vmv. OF
TOKONTO
I*
>^
^r
T
1
\
K,
^^
\
H
■\
/
^
j-^.
r
/
>v
'I^
\
\
^UiiAHSU 3m3m aj a
HISTOIRE
dHAQMAl
LA LANGUrfflKïlAISE
/(- V
A LA MÊME LIBRAIRIE
AUTRES OUVRAGES DE M. LITTRE
ÉTUDES ET GLANURES, pour faire Boita à l'histoire de la langue Fran-
çaise. 1 volume in-S 7 fr. 50
ÉTUDES SUR LES BARBARES ET LE MOYEN AGE. 4* édition.
1 volume in-18 3 fr. 50
LA SCIENCE AU POINT DE VUE PHILOSOPHIQUE. 5t édition. 1
volume 4 fr. »
MÉDECINE ET MÉDECINS. 3» édition. 1 volume 4 fr. »
LITTÉRATURE ET HISTOIRE. 2« édition. 1 volume .... 4 fr. »
Imprimerie Emile Colin, à Suint-G:nnain.
HISTOIRE
DE LA
LANGUE FRANÇAISE
ÉTUDES
SUR LES ORIGINES, l'ÉTYMOLOGT E,
LA GRAMMAIRE, LES DIALECTES, LA VERSIFICATION
ET LES LETTRES AU MOYEN AGE
É. LITTRÉ
DB I, mSTITOT
NEUVIÈME ÉDITION
f ■ à
PARIS
LiBRAiniB ACADÉMIQUE DIDIER
PERRIN ET G*% LIBRAIRES-ÉDIÏ KURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 3o
1886
Tous droits réservés.
'ârAtS
dijd/iiid
axj IX
àiITU
T-,T)'-"-3 4 rt'
amA^
i A i! j ^ t n
INTRODUCTION
l. — Qu'est-ce que V histoire d'une langue?
Ceci est un recueil d'articles écrits à des temps dif-
iérenls, insérés dans des publications diverses, le
Journal des Savants^ la Revue des Deux Mondes^ le
Journal des Débats; on y trouvera pourtant ce qui
fait un livre, c'esl-à-dire une idée première à laquelle
on arrive et de laquelle on déduit. Voici en effet ce
qui csl advenu : Le sujet traité dans ce recueil, à savoir
l'élude de la vieille langue française ou langue d'cïl,
csl un; tout s'y rapporte et rien ne s'en écarte beau-
coup; celle unité du sujet a nccessairemcnl pénétré
toutes les pensées, ramenant l'esprit du lecteur sur
les points fondamentaux» Ces articles ont pour origine
1* 9
a INTRODUCTION.
des textes anciens inédits qu'on publie, des éditions
qu'on renouvelle, des grammaires et des glossaires;
et, en suivant l'auteur que j'ai en main, je ne quitte
pas le iil de la recherche. Puis ce n'est pas sans fruit
que, se familiarisant avec l'œuvre d'autrui, on s'ef-
force de rendre à celte œuvre justice dans l'cxpo-
sllion, dans l'approbation, dans la critique : alors
des aperçus généraux s'élèvent, réagissant à leur tour
sur l'élaboration subséquente et par là tendant à
augmenter sensiblement l'homogénéité d'un travail
qui , paraissant d'abord tout dispersif, finit par prendre
cohésion et consistance. C'est de cette façon qu'il a
été possible de donner à un recueil d'articles le litre
d'Histoire de la langue française.
Ce titre reste sans doute encore ambitieux. Aussi,
pour en diminuer l'excès, a-t-il paru nécessaire
de mettre en tète de ce recueil de morceaux dé-
tachés une introduction qui suppléât, jusqu'à un
certain point, ce qui manque en enchaînement. Ce
n'est pas en effet que, dans ce recueil, les idées prin*
ci pales, celles qui ont droit de présider à une histoire
de la langue française^ fassent défaut. Mais, produites
chaque fois à propos d'auteurs différents, elles ne
viennent pas à leur place naturelle et n'empruntent
pas à une juste déduction la force démonstrative
qui devait leur appartenir. Je vais donc ici les rap-
INTRODUCTION. m
prêcher et les grouper. Pour le lecteur qui par-
courra ces pages, elles feront ce qu'elles ont fait
pour celui qui les a écrites; elles me guidaient, elles
le guideront; elles m'empêchaient de m'égarer hors
de la connexion systématique des faits, elles lui met-
tront sous les yeux cette connexion. Et vraiment un
livre existe quand le lecteur peut prendre à son tour
en main le lil par lequel l'auteur a été conduit.
Pour le latin, ne connaissant pas sa naissance, nous
connaissons sa fm, puisqu'il mourut vers le sixième
ou septième siècle de notre ère; au contraire, pour
la langue française et en général pour les langues
romanes, nous connaissons l'origine, puisqu'elles
succèdent sans interruption ni lacune au lalin, mais
nous ignorons quelle fm les attend, car elles sont
encore dans la plénitude de la vie. Ainsi à riiis-
toire des langues romanes appartient le fait d'ori-
gine, le mode de développement, c'est-à-dire com-
ment, par quel procédé elles sont issues du latin. Mais
que doit-on précisément entendre par histoire d'une
langue? Ce terme d'histoire, qui, dans son acception
propre, a pour objet les annales des peuples, l'évolu-
tion des sociétés et la vie collective de l'humanité,
quelle modidcation subit-il pour s'appliquer à la des-
tinée des langues considérées dans le teraps? L'histoire
est l'étude de la loi du changemeift, c'e3t-à-ûire de
IT I^TR0DUCT10N.
rcncbaîncment régulier suivant lequel les choses hu-
maines changent et se transforment; seulement, au
lieu que, dans les annales politiques, il s'agit d'évcne-
menls et d'institutions, c'est, dans les annales des
langues, de mots, de formes et de constructions qu'il
s'agit. On ne considère plus la langue dans son lexique
ni dans sa syntaxe; on ne déduit pas les règles de
sa grammaire, on ne montre pas quel est le sens des
mots propres ou figurés; on n'enseigne pas comment
il faut parler ou écrire; on ne recherche pas l'ortho-
graphe ou la prononciation ; en un mot on ne résout
pas en ses parties cet organisme compliqué, on ne l'a-
nalyse pas, on ne le démonte pas, si je puis ainsi par-
ler, pour en faire la démonstration. Tout cela est l'of-
fice du grammairien proprement dit. Un autre point
de vue préoccupe l'historien d'une langue. Je ne dirai
point qu'il n*est pas grammairien et lexicographe, mais
je dirai que pour lui la grammaire et le lexique consti-
tuent le fond d'où il part pour établir son ordre de con-
sidérations. Si l'on veut me permettre cette compa-
raison avec un être organisé et vivant, on étudie dans
la grammaire le corps même qui a ses fonctions et son
mécanisme, et dans l'histoire les mutations suivant
les âges de ce corps; de telle sorte qu'aussi bien l'ex-
périence du procédé des éludes philologiques que la
méthode philosophique témoigne de la gradation et
INTRODUCTION. v
de la subordination qui existent entre la grammaire
d'une langue et son histoire. En définitive, Tliisloire,
ap[)liquée aux idiomes, est la reclierche de leur origine
quand celte origine est accessible, de leurs modifica-
tions, de leur durée, et des conditions régulières
qui président à ces modifications.
C'est là, au fond, la notion de toute histoire. Voyez
riiistoire politique dans ce môme domaine où se sont
formées les langues romanes : l'empire romain, avec
ses institutions civiles et religieuses (il était devenu
chrétien), reçoit les barbares qui viennent d'outre Rhin
avec leurs coutumes; tel es' l'ensemble de conditions
données d'avance sur lequel les opinions et les mœurs
des conquérants et des conquis ont à travailler; il en
sort l'établissement mérovingien en France, ostrogoth
ou lombard en Italie, visigolh en Espagne; puis cet
établissement aboutit, par modification, à l'établisse^
ment carlovingien, qui, se modifiant à son tour, pro-
duit l'organisation féodale. Dans cet enchaînement,
long mais étroitement serré, aucune place considéra-
ble n'est laissée aux accidents; l'accidentel ne joue
qu'un rôle tout à fait secondaire; il n'a pas la vertu de
changer la teneur de l'évolution; nulle part il n'appa-
raît pour couper, comme dans une brueque péripétie,
le nœud des choses, et faire que le présent ne soit pas
déduction du passé ; et, comme dit Kant dans son ad-
V. INTRODUCTION
mirablc Idée cVune histoire universelle^ la rationalité,
qui n'est pas dans les volonlés individuelles des
hommes entraînés chacun par la passion et par son
objet, reparaît dans la génération nécessaire des
conséquents par les antécédents, des effets par leurs
causes. Il n'en est pas autrement dans l'histoire des
langues. Le latin et le germain, issus l'un et lautre
de lointaines origines, sont aux prises; il en sortira
quelque chose d'innové sans doute, mais non quelque
chose d'hétérogène ; le mot roman succède au mot latin
ou germanique, la règle à la règle, la syntaxe à la syn-
taxe, la conjugaison à la conjugaison ; et, au bout du
temps qu'exige une telle transformation, à la suite
d'un travail intestin que deux agents, le fond primor-
dial et la localité, déterminent rigoureusement, appa-
raissent dans le monde des choses et des idées ces
belles créations qu'on nomme l'espagnol, le français,
l'italien et le provençal, héritières du grand i^om la-
tin et soutenant glorieusement l'héritage.
Les langues sont assujetties, comme le reste, à la
loi du changement, forte et juste expression dcBossuet
qu'il est permis d'appliquer ici. Tout le prouve, l'ex-
périence et la raison. Le genre humain a maintenant
des annales assez longues pour savoir que les langues
changent et se transforment; et, sans sortir du do-
maine français ni rechercher les exemples disséminés
INTRODUCTION vn
sur la face de la terre et dans le cours de l'histoire,
il est bien évident que déjà nous ne parlons plus
comme au dix-septième siècle ; la différence est encore
plus notable avec le seizième siècle, et ainsi de suite
en remontant jusqu'aux origines. Voilà ce que dit l'ex-
périence. Le raisonnement ne dit pas autre chose. Il
est impossible, toute chose changeant par l'histoire,
que, par cette môme histoire, les langues ne changent
pas aussi. Une usure inévitable en frappe certaines
parties, une production non moins inévitable s'exerce
à coté de ce qui s'en va. On verra dans ce livre, t. II,
p. 95 et suiv. , que, à l'époque où les langues »e forment,
un de leurs facteurs est la localité qui leur donne une
pairie; cela apparaît manifeslement dans la formation
des langues romanes, forma'ion où un même mot latin
devient si différent selon que la patrie est l'Italie,
l'Espagne, la Provence ou la Gasjle du nord. A ce fac-
teur il faut ajouter un autre, ce sont les siècles, qu'on
peut, pour en faire mieux saisir l'influence, comparer
à dos climats et à des différences géographiques. Et
en effet les siècles, les époques, ne sont-ce pas des mi-
lieux sociaux qui, comme le milieu physique, ont leur
part d'influence?
Il ne reste plus qu'à considérer si le changement,
qui ne peut pas ne pas se faire, se fait selon un assu-
jettissement à des conditions régulières. Ce qui vient
viii INTHOnUCTION.
d'être dit, montrant que la langue se conforme à l'in-
lluence des époques sociales, montre aussi qu'il n'y a
rien de fortuit et d'accidentel dans ses modifications.
Là est la cause et la règle du changement : il faut à la
fois que la langue s'accommode aux extensions de la
pensée commune et qu'elle satisfasse au besoin de
grammaire et de syntaxe qu'une société éclairée ne
laisse pas s'annuler. Faire le tableau et la théorie des
mutations des langues humaines en général est sans
doute aujourd'hui une tâche impossible, même aux
plus érudils, vu qu'on n'en possède suffisamment ni
l'ensemble ni l'histoire; mais, si l'on se borne à con-
sidérer le rameau aryen, on peut du moins signaler
un fait digne d'être noté. On nomme langues aryennes
des langues dont la fraternité se reconnaît à la com-
munauté d'une multitude de radicaux et à l'idenlité
de ta grammaire, et qui comprennent, en allant de
l'orient à l'occident^ le sanscrit, le persan, le slave, le
grec, l'allemand, le latin et le celtique. L'étendue des
pays occupés par ce rameau est grande ; plus grant'*^.
encore l'influence des peuples qui y résident, puisque
depuis longtemps ils tiennent la tête de la ci\ilisalii)n.
La langue française ^st une langue aryenne, en sa
quaîilé tie fille du lalm. Les langues aryennes priuii.
tives ont entre autres caractères celui d'exprimer les
rapports des noms par des cas, c'est-à-dire qu'elles in-
INTRODUCTION. n
corporent la signification de ce rapport dans le mot à
l'aide d'une finale ou suffixe déternninc. Les langues
aryennes secondaires ont porté une grave allcinle à
ce caractère, presque toutes même l'ont effacé; et le
rapport, d'implicite qu'il était, est devenu explicite,
se notant par quelque petit mot ou combinaison de
mots dont telle est la fonclion. C'est une des faces de ce
qu'on nomme le caractère analytique des langues mo-
dernes.
Du temps de J. du Bellay, au seizième siècle, cer-
tains prétendaient que « la philosophie est un faix
« d'autres cspaules que de celles de nostre langue. »
{Illustrations de la langue française^ ch. x.) Alors on
estimait que la latine ou la grecque étaient seules assez
mûres et fortcri pour traiter les hautes questions, et
qu'à la nôtre n'était dévolu que le champ du gai sa-
voir et de la poésie. Ce dire, que du Bellay repousse et
qui, pour les hautes questions, n'était plus vrai dès
le seizième siècle, cesse tout à fait de l'être au siècle
suivant, où, à côté d'une belle efflorescence de poésie,
la langue se rendit capable de traiter les sujets les
plus abstraits et de faire plein honneur à la pensée
successivement agrandie.
L'hish)ire d'une langue est intimement liée à l'his-
toire littéraire du peuple qui la parle, et, de la sorte,
à son histoire sociale. Là c.t le principe de ses chan-
, INTRODUCTION.
gements. Une langue pourrait èlre supposée ininio-
bile au milieu d'une société qui ne changerait pas ,
mais, au milieu d'une société qui change, elle ne peut
être que mobile. Cette mobilité est limitée d'un côté
par le fond primordial qui vient des aïeux et de la
tradition et dont l'origine, se perdant dans la nuit des
temps, se perd aussi dans l'obscurité de toutes les
origines, et d'un autre côté par le sens de grammaire,
de régularité et de goût qui, connexe du développe-
ment général de la société, est soutenu par les bons
livres et les grands écrivains.
Ayant fait la part de l'inlluence sociale sur la langue,
il faut faire la part de la tradition. C'est en effet du
conflit de ces deux forces qu'à chaque moment consi-
déré résulte l'état réel. Le fond primordial et tradi-
tionnel est l'œuvre des anciennes et fondamentales
aptitudes de l'humanilé, et c'est un des legs les plus
précieux que nous tenions de nos aïeux. Cet héritage,
pauvre d'abord, ou, si l'on veut, conforme aux âges
primitifs, doit successivement être mis en rapport avec
les idées changeantes et croissantes, sans tout(;rois
perdre l'analogie intime qui en fait la nature pro[re.
Moins cette analogie recevra de blessures, plus le dé-
veloppement sera régulier et plus l'esprit qui use in-
sciemment de la langue aura aisance et satisfaction.
Mais, ^ans vouloir généraliser ces remarques et en se
INTRODLCTION. xi
renfermant dans le domaine latin et roman, une grande
rupture se fait voir, c'est la chute des cas désormais
remplacés par des prépositions. II faudra donc que les
langues romanes, et en particulier le français, qui sont
originairement des langues exprimant les rapports
des mots par des flexions ou désinences, s'arrangent
au moins mal qu'il sera possible entre une syniaxe
qui veut des flexions et une syntaxe qui n'en veut pas.
La déclinaison française (car on ne peut pas ne paî
nommer ainsi ce faible débris) n'a plus de marque
que dans la distinction du singulier et du pluriel, dans
cette s qui n'a rien d'arbitraire en soi et qui découle des
anciens procédés de flexion usités dans la langue d'oïl,
qui eux-mêmes remontent au loin. 11 suffit de se repré-
senter ce qui se passa lors de la destruction des cas pour
concevoir qu'elle aurait pu sans peine aller jusqu'à
effacer la distinction entre le singulier et le pluriel,
laquelle n'aurait plus été indiquée que par un petit
mot chargé de cette fonction, l'article par exemple.
La môme observation s'applique à ces pluriels en aux
(le cheval^ les chevaux) ^ flexion qui n'a d'explication
que dans les faits antécédents de lî^ langue, et que
l'analogie de la langue moderne tend toujours à effa-
cer dans la bouche des enfants (le cheval^ les cJievals).
Mais tandis que, dans les noms, les flexions significa-
tives se perdaient pour faire place aux mois qui notent
XII INTRODUCTION,
les rapports, il n'en était pas de même des verbes et
de leur conjugaison. Là le système des flexions con-
servait tout son empire, non seulement pour exprimer
les personnes, mais aussi pour caractériser les moi! es
et les temps. Sur ce dernier point, la conjugaison latine
a été entamée à peine dans le plus-que parlait et le
futur passé de rindicalif, dans le parfait et le plus-que-
parfait de subjonctif, dans le participe futur de l'actif
et du passif, tous remplacés par des temps composés
[amaveram, j'avais aimé: omavero, j'aurai aimé; ama-
verim, que j'aie aimé; amavissem, que j'eusse aimé;
amalurus, devant aimer; amandits, devant êtie aimé).
Mais la puissance de la grammaire à flexions était si
forte au moment où les langues romanes se formèrent,
que, sur le type désinenlicl, elles créèrent un mode qui
manquait à la conjugaison latine, je veux dire le
conditionnel -.j'aimerais.
Eu résumé, toute langue étant constituée par un
fond traditionnel qui est d'origine et que chaque na-
tion peut modifier, non changer, l'histoire de cette
langue étudie comment ce fond traditionnel se com-
porte à l'égard du développement social qui est la
cause essentielle des modilications et à l'égard des
événements politi(jues qui en sont la cause accidentelle
(par exemple l'immixtion des Germains dans les popu-
lations romanes). L'idéal d'une telle histoire, d'un tel
INTRODUCTION xin
développement, serait que, tout en satisfaisant aux
exigences de l'esprit incessamment renouvelé_ cette
langue restât toujours conséquente et fidèle aux prin-
cipes de grammaire et de construclion qui, donnes
par sa constitution môme, lui sont inhérents. Le dé-
veloppement réel est que cette conséquence et celte
fidélité reçoivent de graves atteintes dans le cours du
temps. Il faut donc s'attendre à deux choses dans une
langue qui dure, l'accomplissement de la condition
qui l'oblige à suivre le mouvement ascendant de la
pensée collective, et finfraction à l'analogie fonda-
mentale qui lui inllige des blessures et lui laisse des
cicatrices. On retrouve là roscillation entre la régula-
rité et la perturbation qui est propre à toute évolution
humaine. Telle est l'idée totale de l'histoire d'une
lan^iue.
î. — Formation den langues romane»
Je nomme langues romanes ou novo-latines les
idiomes qui sont issus du latin après la chute de l'em-
pire romain et l'invasion des barbares. Le domaine
en est divisé en trois grands compartiments : l'Italie,
l'Espagne et la Gaule; elles ne sont pas reparties
exactement suivant ces compartiments; du moins
la Gatile compte deux de ces langues, la langue d'oïl
«i^ INTRODUCTION.
et la langue d'oc : pourtant, comme il sera dit, la
langue d'oc et la langue d'oïl ont des caractères qui
les rapprochent l'une de l'autre et les séparent de l'es-
pagnol et de l'italien. Il y r. donc quatre grandes lan-
gues noYO-lalines : Tilalien, l'espagnol, le provençal
ou langue d'oc, qui est éteinte comme langue poli-
tique et littéraire, et la langue d'oïl. Je ne compte pas
ici le valaque, qui s'est trouvé de très-bonne heure
séparé des communications avec l'ensemble latm.
Quant au portugais et au catalan, ils sont compris dans
le domaine espagnol et ne font pas une catégorie à
part.
Peut-être plusieurs s'imagineront que la formation
des langues est un champ où le hasard, c'est-à-dire
d'une part les volontés particulières, de l'autre les
accidents, ont une large part; et que, par exemple, les
langues issues du latin, naissant l'une en Italie, l'autre
en Espagne et les deux autres en Gaule, à de si grandes
distances, sur une si vaste étendue de pays et parmi
des peuples d'origine si diverse. Italiens, Ibères et
Gaulois, y compris môme les Germains de l'invasion,
doivent offrir les disparates les plus grandes. C'est le
contraire qu'il faut penser; le fait est que, parmi les
choses historiques, '\e ne sais vraiment laquelle on
pourrait trouver plus rigoureusement assujettie à des
conditions déterminées et à la constance de la régula-
INTUODUCTION. XV
rilé, Les mômes lois de langage prévalent dans des
circonstances toutes diverses; des milieux qui ne se
ressemblent par rien autre se ressemblent par cela.
La supiématie que Rome a perdue dans l'ordre des
faits politiques se perpétue dans l'ordre du langage;
les populations qu'elle a régies et assimilées pendant
plusieurs siècles, non-seulement ne se laissent aller,
de ce côté, à aucune défection, mais encore, comme si
l'ancienne autorité qui avait été si fortement ressentie
se réfugiait tout entière dans les mots et la syntaxe, les
Italiens, les Espagnols et les Gaulois conservent cette
sorte d'entente spontanée et de concert général pour
obéir au latin. Ils en faisaient une refonte sans doute;
mais cette refonte était régularisée par un esprit com-
mun qui prolongea le règne de Rome dans un domaine
aussi grand et aussi important, et qui fit que dans
l'Occident il resta un groupe décidément latin. Re-
marquez que ce groupe est purement de formation
politique et sociale; les Espagnols, les Italiens et les
Gaulois n'avaient rien qui, de nature, les destinât à
une pareille incorporation. Les liens que Rome avait
créés se rompirent par l'invasion germanique; mais
d'autres liens effectifs prirent la place de ce qui péris-
sait, et la langue demeura la marque d'une commu-
nauté sinon d'origine, au moins d'histoire, d'exprès»
sion et de pensée.
XVI INTRODUCTION.
Voilà pourquoi il importe d'embrasser les quatre
langues dans un coup d'œil d'ensemble. La première
grande communauté est le fond latin. A l'origine le
latin n'occupait qu'une petite partie de l'Italie, mais
peu à peu il expulsa le grec au midi, l'étrusque au
centre, le gaulois au nord, et il devint la langue
unique. Ce qu'il avait fait pour le pays où il était indi-
gène, il le fit non moins radicalement pour ceux où il
était exotique, et il effaça du domaine de l'Iiistoire
l'ibère dans l'Espagne, le cellique dans les Gaules.
Quand les barbares vinrent, cette assimilation était
assez complète pour qu'ils n'aient trouvé devant eux,
dans les vastes contrées où ils substituaient leurs chefs
aux chefs latins, qu'une seule langue. Ils en appor-
taient une nouvelle, a savoir les différents dialectes
de l'idiome germanique; et, avant toute décision his-
torique, on aurait pu douter si, au sortir de la crise, ce
sérail de l'allemand modilié ou du latin modifié que l'on
parlerait dans les anciennes terres de l'empire. Chez
les Brelons de la Grande-Bretagne l'élément germa-
nique triompha, expulsant le latin, qui n'y avait fait
qu'une apparition, et le celtique, qui y était indigène;
sur le continent ce fut le latin qui triompha, le ger-
manisme, sauf empreinte laissée, disparut; l'étrusque,
l'ibère, le celtique ne reparurent pas; et le domaine
romain, demeuré, quant à la politique, en proie aux
INTRODUCTION. xvu
mains barbares, demeura, quant à la langue, la pro-
priété de la lalinilé.
Ce triomphe delà latinité, dont, avant l'épreuve, on
aurait pu justement douter, est connexe d'un auhe
fait qu'avant toute épreuve encore on aurait sans
doute bien moins conçu, c'est l'unilé de vie, d'esprii,
d'impulsion, qui prévalut dans ce vaste groupe. Les
populations, liées par le latin mourant qu'elles rece-
vaient en héritage, le furent aussi par le caractère des
modifications qu'elles lui imprimaient, au point de
vue tant de la corruption que de la rénovation. De là
naît et se déroule le spectacle vraiment grandiose
d'une uniforniilé qui, domptant des éléments incoer-
cibles en apparence, étend son sceptre incontesté sur
l'occident de l'Europe. Il aurait pu arriver, du moins
on se l'imaginerait en considérant la formation ou
réformation des langues en dehors des conditions im-
manentes qui régissent les sociétés, il aurait pu, dis-
je, arriver que, tout en conservant les mots lalins, les
quatre langues novo-lalines eussent un mode tout diffé-
rent de les traiter, et que la syntaxe, la déclinaison, la
conjugaison, divergeassent chacune de leur côté d'après
des types dépouivusdc toute unité, et surtout que les
innovations inévitables qui allaient survenir dans ce
remaniement du latin obéissent, dans les quatre com-
partiments, à quatre tendances distinctes. Il n*en est
t h
ivin INTRODUCTIOK.
rien, la régularité, plus forte que la divergence, ne
laissa à celle-ci que le pouvoir de marquer les carac-
tères individuels sans effacer les caractères d'espèce.
On nomme bas-latin l'ensemble des mots et des
lormes apparaissant dans les temps de confusion d'une
part el d'origine d'autre part, que, pour abréger, j'ap-
pellerai avant-moyen-âge ou pré-moyen-àge. Ils sont
étrangers à la latinité, il est vrai, mais ils en ont d'ail-
leurs un caractère essentiel, c'est de se conformer à^
l'accent latin et d'exercer toute l'influence qui appar-
tient à cet accent dans la formation des vocables novo-
latins; ainsi baro, baronis^ quiestdubas-lalin, donne,
dans la langue d'oïl, ber et baron^ tout comme le latin
latro, latronis donne /e7T^ et larron. Ce bas latin exisie
dans diverses pièces qui nous sont parvenues, actes,
lois, inscriptions; onle trouve aussi dans les langues ro-
manes d'où on le tire rétrospectivement en ramenant
par des règles connues à sa forme primilive un mol
donné. Ce bas-latin n'est pas une langue et n'en a
jamais été une, c'est seulement un indice de la décom-
position progressive qui atteint le latin. Pourtant il est
bien clair que, si, par hypothèse, on supposait toute
la latinité classique hors de portée, si on écartait les
lettrés et les ecclésiastiques, qui, quand ils écrivaient,
s'efforçaient de s'y conformer, le bas-la lin, seul instru
ment de langage qui restât, se fût rendu maître de
INTRODUCTION. xiî
toutes les positions et aurait passé du langage vul-
gaire dans les livres; mais, à chaque fois, la latinité
classique le refoulait, et il demeurait enfoncé dans la
barbarie, faisant une sorte d'illusion aux gens d'alors,
comme si, entre lui et le latin classique, il n'y avait
d'autre différence que le mal parler et le bien parler,
et comme si les lettrés gardaient constamment le pou-
voir de faire prévaloir le bien parler sur le mal parler.
Peu à peu, le latin restant toujours classique dans les
livres, et le langage vulgaire faisant incessamment des
progrès vers les attributs qui devaient le constituer, le
moment vint où il n'y eut p'us de méprise possible :
on ne parlait plus latin, on parlait roman, c'est-à-dire
italien, espagnol, provençal et français, et bientôt on
écrivit roman. A ce moment se marque une grande
phase dans la rénovation des choses : le latin était
mort, les langues modernes étaient nées.
Un certain nombi'e de points essentiels caractérisent
les langues romanes par rapport au latin; ces points
sont communs entre elles, et c'est la communauté de
ces points que j'appelle l'uniformité de création qui
prévalut d'un bout à l'autre dans ce domaine aussi
bien autour de Rome et au fond de l'Italie que sur
les bords du Tage et sur ceux du Rhône, de la Loire el
de la Seine. Les voici sommairement énoncés. D'a-
bord se présente la perle des cas, la destruction de la
xz INTRODUCTION.
dcclinaison laline; les langues romanes nedistingnent
plus par la fl xion que le singulier et le pluriel, sauf
une exception Ircs-imporlanle qui ne fut que tempo-
raire et que je signalerai. Toutes les quatre mtro-
duisent dans leur système un élément considérable
du discours et qui faisait défaut à la latinité, je veux
dire l'article, tant défini qu'indéfini, et elles s'accor-
dent pour assigner ce rcMe à inius ci à ille^ qui, de l'état
d'adjeclif et d<î pronom, passèrent à l'état d'article;
création singulièrement utile à la précision du lan-
gage. Toutes, dans les verbes, opérèrent les mêmes
mutations; elles enrichirent la conjugaison dans les
temps passés par la constitution des temps composés,
elles rcmicliirent aussi d'un mode nouveau, le condi-
tionnel; et, comme le futur latin, avec la terminaison
en abOy ebo et om, ne se prêta pas à donner quelque
chose de significatif dans le nouveau parler, elles ima-
ginèrent de le rendre par une combinaison qui satisfit
à la fois le sens et l'oreille, et arrivèrent à leur but
par une fusion organique du verbe ai'oir et de l'infi-
nitif (aimerai^ c'csl-à dire aimer-ai : j'ai à aimer).
Toutes abandonnèrent le passif latin dont la fonction
fut remplie par l'auxiliaire être et le participe passé.
Toutes délaissèrent le neutre, nô conservant que les
deux genres fondamentaux, le masculin et le féminin.
L'adverbe^ par sa spécialilé même, prouve combien
INTRODUCTION xxi
les influences qui agissaient sur le parler étaient si-
multanément uniformes en Italie, en Espagne et ou
Gaule : les terminaisons latines qui étaient affccrèer
à celte partie du discours n'offraient rien qui pût,
dans les langues romanes, se transformer en quelque
chose de significatif; les suffixes en ter ou ene{fuleliter^
fidèlement, sane^ sainement) se seraient corifondus,
du moment que les langues romanes les auraient ac-
commodés à leur euphonie, avec les suffixes appar-
tenant aux noms et aux adjectifs ; et il n'y aurait pas eu
une classe de mots portant grammaticalement le signe
de l'adverbe; à celte difficulté, à cet inconvénient, les
quatre langues romanes pourvurent par un artifice
uniforme et simultané; elles donnèrent au mot latin
meus, le sons de façon, manière, l'accolèrent à l'adjec-
tif, et, comme mens est du féminin, ne manquèrent
jamais d'accorder cet adjec'Jf avec ce nom : français
saine-ment, provençal sana-ment, italien et espagnol
sana-mente. Un autre côté, justement parce qu'il est
restreint et particulier, témoigne combien fut forte
l'analogie romane dans tout le domaine latin ; je veux
parler du néologisme qui y introduisit un certain
nombre de mots germaniques; le gros de ces mots
est le même dans les quatre langues ; le français, plus
voisin géographiquement de la Germanie, n'en est pas
plus voisin philologiquement; il n'en a guère plus que
xxn ISTRODIICTION.
l'espagnol, séparé par un si long espace : guerre^
heaume^ brandy garder, etc., sont communs. Ces chan-
gements mêmes, apportés à la latinité, impliquent
que, sauf les restrictions qu'ils comportent, c'est la
syntaxe latine qui devint la syntaxe des langues ro-
manes; là aussi l'uniformité d'élaboration est com-
plète et décisive.
11 est une règle que les anciens étymologistes ont
ignorée, qui est pourtant capitale pour la recherche
positive des élymologies romanes, et qui ne l'est pas
moins dans la thèse ici soutenue; c'est ce que j'ap-
pellerai la règle de l'accent. Tout mot latin a, comme
on sait, un accent tonique, c'est-à-dire une syllabe
sur laquelle la voix s'élève davantage. Les langues ro-
manes, non-seulement ont, comme la latinité, un
accent, mais encore elles le placent sur la même syl^
labe; celte règle est impérieuse, irréfragable; le peu
d'exceptions qu'on y rencontre s'expliquent par des
vices de prononciation qui prévalaient au moment de
la formation des mots romans. Déterminant toute la
structure du vocable novo-latin, elle témoigne qu'au
moment où il s'est dégagé, l'oreille était vraiment latine,
et qu'il est rigoureusement contemporain du type dont
il dérive. Le français n'a pas moins que les autres lan-
gues romanes gardé l'intonation sur la syllabe accen-
tuée en latin; mais il a créé, grâce à la forte contraction
INTRODUCTION. xxiii
des mots, un système d'intonation tout différent, sys-
tème dans lequel l'accent, au lieu de porter sur la pé-
nultième ou l'antépénultième, porte sur la dernière syl-
labe ou sur la pénultième : fragile est moderne, et du
temps où nous ne savions plus prononcer le latin;
frêle est du temps où fragilis se prononçait avec l'ac-
cent sur fra. 11 n'y a donc eu aucune rupture dans la
transmission du latin aux langues romanes, aucun
moment où les livres et les souvenirs lettrés soient
intervenus pour faire une langue ; tout a été l'œuvre
des peuples romans, de leur faculté créatrice et de
leurs besoins intellectuels et euphoniques ; car, dans
ces éporjues de formation, les deux agents principaux
sont l'intelligence et l'oreille.
Si la poésie, en tant qu'exprimant par les vers la
faculté du beau, n'était pas inhérente à la nature hu-
maine, elle devait, dans la grande catastrophe de la
latinité, périr et s'effacer de rimagination romane. En
effet, son instrument, le vers, qui lui donne une forme
palpable, avait cessé d'exister; la quantité sur laquelle
repose la métrique classique n'était plus rien pour l'o-
reille romane; et, vu la contemporanéité signalée plus
haut entre le mot latin qui finit et le mot roman qui
commence, on peut dire que la latinité même, sur sa
fin, avait perdu le sentiment des longues et des brèves
considérées comme éléments constitutifs du vers, et
XXIV INTROliUCTION.
que les productions qui se faisaient encore en ce sys-
Icme n'étaient plus que des rcnainiscences, des exer-
cices de la geiit lettrée, assez semblables à ceux
de nos collèges. 11 fallait donc quelque chose où
s'incorporât la beauté poétique. Le don de mélodie
(l d'idéal ne lut pas refusé aux populations romanes,
et, dés qu'elles sortirent du bégayementet que le reste
de latinité qui les enveloppait fut dissipé, le vers nou-
veau naquit sur leurs lèvres, vers londé non plus
sur la quantité, mais sur l'intonation, c'est-à-dire
sur un certain nombre d'accents harmonieusement
placés dans un nombre réglé de syllabes; le grand
vers, le vers héroïque, le vers de dix syllabes, fut le
môme partout, si bien que là aussi l'œuvre a été
commune. 11 n'y a, dans les monuments, aucune rai-
son d'attribuer à l'un plutôt qu'à l'autre la création
du vers qui devait charmer tant de générations. Un
Orphée en est l'auteur, donnant aux hommes émer-
veillés le vers à intonation, comme l'Orphée de la
Thrace avait donné aux Hellènes le vers à quantité;
cet Orphée, c'est le sentiment de chant et de mélodie,
qui, sans rien perdre de son étendue et de sa force,
prenait une voix nouvelle pour se faire entendre à des
peuples nouveaux; et, s'il ne se morcelait pas, s'il ne
subissait pas dans chacune des parties du domaine ro-
man une combinaison propre, c'est que la particu-
I
INTRODUCTIOIS xx>
larité et l'arbitraire étaient éliminés par la présence
du vers sapliique latin, qui se prôlait si bien à devenir
vers à intonation, et qui, usité beaucoup dans les chants
rel;gieux,avaitaccoulunrié toutes lesoieillec a sa pleine
et suave harmonie. Les anciens hommes de la Gièce,
quand ils entendirent ce vers hexamètre qui revêt
d'une telle beauté Vlliade et lOdijssée^ le conçurent
aussitôt, selon l'esprit de la mythologie, comme l'in-
spiration d'un chantre aimé des dieux; l'espiit mo-
derne n'a pas pu donner, ainsi une forme divine et
extérieure à ses propres conceptions, mais il peut du
moins tourner une juste admiration vers les aptitudes
innées qui, à un moment de crise, font sortir les belles
choses du fonds intarissable de Thumanilé.
La régularité de formation entre les quatre langues
romanes se manifeste par un autre caractère qui y
met le sceau tnul en faisant qu'elles soient différentes
l'une de l'autre; c'c^t la dislri!)ution géographique
des diversités qui leur sont propres. L'identité ^èné
raie et littéraire du latin dans l'Occident conduisait à
l'identité des idiomes romans; mais les particularités
de races, de climats et de sols s'inscrivirent dans cette
identité et la découpèrent en fragments : la pensée et
la bouche de l'Ilalie, de TEspagne, de la Gaule du
midi et de la Gaule du nord, eurent leurs nuances;
bien plus, celle nuance générale qui donna l'italien,
lîsTRODUCTION
l'espagnol, le provençal et le français se fraclionna de
nouveau, suivant les "variétés des lieux, en morceaux
plus petits qui furent les dialectes, devenus plus tard
les patois. Cette empreinte du lieu et de son aspect, on
la suit sans interruption des bords du Tibre à ceux du
Guadalquivir et de la Meuse; les degrés se succèdent,
les nuances s'enchaînent et nulle part ne vient s'inter-
caler quelque grosse anomalie témoignant qu'une autre
inlluence ait agi. Une telle constance dans la succes-
sion graduelle des formes du langage roman élimine
toute idée de chaos, de hasard, de répartition arbi-
traire suivant des caprices d'hommes ou de groupes
d'hommes; la répartition est, quoi qu'ils veuillent ou
projettent, dominée par une condition générale qui
les assujettit. Elle élimine aussi l'intervention germa-
nique, que d'après l'histoire on aurait pu croire bien
plus grande ; en fait de langue l'élément germa-
nique est purement néologiqne; et, si je puis ici
transporter les termes de la physiologie, il est de
juxtaposition, non d'intussusception ; il apporte un
certain nombre de mots, il n'apporte pas des actions
organiques qui dérangent la majestueuse régularité de
la formation romane. Les Germains, sous différents
noms, ont occupé l'Italie, l'Espagne et la Gaule; eh
bien, aucune de ces occupations ne se révèle dans le
langage par quelque disparate qui, d'une limite cà l'au-
I
INTRODUCTION. xxvn
Ire du domaine roman, interrompe la série des modifi-
cations graduelles et y place un terme non exactement
intermédiaire entre les deux voisins de gauche et
de droite. Il en est de même en Italie de l'étrusque, en
Espagne de l'ibère, en Gaule du celtique; ces idiomes
indigènes n'ont pas plus altéré la transformation ré-
gulière de la latinité que l'idiome importé de la Ger-
manie. Rien mieux que ces exemples ne montre la
force qu'eut le principe d'uniformité romane.
Les temps qui suivent immédiatement la chute de
l'empire et l'intronisation des chefs barbares ont tou-
jours paru stériles, et l'annaliste n'a jamais triomphé
de l'ennui qu'ils inspirent quand il faut suivre les am-
bitions et les cupidités des Clotaire, des Chilpéric et
des Caribert, les partages du domaine public comme
un domaine privé, les guerres et les assassinats réci-
proques. L'œil et l'intérêt se perdent dans ce chaos, et
il semble qu'on assiste au spectacle de forces brutes
qui sont sans frein, de passions individuelles qui sont
sans but, et que la cohésion sociale qui imprime à la
marche des choses une régularité générale et dompte
les caprices individuels ait perdu son empire. Non,
cette cohésion, qui est le fondement de l'histoire, n'a-
vait rien perdu; seulement, disparaissant de la sur-
face, elle s'était retirée dans les profondeurs. Enfon-
cez et voyez ce qui se passe au-des.vous de la chélive
xxviii INTRODUCTION
histoire racontée par les annalistes. Les peuples ro-
mans, à ce moment où la latinité expirante les aban-
donne aussi bien dans les inslitutionsque dans le lan-
gage, vont ou se transformer en Germains ou assurer,
par des créations à eux propres, leur indépendance et
leur filiation. Je ne parlerai pas ici des instilulions et
de l'ordre féodal où, suivant moi, la part, non pas nulle
mais petite, prise par les Gerniains dans la formation
de la langue, prouve que celte part fui petite aussi,
non pas nulle, dans la formation des institutions; je
parlerai seulement des idiomes. Là, malgré le tumulte
et l'anarchie de la période mérovingienne en France,
malgré le renvers(;mont des Ostrogot hs par les Lom-
bards en Italie, malgré l'invasion et l'établissement
des Maures en Espa<:ne, la vitalité latine survécut, et
organisa. Ce furent des temps non pas de stérilité,
mais de travail spontané et latent. L'épojjue qui suit,
en porte lémuignage. Alois le fruit de l'élaboration com-
mune apparut, et nous voyons que cette intelligence
collective qui résulte du degré de civilisation et de la
somme d'hérédité n'avait été ni désoccupôe ni ifiha-
bi'e. Elle refaisait ses 'r-2''Mimenls. Si, au sortir de la
crise, elle n'avait pu p'éo.irer qu'un pauvre jargon in-
di;^nedeses ancêtres, fi y auiait lieu, historiquement^
d'accuser la défaillance de l'esprit et la dureté des cir-
constances exléiicurcs; mais, bien loin que cette dé-
INTHODUCTION. xxix
clicnnco et ce mallicnr se produisissent, l'âge suivant
mil au service de l'Occident renouvelé les puissants
inslrumenls de connaissance, de lumière et de beaulé^
^uon nomme l'ilalien, l'espagnol et le français. C'est
ainsi que, sur un autre terrain et plus tard, le celtique
ayant péri en Angleterre par l'enbil des Germains et
l'idiome getnianique ayant été à son tour relégué
dans une sorte d'inlériorité par la conquête française
de Guillaume de Normandie, la vitalité civilisaliice
inhérente à la nation vivifia ces éléments disjoints et
confondus et engendra, à partir du quatorzième siècle,
une nouvelle langue littéraire, l'anglais, qui devait te
nir parmi les autres un rang si élevé. Dunslejugemen
qu'on fait des peuples on ne peut pas ne pas compter
les langues qu'ils ont produites, et dans le jugement de
ces langues les œuvres dont elles (mt été les organes,
et, à ce double titre, l'opération qui, au milieu de la
dislocation de l'empiie, au milieu de l'invasion des Ger-
mains cl autres peuplades errantes, au milieu de l'in-
Ironisalion générale des cliefs barbares, aboutit à la
création des idiomes romans, doit être contemplée
connue un grand (ait historique qui atteste le mieux
la puissance de l'hérilage romain, la force organique
de la situation et de l'époque, et les aptitudes inhé-
rentes à de puissantes nationalités.
jcxi INTRODUCTION.
ô. — De la situation de la langue d'oc et de la langue doU
entre les idiomes romans.
Du groupe général des idiomes romans il faut main-
tenant passer au groupe particulier des deux langues
qui s'établirent dans la Gaule. Ce groupement n'est
aucunement artificiel, il est naturel; on ne pourrait
qu'à des points de \ue secondaires grouper ensemble
ie provençal ou le français avec l'italien ou l'espagnol.
Provençal et italien, ou provençal et espagnol, fran-
çais et italien, ou français et espagnol, n'ont que les
caractères romans de commun, ils n'ont rien de spé-
cial qui les rattache l'un à l'autre, de sorte que,
comme on va voir, il y a vraiment, dans les langues
romanes, à distinguer deux faisceaux, l'un ilalo-
hispaniqup.* Taulre franco-provençal. Et ce n'est pas
la géographie qui fait cela ; la géographie seule ne
donnerait que les nuances et passages graduels que
l'on constate en effet dans la transformation de la la-
tinité en allant du centre romain aux extrémités; le
provençal, étant géographiquement intermédiaire
entre l'italien et l'espagnol d'une part, et le fran-
çais de l'autre, a aussi un corps de langue intermé-
diaire; et, ainsi considéré, il ne formerait pas moins
un groupe avec l'italien ou l'espagnol qu'avec le fran-
çais. C'est donc considéré autrement, c'est-à-dire phi-
IISTRODUCTION. xxxi
lologiquement et dans sa grammaire, que les affinités
se montrent plus grandes avec son voisin d'au delà la
Loire qu'avec son voisin d'au delà des Alpes ou des
Pyrénées; afiinités imputables non plus à la condition
géographique mais dépendantes d'une autre cause.
Ce caractère qui, commun à la langue d'oc et à la
langue d'oïl, les sépare de l'italien et de l'espagnol,
est d'avoir des cas; c'est un fait grammatical qui étail
resté enseveli et ignoré dans tout notre passé de lan-
gue et de lettres. A Raynouard revient la bonne for-
tune et l'honneur d'en avoir fait le fondement de
l'étude du provençal, et, par suite, du vieux français;
non pas qu'il l'ait, à proprement parler, découvert,
tirant de l'examen des textes la démonstration de
l'existence de cas ; cette preuve, il la trouva dans des
grammaires provençales qui appartiennent au trei-
zième siècle et qui enseignent cette règle de leur
idiome. Raynouard en sentit l'importance etl'exliuma.
Depuis ce moment, elle est devenue la lumière des
textes; car quels devaient paraître des textes qui sont
écrits en une langue à cas et où l'on ne soupçonnait
pas qu'il y eût des cas ! C'était là la condition de ceux
que leur curiosité portait à ouvrir quelqu'un des pou-
dreux manuscrits : tout ce qui était réellement régu-
larité et correction était pour eux irrégularité et bar-
barie. Que dirait-on du latin si (m\ le lisait sans savoir
XXXII INTRODICTION.
que les llexions sont des cas et que ce n'est point l'ar-
bitraire de l'écrivain ou du copisie qui, en chaque
construction, emploie une désinence plutôt qu'une
autre?
C'est, il est vrai, d'une déclinaison moins riche que
la déclinaison latine qu'il s'agit. La langue d'oc et la
langue d'oïl n'avaient que deux cas, une forme pour
le nominatif et une forme pour le régime. Les choses,
on le voit, ont déchu, mais elles n'ont pas péri cnliérc-
ment; le sentiment des cas a diminué, mais il n'est
pas elfacé; et nécessairement les deiix idiomes possè-
dent nne teinte d'antiquité qui fait défaut à l'italien,
à l'espagnol et au français mo lerne. Si on prend le
type classique pour mesure, le groupe franco-proven-
çal est à un moindre degré de synthèse philologique
que le latin, puisque des six rapports exprimés
par la déclinaison latine il n'a gardé que deux; mais
il est à un plus haut degré que l'espagnol et l'ita-
lien, puisqu'il a deux rapports exprimés par des
cas, tandis que tout rappoi-t de ce genre manque au
grou[)e hispano-ilaliipie. Il y a donc là une position
inleimédiaire : le groupe franco-provençal a attérmô
la déclinaison latine, l'autre groupe n'en a rien gardé.
Le premier est devenu moins latin quant aux décli-
naisons, l'autre a cessé de l'être ; le premier e>t iournd
vers le régime antique dont il a gardé un visible clinî-
INTRODUCTION. xxxiii
non; îc second est lournô vers le rc^gime moderne,
dont il a tout le caraclôre analytique. On a, en fait, la
preuve qu'enlre la complexité syiilliéli<jue du laliu et
la simplicité analytique des langues romanes modernes
il y avait une station oii l'on pouvait s'arrêter : le Ira
vail qui a dépouillé la latinité de ses cas n'a pas été
fait en une seule fois; il a eu des phases et une durée ;
à une certaine époque il en était venu à supprimer
trois cas, le génitif, le datif et l'ablatif, et à en avoir
deux, le nominatif et le régime. C'est à ce point que
la langue d'oïl K la langue d'oc se sont fixées;
quand le mouvement littéraire s'y est fait sentir, quand
la production y a commencé, rien n'avait encore ébranlé
parmi les populations le sentiment d'une telle syn-
taxe, et les écrivains, s'y con'brmant, nous en ont
laissé, dans diimombrables documents, la preuve vi-
vante. Mais il faut bien admeltre qu'une littérature
romane qui écrit en une langue à cas a dû débuter
de borme heure et appartenir aux hauts temps du
moyen âge, de même qu'une langue à cas nous re-
porte aux plus hauts temps de la décomposition latine
et de la recomposition romane.
Cette locution, sentiment des cas^ dont je me sers
quelquefois, si elle a quelque cho^e d'insolite dnns
Tcxpie^sion, est précise dans la signification. Aujour-
dliui, eu parlant notre langue, nous avons, par ccr-
nm INTRODUCTÏOÎI.
taines finales, un sentiment impérieux des nombres,
c'est-à-dire que rien ne peut nous conlraindie à
transporter l'emploi de ces finales et à donner le
sens du pluriel à celles qui sont du singulier, et lé-
ciproquement. Cela est \isible dans l'arlicle le et
les, qui est le grand signe du singulier et du pluriel.
Quant aux noms, la distinction des deux nombres a sou-
vent disparu, tantôt pour l'oreille seulement, comme
dansmère ci mères, tantôt pour l'oreille et l'œil, comme
dans bras. Pourtant quelques noms ont conservé un
pluriel désinentiel, tel est cheval^ chevaux; et, quand
nous disons chevaux, il nous est impossible de l'accoler
avec un verbe au singulier ; notre sentiment de la
langue se révolterait. De môme pour les cas, dans les
langues à cas; avec imperator, imperatoris, imperatori,
imperatorem, imperatore, le Latin le plus illettré éprou-
vait une répugnance à donner à imperator un autre
rôle que celui de sujet, et, dans les autres formes qui
étaient des compléments, son sentiment inné l'avertis-
sait des nuances et des emplois. Ce sentiment devint
plus faible dans le passage du latin, je ne dirai pas
aux langues romanes en bloc, car il a cessé complète-
ment dans l'espagnol et fitalien, mais dans le passage
à la langue d'oc et à la langue d'oïl; là, i! se fixe à deux
cas; le provençal et le français, firent, pour me ser-
vir da même Ibème, des cinq formes désinentielles
INTRODUCTION. xov
deux formes seulement : le premier, emperaire^ empe-
rctclor; le second, emperere, empereur; mais ces deux
nouvelles désinences furent à leur tour obligatoires
comme l'avaient clé les cinq anciennes, et il se cr a le
sentiment des deux cas, successeur atténué du sen-
timent des cinq cas.
A en juger par l'événement, qui est ici le meilleur
analyste, l'aboutissement général des langues romanes
était de parvenir à un état où les cas fussent abolis.
En effet le français ne tarda pas à perdre les siens et à
devenir semblable en cela à l'italien et à l'espagnol.
Ce changement fut complètement terminé dans le quin-
zième siècle. Comparant donc le français du quinzième
avec ritalien et l'espagnol, qui dès le treizième et le
douzième sont dépouillés de ces désinences, on trouve
qu'il est moins ancien que ces deux idiomes; ils
existaient déjà dans un temps où il n'existait pas
encore. Mais, passant au treizième et au douzième
siècle, époques où, comme il vient d'être dit, l'espa-
gnol et l'italien sont sans cas, on trouve que le fran-
çais et le provençal en ont deux; à cette date, en ne
considérant que l'espagnol et l'italien, on voit qu'ils
priment le français moderne, puisqu'ils sont langues
sans cas avant lui, et qu'ils sont primés par la langue
d'oc et la langue d'oïl puisqu'elles ont une déclinai-
çion. Les échantillons de bas 'atin (iui nous sont parve
txn INTRODUCTION.
nus des premiers Icmps barbares semblent montrer
que l'état (le la lalinilc où l'on ne comnjl plus que le
fiominalif el le complément fut universel dans loiii le
domaine roman. Mais d'une part il s'incorpora dans
le provençal et le frança's, d'autre part il s'effaça dans
l'espagnol et l'italien, quiconlinucrent d'une manière
lalenle leur marche vers l'abolilion des cas. Celle con-
dilion distincte so révéla au onzième sié(!le quand on
commença d'écrire; le groupe liispano-ilalique usait
d'im idiome pleinement moderne; le groupe fianco-
provençal, d'un idiome intermédiaire.
Au premier abord, on peut se demander si, au mo-
ment où ces événements de langue se passaient, et en
considéra>^it raboulissemenl universel du roman à l'a-
bolilion des cas, ce n'esl pas le premier groupe qui
est en avance et le second en an ière, c'esl à dire, si
le premier ne s'adaple pas plus tôt que le second à la
nouvelle civilisation el ne témoigne pas d'un dévelop-
pement plus liàlif. Des faits connexes non-seu'cment
ne permettent pas une telle conclusion, mais enccre en
suggèrent une tout opposée. Si, dès le onzième siècle,
la langue italienne, transposant ses destinées, pro lui-
sait Dante et sa Divine comédie, Pèlraïque el ses poé-
sies, Boccace et sa prose, il serait clair qu'à elle
appartiendrait rantèrioiilé d'évolution, et, qu'en Ira n.
cbissaut l'intermédiaire des deux cas, elle s'est mise,
INTRODUCTION. xxxvi,
avant ses sœurs latines, dans la grande œuvre de pro-
duclion romane. Mais il n'en lui rien; Dante, Pélrar
que, Boccace sont encore dans un lointain avenir;
c'est le quatorzième siècle qui les verra apparaître, et
nous ne sommes encore qu'au onzième. Un vaste in-
tervalle reste inoccupé; ce désert est rempli parla
langue d'oc et la langue d'oïl; c'est à elles deux qu'ap-
partiennent les anciennes créations poétiques, non
pas seulement quelques effusions isolées, mais tout
un cycle longtemps inépuisable qui, enfanté par les
gens de Provence ou de France, n'en devint pas moins
un charme pour les esprits au delà des Alpes, des
Pyrénées, du Rliin et de la Manche. En fait et au point
de vue historique, la bonne condition, la condition
féconde, la condition vraiment accommodée aux cir-
constances sociales, fut colle des langues à deux cas
ou langues intermédiaires. Je ne veux pas dire qu'elles
eurent l'avance parce qu'elles étaient langues à deux
cas, je veux dire au contraire qu'elles furent langues
à doux cas parce qu'elles eurent l'avance. Cette organi-
sation d'une demi-latinité, tandis qu'ailleurs la lati
nilé continuait à se désorganiser, est le lémiMgnage
d'un état so( ial qui prend les devants sur le reste de-
rOccidcnt; témoignage en plein accord avec rétablis-
sement du régime féodal qui a toutes ses lacines dans
la Gaule devenue France et qui lut la vraie et grande
xwnii LMRODUCTION.
reconstilutiou de la société après la chute de l'Em-
pire.
Avoir signalé ainsi entre les langues romanes une
différence qui, portant sur un point fondamental de
la grammaire, indique qu'elles s'écartent inégalement
de la latinité, c'est avoir introduit dans cette étude
des notions qui n'y étaient pas. Il en résulte que la
formation des langues romanes n'a pas été tellement
simultanée qu'on ne puisse y apercevoir deux éche-
lons au moins. Ce grand phénomène a eu ses degrés;
et la latinité, se retirant comme un fleuve qui décroît,
a laissé la trace de deux étiages reconnaissables ; de
sorte que, outre l'histoire de leur origine dans le sein
de la latinité, il v avait à considérer l'histoire d'un
développement intrinsèque qui les divisât en groupes
naturels. Dans ce développement, c'est la langue
d'oc et la langue d'oïl, qui ont l'antécédence, contre
l'opinion vulgaire qui attribuait l'antécédence à l'ita-
lien. Puis, cela établi et la perte des cas apparais-
sant en fait comme un terme auquel les langues
romanes aboutissent, l'antécédence passe à l'italien
et à l'espagnol, qui sont langues sans cas avant le
français; et celui-ci, à son tour (il n'est plus ques-
tion du provençal qui meurt avant d'atteindre les
temps modernes), n'acquiert ce caractère que long-
temps après l'italien et l'espagnol. Le diagramme de
INTRODUCTION. xxxu
dùvcloppement du groupo roman tout entier se pré-
sente donc ainsi : la lalinilé qui est le type; le tra-
vail interne qui, la décomposant, donne naissance au
latin moderne ou roman; la conservation de cas dans
un premier sous-groupe; la perte complète des cas
dans le second sous-groupe; et finalement la perte
des cas dans le premier, qui de cette façon se réunit
au second et devient semblable à lui. Si on rélléchit à
ces laits et aux connexions qui prévalent avec tant de
force dans les choses historiques, on verra qu'ils ne
sont pas sans importance pour la connaissance de
riiisloire littéraire des peuples romans et même de
leur histoire politique, et qu'ils sont un des éléments
d'une conception positive et étendue de l'histoire ro-
mane.
i ^ Du français en particulier.
Après le groupe total des quatre langues romanes,
après' le groupe restreint des deux langues à cas,
l'ordre de généralité décroissante conduit à considérer
le français en lui-même et son histoire.
Cette histoire remonte fort haut. Nous avons des
textes du dixième siècle qui prouvent dès lors l'exis-
tence du français; el un trouvère du douzième siècle,
Benoit, nous apprend qu'à la fin du neuvième les Fran-
çais firent en leur langue des vers satiriques à l'adresse
XM. INTRODUCTION^.
d'un comte de Poitiers qui s'était mal conduit dans une
bataille contre les Normands. Ce sont là dos preuves
dinctes; une prouve indirecte d'une grande force,
et qu'il ne faut pas oublier de signaler, est fournie par
les événements qui se passèrent en Normandie. Si,
au moment oîi les hommes du Nord s'emparèrent de
la Neuslrie et s'y établirent, on avait parle dans la
Gaule du Nord un latin tel quel et non lo français, la
fusion des Scandinaves dans la population iieustricnne
créait, là, un accident particulier; et le français, se fai-
sant dans le reste de la Gaule du Nord d'une certaine
façon, se serait fait d'une aulre façon en Neustrie.
s'il avait eu encore à s'y faire. Or le parler ncustricn est
en tout point aussi français que les autres pai lers pro-
vinciaux; il faut donc admeltre que l'occupation Scan-
dinave trouva le français tout formé, et dés lors la supé-
riorilé de nombre du côté des Neuslriens absorba les
envahisseurs sans qu'il en restât à peine d'autre trace
dans la langue que quelques dénominations locales.
Le ncuNiéme siècle, et même, malgré deux courts
échantillons, le dixième, sont des époques toules dé-
pourvues; mais ce n'en sont pas moins des époques de
préparation et de dégrossissemenl. La prouve s'en voit
dès le onzième, bien que la langue se montre encore
rude, pou sure d'elle-même et inhabile; elle s'en
voit surtout au douzième où s'épanouit la fleur de la
INTRODUCTION m
grammaire. Alors le français a lous les caractères syn-
tactiqucs qui lui sont projires, et il eu fait un plein
usage. Comme nous n'avons de ces liauls temps aucun
livre grammatical où les règles soient syslémalisécs et
piesoriles, il est probable qu'il n'y eut rien de sem-
blable, et que dans ce cas aussi la langue se fixa
d'elle-même grâce à ceux qui récrivirent. Voltaire dit
qu'upe langue est fixée quand elle a par devers elle
rusagedebonsécrivains.Celtedéfmilion,enlouspoinls,
est applicable à la langue du douzième siècle. Les bons
écrivains affluèrent, et il en résulta des règles ou, si
l'on veut, des liabitudes d'écrire auxquelles se con-
forma lout ce qui recevait éducation. Les liommcs
d'alors, qui n'eurent point la conscience réflécbie des
mérites de leur langue, en eurent du moins le senti-
ment, par l'emploi qu'ils en firent. Cette demi-latinité,
qui avait conservé deux cas et les facilités inhérentes
aux cas, se prêtait avec grâce et ampleur aux mouve-
menlo de leur esprit. Une demi-latinité n'est point
une petite recommandation. On trouve dans le Dic-
tionnaire philosophique de Voltaire^ au mot langue^ les
préjugés contradictoires qu'inspiraient alors 1 igno-
rance et le mépris de tout le moyen âge : pour lui le
latin est le type, la langue d'oïl est un jargon odieux
cl barbare, le français un langage corrompu sans doute,
mais dans lequel les maîtres de style et la politesse
xui INTRODUCTION.
du dix-septième siècle ont remédié aux vices et aux
laideurs de rorigine. Mais, si le latin est le type
et si s'en écarter est tomber dans le jargon, le français
moderne serait plus entaché que le français ancien,
la grammaire du premier étant plus latine que la
grammaire du second. La vérité est qu'il n'y a ja-
mais jargon là où llorit une riche littérature; ces
deux choses s'excluent. Et pour qu'on ne croie pas à
quelque dire d'une érudition complaisante qui, s'é-
prenant rétrospectivement des choses mortes, y dé-
couvre des beautés qui ne furent jamais connues, je
rappellerai le témoignage contemporain des étran-
gers, pour qui la langue d'oïl eut des charmes et qui,
la préférant plus d'une fois à leur propre langue,
y firent des compositions. Un témoignage contem-
porain et étranger est décisif.
Nous sommes, depuis plusieurs siècles, habitués à
considérer le français comme une langue littéraire-
ment une et dans laquelle les caractères de localité
n'existent pas. Les différences locales qu'on y connaît,
ne servant qu'à l'usage journalier, portent Ja qualifi-
cation de patois. Autrefois c'étaient des dialectes,
c'est-à-dire des idiomes non pas seulement parlés,
mais encore écrits; aucun n'avait Fur l'autre une
primauté qui en fit par excellence la langue com-
mune. On comprend sans peine qu'il en avait été né-
INTUODUCTIO.N. xLin
cessairement ainsi. La reconstitution sociale qui fit
le moyen âge est la féodalité; elle morcela le territoire
en tîefs, et, ne laissant subsister que la suzeraineté
comme unité, créa toutes sortes de souverainetés
comme fractions. Ce fut ce qui soutint, non pas créa
les langues locales ou dialectes ; la création en remonte
plus haut et est contemporaine de la création même
des langues romanes; quand la puissante unité du latin
disparut de la face de l'Occident, la localité se fit sen-
tir dans les grandes régions, ce qui produisit l'italien,
l'espagnol, le provençal et le français, et, dans les pe-
tites régions ou provinces, ce qui produisit les dialectes
de ces langues. L'empreinte locale fut ainsi partout,
vaste comme une région, moindre comme une pro-
vince, toute pelite comme un canton. Ce fut ensuite
l'affaire des centres politiques de créer des centres de
langue littéraire. Ainsi fut-il pour la France. On y re-
connaît quatre dialectes principaux : le bourguignon,
ou langue de l'est; celle du centre; celle de l'ouest, ou
normand; celle du nord, ou picard. Chacun de ces
dialectes, tout en étant de langue d'oïl, qui est le type
général, a sa spécificité, de même que l'italien, l'es-
pagnol, le provençal et le français ont la leur, tout en
étant du lalin altéré et modifié. Dans la dislribution
géographique de ces dialectes, rien n'est fortuit; un
système spontané, naturel, lc> détermine: et. quand
iLiT INTRODUCTION.
il est aperçu, on opcrçoit en môme temps que rien
n'y peut ôlrc déplacé et que les dialectes tiennent,
comme les idiomes dont ils sont les parties, jusle
la place marquée par la loi de dégradation géogra-
phique du latin. Ceci a été amplement développé dans
l'article que le deuxième de ces volumes contient sur
les patois.
Dans ce qui précède, je me suis servi de termes qui
pourraient faire illusion et suggérer une fausse idée.
Le dialecte, langue particulière, y est opposé ù la lan-
gue générale présentée comme type; et il semblerait
dès lors, ou bien que ces dialectes procèdent de ce type,
ou du moins que ce lype leur est coexistant et les do-
mine; or, non-seulement il n'y a point de dérivation ou
succession allant d'une langue générale au dialecte,
mais encore le dialecte seul existe ; c'est nous qui, ré-
trospectivement et avec les dialectes, faisons un lype
de langue auquel nous les rapportons. Les dialectes
d'une contrée, la France du Nord, par exemple, se
ressemblant plus entre eux qu'ils ne ressemblent au
provençal, à l'italien ou à l'espagnol, nous donnons à
celte ressemblance le nom de langue fi'ançaise, ou,
pour mieux dire, cette ressemblance fut de tout temps
assez frappanle pour que Tabslraction que nous taisons
ait été faite et que le nom de langue française se soit
de très-bonne heure imposé à tout ce qui s'écrivait
rtîTRODUCTION. xlt
soit en normand, soit en picard, soit on langnjrc du
ccnlic. Ili. toriquomcnl aussi la succession est allée des
dialectes à une langue commune : la centralisation
progressive du gouvernement et la création d'une ca-
pitale donnèrent l'ascendant à un des dialecles, non
sans de fortes et nombreuses influences de tous les
autres sur celui qui triompha.
Tel était lélal du français aux douzième et treizième
siècles : partage entre des dialectes égaux de naissance
et égaux en droits, et littérature riche en œuvres di-
verses, surtout en œuvres d'imagination et de poésie,
et satisfaisant pleinement au goût non-seulement de la
Fiance mais de l'Occident tout entier. Ce n'était pour-
tant qu'une phase qui allait passer. Je ne parlerai pas
ici de la raison extrinsèque qui, donnant la prépondé-
rcnce à la royauté sur la féodalité, à l'élément géné-
ral sur rélémenl local, effaça les dialectes; je parleiai
seulement de la raison inli inséque. Le résultat prouve
que les langues novo-latines, allant jusqu'au bout de
leur transformation, devaient perdre tous les cas; or
le français en avait conservé deux, il était donc menacé
dans sa constitution intime; et il aurait fallu des cir-
constances bien particulièrement favorables pour que
celle organisation délicate continuât de vivre et de se
développer dans un milieu qui lui devenait de plus
en plus inclément. (><s circonstances ne survinrent
XLvi INTRODUCTION.
pas; loin de là, dans le quatorzième siècle, avec la
dissolution du régime féodal, avec l'insurrection des
communes et les désolations des guerres étrangères,
elles furent les plus propres à favoriser la crise intes-
tine, toujours imminente, qui devait porter la langue
française au même niveau grammatical que les lan-
gues ses sœurs. Aussi est-ce la dernière moitié du qua-
torzième siècle et le commencement du quinzième qui
furent les témoins de la suppression des cas ; pendant
quelque temps la langue hésite entre la tradition qui
la retient et le nouveau régime qui s'empare d'elle;
les cas reparaissent çà et là, tarjtôt bien appliqués,
tantôt mal appliqués; mais, évidemment, le sentiment
s'en perd, et bientôt celte parenté exceptionnelle avec
la latinité, ce caractère de demi-syntaxe latine s'efface
entièrement. On a, dans cet événement véritablement
curieux et important, une image en petit de la dissolu-
tion qui du latin lit le français et les autres idiomes
romans; on peut, là, étudier de texte en texte la dé-
suétude qui frappe peu à peu les finales significatives.
Ce qui, dans le passage du latin au roman, n'est pas
consigné dans les monuinenls éci'its, puisque rien d'é-
crit en langue vulgaire ne remonte aussi haut, est ici,
dans le pnssage du français ancien au français mo-
derne, consigné dans les livres et les pièces qui éma-
nent de In péi'Mc de transformr.tion. Cette révolution
INTRODUCTION. xlviî
secondaire est diminiitive sans doute, mais elle est
pleinement de même nature. Des deux côtés, on con-
state des manquements contre une grammaire qui
s'oublie et des conformités à une grammaire qui com-
mence et qui n'a encore qu'une autorité naissante; à
ce point de vue, la langue de la fin du quatorzième
siècle et du quinzième, qui déplaît par la confusion des
formes, par l'inintelligence des finales et par les irré
gularités, devient objet d'étude, à l'effet de compren-
dre non-seulement ce qui advint alors, mais aussi ce
qui advint anciennement dans une période plus ob-
scure, dans un changement plus radical.
Il ne faut pas borner la comparaison à la désorgani-
sation, il faut l'étendre à la réorganisation. Si une
vitalité puissante, qui de cet événement faisait une
transformation, non une dissolution, n'avait pas
animé le corps qui subissait dans la langue un aussi
grand trouble, les ruines grammaticales se seraient
amoncelées, et le vieux français, au lieu de se changer
en français moderne, se serait évanoui en patois. Ceci
n'est point une hypothèse; Texemple est à côté; la
langue d'oc, qui était, comme la langued'oïl, à deux cas,
a, elle aussi, changé de grammaire; du moins c'est ce
qu'on voit dans les patois qui lui ont succédé; m.ais
elle a en môme temps changé sa brillante existence
contre les obscures fonctions d'un parler provincial :
xmn INTRODUCTIOÎÎ.
la vilalilà fît défaut à celle sociclè qui, durant son au-
tonomie féodale, avait eu de si heureux deslins, et dont
la lillérature s'était fait écouler de tout l'Occident;
Vabsorption politique que les circonstances amenè-
rent ne permit aucune transformation ultérieure, et
mit fin à l'histoire de la langue d'oc. ïl n'en fut pas de
même du français : les oirconslances lui préparaient
une plus longue hisloire, une histoire de durée jus-
qu'à présent indéfinie, et des lors il se régularisa dans
les conditions qui lui étaient faites. Entre la double
finale que les deux cas assignaient a chaque mot, il
choisit celle qui lui convint le mieux; il oublia la
vitîille syntaxe, apprit la nouvelle; et, des le seizième
siècle, il reparut dans la lice, prêt à suffire à loulcs
les exigences de la poèriieeldc l'imagination.
Le mot d'iiisloire appliqué à une langue n'est point
une expression métaphysique el à laquelle un sens
conventionnel soit attribué pour s'entendre. L'essence
de l'histoire est beaucoup moins dans des événements
qui se passent, que dans des mutations qui s'en-
chainent. Ici, quoi de plus enchaîné, quoi de plus ré-
gulier, quoi de plus histoiiquc que les mutations qui
viennent d'ctie signalées? D'abord c'est la phase de
ibimalion latente et de végétation; le lutin, comme
un grai.d arbre dont le tronc est liappéde mort, se
dépouille peu à peu de ses l'cuilles el de ses rameaux,
INTRODUCTION. xr.ix
mais rînclémence mortelle n'en atteint pas les racines
plongées dans le sol ; de ces racines il sort des rejetons
vigoureux, qui, vienne le temps, seront des arbres.
Ce temps arrive : et le français, pour ne parler que
de lui, est en pleine sève et vigueur au douzième siècle.
Vus à longue distance, les siècles ne paraissent plus
que des moments; et en effet ce moment, malgré k
nombre des productions, malgré la fortune dont elles
jouissent, passe rapidement, et l'âge de la décadence
succède. La décadence pour une langue, c'est la con-
fusion de sa grammaire et l'emploi, dans un système
qui commence, de formes qui appartiennent à un
système finissant. Un tel spectacle de décadence se
présente dans l'âge intermédiaire, entre la régulnrilé
archaïque des hauts temps et la régularité moderne des
temps postérieurs. Mais le désordre s'arrête, la con-
fusion se démêle; ce n'est point pour ou contre le
système de la vieille langue qu'on agit ; ce système, on
ne le connaît plus, il a péri sans retour dans la transi
tion • c'est contre l'anarchie d'interrègne entre la ruine
de cet ancien pouvoir et l'établissement d'un nouveau
pouvoir grammatical. Au quinzième siècle l'interrègne
a cessé, l'anarchie est vaincue, et le français mo-
derne entre dans sa pleine existence. Donc dans cette
longue histoire est un nœud qui la partage naturelle-
ment en deux périodes; en l'une la langue est ar-
i INTRODUCTION.
chaïque et a deux cas; en l'autre elle est moderne et
n'en a pas.
Ainsi à côté du changement qui désorganise, et qui,
s'il agissait seul, ne laisserait que des débris sans rap-
port et sans cohésion, est un autre changement qui
organise, et qui, s'emparant de ces débris, leur in-
spire un souffle de vie. J'insiste sur ce point ; car la
considération s'en étend bien au delà de la langue,
elle atteint toutes les choses sociales et politiques;
seulement, dans la langue, elle est apparente, et le
degré de désorganisation et de réorganisation est coté
par les textes et les formes qui en sont autant d'é-
chantillons successifs. 11 n'est pas bcsom, comme dans
les institutions, d'une interprétation qui fasse voir
comment ce qui cesse d'avoir vie poUtique est rem-
placé grdce à un travail de croissance et de vivification,
quand toutefois il y a vivification et croissance, car je
ne veux pas dire que tous les ordres sociaux en soient
susceptibles, j'irais beaucoup au delà des faits et de
ma pensée ; il est des sociétés en qui cette vertu de
croissance, ou n'existe pas de soi ou est étouffée par
les circonstances. Voyez l'empire ottoman; depuis
plusieurs siècles, la croissance et la vivification n'y
ont plus de part ; le travail de désorganisation y est
seul actif, et la réorganisation n'y est plus possible
que par une influence directe ou indirecte de l'Oc-
INTRODUCTION. T.i
cident. Mais, dans l'histoire désormais ongue et
toujours enchaînée que l'on parcourt depuis la ci\i-
iisation grecque jusqu'à la nôtre, à toutes les époques
favorables ou inclémentes, la vertu qui répare, et
qui de l'existence antécédente tire une existence plus
développée, s'exerce avec une pleine vigueur; l'as-
cendant s'en maintient, et quand la Grèce subju-
gue par les forces de l'esprit Rome victorieuse par
les forces du corps, et quand Rome à son tour laisse
échapper son sceptre, et quand le système féodal se
dissout et quand les révolutions modernes commen-
cent. Ce sont là de grandes choses historiques, bien
complexes et de difficile analyse; mais une petite
chose, petite par rapport à l'ensemble, je veux dire la
langue, nous offre cette analyse toute exécutée et ac-
complie; et celui qui prendra la loupe philologique
verra, comme dans un laboratoire de physiologiste,
les expériences se faire et les phénomènes s'expliquer.
Les langues, étant des organismes, ont un principe
interne qui, indépendamment des circonstances ex-
ternes, en commande les modifications. Ceci me per-
met d'ajouter un trait à la définition qu'au début j'ai
donnée de l'histoire des langues et d'en déterminer le
sens plus précisément que je n'aurais pu faire alors.
Employant un terme qui depuis longtemps s'est étendu
du domaine médical dans la jangiie commune, et qui,
ti( INTRODUCTION.
en raison même de son origine en ce domaine, con-
vient particulièrement là où il s'agit d'orgaiiisinc, je
dirai que les langues ont des crises^ primaires ou se-
condaires, grandes ou petites. J'en signale d'abord ici
deux primaires ou grandes, c'est celle qui du latin a
fait les langues romanes et celle qui du français ancien
a fait le français moderne. Dans ces deux cas princi-
paux, le phénomène est tellement éclatant, que la
lumière s'en projette sur le cours subséquent de la
langue, et fait comprendre que ce qui se passe là en
grand se passe en petit dans des mutations moins pro-
fondes, mais réelles aussi et effectives. Dès lors on apei>
çoit deux crises secondaires, celle qui adapta la lari
gue du seizième siècle à la pensée et à la sensibilité du
dix-septième, et celle qui de nos jours, au dix-neu-
vième, exerce sur notre langage une influence éner-
giquement néologique.
Maintenant, qu'est en soi une pareille crise? Com-
ment faut-il la concevoir? comment se fait-il qu'elle
arrive et pourquoi la langue une fois fixée ne persisle-
t-elle pas, satisfaisant aux hommes futurs, comme
elle a satisfait aux hommes passés? Poser cette ques-
tion c'est faire un pas et aller du fait tel qu'il est aux
conditions qui le déterminent. Je définirai donc la
crise de langue un désaccord que le temps amène en-
tre la langue fixée par l'usage et par l'écriture en un
INTRODUCTION. i.ni
certain moment et l'esprit des hommes qui la parlent
et dont les modes de comprendre et de sentir chan-
gent incessamment. Ainsi, au début de la période ro-
mane, quant au latin, sans parler de la langueur qui
le saisit après son époque classique et qui ne fut se-
couée un moment que par le néologisme chrétien, il
est évident qu'il se trouva dans le désaccord dont je
paile; le christianisme établi, les barbares mêlés ou
maîtres dans la population, et la féodalité s'organisan^
ne permettaient plus que cette langue se conservât
dans son intégrité ; l'esprit du monde étant changé,
l'esprit de la langue changea ; un immense néologisme
prévalut ; il est vrai que la gravité des circonstances
sociales accrut la gravité des sacrifices, mais une part
de sacrifices était inévitable, comme une part de ré-
novation. De même au quatorzième siècle pour le
français en particulier. Alors les événements étaient
très-considérables, je ne parle pas des guerres ou ba-
tailles, ni des poursuites politiques, je parle des évé-
nements sociaux, de ceux qui ruinaient l'ordre féo-
dal. Là encore un désaccord existe entre la langue
fixée par le douzième siècle et l'esprit des hon>mes; un
raccord devient nécessaire, et ce raccord est le fran-
çais moderne. De la même façon se fit la langue du
dix-septième siècle; les guerres de religion finies, la
puissance royale accrue, la cour établie ainsi que les
Liv INTRODUCTION.
cercles des beaux esprits, le mode de penser et de
sentir rendit conforme à soi le mode de parler; de là
ces modifications louées comme pureté, blâmées aussi
comme restrictions à une liberté qui n'était pas sans
mérite. Mais, quoi qu'il en soit de ces louanges et de
ces regrets, l'élégance et la règle prévalaient, s'impo-
saient, et la langue en reçut l'empreinte. Ce fut une
crise encore, c'est-à-dire un désaccord entre la pensée
changeante et la langue fixée qui, de nos jours, provo-
quant toutes sortes d'ébuUitions, a fini par modifier
la tradition. Blâmé ou loué, le style de nos temps
diffère de celui des classiques ; bien des éléments ont
été refondus, un notable déplacement de locutions et
de mots s'est opéré; ce qui se disait ne se dit plus ou
ne se dit guère; on dit ce qui ne se disait pas, mais
aussi que de choses ont passé sur la langue ! Les révo-
lutions, les sciences, l'histoire, les fusions de peuples,
les littératures étrangères, n'avaient pas laissé la pen-
sée commune dans le point marqué par un tout autre
état de société et d'esprit. Dans la langue le phéno-
mène n'est pas autre que dans les institutions poli-
tiques. La langue est une sorte d'institution se fixant
par toutes les conditions qui fixent un état social. Mais
ce qui est fixé est immobile, et ce qui fixa est mobile.
De là les nécessités qui interviennent de temps à autre
pour rétablir un accord qui ne peut jamais rester bien
INTRODUCTION. vf
longtemps détruit. L'auteur de l'Art poétique des La-
lins a dit que la déchéance frapperait ce qui est pré-
sentement en honneur, et que l'honneur reviendrait
à ce qui e^t.en déchéance. Il fut trompé par cette an-
titlièse et par la vue imparfaite qu'on avait alors du
cours des choses humaines. La déchéance vient à ce qui
fut en honneur, sans que l'honneur revienne à ce qui
fut en déchéance ; ce sont des dépouilles rejetées pour
nétre plus reprises. Mais il est vrai que la tradition
demeure au milieu de tous les changements, et que
par elle la langue tient aux plus hautes antiquités de
la race humaine, pendant que la rénovation effeuille
incessamment les rameaux du tronc vénérable.
5. — Conclusion
On a remarqué depuis longtemps que le développe-
ment littéraire des nations dépend étroitement de leur
état social et des phases successives de leur civilisation.
Il faut maintenant ajouter une dépendance de plust
celle qui appartient à la langue, celle que Toulil a né-
cessairement sur l'œuvre produite. De quelque façon
que l'on se représente la cause des phases littéraires,
il ne sera indifférent ni à leur caractère, ni à leur évo-
lution, que la langue ait été dans tel ou tel état, em-
bryonaire ou développée, en un moment de crise ou
fixée. Une analyse attentive vérifiera ces connexions
LTi INTUODUCTION.
dans le long parcours des huit ou neuf siècles de pro-
duction qui font l'histoire de notre langue. On peut en
résumer ainsi les points principaux :
L'origine, comme celles des autres langues roma-
nes, en est cachée au sein des premiers siècles qui
suivent l'invasion et l'établissement des barbares sur
le territoire romain. La latinité, telle qu'on la voit à
la fin de l'empire, marchait manifestement vers un
changement profond ; l'immixtion germanique rendit
cette rénovation moins régulière qu'elle n'eût été;
mais moins de régularité ne change rien au fond; et,
quand même la dissolution de l'empire eut été latine,
non barbare, faite par les gens du sol, non par les
étrangers, des langues novo-latines ne s'en fussent pas
moins produites. Cela montre la connexion entre l'i-
diome qui s'éteignait et les idiomes qui naissaient et
lie l'histoire des langues nouvelles à l'histoire de la
langue ancienne.
Le français ne rejeta pas d'abord complètement les cas
du latin; sur les six, il en conserva deux, le nominatif
et le régime. Ce caractère, qu'il partage avec le pro-
vençal et qui n'appartient ni à l'espagnol ni à l'italien,
constitue un degré très- digne d'être noté dans l'évolu-
tion qui engendra les langues modernes au sein de la
latinité.
Il n'y a aucune erreur à reporter au onzième siècle
INTRODUCTION. lvi
les premières compositions en langue française.
A-inii, en comptant le siècle où nous sommes, voilà
neuf siècles sans interruption pendant lesquels celte
langue sert à l'expression écrite de la pensée; une
aussi haute antiquité est contemporaine de l'origine
des choses modernes, alors que, Rome définitivement
écartée, les barbares définitivement classés, l'ère féo
date commence; ce qui est le vrai point de partage
d'avec l'antiquité.
A cette haute époque, de même qu'il n'y a pas dans
la demi-latinité une langue commune qui soit l'origine
de l'italien, de l'espagnol, du provençal et du français,
de môme, dans le français, il n'y a pas une langue
commune qui soit l'origine des différents parlers pro-
4nciaux. Tout se forme par voie de régions et de dia-
lectes. Ce n'est point une langue centrale qui donne
naissance aux dialectes; ce sont les dialectes qui don-
nent naissance à la langue centrale. Alors les dialectes
ont tout autant d'autorité l'un que l'autre; chaque
homme écrit comme il parle dans l'idiome de sa pro-
vince. Cela, dans la langue, représente exactement les
circonstances féodales.
Au quatorzième siècle un grand changement s'opère,
le \ fiançais laisse tomber les deux cas qu'il avait jus-
qu'alors retenus de la latinité, et se fait semblable à
espagnol et à l'italien. On peut dire qu'alors il devient
tnir INTRODUCTION.
vraiment moderne ; l'exception latine et archaïque qu'il
présentait disparait, la syntaxe se modifie; et les con-
structions analytiques remplacent les constructions
synthétiques qui dépendaient de l'usage des deux cas.
Le quatorzième siècle est aussi le témoin d'un grand
changement, moins dans les formes grammaticales que
dans l'état politique de la langue, si l'on me permet
cette expression. Les dialectes perdent leur autorité et
descendent au rang de patois; sur leurs débris se
forme une langue centrale et littéraire, hors de laquelle
on ne peut plus écrire et s'adresser au pays tout entier.
C'est donc sans cas et sans dialectes que la langue
française franchit le quinzième siècle, le seizième et
arrive au dix-septième. Là, elle reçoit de la part d'une
société élégante et de beaux génies quelque chose d'a-
chevé, et pendant quelque temps on la croit fixée.
Mais une langue n'est ni ne peut être jamais ùxée,
La production des nouvelles choses et l'usure des an-
ciennes ne le permettent pas, et un nécessaire néolo-
gisme de mots et de tournures qu'il faudrait seule-
ment raccorder avec la tradition se manifeste claire-
ment dans le dix-neuvième siècle.
Telles sont les phases de celte longue histoire de
neuf siècles, tout y est enchaîné, tout s'y succède par
voie de filiation. Les nioditications qui surviennent
sont produites par des causes organiques inhérentes à
INTUODUCTION. tix
l'esprit des hommes qui parlent la langue et à cette
langue qui est parlée par eux. Les perturbations ex-
trinsèques, qui sont effectives sans doute, n'ont qu'une
action restreinte et n'empêchent pas les événements
grammaticaux de se produire. Les événements gram-
maticaux; ce mot n'échappe pas à mon insu de ma
plume, il sera la conclusion de cette introduction, car
il rappelle que les langues ont des événements, que
ces événements en font l'histoire, et qu'ils se lient de
toutes les façons au développement social, politique,
littéraire des peuples-
1
nisTomE
LA LANGUE FRANÇAISE
I
DE LtTYîIOLOGIE ET DE LA GRAMMAIRE FRANÇAISE.
DE LA GRAMMAIRE ANCIENNE ET DES REGLES POUR CORRIGER LES VIEUX
TEXTES EN LANGUE d'oÏL,
Un titre a été nécessaire pour faire saisir l'enchaî-
neincnt des différentes parties du travail qui va suivrr
et qui, ne comprenant pas moins de douze articles, a
pour texte cinq ouvrages ^ Sans doute ces ouvrages y
* 1°LeXIC0N ETYMOI.OGICUM LIXGUAUUM ROMANAUUM, ITALlCiE, IIISPANIC/E, GAL-
Lic^, par Fiiedcricli biez. Dorin, A. M ircus, 1855, l vol. in-8.
2" La LANGDE FRANÇAISE DANS SES RAPPORTS AVKC LE SAN^CHIT ET AVEC LES
AUTRES LvNuuEsiNDo-Ei'ROPÉENNEs, par Louîs Dolatre. Paris, Didut, 18j4,
t. J«% iii-8.
5° liuAMMAiRE HE LALXNGDE D*oiL, OU grammaire des dialectes français
aux douz-ième et t'eiz'ème siècles, suivie d un glossaire contenant tous
les ihois de l ancienne langue qui se trouvent dans l'ouvrage, par
G. F. Burguy. Berlin, F. îsclineider, t. I", 18 >3; t. U, IcSSi.
4° Guillaume d'Ouange, Chansons de geste des onzième et douzième
siècles, publiées pour la première fois et. dédiées à S. M. Guillaume III,
roi des Pays Bas. par M. W. J. A. Jonk-bliet, prolesseur à la Facullè
de Griiiiing:«ie. La Haye, Nylioiï, 185i, 2 vol. in-8.
5» ALTFiuNïŒsisciiE LiELLu, e!c. [CUaustus en vieux français, corri-
i
■1 ÉTYMOLOGIE.
sont analysés cl examinés; mais par ces analyses et
par ces examens se constitue im fond général, suffi-
samnicnt indiqué et caractérisé parce litre: à savoir
Télymologie, l'ancienne grammaire, et la correction
des vieux textes en langue d'oïl. D'ailleurs, de brefs
sommaires, accompagnant chaque article, noteront
ce qui y est renfermé en particulier.
ScMMAinE DD PREMIER AUTicLE. {Joumal des Savauts, avril 1855). — Cet
arliclo est desliiu' à des remarques <;(''iu'ralcs, sur TrliKlo <lc la l;iiij;ne
française ancioimo ou lanf^ue d'oïl La langue d'oïl, celle de la IVovenoe
eu langue d'oc, lilalien l'L ropp:if;nol sont des langues sœurs qui ont
été produites parallèliMnenl par la décomposition du latin. Cclli! l'or-
mation a suivi, sur une aussi vasie élcndue de pays, des procédés tout
à lait an.dogues; analogies dont l'étendue et la régularité écartent les
préjugés tradilionnelj sur la liarbaric qu'on y suppose. Imporlauce
d'étudier en un temps liislorii|ue, comme on le peut ici, la l'ormalion
d'une langue. Graunnaire de la langue ancienne; elle a des cas; elle
est plus régulière et plus analogue que celle du Irançais moderne.
Rùlc que l'accent latin joue dans l'élude de rélymologic. Formalion
des vers, non d'après le principe classique de la quantité qui est aban-
donné, mais d'après celui de l'accent. Ce qui éclate à celte liante pé-
riode, c'est, d'une part, la force de production qui crée une langue et
une poésie adaptées aux nouvelles circonstances, et, d'antre part, la
gétu'ralilé et la régularité de ce travail qui élend ses procédés sur
l'Italie, l'Espagne et la Gaule.
11 fut un temps, notamment au dix-septième siècle,
où les monuments anciens de noire idiome étaient
toml.'és dans l'oubli le plus profond. Sous la forte im-
pulsion de la Renaissance, et dans l'orgueil légitime
Çce^ et expliquées, auxquelles des comparaisons avec les chansons en
provençal, Cïi vieil italien et en haut allemand du înoyen âge, et un
gmsaire en vieux français sont joints), par lid. MatUner. Ber'in,
l;ui»ini!ir. 185.), 1 vol. in-y.
GRAMAiAIP.E. ConRECTION DES TEXTES. 5
inspiré par les chefs-d'œuvre qui succédèrent, on re-
nonça sans peine à se croire issu du moyen âge, et
l'on préféra pour aïeux les admirables modèles de
Rome et de la Grèce. La conscience se serait révollée
si, dans l'ordre religieux, la descendance eût été rat-
tachée aux idolâtres, qui avaient persécuté l'Église
naissante, et que l'Église triomphante avait anathé^
matisés ; mais l'esprit ne se serait guère moins révolté
si, dans l'ordre littéraire et scientifique, la filiation
eût ét^ comptée à partir du moyen âge. De la sorte, on
scindait le développement total : une part en était
rapportée, comme cela devait ôlre, à la tradition non
interrompue des âges intermédiaires; l'autre part était
ramenée à des origines plus lointaines, sans égard pour
un passé dont on croyait n'avoir aucun compte à tenir.
Toutefois, malgré ce dédain oublieux, rien ne pouvait
effacer une trace ineffaçable du travail antérieur ;
c'était la langue qu'alors on parlait et que nous par-
lons encore. Celle-là, du moins, émanait, sans aucun
doute, de celte période de confusion et d'obscurité de
laquelle on détournait le regard, mais où, manifeste-
ment, les choses nouvelles s'étaient préparées et com-
mencées. Il fiiut bien confesser que notre idiome et
celui des Provençaux, ainsi que l'italien et l'espagnol,
sont une transformation, une corruption, si Ton veut,
du latin. De ce côté, nous tenons étroitement à notre
souche, et, pour me servir du langage du poëte,
. . . documenta damus qua simus origine nati.
Mais peut-être cette origine n'est-ellc pas tant à dé-
daigner, et poul-étrey a-t-il lieu de constater, dans co
I ETYMOLOCre
renouvellement, plus d'ordre et de r(^giilaril6 qn'onne
le suppose d'ordinaire; tout au moins, il est impos-
sible de n'ôtre pas singulièrement frappé de la gran-
deur du phénomène. Le latin , par les armes, par
l'adminislraiion , par les lettres, s'était emparé de
rilalie, où il était né dans un coin, de l'Espagne et de
la Gaule ; au delà de ce domaine, il avait échoué, n'en
tamant ni la Grèce ni l'Asie, ne luisant quelques pro-
grès en Afrique que pour en être chassé, et n'ayaTit
pas eu le temps de s'imposer à la Bretagne. Maisj dans
les deux péninsules et dans le pays entre les Alpes et
le Rhin, il fut pleinement va'nqucur des idiomes na
tionaux. Il supplanta le grec élans la Grande-Gièce,
l'étrusque dans l'Étrurie, le gaulois dans la Gaule ci-
salpine; des Irois langues que César signale dans la
Gaule transalpine, il ne laissa subsister que l'armori-
cain, relégué en un coin sur le bord de la mei, comme
il ne laissa, en Espagne, de l'ibérien que le basque, re-
tiré sur les deux versants des Pyrénées. Ce fut une
œuvre immense d'assimilation qui ne devait plus se
défaire, quelque fragilo qu'elle piit paraître, quelque
violents que fussent les assauts qui allaient survenir.
Et ils ne tardèrent pas : à peine était-elle achevée que
commença la ruine prévue par Tacite, quand, s'aper-
cevant que les destins de l'empire allaient à leur dé-
clin, il souhaitait que, pour le salut de Rome, la dis-
corde fût ctsrnelle entre les peuplades germaniques.
Les barbares s'épandirent sur la Gaule, sur l'Italie, sur
l'Espagne, apportant tous les dialectes qui se parlaienl
au delà du Rhin. Et pourtant le tronc latin résisla ; et,
lorsqu'une influence plus favorable eut remplacé ce
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 5
Ilivor qui avait disperse au loin tout l'honneur du
feuillage, il se couvrit peu à peu de fleurs et de
fruits. Ses racines môme s'enfoncèrent plus profondé-
ment dans le sol, et, d'exotique qu'il était pour l'Es-
pagne et pour la Gaule, il devint fmalcment acclimaté
et indigène.
Avant toute donnée sur ce grand événement, on
aurait pu facilement supposer que Tirrégularité fut
extrême, et que le hasard seul se chargea de détermi-
ner les nouvelles langues qui naissaient. Comment
croire que des éléments aussi désordonnés reconnaî-
traient jamais quelqueordre? Celaient, ce semble, les
atonies d'Épicure lancés dans l'espace vide, sans grande
chance de se rencontrer et d'entrer en des combinai-
sons générales. Ici s'établissaient lesOstrogolhs, là les
Vi^igoths et les Sucves, plus loin les liourguignons,
ailleurs les Francs. Ils campaient sur des terres qui
n étaient pas plus semblables qu'eux-mêmes ; la Gaule,
l'Espagne, 1 Italie conservaient des marques de leur
individualité, ne fût-ce que par le climat, les produc-
tions naturelles et les races d'hommes. En cet étal, il
semblait que les tendances anarchiques, en fait de
hmgnge, ne devaient avoir aucun terme ; il semblait
que la langue allait se décomposer de mille manières ,
et que, quand enlin la crise serait piissée, il y aurait
au anl de systèmes que de villages, que de villes, que
de populations. Eu d'autres termes, les déclinaisons
des noms, les conjugaisons des verbes, les formations
des adverbes, les règles de la syntaxe étaient menacées
de prendre toutes sortes de du*eclions ; et pourtant il
n'en fut rien : les influences dispersives ne prévalurent
6' ÉlYMOLOGIE.
pas. Grand fait qui montre, môme en une telle pertur-
bation, que les conditions antécédentes d'une société,
et surtout d'une vaste société, ont une force coercilive
qui pose des limites, resserre les écarts et détermine
le sens des mutations inévitables.
Au moindre coup d'œil jeté sur les quatre principales
langues romanes, on en découvre les analogies intimes
et profondes. Non-seulement elles firent leur fond du
vocabulaire latin et de la grammaire latine ; ce qui
prouve que, quant à la langue, la situation fut assez
dominée pour qu'en Italie, en Espagne, en Provence
et en France, ce vocabulaire et celte grammaire aient
imprimé leur cacbet; mais la conformité ne s'arrête
pas là, et, pénétrant plus loin, elle se marque même
dans ce qui s'écarte du latin et clans les innovations
auxquelles le nouveau parler est contraint. Ainsi la
plupart des mots germains qui ont été incorpor'és ont
passé simultanément dans les quatre langues. Hclm
a donné le français hcuime, le provençal elme^ l'italien
eîmo, l'espagnol yelmo; brandi donné l'ancien français
brand, épée (d'où brandir)^ le provençal tra/t, l'italien
brando (il manque en espagnol); lyar a donné (juerre^
provençal et italien <yM(?rra, espagnol (juerra ou cjerra;
schmelzen a donné émail, provençal esmaut, italien,
smalto, espagnol esmalte ; schnell^ rapide, a donné
ancien français et provençal, isuel^ italien snello (man-
que en espagnol); hring, cercle, adonné harangue, pro-
vençal arengua, italien aringa, espagnol arenga; lier-
berge didonné auberge, \)vo\ençi\\ alberc, italien albergo^
espagnol albergue. je m'arrête à ce pelil nombre
d'exemples, mais on nie qu'à poursuivre cette recber-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 7
che, et Ton verra que la plupart des niols tudesques qui
ont passé le Rhin sont coininuns souvent aux quatre
langues, ou bien à trois ,ou bien à deux, et que rare-
/nent ils n'appartiennent qu'à une seule d'entre elles.
Cette tendance à la conformité s'observe ailleurs que
dans les emprunts laits à l'allemand. Le latin n'est pas
toujours entré, si je puis ainsi parler, tout droit dans
les langues romanes, et plus d'une fois c'est avec un
sens détourné qu'il s'y est impatronisé. !1 y avait,
dans la langue de la cuisine, ficatnm signifiant un foie
d'oie engraissée avec des figues; eh bien, pour les
quatre langues sœurs, ce mot, perdant ce qu'il avait
de spécial et s'ennoblissant , a pris la place de
jecur ^ sous la forme de foie, provençal feUje ^
italien (eijato , espagnol hUjado. Calumniari signi-
fiait , dans la bonne latinité, chicaner en justice,
accuser à tort ; daris la basse latinité primitive, qui
paraît l'intermédiaire entre le latin et les lan-
gues romanes, il a pris le sens de provoquer : en
vieux français, c]ialen(jei\ perdu pour le français mo-
derne, mais conservé dans l'anglais, qui a hérité de plus
d'un de nos anciens mots, to challemje ; en provençal,
calonjar ; en vieil italien, calognare ; en vieil espagnol,
calonjar. Talentum^ qui voulait dire un poids, une cer-
taine somme d'argent, avait déjà chez Fortunatle sens
de quantité ; dans les langues romanes, talent, talen^
talento^ talante^ ont signifié désir, volonté, sens au-
jourd'hui modifiés dans quelques-unes. Je sais que
l'étymologie détalent est controversée, que quelques-
uns le tirent de OéXeiv, 5 quoi répugne la forme du
mot, et que d'autres le font venir du celtique toil, vo-
8 ÉTYMOLOGIE.
lonté. Quoi qu'il en soit, ce mol n'en est pas moins
commun aux quatre langues, cl celle communauté est
une laisou pour admettre une dérivation plutôt latine
que cellicjue.
C'est giâcc à ces tendances connexes que l'article,
qui s'est introduit dans les qualie langues i omanes, a
été, dans toutes, lire du pronom latin ille. De la môme
façon, dans aucune, le neutre n'a subsisté, et elles se
sont réduites au masculin et au féminin. La conju-
gaison, en ce qu'elle a de dissemblable de la conju-
gaison latine, est également caractéristique; toules
quatre ont ce temps passé qui est composé du parti-
cipe passif avec le veibe avoir : j'ai aime., ai amat, ho
amato^ lie amado. Le conditionnel, qui manque au la-
tin, existe dans toutes les quatre : f aimerais^ amaria,
amerei^ amara ou amaria. Je termine ces exemples par
une concordance véritablement frappante, c'est celle
de l'adveibe. L'adverbe latin ne suggéra rien qui con-
vînt; la terminaison en ^, comme male^ ou en ter,
comme ]irndentei\ ne trouva pas à se placer, sans doute
parce que, le sens de ces désinences étant complète-
ment [)erdu, l'oreille et l'esprit cherclièrent quelque
cliose de plus significatif. C'est le mot meiis qui, dans
les quatre langues, se transformant en suffixe pure-
ment grammatical, est devenu la base de l'adverbe, et
comme mens est du féuiiuin, toutes quatre ont observé
l'accord de radJL'clil'avcc ce substantif ainsi employé.
D'après cette règle, ont été formés : les adverbes fran-
çais chèrement, hardiement, outréement (je jite les
vieux mots, parce qu'ils sont réguliers; j'expliquerai
plus bas en quoi et comment certains adverbes mo-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 9
dcrnes se sont allércs); les adverbes provençaux cara-
men, arditamen; les adverbes ilaliens caramente^ ardi-
tamente; les adverbes espagnols cammente^ frianiente.
On le voit, nulle anomalie ne se présenle; dans la
vaste clendue où le lutin se décomposait et où les
Icngues nouvelles se faisaient, le mot mens s'est com-
birié en adverbe et a régulièrement commandé l'ac-
cord avec son adjectif.
A mon avis, on ne peut étudier trop minutieuse-
ment le travail de transformation qui s'est opéré alors.
Sans parler du provençal, qui est déjà une langue
morte, ou du moins une langue réduite à l'état de pa-
tois, l'italien, le français et l'espagnol comptent bien
des siècles d'existence, régnent sur des populations
nombreuses, et ont produit de merveilleux cbefs-
d'œuvre. Eli bien! tout cela est né dans une époipie
dont les limites sont déterminées; tout cela s'est fait
d'une langue antérieure qui se défaisait; tout cela ap-
partient à un temps pleinement bistorique, que ne
voilent pas les ténèbres d'une longue antiquité; tout
cela est dû à 1 intervention de causes que j'appellerai
bisloriques, puisqu'elles ont dépendu de l'état des na-
tions romanes et des envabisseurs germains. C'est
donc le cas le plus favorable où Ion puisse recberclier
le mode déformation de ces grands instruments de la
vie commune, de la pensée, de la civilisation, les
langues. Plus on pénétrera ce mécan*isme, quant aux
idiomes romans, plus on fortifiera la cbaîne des induc-
tions, quant aux langues dont elles émanent et qui se
perdent dans l'âge anté-bistorique. Il faut donc cbasser,
s'il en reste quelque trace, l'opinion qui jadis délais-
iÔ ÈTYMOLOGIE.
sait celle élude, comme relative à une barbarie gros-
sière. Je crois que le mot de barbarie est impropre
pour caractériser le pbénomène. Je l'appellerai décom-
position, ce qui concilie, en l'expliquant, le désaccord
des jugements. Cette décomposilion, comme tous les
mouvements intestins de ce genre, a son côlé repous-
sant; et, quand on voit ce noble et sévère latin dé-
pouillé de ses cas, altéré dans ses formes, ruiné dans
sa syntaxe, l'esprit est désagréablement affecté par le
spectacle de ces éléments morts et dissociés, ^lais on
ne doit pas pour cela négliger l'autre phase, c'est-à.
(lire la recomposition qui se fait simullanément, el
qui tire de ces débris une nouvelle vie et de nouveaux
destins.
Ceci est comparable aux formations géologiques
pour l'étendue et la régularité. Ce ne sont pas des
amas çà et là disséminés par l'action turbulente el
saccadée de mille courants \ariables; mais ce sont des
dépôts produits par l'action lente et uniforme de vastes
-Tiers et de grands lacs. Etant établi que des causes
constantes de décomposition et de recomposition sont
intervenues, il n'y a pas plus, en général, de place
pour le caprice que pour la barbarie, si barbarie est
synonyme de barbarisme. Ces deux conditions sont
incompatibles; qui reconnaît l'une écarte l'autre. 11
est bien vrai que le latin, à cette époque de décadence^
devient baibare, car il devient en désaccord avec ses
propres règles et ses analogies intimes. Mais il n'est
pas vrai que la nouvelle langue qui se dégage soit enta-
cliée de ce vice, car elle se fait ses règles, sa gram-
maire, ses analogies, tellem.cnt jouissantes, que, ainsi
GHAMMAIUE. CORRECTION DES TEXTES. 4)
qiio jel'ai dil, elles s'étendent sur d'immenses régions;
ces irrégularités, qu'elle pourra dissimuler plus tard
sous l'éclat véritable d'une liciîi'euse culture, elle les
contractera quand, dans le cours du temps, elle ou-
bliera çà et là l'esprit qui présidait à sa naissance.
Dans celte succession d'un idiome à un autre, on a
un exemple instructif de la filiation qui s'applique à
toute chose dans le domaine de l'histoire. De même
qu'ici une portion des mots et de leurs flexions devient
inutile et meurt, tandis que le reste se prolonge et
fructifie, de môme, dans l'ensemble des institutions
sociales, une part se déforme et se détruit, une autre
part se modilie et se transmet vivante et agissante.
L'interruption n'est nulle part, la filiation est partout.
Au temps qui nous occupe, ce qui ruina le latin, ce fut
que la signification des cas se perdit parmi les popu-
lations; ce qui fonda les langues romanes, ce fut qu'il
fallut suppléer à cette lacune. Le génie des temps nou-
veaux ne faillit pas à son office; et, sous l'impulsion
du génie ancien don* il avait l'héritage, sous la pres-
sion des circonstances qui s'imposaient, il sut, nous
pouvons le dire, nous ciui lui devons ce que nous
sommes, il sut :
Signatam prsesente nota procudere linguam,
si l'on me permet de détourner ainsi le vers d'Horace.
D'après une opinion fort accréditée dans le dix-
septième siècle, on \oulait que les mots français
vinssent des mots italiens correspondants, Cumme si
sans doute l'Espagne, le pays d'Oc et le pays d'Oïl
avaient été des terres barbares où le nouveau latin
12 ÉTYMOLOGIE.
eut pénùlré comme avail fait l'ancien. Celte opinion
est, de tout point, erronée. Il y a entie ces idiomes
non pas un rapport de tilialion, mais un rapport de
conlraternité. Toutes ces l'ormations sont contempo-
raines, semblables par le ibnd et par les tendances,
dii'fércnles par les conditions locales. A un certain
point de vue, on peut considérer l'italien, l'espagnol,
le provençal et le français comme quatre grands dia-
lectes qui ont reçu leurs caractères spéciliques par
l'empreinte des lieux, des circonstances et des antécé-
dents. Puis, au-dessous de ce premier étage, viennent
les dialectes secondaire^', qui se comportent aussi à
l'égard de chacune des quatre langues comme autant
de productions simultanées, mais qui présentent leurs
parlicularilés dans un champ beaucoup plus rétréci. Il
ne s'agit plus de vastes régions soumises tout entières
à un légime qui» le même dans son ensemble, ne re-
connaît pour limites que de hautes montagnes ou des
neuves profonds; ce sonl seulement des provinces
aussi bien en philologie qu'en géographie. Eniin on
peut poursuivre cette division jusqu'au bout et aller
aux plus petites circonscriptions où ne cessent pas de
s'unir, tout en se combattant, la généralité régulatrice
due au système et la diversité dialectique due aux in
fluences locales. La langue d'Oïl (car c'est d'elle sur-
tout que je parle) compte trois dialectes principaux,
le fiançais propiement dit, le picard et le normand. Le
Irançais, qui appartient à l'Ile-de-France et qu'on peut
prendre pour lypC; puisque en somme c'est celui qui a
prévalu malgré des immixtions non petites, se dis-
lingi^e. parla diphlhongueoi ; roi^roine^ edroitf espois,
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 13
il lisoit, que je soie, elc. Le picard change le ch en fc,
un eut, vnkemin, une Iwse; il confond l'arlicle féminin
avec l'arlicle masculin, di^^ant le femme, le maison;
c'est de là que viennent, par apocope moderne, plu-
sieurs noms \iropres, Delpierre, Delfosse, qui se disent
en français de la Pierre, de la Fosse. Le normand, au
lieu de oi, met ei : que je seie, rei, reine, estreit, espeis,
il liseit, etc.; de plus il conjugue l'imparfait de la
première conjugaison autrement, disant famowe^ tu
amoives, il amot, au lieu de j'amoies, tu amoies, il
amoit. On voit tout de suile combien d'emprunts le
français définitif a fait aux autres dialectes. Ainsi la
prononciation normande a triomphé pour les impar-
faits, et non l'inlluence italienne, ce que prétendait
IL Estienne. C'est encore la prononciation normande
qui l'a emporté dans reine, dans épais, dans créance^
à côté de croyance; elle a failli l'emporter dans étroit,
témoin La Fontaine.
Voyez-vous ces cases étraites,
Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés?
Je me suis proposé d'en faire vos retraites.
(m, 8.)
Et ailleurs :
Damoiselle belette, au corps long et fluet,
Entra dans un grenier par un trou fort étrait.
(ui, 17.)
La langue moderne s'est servie quelquefois de ces dif-
férences dialectiques pour établir des nuances en un
même mot; bien que attaquer ne soit que la pronoiv
ciation picarde de attacher, pourtant deux significations
ont été réparties entre euxj
1 i ÈTYMOLOGIK.
Pas plus pour la grammaire que pour les mots, le
lien n'est rompu avec !c latin. Dans les langues roma-
nes, un fonds ancien subsiste, d'autant plus apparent
qu'on les considère plus près de l'origine. Il fut un
temps où une trace certaine de ces caS; qui avaient été
îa pierre d'achoppement des populations romanes, se
faisait remarquer. On n'est point allé subitement d'une
langue pourvue de cas à une langue sans cas, et l'abo-
lition a été graduelle, au moins pour le vieux français.
Celui-ci, ainsi que le provençal, distingue très-nette-
ment le sujet et le régime. La marque du sujet est une
s, tirée de Vs de la deuxième déclinaison latine domi-
nus, car il semble que, pour les esprits en qui péris-
sait le sentiment du vieux latin, toutes les déclinaisons
se soient réduites à celles-là. La marqua du régime est
l'absence de celle s. Ai pluriel, c'est l'inverse, car le
latin ayant domiiii et dominos, Vs manque au sujet
pluriel et se retrouve au régime pluriel. Ce reste de
déclinaison, qui était loin de suffii'e, puisque les noms
féminins en e muet y échappaient, avait encore d'au-
tres formes : tels sont îi liom, sujet, et Vhomme^ ré-
gime [hsm est devenu notre particule indéterminée
o/ï, ïon)\ Il mens, sujet, et le comte^ régime : comte
et homme sont formés du régime latin comitem et ho-
minem; mens et /iom, du sujet cornes et homo. Sur
un modèle analogue ont été faits H eufe et Venfant,
H abe et l'ahé^ li lerre et le larron, etc. Ces formes,
qui paraissent singulières, sont très-correctes ; c'^«t
l'accent latin qui les détermine. Infans a\ait l'accent
sur in, de là li enfe; mais infantem avait l'accent sur
iin, de là Venfnut; abbas avait l'acçcnt sur ab, de là
GUAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. ib
H abc; mais nbbatem avait l'acconl sur ba, do là rahé;
lalro avait l'accent sur la, de là lerre; mais latroiiem
l'avait sur tro, de là larron. La syllabe unicité en fran-
çais est celle qui n'a pas l'accent en latin : c'était donc
une erreur d'écrire, comme on a fait en quelques édi-
tions, enfès, nbès; car, en prononçant ainsi, on rend
impossible l'explication des formes dont il s'agit. Les
noms latins en ator, qui, dans la langue moderne, sont
en eiu\ ont, dans la langue ancienne, un cas pour le
sujet et un pour le régime : douer e, sujet, doneor,
régime, aujourd'hui donneur; balUere, sujet, bailleor,
régime, aujourd'hui bailleur ; jongler e, sujet, joî2Y//eor,
régime, aujourd'hui jonylcur. On a dit qu'ici s'était
fait sentir une influence celtique, et que la termi-
naison ère du vieux français pouvait être la termi^
naison gaélique f/ir, qui répond à la terminaison latine
ator. Non, c'est encore l'accent latin qui est en jeu :
donator, avec l'accent sur 7m, forme donere, et dona-
torem, avec l'accent sur to, forme doneor. Cela se voit
clairement aussi dans le dérivé français de melior ;
mieudre, au sujet, parce que, dans melior, l'accent
est sur me, et meUlor au régime, parce que, dans
meliorem, l'accent est sur o.
Ces cas, tout frustes qu'ils étaient, et bien qu'ils aient
isltérieurcment disparu, n'en ont pas moins laissé une
v.înrque profonde dans le français moderne. Les plu-
riels en aux des noms en al et en ail sont un débris
de cette formation. Pour cheval, par exemple, le ré-
gime pluriel était chevaux, qui est resté notre pluriel
actuel. Beau et bel, fou et fol (un fol amour), mou et
moly cou et col sont encore des cas demeurés dans la
ÎC ÉTYMOLOGIE.
langue et employas à un autre usage; beau, fou, mou
(non ainsi ccrils, mais ainsi prononcés) étaient au sujet;
beL (vU wïo/ étaient au régime; on s'en est servi pou
éviter des hiatus; cou, sujet, acte réservé pour si-
gniticr la partie du corps qui supporte la tète, et col,
régime, pour signifier une pièce d'iiajjillement, et, en
anatomie, la portion de certains os, le col du fémur.
En cette s du sujet, on a aussi l'explication de certaines
particularités de l'orthographe actuelle; Y s dans //./«,
rey.as, oppas, bras provient de la persistance de ces
mots à la l'orme de sujets ; mais, à la Tonne de régime,
qui est celle que le français moderne a gardée d'ordi-
naire, ils seraient écrits /î/, repast^ appaat, brac.
Une telle déclinaison, on l'aura remarquésaiis peme,
n'est qu'un débris; elle ne s'étend pas à tous les mots,
et elle n'a que des règles de seconde main, c'est-à-dire
des relations avec la (orme et l'accenlualion latines.
Elle était donc particulièrement fragile, n'ayant point
de soutien et de garantie dans l'encliaînement même
de la langue; et, s'il survenait de grands malheurs
nationaux et des invasions étrangères qui, pendant de
longues années, confondissent loulesclioses, si le genre
de littérature qui avait fleuri, et qui était une sorte
de dépôt conservateur du langage, perdait de son at-
trait, ce reste de déclinaison était fort compromis et il
devait disparaître ; c'est ce qui arriva dans le cours des
quatorzième et quinzième siècles. Celle [)erte est ce
qui a le plus rapidement et le plus complètement vieilli
la langue des douze et treizième siècles, et établi la
profonde démarcation entre les deux ères de notre
idiome.
GHAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. -^7
La régularité de Tancienne grammaire ressort quanti
on prend pour comparaison les irrégularités surve-
nues dans la grammaire moderne. Nous mettons main-
tenant une s à la première personne du singulier dans
les Yorbes : je prends^ je reçois, je vois, et aussi à l'im-
parfait et au conditionnel. Cette s est étrangère à l'an-
cienne langue. Toutes les fois que le verbe n'a pas une
s au radical, il n'en a point à la première personne du
présent : je prend, je reçoi, je voi. A l'imparfait et au
conditionnel, ce n'est point unes, c'est un e qui figure
à la première personne : famoie, fameroie; ce qui s'ex-
plique très-bien : la finale latine en am ou em était non
accentuée, muette, et elle a été remplacée en italien,
en provençal, en espagnol, comme en français, par une
syllabe sourde. Mais l'introduction de ïs est regret-
table et irrationnelle : elle confond la première per-
sonne avec la seconde ; Vs est caractéristique de la
deuxième personne dans le latin, dans le grec, dans le
sanscrit, et ne l'est pas de la première. C'est donc un
vrai méfait grammatical que d'avoir ainsi brouillé
les signes primordiaux des personnes, signes que
nous avait apportés la tradition de la plus haute an-
tiquité.
Les adjectifs du vieux français suivaient le latin ,
c'est-à-dire que ceux qui avaient une terminaison pour
le masculin et une pour le féminin, bonus, bona, avaient
aussi deux terminaisons dans la langue dérivée, et que
ceux qui n'en avaientqu'une pour ces deux genres n'en
avaient non plus qu'une en français, témoin l'ancienne
formule : lettres royaux. Cette règle s'est perdue, mais
elle a laissé des tmcos dans nos adverbes, dont la corn-
2
i8 ÉTYMOLOGIE
position est tout à fait anomale. Dans l'ancienne langue,
rien de plus simple et de plus conséquent que celte
composition ; l'adjectif féminin se joint avec la termi-
naison m^ni: hardiement^ outr dément; mais loyalment^
fjranment^ attendu que, pour ces adjectifs, le féminin
est semblable au masculin. Au contraire, l'adverbe
moderne est formé tantôt avec l'adjectif masculin ,
hardiment^ tantôt avec l'adjectif féminin, bonnement.
Les adjectifs qui jadis n'avaient qu'une terminaison se
partagent : les uns se mettent au féminin, loijalement^
grandement, et ils seraient des barbarismes dans l'an-
cienne langue ; les autres se mettent au masculin ,
prudemment, savamment, et ils sont conformes à l'an-
cienne grammaire. D'autres enfin gardent un accent
circonflexe, indice du féminin primitif, résolument ,
pour résoluement. Cet exemple montre à découvert com-
ment se détruisent ces belles formations grammaticales
(ici la régularité est de la beauté), quand les analogies
intérieures tombent dans l'oubli.
Je ne porterai pas en ligne de compte d'autres ano-
malies qui sont plus spéciales. Tel est l'article indû-
ment confondu avec le mot dans le lendemain, le loriot^
le lierre, que nos aïeux disaient, sans barbarisme, Ven-
demain, Voriot, lierre. Tels sont les pronoms posses-
sifs mis au masculin avec un nom féminin commen-
çant par une voyelle, rnow épée, mon âme^ qu'on disait
autrefois m'espée, niame, comme l'épéey lame. Ce sont
là des accidents qui surviennent durant une <ongue
me. L'enfant qui naît ne porte pas ces stigmates sur
son corps tout fraîchement échappé des mains de la
nature ; mais l'homme adulte a des cicatrices et des
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 19
nodosités qui témoignent de sa lutte avec les élénacnts
contraires et l'inclémence des saisons.
la première enfance écoulée, un vif essor entraîna
l'imagination vers la poésie; et simuKanément venait
à point une versification nouvelle. A un certain mo-
ment du développement, une versification, une poésie
fut un luxe dont ne put se passer même une langue
qui se formait des ruines d'une autre; et, sans que les
savants s'en mêlassent, qui, eux, ne connaissaient que
les dactyles et les spondées, il se produisit un système
qui a eu la fortune de durer, à travers le moyen âge,
jusqu'aux âges modernes. Notre vers est en effet celui
du moyen âge, et celui du moyen âge est directement
fils de l'antiquité. Il y a dans la poésie latine urj vers
harmonieux connu sous le nom de saphique. Horace
l'a beaucoup employé en l'assujettissant à une loi plus
rigoureuse que n'avaient fait ses devanciers; il lui
donna la césure penthémimère, c'est-à-dire une césure
après le deuxième pied, par exemple :
Abstulit clarum j cila mors Achillem
Longa Tithonum | minuit seneclus
Et mihi forsan, | tibi quod negarit
Porriget hora.
Horace a tellement familiarisé notre oreille avec
cette césure, que les saphiques où elle manque nous
semblent mal cadencés. De fait, ce fut cette cadence
qui prévalut dans l'oreille des populations romanes.
Ce vers hendécasyllabc est composé d'un trochée, d'un
spondée, 4un dactyle et de deux trochées ; ceci est la
part de la versification ancienne qui n'a pas passé dans
la nouvelle ; mais, en même temps, il a un accent à la
20 ÊTYMOLOGIE.
quatrième syllabe el à la dixième, et la onzième est
toujours muette. Ces caractères sont ceux du \ers
héroïqub dans le vieux français, dans le provençal ,
dans l'italien, dans l'espagnol, c'est-à-dire un accent
sur la dixième syllabe, avec un ou deux accents, suivant
la langue, dans l'intérieur du vers, à des places dé-
terminées. C'est notre vers de dix syllabes; il est hen-
décasyllabe, toutes les fois qu'il se termine par une
voyelle muette, par exemple :
Per me si va nella città dolente.
ou
J'ai vu l'impie adoré sur la terre,
et si l'on veut des vers du douzième siècle :
Li nouviauz tanz et mais et violete
Et lousseignolz me semont de chanter,
Et mes fins cuers me fait d'une amorete
Si doue présent que ne l'os refuser.
Pour cette dérivation du vers moderne, j'ai suivi
l'opinion de M. Quicherat, si versé dans la connaissance
de la versification latine et de la versification française.
M. Jullien, qui s'est occupé curieusement et ingénieu-
sement de ces questions, pense qu'il dérive de l'hexa-
mètre, par la contraction des mots et par l'influence
de la césure, qui partage souvent l'hexamètre en deux
parties. Mais il me semble, outre les analogies signalées
plus haut, que ce qui a dû surtout influer sur Toreille
poDulaire et l'harmonie qu'elle chercha, c'est un vers
qui, comme le saphique, était mêlé aux chantr, pro-
fanes et sacrés.
Ainsi, par cette dernière évolution, se trouve pleine-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 2!
ment achevée l'œuvre de substitution des langues mo-
dernes à la langue latine. Des siècles furent néces-
saires pour une aussi vaste élaboration. L'histoire n*a
pas gardé le souvenir d'une tourmente pareille à celle
qui assaillit le monde civihsé quand Tempire s'affaissa
sous sa propre caducité et sous la pression des bar-
bares; et, n'eût-on pas d'autres témoignages de la
grandeur de la catastrophe, il suffirait de considérer ce
naufrage de toute une langue en Italie, en Gaule, en
Espagne. Durant Tintervalle du remaniement, tout ce
qui dépendait de l'existence d'un idiome propre aux
nations romanes fut frappé de stérilité ; mais en ceci,
comme dans le reste, les anciennes choses remplirent
un office provisoire pendant que se formaient les nou-
velles. La vieille langue, véiiérable même dans sa dé-
cadence, entretint la tradition , ne pouvant toutefois
communiquer un souffle vital qu'elle n'avait plus. Cette
vie passait aux langues qui se dégageaient et qui an-
noncèrent tout d'abord leur existence par les chants de
guerre, d'amour et d'aventure.
23 ETYMOLOGIE
SoMMAirii: nu nKuxiÈME AnTicLK. Journal des Savants, mai IS55. — Consi-
déralions générales sur l'élymologie. Son importance dans l'histoire
générale; c'est elle qui a révélé la parenlé des nation» qui parlent le
sanscrit, le grec, le latin, le celtique, l'allemand, le slave. Étudiée dans
les langues romanes, qui ont transformé le latin pour leur usage, elle
permet de contempler en action la force de création qui fait les langues;
car transformation est, pour une part, création. Sortie de l'époque
rufiimentaire où elle n'était guère qu'une sorte de divination plus ou
moins heureuse, elle est désormais fondée sur des principes certains que
la méthode inductive a tirés d'une comparaison très-élcndue. Une
grande régularité est suivie par chaque langue, dans son domaine
respectif, pour la transformation des mois; celte régularité, représen-
tant une sorte d'oiganisation, impose les conditions auxquelles l'étymo-
logiste doit sali-faire. Parmi ces coiidilions, une des plus importantes,
et que nos prédécesseurs ne cotinurent pas, est l'accent que portait le
mot latin et qui détermine la forme du mot roman; c'est toujours la
syllahe accentuée en latin qui demeure accentuée dans le mol trans-
formé. Du bas-latin. Y a-t-il eu, conmie le pensait Raynouard, une lan-
gue romane commune issue du latin et qui produisit l'ilalien, l'espa-
gnol, le provençal et le Irançais? Les langues romanes proviennent-elles
du latin rustique?
Le premier point, quand on jette un coup d'œil gé-
néral sur l'étude des langues romanes, c'est d'en con-
stater Tétymologie. L'élymologie est la racine par la-
quelle ces langues tiennent au sol maternel et en ont
reçu, dans le temps, leur sève et leur développement.
Le nombre des mots créés de toutes pièces est intlni-
ment petit ; il se réduit à quelques onomatopées.
D'autres sont dus à des accidents qui à certains ab-
jets ont attribué des noms sans aucun rapport es-
sentiel avec la chose nommée : par exemple, dans le
siècle dernier, silhouette^ nom d'tin fmaiicier qui l'ut
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 93
transpojrté à ce genre de dessin ; plus anv^îiennement ,
le joli mot espiègle^ né de l'allemand Eidenspiegely
tilre d'un recueil de facéties ; et, plus anciennement
encore, renard, qui, de nom propre d'homme, est de-
venu le nom d'un animal, expulsant le nom sncien et
étymologique de goulpil ou goulpille (vulpecula), dont
il ne reste plus de trace que dans goupillon. Ces sortes
d'accidents ne sont pas très-rares, et, quand tout ren-
seignement fait défaut, ils peuvent égarer bien loin les
étymologistes. En tout cas, il faut voir là des signi-
fications accidentelles, mais non des mots nouveaux ;
et silhouette, Eulenspiegel et Renart, de leur côté, ont
leur origine qui les rattache à des anneaux antérieurs.
Il est donc vrai de dire que le fonds des langues
romanes relève de l'étvmolofirie.
Il faut soigneusement distinguer ces deux sources ,
l'une qui est accidentelle, et l'autre qui est véritable-
ment historique. Dans la première, il n'y a aucun rap-
port avec l'idée, laquelle n'a été liée au mot que par une
association fortuite ; dans la seconde, on peut toujours
suivre, même dans les plus lointains détours, les tran-
sitions. Ainsi, dans les exemples cités, quand on a
résolu Eulenspiegel , en Eule , chouette , et Spiegel ,
miroir, ou le nom propre Renard en ses éléments ger-
maniques, il ne reste plus pour attache commtine qu'un
hasard, et, à partir de là, les radicaux prennent une
direction qui leur est propre. Dans l'autre cas, au
contraire, où tout se suit, on remonte de proche en
proche sans perdre le fd; et, en éUidiant, par exemple,
notre mot copie, on arrivera, sans erreur, au mot latin
opes, richesse, opulence; le bas lalin a étendu tw;ia,
21 ETYMOLOGIE.
abondance, jusqu'à signifier multiplicité, reprofluclion,
d'où copie^ et, cela constalé, on sait que copia vient de
cum et ops.
Au moment oùTétymologie, et ce moment n'est pas
bien loin de nous, prit véritablement son essor, les re-
cherches se concentraient de préférence sur les rap-
ports des langues que l'on a nommées indo-euro-
péennes, le grec, le latin, l'allemand, le slave et le
sanscrit. D'abord, il est vrai de dire que c'est cette
comparaison même qui a établi les principes ; puis il
y avait, contre les langues romanes, un certain préjugé
qui les représentait ou comme barbares ou comme fa-
ciles. Elles ne sont ni faciles ni barbares, et méritent
toute l'attention que l'on commence à leur donner.
M. Diez est un de ceux qui ont rendu le plus de services
à cette étude, et aujourd'hui il l'enrichit d'un nouveau
travail où, tantôt se rectifiant, tantôt se développant ,
il dépose le résultat de sa longue expérience des textes
et des formes. Non pas qu'il ait entrepris un glossaire
étymologique de tous les mots des langues romanes ;
lui-même il déclare qu'il ne s'est senti ni assez de force
ni assez de courage pour un pareil labeur. Pourtant il
a voulu donner quelque chose qui fît un tout, et, de la
sorte, il a tourné son attention: 1° sur les mots les
plus usuels, sur ceux qui reviennent le plus souvent
dans le discours et dans les écrits, exceptant toutefois
ceux qui s'expliquent sans peine par le latin, et qui,
dès lors, n'exigent aucune recherche ; 2° sur des mots
moins usuels , mais importants étymologiquement ;
tels sont des particules, des verbes simples, des adjec-
tifs simples, en somme, bon nombre de mots plus d'une
GRAMMÂÎRE. CORRECTION DES TEXTES. 25
fois traités par les linguistes et arrivés à un certain
renom. De ce choix de mots il a fait deux parties : la
première comprend, d'une manière assez complète, du
moins pour ce qui est encore usité, le fond commun
aux langues romanes, c'est-à-dire celui qui appartient
à la fois aux trois domaines,J'italien, l'hispano-portu-
gais et le franco-provençal. Dans chacun des articles ,
il a donné la préséance à la langue italienne, tant à
cause du pays qu'elle habite qu'en raison de son affinité
plus grande avec le latin ; et, là môme où elle s'écarte
plus que les langues sœurs de la forme primitive ,
l'auteur, naturellement, n'a pas dû déroger à son prin-
cipe. Dans la seconde partie, il a mis trois glossaires
contenant respectivement le fond propre à l'italien, à
l'hispano-portugais, au franco-provençal. Il n'a donné
de place particulière ni à la langue valaque, fille du
latin, élevée sur une terre étrangère, ni à la langue du
pays de Coire, et il s'est contenté de les citer pour la
comparaison. Comprenant que les patois contenaient
d'excellents matériaux qui souvent éclaircissent les
rapports des lettres et le développement de l'idée, il
les a partout consultés. Tel est l'ordre général suivi
par M. Diez, sauf quelques infractions auxquelles,
d'ailleurs^ un lexique des mots expliqués sert de re-
mède.
L'étymologie est une science accessoire de l'histoire.
*e but essentiel en est de discerner comment un mot
dérive d'un mot, comment une langue dérive d'une
langue. Les langues se transmettent comme les insti-
tutions ; il importe de connaître aussi bien la trans-
mission des unes que des autres. De môme que l'his-
26 ÉTYMOLOGIE.
lorien est chargé de dire de quelle façon, l'organisa-
tion de l'empire romain venant en conflit avec réta-
blissement des barbares, il en sortit d'abord la période
transitoire de la monarchie franque, puis enfin la so-
ciété féodale, de mâijie l'historien, devenant alors
élymologiste, est charge de dire comment du conllit
des langues entre les populations diverses sont nés les
mots et les idiomes qui ont finalement supplanté la
latinité. Même je dirais, sans grande hésitation, que la
seconde étude est une excellente préparation à la
première. En effet, du premier coup d'œil, la filia-
tion est encore mieux accusée dans les langues que
dans les institutions. Le mot,, le radical est quelque
chose de matériel et de visible qui s'y laisse mieux
Voir et toucher, qui se perd moins de vue dans
la transibrmation, et dont la trace est la plus appa-
rente. Nul n'en connaît la naissance ; il provient d'une
antiquité lointaine; c'est un trésor traditionnel que les
peuples se passent ; et, quel que soit le point de son
passage où on le saisisse, on le suit, à partir de là,
dans les métamorphoses à l'aide desquelles il satisfait
non -seulement à la pensée nouvelle, mais môme à la
pensée croissante. Aucun phénomène historique plus
que celui-là ne donne la conviction que l'histoire n'est
qu'une constante évolution de ce qui est en ce qui
sera, et ne montre la part qui revient aux deux élé-
ments toujours en présence, le fond préexistant et la
nécessité de le modifier.
L'enseignement n'est pas moindre quant à la théo-
rie môme du langage et aux facultés fondamentales de
Tesprit humain. Sans doute l'étymologie ne mène pas
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 27
encore et, on peut dire, ne mènera jamais à toucher
les origines et les sons primordiaux d'où les langues
sont sorties par un développement régulier. Mais pour-
tant elle a fait du chemin dans cette voie ascendante
vers le passé de notre histoire; et elle en fera certaine-
ment bien davantage à mesure que le cercle de ses
comparaisons s'étendra, et que, dans chacune des
grandes familles d'idiomes, elle aura réussi à distin-
guer, avec une précision suffisante, les éléments radi-
eaux. D'ailleurs les espaces intermédiaires lui sont ou-
verts ; et le fait est que la faculté qui transforme est de
môme nature que la faculté qui créa ; les transforma-
lions étant, dans tous les cas, une création pour une
part. Or, c'est dans l'histoire seule qu'on peut étudier
et connaître cette faculté. Chez l'individu elle est telle-
ment rudimentaire que Tobservalion la plus attentive
ne peut en constater ni la nature ni l'étendue. L'his-
toire est, si je puis ainsi parler, un microscope qui
grossit considérablement et rend perceptibles des phé-
nomènes autrement incompris de nous. La courte du-
rée d'une vie individuelle ne suffît jamais au dévelop-
pement qui ne trouve place que dans la longue durée
de la vie collective. L'étymologie est l'instrument ana-
lytique qui permet d'observer cette grande faculté dans
ses opérations, et de concevoir par quelle délicate et fé-
conde élaboration tessons produits par le larynx humain
setransibrmenten mots, c'est-à-dire enidéesexprimées.
Les anciens ont dit que la géograpliie et la chrono-
logie sont les deux yeux de l'histoire, ne pouvant attri-
buer aucune etficacité historique à l'étymologie qui,
au fond, leur était tout à fait étrangère. Mais depuis
'IS ÉTYMOÏ.OGIE.
elle a conquis sa place par de grands services. Le plus
grand de tous est certainement celui qu'elle \ient de
rendre, pour ainsi dire sous nos yeux, r^and elle a
constaté les affinités fondamentales du sanscrit avec
l'ancienne langue des Perses et avec la plupart des
idiomes européens. Non-seulement elle gagna, par
cette vaste comparaison, une consistance scientifique
qui, jnsque-là, lui avait fait défaut, substituant partout
des règles organiques aux divinations plus ou moins
heureuses dont elle se servait précédemment, mais
encore elle changea la face des choses historiques en
établissant des connexions qui n'avaient jamais été
soupçonnées, et en portant le regard sur des périodes
antérieures à l'histoire. Elle a révélé, sinon les faits
réels qui sont advenus, du moins les linéaments du
cadre, et, grâce à elle, l'étude a fait un progrés dans la
reconstruction du passé. Il faut bien, aujourd'hui,
concevoir un temps où les populations qui sont établies
sur les bords du Gange et celles qui sont allées à
l'ouest jusqu'aux rives du Rhin et de la Seine ont eu
des relations suffisantes pour qu'un fond de vocablea
leur soit commun, aussi bien dans les langues qui ont
péri que dans les langues qui ont continué. De sorte
que, là où tous les documents, \ivres, inscriptions, tra-
ditions même, avaient disparu, la langue, conservée à
travers tant et tant de métamorphoses, a permis de
remonter pas à pas le dédale. L'étymologie a été le fil^
de môme que, pour rattacher les formes des animaux
anlédiluviens à ceux de notre époque, le fil a été l'ana-
logie de structure elle plan général auquel est soumis
le système des organismes vivants.
GRAMMAIRE CORRECTION DES TEXTES. 20
M. Diez appartient à celte école, dont le mérite a été
de fonder l'étymologie sur des principes certains.
Quand Platon, dans un de ses dialogues, essaye quel-
ques dérivations, il est facile de voir que toute règle
lui manque, obligé qu'il est, dans son ignorance des
idiomes étrangers, de demander à la langue grecque
qu'elle rende raison d'elle-même. Les grammairiens
indiens, avec une sagacité qui leur fait certainement
honneur, ont poussé bien plus loin l'analyse étymolo-
gique, ramenant tous leurs mois à un thème radical.
Mais je pense que la critique européenne, quand elle
revisera tout cela et tentera le départ entre les élé-
ments nationaux et les éléments étrangers, aura des
corrections à faire. On est porté à le soupçonner, par
exemple, à propos du mot clinara^ qui, évidemment,
le denarius des Romains, importé par le commerce,
est traité comme un mot sanscrit, et rattaché à une
racine indigène : dina^ pauvre, et n, aller (ce qui esl
donné aux pauvres), ou di, dépenser, avec un affixe,
tandis que la vraie racine est decem^ par l'intermé-
diaire de dent, Varron compare le latin au grec, mais
sans que de son travail ait pu résulter aucune théorie
générale. Manifestement il n'y avait qu'une compa-
raison étendue entre des idiomes divers il est vrai,
mais tenant les uns aux autres par des liens intimes,
qui pût donner la clef de tant de problèmes. Autrefois
on n'avait pour se guider que la ressemblance des
mots et du sens ; mais ce procédé de recherches avait
toute sorte d'inconvénients; il laissait échapper des
concordances très-réelles, car il arrive maintes fois que
des mots, différents en apparence, émanent cependant
SO ÊTYMOLOGIE
de radicaux identiques ; il exposait à confondre en-
semble des mots semblables en apparence, mais dis-
semblables au fond ; enfin ce n'était qu'un moyen em-
pirique de recherche qui ne fournissait pas la clef pour
pénétrer dans l'intimité des vocables et en suivre les
permutations régulières. Je dis régulières, car l'obser-
vation des faits a montré qu'une grande uniformité,
respectivement propre à chaque langue, prévalait dans
ce domaine, que les exceptions étaient rares et qu'elles
étaient, elles aussi, susceptibles d'explication. Ainsi,
considérant un mot commun au sanscrit, au persan,
au grec, au latin, à l'allemand, ou, si l'on veut se
borner au système roman, un mot commun au fran-
çais, au provençal, à l'italien, à l'espagnol, il a fallu
rendre compte des formes qu'il a prises, et suivre pas
à pas chaque lettre qui entre dans la composition.
C'est une opération analogue à l'analyse chimique. De
la substance mise dans le creuset et réduite en ses élé-
ments, le chimiste doit retrouver le poids équivalent;
ici les éléments sont les lettres, et l'analyse est incom-
plète et partant incertaine tant que les équivalents
n'ont pas été rigoureusement retrouvés. Cette exacti-
tude n'est possible qu'à une condition, c'est que chaque
langue aura un système qu'elle suivra, et que les per-
mutations ne seront pas indéterminées d'une langue à
une autre. Cela est en effet, et l'expérience le démon-
tre. Dans chaque idiome les lettres du radical se per-
mutent, se développent ou se resserrent suivant des
règles suftlsamment constantes. Il est donc possible de
tracer des paradigmes auxquels les étymologies de-
vront satisfaire pour devenir certaines.
GRAMMAtllE. CORRECTION DES TEXTES. 31
On se fera sans peine une idée de ces paradigmes à
l'aide de quelques exemples empruntés au français. Les
mfinilifs latins en ère sont changés en eindre, (jernere^
geindre (f/e'mir est une autre forme), pbigere^ peindre,
extinguere, esleindr'e, stringere, estreindre. L's suivie
d'une consonne au début d'un mot n'est pas reçue dans
le français ; il faut toujours qu'elle soit précédée d'un e;
spatha, espée, status, eslat, stare^ ester, spiritus, esprit,
xstimarey esmer. Dans l'intérieur d'un mot, le français
supprime volontiers une consonne et rapproche les
voyelles irotiindus^ reond, aujourd'hui rond; maturus,
meùr, aujourd'hui mûr; securus^ seùr, aujourd'hui
sûr; redemptiOy raençon, aujourd'hui rançon; sollici-
tare^ soulcier, aujourd'hui soucier; aiigustiis^ aoust.
L7, précédée d'un a ou d'un e, disparait et fait place à
une voyelle : balsamum, baume, alter^ autre, altar,
autcr, aujourd'hui autel, mlidus, chaud, psalmus,
saume, aujourd'hui psaume. Ce sont encore des for-
mations analogues que somnium, songe, simius, singe,
judkare^ JLigcr, calumniari^ chalenger, prxdicare,
preecher, impedicare, empêcher, pertica, perche, por-
tkus^ porche. En étendant cette recherche à tous les
mots, on aura un ensemble de formes qui seront dans
un rapport certain avec l'origine latine. Maintenant, le
même travail se fait pour le provençal, pour l'italien,
pour l'espagnol, ce qui procure autant de filières par
lesquelles l'étymologie romane doit pouvoir passer.
Les mots ne sont pas seulement composés de lettres,
c'est-à-dire d'arlicu'ations, ils sont en outre affectés
d'un accent dont la place est variable. Accent^ qui,
chez nous, a des significations diverses, veut dire ici
m ÉTYMOLOGIE.
l'élévation de la voix sur une syllabe, ce que les Grecs
appelaient Tcpociwoia. On a longtemps dit que la langue
française n'avait point d'accent ; il est dilïicile de com-
prendre comment une pareille erreur a pu être com-
mise, vu que notre vers dépend essentiellement de la
place des accents. Seulement l'accent français a, dans
chaque mot, une position très-uniforme, et la règle en
peut être donnée en deux mots . toute terminaison mas-
culine est accentuée ; toute terminaison féminine re-
porte l'accent sur la syllabe pénultième. L'accentuation
latine n'est pas beaucoup plus compliquée : l'accent est
sur la pénultième, quand cette pénultième est longue,
et sur l'antépénullième quand la pénultième est brève.
Eh bien, cet accent latin a exercé la plus grande in-
fluence sur la formation de la langue française; il a
constamment déterminé la conservation de la syllabe
sur laquelle il portait, de sorte que les retranchements
et les contractions ont agi sur les syllabes non accen-
tuées dans le latin. Ainsi, dans les infinitifs que j'ai
cités, et qui ont Ye non accentué, imprimeve, gémere^
plngere^ l'accent en français est resté sur la syllabe
accentuée en latin : empreindre, geindre, peindre.
L'accent étant sur per et por dans pértïca et pôrticusy
est sur les mêmes syllabes en français : perche et par-
che; amâbilissi donné aimable; et fidélis a donné feâl,
legûliSy loyal, amâvimus s'est changé en aimâmes;
féminaan femme; primarius en premier; principem en
prince; amaritûdinem en amertume; œtâtem en ae\
ancien français, synonyme d'âge. Il y a quelques ano-
malies qu'on fait disparaître en connaissant l'histo-
rique du mot. Manger est dans ce cas; à l'infinilii il
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 33
est régulier, manger accentuant la syllabe finale comme
manducâre; mais à l'impératif, mcmge, la régularité est
détruite ; car mandûca a Taccent sur dû, et mange l'a
sur mân. Remarquons que manger n'est pas autre
cliose qu'une contraction de l'ancienne forme manjuer^
qui, à l'impératif, a l'accent où il faut, inanjue. Voilà
donc une règle de plus, c'est-à-dire la conservation de
l'accent latin, à introduire dans l'examen des procé-
dés par lesquels un mot latin devient roman.
Pourtant l'on rencontre quelques exceptions, c'est-
à-dire quelques cas qui prouvent qu'au moment de la
formation les populations accentuaient certains mots
autrement que ne faisait la latinité. 11 ne faudrait pas
mettre dans cette catégorie des exceptions l'ancienne
forme prouvoire, qui existait à côté depresfre et qui avait
la même signification ; prestreVieni de présbyter, eiprou-
voire de presbgterem, avec conservation exacte des ac-
cents. Mais il n'en est plus de même de autour et vau-
tour. Vultur a donné correctement en espagnol huître;
mais en français, vautour suppose un vultûrem au lieu
de vulturem\ semblablement cf u^owr suppose t/sfiirem,
au lieu de âsturem. A côté de chanvre^ dont l'accentua-
tion reproduit cannabis^ il y a un ancien mot cavene^
qui force d'admettre un cannabis. Ce sont des excep-
tions extrêmement limitées; il n'y a donc aucune pé-
tition de principe à remonter de l'accentuation romane
à une accentuation fautive, mais antique. En effet, la
règle est tellement constante qu'elle s'impose aux ir-
régularités mêmes, et en donne la clef.
A l'aide de ces régies appliquées avec une critique
rigoureuse, ou parvient à reproduire les formes d'où
34 ÊTYMOLOGIE.
émanent immédiatement les mots romans. En beau-
coup de cas ils ne dérivent que médiatement du latin,
et il a existé un mot qu'on peut appeler bas-latin et
qui sert d'intermédiaire. M. Diez distingue avec beau-
coup de raison deux sortes de bas-latin, l'un qui ap-
partient aux premiers siècles, alors que les langues
populaires étaient plus voisines de la source latine,
celui-là est une mine féconde pour l'exploration, at-
tendu qu'il donne des formes non altérées ; l'autre,
dû aux notaires et aux moines, alors que les langues
nouvelles commençaient à s'écrire, est dénué d'impor-
tance, et souvent égarerait plutôt qu'il ne guiderait,
car ces gens qui latinisaient n'avaient pas la connais-
sance de la formation du mot. A côté de ces deux bas-
latins on peut en placer un troisième, c'est celui qui se
refait à l'aide des formes romanes. Age dérive certai-
nement de xtas; mais il n'en vient point directement :
et âge est contracté de l'ancienne forme eage, aage^
edage, qui, vu les lois de la permutation des lettres,
mène à une forme xtaticum, qui a dû exister au moins
virluellement. i/omma//^ vient de liomo; là le bas-latin
des notaires, hommagium, ne nous apprend rien; mais,
en recomposant la finale âge en aticum, dont elle est
l'équivalent, on trouve hominalicum. De même courage
vient de cor, mais par l'intermédiaire de la même fi-
nale, et par un mot qui a èiècoraticum. Naître ne lient
à nasci que par un verbe nascere; apparaître^ à ajipa-
rtre que par un verbe apparescere. Admonester se l'at-
tache à admonere par l'intermédiaire d'un mot admo-
nestum, qui est d'autant plus justifié que les Romans
4isaientj non pas monére^ mais mônere, comme on le
GnAMMAlRE. CORRECTION DES TEXTES. 55
voit par semondre^ de summonere; ce qui a permis de
hire un participe admonestus. Convoiter ^ ancienne
forme covoiter^ revient de la môme façon à cupidus, par
l'intermédiaire d'un verbe cuinditare^ en provençal,
cobeitar, en italien cubitare.
M. Diez est pénétré de la nécessité de reconstruire
les formes de bas-latin, et il n'a pas manqué d'en mon-
trer la voie et d'y recourir en maintes circonstances.
Cependant aucun travail général de ce genre n'a été
fait; et, selon moi, il mériterait d'être entrepris. Un
glossaire des formes de transition et qui résulterait de
l'analyse des mots romans, serait un utile complé-
ment aux glossaires qui résultent du dépouillement
des textes. Il faudrait y faire concourir toutes les
langues romanes; il faudrait ne pas négliger les pa-
tois; il faudrait enfin noter les cas où l'accent latin a
été transposé. En y réunissant les mots bas-latins qui
sont donnés tous faits dans les anciens textes (à l'ex-
clusion, bien entendu, de ceux qui doivent être rejetés,
comme je l'ai dit un peu plus haut avec M. Diez), on
aurait un aperçu de la décomposition que subit alors
la langue latine.
Le bas-latin, ainsi conçu et complété, peut servir à
juger certaines hypothèses. Celle de Raynouard était,
qu'avant les langues qui sont actuellement le français,
le provençal, l'italien, l'espagnol, il y avait eu une
langue commune qui était fille directe du latin, et
mère des langues modernes. Cette hypothèse a beau-
coup perdu du crédit qu'elle devait à son auteur, car
les recherches, quelque loin qu'elles se soient portées,
n'ont mis nulle part en lumière cet idiome, relative*
30 ETYMOI.OGÎE.
inenl primitif. Ln comparaison avec le bas-latin ne lui
est pas non plus favorable. En effet, ce qui paraît com-
mun, ce sont les altérations du latin qui procèdent
d'une façon uniforme, mais, qui, d'une façon uni-
forme aussi, donnent, suivant les lieux, naissance aux
formes françaises, provençales, italiennes, espagnoles.
En résolvant ces formes d'après les règles établies, on
remonte, non pas à un roman commun, mais à un
latin modifié.
Une autre hypothèse a été de supposer que les lan-
gues romanes provenaient d'un certain latin rustique.
Si par là on a voulu dire qu'au moment de la désorga-
nisation ce fut la langue populaire qui prévalut, on a
raison. Mais si l'on entend que le patois latin, qui se
parlait sans doute dans les campagnes au temps d'Au-
guste et de ses successeurs, est plus particulièrement
l'origine du roman, c'est-à-dire que les mots bas-la-
lins, tels que cupiditare, hominaticum , coraticum,
étaient dans les patois ; je crois qu'on est dans l'erreur.
En général ces formes du bas-latin sont des formes
qui allongent ; par cela elles indiquent que les popu-
lations qui les avaient créées, et qui s'en servaient,
avaient perdu le sens des formes plus courtes et plus
analogiques qui étaient propres à la latinité. Or un
patois (on n'a qu'à le voir par nos propres patois) n'a
pas ce caractère, et il tient plus de l'archaïsme que de
toute autre chose, tandis que ces formes allongées
sont néologiques, étant dictées par la nécessité d'as-
surer le sens des mots qui s'obscurcit. Ces condi-
tions reportent donc le bas-latin, non à des patois
où les tendances auraient été plutôt archaïques,
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 37
mais à la corruption qu'entraîna le mélange des
populations. Ajoutez que c'est à ce moment que
s'introduisirent bon nombre de mots germaniques,
qui sont certainement d'origine récente dans le latin.
Tout nous ramène donc, pour l'ensemble de la modifi-
cation, à la dissolution de l'empire romain.
Quand on faisait les étymoîogies en n'ayant égard
qu'au sens et à la forme, ou bien en créant, comme
Ménage, arbitrairement des formes qui servaient à re-
joindre les. deux bouts, elles étaient^ peu sûres, mais
faciles. Aujourd'hui qu'il faut se sut)ordonner rigou-
reusement à la doctrine des sons et aux règles qui en
découlent, elle sont plus sûres, mais difficiles. « Celui,
là seul, dit M. Diez, se fraye un chemin à un jugement
établi scientifiquement, qui embrasse tout le lexique
des langues romanes jusque dans leurs patois. Si on ne
se sent pas l'envie de pénétrer si avant, qu'on ne se
plaigne pas de perdre pied bien souvent. Il n'y a pas
lieu de s'étonner que plus d'un explorateur habile dans
le domaine d'autres langues, commette maintes mé-
prises dans celui des langues romanes, n'examinant
qu'un fait isolé, et à un point de vue particulier, sans
connaître l'histoire entière et les relations du mot dont
il s'agit. L'étymologie romane n'a pas moins de parties
obscures que toute autre ; même les matériaux latins
ne sont pas, en plusieurs cas, plus aisés à reconnaître
que les matériaux étrangers. Après avoir épuisé fous
les moyens qui sont à notre disposition, il se trouve,
dans chacune des langues romanes, un reste considé-
rable de mots réfractaires à l'analyse. A la vérité, plu-
sieurs langues où les Romans puisèrent n'ont pas en-
«8 ÈTYMOLOGÎE.
core été soumises à une élaboration suffisante. Et
certainement des efforts judicieux parviendront encore
à résoudre bien des énigmes qui, jusqu'à présent,
demeurent insolubles. »
Il faut donner un plein assentiment à ces paroles de
M, Diez. La base de l'élymologie est désormais placée
dans l'induction historique; et induire historiquement,
c'est rassembler et conférer toutes les formes collaté-
rales d'un môme mot soit dans les différentes régions
où il s'est produit, soit dans les différents temps où il
a existé.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 39
Sommaire bu thoisième article [Journal des Savmifs, août 1855.) — Quel-
ques discussions étymologiques : Aller, épée , Prédominance éiyino»
logii]ue, dans les langues romanes, du latin tur le celtique ou le ger-
manique. Blé, abri, dîner, danger, blaireau. Époque de Jean
deGarlande.i
En mettant rigoureusement sur le terrain de la
mutation des lettres et des formes l'étymologie des
langues romanes, M. Diez a travaillé à augmenter la
précision des recherches et des résultats, et plus que
jamais il faudra, dans les investigations qui auront ces
langues pour objet, suivre maintenant son exemple.
Dans le choix des mots qu'il a réunis, il y a souvent à
louer, souvent aussi à discuter, et quelquefois à re-
prendre. Je n'ai pas l'intention de tout passer en revue,
un article de journal n'y suffirait pas. Pourtant quel-
ques exemples me serviront à montrer et les difficultés
et les mérites du sujet.
Certains mots, surtout des mots usuels ont pris des
formes qui n'offrent qu'à grand'peine une issue pour
remontera l'origine, d'autant plus qu'on ignore môme
en quelle source il faut les chercher, soit dans le latin,
soit dans l'allemand, soit, dans le celtique. Tel est le
verbe aller, italien andare, espagnol et portugais an-
dai\ provençal anai\ pays de Vaud annar. Ici se pré-
sente une première question, aller et andare sont-ils
un seul et même mot? M. Diez me parait l'avoir résolue
4a ÊTYMOLOGÎE.
d'une manière satisfaisante. 11 rapporte un vers de la
lîhronique de Benoît :
Si qu'en exil nos en anium,
et un vers du Tristan :
Q.1& vos anez por moi fors terre,
qui montrent qu'il y a eu dans l'ancien français, à côté
de aller, une forme aner, qui est tout à fait parallèle
aux autres formes romanes. La permutation de In, en
/ n'est aucunement sans exemple dans le français,
témoin orphenin et orphelin. Cela constaté, et l'iden-
tité iV aller et d^mdare établie, reste à savoir d'où Ton
peut les tirer. M. Diez examine les diverses conjec-
tures : 1** celle de Grimm, qui le dérive d'un ancien
prétérit gothique ididêdun, dont le radical aurait pu
être and dans la langue lombarde ; mais dire que ce
radical aurait pu être and, c'est montrer combien le
fd est peu sûr; 2** celle qui le lire (lambulare; ambu-
lare pourrait, à la rigueur, donner la forme aller, bien
qu'il ait donné régulièrement amble, mais il ne peut se
prêter à la forme italienne; 3* celle qui a recours à un
verbe ambitave, dérivé d'ambire, mais l'italien répugne
à changer 7n[i]f en ne?. Ayant ainsi exclu les conjectures
qui lui semblent erronées, il indique celle qu'il pré-
fère, c'est aditare, qui, du reste, avait déjà été indiqué
j)ar Ferrari. Aditare a pu sans peine devenir en italien
andare, par l'inlercalation d'un n, pour donner au
mot roman plus de corps, comme dans rendere, rendre,
GRAMMAIRE CORRECTION DES TEXTES. 4!
de reddere. Le sens aussi est satisfaisant. Pourtant je
trouve une difficulté ; c'est qu'il faut supposer que le
français et le provençal aner^ aller, anar^ sont venus
non pas directement du latin, mais de l'italien. Or,
cela est difficile à admettre sans preuve suffisante ; et
M. Diez lui-même, discutant la conjecture relative à
ambitare^ remarque que ambitare aurait très-bien
donné l'espagnol andar, mais que l'introduction d'un
mot tel que andar^ d'Espagne en Italie, est tout à fait
invraisemblable, la syllabe amb ne se transformant
pas, dans l'italien, en and. Mon objection est que anar^
atier, qui se laisseraient facilement dériver de andare,
par la perle de la dentale, ne se laissent aucunement
dériver de aditare^ dans lequel il n'y a point d'w;
anar, aner^ ayant un n et point de dentale, ne
peuvent venir d'un mot qui a une dentale et point
d'n. Je ferais la même difficulté à une provenance
celtique : athii en kymri, eath en irlandais, qui signi-
fient aUei\ se prêteraient fort bien à andare; mais
n'ayant point d'n, ils ne se prêtent pas à anar ou aiier.
Il faut donc, à moins qu'on ne découvre quelque fait
qui établisse d'une manière plausible, que c'est le mot
italien andare qui a servi de type au provençal et au
français, s'adresser à un mot qui permette le second
type. Or, ce mot est cité par M. Diez lui-même,
mais aussitôt rejeté, c'est adnare que Papias traduit
justement par venire^ et qui prend ce sens général,
comme adripare a pris celui d'arriver; là nous avons
ce qu'il nous faut, adnare^ fournissant sans peine anar
et anrr.
Le problème étymologique en est là : anar et aner
42 ETYMOLOGIE.
se laissent dériver de adnare; andare et andar se
laissent dériver de aditare. Mais ni aditare ne peut
donner directement anar ou aner, ni adnare ne peut
donner directement andar ou andare. Il faut donc ad-
mettre ou qu'il y a eu deux formations provenant de
deux radicaux différents : l'une, dans le domaine
hispano-italien; l'autre, dans le domaine franco-pro-
vençal (ce qui, jusqu'à preuve du contraire, répugne,
les formations étant d'ordinaire simultanées dans les
deux domaines); ou que andare a fourni aux franco-
provençaux anavy aner, ou que anar, aner a fourni
aux hispano -italiens andare, andar (ce qui répugne
aussi, en l'absence de toute preuve positive). Le pro-
blème resle posé, non résolu.
A l'occasion à'espée, italien spada, espagnol espcida,
qui vient de spatha, M. Diez dit qu'en ancien espagnol
et en ancien français ce mot est souvent masculin, et
il cite : Deste espada. (Poëme du Cid, 5676, etc.)
Il n'ont espée, ne soit bien acéré
(Raoul de Cambraï, p. 21.)
Je n'ai rien à dire sur l'exemple espagnol ; mais je
suis parfaitement sûr que l'exemple français ne peut
valoir. 11 est impossible qu'une forme ée soit du mas-
culin, et le vers est ti'ès-certainement altéré; il faut
lire ou :
Il n'ont espée, ne soit bien acérée,
OU, plutôt .
Il ii'ont espit'', ne soil bien acéré.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 43
Vespié était la lance dont étaient armés les chevalier'^
Les personnes qui s'occupent de l'élude des langiiu.^
romanes sont impliquées dans une difficulté dont on
ne sortira qu*à la longue. Beaucoup de textes sont iné-
dits ; ceux qui sont publiés ne reproduisent guère que
les manuscrits. Mais les manuscrits, quoique source et
point de départ de tout travail ultérieur, ont besoin
d'être soumis à la révision de la critique, à mesure que
la critique elle-même connaît mieux le sens des mots,
leur forme correcte, leur orthographe et les règles de
la versification. En un mot, il faut bien se persuader
mainlenant que ces textes, longtemps dédaignés, doi-
vent être traités comme l'ont été les livres venus de
l'antiquité. De combien de taches ceux-ci n'étaient-ils
pas souillés, quand ils sont sortis pour la première
fois des manuscrits qui les avaient transmis? Et com-
bien de ces taches une étude persévérante n'a-t-elle pas
fait disparaître? En attendant que les éditions des
textes romans aient été améliorées sur ce modèle, on
est souvent obligé de les discuter ou de les corriger
avant d'en faire usage.
Les idiomes romans dérivant pour la plus grande
partie du latin, pour une petite partie de l'allemand et
pour une plus petite partie encore du celtique, et ces
trois langues, le latin, l'allemand et le celtique, ayant
fréquemment des radicaux communs, on peut quelque-
fois être embarrassé sur une dérivation, non pas quant
au latin, dont la prédominance est si grande, mais
quant à l'allemand et au celtique. Roi vient certaine-
ment de rex; pourtant il y avait, dans le celtique, un
mot righ de même acception et de même radical. Sans
44 ÈTYÎirOLOGIE.
doute le mot rïgh ne peut entrer en compétition avec
rex; mais, quand on trouve l'allemand block, suédois
block^ etc., et le bas-breton bloc h, le gaélique bloc^ à
laquelle des deux sources faut-il rapporter le mot fran-
çais bloc? Bouc vient-il de l'allemand bock^ ou du bas-
breton boiich^ gaélique b€c? Briser doit-il être tiré de
Fallemand brechen^ anglais to break^ ou du gaélique
bris, irlandais brisim? Le mot dune, italien, espagnol
et portugais cluna, anglais down, est certainement cel-
tique; car non seulement il se trouve dans une foule
de noms de villes celtiques, tels que Lngdunum^ Augus-
iodunum, etc.; mais encore il existe présentement dans
les langues celtiques : en irlandais, dûn, une ville forti-
fiée; en gaélique dun, un tas, une colline; en kymri dïn^
une ville fortifiée. Mais, si la provenance n'en était pas
aussi certaine, on pourrait vouloir le rattacher à l'alle-
mand zaun, ancien haut-allemand zim, ancien anglais
tune, anglais moderne town, qui sont réellement d'un
même radical que le celtique, radical signifiant en-
clore, enfermer.
Ce dernier exemple, je l'ai emprunté à un opuscule
de M. Mahn, érudit allemand qui s'occupe aussi des
langues romanes et qui a commencé une grande édi-
tion du texte des troubadours. Sous letilre de : Etymo-
lofjische Untersuchumjen auf dem Gebiete der romani-
schen Sprachen, il vient de publier trois Spécimens où
il s'occupe soit de chercher une étymologie à des mois
pour lesquels M. Diez n'en a pas donné, soit de sou-
mettre, là où il diffère d'avis, à un examen ultérieur
les étymologies données. C'est un utile supplément,
que je dirais trop court s'il n'était pas interdit de de-
GRAMMAIRE CORRECTION DES TEXTES. 45
mander à un auteur autre chose que ce qu'il a voulu
fournir.
Un de ces articles où M. Malin a voulu apporter sa
contribution est blé, sur lequel, de fait, les trois
langues concourent, ou plutôt sur lequel les étymolo-
gistes débattent à laquelle des trois langues il faut le
rapporter, le latin, rallemand ou le celtique. Blé, à
côté duquel on trouve aussi blée, italien biada, proven-
çal blat, est tiré par M. Diez de ablata, sous-entendu
messis, ou simplement ablatiim, ce qui a été enlevé,
recueilli dans les champs. Le fait est qu'on a dans le
bas- latin, ablatum, abladium avec le sens de blé; mais
ces mots ont ici moins d'importance qu'on ne le croi-
rait au premier abord ; car ils dépendent d'un verbe
abladiare, emblaver, qui a été formé du bas-latin bla-
dum avec la préposition ad. Cela remarqué, la difficulté
reste entière, à savoir comment il se fait qu'une aphé-
rèse pareille ait pu s'opérer. S'il ne s'agissait que de
l'italien, cette aphérèse serait tout à fait admissible ; il
yen a, dans cette langue, beaucoup d'exemples. Mais,
pour qu'une étymologie romane soit bonne, il faut
qu'elle satisfasse à toutes les conditions et qu'elle passe
par toutes les filières. Or, celle-ci ne peut guère passer
par la filièi\. irançaise. Aussi l'étymologie s'était-elle,
avant M. Diez, adressée à la langue allemande, anglo-
saxon blada ou blxda^ anglais actuel blade, tige, qui
paraît tenir à l'allemand Blatt, feuille. Mais, comme le
remarque M. Mahn, le celtique offre une dérivation
plus directe; on trouve dans le bas-brelon et le gallois
Mot, bleud, bled, blawd, qui signifient farine. Seule-
ment, dès que l'on dépasse l'étymologie romane, on
46 ETYMOLOGIE.
reconnaît l'identité fondamentale des mots celtiques et
germains; les uns et les autres se rattachant au san-
scrit phidl, phal, fleurir, qui donnent à la fois du côté
grec ç'jXXcv du côté latin folnim et jlorere, et du côté
allemand blûhen, anglais to blow.
C'est cette concordance fréquente entre l'allemand
et le celtique qui a engagé un érudit allemand, M. lloltz-
mann, à soutenir une thèse que je crois tout à fait pa-
radoxale et qui est que jadis, au temps de l'invasion
des Romains et sous leur domination, c'était non pas
une langue celtique que l'on parlait dans les Gaules,
mais une langue germanique, le celtique étant borné
à la contrée où il est encore usité, c'est-à-dire la Basse-
Bretagne. Non-seulement une telle thèse suppose le
f^ut singulier d'une rèlégalion ancienne du celtique
dans un coin, rélégation dont les écrivains de l'anti-
quité ne nous ont rien dit; mais encore il faudrait que
M. Iloltzmann démontrât que les mots gaulois que ces
mêmes auteurs nous ont transmis sont non pas celti-
ques mais allemands. Les arguments dont il s'est servi
dans la discussion sont absolument insuffisants, pour
renverser une opinion qui s'appuie sur les dires de
l'antiquité.
Je continue à suivre M. Mahn à propos de M. Diez,
cela me donnant l'occasion de parler de l'un et de
l'autre à la fois. M. Diez n'avait pas trouvé que a&n,
espagnol abrigo^ provençal abric, et abrier, aujour-
d'hui abriter^ abrigar, abricai\ pussent provenir du
latin apricus, disant que ce que le soleil éclaire est et
demeure non couvert. Il avait donc cherché ailleurs,
et conjecturé que le mot ancien haut-allemand birihan,
CnAMMAfRE. CORRECTION DES TEXTES. 4Î
couvrir, était peut-être la racine cherchée. On voit, du
premier coup d'œil, que cette conjecture manque de
tous les soutiens, l'auteur n'apportant aucun de ces
intermédiaires qui rapprochent les extrêmes. M. Mahn
pense, et je suis tout à fait de son avis, qu'il ne faut
pas sortir du latin. Le mot roman signifie essentielle-
ment un lieu où l'on se défend du froid, de la pluie,
de toute intempérie. Le latin aprkus locus^ ou, au
neutre, aprkiim^ est le lieu exposé au soleil. Or, il n'a
été besoin que d'une légère extension de sens, pour
faire, d'un lieu exposé au soleil, un lieu où l'on est à
l'abri du froid et de l'humide. Remarquez de plus, que
l'accent vient en confirmation; comme dans aprkuniy
l'accent est sur i, dans abrigo et dans abri.
Il y a un verbe d'un usage aussi commun que le
verbe aller, et qui a toujours embarrassé les étymolo-
gistes, c'est dîner. Les formes sont, ancien français,
disner; provençal, (/i5riar,dir?îar, dinar ^ dinnar; italien,
disinare eidesinare. La première difficulté, dit M. Diez
est de savoir si, dans ce mot, Ys appartient au radical,
ou si ce n'est qu'une lettre épenthétique, comme, par
exemple, e est épenthétique dans espée. M. Diez ne
tranche pas, à mon avis, assez nettement cette ques-
tion; il ne me parait pas douteux que Ys soit primi-
tive. Sans parler des Gloses du Vatican., publiées par
W. Grimm, qui sont du neuvième ">iècle, et qui
(mt : Disnavi me ibi^ disnasti te hodie, avec Ys, il fau-
drait admettre qu'il y aurait eu épenthèse non-seule-
ment de Y s, mais encore, en italien, d'un i. Ce qui de-
vient tout à fait invraisemblable, tandis qu'avec Y s au
radical la forme italienne est seulement plus allongée,
48 ETYMOLOGIE.
la forme française plus courte, et dans le provençal Vs
radical s'est transformé, ce qui est commun, en r,
ou en une double consonne. Cette condition, ainsi po-
sée, élimine plusieurs des étymologies données :
1° BîiTCvsIv, le repas de l'après-midi chez les Grecs,
2° difjnari^ à cause de dignnre Domine^ commencement
d'une prière de table ; 5° décima hora, à cause du diner
à dix heures, comme on a dit dans l'ancien français,
noner^ pour dîner à midi ; 4° decœnare^ que M. Diez
propose, et pour lequel, à la vérité, on pourrait ad-
mettre un déplacement de Taccent, décœno, au lieu de
decœno, je dïsne; ce qui ne paraît pas une difficulté
insurmontable ; mais Vs manque, e-t, pour la trouver,
il faudrait avoir discœnare, ce qui irait contre le sens,
voulant dire bien plutôt cesser de manger que se mettre
à manger. Pourtant, quoiqu'elle ne soit pas satisfai-
sante, celte étymologie parait avoir suggéré à M. Mahn
celle dont il me reste à parler, et qui a qiielque plausi-
bilité. On connaît notre mot français déjeuner, ancien-
nement desjewier, et qui, venant de disjejimare, signifie
proprement cesser de jeûner. C'est à ce môme verbe
que M. Mahn s'adresse, l'idée de cesser déjeuner étant
relative et pouvant s'appliquer aussi au repas de midi
ou du soir. Il y a certainement à objecter que la con-
traction est bien forte ; car dujejmmre a donné, outre
la forme française, en italien, sd'ujïunure; el disadjejn-
nare a donné, en espagnol, desayunar. Dans tous ces
mots lu est conservé, tandis qu'il faut supposer qull
ait disparu dans desinare^ d'isner. Cependant le sens
appuie cette dérivation, Vs et Vn se retrouvent, la con-
traction n'est pas absolumeni impossible (comparez
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 49
corvée, qui dérive de corrogala^ devenu, dès le neu-
vième siècle, corvada). Pour rendre celle étymologie
plus sûre, il faudrait que le hasard fit mettre la main
sur quelque forme intermédiaire entre disjejunare et
desinare.
M. Diez tire danger de damnum^ par l'intermédiaire
d'une forme non latine damnarium. Sans doute la dé-
rivation est régulière, et damnarium aurait pu faire
danger; mais le sens y répugne, non pas tant le sens
moderne, car, à la rigueur, on pourrait concevoir
comment l'idée de péril proviendrait, par gradation,
de celle de dommage, mais le sens ancien. Dangier,
dans le vieux français, a le sens primitif et perpétuel
de autorité, domination ; or, cette signification ne con-
duit par aucune voie à damnum^ aussi est-ce dans un
autre radical latin qu'il faut chercher. Dangier vient
de domininm, par Tinlermédiaire d'une forme non la-
tine dominiarium, . Le sens concorde parfaitement;
mais, si Ton trouve que la dérivation n'est pas aussi
régulière, à cause que la syllabe on a été changé en «w,
il sera très-facile de montrer que cette permutation
est très-commune dans notre vieille langue : je citerai,
par exemple, li ciiens, de cornes^ comte; Yen, en, pour
Von y on^ forme qui abonde dans une foule de textes,
qui est restée populaire en quelques localités, et qui
a failli expulser la forme par o; aine, pour onc^ de un-
qnam; aclioison^ à coté de ochoison, forme régulière-
ment tirée de occasia; mains^ à celé de moins^ et ro-
lenté, qui est à peu près exclusivement usité dans les
anciens textes. Au reste, il est bon de remarquer que
le radical latin dont il s'agit, a justement subi d'une
50 ÉTYMOLOGIE.
façon très-remarquable, dans ses dérivés, la mu-
tation de Vo en a. Dominus lui-même, à côté do
f/om, (Ion, a donné dam^ ou, suivant une ortho-
graphe vicieuse, damp, titre de certains abbés; il
a aussi donné dame^ dans la phrase plaise dame
Dieu, domino Deo, et dans le mot vidame, vice-do-
minus; domina a fait dame, tandis que la forme
dôme se trouve à peine dans quelques textes ; domi-
nicellus a donné damoiseau, et, par une contraction
qui se rapproche beaucoup de celle de dangier,
l'ancien mot dansel ou danzel; domiîiicella a donné
damoiselle, et, par une atténuation plus grande de la
voyelle, demoiselle. Ces rapprochements ne laissent
aucun doute; et la présence de la syllabe an pour
la syllabe on ne fait pas obstacle à ce qu'on tire dan-
gier de dominiarium.
Quand on n'a pas une dérivation directe du latin, on
quand on manque de formes intermédiaires anciennes,
on rencontre maintes fois des conflits étymologiques
qui causent beaucoup de perplexité. A côté de taisson,
provençal tais, italien tassa, espagnol texon, qu'on tire
de l'ancien haut-allemand dahs, et qui pourrait bien
avoir aussi une racine concurrente dans le celtique,
puisqu'on trouve dans Isidore taxoninus, sans doute
altéré, mais donné comme un mol gaulois; à côté,
dis-je, de taisson, il y a blaireau, qui désigne le môme
animal. On a, dans le bas-latin, bladarius, italien bia-
dajuolo^ qui ont le sens de marchand de blé ; un dimi-
nutif serait bladarellus, qui donnerait sans f.ucunc dif-
ficulté blaireau. M. Diez, qui fait ces rapprocboments,
conclut que telle est l'étymologie du -mot blaireau, sans
GRAMMAIRE CORRECTION DES TEXTES. 51
pouvoir dire, il est vrai, par quelle intuition on a
nomuîé cet aniuial un petit uiarchand de blé. Ici
M. Malin vient à son secours. « Le taisson, dit-il, a été
nommé bladareUus^ non comme petit marchand de
blé, mais comme petit voleur de blé, qui dérobait aux
paysans le blé et le sarrasin, ce qui lui fit donner le
nom de blaireau. Dans V Histoire naturelle de Gmelin,
il est dit que cet animal vit de petits animaux, d œufs
de grenouilles, d'insectes, de miel, de racines, de
pommes et de poires; et, d'après Blumenbach, il est
Carnivore; mais il ne dédaigne pas non plus le sarrasin
(ou blé noir). Ce qui le montre, c'est que, dans le Dic-
tionnaire français-breton^ de Grégoire, 1854, au mot
blaireau, on lit : le bruit des blaireaux, lorsqu'ils
transportent du blé noir dans leurs tanières, charre-
broc lied. Pour qu'un tel mot ait pu se former, ce vol
de grains doit être une chose ordinaire et caracté-
ristique. De cette façon, le blaireau put se faire as-
sez remarquer des paysans comme voleur de sarra-
sin et faiseur de provisions, pour qu'ils lui aient
donné le nom de bladarelliis. >. Tout ceci est habile
et ingénieux; cependant je remarque d'abord que je
ne connais pas d'exemple plus ancien de blaireau
qu'un exemple du quinzième siècle, dans une ballade
de Villon :
De fiel de loups, de regnards et blereaux
Soient frittes ces langues venimcu'j.b.
Je ne veux pas dire par là qu'il n'y en ait pas; mais,
tant qu'on n'en aura pas trouvé, on est privé de la lu-
mière qu'auraient pu fournir les formes anciennes. De
52 ÉTYMOLOGIE.
plus, blcnreaii ne se trouve ni dans le provençal, ni
dans rilalien, ni dans lebas-lalin; car Diicange n'a
aucun mot qui puisse y être rapporté. Dans celle ab-
sence de tout document, qui montre qu'en effet, dans
la langue, quelque association entre blé et blaireau a
existé, il me paraît trop hasardeux de s'en rapporter
à une simple dérivalion, qui, dans le fond, pourrait
être tout autre.
Ménage supposait que blaireau, c'est-à-dire blereau,
venait de melis^ qui est le nom latin de cet animal. Il
admettait un diminutif, melerellus, puis un change-
ment de Vm en b. Le mot latin a donné le provençal
melota,\Q napolitain mologna; mais, du reste, le roman
n'offre aucun vestige de melis. L'étymologie de Ménr.ge
est donc trop peu appuyée par les formes connues pour
qu'on puisse s'y fier.
Il y a encore moins à compter sur le celtique. Le
gaélique et l'irlandais nomment le taisson broc, le bas-
breton et l'idiome de Cornouailles, brocli, d'où l'anglais
brock. Mais, sans intermédiaire, il est interdit de pas-
ser de ces mots à blaireau.
J'ai une autre conjecture à proposer. Notre mot be-
lette est un diminutif de l'ancien français belt. 11 me
paraît possible que de bêle, un diminulif masculin se
soit formé, belerelluSy d'où bêler eau, puis blereau. La
contraction de belereau en blereau se justifie par des
exemples tels que bluter, forme contracte de beluter.
Des diminutifs, sans idée de diminution, sont fré-
quents dans la formation de l'ancien français, taurel-
lus, un taureau, et, parfois avec changement dû genre,
avicellus, oiseau, du féminin avis. Enfin, les noms d'à*
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 53
nimaux passent facilement de l'un à l'autre. Mainte-
nant d'où vient bêle? ou bien du kymri bele^ martre,
ou du haut allemand fti//^, ancien iiaut-allemand hilih,
qui désigne une espèce de rongeurs? Remarquons, en
tout cas, que le mot celtique et le mot allemand sont
les mômes.
A l'article haron^ M. Diez invoque l'autorité du Dic-
tionnaire de Jean de Garlande, autorité qui serait en
effet très-grande pour la langue française, si cet au-
teur était du onzième siècle ; à la vérité, les Bénédic-
tins, dans YHistoire littéraire de la France^ lui avaient
attribué une aussi haute antiquité, et ils avaient été
suivis par Géraud, qui publia, il y a moins de vingt
ans, une édition de ce dictionnaire. Mais c'est une
erreur, et Jean de Garlande est postérieur de deux
siècles, ainsi que M. Leclerc Ta démontré, dans cette
môme Histoire littéraire^ t. XXI, p. 569-571. En voici
les preuves, afin de prévenir, du moins ici, ceux qui
s'occupent des antiquités de notre langue. Dans son
dictionnaire, aux articles 16, 54, 67, Jean de Garlande
parle des écoliers de Paris comme d'étrangers que l'on
trompe, et comme faisant une partie considérable de
la population de la ville, ce qui est vrai, non du on-
zième siècle, mais du treizième. A l'article 75, il appelle
nemns régis le bois de Vincennes, que Philippe-Auguste
ne fit clore de murs qu'en 1185. A l'article 48, il ra-
conte qu'il a vu à Toulouse plusieurs machines de
guerre; entre autres, celle qui tua le fameux Simon de
Montfort (en 1218), et qu'il y était fort peu de temps
après la fin de la guerre contre les Albigeois, qui ne se
termina qu'en 1229. Dans unpoëme intitulé de Trium-
54 ÊTYMOLOGIE
phis ecclesix, il rapporte les événements de la croisade
albigeoise, et donne de longs détails sur la mort de
Simon de Montfort, disant expressément qu'il é'ait à
Toulouse vers la fm de la lutte, disant aussi qu'il avait
étudié la philosophie à Oxford avec Jean de Londres,
dont parle Roger Bacon, qui se souvenait d'avoir en-
tendu Jean de Garlande disserter sur le sens tVun mot
latin. Un autre de ses poèmes, intitulé de .hjsteriis
Ecclesix^ se termine par quelques vers chronologiques
à la gloire du célèbre docteur Alexandre de Halés, qui
venait de mourir, le 11 août 1245. Entin, il y est aussi
question de Foulques, évèque de Londres, qui siégea
de 1244 à 1259.
Il n'y a donc aucun doute, Jean de Garlande est bien
du milieu du treizième siècle. M. Mahn dit dans un
court préambule, mis en tête de ses spécimens : « Dans
les langues romanes, les étymologistes nationaux n'ont
produit rien que d'imparfait et d'à peine digne d'être
nommé. A un Allemand, au professeur Diez, il était ré-
servé, dans son lexique, exclusivement étymologique,
de mettre au jour une œuvre éminente et véritable-
ment admirable, et de faire plus que toutes les acadé-
mies française, italienne, espagnole et portugaise. » Je
ne suis aucunement enclin à contesler les éloges qui
sont ici donnés à M. Diez ; pour cela, j'ai accordé trop
d'attention à son livre, et je m'en suis trop servi; mais
je suis disposé à reprocher aux savants allemands de
ne pas tenir assez compte de ce qui se fait chez nous,
de ne pas connaître suffisamment YHistoirf littéraire
de France, ouvrage utile à tous ceux qui étudient les
langues romanes, ou du moins la langue française, et
GHAMMAIIIE. CORRECTION DES TEXTES.
55
d'attendre sans doute, pour mettre Jean de Garlande à
sa place chronologique, que la vraie date, trouvée il y a
dix ans par M. Leclcrc, soit retrouvée sur la rive droite
du Rhin,
56 ÉTYMOLOGIE.
SoMMAinE DU QUATRIÈME ARTICLE. [Joumal dcs Savatits, septembre 1855).
— Discussions étymologiques sur les mots bacJielier, air, au sens de
manière; grimoire, fouteau, chenille, buste, frayeur, guivre, vau"
trer. bélier, trouver
Le travail de M. Diez, sur l'étymologie des langues
romanes, est destiné à être beaucoup consulté, aussi
j'en prolonge l'examen, me plaisant à discuter avec un
auteur muni de tant d'informations sur le sujet qu'il
traite, et si habile à en tirer parti.
Bachelier^ bas-latin baccalar'ws, italien baccalars^
provençal bacalai\ ancien catalan batxeller, espagnol
bacliiller, portugais bacharel^ est un mot sur lequel
M. Diez n'a rien essayé. Il se contente d'écarter des
étymologies anciennement données : bas chevalier, que
ne permettent ni l'histoire du mot ni la grammaire; et
baculus^ qui, avec un mot celtique de même significa-
tion, gaélique bachall, irlandais bacal, conviendrait
très-bien pour la forme, mais qu'il ne trouve appuyé,
quant à la liaison logique des sens, que sur des pré-
somptions tout à fait incertaines. Il va sans dire qu'il
n'y a ici à faire aucun compte de baccalaureus. Bache-
lier a eu, entre autres acceptions, celle de gradué dans
une faculté ; et, cherchant une étymologie au mot pris
ainsi, on l'a décomposé, contre toutes les lois de l'ana-
logie, en bacca-laureus, comme s'il venait de bacca
lauri^ baie de laurier. Le sens primitif du bas-latin bac-
GRAÎIMAIRE CORRECTION DES TEXTES. 57
calaùus est tout autre que étudiant doté d'une palme,
et, si on l'avait connu, on n'aurait songé ni à laurier ni
à baie. Le baccalarius était celui qui tenait une bacca-
laria, et baccahiria^ usité, comme le fait remarquer
M. Diez, dès le neuvième siècle, voulait dire une espèce
de bien rural que le bachelier avait à cens. Il était
donc compté parmi les gens de la campagne, quoique
d'un rang plus élevé que ceux qui, tenant un manse,
étaient assujettis aux œuvres sQrviles, et on peut le dé-
finir un vassal d'un ordre inférieur. A côté de celte
signification, il a encore celle de jeune guerrier qui
n'est pas encore chevalier. Puis il y eut des bacheliers
d'église, qui étaient des ecclésiastiques d'un degré in-
férieur; il y eut, dans les corporations de métiers, des
bacheliers qu'on nommait aussi juniores, et qui gé-
raient les petites affaires delà corporation; enfin, ei
parle même mouvement d'idées, naquirent les bache^
tiers des facultés. De là aussi, par une aulre extension,
bachelier prit le sens d'homme jeune non marié et, en
général, de célibataire, sens qui est resté celui du mot
anglais bachelor. Avant d'aller plus loin, remarquons
qu'il faut tâcher de découvrir, dans quelqu'une des
sources des langues romanes, un mot qui ait eu une
double signification, celle de vassal et celle de guer-
rier. Vassal lui-même nous offre cette double qua-
lité; d'une part il signifie celui qui est subordonné
féoclalement ; et, d'autre part, il veut dire courageux
guerrier ; vasselage est constamment usité pour valeur
et prouesse; les chansons de geste sont pleines de
l'emploi de ce mot; et on trouve dans Ducange bacca-
laria rapproché de vasseleria, fief.
S8 ÉTYMOLOGfE.
A propos de bachelier el de vassal^ il faiil, par di-
gression et parenthèse, parler d'un vocable qui semble
y tenir. Nous avons un vieux mot, non encore com-
?)létement tombé en désuétude, qui doit intervenir
ici; c'est bachelette; il est évidemment congénère
de bachelier^ et signifie jeune fille, comme l'autre si-
gnifie jeune homme. Mais, à côté de bachelette^ on
trouve une forme ditférente, à savoir baisselete; par
exemple dans YOiistillement au Vilain^ p. 16, parlant
des enfants qui vont naître dans le ménage :
Et se ce est vallet (un garçon),
Si lui quiere un auget ;
Et se c'est baisselete,
Si lui quiere minete.
Et dans le poème de Du Guesclin :
Or avant, baisseletes, ce lordisoit Bertrand,
La plus pauvre de vous aurez assés vaillant.
Le changement de v en 6 ne fait pas une très-grande
difliculté, car on trouve dans Ducange bassallas pour
vassallus ; mais ce qui en fait bien davantage, c'est le
changement des deux s en c. Cependant il parait cer-
tain, par la comparaison de bachelette et baisselete,
que les deux s ont pu se changer en ch. Quant à l'ély-
mologie de baisselete, ce mot est le correspondant de
vassetet, qui a donné vaslet et varlet, et qui signifie
jeune garçon; et baissele, le correspondant et le fé-
minin de vassal. Maintenant bachele et bachelette, qui
sont le même mot que baïssele et baisselete, pour le
sens, le sont-ils parce que le radical est le môme
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 59
{vassal)^ ou parce que rassimilation a confondu le ra-
dical vassal, et le radical bâchai ou hachel?
Bachele ou baissele^ d'où le iVimmuiiî bachelette, ou
basselete a été pour M. Diez l'occasion d'un rapproche-
ment différent. Il ne parle pas de bachelier^ soit qu'il
n'y ait pas songé, soit qu'il l'ait rejeté; et il aura pu
le rejeter, parce que, bachelier ou bacalarius venant
directement de bachelerie ou baccalaria, sorte de fief,
bachele ou baissele, qui est plus court, n'en peut venir;
pourtant je pense que, dans bachele, on a un mot plus
voisin de l'étymologie et produisant bachelerie^ comme
vassallus produit d'une part vasseleria et d'autre part
vasseletus, d'où vaslet, varlet, valet, qui voulait dire, à
l'origine, un jeune homme. M. Diez cherche un rap-
port entre bachele et bagasse. Je ne crois pas qu'il en
existe un, de la manière qu'il le conçoit. Suivant lui,
bachele conduit à bagache^ qui est le primitif, et pour
lequel il n'a que de vagues conjectures entre le kymri
bach, petit, et deux mots arabes, l'un signifiant hon-
teux, l'autre signifiant servante. Bagasse est la forme
italienne ou provençale, bagascia^ bagassa, reprise en
français ; la forme ancienne y était baasse^ baiasse, ou
baesse .
Sire, serjant, baiasse ou dame [La Rose, 11,120);
Il n'ont baasse ne sergent {Ruteb., 128);
Baasse(f6., 2, IG).
il signifie simplement servante, domestique, sans au-
cune acception défavorable. Bâtisse et bagascia sont
certainement le même mot; mais l'italien ayant un g^
qui est supprimé naturellement dans le français,
60 ÈTYMOLOGIE.
montre que la consonne n'est pas ch, et ne permet
pas ridenlification de baasse^ bacjascia^ avec bachele.
En définitive, je pense qu'il y a deux séries de mots :
ceux-ci commençant par b et ceux-là par r, et ayant
les uns et les autres la double signification de scrvileur
et déjeune, et se rapportant soit à un primitif M5-
sallus^vassns, qui est d'origine celtique, soit à un pri-
mitif &ac/io/, dont le sens est inconnu. On objectera que
le changement de venb n'est pas très-commun. Mais,
d'une part, les mots tirés du celtique forment une ca-
tégorie trop petite, et nous connaissons trop mal les
formes anciennes de cette langue pour que nous
puissions beaucoup raisonner sur les permutations de
lettres; et, d'autre part, le b pour le v se trouve dans
berger de vervicarius^ quand bien même, ce qui est
douteux, berbex serait dans Pétrone au lieu de verveXy
car cela montrait déjà u::e tendance à substituer le b
au V; il se trouve dans le provençal berrolh à côté de
verrolh. Bien entendu, pour cette difficulté de chani/er
le V latin en b, il s'agit du français et du provençal.
Tout en constatant la collatéralité de baccal avjc
vassal, qui y a sans doute influé, il faut s'arrêter à ce
radical bâchai^ qui est donné par une étude attentive
des formes. Et dès lors on est conduit au celtiqip; ;
gaélique bachall^ irlandais bacal, qui conviennent
pour la forme, et qui, d'ailleurs, ont pénétré dans les
langues roman,es : en termes de marine, ancien ita-
lien : baccalaro^ pièce de bois; ancien français, bac-
calat^ môme sens; espagnol, vacalasy baccalas, bâtons
fichés sur la couverture des galères. Ce n'est pas une
conjecture dénuée de toute vraisemblance de penser
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 61
que le mot de bâton, de pièce de bois, ait passé au
délenteur d'une bachelerie, sorte de domaine rural.
Au mot italien aria, IM. Diez place notre mot débon-
naire, que Ménage tirait fautivement de la préposition
de et de l'italien bonario, qui existe réellement, mais
qui n'a rien à faire ici. Car, quand à côté de débon-
naire on trouve, dans les vieux textes, de mal aire, de
put aire, il faut bien reconnaître un radical commun
qui constitue la finale de tous ces adjectifs. Air en
français, aire en provençal, aria en italien, signifient à
la fois le gaz qui constitue Tatmosphère et manière. De
là, d'après M. Diez, il est possible que ce soient deux
mots qui sont confondus en un et qui n'ont rien de
commun; et il se demande s'il ne faudrait pas ratta-
cher air avec l'acception de manière à l'allemand art,
qui a le môme sens. Aire, dans l'ancien français, si-
gnifie demeure, famille; témoin ce vers cité dans Du-
cange :
Nés fu de Mazovie et norri de vostre aire.
D'où les adjectifs débonnaire, deputaire^ etc. Il en est
de môme du provençal aire. Aire, avec l'acception de
famille, genre, manière, vient, suivant moi, de area,
qui, signifiant espace de terrain, a signifié, par suite,
demeure et famille, ou à cause du genre (quoiqu'on
pût facilement admfîttre un changement de genre, et
un areum au lieu d'area), il vient du bas-latin arum,
territoire. Maintenant, quel est le rapport entre air et
aire? Air, comme le spiritus des Latins, qui signifie
courage (et c'est une remarque de M. Diez), a pu pren-
dre le sens de tenue hautaine, décidée, et de là venir
m ÉTYMOLOGIE.
à celui de manière; mais il y a tout lieu de soupçonner
une fusion entre air et «ir^, fusion qui a iacilement in-
troduit sous la rubrique air le sens manière, et qui a
fait perdre à aire son e et l'a assimilé à air.
Suivant M. Diez, (frimoire rappelle un mot germa-
nique grîma^ qui signifie masque, spectre, et qui est
réellement le radical de grimace. On manque de tout
texte intermédiaire qui témoigne d'une liaison entre
grima et grimoire. Aussi, je me range du côté de M. Gé-
nin, qui, dans son édition duPatelin, regarde grimoire
comme une forme de grammaire. Guillemette, en par-
lant d'un homme habile, dit :
Aussi a il leu de gramaire.
Et aprins à clerc longue pièce. (V. 18.)
Les variantes portent grimaire et grimoire^ et M. Gé-
nin ajoute : « Grimoire n'est autre chose, en effet, que
graîïimaire àdûguvée. DansBaudouin deSebourg, poème
du quatorzième siècle, l'archevêque de Reims, envoyé
par le roi pour traiter de la paix avec le redoutable
Baudouin, s'informe où il pourra le trouver. Baudouin
parait tout à coup devant lui :
Et H bastart s'escrie : vez me clii, biaus amis.
Lut avés de gramare; je sui li anemis (xx, p. 242).
Il fait allusion à ces histoires, si répandues au moyen
âge, de curieux qui, lisant imprudemment dans le gri-
moire d'un sorcier, avaient fait apparaiire le malin
esprit. « Vous avez lu dans la grammaire, dit Baudouin
« en plaisantant, vous avez évoqué le diable : me
« voilà! » Si on trouvait quelque difficulté à carse de
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 03
la mulation délire en oire, on n'aurait qu'à se rappe-
ler le mot armoire^ qui, dans les anciens textes, est
mimaïre^ de armariam.
Notre mol fouteau, hêtre, est tiré, par M. Diez, de
fustis^ bâton. Ce sont là des inadvertances que je ne
relèverais pas si le livre de M. Diez ne devait pas avoir
une grande autorité parmi ceux qui s'occupent des
langues romanes; le lecteur n y doit voir qu'un erra
tum que M. Diez a oublié de relever et que je note ici.
Ménage a donné la vraie étymologie, c'est fagus qui a
fourni l'ancien mot fou ou /aw, d'où un diminutif, sans
idée de diminution, fouteau^ comme sureau, de l'an-
cien français seu, mot directement venu du latin salix.
c( On pourait songer, dit M. Diez, dans l'article Che-
nille, à catenula (catenicula), à cause du corps composé
d'anneaux isolés, si cette intention n'était pas trop ana-
tomique. Aussi faut-il préférer canicula, vu que plu-
sieurs têtes de chenilles ont de la ressemblance avec
des têtes de chien.» Sur quoi il fait remarquer que,
dans le Milanais, on appelle le ver à soie can ou cagnon,
et, dans des patois lombards, la chenille, gatta, gat-
toJa, ce qui doit signifier chatte. Cela n'est pas douteux;
et, aujourd'hui encore, en Normandie, la chenille se
dit chattepelouse, c'est-à-dire une chatte velue; et
chaltepelouse est devenu l'étrange nom de la chenille
en anglais, Caterpillar
Buste, italien, busto, provençal, hust, est, dit M. Diez,
un mot d'origine douteuse. On trouve dans Ducange
busta, avec le sens de tronc d'arbre, et le tronc d'arbre
peut très-bien se comparer au tronc du corps. Bus-
tum^ du latin, n'offre pas de prise, et de bûcher^ mo-
64 ÉTYMOLOGIE.
nument funéraire, à tronc du corps, il y a trop loin
pour que l'on passe de l'un à l'autre sans chaînon mi-
toyen. M. Diez écarte sans discussion l'allemand brust^
anglais brecist, et il ^e demande, après Ferrari, si l'ita-
lien busto (et, avec lui, les vocables des autres langues
romanes) ne serait pas le même que fusto (par un
changement de lYen b)-, fustOy qui ment de fiisti s ^ bâ-
ton, est notre mot fùt^ et, à côté de ce sens primitif, îi
a celui de buste, de taille; mais ceci est trop peu ap
puyé pour qu'on insiste beaucoup; et, quant à moi,
malgré la condamnation de M. Diez, je crois qu'il y a
lieu de discuter l'opinion de Ménage, qui avait indiqué
l'allemand brust. Ce qui me décide, c'est que dans le
provençal il y a non-seulernenl la forme biist^ mais en-
core les formes bruc^ bmsc, brut, où Yr tigure. A côté,
l'ancien français offre le mot ftw, qui a exactement la
même signification; ce mot se rencontre continuelle-
ment dans les chansons de geste; elles chevaliers ne
font autre chose, sur le champ de bataille où ils dé-
ploient leur valeur, que, à leurs ennemis
.... Le chief del bu tolir.
Bîi, qui fait au sujet H buz^ ne peut être le môme que
l'italien ou le provençal, qui, au radical, ont une s
et un t; autrement, il ferait au régime bnst^ comme
oz, armée, fait au régime ost. Je le rapproche du mol
^^u pays '^le Corne, bwjh., tronc du corps, cité par
M. Diez à l'article Biico^ et je le lire, avec lui, du ger-
manique : ancien haut-allemand, bùh^ allemand mo-
dcino, |yr///c'//, ventre. Cette circonstance me parait ex-
pliquer les li'pies Ibi'nics ba^ biustel brut; il s'e^t (ait.
GRAMMAIRE. CORRFXTIO^' DES TEXTES. 65
ce qui arrive, confusion entre deux racines ayant des
sens avoisinanls,6M/i ettrwsf, confusion qui a importé,
])Our l'italien et le provençal, st^ du germanique brust^
dans le dérivé de l'autre mol germanique hùh.
Nous écrivons présentement /^ok/i' par un d; c'est,
comme le remarque M. Diez, une fausse orthographe
fondée sur une fausse étymologie. Nos aïeux écrivaient
pois^ provençal, pes, pens^ italien, peso. C'est qu'en
effet, ainsi qu'on le voit du premier coup d'œil par ces
rapprochements, il vient non de pondus^ mais de pen»
sum. On remarquera ici, à côté du substantif poié/5, le
verbe peser ^ Vixù]ecïiî pesant. Dans l'ancienne langue
parlée sur les bords de la Seine et dans ce qu'on appe-
lait l'Ile-de-France, on disait pois, poiser, poisant; dans
l'ancien normand, on disait peis, peser, pesant. Ces
immixtions, qui rompent l'analogie, sont curieuses à
observer.
M. Diez a la coutume, très-louable sans doute, de
faire d'abord tous ses efforts pour trouver à un mot
roman une racine latine; puis, ce n'est qu'après des
tentatives infructueuses qu'il se met en quête dans
l'allemand ou dans le celtique. Il me semble que, par-
fois, cette tendance l'emporte trop loin, et qu'il né-
glige, pour la suivre, de s'occuper de dérivations qui
méritent d'entrer en ligne de compte. Pour lui, frayeury
effroi, effrayer, provençal, freior, esfrayar, esfreidar,
viennent de fr'ujïdus. 11 n'est pas douteux que la forme
des mots comporte une telle étymologie. Pourtant il y
a dans le provençal et dans le français, toute une série
de mots qui ont gardé le sens du latin et qui diffèrent
de ceux-ci. Mais surtout ce qui nrcmpôche d'adopter
m ÉTYMOLOGIE.
l'opinion de M. Diez, c'est la signification, pour lo-
quelle il faut franchir la dislance considérable qui est
enlre froid et frayeur. Au lieu que les langues geruia-
ïiiques offrent un radical pleinement satisfaisant pour
le sens, 2i satisfaisant aussi pour la forme; c'est l'an-
glais to fright et to fraij, inspirer de la crainte. On a pu
composer, avec ce radical, frayeur , ef-froi, ef- frayer
comme avec le radical allemand macjan^ pouvoir, on a
tiré émoi, ancien français esmai, esmaier, esmoi, es-
moier. M. Diez a, pour émoi, très-bien résisté à la ten-
tation de suivre Ménage et de s'en prendre avec lui au
verbe movere. L'analogie de formation entre esmoi,
esmai, esmoier, esmaïer et ef-froi, ef-frai, ef-froier,
^f-fraier^ est visible; cela porte, pour ces derniers
mots aussi, à une origine germanique. Il est permis
dès lors de penser que le germanique a fourni le sens
et le gros du mot, et que le latin frigidus a influé pour
modifier la forme et l'assimiler
Guivre est un ancien mot français qui signifiait ser-
pent, et qui est resté un terme de blason. Il vient incon-
testablement de vipera; mais, suivant M. Diez, il en vient
non pas directement, mais par l'intermédiaire d'un
mot de l'ancien haut-allemand luipera ; de môme guêpe a
pour origine vespa, mais par l'intermédiaire de l'alle-
mand. En un mot, le gu français suppose un iv alle-
mand, ei i^e répond pas au v latin. Cette interposition
de î'allerê^jnd entre le français et le latin dans des
mot? qui proviennent si manifestement de celui-ci
csi-clle uécessaiie? Pour soutenir cette thèse, à l'égard
des aulres mots où le i^ latin est, en français, cÏK'^ngé
en un g, on peut dire aue (jué vient non pas du ktin
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 67
vadiim, mais de l'allemand ivaten; c'est aussi ce que
fait M. Diez. Quant h vulpe cul a ^ qui a doimé g oiijnUe^
ou, par transposition de genre, goupil^ et dans lequel
aucun mot allemand ne s'interpose, on peut arguer
que la syllabe vu, à Toreille romane, a représenté un
double w germanique. Mais il faut absolument renon-
cer à cette hypothèse et reconnaître que le v latin a pu
se changer en g dans le français, le provençal et l'ita-
lien. Tel est gaîne, italien guaina, qui vient de vaginaj
et giii^ qui vient de viscum. Il n'y a donc aucune raison
pour ne pas rattacher direclement à l'interjection la-
tine vx l'interjection française gwai, italien et espa-
gnol guai^ sans passer par l'ancien haut-allemand we,
11 me paraît certain, parées faits, que l'oreille romane
a été entraînée à une certaine confusion entre le v la-
tin et le double w germanique.
Suivant M. Diez, se vautrer est l'équivalent de l'ita-
lien voltolare, qui a la môme signification, et il vient,
comme lui, de volvere. Le mot est très-ancien dans le
français; on le trouve dans un poème du douzième siè-
cle, Raoul de Cambrai; le dextrier
Trois fois se viutre, sor les pies se dressa.
Si fort henni que la terre sonna. (F. 153.)
Nulle part on ne le trouve écrit sans r; puis la forme
viutre semble moins désigner un radical en o qu'un
radical en e. Or ce radical me paraît être l'ancien
français vieutre^ italien, veltro, chien; et, dans cette
opinion, s^î;orr^r voudrait dire se rouler comme un
chien.
J<^'',er est tiré, par Ménage, de vellarlus, de vellm^
68 ÉTYMOLOGIE.
toison,^ comme étant l'animal à toison par excellence;
ce changement du v en & n'est pas un obstacle absolu;
mais à cette élymologie il manque des mots où, de
fait, vellus ait été employé, et qui la soutiennent. Puis,
à côté de bélier^ nous trouvons belin^ qui est le nom
du mouton dans le roman du Benart ; Ducange a un
texte du quinzième siècle où belin est employé comme
adjectif : pluseiirs beufs, bestes belines- et porcines; et
l'article où il cite cet exemple est balens, mot expliqué
dans un vieux lexique par brebis ; rien de tout cela ne
peut s'accorder avec vellarius. Aussi j'avais pensé avec
d'autres que bélier et belin venaient de bêler. Mais
M. DJcz a singulièrement ébranlé ma confiance en celte
dérivation. Il rappelle le mot belière, qui signifie l'an-
neau placé au dedans d'une cloche, pour tenir le bat-
tant suspendu, et qui est en bas-latin bellerin. Belleria
conduit à bella^ qu'on trouve, en efft^t, dans un glos-
saire, avec le sens de cloche, et qui est l'anglais bell.
On le voit, bélier tient, pour la forme, de bien près à
belière. A la vérité, on pourrait objecter que ce sont
deux mots qui, bien que distincts, sont venus se con-
fondre; c'est ainsi que cousin^ parent, et cousin, in-
secte, quoique identiques en apparence, n'ont pour-
tant rien de commun; l'un vient de consobrinus, et
l'autre à^ culicinus ; de même louer, donner des louan-
ges, et louer, donner à ferme, sont tout à fait étran-
gers l'un à l'autre, celui-là représentant laudare et ce-
lui-ci locare. Mais ici, dans notre cas, le sens intervient
d'une manière frappante. On a l'habitude d'attacher
des clochettes au cou de certains animaux; en hollan-
dais, il y a bel-hamel, le mouton à la sonnette-, on an-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 39
glais, bell-wether^ le bélier à la sonnette. Vu ces rap-
prochements, je suis tout disDosé à suivre l'opinion de
M. Diez.
Il n'en est pas de même pour poêle^ dais et drap
qu'on étend sur la tête des mariés. M. Diez rejette
pallium^ qui est l'étymologie ordinaire, et indique,
pour le premier sens, petalum, qui, dans le bas-latin,
signifiait une feuille d'or que l'on étendait sur la tête
du pape; et, pour le second sens, il n'indique rien. Je
crois, comme Ménage, que c'est, dans les deux cas, le
môme mot dérivé de yallium. Sans doute, paJlium a
donné paile, et c'est la forme que l'on trouve dans les
anciens textes; mais il ne faut pas se laisser tromper
par l'orthographe moderne; poêle n'est pas autre chose
que poile^ et poile, a son tour, est seulement une autre
prononciation de paile^ comme je vois pour je vais, je
fois pour j^ fais, raier et roiei\ où l'a se trouve égale-
ment dans le radical latin, et émoi, anciennement
esmai, où l'a se trouve dans le radical germanique.
C'est une remarque du même genre que me suggère
le mot pieu. M. Diez, se demandant s'il vient à'espieUy
observe qu'une telle aphérèse est fort rare, et qu'il ne
faut y recourir que là où la langue se refuse à une éty-
mologie directe. Puis, supposant qu'il y a un ancien
mot français pieil, il le rattache à une forme non la-
tine, piculus, et à piquet, pic. Je ne sais s'il y a une
forme pieil, mais j'ai rencontré très-souvent peu, pan,
pou, qui veut dire bâton, brin. Par exemple, àpexagus
(Roncisvals, p. 156), et : alloient les paux jusque à la
rivière (Juvénal des Ursins, ch. vi, 1419). Peu ou pou
vient du latin palus. Quant à pieu, ce n'est qu'une
70 ÊTYMOLOGIE.
forme de la prononciation, forme qu'on trouve même
dans des textes anciens :
Cest cortil fu moult très bien clos
De piez de chesne agiis et gros.
Ulenart, 1289.)
Baron est un des plus anciens mots dans les langues
romanes. On le trouve déjà dans la loi des Allemands
et dans celle des Ripuaires. Bien entendu, il n'a pas
le sens qu'on lui donne aujourd'hui. Il signifie homme,
mari, et, par extension, guerrier courageux, et, fina-
lement, un nohle qui porte les armes; d'où vient la
signification actuelle. Il fait, dans l'ancien français, au
su]eibei\ au régime baron; dans le provençal, au sujet
bar, au régime baro. Mais quelle en est l'origine? La
latinité offre baro, qui signifie un homme slupide, et le
scoliaste de Perse dit que baro cstun mot gaulois et a le
sens de goujat, serviteur de soldat. Quoiqu'il y ait
loin entre le sens du mot latin et celui du mot roman,
cependant M. Diez incline à les réunir : il y a, dans
l'ancien haut-allemand, un verbe, beran, porter, en
anglais, to bear, qui pourrait avoir fourni le substan-
tif bero, porteur, ce qui conviendrait au sens indiqué
par le scoliaste; de VsiCce\)[\on porteur, portefaix^ on
serait allé à celle de garçon vigoureux, et, finalemenl,
à celle d'homme. Mais tout cela, comme il en con-
vient lui-môme, est une hypothèse, et, j'ajouterai, une
hypothèse peu satisfaisante. D'abord la dérivation ne
l'est pas; Va est dans les mots romans, carie ber du
vieux français n'est qu'une atténuation de Va, qui re-
paraît au régime, et le verbe allemand d'où on vou-
GRAaîMÂIRE. CORRECTION DES TEXTES. n
drail le tirer a un e; dans riricerliUulc générale qui
plane sur ce mot, cela fait une vraie difficulté. Puis la
signification n'a rien non plus qui se proie commodé-
ment à la déduction. Il y a bien loin de celle de goujat
à celle de viï\ de maritus, de vir fortis. Si l'on remar-
quait que vassal, varlet, valet, présentent quelque chose
d'analogue, on répondrait que les racines celtiques,
d'où ces mots proviennent, contiennent à la fois les
sens de serviteur et de vaillant. Il faut ajouter que rien
n'est plus incertain que la latinité de ce mot baro. L'or-
thographe n'en est pas sûre; et M. de Hildebrand, dans
le Glossaire latin du neuvième siècle, qu'il a publié, at
laque fortement la forme baro avec le sens de stupide-
et pense qu'il faut lire varo^ ce qui ruinerait l'étymolo-
gie allemande de beran, porter pour le latin baro, si
l'on pensait que c'est de ce baro que vient baron,
M. Diez rejette absolument le gaélique bar, héros,
et il le rejette comme ne s'accordant pas avec les règles
de la flexion des langues française et provençale, at-
tendu que les mots de ce genre, drac, dragon, fel, fe-
Ion, lerre, larron, etc., dérivent seulement d'un thème,
latin ou allemand, qui permettait ce déplacement de
l'accent, c'est-à-dire d'un thème qui s'allongeait au cas
dérivé : or les langues celtiques n ont rien de pareil.
Mais pourquoi un mot celtique n'aurait-il pas été assi-
'.lilé? d'autant qu'une forme barus, bari, paraît avoir
été usitée, puisqu'on trouve dans la loi des Allenia^îds :
barum vel feminam; et bariis n'aurait pu donner baroù
que par assimilation et métaplasme (le fait est que ces
assimilations se rencontrent ; le nom propre Petrus a
un régime qui est Perron). J'avoue même que j'irais
72 ÊTYMOLOGIE.
plus loin, entraîné par la force de la signification, et
que je suis disposé à regarder ber^ baron^ comme l'é-
quivalent du cellique fear^ homme, ou du gothique
l'ûfir, ancien saxon wer^ anglo-saxon, ver, veor^ qui ont
la même signification. Ces mots, tant le cellique que
l'allemand, se répondent pour le sens et aussi pour la
forme, émanant d'un radical commun qu'on trouve
aussi dans le sanscrit vira, héros. La signification me
paraît l'emporter sur la difficulté que fait le b dans le
français et dans le provençal. Remarquez qu'on trouve
varones, il est vrai, dans des textes qui proviennent
des environs des Pyrénées, et farones, dans un tr s-vieil
auteur. M. Burguy tire aussi baron du germanique
bairon, porter, mais par une autre dérivation : anglo-
saxon bearn^ frison beni, un enfant, un être humain ;
anglo-saxon, beorn, un homme, un grand. îl est pro-
bable que le celtique bar^ ainsi que fear^ le gothique
vair^ et le germanique beran ou bairan, porter, ont
concouru pour former un nouveau et commun radical
à sens déterminé.
Nous venons de voir ber ou baron passer de l'accep-
tion générale de vir^ de maritus^ à celle de vaillant
guerrier et de noble personne ; garçon n'offre pas de
moindres variations en français. D'abord il avait sim-
plement le sens de jeune homme, de serviteur; et, dans
un texte du douzième siècle, nous trouvons : Li garz
mïllï les sajetesy Rois, 82. Mais, dès ce temps-là, il se
prenait aussi en mauvaise part, comme dans ce vers
de Ouesnes, de Bélhune :
Fols est et garz qui à dame se fie.
{RomancerOf p. 86.)
GRAMMAIRE CORRECTION DES TEXTES. 73
A côté, le mot garce signifiait simplement une jeune
fille. Mcûs voyez la fortune des mots, garço7i crst rede-
venu un mot honnête, et garce n'est plus qu'une injure
grossière. Ces exemples montrent, en même temps,
qu'il y a, en français et en provençal, un sujet qui est
gars^ et un régime qui est garçon. Les autres langues
romanes ont aussi ce mot : italien, garzone; espagnol,
garzon; bas-latin, garcio. M. Diez en donne une éiymo-
logie toute nouvelle. Il remarque qu'il y a en italien
une série de mots qui, pour la forme, s'en rapprochent
extrêmement. Ce sont : lombard, garzo^ cœur de chou,
italien, ^«r2Mo/o, même signification; milanais, garzoéu,
bouton delà vigne; lombard, garzon^ laiteron, sorte de
plante. Tous ces mots, il les rattache, avec Muratori,
au latin carduus, remarquant que, dans l'italien, il y a
à la fois cardatore et garzatore, cardeur, de sorte que
le c latin a pu Irès-bien se changer en g. Ceci est cer-
tain, M. Diez l'a établi; carduus est l'origine de cette
série de mots. Mai-s, cette première difficulté levée, il
en reste encore une grande, c'est de montrer comment
de ces idées on a passé à celle de garçon. Suivant
M. Diez, voici la transition : on compare sans peine un
enfant, un jeune homme, à quelque chose qui n'est
pas développé, à un bouton, à un trognon; c'est ainsi
que les Grecs se sont servis de Y,6poç dans la double
acception de branche et de garçon. Cette étymologie
de M. Diez, qui est très-bonne quant à la forme, et
possible quant au sens, gagne encore en vraisemblance
par la présence simultanée, en italien, de qarzone^
garçon, et du milanais garzon, laiteron. Gars^ garçon^
italien garzone, supposeraient une forme non latine,
74 ÉTYMOLOGÎt:.
cardeo. Cependant, tant qu'on n'aura pas trouvé quel-
que anneau de plus, il restera des doutes; si bien
que je ne puis écarter complètement les formes pro-
vençales guarz^ guarzon^ que M. Diez considère comme
de simples erreurs d'orthographe, et qui, en crM, ne
s'accommoderaient pas bien avec carduus. Le bas-bre-
ton ^w;^rc'/i, jeune fille, ne me semble pas encore de-
voir être complètement mis de côté; le sens le pro-
tège; quant à la forme, le (jw bas-breton n'est pas une
difficulté insurmontable; car, quand môme, faisant
comme M. Diez, on ne tiendrait aucun compte des
formes provençales en gua, il n'est pas incompatible
avec ga. On n'est pas autorisé à traiter le celtique
comme l'allemand, pour qui le gu indique un double w.
Et, de fait, on trouve que le gwas celtique a donné vas-
sus^ vassal, gioern a donné verne, et gwalen a donné
gaule.
C'est dans le même esprit que M. Diez a traité le mot
trouver, provençal trohar, italien trovare. La langue
latine ne paraissant offrir aucune ressource, on s'est
adressé à la langue germanique, et on a indiqué tref-
fen^ rencontrer, atteindre, qui, dans l'ancien haut-al-
lemand, a un participe trofan. M. Diez objecte qu'on
n'a pas d'exemple d'un verbe roman formé d'un par-
ticipe allemand, et qu'il n'est pas permis d'enfreindre
une règle pour lever une difficulté; et, comme il est
habile à manier le latin et à en extraire les mots et les
significations romanes, il s'est mis à l'œuvre. D'abord
la forme était à déterminer : or, turbare se prête très-
bien, par une transposition, qui n'est pas rare, de l'r, à
donne irovare et trouvtr. Mais le sens? Comme pour
GRAMJlAiaE. CORHECtlON DES TEXTES. 76
trouver il faut chercher, remuer, turbarc! a pn con-
duire, par cette transition, au verbe roman. Cela serait
possible, mais resterait toujours hypothétique, si les
lectures étendues de M. Diez ne lui avaient fourni des
rapprochements qui paraissent décisifs. La forme tro-
vare se rencontre, dans les langues romanes, avec le
sens de troubler, et indique, de cette façon, la liaison
entre le verbe roman et le verbe latin. Ce sont : l'ancien
portugais, trovar, turbare; le napolitain, struvare, dis-
turbare^ et controvare^ contuvbare.
Dans cet article, j'ai réuni quelques mots d'origine
fort douteuse, afin que le lecteur pût juger du genre
de difficultés que présente l'étymologie des langues ro-
manes. Voilà des langues qui, Iiistoriquement, pro-
viennent du latin, de l'allemand, du celtique; et pour-
tant, à chaque instant, les doutes surgissent; on ne
sait à quelle langue s'adresser; les formes et les signi-
fications entrent en conflit. Des intuitions et des sub-
tilités singulières ont souvent dirigé les populations
romanes, comme sans doute, toutes les autres. Pour
les démêler, il faut aussi subtilité et intuition, ap-
puyées d'une lecture étendue et d'innombrables rap-
prochements. Et ici je quitte M. Diez, pour considérer
l'étymologie des langues romanes à un autre point de
vue avec un autre auteur.
70 ÈTYMOLOCIE.
Sommaire dp cinquième article [Journal des Savants, mars 4850). — ï)u
livre de M. Delatre inliuiic : l.a langue française dans ses rapports
avec le sanscrit et avec les autres langues indo-européennes. Ce
qu'est la dérivation immédiate et la dérivation médiate. Danger qu'il y
a à chercher des étymologies françaises dans la liste des radicaux
dressée par les grammairiens indiens. Tous les radicaux germaniques,
latins, grecs, ne sont pas ramenés, il s'en faut, au sanscrit. Le français
ne peut servir de clef aux étymologies des langues qui l'ont précédé. Le
mode de permutation des lettres cntro le sanscrit et le latin est difié-
rent du mode de permutation entre le latin et le français. Place, dans
histoire, des idiomes parents du sanscrit. Place, dans l'histoire, des
idiomes romans nés du latin; caractère de civilisation qui est empreint
à ceux-ci. Vr.iie nature de l'élymologie française, laquelle résilie es-
sentiellement dans la filiation par le latin. La méthode déduclive ne
convient pas à l'élymologie; c'est la méthode itiduclive qui y convient,
laquelle procède par l'historique du mol. Exemples d'erreurs où con-
duit la méthode déduclive : adipeux, latitude, bonnet, brette, pis de
vache. Remarque sur poisson, ix lendemain, la luette, sont des bar-
barismes relativement modernes; la vieille langue ne les avait pas
commis; en ce genre, l'antiquité est un signe de pureté.
Tandis que M. Diez, dont j'ai fini d'examiner l'ou-
vrage, étudie les langues romanes dans leur dérivation
immédiate, M. Delatre, dont je prends maintenant le
livre, étudie le français, qui est une des langues ro-
manes, dans sa dérivation médiate. Les termes de mé-
diat et d'immédiat, dont on se sert pour ccrctériser le
degré des compositions chimiques, s'appliquent aussi
fort bien au degré des dérivations verbales. De môme
que le sulfate de soude, par exemple, ne procède pas
directement de l'oxygène, du soufre et de sodium,
mais passe par l'intermédiaire de l'acide sulfurique cl
GRAMMAIRE. CORRECTION 1\ES TEXTES. l'i
de la soude, de même un mot roman ne procède pas
directement des derniers radicaux auxquels nous puis-
sions atteindre, mais passe par rintermédiaire du la-
tin, de l'allemand et du celtique. Notre verbe joindre
n'émane pas du radical yuj, qui se trouve dans le san-
scrit; mais il émane àejungere^ forme qui est parallèle
au grec (^eu^vus'-v, à l'allemand jocli, anglais joke. Le
vieux français, iw;e, jument, ne se rattache pas au san-
scrit asva^ cheval; mais il faut aller d'abord au latin
equa^ equus, lequel tient au grec ixxoç et ïtttuoç; en-
semble de formes qui montrent Tanalogie avec l'an-
tique racine demeurée sur les bords du Gange. En
somme, dans l'état des choses, on n'est jamais auto-
risé à considérer un vocable roman comme frère des
vocables allemands, latins, celtiques, encore moins
des vocables sanscrits; et il y a toujours lieu de lui
faire subir une opération et de le ramener, quand on
peut, au thème intermédiaire.
Mais l'étymologie ne le peut pas toujours. Il est,
dans chacune des langues romanes, un certain nom-
bre de mots réfractaires qu'on n'a pas su réduire à une
origine latine, allemande, celtique, ou pour lesquels
on ne l'a fait que d'une manière incertaine. On n'a
qu'à parcourir le Glossaire de M. Diez pour se con-
vaincre qu'il en est ainsi. Les articles qui n'ont point
de solution ou qui n'en ont qu'une douteuse, sont
nombreux; et encore le philologue allemand est-il bien
loin d'avoir compris dans son travail tous les mots des
langues romanes. En ces cas, le chaînon pour atteindre
au sanscrit est rompu. Mriis rcsl-ilsansrcincile, et n'y
auiait il pas moyen de le renouer autremciil? Ou sai*
78 ÉTYMOLOGIE.
que les grammairiens indiens ont rédigé la table com«
plète des radicaux de leur langue. C'est une liste tout
ouverte d'étymologies. On n'a qu'à chercher un mot
qui, pour le sens (le sens de ces radicaux est, on le
conçoit, très-général) et pour la forme, réponde au mot
roman examiné, et l'on aura une dérivation qu'on
dira sanscrite. Mais le procédé n'est pas légitime, et la
philologie ne peut y donner son assentiment. L'étymo-
logie n'a de sûreté que quand elle possède une série
de mots intermédiaires qui, pour la forme et pour le
sens, comblent la lacune entre les deux extrêmes; et,
ici, où la lacune est aussi grande que possible, puis-
qu'il s'agit de la langue la plus ancienne et de la lan-
gue la plus moderne, tout anneau manque, quand
l'intermédiaire, latin ou autre, fait défaut, toute transi-
tion est coupée. On n'a aucune règle pour établir la
mutation d'un mot sanscrit en un mot roman; on en
a pour le passage du latin ou de l'allemand au ro-
man; on en a aussi pour le rapport du sanscrit au
grec, au latin, à l'allemand. Mais la métamorphose
des lettres, qui fait le fond de toute étymologie, n'a de
puissance explicative que jusqu'au deuxième degré;
elle n'en a plus au troisième ni au quatrième, car quel-
quefois il faut aller jusque-là, du moins dans le fran-
çais, où il peut exister une forme de la vieille langue,
sans laquelle la dérivation serait obscure. Eau est dans
ce eas; c'est une contraction de l'ancien français lave
ou eve^ qui est lui-même tiré de aqua; aqua, à son
tour, est congénère du sanscrit apa^ le latin ayant sou-
vent, en place du p sanscrit, un c ou q. Mais si l'on
ne <¥>nnaissait pas tous ces termes, nulle théorie dos
i
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 79
perinutalions ne pennettrait de ratlncher eau à apa.
Voilà déjà une première solution de continuité entre
le roman et le sauscrit ; il en est une seconde, môme
pour les mots romans que l'on a ramenés à leurs radi-
caux latins, germaniques ou celtiques, le fil qui con-
duit CCS radicaux au sanscrit n'étant pas toujours
trouvé. De même que le français, l'italien ou l'espa-
gnol sont, pour la plus grande partie, constitués par
le latin, de même le latin, le germanique et le cel-
tique, ont leur fond commun avec la langue qui fut
parlée sur les bords du Gange. Mais aussi, de même
que, dans le français, l'italien et l'espagnol, il est des
mots qui ne se rattachent pas ou ne sont pas rattachés
à l'une des trois langues mères, de même, dans le la-
tin, le germanique et le celtique, il est des mots pour
lesquels on n'a pas reconnu de congénères dans le
glossaire sanscrit. Il s'en faut de beaucoup que l'éty-
mologie ait tout expliqué, tout ramené à la filiation
indo-européenne; et, dans la masse de radicaux qui
se trouvent en dehors de cette filiation, il en est bon
nombre qui appartiennent certainement à des do-
maines tout différents. La difficulté va donc se com-
pliquant; une certaine somme de mots romans ne
peuvent être rapportés aux sources immédiates; et,
semblablement, une certaine somme des mots de ces
sources immédiates n'ont pas leur anneau, du moins
connu, dans le sanscrit.
M. Delatre a donné pour épigraphe à son ['vice cette
phrase : « La langue française, étudiée dp.as ses ori-
gines, peut servir de clef pour toutes les langues de la
famille indienne. » Gomment ïela? La langue fran-
80 ÉTYMOLOGIE.
çaisc, à la considérer dans les éléments qui en for-
ment la plus grande partie, est latine, germanique,
celliqne; mais elle est loin de renfermer tout le latin,
bien moins encore tout le germain, et surtout le cel-
tique. Dans cliacune de ces trois souches, il est une
multitude de mots qui n'ont pas pénétré dans le fraii-
çais. De quelle façon peut-on donc entendre que le
français sert de clef à ces idiomes? Ils sont plus vieux
que lui, plus rapprochés des formes primitives, moins
effacés dans leurs terminaisons, moins abstraits dans
leurs significations. Eux sont la clef des idiomes pos-
térieurs, et les idiomes postérieurs ne sont pas la clef
de ces idiomes antérieurs. C'est renverser les rapporis
que de faire expliquer ce qui précède par ce qui suit.
Voyez le verbe penser : y a-t-il là quelque lumière à en
tirer au profit des langues mères, quelque clef, pour
me servir de l'expression de M. Delatre, qui ouvre des
portes fermées'.' Penseraient du latin pensare, qui veut
dire peser, et l'on conçoit comment l'idée matérielle
de peser est devenue l'idée abstiaite de penser. Mais il
est clair que c'est pensare qui explique peser, et non
penser, pensare. Plus loin, pensare est le fréquentatif
de pendere, qui a même signification. Mais ici se pré-
sente un nouveau détour dans ce long trajet que fait
un mot d'âge en âge, de nation en nation, de pays en
pays. Les étymologistes rapportent pendere à la lacine
sanscrite bandh, attacher, parce que, pour peser, il
faut attacher, lier l'objet. Nous voilà bien loin de peu-
ser. D'autre part, bandh se poursuit dans les langues
germaniques sous la forme de blnden, et là toute trace,
si ce n'est par la racine sanscrite, est perdue entre le
GRAMMAIRE. CORRECTIOTî DES TEXTES. 81
radical primitif qui est né en Asie et le dérive; Joi nia in
qui se dit sur les bords de la Seine.
Cela remarqué, je n'insisterai pas sur Textension
donnée par M. Delatre dan 5 son épigraphe à l'impor-
tance philolopque du français : ce n'est pas seulement
du latin, de l'allemand, du celtique qu'il parle, c'est
de toutes les langues de la famille indienne. Or, si les
formes immédiates de notre idiome échappent à la
proposition générale émise par l'auteur, à plus forte
raison les langues qui n'ont aucun de ces rapports in-
times avec la nôtre, ne reçoivent point de lumière.
Nul reflet ne peut aller du français sur le grec, sur le
zend, sur le slave.
Prolongeons un peu plus loin l'examen : car M. De-
latre est un philologue trop instruit et trop habile
pour qu'on ne discute pas attentivement avec lui.
Laissant de côté les autres langues indo-européennes,
et prenant le latin dont pour une si grande part le
français émane, à quel titre dira-t-on que l'idiome
qu'il a produit aide à l'expliquer? sera-ce dans ses re-
lations avec le sanscrit? La philologie comparée a éta-
bli d'une manière certaine les nombreuses connexions
qui existent entre ces deux langues; elle a indiqué les
lois que suivent les permutations des lettres de l'un à
l'autre; et, sans avoir pu rattacher tout le latin au
sanscrit, elle a démontré sans réplique qu'un fond
considérable est commun à tous les deux. Ensuite il
est arrivé dans le long cours des tempb et sous l'in-
fluence de révolutions politiques qu'à son tour le latin
a donné naissance, entre autres, au français; mais,
bien entendu, la corruption qui a frappé le latin et
82 ÊTYMOLOGIE.
d OÙ le français a été engendré, est toute différente de
r<> corniplion qui a frappé longtemps auparavant le
iangage primitif des Ariens, et d'où le latin est sorti.
Quand l'antique langue des Ariens s'est modifiée, les
populations qui la parlaient étaient polythéisliques,
peu avancées dans les arts, étrangères aux sciences
proprement dites; la vie chez elles avait encore une
extrême simplicité. Au contraire, quand s'est modifiée
l'antique langue des Latins, les populations étaient
chrétiennes, les arts avaient grandi, des sciences dif-
ficiles étaient fondées, et la société avait une compli-
cation où elle n'était jamais parvenue auparavant.
Aussi les deux corruptions dont il s'agit, gardons ce
mot, hien qu'il soit sujet à objection et à restriction,
ne se ressemblaient pas, et l'une ne peut servir de clef
à l'autre. Quoi qu'on fasse, on n'éclaircira pas par le
français les rapports du sanscrit avec le latin ; et ce
n'est pas de ce côté que la proposition de M. Delatre
sera véritable.
Le sera-tHîlle davantage dans le secours que prêtera
le sanscrit à concevoir comment le français s'est déve-
loppé du latin? Sans doute, plus rétymologisle consi-
dère de cas où une langue se modifie en une autre,
plus la faculté comparative acquiert de pénétration et
la méthode de sûreté. Mais cela est un service tout gé-
néral pour lequel le français n'a rien de plus que les
autres, et qu'ici il faut laisser de côté. Laissons-le
donc; et alors que reste-t-il? J»a est un radical sanscrit
qui a une grande extension en Europe, puisqu'il four-
nit le grec Yvwvai, yivwœxîiv, le latin (jnoscere et l'anglais
to ^»io«;.})e là,parle latin, il a pas^ dans le français, où
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 83
nous le retrouvons, par exemple, dans le verbft com-
posé connaîtrey dérivé de cognoscere. Ce qui importe
ici, c'est de savnîr par quelle loi étymologique cogno-
scere a donné connaître. Cela est su maintenant; mais
il est clair, par la simple juxtaposition des mots, que
jna ne fournit là^dcssus aucun renseignement. Le
mode de permutation est différent; le mot allant du
sanscrit au latin a pris d'autres éléments qui, néces-
sairement, ont influé sur la formation française. Les
origines du français, examinées dans la langue san-
scrite, n'éclairent pas comment il a émané du latin,
ou comment le latin, et à plus forte raison les autre?
langues de la famille indienne, ont émané du sanscrit.
L'épigraphe choisie par M. Delatre m^e paraît dictée,
non par la science étymologique, mais par un patrio-
tisme qui ne doit point prévaloir dans les questions de
science et d'histoire.
Pourtant, je ne suis pas tout à fait hostile, j'en con*
viendrai, même en ceci, à un certain patriotisme; mais
je voudrais que, sans prévaloir, sans fauGser la réahté,
il sût donner quelque couleur plus vive à ce qui est
beau, quelque relief plus marqué à ce qui est saillant.
Il n est pas nécessaire de faire au français une place
exagérée dans la famille indienne pour lui trouver des
qualités dignes d'être louées, un rôle digne d'être célé-
bré, une histoire, en un met, digne d'être racontée.
Mais, qualités, rôle, histoire, tout cela tient à ce qu'il
est non pas fils du sanscrit, mais fils du latin.
Etre fils du sanscrit, ou du moins lui être appa-
renté de près est une grande gloire. Ce fut la fortune
du^recet du latin; et les uulious de langue i^recque
84 ÊTYMOLOGTE.
et latine ont, dans l'ancien monde, tenn le sceptre
des sciences, des lettres, des arts et de la guerre. Les
Perses, enfants de même race, ont eu leur éclat, leur
Zoroaslre, fondateur d'une religion pure et profonde,
leurs mages renommés, leurs monuments magnifi-
ques. Les Celtes, séparés de bonne heure du tronc
commun et enfoncés dans les plages lointaines de l'Oc-
cident, avaient établi des sociétés puissantes, sous
l'influence du druidisme et d'une aristocratie hérédi-
taire, ils avaient leurs bardes et leur poésie, quand la
main conquérante de Rome les appela à d'autres des-
tins. Les Germains, encore plus âpres et plus indomp-
tés, repoussèrent les légions romaines, mais cédèrent
à Charlemagne et au christianisme. Enfin, les Slaves,
venus les derniers dans l'ordre de l'histoire et de la
civilisation, sont restés longtemps au seuil qu'ils com-
mencent à franchir. Si tel fut le rôle de ces nations
dans le passé, il est encore bien plus considérable dans
ce qui était alors l'avenir. Tout ce qui avait été soumis
à la discipline de Rome et de Charlemagne ne forma
plus qu'un seul corps qui, prenant sur le reste la pré-
dominance intellectuelle et morale, s'est emparé de la
direction des affaires du monde. Seuls, dans cette
grande expansion, la Perse antique et l'Inde plus an-
tique encore sont restées en arrière; l'une, dans le
mahométisme, et l'autre dans le polythéisme.
Telle est la place faite dans l'histoire aux idiomes
parents du sanscrit. Mais ce n'est pas non plus un
sort à dédaigner que d'être issu de la langue romaine.
Il y a là quelque chose que l'on peut comparer à ce qui
8e passe dans les vieilles et nobles familles : plus on y
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 8»
compte d'aïeux illustres, plus aussi, a\ec le sang, il se
transmet de qualités spéciales, d'élégance el de fierté
héréditaires. De môme les langues romanes, comptant
dans leur ascendance ce père illustre qu'on nomme le
lalin, ont, par le seul fait de leur naissance, une infi-
nité d'aptitudes pour s'accommoder à l'œuvre crois-
sante de la civilisation, aptitudes que rien ne saurait
remplacer. Aux nuances déjà trouvées par la vie latine
se sont ajoutées les nuances trouvées par la vie ro-
mane. Sans doute, dans ces transmissions, les langues
perdent; elles perdent cette empreinte vive et récente
qui fait que le mot primitif est une image de la chose
vue, un écho du son entendu. Mais elles gagnent en
même temps, elles gagnent cette abstraction plus
haute et plus ferme qui rend le mot des âges tertiaires
plus fait pour l'idée. De là, dans le champ de la prose,
tant de force, tant de lucidité et tant d'étendue; et,
dans le champ de la poésie, ce charme d'une langue
abstraite qui se surmonte pour peindre la nature ou
qui se laisse entraîner vers l'infini de l'âme et des
choses. S'il est vrai que les races civilisées, en se civi-
lisant davantage, gagnent des capacités héréditaires
qui les élèvent sur tout le reste, il est vrai aussi que
leurs langues, pour se conformer à des pensées plus
vastes, acquièrent de nouveaux caractères. Tel est ce
que j'appellerai la noblesse des langues romanes.
A un point de vue plus circonscrit, mais qui n'est
qu'une transformation du premier, on est en droit de
dire que c'est ôter à l'étude étymologique du français
sa vraie nature, que de la faire dépendre des éléments
sanscrits. Dans notre étymologie, il s'agit non pas de
86 ÉTYMOLOGIE.
savoir comment un de nos mots provient d'uL radical
sanscrit, il n'y a, il ne peut y avoir aucune règle pour
cela, mais conriment un de nos mots provient du latin;
pour cela il y a des règles que les étymologistcs ont
trouvées et qu'on n'a plus qu'à perfectionner et à éten-
dre. C'est là ce qui est instructif et curieux comme
histoire et théorie du langage. Ainsi les noms latins en
atio, changent cette fmale en aison^ satio^ saison, ora-
tio, oraison, rogatio, rovaison (rogation est une forme
reprise directement du latin et qui n'a point passé
sous le marteau français). Los terminaisons verbales
en ingère^ angere^ deviennent hulre, pingere, peindre,
plangere , plaindre, stringere, étreindre , utigere ^
oindre. Pour ces mutations et toutes les aulies, le
sanscrit ne sert de rien, il n'intervient pas, tout se
passe entre le latin d'une part et d'autre part le peuple
nouveau sorti du mélange des Gaulois, des Romains et
des Germains. Non que je prétende qu'il n'importe pas
de savoir que, sur un arrière-plan, ces mots latins,
d'où proviennent les mots français, ont leurs congé-
nères en sanscrit; je prétends au contraire que cela
importe; mais c'est en vue de la théorie générale des
langues indo-européennes, et non de celle du français.
Frère vient de frater., comme père de poter, mère de
mater; on voit l'uniformité de dérivation, et là s'arrête,
pour le français, la recherche; ou du moins le reste
ne lui est en rien particulier: et si l'on veut étendre le
cercle de la comparaison, on mettra en regard le pro-
vençal [retire, l'espagnol fraile, l'italien frnte, de la
sorte on aura toute la dérivation romane sous les yeux.
Ou a une dérivation d'un ordre et d'une hjen plus
GRAMMAIRE. CORRECTIO?^ DES TEXTES. 8?
haute anliquilé quand, à côté du lalin frater, on range
les mots des langues sœurs qui expriment la môme
idée : l'allemand bnider, l'irlandais brathair, le grec
çpanop. On aperçoit là presque autant de concordance
qu'il y en a entre langues romanes. Ces formes di-
verses ont un point de rencontre dans le sanscrit bhra-
Iri^ bhrata, que Bopp rattache à une racine bhar ou
bhr^ signifiant porter, soutenir, de sorte que le bhra-
tri,bruder ou frater serait proprement le frère aîné
qui soutient la famille, désignation qui, se générali-
sant, s'est étendue à tous les frères sans restriction.
Cet exemple suffit pour indiquer comment l'étymologie
des langues romanes se distingue de l'étymologie des
langues parentes du sanscrit et comment aussi la con-
naissance de celui-ci importe bien plus à l'étude géné-
rale delà famille indienne qu'à l'étude particulière des
idiomes issus du latin, et surtout du français, qui
n'est qu'un d'entre eux.
La méthode déductive, dont s'est servi M. Delatre,
bien loin de l'employer du sanscrit au français, je ne
l'emploierais pas du latin à ce même français, tant je
craindrais de m'égarer en mainte circonstance. Pour
un mot français il n'y a, à mon sens, que cette voie à
suivre : rechercher la forme ancienne, s'il en existe
une, mettre à côté toutes les formes qu'on peut re-
cueillir dans les autres langues romanes et dans les
patois, puis, de là, essayer de remonter au radical la-
tin, ou germain ou celtique. Cela fait, si l'on veut éten-
dre davantage le point de vue, on ajoute au radical
latin, germain, celtique ainsi déterminé, le radical
sanscrit, et cela af'n de voir (s» l'on veut et si l'on
88 ÉTYMOLOGIE.
peut) comment les intuitions secondaires qui ont
amené la formation du français parle latin diffèrent
des intuitions primitives qui ont amené la formation
des radicaux indo-germaniques. En un mol, ce qui in-
téresse dans l'élude philologique du français, c'est
comparativement, d'examiner l'immense parallélisme
des langues romanes; c'est, organiquement, de consi-
dérer le procédé par lequel les éléments du mot lalin
se modifient pour donner les éléments du mot français,
c'est, logiquement, de rechercher par quel travail les
significations latines sont devenues les significations
françaises. Ces prémisses ainsi posées, il est clair que
la recherche des éléments sanscrits est sur un autre
plan et sert surtout à faire apprécier l'antiquité des
radicaux, leur sens primitif, et la série souvent si sin-
gulière des sens dérivés.
Avec le système de M. Delatre, les incertitudes pé-
nètrent de tout côté. J'en citerai un ou deux exemples.
Il y a dans le sanscrit une racine âp^ signifiant obte-
nir, activer, avoir, posséder; elle a passé dans le la-
tin sous la forme aptus, aptare, ad-ip-isci, et sans
doute aussi dans le grec, malgré l'esprit rude a~£'.v,
àç-/). On voit qu'elle se retrouve dans le français : apte,
aptitude, adepte, etc. Existe-t-elle aussi dans le mot
adipeux? M. Delatre le croit, décomposant adeps en
en ad-eps, et rattachant la syllabe ep au sanscrit âp,
de sorte que adeps signifierait ce qui se gagne, ce qui
s'acquiert. Mais voyez combien tout cela est douteux :
d'abord, ni en sanscrit, ni en grec, on ne rencontre
aucun mot formé de âp, qui veuille dire graisse; puis,
la signification est tellement vague qu'on ne pounait
GRAMMAIRE. COURECTION DES TEXTES. 89
comprendre qu'à l'aide d'intermédiaires comment elle
serait advenue, et aucun intermédiaire n'est indiqué
par M. Delatre. Ce n'est pas tout; une étymologie bien
plus plausible est proposée depuis longtemps. On dé-
compose adeps, non en ad-eps, mais en a-deps^ et on
le rapproche du grec àXsiça, graisse, àXsfçeiv, graisser,
par un changement de / en d, qui n'est pas sans exem-
ple dans les rapports du grec et du latin; àXeiçetv se
rattache, avec un a épenthétique, à Xi-ruoç, d'où finale-
ment on arrive au sanscrit lipa, oindre d'un corps gras.
Il est donc, pour ne rien dire de plus, très-douteux que
adipeuxpuisse être rangé sous le radical sanscrit âp.
L'adjectif latus^ large, est regardé, par M. Delatre,
comme une apocope dp TuXaxu; (p. 85), plat, étendu,
qu'il place sous la racine sanscrite pra^ pn, étendre,
de sorte que les mots firançais lé, latitude, viennent
aussi se ranger sous celte clef. Mais quelle foi ajouter à
celle dérivation? Latus, large, nest-il pas le parti-
cipe passé latus? Celui-ci n'est-il pas iponrtlatus, qui,
dès lors, doit être référé à tollere, grec xXav? Quand on
S8 place à l'origine sanscrite, les écarts étymologiques
sont immenses.
Du côté du français, les sûretés ne sont pas plus
grandes. M. Delatre est-il autorisé à placer bonnet, par
l'allemand binden, sous le sanscrit fca/zdî/i, qui tous les
deux signifient lier? A la vérité, il suppose une forme
intermédiaire, bondet; mais il la suppose seulement,
et vainement il la chercherait, car depuis longtemps
Cazeneuve a donné la véritable étymologie de ce mot.
Bonnet a ^té ainsi dit, parce qu'il désignait primitive-
ment une coiffiLre de tête faite avec une étoffe dite
90 ETYMUI.OGIE.
bonnet ou bonnette. L'étoffe avait sans doute reçu ce
nom à cause de sa qualité, si bien que ce ne serait pas
sous l'allemand binden, mais sous le latin bonus que
bonnet devrait être rangé.
Même genre d'erreur pour brette (p. 87), sorte d'é-
pée large, dit M. Delatre; et il cherche, dans l'alle-
mand, l'adjectif ftreif, large, rattaché au sanscrit jora,
étendre; mais ailleurs (p. '209), il rapproche brette du
suédois bryta, rompre, sanscrit bhanj ou bhaj. Lequel
des deux prendre? Ni l'un ni l'autre, à ce qu'il sem-
ble, et là-dessus c'est Ménage que sans doute l'on doit
croire, disant que brette est une longue épée ainsi
nommée, parce que ces sortes d'armes avaient été pre-
mièrement faites en Bretagne.
Scmblablement, le mot pis, mamelle de vache, me
paraît manqué : il est tiré du sanscrit payas, eau, qui
dérive de/yf, forme secondaire de pâ, boire. « Par eu-
phémisme, dit M. Delatre, les Germains adoptèrent ce
nom sanscrit de l'eau pour désigner l'urine, et ils en
firent : hollandais pis, allemand pisse. Le môme radi-
cal, par une métonymie toute naturelle, a servi à dési-
gner l'organe par où les chèvres et les vaches épan-
chent le lait. » C'est là, je le crains, de l'érudition em-
ployée à côté de la question. Pis, en ancien français,
veut dire poitrine, et vient du latin pectiis, ce qui nous
reporte bien loin des mots allemands et sanscrits ici
allégués. Puis, ce mot pis a pris le sens restieint de
mamelle, de la môme façon que traire, qui vient de
trahere, et qui, dans tout l'ancien français, a le sens
général de tirer, a iiiii par prendre le sens particulier
de faire sortir le luit.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 91
En suivant le môme ordre d'idées, je remarquerais
qu3 dans dimanche Vi n'est pas pour un o latin, que
l'ancien français est rfiemrmc/iÉ', provenant, par une
forte contraction, de dies dominïca; qu'une courte-
pointe n'est pas une couverture piquée à points courts,
mais une coulte pointe^ c'est-à-dire une coulte piquée,
culcita puncta; qu'en un mot, avant de procéder à l'a-
nalyse d'un mot français moderne, il faut se rendre
compte, autant que possible, du mol français ancien.
Au reste, ce genre d'erreurs sera suffisamment repré-
senté à l'esprit du lecteur par un exemple que M. De-
latre a lui-même corrigé. A première vue, le mol corn-
pote (p. 34) lui parut devoir être rattaché au sanscrit
pâ^ boire; c'était une apparence de sens qui le lîon-
duisait en l'absence de toute lumière étymologique,
et cela montre en môme temps combien ces appa*
rences de sens peuvent tromper. Mais dans V erratum,
l'ancienne orthographe vëidihliQ [composte) a rendu ce
mot à sa véritable origine, qui est compositus.
C'est encore un manque de reclierches suffisantes
dans l'ancien français qui lui a fait dire que poisson
(p. 56) était une forme comparativement moderne.
Loin de là, elle appartient aux origines mômes de la
langue, car on la trouve dans le Fragment de Valen-
ùennes^ qui remonte au neuvième siècle, ou tout au
moins au dixième : cel pescion. Jusqu'à présent, il n'y
a pas de texte français plus vieux que ce Fragment et
le Cantique de sainte Eidalie; mais il est de lait que
cette forme est extraordinaire. Le mot français devrait
être pesce, comme le provençal a peis^ mais aussi
peisso, de sorte qu'il faut admettre une forme non
92 ÉTYMOLOGIE.
latine piscio^ usitée dans les Gaules, et d'où est pro-
venu poisson.
A propos de luette, lendemain, lierre, etc., qui
étaient auirefois nette, endemain, i^rre, etc., M. De*
latre dit : « L'emploi de deux articles pour un, devant
des mots d'origine latine, est une monstruosité gram-
maticale dont on ne trouve d'exemple que dans la lan-
gue française. Pour qu'une langue commette un pareil
barbarisme, il faut qu'elle ait entièrement perdu la
conscience de sa force et de son génie. Aussi, les
formes que nous venons de signaler datent-elles des
temps les plus obscurs du moyen âge, lorsque régnait
partout la plus profonde ignorance (p. 165). » Sans
doute, M. Delatre entenrl, comme tout le monde, parles
temps les plus obscurs du moyen âge, le onzième siècle,
le douzième cl peut-être le treizième. Eli bien! il n'a
qu'à parcourir les monuments de ces siècles, et il n'y
trouvera jamais la faute par lui signalée. Ce barba-
risme ne s'introduisit qu'aux quinzième et seizième
siècles, alors que, par des causes sur lesquelles j'ai
plusieurs fois disserté, la vieille langue subit un pro-
fond changement.
Croire que l'analogie aille dans uBe langue en se
perfectionnant, et qu'elle ne soit pas meilleure au voi-
sinage des origines, est une erreur, et je suis étonné
qu'elle ait été commise par M. Delatre, lui si versé
dans l'étude comparative des langues, et qui a eu tant
d'occasions de s'assurer que, pour la forme des mots,
l'antiquité est un gage de pureté. Car je lui rends vo-
lontiers témoignage d'habileté et de savoir, et, si j'ai
combattu son système, je dois ajouter que j'ai élésin-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 98
gulicreiueiii frappé de la riche érudition dont il fait
preuve à chaque pas dans son livre. Les exemples em-
pruntés à tous les types de la famille indienne se pres-
sent sous sa plume. Avec une si forte et si heureuse
préparation, il est appelé à de beaux travaux sur la
comparaison des langues indo-européennes.
94 ÉTYMOLOGiE.
SoMMAinE DU SIXIÈME AUTiri.E. [Joumnl des Savants, avril 1856.) Grani"
maire de la langue d'oïl de M. Burgny. Possibililé de faire la gram-
maire de celte lanp:ue, bien qu'il ne nou< soil parvenu aucune gram-
maire contemporaine. Discussion de l'opinion de M. Max Mûller, qui
pense que les langues romanes sont un parler latin dans la bouche des
Germains; envahisseurs de l'empire romain; examen de quelques-uns des
exemples cités par M. Mûller : haut, hurler, sergent, feu, laisser, lâche^
cour, battre, tailler, parole, manière, fantassin, abîmer, apprendre^
penser, hôtel, malade, aval, visage, contrée; très-grandes restrictions
qu'il faut apporter à celte opinion. Les langues romanes sont-elles
une corruption du latin? La corruption est bien loin de tout expliquer,
et entre autres certains procédés très-supérieurs au lalin, par exemple
l'article, une conjugaison plus riche, etc. Discussion de l'opinion de
Fuchs, qui y voit non une corruption, mais un développement régulier
du latin. Discussion de la théorie de l'évolution. L'évolution a eu la
plus grande part, mais il en faut laisser une à la corruption. Parallèle
entre l'italien, l'espagnol et le français d'un côté, et, d'un autre côté,
le latin, dont ils procèdent par un vigoureux travail de rénovation, de
pensée et de civilisation.
L'ordre des matières m'amène à ^a grammaire de la
langue d'oïl et à l'ouvrage de M. Buiguy. La langue
d'oïl, dans le cours de sa durée^ ne nous offre aucun
Iravail qui nous enseigne comment nos aïeux compre-
naient la structure de leur propre idiome; ce sont les
modernes et môme seulement les hommes de notre
temps qui ont essayé d'en reconstruire rédifice gram-
matical. Il n'y a, jusqu'à présent, que deux livres sur
ce sujet, celui de M. d'Orell, qui est de 1830, et celui
de M. Burguy, qui vient de paraître. Et cette recon-
struction n'a rien de chimérique et d'impossible. D'à-
GBAMMAIRE. CORRFXTION DES TEXTES. §d
bord on a sous la main une masse de textes en vers et
en prose qui proviennent principalement du douzième
et du treizième siècles; la langue servait donc d'expres-
sion à une grande littérature; cette littérature trouvait
beaucoup d'accueil en dehors de son pays natal, et les
voisins en traduisaient à l'envi les productions qui
avaient le plus de succès. Comment, dès lors, nier
qu'un idiome écrit pendant deux siècles, arrivé à un
véritable éclat littéraire, traduit de tout côté, ait ses
règles grammaticales implicites ou explicites, qui ont
garanti la tradition du langage et la circulation des
œuvres? N'est-il pas manifeste qu'un esprit sagace,
patient à lire et iiabile à comparer, dégagera, sinon
sans peine, du moins avec certitude, tous les éléments
d'une grammaire? Et ce n'est pas tout : de quelque
façon qu'on se représente le rapport du vieux français
au latin, soit un rapport de corruption et de perver-
tissement, soit un rapport de perfectionnement et d'é-
volution, toujours est-il que la grammaire latine entre
pour une paît très-notable dans son organisme. Ce
n'est pas tout encore : le moindre examen des textes
anciens manifeste les liens étroits qui unissent le vieux
français au français actuel; entre nos aïeux et nous il
n'y a que des dégradations; à chaque instant, parmi
le peuple des villes ou des campagnes, nous enten-
dons des mots et des tournures qui, éteintes dans la
langue littéraire d'à présent, se renconlrent dans les
vieux textes et apparlenaient à la langue littéraire de
jadis; nulle part la chaîne n'est interrompue, si bien
qu'indubitablement, par le latin, par la vieille langue
et par la langue moderne nous tenons un ensemble
96 ÊTYMOLOGIE.
grammatical dans lequel il s'agit seulement de tracer
des phases et des transformations.
J'aurai beaucoup de bien à dire du livre de M. Bur-
guy. Mais, avant d'entrer en aucun détail, n'y a-t-il
pas lieu de se demander comment s'est faite la trans-
mission du latin au français, et, en général, aux lan-
gues romanes? ou, pour préciser la question, ces lan-
gues sont-elles une altération du latin écrit, ou bien
ont-elles des racines plus profondes et proviennent-
elles du parler populaire qui avait cours parallèlement
à celui des classes supérieures, de sorte qu'il faudrait
voir dans ces langues non pas une corruption du latin
littéraire, mais un développement du latin vulgaire?
M. Burguyest pour cette seconde opinion, se rangeant,
en cela, du côté de Fuchs, qui a consacré à cette ques-
tion un livre plein d'intérêt, et qui y relève les avan-
tages des idiomes novo-latins avec une force, je dirais
presque une partialité remarquable chez un Allemand,
Malgré ces autorités, j'ai beaucoup de reslrictions à
faire valoir, et je ne puis accepter la solution exacte-
ment comme elle est donnée.
Il y a d'abord à prendre en considération une opi-
nion nouvelle qui, si elle était admise, changerait le
terrain de la discussion. M. Max Mùller, si célèbre par
ses travaux sur le sanscrit, vient de publier un opuscule
sous le titre de Nuances germaniques jetées sur des
mots romans (ûber deutsche Schattirung romanischer
Worte), où il essaye de faire voir que les langues ro-
manes sont, il est vrai, du latin, mais du latin modifié
par les Germains envahisseurs et non par les peuples
romans conquis. Suivant lui, il y a eu une rupture,
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 97
une solution qui a coupé, à un certain moment, la
continuité de l'organisme roman. « L'italien, dit-il,
est bien plus étranger au latin que le nouveau haut-
allemand à Tancien naut-allemand, le romaïque au
grec, et môme le bengali au sanscrit. La raison en est
que les langues romanes représentent non pas le latin
tel qu'il se serait développé naturellement chez les Ro-
mains de l'Italie ou des provinces, mais le latin tel que
des populations étrangères et précisément des popula-
tions allemandes l'apprirent et se l'approprièrent. Les
langues romanes sont le latin ôté à la bouche romane
et transporté dans la bouche allemande où il a pris
son développement. Donc sur les mots romans est
jetée une ombre qui ne leur appartient pas; et, si nous
les considérons de près, nous y reconnaissons ''ombre
non-seulement d'une langue étrangère, mais en parti-
culier de rindividualilé allemande. »
Cette opinion est directement opposée à celle de
Fuchs. Fuchs pense que les langues romanes sont une
évolution naturelle du latin, qui s'est opérée à peu près
comme si les barbares n'étaient pas intervenus, et par
la marche simultanée, bien que contraire, d'un latin
classique qui s'éteignait et d'un latin vulgaire qui se
perfectionnait. M. MùUer est d'avis que, le fond latin
restant intact, les populations allemandes, qui s'im-
plantaient sur le sol, s'en sont emparées et l'ont modi*
fié non point comme auraient fait des Latins, mais
comme ont dû faire <ies Allemands. A mon tour, ve-
nant, parla série de ces études, à m'occuper du débat
ouvert, j'y prends une position intermédiaire, pensant
que, essenliellement, c'est lî» tradition latine oui do»
u 7
08 ÉTYMOLOGIE.
mine dans les langues romaines, mais que l'invasion
germanique leur a porté un rude coup, et que de ce
conflit où elles ont failli succomber et avec elles la ci-
vilisation, il leur est resté des cicatrices encore appa-
rentes et qui sont, à un certain point de vue, ces
nuances germaniques signalées par M. Mùller.
Déterminer ce que serait devenue la langue latine
par la seule dissolution et recomposition de ses élé-
ments et sans l'intervention étrangère et barbare, et ce
que, dans ce cas, seraient les langues romanes, pour-
rait être l'objet d'un travail délicat et difticile, mais
intéressant. Ce serait, sans doute, une hypolliése bis-
torique; toutefois, faiie une bypothése bistorique en
des circonstances déterminées est un exercice utile et
capable de mettre en lumière les filiations et les con-
nexions des choses. Pour rendre ce travail réel, c'est-
à-dire pour ne pas substituer un cas imaginaire à un
cas hypotbétique, il faudrait se représenter comme
issue définitive, l'établissement de quelque idiome fon-
damentalement analogue aux langues romanes; mais
il faudrait en extraire, à l'aide d'une conjecture guidée
par les monuments et par les analogies, ce qu'y intro-
duisit l'influence germanique autant au moins par l'a-
baissement de civilisation que par le mélange direct.
C'est cette influence germanique que M. Mùller a
surtout en vue. Il a été frappé de la couleur allemande
donnée, soit à la forme d'un mot, soit à sa significa-
tion. Ainsi haut vient du latin altus; mais l'allemand
hoch a été cause que ce mot est devenu aspiré. Hurler^
ancien français huiler^ dérive de ululare; mais l'aspira-
tion est provenue des gens qui disaient, dans leur lan-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. Ô9
guc, heiilen. C'est une action de ce genre qui, en mainte
circonstance, a ctiangé \^v latin en gu; guaster de vas-
tare. De même sergent^ de serviens^ a été déterminé,
dans cette forme, par Taniiien haut-allemand scarjo^
estafier; car, dit M. MûUer, le v latin, lorsqu il se
change en g^ devient g dur et non g doux. Mais je re-
marque qu'il faut rayer de cette liste sergent et le
soustraire à toute influence de scarjo : la formation
romane est très-régulière; et ce qui y introduit le g
doux, c'est Vi qui suit le v. Pourquoi ignis a-t-il dis-
paru des langues romanes et a-t-il été remplacé par
feu? C'est que ignis était sans rapport dans l'esprit al-
lemand, tandis que fiycMS se rapprochait de feuer et de
fnnkeln; et les Allemands ont délaissé l'un et adopté
l'autre. Pourquoi sinere ne figure-t-il pas dans les lan-
gues romanes, y étant remplacé par laxare^ sous la
forme de laisser^ lasciare? C'est que les Allemands, qui
prirent le langage roman, furent conduits vers ce der-
nier par ses analogies avec lassen, ancien haut-alle-
mand lâzan^ gothique letan. Pourquoi lâche., qui vient
de laxus., a-t-il été choisi au lieu de segnis? C'est que
l'ancien haut-allemand te, gothique lats, repoussait
segnis et attirait laxiis. Ces exemples montrent ce
qu'entend M. MùUer : suivant lui, ce sont non les
Gallo-Romains qui ont fait la langue romane, mais les
Germains qui, se mettant à parler le latin, Pont parlé
le plus près possible de l'allemand, et ont fait du ro-
man non un fils du latin, mais un mélange de formes
latines sous une inspiration germanique*
De la même façon, aula, qui a disparu, a été rem-
placé par cour, ancien français coi/rt^ qui vient de co^
100 ËTYMOLOGIE.
hors OU cors, sous l'influence de Tallemand hof, qui a
le môme sens. Mais il n'est pas besoin du secours du
mot germanique; il a suffi que la résidence rurale des
seigneurs germains ait reçu le nom lalin de cors, en
roman court ou corte, pour que tous les sens dérives
soient survenus. Au lieu que M. Mùller a sans doute
raison quand il remarque que l'anglo-saxon et l'ancien
Scandinave, beado^ bœd, a favorisé batuere aux dépens
de pii(jnare\ que gross a favorisé grandis aux dépens
de magnus^ et tailon et tail, couper, a favorisé taleare,
tailler, aux dépens de scindere. M. Mûller pense aussi
qu'on peut expliquer la singulière substitution de pa-
rabola à verbum dans parler et parole^ parle wort alle-
mand, qui de bonne heure a eu le sens de dicfon,
proverbe. Quand les langues romanes ont Wré manière
de manus, elles ont été inspirées par l'usage germa-
nique qui, de hand^ avait produit gothique handugs,
adroit, et ancien haut-allemand hantalon, agir. Les
Allemands disant die Seite des Meeres, le côté de lamer,
Costa, côte, a pris le sens de rivage. Knabe et Knappe
étant le même mot et ayant la double signification
d'enfant et de soldat, infans a ajouté à son sens propre
celui de fantassin, faute, infanterie; toutefois, à mon
sens, ceci est douteux : enfant n'a l'acception de soldat
ni en français ni en provençal; et je crois qu'elle pro-
vient d'une assimilation facile à concevoir, entre enfant
et homme de pied, d'autant plus que le mot italien
fa7ite signifie aussi homme de service; homme de ser-
vice, homme de pied, enfant, ces significations suc-
cessives dépendent l'une de l'autre par un chaînon vi-
sible. Dans ces rapprochements il importe grandement
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 101
de tenir compte de l'âge des mots et des acceptions. Je
contesterai de môme que, pour faire entrer dans les
lan^^ues romanes abîmer d'abîme, il ait fallu passer par
zu Gruncl richten, sous prétexte que Grund est la tra-
duction à'abyssus; la dérivation est ici trop directe
pour qu'il soit besoin de chercher des intermédiaires.
Je contesterai encore l'influence de fassen, qui veut
dire prendre et comprendre, sur apprendre, de appre-
hendere; car déjà, dans le latin, apprehendere arrivait
de soi-même à cette signification, et Tertullien a dit :
apprehendere rem, comprendre une chose. Penser est
dans le même cas à l'égard depensare; wœgen n'a pas
agi, le mot latin ayant déjà figurément l'acception de
méditer. Et, étendant plus loin mon rôle de critique,
je repousserai 1 etymologie de hôtel qui est rattaché à
hostis par l'ancien français ost^ armée, et par l'ancien
haut-allemand heriberija, qui, venant de heer, armée,
a donné, dans les langues romanes, un mot signifiant
lo(jis, demeure. Il est impossible de séparer hôtel de
hô^.e, et hôte du latin, non pas hospes, mais hospitem,
qui a fourni régulièrement hoste; \i non accentué
tombe, et il reste entre deux consonnes un p qui dis-
parait, mais qui est conservé dans l'espagnol huesped^
forme moins contra(itée.
Faut-il admettre que unpass, qui veut dire indisposé,
ait déterminé le roman malade {maie aptusp. Dans cette
hypothèse, aptus répondrait à l'allemand pass; et ce
serait ce rapport entre pass et aptus qui aurait décidé
la substitution de maie aptus à œger, qui a disparu.
Pourtant, remarquez que maie aptus est exactement
formé comme mal astruc, en français malotru, où rien
102. ÉTYMOLOGIE.
de germanique n'est reconnaissable. Avenir a été sug-
géré par zuochuuft^ qui est mot à mot à venir; aval., par
zetala, qui veut dire ad vallem; visage^ ancien fran-
çais vis, par Gesicht, qui signifie à la fo\s vision et face;
et contrée par Gegend, qui se comporte à l'égard de
la préposition gegen, comme contrée à l'égard de la
préposition contra. M. Mourain de Sourdeval, avant
M. Millier, avait, dans ses Études gothiques (Tours,
1839), indiqué, sous le nom àe gothicismes, quelques
cas analogues, par exemple, pardonner, qui est la tra-
duction de forgifan, vergeben,ei méfait, qui est la tra-
duction de misdœd, Misthat, Ces remarques sont cer-
tainement ingénieuses et doivent avoir une part de vé-
rité; car, bien que les intuitions qui ont présidé à la
formation de ces mots romans pussent se déduire, sans
peine, des significations contenues dans les mots la-
tins, toutefois il ne faut pas oublier que, dans l'inven-
tion des acceptions et des tournures, il est plus sûr
d'en rapporter la propriété à ceux qui les possèdent
d'ancienneté qu'à ceux qui, venus en second lieu, se-
raient supposés les avoir trouvées de leur côté et
d'une manière indépendante.
J'accepte donc, pour une pari, les observations de
M. Mùller, et j'admets avec lui qu'une influence ger-
manique s'est fait sentir, non-seulement dans l'intro-
duction d'un certain nombre de mots, mais aussi d'un
certain nombre de tournures et de locutions. Mais, en
môme temps, je repousse de toutes mes forces la con-
clusion générale qu'il en tire, à savoir que les langues
romanes sont du latin parlé par des Germains. Celle
conclusion va bien au delà de ses prémisses; elle le
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 105
conduit à poser un fait qui me paraît en contradiction
avec les données historiques, c'est que les populations
germaines qui pénétrèrent dans l'empire romain étaient
beaucoup plus nombreuses que les populations au soin
desquelles se fit leur établissement, et que les Romains
des Gaules, de l'Italie et de l'Espagne ne formaient
qu'une petite minorité auprès des barbares qui ve-
naient de la rive droite du Rhin. Si les barbares
avaient été en majorité, ils ne se seraient pas donné la
peine d'apprendre tant bien que mal le latin, et la lan-
gue indigène se serait éteinte, comme elle s'éteignit
sur les bords du Rhin et dans une partie de la Belgique,
où la population germaine prévalut en nombre, comme
elle s'éteignit dans l'Angleterre, où les Angles et les
Saxons expulsèrent et le latin des colonies romaines et
le celtique du gros de la nation. De plus, comment la
Germanie, qui d'ailleurs resta peuplée, aurait-elle pu
envoyer des multitudes surpassant celles qui habi-
taient la Gaule, l'Espagne et l'Italie? Et ne sait-on pas,
pour quelques-unes de ces bandes, qu'elles étaient bien
loin d'offrir des masses énormes? Les Francs, en par-
ticulier, qui, sous Clovis, fondèrent la monarchie fran-
que, n'étaient qu'une poignée. Ces données concor-
dent avec la langue elle-même; car c'est là surtout
qu'est, suivant moi, la preuve que la population qui l'a
faite est essentiellement romane et non germaine. La
syntaxe est latine. Dépouillez le latin de ses cas, sup-
pléez par des prépositions aux rapports que ces cas
exprimaient, introduisez le quod là où le latin mettait
l'intinitif et où le grec mettait oit, et presque toujours
vous avez, en place de la phrase lat"ne, la phrase ro-
104 ÊTYMOLOGIE.
mane. Il en serait tout autrement si c'était une phrase
germaine qu'o!? dût retrouver là-dessous. Entin, et
c'est là ce qui me semble décisif, si l'influence aile
mande avait eu la prépondérance qu'on lui attribue,
c'est surtout à l'origine qu elle se serait fait sentir. Plus
les textes seraient anciens, plus ils en offriraient la
trace. Or les textes ne se comportent pas ainsi : plus
ils sont anciens, plus le caractère latin y est marqué,
c'est-à-dire plus il est facile de calquer une phrase la-
tine sur la phrase romane. Jamais on n'aperçoit le mo-
ment, le joint, où une autre nationalité, se substituant
à la nationalité des Gaules, de l'Italie et de l'Espagne,
se serait emparée de l'idiome des vaincus et l'aurait
parlé suivant une grammaire à elle propre. Il y a lieu
de démêler, dans les langues romanes, des tournures
germaniques, comme on y rencontre des mots germa-
niques, et l'un n'a pu se faire sans l'autre; en ceci, les
remarques de M. MùUer sont instructives; mais il n'y
a pas lieu d'aller plus loin, et de déplacer le véritable
centre de ces langues qui est dans le lexique et dans
la grammaire du latin.
Donc, laissant de côté ce point de vue tout à fait par-
tiel, et nous mettant au point de vue général, y a-t-il
eu, dans le passage du latin aux langues romanes,
corruption ou évolution? Ces deux mots posent net-
tement la question et portent avec soi leur idée pré-
cise.
La corruption est l'opinion la plus ancienne et la
plus répandue. Elle se comprend ainsi : durant la lon-
gue agonie de l'empire, les classes éclairées diminuè-
rent en nombre et en importance ; des chefs barbares
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. lOi
se substiluèrent aux chefs romains, réducation fut
négligée, et le langage alors s'altéra par une foule de
locutions vicieuses. Ces locutions prirent domicile,
personne n'étant plus là pour les corriger et pour les ex-
pulser. On ne distingua plus les cas les uns des autres;
on confondit le neutre avec le masculin; et il est cer-
tain qu'un Romain du temps d'Auguste, s il eût pu
entendre ce latin, y aurait relevé mille solécismes et
barbarismes et aurait reproché à ces gens- là de ne
plus savoir leur langue. Ces observations, qui d'ail-
leurs sont incontestables, montrant les langues ro-
manes comme composées de solécismes et de barba-
rismes, les montrent aussi comme étant en contradic-
tion avec la logique grammaticale. De là l'infériorité
qu'on leur attribue par rapport à la langue latine.
Avec de telles prémisses, il était impossible que l'on
songeât à aucun parallèle, à aucune égalité. En effet,
pendant bien longtemps, on n'y a vu qu'un jargon né
au sein d'une épaisse barbarie; et quel moyen d'y voir
autre chose tant que la corruption parai^t le seul
agent de la production?
» Mais en est-ce véritablement le seul agent? iNon, sans
doute, car elle n'explique pas plusieurs autres parti-
cularités qui n'ont pas moins d'importance. Ainsi,
dans ces langues novo-latines, qu'au premier abord
on prend pour des types dégradés^ on voit apparaître
un des éléments les plus précieux pour la précision et
ja clarté, à savoir l'article. L'article manque en latin,
et c'est certaiuement une imperfection réelle; mais il
existe dans les langues romanes, chez qui c'est certai-
nement un perfectionnement. Et non-seulement on y
106 ÈTYMOLOGIE.
trouve l'article détîni, que le grec possède aussi, mais
on y trouve l'arlicle indéfini, qui complète très-bien le
système des délerminalifs. Là on ne peut faire interve-
nir la corruption, car, si les langues romanes ont ap-
proprié à cet usage les pronoms ille et untis^ en en
détournant le sens, le solécisme disparaît devant l'ex-
cellence de la conception. La conjugaison laline est
pauvre; celle des langues romanes est riche. Elles ont
décomposé le prétérit en deux; et fai fait cl je fis ré-
pondent à l'unique feci. Elles ont vijoulé le condition-
nel; et, tandis que le latin confondait dans amarem^
f aimasse et f aimerais, elles ont séparé les deux sens
pour leur attribuer à chacun une forme distincte. De
quel procédé se sont-elles servies? Dans le premier
cas, elles ont donné la plénitude de l'usage à une toui«
nure que l'on voit poindre môme au milieu de la lati-
nité classique, à savoir haheo /"«cf/tm, j'ai fait, et elles
ont conservé le prétérit latin, dont l'emploi est devenu
spécial. Dans l'autre cas, sur le type du futur, elles
ont construit un conditionnel, à l'aide d'une analogie
heureusement mise en œuvre : j aimerai^ j'aimerais.
Dans cette création, il y a évidemment autre chose que
de la corruption. La suppression du neutre ne peut
être non plus blâmée; la langue latine avait perdu
complètement le sentiment des raisons qui, à l'origine,
avaient donné à tel objet plutôt le neutre que le mascu-
lin; et les Romans, en réunissant celui-là à celui-ci, ont
simplifié avantageusement le langage. Le neutre n'est
utile que là où, comme dans l'anglais, il appartient
exclusivement à ce qui n'est ni mule ni lemelle. On
expliquera semblablcmcnt la foimation des adverbes
GRAMMAIRE. CORIŒCTÎON DES TEXTES. 107
romans. Les terminaisons en e, en o, en ter^ qui, en
latin, caractérisent ce genre de mots, avaient eu, à l'o-
rigine, une signiticalion propre, signification qui, de-
venue très-obscure pour les Latins eux-mêmes, s'était
complètement perdue pour les Romans. On y suppléa
par une combinaison ingénieuse et uniforme, adjoi-
gnant régulièrement à l'adjectif féminin le substantif
mens : chèrement, caramente.
Ceci nous reporte vers l'évolution. Dans ce système,
dont Fiichs a été le principal défenseur, on considère
toutes les modifications qu'a subies la langue latine
pour devenir langue romane, comme un produit ré-
gulier de la loi de changement. En d'autres termes,
ce n'est point le mélange et rinfiuence des barbares
qui ont causé des altérations; ce n'est pas la décadence
politique et intellectuelle de l'empire qui a réagi sur le
parler et y a introduit toute sorte de fautes contre
l'analogie; il n'y a eu dans ce grand phénomène ni
vicieuse intervention de l'étranger, ni appauvrisse-
ment graduel des sources du savoir et de la gram-
maire. Mais les germes analytiques qu'on peut voir
poindre sous la forme synthétique de l'idiome latin se
sont développés. Et, pour tout dire, quand même l'em-
pire au lieu de succomber sous l'effort de ses ennemis
et d'être en proie à une longue invasion, eût continué
à exister ou se fût dissous par la seule réaction des
éléments contenus en son propre sein, le latin ne s'en
serait pas moins transformé en langues romanes avec
tous les caractères qu'elles possèdent. Ces langues sont
pures dans leur transmission; elles ont suivi, ou plutôt
le latin a suivi en elles une marche nécessaire et ascen-
108 ÊTYMOLOGIE.
dante qui l'appropriait au nouvel esprit des temps
nouveaux. C'est devant cette influence qu'ont disparu
les cas et le passif. Les différences ne sont pas des so-
lécjsmes; l'analogie a été non faussée, mais étendue;
et entre le latin et le roman, il ne faut admettre qu'un
néologisme qui devint de jour en jour plus indispen-
sable. Toutefois, on ajoute comme explication que le
langage populaire eut une part dans les modifications
subies, et que maint terme, mainte locution qu'à Rome
le bel usage condamnait, prévalant dans les classes
illettrées ou dans les provinces, prévalurent finalement
dans le parler vulgaire quand Rome et son bel usage
eurent perdu leur prépondérance.
Ce système, je le trouve trop favorable aux langues
romanes, il ne tient pas assez compte des événements
politiques, et attribue à l'évolution historique plus de
simplicité qu'elle n'en a eu réellement. Serait-il bien
possible que cette dislocation qui introduisit tant de
tribus étrangères au sein des peuples romans et qui
substitua des chefs barbares aux chefs indigènes, n'eût
exercé aucune action fâcheuse sur la langue? Or, c'est
le dire que de prétendre que le développement fut
aussi régulier que si rien de pareil n'était survenu,
aue si l'empiie et sa langue s'étaient décomposés par
le conflit de leurs éléments propres. Puis l'abaisse-
ment que Ton remarque alors dans tout ce qui con-
cerne les lettres et les sciences, ne se sera-t-il fait sen-
tiï en aucune façon à la langue elle-même, et cet in-
strument des lettres et des sciences aura-t-il continué
à se développer comme il aurait fait si la pensée pu-
blique n'avait eu une éclipse partielle en des temps si
GRAMMAIRE. COP.RECTIOIV DES TEXTES. 109
orageux? Enfin, tandis que révolution politique était
soumise à une perturbation si profonde, tandis que le
pouvoir échappait aux Latins pour passer entre des
mains germaniques, tandis que des rois germains gou
vernaient la Gaule, l'Italie et l'Espagne, ce qui ne se
rait jamais arrivé sans la catastrophe de l'empire, la
langue n'aurait pas éprouvé une désorganisation cor-
respondante? et seule, au milieu de ce dérangement
qui, sans empêcher le résultat final, en troubla la
marche, les conditions et le moment, elle l'aurait, elle,
atteint sans les graves contrariétés qui dominèrent
tout le reste? Cela n'est pas probable a jmori, et cela
n'est pas en effet.
On peut, je crois, le démontrer directement. On
dira qu'une langue a suivi une marche à elle propre,
soit qu'aucun événement extérieur n'ait concouru à la
modifier, soit qu'au contraire on note des influences
de ce genre et que celte marche ait été entrecoupée
par des époques malfaisantes; on le dira quand on
pourra montrer, dans toute sa durée, une série de mo-
numents qui en signalent les diverses phases, sans
qu'il y ait d'interruption entre les chaînons. Tel est le
cas du français depuis qu'il existe. Certes, la langue
que nous parlons aujourd'hui est notablement diffé-
rente de celle du onzième siècle. Mais on tient toutes
les dégradations, quand elle s'est altérée, toutes les
gradations, quand elle s'est perfectionnée, par où elle
a passé durant ce long intervalle. On la voit prendre au
douzième une régularité qu'elle n'avait pas„ ians
l'âge précédent, régularité qui se conserve dans lo
treizième, qui se corrompt dans le quatorzième. L'aU
110 ÈTYMOLOGÎE.
léralion se consolide dans le quinzième et devient le
départ d'nne nouvelle élaboration qui, grandissant du-
rant le seizième, arrive à son plein dans le dix-sep-
tième; à ce moment commencent de nouvelles muta-
tions auxquolle? nous assistons. Mais, pour le latin,
rion do pareil. Il s'altère, sans doute, à la fm de Tem-
pirc et après l'arrivée des barbares, et le style de Gré-
goire de Tours est bien loin de la pureté de Tite-Live;
mais enfin c'est du latin et nullement une des langues
novo-lalines. Puis tout à coup il disparaît, et l'on voit
sortir, comme de dessous terre, chacun dos idiomes
auxquels il a donné naissance. Il meurt brusquement
et sans se transformer, de sorte que ces langues se-
condaires ne peuvent en 4tre considérées comme la
transformation ou l'expansion. Il y a extinction de
quelque chose d'ancien et naissance de quelque chose
de nouveau. Pendant que lè latin avait ime existence
qui de jour en jour cessait davantage d'être réelle, il
se formait, parmi les populations, un parler qui en
différait; mais ces populations avaient, au milieu
d'elles, les barbares qui influaient sur ce parler; leur
patois, car c'est le mot dont il faut se servir, était dé-
daigné de la gent lettrée; et l'esprit de culture avait
baisse de tout point parmi elles. On n'est donc pas
autorisé à dire que le latin s'est continué dans les
langues nouvelles; il est mort sans se développer, mais
il est mort en laissant des enfants, des héritiers; ce
qui n'est pas la même chose, notons-le bien, que se
transformer. Alors quand, cela établi, on se retourne
vers ces langues à leur origine et qu'on y voit certaines
traces évidentes de barbarie, on ne peut refuser d'ad-
CnAMMAlftE. CORRECTIO^■ DES TEXTES. 111
mettre qu'à côlô d'un développement qui est incontes-
table, il y a eu une corruption qui ne l'est pas moins.
Quant à l'allégation que les langues romanes provien-
nent du parler populaire qui avait cours, à côté du latin
liUéral, dés les ] l^io beaux temps de la langue, cela
non plus n'est vrai que dans des limites assez étroites.
Sans doute, elles ont des traces du parler populaire;
mais j'ai déjà rappelé^ que ce parler avait souvent un
caractère de néologisme incompatible avec rallégatiori
dont il s'agit.
Il faut donc, suivant moi, dans le passage du latin
aux langues romanes, admettre autre chose que l'évo-
lution naturelle d'un idiome qui croît et change avec
la croissance et le changement de la vie générale. Le
coup porté à la civilisation gréco-latine par l'invasion
des barbares fut tel que le latin ne s'en releva pas et
qu'il mourut assez rapidement de langueur et d'épui-
sement. Tant que la barbarie fut débordante et pro-
mena par les cités et les campagnes cet empire qu'on
ne savait ni comment repousser, ni comment accepter,
la langue déchut de plus en plus, et Ton pourrait, par
la décadence de la langue, mesurer la gravité des bles-
sures inlligées à l'ordre social. Un peu plus de puis-
sance dans la barbarie, un peu moins de résistance
dans la civilisation, et la langue devenait tout à fait
barbare : on avait définitivement dans les Gaules, en
Italie, en Espagne, des Germains au lieu de Romans,
et, dès lors, une culture partant d un degré très-infé-
rieur à celui d'où la culture romane est effectivement
^ 56.
112 ÉTYMOLOGÎE.
parlie. Je crois que, ne connaissant pas l'hisloire el
connaissant seulement le rapport des langues novo-la-
tinesau latin, on en pourrait conclure que le temps
qui fut témoin d'un pareil pliénomène fut un temps de
profonde perturbation et de rude épreuve pour les La-
tins. Eh bien! la proposition inverse n'est pas moins
vraie; et le temps qui vit de telles perturbations fut un
temps de rude épreuve pour la langue. De là ces stig-
mates que les idiomes issus du latin portent au front
et que l'on voudrait en vain nier. Et documenta damus
qua simns origine nati, a dit Ovide en parlant des hu-
mains nés des pierres de Deucalion pour le travail et
pour la peine; et, nous, nos langues portent encore et
porteront toujours la trace des orages et des désordres
oui en accompagnèrent l'origine.
Ainsi allèrent parallèlement le latin vers la désué-
tude et le roman vers l'usage, jusqu'à ce que vînt le
moment où il n'y eut plus personne qui parlât l'un,
ni personne qui ne parlât l'autre. On écrivit le latin,
mais on ne le parla plus ; on parla les langues ro-
manes, mais on ne les écrivit pas encore. Être écrit,
mais n'être plus parlé, est la preuve pour le latin
qu'il était mort, et mémo assez rapidement, du coup
que les barbares avaient porté à l'empire; être parlé
et non écrit est la preuve pour les langues romanes
qu'elles naquirent peu à peu et ne furent pas une simple
modification graduelle du latin. Ces deux termes se
correspondent : si le latin avait continué ': vivre, tout
en s'altérant, il se fût imposé sous cette forme aux
lettrés, qui l'auraient écrit avec ses dégradations suc-
cessives; mais ils n'eurent pas le choix cnlie r.ne lan-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 115
gue liltéraire qui pouvait exprimer la pensée, et une
langue populaire qui ne le pouvait pas encore. Et ré-
ciproquement, si le roman n'avait pas été une langue
nouvelle qui naissait, il ne lui aurait pas fallu un aussi
long temps pour arriver à être écrit, et on le trouverait
au lieu et place de la langue latine, employé dès l'ori-
gine de la tranformation aux usages de la littérature.
Cependant vint un moment où, les barbares cessant
de passer le Rhin, les populations se rassirent, où,
la puissance de l'État s'étant affaiblie, les puissances
particulières dues aux fonctions et aux richesses terri-
toriales prirent la prépondérance. Le mouvement de
rétrogradation s'était arrêté. La société, d'une part,
recueillit ce qui restait de l'héritage antique, d'autre
part, accepta les conditions imposées par le malheur
des circonstances; les forces vives qu'elle recelait en
son sein se développèrent, et elle sortit de l'épreuve
non pas telle qu'elle aurait été si la dissolution de l'an
cienne société avait été laissée à elle-même, mais non
pas tout à fait dissemblable pourtant. Ce qui se pas-
sait dans le domaine social se passait aussi dans le
domaine de la langue, et celle-ci pourra, si on veut,
servir à mesurer, dans les choses politiques, le dés-
ordre d'abord, puis la restauration graduelle et fina-
lement le plein développement. C'est quand le monde
romain se trouble et se désorganise que la langue se
désorganise à son tour et reçoit toutes sortes d'élé-
ments étrangers; c'est quand les institutions sont en-
core incertaines entre les traditions de l'empire et les
tendances vers la féodalité qu'elle devient ce parler
populaire que ni la religion, ni les lois, ni les lettres
114 ÊTYMOLOGIE.
ne daignenl accepter; c'est quand le monde catholique
et féodal c^t définitivement organisé que, sortant de sa
minorité, elle s'empare d'abord de tout le domaine
poétique pour s'étendre peu après aux autres.
Et, même dans la langue, on peut apprécier qu'un
vigoureux travail des intelligences avait continué
l'œuvre, momentanément troublée, du développement
social, et que, si l'arrivée des barbares, la dislocation
d'un grand empire, le mélange des races, le malheur
des temps, les ravages de la guerre, avaient éprouvé
durement les peuples latins, rien d'irréparable n'était
arrivé. En effet, tout se répara d'abord, puis, sans
s'arrêter, prit croissance et grandeur. Et, pour me
tenir dans le domaine de la langue, aujourd'hui que
les préjugés classiques se sont éclaircis, il est, ce me
semble, difficile de nier que les idiomes romans, ceux
du moins qui ont leur pleine culture, ne l'emporlent
sur le latin par plusieurs côtés excellents. L'italien et
l'espagnol sont incomparablement plus riches. Patrti
sermonis egestas^ disait un grand poêle, et c'était la
plainte continuelle de tous ceux qui, écrivant, se trou-
vaient en contact ou en lutte avec l'opulence de la
muse grecque; mais celte indigence a désormais dis"
paru sur les bords du Tibre comme sur ceux du Bélis;
et l'héritage, bien loin de dimiimer entre des mains
grossières et mal habiles, s'est heureusement accru.
Bien plus, ces deux langues ont été portées, par leur
mstinct, l'une vers une douceur et une harmonie, l'au-
tre vers une ampleur et une noblesse de sons que leur
mère n'atteignit jamais. En même temps que ces nou-
velles aptitudes se développaient dans la langue, il
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 415
s'en développait aussi de nouvelles dans l'esprit des
populations; cela du moins peut se voir pour l'Italie,
qui a une plus longue histoire que l'Espagne. Ce qu'é
tait 1 Espagne avant les Romains, nous ne le savons
que très-conCusément; ce qu'était l'Ilalie pendant que
Rome conquérait le monde, nous le savons davan-
tage. Eh bien, dans ce lemps-là, l'Italie cédait sans
disputée d autres la gloire d'animer le marbre et la
couleur; mais, depuis que, de latine elle est devenue
romane, elle ne cède plus cette gloire à aucun peuple.
Le français, lui, a moins participé à cette active ef-
florescence, à ce luxe de végétation; et, en somme, il
est resté plus prés du latin, même dans cette particula-
rité caractéristique d'avoir des cas et une déclinaison,
ce qui ne s'est effacé que dans le quatorzième et le
quinzième siècle; car jusque-là notre langue avait
ccmservé ce signe si important de son origine. Elle a,
comme le latin, une muse plus sévère que celle de ses
sœurs, et une poésie qui se précipite à moins larges
flots. Elle a, comme le latin, le don puissant d'une
prose splendide et harmonieuse qui se prête merveil-
leusement <à refléter les grands côtés de l'àme et de la
nature. Elle a, de plus que le latin, la faculté de traiter
avec précision, avec clarté, avec élégance, tous les
sujets de science et de philosophie auxquels l'idiome
des Romains était si peu capable de s'approprier.
En résumé, si l'on soutient que les langues romanes
proviennent du parler populaire, il faut distinguer et
préciser. Ce parler populaire était rempli de néolo-
gismes, soit dans les mots, soit dans les formes; il avait
donc lui-même subi le coup des circonstances sociales
116 ÉTYMOLOGIE.
d'alors, et on ne peut le considérer, sauf certains cas
déterminés, comme le représentant du \rai parler po-
pulaire avant le temps de la décadence de l'empire.
Avancer que les langues romanes sont un simple
prolongement du latin, sans déviation et sans déforma-
tion, c'est faire une hypothèse qui leur est trop favo-
rable. L'examen de ces langues et l'histoire de cette
époque ne permettent pas de l'admettre. En revanche,
tenant de leur origine une noblesse native et, de la ci-
vilisation croissante, une croissance simultanée, elles
ont conquis, dans l'expression de la pensée moderne,
un rang supérieur à celui que le lalin occupait dans
l'expression de la pensée antique.
GUAMMAIRE. COKRKCTION DES TEXTES 111
Sommaire du septième article. [Journal des Savants, juin 1856). — Con-
tinuation lie l'examen de \\ grammaire de M. Burguy. Une granle
masse d'exemples est nécessaire pour établir les règles grammaticales
de la langue d'oïl. Existence de deux cas, le nominatif et le régime.
Traces, dans la langue moderne, de cette ancienne déclinaison. Dis-
tinction des verbes en forts et faibles; verbes forts en ir, verbes
faibles en ir. Formation, dans la langue d'oïl, de nouveaux adverbes,
prépositions et conjonctions, qui n'existaient pas dans le latin. Les
bons manuscrits font foi qu'il y avait un enseignement orthographique
et grammatical. Existence des dialectes dans la langue d'oïl; ils sont,
dans les anciens temps, sur le pied d'une égalité complète. Réaction
des dialectes sur la langue qui est devenue la langue littéraire. Variétés
dialectiques de la conjugaison; traces de ces variétés dans la langue
actuelle; variétés dialectiques pour le parfait défini, pour l'imparfait.
Différences suivant les époques. Une grammaire de la langue d'oïl a
pour Un d'enseigner à lire et à comprendre les textes ; elle a aussi pour
fin de fournir un des moyens de corriger les textes corrompus.
Si on avait quelque grammaire composée dans le
douzième ou le treizième siècle qui nous exposât les
règles de la langue, les auteurs qui écrivent aujour-
d'hui sur ce sujet auraient sous les yeux des préceptes,
des documents, des renseignements qui leur servi-
raient de point de départ, et leur travail serait autre
qu'il ne peut être dans la condition actuelle. Ces pré-
ceptes, ces documents, ces renseignements, il faut se
les procurer à force de lire; et l'on ne gagne la con-
fiance du lecteur qu'à l'aide d'une masse d'exemples
de temps divers et de divers lieux, exemples qui dé-
voilent à la fois ce qu'il y a eu de fixe et ce qu'il y a eu
118 ÈTYMOLOGIE.
de variable dans la langue. Quand tous ces faits gram-
maticaux, recueillis avec diligence, ont été classés avec
sagacité, ils donnent, par eux-mêmes, la réponse aux
demandes. Pour la langue d'oïl, il n'est pas possible
d'offrir le paradigme de la conjugaison et de la décli
naison, puis de laisser à celui qui étudie le soin de
former là-dessus les mois correspondants. Ce serait,
jusqu'à présent du moins, une pétition de principe,
une anticipation sur ce qui doit être le résultat de la
recherche. Nous ne possédons pas de thème fourni
parles contemporains qui nous permette d'indiquer
les flexions suivant les siècles et suivant les dialectes;
ces flexions doivent être trouvées dans les auteurs qui
écrivirent alors, dans les copistes qui nous transmi-
rent leurs œuvres, et, à mesure que les termes de
comparaison s'accumulent, la discussion, s'en empa-
rant, fonde sur un terrain solide le système entier.
C'est sur ce plan qu'est composée la grammaire de
M. Burguy. Les deux volumes qui en ont paru (il y en
aura trois) contiennent ce qui est relatif aux parties
du discours, l'article, le substantif, le nom de nombre,
le pronom, le verbe, l'adverbe, la préposition et la
conjonction. Un recueil abondant de passages est le
fond; les remarques et les conclusions, partageant en
groupes ces passages, leur donnent leur valeur systé-
matique, et le lecteur, sûr désormais qu'il n'a pas de-
vant lui de simples assertions plus ou moins étayées,
se fait sa conviction. C'est ainsi que, s'il en est encore
qui aient des doutes sur l'existence du cas sujet et du
cas régime dans les noms, ils n'en conserveront plus
après avoir lu les pages consacrées, par M. Burgn\, au
GRA5IM\IRE. CORRECTION DES TEXTES. 119
substantif : li chiés, le chief; H sïre^ le seïgnor; H dus^
le duc; li cers^le cerf; li soleiis^ le soleil; li consens^ le
conseil; lidues, le duel [deuil]; li cliasteaus^ le chastel; li
ciez, le ciel; li aigniaus, le aignel; li oisiaus^ le oisiel, et
ainsi de suite à l'infini.
« On voit, dit M. Burguy, t. I, p. 64, cette règle
observée dès les prenrîiers monuments écrits de la lan-
gue d'oïl; tous les textes en prose et en vers jusqu'à la
fin du treizième siècle, y sont assujettis : il n'est pas
une charte, pas une pièce, pas le moindre contrat écrit
dans le plus petit village de la plus reculée de nos pro-
vinces, pendant le treizième siècle, où elle ne se re-
trouve d'une manière évidente et avec une constance
qu'il est impossible de ne pas remarquer. » Cette règle
était complètement oubliée; aucun grammairien ne la
soupçonnait, et cependant il en subsiste encore, dans
la langue actuelle, des vestiges importants; c'est par
elle qu'on explique les deux terminaisons masculines
beau et bel, fou et /b/, mou et mo/, cou et col, qu'on
se rend compte de nos pluriels chevaux, travaux,
maux, etc., que l'on comprend comment fils a unes,
et comment la Fontaine a pu mettre une s à fourmi.
Raynouard est celui qui l'a retrouvée, et on peut dire
que c'est un des plus grands services qui aient été ren-
dus à l'étude de notre vieil idiome. Sans celte clef, tout
est exception ou barbarie; avec cette clef on découvre
un système écourlé sans doute si on le compare au la-
tin, mais régulier et élégant.
Je recommande surtout les chapitres du verbe, qui
remplissent la moitié du premier volume et plus de la
moitié du second. C'est une mine d'exemples et de
120 ÉTYMOLOGIE.
formes; et, quelque lecture que l'on ait, la mémoire,
môme la plus heureuse, ne peut fournir, au besoin,
ni avec autant d'abondance, ni avec autant de sûreté,
ce qu'offre l'ample collection de M. Burguy. Il a intro-
duit, dans la conjugaison de la langue d'oïl, la distinc-
tion des verbes en forts et en faibles. Cette distinction,
d'abord trouvée par J. Grimm, pour les verbes alle-
mands, a été étendue depuis à d'autres langues. Le
verbe fort ou primitif est celui qui forme quelqu'un
de ses temps par lui-même; le verbe faible ou dérivé
est celui qui, pour les mêmes temps, emprunte à des
combinaisons étrangères, les éléments de sa conjugai-
son. Voici des exemples qui feront comprendre tout de
suite ce que les grammairiens veulent dire. Douer
(dans l'ancien français ce mot s'écrit par une seule n)
fait au présent de l'indicatif non pas je done^ mais je
doin; amer (amare) fait au même temps, non pas j'aîne,
mais j'flim. Le verbe fort, dans la langue d'oïl, a donc
pour caractère de renforcer, au présent de l'indicatif
et aussi du subjonctif, la voyelle du radical à l'infmi-
tif. On voit pourquoi on a donné à ces verbes le nom
de forts : au lieu d'indiquer le présent de l'indicatif
parl'e muet répondant à ïo latin; ils l'indiquent par
un changement qui porte sur la voyelle radicale et en
modifie le son. La notion du verbe fort et du verbe fai-
ble est beaucoup eifacée dans le français moderne; ce-
pendant il en reste des traces, par exemple : savoir^ je
sais Ahïs elle sert à expliquer certaines anomalies.
Pourquoi, en effet, amare du latin devient-il dans notre
langue aimer? Cela se comprend sans peine : amare a
doiiiior amer; puis amer étaat un verbe fort pour nos
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 121
ancclres, a fait au présent j'fli?n, tu aimes, il aime. Le
français moderne, perdant le sentiment de ces chan-
gements de voyelle, a pris le présent pour en former
un nouvel infinitif, et, de cette façon, le verbe aimer,
d'irrégulier ou de fort, est devenu régulier ou faible.
Tout homme occupé d'études sur les langues recon-
naîtra combien les finesses, les nuances grammati-
cales, sont développées à l'origine de notre langue,
combien elles se sont émoussées dans le français mo-
derne, et combien est fausse, je ne cesse de le répé-
ter, l'opinion qui met la barbarie grammaticale au
début.
Le verbe fort répond, en un certain sens, au verbe
irrégulier, le verbe faible au verbe régulier; mais, tan-
dis que la notion d'irrégularité et de régularité ne fait
que constater un fait, ceci pénètre plus avant et est
une théorie. A ce point de vue, l'ancienne notion d'ir-
régularité disparaît pour ne plus rester attachée qu'aux
verbes anomaux, défectueux ou véritablement irrégu-
liers, et le verbe fort est considéré comme une autre
manière de conjuguer. L'idée d'irrégularité fait sup-
poser des formations qui, pour une cause quelconque,
ont été déviées de leur type; or, ce ne serait ici nulle-
ment le cas. Le verbe fort serait aussi régulier que tout
autre, seulement il obéirait à une loi différente. Il faut
en effet qu'il y ait autre chose que l'irrégularité pour
que la langue d'oïl ait pris, à son compte, les formes
que les grammairiens nomment présentement verbes
forts, et les ait appliquées en tant de cas où le latin ne
lui en fournissait pas le modèle. C'est sans doute une
euphonie, un balancement entre le radical et la ter-
122 ÉTYMOLOGIE.
iniriaison qui déterminent cette sorte de conjugaison.
De tout cela le français moderne n'a conservé que des
débris; et, quand avec le fil que fournit le vieux fran-
çais, on poursuit l'élude des verbes, on rencontre une
mullilude de cas singuliers. Certains verbes anciens
avaient un double infinitif, par exemple cremir et
craindre^ suivant une accentuation bonne ou mauvaise;
bien accentué : trémere^ craindre; mal accentué : tre-
mère, ci^emir'^ de ces deux infinitifs, craindre, qui est le
meilleur, est seul parvenu jusqu'à nous. De la même
façon, gemere, mal accentué, a donné (jémir; bien ac-
centué, geindre; ces deux infinitifs sont encore usités;
mais l'un appartient au style noble, et l'autre au style
familier. Au reste, les verbes en ir ont été divisés par
M. Diez en deux classe% division qui les éclaircit. La
première classe comp/end les verbes simples, comme
partir, mentir, servir; la deuxième comprend les verbes
inchoatifs (dans leur forme et non dans leur significa-
tion) : fleurir, languir, attendrir. Les premiers se con-
juguent simplement en ajoutant au radical les lettres
de flexion, je partais, je mentais, je servais; les seconds,
qui répondent au hi'm florescere, languescere, etc., et à
l'italien ^oWsco, intercalent avant les lettres de flexion
la syllabe iss : je fleurissais, je languissais, j^ attendris-
sais. Gela forme deux conjugaisons distinctes des verbes
en ir, q{ non des verbes irréguliers et -des verbes régu-
liers. Et Ton conçoit comment la langue d'oïl ne s'y est
pas trompée : mentior, partior, servio, ayant l'accent
sur la première syllabe, ne pouvaient donner que je
part, je ment, je sert, trjidis que jloresco ayant l'accent
sur la seconde, ne pouvait donner que je floris.
GRAMMAmE. CORRECTION [)ES TEXTES. 123
L'adverbe, la préposition et la conjonction ne sont
pas non plus sans offrir des occasions d'cludier l'es-
prit d'invention grammaticale de la langue d'oïl. Plu-
sieurs de ces mots ne passèrent pas du latin au fran-
çais; puis le mouvement de création était commencé:
et, soit pour remplir les lacunes laissées par l'extinc-
tion de certains vocables, soit pour salisfaire à de nou-
velles combinaisons, il se forma un bon nombre de
mots dont les uns sont venus jusqu'à nous, et les au-
tres ont péri à leur tour. îl est curieux d'observer les
procédés dont la langue d'oïl se servit pour composer
des adverbes, des prépositions, des conjonctions avec
des ^'^léments qui n'avaient pas été destinés à cet usage.
Dès a été fait de de ipso; de ipso illo diurno aurait
été, à l'origine du langage vulgaire, ce qui devint peu
à peu, parla prononciation, dès le jour. De dès on tira
adès^ qui signifiait incontinent, aussitôt, et qui vient
non pas de ad ipsum, comme dit M. Burguy, mais,
pins régulièrement, de a de ipso ou a-dès. Locus avait
fourni un adverbe qui voulait dire tout de suite., et qui
s'écrivait luec, répondant à /oco, ou plus souvent lues.,
répondant à locis; de là on tirait la conjonction luesque.,
aussilôt que; cet adverbe et son dérivé n'existent plus;
mais on comprend fort bien comment loco ou locïs en
sont venus à jouer ce rôle; cela voulait dire sur place,
*ît, par une facile conséquence, aussitôt. Nunc n'est
pas entré dans le dictionnaire de la langue d'oïl; mais
elle l'a remplacé par ore., ou ores., hora^ horis^ comme
tout à l'heure loco et locis; d'où, par une extension, on
tira lore., illa hora; desore., de ipsa hora; desoremais,
doreuavantt orains, qui voulait dire tout à l'heurCç, et
124 ÉTYMOLOGTE.
orendroity maintenant. Ce qui prouve que les mois,
ordinairement assez courts qui servaient à cet usage
dans le latin, avaient perdu, pour l'oreille romane,
une bonne part de leur valeur, c'est que la langue
d'oïl cherche à les renforcer, et à leur assurer plus de
caractère en combinant par exemple une préposition
et un adverbe, ou bien deux prépositions : ainsi^ de m
SIC; ensemble^ de in simul; assez^ de ad salis; dans, de
de intus; avant, de ah ante; depuis, de de past, etc.
Forte, forsan, du latin, n'avaient pas trouvé place
dans le français, ils furent remplacés par un substan-
tif employé adverbialement; c'était le mot espoir : for-
son veniet, espoir il viendra; nous y avons depuis long-
temps substitué une combinaison de mots, peut-être^
qui rend bien le sens, mais qui n'est pas aussi élé-
gante. Il a fallu, en effet, plus d'une fois, un mot de
l'ancien français tombant en désuétude, que l'industrie
du langage nouveau y suppléât; ainsi, moult ayant
péri, et bien à tort, un mot composé et assez lourd,
beaucoup, y a été substitué. Il y avait trois adverbes
bien faits, et d'un usage commode, c'étaient senueCy
de sine hoc, sans cela; peruec, de per hoc, pour cela,
et avoec, de ab hoc, avec cela. Avoec est devenu notre
avec, et, d'adverbe qu'il était primitivement, il a passé
à l'emploi de préposition; mais, de cette façon on
comprend sans peine comment l'expression composée
ab hoc a pris la signification qu avec a présentement.
L'étude patiente des textes fait retrouver, pour une
bonne part, ce que les maîtres disaient à leurs élèves.
Quand on ht les bons manuscrits, quand on y trouve
l'orthographe bien mise d'après des règles qui sont
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 125
loin d'être faciles, quand on considère les noms décli-
nés, les verbes conjugués suivant toutes leurs in-
flexions, on ne peut douter qu'un enseignement gram-
matical ne fût donné dans les écoles où Ton apprenait
à lire et à écrire. S'il n'en avait pas été ainsi, si nul
maître n'avait inculqué ces préceptes de génération en
génération, les écarts individuels auraient été bien
plus considérables qu'ils ne sont, surtout dans une
langue, comme la nôtre, où la parole écrite diffère
tant de la parole prononcée. On n'a qu'à voir ce qui
arrive lorsque des personnes illettrées veulent écrire :
chacune d'elles a son orthographe, sa manière d'ex-
primer par des lettres les articulations. Il est donc bien
certain que, dans les écoles, on ne se contentait pas
d'enseigner à épeleret à former les lettres, mais qu'on
y joignait un enseignement de grammaire, enseigne-
ment dont nous avons la trace dans la correction des
bons manuscrits. Ce serait une grave erreur que de
continuer à croire, comme on a fait longtemps, que la
langue était abandonnée à elle-même, sans qu'aucune
habitude eût pourvu à l'entretien de la tradition.
Un fait contribua certainement à prolonger outre
mesure cette erreur, ce fut l'existence des dialectes
dans la langue d'oïl. Maintenant qu'il est bien constaté
que, semblablement à la division primaire du latin en
italiei*, espagnol, provençal et français, des divisions
secondaires s'établirent dans nos provinces au nord de
la Loi/e, et que la même cause qui produisait les unes
prod jisit les autres, on sait se reconnaître. Mais quand
la distinction n'était pas faile entre les dialectes, quand
l'érudit qui lisait les textes croyait que les formes dis-
126 ÈTYMOLOGIE.
semblables qu'il rencontrait étaient des irrégularités,
et que, par exemple, on disait indifféremment il amouty
il amoit, ou il ameit, quand d^^ plus on n'avait pas un
moyen de discerner les fautes réelles qui sont imputa-
bles aux copistes ou même aux auteurs, alors il ne
put s'élever aucune voix pour réclamer contre l'opi-
nion qui attribuait une épaisse barbarie aux âges de
formation et de culture de notre vieil idiome, et la
langue d'oïl, ainsi aperçue et jugée, ne parut démen-
tir en rien sa grossière origine. La tradition avait été
rompue; l'érudition la renoue. Car c'est la renouer
que de dissiper des ombres et des préjugés et de faire
rentrer dans le vrai domaine de l'histoire la langue
aussi bien que les gestes de nos ancêtres. Nous avons
un juste et noble respect pour notre âge classique; le
seizième siècle n'est pas non plus sans ses connaisseurs
et ses admirateurs. Mais par de là, que garde la mé-
moire publique? Et si l'érudition n'était venue exhu-
mer nos vieux monuments si bien oubliés, si défigu-
rés, si méconnus, qui ne croirait vraiment, comme on
Ta cru longtemps, que la France, ayant été sous Char-
lemagne le centre de la résistance contre les musul-
mans et de la conquête sur la Germanie, a pu donner
le branle aux croisades, jouer un grand rôle dans les
plus grandes affaires de l'Europe, durer ainsi plusieurs
siècles, et ne bégayer pourtant qu'un jargon misérable
qui n'avait jamais été ni pailé ni écrit correctement?
Je pense que tous ceux qui useront du livre de
M. Burguy le remercieront du soin tout particulier
qu'il a mis à signaler partout les formes dialectales.
Sans une telle recherche, même poussée fort loin, au*
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 127
cune bonne grammaire de la langue d'oïl n'est possi-
ble. Alors, Paris et le langage de la cour ne domi-
naient pas; il ne s'était pas formé un idiome plus cul-
tivé au nom duquel on déclarât que les autres étaient
des patois. La culture était égale partout; ia Norman-
die, la Picardie, les bords de la Seine produisaient, à
l'emi, trouvères, chansons de geste ou d'amour et fa-
bliaux. Il est manifeste, en lisant les textes, que les
auteurs ne se conformaient pas à une langue littéraire
commune et qu'ils composaient chacun dans le dialecte
qui lui était propre; mais il est manifeste aussi, quand
on les suit d'époque en époque, que ces dialectes réa-
gissaient les uns sur les autres; M. Burguy signale
cette réaction avec soin, et on peut d'autant moins la
nier que le français moderne en offre mille vestiges.
Il a pris attaquer diU picard, à côté d'attacher; roi^ qui
est bourguignon ou du centre, à côté de reine, qui est
normand; ses imparfaits et conditionnels dont la pro-
nonciation en ai est normande, en place de la pronon-
ciation en oi qui est ou bourguignonne ou picarde.
Toutefois un pareil mélange ne peut pas faire mé-
connaître les caractères distinctifs.
p La réciprocité des emprunts était favorisée par le
pied d'égalité sur lequel étaient les dialectes. Aujour-
d'hui que les dialectes ne sont plus que des patois, il
ne peut y avoir que de rares échanges entre eux et la
langueliltéiaire; ils ne produisent pas des compositions
qui se fassent lire généralement, qui laissent des traces
dans la mémoire, qui habituent à des mots, à des lo-
cutions provinciales. Mais, dans les temps dont nous
parlons, les dialectes, qui se rapprochaient déjà parce
128 ÉTYMOLOGIE.
que chacun était en soi une langue cultivée, se rap-
prochaient encore par les œuvres qui avaient cours,
par les poèmes qui se chantaient. On peut suivre la
marche, les influences, les mutations de ces dialectes
pendant environ deux siècles, le douzième et le trei-
zième; quand le quatorzième s'écoule, l'usage en di-
minue et ne tarde pas à s'éteindre; une langue litté-
raire commune prévaut. C'était le signe que les in-
dividualités provinciales s'affaiblissaient, ou, pour
mieux dire, que h système féodal tombait en déca-
dence complète. L'unité se refaisait dans la langue;
malheureusement ce travail coïncidait avec des causes
perturbatrices qui altéraient l'analogie et la pureté de
l'idiome et auxquelles il faut ajouter les réactions des
dialectes l'un sur l'autre.
La conjugaison est ce qui offre le plus de champ aux
variations dialectiques. Le parfait défini était, pour la
première conjugaison et les trois personnes du singu-
lier : ai, as, at ou a dans la Picardie, dans l'Ile-de-
France et dans l'ouest de la Bourgogne; ai, as, ad dans
la Normandie, ai, ais, ait dans l'est de la Bourgogne,
la Champagne et la Lorraine; ainsi, dans ce vers :
Les deux escus persait et les haubers rompi,
il ne faut pas prendre persait pour un imparfait écrit
par ai, c'est un prétérit défini, ainsi que le montre
rompi. Il n'y avait d'ailleurs aucune confusion avec
l'imparfait, qui, dans ce dialecte, était persoit. Dans
le Berry, l'Orléanais, etc., on écrivait la première per-
sonne par ei : laissei,men alei, trouvei, demandei, la-
vei. Je crois que c'est une simple différence d'ortho-
GRA^IMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 429
graphe et non de prononciation. La troisième personne
du pluriel était, en Bourgogne, dans la première par
fie du douzième siècle, arent : pecharent, onorarent^
(jittarent, aprocharem, murmurarent^ enmenarent^ eic;
mais celte forme ne tarda pas à disparaître du dialecte
écrit; elle persista certainement dans quelques patois,
car au seizième siècle Rabelais Ta reprise et s'en est
constamment servi. La première personne du singulier
du passé détini des verbes de la deuxième, de la troi-
sième et de la quatrième conjugaison ne prenait pas d's ;
jevij je oiy je cremi, je obéi. Cependant, vers la moitié
du treizième siècle, on lui en donne une assez fréquem-
ment en Picardie; c'était une faute, qui a fini par s'im-
patroniser dans la langue; puis, par une singulière
ignorance du passé, on a considéré comme une licence
poétiquel'usage que conservaientles poètes, dans le dix-
septième siècle, de ne pas mettre à's en ce cas. La troi-
sième personne du singulier avait un d en Normandie,
un t dans le reste : il ferid ou ferit. Mais, dans le cou-
rant du treizième siècle, cette lettre s'omit très-fré-
quemment, il feri, il nasqui, il souffri. Ce n'est que
longtemps après que se fit le retour à l'orthographe
pi imordiale et étymologique. Nous écrivons présente-
ment : il naquit^ il souffrit. Mais ce retour n'a pas été
complet, et l'analogie est rompue pour les verbes de la
première conjugaison, de sorte que nous écrivons cette
personne, pour la première conjugaison, comme le
treizième siècle, et, pour les autres conjugaisons,
comme le douzième. La première personne du pluriel
est, dans les plus anciens textes bourguignons et nor-
mands, écrite sans s intercalaire : pechameSy avivâmes^
lôO ÊTYMOIOGIE.
ti'ovames^ combaUnies ^ feimes ^reiulmes .Mi\\s, de bonne
heure, les textes picards intercalèrent nne s : lessas-
mes^ levasmes^ feïsmes, veismes> Celle letlre est une
faute, car il n'y a point d's dans la personne corres-
pondante du lemps latin, peccavimns^ vidimus^ feci-
musjevavimus^ elc; mais, Vs picarde s'étant propagée,
la langue du seizième et du dix-septième siècle la re-
cueillie, et celle de noire temps l'a remplacée par un
accent circonflexe tenant la place de ce qui, en réalité,
ne manque pas.
Les caractères dialectiques ne sont pas moins mar-
qués dans l'imparfait. Les plus anciens tcxles bourgui-
gnons offrent une flexion en eve : abondevet^ plorevent^
(jovernevent, padevent^ cuidevet^ etc. Celte flexion, qui
est li'ès-voisine de la forme latine, eut peu de durée
L't d'étendue, et fut remplacée, en Bourgogne môme,
par les flexions de rile-de-France et de la Picardie, qui
élaient oie, oies, oit. La Normandie avait dislingué la
première conjugaison des aulres : pour celle-là, elle
avait les terminaisons oue, oues, et; et, pour celles-ci,
les terminaisons eie, eies, eit : je cuidoue, je amoue, et
)e doleie, je viveie, je teneie. A la première personne
du pluriel, les Picards se servaient deiemes ; aviemesy
estiemes, cuidlemes, tandis qu'en Normandie on usail
de iuns g^ ions. C'est celle dernière fmale qui a triom-
phé. De la sorte, on a la vue de noire impaifait dans
SCS rapports avec le latin. La forme la plus ancienne,
grammalicalemenl, est la forme en eve, qui reproduit
de très-près f/^«m el ebam. Le normand, qui contracte
davantage, a, par un autre côte, gardé trace des diffé-
rences lalincs, ne confondant pas abam et eba^ sous
GHAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES 151
nnc même tcrmiiinison. Le picard a tout réimi sous la
flexion en oie. Dans le pluriel, au contraire, du moins
à la première personne, il se rapproche plus que les
autres du latin; ceux-ci resserrent excessivement la
finale, puisque ahamns ou ebamiis devient ions, flexion
dans laquelle Yi s'intercale pour réparer, jusqu'à un
certain point, la perte qui a été faite. Maintenant, de
toutes ces formes, la langue moderne a gardé celle en
oie, mais elle y a appliqué la prononciation normande
des imparfaits en eie; seulement elle a effacé Ve de la
seconde personne, amoies, cuidoies^ suppression qui
allait avec le changement de prononciation; car, dans
l'ancien français, cette finale faisait deux syllabes, et
aujourd'hui elle n'en fait plus qu'une; mais, en même
temps, effîjçant aussi Ve de la première personne, elle
a, par une méprise que rien ne justifie, assimilé or-
thographiquement la première personne à la seconde.
Ainsi, sous peine de se méorendre sur le caractère
delà vieille langue et de l'accuser d'irrégularités et de
barbaries qui ne lui sont pas imputables, il faut, ces-
sant de la considérer en bloc, la partager, dans l'espace
géographique qu'elle occupe, suivant certains grands
compartiments. Mais il ne faut pas non plus la consi-
dérer en bloc, quant au temps, et il y a lieu d'y signa-
ler des différences suivant les époques, différences qui
deviennent des anomalies aux yeux d'une observation
superficielle. Elle a été beaucoup écrite dans les dou-
zième, treizième et quatorzième siècles; et elle ne l'a
pas été sans que des changements dans les formes,
dans les flexions et dans l'orthographe soient interve-
nus. M. Burguy n'a pas omis non plus ce point impor-
432 ÉTYMOLOGIE.
tant, et il a recueilli là-dessus des renseignements utiles.
Le verbe boire fait, le plus anciennement, à l'impar-
fait bevoie et au futur bevrai ou beverai; moins ancienne-
ment, on trouve enV'icardicbuvoie à l'imparfait, et bu-
vrai au futur. Cet imparfait est devenu le nôtre; quant
au futur, nous l'avons formé directement de l'intinilif.
Clore conserve cette forme pendant le treizième siècle
tout entier, et ce n'est que dans le quatorzième que Yo
s'y assourdit fréquemment en ou. La forme primitive
du verbe connaître a été conostre en Bourgogne et en
Picardie; cunustre en Normandie. Dès avant la fin du
douzième siècle, le dialecte picard remplaça la forme
primitive et correcte par conoistre^ où la diphthongai-
son provient do l'influence des formes renforcées de
l'indicatif. Conoistre s'introduisit un peu plus tard en
Bourgogne. La variante cognoistre, congnoistre est de
la fin du treizième siècle; elle n'appartint d'abord qu'à
la vie commune; mais, au quatorzième siècle, elle de-
vint très-ordinaire, et on l'employa jusqu'à la fin du
seizième siècle. Versl'250, on voit paraître, à l'est de
la Picardie, la forme qiienoistre; elle s'explique par l'af-
faiblssement de Vo en e muet, affaiblissement dont il
y a plusieurs autres traces dans cette province; et même
encore aujourd'hui on entend des personnes, au lieu
de commencer^ prononcer quemencer. Il est facile de
voir que de pareilles recherches peuvent avoir de l'in-
térêt : en rapprochant ces formes successives, en les
discutant, il n'est pas impossible d'augmenter nos no-
tions sur la prononciation de nos aïeux, et aussi sur les
idées qu'ils se faisaient de leur grammaire et de leur
orthographe.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 133
Un livre comme celui de M. Burguy a deux fins. La
première est d'enseigner à lire et à comprendr£>- les
textes de la vieille langue. Pour cela il faut un I)on
dictionnaire et une bonne grammaire. Un bon diction-
naire manque absolument, car celui de Roquefort n'est
qu'une ébauche tout à fait insuffisante; plusieurs édi-
teurs, et c'est un soin dont il faut les remercier, ont
ajouté, aux ouvrages qu'ils publiaient, des glossaires
fort utiles sans doute, mais qui ne sont que les maté-
riaux du dictionnaire complet. Une bonne grammaire
est mise entre nos mains par M. Burguy, et désormais
dans l'étude on aura un guide à consulter.
L'autre fin est de servir à l'amélioration des textes
que l'on publie. Jusqu'à présent on s'est borné à re-
produire les manuscrits, mais souvent ces manuscrits
sont l'œuvre d'hommes ignorants qui estropient les
vers, commettent des fautes graves et défigurent maint
passage. Il est du devoir d'un éditeur de corriger tout
cela, aussi bien pour un texte venu du moyen âge
que pour un texte venu de l'antiquité classique. La
tache est, des deux parts, de même nature; l'élé-
ment essentiel des bonnes éditions est toujours dans
l'étendue et dans l'exactitude des notions gramma-
ticales, appuyées subsidiairement sur les indications
lexicographiques et sur la comparaison des manu-
scrits. A ce titre, le livre de M. Burguy est un service
rendu aux lettres du moyen âge, d'autant plus qu'il a
noté avec soin, comme je l'ai dit, et les différences
quant aux dialectes et les différences quant aux épo-
ques. Pour moi, aux sources d'information que M. Bur-
guy a si bien ouvertes, j'en ajouterais une autre 5 la-
134 KÎ^MOLOGIE.
quelle j'ati^ch^ "ne certaine importance ; c'est une
analyse attentive de quelques bons manuscrits; s'il y en
a de très-défectueux, il y en a aussi de soignés et de
corrects; ils proviennent évidemment d'hommes qui
savaient les règles de leur langue; c'est, à mon sens,
un des meilleurs moyens de confirmer et d'étendre les
notions grammaticales acquises d'ailleurs. Quoi qu'il
en soit de cet aperçu, je ne doute pas que dorénavant
la grammaire de M. Burguy ne doive être sur la table
de quiconque entreprendra de publier un texte de ia
langue d'oïl.
GKAilMAlllE. COnUECllOiN DES TEXTES.
SciMMAiRK Dn HoiTfôiF ARTiciF. [Jouniffl dc3 Savonts, août ISr^C.) — Dans
le rapport de cuuparalif qui s'exprin.;>it par la pn'posilion de, cette
préposition peut-elle être supprimée? De cotiibicu de syllabes est
li'opart? Ceo-, pronom, est monosyllabe Jeon pour j^ en. Doutes sur
l'emploi de ne pour en, pronom. Du pronom féminin /«, avec ses
formes lei, lie, H, lui. De l'utilité de mettre des accents dans les anciens
textes; l'ancienne langue avait au moins deux e, l'un muet, l'autre
sonore ; abus qu'on a fait de l'accent. Exemples où le tréma est utile
pour distinguer des mots d'ailleurs confondus par l'écriture. Utilité de
distinguer le v ciVti, que les manuscrits ne distinguent pas; difficulté,
en certains cas, de distmguer ces deux lettres; discussion du participe
passé auuert.X a-t-il une forme avrir pour oî//rzr.'' Discussion de
l'élymologie d'w/î;r/r. De l'adjectif ûrjs^rf. \\cmtyvi\\\Qç,nx: cogitation. \)t
l'emploi de l'.s comme caractéristique du nominalif dans la langue d'o'il;
de la déclinaison venant des noms latins où l'accent se déplace quand
le mot passe du nominatif au régime; de la déclinaison des noms fémi-
nins en e muet. Du mot corps. De l'emploi de \'s dans les noms du
français moderne. Discussion étymologi(jue de l'adverbe anc, aine; de
oïl, qui est le oui actuel, et, à ce propos, de l'ancien adverbe ouati et
de l'adverbe picard ouetant.
Quand on a examiné, avec l'altention dont il est
digne, un livre comme celui de M. Burguy, on a tou-
jours noté çà et là, en lisant, quelques poinls sur les-
quels on diiïère d'opinion avec l'auteur. C^s remarques
critiques n'impliquent, môme si elles sont fondées, au-
cune contradiction avec les éloges donnés à l'ouvrage,
aucun désir de déprécier en particulier ce qui a été re-
commandé en général. Loin de là, elles sont le com-
plément de toute approbation essentielle; pour être
critiqué sur des détiiils, il faut avoir mérité d'être loué
pour l'ensemble.
136 ETYMOLOGIE.
M. Burguy a rencontré dès l'abord une difficuUé
inhérente au sujet qu'il traite. C'est d'après des pas-
sages d'auteurs, puisque le \ieux français est une lan-
gue tombée en désuétude et qu'on ne peut consuKer
la parole et l'usage; c'est d'après des exemples em-
pruntés aux éditions que M. Burguy formule ses règles
et ses observations. Mais les éditions sont presque tou-
jours la copie des manuscrits, et les manuscrits four-
millent souvent de fautes de toute nature. Il faudra
bien que la critique philologique finisse par prendre
ses droits et s'applique à corriger les textes défectueux;
mais ce travail, loin d'être fait, n'est pas même ébau-
ché. En attendant, le grammairien est maintes fois ex-
posé à citer des exemples ou suspects, ou manifeste-
ment incorrects. Cela est arrivé, à M. Burguy, et il n'a
pas voulu essayer de les corriger, annonçant qu'il pu-
bliera prochainement un dictionnaire étymologique et
comparé des dialectes de la langue d'oïl, où l'on trou-
vera une critique de tous les textes dont il s'est servi,
avec l'indication et la correction des fautes qu'il croit y
découvrir. Cela sera certainement fort intéressant; des
discussions de ce genre mettront le mieux en évidence
l'application de la grammaire à l'émendation des pas-
sages corrompus et la nécessité de remédieiaux défec-
tuosités des manuscrits et des éditions primitives. Mais,
dans l'état actuel, M. Burguy n'a pas échappé à l'in-
certitude grammaticale que jette, sur quelques cas
particuliers, l'incertitude des textes. Je lis à propos
des pronoms possessifs, t. I, p. 147, ces deux vers :
Mais saciés bien que toute voie
Serai jou vostres ù que je soie.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 157
Le second vers n'y est pas; on peut le corriger de bien
des manières; la plus vraisemblable est de lire vos, au
lieu de vostres; vos est une forme très-correcte. On
peut mettre aussi, en gardant vostres, ou bien :
Serai vostres ù que je soie,
ou bien :
Serai jou vostres ù que soie.
Quoi qu'il en soit, il est fâcheux qu'il reste un doute
sur la forme même du mot qui est donné en exemple.
Mais ceci est léger; aucune règle n'y est impliquée.
Voici qui est un peu plus grave. Le rapport entre le
comparatif et le mot qui suivait s'exprimait quelquefois
par que, le plus souvent par de, comme aujourd'hui
encore dans l'italien par di. M. Burguy admet (t. II,
p. 589) que ce de peut être supprime, surtout devant
les noms de nombre, après plus. Cela, en soi, ne serait
pas impossible; car, comme le latin rendait cette rela-
tion par l'ablatif, le vieux français aurait pu la rendre
par le cas régime, sans que ni de. Mais je n'en connais
aucun exemple. M. Burguy en cite deux; malheureuse-
ment ils sont l'un et l'autre tout à fait suspects. L'un
est un vers de la Chanson de Roland :
Paien d'Arabe s'en turnent plus cent.
Ce vers est faux; et justement on le rend régulier en y
ajoutant de :
Paien d'Arabe s'en turnent plus de cent.
On ne peut donc rien conclure. Le second exemple
parait de meilleur aloi ; cependant je ne puis pas l'ad-
1^8 ÉTYMOLOGIE.
mettre sans réserve. C'est un vers de liuit syllabes de
la Chronique de Benoit :
Fierz et hardis plus leoparz.
Mon scrupule est que je ne connais, dans notre an-
cienne poésie, leopart que de deux syllabes (écrit, il est
vrai, d'ordinaire, liepart), et que la locution plus que
liepart est une formule qui se renconlre très-fréquem-
ment. Pour le nombre des syllabes de ce mot, voici
des exemples •
Dûvers Ardene vit venir un leupart;
{Chanson de Roland, LVI.)
Et courageus as armes et fier comme liepart ;
[Chanson des Saisnes, XIX.)
Quant la occise ou l'Mpart ou lion ;
[Roncisvals, p. 170.)
En ceste forest a maint ours et maint liepart.
(Uerle aus grans pies.)
J. Mniot, le père de Clément, disait encore lyepart, au
commencement du seizième siècle :
Sembloit Ilercule ayant cueur de lyrpart.
{V, 97.)
Mais, un peu plus tard, la forme latine chassa, comme
cela est arrivé en bien d'autres cas, la forme française?
et Ton dit léopard en trois syllabes; Dubellay, par
exemple : ( Phosphonematique au roy très-chestien
Henry II),
Je voy tomber sous les fiesclies françoises
T.9 Léopard, ton antique ennemy.
On objectera peut-être que Benoît a écrit non liepart,
ou Uupart, ou leupart^ mais leoy.art. Cependant si une
GuAMMAIRE. CORRliCTIO'.l DES TEXTES. 139
contraction ne prévalait pas ici , lie ou liu seraient aussi
bien /lissyllabesque leo; et cette circonstance montre
clairenient la tendance de la prononciation en ce mot.
Puis y a-t-il quelque difficulté à ce que leo^ dans leo-
part, soit monosyllabique? Pas le moins du monde.
Ceo se dit pour ce, ço, et ne compte jamais que pour
une syllabe. Le môme Benoît, dans le même poëme, a
fait monosyllabique le mot jeon, pour je en (t. I,
p. 176):
Sachiez qu'à grant enviz retrai
Ceo que jeon truis e que je^n sai.
Ainsi d'autres exemples sont nécessaires pour mettre
hors de contestation la remarque de M. Burguy.
Ailleurs (l. I, p. 176), il pense que ne ])0[\v en ne
serait pas impossible, mais qu'il faut borner celte
forme aux provinces limitropiies de la langue d'oc,
où, en effet, ne se disait pour en. 11 répèle, en le res-
treignant ainsi, le dire de Raynouanl, qui, pour ne en
place de en dans la langue d'oïl, avait cité ces vers :
Jà Testé n'aura tel chalor
Que Tewe ne perde sa freidor
Mais que peut prouver un tel exemple? le second vers
n'y est pas; et ou le rétablit en lisant en au lieu de ne :
Que Tewe en perde sa freidor.
Tant qu'on n'aura rien de plus à allô-ucr, l'emploi de
ne pour en dans la langue d'oïl restera probléma-
tique.
M. Burguy a des remarques inslnii tivcs sur le pro-
nom féminin la. Il fait voir que, oulie /^/, il y avait pour
le régime direct des verbes, lei en Bouigoi^iie cl /ij
140 ÊTYMOLOGIE.
dans les autres provinces, H pour le régime indirect
des verbes, lei et lie pour le régime des prépositions;
que la forme de régime lei n'eut pas cours très-lon-
lemps; que lie la remplaça bientôt; mais que, dès que
lie fut généralement employé, les écrivains et les co-
pistes ne distinguèrent plus lie régime des prépositions
de li régime indirect des verbes, et qu'ils mirent indis-
tinctement li au lieu de lie, faute assez générale dès le
milieu du treizième siècle pour faire autorité; enfin
que la forme du régime indirect /mî, qui était d'abord
exclusivement masculine, commença, vers le milieu
du treizième siècle, à servir aussi pour le féminin.
Celte confusion s'est perpétuée dans le français mo
derne, je lui donnai voulant aussi bien dire je donnai
à une femme qu'à un homme; mais, tandis que l'an-
cienne langue, ayant fait cette confusion, l'avait éten-
due à tous les cas, le français moderne, gardant sans
doute un certain sentiment d'un usage plus antique,
a introdui- une exception, une irrégularité, puisque
lui régime d'une proposition ne peut se dire que d'un
homme et non d'une femme. A tout cela, j'aurais
voulu seulement que M. Burguy indiquât comment
il prononçait le pronom lie. La chose n'est aucune-
ment impossible à décider : il faut le prononcer lié en
une syllabe. Ce sont les vers qui le montrent :
Et
Quant el fu hors, cil leva sus.
Et soentre lie ferma Tus.
Li trichieres la salua
Et celui qui o lie veneit.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 141
r
P Si on n'accentue pas ïe, il sera muet, et, suivant la
règle invariable de l'ancienne poésie, lie comptera
pour deux syllabes; il faut de toute force le faire mono-
syllabique, et le lire ainsi que l'écrire lié.
^ais M. Burguy ne met pas d'accent. A mon avis,
c'est à tort qu'il a privé ses lecteurs de cette commo-
dité. Sa raison est que les manuscrits n'ont point d'ac-
cent et qu'il importe de ne pas introduire, dans les
éditions, des distinctions dont les manuscrits n'ont
pomt de trace. Mais elle n'est pas bonne; c'est l'office
des éditions de rendre les textes plus lisibles, et, à ce
point de vue, l'on peut dire que le meilleur manuscrit
ne vaut jamais même une mauvaise édition. D'ailleurs,
cette prétention de ne s'écarter en rien des exemplaires
venus du moyen âge n'a, je crois, jamais été exacte-
ment suivie par aucun éditeur. Les uns modifient la
ponctuation, qui y est très-défectueuse, à l'effet d'é-
claircir le sens; les autres séparent l'article, le que et
autres mots qui sont souvent confondus avec celui qui
les suit; d'autres distinguent I'm voyelle de Vu con-
sonne, ce que fait M. Burguy lui-même, à juste titre,
selon moi, mais en une sorte de contradiction avec le
parti qu'il a pris d'exclure l'accent. L'accent, en effet,
n'a pas d'autre but que de distinguer deux sortes d'^,
comme on distingue deux sortes au. On reconnaît très-
bien, dans la langue d'oïl, deux e, dont l'un est muet
et l'autre accentué. Ue muet a pour caractère de s'é-
lider devant une voyelle et de ne plus compter dans le
vers; il est donc identique avec \'e muet du français
moderne. L'e accentué a pour caractère de ne pas s'é-
lider devant une voyelle et, môme ainsi placé, de comp-
142 ÉTYMOLOGIE
1er dans le vers; il n'y a pas de doute que c'est Ve fermé
actuel, un peu plus ou un peu moins fermé. Quant à
IV ouvert, nous n'avons aucun moyen de le retrouver,
si ce n'est par la tradition qui fait supposer que nos
aïeux le prononçaient là où nous le prononçons; ils
écrivaient par es des mots où nous mettons Vê : teste,
tempeste, vous estes; sans doute Vs est devenue muette
de Irès-boniic heure; sans doute aussi Ve s'est allongé
pour tenir lieu de la lettre qui disj)araissait; mais cet e
était-il ouvert comme dans tête, ou fermé comme dans
esté, escrire, et comme on le prononce encore aujour-
d'hui en quelques parties de la Normandie, tête, tem-
pête? C'est ce que nous ne savons, car il est possible
que cet e ait tendu à s'ouvrir de plus en plus, comme
il paraît bien qu'a fait la diphthongue oi, qui se pro-
nonçait très-probablement oué, ainsi que cela est en-
core dans plusieurs patois.
En tous cas, la langue d'oïl a deux e distincts. Faut-il
les distinguer par un accent? Il le faut d'autant plus
que, dans bon nombre de mots, il y a confusion à l'œil,
si aucun accent n'est placé, et parfois doute sur le tout.
Tome sera aussi bien tome que torné; fierté sera aussi
bien fierté, sorte de châsse, que fierté. De là des len-
teurs en lisant, lenteurs qu'il est inutile de mettre sur
le chemin du lecteur, et, dans certains cas, surtout si
le passage est difficile, de véritables difficultés. Qu'on
trouve dans un texte un mot ainsi écrit : chùstee, il se
pourra faire qu'on hésite quelque temps à le recon-
naître '^.t qu'on n'y réussisse qu'après divers tâtonne-
ments; mais qu'il soit écrit comme il était prononcé,
chasteé, el aussitôt on apercevra notre mot actuel clius-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 143
teté. Ce que je dis là s'applique surtout à la prose :
dans un vers, la mesure, la rime, indiqueront maintes
fois qu'un e doit être accentué; mais dans la prose ces
secours font défaut; et d'ailleurs tout ce qui aide sans
nuire au véritable caractère des textes doit être bien
venu. M. Burguy, lui-môme, a accentué des futurs
écrits par un e : je tenré, je garderé: et il a bien fait;
car, sans accent', on sera tenté de les prononcer tout
autrement qu'il ne fiuit, et peut-être môme sera-t-on
exposé à se méprendre sur le temps et sur le sens. De-
puis plusieurs années, les rédacteurs de l'Histoire litté-
raire de la Frantc ont adopté l'usage de l'accent dans les
textes qu'ils rapportent, ils s'en trouvent bien, et leur
exemple mérite d'être approuvé et suivi. Il y a eu une
époque, je le sais, où l'accent a été employé d'une façon
arbitraire et fautive, où on le mettait sur. ne qui a cer-
tainement un e muet, et où l'on en affublait des mots
comme les bues^ ne sacbant pas que nos aïeux repré-
sentaient le son eu non par eu par ue. Certes, si on
avait dû continuer de la sorte, il vaudrait mieux s'en
tenir à la simple reproduction des marmscrits qui ne
préjuge rien et qui, si elle n'aide pas, ne nuit pas. Il
n'en est plus ainsi : la critique a déterminé une foule
de cas où l'on peut user de l'accent eu pleine certitude.
On en usera aussi pour distinguer à, préposition, et
ûîi, adverbe; il n'est personne qui, en lisant les manu-
scrits, n'ait été embarrassé en quelques endroits parti-
culiei s par ce défaut de distinction. On ne laissera pas
non plus de côté le tréma, qui est utile, soit pour lire
les vers, soit aussi pour reconnaître un mot d'un autre;
ainsi Irey vez dans un texte chaut, qui est la forme nor-
144 ÊTYMOLOGIE.
mande de cheû, vous ne saurez, à moins que le sem
ne se présente à l'instant, si vous avez sous les yeux
le mot chaut (calidus); imprimez donc, si vous éditez,
chaik avec un tréma. La ponctuation, l'accent, le
tréma, l'usage du v sont des services que l'éditeur rend
au lecteur, et tiennent place de notes perpétuelles. Ne
les bannissez donc point par un scrupule d'exactitude
là où rien de l'essentiel n'est compromis.
Il est plus facile, suivant moi, en quelques circon-
stances, de reconnaître les cas où il faut un accent que
ceux où il faut un v. Ainsi poure^ qui est notre mot
pauvrey doit-il être écrit et \)r ononcé povre ou poure?
Si Ton s'en rapporte à la trc^dition, elle n'est pas équi-
voque; nous disons pauvre, et Palsgrave, au seizième
siècle, nous apprend expressément que poure se pro-
nonçait povre. Mais les patois de la Normandie et du
centre disent poure; prononciation qui doit avoir aussi
une origine antique. La question serait décidée si on
rencontrait poure en rime avec un mot où le v serait
certain. Je n'en connais pas d'exemple. Toutefois je
crois qu'on peut admettre la prononciation povre, du
moins pour le treizième siècle à Paris; car on trouve le
mot poverte écrit avec deux w, dont il faut bien que
l'un soit consonne. Dans Berte aus gratis pies, xxxv :
Dont doi-je prendre en gré si j'ai froit et pouuerte,
A la vérité, on rencontre aussi pouerte^ où l'on ne sait
plus si u est consonne ou voyelle .
Les gela de servage et de toute pouerte.
(//?., xciv.)
Mais si ici u était voyelle, ou trouverait, attendu que
GRAMMAIRE. CORRFXTION DES TEXTES. 145
OU et permutent fréquemment, on trouverait écrit
quelquefois poerte; ce qui n'est pas.
En général, néanmoins, on peut arriver à distinguer
positivement le v de Vu. M. Burguy a imprimé ainsi
(t. I, p. 74) un passage des Sermons de saint Bernard :
« Li avuerle raisons nos at ensaigniet k'encombre la
« salveteit d'altrui, est porseure lo salvaor >» (la claire
raison nous a enseigné^ que attaquer le salut cV autrui^
cest poursuivre le Sauveur.) Le manuscrit portait
deux u : auuerte^ de sorte qu'il était loisible de lire
ou bien auuerte^ ou bien avucrte^ ou bien aiicerte.
C'est de celte dernière manière qu'il faut écrire.
Cela peut se faire voir sans aucun doute. Notre verbe
ouvrir est, dans l'ancien français, ovrir^ ou bien uvrir,
au participe overt, uvert; combiné avec la préposition
à, il fait aovrir^ aûvrir^ aovert, aûvert. De celte espèce
de combinaison on a une foule d'exemples : aombrer^
aorner^ aorer^ etc. De môme le provençal, qui dit ohrir
et uhrir^di le composé adubrir. La prononciation de
ouverte (et l'on voit qu'ici le tréma n'est pas inutile)
est donc certaine; je citerai en preuve ces vers de Berte
aus fjrans ]nés (xxxiv) ;
Et la roïne plore, qui suefre et a soufert
Grarit travail et grant pairie, mais de cuer aovert...
Dans ce passage des Sermons de saint Bernard (p. 550) :
« Niant auvranz, mais consecranz lo temple del ventre
« de la vii'gine, » on ne doit pas piononcer auvranz, en
rénir^sanl a et u^ mais les sépai'cr et dire aiivranz.
Plus loin (t. I, p. 408), M. Buri;uy dit que ovrir s'écri-
vait avrn\ aovrir (ouvrir, aouvrir)^ ovrir, ouvrir, de
sorte que, pour lui, ovrir^ aovrir, auvrir, aouvrir n^
^0
146 ETYMOLOGIE.
sont que des formes orthographiques d'un seul et
même thème; il n'en est pas ainsi; nous avons ici deux
verbes distincts, l'un simple, ovrir, l'autre composé,
a-ovrir.
Il mentionne, comme on voit, une forme avrir; je
regrette qu'il ne cite pas ses autorités; car, pour moi,
je n'en connais aucun exemple, et, s'il y en avait, ce
serait un argument important dans les difiicultés éty-
mologiques que ce verbe suscite. En effet, le français
ovrir et le provençal ohrir conduisent, non pas à ape^
rire^ mais à operire, qui a un sens tout contraire. Com-
ment se fait-il que, dans les deux langues romanes de
la Gaule, le mot ait pris cette apparence étrange, tan-
dis que l'italien et l'espagnol ont régulièrement, l'un
(tprire^ l'autre abrir? M. Diez a essayé de résoudre la
«ontradiction entre le sens et la forme. Suivant lui,
ovrir est une contraction de aovrir, et aovrir corres-
pond au provençal adubrir, qui se décompose, non
pas, comme tout le monde le supposerait, en ad-ubrir^
mais en a-dubrir; et dubrir, à son tour, équivaut à
deoperire^ découvrir et, par suite, ouvrir. Qu'un verbe
analogue à dubrir ait existé, c'est ce que M. Diez mon-
tre, en citant le provençal moderne durbir^ le piémon-
tais dorvi, le wallon drovi, le lorrain deurvi, répondant
à deoperire, comme le milanais dervi et le crémonais
darver répondent à deaperire; mais que ouvrir en soit
l'équivalent, c'est ce qui reste aussi incertain qu'aupa-
ravant. En effet, voyez les difficultés : puisque ovrir càl
une contraction de aovrir, il faut que celui-ci soit plus
ancien que celui-là; or, jusqu'à présent, les textes nous
les présentent contemporains. Il faut que l'ancien ita-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 147
lien, qui a, lui aussi, oprire^ ait fait la môme contrac
lion que le vieux français, ou soit tiré du français, ce
à quoi répugne le p dans oprire. Il faut, ce qui est
bien plus fort, et ce qui, suivant moi, ruine l'étymolo-
gie proposée, que le vieux français provienne du pro*
vençal; car aovnr, primitif dans cette liypollièse, de
ovrir, n'a gardé aucune trace du d, qui, seul, cepen-
dant, est caractéristique du sens; ce d ne se trouve que
dans le provençal a-dubrir, décomposé comme le veut
M. Diez; le provençal serait donc l'origine du français;
or, on ne peut admettre, jusqu'à preuve positive, qu'un
mot tel que ouvrir ait eu besoin d'être emprunté au
provençal. Et puis alors, d'où viendrait le provençal
ubrir? serait-il aussi une contraction de odubrir? Qui
ne voit, dans le français et le provençal, le paral-
lélisme de ovrir et ubrir^ aovrir et aduhrh\ et non pas
des dérivations et contractions que rien n'appuie? Les
difficultés, les impossibilités se pressent. Aussi ai-je
renoncé à chercher l'origine de ovrir, ouvrir^ ailleurs
que dans operire. Remarquez que, dans la langue
d'oïl et dans la langue d'oc, ou bien aperire^ ou bien
operire manquent de correspondant; on ne trouve que
ouvrir. Il y a donc eu disparition d'un do ces deux
verbes, ou plutôt confusion de ces deux verbes, confu-
sion qui me paraît devoir son origine à cooperire^ en
français couvrir^ en provençal ciibrir. Le sens de operire
ayant été attribué à cooperire^ et la syllabe co semblant
ce qui donnait le sens de couvrir^ les esprits s'habituè-
rent à regarder ouvrir comme l'opposé de couvrir^ et
se méprirent de la sorte entre le sens et la forme.
4 côté da ce verbe ouvrir, se trouve, d'une façon
148 ÈTYMOLOGIE.
singulière, un adjectif apert avec son a(lver*r>t, .^perte*
^ent. Il vient èsidemmeut d' apertus; cependant il n'en
a pas tous les sens, et il s'emploie pour dire manifeste^
franc^ nîpondant à ouvert ^u figuré, mais non au pro-
pre. Bien qu'on le rencontre en de vieux textes, je
n'hésite pas à dire que, relativement à ouvrir^ apert est
de formation postérieure. On y retrouve le mot latin
transplanté en français sans modification autre que la
finale; or, apertm aurait donné, non apert^ mais averti
comme on le voit pour ouvert et couvert. Apert est en-
tré dans la langue d'oï! quand le sentiment qui a fait le
français avec du latin avait disparu. C'est sans doute
une importation due aux Retirés, et qui, justement, se
reconnaît à ce que le mot latin a été reçu sans traverser
la filière par laquelle, à l'origine, les vocables pas-
saient. Il ne faut pas croire que, à la Renaissance seule-
ment et au seizième siècle, on ait puisé, dans le trésor
latin, des médailles qu'on ne savait ni ne pouvait re-
frapper. Cela s'est fait dès les plus hauts temps; et,
dans des textes du douzième siècle, on rencontre de
ces transcriptions littérales. Cogitation, par exemple,
n'est pas du seizième siècle, il est du douzième, mais
il n'en est pas plus français pour cela : cogitare a donné
cuicler; et, si cogitatio était entré dans la langue d'oïl,
il y serait entré sous la forme de cuidaison. A toute épo-
que, les lettrés ont été entraînés, soit par besoin, soit
par faux goût, à jeter dans le français des termes latins;
mais, en les jetant, ils leur laissaient leur vêlement
étranger. C'était en effet le seul moyen de faire que ces
mots restassent intelligibles, et peu à peu «;eux qui pri-
rent faveur passèrent des livres dans la langue usuelle.
GhaMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 449
M. Burgny dit (t. I, p. 65), à propos du substantif :
« On s'est deman^té d'où venait que l'emploi du 5 a
pris tant d'extension en français, et, sans pouvoir four-
nir aucune raison, on a attribué cette particularité à
une influence des idiomes germains. Pour moi, j'y vois
une influence celto-belge; il est prouvé que les Belges
avaient, au singulier, des désinences en voyelles ou
en consonnes autres que s, mais, par compensation,
beaucoup de pluriels en s; et le sentiment de la fonc-
tion primitive du 5, qui était de désigner le pluriel, ne
se perdit sans doute jamais chez les populations des
provinces qu'ils avaient habitées. A l'époque où l'on
donna à la lettre s la fonction qu'elle a encore aujour-
d'hui, le dialecte picard surtout et le bourguignon
étaient dominants dans la langue d'cïl, or, les pro-
vinces où ils s'étaient formés avaient été habitées par
les Belges, et la réhabilitation du s primitif, comme
simple désignatif du nombre, pourrait bien être une
réminiscence de temps plus anciens. » Un langage
aussi peu précis ne porterait pas la conviction dans
l'esprit, quand bien môme on n'aurait pas ailleurs
l'explication du fait. C'est dans le latin, dans la syn-
taxe latine, et non dans le germain ou le celte que se
trouve la cause de ces s. La théorie n'en a pas été
faite, et je vais essayer d'en dire quelques mots. Le
type de la déclinaison de la langue d'oïl est s au cas
sujet, et la finale pure au cas régime pour le singu-
lier, et, pour le pluriel, la finale pure au cas sujel, et
s au cas régime. (Il s'agit ici des noms en terminaison
mascuhne,je parlerai des autres un peu plus bas.) Il
est manifeste aue ce type a été fourni par la deuxième
«50 ÉTYMOLOGIE.
déclinaison lat'me : caballus^ chevals, cahallum^ cheval;
caballi^chevël]^ cabaUos^ chevals. La prennière ne four-
nirait point d's au sujet singulier, et la troisième don-
nerai! une s au sujet pluriel. Le type ainsi établi se
génfer'alisa par un procédé imi naturel de granfinriaire;
pour la langue d'oïl, il n'y eut plus qu'une déclinai-
son, et dès lors elle s'appliqua à des mois qui, dans la
langue mère, appartenaient à une toute autre déclinai-
son. C'est ainsi que furent formés, au sujet, /« cités,
H rois, Il chiens, li ciiers, la riens, etc. Et il ne faudrait
pas croire que, dans rois, chiens, riens, et autres sem-
blables, 1*5 française vienne de Vs latine dans rex, ca-
nis, res; on prouve qup ces deux s ne sont pas de
même origine, en remarquant qu'au pluriel, reges, ca-
nes, res ont une s, et que la langue d'oïl n'en a ^as : U
roi, li chien, les rien. Il s'agit donc d'une autre décli-
naison. Semblablement, dans cités, au sujet, \'s ne dé-
rive pas de Vs de civitas, car cité provient non pas de ci-
vitas, mais de civitatem, ainsi que l'exige la règle de
l'accent. Civitas aurait donné et a donné, en effet,
cit. Quelques noms, en très-petit nombre, parmi ceux
qui émanent de substantifs latins en tas, ont été tirés
non pas du régime, ce qui est Tordinaii e, mais du su-
jet : civitas, cit à côté de cité; panpertas,'poveiU à côté
ôepovreté; potestas, poésie à côté de poésie.
L'origine latine "de la piemière moitié de la décli-
naison française est confirmée par l'origine incontes-
tablement kitine de l'autre moitié. En elfet, la décli-
naison de la langue d'oïl avait une seconde moitié
dérivant d'un tout autre piincipe et se rattachant aux
noms latins où l'accent se déplace quand le mot passe
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. iôl
du nominatif au régime. D'abord on rencontre les
nom.s venant du latin «for, atoris; ceux-là faisaient
le sujet en ère et le régime en eor : donator ^ donerey
doneor; /udicato)\ juger e^ jngeor; salvaîor^ sauver e^
sanveor, etc. Il en était de même pour les noms mas-
culins en 0, onis : latro ^ lerre^ larron; baro^ her,
baron; garcio^ gars, garçon^ etc. Puis quelques mots
isolés viennent se ranger dans cette catégorie : infans^
enfe, enfant; cornes^ cuens, comte; homo, Jiom^ Jiome;
ahbas, abe, abé^ etc. Au pluriel, tous ces noms se
formaient comme s'ils étaient de la deuxième déclinait
son latine, ou, ce qui est équivalent, de la déclinaison
française : H doneor, aux doneôrs, li enfant, aux en-
fants, Il abé^ aux abés, etc. Les mots de cette espèce,
ayant le cas sujet déterminé par une forme particu-
lière, n'avaient pas besoin de Y s caractéristique; aussi
trouve-t-on, dans les bons textes, enfe^ abe, do-
nere, etc., écrits sans s ; hom nàanque fréquemment
de cette caractéristique, si bien mênfie qu'il est arrivé
jusqu'à nous, dans le nom indéfini on^ Ton^ sans le
signe du sujet. Toutefois, rtmiformité grammaticale
se fit sentir; plus on perdàît de Yue l'origine, plus on
était porté à assimiler ces mots au reste; et plusieurs
de ceux qui etiseignàieù't ou écrivaîént le fràùçais
furent tentés d'y ajouter l'aîfixe qui indiquait le cas
sujet.
Les noms à terminaison féminine se comportaient
autrement; ils répondaient aux noms latins en a : via,
voie\ femina^ femme; fontana, fontaine, etc. Lé singulier
ne présente aucune difficulté; via au sujet, vixou viam
au régime, ne donnent^ p»^ langue d'oïl, que voie tant au
452 ÉTYMOLOGIE.
régime qu'au sujet. Mais le pluriel offre une difficulté;
le paradigme qu'indique M. Burguy est voies^ par une
s pour les deux cas. Il est indubitable que celte identité
est très-commune dans les textes, et, on peut dire,
celle qui a prévulu ; non pourtant sans quelque con-
teste ; en effet, dans certains textes, ce sujet pluriel est
sans s. J'en trouve un exemple dans une citation que
M. Burguy rapporte pour une autre fm (t. I, p. 169) :
S'avint par aventure un jour
G'aucune dame de valeur .
Le chastelain forment plaignoient.
Il serait facile de trouver çà et là des faits de ce
genre. C'est, élymologiquement, l'orthographe véri-
table : vix, viis ou vins, les voie^ aux voies; dominx,
dommis ou dominas^ les dame^ aux dames ; elle est in-
diquée par la théorie; en fait, elle est fournie par
quelques passages ; mais il n'en faut pas moins con-
venir que, dès les plus anciens textes , l'habitude se
trouve établie de mettre Vs au nominatif pluriel des
noms féminins, et qu'ainsi le veut la grammaire de la
langue d'oïl, fixée par le maître des langues, l'usage.
Il ne serait pas hors de propos, dans les livres
didactiques, de signaler en quoi la langue de la
Gaule du nord, en devenant de latine française, a
commis des méprises, et comment, en plus d un cas,
un certain usage correct , subsistant à côté, a pro-
t)slé contre l'erreur. Voyez le mot corps^ corpus :
M. Burguy, remarquant que les substantifs des deux
genres qui avaient une s liuale au thème du mot,
la gardaient partout, rapporte des passages où Vs,
dans cors^ se retrouve et au sujet pluriel, et au ré-
GRAMMAIRE. CORRECTIOIS DES TEXTES. 153
cime sin^i^ulier. Mais cette s finale dans cors est une
faille, puisque corpus n'a point d's radicale; et le mot
français ne devrait avoir un s qu'au sujet singulier et au
régime pluriel. Et de fait, on le rencontre maintes fois
écrit correctement. M. Burguy lui-même m'en offre
un exemple en citant, à propos du verbe aerdre^ ces
vers de Benoît :
Fuions la (la luxure) tuit, fuions, fuions,
Ne cuer ne cor n'i apuions.
On aurait dû toujours écrire de la sorte; mais beau-
coup s'y trompaient, croyant que l's était radicale dans
corps.
Ainsi la présence de Vs dans les noms de la langue
d'oïl n'a rien d'étrange et qu'il faille rechercher hypo-
thèliquement dans certains caractères de l'allemand
ou du celtique. Elle s'explique très-bien par le latin.
L's du sujet singulier est Vs de la deuxième déclinai-
son latine au nominatif, et Vs du régime pluriel est Vs
de la môme déclinaison au dalif ou à l'accusatif.
Maintenant, quant au français moderne, l'emploi de
Vs y dérive complètement de celui qu'en fit la vieille
langue. L's du sujet singulier n'a laissé que peu de
traces, on la reconnaît dans fils, bras, doux, legs^ lacs,
et sans douta quelques autres, tous mots où elle n'au-
rait aucune raison d'être si elle n'y avait été amenée
par l'ancien usage en qualité d'alfixe; il n'y a dans
filius, brachium, dulcïs, legatum, laqueus, rien qui la
justifierait. Dans le reste elle ne ligure plus; c'est qu'en
effet le français moderne a choisi pour thème des
noms le cas régime de l'ancienne langue, cas où Vs
154 ÈTYMOLOGIE.
n'avait atlctin rôle. C'est par la même cause qu'elle
est devenue caractéristique du pluriel; à ce nombre,
les noms avaient une s au régime dans la langue an-
cienne; en passant au rang de ttiôme, ils l'ont gardée
dans la langue moderne. Ainsi s'explique l'absence de
Ys au singulier, et sa présence ati pluriel. Le sujet des
noms en ère, eor, s'est complètement effacé; ils se
sont tous contractés en eur, donneur, sauveur; pour-
tant on reconnaît encore ce sujet dans des noms pro-
pres : Bailliere, nom d'un libraire de Paris, est le su-
jet du mot qui, au cas régime, étant bailleor, est de-
venu bailleur {celui qui baille, qui donné). On remar-
quera que le français moderne s'est comporté à l'égard
de l'ancien, comme l'ancien s'était comporté à l'égard
du latin. L'ancien, dans "beaucoup de cas, avait pris
le cas régime pour en faire son thème (vertu, de virtu-
tem^ etc.); dans beaucoup de cas aussi, le thème du
moderne est pris au cas régime de l'ancien. Ce qui à
décidé, je ne dirai pas ce choix, mais cette tendance
des deux parts, c'est, je pense, que le mot au cas ré-
gime est ou plus long ou plus consistant, et, de la sorte,
a prévalu dans la bouche de populations qni, de part
et d'autre aussi, mutilaient le langage antique.
11 y a dans la langne d'oïl anc, aine, enc, qu'on écri-
vait aussi ainques, ainkes. Raynouard avait déjà dit,
en parlant du provençal anc, qui correspond à l'ad-
verbe français, qu'ils dérivent tous les deux de un-
quam, dont ils ont le sens. M. Burguy (t. lï, p. 275)
combat cette élymôlogie. D'abord il objecte ^ié, un-
quam a déjà son dérivé dans onc, onqnes, et qu'il ne
peut en avoir deux, mais anc ou aine se trx)uvent à
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 155
côté de onc^ comme mens se trouve à côté de cons
(comte), huems à côté de /loms (homme), dôme k côté
de dome^ dangier à côté de dongier, danzel à côté de
doiiz-el, etc. H ajoute qu'on n'a aucun précédent qui
autorise à admettre la permutation de Yo latin en a.
Mais cette permutation, au contraire, n'est pas rare; les
noms que je viens de citer en sont autant d'exemples,
et je l'ai d'ailleurs mise hors de doute dans un des ar-
ticles précédents ^ L'étymologie de Raynouard reste
donc bonne, et il est inutile d'en chercher une autre.
J'en dirai autant pour oï/, notre oui actuel. Il y a,
dans Tancienne langue, deux termes pour l'affirma-
tion : 0, en provençal oc^ et oil qui appartient exclusi-
vement au français. La finale il ne fait pas conteste;
c'est le pronom il du latin illud, étymologie prouvée
par nenil composé, comme on le voit, de nen, qui est
non, et de ce même pronom. Reste o, oc, que Ray-
nouard, et, avec lui, la plupart tirent du pronom latin
hoc. Cette dérivation a été révoquée en doute par
J. Grimm, dans sa Grammaire, t. III, page 768, allé-
guant la différence de forme qui existe entre l'adverbe
négatif (?io et non noc) et l'adverbe affirmalifdu pro-
vençal, et le manque d'un verbe français dérivé de la
particule d'affirmation. Ces raisons sont faibles; si
l'adverbe négatif est no en provençal et non pas noc
pour non oc^ c'est que le provençal a trouvé la néga-
tion latine toute faite, et qu'il a été obligé de faire la
pai'ticule affirmative, le latin n'ayant point de terme
expressément réservé à exprimer l'affirmation; il est
* Yoy.p.49.
156 ÊTYMOLOGIE.
donc tout naturel qu'en provençal et en français la né-
gation et l'arfirmalion n'aient pas été conçues d'après
un môme modèle. Par là aussi s'explique le manque
d'un verbe dérivé de la particule affirmative; le latin
fournissait le verbe négatif, mais ne fournissait pas le
verbe affirmatif, qui, dans le fait, était assez difficile
à fabriquer avec oc, que nous supposons dériver de
hoc. Ces raisons de Grimm, M. Burguy les accepte, et,
pour les renforcer (car elles en ont besoin), il y ajoute
que, si o était un dérivé de hoc^ le c latin aurait certai-
nement été traduit dans le dialecte picard, et on ne
trouve nulle part trace d'un c. Puis repoussant, avec
raison, la conjecture de Grimm (à laquelle Grimm lui-
même croyait peu de solidité), que o est l'allemand ja
ih (oui, moi); il en propose une autre, à savoir l'an-
cienne préposition celtique ô, qui équivaut à «fc, de^
ex, du latin, et qui est employée aussi comme conjonc-
tion avec le sens de ex quo cl comme adverbe.
Il faudrait une grande évidence pour déposséder un
mot latin en faveur d'un mot celtique; car le celtique
est rare dans le français, et le latin y abonde. Tandis
que hoc, c'est-à-dire cela est, explique si bien le sens
affirmatif, le celtique ô, même signifiant ex quo, ne
pourrait y être amené que par des intermédiaires qui
manquent tout à fait. Il faut les supposer; mais faire
des suppositions douteuses pour fonder une étymolo-
gie non moins douteuse est un procédé que la cri-
tique ne peut accepter. Voyez, en effet, quels inter-
médiaires : si on prend cet o celtique dans : viens- tu?
oui, il faut entendre : parce que (ex quoi tu m'as dit :
viens-tu, je viens; si l'on prend cet o celtique avec il
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 157
dans oïl : parce que tu m'as dit viens-tu, cela s'effectue.
Cette trame d'idées est trop peu serrée pour qu'on s'y
fie.
Il faut donc en revenir à l'ancienne étymologie. Ce
qui la confirme, à mon S2ns, péremptoirement, c'est
le parfait accord de la forme avec le sens : la forme,
car on trouve en provençal non-seulement oc, mais
hoc; et en français non-seulement o, mais ho; et cette
/i serait inexplicable dans riiypolhésede la préposition
celtique ô; le sens, car hoc se prête facilement à la si-
gnification affirmative. Nenil est certainement posté-
rieur à la simple négation nen; par la même raison,
ail est postérieur à la simple affimation o, qui tomba
en désuétude, excepté en certaines locutions (par exem-
ple : Ne dit ne o ne non). C'est ainsi que la singulière
composition hoc-illud s'est établie dans notre langue
pour exprimer oui.
Il y a encore quelques objections de M. Burguy à
écarter. Si hoc^ dit-il, était le primitif, on verrait, en
picard, le c reparaître, tandis qu'on ne rencontre que
0; ainsi, à côté de l'adverbe poro^ on trouve poroc (per
hoc). Cela ne peut faire une difficulté sérieuse. Un mot
aussi usuel que o a pu prendre très-vite une forme
fixe qui ne permettait plus au c de reparaître. Com-
parez d'ailleurs l'adverbe oiian (hoc anno^ cette année),
où je ne sache pas que le c reparaisse jamais, et fad-
verbe picard moderne ouétant (cela étant), qui est
aussi sans le c. Ce sont autant d'analogies qui forti-
fient m_on dire.
Il ajoute que, si /loc était en cause, o aurait éié vo-
calisé j?arfois, c'est-à-dire serait devenu oe, comme
i58 ÉTYMOLOGTE.
voroc devenait ]J07V^c, senoc devenait senoec^ avoc de-
venait avoec. De pareilles vocalisations peuvent man-
quer çà et là, sans que la règle soit infirmée; il y a à
tout de? exceptions; et, ici, cette exception ne peut
ébranler une étymologie qui me paraît bien établie
d'ailleurs. Mais n'y a t-il pas eu, en effet, quel(|ue va-
riations de la voyelle (vocalisation) en ce mot? C'est ce
qui me parait supposable en examinant certaines au-
tres formes de oil. Le fait est que, outre oï/, on trouve
oal^ ouail, ol, odil^ awil, Oal est une altération cor-
respondante à nenal^ qui s'est dit, il ayant été changé
en al par un caprice de l'oreille. 01 me semble être dû
à l'apposition d'une fausse consonne à la fmde o,dont
l'origine s'était perdue là où l'on disait oL Je n'invente
pas les fausses consonnes pour le besoin de ma cause,
et l'on en trouve de fréquents exemples; je cite celui
que j'ai en ce moment sous les yeux :
Et de paiens si grans olz aûnée.
(Bataille d'Alesclians. V. 5015.)
Dans 0/2, l est une fausse consonne; car ost^ qui vumU
de hostis^ ne peut avoir d'L J'expliquerais de même
od-il; le f/, dans orf, serait aussi une fausse consonne.
Enfin, je considérerais ouail^ awil, comme des vocali-
sations fautives d'un terme dont le sens primordial
était effacé. Mais, quand môme ces explications n'au-
raient pas une valeur suffisante, des formes hétéro-
gènes, dont l'une, du moins (o«i), a été ramenée au
type primitif, ne peuvent infirmer une étymologie
bien appuyée.
Après ces remarques et ces discussions^ je termine,
GRAMMAIRE. CUr.Rl^CTIOÎî DES TEXTES. 15^
comme j'ai commencé, en recommandant la Gram-
maire de la langue iVo'il, en remerciant M. Burguy du
service qu'il a rendu à l'étude du vieux français, et en
le félicitant d'avoir attaché son nom à une œuvre qui
sera bien souvent consullce.
lOU ÊIYMOIOUIE.
Sommaire ntr NEtmÈMF, Ar.Trci.iî. [Journal des Savants, -anvier Î857) —
Analyse de cinq cliansons de trestc : le Couronnement de Lon>s; le
Charroi de ISfmcs ; la Prise d'Orange; î^ Vœn de Vivien, et la Bataille
d'Aleschans. Quelques mots sur «ne autre chanson de irosle intitu-
lée : /i /wo//«r/fir<?s G««7/«?/7«e, c'est-à-dire, Guillaume devenu moine.
Existence de poèmes héroï-con)iques. Fails historiques sur Guilbume
porte-enseigne et Guillaume 1*', comte de Provence; c'est le premier
de ces deux personnages qui fournit le fond des cinq chansons de gosle
énumérées ci-dessus. Antiquité de cli;insons de geste sur ce sujet; elles
remontent au onzième siècle; témoignages extrinsèques qui le prou-
vent, témoignages intrinsèques; elles sont écrites ou assoiianc(S, or,
l'assonance a été reni])lacée d:ins !e courant du douzième siècle parla
rime con)plète; caraclèie des poésies duonziètne siècle avant la culture
et le ralfiiieinent introduits par le douzième; rapport de l'état litté-
raire avec l'état social. la Gesie de Guill.iumo, tra luiteen allemand au
conmnencement du treizième siècle ; discussion de quelques pussages
de celte traduction ; succès européen de la poésie rr.inçaise au moyen
âge. Traits défiguré-* de l'histoire qui se retrouvent dans les chansons
de geste qui ont Guillaume pour olijet; on ne les reconnaît quequ;ina
l'hisloiie réelle est coiinuc d'ailleurs; mais, si elle» ne sont pas histo-
riques de ce côlé-là, elles le sont par un autre, à savoir la peinture de
la haute époque Ccodale.
M. Jonckbloet, qui, bien que Ilollandnis, s'occupe
avec intérêt et succès de notre vieille litléralurc, vient
de publier cinq chansons de geste qui ont pour titre :
1° liCoronemens Looys; 2° li Charrois de Nijmes; 5" la
Prise a'OreiKje; 4^ // Covemnis Vivie)}; 5" la Liataille
crAlcsdians. Ces poënies se rap[)(!rlent à un si'iil et
même héros, le comte ou le marquis Guillaume, le
plus souvent Guillaume au court nez, et quelquefois
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES 161
Guillaume Fierebrace, c'est-à-dire ferrea brachia. C'est
toujours un service de publier de ces anciens textes, et
ce l'est surtout quand ils appartiennent, comme
ceux-ci, à une date reculée et à un cycle légendaire
issu de l'histoire véritable.
Dans le Coronement Looys^ il s'agit de Louis le Dé-
bonnaire. Charlemagne est vieux; le poids du sceptre
le lasse; il veut le transmettre à son fils, qui n'est en-
core qu'un jeune homme. On est à Aix, la cour plé-
nicre se réunit : les comtes sont présents; les évoques
et les archevêques assistent à la cérémonie, et Yaposto-
les de Rome (c'est ainsi qu'alors on nommait le pape)
a chanté la messe. La couronne est sur l'autel. L'em-
pereur, exprimant l'intention de se démettre de son
pouvoir en faveur de son fils, lui expose d'abord les
devoirs du souverain : se préserver de tous vices, ne
faire trahison à aucun, ne pas enlever son fief à l'or-
phelin, ne pas dépouiller la veuve, et aller combattre
et confondre la gent païenne par delà la Gironde. A ces
conditions, dit le vieil empereur, je te remets la cou-
ronne; sinon, je te défends, au nom de Jésus, d'y tou-
cher. L'enfant, â ces paroles, ne mut le pied et n'osa
porter la main sur le brillant joyau. L'empereur, cour-
roucé et attristé, veut qu'on lui coupe les cheveux, et
qu'on le fasse moine à Aix au mouticr, où il tirera les
cordes et sera marguillier. llernaut d'Orléans saisit
l'occasion et se propose pour être roi dans l'intervalle,
promettant de rendre le trône quand l'enfant devien-
dra capable de s'y asseoir. Il allait être accepté si le
comte Guillaume n'était soudainement entré; il ren-
verse à ses pieds Hernaut le félon, saisit la couronne
1. H
162 ÈTYMOLOGIE.
et la met sur la tôle de Louis. L'empereur le remercie
en lui disant :
Voslre lignaiges a le mien essaucié.
Mais Guillaume ne peut rester pour soutenir son ou-
vrage; un Yœu do pèlerinage l'appelle à Rome; toute-
fois il jure sur les saints du moutier d'être toujours
prôt à défendre les droits du jeune empereur. A Rome,
on n'a pas moins besoin de sa vaillance; une armée de
Sarrasins a débarqué sous le roi Galafre, qui poursuit
les chrétiens et qui, ne pouvant, comme il le dit, guer-
royer Dieu là-haut, se venge ici-bas sur les hommes
serviteurs de Dieu. Dans cette armée est un géant
d'une force incomparable; aussi le roi Galafre n'hésite
pas à remettre la décision de la guerre à un combat
singulier entre son géant et le comte Guillaume. Le
géant est tué, et Guillaume y perd le sommeron de
son nez, d'où lui vient le surnom qui lui est resté, se
faisant une gloire d'une mutilation qui, alors, étant
souvent infligée comme supplice, passait pour désho"
norante, même quand elle était fortuite. Pendant ce
temps, les traîtres se sont révoltés contre Louis; ils
font roi de France le fils de Richard de Rouen, tandis
que le fils de Charlemagne est réduit à se cacher dans
le couvent de Saint-Martin, à Tours. Guillaume, fulcle
à son serment, vient défendre son seigneur, il tue le
fils du duc de Normandie; attaqué dans un guet-apens
par le duc lui-même, il le remet prisonnier entre les
mains du roi; rappelé en Italie par une invasion de
Gui l'Allemand, il triomphe de ce nouvel ennemi et fait
GRABIMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. iC3
couronner Louis empereur à Rome. Une fois, au milieu
de toutes ces rébellions, Guillaume s'écrie :
lié povres rois, lasches et assotez,
Ge te cuidai maintenir et tenser
Envers toz cens de la creslienté;
Mes toz li nions si t'a cueilli en hé [haine).
C'est là un écho assez fidèle des impressions qu a-
vait laissées Louis le Débonnaire et surtout tel ou tel
des carlovingiens, ses successeurs.
Li Charrois de Nymes continue l'histoire de Guil-
laume. Le \aillant comte revenait de la chasse avec
son arc, ses faucons et sa meute de chiens, et entrait
dans Paris par le Petit-Pont, quand il rencontre son
neveu Bertrand qui lui annonce que le roi Louis a fait
distribution de fiefs sans songer à celui qui fut si long-
temps son champion. Guillaume, courroucé, entre
dans la salle qu'il fait trembler sous ses pas, et ré-
clame sa part. «Attendez, dit le roi, il mourra quel-
qu'un de mes pairs, et je vous donnerai sa terre. «Guil-
laume répond que, n'ayant pas de quoi fournir la pro-
vende à son cheval, il ne peut être renvoyé à un terme
aussi incertain que la mort d' autrui :
Dex ! com grant val li estuet ayaler.
Et à grant mont li estuet à monter,
Qui d'autrui mort aient la richeté'
La querelle s'envenime; et Guillaume, parlant par
grant outrage^ reproche à Louis tous les services qu'il
lui a rendus, les combats qu'il a livrés, les nuits où il
a veillé, les jours où il a jeûné. Inquiet de cette colère,
Louis cherche à calmer son terrible vassal, et il lui
164 ÈTYMOLOGIE.
offre différents fiefs. Guillaume rejette toutes ces
offres avec insulte: et de fait, que lui offre-t-on? La
terre du preux comte Foulque, d'Auberi le Bourgui-
gnon, du marquis Déranger, qui sont morts à la guerre
et qui ont laissé des veuves et des orphelins. Il fait
honte de pareilles largesses au roi, qui mi propose
alors le quart de toute France, la quarte cité, la quarte
abbaye, et ainsi de suite. Mais Guillaume dit qu'accep-
ter un tel don ce serait faire tort à son seigneur, et il
s'en va menaçant et roulant des projets de vengeance.
Il y a une scène très-semblable dans Raoul de Cambrai;
Raoul réclame Vhouneur du Cambrésis; mais le roi en
a disposé en faveur d'un autre; de là des réclamations
violentes, des insultes au suzerain et des guerres
cruelles. Pour Guillaume, les choses ne vont pas jus-
que-là; son neveu Bertrand le rappelle aux senti-
ments de vassalité :
Vo droit seignor ne devez menacier,
Ainz le devez lever et essaucier,
Contre toz homes secorre et aïdier.
En conséquence, Guillaume demande à son droit sei-
gneur un don qui puisse être accordé sans faire tort à
personne, un don sur les Sarrasins de France et d'Es-
pagne. C'est ainsi qu'il entreprend la conquête de
Nimes. Il part donc suivi de la fleur des chevaliers de
France, et rencontre en chemin un vilain qui menait
quatre bœufs, une charrette, et, dessus, un tonneau
de sel. Comme le vilain venait de Nimes, on l'inter-
roge, et aussitôt un chevalier conçoit le projet d'une
ruse de guerre, à savoir prendre mille tonneaux sem-
blables à celui du vilain, y cacher les chevaliers, et les
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 165
conduire sur des charrettes jusque dans la ville. Une
fois dedans, à un signal donné, les chevaliers sortiront
des tonneaux et combattront les Sarrasins. Aussitôt on
se met à l'œuvre; on fait travailler les vilains par
poesté; par poesté aussi on s'empare de leurs bœufs;
et, comme dit le trouvère,
Qui dont veïst les durs vilains errer,
Et doleoires et coigniées porter,
Tonneaus lier et toz renouveler,
Ciiars et charretes cheviller et barrer,
Dedens les tonnes les chevaliers entrer.
De grant barnage li peûst remembrer.
Guillaume prend l'accoutrcinent d'un marchand; son
neveu Bertrand et quelques autres remplissent le rôle
de serviteurs et conduisent les charrettes. On arrive à
Nîmes, on y entre; les deux princes sarrasins qui y
régnent sont d'abord joyeux à l'arrivée de ce riche
convoi; mais l'un d'eux, voyant le marchand, à qui
manque le bout du nez, s'el'fraye, et lui demande s'il
neserait pas ce Guiliamue au court nez tant redouté
des Sarrasins. Guillaume, à ces paroles inquiétantes, se
met à rire, et explique que, s'il a perdu le nez, c'est
que jeune il fit le métier de voleur; que pris, on lui in-
fligea cette mutilation; et que maintenant il est mar-
chand honnête. Mais bientôt une rixe s'élève, on lui
tue deux de ses bœufs pour les manger; un des rois
sarrasins lui arrache une poignée de barbe. A cet ou-
trage, ne se contenant plus, il monte sur un perron,
et il défie les Sarrasms à haute voix :
Félon païen, toz vos confonde Dex !
Tant m'avez hui escharni et gabé,
168 ÉTYMOLOGIE
Et marcheant et vilain apelé;
Ge ne sui mie marclieans, par verte!
Que par Taposlre qu'on quierl en Noiron pré,
Aucui sauroiz {wus saurez) quel avoir j'ai mené.
Aussitôt, d'un coup, il tue un des rois, et, mettant un
cor à sa bouche.
Trois fois le sonne et en grelle et en gros.
Ace signal, les chevaliers défoncent les tonneaux; la
mêlée s'engage et la ville est conquise.
Ainsi établi dans sa conquête, Guillaume commence
à s'y ennuyer; il a tout en abondance, lions destriers,
heaumes dorés, épées tranchantes, et pain et vin et
chair salée et blé; mais il regrette douce France, ce
qui se dit dans tous ces poèmes ; il en regrette les
harpeurs, les jongleurs et les damoiselles. Il en veut
aux Sarrasins qui le laissent tranquille :
Et Dex confonde Sarrazins et Esclers.
Qui tant nos lessent dormir et reposer,
Quant par efforz n'ont passée la mer,
Si que chascuns si peûst esproverl
Que trop m'ennuist ici à sejorner.
Dans celte disposition d'esprit, il voit arriver un chétif
qui s'est échappé des prisons d'Orange. Orange est
entre les mains des Sarrasins; Gillebert, qui est de
grande vaillance, y fut captif trois ans, et Guillaume
l'interroge avidement. Trois merveilles sont particu-
lièrement vantées; la ville d'Orange, il n'est telle for-
teresse jusqu'au lleuve du Jourdain; la tour Gloriete,
qui est de marbre; et dame Orable, qui est la femme
d'un roi d'Afrique :
Bel a le cor, s es»* ^esle et eschevie.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. i67
Blanche a la char comme est la flors d'espine,
Vaiis eulx (yeux) et clers, qui lot adès li rient.
A ce récit Guillaume jure qu'il aura Orange, Gloriete
et la dame dont l'amour le saisit. En vain on lui repré-
sente les dangers qu'il court et la puissance des Sarra-
sins; la résolution est prise et rien ne peut l'en dé-
tourner; mais il n'y conduira ni cheval, ni palefroi, ni
blanc haubert, ni écu, ni lance : il ira inconnu et dé-
guisé. Gillebert viendra avec lui, non sans crainte e^
sans regret, car, à la proposition de Guillaume,
Lors vousist estre à Ctiartres ou à Blois,
Ou à Paris en la terre le roi.
Mais il ne peut refuser. Puis Guielin ne veut pas aban-
donner son oncle dans une entreprise aussi hasar-
deuse; et tous trois se font teindre, à l'aide d'une com-
position noire, de façon que
Très bien resemblent deable et aversier.
Ils se présentent aux portes d'Orange comme des mes-
sagers du roi d'AfVique, qui viennent apporter des
nouvelles à son fds le roi de la ville, mais qui en route
ont été pris par Guillaume et retenus à Nîmes. Tout va
bien d'abord; seulement, de temps en temps, le roi
Aragon s'écrie qu'il voudrait bien tenir ici, dans son
palais, le terrible Guillaume pour le livrer à tourment.
A chaque menace de ce genre, le comte se recom-
mande inlérieuremenî, à la protection céleste. Les voilà
dans Gloriete, auprès é.. la reine Orable; mais un Sai^
rasin échappé deNimes arrive et, assurant au roi Ara-
gon qu'il a Guillaume en sa puissance, il lui en donne
la preuve en frappant le chevalier au front avec une
1C8 ETYMOLOGIE.
coite ornée d'or; la composition noire s'efface, et la
couleur naturelle de la peau apparaît. Les trois guer-
riers ne se laissent pas abattre; avec leurs bourdons
ils renversent les païens les plus braves, les chassent
de Gloriete, et se préparent à y soutenir un siège. Tou-
tefois Guillaume gémit, craignant de ne plus revoir ni
la France, ni ses parents; et Guielin lui dit que main-
tenant de pareils discours ne sont plus de saison, à
moins, dit-il à son oncle en le raillant, que vous ne
soyez disposé à faire la cour à la reine :
Vez là Orable la dame d'Aufriquant.
Il n'a si bêle en cest siècle vivant.
Alez seoir delez li sor cel banc,
Endeus vos deux bras li lanciez par les llans ;
Ni de besier ne soiez mie lenz.
Ces railleries excitent Guillaume, qui s'adresse à la
reine pour lui demander des armes. Celle-ci, touchée
de pitié, leur en donne. S'ils étaient redoutables avec
des bourdons, ils le sont bien plus quand, couverts de
heaumes, de cuirasses et de boucliers, ils s'élancent
l'épée à la main; si bien que le roi Aragon désespère
de les forcer. Mais il est un conduit souterrain par où
l'on peut les assaillir; attaqués à l'improvisle par der-
rière, ils sont pris. Ici la reine Orable intervient en
leur faveur; elle les réclame comme ses prisonniers,
mais c'est pour les sauver. Elle recevra le baptême et
épousera Guillaume. Gillcbert est dépêché ^crs Ber
trand, à Nîmes, pour amener du secours; le secours
arrive, et Guillaume, demeurant maître d'Orange, se
marie avec la reine Orable, qui, devenue chi*étienne,
prend le nom de Guibor.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. Ib9
Vivien est un neveu de Guillaume, et son covenant
est un vœu pir lequel il s'engage , le jour où il fut
adoubé, à ne jamais fuir devant Sarrasin une fois qu'il
aura son haubert endossé et son heaume fixé sur la
tôle. Guillaume lui représente la témérité d'une pa-
reille promesse ; il n'est pas d'homme si brave qui ne
doive reculer quand les circonstances le comman-
dent :
Niés {neveu), dit Guillaumes, moult petit durerez;
Se covenant à Deu tenir volez.
Jà n'est il home, tant soit ne preuz ne bers,
N'estuet foir, quant il est enpressez.
Beaus niés, cist veuz ne fait mie à garder;
Vos estes juenes, lessiez tiex foletez.
Mais Vivien n'écoute pas les conseils de son oncle ; il
renouvelle son vœu, et jure de ne jamais reculer, en
son vivant, plein pied de terre pour Turc ni pour Per-
san. Il part donc et va désoler l'Espagne sarrasine;
longtemps il a un heureux destin ; il répand le ravage
et la terreur partout, si bien que le roi Desramô (c'est
la transformation d'Abdérame) se résout à en prendre
vengeance. Ce prince rassemble une formidable armée,
la met sur une flotte non moins formidable et cingle
vers Aleschans [Elysii campi)^ cette célèbre localité,
près d'Arles, où Vivien était alors avec ses fervestus.
Ici se renouvelle une scène qui est déjà dans la chanson
de Roland : quand les païens, arrivant, couvrent de
leur multitude la plaine et la montagne, Olivier con-
seille à Roland de sonner du cor pour appeler Charle-
magne à son secours; mais Roland croit que ce serait
déshonneur à son lignage et que maie cliansc^ serait de
t7d ÊTYMOLOtilE.
lui chantée s'il témoignait quelque crainte ; de même,
à ses chevaliers qui lui demandent d'envoyer un mes-
sage à son oncle, Vivien répond que, s'il le faisait, il
serait mec/eant et failli; il leur offre de le laisser seul
si le péril leur paraît trop grand; mais à leur tour ils
refusent de l'abandonner. A la bonne heure, dit Vivien;
si nous avions faibli,
Tenu nos fust toz jorz mes à vilté,
A noz parenz fust loz jorz reprové.
Se nos morons en cest champ henneré {honoré),
S'aurons vers Deu conqjiise s'amisté.
Quant li iioms muert en son premier aé.
Et en sa force et en sa poesté,
Adontest il et pla'<r.i e» regreté.
Cette héroïque folie a la tin qu'elle devait avoir. Cepen-
dant Vivien trouve moyen, avec quelques chevaliers
qui lui restent, de se loger dans un donjon en ruine
qui est sur le champ de bataille, et il y soutient un
siège. A ce point, il ne se croit plus obligé de ne pas
informer son oncle de sa détresse. Un chevalier traverse,
à grand péril, l'armée sarrasine, et bientôt après
Guillaume arrive avec une armée de secours. Une ba-
taille sanglante est livrée, et, dans cette bataille,Vivien,
blessé mortellement, le ventre ouvert, les yeux crevés,
se faisant pour une dernière fois affermir sur son che-
val et mettre l'épée à la main, pousse son cheval au
plus épais des ennemis, où il trouve la mort.
La bataille (CAleschans est cette môme histoire con-
tinuée, développée, et surchargée d'un nouvel épisode
et d'un nouveau héros. Quand elle commence, Vivien
n'est pas encore mort, mais il est près de sa fin. Malgré
d'incroyables prouesses de lui et de son oncle, les chré-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 171
tiens ont le dessous; les neveux de Guillaune, Ber-
trand, Guiclin, Guichard, sont pris; Vivien, se sentant
mortellement blessé, se retire sur le bord d'un étang
pour so recommander à Dieu avant de mourir, et
Guillaume, réduit à quelques clievaliers, cherche à se
frayer un passage à travers la multitude innombrable
de ses ennemis. Dans ce dernier effort, il perd ce qui
lui restait de compagnons. Il n'a plus de ressource que
dans la vigueur de son cheval Baucent; mais BaucenI
est, comme son maître, blessé et épuisé de fatigue. En
cette extrémité pressante, le comte s'adresse à son
fidèle destrier :
Cheval, dit-il, moult par estes navrez.
N'est pas merveille, se vos estes lassez ;
Quar tote jor moult bien servi m'avez.
Puis il lui promet du repos, du fourrage, de l'orge, de
belles couvertures s'il le ramène à Orange. Le cheval,
qu'il a laissé soufller, l'entend, reprend vigueur et
courage, et s'apprête à seconder son maître. Dans sa
fuite périlleuse, Guillaume arrive au lieu où gît Vivien
expirant. La scène est touchante et bien racontée.
Quand il le voit mort, il ne peut se résoudre à laisser
le corps au pouvoir des Sarrasins, il l'emporte sur son
cheval; pieux devoir que la poursuite acharnée de ses
ennemis ne lui permet pas d'accomplir. Il a encore de
sanglantes rencontres et finit par échapper en revêtant
les armes d'un Sarrasin qu'il a tué. Haletant, blessé,
serré de près, il arrive aux portes d'Orange; mais,
sous son armure sarrasine, Guibor elle-même ne veut
pas le reconnaître, siutout quand elle voit emmener
captifs des chevaliers chrétiens sous les yeux du comte.
172 ÊTYMOLOGIE,
A ce reproche cl à ce spectacle, il rappelle sa prouesse,
délivre les prisonniers, et, désormais reconnu, rentre
dans sa ville. Sur le conseil de Guibor, Guillaume se
décide à partir pour demander secours à ses parents et
à Louis. Orange sera défendu par les chevaliers qu'a
sauvés Guillaume et par les femmes. Donc, il s'en va,
chevauchant en grande hâte; mais il est seul, harassé
d'une longue route et pauvrement vêtu; aussi, quand
il descend au perron dans le palais de Louis, à Laon,
pehsonne ne vient à sa rencontre, personne ne se pré-
sente pour donner à manger à son cheval, personne ne
lui offre la bienvenue. Cependant on parle au roi de ce
chevalier à la haute taille, à l'aspect redoutable ; il re-
connaît bien vite Guillaume; mais il ne veut pas le
recevoir, et fait fermer les portes. On raille le chevalier
délaissé, on l'insulte :
Ancui sara [aujourd'hui saura) Guillaiimes au cort nés
Com poures homs est de riclies gabés.
Le roi lui-même se laisse aller à cette vilaine envie
d'humilier le chevalier qui jadis l'a tant servi :
Looys prist un baston de pomier,
A la fenestre s'est alez apoier,
Et voit Guillaume plorer et lermoier.
Il Tnpela ei comence à huchier:
« Sire Guillaume, alez vos liebergier,
« Vt'Slre cheval fêles bien aesier,
« Puis revenez à la court por mengier,
K Trop pourement venez or cortoier.
« Dont n'avez vos serjant ne escuier,
« Qui vous servist à voslre deschaucier? •
Ainsi in: ulté, Guillaume trouve asile chez un bour-
geois de la ville, qui lui donne, à lui et à son cheval,
GRAMMAÎRE. CORUKCTION DES TEXTES. 173
le vivre et le couvert; mais le cornle roule des projets
de vengeance. Le lendemain, il y a cour plônièrc : le
roi, la reine, les hautes dames, velues de drap de soie,
les comtes, les princes, les ducs, et, parmi eux, Aymeri
de Narbonne, le père de Guillaume, ses frères et sa
mère, Ilermengart. Bientôt l'orage va éclater:
Car dans Guillaumes au cort nés li marchis
Se siet tos seus corrociez et marris,
Irez et fiers et moult mautalentis.
En effet, Guillaume, qui était seul dans un coin de la
salle, se lève et apostrophe d'une voix terrible l'empe-
reur, qui refuse de Faccueillir, l'impératrice, qui excite
son mari contre son frère :
Jhesus de gloire, li rois de paradis,
Sauve ceii [celle) de cui je suis nasquis,
Et mon cliier père, mes frères, mes amis.
Et il confonde ce mauvais roi failli.
Sa colère tombe sur l'impératrice, qui s'enfuit épou-
vantée; le roi est interdit; les François (ce sont les
gens de IMle-de-France, les chevaliers du roi); les
François (le trouvère leur donne constamment un
assez vilain rôle ; ils sont insolents d'abord , puis
couards quand éclate le danger); les François gardent
le silence et ne viennent pas au secours de leur sei^
gneur. C'est la fille de Looys, la nièce de Guillaume, la
belle Aalis, qui, le terrible guerrier ne voulant rien lui
refuser, rétablit la paix. Looys donne une armée; le
père et les frères de Guillaume lui envoient leurs che-
valiers ; mais toute cette puissance auxiliaire est peu
de chose à côté d'un secours que le hasard fournit. Le
roi Looys a, dans ses cuisines, un jeune marmiton,
174 ÊTYMOLOGÎE.
sorte de géant d'une force inouïe, fils du roi Desramé,
enlevé de bonne heure à ses parents et Jelé dans celte
humble condition. Le rôle de ce terrible marmilon
donne dès lors une allure liéroï-comique au reste du
poème. Rcnouart au tinêl (ainsi surnommé, parce qu'il
a pour arme une énorme poutre qu'il manie comme
une baguette) tue dans la bataille les plus formidables
champions sarrasins, délivre Bertrand et les autres qui
sont captifs, et rend à Guillaume Orange, qui n'a plus
d'ennemis.
M. Jonckbloet n'a pas fait entrer dans le plan de sa
publicalion un poëme intitué li Moniages GniUmime^
c'est-à-dire, l'entrée de Guillaume au couvent. J'en
parle ici, parce que cette chanson apparlient à la lé-
gende générale du héros. Guillaume, rassasié de gloire
et d'exploits, se retire en une maison religieuse. Mais,
là aussi, pour peindre le guerrier devenu moine et
astreint aux observances de la vie monaslique, le
trouvère se laisse aller aux inspirations d'une imagi-
nation qui n'a rien de sérieux ni d'héroïque. Le formi-
dable baron a conservé toute la vigueur du corps et
toute la violence du caractère; il dévore les provisions
qui suffiraient au réfectoire entier; il trouble et couvre
de sa voix tonnante les chants des moines ; et, pour peu
qu'on le contrarie, sa colère éclate en actes que sa
force prodigieuse rend très-dangereux pour les pauvres
reclus. C'est une composition véritablement héroï-co-
mique; il y en a plus d'une de ce genre dans la littéra-
ture des douzième et treizième siècles.
Maintenant, à côté de l'histoire légendaire, qu'est
l'histoire réelle? Ces récits des trouvères sont-ils
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 175
une œuvre de pure imagination? ou bien le person-
nage qu'ils mettent en action est-il un personnage
véritable, signalé aux souvenirs de la légende et aux
chants de la poésie par des exploits mémorables?
C'est, sans aucun doute, la seconde alternative qui
doit être admise. Il y eut, vers la fin du huitième siècle,
un Guillaume que Charlemagne envoya en Aquitaine
pour remplacer le duc de Toulouse, Orson, dont l'em-
pereur avait à se plaindre. Des documents du temps
lui donnent le titre de premier porte-enseigne, primm
signifer^ et, dans nos chansons de geste, on dit de lui :
Et bien doit France avoir en abandon,
Seneschaus est, s'en a le gonfanon.
En 795, pendant que Charlemagne guerroyait sur les
bords du Danube et que Louis était en Italie avec les
meilleures troupes du Midi, les Sarrasins envahirent
l'Aquitaine; ils se dirigèrent sur Narbonne, où ils mi-
rent le feu aux faubourgs, puis ils se tournèrent du
côté de Carcassonne. Guillaume fit un appel aux comtes
et aux seigneurs du pays et vint livrer une sanglante
bataille aux Sarrasins, sur les bords de la rivière d'Or-
bieux. Les chrétiens furent vaincus, malgré la grande
valeur de Guillaume, qui, au rapport du chroniqueur,
piignavit foriiter in die illa, et ne quitta le champ de
bataille que quand il eut été abandonné de tous. lï
avait fait bâtir un monastère à Gellone, dans la partie
la plus sauvage des environs de Lodève. Touché par la
piété, dauo les dernières années de sa vie, il se retira
en 806 dans Tabbaye construite par lui, et y mourut
en grand renom de sainteté, dans l'année 812.
476 ÊTYMOLOGIE.
Un peu moins de deux siècles plus tard, un autre
Guillaume (Guillaume V\ comte de Provence) délivra
cette province des ravages des Sarrasins. Ceux-ci
avaient bâti, non loin du golfe de Saint-Tropez, un
château forl d'où ils dominaient la contrée environ-
nante. Un combat sanglant fut livré aux environs de
Draguignan. Les Sarrasins battus se réfugièrent dans
leur château; mais, pressés de toutes parts, ils le
quittèrent pendant la nuit, et, dans leur fuite, furenl
presque tous tués ou pris. Guillaume, qui avait ainsi
combattu les infidèles, eut, avec l'ancien leude de Char-
lemagne, une ressemblance de plus. Étant tombé dan-
gereusement malade, il fit prier Maieul, abbé de Cluny,
de venir le consoler. Le pieux abbé se rendit à sa
prière, l'exhorta à la mort et le revêtit de l'habit mo-
nastique, qu'il avait demandé avec beaucoup d'em-
pressement. Guillaume, étant mort peu après, fut
inhumé dans un prieuré de l'ordre de Cluny, qu'il
avait fondé. La relation, écrite par les moines de Gel-
lone, de la vie religieuse de Guillaume identifie ma-
nifestement le chevalier chanté par les trouvères avec
le leude de Charlemagne; mais ce sont les souvenirs
de l'autre Guillaume et de la délivrance de la Pro-
vence, qui firent du preux des chansons de geste le
conquérant de Nîmes et d'Orange.
Le premier de ces deux grands personnages fournit le
fond de nos chansons de geste. Son nom, son rôle dans le
midi de la France, sa lutte acharnée contre les Sarra-
sins, et la pieuse fin de sa vie, établissent ce point. Le
fait est que nos chansons sont fort anciennes, sinon
dans la forme où nous les avons, du moins en dos
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 177
formes primilives qui ont été remaniées, et ne sont
pas parvenues jusqu'à nous. M. Jonckbloei a mis cela
hors de doute. Orderic Vital, qui insérr,^dans son ou-
vrage la rolalici] des moines de Gellone, parle d'une
chanson qui racontait les hauts faits de Guillaume, et
qui était très-répandue : VuUjo canitur a joculatoribus
de illo cantïlena, Orderic écrivait ceci avant 1155. Un
autre témoignage ô'y accorde; cette même relation
des moines de Gellone, qu'on a cru être du dixième
siècle, et que M Jonckbloet pense ne pas pouvoir être
antérieure à Tan 1076, rappelle les poésies qui célè-
brent sa gloire guerrière et la faveur dont elles jouis-
sent : Qui chori juvenum, qui convenlus populorum,
prœcipiie militnm ac nobilium virorum, qux vifjïlïx sanc*
îGrum^ dulce non résonant et modulalis vocibiis décan-
tant, qualis et quantus fuerit! On a là une excellente
description de nos chansons de geste; c'étaient des
vers, voces modulatx; les jongleurs les chantaient
parmi les réunions des jeunes gens, dans les assem-
blées populaires, mais surtout dans les assemblées
des chevaliers et des barons, et aux veilles des saints.
Si cette pièce des moines de Gellone a été rédigée
après 1076, elle l'a été avant 1155; il est donc certain
que des chansons de geste relatives à Guillaume exis-
taient antérieurement aux premières années du dou-
zième siècle. Et quand on voit le même Orderic Vital
rapporter que Gerold, clerc d'Avranches, qui servait
dans la chapelle d'un des barons de Guillaume le
Conquérant, prenait pour texte édifiant le saint athlète
Guillaume, qui, après une longue carrière chevale-
resque, se relira du mon^^e et devint, sous la règle
I. 12
178 ETYMOLOGÏE
claustrale, un chevalier de Dieu, on ne peut guère dou-
ter que ce Gerold s'appuyait à la fois sur la légende
pieuse qui racontait les vertus monacales, et sur la
légende poétique qui racontait les exploits fabuleux.
J'ai insisté sur ces détails, parce qu'une erreur accré-
ditée donne une date trop récente à la poésie du nord
(f3 la France.
L'examen intrinsèque concorde. Beaucoup de vieux
poèmes du cycle carlovingien sont, non pas en rimes
exactes, mais en simples assonances. Or, Ton sait que
le système des assonances fut abandonné comme in-
suffisant pour l'oreille, dans le courant du douzième
siècle, et qu'alors, la culture poétique s'étant raffinée,
la rime exacte fut exig e. Par conséquent le système
de l'assonance remonte à une époque antérieure et at-
teint le commencement du douzième siècle et le on-
zième.
Ces considérations tendent à consolider l'histoire lit-
téraire du nord de la France, telle que l'établit la cri-
tique contemporaine. Il y eut, dans le cours du on-
zième siècle, une création poétique qui sortit des lé-
gendes populaires répandues sur Charlemagne, sur ses
exploits contre les Sarrasins, sur ses vaillants barons,
et aussi, par un mélange inévitable, sur la période de
décadence impériale et de prépondérance féodale. Les
poèmes de ce cycle sont caractérisés par le système de
l'assonance, par la rudesse des mœurs, par le choc
violent des seigneurs entre eux et avec la royauté, par
l'absence de la galanterie. Dans le siècle suivant, tout se
perfectionne; la galanterie chevaleresque s'introduit; le
cycle de la table ronde captive les esprits; on remanie
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 179
les vieilles chansons de gesle, et le syslème de la rime
jxacte remplace celm de l'assonance. Ce siècle abonde
en poésie; il est élégant, raffiné, et un des points cul-
minants dans l'histoire de la France du moyen âge.
L'âge suivant voit le développement se continuer avec
ampleur, et rien, du moins aux yeux de celui qui ne
considérerait que la situation littéraire, rien ne pour-
rait faire prévoir une décadence, quand, le quator-
zième siècle arrivant, cette décadence survient de la
manière la plus marquée; l'ancienne poésie s'oublie,
la langue s'altère, aucune œuvre originale ne surgit,
et dès lors il faut attendre d'autres conditions et d'au-
tres influences pour qu'une nouvelle floraison vienne
embellir l'arbre resté debout, mais dépouillé par cet
hiver. Je n'ai besoin que d'indiquer d'un mot les cir-
conslances sociales, pour qu'on remarque aussi lot le
rapport qu'elles ont avec les phases littéraires. C'est à
la sortie de l'âge signalé par la chule du pouvoir royal
et des carlovingiens, par l'établissement des barons et
des fiefs, et, incidemment, par les ravages des Nor-
mands, c'est, dis-je, à la sortie de cet âge que, la so-
ciété ayant désormais la forme qu'elle cherchait, une
expression littéraire se manifeste, encore rude, se
sentant de l'époque qu'on laisse à peine derrière soi,
mais vigoureuse et féconde. C est quand le régime féo-
dal, arrivé à son plein, donne essor à ce qu'il avait d'i-
déal, c'est-à-dire aux mœurs chevaleresques, que le
champ se cultive plus diligemment et produit une
plus abondante et plus belle moisson. Enfin, c'est
quand tout ce monde du moyen âge choit en trouble
et en confusion, quand les rois s'élèvent, quand les
180 f.TYMOLOGlE.
seigneurs s'abaissent, qnnnd les communes s'établis-
sent, quand le pouvoir spirituel, celte pierre angu-
laire, est frappé violemment par le pouvoir temporel,
c'est alors que toutes les choses littéraires qui dépen-
daient de cet ensemble tombent avec ce qui les soute-
nait. Il est bien entendu que je ne parle ici que de la
France. Les phases ou époques littéraires seraient au-
trement distribuées pour les nations voisines.
Les honneurs de la traduction, accordés à tant
d'œuvrcs de ces temps-là, n'ont pas manque non plus
à la geste de Guillaume. Vers le commencement du
treizième siècle, un poète célèbre de l'Allemagne,
Wolfram von Eschenbach, en fit une imitation, qui
nous a été conservée. L'imitateur n'entendail peut-être
pas très-bien le français. J'emprunte à M. Jonckbloet
quelques exemples qu'il cite comme des erreurs et que
je vais discuter. Guillaume, regrettant son neveu Vi-
vien, dit :
Quant je à termes vos oi [eus] armes doné,
Por vostre amor i furent adoubé
Cent ctievalier et d'armes conreé.
M. Jonckbloet entend que à termes veut dire au temps
voulu. Mais Wolfram a mis :
Ifay Termes mîn palas
VVie der von dir gehêret was !
Hé Termes mon jjalais, comme il avait été honoré par
toi. Il a pris termes pour un nom propre. Est-ce une
erreur? Je ne le crois pas. M. Jonckbloet n'en est pas
très-sûr lui-môme; car il indique une variante qui
j
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 181
montre que termes désignait une localité. Au lieu de
ces vers (Bat. d'Aleschans, v. 4371) :
A la fenesfre est Guillaume acoutez,
Lez lui Guiborc, de quifu moult amez;
Par devers désire s'est li cuens regardez,
Un manuscrit dit :
Par defors Termes s'est li cuens regardez.
Ici Termes signifie le palais de Guillaume. Dans la
même chanson, v. 526, il est parlé d'un Gautier de
Termes. Termes était donc un nom propre, sans doute
dit ainsi à cause de bains, thermœ; et Wolfram ne s'est
pas mépris.
Il n'en est pas de môme dans l'exemple sui\ant. Le
trouvère dit d une épée :
Rois Plantamor la dona Salaire;
Et Salatrez, li rois d'antiquité,
Cil la dona Tamiré Acéré.
Li rois d'antiquité ne signifie pas autre chose que le
roi des anciens temps. Mais Wolfram en fait un nom
propre, à tort celte fois-ci :
Der gabz dem kûnege Antikotê,
La plus étrange méprise serait celle qui, dans ces
vers où il s'adt de la mort de Vivien :
'O'
L'ame s'en vet, n'i pot plus demorer;
En paradis la fist Dex osleier.
Avec ses angles et melre et aloer,
lui aurait fait croire que aloer (placer^ allocare) était le
bois d'aloôs :
182 ÉTYMOLOGIE.
. . . . Sin jungez lebn
Erstarp ; sin bihle ergienc doch ê.
Relit fils lign alôê
Al die boum mit fiwer waern enzunt,
Seich wart der smac en der stunl,
Dâ sicli lîp und sèle schiet
« Sa jeune vie s'éléignil; mais sa confession avait élô
faite auparavant; justement comme si du bois d'aloës
avait été brûlé, fut l'odeur au moment où le corps et
lïune se séparèrent. » Cependant il se pourrait que
M. Jonckbloet fût trop sévère, etquele traducteur, par
son bois iValoës (suspect, j'en conviens, à côté dV//ot'r)
eût voulu exprimer, librement à sa manière, ces deux:
vers qui sont un pCn auparavant et où il est dit de Vi-
vien :
.... qui gisoit toz sangîans,
Plus soel' flere que basme ne pimenz
Quoi qu'il en soit, le poème allemand est une imita-
tion de la geste romane. Wolfram lui-même nous ap-
prend que la chanson des Enfances Guillaume^ que
M. Jonckbloet n'a pas comprise dans sa publication,
était répandue en Allemagne. Le succès européen de
la poésie française au moyen âge est un fait historique
désormais hors de toute contestation, et qu'il ne faut
pas perdre de vue, si l'on veut comprendre le mouve-
ment social et littéraire de cette époque.
^ la vie liclive des deux Guillaume, le leude de
Charlemagne et le comte de Provence, la geste a joint
bon nombre de traits qui sont des échos défigurés de
l'histoire. M. Jonckbloet a recherché ces traces avec di-
ligence et érudition. Ainsi, quand, dans H Coronemetis
GRAMMAinE. CORRECTION DES TEXTES. IF-3
Looys^ la couronne menace de ne pas se poser sur le
front du fils de Charlemagne, il montre qu'il y a là
souvenir des intrigues qui assaillirent Louis le Débon-
naire à son avénem(>nt, et surtout des dangereuses
protections qui soutinrent Louis d'Outre-Mer. L'expé-
dition de Guillaume en Italie et sa bataille contre les
Allemands sont rattachées aux exploits de Gui, duc de
Spolète, qui, à la tête d'une armée d'Italiens et de
Français, remporta des victoires sur les troupes alle-
mandes. Les Sarrasins ravagèrent plus d'une fois l'Ita-
lie, Jusqu'aux portes de Rome; ce sont ces invasions
qui suscilèrent la légende racontant comment la ville
et le pape furent sauvés par les mains de Guillaume.
La geste imagina que les païens vinrent assiéger Paris,
et c'est là que l'Arioste a pris l'idée du terrible assaut
donné par Rodomont à la capitale de Charlemagne;
en ceci elle s'écarte singulièrement de l'histoire, à
moins qu'on ne veuille y voir une transformation de
ce redoutable siège de Paris par les Normands, où le
chroniqueur Abbon, témoin oculaire, nous apprend
qu'il y avait, parmi les défenseurs de la ville, un guer-
rier qui se distingua par une valeur extraordinaire, et
qui, justement, portait une main de fer. Toutefois, il
est manifeste que ce n'est pas avec les chansons de
geste que l'on peut retrouver l'histoire véritable; loin
de là, l'histoire véritable a besoin d'être minutieuse-
ment étudiée et connue pour que Ton détermine, dans
les chansons de geste, les faits réels tissés dans cette
toile sans fin que prend, quitte et reprend l'imagina-
tion légendaire et poétique. Rien, sauf le génie d'Ho-
mère, ne ressemble plus à nos chansons de geste
I8i ÊTYMOLOGIE.
que le cycle homérique; et celui-ci, qui est moins
connu peut trouver, dans celui-là, qui est plus connu,
des explications plausibles et des conjectures qui Té-
clairentc
Pourtant il est un côté par où nos chansons de geste,
comme aussi les poésies d'Homère pour l'âge héroïque,
sont véritablement historiques; ce côté, c'est la peinture
animée et saisissante de la haute époque féodale. Qui-
conque a lu seulement les historiens de ces temps, n'a
qu'une idée morte des barons et de leur empereur;
couchés dans ces chroniques comme dans un froid
tombeau, l'évocation la plus puissante n'est pas capa-
ble de les remettre dans la vie avec leurs intérêts et
leurs passions. Mais celui qui prend en main Raoul de
Cambrai, la geste de Guillaume, celle de Garin et quel-
ques autres, celui-là voit se dresser devant lui ces
lôtes féodales, avec leurs heaumes aigus et leurs larges
fleuries; un désir hautain d'indépendance les emporte,
et pourtant une soumission au suzerain les arrête; ils
le reconnaissent,mais ils le bravent; on dirait à chaque
instant que le lien qui se relâche tant va se rompre,
mais il ne se rompt pas; le tumulte retentit dans la
salle voûtée où siège l'Empereur; on se dispute devant
lui les fiefs; on ne tient compte de ses décisions, et l'on
guerroie entre soi avec des haines implacables et héré-
ditaires. Les jongleurs sont là, à côtéc'3s barons, qui
redoutent par-dessus tout que maie chanson ne soit
c/iflrîie'e, s'ils se montrent faibles dans les combats. Les
femmes demeurent dans l'ombre; ce n'est ni pour ga-
gner leur sourire, ni pour porter leurs couleurs que
s'agitent ces iurhulenis fervestus; les mères, les épouses
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. '^è
ont quelquefois de l'aulorité; les maîtresses n'en ont
point. Telle est la physionomie du dixième siècle, don-
née par les trouvères du onzième avec énergie et sans
doute avec vérité.
J88 tTÏMOLOGIE.
10
Sommaire du dixième article. {Journal des Savants, mai 1857). — F.iveur
dont jouissait en Europe la poésie françiùsc. Noie sur les anciens mots
allemands birssen et qulntieren, qui proviennent de l'ancien français
berser et cointoier. Origine et explication du mot tafur; les tafurs,
en une extrémité, mangent de la chair humaine; indice chronologique
que fournit le mot tafur. Correction de quelques vers faux; remarque
SUT jeûner, anciennement jeûner; les anciens trouvères versifient avec
une très-grande régularité, et, toutes les fois qu'un vers est défec-
tueux, il y a faute de copiste. Licences que les trouvères preiment avec
la grammaire. Participes féminins en ie, mal écrits, dans certains im-
primés, ié, ce qui fait un masculin et un solécisme. De l'ancienne néga-
tion nen, qu'on a confonilue à tort plus d'une fois avec n'en [ne, en).
Discussion de quelques passages que les fautes de copistes ont rendus
iiiintelligihles, et essais de restitution. Remarque sur \emo\,beté; sur
le n\ot hanneton ; sur le mot complot; sur \c mot reoillier, conservé
dans le Berry sous la forme de rœiller; sur le mot latin meretrix,
franci>é par un trouvère; sur le mot empire signifiant armée; sur
bris, bricon. La poésie narrative en langue d'oïl remonte incontesta-
blement jusqu'au onzième siècle; mention devers faits en langue vul-
caire dès le neuvième siècle.
Il faut savoir beaucoup de gré à M. Jonckbloet
d'avoir publié cinq chansons de geste inédiles, avec
les variantes fournies par plusieurs manuscrits. A fur
et mesure que les textes viennent au jour, notre his-
toire littéraire s'étend et se consolide. Ce travail de
publication, et cela nous est à la fois utile et honorable,
ne se fait pas seulement par les Français ; des étran-
gers y prennent part avec succès. De même que, dans
les temps où notre vieille httérature florissait, elle
avançait au delà de nos frontières, de même, de nos
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 187
jours et au moment de celle renaissance due à rérii-
dilion, nos frontières sont également franchies, et des
associés qui sont les bienvenus prennent part aU la-
beur et à la moisson. Et véritablement, quand on con-
sidère l'ensemble des événements litléraires, on recon-
naît, qu'outre leur bonne volonlé, ils ont un intérêt
propre qui les excite. Les Allemands, se tournant vers
les anciens monuments de leur langue, ont rencontré
les nombreuses traductions de nos chansons de geste et
de nos poèmes de la Table ronde, l'influence que cette
littérature a exercée sur la leur, et les mois mêmes qui
se sont introduits par \h chez eux^ Les Anglais, pen-
* Dans un poëme allemand du quinzième siècle, qui vient d'êlre pu.
blié par M . von Keller, et dont l'auteur est nommé Elblin von Eselberg,
je lis, p. 15, ces vers :
Mich fiaget eins tages ein geselle giit,
Ob rnir zu reitten slûnd der mulh,
Durch knrczweil birssen an ein walt.
Pour le mot que j'ai souligné, il y a en variante béysêen. Je pense que
la vrai leçon est birssen, qui vient du français berser, tirer de l'arc
de sorte que le tout signifie . « Un compagnon me demande un jour si
j'étais d'avis de chevaucher et d'aller, par délassement, berser en un
bois. y> Berser en un ganlt se trouve très-souvent chez nos trouvères;
et c'est exactement birssen an ein naît. Plus loin, p. 52, on trouve la
description d'une maiinée fraîche et joyeuse; les oiseaux font entendre
leurs chants, et le rossignol les surpasse tous:
Ja was sie mit quintieren
Yetz nnden und dann oben...
Je crois encore trouver dans ces vers un mot français; quintiertn doit
être notre verbe coiîitoyer, qui veut dire faire le cointe, le joli, comme
dans ces vers •
La douce voiz du lonseignol sauvage
Qu'oi nuit et jour conloier et lenlir.
Couci, XIX.
et je traduirais: « Quoi que les oiseaux fassent pour cointôijer, tantôt
en bas, tantôt en haut, ils ne peuvent égaler le rossignol. » J'ajoute
que ceci est au si une imitation de nos trouvères qui se sont complu à
peindre le réveil des oiseaux et la fraîche niathiée.
188 ÉTYMOLOGIE.
dant longtemps, après la conquête, n'ont eu d'autre
littérature que la nôtre, et leurs bibliothèques sont en-
core particulièrement riches en textes de notre langue.
Les Italiens ont réuni dans la précieuse compilation
des Reali di Frauda, qui remonte au quatorzième
siècle, les légendes émanées de nos poésies, si bien
qu'il y en a plus d'une qui, conservée là, ne se re-
trouve plus en original; c'est par l'intermédiaire de
ce recueil que les héros de nos gestes sont devenus les
héros du Boiardo et de l'Arioste; et si Rodomont est
couvert d'une peau de serpent dont les écailles sont
impénétrables aux armes les plus tranchantes, le Sar-
rasin Margot, dans la Bataille d'Alesdians, v. 6,000,
.... ne doute arme néant,
Que envols est d'une pel de serpant,
Qui ne crient arme d'acier ne feremant.
Entin, l'Espagne n'a pas non plus manqué de puiser à
la source d'imagination et de poésie qui s'était ainsi
ouverte; elle a traduit mainte de nos œuvres; et ces
traductions, remises ensuite en français, ont passé
pour être des créations espagnoles dans le pays môme
où elles étaient indigènes, et qui en avait perdu le
souvenir.
Il est donc juste et naturel que l'on s'intéresse,
ailleurs qu'en France, à notre vieille poésie. Elle est
née sans doute des antécédents qui, de la Gaule, firent
une province romaine, et, de cette province, l'empire
de Cliarlemagne; mais, à son tour, elle a été, parmi
les principales nations de l'Europe, un antécédent qui
s'est mêlé à leur histoire et désormais en fait partie.
Saisissons ces connexions qui se présentent et qui sont
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES 183
comme la trame du développement général. Il y eut
un moment, cela est certain, où les diverses poésies
nationales reculèrent devant la poésie chevaleresque
dont le centre fut la France. Tout ce qui éclaircit ce
grand mouvement littéraire et, par conséquent, moral,
tout ce qui en assure les origines, tout ce qui en cor-
rige et épure les monuments, peut à bon droit récla-
mer une part dans le domaine de l'érudition. A ce
titre, nos vieilles chansons de geste excitent une curio-
sité véritablement scientifique.
J'ai dit, dans le précédent article, que. les poèmes
sur Guillaume d'Orange avaient existé dès les années
qui terminent le onzième siècle ou qui commencent
le douzième, mais qu'il n'était pas sûr que nous eus-
sions présentement ces anciens textes, qui ont sans
doute été, comme tant d'autres, plusieurs fois rema-
niés. Un mot que j'ai rencontré dans li Charrois de
NTjmes m'a suggéré quelques conjectures qui, en effet,
reporteraient cette chanson plutôt vers le milieu du
douzième siècle que vers le commencement; c'est le
mot tafiire qui se trouve dans ces vers où Guillaume
demande au roi Looys l'investiture de terres apparte-
nant aux Sarrasins :
Et dit Giiillaumes : De sejorner n'ai cure ;
Chevaucherai au soir et à la lune,
De mon haubert covert la feutreure:
S'en giterai la pute gent tafure.
Les Tafurs nous sont J ien connus par la Chanson
d^Antioche qu'a publiée M. Paulin Paris. Ils y figurent
à diverses reprises, par exemple :
Et le roi des Tafurs et Pieron acourant.
iOO ÉTYMOLOGIE.
Et ribaut et Tafurs qui venoient huant,
Et le rice barnage de la terre des Francs,
(t. I, p. 155.)
Ou bien encore :
Li rois Tafurs s'escrie, qui moult bien fu oïs •
« Bui*^.mont de Sesile, francs chevaliers eslis,
« Et vous, Robert de Flandres, gentius quensde haut pris,
« Et li autre baron que Diex a beneïs,
• Gardés li Turc n'e^cliapent qu'avés ci envaïs. »
(t. II, p. 127.)
Voici la description qu'en fait le trouvère :
Es vos le roi Tafur, o lui sa gent menue;
Il n'ont aubère ne elme ne guige au col pendue.
Puis qu icele gent fu en l'estour embatue,
Plains cous i ont férus de pierre et de maçue,
Et de coutiaus trenehans et de hache esmolue;
A maint Sarrasin ont la cervele espandue.
Orible gens estoil et moult laide et herue.
(t. Il, p. 254.)
Et ailleurs :
S'ont lor sas à lor cols à cordele torsée.
Si ont les costés nus et les pances pelées,
Les mustiax ont rostis et les plantes crevées.
Par quel terre qu'il voisent, moullent gaslent la contrée;
Car ce fut la maisnie qui plus fu redotée.
(t. 11, p. 205.)
Mustiax veut dire jambes^ connme le montre le wallon
mustai, qui a ce sens.
A CCS Tafars se rattache un .effroyable épisode du
siège d'Antioche. La famine sévissait sur les assié-
geants et particulièrement sur cette nombreuse bande
de gens mal armés, indisciplinés, non payés, qui sui-
vaient l'armée des croisés. En cette extrémité, suivant
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 191
le trouvère, les Tafurs mangèrent la chair des Turcs
lues dans les combats :
A lor coliaus qu'il ont trenchans et afilés,
Escorchoient les Turcs, aval parmi les prés.
Voient païens, les ont par pièces découpés;
En l'iave et el carbon les ont bien quisinés;
Volontiers les nianjuent sans pain et dessalés.
(t. II, p. 5.)
A l'odeur qu'exhale cette hideuse cuisine, le peuple
d'Antioche accourt sur les murs :
Par la cit d'Antioche en est li cris levés,
Que li François menjuent les Turs qu'il ont tués
Paien montent as murs, grans en fu la plentés ;
De paienes meïsmes est tos li mur rasés.
Garsions lor a dit : « Par Mahomet, veés ;
« Cil diable menjuent no gent ; car esgardés. »
Garsion, le chef des Turcs, en fit des reproches aux
barons, qui répondent qu'ils ne sont pas maîtres dçs
Taturs.
Et respont Buiemons : « N'est mie par nos grés.
« Aine ne le commandasmes, jà mar le cuiderés.
« C'est par le roi Tafur, qui est lor avoués,
« Une gent moult averse, saciés de vérité.
« Par nous tous ne puet estre li rois Tafurs doutés. *
(t. Il, p. 9.)
Le trouvère a-t-il été ici l'écho de quelque bruit
mensonger? M. Paulin Paris a, dans une note, cité un
passage de Guibert, qui ne laisse guère de doute sur
le fait en lui-même, bien qu'il en restreigne les pro-
portions. « Comme on trouva, dit Guibert, qui fut
« l'un des historiens de la première croisade, el qui
« vient de donner des Tafurs um description trôs-sem-
192 ÉTYMOLOGIE.
« blable au tableau tracé par le trouvère, des lam-
« beaux de chair enlevés aux corps des païens, à Marra
« et en d'autres lieux où la famine sévit, ce qui, cela
« est certain, ne fut fait par les Tafurs qu'à la dérobée
« et très-rarement, un bruit plein d'horreur se répan-
« dit parmi les gentils, qu'il y avait dans l'armée fran-
« que des gens qui se nourrissaient avidement de la
« chair des Sarrasins. » C'est ce que dit le trouvère à
sa manière :
Plus aiment char de Turc que poons empevrés.
Et l'historien, s'accordant avec le trouvère qui dit qi e
c'était la maisnie la plus redoutée, ajoute que les Tafurs
étaient plus craints des ennemis que les plus vaillants
barons. En définitive, il est historiquement établi que,
sous l'influence des souffrances et des dernières priva-
tions, la démoralisation, qui, en ces cas, est toujours
extrême, alla, dans les basses classes de l'armée chré-
tienne, jusqu'à l'anthropophagie.
Guibert nous donne le sens de ce mot tafur : « Tha-
fur apud gcntiles dicuntur quos nos, ut nimis liltera-
liter loquar, trudannes vocamus. » Les Tafurs sont
donc des truands. Et, en effet, il y a en arabe un mot
tafir qui, dans Freilag, est traduit par lûr sorclens
et squalens. A l'aide de ces passages, on complétera
l'article de du Cange, qui n'a que tafuria, expliqué
par tributi species, et qui cite seulement un texte espa-
gnol peu ancien : Los toitures e los vellacos. Il faut do-
1 énavanl ajouter le mot tafar^ et, sous celte rubrique,
rapporter le texte de Guibort elles vers de la Chanson
d'Antioche et du Charroi de Nijmes.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 193
^ auteur de ce dernier poëme en a usé fort libre-
ment avec le sens du mot tafur^ c'était une qualifica-i
lion donnée par les Sarrasins à une bande de chré-
tiens; lui s'en sert pour désigner les Sarrasins eux-
mêmes. Mais il lui suffisait que ce fût une expression
injurieuse pour qu'il la jugeât bien appliquée, quand
il s'agissait de ceux qu'on appelait communément la
pute gent averse. L'emploi de ce mot fixe une limite
supérieure, au delà laquelle on ne peut reporter la
composition du poëme. Tafur n'a pris naissance que
dans la première croisade, qui appartient aux der-
nières années du onzième siècle. D'un autre côté, l'u-
sage de l'assonance ne permet pas non plus de faire
descendre le Charroi de Nîmes beaucoup au delà de la
première moitié du siècle suivant. C'est à un point
indéterminé de cet intervalle que notre trouvère a écrit.
Il y a, dans la publication de M. Jonckbloet, un cer-
tain nombre de fautes d'impression que je n'ai garde
de relever, car cela est péché véniel pour un étranger
imprimant un livre de vieux français dans un pays
étranger; mais il y a un certain nombre de vers faux
que j'ai grand soin de relever; car cela est imputable,
non à M. Jonckbloet, mais aux manuscrits, avec les-
quels je prétends bien qu'on doit prendre la liberté
de les corriger, suivant les règles de la critique.
P. 9, V. 350:
, . Si viennent dui mesage
Qui li aportent une novele aspre.
Le vers n'y est pas. La correction se présente de soi :
Qui 11 aportent unes noveles aspres.
I 13
104 ËTYMOLOGIE.
Vues y au pluriel, ce qui est une locution bien connue.
€ela n'est pas même une conjecture, car au vers 14*24
on lit correctement : Unes tiovelies aspr^'^-
P. 9, V. 1901:
Dont auras Rome quile en héritage;
lisez tôt quîte.
P. 85, V. 385 .
Ge vos dorrai àe France un quartier.
il faut lire : de France Vun quartier; correction qu'on
aurait trouvée sans peine, et qui, d'ailleurs, est don-
née par cet autre vers (452) :
Or m'a de France otroié Fun quartier.
P. 107,v. 150d :
Corn failement Guillaume alaïnent.
Rien de plus simple que de restituer le vers en lisant :
Com faitement Guillaume il ataïuent.
P. 109, v. 1389 :
Et la bataille orrible et pesanz;
ajoutez moult, et lisez moult orrible.
P. 124, V. 428:
Tant redoutons Guillaume au cort nés.
La bonne leçon est donnée par une multitude de
finales semblables; mettez dant Guillaume au cort nés,
P. 155, V. 1589 :
El paies mainent et Fonde et le niés.
Ce vers n'est pas sur ses pieds; il est entaché aussi
GRAMMAIUE. CORRECTION DES TEXTES. 105
d'une autre faute : niés est le cas sujet du mot dont
neveu est le cas régime; il faut donc dire, pour sa-
tisfaire en môme temps à la versification et à la gram-
maire :
El paies marnent cr r'oncTe et le neveu.
Dans des rimes par assonances, neveuy à la fin du vers,
convient aussi bien que niés.
P. 160, V. 1802:
Li cuens Bertrans l'en apçle avant.
On ne doit pas laisser boiteux un tel vers, pouvant le
redresser si sûrement; lisez : l'en apele devant,
P. 295, V. 3051:
Quant la chiere vos est si enflamée;
dites et quant Rien, dans le contexte, n'empêche
de mettre cette particule, que la mesure rend néces-
saire.
P. 297, V. 3108.
Guillaume a la roïne vergondée.
Celui-ci est tout à fait défectueux. La restitution doit
La roïne a Guillaumes vergondée.
P. 3rO, V. 389 :
Ainz que Guiborc ait ses diz parfînez,
Sont descendu desous Orenge es prez,
Tendent leur loges et paveiilons et très;
Crut moult la force Guillaume au cort nez.
Le dernier vers manque d'une syllabe. Au premier
ibord la correction semble être ;
Crut moult la force de Guillaume au cort nea;
490 ÉTYMOLOGIE.
mais, en prenant en considération le vers 4151 :
Or vait Guillaume moult grant force croissant,
on voit que croistre est ici un verbe actif, dont Guil
laume est le sujet, et on lira :
Moult crut la force Guillaumes au cort nez.
P. 554, V. 5275 :
Espiez et fort, grant et large enseigne.
Pour avoir le vers, il suffit de restituer la préposition
que le copiste a oubliée :
Espiez ot fort od grant et large enseigne.
// avait un éjnen avec grande et large enseigne.
Ce sont là à peu près tous les vers défectueux que
j'ai rencontrés, et dont la restitution n'a présenté au-
cune difficulté. Il ne m'en reste plus qu'un à citer;
mais celui-ci a résisté à tous mes efforts. On lit, p. 114,
v. 58, de la Prise d'Orange :
En ot, pour voir, mainte paine sofferte,
Maint jorjewn^ et veillié mainte vespre.
Le second vers, qui serait exact dans notre manière
de compter les syllabes, ne l'est pas dans la manière
ancienne, où jeune est trissy lia bique : jeûné. Cela est
constant, et je citerai en exemple un passage parallèle
du Charroi de Nymes^ v. 42 :
Et tant vos estes travailliez et penez,
De nuiz veillier et de jorz jeûner.
Pour expliquer cette anomalie, j'ai pensé que peut-être
le trouvère avait fait la contraction que nous faisons
présentement et dit, comme nous, jeun^ en deux syl-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 107
labcs; et que pent-ôtre dès ce lemps-là existait une
double pronoiicialion : l'une plus récente et plus po-
pulaire i jeûner)^ et l'autre plus archaïque et plus rele-
vée {jeûner). Mais, avant d admellre une telle hypo-
thèse, il faudrait avoir réuni un nombre suffisant de
cas où de pareilles contractions seraient bien établies.
Aussi, en l'absence d'un travail de ce genre, et avant
d'admcllre que le trouvère ait contracté, contre l'u-
sage général, le mot en question, je serais disposé à
lire, quoique ce soit faire une certaine violence à la
construction :
En ot, pour voir, mainte perte sofferte,
Moult jeiiné, et veillié mainte vespre.
Quoi qu'il en soit de cette correction, il demeure
certain que, toutes les fois qu'un vers est boiteux, il y
a une faute de copiste et que l'éditeur est autorisé à le
rectifier, tantôt à l'aide de passages parallèles, ce qui
est le mieux, tantôt à l'aide de conjectures, qui sont
d'autant plus probables qu'elles sont fournies par une
lecture plus élendue des textes et une connaissance
plus exacte des règles de la versification et de la gram-
maire. On peut affirmer que, dans cette masse énorme
de vers que nous possédons, il n'en est pas un de
faux. Il suffit, en noire versification, de consulter l'o-
reille pour reconnaître le rliythme; et l'oreille des
trouvères était parfaitement exercée. La prononcia-
tion qui prévalait, en poésie du moins, ne contractait
rien : plaie se prononçait pla ye; voie se prononçait
vo-ye; il aimoieni se prononçait aimo-ije; Ve féminin
des adjectifs en i, en d, en m, se faisait toujours en*
198 ETYMOLOGIE.
tendre; ïs qui suivait un e muet n'en permettait jamais
l'élision, Le fait est qu'on donnait aux mots tonte leur
amplitude, plus encore que ne fait la prononciation
poétique de notre temps, qui cependant conserve
beaucoup de traces de cet usage et qui tranche par là
avec la prononciation courante. Y avait-il, à l'époque
des trouvères, une aussi grande didérence entre les
deux prononciations? Ce qui me porterait à croire que
non, c'est la sûreté avec laquelle ils construisent leurs
vers.
Mais s'ils ne prenaient jamais de licence avec la mé-
trique, ils en prenaient souvent avec la grammaire.
Pour satisfaire tantôt à la mesure, et tantôt à la rime,
ils violaient les règles de la langue. Aussi faut-il user de
beaucoup de discrétion pour corriger grammaticale-
ment les vers. Cependant, quand on lit un poème de
quelque longueur, môme copié par le plus mauvais
copiste, on ne tarde pas à reconnaître que le nombre
des cas où la règle est observée l'emporte immensé-
ment sur le nombre des cas où elle est mise de côté. 11
eti résulte nécessairement que, là où on la rencontre
méconnue, elle ne l'est que par le fait du copiste, à
part les exemples dans lesquels la mesure ou la rime
s'opposent à la restitution. C'est d'après ces conditions
qu'à mon avis on doit procéder à la correction des
vers.
La règle du sujet et du régime, les deux seuls cas de
la déclinaison latine qui fussent restés dans le vieix
français, est une de celles dont les trouvères se déga-
gent le plus facilement. Pourtant, comme ils l'obser-
vent toutes les fois qu'ils le peuvent (cela se voit à la
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 199
simple lecture), il faut la rétablir où le copiste est visi-
blement seul en cause. Ainsi, p. 51, v. 1105 :
Puisque mon oncle a le camp gnaignié,
mon oncle est le régime; le sujet est nécessaire, et l'on
meiirix mes oncles^ comme plus loin, p. 160, v. 1788;
Morzest mes oncles, parle mien esciant.
Home fait au sujet liom, et au régime home. Cependant
je trouve, p. 122, v. 560 :
Home qui aime est pleins de desverie ;
mais, six vers plus bas, je lis :
Iloms qui bien aime est tresloz enragiez.
C'est donc aussi homs qui bien aime qu'on doit mettre
dans le vers où la règle est violée. Hom et home sont
de ces formes sur lesquelles le nombre intini des exem-
ples ne laisse aucun doute. 11 en est de même de traî-
tre au sujet, et traitor au régime. Pourtant, voici un
cas où traître est employé comme régime d'une pré-
position, p. 51, V. 1901 ,
Car bien Tavez deservi, ce sacliiez
Que por traître certes tenus en iez.
On corrigera cette fau(e en supprimant le que, sup-
pression tout à fait autorisée par l'ancienne synlax(>,
et en lisant por traitor. Dans le passage suivant, p. 177,
v. 545 :
Où es alez, Vivien traitor,
traitor y qui devrait avoir la flexion du sujet, a la flexion
du régime, mais il n'y a aucune tentative à faire; traï-
tory étant à la rime, ne peut être cliangé; c'est une li^
cence qu'a prise le trouvère. Au reste, en examinant
500 ÉTYMOLOGÎB.
ce genre de licences, on vci*ra que les Irouvôrcs met-
tent quelquefois le régime au lieu du sujet, mais rare-
ment le sujet au lieu du régime; c'est qu'ils obéis-
saient dès lors à la tendance que la langue avait à abo-
lir les cas, à laisser tomber le cas sujet et à ne plus se
servir que du cas régime, ce qui s'est finalement ac-
compli dans le français moderne.
Dans quelques circonstances, les solécismes ne sont
qu'apparents, étant dus seulement à des accents mal
placés, qui transforment des féminins en masculins.
Quand on lit, p. 100, v. 1053 :
Sur la chaucié passent Gardone au gué,
on croit à un solécisme, car chaucié ainsi écrit ne
pourrait être qu'au masculin; mais effacez l'accent, il
reste la chaude, féminin alors, comme aujourd'hui la
chaussée. Même faute dans le passage, p. 526, v. 4259:
Que Guiborc iert à chevaus traînée,
Ou en la mer noie et effondrée ;
ce masculin 7ioié ne doit pas être laissé; on retrouve
le féminin et la véritable leçon eu ôtant l'accent et en
lisant noie. Je citerai encore ces vers, p. 416, v. 7665 :
Chauces de fer, blanches com flor de prez,
Li ont chauciés, ne si sont arestez.
11 faut encore effacer l'accent, et chaudes sera au fé-
minin comme il convient. En général, on doit faire
attention à ces participes féminins en ie, afm de ne
pas y mettre un accent qui trouble la grammaire.
11 est hors de doute, maintenant, que la négation
latine non a été représentée dans l'ancien français,
pendant quelque temps, par nen. Ce temps n'a pas
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 20ï
sté fort long, et jien^ dans les texics, est une mar-
i[ne d'anliquité. Comme les manuscrits, \u le système
orthographique d'alors, ne distinguant pas nen, néga-
tion, de ven^ mot composé de deux, pour ne en, il
faut se garder, en mettant l'apostrophe (ce qui est un
service rendu au lecteur), de se méprendre et d'intro-
duire, par la manière d'écrire, le pronom en dans des
phrases où il ne se trouve pas réellement. Ainsi,
p. 11, V. 401, au lieu de
Ainz mes nus clers n*en ot le cuer si large,
lisez :
Ainz mes nus clers nen ot le cuer si large (non habuil);
au lieu de (p. 192, V. 1121):
Ne ge n'en ai ne argent ne or mier,
lisez ;
Ne ge nen ai ne argent ne or mier (pur) ;
au lieu de (p. 524, V. 4169):
Mes de la targe mie n'en i trova,
lisez :
Mes de la targe mie nen i trova ;
enfin, dans le v. 5892, p. 370, l'éditeur a écrit non
pas nen, comme plus haut, mais ne n :
Devant leur brans ne n'a nusgarison;
c'est encore ici la négation nen :
Devant leur brans nen a nusgarison.
Ces remarques minutieuses, qui, constatant la gram-
maire, expliquent les locutions et puritlcnt les textes,
ne sont pas sans utilité pour assurer les fondements
m ETYMOLOGIE.
de notre plus vieille littérature, qui eut une impor-
tance historique dans l'Europe du moyen âge.
Les manquements des copistes ne se bornent pas k
fausser la syntaxe et les vers; ils vont jusqu'à rendre
maint passage inintelligible. C'est le devoir de la cri-
tique d'y remédier par la collation des manuscrits, et,
quand faire ne se peut autrement, par la conjecture.
Le trouvère, comparant son temps à celui de Charle-
magne, dit que les princes ne font plus droit, que les
méchants ont tourné la justice en courtoisie pour l'ar-
gent de corruption qu'ils reçoivent; mais que Dieu,
qui tout gouverne, punira les pervers.
Lors fist Ten droit, mes or nel fet Ton mes i
A cortoisie iont torné li mauves;
Par faus loiers remainent li droit plet.
Dex est preudoms, qui nos gouverne et pest,
Si corn querrons anfer qui est punès,
Les mavès princes dont ne resordront mes.
Ces deux derniers vers ne peuvent se comprendre, la
première personne du pluriel, querrons, ne s'accom-
mode en rien à la construction: M. Jonckbloct, qui a
donné avec beaucoup de soin les variantes de plusieurs
manuscrits, n'en a aucune pour ce passage. Considé-
rant que les mavès princes est au régime, je pense
que enfer est sujet, et, dès lors, je lis en un seul mot
et à la troisième personne du singulier, conquerra^ au
lieu de corn querrons :
Si conquerra anfer qui est punès
Les mavès princes dont ne resordront mes.
C'est-à-dire : Dieu, qui nous gouverne et nous nourrit,
GRAMMAIRE. CORRKCTION DES TEXTES. lOô
est sage, si bien que l'enfer prendra les mauvais
princes, qui n'en ressortironl jamais.
Dans la belle scène au début du Charroi de Nymes^
quand Guillaume, énumérant à Looys les services ren-
dus, lui demande une honoi\ c'est-à-dire un fief,
on lit :
Looys, Sire, dit Guillaumes li bers,
Moult f ai servi par nuit de lastonner,
De veves famés, d'enfanz deseriter.
Mes par mes armes t'ai servi comme bers ;
Si t'ai forni maint fort estor champel,
Dont ge ai mort maint gentil bacheler;
Dont li pechié nVen est el cors entré;
Qui que il fussent, si les ot Dex formés,
Dex penst des âmes, si me le pardonnez.
(P. 74.)
M. Jonckbloet n'a là-dessus aucune variante. Cependanl
le texte ne me parait pas admissible. Comment serait-il
possible que Guillaume, qui est un loyal baron, avouât,
oiant toute la courty pour me servir des expressions de
ce temps, avoir commis, de nuit, des œuvres furlives,
avoir déshérité des veuves et des enfants; lui qui, jus-
tement, quand Louis lui offrira les fiefs de veuves et
d'enfants, se récriera contre de pareils dons, spo-
liation des faibles; lui qui, en rappelant ce qu'il a
fait pour le roi, ne cite que des actes dignes d'un vail-
lant guerrier? Do plus, dans le contexte, on ne se rend
guère compte du vers :
Mes par mes armes t'ai servi comme bers;
cela semble indiquer une opposition entre les services
loyaux de Guillaume et d'autres services moins hono-
rables. Je propose donc de lire :
204 ETYMOLOGÎE.
Moult l'ont servi par nuit de tastoner,
De veves faînes, d'enfanz deseriter;
c'e^t-à-dire : beaucoup t'ont rendu des services que la
nuit a cachés de son ombre et t'ont aidé à déshéri-
ter les veuves et les orphelins.
Ailleurs, p<}ge 116, le captif échappé d'Orange ve-
nant conter à Guillaume les nouvelles qui l'enflamme-
ront d'amour pour dame Orable, le trouvère dit :
Icil dira tîex noveles ancui
A nos barons qui paroler'. de bruit,
Que puis torra Guillaume à anui
Que à déduit de dames nu à nu.
Celte phrase n'a pas de sens; mais, remarquant le que
devant à déduit, on comprend bien vile qu'il s'agit
d'une comparaison entre Yennui que la guerre d'O-
range vaudra à Guillaume et le déduit qui lui en re-
viendra. Cela établi, la correction va de soi; il faut lire
plus au lieu de puis; et le sens est : celui-ci dira, au-
jourd'hui même, à nos barons qui parlent à haute
voix, de telles nouvelles qu'il en résultera pour Guil-
laume plus d'ennui que de déduit. Torra est le futur
du verbe tourner; et comme le troisième vers n'y est
pas, on le lira, toute correction faite :
Que plus torra dant Guillaume à anui*.
Je ne laisserai pas non pms, sans remarque, ce pas-
sage-ci; il s'agit des innombrables païens qui couvrent
le pays et de Vivien qui les brave :
Tant en i ot, li cors Deu les mehaigne
N'i a valée ne tertre ne r«4ontî»isne
■o'
' Dans au nominatif, dant au régime, est. sous une aulj'e former
dom, seigneur, de domimu
GRAMMAIRE. CORRFXTION DES TEXTES 205
Ne soit coverte de celé gent grifaigne.
Blés Viviens, qui un seul ne desdaigne,
Point le cheval...
(P. 198.)
LMîémistiche, Qui an seul ne clesdaigne, ne signifie
rien, ou plutôt a un sens contraire à celui que le con-
texte réclame. L'auteur a voulu dire et a certainement
dit : Vivien, qui n'en redoute pas un seul... On re-
trouvera ridée en lisant.
Mes Viviens, qui d'un seul ne se daigne...
Il y a dans les trouvères un lien commun, à savoir
msq'aàlamerbetée^ locution dont ils se servent pour
exprimer un immense éloignement. Diez en a donné
une bonne explication : dans la légende de saint Bran-
daine, il est dit que la mer fut bietée; et, comme l'ori-
ginal latin porte 7nare coagulatum^ il ne reste pas de
doute sur le sens de cette expression, la mer hetée^
c'est la mer glacée. On expliquera de la môme i'açon
les deux vers suivants qui sont dans la Bataille d'Ales-
chans :
Desoz Pauberc li est li sanc betez.
(V. 715)
et
Del sanc des cors est la terre betée.
(V. 5415.)
B^fe veut dire caillé.
M. Génin, de regrettable mémoire, qui a eu, sui
notre vieille langue, tant d'heureux aperçus mêlés, il
est vrai, de quelques erreurs, a donné une étymologie
du mot hanneton. Suivant lui, la prononciation popu-
Î06 ÉTYMOrOGTE.
Inirc, qui utel7i aspirée, est la bonne. aAntietons^ dit-
(( il, est le diminutif dVnie, formé du latin «/i«s, canard,
« pour quelques rapports de figure qu'on a cru saisir
c< entre l'insecte et l'oiseau •
Anes, mallars, et jars, et unes.
{Rom. du Renard.)
« Duguez, qui fut le maître de français de Henri VIII,
« écrit dans sa grammaire : the hvckly^s, l es annetoiis,
« sans h. duck est un canard en anglais. A la vérité,
« Palsgrave, contemporain de Duguez, range le mot
« hanneton pnrmï ceux qui ont Y h aspirée. Mais Du-
« guez était Français, et Palsgrave était Anglais. Duguez
« enseignait le français usuel, et Palsgrave enseignait
« le français littéraire... L'/i aspirée n'est qu'un caprice
« de gens à qui il plaisait de mettre un mot en relief.
« Vous avez encore en France des localités où l'on pro-
(( nonce hénorme, himmense. Si la mode s'y met, on
« dira quelque jour des hépinards, aussi légitimement
« que l'on dit des hannetons. Et l'Académie l'adop-
« tera ; et ceux qui s'obstineront à dire des épinards
a seront de vieux ridicules. Voilà ce que c'est que l'u-
« sage. » {Récréations philologiques, t. ï, p. 139.) Du-
guez a raison d'écrire sans h les annetons, que nous
disons maintenant cannetons, et dont le nom vient,
en effet, de anas. Mais Palsgrave n'a pas tort de mettre
un h à hanneton. En effet, je le trouve écrit de la sorte
danîï un d(? nos poèmes sur Guillaume d'Orange :
Corsolz lui dist deus moz par contençon :
« Ahi Guillaume, comme as cuer de félon!
« Ne valent mes ti cop un haneton. »
{Li coronemens Looys, v. iC50 )
GT^AMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 207
L7i est donc primitive dans ce mot; et il n'y a aucun
rapprochement à faire entre anueton et hanneton.
Cela donne du poids à la conjecture de M. Diez, qui
suppose, dans hanneton^ un diminutif du mot alle-
mand hahn (un coq), wciden-hahn étant encore un
nom provincial du Jianneton.
J'ai rencontré, dans ces mêmes poèmes, un mot
dont l'étymologie offre de très-grandes difficultés; c'est
complot. 11 n'a pas tout à fait le même sens qu'aujour-
d'hui, et il est pris pour une foule, une presse :
Quant Sarrazin voient mourir Margot,
Plus de vint mille viennent plus que le trot ;
Chascuns portoit ou lance ou javelot ;
Entor Guillaume veïssiez grant complot.
[Bat. d'Aleschans, v. 0053.)
Il n'est pas isolé en la langue de ce temps; car dans Be-
noît, Chronique des ducs de Normandie, II, v. 10499,
je lis :
Cil prent l'espée qui respleir/ ,
Qui plus vaut de cent mars d'argent;
Ariere lurne al bruiseïz
E au très fier comploteïz.
Ce mot paraît évidemment composé; et, en effet, l'an-
glais nous offre le simple plot, qui signifie morceau de
terre, projet, complot. Ce simple, à ma connaissance
du moins (et pour de pareilles assertions, on est obligé
de s'en fier à sa mémoire et à des glossaires jusqu'à
présent trcs-incomplels), n'existe pas dans les textes
d'ancien français que nous avons; mais il n'est pour-
tant pas étranger à noire langue, car plot se lit dans
le Glossaire du centre de la France^ de M. le comte
208 ÉTYMOLOGIE.
Jaubert, avec le sens de chanvre leillé, de billot de bois
et de chantier sur lequel on pose les fuis dans les
caves. JI se trouve aussi avec le sens de billot dans le
Nouveau (jlossaive ge?îevois de Ilumbert. Autant que
mes recherches s'étendent, plot n'est qu'en français et
en anglais; je n'en ai rencontré de trace ni en italien,
ni en espagnol. On y distingue trois significations '.
d° pièce de terre; 2° billot de bois; 5" chanvre teille, à
laquelle se rattache peut-être celle d'assemblage
comme dans co7n-plot^ puis, par dérivation, celle de
plan, d'intrigue. De la première on pourrait rappro-
cher plocUus, mesure de terre, dont du Gange cite un
exemple en un texte italien, de l'an 1319; de la se-
conde, ploda, pièce de bois, cité aussi par du Gange.
Remarquez, dans tous les cas, qu'on ne sait non plus
d'où proviennent ces mots bas-latins. Quant à la troi-
sième, j'avais songé à plocium, étoupe, qui se trouve
dans Isidore. Mais plocium ne donnerait pas facile-
ment plot; et, pour compter sur une pareille dériva-
tion, il faudrait quelques intermédiaires. Je n'insiste
donc pas davantage sur celle hypothèse; et, jusqu'à
plus ample informé, plot icste une énigme étymolo-
gique.
Le roi Gorsolt, celui qui coupa le bout du nez à Guil-
laume, est un géant efl'royahle. Entre les deux yeux,
l'intervalle est large d'un demi-pied, et il a une grant
toise des épaules au brayer. Vapostole de Borne est allé
en mission près des païens pour demander qu'ils se con-
tentent de tout l'or de la ville et qu'ils se rembarquent
sans plus ravager h terre. Il est amené près de Gor-
solt. Celui-ci;
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 200
Vers rnpostoille commence à reoillier;
A voiz escrie : Peliz lioms, tu que quiers?
Jst-ce tes ordres que haus es reoigniez? »
(P. 14, V. 504.)
Ce géant énorme se J3aisse vers le petit homnnie, et lui
demande si c'est en vertu de l'ordre auquel il appar-
tient qu'il est tonsuré au liant de la tête. Mais que si-
gnifie reoUler? Reoillier n'est pas un mot qui ait tout à
fait disparu du langage de la France; il se dit encore
dans le Berry, et M. le comte Jaubert l'a consigné dans
son Glossaire : « Rœillei\ regarder avec curiosité. »
Rœiller, comme l'antique reoillier^ est sans doute
formé de la particule re et de ail ou œil.
A tonte époque, les écrivains ont puisé dans la lan-
gue latine comme dans un fonds commun. Ce fut une
nécessité. La première formation, celle qui fit vérita-
blement le français, ne porta nécessairement que sur
les mots d'un usage habituel; à ceux-là elle mit son
empreinte, et les marqua comme mots de la langue
d'oïl. Cela constituait un vocabulaii^e assez borné;
aussi, quand le langage vulgaire se substitua peu à peu
au latin dans la poésie, dans la chronique, dans l'his-
toire, des lacunes furent senties; et, le latin étant à
portée, on lui emprunta; mais ces mots, introdu^/sde
seconde main, restent rcconnaissables; ils sont /atins
et non français. Il n'y avait pas, dans le vieux français,
de terme qui répondit au latin meretrix. Vivre en
soignentage se disait d'une femme qui vivait avec
un liomme sans être mariée. Dans Raoul de Cambrai
est un passage où sont rassemblés une foule de mots
usuels en pareils cas. Raoul dit à Marcent, maitresse
I. 44
210 ÉTYMOLOGIE.
du comte YLert et mère du bâtard Bernier, en i'in-
iuriant:
Je ne fai rien de putain chamberiere
Qui ait esté corsaus ne maailliere,
A toutes gens communax f^arsoniere.
Au comte Ybert vos vi je soldoiere ..
Et la dame répond :
... Or oi parole fi ère,
Laidengier moi par estrange manière.
Je ne fu onques corsaus ne maailliere.
S'uns gentils homs fist de moi sa maistriere,
Un fil en ai, dont encor sui plus fiere.
Dans cette pénurie d'un mot qui lui convînt, l'auteur
de la Bataille d'Aleschans n'a pas craint de recourir au
latin meretrix :
Et ma seror, la pute meretris,
Par cui je sui si vilment recuillis.
(V. 2890.)
Si ce mot avait passé par la bouche populaire, il se
serait sans doute transformé en mereis, comme impe-
ratrix en empereis; mais, à l'époque où le trouvère
composait, mereïs n'aurait pas été compris; et force
lui fut, comme force nous est, toutes les fois que nous
introduisons un \ocable latin dans la langue, de lui
laisser sa structure latine, qui seule le rend intelligible,
sinon à la foule, du moins aux lettrés.
On sait que quelques-uns des mots qui ont passé du
latin dans le français primitif ont changé d'acception.
Ainsi exilium a donné easil avec la signification, non
de bannissement, mais de ruine, de destruction; ca-
lumniari a donné chalenger avec la signilicatioii, non
GRAMBIÂIRE. CORRECTION DES TEXTES. 211
de calomnier^ mais de défier^ provoquer; et ainsi de
plusieurs autres bien connus. A cette classe j'ajouterai
imperiurrij emp're^ qui a pris le sens d'armée, de force
militaire :
En petit d'ore, en i ot tant d'armez,
Nel porroit diro nus clerstant soit letrez.
Bien vos puis dire, et si est verilez,
Si grant empire ne vit homs qui soit nez,
Corn en cel champ ot le jor assemblez.
{Bat. (VAleschans, v. 5250.)
Et pour qu'on ne croie pas que cet emploi soit quelque
chose de spécial à l'auteur et d'arbitraire, je 'citerai
des vers de la Chanson d'Antioche, où le mot d'empire
est le même :
Des armes aus païens ert li vaus reluisans ;
Et Solimans de Nique o ses Turs maliaisans
S'en issi après eux; Ii empires fu grans;
Cent milliers et cinquante i ot des mescreans.
(I, v. 310.)
En lisant des vers comme ceux-ci :
Dient François : « Or as que bris parlé {parlé en coquin),
« Quant tu ce crois que Mahomet soit Dé; »
on éprouvera certainement, à moins d'une grande ha-
bitude, quelque difficulté à comprendre or as que bris
parlé. C'est qu'en effet le mot qui peut embarrasser a
deux formes très-différentes, suivant qu'il est sujet ou
régime : bris dans le premier cas; bricon dans le se-
cond. Les mots de ce genre dérivent d'un substantif latin
en 0, onis; latro, 1ère, latronem, larron; brico, bris,
bricouemj bricon. Brico ne figure pas dans le Glossaire
de du Cange; on ne le trouve donc en aucun des textes
212 ÊTYMOLOGTE.
qui nous sont parvenus; pourtant il appai tient trcs-
cerlaincment au bas laliti, c'cst-à-diie à ce lalin de
transition d où le français est né. Il a bien fallu (ju'à
un certain moment il ait existé dans la latinité le mot
6nco, décliné comme un substantif latin, avec l'accent
sur bri au nominatif, et l'accent sur co à l'accusatif,
pour qu' il en soit ne, en français, bris au sujet et
bricon au régime. Le provençal a aussi bris et bricon
employés comme fait le vieux français. La conservation
d'un cas sujet et d'un cas régime est ce qui distingue
le plus la langue d'oc et celle d'oïl des autres langues
romanes.
Reculer les origines de la poésie narrative en fran-
çais jusqu'au onzième siècle est un résultat légitime
oblerm parla critique, puisqu'on fait voir, pour la
geste de Guillaume d'Orange, qu'elle était en pleine
popularité dès les premières années du douzième.
C'est encore dans les premières années de ce siècle
que des jongleurs chantaient la geste de Guillaume
Longue-Epée, fds de Rollon, le premier duc de Nor-
mandie. AVace dit dans son roman de RoUy 1, 106 :
A jugleors oï en m'effance chanter
Que VViilames...
L'enfance de Wace, qui était déjà clerc lisant sous
Henri P" d'Angleterre, mort en 1135, appartient aux
commencements du douzième siècle; et, comme pour
Guillaume d'Orange, une poésie populaire et chantée
par les jongleurs dès ce temns-là remonte sans con-
teste â des débuts plus anciens. Au reste, nous avons
un témoignage qui nous apprend que deux cents ans
GRAMMAIHE. CORRECTION DES TEXTES. 213
auparavant il s'était fait des vers en lonp^ne française,
en langue d'oïl. Rollon, à la lete de ses Normands, ra-
vageait la France; il assiégeait Char'lres; l'évéque appela
à son secours les Français, les Bourguignons et les
Poilevins; avant Farrivce de ces dernieis, une san-
glante bataille fut livrée, où les Normands eurent le
dessous; RoUon s'enfuit avec uneporlion de son armée;
le reste demeura enveloppé. Arrive le comte Ebles avec
les Poitevins ; mais, dans la nuit, les Normands cernés
font une sortie, mettent en déroute leurs ennemis, et
s'échappent. Le comte Ebles, dans la terreur et les té-
nèbres, alla se cacher chez un foulon.
Repuns e cucez e nnu lez
Se fu la nuil queus Ebiilun,
Ceo Iruis lisant, chez un tulun;
Tant i eslut espoenlez,
Que li quens lu quis e Irovez.
Blult par en fu puis lut le meis
Estrange eschar entre Franceis;
Vers en firent e eslraboz.
Ci out assez de vilains moz.
(Denoit, Ckron. de Norm., 2, 5904.)
Il est dommage que nous ne possédions pas cet
échantillon de la langue d'oïl dans le passage du neu-
vième au dixième siècle. Une maie chamon, comme
disent nos trouvères, fut chantée du comle Ebles, maie
chanson (juc Roland à Roncevaux craignait plus que
la muUilnde des Sarrasins. Quand dans la première
croisade Etienne donne le conseil d'une lâche retraite»
un chevalier, Olivier de Jusi, s'écrie :
Seigneur, entendes moi, franc chevalier vaillant';
Encor sont lot enliei- iiostre escu flamboiant.
114 ÉTYMOLOGIE.
Ne ne somes pUiié deriere ne devant,
Ne sont pas desmaillé no haubert jaseraiit.
Se à Tost Dame Dieu en alomes fuiant,
Anqui nous gaberont Baivier et Alamant.
Alons les Turs ferir, el non Dieu le poissant.
[Chans. d'Antioche, II, 31.)
C'est une peinture fidèle des mœurs et des sentiments.
La geste^ la maie chanson, les jongleurs; tout cela est
étroitement lié aux anciens temps de 1? vio ^^lulale
I
GRAMMAIRE CORRECTION DES TEXTES 215
11
Sommaire du onzième AUTtchE. [Journal des Savants, iuln iS57.) — Opi-
nion de M. Miitzner sur la possibilité et la nécessité de corriger les
vieux textes en langue d'oïl, là oiî ils sont défectueux. En général, on
peut dire que, sauf quelques locutions encore inexpliquées, le texte,
là où il est inintelligible, est corrompu. Citation et explication, strophe
par strophe, d'une chanson d'un croisé partant pour la guerre sainte.
Ramaint, troisième personne du présent du subjonctif de ramener.
Assis signifie assiégé. Ombrage veut dire obscur, ténébreux. Oiseuse
signifie oisiveté. Il ne muet 'pas de..., locution expliquée. Discussion
du verbe escueillir. Fol large signifie prodigue. Saouler est de trois
syllabes. Tourt, troisième personne du présent ou subjonctif de tour-
ner. Auwïer, heureuse conjecture de M. Malzner. Correction d'un pas-
sage du roman de Renart, due à M. Miitzner. Discussion de différents
passages. De l'adjectif rfoz/a;. Loiaus amours. Li oel, les yeux. Resti-
tution de quelques vers faux. Le vers de dix syllabes avait quatre
formes. Discussion de trois passages corrompus.
Dans le dernier article je m'occupais d'un Hollan-
dais, M. Jonckbloet, qui vient de publier cinq chan-
sons de geste inédiles; aujourd'hui j'ai à parler d'un
Allemand, M. Màtzner, qui consacre aussi ses soins et
son érudition aux monuments de notre vieille langue.
Lui ne s'est pas donné pour tâche de mettre au jour
des ouvrages encore manuscrits; il a reproduit un
certain nombre de petites pièces de vers, imprimées,
la plupart, dans le Romwart d'Adelbert Keller; mais il
s'est proposé de corriger, d'épurer, d'expliquer les
textes suivant les régies de la critique. Je ne puis
mieux faire que de le laisser parler lui-môme, en tra-
duisant quelques passages de sa préface.
216 ETYMOLOGir;,
« La tentative de traiter critiquement ces poésies ne
peut se justifier que par elle-même. Ceux-là sauront
en apprécier la difne^ilté qui réfléchiront qu'il s'agit
d'une langue qui n'estj'dmais arrivée aune ortliogiaplie
généralement fixée, une langue où le son et la lettre
demeurèrent perpétuellement en lutte, et qui n'a pas
davantage établi des principes assui'és pour la flexion
et la dérivation de ses mots. Outre la nuance indivi-
duelle qui, pour l'orthographe et la flexion, se montre
dans chaque manuscrit de vieux français, ces monu-
ments littéraires portent aussi la couleur de la pro-
vince dans laquelle ils ont été copiés. Si l'on ajoute
l'ignorance et 1 inattention de certains copistes, on ne
s'étonnera pas de trouver ici. parfois, dans les maté-
riaux, objet de l'interprétation critique, une confusion
singulière qui se joue d'une rectification générale et
systématique. Déterminer le sens de ces débris poé-
tiques est étroitement lié avec le travail critique qui
les corrige; cela est évident : aussi y a-t-il lieu de
s'étonner delà reproduction, d'ailleurs estimable, de
tant de manuscrits inintelligibles dans bien des en-
droits et pourtant publiés avec un sang-froid qui sem-
ble les supposer intelligibles sans difficulté pour le
lecteur. Il ne manque pas, non plus, de traductions en
français moderne qui attiibuenl aux mots tantôt une
sigtnfication, tantôt une autre, avec un arbitraire ma-
nifeste, et qui assignent, sans hésiter, une idée à des
formes de mots dépourvues de tout sens. Je me suis
efforcé, avec un soin consciencieux, aussi bien de res-
tituer que d'interpréter. Toutefois l'erreur gît pi es de
la vérité; ceux qui apprennent le savent mieux que
I
GR\iiniÂTRE. courfxtion des textes. 217
ceux qui n'ont plus rien à apprendre; et c*est d'ett^ai
aussi que j'espère de l'indulgence pour les cas où je
me serai fourvoyé. »
M. i^Iàlzner signale, avec toute raison, rinciirie qui
ne fiût aucune distinction entre les passages intelli-
gibles et les passages inintelligibles. Du moins, les
premiers éditeurs qui publiaient les textes grecs mar-
quaient d'un astérisque les endroits qui, altérés, atten-
daient la main du critique. Cette incurie a tenu, sans
doute, à la croyance générale où l'on fut d'abord que
nulle règle ne présidait à ces vieilles écritures, et que
là où l'on n'y entendait rien elles ne valaient pas
moins que là où l'on y enlendait quelque cliose. Au-
jourd'hui elle ne serait plus excusable; il ne faut pas
présenter ce qui ne se comprend pas de la môme ma-
nière que ce qui se comprend; et l'on peut ôlre sûr
que, sauf quelques mots et locutions correctes mais
encore obscures ou inexpliquées, les phrases qui n'of-
frent aucun sens sont corrompues. On est donc, je le
répète avec M. Màtzner, autorisé à corriger; et je suis
satisfait de l'avoir avec moi pour soutien d'une thèse
que plus d'une fois j'ai mise en avant. Souvent les
copistes ne comprenaient rien, bien que ce fût en
langue vulgaire, à ce qu'ils copiaient, soit qu'ils fus-
sent tout à fait ignorants, soit que le texte qu'ils avaient
sous les yeux fût diflicilement lisible; et dès lors les
fautes, les barbarismes, les non-sens se trG.:vent accu,
mules. Que dira-t-on du copiste qui a écrit cctj s
Et s'eles font par mal conseil folage,
Elais keilz gens menasces lor feront?
Évidemment, il n'a pas su lire son exemplaire; ce sont
2Î8 ÈTYMOLOGIE.
des lettres réunies, non des mots: toist stns en a fui
il faut restituer, et la tâche serait difticile et bien con»
jecturale, si, en ce cas particulier, on n'avait pas d'au-
tres manuscrits qui fournissent la bonne leçon.
Cette bonne leçon, je la donne avec la strophe à
laquelle elle appartient. Du reste, il auîait été dom-
mage que la pièce tout entière ne nous fut pas parve-
nue dans un meilleur texte; car c'est une belle com-
position, toute pleine des sentiments chevaleresques.
Je la cite, afin que l'on voie ce qu'est notre vieille
langue bien écrite et bien maniée. Qucnes de Béthune,
qui prit part à la célèbre croisade détournée de son
but vers Constantinople, en est l'auteur. Il gémit de
son départ, qui le sépare de ses amours: mais il suit
la voix de Dieu qui l'appelle aux lointains périls, et
il excite tous les cœurs vaillants à prendre la croix.
Ahi, amours, corn dure départie
Me convendra faire de la meillor
Qui onques lu amée ne servie!
Dieu me ramaint à li par sa douçor,
Si vraiement que m'en part à dolor!
Las, qu'ai-je dit? jà ne m'en part je mie;
Se li cors va servir nostre seignor,
Li cuers remaint del tout en sa baillie.
Queues partait pour la croisade. Le lyrisme de ces
temps, qui opposait si souvent la dame et le devoir,
le corps et le cœur, trouve ici, dans la réalité des
choses, un appui qui ôle à ce début toute apparence
de recherche et de langueur. Quelques-uns de ceux
qui ont édité cette pièce se sont mépris sur le sens du
vers Dieu me ramaint...^ ne s'apercevant pas qu'^ ra-
maint est au subjonctif, et mettant : Dieu m'atlire si
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 219
bien à lui. Le sens est : puisse Dieu me ramener à elle^
aussi vrai que je m'éloigne avec douleur! M. Mâlzner ne
s'y est pas trompé. La strophe suivante expose ce que
doit le chrétien, et ce qu'espère le chevalier.
Pour li m'en vois souspirant en Surie;
Car nus ne doit faillir son creator;
Qui li faudra à cest besoin d'aïe,
Sachiés que il li faudra à greignor.
Si sachent bien li grant et li menor
Que là doit on faire chevalerie
Où on conquiert paradis et honor,
Et los et pris et Tamour de s'amie.
Le mouvement de cette strophe est vif, et la phrase
bien jetée. Dieu a besoin de notre aide; ne lui faillons
pas, sinon, il nous faudra au suprême besoin. Ce vers
a été retourné d'une façon piquante contre Quenes de
Bétlmne par Hues d'Oisi, qui, lui reprochant d'êtro
revenu de la croisade, dit :
Quant Diex verra que ses besoins est grans,
11 lui faudra, car il li a failli.
La strophe suivante fait honte (et c'est ce qui avail
irrité Hues d'Oisi) à tous ceux qui ne prendront pas la
croix et resteront chez eux.
Diex est assis en son saint héritage;
Or i parra se cil le secorront
' Que il jeta de la prison ombrage,
Quant il fu mors en la croix que Turc ont.
Sachiés, cil sont trop boni qui n'iront,
S'il n'ont poverte ou viellece ou malagej
Et cil qui sain et jone et riche sont
Ne pueent pas demeurer sans hontage.
Il ne faut pas prendre assis avec le sens que nous lui
donnons uniquement aujourd'hui. Il avait aussi celui
220 ÉTYMOLOGIE.
d'assieflé; et M. Màtzner a cité quelques passnpfcs d'au-
tres aulciirs qui viennent en confirmation. Il (ait voir
aussi (jue ombrage csi un adjectif signifiant obscur; ce
mot vient en effet d'umbraticus^ dont il a le sens.
Tous li clergiés oL \i hoinedVage
Qui en atimosne et en bienfais ineinront,
l'nrliroiil luit à c.osl pèlerinage,
El les daines qui chastement vivront,
Se loiaulé font à ceus qui iront ;
Et s'eles font par mal conseil folage,
A lasches cens mauvaises le feront;
Car tuit li bon s'en vont en cest voiage.
C'est, comme on voit, au septième vers de cette
stroplie que se rapporte la ligne informe qu'un copiste
nous a transmise : ainsi lue, à l'aide de meilleurs ma-
nuscrits, elle n'olfie aucune difficulté. M. Malzner
avertit de ne pas attribuer à meinront le sens de de-
meurer chez soi, en France; ce verbe doit être construit
avec aumosne et bienfais^ et, pris figurémenl, il se dit
d'un état moral : manoir en torment^ en espoir, en
loialté. Aumosne au singulier signifie la pratique
de l'aumône, et bienfais ou biens fais veut dire non
pas, comme aujourd'hui, un acte de généiosité à
l'égard d'un autre, mais, en général, toute bonne
action.
Diex ! tant avons esté preu par oiseuse;
Or verra on qui à certes iert pieus;
S'irons vengier la houle dohtreuse
Dont chascuns doit eslre iiiés et honîeus,
Quant à nos tens est perdus li saint lieus,
Où Diex por nous solïri mort angoisseuse.
S'or i laissons nos ennemis mortieus,
A tous jours mais iert no vie honteuse.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. i'21
Oiseuse esl im adjectiC fcminin pris substantivement,
et qui signifie oisiveté; par oiseuse est ici l'opposé de
à certes : nous avons si longtemps été preux de loisir;
ai.joui'd'hui Ton verra qui sera pieux de fait. Le texte
porte y.ostre vie honteuse; mais cela ne peut rester: le
vers n'y serait pas, ïh de honteuse étant aspirée. Mais
la correcMon est facile : au lieu de la forme nostre,
vostre^ il suffit de prendre la forme accourcie, mais
non moins usitée, no, vo^ qui sert pour les deux
genres.
M. Matzner n'a épargné aucune peine pour déter-
miner le sens des passages difficiles ou altérés; et je
puis dire qu'il y a réussi d'une manière excellente.
Son travail, purement critique, a naturellement suscité
de ma part un examen de môme nature; à mon tour,
j*ai pris la loupe, j'ai considéré les mots, les sens, les
aulorités; et mon approbation, autant qu'elle peut
valoir, a été acquise, dans la plupart des cas, aux
interprétations qu'il donne. En quelques passages seu-
lement, j'ai trouvé ses restitutions insuFfisanles, et
j'en propose d'autres; en quelques endroits encore, il
ne m'a pas paru assez sévère sur les règles de la versi-
fication. Mais, en somme, j'ai été frappé de cette con-
naissance si précise, chez un étranger, de notre ancien
idiome; il l'a certainement beaucoup étudié, pour le
savoir aussi bien ; j'ajouterai que M. Màlzner a été sou-
tenu par la vaste lecture qu'il possède de la vieille
poésie provençale, ilalienne, allemande. Rien n'éveillé
mieux l'esprit et ne le met plus à l'abri des surprises
que d'être maître d'un champ étendu de compa-
^ raison.
i
222 ÉTYMOLOGTE.
Entrons dans le détail. Des renmarqiies de ce genre
peuvent servir à d'aulres, soit directenrient, soit comme
exemple. Adam le Bossu commence ainsi une de ses
chansons (p. 23) :
Il ne muet pas de sens celui qui plaint
Paine et travail qui li ert avantaje.
Que signifie cette locution : il ne muet pas de sens
celui...? D'abord il faut se garder d'une méprise à la-
quelle le français moderne induirait si on n'y faisait
attention; ce serait de prendre celui pour un sujet;
celui est, dans le vieux français, un régime, et ici un
régime indirect; mouvoir est donc un verbe neutre
employé en ancien français et en provençal avec le
régime indirect de la personne; par exemple, en fran-
çais : et dont li muet et dont li vient? et, en provençal :
de cor li movia. Le mot à mot de cette locution est
donc : il ne vient pas de sens à celui c'est-à-dire
celui-là est insensé qui
Richard de Fournival (p. 25) a ces deux vers-ci ;
Cil fait que faus qui son cheval eskeut,
Quant il n'a frain dont le puist arrester.
On en comprend facilement le sens : celui-là fait que
fou (je me sers de cette locution archaïque, mais que
la Fontainenous a conservée) qui lance son cheval, quand
il n'a pas de frein dont il le puisse arrêter. Néanmoins
on désire entrer de plus près dans le sens du verbe
eskeut. M. Màtzner s'est chargé de nous l'expliquer. Il
cite celte phrase de Froissart, qui dit, en parlant
d'un cheval : et prit son mors aux dens par telle ma-
niere quil sescueillit; et ces vers de Renart le noi vel :
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 223
Qucml Harouge voit que s^en va, Elle seskleut, apriès
ala; double passage où sescueïllir veut dire s en aller.
Cela suffit pour faire admettre sans diftîculléun verbe
transitif, escueillir, qui signifie lancer. Aux exemples
de M. Màtzner j'ajouterai un exemple du substantif
escueïl, avec le sens précis d'élan:
Prist son escueil, si s'est évertuez,
Vingt et cinq piez est sailliz mesurez.
[Bat. d'Aleschans, v. 5618.)
On ne confondra pas cet escueil-ci, qui vient de excol-
îigere, avec escueil, français moderne écueil, italien
scoglio, qui vient de scopulus.
Le Romwart de Keller renferme une pièce (repro-
duite dans le recueil de M. Màtzner, p. 23), où on lit :
A follarge ne porroit fin souner
Quanque fors quist ne quanque molin meut.
Le premier vers est inintelligible. M. Màtzner va nous
l'expliquer. D'abord il décompose follarge en deux
moU, fol large, et fait voir que cette locution signifie
prodigue, comme folle largesse signifie prodigalité.
Puis, guidé par le sens, et, je crois, par une bonne
conjecture, à fin souner il substitue faim soûler^ de
sorte que le tout devient :
A fol large ne porroit faim soûler
Quanque fors quist ne quanque molin meut.
C'est-à-dire : tout ce qui se cuit au four et se moût au
moulin ne pourrait rassasier la faim d'un prodigue. A la
vérité, soûler est, dans l'ancien français, saouler., de
trois syllabes; M. Màtzner le remarque lui-même; mais
il cite un passage du Théâtre français, de Monhnaerqué,
224 ÉTBIOLOGIE.
p. 583, OÙ soukr est dissyllabe. Malgré cet exemple,
j'ai bien de la peine à admettre la conlraclion pour un
lexle qui appartient en plein au treizième siècle,, et qui
provient d'un trouvère lettre; et je préférerais chan-
ger porroit en puet^ de cette façon:
A fui large ne puet faim saouler.
M. Matzner a étudié ligne à ligne son texte, et les
petites choses ne lui ont pas échappé. Ainsi dans ceS
\ers (p. 2i) :
Cil qui d'amour essauchier ne se faint,
Ne puel avoir en li servir damaje;
Qui bien la sert, cis biens fais it remaint,
Que mal droit est'ni'il li court à honlage;
il a bien vu que court était une mauvaise lecture, et
qu'il fallait toiirt, c'est-à-dire tourne, troisième per-
sonne du singulier, subjonctif présent. Les exemples
ne lui ont pas manqué pour jusliller sa correction :
Tourt à folie et à savoir,
Vous aiderai quoi qu'en avirgne.
(31oubkes, Chronique, \. 2804G.)
Chose qui me iourt à mérite.
(Montmerqué, Th. fr., p. 500.)
Je me plais à donner des preuves de la sagacité de
M. Matzner :
Sire, encor soit tiex vos dis,
El pensez, si faites lan wier;
On ne se puet de vous gailier ;
Je suis tous fis,
Que de lonc pue yave traire
Vous voi pour plus bt 1 airaire
Celui que volez engingnier.
(P. 79.)
GRAMMAIRE. C0RR:^CTI0N DES TEXTES. 225
Ces deux mois lan wïer ne sont pas de la langue fran-
çaise; le copiste s'est trompé. Au reste, le sens du
couplet, sauf l'endroit altéré, est : Quelles que soient
vos pciroLs^ vous pensez autrement; on ne se peut (jar-
cler de vous; je vous vois, jeu suis sw\ tirer de l'eau
d'un puits profond pour mieux attirer celui que vous\
voulez engifjnier. C'est guidé par ce contexte que
M. Malzner propose de lire lauivier, aqnarius. La con-
jecture est très-ingénieuse; elle me paraît tout à fait
probable; car elle cadre parfaitement avec l'image
employée par le trouvère pour peindre l'homme qui
tend un piège. On peut dire, en changeant le pro-
verbe, qu'une bonne correction n'est jamais perdue.
M. Malzner a trouvé aussitôt emploi de la sienne. 11 y
a, dans le Renart (t. IV, p. iOO), cette épopée sati-
rique qui aurait tant besoin d'être revue par la criti-
que, trois vers fort corrompus et tout à lait inintelli-
gibles :
Dont je vos ai conté ce hiii,
Cornent de louch puis a sa chief
L'iauve dont est venus à chief.
Dans ces lignes dépourvues de sens, M. Malzner a re-
connu un passage parallèle à celui dont il venait de
donner l'interprétation; et il faut lire avec toute sû-
reté :
Don t je vos ai conté ce hui,
Cornent de lunch puis a sachié
L'iauve dont est venus à chief.
Ce qui veut dire : Donc je vous ai conté aujourdliui
comment il a tlrédupuiis profond leau dont il est venu
à bout.
226 ÉTYMOLOGIE.
Repassant après lui sur des textes qu'il a épurés et
expliqués, naturdïcment je rencontre quelques aspé-
rités, quelques taches qui ne sont devenues facilement
visibles qu'après et par son travail. Un trouvère dit
(p. 49) : f espère merci depuis si longtemps qu'une telle
'peine (il s'agit de la peine d'annour) me doit sembler
digne d'être souhaitée :
Car j'espoire merci, si lonc tans a,
Que tel paine me doit sanler souhais.
M. Màtzner a changé souhais en soûlais^ inutilement,
à mon gré; car le texte des manuscrits se comprend;
souhait est un mot de ces temps-là. D'ailleurs, écrire
soûlais pour soûlas n'est pas permis ici; le trouvère
est d'Amiens, le texte est picard, et la transformation
de Va en ai ne se fait que dans les dialectes de la Lor-
raine ou avoisinant la Lorraine. De môme j'aimerais
mieux que M. I\làtzner eût laissé guier,nu lieu de le
remplacer par guigner^ dans ces deux vers (p. 21) :
Et mol t de fois i fait mes cuers guier
Mes iex ki n'en pueent soufrir le fais.
Guier ^ en français moderne guider, est le mot propre;
je ne sais pas si on pourrait fournir un exemple de
guigner dans les poésies de cet âge et de cette nature.
Parfois mon dissentiment porte sur quelques règles
de grammaire. Ainsi un trouvère dit en parlant de sa
dame:
Tort a, se je dire Tosoie,
' Qui mes complains ne voust aine escouter-
Car mais ne cuit que veoir doie
Honn]m taniraiiit de fm Guer sans fausser
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 227
îlom est toujours un sujet et jamais un régime ; c'est
seulement dans des textes incorrects et mal écrits (et
encore à de très-rares intervalles) qu'on rencontre une
pareille confusion. Elle n'est pas admissible dans des
poésies aussi soignées que celles-ci. Je corrigerais
donc :
Home qui tant Taint de cuer sans fausser.
Je supprime fin^ me réglant sur cet exemple qui est
plus loin, p. 29, v. 23 :
Car s*on pooit toudis aperchevoir
Li quel aiment de cuer sans décevoir.
La règle des adjectifs, comme celle du sujet et du
régime, manque en un cas où elle aurait pu, je crois,
être suivie. J'en sais tant, dit le trouvère en parlant
des dames, qui, au premier abord, sont douces et de
rire attrayant, jusquà ce que soit pris le captif, qui dès
lors a un maître pour jamais.
Tant en sai qu'à Tacointier
Sont douches, d'atraians ris,
Tant que li caitis est pris,
Qui tous jours puis est en dangier.
(P. 74.)
Les adjectifs qui dérivent des adjectifs latins à môme
terminaison pour le masculin et le féminin, n'ont, on
le sait, non plus qu'une terminaison pour les deux
genres dans le vieux français. A la vérité, il y a des
irrégularités, et doux est un adjectif qui en présente
souvent. Pourtant, comme un des manuscrits de
M. Màtzner donne le vers ainsi :
Sont douz et d'atreant ris,
228 ÉT\MOLOCIE.
il fallait prendre cette leçon; c'est cerlaincment la
vraie, car la tendance des copi<^tes a été de détruire
ces formes féminines, semblables au masculin, qui de-
vinrent peu à peu des arcbuïsmes. Je n'ai pas besoin
ile remarquer que atreant n'est qu'une ortliograpbe
différente d^alraiant. C'est encore de grammaire qu'il
s'agit dans les exemples suivants :
Ainsi me font loiaus amours pnrlcr;
(P. 27.)
el
Et alegier mon mal d'un doue penser
Que par amours fait à moi présenter
Li oel du cuer, quant jou le puis veïr.
(P. 48.)
Dans le premier cas, il faut fait au lieu de font, et dans
le second, inversement, font au lieu de fait. Loiaus
amours est un sujet singulier, comme un peu plus
loin :
Et puis qu'ainsi m'a mis en vo baillie
Loiaus amour, qui bien en a pooir...
(I\ 29.)
Au reste, il n'y a pas besoin d'exemple pour une chose
si connue : loial, venant de legalis, a, au masculin et
au féminin, pour le sujet singulier et le régime plu-
riel, loiaus, pour le régime singulier et le suj«;t pluriel
loiaL Mais le copiste, mal familiarisé avec une gram-
maire qui vieillissait, a pris loiaus amours pour un
plui'iel (.t mis au pluriel le verbe font. Li oel a été lob-
jet d'une erreur du même genre; c'est un sujet plu-
GRAMMAIRE. CORRECTIOIN DES TEXTES. 229
ricl, le sujet singulier est U iex; il fallait donc mettre
le verbe au pluriel et dire :
Que par amours font à moi présenter...
Après les règles de la grammaire, celles de la vcrsi-
licalion. Restituer les vers faux n'est pas moins de
rolfice du critiijue que rétablir le texte et déterminer
le sens, d'autant plus que ces trois choses s'aident
souvent l'une l'autre. De ces vers :
Vers moi qui riens ne demant par hausage
Et qui sui tous voslrc à irelage,
(P. U.)
le second manque d'une syllabe. La restitution est
très- facile : il suffit de lire vostres^ au sujet avec une
6' comme tous. Dans la môme page, une syllabe man-
que aussi au vers :
Mon cuer qui vous a fait lige liomage.
Lisez :
Mon cuer qui si vous a fait lige homage,
en ajoutant une de ces particules qu'aime le vieux
français, et qui donnent tantôt une ceitaine grâce, tan-
tôt une certaine force à la phrase. Dans une pièce où
de petits vers de trois syllabes sont entremêlés avec
les vers de dix, le trouvère dit en s'adressant à la
vierge Marie (p. CG) :
Rivière en oui s'esnelie et escure
Cis ors siècles souillés de vauilé,..,
Aquilé
Le treû de uioilalilé.
230 ÉTYMOLOGIE.
M. Mâtzner a bien vu que dans le quatrième vers le
sens n'était pas complet, et il a ajouté avez, impri-
mant
Avez le treû de mortalité.
Dans ses notes il reconnaît que la césure est fautive,
mais il s'excuse en disant qu'elle ne pourrait pas être
améliorée par l'insertion d'un mot dissyllabique dans
un autre endroit du vers. En effet, cette insertion ne
suffisait pas, et il fallait changer les articles de place :
Avez treû de la mortalité.
Il y a, page 21 , un passage altéré et difficile à com-
prendre que M. 31àtzner a très-bien compris et resti-
tué. Le trouvère dit qu'il n'ose pas plus regarder sa
maîtresse en face que l'enfant qui a commis un mé-
fait n'ose regarder son maître; mais qu'il la craint bien
plus que ne craint son maître l'enfant en faute.
M. Màtzner a imprimé :
Car ne Tes pas plainement aviser,
Ne que fait son maistre Tenfes mesfais ;
Mais plus m'esluet ma maistresse douter
Que ne fait Tenfes son maistre mesfais.
Je ne rapporte pas, voulant abréger, la leçon informe
du manuscrit d'où M. Màtzner a tiré son excellente
correction. Le sens est éclairci, le texte est réparé, et
je n'ajouterais rien si je ne remarquais un vice dans
le second vers. Ce vers, tel qu'il est là, ne peut être
ramené à aucune des formes connues des vers de dix
syllabes. Les formes en sont au nombre de quatre :
1" celle des gestes, où l'hémistiche à la quatrième syl-
labe peut être suivi d'une voyelle muette qui ne compte
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 231
pas, 2*^ celle des chansons, où cette voyelle muette en
surplus n'est jamais admise; 3*» celle où l'hémistiche
est à la sixième syllabe; et 4° celle où il suffit que la
quatrième syllabe soit accentuée, sans qu'il soit besoin
qu'elle termine un mot; par exemple, dans le recueil
môme de M. Mâtzner :
Cascune dame le doit regarder,
(P. 35.).
et
Ele n'i garde ricour ne paraje.
(P. 60.)
Cette forme est identique à l'une de celles de l'hendé-
casyllabe italien. Gela établi, la correction du vers que
je critique se présente de soi; il faut lire :
Ne que son maistre fait Tenfes mesfais.
Ce sera la forme de l'hendécasyllabe italien. Je ne suis
pas non plus content du quatrième vers, où enfes et
mes fais sont séparé^ d'une manière malheureuse, et
je voudrais lire :
Que son maistre ne fait l'entes mesfais.
Ce sera un vers avec un g à l'hémistiche, ce qui se voit
dans les chansons.
Le manuscrit porte enfe; M. Mâtzner a ajouté Y s, signe
du sujet. Cela est inutile. Il est vrai qu'on trouve sou-
vent ainsi écrits les noms de cette espèce, lï liomsy H
lerres^ li sïres; mais les textes anciens et corrects ne
mettent pas d'ordinaire cette s, le sujet étant assez
marqué par la forme même du mot sans Y s caractéris-
tique; ce n'est que plus tard et en obéissant à une
232 ETYMOLOGIE.
sorte de régularité grammaticale que beaucoup de co-
pistes y ont adjoint une s sur le modèle des autres
substantifs ^
II me reste à discuter trois passages pour la restitu-
tion desquels je ne suis pas d'accord avec M. Matzner.
!ls sont fort difficiles et méritent qu'on s'y arrête.
Une chanson (p. 49), commence ainsi ;
Puisque chanters onkes nul houme aida,
N'est mie drois que j'en soie ore en pais;
Car g'espoire merci, si lonc tans a,
Que tel paine me doit sembler souhais.
M. Màtzncr corrige le premier vers en
Puisque chanters onkes nul hom ne aida...
et traduit : Comme cLmter ne fut jamais secourahîe à
un homme, il nest pas juste que je (jarde pour cela le si»
lence; c'est-à-dire : Bien que les vers n aient jamais dé-
livré de la souffrance, cependant il faut que je chante.
D'abord, je ne puis accepter hom en correction; hom,
on le sait, n'est pas un régime; faire une restitution aux
dépens de la grammaire usuelle n'est jamais licite. Je
laisse donc le texte tel qu'il est; mais, remarquant que
nul, dans l'ancien français, n'a point, sans la particule
ne, une valeur négative, et qu'il répond seulement à
aucu)},]Q, traduis : P//is<///e chanter fut parfois secou-
rahîe, il est bien droit que je ne me taise pas, car je s-
* M. Miitzncr, dans un glossaire qu'il a mis à la suite de son recueil,
tire, lout en remarquant que le mol est disyliabiquc, eûr, Irançais
moderne heur, lieureux, de liora. Cela est impossible, iwra ne pouvant
donner qu'un monosyllabe pour la syliale ho; lélymologie est angu^
riiiin ; elle est trop bien établie pour que je ne ci'oie pas à quelque
iaule de l'imprimeur.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 233
père merci depuis si longtemps quune telle peine me
doit sembler ce que je souhaite. Cependant il reste en-
core du nuage sur rinterprclalion. Ce qui suit est plus
sûr.
Adam le Bossu (p. 24), se plaignant de la rigueur
de sa dame, dit :
N'est pas petis li maus qui me destraint;
Mon laint Viaire entrai à ces mougnage.
Par vo cuer l'ai, dame, quant il ne Iraint
Vers moi qui riens ne demanl par hausage.
Le second vers est absolument inintelligible. M. Matz-
ner ne s'est pas rebuté; et, changeant ces en cest et
mettant une virgule après viaire., il lit :
Mon taint viaire, entrai en cest mougnage...
Ce qu'il interprète ainsi, considérant entrai en ces
mougnage comme une parenlhèsc : Si mon visage est
pûH^ je Vai ainsi^ étant entré en cette confrérie (des ma-
lades d'amour), par votre cœur qui ne veut pas se lais-
ser fléchir. La correction doit être conçue tout autre-
ment : il ne faut pas changer ces en cest; mais, le chan-
geant en tes et le rapprochant de mougnage., il faut lire
tesmoujnage ou tesmoiignage; puis, continuant, on di-
visera entrai en deux mois : en trai, du verbe traire^
de sorte que le vers deviendra
Mon taint viaire en trai en tesmongnage ;
et le tout se traduira : Kest pas petit le mal qui m*é'
irebd; j'en prends à témoignage mon visage pâli; je lai
ainsi par votre cœur inexorable pour moi qui ne demande
1 ien avec témérité.
254 ÉTYMOLOGIE.
Richard de Fournivaî, déplorant l'aveuglement d'un
cœur qui se livre tout entier, dit (p. 23) :
Et cuers est tiex qu il s'i met duqel heut ;
Quand il li plaist, rien ne Ten puet ester.
Le cmir est tel., c'est-à-dire fou (qui est dans le vers
précédent). M. Màtzner, trouvant que duqel heutn^-
vait pas de sens, s'est efforcé d'y substituer une locu-
tion qui suivît d'aussi près que possible les traits du
manuscrit. II a très-ingénieusement conjecturé ad que
cheut, c'est-à-dire : quel que soit celui à qui il en chaille;
remarquez, en passant, la concision de la vieille lan-
gue en comparaison de la langue moderne. Ces for-
mules : Gui que cheut, cui quen poist, cui quil des-
place (déplaise), sont très-communes; et le vers, ainsi
cliangé, signifierait : Le cœur est fou de s'abandonner
à r amour en dépit de tout; quand il s y plaît, rien ne len
peut ôter. Pourtant ce n'est pas là qu'il faut chercher
la restitution. La leçon du manuscrit est correcte à
une s près : au lieu de duqel heut, il suffit de lire dusqel
heut, c'est-à-dire jusqu'à la garde : le cœur est fou quand
il s'y met jusqu'à la garde, jusqu'au heut. Heut en ce
sens est bien connu.
Ces remarques, même quand elles contredisent
M. Màtzner, rendent hommage à son érudition tou-
jours si riche, à sa sagacité toujours si vigilante. Son
livre est un guide excellent pour quiconque veut
s'exercer à lire nos vieux textes, à en pénétrer les dif-
ficultés, à en corriger les mauvaises leçons.
GRAMMAIRE CORRECTION Dî^S TEXTES. S35
12
Sommaire du douzième article. [Journal des Savants, août 4857.) — Ré-
capitulation des principales idées émises dans les onze articles précé-
dents. La formation du français n'est pas quelque chose d'isolé; un
travail de langue analogue et simultané se fit dans les autres parties du
domaine latin, Provence, Espagne, Italie. Les trois sources princi-
pales d'où les langues romanes dérivent sont d'abord le latin, puis
l'allemand, enfin le celtique; elles constituent, dans l'histoire de l'Oc-
cident, un moment original de formation spontanée. Un mot français
congénère d'un mot italien ne vient pas, ce qu'avaient cru les étymo-
logistes au dix-septième siècle, de ce mot italien; les deux sont
également anciens et proviennent d'une formation contemporaine,
mais indépendante. La formation des langues romanes présente un
assujettissement général à des conditions déterminées; exemples pris
dans la langue d'oïl. De l'action de l'accent des mots latins sur la for-
mation des mots romans. Des règles qu'il faut suivre pour déterminer
une élymologie. Existence de deux cas, le nominatifet le régime, dans
la langue d'oïl et dans la langue d'oc; ces deux cas n'existent ni dans
l'ancien italien, ni dans l'ancien espagnol. De la prédominance que
garda le latin et qui fit qu'on n'écrivit en vulgaire que longtemps après
que le latin était déjà langue morte. C'est par la poésie que les langues
vulgaires firent irruption dans le domaine des lettres. De l'hypothèse
de Raynouard sur une langue romane commune, mère de la langue
d'oïl, de la langue d'oc, de l'italien et de l'espagnol. Les langues ro-
manes sont-elles du latin corrompu ou du latin développé? Des dia-
lectes de la langue d'oïl; distinction entre les patois et les dialectes. La
langue d'oïl eut son plus grand éclat aux douzième et treizième siècles;
décadence au quatorzième siècle, qui est le point de partage entre l'an-
cienne langue et la nouvelle; causes de cette décadence. Opinion erro-
née qu'on eut dans le dix-septième siècle sur la vieille langue.
Créations poétiques durant le haut moyen âge; l'initiative en appartient
aux peuples de langue d'oïl et de langue d'oc; elles sont accueillies et
applaudies par le reste de l'Europe. Importance historique de l'étude de
la vieille langue et de sa littérature.
Arrivé à la fin d'un travail qui s'est tant prolongé,
je ne veux et même je ne puis le laisser aller sans y
236 ETYMOLOGIB
joindre une sorte de conclusion qui en rappelle les
idées générales et en montre renchaînemenl. Cinq ou-
vrages importants m'en ont fourni la matière, et j'ai
eu successivement à examiner un glossaire étymolo-
gique des langues romanes, des recherches sur les
racines sanscrites qui se trouvent dans le français,
une grammaire de la langue d'oïl, une édition de cinq
chansons de geste qui n'avaient pas encore été pu-
bliées, enfin un essai de critique et de correction appli-
qué à un certain nombre de petites pièces de vers.
L'écrivain qui a pour tache d'analyser et d'apprécier
les productions d'autrui, a, s'il fait comme j'ai fait,
un sujet nécessairement divers. A cette diversité il
remédiera en ayant lui-même un point de vue déter-
miné d'avance par ses propres éludes et en choisissant
dans chaque ouvrage ce qui peut le mieux s'y rappor-
ter. Cela m'a paru particulièrement utile dans une
matière qui, eiicore peu connue, est l'objet d'erreurs
accréditées et de notions chancelantes; je parle de
notre vieille langue et de notre vieille littérature.
L'oubli où ces deux éléments de notre histoire étaient
demeurés depuis la Renaissance permit à quelques
idées Ircs-supcrficielles et très-erronées de s'empa-
rer de l'opinion et d'y devenir monnaie couranle. A
mesure que les recherches se sont approfondies, il a
bien fallu reconnaître que cette monnaie était fausse;
mais on en rencontre incessamment dans la circula-
tion quelques pièces ; il s'en faut qu'elles aient été
toutes refondues. Puis, quelque sûrs que commencent
à devenir les résultats de l'érudition, ils sont encore
partiels, et fragments de doctrine plutôt que doctrine.
CRAMMAIIIK. CORRECTION DES TEXTES. 237
C'est ce qui m'a décide à choisir, pour mon début
ici, dans le Journal des Savants, un mode qui me
permît d'exposer dans leurs linéaments essentiels les
faits généraux que les investigations progressives ont
mis en lumière.
Le premier à prendre en considération est que la
formation du français n'e?t point quelque chose d'isolé
qui se soit produit en deçà de la Loire et qui n'ait rien
d'analogue et de congénère dans les autres parties
latines, membres disjoints du grand empire. Un tra-
vail tout semblable s'est opéré au delà de la Loire,
d'où le provençal, au delà des Alpes, d'où l'italien, au
delà des Pyrénées, d'où l'espagnol. Ce qui fiappe, c'est
la grandeur même du phénomène philologique que
î'érudit doit étudier. Sur cet espace immense tout con-
corde : il suffit d'effacer celte sorte de peUicule légère
qui, soit comme forme des mots, soit comme dési-
nence, dissimule les similitudes, et aussitôt on aper-
çoit à nu la trame, qui est la môme. Plus on s'approche
de l'origine, plus la ressemblance croît, jusqu'à ce
qu'on atteigne le tronc latin, dont chacune de ces
vastes brandies est sortie. Ce n'est pas seulement
le vocabulaire, et, si je puis dire, la provision de mots,
qui est commune de part et d'autre; mais les artifices
de la nouvelle grammaire qui a surgi des ruines de
Tancienne ont été simultanément inventés par des
popidalions qui élaboraient un même fonds sous des
conditions analogues de culture. La conjugaison prend
un caractère uniforme: les temps latins qui se per-
dent se perdent pour les quatre langues ; les temps
romans qui se créent et qui enrichissent le paradigme
258 ETYMOLOGIE.
se créent pour toutes les quatre. Toutes prennent Tar-
ticle; toutes laissent le neutre disparaître; toutes sup-
pléent aux désinences de l'adverbe latin par une môme
composition; toutes adoptent à peu près les mêmes
mots germains; toutes s'accordent pour détourner
semblablement de leur signification originelle un cer-
tain nombre de termes latins. Quels furent les inven-
teurs et quelle fut l'invention? Ce qui alors s'est passé
donne une image de ce qui se passa toujours dans la
formation des langues. Les deux époques, l'époque
secondaire et fépoque primaire, se distinguent en ce
que les populations romanes n'eurent pas à créer les
mots, qui ont été l'œuvre des populations primitives;
mais elles eurent à créer toutes ces conventions sin-
gulières qui constituent un langage, s'il faut donner
le nom de convention à ce qui se fait spontanément, à
ce qui germe de soi-même, à ce qui se comprend sans
explication. Dans les langues romanes, qui sont pleine-
ment historiques, on voit tout cela, production spon-
tanée, germination générale et intelligence sans tru-
chement.
Les langues romanes ont pour fonds le latin. Le
celtique dans les Gaules, l'ibère dans l'Espagne n'ont
laissé que de faibles traces parmi les populations qui
les parlaient avant la conquête romaine. Cette conquête
fut si profonde, le poids de l'immense empire assimila
tellement les peuples de l'Espagne et de la Gaule, ils
se laissèrent tellement captiver et absorber, que leur
propre idiome leur devint étranger. L'influence ger-'
manique s'est fait sentir beaucoup davantage; et, de
fait, les circonstan^'^îs avaient grandement changé;
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES 2SÔ
l'empire, bien loin d'avoir une force de cohésion et
d'absorption, tombait en dissolution; la langue latine
eut le môme sort, et elle s'ouvrit à bon nombre de mots
allemands. Voilà les trois sources, très inégales, d'où
proviennent les langues romanes. Ces langues sont,
comme on voit, des formations postérieures; elles
constituent, dans l'évolution derOccidenl,un moment
original de génération spontanée; et, à ce titre comme
à bien d'autres, elles méritent un vif intérêt, mais il
ne faut pas leur demander des notions sur les éléments
primordiaux des langues ariennes. Le latin, l'allemand,
le grec, le sanscrit sont sur un autre plan, sur un plan
bien plus lointain et bien plus rapproché des origines;
les secrets de philologie qu'ils contiennent sont d'une
autre nature que ceux que renferment les langues
romanes. Celles-ci enseignent comment d'une langue
naît une langue et comment de vastes populations, à
mesure que l'idiome maternel leur fait défaut, s'en-
tendent, sans se concerter, pour le remplacer par un
idiome doué de qualités nouvelles.
Parmi le petit nombre d'érudits qui, durant le dix-
septième siècle, s'occupèrent de recherches sur la lan-
gue d'oïl, ce fut un préjugé d'admettre qu'en général
un mot français dérivait du mot itahen correspondant.
L'idée n'était fondée sur aucun examen précis des faits.
Sans doute, voyant le mot italien plus voisin, dans la
plupart des cas, de la forme latine, on s'imagina qu'il
était une sorte d'intermédiaire et que, à ce titre, il
avait la prérogative de l'antériorité. Sans doute aussi
le grand éclat des lettres et des arts en Italie pendant
le seizième siècle, alors que le développement français,
240 3TYM0L0G1E.
à pnre/»Ve époque, ne pouvait soulenir la comparaison,
fit croire que celle supériorilé n'était pas récente, mais
remontait aux âges antérieurs, et qu'à toutes les
phases du moyen âge la France avait reçu de l'Italie
son impulsion, ses modèles, et jiîsqu'aux mots de sa
langue. Une pareille opinion ne résiste pas au moindre
examen; elle n'était pas celle même des Italiens du
treizième et du quatorzième siècle, Biunetto Lalini,
Dante, Pétrarque et Boccace, qui tous s'accordaient
pour reconnaître dans la France des douzième et trei-
zième siècles une source féconde, et pour traiter avec
une grande révérence la langue d'oïl et la laRgue d'oc.
Eux, en cITet, connaissaient, parce qu'ils la louchaient,
bien qu'elle (Vit près de la décadence, la prépondérance
littéraire de la France dans la haute période du moyen
âge. Mais ceux qui portaient des jugements si fautifs
prononçaient sur ce qu'ils n'avaient pas étudié; au-
cune tradition ne les soutenait; les manuscrits n'é-
taient pas sortis de leur poussière; on ignorait ce qu'é-
tait cette langue de nos aïeux, quelles en étaient la
structure et les règles usuelles, et ce qu'était un vers
conect dans celte vieille poésie. Avec si peu d'éléments
de connaissance, que faire, sinon des hypothèses sans
consistance? Il suffit de considérer un seul insîant la
grande formation, dans le monde romain, des langues
romanes, pour être sûr que l'une ne dérive pas de
l'autre, que le fiançais ne vient pas de l'italien, et
qu'elles sont toutes sœurs.
Celle formation, si étendue, qui s'est établie comme
le dépôt d'un âge géologique sur fltalie, 1 Espagne et
la Gaule, exclut aussitôt l'arbitraire, le caprice, firré-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 2 il
gularilé. On peut affirmer fout d'abord que, considérée
dans son ensemble, elle présente un assujeltissemenl
à des conditions déterminées. L'examen détaillé n'in-
firme pas le jugement général. La langue d'oïl (il ne
s'agit ici que d'elle) a suivi, dans la manière de re-
fondre à son usage les mots latins, des procédés qui
la caractérisent, et que l'on peut observer, pour ainsi
dire, sans exception, dans les différentes séries. Une
des habitudes qui lui sont propres, c'est de supprimer
dans l'intérieur du mot latin quelqu'une des consonnes
qui le constituent, de manière à procurer la rencontre
des voyelles. Adorare donne aorer^ adunare donne
aïmer^ pavor donne peor^ sudor^ sueiir^ et ainsi de
suite. C'est un moyen de reconnaître, à première vue,
un vocable qui est d'origine; dans la langue française,
ou qui, postérieurement, a été emprunté au latin;
dans ce dernier cas, les consonnes intermédiaires sub-
sistent; ainsi soucier est ancien, solliciter est moderne,
tous deux viennent de sollicitare; métier est ancien,
ministère est moderne, tous deux de miuisterium. Elle
a ses règles pour modifier les désinences diverses dti
latin; elle a ses exigences de prononciation pour le
commencement des mots; elle change le genre de
certaines catégories avec une complète uniformité;
ainsi tons les noms abstraits en or, qui sont masculins
en latin, sont devenus féminins en français : dolory
douleur, error^ erreur, amor^ amour; et celui-ci n'a
pris le masculin que par une anomalie du langage mo-
derne. Ce sont là autant de conditions qui ont déter-
miné la formation du français, et sans la connaissance
desquelles il est impossible de procéder, avec sûrelô..
242 ÉTYMOLOGIE.
à la recherche des ôtymologies, des règles et des idio^
tismes.
Un mot latin n'était pas seulement un assem-
blage particulier de consonnes et de voyelles que la
langue d'oïl modifiait suivant des convenances régu-
lières et toujours les mêmes; il était encore vivifié par
l'accent, qui en faisait un tout en y subordonnant les
parties à l'ensemble. Cet accent n'a pas été perdu;
loin de là, il est devenu l'agent le plus efficace de la
transformation. La syllabe accentuée a été le point
fixe et invariable autour duquel le nouveau mot s'est
constitué; celle-là ne manque jamais; ce qui la précède
subit les modifications exigées par le nouvel organe;
ce qui la suit est immanquablement sacrifié, de ma-
nière à devenir soit une terminaison masculine, soit
une terminaison féminine; ce qui détermine, du même
coup, l'accentuation française, toujours obligée de
porter ou sur la dernière syllabe ou sur l'avant-der-
nière, mais n'étant pas nulle, comme l'ont prétendu
des grammairiens qui se méprenaient sur ce qu'est
un accent. De la quantité latine, en tant qu'instru-
ment delà métrique, il ne reste aucune trace dans la
langue d'oïl, non plus que dans les autres langues ro-
manes; mais l'accent latin y est le dominateur; preuve
qu'au moment où elles se sont formées, la quantité
n'avait plus de valeur, et que Taccent l'avait complè-
tement subordonnée. La faute contre l'accent, comme
la conservation des consonnes intérieures, signale un
mot entré secondairement dans la langue française.
Ainsi, facile n'est pas d'origine; facilis a l'accent sur
fa, et eût donné fêle, comme fragilis a donné frêle.
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 24?
Débile est aussi une introduction poslérieuro; debilis,
ayant l'accent sur de, eut fourni dieble^ comme flebilu
a fourni fieble ou foible, aujourd'hui faible. A laide df
ce critérium on discerne tout de suite ce qui fut fail
quand le latin était encore vivant et avait sa pronon-
ciation et son accent, de ce qui fut fait quand il étail
complètement éteint et quand l'accent et la pronon-
ciation de la langue d'oïl avaient prévalu ; et on aper-
çoit celte distinction, non-seulement dans le seizième
siècle, où ce genre d'emprunt devint si fréquent, mais
encore dans les treizième et douzième siècles où, bien
que plus rare, il existait pourtant. Aïnainobiley qu'on
trouve dans des chansons de geste, est néanmoins une
ferme moderne, c'est-à-dire créée quand on calquait
le mot nouveau sur le mot ancien, sans tenir compte
de l'accent. Noble est la forme antique, et, à ce point
de vue, légitime.
Pour déterminer une étymologie, non-seulement il
faut tenir compte du procédé régulier auquel la langue
d'oïl soumet l'intérieur du mot, ses terminaisons et
son commencement; non-seulement il faut rapprocher
la syllabe qu'elle accentue de la syllabe accentuée du
latin; mais encore il faut avoir sous les yeux le plus
grand nombre d'intermédiaires que l'on peut rassem-
bler. Par intermédiaires, je n'entends pas ces créations
arbitraires dont Ménage a tant abusé et dont Génin
s'est tant moqué; de cette façon l'étymologiste n'était
guère embarrassé; il concevait, par une supposition
quelconque, une origine à un mot; puis il la justifiait
en imaginant des altérations successives qui condui-
saient d'un point à l'autre; par exemple, quand,
SI4 ÉTYMOLOGIE.
voulant tirer larigot, sorle de flageolet, de fistuîa., il
indiquait commme transitions fistuîaris, fislularius,
fistularicus^ laricus et finalement îarkotus, d'où larigot.
A quoi n'arrivcrail-on pas par de pareils nnoyens? Les
intermédiaires doivent elre trouvés dans les textes, non
forges par l'imagination. Ainsi, anlour d'un mot fran-
çais, pour peu qu'il soit difficile à reconnaître, on réu-
nira la forme qui y correspond dans l'ancien français,
dans les différents patois, dans le provençal, l'italien,
l'espagnol et le bas-latin, non pas ce bas-latin des no-
taires et des sciibes qui est postérieur au mot français
et conséquemment sans imporlance, mais le bas-lalin
primitif, celui qui a pénétré dans les langues romanes
et pour lequel elles fournissent tant de renseigne-
ments. La liste des intermédiaires n'est pas toujours
complète, il s'en faut; et, quand elle manque absolu-
ment, l'élymologie est exposée à se fourvoyer; car elle
n'a plus pour se guider que les circonstances particu-
lières et la conjecture.
La langue d'oïl a, comme le provençal, un carac*
tère qui lui est propre et qui établit une différence
très-notable avec l'italien et l'espagnol; c'est la con-
servation des cas, ou, pour parler plus exactement, de
deux cas. A cela, en effet, s'est réduite la déclinaison
latine. On ne trouve dans la déclinaison gallo romane
ni génitif, ni dalif, ni ablatif; mais on y trouve très-
nettement gai dés un nominatif qui sert do sujet, et un
régime qui sert de complément aussi bien aux verbes
qu'aux prépositions. Les cinq déclinaisons latines ont
disparu pour faire place à une seule, dont le paradigme
fie rapproclie le plus de celui de la seconde. Ce fait
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES 245
grammatical a été longtemps méconnu ; et pourtant
il est tellement essentiel que, quand on ne le soup-
çonne pas, la langue ne parait plus qu'un tissu d'irrc-
guhirilés et de barbarismes. Que dirail-ori d'un texte
latiu, si, le croyant sans cas, ou supposait que l'écri-
vain emploie arbitrairement les terminaisons et met
suivant son caprice popiilus, populi, populo^ populum?
C'est pourlant ce qui est ariivé au \ieux français, sur
une moindre échelle sans doute, puisque le nombre
des cas y est beaucoup moindre. Aucune grammaire,
aucune tradition n'avaient averti que des cas y avaient
été conservés; et, quand on jetait les yeux sur ces
textes, on était tout d'abord rebs;!'^ pu' des change-
ments de (ormes qu'on i»c s'expliquait pab. Si on y
avait porté quelqu»^ intérêt, on n'aurait pas lardé à
pénétrer le mystéie; et, de fait, dés que Raynouard,
qui sd plaisait à l'étude du pro\ençal, eut feuilleté
suCtisamment les poésies des troubadours, il aperçut
l'existence des cas dans la langue doc; découverte qui
incontinent s'étendit à la langue d'oïl et qui est la base
essentielle de sa grammaire.
La prépondérance que le latin garda comme langue
du \ieil empire et de l'Eglise eut une action considé-
rable sur la forme et la nature des langues romanes.
11 faut, en effet, se représenter exaclement comment
le latin est mort et de quelle façon il a transmis ce
flambeau de vie, lampuda vital, qui est aussi réel pour
les idiomes des p uples que pour les existences indi-
\iduelUs. Le vieux français est aujourd'hui une langue
qu'on peut considérer comme éteinte; nul ne la parle
plus ; on ne la comprend pas sans une préparation,
246 ÉTYMOLOGIE.
courte sans doute, à cause de ses étroites affinités
avec le français moderne, nnais pourtant effeclive.
Dans cette mutation, un fait est à noter, c'est que nous
suivons, sans aucune interruption, toutes les transitions
qui ont conduit de l'un a l'autre ; depuis le moment
où la langue d'oïl a commencé d'être écrite, c'est-à-
dire vers le dixième siècle, il ne se passe plus un in-
tervalle de temps où l'on cesse de s'en servir; et, pas
à pas, d'âge en âge, on voit survenir les modifications
qui la transforment; si bien que, sans pouvoir dire
le moment où le vieux français n'est pins, on arrive
pourtant au point où il cesse d'être parlé et compris.
Il n'est pas douteux qu'il en a été ainsi pour le latin
Peu à peu on a parié un peu moins latin et un peu
plus roman, tellement qu'au bout d'un certain temps,
l'un était mort et l'auîre vivant. Mais le roman ne fut
pas écrit d'époque en époque; c'est le latin qu'on
écrivit, de sorte que pour nous la décomposition est
masquée. Quand le roman sort de derrière les voiles
qui le cachaient, quand il entre dans les livres, il y
avait bien des années que le latin n'était plus entendu
de la foule. Là est une différence essentielle et qu'il ne
faut pas perdre de vue entre le développement, par
exemple, du français moderne relativement au vieux
français, et le développement des langues romanes
relativement au latin. Elles n'ont pas eu, pendant un
long intervalle, la culture par les livres, culture toute
détournée au profit d'une autre langue, si l'on peut
ainsi qualifier ce reste d'usage consacré à un idiome
qui était irrévocablement parvenu aux limites de sa
durée. La langue nouvelle, à l'origine, se trouva pri-
GRAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. 217
véc de tout exercice sur les grands sujets de religion,
de philosophie, de science, de législation et d'histoire.
Ce fut par la poésie qu'elle fit irruption dans le do-
maine des lettres, et peu à peu elle s'empara de tout
ce qui lui appartenait de plein droit.
Raynouard avait pensé que les langues novo-latines
a'émanaient pas directement du latin, et qu'elles
ivaient pour source un idiome, moins pur que celui-ci,
moins altéré que celles-là. Créer un pareil intermé-
diaire est une hypothèse que rien n'autorise et que
rien ne rend nécessaire. Rien no l'autorise, puisqu'il
ne nous reste aucun document attestant l'existence
d'une pareille langue ; et, si l'on voulait attacher ce ca-
ractère au bas-latin, il serait facile de montrer que le
bas-latin est non pas un idiome ayant eu son existence
et sa durée, mais simplement des formes d'altération
successive dont les unes nous sont conservées par des
textes, et dont les autres se retrouvent à l'aide des
mots romans. Rien non plus ne la rend nécessaire;
car, visiblement, chacune des quatre grandes divi-
sions de l'occident romain a élaboré immédiatement,
suivant sa nature propre, le fonds commun ; de sorte
que, dès le début, le latin a varié dans chacun des
quatre compartiments; ce qui exclut l'hypothèse de
Raynouard. D'autres, vu la condition particulièrement
populaire des langues romanes, ont admis qu'elles
nous représentaient surtout le parler du peuple dans
la latinité, et qu'il était arrivé là ce qui arriverait par
exemple chez nous si une catastrophe, substituant des
barbares aux class(<« supérieures, et tuant la langue
littéraire, ne laissait prévaloir aue celle des classes
Î48 ETYMOLOGIE.
non IcUrCes; on verrait surgir, en ce cas, toutes sortes
d'archaïsmes qui sont frappes de déchéance, mais non
d'oubli. Il y a du vrai dans cette opinion; mais il s'en
faut de beaucoup qu'elle contienne tout le vrai. Car
les idiomes novo-lalins montrent des traces évidentes
d'un néologisme qui, sans doute, était populaire lors
de leur formation, mais qui ne se rattache en rien
aux archaïsmes de la vieille latinité; néologisme qui
se manifeste non-seulement dans les mots, mais aussi
l'ans les formes, dans les tournures, dans les signiiica-
fions. A cette question se rattache celle de la corrup-
tion ou du développement, c'est-à-dire si les langues
romanes sont du latin corrompu ou du latin déve-
loppé. Tant qu'a régné l'opinion qui attribuait à l'an-
tiquitc classitjue une supériorité sans partage, il n'y a
pas eu môme lieu de sonucr nu débat, et elles ont été
considérées comme un jargon barbare dont les gros-
sièretés natives n'avaient été qu'impaifaitement effa-
cées par le travail de la Renaissance. Mais quand on
considère la régularité générale qui a présidé à la
transformation du latin en roman, quand on aperçoit
les qualités qui ont été acquises, quand on reconnaît
que ces langues sont devenues les organes de riches et
belles littératures, et ont pu aussi bien se prêter à la
poésie qu'aux spéculations les plus dilHciles, on est en
droit de soutenir qu'elles ne démentent pas leur illustre
origine, à la condition toutefois de confesser qu'elles
naquirent dans une crise sociale trop grave et trop ora-
geuse pour n'avoir pas conservé la trace profonde du
mal soulfert, et les cicatrices iniligées par la barbarie
perturbatrice, et qui un moment faillit être victorieuse.
GRAMMAIIIE. CORRECTION DES TEXTES. 24'
De même que le lalin s'était partagé en quatre
grands systèmes, de même cliarjue système se parta-
gea en dialectes. La langue d'oïl a eu les siens. Bien
que les dialectes soient descendus au rang de patois,
ou du moins que les patois contiennent des lestes vi-
sibles des dialectes correspondants, il ne faut pourtant
pas confondre ces deux choses. Le patois est tel par
rapport à une langue dominante qui devient la règle.
Le dialecte, au contraire, appartient à un ordre poli-
tique dans lequel de grandes provinces ont dos droits
égaux et une égale culture. Ainsi était la France
féodale. La Normandie, la Picardie, les bords de la
Seine constituaient des centres aussi bien littéraires
que politiques. Comme ces centres avaient mômes
mœurs, mêmes institutions, mêmes goûts, mêmes
amusements, même culture, il en est résulté que les
dialecles éciits tendaient à se rapprocher les uns des
autres; mais il ne faudrait pas en conclure, comme a
fait Génin, que dès lors régnait en France une langue
commune consacrée aux livres, aux lettres, à la poé-
sie; il n'en est rien; là où le rapprochement est le
plus grand, les dilfércnces dialectiques restent encore
caractérisées sufiisamment. La cormaissance des dia-
lectes est indispensable j our apprécier les textes et
leur correction.
Cette langue, ainsi née et constituée, eut son plus
grand xlat aux douzième et treizième siècles. Puis
elle entra en décadence et se transforma. Ceci n'est
pas le résultat d'appréciations délicates et subtiles sur
lesquelles on puisse contester. Non, l'ancienne veine
de poésie et de production est tarie , il ne se fait
250 ÊTYMOLOGIE.
plus rien d'original ; on vit sur un passé qu'on re-
manie, qu'on affaiblit et qu'on oublie; voilà pour la
décadence. La conservalion d'une déclinaison fut le
caractère singulier de la langue d'oïl, et ce qui la con-
stitua en véritable intermédiaire entre le latin et la
langue moderne; cette déclinaison s'effaça; quand le
quatorzième siècle s'ouvre, les cas sont en plein usage;
quand il s'achève, ils ont disparu, ne laissant plus que
des débris gardés dans le parler comme des espèces
de formes fossiles dont le sens est perdu. Voilà pour
la transformation. C'est, en effet, au quatorzième
siècle qu'est le point de partage dans l'histoire de
notre idiome : au delà est la langue de la France
féodale; en deçà est la langue de la France monar-
chique et unitaire. Ce point de partage est un lieu plein
de trouble, de souffrance et de dissolution. Car une
langue ne subit pas, dans un court espace, de pro-
fondes modifications sans que de graves événements
soient en cause. Ici la société féodale se défait; la
monarchie triomphe; les bourgeois s'agitent et retom-
bent; les paysans se soulèvent et sont écrasés; l'unité
religieuse est en proie à des désordres qui la compro-
mettent; enfin des malheurs accidentels se joignent
aune situation déjà si critique par elle-même; une
guerre étrangère, qui dure prés de cent ans, et qui est
longtemps désastreuse, promène sur la face entière
du pays les fléaux les plus variées. C'est un temps dont
un témoin oculairc\ qui pourtant n'en vit qu'une'
partie, a dit :
Et maint pays destruit en furent
Dont encore les traces durent
GEAMMAIRE. CORRECTION DES TEXTES. :251
Et des prises et des outrages,
I: t des occisioiis sauvages
De barons et de chevaliers,
De clers, de bourgeois, d'escuyers,
Et de la povre gent menue
Qui morte y fut et confondue.
(Macuault, p. G9.)
Quand on sortit de cetle tourmente, le vieux français
avait fini ; le français moderne commençait.
Ce fut, sur une échelle restreinte, une image de ce
qui se passa dans le cataclysme de l'empire romain et
lors de la formation des langues romanes; et, de môme
que le latin ne fut pas régulièrement transmis à une
forme ultérieure, de même le vieux français ne fut pas
régulièrement transmis à l'état plus analytique vers le-
quel il tendait. Au moment des chefs-d'œuvre du dix-
septième siècle et après, quand toute notion exacte
manquait sur le développement de la langue, ce fut
un préjugé général que de regarder les archaïsmes
comme des fautes. On était, en effet, arrivé à un point
éminent de culture littéraire; cela trompa, et, faisant
prendre la perfection du style pour la perfection intrin-
sèque de la langue, fit prendre le travail de correction
secondaire des grammairiens pour les analogies primi-
tives de la grammaire spontanée. Puis, qui alors
considérait la langue d'oïl autrement que comme une
corruption du latin? Et de la corruption, que pouvait-
il sortir sinon des choses informes que le travail mo-
derne avait sagement rectifiées? Donc, plus on remon-
tait vers forigine, plus on trouvait la rouille et
fincorrection, le solécisme et le barbarisme ; car le
type était la forme moderne, nécessairement mal com-
252 ÊTYMOLOGIE.
prise et mal interprétée, puisqu'on la séparait de son
passé, qui Icxpliqnait. Tout ce j'.igcmcnt liypotliéliqiie
et préconçu a été, à la révision, trouvé faux : la
soiHce est plus pure que le ruisse«nu. Quand on parle
ainsi, on ne prétend pas dire que la langue moderne a
eu tort d'effacer les cas et autres conditions gramma-
ticales dont elle s'est séparée dans son passage vers
l'ère moderne; maison veut dire qu'en conservant,
comme cela fut inévitable, maints débris d'un système
qu'elle abandonnait, elle perdit bien des fois le sens
des formes, elle fit des méprises, elle tomba en des
confusions, el commit, sans le savoir, des solécismes
et des barbarismes qui n'existaient pas dans l'ancien
langage, et pour lesquels juslemcnt la comparaison
avec cet ancien langage est le vcridique témoin.
La perlection relalise d'une langue e.-t d cire propre
à traiter les sujets qui naisaent des besoins et des goûts
de la société contemporaine. De très-bonne beure, la
langue d'oïl, comme la langue d'oc, se trouva prête
pour cet office. Alors survint un phénomène tout à fait
digne d attention. Bien que le siècle fût pleinement
liistorique, bien que l'histoire conservât sa tradition,
néanmoins à côté d'elle se développa un vaste cycle
légendaire, qui, semblable à certains mirages, chan-
gea les proportions des hommes et des choses, déplaça
les dislances dans le temps et dans l'espace, et con-
fondit, comme aux âges héro'iques, dans un élioit
Ommerce, le ciel et la terre. Le grand empire d'Oc-
cident en fut le centre ; là fut la lutte décisive entre le
christianisme et les musulmans au midi, et les Saxons
au nord, ou, comme on disait en parlant des uns et
GRAMMÂlRt:. CORRECTION DES TEXTES. 253
des autres, les païens; ou bien la légende, ne dislin-
guant pas Charlemagne de ses faibles successeurs,
éleva, sur le pavois de la renommée populaire, les
grands barons féodaux, qui bravèrent la royauté et
poursuivirent, contre elle ou malgré elle, leurs pas-
sions, leurs intérêts, leurs guerres privées. Celle poé-
sie fut à son plein dans le douzième siècle, mais elle
avait commencé auparavant; et ce qu'il faut remar-
quer tout particulièrement est ceci : le reste de l'Occi-
dent latin fut devancé ; il y eut une antériorité de cul-
ture et de production, qui fut le privilège de la Gaule
devenue terre romane.
A celte antériorité se rattache un autre fait, consi-
dérable aussi; je veux dire la faveur que le cycle
épique ou légendaire, ainsi écrit, trouva au delà
des limites du pays natal. Ce fut un succès prodi-
gieux ; ritalie et l'Espagne, l'Angleterre et l'Allemagne
traduisirent ou imilèient ces poèmes, dont les héros
devinrent populaires par toute l'Europe catholique
et féodale. Une grande influence littéraire fut ainsi
acquise à la France. Les esprits les plus divers et les
plus lointains se laissèrent semblablement captiver;
et, comme dans un brillant et solennel banquet, la
coupe de poésie fit le tour des peuples, unis par tant
de liens. Mais la décadence qui, le treizième siècle une
fois écoulé, atteignit la langue, alleignit aussi les
lettres et leur force productive. Dans le quatorzième
siècle et le quinzième, les nations n'eurent plus rien
à traduire ou à iniiter; l'éclat de l'art et la suprématie
visitaient alors d'autres lieux; la France \écut de sa
vieille renommée, et ce ne fut qu'aux seizième cl
254 ÈTYMOLOGi^,
dix-septième siècles que, redevenant ce qu'elle avait
été jadis dans la haute période du moyen âge, elle re-
prit un attrait universel pour l'Europe. Les poëme(
qui lui valurent cet antique renom, étant tombés dam
l'oubli, y demeurèrent de longs siècles; pourtant les
types qu'ils avaient créés pour satisfaire au plaisir et
à l'idéal de la société d'alors n'avaient pas été renfer-
més sous le commun linceul : Roland, Renaud, les
douze Pairs, Roncevaux, continuaient à vivre dans la
renommée des choses, fama rerum^ cette suprême ré-
(X)mpense des grands hommes et des grandes œuvres.
C'est que, de fait, encore que dans cette vaste créa-
tion il ne se soit rien produit de comparable à un
Homère et à un Dante, pourtant une originalité puis-
sante y domine, et elle en lit la fortune. Cette fortune
méiile l'attention, et, maintenant que la poudre des
bibliothèques et des manuscrits est secouée, on recon-
naît sans peine qu'elle ne fut pas usurpée. Notre âge,
si curieux de 1 histoire, a donc raison de remettre en
lumière et en honneur nos vieux monuments de lan-
gue et de littérature. Ni la langue n'est digne de mé-
pris, ni la littérature n'a été sans efficacité et sans
gloire. Toutes deux se tiennent étroitement, et seule
une véritable connaissance de la première permet de
donner à la seconde la vie et la couleur. A cette étude,
toutes les règles de la critique sont applicables et
doivent être appliquées.
L'érudition, dont le danger est de se fourvoyer en
de stériles recherches, ne s'est pas trompée ici, et elle
a bien mérité do l'histoire. Elle a dissipé toutes sortes
d erreurs et de préjugés qui obscurcissaient les cri-
GRAMMAIRE CORRECTION DES TEXTES. 255
gines de notre littérature ; elle a montré, dans le vieux
français, une langue qui est, par sa structure, un in-
termédiaire entre le latin et l'idiome moderne; elle a
rendu à notre pays la présidence littéraire qui lui
appartint dans le haut moyen âge; elle a effacé cette
anomalie qui, pendant que la France avait le premier
rôle dans la première affaire du temps, les croisades,
la présentait comme barbare de langue et de lettres;
et ainsi elle a aidé à remplir des lacunes, à rectifier
de fausses notions, en un mot, à mieux faire saisir,
dans un intervalle déterminé, l'enchaînement et la filia-
tion des choses.
Remarque additionnelle. — Celte remarque est causée par une ren-
contre fortuite que je viens de faire depuis que la quatorzième feuille
est tirée ; elle n'est pas sans enseignement pour ceux qui, comme moi,
s'exercent i\ corriger les textes. Si le lecteur se reporte à la page 223,
il y verra ce vers-ci
A follarge ne porroit fin souner.
Fin souner ne signifiant rien, M. Matzner a proposé de lire faim
soûler; à quoi j'ai objecté que le verbe était saouler, non soûler, et j'ai
dit qu'on pourrait lire :
A fol large ne puet faim saouler.
Eh bien ! toutes ces conjectures sont réduites à néant par la bonne
leçon que je viens de trouver dans le Glossaire de Sainte-Palaye, au
mot foisonner. Il cite ainsi nos vers •
A fol large ne porroit fuisonner
Quanque fors quist ne quanque rnolins meut.
C'est-à-dire • A prodigue ne pourroit foisonner, faire foison, suffire,
tout ce que cuit un four ou moud un moulin. Et de fait, en examinant
de près la leçon du manuscrit, on voit qu'il n'y a pas de faute ; seule-
ment elle a été mal lue par celui qui l'a transcrite : fin souner, au lieu
de fuisonner ; ce sont les mêmes linéaments de letti es.
11
DB Là
POÉSIE ÉPIQUE DANS LA SOCIÉTÉ FÉODÂLF!.
(OMMAiRE. [Revue des Deux-Mondes, 1" juillet 1854). — Cet arlitle a
été compost'! à propos de la piiblicntion du vinu;l-deuxicme volumo de
Y Histoire lillérare de la France, œuvre qui, lommoncée par les hr-né-
diciins d.uis le dernier siècle, et poiir.-ujvie par lAcadémie «les iiisci ip-
lioiis et bollcs-lclires dans le nôtre, a, giàce à une érudition sûre
et iiiélliodiqiio, préparé d'exceUtnis mvlci iaux ;uix lii.^loiiens dos évé-
neinenis politiques comme des événements utlér::ires. Ce lome XXII est
pnriicidièrcnicnt consacré auxcliansons de };e^te. qui sont la |)oé.>ie épi-
que de l'époque (éudalo. Naissance d'une langue nouvelle el d'une pué>ie
nouvelle dans celte époque. IiilcrcI qu'il y a à étudier ces formîilions de
langues el de poésies à une période pleinement liislori(|ue. DilTérence
entre les langues anciennes el les langues modernes quant à la couleur,
c'est-à-dire (juanl à la relation entre les idées intellectuelles, murales,
pl)iiosophi<|ues el les idées matérielles. Création du vers moderne, fondé
sur l'accent, tandis que le vers ancien élait fondé sur la quantité. Rap-
port entre i'élat social au commencement de la période calliolico-féo-
dale et la poésie dont le Ilot s'épim he alors sur rOcrident. An.do^zie de
cette poésie héroïque du moyeu âge avec la poésie de l'à^e héroïque des
Grecs. Travail de la légende, qui, dans l'une et l'autre pi'ridde. coopère
à la création du cycle poétique. Iniluence sociale de la poésie chevaleies-
que; produite primitivement eu France, elle est aecue Hit; avec une très-
grande laveur parles nations étrangères, qui l'imileiit el la Iraduisent.
Utilité de couq)arer des périodes historiques, analogues Vk.c à l'autre
et éloignée."» l'une de l'autre. C'est au quatorzième siècle el au quin-
vème que loulecette vieille litlérature coumiençi à loinher datis l'ou-
'■^i el que la laugut; d'oïl suhit de graves altérations; «oup d œil .-unes
jléralions; condlions sociales (jui délerminetit el l'oohli de la \'"\'\t
^,oésiecl iecl);>i.g luenl delà vicii^e langue. Singulière iguuri.ufc du dix-
DE LA POÉSIE ÉPIQUE DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE.
septième siècle au sujet de ces choses ; rcfutalion des vers de Bcileaa
sur Villon. Accueil fait par l'Italie aux récits Icjrendaires créés par la
poésie en lanfrue «l'oïl et en lanfrue d"oc; résurrection dc= lype- clicva-
lercsques dans le pocme liéroï-couii(|ije de rArio>te. Zxislonce de
poëiiics liéroï-Loniiques en lan^fue d'oil «lans les douzième et Ireizièine
siècles : le lieiiart, le Moulage Guillaume, le Voyage de Clwrieniagne
à Jérusalem Cycle poélicpie de la Talile ronde. Chansons d'aveniures
Oi> romans en /ers. Lumière que la poésie épique du moyen âge jcite
sur l'épopée en jïénéral. Homère; Virgile; Danle; Milton ; Hyron. i;es
grands poèmes épit|ues contiennent un sonmiaire idéal de ^lll^toire de
riiuiiianilé; caractère des pseudo-épopées. Pour connaître pleinement
les peuples, il faut savoir non-seulement ce qu'ils ont fait, mais aussi
ce qu'ils ont écrit.
Chez nous, beaucoup savent le latin, quelques-uns
le grec, très-peu le vieux français. Dans la Icclure as-
cendante vers les origines de notre langue et de notre
littérature, on s'arrête généralement au sciziéin(j
siècle; Montaigne, Amyot, Rabelais, Marot, sont la li-
mite qu'on ne franchit guère. Ce n'est qu'un petit
nombre qui arrivent jusqu'à Froissard, les délices de
Walter Scott, et le cercle se rétrécit encore quand il
s'agit des histoires do Joinville et de Villehardouin,
des poésies du roi de Navarre et du châtelain de Coucy,
de l'œuvre remarquable où est raconté le martyre de
saint Thomas de Cantorbéry, des poëmes héroïques
de Raoul de Cambrai et de Roncevaux, quand il s'agit
enfin des innombrables productions rimécs qui signa-
lent l'époque climatérique du moyen âge, celle où le
système féodal, pleinement clabli, obéit à tous ses be-
soins, à lOus ses inlérôts. El de tait, avant ces derniers
temps, où l'imprimerie a commencé de les rendre à
la lumière, ces productions étaient interdites au public
qui lit: il n'y a que les érudits qui aillent secouer la
poudre des manuscrits, et l'érudilion ne s'était pas cn-
258 DE L\ POESIE ÉPIQUE
core tournée de ce côté-, si bien que, pour la plupart,
la littérature des seizième et dix-septième siècles nais
sait directement de l'antiquité classique. Et cependani
celte langue dont on se servait était autre que le lalin,
et provenait d'un fond qui n'élait ni si \ieux que
l'idiome romain, ni si jeune que celui de Montaigne
et d'Amyot. Le vers même qu'on employait dans la
nouvelle poésie n'était ni un hexamètre ni un penta-
mètre, et s^était formé pour de brillantes destinées
dans cette même période, regardée comme incapable
de création et d'iniliative>
Au dix-huitième siècle, les bénédictins, qui avaient
entrepris de grandes et précieuses collections, résolu-
rent de publier une histoire littéraire de la France,
œuvre bien considérable, bien longue, bien utde, et
qui n'effraya pas l'ardeur patiente de cette savante
congrégation ; mais ils avaient trop peu tenu compte du
milieu où ils étaient placés : quand onze volumes
eurent paru, la froideur générale qui accueillait leur
travail les gagna, et ils délaissèrent inachevé l'édifice
qu'ils voulaient élever à la gloire de la France. Depuis
longtemps ils avaient renoncé à le mener à terme,
quand la Révolution supprima les ordres monastiques.
Bans le siècle suivant, l'Académie des Inscriptions re-
prit r héritage abandonné; déjà aux onze volumes des
bénédictins elle en a ajouté onze autres, immense re-
cueil que viendi ont consulter tous ceux qui s'occupent
de notre histoire. En ce long trajet, c'est elle surtout
qui a rencontré cette liste inombrable de trouvè'^es,
cette masse énorme de poésies; et son vingt- deuxième
volume est à peu près rempli de notices sur des
L
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 259
poèmes la plupart inédits. A la vérité, celui qui en
parle ici et qui compte y puiser les éléments '^e ce
qu'il ^a dire a contribué, pour sa part, à le composer-
mais, dans une œuvre collective si considérable, qui a
été commencée il y a plus de cent ans et dont il ne
verra pas la fin, on lui pardonnera une infraction où,
ne perdant rien en impartialité, il gagne en connais-
sance de la matière.
Si l'on prend depuis le commencement cette vo-
lumineuse histoire, qui est maintenant parvenue à la
fin du treizième siècle, on y verra d'abord figurer des
Gaulois qui parlent le la(in comme si c'était leur lan-
gue maternelle et qui comptent mieux dans la lillé-
rature romaine que dans la nôtre. Puis ce latin
s'affaiblit et s'altère; les chroniqueurs le manient in-
correctement; il est à peine meilleur parmi les ecclé-
siasliques et les philosophes, qui s'en servent pour
trailer les nouveaux sujets de politique, de philoso-
phie et de religion surgissant dans le monde. Enfin un
autre idiome, qui n'est plus du latin, môme incorrect,
vient prendre dans la série une place qui s'agrandit
journellement, et qui finit par occuper toute celle de
la vieille langue savante. Ce n'est pas tout : au com-
mencement, riiabilude d'écrire en vers se perpétuant
(car, en ces temps de la décadence romaine, on ne
peut guère y voir qu'une habitude), les auteurs versi-
fient avec plus ou moins d'élégance; plus tard, celte
versification devient singulièrement incorrecte et bar-
bare, mais elle est toujours fondée sur la quantité des
syllabes et emploie l'hexamètre, le pentamètre et les
autres mesures de l'antiquité. Puis soudainement, à
200 DE LA POÉSIE ÉPIQUE
côté, se fait entendre une tout autre harmonie, une
harmonie fondée sur un mètre différent, et le vers
moderne de dix syllabes devient, dans rOccident, l'ex-
pression, de la poésie. Ce n'est pas tout encore : la
langue étant faite, le vers étant trouvé, dos ilols de
poésie débordent sur le monde nouveau ; un besoin de
produire égal au besoin d'écouler anime la société;
des chants divers retentissent, au milieu desquels ap-
paraissent avec un caractère dominant les chansons de
geste : c'est le nom qu'ont porté les poèmes liéroïques
chez nos aïeux.
Cette formation de langues en un temps pleinement
historique est un phénomène digne de toute l'atten-
tion de l'historien et du phdosophe; et quand, dans
nos histoires modernes, racontant longuement les ba-
tailles des princes mérovingiens ou les luttes des Car-
lovingiens, on ne donne aucun détail sur ce grand
événement, il est clair que la vraie histoire n'a pas
encore pénétré dans l'enseignement général. Le latin,
l'allemand, le grec, sont des idiomes qui s'enfoncent
dans la nuit des temps : nous ne les voyons nulle part
commencer; tout au plus peut-on les suivre jusque sur
le plateau de l'Asie, et là, dans la langue sansciilc,
retrouver leur sœur, peut-être leur sœur aînée; mais
là aussi, sur ce sol primitif d'où ils sont parverms,
leur mode de formation échappe aux investigations.
A la vérité, une remarque se présente à l'esprit : c'est
qu'il n'y a pas, à l'établissement de la société féodale,
une vraie création de langues, et que ce sont des élé-
ments préexistants qui se combinent pour donner un
produit nouveau. Sans doute, mais c'est cela même
DANS L\ SOCIÉTÉ FÉODALE. 261
qui nous manque dans l'histoire des langues antiques,
il ne nous est pas donné d'atteindre, comme nous fai-
sons pour 1rs idiomes novo-lalins, au moment où des
éléments anléiicurs, se combinant, enfantent le grec,
le latin,' l'allemand, le sanscrit. Rien autre chose que
ces combinaisons ne nous est accessible, devant re-
noncer à pénétrer jamais jusqu'à Torigine môme du
langage et, pour tout dire, à l'origine de quoi que ce
soit. L'tiistoire ne nou^s montrera jamais, en fait, com-
ment les premiers hommes, d'où dérivent ceux qui
parlèrent sanscrit ou grec, créèrent leurs naots avec
les indexions. Tout ce qu'on pourra gagner de plus
en plus, c'est, — à mesure que l'on confrontera da-
vantage, d'une part la facuKé innée du langage, d'autre
part les divers produits qu'elle a fournis sur le globe,
— c'est, dis-je, de tracer avec une précision crois-
sante le diagramme abstrait de la formation des lan-
gues; mais le fait concret lui-même nous sera tou-
jours caché, les époques primitives n'ayant point,
par cela même qu'elle!: sont primitives, de docu-
ments.
C'est donc seulement dans les temps historiques
que l'on peut observer les nouvelles formations de ce
genre, et la plus importante est sans contredit celle
qui se fit à la chute de l'empire romain. Il se déve-
loppa alors quatre langues principales, dont l'une est
déjà morte : l'italien, l'espagnol, le français et le
provençal; c'est lui qui, après avoir jeté un grand
éclat, s'éteignant à mesure que le français s'étendait,
est devenu un simple idiome provincial. De? quatre,
l'italien est le plus voisin de la langue mère, étant, à
2fî2 DE LA POÉSIE ÉPIQUE
vrai dire, du iatin moderne; that soft basiard latin^
comme dit Byron, conserva les articulations primi-
tives, et, sans dénaturer le corps des mots, il en déna-
tura les inflexions. Le français est le plus éloigné, non
pas que l'élément fondamental ne soit aussi latin
qu'en Italie même, l'immense majorilé des mots a
celle origine, mais ils ont tous été altérés d'une façon
uniforme et caractéristique, à tel point qu'il est aisé
de reconnaître aujourd'hui ceux qui y sont d'origine
ou ceux qui y ont été plus tard introduits directement
du latin. Ainsi, pour qui connaît le procédé instinctif
qui présida à cette élaboration, fidèle est nouveau et
refait sur fidelis; la forme ancienne est féal, qui est
encore usité. Il en est ainsi partout : des consonnes
intermédiaires tombent, des voyelles faibles disparais-
sent, et il en résulte un mot trôs-conlraclé et désor-
mais marqué au coin français. Il est généralement
coupé sur la syllabe qui dans le latin avait l'accent;
ainsi dominus, qui avait l'accent sur do, fait dom, qui
est accentué; domina fait dame avec da accentué.
Cette habitude se généralisant, il en est résulté que
l'accent s'est trouvé toujours placé sur la dernière
syllabe quand la terminaison est en rime masculine,
et sur l'avant-dernière quand la terminaison est en
rime féminine. Grande simplification pour la règle des
accents, quand on la compare avec ce qu'elle est en
italien, en anglais et en allemand, et qui compense
q«ïplaues-unes des difficultés cl des anomalies de notre
idiome! Yu l'uniformité de cette formation, on ne peut
l'attribuer au Iiasard d'altérations grossières et inintel-
ligentes, il faut y voir le résultat d'une disposition
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE
263
aans roreille et dans le gosier du peuple indigène,
qui était un peuple celtique, et l'on peut dire que le
français est, au fond, du latin prononcé par des
Celtes. On arrive à confirmer ce point de vue quand
on fait entrer dans la comparaison les caractères de
quelques-uns des dialectes celtiques encore exis-
tants.
On a remarqué que, lorsque deux langues se rencon-
traient et se pénétraient, le produit qui résultait de
cette combinaison était privé des principaux carac-
tères grammaticaux appartenant aux idiomes qui s'é-
taient trouvés en contact. Ainsi les cas tombent et
disparaissent, les personnes des verbes deviennent
uniformes. On en a un exemple très -frappant dans
l'anglais; là, un dialecte germanique, que la conquéle
avait implanté dans la Grande-Bretagne, se heurta avec
le français, qu'une nouvelle conquête amenait; le ré-
sultat fut une langue où les désinences significalives
n'existent presque plus. Il en est de même pour le per-
san moderne; l'invasion musulmane porta l'arabe
dans le persan ancien, et celte langue qui, comme tous
les idiomes frères du sanscrit, avait abondance de
flexions, a été réduite par ce mélange à un état de nu-
dité. C'est ce qui est arrivé au latin, devenu, après la
chute de l'empire romain, langue vulgaire. L'exami-
nant soit dans l'italien, soit dans l'espagnol, soit dans
le français, on reconnaît au premier coup a'œii l'elTct
du contact de la langue des envahisseurs sur la langue
des envahis : la plupart des désinences ont été eHa-
cées. On a souvent dit que dans cet effacement était un
perfectionnement qui donnait aux langues plus de
2C4 DE LA POÉSIE ÉPIQUE
prôcision cî plus de capacilé analytique. Cela peut être
vrai jusqu'à un certain poiut; cepeudanl, sans entrer
dans celte (pieslion, on n'est point autoiisé à considé-
rer comuie développement de la langue un plicnomône
qui est essenliellenient [iroduit par des causes for-
tuiles, — conquêtes, immigrations, colonisations.
Sans doute les langues éprouvent une évolution gra-
duelle qui les rend de plus en plus aptes à exprimer
avec plus de netletédes idées plus nombreuses, plus
étendues, plus générales; mais, au fond, ce fait, qui
lient au progrès de la civilisation totale, paraît moins
dépendre des formes et des désinences que de l'élabo-
ration qui précise le sens des mots et des locutions, les
nuance et les approprie.
Une diflérence essentielle entre les langues anti-
ques et les langues modernes est ce que j'appellerai la
couleur, voulant par là exprimer la relation, à peu près
conservée dans les premières, à peu près perdue dans
les secondes, entre les idées intellectuelles, morales,
philosophiques et les idées matérielles. Les langues
primitives conservent, par cela même qu'elles sont
piirnilives, des rapports bien plus directs avec leur
origine; aussi tous les mots ahstraits y ont, pour les
moins clairvoyants, une affinité manifeste avec la
foime concrète d'où ils proviennent; spirilus, en la-
tin, ne pouvait pas avoir son sens abstrait d'esprit ou
de couraije sans avoir son sens concret de souffle et
dlufleuie, tandis qu'en français ^.v|) ri ( n'a que la signi-
fication abstraite, et c'est seulement aux yeux de l'é-
tymologie qu'apparaît Tidée matérielle qui est le fond.
Ce résultat d'effacement est le plus complet quand une
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE 265
nouvelle langue, se formant d'une ancienne, n'est plus
en communication directe avec les radicaux des termes
employés. Les langues anli(|ues ont de ce côlé un
cliarme eue rien ne peut remplacL-r, et, quand elles
sont maniées par un esprit heureusement doué pour
la poésie, elles arrivent à des effets merveilleux. C'est
ainsi qu'un sceau de beauté est mis sur le vieil Homère,
type suprême de la poésie antique. Les mots y sont, par
eux-mêmes, lumineux et expressifs, ils portent en soi
l'empreinte de leur origine, si bien que, sous l'inspi-
ration du génie, se produisirent ces poëmes qui tou-
chent si profondément môme les hommes d'à présent
par cetle combinaison entre la pensée qui spirilualise
et le mot qui a couleur et forme. Autre est la condi-
tion des langues modernes, surtout de celles pour qui
les calaslrophfs politiques ont été une cause de for-
mation. Là les mots, dépouillés de leur symbolisme
primitif, ne sont plus en grande partie que des signes
conventionnels, ne pouvant désormais se prêter aux re-
flets et aux échos que la pensée antique trouvait dans le
vocable antique. De ce côté sont supprimées des sour-
ces réelles d'art, de poésie et d'effet; mais il a bien
fallu que le soulfle inspirateur qui ne cessait de gon-
fler les poitrines humaines se fît jour. C'est ici qu'in-
tervint le caractère de généralité plus élevée que la
langue avait pris; la tendance qui résultait d'une plus
haute conception du monde et empoilait déjà leses[)i'its
se trouvant ainsi secondée, la poésie se fraya un
chemin plein dune sévère grandeur vers l'idéal et
l'infini.
En même temps qu'à l'appel des besoins éternelle»
i66 DE LA POÉSIE ÉPLUE
ment renaissants de l'esprit humain se constituait une
langue nouvelle avec les débris de celle dont les évé-
nements n'avaient plus fait qu'une ruine, des procé-
dés de versification se créaient aussi, et ils se créaient
non pas dans les écoles, car, s'ils en étaient provenus,
ils auraient été marqués au coin de l'ancienne mé-
trique; mais ils sortirent de T atelier d'où la langue
même sortait, et, à mesure que le balbutiement des
peuples novo-latins devint plus distinct et plus arti-
culé, le vers destiné à l'expression de leurs émotions
poétiques apparut dans le monde à la place de l'hexa-
mètre, consacré par de si glorieux monuments. Les
érudits se réservaient le vers classique et l'employaient
encore dans la vieille langue savante, que déjà le nou-
veau venu prenait possession de la langue vulgaire,
pénétrant toutes les oreilles de sa mélodie inaccoutu-
mée. Yoilà derechef un phénomène historique bien
digne d'attention. Le même travail spontané qui en-
fanta la langue enfanta aussi un rhylhme; la voix, à
peine débarrassée du filet, se cadença elle-même pour
les chants de guerre et d'amour, qui commencèrent à
retentir de toutes parts. On peut immédiatement l'aire
l'application de cette production instinctive à des
temps beaucoup plus reculés où l'histoire est en dé-
faut. Nulle tradition ne nous apprend comment fui
trouvé le vers qu'Homère a immortalisé dans VlliaiJe§
mais on doit alTirmer qu'il naquit comme naquit celui
des populations modernes, par le sentiment combiné
d'une langue qui se forme, d'une àme qui aspire ^t
d'une oreille qui s'exerce. Tandis que là-bas, sur les
bords de la mer Egée, ce fut le jeu de la quantité des
UANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 267
syllabes qui détermina le vers, ici, en France, en
Italie, v.ti Angleterre, le vers fut déterminé par le jeu
des syllabes accentuées. Si présentement, le vers n'é-
tant pas trouvé, on demandait à des grammairiens
d'en inventer un, ils ne réussiraient pas, cela est sûr,
à imaginer rien qui satisfit aussi bien à l'expression
et à l'harmonie. Sans effort, sans nom d'inventeur, le
vers moderne vint prendre la place du vers métrique,
qui ne fut plus qu'un exercice de classe. Le vers hé
l'oïque le plus usité et le fondement de tous les aulres
est le vers de dix syllabes, aussi bien en France qu'en
Italie. En France, il a deux accents, l'un à la quatrième
syllabe, l'autre à la dixième, comme dans ces vers du
douzième siècle :
Rois qui de France porte corone d'or
Preudoms doit estre et vaillans de son cors, etc.
Il y eut aussi dans le même temps un vers qui avail
les accents à la sixième et à la dixième, par exemple :
Ainsi porte la teste en haut levée,
Com li cers que Ton chasse à la menée,
Quand li braque le suivent* à la ramée.
Dans le vers italien, c'est la sixième et la dixième
syllabes qui sont accentuées, ou bien la quatrième, la
huitième et la dixième. Tel est l'instrument à Taidc
duquel la poésie moderne a produit ses chefs-d'œuvre.
Qui, dans le siècle de Louis XIV, parmi ceux qiii erj
usaient le mieux, songeait à en remercier les invetj-
teurs? On était môme venu à en méconnaître le méca-
* Suivent n a qu'une syllabe, \'e muet à la césure ne comptant pafi
dans le vers ancien.
268 DE LA POESIE EPIQUE
nisme; on ignorait que le vers françaii dépendit de
l'accent comme le vers italien, et il a Mhi arriver
jusqu'aux érudits de ce temps poui* remettre en lu-
mière un fait qui tient à la constitution même de notre
langue, et dont les vieux trouvères avaient tiré si bon
parti.
On ne se méprendra pas sur ma manière successive
d'exposer les choses, comme si j'avais voulu dire que
les hommes attendirent, pour donner essor à leurs
chants, que le vers eût été trouvé. Non, le flot de poésie
l'apporta avec lui.
Ce fut en effet un véritable flot qui s'épandit, une
source abondante qui pendant deux siècles environ
alimenta les imaginations. Il y a là de quoi réfléchir,
s'étonner et rechercher. La domination romaine s'é-
tait abîmée; les dernières convulsions de la grande in-
vasion barbare avaient cessé, les Normands s'étaient
fixés. Sur les débris de l'empire de Cbarlcmagne, qui
n'avait pu se soutenir, s'était établie la forme nou-
velle que devait prendre la société entre l'esclavage
antique et la liberté moderne. Une noblesse guerrière
avait planté ses pennons dans les châteaux féodaux;
les langues modernes commençaient à être parlées.
Tel est le moment précis où la Muse, s'éveillant de
son sommeil, murmure des sons inconnus, et sou-
dain, pour me servir du langage du poète, soudain la
terre entend des voix nouvelles. Tous se trouvent pré-
parés à la fois, les uns à produire, les autres à écou-
ter. Les trouvères et les troubadours (c'est, comme on
sait, le môme mot, celui-ci sous la forme provençale,
celui-là sous la forme française) pullulent; les barons
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE 269
et les chevaliers entrent dans la lice du gai savoir, et
la poésie reçoit accueil parmi une population se plai-
sant à entetvdre dans le langage des vers Téclio de ses
croyances, de ses passions, de ses sentiments. Que
faut-il penser de tout ceci? Est-ce caprice de la société
féodale? Et se pouvait-il que ce développement fût ou
ne fût pas? En un mot, y a-t-il là une nécessité histo-
rique ou un simple cas fortuit? Devait-il, à supposer
que les circonstances extérieures n'étouffassent rien,
surgir une création poétique de toute pièce? Ou élait-il
loisible aux imaginations de chercher tout autre
aliment, ou môme de n'en pas chercher du tout?
D'ordinaire, ces questions ne sont pas posées, et en
effet, pour les poser, il faut que Thistoire commence
à ôlre considérée comme un grand phénomène régi
par des lois constantes, et où les perturbations, c'est-
à-dire le hasard des conjonctures et les volontés indivi-
duelles, ont d'autant moins de part, qu'il s'agit de
masses plus considérables. Or c'est une loi qu'arrivé
à un certain point d'évolution, le génie des nations
s'ouvre à l'inspiration poétique ; c'est un fait du moins,
car on n'a qu'à repasser en sa mémoire les annales
des peuples qui se sont élevés au-dessus de la barba-
rie primitive, et particulièrement des peuples appar-
tenant au tronc indo-européen et môme au tronc sé-
mitique, pour reconnaître qu'ainsi ont été les choses.
Et ce fait devient une loi, c'est-à-dire quelque chose
qui n'est ni accidentel ni fortuit, quand on se rap
pelle que la faculté du beau est une des facultés pri-
mordiales de Fesprit humain.
Il y eut donc à l'entrée du moyen âge une situation
270 DE L\ POÉSIE ÉPIQUE
analogue à la phase poétique de temps plus anciens,
et qui appela l'effusion de l'esprit. Une nouvelle reli-
gion avait conquis le inonde romain, une nouvelle
société s'était organisée, une nouvelle langue se par-
lait, et tout cela récent, jeune pour mieux dire, encore
loin d'aucune maturité, de manière que l'imagination
seule pouvait trouver une occupation satisfaisante.
Toute une noblesse est là, qui n'a d'autre goût et
d'autre gloire que les armes; à côté d'elle, et, pour
mieux dire, au-dessus d'elle, sont ses prêtres, qui, in-
terprètes des commandements divins, la gouvernent
et la dirigent. Elle est pleine de foi, croit sans peine
que l'intervention céleste est toujours prêteà s'occuper
des guerriers braves, des hommes pieux, des femmes
saintes. Elle est vaillante, et se met sans effort au-des-
sus de la foule qui marche derrière elle au combat.
Qui ne voit dans ce tableau ressortir les traits d'un
second âge héroïque? Et en elfct oe fut une seconde
poésie héroïque qui apparut dans Thistoh-e.
Cette poésie est naturellement comparable à ses
sœurs aînées, et, en particulier, à celle qui naquit dan?
la Grèce primitive, non pas, à la vérité, pour l'éclat
immortel, mais du moins pour les conditions d'origine
et de prospérité. Les Grecs, ou, pour me servir de
l'expression antique, les lils de l'Achaïe, étaient à l'au-
rore de leur religion, car le polythéisme régulier et
supérieur n'était arrivé que depuis peu parmi les po-
pulations pélasgiques; ils étaient à l'aurore de leur
société, car ces petits rois qui gouvernaient n'avaient
pas de longues généalogies, et tout aussitôt leur li-
gnage était I attaché aux dieux maîtres du ciel et de la
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 271
terre. Et quand les chefs grecs (j'allais dire les baron
et les chevaliers) se réunirent pour la grande <3vpédi-
tion de Tioie, ils ne connaissaient pas d'autre gloire
que celle des armes. Entre les siècles qui avaient ainsi
fondé leur religion, leur société et leurs croyances, et
les siècles où les lettres, la philosophie et les sciences
allaient fleurir dans leur glorieuse patrie, était un vaste
espace de temps libre pour la poésie, un temps aussi
disposé à la produire qu'à la recevoir. De môme chez
nous : entre les siècles qui fondèrent le christianisme
et la féodalité, et les siècles qui virent, après la sco-
lastiqueet le quinzième siècle, l'ample développement
des lettres et des sciences, on aperçoit un intervalle
vide qui appelait les produits de l'imagination poéti-
que. Voilà ce qui fait la similitude des époques malgré
Iles différences; quoique l'une fût moitié royale, moitié
patriarcale, et l'autre féodale; quoiqne l'une émanât
de tribus barbares civilisées par le théocralique Orient,
et l'autre du prodigieux empire fondé par Rome; quoi-
que l'une eût devant elle la brillante période des
Gréco-Romains et une révolution, et l'autre la non
moins brillante période des modernes et une révolu-
tion qui n'est pas encore terminée.
Le sujet aussi est analogue, non pas que les trou-
vères se soient aucunement inspirés des souvenirs de
la Grèce et de Troie. C'est tout près d'eux qu'ils sont
I&llés prendre leurs inspirations. Charlemagne avait
laissé une immense mémoire chez les peuples: la lé-
gende s'était vite emparée de son histoire, et, mêlant
ijes faits plus anciens que lui et des faits postérieurs.
272 DE LA POÉSIE EPIQUE
contre l'invasion musulmane, le chef prédeslmé qui
avait soulenu l'élendard du christianisme contre le
jCroissant. Le personnage légendaire, ayant delà sorte
pris la place du personnage historique, devint le thème
éternel des trouvères, de même que la guerre de Troie,
les mille* vaisseaux, Achille et les héros furent le
thème des trouvères grecs. L'antiquité en elîct avait
un nombre considérable de poèmes sur toutes les par-
ties de cette grande légende; les poètes cycliques l'a-
vaient traitée de mille façons, et l'on peut voir, parles
fragments qui nous en restent, combien la facture de
tout cela a de ressemblance avec nos cfiansous de geste.
Seul de cette nombreuse famille, Homère, chanté par
les rhapsodes, conservé par l'admiration de son peu-
ple, sur le génie duquel son génie laissa une marque
si profonde, est heureusement parvenu jusqu'à nous,
afin que nous puissions senlir dans sa formata plus
splendide et la plus pénétrante ce qu'ont senti des âges
primitifs.
Telle ne fut pas la destinée de la poésie héroïque du
moyen âge. Nulle œuvre n'en est sortie qui, redite de
siècle en siècle, ait son écho dans l'àme des généra-
tions successives. L'éclat en fut passager; il ne dépassa
guère le temps qui la vit se produire, et depuis lors
un oubli profonda enseveli ces vieux poêles que l'éru-
dilion seule a réveillés de leur poussière. Et de fait
c'est justice qu'elle les réveille, car cet oubli a de
beaucoup dépasse la mesure, et si, certes, ils n'ont pas
été dignes des honneurs d Homère, ils n'ont pas dû
non plus être frappés d'une condaryinalion irrévocable.
Quelques-uns de ces poèmes on un vrai mérite. Je
I
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. î75
citerai surtout la Chavson de Roland et Raoul de Cam-
brai. Dans Tiin, la légende du Cliarlcmagne populaire
est représentée avec une simplicité, une sévérité et
parfois une grandeur qui captivent, et dans Tantre
toute l'aprcté sans merci, tout l'cnlrain belliqueux des
mœurs léodales apparaissent comme aucun histo-
rien ne saurait le dire. Toutefois ces mérites, assez
grnids pour sauver les œuvres des trouvères d'un dé-
dain mal fondé, ne le sont pas assez pour les mettre
sur le piédestal à côté des cliefs-d'œuvre des nations.
Soil que la langue n'ait pas clé encore suffisante, soit
plutôt qu'il ne so soil trouvé parmi ces poêles innom-
brables aucun de ces génies 5 la fois contemplatifs et
créateurs chez qui les paroles ont le pouvoir magique
de faire descendre l'idéal, le fait est qu'aucun n'attei-
gnit le but. Ce n'est pas pourtant que cette gloire su-
prême dune suprême poésie ait été refusée au moyen
âge; seulement cet honneur fut donné, non pas à une
poésie guerrière et héroï pie, mais à nue poésie rcli-
giertse et catholique, non pas aux trouvères et aux
troubadours, mais à u\i hoinmc qui les connaissait,
les aiiriail, les lounil el les laissa tous bien loin der-
rière lui, au chanlre inspiré deTenfer, du puigaloirc
et du [)ar'f»dis.
El cependant l'innucnre des trouvères et des Irou-
baflours fut grande: elle occupa les esprits d'antre
chose que des soins vulgaires de la vie; elle leur pré-
senta un idéal, elle les éleva au-dessus d'eux-mômeG,
elle les adoucit par son charme. Qu'on se représente
ce qti'aurail été l'existence des barons féod^nx sans ce
Hcn de chants, dd vbrs et d'aspirations! Ils clûiont là
îîl- m LA POESIE EPIQUE
campés chacun dans son château, n'ayant d'autre souci
que de leurs terres et de leurs armes. QwA bienfait
n'élail-œ pas que, cet isolement intellectuel cessant,
ils pussent tous recevoir quelque ruisseau de la source
féconde que les temps nouveaux avaient ouverte? Par
une élaboration bien antérieure et à laquelle ils n'a-
vaient eu aucune part, le sol était mis en culture, la
vie était assurée, une religion puissante et une société
hiérarchique déterminaient leur direction morale,
mais justement parce que tout cela était fondé et ac-
quis, quiconque a l'habitude de considérer scientifi-
quement l'histoire aperçoit le vide qu'il fallait com-
bler. Les imaginations, c'était leur tour, devaient
avoir satisfaction, — et quelle meilleure satisfaction
que la poésie racontant de mille façons les légendes
nationales, célébrant les prouesses des vieux héros, et
cultivant dans les âmes les heureuses semences du
beau? Aussi eut-elle tout succès : accueillie, recher-
chée, elle pénétra dans les demeures, et l'esprit che-
valeresque, cette grande louange du moyen âge,
qui le distingue nettement de l'antiquité, a là une de
ses sources.
Ce qui est digne de remarque, ce qui montre com-
bien cette poésie était dans le goût du temps et propre
à remplir son office, c'est que, tout en plaisant à ceux,
pour qui elle était destinée, elle plut aussi à des
populations étrangères qui s'en montrèrent singuliè-
rement avides. L'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre
s'emparèrent de ces compositions, qui curent d'in-
nombrables traductions. Ces œuvres, qui dorment
maintenant manuscrites dans les bibliothèques, et
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 275
auxquelles un zèle tout récent a donné une publicité
interrompue pendant tant de siècles, ont jadis joui
d'une faveur marquée bien au delà des limites du sol
nalal. Ce ne fut pas un engouement local qui les favo-
risa; la vogue en fut universelle, et l'Europe féodale
tout entière leur fit accueil. Aussi, dans les éludes
qui en tout lieu ont pris une forte pente vers le
moyen âge, les érudits rencontrent à chaque pas de
vieilles versions témoignant du succès obtenu, et par
là encore on comprend que non-seulement la religion
et l'organisation sociale, mais aussi les plaisirs de l'i-
magination, le goût des fictions chantées et le charme
des vers contribuaient à assurer la cohésion de ce
grand corps politique, qui, fondé par les Romains et
étendu par Chaiiemagne jusqu'aux dernières limites
de la Germanie, est allé constamment s'agrandis-
sant.
Je n'ai pas craint de m'appesantir sur la compa-
raison entre la poésie héroïque du moyen âge et la
poésie héroïque des Grecs, entre les siècles héroïques
des barons féodaux et les siècles héroïques des rois de
l'Achaïe. C'est que, à mon jugement, il est d'un grand
intérêt d'établir ces rapprochements entre des époques
qui les comportent, — non pas que la méthode com-
parative appartienne proprement à l'histoire : elle est
spéciale à la science de la vie, où les organes et les
fonctions, les tissus et les propriétés, se trouvant ré-
pétés dan^ une variété innombrable d'exemplaires,
mais répétés avec des modifications profondes, suivant
que l'exemplaire est homme, quadrupède, oiseau,
poissan, crustacé, insecte, végétal même, s'offrent 1
Î76 DE LA POÉSIE ÉPIQUE
dans dos conditions varices et plcinos d'cnsoignomont.
La mrtliode propre à riiisloiVc est relie qui, observant
la niialion des choses sociales, l'ait voir comment les
civilisations procèdent les unes des antres, cl par i|nel
enchcinemcnt la force d'évolulion qui est irdiéicnlc à
la race Immaine amène les phases successives, ou,
pour mieux dire, les âges piogressils de celle vaste
exislence. Pourtant, cela dit et bien entendu, il est
vi'ai également qu'un grand profit peut ôlre, en his-
toire, tiré de la comparaison, en la réglani, comme on
fait dans la science, sur les cas véritablement analo-
gues et en consiilèrant ce que les circonstances parti-
culières apportent de dillérence dans le phénomène
fondamental. Ainsi, dans l'exemple qui nous occupe,
des deux côtés, parmi les populations achêcrmes et
parmi les populations féodales, religion fondée, S!)ciélc
renouvelée, langue sortie du balbuliement, amour de
la guerre, croyance au merveilleux, et pourlant vif
besoin du beau, cl, des deux ccMés aussi, poésie
chantant les combats, les héros Qt une grande légende
nationale!
L'oubli qui avait si complètement submergé les
vieilles productions de nos trouvères commença de
bonne heure. Dés la seconde moitié du quatorzième
siècle et surtout pendant le quinzième, non seidement
la veine s'était tarie irrémédiablement, et aucune
œuvre ne venait plus témoigner que l'imagination eût
conserve quchtne tendance épique, mais encore un
discrédit croissant s'étendit sur ces compositions, qui
cessèrent d'être lues, goûtées, comprises. C'est un
pUénonionc curieux à sfe représenter que cet élu» ra-
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 277
pide et aclif vers une poésie nouvelle, suivi d'une
clmle pioronde : clan qui, dans les oizième el dou-
zième siècle, emplil les coins (èodales de mille poèmes;
cliulcqui, un peu plus lard, en laissa Icsanleurs sans
mémoii'e el sans bruil. Tout fut sacrilic dans ce rovi-
ivment, le bon el le mauvais, le regrellable el ce qui
ne méritait aucun regret, — cl comme s'il n'y avait eu
ni j)oëles, ni langue, ni vers, ni âge poétique, l'esprit
d'alors se mit à cberchcr vainemenl quelque is'^ue, à
bégayer quelques essais, jusqu'à ce que la Renaissance
vînt d'un côlé épaissir encore le linceul qui couvrait
déjà tout ce passé, et d'un aulre colé préparer avec un
présent actif les germes d'un avenir brillant.
Ce ne fut pas la vieille poésie seule qui subit celle
décadence; la vieille langue aussi éprouva des altéra-
tions profondes qui en cliangérent lecaraclère, si bien
qu'elle doit ôlre tenue non pour la mère, mais pour
l'aïeule du français moderne. Le français moderne est
fils de celui du seizième siècle, entre les deux, il n'y
a que des remaniements légers, et tout l'essentiel est
commun de l'un à l'autre. Il n'en est pas de inôine
par rapport au vieux français : celui-ci a des carnc-
b''res spécifiques qui ne sont pas arrivés jusque dans
le langage actuel. Ainsi il dislingue, dans une foule
de substantifs, le sujet du régime, tidèle en cela à la
tradition du latin, dont il est issu directement : H
hom et i^homme^ li hom au sujet el l homme au ré-
gime; Diex (prononcez comnie nous faisons dieux) et
Dieu, Vun au sujet et l'autre au rcgirnt,. C'est de la
soite que le rapport indiqué en lalin pour le génitif se
marquait sans la préposition de, qui est actuelleincii
278 DE L.\ POÉ'^IE ÉPIOrE
nécessaire, et qu'on disait YHôtel-Dieu, cVst-à-dire
YHôtel de Dieu. Dans les conjugaisons, on remarque
l'absence de Vs aux premières personnes du singulier,
archaïsme qui a été conservé dans la poésie à titre de
licence. Une foule de sons étaient alors dissyllabes qui
sont devenus monosyllabes : ainsi on disait reançon
pour rançon^ meur^ pour mûr, sdir, pour sûr, e(c^ Il
y a donc eu, à une certaine époque, un remaniement
de la langue; il la laissa moins régulière et moins ana-
logique qu'elle n'était sortie de la fournaise qui avait
fondu le latin en français. A ces mots moins ré(juHère,
moins analo(jique , beaucoup sans doute, qui se sont
accoutumés à regarder la langue actuelle comme éla-
' borée et purgée de toute incorrection et la langue an-
cienne comme pleine de barbarie et de rouille, s'éton-
neront que je qualifie ainsi le changement opéré. Sans
doute la langue actuelle est bien autrement polie et
cultivée, les siècles, de beaux génies, une société de
plus en plus florissante, ayant apporté leur tribut à
l'œuvre commune -, mais, toute polie et cultivée qu'elle
est, pourtant elle n'égale pas en correction, en régu-
larité, en analogie, celle dont elle est descendue, de
sorte qu'il est regrettable que toutes les ressources de
perfectionnement et de culture se soient appliquées à
un instrument moins bon, la langue du seizième siècle,
* Si l'on demande comment nous savons que nos aïeux résolvaient
en elTet ces syllabis en deux, il est aisé do s'en afr^surcr par la mesure
des vers. Les vers, élant fondaniontalement les mêmes alors qu'au-
jourd'liui, possèdent la propriété d'iiuiiquer quel était le nombre des
syllabes dans im mot; aussi soPit-iIs dun excellent secours pour
déterminer la prononciation ancienne en ce cas aussi bien qu'en plu-
sieurs autres.
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE 279
et non à un instrument meilleur, la langue du dou-
zième et du treizième.
Nous sommes là devant une solution de continuité
qui mérite d'être considérée un moment. Par sa des-
cendance directe du latin, le français primitif reçut
un caractère précieux qui en fit tout d'abord un idiome
civilisé, grammatical, conséquent. Les traces de l'ori-
gine ne furent pas tellement effacées, qu'on ne recon-
naisse l'une de ces langues pour mère, l'autre pour
fille; ceci soit dit de la barbarie prétendue qu'on at-
tribue vaguement à l'ancien langage. Si barbarie doit
signifier l'altération subie par chaque mot (et évidem-
ment, tel ne doit pas en être le sens, car la condition
du français est cette altération môme), les siècles sui-
vants ont plus aggravé cette corruption primitive
qu'ils n'y ont remédié. Si au contraire (ce qui est le
vrai sens) il faut entendre par barbarie les anomalies
irrationnelles, les exceptions sans fondement, les in-
terruptions fréquentes de l'analogie, en ce cas un
coup d'œil comparatif montre clairement que l'avan-
tage est du côté qui a été si longtemps regardé
comme barbare et grossier, et cela se conçoit. Sup-
posons que la culture du français, qui avait été pous-
sée aussi loin qu'elle pouvait l'être alors par la poésie,
se soit interrompue, que l'activité de l'imagination
productrice se soit ralentie, et que dans cet intervalle
les éléments grammaticaux, n'étant plus contenus par
un régime salutaire, soient toml^és dans une sorte
d'anarchie et de confusion : il est certain qu'au mo-
ment où linira cet interrègne, au moment où se re-
prendra le cours des pensées et des œuvres, on ne se
280 DE LA rOÉriE ÉPIQUE
retrouvera qu'avec des perles el des désordres qui :''*•
ronl devenus ii rémédialiles.
Jr c'est ce qui est arrivé. La poésie héroïque se lut
complélornent. Dans le fait, il devait en ôlre ainsi; Irs
conditions qui l'avaient créée s'éloignaient ra[)ic!e-
ment, la féodalité se transformait, la société chan-
geait. C'était un intervalle indécis où cette tradition
qui fait que quelque chose naît quand quelque chose
meurt fut mal servie. Les circonstances de leur côté
furent singulièrement défavorahles. Alors éclatèrent
les guerres avec les Anglais, qui duièrent un siècle;
les revers les plus grands y furent continuels. La na-
tion française, qui, m tant que nation féodale, avait
tenu tète aux plus puissantes en Europe, ne se trouva
pas liahile à se servir du n(»uvel élément de force qu'a-
menaient les mutations sociales, à savoir les com-
munes et le parlement, au contraire les Anglais y
excellèrent, et ils eurent les plus grands succès. La
guerre élrangère, si longue et si malheureuse, se com-
pliqua des entreprises de la commune de Paris pour
fonder un ordre meilleur et de son insuccès, des ré-
voltes lormidahles des paysans el de leur exlormina-
tion , enfin du saccagement que portaient en tous
lieux les grandes compagnies, les routiers, les écor-
clieurs. Tout cela se prolongea pendant une grande
partie des quatorzième etqninziéme siè( les; et, quand
la tourmente s'apaisa, quand les Anglais eurent été
délinitivement chassés, quand les lihcrlés commu-
nales se Wk^C'^i résignées à abdiquer dans l'omnipo-
leiice mouarvhique, quand enliii on se reconrnil, la
langue avait notablement changé; mais on comjirend.
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. *i81
sans que je rfjjoule, qu'elle n'avait pas changé en
mieux. Rien dans ce qui s'élail passé n'avait été propre
à dépurer et à Ve\ ricliir; loul avait agi, au contraire,
pour y rompre les Iraditions el y laisser pénétrer les
aron^ialies el les irrégularités.
Telle est l'explication, suivant moi, de celle grande
mulilalion. Ce fut aussi à ce moment que les vieux
jjocmes commencèrent à entrer dans l'oubli; la lan-
gue en cessa d'être facilement intelligible, et, quand
1 imprimerie parul, il n'y eut pas d'éditeur pour son-
ger à des livres qui n'intéressaient pas et qui n'étaient
plus que trés-iuqmrraitt'menl compris. Le développe-
m(;nt nouveau marchant, la mémoire s'en perdit
chaque jour davantage, si bien que Doileau, en plein
dix-sepliéme siècle, put diie sans exciter aucune ré-
clamation :
' Durant les premiers ans du Parnasse françois,
Le caprice loul seul fais.iil tonles l»*s lois;
La rime au brut des mots assemblés sans mesure
Tenail lieu d'omenjeiils, de nombre el de césure.
Villon sut le premier dans ces siècles grossiers
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.
On ne doit pas, j en conviens, exiger d'un poète
l'exactitude d un érud t; mais, en vérité, est-il possi-
ble de mieux témoigner que, de son temps, on avait
perdu toute \d(ic des prem'ers ans du Parnasse frau-
';oislf Bier loin que le caprice seul fit toute? les lois,
jamais le caprice n'a été tant banni de la poésie fran-
çaise, car l'art des vers, étant né spontanément dans
un milieu suKisaimneut développé, était trop près des
inspirations qui l'asaient produit pour s'égarer. Bien
282 DE LA POÉSIE ÉPIQUE;
loin que les mois fussent assemblés sans mesure, la
me'^ure est observée avec une rigueur parfaite, e(, en
lisant tant de milliers de vers composé? par tant
dliommes différents, on est singulièrement frappé de
la sûielé d'oreille qui, alors prévalant, empécliait les
écarts. Bien loin que la rime tint lieu de césure, la
césure est toujours fortement marquée, tellement que
ïe muet n'a pas plus besoin d'y être élidé qu'à la fin
du vers, et il est impossible de rencontrer aucune
faute contre cette règle. Bien loin que Villon ait rien
débrouillé, les formes de poésie qu'il a employées
avaient été trouvées par d'autres que lui et longtemps
avant lui ; bien loin enfin qu'il n'y eût dans ces vers
d'autre élément que la rime, le fait est que la rime y
fait parfois défaut, dans les plus anciens poèmes du
moins, où les trouvères se contentent souvent d'une
simple assonance. Le caprice! Boileau s'imagine-l-il
que le caprice ait rien à voir dans la création de tout
un ensemble de poésie et de versification au sein du
vaste pays qui s'étend de la mer Méditerranée jusqu'à
l'Escaut et à la Meuse (car ici on ne sépare pas la lan-
gue d'oc de la langue d'oi/, le p^^ovençal du français)?
Comment, si le caprice avait gouverné ces choses, les
poètes et les auditeurs se seraient-ils trouvés d'accord,
les uns pour chanter suivant un mode, les autres pour
sentir et goûter ce mode? Et comment ne pas recon-
naître que le nouveau vers eut pour origine la mélodie
propre à la langue qui se formait? La mesure^ Mais
est-ce que ceux dont le sentiment musical fut ass/z
vif pour créer le vers héroïque avec ses dix syllabes et
avec sa combinaison d'accents, et plus (ard le vers
I
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. !2»S
alexandrin, qui n'en est qu'une modifiCvIion, étaient
capables de faillir rentre des règles qui ne leur étaient
pas enseignées dans leurs classes, mais dont ils avaient
l'intuition spontanée? La césure! Boileau aurail-il été
en état de /épondre, si on lui avait demandé pourquoi
il y avait une césure dans ce vers dont il se servait par
tradition, tandis que l'oreille antique, déterminée par
l'accentuation alors mieux perçue, avait établi la sus-
pension là où reposait l'accent principal du vers?
Villon et l'art confus des vieux romanciers! dit encore
Boileau; mais, quelque talent réel qu'eût Villon, on
ne peut en aucune façon le placer pour la correction,
l'élégance, la force, la poésie, à côté de Qucshc de Bé-
thune, du châtelain de Coucy, du roi de Navarre, trou-
vères du douzième et du treizième siècle, dont les chan-
sons méritent parfois d'être mises au même rang que
les canzoni de Pétrarque.
Pendant qu'elle s'ensevelissait ainsî dans la poudre
du sol national, la vieille poésie de France produisait
un rejeton inattendu et merveilleux. L'Italie, comme
bien d'autres pays, avait grandement goûté les com-
positions en langue d'oc et en langue d'oïl; ses hom-
mes les plus illustres, Dante, Pétrarque, Boccace, en
font foi. Les récits du cycle carlovingien reçurent
linalement chez elle droit de bourgeoisie, ayant pris
la forme d'une compilation en prose connue sous le
nom de J Reali di Francia, Le môme atlrait qui avait
conduit les imaginations italiennes à conserver et à
relire nos légendes poétiques conduisit des poètes à
s'en emparer. Le Boiard donna l'exemple ; et finale-
ment l'Arioste, suspendu entre le sérieux qui est em-
i
284 DE LA POÉSIE ÉPIQUE
preint sur cos œuvres héroïques ri la lépcrc moquerie
qu ellos pi ovoqiicrit chez un llalien du seizième
siècle, mil au j«tur ce pocme si ri» lie cl si heureux qui
a charuié cl qui chartne ciu^ore sa pairie et lEnrupe.
Alors, de nouveau, Charleuiagnc le héros léyendaiie,
celui qui, éprouvant les giands revers cl les grands
succès, conciuicrt 1 Espagne, rAlriqueet l'Oricul avec
ses preux Roland et Renaud, repai ut sur la scène; alors
de nouveau la fèlone famille de Mayence, cette race
de Iraîlres qui fait périr les douze pairs à Roncevaux
et sème (rembûches les pas du grarul empereur, re-
commença sa lulte éternelle; alors de nouveau les
guerriers sarrasins, avec leurs iunond)iab!es armées,
inondèrent le sol du royaume. Ces noms oubliés re-
teiilirenldans le monde; ces héros |ou(lreux revinrent à
la lumière, tout prêts, dans la nouvelle exislencequ'une
baguette magique leur communique, à ébranlei' encore
la teire au galop de leurs chevaux, mais tout prêts
aussi à partager le sourire du lecteur. Toujours est-il
que le jioême de l'Ariosle ne sérail pas si nos vieux
poèmes n'avaient pas été. Dans la transibrmalion sin-
gulière des choses, ils lurent les matériaux sans les-
quels une œuvre qui ne périra pas n'aurait pu être ni
conçue ni exécuiéc.
Ce nV'Sl pas pourtant que la paro lie railleuse ait
attendu jusqu'au seizième siècle et jusqu'à l'Ariosle
pour se jouer des giands coups de lance et des héros
fabuleuv L'esprit satirique, inspirateur de tant de l'a-
bliaux et de cille singulière composition de Renarty
où toute la léodalilé Cbt représentée sous de> noms
d'animaux, n'a pas vu ce champ si piès de lui sans y
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 285
faire quoique incursion. Il y a dans le cycle carlovm-
gion un lirros Ircs-réloliro, pcrsonna^^c réol de l'Iiis-
loire. puis devenu légendaire, Giiillauineau Coiu'i Nez,
ainsi nomme parce que le g'aive d'un Sarrasin, /om-
pant le nasal cl le lieaume et tranchant la coif/p, lui
avait, comme dit le Irouvère, « accourci le noz. »
Après sa blessure, Guillaume n'avait plus voulii por-
ter d'autre nom que celui qui rappelait cette muti-
lation
De?orpmni<? qui moi aime et tient cher
M'jippelItToiit, François et Brrruier,
Conile Guillaume au court nez, le guerrier.
Le preux a élé robjel favori de mainte geste, et son
liéroï me y est peint sous les plus vives couleurs
qu'alors trouvât Timaginalion amie du merveilleux.
Cela n'a pasemi>èclié qu'à côté de loules ces fjestes il
ne se renconire un poëme d'un autre ton, qui racon e
la \ie <le Guillaume devenu moine, on, pour me ser-
vir du terme ancien, le monhuje GniUunme. Le héros,
Jas de gloire mondaine, de guerres et de hauts faits,
nend le parli, à la (in desacarrièie, de se rolircrdans
mi monasière. H suspmd S(*s aimes à un anlcl et vient
se présenter devant l'ahlié d'Aniane. Il est peu verso
[dans les lettres; mais, dit l'abbé,
Sire (iuillaume. pruitoms estes et sire;
Si lu'aïst Diex, nous l'apprendrons â lire
Nuslie saulier, et à thanler matihes,
Et terce, et none, et vespres, et coinplics.
Malheureusement la bonne intelligence n'est pas de
longue durée entre Guillaume et les moines. Le guer-
rier mangeait comme six ^ et ^ pour le TÔlir^ il faUftit
2î^r) DE LA POÉSIE ÉPIQUE
employer autant de drap que pour trois autres frères,
enfin il aimait à boire, et, quand il avait un peu trop
dîné, ce qui lui arrivait souvent, sa parole devenait
rude et ses gestes redoutables. Malheur à qui lui par-
lait alors d'office et de prières! On a beau lui expli-
quer la règle. — J'aime mieux celle des chevaliers,
dit Guillaume :
Assez vaut mieux Tordre des chevaliers;
Il se combatentaus Turs moult volentiers,
Et souvent sont en leur saiic baptisié.
Mais ne voulez fors que boire et mangier,
Lire et dormir
C'est ainsi que la geste héroïque et sérieuse, pleine des
ardeurs guerrières et féodales, est devenue un poème
héroï-comique oii le redoutable paladin, ayant désor-
mais à combattre la bure, la règle et l'abstinence, est
rarement vainqueur et se venge sur les moines de ses
déconvenues perpétuelles.
L'intention n'est pas moins marquée dans le
Voyage de Charlemagne à Constantin ople^ composition
fort ancienne, probablement du douzième siècle, ano-
nyme comme tant d'autres œuvres des trouvères et
vérilablement amusante et pleine de galerie, i^n jour
Charlemagne était au moutier de Saint-Denis; il avait
la couronne sur la tête et l'épée au côté; près de lui
était la reine portant aussi couronne splendide au
chef, il la prend par le poing, et, la menant sous un
arbre, lui demande si elle vit jamais homme sous le
ciel à qui l'épée au côté et la couronne au chef fussent
si bien séantes. La dame, au grand déplaisir de
Charles, répond qu'elle en connaît un. « Nomniez-le,
Dans la société féodale. 28î
dit l'empereur; nous porterons ensemble les couron-
nes sur la lete, et, si je la porte mieux que lui, \ous
payerez cher votre dire : je <rous trancherai la tète
avec mon épée d'acier. » La reine voudrait bien lors
avoir retenu sa langue; mais enfin, pressée, elle
nomme l'empereur de Constantinople, Hugues le Fort.
Voilà Charlemagne avec ses douze pairs parti pour la
ville du prince qui porte la couronne mieux que lui.
Cette plaisante querelle se termine plaisamment.
Arrivés à Constantinople et bien reçus, Charlemagne
et les douze pairs boivent du vin le soir et gabent à qui
mieux mieux, c'est-à-dire se vantent de parfaire des
choses incroyables, par exemple de partager d'un
coup d'épée un homme armé et son cheval bardé de
fer, exploit qui, dans les chansons de geste, ne coûte
rien à Roland, à Ogier, à Renaud. Cependant un espion
aposté par Hugues rapporte tout au roi, et ils sont
mis au défi. Ici la protection miraculeuse intervient,
chacun, l'un après l'autre, accomplit son gah^ si bien
que Hugues demande merci. Les deux empereurs por-
tent couronne l'un à côté de l'autre, et il est bien
avéré que c'est Charlemagne qui la porte le mieux et
le plus haut; il dépasse son rival, dit le trouvère,
d'un pied et de trois pouces.
Dans la grande poésie ou poésie de longue haleine,
il y a plusieurs genres, distingués par le sujet et par
le rhythme. Le plus ancien et le plus important est la
chanson de geste ou la geste^ consacrée à Charlemagne
;t aux barons carlovingiens. Celle-là est en , ers le
►lus souver t de dix syllabes (quelquefois alexandrins)
288 DE LA POÉSIE ÉPIQUE
et en couplets monorimcs plus ou moins longs. Je
Inisscderôlé comme secondaires les poèmes peu nom-
brvnx qui ont pour matière des sujets lires do l'anli'
quiK, par exemple les exploits d'Alexandre, cl qui,
m.)ins importants et moin? oriyh.aux, suivent d'ail-
leurs le même rliylhmc.
L(;s légendes carlovingicnnes forment le fonds na-
tional et indigène; mais cela n'empêcha pas des lé-
gendes étrangères , de pénétrer dans la poésie du
moyen âge et d'y former un second cycle : c'cel
celui d Arlhus et des chevaliers de la Table ronde.
Il est considérable, mais non original ; il faut en
aller chercher la source dans les récils celtiques
( car les Celtes aussi eurent kur poésie suivant
le temps et la civilisation), et là les trouvères rie
furent qu'arrangeurs. Le rh\lhme est très -différent
de celui des chansons de geste; ce sont des vers de huit
syllabes à limes plates.
Les vers de huit syllabes à rimes plates sont consa-
crés aussi à un Iroibième genre de composition connu
sous le nom de chansons a aventures. Ce qui dislingue
cell(îs-ci des poèmes de la Table ronde, c'est qu'on n'y
renconlre plus ni Tristan, ni Gauvaiu, ni les aulres
compagnons d'Ai tluis, ni des personnages que le poêle
y veuille ratladier. La, le. héros sont de pure inrdgi-
nalion, et on doit y voir de véritables romans en vers.
On en possède un assez bon nombre, si bien qu'il est,
grâce à eux, aisé de reconnaître ce qui plaisait à nos
ancêtres en ces compositions fictives qui ont pris
depuis lors une part si grande dans la littérature
des peuples modorncs^ ayant ijcla de précieux
DANS LA SOCIETE FÉODALE. 289
qu'elles indiquent avec une singulière exaclilude
quelques-unes des direclions de l'espril conlem-
porain, quelques-uns des goûts, qucl(iues-uns des
plaisirs inlellccluels et moraux qui dominent. Tonte
libre que paraisse la iiclion, elle est bornée dans
un cercle restreint d'événements, de desciiplions
et de senlimenls; ici, dans nos chansons d aven-
tures, c'est, suivant l'expression d'alors, c'est fine et
loyal amour qui est le thème favori. Fine et loyal
amour\ cela veut dire l'amour vouant un culte à la
dame, l'amour exigeant les longs services, les hauts
faits, les prouesses. Quelle que soit souvent la fai-
blesse des chansons d'aventures, elles perlent néan-
moins empreint ce caraclère chevaleresque et élevé.
Les influences nouvelles qui étaient nées du progrès
civilisateur, prenatit le dessus, miient leur marque à
ce qui se pensa, à ce qui s'écrivil, à ce qui se fit. Qui-
conque, familiarisé avec la lecture des anciens, com-
parera l'amour tel qu'il fut peint à leur époque avec
l'amour tel qu'il le fut au moyeri âge, senlira vile que
de profonds changemenls se sont opérés dans la vie
sociale. Manifestement, une part d empire plus grande
dans les mœurs a été accordée au sexe faible et aflec-
tif, et, pour que la faiblesse et lescnlimenl aient ainsi
gagné quelque chose et empiété sur la force (empiéte-
ment qui, avec celui de l'intelligence, est le résumé
de toule civilisation), il a bien fallu que le monde
n'eût pas inlruclucusement traversé la longue phase
* Amour est ancionnotYicnt du fcminin, comme les noms en our ou
en eur vcniiiit des noms nlins en or, el lo /al est au léiriinin paf une
rôym Uoni il icslu uue irûcc Uaiib lu iOuuUuu : hltres rvyouJi,
r. i0
290 DE U POÉSIE ÉPIQUE
d'élaboration qui, delà société gréco-romaine, le me-
nait à la société catliolico-féodale. De la sorte, et par
ce côte, nous rejetterons le préjugé de la Renaissance,
qui ne voulait pour mère que l'antiquité classique, et
nous nous dirons, en toute vérité, fils du moyen âge, et
seulement petits-fils de la Grèce et deRome. C'est là la
solution historique, donnée par l'élude comparative
des faits, dans le débat entre ceux qui, admirateurs de
l'antiquité, dédaignent les ténèbres féodales, et ceux
qui, admirateurs du moyen âge, damnent l'idolâtrie
païenne.
Le coup d'œil ainsi jeté sur la poésie épique des
trouvères et des troubadours permet d'étendre le
regard au delà. Cette poésie n'eut qu'un succès éphé-
mère et ne suivécut pas aux générations qui la pro-
duisirent et l'aimèrent, ne s'élant pas personnifiée en
un génie souverain. Pourtant, étudiée et comprise,
elle jette une certaine lumière sur la poésie épique
tout entière, sur celle qui traverse les âges, et qui
vit, selon l'expression de Tacite, dans la mémoire des
hommes, dans la renomniée des choses.
Le premier qui se présente est Homère avec VIliade
et YOibjssée. Je ne parle pas ici des poèmes de l'Inde;
d'abord ils ne paraissent pas de beaucoup supérieurs
à nos chansons de geste; puis ils sont, selon toute
probabilité, postérieurs à Homère, et dés lors ne peu-
vent pas être comptés dans le courant qui va de la
Grèce primitive aux temps présents. Il faut en dire au-
tant des poésies Scandinaves, celtiques, et autres
œuvres, qui, curieuses, remarquables, belles même à
bien des titres, sont pourtant en dehors de la graude
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 2Ô1
généalogie de la civilisation, ne s'y rattachant que
plus tard et accessoirement. Donc lïonnére est la
souche de TimmorlcUe lignée. Ce qui fait qu'il est
pour nous après tant de siècles, comme il sera encore
pour d'autres après des milliers d'années, une source
inépuisable, c'est qu'il représente (nos vieilles chan-
sons en font foi), avec l'idéal splendide de la poésie,
tout un âge qui ne reviendra jamais. Nous nous retour-
nons vers ces sacrés souvenirs par la môme inclina-
tion qui nous ramène aux souvenirs de notre propre
enfance, mais avec toute la différence en profondeur
de sentiment et en grandeur de choses qui sépare la
courte et humble histoire de Findividu de l'histoire in-
finie et rayonnante de l'humanité.
L'admiration a aussi consacré un poète qui, tout
habile à manier la langue poétique, disait pourtant
qu'il était plus facile d'enlever sa massue à Hercule
qu'un vers à Homère. Rien n'est à contester dans la
louange de ce pur et suave génie qu'inspire si bien la
beauté profonde de la nature, soit qu'il étende au-
dessus de l'insomnie de Didon le calme éternel de la
nuit silencieuse, soit qu'il fasse arriver à notre âme la
douceur pénétrante des campagnes bienheureuses et
des bois élyséens; mais autre est la condition du
poète, autre est la condition du poëme. L'opinion hé-
sita toujours à transporter sur VËnéUle l'admiration
qu'inspirait l'auteur, et l'on était plus tenté d'y cher-
cher d'admirables fragments que d'y voir une épopée
Appliquons-y le critérium fourni par les chansons de
geste, qui au moins nous enseignent la relation entre
la poésie épique et les âges du mande. Or, à ce point
292 DE LA TOÉSTE ÉPTQl'E
de vue, qnVst-ce c\ueVÉnnile?\jnc rémînipccrce de?
origines (le Homo, une antique histoire du pcupie-roi
qu'un liomnnecomparalivemcnt nnoderne essayevaine-
menl d'idéaliser, de l'érudilion, en un mol, faite par
un grand pocle. El il avaii bien scnli le vice incurable
de son œuvre, ordonnant par son testament de brûler
ce travail de douze ans. Je ne sais si une épopée élail
possible dans cette ruine de l'ancien monde qui coïn-
cide avec ravcnement de l'empire romain, dans celte
reslauralion passagère qui fut due à la politique d'Au-
pusle : loujours est-il que ce n'csl pns VÉtiéide à qui
revient cet bonnrur. Je ne sais si quelque cbose d'é-
pique pouvait naîlre alors : loujours est-il qu'au liou
de nous reparler des héros grecs et Iroyens, l'œuvre
aurait transmis l'empreinte de celle décadence du
passé qui renversait tout, et de ces aspirations vers
l'avenir qui commençaient à lout relever.
La tradition des temps et de l'hisloire nous conduit
au moyen âge, où nous renconlrerions nos chansons
de geste, si elles méritaient celle gloire insigne, mais
où nous renconlrons Dante et son poème. Ce qu'est
Homère pour l'âge héroïque, Danle l'est pour l'âge
intermédiaire des croyances mysli(jues. On ne reveri a
jamais ces siècles où l'enfer et le païadis lenaient de
si près au monde d'ici-bas, mais la grande image en
dure éternellement. Chaque jour, Dante prend la main
de qnehju'un de nous, comme Yirgile prit la sienne,
et l'introduit en ces demeures où éclafent la justice
et la miséricorde divines. Tontes les pah s leireurs
qui assaillirent son âme, ton les les splendeurs (jui
cblouii-cnt ses yeux, nons les pailagconsavec lui, et,
fTANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 293
quand on revient des profondeurs parcourues, on est
tenté de croire qu'il a voulu appliiiucr au sentiment
de réalité qu'on éprouve ces vers qu'il écrivit pour
s'applaudir du sens mystérieux de son œuvre :
voi cITavete grintelleffi s:ini,
Mirate la doUriiia clie s'ascuiide
Sollo I velaiiie delli vcrsi slrani.
L'Kalie a encore un poêle qu'elle vante, mais à qui
pourlanl n'est dû qu'un rang inférieur. Le Tasse, au-
dessous de Virgile pour le génie poôlique, a comme
lui composé une œnvre de réminiscence et d'érudi-
tion. Les croisades, la chevalerie, l'inlervenlion des
anges et des démons, tout cela n'avait plus vie au
seizième siècle. A vrai dire, son poème est une chan-
son de geste, mais une chanson de geste faite par
un homme contemporain de Léon X et de la Réforme,
et complètement étranger à l'inspiration des temps
f;:o(lnux. C'est donc à juste titre que la critique
l'exclura de ce cénacle de génies divins que Dante
renconire aux portes de son enfer et où il se range à
côlé d Homère et de Virgile. Dans son acheminement
élei'nel, Ihisloire md surtout en relief les œuvres qui
la reiîèlent avec le plus d'éclat, et elle dispose en
môme temps l'esprit des hommes successifs à les sen-
tir plus profondément et à moins rechercher celles qui
n'ont pas cet ineffaçable caractère. Aussi Dante reste
toujours lumineux malgré le lointain des siècles, tan-
dis que le Tasse s'obscurcit et s'amoindrit.
Dans la chaîne de la poésie supième, bien commun
des nations civilisées, se rencontre le nom de Milton,
ce poêle émané des troubles civils et religieux,
294 DE LA POESIE EPIQUE
aveugle, mais qui, tout en se plaignant douloureuse-
ment de sa nuit éternelle, a si bien senti comment
une lumière intérieure resplendissait devant son âme
et teignait son langage de cette spirilualilé infinie qui
en fail le charme profond, so sinritaalhj brujkt, pour
citer un autre grand poète qui a dit des étoiles ce que
je dis ici de Milton. C'est en effet une spiritualité sé-
vère et brillante tout à la fois qui, naissant du protes-
tantisme, s'est épandue en ses vers. Là est sa distinc-
tion essentielle d'avec Dante, quoique tous deux aient
traité un sujet Ihéologique et chrétien; là est la mar-
que de la venue d'un nouvel esprit dans le monde. De
Dante à Milton, tout s'est grandi immensément, et par
conséquent tout s'est spiritualité. Nous ne sonmies
plus, comme au moyen âge, à ce mélange intime de
la terre et des régions extra-terrestres; on ne des-
cend plus en s'égarant dans une forêt obscure au sein
des infernales demeures; on ne sent plus celle foi in-
cessante à un voisinage redoutable et surnaturel;
Satan n'est plus un de ces informes démons qui peu-
plent les cercles souterrains. L'immensité s'est ou-
verte, et Milton est l'inimitable représentant de l'es-
prit qu'elle attire sans l'arracher encore aux chères et
séculaires croyances.
Je ne m'arrêterai pas à Milton, et, pourvu du fil
que je dois à nos vieilles chansons de geste, je me
hasarderai en des temps plus voisins de nous, mais
timidement sans doute; car ici rien ne peut tenir lieu
du jugement d'une longue postérité. Byron a dit quel-
que part : « Si, dans le cours d'une vie aventureuse et
contemplative, des hommes partageant toutes les pas-
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 295
sions qu'ils rencontrent acquièrent le profond et amer
pouvoir d'en reproduire les images comme dans un
miroir et avec les couleurs mêmes de la vie, vous pou-
vez faire très- bien de leur en défendre l'exliibilion,
mais vous gâlez, je pense, quelque beau poëme. » C'est
manifestement lui que Byron désigne : cette vie aven-
tureuse et conlemplative, ces passions qu'il partage à
mesure qu'il chemine, le danger qu'il peut y avoir à
les lui laisser reproduire, et jusqu'au beau poëme
qu'on perdrait, tous ces traits sont les siens. Il ne s'est
pas mépris sur la beauté de son œuvre; CliUde-Harold
elDon J/m/2étincellent, et une vive admiration les ac-
cueillit et les accompagne. Il ne s'est pas mépris non
plus sur le danger : en effet, ces poèmes sont pleins
d'un trouble qu'ils répandent, mais ce trouble n'est
rien d'individuel ni de capricieux, c'est la perturbation
profonde de la société contemporaine qui vient se re-
ilèter dans son âme. Ûepuis de longues années, la
révolution est installée en Europe, attendant, pour en
sortir, que la réorganisation qui marche à sa suite ait
pris une généralité plus décisive. Sans doute l'état de
négation et de critique est peu favorable au développe-
ment des hautes facultés poétiques. Pourtant quelque
chose en notre âge vient compenser ce désavantage;
jamais les profondeurs du temps et de l'espace ne se
sont autant ouvertes à l'esprit humain. Toute la litté-
rature est pénélrée de cette double influence d'une
sublime inspiration et d'un doute dissolvant,- et peut-
être la postérité dira que nul n'a vibré plus que Byron
au souille orageux qui passe sur la société-
Ainsi, iv le bien prendre^ les fçrands poèmes épiques,
296 DE LA POÉSIE ÉPIQUE
ceux du moins qui sont dignes de ce nom, contiennent
unsoinmairedel liisloiredel'liumanité,tandisquetous
ceux qui ne sont pas dignes de ce nom, tous ceux où
Tau leur trahi par ses forces a vainement essayé de
parvenir si haut, toutes les pseudo-épopées, en un mot,
ont pour caractère d'aller chercher par réminiscence
et par érudition quelque fait historique, quelque sou-
venir du passe où rien ne peut plus ranimer la vie.
Donc, en lisant et en s'appropiiant les vérilables épo-
pées, on a non pas Thislone abstraite ou philosophique
dans ses lois et dans ses résultats généraux, non pas
non plus riiisloire concrète dans ses événements réels,
mais l'histoire dans son idéal et dans sa poésie. C'est en
effet l'idéalilé historique qui fait le caractère et le
charme de ces grandes compositions : l'idéalité par où
elles nous élèvent au-dessus de nous-mêmes, l'histoire
à qui elles empruntent une réalité sévèi e et dominante.
A vrai dire morne, toute idéalité est enfermée dans
l'histoire et émane d'âge en âge à fur et mosnre
du développement; mais, dans l'épopée seule, lidéa-
lilé et rhibloire apparaissent combinées. Nous avons
de la sorte, grâce à nos chansons de geste, une idée
positive, et, quand on voudra, une déiinition de l'é-
popée.
C'est comme par la main qu'elles nous ont conduit
à celle conclusion. Le dédaigneux oubli où elles sont
longtemps demeurées rompait un chaînon de Thistoire
et coïncidait avec cette tendance erronée qui voulait
rallacher l'étal des modernes, non à l'état du moyen
âge, mais à l'état de l'antiquité. La restauration que
réiudition en a faite coirible ainsi une vaste lacune.
DAXS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 297
On est tradilionnelh^ment porté, quoique des vnes p^us
saines pierinenl peu à peu le dessus, à attribuer lo ite
importance aux événenients politiques et militûrcs
qui se passent entre les empires. S'il est besoin de
quelque exemple pour faire comprendre comment
ces événements peuvent être dénués d'intérêt réel,
l'exemple de l'Orient suffit. Depuis une suite de siè-
cles, il est le théâtre de guerres incessantes, de grandes
batailles, de remaniements de territoires, de chules
de dynasties; mais tout cela n'(îst qu'à la surface, et
le fond reste immobile. Toujoui s, au contraire, l'évo-
Intion des arts et des sciences témoigne qne l'espiit
de l'histoire traverse les sociétés et que le génie de
riiumanilé s'y incarne. Justement parce qu'alors les
combats, les invasions et les conquêtes ne firent pas
le seul mouvement, la vieille poésie est née, et elle a
sa signification. La metire dans le rang qu'elle tint
effeclivement, c'est donner à la poésie moderne des
racines antiqnes que l'ignorance lui avait follement
conpé(;s; c'est montrer la pnis^ance de création poé-
ti(jne que, dans certains âges, l'esprit possède à l'effet
de s'adoucir et de s'épurei-; c'est metire en regard la
période h roïque de ranti(|uilé et la période du moyen
âge; c'est enfin signaler renchaineinenl des grandes
compositions poétiques et les conditions qui y pré-
sident.
De nos chansons de geste, de nos poèmes cycnques,
beaucoup ont péri sans retour, mais beaucoup survi-
vent encore et arrivenl pea à peu à la publicité. Dans
la compai'aison de la vieille langue et de la nouvelle,
comparaison intéressante à tous les points de vue, soit
298 DE L.\ POESIE ÉPIQUE
qu'on recherche l'élymologie, soit que l'on considère
les mots et leur emploi, soil qu'on cludie les locu-
tions, les tournures et les licences poétiques, les vers
tiennent un rang considérable. Grâce à la mesure, à
la césure, à la rime, on acquiert promptement des no-
tions certaines sur la forme et l'i-rticulation des an-
ciens vocables qui, pour la plupart, sont devenus les
nôtres. L'étude de la langue maternelle est une élude
curieuse et utile, — curieuse pour tous, car tous sont
initiés spontanément, — utile, car la langue est un
instrument qui se détériore ou se perfectionne, et dont
la culture importe notablement à la culture générale
de l'esprit national. Ce sont deux choses connexes
que l'esprit national et la langue nationale, intlunnt
perpétuellement l'une sur l'autre. Et à cet égard le
service rendu par l'érudition n'est pas petit d'avoir
exhumé nos vieux monuments, appelé sur eux l'atten-
tion, et prolongé ainsi de plusieurs siècles la tradition
de notre idiome. Quiconque donnera quelque attention
aux innombrables difficultés assuillant celui qui parle
ou qui écrit en français remarquera que bien des
choses qui paraissent fixées ne le sont pas, môme dans
l'orthographe et dans la prononciation, où de grandes
incertitudes sont courantes. Quand on voudra remé-
dier au désordre, retenir ce qui doit être retenu, rec-
tifier ce qui est encore rectifiable, c'est à un système
qu'il faudra recourir, système qui ne peut reposer que
sur l'usage, la tradition, le raisonnement et les règles
qui dérivent de ces trois sources.
La catastrophe qui a frappé la langue dans les qua-
torzième et quinzième siècles montre que le cours
DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE. 299
spontané des choses est capable d'amener des altéra-
tions profondes, et qu'une intervention correctrice est
toujours nécessaire. De môme que la main de l'iiommc
protège incessamment contre l'invasion de l'herbe et
de la foret primitive les cliamps qu'elle a déhichés,
de même il (isi besoin de soigner ce champ du langage
qui, lui aussi, a été défriché avec beaucoup de temps
et de labeur. A la vérité, depuis le dix-septième siècle
surtout, des grammairiens vigilants ont rendu beau-
coup de services ; mais l'ignorance générale où l'on
était de la vieille langue a exercé son influence, et
leurs travaux ont eu une dircclion exclusive. Ce fut un
purisme abstrait qui intervint dans la décision des
questions; n'ayant pas derrière lui l'appui solide de la
tradition qu'il ignorât, qu'il dédaignait môme, et tout
disposé à traiter de barbare ce qui avait été auparavant,
il prit le seul raisonnement pour son guide. De là le
caractère étroit, souvent arbitraire, et par conséquent
souvent incertain, qui affecte la grammaire française.
Aujourd'hui que les défauts de ce régime s'accumu-
lent, il est temps d'ajouter à l'autorité du raisonne-
ment l'autorité de la tradition, qui s'offre féconde et
abondante.
Les littératures, par le fait des langues, sont spé-
ciales, servant à caractériser tout particulièrement les
grands individus qu'on nomme peuples, à la diffé-
rence des sciences, qui, elles, ne sont le bien propre
d'aucun. Celles-ci ont l'universalité; il n'est ni mathé-
matique, ni astronomie, ni chimie, anglaise, italienne
ou française, et les nations, du moins celles qui tien-
nent le premier rang dans le monde intellectuel, con-
300 DE LA POÉSIE ÉPIQUE DANS LA SOCIÉTÉ FÉODALE.
courent, cliacmie pour sa part, à éd fior la science
positive, œuvre de riiumanité où toutes les diversilés
nationales viennent se confcindre. Mais rindi\idualil6
de la patrie est inscrite au front des lilténiturcs, et,
pour connaître [)leinement les peuples, il faut con-
naître non-seulement ce qu'ils ont fait, mais aussi ce
qu'dsont écrit.
L'érudition fournit les matériaux à l'histoire, qui,
sans ce travail préparatoire, mais essentiel, chancel-
lerait de tous côtes. C'est ne pas la compieiuhe que de
la dédaigner comme chose de pure curiosité, car elle
est aussi nécessaire à la science sociale que les obser-
vations, les expériences, les dissections, le sont à la
chimie, à la physique, à l'astronomie, à la biologie.
Je pourrais, si c'était le lieu, montrer combien de
points de vue elle a ouverts en ces derniers temps, et
combien d éludes elle a renouvelées. Ce qu'on doii lui
deujander, c'est, faisant avec clairvoyance ce qu'elle
n'a lait (|u'à tâtons jusqu'à présent, de se diiiger par
la vérilab e théorie bistoriqjie dont la fondation est
récente. Grâce à l'objet qu'ils s'étaient pro| osé, et qi i
es! iliistoire littéraire de la France^ les béiiédiclins ne
se sont pas écartés du dioit chemin, et leur œuvre,
poursuivie par l'Académie des inscri,itions, est une
source inépuisable de recherches, de documents, de
renseigncmeuts.
LA POÉSIE HOMÉRIQUE
IHNCIENNE POÉSIE FRANÇAISE
Sommaire. [Hevuedes Deux Mondes, \^'' juillet \^''l. ) — Col essai est
né d'une comparaisoM qui se pr('^<et)lrt d'elle-riiènie enfie la poi'Mc homé-
rique et les ihiinsons de jret^te Ouvrir Ilnniôre. en iiie une pa<>e a lou-
jouis élé et e t encore un •li>rnie pour n.oi. Quant à la vieille langue
française el aux chansons de preste, il n'y a jrucie qu'une vinglaine d'an-
nées que je les étudie, el cola grâ>:e à feu Génin, qui m'entr.iina vers ce
clinni|) el à qui je dois ainsi une source aliondanle «le nclicrciies cl de
pensées el une lénovaiion parlielleder» spril. Dès que nies letluiesfurent
as cz avancées, curiaines analogies d'idée el de liin^ago me Ir-ippèient
cnire la poésie li )niériqne el la poésie féoflale, el je me mis avec une
sorte de passion, el, si l'on pouvait le dire d'un liav;iil qui au l'on»! est
un pa.-liilie, avec une sorte de verve à l.i Iranslalion d'un cliant dllomère
en lani:ue du Ireizii-me siècle. Il a fdlu, on le compreinl, me créer à
CCI elïel un petit art poétique, à ru.-afïe spécial d'une pareille œuvre.
Aussi, (lans neuf para-iiMphes qui forment la première partie, j'examine
si l'ancien franc is esl un patois liarbare et indigne d'eue appliqué à la
niagnilique épiqiée d'IloniCie; si la langue du lieizième siècle ncdVie
pas des laciliiés particulières pour la trailuelion du pocie {rrec; quelle en
c lia grammaire, alin qu'on ne prenne pas pour des barUarismus les dissem-
blances avec la grammaire moderne; quelle en est rorlliographe, afin
qu'on ne prononce pas les mois comme ils sont é( rils, ce qui serait
nionsirueiijc mais en se rapprochiiit de la prononciation moderne, qui,
en beaucoup de cas, esl un lidèle écho de la prononciation ancienne;
quelles furent les règles de la versilicalion. règles d'où les nôtres déri-
veni, mais qui sont plus conformes que les nôtres aux demandes de
l'oreill ; commrnt nos ait ux itsèrenl de Ih linie; quelle fut I ur pali-
que uu bv^l do 1 hiatus ; cUmnienl le couplet j fui wnipust; les chansons
SO^ LA POÉSIE HOMÉRIQUE
de freste, osl conslilué; enfin quelles sont les propriél''s de rarclvnsnie.
La S'^conde partie est tout entière remplie p;ir le premier cluint de
V Iliade traduit en langue d'oïl Des notes nonilireuses expliquent l<s rni»ts
et les tournures difliciles à comprendre pour ceux qui ne sont pas ianii-
liers iivec l'ancienne langue. Au reste, il faut bien savoir que chacun de
nous lest, même avant toute étude préalable, beaucoup plus qu'on ne le
croit d'abord ; car le fonds de l'ancienne langue, persistant dans la nou-
velle, nous est connu d'avance, en qualité de fonds materne!. Faire des
vers en langue d'oïl, est un travail comparable à faire des vers latins, et
ne m'aurait pas attiré, s'il s'était agi de quelque eflusion de poésie; mais
vif a été l'attrait quand il me sembla que celle langue archaïijue sonniit
et pensait d'une façon qui ne discordait pas avec la poésie primitive
d'IIomèie- Là est la curiosité de ce petit travail.
PREMIÈRE PARTIE
i. — V ancien français est-il un patois barbare?
Traduire un chant d'Homère en langage français du
treizième siècle est un essai qui réclame toutes sortes
de justifications et d'explications. Un pareil travail ne
peut se présenter sans mi passe-port, et je conviens
tout le premier que si, en tournant les feuillets de celte
Reviie^ on rencontrait sans avis préalable des vers
écrits dans le goût du poôine de Berlhe aux grands
pieds^ on aurait toute raison d'être surpris. C'est à
prévenir celte première surprise qu'est destinée la
brève dissertation qui précède cet essai, ou plutôt la
dissertation et l'essai sont les deux parties d'un môme
tout. La première, sans le second, resterait à l'état
d hypothèse dépourvue de toute réalité et un simple
paradoxe d'érudition ; le second, sans la première,
n'aurait aucune raison d'être et se présenterait comme
une conclusion sans prémisses, et tous deux ont pour
ibjet de prouver cette thèse, qu'Homère ne peut être
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 505
traduit que dans la vieille langue de nos romans de
chevalerie.
Bien qu'on ait commencé à étudier de plus près notre
histoire littéraire, et que dans ces derniers temps elle
ait été Tohjet de travaux excellents, néanmoins les con-
clusions qui résultent de ces nouvelles recherches n'ont
guère franchi le cercle de l'érudition, et en général le
jugement étrange prononcé par Boileau demeure l'o-
pinion commune. Non, Villon ne îni pas celui de qui
doive dater notre littérature; l'art de nos vieux roman-
ciers n'était pas conCus, et il est certainement singu-
lier de donner la qualitication de grossiers à des siècles
qui ont produit Charles d'Orléans, Froissart, Joinville,
Villehardouin, les chansons du sire de Couci, le poëme
de Roncevaux et tant d'autres. Ce qui causa l'illusion
de Boileau, outre son ignorance profonde, ce qui cause
encore aujourd'hui une illusion semblable, c'est la
Renaissance, qui vint troubler le courant naturel de fe
littérature française. Par le contre- sens historique le
plus complet, on a soudé 1 histoire littéraire de la
France moderne à l'histoire littéraire de Rome et de
la Grèce, et, d'un seul coup, on supprime un passé qui,
ne fût-il pas aussi riche qu'il l'est, mériterait cepen-
dant considération et étude. Dans cette manière de
voir, la littérature française du moyen âge est, qu'on
me pardonne cette expression, une impasse qui n'a-
boutit à rien, et en compensation on met bout à bout,
sans aucun i;itermédiaire, l'antiquité classique et la
France moderne. Certes il est difficile de mieux con-
fondre et brouiller les choses et de rendre plus inintel-
ligibles toutes les déductions historiques; la vérité est
304 LA POÉSiE HOMÉRIQUE
que, du conflit de ces deux forces, naqnil une dîrec-
lioM moyenne. Ce serai! un sujet à la l'ois liltéraiie et
philosophique, que de rechercher quels ont été les ef-
fets réels de celle combinaison de deux élcmenls in-
dépendanls, quel bien en a résnllê, quel mal en est
sorli, et quel a élA Je caraclcie du produit hybride qui
vint au jour. Ce fui une véritable invasion, qui d a-
bord emporta tout, et les piemifîrs cifets en furent
désastieux. Tout ce qui compose plus spécialement le
domaine des arlset de l'imaginalion en fut prolondc-
ment corrompu. Il n'est besoin que de lappeler celle
gloire cphémèie des Ronsard et des aulics pour fai:e
senlir immédialemeni (pie ce qu'il y avait de lalcnt en
eux fut l'iappé d impuissiuice et do ridicule par le
souille de la Renaissance. Oui pounail nier que fiarmi
ces homines, dont le disciédil est iirémédiable, il n y
ait eu les dispositions les plus heureuses et des a[)li-
tudes qui, dans un aulre milieu, auraient donné les
fi'uits les plus beaux? Qui ne sail aussi, grâce aux es-
sais de réhabilitation dun irgcnieux critique, que
quelques fleurs gracieuses sont écluses sous leur main,
que leur génie ne fut pas en [)erf)éluelle discordance
entre les idées et les lau«^ues anli(|ues (pTils voulaient
s'appropiiei' et l idiome et les Iradilions qu ils avaient
reçus de leurs pères.' Il n'y eut coiilic le courant dé-
vastateur de résistance que parmi les hommes (jui
étaient en dehors du cercle lilléiaiie, les libres pen-
seuis tels que Rabelais el ^lontaij^nc., les mllilaires, les
diplomates, les femmes, qui nousonl laissélantctdcsi
be lescho-csduseiziéme siècle. La prnsée lu! poissante,
mais la lillôruture pro^.icmuut dhs». faiblit, écrasée
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 505
qu'elle fut par l'invasion de Tanliquité. Sans donle la
beauté singulier!} et la grandeur des nionumcnls an-
liqi is conliihucrcnl beaucoup à rascendanl qui, à ce
nnomeni, leur (ul donné sur les es[)iils; mais il ne
faut pas mécormailre ce qui en fut la cause piépondé-
ranle, à savoir le préjugé qui metlail loule auliipiilé
au dessus du présent, qui faisait dire à Nestor qu(^ les
héros de la guerre de Troie ne pourraient comballre
ceux des âges faécédents, qui engageait tous les poli-
tiques à chercher dans une restauration impossible le
remède à la dissolution progressive des sociétés, et
contre lequel le christianisme ne protestait que d'une
manière contradictoire, admettant, il est vrai, la su-
périorité de la loi nouvelle sur l'ancienne et du monde
chrétien sur le monde païen, mais supposant au>si un
état primitif de perfection et de botdieur. On peut
croire encore qu'à une époipn qui venait de sortir des
longues et terrihles luttes des hnssites et du schisme,
qui voyait éclater la léformation, et qui sentait déjà
les avant-coureurs de révolutions mentales [)lus pio-
foiides, on se porta, par un secret instinct de révolte
contre l'autorité religieuse, vers ce paganisme qu'elle
avait vaincu et foudroyé, et qu'on ressuscitait par l'é-
rudition comuie une sorte d adversaire encore mena-
çant Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas par degrés et à
laide d'une intiltration lente que l'antiijuité classique
périt' tra dans notre hllérature ; elle s'y intronisa en
conquérante.
De celle déroute oij le grec et le latin avaient mis le
Irançais, on coinniença à se rallier dans le dix scplième
siècle, el a.oi s [.ai ut cet art, une de nosprincipaics ^ioi-
I. ^20
ZOd LA POÉSIH HOMÉRIQUE
res, art admirable, plein de raison, de politesse et d'é-
légance. Il serait superflu de montrer ici combien,
malgré s^s prétentions contraires, il s'éloigna de l'art
antique, quil se donnait pour modèle . P. L. Courier a
dit : « Les étrangers crèvent de rire quand ils voient
dans nos tragédies le seigneur Agamemnon et le sei-
gneur Achille, qui lui demande raison aux yeux de
tous les Grecs, et le seigneur Oreste brûlant de tant de
feux pour madame sa cousine. » Mais, j'en demande
bien pardon à l'illustre écrivain si épris, lui, et de
notre seizième siècle et de la Grèce antique, esl-ce que
Racine pouvait faire parler ses héros comme Homère
fait parler les siens? On trouvera dans ce premier livre
deTlliade la scène parallèle que le poète français a imi-
tée du poêle grec. Si Achille avait trailô Agamemnon
d'impudent, d'ivrogne, d'œil de chien, de cœur de
cerf, comment la cour polie qui se plaisait tant à
écouter les vers harmonieux de Racine aurait-elle ac-
cueilli cette discordance avec ses habitudes et ses
conventions? Qu'auraient dit les élégants courtisans de
Louis XIV, qu'aurait dit madame de Sévigné et ce cor-
tège de femmes spirituelles ? Évidemment Racine de-
vait modifier son Homère, et, si de ses personnages il
a fait des Français, qu'en pouvait-il faire autre chose à
son époque et devant son public? A la vérité, aujour-
d'hui une notion plus juste de l'histoire permet à l'art
d'être plus fidèle au costume ; mais pourtant qu*on ne
se méprenne point sur ce point: la condition essen-
tielle de son succès demeure toujours dans riiabilelô
à s'adresser aux sentiments, aux idées, aux passions
des contemporains.
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 307
A l'histoire littéraire la langue est liée d'une nna-
nière et roi le, surtout depuis que le seul français légal
est celui des livres et des académies, et que le peuple,
créateur de l'idiome, est mis hors de cause Sans
doute, c'est encore l'usage que l'on consulte; mais
cela môme est bien vague. Où en meUra-t-on les li-
mites ? que doit-on admettre ? que doit-on rejeter? Au
moment où se fixa défmitivement la langue dont nous
nous servons aujourd'hui, l'usage fut pris dans un sens
très-étroit; ce fut le beau monde, la cour, les coteries
lettrées qui en décidèrent, et l'Académie, récemment
instituée, l'enregistra avec tant d'arbitraire, qu'une
foule de locutions excellentes, employées par Malherbe,
par Corneille, par Molière, se sont trouvées mises en
dehors et proscrites. (:crtes, ces grands hommes
avaient parlé aussi bon français que ceux qui les con-
damnaient ; mais leur français, plus général et plus
compréhensif, était puisé à une source plus abondante
que celle qui fournit le premier dictionnaire de l'Aca-
démie. Aujourd'hui encore, il n'est besoin que d'é-
couter parler sans prévention les personnes illettrées,
surtout dans certaines provinces, pour reconnaître,
dans les mots, dans les locutions, dans la prononcia-
tion, des particularités tout aussi légitimes et souvent
bien plus élégantes, énergiques et commodes que dans
l'idiome ofliciel. De quel droit cela est-il rejeté? Par
la grammaire? Mais la régulaiité en est parfaite. Par
l'histoire? Mais toutes viennent d'un passé lointain,
et la plupart figurent dans les anciens monuments. Pai
l'usage? Mais qu'est-ce que l'usage, sinon la tradition
non interrompue? On voit donc que la difficulté fut
308 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
trancliéo par un coupd'Élat et que la question est en-
core à examiner. Cela peut ôlie dit à notre époque,
on la convenlion qui ré^^la les choses l:llcraires aux
seizième; el dix-seplièine siècles n'est plus reconnue, e(
où la langue oriicicllo n'est plus aussi maîtresse de la
si (ua lion.
D ailleurs il estuneaulre notion qui ne doit pas être
perdue de vue, c'est que la condilion nécessaire des
sociélès humaines et de tout ce qui leur appartient est
de passer par des successions et des léiiova lions con-
tinuelles. Les langues n'échappent pas à cetle nécessité.
La noire, qui compte environ aujourd'hui sept cents
ans d existence, en olfre dâgc en âge la preuve mani-
fesle; nial<:ré la piépondéiance justement acqtiise à la
lilléralure du dix septième siècle, malgré les mo\ens,
qu'on peut appeler coercilils, destinés à la mairdenir,
elle change de jour en jour. De nouNCaux mots se sont
inlroduils, de nouvelles significations ont été inposées
aux mois anciens ; le caiactère du style lilléraiie s'est
modifié, môme le caractère de la conversation, comme
le monti eut tint de pages familières et charmantes qui
nous ont été conseivèes.
L'état de la société et de la littérature, aussi hien
que la force des cho es, tout témoigne que ce change-
ment ira croissant Or, dans celle mutation, le régime
auquel la langue esl assujettie ne lui et pas salutaire.
Ce régime? est celui de la méta|thysi«|ue et de la rai-
deur giammaticales; la mi'taphysiqne, qui substilne
d(;s iilées purement logicpies à l'observation des faits
el à l'induction fournie par ces faits; la raidcui', qui,
par un assujettissement judaïque aux formes et par la
1
ET L'A^ClENNE POÉSIE FRANÇAISE. 309
dcsiriiclion do tonte liberté archaïqiio, oblige la pensée
à j-enlre de sa provision, de sa rapidité, de sa couleur.
On seiil bien vile ce qu'est la métaphysique et la i ai-
deuren fait de langage, quand ou compare le slyle de
noire époque avec celui du seizième siècle A des
épofpics précédentes. Notre bisloire présente deux
exem[)les d'insurrection contre la langue : le premier
appartient au seizième siècle, quand une folle imita-
tion des Grecs et des Latins s'empara des esprits; le
succès de la tentative ne fut pas heureux. Le second
est de notre temps ; ce fut lorsipie Racine, en sa qua-
lité de type de correction et de régula'ité, fut frappé
de condamnation Ce dernier essai, mieux conduit et
arrivant à point dans une époque de révolution cl d'a-
narchie mentales, eut, coumie loule idée critique et
négative, raction d'un dissolvant; et la viedle auto-
rité littéraire aciieva de se fondre sous nos ytux,
sans pourtant empêcher d'apparaître, il faut le dire,
d'éclalanlcs nouveautés. Ces nouveautés éclatantes
n'infirment pointraxiomedcBoileau qui reste vrai; sans
Id langue, même dans les péiiodes de crise et de dé-
composition, il nest point de grand écrivain. Mais il
s'agirait de définir ce que Ton doit entendre par lan-
gue; une telle définition emmènerait trop loin dans le
présent de notre idiome et dans son avenir.
Ici il ne s'agit que de son passé Les Grecs ne se
sont jamais imaginé que la langue de leur vieux poète
Homère fût une langue barbare, comparée à celle qui
prévalut au siècle de Périclès et au temps de leurs
grands poêles tragicjues et comiques, de leurs excel-
lents bisloriens, au temps de leurs Déniosllicne et de
510 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
leurs Platon; mais ce préjugé s'est attaché à nous, et
notre idiome du moyen âge a été considéré comme un
patois informe. On s'est figuié que tous les points par
lesquels il différait de la langue actuelle n'étaient que
fautes et grossièretés. Cependant il faut s'expliquer sur
cette accusation de barbarie. Si l'on prétend que le
français actuel, cultivé par une série d'esprits émi-
nents, s'est montré propre à exprimer l'art élégant et
sérieux du dix-septième siècle, l'art critique et brillant
du dix-huitième, et la raison mûrie parles progrès des
sciences et par les révolutions sociales, si l'on ajoute
que sans doute le français antique, exercé à d'autres
sujets, serait incapable de rendre avec fidélité les pen-
sées et les sentiments modernes, on a complétetnent
raison. Aller au delà, ce serait se tromper gravement.
Que peut-on entendre par barbarie dans nolie langue?
On ne dira pas sans doute que c'est la modification qui a
transformé le mot latin en mot français; ce reproche
tombe autant sur le français moderne que sur celui du
moyen âge, et il affecte à des degrés divers toutes les
langues novo latines. Il affecte môme, à vrai dire, les
idiomes dont celles-ci sont provenues, et, si premier
est une altération par rapport à 'prïmarïus issu de pri-
mus^ primus des Latins et izpCù'oq des Grecs sont, à leur
tour, une altération par rapport à /jrcffama^ du sanscrit.
Dans cette transmission successive des mots, chaque
peuple les conforme à ses habitudes d'articulation et au
sentiment de son oreille. A deux titres, une langue peut
être considérée comme barbare, soit quand elle appar-
tient à un peuple tellement dénué d'idées qu'elle ne se
prête pas à exprimer les notions de la civilisation, soit
ET L'hNCILNNE poésie FRANÇAISE. 311
quand rarialogie intérieure qui y préside est fréquem-
ment brisée par des exceptions et des contraven-
tions. La première imputation ne tom])e pas sur le
français du moyen âge; placé sans doute, à ce point
de vue, sur un degré inférieur aux langues modernes,
il n'en possède pas moins une grande richesse, d'abord
en tant qu'héritier du latin, puis comme exprimant
un état social où apparaissent tant de nouvelles choses
inconnues à l'antiquité, christianisme, pouvoir spiri-
tuel, féodalité, chevalerie, galanterie, industrie, bous-
sole, poudre à canon, etc. La seconde imputation lui
appartient bien moins encore, et môme c'est sur le
français moderne qu'elle pèse davantage. Quand on
suit depuis la haute antiquité jusqu'à nos jours les
langues indo-germaniques, auxquelles nous apparte-
nons, on les voit constamment tendre à changer leur
système grammatical. A chaque mutation, le senti-
ment de la syntaxe se perd davantage, les affinités ana-
logiques se rompent, et l'on peut répondre que, de
ce côté, plus une langue est ancienne, moins elle
offre de ces irrégularités et moins elle est barbare.
Un homme du treizième siècle, qui nous entendrait
dire le lendemain^ au lieu de Vendemain; quel que soit
celui que je visiterai, au lieu de qui que je visiterai; en
quelque lieu qu'on arrive, au lieu de en quel lieu quon
ïrrive; mon épée, au lieu de niépée (ma épée), s'ex-
primerait sans doute d'une façon peu flatteuse sur le
bon goût et la correction de langage de ses arrière-
neveux.
Il faut donc complètement perdre l'idée que les dif-
férences qui séparent le français ancien du français
312 LA POÉSIE IIOMÉniQUE
moderne soient des fautes, des grossièretés, des bnr-
baiismes. Ce préjugé ccarlé, on goûle snns peine Fai-
sancc, la souplesse et les réelles beautés de l'ancienne
lanime. Véiilablement, nous avons Irois idiomes : le
français actuel, celui du seizième siècle et celui du
treizième. Par notre dédain, la désuétude littéraire a
frappé les deux derniers, et cependant, de môme qu'ils
ont eu dans leur temps leur grande gloire, de môme
ils pourraient encore être utilement employés. C'est
surtout à des traductions d'ouvrages anciens qu'ils
sont applicables. Courier s'est servi de la langue du
seizième siècle, qu'il possédait si bien, pour traduire
Ilérodole, dont la prose a de nombreuses ressemblances
avec celle de nos prosateurs de ce temps, et je me
couvre de son exemple et de sa proteclion pour cet
essai, qui relève doublement de l'érudilion, puisque
le grec et le vieux français y interviennent.
2. ~~ De la langue du treizième siècle et des facilités qu'elle offre
pour la traduction d' Homère.
« Le talent, a-t-on dit*, n'est pas tout pour réussir
dans une traduction ; les œuvres de ce genre ont d'or-
dinaire leur siècle d'à-propos, qui, une fois passé,
revient bien rarement. A un certain âge de leur
développement respectif, deux langues (j'entends
celles de deux peuples civilisés) se icpondont par des
caractères analogues, et celle ressemblance des idio-
mes est la première condition du succès pour qui-
conque essaye de traduire un écrivain vraiment ori-
« M. Egger, dans un écrit sur les traductions d'Homère.
I
ET L'ANCIKNNE POÉSIE FllANÇAlSE 513
ginal. Le génie même n'y saurait suppîccr. S'il en
est ainsi, on nous demandera à quelle époiiue de son
histoire, déjà ancienne, noire langue fui digne de re-
produire Iloméie. Nous répondons sans licsiler, comme
sans prétendre au paradoxe : Si la connaissance du
grec eût été plus répandue en Occident durant le
moyen âge, et qu'il se fût trouvé au treizième ou au
quatorzième siècle en France un poëlc capable de
comprendre les chants du vieux rapsode ionien et assez
courageux pour les traduire, nous aurions aujourd'hui
de V Iliade et de Y Odyssée la copie la plus conforme au
génie de l'anliquilé. L héroïsme chevaleresque, sem-
blable par tant de traits à celui des héros d'IIomcre,
sélait fait une langue à son image, langue déjà riche,
harmonieuse, éminemment descri[)live, s'il y man-
quait l'empreinte d'une imagination puissante et har-
die. On le voit bien aujourd'hui par ces nombreuses
chansons de geste qui sorlenl de la poussière de nos
bibliothèques : c'est le même Ion de narration sincère,
la même foi dans un merveilleux qui n'a rien d'arti-
ficiel, la même curiosilc de détails pittoresques; des
aventures étranges, de grands faits d'armes longue-
ment racontés, peu ou point de tactique sérieuse, mais
une grande puissance décourage personnel, une sorte
daflection fraternelle pour le cheval, compagnon du
gusrrier, le goût des bellvs armures, la pa sion des
conquêtes, la passion moins noble du butm et du
pillage, l'exercice généreux de l'hospilalilé, le respect
pour la lemme, tempérant la rudussc de ces mœurs
barbares; telles sont les mœurs vraiment épiques aux-
quehes il n'a manqué que le pinceau d'un Iloincre. »
su L\ POESIE HOMÉRIQUE
Rien n'est plus vrai et on ne saurait mieux dire. La
conformité générale entre l'âge héroïque des Grecs et
l'âge héroïque des temps modernes se caraclérise aussi
par des trails de détail. On sait comment, dans Homère,
les homïnes et les choses sont perpétuellement accom-
pagnés d'épilhèles et d'appositions toutes faites qui re-
viennent sans cesse. Il en est de môme dans nos vieilles
chansons de geste. Ulysse est l'homme de grand sens,
Briséis est la fille aux belles joues, Nestor est le vieil-
lard dompteur de chevaux, Achille le héros au pied
rapide, Dioméde le guerrier irréprochable.
En parallèle, nous trouvons dans nos poètes Olivier
le preux et le séné; Blanchefleur, la reine au clair vis;
Charlemagne, le roi à la barbe fleurie ; Roland, le che-
valier à la chère hardie; Turpin, le preux et l'alosé.
La France est France la louée, comme dans ce vers :
Voyez Tûrgueil de France la louée.
Si Achille, oisif auprès de ses vaisseaux, soupire
après le tumulte des combats, la vieille poésie a un
mot spécial pour exprimer ce cri de guerre par lequel
les peuples primitifs cherchent à effrayer leurs enne-
mis et avec lequel les romans de Cooper nous ont fami-
liarisés :
Lors recommence la noise et la huée
est un vers qui se rencontre fréquemment. Pour Ho-
mère, l'armée est toujours l'ample armée des Grecs,
semblablemenl l'armée de Charlemagne ou de Marsile
est la grant ost banie (ornée de bannières).
Pour peu qu'en lisant Homère on ne fasse pas abs-
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 3î5
traction complète des liabiludes modernes, on est cer-
tainement fatigué du retour incessant de ces épithètes
qui semblent oiseuses. Toutefois l'oreille s'habitue fa-
cilement à de pareilles répétitions, et Fespril, de son
côté, accepte cette simplicité naïve. D'ailleurs il faut,
en fait d'art comme dans le reste, se mettre à un point
de vue relatif et ne pas croire à des règles absolues.
C'est grandement desservir Homère que de donner
comme fait pour nous et applicable à notre poé-
tique ce qui fut imaginé et chanté il y a près de
trois mille ans. Si Homère et nos vieux poêles ac-
compagnent constamment les noms de leurs héros
d'épilhèles vagues et sonores, c'est que la poésie pri-
mitive aime et réclame ce genre d'ornements. On peut
dire que cela tient radicalement au goût des peuples
barbares ou demi-barbares, qui sont si passionnés pour
les armes et les parures éclatantes. Ce goût s'est ré-
fléchi dans la poésie, et le poète, obéissant à ce senti-
ment général, ne fait jamais paraître ses héros dénués
de la riclie et pompeuse toilette des épithètes. Le goût
moderne, plus sévère, s'attachant plus au fond qu'à la
forme, tend à supprimer, aussi bien dans les habi-
tudes de la vie que dans la poésie, les ornements ex-
cessifs, et, quand de nos jours la poésie a voulu rede-
venir descriptive et pittoresque, il est bien évident
qu'elle a employé un tout autre procédé. Je compare-
rais volontiers les épithètes dont les héros d'Homère
et de nos vieux poètes marchent toujours affublés aux
plumes et aux pendants d'oreilles dont se parent les
sauvages. Si on dit que c'est un art dans l'enfance
qui use de tels moyens, on a raison ; mais, si on pré-
31« LA POÉSIE HOMÉRIQUE
tend que ces moyens enfantius, qui sont d'accord avec
le Ion g('néral, ne mérilenî. pas considéra lion, el n'ont
pas, à leur place, un certain charme, on se trompe
cerlainement.
C'est à la langue du treizième siècle que je me suis
généralement coiirormc dans cette traduction du pre-
mier chant de VIHctde. 11 est ae fait qu'elle se prèle
facilement à suivre la pensée homérique, à tel point
qu'il m'a été possible de rendre l'original vers pour
vers. Cela môme est peu : dans chaque vers, j'ai con-
sei vè les détails caraclérisliques de la phrase, les épi-
Ihèles couianles, et généralement aussi la marche de
la période. Je ne sais pas si un pareil travail pourrait
réussir dans le français moderne: il est trop peu souple
cl flexible pour accompagner la libre allure de la lan-
gue archaïijue d'Homère ; mais parvînt-on à triompher
de ces difficultés, on n'aurait encore que la plus infi-
dèle des traductions, car qu'y a-t-il de plus étranger à
la pensée primitive que le vêlement moderne?
C'est surtout à rendre avec rapidité et légèreté les
détails de récit et d(i conversation qu'excelle le fran-
çais ancien, détails insup[)orlables en vers s'ils s'a-
vancent avec des articles, des particules et des con-
jonclions ; lourdes bè(iuilles dont le langage moderne
ne sait pas se passer. Aussi la langue poèliipjc mo-
derne est peu habile à raconter, et, par une coïnci-
dence qui n a rien d'étrange, à mesure (|u'elle perdait
ses qualités narratives, la poésie, de sou côlé, se trans-
formait cl s'iilèali^sait de jour en jour davantage. Le
côlé lyrique prenait le dessus , et ce qui lui plaisait
surtout, c'était non plus de chanter la colère d'A( bille
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇ.USE. 31
OU bien les combats et le béros troycn, maisderôvcr
et (le faire revcr aux choses itiliiiies, bciireuse d'en
saisir une couleur et <l'cn retracer une ombre. Aussi,
quand la poésie moderne veut raconter, elle change de
ton, et c'est surtout à force d'esprit et de finesse qu'elle
se lire des longs récits, comme on le voit dans Voltaire
et dans Byron. La poésie primitive n'y met pas tant
de façons ; grâce à une langiie plus maniable et plus
svelte, grâce à ces épithctesavcc lesquelles elle emplit
l'oreille et l'imagination, elle peut sans effort raconter
les hauts faits d'Achille et de Roland. Au sortir de l'en-
fance, on aime surtout lesgi'arids coups de lance dont
Homère est si pi'odigue ; plus tard, la poésie rêveuse
saisit rimaginalion ; plus tard encore, on reprend in-
téiét à la poésie primitive, sorte dhistoire dont rien ne
peut lenir lieu, et, non sans charme, on écoute cette
musique qui nous arrncd'nn passé lointain.
La langue du treizième siècle fut européenne, car ce
n'est pas du sièc'.e de Louis XIV que date la faveur
dont le fiançais a joui parmi les nalions élrangèros.
Il m'a toiijour's paru lidicule d'essayer d'établir une
pn'éiniuence entre les peuples qui composent la répu-
blique occidentale; chacun a ses méiiles et a contribué
pour sa part à l'avancement des scierrceset à la splen-
deur des leltr'es. Cepeiidarrt il est certain que ce fut un
attribut parliculior de la langue française «le pénétrer
dès im temps reculé chez les éii angers. « Au treizième
siècle, l'Anglais Marrdeville, dit M. Mas de Lalr'ie^,
écrivait en frarrçais SCS pcrégriuations suspectes, comme
* Bibl. de l'École des Chartes, 2" série, tome II, p. 5i4,
518 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
le Vénilicn Marc Paul ses voyages consciencieux, Bru»
nello Latini de Florence son Trésor^ Ruslicien de Pisf
son roman de Meliadus, le Moraïle sa Chronique^ Mar
tin de Canale son Histoire de Venise^ pour ce que, di>
ce dernier, langue française court parr.A le monde ei
est plus delitable à lire et à cuir que nulle autre. » Te)
était l'état des choses au treizième siècle. Il y eut sans
doute une diminution dans cet état littéraire au qua-
torzième et au quinzième siècle, à la suite des horribles
malheurs et des dévastations inouïes qu'amena la
guerre des Anglais. Toutefois la tradition se reprit au
temps de Louis XIV, mais ce ne lut rien ue nouveau,
et de nos aïeux du dix-seplième siecie on doit seule-
ment dire ce que dit l'Hector d'IIomère (on me per-
mettra d'employer ici, par anticipation, le vieux fran-
çais), qu'ils
Soutinrent le grant loz de leurs pères et d'eux.
3. — De la grammaire.
Bien que le vocabulaire du français moderne ne soit
pas complètement celui du vieux français, bien que des
mots soient tombés en désuétude et que quelques-uns
aient changé de signification, cependant ce n'est pas
là que gît la dissemblance la plus considérable ; elle
tient à la grammaire, qui a dans la vieille langue des
particularités presque complètement effacées dans la
nouvelle. On peut très-brièvement indiijuer ce qu'il y
a de plus saillant.
Le point essentiel, c'est que l'ancien français a une
ET L'ANCIENNE POÉSIE FUANÇAISE. 519
déclinaison. Sans doute elle est très-muliiée et ne pré-
sente qu'un débris de la déclinaison latine; mais elle
n'en existe pas moins et elle influe sur la construction
de la phrase et l'arrangement des mots. Rien de plus
simple à expliquer et à retenir: au singulier, les noms
masculins ou ceux qui ont une terminaison masculine
prennent une s quand ils sont sujets de la phrase, et
et n'ont point d's quand ils sont régime ^ Les noms fé-
minins sont invariables. Pour le pluriel, les premiers
sont sans s au sujet et prennent Vs au régime ; les
seconds prennent ïs dans toute position. Ainsi la
phrase moderne : r homme mène le cheval, peut se
rendre de deux laçons, sans qu'il y ait aucune amphi-
bologie : li homs mené le cheval ou le cheval mené H
homs ; de môme au pluriel, tes hommes mènent les che-
vaux se dira : h homme mènent les chevals (prononcez
chevaux) ou les chevals mènent U homme. On remar-
quera que le mot homs^ avec sa forme de sujet nous est
resté dans la particule on : on dit, on vient , etc. Cette
existence d'un signe pour le régime a permis de rendre,
comme en latin, la possession par un cas, c'est-à-dire
sans intermédiaire de préposition; ainsi la fille du roi,
filia re<jis, peut se dire, dans l'ancien français, la fille
le roi. Quand Berlhe dit :
Fille sui le roi Flore, qui tant fait à louer,
cela signifie : Je suis la fille du roi Flore, car l'absence
de Vs au mot roi indique qu'il est dans le rapport de
régime avec le mot fille. ïl nour reste de celle construc-
* Voyez, pour une notion plus compV e de la déclinaison ancienne,
p -^Aet 15 de ce volume.
520 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
tion \'hôte/-dieu, qui signifie : l'hôtel (Je Dieu, et de par
le roi, qui signifie delà part duroi. Beaucoup de choses
dans la langue moderne sont un débris de la synlaxe
ancienne et ne penvenl s'expliquer que par là.
Colle manière de conslruire deux noms ensemble
permet d'en renverser la position, et de dire aussi bien
Dieu hôtel que Jiôlel-Dieu. Cette conslruclion existe
dans l'anglais ; elle peut y être venue soit du français
par la conquête des Normands, soit de l'allemand, qui
a aussi celle tournure. Dans ce \ers :
Belle Idoine se sied dessous h vert olive
En son père verger...
les derniers mots signifient : dans le verger de son
père; et dans cet autre vers :
Cest premier coup son noslre, Dieu aïe,
cela veut dire ; ces premiers coups sont nôtres par laide
de Dieu.
L'influence du latin se fait sentir d'un autre cô'é, à
savoir dans la suppression des pronoms per^0Inlels. je,
tu^ vous^il, elc. Celle suppression, qui est l'acullalive et
non obligatoire, allège beaucoup la phrase et ne j(îlte
aucune obscurité, car le pronom peut reparaître dès que
le sens l'exige. 11 faut à ce sujet noler une i? régularité
du français moderne que n'a [)as l'ancien : nous disons
moi (jni parle, toi (jui veux, lui qui vi^nt, eux qui de-
mandent; moi, toiy lui, eux, sont des foruies de ré-
gime employées ici comme sujets. Le vieux Irani^ais
ne commrl pas celle laule, cl du : je, qui pane, ta,
qui veux; i/, (jui vient; il, qui ilemandvnt.
Les ailj( cli.squi, en latin, ont une seule terminaison
ET I/ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 321
pour le masculin cl le féminin, prôscnlcnt clans l'an-
cien français celle parlirularilé, que la terminaison
est la .neine pour les deux gernes. il non? en est leslô
grand mère, et, dans le sly!cde lancienne chancellerie,
lettres roijaux.
Larlicle peut se snpprimer qnand Tobjel est suffl-
sammenldéleiminc. Dans ces vers :
Quand François voient venir leur enemis,
Par la Dit^u grâce, qui en h ^roix fut mis,
l'ut cliascuiis preux, courageux et hardis;
le mot François n'a pas d'arlicle, et peut s en passer.
Il en est de môme du mot soleil, ici:
Contre soleil flamboie ses ccus (son écu).
On peut encore, dans l'ancien français, snpprimer la
conjonclion qne^ et dire au^^^i bien je veux vous alliez
que je veux que vous alliez. De la même façon, on sup-
prime le qui relatif, et l'on dit comme dans ce vers :
N'en y a un tout seul n'ait la table quittée,
pour qui n'ait quitté la table. Enlln il n'est pas jusqu'à
la préposition à qui ne puisse sesous-enlendre, et cela
sans dommage pour le sens ; en voici un exemple entre
mille:
Mandez Cbarlon Torguelleux et le fier
Foi et salut par voire messager;
C'est-à-dire : Mandez à Charles... foi et salut.
Ce sont là les différences prmcipales qui séparent le
français ancien du français moderne. C'est une gram-
maire, on le voit, bientôt apprise. Et de fait, l'erreur est
grande de regarder le vieux français comme une langue
21
322 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
absolument morte ; il n'en est rien ; la plus grande
partie en vi^ encore au milieu de nous, et rien n'est
plus facile pour un Français d'aujourd'hui que de se
rendre maître du français du treizième siècle. Tout
est connu d'avance : le plus grand nombre des mois
et l'esprit de la syntaxe. Sans doute il faut faire un
apprentissage, mais cet apprentissage est court et n'a
rien qui se puisse comparer à l'étude d'une langue
étrangère.
Dans cet exercice seprésenletout d'abord une dif-
ficulté notable, c'est le dédain de l'oreille pour les
formes qui ne lui sont pas familières. Nous disons
tristesse; tristor de l'ancien français nous choquera.
Nous sommes accoutumés à folie, folage nous paraîtra
barbare. Nous employons enfreindre et retentir; mais
freindre et tenlir nous effarouchent. Cependant, en soi,
CCS formes n'ont rien qui les doive faire rejeter, et elles
sont aussi correctes que celles qui ont prévalu. Un peu
de lecture surmonte bientôt celte première impression
et, en y gagnant déjuger dès lors sans prévention les
textes anciens, on y gngne de juger aussi la langue
moderne et de s'élever au-dessus de ses exclusions, de
ses caprices et de ses habitudes.
4. — De r orthographe.
Dans une question d'ancien français, l'orthographe
ne [)eut pas être passée sous silence. Elle diffère en
t;int de points de notre système moderne, et offre
elle-mènie tant de vaiialions, qu'il faut une certaine
hiibilude pour lire couramment les \ieux textes mal-
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 523
gré le vêtement sous lequel ils nous sont présentés.
Comme l'orthographe est une pure affaire de conven-
tion, j'ai incliné, dans cet essai de traduction, vers
l'orthographe moderne, qui a l'avantage d'être fami-
lière à nos yeux ; mais j'y ai incliné sans altérer grave-
ment l'orthographe ancienne.
La différence d'orthographe, sans toucher au fond
des choses, n'en gêne pas moins beaucoup les abords
de notre ancienne langue. Toute représentation de
sons par des lettres est une convention. Or, quand on
entre dans les textes du moyen âge, on rencontre une
convention toute différente et qui déroute complète-
ment les yeux d'abord, l'esprit ensuite. Ainsi nous
représentons généralement le son eu par eu : il peut;
le moyen âge le représente fréquemment par ue ; il
puet; cuer est cœur, ues est œtifs. Eux^ du langage mo-
derne, est d'ordinaire, dans les manuscrits, ex : ainsi
yex est ijeux, Diex est Dieu^ miex est mieux. De même
pour la finale aux : chevax est chevaux^ beàx est beaux^
etc. Ou bien encore le moyen âge conserve l'étymo-
logie ; la syllabe «m, il la représente par al : altre est
autre, hait esi haut, helmeesi haume. Pour se faire une
idée de l'erreur dans laquelle nous jette presque iné-
vitablement cette différence d'orthographe, il n'y a
qu'à supposer qu'on ignore les conventions par les-
quelles nous donnons un son spécial à certaines com-
binaisons de lettres, et alors notre rtiot f/i^z/o; devien-
dra cliéûcs, et autre deviendra autre, et tout cessera
d'être reconnaissable. C'est ce qui ne manque pas d'ar-
river quand on lit un texte du moyen âge, on pro-
nonce les lettres telles qu elles sont écrites dans iex,
524 LA POÉi^IE HOMÉRIQUE
diex^ miex^ lies, altve, et Ton s'clonne de l'clrangcté
de cessons qui, cependant, ncdilTèiml des noliesque
parla reprcsenlalioii. Enlevez ce prélexle d'err'eur à
l'œil, indiquez que l'ancien françîiis se prononce
comme le nouveau partout où les mots sont idcnli-
ques, et vous ôtez au vieux français le masqucî (pii le
défigure, car c'est vraiment le défigurer pour nous
que de le prononcer tel qu'il est écrit.
Dans son livre sur les Variations dularifjage français^
livre qui contient lant de vues neuves et viaics, M. Gc-
nm a mis en lumière un phénomène curieux, à savoir,
la réaction de I écriture sur la prononciation. Noire
langue lourmillc de mois où l'éci ilure a fini p t luer
la prononciation, c'est-à-dire que des Ictiros écrites, il
est vrai, mais non prononcées, onlfirii par triompher
de la tradition et se faiic eniendre à 1 oreille comme
elles se montrent à Vœ\\, Cette iiiflnencese manifeste
dans son action la plus défavorable quand on lit au-
jourd'hui des textes de \ieux français; on oublie
qu'outre la convention primitive qui attache un son
simple à chaque caractère, il y a une foule de conven-
tions secondaires destinée! à figurer des sons qui sont
en dehors du cadre de l'alphabet, et que ces conven-
tions secondaires peuvent bien n'être pas les mêmes
pour le vieux français et le français moderne. Alors,
sans réflexion, on applique notre prononciation à l'or-
thographe ancienne, ce qui rend étrano^es et mon-
strueuses les choses les plus simples et les plus fami-
lières.
En effet, M. Génin a encore établi, avec beaucoup de
sagacité et d'utilité, qu'au fond la prononciation mo-
i
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 523
dcrne roprôsontait la prononciation ancienne, cl que
le nombre des diiïùrenccs clail bien plus reslroin! que
ne pouvait le iaiie penser la dilTércnce des oribo-
grapbes. Appliquez ce principe à la leclure d un nnor-
ceau ancien, ne tenez aucun compte de récriture cl
pn»noncez les mois comme s'ils étaient figurés avec
l'orlbograpbe moderne, et vous verrez comme l'iritel-
ligence en sera facile môme pour les personnes qui
n'ont aucune habitude de notre vieux langage. Pro-
noncez au contraire diex^ yex^ etc., comme cela nous
semble écrit, et vous produirez un jargon boirible-
ment barbareet ioulà fait niécormaissable, même aux
ore lies les plus exercées. Je dis bai baie; en elfet,
d'oîi veut-on qu'un x soit venu dans la prononciation
du mot iex? Ce mol dérive d'oc/z/us, el l'élymologie
monlre que l'a: est aussi muet dans l'aHrien français
que dans le français moderne. Eu agissant autrement,
on commet un manifeste barbarisme el on introduit
dans la prononiialioii une leltre qui n'a jamais été
qu'orlbograpbiipie. Nos aïeux avaient pour convcnlion
décrire la syllabe ^ïtx' parea;, méconnaître celte con-
vention c'est leur faiie aulant de tort qu'on nous en
ferait si l'on articulait Vx dans yeux ou mieux. Ainsi,
quand on donne aux mots anciens la prononciation
moderne, bien loin de les altérer, du moins en bien
des cas, on les conserve dans leur intégrité et on leur
rcslitiic leur véritable physionomie.
Si la féodalité avait subsisté pins longlemps, si
les trouvères avaient continué a chanter leurs poèmes
de cbàleau en cbàleau, et surtout si un de ces poëmcs
avait, par ses beaulcs érninentcs, conquis une fa-
326 LA POESIE HOMÉRIQUE
veur permanente, la transcription aurait suivi les mo
difica lions de la langue parlée, et l'œuvre sérail restée
constamment intelligible. C'est ce qui est arrivé à
Homère. Transmis de bouche en bouche par les rap-
sodes, écouté avec admiration par les populations hel-
léniques, le vieux poêle se rajeunissait de siècle en
siècle, et, à mesure que la langue se modiOait, le vers
antique se modifiait aussi autant que le rhythme le
permettait. De nombreuses traces sont encore visibles
qui témoignent que la prononciation d'Homère dilTé-
rait notablement de celle qui prévalait au moment où
son texte a été fixé définitivement. Un érudit a essayé
de rétablir d'après ces indices la vieille prononciation,
la vieille orthographe d'IIomère. On peut affirmer que,
mieux cette entreprise de restauration aurait réussi,
plus le texte ainsi rétabli aurait paru étrange et mé-
connaissable aux contemporains d Alexandre , de
Platon et de Sophocle; mais rintérôt que les Grecs
attachaient à ces récits d'autrefois, le charme puissant
de cette poésie toujours si simple et quelquefois si
sublime, et le chant traditionnel des rapsodes, empê-
chèrent VlUade et YOdyssée de rester ensevelies dans
la langue du neuvième siècle avant l'ère chrétienne et
de devenir inintelligibles pour les Grecs des temps
postérieurs, comme le devinrent les poésies saturnines
jpour les Romains de Cicéron et d'Auguste, comme le
sont devenues pour nous nos vieilles poésies.
Mon intention n'est pas de bannir rétude dp l'an-
cienne orthographe, étude qui reste toujours dign^
d'intérêt. L'orthographe ancienne fournit des rensei-
pements utiles soit sur l'étymologie, soit sur lagram-
I
ET L'ANCIENNE POESIE FRANÇAISE. 327
maire, elle fournira aussi, quand on le voudra, de
bonnes indications pour la réformation de notre ortho-
graphe moderne, qui offre tant de surcharges, d'incon-
séquences et de praliques vicieuses. A'mn l'habitude
commune dans les anciens textes de ne pas écrire les
consonnes doublées quine seprononcent pas,etdemet-
ira nrester^ douer ^apeler^ eic, mériterait d'être trans-
portée dans notre orthographe. On écrit dans les anciens
textes au pluriel sans t les mots enfans, puissans, etc.,
celte orthographe, depuis longtemps proposée par Vol-
taire, est un archaïsme bon à renouveler. Ceux qui s'ef-
frayeraient du changement d'orthographe ne doivent
pas se laisser faire illusion parrapparente fixité de celle
dont ils se servent. On n'a qu'à comparer l'orthographe
d'un temps bien peu ôloipné, le dix-seplicme siècle,
avec celle du nôtre, pour reconnaître combien elle a
subi de modifications. H impoile donc, ces modifica-
tions étant inévitables, qu'elles se fassent avec système
et jugement. Manileslcment le jugement veut que
l'orthographe aille en se simplifiant, et le système
doit être de combiner ces simplifications de manière
qu'elles soient graduelles et qu'elles s'accommodent le
mieux possible avec la tradition et l'étymologie.
5. — Du vers et de Vhémisliche
Le système poétique des anciens est essentiellement
le même que celui des modernes; cependant il a subi
quelques modifications qu'il convient ici de signaler.
Il va sans dire que, dans cet essai, j'ai suivi le système
ancien et non le système moderne.
328 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
La pins notal>le différence est rclalive 5 l*h(''Tni«:ti-
clic. Aiijoiird liiii loules les iè«il('S qui (lélerminenl îa
rcriconlre des mots dniis ririlciieur d'un liéinisliclic
s'îippliquonld'uri hrnriisticlie à l'aulie dans levcrsen-
tier. Autrefois l'Iiénustiche était considéré comme une
fin de vers. Ainsi, dans un pocmc du treizième siècle,
il est dit de Bertlie :
Oncque plus douce chose ne vi ne n'acointai;
Eie est plus ijracieuse quo n>àt la rose eu mai.
El dans un poème du douzième siècle, il est dit d'un
guerrier blessé à mort :
Pinabaux trébucha sur l'herbe ensaniclanlée,
El lors de son poing désire lui eachapa l*esi)ée.
Cotte liabilude est conslante, et, si on la jup^e sans
aucun préjuge et indépendamment de nos règles mo-
dernes, on reconnaît qu'elle est irréprochable. L'o-
reille est satisfaite,et, en matière de vers et de rliylbmc,
c'est le seul juge qui doive être consulté. Au dix-
seplièine siècle, quand on réforma les règles de la
versification, on fit intervenir à tort, à très-grand tort,
l'œil, l'écriture, l'orlhograplie, dans une affaire qui
ressortit à un tout autre tribunal. On ne connaît, chose
singulière, que depuis Irès-peu delCFnps la vraie con-
stitution du vers français. C'est un Ilalien, M. Scoppa,
et, après lui, M. Quicheiat, dans son traité de Versifi-
cation française^ qui ont fait voir que notre vers est
conslruil, comme la plupait de ceux des langues mo-
dernes, sur le principe de l'accent. La langue française
est accentuée comme toutes les langues ses sœurs;
seulement l'accent, au lieu d'occuper des places varia-
i
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇA'SE. 329
blcs, est tonjoni'S sur la dernière syllabe, quand la
lerriiinaison esl masculine, et sur l'avant doinicrc,
quand la terminaison est féminine. Voy< z ce que peut
le préjugé ('.lassi(|ue pour fermer les yeux à réviilcncel
Pari e que le grec a Faccent souvent très-reculé, on
s'est imaginé que noire idiome n'était pas accenlué;
parce que les gens de quelques provirices et parlicu-
lièrement du Midi donnent aux finales une antre
tenue que celle du bon usago. on a dil qu'ils avaient
de raccetit; et parler sans accent est devemi un éloge
de bonne prononcialion. iMais il y a ici conluïsion entre
deux sens du mol accent, V accent provincial et Y accent
proprement dit, V accent provincial e->t celui qui, traî-
nant ou bâtant certaines linales, modilie en cela IV/c-
cent jn^opremeut dit; mais celui ci, étant rinlonation
qui élève la voix sur une syllabe délerminéc d'un mot
polysyllabicjue et laisse les autres dans un demi-Ion et
une sorte de demi-teinte^ existe dans le français
comme dans les antres lan^iucs romanes, comme dans
le latin el le grec. Objcctera-t-on que, l'accentuation se
fi.isant sentir à une place toujours la môme, il en
résulte uniformité et monotonie? Cela n'empècberait
pas l'accent d'exister; mais il n'y a ni monotonie ni
Uiiiformité; les mots réunis en pbrases Iburnisseut les
CJmbinaisons d'accents le'J «plus variées. Voyez ces vers
d^ Racine, où je sou' igné les syllabes accentuées:
Ja/nafs vaissoflîUJ \)i\rtis des nves du Sc-ijnawdre
Aux champs ïhessahVws osfrenl-i7s desf^/iJrc?
Et ,amais dans Lamse un lâche raviss^wr
Me vinl-i7 e.nliver ou ma femme ou ma sœur
D est impossible de trouver une intonation plus mar-
050 LA POESIE HOMERIQUE
quée; elle ne l'est pas davantage dans le grec ou l'ita-
lien.
Notre vers le plus ancien est le vers de cinq
pieds, c'est-à-dire de dix ou onze syllabes, suivant la
terminaison. C'est aussi le vers des Italiens, de Dante,
du Tasse, de l'Arioste. Il n deux accents nécessaires;
l'un à la dixième syllabe, l'autre à la quatrième; c'est
ce dernier qui marque l'hémistiche. Dans le vers
italien, il faut un accent à la dixième et à la sixième,
ou bien, en place de la sixième, sur la quatrième et la
huitième. On ferait, si l'on voulait, sans aucune diffi-
culté, des vers français dans le système italien; mais
Scoppa observe que le vers français vaut mieux ayant
l'hémistiche plus marqué. A quoi M. Quicherat répond
qu'en revanche le vers italien est plus varié, n'étant
pas assujetti à un arrangement des accents toujours le
même. Quoi qu'il en soit de la prééminence entre les
deux systèmes, c'est justement cette manières! nette de
marquer l'hémistiche qui a déterminé nos anciens
poètes, ne consultant que Toreille, à le traiter comme
une véritable fin de vers.
De même que les enfants acquièrent, dès les pre-
mières années, d'eux-mêmes et par le seul usage, une
masse incroyable de notions, se familiarisant avec la
coimaissapce des objets, avec les mots et même avec
la syntaxe de la langue, de môme l'enfance des peu-
pl'3S novo-latiii3 fut singulièrement occupée, créant de
no iveaux idiomes et un nouveau système de poésie. Il
est bon d'avoir présent à l'esprit ce grand exemple de
productifs spontanées, cette preuve des aptitudes
natui elles de l'esprit humain, pour comprendre com^
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE 351
mont, dans les âges beaucoup plus reculés et plus
éloignés de la lumière de l'histoir», des phénomènes
tout semblables ont surgi, et comment la Grécv., cette
sublime et féconde institutrice de TOccident, s'est fait
sa langue, sa poésie et sa littérature. De quelque côté
que Ion considère le développement des sociétés hu-
maines, on reconnaît toujours et partout une seule et
unique cause, les dispositions innées et la nature de
l'homme.
Au début de l'histoire grecque et dans le demi-jour
de la Fable se présente une légende qui émeut les ima-
ginations. Une ville antique et puissante, bâtie de la
main des dieux, secourue par toutes les populations
environnantes, succomba, après une guerre de dix
ans, sous les efforts de la Grèce conjurée. Ce thème
fournit un nombre considérable de vieilles chansons
de geste, aujourd'hui perdues, et parn^i lesquelles a
survécu la plus belle, le poème héruique d'Homère. De
la même façon, au début du moyen âge, un homme re-
nouvela les exploits des Alexandre et des César, dompta
jusque dans ses profondeurs la Germanie indomptée,
atteignit les musulmans par delà les Pyrénées, réunit
l'Italie à sa domination, et fut couronné empereur
dans la ville éternelle. Un court éloignement dans le
temps suffit pour transfigurer ce personnage; ses pro-
portions grandirent, les faits se confondirent, et, dès le
onzième siècle, il était l'objet des plus merveilleuses
légendes. C'est alors que naquirent ces chansons de
geste qui charmèrent tant nos aïeux, et, popr rue ser-
vir de l'expression de notre grand chansonnier au
sujet d'un personnage qui, lui aussi, serait, dans un
332 LA POESIE IIOMEHIQUE
antre temps, devenu bien vile Irgendairc, le manoir
féodal lie connut phis d'antre Idstoire.
A cere admiration a succédé le plus profond oubli.
Il leur arriva nn malbeurqni n'est pas arrivé à Vl'iaile^
c'est que, derrière ces poèmes, reparut la véritable
bistoire, qui avait quelque temps sommeillé. Quand on
vit ce que la légende avait fait de Chailemaj^ne, on
s'éloigna avec dédain de ce tableau si bizi»rreetsi
mensonger, et il n'en rejaillit rien de favorable pour
les cbansons de geste; mais, si, postérieurement à
Homère, les documents relalilsà la guerre de Troie (à
supposer qu'il y ait eu une guerre de Troie) avaic nt
clé retrouvés, quel toit riiisloire n'eûl-elle pas fail nu
poète ! Devant la réalité, quel rôle eussent joué Acbillc
et sa colère. Minerve qui dirige les coups de Diomède,
Apollon qui conduit Hector, et Jupiter qui donne la
victoire aux Troyens? Dans nos vieux poèmes, la lé-
gende a été prise en flagrant délit de fiction; au con-
traire, dans le poème, d'Homère, elle est tout ce qi i
reste de l'hisloire, et c'est un litre de plus à l'inlérct
et à la curiosité.
A le bien prendre cependant, nos vieux poèmes ont
aussi un grand intérêt bistorique, mais par un antre
côté : ils éclairent singulièiement la formation de la
légende. D'abord, ils nous montrent combien il faut
peu de temps pour la constituer; en second lieu, nous
cormaissons par là que l'âge a beau être pleinement
Iiislwri(|ue, la légende ne s'en crée pas moins si les
documents historiques font défaut ou s'obscurcissent;
enfin, ils nous apprennent que d'un récit légendaire il
n'y a, pour ainsi dire, rien à tirer qu'un fait exccbsive-
j
ET L'ANCTESKE POESIE FRANÇAISE. 555
iDCTît vogue. Si nous n'avions sur Charlcmagne pas
plus (le nnseigncmonls que sur la guerre de Troie,
que snni'ions-nous de positif sur ce prince à l'aide de
nos anciuMis poèmes? Le vrai et le (aux y sont tellement
confondus, que les démêler serait chose impossible.
Aussi, quand, sur un point quelconque, on n'a qu'un
récit légendaire sans contrôle de la part de documents
liistori(iues, tout, aux yeux de la critique, est frappé
de suspicion. Nos poèmes, pour lesquels nous possé-
dons à la fois riiistoire et la légende, sont un curieux
témoignage de cetiavail des imaginations populaires
sur les événements et les personnages; nous y voyons
comment la réalité se dénature, comment le merveil-
leux s'invente, et l'exemple qu'ils nous offrent s'ap-
plique, par une conséquence rigoureuse, à tous les
cas où, l'histoire faisant défauts la légende s'y est
substituée.
J'ai dit plus haut que la poésie moderne avait pris
de plus en plus le caractère lyrique et idéaliste. L'im-
possibilité actuelle de la légende en est une des gran-
des causes. Tant que la poésie a pu façonner Thisloire
à sa guise, elle s'y est complu, et les hommes s'y sont
complu avec elle; mais aujourd'hui que l'histoire a
cessé d'être malléable et qu'il n'est pas plus permis de
créer ou l'Achille de V Iliade ou le Charlemagne des
chansons de geste que de faire reculer le soleil pour
le festin d'Atrée ou de l'arreler sur Gabaon pour la
défaite des Amorrhéens, la poésie a forcément aban-
donné des routes devenues impraticables et cherché
ailleurs les aliments du sentiment et de l'imagination.
334 LA POÉSIE HOMÉRIQUb
6 —Rime
J'ai suivi l'usage de notre poésie antique, qui ne
s'inquiôle pas de la succession allernative des rimes
masculines et féminines. Ce n'est pas que cet entre-
croisement lui soit étranger; mais, chez elle, il est fa-
cultatif : on ne s'étonnera donc point de voir dans cet
essai la règle que s'impose la poésie moderne fréquem-
ment violée. D'ailleurs, il faut le remarquer, cette règle
de la poésie moderne est tout à fait illusoire, et, si elle
satisfait l'œil, elle trompe complètement l'oreille; or,
en fait de rime, c'est là une véritable absurdité.
On appelle rime masculine, par exemple, mer avec
enfer, et rime féminine, par exemple, mère avec il en-
ferre.W n'y a qu'à prononcer ces mots pour reconnaître
que le son en est identique, que la différence n'est que
pour l'œil, et qu'à l'oreille la prétendue rime masculine
sonne vraiment comme une rime féminine. On appelle
rime masculine essor et or, et rime féminine édore et
aurore. Si on ne le savait pas par l'orthographe, je
demande comment le son pourrait le faire reconnaître.
On appelle rime masculine rois et lois, et rime féminine
]oies et soies; l'écriture est dissemblable, mais la pro-
nonciation est identique. Ces simples faits rappelés,
que devient la distinction de rime qu'admet le système
moderne? L'entre-croisement n'existe pas, ou du moins
il est à tout instant interrompu par des anomalies. De
vraies rimes féminines sont données pour masculines,
de vraies rimes masculines sont données pour fémi-
nines; mais l'œil est content, et cette puérilité gram-
ET I/ANCIEME POÉSIE FRANÇAISE. 335
maticale l'a emporté sur le jugement de l'oreille. Au
reste, la distinction des terminaisons masculines et
féminines est un legs de notre ancienne langue, mal
compris et mal employé lors de la réformation de
notre système de versitication. Je vais m'expliquer
davantage.
On connaît ces rimes devenues défectueuses, et qui
cependant se trouvent encore dans Boileau et dans Ra-
cine. Le premier a dit:
La colère est superbe et veut des mots altiers ;
L'abattement s'explique en des termes moins fiers.
Nous lisons dans l'autre :
Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers;
Qu'ils tremblent à leur iour pour leurs propres loyers!
Ou encore :
Eh bien ! brave Acomat, si je leur suis si cher,
Que des mains de Roxane ils viennent m'arracher.
Ces rimes ne valent plus que pour l'œil, c'est-à-
dire no valent plus rien; mais il y a eu certainement
un temps où elles étaient bonnes. Mais comment
letaient-elles, c'est-à-dire prononçait on allier comme
fier^ ou fier comme allier^ arracher comme cher^ ou
cher comme arracher? Génin a prétendu que Vr finale
s'éteignait, et qu'on disait /ie, c/te, comme allié, arra-
ché. Il paraît certain que l'extinction des consonnes
finales a été plus générale à une certaine période de
l'ancienne langue qu'elle ne l'est dans la moderne.
Mais a-t-elle été jamais complètement rigoureuse,
Cemme l'a prétendu cet ingénieux auteur? Je ne
sais; quoi qu'il en soit, il est raisonnable de faire
336 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
dans cet ossni comme ont fait los anciens, cl i\c ne pas
dislirijrnrr les rimes féminines ot masculines, d'aulant
plus que, uicme dans nofie poésie modenie, qui se
pique de s'y astreindre, la différence est pureirtenl no-
minale Il ne suffil pas d'appeler masculine ou fétnifiiiie
une loruiinaisoii, il faut encore que la pronon<:ialion
s'y accorde; or, la prononciation acluelle doime un
fréquent démenti à une règle uniquement fondée sur
rorlliograplie.
Nos anciens poêles n'ont pas connu la recherche de la
rime riche, cl ils se sont conlentés de la rime la plus
pauvre, pourvu qu'elle sonnât à l'oreille. En ceci en-
core j'ai sui\i leur exemple. Quelque inlérét qu'on ail
aliachc à la rime riche, je ne puis y voir que le mérite
de la difficulté vaincue. Ce mérite, à vrai dire, me louche
peu; je ne suis pas de ceux qui admirenl du sonnet les
rigoureuses lois, et je pense que noire vieille poésie a
salisfait, sans les dépasser par un labeur inutile, aux
exigences de l'oreille.
En cet clat, quelles que fussent les facilités de la
rime, nos anciens poêles les ont encore augmcnlées
par les licences mullipliées qu'ils se permettent. Ils
modifient les voyelles finales, ilschangenl les consonnes,
ils ajoulenl des syllabes, ils en retrauchenl; aucun sciu-
pule ne les ariéte, et il est maniîcste qu'enlrc leurs
mains les mois sont une argile qu'ils peuvent pélrir à
leur gré. Pour des espnls hal)itués, comme les nôtres,
aux rigueurs de la grammaire, rien n'est plus étrange
que de pareilles libertés, et l'on prend pour autant de
barbarismes toutes ces déviations. C'est pourtant une
errcuFj car c'est appliquer les habitudes d'une langue
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 551
faite à une langue qui se fait. A ce titre, Homère aussi
serait plein de barbarismes. A chaque instant, pour
trouver la mesure de son vers, il change les longues
en brèves, il modifie les terminaisons, il allonge les
mots, il les raccourcit, il substitue une voyelle à une
autre; il n'est peut-être pas une seule des licences de
nos vieux poètes dont on ne retrouvât l'équivalent dans
V Iliade et VOchjssée^ et encore n'avons -nous pas l'œuvre
grecque dans son état primitif; il ne reste de ces irré-
gularités que ce qui en a été conservé par la nécessité
de la mesure, tout le reste s'effaçant à mesure que la
langue changeait. Le cas du grec naissant et celui du
français naissant s'expliquent l'un par l'autre. On s'est
souvent demandé d'où venait la confusion des formes
chez Homère. Dans l'exi^licalion qui a été donnée, on n'a
pas suffisamment tenu compte de l'incertitude, et, si je
puis parler ainsi, de la mollesse des mots tant qu'ils
sont à l'élat naissant; l'exemple de nos vieux poètes
prouve qu'il a fréquemment modifié à son gré, suivant
son oreille et sous la condition de rester compris, les
formes de la langue qui était usuelle de son temps. On
a accusé nos vieux poêles de barbarie, pour avoir sou-
vent remanié les formes et les avoir accommodées au
vers; l'exemple d Homère prouve que c'est non point
une barbarie, mais une licence attachée aux origines
des idiomes.
Dm autre écrivain célèbre montrera qu'il n'y a là rien
daihiliaiio et que tout dérive des condii^^ns mômes
de l'instrument qui est mis en œuvre; c'est Dante. Lui
aussi, comme nos anciens poètes, se donne les licences
v_les plus étendues et semble jouer avec la forme dea
1
538 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
mots. On trouve chez lui, tantôt pour la rime, tantôt
pour la mesure, foro pour furono^ soso pour suso, lome
pour lume, vincia pour vincea ou vinceva^ vin pour voi^
feu no ou fer pour fecero, offense pour offese^ cher cl pour
chierici, parlasia pour paralisia^ etc. On pourrait re-
cueillir un nombre considérable de ces altérations, et
elles formeraient un bon et curieux parallèle avec celles
de nos auteurs. On ne lui fait aucun blâme de ces tor-
tures auxquelles il a soumis les mots; ses licences ne
sont pas jugées des barbarismes, et elles n'ôtent rien
à la très-juste admiration qu'inspire son épopée. Mais
il faut être équitable et à des cas identiques appliquer
une mesure égale : ce qui est excusé chez Dante ne
doit pas être condamné dans nos vieux poèmes. Je ne
compare pas ici le génie dans la composition ni les
beautés dans le style; je compare seulement les allures
des deux langues à une époque presque la môme, et je
trouve que les Italiens, captivés par l'admiration, ont
donné droit de bourgeoisie aux archaïsmes de leur
poëte, tandis que nous, oublieux de notre passé litté-
raire, n'avons plus vj que jargon et patois dans des
archaïsmes tout semblables.
Au reste, l'habitude masque pour nous, dans notre
langue, bien des anomalies de même genre. De striclus
et de spissus, on avait fait estroit eiespois^ ou, suivant
une autre prononciation, etrel et épais; de regem et de
regina^ roi et roine, ou, suivant une autre prononcia-
tion, rei et reine; de pensum, poids et poisant^ ou peis
et pesant. On voit, par la prononciation qui est aujour-
d'hui adoptée, que nous avons fait comme nos vieux
poèmes, c'est-à-dire que nous avons pris à droite et à
ET L'ANCIENNE POÉSIE FllANÇAISE. 339
gauche et accommodé à notre guise des formes qui ne
sont pas similaires.
r. est évident que le sentiment n'est pas le môme
chez ceux qui usent d'une langue fixée et chez ceux
qui usent d'une langue naissanle. Dans le premier cas,
des règles positives existent, elles sont enseignées à la
jeunesse, de grands écrivains en ont consacré l'usage.
A ce terme, les mots ont acquis des formes invariables
auxquelles personne ne peut plus toucher. Mais, quand
une langue commence, point de règle, point d'ensei-
gnement, point de modèles. Les mots sont comme ces
insectes qui, se dépouillant de la chrysalide, tiennent
à la fois de leur état ancien et de leur état nouveau.
L'arbitraire que les grammaires tendent toujours à
restreindre est alors au plus haut degré, et, pourvu
que l'on respecte l'analogie la plus générale de ma-
nière à demeurer intelligible, les analogies particu-
lières sont sacriliées sans scrupule. Le français n'a
guère été écrit que vers le onzième siècle, et peu do
temps auparavant le latin était encore la langue géné-
rale. On comprend sans peine comment les premiers
auteurs se sentaient peu assujettis et peu contraints
par la forme d'un mot. Cette forme ne pouvait pas
avoir une grande consistance, et l'usage môme qu'on
en a fait prouverait par soi seul que tel était le sen-
timent intime de ceux qui s'en servaient. La nature des
choses le veut : ce qui est naissant n'est point achevé,
ce qui se forme n'est point fixé. Il faut apprécier cette
condition et n'y voir ni un sujet de blâme, ni un sujet
d'éloge, i eu à peu cependant les règles s'établissent,
les formes deviennent déiinitivement immobiles, et,
I
540 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
aujourd'hui, de toules ces licences il ne nous reste
plus que ce que nous appelons licences poétiques, der-
nière trace de l'indiiférence archaïque sur la fixité des
mots.
7. — De l'hiatus.
Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée
Ne soit d une voyelle en son chemin heurtée,
a dit Boileau. Cette règle n'est pas ancienne dans notre
pensée; nos vieux poêles l'ignorent complètement,
chez eux, les hiatus sont perpétuels. Dans cet essai de
traduction, j'ai suivi leur exemple, et il est facile de
faire voir que la règle ancienne est bonne et que la
règle moderne est mauvaise. D'abord remarquons que
pour celle question encore se présente la môme ab-
surdité qui existe au sujet de la prélendue distinction
des rimes féminines et masculines. De môme que dans
la tragédie anglaise la prédiction des sorcières s'ac-
complit dans les mois, mais trompe l'espérance de
celui qui les avait consultées, de môme notre règle mo-
derne de l'hiatus tient parole à l'œil, mais déçoit l'o-
reille. Ainsi ce vers de Racine :
Rendre docile au frein un coursier indompté
passe pour correct à causer de Yr qui termine le mot
coursier; mais cet r ne se prononce pas, la rencontre
n'est sauvée que pour l'œil, et, si l'hiatus doit être
banni de la versification, on voit que Racine a péché
contre la règle. Même remarque pour ce vers de la
Fontaine :
Le loup en fait sa cour, daube au coucher du roi.
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 3H
Le ;; dans loup est muet, et cependant on admet que la
règle de l'hiatus n'est pas violée. On conviendra, après
ces exemples, qu'on pourrait multiplier à l'infini, que
l'hiatus existe même dans notre poésie moderne, mais
qu'il y est soumis aux conditions les plus bizarres, à
celles qui résultent de l'orthographe, non de la pro-
nonciation. Et, comme le remarque M. Quicherat dans
son Traité de Versification, pour rendre harmonieux
ces deux désagréables vers de la Fontaine :
Quand Tabsurde est outré, Ton lui fait trop d'honneur...
Une vache était là, Ton l'appelle, elle vient,
il suffît de supprimer /' ajouté devant on et de rétablir
l'hiatus :
Quand l'absurde est outré, on lui fait trop d'honneur...
Une vache était là, on lappelle, elle vient.
Au reste. Voltaire, dans sa Correspondance , a jugé
avec goût et avec son indépendance habituelle de tout
préjugé cette question de l'hiatus, et il en a signalé les
inconséquences, faisant remarquer que l'hiatus existe
dans le corps des mots. Si la langue craignait la ren-
contre des voyelles et si l'oreille française s'était habi-
tuée au genre d'euphonie qui résulte de l'intercalation
constante des consonnes, il eût été raisonnable de
suivre en ceci l'analogie et de ne pas permettre que
les sons concourussent autrement dans le vers; mais,
bien loin qu il en soit ainsi, le français affectionne
l'accumulation des voyelles^ non -seulement, deux à
.deux, mais même trois à trois. Ainsi, /w^r, tua^ tuons;
louer ^ loua, louons, louant; haïr; créer, créance; ef-
frayer, effroyablej etc., montrent que l'h'alus se pré-
•^42 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
ente sans cesse. En cet état, s'il y avait une règle à
faire, c'était non de le bannir, mais de le prescrire.
Cependant, à vrai dire, il n'y avait d'autre précepte à
donner que celui qu'indî({ue Voltaire lui-même: ad-
mettre les hiatus qui plaisent et repousser ceux quj
déplaisent à l'oreille, par conséquert laisser tout au
goût et au jugement de l'écrivain.
Ainsi, à côté de sa rudesse et de sa simplicité, on re-
connaît, dans notre vieille poésie, de l'originalité et de
la justesse, et, sans se tromper, on peut attribuer cette
justesse à son originalité môme. Sans institutrice, et
dédaignée de tous ceux qui usaient du latin, elle se
créa un art particulier, elle se lit un vers indépendant
des règles antiques, elle puisa aux sources qui jaillis-
saient de la société renouvelée, et, s'élevant sur ce
monde qui semblait un chaos, sur cet empire romain
ruiné, sur ces populations barbares qui se l'élaienl
partagé,-elle se fit écouter de tout le moyen âge euro-
péen, qu'elle berça au bruit des clîants de guerre, de
chevalerie et d'amour. La France du Midi, la France du
Nord, l'Espagne, l'ilaiie, virent fleurir de toutes parts
l'art du gai savoir, et, quel que soit le jugement porté
sur ces compositions, on peut leur appliquer sans trop
d'effort ces deux beaux vers que notre chansomiier a,
dans sa pensée, appliquées à l'origine de l'histoire et
de la poésie :
Soudain îa terre entend des voix nouvelles,
Maint peuple errant s'arrête émerveillé.
On est trcs-indulgcnt pour Homère, on est très-n-
goureux pour nos vieux poètes, et cependant il est
bien des points où lui et eux ont besoin des mêmes
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 343
excuses devant l'esprit moderne. Il suffit, en effet, de
se placer au point de vue qui est devenu le nôtre et de
ne pas vouloir se prêter aux conditions mentales qui
étaient celles des hommes passés, pour être vivement
blessé du merveilleux grossier, inconséquent, inintelli-
gible, qui est le fondement des poèmes antiques. C'est
en effet en partant de là que, dans la célèbre querelle
des anciens et des modernes, et plus lard encore, on a
fait d'Homère le but d'une foule de critiques parfaite-
ment justes et fondées pour un moderne, injustes et
illusoires pour un ancien. Mais, si cette excuse est ad-
mise pour Homère, elle doit Vôtre aussi pour nos
chansons de geste.
Toute espèce de merveiîle'dx est absurde, je ne dis
pas seulement en ce que le merveilleux choque direc-
tement notre expérience, désormais certaine, de la ré-
gularité naturelle des choses, mais parce qu'il impli-
que nécessairement des contradictions inintelligibles.
Prenez seulement le premier chant de Ylliade : Achille,
dans sa colère, va frapper du glaive Agamemnon;
Minerve, envoyée par lunon, descend, arrête le bras
du héros et l'apaise en lui promettant que celui qui
l'offense lui payera l'affront au triple et au quadruple.
Il semble donc que les deux déesses ont connaissance
de l'avenir el savent d'avance à quel prix Achille re-
viendra prêter son secours aux Grecs. Tout aussitôt,
comme si elles ignoraient ce qui vient de se passer,
elles s'opposent à Jupiter, qui veut donner la victoire
aux Troyens et satisfaire ainsi à la promesse qu'elles
mêmes ont faite à Achille. Tout cela est un tissu de
contradictions, et il serait facile de montrer que,
3 il LA POÉSIE HOMÉRIQUE
dans sa partie merveilleuse, le poëme n'est rien autre
ciiose.
Le merveilleux des chansons de geste ne vaut pas
mieux, mais ne vaut pas moins. Dans VÉnéicle^ Éiice,
pressant du pied le sol pour arracher un arbrisseau,
entend une voix lamentable qui sort du fond du tom-
beau et l'avertit de fuir une terre avare, un rivage in-
hospitalier. Dans le poëme de Roncevaux, Aude, la
sœur d'Olivier, la fiancée deRoland, demande à Charle
magne à voir une dernière fois le corps des deux che-
valiers. Agenouillée auprès des deux cadavres , elle
voudrait entendrelavoixd'Olivier et prie en ces termes :
Glorieux sire, qui formas loute gent,
Faites venir aucun demonstrement
A la clietive, qui au moustier attend
Que Oliviers me dise son talent (volonté).
Aussitôt Olivier prend la parole et lui annonce qu'elle
touche au terme de sa \ie :
Et s'en ira ensenble o (avec) son ami
Et son frère qui la douleur souffri.
Quoi de plus comparable que ces deux récits, bien
que suggérés par des sentiments différents? Ou bien
encore Ajax, entouré dans la bataille par un nuage
obscur, supplie Jupiter de dissiper les ténèbres et de
le frapper du moins à la clarté du jour, et il obtient du
dieu que la lumière soit rendue à la campagne ensan-
glantée. SemblablementCharlemagne, désespérant de
retrouver à Roncevaux, parmi les monceaux de morts,
les corps de ses barons, demande au ciel d'intervenir
en sa faveur et de les lui désigner; aussitôt une aubé-
pine fleurit auprès du corps de chaque chrétien.
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANC USE. 345
Telle est la tournure générale des conceptions pri-
miti\es , %ndis que, pour nous aulres modernes, ce
qui constil\:e la grandeur d'un homme, c'est la péné-
tration de son esprit, l'élévation de son caractère et
l'habileté avec laquelle il use des circonstances, au
contraire, dans l'histoire légendaire, c'est l'intérêt
que prennent à lui les puissances supérieures, c'est
la force qu'elles lui prêtent, c'est le succès qu'elles lui
assurent. On crée ainsi une sorte de rouage imagi-
naire dont l'impulsion décide de tout. L'histoire posi-
tive et l'histoire légendaire diffèrent entre elles comme
la magie et la science. Pour les peuples enfants, le
merveilleux, c'est l'imaginaire; pour la raison mûrie,
le merveilleux, c'est le rcei
t. — Du couplet
Les poèmes de chevalerie sont divisés en sections
d'un nombre variable de vers ; ces sections ont reçu le
nom de couplet et elles sont monorimes. Ce n'est pas
que l'entre-croisement des rimes fût ignoré ou inusité
à la môme époque : les poésies légères des trouvères
offrent, en fait de croisement, des combinaisons très-
variées ; mais un usage tout différent avait prévalu
pour les chansons de geste : là aucune variété dans la
rime, qui ne changeait que de couplet à couplet.
J'ai cru ne devoir complètement ni suivre ni aban-
donner cet usage. J'ai divisé, il est vrai, en couplets le
premier chant de Ylliade; mais il m'a semblé que le
système monorime était monotone, et, tout en m'y
conformant dans cerlains couplets très-courts, j'ai en
I
516 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
général admis deux ou trois rimes sur lesquelles roule
tout le couplet. Ce procédé a l'avantage d'échapper à
la monotonie, et cependant d'atteindre le but que se
proposaient instinctivement nos anciens poètes, celui de
conformer les consonnances au sentiment, à l'idée qui
prédomine dans un certain morceau . De la sorte, chaque
fois que le sentiment et l'idée changent, les rimeschan-
gent en même temps, et en cela je crois avoir suivi,
sinon la lettre, du moins l'esprit de la vieille poésie.
Un ton nouveau est donné dé couplet à couplet, car
lapoésie n'est pas sans affinités avec la musique. Tan-
dis que l'une, emplissant l'oreille de sons harmonieux,
a besoin, pour les soutenir, d'éveiller dans l'âme ces
sentiments qui n'ont pas de paroles et n'atteint que
vaguement la pensée, l'autre frappe directement la
pensée et flatte en môme temps l'oreille par une ca-
dence qui la satisfait. Toutes deux s'adressent à un de
nos sens, mais elles partent de là, l'une pour taire
vibrer nos dernières fibres, l'autre pour toucher l'intel-
ligence par le charme de la beauté abstraite et du lan-
gage qui, seul, sait la révéler. Toutes deux mettent
l'ouie dans leur intérêt; mais l'une déploie tout ce
qu'elle a de puissance et d'habileté pour la captiver,
l'autre s'en assure seulement par une sorte de mur-
mure musical.
C'est pour suivre le besoin d'approprier les sons
au sujet traité que nos vieux poètes ont imaginé le
couplet. Celui qui étudiera' les commencements de
notre poésia pour en rechercher historiquement les
causes, les conditions et le caractère, sera amplement
payé de sa peine. On s'est beaucoup épuisé en conjcc-
ET L'ANCIENNE POÉSIE FPANÇAISE. 347
tures sur la manière dont la langue et la poésie de
l'antiquité classique s'étaient forniées; ni-^^ les tenta
tives de ce genre n'ont pas toujours été bien conduites.
Il ne faut pas s'engager directement dans le problème,
il faut l'attaquer par la voie de la comparaison. Il se
trouve que, dans un temps historique, il y a eu pro-
duction spontanée de toutes ces choses qui, pour l'an-
tiquité, sont reculées hors de la portée de notre vue.
C'est là qu'on doit demander des renseignements sur la
part que prennent, dans ce travail, les aptitudes natu-
relles de l'esprit humain, sur celle qui appartient aux
conditions de l'époque, et sur celle enfin qui est du
fait de l'âge antécédent. Après l'examen soigneux du
grand avènement des langues et des littératures novo-
latines, on peut partir de ces données comme d'une
base solide pour étudier la formation plus inconnue
des langues et des littératures classiques. Cette manière
de procéder rétrécit grandement le champ des hypo-
thèses, et, dans une comparaison historique bien me-
j^ née, la lumière ne manque jamais de se retléler des
pE deux côtés.
Je l'ai déjà dit, le grand intérêt n'est pas à la Renais-
sance, vers laquelle se sont détournés nos préjugés
classiques : il est à l'origine de toutes les choses mo-
dernes, dans cette immense rénovation qui succéda à
une ruine immense. C'est alors qu'apparurent tant de
^«véritables créations ; c'est alors, pour me tenir dans
^Bnon sujet, que les langues et les poésies modernes
^winrent remplacer les langues et les poésies de l'an-
^Hiquitè détruite. Le vieil arbre reçu-* une greffe
348 LA l'OÈSIE HOMÉRIQUE
hommes de Rome et de la Grèce n'ont pu (tant pour
eux riiistoire était courte) se douter qu'il en dût jamais
être ainsi; mais nous, dont désormais le regard plonge
dans un passé plus profond, nous apercevons l'ûrbre
tout entier chargé, comme celui de Virgile, d'un
feuillage nouveau et de fruits qui ne sont pas les siens:
Novas frondes et non sua poma.
Comme la légende de la guerre de Troie est à l'ori-
gine de toute la poésie antique, môme de la poésie
latine, de même ici la légende du grand empereur
de l'Occident inspire tous les récits. Le souvenir s'en
était surtout tixé alors que, parvenu au plus haut point
de sa puissance et couronné à Rome, il approchait du
terme de sa vie. Aussi est-il représenté d'ordinaire,
même au plus fort de ses expéditions, comme un vieil-
lard à la barbe blanche; mais c'est le vieux guerrier de
Byron, aux membres de fer, avec qui peu déjeunes
gens pourraient lutter :
Though aged, he was so iron of limb
Few of our youlh could cope with him.
Par une conséquence toute naturelle, la troupe d'élite
qui l'accompagnait était composée de barons à la tête
blanche et à la barbe fleurie^ comme disent les chansons
de geste. Au milieu des Normands, des Bretons, des
Flamands, des Lorrains, des Allemands, qui compo-
saient l'armée de Chailemagne, ceux-là étaient parti-
culièrement les guerriers de France:
La dime eschelle (le dixième escadron) est des barons de France;
Dix mille sont à une connoissance ( un même blason),
Corps ont ))ien faits et fiere contenance,
Les chefs fleuris, mainte barbe i ont blance (blanche) .
I
I
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 349
Chose singulière ! l'histoire réelle a offert une fois
ce que la légende a rôvé, le spectacle d'une armée de
\ieillards. La phalange macédonienne, qui avait fait
les guerres de Philippe et d'Alexandre, figura encore
dans les luttes qui suivirent. Parmi ces vétérans qui
n'avaient jamais été vaincus, la plupart avaient soixante-
dix ans, aucun n'en avait moins de soixante. Aune der-
nière bataille, ces barons à la barbe fleurie, comme ceux
de Charlemagne, se rangèrent au poste le plus dange-
reux, et, dans une charge décisive, dispersèrent tout
ce qui leur était opposé.
9. — Conclusion. De V archaïsme.
L'érudition, en exhumant des choses oubliées, a
soulevé ici, comme en beaucoup d'autre cas, une ques-
tion et renouvelé un procès qui semblait vidé. L'arrél
de Boiloau était adopté et faisait loi universellement.
Aujourd'hui il n'en est plus ainsi, et l'on se demande
si notre antiquité doit dater de Yillon et du seizième
siècle ou s'il faut la reporter à l'origine de notre langue
et de notre littérature. Les textes abondent : chansons
de geste, poésies légères, fabliaux, histoires originales,
romans, chroniques, tout se trouve avant l'époque
fixée par Boileau. D'autre part, la langue antique n'est
nullement le patois grossier et informe que l'on pré-
tendait. Ni l'une ni l'autre ne font honte à l'orgueil-
leuse descendante qui les dédaigne, et, si leur vèture
(qu'on me permette ce vieux mot) est simple, môme
parfois enfantine, ce n'est pas de haillons qu'elles sont
couvertes.
LA POÉSIE HOMÉRIQUE
Ce cas n est pas le seul où Férudilion bien conduite
îit obtenu d'importants résultats. Il lui estarrivcplus
d'une fois de dissiper des préjugés, d'exhumer des
vérités oubliées et de trouver des démonstrations aux-
quelles on ne serait arrivé par aucune autre voie.
Grâce à elle, il commence à s'établir que nous avons
aussi un passé littéraire et que l'arrêt porté au dix-
septième siècle est à reviser. C'est certainement un
notable triomphe que d'avoir ainsi ébranlé des opi-
nions qui paraissaient fixées irrévocablement. On au-
rait tort de penser que cette étude des débris de l'an-
tiquité, des vieux textes et des vieux monuments, soit
stérile et sans portée ; elle a une action sur les intel-
ligences, elle les modifie, et coopère aussi pour sa part
aux mutations successives qni affectent les sociétés.
Voir le passé sous un plus véritable jour importe gran-
dement à l'intelligence que l'on a du présent et à l'u^j
sage qu'on en fait.
Un penchant naturel conduit l'homme à la contei
plation du passé. Les vieux monuments, les vieux li-j
vres, les vieux souvenirs, éveillent chez lui un intérêt
profond. Les récits Iraditionnels de la famille et de lî
tribu enchantèrent les populations primitives, et l'effel
des histoires positives n'est pas moindre sur les popu-
lations civilisées. La rupture avec les âges antérieurs^]
qui serait un méfait contrôla science, serait aussi ui
méfait contre le sentiment moral; et, si l'esprit humai
s'est complu aux traditions alors même que ces tradi-
tions étaient bien courtes, il se sent de plus en plus cap-
tivé à mesure que s'agrandit l'espace qu'il ap^rçoil
derrière lui. Le temps est une étendue qui ne s'ouvre,
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 351
nous que dans une seule direclion, et encore à la con-
diiion que nous la parsèmerons de jalons et que nous
emploieronsnolre induslrieà y entretenir quelque phare
qui nous éclaire. Tout ce qui fait un peu reculer ces té-
nèbres est bien venu de l'espril humain. Lorsque Cuvier
composa son Anatomie comparée, ce livre ne fut que pour
les savants ; mais, quand il exhuma des entrailles de
la terre une histoire plus ancienne que l'histoire de
l'homme, toutes les imaginations l'accompagnèrent
dans ses recherches et jouirent avec lui des merveilleux
résultats de cette nouvelle archéologie.
iie tout ce qui reste des siècles écoulés, les monu-
ments des arts et en particulier ceux de la littérature
nous mettent le plus directement en rapport avec les
hommes qui ont vécu jadis. Quelle histoire pourrait
aussi bien que les poèmes d'Homère nous faire péné-
trer au sein de l'âge héroïque ? Quand dans une de ses
pagres éclate une pensée sublime ou une harmonie, et
que le charme nous pénètre, alors nous nous sentons
transportés au milieu d'un temps qui n'est pas le nôtre,
et c'est le suprême effort de cette poésie antique. Ho-
mère, en une de ses plus belles comparaisons qui lui est
suggérée par les feux de l'armée troyenne allumés
dans la plaine, se représente les astres splendides qui
brillent au ciel autour de b lune radieuse. La nuit est
paisible ; les sommets aigus, les pentes escarpées, les
forets, les vallons apparaissent sous cette lumière noc-
turne ; les profondeurs du ciei elles-mêmes s'entr ou-
vrent devant le regard, et le b<^rger qui contemple ce
grand spectacle sent son ca ni èmu d'une joie se-
crète. De même pour le lecteur, quand rayonnent les
352 LA POESIE HOMERIQUE
flammes de la poésie, les profondeurs du temps
s'enlr'ouvrent, les choses du passé s'éclairent ; un mo-
ment on croit assister à la scène qu'on a devant soi,
et, comme le berger du poète, on est touché d'unti
émotion inconnue.
DEUXIÈME PARTIE
Après le conseil, l'exemple ; après la théorie, la pra-
tique ; mais le \ieux poète grec est bien difficile à repro-
duire et le vieux français est un instrument bien peu
familier à nos oreilles. Je conviens de tout cela, et je
comprends le risque que court la pratique ; cependant
je ne m'en tiens que plus fermement à la théorie, ef
même, en finissant, je prétends que le vieux français
n'est point, à vrai dire, une langue absolument morte,
qu'il faut peu d'efforts pour en raviver certaines par-
ties, et que l'étude en est salutaire, instructive, at-
trayante.
ILIADE
CHANT PREMIER
ï
Chante * IMre, ô déesse, d'Achile ^ tiî Pelée,
Greveuse et qui douloir fit Grèce la louée
Et choir ^ ens en enfer mainte âme ^ desevrce,
Baillant le cors as chiens et oiseaus en curéô.
Ainsi de Jupiter ® s'acomplit la pensée,
ET L'AiNCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 135
Du jour où la querelle ^ se leva * primerin
D'Atride roi tles hoiumes, d'Achile le divin
* La tolère. Ire se trouve encore dans, l'es auteurs du dix-septième
siècle.
■* Fils de Pelée. Le rapport que les Latins rendaient par le génitit
s exprimait dans l'ancienne langue par le cas régime sans préposi-
tion. Fil au régime, ftls au nominatif,
'Qui fait souffrir. Tant fai por lui greveuse pénitence, Couci, xi.
* Ens en, préposition composée qui signifie au sein de, au fond de.
' Séparée du corps. Nous avons gardé le simple en un sens spécial,
sevrer.
^ Li quinze an furent acompli et passé, Raoul de Cambrai, p. 10.
■^ S'éleva. Vers Durandal est li chaples (combat) levés, Roncisvals,
p. 41.
^ En premier. Primerain est un adjectif qui s'emploie aussi adverbia-
Icmenf. U vous convient primerain despoiller, Raoul de Cambrai ,^.^19ù.
Il est ici écrit primerin^ pour rimer à l'œil avec divin, les trouvères
ayant en effet l'iiabitude d'introduire dans l'orthographe des modifi-
cations qui ne changeaient pa« le son.
II
D'entre les immortels qui troubla leur ' courage ?
* Apollons. * Vers le roi si * eut-il ^ maulalent.
Que mit le peste an ® Tost et perissoit la gent,
Puisqu'Alride à Chrysès ' prouvere fit oulrage.
Chrysès s'en vint as nefs ^ qui font lointain voyage,
Jeter à raançon sa fille ^ de servage,
Du dieu de longue ^^ archie entre ses mains portant
** Bandel et sceptre d'or, et tous les *^ Greux priant,
Surtout les deux Alrides, qui tant ont *' seignorage.
* Ce mot, qui a ici le sens que nous donnons au mot cœur, a con-
servé celte signification jusque dans le dix-septième siècle, et ne )'a
pas encore complètement perdue.
* L's indique ici le nominatif singulier, comme dans beaucoup d'au-
tres mots; cette remarque est faite ici une fois pour toutes.
'Envers. Onques vers lui n'oi (je n'eus) faus cuer ne volage,
Couci, XIX.
* La forme la plus fréquente est ot ; cependant on trouve aussi exU :
Car en lui eut des biens planté (abondance), Jehan de Condet, p. 94.
1^ LA POÉSIE HOMÉRIQUE
° Colère Mautalent ot ii rois, si que tout en rougist, Berte, xcî.
Mautalent est encore dans la première édition du Dictionnaire de l'A-
adémie-
^ L'arrtiée. L'est des Grecs, ^ dit la Fonlaine.
■^ Le prêire. ]Â prostré an nominatif; le prouverez au rég-ime.
^ ^aîJi T.ovror.of.oi, nef qui cil! mine on mer.
® Bien savez que tous trois de servage jetai, Berte, yn.
*o La portée d'un arc. Quatre arciiies ert loin du manoir et demie,
Berte, cix.
** Bandeau. Nos noms en eau avaient, dans l'ancienne langue, elt
ou ans au nominatif, et el au l'égime.
**Les Grecs. On les nommait Greiis, Grieus (monosyllabe), Gré-
geois, et même Grifons.
*5 Autorité. Jamais n'ert rois de si grant seignorage, Roncisvals,
p? 19. Tant signifie si grand.
II!
* Atride, et vous, portant beaus jambars, Acheen,
Fassent* Ii dieu qui'' sus ont matioir olympien,
♦ Gantiez la ^ cil Piiarn et * repairiez à bien !
Mais prenez raançon, rendez ma (ille amie,
'Doutant le fil Laloiie, Phebus à longue» archie.
* Atride et Achéen sont nominatif pluriel, ce cas au pluriel n'ayant
point d s.
* Les dieux.
' En liant. Grans fu la noise sus au palais plenier, Raoul de Canir
ai, p. 198.
* Que vous ravagiez. Ravager est l'ancienne signification de gfitcr.
Que est sous-entendu ; vous lest aussi ; les pronoms qui sont sujets se
siippriiiient à volonté.
^ La cité de Priam. Or s'en va la roïne vers la oit de Paris,
berte, Lxxi.
® Bepairer, retourner dans son pays.
'' Cr lignant, 'le sens est icsté dans le composé re-^outer,
* Police (1 arc.
ET L'ANCIENNE POÉSlF.FRANÇiiVSE ^^
IV
ôien à ce s*assenlirent* tuit li autre Achein,
Faire honeur au prouvere, et prendre ^rarneiidie
Li^ seus Agamemnon n'i * ot le '^ cuer enclin,
Durement ^ Tarraisonne, et mal le "^ congeïe:
« Vieillars, qu'as creuses nefs je ne te treuve^ mie
« Ou encore 9 tarjant ou venant autre *® fie ;
« ** Li dieu bandaus ou sceptre ne te seroit** d'aïe.
« Ne la rendrai, *^ ne Tait vieillesse jà saisie
« En ma maison d'Argos, ** moût loin de sa patrie,
« Et ** aroiant mon lit et*^ ouvrant par maistrie.
« Va-l-en et ne *' m"aire, *^ s'es doulans pour ta vie.
* Tous. Tuit est le nominatif pluriel, représentant le latin /o/t
2 Amendie, d'amender : ce qui est donné pour satisfaire.
^ Seul. Sens au nominatif singulier.
♦Eut.
* Cœur. Dans l'ancienne ortliograplie, on rendait le son eu, non
comme aujourd'hui, par eu, mais par ue. Cependant on trouve aussi,
bien que rarement, roiiliographe eu; c'est celle dont je me sers ici le
plus souvent, comme étant la plus familière à nos yeux.
^Ce mot, qui, bien que vieilli, est encore dans le Dictionnaire de
'Académie, était très-employé pour dire: adresser la parole.
' Congédie.
* Mie renforçait la négation comme pas ou point.
» Tardant.
*^ Fois. Tout ainsi com li rois l'ot dit à celé fie, Berte, Lxxn. On di-
sait aussi fois.
*^ Le bandeau du dieu.
*2 A de, secours. Là remest toute seule ; Diex li soit en aïe, Berte, cix.
*^ Que est sous -entendu : que ne l'ait.
** îjès, beaucoup ; tout le seizième siècle s'est encore servi de ce
mot très-commude.
^^ Préparant. Aroier, ou areer, était très-usité, ainsi que les sub-
staniifs aroi, convoi; il ne nous en est resté que le composé désarroi.
*^ Participe du verbe ouvrer, travailler à l'aiguille; par maistrie^
habilement.
*' Airer, courroucer, de à et ire.
** Si tu es. Si se disait ^e, et Ve s'élidait devant une voyeJ'.e.
356 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
Si dit. Li vieillars ot* paor et obéit;
Au long lamer^bruiant, taisans ^ il se partit;
Mais puis moût reclama, cheminant solitere,
Le seigneur * cui Latone as beaus cheveus fu mère :
« ^ Entent-moi, « tu dont Tares est d'argent, "^emperere
« En Tenedos et Chryse, et sire debonere !
« «Sminlhiens ! ^ s'onque mis fleurs de mainte manière
« A ton temple, ou bruslai grasse cuisse *" pleniere
« De tauraus ou de chèvres, " otroie ma prière:
« Que ceste gent mes pleurs par tes flesches ** compère ! »
* Peur.
•Bruyant au féminin.
^ Même tournure dans l'italien : Tal si parti da cantare alléluia,
Dante, ïnf., xir, 88.
* A qui. Cui esi régime.
^ Les secondes personnes du singulier de l'impératif ne prenaient
point d'5, attendu qu'elles n'en ont pas en latin.
® Nous dirions aujourd'hui toi, moins régulièrement; car tu est no-
minatif et toi est régime.
' Empereur. Emperere au nominatif, empereor au régime .
^ Un des surnoms d'Apollon.
^ Si onque, si jamais je mis.
'0 Dans leur plénitude.
" Octroie. Otroie est de trois syllabes, Ve se faisant sentir.
** Comperer signifie payer.
VI
« Si parla il priant. ApoUons bien * Loï,
Des^ sommets de TOlympe courroucés descendi.
Ayant Tare as espaules et le carquois empli.
* Es-vous, au dos du dieu le carquois a ^ tenti
De loin, lui cheminant... Il vient ^semblans la nuit,
Se met ' arrier les neis, et puis * trait tire à tir«.
I
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 357
Li arcs d'argent sona d'un moût horrible bruit.
Mulets et chiens ^ isnels prent premiers à occire;
Puis, tournant sur les Grecs flesche aportant *<> martire.
Les frappe... Pour les morts maints buschers tost reluit.
* Si veut dire ainsi. Dans l'ancien français, on écrit parla il, ointe il;
et il est certain, par la mesure des vers, que dans aime il la pronon-
<iiaLion n'intercalait pas un /, comme nous l'intercalons aujourd'hui,
.dépendant il est certain aussi que la prononcialion d'un { remonte
fort haut; peut-être même était-elle collatérale, bien que moins
usitée.
^Généralement on omettait le t aux Iro-sièmes personnes du prété-
rit. De cet usage nous n'ivons conservé que la suppression du t au
prétérit de la première conjugaison, parla, aima.
^ En sommet celé tour, sur ce pilier de marbre, Travels ofCkarl.t
V. 607.
* Locution très-usitée qui signifie voilà que.
* Faire du bruit. Nous n'avons gardé que le composé re-tentir.
6 Ressemblant à la nuit.
' En arrière, à l'écart des vaisseaux.
* Traire, lancer des flèches des dards ; ttre à tire, sans interrup-
tion.
^ Isnel, rapide •— Premiers, d'abord.
*oTant demene angoisseus martire Du duel (deuil) et du meschef
qu'elle a, Roman de Coud. v. 8130
VU
« Li dieu carrel volèrent neuf jours sans *arrestée.
Acliile ^semont Tost à la * disme ajournée ;
Si '"^ rinspiroit Junons, la déesse aus bras blans,
^Pensive des Grégeois qu'ele voyoit mourans.
Quant fu ' 1 oz assemblée et pleine l'assistance,
^En pieds se dresse Achile, si sa » raison commence:
* Les carreaux (flèches) du dieu.
* Sans interruption, sans s'arrêter
' Convoque.
* Dixième.
^ Tant furent espiré del félon susduiant (par ie félun trompeur),
Thomas le Martyr, 136
558 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
* Songeant à, pensant à. EL je reviendrai ci pensis de vostre afaire,
Gautier rf'^7/p<7/s, p.l't.
' L ortiiographe complète de ce mot au nominatif serait osts; mais,
pour é\iier l'accumulation de consonnes qui ne se prononçaient pas,
on écrivait os ou oz. Ce mot était du féminin.
^ Li rois se dresse en pies, ni volL plus demorer, Berte, xvn.
® Raison avait fréquemment le sens de di^^cours: il commence ainsi
son discours. L'italien a aussi ce mot: Ed io: maestro, assai chiaro
procède La tua ragione, Dante, Inferno, xi, 67.
VIII
f Je'croi, •maugré la mer, qu'alons ''tourner ariere,
« Atride, se de mort pouvons jà nous ^retrere,
« Nous que dompte à la fois et la peste et la guerre,
f Mais ^ sus! qnerons devin, «songeor ou ' prouvera
« (Uns songes quelquefois vient du maistre des dieus),
« Dont ApoUons a pris courrons si * merveilleus,
« Se Ta pris pour oub'i d'hécatombe ou de veus,
« Et se pour chair bruslée, agneaiis, chèvres ®eslies
« De nous veut esloigner les ttesches ennemies. »
* La première personne n'a point d's (à moins que i'* n'appartienne
au radical), ce qui est conforme au latin.
* Avec le mauvais gré, le courroux de la mer,
* Nous en retoiu-ncr.
* Retrere eu retraire, retirer.
' Sus est ici notre particule d'encouragement.
* Celui qui a des songes (qui révèlent l'avenir).
»Voy. IL note?.
'Merveilleux est continuellement employé en ce sen»: Merveilleus
cops se douent ez escus communaus, Uoncisv., p. 16
» Cboisi, d'élite.
IX
Aînsi dit et s'assit. * Ore en pieds se dressa
Calchas fils de Thestor; * meilleur devin n'i a
(
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 559
Il connoit ce qui est, ce qui fut ou sera.
Et les nefs des Grégeois devant Troie amena
Par son très grant savoir qu'Apollons lui dona,
Et 5 si, leur bienvoulant, à parler comença:
*Ore ou or signifiait : maintenant. L'italien l'a conservé: Uomînî
fummo, ed or setn lalti sterpi, Dante, Inf. xiii, 37.
- Meilleur au régime, mieudre au nominutif. La locution i a ou // i a
gouverne le régime : Ja plus gentil de lui un seul n'i a, Roncisvals,
p. 8.
5 Ainsi. Si a toujours la signification de : ainsi, de telle sorte que
« Tu, cher à Jupiter, Âchile, veus *je die
« Le courous d Apollon, seigneur à longue "archie.
« Le dirai ; mais ^ promet et me fai * serrement
« Me défendre de vois et de bras ° ensement.
« Car je faire ^ douloir ' cuide un homme puissant
« Entre les Ar-iens, et a Grèce ^en b.iillie.
« Rois 9 qif liom privés courouce, pouvoir a moul trop grant ;
« Auroit-il >odévoré "s'ire sur le moment,
« Il la tient vive au *'-cuer si que Tait assouvie.
« *5 Voi donc se me **donras *^ si faite garantie. *
* Tu veux que je dise. Die est encore dans les auteurs du dix-sep-
ième siècle.
2Voy. llI,note 8.
5 Impératif; nous écrivons : promets et fais.
* Ce mot élail de trois syllabes : Salomon de Bretagne le serrement
'lîcta, Honcisvals, p. 192.
^ A la lois, également. Ilenaut ont trespassé,'Yermandois ensement
Berte, ix.
6 Faire douloir, causer de la peine, du courroux.
.. ■^ Je pense. Car tel cuide engeigner autrui, Qui souvent s'engeigne
soi-même, la Fontaine, Fabl., iv, 11.
8 11 a la Gièce sous son autorité. Puisque je sai mon cuer en sa
baillie, Couci, ii. Italien balia: Che purgan se sottola tuabalia, Dante^
Pur(jat.,\, te
9 Un homme privé, un particulier. Homme faisait au nominatif sfc:-
gulier hom.
360 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
10 Dévorer était en usage : Li lions en a tel despit, Que li keurt sus
sans nul respit, El si l'eslranle et le deveure. Jehan de Condet, p. 10.
" Sa ire. Nous dirions son ire, sa colère.
" Cœur.
*^ Impératif. Vois.
** Forme contracte pour donneras.
*^ Une garantie de cette nature. Si fait est une locution très-fré-
quente et qui signifie tel, de telle façon. Il y a une locution parallèle
dans l'italien, cosi fatto : Inlesi cli'a cosi fatto tormento.... i)an/e,
/«A, V, 7.
XI
Achile aus pieds légers lui respondit ainsi:
« *Di de *niout bon courage ^quanque li dieus t'inspire
« J'en atteste Apollon de Jupiter chéri,
« A qui tu fais prière pour * droit oracle dire :
« Moi vivant et voiant sur terre, nuls ici
« Auprès des creuses nefs ne metra main à 'ti,
. « Nuls... quant lu ^nomeroies Alride enorgueilli
« D'estre ore ' enmi les Grecs tant le plus «seigneiiri. »
* Di est l'impératif de dire.
* De moût bon courage, qui rend bien le grec, est une expression
fréquente dans nos vieux poëmes: Li fils Geofifroi d'Anjou recevra sa
vertu, Et de moût bon courage a reclamé Jesu, Roncisvals, p. 196.
5 Tout ce que. C'est une loculion courte et commode.
* L'adjoctil droit était fréquemment employé. On le trouve aussi
chez Dante avec le même sens: Là dove'l purgatorio a drilto inizio,
Purgat., vu, 59.
5 Ne me: Ira main sur toi. Tai toi, vieille, fait ele ; n'en ferai rien
pour ti, Derle, lxxxix.
6 La conjugaison du conditionnel est : Je nomeroie, tu nomeroies
il nomeroit.
■^ Parmi.
« Qui a l'autorité de seigneur. Ne mais que li sept comte, qui tant
sont signori, Ronàsvals, p. 191
I
1
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 361
XII
£alchas prit bon courage et si dit sa raison :
« Pour liecatombe ou veus n'est l'ire d'Apollon,
« Mais pour Chrysés prouvere, boni d'Agamemnon,
« Qui ne rendit la fille * ne ne prit raançon.
« Pour ce nous fait li dieus et nous *fera douloir
« Et la peste greveuse ne voudra ' remouvoir,
« Se n'est sans raançon la ♦ pucelle à l'œil noir
« Rendue, et n'est conduite hécatombe sacrée
« A Chryse ; pour * itant sera Tire • apaïée. »
* Notre ni était jadis ne, comme notre «tétait se.
^ Et s'ele me fait doloir, Couci, xv.
^ Écarter, éloigner. Certes ce dit Gauthiers, removoir ne m'€
quier, Gauthier d'Aupais, p. 30.
* Pucelle était l'ancien mot pour dire jeune fille.
' Pour autant, à ce prix.
* Apaier, aujourd'hui apaiser.
XIII
Si dit, se siet. En pieds se dresse en l'assemblée
Agamemnons puissans, li héros fils d'Atrée,
*Dolens et tout pleins d'ire en la noire * courée,
Et les deu^ ieus semblans à feu vif et charbon ;
3 Premiers parle à Calchas *o regart de ^ félon.
* Peiné, courroucé.
2 Courée signifiait ce que les Latins nommaient prœcordia, les vis-
Gères de la poitrine. Tout le pourlend de ci qu'en la courée, lioncis-
vais, page 6(5 La noire courée est mot à mot le grec ^pé-js^ àfxfifMé-
iatvat. Les anciens plaçaient le siège des [ assions dans la poiirine
Ce mot est dans l'italien : La corata pareva e'I triste sacco, Dante,
Infern., xxvm, 26. 11 est aussi dans le patois bourguignon: Aujodeù
que Noei devro regaudi no corée (Aujourd'hui que Noël devrait ré-
jouir notre cœur), Lamonnoye, Noclxv\.
562
LA POÉSIE HOMÉRIQUE
^ D'abord il parle.
* 0. avec.
^ Félon, méchant. Sorcil ot grant et regart de félon, HonmvaU^
p. 20.
XïV
« Oncque *n'oi, 'mauproplicle, de toi parole 'lie;
« A prédire le mal toujours lu te complais;
« Aucun bien tu n'as dit, tu n'as fait *oncques mais.
* Et or tu prophétises es fils de TAchaïe,
« ^Pour ce les fait douloir li dieus de longue arcliie,
« Que raançon n'ai prise pour la fille Chrysès.
««Cil. sni desireus Tavoir en ma 'maisnie;
« M'est plus s de Clytemnestre à ^cuer et '^encherie,
t( Qu'ai à *• moillier et pair; et moindre elle n'est mie
« Pour *- l'ouvrer, pour le sens, pour la face *5 escherie.
« Mais qu'ele soit rendue, se mieus est, je ** Totrie;
« J'aime mieux soit la gent sauve que *'^ maubaillie.
« Ore tostquerez moi un lot pour ^^amendie:
«Car "n'est droit je demeure seul à main *^ desgarnie,
« Et tuit m'estes témoin que ma part m'est ravie. »
* Je n'eus.
* Mauvais prophète. C'est ainsi qu'un certain personnage fut sur-
nommé Mauclerc.
' Joyeuse. Nous ne disons plus que faire chère l'e.
* Jauiais. Que il fasse nul bien ne die, Fabliaux et Contes, t. III,
p. 17.
^ Que pour cela. Le que est sous-entendu. Li dieus, au nominatif,
le dieu.
«Oui.
■^ Famille, maison, compagnons. Dante s'en est servi : E poi rigiu-
gnerô la mia masnada, Inf., xv, 41.
^ Plus que Clytemnestre. L'ancien français mettait de après le com-
paratif, au lieu de qu£, comme l'italien met di.
9 Coeur.
*o Chérie. Et lor enfant trestuil Forent si encherie, Berte, lx.
** Que j'ai à femme et à égale. Car celé vuel avoir à moillier et à
pair, Berte, m. On traduit ordinairement xou^i^i/j; ocj.oxqj par jeune
épouse; mais Buttmann rejette cette interprétation, et il regarde
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 5«3
KOMrA^ir, comme étant, dans Homère, une épithète de la femme légi-
time par opposition à la concubine. Si l'interprétation de Biittmann
est jusie, l'eNpression de nos vieux poêles rend jrés-bien la locution
homérique. D'après l'ancienne grammaire, pair est du féminin aussi
bien que du masculin.
** Travail à l'aiguille. Tous les infinitifs pouvaient se prendre
comme des substantifs.
*5 Gracieuse, belle.
**Je l'octroie. Les verbes ainsi terminés avaient deux formes:
otroier et otrier. De cet usage il nous reste ployer et plier.
" Détruite, perdue. Toute la gent menue et morte et maubaillie,
Romancero, p. 12.
*^ Compensation. Ces peaus de martre vous doin pour amendie,
Roncisvals, p. 16.
" Car il n'est pas juste que je demeure.
** Romancero, p. 13 ; Mais ja ère pour vous de mon cuer desgarnie.
XV
Or fut dit par Achile meut ' isnel et divain :
« Atrides li loués, convoiteus de*g:iain,
« Comment loi te ^donront ii courtois Acheain?
« Plus n'avons en commun *quanque prit nosfre main;
« Partagée est la proie des ^cils qu'avons gastées;
« Et n'est droit les i art soient par la gent raportées.
« Renl donc au Dieu la fille; à toi, nous Acheain,
« Rendrons triple et quadruple, ^s'à Jupiter agrée
« Qu'à mal soit mise Troie la viJe bien murée. »
* Rapide. L'italien a gardé ce mot isnello. Divain (divin) pour l'œil.
* Gaain, de deux syllabes.
^ Dorénavant.
* Tout ce que.
* Des cités.
* S'il agrée à Jupiter,
504 LA POESIE HOMÈRTOTTS
XVI
Lores si *parola li rois Agamemnon:
« Achile, noble fils * Pelée le ' baron,
{( Ne ^t'engeigne en ton cuer: ne croirai ta raison.
« Tu veus, gardant Ion lot, que sans lot ^ me gesisse,
« El qu'ainsi bonernenl la fille je «guerpisse?
« Non pas • à moi donront li Acheen courtois
« Un lot qu'en leur pensée jugeront corne est drois;
«Ou 'se non. de ma main je me ferni justice,
« Prenant le lot de toi, ou d'Ajax ou dUlysse;
« 8 Qui que visiterai, de cuer aura douloir.
« Mais de ce reparler en temps nous doit «chaloir.
« Sus! en la mer divine melons *•* navire noir,
«Ilecatombe et rameurs, au mieus nostre pouvoir;
«Cliryseis au ** vis clair renvoions au manoir.
« Qu'à home ** de barnage soit remis li " conrois,
n Ajax, Idomenée, ou le divin Ulysse;
« Ou lu '*meïsme, Achile, qui as si grant *' bufois,
« Apaie nous le dieu, faisant droit sacrifice. »
* Parla. Parler est conlracté de paroler; nous avons parole»
■ Pelée est de trois syllabes; Ve muet non élidé comptait.
' Baron, homme de vaillance et de haut rang. Ber au nominatif,
baron au régime.
* Ne t'abuse en ton cœur. Eiigeigner est rappelé par la Fontaine
{Fables, iv, 41), qui le regrette
' Le verbe gésir, latin jacer; d'où ci-gtl...
« Guerpir, laisser aller, quitter. Nous avons le composé dé-guerpir.
"^ Sinon.
8 Quel que soit celui que je visiterai. De la tournure ancienne si
courte et si élégante, nous avons gardé : qui que vous soyez, quoi que
vous fassiez.
9 Nous devons tenir à reparler de cela en temps propice. J'i con-
sens, dit la dame, me plaist et doit chaloir, Berte, lxv. De ce verbe
très-usité, nous avons conservé : il ne m'en chaut.
*® Navire était souvent féminin, quelquefois masculin.
** Au beau visage. C'est une locution toute laite de nos anciens
poëmes, qui répond à la locution d'Homère, toute faite également.
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 365
Nous avons gardé le mot vis dans vis-à-vis, c'est-à-dire visage à vi-
sage.
^'^ Barnage signifiait le corps des barons consultés par les rois En-
seignez-moi un home de barnage {^ov).-/^f6poi àv^p), Qui à Marsile os
(ose) porter mon message, Roncisvals, p. 13.
*^ Préparatif, disposition, expédition. De retomer arierefu tost prig
li conrois, Berte^ lxi.
** Même, qui est la forme contracte de meïsme.
*' Orgueil, arrogance. Cis (celui-ci) fu lils Justamon, moult fu dt
grant bufois, Berte, lxi.
XVII
Achile M'esgardant de hautaine manière:
« lié ! tu qui n'as 2 vergogne et as pensée ^avere!
« Qui de nous à ta voix s'en ira debonere
« Faire aguet ou combatre en bataille * pleniere.
« *Je certes, ci ne vin-je aus Troyens courageus
« Guerroier pour raison qui me fust encontre eus.
« Jamais •'il ne ravirent mes chevaus et mes beus
« Et jamais dans la Phthie, en nos champs plantureus,
« Ne portèrent degast; car gisent entre deus
« La mers au flot bruiant et tant de monts ombreus.
« Moût impudens ! ci vinmes pour liesse te faire,
« Conquérant ' es Troyens honeur à Menelas,
« Et à toi, œil de chien ! mais souci tu n'en as,
«Et de ta main menaces le ^guerredon me traire,
« Octroi des fils de Grèce, conquis à grant ^ pourchas.
« Je n'ai oncques un lot qui à ton lot *® s'afiere,
«Quant de cité troyenne bien "g<irnie est *2 eschas.
« Aus travaus de la guerre plus fait œuvre *^ mes bras
« Mais ta part, au partage, est moût grant et pleniere ;
« Et je part ai petite, et aus nefs ** m'en repaire,
« Contens, *5 jà soit que j'ai tant *^ peiné dans la guerre
« Or je vai dans la Phthie; car plus j'aurai *^ soûlas
« ** Atout les creuses nefs m'en aller en ma terre.
«Ci, je croi, grant avoir, moi honni, m'acquerras.»
' Le regardant. Chascuns i est corus la mei'veille es^arder, Berle.
o66 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
* Vergogne éliùt, on ce sens, le mot le plus usité; honte signifiant
généralement déshonneur.
* Avare. Berte la debonaire qui n'ot pensée avère, Dert^, iv. Dans
l'c ncien français, aver était formé d'avarus comme nous lormons cher
et amer de cariis et CCamarus.
* Complète, rangée. La bataille est pleniere et adurée, Roncisvals,
p. 66.
^ Nous dirions moi, moins régulièrement, puisque je est sujet et
moi est régime.
^ Le pronom il n'avait point d's au pluriel, venant du latin illi.
"^ Chez les T*)yens.
^ Guerredon, de trci'. syllabes, dont guerdon est la contraction.
^ Peine, travail.
*<^ Qui se compare. N'est feme qui ii eles de grant biauté s'afiere,
Berte, xii.
" Encor le maintient on à Paris la garnie, Berte, lx. Cela répond
assez bien à Tsùvato/z-îvov d'Homère.
** Ei-clms au nominatif, escliac au régime: butin, prise de guerre.
*^ Mon bras. Notre pronom mon faisait mes au nominutil sngulier,
won au régime singulier, mi au nominatif pluriel, et mes au régime
pluriel.
*♦ Je m'en retourne, je me retire.
*5 Bien que, quoi(jue. On le trouve d'ordinaire avec l'indicatif.
*' De ceste amor qui tant me fait peiner, Couci, x.
•' Satisfaction, aise.
•* Avec. Atout est encore conservé en Bourgogne.
XVIII
Atride, rois des homes, si lui fit repartie:
« *Fui-t-en, ^s'ninsi l'agrée; ^ remanoir ne te prie.
« *Ne faudra qui m'iionore en ce besoin d'aïe,
« Ne surtout Jupiter, qui droit conseil ^ olrie.
«Des rois issus des dieus lu m'es il plus haïs;
« Noise, guerre, bataille, à ce le plais ®lous dis.
« Si tant ' par es vassals, dun Dieu c'est la mercis.
fl Retournant au manoir **o les nefs et mnisnie,
■' Va loin des champs Iroyens régner en Thessalie.
f «T ire *» me touche **peu; de toi ne me soucie.
« Mais entent ma menace : ^^com du dieu mest ravie
^Chryseis, que rendrai o ma nef et maisnie,
i
ET L'ANCIEN^E POÉSIE FRANÇAISE. SCÎ
« J'irai prendre en ta tente Briseis au ^^ clair vis,
« ** A main ton guerredon, si que te soit apris
« Combien sui plus *^ de toi, et qu'on soit ^^alentis
' fuir était, dans l'ancienne poésie, tantôt monosyllabe, tantôt dis-
syllabe. Fui de ci, rois, tu aies encombrier, Baoul de Cambrai, p. 205.
^ S'il t'agrée ainsi.
* Demeurer.
* Il ne manquera pas gens qui m'honorent en ce besoin de secours,
Qui lui faudra à ce besoin d'aïe, Romancero, p. 93.
' Octroie.
^ Toujours, totos Mes. Nous avons gardé le composé analogue, tandis,
lantos (lies.
' Par-vnssnl, très- vaillant. Par était une particule qui avait avec
les adjecliis le sens superlatif, et qui pou^aiL se séparer. Nous n'avons
gardé de cet usage de par que par trop.
^ Avec. est encore usité dans plusieurs provinces.
3 Ta ire, ton ire, ta colère.
*o Touclier était en usage : Et puis (l'amour) le touche de la flame,
Dont son cuer esprent et enflamme, Jehan de Condet, p. 106.
** La forme la plus co^umune était poi, et aussi pou et poc; mais on
trouve peu: Et un peu vous reposerés, Jehan de Condet, p. 83.
*2 Comme. Com était aussi usité, au moins, que comme.
«Voy. XVI, note 11.
** Avec la main, de force.
^^ Que toi.
*6 Retardé, découragé. Les fenestres ovrirent, ne sont pas alenti,
Berte, lxxxix. Aleutir est dans Molière ■ Et notre passion alentissant
«on cours.
XIX
Si dit. Tant à ces mots Achile fu dolens,
(Jue dans son sein * velu en balance ol le sens.
Se, le 2 brant ^esnoulu *Iez sa cuisse prenons,
Iroil enmi les autres "" tuer le til d Airée,
Ou ^ fremdroit son courage, tiendroit ' s'ire domptée.
Pendant qu'il bal.mçoit ainsi dans sa pensée
Et ^traioil le grant glaive, Pallas vint empressée
Des cieux d'où Tenvoyolt la déesse aus bras blans.
368 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
Junons, •d'andeus pensive et andeus les aimans.
Ariere prit '* la lui chevelure dorée,
Debout, à lui ** veùe, à tout autre celée.
**Es-vous se tourne Achile ^^esbaliis ; et **à tant
*' La conut, cui regars flamboioit fièrement;
Et de sa bouche ainsi vint parole '^empennée.
* On voit que j'ai conservé jusqu'aux plus petites particularités Cl\
texte homérique.
2 Épée.
' Esmoulu est lépit&àtQ que les trouvères donnent conslammen
aux brans et aux lances.
* Sur la cuisse.
^ Ocire ou meurdrir étaient les verbes les plus employés. Cependant
on trouve aussi tuer : Et dit Ybers : amis, frère ne tu, Raoul de Cani'
brai, p 77.
^ Ferait violence à sa passion. Damoisele, fait ele, freignez vosti«
courage. Romancero, p. 14.
' Sa ire, son ire, sa colère.
8 Tirait.
' Andeus ou ambedeus, au régime, andui ou ambedui, au nomina-
tif, rendait ce que nous exprimons aujourd'hui moins correctement
par la locution composée tom les deux. Pour pensif, voy. VII, note G.
*° Elle prit la chevelure dorée de lui. La lor terre. Chanson de Ro*
land, p. 3. Doré était usité: Et il ont les deux (coffres) dorés pris,
Qui les tiennent de grignour pris, Jehan de Condet, p. 17.
" Veû, contracté en vu.
"Voilà que. Voy. VI, note 4.
*^ Moult ai esté longuement esbahis, Qu'onques n'osai chanson em-
prendre à faire, Couci, v .
i*Et ainsi, cela fait, aussitôt. Ce mot nous manque, il est resté dans
l'italien: Tesifone è nel mezzo; e tacque a tanto, Dante, Inf., ix, 48.
*5 II la reconnut, elle à qui le regard flamboyait. Connaître s'em-
ployait dans cette acception : Lorsque li garçons l'aperçut, Sans
doutance bien la connut, Homan de Couci., v. 3011.
'•■' Quarrel ne saete empennée, Benoît, Chr. des ducs de Normandiâf
V. 1122. 'ETtsa TTTê/îçsvTa, dans Homère les parole» ont des aUes-
XX
• Fille *au dieu de legide, pourquoi -j)»s es ''snillieî
«Viens lu * veoir combien Atridc Mn'luwncUi' *
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. U9
«Mais je te di parole qui tost sera •complie:
«< Sa grant 'desmesurance va lui couster la vie. »
« Fille à, locution usitée. Vous fustes fils au bon conte Rejiier, Ron-
cisvals, p. 99.
* En bas. Les Italiens ont le mot correspondant, gîmo.
5 Saillir, sauter. De plaine terre est saillis en l'arçon, Boncisvals,
Ip.52.
* Voir.
' M'humilie. L'ancienne langue n'aimait pas la même voyelle dani
deux syllabes consécutives: Fenir au lieu de finir
6 Accomplie.
^ Oubli de toute mesure. Or est mort Pinabel par sa desmesurance,
Roncisvals, p. 197. Ce mot nous manque, il n'a point d'équivalent
exact.
XXI
La déesse aus ieus bleus ainsi lui va disans
«Je sui, pour ton courro?îS ^fr^indre, *s'à moi entens,
« Jus saillie ; or m'envoie la déesse aus bras blans,
« Junon, ^d'andeus pensive et andeus vous ainians.
*( ^(]oise-toi; du Mourrai jà ne soit ® trais li brans.
« Mais ' iaidi, tant que vaille, de langue ^enfeionie.
« Or entent ma promesse, qui tost sera complie;
«Viendra jours où le triple donra qui t'humelie;
«Mais à nous •obeï, tien ton cuer en ^obaillie. »
* Voy. XIX.
* Si tu entends, obéis à moi.
sVoy. XÏX.
* Calme- toi. Bossuet se servait encore d'accoîser.
^ A ces grosses vielles as despenez torriax, Chanson de Roland, pré'
(ace, p. i.xix,
* L'épée ne soit tirée -
' Injurie.
8 Devenue felone, furieuse.
' Obéis, tiens-
*<> Tiens ton cœur sous ton autorité; commp'^de à ton cœur. Pour
^caillie, voy. X.
'24
■
S70 U POÉSIE HOMÉRIQUE
XXIÏ
Achile fils Pelée si lui fit repartie.
«Entendre à vos paroles, iant soit Tire 'enaigrie,
* déesse, il convient; car ainsi ce vaut mieus ;
« Qui aus dieus obéit, est escoutés des dieus. »
Sur le 2 pont en argent sa main pesant apuii?
Pousse au fourrel lespée, et ne refuse mie
D obéir à Minerve, qui 'rêva s'en es cieus.
Au palais Jupiter, *enmi les autres dieus.
• Aigrie.
• La garde, la poignée : pont, de pugnus. — Sa main pesante.
^ S'en rêva.
• Parmi.
XXlIi
A* laidanger Alride tost Achile reprent,
Et si ne laisse encore *tençon ne 'maulalent:
« * Sac à vin, œil de chien, mais ^ cuer de cerf fuîant,
« Oncque prendre à bataille le haubert *o la gent,
«Oncqueo 'barons grégeois faire *aguet ^vassaumenl-
«Tu n'as *°eû courage, ne t'est mie ** à talent.
« En ** la grant ost grégeoise il t est plus avenant
«De son lot *^rober home à toi contredisant.
«Tu es, rois mange-peuple, li rois de gent ** faillie,
« Ou ci tu ^'^ honiroies pour la dernière '«fie.
«Mais je te di parole qu'à *' serrement «^j'afie ;
« Jen jure par ce sceptre qui ne donra scions,
« Ne feuilles ne racines; car sa tige est aus mons,
« *^ Lairains Ta dépouillé d'escorce et de bourgeons,
« Et ore il est aus mains des lils de rAchaie
« Qui *»de part Jupiter ont justice et baillie ;
« Grans est li serremens dont ** tu vois je me lie.
I
•
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 571
< Un jour 2'^ tuit li Grégeois d'Acliile auront désir,
«Un jour... et tu, dolent, ne pourras les servir,
« Quant Ilector homicide en viendra maint «^meurtrir.
« Lors, au dedans, ton cuer rongeras à loisir,
«Tu à qui ^^n'a chalu le plus vaillant lionir. »
* Lnidangcr ou dire laid, dire des injures.
^ Querelle.
»Voy.Ii.
* Ces injures ont de la ressemblance avec certaines scènes que
Cooper a tracées dans ses romans sur les sauvages de l'Amérique du
Nord; les Grecs d'alors étaient, il est vrai, notablement au-dessus des
Mûhicans; mais il leur restait encore beaucoup de la sauvagerie;
c'est une cliose qu'il faut toujours avoir présente à l'esprit en M^ant
Homère.
° Cœur.
^ Avec.
■^ Baron, dans nos vieux poëmcs, désigne un homme de grande
vaillance et de haut rang; il renr' donc exactement à.pi7Tr,si de l'ori-
ginal.
^ L'aguet ou rembûche était, comme chez les sauvages de Cooper,
une des grandes épreuves de la vaillance et de la patience du guerrier
^Vassaument ou vassalment, avec vaillance, bravement
^'^ Eu, de deux syllabes ; nous disons par contraction eu. Le peup
de Paris dit ém.
" Cela ne te convient pas. Talent, comme talento dans l'italien, si-
gnifie désir, volonté. Quant la vieille l'entend, ne lui vint à talent.
Derte, lxxxih.
^* La grant ost grégeoise est mot à mot le grec arpoLzàv sùpùv
*Ayxiûv. C'est aussi une locution de nos vieux poëmes: Bien a sept
ans, vostre grant oz banie (à bannières)... Boucisvals, p. 10
^^ Hober, priver, dépouiller
'*Làciie, sans énergie. Puis dit: Or sui trop fols et de cuer trop
faillis, Gau hier (TAupais, P. 12. Failli en ce sens est encore usité en'
plusieurs provinces.
'^llonir, faire injure, outrage.
*6 Fois.
•' Serrement, aujourd'hui serm6.it, de sacramentum.
'S J'alfirme.
^9 Les instruments tranchants étaient, du temps de la guerre d(
ïioie, en airain.
-^ Ex parte, de la part de; nous écrivons de par.
-• Dont tu vois que je me lie. Le que, quand le sens le suppléait
sans peine, pouvait se supprimer.
*^ Tous. Tuit, du latin toti, est le nominatif pluriel.
878 tK POÉSIE HOMÉRIQUE
« Tuer. C'est le sens primitif de ce verbe, comme le prouve le
substantif meurtre. Racine et, je crois, le dernier qui l'a employé
avec racceplalion de tuer: «Liiez, sacrés vengeurs de vos princes
meurtris. »
** Toi à qui il n'a importé d'outrager le plus vaillant. Mal fustes
-^nseillée, tant vous en a chalu, Berte, u.
XXIV
Ainsi dit, et le sceptre de clous d'or «reluisant
A ses pieds il jeta, s'assit * par maulalent.
Atride d'autre part ''esrageoit durement.
Nestor au *douc parler, qui Pyliens bien harangue,
Parlers plus dous '■' de miel lui couloit de la langue;
Nestor... jà deus ^eages se passer a ' veû
D'hommes nourris o lui, qui o lui ont vescu
Dans Pylos moût divine, or ^au tiers a baillie ;
Nestor en pieds se dresse, leur dit parole amie.
* Sur un escu de fin or reluisant, Roncisvals, p. 28.
* Avec colère. Par maniaient se levé , qu'ele plus n'atendit,
Berle, lxxxix.
^Tant li douloit licuers qu'à poi qu'ele n'esrage, Berte, lxx
♦Doux. Doue au régime, dous au nominatif, dans les textes les
plus corrects. A son doue regart et al vis, Jehan de Condet, p. 107
5 Que miel.
«Ages.
' Il a vu
* Ore il règne sur le troisième âge. Tiers et quart signifiaient troi-
sième, quatrième; la Fontaine a encore dit; « Un quart larron sui-
vient. »
XXV
« *némi! grans deuils menace la terre d'Achaïe!
« Ah ! moût * s'esjouiroient Priam et sa ^ mainie,
«Et des autres Troyens seroit la 2here ♦lie,
« Se de vos ^ contensons nouvele estoit ouie^
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE.
« Vous en guerre et conseil qui tenez seigneurie.
« Escoutez : estes jeune, et je sui chargés d'ans;
« ^0 plus vaillans de vous ai vescu dans mon temst
« A cui mépriser moi ne fut onque avenans.
« Tels homes jà ne vi ne verrai de ma vie,
« Comme Pirithoûs, Dryas pasteur de gens,
« Cenée, <ît Polypheme, et le fier Hcxadie,
«Et' Tegide Thésée, qui aus dieusfu semblans.
« Très-vaillant, il faisoient la guerre à très-vaiilans,
« Les centaures des monts, occis à grant ^baudie.
« Et je fu un des ®leur, de loin à leur *®aïe
« Requis par eus ** meismes et de Pylos venans.
« Des combats ^^ j'oi ma part, et ne combattroit mie
« A ces homes passés uns des homes vivans.
« Ma voix il escoutoient au conseil, sans *5 envie;
« '* A tant escoutez la ; escouter est *^ duisans.
« Tu, ne reprend la fille, ja soit ce qu'es puissans,
« Mais laisse *« ester le don des fils de rAchaïe.
«Tu, Achile, le roi en face ne desfie;
« Car " n'ot ja tel honeur rois un sceptre portans,
« A cui par Jupiter fu donés li haus rans.
« *^ S'es nés d'une déesse et as force et baudie,
« Il qui comande à plus a plus grant seigneurie.
« Tu, Atride, croi-moi, soit *» laissés mautalens;
« Et lui, je le suplie que son cuer il ^^maistrie;
« Lui en guerre 2» felone rempart de l'Achaïe. »
575
* Exclamation de surprise et de douleur. Ce n'est mie ma fille
lasse, dolente, aimi ! Berte. lxxxiv,
* Se réjouiraient. On en fait maint repas Dont maint voism s'éjouit
d'être, la Fontaine. Ne vous éjouissez pas de vos miracles, Pascal
® Lamoniioye, Noël v : a Grand seute ne meignie. »
* Ciière veut dire visage, et notre expression « faire chère lie » si-
gnifie proprement faire visage joyeux.
^ Querelles.
® Avec plus vaillants que vous.
'Fils d'Egée.
H 8 Hardiesse. Préface de la Chanson de Roland, p. uv: «François
^^■chevauchent à joie et à baudie.» Nous avons conservé le composé
B s'ébaudir.
574 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
"'Aide, secours.
" Par eux-mêmes.
**. T'eus ,
*^ Berte, n: « Qu'il furent bon ami sans mal et. s-ins envie. »
** Voy. XIX. Nous avons gardé le composé anaiofjuc, pourtant.
'• Convenable. Duisanl est le participe de l ancien vvrbe diiire.
*•'' Restpr, demeurer. Bêle, ce dist il rois, laisser le duel ester,
Berte, xvii.
*^ N'eut.
'^Situes nés.
*^ Que colère soit abandonnée. Laisser est employé avec cette accep-
tion: Prent ceste acorde, si lai la malveuUance, Raoul de Cambrai.
p. 71.
-^ Maîtriser. Quant porta tel roïnequi ainsi nous maistrie, Berte, lxxii.
-• Mauvaise, funeste. Assemljlcr plus félon ester (combat). Chronique
des ducs de Normandie, v. 2704.
XXVI
Si respondii à lui Alride Aj^ainemnon :
«Bien as parlé, vieiilars, à droit et à raison;
« Mais * cis veut * maislrier tous * par o et par non,
«A tous *eslre au-dessus, tous mener ^à barnlou,
« Sur tous avoir "cornant; jà ni aura ^ son bon.
«Se spreu l'ont fait li dieu de ^pardurable vie,
« ^® I ont-il syouté que »* laidange il nous die ?
* Cis, celui-ci ; cis au nominatif, cest au régime,
«Voy.XXV.
^ Par oui et par non, à tout prix. Que remanoir i doive ne par o n
par non, Gauthier d'Aupais, p. 4.
* Eslre au-dessus ou au-deseure, locution fréquente.
' A volonté, sans réserve. Toute sa terre (il) vous melra à bandon,
liûncisvals, p. 21. D'où notre mot a-bundon.
6 Commandement.
' 11 n'aura pas ce qu il désire. Se vous ma volenté et mon bon
voulez faire, Romancero, p. 22.
8 Preu ou prod, au régime, preux .
9 Les dieux dont la vie dure toujours. Corneille se sert souvent de
^rdurable dans l'Imitation.
^^ I, c'est-à-dire y.
" Injures. Voy. laidir, XXI.
HT L'ANCll'NNE POKSIt FRANÇAISE. 5Î5
XXVI!
Si li divins Achile à parler recomence :
« Couard me diroit on et * failli sans doutance,
«Se^j'avoie en toute œuvre à tes dits com{)laisance.
« Comande autres que moi par tel outrecuidance;
« Car je ne ^ cuide plus te rendre obéissance.
« Je di autre parole, Taie en ta *remenW)rance :
« Pour la fille, arme en main, ne ferai de défense;
« La donastes, Tostez; ainsi soit, sans balance.
« Mais près les noires nefs ce que j'ai de chevance,
« A ce ne toucheras ^ maugré moi par puissance.
« Pourtant essaie, et soit ^Toz lesmoin 'la clieance:
« Tost coulera sans noirs au grant fer de ma ^ lance. »
»Voy. XXIII.
* La conjugaison était: J'avoie, tu avoies, il avoit.
s Tel cuide engeigner autrui... a dit la Fontaine, rappelant un
vieux dicton.
* En ton souvenir . Les Anglais, qui tiennent ce mot de nous, l'ont
gardé .
^ Malgré.
^ Le camp, l'armée.
"^ Jémoin de la cliance. Cheance, dissyllabe : Outre, dit-il, cuivert;
tels est vostre cheance, Chçinson des Saxons, cuii.
^ D'or en avant au grant fer de ma lance Est vostre mors escrite
sans faillance, Raoul de Cambrai, p. "ïl-
XXYIII
S'estant *combateûs de parole «anibedeus,
Se lèvent, ^ dessevrant le *plait en la ^navie.
As tentes et vaisseaus Achile, lils des dieus,
S'en retourne ®o Patrocle et sa ' franche mainie.
Atride met en mer nef * isnele et eslie,
Chryseis au vis clair, vingt rameurs vigoureus,
3"'^' LA POÉSIE HOMÉRIQUE
Hécatombe vouée au dieu de longue archie.
(Hisses i comande, li » sénés et li preus
En la nef, ^^di voguoient es chemins escumeus.
Ore Atrides semonl *' la gent se purifie;
Si font, et **ordes choses en mer jetent loin d'eus.
A Phebus hécatombes de choix, chèvres et beus,
Il offrent sur la rive de la mer infinie;
Tournans o la fumée, l'odeurs en monte aus cieus.
* Combattus.
* Voy. XIX.
* Séparant, congédiant. Nous avons le simple dans un sens spécial:
sevrer.
* L'assemblée du peuple.
'Flotte. Plus grant navie ne fu appareillées, Roncisvals, p. 118. Les
anglais ont gardé ce mot, qu'ils ont de nous, et que nous avons
perdu: Navy, flotte, marine.
®Avec.
' Franche maisnie, savez moi conseiller, Raoul de Cambrai, p. 61 .
* Rapide.
' Qui a du sens. Nous avons gardé forcené, qui serait mieux écrit
forsené. Dit Oliviers: Li preus et li sénés, Roncisvals, p. 46.
**> Ceux-ci.
" Ordonne que.
** Ord, sale, souillé, est un mot vieilli qui, 'pourtant, est encore dans
le dictionnaire de l'Académie.
XXIX
Ainsi Toz •besognoit. Or ne fait longue atente
A sa menace Atride, et ne s'en ^destalente.
Il apele Eurybate et Talthybie, -^ andeus
Qui *erent ^si héraut et «sergent moût 'soigneus:
«Ensemble alez vous en vers Achile à sa tente^
« Et prenez de vos mains Briseis tx^le et ^gente.
« S'il refuse, j'irai la prendre à ban nombreus,
«Je «meïsme; et à lui sera plus douloureus. »
* L'armée, le camp s'occupait.
* Il n'en perd pas le désii\ Durement lui deplaist, et moult lui des-
talente, Berte. cxxxiv.
ET L'ANCIENNE POESIE FRANÇAISE. 377
* Tous deux. Voy. XIX.
* Étaient, du latin erant.
' Ses, au nominatif pluriel.
* Seiviteurs, officiers. A cui j'ai esté vrais amans. Et en tout lieu
voslre seigeans, Pioman de Couci, v. 7G26.
' Or soiez bien soigneuse de son respassement, Bt'rte, xlvii.
** Espousa rois Pépins Berte la bêle et gente, Berte, x,
* Moi-même.
XXX
Si les envoie et parle à moût grant violence.
*Cil à regret aloient au long la mer immense;
Tost s'en vinrent as tentes et nefs des Myrtnidons.
Près tente et noire nef * sis estoit à plaisance
Achile, qui devint, les voiant, tout 'embrons.
Moût troublé et portant au roi grant révérence,
Debout il demeuroient devant lui en silence.
Ore il, le comprenant, à parler si comence:
« Héraut, vous messager Jupiter et les *homs,
« Vous salue, aprochez ; à vous n'est ma raisons,
« Mais à qui vous envoie, li rois Agamemnons.
« Amené et ^met, Palrocle fils de divin lignage,
« Briseis en ^ieur mains... mais ferez "^ lesmoignage,
« Vous ^dui, devant les dieus ^joians en leur *®manage,
« Devant les homs mortels, devant ce roi sauvage,
« *' S'onque la gent me quierl la sauver de domage
« Car i2cis est emportés d'un malfaisant courage,
* Et *^ pourpensér ne sait en baron droit et i*sage
« *5 Com Grégeois combatront à salut en la plage. »
• Ceux-ci.
• Assis
s Triste, aHligé.
"* Messagers de Jupiter et des hommes. Homme (a'û au régime plu-
riel hommes; cependant on trouve parfois, bien que rarement, homs
Perdu ai de mes homs la llor et la bonté, Roman de Rou, v. 4055. Tou-
tefois, ici, cette leçon n'est pas sûre; car il serait très-aisé de rem-
acer homs par homes, qui satisferait aussi à la mesure. Mais homs.
378 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
au régime pluriel, se trouve d'une façon indubitable dans Girart de
Rossillon, poëme du commencement du quatorzième siècle.
^ Mets, à l'impératif.
* I^ur ou lor ne prenait pas la marque du pluriel.
' Marie de France, le Chien et la brebis: Faus tesmoignage avant
traient.
* Deux. Dui au sujet, deus au legime.
^ Heureux, jouissants.
*** Manoir, séjour. En la terre hongroise, en un leur bel manage,
Uerte, lxx.
** Si jamais la gent me requiert de...
'^ Celui ci
*^ Méditer, préparer dans la pensée. Ne trahison ne fit, ne ne la por-
pensa, Roncisvals, p. 192.
"Rolanz est preus, et Oliviers est sage. Chanson de Roland, uxxv.
*^ Comment
XXXI
Tost obéit Patrocle à * son ami connant,
Fait 2 issir de la tente Briseis au corps '"gent,
El la done aus heraus, qui, près le flot bruiant.
S'en revont *o la femme à regret les suivant.
Pleurant se siet Achile arrière sa mainie,
L'œil sur la mer profonde, près la rive blanchie,
El, les bras estendus, ''rcclainl sa mère amie:
« Mère, tu m'engendras à moût peu longue vie.
«Jupiter Olympien, qui tone au haut des cieus,
« Promit du moins honeur ; sa promesse est faillie ;
«Car outrage m'a fait Atrides orgueilleus :
«11 tient mon guerredon, Fa « toUu par 'maistrie. »
* .\u commandement de son ami. En son père verger, Romancero,
P 11.
- Sortir.
^ A sa suer prent congé, Berte qui ot cors gent, Berte, ix.
* Avec.
'' Réclame, implore. Reclamer se conjuguait : je reclain, tu reclains,
reclaint, comme amer (aimer), /ffm, tu ains, il aint.
fi Pris, enlevé, du verbe toldre ou lollir, du latin tollere.
' D'autorité,
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 5l«
XXXII
Si parla il pleurant. Bien rentenclit sa mère,
Assise au font des floz près du vieillart son père;
Tost saillit hors de l'onde corne bruine légère,
S'assit au devant lui, qui versoit larme amere,
A main lui fiL caresse, et lui dit debonere.
« * Beaus fils, qu'as à gémir? - Dont viens tant ^ deuil à feie?
« Di, ne me celé rien, si qu'à nousdeus -^apere. »
* Beau fils est une locution d'amilié très-iréquente dans nos vieux
poëmes.
* Doù, pourquoi.
^ Faire deuil, être affl'gé et exprimer son affliction. Pourquoi faites
tel duel? ni pcez recovrer, Chanson des Saxons, Pref., p. xxvn.
* De sorte que cela nous apparaisse, nous soil connu. Le subjonctif
d'aparoir était apere. Ainz que guère de jour là en droites apere»
Berte, xliv
XXXIII
Achile lui respont, qui gémit tout pleins * d'ire :
« Tu le sais; ce que sais, à quoi bon tout redire '
« Nous primes Tbebes sainte, la *cit d'Eetion ;
« Et tout en raportames grant ^eschac *à bandon.
« Entre eux la gent en firent droite ^ division ;
« Cliryseis au vis clair eut Atrides en don :
« Tost vint Chrysès, li prestre du dieu de longue archie,
« Es vaisseaus des Grégeois ans tunique d'airain
« Offrir grant raançon pour sa fille chérie ;
« Et, tenant sceptre d'or et bandel en sa main
« De Phebus Apollon, tous les Grégeois ^suplie,
« Surtout les deus Alrides, qui ont grant seigneurie.
« A ce très bien s'assentent ' tuit li autre Acheen,
« Fi)irehoneur au éprouvera et prendre Tamendie.
580 LA POESIE HOMÉRIQUE
«Li «seus Agamemnon n'i a le cuer enclin,
« Durement Tarraisone, et mal le congeïe.
« Couroucés s'en rêva li vieillars ; mais ouïe
« Sa voix est d'Apollon, qui Taimoit ^^ en certain.
« Sur nous li dieus ** vengere lança flesche enemie;
« Ore à foule mouroit la gent ; et tout ** à plein
« *^Li dieu carrel **feroient la granl ost d'Achaie.
« Le dieu vouloir nous dit devins de grant *^ clergie,
« Tost premiers je comande soit Tire au dieu fléchie.
« *« Lores *'esrage Atride, et, se levant soudain.
« Il m'adresse menace qui jà est accomplie *
« Acheen aus yeus noirs, avec ofrande eslie,
« Ramènent Chrysei s à O "^se la *s garnie,
« Et *®orains de ma tent »r heraus est ravie
« Driseis, que je tien des nfans d'Achaie.
« Mais tu, prent, se tu peus, ton *<*fil sous ta baillie ;
« Implore Jupiter, en l'Olympe *• saillie,
« Se de fait ou de vois lui donas onque ** aïe.
«*^Ens au manoir mon père t'ai mainte fois ouïe
« Te vanter que tu, seule de '^l'immorlel mainie,
« Le dieu des noirs nuages, fil Saturne, sauvas,
« Quant Junons et Neptune et Minerve-Pallas
« Et H autre tentèrent de le charger de *^ las
« Mais tost des las lu vins délivrance lui faire,
« En l'Olympe apelant le géant aus cent bras,
« Qui Briarée au ciel, Egeon sur la terre
« A nom, et si est il plus vaillans que 26 son père,
«Près Jupiter s'assit à contenance fiere;
«Li dieu fortuné tremblent, et il laissent les las.
«Va, prent-lui les genous; et, pour ce souvenir,
« Qu'il fasse grant vigueur as Troyens *' revestir,
« Et Grégeois jusqu'aus poupes de leur vaisseaus s'enfuir
« Sanglans, si que bien puissent de leur roi s'esjouir,
« Et qu'Atrides son dam reconnoisse à loisir,
«Il à qui n'a chalu le plus vaillant honir. »
* Ire avait aussi bien le sens d'affliction que celui de colère.
* La cité
» Butin.
ET L'ANCÎFNNE POÉSIE FRANÇAISE. 881
♦ Sans réserve, avec ardeur. Puis il chevauche à force et à bandon,
ViOncisvttls, p. 85.
^ Qu'il nous en fasse voire division, Honcisvals, p. 155.
^ Et qu'eus veulent tuit suplier, Chronique des ducs de Normaîidie,
V. 1587.
' Tous. Voy. IV
8 Prêtre. Voy. IV.
9 Le seul. Voy. IV.
*o Certainement. Soissante sous cousta, un an a, en certain,
Berte, lxxhi.
^* Vengeur. Vengere au nominatif, vengeor au régime.
*2 Pleinement. De qui la gent se plaignent de toutes pars à plein,
Berte, lxxhi.
*5 Les carreauï du dieu.
** Frappaient. U dieu vouloir, la volonté du dieu.
•^ De grand savoir
^^ Lores ou lors.
*^ Se courrouce.
*s Pour garnie, voy. XVII.
*9Tout à l'heure. Uns ermites me dit orains tout doucement,
Berte, xlvh.
^ Ton fils. Fis ou fils ou fteus tr i nominatif, fil au régime.
2' Étant montée en l'Olvmpe.
«^ Aide, secours. Voy. XVIII.
-^ Dans le manoir de mon père.
^ Immortel est au féminin, comme le sera.it immortalis.
-' Lacs, que d'ailleurs on prononce !â.
*^ Les érudits ne savent pas au juste ce qu'Homère entend par le
père de ce géant.
^^ Moult refu Blancheflors de joie revestie, Berte j cxxvm.
XXXIV
Or en versant des pleurs lui respondit Thetis :
«* Ilemi 1 * mar t'engendrai, mar te nourri, beaus fils!
« Que n es-lu ci seans sans larmes ni soucis,
« Tu à qui par destin peu de temps est promis !
«Mais as tant moins à vivre et tant plus à douloir;
«Par ^male destinée l'engendrai au manoir!
(' J'irai porter au dieu qui se plaist au tonerre,
« En l'Olympe neigeus ta plainte à bone fin.
^^" LA POESIE HOMERIQUE
« Tu, SIS aus noires nefs, en ton courons ariere
« Demeure, et de la guerre évite le chemin,
i Li dieus est * o les autres, ^ hier allés repas fere
3 s Es bons Ethiopiens vers l'Océan lonitain,
c: Douze jours ' en après à l'Olympe il ^ repère.
«J'irai lors en sa sale, dont li ^seuils est d'airain,
« Embrasser ses genoux ; il m'entendra, j'espère. »
« Voy. XXV.
* Ce mot, très-fréquent dans les vieux poëmes, signifie dune ma-
nière funeste, à la maie lieure. Guenelon sire, mar fustes engendrés,
Ronctsvals, p. 18. Mar paraît êlre une coniraction de malahcra. et a
pour opposé buer, qui veut dire d'une manière heureuse, à la bonne
heure.
^Cuens Guis amis, corn maie destinée... Romancero, ip. 37.
* Avec.
^ Hier est toujours monosyllabe dans nos anciens poëmes; Molière
le fait souvent monosyllabe.
6 Cliez les bons Eiliiopiens.
■^ Et en après Gerart de Roussillon, Ronctsvals, p. 88.
s II retourne.
^ Qu'ele un jour s'asist sur le seuil, Marik db France, ia Souris et lu
haine (grenouille).
XXXV
A ces moz se partit de son fil, qui endure
Grant courous pour la dame à la bêle ceinture,
La dame qui lui fut ravie à maie injure.
Ore Ulysse *aprochoit Cliryse en droite aventure,
Tost dans le havre où l'eaue est profonde et - seùre
La gent amené et range en la nef la voilure,
Lasche ^haubans, abat au * coursier la masture,
Puis, rame en main, ^acoste le navire en droiture,
Jeté ^pieres à fond, lie amares à borl,
Et ' à tant met le pied sur la berge du port.
^0 "là sainte hécatombe, Chryseis ^la louée
**Ist de la nef couriere en la mer azuré
Par Ulysse à lautel est la fille menée;
1
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. M
Il la remet au pare et dit sans ** demeurée:
« '* J'amein de part Atride à toi ta fille aimée,
« Chrysès, et à Phebus hécatombe sacrée,
«Si qu'uns drois sacrifice apaise le seigneur
« Qui versa sur Grégeois et mal et i^rant douleur. »
* Approchoit de Chryse.
^ Sûr, qui est une coniraction de 1 ancienne forme : seûr, ôesêcurm.
^ Estrems traire, hobens fermer, Roman de Brut, v. 1148S.
* On appelait coursier, dans les galères, le passage entre les deux
rangs de rames, dans lequel on couchait le mât. Tous les termes sont
techniques.
° Les nefs fisl à terre acoster, Roman de Brut.
^ Au lieu d'ancres on se servait de grosses pierres.
"^ Cela fait. Voy. XIX.
8 Avec.
^ Cette épilhète est fréquente dans nos vieux poèmes: Voiez l'or-
gueil de France la loée, Chanson de Roland,
*o Sort.
" Sans retard. Dites moi se c'est vrai sans longue demorée,
BertCf cxv.
*'^ J'amène.
XXXVl
Si dit et la remit dans les mains de son père,
Et *cil reçut à joie sa fille '-qu'il eut chère.
Tost rhecatombe est ^lez Tautel en bêle piere.
On se lave les mains, on prent Forge ; à vois claire
Fait Chrysès, bras levés, pour les Grégeois prière :
« Entent-moi, tu dont Farcs est d'argent, emperere
« En Tenedos et Chryse, et sire debonere,
«M'as ci-devant ouï, quant, pour me croistre honeur,
« Durement sur Grégeois s'est ta mains estendue.
«Que de toi soit encore ma prière entendue :
« Détourne des Grégeois tes flesches de douleur. >
* Celui-ci.
* Car je l'ai en couvent Margiste que j'ai chère, Berte, xx.
»A côté de Fautel.
884 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
XXXVII
Si pria ; la prière fut ouïe en certain.
Puis *cil, aiant prié et jeté Torge, à plein
Tendent le col des bestes, et si les ont férues,
Les escorchent, et puis sur les cuisses - tollue*;
Arrangent double rang de graisse et de chairs crues
Chrysès sur bois fendu les brusle, espant le vin ; .
'Les lui broche à cinq pointe tienent jeune * mesquin.
Quant sont cuisses bruslées, et entrailles goustées,
On découpe le reste, et les chair embrochées
^ Sont lors à point rosties et à point retirées.
Or est prêts li repas, et la peine est à fin ;
On festine, à ^ncssun parts ne 'faut au festin.
Contenté quant on eut et la soif et la faim,
Mesquin preiient ^hanaps, les emplissent de vin,
Et les font par la destre aler de main en main.
Chantant bêle chanson, Tacheenne ^ jouvente
Tout le jour apaisa du dieu la maie entente,
Du dieu de longue archie, qui, Toiant, se contente.
* Ceux-ci.
* Enlevées, détachées.
^ Auprès de lui.
* Ce mot, que nous avons conservé, mais dans un tout auirc sens,
si{iiiiliail jeunehomme. Eili viel home etli jeune mesquin, Roncisvais,
p. 155.
» On comprend que tout le détail de ce sacrifice et de ce repas est
traduit mot à mot ; il en est de ces détails, comme, ci-dessus, des
détails de la marine.
^ À aucun. j£
" Ne manque. T|
s Coupes.
» La jeunesse acliéene. Prenoit on ^'^ute la jouvente, Chron'quc det
les de Sormaudie, v. 555
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. ô85
r
XXXVII
Quant * jus vint li soleils et que la nuit fut close,
Tout le long des amares chascuns lors s'endormit.
Mais quant parut au ciel Taurore aus doiz de rose,
De la grant ost grégeoise le chemin on reprit.
Apollon leur envoie un vent qui leur agrée.
Tost ont le mast dressé, toile blanche larguée ;
La brise enlle les voiles; et la ^ vague empourprée
Gronde aux flans du navire, qui fuit ^sans arestée.
Faisant route la nefs si couroit sur les floz.
Retourné quant il lurent où se tient la *grans oz,
Haut fut la noire nets ^ au rivage tirée
Es sables, et en place calée à Ions rouleaus ;
Puis il se «départirent es tentes et vaisseaus.
• En bas : quand le soleil descendit.
- Vagues crurent et reversereni, Roman de Brut.
^ Se levé li messages, n'i veut faire arestée, Berte, Lxvn.
* La grande armée. Oz au nominatif singulier, ost au régime.
2 Cil virent la tlolte au rivage, Clironique des ducs de Normandie
V. 1529.
6 Ce mot, avec cotte acception, est dans l'italien' E dclla scliiera
tre si departiro, Dante, Inf., xii, 59.
XXXIX
Ore esrageoit, assis près de la * flote ailée,
Achile as pieds ^isnels, li vaillans fils Pelée;
Plus n'aloit aus conseils de la gent ^ honorée,
Plus n'aloit à la guerre, se rongeant *d'aïrée,
Oisifs mais désirant et bataille et *huée.
Cependant en l'Olympe, la douzième * ajournée,
'Tuit ensemble revinrent li dieu qui toujours sonv
1. 25
n86 LA POÉSIE HOMÉRIOUE
Et Jupiter en teste. N'oubliant sa pensée,
Thetis saillit, dès Taube, hors de Tonde azurée
Devers le vasle ciel et l'Olympe en amont.
L^euls ^ert li dieus dont lœils voit loule ^chose née.
Sis au 'Osoni le plus haut de l'Olympe à maint som.
Devant lui s'assit e!e, et lui prit, moût grevée,
Gcnous à main seneslre, à main désire menton,
Si au roi (il Saturne, priant, dit sa raison*
* Cil virent la flote au rivage. Chronique des ducs de Normandie,
V. 1329.
- Itapides. Baptde était dans le vieux français, mais sous la forme
de rade.
^ Franc, dit Rolans, bone gent honorée, Roncisvals, p. 48. Cette locu-
tion de nos vieux poëmes rend exactement le zu^câviica de l'original.
Dante a dit aussi, Pnrg., vnr, 128: Clie voslra gente onraia non si
sfregia.
■* De ressentiment. Geris lait courre par moult grant aïrée, Haoïil de
Cambrai, p. 117.
^ lors recomence li cris et la huée, Boncisvals, p. 143. Huée, dans
nos anciens poëmes, est le cri de la bataille.
^ L'ajournée, bon mot que nous avons [lerdu, est la venue du jour.
L'endeiuain, à malin, droit après l'ajornée, Derte, Lxvni.
' Tous ensemble.
s Était.
^ Toute chose née, locution familière à nos vieux poëmes.
*o Somme!. Notre mot est le diminutif du mot ancien. Som a été
gardé dans le nom de quelques montagnes du Daupiiiné: le grand
Som, le petit Som. Si m'emporta en som un pin moult grant, Roncis-
vals, p 1G4.
XL
« * Dieux père, se jamais ou de fait ou de vois
« T'ai servi dans le ciel, ma prière * m'octrie;
«Honore moi mon ''fil, né à peu longue vie;
« Honni la malcMuent Aganienmons 11 rois,
« Tient *le lui guerredun, l'alanl pris par ^maistrie.
« Mais tu, fai lui honeur, dont li conseils est drois;
«Et figraante aus Troyens grant vigueur et baudie,
t
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. «87
«Tiint que 'croissent barnage à mon fil li Grégeois.
Li dieus qui nue assemble ne lui respondoit mie,
Mais demeuroit taisans. Or dit ele autre ^fie,
Lui tenant les genous »com s'en estoit saisie :
« Fai moi promesse vraie, et de teste ^^Tafie;
« Ou bien (car tu n'as crainte) tout à plein me dénie;
« Qu'entre les dieux je sache que sui la plus honnie. *
* Dient Franceis : Dieus père, que ferons? Roncisvals, p. 71.
- Octroye moi.
s Mon lils. Voy. XXXIII.
*Il tient son gucrredon.
«Voy. XXXI.
^ Graanter, accorder. — Baudie, hardiesse, voy; XXV.
■^ Honneur de baron, haut rang, dignité. Croislre vous velt d'honor
et de barnage, Roncisvals, p. 159.
8 Fois. Voy. IV.
3 Comme.
*o Et donne-moi assurance par un signe de tête. Que jamais pren-
drai femme, je vous afie... Berte, cvni.
XL!
Li dieux qui nue assemble respondit moul * marris .
« Grans sera li «leschefs, quant m'auras mis contraiire
« A Junon, se me ^ point de sa parole amere.
« Jà 'el, de soi -^meïsme, parmi les dieux ■' tous dis
« 6 Tense à moi, disant 'j'aide aus Troyens en la guerre.
« iMais, pour n estre ^veùe, en ta demeure ^arier.e
« Retourne; et que du reste li soins ne soit remis.
«De teste à toi *9donrai, si que le soit pleyis,
« Un signe, le plus grant qu'on puisse à moi ^*requerre;
« Onque mais n est *- retrais, decevans ne faillis
« Chez les dieux '^ quanque j'ai de la teste promis, r
A ces moz inclina li dieus ses noirs sourcis;
En sa leste immortel li chevel à Ions plis
Ondoierent, trembla ^*r01ympes bien assis.
* Affligé. Marri, qui est encore dans le dictionnaire de l'Académie^
vieillit, et c'est dommage. La Fontaine s'en est servi.
588 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
* Si elle me pique.
' Elle. El se trouve souvent pour elle, entre autres dans le Eoman
de la Rose.
* De soi -môme.
^ Toujours, continuellement. ^
* Me fait querelle.
' Disant que j'aide. Aider, dans les anciens textes, est tantôt de
trois syllabes, tantôt de deux: Guenes respont: bien i povez aider,
Roncisvals, p. 55; Fust abatus, j'en seroie aïdans, Ib., p. 27.
«Vue.
^ Que nous l'ocions tost, puis retournions ariere, Berte, xx.
*^ Je donnerai. — Plevi, donné pour gage.
" C'est l'ancien infinitif de requérir.
** Retiré, révoqué.
*^ Tout ce que j'ai... Mot très-commode et très-malheureusement
perdu
** On se rappelle les vers de la Fontaine :
Jupiter leur parut avec ces u^iim sourcils,
Qui foat Ireuibler les deux sur leurs pôles assis.
XLII
S'estant si conseillés, Se partirent. Thelis
Du haut du * clair Olympe es flos profons repère;
Et il à son palais s'en rêva. Vers leur père
A rencontre se dressent li dieu ; ja si hardis,
Qui ne soit, lui venant, du siège en pieds saillis.
En son trône il s'assied. Mais bien p;ir tel manière
Junons avait * veù à lui ^ devise faire
La fille au * vieil des mers, à pieds d'argent, Thetis,
Et au ûl de Saturne dist tost parole amere :
« Brillant
«Vu.
^ Discours, entretien. C'est le substantif du verbe deviser. Que vous
feroie autres devises? Chronique de Normandie, v. 770. Sire, ce dist Gi-
rarz, or oiez ma devise. Chanson des Saxons, xxui.
* Au vieux. Li viex ou viens au nominatif le viel au régime.
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE. 389
XLIII
- Quels dieux, *fel Jupiter, t'a fait tantost devise?
« Loin de moi tu te plais en secret et feinlise
«Te conseiller lousjours, et par boue franchise
« Une tienne pensée oncque ne m'as aprise. »
Fel au nominatif, félon au régime, méchant, faux rusé.
XLIV
Si li père des hommes et des dieus fist *respons
« Savoir tous mes conseils n'espère pas, Junons;
« Seroit, *meï>,me à toi, ma ^moillier, moût à faire.
« Conseil qu'entendre * estent, tu le sauras première
«Avant aucun des dieus. avant au un des ^homs;
« Mais conseil que je ^ veuil sans les dieus prendre ariere,
« Sur ce n'essaie pas de me 'mètre à raisons. »
* Piéponse.
^ l\lême à toi.
^ Femme, épouse.
* Qu'il est convenable qu'on entende. Estent est l'indicatif présent
du verije estouvoir.
2 Des hommes. Voy. XXX.
^ Je veux.
"^ Meure à raison, c'est demander compte.
XLV
De îa dame ans grans yeux, Junon, fut repartis :
« (Juels mots, tant * pesme 2 fis de Saturne, as-tu dis?
« Je guère de long tems à raison ne t'ai mis.
« Tout en paix tu pourpenses quanque faire t'est ^vis.
390 LA POÉSIE HOMÉRIQUE.
« Mais moût crain-je en mon * ciier, trop bien ne t'ait requis
« La fille au vieil des mers, à pied d'argent, Thetis;
g Lez toi dès Taube assise, tes genous ele a pris.
« Je cuide, as ^ foi plevie qu'honeur aura ^ ses fis,
«Et près grégeoises nefs seront 'plusieur occis. »
* Très-méchant, du latin pessimus. Si pcsmes jors vous est hui ajor-
nês, Rmcisvals, p. 101.
« Fils.
'^Tout ce qu'il te paraît bon de faire. Vis, de visus ; nous n'avons
plus que le composé a-vis.
* Cœur. Cuer se prononçait d'ailleurs comme notis prononçons cœur.
^ Tu as engagé ta foi. Cil descendent à pied, qui ont lor foi plevie,
Rondsvals,^. 191.
* Son fils. Ses au nominatif masculin sihgulier, son au régime.
' Plusieurs ; le pluriel au nominatit ne prenant pas Vs.
XLVI
Si respondit H dieus qui nuages espant :
« Tu vas * Guidant tousjours, * bêle amie! et ' m'entenle
« Ne t'eschape; et si bien t esforces vainement.
« Mais moins te liendrai cliere, et plus seras dolente.
«S'il advient * que tu penses, c'est qu'ainsi ^ m'atalehle.
« Sied-loi silencieuse, fai mon comaiidement;
< De tous les dieus d'Olympe n'auras «defendement,
« Se mes main tant ' doutées vont sur toi s'estendant. »
• Imaginant toujours.
• Bcle amie est une locution fréquente, qui rend le Sonfj.ovi7]. L'épi-
thèle grecque, qui est ordinairement amicale, est prise ici ironique-
ment.
' Mon entente, mon intention. M' pour ma.
• Ce que tu penses.
*> C'est qu'ainsi il me plaît.
•'Protection. J'aurai assez defendement, Anges, archanges, plus de
cent. Du Cange, Defensivum.
Rf^^uiées.
ET L'ANCIliNNE l'OËSlE FRANÇAISE. 5§l
XLVII
Si dit il, et trembla Junons, dame aus grans yeus,
Se tul, s'assit, domlant son * cuer imperieus.
Ore aus dieus en la sale fut la * chère esmarie;
Et tost prit à parler Vulcains Tindustrieus,
Pour consoler Junon aus bras blans, mère amie:
« Grans sera li ^ meschefs, à ne suporler mie,
« Se noise pour mortels se levé entre vous deus,
« Et se trouble et '*grevance jetez * en mi les dieus.
« Bons repas est sans joie, quant ^ li mais a maistrie
« Je conseille à ma mère, sans qu'ele m'en 'desdie,
« Porter au père ami ^ douceur, si qu'autre ^ fie
« Li père, par ^^tenson, repas ne trouble es cieus.
« Jupiters Olympiens, qui lance esclairet feus,
« S'il veut briser nos sièges.. -sa force est infinie.
« Mais lu, fiate son cuer de parole adoucie;
« L'Olympiens tost après nous sera gracieux. #
* Tant a vers els le cuer félon, Chronique des ducs de Normandie^
.■.C95.
- Le visage attristé. La chère, c'est le visage. Blancheflors la roïne
est forment esmarie, Derte, xc
^ Mesclief ou méchef, qui signifie mal et désordre, pour lequel
nous n'avons pas d'équivalent, que nous perdons et que les Anglai»
ont conservé, mischief.
*Ge qui est grief, alfliction. Ne me doit pas trop torner à grevance,
Couci, XVII.
5 Parmi.
^ Quand le mal a domination.
■^ Sans qu'elle m'en dédise. One n'ot que deux enfans, n'est droit
qu'on m'en desdie, Berle, u.
s Ctiascun-à li porte lionor, diuçor et compaignie, Derte, lx.
' Une autre fois. Voy. IV.
•0 Par querelle.
i
392 LA POÉSIE HOMÉRIQUE
XLVIII
Si dit. et, se dressant, es mains * sa mère amie
Il met double *hanap, et à tant Taraisnie :
« Ma mère, endure, et *tien ton cuer, bien que marie;
« Ne 5 soies, tu que j'aime, sous mes yeus ^ maubaiilie;
« Lors t'aider ne pourroie, jà soit qu'aurai douleur;
« Car on ' contreste mal à TOlympe seigneur.
« Et jà quant je tentai de te porter ^aïe,
«Me prit aus pieds, et jus lança du seuil divin;
« ^Dévalai tout le jour, si *oqu'à soleil déclin
« Je " cbeï dans Lemnos, aiant moût peu de vie.
« Gisant me recueillirent bienlost sens de **Sinlhie. »
* De sa mère.
'^ Coupe.
' Et, cela fait, il lui adresse la parole. Araisnier est une forme
contracte ûarraisoner. Ses homes en a araisniés, Lai de Meliûn, p. 54.
* Tiens, conlicns.
* Suies est de deux syllabes.
* Alallrailée, mise à mal.
^ Coiilresler, résister, lutter contre (contra staré).
' Aide, secours.
•Je roulai en bas.
'0 Au déclin du soleil. Li jors va à déclin, si aproche la nuis.
Derte, xxxvi.
" Je tombai. Cheï est le parfait du verbe choir
** Nom de peuple.
XLIX
Si dit; à lui sourit et reçut so jrians
Le lianap présenté la déesse aus bras blans.
>Ore il aus autres dieus, à destre començans,
Verse le * doue nectar, qu'en l'urne il va puisans.
I
I
ET L'ANCIENNE POÉSIE FRANÇAISE 593
Uns ris inextinguibles se levé es dieus ' joians,
Quant Vulcains par la sale est veûs clopinans.
* Alors lui.
* Doux. Voy. XXIV.
' Heureux, jouissants.
Si *il, le jour entier jusqu'à soleil déclin,
Festinent ; et ne * faut ne la pars au festin,
Ne la lyre moût bêle qu'ApoUons Lient en mam,
Ne les chanson des Muses se respondant à plein.
• Ainsi eux.
* Manque.
LI
Quant *jus est du soleil la tant bêle clartés,
Il s'en vont, pour dormir, aus manoirs * dessevrés,
Que d'un très grant savoir à chascun a dressés
Li renommés Vulcains, ^ clopins des deus costés.
Li dieus qui lance esclairs est à son lit aies,
Où, quant vient dous someiis, * seut estre ^reposés;
Là se git ; et Junons à trône d'or, ® delez.
* Est en bas, est descendue.
* Séparés.
* Boiteux.
* Il a coutume ; du verbe souloir, mot très-digne de regret et en-
core employé par la Fontaine.
^ Dist la dame : Vous mangerés, Et un peu vous reposerés, Jehan de
Condet, p. 85.
6 A côté. Chascun ira al règne où il fu nés, Ou à Estampes ou à
Paris delés, Roncisvals, p. 5. I.irois Hues li lors et sa moillier delez.
Travels ofCharlem, v. 401 .
IV
ÉTUDE SUR DANTE
SiMMAiRE. {Journal des Débats, 11 janvier 4857; 15 janvier; 17 jan-
vier). — Celte élude s'est laite à propos de deux nouvelles traduc-
tions de la Divine Comédie, l'une par Lamennais (la Divine Comédie
de Dante Ali'rihieri, précédée d'une introduction ï-ur la vie, les doc-
trines, les œuvres de Dante, Pans, 1855), l'autre par M- Mesnard.
l)niTiier vice-président du Sénat (la Divine Comédie de Dante Aii-
ghieri).
1. —Style de Dante.
Dante est admiré en Italie depuis plus de cinq siè-
cles. Tantôt rentrant davantage dans l'ombre, comme
au dix-huitième siècle, où le moyen âge était traité
avec mépris, tantôt reparaissant avec éclat, comme de
notre temps, où chaque période historique est mieux
appréciée, il n'a jamais cessé de vivre dans la mémoire
des hommes. Ses contemporains (les contemporains
se trompent parfois soit dans leurs dédains, soit dans
leurs enthousiasmes) ne commirent ici point de mé-
prise : leur jugement a été ratifié par une tradition
non interrompue. Depuis lors, toutes les générations
se sont recommandé Tune à l'autre Dante et son œuvre.
ÉTUDE SUR DANTE. 395
Ce poème, sombre, difficile, hérissé d'allusions aux
choses et aux hommes du temps, tout empreint des
passions politiques, tout enchevêtré de théologie, n'en
captive pas moins d'âge en âge les esprits de ceux qui,
l'ayant lu, le relisent et ne sciassent pas d'en contem-
pler certaines beautés singulières. D'où lui vient donc
ce charme qui jamais ne s'épuise? d'un style qui, dans
ses excellences, n'est la prérogative que des plus
grands maîtres. Mais quoi! Dante n'a-t-il pas écrit en
1300? n'est-il pas du treizième ou du quatorzième
siècle, comme on voudra ?n'apparlient-il pas au moyen
âge et pouvait-il trouver dans ce moyen âge quelque
grand style digne de rivaliser avec tevi ce qu'on connaît
de plus beau avant ou après? n'y a-t-il pas là une con-
tradiction entre la splendeur de la diction et la barba-
rie attribuée généralement à cette époque?
C'est donc du grand style au moyen âge, style dont
le type est dans le poëme de Dante, que je \eux m'oc-
cuper. Mais peut-être, sous l'inlluence d'une erreur
très-répandue, objectera-t-on que l'Italie échappa aux
ténèbres du moyen âge, ou du moins que, si elle s'y
enfonça quelque peu, elle y échappa longtemps avant
les autres, de sorte que Dante est le poêle souverain
(je me sers ici du titre que lui-môme donne à Homère),
venant couronner une époque de culture et de prépara-
tion inconnue ailleurs. Il n'en est rien, l'Italie n'a
point devancé les autres populations lalines, la France
du moins. Le préjugé est fortement soutenu, je le sais,
soit par la gloire des trois noms de Dante, de Pétrarque,
de Boccace, dont les œuvres sont restées classiques,
soit par l'éclat des arts dans le seizième siècle, soit
596 ÉTUDE SUR DANTE.
par le souvenir de l'incontestable prééminence de i Ita-
lie antique sur le reste de l'Occident, soit par l'opinion
qui, confondant jusqu'à un certain point le latin avec
l'italien, admet que tel mot que nous avons dans notre
langue a d'abord été italien avant d'ôlre français. Non,
la langue française n'est pas fille de la langue italienne,
toutes deux sont sœurs et se sont développées par un
travail contemporain. Mais ce qui est vrai, et ce qui
heurte directement la croyance générale, c'est que le
développement poétique fut antérieur dans la France.
Il y eut dès le onzième siècle, et surtout dans le dou-
zième, un épanouissement incroyable de poésie dans
la langue d'oc et dans 1' ^anguc d oïl. L'Italie Ti'a rien
de pareil à montrer pour une date si reculée. Ces poé-
sies provençales et fi-ançaises, ces grandes composi-
tions qui redisent les gestes des preux carlovingiens
ou les exploits des chevaliers de la Table-ronde, ces
romans rimes où l'on raconte les aventures de héros
imaginaires, ces fabliaux malins, ces chansons d'a-
mour, de guerre et de courtoisie, ont alors joui, dans
toute l'Europe, de la plus grande faveur. L'Italie elle-
même ne les a ni ignorésni méconnus; Dante, dont nous
parlons, était très-versé dans la connaissance du fran-
çais et du provençal et dans toute cette littérature, et
des critiques ont môme dressé une liste de gallicismes
trouvés en ses écrits.
Les textes et les témoignages établissent donc l'an-
tériorité de la France, antériorité qui d'ailleurs est en
rapport avec la teneur de toute l'histoire de celte
époque. Mais, cela posé, j'ai hâte de déclarer que, si
Dante n'est pas le plus ancien, il est le premier parmi
ETUDE SUR DANTE. 597
CCS poètes, et que son génie, pour me servir d'une com-
paraison empruntée à celui qu'il nommait son maîfre,
s'élève parmi eux autant que les cyprès parmi les
viornes flexibles
Quantum lenta soient inter viburna cupressi.
' Je ne veux pourtant pas dire trop de mal des trouba-
dours et des trouvères. Il y a là une page de notre
histoire, page qu'on a crue longtemps blanche et vide,
et qui ne l'est aucunement. Elle mérite d'être lue. A
la vérité, je me suis jeté dans ces études non sans ar-
deur, et Ton peut me soupçonner d'une certaine fai-
blesse partiale. Mais il est en France et hors de France
nombre d'hommes bien plus autorisés que moi et qui
en reconnaissent le prix. Puis si, comme on voit, il se-
rait facile de citer, en faveur de notre vieille littéra-
ture, des noms accrédités, il n'est pas moins facile de
citer des raisons bonnes et décisives. Notre histoire,
nos lettres, notre langue y sont intéressées : notre his-
toire, car quelle lumière ne reçoit-elle pa?, quand on en
connaît et qu'on en comprend le développement réel?
nos lettres, car quelle négligence barbare n'est-ce pas
de dater nos origines du quinzième siècle, époque de
décadence, quand elles remontent aux onzième, dou-
zième et treizième siècles avec un succès qui rendit
l'Europe entière tributaire? notre langue, car quelle
notion profonde en a-t-on si on lui ravit une si bonne
^K de son passé?
Les Italiens ont, au commencement du quatorzième
iècle, leur grand triumvirat, Dante, Pétranpie etBoc-
ace, qui ouvrent merveilleusement pour T Italie l'ère
m ÉTUDE SDR DANTE.
des poètes, des écrivains, des artistes, des savants,
l'Italie, qui, malgré ses malheurs, n'a jamais cessé de
tenir une haute égalité avec les nations, ses sœurs,
plus favorisées par le sort. Ces trois noms ne sont pas
de môme valeur : Pétrarque a certainement du charme;
mais, quand on voudra, on trouvera dans notre vieille
langue, sans parler de celle de la Provence, de quoi
rivaliser sans désavantage avec lui. Les chansons du
sire deCouci, deQuenes de Bethune, du roi de Navarre
et de bien d'autres, appartenant aux douzième et trei-
zième siècles, et par conséquent bien antérieures à
Pétrarque, ne craindraient pas la comparaison avec
lui, soit pour la grâce des pensées, soit pour le charme
de l'expression. Quant au conteur Boccace, qui ne
s'est pas fait faute de puiser aux sources françaises,
un bon recueil de fabliaux pourrait être mis dans
la balance. Mais, en venant à Dante, il faut tenir
un autre langage. Dans la foule des chansons de
geste et des poèmes d'Arthur, rien n'est digne de lui
être comparé. Les plus éminentes parmi ces composi-
tions, remarquables par linvenlion, par les caractères,
par les scènes, par le style, montrent un vrai talent;
mais ce n'est que du talent; et quelle est la mesure
entre le talent et le génie?
Dante est le modèle suprême de la haute poésie au
moyen âge. Elle est là dans toute sa sévère et subtile
beauté. Qui veut la connaître ouvrira la Divine Comé-
die. Sans songer à rien ôtcr à chacune des grandes
nationalités qui depuis la chute de Tempire romain et
la conquête de la Germanie par Charlemagne se parla ^
gent 1 Europe, il ne faut pas les croire indépendantes
ÉTUDE SUR DANTE. 399
Tune de Vautre, ni admettre que cliacune produise ce
qu'elle produit par ses seules forces etsansle concours
de toutes. Cela est évident dans la cullure des sciences;
il n'est pas une science qui puisse se dire italienne, ou
française, ou allemande, ou anglaise, ou espagnole,
chacun de ces peuples est venu apporter sa pierre à
l'édifice commun; et, quand on veut faire l'histoire des
maihémaliques ou de l'astronomie, par exemple, on
voit que l'ensemble de la doctrine, qui n'appartient
pas à un seul homme, quelque génie qu'il ait eu,
n'appartient pas non plus à une seule nation, quelque
favorisée qu'elle ait été. De môme pour les lettres, bien
que cela soit moins apparent. Dés influences secrètes
émanent de chacune sur chacune; elles se donnent,
sans qu'elles s'en doutent, de puissants secours. Quand
un foyer se développe en un point, il édiaulfeles points
cii'convoisins, et il y crée des foyers qui à leur tour
rayonnent de toute part, sans que jamais s'arrête cet
échange réciproque. Elles forment un système dans
lequel l'équilibre tend toujours à se rétablir. Les abais-
sements ne sont que temporaires, non plus que les
élévations. Ce ne sont jamais ni des chutes durables
ni des grandeurs isolées; tout se tient par une sorte
de gravitation intellectuelle qui corrige incessamment
ces inévitables perturbations. Pour avoir une vue à la
fois exacte et profonde des sciences et des lettres parmi
les cinq grandes nationalités de l'Europe, il faut les
considérer comme un ensemble inQniment diversifié,
mais un essentiellement, dont les parties, assez sépa-
Iées pour ne s'influencer que de période enpériode, sont
400 ÉTUDE SUR DANTE.
Danto, quoiqu'il donne à Homère la souveraineté et
qu'il le nomme ce Grec allaité par les Muses^ plus que
jamais nul autre, ne le connaissait pourtant qu'impar-
faitement; mais il connaissait et admirait Virgile; c'est
lui qu'il a choisi pour guide dans son voyage sombre;
et quand le Manlouan s'est nommé, il lui adresse en
beaux vers la sensible expression du culte intime qu'il
lui avait voué : « Es-tu ce Virgile, cette source d'où
s'épanche un si large fleuve du parler? des autres
poètes honneur et lumière! que me soit compté le
long désir et le grand amour qui m'ont fait chercher
ton volume ! Tu es mon maître et mon père; de toi
seul je pris le beau style qui m'a fait honneur. » Quand,
avec son guide, il eut laissé derrière lui les portes qui
menaient à la cité dolente, à l'éternelle douleur et à la
gent perdue, et rencontré la région où sans joie ni sans
tristesse errent les âmes des païens vertueux, il si-
gnale un lieu et un groupe privilégiés : c'est le lieu et
le groupe des poètes; le monde retentit de leurs noms
glorieux, et pour cette gloire le ciel leur accorde la
faveur qui tant les élève. Homère, Horace, Ovide, Lu-
cainet Virgile, qui arrive de son excursion sur la terre,
composent cette petite et illustre société. Je me sers
de la traduction de Lamennais : « Ainsi je vis se ras-
sembler la belle école du roi des chants élevés, qui,
au-dessus des autres, vole comme l'aigle. Lorsqu'ils
eurent ensemble un peu discouru, ils se tournèrent
vers moi, me saluant du geste, et mon maître en sou-
rit. Et plus d honneur encore ils me firent, me rece-
vant en leur compagnie, si bien que je fus le sixième
parmi ces grands esprits. » Que de délicatesse et aussi
ÉTUDE SUR DANTE. 40î
que de confiance! Dante n'a pas douté de son génie.
Développant un vers de Virgile sur les poêles pieux et
dont le parler fut digne de Pliébus {pii vates et Phœbo
dlijna locuti), il fléchit quelque peu en leur fiiveur la
rigueur du ciel chrétien. Le roi des chants élevés lui
ouvre son école; celte haute compagnie l'admet, et
son maître en sourit.
Entrons un peu plus avant dans ce beau style que
Danle dit lui avoir fait honneur, et pour lequel il fut
accueilli, lui dernier venu, en sixième dans l'étroit
cénacle des grands poètes; et entrons-y par la compa-
raison. Virgile (car à qui le comparer, sinon à celui
qu'il nomme son maîlre et son père?) a quelques
vers splcndides où il décrit le souffle de l'aquilon
hyperborécn :
Qnalis hyperboreis aquilo quum densusab oris
Incubiiil, Scylliiœque hiemes atque aiida dilTer
Nubiia; lum segeles alise campi(iue nalantes
Lenibus horiescunt flabris, siimrnœque sonorem
Dant silvge, longique urgent ad liltora fluclus;
Ille volât, siraul arva fuga, eimul a3quora verrens.
Delille a traduit ainsi, faiblement et pauvrement :
Tel le fougueux époux de la jeune Orylhie
Vole et disperse au loin les frimas de Scythie,
Fait Irémir mollement les vagues des moissons,
Balance les forêts sur la cime des monts,
Chasse et poursuit les Ilots de l'Océan qui gronde,
Et balaye en luyant les airs, la terre et Uonde.
IDans l'original ce morceau, j'allais dire ce paysage,
est d'une beauté merveilleuse; l'aile du vers suit le
vol de l'aquilon rapide, el, à mesure que l'un et l'autre
2Ù
402 ETUDE SUR DANTE.
Écoutons Dante à son tour décrivant, lui aussi, le
vent qui s'abat sur la terre :
Non altrimenti fatto che d'un vento
Inipetuoso per gli avversi ardori,
Che fier la selva, e senza alcun lattento
Li rami schianta, abatte e porta fori,
Dinanzi polveroso va superbo,
E fa luggir le fiere e li pastori.
Ce qui captive singulièremeut dans le tableau de Vir-
gile, c'est la peinture de ce grand mouvement qui se
communique de proche en proche, et, si je puis dire
ainsi, ce frissonnement qui parcourt successivement
toute la nature; l'œil voit tour à tour les nuages s'en-
fuir, les moissons profondes et les campagnes liquides
s'agiter, la cime des forêts s'incliner et les longues va-
gues rouler vers le rivage. Autre, chez Dante, est le
tableau : le vent qu'il décrit est un vent d'orage qui se
soulève pendant les chaleurs malignes; rien ne l'arrête
en sa course impétueuse; il heurte et fracasse la fo-
rêt; roulant des tourbillons de poussière, il va devant
soi et fait fuir les troupeaux et les pasteurs. Enfin tous
deux, touchant au terme de leur peinture, arrivent
ce point où la pensée poétique, devenant, par le pro-
grès même de l'inspiration, plus vive et plus lumi-
neuse, jaillit en un dernier trait qui achève et cou-
ronne. L'un veut figurer la vitesse :
Ille volât, simul arva fuga, simul aequora verrens;
l'autre peint la superbe de l'ouragan poudreux ;
Dinanzi polveroso va superbo.
Qui domierail la préférence entre le Mantouan et le
I
ÉTUDE SUR DANTE. -iOS
Florentin? entre le vers latin du siècle d'Auguste et le
vers italien du moyen âge?
Encore un exemple, et je finis. Il y a dans Virgile
une description de la nuit d'une suavité infinie :
Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem
Corpora per terras ; silvseque et sseva quierant
iEquora; quum medio volvuntur sidéra lapsu;
Quum tacet omnis nger; pecudes pictœque volucres,
Quseque lacus late liquides, quaîque aspera dumis
Rura teiient, somiio positas sub nocte silenti
Leiiibnnt cunis et corda oblita laborum.
Le repos silencieux de la nature endormie, pénétrant
jusqu'à l'ame du poëte, s'est insinué dans le style et a
fait rendre à la langue latine des accents qui glissent
de vers en vers comme les sphères célestes et qui sem-
blent respecter le sommeil des créatures fatiguées.
Le Tasse, qui ne s'élève jamais à une telle poésie, mais
qui manie avec habileté la langue italienne, a traduit
ces beaux vers dans sa Jérusalem ;
Era la nolte allor ciralto riposo
Ilaii Tonde e i venli, e parea inulo il mondo.
Gli animai lassi, e quel che' 1 mare ondoso,
de' liquidi laghi albergail fondo,
E chi si giace in tana o ni mandra ascosO;
E i pinli augelli neir obblio profonde
SoUo il siienzio de' secreti orrori
Sopian gli affanni, e raddolciano i cori.
Ceci est une traduction, non une imitation. Si Dante
avait imité, il eût voulu ajouter un trait à ce tableau,
un son à cette harmonie; et c'est sans doute en ce
sens que Yirgile trouvait aussi difUcile d'arracher un
vers à Ilouièrc que la massue à Hercule. Le spectacle
de la nuit sombre n'est pas retracé dans la Dïvme Go-
404 ETUDE SUR DANTE.
médie; mais le soir, celle heure qui change le désir et
altendril 1 ame du voyageur; celle heure qui rappelle
le souvenir de l'adieu dit aux doux annis; celle heure
où la cloche qui sonne au loin semble plaindre le jour
qui se meurt, lui a inspiré ces beaux vers ;
Era già Tora che volge il disio
A' naviganfi e 'nienerisre il ciiore,
Lo di cir han delto a' dolci amici addio,
E che lo nuovo peregrin d'amore
Ihinge, se ode squilla di lonlano,
Che paie '1 giorno pianger che si rauore.
Rien n'égale le charme de ces vers et leur douceur
mc'ancolique. Si l'on voulait pénétrer plus avant dans
le procédé des deux poêles, on y apercevrait des dif-
férences sensibles. Virgile est visiblement plus frappé
des beautés extérieures do la nulure; son âme les
embrasse dans leur grandeur, son regard en voit
toule la lumière, son oreille en saisit toutes les har-
monies; elle vers, vibrant à l'unisson, exprime ce que
Byron, admirateur, lui aussi, des grandes scènes, di-
sait ne pouvoir ni exprimer jamais ni cacher tout à
fait. Danle sent autrement; le flot de poésie que lui
apporte la nature, au lieu de se dérouler paisiblement,
comme dans Virgile, et d'exposer toutes ses ondes et
tous ses reflets, se brise dans son âme comme contre
un écueil sonore, et revient sur lui-même. Virgile re-
présente la nuit cheminant dans son solennel silence
et s'étendant sur tout ce qui dorl. Danle ne peint pas
le soir ni ses teintes variées, ni le soleil suspendu au
bord de l'borison, mais il entend la cloche qui semble
pleurer la fin du jour. Il n'y a point à meltre de prél'é-
ÉTUDE SUR DANTE. 405
ronce entre les doux manières; mais qui ne sent que
des deux parts la beauté s'iLléalise autant qu'il se peut
faire par la pensée et par la langue humaine?
Les vers de Dante ont éveillé un écho digne d'eux.
Un grand poêle les a traduits et leur a laissé leur
charme infini. Je ne crains pas de citer ici le texte de
Byron; suivant moi, il importe qu'on s'habilue à con-
sidérer les littératures des cinq grandes nations euro-
péennes comme un bien commun, comme le patri-
moine de chacun de nous. Un des objels de l'éduca-
tiori -loit êir*? Je tendre là. Voilà mon excuse pour les
citations que je fais; je demande qu'on la pèse et qu'on
la juge.
Soft hour ! which wakes Ihe wish and melts the heart
Of Ihose wlio sail tlie seas, on Ihe firsl day
When tliey froni lljeir sweel frieiids are lorn apart,
Or fillswilh love llie pilgrim on his way,
As llie far beil of vespcr makes iiim start,
Seemuig to weep the dyiiîg day's decay ;
Is lliis a fiuicy \\\\'n:h our reason scorns?
Ali! surely nolhing dies but somethingmourns!
Byron, en grand poëte qu'il était, ne s'est pas con-
tenté d'imiter son modèle. Je ne dis pas qu'il l'ait em-
belli; car cela me paraît impossible; mais il se laisse
inspirer par lui; une tendresse mélancolique le pé-
nètre à son tour et s'exhale en deux vers incompara-
bles et intraduisibles, où, se demandant si c'est une
illusion que la raison dédaigne, il s'écrie que sûrement
'ien ne meurt sans que quelijue chose pleure. On
irouve un plaisir à s'arrêter sur ces vers du poêle
italien ou du poëte anglais comme devant un tableau
>u une statue de quelque grand maître; réniolion
406 ÉTUDE SUR DANTE
qu'ils ressentaient en écri\ant se communique à celui
qui les lit; car c'est leur privilège de transmettre ainsi
à travers tous les temps une part de leur àine. Dante
songe au soir, aux adieux du matin, au navigateur
qui regrette d'être si loin, au pèlerin dont le cœur se
serre, et, sous l'empire de ces tristesses pénétrantes,
il entend, dans la cloche qui sonne, une plainte pour le
j^ur qui finit, faisant apparaître devant la pensée émue
le merveilleux spectacle d'un rapport suprême qu'elle
ne soupçonnait pas. Byron à son tour, pour qui Dante
a ouvert cette perspective, la prolonge, et, sous le jour
poétique, montre dans la nature entière un deuil pour
tout ce qui succombe. Ici se fait voir d'une façon sen-
sible l'analogie entre le génie poétique et le génie
scientifique, tous deux révélant des rapports que le
vulgaire des esprits ne trouve pas. 11 serait facile de
développer cette comparaison; mais ce n'est pas le
lieu, et il me suffit de remarquer comment le beau
suscite le beau et comment de siècle en siècle les
perfections naissent des perfections. Ainsi parmi les
hommes se transmet la tradition d'une beauté qui ne
vieillit jamais.
Les grands poètes donnent la perpétuité à ce qu'il
y a de plus fugitif, le sentiment, l'émotion, le charme
du moment. Leur œuvre demeure éternellement, et,
pour parler la langue do Malherbe, garde de périr ces
choses frêles et précieuses. Ils emportent une àmeaux
tempb qui ne sont plus, aux âges lointains, aux épo-
ques primitives. Ils nous font asseoir au bord de la
mer écumante, et entendre ce qu'ils entendaient dans
le bruit de ses flots; ils nous introduisent parmi l^s
ÉTUDE SUR DANTE 407
^oies et les tristesses des hommes disparus; ils nous
font toucher ce rapport qui nous émeut si profondé-
ment enire une nature toujours la même et une fmma-
nité toujours croissante. Dans Homère, le héros troyen,
pressentant l'avenir et la gloire, voit les navigateurs
futurs longeant les rives du large Ilellespont et se
montrant du doigt la plage illustrée par ses exploits.
L'oracle n'a pas été trompeur. La poésie nous conduit
incessamment sur celte plage déserte, la repeuple
pour la satisfaction de nos yeux, et jette dans notre
vie présente et passagère quelques touchants et suaves
reflets d'une vie désormais ensevelie et immobile.
2. — Différents modes de traduction
Lamennais a laissé dans ses papiers une traduction
de Dante, publiée aujourd'hui par M. Forgues. Ce vi-
goureux esprit que la vieillesse n'avait pas atteint,
employa ses derniers jours à méditer sur l'œuvre du
poëte toscan. Mais la vieillesse avait affaissé son corps;
et je ne puis pas ne pas me représenter, en ce moment
même, ce frôle et débile vieillard attaché à la lecture
de la Divine Comédie jusqu'à ce qu'il eût achevé ce
long et difficile travail qu'il ne devait pas lui-même
donner à la publicité. Combien de fois, pour me servir
^des expressions d'un autre grand poète italien, dut
tomber sa main fatiguée? Cadde la slancamanySi dit
Jïanzoni. Combien de fois, en luttant contre son redou-
table modèle, a-t-il pu regietter, comme le héros
d'Homère, de n'être plus dans la vigueur de l'âge pour
mener à terme sa laborieuse entreprise? Mais cofnbien
408 ÉTUDE SUR J)ANTE.
de fois aussi, sans doute, n'a-t-il pas été ranimé par
le souffle inspirateur de son poëte, suscité par la con-
templatior de ses beautés, encouragé par le désir
d'en rendre le trait et le dessin ?
Un ancien assurait que celui-là avait beaucoup pro-
fité qui se plaisait à la lecture d'IIomére. On peut en
dire autant de Dante. Ces grands poèmes, à cause de
leur grandeur môme, ne sont pas d'un accès facile, à
tous. Une élude y est nécessaire. Ce qui se fait de nos
jours entre sans elfort dans nos esprits; les composi-
tions présentes sont imprégnés de nos idées, de nos
senîimenls, de nos goûts, de nos mœurs, de notre his-
toire entière; nous les comprenons, nous les sentons
sans intermédiaire et sans obstacle. Tout cela fait dé-
faut avec Homère ou Dante : idées, sentiments, mœurs,
histoire, rien ne se ressemble; et, pour se plaire, il faut
se familiariser. Mais que salisfait est celui qui, suffi-
samment attiré par les premières impressions, se
plonge dans ces eaux vives et profondes! Plus croît
la familiarité, plus le charme agit. Il n'en est pas
autrement qu'avec les compositions musicales des
maîlres. On ne les goûte bien qu'à mesure qu'on les
entend davantage; loin de lasser, c'en est le propre de
devenir plus claires et plus sensibles. C'est aussi le
propre de la grande poésie de se faire plus sentir à qui
plus converse avec elle; les nuages s'écartent, les loin-
tains se rapprochent, la lumière et l'harmonie se ma-
nifestent, et l'àtne silencieuse est parcourue par des
joies pénétra nies [tucitum ])erteîit(tnt gaudia peclus).
Ces joies pénéirantes, c'esl justement ce qui dispa-
raît le plus vite sous une traduction. Elles dépendent
ÉTUDE SUR DANTE. 409
d'un certain accord de la poésie avec l'expression, le
mot, le son, le rhytlime. Tiaduisez ce vers qui vous
plaît tant; qu'en reste-t-il? Vous ne trouverez' plus dans
les mois avançais, quelque bien choisis qu'ils soient, ni
le même nombre ni la môme couleur; le charme s'est
évanoui. Comme ces formules magiques qui n'avaient
d'efficacité qu'étant répétées textuellement et sans
erreur, de même le vers n'a qu'une forme satisfaisante
et qui tient complètement parole à l'oreille et au cœur:
c'est la forme que lui a donnée le poète.
Pourtant traduire a son plaisir comme son utilité.
Ces luttes assidues avec un modèle, même inimitable,
sont salutaires et à l'esprit qui les subit, et au lecteur
qui compare, et à la langue qui s'assouplit. Plus le
passage est beau et par conséquent difficile, plus on
est tenté de s'y appliquer. La pensée n'est pas à cher-
cher puisqu'elle est toute donnée : c'est l'expression
seule qu'il s'agit de trouver. L'expression! mais elle
échappe quand on croit la tenir : celle-ci est exacte,
mais elle n'a point d'éclat; celle-là est heureuse, mais
l'harmonie n'en est pas suffisante. Ainsi Ion va cher-
chant sans cesse le mot qui fuit; on pèse à chaque
instant la traduction avec roriginal,et, si elle n'est pas
trouvée trop légère, on est satisfait.
Il est aussi une autre raison pour laquelle plus d'un
traducteur a éprouvé beaucoup de peine à se contenter;
celle-ci s'applique particulièrement aux œuvres qui
appartiennent à des époques anciennes : c'est la diffé-
rence entre une langue moderne et une vieille langue.
La langue moderne est plus abstraite, les mots y sont
plus éloignés de leur racine, plus réduits au simple
410 ÉTUDE SUR DANTE.
rôle de signes conventionnels, et par conséquent, si je
puis dire ainsi, moins parlants. Les qualités mêmes
qu'elle possède la servent peu; elle sait à la fois ana-
lyser et généraliser; mais son analyse est trop subtile
et trop avancée, sa généralité est trop élevée et trop
sarânle pour s'accommoder facilement aux pensées
archaïques. La pensée humaine, telle qu elle était aux
temps d'IIomère, n'est pas celle des temps de Dante;
et, à son tour, celle des temps du poëte florentin n'est
pas celle du dix-neuvième siècle. La langue la reflète
d'époque en époque; les nuances varient; et, quand on
les rapproche et qu'on veut les faire accorder, on est
frappé des disparates entre la nuance antique et la
nuance moderne.
Justement, afin de conserver, s'il était possible, une
certaine fleur d'antiquité, quelques-uns ont tenté de
modifier profondément le système de la traduction.
Paul-Louis Courier, très-fin connaisseur des beautés de
la langue grecque, ne trouvait pas qu'on put rendre
en français moderne le livre d'Hérodote; non pas que
c^ livre eût rien d'intraduisible, puisqu'il s'agissait
d'un historien, sorte de Froissard grec, qui conte avec
amour les traditions et les hauts faits de son peuple.
Mais, suivant lui, quand la phrase de son auteur fa-
vori était mise dans l'idiome actuel, elle perdait sa
simplicité un peu enfantine, sa grâce un peu naïve, sa
négligence non cherchée, enfin tout ce qui en faisait
une phrase du cinquième siècle avant l'ère chrétienne
et une prose conmiençant à se former. Aussi, pour
retrouver quelqu'une de ces qualités, pour jouer
l'archaïsme, et pour reproduire quelques uns des
ÉTUDE SUR DANTE. 4tl
effets qu'il sentait si bien, il essaya de translater (je
me sers exprès de ce terme vieilli) un chapitre d'Hé-
rodote en français du seizième siècle; non sans succès
à mon a\is, mais il est vrai que je suis un juge partial
en celte affaire.
Peut-être môme eût-il eu plus de facilité à réussir si,
remontant plus haut, il avait pris la langue de Frois-
sard. Les récits si vivants du vieux chroniqueur fran-
çais, les aventures du temps qu'il a racontées, les em-
prises guerrières et les batailles sanglantes, les proues-
ses des chevaliers, les agitations des communes de
Flandres, leurs orageuses libertés et leurs vaillantes
corporations d'ouvriers constituaient un texte où
Courier aurait eu à choisir pour rendre les récits du
vieux chroniqueur grec. On ne se méprendra pas,
j'espère, sur la portée de ma comparaison. La lutte
entre la France et l'Angleterre, que le livre de Frois-
sard a pour sujet, quelque grave qu'elle ait été, n'a
pas, il s'en faut de beaucoup, l'importance historique
de la guerre médique et des journées de Marathon
et de Sala mine; aussi l'essor de l'écrivain grec est-il
plus élevé. Je veux dire seulement que des analogies
nombreuses permettraient d'user du style de l'un pour
imiter le style de l'autre.
Lamennais n'a point suivi l'exemple de Courier;
c'est à une autre manière qu'il a demandé des effets
qui accusassent, plus que ne fait la traduction ordi-
naire, les Qs et les muscles du modèle. La construction
française ne se prêtait pas; il l'a brisée. Les tournures
équivalentes ne le satisfaisaient pas; il a adopté une
sorte de mot-à-mot. Puis, faisant choix d'expressions
412 ETUDE SUR DAÎîTE.
vives, brillonlcs, énergiques, il a pu les disposer de
manière à correspondre aux endroits lumineux du
Doéte. Le lecteur est à chaque instant arrêté par cette
espèce de mot-à-mot et par celle construction brisée.
L'art du traducteur est alors de disposer la phrase de
manière que ces arrêts du lecteur, ces sortes d'achop-
pements tombent justement sur les points qu'il veut
relover et faire remarquer. Par cet arrangement, l'at-
Icnlion est dirigée. Si bien que, malgré son apparence
rude et négligée, malgré le mot-à-mot auquel elle est
asti einte, celle traduction comporte mille arliliccs dont
la combinaison exige une grande connaissance des
ressources de la langue, beaucoup d habileté à les ma-
nier, et non moins d'audace à les employer. Lamennais
avait tout cela à son service.
A côté de noms coinme ceux de Paul-Louis Courier
et de Lamennais, il est hasardeux de se citer; et certes
je ne me citerais pas si la question des traductions,
ainsi envisagée, n'était pas un terrain où très-peu de
gens encore se sont engagés, et où il est permis aux
moindres de rappeler ce qu'ils ont tenté. H y a une
dixaine d'années, j'essayai, dans une dissertation, de
montrer qu'Homère ne pouvait être traduit dans le
français moderne; que toute cette beauté archaïque
s'effaçait, et que, de deux ciioses l'une, ou l'on était
traducteur inexact, et alors on donnait ce qui plaît au
dix-neuvième siècle en place de ce qui plaisait dans les
temps héi'oïques; ou bien l'on était traduc^our exact,
et les procédés d un art aussi antique, mis à nu dans
une langue qui ne les comporte pas, manquaient tous
leurs effets et s'approchaient de la puérilité. J'ajoutai
ÉTUDE SUR DANTE. 113
que le français du treizième siècle, accoutumé, d&ns
les chansons de geste, 5 chanter les liauls fails des
chevaliers, appartenant, lui aussi, à une sorte d'époque
héroïque, et étant dans la fleur de la simplicité, oiïri-
rait d(S afiinilés dont on pourrait user; et, poussant
jusqu'au bout l'argumentation, je traduisis un chant
de \ Iliade en ce vieux langage. C'était le système de
Courier, mais étendu à un autre ordre de compositions
et employant un autre instrument. Il est clair que cet
instrument peut s'appliquer surtout à Dante. Dante est
né en J2G5; l'Italie et la France avaient les communi-
cations les plus suivies, il connaissait très-bien la lan-
gue d'oïl, et la langue d'oïl sa contemporaine a des
ressources toutes naturelles pour se prêter aux tour-
nures et aux expressions de la langue italienne de ce
temps-là.
Les premiers vers de la Divine Comédie^ lesquels je
prends pour exemple, peuvent donc se traduire dans
trois systèmes diflérents. Voici ces vers, pour que le
lecteur apprécie plus facilement:
Nei mezzo del cammin di nostra vita.
Mi rilrovai per una sel va oscura,
Che la dirilta via era smarrila.
Alii quanlo a dirqunl era è cosa dura,
Quesia selvu selvacgia ed aspra e forte,
Che nel pensier rinnova la paûra;
Tanlo era amara, clie poco è più morte.
Lamennais traduit :
« Au milieu du chemin de notre vie, ayant perdu la
droite voie, je me trouvai dans une foret obscure. Ahl
^ue chose dure est de dire combien celte forôt était
iU ÉTLDE SUR DANTE.
sauvage, épaisse et iipre; dans la pensée cela renouve-
lant la peur. Si amére elle était, que guère plus ne
l'est la mort. »
Je traduirais à peu près ainsi qu'il suit:
En mi chemin de cesle nostre vie,
Me retrouvai en une selve oscure;
Car droite voie ore estoit esmarrie.
Ah ! cesle selve, dire m'est chose dure,
C^^m ele estoit sauvage et aspre et fort,
• Si que mes cuers encor ne s'asseiire ;
Tant ert amere que peu est plus la mort.
Le moindre regard montre que le \ieux français est
bien du français; il n'est pas difficile de passer de l'un
à l'autre; et quelques mots sufliront pour expliquer
ce que celte traduction peut avoir d'obscur. Ore signi-
fie maintenant. Fort el non pas forte, quoique se rap-
portant à selve qui est féminin, parce que, les adjectifs
latins en is n'ayant qu'une forme pour le masculin et
le féminin, les adjectifs français qui en dérivaient n'a-
vaient non plus qu'une forme pour les deux genres;
d'où l'archaïsme longtemps conservé en chancellerie-
lettres royaux, où royaux est au féminin, non au mas-
culin. Mes cuers (le son que nous peignons par eu se
peignait alors le plus souvent par ne) est au sujet et
signifie mon cœur; au régime il faudrait dire mon cuer.
Asseûrer est notre mot assurer, où l'accent circonflexe
indique la fusion des deux voyelles anciennement dis-
tinctes : securus, seûr, sûr; matarus, mew\ mûr; rotun-
dus, reoncî, rond, etc. Ert est l'imparfait du verbe être,
lequel imparfait avait deux formes : je estoie, tu estoie§,
il estait^ et je ère, tu ères, il ert (de eram^ eras^ erat).
ÉTUDE SUR DAISTE. 41.^
La vcrsiiîcatioii de ces temps anciens, bien que mère
de la nôtre, en diffère cependant en quelques points,
par exemple la liberté de mettre à rhèmisliche (voyez
selve^ «merd) une syllabe muette non élidée; liberté
excellente, qu'on aurait dû garder, que l'on devrait
reprendre, puisque l'oreille est satisfaite; et en versifi-
cation, c'est l'oreille qui doit commander.
M. Mesnard a traduit : « A moitié du chemin de la
vie, ayant perdu la bonne voie, il arriva que je m'éga-
rai dans une forêt sombre, forêt sauvage, âpre, im-
mense, dont le souvenir renouvelle ma terreur! Ra-
conter ce qu'elle était serait une tâche si cruelle, que
la mort seule me paraît plus affreuse. »
Ainsi rapprochées, ces traductions montrent aussitôt
en quoi elles l'emportent Tune sur l'autre. Celle que je
propose et qui est un jeu d'esprit et un essai littéraire
se recommande par son ext^rême exactitude; elle suit
de très-près le mouvement de l'original; et, comme à
ce moment de leur évolution les deux langues étaient
plus voisines, plus sœurs qu'elles ne le sont devenues,
parfois le vers français est un calque du vers italien.
A la vérité, une telle conformité ne pourrait pas tou-
jours être atteinte; dans maint passage l'équivalence
entre les deux idiomes ferait défaut, et il faudrait re-
courir à des artifices de traduction. Toutefois, quelque
succès que l'on obtînt dans ce genre de reproduction,
avec quelque fidélité que fût reflété l'original, on n'é-
chapperait pas au vice qui y est inhérent, c'est «qu'elle
n'est pas facilement intelligible à la plupart, et qu'une
pareille traduction a besoin d'une traduction à son
tour. Cela est vrai; néanmoins le vieux français, tout
i
416 ÉTUDE SUR DANTE.
obscur qu'il peut paraître à une première lecture, ne
l'est poinl autant que l'est la langue étrangère la plus
voisine de la nôtre, par exemple l'italien ou l'espagnol.
L'homme le moins familier avec nos anciens auteurs
comprend tout d'abord, sans élude préalable, la moi-
lié, les trois quarts des mots et des tournures. Le
vieux françuis n'est donc pas une langue absolument
morte. Puis voyez : il n'est personne qui ne prenne un
vif plaisir à la lecture de Montaigne, d'Amyol, de Ra-
belais et de tant d'aulears du seizième siècle; celte
langue pourtant n'est plus exactement ia nôtre; elle
en diffère notablement. Faites un pas de plus; allez à
Froissard, cet auteur favori de Waller Scott, qui y a
puisé une botme part de son inspiration générale; vous
aurez plus de peine sans doule, car la langue s'éloigne
encore davantage; cependant cette lecture vaut la
peine d'être faite, et nul ne se repentira de l'avoir
menée à bout. Eb bien! pourquoi ne pas franchir un
degré de plus? Pourquoi ne pas aller aux écrivains des
treizième et douzième siècles, à cette grande époque
littéraire de la France du moyen âge, à ces œuvres
diverses qui furent alors traduites dans toute l'Europe,
et qui procurèrent dès ces temps fécules un tel
crédit à notre langue et à notre liltéralure? C'est une
gradation non interrompue et facile à remonter. Dhus
une certaine mesure, l'archaïsme, dont le goût s'obli-
tère quelquefois mais ne s'éteint jamais, est salutaire
à l'âme et h l'esprit.
Autant une traduction du genre dont je parle ici
rebute par son obscurité, autant celle de M. Mesnard
attire par sa facililé Elle est claire et coulante : une
ETUDE SUR DANTE. 4i'
élégance suffisante y est n^panduc; rien ne tronble
l'ai rangement delà phrase; aucune aspérilén'j arrête,
el elle est un bon échanlillon de la traduction en fian-
çais actuel. Pourtant coiabien, à mon gré, elle s'écarte
de soi: oiiginal, et combien elle lui est peu fidèle!
D'abord j y perçois une dissonance : Uve tâche si cruelle,
ainsi employé, est une locution moderne, et le \ieux
poëte florentin ne s'en est pas servi. Puis l'ordre des
phrases n'est pas suivi. Remarquez que je fais ici non
pas tant la critique de ce passage en particulier que du
français moderne en général, qui, appliqué à rendre
un vieil auteur, exige beaucoup de sacrifices. C'est
dans un sacrifice de ce genre qu'a péri jusque dans
son dernier reflet le sentiment de ce vers si singuliè-
rement beau :
Ahi quanto a dir quai era è cosa dura,
OÙ l'émotion profonde se fait sentir dans l'interruption
qu'y éprouvent la construction naturelle et la marche
des idées. Ce n'est pas que je songe à attribuer à Dante
le dessein formel d'arranger ses mots en vue d'un
certain effet. Non, je conçois autrement comment les
grands poêles parviennent à mettre leur paiole en
harmonie avec leurs sentiments, ce qui est le don su-
prême. L'émotion qui les saisit s'incorpore dans l'ex-
pression, fait bégayer le vers, si, comme ici, il s'agit
de trouble et d'épouvante, ou le fait rouler impétueux
et rapide, ou l'adoucit en un suave murmure. C'est
elle, non la réflexion, qui produit les effels; seulement,
quand ils sont trouvés, le goût el la correclion viennent
y retoucher quelques traits. Le poêle sait spontanèmenl
'' 27
418 ÉTUDE SUR DAIS'TE.
faire frémir la parole mesurée, comme son âme frémit
elle-même au pressentiment du beau qui va naître.
Autre est l'aspect de la traduction de Lamennais.
Elle est pénible à lire; car la plirase en est lienrtce,
rompue, irrôgulière; mais ces bosselures, si je puis
m'exprimer ainsi, doivent indiquer, et dans le fait,
quand il y a réussite, indiquent quelque vigoureux
relief de l'original. Puis cette teneur d'un style à moi-
tié français et dantesque chez un liomme qui, on le
sent, pourrait si bien trouver le bel arrangement des
mots, n'est pas sans captiver Tattention. On s'y fami-
liarise, et en s'y familiarisant on y sent delà saveur.
Le système une fois admis, j'ai quelques observations
à y faire. Au Cond, Lamennais a entendu certainement
que sa traduction fut un mot-à-mol relevé çà et là par
des expressions éclatantes; et c'est de la sorte que je
le conçois; mais, par cela même, je désire un mot-à-
mot très-rigoureux, plus rigoureux môme que celui
auquel Lamennais s'est astreint. Ainsi, dans le pre-
mier vers de l'inscription de l'enfer,
PiT me si va nella città dolente,
Lamennais met : Par moi l'on va dans la elle des pleurs.
Je n'iiésiteiais pas à mettre : Par moi l'on va dans la
cité dolente. Pour le troisième vers:
Per me si va tra la perdula gente,
que Lamennais rend : Par moi Von va chez la race pet^
due; je n'hésiterais pas non plus à dire : Par moi l'on
va parmi la gent perdue. Dante, parlant des âmes misé-
rables de ceux qui vécurent sans infamie et sans
louange, ajoute:
la
i
ETUDE SUR DANTE. 419
Mischiate sono a quel cattivo coro
Degli angeli che non furon ribelli,
Né fur fedeli a Dio, ma per te foro.
Ce qui dans Lamennais est ainsi : « Mêlées elles sont
à la troupe abjecte de ces anges qui ne furent ni
rebelles , ni fidèles à Dieu, mais furent pour soi. »
Abjecte est de facture trop moderne et ne \'a pas ici.
Le mot-à-mot vaut mieux : à la troupe chétive. Ces re-
marques tiennent par un certain côté à l'emploi des
termes archaïques. Lamennais en a usé, et avec grande
raison suivant moi. J'aurais même voulu qu'il en
usât davantage, avec discrétion, c'est-à-dire en ne se
servant que de mots qui, bien qu'en désuétude, sont
cependant compris sans peine, car pour lui, dans sa
manière, là est la limite.
Traduire un auteur contemporain est chose simple,
bien que parfois très difficile; la grande conformité de
pensée entre les nations européennes donne aux lan-
gues une conformité correspondante; mais traduire un
auteur de l'antiquité héroïque ou du moyen âge est
une entreprise qui se complique de la différence des
temps. C'est surtout en traduisant qu'on s'aperçoit
qu'un écrivain du treizième ou du quatorzième siècle,
par exemple, ne pense ni ne s'exprime comme nous
faisons. A chaque instant il nous surprend par ses
idées, ses tournures, ses locutions inattendues. Tant
qu'on a cru qu'il n'y avait qu'une bonne manière, qui
pour nous était celle du dix-septième siècle, il n'y a
eu qu'un mode de traduction : rendre les auteurs
anciens non tels qu'ils étaient, mais tels qu'ils auraient
dû être, c'est-à-dire les conformer à ce type unique
420 ETUDE SUR DANTE.
de correction et d'élégance; aujourd'hui l'hisloire, en
faisimt comprendre le rapport nécessaire entre les
temps et les formes, a changé le goût cl montré la
tradition des (ypes de beauté. Aussi les traductions
qui plaisaient à nos aïeux nous déplaisent et l'on
tente des voies diverses pour satisfaire davantage à ce
qu'exige le sentiment de ces vieilles compositions.
5. — Grandeur et caractère de la Divine Comédie
« Plus on étudie le Dante, dit M. Mesnard dans sa
préface, plus on adm> e la puissance de son génie, et,
à mesure qu'on l'admire davantage, la séduction de-
vient plus forte de reproduire dans un autre idiome
les heautés encore si neuves de la Divine Comédie.
Toute version parait incomplète, infidèle, et chacun
porte en soi, selon sa manière de sentir, le besoin
d'une traduction nouvelle. Il semble toujours que
cette étrange et magnifique épopée, qui résume toutes
les conceptions du moyen âge, où tout est mêlé, la
fable et la théologie, les guerres civiles et la philoso-
phie, le vieil Olympe et le Ciel chrétien, n'a pas en-
core trouvé d'interprète d'un cs|)ril assez patient ou
assez flexible pour se prêter aux formes si variées d'un
drame qui touche à tout, d'une poésie qui clianle sur
tous les tons. On se persuade que faire autrement,
c'est faire mieux, et on se laisse aller au jdaisir de
redire, dans une langue nouvelle, la pensée tour à
tour si naïve et si raliinée, si gracieuse et si Icrrihic
du poète gibelin. »
ÉTUDE SUR DAKTE. 421
Une des plus belles canzoni de Dante commence
par ce vers que lui-même cite dans le Purgatoire :
Amor che nella mente r»» ragiona,
L amour qui discourt en mon âme... On peut en dire
aulant delà Divine Comédie, Cepoëmc, s'ernparant de
celui qui le lit et relit, ne cesse de discourir en son âme.
Le volume s'ouvre de lui-môme aux endroits plus
particulièrement aimés; l'oreille, qui s'est familiarisée
avec cette poésie si sonore et si forte, rappelle à tout
propos le vers qui concorde le mieux avec la sensation
présente; et la pensée se laisse pénétrer, non toujours
sans résistance, par tout ce moyen âge devenu une
épopée mystique et merveilleuse. La difficulté su-
prême, pour le poète, est toujours de rendre, non pas
avec des couleurs comme le peintre, non pas avec le
marbre comme le slaluaire, mais avec des paroles et
des sons la beauté indécise que l'esprit aperçoit, et
qui, dans son indécision, en paraît d'autant plus ra-
dieuse. L'idéal Hotte brillant devant les yeux, il
échappe à qui croit le saisir; saisi, quelque regret
reste encore d'avoir laissé s'évanouir, en le fixant, une
part de ce qui semblait velu de tant de lumière; et,
comme il est dit quelque part :
De ces formes sans corps, de ces formes sans nombre,
Heureux si je pouvais et voir une couleur,
Et saisir un regard, et retracer v^e ombre .
A leur tour, les beaux vers qui sont sortis de cette
lutle du génie avec l'idéal deviennent pour le traduc-
teur un idéal secondaire avec lequel il faut se mesurer.
Le mérite, c'est d'en approcher; l'impossibilité, c'est
422 ÉTUDE SU II DANTE.
d'y atteindre et de l'égaler. Tantôt l'expression est au-
dessous de l'original, tantôt la phrase n'en a pns le
mouvement, tantôt le son ne remplit pas roreiile. Le
style de pareils maîtres est une pierre dure qui ou
bien résiste à l'instrument ou bien saute en éclats. Le
travail y est pénible et minutieux. La récompense est
de les admirer de plus près.
Le nom de splendeurs que Dante donne aux biens de
la terre, je le donnerais volontiers aux beautés poéti-
ques. Il y a dans Y Enfer un passage célèbre sur la For-
tune; il est propre à montrer rimperfcction de toute
traduction et les mérites très-différents des deux tra-
ductions que j'ai sous les yeux. Je citerai l'original,
bien sûr que tous ceux qui sont familiers avec la lit-
térature italienne le liront avec plaisir :
Colui, lo cm saver tutto trascende,
Fece li cieli, e diè lor chi conduce,
Si cli'ogni parte ad ogiii parte splende
Distribuendo ugualmente la luce ;
Similemente agli splendur' mondani
Ordinô gênerai ministra e duce,
Clie permutasse a tempo li ben vani
Di gente in gente e d'uno in altro sangue,
Oltre la difension de' senni umaui :
Perché una génie impera, e Taltra langue,
Seguendo lo giudicio di costei,
Che è occulte, corne in erba Tangue.
Vostro saver non ha conlrasto a lei :
Ella provvede, giudiea, e persegue
Suo regno, come il loro gli altri dei.
Le sue permutazion' non hanno triegue ;
Nécessita la fa esser veloce.
Si spesso vien, chi vicenda consegue.
QuesL'è colei, ch'è tanto posta in croce
- ÉTUDE SUR DANTE. 425
Pur da color, che le dovrian dar Iode,
Dandole biasmo a torto e mala voce.
Ma ella s'è beala , e ciô non ode :
Con Taltre prime créature lieta
Volve sua spera, e beat a si gode.
On voit tout de suite que la plus grande difficulté
sera de rendre les trois derniers vers. La béatitude
éternelle de celte créature supérieure qui va sans tious
écouter, tournant sa roue fatale, est épanchée dans
cette phrase sereine, dans le choix des mots qui la com-
posent, dans leur son grave et tranquille. Comment
faire passer tout cet effet en une traduction? Dante a
eu certainement là un ressouvenir des deux vers où
Virgile, je ne dirai pas dépeint, mais fait sentir le
calme pur et infini du paradis des païens :
Devenere locos l?etos et amrena vireta
Fortunatorum nemorum sedesque beatas ;
et, dans une lutte aussi redoutable, c'est beaucoup que
de n'être pas vaincu. Dante excelle toujours à repré-
senter l'âme dominatrice, sereine en soi-même, fer-
mée à ce qui l'assaille, et non sans dédain pour les
choses inférieures. C'est ainsi que l'ange qui vient for-
cer à la soumission les démons révoltés et ouvrir à
Virgile et à Dante le chemin ultérieur, écartant de la
main l'air impur qu'il traverse, ne parait fatigué que
de cette seule angoisse ;
Dal volto rimovea quell' aer grasso,
Menando la sinistra innanzi spesso,
E sol di queir angoscia parea lasso.
Ou bien encore Farinata, couché comme hérésiarque
dans les tombes ardentes, quand il ouït le langage
424 ÉTUDE SUR DANTE.
toscan, se lève pour interroger le voyageur des lieux
sombres : il se dressait de la poitrine et du front
comme s'il eût eu l'enfer à grand mépris :
Ed el s'ergea col petto e colla fronte,
Com' avesse lo inlerno in grar.^'ispiUo.
Lamennais, cherchant le moi-à-mot, a ainsi traduit,
non sans succès : « Celui dont la science s'élève au-
dessus de tout, a fait les cieux, et leur a donné qui les
conduise, de sorte que sur chaque partie resplendisse
chaque partie, distribuant également la lumière. Pa-
reillement, aux splendeurs mondaines il a préposé un
chef et ministre général pour transférer de temps en
temps les biens fragiles de nation à nation, d'une race
à l'autre, quoi que puisse f"ire pour s'y opposer l'in-
dusiric humaine. C'est pourquoi une nation domine et
une autre languit, selon le jugement de celle ci, lequel
est caché comme le serpent sous l'herbe. Votre savoir
ne peut rien contre elle; elle prévoit, juge et poursuit
son règne comme les autres dieux le leur. Nulle trêve
à ses changements; la nécessité hâte sa course, d'où
vient que si fréquentes sont les vicissitudes. C'est là
celle que tant mettent en croix, qui lui devraient des
louanges, el qui à tort la blâment et la maudissent.
Mais elle subsiste, heureuse, et n'entend rien de cela;
avec les autres créatures premières, joyeuse, elle
roule sa sphère, et jouit en soi de sa félicité. »
On voit que Dante a fait entrer dans le domaine de
son voyage imaginaire la Fortune païenne, devenue un
ministre des volontés divines 11 a songé, on ne peut
guère en douter, à la Fortune d'Horace qui sç complaît
ÉTUDE SUR DANTE. 426
dans son rigoureux office (sxvo lœta negotfo), comme
le rappelle M. Mesnard dans une note. En outre, je
trouve à ce morceau une ressemblance singulière avec
un passage d'un autour qui appartient à une époque
de décadence, qui écrit péniblement la langue latine,
qui étai^ demeuré païen au milieu du triomphe du
christianisme, mais qui se lit avec intérêt comme nar-
rateur des choses qu'il a vu fnire et qu'il a faites, Am-
mien Marcellin. « Adrastée, dit-il (Adrastée est un des
noms de Némésis), comme reine des causes, comme
arbitre et juge des affaires, gouverne l'urne du sort et
alterne les chances des événements. Souvent elle
amène à une autre issue que celle oîi nous tendions
les projets de nos volontés, et emmêle par ses change-
ments les actions diverses. Elle enchaîne du lien in-
dissoluble de la nécessité l'orgueil des mortels qui se
soulève en vain, et règle comme elle l'entend les mo-
ments des succès et des revers; tantôt faisant plier la
tête superbe des insensés, tantôt appelant les bons du
fond de leur obscurité et les élevant pour bien vivre. »
Je n'oserai soutenir que Dante ait connu ce passage, car
Ammien Marcellin était peu lu durant le moyen âge.
Quoi qu'on en pense, Dante, en de beaux vers dignes
d'être misa côté de ceux d Horace, a, lui aussi, évoqué
une Fortune pour expliquer les instabilités terrestres.
La fonc^on de celte créature première est de rouler de
main en main les biens tant ambitionnés par les
hommes; elle les fait tourner sur sa loue comme les
autres anges font tourner lesaslr-es radieux, ces splen-
deurs de la voûte élhérée. Voilà pourquoi tout est en
un change éternel; voilà pourquoi ni la prudence ne
426 ÉTUDE SUR DANTE.
peut se défendre, ni le savoir ne peut prévaloir contre
ses jugements mystérieux; voilà pourquoi enfin/ c'est
i'oiie de s'allacher à des possessions qu'un agciU impas-
sible, sourd à toutes nos prières et plus fort que toutes
ïios résistances, a pour mission divine de ne laisser
jamais à qui les tient. Les biens terrestres n'ont pas
plus de pause que ces âmes condamnées à un labeur
éternel que Dante rencontre : « Tout l'or qui est et
fut jamais sous la lune, ne pourrait procurer ne
fût-ce qu'une pause à une seule d'entre elles. »
Chè tullo loro, ch'è àotlo la luna
E che già lu, di queste anime stanche
Non polei ebbe farne posar una.
On va voir, en comparant ici M. Mesnard, combien
d(3ux traductions d'un même texte peuvent différer.
« Celui dont le savoir est au-dessus de tout créa les
cieux et les fit se mouvoir par une loi qui, distribuant
également la lumière, fait que ciiaque point lumineux
du ciel correspond tour à tour à un point de la terre.
Ainsi, pour les splendeurs terrestres, il établit un
ministre souverain qui, au moment voulu, déconcer-
tant la résistance et les conseils de la sagesse humaine,
fait passer la vanité des biens périssables de telle na-
tion à telle nation, de telle famille à telle famille.
C'est ainsi qu'une nation domine et qu'une autre s'é-
teint, obéissant l'une et l'autre aux secrets desseins
de cette puissance invisible comme le serpent caché
dans l'herbe, et sur laquelle voire prudence ne saurait
prévaloir. Elle pourvoit^ juge et gouverne son empire
comme les autres divinités; ses révolutions n'ont pas de
trêve; et h nécessité, qui la fait si rapide, la précipite
ÉTUDE SUR DANTE. 421
sans cesse à de nouvelles \icissifudes. Telle est celte
puissance que mellent si souvent en croix ceux qur
de\raient le plus la bénir et qui l'accablent à toit de
leurs outrages. Mais elle est heureuse et ne les entend
pas; sereine aii milieu des créatures primitives, elle
donne le branle à sa roue et se complaît dans ce mou-
vement. » Cette traduction est certainement élégante
et soignée. Elle s'efforce de rendre justice à l'original •
tout en évitant ce qu'une exactitude rigoureuse pour-
rait avoir de rude, elle ne s'égare pas loin du texte à
la recherche d'un éclat étranger. Toutefois, si le lec-
teur veut me prendre pour guide, je lui indiquerai
quelques points où il me semble que, plus fidèle, elle
serait plus heureuse. Je voudrais qu'en parlant de la
révolution des cieux le mot Joi fût effacé, mot qui ne
se trouve pas dans le vers, et qui est abstrait et mo-
derne en ce sens. Pour Dante, ce n'est pas une loi qui
régit les orbites célestes, c'est une créature première
qui les meut de manière que la lumière d'en haut
vienne toujours éclairer les choses d'en bas. Je vou-
drais encore que de telle nation à telle nation^ de telle
famille à telle famille fût modifié; tel, ainsi employé,
n'est pas de ce style, et est vulgaire : le simple doit
être cherché, le vulgaire doit être évité. Enfin je vou-
drais que le vers Vostro saver non ha constrato a lei^
si bien détaché, n'eût pas été fondu et mêlé dans la
phrase. J'examine de près, et j'entre dans de petits
détails . Mais qu'est-ce qu'une traduction? J?i tenuï labor.
Quant aux trois derniers vers du m.orceau, ni La-
mennais ni M. Mesnard (ailleurs ils prennent leur re-
vanche) n'y ont réussi. Le subsiste de Lamennais est
428 ÉTUDE SUR DANTE.
chélif à côté de l'italien, et M. Mesnard, ajoutant, pour
compléter sa phrase, dans ce mouvement^ n'est pas
dans l'intention de son auteur. Tous deux oni manqué
à rendre ce que Dante a exprimé, la sérénité tranquille
et bienheureuse. Dante, évidemment, a voulu changer
le type delà Fortune ancienne; ce n'est pas pour lui
la déesse aveugle qui dislribue sans y voir les biens
aux mortels, et ne s'inquiète que de tourner rapide-
ment sa roue toujours mobile. La Fortune de Dante est
un génie sage, une créature première dont les yeux
sont vigilamment ouverts sur son immense empire;
un peintre qui voudrait la représenter aurait à mettre
en cette figure, avec la béatitude infinie, une sagesse
sévère et sûre de soi, à ouvrir l'empyrée devant son
vol éternel, et à rendre par le trait et la couleur ce
que quelques paroles choisies et cadencées expriment
à Foi eille.
Jai cité plusieurs passngcs de l'une et de l'autre
traduction, afin que le lecteur pût se faire son juge-
ments lui-môme, indépendamment de ma critique et
(:e ma louange, et aussi, je l'avouerai, pour donner
satisfaction au goût vif que j'ai pour le poète italien et
au penchant qui m'entraîne vers sa poésie. Lui et les
nutres grands poètes, les éciivains qui ont illustré la
[.ensée, les savants qui ont fait les découvertes, en un
mot, pour me servir d'une de ses expressions, les mai-
lires de ceux qui savent (maestri di color che sanno),
jaime à me les représenter comme des sommets élevés
qui resplendissent échelonnés dans le long espace ries
temps. Tout est autour d'eux dans l'ombre et le si-
lence; mais eux, assis dans leur gloire éternelle, ïvàs-
ÉTUDE SUR DANTE. 1*29
sont, comme les monls sourcilleux, tomber les eaux
vives et lécondanles. Los gcnéralioiisymouiilent leurs
lèvres et passent; mais le flot, désormais perpélucl,
apporte à celles qui suivent la saveur toujours nouvelie
des hautes et lointaines régions d'où il descend. Ainsi
en est-il de Dante, à la fois type de beauté antique pom*
tous les Occidentaux, et type de langue pour les Ita-
liens. Nul plus que lui n'a contribué à fixer ce bel
idiome, que j'appellerais avec Byron le doux bâtard du
latin^ si je ne prétendais que l'italien, avec les autres
idiomes romans ses frères, l'espagnol et le françni-.
sont des fds légitimes qui, ayant été livrés pendant
leur minorité à la violence des voisins, ont fini par re-
prendre le rang dû à leur hante origine. Cest grâce à
lui que les Italiens entendent couramment leur langue
du quatorzième siècle; nous qui n'avons pas eu de
Dante, nous avons vu la nôtre, dont alors la culture
était plus ancienne et plus étendue, tomber rapide-
ment en désuétude, si bien qu'elle est reléguée au-
jourd'hui dans le domaine de l'érudition. Dante a dé-
fendu le vieil italien contre la vieillesse; Dante, et non
comme on dit d ordinaire présentement, mais à tort,
le Dante; dans le seizième siècle, nous ne mettions pas
l'article à son nom; c'est plus tard que cette mauvaise
habitude s est introduite, par une fausse connaissance
de l'usage italien : les Italiens mettent l'article devant
le nom de famille, VAlighieri^ il Tasso, mais jamais
devant le prénom; et comme Danle^ contraction de
Duranle^ est un prénom, il ne prend pas l'article en
italien et ne doit pas le prendre en français.
L'extrême exactitude, cela est certain, me plaît par
4Û0 ÉTUDE SUR DANTE.
dessus tout. Mais il faut définir ce terme et ne pas
l'entendre au sens étroit. L'exaclitude ne porte pas
seulement sur les mots, elle comprend aussi la repro-
duction, autant que cela se peut, du mouvement, de
la couleur, de l'harmonie, en un mot, de reflet. Un
soin y est de quelque secours, du moins, dans les tra-
ductions d'auteurs aussi anciens que le poêle de Flo-
rence, c'est d'éviter les mots qui ont une marque de
néologisme, soit qu'ils proviennent de fabrique nou-
velle, soit qu'appartenant au domaine purement scien-
tifique, ils aient été depuis peu introduits dans le
langage ordinaire. Il faut puiser rigoureusement dans
le vocabulaire de nos classiques; par quoi on évitera
plus d'une dissonance. C'est à ce titre que je ne suis
pas satisfait du mot affluent^ employé par M. Mesnard
dans la traduction de ces deux vers :
La marina, dove'i Po discende,
Per aver pace co' seguaci suoi.
(La mer oîi se jette le Pô pour se reposer avec ses nom-
breux afllueuts). Et, à vrai dire, j'ai un plus grave re-
proche à taire à celle phrase, c'est que le sens de
l'auteur n'a pas été bien saisi. Lamennais, qui met:
La mer oU descend le Pô pour s'y reposer avec son cor-
tége, a commis môme erreur. A mon avis, le sens est-
Le rivage où descend le Pô pour avoir paix avec sa suitt
de fleuves. Dante a voulu peindre et a peint, en eflel.
ces eaux rapides qui, venant derrière le grand fleuve,
ne lui laissent la paix qu'autant qu'il s'achemine d'un
cours précipité vers la mer. Un mot, et c'est là un de
ses suprêmes mérites, un seul mot lui suffit pour
ÉTUDE SUR DANTE. 431
tracer im tableau immense. J'ai rcncontn^ dans un
auteur anglais un très-heureux emploi de ce vers dé-
tourné de sa signification propre pour repi ésenter le
mouvement progressif de la civilisation, et le grand
fleuve de l'humanilé roulant ses ondes :
Per aver pace co' seguaci suoi.
Dante est subtil, et il l'est non-seulement dans la
pensée, mais aussi dans l'expression, et c'est là un des
caractères de son style, trouvant maintes fois la beauté
dans la subtilité. Ainsi, quand il se peint, lui et son
guide, mettant le pied sur les ombres vaines étendues
par terre sous la pluie froide et éternelle :
Ponevam le piaiite
Sopra lor vanità, che par persona,
l'expression est sublilc, mais belle. Lamennais a re-
culé devant le mot-à-mot, disant : a Nous ])osions les
pieds sur leur vide apparence qui parait une personne.»
Et M. Mesnard a détruit la fine trame de ce vers:
« Nous mettions les pieds sur ce vide qui simule un
corps. » Mais peut-être n'y a-t-il pas moyen de bien
faire. A cet égard, quand on examine Dante de prés,
on comprend que la scolaslique a f.içonné les esprits
des Occidentaux pendant des siècles et leur a donné
une empi-einte durable. Comparé avec Homère, quelle
dilTérence! Le vers d'Homère est une eau tranquille et
pure qui laisse aussitôt arriver le regard jusqu'au
fond; tout est simple et droit; la pensée et l'expression
sont limpides, car il était le chantre inspiré d'une ract
qui n'avait pas encore une longue histoire. Longue, au
contraire, était l'iii^'^'e des races ro^nanes, quand à
453 F.TUDE SUR DANTE.
leur tour elles eurent leur cliantrc inspiré; l'homme
avait fait sur lui-mcnic ce gran»! retour qu'on nomme
e moyen âge; et cela se marque dans la pensée
comme dans l'expression. On a souvent rapproché
Dante etMilton. Les Anglais, fiers, ajuste titre, de leur
grand poète, sont disposés à le mettre au-dessus de
l'illustre Toscan; ils lui trouvent un essor plus élevé,
une sublimité plus vraie, plus de puissance poétique.
Malgré ma profonde admiration pour Milton, jene puis
souscrire à ce jugement. On cède en ceci, je crois, à
une illusion, prenant l'agrandissement de la pensée
générale au dix-septième siècle pour une nriarque qui
fixe rinférioi'ité du poêle du quatorzième. Qu'on les
mette tous deux à leur temps, qu'on les rapporte tous
deux à leur type de beauté, et l'on ne trouvera chez
Dante ni moins d'essor, ni moins de sublimité, ni moins
de puissance poétique.
On a dit, et cela est vrai, que Dante, dans ses pein-
tures de démons, n'a rien qui soit comparable au Satan
de Milton. Mais remarquons ici l'inlluence des temps
et des milieux sur les génies les plus puissanis. Milton
est sans doute un chrétien pieux et convaincu; toule-
fois il appartient au protestantisme qui a brisé Tan-
tique unité catholique; il s'est trou\é mêlé aux luttes
poliliqucs, et il a figuré parmi ces révolulionnaires
ardents qui, au dix-septième siècle, tentèrent de fonder
une république anglaise. Eh bienl qu'est Salan, sinon
un révolté indomptable que Milton condamne comme
i'cnnemi du Très-liant, mais qu'il n'aurait jamais
conçu dans sa funeste et sombre grandeur si lui-même
a'uvait véci?, le cœur palpitant et déchiré, dans ce
ÉTUDE SUR DANTE. 453
tourbillon d'insurrections opiniâtres, de convictions
inébranlables, de pensées indépendantes? C'est le côté
par lequel son poëme, véritablement épique, reflèle
son époque; mais ce côté, tout effectif qu'il est et tout
splendide, combien moindre paraît-il que l'ensemble
immense où Dante nous déploie le moyen âge 1 La-
mennais a raison de dire : « Le poëme entier, sous ses
nombreux aspects, politique, historique, philosophi-
que, théologique, offre le tableau complet d'une épo-
que, des doctrines reçues, de la science vraie ou erro-
née, du mouvement de l'esprit, des passions, des
mœurs, de la vie enfin dans tous les ordres, et c'est à
juste titre qu'à ce point de vue la Divine Comédie a été
appelée un poème encyclopédique... Dans cette vaste
conception, Dante toutefois ne pouvait dépasser les
limites où son siècle était enfermé. Son épopée est
tout un monde, mais un monde correspondant au
développement de la pensée et de la société en un
point du temps, et sur un point de la terre, le monde
du moyen âge. Si le sujet est universel, l'imperfection
de la connaissance le ramène en une sphère aussi
bornée que Tétait, comparée à la science postérieure,
celle qu'enveloppaient dans son étroit berceau les
langes de l'école. » Cette dernière restriction qu'in^
dique Lamennais, je voudrais non pas l'effacer, mais
l'expliquer. La vraie philosophie de l'histoire, conce-
vant que le moyen âge, héritier de la civilisation
gréco-romaine, fille elle-même des civilisations asiati-
ques, enferme en substance et représente tout ce qui
le précède, conçoit aussi qu'à ce titre l'épopée de
Dante est universelle, du moins jusqu'à l'époque
434 ETUDE SUP DANTE.
qu'alleint le poète. C'est pour être en dehors de la
série que les épopées des civilisations collatérales, pa?
exemple de Tlndc, malgré d'inconteslaW-^s beautés,
demeurent toujours à un rang inférieur. Rien, même
pour le génie, ne peut remplacer cette condition su-
prême d'appartenir au courant direct de la grande
série historique.
TAlîLE
DU PREMIER VOLUME
I. De l'ÉTTMOLOGIE de la langue FBANgAISE, DE LA GlvAlIMAlKE rnANÇAISE ET DE
LA CORRECTION DES VIEUX TEXTES t i
% 1. Remarques générales vsur la langue d'oïl 2
§ 2. Considcralions générales sur l'étymologie 22
§3. Quelques discussions étymologiques 39
§ 4. Gontinualion du même sujet 50
§ 5. Peut-on étudier la langue française dans ses rapports avec
le sanscrit et avec les autres langues européennes, et quel
est ce rapport 76
§6. Examen d'une grammaire de la langue d'oïl.. . . 94
§ 7. Continuation du même sujet 117
§ 8 Continuation du même sujet 135
§ 9. Analyse de cinq chansons de geste : le Couronnement de
Ijouis; le Charroi de Nimes; la Prise d'Orange; le Vœu
de Vivien, et la Bataille d'Aleschans 160
§ 10. Suite du même sujet 186
% 11. D'un recueil de poésies en langue d'oïl traitées suivant les
procédés de la critique. . . * 215
456 TABLE.
§ 42. Récapitulalion des principales idées écriles dans les onje
articles précédents 255
II. Dei,a poésie épique dans la société féodale 256
III. La poésie homérique et l'ancienne poésie française. ..... 301
Première partie . 502
§ 1. L'ancien français est-il un patois barbare? 502
§ 2. De la langue du treizième siècle et des facilités qu'elle ofTre
pour la traduction d'Homère 512
§ 3. De la grammaire 318
§4. De l'orlhographe 522
§ 5. Du vers et de l'hémistiche 527
§ 6. Rime 534
§ 7. De l'hiatus 540
§ 8. Du couplet 545
§ 9. Conclusion. De l'archaïsme •. .- . 549
Deuxième partie 352
Premier chant de l'Iliade traduit en langue du treizième siècle 552
iV. Etude sur Dante 59i
g 1. Style de Dante . . 59i
§2. Différents modes de traduction • . • '^07
g 5. Grandeur et caractère de la Divine Comédie 420
FIN du premier 1fOLUi;ï
Imprimerie IniLE (>oi,in, à S.iiiit-Gjrmnin.
I
^
S
\
X
^/
>,
A
\
l^
1886
t.l
2
AuJ \
Z Iiittr4, Snile
2075 Histoire de la langue
L53 française
J PLEASE DO NOT REMOVE
^ ^ CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
j^ I UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY ^
I ~ ^^ 4
te*