actif 
nu moyen du lutMue auxiliaire, avec une nuance spéciale : mi es 
edent = je suis en train de manger: mi es edevant := Je lùens de 
manticr : mi es ederont ^= je vais manger. 

Le vorlu' esere se conjugue régulit^n^nent, à part l'abn'viation 
du radical ese en es au présent, et en se aux autres temps : sera. 
seva. sero. sera, seriâ, etc. 

Les l'friu'.-i réjlérliis se forment au moyen du préfixe te-; les 
i'ert>es réciproques, au moyen du préfixe lo- ou «oi-. 

Les verbes impersonnels ont la forme coiumune. avec «>u sans le 
pronom neidre lô : plue, tona. niva: deze [il convient"^, lice li/ est 
permis), accide [il arrive), lique [H est clair): me pœnite. Je me 
repens, etc. 



412 SECTION III, CHAPITRE XVI 

Il n'y a pas de verbes déponents *. Ceux du latin prennent la 
forme active : imitare, loquere, oblire ou oblivere, sequere, merere, 
tuere, confitere; de môme, les verbes irréguliers prennent la 
forme normale : volere, nolere. 

L'interrogation s'exprime par le suffixe ou enclitique ve ; la néga- 
tion par no mis devant le mot à nier. 

Les particules sont presque toutes empruntées au latin. Les 
adverbes dérivés se terminent souvent en -u. Les adverbes d'in- 
terrogation commencent en général par v et sont empruntés à l'al- 
lemand où construits logiquement : vi, comment? vare, pourquoi? 
Les adverbes de temps ne sont plus construits a priori : heri, hier; 
cras, demain; pridie, la veille; postridie, le lendemain. On remarque 
une corrélation parmi les adverbes de lieu : inu, dedans: ini, 
herein (D.); inun, hinein (D. : dedans, avec mouvement); deintu, rfe 
dedans. De même : exu, exi, exun, deexu ; susu {en haut), infu {en 
bas). Van {quand?) engendre devan {de quand?) et govan {jusqu'à 
quand?). 

Parmi les prépositions, seules ne sont pas latines da (I.) mar- 
quant le point de départ, et go marquant le but du mouvement 
{vers). 

Les prépositions entrent en composition comme préfixes (ainsi 
qu'en latin). Le préfixe in- a deux sens : dans, et la négation. De 
même, le préfixe re- a les deux sens déjà notés. 

Les conjonctions sont empruntées au latin, y compris l'enclitique 
que {et), enim (qui suit toujours un mot), nisiet ni, cumavec tous 
ses sens, quin {sans que) : el no poteva loquere quin fleva = il ne 
pouvait pas parler sans pleurer. La seule qui ne soit pas latine est : 
ke {que). Encore l'auteur semble t-il adopter la proposition infi- 
nitive : mi credi, tu esere content =je crois que tu es content. 

Les interjections mêmes sont latines, à moins qu'elles ne soient 
grecques : apage {loin d'ici). 

La syntaxe est sans doute la même que dans Myrana. 



Vocabulaire. 

La Jormation des mots est en général la même. Le suffixe -o 
désigne le masculin, a le féminin, -e le neutre : bovo, bœuf: bova, 



1 . Verbes à sens actif ou neutre et à forme passive. 



8TEMPFL : COMMUNIA 413 

inche. -à transforme un adjectif en un substantif abstrait : bono, 
{le) bien; novô, (du) nouveau. Le suffixe -ach indique Vépouse de. 

Les muts composés sont le plus souvent pris tout faits dnns los 
langues naturelles : agrikel (L. agricola), cuUivateur. 

L'nul»Mir doiuu* un petit vocabulaire qui fournit des exemples 
«le la formation des mots. Les racines sont presque toutes 
cmpruntt^es au latin. Exceptions : bam, arbre (E. beam), à côté de 
arbor: jar, année, à côté de anno. Los noms d'arbres ont la drsi- 
nence nuise, -o, et les noms de Irurs fruits n'en diffèrent qu«* par 
la désinence féminine -a : fica, figue; lico, figuier '. 

Les adj«*ctifs ont assez souvent les terminaisons -i, -al. -il, -in. 
-os. On remarque un suflixe pernjanitpie : -arti {artig D.i. de 
l'espèce de — , semblable à — . 

Les (h'rivalions suivent l'cxomplf du latin, dans toutes ses 
irn'gularift's : faber, fabrik: pater, patri (paternel), patria : nome 
ou nomen. nominare: canere ou cantare. cantor; scribere. scriptor 
ou scribo: pingere, pictor: tegere. tect {loUy. respondere. respons: 
agere. act : errare. error; ridere, risu; vivere, vita; mentire, 
mendaz (r/ie/iso/i(/c); miscere, mixtur; torquere. tormento: solvere. 
soluz (paiement). Certaines sont mt'mc plus irr«''gulii*res (pirn 
laliii i\ cause d'une d«''formation germanique : nebel. nebulos; 
insel. insulan. 

Daulrcs sont arbitraires : studiu {étude), studio {étudiant : oper- 
cule [opuscule); salire {saler, et non salir ou sauter); navabl (navi- 
(fable) ne vient pas de navare (s'occuper de). 

L'auteur s'est efforcé d'éviter les bomonymies des radicaux 
lafins; il y a parfois réussi : mensa {table), mense (mois), mente 
{espril) ; auro {or), aura {souffie , aura {oreille); fnrara (voter), furire 
(être en fureur) ; sedare {calmer], sedere (être assis). 

D'autres fois, il a été moins heureux : manu {main^, manu [le 
malin, adv.); post (poste), post (après); querere {cherchera pourrait 
venir du verbe déponent queror (se plaindre). Aussi bésile-t-il 
• (uelquefois entre deux radicaux : iter et itiner, sciere et sapere. 
computare et contare. 

Lulin il admet sans difficulté qu'une mémo idée puisse se tra- 
duire par plusieurs mots, et, ce qui est plus grave, qu'un même 
mot (une préposition par exemple) puisse avoir plusieurs sens. 

1. (Test juste l'inverse de la règle adoptée par J. Lott et d'autres (à l'imi- 

tation du latin). 



414 SECTION III, CHAPITRE XVI 

Il compte sur le contexte pour distinguer ceux-ci, comme dans 
toutes les langues naturelles. 

Critique. 

On voit par ces dernières remarques que l'auteur pousse à 
l'extrême la méthode a posteriori : il a un respect excessif pour 
les anomalies des langues naturelles, et n'ose pas imposer 
à leurs racines une régularité absolue, de peur de tomber 
dans l'artificiel et l'arbitraire du Volapiik. Aussi ses dérivations 
n'offrent-ellcs aucune luiiformité, et ne peuvent être apprises 
que par l'usage, comme en latin et dans les langues vivantes, ce 
qui rend la langue plus difficile et surcharge inutilement la 
mémoire. C'est le principal défaut du vocabulaire. Quant à la 
grammaire, elle est bien plus analytique et plus simple que 
celle du Myrana, surtout dans la conjugaison, entièrement ins- 
pirée du latin. L'auteur a heureusement renoncé aux préfixes 
arbitraires du Volapiik, et exprimé toutes les flexions par des 
suffixes harmonieux et suggestifs. Pourtant, là encore, il flotte 
entre le synthétisme et l'analytisme : à côté ou au lieu de sa 
conjugaison systématique, il admet des auxiliaires. Peut-être 
aussi crée-t-il trop de formes : par exemple, le participe absolu est 
évidemment superflu. Il est vrai qu'il prévoit l'objection, et y 
répond en conseillant de négliger les formes qu'on trouvera inu- 
tiles. Quoi qu'il en soit, ce projet est entaché, comme le précé- 
dent, d'une indécision regrettable, quoique fort respectable : car 
elle provient de l'excès de conscience de l'auteur. Il faut recon- 
naître à son honneur qu'il a donné un rare exemple de modestie 
et de conscience en entreprenant lui-même la réforme et la 
refonte de son premier système ; et que, si le second n'est pas 
encore parfait, il marque un progrès notable sur le premier, et 
a fortiori sur le Volapiik. Enfin, on doit lui savoir gré d'avoir 
appelé de ses vœux l'institution d'une Académie de langue interna- 
tionale pour perfectionner, développer et fixer dans tous ses 
détails le projet qui aurait été choisi. 



CHAPITRE XVII 

D' ROSA : \0V LATIN ' 

Lr i\'ov Latin du D"" DvNiELE RosA procède do la nuMno idro f|uc 
la Liiujua tl«« Henderson, d<»iit l'auteur sVsl inspin'*, «'l à laciucllo 
il compare son projet. Le D' Rosa écarte d'abord les deux solu- 
tions <|ui consistent i\ adopter une langue vivante ou une langue 
morte telle quelle, et opte pour la création dune langue non- 
\t'lle. Mais, pour que cette langue nouvelle puisse être adoptée 
el universellement employée, il faut qu'on n'ait pour ainsi dire 
pas la peine de l'apprendre : • 1° Klle doit pouvoir tMre lue par 
tous les savants sans préparation, ou seulement après la lecture 
de quelques lignes d'explicati«m préliminaire; 2" elle doit pou- 
voir être écrite sans dil'liculté après la lecture de quel<iues pages 
il'explication, et sans avoir besoin d'un nouveau dictionnaire ». 
Tel est le programme que le \ov Latin se propose de remplir, 
il qu'il remplit effectivement. Comme l'indiiiue son titre, c'est 
une langue artificielle qui a pour base le vocabulaire latin. 

Grammaire. 

I/al|tlinl)et est naturellement l'alphabet latin, sans l'y : synlnre 
--Vcrit sintax. La prononciation est la prononciation latine. 
On est tenté de demander : Quelle prononciation latine? car il 

I. Le S'ov Latin, international identifie lingua super nalural bases, par 
le D' Daniele Rosa, direclour du Musée zoologique de Turin (aujourd'hui 
directeur de l'Institut 7!oologi(|ue de l'Université de Mmléne). Extrait du 
Bolletfino dei Musei di Zoologia ed Analomia coiuparata delln H. (Jiiicer- 
sita di Torino, vol. V, n° 80, l.") octobre !8".K) (Torino, Carlo ClausenK Cel 
opuscule (10 p. 8") est entièrement rédigé (sauf une note préliminaire 
de 14 lignes) en Sov Latin même, ce qui prouve que celle langue esl In"*» 
fooile il lire... quand on sait le latin. 



416 SECTION III, CHAPITRE XVII 

y en a autant que de peuples qui parlent latin. L'auteur répon- 
drait sans doute : « La prononciation italienne. » L'accent des 
mots latins serait conservé (ce qui implique que chacun doit 
savoir l'accentuation latine). 

11 y a un article défini :1e (sing.), les (plur.); et un article indéfini: 
un (sing. seulement). 

Les substantifs et les adjectifs ne se déclinent pas (ils sont 
réduits à leurs radicaux). Les cas sont remplacés par des prépo- 
sitions (de, ad, etc.). 

Le genre est naturel, ou plutôt, il n'y a de genre féminin 
que pour les personnes et les animaux du sexe féminin. Il 
n'affecte que les substantifs et les adjectifs substantifîés. 

Le pluriel est indiqué par la terminaison -s ou -es (suivant des 
règles d'euphonie). Il n'affecte les adjectifs que lorsqu'ils ne 
sont pas joints à un substantif. 

Les degrés de comparaison seront indiqués, soit comme en latin, 
soit par des particules (plus, mult, vere, etc.). 

Les nombres cardinaux sont les latins abrégés et régularisés : 
un, du, tre, quat, quinq, sex, sept, oct, nov, dec; dec-un, dec- 
du,... vigint; trigint; quadragint;... cent;... mill...; unmillion... 

Les nombres ordinaux se forment régulièrement en ajoutant au 
nombre cardinal la terminaison -esim : duesim, treesim, etc. 
Toutefois, on conserve : prim, secund, terti,... 

On conserve de môme les premiers multiplicatifs : semel, bis, 
ter, et on forme les autres avec le substantif vices ou tempors 
(fois) : très vices, quat tempors *. 

On supprime les distributifs latins, pourtant si commodes [bini, 
terni...) 

Les pronoms personnels sont : me, te, il (masc), ila (fém.); nos, 
vos, ils (m.), ilas (f.), auxquels on ajoute hom (on). Le pronom 
réfléchi est se (sing. et plur.). Ils sont tous indéclinables. 

Les adjectifs-pronoms possessifs sont : mei, tui, sui; nostr, vestr, lor. 

Les autres pronoms sont les pronoms latins réduits à leur 
radical ou abrégés suivant les règles générales : ist, il, id, alter. 
qui, aliq, quicunq, quidam, omn, null, nihil; tal, quai; tant, quant; 
ips, medesim ^. Ces pronoms prennent -a au féminin quand ils 
ne sont pas joints à un substantif, et -s ou -es au pluriel. 



1. Ce qui pourrait signifier aussi : « les Quatre-Temps ». 

2. Italien, au lieu de idem, latin. 



d' nosA : Nov latin 417 

Les verbes ont r»Viyî/u7i/teriniiu^ on ar. er, ir; 

Vimparfait aba. eba. iba; 

\o participe présent... ant. ent, ient; 

\c participe passé a, e. i. 

L'indicatif osl Koiublubli* ù rinliiiitir. 

Le futur se forme nu moyen du prtWixo vol; Ir cvmiitmnnft, 

au nioyon tlu piélixe veU. Il n'y a pas de subjonctif, ni iVimpémtif. 

Les temps passés se forment au moyen de l'auxiliaire haber 

^iiivi (lu participe passé. Le verbe ne varie pas suivant la per- 

Lxemple tle conju^'aison : 

me amar =faime. 

me amaba =j aimais. 

me haber ama ^= j'ai aimé. 

me habeba ama ^= j'avais aimé. 
me vol amar = j'aimerai. 

me vol haber ama =: j'aurai aimé. 
me vell amar =: jami^raw. 

me vell haber ama = j'aurais aimé. 
amant = aimant. 

habent ama = ayant aimé. 

Lé passif »e forme en conjuguant le verbe »têT (être) el en lui 
ajoutant le participe passé ama [aimé). 

Les adverlies. prépositions, conjonctions et interjections sont 
finpruntés littéralement au latin. Seulement, ou lieu des adverbes 
latins dérivés d'adjectifs ou de participes, on peut employer les 
adjectifs ou participes correspondants du Aoe Latin. ^)uant aux 
prépositions ', on restreindra leur signification au sens le plus 
usuel : in = dans: ob = à cause de, etc. 

Pour la syntaxe, l'auteur n'édicte aucune règle spéciale. Il 
permet de suivre la syntaxe de n'importe quelle langue nuuane 
ou germanii|ue *, pourvu qu'on observe les préceplf«< suivants : 
1" Suivre l'ordre le plus logique ; 

2° Kviter les idiotismes et les expressions métaphoriques qui 
ne sont pas univerecllement intelligibles; 

3° Supprimer tous les mots ou particules qui ne sont pas 
ai)solument nécessaires à la compréhension. 



1 . Kt sans doute aus^i aux conjonctions. 

2. Séo-laline ou anfflo-snronne, selon 80» expressions un peu éi|uivoque9. 



• "oiTi HAT et Lbac. — I.anguo univ. 



418 SECTION HT, CHAPITRE XVîI 

Les règles d'accord ont été énoncées plus haut; les règles de 
régime sont passées sous silence. Elles seraient sans doute les 
mômes qu'en latin, sauf les simplifications considérables pro- 
duites par la suppression des cas et de certains modes {sub- 
jonctif). 

La composition des mots se fait comme en allemand et en 
anglais. Ex. : vapor-machina, dulc-aqua-pisces. 

Pour la dérivation, on ne donne pas d'autre indication que 
celle-ci : les verbes nouveaux auront la terminaison -ar, ce qui 
revient à dire que c'est elle qui servira à dériver les verbes. 
Ex. : telegraphar, telephonar, microscopar. 



Vocabulaire. 

Il est inutile d'établir un dictionnaire nov latin (on a vu que 
c'est une des conditions essentielles de cette langue). Il suffit 
d'énoncer les principes généraux suivant lesquels on compo- 
sera le vocabulaire. 

Celui-ci comprendra premièrement tous les mots latins, y com- 
pris les termes scientifiques, scolastiques, juridiques, etc., 
réduits à leurs radicaux conformément aux règles suivantes : 

Pour les substantifs et les adjectifs, on prend le génitif singulier 
en supprimant la désinence e, i, is, us. Ex. : tabula{e), puer{i), 
corpor{is), fruct(us), dieii). 

Pour les verbes, on obtient l'infinitif en supprimant Ye final de 
l'infinitif latin des verbes réguliers actifs, d'où leur terminaison 
-ar, -er, -ir. 

Pour les verbes déponents, on détermine leur infinitif comme 
s'ils avaient la forme active, c'est-à-dire en supprimant la dési- 
nence -is de la 2^ personne du singulier de l'indicatif présent. 
Ex. : hortar, pollicer, uter, morir K 

Pour les verbes irréguliers, on détermine leur infinitif d'après 
leur imparfait (en le supposant régulièrement formé). Ex. : 
voler, voleba {velle, volebam); ferer, fereba [ferre, ferebani). De 
même, les défectifs odisse, meminisse deviennent oder, meminer. 
Le verbe esse, trop irrégulier, est remplacé par le verbe stare, 



1. Le verbe videri (qui se confondrait avec vidcve) est remplacé par 
apparere, qui devient apparer. 



d' nosA : Nov latin 410 

i|iii (loimc star '. Knfui le verbe posse devicnl poter imparfait : 
poteba) lueii (|uc son iniparfail &oil pote mm *. 

A ces rndicnux latins on adjoindra, à leur défaut ' et ù mesure 
des besoins : 

l" Des mots non latins dérivés du latin ou du grec. On les 
ramriKMTi i\ In forme ([u'ils devraient avoir en latin, el on les 
transformera suivant les règles précédentes. 

2° Des mots internationaux, latins ou non, qui ont dans toutes les 
laiitfues la môme orthographe. On les adoptera avec celte ortho- 
graphe. 

3° Des mots internationaux non dérivés du latin ou du grec, et 
([iii ont diverses formes dans les différenles langues. On les 
hanslormera en les réduisant à la forme la plus simple (et pro- 
i)ableu)ent la plus conforme à la grammaire du A'ov Latin). 

On devra toujours choisir, dansées trois catégories, les mots 
Irx plus internationaux. In mot est international, selon l'auteur. 
<|iiand il se trouve à la fois dans une langue romane et dans une 
langue germanique au moins. 

\'oici, i» liln' (récliaiitillon du Nov Latin, le dernier paragraphe 
(le la brochure du I)"" Bosa : 

Al) LES I.ECT0RES. 

Le noT latin non requirer pro le sui adoption aliq congress. Omnes 
poter. cum les prœcedent régulas, scriber statim ist lingua, etiam. 
si ils voler, cum parv individual modificationes: ils deber solum 
anteponer ad le lor opuscul an parv prasliminari explication sicut 
il qui star in le prim pagina de ist nota. Sic facient ils vol valide 
cooperar ad le universal adoption de ist international lingua. et 
simul ils vol poter star legé ab un mult major numer de doctes 
quam si ils haber scribe in quilibet alter vivent lingua. 

CniTlolE. 

Il n'est pas besoin de critiquer longuement ce projet très som- 
maire, qui est plutôt une simple suggestion ou une esquisse 

1. .Vnniojrueà l'espagnol eslar. 

2. Et non pas poleham, suivant un lapsus de l'auteur. 

3. L'auteur dit mùmo : « ou s'ils sont trop peu connus ». ce qui laisse une 
marge presque indéfinie. 



420 SECTION 111, CHAPITRE XVII 

théorique. Son principal défaut est de supposer chez l'adepte 
une certaine connaissance de la grammaire latine : et alors, dira- 
t-on, pourquoi ne pas employer le latin? L'auteur croit pouvoir 
se dispenser d'élaborer un vocabulaire, et employer simplement 
le dictionnaire latin. Mais en même temps il admet la nécessité 
d'adopter des mots internationaux, même non dérivés du latin. 
Qui choisira ces mots internationaux? Si c'est l'adepte, il faudra 
donc qu'il soit polyglotte; mais alors il n'aura plus besoin d'une 
L. I. 11 faut donc que ce soit une autorité quelconque, qui pro- 
mulgue un vocabulaire international. On aboutit ainsi forcément 
à cette double conclusion, que l'auteur n'a peut-être pas prévue : 
1" La langue internationale ne peut se passer de dictionnaire: 
2» Même quand on prend pour base du lexique le vocabulaire 
latin, on est obligé de lui adjoindre des mots internationaux. 
Dès lors, pourciuoi ne pas prendre pour principe l'internationa- 
lité, sans s'inquiéter de la latinité? 



CHAPITRE XVIII 

JULIUS LOTT : MVNDOLINGVE^ 

M. Juliiis I.oTT, aiicion oflicior d'artillerie, chef de gare à la 
IS'onlbalin de W'ien, fut dabord un adepte du Volapûk et son pro- 
pagateur en Autriche. Mais il était avant tout un partisan de l'idée 
d une langue intertmtioiiale. «'t il n'était partisan du lo/rt/xiA- que 
parce que celui-ci était la première réalisation pratique de cette 
idée. Or il s'aperçut bientôt que cette réalisation était loin 
d'être la plus parfaite, là plus simple et la plus naturelle, et il 
se mit à chercher la meilleure solution du problème, qu'il for- 
mulait en ces termes : « Trouver un moyen de communication 
lacile et sur entre tous les hommes instruits de la terre* ». Il 
fiait inutile de tenir compte (comme l'inventeur du \otapuk de 
tous les peuples de la terre ; il fallait penser avant tout aux peu- 
ples de civilisation européenne, et plus spécialement aux peuples 
tic l'Europe occidentale. Or la source de la civilisation euro- 
péenne est la civilisation romaine, et la base commune des lan- 
gues civilisées (KuUursprachen) t^si le latin. C'est le vocabulaire 

i. I. Is( \'olapùk die Leste und einfachste Lôsung des Weitsprache-Pro- 
blems? 32 p. 8" (Wion, 1888); — H. Eine Comp)'omiss-Sprache att betle 
und einfachste Lijsung des Weltsprache-I'roblems, 32 p. 8' (Wien, 1889); — 
m. Un linffua internazional : Grammatika et vokabular pro angleses. 
germanes, romanes, et pro kullivales de tut tnond, xlvi -j- 298 p. 16* 
(Vienn, 1800); — IV. Grammatik der Weltsprache « Mondolingue » heraus- 
gegebon von der internationalen NVellsprache-GeselIschnlt. Deutsche .Vuspnlio, 
35 p. 8" (Leipzig, s. d.); — V. in lingue international pro le cultivât 
nations de tôt mund : Grammatic, dialogs, letters et vocabular composit 
in anglian, frances, german, italian et universat lingue pro le firactic 
application durant le exposition universal in Paris 1900, xviu -f- 138 p. 16* 
CV'ionna, 189U). — Voir aussi Le Kosmopolit, Gazette pro l amikes de un 
langue universal. Publikat de l international société del mondolingue (Lipsia, 
1 S',l2-93). 

2. Sous-tilre de II. 



I 



422 SECTION III, CHAPITRE XVIH 

latin qui est le trait d'union entre ces langues, et leur élément 
international. C'est donc lui qui doit fournir les matériaux de la 
langue internationale. L'auteur n'est nullement un partisan sys- 
tématique du latin (ou du néo-latin); s'il préfère les radicaux 
latins, c'est parce qu'ils sont les plus internationaux, et par suite 
les plus neutres. Ils sont connus de tout homme instruit de 
n'importe quelle nation civilisée. Ils sont d'ailleurs beaucoup 
plus nombreux qu'on ne croit, même en allemand * ; l'auteur 
évalue leur nombre à 10 000, et ce nombre va sans cesse en 
augmentant (malgré la guerre que certains pays font aux mots 
étrangers), parce que ces mots proviennent de néologismes 
scientifiques et techniques, ou même de la culture gréco-latine 
que reçoivent tous les hommes instruits. L'auteur adoptera donc 
les mots latins communs aux langues modernes, et spécialement 
à l'allemand, à l'anglais et au français, en les rapprochant autant 
que possible de la forme qu'ils ont en italien, parce que c'est la 
plus facile à prononcer et la plus harmonieuse ^. Mais, son des- 
sein étant plutôt pratique que théorique, il ne se soucie pas de 
ressusciter les mots latins tombés en désuétude (eque.s, cavalier ^; 
sinus^ golfe) '\ En revanche, il ne se fait pas scrupule de leur 
adjoindre des mots internationaux qui n'appartiennent pas au 
latin (cap. opéra) ou même qui n'en viennent pas {télégraphe, vagon). 
Ce qui accroît le nombre des racines internationales, c'est le 
fait que souvent, dans une famille de mots (substantif, adjectif, 
verbe, ayant la même racine logique), l'un d'eux est beaucoup 
plus international que les autres : ainsi les adjectifs oval, nasal, 
labial, sont internationaux, beaucoup plus que les substantifs 
correspondants : on adoptera donc les racines qu'ils contiennent : 

ove pour Ei, egg, œuf; 

nase — Nase, nose, nez; 

labié — Lippe, lip, lèvre; 
et les adjectifs précités fourniront le moyen de se les rappeler. 
De même, un Allemand ou un Anglais peut ignorer que hand se 

1. Non seulement les mots d'origine scientifique, mais beaucoup de mots 
d'origine populaire et nationale ont des racines latines, comme : Sack, 
Fest, Fenster, Form, Fieber (fièvre), Nuss (noix), Kôrper, Wind (vent), Wein 
(vin), wahr (vrai), neu (nouveau); parfois avec une légère altération, 
comme : Pfahl (pal), Pflanze (plante), Pforte fporte), Harfe (harpe), etc. 

2. I, p. 10. 

3. Pourtant il admet equitation. 

4. IV, p. 3. 



JULIU8 LOTT : MUNDOLINGUE 423 

(lit inantis ou latin: mais il connaît le mot manuscripl. qui lui 
appit'iidra fi la lois la racini' mnnn vl In rarino gcrib (idonlifiuc 
(lailk'iirs ù celle de schreiben). Kt ainsi de suite. 

Pour M. LoTT, la question du vocabulaire prime toutes les 
aiilrcs : ce n'est (ju'uiie fois le vocahulaire c«Mistifu«' qu'on pourra 
iixt r l'alphabi'l. la prononciation, la grammaire et la syntaxe; car 
tout doit ^trc subordonné au but essentiel, qui est d'obtenir le 
niaxiniuni (rinternalionalité, non seulement pour los nxiicaux, 
mais encore pour h's llcxions gramnmticales et les ariixrs de 
dérivation. En outre, on devra rechercher l'unirormité graphique 
plutôt que l'unirormité nhonéliime : d'abord, parce que l'ortlio- 
t,M';qtl»c (les mots est plus internationale (jue leur prononciation ' ; 
(Misuite. parce que la langue internationale est naturellement 
destinée à être beaucoup plus écrite «|ue parlée. En un mol, le 
principe de l'auteur est celui-ci : « rtilis(>r tout ce i\\ù est géné- 
ralement connu ». 

•M. LoTT ne prétend pas du reste conslruire à lui seul r{ «le mui 
autorité privée la langue internationale; il aiuje à répéter (jnelle 
ne doit pas être inventée, qu'elle existe, et qu'il n'y a qu'ù la 
dégager et A la régidariser. Il invite tous les savants de bonne 
volonté à collab<»rer f» celte œuvre, et a fondé pour cela la 
Société internalionale funir la langue universelle. Il se borne à pro- 
poser telles ou telles régies ; il laisse souvent le choix entiv 
plusieurs alternatives; bref, il présente son système comme un 
essai et comme i>rovisoire. .\tissi celui-ci n-til changé avec le 
temps sur certains points. Nous allons exposer le projet de 1899 
(d'après V), c'est-à-dire le dernier, celui que l'auteur considère 
probablement comme le meilleur, sinon comme définitif. 



Grammaire. 

L'alphabet est naturellement l'alphabet latin (sans y). La pro- 
nonciation est la prononciation du latin, telle que la pratiquent 
les Allemands : l'u se prononce on; le v est doux; le g toujours 
dur; le j a le son allemand (comme notre y dans yeux); le s a le 

I. « L'ortliograplie des roots internntionaux est fc peu près In même d«n!« 
toutes les Inngues cullivées », tandis que « In prononcinlion vnric suivant 
lo3 nations: il s'ensuit qu'il Tant conserver l'ortliograplic et simpliller la 
prononciation le plus possible. » (III, p. xxi.) 



424 SECTION III, CHAPITRE XVIII 

son français. L'h est toujours douce ; l'e peut être muet, ou plutôt 
atone, à la fin des mots. Reste la lettre c : on pourrait la rem- 
placer par k pour rendre la prononciation uniforme ; mais l'au- 
teur préfère conserver Torthographe internationale et donner à 
c deux sons distincts : le son k devant a, o, u; et un son chuin- 
tant ou sibilant [tch ou ts) devant e et i. Le t devant i suivi d'une 
voyelle prend le son ts : nation se prononcera comme en allemand 
(cf. nazione I., nacion S.). Enfin ch se prononcera comme k, et sh 
comme le ch français {sh E., sch D.) K 

Pour la même raison, l'auteur croit devoir conserver les lettres 
doubles, au moins provisoirement. Il n'admet pas de diphton- 
gues : ai, au se prononcent a-i, a ou. L'auteur conserve Vaccent latin 
à sa place. Par suite, Vaccent serait sur la dernière syllabe du 
radical (abstraction faite .de certaines désinences atones, comme 
-er), ou sur la voyelle qui précède la dernière consonne du mot. 
Ex. : cristal, amàr, pàter, litter, lingue. 

L'ar/icie défini est le, invariable en genre et en nombre -. L'ar- 
ticle indéfini est un, au singulier seulement, pour tous les genres. 
Le substantif se termine en général par une consonne ; on 
lui ajoute alors la désinence -o pour marcj[uer le masculin, 
-a pour le féminin, et -e pour le neutre. Ex. : kaval, cheval; 
kavalo, étalon; ka.yala, jument. Hom, homme (L. homo); homo, fiomme 
(L. vir); homa, femme. 

Mais l'auteur ne voit pas d'inconvénient à ce cjue des substan- 
tifs qui n'ont pas de genre naturel se terminent en -o ou en -a 
(il préfère cependant la désinence neutre -e); ni à ce que des 
substantifs qui ont un genre se terminent par une consonne ou 
par -e : pater, mater, ou pâtre, matre. 

Il admet une autre désinence féminine -ess pour certains noms 
de personnes : duc, duc; duchess, duchesse. 

Il emploie la désinence féminine -a pour dériver le nom d'un 
arbre du nom de son fruit : fig, figue ; figa, figuier. 

Le pluriel se forme en ajoutant -s, ou -es quand l'euphonie 
l'exige : patres, duchesses. 

La déclinaison est remplacée par les prépositions de (génitif) et 
a (datif). Les prépositions se combinent avec l'article singulier 

1. Dans Suplent folie, l'auteur propose d'adopter une lettre simple, 
par ex. s, pour représenter le son simple ch (comme en Espéranto). 

2. L'auteur avait d'abord admis 3 formes pour l'article : le, la, les (III, 
p. xxiii et xxxv). 



JULIUS LOTT : ML'NDOLINGte 425 

(I foiiiiriit loH particules del. al. Kit somme, tout se passo comme 
si l'art i('l<> s(> driliiinit. I/ncritsntir est semblable au nominatif 
ils se disliii^ueruiit pur leur place relative;. 

l.'adjeciif se termine par une consonne ou par -i il -• met 
entre rarlicle et l«« substantif avant celui-ci) et est invariable 
connue épith^te. 11 ne prend le phiriel (-8 ou -esi f|ue lorsqu'il 
I st isolé, ou quand il se rapporte à p/uaj>urs substantifs et qu'il y 
aurait licti à ('-(luivoiiiie : ainsi l'on dira : le matar pomes, mais : 
le matures pomes et pires. 

Les degrés de comparaison s'expriment analytiquement, comme 
en français : le comparatif par plu s ; le superlatif relatif par le 
pluisi; le superlatif absolu pai- tre. ou bien (syntbétiquement) 
par la terminaison -issimi. K\. : un tre ait arbor; carissimi 
amiko '. 

I.( N noms de nombre cardinaux sont : an, du. tri. quar. qain, 
sex. sept, oct, nove, dece; deceun. decedu.. .: vige. 20; trige, 30; 
quadrage, 40;.... nonage. vo; cente, luO: ducente, 200:... mille....; 
million *. 

Los adjectifs iiumrraux ordinaux sont : primo -a . secund. tercie, 
quart, quint, sext. septim, octave, non. décime: deceprime. il'^: 
vigesime. 20' : trigesime, 30«;.... centesime, loo' ; millésime. 1000». 
Connue on le voit, ils se forment r«'gulièreni«'nt, à partir de 20, 
(Il ajoutant -aime au nombre cardinal : et c'est sans doute la 
forme des nombres ordinaux latins qui a déterminé la forme 
;i(|opféf pour les nombres cardinaux'. 

Les adverbes numéraux ordinaux dérivent des adjectifs ordinaux 
au moyen de la désinence (adverbiale) -a : prima, secundo, 
terciu. etc. 

I.ts adjectifs multiplicatifs sont : simpl. dapl. tripl, qaadrapl,... 
nonupl. decupl; les suivants dérivent des nombres cardinaux par 
la substitution du suffixe -api à l'e final. 

L(^s adjectifs partitifs sont : dimidie ou dimi, moitié; puis : tercie, 
quart, quint,... c'est-à-dire les adjectifs ordinaux 

Les adverbes itératifs (nombres de fois) sont : unien. biien. trien, 



I. I.e qu*! qui suit le comparatit se traduit par qua. 

-'. Lt> systi'ino de numération e.xposé dans IV était plus ri'trulior : dudece. 

'. tridece. ;J0; quardece. 40, etc. Dans III, on trouve : duente, triente, 
quarante, etc., et dans II : duges, triges, quarges. et<-. 

:<. Les nombres ordinaux étaient dans IV : dudecimo. tridecimo. etc. ; 
dans III : duentesimo. trientesimo. etc. : et dans II : dugeiio, trigetto, etc. 



426 SECTION III, CHAPITRE XVIII 

quadrien, quinquien, . . . novien, decien. . . . vigien, trigien, . . . centien, . . . 
millien '. 

Les nombres distribiilifs s'indiquent parla préposition a, répétée 
ou non avec le nombre : a du a du, deux à deux: a tri, par trois. 
. Les pronoms personnels sont, au nominatif : 





1" p. 


2«p. 


3' p. m. 


3"^ p. f. 


3« p. n 


Sing. 


mi 


tu 


elo 


ela 


ele 


Plur. 


noi 


voi 


elos 


elas 


eles 


et à Taccusatif : 












Sing. 


me 


te 


lo 


la 


le 


Plur. 


nos 


vos 


les 


las 


les 



L'accusatif sert à former les autres cas obliques, avec diverses 
prépositions. A ces pronoms il faut ajouter le pronom de poli- 
tesse vo (sing.), vos (plur.); le pronom impersonnel el, et le 
pronom indéfini on = on. 

Les adjectifs-pronoms possessifs correspondants sont : 

mei tel sei ) 

. } pour les 3 genres. 
nostn vostri lostn ) 

Les pronoms démonstratifs sont : ist, celui-ci, et il, celui-là. Ils 
prennent les désinences -o, -a suivant le genre. 

Les pronoms relatifs-interrogatifs sont qui (m., f.), que (n.); quelo, 
quel; quai, quelle espèce de... 

Il y a une corrélation de forme entre les particules relatives- 
interrogatives et leurs antécédents ; ex. : 



tal... 


quai.... 


tel... 


que... 


; quel? 


tant. . . 


quant..., 


autant. . . 


que... 


; combien? 


ta... 


qua.... 


ainsi... 


que... 


; comment? 


to... 


quo..., 


là... 


où... ; 


où? 


tand... 


quand,... 


alors... 


que... 


; quand? 



Les particules interrogalives en engendrent d'autres dont le 
sens est déterminé uniformément par des préfixes réguliers. 
Exemple : 
Sens : particulier, universel, indéterminé, négatif, 
alquo toquo aiquo nequo 

quelque part partout n'importe où nulle part 

alquand toquand aiquand nequand 

une fois toujours n'importe quand jamais 

1. Ils étaient, dans II et III : unem, duem...; et dans IV : unfoa, 
dufoa... (F. fois). 



r 



JULIUg LOTT : MUNDOLINGUE 427 

et ainsi de suite '. On forme de même les pronoms indélinis : 
alqui, (/(«'/(/(i'(//i ; alque. quelque clio$e; aiqni, n'importe qui, alan, 
f/(/f/«/ji«': neun, antun, l'tc. 

D'autres pronoms indéfinis n'ont aucune forme Hy8t«'mali<|ue et 
sont siniplcniont empruntés nu Intin : uno, tin; aAiro, autre; omno, 
cliaqnc ipl. luus) ; nemo, personne; nihil. rien; ips, id, même; le ipso, 
le ido, le même *. 

Los verbes se teniiiiifiil Ions à rinlinilif par -r (-ar, -er, -irr, lU 
■«ont invariables en personne et en nombre, et se conjuguent sur 
le paradigme suivant : 

Intinitif : amar = aimer. 

Indicatif présent : imi) ama = j'aime. 

— impart'.: imii amave = jViimnw. 

— parlait : «mi) ha amat ^=j'ai aimé. 

— p.-que-p. : (mi) hâve amat = j'avais aimé. 

— futur : (mi) amaré = f aimerai. 

— futur ant. : (mi haré amat = j'aurai aimé. 
Conditionnel présent : (mi amaréi = j'aimerais. 

— passé: (mi haréiamat = /Vi"rMisrtjm<?. 

Impératif : ama tu vo, «te ) = aime, aimez. 

Participe présent : amant = aimant. 

— passif : amat = aimé. 

Le passif se forme nu moyen de l'auxiliaire easer {être) et du 
participe passif. 

La lonualion des participes diffère un peu dans les verbes 
dont l'inlinitif est en -er ou -ir. Les verbes en -er ont leurs par- 
ticipes en -ent et-it; les verbes en-ir, en -ient et it. Ex. : vender. 
vendent, vendit; audir, audient. audit. 

« Le supin » (^latin) « est employé comme participe passé et est 
marqué dans le dictionnaire ; ex. : scriber. script » '. 

Les deux verbes auxiliaires esser et har (neoirtse conjuguent 
régulièrement. Lx. : mi ha essit amat ^=j'ai été aimé ♦. 

La négation est toujours ne; elle porte sur le mol qui suit 
immédiatement. Ex. : mi ne puni tu. je ne te punis ihis; ne mi 

1. Cf. le tableau des particules de l'Esi^ranlo (p. :K)9). 

2. Il est fAchcu.x de confondre ainsi les sens bien distincts des pronoms 
latins ipse et idem. 

3. V, p. 24. 

4. Telle est la conjugaison adoptée dans V. Mais Tautour a beaucoup 
varié sur ce point, et a donné successivement dans II. 111 et IV divers para- 
digmes, plus compliqués, qu'il nous semble inutile de reproduire ici. 



428 SECTION III, CHAPITRE XVIII 

puni tu, ce n'est pas moi qui te punis; mi puni ne tu, ce n'est pas toi 
que je punis. L'affirmation s'exprime par jes (E.). 

L'interrogation s'exprime en mettant le sujet après le verbe, à 
moins que la propositionne contienne un mot interrogatif, qu'on 
place alors le premier. Ex. : que di vo? que dites-vous? Ha vo 
audit? avez-vous entendu? Esse le supéparat? Le souper est-il prêt? 

Les particules primitives sont empruntées au latin, à l'italien 
ou au français : hestern, hier; doman, demain; eti, aussi; ergo, 
donc; ma, mais: ancor, encore; quelques-unes à l'allemand : do, 
pourtant {doch}. 

Les particules dérivées d'autres mots ont toutes la terminaison 
-u : seru, le soir: noctu, de nuit; vanu, en vain: memoriu, de 
mémoire; domu, à la maison; kavalu, à cheval; cash, en cas que; 
exceptu, excepté (que). 

Les adverbes dérivés d'adjectifs (étant de véritables qualificatifs 
du verbe) conservent la forme de l'adjectif correspondant 
(comme en allemand). Toute équivoque est évitée en unissant 
par et les adjectifs qui se suivent immédiatement (dans le cas 
contraire, le premier adjectif est un adverbe modificatif du 
second). 

Nous connaissons déjà des adverbes interrogatifs et leurs cor- 
rélatifs. En voici d'autres : quar, pourquoi; tar, pour cela: quopro, 
topro, mêmes sens. Parmi les autres adverbes, citons : trop : sat, 
assez: is, ici; hodi, aujourd'hui; nu, maintenant; olim, autrefois; 
semper, toujours; sœp, souvent; ja, déjà; ancor, tard, etc. 

Parmi les prépositions, il faut remarquer de, qui indique le lieu 
d'où l'on vient, l'origine, la matière, la dépendance, et le régime 
du verbe passif; et a, qui indique le lieu où Ton va, la direction, 
le but, la destination. Ces deux prépositions se combinent avec 
les adverbes et prépositions de lieu et de temps pour leur com- 
muniquer ces deux sens : de quo, d'où (viens-tu?); a quo, où (vas- 
tu?) ; de ici, a ici ; de la, a la; de su {de dessus), a su, etc. De quand, 
depuis quand; a quand. Jusqu'à quand, etc. 

La préposition in indique le lieu où l'on est; per, le moyen ou 
l'intermédiaire; pro signifie à la place de ou dans l'intérêt de; ob, 
à cause de; ad, auprès de, devant un nom, pour, devant un verbe : 
on mangie ad vivere, et on ne vive ad mangiare (IV, 21). Autres 
prépositions : con, avec; sin, sans; ex, extra; inter, intra; 
circum, circa; ante, pos (après); su (sur), sub (sous); tra, trans; 
ois, prox, ultra, contra, vers. Ces prépositions entrent dans la 



JULIUS LOTT : MUNDOLINGUB 4S9 

composition de cortnins verbes comme préfixes (comme en 

Intiiu. 

Les principales cmijonetions sont : 

et, (oif , qe, si, ma, Ao( pour lant), ergo {donc), qnia (parée qae), 
etsi {ininiiiiie , ni f/>oHr que), ante qe {avant que), dam pendant que), 
usqe Justpi'à ce que , ni... ni...: je... te, plus... plus; ne soin.... ma 
anke (non seulement,... mais encore) «. 

Oiijiiit anx interjerliiiiis, elles ap|>nrliennent a la Inntfne natnrelle 
iiialerneilc). On ne peut traduire (pie celles «pii dérivent d'autres 
mots, comme : adio, adiew, perdio. pnrdieu; deo gratie, grâce à 
Dieu; sucurs, au secours; hait, silence, etc. 

Nous avons déjà vu la plupart des règles de la syntaxe, très 
simple d'ailleurs. Le sujet du verbe se place avant lui (sauf dans 
les propositions impérntives et interrogatives): et le régime 
direct se place après le verbe (excepté quand il est un pronom 
relatif)*. Les prépositions régissent toujours l'accusatif», la dis- 
tinction des cas avec et sans mouvement étant faite par des prépo- 
sitions diverses ; et les c<>njonctions ne régissent aucun mode. 
1 ;ir elles remplacent les modes : on a vu en effet qu'il n'y a pas 
(ie subjonctif *. 

VOC.ABUL.\IRE. 

C'est le vocabulaire qui est, pour l'auteur, le fondement essen- 
tiel de la Langue internationale, et qui constitue In plus grande 
partie de son teuvre. Presque tous les mots-racines sont 
empruntés nu latin; quelques-uns aux langues romanes (F., I.); 
quelques-uns même aux langues gt'rnianiques. \i\. : iish, poisson: 
fink. pinson; korb, panier; ox, bœuf; soi, douane. 

L'auteur hésite, en transcrivant les mots latins et autres, à 
supprimer les lettres d«)ubles. Et en efTet, on ne distinguerait 
plus kan chien de kann canne, tuyau); bal ibai de bail [balle, etc. 



1. n.Tiis V, on trouve en oiilrc : ta... qua... 'te même qm'-, pos qua. après 
■i'ir: secun qe. selon que: ne obstant qe : sapposit qe: si do. f>oui-vu que 

- iiiianisnic : wenn doch). 

2. Opindnnt. M. J. T.ott écrit: • le difikuUé de solution de il problam 
ne forma le gramatik ma le vokabular • {Supleni foli^, p. Si. Il est clair 
cjup le sujet i-si gramatik et vokabular. niors que leur plaro en fail de» 
régimes. Cet exoniplc prouve rutilito de roccusntif. 

3. V. p. 27. Pans III. p. xxiv. elles répissaienl toujours le nnminatir. 

4. Conformément nux idées de I.ii'tav. à qui l'auteur se r*l*re(IV. p. W>. 



430 SECTION III, CHAPITRE XVIII 

Bien qu'il prescrive de transcrire le plus exactement possible 
les mots internationaux, il n'a pu s'empêcher de fixer quelques 
règles générales pour la formation des mots dérivés, c'est-à-dire 
de régulariser les affixes déjà internationaux. Nous avons déjà 
vu qu'il forme les féminins et les noms d'arbres avec le suffixe -a, 
et certains autres féminins avec le suffixe -ess. 

Pour les noms de ceux qui exercent une profession, il adopte 
le suffixe -er (D.), -ero, -era '. Si l'on y ajoute le suffixe -le, on 
obtient le nom de la profession ou du lieu où elle s'exerce. 
Ex. : tanner, tanneur: tannerie, tannerie. 

Le suffixe -ier sert à indiquer le lieu ou le récipient où on loge 
un objet : salier, salière: candelier, chandelier. 

La terminaison -ia est caractéristique des noms de pays : Ger- 
mania, Italia ; et aussi de certains noms de sciences : geometria, 
geografia. 

Le suffixe diminutif est -et ou -ette, pour les adjectifs comme 
pour les substantifs : operet; nerette {noirâtre). 

Le suffixe augmentatif est -on : bal, balon; can (tuyau), canon 
[canon). 

Les substantifs dérivés d'adjectifs, qui indiquent la qualité 
correspondante, se forment au moyen de la terminaison -ita : 
sanct, sanctitâ; quand l'adjectif (ou participe) se termine en 
-ent, le substantif se termine en -ence : sapient, sapience. 

Les adjectifs dérivés de substantifs ont les terminaisons -al, -ar, 
-os, -ik. Ex. : mortal, natural; familiar, regular ; poros, nervos; aka- 
demik, gigantik. 

Enfin les substantifs et adjectifs dérivés de verbes se forment 
les uns au moyen du participe passé, et des suffixes -or (pour 
l'agent), -iv (pour la qualité active), -ion (pour l'action) ; les autres 
on ajoutant le suffixe -bil (possibilité passive) au radical verbal. 
Ainsi formar, part, format, donne : formater, formation, formativ, 
formabil: vendere, vendit, donne : venditor, vendition, vendibil; 
audire, audit, donne : auditor, audition, audibil ^. 

L'auteur adopte aussi un certain nomln-e de préfi.xes latins 
devenus internationaux par les mots qu'ils composent : ab-, ad-, 



1. 11 conserve néanmoins le suffl.xe international -ist, là où il existe : 
artist, dentist, lampist. 

2. Lorsque le participe passé est remplacé par le supin latin (irrégulier), 
c'est de celui-ci que se forment les dérivés. Ex. : scriptor, scription. Le 
sufllxe -bil, suivi du suffixe de qualité -ita, sert à former les substantifs 



JULIl'S LOTT : MUNDOLINGUE 431 

de-, dis-, ex-, in-, ko- ou kon-, mis-, pre-, re-. Il roinnn|iio le 
(ioiihlc sens de corlaiiis (l'nitrr eux lin- si^fiiifie tnritiM dnm, et 
ti\nt(H In lu^^ntion ; re- signifie tanUM lu ri''|i(Hitinn, laiidM lo 
n^^rossion ou Incliou coulrnire '), snns chercher à reiiuMier aux 
('•'luivoques qui pcuvtMit eu résuller. 

\j()ul<)us (pi'il emploie le |)r<'lixe bel- (français) pour d^^igner 
l;( parouJi' par alliainr : belpater. belfrater, elr. 

1, auteur ne doiuie pas de règles de coni|>(>sition ; il parait 
d'ailleurs éviter les mots composés, et leur préférer les |>éri- 
pliras(»s à la mnni«'»re fi'aiieai«;e (ex. : buro de post. mastro de 
capelle). Ou trouve |K>urtaut ferrovie rt vaporinavig là eôli'- de 
navig de vapor) ^ 

\'i)iei. à titre d'érliaulillou, la traduction du l'aler que 
M. Jnlius KoTT a bien voulu nous eoinninuii|uer : 

P:.tre nostri, résident in celé, tei nomine e sanctificat. Tel règne 
vole venir a nostri. Tei voluntate e exequer ne solu in cele ma eti 
in terre. Da tu a nos hodie nostri quotidian pane, et pardona a nos 
nostri debiti. qua eti noi pardona al nostri debitores. Ne indace 
tu nos in tentatione, ma libéra nos de omne maie. 

\ <»ici uu aidre spéciuicu i\r Muiulolingue ^ : 

Amabil amico. 
Con grand satisfaction mi ha lect tei letter de le mundolingue Le 
po::cibilità de un universal lingue pro le civilisât nations ne esse 
dubitabil. nam noi ha tôt éléments pro un tal lingue in nostri lin- 
gues, sciences, etc. Noi trova in le cultur-lingues plus qua 7000 
gênerai intelligibil expressions, quel con lostri dérivations repre 
senta un respectabil vocabular, sufficient pro le reciproc commu- 
nication. Le simpl. latin pronunciation et accentuation facilita le 
parlar et l'intelliger, et le simpl et regular grammatic fa le mundo- 
lingue ad facilissimi lingue del mund. Mi propagaré le universal 
lingue et conquireré partisans pro ist. Adio ! 

do po9sil>ilit6 (ex. : possibilita). Nous remarquons que l'auteur emploii* le 
mot recommandabil (V. p. 7() dans lo sons : qu'on doit (et non : qu'on 
pi'ul) rerom)nander (traductions : D. empfi'filensh-ut'dig : E. to hf reeomrn- 
■'■•■!: F. à tecommander). Do nii^mo admirabil. honorabil. respectabil. clr. 
Sons niari]iu^ rcspQctivomoat on alloninnd pnr wieder ot zuruck. 

2. V. p. fil. 138. 
:i. V. p. 70-77. 



432 SECTION III, CHAPITRE XVIII 



Critique. 



Comme on le voit par ces spécimens, le MandoUngue est une 
sorte de néo-latin analogue à celui que le D"" Daniele Rosa conce- 
vait à la même époque. 11 n'en diffère que par le principe : 
M. RoSA part du vocabulaire latin, et l'enrichit de mots interna- 
tionaux; M. LoTT cherche d'abord les mots internationaux, et 
aboutit à n'admettre presc]ue que des mots d'origine latine. Le 
résultat est pratiquement le même, mais il est intéressant de 
constater qu'un auteur' (de langue germanique) est amené, i)ar 
]e principe de l'internationalité, à constituer un vocabulaire presque 
exclusivement néo-latin. 

Sa grammaire aussi a un caractère néo-latin très marqué ; elle 
est visiblement inspirée de la grammaire des langues romanes, 
et surtout de l'italien. Elle n'a qu'un défaut, c'est de les imiter 
trop servilement et de trop près, ce qui nuit à sa simplicité et à 
sa régularité. Par exemple, les nombres ordinaux ne dérivent 
pas régulièrement des nombres cardinaux, ni les pronoms pos- 
sessifs des pronoms personnels. Par suite, ou bien on suppose 
que l'adepte connaît déjà le latin ou une langue romane (suppo- 
sition illégitime et partiale), ou bien on charge sa mémoire 
des formes irrégulières et compliquées d'une langue naturelle. 
La conjugaison est trop française, elle n'est ni assez simple ni 
assez logique. Le mode impératif ne se distingue pas de lindi- 
catif, ce qui est équivoque, comme on le voit par la traduction 
du Pater. L'emploi de deux auxiliaires est inutile; celui du i)ar- 
ticipe passif pour les temps secondaires de l'actif est irration- 
nel ; non seulement la formation des participes n'est pas abso 
lument uniforme, mais l'admission des formes irrégulières du 
supin latin constitue une grosse complication pour bon nombre 
de verbes très usuels (seder, session; fluer, fluxion: mover, motion: 
vider, vision; funder, fusion; scriber, scriptor; léger, lektor. etc.) 
Ces anomalies, familières à ceux qui savent une langue romane, 
augmentent la difficulté de la langue pour les autres peuples, 
ce qui est contraire à la neutralité de la L. I. '. 

1. H y a un point en revanche où la grammaire adoplc un idiotisme ger- 
manique fâcheux : c'est lorsqu'elle admet des adverbes identiques de forme 
à des adjectifs. On en voit l'inconvénient dans la lettre que nous avons 



JULIUS LOTT : MUNDOLINGUE 433 

Comme la gramtnniro, le vocabulaire est trop a poiterhrl, 
c'csi-à-dirc trop caNiué sur le vocabulaire latin et néo-lotin. Et 
d'nboni, la prononciation des lettres n'est pas uniforme, ce qui 
est un grave tléfunl. Non seulement on admet des digraphes 
comme ch et sh, mais on attribue des sons dilTérents à e et A t 
suivant les lellros (jui les suivent. Sans doute, ces irrégularités 
sont peu do chose, comparées h celles des langues dont Tortho- 
graphe est la plus phonétique (l'italien et l'espagnol); maison 
peut trouver qu'elles sont encore de trop, dans une langue arti- 
ficielle (]iii n'a pas à imiter les langues romanes plutôt que telle 
autre. Ajoutons que l'emploi de l'e muet ou « atone > ù la fin de 
beaucoup de mots est trompeur et malencontreux: cardiaque 
peuple serait fatalement amené à le prononcer différemment, 
suivant ses habitudes; il vaut bien mieux employer pour fmalcs 
des voyelles sonores (o, a) que tous soient obligés de prononcer 
de même. 

L'auteur a sans doute raison de consen'er l'orthographe inter- 
nationale, et de lui conformer la prononciation. Mais il va trop 
loin (juand il respecte les consonnes doubles, qui ne sont même 
pas toujours internationales », et que l'on tend à proscrire dans 
certains pays, pour simplifier l'orthographe. C'est bien le moins 
qu'on introduise une telle simplification dans la L. !.. où elle ne 
risque pas de choquer l'usage et la tradition. 

Mais le défaut le plus grave du vocabulaire est l'irrégularité 
de la dérivation. D'une part, il y a plusieurs suffixes pour 
exprimer une même relation : -a et -ess pour le féminin •; -ero, 
-ator et -ist pour l'acteur ou le professionnel dansero = dansator ; 
piscero = piscator: fifero = celui qui joue du fifre ô côté de har- 
pist ; pour les diminutifs, à côté de -et on trouve -al (korbol = 
corbiHon) et -ical (vermicul = vermisseau) '. Pour les habitants 

cKoo: les mots : « gênerai intelligibil expressions • signifient • expres- 
sions jftMit'rnlement intollipiblos • et non. conime il semble. • expression» 
gt^nernles intelligibles •. l)ira-t-on que, dans ce dernier cas. on aurait joint 
les deux adjectifs par un c^ comme dans • le simple et regular grtm- 
matic "? Mais cela n'est pas toujours possible, notamment lorsque les deux 
é|>illitHes ne sont pas coordonnées, mais superposées, comme dons : • le 
simpl. latin pronunciation •. Cette dernière pfirose ne diffère de la pr^- 
niièn» que par une virgule; celle distinction est bien insuffisante. 

1. Exemples : address (E.), adrtsse (D., F.); vasall (D.). ia«<i/ (B., F.), 
vasallo (I.. 8.). 

2. On trouve même accidentellement le suffixe -in : reg(o) = rw. rtgina 
= itine. 

.3. Sans parler d'arbust, diminutif d'arbor. 

CouTURAT et Lkao. — Langue univ. *o 



434 SECTION m, CHAPITRE XVIII 

d'un pays, on trouve Europeano avec Asiatico, Âustriano avec 
Ânglese, Belgiano avec Chinese, etc. Pour les verbes qui signi- 
fient faire ou rendre tel, on trouve clarificar, tumefar, terrifar, 
habilitar, cicatrisar, carbonescar (carboniser), sanar (guérir), 
siccar (sécher), et abellar =bellificar (embellir). C'est le désordre 
complet. D'autre part, un même suffixe a des sens divers, 
de sorte qu'on ne peut pas déduire sûrement le sens du 
dérivé du sens du radical. Par exemple, le suffixe -in, déjà 
employé pour le féminin, a ailleurs le sens de collectivité (vermin; 
gradin = escalier), et ailleurs encore sert à former des adjectifs 
(canin). Le suffixe -ar, qui sert à former des verbes dérivés 
(comme on vient de le voir), sert aussi à former de nombreux 
adjectifs comme agrar, familiar, popular, culinar. Le mot vectur 
(voiture) n'a pas le même rapport à l'idée de veher (aller en voiture) 
que les mots lectur et scriptur à l'idée de lire ou d'écrire. Une 
gambad ne dérive pas de gamb (jambe) comme la limonad dérive 
du limon (citron). Si le foliage (feuillage) est un ensemble de feuilles 
(folie), le village n'est pas un ensemble de villas, et surtout le 
corage (courage) n'est pas un ensemble de cœurs (cor). Si 
botelero, caffetero désignent le patron d'un hôtel ou d'un café, 
prisonero ne désigne pas le chef de la prison, mais le pri- 
sonnier, et murero désigne le maçon, et non le propriétaire du 
mur (germanisme : Maurer). Enfin il y a des dérivations irrégu- 
lières * : timor =^ crainte, iimer ^ craindre ;dolor = douleur, doler = 
souffrir; calor = chaleur, calid = chaud; de môme frigor, frigid; 
tumor, tumid. Comment expliquer des dérivés comme mal-or 
(malheur) et grand-or (grandeur), à côté de son-or (sonore, adj.)? 
Comment justifier l'adjectif nas-al à côté des adjectifs analogues 
ocul-ar, auricul-ar? Pourquoi tonor engendre-t-il le verbe tonar, 
alors que pluvie fait pluviar et nive, nivar? Si capellano dérive de 
capelle, comment sacristano dérive-t-il de sacristie, domestico de 
dom, et ecclesiastico de ecclesie?Enfin, pourquoi virginaa-t-il pour 
adjectif virginal: puer, puéril; pater, paternal (de même : maternai, 
fraternal); cor, cordial; fem, féminin; et homo... viril? Quels suf- 
fixes extraordinaires ont formé les adjectifs cel-est et mar-itim? 
Ce sont là des anomalies et des illogismes que l'adepte ne pour- 
rait ni inventer ni deviner, et qu'il serait obligé d'apprendre par 



1. Sans parler des dérivations comme patient, patience; sapient, 
sapience, etc., qui sont en quelque sorte régulières dans leur irrégularité. 



JULIUS LOTT : MUNDOLINGL'E 435 

cœiir, comme mitant d'exceptions. Par exemple, pourquoi 
gigantic à rMr de monstres? Pourquoi pas, dira un Français, 
gigantesc H monstruos'? Pourquoi aarifico orjèvre) à côt^ Je 
juvelero (joaillier), s'il est vrai qu'on fabricpic (sens du suffixe 
latin fie) des joyaux, mais non pas de l'or? Pour(|iiot mniico 
(musicien) ne dérive-l-il pas de masic comme organist d'organ 
{orgue)1 On pourrait multiplier ces questions; la n'-ponse serait 
tt)iijonrs In nuMne : Parce que c'est ainsi en latin ou «lans 
telle Uuifj^ue romane. Mais alors, dira-ton, ce n'est pas la peine 
(le fabriquer une langue artificielle pour y reproduire toutes les 
irréirularit(^s des langues vivantes, et pour la rendre aussi dif- 
(icile et aussi longue à apprendre qu'elles. Pour moutrcr à quel 
point M. LoTTse soucie peu de simplifier son vocabulaire par la 
l'ormation ri^gulière des mots, il suffit de citer la série de nM)ts 
suivants empruntée docilement au latin : tauro. bove, vacca, vital. 
Autant vaut, dans ce cas, apprendre tout de suite le latin '! 

1. Voluminot dérive bien.de voluml 

2. Bien entendu, nous n'ipnorons nullement les raison** philologiques et 
liistoriques qui expliquent et justifient ces Tormations irn-giilières; mais 
nous n'avons pas à en tenir compte pour apprécier une langue nrtilifielle. 
qui est par U\ nit^me afTrancliie de toute tradition, et qui doit viser avant 
tout à In facilit»' de pratique et d'acquisition. Ajoutons que. dans notre 
pensée, les mêmes criti<|uos s'appliquent au latin et aux langues romanes, 
considérées comme L. I. possibles (voir le Chapitre final Les langues mortes). 



CHAPITRE XIX 

D'" LIPTAY : LANGUE CATHOLIQUE^ 

« La seule originalité de ce projet est l'exclusion de toute ori- 
ginalité ■», telle est l'épigraphe du livre du D' Liptay; pour lui, 
la langue universelle ne doit pas être inventée, mais découverte, 
ce qui veut dire qu'elle existe déjà, au moins implicitement. 
Passant en revue les projets antérieurs, il leur reproche à tous 
d'être des créations arbitraires; seul le projet de Julius Lott 
trouve grâce à ses yeux, parce que, par une rencontre involon- 
taire et imprévue, il ressemble beaucoup à la Langue catholique 2. 
L'auteur constate qu'il existe déjà un vocabulaire international 
considérable, composé en grande partie des mots que les lan- 
gues vivantes ont empruntés au latin et au grec. Il suffit de 
dégager et d'adopter ce vocabulaire, en lui appliquant une 
orthographe phonétique et une prononciation internationale. 
Quant à la grammaire, l'auteur déclare vouloir la supprimer, 
ce qui est impossible, comme il le reconnaît ensuite; il la réduit 
au strict minimum, en s'efforçant d'en bannir autant que pos- 
sible l'arbitraire, et en s'inspirant des langues romanes. En 
somme, ce projet « n'est autre chose qu'une langue néo-latine..., 
mais une langue romane dépouillée presque entièrement de 
règles grammaticales ». 

Ce n'est d'ailleurs proprement qu'un projet : l'auteur déclare, 
avec modestie, n'être pas en mesure d'élaborer une langue inter- 

1. Langue catholique. Projet d'un idiome international sans construction 
grammaticale, par le D' Alberto Liptay, inodecin de la marine du Chili, 
attaché à la Commission navale du Chili en France, xi + 290 p. 8° (Paris, 
Bouillon, 1892). Le même ouvrage (avec des variantes) a été publié en espa- 
gnol : La lengua catolica (Paris, Roger et Chernoviz, 1890) et en allemand : 
Eine Gemeinsprache der Kulturvôlker (Leipzig, Brockhaus, 1891). 

2. C'est-à-dire : universelle (sens originel du mot catholique en grec). 



D' LIPTAY : LANGUE CATHOLIQUE 437 

nationale dans tous ses détails, et croit qu'une pareille tâche 

(l<''|tnsso les forces ci In comprlonc** d'un individu. 11 se contente 
(Ir proposer les princi|)es génrrnux qui doivent en diriger Vexé- 
million, et d'inviter le monde savant à y collaborer, d'abord sou» 
lornio de pl«W)isrite ouvert ù tous les intéressés: puis sous la 
formr d'iuu> snciélé phil<>logi<iue (|ui étndiernit le prolilémc et 
li's diverses solutions d«'*jà proposées; ensuite, par la n^union 

• l'un congrus iutornntionnl qui fixerait les principes de la langue 
choisie: eniin, par l'institution ti'uue Académie intcrnationalo 
(pii en surveillerait le développement graduel et en conserverait 
l'uiillr of la pureté '. 

Grammaire. 

Valphabet se compose des lettres de l'alphabet latin, bien que 

• [uelques lettres aient des prononciations diverses. Le c se pro- 
noncera provisoirement k d««vant a, o. u, et s devant e. i, en atten- 
dant qu'on le remplace par ces doux lettres suivant les cas. 
le ch sera remplacé par k ou par sh, suivant la manière dont 
il se prononce. Le g sera toujours dur; le g doux sora remplacé 
par j (prononciafion française), tandis que le j allemand se tra- 
duira par y consonne. L'auteur serait d'avis de supprimer \'h, 
comme en italien et en roumain; et le q, qui fait double emploi 
;ivoc k; en tout cas, celui-ci ne sera jamais suivi de a que loi's«|ue 
cette voyelle se prononce; s sera toujours dur; t se prononce 
l'ommo s dans la terminaison -tien, en attendant qu'on la rem- 
place par -cion. L'u se prononce ou. Knfm le ▼ et le i s«* pronon- 
cent comme en français. Bien entendu, toutes les lettres se 
prononcent séparément : il u y n pas de diphtoniru«'>i ni de 
nasales. 

Les substantifs preiment la terminaison -o au masculin, a an 
féminin; au neutre, ils n'ont pas de terminaison. Ex.: hom. 

1. L'auteur, ayant soumis son ouvrage à Max Ml-llsr, recul une réponse 
dont nous extrayons le passage principal : • Votre idée de choisir des mots 
radicaux presque universellement compris par les gens instruits est excel- 
lente, et l'articulation grammaticale que vous proposez est très praticable. 
quoiqu'on puisse proposer cà et là «luclque chose de plus simple et de plus 
pratique. Ce que vous avez maintenant à Taire, c'est d'élaborer un dirtion- 
noire complet... • {Langue cathotii/ue. p. ^.) On remarquera que l'approl»- 
tion do l'illustre philologue porte surtout sur le principe de l'internationalité 
du vocabulaire. 



438 SECTION III, CHAPITRE XIX 

homme (en général) ; homo, homme (mâle) ; homa, femme. Viro, 
homme (adulte): vira, femme (adulte). Infant, enfant; infanto ou 
filo, fils ; infanta ou îïIa, fille. Parent, parent (père et mère) ; parento, 
père; parenta, mère. Cavalo, cheval; cavala, jument, etc. 

Les désinences -o et -a servent encore à désigner le sexe, non 
de l'objet lui-môme, mais de la personne à laquelle il appartient 
ou convient. Ex. : cap, tête ; capo, tète d'homme ; capa, tête de femme. 
Capel, chapeau; capelo, chapeau d'homme ; câ^ela, chapeau de femme. 
Capeloro, chapelier (d'homme); capelora, chapelière (d'homme); 
capelaro, chapelier (de femme) ; capelara, chapelière (de femme), 
modiste. 

Les substantifs prennent -s ou -es au pluriel. Ex. : homes, 
homos, homas. Ils ne se déclinent pas; on emploie les préposi- 
tions de et a pour indiquer le génitif et le datif. L'accusatif ne se 
distingue pas du nominatif. 

Il y a un article défini, el (ou le), qui se combine avec les pré- 
positions de et a pour former del et al. En somme, c'est l'article 
qui se décline; mais c'est le substantif qui porte la marque du 
pluriel. 

Vadjectif cal invariable. Il n'a pas de désinence caractéristique, 
et se réduit au radical originel (latin). Il devient substantif en 
prenant la désinence -o ou -a. Ex. : cruel; cruelo, un homme cruel; 
cruela, une femme cruelle. 

Les degrés de comparaison s'expriment par les particules : plus 
(comparatif), le plus (superlatif relatif), maxime (superlatif absolu). 
Mais ils comportent des exceptions (comme en latin) : 
magne ou grand, mayor, maxime; 
parve, petit, minor, minime ; 

bon, melior, optime; 

mal, mauvais, peor, pessime. 

Les noms de nombre sont empruntés au latin : un, dve, tre ou 
tri, quator, quin, six, sept (en attendant set), oct, nov, dece (ou 
mieux dek). Les suivants se forment logiquement : deceun, 11; 
decedve, 12; decetri, 13;... dvedece, 20;... tridece, 30... Puis on 
emprunte au latin : cent et mil; au français : milion, bilion, 
trilion... Les nombres intermédiaires se forment régulière- 
ment : cent e dvedece tri, 123. 

Les pronoms personnels sont : eo (L. ego), tu, el; nos, vos, eles. 
Le pronom de la 3« personne est semblable à l'article; mais il 
varie en genre : elo, il; ela, elle. De même : elos, ils; elas, elles. 



D' LIPTAY : LANGUE CATHOLIQUE 439 

Ceux du singulier ont un rudiment de déclinaison : ils deviennent 
me, te, se, iH l'accusatif (ou aux cas obliques?). Le tutoiement ent 
de r«'glr, comme en lalin. 

Les pronoms possessifs sont : mon, ton, son; nos, tos, «les elos, 
elas^. Ainsi ceux du pluriel sont semhlnbles aux pronoms per 
soiiiicis correspondants; de plus, on ne sait pas si le genre (elos, 
elas) correspond au possesseur ou à l'objet poss«M«''. 

Les pronoms relalifs-inlerrotjalifs sont qi et qe. On ne sait pas si 
qe est l'accusalir ou le neutre de qi. De plus, qe est employ»'* 
comme particule : plus bel qe... et comme conjonction (comme 
en fran<;ais). 

Pour les i^^rbM, l'auteur prévoit deux systèmes de conjugaison. 
Le premier consisterait à faire varier le verbe en personne et en 
nombre, en supprimant le pronom (à l'exemple du latin). Par 
exemple, ou conjuguerait : amo, /atm^; ama, lu aimes; ame, H 
aime; amos, nous aimons; amas, vous aimez; âmes, ils aimenl. 

•Mais l'auteur préfère le second système, plus simple, qui con- 
siste à rendre le verbe indépendant de la personne et du nombre, 
indiqués par le pronom. Alors les voyelles-désinences serviront 
à désigner les différents temps. Ainsi ame sera le présent; ama, 
V imparfait; amo, le futur; ami, le parfait; ama, le plus-queparfail ; 
et amao. le futur antérieur. Le cboix de ces désinences se justifie 
par des analogies avec le latin ou le français, qui scnent au 
moins de moyen mnémotechnique. L'auteur montre la brièveté 
de ces formes verbales en comparant nos amao à ses lrtt<luctions 
latine : nmaverimus; française : nous aurons aimé; anglaise : we 
shall hâve loved; et allemande : wirwerden geliebt hat>en. 

Les mêmes formes verbales, sans pronom, servent d'ûi/î/ii/i/ 
(aux mêmes temps): et d'impératif si le pronom stiit au lieu de 
l)récéder '. 

Quant au subjonctif, il ne dilïère pas de l'indicatif; il est sufR- 
sammeul marqué par la conjonction qui le précède (comme en 
anglais, et même en français : que f aime, que tu aimes, qu'il aime, 
(lu'ils aiment). 

L'auteur ne parle pas du conditionnel. Pour le participe, il pré* 
voit la terminaison -ante ou -ente. Le passif se formera au moyen 
du verbe ê/re au présent suivi de l'infinitif du temps correspon- 



I. Cela est équivoque, au moins pour les pronoms dont l'accusatif ne 

dilTère pas du nominatif. 



440 SECTION III, CHAPITRE XIX 

dant de l'actif. Or le présent du verbe être est è. Le présent passif 
sera : eo amè (pour ame-è), je suis aimé; eo è ama, fêtais aimé; eo è 
ami, je fus aimé; eo è amo,jfe serai aimé; eo è amao, f aurai été aimé. 
L'auteur compare encore, au point de vue de la brièveté, nos è 
amao à nous aurons été aimés *. 

II invente une conjugaison irrégulière pour les verbes être et 
avoir : 



Infinitif: 




ser 


aver 


Présent : 




è 


a 


Imparfait : 




i 


u 


Parfait : 




ei 


au 


Plus-que-pa 


rfait : 


il 


uu 


Futur : 




eo 


ao 


Futur antérieur : 


io 


uo 



Mais il admet aussi qu'on les conjugue régulièrement, en ajou- 
tant à l'infinitif les désinences habituelles -e, -a, -i, -o, -u, -ao ^ 

Les adverbes dérivés d'adjectifs se forment en ajoutant un -e au 
radical : bone, maie, forte, docte. On a aussi : sempre, toujours. 
Oui et non se diront : si et non. 

Les prépositions sont latines : a ou ad, ante, de, ex, con (avec), in, 
post, sub, supr ou sur, pre, pro, sine, durante. Les conjonctions 
sont néo-latines : e ou et; o (ou); si, qe, afinqe, porqe. Cette der- 
nière conjonction répondra à la question : porqe? pourquoi? 

La syntaxe se réduit à très peu de règles. 

L'indication du genre et du pluriel sera supprimée toutes les 
fois qu'elle n'est pas nécessaire. Ex. : six hom. Pour cette raison, 
l'adjectif est invariable. Il se met avant le substantif quand il 
est épithète, et après quand il est attribut (on peut ainsi sous- 
en tendre le verbe être). 

L'auteur ne donne pas de règles de construction. Mais on peut 
supposer que, l'accusatif ne différant pas du nominatif, le régime 
direct doit se distinguer du sujet par sa position. 

L'auteur emploie des suffixes de dérivation pour former des 
mots nouveaux, là où manque un mot international ; par exemple, 
pour chapeau, capel, et pour chaussure, pedal ; puis pour chapelier, 
capelar (-0, -a). Même, en vertu du sens attribué aux désinences 
-0 et -a, il distingue : vesto, vêtement d'homme, et vesta, vêtement de 

1. En allemand : Wir werden gcliebt worden sein. 

2. Cf. \V. Vad, Altes und Neues iiber Weltsprache (1891), p. 24, qui pro- 
pose estar pour être. 



D' LIPTAY : LANGUE CATHOLIQUE 441 

femme, et par suite vestoro, tailleur pour hommes, de Tettaro. lait- 
leur pour dames. 

11 admet un suffixe diminutir -in, et un suffixe nugmentotif -on. 

Il forme alors les mots : pedo, pied d'homme: peda, pied de 
femme, (jui donnent en composition : pedovest, chaussure tChomme, 
et pedavest, chaussure de femme; et piir d)>t-ivation : pedoveston, 
botte d'homme ; pedavestin, soulier de femme, etc. Le cordonnier 
s'appellera pedevestor (-0. -a). Par opposition au tailleur, le 
marchand d'habits s'appellera veste-vendor. 

Les degrés de parent»^ seront indiciués par les préfixes grand-, 
bel- et con-. Exemples : confil (-0. -a), neveu, nièce; confrat (-0, -ai, 
cousin, cousine (germains); conparent (-0, -a), oncle, tante. L'auteur 
admet toutefois sor comme synonyme de frata {sœur}. 

11 admet les suffixes internationaux (surtout romans) -al, -lion 
(ou plutôt -cion, comme en espagnol; ex. : prononciacion interna- 
cional), -or, -ar, able ou -ible. -ur, -ist. -ism; -iq (ic ou ik; -itata 
(ité F., -ity E., -ital 1).. -itù 1., -idad E., idade P.); -ant. -ent (parti 
cipes); -ance, -ence (ou mieux : -ans, -ens). 

11 forme en mt^me temps le vocabulaire catholique de tous les 
mots internationaux qui ont ces désinences, et il évalue leur 
nombre totale 10000». 

Critique. 

On ne peut pas jug