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Full text of "Histoire de l'Algérie française : précédée d'une introduction sur les dominations carthaginoise, romaine, arabe et turque : suivie d'un précis historique sur l'empire du Maroc"

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HISTOIRE 



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L'ALGERIE FRANÇAISE. 



HISTOIRE 



DE 



L'ALGERIE FRANÇAISE. ^ 



IMPRIMEEIE DE À. nSKRT« 8, RUE GIT-LE-COBVR. 



HISTOIRE 



DE 



L ALGÉRIE FRANÇAISE, 



d'une introduction sur lbs dominations carthaginoise, 
romain! , arabe et turque , 

SUIVI! D'u.t 

PRfiCiS HISTORIQUE SUR l'IlPIRS DU lAROC, 



MM. UBYNADIBM ET CLAVSBIi, 

ILLUSTRÉS PiR UU. T. GQÉBlll IT EAVUi 




'='4 TOII SICORD. ^ 



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PABIS 

CHEZ II. MOREL, ÉDITEUR, 

24 , RtE DU ro:<T-Loi-is-pniLirrE. 



1846 



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BIST0IR6 

J)E L'ALGÉRIE 

FRANÇAISE. 



CHAPITRE IX. 



Le iiMiré(AtT Chasèl à Pluris.— Le ministère Thiers.— Projet d'une eipëûiiion 
contre Con^tantine. — Retoar da maréchal à Alger. ^ Expédition de Con 
gtantine.— Attaque échouée.— Retraite.— M. Baude.— Le maréchal Clan 
sel est remplacé par le comte Damrémont.— Énergique protestation du ma- 
léchaLClanseL 



Pendant que le général Bugeaud battait Abd-d-Kader sur 
la Sickak, le maréchal Qausel, toujours à Paris, a^ait plaidé 
chaudement k cause de TÂlgéric. Le ministère Thiers, 
comme on Ta yu, était assez disposé à adopter à ce sujet une 
politique plus franche et surtout à ne reculer, ni devant les 
conséquences de la conquête, ni devant ses résultats, a Noo 
« seulement, avait dit le président du conseil au maréchal, 
« nous vous donnerons en hommes et en matériel tout ce 
« qui vous manque ; mais si, lorsque vous serez à l'œuvre, 
« dix mille soldats vous étaient nécessaires pour triompher 



t ALGËRHfiJ 

« plus rapidement et plw complètementi^ demandez-les et 
« nous TOUS les enverrons. » 

Mais ce n'était encore là qu'une partie des difficultés mio- 
eues, et il restait au maréchsd ClaUsël un plus grand obstacle 
à surmonter. Cétaity dit-il, le bon wuloir des bureaux de 
ta guerrey et Dieu sait, ajoute-t->iI^ si jamam foi Arabes ont 
si bien défendu leur pays , t/Ue certains tiràâçais te font 
pour eux. 

Cependant cette foii^ d'aftr&i lés |)rdilles6es positives du pré- 
sident du conseil, le maréchal ne trouva pas, daps les bureaux 
de la guerre, la résistance que lui ou d'autres gouverneurs y 
ont trouvée plus tard. Et cela se conçoit. Le ministère Thiers 
avait pris cette affaire à cœur. D'abord il trouvait sur ce 
point, dans l'opinion publique, un appui, un secours dont il 
avait grandement besoin pour paralyser l'influence de quel- 
ques hommes de plus en plus acharnés contre la conquête ; 
d'autre part, il avait avec le maréchal Glausel un gouverneur- 
général tout dévoué à cette baùté *t plus disposé à faire trop 
que trop peu. C'était plus qu'il n'en fallait pour vaincre ces 
résistances systématiques si fatales jusqu'alors à la colonie afri- 
cainc. Le débat fut porté devant les Chambres; le maréchal 
Clausel fut écouté avec intérêt^ et malgré les exagérations, les 
feintes terreurs et le mielleux sentifdëntiUiMtié ded enlleftiis 
des établissements d'Afrique, il y réveilla un die ces sentiments 
d'honneur national qui peuvent sommeiller dans des cœurs 
français, mais qui ne s'y éteignent jamais. La question 
d'Afrique fut gagnée devant les Chambres, comme elle l'était 
depuis longtemps dans l'opinion publique. 

Le ministère s'en occupa activement ; un pian ^e campagne 
fut dressé. Il consistait à envahir la prûvin6e de CSonstantine 
et à s'établir militairement dans les capitales des deux pro- 
vinces de l'est et de l'ouest. Ensuite on devait faire la conquête 
de la province de Tittery, en Occuper tous les points straté- 
giques et de ce centre étendre progressivenient rautorité 
française à la circonférence par une simple guerre Ae position. 

Ce plan était très rationnel: c'est celui qui â été suivi plus 
Uxà atoc saceès par le maréchal Bugeaud. H est vr&î qué ce 



Sërrifér â ëti besoin pottr cel{t d'une année permanente de 
quatre-^ingt mille hommes, tandis que le maréchal Qausel 
n'en demandait que quarante mille. Mais ce qu'il était facile 
Idé faire atëc quarante mille hommes en 1836, était à peine 
praticable ttVec quatre-^ingt mille en 1840. Un gouTemement 
ne Sommet fU impunément fautes sur fautes. Le ministère 
adopta ce plan dans toutes ses parties, et^ sous la date du 

* adttt 188d) le maréchal Clausel put écrire au général Ra* 
patel, commandant supérieur de Fàrmée d'Alger, la lettre 
0UiTatlte 2 

« Oêttéml, tm système de domination absolue de l'ex-ré^ 
4 genîtb eèt^ sur ma proposition, définitivement arrêté par le 
i goUteriieihent; Pour le mettre à exécution, je disposerai 

* de 30,000 hommes de troupes françaises, en y comprenant 
i leb couatés bt lëS spahis Réguliers; de 5,000 hommes de 
i trdflpes indigèttes régulières; enfin de 4,000 auxiliaires 
k éoldi^ pendant la durée des opérations sur Gonstantine. 
€ Des ordres vont, en outre, étre^donnés par M. le maréchal 
i mihistre de la guerre, pour diriger, sur Bone, une seconde 
i batterie de campagne, quatre pièces de 12, hiût pièces 
i àè 16, dés effets de bam^ement pour 10,000 hommes, des 

* mcF^eUS dé transport pour les vivres et les blessés. Enfin, 
fe à déikut du nombt'e nécessaire de chevaux, qu'il serait 
è trop dispendieux on trop difficile d'envoyer de France ^ 
« le gouvernement autorisera l'acquisition de bêtes de 
k somme <{ui seront indispensables pour assurer le service 
K deëtransporlSj 

i Les opéràtiottt qui devront avoir lieu dans chaque pnH 
ir vincë se feront simultanément, et de manière que la cain- 
é pagne cjui va s'ouvrii* atteigne le but définitif qu'on se pro- 
i pote : Uceupei^ toutes led villes importantes du pays , y 
M p]àt)éf des gârttiédtis ; établir des camps et postes retran- 
I bhés au cehtl^ de chaque province, ainsi qu'aux divers 
tt points militait^efe (pii doivent être occupés d'une manière 
m permanente;. masSer sur un point central, dans chaque 
à pl-ovinfce, des troupes destinées à former une colonne 
i mobile^ qui pourra toujours, et instantanément, se porter 



4 ALGÉRIE. 

€ d'un point à un autre, en deux ou trois marches an 
a plus, sans bagages considérables, et par conséquent avec 
a une grande célérité , etc. » 

Cette expédition de Constantine était en quelque sorte une 
nécessité de position. En effet, depuis cinq ans que les Fran- 
çais s'étaient emparé de Tex-régence, le pouvoir d'Ahmed ^ 
bey de Constantine, qui aurait dû tomber avec celui du dey 
d'Alger, subsistait toujours. Bien plus, prévoyant que tôt oa 
tard il serait attaqué et détrôné ,] Ahmed exerçait les exac- 
tions les plus odieuses sur les tribus de son beylik. Ces tribus^ 
écrasées d'impôts, exaspérées par des cruautés, tournaient» 
en désespoir de cause, leurs espérances du côté des Français; 
plusieurs même, comme on Ta vu, avaient offert, à plusieurs 
reprises, de concourir au renversement du bey. On avait, il 
est vrai, impoiitiquement rejeté leurs offres, mais c'était un 
motif de plus pour ne pas laisser subsister plus longtemps un 
état de choses qui , en définitive, n'était, de la part de la 
France, qu'un aveu d'impuissance. C'était là, du moms^ 
l'idée que se faisaient les indigènes de la tolérancedes Français 
à l'égard d'Ahmed , et s'il avait été dangereux de la faire 
naître , il l'était plus encore de la laisser s'accréditer. La prise 
de Constantine était donc un de ces faits complémentaires 
indispensables au développement de la puissance française 
en Algérie et qu'il était, sous tous les rapports , impoUtique 
d'ajourner. 

Le maréchal Clausel , avant son départ d'Alger, avait déjà 
préparé les voies. Il avait nommé le mameluck Youssouf bey 
de Constantine, dans l'espoir que les tribus mécontentes 
pourraient se grouper autour de lui et former un précieux 
noyau d'auxiliaires. Le nouveau bey avait été installé à Boue. 
Ce choix ne fut pas heureux : d'abord parce que Youssouf 
était Turc, et que c'était là une fort mauvaise recommanda- 
tion aux yeux des Arabes et des Kabyles, ensuite parce que 
c'était blesser toutes les susceptibilités des tribus de l'Est, qui 
comptent , parmi leurs chefs , des hommes qui , à une im- 
mense influence, réunissent cette aristocratie de race dont 
TÂrabe est si lier* Si le maréchal eût choisi, parmi eux , un 



ALGÉRIE. 8 

concurrent à Ahmed, il aurait probablement obtenu des ré- 
sultats plus satisfaisants. 

La mission de Youssouf ne fut pas cependant sans utilité : 
Toccupation de Dréan, à six lieues au sud de Bone, rallia 
quelques tribus , et les Arabes des environs de la Calie, 
centre des anciennes possessions françaises, reconnurent 
l'autorité du nouveau bey qui , lors de l'expédition de Con- 
stantine, put mettre, à la disposition du gouverneur, des 
movcDs de transport et des vivres. 

La province que les Français allaient tenter de soumettre 
est la plus étendue de Tex-régence : elle est bornée au nord 
par la mer. à l'est par les limites du royaume de Tunis, par le 
désert de Sahara au sud, et par le beylik de Tittery a l'ouest. 
Une chaîne de montagnes, dominant à l'ouest la plaine de 
Suderatah, sépare ce dernier beylik de celui de Constantine. 
Traversant ensuite la vallée de l'Adoube, la ligne de démar- 
cation franchit le sommet du Petit-Atlas, et suivant un cours 
d'eau peu considérable , vient se terminer à quatorze lieues 
d'Alger, près du cap Tedelles. Son étendue est d'environ six 
mille sept cents lieues carrées : son sol est fertile , boisé, et 
couvert de montagnes riches de mines de divers métaux. Sa 
température se rapproche beaucoup de celle du midi de la 
France. Dans les parties les plus éloignées de la côte, dont la 
hauteur varie de deux cents à mille mètres au-dessus du ni-> 
veau de la mer, tous les genres de culture européenne réus* 
«iraient. Dans les vallées abritées du nord, le coton , l'indigo, 
la canne à sucre, pourraient donner de beaux produits. Les 
chevaux, et principalement les juments de la province do 
Constantine , sont fort estimés : on obtient des sujets d'une 
taille fort élevée, ayant tous les caractères du cheval arabe, 
en donnant pour étalons aux juments de Constantine, des 
chevaux d'Oran. 

La ville de Constantine, l'ancienne Cirtha des Romains, est 
bâtie sur un plateau en forme de trapèze que dominent les 
hauteurs du Mansourah et du Sidi-Meeid. Elle est à soixante* 
trois lieues d'Alger , et à quatorze lieues de la mer. La base du 
jglatea u sur lequel eUc^b&tie est contournée par le Rummel» 



ft ALGÉRIE. 

coulant dans un ravin très profond, qui sert de fossé naturel à 
la ville , et en fait une presqu'île. Le cours du Rummel est iîi« 
terrompu, soit par des pertes souterraines où il disparait en*« 
tièrement, soit par des cascades dont une, la cascade des Tortues, 
est fort remarquable par ses belles nappes et ses nombreux 
ressauts. Ses berges sont parfois cultivées en jardins, et d^autres 
fois ombragéesd'arbres d'une grosseur prodigieuse. La position 
occupée par Gonstantine est naturellement forte et facile à dé*« 
fendre; elle est en outre entourée d'un-mur d'enceinte flanqué 
de tours. La ville n'a rien de remarquable que sa Casbah qui, 
assise au haut d'un rocher à une de ses extrémités, fait dire 
aux Arabes que Gonstantine ressemble à un burnous déployé, 
dont le capuchon figure la Casbah. 

Âhmed,quis'y était maintenu depuis l'occupation française, 
était un homme brave, entreprenant, mais ombrageux ei 
sanguinaire. D avait un amour excessif pour les femmes, 
pour l'argent et pour la domination jabsolùe : ce fut à ces 
trois causes qu'il dut son élévation et son maintien au pou- 
voir. 

Mohammed son père. Turc et kalifadu bey de Gonstantine, 
était mort étranglé ; sa mère était de la tribu de Ben-6an- 
nah. Ahmed était dès lors Koulougli. A l'âge de vingt-et-un 
ans, il prit du service dans les troupes du Dey d'Alger ; à vingt- 
cinq ans il était kalifa. Un jour, dans un des jardins des en- 
virons d'Alger attenant à un verger dont il était possesseur, 
il vit une jeune Mauresque d'une beauté remarquable. Elle 
était assise près d'un élégant kiosque assemblant en guirlandes 
des fleurs qu'elle venait de cueillir. Profitant du moment où 
la négresse qui accompagnait la jeune fille était éloignée, 
Ahmed se glissa sans bruit près d'elle, en passant à travers 
la haie de Cactus qui séparait les deux jardins, l'entratna dans 
le kiosque et la viola. 

Le viol est un des crimes que la loi musulmane punit le 
phis sévèrement. Le père de la jeune fille se plaignit au pa-> 
eha« alors Hussein-Dey, qui attaché à son kaiifo qui lui avait 
Vendu de grands services, lui fit grâce de la vie mais Texila de 
M province^ Ahmed partit pour la Mecque. A son retour, la 



caravane dont il avait été élu chef, se trouvait sur 1q territoire i 
d^ùhe iribu kàbylë, située au sud-est d'Alger : c'étaient les 
Beni-Djenad contre qui Hussein avait envoyé quelques trou- 
pes pour lever PimpÔt. Hamet proposa au chef de la troupe 
îurque de lui laisser le soin de cette expédition pour le réhabi- 
liter aux yéùx du Pacha. Son offre fut acceptée : à la faveur 
de sa caravane, il fut camper jus<{u'au douar du Qeni*Djenad^ 
et, au milieu de la nuit, il s'empara ilu scheik et des princi- 
paux chefs qu'il amena prisonniers au camp des Turcs. Hussein 
instruit de ce fait , voulut voir l'audacieux Hadii, (pèlerin), et 
reconnaissant en lui le kalifii dont il avait refuse, deux années 
avant, de signer Tarrét de mort , il le prit en laveur et le 
nomma peu à près bey de Gonstantine. 

Éb 1830, pendant qu'Ahmet était àÂlger avec son contins 
gent, un Turc nommé KuchudL-Ali avait été nommé bey à sa 
place par là milice turque ; mais Ahmet qui avait amassé 
âe grands trésôrs^ut peu de peine à se ménager des intelli- 
gences dans Constantihe et à y faire étrangler Kuchuck-Âli. 
Puis pour prévenir toute tentative pareille de la milice turque^ 
il l'envoya successivement^ par petits détachements, contre des 
Sabylès insoumis et les fit tous ainsi massacrer peu-à-peu. 
Alors noyant plus rien à redouter de ce côté^ il se livra à tant 
d^exactions pour amasser des trésors, qu'il finit par s'aliéner 
les prindpales tribus kabyles. 

Tel était Thomme contre qui était dirigée l'expédition de 
Constantine. Ses troupes étaient une espèce de Margzen com- 
posée des cavaliers de tribus du désert et principalement des 
Beni-Fergan et des Benni-Gannah dont il était issu par sa 
mère. Ces tribus ennemies de la plupart de celles de l'est par 
ces grandes et fréquentes animosités de races qui, pendant des 
siècles encore, s'opposeront à toute unité de la nationalité 
arabe, traitaient celles de la province de Constantine en 
étrangères, ce qui explique les offires réitérées de concours 
contré Ahmed. D est r^ettable qu'on n'ait pas mis à profit, 
en temps utile, de tels éléments. 

Le maréchal Clausel fut de retour à Alger le 25 août. Son 
]^et avait été mûri, son plan arrêté. La concentration des 



b ÀLGËRIEr 

troupes devait avoir lieu àBone, qui n^est qu^à quarante 
Keues de Constantine. Alger devait fournir ce qu'il avait de 
disponible de troupes et de matériel* Le général Rapatel n'avait 
rien négligé de ce qui pouvait faciliter l'expédition^ et il avait 
fait tout ou presque tout ce qu'il était humainement possible 
de faire dans la situation précaire où il se trouvait. On n'at- 
tendait que les renforts qui devaient arriver, lorsque, dans les 
premiers jours de septembre, on apprit la cbute du ministère 
Thiers. 

Alors se produisit, comme toujours, cet invariable travers 
de ministres qui ne se croient pas obligés de poursuivre les 
œuvres de leurs prédécesseurs, même lorsque ces œuvres tou- 
chent aux plus grands intérêts de l'État. Comme la vanité et 
Tamour-propre sont alors généralement en jeu, nul ne veut 
partager la gloire d'un acte avec un autre ; chacun la veut en- 
tière ou préfère n'en pas avoir, ce qui arrive le plus souvent ; 
nul ne veut finir ce qu'un autre a commencé, d'où il résulte 
que la France est le pays de l'Burope où il se commence le 
plus de choses et où il s'en finit le moins. C'est là un de ces 
petits travers qu'il est boi\ de rappeler de temps à autre ; il y a 
assez de gens qui flagornant à tout propos, la nation française, 
portent même l'optimisme jusqu'à] l'exalter pour ses ridi« 
cules et ses vices. Ils devraient savoir cependant que la flat- 
terie est la pâture des sots et que la France est un des pays où 
il y en a le moins, quoiqu'il y en ait un assez bon nombre. 

En cette circonstance, le nouveau ministère ne contremanda 
pas l'expédition : l'opinion publique s'était déjà trop fortement 
prononcée en faveur de la question d'Afrique ; mais ce qu'il 
devait faire, il le fît mal. D'abord les arrivages, après s'être 
longtemps fait attendre, ne se firent que dans les derniers 
jours d'octobre, saison fort avancée pour opérer dans la pro- 
vince de Constantine généralement fort pluvieuse ; ensuite 
on lésina sur le chiffre des troupes ; le matériel fut insuffi- 
sant, les approvisionnements peu assurés ; on fit tant, en un 
mot, que, par suite de nouveaux embarras survenus dans le 
pays, cette expédition eut lieu dans les circoubtaaces les plus 
défavorables 



a; 



ALGÉRIE 

En effet, du moment que l'ancien ministère atâit ptèm sa 
chute, il avait dédaré ne pouvoir plus engager sa responsa- 
bilité, vis-à-vis des Chambres, pour une expédition qui pouvait 
dépasser les crédits votés par elles; Tenvoi des troupes desti- 
nées à Bone fut dès-lors suspendu. Ce premier contretemps 
ayant enlevé aux Français la possibilité de s*établir à Guelma, 
les empêchait ainsi de se concentrer à dix-huit lieues de Con« 
stantine et arrêtait la soumission de tout le pays entre Guelma 
et le camp de Drean. Près d'un mois s'écoula alors dans cet 
état d'mcertitude et d'hésitation; le découragement gagna 
l'armée qui ne sut plus ce qu'on voulait foire d'elle, et req[K>ir 
renaquit dans le cœur des Arabes. Tandis que les Français 
avaient perdu du temps, le bey Àhmet l'avait mis à profit. 
Marchant sur Bone, attaquant le camp de Drean, châtiant les 
tribus qui s'étaient compromises pour les Français, il leur ap-» 
prit qu'il n'y avait aucun fonds à faire sur leurs promesses. 
/Unsi déconsidérés dans un pays où l'action de combattre suit 
immédiatement la menace qu'on en foit, les Français per^ 
dirent à la fois leur position militaire et leur position morale. 
Ce commencement de revers, ne pouvait être imputé au ma-» 
réchal Clausel, qui était général pour commander les troupes 
qu'on lui donnait, mais non pas pour faire des opérations sans 
troupes. 

Ce ne fut que le 1^ novembre que le maréchal Qausel ar^ 
riva à Bone pour prendre le commandement général de l'armée 
expéditionnaire. Le duc de Nemours y était arrivé quelques 
jours auparavant. 

Avant d'entrer en campagne, l'armée comptait déjà deux 
mille malades. Il fallut organiser le service des ambulances 
et des hôpitaux : cela prit encore quelques jours. Enfin, le 
8 novembre, l'armée se mit en marche. Elle était composée 
de neuf mille hommes environ, y compris quinze cents Turcs 
ou indigènes, six pièces de campagne de 8 et dix obusiers de 
montagne. 

Elle fut divisée en cinq brigades. Le bataillon d'infanterie 
de Youssouf avec quatre obusiers de montagne, le 3* régiment 
de chasseurs d'Afrique, les spahis auxiliaires et réguliers, la 



<0 ALGERIE. 

f bataillon ^'Afirifue; deux compagnies de sapeurs du génie 
(i deux pièces de 8 coinposaient la première, sous les ordres 
du maréchal-de-camp de Rigny. Le 17' léger et un bataillon 
du 2' composaient la seconde, aux ordres du colonel Corbin. 
\fiA 62', 63' et 5d* de ligne formaient les trois autres, com- 
mandés par les colonels Levesque, Hecquet et Petit d'Haute- 
livo ; quatre pièces de 8 et six obusiers de montagne étaient 
Répartis eqtre les quatre dernières brigades. L'intendant-mili- 
^ire Ue)cioo d'Arc dirigeait l'administration. 

Pour aller assiéger une ville située dans une position de 
^éfense aussi avantageuse que Tétait Ck)nstantine, le matérie) 
de rangée était évidemment insuffisant; mais les arrivages 
s'étaient si longtemps fait attendre, la saison était déjà sî 
^Tancée et les chemins si peu praticables, que le maréchal 
pe put utiliser des pièces de 12 qu'il avait dans le parc de 
Bone. 

I^e 8 novembre, la première brigade atteignit le camp de 
Drean que le maréchal avait eu la précaution de fairç occu- 
pa quelque temps auparavant. Les autres effectuèrent suc- 
£f|8sivement leur mouvement. L'armée mit dix jours pour 
Ifriver h Comtantine. Les chemins rompus par les pluies 
A^îppf défonce et de vr^is cloaques ; les ruisseaux les plus 
bibles étaient devenus des torrents; à la chaleur si douce de 
CfK «pptrées avait succédé |in froid vif et pénétrant ; Tat- 
pp^ p^ re était humide et refroidie. Ce changement subit de 
tofféfalure, joint aux incroyables fatigues d'une marche des 
^jnSTj^hibles. affiiiblit le personnel de l'armée d'un grand 
mmfM M pwlwleSf diminua le matériel et avaria les appro- 
llPWîWWr^i ^^" aurproltde malheur, on s'était attendu 
j^m^f^ à la soumission de quelques tribus ; mai^ 
Ciui désastreux» o^ rindémence du temps mit l'armée fran^ 
çMi, changea toutes les bonnes dispositions des tribus que 
WWXolowwf avait aswîz habilement ménagées, et chaque 
v^ttÉça toute illusion à ce sujet. Ce fut ainsi que, réduite 
^ ri«W*i|f» «f pftiiWc déjà par un grand nombre de 
'^'''' ^Um^lmm W>« "" *^ """ de Constantine le 21 
dêta^or.i) 



sai 



Gonstantine, qui s'appelait a&dennement Clrtha O^n phé- 
nicien, tille par excellence) ^ était la résidenca des rois de NU-» 
midie. Les Romains rappelèrent colonia Sittianarumy du 
^nom d'un partisan nommé Sittius qui, dans la guerre d'A* 
frique, rendit de grands services à C^r. Suivant Appien, elle 
fiit donnée en dotation à Sittius ; suivant Strabon, Bfieipsa 
y mena une peuplade grecque et la rendit tellement puissante, 
qu'elle pouvait mettre sur pied vingt mille ftintassins et dk 
mille cavaliers. Ptolémée rappelle drtka^JuKM coînme ayant 
été conquise par César; dans l'histoire d'Antonin, elle est 
nommée Cirtha^Colùnia. Suivant Aurélius Victor, Constantin 
f ayant embellie sous le Bas-Empire, eUe prit le nom de Ccm^ 
àtttntine^ que lesArabes appellent Co^samUna. Voici comment 
la décrit Procope. «c La muraille d'enceinte était si basse 
ipi'elle était aisée à escalader : elle était si faible qu'il sem- 
Mait que ceux qui l'avaient bâtie n'avaient pas eu dessein 
qu^elle servit à la défense. Les tours étaient si éloignées les 
tines des autres, que ceux qui attaquaient pouvaient se tenir 
kers delà portée du trait; enfin le temps l'avait entièrement 
minée : il semblait que la muraille du dehors n'avait été feite 
^e pour servir aux assiégeants ; elle n'avait que trois pieds de 
large et n'était liée qu'avec de la boue : le pied était de pierres 
tfures, mais le haut n'était que de pierres tendres. L'empereur 
lustinien en fit réparer toutes les ruines du côté du septen- 
trion et du <^té de foccident ; il doubla le nombre des tours 
^'il fit rehausser ain;si que les murs. Située sur uneéminence, 
la ville manquait d'eau : Justinien y fit conduire, par un grand 
ïcqueduc, celle de quelques sources qui arrosaient un bois ft 
T)n mille de la ville : ce qui lui valut le nom de second fonda* 
teur de cette cité. » 

' Gonstantine, comme on l'a 'déjà vu, est située au-delà du 
Petit-Atlas sur l'Oued-Rummel. Elle est placée en amphithéâ- 
tre s'élevant vers le nord-ouest,dans une presqu'île contour- 
iiée par la rivière et dominée par la montagne El-Mansourah 
qui, située au nord-est, s'étend dans la direction du sud-est au 
nord-ouest. Sur le plateau deMansourah, deux mamelons 
s'élèvent vis-à-vis de Constantine. L'un, celui de l'est* con- 



12 ALGÉRIE. 

ronné par deux marabouts en maçonnerie appelés Sidi-Mab- 
roug, domine la Yille à grande portée de canon ; Tautre, au 
nord-est, porte le nom des tombeaux de Sidi-Meeid. Ces deux 
appendices d'où on peut aussi battre la ville sont couverts de 
tombeaux israêlites. 

Au sud-ouest de Constantine , à quinze cents mètres du 
faubourg, sont les hauteurs du Coudiat-Ati, couvertes de tom- 
beaux musulmans. 

' De ce côté, le plateau sur lequel est b&ti Constantine se rat- 
tache aux berges gauches du Rummel par l'isthme de Coudiat- 
Ati qui domine la porte deBah-el-Djedidà laquelle on arrive 
de plain pied. Au nord-est est un pont à arches superposées, 
gigantesque ouvrage des Romains qui joint la ville au plateau 
de Mansourah et débouche à une des portes de la ville, dite 
El-Cantara. Cesdeux points sont les seuls par où l'on puisse at« 
taquer la ville avec quelque avantage. Par celui de Coudiat-Ati 
on prend la ville par le haut, dont l'enceinte en cet endroit 
n'est pas formée par des roches infranchissables; par le plateau 
de Mansourah on la prend par le bas : la partie de l'enceinte qui 
7 fait face n'a pas, il est vrai, de remparts, mais elle est ina- 
bordable par le profond encaissement du Rummeh On fit 
choix du premier point. 

Lorsque l'armée déboucha sur le plateau de Mansourah, la 
ville tout entière se présenta en amphithéâtre sur la rive 
gauche du Rummel. Le plus profond silence y régnait; mais 
bientôt des milliei*s de voix chantèrent en chœur le cantique 
de guerre; un drapeau rouge fut hissé sur la Casbah et ap«- 
puyé de deux coups de canons. Peu après les remparts se 
couvrirent de combattants, les terrasses des maisons de cu- 
rieux. On put distinguer les Turcs et les Koulouglis à leur 
«datant costumes; les Knhyles à leur haïk flottant. La défense 
àt\k riUe avait été roniléo à R(4i*Aissii, le plus brave des 
lenkenants du boy; il avait sous ses ordres les Turcs, les 
> et les KubyloH du drsert, dont Ahmed avait fait sa 
iLes continKerilHd«!H tribus (*t les Arabes qui se battent 

Midorifere le» finirailIeH, tenaient la campagne sous les or- 

imààBtieapcrwimie, 



ÂLGÉRIEL 13 

Cette position offensive de la ville n'était due qu'à rinclô- 
mence du temps qui avait assailli Tarmée française. Si elle 
fut arrivée saine et sauve, la reddition de Ck)nstantine était 
assurée, car même en présence de l'armée feitiguée, on avait 
délibéré trois fois si Ton ne se rendrait pas. Tous les ennemis 
d'Ahmed, et ils étaient nombreux, ne demandaient qu'à se 
livrer aux Français; mais quelques Kabyles s'étant introduits 
dans la place avec des tètes de[Français qu'on avait déterrées, 
purent persuader aux habitants que les Français étaient battus, 
anéantis, et qu'ils étaient prêts à se rendre : alors les portes 
furent fermée et le drapeau rouge fut hissé. Les prévisions, 
les chances avaient été jusqu'alors pour les Français, excepté 
celles qui dépendaient du temps, et celles-là leur furent con* 
traires. Il falhit attaquer la place. 

Dès qu'il fut décidé qu'on commencerait l'attaque par Cou^* 
diat-Ati, le maréchal envoya la première brigade pour s'en 
emparer. Elle s'avança pleine d'ardeur et de courage sous les 
ordres du maréchal-de*camp de Rigny, à travers des chemins 
presque impraticables : le passage du Rummel vint encore 
accroître les difficultés; l'escarpement de ses berges ne permit 
pas de transporter à Coudiat-Ati les pièces de 8, et au mo- 
ment d'aborder le plateau, l'avant-garde fut assaillie par un 
feu vif de mousqueterie ; les Arabes mêmes qui le gardaient 
la chargèrent vigoureusement et la repoussèrent. Mais cet 
échec ne fut que momentané; les chasseurs d'Afrique se 
ruèrent sur eux à la baïonnette, et toute la brigade put s'in- 
staller sur le plateau. Là commença une nouvelle difficulté 
sérieuse et grave. La brigade se trouvait réduite à ses obusiers 
de montagne pour battre les remparts et la porte : c'était 
évidemment insuffisant ; on fit là une grande consommation 
de projectiles sans résultat. 

Le maréchal Gausel, manquant de grosse artillerie pour 
une attaque régulière, se décida alors à emporter laville d'un 
coup de main. Il fit établir à quatre cents mètres une batterie 
pour canonner la porte d'El-Cantara. Vers le soir la galerie 
crénelée, les pieds droits de la porte étaient détruits ; les troU'» 
pes du génie reçurent Tordre d'aller au mïieu de la nuit 



f ALGËRIBj 

c phi8 rapideinent dt plus complètement, demandez»les et 
c nous ^ous les enverrons. » 

Mais ce n'était encore là qu'une partie des difficultés vain- 
cues, et il restait au maréchal CiaUsël un plus grand obstacle 
à surmonter. Cétait, dit-il, te bon vouloir des bureaux de 
la guerre^ et Dieu stdt, ajoute-t-'il^ si jamais tes Arabes ont 
si bien défendu leur pàgs , que certains Sauçais te font 
pour eux. 

Cependant cette fois, d'afCrié Ite ^ntallesses positives du pré- 
sident du conseil, le maréchal ne trouva pas, daps les bureaux 
de la guerre, la résistance que lui ou d'autres gouverneurs y 
ont trouvée plus tard. Et cela se conçoit. Le mmistère Thiers 
avait pris cette afifaire à cœur. D'abord il trouvait sur ce 
point, dans l'opinion publique, un appui, un secours dont il 
avait grandement besoin pour paralyser l'influence de quel- 
ques hommes de plus en plus acharnés contre la conquête ; 
d'autre part, il avait avec le maréchal Clausel un gouverneur- 
général tout dévoué à cette baùlé él plus disposé à faire trop 
que trop peu. C'était plus qu'il n'en fallait pour vaincre ces 
résistances systématiques si fatales jusqu'alors à la colonie afri- 
caine. Le débat fut porté devant les Chambres ; le maréchal 
Clausel fut écouté avec intérêt^ et malgré les exagérations, les 
fdntes terreurs et le mielleux iBentitdëntâliiihie des ènttetnis 
des établissements d'Afrique, il y réveilla un de ces sentiments 
d'honneur national qui peuvent sommeiller dans des cœurs 
français, mais qui ne s'y éteignent jamais. La question 
d'Afrique fut gagnée devant les Chambres, comme elle l'était 
depuis longtemps dans l'opinion publique. 

Le ministère s'en occupa activement ; un plan Ae campagne 
f^it dressé. Il consistait à envahir la prôvitice de Constantine 
et à s'établir militairement dans les capitales des deux pro- 
vince» de l'est et de l'ouest. Ensuite on devait faire la conquête 
de la province de Tittery, en Occuper tous les points straté- 
giques et de ce centre étendre progressivement l'autorité 
française à la circonférence par une simple guerre àe position. 

Ce plan était très rationnel : c'est celtii qui a été suivi plus 
htà Mw succès par le maréchal Bugeaud. II esjt vrai que ca 
N 



ALGimift i 

Êèrû\ét a ëti Béiiôin pottr celti d'ttne àrfllée permanente de 
quatre-TÎngt mille hommed, tandîft que le maréchal Glausel 
n'en demandait que quarante mille. Mais ce qu*il était facile 
flé faire atëe quarante mille hommes en 1836, était à peine 
pratieaMe avec quatrë-Tingt mille en 1840. Un gouvernement 
ne SMintet fêi impunément fautes sur fautes. Le ministère 
lileptd ce plftn dans toutes ses parties, et^ sous la date du 

• adat 1886, le maréehal Glausel put écrire au général Ra^ 
patel, eomttiandant supérieur de Tannée d'Alger, la lettre 
attitailte 2 

i OêtUMd^ iiti aystèibe de domination absolue de Ter-ré^ 

* fgëtOiB e^i sttf ma proposition, définitifement arrêté par le 
I goii^nieiilént.^ Pour le mettre à exécution, je disposerai 
i de 80,000 homtties de troupes fratiçaises^ en y comprenant 
i lêfe aoUa¥és et lëS «pahis réguliers; de 6,000 hommes de 
i triMpës indigêfleft r^liëres; enfin de 4,000 auxiliaires 
k éOldêH péndaht la durée des opérations sur Gonstantine. 
€ Deë ordres Tont^ bn outre, étre]^donnés par M. le maréchal 
tt tttliii«tre de la guérie, pour diriger, sur Bone, une seconde 
« batterie de campagne ^ quatre pièces de 12, huit pièces 
« de !è, dëft effl^ dé tenij^ement pour 10,000 hommes, des 
i mcrfetts de transport pour les vitres et les blessés. Enfin, 
a ft déikut du Hdtnbre nécëStaire de chctaux, qu'il serait 
a tr<q[> ditpeiidieut eu trop difficile d'envoyer de France, 
« le gouvernement autorisera l'acquisition de bétes de 
a SOnlÉiié djfii seront indispensables pour assurer le service 
a de» transporte. 

ii Les opérâUoiia qui detroiot aroir lieu dans chaque pro- 
ir vihce se ferottt Simultahément, et de manière que la cam-- 
4 pagne ^i %a s'ouvrir atteigne le but définitif qu'on se pro- 

• pdtie : OOéuper toutes les villes importantes du pays , ^ 
m placer des ^rttiéOtifll ; établir des camps et postes retran^ 
k théi au cétitré de chaque province, ainsi qu'aux divers 

* points militaire^ ^i doivent être occupés d'une manière 
n peHiianënte; . masii^r sur Un point central , dans chaque 
à provinte, des troupes destinées à former une colonne 
a mobile^ qui pourra toujours, et instantanément, se porter 



f ALGËRIBj 

c plus rapidement et plus complètement, demandez»les et 
c nous ^ous les enverrons. » 

Mais ce n'était encore là qu'une partie des difficultés vain- 
cues, et il restait au maréchal CiaUsël un plus grand obstacle 
à surmonter. CéUdtj dît-il, le bon vouloir des bureaux de 
la guerre j et Dieu sdt, ajoute-t-'il^ si jaman fei Arabes ont 
si bien défendu leur pays , qUe cerhins t^'driçais le font 
pour eux. 

Cependant cette fois, d'afl'rié lés ^ntatlesses positives du pré- 
sident du conseil, le maréchal ne trouva pas, daps les bureaux 
de la guerre, la résistance que lui ou d'autres gouverneurs y 
ont trouvée plus tard. Et cela se conçoit. Le mmistère Thiers 
avait pris cette affaire à cœur. D'abord il trouvait sur ce 
point, dans l'opinion publique, un appui, un secours dont il 
avait grandement besoin pour paralyser l'influence de quel- 
ques hommes de plus en plus acharnés contre la conquête ; 
d'autre part, il avait avec le maréchal Clausel un gouverneur- 
général tout dévoué à cette baùlé A plus disposé à faire trop 
que trop peu. C'était plus qu'il n'en fallait pour vaincre ces 
résistances systématiques si fatales jusqu'alors à la colonie afri- 
caine. Le débat fut porté devant les Chambres; le maréchal 
Clausel fut écouté avec intérêt^ et malgré les exagérations, les 
fdntes terreurs et le mielleux sentiiUëutâliiihie des enttettiis 
des établissements d'Afrique, il y réveilla un de ces sentiments 
d'honneur national qui peuvent sommeiller dans des cœurs 
français, mais qui ne s'y éteignent jamais. La question 
d'Afrique fut gagnée devant les Chambres, comme elle l'était 
depuis longtemps ^lans l'opinion publique. 

Le ministère s'en occupa activement ; un piaîi de campagne 
f^it dressé. Il consistait à envahif la provitice de Constantine 
et à s'établir militairement dans les capitales des deux pro- 
vinces de l'est et de l'ouest. Ensuite on devait faire la conquête 
de la province de Tittery, en Occuper tous les points straté- 
giques et de ce centre étcrtdre progressivement l'autorité 
française à la circonférence par une simple guerre de position. 

Ce plan était très rationnel : c'est celtii qui a été suivi plus 
hxé tvw succès par le maréchal Bugeaud. II est vrai que ca 



AL6£tUft 1 

fllrrifëf à ëti Beilbin pottr cel^i d'une tirfBée permanente de 
qti&tre-TÎngt mille hommed, tandis que le maréchal Glausel 
n'en demandait que quarante mille. Mais ce qu'il était facile 
flé faire atëd quarante mille hommes en 1836, était à peine 
praticable avec quatre*-vingt mille en 1840. Un gouvernement 
ne Sommet pA impunément faut^ sur fautes. Le ministère 
Hdoptà ce plan dans toutes ses parties, et^ sous la date du 

• aMtt 18869 1<9 maréehal Clausel put écrire au général Ra« 
pat^, eommandant supérieur de l'armée d'Alger, la lettre 
attitatite 2 

a 6êtUMd^ titl ajstèitie de domination absolue de l'ex-ré^ 

* gebëë eêf ^ sttf ma proposition, définitifement arrêté par le 
I goU^enieiilent^ Pour le mettre à exécution, je disposerai 
i de 80,000 hommes de troupes fratiçaises, en y comprenant 
i lêfe aoUaVès et lëS àpaUis t*éguliers; de 6,000 hommes de 
i tMUpës indigêtles filières; enfin de 4,000 auxiliaires 
k éOldM pendant la durée des opérations sur Gonstantine. 
€ Deë ordres vont, en outre, étre^donnés par M. le maréchal 
tt ttdliistre de la guerre, pour diriger, sur Bone, une seconde 
V batterie de Gatttpëgne, quatre pièces de 12, huit pièces 
« éè 16, dés effets dé taUj^ement pour 10,000 hommes, des 
a mofette de tranqM)rt pour les vitres et les blessés. Enfin , 
a ft déikut du HOtnbre nécessaire de chevaux, qu'il serait 
a tnfp diApendieut eu trop difficile d'envoyer de France, 
« le gouvernement autorisera l'acquisition de bêtes de 
a SbniÉtlé (Jtii seront indispensables pour assurer le service 
a defetransporlSi 

i Les opérâtiolia qui devront avoir lieu dans chaque pro- 
*r viiice se feront simultanément, et de manière que la cam- 
4 pa^e Hjùi va s'ouvrir atteigne le but définitif qu'on se pro- 

• pote : OOéuper toutes les villes importantes du pays , y 
m placer des gârUléOtiS; établir des camps et postes retran- 
% fehéS au cehtte de chaque province, ainsi qu'aux divers 

* points militaire^ qui doivent être occupés d'une manière 
ir pettrianfente; . masber sur Un point central , dans chaque 
i provihbe , des troupes destinées à former une colonne 
i mobile^ qui pourra toujours, et instantanément, se porter 



18 ALGÉRIE. 

presque à bout portant, ^ralentit le choc des Arabes, mail 
ne les repousse pas entièrement : un feu bien nourri de deux 
rangs les tient cependant quelque temps à distance; mais 
honteux d'être ainsi arrêtés par une poignée de soldats, ils 
se précipitent à toute bride, et le sabre au poing, sur cette 
brave troupe , et sont cette fois reçus à la baïonnette. Alors 
on put voir ce que peuvent le couragc^calme et la tactique 
contre une attaque tumultueuse et désordonnée , faite même 
par des hommes d'une incontestable intrépidité. Cette troupe 
d'Arabes, vingt fois plus nombreuse que ce faible corps qu'elle 
attaquait , se précipitant sur lui avec tant de furie que qaeU 
qucs uns venaient expirer sur les baïonnettes, ou bien, retour- 
nant leur cheval, se ruant à reculons sur le carré, essayaient 
défaire brèche, vit enfin, après une longue lutte, l'impôt 
sibihlé de l'entamer. Elle y renonça et reprit son système 
d'escarmouche. L'intrépidité de cette héroïque phalange 
sauva peut-être l'armée d'un grand désastre. 

Après ce premier moment d*alerte et de danger insépa- 
rable de tout mouvement de retraite à son début en présence 
de l'ennemi, la marche s'opéra, sinon avec faciUté , du moins 
avec sécurité. La colonne parvint, sans grandes pertes, au 
plateau de Sidl-Mabrouck, sur lequel s'étaient concentrées les 
autres troupes dont elle forma l'arricre-garde. 

Pendant tout le temps de la retraite , l'armée eut à souf- 
frir du manque de vivres, par suite du pillage des quelques 
fQuiHTons qui restaient ; elle eut à supporter de grandes fati- 
gues de grandes souffrances même , dérivant de circonstances 
indépendantes de toute prévision ; mais l'ennemi fut partout 
contenu. Avec une sollicitude qui honore le maréchal Clausel, 
tv^uiouTS parmi les troupes les plus avancées , il régla tous les 
iDouvements de l'armée de telle sorte que l'ennemi ne put ni 
îvii*.amer, ni même l'attaquer avec avantage. Une ligne de 
toiûeaR, appuyés par des réserves toujours prêtes à les 
iMMafiiT. contenaient au loin les Âral)cs. Avant d'abandonner 
vnt^ùoii, il avait toujours le soin d'en faire occuper une 
Sïitn mr. \i commandait ou de front ou d'écharpe. Il fut 
d noblement secondé par la piupail des géné« 



ALGÉRIE* 19 

rltti. Objet des Éoins les plus minutieuï, les malades ^ les 
blessés furent à l'abri, non-seulement de toute atteinte, mais 
MMre dé toute alerte. Les moyens de transport des ambu« 
bulances étaient insuffisants, quelques officiers supérieurii 
libatldotinèrent leurs cantines pour les augmenter, et Ton eu 
tit plus d'un d'entre, eux conduisant par la bride leurs pro- 
pMte èhevaux abandonnés à quelque soldat blessé, ou à tout 
autre que sa ftdblesse empêchait de suitre l'armée. La tente 
Mëtiie du marécbal servit plus d'une fois d'abri momentané 
à des tnoris eu attendant qu'on pût leur en donner un 
ètèftifel. 

Atl mîliett des trâAsès et des pritalions de cette terrible 
tèf raite, les soldats trouvaient encore de ces mots pittoresques 
qui, à toutes les époques, et au milieu des plus grands dan- 
gers, out toujours été un des traits caractéristiques du soldat 
flpaucais» Ainsi, par exemple , depuis le départ de l'expédition, 
à la vue du mauvais temps qui n'avait ce^ de régner, et qui 
seul avait amené le désastre de cette campagne : « Mahomet 
èrt de semaine I » disaient-ils. Puis, après le premier jour de 
ttàrché, petodant la retraite, le soleil s'était levé brillant et 
rtdietkx : c&on, dirent-ils, Mahomet n'est plus de semaine, 
t c'est maintenant le tour de Jésus*Ghrist ! » 

L'armée, après avoir bivouaqué le 24 à Souma , où l'on 
toit les vestiges d*un monument romain , que les archéolo-* 
gués, qui ont la prétention de tout expliquer, assurent, sur de 
très cokitestables indices, avoir été élevé en l'honneur de 
Constantin, atteignit le 25 roued-Talaga, passa le 26 le 
défilé de Bou-Badaoù Ahmed parut vouloir l'attaquer; arriva 
enfin à Guelma, Mou-£lfa, Dréan et rentra le 1er décembre à 
Bone. 

Telle ftit cette retraite de Constantine. La campagne avait 
duré dix-sept jours. La perte avait été de 454 hommes 
dont 164 morts à la suite de blessures, ou enlevés parle froid, 
h faim et les fatigues, 216 tués, 74 égarés : il y avait en 
Outre 288 blessés. L'influence délétère des pluies, des gelées, 
d'un climat où, d'après les rapports des vieux officiers, on re- 
trouvait les glaces de Moscou et les boues de Varsovie) plus 



ÎO AtGÉiaE. 

encore que le plomb des Arabes, avait enlevé environ le viog« 
tième du corps expéditionnaire. . 

Il est peu de combats où la proportion ne soit plus grande 
entre la perte et le nombre d'hommes engagés, et ce résultat 
fut principalement dû à la prudence minutieuse avec laquelle 
les mouvements de llr marche étaient réglés par le maréchal 
et exécutés par ses officiers supérieurs. Au courage, à la va- 
leur, qui étaient des qualités communes à lui et à son année, 
.. il unit la présence d'esprit et le sang-froid qu'enseigne la 
longue expérience et la guerre. Un seul d'entre ses officiers 
supérieurs ne le seconda pas. Ce fut le maréchal-de-camp de 
Rigny qui, s' exagérant des dangers à la colonne qu'il com- 
mandait, donna non seulement une fausse alerte à l'armée 
entière, mais proféra même, envers le général eç chef, des 
paroles inconvenantes que la circonstance critique où on se 
trouvait, rendait coupables, et qui étaient d'autant plus dé- 
placées qu'elles attentaient à l'honneur d'un homme qui avait 
conquis tous ses grades sur le champ de bataille de la Répu- 
blique et de l'Empire, c'est-à-dire à une époque où il fallait 
plus que l'influence et la faveur pour les obtenir. Le maréchal 
Clausel fut tenté de lui ôter son commandement; il se con- 
tenta cependant de flétrir, par Tordre du jour suivant, la con- 
duite de ce général. 

« Au bivouac du marabout de Sidi-Tamtam sur l'Oued- 
-: Zenati. 

« Honneur it rendu à votre courage , soldats ! vous avez 
« supporté avec une admirable constance les souffrances les 
« plus cruelles de la guerre. Un seul a montré de la faiblesse ; 
a mais on a eu le bon esprit de faire justice des propos im- 
« prudents ou coupables qui n'auraient jamais dû sortir de 
a sa bouche. Soldats,' dans quelque position que nous nous 
a trouvions ensemble, je vous en tirerai toujours avec bon- 
« neur, recevez-en l'assurance de votre général en chef. 

ce Soldats, souvenez-vous que vous avez la gloire de votre 
a pays, votre belle réputation et un fils de France à défen- 
« dre. » 

La dissolution du corns expéditionnaire suivit son arrivcç 



ALGÉRIE. 21 

à Bone : elle eut lieu le 4 décembre ; les régiments qui le 
composaient reçurent ordre, les uns de regagner leurs divi- 
sions respectives, les autres de s'embarquer pour la France. 
Là, devait se terminer la carrière militaire du maréchal 
Qausel, qui vit clore par un échec une vie de victoires, et par 
les accusations les plus viles et les plui4ftches une vie d'hon- 
neur. 

Parmi ceux des accusateurs qui se montrèrent des plus 
acharnés contre lui, on doit citer M, Baude qui, suivant Texpé* 
dition, on ne sait à quel titre, conseillait pendant la retraite 
au maréchal , Je s'échapper pendant la nuit^ au lieu de se main- 
tenir jour par jour, pas par pas devant les Arabes, qui lui con- 
seillait encore d'abandonner le matériel et les bagages pour 
aUéger l'armée. Arrivé à Paris, M. Baude ne pouvant par- 
donner au maréchal les lâches frayeurs qu'il avait éprouvées, 
répétant sans cesse sous l'influence du danger : a Dieu est 
miséricordieux : il nous sauvera ! x> se hâta de colporter par- 
tout qu'il savait des choses très graves sur cette expédition, 
et surtout sur cette retraite. Or, voici comment jugea cette 
retraite un homme plus compétent que M. Baude, et dont la 
peur n'avait pas troublé les idées: « Comme art militaire, di- 
sait le général Pelet, il était plus difficile de ramener Tarmée 
de Gonstantine que de prendre Constantine ; et, quant à moi, 
^ part les résultats, j'aimerais mieux avoir fait cette retraite 
l^e d'avoir emporté la ville. » 

Les succès de tout genre obtenus avant cette expédition; 
par le maréchal Clausel en Afrique, lui avaient fait en France 
trop d'ennemis personnels; la question d'Afrique elle-même 
avait toujours été attaquée avec trop d'acharnement par quel- 
ques ambitieux qui n'avaient dû leur influence qu'à leurs dé- 
clamations systématiques contre eUe, pour que tant de mal- 
veiUance ne cherchât pas à tirer parti d'un événement mal- 
heureux. L'expédition de Constantine fut commentée , 
discutée, jugée avec passion, et les résultats en furent singu- 
lièrement assombris. Les ennemis de l'occupation eurent un 
texte tout trouvé pour déclamer contre elle, s'apitoyer sur 
tant de sacrifices sans résultats, et comme l'intérêt et Thoa- 



22 ALGÉRIE. 

neur de la France étaient ce qui les touchaient le moins en 
cette occasion, ils auraient fait sans peine bon marché de Pun 
et de Tautrc, et consenti à un abandon immédiat, sans même 
tenter de réparer Téchec que venaient de subir les drapeaux 
français. Le nouveau ministère lui-même, rentré en plein 
dans cette politique j^usillanimc et tortueuse, qui ne voyait 
dans l'Algérie qu'un embarras sans compensation, accordait 
aux conseils de ces hommes un crédit et une considération 
qu'ils n'auraient jamais dû avoir. Mais heureusement ropinion 
publique avait été plus juste et mieux avisée. Pour le maré«- 
chal Glausel elle avait eu toute la sympathie que mérite le 
courage malheureux : pour l'Algérie , elle avait déclaré 
l'honneur français intéressé à réparer cet échec, et avait m 
foire avec discernement dans cet événement malheureux, 
la part du général dont la fortune avait trahi les espérances 
et celle d'un ministère qui, pour pallier rinsuIBsanee des 
moyens accordés au général en chef, s'était retrandiè der» 
rière de misérables arguties. 

En effet, l'opinion publique ne fut pas ingrate envers le 
maréchal. Elle sut découvrir tout ce que sa seconde admi« 
nistration avait eu de résultats avantageux; le moral dei 
troupes affaibli sous les administrations précédentes s'était 
relevé; la domination française avait été étendue ou fortifië.3 
sur plusieurs points; la garde nationale avait été définitive-^ 
ment organisée, comprenant dans ses cadres non seulement 
tous les Européens de dix-huit à soixante ans, mais encore 
certaines catégories d'indigènes; au port d'Alger, on avait 
entrepris les premiers travaux d'agrandissement; la ville die* 
même avait été dotée de quelques établissements intéressant 
la salubrité publique ; les aqueducs entre autres, qui, comblés 
ou en ruines, ne laissaient aucun écoulement aux eaux mé«- 
nagères dont les miasmes pestilentiels viciaient l'air, avaient 
clé reparés. Tous ces travaux et d'autres engageaient, malgré 
lui, le gouvernement dans une voie où il se montrait pea i 
posé d'entrer, et l'opinion publique savait gré au comte ^ 
de comprendre mieux que lui l'honneur et Tintérèt êà 
France. Puis le maréchal avait fait faire un grand 



ALGËRIB. 2$ 

(olonisatioQt U avait établi une correspondance active avec let 
divers foyen^ d'éqiigratioQ de l'Europe ; il avait fait un appel; 
9UX capitaux et aux cultivateurs. Les premiers essais n'avaient 
pas été heureux cepeqdant; on avait cru devoir donner la 
préférence aux établissements de grande culture ; de grandes 
concessions de terres avaient été faites,- et on ne s'était pas 
assez scrupuleusement enquis des moyens d'exploitation des 
titulaires ; la foule des spéculateurs s'était ruée sur cette proie 
facile; les lots adjugés étaient passés par les mains de l'agio^ 
tage, et les véritables colons n'avaient pu atteindre aux prix 
fictife et exagérés qu'il leur avait imprimés. Le maréchal 
CHausel n'avait pas tardé à voir qu'on était dans une fausse 
voie : il revint à des procédés plus rationnels; on ouvrit à la 
colonisation les voies de la petite cuUure ; on diminua l'im^ 
portance des lots et on inaugura le système qui, dans les con*»- 
Oitions exceptionnelles où se trouve l'Algérie, peut donner à 
}a fois le plus de bras à la terre et à la défense. Poser ainsi la 
question, c'était la résoudre, et la France, qui en suivait toutes 
les phases avec intérêt, n'avait pas tardé à se convaincre que 
le maréchal Clausel voulait fermement l'occupation définitive 
çt que le gouvernement hésitait à la subir. On comprend 
dès-lors sans peine comment ce qui en lui était un titre de 
sympathie pour la France^ était au contraire un motif d'ex-* 
dusion pour les ministres. Aussi, ne pouvant reculer devant 
une expédition nouvelle, ce fut à un autre qu'à lui qu'on la 
confia. Les ministres qui gouvernaient alors considéraient le 
maréchal Clausel comme un homme imposé en quelque sorte 
par l'opinion publique; et comme rien en eux, en ce qui con«« 
cernait du moins l'Algérie, ne sympathisait avec cette même 
opinion, ils se hâtèrent de saisir la première occasion qui se 
présenta pour se délivrer, avec quelques apparences de motifs, 
d'une sujétion qui leur pesait. Le 12 février 1837, le lieute- 
nant-général Damremont fut nommé gouverneur de l'Algérie, 
en remplacement du maréchal Clausel. En même temps, pour 
ajouter l'humiUation à la disgrâce, le ministère fit publique- 
ment annoncer qu'il était dans l'intention de tirer une prompte 
.vengeance de l'afTront subi par les armes françaises devant 



24 ALGÉRIE. 

Conf^tfinline. Ce fut pour répondre à cette espèce de défi et 
aux viles allégations de quelques hommes dont, en cette cir- 
constance, le caractère public n'a jamais été bien détîni (1), 
qu'aigri par tant d'injustice, le maréchal Clausel écrivit les 
nobles et fiores paroles qui suivent et qu'on ne peut lire sans 
être ému. L'histoire doit les recueillir comme la dernière 
proloslalion d'un général qui, le premier, avait voulu faire et 
avait lUit quelque chose pour assurer la conquête d'Alger à sa 
pilrio. Les voici : 

« Après avoir repoussé les calomnies et les accusations 
« dont j'ai été l'objet, n'ai-je pas aussi quelques accusations 
« à élever? 

a Agent du gouvernement, ai-je trouvé dans le pouvoir 
« c(;l appui qu'il prête à tous les employés qui sont sous ses 
i( ordres? Le dernier de ceux-ci leur tient à cœur s'il agit 
a dans la voie de leurs volontés; mais moi, maréchal de 
« France, j'ai été désavoué par lui. Sans doute cela vient de 
a ce que je n'agissais pas dans cette voie. Je faisais toujours 
« iMî qui me paraissait juste et convenable pour le maintien 
« de notre puissance en Afrique, la conservation et le dévê- 
te loppoment de la colonie. Mais la conservation de la colonie 
« n'était pas dans la volonté du pouvoir, et voilà ce qui ex- 
« pli(|ue ces désaveux incessants et perfides. 

M Mon tour est venu dédire ma pensée. 

« Oui, j(î vous accuse de ne pas vouloir parder Alger, et, 
« us*prà ce que vous soyez venu le jurer de manière à ce 
« \\w peiwnne n'en [puisse douter, même les puissances 
^ cuau^èivs, je dirai que vous travaillez secrètement à cet 

• ^* .V !vml»rt* i^tnil M. Bando. Voici co qu'a (Vrit à son sujot, lo maréchal 

. .><i. . v?« "ï ^'^*'*î*^* **** im'lier de surveillance occullo clvlo dénonciallun oo 

4.. 4 ,1 vioj:^ commcmiî par rapport à re\[)ciliti(ni de Tlomccn. Sachons 

. . V. « îîuc iMuployc du ï^ouvcmLincnl cl vmwuio liuninic. Knvoyé à 

-, ■. .'j -''C mission oslcnsihlc, qui consistait à lii[iiii!or les ludcmnilcâ 

;. >. uv nui.^cnos oxpropriés, je le rencontre deux fris sur ma route : la 

Mt.n:-. -iKtui'il iU*s dénonciations contre moi ; la seconde, s'en char- 

..• c. vjucsl-!) donc ? Sil af^il pour son c;inple, ipiil dise dans 

. . ;. ..i IVVU io couii^le du p);i>enie!nent, qu'il tiise à quel lilro. 

{Exi)licationii du maréchal Claudel.) 



M 



ALGÉRIE.^ 25 

€ âl)andon. C'est une volonté secrète mais tellement en- 
« gagée, que tous faites tout pour y arriver. Kien ne vous 
« en détourne 

« D'un autre côté, ai-je trouvé dans la presse, dans Topt- 
« nion, rimpartialité qu'on devait au moins à un homme 
a qui a servi quarante-quatre ans son pays avec loyauté? 
« Non. U n'est si basse accusation, il n'est supposition si ab^ 
« surde qu'on ne Tait accueillie et propagée. S'il s'est élevé 
« une contestation entre moi et des hommes ennemis de la 
« France, c'est pour ces hommes qu'on a pris parti ; s'il 
« s'est élevé des réclamations portées par des gens notoire- 
a ment connus pour faire commerce de vol et de calomnies, 
« c'est pour ces hommes qu'on a pris parti ; s'il s'est trouvé 
« un coupable parmi mes soldats, et si j'ai osé le dire, c'est 
« contre moi qu'on a pris parti ; s'il s'est commis quelques 
« abus dans un pays où rien n'était organisé, c'est moi qui les 
« ai ordonnés; c'est moi qui ai introduit l'usage des présents 
a parmi les i^jrabes, moi qui ai importé la bastonnade d'Eu- 
« rope en Afrique, moi qui ai fait tout ce qu'on trouve mal; 
a et en vérité est-il quelque chose qu'on ne trouve mal? 
a Triste récompense d'une longue et honorable carrière! 
« Effrayant avenir offert à ceux qui se voueront au service 
^a de leur pays! 

« Aussi je puis vous le dire, à vous, jeunes généraux, qui 

: € rêvez la reconnaissance de votre pays, pour avoir joué 

« votre vie en toute circonstance pour lui. Voici ce qui vous 

« attend , si jamais les circonstances vous offrent l'occasion 

a de faire ce que j'ai fait. 

a Si la patrie appelle tous ses enfants, vous partirez comme 
«c soldats , vous gagnerez tous vos grades à la pointe de l'épée. 
« Dans l'espace d'une campagne , vous assisterez à cinq ba- 
« tailles et à soixante combats ; vous obtiendrez la reddition 
« de plusieurs villes en enseignant par où et comment on 
« peut les prendre. Après avoir apporté au pouvoir cent dra- 
:« peaux pris à l'ennemi, dont quelques-uns l'ont été de votre 
« fait; vous refuserez le grade de général pour retourner là 
« où Ton peut combatU'c; vous irez faire k inierre psirtout 



£6 ALGÉRIE. 

« nfi on vons appellera; vous serez chargé de rabdication 
t d'un roi ; et, quand ce roi vous donne un tableau dont un 
K empereur vous offre un million , vous donnerez ce tableau 
« au musée national (1). Vous négocierez la réunion d'un 
c royaume à la France , et vous arriverez au but. Vous gar- 
« derez des villes avec des garnisons inférieures; vous sau« 

< verez les restes d'une armée en combattant , presque seul 
« et durant tout un jour, à la tète d'un pont; vous assiste- 

• c rez à tous les combats et vous y ferez distinguer les troupes 
c qui vous seront confiées. Quand les dangers fuient la 
« France, vous irez les chercher au loin; là vous combattrez 
c et vous vaincrez, vous pacifierez les populations, vous rëta- 
c blircz Tordre, vous vous ferez bénir par les ennemis, 
c Quand on vous aura éloigné de cette noble mission , on 
c vous donnera une province à gouverner , vous la feres 

< sillonner de routes, et vous fonderez des établissements 

« qui vivront longtemps. Si votre souverain vous appelle 

« pour prendre part à une bataille , vous lui amènerez votre 

« corps d'armée à travers deux cents lieues de pays , et vous 

« arriverez à jour fixe comme un régiment parti d'une 

« caserne qui va à un champ de revue ; vous irez prendre le 

s commandement en second d'une armée ; et lorsque le chef 

« qui en répondait avant vous, blessé, mis hors de combat , 

c vous la laissera cernée de toutes parts, presque perdue; 

s blessés vous-même, vous la rétabUrez, vous la sauverez , 

s vous la ramènerez intacte et forte devant une armée plus 

t que double en soldats ; chargés d'un commandement en 

< chef, vous combattrez incessamment un ennemi vainqueur, 

t et vous retarderez sa marche de manière à mériter ses 

t éloges et son estime. Puis, parce que vous serez du parti 

t de la gloire française, on vous fera condamner à mort, et 

«^QKift vivrez dans l'exil; de retour dans votre patrie, vous 

^^MBaKoderez à la résistance de l'opinion contre le pou- 

^^\im tard, et sous un nouveau gouvernement, vous 

i du soin d'une colonie nouvelle; là, vous feres 



*'^^Hb^iïw, da OenrdQfr* 



AUttRIE. tr 

* partout ?otre devoir, plui que TOtre de^r; rom «fiseî* 
é gnerei aux soldats à combattre, vous donuerex tous vos 

-*m soins àlagnodeur et à la puissance de ce pays ;et«il)Ottt 
€ de tout cela, qu'attendez-vous? 

- « Uns brutale destitution pour un nontsuecàs que ]b pouvoir 
«I a amené autant qu'il Fa pu. Restés pauvres, vous serez 
€ accusés de concussion et de toI; on vous dira riahes de dé- 
c prédations!, tandis que vous serez obligés de vendre le pa- 
i trimoine reçu de votre père, pour payer des dettes eon- 

* tractées pendant que voi» donniez des services à TËtat; on 
« demandera votre tète par joomaui et par pétitions; on vo|is 
t insultera en perdes et en écrits, on vous avilira sous tous 
« les rapports. 

« Allez donc, jeunes généraux, allez, risques votre vie; 
s consume^ toutes vos belles années dans les Attigues et les 
c privations; donnez votre sang sans calcul et sans mesure ; 
c espérez la gloire, le nom, la fortune; allez, allez, voilà ce 
c qui vous attend : car voilà ce qu'on m'a donné. 

€ Oh! je l'avoue, quand je suis revenu en France d'Alger, 
« j'ai été affreusement blessé de tout ce que j'ai appris. Voir 
c qu'on n'a reculé devant aucune calomnie ; que personne 

< n'a attendu ma présence pour commencer l'attaque ; sentir 

< que j'avais vainement derrière moi quarante-quatre ans de 

< service , et que cela n'avait pas un moment arrêté ceux qui 
« m'accusaient ; comprendre qu'une vie irréprochable ne me 
s valait pas mieux qu'une vie de trahisons; qu'une pauvreté 
c patente me comptait moins qu'une fortune volée; regarder 
c autour de moi et n'y trouver personne qui m'ait défendu , 
« personne qui ait seulement dit : Attendez ! qui ai crié : 
« Doutez! Ohl ça été pour moi une épouvantable désola-- 
a tion. 

« J'ai été triste, mais je n'étais pas désespéré. 

a J'avais encore mon épée : on me l'aôtée, autant du 
« moins qu'on pouvait me l'ôter ; on a laissé une carrière de 
s victoires trébucher sur un revers sans vouloir lui laisser 
« prendre un dernier laurier; on a pensé sans doute que 
s j'étais assez tombé pour m'empècher de me relever. Non : 



£6 ALGÉRIE. 

« nfi on xf\m dppellera; vous serez chargé de FaMieilloa 
t d un roi ; et, quand ce roi vous donne un tableau < 
« empereur vous ofTre un million , vous donnerez ee 
a au musée national (1). Vous négocierez la réunie» d'un 
c royaume à la France , et vous arriverez au but. Vom gar- 
« dorez dos villes avec des garnisons inférieures; voua sau- 
« veroz les restes d'une armée en combattant, preiqm srir 
« et durant tout un jour, à la tète d'un pont; vous asBist* 
' « rez à tous les combats et vous y ferez distinguer les trou]> 
c qui vous seront confiées. Quand les dangers fuient 
« France, vous irez les chercher au loin; là tous combat t> 
c et vous vaincrez, vous pacifierez les populations, ?ous n^ 
« blircz Tordre, vous vous ferez bénir par les eaneu> 
« Quand on vous aura éloigné de cette noble mission . 
« vous donnera une province à gouverner, vous la 
« sillonnor de routes, et vous fonderez des établisses 
« qui vivront longtemps. Si votre souverain vous ar 
« pour prendre i)art à une bataille, vous lui amenere? 
« corps d'armée à travers deux cents lieues de pays , < 
« arriverez à jour fixe comme un régiment parf 
« caserne qui va à un champ de revue ; vous irez pr» 
« commandement en second d'une armée; et lorsqu- 
« qui en répondait avant vous, blessé, mis hors du 
c vous la laissera cernée de toutes parts, presf|ur 
« blesses vous-même, vous la rétablirez, vous lii 
« vous la ramènerez intacte et forte devant une 
I que double en soldats; chargés d'un commai 
i chef, vous coniballrez incessamment un enneni 
« et vous retarderez sa marche de manière :i 
K cloaés et son estime. Puis , parce que vous s 
« do il gloire française, on vous feracondamn 
« vous \i\roz dans l'exil; de retour dans voti' 
« vous as>>ocicrcz à la résistance de Topinion 
« voir: plus tard, et sous un nouveau gouvr: 
< serez chargés du soin d'une colonie nouvelle 

(t) La fr.r.me h'jdropique, dfl Gerardo\f% 



mmm i. 



Le cooito ïïamreaumt — Effet do revers de Gonstaiituie en Algérie.— Non* 
veDes attaques des tribos. — Le général Bugeaud à Oran. — Traité de la 
Tàfioa : ses conséquences. — Politique ambiguë du ministère.— Ses négo- 
dalîonsayec Ahmed. — Nouvelle expédition de Gonstanlino. — Départ du 
corps expéditionnaire. — Siège de Constantlnê. — > Mort du général Damre- 
mont. — Assaut. — Explosion d*un magasin à poudre. — Défense opiniâtre 
des assiégés. — Prise de la ville. — Entrée des Français à Gonstantine. — 
Arrivée du 42f de ligne , atteint du choléra.— Mortalité dans l'armée.— Re- 
tour à Bone.— Effet de la prise de Gonstantine, en France. — Lq)» anti-co- 
loniatea.— La province de Gonstantine» 



Le confte Damremont était né à Chaumonten 1783. Sorti 
de FËcole Militaire de Fontainebleau, il entra, comme soush 
lieutenant, dans le 12* chasseurs à cheval en 1804. Nommé 
colonel en 1813, après avoir fait les campagnes d'Allemagne 
et d'Espagne en qualité d'aide-de-camp du général Defrance 
et du maréchal Marmont, il fut appelé , sous la Restaura- 
tion, au commandement de la légion de la Gôte-d'Or. Nommé 
maréchal de camp en 1821, il fit, en cette qualité, la cam- 
pagne d'Espagne en 1823 et commanda la r* brigade de la 
division Loverdo, tors de l'expédition d'Alger en 1830. Nommé 
lieutenant-général après la révolution de juillet, il reçut le 
commandement de la 8^ division militaire et fut appelé, le 
IS f&vrie; 1837, à remplacer le maréchal Glausel en Âlrique^ 



90 ALGÉRIE. 

La diTÎsion des pouvoirs, dans le commandemeiit de TAl- 
gèrie, avait porté de si tristes fruits sous l'adminisbration da 
baron Voirol, qu'il était permis d'espérer que cette £aitale 
aberration ne serait pas renouvelée de longtemps. Il n'en fut 
pas ainsi. Pendant que le général Damremont prenait pos- 
session de son gouvernement, le générai Bugeaud était en- 
voyé à Oran avec une autorité assez vaguement définie pour 
le rendre indépendant du gouverneur-général, s'il le jugeait 
convenable. 

Le contre-coup du revers de Constantine s'était fait ressen- 
tir dans toute l'Algérie. Abd-el-Kader avait dû naturellement 
chercher à en tirer parti. Pour accéder aux instances des tri- 
bus qui n'ataient cessé de demander l'intervention du gou^ 
temeur-général d'Alger dans leurs affaires, le général Qausel 
avait, le 9 septembre 1835, adopté une nouvelle combinaison 
d'après laquelle Ben-Omar avait été nommé bey da Miliaiiah 
etMdiammed-ben-Hussein, bey de Tittery. Ce dernier choix 
avait été fort mal accueilli par les tribus du Sahara : d'abord, 
parce qu'elles avaient, en partie, reconnu l'autorité de Mou*a, 
le même qui avait déjà pris les armes contre Abd-el-Kader, 
ensuite parce que Hussein était Turc, et que ce nom seul ré- 
veillait leurs susceptibilités et leurs craintes. Les Douaîr, les % 
Âbid, les Hassan-bcn-Ali s'étaient cependant ralliés au nou- 
veau pouvoir; mais, malgré cette importante adhésion, Ais- 
sein n'avait pu parvenir à se faire reconnaître, et quoiqu'il 
ne manquât ni de résolution ni de courage, il avait été obligé 
de quitter Médéah et de se réfugier chez les Hassan-ben-Ali. 
Le 4 avril 1836, une colonne française était rentrée à Médéah, 
avait réinstallé Hussein et repris le chemin d'Alger, après 
avoir laissé des munitions au bey et châtié quelques tribus 
insoumises. Mais tous les habitants, à Texeeption des Koulou- -^ 
^is, avaient abandonné Médéah. 

Dès que, par le départ des troupes françaises, Hussein avait 
été livré à ses propres forces, MohammednîHîerkani et El* 
Hadj-Segheir avaient fait soulever les Souraatha, les Mouzaïa, 
les Beni-Ménad, lesMalrpata, les Rhipa, les beni-Zoug-Zoug, 
ies Ouzra et un grand nombre d'auUes tiibùs qui s'élaienl 



portées air Médéah et étaient venues attaquer Ben-Hussein, 
Le bey s'était préparé à une vigoureuse défense ; mais pendant 
la nuit, im parti de Hadars s'était rallié à l'ennemi et lui avait 
ouvert les portes de la ville et livré Hussein. 

Les tribus cependant, de plus en plus fatiguées de ces in* 
cessantes seoousses, s'étaient montrées toujours plus disposées 
à reomnattre le nouveau pouvoir qui survivait à ces déchi-* 
rements. Toutes s'étaient soumises à Mobammed-el-Berkani ; 
celles du Sahara seules étaient restées fidèles à Moussa : bien 
plus, persistant à entretenir des relations avec les Français, 
elles avment continué à leur offiir leurs services pour recon- 
quérir la province. 

Dans cet intervalle^ le revers de Constantine avait eu lieu. 
^Ubd-el-Kader était arrivé.subitement à Médéah^ parcourant 
le pays, levant des contributions, nommant son frère El-Hadj* 
Mustapha, kalifa, en remplacement d'Ël-Berkani, à qui quel- 
ques tribus avaient refusé de payer l'impôt, et soufflant par- 
tout le feu de l'insurrection. 

Tel était l'état de choses dans les provinces d'Alger et de 
Tittery, lorsque le général Damremont en vint prendre le 
commandement. D sentit la nécessité d'étouffer rinsurrection 
avant qu'elle fît de nouveaux progrès. Il se porta sur Blidah 
pour s'y établir définitivement et en (aire le centre des tribus 
alliées; mais ses ressources étaient si insuffisantes qu il fut 
obligé de renoncer à ce projet. Blidah fut de nouveau aLan- 
donné. 

Ces diverses tentatives avortées portaient un rude coup à 
l'autorité française. Les tribus, pour sortir de l'état d'anarcliie 
où elles gémissaient, cherchaient une force qui pût rétablir 
et assurer l'ordre, et celle des Français paraissait plus appa*- 
rente que réelle. Tel était du moins l'effet que produisait sur 
eiu ce système d'occupations successives et d'abandons im- 
médiats. Dans cette persuasion, elles étaient toujours dispo- 
sées à attaquer dans l'espoir que quelque succès décisif cou- 
vonnerait leur acharnement et leur opiniâtreté. C'est ainsi 
qu'après ce nouvel abandon de Bhdah, les Amroua, les kser 
se ruèrent sur les fermes françaises, y tuèrent des hommes» 



3* ALGÉRIE. 

y enlevèrent du bétail ; tandis que les Hadjoutes, toujours în- 
corrigibleSy ravagèrefit le territoire de quelques tribus alliées 
de la France, et? furent massacrer des soldats isolés jusqu'au-* 
près de Bouffarick. 

Le général Damremont ne pouvait laisser de telles agres- 
sions impunies. Le colonel Schauenbourg reçut Tordre de se 
porter en avant avec le l«r régiment de chasseurs d'Afrique et 
eut quelques engagements successifs où l'ennemi, toujours 
repoussé, éprouva des pertes sensibles. Pour prévenir de nou- 
velles excursions des Arabes , le général Damremont fit en 
même temps occuper, à cinq kilomètres de Regahia, le village 
de Boudouaou, point défensif assez bon. Neuf cents fantassins 
et cinquante cavaliers, sous les ordres du chef de bataillon La 
sTorre, furent chargés de s'y maintenir. Ils ne tardèrent pas à 
y être attaqués. Les Arabes, au nombre de cinq à six mille, 
s'y portèrent vers la fin de mai et se ruèrent sur les retran- 
chements avec un acharnement incroyable. Le commandant 
La Torre prit les plus heureuses dispositions, et, après une 
lutte opiniâtre pendant laquelle, malgré l'infériorité du nom- 
bre, les Français ne se démentirent pas un instant, les Arabes 
furent repoussés après une perte de plus de deux cents 
morts. 

La brigade Perregaux, qui arrivait en toute hâte au secours 
de cette brave garnison, n'eut qu'à la féliciter. Cette entrée 
en campagne ne pouvait se borner à la défensive : le général 
Perregaux fit une terrible razzia sur les Isser qui demandèrent 
la paix; d'autres troupes transportées à Dellys (l'ancienne 
Saldœ des Romains) s'en emparèrent et forcèrent les habitants 
qui avaient pris part à l'insurrection de déposer les armes et 
de livrer des otages; le gouverneur-général, de son côte, se 
porta contre les Hadjoutes, occupa le petit bois de Karesa, re- 
paire ordinaire de ces bandes, les battit en plusieurs engage- 
ments partielsj et était prêt à les forcer à une action générale 
lorsqu'il reçut la nouvelle d'un traité de paix conclu entre le 
général Bugeaud et Abd-el-Kadcr. 

En effet, le général Bugeaud avait été, commo on l'n vu, en- 
voyé à Oran avec des pouvoirs mal définis, mais qui l'autori^ 





Ilff, e 



^Aftiiti 




ALGÉRIE. 33 

soient & aftetier Abd-el-Kader à conclure une paix définitive, 
sinon de recommencer la guerre. 



ÇUmm Ia Wllfl^Ml A pifc 9 ^9 ^m i ^^n,.é, l«.«»*«A«h..I u. 



•-•.J.. . 



néral Bugeaud n'y répondit qu'en sortant à la tête d'une 
colonne de neuf mille hommes avec laquelle il ravitailla 
Tlemcen, fit quelques exécutions sur sa route et se posta sur 
la Tafna, prêt à combattre ou à traiter. 
L'Émir, intimidé par ce mouvement agressif, se montra plus 

T. H. 3 




Oi&iM Mlle ' 



ALGÉRIE. 33 

saient & aAietief Abd-el-Kader à conclure une paix définitive, 
sinon de recommencer la guerre. 

Sous le ministère précédent, le maréchal Maison, ministre 
de la guerre, appréciant la portée du mal qu'avait fait à la 
France le traité Desmichels, écrivait au maréchal Glausel : 
« Le traité du 26 février 1834 qui a pacifié la province d'Oran 
c donne à l^mir un pouvoir qui tend sans cesse à s'accroître : 
« nous ne devons plus en laisser subsister aucune trace ; il 
« faut chercher à abattre complètement la puissance d'Âbd- 
«. el-Rader, ne lui laisser ni paix, ni trêve, et continuer les 
« hostilités plutôt que de replacer le chef des Arabes dans une 
« position indépendante. i> 

C'était là une appréciation rationnelle de Fétatdes choses. 
Le général Bugeaud, envoyé à Oran, avait d'abord accompli 
en partie ce programme, et par la victoire de la Sickak, sinon 
abattu complètement, du moins singulièrement ébranlé la 
puissance d'Abd-el-Kader. Il est malheureux que peu après, 
sous un ministère dont la mollesse et l'hésitation étaient pas- 
sées en proverbe, cédant à une vaine forfanterie de popularité 
parlementaire, il ait conclu une négociation qui portait tous 
les ctfactères d'une concession à quelques-uns de ces collègues 
de la Chambre, à ces hommes si tristement connus pour avoir 
&it (ks malheurs de la France en Afrique le piédestal de leur 
ré|nitation« 

Void quels furent les préliminaires de cette négociation 
fatale, connue sous le nom de traité de ta Tafna. 

Le général Bugeaud, fidèle aux instructions du nouveau 
ministère, songeait plus à la paix qu'à la guerre. 11 avait ce- 
pendant lancé un menaçant manifeste contre les tribus qui 
resteraient en état d'hostilité contre la France ; mais il ouvrit 
en même temps des négociations avec Abd-el-Kader. Ce der- 
nier afficha des prétentions tellement exorbitantes que le gé- 
néral Bugeaud n'y répondit qu'en sortant à la tête d'une 
colonne de neuf mille hommes avec laquelle il ravitailla 
Tlemcen, fit quelques exécutions sur sa route et se posta sur 
la Tafna, prêt à combattre ou à traiter. 

L'Émir, intimidé par ce mouvement agressif, se montra plus 
T. n, 3 



34 ÂLGËRIS; 

traitable et rabattit de ses prétemtioiUL Gepen^^ pn^tMit 
avec son habileté ordinaire de la faute qu'avmt çopmiae e^r 
core le ministère français en nommant en Afrique deux ^leb 
indépendants, pendant qu'il reprenait les pourparlers aveefe 
général Bugeaud dans la province d'Oran, il fusait <}iree^^ 
ment des ouvertures au comte Damremont dans cel}ed'Âlgqr. 
Son but était à la fois de se ménager l'adoption de^conditiotis 
les plus favorables et de semer |a mésintdligence entre les 
deux généraux. 11 atteignit ce dernier but en parfi^: il y eut 
entre le comte Damremont et le général Bugeaud une tris^ 
lutte d'amour-propre, une manifestation plus triste eaooife 4e 
conflit d'autorité. Mais enfin ils finirent par s'entencfre, et le 
général Bugeaud resta maître de traiter. Il le fit, e| après quel- 
ques pourparlers, il conclut, le 30 mai 1837, une de ces con- 
ventions à peine acceptables après les plus grands revers. , 

Par ce traité, Âbd-el-Kader commençait par reconnaître 
la souveraineté de la France en Afrique : clause singulière qui 
semblait attribuer à l'Émir des droits antérieurs, préexistaig^s 
aux droits des Français qui recevaient ainsi l'investiture ^ 
ces droits d'un homme qui n'en avait aucun avant leur arrivée. 
Puis, par les divers points que la France se réservait en AJ" 
gérie et ceux dont elle confiait l'administration à l'émir, mfv 
15,000 lieues carrées composant le territoire, le traité fUi 
abandonnait 14,850. Les possessions territoriales (}e la France 
dans les provinces d'Alger et d'Oran se bornaient dès-lors à 
150 lieues carrées. 

Voici, du reste, ce traité dont l'inexécution, comme on le 
verra plus tard, a été peut-être plus fatale encore que n'e^kt 
été l'exécution. 

a Art. V\ — L'Émir reconnaît la souverameté de ]à 
France. 

« Art. 2. — La France se rôserve,|dans la province d*Oran, 
Moslaganera, Mazagran et leurs territoires, Oran, Arzeu, plus 
un territoire ainsi délimité : A l'est, par la rivière de la Macta 
et le marais d'où elle sort ; au sud, mie ligne partant du ma- 
rais ci-dessus mentionné, passant par le bord sud du lac Seb- 
(ha et se prolongeant jusqu'à l'Oued^Malad (RioSalado), dans 



ALGÉRIE. 35 

h^ûpçction de Sidi-Saïd, et de cette rivière {uscpi*à la mer; 
de manière que tout le terrain compris dans ce périmètre soit 
territoire français. 

« Dans la province d'Alger : Alger, le Sahel, la plaine de 
^fétidja, bornée à l'est jusqu'à l'Oued-Khradra et au-delà; 
au sud, par la première crête de la première chaîne du Pefit- 
Adas juisqu'ài la Chiffii, en y comprenant Blidah et son terri* 
tpire ; à Touest, par la ChiÉa jusqu'au coude de Mazagran, et 
àeik par une ligne droite jusqu'à la mer, renfermant Coléah et 
son territoire, de manière à ce que tout le terrain compris 
^s ce périmètre soit territoire français. 

c j^ 3. *— L'Ëmiràdministrera la province d'Oran, celle 
de tittery et la partie de celle d'Alger qui n'est pas comprise, 
^ l'ouest^ dans tes limites indiquées à l'article 2. Il ne pourfa 
pénétrer dans aucune partie de la Régence. 
^ c Art. 4.. — - L'Ëmir n'aura aucune autorite sur les musul« 
mans qui voudront habiter sur le territoire réservé à la France ; 
mais ceux-ci resteront libres d'aller vivre sur le territoire dont 
||£mir a l'administration, comme les habitants du territoire 
de l'Émir pourront venir s'établir sur le territoire français. 

c ^rt. 5. — Les Arabes vivant sur le territoire français 
exerceront librement leur religion. Ils pourront y bâtir des 
5f^06quées et suivre en tout point leur discipline religieuse, 
îf^ivi'autorite de leurs chefs spirituels. 
. c Art. 6. — * li'Ëmir donnera à l'armée française trente 
miÛe fanègues (d'orient) de froment, trente mille fanègues 
(d'orient) d'orge, cinq mille bœufs. La livraison de ces den^ 
réesse fera à Oran par tiers; la première aura lieu du 1*' au 
ii|^ septembre 1837, et les deux autres de deux en deux mois. 

« Art. 7. — L'Ëmir achètera en France la poudre, le sou- 
JBre et les armes dont il aura besoin. 

« Art. 8. — Les Koulouglis qui voudront rester à Tlemcen 
pu ailleurs, y posséderont librement leurs propriétés et y seront 
traités comme les Hadars. Ceux qui voudront se retirer sur le 
territoire français pourront vendre ou affermer librement leurs 
^priétés. 
« JL ArL 9.-— La France cèdeàl'émir : Harhsgoun, Tlemcen. 



39 ALGÉRIE. 

lé MëôTiôtiâP è< î^ Êàllons qui étaient anciennement dans éette 
dernière citadelle. L'Ëmir s'oblige à faire transporter à Oran 
tous les effets ainsi que les munitions de guerre et de bouche 
de la garnison de Tlemcen. 

^ « Art. 10. —Le commerce sera libre entre les Arabes et 
les Français qui pourront s'établir réciproquement sur Fun 
ou l'autre territoire. 

Art. 11. —Les Français seront respectés chez les Arabes 
comme les Arabes chez les Français. Les fermes et les pro« 
priétés que les sujets français auront acquises ou acquerront 
sur le territoire arabe leur seront garanties; ils en jouiront 
librement, etl'Ëmir s'oblige à leur rembourser les dommages 
que les Arabes leur feraient éprouver. 

Art. 12. — Les criminels des deux territoires seront réci- 
proquement rendus. 

Art. 13. — L'Ëmir s'engage à ne concéder aucun point da 
littoral à une puissance quelconque, sans l'autorisation de la 
franco. 

A Art. 14. — • Le commerce de la Régence ne pourra se 
faire que dans les ports occupés par la Fraace. 

a Art. 15. — La France pourra entretenir des agents au- 
près de l'Émir et dans les villes soumises à son administration, 
pour servir d'intermédiaire près de lui aux sujets français, 
pour les contestations commerciales ou autres qu'ils pourraient 
avoir avec les Arabes. L'Ëmir jouira des mêmes facultés dans 
les villes et ports français. » 
«Tafna. 30mai4837.i> 
Cachet d*Abd-el-Kader. Cachet da général Bageand. 

Ce traité fut suivi d'une entrevue entre les contractants. Elle 
eut lieu sur un mamelon où Abd-el-Kader se fît longtemps 
attendre. Le général Bugeaud s'y était rendu acccompagné de 
six bataillons d'infanterie, deux escadrons de cavalerie et quel- 
ques pièces de campagne. Après quelques lenteurs qui n*a- 
vaient d'autre but, delà part d'Abd-el-Kader , que de déna« 
turer, aux yeux des siens, le véritable caractère de cette en- 
trevue, en agissant de manière à leur faire croire que c'était 
une sorte d'hommage qu'il recevait^ il parut enfin avec dix à 



ALGÉRIE- 37 

doiue mflle cavaliers qui s'arrêtèrent à distance, couronnant 
les hauteurs environnantes, Q s'avança accompagné de deux 
cents chefs arabes ou kabyles. L'armée française admirait 
Faspect tout oriental de ce cortège. Tous ces guerriers étaient 
enveloppés dans leur haïk [d'étoffe blanche unie ou rayée, 
retombant jusqu'aux pieds, recouvrant la tête comme une 
espèce de bonnet, et entouré, en forme de turban, d'un 
large cordon de poil de chameau; d'une ceinture serrant ce 
vêtement autour de la taille, sortaient les crosses des pisto- 
lets. Des culottes larges, serrées au genou, des bottines de 
icuir teint en rouge, armées de longues broches (de fei 
jcomme les éperons des anciens chevaliers; une veste ouverte 
de couleur éclatante, un burnous de fine laine blanche s'ou* 
vrant par devant sur la poitrine pour donner, dans le com- 
.;bat, son entière liberté au bras, le yatagan attaché au quar* 
itier gauche de la selle au heu d'être suspendu à des bélières, 
un coursier ardent, manié avec autant d'aisance que d'habileté, 
complétaient et l'ajustement et la tenue miUtaire de ces 
cfaeft. Âbd-el-Kader les précédait de quelques pas : il était 
monté sur un magnifique cheval noir dont la selle, chamarrée 
d'or et d'argent, se terminait, suivant l'usage arabe, par un 
pommeau recourbé au-devant et une espèce de dossier de 
fimteuil au derrière. Parmi les domestiques qui suivaient 
l'Émir, l'un portait, dans un étui de velours écarlate son long 
fusil incrusté d ivoire et de corail et paré de capucines et d'ar* 
gent. 

Dès qu'ils furent à portée de la voix, les deux chefs s'avance- 
rentl'un vers l'autre et, aprèss'être cordialement pressé lamain, 
descendirent de cheval et s'assirent. Dans la conversation qui 
s'engagea, Abd-el-Kader protesta de sa fidélité à remplir les 
engagements qu'il avait contractés par le traité. Mais le général 
|Bugeaud ne put obtenir de lui le rétablissement des relations 
icommercialesi avant la ratification du traité par le roi des 
Français. Comme c'était là le motif principal de cette entre- 
vue, le général Bugeaud s'était levé pour le rompre, lorsque 
Abd-el-Kader affecta de continuer à parler assis, ce qui, dans 
lo cérémonial arabe, est un grand indice de supériorité. L^ 



88 ALGÉRIE. 

général Bugeaud qui pénétra son intention, le saisit ctttalièm- 
ment par la main et le fit lever en lui disant : « Pftrblea; 
f quand un général firançais se lève^l tu peux bien te lerer^ 
€ toi. » 

Ils se séparèrent alors après avoir conclu jusque i FappnH 
bation du traité par la France, une espèce de trêve qui ne 
remédia à rien pour le présent, mais qui eut des conséquences 
bien f&cheuses pour l'avenir. o ^ 

L'occupation restreinte avait été une des première» cames 
des obstacles contre lesquels les Français avaient eu à lutter 
en Algérie ; la convention de la Tafna ne devait pas être moins 
fatale. L'ennemi le plus habile, le plus influent, le plus actif 
des Français se trouvait bénévolement doté de près des trois 
provinces sur quatre qui composaient le territoire de Tai^ 
cicnne Régence. En abandonnant toute Fautorité réelle à 
Abd-el-Kader on s*était seulement réservé, en termes fort 
équivoques, une souveraineté nominale. Le traité Desmichds 
considéré comme désastreux, sous le ministère Thiers, en ce 
qu'il créait un centre aux tribus jusqu'alors divisées et orgaiUf« 
sait la nationalité arabe, était non-seulement renouvelé, 'mais 
encore dépassé dans ses conséquences parle traité de la Tafna 
sous le ministère Mole. Dès ce moment, la part faite à l'Ëmûr 
de la moitié de la Metidja et l'abandon des montagnes qtti 
commandent cette plaine mirent, dans la plus fâcheuses des 
situations, les établissements coloniaux en^cours d'eiécuti(Mi« 
Abd-el-Kader qui n'avait compris cette paix que comme une 
trêve, où chacun devait chercher à se fortifier et à nuire à son 
ennefhi par tous les moyens cachés, se mit immédiatement 
à l'œuvre. Les Arabes excités par lui au brigandage, purent 
s'organiser derrière la Chiffa et sur les montagnes du Petit- 
Atlas, se ruer sur les fermes isolées, sûrs qu'ils étaient de l'im- 
punité, après avoir gagné le territoire où le traité défendait 
aux Français de pénétrer. Aussi, la partie de la Metidja soumise 
à la juridiction française , fut-elle le théâtre de plus de vols 
et de meurtres que lorsqu'on était en guerre avec toutes les 
tribus. 

Ce traité porta la désolation parmi les colons et fut ao<* 



AtGÉRIE. 39 

ciieillî par l'âmiéë avec iin unanime sentiment de réproba- 
tSoiu Voici ce qu'en écrivait au ministère le général Damre* 
mont : 

« Cette convention, disait-il, rend TEmir souverain de fait 
dé tonte Fancienne Régence d'Alger, moins la province de 
Gbîistantine et Tespace étroit qu'il lui a plu de nous laisser 
sur lé littoral autour d'Alger et d'Oran. Elle le rend souverain 
indépendant, puisqu'il est affranchi de tout tribut, que les 
criminels des deux territoires sont rendus réciproquement, 
que les droits relatifs à la monnaie et à la prière ne sont pas 
réservés, et qu'il entretiendra des agents diplomatiques chez 
nous comme nous en entretiendrons chez lui. Et c'est lorsqu'on 
à réuni à Oran quinze mille hommes de bonnes troupes, bien 
éommandées, abondamment pourvues de toutes choses, lors- 
que des dépenses considérables ont été faites, lorsqu'une 
guerre terrible, une guerre d'extermination a été annoncée 
dvec éclat, qiie, sans sortir l'épée du fourreau, au moment où 
tout était prêt pour que la campagne s'ouvrit avec vigueur à 
A%er comme à Oran, c'est alors, dis*-je, que tout-à-coup, on 
apprend la conclusion d'un traité plus favorable à l'Émir que 
iTil avait remporté les plus brillants avantages, que si notre 
innée avait essuyé les plus honteux revers. Il y a peu de jours 
Abel'on ne voulait, sous aucun prétexte, permettre à Âbd-el- 
làder de sortir de la province d'Oran, et voilà que d'un seul 
ftait de plume, on lui cède la province de Tittery, Cherchell, 
iltie partie de la Metidja et tout le territoire de la province 
ITAlger qui se trouve hors des limites qu'il nous a fixées et sur 
lequel il n'avait encore ni autorité ni prétention. Enfin, on 
Abandonne sans pitié des alliés qui se sont compromis pour 
nous et qui payeront de leur tête leur dévoûment. 

« Si j'examine la délimitation qui résulte de l'article H, je 
vois que, dans la province d'Oran, Mostaganem et Mazagran 
resteront séparés d'Oran et d'Ârzeu, c'est-à-dire qu'ils seront 
en état constant de blocus. Puisqu'on gardait ces deux villes, 
il était naturel de les lier à la zone que nous conservons ; pour 
cet effet, au lien de se borner à la Macta, il fallait garder les 
montagnes au-dessous de celte rivière, qui s'clcndent le long 



40 ALGÉRIE. 

de la mer ^i leurs versants dans la plaine, et ne s*arrôter qa*à 
Tembouchure du Chéliff. Cette extension valait mieux que 
le Rio-Salado et ses environs. 

« Dans la province d'Alger la délimitation est (dus défec- 
tueuse encore. Qu'est-ce qu'une limite comme la ChifiEBi qui^ 
les trois quarts de l'année, n'a pas d'eau, qu'on peut franchir 
partout, et dont la rive opposée est peuplée par la population 
la plus turbulente de la R^ence?. Pourquoi ne pas garder au 
moins toute la Metidja? Pourquoi en abandonner une des par- 
ties les plus riches, sans avantage et sans nécessité. 

a Enfin, quelle est la garantie de ce traité ? Quel gage Âbd- 
el-Kader donne-t-il à la France, de son désir d'en observer 
les conditions, de sa sincérité et de sa bonne foi ? Aucun. Le 
général Bugeaud le dit lui-même : L exécution du traité ne 
repose que sur le caractère religieux et moral de l'Émir, C'est 
la première fois sans doute, qu'une pareille garantie fait par- 
tie d'une convention diplomatique. Mais alors comment 
serons-nous à l'abri d'une rupture imprévue, d'une invasion 
subite et générale qui ruinerait nos colons et coûterait la vie à 
un grand nombre d'entre euxî » 

Le ministère ne tint aucun compte de ces objections fon- 
dées et passa outre. U était plus que jamais sous l'influence de 
CC3 quelques hommes dont l'ambition, à défaut de talents 
transcendants, avait, comme nous l'avons dit ailleurs, dioisi 
pour piédestal les revers et les désastres de la France en 
Afrique. Deux d'entre eux étaient déjà même parvenus pat 
ce moyen, au plus haut degré hiérarchique, c'en était assez 
pour encourager les autres dans leur anti-patriotique système. 
Aussi Tannée de 1837 les vit-elle redoubler d'activité. Dis- 
cours, journaux, brochures, tout fut mis par eux en œuvre, 
et jamais nul d'entre eux ne s'était montré si fécond pour 
faire le moindre bien à son pays qu'il le fut pour attirer, 
sur cette malheureuse colonie, tant de mal, et sur lui, tant 
de honte. 

Cependant l'opinion publique en France se prononçait 
chaque jour de plus en plus hautement en faveur de la con- 
tpiète. Le traité de la Tatna qui exaltait en secret les anti-HXH 



ALGÉRIE. 41 

lonistes, n'avait été accueilli par elle qu^avec un tel sentiment 
de répulsion que le ministère se vit forcé de déclarer solen* 
Bellement que le traité n'était pas ratifié et que, dans ses dis- 
positions principales, il subirait d'importantes modifications. 

Mais ce n'était là qu'une de ces concessions que , dans la 
question d'Afrique, l'opinion publique arrachait au gouver- 
inement. Celle-ci eut l'avantage de démasquer sa politique 
ambiguë à ce sujet. En effet, le jour même où le ministère fit 
'devant les Chambres cette déclaration, le télégraphe annonça 
au gouverneur-général que les conventions étaient approuvées. 
M. Mole, alors président du conseil, appela cela une erreur. 

Pendant que dans l'ouest de l'Afrique, le ministère sacrir* 
fiait avec tant d'inconséquence et de mauvaise foi tous les 
intérêts de la France, il ne se montrait guère plus disposé à 
venger le revers que les armées françaises avaient éprouvé 
dans l'est. L'expédition contre Constantine était sinon con- 
tremandée, du moins ajournée. Il écrivit au comte Damre- 
mont : « Ne perdez pas de vue que la pacification est l'objet 
« principal que le gouvernement se propose, et qu'il ne con-> 
« sidère la guerre que comme un moyen de l'obtenir aux con- 
« ditions les plus avantageuses. C'est là un des moyens aux« 
« quels il ne faudra recourir qu'à la dernière extrémité. En 
« un mot, jusqu'au dernier moment plutôt la paix que la 
« guerre. x> 

Le comte Damremont fut obligé de se conformer à ces 
instructions. Cependant, après la sévérité avec laquelle le 
ministère avait puni dans le maréchal Gausel un mauvais 
succès, on avait lieu de penser qu'il s'occuperait activement 
de le venger. Mais par la brutale destitution du maréchal, des 
passions viles et mesquines avaient été satisfaites, la France 
pouvait attendre pour le reste. Cette politique néanmoins 
n'était pas sans danger : l'opinion publique se montrait de 
plus en i.itus pressante; aussi les ministres, qui tenaient plus 
à leurs portefeuilles qu^à la dignité de leur pays, l'amusaient 
en attendant de la tromper. Le Moniteur annonça que l'ex- 
pédition de Constantine se concentrerait à Guelma comme 
point de départ plus propice pour une attaque contre cetto 



t, ..I.» fi"" ■•' •••^1..-..-.. •*! 

tiUe. L'année d'Âirique prit au sérieux cette déclaration. Le 
colonel Duvivier dirigea à Guelma djBS travaux de campement 
avec tant d'activité qu'avant peu ce poi^t devint une véritable 
place de guerre, pouvant loger plus de monde que Bone. l 
générai Trézel à la tête de deux mille hommes, le bey You9- 
souf avec ses spahis réguliers l'avaient admirablement se- 
condé. Quelques corvettes de charge apportèrent même dii 
matériel à Bonej débarquèrent même de Tartillerie et dq 
génie, et telle était la foi que cette brave armée, qu'on jouait 
ainsi, avait dans cette expédition^ que Youssouf nommé, 
comme on a vu, bey de Constantine parle maréchal ([Sausell 
et plus intéressé qu'un autre à être tenu au courant du véri- 
table état de choses, crut arrivé le moment si impatiemment 
attendu. Pour en témoigner sa joie à ses compagnons d'armes, 
il les réunit dans un banquet somptueux. 

Au mois de mars, tout devait être prêt, et six mois se pas- 
sèrent pendant que la France étonnée se demandait : que 
fait-on T 

Voici comment ces six mois avaient été employés. L'ex-bey 
Ahmed n'avait pas perdu son temps. Il avait rassuré les tribus 
qui flottaient incertaines entre lui et la France ; il avait dé- 
truit l'influence française chez celles qui penchaient en faveut 
de ses ennemis, et il avait envoyé des émissaires à Tunis et & 
Constantinople pour demander du secours. Quant au ministère 
français, il avait passé ces six mois à négocier la paix avec 
Ahmed, et ce qui est caractéristique, c'est qu'il avait choisi 
pour son négociateur M. Busnach, le même qui, en 1834^ 
avait négocié et amené le traité Desmichels. 

Ahmed, enhardi par le choix du négociateur et par cette 
politique peu digne d'un gouvernement qui, ayant des forces 
considérables à sa disposition, se ravalait à négocier après 
une défaite, proposa des conditions qui furent refusées. Ce 
fut dans ce moment que l'opinion publique, enfin éclairée, 
intervint de tout son poids dans une question où on négo- 
ciait quand il fallait combattre, où, comme dans l'ouest, le 
sang des Français n'allait servir qu'à élever une nouvelle puis- 
sance rivale. Cette fois eorore elle l'emporta sur les conve-r 



Àlcfem Ï8 

iiances ministérielles. L'expédition contre Constantine fut 
autorisée. 

Le corps expéditionnaire fut porté à dix mille hommes, 
divisés en quatre brigades, aux ordres du duc de ,NempurSy 
des généraux Trézel, Rulhières et du colonel Combes, L'ar^ 
tillerie, commandée par le général Vallée, fut composée de 
huit pièces de fort calibre, six obusiers et trois mortiers, ^ie 
lieutenant-général Rohaut de Fleury commanda les troupes 
du génie. 

Dès que cette seconde expédition fut résolue, les hommes 
sensés et prévoyants eurent de la peine à comprendre par 
quel motif étrange, l'avancement de la saison ayant été ^ 
Cause principale du désastre de la première expédition, on 
avait attendu, pour en entreprendre une seconde, les mêmes 
conditions défavorables. Mais l'armée avait tant de hâte dje 
venger un revers, que son zèle et son activité ne se démen- 
tirent même pas devant cette si pénible réflexion. 

Le comte Damremont ne négligea rien pour assurer le 
succès de Fentreprise. Il fit établir des camps retranchés à 
brean, à Ncchmeya et à Mjez-Ammar. Les deux premiers 
devaient servir de lieux de station défensifs; dans le troisième 
6n devait rassembler en sûreté les différents parcs, tout le 
iotiatériel de l'armée expéditionnaire et rapprocher ainsi sqii 
point de départ à environ moitié distance entré Bone et Ck>n- 
stantine. 

De Bone à Mjez-Ammar, il fut exécuté une route praticable 
à rartillerie et qu'on étendit ensuite jusqu'au col du Raz-el- 
Akba. A Mjez-Ammar, on établit des baraquements pour 
une manutention, une ambulance et des magasins. A Ghelma, 
on releva les murailles de l'ancienne ville romaine, et on s'y 
tnit à l'abri de toute espèce d'attaque de la part des Arabes. 
Un hôpital, une manutention, des magasins et quelques ca« 
sernes y furent élevés en maçonnerie. Les ruines fournirent 
pour ces constructions des matériaux peu altérés dans leur 
forme et prêts à être remis en œuvre. On découvrit des car- 
rières de chaux et de plâtre dans le voisinage de la ville. Un 
Ancien puits fut déblayé et donpa de l'eau poiabJe, £nlin on 



:4* ALGÉRIE. 

détourna le courant d'une source abondante, située à un qpnrt 
de lieue, et on l'amena dans le cours de l'enceinte. 

Ces divers travaux furent exécutés avec des peines, des tra-* 
vaux infinis qui, joints à l'influence pernicieuse du dimat, 
donnèrent lieu à des maladies et à des pertes considérables. 
Commencés à la fin de janvier 1837, ils furent terminés à la 
fin de septembre de la même année. A cette époque, l'arméo 
et les différents parcs furent réunis à Mjez-Âmmar. 

Le 1^' octobre, l'armée se mit en marche par un beau 
temps qui ne tarda pas malheureusement à devenur mauvais; 
la pluie détrempa le sol des chemins; les voitures ne purent 
monter les rampes qu'avec une grande difficulté et en doublant 
les attelages; on put cependant aller bivouaquer sur le Raz* 
d-Akba après avoir parcouru une distance dei 3,200 mètres. 

Pour faciliter la marche de l'artillerie, on fut obUgé le len* 
demain d'adoucir des rampes, de consolider des gués, de faire 
des travaux de réparation aux passages des ravins : on campa 
devant le marabout de Sidi-Tamtam. Le 3, en arrivant sur le 
plateau de Baccara, on eut pour la première fois la vue de 
quelques Arabes d'Ahmet qui, à l'approche de l'armée, mirent 
le feu aux meules de paille des douars voisins : on parvint 
cependant à en sauver une partie, et après avoir campé cette 
nuit à Baccara et le lendemain près du Mehris. Les deuxième 
et troisième brigades rejoignirent Tavant-garde le 5, atteigni- 
rent la montagne de Somba, couronnée à son sommet par les 
ruines d'un monument romain, et découvrirent Constantine 
entre les hauteurs du Mansourah et du Coudiat-Ati et le camp 
d'Ahmet, sur la rive gauche du Boumerzoug. Après une halte 
de deux heures, pour rallier l'armée, on se remit en marche 
en descendant la vallée d'un affluent du Boumerzoug qu'on 
passa au moyen de quelques travaux rapides. Là une fusillade 
insignifiante s'engagea entre les tirailleurs français et les 
Arabes, et le lendemain 6 octobre, l'armée arriva à 9 heures 
du matin sur le plateau de Mansourah, après avoir parcouru 
depuis Mjez-Aramar une distance de 92,000 mètres (1). 

0) CeUe distante résulte dç la recooDaissance que les officiers du géuie &• ; 



ALGÉRIE; 45 

Les généraux d'artillerie et du génîe se pôrt&etit en avant 
pour reconnaître la place et ses abords. Il fut reconnu que le 
profond encaissement du Rummcl rend inabordable la partie 
de l'enceinte qui fait face au Mansourah , et qu'à part les 
batteries de la Casbah, au feu de laquelle pouvait se joindre 
celui d'une seconde batterie voisine de la porte d'El-Cantara, 
le reste de l'armement de la place était accumulé sur la partie 
de l'enceinte faisant face au Coudiat-Âti. C'était du reste la 
seule qui, n'étant pas formée par des rochers infranchissables, 
était attaquable. Comme en 1836, il fut décidé que l'attaque 
aurait lieu par ce point. Ce fut par là du reste que, lors de la [ 
première expédition, le colonel Duvivier avec trois cents 
hommes et deux pièces de montagne, avait pénétré jusque sur 
les retranchements. 

Du côté de Mansourah on se prépara à la construction de 
trois batteries : l'une ayant pour objet de prendre à revers les 
défenses du front d'attaque et de les ruiner; l'autre de con- 
trebattre la batterie de la porte d'El-Cantara et de partager 
l'attention de l'ennemi en lui faisant craindre sur ce point 
une attaque telle que celle qui avait été tentée Tannée pré- 
cédente ; la troisième, composée de mortiers, devait tirer sur 
la Casbah et inquiéter la ville en essayant de mettre le feu aux 
divers quartiers. 

A deux heures, le géhéral Rulhière s'empara du Coudiat- 
Ati après avoir passé en deux colonnes les gués du Boumerzoug 
et du Rummel vers leur confluent au-dessus duquel on voit 
encore les restes d'un aqueduc romain. Ahmed-Bey qui, avec 
la cavalerie arabe^ se tenait en observation sur la croupe 
montueuse qui forme un haut promontoire entre ces deux 
rivières, ne tenta pas de s'opposer à la marche des Français. 

Pour faciliter la garde de Coudiat-Ati, trois compagnies de 
sapeurs, la légion étrangère et les tirailleurs d'Afrique établi- 



mt^ pendant la marche, de la route parconme par Tannée. Les diifflres en ont 
été anpmntés, ainsi que toat ce qui se rapporte au siège de la place, au Jour-» 
nal particulier de Vexpédition de Constantine, du lieutenant-général OOOH 
mandant en chef le génie au corps d'armée expéditionnaire, baron Flenry* 



|ô fLGËRIÇ. 

irent â^ retranchements en pierres saches sur les crêtes lê^ 
phis rapprochées de la place et sur la gauche de la portion ; 
quelques maisons qui étaient restées debout furent aussi cré* 
neléeSy et on put ainsi, sans trop livrer les hommes aux Yues 
de la place, en surveiller les portes et les sorties et conteitir 
Fennemi extérieur. La construction des batteries fut acU^ée 
sur tous les points, et des routes furent tracées pour y arriver, 
La reconnaissance du front d'attaque avait fait voir que de- 
puis la première expédition on avait considérablement ajouté 
à la défense de la ville. Les maisons qui formaient une espèce 
de faubourg devant la porte Bah-el-Djedid avaient été rasées. 
Des talus en terre qui, en formant des rampes sur les rochers 
du pourtour de la place, permettaient d'y pénétrer, avaient 
été enlevés de manière à rétablir l'escarpement sur une hauteur 
telle, qu'il se trouvait partout à Tabri de l'escalade. La muraille 
de la fortification, qui avait au moins huit mètres de hauteur, 
avait été couronnée par un chemin de ronde crénelé et à 
double rang de créneaux en certains endroits. Sur le front 
d'attaque on reconnaissait des constructions neuves avec bat- 
teries casematées ; on y comptait dix-huit embrasures armées 
de pièces de bronze, et des créneaux étaient en outre réguliè* 
rement percés entre les embrasures. La ville paraissait décidée 
à une résistance aussi énergique que l'année précédente; on 
voyait flotter dans les airs d'immenses pavillons rouges; les 
canonniers étaient partout à leur poste , et les officiers-gé-^ 
néraux qui faisaient des reconnaissances furent accueillis 
partout par des bombes ou des boulets : c'est ainsi que fut 
emporté par un boulet l'aide-de-camp du commandant en 
chef du génÎA. 

Cependant, du côté du Coudiat-Ati, cette enceinte de la 
irille, si forte contre les attaques des Arabes, livrait aux bat- 
teries françaises son escarpe vue jusqu'au pied, et la partie la ^ 
plus saillante n'en ctait 'protégée que par des flanque'ments 
dont l'action était faible et facile à détruire. C'est là qu'on se 
décida à faire brèche, et le soir même de la journée du 7 on 
commença, à cinq cents mètres, la construction d'une bat- 
terie pour les pièces de gros calibre, seules capables^ à cette 



ALGÉRIE. 47 

distance , d'une action puissante contre des maçonneries. Un 
peu en avant de remplacement choisi pour cette batterie, on 
en dressa une autre pour deux obusiers de 6 pouces sur une 
terrasse qui dominait à gauche la route de Tunis« 

Les épaulements de ces deux batteries, comme ceuK de 
celles du plateau du |i|ansourah, ne pouvaient se faire sur ce 
terrain, tout de roc et de pierrailles, qu'avec des sacs à terre 
que Ton remplissait là où le permettait quelque veine acci- 
dentelle de terre : il fallait ensuite les transporter à bras 
d'hommes aux lieux où ils devaient être mis en place. Une 
pluie torrentieHe, qui commença à quatre heures, vint rendre 
ces travaux extrêmement péni))les.. A la nuit, trois compa- 
gnies de sapeurs, et sept cent cinquante hommes de ligne, 
^rent cepen4ant dirigés sur les lieux du travail. Des déta-* 
ehements s'égarèrent ^ travers champs : ils eurent ensuite 
beaucoup de peine à passer les gués, dont l'eau avait rapide- 
ment grossi, e\ ne purent se rallier que fort tard. Vers l'aque- 
duc, où le travail devait être le plus considérable , on essaya, 
pendant plusieurs heures, de se mettre à FcBovre et d'exè- 
euter les terrassements; mais bientôt, au m^ieu des torrenfs 
de phiie, et d'une obscurité profonde, on reconnut, malgré 
le zèle le plusopiniâfre, l'impossibilité matérielle de continuer: 
les travailleurs furent renvoyés à une heure du matin. 

Au Hansourah on n'avait pas été plus peureux. L'épaule- 
ment d'une des battmes avait été commencé avec les. sacs à 
terre déjà remplis dans la journée par }es sapeprs. Vais quand 
le tas fut épuisé, le travail ne fit plus de progrès. Les sacs 
qu'on essayait de remplir ne recevaient que 4es terres dén- 
trempées que la toile contenait mal pendant le tranqKnrt, et 
qui arrivaient à peu près vides à la ))atterie. Les travailleurs 
qui les portaient glissaient, tombaient ^ chaque pas sur ce 
terrain difficile; et, à trois heures du matin, après des efforts 
inouis , que rendaient inutiles un temps afireux , }e terrain 
devenu impraticable, et Texcessive Sottigue des soldats, on 
fiit obligé de cesser le travail. A une autre batterie, l'artillerie 
avait essayé d'y amener les pièces à force de chevaux; mais 
^obscurité, et une pluie épouvantable, ne permettaient pas 



48 ALGÉRIE, 

aux attelages de rester dans la diredloD précise dn diemia 
qui n'avait que deux mètres et demi de largeur. De j^us, ee. 
diemin, tracé en travers d'une pente fort inclinée , n'était 
taiÙé qu'en partie dans le terrain naturel, et les terres, ou 
roches schisteuses et friables du remblai , délayées par Taverse 
continuelle de cette nuit affreuse, cédaient sous l'action des 
roues et finissaient même par être enlevées en entier par les 
nappes d'eau qui descendaient en torrents du haut de la mon- 
tagne. Plusieurs pièces furent renversées dans les ravins. 

La pluie continuant sans interruption pendant la journée 
du 8, toute communication avec Coudiat-Ati ftit interrompue. 
Pour utiliser le retard forcé de l'établissement de la batterie 
de brèche , on suspeiidit tout travail de ce côté , et tous les 
moyens furent portés sur le Mansourah dans la vue d'obtenir 
un prompt résultat. Sept compagnies de sapeurs et de mi« 
neurs furent , au point du jour, formées en ateliers pour le 
remplissage des sacs à terre. Deux cents hommes d'infanterie 
leur furent adjoints pour le transport des sacs , qu'une pluie 
battante rendait très pénible , et à midi on eut achevé un 
épaulement pour cinq bouches à feu qu'on pouvait amener 
à cette nouvelle batterie, quel que fût le temps. Pendant la 
nuit, l'artillerie put achever l'armement et l'approvisionne- 
ment des batteries du Mansourah. On avait cessé tout travail 
sur les autres points : la pluie qui tombait sans relâche ren- 
dait physiquement impossible tout terrassement. On atten- 
dait l'effet des batteries qui devaient ouvrir leur feu dans la 
matinée du 9. 

En effet, au point du jour, les quatre batteries du Mansou- 
rah ouvrirent leur feu à la fois et le continuèrent toute la 
journée. Les pièces qui prenaient de revers et d'écharpe les 
fironts de Coudiat-Ali, détruisirent une partie des défenses de 
la place, sans produire cependant aucun effet sur la ville ; on 
dut recourir à des moyens plus puissants. Gonstantine avait 
quatre portes , la moins défendue de l'enceinte était celle 
dtU-Dgahia ; on proposa de tenter l'attaque sur ce point; 
Hais la colonne d*attaque aurait eu alors à parcourir à dé- 
couvert une distance de plus de trois cents mètres, sur un 



l 



ALGËRIE 49 

terrain en contre-pente, sous les feux d'une artillerie tirant à 
embrasures et d'une ligne de murailles, et de maisons créne- 
lées de plus de six cents mètres de développement. (Puis ar- 
rivée contre Tenceinte, la colonne devait forcément s'arrêter 
pour attendre l'effet du pétard sur la première porte ; ce point 
obtenu et cette première porte enfoncée» la colonne se trou- 
vait dans une petite cour n'ayant d'issue intérieure que par*une 
seconde porte, plongée de tous côtés par des créneaux qui ne 
laissant pas un seul point abrité, permettaient à l'ennemi de ^. -^ 

tirer, à bout touchant, sur tout homme qui ferait la moindre 
tentative sur cette seconde porte. Cette disposition des localités 
que l'on apercevait du Goudiat-Ati, ne permit pas de donner 
fuite à cette idée. 

La brèche par la mine n'était guère plus praticable ; ce 
moyen exigeait que le mineur fût amené aux pieds de la mu- 
raille par des cheminements à couvert, et que son établisse-* 
ment fût protégé par des places d'armes capables de recevoir 
une garde de tranchée assez forte pour contenir les sorties 
de la garnison. Mais tous ces cheminements sous le Coudiat- 
Ati ne pouvaient être faits que sur un sol nu, presque partout 
de roc et en contre-pente raide de plus de trois cents mètres. 
Puis les parapets ne pouvaient qu'être presque uniquement 
exécutés qu'en sacs de terre, et la plus grande partie de l'ap* 
provisionnement amené de Mjez-Ammar avait été employé 
aux batteries : le temps et les matériaux manquaient dès-lors 
pour cela. 

n ne restait ainsi d'autre moyen pour s'ouvrir un passage; 
pour pénétrer dans la place, que de faire brèche au moyen 
de l'artillerie placée sur le Coudiat-Ati. Mais un premier che-* 
min qu'on avait tracé pour l'artillerie derrière l'aqueduc ro* 
main, et qui avait été reconnu exécutable avant les pluies, ne 
l'était plus depuis : il fallut en choisir un autre qui présentait 
des difficultés presque insurmontables. En effet, les pièces de 
gros calibre avaient à suivre d'abord le chemin qui conduisait 
directement à la ville, en passant le Rummel à un gué distant 
de 530 mètres seulement de l'angle le plus saillant de l'en* 
ceinte. Puis, tournant brusquement à gauche, elles devaient 



80 ALGERIE.. 

aller rejoindire la route de Tunis, par Qfee nmpb finit 
raide, sur un terrain rocailleux et inégal. Cette rampe, oe 
gué, et une partie du chemin de la rive droite atant d'arriver 
au gué, étaient entièrenment exposés aux feux de la plaee. 

Cette manœuvre était hardie, mais c'était la seule qui per- 
mettait d'armer les batteries de Coudiat-Ati et de battre en 
brèche. On procéda à son exécution ; une compagnie de «h 
peurs fut euToyée en avant de Fartillerie pour fiûre les répi- 
rations les plus ui^entes au chemin que celle-ci ataif à par- 
courir. Deux autres compagnies avec de Finfanterie, pour pro- 
téger le transport des pièces au-delà du Rummel et se prépa- 
rer un couvert qui servira de point de départ et d'apiNii aax 
cheminements à pousser en avant, sont chargéesd'oecilper tes 
ruines du Bardo (écurie du bey ) et celles d'un marabout : les 
unes et les autres sont situées à droite et à gauche de la reute 
de Tunis, 

Toutes ces dispositions inquiétaient singulièrement les Ara- 
bes qui essayèrent à plusieurs reprises des sorties^ soit poyr 
interrompre les travaux, soit pour venir assaillir les troupes 
qui se retranchaient sur divers points; mais leb Français qin 
étaient déjà exaspérés par l'horrible temps et les incroyaUflS 
fatigues qu'ils avaient à supporter, se précipitèrent chaque fQis 
sur eux à la baïonnette avec tant d'intrépidité^ qu'ils n'en fy- 
rcnt bientôt plus inquiétés. 

Dans la nuit du au 10, l'artillerie descendit les pentes 
' du Mansourah. Elle eut de grandes difficultés à surmonter ; 
de plus grandes l'attendaient. Arrivée tard sur le bord au 
Rummel, elle trouva, par suite de la crue des eaux, le gué 
fort lai^e et embarrassé de roches roulées qu'il fallut écarter 
pour le passage des pièces. Pour exécuter ce travail si pénible, 
les canonniers, les sapeurs se mirent dans l'eau jusqu'à la 
ceinture pour déblayer le gué, pousser aux roues les dtveises 
voitures, dont les attelages étaient doublés et triplés. Enfin, 
après des efforts inouis, les pièces purent traverser le Rum^ 
mel; mais pour gravir les pentes si rapides du Coudiat-Ati, 
les soldats furent obligés d'atteler plus de quarante chevaux à 
chaque pièce, JLe jour qui parut alors vint ^jouter encore à 



ALGËRIfi. «1 

faflt dd difficultés : rennemis'étant aperçu de ce travail^'in^ 
ijuiéta de ses feux. Les pièces cependant arrivèrent au som- 
jnet de la rampe et de là furent portées à couvert sur des 
jBinj^cements rapprochés des batteries. 

Toutes les difficultés n'étaient pas encolre vaincues. Il fal- 
lait achever les batteries et surtout la place d'armes pour 
ipettre à couvert ht garde et les tràvâUleurs. Dès la mit 
le travail marcha d'abord avec rapidité en sape volante 
fit sans être inquiété. Biais sur les neuf heures du soir l'ennemi 
l'en ^qperçut et une vive fusillade partit de kl place avec quel- 
ques coups de G^nonàbouletet à mitraille. Les jiostes d'ob- 
açnration qui avaient été mis en avant pour couvrir les sapes, 
flp retirèrent à couvert suivant l'ordre donné : les travailleurs 
l'arrêtèrent et s'abritèrent ainsi que la gardé de tranchée dans 
ja partie déjà faite de la sape et dans le ravin. Tous attendi- 
Dmt immobiles et en silence que l'ennemi ralentit la vivacité 
A^fK^feu. Au bout d'une demi-heure le feii diminiia et le 
travail fot repris ; mais à une heure du matin il fut interrompu 
fV W0 sortie des Arabes: Les travailleurs furent obligés de 
quitter leurs outils pour prendre leur fusil, et, comme les au- 
fKS^ cette sortie fut vivement repoussée à la baïonnette. Ce 
m Ait que dans la journée du 1 1 que les batteries de Goudiat-^ 
'ikti purent battre en brèohe« 

Pès neuf heures du matin, une batterie de trois pièces 
de 24 et d'une pièce de 16 ouvrit son feu pour battre li par- 
lie de l'enceinte lapins Baillante qui n'était pas flanquée; 
demi autres batteries armées l'uile de deuiobusiersdë 6 pou- 
ces^ l'autre d'une pièce de 10 et de deux obusiersde 8 pouces, 
contrebattirent les embrasures de l'ennemi qui avaient vue 
<ur les attaques ; une quatrième prenait à revers les défenses 
du ftont attaqué et une cinquième enfin jeta des bombes au- 
tour de la brèche commencée. Tous ces feux convergèrent 
ainsi pdur h&ter Vébôulement et détruire leâ défenses et les 
^taclès que l'ennemi pouvait essayer d'exécuter en arrière. 

Vers le soir, la brèche commença à se dessiner, mais elle 
{présentait encore un talus taide et escarpé dans quelques par- 
tîM« lAma^nnerie en forts matériaux était plus liée ^t meil« 



82 ALGERIE. 

leufe qu'on ne Tavait d'abord présumé. On craignit alors qn'à 
cette distance de cinq cents mètres, quatre piècesseulement» 
vu le petit nombre de coups qu'on avait à tirer, fussent insuf- 
fisantes pour faire une brèche praticable : il fiit décidé que la 
nuit suivante les pièces seraient transportées en avant dans la 
place d'armes, dont une partie serait transformée en épaule- 
ment de batterie, tandis qu'on continuerait à pousser la sape 
de manière à se rapprocher le plus possible de la brèche. 

Pendant que ces nouveaux travaux se préparaient, le géné- 
ral Damremont jugea à propos de sommer Ias assiégés de se 
rendre. Il leur fit dire que le lendemain la brèche serait pnn 
ticable, et qu'avant de lancer ses colonnes d'attaque, il vou- 
lait les éclairer sur leur danger. Voici la réponse que lui en- 
voya Ben-Âïssa qui commandait pour àhmed à Constantine : 
« Il y a à Constantine beaucoup de munitions de guerre et de 
a de bouche : si tu en manques nous f en enverrons. Tu nous 
^ parles de brèche, de capitulation : nous ne savons ce que 
tf c*est : nous défendrons à outrance notre ville et nos mai<- 
« sons. Tu ne seras maître de Constantine qu'après avoir 
« égorgé jusqu'au dernier de ses défenseurs. » 

— a A la bonne heure, s'écria le général Damremont en 
ft lisant celte lettre : ce sont des gens de cœur: tant mieux:* 
/< l'affaire en sera plus glorieuse pour nous. » Et il envoya 
l'^ordre au Coudiat-Ati de presser vivement les travaux qui de- 
vaient rapprocher la batterie de brèche. 

On y travailla pendant toute la nuit du 1 1 au 1 2. L'ennemi 
occupé lui-même à retrancher sa brèche, inquiéta peu les 
Français qui purent travailler à découvert la plupart du temps. 
A trois heures du matin l'épaulementde la batterie fut ache- 
vé : il restait cependant encore à faire la plate-forme qui 
offrait quelques difficultés à cause de l'inégahté et de l'in- 
cUnaison du terrain. Au moment où on commençait ce tra* 
vail, une fusillade des plus vives partit des créneaux de l'en- 
ceinte et des maisons de la ville. Les pièces étaient alors en 
marche et suivaient un chemin entièrement vu de la place. 
Heureusement l'obscurité rendait les coups incertains, et on 
eut peu de pertes à déplorer. En même temps, survint une 



ALGÉRIE. 1)3 

pluie Tiolente qui rendit impossible la continuation du travail 
à des hommes écrasés par desfatigues excessives, prolongées, 
et par les maladies qui n'avaient épai^é personne. Tous ces 
nouveaux travaux ne purent être entièrement terminés que 
dans la matinée du 12. 

 neuf heures, le gouverneur-général descendait avec Ui 
duc de Nemours et le général Perregaux pour arriver à cette 
nouvelle batterie, lorsqu'un boulet parti d'un des angles sail- 
lants de la porte Bah-el-DjedirI, retendit sans vie. Le généra! 
Perregaux courait à lui pour le soutenir lorsque, atteint d'une 
balle entre les deux yeux, il tomba à ses côtés grièvement 
blessé. La nouvelle de la mort du général Damremont se ré- 
pandit bientôt parmi les troupes qui ne demandèrent que le 
signal de l'attaque pour le venger. Le général Yalée, le plus 
ancien des généraux présents, prit le commandement en chef 
de l'armée. 

Quatre heures après ce triste incident, la nouvelle batterie 
ouvrit son feu dont l'effet fut prompt sur la brèche. Pendant 
ce temps, les obus tirés des autres batteries adoucissant le talus, 
vont ruiner les maisons en arrière et empêchent l'ennemi de 
s'y étabUr avec sécurité. À six heures, la brèche parut dans un 
état tel qu'on jugea que l'assaut pourrait avoir lieu le lende- 
main. Au miUeu de la nuit, le capitaine du génie Boutault et 
le capitaine de zouaves Garderens furent la reconnaître et la 
trouvèrent praticable. L'assaut fut fixé au lendemain 13, à 
neuf heures du matin. On choisit ce moment après quelques 
heures de jour afin que les batteries eussent le temps de dé- 
truire les travaux de défense que l'ennemi aurait probablement 
élevés sur là brèche et en arrière. 

Les troupes désignées pour l'assaut se rendirent avant le 
our dans la tranchée sous les ordres du duc de iNemours. Elles 
étaient divisées en trois colonnes. 

La première, commandée par le lieutenant-colonel de La- 
moricière, était formée d'un détachement de 40 sapeurs et 
mineurs dirigés par quatre officiers du génie^ de 300 zouaves 
et des deux compagnies d'élite du bataillon du i" de hgne. 
Elle se réunit dans la place d'arme^ derrière la batterie. 



54 ALGËRIEL 

La seconde, commandée par le colonel Combes, était t 
posée de la compagnie franche du 2^ bataillon d'Afrique, dm 
80 sapeurs dirigés par cinq officiers du génie, et de 50ft 
hommes, savoir : 100 du 3« bataillon d'Afrique, 100 de la 
légion étrangère, et 300 du 47^ de ligne. Elle était réunie dans 
le ravin. 

Le colonel Gorbier commandait la 3^ colonne, composée de 
deux bataillons pris dans tous les régiments et réunis dam la 
bardo. Les officiers et soldats du génie non désignés pour l^aa* 
saut et disponibles se tinrent en réserve dans la place d'^raiet 
prêts à marcher, suivant les circonstances et les besoini da 
l'attaque. 

Le signal donné, la première colonne frit lancée sur 1^ 
brèche. Franchissant rapidement 'le glacis sous les feux de la 
mousqueterie qui ne blessèrent que deux hommes, le U^it^* 
nant-colonel de Lamoricière et le chef de bataillon du génie 
Vieux, en tête de la colonne, gravirent le talus de la brèche 
et arrivèrent les premiers sur le sommet. Ils voient toutes les 
défenses détruites, les pièces de flanc ensevelies sous les dé- 
bris des voûtes, les parapets en sacs de laine bouleversés; et, 
par un heureux hasard , un mur très élevé, masse inerte de 
vieille maçonnerie d'une épaisseur de trois mètres, était resté 
debout et protégeait la brèche contre le feu des maisons, et 
d'une caserne de janissaires où les Arabes s'étaient retranchés 
en grand nombre. Le talus de la brèche offrit ainsi un lieu 
de rassemblement abrité, une sorte de place d'armes pour les 
assaillants. Mais quand ils voulurent pénétrer au-delà, sur la 
masse des décombres amoncelés, formant une contrepente 
vers la ville, ils furent accueillis par un feu meurtrier de mous- 
queterie partant des maisons environnantes. Ils se précipi- 
tèrent cependant en avant et parvinrent à se loger en s'étei^ 
dant dans deux ruelles à droite et à gauche. Là ils éprouvèrent 
une terrible résistance ; dans ce labyrinthe de maisons à moitié 
détruites, de murs crénelés, de barricades, les officiers et les 
soldats eurent à se frayer un passage, combattant souvent coq)S 
à corps, renversant les obstacles, s'engageant dans des entrées 
sans issue, et ayant partout à braver des fusillades à bout 



ALGÉRIB. 85 

tonefaant. Uo eombat s- engagea de maison en maison, achar- 
Ré, terrible : partout des attaques partielles à repousser, de$ 
luttes à soutenir, des assauts à livrer, non seulement de mai- 
iCMi en maison, mais encore d'étage en étage. Au plus fort de 
b mêlée, dans ces eouloirs obstrués de décombres, à l'attaque 
de gauche, l'ennemi parvint à renverser une muraille qui, 
en s'écroulant^ écrasa sous ses débris de nombreuses vie-' 
times. 

Cependant dix minutes après Tarrivée de la première oo-* 
lonne sur^la brèche, le colonel C!ombes était parti pour la 
soutenir k la tète d'une partie de la deuxième. D'autres dé- 
tachements le suivirent séparément et à mesure des besoins. 
Ce système d'attaque par renforts successifs de troupes fraîches 
prévint l'encombrement, le désordre, et le succès ne fut pas 
exposé à être compromis par un accident. 

L^attaque de droite marchait lentement ; on ne s'avançait 
dans les ruelles qu'avec de grandes pertes. Plusieurs officiers, 
im grand nombre de soldats étaient déjà ou tués ou griève- 
Bient blessés; enfin, les Arabes abandonnèrent l'espace qu'ils 
défendaient avec tant d'acharnement ; mais au mémo instant, 
on magasin à poudre prend feu, et, dans son explosion, en- 
gloutit ou brûle horriblement la masse des assaillants qui se 
précipitaient sur les pas de l'ennemi en retraite. Les deux 
ehefe de la première colonne d'attaque, le lieutenant-colonel 
de Lamoricière et le chef de bataillon Vieux furent enveloppés 
par les flammes. L'effet de cette explosion fut le plus terrible 
et le plus fatal incident de l'assaut, et d'autant plus déplorable 
qu'il ne fîit dû qu'au hasard (1). 

De nouveaux renforts arrivent et rétablissent l'ordre troublé 
par le terrible effet de l'explosion. Le combat devient plus 
acharné. Les sapeurs, après avoir pénétré avec de grandes 
difficultés dans une cour, avaient trouvé à l'issue une rue tor- 

(1) Bea-Âissa, interrogé à Bone sur ce point, répondit : « Les bombes tom^ 
f baient partout : je m'étais décidé à faire transporter les poudres encet endroit 
€ o& elles devaient être plus à l'abri. Le transport avait été fait avec précipita- 
c lion. Pendant le combat do la \ i lie on se batt it près de là et un de vos coups 
« dS fusil y mit le feu. » Sièye de Constaiitine, baron de Flcury. 



56 ALGÉRIE. 

.tueuse débouchant dans la rue du Marché, fortement tenue 
par l'ennemi. Le colonel Combes s'y engage avec son déta- 
chement et enlève la première barricade ; mais il tombe bien- 
tôt, mortellement frappé de deux coups de feu. Ses soldats se 
précipitent en avant pour venger la mort de leur chef, et les 
Arabes sont refoulés; mais les Français, plongés de toutes 
parts, perdent beaucoup d'hommes sans pouvoir gagner du 
terrain. L'attaque par cette rue devint de plus en plus san- 
glante, et les assaillants, malgré toute leur vigueur, n'avan- 
çaient qu'avec une lenteur qui excitait encore les résistances 
de l'ennemi et semblait permettre peu d'espoir d'en triom- 
pher. Les Français massés dans cette fatale rue tombaient 
sous les balles des Arabes qui tiraient des créneaux , des 
fenêtres et des toits de toutes les maisons environnantes 

Ils parvinrent enfin à rétablir l'équilibre dans le combat en 
s'emparant de quelques*unes des maisons les plus élevées 
pour contrebattre le feu de celles qui étaient occupées par 
l'ennemi et en y perçant des créneaux. Les assaillants se 
trouvèrent ainsi couverts à leur tour, et leurs feux ralentirent 
ceux des Arabes. 

Deux tètes d'attaque, l'une à droite, du côté de la porte 
d'El-Dgahia, l'autre à gauche, vers la porte d'El-Djedid, 
marchèrent ainsi méthodiquement par une espèce de sape 
ou de galerie couverte à travers les maisons qu'elles créne- 
laient successivement; la base de l'attaque générale et le dé- 
veloppement de ses feux se trouvaient ainsi élargis ; les tètes 
des colonnes étaient seules exposées; on perdait moins 
d'hommes, mais malheureusement les plus intrépides. On 
parvint enfin aux deux portes. Alors l'ennemi fatigué, affai- 
bli, absorbé par l'attaque du centre qui progressait lente- 
ment, mais qui cependant progressait, se voyant débordé, 
craignit de voir sa retraite compromise et se hâta de l'exécuter 
en désordre. 

Une partie de la population, voyant fuir les défenseurs de 
îa ville, avait tenté aussi d'échapper au vainqueur. Mais la 
porte d'El-Cantara était battue par les feux du Mansourah; 
les autres étaient au pouvoir des Français; il ne restait alors 



ALGÉRIE. S7 

que les c6tés de la ville non exposés aux coups des asssullants^ 
mais bordés d'abîmes^t de rochers escarpés* Ces malheureux^ 
ne pouvant y descendre qu'au moyen de longues cordes qui 
rompaient souvent sous leur poids, se brisaient sur les rochers 
et tombaient mutilés au fond de Tabime. Ce fut pour les 
Français un spectacle efiDroyable que cette multitude d'hommes^ 
de femmes, d'enfants, se débattant entassés dans les angoisses 
d'une horrible agonie. On put en sauver quelques-unes, mais 
les autres n'étaient que des cadavres mutilés. 

Toutes les autorités de Gonstantine étaient mortes, blessées 
ou en fuite. Ben-Âissa était du nombre de ces derniers. On 
y trouva cependant un vieux scheick, El-Belad, dont le fils 
Sidi-Hamouda organisa une espèce de municipalité, chargée 
momentanément de faire connaître les ressources que pouvait 
offrir la ville. 

L'armée y fit son entrée dans la journée du 13, occupa la 
Casbah et les forts; le duc de Nemours et le général Valée 
prirent possession du palais d'Ahmed. L'attitude calme du 
vainqueur encouragea les habitants qui peu à peu rentrèrent 
dans la ville et revinrent occuper celles de leurs maisons qui 
n'avaient pas été affectées à des services publics. L'admi- 
nistration de Sidi-Hamouda, nommé kaîd de la ville, contri- 
bua puissamment à dissiper leurs craintes; les transactions 
s'établirent; quelques tribus voisines vinrent faire leur sou- 
mission et approvisionner le marché, et les soldats purent, 
après tant de fatigues et de dangers, jouir d'un peu d'abon- 
dance et de repos. Âhmed-Bey, abandonné de ses troupes, 
s'était réfugié dans les monts Âurès. 

Dans ces circonstances arriva à Gonstantine le 1 2* régiment 
âe ligne qui, ayant apporté avec lui de France le choléra, 
lors de son arrivée à Bone, y avait été laissé en quarantaine. 
U avait à sa tête le prince de Joinville qui, ayant appris, dans 
mie de ses relâches à Bone, l'ouverture de la campagne, avait 
voulu y prendre part. Cette arrivée jeta dans l'armée une 
panique fatale qui hâla le développement du fléau qu'on 
soupçonnait le régiment d'apportor. Dans les hôpitaux, la 
morutUtc s accrut avec tant de rapidilé et dans une si effrayante 



6S ÂLQÉRIM. 

progreédoin qbè le génfirà! l^alée résolut âfèmméf Conttaiii» 
tine plutôt qu'il n'en ayait le projet. Le iO ootobv», It pnm 
mière colonne se mit en marche» escortant les dépouilloi 
mortelles du général Damremont; une deuxième eoloimi 
suivit avec un convoi de malades. Le général Valée partit 
lui-même le 29 avec le troisième. A son arrivée à Bone, il 
reçut le bâton de maréchal et le titre de gouvemeup^nénl 
de l'Algérie. Une garnison de deux mille cinq cents homme% 
sous les ordres du général Bernelle, avait été laissée à Cou* 
stantine. 

La prise de Gonstantine fut une joie pour la France et vm 
embarras pour le ministère. La politique du gouvernement 
français, dans la question d'Afrique, se dessinait à ehaqug 
fait nouveau d'une manière plus nette et plus correcte. Ellg 
présentait le singulier spectacle d'un gouvernement se trat» 
haut à la remorque de l'opinion publique , conquérant malgré 
lui, et forcé de garder ses conquêtes encore malgré lui. A cha- 
cune des crises où sa puissance s'agrandissait en Afrique, — et 
c'était réellement pour lui une crise — ^l'opinion publiques'alap- 
mait du parti qu'il allait prendre, et ses alarmes étaient toujours 
fondées. La question se représentait, dès lors, toutes les fois 
dans les mêmes termes : Que veut-on faire de l'Algérie? Veut-oa 
l'abandonner, veut-on la conserver! Les Chambres, lapresse^ 
la France entière, s'en occupaient, elle gouvernement n'osait 
pas dire non : mais il osait moins encore dire oui. A chacune 
de ces crises, on voyait surgir ces ambitions qui, dans leurs 
systématiques attaques contre la conquête d'Alger, ne tenant 
compte ni de l'honneur ni de la dignité de la France, sacri* 
fiant l'un et l'autre à un froid calcul d'égoisme et de vanité^ 
venaient étayer le ministère de leur fatale influence. C'é- 
taient toujours les mêmes prévisions funestes, les mêmes récri- 
minations sans fondement , les mêmes exagérations dans les 
appréciations, les mêmes craintes simulées, les mêmes dan- 
gers signalés : mais d'honneur national, de dignité nationale^ 
pas un mot. Le ministère approuvait, la France s'indignait , 
et ces hommes, plus fiers de l'approbation de l'un que sou- 
cieux de l'indignation de Taulre, persistaient dans leurs 



'ALGÉRIE^ 59 

déplorables attaques systématiques sans s'inquiéter d leur 
patrie n'aurait pas un jour à leur demander compte de tant de 
s^ng versé, de tant de trésors sacrifiés en pure perte (1). 

Heureusement pendant ce triste débat, où Thonneur et la 
^gnité d'un pa][s étaient mis en question par oeux-là mêmes 
qdi étaient chaînés de le représenter, de nobles et dignes 
paroles retentissaient dans la France entière : a Je vous 
c somme , disait M. Mérilhou aux ministres et à la chambre 
« des Pairs, je vous somme de conserver l'Algérie, et je de- 
m mande une loi qui déclare cette province définitivement 
a acquise à la France. » D'autre part, le duc d'Orléaqs 
écrivait au roi Louis-Philippe, son père : a La conversion 
a de la Barbarie en province européenne marquera votre 
a règne d'un des grands événements du siècle. » 

Ce q\ii donnait, en cette circonstance, plus d'importance 
çncore à la question d'Afrique , c'est que le débat avait été 
soulevé par la prise de Constàntine, et que la province, dont 
cette ville était le chef-lieu, passait pour la partie de laRé^ 
gence où la civilisation pouvait le plus facilement s'implanter. 
pes hommes graves et sérieux, qui s'étaient donné ïa peine 
4*étudier ce dont ils parlaient, avaient constaté que, sous 
toutes les dominations, ses populations s'étaient montrées 
ipoins rebelles à toute autorité que celle des autres provinces; 
gue pendant que, dans l'Ouest, les dominateurs conservaient 
toujours à l'autorité un caractère purement militaire. Us éta- 
blissaient dans l'Est un ordre civil rarement troublé; et 
qu'enfin chez les anciens écrivains , les mots, rappelant la 
fertilité de la terre et la soumission des indigènes, s'appli- 
quaient presque exclusivement à l'Est, tandis que, au con- 
baire, ceux appliqués à l'Ouest ne rappelaient que la rigueur 
du climat, la stérilité du sol et la férocité des mœurs de ses 
habitants. Quelques années après , un économiste conscien- 
deux et profond (2) résumait toutes ces idées dans un court 

(1) Panni CCS hommes, dont le systématique acharnement dans la question 
f Afrique a été plus fatal à la France que dix batailles perdues, étaient le comto 
Jiobert, Desjohert, Duvergier de Haurannc, Gasparin, Passy, de Sade, etc. 

<^) EolaotiQ. Colonisation de l'Algérie, 



60 ÂLGÉBffî. 

précis historicfue que nous mettrons sous les veux des lec- 
teurs, quoiqu'il nous paraisse pris d'un point de me tn^ 
exclusif. 

a Les données de Thistoire qui nous racofite la vie des 
peuples, dit l'auteur, doivent être appuyées de considératiou 
géographiques et économiques qui confirment qu'en effet, ià 
où étaient fixés les sociétés les plus civilisées , là aussi , la coiH 
figuration du sol et la nature du climat se prêtaient à leur 
développement. Là aussi , la fertilité de la terre favorisait leur 
^richesse; car des circonstances politiques pourraient avoir 
gêné leurs dispositions naturelles dans le choix de leur habi- 
tation. 

« Depuis l'occupation romaine, l'Afrique carthaginoise nous 
est assez connue, nous savons la forme générale que cette con^ 
quête lui a donnée ; et depuis lors, deux grands événements, 
l'invasion arabe et l'établissement du gouvernement des Turcs 
sont encore venus nous révéler clairement les principales 
conditions de sa vie. 

a Une circonstance commune à ces trois phases de l'his- 
toire de l'Afrique septentrionale, circonstance qui tient, il est 
vrai, en grande partie à la position des contrées d'où venaient 
leÈ conquérants, mais qui ne tient pas seulement à cette 
cause, ainsi que nous le montrerons tout-à l'heure, c'est que 
la conquête, l'occupation et je dirai même la colonisation, 
se sont faites de l'est à l'ouest. Non seulement, les conque* 
rants marchaient dans cette direction avec leurs armées, mais 
ils suivaient la môme route pour organiser et civiliser pro- 
gressivement le pays conquis. 

Si bien que Rome, par exemple, pendant sa longue do- 
mination d'Afrique, a toujours conserve (depuis Gibraltar 
jusqu'à l'Océan) son caractère purement militaire dans l'ouest, 
tandis qu'elle avait porté tout son ordre civil dans l'est. De 
même les Arabes, après avoir fondé passagèrement leur capi- 
tale d'invasion à Kairouan, à mi-chemin d'Egypte en Espa- 
gne, n'organisèrent solidement leur gouvernement qu'en 
Espagne même, tandis qu'ils étaient harcelés en Afrique 
à FeX| à Maroc, à Tlemcen, par les révoltes continuelles des 



ÂLGËRIE. di 

tribus indigènësi Et enfin les Turcs, qui ont successitement 
étendu leur empire sur toute la côte de la Méditérannée, 
depuis l'Asie-Mineure jusqu'à Orau, se sont arrêtés à ce der- 
nier point, et le sultan de Constantinople a trouvé dans Ma- 
roc un sultan rival, de race indigène, qui a limité Tempire, 
soi-disant universel, du successeur du prophète. 

a J'ai dit que cette marche des conquérants n'était pas due 
seulement à ce que ceux-ci partaient des contrées orientales 
et s'éloignaient par conséquent de la mère-patrie à mesure 
qu'ils marchaient vers l'ouest : la preuve en est dans l'éta- 
blissement brillant des Arabes en Espagne. Certes, si l'Algé- 
rie avait semblé aussi favorable que l'Espagne à leur établisse- 
ment, ils l'auraient préférée, puisqu'elle était moins éloignée 
des villes saintes; tandis que, au contraire, sur toute la li- 
gne qui joint le Caire à Cordoue, leurs Califes n'ont posé, 
qu'en passant, leur tente à Kairouan et les Arabes n'ont pas 
laissé, sur cette longue route, un seul monument qui an- 
nonçât la volonté de s'y fixer pour des siècles. C'est donc par 
d'autres considérations que celle de l'éloignementde la mère- 
patrie, que se forment les établissements fixes d'une con- 
quête. 

« Quant aux Romains, si Carthage est le point de l'Afrique 
le plus rapproché de Rome, Saldœ n'était guère plus loin de 
Rome qu' Adrumette ; Ccesarée n'en était pas plus éloignée 
que Gabes, et enfin Lambesa était plus difiicile à atteindre 
qu'Oran; et pourtant nous voyons les Romains former leur 
première province du territoire qui est aujourd'hui une partie 
de k Régence de Tunis; puis oi^aniser la Numidie, ensuite 
coloniser la Mauritanie de Sétif, mais rester en armes dans la 
Mauritanie Cœsarienne et dans la Tingitane. Le christianisme 
lui-même confirme, par l'histoire de l'église d'Afrique, cette 
marche de la civilisation de l'est à l'ouest; après Carthage, 
Hippone, Grttia etMila, quelles sont les villes dont l'église a 
rendu le nom célèbre? Dans un mémoire sur la Division ter-- 
ritoriate établie en Afrique par les Romains , mon collègue et 
ami. M, Canette, a fait remarquer que le nombre des évéchés 
éio^uait dans une progression très rapide en allant de Test 



CI ALG&RIB. 

à Touefit; que le nombre des villes portant le nom 9e foAmfii 
diminuait également dans cette direction, à mesure que cro»- 
sait, au contraire, le nombre de noms indicateurs de campSi 
de forteresses, d'établissement militaire ; que l'est renfennait 
plusieurs lieux désignés par le nom d'korrea (magasins, dé- 
pôts de céréale^, tandis que Touest n'en renfermait auoqn : 
enfin que les révoltes principales contre les Romains pariaient 
toujours de l'ouest. 

a Et quant aux Turcs , outre ce que j'ai déjà dit de leur 
envahissement successif des côtes orientales et méridionales 
de la Méditérannée jusqu'à Oran, si nous limitons même b 
question à leur étai)lissement dans la Régence d'Alger, tou- 
jours bien moins soumise à la Porte que celle de Tunis et de 
Tripoli, et infiniment moins que le pachalick d'Egypte et ce- 
lui de Syrie, nous reconnaîtrons qu'indépendamment de l'im- 
portance du port d'Alger, comme capitale d'un gouvernement 
dont la piraterie était une des principales ressources, les trois 
grandes divisions de la Régence, Constantine, Tittery et Oran 
étaient entre elles dans on rapport conforme à la thèse que 
je soutiens J 

a Le beylick de Constantine était un vrai royaume dans 
le royaume ; sa nombreuse population, l'étendue et la n^ 
chesse de son territoire, ses relations faciles avec la fertile 
régence de Tunis, sa profondeur dans l'intérieur des terres, 
l'élévation et par conséquent la température de la plus grande 
partie des terres cultivables, enfin la douceur d'une popula* 
tion qui se laissait gouverner par quelques centaines de Turcs, 
faisant chaque année une promenade de perception d'im- 
pôts, rendaient cette province et son bey incomparablement 
supérieurs aux beyliks et aux beys de Tittery et d'Oran. Et 
ajoutons aussi, ce qui a été souvent signalé à propos d'Abd-el- 
Kader et de son père Mohhi-ed-Din, que c'est toujours dans, 
l'ouest qu'ont eu lieu les protestations de tribus indépendantes 
et belliqueuses et des tentatives de révolte contre la domina- 
tion des Turcs. 

« Si ces considérations générales sur les trois grandes con- 
^m^tes de ce pays que nouspossédons aujourd'hui sont vraieiy 



ALGÉRIE. 63 

ne deToi»-nou8 pas profiter pour nous-mêmes d^un pareil 
enseignement. » 

Ces motifs qui, sans avoir été définis en 1839 d'une ma- 
nière si précise, étaient généralement pressentis dans leurs 
conséquences incontestables, donnaient à la nouvelle conquête 
une importance majeure ; aussi l'opinion publique s'était-elle 
plus que jamais sérieusement alarmée de voir toujours re- 
mettre en question ce qu'elle avait lieu de croire définitive- 
ment jugé depuis longtemps. Mais il était dit qu'après avoir 
lutté pendant sept ans contre les fautes et le mauvais vouloir 
du gouvernement, elle aurait à supporter longtemps encore 
les coosé^ences des unes et de l'autre. 



GHAPITllE XI. 



Le comte Yalée. — Résultat de la politique du ministère français. — AM-d- 
Kader après le traité de la Tafna : ii organise la province de Titlery : sa 
politique à l'égard des tribus du désert. ~ Convention supplémentaire ta 
traité de la Tafna. — Camps de Biidah. — Organisation de la province de 
Constantine : son résultat.— Reconnaissance sur Stora.— Fondation de Phi- 
lippeville.^ Djidgeli.— Beau fait d'armes de Djmmiiah.— Embarras d'Abd- 
el-Kader : ses menées.— Résultat de l'inexécution du traité de la Tafna. — 
Passage des Portes-de-Fer. — Marche sur Ilamza. * Nouveau soulèvement 
général.— Envoi de renforts en Afrique.— Les Français prennent l'ofTensive. 
— Héroïque défense de Mazagran : son eflet moral. — Le tombeau de la 
chrétienne. — Nouveau passage du Téniah de Mouzaïa. — Milianah. — Ré- 
sultat fâcheux du système suivi en Afrique. — Le maréchal Yalée demande 
«)nrappel« 



Le lieutenant-général d'artillerie comte Yalée, était né 
dans l'Aube, à Brienne-le-Château, en 1773. En 1792, il 
entra au service, comme sous-licutcnant, à l'école d'artillerie 
de Chàlons. Promu au grade de lieutenant, en 1793, il as- 
sista aux sièges de Charleroi, de Landrecies, du Quesnoy, de 
Valenciennes, de Condé, de Maëstricht, au passage du Rhin 
à Neuwied, à la bataille de Wurtzbourg, à celles de Mœs- 
kirche et de Hohenlinden. La manière particulière dont il se 
distingua dans ces diverses affaires lui fit rapidement franchir 
les premiers grades, et, en 1804, l'Empereur le nomma lieu- 
tenant-colonel d'artillerie et chevalier de la Légion-d'Hon- 



ALGÉRIE*. 6» 

neur. Sa belle conduite aux batailles d'Iéna, Eylau, Fried- 
land, et pendant la campagne de 1808, le firent successive- 
ment nommer colonel du !•' régiment d'artillerie, comman-» 
dant de Tartillerie du troisième corps de l'armée d'Afrique, 
et officier de la Légion-d'Honneur. Nommé général de divi- 
sion en 1811, il se fit remarquer pendant toute la campagne 
de 1812, et, dans les Cent Jours l'Empereur lui confia le 
commandement de l'artillerie du cinquième corps. Sous la 
Restauration, il fut successivement nommé inspecteur-géné- 
ral, rapporteur, puis président du comité central d'artillerie. 
La Révolution de Juillet l'avait maintenu aux premiers grades 
dans Tanne spéciale où il s'était toujours montré homme de 
courage, de science et de progrès. 

Pendant que la victoire inaugurait la puissance française 
dans la province de Gonstantjne, et que le gouvenîement de 
France se montrait indécis, irrésolu à en recueillir les fruits, 
dans les autres provinces, les difficultés s'accroissaient. La 
politise tortueuse des ministres français et le traité de la 
Tafna allaient susciter des obstacles tels qu'il ne devait bien- 
tôt plus être possible d'y remédier sans un grand déploie- 
ment de forces et une occupation permanente. Ainsi, par un 
heureux hasard, le ministère allait se trouver amené, par les 
conséquences mêmes de son mauvais vouloir, à faire ce 
qu'on aurait dû effectuer depuis longtemps pour consolider 
d'abord et ensuite assurer la domination française en Afrique. 

En effet, depuis le traité de la Tafna, Abd-el-Kader avait 
grandi de puissance et d'autorité : pendant que les ministres 
français discutaient la lettre du traité, lui agissait. Son pre- 
mier soin avait été de régulariser l'administration de la pro- 
vince de Tittery, qui lui avait été concédée par la convention 
du 30 mai. El-Berkani fut replacé à la tête de la province 
avec le titre de kalifa : il eut le gouvernement des tribus et 
celui de Hëdéah où fut fixée sa résidence. Le pays fut divisé 
en trois agbaliks ou circonscriptions administratives, confiée? 
chacune au çiMnmandement d'un agha. Les tribus, selon leur 
position géogràj^ique, et en respectant, autant que possible, 
les liens que la fréquentation des mêmes marchés avaient 
T. lu, 5 



M ALGfiRIEJ 

établis entre efles, (brent réparties dans ces divers aghalfloif || 
y eut Taghalik du Tell qui comprit les sept Outhans qui eii-i 
yironnaient Médëati : celui du Cherk (de Test), comprenant 
le grand Outhan du Djehel-Dira et d'autres tribus : et en^ 
Taghalik du Rebla (du sud), renfermant les tribus du sud. 

L'organisation adoptée par Abd-el-Kader eut, sur Torgs» 
nisation établie antérieurement par les Turcs, l'avantage d^ 
soumettre tout le pays à une autorité unique, à une q4iniQisiv! 
tration uniforme. Elle fut ensuite constituée de tellq sorte qiia 
les relations des tribus avec l'autorité nouvelle, n'eurent rien 
de plus onéreux pour elles que sous les Turcs, et, qu'eq 
payant d'abord un faible impôt, elles croyaient plutôt fournif 
un subside aiî chef d'une famille de Marabouts qu'ils véné^ 
raient, qu acquitter une contribution à un gouvememeni 
reconnu. Ainsi, pendant que l'autorité française persistait ^ 
reconnaître officiellement à Abd-el-Kader lô titre d'Ëmir» 
celui-ci, dans ses rapports avec les tribus s'appliquait autant 
que possible à le dissimuler. Ce fait prouve, plus que to^t, 
rignorance, l'inconséquence et la légèreté avec lesquelles lef 
affaires d'Afrique ont été, pendant longtemps, conduites. 

Cette organisation nouvelle de la province de Tiltery, par 
Abîi-ol-Kadcr, aurait pu fournir encore au gouvernemenl 
français lui autre enseignement, si ce gouvernement avait ja-s 
mais été disposé, en ce qui concerne du moins l'Algérie, à 
tenir compte de Texpérience et des faits; c'est qu'au milieu 

' de tous ces changements de régime, de toutes ces modifica- 
tions de procédés administratifs qu'y introduisit Abd-el-Kader, 
la tribu resta la base inaltéral^le de cette société : elle fut 
toujours commandée par un kaid nommé par le chef de la 

! province, et ayant sous ses ordres des scheicks; de même 
que la tribu {arcli) était décomposée en fractions (ferka) et la 
fraction en douars de plusieurs tentes. Celte base d'organisa- 
tion, fondée sur Tétat normal de la société arabe, tend jour- 
nellement à être dénaturée par la bureaucratie française, qui 
en est encore à comprendre la dilférence qui existe entre la 
France et l'Algérie, c'est-à-dire un pays où il n'y a pas de fa- 

. mille» et où son action est annulée, et un peuple chez qui la 



ALGffiMB.' 67 

fetoille est fortement constituée^ et dont l'action existe dans 
^ute sa force primitive. 

Abd-el-Kader ne borna pas ses réformes à Faction admfuis- 
tratiye : il cliangea entièrement les bases des institutions po- 
litiques adoptées par les Turcs. Aux tribus du Makhzen, il sub- 
stitua des troupes régulières : une division territoriale et une 
organisation administrative mieux entendues remplacèrent 
Faction des postes militaires situés au milieu des tribus. Sous 
Fadministration turque, le pouvoir du Kaid, ou pouvoir exé* 
CQtif, avait envahi et paralysé le pouvoir judiciaire du Kadhi : 
tes justiciables avaient alors perdu la plus grande garantie ; 
Abd-el-Kader rendant au Livre de la Loi une partie de son 
ancienne autorité, substitua la discussion appuyée sur des 
textes^ au caprice du chef. Revivifiant ainsi les sentiments 
rdigieiix, cherchant sa principale force dans la création de 
Ihmité entre les tribus, il posait la révolution politique comme 
k premier jalon de la rénovation sociale. Les Arabes, exaltés 
à h fois d'indignation et de foreur contre des étrangers infi- 
dèles et animés d'une vive ardeur pour une nationalité si 
longtemps comprimée, se livraient à lui sans s'apercevoir que 
leur indépendance s'enserrait dans les liens d'un pouvoir op- 
presseur et avide. Pour dessiller leurs yeux, il fallait que les 
malheurs de la guerre eussent lassé le fanatisme. Mais en at- 
tendant, ils étaient de toutes parts ou soulevés ou prêts h 
Fêtre. Dans la province d'Alger, les troubles avaient recom- 
mencé, et le général Négrier qui y commandait en Fabsence 
du gouverneur-général, n'avait que quinze cents hommes en 
état de tenir la campagne : il fit des représentations à un des 
lieutenants de FÉmir et n'en obtint que cette ironique ré- 
ponse : « n est un moyen bien simple d'assurer la tranquil- 
« Kté du pays : c'est d'en confier la police à mon maître ; t.f 
« les Français veulent que ces troubles n'aient plus lieu, ils 
i€ n^ontqu'à se borner à occuper Alger, » 

Cette insultante réponse n'ouvrit pas les yeux au ipînistère 
français; pour le convaincre des véritables projets d'Abd-el- 
Kader, il fallut que ce dernier pénétrât au-delà des montagnes 
fui bornent les provinces d'Alger et de Tittery et qu'il vint 



68 ^ AtGËRI& 

poursuivre, jusque sur le territoire français, des tribus qui re^ 

fusaient de reconnaître son autorité. Le maréchal Yalée fut 
alors renvoyé à Alger, et ramena avec lui quelques troupes : 
il y arriva dans les premiers jours de novembre. 

Au lieu d'étouffer dans, son germe une insurrection qui 
menaçait de toutes parts d'éclater, on négocia, on discuta sur 
quelques clauses du traité de la Tafna : Tarticle 2 surtout qui 
présentait une clause fort équivoque au sujet des limites à Test 
d'Alger, fut le texte de ces discussions. Abd-el-Kader envoya 
même à Paris son secrétaire intime, Sidi^Mouloud-ben-Ai^ 
rach, pour obtenir une interprétation favorable, et le minis- 
tère eut cette fois Theureuse inspiration de se récuser : il 
eût été à désirer qu'en toute circonstance il en eût fait au- 
tant. Sidi-Mouloud-ben-Arrach reçut Tinvitation de s'enlen- 
dre à Alger avec le gouverneur-général, et le 4 juillet 1838, 
fut signée la convention suivante, annexe supplémentaire ou 
interprétative de quelques articles du traité de la Tafna. 

a Art. 1*'. — Dans la province d'Alger, les limites du ter* 
ritoire que la France s'est réservé au-delà de l'Oued-Kad- 
dara, sont fixées de la manière suivante : le cours de l'Oued- 
Kaddara jusqu'à sa source au mont Thibiarin; de ce point 
jusqu'à risser; au-dessus du pont de Ben-Hini, la ligne ac- 
tuelle de délimitation entre l'Outhan de Khachna et celui 
de Beni-Djaah ; et au-delà de l'Isser, jusqu'au Biban, la 
route d'Alger à Constantine, de manière à ce que le fort de 
Hamza, la route royale et tout le territoire au nord et à l'est 
des limites indiquées, restent à la France, et que la partie du 
territoire de Beni-Djaah, de l'Hamza et de l'Ouannougha, au 
sud et à l'ouest de ces mêmes limites, soit administrée par 
l'Émir. 

« Dans la province d'Oran, la France conserve le droit de 
passage sur la route qui conduit actuellement du territoire 
d'Arzeu à celui de Mostaganem : elle pourra, si elle le juge ' 
convenable, réparer et entretenir la partie de cette route à 
Test d^^ la Macta, qui n'est pas sur le territoire de Mostaga- 
nem ; mais les réparations seront faites à ses frais et sans 
préjudice des droits de l'Émir sur le pays. 



ALGÉRIE. 69 

€ Art. S. —L'Émir, en remplacement des trente mille fa<- 
nègues de blé et des trente miUe fanègues d'orge qu'il aurait 
dû donner à la France ayant le 15 janvier 1838, versera, 
chaque année, pendant dix ans, deux mille fanègues de blé 

' et deux mille fanègues d'orge. Ces denrées seront livrées à 
Qran, le T' janvier de chaque année, à dater de 1839. Toute* 
fois, dans le cas où la récolte aurait été mauvaise, l'époque de 
b foumitore serait retardée. 

« Art 3. — Les armes, la poudre, le soufre et le plomb^ ^ 
dont FÉmir aura besoin, seront demandés par lui au gouver- 
neur-général qui les lui fera livrer à Alger, au prix de fabri-* 
eatiouy et sans aucune augmentation pour le transport par 
mer de Toulon en Afrique. 

« Art. 4. — Toutes les dispositions du 30 mai 1837 qui ne 
sont pas modifiées dans la présente convention continueront à 
recevoir pleine et entière exécution, tant dans l'Est que dans 
l'Ouest. » 

. Cette convention supplémentaire n'arrêta pas Abd-el-Kader 
dans ses projets d'agrandissement, soit de territoire, soit d'au- 
torité, n laissa son agent Ben-Arrach négocier pour les déli* 
mitations nouvelles et, pendant ce temps, il prenait possession 
de quelques uns des points qui étaient en discussion, et en- 
wyait des agents jusque dans les tribus soumises à la France^ 
pour les détacher de cette alliance. C'est ainsi, qu'en décem-* 
bre 1837, après avoir porté son camp dans l'Outhan d'Oua* 
nougha près de Hamza, il avait reçu la soumission des tribus 
âtuéet de l'autre côté des montagnes de l'Est; il avait fait 
quelques tentatives, jusque dans celles des extrémités orien- 
tales de la Metidja soumise. 

Le maréchal Yalée,homme d'un grand talent pour la grande 
guerre, était peu propre à cette guerre de surprises, de razzias, 
de positions qui seules pouvait intimider les tribus ébranlées, 

• déjouer les menées de TÊmir et faire cesser un état qui n'était 
ni la paix ni la guerre, et laissait planer surtout et partout uno 
incertitude qui ne pouvait en définitive que tourner contre la 
France; Abd-el-Kader le savait, et il ne négligeait rien de tout 
M qui pouvait la prolonger. Aussi, le maréchal Valée ayant 



70 âLGERIE« 

envoyé sur le haut Rhami» deui mille cinq cent! hotemes 
pour y établir un camp et Bur?eiller les mouvements d'Abè» 
el-Kader, celui-ci s'était retiré sur Médéah, et de là à Ték^ 
dempt dont il avait fait le siège principal de son autorité et oO 
a préparait alors une expédition contre les tribus du désert^ 
et principalement contre la puissante tribu d'Ël-Aj*bà, au Mil 
du Djehel-Amour. 

On a déjà vu que la cause principale qui maintenait oH 
tribus en hostilité contre Abd-el-Kader^ était leur védéAitton 
pour le djouat ou chef de race. L'Émir, dès sa première om 
ganisation de la province de Tittery, avait appelé aux premieM 
emplois de la hiérarchie politique et administrative, les mé^ 
rabouts les plus vénérés : il avait pensé ainsi s'assurer un con- 
cours efficace et trouver, dans les marabouts, des auxiliaires 
intelligents et fanatiques. C'était donner à sa politique le ca- 
chet religieux tout spécial, que la destination de son pouvoii^ 
avait donné à son œuvre. En effet, la guerre sainte Tayatii 
engendré, ayant favorisé son agrandissement, il devait éur 
tant que possible tout ramener à cette première origine reli-> 
gieuse. 

Mais, avec les tribus du désert, il s'était vu dans la nécessité 
de transiger sur ce point. Parmi ces derniers, il en était deux 
surtout, les Ouled-Mokhtar et les El-Arbâ qui se montraient 
intraitables. Les Ouled-Mokhtar étaient les djouat ( chefe aris^ 
tocratiques) des Rhaman, des Ouled-Màref, des Dëimat, des 
Souari, des Abaziz, des Emfata, etc. ; les El-Arbâ étaient ceux 
des El-Mâmmera, des Ouled-Salan, des El-Hadjadj, des El* 
Moukalif, des Ouled-Sidi et autres tribus. L'attitude hostile 
de ces deux tribus puissantes, était une menace permanente 
contre l'autorité d'Abd-el-Kader et pouvait devenir le noyau 
d'autres mécontents. L'Émir pouvait se trouver ainsi entre les 
français maîtres du Uttoral et à qui il voulait faire une guerre 
à outrance, et les tribus du désert qui refusaient dese soumeU 
tre à l'organisation qu'il voulait leur imposer. 

De tous les chefs des tribus aristocratiques de la province dé 
Tittery, le scheikh des Ouled-Mokhtar, seul, recevait des beyl 
turcs, lors de son investiture, un boumous rouge richraieal 



ÂLGfiRa. .71 

brodé. Son pouvoir sur ced contrées était si solidement établi, 
que les beys de Tittery voyaient plutôt en lui un allié qu'un 
•tget. C'était lui qui était chargé de préparer Texécution de la 
razzia lorsqu'une tribu du Sud avait mérité un châtiment ; 
tout se préparait secrètement, on endormait la défiance des 
rd>elles, on reconnaissait leur campement : un exprès envoyé 
à Médéah par le chef du désert, fixait un rendez-vous où les 
troupes du bey et la cavalerie de Ouled-Mokhtar devaient se 
rencontrer. On marchait rapidement de nuit, on tombait à 
l'improviste sur les coupables, on les cernait et on saisissait 
leurs troupeaux; le puissant scheikh des Ouied-Mokhtar était 
alors traité avec les plus grands honneurs et avait une forte part 
dans la répartition du butin. 

En organisant la province de Tittery en aghaliks, Abd-el« 
|[[ader pour se montrer conséquent avec son système politique, 
aùt bien voulu ne confier les hauts emplois qu'à des marabouts; 
mais il fut obligé de faire une concession au chef des Ouied- 
llokhtar et de l'investir d'une fonction éminente : il le 
nomma, pour se l'attacher, agha du Kebla. Les tribus qui 
faisaient partie, sous l'administration turque, de l'apanage 
des ((tands dignitaires du Divan, se trouvèrent ainsi réunies 
'tous le commandement du scheikh des Ouled-Mokhtar. Celle 
«itension d'autorité exigeait une compensation ; l'Ëmir tacha 
•lors de diminuer l'action de cette tribu sur les plus fortes tri- 
bus nomades du désert, en leur ouvrant des marchés nouveaux 
ta sud de la province d'Oran et principalement à Takdcmpt. 
de fut pour atteindre ce résultat qu'il avait résolu une expédi-* 
tion contre la puissante tribu d'El-Ârbâ. 

Cette tribu comptait environ trente mille âmes : elle pou- 
vait mettre à cheval pour le combat quinze à dix-huit cents 
hommes. Elle avait pour scheikh Tedjini, et avait refusé do 
reconnaître l'Émir et d'acquitter le tribut : ses dépôts étaie^^t 
eus ks petites villes de Laghouat, de Tadjmout, et surtout 
d'iJA-Madhi, spécialement gouvernée par la famille Tedjini. 
Gb fit devant cette dernière ville que, pendant que se négociait 
li ODOvention supplémentaire du 4 juillet, Âbd-el-Kader avait 
MneUce k siège. Sea forces régulières se montaient alors à 



72 ALGÉRIE. 

quatre mille cinq cents hommes d'infanterie, milTe eairalfen^ 
cent cinquante canonnière, douze pièces de campagne et 
vingt-cinq pièces de siège. Mais la ville d'Âîn-Madhi était 
défendue par les difficultés naturelles de ses approches et le 
siège menaçait de traîner en longueur. 

Pendant ce temps les Ueutenants de l'Émir levaient partout 
des impôts, des soldats, des vivres, des munitions : la con- 
vention supplémentaire du 4 juillet avait été signée mais non 
pas ratifiée par Âbd-el-Kader qui , campé à cent lieues des 
côtes, dans une région à peu près inconnue, ne laissait accor- 
der ni escorte ni guide pour arriver jusqu'à lui, et connaître 
ses véritables intentions au sujet de cette convention. Tout 
cela annonçait des dispositions très peu favorables. 

Le ministère français, prévenu de ces faits par le maréchal 
Valée, lui prescrivait de patienter, d'attendre, ce qui, dans la 
situation des choses, pouvait se traduire par ces mots : « At- 
tendez qu'Abd-ed-Kadder ait soulevé toute l'Algérie contre 
nous, puis nous verrons ce que nous avons à faire. » Ainsi, 
même après la prise de Gonstantine, et malgré la tranquillité 
dont jouissait cette province, c'étaient toujours les mêmes in- 
conséquences, les mômes indécisions, les mômes mauvais vou- 
loirs. Dans cette question de l'Algérie, le gouvernement fran- 
çais n'avait jamais su prendre un parti de lui-même, et 
cependant cette question exigeait impérieusement l'adoption 
d'un système. Mais demander à un ministère français quelque 
chose qui sorte de la routine habituelle de sa sphère, c'est de- 
mander l'impossible; c'est triste pour la vanité nationale, mais 
c'est vrai. 

Cependant le maréchal Valée, sur qui pesait la responsa- 
bilité nominale de l'administration de l'Algérie , ne crut pas 
devoir se résigner à cette singulière politique qui consistait à 
îdisser s'agraver le mal, quitte ensuite à y opposer un éner- 
gique remède; il comparait avec raison le ministère à un 
médecin qui, ayant à traiter le membre gangrené d'un malade, 
voudrait attendre, pour opérer, que la gangrène eut gagné la 
corps. Sans tenir compte des injonctions ministérielles, il sa 
porta sur Blidah et Coieah qu'il occupa, aux termes cUi tnit4 



ALGÉRIE. 73 

de la Tafna. Û couvrît Blidiaih de deux camps retranchés, l'un 
entre Blidah et la Chiffa, l'autre à l'oi^t de Blidah, de ma-^ 
nière à couvrir la route qui conduisait au camp de l'ouest et 
à s'assurer ainsi, dans toutes les directions, les chemins qui 
conduisaient à Test et à l'ouest de la plaine. 

Dans la province de Constantine, il fit plus encore : il régu- 
larisa les diverses branches de l'administration ; il s'occupa des 
divisions territoriales en tenant compte des traditions locales, 
en consultant les intérêts des indigènes, en ménageant les in- 
fluences acquises ; bien plus, il conserva même avec soin cer- 
taines dignités consacrées par le respect des populations 
arabes, mais qui étaient en contradiction flagrante avec la 
hiérarchie civile et militaire française. Le ministère trouva ce 
dernier fait surtout très hardi ; aussi se hâta-t-il de dire que 
ce n'était qu'à titre d'essai, sans soupçonner qu'en doutant de 
l'eificacité de ce moyen, il faisait preuve en cela d'une igno- 
rance peu pardonnable. Mais la question de l'Algérie avait 
toujours paru trop peu importante pour que les ministres 
consacrassent un peu de leur temps à l'étudier. Â chaque 
discussion du budget chacun d'eux demandait ce qu'il avait à 
demander et, l'allocation obtenue, ne s'en occupait plus si 
quelque incident imprévu ne venait, dans l'intervaUe d'un 
budget à l'autre, troubler sa quiétude à ce sujet. Voilà com- 
ment avait été jusqu'alors régie l'Algérie par la plupart des 
nombreux ministères qui s'étaient succédés depuis 1830. Le 
peu de bien qui s'était fait était l'œuvre des gouverneurs ou 
des généraux qui n'avaient pas attendu des instructions; mais 
Texemple du maréchal Clausel était là pour leur apprendre 
qu'ils eussent toujours à se borner dans les plus étroites limi- 
tes. On comprend alors tous les embarras, toutes les difiîcultés 
^'a présentés longtemps cette conquête , et si l'on faisait la 
part des circonstances malheureuses et des causes qui les ont 
amenés, on serait étonné de voir qu'en tout et pour tout, c'est 
au gouvernement de France qu'il faut les imputer/ 

Cependant l'organisation établie par le maréchal Valée 
dans la province de Constantine avait porté d'heureux fruits ; 
vjprtiwU i^aait^JA Uanquillitéi i»?ivtout les impôts se perce- 



74 ALGÉRIE. 

Vaient sans difficulté, et chaque jour de nouveaux che6 dt 
tribus venaient fkire leur soumission. 

 douze lieues de Constantine, sur la route du port de 
Djidgelli, est bâtie la petite ville de Milah qui pouvait devenir 
une base importante d'opérations dans toutes les circonstances 
où Tin tervention française deviendrait nécessaire, soit du côté 
de Stora, soit dans la direction des Portes-de-Fer. Le kald 
decettepetite ville était venu faire sa soumission^ et le maréchal 
Yalée lui en avait confirmé l'investiture. D'autres kalds sou» 
mis avaient été aussi maintenus dans leur autorité, et le ma- 
réchal Valée n'avait eu qu'à se louer d'une poUtique qui 
ménageait les susceptibilités des Arabes, qui flattait leurs 
sympathies et qui était toute naturelle dans l'état de leun 
mœurs et de leurs usages. Aussi, ayant résolu de compléta 
la recherche d'une plus courte voie de Gonstantine à la mer, 
et ayant diargé le général Négrier d'une reconnaissance sur 
Stora à travers un pays totalement inconnu et où les Turcs 
eux-mêmes n'avaient pas osé s'aventurer, il se présenta une 
circonstance fort singulière : c'est que la colonne française, 
ayant franchi les montagnes qui séparent le Rummel du bassin 
de Stora, put s'avancer jusqu'aux ruines de Rusicada sans être 
inquiétée ; au retour seulement, quelques Kabyles tentèrent 
une attaque, et les nouveaux auxiliaires demandèrent à les 
combattre et se battirent, en faveur des Français, avee une 
vigueur remarquable. Peu après, quelques meurtres durent 
commis, dans la même province, sur des Français isolés. U 
fut ordonné à Ben-Aïssa, kalifa du Sahel, de découvrir et de 
punir les coupables. Huit Arabes furent arrêtés : un conseU 
de guerre indigène s'institua de lui-même, composé du kaliik 
du Sahel, des kalifas de la Medjanah et de Ferdjiona, du 
Scheik El<»Arab et du kaid des Haractas. Les prévenus furent 
entendus, jugés et condamnés à mort. Le lieutenant-général 
fut appelé à sanctionner ce jugement. Ainsi des Arabes avaient 
été arrêtés, jugés, condamnés et exécutés par des Arabes pour 
assassinat commis sur des chrétiens. Tel était, dès son début, 
dans Tordre militaire et dans Tordre judiciaire et administra- 
tif, le résultat dit maintien des pouvoirs indigènes que, mabnré 



JULOÊRIB, tS 

w&d, te ministère français persistait toujours à ne Touloir 
considérer que comme un essai. 

La reconnaissance sur Stora avait déterminé Touvèrture 
d'une route passant par le camp de Smendou et celui de 
rArrouoh et en trois marches, conduisant de Ck)nstaniine à 
son port naturel. Cette route fut poussée avec vigueur, et 
dans les premiers jours d'octobre, quatre mille hommes partis 
du camp de l'Arrouch purent camper, sans éprouver de la 
fésistance^ sur les ruines de Russicada^ dont les vestiges oc- 
cupent une grande étendue et attestent les laides proportions 
et la solidité que les Romains donnaient à leurs constructions. 
Plusieurs citernes immenses étaient encore intactes et ne 
demandaient qu'à être nettoyées pour servir de réservoir, 
comme au temps de l'occupation romaine. Sur cet emplace- 
ment, dans une goi^e fermée par les versants de deux petites 
montagnes^ on jeta les fondements d'une ville qui reçut le 
nom de Philippevilte. On ne s'occupa d'abord que de fortifier 
cette position importante et de couronner par des ouvrages 
de défense les crêtes des collines. Quelques cantiniers y bâ- 
tirent des baraques. Les ruines romaines qui jonchaient le sol 
fournirent les premiers matériaux : de nouvelles murailles 
s'élevèrent, formées de pierres taillées depuis plus de. vingt 
aiècles. La ville a depuis lors pris une grande extension, et 
elle sera sous peu une des plus importantes de l'Algérie. Il est 
ilcheux cependant que pour Philippeville, comme pour les 
autres villes d'Afrique, on ait cru devoir adopter le système 
des constructions françaises, c'est-à-dire des rues larges, des 
bâtiments percés aux quatre faces de larges fenêtres. Les ar^ 
chitectes français ont cru naïvement que le peu de largeur des 
villes d'Orient provenait ou d'un manque de goût ou d'igno-^ 
rance, que ces maisons à cours intérieures, ces ouvertures 
exclusivement pratiquées dans les cours n'étaient qu'une forme 
adoptée par les Orientaux pour cacher leurs femmes : ils n'ont 
rien vu au-delà et n'ont pas même soupçonné qu'en Afrique, 
eoinme dans toutes les chaudes températures, le soleil est un 
rival des plus redoutables. Voici cependant ce qu'écrivait Ta- 
dte à propos de ia restauration de Home après Tincendie de 



76 ALGÉRIE* 

Néron (!)• «Quelques-uns croyaient Tancienne forme pW 
c convenable pour la salubrité. Ces rues étroites ne faisaient 
« pas à beaucoup près un passage aussi libre aux rayons du 
c soleil, au lieu que maintenant toute cette largeur qui reste 
« à découvert, sans aucune ombre qui la défende, est en butte 
« à tous les traits d'une cbaleur brûlante. » 

Ces pacifiques succès obtenus dans la province de Constan- 
fine engageaient le maréchal Yalée à en poursuivre d'autres. 
n fit occuper définitivement Milah, ouvrit par Djimmilah et 
Setif une voie de communication avec les auxiliaires qu'il 
comptait dans la plaine de la Medjana, prépara l'occupation 
de Djidgelli et se disposa à aller prendre possession du fort de 
Hamza. 

Cette extension de territoire et d'autorité résultait de la 
convention supplémentaire du 4 juillet qu'Âbd-el-Kader n'a- 
vait cependant pas encore ratifiée. Toujours retenu à Aïn- 
Madhi dont le siège traînait en longueur, il laissait le champ 
libre aux troupes françaises» restait impénétrable à toute com- 
munication et entretenait seulement de nombreux agents dans 
les provinces pour faire de nombreuses levées d'hommes et 
d'impôts, intimider ou menacer les tribus soumises et main- 
tenir en hostilité les tribus rebelles. 

Par cette conduite, où se révélait toute la subtile politique 
arabe, il avait déjà amassé contre lui de nombreux griefe dans 
les trois provinces d'Alger, de Constantine et d'Oran. Instruit 
de tous les faits, le ministère français prescrivait cependant 
impérieusement au maréchal Valée de ne pas prendre l'initia- 
tive d'une rupture contraire, disait-il, aux véritables intérêts 
de la France, et de se contenter de rappeler à l'Émir les griefs 
de la France contre lui. L'Ëmir ne daignait pas même ré- 
pondre à ces représentations, et il avait raison. Quant au 
maréchal Valée, tout en tenant compte de ces prescriptions 
singulières, il ne négligeait aucun des moyens qui pouvaient, 
dans le cas d'une conflagration imminente, assurer à la France 
quelques bonnes positions. C'est ainsi qu'il projeta deux petites 

4)Tacilo.i4nn.xr,l3* . . 



ALGÉRIE. îi 

etpéditîonSy Tune surDjidgelli, Faufre sijr Djîmmilah; pour 
occuper le fort de Hamza. 

Djidgelli, le Gigel des Arabes et Tancienne Igilgilis des Ro« 
mains, est bâtie sur une langue de terre qui s'avance dans la 
mer. Le double mouillage de cette localité serait complète- 
ment couvert de la mer du large par une chaîne de rochers 
qui courent vers le nord-est, s\ ces rochers formaient une li- 
gne continue ; mais séparés par des intervalles assez considé* 
tables, ils donnent libre passage aux vagues qui rendent ce 
snouillage un des plus mauvais de la côte de l'Algérie, surtout 
pendant l'hiver. L'ancienne Igilgilis, élevée par l'empereur 
Auguste au rang de colonie romaine, paraît cependant avoi^ 
eu de l'importance : elle était traversée par plusieurs grandes 
voies conduisant à Girtha et à Hippone. A l'avènement du 
christianisme en Afrique, elle fut ville épiscopale. Lors dé 
l'invasion arabe, elle résista énergiquement aux conquérants 
et, plus tard, elle se défendit avec succès contre les conqué- 
rants de Tunis et de Bougie. Du XII* au XYI» siècle, elle eut 
des relations commerciales très étendues avec les navigateurs 
de l'Italie septentrionale qui fréquentaient tous les ports du 
Maghreb. En 1514, elle se donna à Tainé des Barberousso 
qui prit le titre de sultan de Gigel et en fît le dépôt de ses 
prises. Sous Louis XIY l'amiral Duquesne s'en empara, mais 
l'abandonna peu après. Depuis lors, Gigel ruinée ,détruite, ex- 
posée aux excursions périodiques des Kabyles, n'a été qu'une 
misérable bourgade où s'élevait à peine, lors de l'expédition dé 
1839, une cinquantaine de barraques en pissé ou en pierre. 
Son occupation cependant avait quelqu'importance pour les 
Français qui, au moment de s'engager dans l'intérieur, ne 
pouvaient laisser sur leurs flancs, entre eux et |la mer, une 
population insoumise. 

1a ville devait être attaquée par terre et par mer ; mais dès 
que la flottille expéditionnaire montée par le premier bataillon 
^1e la légion étrangère, cinquante sapeurs du génie et quatre 
pièces de campagne, parut sur la plage, les habitants se réfu- 
gièrent sans se défendre chez les tribus voisines. La partie du 
corps expéditionnaire, qui suivait la voie de terre, fut dirigé 



mv Djimmilab ouïes Français ataientun petit éehec&ieagM^ 
Déjà, quelques mois auparavant, un double mou?eiqeiit 
9yait été dirigé d'Alger et de Constantine pour aller nntntter 
la garnison de Djimmilah et aller prendre possesnon ds 
fort de Hamza. Le corps expéditionnaire, parti d*Alger| 
devait suivre la route dite soUama^ traverser le défilé 
des Bibans et atteindre Hamza par une voie qu'aucune arméq 
européenne n'avait parcourue depuis les Romains. Des pluies 
torrentielles qui survinrent, ne permirent pas à cette colonne 
d'entrer en campagne. Le général (Gallois cependant, parti de 
Constantine, avait atteint Setif, l'ancienne capitale de la Mau* 
ritanie sitifienne et alors un amas de ruines. Il s'attandait, 
d'après le plan convenu, à voir le gouverneur-général s'a?an« 
cer jusqu'aux limites des deux provinces; mais la persistance 
du mauvais temps n'avait même pu permettre de prévenir k 
général Gallois des difficultés qui avaient arrêté la marche 
de la colonne partie d'Alger. Les Kabyles ne tardèrent 
pas à attaquer ce corps isolé : ils commencèrent à le har^ 
celer dans sa marche, à s'embusquer à tous les défilés oii dei 
accidents de terrain, nombreux dans ces parages, favorisaient 
l'attaque ; mais ils ne purent parvenir à l'entamer, et la co- 
lonne arriva saine et sauve à Milah. Les Kabyles se rejetèrent 
alors sur la petite garnison de Djimmmilah qui ne comptait 
qu'un bataillon, deux obusiers de montagne et quelques ca-* 
valiers. Les assaillants étaient au nombre de quatre ou cinq 
mille. Pendant six jours consécutifs, la petite garnison eut ^ 
repousser les attaques continuelles des Kabyles, qui fiirent 
preuve, en cette circonstance, d'un acharnement peiicommup. 
Abritée seulement par cette ruine romaine qui n'avait pouf 
bastions, courtine, fossés et remparts que quelques pierres 
placées les unes contre les autres sous le feu même des ArabeSf 
sa résistance fut héroïque. Enfin, le septième jour, découragés 
par la valeur de cette poignée de braves, décimés par les feux 
nourris de son artillerie et de sa mousqueterie, les Kabyles se 
retirèrent après avoir éprouvé de grandes perles : ce fait 
d'armes, dont on a peu parlé, est un des plus beaux et des 
plus glorieux de la guerre de l'Algérie. Mais la situation de ces 



ALGfiML n 

bpAves pouvait détenir périlleuse ; In fiaison pu Toii entrait 
fendant les communications difiBciles, ils pouyaient $tre exr 
posés, non seulement à de nouvelles attaques de K^yles, mais 
encore à des privations cruelles. Le général Gallois se décide^ 
à les rappder, et Djinunilah fut momentanément ^andonné* 

C'était peur aller venger ce léger échec que la oolQ)we qui 
se dirigeait p^ la voie de terre çur Djijeliy se porta sur Djimmh 
lah après la prise de cette première ville. ^^ n'éprpuva aq^ 
eune difficulté sur sa route, les tribus des envirpn^i \^ Bepi- 
llehenna, les Elias, les Badjettas demandèrent et obtinrent 
l'aman, et, sur le seul avis de l'arrivée d'une colonne franr 
Caise, les habitants de la fertile plaine de la Mecyanah att^? 
Quèrent les gens de l'Ëmir, tuèrent un de leurs principau]( 
chefs et leur firent un grand nombre de prisonniers. DJimmi- 
lah fut définitivement occupé. 

Abd-el-Rader n'était étranger à aucun des mouvements 
hostiles qui se déclaraient de temps à autre contre le& Fran-- 
^is : cependant ses absences prolongées devant Ainr^Madhi 
avaient nui à ses intérêts. Dans l'est il n'avait que des alliés 
tris chanceux, et le système du maréchal Yalée de maintenir 
l'autorité des chefs indigènes influents, avait, comme par en- 
ehantement, substitué l'esprit d'ordre et de paix à l'esprit dp 
rapine et d'anarchie dans la province la plus nouvellement 
conquise. Abd-el-Kader avait peu à espérer de ce câté*là. Pans 
l'ouest qui avait été le berceau de sa puissance, son influence 
avait diminué, les tribus qui avaient été jusqu'alors ses plus 
fermes appuis, s'irritaient de voir le centre du pouvoir ^e dé- 
placer, et la tendance de l'Ëmir à le porier vqrs l'est. Puis 
les embarras d'Âb-el-Kader se multipliaient à mesure que 
n'étendait sa puissance. De nouveaux besoins l'entraînaient 
sans cesse à de nouvelles exactions. Indépendamment de^ di- 
f erses espèces d'impôts dont il avait grevé les tribus, il frap- 
pait sur elles un impôt extraordinaire nommé Hfâoumf toutes 
le? fois qu'il voulait se créer des ressources en dehors de? 
contributions régulières : et cela arrivait souvent. Contraire- 
ment aux impôts qui pouvaient être acquittés en nature, le 
M&ouna devait cire acquitté en espècesmonnayées. La somme 



sa ALGÉRIEN 

demandée par l'Émir était répartie par kalifa, pms par aglia^ 
lik, ensuite par tribu, enfin par douar. Cet impôt était le plus 
lourd pour les tribus et celui qui aidait le plus Abd-él-Kader 
à subvenir aux dépenses considérables, qu'avaient nécessités la 
formation et l'entretien des troupes régulières. Mais le renou- 
vellement fréquent de ces demandes de contributions excep^i 
tionnelles commençait alors à fatiguer les tribus, et à user les 
élans de leur fanatisme. 

Ce n'étaient pas là les seuls embarras du moment d'Ab-el- 
Kader. En voulant s'assurer, par la force, des appuis parmi 
des populations, où, comme dans la province d'Oran , la re« 
nommée de sa famille ne le recommandait pas, l'Émir avait 
bien pu soumettre quelques tribus, mais il s'était créé autant 
d'ennemis qui, au premier échec, ne manqueraient pas de se 
tourner contre lui. D'autres n'attendaient même pas ce mo- 
ment : ainsi, par exemple, Tedjini,scheik de la puissante tribu 
d'El-Ârbà, chassé d'Aïn-Madhi, avait entraîné les Beni-Mzah 
et d'autres tribus dans sa querelle et armait contre Abd-el- 
Kader : un autre chef de partisans, Mohammed-ben-Ahmed, 
interceptait à la frontière les secours d'armes, de munitions 
et d'argent que l'empereur de Maroc lui faisait passer. Le 
moment était dès lors favorable pour exiger énergiqucment 
l'exécution du traité de la Tafna, auquel Abd-el-Kader avait 
jéjà fait tant d'infractions que, malgré le système de tolérance 
qui lui était prescrit, le maréchal Valée avait refusé de lui 
livrer de la poudre et des armes: et en cela nous ne jurerions 
pas qu'il eût outrepassé ses instructions. 

Abd-el-Kader sentait tout ce qu'il y avait de critique dans 
sa situation momentanée ; aussi renouvelait-il à tout propos 
l'assurance de ses bonnes intentions, et de son désir de con* 
server la paix. Les ministres français, habitués à payer avec des 
mots, s'accommodaient assez de cette monnaie; mais pendant 
ce temps, l'astucieux Émir, sous prétexte de faire une visite à 
de saints marabouts de la Zouaoua (est), poussait une pointe 
jusqu'à Bougie; et s'il ne parvint pas à entraîner dans sa cause 
les tribus du groupe de montagne qu'on appelle le pâté de 
Bougie, il constata au moins l'influence dont il y joui^bait^ 



♦.. 



ALGÉRIE. 81 

Toutes les démarches d'Abd-cl-Kader, toutes ses mesures, 
tous ses actes trahissaient le désir, la volonté de recommencer 
la guerre. Non seulement il n'avait exécuté aucune des clauses 



-i»,.>4 j« «o*;/î/^« !«. 



poussaient l'ennemi, le battaient, le réduisaient aux auuib . m* 
mauvais génie lui redonnait des bras et des forces ; ce mauvais 
génie, c'était le ministère français : l'Algcric restait toujouia 

T. II. G 



ALGÉRIE. 81 

Toutes les démarches d'Abd-el-Kader, toutes ses mesures, 
tous ses actes trahissaient le désir, la volonté de recommencer 
la guerre. Non seulement il n'avait exécuté aucune des clauses 
du traité de la Tafna, mais encore il avait refusé de ratifier la 
convention supplémentaire du 4 juillet. Dans les provinces 
d'Alger, d'Oran, partout il entretenait de l'agitation, excitait 
les Arabes à la guerre, les empochait de se rendre sur les mar- 
chés français, saisissait ou frappait de taxes exorbitantes les 
produits destines au gouvernement d'Alger; il ne reconnaissait 
aucun des passe-ports délivrés par les autorités françaises ; il 
refusait d'acquitter la légère contribution qui lui avait été im- 
posée ; il excitait ouvertement les indigènes à se joindre à lui, 
et enfin il briguait ou recevait la soumission des tribus dépen- 
dantes de la France. A tous ces faits, le ministère français re- 
commandait de protester. Le rouge en montait au front de 
tous les généraux qui commandaient alors en Afrique ; il est 
vrai qu'ils n'étaient pas ministres. Le traité de la Tafna a sou- 
levé bien des récriminations, il a été attaqué avec bien d'a- 
mertume et cependant nous n'hésitons pas à dire que ce n'est 
pci3 son exécution mais bien son inexécution qui a amené tous 
les désastres qui vont suivre. Tout désavantageux pour la France 
qu'était ce traité, il réglait quelque chose; bien ou mal, il le 
réglait, et on a peine à croire qu'il se soit trouvé à la tête du 
gouvernement français des hommes assez peu soucieux de 
l'honneur, de la dignité et des intérêts de la France pour laisser 
s'écouler plus de dix-huit mois avant de forcer Abd-el-Kader 
ou de se battre ou de remplir les conditions du traité. Ils at- 
tendaient sans doute qu'il fût assez fort pour opposer une ré- 
nstance énergique : ils n'eurent plus longtemps à attendre. 

Cependant cette brave armée d'Afrique était moins impas^ 
nkle que le ministère. Elle voyait le fruit de ses fatigues, 
de ses sueurs, de son sang sinon méconnus, mais du moins 
dépensés en pure perte. C'était toujours la même guerre et 
toujours amenée par la même cause ; ses efforts héroïques re- 
poussaient l'ennemi, le battaient, le réduisaient aux abois: un 
mauvais génie lui redonnait des bras et des forces ; ce mauvais 
génie, c'était le ministère français : l'Algérie restait toujours 
T. u. 



8t ALGERIE^ 

une conquête problématique ; de tant de sacrifices la Franc* 
n'avait recueilli qu'une lourde chaîne. 

Ces réflexions pénibles décourageaient les soldats. JSeureu^ 
sèment leurs chefs, plus^ prévoyants que le gouyememenf 
français, à la vue de tant d'actes audacieux de VËmir qui 
annonçaient une. rupture imminente, se mettaient, du mieux 
qu'ils pouvaient, en mesure d'entrer en lutte avec le moinj} 
de mauvisiises chances possibles. A Constantihe, le général 
Galboisy poussant des reconnaissances jusque préside Djidgetii 
s'était mis en relation avec quelques puissantes tribus kabyles. 
Il avait organisé, d'après le système du maréchal Valée, let 
Beni-Âcchous, les Âzz-Eddin, les Mouley-Chorfa ; il avait mis 
Djimmilah en état de défense et l'avait approvisionné pour 
six mois. De son côté, le maréchal Yalée avait préparé une 
expédition dont l'effet moral devait avoir une grande influence 
sur respritdesÂrabesrc'étaitdefranchirles Bibans par le re* 
doutable passage connu sous le nom dePor(es-de-F6r,etde 
mettre ainsi U province de Constantine en rapport direct 
avec Alger.. 

Le corps expéditionnaire était composé de deux divisions 
sous les ordres du duc d'Orléans et du général Galbois. Le It 
octobre, le duc d'Orléans se rendit à Djimmilah oii était ëchch 
lonnée la première division. Parmi les ruines qui y subsistent 
encore, un arc de triomphe dont il fit numéroter les pierres 
pour envoyer en France ce produit de l'art antique^ fixa soii 
attention. (1). 

Ce qu'on appelait les Porte$*de--Fer était un passage des 
Bibans, inconnu, mystérieux, terrible, qu'aucune armée eu- 
ropéenne, pas même celles des Romains, n'avait encore 
franchi. Les Arabes eux-mêmes le considéraient comme in« 
franchisable par une armée traînant son matériel et qui même 
ne serait pas inquiétée. Aussi, les deux divisions françaises di* 



(1) L'arc de triomphe de Djimmilah n*est qu'un produit abâtardi de Fart t6- 
IDain. Il ne se dislingue ni par réléganco de ses proportions, ni par la ridtfeése 
ëe ses sculptures, ni par le fini de son travail. Par un arrêté de 4843, te mt: 
récbai Soult a décidé qu*il serait transporte en France et réédifié k Pacis» 



ALGERIE. 88 

tfgééft lîir ce pdtii, ëtaient-clleB fières et exaltées par Tidée 
iëtile d'aller effectuer une œuvre que les phalanges romaines 
n'avaient pas osé tenter. Le corps expéditionnaire se mit en 
tiMurchè le 28. 

Kptès avoir suivi la direction d'Aîn-Turc» il établit le même 
Jour son esMp tàxHt les bords de rOued-Bousselam^ et parvint 
le lendemain sur un dei plateaux de la tnontagne Dra-el- 
HanuttaTy o& lé terttiine la [>laine mamelonnée qu'il venait de 
traverser. Là, il devait être rejoint par les tribus maîtresses des 
Portes-de-Fer^ qui reconnaissaient Tautorité du kalifa Mor- 
kani nommé {par le gouvernenr^néral. Leurs cheiks étaient 
Murnommés les gardien^ des Portes-de-Fer ; ils devaient servir 
Ile guidé à l'aMnée française à travers les chaînes de vallées et 
de montagnes qui conduisaient à ce formidable passage. 

lisse préibntèrent en effet suivis d'un grand nombre d'A- 
rabes qui apportèrent des provisions de toute espèce, qui leur 
ftarent générettsement payées. Cette attitude amicale de ces 
puissantes tribus habitant un pays presque inaccessible, était 
tek fait très significatif. Ce n'était pas à la victoire que Tauto- 
tité française devait cet ascendant moral et politique : elle 
Bravait jamais eu à lutter contre ces tribus. Le maréchal Va- 
lëe avait eu seulement le bon esprit de ne pas les réglementer 
ft la française et de consulter leurs sympathies, leurs préjugés 
et leurt susceptibilités dans le choix du chef qu'il leur avait 
êmné. Tout le secret de leur soumission était là; ce fait si 
itoncluant s'était déjà produit ailleurs dans les mêmes circon- 
stances, et ce qu'on aura de la peine à croire,c'est qu'aujourd'hui 
âicore, le gouvernement français n'en tient aucun compte. 
Ce moyen de gouverner l'Algérie, en attendant le temps où la 
flnion entre les deux peuples aurait atteint le degré de prépa- 
tation nécessaire, serait incontestablement moins coûteux, 
^tH productif et plus efficace ; mais c'est peut-être pour cela 
ietti qu'on ne l'a jamais adopté et qu'on ne l'adopte encore 
^edans les circonstances où il est presque impossible de faire 
'intrement. 

Le 28 octobre, les deux divisions du corps expéditionnaire 
imittèrent le plateau de Dra-^el-Hammar^ et se séparèrent pour 



84 ' ALGERIE. 

opérer sur deux points différents. La division Galboîs rentra 
dans la Medjana pour se porter surZamourah, petite ville oc- 
cupée par les Turcs, que les Français voulaient ravitailler et 
rallier ainsi à leur cause ; la division d'Orléans, guidée par 
les scheiks, gardiens des Portes-de-Fer, prit la route des K- 
bans. L^effectif de cette dernière se composait des 22* de 
ligne, 2* et 17^ légers formant deux mille cinq cents 
hommes d'infanterie; les l«r et 3® chasseurs, deux centF- 
cinquante spahis, une compagnie de sapeurs du génie et 
quatre obusiers de montagne le complétaient. Chaque soldat 
portait pour six jours de vivres et soixante cartouches ; un 
parc de huit cents têtes de bétail suivait la division. L'admi- 
nistration avait eu la précaution de mettre en réserve pour 
sept autres jours de vivres. 

Après une courte marche assez pénible dans le lit de l'Oued- 
Boukheteun ou ses berges, la division eut à gravir des montées 
presque à pic auxquelles succédèrent des descentes aussi escar- 
pées. La sape ou la piocha des soldats du génie dut les, rendre 
praticables pour l'artillerie et la cavalerie. Chaque fois que la 
colonne avait atteint le plateau couronnant la croupe sauvage 
d'un de ces monts, elle croyait en avoir franchi la barrière; 
mais arrivant au faite elle voyait se dresser devant elle de noii«- 
veaux pics, mer immense de masses rocheuses aux manteaux 
de bruyère et aux couronnes de cactus et d'agaves : enfin elle 
descendit dans un espèce de défilé. Â droite et à gauche étaient 
d'immenses murs de granit, s'élevant par fragmens isolés et 
détachés, à plusieurs centaines de pieds de hauteurs, et se des- 
sinant sur le bleu du ciel en formes bisarres ou fantastiques. 
Plus loin, tous ces pics isolés ne formèrent qu'une gigant^que 
masse adossée contre des rochers abruptes qui s'élevaient per- 
pendiculairement à plus de mille pieds de hauteur, et dont les 
crêtes séparées par de larges interstices , illuminées par les 
rayons du soleil, offraient l'aspect d'un rempart immense 
avec ses colossales embrasures. Ce n'était pas encore là les 
Portes-de-Fer, Enfin on atteignit la première: qu'on se figure 
un préau dont la forme serait celle d'une sphéroïde assez 
alongée, découpée dans la majeure partie de son pourtouri de 



ALGÉRIE. 85 

roches anguleuses à Faspect sauvage, bordé de gigantesques 
masses rocheuses, toutes le surplombant et ayançant à une 
liauteur immense leurs sommets rougeâtres comme pour voir 
ce qui se passe à leur base. On descend dans ce préau par une 
pente raide et escarpée ; on en sort par une ouverture de huit 
pieds de lai^e, pratiquée perpendiculairement dans un de ces 
murs gigantesques : c'est là la première porte. On arrive à la 
deuxième et à la troisième, fort rapprochées Tune de l'autre, 
par de petites ruelles formées par la destruction des parties 
marneuses des rochers : celles-ci sont si étroites qu'elles peu* 
vent à peine donner passage à un mulet chargé. À partir de 
la quatrième qui est plus large, le défilé s'élargit et débouche 
dans une joUe et gracieuse vallée, que la nature semble avoir 
posé là tout exprès pour rasséréner l'âme forcément attristée 
au sortir des profondeurs de ce site si imposant^ mais si âpre 
et si sauvage, qu'on s'y sent mal à l'aise. 

Tel est ce passage nommé les Portes-de-Fer. En entrant 
dans la vallée , les soldats qui tenaient à la main un rameau 
de verdure, afraché au tronc des palmiers séculaires qui 
croissaient isolés parmi les rochers, saluèrent d'un cri de joie 
le soleil qui brillait lumineux, et qu'ils avaient perdu de vue 
au fond des gorges oii ils s'étaient aventurés. On fît une 
ffrande halte à <iuelque distance , et , sous l'influence récente 
des souvenirs des lieux qu'ils venaient de traverser, ces braves 
oubUèrent toutes leurs fatigues en se communiquant leurs 
impressions. 

La division continua sa marche peu après en suivant dans 
la vallée le cours de l'Oued-Boukheteun, qui prend, après 
avoir franchi les Portes , le nom de l'Oued-Biban. Elle bi- 
vouaqua sur les bords de la rivière, à El-Makalbu, à deux 
lieues des Bibans. Le lendemain elle traversa une immense 
forêt et déboucha dans une belle vallée , dont le Jurjura bor- 
dait les extrémités. A peu de distance étaient quelques vil- 
lages pittoresquement groupés sur des collines boisées, et dont 
les habitants, plus surpris qu'effrayés, après quelques mo- 
ments d'incertitude, s'empressèrent d'offrir des denrée^- et 
des fruits. Là on apprit, par des lettres saisies sur des courriers 



8G ÂL6ËRIB. 

.d'Âbd-el-Kader, que le kalifa del'Ëmir, Ahmeà*beD-Saleq|^ 
bey de Sabaou, était établi vers le pays de l'Oued-Nava, ^ 
devait, en appuyant sa droite aui tribus soumises à rEmÎTi; 
s'établir sur le plateau du fort de Uamza, pour barrer la routô 
d'Alger à la division française : les mêmes lettres ne laissèrenl 
aucun doute sur le soulèvement général que préparait hb^ 
el-Kader. 

Pour prévenir le mouvement d'Âhmed-ben-Salem, la jdîn« 
sion fit une marche forcée, traversa l'Oued-Bedjillah et camgt 
sur la rive droite de ce torrent , pendant que le duc d'OrléaiiS|*' 
avec quelques compagnies d'élite, toute la cavalerie et 
deux obusiers de montagne , devait se porter rapidement sur 
Hamza. 

Le fort de Hamza occupe une position bien choisie, domiT 
nant une vaste plaine où aboutissent trois vallées copduisai^ 
à Alger, à Bougie et aux Portes-de-Fer, et un col qui mènf 
à Médéah. Les Romains y avaient construit un fort nommé 
Auzeay et dont la garde était confiée à des vétérans. Les deyi 
d'Alger ^ entretenaient une garnison. Sa construction ét^ 
un carré étoile , dont les revêtements détruits , ou en fort 
mauvais état, n'offraient ni sûreté ni consistance. Les logo^ 
ments intérieurs eux-mêmes n'étaient qu'un amas de ruines.; 

Lorsque la colonne française arriva sur les hauteurs qui 
dominent l'Oued-Hamza , Ahmed-ben-Salem couvrait avecT 
ses troupes la crête opposée. Le duc d'Orléans donna Tordra 
au colonel Miltgen de lancer les chasseurs et les spahis sur 
Tennemi et de le débusquer. Mais Ben-Salem n'attendit pas 
cette charge et se replia; la colonne française s'établit autour 
du fort d'Hamza complètement désert. Cent cinquante r^- 
licrs qu'y avait jetés Ben-Salem l'avaient abandonné : il y 
restait cinq canohs dont trois encloués. En le quitant, les 
Français achevèrent de le détruire. La colonne se remit 
bientôt en marche pour descendre dans les bassins de Tlssen : 
elle avait à traverser le défilé de Draa-el-Abagal qui touche au 
territoire de la tribu de Beni-Drua , soumise à Abd-el-Kader, 
et elle s'attendait à être atta4'jéc. Il n'en fut rien cependant ; 
seulement, lorsque la division fut arrivée sur un plateau p k 



ALGÉRIE. ' 87 

rjin des affluents de l'îssen , elle fut inquiétée par des groupes 
de cavaliers et une infanterie assez nombreuse. Mais le duc 
d^Orléans ayant fait embusque^ quelques compagnies, fit 
tourner les Arabes par les chasseurs du colonel Miltgen qui 
les repoussèrent contre les compagnies de réserve , où , reçus 
à bout touchant , ils furent mis en fuite après avoir perdu 
beaucoup des leurs : quelques coups d'obusier achevèrent la 
déroute. Le !«' novembre la colonne expéditionnaire se réu- 
nit à la division Rulhière, dans le camp de Foudouck , après 
une excursion de six jours à travers un pays hérissé de diffi- 
cultés, habité par une population qui avait toujours inspiré 
les plus grandes craintes aux dominateurs de l'Afrique, et 
qui cependant n'avait tenté aucune attaque sérieuse contre 
les Français. 

Tout ce qui contribuait à relever la puissance française 
portait forcément atteinte à celle d'Abd-el-Kader. Le passage 
des Portes-de-Fer, avec les circonstances qui en étaient dé- 
rivées, était un fait d'une haute portée, d'abord parce qu'il 
tramchait la question des limites, quoiqu'Abd-el-Rader eût 
jusqu'alors refusé sa ratification à la convention du 4 juillet, 
ensuite parce quMl avait révélé, dans les tribus de cette partie 
de la province, des sympathies ou mieux des dispositions qui 
pouvaient être un fort dangereux exemple pour celles sur qui 
Abd-el-Kader ne dominait que par la force, et elles étaient 
nombreuses. L'Ëmir sentit la fausse position dans laquelle 
Tavait placée cette excursion hardie, et, à sa politique tor- 
tueuse, en substitua une ouvertement hostile. De retour à la 
province d'Oran, où sa présence était devenue nécessaire pour 
ranimer ses partisans, il s'était signalé envers les tribus qui 
avaient eu quelques relations de commerce ou d'échange avec 
les Français, par des exactions, des violences et même des 
cruautés qui n'étaient pas dans son caractère. Il avait déplacé 
le unes, refoulé les autres, et fait même décapiter quelques 
chefs dont la fidélité lui était seulement suspecte. En même 
temps, il avait mis tout en œuvre pour provoquer une insur- 
rection générale, non seulement dans la province d'Oran, 
Ittais encore dans les autres provinces. 



88 ÂLGËRIE. 

Le maréchal Valée ne pouvait douter de ces matrmiées dis- 
positions : il en avait eu la preuve par les lettres qu'on avait 
interceptées pendant l'excursion dans les Bibans; toutes celles 
qui lui arrivaient d'Oran lui donnaient à ce sujet des éclaircis- 
sements précieux ; la fermentation qui régnait parmi les tribus 
de la province d'Alger, l'attitude plus que hautaine qu'avait 
pris i'Ëmir dans ses rapports avec lui, étaient autant d'indices 
qui devaient l'éclairer. Mais lié par ce fatal système de tem- 
porisation que lui recommandait sans cesse le ministère, il 
attendait et laissait faire. Puis le maréchal Valée était peu 
propre à la guerre d'Afrique. Ce n'était pas là une grande 
guerre où l'action des masses pouvait avoir une grande in- 
fluence, mais une guerre de surprises, de marches, de contre- 
marches, où le succès dépendait toujours de l'exéculîon rapide 
et instantanée des mouvements et des manœuvres d'une petite 
colonne. Elle pouvait en quelque sorte se résumer en une 
vigoureuse police exercée par de petits corps mobiles où le 
courage individuel était tout puissant et l'action des masses 
toujours inapplicable. Aussi le gouverneur-général, trop préoc- 
cupé de grands mouvements stratégiques, se laissa-t-il prévenir 
partout, dès qu'éclata le soulèvement général qu'Abd-el-Kader 
avait préparé de longue main. 

La province d'Alger fut le premier théâtre de cette nou- 
velle levée de boucliers. ^Aucune déclaration ne précéda cettei 
prise d'armes. Seulement quelque temps après qu'Abd-el- 
Kader eût déchiré le voile dont il s'était couvert jusqu'alors, 
il écrivit au maréchal Valée que tous les musulmans avaient 
arrête le projet de recommencer la guerre sainte. Mais déjà 
des troupes disséminées sur divers points peu favorables à la 
défense avaient été attaquées à l'improviste, les colons de la 
plaine assaillis et massacrés, leurs récoltes pillées, leurs mai- 
sous incendiées, des tribus amies exterminées, des convois en- 
levés aux portes d'Alger et leur escorte égorgée. La province 
de Titlcry avait suivi l'exemple de celle d'Alger. Les beys de 
Médéah, de Milianah, avaient traversé la Chifia à la tête de 
quelques milliers d'homlncs, avaient attaqué le camp deBlidah 
et forcé à la retraite la brave j^arnison qui était chargée de le 



ALGERIE^ 80 

défendre. Partout les soldats français supportèrent ce premier 
choc avec une intrépidité remarquable ; mais disséminés en 
petit nombre sur des points éloignés, isolés et hors d'état de 
se secourir, partout ils durent céder au nombre et à l'énergie 
non moins remarquables de l'ennemi. Les colons eux-mêmes 
se battirent avec acharnement, mais ils furent forcés d'aban- 
donner la plaine et leurs habitations ; à peine furent-ils ré- 
fugiés autour d'Alger où s'étaient groupées quelques tribus 
alliées, que les coureurs de l'ennemi pénétrèrent jusque dans 
le massif. La désolation était à son comble; tout se trouvait 
de nouveau remis en question. 

Lorsqu'on apprit en France ces tristes nouvelles, l'indigna- 
tion publique s'exhala contre le ministère avec une amertume 
dont on n'avait pas encore eu d'exemple. La coterie des anti- 
colonistes, pour qui chaque revers des troupes françaises était 
une bonne fortune, saisit avec avidité cette occasion de s'élever 
contre l'occupation de l'Afrique ; mais elle avait déjà beaucoup 
perdu de son influence et de sa considération, et le ministère 
lui-même, ne pouvant reculer devant l'exigence de l'opinion 
publique, commençait à se fatiguer de ces déclamations systé* 
matiques qu'aucune vue utile ou profitable n'avait encore 
recommandée et au fond desquelles il y avait plus d'amour- 
propre et de vanité que de bonne foi. Aussi de nouvelles 
troupes furent-elles immédiatement embarquées pour Alger. 
Elles y arrivèrent dans les premiers jours de décembre i839. 
Le maréchal Valée, à la tête alors de forces sufiSsantes, 
divisa ses troupes en diverses colonnes et les lança contre 
l'ennemi dans toutes les directions. Partout les Français re- 
prirent glorieusement l'offensive. Un parti de douze cents 
chevaux hadjoutes, rencontré entre le camp de l'Arba et le 
cours de l'Arrouch par une colonne formée du 62* de %ne et 
du 1*' de chasseurs, fut chargée, culbutée et mise en pleine 
déroute. En même temps, les bataillons réguliers de l'Émir, 
ayant voulu attaquer un convoi parti de Boufiarick pour Bli- 
dah, avaient été vigoureusement chargés et culbutés dans un 
ravin où ils avaient éprouvé des pertes considérables. Quelques 
jours aprèS| les forces réunies des kalifiis de Hédéah et de 



^ ALGERIE. 

jiiilianaii étaient mised da&s une déroute complète. C'était lo 
àl décembre. Ces troupes avaient pris position entre Biidah 
et la Chiffa. Le ravin de FOued-el-Kebir était occupé par 
hnfanterie régulière d'Àbd*el-Rader que soutenaient quatre 
à cinq mille cavaliers. La position de ces troupes était avan«« 
tageuse et bien choisie. Abritées par des exhaussements natu-* 
rels du terrain, elles pouvaient faire un feu plongeant sur les 
Français dont la riposte devait être fort peu efficace. Le ma«» 
réchd Valée, qui commandait la colonne française, résolu! 
d'aborder l'ennemi à l'arme blanche. Il lança sur les batail* 
Ions de l'Ëmir les 23* de ligne, 2* léger et le 1*' de chasseurs. 
La berge du ravin est gravie avec impétuosité : ces braves se 
trouvent face à face avec l'ennemi qui avait resserré sa ligne; 
on l'aborde à la baïonnette ; on le culbute ; on le rejette sur la 
cavalerie où il porte le désordre : en un instant, tout fuit, tout 
cède ; Tintrépide élan des Français ne trouve plus de résistance 
nulle part ; le champ de bataille resta couvert des cadavres des 
fantassins et des cavaliers ennemis : on en compta plus de 
quatre cents. Cinq cents fusils, trois drapeaux et une pièce de 
canon restèrent au pouvoir des Français. L'ennemi ne reparut 
<ju'un mois après dans la Metid ja ; mais repoussé à plusieurs 
reprises, il porta ses efforts ailleurs. 

A cette époque {^^ février 1840), eut lieu, dans la province 
d'Oran, un des plus glorieux faits d'armes des fastes militaires 
de l'Algérie. La iO>^® compagnie du bataillon d'Afrique, forte 
de cent vingt-trois hommes, tenait garnison à Mazagran, pe- 
tit fort élevé à la hâte par les Français à peu de distance de 
Hostaganem. Le capitaine Lelièvre la commandait. Il avait sous 
ses ordres le lieutenant Magnien, le sous-lieutenant Durand, 
et les sergents Villemot et Giroux. Son matériel de guerre 
se bornait à quarante mille cartouches, une pièce de 
quatre et un baril de poudre. Le 1" février parurent, en vue 
du fort, les éclaireurs de l'ennemi qui, pendant toute la jour- 
née, s'occupèrent d'en reconnaître les approches. Le lende« 
main s'échelonnèrent, devant la partie la plus accessible du 
fort, quinze mille hommes contingents de quatre-vingt-deux 
tribus« Le kalifa de Mascara, Mustapha-ben-Tehami les corn* 



àLGËRIB. 01 

mandait : ils étaient appuyés par un bataillon derinfanterie 
r^[ulière de rËmir et deux pièces de huit. Les Arabes mirent 
immédiatement leur artillerie en batterie et ouvrirent le feu 
à cinq cents mètres de distance. Les fortifications de Mazagran 
avaient été plutôt élevées en vue d'abriter d'un coup de main 
que de soutenir un siège quelconque. Les premiers coups de 
canon y firent brèche : les Arabes s'y précipitèrent^ et dès leur 
premier élan, vinrent planter quatorze de leurs étendards jus- 
que aux pieds des murs. 

Alors commença à se dérouler un de ces longs et terribles 
drames, pendant lequel le courage cakne et réfléchi d'une 
poignée de Français eut à lutter contre l'intrépidité dé« 
sordonnée d'un ennemi dont la supériorité numérique était 
de cent vingt contre un. Dès que la brèche fut praticable, les 
Arabes se précipitèrent à l'assaut avec fureur; exaltés par le 
ftinatisme religieux, par l'appât des récompenses promises pour 
chaque tête de Français, leur acharnement était incroyable; 
mais les assiégés, calmes et intrépides, avaient organisé un feu 
de mousqueterie soutenu qui, en peu d'heures, couvrit de ca- 
davres ennemis les abords de la brèche : le drapeau national 
avait eu trois fois son support brisé, trois fois il avait été relevé 
avec enthousiasme ; sa flamme, criblée de balles, n'était alon 
qu'im informe lambeau, mais eUe suffisait encore pour exalter 
le courage de ses héroïques défenseurs. Avant la fin de la jour* 
née, ils eurent consommé près de la moitié de leurs cartoui» 
ches. 

Le lendemain avant le jour,. Tattaque recommença. Cette 
fois, elle fut dirigée à la fois contre la brèche et contre la porte. 
Le capitaine confia la garde de la porte au sous-lieutenant Du- 
rand et, avant de l'enfermer dans ce Ëiible réduit, il lui serra 
la main en lui disant : « Adieu, il est probable que nous ne 
€ nous reverrons plus, caf vous et vos hommes devez mourir 
« en défendant ce poste. » — « Nous le jurons! 9 s'écrièrent 
le sous-lieutenant etsesquinze braves soldats. Us ne moururent 
pas cependant, mais le poste fût si bien défendu, que l'enne- 
tni ne put y prendre pied. 

Cette journée du 3 avait M 



02 ALGËRIE. 

cessant: racharnement des Arabes était tel qu'ils Tenident se 
faire tuer tous sur la brèche , se précipitant intrépidement 
sur les baïonnettes que leur opposaient les Français. Le capi- 
taine Lelièvre s'attendait à être secouru par le chef de bâtait 
Ion [Dubassail qui commandait à Mostaganem, d'où Ton en- 
tendait et Ton voyait le feu : mais il dut bientôt renoncer à cet 
espoir; la journée se passa encore sans qu'il eût reçu du ren* 
fort. Cependant sur ses quarante mille cartouches il lui en res- 
tait à peine dix mille. Il néunit sa petite troupe : « Mes amiSy 
€ leur dit-il, il nous reste un baril de poudre et dix mille 
€ cartouches; nous nous défendrons jusqu'à ce qu'il ne nous 
a en reste plus que douze ou quinze ; puis nous entrerons dans 
< la poudrière et nous y mettrons le feu^ heureux de mourir 
« pour notre pays : Vive la France ! » 

Cette résolution glorieuse prise, ces braves volèrent encore 
aux remparts, se multipliant en quelque sorte pour se trouver 
partout, pour se porter mutuellement secours, pour soigner les 
blessés, repoussant les assaillantsà la baïonnette pour ménager 
le reste de leurs munitions. Cette héroïque troupe se battit en- 
fin pendant quatre jours et quatre nuits : quatre grands jours 
qui ne commençaient pas et ne finissaient pas au son du tam- 
bour, des jours noirs, caria fumée de la poudre obscurcissait 
les rayons du soleil, des nuits éclairées par les flammes des 
bivouacs et des amorces. Fatigués d'une si énergique résis* 
tance, le cinquième jour, les Arabes s'étaient retirés, honteux 
et confus, emportant plus de mille des leurs morts ou blessés. 
Lorsque ces braves de Mazagran purent se compter, ils ne se 
trouvèrent diminués que d'un sixième, trois morts et seize 
blessés. 

Après la retraite des Arabes, lorsque les soldats de la gar- 
nison de Mostaganem se portèrent sur Mazagran et virent ces 
braves debout sur des murs à demi-dé truits, oii flottait un 
drapeau si glorieusement mutilé, ils accueillirent par des cris 
de joie leurs héroïques frères d'armes et les portèrent en 
triomphe. Quant aux Arabes, l'échec qu'ils venaient d'éprou- 
ver eut, parmi eux, un immense retentissement, et l'effet 
moral en fut tel que, dans la province do Constantino, on vit 



àLGÉRIE. 93 

des chefs arabes marcher seuls et sans y être excités contre des 
troupes d'Abd-el-Kader, Ce fut le premier fait de ce genre 
qui se manifesta et il mérite d'autant plus, sous ce rapport, 
une mention particulière, qu'il montre la corrélation existante 
entre la conduite des Arabes à l'égard des Français et les succès 
matériels ou moraux de ces derniers. Gomme résultat matériel 
l'héroïque défense de Mazagran était une chose nulle ; comme 
résultat moral elle était d'une portée immense : ce qui se 
passa dans la province de Constantine en fut une preuve. 

Âbd-el-Kader avait eu peu à se louer du succès de ces me- 
nées dans cette province. L'ordre commençait à y succéder 
partout à l'anarchie, la tranquillité à l'état de guerre. Quelques 
points, Sétif entre autres, simultanément occupés par les indi- 
gènes et les Français, commençaient à sortir de leurs ruines. 
Des tribus sollicitaient la faveur de commercer avec la France ; 
d'autres livraient des otages ou mettaient leur cavalerie à la 
disposition de l'autorité française. Ce fut dans ces circon- 
stances qu'Àbd-el-Kader ayant envoyé son kalifa Bou-Âzouz 
dans la direction de Biskara poipr soulever les tribus habitant 
leDjerid, à l'entrée du désert, le scheikEl-Arab, nommé par les 
Français Bou-Âzig-ben-Gannah, se porta de son propre mou- 
vement à sa rencontre. Bou-Azouz avait un bataillon d'infan- 
terie, huit cents cavaliers réguliers et deux pièces de canon. 
Ben-Gannah marchant seul contre lui avec son contingent à 
quatre-vingts lieues du siège de la puissance des Français, 
l'aborda, lui tua près de cinq cents hommes, lui prit ses canons, 
trois drapeaux, dix tentes et la majeure partie de son bagage. 
Sur un autre point de la provipce, le kaîd-messaoud desRigha 
avait passé à l'ennemi après avoir reconnu l'autorité française, 
et les indigènes avaient vengé eux-mêmes ce manque de foi 
en ruinant complètement ce kaïd. La répression des tribus 
rebelles était partout prompte et facile ; une vigoureuse razzia 
faisait rentrer dans le devoir les Haractah excités par les émis- 
saires de l'ex-bey Ahmed qui, du reste, se montrait encore 
plus disposé en faveur des Français qu'en faveur d' Abd-el- 
Kader. Les Beni-Salah de la montagne Uvraient leur chef qui 
avait £adt assassiner un officier français, le capitaine Sageu 



U ALGÉRIE. 

D'autres tribus offraient leurs services contre Tennemi com- 
mun. Les marchés étaient partout fréquentés; la culture dés 
terres était reprise, et, sur quelques petites portions du terri- 
toire, le tribut commençait à se percevoir. 

Mais ces heureux résultats étaient dus à des dispositions 
énergiques ou bien conçues, qu'il eût fallu généraliser et sur- 
tout poursuivre avec persévérance. Il n'en était malhçureuse- 
ttent pas ainsi, A peine un peu de répit avait-il été obtenu 
qu'on croyait tout fini, et on se hâtait ou de renvoyer les trou- 
pes ou de les occuper ailleurs, et la guerre était toujours à 
recommencer: l'Arabe était dompté mais n'était pas soumis. 
Pour le soumettre, il fallait non seulement la force perma- 
nente mais encore la persévérance dans les volontés, et jus- 
qu'alors il n'y avait eu en tout qu'incertitude et indécision; 
Aussi Abd-el-Kadcr profitait de toutes ces fautes, et à peine 
une de ses opérations avait-elle échoué, qu'avec une in&ti« 
gable activité, il se hâtait d'en combiner une autre. 

Ses principaux efforts se portaient alors sur les provinces 
d'Alger et de Tittery. Dans celte dernière, composée de cin- 
quante-deux tribus subdivisées en deux cent trente-deux frac- 
tions, plus quatre tribus du désert subdivisées elles-mêmes en 
quarante-deux fractions, Âbd-el-Rader avait oi^nisé toute la 
force effective du pays, 20 mille hommes environ qui, joints à 
ses troupes régulières et aux divers contingents des tribus des 
provinces d'Oran et d'Alger lui formaient des forces considé- 
rables. Son kalifa El-Dcrkani était investi du commandement 
de Médéah et devait tenir la campagne depuis Bîidah jusqu'à 
Hédéah. Le sheickKadour-Bechir, commandant des Hadjoutes, 
le scheick Ben-Salem, à la tète des Flitas, des Isser, et d'autres 
tribus sous le commandement supérieur du kalifa de Milianah; 
Hadji-el-Seghir, avaient mission de battre la Métidja pour har- 
celer les Français. A l'est, le kalifa Bou-Azouz devait opérer 
dans la direction de Biskara, pénétrer dans la Medjana jusqu'à 
Setif et Riire une pointe dans les montagnes de Bougie. A 
l'ouest, le kalifa de Mascara, Muslapîîa-h.'ii-ïehamy avait formé 
à dix lieues d'Oran, au confluent de i'iiabia et du Sig, un 
camp de huit mille cavaliers : Jix i«illc montagnards kabyles 



ALGÉRIE. 95 

icms les ordres du scheik de Thenez Hadji, décent Tappuyer. 
A Thessala et à El-Bbria, deux camps d'observation occupés 
par la grande tribu des Oulassas, sous les ordres du kalifa dé 
Tlemcen Bou-Hameidi, couvraient la route de Tlemcen. Ces 
trois derniers corps devaient surveiller , inquiéter Ôran et 
couper les communications entre cette ville, Arzeu et Mosta- 
ganem. 

Comme on le Toit , Âbd-el-Kader avait mis à profit le 
' temps de répit que lui avait accordé le ministère français; 
pendant que ce dernier s'amusait à faire promener ses troupéft 
d'Alger à Toulon et de Toulon à Alger, et perdait un temps 
précieux dans d'inconcevables lenteurs, son actif ennemi, 
toujours battu et toujours apparaissant avec de nouvelles 
forces, se préparait à entrer en campagne plus puissant eï 
mieux appuyé que jamais. 

Le gouvernement français ne faisait jamais , dans cette 
question , les choses qu'à demi : le gouverneur-général n|a- 
vait reçu que des renforts insuffisants pour opérer sur les 
divers points menacés. On dut se borner à agir sur un seul 
l^int, la province d'Alger et de Tittery. L'expédition fut con- 
'fiée au duc d'Orléans, qui avait sous ses ordres le duc d'Au- 
male, son frère. La division se réunit à Bouffiirick. ÎSIlê 
avait pour mission d'occuper Gherchell, Médéah, Milianab, 
de ruiner les tentatives de l'Ëmir dans la province de Con- 
stantine par l'interposition des forces françaises dans le pays 
au sud des montafi^ies, et enfin de châtier les Hadjoutes 
et d'autres tribus rebelles. Elle partit de BoufGuîck le ii avril 
1840. 

Elle dirigea sa marche vers le camp de l'Afroum , et put 
•'établir le lendemain à la pointe orientale du lac Kalloulah, 
lous U Tombeau de la Chrétienne. 

Ce monument qu'on appelle vulgairement ainsi, on ne 
lait pourquoi, est l'ancien tombeau des rois de Mauritanie* 
Le noyau seul du monument reste debout : colonnes , chapi- 
teaux, entablements, revêtements, tout le reste est écroulé 
•t confondu. Les soldats eurent cruellement à souffrir en ce 
JUuNi des piqûres de légions de moustiques longs et noirs qui 



90 ALGÉRIE. 

rhabitent, par masses si innombrables , qu'une tradition du 
pays parle d'une armée de Turcs mis en fuite par des légions 
de moustiques sortis du tombeau de la Chrétienne, dont les 
cupides Osmanlis voulaient , dit la tradition, enlever les 
trésors. 

Malgré la vue ravissante qu'on découvre de ce lieu , la fraî- 
cheur des El-riran (les cavernes), dont on a tiré les pierres 
qui ont servi à édifier le monument, Tannée fut obligée d'en 
partir à la hâte. Les Arabes ne s'étaient pas encore montrés : 
on savait cependant qu'Hadji-el-Seghir et Ben-Salem étaient 
embusqués dans les environs avec des cavaliers hadjoutes et 
flitas. Lq. duc d'Orléans se préparait à faire faire quelque 
reconnaissance, lorsque de tous les ravins environnants, dé- 
boucha dans la plaine, en poussant de grands cris, la cava- 
lerie arabe. Mais cette impétueuse charge fut sans résultat : 
en moins d'une heure culbutés, refoulés sur tous les points, 
les Arabes se retirèrent après avoir fait des pertes considé- 
ral^les : le duc d'Orléans et le duc d'Aumale, à la tète des 
diasseurs, les avaient chaînés avec une grande intrépidité. 

Repoussés de l'Oued-Jer, les Arabes s'étaient réunis à 
rOued-Bom-Rika, et s'étaient portés peu à peu sur les der^ 
rières de l'armée, vers le lac Alloulah. Cette manœuvre obli- 
gea la division d'Orléans,, qui formait l'avant-garde, à faire 
une contremarche pour les poursuivre en avançant par éche- 
lons. L'ennemi ne tint ferme nulle part et se réunit à la co- 
lonne d'El-Berkani qui gardait le col de la Mouzaïaoù Abd-el- 
Kader s'était fortifié. 

Jusqu'au 12 mai il n'y eut que des engagements partiels 
^i avaient pour but, de la part de l'ennemi, plutôt d'in- 
quiéter la division française que de la combattre. Plusieurs 
fois on vit manœuvrer à distance les troupes de l'Emir où 
flottait son drapeau , autour duquel se pressaient les réguliers 
et les spahis; mais Abd-el-Kader refusait partout le combat. 
Une fois, cependant, sa cavalerie, entraînée dans la plaine 
par une manœuvre simulée de retraite , eut à se repentir de 
sa confiance téméraire : les bataillons français , qui s'atten- 
daient à être chargés^ et qui avaient manœuvré dans ce but^ 



ALGÉRIE; 97 

accueillirent les cavaliers arabes par de si vives décharges de 
mousqueterie , qu'ils se hâtèrent de tourner bride. Dès ce 
moment , la division put réunir au camp de Mpuzaïa tout ce 
îjui lui était nécessaire pour l'occupation projetée deMédéah. 
L'Emir, de son côté , n'avait rien négligé pour défendre d'une 
manière efficace le passage du col de Mouzaïa. Aux défenses 
natureUes de ce formidable passage, que l'armée française 
avait franchi pour la première fois avec le maréchal Glausel , 
et depuis lors, plusieurs fois, il avait ajouté des retranche- 
ments armés de batteries, et une forte redoute sur le point 
culminant du piton. Pour ajouter à sa défense, il avait réuni 
là beaucoup de troupes, et principalement toutes les frac-- 
tions de la grande et vaillante tribu des Mouzaïa, qui s'étaient 
toujours fait remarquer parmi les fantassins les plus intré- 
pides toutes les fois que le passage du col avait été disputé aux 
Français. C'étaient les Beni-AIi, établis sur les pentes du ver- 
sant septentrional de l'Atlas , sur la lisière de la plaine de la 
Metidja; les Beni-Ghenan, sur le même versant, plus vers 
rOuest ; les Ghemana, occupant les environs du col ; les Ahl- 
el-Zaouïa, sur les pentes du versant méridional ; les Ahl- 
Enfouf , sur le même versant, au bois des Oliviers ; et les Ahl- 
Boualam, sur le même versant, vers le Nador. 

Toutes ces fractions faisaient partie de la grande tribu ^e 
Mouzaïa occupant les versants nord et sud du premier Atlas, 
depuis la coupure de la^ChifiTa à Test, jusqu'au col deTenïah 
de Mouzaïa, dont elle est ainsi maîtresse. Cette position géo- 
graphique donne aux Kabyles de cette tribu une grande im- 
portance et, sous la domination turque, ils relevaient direc- 
tement de Tagha d'Alger qui, pour se les attacher, leur avait 
fait de belles concessions de terrain dans la Métidja depuis 
rOued-el-Kebir jusqu'à l'Oued-el-Sebt : ils étaient affranchis 
de contributions et avaient une sorte de surveillance sur les 
autres montagnards. Abd-el-Kader, pour avoir en eux de fi- 
dèles gardiens du col, les comprit dans la province de Tittery 
|et les traita très favorablement. Il eut soin surtout de leur 
'choisir un chef parmi les membres d'une famille qui exerçait 
.sur eux une très ancienne influence et (mi *^ '^ ^'^ ^ôm de 
T. n. 



98 ALGÉRIE. 

MouIa-el-Oued (seigneur de la rivière). Cette politique n 
simple n'a malheureusement pas toujours été sume par les 
Français, parce qu'elle dérive d'un fait trop en dehors de 
leurs mœurs et de leurs usages pour qu'ils en comprennent 
toute l'importance (1), 

La colonne expéditionnaire avait dès lors à emporter cette 
position si bien retranchée et si bien gardée , pour arriver à 
Médéah. Le duc d'Orléans forma trois colonnes de ses trou- 
pes. Deux bataillons du 2* léger, un bataiUon du 24* et 
un bataillon du 48* composaient la première sous les ordres 
du général Duvivier. M. de Lamoricière commandait }a se- 
conde : il avait sous ses ordres deux bataillons de zouaves et 
un bataillon du 1 5* léger ; le 23" de ligne et un bataillon du 
48' formaient la troisième colonne commandée par le géné- 
ral d'Houtctot. Voici quel était le plan d'attaque. 

M. de Lamoricière devait, en gravissant par la droite jus- 
qu'au col, prendre à revers les retranchements sur lesquels 
le général Duvivier devait marcher directement en se dirigeant 
sur le piton de gauche : les retranchements arabes emportéSi 
la troisième colonne devait aborder le col de front. 

(1) Les Mouzaia sont Kabyles. On retrouve chez eux tons les caractères de 
celle race fière, brave, indépendanto. Ils possèdent des jardins, cultivent des 
céréales ci ont des plantations de tabac. Comme tous les Kabyles, ils tirent on 
parti avantageux de leurs oliviers, fabriquent du savon et font du charbon. Il 
existe sur le territoire de celte tribu des mines de plomb et de cuivre qui ont 
été exploitées autrefois et qui paraissent fort riches. Les Mouzaîa sont entraî- 
nés par leurs intérêts vers la Mélidja plus que vers la province de Tittery. Ceto 
s'explique par la position que leur avait faite Tagha d Alger sous les Turcs; 
ils étaient une des sentinelles chargées de surveiller le bey de Tittery. Depuis 
sa soumission à la France, cette tribu qui comptait parmi les plus ardents 
partisans d'Abd-el-Kader, n'a commis aucun acte d'hostilité. Elle fournit une 
garde pour veiller à la sûreté du passage du coi et protéger les voyageun. 
Elle a envoyé beaucoup de travailleurs pour ouvrir, sous les ordres de nos of- 
ficiers du génie, la nouvelle route de Blidah à Médéah par la coupure de la 
Chiiïa. Ces dispositions conGrment bien tout ce qu'on attendait du caradèn 
loyal et des habitudes laborieuses des Kabyles. Les Mouzaîa peuvent metlie 
sur pied plus de mille fantassins, mais ils n'ont pas de cavalerie. Hs ont pro- 
fité les premiers de la pacification qui a ouvert une libre communication entre 
Blidah et Médéah ; ils fréquentent assiduement les marchés de ces deax villM 
el louent leurs bêtes de somme pour les transports. 

TablMu de la iUtàation des étMissements françak dam VAlgMên 



ALGÉRIE. 09 

L'attaque commença le 12 mai dès trois heures du matin.: 
Les redoutes arabes étaient déjà couronnées de défenseurs ; 
les soldats français trépignaient d'impatience. Le duc d'Or* 
léans leur montrant la crête du Mouzaïa : « Enfants, leur dit-il, 
€ les Arabes nous attendent et la France nous regarde. » Et il 
donna le signal. 

En un instant, le flanc escarpé des rochers fut couvert de 
soldats français qui les gravissaient au pas de course ; les tam- 
bours battaient la charge, leurs chefs les animaient de la voix 
et de l'exemple. La première colonne arriva sur le premier 
plateau sans trop de difficultés. Mais là étaient devant elle trois 
mamelons échelonnés, couronnés à leur dernier sommet par 
une formidable redoute. Là commença une résistance achar-* 
née et terrible. Toutes les crêtes étaient couronnées d'Arabes 
fiiisant un feu plongeant et meurtrier sur les assaillants. Chaque 
masse de rochers qui, dans les points intermédiaires, présen- 
tait quelque forte saillie, abritait des ennemis qui faisaient 
un feu actif et soutenu auquel les Français obUgés, sur la 
pente abrupte de ces rocs, de se cramponner à toutes les sail* 
lies, à tous les arbustes, ne pouvaient répondre. Bientôt un 
nuage épais de fumée enveloppa la montagne : on ne vit plus 
rien : cet état dura plusieurs heures, pendant lesquelles on 
n'entendit qu'une vive fusillade à laquelle le canon mêlait de 
temps à autre sa voix formidable. Enfin, à midi, une fanfare 
de clairons annonça un succès : c'était le 2* léger qui venait 
d'enlever le second mamelon. Les deux autres colonnes s'é- 
branlèrent alors et gravirent les hauteurs sous le feu de l'en- 
nemi. La colonne Lamoricière avait enlevé une arête boisée 
qui prenait sa source à la droite du piton, mais les Arabes qu'il 
eu avait débusqués s'étaient reformés derrière lui et s'étaient 
retranchés dans un ravin; de là ils arrêtaient la marche de 
k colonne d'Houdetot où se trouvait le duc d'Orléans qui, fai- 
èant déposer les sacs aux soldats, les fit charger à la baïonnette. 
Mais les Arabes opposèrent une résistance opiniâtre. Toutes 
les troupes furent successivement engagées; l'état-nuyor lui* 
tnéme (ut obligé de mettre l'épée à la inati 
flcfaranuD tomba \Ae^ à côté du due dfi 



100 ALGERIE. 

autres officiers furent atteints ; heureusement un bataillon du 
' 23* était parvenu à tourner en partie le ravin ; il s'élance à 
la baïonnette sur les Arabes qui, pris en flanc par cette attaque 
imprévue, se débandent et s'enfuient. 

Cependant la première colonne était arrivée jusqu'aux pieds 
des redoutes. Là, un feu terrible de mousqueterie l'accueille 
at rébranle. Il était alors trois heures de l'après-midi : depuis 
douze heures, ces braves n'avaient cessé de marcher et de se 
battre : ils tombaient de fatigue et de soif. Un dernier effort 
restait à faire, le plus important de tous, et la moindre indé- 
cision pouvait compromettre le succès d'une journée si héroï- 
quement commencée. Le général Ghangarnier vit ce moment 
critique, et se tournant vers le 1^ léger en plaçant froidement 
son épée sous le bras : « En avant! » s'écrie*t-il. A sa voix, 
les tambours battent la charge ; les rangs se reforment ; ces 
braves se précipitent contre les redoutes, quelques-uns par- 
viennent à se loger sur les retranchements ; les Arabes vigou- 
reusement attaqués se défendent non moins vigoureusement; 
mais enfin, assaillis de toutes parts, ils plient, cèdent et fuient 
devant les Français qui balayèrent tout devant eux. Le dra« 
peau tricolore, arboré sur la cime de l'Atlas, fut salué par le 
roulement des tambours, les fanfares des clairons et les accla- 
mations d'enthousiasme de l'armée. Les deuxième et troisième 
colonnes arrivèrent presqu'en même temps. L*ennemi débus- 
qué de partout s'établit sur le territoire des Ahl-Ënsouf au 
bois des Oliviers, d'où l'on fut obligé de le chasser de nouveau 
sans que cette opiniâtreté retardât la marche de la colonne qui 
arriva à Médéah le 17. 

La ville était complètement évacuée : après trois jours de 
repos donné aux troupes, le corps expéditionnaire en partit et 
y laissa une garnison de deux mille quatre cents hommes. 

Un mois après, une nouvelle expédition, partie de BUdah,' 
se porta sur Milianah par le cap de Gonta. L'Émir paraissait 
décidé à défendre la ville ; mais à l'approche des Français, 
les Arabes l'évacuèrent, après y avoir mis le feu. Aussi, le 
8 juin 1840, lorsque les Français y entrèrent par la porte du 
Zacchar, ils n'y trouvèrent qu'un amas de ruines. Miliaoab 



ALGÉRIE. tOf 

était la ville choisie par Abd-el-Kader pour-y placer le centre 
de l'industrie arabe. Il y avait construit des usines, de grands 
établissements. La ville située sur un plateau qui se détache 
en corniche, est dans une position admirable. Elle possédait, 
avant sa destruction, de belles maisons dallées de marbre ; de 
gracieuses colonnes soutenaient les galeries du premier étage ; 
de magnifiques sculptures mauresques attestaient l'opulence 
des anciens habitants. Aux environs, le sol couvert .d'arbres 
fruitiers peut, à l'aide d'irrigations faciles, donner de magni- 
fiques récoltes. Au pied du mamelon sur lequel est assise la 
ville et que domine le mont Zacchar, s'étend la belle vallée 
du Cheliff qui était le grenier d'Abd-el-Kader, et dont la terre 
n'attend que des bras pour produire encore de riches mois- 
sons. Milianah est abondamment pourvu d'eau par deux sources 
dont l'une est, par ses chutes, susceptible de mettre en jeu un 
grand nombre d'usines : l'autre alimente les fontaines dont le 
volume des eaux est si considérable qu'on a de la peine à 
comprendre le motif qui a fait écrire sur ce monument le 
mot : Fontaine. Cette inscription, du reste, peut faire injure 
k l'intelligence des passants, mais elle est plus rassurante que 
celle que l'on peut lire en gros caractères sur une fontaine de 
la plage, près de l'embouchure de VOued-Zeitoun (rivière des 
Oliviers), et sur d'autres de plusieurs points de la côte; la 
voici : Shrub wa hrtibf bois et sauve-toi ! 

L'armée française, qui avait occupé le 8 Milianah, l'évacua 
le 12, après y avoir laissé une forte garnison aux ordres du 
général Ghangamier, et, selon l'usage, fut attaquce'dans son 
mouvement rétrograde par les Arabes ; mais l'ennemi fut par- 
tout repoussé. 

Ces expéditions sur Médéah, Milianah, Cherchell, eurent 
le même caractère que la plupart des autres. Entreprises et 
^conduites avec succès, on n'en recueillait jamais tout le fruit 
qu'on était en droit d'en espérer. ^Les Français ne retiraient 
de leurs victoires qu'un avantage momentané que le manque 
total d'un système arrêté, d'un plan mm me^ nArq^vérance, 
réduisait, en définitive, à une pert# 
mes et d'argent. L'armée 86 . 



i02 ALGÉRIE* 

mais une nation ne vit pas seulement de gloire ; et. Bans âlte^ 
chercher ses exemples ailleurs, la France poutait trouTer 
dans ses plus récentes annales la preuve de cette triste mérité. 
Ainsi, dans cette dernière expédition de Médéah, aa lieu de 
poursuivre sans relâche un ennemi battu et terrifié, au lieu de 
frapper coup sur coup partout où il offrait des points vulné^ 
râbles, la colonne expéditionnaire rentrait à Alger, sans même 
avoir mis à exécution toutes les parties du modeste plan de 
campagne qu'on s'était tracé : elle en ressortait un mois après 
pour aller occuper CherchcU, Milianah, etc^ Chaque fois lei 
troupes françaises montraient la môme ardeur, le même cou* 
rage, la même impétuosité : bien plus, le succès couronnait 
toujours tant d'honorables efforts, et à chaque expédition 
nouvelle, elles revenaient en quelque sorter éprendre haleine à 
Alger. Ces allées, ces venues étaient fort mal interprétées des 
indigènes qui, ne comprenant rien à cette singulière tactique^ 
ne voyaient là que des retraites, d'autant plus que les avan* 
tages obtenus étaient en apparence purement négatift. En 
effet, on ne pouvait considérer comme avantages réels l'occu- 
pation de points ou de villes qu'on était parfois obligé d'aban- 
donner ou dont la garnison réduite, comme à Milianah, à 
combattre pendant six mois entiers, pouvait à peine être ra- 
vitaillée après ce long terme (1). 

Il résultait encore de là un autre inconvénient : c'est que les 
Arabes avaient le temps de se remettre de leurs défaites, et 
qu'en harcelant sans relâche les corps français à leur retour 
à Alger, ce qui avait toujours lieu, ils finissaient par se per- 
suader que l'avantage de la campagne était tout entier en leur 
faveur. Abd-el-Kader avait le plus grand soin, comme on le 
présumera sans peine, de les entretenir dans ces idées et de 
présenter chaque retour des Français comme un nouveau suc- 



Ci) Ces occupations cependanî (laicnl dos prccicnx jalons d'un système ncm- 
veau, mais dont les indigènes ne pouvaient encore apprécier l'importance : 
c'était renvahisscment du territoire par zones et 1 étaUis>ement, dans l'inté- 
rieur, d'un point central qui n'avait it(' jusqu'alors que sur la côte. Mais l'efli- 
cacitéde ce système dépendait oi'fenlirlhmcnt d'un surcroît de forces que 11 
nuréchal Valée n'avait pas à sa disposition. 



ALGÉRIE. i03 

ces qu'il avait obtenu. Gela lui était d'autant plus aisé que les 
Français s'en retournaient toujours sans butilu, parce qu'il n^y 
avait jamais rien à prendre là d'où ils venaient et que les villes 
qn'ilsoccupaient étaient la plupart ruinées ou toutes désertes. 
Aussi, au moment même où l'armée française poursuivait au 
loin des avantages que le manque de suite et de persévérance 
rendait toujours chimériques, Abd-el-Kader organisait ses 
nouveaux moyens d'attaque et de défense, comme si les ména- 
gements dont avait usé à son égard, les lenteurs des expédi- 
tions, le peu de suite des plans arrêtés avaient dû éterniser 
ces réactions constantes, contre lesquelles depuis dix ans, l'ad- 
ministration française luttait avec si peu d'efficacité. Chacun 
de ses lieutenants était pourvu d'un corps de troupes considé- 
rable appuyé par un bataillon de réguliers, pouvant partout, 
sinon combattre les Français avec avantage, du moins paralyser 
leurs mouvements. Ben-Salem occupait l'Est, £1-Berkani les 
environs de Médéah ; Sidi-Mohammed ceux de Miliana ; Mus- 
tapha-ben-Tehamyle pont duChéliff: ils avaient ordre de har- 
celer les Français, de les suivre sans jamais accepter le combat. 
Par ce moyen, Àbd-el-Kader avait l'immense avantage de te- 
ttir ses troupes dans une position constamment offensive, et 
de maintenir dans sa cause des populations dont le moral est 
tii facile à être affecté. Dans la province d'Oran, sa situation 
était plus avantageuse encore : des expéditons annoncées 
étaient restées à l'état de projet. Le général Lamoricière avait 
bien fait quelques razzias chez les Beni-Âmer, les Beni-> 
Yacouh, les Ouled-Gheraba, les Ouled-Kalfa, les Bou-Ghoui- 
cha, mais les troupes de sa division n'ayant pas reçu de ren- 
forts, il pouvait à peine tenir la campagne. Âbd-el-Kader 
exploitait à son profit l'inaction des Français et persuadait 
fiicilement aux tribus qu'en persévérant à se maintenir en ar- 
mes, ils forceraient leurs ennemis à abandonner l'Algérie. Les 
débats des Ghambres françaises étaient surtout pour lui de 
inrécieuses indications, et les discours qui s'y prononçaient 
jcontre l'occupation de la conquête et qui semblaient écrits en 
;vue de sa poUtique, étaient l'arme dont il faisait le plus terrible 
iMge. Ulês lisait, les commentait et, des étranges doctrines 



iOe ALGËRTEr 

qui y étaient professées, tirait la conséquence que non-66Ui^ 
ment la France ne voulait pas, mais encore qu'elle ne pouvait 
pas garder l'Algérie. Aussi tout se maintenait en armes^ et 
partout était la guerre, toujours la guerre. Pour y mettre on 
terme il eût fallu cette exécution rapide, ces manœuvres 
promptes et isolées qui seules pouvaient déconcerter un en- 
nemi alerte, entreprenant, toujours disposé, toujours prêta 
l'attaque quand il n'est pas prévenu : puisqu'on en avait 
amené la nécessité, c'était une guerre de postes qu'il fallait 
faire , mais permanente , inexorable. Avec le système suivi 
jusqu'alors, tout était toujours à recommencer; plus on fai- 
sait, plus il restait à faire. Pour un grand succès obtenu, les 
Arabes en obtenaient dix moindres, et tout était compensé à 
leurs yeux. La grande guerre n'était que glorieuse, elle n'é- 
tait pas profitable : la guerre de surprises et de position pou- 
vait seule amener un résultat; mais le maréchal Yaléo n'était 
pas l'homme qu'il fallait pour cela : il le sentit, demanda son 
rappel et l'obtint. 

Son administration ne fut cependant pas sans résultat, même 
sous le rapport de la colonisation. Avant lui, les gouverneurs 
avaient adopté le fameux système du laissez-^faire, et autorisé 
les colons à s'établir où ils voudraient et comme ils vou- 
draient, isolés ou réunis. Là, le gouvernement avait révélé 
toute son incapacité, et s'était montré, comme depuis lors, 
le plus incapable des gouvernements de l'Europe, non pas 
seulement à faire œuvre de colonisation, mais encore à la 
protéger. H y avait en effet quelque chose de bien dérisoire, 
ou de bien cruellement inique à favoriser des établissements 
isolés de colons, lorsque l'armée avec l'ordre, la discipline et 
le courage qu'on lui connaît, avait peine à se maintenir dans 
les points secondaires qu'elle occupait. 11 était résulté de là 
des massacres partiels, des ruines fréquentes, une stagnation 
complète d'émigrants et un principe de désordre qui jetait un 
germe de mort dans cette colonie à peine née. Le maréchal 
Valée, et ce fut là un de ses mérites, réagit contre cette ab- 
sence de principes et d'ordre, fixa les points qu'il pouvait 
protéger et qu'il voulait coloniser, le nombre des familles qui 



ALGÉRIE. 



m 



devaient y être appelées , imposa des conditions de services 
communs, d'appropriation individuelle, et termina cette lon- 
gue période d'anarchie coloniale, née du système déplorable 
ou inique d'un gouvernement qui laissait faire de la coloni- 
sation à tout le monde, et qui ne voulait ni en faire ni même 
gouverner celle qu'on faisait. Les mesures adoptées alors ne 
furent sans doute pas les meilleures, mais enfin elles ouvri- 
rent une ère nouvelle pour l'Algérie : pour la première fois 
depuis dix ans, le gouvernement parut commencer à se péné* 
trer de ses obligations et de son rôle 



CHAPITRE XU. 



le général Bngeand.— Situation de l'Algérie lors de sa nomination. — Frodi- 
mation du gouverneur-général à l'armée. — Plan de campagne. — Premien 
revers d'Abd-eUKader : ses défaites successives.^ Teckdempt. — > Édiango 
des prisonniers. — - Système de guerre du général Bugeaud. ^ Sonmisskm 
successive des tribus. — Discours d'ouverture des Chambres. — - Ould-Sidi- 
Cheïek. — Fantasiah. ~ Campagne do 1842.» Le général Changamier sur 
l'Oued-Faddab.— Piemier projet ostensible de colonisation du gouveroeseol 
français. 



Le général Bugeaud élait, en 1 804, simple grenadier dans 
les vélites de la garde. Parvenu rapidement au grade d'offi- 
cier, il fit les grandes campagnes d'Âusterlitz et d'Iéna, passa 
en 1809 en Espagne. Après s'être distingué à l'assaut de Lé- 
rida, dans l'expédition de la Rapita contre les Anglais, 
aux sièges de Tortose, Valence, Tarragone, il obtint successi- 
vement les grades de capitaine, de chef de bataillon et de co- 
lonel. En 1815, lorsque les Alliés avaient déjà occupé Paris, 
à la tête du seul 14* de ligne qu'il commandait, il chargea 
une division de dix mille Autrichiens et six pièces de canon 
qui pénétraient par la Savoie dans la vallée de Graisivaudan. 
Après sept heures de combat, il leur fit quatre cents prison- 
niers, leur tua deux mille hommes et préserva Grenoble des 
maujLde l'invasion. Pendant les 15 ans de la UcâluuraUon, il 



ALGÉRIE. td7 

Técut obscur et oublié. A la Révolution de Juillet il M appelé 
au commandement du 56" de ligne. En avril 1831, il fut 
promu au grade de maréchal-de-camp. Après avoir, avec un 
grand dévouement, servi la dynastie nouvelle, il fut envoyé 
en Afrique, en 1835, pour réparer Téchec de la Macta et fUt 
nommé gouverneur-général de l'Algérie, après le rappel du 
maréchal Yalée. 

Le général Rugeaud prit le gouvernement de TAlgérie 
dans des conditions fort défavorables. Le système suivi par le 
maréchal Valée, qui consistait à envahir le territoire par zo- 
nes et à refouler les populations Arabes, avait, il est vrai, fa- 
cilité, dans l'intérieur, la constitution d'un point central qui, 
jusque alors, n'avait été que sur la côte ; mais il en était ré- 
sulté, sur tous les points intermédiaires, une ligne offensive 
de résistances isolées qui avaient accru les embarras de l'oc- 
cupation et les difficultés des opérations. Puis Abd-el-Kader 
semblait se multiplier. Débusqué de tous les points qu'il oc- 
cupait, il était partout en campagne, ne s'engageant plus 
dws aucune affaire sérieuse, mais attaquant les convois, in- 
terceptant les communications : au moment où on le croyait 
joigne, ses cavaliers arrivaient tout-a-*coup, tombaient sui 
les détachements français, les dispersaient, les massacraient. 
Pendant ce temps il s'organisait, recrutait, au loin, des trou" 
pes, réparait ses pertes et rétablissait ses moyens épuisés pour 
reparaître de nouveau sur le terrain qu'il avait un instant 
abandonné. Toujours vaincu et jamais découragé, toujours 
poursuivi et jamais atteint, bornant sa tactique à harceler les 
Français, à les fatiguer, il laissait, partout où il se réfugiait, 
des traces nombreuses de la rapide impulsion qu'il avait don- 
tiée à différentes branches d'industrie. Il tâchait d'attirer à lui 
les ouvriers en tout genre et surtout les forgerons, les pou- 
driers, etc. Ses kalifats et les chefs de tribus avaient Tordre 
de lui amener les prisonniers de guerre qu'il accueillait avec 
faveur, et, que, pour hâter ^organisation de ses troupes, il 
cberdhait à s'attacher par de magnifiques prom< 

(0 EscolTIer, brave Irompellc iju s'élalt i^ 



108 ALGÉRIE. 

Cette activité, ce système d'innovation, cette conduite d'Abd- 
el-Kader, quoique en dehors des mœurs arabes, avaient ac- 
cru le prestige dont il jouissait et qui avait fini par s'étendre 
jusque sur les femmes de sa famille (1). Avec son prestige, sa 
puissance s'était accrue aussi, et cette extension embrassait 
alors non seulement les tribus guerroyantes qui lui étaient 
dévouées par l'appât du pillage ou par l'attrait du combat, 
mais encore les tribus pacifiques que ses levées successives 
d'impôts n'avaient pas encore lassées. Ainsi, littéralement, la 
guerre était partout dans les provinces d'Alger, d'Oran, de 
.Tittery et une partie de celle de Gonstantine.^Ce fut dans ces 



pris et amené devant l'Émir, dans sa deira. n portadt sa trompette en sautoir. 
Ayant reçu Tordre de jouer une fanfare, il se mit à sonner la diarge. Un des 
chefs s'étant informé de l'appel de cette sonnerie, Escoffier dit à l'interprète : 
« — Réponds au capitaine que lorsqu'il entendra musiqtier cet air, il n'aurm 
« rien de mieux à faire que de tourner bride et de s'enfuir au gatop.» Le chef, 
blessé de cette réponse, demanda qu'il fût administré cent coups de ïAUm î! 
l'impertinent. « -— Non, dit Abd-el-Kader, il est de mon devoir de me montrer 
« aussi généreux que les Français qui ne maltraitent point les prisonniers 
« arabes. Bien plus, si ce trompette veut se faire musulman, je lui donnerai 
« trois jolies femmes, des chevaux et le grade d'officier dans mes réguliers. » 
« — Je ne renierai jamais ni ma religion, ni mon pays, répondit le trompette, 
o tu peux me faire couper la tête mais non pas me rendre parjure.» « * Sois 
« tranquille, dit l'Émir, j'aime à t'entendre parler ainsi. Ton refus est fjlfh 
m rieux : ton apostasie serait une honte. » 

Biographie d^Ahd^UKadef, A. Debay. 
(\) « Lella-Keïra, épouse d'Abd-€l-Kader, se fait remarquer par la réguler 
rlté de ses traits. De même que son époux domine les Arabes, elle est égale- 
ment au-dessus des personnes de son sexe. La douoepr de son regard, l'amé- 
nité de son sourire, sa coiffure et son ample vêtement lui donnent qud^ 
ressemblance avec ces femmes de patriarches dont Vemet nous a rappelé kr 
costume et le maintien. Elle est très affable et d'un cœur toujours ouvert à 
la pitié. Contrairement aux femmes bédouines qui n'obtiennent presque jar 
mais les égards dus à leur sexe, Lella-Kadjdja, sœur d'Abd-el-Kader, ei 
Lella-Keïra, sa femme, jouissent d'une grande vénération. Les captifs el 
même les condamnés qui ont le bonheur de pouvoir toucher le bout do lems 
vêtements, deviennent aussitôt inviolables : personne n'ose plus porter la 
main sur eux. Cette immense prérogative, accordée à ces deux femmes seu- 
lement, a été utile à beaucoup de prisonniers. Bien des Français ont dOl à 
Keïra et à Kadjdja. sa belle sœur, un soulagement à leur captivité : plusleon 
leur sont redevables de la vie. » 

Biographie d'ÀbdM-Kadder^k. Dehay« 



ALGÉRIE. lOÔ 

circonstances que le général Bugeaud prit le commandement 
des troupes. 

Le nouyeau gouverneur était loin de réunir en sa faveur 
toutes les sympathies. Son peu de popularité n'était pas due 
à une de ces causes graves que l'opinion publique ne par- 
donne jamais. Elle était l'œuvre de l'esprit de parti. Une 
conduite trop ardente contre les émeutes qui suivirent la ré- 
volution de juillet, lui valut la haine des républicains : sa 
nomination de gouverneur de Blaye pendant la captivité de 
la duchesse de Berry, celle des légitimistes. Quel que soit le 
plus ou moins de fondement de cette double haine que nous 
n'avons pas à examiner ici, elle lui valut peu de sympathie 
dans les masses ; aussi, le général Bugeaud crut-il devoir y 
faire allusion dans la proclamation suivante qu'il adressa à 
l'armée lors de son avènement. 
a Soldats de l'armée d'Afrique! 

a Le roi m'appelle à votre tête. Un pareil honneur ne se 
brigue pas, car on n'ose y prétendre ; mais si on l'accepte 
avec enthousiasme pour la gloire que promettent des hom- 
mes comme vous, la crainte de rester au-dessous de cette im- 
mense tâche, modère l'orgueil de vous commander. Vous 
avez souvent vaincu les Arabes, vous les vaincrez encore ; 
mais c'est peu de les faire ftiir, il faut l^s soumettre. Pour la 
plupart vous êtes accoutumés aux marches pénibles, aux 
privations inséparables de la guerre. Vous les avez suppor- 
tées avec courage et persévérance dans un pays de nomades 
qui, en fuyant, ne laissent rien au vainqueur. La campagne 
pmchaine vous appelle de nouveau à montrer à la France ces 
vertus guerrrières dont elle s'enorgueillit. Je demanderai à 
votre ardeur, à votre dévoûment, au pays, au roi, tout ce 
qu'il faut pour atteindre le but : rien au-delà. 

c Soldats, à d'autres époques j'avais su conquérir la con- 
fiance de plusieurs corps de l'armée d'Afrique ; j'ai l'orgueil 
de croire que ce sentiment sera bientôt général, parce que je 
suis bien résolu atout faire pour la mériter. Sans la confiance 
dans les chefs, la force morale, qui est le premier élémenl 
du wccès, ne saurait exister ; ayez donc confiance en 



UO ALGÉRIE. 

comme la France et votre général ont confiance en tous.» 
Cette proclamation annonçait un changement de système. 
L'opinion publique s'était encore une fois énergiquement 
soulevée contre cette politique de temporisation dont le résul- 
tat le plus évident était , depuis dix ans de n'accumuler que 
des désastres. Elle accusait hautement le ministère de vou- 
loir abandonner l'Algérie et de n'agir que sous l'influence de 
ces quelques hommes qui avaient acquis une si triste célébrité 
en s'acharnant après une conquête si glorieuse et si chère- 
ment payée déjà. Cette fois, Taccusation était grave : car les 
anti-colonistes étaient toraI>és dans un état de discrédit tel 
qu'ils n'avaient plus même d'écho ni d'organe dans la presse : 
la nation seule se rappelait tous les maux dont leurs déplo- 
rables attaques avaient été le germe ; aussi eût-il été peut-être 
dangereux pour le gouvernement de ne pas repousser, du 
moins par ses actes, une aussi compromettante solidarité. 
Pour en dissiper jusqu'au soupçon, il porta l'effectif de l'ar- 
mée d'Afrique à soixante-treize mille hommes d'infanterie et 
à treize mille chevaux. En mettant des forces si considéra- 
bles à la disposition du gouverneur-général, le gouvernement 
prouvait qu'il avait l'intention d'arriver à un but ; mais mal- 
heureusement il ne savait pas lequel, et il est même fort 
douteux qu'il le sache encore aujourd'hui. 

Un eff'ectif si considérable et le caractère autant que les 
précédents du nouveau gouverneur-général, faisaient cepen- 
dant présumer qu'on arriverait à quelque résultat satisfaisant. 
En effet, ce qu'on n'avait pu faire ou maintenir avec des 
forces minimes, éparpillées sur des points éloignés, on pou- 
vait espérer de l'exécuter avec une armée nombreuse qu'oa 
pourrait lancer dans toutes les directions, en colonnes asser 
imposantes pour prendre partout énergiquement l'offensive. 
Puis, le général Bugeaud était entreprenant et hardi, assez 
énergique pour ne pas reculer devant de fatales nécessités, 
assez indocile pour ne tonir aucun compte des méticuleuses 
recommandations du ministère, et, disons-le, assez compro- 
mis vis-à-vis de l'opinion pour lâcher de faire oublier, par 
des actes éclatants ouulilcs, des griefs plus ou moins justement 



ÂLGËRIE. 111 

fondés. Le traité de la Talha, par exemple, dont rexécutioi| 
ou pour mieux parier, rinexécution trop longtemps soufferte 
a^ait amené tant de désastres, lui était amèrement reproché, 
et peut-être devait-il être un des grands mobiles de l'énergiç 
et de Factivité qu'il allait déployer pour saper et détn^ire 1^ 
puissance qu'il avait contribué à graadif • 

Quoi qu'il en soit, ses débuts furent heureux. Son p|af| 
d'opération annonça un ensemble qui, s'il était suivi avec per? 
sévérance, devait mettre un terme à cet état d'anarchie pé- 
riodique, d'où l'Algérie avait tant de peine à sortir. Il con^* 
tait à concentrer ses forces dans la province d'Alger 0t 4l^ % 
par un rayonnement graduel, d'étendre partout l'offeiisivp ^ 
lui donnant une grande impulsion; de frapper énergiquemen^ 
les tribus rebelles des province^ d'Alger et de Tittery, de dér 
truire un à un les dépôts fortifiés d'Abd-elrKader et de ruiqer 
partout, par des coups successifs, réitérés, incessants, son in^ 
fluence. Tel fut le programme de la guerre pourl'anpée 184|. 

Avant l'ouverture de la campagne du printemps, dans 
rOuest et dans l'Est, quelques succès partiels l'inaugurèrent 
favorablement. Elle s'ouvrit vers les derniers jours d'avril. 
Une forte colonne partit d'Alger, escortant un convoi destii^ 
au ravitaillement (le Médéah et de Milianah, pendant qu'Hfi 
corps expéditionnaire, fort de dix mille. hommes, rayonnait 
sur ses derrières, châtiant les tribus rebelles et prêt à l'ap- 
puyer au besoin. Le 3 mai , pendant que le convoi ayait at- 
teint sa destination , Abd-el-Kader, posté sur le Ças-ÇhéUiT 
avec trois bataillons de ses réguliers, dix mil)e hommes envi- 
ron et douze mille cavaliers, parut décidé à livrer bat^^illeau 
corps expéditionnaire qui manœuvrait depuis quelques jours 
pour l'y amener. Le général Bugeaud commandait en per- 
sonne. Par suite de quelques (iispositions, son corps se trou- 
vait réduit à huit mille hommes. Quand il vit l'ennemi résolu 
à accepter le combat, il divisa ses troupes en troi§ çplonnes , 
qui devaient, deux, attaquer l'ennemi de front, et la 
troisième, sous les ordres du duc de Nemours, franchir 
le Chéliff et le prendre en flanc. Abd-rel-ICader n'attendit 
pas d'être attaqué et prit cette ^i^. J''^'^' " ^ U k^ça 



112 ALGÉRIE. 

toute sa cavalerie sur les colonnes de gauche et du centre/ 
pendant que ses réguliers, s'avançant graduellement , à la fa- 
veur d'un bois d'oliviers, semblaient vouloir déborder le 
centre, et allaient se trouver, sans s'en douter, débordés eux* 
mêmes par la colonne de droite. Le général Bugeaud favori- 
sait lui-même cette fausse manœuvre en faisant replier quel- 
ques corps qui auraient pu gêner les mouvements de l'ennemi. 
En même temps il convergeait vers sa gauche pour faire en 
quelque sorte un changement de front , afin que la cavalerie 
arabe qui le chargeait se trouvât elle-même sur la ligne par 
où devait déboucher la colonne de droite. Cette manœuvre 
réussit de tout point. La cavalerie ennemie , après plusieurs 
charges impétueuses, avait été partout ou contenue ou re- 
poussée. Malgré la rapidité et la vigueur de ses mouvements 
elle n'avait pu entamer l'ennemi qui , formé en colonne ser- 
rée , se contentait d'opposer la baïonnette ou un feu nourri de 
mousqueterie. Mais tout-à-coup la colonne de droite, qui 
avait franchi le CShéhff , aborde les réguliers au pas de course , 
les déloge 9 les refoule. Au même instant la colonne du centre 
se déploie, Uvre passage à la cavalerie, qui, par des chaînes 
à fond, jette le désordre dans celle des Arabes. Sur toute la 
ligne les Français prirent l'iniative. Les Arabes lâchèrent pied 
sur tous les points. Abd-el-Kader faillit être pris. Pendant 
qu'il fuyait, accompagné de cinq ou six cavaUers, le comman- 
dant des spahis Youssouf , qui l'avait reconnu, s'était lancé 
seul à sa poursuite. Un moment il ne fut qu'à un travers de 
cheval de l'escorte de l'Emir : a Lâches, disait ce dernier à 
ses cavaliers : voyez , il n'y a qu'un homme derrière vous ! » 
Mais la frayeur les entraînait. Youssouf ayant perdu du ter- 
rain par l'épuisement de son cheval , fut obUgé de renon- 
cer à sa poursuite : mais la déroute d'Âbd-el-Kader fut com- 
plète. 

Cette défaite fut suivie, pour Abd-el-Kader, de revers plus 
cuisants. Le général Baraguay-d'Hilliers reçut le commande- 
ment d'une division destinée à opérer sur le Bas-Chéliff ; le 
maréchal-de-camp de Bar fut investi de celui de la province 
d'Alger, et le général Bugeaud se mit à la tête d'un corps 




A®ICi-lEL-KA©xj^_ 




1- 



ALGÉRIE. 113 

expéditionnaire, 'qui devait manœuvrer dans la province 
d'Oran, pour détruire tous les dépôts fortifiés d*Àbd-el- 
Kader. 

Depuis Toccupation de Milianah par les Français, illui en 
restait encore trois : Boghaf , Thaza et Teckdempt. Boghar, 
dont Abd-el-Kader avait jeté les fondements en 1839, n*a^ 
vait jamais été entièrement achevé, il n'avait guères qu'une 
petite garnison de réguliers chargés de tenir le pays. Quant 
à Thaza, il était bâti sur un des hauts plateaux de TAtlas, à 
douze lieues sud-est de Milianah : son mur avait un mètre 
d'épaisseur, il était armé de l'artillerie de Médéah et Milia* 
nah, composée de sept à huit pièces de gros calibre et d'un 
obusier. De ces trois dépôts, Teckdempt seul avait quelque 
importance. Il avait été construit en 1835, dans un pays 
inculte, sur des rochers d'un abord très difficile, à dix-huit 
lieues de Mascara et trente de Thaza. Il avait cinquante 
mètres de long sur vingt de large : son mur d'enceinte était 
d'un mètre d'épaisseur. Il y avait des bâtiments pour con- 
tenir dix-huit cents hommes. C'était le grand atelier de 
l'Emir : c'était là qu'il faisait travailler ses armuriers, méca* 
niciens, poudriers qu'il y avait attirés : là était son dépôt de 
munitions de guerre et de provisions de bouche, l'établisse- 
ment de la monnaie et un grand nombre d'outils et de ma- 
chines. Deux cent cinquante à trois cents cabanes habitées par 
des Maures de Mazagran et de Mostaganem, des Koulouglis 
de Médéah et de Milianah entouraient le fort. Il y avait aussi 
Tingt ou trente maisons recouvertes en tuiles et servant d'ha* 
bitations aux chefs de diverses tribus. 

Abd-el-Kader, après sa défaite du Chéliff , ayant pressenti 
les projets du gouverneur, avait mis tout en œuvre pour dé- 
fendre et protéger ses dépôts. Il avait réuni un grand nombre 
de troupes qui devaient se concentrer à Teckdempt. Le gé- 
néral Bugeaud, de son côté, après s'être muni d'un fort ma- 
tériel de siège, était parti de Mostaganem le 18 mai, pour aller 
déloger l'Emir du nid d'aigle oii il s'était si bien fortifié. 
Mais ce dernier avait reconnu encore une fois rimpossibilUc 
de lutter en bataille contre les Français. Au lieu de choisir» 

T. II. 8 



114 AI.GERIE. 

en avant de Teckdempt , quelque point important d*ob il 
aurait pu prendre facilement l'offensive , il se contenta de 
disséminer sa nombreuse cavalerie sur les hauteurs voisines 
de la ville pour on disputer pied à pied les approches. Âton 
commença une de ces luîtes où, dans mille combats partiebi 
le courage individuel des combattants se révélait, des deuÉ 
parts , avec une égale intrépidité. L'infanterie française avait 
mis sacs à terre et s'était lancée à la poursuite des Arabes 
en gravissant, sous leur feu, la crête qu'ils couronnaient : elb 
était appuyée par un corps de zouaves , dont rimpétuositè 
déconcerta le plan de l'ennemi. Les Arabes ne tinrent pied 
nulle part : ils mirent le feu à la ville et l'abandonnèrent 
après en avoir amené les habitants. Quand les Français y ti- 
trèrent tout y était désert: quelques parties brûlaient eiicors» 
Le général Bugeaud en fit raser les fortifications. 

Ces incursions, jusqu'aux lieux où Tennomi a^it étaUî 
ses arsenaux, portaient un coup sensible à la puissanœ d'Ab^ 
ci-Kader. Elles montraient aux populations qui ne suivaient 
sa bannière que par force , que la puissance qu'elles redou- 
daient n'était qu'une vaine fumée que le souffle de la Frandl 
sufTisait pour dissiper et détruire. Elles avaient encore qq 
autre avantage, c'était de commencer par briser la force 4fl 
TEmir pour pouvoir ensuite plus aisément parvenir à régula^ 
riser la conquête. 

Malgré ce nouveau revers , Abd-cl-Kader reparut bientôt 
avec un nouveau corps de troupes : Ben-Ilamet , son kalifa de 
Tlemcen, lui avait amené cinq mille cavaliers qui furent pour 
lui un précieux renfort. 11 se porta de nouveau en vue de la co- 
lonne expéditionnaire française, non pour la combattre, mais 
pour la harceler partout où quel(}ue défilé, quelque accident de 
terrain lui offriraient de favorables chances. Il la suivit ainsi 
depuis Teckdempt jusqu'à Mascara, sans autres engagements 
que quelques insignifiantes escarmouches. Il n'essaya pas non 
|>his de défendre cette dernière ville , que les Français trou- 
vèrent déserte : il se tint constamment sur les hauteurs voi- 
sines, assistant en quelque sorlc à la destruction ou à Foccu- 
jpation dft tous les points où son autorité était étabhe. La sard« 



AT.GÊRIE. 115 

de la ville fut confiée au colonel Tcmpoure. Un bataillon du 
4i* de ligne, deux bataillons du 15® léger, trois compa-* 
gniesdu génie et deux demi-batteries d'artillerie en formèrent 
la garnison. 

Le corps expéditionnaire continua sa marche de retour 
éii châtiant sur sa route toutes les tribus contre lesquelles on 
.ivait quelque grief à venger. Àbd-el-Kader cependant ne le 
'^rdait de vue, quoiqu'on ne pût le déterminer à combattre. 
Lé l*' juin, le général Bugeaud apprit qu'un corps de plusieurs 
milliers d'Arabes s'était posté au défilé d'Àbd-el-Kredda qu'il 
rf^iti traverser pour se rendre à Mostaganem. Il n'hésita pas 
di^ikhôins à s'y engager. Ce défilé présente dans toute sa Ion- 
gaéinr un terrain fort difficile, hérissé d'aspérités, coupé de 
ra^iins et de fondrières, et très favorable à une attaque d'em- 
btiscade. Cependant la tête de la colonne le traversa sans en- 
traves; mais dès que l'arrière-garde y fut engagée, elle fut 
aliHiillie avec fureur par les Arabes. Cette attaque était prévue : 
toutes les dispositions [étaient prises : elle fut énergiquement 
re];k>U8sée. Les Arabes se retirèrent après une perte de plus deu 
ttàis cents des leurs, parmi lesquels on comptait six de leurs 
principaux chefs. La colonne expéditionnaire rentra dans ses 
caiktonnemenls le 3 juin après une campagne de trente-trois 
jôiirs, pendant laquelle Abd-el-Kader, partout repoussé, par- 
tout battu, avait vu les troupes françaises reprendre partout 
l'offensive, occuper les villes où il commandait, et tomber une 
à une les pierres de ces citadelles, qu'il avait élevées avec tant 
de peines et de soins. 

Dans le Bas-ChéliCf où opérait le général Baraguay-d'Hil- 
lien, quelques expéditions conduites avec vigueur avaient 
fraj[>pé la puissance d* Abd-el-Kader de coups aussi sensibles. Il 
s'était emparé successivement de Bo;;har, de Thaza que les 
Aiâbes avaient incendiés en les abandonnant, et qu'il acheva 
de détruire. Quelques razzias heureusement exécutées avaient 
en même temps rudement châtié dos tribus hostiles. 

Dans l'Est et le Sud, Abd-cl-Kadcr n'avait pas été plus heu- 
Teiil. Le général Négrier, commandant la province de Con- 
•ttfîttiné, avait chassé de Msilah le kalifa do l'Ëmir^ Hadi-^o- 



116 ALGÉRIE. 

hammcd 7 et avait reçu les soumissions des tribus de h 
Medjanah. Vers le désert d'autres tribus excitées parle Chd- 
ol-Arab Rcn-Gannah institué par les Français , s'étaient 
ouverlcment déclarées contre Farhat-ben^Saïd, allié d'Abd* 
el-Kader. 

A l'extrême frontière ouest, le général Lamoricière rem- 
porlait aussi de précieux avantages. Après avoir détruit de 
fond en comble la Kethna (réunion de tentes), berceau de h 
famille d'Abd-et-Kader, situé au sud de Mascara, il avait pris 
et ruiné le fort de Saîda, que le beau-père de l'Ëmir, Musta- 
plia-ben-Thamy, avait fait élever sur les fondements d'une 
ancienne citadelle. Ce fort était situé dans la tribu des Béni- 
Yacoub et était défendu par deux pièces d'artillerie de petit 
calibre. On y voyait une assez belle maison qui servait de pa- 
lais au kalifa. Dès qu'il fut au pouvoir des Français, la plupart 
des tribus environnantes vinrent solliciter leur alliance. 

Ainsi, en une seule campagne vigoureusement poussée avec 
des forces suflisantes, tous les postes fortifiés de TÈmir, Teck- 
(](^mpt, Boghar, Thaza, Saïda, avaient été détruits; Mascara, 
Msilah pris ; Médéah, Milianah ravitaillés ; Abd-el-Kader ou ses 
lieutenants battus en toutes les rencontres; beaucoup de tribus 
soumises; d'immenses troupeaux capturés. Une terreur sain- 
1:Mre était répandue partout, et l'Émir ne voyait autour de lui 
i\\\(i des alliés flottants ou douteux. En présence de ces résul- 
tai:;, si les hommes politiques étaient accessibles aux remords, 
(jiic n'auraient-ils éprouvé, ces inventeurs d'une politique de 
ci»nlre-coups,qui avaient abaissé la guerre d'Alger aux propor^ 
tions d'une guerre d'amour-propre qui, non-seulement ne 
donnaient aux généraux [les moyens de vaincre que lorsque 
fïuelquc grand désastre avait fait périr la moitié des légions 
iranraises, mais qui encore avaient l'impudeur de leur mar- 
chander ces moyens. Que Dieu leur pardonne à ces hommes 
sans cœur, qui ont laissé froidement verser tant de sang arabe, 
mais il est douteux que la postérité leur pardonne jamais I 

Avant môme l'ouverture de la campagne d'automne, la 
puissance d'Abd-el-Kadcr avait déjà sensiblement décliné. De 
toutes parts, les populations se montraient disposées à se sou- 



ALGËRIE. 117 

mettre. Dans la province d'Oran surtout, qui était le centre 
de Tautorité de l'Ëmir et qui avait eu à souffrir plus que les 
autres de ses exactions, de nombreux éléments de défection 
semblaient imminents. Le général Bugeaud pensa avec raison 
que, s'il pouvait rallier ces éléments à un centre commun, il 
pourrait non seulement favoriser l'impulsion, mais encore la 
hftter. Il nomma bey de Mostaganem et de Mascara le fils de 
Tancien bey Osman, Hadj-Mustapha, à qui en peu de jours se 
réunirent les puissantes tribus des Flitas de Bordjia. Les 
Gherfa, les Beni-Zéroual, les Sidi-Abdallab et d'autres tribus 
suivirent leur exemple, et ce choix prouva encore une fois 
qu'en consultant les sympathies et les préjugés des Arabes dans 
le choix de leurs che&, on pouvait espérer, sinon do les do- 
miner, du moins momentanément de les rallier. C'était tou- 
jours un grand pas de fait, en attendant que l'autorité de la 
France fût assez solidement établie pour s'imposer de gré ou 
de force à ces alliés ou sujets, si l'on veut, douteux. 

Cette activité nouvelle du nouveau gouverneur avait fait 
' réfléchir Abd-el-Kader sur les dangers de sa situation. Il avait 
reconnu sans peine combien son autorité était précaire et 
n'avait pas tardé à se convaincre que les ministres ou les gé- 
néraux français, à qui seuls il devait son élévation, étaient les 
seuls aussi qui pouvaient la maintenir et la consolider. S'il 
eût pu en douter, il en aurait eu la preuve dans ce que lui dit, 
à cette époque, son oncle Achmet-Bilhar marabout célèbre, 
qui avait beaucoup d'influence sur quelques tribus du sud de 
Mascara et qui les avait jusqu'alors engagées à rester neutres. 
Abd-el-Kader le pressait de faire cause commune avec lui et 
lui donnait à entendre qu'en sa qualité d'Émir, il pourrait 
le lui ordonner, a Avec moi il ne faut pas invoquer ce litre, 
« lui répondit le marabout. Tu n'étais rien ici avant l'arrivcc 
« des Français : tu n'étais rien avant d'avoir conclu la paix 
« avec les chrétiens. Ce n'est qu'aux chrétiens que lu dois ton 
« élévation et ta puissance. Sois Émir avec eux, puisqu'ils 
M veulent bien te reconnaître pour tel ; mais avec moi sois ]>!li3 
m modeste. x> 

Ce que lui avait dit son oncle, était dit assez hautc./.ciii 



118 ALGÉRIE. 

partout. Âbd-el-Radcr ne Fignorait pas. Il savait que, si }m 
circonstances avaient fait beaucoup pour lui , les Français 
avaient fait bien davantage, et que les ministres de France m 
l'avaient environné d'une sorte de prestige que pour excus^ 
des défaites ou glorifier des revers. Aussi, pour amener Tauto- 
rite française à ouvrir quelque négociation avec lui au mometit 
où le système de vigueur qu'elle avait adopté, pouvait de plds 
en plus compromettre sa puissance, il donna l'ordre à ses 
lieutenants et à ses troupes d'épargner les prisonniers. Il se 
passa même à ce sujet un fait très caractéristique des popu- 
lations arabes. 

Un vénérable prêtre, l'abbé Suchct, ayant appris les bonnes 
dispositions d*Abd-cl-Kader relativement aux prisonniers, 
connaissant en outre le respect qu'ont les Arabes pour les 
hommes de prière qu'ils traitent de marabouts, s'était rendu 
seul auprès d'Abd-el-Kader pour traiter de l'échange de quel- 
ques prisonniers. Cette témérité courageuse fut couronnée du 
plus heureux succès. 11 rencontra TÊmir entre Tekdempt et 
Mascara et obtint la remise de cinquante-six captifs. Son re- 
tour fut un vrai triomphe. Sur sa route, les femmes accou- 
raient avec leurs petits enfants, lui apportant des provisions, 
lui demandant des remèdes; les hommes en armes le lais- 
saient passer sans lui faire le moindre mal et s'inclinaient avec 
vénération devant lui. 11 atteignit enfin, ainsi sollicité, secouru, 
vénéré, les lignes du général Baraguay-d'Hilliers auprès de 
Médéah. — «D'où venez-vous ainsi? lui demanda le géné- 
« rai. » — « Je viens d'auprès d'Abd-el-Kader. » — « Tout 
« seul?» — «Seul avec un interprète.» — « C'est impos^ 
« sible, » répéta à plusieurs reprises le général, ne pouvant 
en croire ses yeux. C'était cependant l'exacte vérité. Enhardi 
par le succès de l'abbé Suclief, M. Dupucli, évêque d'Alger, 
écrivit à plusieurs beys ou kalil'as de TÉîiiir pour traiter avec 
eux de rechange des prisonniers. 11 reçut à ce sujet du bey 
de Miiianah la lettre suivante dont L:s sentiments rappellent 
la naïveté touchante des temps piimilifs, 

a Vénérable évoque de Jésus et de Marie, nous avons reçu 
te^ letixes, nous en avons compris le contenu. JNuus avons re« 



ALGÉRIE. il9 

•Mlnn âYec bonheur ton amitié et ta vérité. Les quatre pri-- 
lOnniers qui les apportaient sont heureusement arrivés. Il 
vous reste à te prier de nous occuper du soin de ceux qui sont 
dncore à Alger ou ailleurs, et tiès pai'ticuUèremcnt de Mo- 
^mmed-Ben-Mockar. 

« Les parents, les amis de ces pauirres prisonniers étaient 
venus avec nous le jour où nous nous sommes si doucement 
rencontrés. Quand ils ont vu que ceux qu'ils aiment n'y étaient 
pas, ik se sont mis à pleurer ; mais quand ils ont su ce que tu 
nous avais promis et qu'ils ont vu ton écriture, ils se sont ré- 
jouis; Tamertume de leur douleur s'est changée en joie, per- 
ynadés qu'ils les reverront bientôt, puisque tu l'as dit. 

c Mous t'écrivons ceci, parce que tous les jours ils viennent 
pleurer à la porte de notre tente. Aussi seront-ils consolés : 
car pour nous, nous te connaissons et nous savons bien qu'il 
n'est pas nécessaire que nous te fassions de nouvelles recom- 
ipandations; nous savons qui tu es et que ta parole d'évèque 
est sacrée. 

«Nous t'envoyons la femme, la petite fille, les prisonniers 
chrétiens qui étaient restés à Tekdempt ou chez Miloud-Ben- 
^Urach. Quant au capitaine, au rciz et aux autres prisonniers 
chrétiens, qui sont avec lui, sois sans inquiétude sur eux : ils 
•ont en toute sûreté sous la garde de Dieu. Sans la sortie du 
général et du fils du roi, ils seraient déjà montés vers toi avec 
les autres. La guerre seule nous empêche encore de te les en- 
iroyer, mais bientôt tu les auras tous. 

« Je t'envoie en attendant le sauf-conduit dont tes amis 
pourraient avoir besoin. Ils feront bien d'aller d'abord chez le 
kaid des Hadjoutes : les chemins ne sont pas sûrs. Je t'envoie 
yingt chèvres avec leurs petits qui têlcnt encore leurs ma- 
melles pendantes. Avec elles tu pourras nourrir les petits en- 
fants que tu as adoptés et qui n'ont plus de mère. Daigne 
«Kcuser ce présent, car il est bien petit; mais tu sais que le 
don ne se mesure pas à sa grande valeur, mais au bon co^r 
qui Tofire. Adieu. » 

Abd-el-Kadcr cependant ne tarda pasà se remettre encam- 
pefiae. Dès que les trouues françaises furent rentrées dans 



i20 ALGÉRIE. . 

leurs éantonûeinenls, il fit irruption 8ur jAuneors pointe à 11 
fois; ses efforts se portèrent principalement yen le sud de 
Mascara où il comptait le plus de partisans, et surtout la grande 
tribu des Hachems dont il était issu. Le général Bugeaud sentit 
la nécessité de réprimer immédiatement les tentatives pour 
ne pas' compromettre le succès de la camps^e; il donna 
Tordre au général Lamoricière de se porter sur MauBcara avec 
des forces suffisantes pour dominer la contrée et soutenir 
efficacement le nouveau bcy de Mascara, Hadj-Mustapha- 
Oulcd-Osman-bey ; dix bataillons d'infanterie, deux escadrons 
de saphis, une batterie de montagne, et tout le matériel né- 
cessaire à un long séjour furent dirigés vers cette destination. 
La saison était fort avancée et le terrain presque impraticable; 
la marche de la division était encore entravée par suite d*un 
nouveau système adopté par le général Bugeaud pour rendre 
la marche plus rapide, et qui consistait à utiliser les hommes 
et les chevaux comme moyens de transport : les fantassins 
étaient chargés de vivres et d'effets; les chevaux que leurs ca- 
valiers conduisaient par la bride, de blé et d'orge. Au col de 
Bardj, Ben-Thamy, kalifa d'Abd-el-Kader, tenta de lui dis- 
puter le passage. Il avait avec lui environ sept mille hommes, 
parmi lesquels on comptait deux bataillons de réguliers et 
quatre cents cavaliers rouges commandés par Mocktar-ben- 
Aïssa, un des plus intrépides lieutenants de l'Ëmir. Le général 
Lamoricière fit mettre bas les sacs à l'infanterie et chai^ea 
les troupes de Bcn-Thamy à la baïonnette ; en moins d'une 
heure tout fut enfoncé, refoulé et dispersé, la division put 
continuer sa marche vers Mascara où elle arriva sans autre 
attaque à repousser. 

Suivant le plan prescrit par le général Bugeaud, le général 
Lamoricière divisa ses troupes en colonnes mobiles, se soute- 
nant mutuellement et rayonnant dans tous les sens pour sou- 
mettre les tribus indécrses, punir celles qui étaient hostiles, 
poursuivre, atteindre et battre l'ennemi partout où il se pré- 
senterait. Cette énergique attitude eut le plus heureux résultat, 
et couronna dignement la campagne de 1841. 

Avant le général Bugeaud^ le système (h concentration el 



ALGÉRIE^ 121 

de mobilité des troupes n'avait été qu'impariaitement suivi; 
les gouverneurs avaient été liés par les antécédents créés sous 
leurs prédécesseurs et surtout enchaînés par cette si ridicule 
injonction d'occupation restreinte, dont Fidéc primitive forme 
un des tristes et curieux épisodes de cette question d'Afrique, 
où tant de mauvaises passions ont trouvé jusqu'à ce jour 
moyen de se satisfaire. Quelques mots à ce sujet ne seront pas 
déplacés ici. 

Abd-el-Kader avait à Paris des agents dévoués et dont la 
position assurait l'influence (1). Dès que le traité Desmichels 
et son succès de la Macta l'eut si considérablement grandi, il 
disait hautement aux généraux français : a A moi ta terre^ à 
« vous la mer. x> Ce fut cette idée qu'il eut l'habileté de faire 
prévaloir ensuite dans le traité de la Tafna. Une telle solution 
de la question de la conquête d'Afrique si crûment exprimée, 
aurait soulevé d'indignation la France entière. Ce fut alors 
que, pour ménager la susceptibilité de l'opinion publique les 
habiles du parti anti-coloniste imaginèrent l'occupation res'^ 
treinte : ce qui, en définitive, devait donner gain de cause 
aux prétentions d'Abd-el-Kader. 

^ (<) Voici ce qu*on lit dans les Explications du maréchal Gausel, iSStJ. 
« Je savais que quelque grande intrigue était sous jeu, mais je te savais va- 
guement, généralement par la connaissance des choses, par des propos qui 
m'étaient répétés, par des obstacles dont je ne découvrais pas la source, par 
des embarras qui s'élevaient de tous cOtés, sans qu'on pût leur assigner une 
cause. Pour en finir avec rinhabilctô ou la mauvaise volonté de la police 
d* Alger qui ne découvrait rien, je chargeai M. Gcrmond de s'en occuper acti- 
vement. Au l)out de quelques jours il saisit des lettres de plusieurs indigènes 
Adressées à Paris et les réponses venues de France. Ces lettres et ces réponses 
80Dt écrites en chiffres dont il m'a été impossible de découvrir ou de faire de- 
couvrir la clef. Toutefois elles renferment en toutes lettres les noms propres 
de quelques ennemis déclarés et persévérants de la colonie qui, par leur po- 
sition, étaient à même d'exercer une grande influence sur les décisions à 
INrendre par rapport à la colonie. Si j'ai mal présumé de l'esprit de ces lettres, 
fli elles ne renferment rien de coupable et de honteux que ceux qui les ont 
écrites en donnent la clef, qu'il nous soit possible de les lire dans tout leur 
eontmiu. Mais jusque là j'ai le droit de croire qu'une correspondance si ha- 
bilement secrète et si obstinément cachée, n'est honorable pour aucun de ceux 
qui ont pu y prendre part. Quoi qu'il en soit, à peine cul-on connu à Paris les 
ié«iltalobt^qsp«rM.GQrffiOiid| gM €ê fonctionnaire fut immédiatement 
févoqué. • 



\i% ALGÉRIE. 

Le géq^Fftl Bugç^ud qui, à son insçu, avait par le traité da 
|a Tafna, si puissamment contribué à donner une validité ot* 
^cielle à ce partage de la conquête, si favorable à TËmir, 
p'avait pas tardé à sentir la faute qu'il avait faite : pour la ré« 
parer vite et bien, il adopta un système contraire. Lorsqu'il 
prit le commandement en chef, la multiplicité des points oc* 
cupés avait rendu les garnisons trop faibles pour qu'il leur fût 
possible d'agir au dehors et de garder autre chose que ce qui 
se trouvait sous la portée de leur fusil. Celle situation péril- 
leuse, née du système d'occupation restreinte, paralysait à la 
fois, totalement, une grande portion de l'armée, et partielle- 
ment, les forces restées disponibles dont l'action se trouvait 
absorbée par la nécessité [continuelle de se porter au secours 
de ceux qui étaient enfermés dans les postes ou de pourvoir à 
leurs besoins. C'était partout se borner à la défensive ; de li 
à l'abandon il n'y avait qu'un pas : ceux qui avaient préconisé 
ce système le savaient bien ; Thabileté elle talent n'ont jamais 
manqué en France aux passions mesquines ou mauvaises. Le 
premier soin du général Bugcaud dut être dès-lors d'aban- 
donner cette multitude de postes, et de procéder à une occu- 
pation non pas restreinte mais étendue, par la concentration 
des forces sur un petit nombre de points bien choisis et la 
constante mobilité de ses colonnes : il traça deux lignes d'oc- 
cupation, dont l'une à l'intériour devait avoir sept stations, qui 
étaient Tlemcen, Mascara, Milianah, Médéah, Sétif, Constan- 
tine et Guelma. La seconde ligne d'occupation était sur la 
côte, ayant aussi sept points principaux : Oran, Mostagancm, 
Ténès, Chechell, Alger, Philippcvillc et Bonc. De ces points 
différents, de fortes colonnes devaient rayonner en tout sens, 
et non seulement soumettre les Arabes, mais encore les main- 
tenir dans la soumission par la rapidité de leurs invasions, m Ce 
sont, disait le général Bugeaud en résumant son système, ce 
sont les jambes de nos soldats et de nos chevaux qui doivent 
dominer et non pas la multiplicité des points occupés. Il y a 
entre le système des occupations multipliées et le système de 
mobilité la différence qui exislc entre la portée du fusil et la 
portée des jambes. Le fusil ne commande qu'à deux ou trois 



ALGÉRIE. m 

cents mètres, les jambes commandent dans un rayon de qua- 
rante à cinquante lieues. » 

Pour faciliter cette extrême célérité dans la marche, les 
ffoldats, sur quelques points, vivaient en quelque sorte, à la 
manière arabe. Chacun d'eux était muni d'un petit moulin 
portatif qui donnait en un instant une farine, avec laquelle ils 
faisaient de la galette ou préparaient le couscoussou : on leur 
donnait en outre une rîilion de sucre et de café. On a déjà 
yu l'heureux résultat de ce système de grande mobilité et d'oc- 
cupation étendue, mais concentrée. 

Au commencement de 1842, sur tous les points, la guerre 
^vissait encore, mais elle avait été reportée dans le cœur du 
pays. Les provinces d'Alger et de Tittcry étaient tranquilles : 
k situation de celle d'Oran était satisfaisante, et, dans la 
province de Gonstantine, un assez grand nombre de. tribus 
situéesàlouestdela route de Philippeville avaient fait leur 
soumission : sur tous les points, les tribus poursuivies sans cesse, 
harassées par des émigrations, ruinées par les razzias ou l'in- 
cendie, débus({iiées de leurs retraites étaient fatiguées de la 
résistance, refusaient obéissance aux chefs nommés par Abd- 
el-Kader, qui voyait chaque jour diminuer le nombre de ses 
partisans et se trouvait réduit à la défensive. La conquête du 
pays n'était plus bornée à quelques murailles. 

Le gouverneur-général, qui avait des connaissances pratiques 
d^agriculture, songea alors sérieusement à tirer parti du pays 
occupé. Comme les propriétés arabes, par des titres divers de 
possession, dont nous avons déjà donné un aperçu, avait été 
ane source d'anarchiques entraves, le général Bugeaud com- 
mença par régulariser la nouvelle prise de possession. Il mit 
le séquestre sur tous les domaines des Arabes émigrés, les dé- 
clarant irrévocablement réunis aux divers beylicks dont ils 
j dépendaient, si leurs propriétaires n'étaient rentrés dans un 
4élai de deux mois. En mémo temps, pour empêcher les scan- 
^leuses manœuvres des spéculateurs primitifs sur les proprié- 
tés, toutes les transactions ne furent libres que dans des cas spcci- 
^és etforthmités.Des routes, des ponts étaient ncccssairespour 
fusurer lescommunications avec lesplacesdeMcdéab, Milianah, 



124 ALGÉRIE. 

Mascara et Tlemcen, on y travailla activement* Les Marghien 
ou formations de corps indigènes furent réformés avec plusde 
soin, et on choisit de préférence pour les composer, les tribus 
belliqueuses qui avaient fait partie de ce corps auxiliaire sous 
les Turcs. i 

Avec l'abandon d'un système pusillanime suivi jusqu'alors, 
et l'adoption d'un système énergique de force et de volonté, 
la puissance d' Abd-el-Rader fut chaque jour eu décroissant. 
Dans l'Est, son kalifaBen-Salem, à la tête d'un gouvernement 
considérable, voyait toutes les tribus entamer, Tune après l'au- 
tre, des relations commerciales avec Alger, et fournir des 
grains, de l'huile et des bestiaux ; ce qui pouvait faire pressen- 
tir une soumission prochaine qui fut en effet un des premiers 
résultats de la campagne d'automne. Sur d'autres points, de 
nombreuses tribus firent successivement leur soumission. Aux 
environs d'Alger, les voitures purent aller sans escorte à Bli« 
dah. Dans le rayon de Médéah et de Milianah, des hommes 
isolés, arabes ou européens purent, sans danger, fréquenter les 
chemins et, sous l'empire de la sécurité qui régnait dans un 
rayon de trente-cinq lieues, la construction, dansleSahel, de 
petits villages pour les colons put faire de rapides progrès. ' 

Deux événements importants, l'un en France, l'autre en 
Algérie, avaient signalé le début de l'année 1842. Dans son 
discours d'ouverture des Chambres, le roi avait dit : « J'ai pris 
a des mesures pour qu'aucune compUcation extérieure ne 
« vienne altérer la sûreté de nos possessions d'Afrique. Nos 
« braves soldtas poursuivent sur cette terre, désormais et 
« pour toujours française^ le cours de ces nobles travaux 
« auxquels je suis heureux que mes fils aient l'honneur de 
« s'associer. Notre persévérance achèvera Cœuvre du cou^ 
« rage de notre armée^ et la France portera dans r Algérie sa 
« civilisation à la suite de sa gloire. » 

Ces paroles qu'on aurait dû proférer depuis longtemps eu- 
rent un grand retentissement en France et en Algérie. L'o- 
pinion publique les approuva sans restriction ; mais elle avait 
encore à redouter les discussions des Chambres qui avaient 
eu jusqu'alors une si pernicieuse et si déplorable influence 



ALGÉRIE. m 

lur rAfnque française. Les anti-colobistes avaient £té de si 
dévoués auxiliaires d'Âbd-el-Kader, leurs discours avaient si 
souvent servi de texte pour raviver la guerre sainte, qu'il était 
à craindre que cette fois TÉmir ne s'en fît une arme contre 
la France. Heureusement il n'en fut rien : la Chambre se 
prononça hautement pour un système définitif d'occupation 
et de colonisation. Les anti-colonistcs en furent pour la honte 
de leurs anti-patriotiques déclamations. 

Pendant que ce fait, d'une immense portée pour l'avenir 
de la colonie, se passait en France, en Afrique en avait lieu 
un autre qui, sans avoir la même importance, n'en était pas 
moins très significatif. La conduite vigoureuse du général 
Lamoricièreà Mascara et dans son rayon, n'avait pas tardé à 
assurer les communications entre cette dernière ville {et Mos* 
taganem. Les tribus hostiles n'osaient plus bouger, et les 
tribus soumises fréquentaient les marchés français et y appor- 
taient des provisions de toute espèce. Les bénéfices qu'elles 
réalisaient firent réfléchir les tribus de la Tafha qui, sans se 
^dédarer ouvertement pour la France, levèrent l'étendard de 
la révolte contre Abd-:el-Kader et proclamèrent', pour leur 
chef, un marabout puissant et vénéré, Ould-Sidi-Cheïkh qui 
habitait les bords de la Tafna et dont le pouvoir s'étendait 
sur le vaste territoire compris entre le désert d'Ângad et les 
forêts de Trara. 

En se déclarant contre Abd-el-Kader, OuId-Sidi-^Cheïkh 
avait une ligne de politique toute tracée : c'était de s'allier 
aux Français pour ne pas avoir deux ennemis à la fois sur 
les bras. Il le sentit, et, par l'intermédiaire d'un des plus 
grands ennemis d'Abd-el-Kader et le plus brave et le plus 
dévoué des auxiliaires de la France, Mustapha-ben-Ismaël, il 
fit faire des ouvertures de soumission au colonel TempourCp 
commandant supérieur de Mostaganem. Une entrevue fut 
fixée sur les bords de l'Isser, sur une montagne d'où l'on 
découvre Tlemcen. Ould-Sidi-Cheïkh s'y rendit, au jour con^ 
Venu, avec une escorte d'environ mille cavaliers. jParmi eux 
étaient, au nombre de douze, les chefs des tri 
naissaient son autorité. Le colonel Tempe 



ffW âLGSRIÈ. 

de HustapIia-bên-Tsmaël, de deux bataillons d'infanterie et 
de deux compagnies de chasseurs, y parut à Theure conve* 
nue. Le colonel Tempoure et Ould-sidi-Cheïkh s'avancèrent 
Tun vers Tautre en se tendant la main. Le premier était suivi 
; de Mustapha et de -quelques officiers, le second des chefs ûeA 
tribus. Une conférence eut lieu ; on y traita des moyens dé 
rétablir la paix : Abd-el-Kader fut reconnu comme le seul 
obstacle à ce rétablissement. Sa déchéance fut proclamée et 
Ould-sidi-Gheïkh reçut la promesse d'être homme kalifa de 
la partie ouest de la province d'Oran ; ce qui eut lieu plus 
tard. A la suite de ces pourparlers, il lui fut offert de riches 
présents. Pendant qu'on les étalait devant lui, le marabout, 
le regard fixé vers la terre, semblait insouciant. Pendant qiie 
ceux qui l'entouraient éclataient en transports d'admiration, 
sur sa figure hâve, alongée, macérée par de longs jeûnes, 
tout dénotait l'indifférence pour les intérêts matériels. Mais, 
à la vue d'un beau service à thé en porcelaine et d'une mon- 
tre en or à double boîtier, ses regards s'illuminèrent d'ilne 
joie subite mais rapide. 11 retomba peu après dans son insen- 
sibilité : il a toujours, du reste, servi depuis lors la France 
avec fidélité. 

Pour sceller cette alliance, les cavaliers qui l'accompagnaient 
exécutèrent une espèce de fantasiah qui est ordinairement 
la preuve de leur adhésion à ce qui a été conclu. Ils vinrent, 
drapeau en tête, féliciter le colonel Tempoure ; puis tantôt, à 
im signal donné, ils enlevaient leur monture des quatre pieds 
à la fois; tantôt ils les faisaient 'marcher sur les deux pieds de 
derrière; et tous ces mouvements étaient exécutés avec une 
aisance, une adresse qui aurait rendu jaloux tous les Fran* 
€oni présents et passés. Enfin , après diverses évolutions, si-> 
mulant tantôt un combat avec leurs cris de guerre et les dé- 
tonations de leurs armes à feu, tantôt une espèce de course au 
docher, ils se rangèrent près d'Ould-sidi-Cheïh qui, levant 
les bras au ciel, prononça la prière suivante qu'ils repétèrent 
à haute voix. « Dieu de clémence et de miséricorde, nous to 
a supplions de rendre la paix à notre malheureux pays désolé . 
fl oar une guerre cruelle. Prends pitié de la Donulatioo qui 



ALGÉRIE^ M27 

c les décrets de fa souveraine justice ont réduite à la der« 
€ nière misère, et fais renaître au milieu de uous l'abondance 
€ et le bonheur 1 » 

Malgré cette tendance générale à la paix, les opérations 
militaires furent conduites, en 1842, avec autant d'énergie 
et de vigueur que Tannée précédente. 

Dans la province de Gonstantine, ben-Âimar, kalifad*Âbd- 
el-Kader avait, dès le mois de janvier, dirigé une attaque con- 
tre Msilah, pendant que Sy-Zcghdoud, avec une partie dç 
Kabyles , se portait sur Djigeli , et faisait deux tentatives 
contre les troupes de la garnison de Bougie. Partout les 
Kabyles avaient été repoussés et, dans leur dernière attaque 
contre Bougie, foudroyés par l'artillerie française, ils s'étaient 
retirés avec d'immenses pertes. Le colonel Lebreton avait eu 
aussi une brillante affaire, au camp de TÂrrouch : assailli par 
d'innombrables Kabyles, il les avait cornplètemenf dispei'sés 
par quelques vigoureuses sorties. L'ancien bey Ahmed avait, 
en même temps, fait une démonstration contre le camp 
d'Âin-Roumel; il était appuyé par les Ouled-Kasem; mais 
lé général Sillègue s'était porté à sa rencontre, et l'ex-bey» 
abandonné par son infanterie, s'était retiré presque san9 
combattre. 

Sur d'autres points delà province, l'attitude des indigènes 
était moins hostile. Vers le mois de mai, les principaux de la 
tribu des Nemencha, des Ouled-Jahia-ben-Thaleb et de h^ 
fille de Tebessa avaient envoyé des offres de soumission au 
général Négrier, en le priant de venir rétablir l'ordre daqs 
leur pays au nom de la France. Parti avec sa colonne d'Ain- 
Bebbouch, il arriva, le 31 mai, dans l'ancienne colonie ro- 
maine de Tebessa. 11 en prit possession au nom du gouver- 
tiement français, en donna l'investiture à des autorités indi- 
gnes, et établit l'oi^anisation de la population de la ville sur 
le modèle de celle que possédait déjà Msilah, de manière que 
cette localité put se garder par elle-même et offrir un point 
d'appui aux tribus voisines. 11 revint ensuite à Gonstantine, 
après avoir facilement dissipé sur la route quelques rassem- 
Id^monts qui tentaient à» s'oppoMr à ion passage. Y«rs la 



■•-^ '■• 



128^ ALGÉRIE. 

môme époque, lé général Randou avait fait, sans être plus 
inquiété, une tournée dans le cevcle de l'Ëdough qu'agitaient 
les prédications de Sy-Zeghdoud; La plupart des Aribus, les 
Dîendel, les Senahdja et autres s'étaient mises à sa discrétion. 

Dans la province d'Alger proprement dite, la paix et la 
sécurité y étaient plus parfaites encore. Mais il n'en était pas 
de même dans celle de Tittery. Les Hadjoutes, û souvent 
châtiés, se livraient sans cesse à des excursions pillardes : ces 
farouches dévastateurs étaient toujours en armes et toujoun 
agressifs : le général Ghangarnier reçut l'ordre de fouiller 
tous leurs repaires, et de ne leur laisser ni paix ni trêve 
qu'ils ne fussent ou soumis ou exterminés. Le bois de Karisa^ 
où ils se réfugiaient, fut entouré par de nombreux détache- 
ments, qui, après quelques engagements sérieux, tuèrent oa 
forcèrent à l'obéissance le reste de cette turbulente tribu. 

En même temps une colonne partie de Milianah, sous les 
ordres du gouverneur-général , se porta par les crêtes de 
Zakkasy sur les tribus des Beni-Menad et des Beni-Menasser, 
où des marabouts avaient ouvert une zouàia (école), oii l'on 
exaltait le fanatisme des populations, oii l'on prêchait la 
haine contre les chrétiens. Les Kabyles attaquèrent la co- 
lonne française avec acharnement, mais ils furent repoussés 
après une perte de plus de deux cents des leurs. Une êpou-^ 
vantable razzia suivit cette victoire, et tout, sur ce territoire, 
fut ravagé, incendié, détruit. Devant l'ébranlement, occa- 
sionné par l'arrivée de cette colonne , accompagnée de plus 
de deux mille cavaliers indigènes de la province d'Oran, véri- 
table ouragan, balayant tout sur leur passage, les gouverne- 
ment des kalifas Em'Barek et Barkani ne purent opposer 
aucune résistance. Peu de jours après, à Âin-Telemsil , le 
colonel Korte était attaqué par plus de dix mille Kabyles : il 
les charge, les culbute , les refoule dans un ravin infranchis- 
sable, et, à la suite d'un combat très vif, ramena au camp 
français trois mille prisonniers , quinze cents chameaux, 
trois cents chevaux ou mulets, et quinze mille tètes de bétail» 

En môme temps une autre colonne , aux ordres du général 
CommAn, dans Test de Tittery, pénètre sur le territoire des 



ALGÉME. !W 

Behi*SeIimaii , met en fuite Ben-Salem , qui ne trouva d'asile 
que dans le désert : son agha^ |Iahi-Eddin, fit sa soumission 
javec six cents cavaliers. 

Cette campagne du printemps avait amené de grands ré- 
sultats : celle d'automne ne fut pas moins heureuse. Ben- 
Ferhat, agha du Sud, nommé par les Français, était vive- 
ment serré par un fort parti de Kabyles : le général Ghan- 
gamier part de FOued-Foddha et vole à son secours : il joint 
les Kabyles près de Kamis, les attaque, les charge et leur 
&it éprouver de grandes pertes.. Après cette expédition, il 
fût sa jonction avec le général Bugeaud qui , à la tête d'une 
forte colonne, avait quitté Pisser pour pénétrer encore dans 
le pays administré par Ben-Salem. Cet ancien kaUfa avait 
concentré ses ressources dans les forts de Bel-Kheroub et 
d'El-Ârib. À la tète des contingents de toutes les tribus des 
environs, il parut disposé à les défendre, les Français l'atta- 
quent avec impétuosité, le battent dans deux vives ren- 
contres, et prennent ses forts qu'ils rasent de fond en comble. 
Toutes les tribus des environs, et jusqu'aux Beni-Kalfoun, se 
toumirent, et l'ancien gouvernement de Ben-Salem se trouva 
à peu près complètement dissous. 

Pendant que sur tous les points les partisans d'Âbd-el- 
Kader étaient repoussés et battus, ce dernier s'était jeté dans 
rOuarenseris, où il occupait une position qui pouvait devenir 
menaçante. Il était prudent de l'empêcher de s'y consolider. 
Le gouverneur-général porta de ce côté ses forces dispo- 
nibles, en prescrivant aux trois généraux Lamoricière, 
-d'Arbouville et Changarnier, des manœuvres dont le double 
but était de faire diversion et d'enfermer en même temps 
Abdr-el-Kader dans un eercle d'où il n'aurait pu sortir que 
difficilement. 

Ces diverses colonnes se mirent en mouvement en no^ 
Tembre et, après divers combats contre les Kabyles, déirui- 
nrent les bourgades de Kamachil et de Hardjaïl, et reçurent 
las soumissions des villes de Matmata , Meknès , Bcsnès , et 
frappèrent d'exécution dix tribus environnantes. Les hautes 
montagnes des Beni-Ouragh, dernier refuge des populations 
T. n. 9 



130 ALGÉRIE. 

du pa^ envahi, furent attaquées, enlevées et wamliéft. à h 
fiuitef de ces succès, les tribus des deux rives du Ghtiiff fimt 
ou renouvelèrent leur soumission. 

Cependant le bot principal n'était pas encore atteint. Abd- 
el-Kader, partout battu, reparaissait partout avec de noimHes 
forces, et c'était surtout dans la province d'Oran que les évé- 
nements militaires avaient plus d'intérêt, en raison de lahtie 
persistante qu'y soutenait le pouvoir expirant de TËmir. 

Le marabout Ould-Sidi-Cheikh, qui avait été nomiiié kalib 
pour la France de la partie ouest de la province d'Oran^ tnH 
peine à se maintenir. Marchant en toute bâte à son secomli 
le gouverneur-général et le colonel Tempoure entrent i 
Tlemcen, s'emparent du fort Sebdou et soumettent peu à pdQ 
tout l'ouest depuis l'Habra jusqu'à la frontière du Maroc 

Abd-el-Kadcr cependant était parvenu à ie fonner un èélffê 
de cinq à six mille hommes, avec lesquels deux fois il envaUt 
les environs de Tlemcen ; mais deux fois battu par le génènl 
Bedeau, il se vit obligé de regagner Tekdempt par le désert. 

Sur la rive droite de la Mina, la grande tribu des H^tehiÉh 
soutenait encore avec acharnement la cause de l'Ëmir. Le 
général Lamoriciëre les attaque, les bat et parvient à wér 
mettre la partie de l'ouest ; l'autre partie fut rejoindre Abd- 
el-Kader qu'elle abandonna successivement après l'épuisemâlit 
de ses ressources. Pendant cette expédition, le même généitl 
force à la soumission la plus grande partie de l'aghalik de 
Zdama, cimente l'alliance faite avec plusieurs tribus de la 
frontière du désert, fait à la France un auxiUaire de la grande 
tribu nomade des Harar, tandis qu'à l'extrémité opposée, atix 
environs de Mostaganem, sur la rive droite de la basse Minâi 
le général d'Àrbouville soumettait toutes les tribus de la plainCi 
après avoir fait alliance avec la famille puissante des Ouled- 
Sidi-el-Aribi dont le chef avait été mis à mort par Abd-el- 
Eader. 

Pour que l'heureux succès de ces expéditions diverses nç 
fût pas illusoire, il fallait redoubler partout d'énergie et d'ae- 
tivité, ne laisser à Abd-el-Kader et à ses partisans ni paix ni 
trive* Le gouverneur-général sentit cette nécemié^ «t malgré 



ALOËRIE; 131 

1m ineroyables fatigues que Vannée avait eu à supporter, il 
entra de nouveau en campagne, remontant la vallée du Gheliff, 
•ù devait se rendre le général Ghangarnier venant de Milia- 
nah. L'effectif de la colonne était de trois mille hommc^ d'in- 
liûiterie, trois mille cavaliers arabes de la basse Mina, des 
iplaines de l'YlIil et de l'Habra, et de deux mille bêtes de 
pomme fournies par les tribus alliées. Après avoir soumis 
quelques tribus, le général Bugeaud combina un grand mou^ 
wment pour envelopper les tribus de l'Atlas entre Médéah et 
Miiianah : c'était de faire pénétrer le général Ghangarnier 
dans la chaîne par l'ouest des Beni-Menasser, pendant que lui 
vémonterait le Cheliff. Cette manœuvre fut suivie du plus 
peureux succès : la plus grande partie des populations se 
trouva tout*à-coup enveloppéep Au bout de quelques jours, 
toutes les tribus à Test jusqu'à Tisser, à l'ouest jusqu'à Ghcr- 
chell et au-delà, envoyèrent leur soumission. La sécurité se 
trouva ainsi rétabUe, non seulement dans la plaine, mais en-* 
fon dans tout le cercle des montagnes. Peu de temps après, 
le gâiéral Ghangarnier, après avoir obtenu la soumission des 
tribus composant lesaghaliks des Beni-Zoug-Zoug, dcsDjendel, 
des OuledrÀîad, s'était emparé de la zmala (1) du kalifa Ben- 
Allai, lui avait fait trois mille prisonniers et enlevé plus de 
frente mille tètes de bétail. Mais cet heureux coup de main 
^ûllit lui coûter cher. Pendant qu'il opérait sur l'Oued-Faddha, 
Taghalik du sud se trouva attaqué. Pour aller le secourir, il 
remonta la rivière qui traverse la chaîne de l'Ouarenseris : sa 
colonne était de douzecents hommes : quatre mille Kabyles 
ae portent à sa rencontre sur un terrain des plus difficiles. 
t^endant deux jours, les Français resserrés dans une gorge 
étroite se battirent ou à l'arme blanche ou à portée de pistolet 
eontre'un ennemi quatre fois plus nombreux^ et qui avait en 
qntre l'avantage de la position ; le troisième jour, après une 
46fiBiU6 héroïque, ils reprirent enfin l'offensive, battirent les 

(I) La Ènuda est ce qu'on appelle en Enrope les e<tnîpages, la suite : eue 
itmpnBd aussi la familto da chef^ oeUes des chefs subalternes^ /eurs d6me»« 
lifaesi toan richeises* 



132 ALGÉRIE. 

Kabyles et leur enlevèrent leurs troupeàtiï. Ala m&me 6pô^ 
le général Lamoricière poursuivait jusqu'aux confins du désert 
les zmalas d'Âbd*el-Kader et de ses kalifas et engageait avec 
la cavalerie de FÉmir un brillant combat, dans lequel U loi prit 
plus de cent cinquante chevaux. 

Âbd-el-Kader, ainsi traqué, se rejeta de nonreau da» 
rOuarenseris. On était alors en hiver : le général Bugeand 
voulut d'autant moins lui laisser un instant de répit, qu'en 
laissant Abd-el-Kader s'établir au milieu des tribus bdli- 
queuses de cette chaîne de montagnes, il hii facilitait le moyen 
de dominer tout le pays entre le Gheliff et la Blina, oonfenir 
par la terreur les tribus les plus attachées à la France, en avant 
de Médéah, Milianah et Mostaganem, et les menacer de h 
guerre. U fut résolu qu'on envahirait l'Ouarenseris du cdté de 
Milianah avec trois colonnes commandées par le duc d*Aii- 
maie, les généraux Gentil et Lamoricière. Le général en chef 
devait diriger les opérations qui furent conduites avec tant de 
vigueur, qu'en vingt-deux jours toutes les tribus de la diatne 
de ces montagnes et de la rive gauche du Cheli£F furent 
soumises. 

Ce nouveau succès clôtura dignement la campagne de 1 842. 
Tout dans la province de Tittery était soumis et organisé jus- 
qu'au désert. Â part Taghalik du sud et les aghaliks du sud et 
de Touest de l'ancien gouvernement de Sidi-Em'Barek qui 
exigeaient de temps à autre la présence des troupes françaises 
\ et quelques tribus kabyles entre Tenès et Cherchell, toute la 
I vallée du Cheliff était soumise ; presque tous les Kabyles ju9- 
) qu'à Tenès s'étaient réunis sous un chef dévoué à la France, 
Ould-Sidi-Gheikh ; dans tout l'Atlas, depuis l'Ârba jusqu'à 
Cherchell, la soumission était réelle et bien assurée; une 
égale sécurité régnait dans le carré entre Oran, Tlemcen, 
Mascara et Mostaganem, et la guerre se trouvait concentrée 
entre la Chiffa et la Mina, sur un carré d'environ vingt-cinq 
lieues. « Or, disait le gouverneur-général dans une dépèche 
a adressée au ministre de la guerre, comme il y a cent cin« 
a quante lieues du Surjura à la frontière du Maroc, il en ré- 
ik suite qu'Âbd-el-Kader a perdu les cinq sixièmes de ses 



ALGÉRIE. 133 

(& étate, tous 6es forts et dépôts de guerre, son armée perma« 
« neute et de plus le prestige qui Fentourait encore en 
« 1840. » C'était vrai, et ce résultat obtenu en deux années 
sera un reproche étemel pour ces hommes qui, dans cette 
malheureuse question d'Afrique, ont toujours attendu des 
désastres pour renforcer l'armée ; il sera un reproche pour 
oes autres hommes qui, à ce même sujet, n'éleyaient la yoix 
que pour combattre les allocations, mais qui se montraient 
moins avares et du sang qui se répandait en Algérie et des 
millions qui se gaspillaient en France pour des intérêts de 
clocher quand il s'agissait de faciliter leur élection et d'assurer 
leur influence. 

La campagne de 1842 ne fut pas seulement avantageuse 
80U8 le rapport des opérations militaires, mais encore sous 
odui de la colonisation. Avant cette époque, on n'avait fait que 
des essais en matière de colonisation, mais il n'y avait eu jus- 
qu'alors, de la part du gouvernement plus encore que desgou- 
Yemeurs, que des plans peu digérés, que des* systèmes peu 
arrêtés. Le général Bugeaud jeta, dès le début de son admi- 
nistration, quelques germes dont nous aurons plus tard à dis- 
cuter la valeur, mais qui, pour le moment, portèrent d'assez 
heureux fruits. Avant lui, tout s'était à peu près borné aux 
'villes du Uttoral où, ne pouvant s'étendre au dehors puisque 
par suite du système d'occupation restreinte, la guerre était 
partout et la sécurité nulle part, l'industrie des Européens 
s'était concentrée dans de simples travaux de construction. Il 
gavait des Européens à Dely-Ibrahim, àBoufiarik, à Blidah, 
à Cherchell, mais il n'y avait pas de colons proprement dits, 
c'est-à-dire des cultivateurs vivant du produit de leur culture. 
Le gouvernement français ne s'en était nullement occupe, 
absorbé qu'il était à créer des personnels d'administration : 
8a soUicitude même à ce sujet fut portée à tel point qu'on put 
voir des administrateurs assez grassement payés, là même où 
il n'y avait encore ni choses ni hommes à administrer : il se 
metûit ainsi dans la situation d'un architecte qui voudrait 
commencer à bâtir sa maison par le toit. 

A la fin de 1841, les cultures se bornaient à des travaux 



134 ALGERm. 

de jardinage dans les environs immédiats des vUIm et pib^ 
cipalement dans la banlieue d'Alger. Un grand pas eependanl 
avait été fait : dans Tœuvre de la colonisation, on avait défini 
et réglé le rôle de l'année de manière que la force militaifs, 
qui avait rendu la colonisation} possible en créant la paii, 
contribuât encore efficacement à la fertilisation du w>l etàPé* 
tablissement des populations européennes. L'armée neftJsiil 
pas de colonisation pour elle-même, mais elle aidait puissanh 
ment à en faire : elle ouvrait des routes, défrichait des terra^ 
creusait les fossés d'enceinte des villages et construisait mâns 
des maisons qui devaient ensuite être concédées à des familki 
civiles, en attendant que la direction de l'intériéUF eAt pié* 
sente un plan de colonisation pour la province d'Alger, tn 
commençant par le Sahel et les territoires de Eoléah et dt 
Blidah. Pendant les dix premières années qui avaient suivi b 
conquête, on ne s'en était pas même occupé ; cependant To* 
pinion publique se montrait fort exigeante à ce sujet. On f 
travailla dès 1840; et vingt-huit mois après, le 26 avril 184S« 
il fut approuvé par le ministère; on avait eu le temps 4e ki 
mûrir : douze ans et demi s'étaient écoulés depuis la conquête. 
Il est de ces faits que l'histoire doit consigner j du reste^ yoki 
les bases et les dispositions principales de ce plan. 

Les principaux établissements existant avant la oonqnâtetl 
ccrvant alors de points de protection étaient la MaisoB* 
(>arrée, la Ferme-Modèle, Koléah et Blidah. On avait ajeutè 
depuis, Kouba, Birkadem, Déli-lbrahim, Douera, Biaetma} 
mais ces établissements anciens ou nouveaux, isolés les ub^ 
des autres, ne se donnaient qu'un très médiocre appui ; ils lais« 
saicnt entre eux des vides considérables qu'il était nécessaire 
de combler : on sentit alors la nécessité de revenir à ud 
point de départ fixe. Alger fut pris pour base principale, éi 
on partagea l'œuvre de la colonisation, ou mieux encore le peu» 
plemeut de la province d'Alger en trois zones à peu près ce»» 
centriques, comprenant le Fash et le Sahel. Koléah et Btidali 
furent réservés comme centres de deux systèmes extérieim il 
pour ainsi dire indépendants. 

La première zone dut être établie à la limite œtrAoM des 



ALGÉRIE; i3S 

btbiiatioiuc du Fash, de manière à les couvrir et à servir à son 
tour d'appui aux zones suivantes. Elle devait présenter sept 
villages, dont la distance des uns aux autres ne devait pas 
dépasser trois kilomètres. 

La deuxième zone devait avoir ses points d'appui sur un 
village^en avant de Kaddour et de Birkadem, dont les cultures 
devaient aller jusqu'aux crêtes qui dominent le pont de TOued- 
Kerma, Sidi-Femich à l'ouest, Sidi-Seliman au sud-est ; les 
(points intermédiaires devaient être Staouêli« Ouled-Fayet, 



La troisième zone courant du sud à l'ouest avait pour point 
eitrème Ouled-Mendil, puis Douera, Maelma et El-Hadjer 
«sur le Mazafran et Boucandoura au-dessous de Maelma. 

En dehors de ces zones, comme elles sont en dehors du 
âahel d'Alger, se trouvaient deux villes d'une importance re- 
native assez grande et qui, formant par elles-mêmes des centres 
ide population, pouvaient être considérées séparément : c'é- 
taient Koléah et Blidah. 

A Blidah qui avait son enceinte déjà formée, on devait rat- 
tacher comme annexes, Beni-Mered, Ouled-Jaîk, Mehdouah. 
QfJiBxA au territoire immédiat de Koléah, il devait être formé 
par le grand carré compris entre l'obstacle continu, le Maza- 
fran jusqu'à son embouchure et la mer depuis Fouka jusqu'à 
cette même embouchure. Les annexes devaient être Fouka^ 
Douaoudaet El-Hadjer qui, de cette façon, serait commun aux 
deux rives du Mazafran. Le tout devait former vingt-et-un 
villages ou centres de population, non compris la ville d'Alger, 
ta banlieue et le massif où se trouvent les communes de 
Mustapha, El-Biar, Kouba, Hussein-Dey, Birkadem, Deli- 
Ibrahim, Bourjaréah, Pointe-Pescade, Birmadreïs et Kad* 
dour, non compris encore BoufiTarick, création anticipée sur 
le système général de colonisation de la plaine qui ne devait 
itenir qu'après celle du Sahel ou celle du revers septentrional 
de l'Atlas. 

Tel fut le projet présenté, assez rationnel dans ^~ mflemble 
et dans ses détails, et qui, sans être * 
eut rinunense avantage de Gr6e>' 



136 ALGÉRIE. 

On le mit immédiatement à exécution, et il fiit procédé à la 
création de cinq nouveaux centres de population dans le 
Sahel : ce furent Drariah , rÀchoury Douera, Cheraga ei 
Ouled-Fayet. Ces divers villages avaient une circonscription 
territoriale de trois mille deux cent quatre*vingt-seize hectares 
à diviser entre six cent trois familles. 

Enfin le gouvernement ouvrait une voie de colonisation. 

Toutes celles qui avaient été jusqu'alors ouvertes avaient été 

l'œuvre des généraux qui ont gouverné en Afrique. Ceux qui 

avaient été trop vite avaient été ou destitués ou disgraciés. 

Les autres n'avaient pas même eu le temps de mettre en pra* 

tique des systèmes même incomplets. Une instabilité calculée 

avait rendu impossible tout ce qui pouvait y asseoir quelque 

chose : les gouverneurs avaient eu à peine le temps de s'y 

acclimater. L'Afrique française n'avait été considérée par le 

gouvernement que comme un exutoire où il pouvait d'égorger 

les hautes ambitions trop pressantes ou comme un moyen 

d'influence pour satisfaire les ambitions subalternes. Cela seul 

peut expliquer certains choix dans la haute hiérarchie et cette 

masse d'inutilités bureaucratiques et toutes fiscales, à qui, 

contrairement aux plus simples notions des besoins d*une 

colonie naissante dont de grandes franchises seules peuvent 

favoriser le développement, on a jeté en curée une colonie 

qui n'était pas encore née. 



CHAPITRR XIIU 



Le mioislère. » Les commissions. — Colotdsation militaire. — Campagne^ 
de 4843.— Marelie concentrique de quatre colonnes contre Abd-el-Kader.— > 
Expédition du général Baraguai-d'Hilliers, dans l'Edough. — Prise de la 
nnala d'Abd-d-Kader. — Les débris de la zmala au plateau de Djeda. ~ 
Hustapha-ben-Ismaèl : sa mort.— Grande opération dans l'Ouarenseris. -— 
Défaite du kalifa Sidi-Em'Barek : sa mort.— Nouveaux succès, vers la 
Tafna, des généraux Bedeau et Tempoure.— Nouvelles bases pour le déve- 
loppement de la colonisation.— Le général Bugeaud est nommé maréchal de 
France : le duc d*Aumale, commandant de la province de Constantine.— > 
Campagne de 4844. — Le duc d'Aumale dans la province de Constantine.— 
Prise de Biskara. — Soumission des tribus du Zab, du Belezma, de TOued- 
Sultan.— Le général Bugeaud dans la province d'Alger. — Expédition con- 
tre les Kabyles de l'Est. — Grande halte sur les bords de l'Oued-Corso. — 
Assemblée de Kabyles à Temezerit. — Dellys. — Combat de Taourgha. -^ 
Vktoire d'Ouarezzedin. — Soumission des Flissahs. — Le général Hare^ 
daoi le petit désert^ 



Jusqu'alors le gouvefnement français n'avait fait en Algé- 
rie que de la guerre et de Fadministration fiscale. Les corps 
du génie civil et militaire s'étaient bornés à construire des for- 
teresses et des routes royales; les douanes, les domaines, les 
droits réunis, l'enregistrement, le fisc sous toutes ses formes, 
Etaient commencé à tracasser, pressurer la propriété encore 
~irme, et ni le gouvernement, ni ces administrations, n'a- 
Qârne songé que ce qu'il fallait avant tout en Algérie, 



m ALGÉRIE. 

c'étaient des villages, une culture, quelque chose enfin qui 
pût produire pour acquitter des taxes et supporter des servi- 
tudes. Il résultait de là que les Européens ne pouvaient s'atta- 
cher à un pays où on ne fondait rien, et que les indigènes 
étaient moins que jamais disposés à se soumettre à un peuple 
qui, brûlant les arbres et les moissons, tuant les habitants, ne 
laissait partout d'autres traces de son passage que les cendres 
des chaumières ou les murs ruinés des villes. 

Cette situation fâcheuse découlait nécessairement de Fin- 
capacité ou de la légèreté avec lesquelles avaient été conduites 
les affaires d'Afrique. Le ministère s'était trouvé sous la main 
des corps tout organisés, pour opérer militairement et fiscale- 
ment en Algérie, et ne s'était pas même donné la peine èè 
réfléchir qu'une œuvre de colonisation exigeait autre chose 
que des établissements fiscaux et des constructions militaires. 
Delà des abus, des non-sens, des inutilités, des injustices, des 
texations, des destructions incmïes et des obstacles sans nom- 
bre. Sous prétexte de s'éclairer, le ministère d'alors, comme 
ceux qui l'avaient précédé, nommait des commissions qui al- 
laient en Algérie et n'ont jamais produit que du mah Mis- 
sionnaires d'une nouvelle espèce, les membres qui les compo- 
saient, grassement payés, ne voyaient rien, ne s'occupaient 
môme pas de rien voir et ne rapportaient en France que des 
idées routinières et erronées sur tout : ils publiaient de longs 
mémoires sans conclusion, remplis d'idées creuses, de décla- 
mations, de phrases, et la France, avec sa patience habituelle, 
était forcée de supporter ces dispendieuses inutilités qui n'a- 
vaient abouti qu'à établir, en Afrique, une rapace et impoli- 
tique fiscalité. 

Le général Bugeaud n'avait pas tardé à s'apercevoir com- 
bien peu était rationnelle une pareille manière de procéder. 
Il était arrivé en Afrique avec un système et la ferme volonté 
de l'appliquer. Laissant donc le gouvernement français patau- 
ger dans ses routines bureaucratiques, fermement décidé à ne 
subir que ce qu'il ne pourrait empocher, il se mit à l'œuvre. 
Son système de guerre, dont on a déjà vu un aperçu, était 
^^konaé ainsi qu'il suit : € Quand j'ai en face de moi, disait- 



ALGÉRIE. fSft 

ft^ une force sans unité, sans soionce et sans Tolontés eombi^ 
nées, je m compte paa le nombre de mes adi^ersaires. Plus la 
masse est nombreuse et plus ma victoire est certainç. Que 
éette masse apparaisse à portée de ma lunette, qu'elle couvre 
h plaine comme des grains de sable, ou qu'elle hérisse d'une 
forêt de fer les hauteurs les plus abruptes, je ne lui laisse pas 
te temps de pousser son cri de guerre. Si c'est en plaine, mes 
boulets, mes obus y feront de larges trouées dans lesquelles 
je plonge mes escadrons comme un seul glaive qui creuse k 
taort dans la plaie de mon ennemi. Si la montagne lui prête 
ttk abri précaire, je dis à mes fantassins : Enfants, voilà ces 
fiers Arabes qui vous défient à la course ! Et les sacs pesants, 
laissés sous bonne garde, et mes petits chasseurs, déchaînés 
comme une meute ardente, enlèvent à la baïonnette ces ma- 
indons d'où pleuvent les balles. On perd peu de monde, et 
Tennemi étonné de se voir atteint corps à corps, malgré sa 
barrière de feu^ tombe comme les fleurs sous la baguette de 
farquiq. Dans leur concis langage , les soldats résumaient 
litm ce système : a II nous fkut, avec ce général des jarrets 
é de cer&, des ventres de fourmis et des cœurs de lions. » 

Hais ce n'était là que l'œuvre de la destruction plus ration- 
lieile^ plus aQreuse que sous les administrations précédentes: 
it restait Tœuvre de la colonisation pour laquelle on n'avait 
rien ou presque rien fkit. Dans la conviction qu^une paix ar- 
mée pouvait seule garantir lea fruits de la victoire, la sécu- 
rité et la ^durée des établissements français reposèrent sur 
line colonisation militaire, force permanente qui, seule, pou- 
vait prendre racine sur le sol, en fece d'un peuple toujours 
disposé à la révolte comme l'Arabe. 

À côté des légers inconvénients de ce système, étaient de 
grands avantages. Avec lui on pouvait tirer parti des terrains 
de l'intérieur, fonder une population capable d'étreindre 
TAlgérie et d'assurer à la France une longue domination, per- 
lOettre peu à peu la réduction de Tarmée, la suppléer même, 
d2ale commencement de son application, pour certains tra- 
vaux généraux. Puis ces colons ainsi disciplinés afin d*êtrc 

talOeur^ intelligents, pouvaient, avec le temps, servir 



UO ALGËBIEtf 

d'exemple aux Arabes. le tableau de leur aisaiice pouvait 
engager les indigènes à les imiter. La culture oend les peuples 
sédentaires : on s'attache à l'arbre qu'où a planté, à la prai- 
*rie qu'on a arrosée, aux bestiaux qu'on a éleyès, nourris, 
soignés ; toutes ces richesses agricoles qu'on a tu nattre, qu'on 
a fécondé de ses sueurs, deviennent autant de liens qui de- 
vaient finir par établir entre les Français et les Arabes une 
communauté d'intérêts matériels. Ce point obtenu, fat grande 
base de l'œuvre de fusion entre les deux peuples était com- 
mencée : le temps seul ensuite pouvait la mener à bonne fin. 

Pour r application de ces principes, les troupes devaient, 
en défrichant et cultivant, préparer la colonisation. Ces 
terres , une fois mises en rapport, étaient ensuite livrées aux 
colons, moyennant certaines indemnités et garanties pour 
l'Etat. En un mot , les principes fondamentaux du système 
du nouveau gouverneur furent : 1^ que sans la colonisation 
il ne pouvait y avoir ni compensation , ni occupation fi^ 
conde : 2^ que sans la domination politique il n'y avait pas 
de colonisation raisonnablement possible : 3® qu'il fallait 
partout dominer et coloniser progressivement : 4» enfin, 
qu'après avoir détruit tout ce qui existait, il fallait recon- 
struire, étendre, consolider une domination nouvelle qui, 
pour orçaniser et gouverner les Arabes, exigeait autant de 
forces matérielles, de persévérance et d'énergie qu'il en 
avait fallu pour les vaincre. 

Pour atteindre ces divers résultats on avait à choisir entre l'ar- 
mée et les compagnies comme il s'en crée pour d'autres grands 
travaux d'utilité publique. Mais en adoptant ce dernier sys- 
tème c'était ouvrir une voie nouvelle à cet agiotage immoral, 
effréné , dont chaque jour révèle les turpitudes; c'était, après 
avoir livré les premières ressources des colons aux exigences 
du fisc, abandonner leurs premiers produits à la rapacité des 
spéculateurs. Ces compagnies, avec les subventions qu'elles 
eussent obtenues, les concessions qu'on leur eût octroyées, au- 
raient été maîtresses des colons sérieux : les embarras seraient 
naturellement restés à la charge du gouvernement : elles 
auraient accaparé tous les profits et fait des rapides et scaoïr 



ÂLGËRIE. 141 

daleuses fortunes en spéculant sur les bras des malheureux 
dont elles auraient dévoré le travail , les sueurs et les res- 
sources. Tout entaché de corruption et d'immoralité qu'était 
le gouvernement français, ce système fut alors repoussé. 

Le système contraire eut pour résultat, dans l'année de 
1843 et dans la seule province d^ Alger, la création de vingt- 
deux villages, ayant tous plus ou moins reçu un commence- 
ment de population , l'ouverture de dix-neuf grandes routes, 
dont douze praticables dans presque tout leur parcours, l'ex- 
tension des cultures de la part des indigènes, leur fréquenta- 
tion assidue dans les marchés français , et la multiplication 
de leurs rapports de commerce d'échange avec leurs domi- 
nateurs. 

Les événements militaires de 1 843 furent eux-mêmes d une 
grande importance pour la pacification générale de l'Algérie. 
En soumettant le pays , l'armée avait établi la domination 
politique. Elle avait été à la fois force protectrice et force 
créatrice : comme force protectrice elle avait rétabli la sécu- 
rité ; comme force créatrice elle avait élevé des fortifications, 
des magasins, des casernes, des maisons, assaini des plaines, 
défriché les abords de ses camps , sillonné le pays de routes. 
Tout cela était indice d'activité, de force ; et, pour l'Arabe, 
l'activité c'est la vie, la force la loi suprême. Âbd-el-Kader 
ne l'ignorait pas. Aussi redoutait-il plus que tout d'être réduit 
à s'efiTacer du théâtre de la guerre : une défaite pouvait lui 
amener des partisans et l'inaction lui en aliéner. Il se décida 
à agir. Dès les premiers jours de janvier il reparut à la tête de 
trois mille Kabyles, au miUeu des tribus de la vallée du Ché- 
lifiT. Plusieurs tribus se réunirent bientôt autour de son éten- 
dard. Celles qui voulurent rester fidèles à la France furent atta- 
quées, leur territoire fut dévasté : quelques chefs mêmes 
furent mis cruellement à mort. Ces terribles exécutions inti- 
midèrent celles qui restaient encore indécises. En peu de 
temps rinsurrection devint générale, et toutes les tribus sou- 
mises par les Français, dans la dernière campagne, se ran- 
gèrent de nouveau sous le drapeau de l'Emir. Le gouverneur- 
général, malgré la rigueur de la saison, ordonna la formation 



14S ALGËRPS. 

die trois colonnes; dont la marche simultanée devait; po» 
paralyser toutes ses tentatives^ s^attachèi' ôbstinémeiità Abo- 
el-Kader et le poursuivre sans relâche. L^inolémeticâ <hi 
temps, les torrents débordés, les rudes traversées de& flîoft- 
tagnes, rien n'arrête les troupes françaises. Le génértll àé Bsr 
joint le premier Abd-el-Kader, le 23 janvier : pendant trois 
jours il l'attaque, le refoule, le harcèle, et, après plusieurs 
engagements, le rejette dans les monts Goumia. La Seconde 
Jcolonne, commandée parle duc d'Auniale, n'avait pas été 
moins heureuse : elle s'était emparée, du côté de Boghàl*, 
du trésor de Sidi-Em'Barek, dont la majeure partie avait été 
distribuée aux troupes alliées. Pendant ce temps, le général 
Changarnier, sorti de Milianah , s'était porté sur les derrières 
de l'Émir et menaçait de lui couper la retraite, et le gOuver- 
neut^énéral, parti plus tard de ChercheU, Se porte Sdrla 
ville d'HaInda qu'il incendie. De là, marchant directemctit 
sur l'Émir, il avait combiné son mouvement de ffiahifere 
qu'Abd-el-Kader ne pouvait sortir du cercle oii oû Vetit\ir 
vait qu'en passant sur le corps d'une des colonnes envoyées 
contre lui. 

Malheureusement cette dernière colôtine ftit surprise ail 
milieu d'un pays afiCreux, par un ours^an terrible et prolongé, 
pendant lequel les soldats eurent à supporter de terribles 
souffrances , exposés la nuit à des tourbillons de pluie, de 
neige, de grôle, qui éteignaient tous les feux des camps, se 
réveillant le matin dans la boue pour continuer leUr marche 
à travers des terrains défoncés , des torrents grossis et des 
froides ondes du nord qui les glaçaient jusqu'aux os. Abd- 
el-Kader dut son salut à ce temps affreux, et parvint à se dé- 
rober. Cette courte, mais si pénible campagne, ne fut cepen- 
jdant pas sans résultat : les rassemblements de Kabyles qui 
s'étaient joints à Abd-cl-Kader, se -dispersèrent. Quelques- 
unes des tribus qui s'étaient déclarées en sa faveur furent ru- 
dement châtiées, et les autres furent de nouveau ramenées à 
la soumission. Pendant celte excursion, le gouverneur-général 
étant tombé dans une embuscade, n'avait dû la vie qu'à 'son 
cheval qui, s'étant cabré au moment où cinq coups de feU 



ALGËRIEL 14) 

• • V 

^talent dirigés sui^ wn cavalier , avait rccn la cfiiuf^e et étaii 
tombé grièvemoat blessé. 

Dans la province de Constantîne, les opérations ava ient été 
conduites avec autant de succès. Quelques tribus kabyles 
s'étaient montrées rebelles à la domination française : elles 
étaient excitées par Sy-Zeghdoud, Tun des plus ardents pro^ 
moteurs de la guerre. Le général Baraguay-d'Hilliers, après 
avoir assuré, par des opérations habilement conduites contre 
les Zerdeasas, les communications de Constantine à Boue et à 
Philippeville, dirigea une expédition contre les tribus de 
f Edough. Le succès en fîit prompt et complet. Sy-Zeghdoud, 
joint par la colonne française dans le marabout d'Âckeîcba, 
fût défait et tué; les tribus soumises à Tinfluence de ce chef 
redouté perdirent sept drapeaux et un grand nombre de cava- 
}iers« Une excursion dirigée plus tard contre les tribus des 
«Dvirons de Collo les força à l'obéissance. 

Ainsi peu à peu tombait partout le pouvoir expirant d^Âbd- 
.eU^Kader. Lui-même réduit à guerroyer en chef de bande, 
n'ayant plus ni ville ni point fortifié pour se réfugier, errait 
46 retraite en retraite, ne trouvant qu'un appui douteux dans 
l» tribus qu'il avait entraînées et qui, avec la fortune, Ta- 
wient encore une fois abandonné. Il avait trouvé un refuge 
imr la limite du désert. Sa famille, les chefs principaux atta- 
éhés à sa fortune, le restant de ses réguliers, quelques faibles 
goums des tribus composaient une population de dix à douze 
mille personnes, sur laquelle on comptait sept à huit mille 
femmes, enfants, vieillards et serviteurs: c^était sazmala. Avec 
Cette multitude étaient les tentes, les richesses, les troupeaux, 
les bagages des chefs attachés à la fortune de l'Ëmir. Chan- 
geant de demeure suivant les chances de la guerre, tantôt elle 
campait dans une plaine riante où les troupeaux et les bestiaux 
de transport trouvaient d'abondants pâturages, tantôt sur des 
idateaux escarpés où tout manquait, Therbe et Teau ; d'autres 
fois enfin l'Ëmir s'enfonçait dans le Sahara, tâchant de pour- 
f oir toujours avec soUicitude à tous les besoins de celte popu- 
latioa nomade, seul et dernier débri de sa puissance passée. 
Le 9 mai, le gouverneur-général fut informé qu'Abd-el« 



144 ALGÉRIE. 

Sader avec sa zmala campait dans TOuar^iseris, à vingt lieaei 
de Boghar. U donna immédiatement ordre au duc d'Aumak 
et au général Lamoricière de se mettre à sa poursuite. Le 
mouvement des deux corps fut concerté de manière à oe 
qu'Âbd-el-Kader, en regagnant le Tell, pût être enveloppé 
par la grande tribu des Arars qui s'était déployée jusqu'aux 
abords du TiareL Cette manœuvre fut habilement exécutée 
par les deux chefs; les soldats pleins décourage et d'intrépi- 
dité eurent à supporter de grandes fatigues : les deux corps 
avaient pour vingt jours de vivres ; mais dans les contrées 
incultes et arides qu'ils avaient à parcourir, l'eau manquait 
souvent, l'espoir seul d'un brillant et prochain succès leur 
faisait braver les privations et les fatigues. Enfin, le 14 mai, 
le duc d' Aumale fut informé que la zmala campait aux envi- 
rons de Taguin, à vingt lieues du douar de Goujilah où il se 
trouvait alors. Le prince avait avec lui treize cents hommes 
d'infanterie et cinq cents chevaux. Pour ne pas être retardé 
dans sa marche, il ordonna à l'infanterie de le suivre à mar« 
ches forcées et prit le devant avec sa seule cavalerie. Le terrain 
était si difficile qu'il mit plus de vingt heures pour franchir 
l'espace qui le séparait de la zmala : on l'aperçut enfin dans 
la matinée du 16 : les tentes, au nombre de mille à douze 
cents, occupaient plus de deux kilomètres d'étendue. Malgré 
leur infériorité numérique, les cinq cents chevaux français se 
précipitent à la suite du duc d' Aumale, du colonel des spahis 
Youssouf, du lieutenant-colonel Morris, sur cette réunion de 
tentes qui comptait cinq mille combattants au moins. En un 
instant, la multitude de vieillards, de femmes, d'enfants, de 
bêtes de charge composant la zmala, court partout effarée ou 
jetant des cris de détresse, gênant les mouvements des régu- 
liers qui ne peuvent qii'à peine faire usage de leurs armes. 
Quelques-uns essayent de se mettre en ligne et de résister; 
mais le faible escadron français, se ruant à fond de train par- 
tout où se formaient des noyaux, écrase tout sur son passage. 
Pendant deux heures on sabra tout ce qui tenta de se dé* 
fendre ; au bout de ce temps, la déroute la plus complète d'un 
ennemi fuyant dans toutes les directions couronna ce hardi 



ALGÉRIE. i'^ 

coup de main. Trois cents réguliers restèrent sur le champ de 
bataille. Quatre mille prisonniers, quatre drapeaux, un butin 
immense restèrent au pouvoir du vainqueur. 

. Trois jours après, les débris de cette zmala fuyant vers le 
désert tombent au pied du plateau de Djeda, au milieu du 
corps du général Lamoricière qui charge les réguliers, en tue 
près de deux cents, les met encore en déroute et ramène plus 
de deux mille prisonniers et des chevaux, des troupeaux, des 
bagages en quantité. Abd-el^Kader lui-même Mlit tomber 
entijB les mains des Français. 

De si éclatants succès portèrent le coup le plus funeste à la 
fortune d'Abd-el-Kader. Les Français, dans ces divers enga- 
gements, eurent peu de pertes à déplorer : ils en éprouvèrent 
cependant une bien sensible. Le vieux et brave Mustapha- 
Ben-Ismaêl, si dévoué à la France, tomba à la suite de ces 
engagements dans une embuscade d'Arabes et fut tué d'un 
coup de fiisil à bout portant. Frappé de terreur, son marghzen 
fort de quatre ou cinq cents hommes s'enfuit lâchement, 
abandonnant le corps de leur vieux général dont la tête fut 
portée à Abd-el-^der qui la fit promener en triomphe comme 
un équivalent des échecs qu'il avait reçus. 

Mustapha-Ben-Ismaêl était sincèrement dévoué aux Fran-* 
çais. Ennemi acharné d' Abd-el-Kader et jouissant parmi les 
tribus, tant par sa naissance que par son courage personnel, 
d'une grande considération, il avait servi la France et de son 
épée et de sa parole. Ses adroites négociations avaient succes- 
sivement détaché de la cause d'Âbd-el-Kader des tribus puis- 
santes de la vallée du Gheliff, de la Tafna, de la frontière 
ouest : il lui avait rallié les chefs les plus influents. Pendant 
huit ans il n'avait cessé de combattre ou de négocier en fa- 
veur de la France. Il s'était successivement distingué sous les 
généraux Perregaux, Gausel, d'Arlanges, Bugeaud, avait été 
nommé maréchal-de-camp après le combat de la Sickak, et 
successivement chevalier, officier et commandeur de la Lé- 
gion-d'Honneur en 1842. Quand il mourut, il était âgé de 
plus de quatre-vingts ans et conservait encore à cet âge la plus 
bouillante ardeur. Il commandait le goum des Douers et des 
T. U^ 10 



140 ÂLGËRIE. 

Zmelas qui formaient le marghzen d'Oran. t34lâiiri, MÉ 
neveu et son premier agha, le remplaça daltà eë éadÛnW* 

dément. 

Pour ne pas rendre illusoires les succès obtenus et fle j[ias 
retomber dans toutes les fautes précédemment coiîimises, il 
était important de ne laisser aucun répit à Âbd-el-Kàde^| de 
le poursuivre partout où il pouvait encore avoir des (lartisiriiy 
partout oii ses lieutenants pouvaient encore se inaintenir À 
armes, de le frapper ainsi dans tout ce qu'il avait dé vùliiéti- 
ble. Dans ce but, une grande opération fut dirigée dans 
rOuarenseris. Le gouverneur-général en prit la direction. A 
travers les difficultés de tout genre qu'opposaient la nature dn 
terrain et le caractère des habitants, l'expédition (ut coiidmlë 
avec tant de résolution et d'ensemble que, dftns lé coûiAd^ 
de juin, tout le pays fut soumis àl'obéissanCë et organisé sodé 
un chef nommé par l'administration française. 

Quelques mois après, 1 1 novembre, le général TeilIpoiM 
rencontre, près de l'Oued-Malah, lep troupes régulière^ 
d'Âbd-el-Kader commandées par le plus ftttont dé ses Ëh 
lifas Sidi-Em'Barek. Malgré la grande supé^Rité numérique 
de l'ennemi , le général français n'hésite pas à l'attaquer. Lo 
réguliers reçurent le choc sans s'ébranler; le combat devient 
acharne, terrible, mais rinfantcrio française les culbut 
après une belle et énergique résistance. Une charge à fond, 
exécutée par la cavalerie, acheva de les mettre en déroute. 
Sidi-Em-Barek prit la fuite après avoir perdu plus de quatre 
cents de ses réguliers ; mais, poursuivi avec acharnement par 
quelques cavaliei*s français, son cheval étant blessé et perdant 
du terrain, il vit qu'il lui serait impossible d'échapper; il mit 
pied à terre, s'accula contre un rocher, et là, seul contre plù*- 
sieurs cavaliers, il mit le sabre à le main et se défendit quel- 
que temps avec une intrépidité digne d'un meilleur sort. Un 
itoup de pistolet lui fracassa la tcte. 

A la fin de décenibre, de nouveaux succès, obtenus ^Bt les 
généraux Bedeau et Tempoiire, vers la Tafna et vers le Côft, 
sur les tribus encore dévouées à Abd-cl-Kader, vinrent âc- 
troitre aussi les importants résultats de cette glorieuse cain- 



ALGÉRIE. 147 

tmgtie. Après tant de pertes et de défaites, réduit à errer avec 
ks débris de sa zmala, sur les frontières du Maroc ou dans 
le désert, l'Émir était dans l'impuissance momentanée d'en- 
treprendre quelque chose de sérieux contre la domination 
française* 
Cette situation favorable faisait au gouvernement un de- 

Eiir de profiter de l'impulsion et de donner aux travaux co- 
nisateurs plus de développement. Stimidé par le gouver- 
neur-général, pressé par l'opinion publique, encouragé peut- 
êfré par les succès obtenus, il était aussi prodigue de plans 
ea'il en avait été avare dans les années précédentes. Tous 
nfétâient pas heureux, mais quelques uns étaient conçus avec 
ttsez d'ensemble. Ainsi, par efemple, pour compléter la 
èotonisation du Sahel, divisée, comme on l'a vu, en trois 
ÎÀnes, on avait décidé la. création de neuf nouveaux villages, 
toit comme centres aux abords du littoral, soit pour ne pas 
iBdsser de trop grands vides entre ceux déjà créés ou en cours 
d'exécution. Il arait été arrêté, en outre, que la colonisation 
de la Métidja qdptoiencerait par les revers de l'Atlas et du 
âahel qui bordent la plaine. Des centres de population de- 
vraient être établis sur toute la longueur de l'une à l'autre 
ISgùe dans des positions élevées, salubres, pour que les colons 
pussent d'abord travailler dans des localités saines. Les cul- 
tures devaient ensuite être étendues graduellement dans l'in- 
t^eur de la plaine et l'envahir successivement en partant 
simultanément des deux revers opposés, de manière à se 
ireiicontrer au milieu, lorsque, plus tard, les travaux d'assai- 
mssément, poussés avec persévérance et activité, auraient 
rétabli la salubrité dans des lieux [où les maladies sévissent 
avec une si maligne instantanéité. 

Dans cette vue, on devait créer, sur les versants de l'Atlas 
et du Sahel, des villages que relieraient entre eux des routes 
dépendues de toute attaque sérieuse par des postes de gen- 
darmerie et des enceintes, munis de ressources et des éia- 
blissements nécessaires. Cette route de ceinture, en voie 
d'exécution en 1843, sur le revers méridional du Sahel, 
début être étendue sur le revers septentrional de l'Atlas, en 



148 ALGÉRIE 

divisant en trois sections principales de colonisation le piej 
de la chaîne atlantique qui enceint la Métidja de l'est à Touesf: 

La première section (est) commençait à la mer, au-delà 
de la Réghaia, vers rembouchure de Boudouaou et aboutimjl 
à l'ancien camp d'Ârba. 

La seconde (centre) était comprise entre TÂrba et la cou- 
pure de la Chiffa. 

La troisième (ouest) s'étendait de la Chiffa à Cherchél. D 
ne restait alors, pour compléter la colonisation et le peuple- 
ment des pourtours de la plaine, que les collines qui s'étei^ 
dent au nord de Cherchél à Koléah. 

Telle fut Textention des bases posées par le gouvernement 
pour le développement immédiat de la colonisation dans h 
province d'Alger. Pour les autres provinces, tout était encore 
à l'état de projet ; mais, en cette circonstance, cette résene 
pouvait dénoter le désir de faire quelque chose de stable. E^ 
effet, il s'agissait de commencer sérieusement quelque part 
et de ne pas éparpiller, sur tous les points, des ressources 
colonisatrices partout insuffisantes : dans la province d'Aigu, 
on avait commencé, et c'était quelque chose. Le gouverne- 
ment s'était toujours montré si peu disposé à faire en Afrique 
une œuvre d'avenir, qu'on devait lui savoir gré même du 
peu qu'il faisait. Quant au gouverneur-général, il déployait, 
pour les travaux de la colonisation, la même activité que pour 
les opérations militaires, et, dans l'un comme dans l'autre 
cas, il obtenait un succès égal. Il avait cependant à lutter 
contre des difficultés de plus d'un genre : le gouvernement 
abord qui, tout étonne d'avoir fait quelque chose pour le 
succès de la colonisation, semblait redouter qu'on fît trop; 
les routines bureaucratiques ensuite, dont la morgue et l'in- 
capacité notoires étaient plus que jamais acharnées à régle- 
menter avant môme qu'il y eût matière à règlement ; puis, 
les préjugés nationaux qui s'élevaient contre le gouvernement 
militaire, sans réfléchir que la situation toute exceptionnelle 
de l'Afrique française nécessitait, dans les premiers temps 
du moins, des moyens exceptionnels; puis enfin, les violen- 
iQS attaques d'une partie de la presse qui s'obstinait à ne voir 



ALGÉRIE. 149 

^s le général Bugeatid que Thomme du passé (1) Les trois 
premières difficultés étaient graves; quant à la dernière, il 
nous convient d'autant moins de Tapprccier que, du point 
de vue élevé et impartial d'où nous avons pris cette histoire, 
le passé d'un gouverneur en Afrique ne nous appartient pas; 
nous avons à examiner ce qu'il y a fait et non pas ce qu'il a 
fait ailleurs, blâmant ce qui nous parait mériter le blâme, et 
n'hésitant pas à louer ce. qui nous semble digne d'éloge. 

L'opinion publique en France accueillit avec un sentiment 
de fierté le résultat de la campagne de 1843 en Afrique. Les 
fidts cette fois lui avaient donné raison, et elle put jouir à son 
aise, du violent dépit de ces quelques hommes ennemis de la 
conquête qui, au prix de quelque grand désastre, auraient 
bien voulu, eux aussi, avoir raison. Quant au gouvernement, 
il honora l'armée d'Afrique dans la personne de ses chefs ; le 
général Bûgeaud fut élevé à la dignité de maréchal de France; 
le duc d'Aumale fût promu au commandement de la province 
de Constantine : les généraux Lamoricière et Changamier 
furent élevés au grade de lieutenants-généraux. 

Ce fut sous les auspices des succès militaires et admînis^ 
tratifs de 1843, que s'ouvrit l'année 1844. Mais pour ne pas 
les paralyser, il était important de maintenir partout ce sys- 
tème d'occupation et de rayonnement permanents qui, sur 
tous lés points, faisant acte de force et de volonté ferme, pou- 
tait seul réparer en partie les pusillanimes et désastreuses in- 
certitudes des années précédentes. Pendant ce temps, les ef- 
forts collectifs de l'armée poussaient avec activité les travaux 
. préparatoires qui pouvaient hâter le développement de la co- 
lonisation. Des routes s'ouvraient, des ponts se jetaient, des 
marais s'assainissaient, des villages s'élevaient et se peuplaient 
sous la protection efficace des baïonnettes et des canons fran- 
çais. Le gouverneur-général s'occupait de tout, avait l'œil è 

(1) Les organes des partis ardents avaient de graves griefs contre le gén^ 
tal Bngeaud. ^.es républicains lui reprochaient les charges de la me Trans* 
Donain lors des émeutes de 4833 ; les royalistes son gouvernement do Blayo 
pendant la captivité de la dachessse de Berry : tous son dévouement dyna»* 
tique. 



ISOf ALGÉRIE. 

tout; et s'il dépassait souvent ses instructions, si, plus sou- 
vent encore, il heurtait, soit les préjugés nationaux, soit }ei 
susceptibilités ministérielles en établissant le gouvememeiit 
du sabre là où le sabre seul pouvait assurer la sécurité, les faib 
se chargeaient de sa justification. L'opinion publique enFrance 
le blâmait parfois, mais lui gardait peu rancune. Quant ap 
colons de TÂlgérie, il trouvait parmi eux plus de partisans que 
de détracteurs. 

L'impulsion donnée dans la province d'Alger et le systkne 
constamment agressif qu'y avait adopté le gouvemeur-géné» 
rai, rejaillissait sur les autres provinces, et partout rarmée 
attaquait pour ne pas être plus tard obligée de se défendre. 
Ainsi, par exemple, la province de Gonstantine, au commen- 
cement de 1844, présentait, dans toute l'étendue du terri- 
toire voisin de son littoral, un état complet de soumission et 
de tranquillité. Mais dans le sud de la province, le kalifr 
d'Abd-el-Kader, Mohammed-Ségueïr, exerçait encore son aitt^ 
torité sur une grande partie du Zàb, particulièrement sur 
Biskara et Sidi-Oliba. Entre le Zàb et le Tell, depuis Bouçada 
et Msila, jusqu'à Tebessa ; une partie des montagnes restait 
également, sinon en insurrection ouverte, du moins insoumise, 
L'ex-bey Ahmed y avait établi le foyer de ses menées. 

Le duc d'Aumale, arrivé le 5 décembre 1843 à Constant 
tine pour prendre le commandement de la province , s'oc- 
cupa à la fois de Torganisation de cette contrée et d'un jim 
de campagne contre les tribus à soumettre. Il consistait à éta- 
blir un centre de ravitaillement à Betna, et à rayoi\per de là 
entre le Zâb et le Tell pour expulser les agents de l'Ëmir, 
chasser Ahmed-bcy, réduire les tribus et étabUr le pouvoir 
de Bcn-Ganah, Cheik-el-Arab, nommé par la France, 

La colonne destinée à cette expédition partit vers les der- 
niers jours de février. Le 4 mars elle atteignit Biskara, que 
le kalifa Mohammed-Segucïr avait évacuée depuis quelques 
jours et s'en empara. 

Biskara, capitale de plusieurs villages groupés stir son ter^ 
ritoire et désignés sous le nom de Zâb, est située sur la U« 
sière du Sahara C'était le lieu de halte et d'entrepôt pour 



ALGÉRIE. 151 

kl duawieii du désert ; c'étaient là qu'elles apportaient cha-- 
qtie année des dattes, du tabac, des gommes, des résines, des 
plumes d'autrudie, etc. Cette ville était un marché impoiv 
làlit, et, sous ce rapport, son occupation ne manquait ni d'à-* 
fHPopos, ni d'utilité. On y organisa une compagnie d'indigè- 
nes pour agir dé concert avec un faible détachement français 
^tti fut l(^é dans la Casbah, et la colonne expéditionnaire se 
dirigea successivement vers Sibi-Okba, Tebessa, BoQcaïa, 
tt poursuivit le cours de ses opérations. Elle se porta ensuite 
8or I)jebeM)uled-Sultan, montagne abrupte qui était devenue 
le refuge des malfaiteurs de cette province. L'ennemi fut at-^ 
toiîit, battu, chassé après de grandes pertes. Le 1^^ mai, 
la colonne s'empare de Bir, position réputée inexpugnable. 
Quelques jours après Ahmed-bey atteint avec une pajiie de 
aon escorte, ne peut échapper à la pousuite des Français que 
pur la fuite, et après avoir abandonné ses richesses et ses ba« 
gagea. A la suite de ce rapide succès, toutes les tribus du 
fielezmaetde l'Oued-Sultan firent leurs soumission. 
- Hais pendant ce temps une sécurité fatale avait eu des 
Iriiles résultats à Biskara. Mohammed-Segueir profitant de la 
fûUesse de la garnison qu'on y avait imprudemment laissée, 
4labUt des intelligences dans la ville qui lui fut livrée par 
Urahison après le massacre d'une partie de la garnison, soit 
6«nçaise, soit indigène. A cette nouvelle, le duc d'Aumale 
accourut avec cinq cents chevaux, força Mohammed-Segueir 
à Tévacuer une seconde fois, ordonna la punition des Arabes 
qui s'^ent rendus coupables de trahison et d'assassinat, 
laiflNi cette fois une garnison de cinq cents hommes, et rentra 
à Gonstaiitine après avoir soumis les tribus d'entre le Zâb et 
lé Tell, dont la plupart n'avaient encore subi le joug d'aucun 
des dominateurs antérieurs de l'Algérie : elles acceptèrent 
la commandement de quatre kaïds nommés par la France. 

Daiis l'ouest de la province, les résultats avaient été aussi 
ftvorables. Plusieurs chefs des montagnes de Bougie, des» 
B^ha, desTe^jioua, donnèrent, dès ce moment, des marques 
dnbommages et de soumission qui, depuis lors, n'ont été que 
gmi ou point démenties. Dans la subdivision de Boue, le gé- 



182 ALGÉRIE. 

néral Ratidon ayait fait reconnaître la ligne frontière qui 96- 
pare FÂlgérie de la régence de Tunis; ikit ceBBer dans le 
Eaidat Tanarchiedes Hannencha, apaisé les difiSk'ends entre 
les habitants de Tebessa et les tribus environnantes, et établi 
de nouvelles relations entre Bone et les contrés du Sud. An- 
térieurement déjà, en 1832 et 33, le général Monk-Hl'Uzer, 
par une politique à la fois ferme, conciliatrice et sortout 
juste, avait planté dans ces dernières contrées les jalons de 
bonnes et durables relations. D est malheureux qu'on n'ait 
pas alors, et plus tard, toujours tenu compte de ces heureux 



Dans la province d'Alger, plus que partout, le s^fstème d'a- 
gression permanente était suivi avec une activité et une per« 
sévérance que les ménagements et les fautes antérieures 
avaient malheureusement alors rendu nécessaires. La question 
militaire était alors devenue une question de vie et de mort, 
et ce qui était possible lorsque les tribus arabes étaient répar- 
ties en communautés isolées, divisées par de vieilles rivalités, 
ne l'était plus lorsque la vaniteuse incapacité de ce qu'on ap- 
pelle en France des hommes d'Ëtat, avait, par d'incroyables 
aberrations, laissé créer un centre à ces communautés isolées 
et tourner contre la France des haines qu'une politique moins 
molle, moins incertaine, moins imprévoyante aurait laissé 
s'user entre les tribus. Aussi, sous peine de perdre un à un les 
fruits de tant d'efforts, de tant de sacrifices, il fallait combat- 
tre et toujours combattre. Un milliard était dépensé, cent 
mille Français étaient morts en Afrique et, il se trouvait en 
France des hommes, toujours les mêmes, qui, toujours mus 
par les mêmes misérables passions, marchandaient encore 
pour TAlgérie les renforts et l'argent; certes, il y avait déjà 
alors pour eux, dans cette question, un texte honorable d'op- 
position : c'était de s'élever contre une malheureuse et nou- 
velle ordonnance du 15 avril 1844 qui, sous prétexte de re- 
constituer l'administration civile de l'Algérie, la peuplait plus 
que jamais d'employés au lieu de la peupler de colons ; mais 
ces rigides économes de la fortune publique se contentaient 
.de prendre, pour eux ou leurs protégés, les emplois lucmtifii 



ALGÉRIE. f53 

et tonnaient contre le reste. Heureux accommodement qui 
mettait ainsi d'accord leur influence et leur conscience. 

Heureusement le général Bugeaud, naturellement indocile , 
et opiniâtre , tenait peu de compte des pusillanimes recom- 
mandations du ministère et moins encore de Tanti-patrioti- 
que phraséologie des éternels détracteurs de la conquête. Jl 
recueillait déjà les résultats de son système. Les tribus les plus 
voisines du Sahel. les Beni-Mouça, les Rhecna, les Isser 
avaient, dès le commencement de 1844, intégralement ac- 
qiuitté Fimpôt et s'étaient soumis à payer en argent le zekket 
au lieu de le payer en nature. C'était un précédent qui pou- 
vait être d'un bon exemple pour d'autres tribus; mais pour 
cela il était important de ne laisser nulle part des noyaux 
d'hostilité. Puis Abd-el-Kader, malgré ses derniers revers, 
malgré l'affaiblissement de sa puissance, n'avait cessé ni ses 
intrigues ni ses menées. Ses émissaires parcouraient les tribus 
des Kabyles de TEst, exaltaient leur vieille indépendance et 
leur "persuadaient que les Français n'osaient les attaquer. 
Leurs maraboutscolportaient, d'un village àl'autre, desprophé- 
ties menaçant leurs ennemis d'affreux malheurs, et ces peu- 
plades guerrières aiguisaient leurs]/3ft55tA(i). Ben-Salem,kalifa 
d' Abd-el-Kader, les excitait aussi par sa présence et ses pa- 
roles : a Fils des montagnes, leur disait-il, vous aviez un chef, 
c Bfahhi-ed-Din, qui a longtemps combattu les chrétiens et 
c qui s'est vendu à eux. U voudrait vous livrer à l'ennemi 
c comme des bêtes de somme en vous disant qu' Abd-el-Kader 
« est réfugié dans le désert. Il dit la chose qui n'est pas : 
c Abd-el-Kader n'attend que le jour de la grande lutte pour 
c reparaître plus grand et plus terrible que jamais. En at- 
€ tendant, moi, son kalifa, j'ai été choisi pendant les jour- 
€ nées de la poudre pour défendre votre nationalité qui n'a 
c jamais fléchi sous aucun maitre : avec vous je combattrai 
c pour le tombeau de vos pères et le champ nourricier de 

(1) Espèce de sabre qui se fabrique dans la petite ville de Flissah et d*une 
forme tout-à-fait singulière. C'est une arme très meurtrière dont la lame 
épaisse et large est terminée par une pointe de quelques pouces trto effilée. 
BIfi est tr^ ««HBcile à manier. 



€ VOS enfants. Je le jnre au nom du Prophète : je m'ensere- 
c lirai avec vous sous les ruines de vos villages incendiés, 
a plutôt que de vous abandonner, plutôt que de vou» voir 
c lâchement soumis à des chrétiens, à des ennemis de vos . 
« frères et de votre religion. » 

Ces paroles exaltaient le caractère guerrier des Kabyles qqi 
se demandaient qu'à combattre. 

Le maréchal Bugeaud était informé de toutes ces intrigues: 
pour s'éviter les embarras que pourrait lui susciter une levée 
de boucliers, presque aux portes d'Alger, pour faire recon- 
naître aux Kabyles, non seulement la supériorité des Français 
mais encore leur volonté ferme de maintenir à tout prix la 
sécurité dans les riches vallées de la Metidja qui avoisi- 
nent leurs montagnes, il avait fait secrètement prendre des 
renseignements sur la topographie des lieux, la force de ces 
tribus, leurs habitudes, leurs mœurs et leur constitution. 

Dès qu'il fut fixé sur tous ces points, il ordonna en avant 
de la Maison-Carrée, la concentration d'un corps expédition- 
naire de huit mille hommes environ. Il le divisa en trois 
colonnes. Deux bataillons du 3® léger et deux bataillons du 
58<^, formaient la colonne de droite, commandée par le géné- 
ral Gentil. Le général Korte commandait la colonne de 
gauche formée par le 48® de ligne et le bataillon de tirailleurs 
indigènes. Le maréchal devait marcher avec la colonne du 
centre qui réunissait deux bataillons du 26®, un bataillon de 
zouaves, un bataillon du 55o et deux cents chasseurs d'Afri- 
que. Le colonel Smith commandait cette colonne. L'artillerie 
était dirigée par le chef d'escadron Liautey. Le corps expé- 
ditionnaire se mit en marche le 27 avril, et arriva le 29 sur 
les bords de l'Oued-Gorso ; il campa dans une belle clairière 
bordée de collines fleuries et dont le sol couvert d'une herbe 
grasse et abondante offrait Taspect d'une riche et inunejose 
prairie. 

Le maréchal Bugeaud, avant d'envahir la territoire des 
{jlijles et d'en venir aux cruelles nécessites de la dévasta- 
%/^ M crut pas devoir négliger les voies de conciliation. Il 
en conséquence la proclamation suivante : 



ALGÉRIE. iS5 

tt habitante du.Djerjerah, beaueoup d'entre toos ont été 
séduits par défausses promesses et entraînés, malgré eux, dans 
liiàe guerre qui leur devient de jour en jour plus préjudicia- 
^Je et dont ils attendent impatiemment le terme. Je serai 
indulgent et bon envers ceux qui se repentiront avec frah- 
çbisé et sincérité ; mais je me «montrerai intraitable et sans 
pitié pour ceux qui persévéreront dans la malveillance et la 
rébllfion. 

< Àbd-el-Kader a fait preuve de mauvaise foi et de tràhi- 
Mp : je ne prendrai de repos qu'il ne soit ruiné et anéanti, 
çussé-je le poursuivre jusque dans les sables du désert. Vous 
4vez eu à souffrir de ses exactions et de ses cruautés; plu- 
sieurs de vos tribus ont môme refusé de reconnaître son au- 
|orité. Voici le moment de secouer le joug qu'il a prétendu 
vpus imposer. Il a rompu vos relations commerciales, il a 
exigé de vous des amendes considérables. Et de quel droit? 
et à quel titre? 

a Cultivez en paix vos terres, échangez vos produits : cette 
^mière situation ne vous semble-t-elle pas préférable à une 
jmerre contre un peuple grand et puissant qui n'aurait qu'à 
vouloir pour vous détruire ? 

a II ne me serait pas difficile de parcourir vos plaines et 
^e pénétrer dans vos montagnes, si vous m'y contraigniez 
^ de& démonstrations hostiles. Les défilés des Beni-Aîchà 
e^ les sentiers de Cherob ne sont pas inconnus aux Français. 
Rappelez-vous le combat de Drane : interrogez les Beni« 
Bjiounad, ils vous en donneront des nouvelles. J'irai bien 
plus loin quand j'en prendrai la résolution. Malheur alors à 
vos troupeaux , à vos arbres , à vos champs , à vos habitations 
oui ppt été préservées depuis trois ans? Mais s'il platt à Dieu, il 
n'en sera pas ainsi : vousne'me réduirez pasà cette extrémité. 
«(.J'ai d'autres intentions que Dien m'a inspirées dans 
I^intérêt de tous; je vais en commencer l'exécution : j'ai déjà 
4pnné l'ordre à mes soldats de quitter le camp du Fondouk; 
jg ne veux pas vous révéler encore tous mes projets, l'avenir 
vpus les fera connaître : c'est à vous de ne pas leur donner 
m^ fausse interprétation. 



156 AL6Ë3UE. 

« Gardez-vous donc d^écouter des idsmuations perfides ef 
de concevoir des espérances dont le passé doit vous fdre 
comprendre toute l'illusion. Vous voyez bien qu'Abd-el-Ka- 
der lui-même n'a pu résister davantage. Songez donc à vos 
véritables intérêts; cessez de vous confier aux vaines paroles 
de 6en-Salem, qui vous conduit, comme des aveugles, à 
une ruine inévitable, et qui vous abandonnera quand il aura 
accumulé sur vos têtes tous les maux de la guerre. 

a Ainsi ne soyez plus insensés et reconnaissez enfin le 
doigt de Dieu qui nous protège et nous a choisis entre toutes 
les nations pour vous délivrer du despotisme et de L'anarchie, 
et vous rendre heureux. Que son nom soit glorifié et béni. 
Adieu. » 

Pendant que le maréchal Bugeaud attendait l'effet de sa 
proclamation , le corps expéditionnaire fut rejoint par un 
détachement d'indigènes auxiUaires : c'étaient six cents cava- 
liers des Beni-Djaad, des Beni-Selyman et des Aribs de 
Hamza, qu'amenait Mahi-ed-Din , kalifa du pays de Sebaou. 
Cette cavalerie défila devant la tente du maréchal. En tête 
marchaient trente musiciens, soufflant, les uns dans des 
cornes et des flûtes, les autres frappant avec une seule ba- 
guette sur des tamtams garnis d'étofle rouge ; venait ensuite 
Mahi-ed-Din, portant par-dessus son haïk un burnous noir 
garni de houppes de soie écarlate , et précédé de trois dra- 
peaux dont l'un était aux couleurs de la France. Puis s'avan- 
çaient, par quatre de front, les six cents cavaliers, portant, 
les uns, leur long fusil en bandouillère , les autres le tenant 
debout par la poignée, le canon en l'air, la crosse^ appuyée 
sur leur genou droit. Des mulets, chargés do tentes, de pro- 
visions, de fagots de broussaiHes pour les leux de m nuit| 
fermîiient la marche. 

Pendant que l'armée regardait défiler cette cafalefie , à 
Vautre extrémité du camp, parut une longue file d* Arabes, 
les uns portant à deux de longues perches où étaient embro- 
chés des moutons rôtis tout entiers, d'autres d'immenses 
jattes pleines de kouskoussou , d'autres enfin conduisant des 
fnulets chargés de grandes corbeilles où étaient iles to« 



ALGÉRIE. 157 

laillés rôties;; des galettes, des oranges, des figues, des jattes 
de lait. C'était le kaîd des Krachenas qui venait apporter la 

m Cl). 

Ce spectacle avait quelque chose de naïf qui rappelait les 
temps antiques. D'une part ces cavaliers , enveloppés dans 
leurs haiks blancs, précédés par une musique sauvage, dont 
la mélodie mélancolique et vibrante produisait sur les nerfs 
une sorte de sensation galvanique ; de l'autre, cette profusion 
de viandes et de provisions, préparées et offertes avec cette 
simplicité et cette abondance des premiers âges, reportaient 
l'imagination à ces pompes bibliques du désert lorsque les 
pères^rois (2), avant de contracter une alliance, s'accordaient 
mutuellement l'hospitalité. 

Le maréchal Biigeaud attendit un jour encore la réponse 
des tribus de Djeijera : il n'en vint aucune : il se porta en 
avant. 

Bientôt Farmée quitta les vallées et les plaines pour gravir 
des montagnes rocheuses, par des sentiers de mouton, coupés 
de ravins tortueux, de fondrières béantes. Elle atteignit ainsi 
le col des Beni*Âïcha. C'était une longue goi^e étroitement 
échancrée, creusée entre des hauteurs, dont les parois, cou- 
vertes de lentisques, d'oliviers sauvages, d'arbres épineux, 
de tiges buissonneuses, ressemblaient à un impénétrable hal- 
Uer, s'élevant perpendiculaire dans les airs. De l'une à l'au-» 
tre, les arbres vermoulus par des siècles de vie, étendaient 
des branches mortes comme autant de bras qui interceptaient 
le passage : les cavaliers ne pouvaient avancer que couchés 
sur la selle de leurs: chevaux; les fantassins ne marchaient 
qu'un à un. Enfin, après une marche longue et lente, à tra- 

4) La di/fa (blospitalitéde la nuit). C'est une redevance en favear do snltan 
ou du maître du pays que toute tribu soumise doit lui ofiDrir quand il passe 
sur son territoire. 

(9) Le nom d'Abimelech^ on des premiers souverains dont il soit fait men* 
tiûD, signifie en hébreu mon père-roi. Ce nom était commun à tous les chefs 
des tribus patriarcales. Cela seul explique cette profusion de rois dont il est 
fait mention dans les livres biblicfues. La Genèse en compte cinq dans la seule 
vallée de Sodome. Josué en défit trente-un ; Âdonibesc avouo ea avoir bit 
pirir soixante ai&« 



ité ALGÉRIE. 

▼ers mille obstacles, on atteignit la verdoyante vallée de rîîîi 
ser où la vue d'une végétation luxueuse et riante fit oublier 
aux soldats toutes leurs fatigues. L'armée campa sur la Hvé 
gauche du fleuve. 

Là, se présentèrent plusieurs députations. Leskaldsdès 
Issers viennent offrir la diff'a. Les chefs kabyles des Gùe<£é-^ 
toulas, des Nezeliouas, des Beni-Kalfouti , vinrent se t^oHet 
garants de la neutralité de leurs tribus si Ton voulait épargnée 
leurs villages , ce qiii fut accordé. Mais on apprit en même 
temps que les Kabyles se préparaient à une défense déëéth- 
pérée. 

Cette nouvelle était d'autant plus f&cheuse que les dut^ 
neuf fractions des Flissahs peuvent mettre plus de vingt inille 
hommes sous les armes , et que le pays où on allait s'avëti-- 
turer était presque inconnu et aussi défavorableméht acci« 
dentjè que possible pour une guerre d'invasion. 

Pour surcroit de malheur, le temps qui jusqu^ator^ 9vait 
été sec et serein se mit à la pluie. Des orages violents et èon^ 
tinus, rares dans cette saison, vinrent détremt)er les terres sur 
lesquelles campait l'armée ; en peu d'heures, le camp fut con^ 
verti en marécages ; le sol des bivouacs n'était que des flaques 
d'eau bourbeuse ; les hommes ni les chevaux ne pouvaiëttf 
plus se coucher; un vent glacial faisait grelotter les soldats 
qui ne pouvaient plus même s'abriter sous les tentes battues 
par un vent violent dont les longues raffales arrachaient tout 
en tourbillonnant. L'Isser croissait à vue d'œil et roulait en 
mugissant ses eaux torrentueuses : il menaçait d'un déborde- 
ment et de barrer le passage à l'armée en inondant les champs 
marécageux qui s'étendaient au-delà sur de vastes espaces. 
Il était peu prudent de s'exposer, en restant dans ce lieu, à 
être bloqué par les eaux ; un pont fut jeté sur Tisser dans 
l'endroit le plus guéable, et l'armée se mil en marche par ce 
temps horrible et parvint, après des fatigues inouies, au pied 
du Bardj-Menaïel, petit fort carré, alors abandonné et autre- 
fois habité par un kaïd turc et une petite garnison chargée de 
prélever les redevances imposées aux Kabyles qui voulaient 
iréquenter les marchés d'Alger ou ensemencer la plaine. Un 



tattè eàmp fut tracé sur tes plateaux, et le maréchal fiia ce 
lieo pour être son point de ravitaillement. 

Pendant ce temps, les Kabyles, à quelques lieues de là, 
frétaient rassemblés au marabout de Timezerit pour discutât* 
ea assemblée générale sur la grande question du moment. 
Les tribud kabyles sont divisées par fractions liées par une 
aorte d'association républicaine. Dans les circonstances itn* 
portantes où il s'agit, soit d'une guerre, soit de toiît àuti^ 
objet d'intérêt général, lés membres de ces petites républiques 
te convoquent en congrès populaire (Dfémati^. Là, chacun à 
le droit de parler à son tour et dé dire sotl avis. Màid l'opiniob 
àa marabout le plus influent est presque toujours celle qui 
remporte : il se trouve ainsi de fkit le régulateur suprême de 
tetribu. 

Dans l'assemblée qui eut lieu i Timezerit, le 1*^ mai, il 
fégnàit une grande incertitude : les chefs et les fiches, ctbi- 
gnant la dévastation dont ils allaient être victimes, étaient 
disposés à entrer en accommodement avec les Français; mais 
le peuplé demandait la guerre à grands cris : les femmes ^r« 
tout, fanatisées par les marabouts, disaient hautement qûë 
œux qui ne voulaient pas se battre n'avaient qu'à leur donnée 
leurs fusils et leurs flissihs et qu'elles sauraient s'en servir 
èontre des chiens de chrAiens. La question de la guerre était 
dè8-4ors à peu près résolue, lorsqu'un des marabouts le^ plus 
vénérés parmi les Flissahs^ Sid-el-Djoudi, se leva et porta, 
par le discours suivant, l'exaltation de cette multitude ati point ^ 
le plus extrême. 

€ Guerriers de la montagne, auriez-vous dégénéré? Yoft 
« pères sont morts sans avoir jamais vu un ennemi sur le sol 
a de l'indépendance : vos fils en diront-ils autant de vous? 
m Non, de vous ils diront : a Ils ont laissé fbuler lés ossements 
t de leurs pères par des chiens de chrétiens; ils ont laissé 
t insulter leurs femmes par des chiens de chrétiens; ils ont 
c laissé arracher par des chiens de chrétiens l'arbre qu'avait 
c planté leur père, renverser la cabane qu'il avait bâtie, et 
€ ils vous maudiront alors. » — « Non, non, s'écrièrent des 
w€ milliers de voix en brandissant leurs armes, plutôt la motili^ 



J^.--'S 



■#■ 



4M * ALGÉRIE; 

c «— ' # Oqi, reprit le marabout, plutAt la mortl car îe >»>• 
c phète a écrit : Le glaive est la def du dd et de tenfer! 
« Une goutte de $ang versé pour la cause d'AUah^ urne nuit 
c passéeàaus les armeSf ssront plus camptéss que deux nms 
€ déjeunes et de prières^ Au jour dujugemenfr les àles^ 
a sures de celui qui périra dans une bataiUe seront édataniee 
a comme le vermillon^ parfumées comme timbre^ Des ailes 
c d^anges et de chérubins remplaceront tes membres qu'il 
« auraperduSé II aura deshouris toujours jeunes^ des dé^ 
€ sirs sans cesse renaissants, et habitera une contrée déU-^ 
€ deuse où les corps ne donneront point d'ombre. U a écrit 
c aussi : .Cest un acte agréable à Dieu d'ôter la vie à un 
c infidèle. \\ a ^rit encore : le lâche ne passera pas le pont 
a aigu et sera précipité dans Fabîme. Guerriers de la mou- 
€ tagne, il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Blahomet est son 
« prophète : ce qui est écrit, est écrit. Hais td ne peut être 
c le sort du guerrier de la montagne : du guerrier de la moiH 
« tagne qui est fier et inrincible. » 

Cm derniers mots furent accueillis par un trépignement 
universel qui dénotait avec quelle habileté le marabout faisait 
mouvoir une à une toutes les fibres sensibles de ces hommes. 
— ik Oui, reprit-il, le guerrier de la montagne est le plus va« 
« leureux et le plus invincible du Maghreb : ce n'est pas lui 
« qui reculera devant des chiens de chrétiens que Dieu vient 
a enfin lui livrer. Voyez ces orages incessants dans une saison 
a où ils sont si rares. Ce sont les éléments qui se liguent contre 
« eux : c'est la voix du ciel qui se déclare pour vous. Eh bien ! 
« volez au-devant d'eux et portez le ravage dans leurs rangs, 
« comme l'ouragan qui vole sur les ailes d'un tourbillon; 
« brandissez votre flissih à la lame pesante, ajustez votre long 
« fusil au bois incrusté de corail, et après la journée de la 
« poudre, vous reviendrez dans votre gourbie avec des tètes 
c d'infidèles vaincus, pendantes à la selle de votre léger 
a coursier.» 

Ce discours élcctrisa l'assemblée entière qui se sépara en 
poussant le cri de guerre. Les femmes, les enfants, les ri- 
chesses furent mis en sûreté dans des cavernes presqu'jnac-'^ 



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cessibles, et deux joui^' après, le 4 mai, le corps expécHtionnaire 
français put compter trois armées devant lui. Ben-Salem, avec 
la première, occupait les hauteurs de Timezerit; Ben-Kassem*- 
ou-Kassi campait avec la seconde chez lesAmerouas; El- 



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ALGÉRIE. i6f 

cessibles, et deux joui^' après, le 4 mai, le corps expéditionnaire 
français put compter trois armées devant lui. Ben-Salem« avec 
la première, occupait les hauteurs de Timezerit; Ben-Kassem* 
ou-Kassi campait avec la seconde chez les Amerouas; El- 
Djoudi couvrait avec la troisième les pentes de la vallée de 
rOued-el-Ksab. En même temps, sur plusieurs points de 
l'horizon, on voyait de longues colonnes de fumée monter 
perpendiculaires vers le ciel, ce qui indiquait que ces belli* 
queuses peuplades, sacrifiant ainsi elie&-mêmestout ce qu'elles 
croyaient pouvoir être de quelqu'utilité pour les Français, 
étaient décidées à une résistance désespérée. 

Cependant les orages des journées précédentes recommen- 
çaient chaque jour avec la même furie ; la bise était glaciale ; 
des pluies torrentielles éteignaient, la nuit, les feux des bi- 
vouacs; les soldats se réveillaient au milieu de flaques de 
boue; les chevaux ne pouvaient plus paître l'herbe inondée; 
hs vivres étaient avariés; le dénuement le plus complet me- 
naçait l'armée française. Battre en retraite devant une armée 
de vingt mille Kabyles, c'était s'exposer aux chances les plus 
terribles ; tous les nids d'aigles des montagnes qu'on avait à 
traverser se seraient convertis en autant de citadelles où un 
ennemi intrépide et audacieux se serait posté pour disputer le 
passage à des soldats épuisés. Le maréchal ne put s'y résoudre; 
Il laissa à la garde du camp de Bordj-Menaiel le général Gentil 
avec la colonne de droite, deux bataillons et la cavalerie ré- 
gulière, et se porta en avant avec le reste de ses troupes, en se 
dirigeant vers le nord par le pays des Issers. La marche était 
lente et pénible sur un terrain boueux et glissant, sous une 
pluie glacée que le vent fouettait au visage des soldats. On 
atteignit cependant l'Oued-Nissa, ordinairement si calme et 
clapotant alors comme une mer houleuse. On ne put le passeï 
qu'en faisant la chaîne : pour ne pas perdre pied, les soldats se 
tenaient sous les bras; enfin, après une autre journée de 
marche aussi pénible, l'armée arriva à Dellys que le gouver- 
neur-général avait fait occuper pour avoir un point de ravi- 
taillement rapproché du centre des opérations. 
Dçllys, où on ne comptait alors qu'une ccnlainc do mai- 
T,iu 11 



162 ALGÉRIE: 

sons en briques, groupées par huit ou dix^ était une petite 
bornée à peine défendue par une mauraise chemise en pisé 
à moitié écroulée. Le sol et les hauteurs voisines sont goût erts 
de ruines, antique débris d'un grand poste militaire romain. 
On 7 voit encore au nord-ouest les vestiges d'une porte flan- 
quée de tours, dont le temps n'a pu user les assises et, sur un 
mamelon qui la domine, des débris de ces constructions cydo- 
péennes comme en faisaient les Romains. La position de 
Dellys présente de grands avantages; c'est le marché naturel 
où toutes les peuplades kabyles du Jurjura, doivent avec le 
temps, rendre les produits de leurs montagnes et acheter les 
objets dont ils ont besoin. Cette ville ne présente du reste 
qu'un fort mauvais mouillage; abrité des vents du nord et de 
l'ouest, il est en prise à tous les vents du côté de Test ; il est 
cependant très accessible aux navires pendant la belle saison: 
des travaux assez importants ont été exécutés à Dellys depuis 
l'occupation. 

La pointe du] corps expéditionnaire sur Dellys avait eu pour 
but de ramener à Bordj-Menaïel un convoi de vingt-cinq jours 
de vivres, de la poudre, des fusils de rechange et des projec- 
tiles qui y avaient été apportés d'Alger par les bricks de guerre 
VEuplirate et le Vautour. Après l'avoir débarqué, la colonne 
remonta lentement l'Oued-Nessa pour rentrer au camp de 
Bordj-Menaïel. 

Apres quelques heures, le maréchal s'aperçut que sa marche 
était surveillée, et que derrière le rideau des collines qui bor- 
daient la vallée qu'il suivait, les Kabyles épiaient tous ses 
mouvements, décidés probablement à profiter de l'embarras 
du convoi, pour l'attafpier au passage de l'Oued-Nessa. Peu 
à peu en eflet, les crêtes se couvrirent de Kabyles à cheval, et 
une masse de quatre à cinq cents se posta devant la colonne 
française. Le général Bugeaud se disposa immédiatement à 
prendre l'offensive. Pendant que le convoi qui avait atteint le 
gué passait sur la rive gauche de l'Oued-Nessa, il massa trois 
bataillons sur la rive droite pour le couvrir, et organisa une 
colonne d'attaque qui devait débusquer l'ennemi de toutes les 
hauteurs. Un premier coup d'obusier dpnna le signal. En 



ALGÉRIE. 163 

moins d*une heurc^ les Kabyles débus(ïués de plateau en pla- 
teau, se rejetèrent dai^B la vallée de Taourgha : le général 
Bugeaud fit immédiatement faire tête de colonne à droite et 
plongea au pas de charge dans cette vallée qui, fermée au sud 
par des pentes escarpées, se creusait en arc de cercle, dont le 
sommet et les extrémités étaient couronnés par quatre villages 
appartenant à la tribu des Âmraouas formant une ligne de 
bataille qui semblait menacer d'une longue résistancç. Ea 
avant et sur toute la ligne, était un rassemblement de huit à 
dix mille hommes, dont le^ cris sauvages et les feux roulants 
de mousqueterie, quoique hors de portée, défiaient la colonne 
française. L'attaque se fit simultanément sur tous les points. 
Un bataillon du 48o et les tirailleurs indigènes furent lancés 
de front contre le village qui couronnait le sommet de Tare 
de cercle. Le çoum de la cavalerie auxiliaire de Mohi-en-din 
chargea ventre à terre la gauche de l'ennemi, et, du premier 
choc la coupa en deux. Trois compagnies du bataillon d'éUte 
et armées de grosses carabines, y furent envoyées au pas de 
course pour empêcher les tronçons de se rallier ; mais s' étant 
embourbées dans un profond marais, elles furent un instant 
compromises. Les Kabyles s'y portèrent en foule; l'attaque se 
concentra sur ce point. Des secours arrivés à propos dégagè- 
rent les bataillons compromis, et chargèrent les Kabyles qup- 
s'y étaient agglomérés en masses confuses. Attaqués avec 
impétuosité, ces derniers gagnèrent les hauteurs, fuyant de 
plateau en plateau. Debout sur les étriers, faisant feu sans s'ar- 
rêter, ces cavaliers sur leurs chevaux lancés à toute bride à 
travers des fondrières et des précipices, avec leur burnous 
blanc relevé sur les épaules et dont les pans flottaient au vent, 
avaient quelque chose de féerique. Le goum auxiliaire les pour- 
suivait sans relâche ; les bataillons français étaient plus achar* 
nés encore, tous les villages attaqués à la baïonnettes sous un 
feu terrible de mousqueterie tombent un à un : les Kabyles 
précipités dans des ravins se laissent écraser plutôt que de so 
rendre. A trois heures de l'après-midi, l«s sentiers, les ravins, 
les vergers étaient couverts de cadavres des Kabyles, et les vil- 
lages livrés aux flammes. Les Français n'avaient fait qu'une 



164 ALGERIE. 

perte insignifiante. Le général Bugeand fit relâcher quelcjues' 
prisonniers qu'on avait faits, et le lendemain les Flissahs, àqiii 
ils rapportèrent les détails de la défaite desÂmraouas, envoyé* 
rent des parlementaires. On était alors sur la lisière de leur 
territoire. 

Ces négodations n'eurent cependant aucun résultat: pen» 
dant qu'on parlementait, Ben-Salem avait fait incendier les 
villages des Flissahs par ses réguliers, en répandant le bruit 
que les spahis étaient les auteurs de cette dévastation. En 
même temps le fanatique Sidi-el-Djoudi amenait les contin- 
gents de dix-neuf tribus : les négociations furent rompues. 

L'armée française étaitalorssur les bords de TOued-Sebaou, 
dans la petite plaine de Tamdahit. Elle y fut rejointe par le 
général Gentil, qui avait amené sa colonne, après avoir laissé 
un bataillon à la garde du camp de Bardj-Menaiel. 

Devant elle s'élevait un immense rideau de granit, sillonné 
de ravins sans nombre et couvert d'une verdure sombre d'où 
des villages blancs se détachaient ça et là sur les crêtes des 
plateaux, comme des voiles de navire sur la cime des vagues 
de la mer. Derrière les massifs qui se tordaient en spirale au* 
tour des rochers, on démêlait des arêtes principales qui 
liaient les plateaux entre eux. Au centre seulement une large 
coupure, au fond de laquelle l'Oued-Sebaou avait creusé son 
lit, débouchait dans la vallée de l'Oued-el-Esab. Sur les crêtes 
étaient des rassemblements de Kabyles ; dans les fourrés des 
vedettes. 

C'était le territoire de la tribu des Flissahs. La position 
qu'occupait l'ennemi était formidable. Son centre formé par 
les contingents alliés, occupait une grande crête couverte, sur 
tous les points abordables , par des redans en pierre sècho 
pour les tirailleurs et, protégée dans tout son parcours, par 
un profond ravin, obstrué par de grands ressauts et coupé par 
des hachures. Les dix-neuf fractions de la tribu des Flissahs 
étaient échelonnées à droite et à gauche, sur les crêtes infé- 
rieures qui s'appuyaient sur des montagnes d'un abord afireu- 
sèment escarpé. 

Après avoir fait pousser quelques reconnaissance, le géné-^ 



ALGÉRIE. : 46S 

ralBugeaud arrêta son plan d'attaque. Â la faveur de la nuit, 
la principale colonne d'attaq[ue en gravissant une arête qui se 
reliait à la crête supëriëbi^ devait se porter au sommet de 
Tangle rentrant qui formait la ligne de bataille des Kabyles et 
al couper. Pendant ce temps le général Korte, contournant 
les montagnes avec sa cavalerie, devait atteindre l'issue de la 
coupure où coulait TOued-Sebaou, femua ainsi le passage de 
la rivière, seule ligne de retraite, et sabrer les fuyards que les 
colonnes de droite et de gauche devaient rejeter sur ce point en 
les débusquant de crête en crête. Chaque soldat reçut du bis- 
cuit pour deux jours, deux rations de viande, une provision 
de cartouches^ et on partit à onze heures du soir. Il était ri- 
goureusement ordonné d'observer le plus profond silence. Le 
général Bugeaud prit le commandement de la colonne avec 
les tirailleurs indigènes, deux bataillons du 3® léger, deux du 
26®, deux du 48®, cent cavaliers français et arabes et trois 
obusiers. 

Cette marche de nuit au milieu d'une brume pâle qui s'é- 
levait du sol encore humide de la pluie de la veille , d'un 
silence qui n'était interrompu que par le bruit des pas des sol- 
dats et le frôlement des broussailles foulées par leur passage, 
dans un terrain tantôt pierreux, tantôt couvert d'herbes glis- 
santes, ou de ronces, ou d'éboulements de granit qu'on ne 
pouvait éviter qu'en décrivant mille sinuosités; ces chaumières 
qu'on voyait çà et là éparses au-delà des ravins, toutes sîlen-- 
cieuses, sans même qu'on entendît la voix des chiens nom- 
breux qui les gardent ordinairement si bien ; le caractère et 
les habitudes de l'ennemi à qui on avait affaire : tout cela, 
solitude ou silence, était effrayant. Chacun prétait l'oreille 
avec inquiétude aux moindres frémissements qui s'agitaient 
dans l'ombre ; et cependant aucun de ceux qui étaient là ne 
craignaient la mort : ils l'avaient donnée ou défiée dans maints 
combats; mais il y avait dans ce silence et cette solitude quet- 
fpie chose qui serrait le coeur. 

Plus on avançait, plus les ravins se creusaient, plus la 
marche devenait difficile; tantôt c'étaient des pentes raides 
^ô les chevaux pouvaient à pcipe gravir; d'autrçs ibis de 



166 ALGÉRIE. 

sombres défilés bordés de cactus et d'agaves, dont cbaque 
touffe pouvait cacher un ennemi invisible ;, puis des fondriè- 
res, des précipices, des ressauts infranchissables qu'il fallait 
tourner : les difficultés semblaient augmenter en raison de 
l'ascension, et la crête qu'on escaladait, n'avait pas moiqs de 
huit cents mètres de hauteur. 

Tout-à-coup une fusillade se fait entendre à l'avant-garde. 
Au silence observé jusqu'alors, succède le cliquetis des armes, 
Içsvoix de commandement, dont les sons se répètent sur 
toute cette longue ligne de fer qui se tordait comme un ser- 
pent aux flancs de la montagne : sur tout le pourtour de l'arc 
de cercle dont on gravissait le centre, les Kabyles déchai^nt 
leurs armes ^n poussant leur cri de guerre pour prouver qu'ils 
;Bont partout en mesure d'opposer une vive résistance. Quel- 
les bataillons volent au pas de charge au secours de l'avant* 
garde engagée : ils recueillent quelques morts et quelques 
Wçssés, et trouvent Tavant-garde logée dans le village d'Oua- 
rezeddin , dont les zouaves et les chasseurs d'Orléans ont tué 
les défenseurs, massacré les habitants. Le jour commençait à 
poindre alors ; des masses d'ennemis apparaissent de toutes 
parts. Un énorme rassemblement de Kabyles tombe sur la 
droite française et retarde le mouvement de progression qui 
consistait à couper en deux la ligne ennemie, la déborder par 
sa droite, s'emparer des points culminants et rejeter les Ka- 
byles dans la coupure de l'Oued-Sebaou où les attendait la 
cavalerie du général Korte. Celte manœuvre hardie ne pou- 
vait avoir qu'un douteux résultat si l'action se prolongeant 
sur la droite française, le front d'attaque se trouvait ainsi 
changé. Pour ne pas en perdre le fruit, le général Bugeaud 
détache le 48® et un escadron de cavalerie pour appuyer la 
droite et lancer deux bataillons des zouaves vers le sommet de 
l'arc de cercle contre des masses de Kabyles qui s'y mainte- 
naient ; il les fait en même temps tourner par quelques com- 
pagnies et les sapeurs d'avant-garde. Ces divers mouvements 
eurent un plein succès ; la droite fut dégagée, la ligne enne- 
mie coupée et toutes les hauteurs emportées à 1» baïonnette, 
malgré un feu terrible de mousqueteric: 



ÂLGËRIE. 1C7 

Comme TaVait ptèm le général Bugeaud, rennemi se 
voyant débordé, prit Tépouvante et se précipita dans le plus 
grand désordre v^rs la vallée de TOued^et-Ksab où il aurait 
été complètement écrasé, si le général Korte, avec sa cavale- 
rie, entraîné par les difficultés du sol, dans des ravins incx^ 
tricables ou arrêté par les marécages de TOued-SebaoU;, avait 
pu arriver à temps. 

Le centre et la gauche de l'ennemi étaient enfouis et en 
pleine déroute; mais sur leur droite, aux pentes sud de la mon- 
tagne des Flissahs, les Kabyles affluaient de tous les points 
pour défendre quelques villages d'un accès très difficile. Les 
zouaves, le bataillon d'élite, les tirailleurs indignés furent 
lancés sur ce point et refoulèrent l'ennçmi après une rosis* 
tance des plus énergiques. 

On se battait depuis longtemps : les Kabyles partout re- 
poussés, fuyant dans toutes les directions, parvenaient tou- 
jours à se rallier et revenaient à la charge avec un incroyable 
acharnement. Au milieu de ces gorges, de ces ravins, de ces 
fondrières, de ces précipices, la cavalerie lancée contre eux 
à fond de train, forcée par les difficultés du sol à des sinuo- 
sités sans fin, parvenait rarement à les joindre ; puis au moin- 
dre mouvement de retraite on les voyait revenir. 

Tout paraissait cependant terminé, lorsque, vers le soir, on 
vit arriver, par les pentes du Djcrgerah, un gros contingent 
de trois mille hommes environ qui n'avaient pas pris part à 
la lutte. Enhardis par l'arrivée de ce renfort, les Kabyles se 
rallient sur plusieurs points et reviennent à la charge ; mais 
encore une fois ils furent partout repoussés avec de grandes 
pertes. Après quatorze heures de lutte, l'armée française put 
prendre un peu de repos, Elleavaità regretter cinquante morts 
et une centaine de blessés. L'ennemi, sur la ligne de bataille 
qui était de plus de deux lieues, avait laissé plus de mille ca- 
davres ; ce qui suppose une perte bien plus considérable par 
l'habitude où sont ces peuplades d'emporter leurs morts dans 
leur fuite, soit à l'aide de crochets qu'ils lancent, en courant^ 
sur le cadavre, soit autrement : plu$ do quarante villages 
avaient été incendiés et pillés. Là, le massacre avait été hor- 



168 ALGERIE. 

rible : hommes, femmes, enfants, tous s'étaient fait tuer Jus- 
qu'au dernier avant d'abandonnner le foyer de leurs 
pères; là, c'était un vieillard qui s'était laissé clouer sur le 
seuil de la porte de sa cabane en en défendant l'entrée; pbis 
loin, une jeune et belle fille gisant à côté d'un vieux cadavre 
et tenant encore , dans sa main crispée par la mort , le fusil 
avec lequel elle avait abattu le meurtrier de son père. Des 
langues de feu, alimentées par Thuile dont les Kabyles ont de 
grandes provisions, et qui s'était répandue partout lors* 
que la chaleur eût fait éclater les jarres qui la contenaient, 
atteignaient peu à peu tous ces cadavres et répandaient dans 
l'air une odeur repoussante et une vapeur de sang qui s'éle- 
vait comme une dernière protestation de ces malheureux con- 
tre les terribles nécessités de la guerre. 

Cette victoire d'Ouarezzedin eut un succès inespéré. Un des 
plus farouches et des plus infatigables ennemis des Français, 
Ben-Zamoun, chef de la grande tribu des Flissahs, se pré- 
senta, accompagné des principaux kaïds, au bivouac de 
Sidi-Ah-Bounêm, demanda la paix et, en signe de soumis- 
sion à la France, reçut, au milieu de ses montagnes, le bur- 
nous d'investiture. Voici comment rapporte l'entretien, qui 
eut lieu entre le maréchal et lui un témoin digne de foi (1). 

« — Que veux-tu? lui dit le maréchal. 

<« — La fin des maux que tu nous a causés, 

<c — M'apportes-tu la soumission des tribus qui combat- 
taient? 

a — Elles demandent la paix. 

« — Elles ne l'obtiendront qu'à la condition d'une sounm- 
sion complète et sans délai. Pourquoi, après ma victoire de 
Taourgha, vous êtes-vous obstines à lutter contre moi? Je vous 
avais invités, dans votre intérêt, à chasser de votre pays Ben- 
Salem, le partisan d'Abd-el-Kader que j'ai juré de poursuivre 
jusqu'à la dernière extrémité. Je vous offrais l'alliance et la 
protection de la France pour prix d'une loyale soumission à 



0) P. Clirîslian.— Souvenirs du maréchal Bugeaud 



ALGÉRIE. 169 

son autorité ; pourquoi avcz-vous préféré les maux de la guerre 
à mes bonnes intentions? 

« — La paix, répondit Ben-Zamoun, était pour vous et 
p(Nir nous le parti le plus avantageux, et je la désirais moi- 
même sincèrement, car la' victoire est partout avec toi et nous 
savions depuis longtemps que rien ne peut te résister. Mais il 
y a, dans nos montagnes, des marabouts dont l'influence do- 
mine le peuple plus sûrement que la voix de ses chefs. Nos 
alliés du Djerjerah sont aussi des hommes sauvages qui ne 
connaissent que la guerre et qui méprisent la mort ; ils nous 
menaçaient du pillage si nous laissions les Français pénétrer 
sans combat sur notre territoire. Nos femmes elles-mêmes 
nous reprochaient la faiblesse de vouloir nous soumettre avant 
d'avoir été vaincus. Aujourd'hui même, après la grande jour- 
née de poudre qui nous a coûté tant de pertes, nous ne som<- 
mes pas sans ressources pour lutter contre toi. Toutes les 
montagnes d'alentour sont remplies de guerriers qui ne se 
rendraient pas, si je les appelais à verser tout le sang qui nous 
reste pour le salut de notre indépendance. Mais Ben-Salem, 
qui nous avait fait croire qu'Abd-el-Kader viendrait à notre 
aide avec une grande armée, Ben-Salem nous a lâchement 
abandonnés au commencement de la bataille. Quand il a su 
que tu conduisais toi-même les Français à l'assaut de nos crê- 
tes que nous jugions inaccessibles, il a fui avec ses trésors. 
Maintenant les Flissahs le méprisent et le maudisent ; il ne 
trouvera plus d'asile dans leur pays. Tu es ^e plus fort ; Dieu 
l'a voulu ainsi ; accepte donc notre soumission. 

a *— Je suis le plus fort, mais vous êtes tous de nobles et 
courageux adversaires, r^ondit le maréchal ; cette journée 
de poudre doit cimenter entre nous une estime récipropre, et 
la paix n'en sera que plus solide. Voici mes conditions : Tu 
renverras sur-le-champ tous tes alliés dans leur pays; tu re- 
cevras de moi l'investiture en qualité de kalifa de la France; 
tu t'engageras à faire payer régulièrement l'impôt; tu ouvriras 
ton territoire aux échanges du commerce et tu en protégeras 
la sécurité. 

<« — Je ferai tout cela, reprit Ben-Zamoun. )^ 



170 ALGÉME. 

Le lendemain eut lieu Finvestiture. 6en-2aittotfil , atec 
une solennité toute militaire, fut proclamé kalifa de^ Flissahs;^ 
il reçut les insignes de sa dignité : un burnous rouge à franges 
d'or, un sabre de «prix et un fusil garni d'argent dans un 
étui de velours cramoisi. On lui adjoignit, avec le titre d'agha, 
un de ses parents fort respecté dans le pays. Six coups de 
canon et une décharge générale de toutes les armes clôturè- 
rent cette cérémonie et annoncèrent la cessation des hostilités 
aux populations voisines. Cette salve, qui est le signal de la 
paix, est nommée, parles Kabyles, taraka. 

Le 30 mai , après une campagne d*un mois, le corps expé- 
ditionnaire rentra à Alger. 

Sur un autre point de la province d'Alger, le général Ma* 
rey avait conduit avec autant d'habileté que de succès une 
autre expédition. Il était parti de Mcdcah vers la mi-mai et 
s'était dirigé au gud , vers le petit désert , pour faire recon- 
naître aux tribus qui l'habitent la domination de la France. 
A peine le corps expéditionnaire fut-il arrivé à Taguin et à 
Tadjmout, que le marabout Tedjini envoya, d'Aïn-Madi, sa 
soumission. La colonne arriva à Ei-Aghouat le 25 mai, l'oc- 
cupa et installa dans son commandement le kalifa Ahmet- 
ben-Salem, qui fut immédiatement, et sans opposition^ 
reconnu par les chefs secondaires (1). Il s'avança jusqu'au- 



1) Non? iro'jvons dans une mUiCssanle notî'.c ?ur le Sud de VAlgérie, pu- 
bliée par M. Berbrugger, une anecdote sur le Kaïd d'El-Aghouat, qui présent© 
un tableau de mœurs que les lecteurs nous sauront gré de reproduire. « Le 
Kaïd, dit l'auteur, m'avait donné l'hospitalité dans sa propre tente et je n'é- 
tais séparé de ses femmes que par une tapisserie au-dessus de laquelle se 
montraient, de temps à autre, des visages féminins curieux de voir comment 
était fait un zoumi (chrétien). Au reste, le Kaïd, bien loin d'attacher de rim- 
por tance à me cacher son harem, fit venir une de ces dames pour me montrer 
de quelle façon le tour de ses paupières était noirci de gohhol, me demandant 
^ chez nous le beau sexe usait de semblables enjolivements. Je lui répondis 
iiue les Françaises ne se teignaient pas les cheveux ni les paupières, ni les 
mains, ni les pieds, ce qui parut beaucoup le surprendre. U me demanda en- 
suite si j'étais marié, et, sur ma réponse affirmative, voulut savoir combiea 
j'avais de femmes. « Une seule, » lui dis-je, et j'ajoutai que nos lois ne permel- 
iaicnt pas qu'on en eût plus dune légitime à la fois. Il trouva fort absurde 



ALGÉRIE. 171 

delà (TEl-Aghouat, à cent vingt lieues au sud d'Alger, et 
rentra ensuite à Médéah en traversant tout un pays soumis 
aux armes françaises, sans qu'un seul coup de fusil fût tiré 
pendant cette longue expédition. Un tel résultat était une 
réponse suffisante à ces hommes qui , sous de vains prétextes 
d'économie, s'élevant constamment contre l'effectif de l'armée 
d'Afrique, y avaient, pendant plus de douze ans, généralisé 
la guerre^ 

que le divorce nous fût interdit, et s'étonna beaucoup de ce que nous ne don- 
nions pas de coups de bâton à nos femmes. 

— Mais, s'écria-t-il, quand les femmes se disputent par jalousie ou pour 
dominer à la maison, comment fais-tu? 

— Je t'ai déjà dit que je n'ai qu'une femme, lui répondis-je. 

— Ah! c'est vrai, dit-il; va, je te réponds que si lu en avais seulement 
deux dans la même chambre, lu serais obligé, de temps en temps, d'avoir re- 
cours au metreug (bâton), et de les bien rosser pour avoir la paix. » 



CHAPlTttE XIY. 



Al)(]-c1-Kadcr chez les RifTains : ses inlrigues : ses projets ambilieax.— Con- 
centration de troupes marocaines à Ouchda. — Attaque du camp français. 

— Conférence de Mouïla. — Attaque perfide des Marocains : leur défaite. 

— Pnse d'Ouchda.— Bombardement de Tanger.— Bataille d'ialy.— Prise 
de Mogador.— Négociations : part qu*y prend l'Angleterre. — Faible con- 
descendance du ministère français, -r Convention de Tanger. — Premier 

raité de Lella Maghnia. 



Dans la province d'Oran , des événements plus importants 
se préparaient. Depuis longtemps , dans le but d'assurer de 
ce côté l'inviolabilité de la frontière algérienne, le consul de 
France à Tanger avait adressé , à l'empereur de Maroc , de 
vives réclamations auxquelles il n'avait été répondu que par 
des dénégations et des réponses évasives. Il avait demande, en 
outre, qu'Abd-el-Kader, qui, des la fin de 1843, s'était ré- 
fugié sur les terres du Maroc, fut interné dans l'intérieur de 
l'empire avec sa famille et ses adhérents , pour y être soumis 
à une surveillance qui le mît hors d'état de continuer ses 
intrigues et de réaliser son espoir de parvenir à troubler 
l'Algérie. 

Cette dernière demande était peu réfléchie. En effet, après 
la destruction de sa smala , Abd-el-Kader s'était jeté en armes 
dans une province du Maroc , le Riff, où l'autorité de l'em- 



ALGÉRIE, 173 

pereiir Al)d-er*IUiaman est à peine reconnue. Il était , dès 
lors 9 à peu près impossible à ce dernier de satisfaire aux 
justes r^Iamations de la France. Aussi ^ aucune solution fa* 
Torable ne fut obtenue à ce sujet* Le général Bugeaud , dans 
la crainte de voir Tinfluence d'Abd-el-Kader peser sur les 
tribus plus ou moins soumises de la province d'Oran, et prin- 
cipalement sur les tribus limitrophes du Maroc , renforça sur 
ce point les moyens d'action en établissant un camp à Lella- 
Maghnia, en face d'Ouchda. 

Pendant ce temps, Âbd-el-Kader avait agi avec une habileté 
peu commune. Les RiflaiDs^ chez qui il s'était réfugié^ sont les 
plus farouches habitants de ces parages. En eux s'est perpétué^ 
presque sans modification, le caractère indomptable et féroce 
de l'ancien Berbère dont ils sont issus. Retranchés sur des mon- 
tagnes inaccessibles d'où ils bravent impunément l'autorité du 
schériff , ils n'en descendent que pour se livrer à des actes de 
violence, de rapine, de pillage, tout ce qui constitue la vie de 
bandit : leur industrie se borne à élever quelques maigres 
troupeaux et à fabriquer de longs poignards dont ils savent 
faire un terrible usage. Nul, ni chrétien, ni maure, n'ose 
s'aventurer dans leurs montagnes inhospitaUères. Dans leurs 
douairs nomades» toujours situés sur les plus âpres ravines des 
monts, ils ne reconnaissent guère que l'autorité de leurs sei- 
gneurs héréditaires [amzarghis) ou de leurs anciens [arngaris). 
Ils sont grands chasseurs. Â leurs cheveux blonds, on les 
prendrait plutôt pour des Européens du Nord que pour des 
Africains : leur taille est moyenne ; mais leurs formes sont 
athlétiques : leur regard est assez franc et ouvert ; mais dans 
les moments de colère, il contracte une efiOrayante expres^on 
de férocité. 

Âbd-el-Kader, avec son titre de marabout, avait eu peu de 
peine à acquérir de l'influence sur ces sauvages tribus. Après 
s'être assuré leur appui, il envoya deux émissaires à Âbd-el- 
Rhaman pour demander, en sa faveur, le kalifat de la pro- 
vince de Riff : deux autres émissaires, envoyés à Gibraltar, 
devaient solliciter le gouverneur, l'amiral Wilson, d'appuyer 
sa demande à la cour de ïbiQC, F-'a- 'eterre saisit avec avi- 



174 ALGÉRIE. 

dite cette occasion de relever ce chef de parti abattu et de 
créer à la France de nouveaux embarras. L'empereur était 
d'autant moins disposé de céder à la demande d'Âbd-el- 
Kader que ce dernier, en attendant son consentement, avait 
pris possession de sa charge et en exerçait les droits : ce n'était 
dès-lors que la ratification d'une usurpation qui lui était de- 
mandée. Il sentit tout ce qu'avait de honteux et de dangereux 
pour lui la consécration d'un tel fait, et il était prêt à refuser, 
lorsque l'amiral Wilson arriva à Tanger. Il ouvrit immédia- 
tement des conférences à ce sujet avec le gouvememeàii; ma- 
rocain, et au moment où le ministère français se glorifiait, 
dans un discours de la couronne, de Ventente cordiale qui 
existait entre la France et l'Angleterre, un gouverneur anglais 
promettait, delà part de son gouvernement, à l'empereur de 
Maroc, un secours efficace et un appui certain, s'il voulait 
jelever la puissance du plus infatigable ennemi des Français 
en Afrique. Fort de cet appui et peut-être même cédant à 
ces insolentes suggestions que les agents anglais ont toujours 
au service de la cause de leur pays, Abd-el-Rahman céda 
enfin. Abd-el-Kader reçut l'investiture du kaHfat de Riff, de 
riches présents, des armes de guerre, des munitions, et fut 
prêt à rentrer en campagne avec le double titre d'Émir que 
lui avait concédé la France, et de kalifa marocain dont l' An- 
gleterre venait de le faire investir. 

Abd-el-Kader était trop habile pour se commettre avec ces 
faibles ressources contre les forces victorieuses de la France. 
Son esprit d'intrigue lui révéla tout le parti qu'il pouvait tirer 
de l'appui d'une puissance étrangère, jalouse de l'influence 
de la France en Afrique et qui l'avait si manifestement se- 
condé auprès d'Abd-el-Rahman. Déjà, dans plusieurs circon- 
stances, il avait pu se convaincre de la sympathie occulte que 
lui accordait le gouvernement anglais, et les discours de tri- 
bune de ses amis de France ne lui avaient pas laissé ignorer 
qu'il pouvait être entre les mains de l'Angleterre un instru-* 
ment utile. Ce qui venait de se passer, lui laissa peu de doute 
à ce sujet, et il eut un moment l'idée de tirer tout le parti 
possible de cette svmpathie. Il conçut même l'espoir, en ex* 



ALGÉRIE; 175 

ploilant les haines Intestines qui divisaient la famille du Sché« 
riff et à la faveur d'une conspiration de palais et de ses parti* 
sans étrangers ou indigènes, de s'emparer de la couronne 
d'Âbd-el-Rahman. Il combina toutes les chances de cet am-* 
jbitieux projet, et la première fut la nécessité de se grandir 
auprès des populations marocaines, en entraînant l'empereur 
dans une guerre contre la France. Il fit insinuer à Abd-el- 
Rahman qu'en dépassant la Tafna, la France avait violé son 
territoire, qu'il était de son honneur d'en réclamer l'intégrité, 
que FÂngleterre ne manquerait pas de s'interposer si la guerre 
éclatait et qu'il serait sûr de trouver en elle un puissant auxi* 
liaire pour soutenir ses droits légitimes. L'amiral Wilson, qui 
s'était si complaisamment prêté à la première intrigue, se 
prêta naturellement à celle-ci : il promit, agit de son côté, 
et Abd-el-Rahman , tout en protestant de son désir de se 
maintenir en paix avec la France, mit en question la délimi- 
tation des frontières et fixa Ouchda comme lieu de ralliement 
de troupes marocaines pour appuyer ses droits. 

Vers les derniers jours de mai, une nombreuse infanterie, 
cinq à six mille cavaliers étaient agglomérés devant Ouchda, 
en face du fort français de Lella-Maghnia dont les terrasse- 
ments n'étaient pas encore achevés. Parmi eux était Âbd-el- 
Kader, à la tête d'un fort rassemblement. Le lieutenant-général 
Lamoricière, qui commandait la pi^rînce d'Oran, observait 
tous ses mouvements de troupes, ne vivant que de razzias 
faites de côté et d'autre et s'en disputant souvent le produit. 
Elles étaient commandées par El-Guennaoui, Ueutenant do 
l'empereur, ayant sous ses ordres Abd-el-Kader avec ses par- 
tisans, El-Kebibi avec un millier de cavaliers et le kaîd 
d'Ouchda avec trois cents cavaliers noirs. Le général Lamo- 
ricière, sans quitter son bivouac de l'Oued-Mouila, deux lieues 
en-dedans de nos Umites, réclama le dispersement immédiat 
de ces troupes et n'obtint qu'une réponse dérisoire. Il sentait 
la nécessité de comprimer à temps ces préparatifs qui pou« 
\aient devenir menaçants; mais n'osant agir sans ordre, il . 
attendait des instructions du général Bugeaud, lorsque le 
30 mai. Sidi-Ql-Mabmouu-ben-Chériff, prip«^ >qipéria), ^r- 



176 ALGÉRIE. 

riva à Ouchda avec cinq cents Berbères, envoyés de Fex par 
le fils d'Àbd-el-Rahman. Le même jour, les troupes maro- 
caines se portèrent et arrivèrent jusqu'en vue du bivouac 
français. La violation du territoire était flagrante : le général 
Lamoricière sortit de ses lignes pour punir cette audacieuse 
attaque; le feu s'engagea à onze heures; à midi, toute cette 
bande indisciplinée fuyait dans le plus grand désordre do 
l'autre côté de la frontière. 

Le gouverneur-général était à Dellys, lorsque la nouvdle 
de cette agression lui parvint; il se dirigea aussitôt sur la 
province d'Oran, après avoir pris des mesures pour augmenter 
l'effectif des troupes de cette division. Deux régiments deçà* 
Valérie et un régiment d'infanterie furent en même temps 
dirigés de France sur Oran. 

Arrivé à Lclla-Maghnia , le gouverneur-général ne tarda 
pas à reconnaître la nécessité de pousser avec vigueur les 
opérations militaires. Les événements déjà accomplis avaient 
rendu cette détermination inévitable. Cependant, pour éviter 
de compromettre , s'il était possible, le calme et la sécurité 
dont on avait encore besoin en Algérie , il fit demander une 
entrevue à El-Guennaoui , et chargea le général Bedeau des 
négociations. L'entrevue fut fixée au 15 juin, à Mouila, entre 
les deux camps. Le général français y arriva suivi de quatre 
bataillons, quelques cavaliers et plusieurs officiers : le chef 
marocain avait avec lui près de quatre mille cavaliers et six 
cents fantassins. 

Dès le début de la conférence , il fut aisé de voir qu'elle se 
terminerait par quelque manque de foi. En effet, les cava- 
liers marocains s'étaient peu à peu rapprochés, et leurs gestes, 
leur agitation , leur allure, ne dénotaient rien de rassurant. 
EI-Gucnnaoui fut même obligé, à plusieurs reprises, de se 
retirer plus loin ; mais l'effervescence de cette troupe fana- 
tique et indisciplinée avait été croissant , et peu après la con- 
férence fut rompue par quelques coups de fusil tirés sur les 
Français. 

Le maréchal , prévenu de cette perfide attaque , prend aus- 
sitôt quatre bataillons sans sacs et les lance au pas de course 



ALGiLftIL 

ïïe cayaferle, et f 1 pihces de canon : Tarmée française était dé 
8,000 hommes d'iùfsinterie, de 1,400 chevaux et {6 pièces 
de càtton. De part et Vautre, on s'était baftu avec un grand 
oouràge. Du côté des Français, sur toutes les faces de fa 
ijrande losange formée de carrés par bataillons, rinfanterîe 
imontra un sang-froid imperturbable, tes bataillons des quatfc 
angles avaient été tour à tour assaillis par troié ou quatre mille 
chevaux à la fois, et rien n'aVait été ébranlé lïn seul instant^ 
L'artillerie sortait en avant des carrés pour foncer la mitraille* 
de plus près : la cavalerie, quand le moment Ait véùu, était 
sortie avec une irrésistible impétuosité et avait tout rehversé' 
devant elle. Quant aux Marocains, ils s'étaient montrés intré- 
pides et audacieux ; les plus braves étaient venus se faire tuer 
à bout portant. Mais la concision rendait leurs efforts iùipuis- 
sants, et pour bien faire, il leur manquait la force d'ensemble 
et une infanterie bien constituée pour appuyer leur mou-- 
yement. 

Le lendemain du jour où Tarmée de terre remportait cette 
brillante victoire, l'escadre française se couvrait de gloire à 
Mogador où s'était rendu lé prince de Joinvitte après avoir 
canonné Tanger. 

Mogador est une villjB toute nouvelle, n'ayant pas encore un 
siècle d'existence, fondée, en 1760, par le sultan MuTeî- 
Mohammed. Elle n'est qu'à quarante-huit lieues de IJfaroc; 
c'est le point maritime le plus rapproché de cette viUe impé- 
riale. Elle est bâtie au milieu d'une plaine de sables moùvantis 
sur une petite presqu'île très basse que les vagues battent de 
tous côtés. Sa situation est dés plus extraordinaires et des plus 
pittoresques : aussi les Marocains l'appellent-ils Souerah (ta- 
bleau). Du côté de la mer, ses remparts, assis sur des roéhét^,. 
au milieu des eaux, servent dé digue aux vagues qui, s'y bri- 
sant avec fureur presqu'en tout temps, montent jusqu'à leur 
sommet et les couvrent d'écume. Du côté de la terre, les sa- 
bles mouvants qui l'entourent, accumulés en cônes irréguliers, 
forment une série d'ondulations offrant l'aspect d'une mer 
soulevée par une violente tempête et dont les vagues se seraient 
subitement immobilisées. Entre ces deux mers, Tune avec ses 

T.II. 13 



194 ALGÉRIE. 

lames se brisant contre le roc et s'élevant au-dessus les rem^ 
parts, en colonnes blanchâtres et vaporeuses, l'autre avec ses 
dunes d'un sable subtil, que le vent emporte, fait tournoyer 
dans Tair, tomber, amonceler ailleurs pour former une nou- 
velle colline à la place de celle démolie, s'élève la ville maro- 
caine avec ses hauts minarets et ses remparts garnis de canons. 

Mogador est le port le plus commerçant du Maroc : sa 
douane rapporte un million par an à l'empereur; sa popula- 
tion est de douze à quinze mille habitants, dont quinze cents^ 
juifs; il y a fort peu d'Européens. Lors de sa fondation, beau- 
coup s'y étaient établis : de grandes facilités avaient été ou« 
vertes au trafic ; mais, après quelques années, le fisc impérial, 
par sa rapacité imprévoyante, ses prohibitions, ses tracasseries, 
ses droits énormes, les obligea à s'éloigner. En cela, l'empe- 
reur du Maroc fit pour Mogador bâti, peuplé et commerçant, 
ce que le gouvernement français fait pour tous les ports de 
l'Algérie sans exception, avant qu'ils soient dans aucune de 
ces conditions ; seulement, le chef barbare avait eu, de plus 
que les hommes d'État de France, l'idée simple et naturelle de 
favoriser, dès le début, par de grandes facilités les construc- 
tions, le peuplement et le commerce delà ville nouvelle. Aussi, 
en moins de quinze ans, la ville fut bâtie, peuplée et produc- 
tive. Avec le système suivi par le gouvernement français dans 
les villes algériennes, il est difficile de préciser dans [quel laps 
de temps on pourra obtenir de pareils résultats. Pour rentrer 
immédiatement dans tout ou partie de ses dispendieuses 
prodigalités, ce gouvernement fait comme le sauvage qui 
coupe l'arbre par le pied pour en cueillir tous les fruits à la 
fois. 

Le port de Mogador, formé par la petite lie qui porte ce 
nom, est exposé aux vents du sud-ouest, presque toujours tem- 
pétueux. Le long de la côte orientale de l'île, les navires peu- 
vent y mouillera l'abri des vents de l'ouest et du nord. La ville 
construite, il y a un siècle à peine, par les ingénieurs et ou- 
vriers européens, est plus régulière que ne le sont communé- 
ment les villes barbaresques. Les rues sont tirées au cordeau^^ 
mais si étroites, que deux chameaux peuvent à peine y passer 



ALGÉRIE. m 

tîe front : quant aux maisons, elles n'ont d'autre extérieur que 
celui des autres villes africaines. 

Les fortifications de la ville ne pourraient soutenir un siègo 
régulier du côté de la terre naturellement défendue par la ma-* 
rée qui, vers le nord-est, le sjid et Test, s'y étend fort loin ;t 
mais il n'en est pas de même sur les fronts qui regardent l'o- 
céan au nord-ouest et au sud-est. Sur tous ces points s'étend 
un rempart d'un aspect formidable, formant une ligne brisée, 
flanquée de tours, où l'on voit une longue batterie casematée 
armée de 44 canons de fort calibre. Ce rempart se relie à la 
Casbah où Ton remarque un bastion à l'européenne armé de 
20 canons. Mais les fortifications les plus solides et les mieux 
armées sont au débarcadère situé à la pointe la plus avancée 
de la presqu'île et séparée de la ville par une petite plage in-- 
térieure. Un rempart de bonne maçonnerie très épais^ flanqué 
d'un autre en retour et portant 54 pièces de canon, le défend* 
Deux petits forts, l'un de 4 canons, l'autre de 12, le flanquent 
vers l'ouest. 

A douze cents mètres, au sud-ouest du débarcadère, est un 
ilôt d'un quart de lieue de long et d'une largeur de 600 mè<- 
iies environ et formant le port. Le pourtour de cet ilôt est 
très escarpé : il domine la ville et le débarcadère à une dis-; 
tance de 800 toises; il est défendu par quatre batteries ma- 
çonnées, par des rochers et des bancs de sable et n'est abor- 
dable que par une petite plage donnant sur la rade et proté- 
gée par une batterie de huit pièces : en tout, Mogador était 
défendue par 120 ou 130 pièces d'artillerie. 

Telle était la ville devant laquelle s'était portée l'escadre : 
française. Elle y arriva le 11 août. Là, l'attendaient des diffi- 
cultés de plus d'une nature. Pendant quatre jours, la viole&ce 
des vents et la grosseur de la mer empêchèrent les navires do 
communiquer entr'eux. Mouillées sur de fonds de rochers» 
les ancres monstrueuses des vaisseaux de ligne, pesant 8,000 
livres, leurs énormes chaînes se brisaient comme de faibles : 
grappins et leur enlevaient des ressources indispensables pour 
atteindre leur but. Tel navire n'avait plus qu'une chaîne et une 
ancre, et encore celle-ci privée d'une do ses patles. 



4M ALGËmE:. 

Dai»'ccl(e situation, les naTires ne pouvaient songer à w 
maintenir devant Mogador à la voile. La violence des eaurants 
et ht brise les eût entraînés sous le vent, et ils auraient pfAba* 
blemenf perdu Foccasion d'agir. De plus, en faisant appareil- 
ler hs vapeurs avec eux, ils auraient épuisé leur combustible ; 
en les laissant seuls, ik les exposaient à manquer de vivres et 
d'eatr : ils étaient dès lors forcés de rester au mouilli^. 

Enfin, le i 5, le vent s'apaisa, et il ne resta plus de la tanir-' 
mente des jours précédents, qu'une grosse houle de nord-* 
norà-ouest. Diains Taprès midi, ime faible brise se fit et on mit 
à la vofle pour attaquer. 

Les trois vaisseaux le Triton , le Jemmapes , le Suffren , 
viiirent d'abord au mouillage. Le Triton^ capitaine Bellenger^ 
en téfe, conduisant l'escadre et s'avançant sous le feu de tou^ 
tes les batteries ennemies, laissa tomber son ancre à 700 mè-* 
très de la place sans riposter à ses coupSr Venaient ensuite le 
Suffren et le Jemmapes. 

Le Jemmapes et le Triton se placèrent en face des batteries 
de Touest de fa- ville, ce dernier prenant à revers les batteries 
de la marine. Le Suffren prit poste dans la passe du nord, 
battant d'écharpeles deux batteries de la marine, et, de front, 
le fort rond situé sur un îlot, à l'entrée de la passe, tandis que 
avec ses pièces de retraite, il répondait à une batterie de l'île 
dont le feu d'enfilade l'incommodait. 

Cet embossage délicat sous le feu de l'ennemi, se fit sans 
qtt-'aucun dès vaisseaux daignât y répondre. A deuix heures, 
tous ouvrirent leur feu : la riposte de l'ennemi fut énergique 
et des obus habilement dirigés sur le vaisseau le JemmapesXxii 
causèrent des pertes sérieuses et de graves avaries. Mais enfia 
les batteries de la marine démantelées et rai)oées< par le fetf 
des Français furent abandonnées, et celles de l'ouest prësen«^ 
tant une quarantaine de pièces bien abritées derrière des 
épaulements en pierre molle de plus de deux mètres d'épaisr- 
seur, tinrent seules. 

Une fois le feu des vaisseaux bien ouvert, ordre fut donné a 
la frégate la Belle-Poulej et aux bricks le Cassard, le Volage 
et V Argus d'entrer dans le port : la frégate devait combattre 



ALGÉRIE, 197 

les batteries de la marioe et les bricks celles-de FHe : d^grosses 
carabines placées dans les hunes fusillaient A 600 mètres les 
canonniers marocains. Cette manœuvre hardie amena l'éiraf- 
cuation de ces batteries. 

Alors commença un nouvel épisode de la bataille. Les ba- 
teaux à vapeur, le Gassendi, le Plutoû et le Phare avec 500 
hommes de débarquement conduits par le capitaine de cor- 
vette Duquesne et le lieutenant-colonel Chaudiard, entrèrent 
dans le port et prirent poste dans les créneaux de la ligne des 
bricks, joignant leur feu à celui des navires pendant que la 
flottille de débarquement se formait* A cinq heures et demie, 
4:ette flotille s'avança sous une vive fusillade : on sautaà terre 
javec enthousiasme, et gravissant à la course un talus assez raide^ 
on enleva la première batterie. On s'y rallia : le prince dç Join- 
ville vint y rejoint la colonne d'attaque. 

De cette batterie, deux détachements partirent pour fiiii» le 
tour de l'île , et débusquer trois à quatre cents jilarocaini des 
|)0stes qu'ils occupaient dans les maisons et les batteries. On 
Jles poussa jusqu'à une mosquée où un grand nombre d'entre 
eux se réfugièrent : ^ enfonça ^es portes à coups de canoti 
jet on se précipita e^ avant : la résistance des Alarocain^ Ait 
xl^s plus vigoureuses* Ou était efigap^ sous des voûtes obscuras, 
au milieu d'une fWQ^ ép(ûase ^i empêchait de rien voir : 
il fallut livrer combat pied à pied : enfim les Hai'Qeaiw quÎ6'y 
étaient rietrancjb^ se redirent au nombre de 140. 

Le lendemain 16^r<£uvre de destruction qu'avaitcoIXlme^cée 
ile canon de la veille fut achevée : toutes les pièces durent en- 
xlouées ou jetées à bas des remparts, les embrasuresdémolies, 
les magasins à poudre noyés : du reste âu(uaa ennemi ne «'(^ 
posa plus à cette opération : ils étaient tous en fuite; moris ou 
pris. Les Français étaient maîtres de Tile, du port; les batte- 
ries de la ville n'étaient plus à craindre : une garnison fut 
laissée sur Tilot et le restant des troupes se rembarqua. Après 
leur départ, la ville restée sans défense fut prise par lesKaby- 
les de Fintérieur, qui étaient venus pour la défendre et qui y 
mirent le feu, et pendant quatre jours la saccagèrent. Il ne 
resta de la belle Souerah qu'Abd-er-Rahman appelait sa ville 



198 ALGÉRIE. 

chérie, que des ruines et des murs criblés de boulets et noircis 
.par le feu. On s'attendait généralement à ce que le ministère, 
fort embarrassé des succèsdes arméesde terre et de mer, n'ac- 
corderait pas même, à ces braves, des encouragements. Mais 
on se trompa : la modération avec laquelle il usa de sa vic- 
toire, calma les défiances et les alarmes de TAngleterre, et des 
grandes récompenses honorèrent la bravoure des soldats et des 
marins français. Le maréchal Bugeaud, entre autres, fut 
nommé duc dlsly, et reçut du roi des Français une lettre au- 
tographe des plus flatteuses. 

Ces diverses victoires des armées de terre et de mer avaient 
'été accueillies en France avec un légitime orgueil : la plupart 
des peuples de l'Europe en avaient témoigné plus de satisfac- 
tion que de mécontentement; mais en Angleterre, elles avaient 
soulevé un dépit, une jalousie qui se tradiùsait sous toutes les 
formes. Dans le parlement, dans la presse, dans l'opinion 
pubUque, partout, éclatait cette haine mal déguisée, que cette 
jalouse voisine éprouve pour la France et que la France , du 
reste, lui rend avec usure. Dans la Chambre des communes, un 
orateur quis'entendmieuxcnrhctoriquequ'enafiaircSjM.Sheil, 
mit en question le droit de la France d'occuper l'Algérie. Il de- 
manda la formation d'une commission d'enquête chargée d'exa- 
miner comment le gouvernement français avait occupé et gardé 
l'Algérie, et jusqu'à quel point cette occupation était compatible 
avec les intérêts de l'Angleterre. Lord Palmerston avait appuyé 
son collègue avec cette éloquence verbeuse et haineuse qu'onlui 
connaît quand il s'agit de la France. La presse avait reproduit 
de mensongères et ignobles allégations contre la marine fran- 
çaise : elle avait même prêché une sorte de croisade contre la 
France, sans réfléchir que pour cette nouvelle guerre, l'Angle- 
terre n'aurait pas eu, comme d'autres fois, l'Europe pour al- 
liée et que le cabinet de Londres est trop bien avisé pour se 
hasarder à faire jamais seul la guerre contre la France. Tout 
cela cependant, par une pusillanimité déplorable du ministère 
français, eut une influence fâcheuse sur les négociations qui 
s'ouvrirent à la syite des succès de Tanger, d'Isly et de Mo- 
gador. 



ALGÉRIE: 19» 

En effet, Tempereur de Maroc n'aifait pas lardé à apprécier 
rétendue des pertes que les années françaises de terre et do 
mer Tenaient de lui faire subir. Aussi montra-t-il autant d'em- 
pressement à ftire la paix avec la France qu'il en avait peu 
témoigné jusqu'alors. Il était fort loin de présumer qu'il ob- 
tiendrait des conditions aussi avantageuses qu'avant la guerre: 
aussi, dans son dépit, traita-t-il sans ménagement ceux qui lui 
avaient conseillé le parti de la violence. De ce nombre était 
un renégat italien, nommé Albrizi. L'empereur lui ordonna 
de se rendre auprès du pacha de Larrache pour lui enjoindre 
d'ouvrir immédiatement des négociations avec le prince de 
Joinville, en le menaçant du supplice du mur si sa mission 
n'avait pas de succès (1). 

Mais déjà l'Angleterre avait efficacement agi auprès du mi- 
nistère français pour aplanir les voies à l'empereur de Maroc, 

Le différend de la France avec le Maroc s'était coq^Iiqué 
d'un grief de l'Espagne qui demandait réparation à l'empereur 
pour un vice-consul espagnol mis à mort par un pacha maro- 
cain et pour l'envahissement successif d'une grande partie da 
territoire de Ceuta. Depuis qu'une inspiration fatale avait 
porté le gouvernement français à se faire un allié de l'Angle- 
terre, toute la politique de celle-ci consistait en toute occasion 
à isoler la France des autres puissances. En cette circonstance, 
elle n'eut garde de s'en départir : elle décida Tempereur de 
Maroc à consentir à l'agrandissement du territoire de Ceuta et 
à punir le pacha qui avait fait mettre à mort le vice-consul 
espagnol : l'Espagne obtint satisfaction sur tout et la France se 
trouva seule en lutte diplomatique. Le cabinet de Londres 
avait commencé ainsi par l'isoler pour lui ôter tout prétexte 

(4) Cette borrible torture qu'on appelle le sf^liee du mur, est particulière 
au Maroc et D*est employée que pour les criminels d'Ëtat. Elle consiste dans 
la construction d'un mur d'environ deux mètres de haut sur un mètre de 
large, au milieu duquel on place le coupable, en ayant soin de laisser une 
petite ouverture de trente pouces de circonférence à la hauteur de sa bouche 
et par laquelle on lui donne des aliments. Le patient est debout, dans l'mi- 
mobilitéla plus complète, au tailieu de cet espèce de vêlement de pierre, et 
passe quelque fois plusieurs jours avant d'expirer, exposé aux regards avide* 
de la foule» 



200 ALGÉRIE. 

ou faux-Tuyant ; mais avec le ministère d^alors^ celte prficaïK- 
tion était parfaitement inutile. 

En effet, l'Angleterre, jalouse de Foccupajtion de TAlgéric, 
était alliée du Maroc, faisait un grand commerce avec la po- 
pulation de cet empire ; il y avait dès-lors quelque chose de 
délicat et de grave dans la guerre de la France contre Âbd- 
er-Rahman. Dans une telle âtuation, les défiances du cabinet 
britannique étaient naturelles, et le ministère français pouvait 
se proposer de les calmer par des explications franches, telles 
que les comportent les alliances internationales. Mais il fît 
plus. Il prit l'engagement vis-à-vis de lui de n'occuper même 
temporairement, ni même pour les besoins de la guerre, au« 
cune ville marocaine. Un tel engagement était plus qu'une 
faute. Et si l'on considère que l'Angleterre avait ouvertement 
fourni des armes et des munitions au Maroc, qu'elle avait 
ostensil^ement poussé l'empereur à la guerre^ l'acceptation 
seule de sa médiation, en cette circonstance, était une de ces 
lâchetés dont, pour l'honneur de la France, les annales fran- 
çaises n'offrent aucun exemple. Voici ce qui en résulta. 

Le maréchal Bugeaud et le prince de Joinvilie, Tui^ et 
l'autre en qualité de commandants en chef des forces de terre 
et de mer, avaient, après et même avant leurs succès obten;US, 
fait présenter à Abd-er-Rahman un ultimatum qui stipulai^ 
quelques conditions avant(]^euses, soit sous le rapport des 
échanges, soit sous celui de l'indemnité, soit enfin sous celui 
des garanties à exiger à l'égard d'Abd-el-Kader. Telle était la 
crainte inspirée à l'empereur par les récentes victoires des 
Français, qu'il était disposé à tout accepter. Dès les derniers 
jours du mois d'août, le pacha de Larrache s'était déclaré 
investi des pleins pouvoirs de l'empereur pour traiter des 
conditions de la paix aux termes de l'ultimatum de la France. 
Le prince de Joinvilie, après avoir fait vérifier les pouvoirs 
du pacha, prit l'initiative dans la négociation, entra en pour- 
parlers avec lui et posa, dès le début, la question d'indemnité 
de guerre qui fut accueillie sans difficulté. Aussi écrivaît-îl au 
ministère ces fières paroles : « Nous^ivons imposé nos con- 
t dilions j elles ont toutes été acceptées sous le canon de nos 



ALGERIE. 201 

:« vaisseaux. «> Mais le ministère qui, d'après les engagemenls 
qu il avait pris avec le cabinet anglais^ avait le plus grand in- 
térêt à ne poser que des bases qui ne pussent donner lieu à 
aucune espèce d'atermoiement pour la conclusion d'un 
traité, en avait déjà ôté la négociation à ceux qui, ayant con- 
duit les opérations militaires plus vigoureusement qu'il n'au- 
rait peut-être voulu, se seraient montrés sans doute aussi 
fermes en diplomatie. Le maréchal Bugeaud et le prince de 
Joinville ne durent plus s'en mêler, et MM. de Glucksberg et 
de Nyon arrivèrent à Tanger, porteurs d'instructions qui de- 
vaient aplanir toutes les difficultés. La politique du cabinet 
britannique est que la France reste toujours sur le qui-vive à 
Alger et qu'elle fasse à cette alarme continuelle un grand sa- 
crifice d'hommes et d'argent. C'est là un fait qui ressort évi- 
dent de toutes les menées de l'Angleterre, depuis que la 
France occupe l'^gérie ; une sage politique ordonnaîl'donc, 
en cette circonstance, au ministère français de n'adhérer à 
aucun traité, avant d'avoir atteint le but qu'on se proposait, 
c'est-à-dire avant que, d'une manière quelconque, Abd-el- 
Kader ne fût mis hors d'état de nuire. Mais il n'en fut pas 
ainsi; le 10 septembre 1844, MM. de Gluckberg et de Nyon 
signèrent des espèces de préliminaires connus sous le nom de 
convention de Tanger, qui n'offraient ni avantage pour le pré- 
sent, ni garanties pour l'avenir, et dont le seul résultat était 
de faire perdre à la France, dans le cas d'une agression nou- 
velle ou de manifestations perfides, les moyens dont elle dis- 
posait alors pour les réprimer plus promptement. Par cette 
convention, l'empereur de Maroc n'eut à payer aucune in- 
demnité pour les frais de la guerre ; il ne fut exigé de lui au- 
cune espèce de garantie ; l'ilot de Mogador, occupé par les 
Français, fut évacué; la flotte rentra à Toulon et les troupes 
de terre dans leurs cantonnements. Ainsi fut consommée 
l'œuvre d'une politique sans cœur, sans prévoyance et sans 
dignité qui laissait voir à découvert les exigences britanniques 
auxquelles elle obéissait. L'Angleterre fut satisfaite et la 
France indignée. M. Guizot était alors ministre des affaires 
étrangère?. 



202 ALGÉRIE. 

Deux articles de cette convention de Tanger stipulaient 
que des négociations seraient ultérieurement ouvertes pour 
tracer, d'une manière définitive, la frontière des deux états^ 
pour régler leurs rapports commerciaux et les mesures à 
prendre contre Abd-el-Kader. Le général Delarue fut chargé 
de suivre la négociation de ce traité supposé définitif. Il fîit 
signé le 18 mars 1845, laissa en quelque sorte en litige la 
question de frontière, se borna, sous les rapports commer* 
ciaux, à remettre en vigueur un ancien et insignifiant traité 
de 1767 et ne stipulant rien de nouveau relativement à Abd- 
d-Kader, justifia la réponse ironique d'Abd-er-Rahman qui, 
parodiant le mot célèbre d'un Spartiate, dit à propos de 
l'Émir : Si vous le voulez^ venez le prendre. 

Cette solution était tout aussi décourageante que celle du 
10 septembre. L'opinion publique en France se demandait 
avec anxiété à quoi servait d'avoir de vaillants soldats, des 
ofificiers intrépides et intelligents, des généraux savants et 
braves, si tout cela ne devait aboutir qu'à des traités lâches et 
au triomphe d'une politique qui, en Algérie, toujours puâl- 
lanime au milieu des circonstances les plus propres à la rendre 
forte, semblait n'avoir d'autre mission que d'interrompre et 
de stériliser les succès. Pour excuser cet inconcevable traité, 
le ministère parlait de modération, de désintéressement, de 
magnanimité ; mais le résultat le plus évident était qu'en ne 
pas rançonnant les Marocains, on semblait ne pas oser affir- 
mer la victoire, qu'en ne pas forçant Abd-er-Rahman à livrer 
Abd-el-Kader, on donnait à ce dernier le temps de prêcher la 
guerre sainte et de se refaire une armée et une deïra, qu'en 
n'exigeant d' Abd-er-Rahman aucune garantie pour l'avenir, 
on concluait une chose triste, dérisoire, d'où il ne pouvait 
sortir pour la France ni utilité ni profit. Victorieuse, elle su- 
bissait les conditions du vaincu. Quant au ministère, il n'était 
pas modéré, il n'était pas magnanime ; il était faible et im* 
prévoyant jusqu'à la folie ou coupable jusqu'au crime. 



ORAPITRK XV. 



Formation des centres de population en Algérie.— Modes de colonisation poar 
la réalisation des plans projelcs. — Fondation des villages. — Vices admi- 
nistratifs. — Opinion des Arabes sur le gouvernement français en Afrique. 
— Abd-«1-Kader dans le Maroc. — Alarmes de la population algérienne. -« 
Catastrophe du 8 mars à Alger. — Préparatifs d'une expédition contre la 
Kabylie.— Insurrection de l'Ouarenseris et du Dahra.— Bou-Maza.— Dés- 
armement des tribus. — Abd-el-Kader sur i'Ouad-Sidi-Nacer. — Fantasiah 
au désert.-— Grotte du Frechich dans le Dahra. — Destruction de la tribu 
des Ouled-Riha.— Proclamation du gouverneur-général aux Kabyles.— Les 
chefs Kabyles à Alger. — Le maréchal Bugeaud et le ministère. — Ordon- 
nance du 15 avril.— Projet d'organisation des colonies militaires.— Traite 
définitif de Lella-Maghnia. — Effet de ce traité sur l'armée. — Administra- 
tion civile. — Systèmes divers de colonisation du maréchal Bugeaud et du 
général Lamoricière.— Départ du maréchal Bugeaud d'Alger.— Le général 
Lamoricière, gouverneur-général par intérim. —Résumé analytique de 
l'administration du maréchal Bugeaud. 



Pendant que Tarmée française avait, par une série non in- 
terrompue de succès, si bien rempli l'année i 844, l'œuvre 
de la colonisation avait reçu une impulsion aussi forte que 
pouvaient le permettre les fautes déjà commises et les entra- 
ves bureaucratiques qui paralysaient tout en voulant tout ré- 
glementer. Pour mettre successivement à exécution les diver- 
ses parties de colonisation dont on a vu, précédemment, les 
principales bases, on n'avait pas eu recours à un système uni- 



204 .VJ.GÊRIE:. 

que et exclusif. Voici sur quels motifs le gouvernement avait 
basé sa résolution. « La colonisation, s'était-il dit, est une 
œuvre des plus ardues et des plus compliquées; il faut donc, 
pour l'accomplir, se montrer large dans le choix des moyens 
et des modes d'exécution. Adopter un système quelque bon, 
quelque puissant qu'il soit à l'exclusion de tous autres, ce se* 
rait rendre l'œuvre plus difficile et les résultats plus lents. 
Tel mode excellent dans une localité échouerait sur un autre 
point. L'armée dans les loisirs que lui fait la situation paci- 
fique de l'Algérie, doit être appelée à prendre une grande 
part dans l'œuvre de la colonisation. Les routes qu'elle ouvre 
sur tous les points de la colonie, les camps qu'elle bâtit, les 
défrichements et les cultures qu'elle opère, en justifiant l'em- 
ploi des troupes aux travaux publics, signalent l'armée comme 
l'un des agents les plus énergiques de la colonisation et de la 
mise en valeur du territoire. C'est ainsi que par extension du 
système suivi pour l'établissement de certains villages, parles 
condamnés militaires , l'armée construira des centres desti- 
nés à être peuplés, non par des colons militaires, mais par 
des familles civiles dont le placement appartiendra à la direc- 
tion de l'intérieur. Mais comme l'armée qui a tant de travaux 
à effectuer, sans compter ceux de la guerre, ne pourrait pas 
construire assez de villages pour l'admission des familles qui 
demandent des concessions; comme d'ailleurs il est essentiel 
(le laisser une grande part d'action à l'industrie qui amène les 
capitaux et les bras, le mode dont il vient d'être parlé, sera 
appliqué aussi largement que possible, il est vrai, sans toute- 
fois exclure les autres. Ainsi on continuera de créer des cen- 
tres oii les familles s'établissent elles-mêmes, et où pour les 
aider à hâter leurs demeures et mettre leur terre en culture, 
on leur délivre des matériaux à bâtir, des semences, des bê- 
les de labour et deux hectares défrichées. On en fondera 
d'autres où, à côté des familles aisées, s'installant par leurs 
propres soins, seront placées desfamillcs ouvrières, bien com- 
posées, ayant 3, 4 à 500 fr. de ressources, à chacune des- 
quelles il sera concédé une petite maison bâtie d'avance et trois 
à quatre hectares de terres. Si des propriétaires algériens, si 



ALGÉRIE^ 205 

des capitalistes de la métropole, demandent de grandes con- 
cessions, il leur en sera accordé à la condition d'y construire 
des villages et d'y placer un nombre de &milies proportionné 
à rétendue du sol concédé. Dans ce cas le gouTcrnement 
donnera une prime de 1,000 fr. par &mille établie, à charge 
par cette fomiUe de rembourser ses 1 ,000 (v. par annuités 
fort légères ef sous la garantie du propriétaire fondateur ; à 
charge en outre par celui^i de fournir gratuitement le ter- 
rain du village et un minimum de quatre hectares de terre 
par famille. Il se pourra même qu'on fasse bâtir des villages 
par l'industrie privée, au moyen de marchés avec concur- 
rence, cahiers de charge et devis, ainsi que cela se pratique 
en matière de travaux pubUcs. Â ces dispositions spéciales de 
modes de colonisation, il faut joindre celui qui consiste à faire 
construire les villages par l'armée. Cette œuvre était ainsi ré- 
partie entre l'armée et l'administration civile. La direction 
de l'intérieur était chargée de choisir remplacement des vil- 
lages, de faire lever et allotir les terrains, de dresser les plans 
de villages et de maisons, de soumettre les projets au conseil 
d'administration, d'ordonnancer les sommes nécessaïres pour, 
l'exécution de tous les travaux de colonisation que devra faire 
l'armée, enfin, de faire choix des familles, de les faire âMver 
d'Europe, de les placer dans les centres noiiveaut (piand ces 
centres lui auront été remis, de fournir aux colons, s'il y él 
lieu, et d'après lés mesui*es arrêtées, des outils ai^toires, des 
bestiaux, des semences et tovâ les secours qu'cm devra leu^ 
distribuer. » 

Tels furent les divers modes de colonisation arrêtés et sui- 
vis avec plus oir moins d'extention en 1844, pour la mise eor 
culture des terres : ils s'appliquaient principalement à la^pro^ 
vince d'Alger. Dans celles d'Oran et de Constantiné, â y amit 
eu jusqu'alors plus d'industriels et de commerçants que de 
colons proprement dits. Voici qa^ euamit été le résultat. 

On a déjà vu que la partie de la province qui forme à l'ouest 
d'Alger, entre la mer, la Metidja et leMazafran, 30 à 40,0Q0 
hectares, avait été divisée en trois zones concentriques, de- 
van^ recevoir successivement des centres de population,, 



200 ALGÉRIE. 

situés en vue les uns des autres et reliés entre eux par dd 
chemins. 

Sur la première zone rayonnant à huit kilomètres environ 
d'Alger, il n'existait au commencement de 1832 que trois vil- 
lages européens, Kouba, BirkademetDeli-Ibrahim, comptant 
195 maisons. A la fin de 1844, elle en comptait cinq de plus; 
trois dans l'espace vide qui s'étend entre Déli-Ibrahim et Kr- 
kadem, savoir: Drariah, l'Achour, Saoula, et deux dans la 
section de Deli-Ibrahim au cap El-Kenater, Cheragas et Aîn- 
Benian en cours d'établissement. La population de ces huit 
villages était de 2,000 individus, la milice de 617. 

La deuxième zone qui se développe sur la partie médiate 
du Sahel, de Sidi-Ferruch au nord, à l'ancien quartier de 
Bir-Toutta dans la Metidja était, avant 1842, un pays aban- 
donné et stérile où l'on voyait à peine quelques rares ruinesde 
fermes et d'habitations depuis longtemps détruites. Il y fut érigé 
cinq centres de population reliés par des chemins carrossa- 
bles ; ce sont : Sidi-Ferruch dans la presqu'île de ce nom, les 
Trappistes dans la plaine de Staouëli , Ouled-Fayet , Baba- 
Ilassen et Cressia, comptant en tout une population de 733 in- 
dividus et 228 miliciens. 

La troisième zone qui court du sud à l'ouest, englobe le pla-* 
teau supérieur du Sahel et s'arrête auMazafran. Il existe quatre 
villages. Douera, Saint-Ferdinand, Sainte-AméUeetMaelma, 
comprenant une population de 1 563 individus et 450 mili- 
ciens. Il existe encore dans cette zone un cinquième village, 
Zeralda en cours de peuplement, et des hameaux établis par 
des propriétaires d'Alger et situés sur le parcours de la route 
d'Alger à Koléah par le pied du Sahel : ce sont Saint-Jules, 
Saint-Charles et les Quatre-Chemins. 

En dehors des zones il y a aussi les territoires de Koléah, 
Bouffarick et BHdah, comprenant, avec ces trois villes, six 
villages; savoir : Fouka, Douaouda, Joinville, Montpensier, 
Mered, Dalmatie, une population de 6,495 Européens et une 
milice de 1,300 hommes. Il y a en outre un village militaire, 
peuplé par une compagnie de soldats encore attachés au ser- 
vice. Les hectares défrichées dans les trois zones et les terri- 



ALGÉRIE. 207 

tûîrcsen dehors, étaient de 2,510 à la lin de 1844. Il y avait 
été élevé 1,407 constructions, savoir: 998 en maçonnerie, 
298 en pisé, 121 en bois, et planté 12,365 arbres (1). 

Restait encore, pour compléter le plan de colonisation 
adopté, ce qu'on appelait la ceinture de l'Atlas, c'est-à-dire l'é- 
tablissement de centres de population sur le revers septen- 
trional de cette chaîne. Jusqu'à la fin de 1844, on ne s'était 
occupé que d'une section de cet immense demi-cercle, celle 
qui s'étend du Fondouk à la ferme de Mouzaïa : des points 
avaient été fixés, quelques études préparatoires faites, et Fon- 
douk, Rovigo, Souma, Boukian et Âssenina, étaient en cours 
d'exécution. 

Ces résultats obtenus en deux ou trois ans auraient pu l'être 
dès les premières années de la conquête ; mais enfin tels qu'ils 
étaient avec la progression continue et croissante qui en hâtait 
le développement, la France aurait pu espérer de recueillir 
dans un temps très court le fruit de tant de sacrifices. Mais 
le gouvernement ne tenant aucun compte de la différence des 
mœurs, des usages, du sol, du climat, de la propriété, de tout 
enfin ce qui est en Algérie, ne songeait, avant tout effort ou 
produit de création, qu'à imposer à la colonie une implacable 
théorie administrative, qui peut être excellente en France, 
mais qui, reposant sur des principes absolus, retardera d'un 
demi-siècle peut-être l'œuvre de la colonisation. Le résultat 
le plus évident de cette déplorable routine, dans TAfrique- 
française, a été jusqu'à présent de faire de la conquête une 
œuvre coûteuse et improductive, de ne la rendre avantageuse 
ni à la civilisation, ni à la population indigène, et de mon- 
trer aux Arabes les charges ou les fléaux delà civilisation eu- 
ropéennes, sans aucun ou presque aucun de ses bienfaits. 
Après avoir hérissé le pays d'ouvrages de guerre, on a boule- 
versé les tombes, jeté aux vents les cendres des morts pour 
tracer des alignements ; puis est apparu sous toutes ses for- 
mes le fisc qui, avec sa rapacité habituelle, s'est mis en quête 
d'une matière imposable, dans un pays où il n'y avait pas en- 

(1) Voir à la fin du volume aux faits et renseignements. 



208 ALGÉRIE. 

core de matières productives; puis encore est venu toul h 
cortège d'administrateurs civils, judiciaires et autres qui, plus 
préoccupés de leurs broderies, de leurs croix et de leurs ap- 
pointements que des diflicultés de leur position, n'ont pas eu, 
une seule fois, à songer que les intérêts de la France de- 
vaient les occuper en Afrique^u moins autant que leurs plai- 
sirs. Ainsi, manie de destruction, irrévérence pour les choses 
les plus saintes, effroyable rapacité, prodigalité scandaleuse ; 
voilà les tristes échantillons qu'on a apportés aux Arabes de 
cette civilisation si vantée : il y avait là peu de quoi les tenter. 
Aussi, voici à ce sujet, ce qu'écrivait au maréchal Clausel, un 
Arabe à qui il demandait son opinion sur la manière de gou- 
verner des Français. 

« Vous voulez mon opinion sur les Français et sur leur 
gouvernement, je vais vous la donner et vous parler fran- 
chement : 

« Lorsque vous êtes venus ici vous avez public partout que 
vous vouliez déhvrer les Arabes de la tyrannie des Turcs, 
établir un gouvernement juste, faire fleurir le commerce, 
rendre la paix et la tranquilllité aux peuples : ceci était bien. 
Mais les Arabes n'ont pas compris votre gouvernement, ils ne pou- 
vaient le comprendre, lis étaient accoutumés à un régime de 
fer, il est vrai, mais c'était un gouvernement, tandis que vousies 
avez plongés dans l'anarchie. Ce n'est pas la liberté que vous 
leur avez accordée, c'est la licence : vous vous êtes attachés 
aux petites choses et vous avez négligé les grandes. Ce qui 
vous a tués, c'est que vous donnez tous vos soins à votre admi- 
nistration particulière ; il ne vous reste pas de temps de vous 
occuper des Arabes et de leur administration. Il y a cinq ana 
que vous êtes en Afrique et vous ne les avez pas connus. Ce 
n'est pas tout-à-fait le fanatisme qui les éloigne de vous, ils 
sont dégoûtés d'un gouvernement que vous ne leur montrez 
que par ses mauvais côtés. Vos lois, votre administration peu- 
vent être bonnes pour votre pays, pour vos pays policés, mais 
elles sont trop tracassières, ils les voudraient beaucoup mieux 
plus sévères. Laissez les Français tranquilles ei occupez-vous 
plus souvent des Arabes; ce n'est pas par la guerre seulement 



ALGÉRIE. 209 

que TOti$ kfl aurez, c'est par un régime bien entendu et par, 
l'argent. Les Arabes sont comme les enfaùts, il faut les allécher 
pour les captiirer. Si chez vous il n'est pas reçu de gouverner 
de la sorte, établissez des hommes qui tôchent la marche à 
tenir et soyez persuadé qu'avant peu vous n'aurez qu'à vous 
occuper de votre commerce. 

« Puis, vous changez trop souvent vos chefs ; à peine un de 
vos grands a-t-il commencé à connaître le pays, vous le rap- 
pelez; s'il veut faire quelque chose de bien, il est obligé d'en 
référer au ministre : c'est une des causes de vos peu de succès 
en Afrique. Vous avez perdu la grande renommée de votre 
gouvernement dans ce pays : vos mesures administratives, vos 
lettres aux Arabes ne sont pas raisonnées et ne répondent ja- 
mais à une seule de leurs affections ; aussi,[ils ne comprennent 
rien à ce que vous voulez, parce que vous ne dites ni ne faites 
jamais rien de ce qu'ils peuvent comprendre. » 

Cette lettre, si judicieuse, si réfléchie, où est apprécié et 
signalé avec tant de naïve vérité, le vice du gouvernement 
français en Afrique, fut montrée à un homme d'État de 
France, à qui elle n'arracha que cette simple réflexion : 
« Peuh ! que vouteZ'-vouê attendre de Barbares ! ils ne corn-- 
prennent rien à ta civilisation! 9 II est difficile d'Ôtre à la fois 
plus sot, plus ignorant et plus vain : dans une certaine cote- 
rie, cet homme passe cependant pour un aigle. Cette réponse, 
du reste, expUque mieux, que tout ce qu'on pourrait dire, 
la pensée qui a présidé à Tadministration |de l'Algérie. Le 
gouvernement n'y a vu qu'une machine à emplois, sinécures, 
à règlements futiles et à budget. Là est pour lui la civilisation. 

Reprenons le récit des opérations militaires. 

La bataille d'Isly, les bombardements de Tanger et de Mch 
gador avaient eu, en dehors de leur caractère militaire, un 
résultat funeste pour l'emperéu^ du Maroc. La plus grande 
anarchie régnait dans l'empire. Les populations du Sud étaient 
en pleine insurrection : elles interceptaient les communica- 
tions entre le Tell et le Sahara, entravaient les opérations 
commerciales des viUes de Fez et de Maroc avec l'Afrique 
centrale. Sur le littoral de la Méditcrannée et de rOcéan, 
T. n. 14 



210 ALGËRR 

Abdr^Kader d*uii o6té, les Berbères âe Faiiire, tenaient ea 
échec la puissance de l'empereur. Toutes les tribus étaient 
sous les armes, ne cultivaient pas, ne commerçaient pas, de 
sorte que l'empire tout entier était paralysé dans les deot 
grandes sources d'échange et de production. 

Abd-er-Rahman avait d'autant plus alors de motif de re* 
gretter l'appui qu'il avait accordé à Âbd-el-Kader, que celui* 
ci, réfugié chez les Guelaîa, sur les limites méridionales da 
RifT, était parvenu à fanatiser les populations ignorantes de 
ces contrées, au point qu'elles ne voyaient qu'en lui le défen- 
seur de la foi et le pressaient de se mettre à la tête des révol' 
tés de l'empire. Pour tenir ces montagnards en haleine, Âb* 
el-Kader avait répandu le bruit que le traité du 10 août n'était 
qu'un armistice dont l'hiver avait fait une nécessité aux deux 
partis. Mais l'empereur ayant fait sommer les chefe des Gue« 
laîa d'expulser l'Ëmir, en les menaçant de marcher contre 
eux en cas de refus, ils durent penser qu'Ab-el-Kader les 
trompait<» En effet , trois corps d'armée, l'un venant de l'ouest 
formé des goums et des abids du pachalik de Tanger, l'autre 
partant du sud et composé des Hallaff et des tribus arabes qui 
campent entre Tezza et Fex et enfin le troisième, composé 
des tribus dépendant d'Ouchda^ marchèrent contre eux. 

A la vue de ces dispositions sérieuses, Abd-el-Kader avait 
député son frère Sidi-Saîd auprès de l'empereur pour con- 
jurer l'orage et, en attendant, s'était tenu assez secrètement 
caché pour qu'on le crût présent sur plusieurs points de l'Ai* 
rie, où se manifestait quelque fermentation. 

L'image d'Abd-el-Kader semblait avoir grandi à la faveur 
des grands événements qui s'étaient passés dans le Huoc De 
tout cété, on disait que l'ex-Emir travaillait à soulever les po- 
pulations, que ses agents répandaient des lettres dans tous lee 
Douars et qu*on s'attendait, de jour en jour, à le voir appa* 
raltre avec une nouvelle armée. A l'appui de ces bruits, cm 
dtait des faits^ et tous les esprits étaient dans l'attente de la 
guerre, liais ce qui paraissait plus certain que tout cela, c'é- 
tait une grande expédition contre la Kabylie, que le gouver- 
neur-général avait définitivement arrêtée. Les Kabyles qdt 



ALGÉRIE, 2il 

par quelques griefs récents, s'étaient attirés des châtiments 
sévères, organisaient une résistance énergique. Des assem- 
blées publiques (Z);/emcu}s) avaient lieu sur tous les points de 
la Kabylie; leurs chefs étaient choisis et leurs armes prêtes. 

Pendant que les esprits étaient dans l'attente de cet évène* 
ment et fortement préoccupés des bruits plus ou moins fon- 
dés de soulèvement général qui circulaient partout, une épou- 
vantable catastrophe vint donner un nouvel aliment aux alar^ 
mes anticipées des imaginations alarmées. Le 8 mars 1845, sur 
les neuf heures du soir, une horrible détonation se fit tout-à- 
ooup entendre dans la maison du directeur du port. La com- 
motion de l'air fut si forte, que le phare, dont la tour est située 
à une grande distance, fut éteint et toutes les vitres brisées. En 
un instant, autour de la maison du directeur, tout ne fut quo 
mines; une sorte de panique se répandit immédiatement 
parmi les habitants d'Alger, qui se portèrent en foule sur le 
lieu du sinistre où tout était désolation, incendie et mort. C'é- 
tait un magasin à poudre qui venait de sauter et qui avait en- 
glouti 135 personnes sur lesquelles l'artillerie comptait qua- 
tre-vingt-huit morts et onze blessés. 

On ne sut d'abord à quelle cause attribuer cette effroyable 
explosion. Mais, comme à côté était la grande poudrière qui,' 
par une sorte de miracle, ne prit pas feu et qui aurait emporté' 
la moitié de la ville, on l'attribua à la malveillance, et on la 
rapporta aux bruits sinistres de soulèvement qui circulaient. 
Il n'en était rien cependant : c'était une malheureuse impru- 
dence qui aurait pu être prévenue par moins d'incurie de la 
part de l'autonté et dont ceux-là même qui l'avaient commise 
forent les premières victimes. Voici ce qu'on découvrit à la 
suite des fouilles exécutées par le génie. Entre le magasin su- 
périeurqui avait sauté et lelogement des ouvriers de la 7* com- 
pagnie, était un petit réduit de forme triangulaire qui avait 
servi, du temps des Turcs, [de dépôt de munitions. Ce réduit, 
quoique vide depuis longtemps, avait conservé quelque pous- 
sier de poudre sur les parois de ses murs, comme on en ren- 
contra ensuite en notable quantité, mélangé avec de la pou- 
dre de grain, sous un faux plancher du magasin lui-même. Le 



212 ALGERIE. 

réduit était fermé et depuis longtemps inoccupé, mais son uni- 
que ouverture débouchait dans la chambre des ouvriers qui y 
mirent le feu par imprudence. Le magasin supérieur conte- 
nait de la poudre dans des caisses de cuivre et 500 projectiles 
creux, et Finflammation du poussier développa une qnan^ 
tité de calorique suffisante pour rougir les caisses, embraser 
jies fusées des obus et amener la terrible explosion. 

Lorsqu'arriva ce fatal accident, l'administration algérienne 
iétait dans la plus grande incertitude sur le point où se diri« 
géraient les principaux efforts de la campagne du printemps. 
L'Est, le Centre, l'Ouest réclamaient à la fois la présence des 
armes françaises, non pas qu'elles fussent nulle part sérieuse* 
ment menacées, mais par suite de cette fermentation qui res- 
tait après la commotion violente des dernières années, comme 
ee clapotement des vagues de la mer qui subsiste longtemps 
encore après une tempête. L'expédition contre la Kab^^e, 
paraissait cependant la plus urgente. À Bougie, Didjelly, Collo, 
Dellys, les garnisons françaises ne pouvaient s'éloigner au- 
delà de la portée de leurs canons, et ne cessaient de guer- 
royer contre les Kabyles toujours prêts à les attaquer. Une 
pointe dans les montagnes voisines de Collo semblait dès lors 
devoir ouvrir la campagne; l'effectif du corps expéditionnaire 
était connu ; les généraux qui devaient le commander dési- 
gnés, lorsqu'une levée de boucliers eut lieu à Tene2. Un camp 
de travailleurs français avait été pillé et brûlé ; quelques hom- 
mes avaient été tués. On sut alors, par les révélations descheb 
qui étaient restés dévoués à la France^ que des projets de ré- 
bellion se tramaient dans la plupart des tribus voisines. Cette 
révélation se trouva confirmée par les faits : le mouvement 
de Tenez eut du retentissement parmi. les Arabes, et des sou- 
lèvements ou des indices d'émeutes eurent lieu sur divers 
points de l'intérieur. Tout le projet d'expédition fut changé, 
et la campagne de la Kabylie fut ajournée au grand mécon- 
tentement du maréchal Bugeaud, qui considérait la soumis* 
sion des Kabyles comme une des plus urgentes opérations à 
bire et des plus importants résultats à obtenir. Forcé d'y re* 
noncer pour le moment ^i} dirigea des attaques simultanées 



ALGÉRIE.' 213 

sur divers points de rintérieur. Le colond Saint-Arnaud se 
porta sur Tenez, pour venger sur une fraction de la tribu des 
Beni-Mennah, l'attaque du camp. La tribu fut rudement châ- 
tiée et frappée d'une contribution d'armes, d'après un système 
de désarmement, que pour contenir les tribus, le maréchal 
avait récemment adopté. Le général Gentil reçut en même 
temps l'ordre d'aller occuper la position d'Ain*el-Arba, en 
avant de Deliys, pour protéger les tribus soumises des envi* 
rons, contre les invasions de Ben-Salem et de El-Kassem-Ou- 
kassi. Le colonel Géry, avec une colonne mobile de la subdi- 
vision de Mascara, devait explorer les montagnes situées entre 
Tiaret et Saida, et aller jusqu'à Stitten, petite ville arabe à 
25 myriamètres sud de Mascara. Le général Lamoricière 
s'était dirigé sur Sidi-bel-Abbès, pendant que la colonne, con* 
fiée au colonel Mourette, s'était installée à Saïda. 

D'autre part, le général Bedeau avait vigoureusement poussé 
une expédition dans l'Auress. Le 3 mai, sa colonne avait 
été attaquée à Àydoussa par quinze cents ou deux mille 
Kabyles qu'elle avait repoussés avec de grandes pertes. Après 
avoir établi un camp retranché à Médina, vaste bassin où 
viennent aboutir les tr<»s vallées les plus importantes qui 
coupent l'Auress du nord-ouest au sud-est, le général Bedeau 
avait dirigé une première colonne vers l'ouest et une deuxième 
chez les Beni-Seliman, qui habitent la vallée de l'Oued-el- 
Kebar. Un escadron de spahis avec cinq cents cavaliers du 
goum du Cheik-el-Arab-Ben-Gannah avait été chargé d'obser- 
ver les pentes du sud de l'Auress pour prévenir les émigrations 
de la population et pour maintenir l'ordre dans les Bibans* 
Sur un autre point, le kalifa de la subdivision de Mostaganem 
Ould-sidi-Aribi , avait atteint chez les Beni-Zeroual, tribu 
kabyle de la rive droite du Chéliff, le chef de Tinsurrection 
du Dahra et lui avait tué quatre cents hommes, pris deux 
drapaux et des chevaux. 

Pendant ce temps, le maréchal Bugeaud s'était porté* dans 
les montagnes de TOuarenseris qui avaient été mises en insur- 
rection par le schérif, qui avait soulevé aussi le Dahra, en se 
fMrésentant comme un eqpèce d» Ute envoyé par Dieu ,' 



214' àLGËRIE. 

ipour délivrer l'Algérie de la présence des chrétiens. La cr6« 
àulité populaire avait accueilli les fables que débitait cet im- 
posteur , et l'imagination arabe y avait encore ajouté. Ce 
prophète, disaient ses partisans, avait une chèvre qui don- 
lUait du lait en abondance suffisante pour nourrir tous ceux 
qui combattaient pour la défense de la foi. Aussi les monta- 
gnards de rOuarenseris ne Tappelaient-ils que le Bou-Maza, 
(le père de la chèvre) : ils le disaient en outre invulnérable, et 
luiHàiéme accréditait cette fable, en prétendant être le même 
prophète qui avait, quelques mois avant, tué un comptable 
dans le marché de Djendel, et qui avait été tué par des Ara- 
bes soumis aux Français, a On vous a dit qu'on m'avait tué, 
t« disait-il partout, eh bien! me voilà Iles armes des chrétiens 
« ou de leurs alliés sont impuissantes contre celui que l'esprit 
« de Dieu anime, et qui a été choisi par lui pour déUvrer les 
« Arabes de leur présence. x> Ces populations, dont lacrédu* 
lité passe toute croyance, avaient sans peine ajouté foi à ces 
fables et s'étaient laissé entraîner à la révolte. Le général 
Bugeaud pénétra dans FOuarenseris et, pendant les premiers 
jours, n'eut pas l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Mais 
l'expédition rencontra de grandes difficultés dans sa marche : 
les troupes eurent plus à souffrir de la nature du terrain et de 
l'inclémence du temps que des populations elles-mêmes: eUes 
n'eurent à repousser que deux ou trois engagements d'arrière- 
garde peu sérieux. Le résultat de ces expéditions diverses, 
fut que, sur la frontière du Maroc, par suite du désarmement 
des tribus adopté comme mesure générale, l'insurrection avait 
été momentanémenl apaisée , que les Kabyles se tinrent par^ 
tout en repos, et que les tribus de l'Auress firent leur soumis- 
sion. 

De tous les points oii s'étaient portées les colonnes fran- 
çaises, on apprit qu'Abd-el-Kader inondait le pays de ses let- 
tres, n avait écrit à tous les kaïds pour leur dire de continuer 
ta guerre sainte, qu'il serait avec eux en automne. On pou- 
vait conclure de là que, malgré le désarmement auquel s'é- 
taient forcément soumises les tribus insurgées en présence des 
colonnes françaises victorieuses , quelques nouvelles levées 



ÀI.GÊRIE. 215 

de hoadiers était iinminente : cependant Âbd-el-Kader n'était 
guère en mesure de tenter quelque chose de sérieux. 11 s'était 
rapidement porté Ters Ja fin de TlÛTer, sur les sources de 
rOuad-el-Âbd a^ec 2,000 cavaliers des Hamëiao-Gharaba, 
tribu du Sahara algérien, et s'était obstinément maintenu sur 
les Chott, au lieu de chercher à pénétrer dans le Tell. Bientôt 
même après^ les goums de cette tribu l'avaient abandonné 
pour aller défendre leur territoire contre une razzia des 
Mahia, tribu Cernent nomade de la partie du Sahara d'AiH 
gad appartenant au Maroc, et dont le territoire confine à celui 
desHameïan-Gharaba. Ainsi, Abd-el-Kader se trouvait alora 
réduit à n'iavoir pour défenseurs, que des sortes d'alliés, que 
des causes momentanées, telles que fespoir du pillage, ou une 
vengeance à exercer contre d'autres tribus, attachaient à sa 
fortune et que d'autres causes, aussi momentanées en déta- 
chaient facilement. Chaquejour l'ex-Ëmir éprouvait un nou* 
veau mécompte : le chef d'Aïn-Hady, Tedjini avait, malgré 
ses pressantes instances , refusé d'aller le voir pendant son 
séjour aux sources de l'Ouad-el-Âbd; le chef des Djehel-el- 
Amour, Djelloul-ben-Thayeud s'était opposé au projet qu'il 
avait de traverser ses montagnes dans toute leur longueur, 
pour rejoindre le Djehel-Sahhary, et delà se rendre chez les 
Kabyles du Jurjura, en passant par le pays des Amraouas. 
N'ayant avec lui que deux ou trois cents réguliers et quelques 
goums des tribus réfugiées sur les haiits plateaux, qui avaient 
perdu tous leurs moyens de transport et étaient plongés dans 
h plus profonde des misères, il ne pouvait pourvoir à leur sub». 
sistance que par des razzias ou des exactions qui accroissaient 
chaque jour les dispositions peu favorables des tribus du Sud. 
Aussi, après avoir campé qudque temps sur l'Ouad-Sidi-Nas- 
ser , au nord de Stitten et au sud de Chott-el«Gheigui, fiit-il 
obligé de faire un mouvement rétrogade et de s'enfoncer de 
nouveau dans l'Ouest pour rejoindre sa deira dont la situation 
sur la Maloula lui inspirait des craintes sérieuses. 

Pour maintenir les tribus du désert dans l'obéissance, il 
i*était vu obligé d'enchaîner leurs chefs; mais plusieurs 
d'entre elles Vêtaient adressées au colonel Géry» alors au 



.21A ALGÉRIE. 

))iYOt]ac de Ktifa, et l'avaient appelé à leur secours par k np» 
iplication suivante : a Tu nous as promis de nou$ secoum 
contre nos ennemis^ viens donc nous délivrer tous. » 

En recevant cette supplique, le colonel Géry se porta im- 
médiatement par une marche forcée en avant de sa position 
de défense. Deux jours après, il aperçut des populations se 
dirigeant vers lui et chassant devant elles leurs nombreux 
troupeaux. Pendant deux jours encore, de nouvelles tribus 
vimreot se grouper autour du camp français. Cette population 
létait de 800 tentes à 14 individus par tente (12,000 ftmes 
environ), traînant à leur suite 7,000 chameaux et plus de 
130,000 moutons. Le colonel français reçut les chefs des tri- 
;bu8 diverses qui accueillirent avec joie les conditions de leur 
soumission, et pour sceller l'alliance, exécutèrent une de 
leurs fantasiahs. Les femmes des chefs étaient sur des cha- 
meaux caparaçonnés de harnais de couleurs éclatantes : une 
cage enveloppée d'étoffe légère les renfermait. De l'intérieur 
de cette cage elles pouvaient voir au dehors, mais elles étaient 
cachées à tous les regards. De riches glands tombaient du haut 
des cages dans les mains de jeunes enfants vêtus de blanc et 
qui suivaient à pied. Les femmes furent ainsi devant la tente 
du colonel le remercier du bien qu'il avait fait à leurs entants 
et à leurs frères : elles entonnèrent ensuite un chant qui ne 
manquait pas d'harmonie pour appeler la bénédiction du ciel 
sur lui et ses soldats. 

Après cette scène dont Tétrangeté frappait vivement la 
curiosité des Français, les cavaliers de la tribu simulèrent un 
combat, espèce de tournoi où ils luttaient entre eux d'agilité, 
d'adresse à manier leurs chevaux, tantôt les faisant reculer 
avec une prestesse sans égale, tantôt les maintenant presque 
debout sur leurs jambes de derrière ou les faisant bondir en 
avant par des sauts prodigieux. Les femmes qui n'étaient pas 
descendues de leurs cages saluaient les plus adroits ou les plus 
heureux par leurs applaudissements. Ces exercices si étranges, 
mêlés de cris plus étranges encore, le costume des cavahers, 
la présence de ces femmes enfermées dans des cages, chan- 
iteip applaudissant sans être vues, sur des charmeaux bizarr 



ALGERIEL »7 

rement caparaçonnés, ces jeunes enfanb tienant les glands des 
OBges et formant une sorte de haie au-devant des chameaut 
iont la tête se maintenait élevée et horizontale avec cette 
immobilité stupide qui, dans les haltes, caractérise ces fils du 
désert, le voisinage du désert lui-même dont les chaudes 
bouffées avaient ce jour-là franchi la barrière de l'Atlas, tout 
cela avait quelque chose de féerique et reportait l'imagination 
vers ces vieux contes d'Orient dont le caractère fantastique 
^ grave profondément à tous les âges dans les souvenirs. 

Pendant que s'exécutait cette fantastique fantasiahf sur un 
autre point du territoire se dénouait un épouvantable drame. 
[jes colonels Pélissier, Saint-Âmaud et Ladmirault, agissant 
simultanément, 'mais à de grandes distances l'un de l'autre 
dans le Dahra, opéraient peu à peu le désarmement et la sou- 
mission des tribus. Quelques-unes cependant se maintenaient 
en hostilité ouverte. De ce nombre étaient les Ouled-Riah, 
tribu qui n'a jamais été soumise, parce que le pays qu'elle 
habite renferme d'immenses cavernes, véritables laôbyrinthes 
où ce serait le comble de la foUe d'essayer d'engager des 
troupes assaillantes. Les Ouled-Riah, se voyant serrés de trop 
près, coururent à leur refuge habituel avec d'autant plus 
d'espoir d'échapper à leurs ennemis, qu'aux yeux des And>es, 
une sorte de prestige s'attache aux grottes et que ces Ueux 
passent pour des retraites imprenables. Le 17 juin, ils s'en- 
fermèrent avec leurs familles et leurs troupeaux dans une des 
plus inaccessibles, située sur les bords du ruisseau Frechih et 
qu'on nomme Ghar-el-Frechih (grotte du Frechih). 

Avant de parler de ce qui se passa en ces Ueux, quelques 
(détails ne seront pas superflus. Le Dahra est un pays étrange : 
c'est une vaste plaine semée de montagnes horriblement dé- 
chirées, présentant en vénérai la forme de mamelons et qui 
sont entourées par des champs d'une fécondité extraordinaire. 
Deux de ces mamelons sont unis naturellement par un mas- 
sif d'environ cent mètres de^geur et qui traverse un ravin très 
profond. Le massif s'appelle la Kantara. U forme une des 
grottes les plus considérables du Qahra, et du temps d«s Turcs, 
les Arabes y ont souvent trouvé un refuge 



218 ALGERIE. 

de leurs dominateurs. La Kantara a d'un côté deux eiitféet 
placées l'une au-dessus de Tautre ; de Tautre côté Q n'y t q[iia 
des fissures très étroites. Le 1 8 juin, le colonel Pélissîer, ayant 
su que la tribu des Ouled-Riah et les marabouts les plus bsià* 
tiques du pays s'étaient enfermés dans cette grotte avec V'ny* 
tention de s'y défendre, s'y porta et fit camper la colonne 
devant les ouvertures. Un feu très vif en partait: il y fit ré- 
pondre par des obus et la fusillade, mais un peu au hasard, cai 
la vue ne pouvait pénétrer dans cette obscurité. Il avait avec 
lui deux bataillons et demi, une pièce d'artillerieile montagne, 
la cavalerie et le corps du goum. Assiéger cette grotte, était 
chose impossible : c'était s'exposer à voir dé^mer ses soldats 
sans pouvoir riposter ; s'éloigner, c'était dangereux : c'était his- 
ser croire aux tribus qu'elles pouvaient impunément rester en 
insurrection. Pour obliger^les Arabes à se rendre, il fit fabriquer 
quelques fascines qu'il fit jeter enflamméesà l'entrée des grottes. 
Après cette démonstration faite pour leur indiquer qu'on pou* 
vait tous les asphyxier dans leurs cavernes, le colonel leur fit 
jeter des lettres où on leur donnait la vie et la liberté s'ils 
consentaient à rendre leurs armes et leurs chevaux. Us refîi^ 
sèrent. 

Alors on recommença à jeter des fagots du haut du contre- 
fort d'El-Kantara, mais le feu ne se déclara que deux heures 
après, à cause de la mauvaise direction donnée aux matières 
combustibles. Un grand tumulte s'éleva alors dans ces grottes : 
on y délibérait sur le parti à prendre. Les uns demandaient 
à se soumettre, tandis que les autres s'y refusaient avec opi- 
niâtreté. Ces derniers l'emportèrent. Quelques dissidents par- 
vinrent cependant à s'échapper. 

Le colonel Pélissier, voulant sauver ce qui restait dans les 
grottes, leur envoya des Arabes pour 1^ exhorter à se rendre, 
mais en vain. Quelques femmes, qui ne partageaient pas le fa- 
natisme sauvage de ces malheureux, essayèrent de s'enfuir; 
mais leurs parents et leurs maris firent eux-mêmes feu sur 
elles pour les empêcher de se soustraire au martyre qu'ils 
avaient résolu de souiïrir. Une dernière fois on suspendit le 
jet des fascines pour envoyer dans les cavernes un parlemcn- 



ALGÉRIE/ 21» 

taire fiançais qui fut accueilli par une fusillade. Ces différentes 
I^iases de la catastrophe avaient duré jusque dans la nuit du 
19 juin. Alors à bout de noyau pour réduire autrement des 
fanatiques dont Finsoumission était une instigation perma- 
nente à la révolte et qui étaient le noyau perpétuel des in- 
surrections du Dahra, on rendit au feu toute son intensité. 
On ralluma devant les deux ouvertures de la caverne, et par 
une circonstance singulière, le vent poussait aussi les flammes 
et la fumée dans l'intérieur, sans qu'il en parut presque rien 
au dehors, de sorte que les soldats pouvaient pousser les 
fagots devant les ouvertures de la caverne, comme dans un 
four. 

Alors ce fut longtemps comme une double colonne de fen 
qui s'élevait à plus de soixante mètres de hauteurs du Kan- 
tara ; longtemps aussi on entendit les cris des malheureux que 
ta fumée étoufEait, qu'une chaleur brûlante calcinait jus- 
qu'aux os. Puis, de temps à autre des détonations : se bat- 
taient-ils entre eux? se donnaient-ils mutuellement la mort 
par pitié pour échapper à des tourments d'enfer 7 c'est ce qu'on 
a toujours ignoré. Puis enfin on n'entendît plus rien que le 
pétillement des bois verts qui formaient les fascines. Le len- 
demain on put entrer dans la grotte ; à l'entrée étaient des 
animaux morts, enveloppés de couvertures de laine qui brû- 
laint encore : quelques taureaux avaient du sang aux cornes : ce 
qui dénotait que, rendus furieux, ils avaient, dans leur course, 
éventré des femmes, des enfants, peut-être. On arriva dans 
la grotte par une traînée de cendres et de poussière d'un 
pied de hauteur. Tous les cadavres étaient nus dans des po- 
sitions qui indiquaient les convulsions qu'ils avaient dû éprou- 
ver avant d'expirer; le sang leur sortait par la bouche, des 
enfants à la mamelle gisaient dans les bras de leurs mères : 
un grand nombre portaient des coups de yatagan et des tra- 
ces de profondes blessures. Ah I si une lutte eut lieu, qu'elle 
dût être terrible au milieu de ces cris déchirants de femmes, 
d'agonie d'enfants, de bestiaux en furie, de quartiers de ro- 
chers qui se détachaient de la voûte, et ce feu qui bruissait 
terrible, impitoyable dans ce tombeau sans issue I 



220 ALGÉRIE 

Le nombre des cadavres s'élevait à 1,000 eiiTÎroD.AnfcNid 
de la grotte, on en trouva quelques-uns debout, cranqpoiuiét 
à des anfractuosités de roches et la bouche collée contre bi 
frissures d'une des parois de la caverne, et morts là, en diep- 
chant à respirer un peu d'air du dehors. Cet épouvantable 
drame valut aux Français la soumission presque immédiate 
des autres tribus encore insoumises. Quant à celle des Ooled- 
Rhiah, elle avait été entièrement- exterminée. De tous côtés 
arrivèrent des fusils et des parlementaires. Le prestige super- 
stitieux, qui s'attachait aux grottes, fut détruit pour toujours 
dans ce pays. Ce prestige était immense. En effet, jamais les 
Turcs n'avaient osé attaquer ces populations, et ces idées 
étaient justifiées cette dernière fois par le fanatisme religieux 
et par d'anciennes prophéties qui faisaient croire que ces 
grottes étaient imprenables. 

La pacification du pays était cependant, à ce prix^ trop 
chèrement achetée, et il était déplorable que l'incurie du 
gouvernement français, par tant de fausses mesures prises 
depuis la conquête, ait pu amener, même accidentellement, 
de telles fatales nécessités. Par ces actes, par son langage, il 
n'avait jamais su s'adresser aux affections, aux sentiments 
intimes des Arabes : il se les était aliénés et avait fini par les 
exaspérer par des mesures, des créations routinières qu'il 
croyait énergiques et qui n'étaient que futiles, qu'il croyaient 
efficaces et qui n'étaient que ridicules. Aussi, la poUtique du 
maréchal Bugeaud à l'égard des Arabes, qu'on pourrait ap- 
peler une poUtique de fermeté et de bonhomie^ n'était pas 
même comprise dans les bureaux du ministère. La routine 
bureaucratique ne concevait pas qu'on dût parler à des Ara- 
bes différemment qu'à des Français. Ainsi, par exemple, voici 
une proclamation qui, en juillet i845, fut adressée parle 
gouverneur-général, aux populations arabes et kabyles sou- 
mises et qui fut traitée, dans les bureaux, de singulière et 
de curieuse : cependant, elle était rationnelle : elle s'adres- 
sait aux sentiments de ses populations qui, du reste, la com- 
prirent : mais les bureau^ ni les ministres ne sont pas pajéi 
pour cela. 



ALGÉRIE. * 2tl 

€ Le roi, notre maître à tous, disait le gouTemeur-géné- 
« rai, Teut que ses sujets arabes et kabyles soient aussi bien 
X gouvernés et aussi heureux que les Français. C'est une re- 
« commandation qu'il ne cesse de nous faire chaque fois 
« qu'il nous comble d'honneur en nous écrivant. 

fc Pour obéir à ses ordres et aux inspirations de son cœur 
1 paternel, je vous adresse les exhortations suivantes : 

« Le premier moyen de réparer les maux de la guerre et 
« d'être heureux, c'est de rester fidèles à la promesse de sou- 
« mission que vous nous avez faite , et devant laquelle nous 
« avons arrêté nos escadrons et nos bataillons. Il faut accepter 
« franchement le décret de Dieu qui a voulu que nous soyoïk 
« venus gouverner ce pays. Vous savez les mdheurs qui sont 
« arrivés aux tribus qui se sont révoltées contre nous et les vo^ 
« lontésdeDieu. 

« Le second moyen c'est de vous occuper avec activité et 
« intelligence d'agriculture et de commerce. Établissez des 
« villages, bâtissez de bonnes maisons en pierre et couvertes 
« en tuiles, pour n'avoir pas tant à souffrir des pluies et du 
« froid en hiver, deia chaleur en été. Faites de beaux jardins 
« et plantez des arbres fruitiers de toute espèce, surtout l'oli- 
« vier greffé et le mûrier pour faire de la soie. Vous vendrez 
« très bien l'huile et la soie et, du produit de la vente, vous 
« vous procurerez tout ce qui est nécessaire pour vous habiller 
« et meubler vos maisons. 

« Faites de grandes provisions de paille et foin, pour nour^ 
a rir vos bestiaux pendant la mauvaise saison. 

« Construisez des hangars pour abriter vos troupeaux con- 
te tre les pluies et les neiges qui en détruisent beaucoup. 

« Castrez les jeunes veaux et les agneaux, sauf ceux qui sont 
« réservés pour la reproduction, et ce doivent être kfe phis 
< beaux. Les veaux et les agneaux castrés profitent davantage 
« et se vendent mieux au marché, parce que la viande est 
c meilleure. 

c Ayez de meilleures charrues pour labourer la terre. 

« Donnez un ou deux labourspréparatoires aux terres que 
« vous voulez ensemencer la, même année : le premier en fé« 



222 ALGÉRIE; 

« vrier ou mars, le second en mai. Parce moyen tous n*aiirez 
a pas cette grande quantité de mauvaises herbes qui nuisent 
« tant à vos récoltes. Avec des terres ainsi préparées , tous 
ff pourrez semer aux premières pluies d'octobre, et yos Ués 
« n'auront plus à craindre les sécheresses de mai : ils seront 
« en épisuu milieu d avril. Yos récoltes auront moins à redou- 
te ter les sautereUes, ce fléau n'arrivant ordinairement qu'en 
X mai ; il trouvera vos orges mûrs et vos froments bien près 
2 de l'être. 

« Je ne saurais trop vous recommander de ne pas dêtraire 
a vos forêts comme vous le faites, il viendra une époque, je 
a vous le prédis, où vous y trouverez une grande richesse. H 
« s'établira autour de vous des villes populeuses où vous ven- 
« drez à bon prix vos bois de construction et de chauffage. 

a Je ne vous en dirai pas davantage pour cette fois. Quand 
m vous aurez bien médité ces conseils d'ami, et que vous serez 
c entrés dans la pratique des choses que je vous ai recomman- 
« dées, je vous en dirai d'autres, toujours pour votre bien : 
« car nous vous aimons comme des frères et nous sommes 
a affligés tou'es les fois que vous nous forcez à vous faire du 
«c mal. Salut, » 

Si, dès le début, on eût parlé aux Arabes un pareil langage 
appuyé par la force, que de maux on aurait éloignés d'eux ; 
que de sang et de fatigues on eût épargné aux soldats français ! 
Mais loin de là, on y a importé de Paris d'incroyables aberra- 
tions administratives, qui, chacune dans leur sphère, ont simul- 
tanément agi pour amener une situation violente, à laquelle il 
a été impossible ensuite de remédier par les voies purement 
Conciliatrices. Aussi, ne pourrait-on, qu'en rougissant pour 
les hommes d'état de son pays, énumércr ces aberrations 
frappées, toutes, au coin de l'ignorance la plus caractérisée : 
depuis l'essai de soumettre les Arabes aux formes judiciaires 
de France, jusqu'à la mise en activité d'un système de petite 
et grande voirie qui, par ses exigences tracassières, lèse jour- 
nellement les intérêts matériels des indigènes, sans qu'il leur 
soit possible, de longtemps, d'en comprendre le but et l'utilité. 
Le gouvernement, dans toutes ses créations en Algérie, n'a 



ALGÉRIE. 223 

ijunais su partir que du point de vue français; or, c'était là 
précisément ce qu'il fallait éviter : car ce qui peut ètrelon ou 
utile en France n'est» en Algérie, qu'inutile et vexatoire sans 
compensation aucune. 

Le maréchal Bugeaud avait compris tout ce qu'il y avait de 
prématuré, d'intempestif, de mal conçu dans toutes ces élucu- 
brations bureaucratiques, qui n'envisageant l'Algérie que 
conmie une curée à jeter à d'insatiables ambitions, surchar- 
geaient la colonie d'un personnel administratif et fiscal, inu- 
tile ou vexatoire dont le résultat le moins contestable était d'en 
entraver le développement dans toutes les branches; il avait 
compris que pour s'attadier des populations, neuvesdans leurs 
croyances, naives dans leurs affections et leurs sentiments, il 
fallait leur parler un autre langage que celui qu'on aurait tenu 
aux populations blasées, sceptiques et moqueuses des civilisa- 
tions européennes. Sous le premier rapport, il n'avait cessé 
de s'élever contre cette manie réglementaire qui paralysait 
tout en Afrique , en voulant y coordonner tout sur le mo-^ 
dèle de ce qui existait dans la métropole ; mais ses efforts n'a- 
vaient pas été heureux : la routine, le désir d'acquérir ou de 
conserver des influences en se faisant des créatures, avaient 
peuplé l'Algérie, non pas de colons, mais d'employés. 

Sous le second rapport, il avait eu plus de succès. Ne tenant 
aucun compte, pour les objets de détail, des ridicules instruc- 
tions ministérielles, il agissait, non pas comme les bureaux de 
Paris d'après des précédents, mais d'après ses inspirations, 
ses réflexions et les connaissances qu'il avait d'une cause pro- 
fondément étudiée : aussi obtenait-il de temps à autre quel- 
ques heureux résultats. C'est ainsi, par exemple, que cette 
proclamation qu'on a vue plus haut, et dont le fond modeste 
avait servi à égayer l'ignorante et vaniteuse morgue de quel- 
ques administrateurs, avait rallié aux Français les chefs les 
plus influents de la Kabylie. Ils avaient demandé à venir à 
Alger faire leur soumission. Le 15 août avait été fixé pour le 
four de la cérémonie. 

Usy arrivèrent au nombre de douze appelés parle choix des 
Djemafts (assemblées populaires), sous la conduite du capitaine 



224 ALGÉRIE^ 

Omalley, chef du bureau arabe de Dellys. Le gouTemeur-g£« 
néral les reçut avec une grande pompe militaire, et leur dis- 
tribua Tes burnous, signe de leur investiture et les cadeaux 
d*usage. Ces farouches Kabyles semblaient aussi heureux qœ 
surpris du spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Quelques au- 
tres grands de la tribu des Beni-Djennad, le jeune Ben-Z^ 
mour, agha des Flillahs, le kaid du Krachena et les prina- 
paux de l'agalikdeTaourgha étaient là réunis. Le fils du kaiib 
de TAyouat s'y trouvait également ; mais ce qui ajoutait surtout 
à la solennité de l'investiture , c'était la présence inattendue 
du kalifa de l'Est, Ben-Mahi-Eddin , qui était arrivé la veille 
pour rendre hommage au gouverneur-général. 

Dans une courte allocution, le maréchal engagea les Benî- 
Djennad à ouvrir enfin les yeux à l'évidence des faits, que 
quelques ambitieux, comme Ben-Salem et Ben-Kassem-On- 
Kassi, ne cessaient de leur dénaturer par leurs mensonges. 
Puis il fit un appel à leur bonne foi et à leurs intérêts, pour 
qu'ils eussent à repousser à l'avenir toutes les tentatives de 
ces ennemis du repos des Français et du leur, qui ne savaient 
que fuir après avoir attiré sur les populations les malheurs 
de la guerre. 

Le kalifa Mahi-Eddin prit ensuite la parole pour faire sen- 
tir aux chefs réunis les bienfaits qui résultaient pour eux 
d*élre gouvernés par la France. Il s'attacha surtout à montrer 
que la religion ne leur défendait pas de se soumettre. 
« J'appartiens, dit-il, comme vous le savez, à une grande 
« et ancienne famille de marabouts : je sers les Français 
« avec dévoûment et fidélité ; et qui oserait dire que je suis 
ce un impie! Est-ce que les Arabes et les Kabyles que je gou- 
« verne au nom de la France ne suivent pas en tout point leur 
a reUgion? Il en est dé même de tous les musulmans du reste 
<c de TAlgérie. Mais M. le maréchal ne se contente pas de les 
« faire respecter dans leurs mœurs et dans leurs croyances^ 
a il vient au devant de leurs besoins en ce qui touche la pra- 
« tique de leur culte : sur tous les points, les mosquées sont 
« rétablies , et il en fait construire de nouvelles par les ou-« 
^ vriers et avec l'argent du crouvernement. » 



AI.GÉRIE. 22S 

Ces paroles du kalifa, prononcées en arabe et transmises 
fidèlement aux Kabyles, dans la langue du pays, par le jeune 
Ben-Zamoun, firent une profonde impression sur ces chefs, 
qu*il eût été facile peut-être de s^altacher dès le début, si 
Ton n'avait accumulé fautes sur fautes et bévues sur bévues. 

Pendant que peu à peu s'opérait le désarmement, la sou- 
mission des tribus, et que la guerre, portée au loin , permet- 
tait d'étendre I avec sécurité, le réseau de la colonisation, le 
gouverneur-général poursuivait avec activité les progrès qu'il 
croyait les plus propres à assurer la conquête et à hâter le dé- 
veloppement de ses produits. Mais sur les points principaux il 
différait d'avis avec le ministère. 

Ainsi, d'abord, il regardait comme prématurée, comme 
inutilement dispendieuse , et comme mal conçue , l'organi- 
sation civile de l'Algérie constituée par une ordonnance du 
15 avril 1845, et pour laquelle les Chambres avaient voté 
tous les crédits demandés : il disait que l'état-major d'une 
administration civile serait une grosse et inutile dépense 
ajoutée au budget de l'Algérie, et un embarras sans compen- 
sation pour l'autorité militaire, alors que la population civile 
était encore très peu nombreuse. Ces raisons n'avaient pas 
prévalu et ne pouvaient prévaloir : ce que le maréchal con- 
sidérait sous le point de vue d'intérêt général , était considéré 
par le ministère, et surtout par la commission des crédits de 
l'Algérie, sous un point de vue bien moins élevé. Cet état- 
major d'administration civile avait été créé , et , à défaut 
d'administrés , l'Algérie avait au moins des administrateurs : 
on a vu ailleurs les motifs de ces scandaleux gaspillages. 

En second lieu , le maréchal Bugeaud prétendait que la- 
Kabylie devrait tôt ou tard être conquise en entier, parce que 
le système de l'indépendance restreinte de quelques tribus 
n'était pas plus praticable que le système de l'occupation res- 
treinte, et qu'il offrait les mêmes dangers; que cette conquête 
pouvait seule enlever aux ennemis de la France en Afrique , 
un refuge :aux sujets français indigènes, le spectacle d'une 
indépendance exempte de charges et d'impôts, et enfin aux 
tribus protégées par la France, des ennemis permanents et 
T. n. l .} 



228 ALGÉRIE/ 

Cest-à-dirc que l'État, avec une dépense de i,703 Ih 
8i centimes par colon, a fait vivre dansFabondance, et dès fe 
début (ce qui est si difficile et si important en Golonisaticm), 
une famille entière , en lui assurant une aisance suffisante. 

Malgré ces chiffres concluants , le ministère hésitait à adop- 
ter ou à repousser les idées sérieuses du maréchal Bugeand , 
etdcMinait le ridicule spectacle de divisions, d'incertitudes, 
d'angoisses, dont la peur pouvait réclamer une bonne part et 
l'incapacité l'autre. Quant au maréchal Bugeaud , sans tenir 
compte , comme il avait fait pour tant d'autres choses, de 
l'inqualUiablc conduite d'un gouvernement qui ne savait oo 
n'osait jamais, quand il s'agissait de l'Algérie, faire connaître 
opportunément et clairement ses intentions, il adressait à 
tous les généraux de l'armée |d'Âfrique une circulaire, pour 
les engager à porter à la connaissance de tous les corps, sous 
leur commandement, le projet d'organisation des colonies 
militaires, tel qu'il est détaillé ci-après : 

PROJET ]>H>EGAia8ATI0N BE8 GOLOrtlES HIUTAIRE8. 
TITRE !•'. — DES AVANTAGES FAITS AUX COLONS. 

i^ Les sous-oificiers et soldats qui seront choisis pour la 
colonisation militaire recevront un congé de six mois pour 
aller se marier. Eux et leurs femmes jouiront de Tindemnité 
de route pour aller et revenir. Leurs effets et leur mobiliei 
seront transportés aux frais de TÉtat. 

2*^ Pendant leur absence, leurs camarades de l'armée active 
travailleront à la construction des villages qui doivent les rece- 
voir et commenceront la culture. 

3** L'État se charge de tous les frais de construction et d'in- 
stallation. Il fournira tous les matériaux qui ne peuvent pas 
être trouvés ou fabriqués sur les. lieux; le colon ne fournira 
que son travail, quand il sera rentré avec sa femme. 

L'État donne à chaque famille une paire de bœufs de' la- 
bour, une paire de vaches, dix brebis, une truie, une charrette^ 
deux charrues et les menus outils aratoires. 

é^ Les colons militaires recevront les vivres, la solde, VhÊt 



ALGÉRIE* 229 

iniement, réquipement et toutes les prestations de l'infonterie 
pendant trois ans. 

Pendant le même espace de temps, leurs femmes jouiront 
des vivres de campagne. 

5* Chaque colon recevra, en un ou plusieurs lots, dix hec- 
tares de terre cultivable, dont il sera propriétaire incommu- 
table, dès qu'il sera marié et installé sur la propriété. 

6* Les officiers jugés nécessaires pour le commencement de 
l'administration générale de la compagnie recevront des terres 
dans la proportion suivante : 

Colonel et lieutenant-colonel, cinq parts ou 50 hectares. 

Chef de bataillon, quatre parts. 

Capitaine, trois parts. 

Lieutenant et sous-lieutenant, deux parts. 

Leurs maisons d'habitation seront construites aux frais de 
l'état et par les mêmes moyens que celles des soldats. Ils ne 
recevront aucune indemnité pour ameublement ou mobilier 
de culture. 

7^ Les colons recevront gratuitement les arbres à planter et 
les semences de toute nature, celles-ci pour la première fois 
seulement. 

8* n pourra leur être fait une avance de 400 fr. en mobi"» 
lier indispensable ; ils seront tenus de la rembourser en ar- 
gent ou en nature sur les produits de leur récolte pendant 
les trois ans. 

9» Au bout de trois ans, leur habillement, leur armement,' 
leur équipement deviendront leur propriété. lisseront chaînés 
d'entretenir leur armement et leur équipement à leurs frais. 

10^ Les colons sont autorisés à ramener avec eux quelques 
individus de leur famille ; s'ils reviennent seulement avec leur 
femme, ils seront associés pour la culture avec un camarade, 
à leur choix réciproque et sympathique. 

11^ Après les trois ans, les colons n'auront plus droit, ni à 
k solde, ni aux vivres, ni à aucune prestation; trois ans suf- 
firont pour fonder leur existence future. 

IV Deux ans après rélaUineinent du régime civil, les co- 
lons pourront ve icoprjiétés. 



230 ALGÉRIE. 

riTRE n. — DES OBLIGATIONS IMPOSÉES AUX COLONS EN ÉCHAK6I 
DES AVANTAGES QUI LEUR SONTPAIIS. 

1^ Les sous-officiers et soldats, pour être admis comme e(h 
Ions militaires, doivent être au moins depuis deux ans sous 
les drapeaux et avoir au moins trois ans de service à faire ; ils 
doivent avoir tenu dans le corps une bonne conduite. 

2* Les officiers doivent avoir au moins 25 ans de service. 

3® Pendant toute la durée de leur service, les colons mili- 
taires seront soumis à la discipline militaire. Dès qa'ils seront 
libérés, ils rentreront sous le régime civil. 

Toutefois, comme ils ne peuvent értre tous dans le même 
village, libérables à la fois, le gouverneur pourra, par un ar- 
rêté, faire rentrer sous le régime civil ceux qui ne servent pas 
libérables au bout de trois années, ou bien prolonger pour 
tous le régime militaire pendant un an seulement; cela dé- 
pendra du plus ou du moins d'avancement des travaux (Tuti- 
litë publique de la localité. 

4^ Pendant la durée du régime militaire, les colons seront 
tenus d'exécuter gratuitement, dans les moments perdus pour 
l'agriculture, les travaux d'utilité publique qui intéressent la 
prospérité de leurs villages. 

5® Quand ils seront rentrés sous le régime civil, une ordon- 
nance royale fixera le nombre de journées qu'ils devront 
donner dans Tannée pour les travaux d'utilité publique. 

6® Tous les colons feront partie de la milice. Une ordon- 
nance royale en réglera le service. 

TITRE III. — ADMINISTRATION. 

1* Quand les colons seront rentrés sous le régime civil, ils 
seront administrés jusqu'à nouvel ordre, comme le sont ac^ 
tuellement les populations civiles sur les territoires mixtes. 

2^ Cinq ans après l'établissement du régime civil, les colons 
cultivateurs seront soumis à l'impôt ordinaire; ceux qui exer- 
ceront une profession qui, d'après nos lois, jest soumise à la 
patente, y seront assujettis dès la cessation du régime mili- 
taire. 

3® Le territoire sera divise en communes; plusieurs commu- 



ALGÉRIE 23t 

nesfonneront un canton, plusieurs cantons un arrondissement. 
Une ou plusieurs conununes formeront un bataillon de 
milice ; un ou plusieurs cantons une légion. 

En donnant une publicité prématurée & son projet d'orga* 
nisation des colonies militaires, le gouverneur-général voulut 
faire sortir le ministère de sa torpeur et appeler sur cette 
question capitale de la colonisation Fattention de Topinion 
publique qui, dans toutes les circonstances, avait entraîné le 
gouvernement au-delà de ce qu'il voulait faire. Cette fois il 
s'agissait de donnera la colonie une force stable, régulière, qui 
pût au besoin la défendre contre les ennemis intérieurs et 
extérieurs, et à une partie de l'armée une part de cette terre 
qu'elle avait si vaillamment conquise. Aussi, quoique ce projet 
d'organisation heurtât quelques préjugés nationaux, l'opinion 
publique l'accueillit assez favorablement par cela seul qu'il 
fondait quelque chose. Elle s'y rallia même avec d'autant plus 
d'empressement qu'elle venait d'avoir une preuve nouvelle de 
rilicarie du gouvernement dans la question d'Afrique : c'était 
à propos de ses démêlés avec l'empereur du Maroc. Après des 
péripéties sans nombre, le traité de Lella-Maghnia avait été 
définitivement ratifié, et le ministère français avait, dans la 
suite de cette affaire, joué le même rôle qu^au début. 

Voici ce qui s'était passé à ce sujet. On a déjà vu que le 
traité de Lella-Ma^mia, qui avait été signé, le 18 mars, par 
le général Delarue, n'était, pour ce qui concernait les rapports 
commerciaux entre les deux états, que la mise en vigueur 
d'un Insignifiant traité de 1767 et qu'il n'offrait ni garantie, 
ni utiUté, ni profit pour la France. L'opinion publique s'était 
si énergiquement prononcée contre une œuvre qui semblait 
calculée sur le désir de faire perdre à la France le moindre 
fruit de ses victoires, que le ministère hésita pendant près 
d'un mois à le ratifier. L'Angleterre qui, tel qu'était ce traité, 
le trouvait encore trop favorable à la France, fit agir auprès 
d'Abd-er-Rahman pour susciter quelques nouvelles entraves. 
Ce fut le gouvenM«p i Wilson, le même dont les 

intrigues avaiep^ ' la guerre, qui se 



232 ALGÉRIE. 

résigna encore une fois à jouer ce triste rôle. Aussi, dès que le 
gouvernement français eut ratifié le traité, Abd-er-Rahman 
refusa sa ratification en alléguant d'abord que le général De- 
larue avait outrepassé ses pouvoirs et qu'il avait mis en œuvre 
la corruption pour obtenir la cession d'une partie du territoire 
qui appartient au Maroc. Pour ce premier motif, il demandait 
l'annulation du traité. Il prétendait ensuite que, dans les pou- 
voirs qu'il avait conférés à un de ses plénipotentiaires, £3- 
Khadir, il n'était question que d'un traité de délimitation, et 
non d'un traité de commerce. Pour ce second motif, en ce 
qui concernait la France, il demandait aussi Tannulation du 
traité, et en ce qui concernait El-Khadir, il ordonna son em- 
prisonnement pour avoir outrepassé ses pouvoirs. Il prétendail 
en outre que ce traité avait été signé par un seul de ses man- 
dataires avec refus formel de Tautre d'y apposer sa signature, 
et pour ce troisième motif, il demandait encore l'annulation 
et faisait emprisonner Sidi-Hamida, kaïd d'Ouchda, qui avait 
signé sans l'adhésion de son collègue. Les négociations re- 
commencèrent, et après diverses péripéties sur tous les points 
controversés, la question de la délimitation des frontières fut 
résolue tant bien que mal, celle qui concernait Abd-el-Kader 
fut à peu près écartée et celle relative à la question commer- 
ciale ne fut pas même mentionnée. Du reste, Abd-er-Rahman, 
déjà pour Tannuler de fait, avait bouleversé tout le commerce 
d'importation, de telle sorte qu'en réalité la guerre du Maroc 
profita à tous, excepté à la France. 
Voici ce traité : 

LOUANGES A DIEU UNIQUE! IL n'y A DE DURABLE QUE LE ROTAUMS 

DE DIEU ! 

Traité conclu entre les plénipotentiaires de tempereur des 
Français et des possesseurs de l'empire de FAlgérie^ et de 
tempereur du Maroc, de Suz, de Fez et des possessions 
de l'empire d'Occident. 

Les deux empereurs, animés d'un égal désir de consolider 
la paix heureusement rétablie entre eux, et voulant, pour 
cela, régler d'une manière définitive l'exécution deTartideS 



ALGÉRIE. 233 

du traité du 10 septembre de Tan de grâce 1844 (24 cha'ban 
de Tan 1260 de l'hégire), 

Ont nommé pour leurs commissaires plénipotentiaires, à 
l'effet de procéder à la fixation exacte et définitive de la li- 
mite de souveraineté entre les deux pays, savoir : 

L'empereur des Français, le sieur Aristide-Isidore, comte 
Delarue, maréchal-de-camp dans ses armées, commandeur 
de l'ordre impérial de la Légion-d'Honneur, commandeur 
de l'ordre d'Isabelle la catholique et chevaUer de deuxième 
classe de Tordre de Saint-Ferdinand d'Espagne; 

L'empereur du Maroc, le Sid Ahmida-Ben-Ali-el-Sudjâaï, 
gouverneur d'une des provinces de l'empire ; 

Lesquels, après s'être réciproquement communiqué leur^ 
pleins pouvoirs, sont convenus des articles suivants, dans le 
but du mutuel avantage des deux pays^ et d'ajouter aux liens 
d'amitié qui les unissent : 

Art. 1®** Les deux plénipotentiaires sont convenus que les 
limites qui existaient autrefois entre le Maroc et la Turquie 
resteraient les mêmes entre l'Algérie et le Maroc. Aucun des 
deux empereurs ne dépassera la limite de l'autre; aucun 
d'eux n'élèvera à l'avenir de nouvelles constructions sur le 
tracé de la limite ; elle ne sera pas désignée par des pierres. 
Elle restera, en un mot, telle qu'elle existait entre les deux 
pays avant la conquête de l'empire d'Algérie par les Français. 

2. Les plénipotentiaires ont tracé la limite au moyen des 
lieux par lesquels elle passe et touchant lesquels ils sont tom- 
bés d'accord, en sorte que cette limite est devenue aussi 
claire et aussi évidente que le serait une ligne tracée. 

Ce qui est à l'est de cette ligne frontière appartient à l'em- 
pire d'Algérie. 
Tout ce qui est à l'ouest appartient à l'empire du Maroc. 

3. La désignation du commencement de la limite et des 
lieux par lesquels elle passe est ainsi qu'il suit : cette ligne 
commence à l'embouchure de l'oued (c'est-à-dire cour d'eau) 
àdjeroud dans la mer; elle remonte avec ce cours d'eau jus- 
^'au gué où il prend 1 m ^^ ^-i- mais elle remonte en- 
core le même cour~ ^ nommée 



234 ALGÉRIE. 

Ras-el-Âîoun, et qui se trouve au pied des trois collines por- 
tant le nom de Menasseb-Kis, lesquelles, par leur situation à 
Test de l'oued/ appartiennent à l'Algérie. De Ras-el-Aloun, 
cette même ligne remonte sur la crête des montagnes avoisî* 
nantes jusqu'à ce qu'elle arrive à Drâ-el-Doum; puis elle des- 
cend dans la plaine nommée El-Aoudj. De là, elle se dirigea 
peu près en ligne droite sur Haouch-^idi-Alêd. Toutefois le 
Haouch lui-même reste à cinq cents coudées (deux cent dn- 
quante mètres) environ, du côté de l'est, dans les limites al- 
gériennes. DeHaouch-Sidi-Aïed, elle va sur Djerf-cl-Baroud, 
situé sur l'oued Bou-Naïm ; de là, elle arrive à Kerbour-Sîdi- 
Hamza; de Kerkour-Sidi-Hamza à Zoudj-el-Beghal ; pois 
longeant à gauche le pays des Ouled-Ali-ben-Talha jusqu'à 
Sidi-Zahir, qui est sur le territoire algérien, elle remonte sur 
la grande route jusqu'à Aïn-Takbalet, qui se trouve entre 
l'oued Bou-Erda et les deux oliviers nommés el-Toumiet, qui 
sont sur le territoire marocain. De Aîn-Takbalet , elle re- 
monte avec l'oued Roubban jusqu'à Ros-Aslour ; elle suit au- 
delà le Kef, en laissant à l'est le marabout de Sidi-Abd-Al- 
lah-Ben-Meharamed-el-Hamlili ; puis, après s'être dirigée vers 
l'ouest, en suivant le col de El-Mechêmiche, elle va en ligne 
droite jusqu'au marabout de Sidi-Aïssa, qui est à la fin de la 
plaine de Missiouin. Ce marabout et ses dépendances sont sur 
le territoire algérien. De là, elle court vers le sud jusqu'à 
Koudiet-el-Debbah, colline située sur la limite extrême du 
Tell (c'est-à-dire le pays cultivé). De là, elle prend la di- 
rection sud jusqu'à Kheneg-el-Halda , d'où elle marche sur 
Tenïet-el-Sassi, col dont la jouissance appartient aux deux 
empires. 

Pour établir plus nettement la délimitation à partir de la 
mer jusqu'au commencement du désert, il ne fiuit point 
omettre de faire mention, et du terrain qui touche immédia- 
tement à Test la ligne sus désignée, et du nom des tribus qui 
y sont établies. 

A partir de la mer, les premiers territoires et tribus sont 
ceux des Beni-Mengouche-Tahta et des Aâttïa. Ces deux tri- 
bus se composent de sujets marocains qui sont venus habiter 



ALGÉRIE. 23S 

sur le territoire de TÀlgérie, par suite de graves dissentiments 
soulevés entre eux et leurs frères du Maroc. Us s'en séparè- 
rent à la suite de ces discussions, et vinrent chercher un re- 
fuge sur la terre qu'ils occupent aujourd'hui, et dont ils n'ont 
pas cessé jusqu'à présent d'obtenir la jouissance du souverain 
de l'Algérie, moyennant une redevance annuelle. 

Mais le commissaire plénipotentiaire de l'empereur des 
Français, voulant donner au représentant de l'empereur du 
Maroc une preuve de la générosité française et de sa dispo- 
sition à resserrer l'amitié et entretenir les bonnes relations 
entre les deux états, a consenti au représentant marocain, à 
titre de don d'hospitalité, la remise de cette redevance an- 
nuelle (500 fr. pour chacune des deux tribus); de sorte que 
les deux tribus susnommées n'auront rien à payer, à aucun 
titre que ce soit , au gouvernement d'Alger, tant que la paix et 
la bonne intelligence dureront entre les deux empereurs des 
Français et du Maroc. 

Après le territoire des Aâttïa, vient celui des Messirda, des 
Achâche, des Ouled-Mellouk, des Beni-Bou-Said, des Beni- 
Senous et des Ouled-el-Nahr. Ces six dernières tribus font 
partie de celles qui sont sous la domination de l'empire 
d'Alger. 

U est également nécessaire de mentionner le territoire qui 
touche immédiatement, à l'ouest, la ligne sus-désignée, et de 
nommer les tribus qui habitent sur ce territoire. A partir de 
la mer, le premier territoire et les premières tribus sont ceux 
des Ouled-Mansour-Rel-Trifa , ceux des Beni-Iznèssen , des 
Mezaouir, des Ouled-Ahmed-ben-Brahim, les Ouled-el-Ab- 
bès, des |Ouled-Ali-ben-Talha, des Ouled-Azous, desBeni- 
Bou-Hamboun, des Beni-Hamlil et des Beni-Mathar-Rel- 
Ras-el-Ain. Toutes ces tribus dépendent de l'empire du 
Maroc. 

4. Dans le Sahra (désert), il n'y a pas de limite territo- 
riale à établir entre les deux pays, puisque la terre ne se 
laboure pas et qu'elle sert de pacage aux Arabes des deux 
empires qui viennent y camper pour y trouver les pâturages 
et les eaux qui leur sont néc^esfiaires. Les deux souverains 



236 ALGÉRIE, 

exerceront de la manière qu'ils l'entendront toute la plëm- 
tude de leurs droits sur leurs sujets respectifs dans le Sahnu 
M y toutefois, si l'un des deux souverains avait à procéder 
contre ses sujets, au moment où ces derniers seraient mêlés 
avec ceux de l'autre état , il procédera comme il Tentendri 
sur les siens, mais il s'abstiendra envers les sujets de Tautre 
gouvernement. 

Ceux des Arabes qui dépendent de l'empire du Maroc sont: 
les M'béïa, les Beni-Guil, les Hamian-Djenba, les Eûmour- 
Sabra et les Oulcd-Sidi-Cheikh-el-Gharaba. 

Ceux des Arabes qui dépendent de l'Algérie sont : les Ou- 
led-Sidi-el-Cbcikh-el-Cberaga, et tous les Hamian, excepté les 
Hamian-Djenba susnommés. 

5. Cet article est relatif à la désignation des kessours (vil- 
lages du désert) des deux empires. Les deux souverains sui- 
vront, à ce sujet, Tancienne coutume établie par le temps, et 
accorderont, par considération Tun pour l'autre, égards et 
bienveillance aux habitants de ses kessours. 

Les kessours qui appartiennent au Maroc sont ceux de Yiche 
et de Figuigue. 

Les kessours qui appartiennent à l'Algérie sont : Ain-Sa- 
fra, STissifa, Assla, Tieut, Chellala, El-Abiad etBou-Sem* 
ghoue. 

6. Quant au pays qui est au sud des kessours des deux gou- 
vernements, comme il n'y a pas d'eau, qu'il est inhabitable, 
et que c'est le désert proprement dit, la délimitation en serait 
superflue. 

7. Tout individu qui se réfugiera d'un état dans l'autre ne 
sera pas rendu au gouvernement qu'il aura quitté , par celui 
auprès duquel il se sera réfugié, tant qu'il voudra y rester. 

S'il voulait, au contraire, retourner sur le territoire de son 
gouvernement, les autorités du lieu où il se sera réfugié ne 
pourront apporter la moindre entrave à son départ. S'il veut 
rester, il se conformera aux lois du pays, et il trouvera pro- 
tection et garantie pour sa personne et ses biens. Par cette 
clause, les deux souverains ont voulu se donner une mar^ao 
de leur mutuçile considération* 



ALGÉRIE^ 237 

II est bien entendu que le présent article ne concerne en 
rien les tribus: Tempire auquel elles appartiennent étant suf- 
fisamment établi dans les articles qui précèdent. 

Il est notoire aussi que El-Hadj-Àbd-el-Kader et tous ses 
partisans ne jouiront pas du bénéfice de cette convention, at- 
tendu que ce serait porter atteinte à l'article 4 du traité du 
10 septembre de l'an 1844, tandis que l'intention formelle 
des hautes parties contractantes est de continuer à donner 
force et vigueur à cette stipulation, émanée de la volonté de 
leurs souverains, et dont l'accomplissement affermira l'amitié 
et assurera pour toujours la paix et les bons rapports entre les 
deux états. 

Le présent traité, dressé en deux exemplaires, sera soumis 
à la ratification et au scel des deux empereurs, pour être en- 
suite fidèlement exécuté. 

L'échange des ratifications aura lieu à Tanger, sitôt que 
faire se pourra. 

En foi de quoi, les commissaires plénipotentiaires susnom- 
més ont apposé au bas de chacun des exemplaires leurs signa- 
tures et leurs cachets. 

Fait sur le territoire français voisin des limites, le 18 mars 
1845 (9 de rabiâ-el-oouel 1261 de l'hégire). — Puisse Dieu 
améliorer cet état de choses dans le présent et dans le futur. 
(L. S.) Signé le général comte Delarue. 
(L. S.) Signé Amida-Ben-Ali. 
L'armée d'Afrique, quoiqu'elle y fut préparée depuis long- 
temps, accueillit ce traité avec un sentiment pénible. Les 
généraux et les soldats qui faisaient depuis si longtemps une 
si rude guerre à Abd-el-Kader, avaient peine à comprendre 
qu'on eût laissé échapper une occasion si favorable de se dé- 
barrasser de cet insaisissable ennemi. Ils savaient par les ré- 
cits de ceux qui avaient lu l'histoire des guerres de l'ancienne 
Afrique contre Rome, que tant que les chefs d'insurrection des 
populations africaines avaient été vivants, il y avait eu des 
trêves forcées plus ou moins longues, mais toujours rompues à 
la première occasion. Les guerres de Jugurta, de Tacfarinas, 
d'QEâemon, deFirmin,ofrraient ce caractère invariable et^ dans 



340 ALGÉRIE* 

de ces deux systèmes émettaient en faveur de leur opinion. 

« Dans une circonstance à peu près semblable, disait le gé- 
néral Lamoricière, voici comment les choses se sont passées 
en France. Le propriétaire du sol fournissait les capitaux né- 
cessaires pour les grands travaux. Il élevait les bâtiments, 
creusait les puits, faisait tout ou partie des clôtures ; une fois, 
suivant l'expression du pays, qu'on avait fondé un lieu, le 
colon, fermier ou métayer auquel on donnait d'ordinaire en 
cheptel le grain pour ses semences et une partie des animauv 
et instruments de labours, venait l'habiter avec son modeste 
capital, qui consistait en général en bestiaux et engins ara- 
toires, à ajouter à ceux que le propriétaire lui avait fournis, 
en menu bétail et en grains, pour vivre avec sa famille jusqu'à 
la récolte. 

« Ces possesseurs de terres à défricher étaient en général 
ou de riches propriétaires riverains qui voulaient trouver un 
placement pour leurs avances, ou des capitalistes acquéreurs 
qui voulaient faire une spéculation. 

« Que nous manque-t-il en Afrique? les capitaux néces- 
saires aux travaux de première installation que nous avons 
décrits. Nous avons vu beaucoup de familles, venues à leurs 
frais ou transportées par les soins du gouvernement, qui avaient 
à leur disposition les avances néccsssaircs pour entrer comme 
fermiers ou métayers dans une exploitation fondée par un pro- 
priétaire, et qui, ne pouvant entreprendre elles-mêmes un 
travail au dessus de leurs forces et de leurs ressources, sont 
tombées dans la misère et sont allées redire en France que le 
laboureur ne pouvait encore trouver à vivre en Algérie : tant 
il est vrai que la population de la métropole s'est montra*, 
plus aventureuse que ses capitaux. Elle avait répondu à l'appel 
qui lui avait été fait, elle avait eu confiance ; mais le capital 
lui avait fait défaut : elle est restée dans l'impuissance. Au- 
jourd'hui, c'est donc le capitaliste qu'il faut appeler. La po- 
pulation qui l'avait devancé le suivra, sans aucun doute. 
Quand la confiance sera établie ^ les capitaux viendront d'cux^ 
mêmes ; mais pour hâter le jour où ils prendront cette direc- 
tion, le seul moyen qui nous paraisse raisonnable et pratica^ 



9 

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a? 

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ALGÉRIE. 241 

Me, c'est de leur assurer une prime pendant les premières 
années, ainsi que le fait le gouvernement toutes les fois qu'il 
juge important d'engager une partie des capitaux de Tindus- 
trie particulière dans une entreprise nouvelle, dont les chances 



« L'introduction de l'action du gouvernement entre le pro- 
priétaire et lefermier, pour stipuler telles ou telles clauses à 



ALGËRR 241 

lie, c'est de leur assurer une prime pendant les premières 
Mnées, ainsi que le fait le gouvernement toutes les fois qu'il 
juge important d'engager une partie des capitaux de l'indus- 
Irie particulière dans une entreprise nouvelle, dont les chances 
ae sont pas encore bien connues des spéculateurs. 

c Cette marche parait incontestablement préférable à celle 
qui consisterait à employer directement les fonds de l'Ëtat et 
fes agents dont il dispose pour réaliser les travaux qu'il s'agit 
^entreprendre. La rapidité des résultats sera évidemment 
^portionelle aux capitaux employés, et, dans la méthode 
^e nous proposons, l'Ëtat multipliera le travail fait^ dans la 
^proportion du capital à la prime d'encouragement qu'il con- 
viendrait d'accorder. 

c Sous le rapport de Texécution les avantages ne sont pas 
moindres; car, au lieu de tout faire par lui-même avec une 
nuée d'agents salariés, souvent incapables, quelquefois infi- 
dèles, l'Ëtat s'associe le travail et l'intelligence de tous les in- 
dividus qui répondent à son appel, et dont chacun aura un 
intérêt direct à surveiller l'emploi de ses propres deniers. 
Enfin, quand les premières installations seront terminées, il 
laisse encore à ce même et puissant mobile, l'intérêt particu- 
lier, le soin de bien choisir les colons auxquels seront confiées 
les exploitations à diriger. 

€ En résumé, nous pensons que le meilleur moyen d'em- 
ployer la subvention destinée par le gouvernement pour hâter 
rétablissement, sur le sol africain, d'une population euro- 
péenne, c'est d'assurer une prime , un intérêt, pendant les 
premières années, au capital dont l'emploi sera constaté sur 
le sol, en travaux destinés à préparer la venue de la popula- 
tion qu'on veut attirer. Il est entendu que les dernières an- 
nuités, qui devraient être perçues par le capitaliste , ne lui 
seraient acquises que lorsque ses colons seraient établis. L* in- 
térêt du capitaliste, devenu propriétaire, l'obligera à faire aux 
fermiers qu'il voudra appeler, des conditions qu'ils puissent 
accepter. 

€ L'introduction de Faction du gouvernement entre le pro- 
priétaire et le fermier, pour stipuler telles ou telles clauses à 
t. n. 16 



Î42 ALGÉRIE. 

la charge de Fun ou de l'autre, multiplierait inutilement Fiil^ 
tervention administrative et produirait certainement plusd'iih 
convénients que d'avantages. Les meilleures garanties que 
rencontrera le fermier se trouveront dans le bas prix et dam 
la fertilité de la terre inculte qu'il pourra coloniser à 6on touTi 
lorsqu'il aura réalisé quelques épargnes. 

c Mais, pour donner aux relations existant entre les oon- 
tractants toute la suite et la solidité désirables, il est une oon- 
dition essentielle à introduire. 

a Pour appeler le capital sur la terre, il faut que, du mo- 
ment où il commencera à s'y établir, son propriétaire puim 
hypothéquer ou aliéner le fonds sur lequel il a placé son ar- 
gent. Nous voudrions donc qu'une ordonnance royale diqK>- 
sàt que, du moment où on a délivré une parcelle de terre à 
un particulier et qu'il y a commencé des travaux, il pût aliéner 
et hypothéquer le sol qui lui est concédé, à la seule conditioii 
que l'acheteur ou celui au profit duquel l'hypothèqiue a été 
frappée, dans le cas où il se trouverait substitué aux droits di 
premier possesseur, fût tenu d'accepter toutes les charges et 
obligations de ce dernier. » 

Voici maintenant ce que répondait le maréchal Bugeaud. 

a Le grand concessionnaire no peut pas constituer des pro- 
priétaires de 10 il 12 hectares, t( Is qu'il nous les faut; il ne 
peut pas les presser sur le sol ainsi qu'ils doivent l'être pour 
créer la force de domination ; car il détruirait par là tout^ses 
espérances de fortune. Si vous lui donniez, en eCTet, 2,000 
hectares de terres et qu'il y plaçât 200 familles, comme l'É- 
tat les y placerait, il ne lui resterait plus rien. Il n'appellera 
donc, dans la plupart des cas, si vous le laissez à son libre ar- 
bitre, que des fermiers ou des métayers en petit nombrei 
c'est-à-dire des prolétaires qui, n'étant point attachés au 
pays par la propriété, s'éloigneront au premier danger sé- 
rieux ou chaque fois qu'ils seront mécontents de leur situation. 
Ce sera une sorte de lanterne magique où passeront sucoefr* 
sivement, et à distances assez rapprochées, des cultivateurs 
de toutes les nations. Mais nous disons mieux, et nous croyons 
pouvoir affirmer que les grands concessionnaires ne trouie» 



ALGÉRIE. 243, 

ront des fermiers et des métayers qu'en très petit nombre et 
de la dernière espèce. La raison en est simple : en France et 
dans tous les pays de culture, les bons fermiers, les bons mé- 
^yers ne manquent ni de fermes ni de métairies : on les re- 
clierclie, on se les arrache même. Pourquoi donc viendraient^ 
ils CQ Afrique? Les cultivateurs y viendront pour devenir 
propriétaires; tuais ils n'y seront pas conduits par la perspec- 
tive du prolétariat, attendu qu'en France, sans se déranger, 
Uns s'exposer aux dangers du voyage et du climat, ils troun 
vent très facilement à travailler pour autrui; mais admettons 

3u^il s'en présente : pourront-ils indemniser les capitalistes 
es sommes considérables que ceux-ci auront dépensées pour 
les installer et pour leur fournir tous les moyens de culture, 
ainsi que cela se pratique en France? Nous ne le pensons pas; 
parce que, d'une part, les frais d'installation sont trop élevés 
en Afrique, et que de l'autre la fabrique agricole ne produit 
pas assez pour amortir le capital de l'établissement et payer 
rintérêt d'une somme beaucoup plus forte qu'elle ne le sérail 
en Europe. Il est vrai que le métayer ou le fermier n'aurait 
p9s besoin de rembourser le capital ; mais si ce sont des pro- 
priétaires qu'on a faits, et nous avons dit que c'est là ce que 
l'Ëtat doit exiger, ils seront tenusde payer l'intérêt et d'amor- 
tir le capital des sommes appliquées à leur établissement. Qui^ 
conque connaît un peu les difficultés de l'agriculture, les 
faibles produits qu'elle donne pour des travaux énormes, 
comprendra que cela n'est pas possible. 

« Cette question est jugée par le simple examen de ce qui 
Bç passe en France. Les propriétaires sont obligés de tout 
créer, logements, bâtiments d'exploitation, plantations d'ar- 
bres, grandes préparations agricoles, etc., etc., et si l'on 
supputait ce qui a été mis en capitaux depuis cent ans dans la 
plupart des propriétés, on trouverait que la somme totale égale 
ou excède la valeur actuelle de ces mêmes propriétés. C'est 
qae la terre n'a généralement de valeur que celle qui lui est 
donnéepar les capitaux, et le travjdl appliqués avtc intelli- 
gence. Aucun propri " *" ' '"^n^,de reconquérir 

par le fennagOi ôv lui donne le 



244 ALGÉRIE. 

métayer, les dépenses qu'il a successÎTement faites pour «m 
exploitation agricole. Il se contente des revenusà 3 ou 4 p. 0^, 
quelquefois beaucoup moins, sanstenir compte des casfortuib, 
comme grêle, gelée, incendie, etc., qui viennent encore ré- 
duire, d'une manière notable, la moyenne de ses revenusde 
vingt ans. » 

Une pareille spéculation amenera-t-elle un grand nombre 
de capitalistes en Afrique, soit pour fidre des métayers à mA- 
tié fruits, soit pour étai>lir des fermierSi soit enfin pour créer 
des propriétaires qui auront à rembourser lec^»italet Tintérfit? 
Nous ne le croyons pas. Il pourra bien d'abord en venir qpA* 
ques-uns qui, n'ayant pas d'expérience agricole, n'auront pas 
fait tous les calculs qui précèdent ; quelques autres qui, trou- 
vant à se placer près d'une grande ville, spéculeront, d'après 
les progrès probables de la colonie, sur l'augmentation de la 
valeur des terres bien placées; mais nous osons prédire qu'il 
ne s'en présentera qu'un petit nombre, même dans le rayon 
actuel de la colonisation. U s'en présentera bien moins encore 
quand l'éloignement de la côte élèvera les frais déjà si consi- 
dérables de constructions et de travaux de tout genre... 

a Toutes ces considérations et beaucoup d'autres qu'il serait 
trop long d'énumérer, nous font penser que l'Ëtat est le seul 
grand colonisateur; que l'œuvre est trop grande, trop hérissée 
d'obstacles pour que des particuliers et même des sociétés de 
capitalistes puissent la mener à bonne fin. U y faut l'action de 
la nation tout entière, représentée par son gouvernement, à 
qui les Chambres voteront des fonds, dont il n'aura à de- 
mander ni le remDoursement ni l'intérêt. L'intérêt et l'amor- 
tissement se trouveront, pour la France, dans la solution de 
la question, dans la création d'un peuple nouveau qui lui 
paiera plus tard des impôts, dans les compensations politi- 
ques et commerciales que lui procurera la colonie quand elle 
aura suffisamment grandi. 

« Nous nous attendons à ce qu'on nous oppose une vérité 
générale, à savoir, que le gouvernement est le plus mauvan 
entrepreneur des grands travaux publics et des grandes admi- 
nistrations, parce qu'il paie plus cher et qu'il est moins \ 



ALGÉRIE.^ 245 

«ervî que Tintérèt particulier, liais lorsqu'il n'est pas possible 
de trouver d'autres entrepreneurs, il faut bien que le gouyer- 
nement exécute lui-même. C'est ce qui s'est vu bien des fois, 
et notamment pour certains canaux, certaines lignes de che- 
mins de fer, et même pour les fortifications de Paris. En Afri- 
que, il y a bien plus d'urgence encore à ce que le gouverne- 
ment se charge de la colonisation ; car, outre qu'il s'agit de 
Ja solution rapide d'une grande question politique, il a réelle- 
' ment dans les bras de son armée et dans son administration tout 
organisée, des moyens matériels qui n'existent nulle part ail- 
leurs. L'armée est un admirable instrument de création, 
d'abord par son organisation et sa discipUne, qui permet- 
tent d'en disposer à toute heure, dans toute circonstance et 
en tous Ueux; ensuite par ses bras nombreux et à bon mar- 
ché que le budget le plus considérable ne pourrait se procu- 
rer dans les mêmes proportions. Par ces causes réunies, il ar- 
rive qu'ici le gouvernement se trouve à la fois le seul et le 
meilleur entrepreneur. 

» Croirait-on, d'après cette argumentation, que nous 
repoussons l'intervention des grands capitalistes ou des com- 
pagnies? pas le moins du monde. Nous voulons, au contraire, 
les admettre et les encourager : car, pour arriver plus vite au 
but, neus désirons l'emploi de tous les moyens, quelque 
petits qu'ils soient. Mais disons que le gouvernement tom- 
berait dans une aberration fatale, s'il comptait principalement 
sur eux pour exécuter la grande tâche nationale en Algérie. 

» Nous avons exposé plus haut les difficultés dont seront 
entourés les capitalistes pour faire la colonisation ; nous les 
avons peintes de manière qu'elles équivaudraient presque à 
des impossibilités. Toutefois nous croyons avoir trouvé une 
combinaison qui rendrait possible et utile l'intervention des 
capitaUstes. Elle consiste à leur concéder une surface donnée, 
à la chaîne par eux d'établir sur la moitié de l'espace autant 
de fieunilles qu'il y aura de fois dix hectares. À cette condi- 
tion, l'autre jnoUié des terres deviendra leur propriété. Cette 
i^tiéy ayant acquis ufae grande valeur par l'établissement 
^KéI^ Qche par plusieurs points, indemni- 



246 ALGËBIP* 

sera largement le capitaliste, nous le croyons, des avances 
qu'il aura faites pour Tinstallation des familles dans les con- 
ditions prescrites par le cahier des charges. Le peuplement 
des villages construits, en raison de cette convention entre 
l'Ëtat et le grand concessionnaire, étant la chose la plus diffi- 
cile, l'administration pourra intervenir, et nous croyons 
qu'elle doit le faire, afin d'avoir une population mieux choisie^ 
Ainsi se trouveraient combinés IMntérét de TËtat ef Tintérét 
des capitalistes. » 

Passant ensuite à la justification de son projet de colonies 
militaires il ajoute : 

« Nous sommes en présence d'un peuple fanatique, fier, 
belliqueux, admirablement préparé pour la guerre et tou- 
jours prêt à la faire. Il y a là pour nous un danger perma- 
nent devant lequel nous devons constamment rester forts et 
vigilants. Si nous étions assurés d'avoir perpétuellement une 
armée de 90 à 100,000 hommes, comme je l'ai demandée à 
la tribune de 1838, nous pourrions ne pas nous occuper 
autant de donner à la population européenne une constitu- 
tion vigoureuse, qui ne peut s'obtenir au degré suffisant que 
par des institutions plus militaires que celles qui régissent la 
population déjà établie. Mais nous ne pouvons espérer (jue la 
métropole veuille ou puisse entretenir en Algérie une aussi 
nombreuse armée, car c'est une très lourde charge pour ses 
finances, et une gêne pour sa politique. Il faut donc que 
nous trouvions, dans la constitution du peuple nouveau, les 
moyens de résoudre ce problème : Rendre la France indé-- 
pendante de F Algérie dans la politique européenne , et 
V existence de V Algérie indépendante des éventualités foUtiF- 
ques de C Europe. 

» La législation, l'administration civile, les libertés indi- 
viduelles et municipales, donneront-elles au peuple nouveau 
la force nécessaire pour résister aux Arabes sans le secours 
d'une grosse armée? Nous ne le pensons pas. Il y a dans oa 
moment à Alger et dans sa banlieue jusqu'à Blidah environ 
9,000 hommes de milice; eh bienl.si les montagnes qui 
entourent 1» plaine s'insurgeaient, non seulement ces 9,0<)0 



ALGÉRIE. 247 

bommes de milice ne pourraient pas les réduire, mais les 
populations civiles perdraient bientôt toute sécurité et ne 
pourraient aller d'un point à un autre qu*en grosse réunion 
armée : peut-être même seraient-elles renfermées dans les 
Siurs de leurs ailles. Ne perdons pas de Tue qu'il a fallu em- 
fdoyer 12 bataiUons aguerris, pendant quatre mois dans l'hiTcr 
de 1842 à 1843, pour réduire l'insurrection desBeni-Menasser 
et de quelques autres tribus à l'ouest de Cherchell, et que 
noua venons d'employer presque toutes les forces de la divisioa 
dlÂlger, pour ramener à la soumission le Dahra et l'Ouaren* 
aeris sur un carré d'environ 25 lieues de côte. 

» Ces faits et beaucoup d'autres m'ont convaincu de l'im- 
puissance de faire jouer à la population européenne, telle 
qu'elle est constituée actuellement, le rôle de peuple domi- 
Bateur des Arabes, sans le secours d'une forte armée régu- 
lière. 

» Pour satisfaire aux nécessités de la conservation de la 
colonie, aux intérêts politiques et financiers de la métropole, 
j'ai dû chercher un autre système que celui dans lequel nous 
sommes entrés tout d'abord, et qui consiste à donner à la 
population européenne la législation et l'administration de 
France. J'ai pensé qu'il fallait couvrir cette population, que 
ta constitution rend trop faible, par une population jeune, 
tîgoureuse, habituée à la discipline militaire et continuant 
4e vivre sous ce r^me, tout en cultivant et se mariant pour 
se perpétuer sur le sol. Je ne veux pas exclure pour cela la 
colonisation civile ; elle existe, elle est un fait qui ne peut pas 
rétrograder ; je lui laisserais un rayon de douze ou quinze 
lieues àpartir de la côte ; mais en avant, au sud de l'Atlas, 
f établirais de nombreuses colonies militaires. 

« Si la colonisation dvîle n'est pas suffisamment forte pour 
dominer les Arabes, elle est cependant une force appréciable 
et que je désire multiplier le plus possible : je veux donc 
l'emploi des deux moyens à la fois. Si j'en connaissais un 
troisième et un quatrième, je les voudrais encore , car je 
pense que nous ne pouvons marcher trop vite vers le but que 
nous poursuivons. Le temps est u ^"^ 



248 ALGÉRIE. 

fiter de Tétat de paix actuel, et fonder npid^nent, en Ai» 
que, quelque chose d'assez fort pour résister aux < 



a La colonisation militaire favorisera beaucoup derrière éBà 
les progrès de la colonisation civile ; ce que la première coûten 
àTÉtat, enrichira la seconde qui sera naturellement chaiigéa 
de satisfaire les besoins des jeunes colonies qui se créeront en 
avant d'elle. » 

En présence de ces deux systèmes, le gouvernement ne tt 
décidait pour aucun. Cependant comme celui du général Uh 
moricière donnait accès à tous les abus; comme il introduinil 
la spéculation et l'agiotage dans l'œuvre de la colonisation; 
'comme il rendait possibles les pots de vin pour les conoet- 
sions, les pots de vin pour les primes, les pots de vin pour kl 
intérêts ; comme il nécessitait en tout le concours direct m 
indirect; légitime ou frauduleux de l'administration; commi 
il favorisait, en un mot, toutes les turpitudes qui font la honte 
d un gouvernement corrupteur et corrompu, on pensait gé» 
néralemcnt que les bureaux qui ont leurs idées se déclare- 
raient en sa faveur et qu'il serait préféré. 

C'est probablement à ce motif qu'on doit attribuer le départ 
de l'Algérie du maréchal Bugeaud, qui crut sa présence n6- 
cessaire en France pour contrebalancer ces influences fatales 
qui, en toute circonstance, avaient fait prévaloir tout ce qui 
pouvait compromettre l'avenir de l'Afrique française. En eflfet, 
une décision royale en date du 24 août autorisait le maréchal 
Bugeaud à venir en France et nommait le lieutenant-général 
Lamoricière gouverneur-général par intérim. 

Le 4 septembre, le maréchal partit d'Alger, après avoir, 
à son grand déplaisir, reconstitué l'administration civile de 
l'Algérie d'après les bases de l'ordonnance du 15 avril 1845 
qui grevait la colonie d'un nombreux et inutile étatnnajor 
administratif. 

Avant de partir, il publia une espèce de compte-rendn : 
c'était une sorte de résumé analytique de son administration, 
document important qui prouve par des chiffres que la p(^n« 
lation européenne et les receltes ont été en Algérie dans me 



ALGClUK^ MF 

progresrion proportionnelle à la force numéricpe du oorps 
d'occupation. 
En voici les relevés :' 



CHIFFRE 

dereffeeUf 
DE3 TEOUPBS. 


CHIFFBE 

delà 

POPUIAT. EDftOP^NB. 


GHIFF&B 

des 


1830 






1831.... 
1832.... 
1833.... 
1834.... 
1835.... 
1836.... 
1837.... 
i838*««. 
lo39««** 
1840.... 
1841.... 
1842.... 
1843.... 
1844.... 

• premiers i 
époqae i laq 
arabe n'est 
dans sa plus 


. 17,190 
. 21,511 
. 26,681 
. 29,858 
. 29,485 
. 29,497 
. 40,147 
. 48,167 
. 50,367 
. 61,231 
. 72,000 
. 77,226 
. 80,410 
. 81,057 

Dois de 1845. 
uelle rimp4t 
réalisé que 
faible partie. 

. 86,987 


3,228 


1,048,479,12 

1,569,108,46 

2,237,154,33 

2,542,660,64 

2,518,521,47 

2,870,029,22 

3,705,852,64 

4,178,861,67 

4,469,870,95 

5,610,710,37 

8,859,130,40 

11,730,049,88 

15,964,425,68 

17,695,996,59 

9,242,129,14 


4,858 


7,812 


9,750 


11,221 


14,561 


16,770 


20,078 


25,000 


28,736 


35,727 


46,098 


58,985 


:.. 75,354 

^ 85.000 







Les quinze ans écoulés peuvent se diviser en trois périodes.' 
La première se compose de l'occupation après la conquête : 
Tannée d'occupation, alors qu'aucun projet n'était bien arrêté 
sur l'avenir du pays, se réduisait à un chiffre moyen de 
15 à 25,000 hommes; la population reste stationnaire, et les 
impôts ne dépassent pas 2,500,000 francs. 

Dans la seconde période, il ne s'afpt plus d'occuper, mais 
àt défendre; alors •*!» ion restreinte, 



qfiième bon 4e ^umsmn aigourd'hoi, mais qui paît s'ap* 
précier encore par des chiffres. Ainsi Tannée 4'oôcupation 
s'élèye jusqu'à 60,000 hommes, la population européenne 
O^atteiot pas le cbi&e 4^ 30,000, et les impôts se' réduisent 

5, à 6 millions. 

La troisième époque est celle de Textension de la domina* 
<ion. )1 ne s'agit plus 4e 4iscuter sur le système plus ou moins 
Itroit d'occupation : la conquête doit être générale pour être 
fée!Ié.'l:iinStR!n«'40it«^ portée au loin pour qu'il mit po»- 
tfble au commerce et h }a colonisation de s'étendre à son abri. 
' Alon l'armée est portée successivement de 70,000 à 86,000; 
•Mil, par contre, la population européenne s'élève rapi4emen|t 
le 35î000 à 90>000, et les impôts, qui étaient de 5 millions 
#o 1840, dépasseront 2Q millions en 1845. 
^ Que l'on maintienne Tannée, que Fou persévère dans la 
consolidation de la domination générale, et l!<m jieùt dès I 
ftriieaty au moyeu du terme delà progression déjàconnue, 
fcr^ir l'époque où le chiffre de la population européenne et 
lehii des produits de l'impôt seront assez élevés pour 4is6iper 
lotte ^ppré)iension sur l'avenir du pays. 



GHAPITRB XVL 



Le Bhamadan.^ Des postes pennanente. --Boa^fantraqiié par lescéhMHM 
françaises, cherche à entraloer les Kabyles des pentes nord^uest du ^ur- 
Jura. — Réponse de ces montagnards. — Fermentation parmi les tribus de 
l*Oaest.— Insurrection des Flittas, des Traraset antres tribus.— Inyasioii 
d'Abd-el-Kader. — Le général Bourjdly diez les Flittas. •* Le générai Ct» 
vaignac chez les Traras. — Trahison des Souhalia. — Belle défense d*«M 
colonne commandée par le lieutenant-colonel Montagnac : sa destruction.— 
Le marabout de SIdi-Brahîm.— Héroïsme du capitaine Géraax et de 83 sol- 
dats.— Deira d*Abd-eMîadw.-*- Coup de vigueur du colonel Valsfai d'M^ 
razy. — Trait d'audace du colonel Tartas. — Invasion de Boi»-G«emii| 
nouveau kaKfai d'Abd-el-Kader.— Assassinat du commandant Billot par les 
tribus du Sebdou. — Le colonel Saint-Arnaud diez les Beni-Ouaghr. — Le 
général Lamoridère à Oran : ses manosuvres pour placer l'insiirreetiott 
entre deux feux. — Abd-et-Kader est attaqué dans le Trara : il rrfaae la 
combat : les Traras qu1l a soulevés se rendit à discrétion. — L'insurreo» 
tion est renfermée dans un cercle restreint. — Effet de ces événements eii 
France.— Le maréchal Bugeaud part pour l'Algérie arec on rentort de 
42,000 hommes. — Effet de ces événements en Angletene. —Armée dil 
maréchal Bugeaud à Alger. — Proclamation aux Kabyles. — Effiarvesceoce 
dans la partie (h)nlière du Maroc. — Emigration des tribus algériennes. — 
Mouvement cornlHué des colonnes françaises. — Plan d'Abd-el-Kader. «» 
Gomnent agissaient les Romains dans des circoDStanoei lemblableB. 



Lorsque le maréchal Bugeaud quitta rÀlgérie\ le Bbarn»-» 
dan approchait. Cest une époque de jeûne^ de prière, d*enK 
tàtion pendant laquelle toutes les passions bonnesetmauvaiiei 
des musulmans sont généralement dans une sorte d'état 16-» 
brile, qui motive assez communémentdesexcèsdetoutgenro» 



252 ALGÉRIE. 

CeA aimi le temps où les cultures sont suspendues, les ré- 
coltes serrées, où les tribus qui manquent de grains, se dépla- 
cent pour s'en approvisionner. Les marabouts en profitent 
pour exalter les imaginations et prêcher des révoltes s'il y a 
lieu : les tribus ennemies n'ayant plus à redouter les domma- 
ges portés à la récolte pendante se font la guerre entre elles : 
d'autres se ruent sur les silos et les troupeaux de celles qui 
ont été s'approvisionner au loin. C'est partout, en un mot, une 
époque de fermentation que tout dominateur de l'Algérie ne 
saurait surveiller avec trop de soin et de sollicitude. 

Par suite de ce défaut d'ensemble qui n'a été jusqu'à pré- 
sent que trop commun dans les affaires de l'Algérie, de ces 
systèmes peu ou point arrêtés, qui n'ont ni suite ni persévé- 
rance, et qui semblent remettre au hasard seul l'avenir de 
cette intéressante colonie, on n'était pas encore définitivement 
fixé sur le système à suivre à l'égard des Arabes, principale-* 
ment sous le rapport défensif. Deux modes d'application 
étaient en discussion. L'un, et c'était malheureusement celui 
qui comptait le plus de partisans dans l'armée , consistait à oc- 
cuper le pays par la multiplication des postes permanents ;rau- 
Ire voulait limiter roccupation à des postes rares gardés par des 
forces suffisantes : c'était le système du maréchal Bugeaud. 

Voici les motifs qui étaient allégués de part et d'autre à 
l'appui de ces deux opinions. 

Les partisans de l'occupaiion par points multipUés disaient 
qu'il fallait des postes en tels et tels endroits pour surveiller le 
pays, l'administrer, en avoir des nouvelles , assurer telle ou 
telle communication, afin que les convois et même les voya- 
geurs isolés pussent trouver quelques ressources sur leur route 
cl un abri le soir contre les voleurs et les attaques nocturnes» 
Ces motifs étaient plus spécieux que solides. En effet, comme 
des besoins de la nature de ceux qu'on voulait prévenir, se 
faisaient sentir sur toute la surface de l'Algérie, il aurait fallu, 
pour être conséquent, les satisfaire partout, et alors toute l'ar- 
mée eût été immobilisée dans des postes permanents grands 
et petits. Puis la guerre pouvait renaître d'un instant à l'autre 
par le soulèvement du pays tout entier, ou d'une fraction con- 



ÂLGÉRffi. M§ 

siâérabldy et, ilanft une pareille circonstance, les soldats fran* 
çais éparpillés, mal approvisionnés dans les postes, offraient 
à l'ennemi beaucoup de facilité et une foule d'occasions par- 
tielles de leur faire éprouver des échecs, dont les résultats ma^ 
tériels et surtout moraux, pouvaient avoir les plus graves in- 
convénients. 

Le maréchal Bugeaud, au contraire, disait que les postes 
permanents qui ne pouvaient être que très Subies en raison 
de leur multipUcité, n'assuraient pas les communications et 
n'avaient aucune action sur le pays ; qu'ils ne gardaient réel- 
lement qu'un point ; que l'action réelle, la véritable puis* 
sance étaient dans les troupes qui tenaient la campagne; que 
ces troupes elles-mémesne conservaient leur force donûnatrice 
que tout autant qu'elles ne se subdivisaient pas trop, et que 
chacune des fractions était capable de vaincre toutes les forces 
réunies de la contrée qu'elle était chargée de maintenir dans 
l'obéissance; que non-seulement les postes multipliés, enim-^ 
mobilisant une partie des forces de l'armée, afiSubUssaient 
numériquement les colonnes agissantes , mais encore qu'ils 
absorbaient en partie l'action des troupes restées mobiles, 
puisque ces dernières étaient chargées de les ravitailler, et 
souvent d'aller à leur secours au lieu de faire des opérations 
utiles contre l'ennemi ; et qu'enfin les postes qui n'étaient pas 
d'une nécessité absolue, n'étaient qu'une source d'embarras, 
de faiblesse et de danger. 

Il ajoutait que les postes magasins ou de ravitaillement, qui 
sont indispensables pour favoriser la mobilité des colonnes, 
n'ayant qu'une faible garnison, n'étaient chargés, à propre- 
ment parler, que de leur défense, et qu'ils ne devaient pas 
prétendre à la domination du pays qui les environnait : « car, 
disait-il, tant que le pays est calme et obéissant, le chef oc 
ces postes doit sans doute surveiller l'action des chefs indi- 
gènes, se faire faire des rapports par eux sur tous les points 
de son administration ; les faire venir de temps à autre au* 
près de lui pour se faire rendre compte, en détail, de ia dis- 
position des esprits, de l'état de peroeo*^ i 
amendes, des bruits qui drculent 



'âiilfeismrtir atacmid fhtction de son mondée Mit po» rébU 
blfr Tordre, qui aurait été troublé, soit sous le prétexte de 
protéger le pays. Il peut, tout au plus, faire une sortie brui- 
qûB et de nuit, à courte distance, pour arrêter des hommee 
signalés comme dangereux, ou pour tout autre coup de ttain 
partiel jugé nécessaire pour assurer la tranquillité du oerde) 
mate le détacbement qui devait être fait dans ce 
rares, devrait être rentré avant le jour. S'il y a des actee à ré^ 
primer cbez une tribu ou grosse fraction de tribu, il fout at* 
tendre, pour en demander compte, qu'une colonne vienne 
manœuvrer dans le pays : c'est dors, seulement, qu'on peut 
le fiiire avec efficacité et sans danger. 

« Si le pays était menacé d'une insurrection ou de l'enva^ 
bkMment des insurgés voisins, ce n'est pas un détachement 
de quelques centaines d'hommes qui pourrait prévenir le dan- 
ger, et il s'exposerait à une destruction complète dans respoir 
fondé d'atteindre le but. Quand une contrée est en fermentar- 
tion, il est rare que les populations demandent sincèrement 
à èirèprotégées et elles sont en général disposées à attaquer les 
protoctetirs. Souvent elles peuvent se protéger elles^n^mes, 
et â elles sont de bonne foi, ou elles se défendent ou elles s'^ 
loignent du péril. Dans tous les cas, il vaut mieux que le mal- 
heur tombe sur elles que sur un détachement impuissant. 

« Ainsi, jamais on ne doit sortir, jamais on ne doit com- 
battre quand on est maître de ses actions, sans un but utile, 
raisonné et même, dans ce cas, sans avoir des chances desuc^ 
ces. 

« n a été dit plus haut que les postes permanents n'assu- 
raient pas les communications : cette vérité est facile à dé- 
montrer. En eflTet, qu'entend-on par assurer une conimuni- 
cationTCe ne peut être, dans la véritable acception du mot, 
que donner la faculté aux petits convois, aux faibles détacha 
ments, aux isolés même, de parcourir en sécurité cette com- 
munication, car il n'est pas nécessaire de protéger une co- 
lonne qui trouve en elle-niême une force suffisante. C'est la 
colonne qui protège et non pas le poste qui ne peut rien hors 
de son enceinte. 



AIGStOC ; 211' 

'« Comment des postes écfadomiis d^UâpB en ilape en 
tme route, pourraient4k la rendre sûre pour ks oontoîs,. lee 
petits détachements et les isolés? Sî ces fractions rencontreni» 
à distance égale, entre deux postes, un rassemblement trèa 
supérieur à elles, à quoi leur serviront les postes <(ui sont à 
trois lieues en avant et trois lieues en arrière t Evidemment^ 
elles seront détruites ou prises sans même qu'ils en iieitt 
connaissance. 

« Les postes qu'on représente comme propres à asfeurer lil 
communications ne sont donc qu'une illusion dangereuse. Ui 
affaiblissent Tannée, ils paraient son action et ne remplie 
sent pas le but pour lequel on les institue. 

« n n'y a qu'une manière d'assurer les oommunicatioM^ 
c'est de bien dompter le pays à droite et à gauche et^.danl 
certain cas, de couvrir la communication par ulie oolooni 
postée ou agissant sur le c6té le plus menacé. 

«La réunion en une seule colonne de tous les postée qu'oit 
échelonnerait, d'après la routine, sur une cofnniutiication^ 
l'assurera beaucoup mieux si cette colcmnemaocouvre plus 
èonvenablement que ne le ferait la division des forceien pd*- 
tes permanents. 

« Ces principes exduentnils les postes d'une manière àb^ 
solue? Non assurément. Le principe de mobilité exige quel^^ 
ques postes de ravitaillement. Loin d'être contraire au s^ 
tème, ils le complètent, car ils favorisent singulièrement la 
mobilité des colonnes quand ils sont canvenaUeitient plA» 

Cé8(l). » ^ : . .. 

Tels étaient les motifs qu'alléguait le maréchal, à l'appui dl 
son opinion sur ce point de tactique si important dansla guene 
d'Afrique, et dont les esprits, en France, se préoccupèrent vr 
Tement à la suite d'une insurrection qui éclata pendant l'ab» 
sence du gouverneur-général. 

Yoid ce qui arriva. Les provinces du Centre et de l'Est 
étaient dans un état de tranquillité complète. Dans celles» de 
rOuest, les subdivisions d'Orléanville, deChercheil, de Mo»- 



ff) Omlsiie dn U octobre 184& 



fil * ALGÉRIEL 

taganem «ê rranettaient de ia grande et récente agitation ( 
aèe par rinsurrection de Bou-Maza. Le gouvenieiir-géDèral 
par intérim s'occupait d'organisation. Il amit installé aTee 
pompe une des coûteuses superfluités introduites par Tordon» 
nance du 15 avril, le comité du contentieux; il avait recueilli 
les adhésions des militaires disposés à prendre part à la colo- 
nisation d'après les bases proposées par le maréchal Bugeaud 
dans sa circulaire sur le projet d'organisation des colonies mi« 
litairesy dont on a vu plus haut le texte. Dans la seule divi- 
sion d'Alger, 4,010 avaient répondu à cette sorte d'appel, sa- 
voir : un officier supérieur, 17 capitaines, 2 lieutenants^ 
5 sous-lieutenants et 3,985 sous-officiers et soldats 'pouvant 
réunir en tout des fonds disponibles pour 1,673,815 francs. 
En même temps, les troupes inoccupées étaient réparties sur 
divers points pour la rectification ou Fachèvement de travaux 
commencés, et on annonçait, comme devant paraître immé- 
diatement, les travaux relatifs à l'exploitation des forêts de la 
Galle et à l'exploration des mines de l'Algérie et principale- 
ment de celles existant sur les territoires de Tenex, Philippe- 
ville et Bone, sources importantes de produits et de revenus 
dont on ne s'était pas occupé jusqu'alors. Ainsi, partout les 
travaux d'organisation semblaient devoir succéder aux tra- 
vaux de la guerre. Le dernier des kaUfas qui fût resté fidèle 
à la cause de Bou-Maza, s'était rendu à discrétion au com- 
mandant du camp d'Aiaun-Meren : un autre schériflf révolté, 
Mohamed-ben-Hamet, avait été condamné à mort par le 
V conseil de guerre, permarcntde la division d'Alger, et Bou- 
Maza lui-même s'était retiré chez les Achachas, tribu du Dah- 
ra et de Mostaganem. De là, il cherchait à entraîner dans sa 
cause, les montagnards des pentes nord-ouest et du Jurjura, 
en continuant son système d'imposture, et disant entre autres 
choses qu'il était maitre de l'heure à laquelle les Français de- 
vaient être expulsés de l'Algérie. Mais il n'avait pu obtenir des 
Kabyles que cette réponse : a Si vous êtes réellement maître 
« de l'heure, allez-vous emparer de Médéah, de Blidah, et 
« pénétrez dans la plaine de la Metidja par la partie occiden- 
« taie. Quand vous y serez arrivé, nous vous rejoindrons avec 



ALGÉRIE. 257 

(« toutes nos forces. » C'était, comme on le voit, mettre leur 
coopération à une condition qu^il était impossible à Bou-Maza 
de remplir : ainsi rien n'était inquiétant de ce côté. 
. Mais, dès le 15 septembre, divers bruits circulèrent sur la 
position et les projets d'Âbd-el-Kader. Selon les uns, il avait 
fiiit ferrer tous les chevaux de sa cavalerie, d'où Ton concluait 
qu'il méditait quelque nouvelle incursion sur le territoire al- 
gérien. D'autres prétendaient qu'il avait déjà paru dans le Sud. 
Mille rumeurs incohérentes et contradictoires eurent lieu 
parmi les indigènes, d'où l'on put induire avec quelqu'ap- 
parence de raison que ce chef de partisans songeait à profiter 
de l'époque du Rbamadan pour soulever le pays. En effet, on 
apprit, coup sur coup, que la subdivision de Mascara, où com- 
mandait le colonel Géry, était dans la plus grande fermen- 
tation ; que, dans celle de Tlemcen, une levée générale de 
bouchers avait eu lieu chez les tribus de la frontière de l'Ouest ; 
que, dans celle de Mostaganem, les tribus des Fhttas étaient 
en pleine révolte et qu'Abd-el-Kader, suivi d'une troupe de 
cavaliers du Maroc qui s'étaient attachés à sa fortune, avait 
envahi le territoire algérien. 

Toutes ces nouvelles étaient fondées. Le général Bouijolly, 
- qui s'était porté chez les Flittas pour y réprimer quelques 
actes de brigandage commis contre des caravanes de gens du 
désert venus dans le Tell pour y acheter des grains, était loin 
de s'attendre à trouver cette tribu en révolte complète. Dès 
le 21 septembre, il fut attaqué très vigoureusement, et ce ne 
fîit qu'après un combat assez chaud qu'il arriva au bivouac de 
Ben-Âtia. Des groupes hostiles se montrèrent toute la journée 
dans les environs du camp, et comme sa colonne n'était ap- 
provisionnée en vivres et en munitions que pour une course 
de quelques jours, il ne jugea pas à propos de s'engager plus 
avant avec quelques malades et des blessés. Il se décida à se; 
rapprocher de Bel-Acel pour se mettre en état de rentrer sé- 
rieusement en opérations. Il fut chaudement suivi dans ce 
mouvement rétrograde. Pendant qu'il était à Touiza chez les 
Beni-Dargouîa, son arrière-garde, composée de 200 hommes 
' da 9* ehasseurs d'Qilèaa^ fiât vigoureusement engagée^ et les 
i.Ué 17 



S68 ALOeiUB. 

eKadroDi du 4! chaiBeun durent charger à fond pour It 10^ 
tenir. Le lieutenantH^nel Berthier, anden officier 4'or» 
donnance du roi, fut tué en conduisant cette charge, et ki 
cbafifieurs furent dégagés. Mais une lutte acharnée w Vtm 
autour du corps du colonel Berthier, et jusqu'à dix Kabyln 
lÂnrent s'y faire tuer autour. La colonne, après d'antrai »- 
gagements moins graves, put bivouaquer le 85 sut la Mina, à 
Belizan, d'où les malades et les blessés ftirpnt éiacués mv 
difficulté sur Bel-ÂceL 

Dans la subdivision de Tlemcen, le général Cavaignac s^èlijt 
aussi trouvé dans une position fort critique. Averti qu'on ka- 
Ufa de Si-Mobammed-ben-Abdallah s'était enfui dans le pijp 
des Traras, où il prêchait la révolte, que sa fuite avait été 
suivie de celle des Engamia et des Ouled-Ghia et qu'une awi 
grande agitation s'était manifestée chez les Gfaossels et dan 
le pays des Traras, il réunit à Sidi-Bou-^l-Nouar 1860 hcMoma 
d'infanterie, 250 chevaux et deux sections de montagne. Après 
s'être mis eu relation avec les diverses fractions des Traïaa, il 
reçut quelques assurances satisfaisantes des unes et des ré- 
ponses insultantes des autres, et principalement des Boii-- 
Ouersous. Tout lui indiqua que cette révolte coïncidait avec un 
mouvement prochain d'Abd-el-Kader qui avait passé la Mo- 
loiua et fanatisait les Kabyles par la promesse de son arrivée 
prochaine. 

Le 22 septembre, au matin, quittant la position de Sidi* 
Bou-el-Nouar pour entrer chez les Beni-Ouersous^ il se trouva 
bientôt au centre de leur territoire. Il établit son camp dans 
une vallée : la position était fort convenable, mais dominée à 
l'ouest par une succession de collines dont la plus éloignée, 
couronnée par le village des Ouled-Zekri, était occupée par 
3 ou 400 Kabyles qui, abrités derrière leurs mura, dirigeaient 
sur les postes avancés un feu très incommode. Cette position 
ennemie devait être enlevée. Une colonne d'attaque, compo- 
sée des voltigeurs et carabiniers du 15% des grenadiendu 41* 
de 120 chevaux du 2' chasseurs et du 2* hussards, fut chargée 
de cette opération. 

ii'i«fouterie eut d'abord beaucoup à souffrif 01 



ÂLGËRIE. SSft 

péniblement une pente assez clevée. Mais la cavalerie se l^psa 
QU galop sous une vive fusillade et la décision de ce mouve- 
ment força l'ennemi à se jeter sur le revers opposé où il fut 
attaqué avec vigueur et rejeté dans des ravins profonds ou sur 
des crêtes inabordables. 

La positipn prise fut occupée par trois compagnies de 
louaves ; les sapeurs du génie en crénelèrent les maisons et les 
enceintes, et les soldats se ^rent des postes couverts en éle- 
vant des retranchements en pierres. Mais, quoique délogé du 
village, l'ennemi s'était établi en face des Français dans des 
positions formidables et garnies de retranchements en pierres 
lèches; il semblait décidé aune résistance sérieuse. 

Après avoir employé la matinée du 23 à reconnaître avec 
im fort détachement le pi^ys au centre duquel il était et : urtout 
les positions occupées par Tennemi, le général Cavaignac se 
préparait à attaquer les Kabyles, lorsque ces derniers s'élan- 
cèrent avec une vigueur inouie sur la position occupée par les 
zouaves, commandés alors par le chef de bataillon Peyraguey. 
Francbifisant d'une part l'un des postes avancés, ils s'y mêlèrent 
à la garde qui s'y trouvait et qui s'y défendit à la baïonnette. 
Le capitaine Lecouteux, s'élançant à la tête de sa compagnie, 
dégagea ses soldats entourés. 

l)'un autre côté, les Kabyles avaient abordé une enceinte 
crénelée et faisaient mine d'y pénétrer. Le commandant Pey- 
raguey, à la tête d'une compagnie, se lança de la partie de 
l'enceinte qu'il occupait à celle que menaçaient d'envahir les 
Kabyles. Mille voix s'élèvent du camp pour applaudir à cette 
action vigoureuse : mais au même instant, le brave Peyraguey, 
vieux soldat de l'Ile d'Elbe, noble reste de ces anciens hé- 
roïques bataillons français, tomba mortellement frappé do 
trois balles. Dans sa chute, on l'entendit encore s'écrier : « En 
ftvant, mes amis, en avant I » 

Repoussés par les zouaves dans cette audacieuse attaque, 
U» Kabyles se retirèrent derrière leurs positions. Peu après, 
vers la chute du jour, une décharge générale de leui^s armes 
prouva qu'ils venaient de recevoir une nouvelle importante. 
JUa efieti on venait de leur annopcer g^'A| - -* ^ - ^^>|^!^^ 



Î60 ALGÉRIE. 

trait sur le territoire français, marchait à leur secours : c'était 
là le secret de leur acharnement. Mais , dès le lendemain , te 
a;énéral Cavaignac les attaqua sur toute leur ligne et son 
mouvement appuyé par un feu très vif d'artillerie et d'infan- 
terie, fut couronné d'un plein succès. Le retranchement fut 
tourné, l'ennemi l'abandonna en désordre, après avoir perdu 
beaucoup de monde : c'était le succès militaire aussi complet 
que possible, mais ce n'était point le succès politique. Il fut 
même chèrement payé quelques jours après. 

En effet le 27, le général Cavaignac, inquiet pour le poste 
d'Ain-Timmouschen , qui dépendait de sa subdivision, et 
qu'il ne croyait pas suffisamment gardé, dirigea sur ce 
point un détachement de 200 hommes, choisis dans le <5« 
léger et les zouaves. Au moment où ce détachement arrivait 
au marabout de Sidi-Moussa à une lieue et demie de Tim- 
mouschen, il rencontra un goum nombreux, conduit par 
Bou-Hammedi, qui venait pour protéger l'émigration des deux 
grandes tribus des Ouled-Nalfa et des Ouled-Ze!r. Ces tribus 
faisaient défection et allaient se réunir aux Ghozzels, déjà 
passés sous les drapeaux d'Abd-el-Kader. 

Le lieutenant Marin, qui commandait le détachement^ prit 
le goum de Bou-Hammedi pour celui du lieutenant -colonel 
Valsin-Esterazy, et Terreur était d'autant plus naturelle, qu'en 
tête marchaient les chefs des Beni-Achmez, qui font en effet 
partie du Maghzen d'Oran, mais qui, ce jour-là, avait fait défec- 
tion. Lorsque le lieutenant Marin reconnut son erreur, les 
cavaliers arabes étaient déjà pêle-mêle avec les soldats fran- 
çais qu'ils avaient abordés en leur disant : semij semi^ (amis, 
amis). Ces derniers avaient déjà mis sacs à terre et formé le 
faisceau pour se reposer un instant, lorsqu'ils furent enve- 
loppés par trois ou quatre mille Kabyles et sommés de se 
rendre. Toute résistance était impossible. Ce malheureux 
détachement mit bas les armes : pas un coup de fusif ne fut 
échangé de part ni d'autre. Un fait pareil ne s'était pas encore 
produit dans la guerre d'Afrique. 

A cette page regrettable de l'histoire de cette insurrection 
nouvelle, s'en ioignit une triste, lugubre mais héroïque. Le 



ALGÉRIE. 261 

lieutenant-colonel de Hontagnac commandait à Djem&a« 
Ghazaouaty près la frontière maritime du Maroc. Les Sou-* 
halia se disant menacés par Abd-el-Kader, lui envoyèrent 
demander protection contre Tex-Émir, qui, dirent-ils, voulait 
rejoindre, à la tète d'un fort goum, le scheik révolté Âbd-el- 
Bosseh, chez les Traras, dont le pays s'étend à l'est entre le 
port de Ghazaouat et l'embouchure de la Tafna. Us lui lais- 
sèrent cependant ignorer les forces considérables dont dispo- 
sait Âbd-el-Kader et l'insurrection qui s'oi^nisait dans toute 
la contrée et chez eux-mêmes. 

Guidé par ces renseignements perfides, le colonel Monta- 
gnac sortit de Djemmàa le 21 septembre, à 10 heures du soir. 
Sa colonne se composait de 420 hommes dont 354 du 8^ ba- 
taillon des chasseurs d'Orléans et un escadron du 2* hussards. 
U arriva à la pointe du jour à l'Oued-Taouli, bonne position 
dont une trahison habilement ourdie allait l'arracher encore 
pour avoir meilleure chance de détruire sa colonne en détail. 
En effet le 22, à deux heures du matin, par on ne sait quels 
nouveaux perfides renseignements, il quitta son bivouac de 
rOued-TaouU, et marchant dans la direction de l'est, il fût 
établir son camp sur le ruisseau de Sidi-Brahim. Laissant la 
garde des bagages et du camp au commandant Froment- 
Coste, il se porta en avant avec trois compagnies du 8* chas- 
seurs d'Orléans et l'escadron du 2^ hussards. A trois quarts 
de lieue du camp, des cavaliers arabes en assez grand nombre 
parurent sur un plateau : les deux premiers pelotons de l'es- 
cadron chargèrent avec leur commandant Cognord en tête. 
Immédiatement ils furent écrasés sur leur gauche par une 
masse de cavaliers qui se démasquèrent au nombre de plus 
de 3,000, commandés par Âbd-el-Kader lui-même. Au pre- 
mier choc le commandant Cognord fut démonté, puis bl^sé ; 
le capitaine Gentil de Saint-Alphonse, tombe à son tour frappé 
d'une balle à la tête : le cavaUer arabe qui l'avait tué d'un 
coup de pistolet, lui avait crié en faisant feu :^ Àbd^el^Kader ! 
Ce cavaUer n'était autre que l'Ëmir. 

A la vue de ce désastre, le colonel Montagnac communiqué 
à sa faible trouiie son courage désespère. Quoique euviix)nnè 



S62 ALGÉRIE. 

par des forces plus que décuples, il se lance en avant âtec des 
pelotons de réserve auxquels se rallièrent 20 càyaliers, débm 
de Tescadron de hussards. Mais au même instant il tombe 
mortellement blessé. Assis sur un tertre, il fait former sa petite 
troupe en carré et envoie le maréchal-de-logis Barbie, ordonner 
au commandant Froment--Goste de venir l'appuyer. Mais en- 
veloppé de toutes parts ce carré tombait hoilime à honmie. 
Le colonel Montagnac voyant cette boucherie et se sentant 
mourir : «xEnfans, dit-il, vous êtes accaMés par le nombre , 
a retirez -vous dans le marabout de Sidi-Brahim. Ne vous 
a inquiétez pas de mon corps, mon compte est t^lé. » En 
effet, il expira presque aussitôt. 

Cependant cet héroïque carré lutte encore pendant près 
de trois heures contre toutes les charges ardentes et répétées 
de toute la cavalerie d'Âbd-el-Kader ; mais que pouvaient ces 
quelques braves contre des forces si supérietti^T tnourir! 
c'est ce qu'ils firent. Les cartouches s'épuisèrent et, suivant 
l'expression d'un carabinier^qui a survécu, les Arabes resser- 
rant le cercle autour de ce groupe immobile et devenu silen- 
cieux, faute de munitions, le firent tomber sous leur feu 
comme un vieux mur ! 

Pendant ce temps, le commandant Froment-Goste appro- 
chait en toute hâte avec la 12» compagnie et une section de 
carabiniers de son bataillon. Devenu l'objet des efforts de 
l'ennemi, il fut frappé par les premières balles^ et sa petite 
troupe succomba à son tour sous le nombre. 

Il ne restait plus du bataillon d'Orléans que quatre-vingt- 
trois hommes sous les ordres du capitaine Géraux et du lieu- 
tenant Chapdelaine, laissés à la garde des bagages pendant 
l'action. 

Voyant tout perdu, le capitaine Géraux songea à 
mettre sa troupe à couvert et se dirigea sur le marabout de 
Sidi-Brahim à un quart d'heure sur la droite ; sa retraite ne 
se fit pas sans combat , il perdit cinq hommes. La cour do 
marabout où il trouva un abri momentané, présentait un carré 
pouvant contenir vingt hommes sur chaque face; chaque 
homme avait quatre paquets de cartouches et^ conune on avait 



jsLàÈMÊ. léi 

dbanâdnné lés sacs, il j àvaii très peu ^e vivres, il éiait eiivi- 
ftlii oiùe heures du uiatin. 

Dans Tespoir d'être aperçu par la colonne du colonel de 
Vamty qu'il savait à trois lieues de là, le capitaiile Géràux 
prit la ceinture rouge du lieutenant Ghapdelaine et le mou- 
âioir bleu du caporal Lavaissière, et fît planter au milieu 
d'une grêle de balles, ce drapeau improvisé au haut du mara- 
bout, tl était décidé à se battre à outrance ; les quatre vingts 
braves qu'il commandait l'étaient à mourir jusqu'au dernier. 
Il rangea sa petite troupe en quatre pelotons sur chaque face 
âh mur du marabout qui eut alors deux enceintes, une de 
pierre, l'autre de chair. Cette dernière n'était pas la moins 
soUde. 

Cependant le marabout était entouré de' toutes parts par 
3,000 cavaliers. Abd-el-Kader fit sommer le capitaine 
Géraux de se rendre : «Dites à Àbd-el-Kader, répondit- 
« il au parlementaire, que nous sommes décidés à nous 
i battre jusqu'à la fin , et que si l'ennemi veut il peut com- 
< mencer : nous sommes tous prêts et bien résolus jusqu'aux 
« derniers. 9 

Cette réponse mécontenta Abd-el-Kader qui avait déjà fait 
Ae grandes pertes avec les autres fractions de cette héroïque 
colonne, et quicraignaitl'effetmoral que pouvait produire sur 
ses troupes la résistance acharnée d'une poignée d'hommes. 
A avait dans son camp quatre-vingts prisonniers, tant de l'es- 
cadron du commandant Cognord, que du détachement du 
capitaine Froment*Coste : de ce nombre était le capitaine 
Dutertre, du 8« chasseurs d'Orléans. Il le détacha vers le ca- 
pitaine Gérami avec la mission expresse de l'engager à se ren- 
dre, et de l'y décider, sous peine d'avoir lui, et les autres pri- 
sonniers, la tête tranchée. Le capitaine Dutertre fit part do 
celte mission à ses malheureux compagnons de captivitét et il 
fût résolu à l'unanimité qu'il engagerait le capitaine Géraux à 
se défendre. Tous les genres d'héroïsme devaient se produire 
en cette circonstance. Le capitaine Dutertre s'avance auprès 
du marabout et crie aux assiégés: < Malprâ rînîAni^ion et les 
c menaces d'Âbd-el-Kader, je'vi ' M 



264 ALGÉRIE. 

a rendre t Mourons tous, s'il le fout, jusqu'aux dernier!! 
De retour auprès de TËmir, il paya de sa tête cette oourageiM 
résolution ! 

Désespérant de vaincre autrement que par la force cette 
héroïque fermeté, Abd-el-Kader lance ses troupes contre le 
marabout dont le mur n'avait que quatre pieds de haut; maû; 
il était doublé par un autre mur, citadelle vivante contre la- 
quelle vinrent se briser par trois fois tous les efiTorts desassié- 
geants. La première attaque dura cinq [quart- i'heures : on se 
battait à bout portant. La seconde attaque fut plus vive, elle 
se termina à la nuit : les baïonnettes avaient du sang jusqu'à 
la garde. 

Les assiégés avaient eu peu de Ipertcs; ils en avaient fait 
éprouver beaucoup à l'ennemi. Us se promettaient de lui en 
faire éprouver encore, car leur courage s'exhaltait avec le 
danger : c'était l'héroïsme du désespoir. Ils passèrent la nuit 
à faire avec leurs sabres des demi-créneaux aux murs, et i 
couper en quatre et en six les balles qui commençaient à leur 
manquer. Le 24, dès dix heures du malin, Abd-el-Kader fit 
attaquer le marabout pour la troisième fois, et, pour la troi- 
sième fois ses troupes furent repoussées après un attaque qui 
dura, presque sans interruption, jusqu'au lendemain à deux 
heures après-midi. Abd-cI-Kader renonçant aux chances 
meurtrières de l'assaut, fit retirer ses troupes et changea son 
attaque en blocus. Il laissa autour du marabout trois postes 
d'observation de 150 hommes chacun, et se dirigea avec sa 
cavalerie sur un autre point. 

On était au troisième jour; l'eau, les vivres manquaient, 
les assiégés étaient réduits à boire de l'urine mêlée avec un 
peu d'eau-de-vie et d'absinthe. Depuis trois nuits le sommeil 
n'avait pu fermer leurs paupières, et tous demeuraient in- 
flexibles : nul ne parlait de se rendre. Enfin, épuisés, affai- 
blis, sentant la mort prochaine s'ils s'obtinaient à rester dans 
ce lieu sans vivres et sans eau, pressés plus que jamais par la 
faim, la soif, les privations de toutes sortes, ils se décidèrent à 
se frayer un passage et à se faire jour les armes à la main. 
Le 2o, à sept heures du malin, le détachement franchit les 



ALGÉRIE. 265 

remparts du marabout; se précipitantàla baïonnette et ses oflS« 
ciers en tête, sur le premier poste; il Tenlèye, traverse comme 
un boulet la ligne de blocus, se forme en carré de tirailleurs 
et se met en marche en présence de Tennemi qui n'osa le 
suivre que de loin. 

Il arriva ainsi jusque sur les bords d'un ravin qui formait 
défilé sans avoir plus de quatre blessés. Harassés de veilles et 
de fatigue, mourant de soif et d'inanition, ces braves form^ 
rent le carré pour se reposer. Vain espoir ! il fallut combattre 
encore. Us virent les Ouled-Zeri sortir de leurs demeures avec 
leurs fusils et descendre dans le ravin. Les gens de Sidi-Ha- 
mar et des autres villages environnants, prévenus par des ca- 
valiers de l'Ëmir, se mirent aussi en disposition de les atta- 
quer. D était alors environ huit heures du matin; pressés en 
queue par deux mille Kabyles, ils pensèrent que le plus sût 
moyen était de fondre parla Ugne la plus courte sur les Ara* 
bas qui leur barraient la route. Us descendirent dans le ravin, 
et cette intrépide phalange, digne d'elle-même jusqu'à la fin, 
fond au milieu des masses ennemis pour se frayer un passage. 
U y eut un moment d'horrible carnage ; il ne leur restait plus 
ni cartouches, ni baUes; les Arabes tiraient sur eux de tous 
côtés. Us parvinrent enfin dans un champ de figuiers où ils 
purent reformer le carré ; ils se comptèrent : ils n'étaient plus 
que quarante. Le capitaine Géraux leur restait encore; le 
lieutenant Chapdelaine était mort avec les quarante autres^ 
Leur heure semblait venue aussi, et ils se préparent à vendre 
chèrement leur vie. Les Arabes, sans égard pour tant de cou* 
rage, se précipitent plus nombreux sur ces braves qui, après 
s'être dit un dernier adieu, jetetnt leurs fusils et s'élancent en 
désespérés et la baïonnette au poing au miUeu des Arabes 
dont ils font un grand carnage : ils parviennent encore à trar 
verser leurs masses. Mais vingt-sept sur quarante' étaient 
restés morts, et parmi eux l'héroïque capitaine Géraux. Treize 
se firent jour et purent, peu après, être recueillis par la 
garnison de Djemmàa qui venait à eux. L'histoire doit con- 
server le nom de ces intrépides soldats qii* 
ciersy combattirent près d'eux juf 



9W AhEttatu 

fïïtiuit LavakBèret eàpbMl j I>elfieit^ Fert^ Lragloisj I«pan> 
Bledailley Frécy, Léger^ Antoinei Làngerin^ Hichelt carabH 
men ; Siguier,' dairon ; Raûriond, chuBeur, 

Td fiit le dénouement de ce funèbre mais héroique drame 
de Sidi-Brahim. Les annales militaires du monde contiennent 
pea de faits seinblableé. Quel beau spectacle en effet que Tadr 
itdrable courage d'une poignée debra^es^ s'étant Sût une d* 
teddle d'un tbmbeau musulman, tenant pendant deux joun 
en échec toute tine armée ennemie, repoussant toutes les 
propositions de se tendre ! Puis, sans titres, sans eau^ sans 
munitions, ne se laissant démoraliser ni par le nombre desen- 
nemisj ni par la pensée si poignante de l'abandon où ib 
étaient, ne prenant conseil que de leur héroïsme, et atec une 
audace inflexible et un mépris de la mort qui rappellent les 
fiistes les plus glorieux des temps antiques, succomber homme 
à homme en se frayant, à la baïonnette, un passage à traters 
une armée où ils ataient à lutter un contre cent I 

l'hérotane de cette poignée de brates au début de l'insur- 
rection poutait frapper les Arabes de terreur comme il les 
atait frappés d'admiration. Pour en prévenir l'effet tnoral, 
Abd-el-Rader se montra , comme toujours, habile à profiter 
descirconstabces. A Sidi-Brahim, il dit que, pour éprouver 
le courage et la foi de èeux qui combattaient sous ses ordres, 
il avait touhi que 1^ soldats français défendissent leur vie 
comme des héros. A Ain-Timouschen , au contraire , il dit 
que pour récompenser ceux qui suivaient sa bannière , il 
avait fosciné de son regard tout-puissant le détachement 
commandé par le lieutenant Marin , et l'avait fait tomber 
sans résistance en leur pouvoir. Il était ainsi parvenu à per- 
suader aux Arabes qu'il déciderait à son gré de la victoire, et 
que si parfois il essuyait des défaites, c'était pour éprouver le 
courage , la patience et la foi de ceux qui le suivaient, et les 
rendre dignes des récompenses célestes, promises par le Pro- 
phète aux martyrs de la religion. 

Cela explique l'audace toute nouvelle des Arabes dans cette 
insurrection. 

Cependant la conduite de l'ex-Émir, pour se garantir d'al- 



ÂL6ËRIEL 207 

teintes personnelles, contraste avec l'opitrion que ses parti* 
sans ont de sa toute-puissance. Ainsi, par exemple, s'il chargé 
avec bravoure à la tète de ses goums, ce qui diez les Ardbes 
est une nécessité de commandement, il fait usage de mille 
précautions dans tous les détails de son existence. En marfehé, 
des hommes dévoués le précèdent, fouillant les terrains acci- 
dentés, comme s'ils redoutaient la balle d'un traître ou d'un 
assassin. Dans les haltes, il ne couche pas deux nuits dans la 
même tente : il ne mange d'autres aliments que ceux préparés 
par ses proches , et ne boit d'autre eau que celle puisée à la 
source par un homme investi de toute sa confiance. Il a aind 
déjà toutes les alarmes du pouvoir sans en avoir les compen- 
sations. Son mouvement en Algérie était, sinon prévu, du 
moins probable. On savait que sa deîra était campée à Seb- 
kha, sur la limite du Tell, dans les terrains sur lesi|uels les 
populations ne se fixent pas d'une manière permanente. Là, 
il était parvenu à se former un corps de 1 ,000 cavaliers envi- 
ron et de 1,200 fantassins. Sa cavalerie, choisie parmi des 
hommes d'élite, ayant donné des preuves de bravoure, avait 
été remontée avec le produit des raziias contre les tribus des 
plateaux ou contre les gens de Laghouat. Elle ne recelait 
point de solde. Âbd-el-Kader fournissait setdement Torge 
pour les chevaux, et allouait aux hommes du blé pour leur 
nourriture. Les ressources alimentaires étaient, du reste, si 
restreintes, qu'il n'était fait qu'une fois par semaine de dis- 
tribution de viande aux fantassins et aux cavaliers. La grande 
sobriété des Arabes, leur exaltation reUgieuse , et surtout les 
coups de mains dirigés contre les tribus françaises et dont ils 
se partageaient le butin, leur aidaient à supporter patiem- 
ment ces privations. Ses fantassins, recrutés parmi des tribus 
marocaines qui, placées entre les deux états, n'appartiennent 
en quelque sorte ni au Maroc ni à la France , ne recevaient 
pas non plus de solde. Us avaient droit seulement aux mêmes 
rations de vivres que les cavaliers. Abd-el-iiader leur four* 
nissait en outre un burnous , un caban à capuchon , et un 
pantalon. La durée de cet habillement était fixée à un an. On 
amrait q^e tel fia ni tvaient servi à l'armement de cetta 



268 ALGËRIE. 

troupe proYenaient de dépôts d'armes établis chez les tribos 
Berbères indépendantes , avant les événements qui amenèrent 
la bataille d'Idy. 

Abd-el-]iader pourvoyait à la nourriture de sa cavalerie 
et de son infanterie régulières au moyen des aumônes abon- 
dantes recueillies soit en Algérie soit dans le Bfaroc. Les 
munitions de guerre et les effets d'habillement étaient achetés 
en secret dans les villes de l'intérieur du Maroc , et arrivaient 
à la deira sous l'escorte d'agents dévoués. La sage économie 
qui présidait aux dépenses, la foi des soldats qui modéraient 
leurs prétentions, le produit des razzias, les aumônes et les 
récoltes provenant des labours que faisait la deïra, suffisaient 
pour subvenir à tous les besoins de sa troupe. On assurait que 
l'ex-Émir ne recevait aucun secours étranger. 

En dehors de ces troupes régulières, Abd-el-Kader pouvait 
encore lever dans sa deïra 7 à 800 cavaliers appartenant aux 
tribus algériennes qui avaient suivi sa fortune dans l'émigra- 
tion. Le nombre des tentes de la deira était d'un millier en- 
viron , ce qui impliquait une population de cinq à six mille 
âmes. A ces forces pouvaient se joindre les contingents pro- 
bables des tribus sahariennes , venues dans le Tell du Maroc 
pour acheter des grains , et par les tribus marocaines?, telles 
que les Méhcia, les Guclaia, les Hallaf et les Beni-Senassen, 
plus immédiatement soumises à son influence. Pour une ex-- 
pédition déterminée de quelques jours, Abd-el-Kader pouvait 
alors facilement réunir 3 à 4,000 cavaliers, dont 800 régu- 
liers et un nombre supérieur de fantassins. 

On a vu comment, dès son entrée sur le territoire algérien, 
la majeure partie des tribus de l'Ouest s'était déclarée en sa 
faveur. L'insurrection,' qui avait éclaté sur plusieurs points à 
la fois , semblait vouloir prendre un développement efifrayant. 
Pendant que l'héroïque colonne du colonel Monlagnac était 
écrasée à Sidi-Brahim , le colonel Walsin-Esterhazy, qui com- 
mandait le Maghzen d'Oran , fut informé qu' Abd-el-Kader 
avait gagné la tribu des Ouled-Abdallah , que plusieurs douars 
des Douairs avaient reçu de ses lettres , et qu'il était alors 
chez les Ouled-Kalfa et les Ouled-Zaïr qu'il se disposait à en- 



ALGÉRIE. 269 

tratner. Pour arrêter les progrès de cette insurrection , il 
partit avec quelques troupes du Maghzen et arriva au puits de 
Bourchache, à l'extrémité occidentale du lac Salé. Là, il 
envoya des espions chez les tribus compromises , et il apprit 
qu'Abd-el-Kader était à Aïn-Takebalet, à la tête d'une cava- 
lerie considérable 9 et les tribus des Ângads, les Ouled*Mel- 
louk, les Ouled-Baleghr, les goums des tribus qui avaient fait 
défection , et la cavalerie des Kabyles de la rive gauche de la 
Tafna. Il apprit aussi que les Ouled-Kalfa et les Ouled-Za!r 
avaient commencé leur mouvement de défection, et que 
l'émigration était déjà rendue à Hamman-Bou-Hadja. Mon- 
tant aussitôt à cheval , avec tout ce qu'il put réunir de Douairs 
et de Smelas, trois cents environs, il se mit à la poursuite des 
tribus émigrantes, les joignit et leur ordonna de rebrousser 
chemin. Sur leur hésitation , il dut frapper un grand coup 
pour les y contraindre. Entouré par les chefs des tribus, qui 
semblaient le défier et le menacer, il ajuste les deux plus ré- 
calcitrants, et de deux coups de pistolet les abat à ses pieds. 

Cet acte de vigueur en imposa aux révoltés qui s'attendaient 
d'un moment à l'autre à être secourus par Abd-el-Kader. Mais 
ils furent forcés de se replier, ainsi que toutes les tribus qui 
menaçaient de défection , et avait campé du côté de Rio- 
Salado. Grâce à cette énergie et à cette habileté, le goum resta 
fidèle, ainsi que quelques tribus du cercle d'Oran. 

Sur un autre point, un audacieux coup de main du colonel 
Tartas en maintenait d'autres dans l'obéissance. Le général 
Bouijoily avait, comme a vu, concentré sa faible brigade au 
campdeBel-Assel, sur la Mina. Il détacha le colonel Tartas, 
commandant la cavalerie, sur le flanc de la colonne, pour 
battre la plaine de la rive droite de la Mina. Le colonel ayant 
appris là que Bou-Maza, à la tête de 1 ,200 cavaliers et d'un 
grand nombte de fantassins, venait de tomber à l'improviste 
sur la tribu dépendante de Sidi-Laribi , kalifa de la France, 
qu'il avait incendié la maison de ce chef et emporté un im- 
mense butin, fruit de sa razzia, réiolut de lui ravir le fruit 
de ce facile succès. D nV evaux du 

4** régiment de chaH aou 



STp ALGÉRIE. 

bouillant courage, il se met à la poursuite de rennemii pafw 
nient à le joindre et le charge vigoureusement. Tant d'au- 
dace et de valeur intimident les cavaliers arabes qui fuient 
en désordre , abandonnant leurs fantassins qui furept tous 
sabrés. Le colonel fartas rentra le soir i Bet-Assel arec la 
plus grande partie du butin enlevé par Bou-Maza. 

Pendant que l'insurrection était ainsi comprimée sur 
quelques points, elle gagnait sur d'autres. Une seconde inva- 
sion était arrivée du Maroc, commandée par Bou-Cruerrara, 
pouveau kalifa d'Âbd-el*Kader, qui parait pour la première 
fois sur le théâtre de la guerre. Bou-Gfierrara s'était porté sur 
SebdoUj^ petit fort , à douze lieues, au midi , de Tlemcen,i 
l'extrémité du Tell (région des céréales). Sebdou est un des 
postes par lesquels les Français ont action sur le Sahara. Les 
autres forts de cette ligne sont Daîa, Siaret, Teniet-el-Qad, 
et enfin Boghar, du côté de Milianah. Les postes intérieurs de 
la province d'Opin sont Bel-Âbbès, à moitié chemin de Mas- 
cara à Tlemçen ; Àin-Timousdien , entre Tlemcen et Oran; 
Bel-Assely en avant de Mostaganem, sur la Mina; Lella- 
||aghpia, sur la frontière du Maroc, et Djcmmàa-Ghazaouat, 
point maritime, sans l'occupation duquel il serait difficile 
d'approvisionner un corps de troupes agissant dans le Maroc. 

Bou-6uerrara commença par faire lâchement assassiner, 
par une des tribus du Sebdou, le commandant Billot, le lieu- 
tenant Dombasle et quatre hussards qu'il attira dans un guet- 
^-pens : il força ensuite toutes les tribus de la contrée jusqu'à 
deux lieues de Tlemcem, de s'interner dans le Maroc et mit le 
siège devant le fort de Sebdou, dont la petite garnison se dé-^ 
fendit avec énergie. 

A la nouvelle de l'affaire de Djemmâa-Ghazaouat et du 
développement de l'insurrection dans les divers cercles de la 
province d*Oran, le gouverneur-général, par intérim, Lamo- 
ricière prit trois bataillons et une section d'artillerie de mon- 
tagne qu'il fit embarquer sur les vapeurs le Tartare, YJStnùf 
\Euphrate et diriger directement sur Djemmâa. Après avoir 
rejoint le général Cavaignac au col de Bab-Taza, défilé des 
{f^>ntagne8 qui séparent le district de Lclla-Maghnia de celui 



ALGSBIEL tri 

de J>i0^ïm^j il débloqua Nedroma et manonyra pour 9!%- 
cer l'in^irrection entre deux feux. 

Pendant ce tempa le colonel Saint-Araaud, qui çomoMiiiT 
dait à Orléansville, avait renforcé le poste retrapc^ dtt Kliar 
mis sur TOued-Riou, un des affluents du Chélifi^ et qui cqhh 
mande la gorge par où on pénètre dftns le peys des Beqi* 
Quraghr. D avait trouvé toute la tribu en armes qui Tatteiidait 
sur rOued-Sensig, au nombre de plus de 3,000 combattants. 
Malgré son infériorité numérique, il n'hésite pas à les atta- 
quer : l'engagement fut des plus vift; mais quelques vigpu- 
reuses charges de cavalerie mirent l'ennemi en déroute qi)i 
•'enfuit en désordre, abandonnant ses morts sur le champ <^ 
bataille. 

Ces vigoureuses initiatives prises sur tous les points parles 
divers che& de corps, arrêtèrent le développement de la ré- 
volte. Eïle parut renfermée, dès son début, dans un cercle 
assez étroit entre les quatre faces du carré formé par la mer, 
la Tafna, le parallèle à la mer passant par Tlemcen et LeUa- 
Maghnia et la frontière du Maroc. Ce grand mouvement, 
dont le commencement n'avait été m^i^é que par des dé- 
sastres, semblait entrer dans une nouvelle phase. En ptt^\j 
Abd-el-Kader qui ne s'attendait pas à être attaqué sitôt, 4S^ 
avoir été hardi et habile, s'était arrêté tout-à-coup, héritant, 
soit de lui-même, soit à cause de l'armée qu'il commendaft 
et n'avait plus franchement poussé de l'avant. IfO temps avait 
été pour le Français, et tout faisait espérer que le pud ne 
s'augmenterait plus. Le général Lamoricière avait, dès son 
arrivée à Oran, rallié à lui quelques çofps isolés, mis les l^af^ 
et les postes à l'abri d'attaques sérieuses, et ppQq ^ était le 
5 octobre en face d'Âbd-el-Kader, prêt à le coq^ttre là où il 
se porterait. 

L'ex-Ëmir était alors avec environ 8,800 chevaux à Mp- 
Kebira, fomentant l'insurrection des Traras, des Ghrossehls 
et d'une faible partie des Beni-Àmer-Garabas qu'il n'avait pu 
interner au Maroc. Toutes ces populations étaient entassées 
dans le pâté de montagnes qui occupe le triangle compris 
mtra LillMMalAMkiJ ItafibittHit rt L'amboufilinro 



172 ALGÉRIE. 

de la Tafna. Tous les combattants s'étaient donné rendes^ 
Yous pour la défense du col d'Âîn-Kebira. Pour entrer dai» 
la montagne il fallait nécessairement passer par ce col. Le 13 
au matin, le général Lamoricière s'y dirigea, il avait avec lui 
4,500 baïonnettes, 650 sabres et 10 pièce» de montagne. 
De rOued-Telata où il avait bivouaqué, il a^ait pu voir toutes 
les hauteurs couvertes de fantassins kabyles, et, sur la gau- 
che du col une nombreuse cavalerie : c'était celle d'Abd-d* 
Kader. 

La position qu'il avait reconnue la veille était attaquable 
à droite par un sentier en corniche assez couvert, et à gaucbe 
par des pentes abordables quoique très escarpées et exposées 
dans toute leur longueur à une fusillade plongeante. L'atta- 
que de ce côté paraissait d'autant plus hasardée que dans la 
partie moyenne du coU s'élevait un mamelon très saillant 
bien garni de troupes, et qui aurait séparé de plus en plus 
les deux colonnes d'attaque dans leur mouvement de pro- 
gression. 

' Pour ne rien laisser au hasard, le général Lamoridère 
forma trois colonnes : Tune, sous les ordres du général Ca- 
Taignac, avec le 41^ de ligne et une section de montagne fut 
dirigée sur la pente gauche. Le colonel Gachot, avec un ba- 
taillon du 3® léger et une section de montagne dut abordeir 
le mamelon du centre. Le général Lamoricière s'avança par 
le sentier en corniche. 

Les trois têtes de colonne partirent ensemble et furent ac- 
cueillies par un feu des plus vifs. Celle de gauche surtout 
ayant à gravir des pentes abruptes et découvertes sous le feu 
plongeant d'un ennemi nombreux , éprouva quelques pertes 
sensibles. Mais tel fut l'élan du 41^ de ligne, que la position 
fut enlevée d'emblée, et que beaucoup de fantassins ennemis 
furent atteints et tués sur le revers opposé. Les autres co- 
lonnes ne furent pas moins heureuses, et le col d'Âîn-Kebira 
fut occupé sans que la cavalerie de l'ex-Émir eût essayé de 
prendre part à l'action. Elle était restée immobile specta- 
^trice du combat qu'Abd-el-Kadcr avait ordonné aux tribus 
d'engager, et, après l'occupation du col par les Français, elle 



ALGËRIE. 

atait évacué les crêtes de la gauche avant de se trouver enga^ 
gée et était descendue vers l'Oued-Telata, poursuivie par les 
huées et les imprécations des Traras ainsi abandonnés au 
moment de l'action. 

Continuant leur mouvement de progresrion, les colonnes 
françaises manœuvrèrent pour refouler vers la mer toutes les 
populations et leur fermer les chemins de l'Ouest. Après être 
sorti du défilé inextricable par lequel on débouche à Souek* 
Ouled-ÂloQi, balayé les troupes qui couronnaient les crêtes 
rocheuses qui environnent cette espèce d'entonnoir, traversé 
à la baïonnette le défilé de Bab-Messemar (la porte ferrée), 
col par lequel on passe des Beni-Ouersous chez les Béni- 
Missel, le général Lamoricière fit masser ses colonnes et at- 
taquer l'ennemi partout où il se montrait en force. Son mou- 
vement de fermer aux tribus la route de l'Ouest, de les acculer 
à la mer, se dessinait alors d'une manière si claire que les 
Kabyles en comprirent la conséquence et commencèrent à 
être découragés. 

Aussi lorsque y continuant sa marche vers le pic de 
Tadjera, désigné sur plusieurs cartes sous le nom de 
mont Noé, les colonnes se rapprochèrent en se concentrant 
de plus en plus vers la mer, les chefs des Traras accompagnés 
des Kaïds des Ghrossels et de ceux des fractions des Beni« 
Ahmers qui avaient reculé devant l'émigration au Maroc, se 
rendirent auprès du général Lamoricière, demandant à capi- 
tuler. Resserrées entre le camp et la mer, toutes ces tribus 
. étaient à sa discrétion. Il pouvait faire descendre dans les af- 
freux ravins où elles s'étaient jetées sans avoir le moyen d'en 
sortir, des bataillons qui eussent obtenu une complète ven- 
geance de cette insurrection ; mais dans la disposition d'es- 
prit où étaient les soldats firançais, cette vengeance eût peut- 
être été trop sévère. U pardonna. Après avoir pris quelques 
mesures de sûreté à leur égard , il regagna la plaine et se 
rapprocha de Nedroma, afin de surveiller le mouvement 
d'Abd-el-Kader dont le camp se voyait à Ain-Kebira, séparé 
des Français par une courte distance, mais jfKtjù»fi jrodiers et 
des précipices infranchissables. 
T.n» 



274 ALGEIOC;, 

La position agressive d'Ab-el-Kader était ainsi devenue en 
peu de temps purement défensive. 

La nouvelle de tous ces événements produisît à la fois, en 
France, un sentiment de tristesse pour les désastres qui en 
avaient marqué le début , d'admiration pour rhéroîsme des 
braves qui avaient succombé à Sidi-Brahim, de confiance daiq 
les légions françaises pour les venger , et d'indignation contre 
l'imprévoyance du gouvernement qui, en concluant le traiié 
de Lella-Maghnia, avait semblé vouloir laisser tout en question 
pour l'avenir. L'opinion publique lui sut gré cependant de 
n'avoir pas hésité, en cette circonstance, pour envoyer du 
renfort en Afrique. Douze mille hommes reçurent Tordre d'al- 
ler renforcer l'armée et, dès le 12 octobre, le maréchal Bn- 
geaud put s'embarquer à Toulon pour Alger avec quelques 
bataillons. 

En Angleterre, cette nouvelle levée de boucliers d'Abd-el« 
Kader, le massacre qui en avait été le début provoquèrent une 
joie sauvage : tous les partis prirent part à cette triste manifes- 
tation. Quelques journaux, organes des Yighs et des Radicaux, 
furent comparativement modérés ; mais les autres oignes de 
l'opinion dépassèrent toute mesure : réponse terrible, acca- 
blante à ceux qui pourraient douter delà haine qu'on y porte 
à la France, et de la jalousie qu'y inspire la conquête de 
rAlgcrie. 

Arrivé à Alger le 15 octobre, le maréchal Bugeaud partît 
presque immédiatement pour l'Ouest avec une colonne de 
2000 hommes. Il adressa, avant son départ, la proclamation 
quivante aux Kabyles : 

« Arabes et Kabyles, 

'<r II semble que le démon de la folie se soit emparé des es- 
prits d'une partie d'entre vous. Poussés par les instigations 
incessantes d'un chef dont l'ambition ne respecte ni votre 
repos, ni votre fortune, ni votre existence même, bon nombre 
do tribus se sont mises en révolte contre l'autorité du roi 
des Français, sans avoir aucun espoir raisonnable d'atteindre 
leur but. 

« Pensent-elles que la France, qui compte des millions de 



ALGERIE. 275 

giWimeni, Um olMindonnerait la victoire, lor» même que par 
impossible elles obtiendraient un grand succès sur ceux qui 
sont actuellement en Algérie 7 

c Grande erreur de leur part; 

f Des armées plus formidables que les premières arrive- 
raient bientôt, et Û ne pourrait finalement résulter de la lultc 
que la destruction totale de la race arabe. 

« Nous qui ne voulons pas la détruire, nous qui voulons au 
contraire augmenter sa prospérité sans changer sa religion, 
nous vous devons des avertissements paternels. . 

a Fermez enfin l'oreille à cet ambitieux imposteur qui se dit 
totr^ sultan et qui sHnquiète fort peu de vous sacrifier, dans le 
tçH (ispoir de satisfaire ses vues ambitieuses. 

c U a été vaincu et chassé, quand il avait une armée régu- 
lière, quand il disposait de tout le pays, quand nous ne possé* 
dions que quelques villes de la côte. 

5 Que pourrait-il donc faire aujourd'hui? 

c Rien, absolument rien que quelques razzias, quelques 
coups de main sans portée, qui, en se prolongeant, achève- 
ront votre ruine qu'il a déjà si bien commencée. 

c n vous enflamme au nom de la religion ; mais en quoi, où 
e\ comment avez-vous été troublés par nous dans votre culte? 
Avons-nous essayé de vous le faire abandonner? Non. Partout, 
au contraire, nous avons relevé et restauré vos mosquées et 
vos marabouts, et nous vous avons protégés dans la pratique 
de vos croyances. 

« Jusque dans nos camps, le canon annonçait tous les jours^ 
pendant le Rhamadan, la cessation du jeûne. 

a Gomment nous avons-vous traités après la victoire? Ne 
vous avons-nous pas rendu vos femmes, vos enfants, vos vieil* 
lards et souvent une partie de vos troupeaux? N'avez-vous pas 
reçu de nous des grains pour ensemencer vos terres ou pour 
vivre, quand, par suite des maux de la guerre, vous étiez dans 
un dénûment absolu? 

a Plus tard, nous vous avons administrés avec autant do 
bonté et de douceur que nous administrons les Français. 

a Si vous ne le reconnaissez pas^ si vous préferez à ce gou« 



276 ALGÉRIE. 

vernement paternel le gouvernement tyirannique et cmd 
d*Abd-el-Kader, c'est la lumière de Dieu qui vous a aban- 
donnés. Vous ne pourrez \ous plaindre qu'à vous-mômes des 
maux que vous aurez provoqués. 

a Tarrivc avec une seconde armée. Je ne laisBerai pas le 
plus petit coin des contrées rebelles sans le parcourir; je 
poursuivrai partout les tribus révoltées, et si elles persistail 
à ne pas revenir soumises sur leur territoire, je les bannînd 
pour toujours de l'Algérie, et je mettrai d'autres populafiom 
à leur place. 

« Mâhécbal duc d'Islt. > 

Si on eût toujours fait entendre aux Arabes un pareil lan- 
gage, et surtout si on leur eût tenu parole, on se fût sans 
contredit épargné bien des embarras. 

Lorsque le maréchal Bugeaud arriva sur le théâtre de Fin- 
surrection, l'effervescence était grande parmi les tribus de 
l'Ouest. Toutes celles qui restaient encore fidèles semblaient 
n*attendre que le moment ou l'occasion pour éclater. Mais 
c'était surtout dans la partie du Maroc qui s'étend depuis Ut 
ville de Taza et les montagnes du Rif jusqu'à Ouchda et la fron- 
tière française que régnait la plus grande effervescence. Le 
triomphe de FÉmir à Sidi-Brahim, la vue de trois cents tètes 
de Français et de trois cents prisonniers pronaenés au loin, 
avait excité les plus fougueux transports parmi ces peuplades 
barbares. A cela et par suite d'un système adopté par Âbd-el- 
Kader, était venue se joindre l'émigration des tribus algé- 
riennes. A l'aspect de ces tribus émigrées, proclamant qu'elles 
ne pouvaient plus vivre sous le joug des infidèles, qu'elles ve- 
naient adjurer leurs frères de marcher avec elles pour recon- 
quérir la terre d'Islam, le fanatisme et l'enthousiasme pour la 
guerre sainte avaient redoublé. Au fur et à mesure de leur 
arrivée, ces tribus étaient cantonnées par les lieutenants 
d'Abd-cl-Kader qui les organisaient en une sorte d'armée et 
tâchaient d'inspirer un plan commun à toutes ces popula^ 
lions hétérogènes, prêtes à se battre entr'elles et à se piller 
les unes les autres au premier revers joeut-étre ou pour toute 
autre cause. 



ALGÉRIE. 277 

* Pour annuller les effets de cette insurrection menaçante, 
deux plans étaient à ^suivre : l'un de ne laisser à Abd-el- 
Kader ni répit m trêve et de le refouler dans pe Maroc , l'autre 
de ne point laisser d'insurrection en arrière pour agir ensuite 
avec plus d'efficacité et d'énergie lorsque le moment serait 
Tenu. Le maréchal Bugeaud choisit ce dernier ; le 2 novembre 
il était à Loha vers les sources de l'Oued-Riou, en dehors de 
la route qui conduit à Tiaret. Il menaçait de là les Flittassur 
leur flanc et pouvait les séparer des Beni-Ouaghr, pendant 
que le général Bourjolly marchait contre eux du côté de la Mina J 

Ce mouvement avait plusieurs avantages : l'un d'assurer les 
derrières de toutes les colonnes d'opération, l'autre de réduire 
à l'impuissance le schérif Bou-Maza ou plusieurs fanatiques 
qui soulevaient ce pays en son nom, et qui avait pris pour 
tiiéàtre les lieux même où se dirigeaient en ce moment le 
gouvemeur^énéral et le général Bourjolly : c'était encore un 
moyen de dégager les contrés du Bas-Gheliff et de ses affluents 
tels que la Mina, l'Oued-Riou et la Djedouïa. Les insurgés se 
trouvaient ainsi attaqués, du côté du sud, par le maréchal 
Bugeaud, du côté du nord, par le général Bourjolly; tandis 
que le colonel Saint-Âmaud parti d'Orléansville, les tenait 
en échec d'un côté de l'Est sur la Djedouïa. Les succès des 
extrémités ne risquaient pas ainsi d'être compromis quand 
la révolte ne serait plus en permanence dans le centre même 
de la vaste contrée qui s'étend d'Oran à Alger. 

Avant d'opérer contre Âbd-ei-Kader d'une manière 
directe, on s'occupait ainsi à rétablir l'ordre et la soumission 
dans les régions dont la tranquillité était indispensable pour le 
cours des travaux ultérieurs. C'est ainsi que le général Lamo- 
ricière allant à Mascara, vit successivement venir à lui les 
scheiks des Borgias, des Beni-Chougran, des Sedjeraras qui 
avaient naguère attaqué la colonne du général Géry. 

Sur tous les autres points, des succès partiels avaient été 
obtenus. Mais le vertige d'insurrection avait partout de la 
peine à se calmer. InTomiiii)lL à Tappui de sa cause, la polé- 
miqae des îom * > cette nouvelle le- 

^ dd hfi '^couragement 



278 ALGÉRIE. 

à l'armée et au pays , n'avaient formulé qoo des fb- 
tiles récriminations que l'histoire doit flétrir, Âbd-el-Kador 
avait propagé le bruit que toutesles colonnesfrançaises étaieit 
bloquées dans leur camp, que les généraux qui les comman- 
daient refusaient d'obéir au içaréchal Bugeaud, et qu'il était 
d'accord avec des puissances rivales de la France, pour que la 
mer fût fermée aux Français et qu'aucun renfort ne pût leur 
arriver. 

Cependant les Arabes qui, selon leur usage, obéissent ai 
plus fort, voyaient peu à peu se développer un déploiement 
de forces imposantes, par suiter des arrivages qui se suώ- 
daient à Oran. [Ceux qui, étant encore hésitants, n'étaient 
pas compromis, se prononcèrent contre Âbd-el-Kader el 
prouvèrent encore une fois cette mobilité du caractère arabe 
qui ne voit le droit que dans la force. Ainsi, par exemple, le 
maréchal Bugeaud avait fait marcher avec lui les goums de la 
rive gauche du Chéliff sous Milianah. Ces goums le suivaient 
à contre-cœur et peut-être même avec une arrière-pensée 
plus mauvaise ; cependant ils ftirent reconquis tout-à-coup à 
la fidélité la plus zélée, par un immense butin qu'ils firent 
dans une razzia exécutée contre les tribus de Teniet-el-Had, 
qui avaient incendié la maison de justice construite au ma^ 
ché d'Aïn-Tacheria. Rentrés chez eux pour déposer leur bu- 
tin, les Beni-Zoug-Zoug, qui faisaient partie de ces goums, y 
trouvèrent un Bou-Maza prêchant la révolte dans leurs douars, 
Tarrôtèrent et le livrèrent à Tautorité française. 

En même temps, les Oulcd-Séliman répondaient à Bon- 
Hamdi, lieutenant d'Abd-ei-Kader, qui les pressait d'émi- 
grer : « Si vous obtenez de grands avantages sur les Français, 
« nous vous suivrons et nous ferons la guerre ensemble; 
« mais, si les Français continuent à être les plus forts, nous 
« demeurerons avec eux. Si vous voulez nous arracher le peu 
« que nous possédons, prenez-le si vous pouvez et si nos bal- 
« les ne vous atteignent pas. Mais nous vous répétons que 
« nous ne voulons pas nous éloigner de notre pays. 

Ces paroles prouvaient le degré de confiance que devaiâil 
mspirer les Arabes pour l'avenir dans leurs ofDres de i 



ALGERIE^ 270 

^n et leur proteatation de défoûment* mais si elles étaient 
peu rassuraates pour les FraaçaiSy elles étaient peu encou- 
rageantes ponr Abd-el«Kader. 

Pendant ce temps^ les opérations des colonnes françaises 
avaient été concertées de manière à ôter à l'insurrection tout 
point d'appui en Algérie et à arrêter Témigration des tribus* 
Douze brigades étaient échelonnées de manière à pouvoir agir 
isolément ou simultanément dans les deux provinces du Centre 
et de l'Ouest. 

l"" La brigade du général Cavaignac, composée des troupes 
de la subdivision de Tlemcen, surveillait la frontière et assu- 
rait les communications entre les divers postes de la sub- 
division. 

2^ La brigade du général Korte opérait entre les postes 
d'Âîn-Timouschen, Sidi-bel-Âbbès et Daîa. 

3^ Dans la subdivision de Mascara, la brigade du général 
Lamoricière agissait de concert avec celle du général Géry. 

4'' La brigade du général BourjoUy, composée des troupes 
de la subdivision de Mostaganemi opérait dans le pays des 
Flittas. 

, 5"" Le général Reveu commandait celle de la subdivision de 
Milianahi et le colonel Saint-Arnaud, aux prises avec les in- 
surgés du Dahra, celle de la subdivision d'Orléansville. Ces 
deux dernières, réunies sous les ordres du maréchal Bugeaud, 
formaient la division la plus nombreuse. 

6"* Venaient ensuite la première et la deuxième brigade de 
réserve. L'une, aux ordres du général Comman et composée 
des troupes nouvellement arrivées de France, assurait les com- 
munications entre Milianah et le ChélilT; Tautre, commandée 
par le général Gentil, opérait dans Test de la Metidja et sur- 
veillait les tribus kabyles du Djerjera. 

V Enfin la brigade du général Marey, composée des troupes 
de la subdivision de Médéah, et celle du général d' ArbouviUe, 
composée des troupes de la subdivision de Sétif, étaient réu- 
nies pour former une division d'observation sous les ordres du 
gén^ Bedeau et destinées à couvrir la partie sud-ouest de la 
provinoe d'Alger. 



280 ALGÉRIE. 

Ce grand déploiement de forces devait paralyser sur tons 
les points les projets d*Âbd-el-Kader. Aussi, après avoir son- 
levé les tribus, ne pouvant les secourir d'une manière eflBcaee 
et à peine les maintenir en insurrectioUi il fit dire par ses 
lieutenants à celles qui étaient attaquées : Fuyez dewmt U$ 
Français ; ne vous défendez pas; et lorsque vous Serez fertk, 
donnez votre soumission et attendez tes évènemeMs. D'autre 
part, à celles qui étaient encore libres de leurs mouvemenb^ 
il disait que tout espoir de délivrer le sol était c/iimérique 
et que les vrais musulmans n'avaient plus qu'un demrj 
celui de le suivre au Maroc. 

Là se révélaient le projet qu'il avait conçu et le plan de 
cette insurrection nouvelle : c'était de se créer un peuple dans 
le Maroc et de s'appuyer au besoin sur les tribus fanatiques 
de ce pays. Parce moyen, l'insurrection de l'Ouest algéri^ 
étouiïce, l'affaire n'était pas pour cela finie et les Français se 
trouvaient dans la même situation qu'avant la bataille d'Isly. 
Us restaient en présence du principe musulman qui, bien que 
fondé sur l'égalité, est antipathique au leur. Ce principe, en 
effet, procédant par exclusion, au lieu d'agir par assimilation, 
s'oppose absolument à tout progrès en confondant la loi reli- 
gieuse qui est immuable avec la loi civile qui a besoin de 
s'ajuster aux changements que le temps fait subir à la société. 

Un autre inconvénient grave naissait de cette situation. En 
admettant, ce qui est maintenant probable, que la présence 
cUAbd-cI-Kader, sur le territoire marocain, fut, pour Abd-cr- 
Hahman, un sujet de soucis réel et fondé, comme en 1844, 
rintérôt anglais devait se dresser toujours dans le Maroc, con- 
tre rintérét français. Les gages de singuUère modération 
qu'avait donnés le gouvernement français après la bataille 
d'Isly et la prise de Mogador, pouvaient rendre sans doute 
celte question moins ardue; le consul anglais Drummond- 
Hay s'était même, dans cette nouvelle circonstance, active- 
ment interposé pour que Abd-er-Rahman donnât satisfaction 
à la France; mais, tout en recueillant les fruits de la mauvaise 
issue des négociations de Tanger, le gouvernement français 
s'était mis dans la nécessité de subir l'intervention d'une puis- 



AtGËRIE. 291 

sance qui a toujours ouvertement ÊiYorisé lefr|mené46 et les 
intrigues de Tennemi le plus acharné de la. Goaquôte d'Afri- 
que. C'était s'amoindrir aux yeux des Arabes^ et donper un 
grand degré de probabilité à l'un des principaux motifs qu'al- 
léguait Abd-el-Kader pour les soulever, la nécessité en tout 
de l'action de l'Ân^eterre. 

Pour sortir de cette situation qu u s était créée par son imr 
prévoyance, le gouvernement français avait beaucoup à iCaire. 
Avec une habileté incontestable, une persévérance à toute 
épreuve, une ténacité et une activité qui auraient dû servir 
de modèle, Âbd-el-Kader l'avait mis dans la nécessité de nfi 
représenter qu'une idée brutale, une idée de destruction; tan* 
dis que lui représentait une idée morale^ une idée (forganisar 
tion. C'est là, sans contredit, le plus grand mal qu'Abd-el-Ka- 
der ait fait à la France, et nïalheureusement les hommes 
d'Etat de ce pays paraissent ne pas s'en douter encore. 

Voici, dans de telles circonstances, conunent agissai^t 1^ 
Romains. Tant qu'un chef d'insurrection existait, s'il avait su 
personnifier en lui un sentiment même vague de nationahté, 
ils ne déposaient pas les armes. Ils savaient que sa captivité 
ou sa mort pouvaient seules mettre un terme aux espérauces 
qu'il avait fait naître, que, jusque-là, tout restait en question. 
Jugurtha, Tacfarinas,OËdémon,Firmin,tous ces révolution- 
naires de l'Afrique romaine, n'eurent de répit que pris ou 
morts. Comme eux Abd-el-Kader est l'homme révolution- 
naire de l'Afrique ; c'est l'homme qui a mis au service d'une 
idée sa bravoure, son intelUfi:ence, son activité, sa vie; prêt à 
mourir s'il le faut , en protestant contre la conquête fran- 
çaise, mais bien décidé à protester tant qu'il vivra. S'il restait 
le moindre doute à ce sujet, qu'on lise les lignes suivantes qu'il 
écrivait, en 1834, à un général français, et qu'on ne peut 
s*empêcher d'admirer malgré le caractère sauvage dont elles 
sont empreintes (1). 

.« Ne vous reposez^ dit le Prophète, qu'après la victoire. 

(<) Ces lignes forent écrites en 1834 par Abd-el-Kader au général Desmi- 
chels, en réponse à une proposition d'échange U e pribonoicrâ qui lui avait été 



t t'tH DtêH ^Ut tègk tàmt 

c GtMumil soft ioQf ébtré eimeifiis i tttt J<Mir pcfor tous, do 
« jdttr ^tti^ ïboi; le moulin toilrne ][tMir touft deux, mais 
« toBJouneii ècraiÉant de nouvelles TÎctimes. 

c Néanmoins, c'est un devoir religieux )K>ur chacun de 
« nous; M il feut l^accomplir. Pour moi, quand tous m'avez 
4 fidt ctos prisonniers, je ne vous ai Jamais fatigué de démar- 
• chesen leur filTéur. J'ai souffert, comme homme, de leur 
ë malheui^eux sort ; mais, comme musulman, je regarde leur 
t mort comme Une vie nouvelle et leur rachat de Tescla- 
t Irage, uti contraire, comme une mort honteuse. Aussi, 
t n'aidé jamais demandé leur grâce. » 

L'homme qui écrivait ces lignes en 1834 pense de même 
feft 1845. C'est au gouvernement français à savoir y lire sa 
règle de conduite en Afrique, et le tracé du plan à suivre à 
l'égatdd'Abd-él^Kader. 



CHAPITRE IVU 



Berne rétrospective. — Causes qui ool paralysé le développemeat de la coft- 
qoéte ea Afrique. — Projet de FÀngleterre de s'emparer de TAlgéne ant^ 
neorement à roccnpation française. — Curieu docmnetits à ce sujet.— 
Politique de T Angleterre à l'égard de l'Afrique en général et de l'Algérie m 
partii^er. » importance pour la Frajice de la o(yte d'Afrique* — Avenir 
d'une marine française en Algérie. » Flottille algérienne. — I>a système 
suivi à l'égard de l'Afrique française.— La fiscalité établie en vue de pros- 
périté.^ Manière différente d'agir de l'An^terre dans l'Inde.^ De l'admi- 
nistration civile en Algérie : ses vices : ses abus : son insoOsaBce. — D« 
caractère arabe.» De la guerre d'Afrique.» Politique des intérêts à l'égard 
des Arabes.» Du sentiment communal des tribus algériennes : parti qu'oa 
peut on tirer. — Des marehés consîdéiés sous le point de vue p^tiqtte. -« 
D'un miuistèQB spécial pour l'Algérie. » Nécessité de fixer l'étal politique 
du pays.» Delà fusion des deux nationalités arabe et firancai8e.—AfeDir 
derAlflirie. 



S, près d'arriver au terme de notre œuvre nous jetoiuilui 
regard en arrière ; si nous résumons les faits dominants qui 
ont paralysé d'une manière plus ou moins directe, le dévelop* 
pement de la conquête française en Afrique, nous trouvons 
qu'ils peuvent se réduire à trois principaux, auxquels viennent 
s'en rattacher d'autres secondaires et qui en dérivent. Gef 
faits sont : h crainte du goutemement français de déplaire à 
TÂngleterre ; les routînts bureaucratiques qui ne savent que 
calquer les iiiBtîkiititui4ll1âlMcpM française sur celles de la 



284 M,6ÉRIE 

France et enfin le caractère des indigènes. Nous allons sac- 
cessivement les examiner, dans leurs péripéties et leurs résul* 
tats, et peut-être en retirerons-nous quelque enseignement 
pour l'avenir. 

Le premier de ces faits, la crainte du gouvernement fran- 
çais de déplaire à l'Angleterre, est fondé sur la situation res- 
pective des deux pays et sur des précédents peu connus , et 
qu'il ne sera pas hors de propos de rappeler ici. 

L'Angleterre a eu, avant la France, le projet de s'emparer 
de l'Algérie. Antérieurement à l'expédition de lord Exmouth 
en 1816, et pendant que les préparatifs s'en activaient et oc- 
cupaient tous les esprits de la Grande-Bretagne, un publiciste 
anglais, intimement lié avec lord Liverpool, alors premier 
ministre, M. Lewis Goldsmith, écrivait au prince régent : 
« L'Afrique septentrionale fut jadis le grenier de Rome; et 
c occupée par une population industrieuse, elle pourrait être 
« aussi utile aux Européens que les divers peuples de l'Eu- 
« rope le sont les uns aux autres. Pourquoi donc ne pas y t rans- 
c porter la surabondance de cette population, pour y former 
« une vaste colonie î Nous enrichirions la métropole et nous 
a enlèverions par cela seul, aux États-Unis d'Amérique, 
« l'immense ressource sur laquelle ils comptent pour devenir 
a puissance du premier ordre. Ce projet, qui est loin d'être 
< abandonné par quelques membres du Cabinet, a été forte- 
« ment recommandé par tous ceux qui ont écrit sur l'écono- 
j« mie politique. Sous un point de vue moral, autant qucsous 
« le rapport du commerce , la côte boréale de l'Afrique est 
« située plus commodément pour la Grande-Bretagne que 

toutes les contrées éloignées qu'elle s'est empressée d'aller 



i 



c 



« occuper, etc., etc. » Continuant sur ce ton, Tauteur termine 
par ce curieux paragraphe. « Et si nous avons rendu heu-^ 
a reuses des nations entières dans tlnde^ en les délivrant de 

< la tyrannief pourquoi ne nous intéresserions-nous pas de 
« même pour des ftations qui sont plus voisines, et qui seraient 

< pour nous la source des plus grands avantages. » 

A la même époque, il parut en Angleterre des brochures 
sons nombre, sur la nécessité de civiliser et de coloniser VAl- 



^ ALGÉBffi. 28S 

g£rie. L'expédition de lord Exmouth eut lieu : on en connaît 
le résultat. Â la première nouvelle de ce triomphe, l'enthou- 
siasme éclata en Angleterre. Après la capitulation d'Alger, uno 
portion notable du ministère britannique, partageant Fopi- 
Dion de la nation sur la nécessité de conserver la Régence ^ 
hésitait à rappeler l'escadre anglaise. Une opinion contraire 
prévalut : lordExmouth fut rappelé, et ce rappel qui détruisait 
l'espoir de la possession de l'Algérie, souleva autant de mé- 
contentement qu'avait causé d'enthousiasme le triomphe de 
l'expédition. 

Voici comment s'exprimait à ce sujet le journal YAnti-Gat* 
Ucan dans son numérodu 15 septembre 1816. «H est fâcheux, 
« il est très fâcheux que lord Exmouth n'ait pas pris posses- 
a sion d'Alger au nom de S. M. le roi de la Grande-Bretagne* 
a L'extension du commerce anglais est un' des grands avan-> 
a tages qui pouvait être espéré de la prise de possession d'Alger. , 
a Certainement, cet avantage n'aurait pas satisfait spontané*, 
a ment l'avidité de certains spéculateurs entreprenants; mais 
a il n'est pas douteux que les manufactures anglaises n'y 
a eussent trouvé un grand débouché pour leurs produits. 

<c Certes, cette prise de possession était à la fois un actQ, 
a rationneletpolitique. Nous n'aurions demandé aucun tribut, 
a aux Algériens : nous ne nous serions mêlés en rien de leurs 
a affaires domestiques qu'en ce qui aurait concerné notre 
a propre sûreté. Nous n'aurions troublé en rien l'exercice do 
a leur religion ; nous les aurions encouragés à faire observer 
ce et faire respecter leurs propres lois ; en un mot, nous leur 
« aurions procuré le bonheur par tous les moyens qui sont 
a en notre pouvoir. La richesse et la prospérité de l'Angle- 
« terre sont consolidées en excitant l'industrie, et en rendant 
« heureux les pays avec lesquels elle est en rapport. 

« Indépendamment des avantages que le commerce Anglais 
a peut retirer de la possession de la Régence d'Alger, il en 
« est d'une autre nature non moins important pour la Grande 
a Bretagne : c'est qu'Alger peut être un point de communia 
« cation de la plus haute importance ; un dépôt pour notre 

c commerce avec tous les états de la Méditerranée : ce serait 



S^Q ALGERIE* 

t en effet une addition de grande Taleur à cette chaine da 
« postes militaires par laquelle la grande puissance maritime 
c de TÀngleterre est soute: je dans cette pArtie du monde, 
c Alger ajouté- à Blalte, à Gibraltar, à Corfou et aux Ileslon^ 

< nicnnes, mettrait le commerce Méditerranéen, cœteris pa^ 
c ribusj aussi bien en notre pouvoir que celui de la mer du 

< Nord et delà mer d'Allemagne. » 

Comme on le voit, le désir de la nation anglaise et h pdi- 
tique à laquelle n'a cessé de tendre le cabinet Britannique, se 
manifestent dans ces lignes d'une manière évidente. Même 
après le rapport de l'expédition de lord Exmouth, l'An^eteire 
n'avait pas renoncé à l'espoir de faire una addition de grande 
valeur à cette chaîne de postes militaires qu'elle possède dans 
la Méditerranée. On peut lire, en effet, un passage fort curieux 
dans un ouvrage publié en 1822, par le même Hewis Golds- 
mith, dont nous avons déjà parlé; et qui a pour titre |: Obser^ 
votions sur la nomination du rigt hon^ Sir Georges Canning 
au ministère dès affaires étrangères. 

L'auteur faisant allusion à sa lettre au prince régent, en 
1816, dit : « Je faisais 'observer à S. A« R. le prince régent 
« que la Grande-Bretagne était forcée par sa position, à rai- 

< son de sa prééminence navale, par son intérêt et pour 
c l'honneur national, de prendre l'initiative dans cette entre- 
« prise généreuse, juste et nécessaire, et que Bonaparte lui- 
« même avait résolue, comme il résulte du traité secret de 
c Tilsitt ainsi conçu : 

« Art. V\ La Russie prendra possession de la Turquie 
d'Europe et poursuivra ses conquêtes en Asie aussi loin qu'elle 
le jugera nécessaire à ses intérêts. 

« Art. 2. La dynastie de Bourbon en Espagne et la maison 
de Bragance en Portugal cesseront de régner : un prince de 
la famille de Napoléon sera appelé au trône de ces dem 
royaumes. 

« Art. 3. L'autorité temporelle du pape cessera, et Rome 
et ses dépendances seront annexées au royaume d'Italie. 

c Art. 4. La Russie s'engage à seconder la France avec si 
Biarine pour faire la conauête de Gibraltar. 



« Art. 5. Les villes d'Afrique, telles qae Tunis et Alger, 
seront prises par les Français, et à la paix générale, toutes les 
conquêtes qu'auront pu faire les Français en AfHque seront 
données en indemnité aux rois de Sardaigne et de Sicile. ' 

c Art. 6. Malte sera occupé par les Français, et jamais la 
paix ne sera faite avec l'Angleterre, tant (pe cette Ue n^^prâ 
pas été cédée à la France. 

ce Art. 7. L'Egypte sera également occupée par lesFrançais^ 

a Art. 8. n ne sera permis qu'aux navires russes, français, 
espagnols et italiens, de naviguer dans la Méditerranée, 4 l^ex« 
clusîon de tout autre pavillon. 

c( Art. 9. Le Danemark sera indemnisé ^s le nord de 
l'Allemagne par la cession des villes anséatiquen,' toàs I^ cop-^ 
dition expresse de céder sa flotte à la France. 

« Art. 10. Les empereurs de Russie et ie France s'effor- 
ceront d'obtenir par un arrangement positif qu'aûciine luitre 
puissance ne puisse envoyer des navires marchands à' la mer 
si elle n'a une marine militaire disponible. ' 

« Signés : Koubakin, L. S. — '(alleteaiii), (m S.* 

'«Tilsitt, le 7 juillet 1807. » 

« Ainsi, ajoute le publiciste anglais, Napoléon ava|t coiiqu 
c le projet de s'emparer des puissances Ëàrbaresc^ues. Il avait 
a compris qu'Alger pouvait être un des pivots de la domina- 
« tion dans la Méditerrannée; eh bien I ce qu'il ne fit pas 
c alors, l'Angleterre devait l'exécuter après l'expédition de 
a lord Exmouth. i» L'auteur établit ensuite que la domination 
turque dans une étendue de six cent mille lieues le long des 
cAtes de la Méditerranée n'est garantie et assurée que par la 
présence de dix mille Turcs, que Bonaparte avec quarante 
mille hommes avait détruit les Mameluks, soumis l'^^ypte et 
la Syrie, que dès-lors l'Angleterre avec dix mille hommes 
aurait pu garder Alger; il termine en disant: c Nous devions 
« prendre possession d'Alger et nous y établir, et je signale 
« comme une grave erreur de la part du gouvernement de 
« ne pas l'avoir fait. Nous aurions converti les États Barba* 

• resques en un nouvel empire colonial, et la surabondante 

• poj^ation des dtven étaté de l'Europe, v arrivant de toutes 



2df ALGÉRIE. 

« parts, nous eût bientôt remboursé de nos avances par Fae- 
« croissement de notre prospérité commerciale et celle de 
« notre influence politique : F État (T' Alger fut enfin devenu 
^ un dei plus brillants apanages de la couronne britan^ 
« nique. 1^ 

n nous a paru curieux d'exposer, dès le début, avec quel- 
ques détails les \ues de la nation ang)aise sur TAlgérie a^ant 
l'occupation française. Avec le système d'incroyable extension 
de puissance adopté et suivi atec tant de persévérance par la 
Grande-Bretagne depuis quelques années, de tels précédents 
sont considérés comme des droits et expliquent non seulement 
les mauvais vouloirs, mais encore les intrigues plus ou moins 
patentes, ourdies en toute circonstance pour paralyser, atté- 
nuer ou compromettre la prépondérance de la France en Al- 
gérie. Ces mauvais vouloirs percent à tout propos ; et quand 
le gouvernement anglais, forcé d'accepter le fait accompli, 
n'ose plus protester contre la prise de possession de la France, 
la presse entière anglaise injurie, en toute circonstance, l'ar- 
mée d'Afrique, révélant ainsi le souci que causent à l'Angle- 
terre ses succès et le dépit qu'elle en éprouve. 

Puis rimmense continent africain a tenté depuis longtemps 
la rapacité britannique. Elle a cherché par mille voies à en- 
serrer l'Afrique pour ouvrir à ses produits un des plus grands 
débouchés du monde. Sur les rives de la Gambie, sur celles 
de Rio-Grande, à Sierra-Léone, elle déploie toute son acti- 
vité, et une nature inculte s'y transforme, sous ses constants 
efforts, en riches cultures. Dans la Sénégambie, elle trans- 
porte ses nègres libérés; et avec une incontestable habileté, 
jouant tous les cabinets des deux mondes, elle a, sous pré- 
texte de philantropie et par rabolition de la traite, jeté les 
^ bases d'un monopole qui, si on le tolère longtemps encore, 
doit l'enrichir à l'exclusion de tous autres. Ses efforts ne se 
sont pas bornés à la côte occidentale de l'Afrique septentrio- 
nale ; à l'extrémité méridionale du continent africain, au nord 
du cap de Bonne-Espérance, elle a fondé une colonie im- 
mense et conclu des alliances avec des rois Cadres qui, au 
besoin, l'approvisionnent d'esclaves dont elle ne change pLi- 



ÂLGËRIEL 289 

kntropîquement que le nom. Du côté delà mer Rouge, eUe 
8*e8t déjà assurée une série de postes qui, s'ils ne lui ont pas 
encore ouvert l'intérieur, ont du moins servi à le fermer à 
d'autres. Au Maroc, elle est pleine de vouloir pour Abd-er- 
Rahman pour des motifs que l'avenir se chargera d'expliquer. 
 Suez qu'elle convoite, elle a déjà jeté les bases d'un projet 
qui s'effectuera plus tard ; par ses récentes intrigues en Syrie, 
où, en haine de la France, TÂutriche, la Prusse, la Russie 
ont été si complètement dupes de son astucieuse politique, 
elle se ménage une prépondérance pour agir en temps et lieu 
sur la Haute-Egypte. La prise de possession des Etats Barba- 
resques aurait complété cette sorte de blocus du continent 
africain que son insatiable cupidité exploite déjà dans l'avenir. 
Maîtresse de la Régence d'Alger, elle pouvait, se mettre en 
rapport immédiat et direct avec l'Afrique centrale. Alors 
l'Europe aurait pu voir clairement ce que valaient ses démon- 
strations philantropiques pour l'abolition de la traite. Void 
ce qu'en 1820 disait à ce sujet un anural remarquable par 
son talent et un des plus fervents abolitionistes. « Nos mi- 
€ nistres savaient bien pourquoi nous ne voulions plus de 
c traite. L'Inde n'a pas besoin de nègres, puisque les indi- 
< gènes la cultivent pour nous. En Afrique, nous avons les 
« noirs sous la main : il suffit d'y abolir le mot d'esclavage. 
€ La traite n'est un commerce de nécessité que pour l'Amé- 
« rique. Là, point ou très peu de culture sans esclaves afri- 
a cains. C'est là que sont les principales colonies desEspagnols, 
« des Français, des Portugais, Danois et Suédois : il faut dans 
c notre intérêt qu'elles périssent. Nous y avons aussi de très 
« beaux établissements et ils seront enveloppés dans la ruine 
« commune. Que nous importe? Il nous reste une infinité 
« d'autres colonies dont t Afrique est la plus importante pour 
« nous. Les établissements de nos rivaux ainsi ruinés, faute 
c de bras, nous n'aurons plus à combattre que ceux qui 
€ peuvent leur rester en Afrique et en Asie. Ceux du Portugal 
« s^écroulent; les Philippines seront tôt ou tard libres, comme 
a TAmérique espagnole, et quand les entreprises des HoUan- 
« dais dans l'Inde amèneront une rupture entre ei^^et nous. 



290 AL6ÉRIE.> 

a lis ne sauront tenir contre notre supériorité. L^Inde pourri 
a nous échapper quelque jour : c'est une perte incalculable, 
a l'Afrique nous en consolera ; elle est plus près de nous» 
a Nous lui ferons produire plus de denrées colonialei que n'en 
<K réclament tous les marchés de TEurope, et nous ferons m» 
<c clusivement la loi (1). d 

Telle est la philantropie [anglaise : mais cette fois, éa 
moinsy ce vil et cupide égoisme servit la cause dâ Thuma- 
nité. 

On comprend sans peine, par ce qui vient d'être exposéi 
combien la domination française, en Algérie, dérangea tom 
ces calculs d'intérêt : d'une part, la création pour la France 
d'une colonie dans laquelle on pouvait se passer de nègtcw <t 
que des bras libres pouvaient cultiver; de l'autre, la perte 
de l'espoir, pour le commerce britanique, de se mettre ei- 
clusivement en rapport immédiat et direct avec rAfriqoe 
centrale. Aussi FAngleterre a-t-elle mis tout en jeu pour em- 
pêcher d'abord la domination française, ensuite pour la com- 
promettre. Après les protestations, les menaces; après les mo* 
naces, les intrigues; et si l'Algérie est désormais française^ 
c'est que l'opinion publique, en France, a pressenti d'instinct 
que, par cela seul que l'Angleterre essayait de s'y opposer, il 
y avait utilité et nationalité à ne pas se départir de cette con- 
quête. En tout et pour tout, généralement la France n'a qu*i 
prendre la contre-partie de ce que veut l'Angleterre, poui 
être sûre de faire à la fois une œuvre utile et nationale. 

En effet, pour ce qui concerne l'Algérie, combien de rai- 
sons importantes militent en faveur de sa conservation. L'an-^ 
cien monde redevenu presque nouveau par l'abandon où il a 
été laissé, est, de nos jours, le point principal vers lequel 
rayonne le commerce maritime poussé, depuis tMs sièclesi 
vers les Amériques. Dans cette prévision, sur tous les rocheri 
qui s'élèvent à fleur d'eau dans la Méditerranée , l'Angleterre 
a planté ou essayé de planter son drapeau. La Russie, sans 
négliger cette politique habile qui la pousse vers l'orient^ se 

H)3êVM§éfie ^dê$a cd&niuaion, [Mtr IL le comte H... do B^t 



ALGÉRIE. 291 

retourne vers Toccident et fait de la mer Noire un bassin russe 
pour lancer à Yolonté ses vaisseaux sur cette Méditerranée qui 
lie tant de peuples entre eux et autour de laquelle tendent à 
88 concentrer tous les intérêts politiques et commerciaux. 
Avec les Dardanelles, dont elle s'est si soigneusement mé- 
nagé le passage , elle en occupe une des portes ; avec Gi- 
braltar, TÂngleterre occupe l'autre; et, sur une mer où nul 
ne devrait entrer sans sa permission, il était temps que la 
France en occupât le centre : Toulon, sur le littoral européen, 
Alger sur le littoral africain ; le premier, un peu loin dans 
8pn golfe, l'autre sur la route de Malte à Gibraltar et bientôt 
peut-être sur celle de l'Inde à Londres. 

Ainsi postée sur les deux flancs de la Méditerranée, de ma- 
nière à s'y faire respecter et craindre, pouvant, au besoin, se 
porter rapidement de ce centre sur tous les points d'une 
route ou voyagent tant de richesses, y posséder près de cinq 
cents lieues de côtes, depuis Harsghoun jusqu'à Tabarke, 
depuis le Yar jusqu'aux Pyrénées; y avoir des ports et des ar- 
senaux qui se regardent et se secourent ; en temps de guerre, 
y trouver, en cas de revers , des asyles devant et derrière ; y 
avoir la faculté, en cas de succès, de poursuivre la victoire à 
droite ou à gauche; pouvoir, au besoin, compter sur ses flot- 
tes d'Oran et de Toulon et, du nord au midi, y protéger le 
commerce français et y inquiéter celui de l'ennemi : c'est là 
une position belle, forte, supérieure, digne en tout de la 
grandeur de la France et qui inquiète plus sérieusement 
FAngleterre que toutes les conquêtes que la première avait 
pu faire pendant la brillante période de la République et de 
l'Empire. 

Il y a, pour la France, dans la possession de l'Algérie tout 
on avenir inconnu, mais dont le résultat ne peut être que 
grand. Sous les efforts persévérants du travail, de l'industrie 
et de la civilisation d'un grand peuple, le temps n'est pas 
loin peut-être où l'Afrique française, convertie en départe- 
ments séparés de la métropole par un grand lac, pourra avoir 
sa marine : marine redoutable qui, pendant plus de trois sic-' 
des, a mis à contribution Ée commerce du monde et qui^ au 



292 ALGËRIS. 

besoin; pourrait le mettre encore. Pour cela, il ne ftudrait ni 
grands armemeats ni dispendieuses avances : il ne faudrait 
que vouloir réparer cet incroyable (oubli d*un 'gouTemement 
qui, possédant deux cent cinquante lieues de côtes en Afri- 
que, n'a pas encore songé à faire un seul matelot africain. 

Supposons cependant qu'au lieu de cette désastreuse rou- 
tine qui a présidé à la création de toutes les institutions dam 
TÂfrique française, on eût fait sur mer quelque chose de sem- 
blable à ce qu'on a fait sur terre avec les spahis, les gendar- 
mes maures et les bataillons indigènes, on aurait incontestaf- 
blcment maintenant des matelots algériens, et la marine 
française n'est pas numériquement trop riche en honmies 
de mer, pour qu'un pareil supplément de marins puisse être 
considéré comme une inutilité. Les pirates algériens étaient 
de fort bons marins, et une partie de la population des ports de 
l'ex-Régence est très propre et apte à la marine. Mab aa'fiea 
de cela, on a préféré ouvrir, sur tous les points, à grands finus, 
de ridicules écoles où même, pour rien, les Maures, les Ara- 
bes et les Juifs refusent d'envoyer leurs jeunes garçons qoi ao- 
raient fait d'excellents mousses et ne feront jamais de lettrés 
français. Une circonscription maritime, ou tout autre mode 
d'appel dans cette direction, aurait pu ouvrir une voie utile, 
profitable d'avenir ; on n'y a même pas songé. Pour les cir- 
constances exceptionnelles qui se présentaient, il aurait fallu 
faire, il est vrai, un travail neuf, hardi peut-être, et malheu- 
reusement les ministres de France préfèrent, en ce qui con- 
cerne l'Afrique, rester de routiniers manœuvres, que devenir 
d'habiles architectes. En vérité, on est souvent tenté de se 
demander ce que sont les hommes d'Etat de ce pays.) 

Cependant supposons encore qu'après avoir créé cette 
milice maritime de l'Algérie, comme il a créé l'armée de 
terre indigène, le gouvernement eût fondé une espèce de 
marine coloniale mi-partie indigène, mi-partie française qui, 
après avoir fait le service de la côte, aurait peu-à-peu rétabli i 
le grand cabotage de toute la côte barbaresque, et, par quel-* 
ques privilèges habilement combinés, aurait avantageusement 
soutenu la concurrence avec les barques maltaises, siciliennes,. 



ALGERIE. 293 

espagnoles et des Baléares. Supposons toujours que, pour ce 
service spécial, il eût|été créé une flottille composée de petits 
bâtiments à vapeurs et des bâtiments à voiles pouvant être 
convertis en vapeurs et construits les uns et les autres en vue 
de deux destinations : en temps de paix, celle du service des 
côtes, en temps de guerre, ceUe de la course. Une compagnie, 
autorisée à cet effet, se serait sans peine, moyennant quelques 
légers avantages, chargé des frais de comtruction; le gouver- 
nement aurait fourni les machines à vapeur en se subordon- 
nant, pour cette avance, aux pertes ou aux gains de cette 
navigation coloniale ; seulement il se serait réservé la faculté 
de pouvoir requérir, en temps de guerre, tout ou partie du 
personnel et du matériel de la flottille ; tous ces bâtiments 
auraient pu être immédiatement armés en course, et la 
compagnie aurait eu alors, dans les prises, la même part 
qu'elle avait dans les nolis. Avec ce système et une faible partie 
des sommes qui se gaspillent chaque année en Algérie, en 
inutilités dispendieuses, et qui seraient un placement avanta- 
geux, en admettant qo^on n'eût construit que dix de ces 
bâtiments par an, depuis dix ans, la France pourrait main- 
tenant avoir, au besoin, cent corsaires à vapeur dans une mer 
oivelle possède près de cinq cents lieues de côtes. Que devien- 
drait avec cela le commerce anglais dans le Levant, surtout 
avec Toulon sur le littoral français, et Alger, Oran et bientôt 
peut-être Stora, sur la côte algérienne? 

Le cabinet britannique est trop clairvoyant pour ne pas 
avoir vu tout ce qu'a de menaçant dans l'avenir, une telle 
situation qu'il n'a pu empêcher, mais dont il cherche à para- 
lyser le développement par tous les moyens. Tous les bons 
esprits en Angleterre sont frappés du parti que pourrait tirer 
la France de l'Algérie, si son gouvernement était mu par une 
de ces grandes pensées de prévoyance qui ne sont malheu- 
reusement guère plus de cette époque. Depuis quelque temps 
cependant il parait entré dans une voie, si non plus rationeUe 
en fait d'administration, du moins plus franche en fait d'in- 
tention; aussi ne voit-on plus le fr^n^deux spectacle de ces 
médiocrités ambitieuses qui, pouf *Ifi8 idées présumées 



291 ALGERIE. 

du pouToîr, poussaient pas leurs discours à Tabandon d^Âlger, 
plaidant indirectement la cause de l'Angleterre, comme elles 
avaient plaidé celle d'Âbd-el-Kader. Les annales des Oiam- 
brcs françaises offrent malheureuseînent souvent de teOes 
taches; la ti*ibune y est moins une arène de patriotisme 
qu'une arène d'ambition , les sophismes y sont au service de 
toutes les causes ; la moralité n'y passe souvent qu'après le 
succès, et, en tout, on parait moins s'incjuiéter de la voie que 
Ton suit que du but auquel on aspire. 

C'est là que dans leurs jours d'irrésolution, en ce qui coii- 
cemait la question d'Afrique, les divers ministères ont trouvé 
ces dangereuses ambitions qui, pour la frivole vanité d'ètrei 
un jour en évidence, ont fait si bon marché de l'honneur et 
de la dignité de la France; c'est de là que ces ministères ont 
puisé quelques encouragements pour ces indécisions fatales 
qui ont si longtemps laissé tout en question ; et si Fopinioa 
publique ne s'était si fortement prononcée contre les hommes 
sans cœur qui conseillaient une infamie et contre ceux qui 
la projetaient peut-être, l'Angleterre aurait un grand soud 
de moins et se préparerait sans doute à recueillir de riches 
moissons sur cette terre d'Afrique où le sang des Français 
aurait servi d'engrais. 

La politique incertaine et tortueuse du gouvernement firan- 
cuis à ce sujet, ses ménagements envers l'Angleterre pendant 
les premières années qui suivirent la Révolution de Juillet, 
avec les embarras d'une succession que les partis lui dispu- 
taient les armes à la main, s'expliquent mais ne s'excusent pas. 
Ces mêmes incertitudes et ces mêmes déférences plus tard, 
lorsque rassuré à l'extérieur et à l'intérieur, il put parler haut 
et ferme aux cabinets de l'Europe, ne s'expliquent ni ne 
s'excusent. 

Malheureusement à cela vint encore se joindre une série de 
fautes, de bévues, de fausses mesures, de conceptions erro- 
nées qui auraient mille fois compromis la conquête française 
d'Afrique, si la fortune de la France ne s'était mille fois aussi 
chargée de faire naître des hasards qui atténuaient les effets 
désastreux des déplorables aberrations gouvernementales. 



ALGËAIB. iW 

ÎÀ plus iktale de toutes, celle qui peu à pea a détrait toul 
^ancien prestige du nom français en Afrique et celui plus 
récent de la prise d*Alger, a été qu'immédiatement après la 
oonquéte, le gouvernement français n'ait pas réuni la Régence 
à son territoire, en déclarant qu'elle était France à titre de 
colonie ou autrement. Une telle déclaration, qui n'aurait rien 
ajouté au fait matériel existant déjà, n'eût été, U est vrai, 
qu'une sorte d'occupation morale, mais son effet eût été autre- 
ment décisif sur l'esprit des Arabes, que toutes ces tentatives 
prématurées d'occupation matérielle qui furent marquées par 
des revers d'abord et bientôt après par des désastres. Il ne 
(allait pour cela ni dépenses d'argent, ni sacrifices d'hommes, 
mais seulement du jugement, de la résolution et un peu de 
ce courage d'esprit qui, en affaires, va droit au but. Or, en 
cette circonstance, c'est ce qui a généralement manqué aux 
hommes d'état de France. 

Voici au contraire comme on a procédé. Les ministres 
n'avaient pas de système, les Chambres engageaient de temps 
à autre sur la question d'Afrique, quelques discussions oiseuses 
et pleines de mauvais vouloir, et là où il aurait fallu une action 
forte, progressive, centralisante, il y avait d'abord des Cham-- 
bres, qui préoccupées de mille autres intérêts, s'occupaient 
peu de l'Afrique, et ensuite des ministères mobiles et irrésolus 
qui ne s'en occupaient pas. Il faut ajouter à cela qu'en sept 
ans, il avait été nommé neuf gouverneurs d'Afrique, chacun 
avec son système différent, son opinion contraire, tiraillant en 
tous sens cette pauvre colonie africaine où rien de fixe, rien 
de stable n'avait le temps de s'établir. La France est le seul 
pays du monde où l'on peut signaler dans les vues adminis- 
tratives de ses hommes d'état^ tant de légèreté, tant d'incon- 
séquence, tant d'incapacité. 

On comprend sans peine alors, comment l'administration 
de l'Afrique a été une Traie tour de Babel. Avec autant de 
décousu dans la direction, il ne pouvait y avoir d'ensemble 
dans les résultats. A quelques mois de distance, paraissaient 
des ordonnances réglementaires qui se contredisaient, se corn- 
battaient. Aulieudesuivie v^^ ""«urche uniforme pourarri-- 



290 ALGËRIEi; 

ver à un but fixe et déterminé ^ tout «tait conduit par ctei 
moyens différents : il y avait changraient dans les prcget^ 
contradiction dans les plans, et toujours des incertitades, des 
hésitations, des rivalités, des passions mesquines ou viles, q» 
accroissaient à la fois le nombre et la nature des obstades. 

 cela venait encore se joindre cette incurable manie, cette 
routine déplorable d'administrer tout à la française. Pkrce 
qu'une loi unique, une adihinistration unique, peut r^ h 
France et Paris, le gouvernement avait la naiveté de s'^nner 
qu'une pareille loi ne put pas régir l'ex-Régence et Alger. D 
envoyait des plans de finance et d'administration t<mt frits, 
des codes tout dirigés, naturellement calqués sur ceux de 
France. Au lieu de charger ses enq)loyés d'étudier d'abord k 
pays, les hommes et les choses, d'oi^aniser ensuite en veria 
des connaissances acquises, il leur traçait une marche inva» 
riable, d'après les conceptions routinières des bureaux de 
Paris. Les résultats en étaient naturellement nuls ou dés»- 
treux. Il fallait alors recommencer sur de nouveaux frais, 
entrer dans de nouvelles voies, accepter ce qu'op avait écarté, 
préconiser ce qu'on avait rejeté et attendre que de nouveaux 
plans fussent arrivés, toujours de Paris. Dans l'ignorance 
complète des faits et des hommes d'Afrique , ces nouveaux 
plans n'avaient ni plus de valeur, ni plus de succès. Bien plus 
si le hasard y avait fait prévaloir quelque idée juste d'organi- 
sation, à peine était-elle mise à exécution, qu'un changement 
soudain dans l'existence ou les projets du pouvoir, ou quelque 
cause futile, en venait annuler le résultat en la remplaçant 
par quelque autre élaboration bureaucratique. 

Un tel conflit de volontés, de projets, d'idées, ne pouvait 
rien avancer. Il semblait n'avoir qu'un but: c'était d'empêcher 
que quelque chose ne s'établît, ne se complétât, ou s'enraci- 
nât en Afrique. Il était cependant facile au pouvoir de con- 
vaincre les populations arabes que des chefs français étaient 
plus capables de les gouverner que des janissaires, et qu'elles 
ne perdraient rien â ce changement de domination ; mais il 
ne fallait pas pour cela agir de manière à ce que rien ne pût 
se fonder, ne pût tenir sur le sol africain, afin de pouvoir, au 



AL6ERIEL f9% 

besoin, en enlever tout ce qui s'y trouvait, sans avoir Fair de 
rien abandonner. Et c'est là ce qu'il résulte de plus évident 
du système suivi par les divers ministères, pendant le dix pre^ 
mières années de l'occupation de l'Algérie. 

A cette époque, on était moins avancé qu'à la fin de la 
première année de la conquête. Sous la première administra- 
tion du général Qausel, les Français étaient redoutés. Des 
bords de la Méditerranée, aux cimes de FAtlas, avait retenti le 
bruit de leur triomphe que l'écho des monts avait répété jus* 
qu'aux confins du désert; mais alors cette incroyable politique 
de contre-coups, exclusivementmue par des passions viles ou 
mesquines , n'avait pas encore frappé les indigènes, qui ce- 
pendant, attentifs à épier le côté faible de leurs vainqueurs,se 
tenaient prêts à profiter de leurs fautes. Ils étaient loin de pen- 
ser qu'un peuple qui se disait intelligent et fort, se trouverait 
embarrassé d'une terre qui avait obéi à 18,000 Turcs. Ils s'at- 
tendaient à voir se développer, sous le prestige du triomphe, 
un système large et rapide de puissance et d'occupation, qui 
assurât la sécurité aux tribus prêtes à se soumettre, qui éten- 
dit son autorité sur tous les points de la Régence. Au lieu de 
cela, ils virent en France, au pouvoir, un ministère hésitant, 
inactif, et semblant plus embarrassé (que glorieux de cette 
conquête; dans les Chambres, des orateurs applaudis pour des 
paroles plus qu'imprudentes, qui étaient fidèlement transmises 
aux indigènes, par des agents en titre. Os conclurent de tout 
cela que la France n'était pas dans l'intention de fonder un 
établissement durable sur la côte d'Afrique. Doutant alors de 
la volonté de leurs vainqueurs, par une conséquence naturelle 
de leur croyance, ils doutèrent de la volonté de Dieu. Ne 
voyant plus dans les Français que des maîtres provisoires, ils 
les regardèrent comme des ennemis déconsidérés : n'étant 
plus sûrs qu'ils resteraient, ils jugèrent urgent de leur créer des 
embarras de toute sorte pour hâter leur départ. Après avoir 
tout vu, tout apprécié, tout jugé avec cette patience et celte 
immuabilité de* croyance qui sont des qualités essentielles du 
fatalisme musulman, les indigènes conclurent que los Fran- 
çais ne voulaient pas rester en Algérie, mais que dans le cas oii 



ns tàJêéÈMÈ: 

ik reste AÎfenl/Oé étaient plus incapables âe les gotiternerqné 
les Turcs. Tout ce qui s'était feit et dit en France et à 
Alger motivait cette conclusion. Aussi, dèscemoment^respoîr 
de voir pacifier le pays par la conciliation dut s'évanouir : les 
cultures cessèrent, la colonisation ne put plus progresser, et^ 
alors commença, pour Tannée, une tache longue,pénibley tç^ 
ribleet dont le terme est encore un secret du ciel. 

Quand les choses en furent venues à ce point, la valeur des 
armées françaises aurait pu, par quelques éclatants triomphes, 
en atténuer la gravité. Mais, comme si leurs succès avaient dA 
être un embarras de plus pour les ministres français, ilsatten* 
daient que quelques revers, qu'eux seuls ne semblaient pas 
prévoir, eût tout remis en question. Pour renforcer Tannée il 
fallait quelque grand désastre comme si la mort avait attendu % 
pour frapper, surpris et isolés, les soldats de l'armée d'Afrique. 
Les Chambres alors semblaient se réveiller et, après avoir voté 
sans scrupule plus d'un milliard d'impôts, elles votaient quel- 
ques cent mille francs pour empêcher Tarmée d'être décimée 
parles balles des Arabes jusque dans ses retranchements. Cette 
question d'Alger^ y soulevait toujours des discussions intermi- 
nables, qui ne manquaient jamais de se réduire aux mesqui- 
nes proportions d'une guerre d'amour-propre. Chaque ora- 
teur, content d'avoir été applaudi, applaudissait à son tour, et, 
en attendant, les soldats français payaient de leur sang ces 
vaniteuses parades. Puis, lorsque le sort des armes, lorsque 
T inclémence des saisons avaient fait périr la moitié des lé- 
gions françaises, ces politiques sans cœur qu'on a désignés 
BOUS le nom d'Anti-Colonistes, venaient étaler leur phraséo- 
logie sentimentale et leurs anti-patriotiques déclamations, aux 
regards de la France ^ stupéfaite de tant d'impudeur et de 
tant d'audace. 

Cependant, malgré tant d'incurie, tant d'inconséquence; 
tant de vils calculs, la fortune de la France aurait, à elle 
seule, hâté le développement de la colonie africaine, si, dans 
sa sphère , chaque administration ne s'était en quelque sorte 
appliquée à la compromettre de plus en plus. Tantôt c'étaient 
les ponts-et-chaussées qui, ayant une route à percer^ boule- 



ALGÉRIE. SOO 

versaient des cimetières et jetaient aux Tents les cendres des 
morts, ce qui fit dire aux indigènes ces paroles pleines d'a« 
mertume : « L'administration française veut nous réduire 
a à ne plus savoir où vivre ni oii mourir en repos. » D'autres 
fois ce furent les domaines qui bouleversèrent tous les titres 
de propriété et, après trois ans d'incroyables vexations, se 
trouvèrent avoir fait un travail inutile d'après une base com* 
plètement erronée, et furent obligés de le refaire de fond en 
comble ; puis vint la petite et la grande voirie qui ordonna des 
alignements, fit abattre des murs, démolit des marabouts 
qui gênaient la voie publique, abattit l'arbre séculaire où le 
pèlerin trouvait un peu d'ombre pour raconter à ses audi- 
teurs attentifs la légende du désert. Partout on blessa les 
mœurs, les préjugés, les croyances, les usages des Arabes 
sans mauvaise intention, par pure ignorance. Chaque ad- 
ministration s'installa et se mit à l'œuvre d'après un plan 
tracé d'avance à Paris. Là on ne s'était pas même préoccupé 
qu'on avait à régir un pays complètement nouveau sous tous 
les rapports, où il y avait une foule d'intérêts à connaître et 
à ménager, des habitudes qui avaient force de lois et aux- 
quelles il était impolitique de ne pas savoir se soumettre ou 
de ne pas savoir résister suivant les circonstances. Le ministre 
avait demandé à ses bureaux un plan d'organisation sur telle 
ou telle matière, et ce plan avait été fait pour l'Afrique 
comme s'il se fût agi de Versailles ou de Saint-Goud. Dès sa 
mise à exécution on s'aperçut qu'aucune des parties n'en pou- 
vait cadrer avec la matière qu'il était appelé à régir. Tantôt 
c'étaient des améliorations qui, ne pouvant être immédiates^ 
étaient considérées par les indigènes comme spoliatrices ou 
tyranniques; d'autres fois c'était une unité de législation qui, 
appliquée à des populations habituées à dominer ou à être 
dominées, considéraient, comme une odieuse injustice, l'é- 
galité avec laquelle on les traitait toutes. Puis sont venus les 
impôts qu'il a été fort difficile d'établir dans un pays où il 
n*y a aucun relevé exact de la matière imposable; où les re- 
venus publics n'ont point de base fixe; où les objets, les pro- 
priétés^ les personnes, tout ce qui doit être soumis à l'impôt 



3(K) ALGERIE. 

est incertain; oii enfin chaque race diverse a, pour ce safet 
comme pour tous les autres, une législation (ju*U fout à la fois 
adopter et modifier. 

 ce dernier mijet, le plan du gouyemement sembla repo-^ 
ser sur une singulière base : c'était que pour faire prospérer h 
colonie, il fallait la confier aux agents du fisc. Une pareille 
aberration est sans précédent dans les systèmes coloniaux de 
toutes les nations; mais ce qui est sans précédent aussi, c'est 
celte nuée d'employés qui grèvent la colonie africaine, ren- 
dent nulles, pour le trésor, les rentrées quelque importantes 
qu'elles soient et les absorbent sans profit pour FËtat et an 
grand détriment des colons et de la colonie. Mais on a déjà 
vu que l'Afrique française n'est considérée, par les gouver- 
nants, que comme une machine à emploi et par suite un 
moyen d'influence intérieure : c'est peut-être même là le seul 
motif qui en a empêché l'abandon. 

L'Angleterre agit différemment, et U serait plus incontes- 
tablement utile de l'imiter sur quelques points que de lui 
céder sur d'autres. Ainsi, par exemple, pour ses colonies 
naissantes, elle ne leur demande pas des fruits avant d'en 
avoir semé le germe. Elle sait que, dès son début, restreinte 
aux murailles de quelques villes, toute colonie est dans une 
situation précaire, tant par l'absense complète d'industrie et 
de capitaux, que par la pénurie des premiers colons. Dans 
l'intérêt de l'avenir, elle se montre alors modérée dans les 
taxes, parce qu'avant de demander à la fortune particulière 
une part dans l'acquittement des dépenses publiques, il faut la 
créer. Le domaine, l'enregistrement, les douanes, les octrois, 
le fisc sous toutesses formes, ne s'acharnent pas après des mal- 
heureux colons, la plupart trompés dans leurs espérances et 
qui se débattait vainement contre la misère et le fisc pour 
solder une foule d'agents, de comptables, d'employés dont les 
chefs, grassement payés, étalent un luxe insolent et dont les 
subalternes, faiblement rétribués, ont peine à se soustraire à 
tme pénurie pénible. Pour fonder ses brillants établissements 
coloniaux, elle accorde des libertés, des franchises, des pri- 
mes d'importation, et n'attend pas leur développement d'un 



ALGERIE^i 301 

système de fiscalité et de prohibition, qm suffirait à lui seul 
pour tarir les ressources d'un pays en pleine prospérité. Ce 
qu'elle évite surtout, c'est la création de ce nombreux per- 
sonnel administratif dont l'entretien absorbe les produits de 
la colonie avant même qu'ils soient nés. Nous n'en citerons 
.qu'un exemple. 

Dès qu'elle eut assis sa domination sur la péninsule indienne, 
l'Angleterre chercha d'abord quel parti elle pouvait tirer de 
sa proie, par quels moyens elle pourrait raffiner sur la terrible 
exploitation du pays par les conquérants mongols. La consti- 
tution de la propriété indoue était alors peu connue. Elle re- 
posait sur une admirable institution villageoise qui aidait les' 
malheureux laboureurs à supporter le faix énorme des tributs 
et qui, sur beaucoup de points, se rapprochait d'un établisse- 
ment agricole dont les'principes de Fourrier et d'Owen seraient 
la base. Le village était un être moral absorbant le droit de 
propriété particulière. Les terres étaient exploitées en com- 
mun : elles pouvaient changer de mains au gré des adminis- 
trateurs élus par les habitants, mais seulement pour des cas 
rares spécifiés à l'avance, tels que le défaut de culture, l'in- 
suffisance des moyens d'exploitation. Les bénéfices du travail 
étaient ensuite répartis suivant les charges et les droits de 
diaque famille. Pour que la communauté ne relevât que 
d'elle-même , les fonctions étaient réparties de manière que 
tous les besoins étaient prévus. Elle avait son forgeron, son 
charpentier, son cordonnier, son confectionneur de vête* 
ments, son laveur, son maître d'école, son astrologue, son 
poète, son joueur de flûte, etc. Et ici, il n'est pas peu curieux 
de constater que les peuples européens, malgré leur singu- 
lière civilisation si vantée, n'ont pas même l'instinct des be- 
soins nobles et relevés des ryots indous. En effet, on ne voit 
figurer ni le poète, ni le joueur de flûte sur le budget munh> 
cipal d'un village français ou d'une commune anglaise ou 
américaine. 

Cette exploitation collective dont la forme s'est retrouvée 
en partie parmi les tribus algériennes, aidait le ryot placé au 
dernier degré de la biérardiie sociale du village, à supporter 



30% ALGERIE 

le poids des contributions exoessiires dont son tnnrail était sur- 
chargé. Prémuni par elle, contre les accidents qui menacent 
le cultivateur isolé, il était : emplacé en cas de maladie, se-* 
couru dans les malheurs accidentels qui pouvaient firappern 
récolle ou ses bestiaux. Les coups du sort pouvaieat Tattein- 
dre; mais ses pertes n'étaient jamais irréparables. 

Cette heureuse combinaison offrait tous les profits de la 
grande culture, sans en avoir les inconvénients; mais pour des 
étrangers elle était enveloppée de profondes ténèbres. On n'y 
voyait au premier aspect que huit à dix classes de possesseurs 
terriens, sans pouvoir démêler les rapports exacts qui les 
liaient les uns aux autres. Ainsi, par exemple, il y avait ks 
pataiU ou chefs de villages, les zemindaris qui étaient pro- 
priétaires des domaines soumis à leur autorité, les ryols sim- 
pies tenanciers, les matiksj les bangdars^ les asrhafSp les 
puUeedars qui avaient chacun des droits spécifiques à h pro- 
priété. Les Ânglab méconnurent, par ignorance, tout ce que 
pouvait avoir d'avantageux une telle institution, et mirent le 
cultivateur, quel qu'il fût, en rapport direct avec le collecteur 
anglais. Mais au lieu d'établir, comme les Français en Algé- 
rie, un personnel si nombreux que les rentrées devenaient 
sans importance pour le trésor, la compagnie n'avait qu'un 
petit nombre d'agents qui paraîtrait fabuleux à un ministre 
de France ; chaque employé avait, sous sa juridiction près 
de 4,000 villages, peuplés de 800,000 mille âmes et sur un 
territoire de 3,248 milles carrés. Ses fonctions consistaient à 
louer champ par champ cette vaste étendue de territoire et à 
percevoir le loyer de chaque preneur à bail. Il n'était assisté 
dans cette immense tâche que par six agents indigènes {thusil" 
dars). Avec le système adopté en Algérie, il faudrait des mil- 
liers d'employés pour un tel travail. Mais c'est avec une telle 
économie de moyens que les Anglais fondent leurs étabhsse- 
ments coloniaux , et c'est avec cette incroyable prodigalité 
d'emplois, que les Français compromettent les leurs. 

A toutes ces causes de perturbation ou de dépérissement, il 
faut ajouter qu'il y a un vice radical dans l'organisation d'une 
administration civile, complètement indéoendante dans un 



iiiLOERIE. "303 

iMiyB occupé militairement. Ainsi, par exemple, il a été établi 
en droit, qu'aucun acte d'administration supérieure ne peut 
être fait que par le gouyemeur ; tandis que, en fait, il n'y par^ 
ticipe le plus «ouvent que par sa signature. La majeure partie 
des actes sont délibérés en dehors de ses projets, communi«<- 
qués au ministre a^ec qui tous les chefs de service correspon* 
dent directement^ par un de cesabus incroyables qui, profitant 
également à ceux qui le font et à ceux qui le tolèrent , sera 
fort difficile à déraciner. Cesactes sont approuvés ou improur- 
yés par le ministre, moins dans leur rapports avec les besoins 
de la colonie, que d'après cet invariable principe qu'un gou- 
Temeur de l'Algérie ne doit avoir qu'une autorité ostensible, 
qu'on doit pouvoir combattre ou entraver en secret. 

On comprend sans peine tout ce que doit amener d'embar- 
ras et de conflits un pareil mode d'administration ; et s'il était 
possible, en précisant les faits, de &ire l'historique de toutes 
les ordonnances rendues, de tous les arrêtés pris, il n'y aurait 
qu'une voix en France pour flétrir du mépris le plus mérité, 
tant de légèreté, tant d'inconséquence et tant d'incurie. 

Toutes ces fkutes dérivaient généralement des mêmes prin- 
cipes : c'était de vouloir niveler l'administration de l'Algérie 
sur l'administration de la France, sans tenir compte de la dif- 
férence des lieux, des choses et des. hommes. On agissait ab« 
solument comme un homme qui, habitué à un régime hy«» 
giénique qui lui fait du bien, voudrait l'imposer à un autre 
à qui il ne pourrait faire que du mal. Une foi^ cette fausse 
voie ouverte, tous les *<c'ous qui en dérivent se sont produits 
en Algérie sous toutes les formes. Tantôt c'était une ordon- 
nance ou un arrêté qui, rendu dans les conditions voulues, 
ne pouvait être appUqué parce que, dans l'ignorance des faits, 
on avait voulu réglementer une chose qui n'existait pas ; d'aiit- 
tres fois c'étaient des conflits d'autorité entre deux, trois ad*- 
ministrations et où celle qui avait pour elle le droit et la loi 
n'avait jamais la raison. Ces tiraillements compliqués d'igno- 
rance amenaient laperturbation lapluscomplète dans les affaires 
du pays. Puis, l'instabilité des administrateurs était une cause 
d^abus d'un autre genre : Ja traditiM des bonnes choses, Texp 



304 ALGERIE. 

périence et le témoignage des faits accomplis, n'étaient comp- 
tés pour rien. Tout cela était remplacé par des intrigues de 
bureau, dont le résultat était toujours de foyoriser les protégés 
les mieux appuyé» et généralement les plus incapables; aussi, 
pourvu que la colonie convint à Thomme, on ne s'est jamais 
esquis si l'homme convenait à la colonie. 

Tout ainsi, organisation, lois, personnel administratif, pré- 
jugés nationaux semblaient n'avoir qu'un but: c'était de gou- 
verner des Français en Algérie ; quant aux Arabes on ne pa- 
raissait pas y songeir. Cependant toute la question était là, 
d'autant plus que la colonisation européenne ne pouvait s'ac- 
tiver et se développer que tout autant que la soumission des 
indigènes et leur organisation aurait assuré la jouissance et la 
sécurité des biens. Or, comme il faut plus de force^ plus de 
sollicitude pour gouverner les Arabes et protéger leurs inté- 
rêts qu'il n'en a fallu pour les vaincre, l'organisation admi- 
nistrative de l'Algérie, telle qu'elle est conçue et appliquée, 
est, relativement à l'état de la société africaine, un fait si 
anormal, qu'elle ne peut donner aux indigènes, ni une idée 
de la force réelle de leurs dominateurs, et moins encore de 
leur sollicitude pour leurs intérêts. 

L'Arabe adore la force sous toutes ses formes, celle qui 
produit comme celle qui détruit. Jusqu'à présent on a tenté 
de lui donner une idée de cette dernière en renversant les 
constructions, incendiant les récoltes, égorgeant les hommes 
avec une furie que motivait la féroce opiniâtreté d'un peuple 
qui mourait pour ses villages, ses vieillards, ses enfants et ses 
femmes. Mais tout en se montrant redoutable par la guerre, 
l'administration française ne s'est pas montrée forte par le 
travail. Ce [point était important cependant : car l'Arabe, 
brave mais intéressé, sait voir la main de Dieu, autant dans la 
force productive, que dans la force destructive. 

Pour fonder quelque chose d'utile et de stable, il fallait dès 
lors à la fois tenir compte de ces deux traits distinctifs du ca- 
ractère arabe, la bravoure et l'intérêt, commencer par la 
guerre et finir par une organisation rationnelle ; mais pour 
l'im comme pour l'autre de ces deux faits dominants, s'é- 



AL^K^ii'. 303 

carter des voix battues, quitte à oublier pour un temps en 
Afrique, les institutions de France et surtout les préjugés na- 
tionaux. 

Le premier de ces farts, la guerre, offrait un caractère tout 
spécial qui n'avait de précédent ni d'équivaleot dans aucune 
des guerres delà République ou de l'Empire. Dans les longues 
luttes de ces temps glorieux, il y a ou tel combat sans nom et 
presque ignoré où il a péri plus de monde que dans les actions 
les plus meurtrières de l'Afrique. Mais, chez les Arabes, de- 
puis l'adolescent jusqu'au yieillard, chaque homme est guer- 
rier, et pris individuellement, chacun d'eux est un homme 
de guerre redoutable. Aussi, une guerre contre eux exige-t- 
elle,de la part du soldat français, plus de quahtés militaires que 
les batailles rangées en Europe. Il manque, il est vrai, aux 
Arabes cette force d'ensemble, résultant de la discipline et de 
la tactique ; mais par cela seul aussi que les Arabes, comme les 
armées disciplinées, ne présentent pas des masses, engagent à 
la fois Taction dans cinquante combats partiels, l'individu qc 
peut pas s'effacer et le courage individuel a plus souvent oc- 
casion de se déployer. Puis, comme dit un général qui les a 
longtemps combattus (1) : a On ne peut les contenir et les do- 
-> miner par aucun de ces grands intérêts, au moyen desquels 
on fait si aisément capituler les nations de l'Eurc^e, quand 
on a vaincu leurs armées permanentes. Us n'ont point de ces 
grands centres de gouvernement, de population et de com- 
munes, qu'il sufRt d'occuper pour tenir en réahté la cœur d'un 
pays ;ils n'ont point de ces grandes artères où circule la vie des 
nations civilisées; point de navigation intérieure, point de rou- 
tes, point de fabriques, point de villages, point de fermes; mais 
tous ont un fusil et un cheval. » Aussi , de même que cette 
guerre exige une autre tactique que celle des guerres de l'Eu- 
rope, elle doit avoir en vue, pour être efficace, un but différent : 
c'est-à-dire qu'elle doit tendre à briser cette masse de résis- 
tances individuelles dont l'ensemble n'est null^ part et dont. 
les fragments sont partout* 

(4) Le général BageaUd. Iks Mayen$ de conserver V Algérie. 
T. u 20 



SOft ALGÉRIE. 

Sous ce rapport, Tannée française a depuis quelques annéei 
laissé peu de chose à désirer ; mais ses eK'orts seraient infruc- 
tueux si Tadministration ne la secondait puissamment en est 
ploitant habilement au profit de Tavenir, le second des Eûti 
dominants dans le caractère arabe, rintérèt. 

Cette politique des intérêts, qui aurait dû marcher de froot 
avec celle delà force, n'a malheureusement jamais été suine^ 
ni avec ensemble ni avec persévérance. Cependant, tout sent* 
blait indiquer que le moyen le plus simple de dominer lei 
Arabes, après les avoir vaincus, était,, en exploitant leur ca- 
ractère intéressé, de les fixer en les rendant plus riches, 4 
par conséquent plus nécessiteux. L'histoire fournirait à cesiH 
jet deux précédents irrécusables. Les Carthaginois, et apièi 
eux les Romains principalement, pour dompter et s'assimila 
ces races si belliqueuses et si indépendantes, adoptèrent et 
suivirent avec un, ensemble qui eût pu fournir un préciein 
exemple, cette double politique de la force et des intér£t& 
Ils avaient admirablement compris que, pour étouffer les pas- 
sions poUtiques, pour affaiblir les haines, il fallait exploites 
l'intérêt, ouvrir des relations directes et libres avec les indi- 
gènes, faciUter des communications fréquentes, des éclianges 
avantageux, et surtout les rattacher à leur domination par 
l'appui si puissant sur eux de l'argent qu'ils pouvaient gagner 
par leur intermédiaire. Le caractère des populations africaines 
de nos jours n'a, sous ce rapport, subi aucune altération. 
Aussi, l'alcool a vaincu les Indiens, et l'argent doit soumettre 
les Arabes. 

Jusqu'à présent, l'administration française n'a générale- 
ment usé de ce moyen qu'en échangeant, dans les investitures 
des chefs, de riches présents contre un mauvais cheval. Ceci 
ne peut avoir qu'un résultat fort limité, souvent même fort 
contestable : c'est même loin de valoir, dans l'application des 
échanges multipHés, des relations étabUes, dans lesquelles les 
Arabes trouveraient un parti avantageux à vendre leurs den- 
rées ou à offrir leurs ser^'ices. En s'enricliissant, chaque Arabe 
déviendra partisan de la France : ce sera un ennemi de moins 
et un allié de uius. Ëx^cité par Tintérêt, il trouvera sans peine 



ALGERIE. 307 

dans le fatalisme musulman un motif pour pallier, même à ses 
yeux, sa soumission à une domination qu'il abhorre : Dieu le 
9èut! se dira-t-il, et en croyant n'obéir qu'à Dieu, il n'obéira 
qu'à son intérêt. 

Lorsque l'homme peu! se procurer le bien-être, il n'y reste 
nulle part indifférent. L'Arabe, sous ce rapport, est homme 
eolnme un autre; peut-être même, malgré l'apparence, plus 
homme qu'un autre. Il a un passé dont il est glorieux. Au- 
dessous des guenilles qu'il étale avec tant de fierté, cet or- 
gueil perce en toute occasion : ses goûts pour le luxe et l'éclat 
ijui ont été l'apanage de sa race sommeillent et n'attendent 
^e le contact de la civilisation pour se réveiller. Déjà même 
&& te montrent, dans maintes circonstances, justes apprécia- 
teurs d'objets et d'usages qui leur étaient inconnus, et nul 
doute que, si l'administration française favorisait ce penchant 
par un système plus rationnel, c'est-à-dire moins conçu en 
vue des Français qu'en vue des indigènes, et surtout plus en 
rapport avec les affections et les préjugés de ces derniers, nul 
doute, disons-nous, qu'avant peu l'Arabe, sachant qu'il peut 
Éans danger être riche et le paraître, deviendrait producteur 
par l'app&t de l'argent et consommateur par sa possession. 

Malheureusement on a jusqu'à présent fait fort peu de chose 
dans ce but. Avec plus de vanité que de raison, on a cru avoir 
tout à enseigner aux Arabes, sans paraître soupçonner qu'en 
ce qui concernait l'Algérie, il y avait de belles et d'excellentes 
choses à apprendre d'eux. Mais on a trouvé plus simple de 
ne rien étudier, de ne rien approfondir, et comparant niaise- 
sement la tribu arabe au village français, on a procédé à 
Végard de l'une comme s'il se fut agi de l'autre. 

Ainsi, par exemple, la propriété de la tribu algérienne est, 
comme on l'a déjà vu ailleurs, à la fois communale et indi- 
viduelle. Cette dernière est l'exception et ne se rapporte guère 
qu'aux jardins qui entourent les villes ou les villages et aux 
maisons : le reste est cultivé, mis en rapport d'après io prin- 
cipe communal le plus conforme à la civilisation que les 
mœurs musulmanes ont établie, et peut-être même aux exi- 
gences dv ^o\ et du climat et aux nécessités de culture de F Al- 



308 ALGERIE.' 

gérie. Ce principe repose sur la distributioa du sol à chaque 
famille, suivant ses moyens ou ses ressources : il ofire tous les 
avantages de la grande culture, sans en avoir les inconvé^ 
nients: il prévient toute anarchie des intérêtd individuek et 
n'a, comme on le voit, aucune espèce d'analogie avec ks 
biens communaux des villages de France. 

Cette organisation suffit pour le moment et suffira loogr 
temps encore aux besoins des indigènes ; mais si, au lieu de 
n'être prise en considération par les administrateurs francab 
que comme un fait existant, elle avait été adoptée pour base 
d'une reconstitution nouvelle, aujourd'hui peut-être elle poT: 
terait déjà des fruits* Ainsi, par exemple, on engage lesArabes 
à se bâtir des maisons, à planter des jardins ; on leur en fut? 
lite même les moyens en leur faisant des avances, soit epnttr 
tériaux, soit en main-d'œuvre, dans l'espoir de les attachée 
au sol par la propriété individuelle. Tout cela est bien» quoi- 
qu'en faisant ainsi totalement abstraction de leur vieux et 
respectable sentiment communal, on court le risque de leur 
inoculer, dès le début, ce hideux égoisme qui ronge les mh 
ciétés modernes, et de les faire ainsi entrer dans la civilisation 
par la porte par où les autres peuples en sortent. Supposons 
au contraire que, tout en favorisant ce sentiment communal 
qui n'existe plus en France et que, dans les décrets de la Pro- 
vidence, l'Algérie est peut-être destinée à lui rendre (i), on 
eût imposé aux kalifats, aux kaïds, aux scheiks qu'on a instal- 
lés, l'obligation d'avoir une habitaticm fixe, une propriété 
individuelle dans la communauté arabe; chacun d'eux aurait 



(1) Les villages français sont des égoïsmes rapprochés mais non assoeié$^ et 
par conséquent toujours prêts à entrer en lutte les uns avec les autres et 1res 
peu disposés à se donner généralement, socialement, aide et secours. D'autres 
causes morales et intcllecluellos contribuent sans doute à produire cet effet; 
mais il est impossible de no pas en attribuer une bonne partie à cette cause 
purement matérielle : la propriété individuelle; et quelque effort que l'on &see 
pour élever la moralité et développer rintelligencc de dos paysans, je défie de 
réussir à perfertionner leur associai ion communale si l'on ne modifie pas aussi 
la constitution de la propriété, qjii est la représentation matérielle très exactd 
de leur égoïsme et de leur inintelligence. 

Enfantin. Cobnisation de V Algérien 



ALGERIE. 309 

pu alors facilement devenir un noyau de population stable, 
parce que l'Arabe aurait bâti et planté de préférence là où 
étaient la Casbah du scheik, le tribunal du kadi, la mosquée 
et la fontaine, quatre choses essentielles à l'organisation arabe. 
On aurait eu alots le village tout fondé par la force même des 
choses sur la double base de la propriété communale et indi- 
viduelle : alors aussi la population du peuple nomade en po- 
pulation sédentaire, du peuple pasteur en peuple agriculteur 
aurait pii s'opérer sans secousse et par le simple instinct du 
sentiment des besoins et des affections. Si avec cela on eût 
établi une police énergique et vigoureuse qui les maintînt en 
paix, une administration probe, tutélaire , mais vigilante et 
sévère, ne spoliant pas, mais excitant au travail, on eût pu 
espérer de trouver avant peu une compensation à tant d'im- 
menses sacrifices. 

La base de la transformation du peuple arabe ainsi posée, 
on pouvait l'étendre de plus en plus et Tenserrer chaque jour 
davantage dans le cercle des besoins, des affections et des in- 
térêts. Pour cela, il fallait tenir compte du passé et ne pas 
exclusivement partir en tout d'un point de vue français. Ainsi 
par exemple encore, on a déjà vu ailleurs l'importance des 
marchés dans Torganisation arabe. Ces heux sont non seule- 
ment [des lieux d'échange et d'approvisionnement, mais en- 
core des lieux de réunion où s'agitent toutes les questions 
sociales, où se cultivent les affections de famille ou de tribu. 
Le marché est, en un mot, une des nécessités de l'existence 
arabe. L'administration française en a, du reste, su appré- 
cier l'importance, et ses vues se sont portées, dès le début, sur 
ce point avec une perspicacité que nous constatons d'autant 
plus volontiers qu'il nous arrive rai^eraent d'en avoir l'occa- 
sion. Mais elle peut faire beaucoup plus encore à ce sujets et 
.voici comment. 

Dans l'exposé rapide de l'histoire des dominations antérieu- 
res, qui ont précédé l'occupation française dans l'Afrique oc- 
cidentale, nous avons pu constater que, lors de leur cnvaliis- 
sement du Maghreb, un des principaux moyens d'action des 
Arabes pour y constituer l'unité de la société musulmane et y 



310 ALGÉRIE, 

annuller toutes les résistances, avait coiioisté à réduire les op- 
posants en une sorte d'ilotisme. Exclusivement grevés de cer^ 
tains impôts, de certaines charges humiliantes, exclus de tout 
emploi public, ces sortes de parias conservaient cependant 1% 
faculté de rentrer dans le droit commun, en se ralliant à la 
société musulmane. Ce moyen, qui n'était, en définitive, 
qu'une exploitation élargie des intérêts, eut un rapide et plein 
succès. Eh bien ! ce que les Arabes ont fait dans tm but de pro- 
pagande religieuse, les Français peuvent le faire dans un but 
de. propagande politique. Seulement, au Heu du moyen em-» 
ployé par les premîei-s, et qui serait encore sans résultat pour 
la France avec le mode de constitution qu'elle a adopté pour 
cette société nouvelle, lorsque les relations d'échange d'inté- 
rêt seront établies de manière à suivre un cours régulier, 
l'administration française pourrait exclure des marchés toute 
tribu récalcitrante jusqu'à ce qu'elle fût venue à récipiscence. 
Les Turcs, du reste, usaient de ce moyen avec une rigueîir 
calculée qui leur assurait, sinon la sympathie des indigènes, 
du moins leur soumission. 

Mais, pour la plupart des créations de détail dont l'ensem- 
ble pourrait, avec le temps, former un système complet d'or- 
ganisation, pour remédier même aux abus administratifs 
qui se sont introduits et qui, tous les jours, s'introduisent 
dans la colonie africaine, pour que cette colonie, en on mot, 
devienne une compensation aux immenses sacrifices de sang 
et d'or qu'elle coûte à la France, il y a, dans son administra- 
tion, un vice radical qui doit faire forcément obstacle à tout 
rapide développement. Ce vice^ c'est le manque d'un minis- 
tère spécial qui s'occupe exclusivement de l'Algérie. 

Depuis la conquête, c'est le ministère de la guerre qui a 
gouverné la colonie et, pendant longtemps, on n'y a généra- 
lement fait que la guerre. C'était naturel : un ministère aussi 
spécial a dû sonpjer, avant tout, à organiser des régiments. 
Puis, dans l'état des choses actuel, les autres ministères, celui 
de l'intérieur, des finances, de la justice, de l'instruction pu- 
bUque, du commerce, des travaux publics et même des affai- 
res étrangères coopérèrent, dans leur sphère, à ce qui con- 



ALGERIE. 31 1 

éenle rorgslnlsàtltihfi de rÀlgérie. Par une exception dès plus 
Mugulières, le ministcre seul de la marine et des colotiics ne 
j^end presque aucune part à l'administration d'une colonie 
qui a deux cent cinquatite lieues de côtes aux portes de Tou- 
lon, Les travaux administratifs, conçus et exécutés dans cha- 
que ministère spécial, passent des bureaiK d'un ministère 
dans ceux d'un autre, souvent même de plusieurs autres, sui- 
wnt la part que chacun doit y prendre, et arrivent enfin au 
ministère de la guerre qui leur donne sa sanction définitive. 
Une telle marche, sans compter les retards inévitables 
qu'elle entraîne, les conflits d'autorité qu'elle soulève, les 
confusions de pouvoirs, les tiraillements qui en résultent, ex- 
clut forcément toute originalité dans une œuvre aussi excep- 
tionnelle que l'organisation de l'Algérie. Sauf quelques très 
rares exceptions, il ne peut y avoir, dans les mesures prises, 
ni uniformité, ni ensemble, et, nous dirons même, ni à-pro- 
pos. Le point de vue unitaire, base la plus essentielle en ma- 
tière d'organisation, doit manquer forcément. Chaque minis- 
tre agit dans sa sphère sans s'inquiéter de ce qu'un autre a 
fait ou fera dans la sienne : le ministère de la guerre tâche 
de faire cadrer le tout, tant bien que mal avec l'ensemble 
déjà existant, et la machine marche, si elle peut, non avec 
ordre et précision, mais par secousses successives (1). Au rni* 



(4) Cette situation était trop anormale pour ne pas avoir frappé depuis 
longtemps tous les bons esprits. Voici à ce sujet une note dont un ancien 
ministre a bien voulu nous donner communication et qu'il nous a permis 
d'utiliser. « H y a quelques années, il fut sérieusement question de créer un 
« ministère d'Afrique : la question fut, à plusieurs reprises, débattue en cou- 
« seiLsous la présidence du roi qui penchait pour cette opinion. La base était 
« de réunir les divisions diverses qui, dans les ministères spéciaux, sont 
« chargées des affaires do l'Algérie et d'en former un tout sous une direction 
« unique. Les deux objections principales contre cette création, furent d'a- 
« bord : que l'introduction d'une grande roue nouvelle dans le mécanisme 
« gouvernemental était chose grave, ensuite que pour un ministère d'Afnquo 
« il ne s'agirait pas seulement de spécialité, mais de gouvernement embras- 
« sant la guerre, la marine, la justice, le cuite, l'administration civile, lin* 
« struction, les travaux publics et la police, et que, dès-lors, tous les autres 
« ministères se trouveraient subordonnes à rolui-là. Cotte dernière objection 
« fol recueil contre lequel se brisa une huute inHuence. Tant d'intérêts se 



312 ALGÉRIE. 

lieu de ce conflit d'opinions, de volontés, de projete partani 
de points divers, la plupart sans liaison entre eux, tous tôt» 
cément conçus dans un même esprit de routine, parce qu'il 
Q'existe nulle part un système d'ensemble, mais, dans chaqn» 
ministère, des systèmes de détail dont les parties accessoires 
sont ainsi combinées au hasard, la question de la colonisation^ 
s'efface et disparait. S'il ne s'agissait, pour cela, que d'arrêté» 
et de règlements, certes, nul pays au monde ne serait mien- 
organisé que l'Algérie ; s'il ne s'agissait encore que d'y con- 
stituer un nombreux, inutile et dispendieux persomiel admi* 
nistralif, la colonie africaine n'aurait rien à envier à toute au- 
tre colonie. Mais il s'agit d'organiser des réunions composées 
4'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, bâtissant, cul- 
tivant, vendant, achetant, ayant une famille, formant des vil- 
lages, des villes, et constituant enfin une société. Une telle 
œuvre est impossible tant qu'il n'existe pas quelque part un 
centre qui donne constamment et dans une direction uni- 
que, une impulsion forte, puissante, persévérante à toutes les 
créations accessoires dont l'ensemble constituera une colonie,' 
uno société. Toutes les fautes, toutes les bévues, tous les 
incroyables non-sens qui ont, jusqu'à présent, paralysé le 
développement de la colonie africaine , n'ont eu, en grande . 
partie, d'autre cause que cette absence d'un point central 
qui, dans ses ramifications, puisse embrasser, non pas comme 
actuellement, l'ensemble d'une spécialité telle que la guerre, 
les finances, etc., mais rensemble de toutes les spéciahtés. 
C'est maintenant non pas seulement un besoin, mais encore 
une nécessite d'autant plus urgent(» que, s il est un fait ressor- 
tissant clairement de tout ce qui s'est fait depuis quinze ans en 
Afrique, c'est que chaque ministère, au lieu de voir un moyen 
dans ses conceptions à ce sujet, n'y a jamais vu qu'un but. 

Un fait dont on ne s'est jamais donné la peine de tenir 
compte, c'est que l'Afrique n'est encore ni une colonie, ni un 

« crurent froissés, tant d'amonr-propres se sentirent blesses de ce qui, avec 
« une plus forte dose de patriotisme, n'aurait dû ni blesser, ni froisser per- 
« sonne, (jue ce projet où l'aveuir de ia colonie avait tant à gagner, fui 
« abandonné et n'a plus clé repris depuis. » 



ALGËRm 313 

département français : c'est un pays.dont Q serait fort difficile 
de définir d'une manière précise Texistence politique, qui,- 
placé dans une situation exceptionnelle, ne peut être régi 
qu'exceptionnellement et où un système purement colonial 
n'est pas plus applicable et convenable que le régime de la 
France. Ce qui importait le plus, avant tout essai d'organisa- 
tion, était de fixer l'état politique du pays : c'était le point de 
départ le plus naturel. On avait plusieurs moyens pour at- 
teindre ce but, la création d'un régime spécial, l'assimilation 
au régime colonial ou bien encore la réunion à la France. 
Cette question résolue , l'avenir de la conquête se dessinait 
naturellement. Le vieux peuple arabe, séparé depuis si long-- 
temps du reste du monde, vivant intrépide, mais pauvre, in-« 
dépendant, mais orgueilleux, sans besoins, mais avare, sur 
une terre jadis féconde, luxueuse, artistique et alors inculte, 
misérable, sauvage, par une de ces eonunotions violentes qui 
bouleversent et changent l'état des lieux, des hommes et des 
choses, aurait fait un retour sur lui*même. A la vue de cette 
commotion nouvelle, qui promettait de lui rendre les biens et 
l'éclat dont il savait se passer, mais qu'il regrettait, il se serait 
demandé si ce n'était pas là le signal de la renaissance arabe. 
Alors si on avait su se présenter à lui avec des vues d'organi- 
sation larges et stables , si on lui avait prouvé qu'avec les 
moyens violents de ses anciens ^oppresseurs on pouvait le 
dompter, et qu'en dehors de ces moyens, on saurait le gou- 
verner, ce vieux peuple dont la croyance vive et neuve accepte 
les faits accomplis comme un irrévocable arrêt du ciel, dont 
l'orgueil et la vanité sommeillent et ne demandent qu'à se 
réveiller, se serait empressé auprès de cette civilisation nou- 
velle pour lui emprunter les biens, ou mieux encore les vices 
qui lui manquent, et lui rendre peut-être en échange des 
vertus qu'elle n'a plus. 

La soumission d'une nationalité à une autre n'est pas une 
opération simple qui puisse s'accomplir exclusivement par tel 
ou tel moyen : c'est une œuvre complexe dont le germe naît, 
croît et se développe d'après les lois naturelles. Tout y con- 
court, et le temps, plus que tout. Tous les services, tous les 



bras, foutes les ititéiligëticës 6nt là leur place inàrqaée d'a- 
vance ; mais tous les efforts seraient infructueux si Ton né 
savait captiver, avant tout, la confiance et mieux encore Tad- 
miration du peuple qu'on veut s'assitniler. Après cela, tout 
devient facile. Les résultats se préparent avec lenteur, mais 
avec suite; ils ne sont pas complets de longtemps, mais les 
germes semés par mille labeurs, au prix des plus grands sa* 
crifices, acquièrent peu à peu leur plus grand développement 
Alors on recueille des fruits d'autant plus doux et d'autant 
plus précieux qu'on en a désespéré plus longtemps. 

Les principes fondamentaux de la conquête de l'Algérie sont 
aujourd'hui hors de discussion : C Algérie est française! Que 
le gouvernement inscrive donc dès à présent ce principe dans 
les faits matériels et dans les mœurs des Arabes, comme il 
est écrit dans les fautes et dans les succès passés, et avant peu, 
la France pourra classer dans ses annales les départements de 
l'Afrique occidentale. 

Nous voici pai'venus au terme de notre carrière. Après avoir 
interrogé sur cette terre d* Afrique la cendre du passé pour en 
tirer quclqu'onseignement pour le présent, nous avons re- 
tracé dans leur marche les événements contemporains ; nous 
avons fait saillir dans toutes ses phases de succès ou de revers 
cet admirable héroïsme des légions françaises; nous avons 
examiné et jugé avec sévérité, mais avec impartialité et con- 
viction, lapolilique suivie à l'égard de TAfrique française; 
nous avons tàclié de remonter par l'analyse à l'appréciation 
des fautes commises, à leurs conséquences, à leurs résidfals; 
nous avons mis sur la voie des moyens propres. à éviter de 
nouveaux revers et de nouveaux mécomptes. 

Telle était notre tâche : nous l'avons remplie avec convic- 
tion. C'est avec conviction aussi que, sur l'horizon de 1 Al- 
gérie, nous voyons poindre un rayon d'immense avenir pour 
la France. Au-(!clà de la mer, sur cette terre vouée depuis si 
longtemps à la profonde nuit de l'ignorance, où ne brillaient 
plus ni les sciences ni les arts, nous voyons^ au grand jour de 
la civilisation et des lumières, une France africaine, formant 
une série de départements riches et populeux. ISous yovons 



ALGERIE. 31% 

un peuple régénéré, s'élançant avec une ardeur toute juvénile 
dans le vaste champ de la civilisation, et régénérant peut-être 
par son contact cette civilisation déjà si décrépite. Nous voyons . 
la France acquérir une position formidable sur cette Médi- 
terranée où se tirera le premier coup de canon qui ébranlera 
de nouveau le monde. Nous voyons, par Tinfluence de la con- 
quête d'Afrique sur la France méridionale et par le frottement 
que des transactions plus nombreuses doivent amener, l'affran- 
chissement intellectuel du bas peuple du midi, cette popula- 
tion active jusqu'à présent, asservie au joug des prêtres et des 
nobles, abrutie et dégradée par l'ignorance et la superstition. 
Nous voyons d'immenses débouchés ouverts aux produits fran- 
çais, de nombreuses caravanes partant des départements rive- 
rains du Sahara et aMut sonder l' Afrique Mntrale jusque dans^ 
ses profondeurs. Sans doute, de tels résultats ne s'obtiendront 
pas sans nouveaux sacrifices, sans nouveaux efforts et surtout 
sans per^vérance; mais nous avons foi dans la fortune de li| 
France. C'est elle qui a réparé taat de ÙMte» eommises : oa 
sera elle qui en préviendra d'autres. 



l'JN. 



DSI**] 



Les événements qui se sont passés sur la frontière du Maroc, eeux que 
Tavenir y contient encore en germe ont établi et peuvent étaiblir sortonti 
entre cet empire eit l'Algérie, une connexité de rapports, dont la Uaisoo 
peut prendre, suivant les circonstances, une grande gra¥tté» Ce motif 
nous a tait penser qu'une notice historique sur le Maroc, ses institutions 
et ses habitants, devait former un complément indispensable à TnisToni 

OB l'aLG^EIB rRAKÇAlâB* 



NOTICE 



L'EMPIRE DU MAROC. 



Staàtf (M dû TÊàifi^ — MâmoM, point finronUe poir m «taKHsieBMit m/t^ 
ditionnaire. — Ports et villes du Maroc. -? GÛuneroe. «- Tribi^itayé pK 
les paissances chrétieniies.— Andens rapports de la France avec le Méroc 
— Populations : moBors : contâmes. — Guwres civiles du Maroc. — Abd- 
er-Babman. * Gonvemlsmént politique. — Impdts : revenus : supplices : 

' police : serment : organisation mllitiife* *^ Gii«T«iies dans te Crfanh 
Déserta 



L'empire du Maroc; que les Arabes nommèrent Maghrel^ 
cI-Âksa {occident extrême)^ comprend une partie considéf* 
rable de l'ancienne Mauritanie, il est formé de h réunion de 
plusieurs petits royaumes, anciennement bornés à une seule 
province, et alors continueUement en guerre les uns avec les 
autres. En 15i2,.à la suite des longues guerres civiles qui dé-^ 
scièrent Fempire sous les règnes des derniers Mérinites, ces 
royaumes ftirent soumis et réunis sous un seul souverain^ 
damla ftkmille desdierifs Mulev-Âsun, qui se disait issue de 



318 ALGERIE. 

Mahomet. Diagonatement coupé d'un bout à f autre par ÎTm- 
mense cordilière de TAtlas, dont les ramifications enlacent 
tout le territoire de l'empire, sur une surface de deux cent 
vingts lieues de longueur sur cent-cinquante de largeur, le 
Maroc a trois cents lieue^ dq côtes, d^ux cents sur FOcéan, et 
cent sur la Méditerrannée. Ses ports principaux sont Tétuan, 
Tanger, Arzilla, Larache, qu'on peut appeler ports excentri- 
ques de l'empire à cause de leur éloignement des capitales, et 
Mogador, Salé, Rabat et Màmora, qui sont beaucoup plus 
rapprofel(ét dies résidences impériales (te Fex^ Miquineret ^a- 
roc. ^famora surtout n'esi qu'à vingt-cinq lieues deMêqiiinez, 
où est le dépôt des trésors du Sultan et à trente-cinq de Fex. 
Pour un corps expéditionnaire qui voudrait menacer l'intérieur 
du pays ou pousser une pointe jusqu'à Méquinez et Fex, Ma- 
mora serait le lieu d'établissement le plus favorable. Mamora, 
il est vrai, grâce à l'apathie musulmane, n'est plus maintenant 
ni port, ni ville, parce que les Maures ont laissé s'accumuler 
les sables dans le chenal d'un magnifique bassin qui débou- 
chait dans le Sebou, et qui ne communique aujourd'hui à la 
mer qu'à la marée haute. 

A l'angle que formait le bassin et le fleuve en se réunissant, 
était bâtie la ville, dominée par une colline, dont un fort peu 
dégradé, mais désarmé, couronne le sommet : ce fort n'est oc- 
cupe que par une garnison de deux cents nègres. Pour em- 
pêcher le commerce ou la contrebande sur ce point, la ville 
inhabitée conserve encore du côté du port une batterie circu- 
laire de trente-cinq embrasures, et, du côté de terre, une très 
forte muraille. Peu de travaux suffiraient pour faire de ce 
point une fbrte place de ravitaillement pour une armée expé- 
ditionnaire, qui pourrait être facilement approvisionnée par 
mer au moyen de bateaux d'un faible tirant propre à franchir 
la barre du bassin à la marée haute. Une expédition qui me* 
nacerait de ce point les villes et les province situées sur le 
versant nord de l'Atlas, obtiendrait bientôt du gouvernement 
marocain toutes les satisfactions qu'il pourrait réclamer. Mais 
il ne faudrait pas perdre de vue que ce qui fait la grande 
fiorce des places maritimes barbaresques les moins considéra-* 



bles, c*cst le difficile accès des côtes, la mauvaise qualité des 
mouillages, le danger toujours imminent du naufrage le plus 
cruel, dans des parages tempétueux bordés de rochers, où, 
pendant les deux tiers de Tannée les courants portent à la 
côte, où, en tout temps, des populations féroces égorgent sans 
pitié, les malheureux naufragés qu'ont épargnés la tempête et 
les vagues. Il faudrait aussi tenir compte de la difficulté des 
communications dans l'intérieur du pays. Là, point de routes 
carrossables, pas môme de chemins, si ce n'est d\affreux sen- 
tiei-s entièrement défoncés et absolument impraticables en 
temps de pluie, même pour des voyageurs isolés. Point dq 
ponts sur les fleuves, sur les ruisseaux nombreux qui, avec les 
pluies deviennent des torrents, sur des torrents qui se con- 
vertissent en rivières : point de chars ni de voitures de trans- 
port. Q !ant aux betcs de somme, l'accès des plaines est sou- 
vent si difficile pour elles, qu'on y a généralement substitué 
les femmes qui, chargées de lourds fardeaux, cheminent par- 
tout où les cliameaux, les chevaux, les ânes et les mulets ne 
pourraient cheminer. 

Tanger est le port le plus éloigné des villes impériales, oi\ 
le sultan fait alternativement sa résidence. Cette place impor? 
tante par sa position et par le nombre de ses batteries, ap« 
partenait aux Portugais, qui s'en étirent emparés en 147|^ 
En 1 G62, elle fut donnée pour dot au roi d'Angleterre, Char- 
les II, lors de son mariage avec Catherine de Portugal. Pen- 
dant vingt-deux ans, les Maures en disputèrent la possession 
aux Anglais avec un tel acharnement, que ceux-ci qui n'é- 
taient pas encore maîtres de Gibraltar, furent obligés do 
l'abandonner : on était alors en 1684. Avant de l'évacuer ils 
en firent sauter les fortifications et principalement le mcMe, 
dont les ruines obstruent encore une partie du port et que 
l'insouciance maure n'a pas même depuis lors rétabli. 

Tanger, aujourd'hui, n'a d'importance que par le séjour de§ 
consuls européens; lé commerce y est inférieur à celui de 
tous les autres ports du Maroc, et si ce n'étaient les appiovi- 
Bîohnements en bœufs, moutons, fruits, légumes, que les An- 
glais m tirent pour i^ibnltart il se réduirait à fort peu de 



3S9 ALGERIE. 

chose. La campagne de Tanger est peu fertile, et pourrait bien 
avant peu ne plus l'être par Famoncèlement des sables qui, 
poussés par le vent d'est vers le sud de la ville, gagnent cha- 
que jour du terrain dans la campagne. Déjà on ne voit que le 
sommet des ruines de l'ancienne Tingis, capitale de la Mau- 
ritanie Tingitane, qui forme aujourd'hui l'empire du Maroc : 
avant peu tout aura disparu sous les sables. La rivière Adis 
elle-même qui servait de port à Tingis, est tellement encom* 
brée par les attérissements de sable qu'elle peut à peine rece- 
voir des barques de pêcheurs; tandis que, au Moyen-Age en- 
core, les galères mauresques et portugaises la remontaient à 
pleines voiles. Mais telle est l'apathie des musulmans, qu'entre 
leurs mains tout devient ruine ou disparait. Cette apathie s'é» 
tend jusqu'à négliger l'entretien des magnifiques monumenis 
dont la civilisation apabe avait, au Moyen-Âge, doté ce ptjs. 
A part Fex, qui conserve encore des vestiges de son ancienne 
splendeur, les autres villes et même les deux capitales, Maroc 
et Méquinez, n*ont rien de remarquable. 

Maroc est situé dans une belle vallée formée par la granoe 
chaîne et un des contreforts de l'Atlas. Elle est entourée de 
fortes murailles, flanquées de tours carrées et défendues par 
un fossé large efr profond. Sa circonférence est d'environ trois 
lieues. Ses rues, comme toutes celles des villes barbaresques, 
sont étroites, sales, irrégulières : la plupart des maisons sont 
inhabitées, tombent en ruines et offrent le spectacle de la plus 
profonde misère : leur construction est la même que celle des 
maisons des villes algériennes ; il y a une cour intérieure à ga- 
lerie ; les appartements prennent jour sur la cour ; les toits 
sont formés en terrasses où les femmes vont respirer la brise 
du soir. Le palais de l'empereur, situé au sud de la ville , est 
vaste et entouré de magnifiques jardins, mais son architec- 
ture n'a rien de bien remarquable. Ce qui frappe le plus à Ma- 
roc, c'est l'énorme et majestueuse tour de Koutoubia, qui n'a 
de rivale au monde que la célèbre Giralda de Séviile, et qui; 
comme elle, date du règne glorieux des Almoravides. Malgré 
son étendue, Maroc ne contient pas plus de 25,000 habi- 
tants. Les juifs ) occupent une ville séparée et ferméei soug 



ALGÉRIE^ 321 

la rarveillancc d'un officier préposé par Tempereur. Ce sont 
eux qui font presque tout le commerce du Maroc; il y a ce- 
pendant, dans la \ille Mauresque, quelques fabriques de beaux 
tapis, de belles nattes faites de palmiers nains, de mauvais 
papier, de poudre et de longs canons de fusil. En 1755, le 
même tremblement de terre qui engloutit Lisbonne, renversa 
la plus grande partie de la ville. Q y a péri plus de 20,000 
personnes. Â huit lieues de Maroc, la terre s'entr'ouvrit, «n« 
gloutit une peuplade entière d'Arabes avec leurs tentes, leurs 
bestiaux et 6,000 cavaliers qui gardaient un fort autour du- 
quel les Arabes étaient campés. 

Mequinez, qui est aussi une ville impériale, n'offre de re- 
marquable que le Beitutmel (palais des richesses), dont le nom 
seul indique la destination, comme on verra plus loin. A 
quelque distance est une autre ville fort spacieusfé, unique- 
ment habitée par des nègres, parmi lesquels Tempereur re-- 
crute sa garde noire (les Abid-el-Bokaris), et où se forment à 
Fcquitation et aux manœuvres marocaines les noirs que les 
caravanes amènent du Soudan, et que l'empereur achète. 

Quant à Fex, la troisième ville impériale, c'est la plus an- 
cienne, la plus forte, la plus belle et la plus considérable de 
tout le Maroc. Elle est composée de trois villes appelées Be^ 
lîdQf le vieux Fex et le nouveau Fex. Dans le vieux Fex, la 
plus grande des trois et contenant près de 80,000 habitants, 
on a un reflet de la splendeur de l'ancienne civilisation arabe 
et mauresque. On y voit cinq cents mosquées, dont cinquante 
remarquables par le marbre et les ciselures qui les décorent, 
et une entre autres ayant près d'une demi-Ueue de circonfé-» 
rence, et dont Tarchitecture, toute mauresque, forme le plus 
gracieux et le plus magnifique monument de Fart arabe qui 
soit venu jusqu'à nous. On y remarque plus de cent bains pu- 
: blics d'une structure élégante et variée, deux hôpitaux, choses 
si rares dans les villes barbaresques , deux collèges pour les 
talebs, bâtis en marbre, ornés de peintures ; l'un des deux a 
plus de cent appartements donnant sur une cour intérieure, 
dont tout le pourtour est formé par des piliers de marbre de 
différentes couleurs et dont les chaoitaux sont incrustés d'or, 

T. II. 21 



32i ALGÉRIE. 

d*azur et de pourpre. Les palais y sont nombreux et q)lenâi* 
des à l'intérieur comme à l'extérieur. Les maisons bâties en 
briques et en pierres enrichies de mosaïques, les beaux bas- 
sins de marbre qui les décorent à l'iiïtérieur, les magnifiques 
jardins qui les entourent contrastent avec l'esprit misérable et 
dégradé des autres villes du Maroc. Les négociants habitent 
un quartier séparé de la ville qui est la plus comma*çante de 
Fempire ; de là partent des caravanes pour l'intérieur de TA-^ 
frique; là on voit un immense bazar aussi grand qu'une petite 
ville et rempli de toutes sortes de marchandises, soit en pro* 
ductions indigènes, soit en produits étrangers. 

Dans un espace formant une circonférence de plusieurs lieues 
autour de Fex, conmie autour des principales villes du Ma*- 
roc, sont des terrains dos en vigoureuses haies de lentisques 
et de cactus, où sont cultivés avec soin les arbres à fruit, les 
plantes légumineuses. Dans ces jardins croissent des bosquets 
d'orangers, de citronniers qui donnent des fruits gros, savou- 
reux et d'un arôme pénétrant, des arbres fruitiers de toute 
espèce, des treilles appuyées à l'érable, des fleurs aux cou- 
leurs splendides, des mûriers sur lesquelsle ver-à-soie tisse de 
lui-même son brillant cocon. La fraîcheur y est ménagée par 
cet ingénieux système d'irrigation particulier aux Barbares- 
ques, et les canaux y sont entretenus avec d'autant plus de 
soin que le Coran en fait l'objet d'un chapitre spécial. 

Malheureusement, au-delà de ces enceintes, dans ce pays 
oii la nature a tout fait pour l'homme, la culture est livrée 
au hasard; point d'engrais, point d'aménagement de terrains; 
on y sème le blé, l'avoine ; les autres céréales qui germent, 
croissent et mûrissent si elles peuvent, au miUeu des mauves, 
des coquelicots, des orties blanches et rouges, des scabieuses, 
de toutes les vigoureuses filles de la flore sauvage. Malgré 
cela le Maroc produit une immense quantité de blé , mais 
dont les indigènes ne peuvent tirer parti par suite des droits 
presque prohibitifs qui les frappent à l'exportation. 

Au bord des grandes rivières, dans des plaines toujours ver- 
tes, la nature prodigue en vains ses plus riches trésors; parle 
défaut de culture, elles deviennent d'arides pelouses, deshal- 



ALGERIE. 323 

liers épineux; les taureaux à demi-sauvages, les chevaux in-' 
domptés paissent où l'herbe croit; les forêts, on Içs brûle, 
pour en chasser plus vite quelque tribu révoltée quand elle 
8*y réfugie; des républiques de lézards et de couleuvres ram- 
pent, bavent et sifflent, des nuées de cigales poussent leur cri 
monotone et strident, tout vit et prospère, en un mot, excepté 
l'homme dans ces fertiles campagnes dont un peu de travail > 
el d'industrie retirerait de si riches produits. { 

Presque tout le Maroc offre ainsi l'aspect d'une terre aban-» 
donnée à eHe-méme; à part les villes, quelques villages et 
quelques douars qui ont une ceinture de cultures, tout le reste 
est inculte et presque abandonné ; on ne trouve un peu de 
mouvement, un peu de vie que sur le littoral, sur ces côtes si 
battues par la tempête. Après Tanger, vient au sud-est Tetuan, 
ancienne ville située dans une belle plaine fertile et comman- 
dée par une citadelle antique; c'est de là que les Anglais ti- 
rent aussi leurs provisions pour Gibraltar. Vient ensuite Ar- 
zilla sur l'Océan, jolie petite ville commerçante, avec un bon 
port qui a longtemps appartenu aux Portugais, et dont les ha- 
bitants s'appUquent à la pêche et à la culture du tabac. Puis 
Larache, située à l'embouchure du Lucos que les Espagnols 
ont bâtie et qu'ils ont perdue en 1681. Quittant le Lucos, on 
trouve à vingt-deux lieues au sud l'embouchure de Sebou où 
s*élevait Mamora ou Medehia , ville aussi portugaise. A six 
lieues encore de là, toujours au sud, on trouve t*emboucliura 
du Bouregreb; là se présentent deux villes, Rabat et Salé, 
s'élevant piltoresquement sur les deux côtés du fleuve avec 
leurs dômes et les minarets de leurs mosquées, leurs toui-s, 
leurs créneaux, leurs citadelles ; leur population est de près de 
40,000 habitants, mais elles étaient bien plus peuplées au 
temps où leurs intrépides pirates pouvaient impunément allor 
ëcumer les mers, porter la désolation sur les côtes d'Espagne, 
enlever ces belles et aventureuses Andalouscs qui, surprises 
au bord de la mer par les felouques barbarcsqiics, s'écriaieut 
de leur voix la plus perçante : los Moros! los iloros! et so 
laissaient cheoir pour être prises plutôt, afin d'avoir une irico 
précise de ce quêtait !e sérail d'un riche Musulinuii. Mais 



324 ALGERIE. 

depuis que la piraterie a été réprimée et chAtiée, Babat A 
Salé, comme les autres villes maritimes, sont frappéea de dé» 
cadence, et la nation marocaine elle-même, coname s'il avait 
été dans sa nature de ne pouvoir vivre que de brigandage, 
s'affaisse, décroît et voit tomber en ruines les monuments de 
;a grandeur passée, sans essayer même d'en arrêter la des- 
truction. 

Ces deux villes jouissent de quelques privilèges et- d'un 
certain degré de liberté relative, qu'on ne voit pas dans les 
autres villes du Maroc. Elles doivent cette situation exception- 
nelle aux longues guerres civiles qui ont désolé l'Empire 
avant l'établissement de la dynastie actuelle et pendant les- 
quelles elles s'étaient rendues indépendantes. L'une et l'autre 
sont b&ties sur le penchant d'une montagne, et ressemblent de 
loin à un vaste carré de pierres blanches, appliqué contre le 
flanc d'une large colline parsemée de jardins, et d'où s'élèvent 
en quantité de hauts et frêles minarets comme autant de oo* 
lonnes percées à jour à leur sommet. Leurs rues, leurs mai- 
sons ont le caractère particulier des villes barbaresques; mais 
leur aspect par mer est des plus imposants. Salé avec son en* 
ceinte quadrangulaire, dont les embrasures sont percées pour 
trois cents pièces de canon, sa forte Casbah, les tours carrées 
qui la flanquent, celles énormes et bastionnées qui sont aux 
quatre angles de l'enceinte; Rabat, avec ses tours carrées du 
Chàtcau-Neuf, ses créneaux, ses six immenses arceaux d'un 
aqueduc qui amène l'eau jusqu'au sommet de la ville, d'où 
elle se distribue ensuite dans tous les quartiers, la magnifique 
tour d'Hassan, surmontée d'un élégant minaret et haute de 
cent cinquante pieds : ces deux villes assises sur le flanc d'une 
montagne à Tembouchure du Bouregreb, comme deux senti- 
nelles de pierre, Tune et l'autre si célèbres et si redoutables 
jadis par leui^s corsaires, offrent Taspect de la force et de la 
splendeur. Mais quand on les voit de près, le prestige dispa- 
rait. Salé n'a plus de port et en est séparée par une plage 
de 800 mètres : le port de Rabat lui-même ne vaut rien ; à 
la marée basse il a six pieds d'eau à peine, et dix à douze au 
plus à la marée haute : les murailles de Tenceinte, les tours 



ALGERIE; 325 

elTes-Tnémes tombent de vétusté, et, malgré cette, belle po«i-* 
tion militaire d'une double place Ibrte, dontles parties se sou- 
tiennent mutuellement, et exigent [une double attaque simul- 
tanée, Rabat et Salé ne tiendraient pas huit jours contre un 
siège régulier. 

Au delà du port de Rabat, sur les bords du Bouregreb, s'é- 
ïéve Télégante mosquée d'Em-Salla, où est le tombeau de 
TAlmanzor du moyen-âge, le kalife d'occident Yacoulhel-Man- 
zour et où fut une grande ville carthaginoise. On y voit aussi 
un palais qui porte le nom de la mosquée. Sur le penchant 
d'une colline, à travers des plantations de figuiers, de pal- 
miers, d'orangers, serpente un chemin longeant des rochers, 
dans les sinuosités desquels on a tracé un lit aux eaux de l'a-* 
queduc qui s'y précipitent en cascades. Ces eaux vont arroser 
les jardins de la mosquée et du palais d'Em-Salla, lieu sacré 
d'où les juifs ni les chrétiens ne peuvent approcher. C'est là 
où les musulmans viennent célébrer une de leurs pàques, le 
Kourban-Beiram, et ce jour seulement ce heu semble s'ani- 
mer. Les autres jours de l'année tout y est mystère et silence. 

En longeant la plage tgujours .vers le sud, la côte se relève : 
tantôt ce sont de hautes dunes de sable que les flots amoncè- 
lent, d'autres fois des masses rocheuses contre lesquelles l'O- 
céan se brise en tout temps avec fureur et avec un fracas 
épouvantable. Malheur aux navires chrétiens qui, surpris par 
le mauvais temps, veulent chercher un refuge dans les petits 
ports nombreux, mais sans profondeur et mal abrités qui la 
bordent : ils deviennent la proie des vagues, et ce que la mer 
épargne, les habitants pillards et féroces de ces parages ne l'é- 
pargnent jamais; Plus loin on trouve Dar-Beida, que les Por- 
tugais avaient nommé Casa Blanca^ et dont les ruines intérieu- 
res prouvent seules qu'elle fut jadis une ville florissante. A 
quatorze lieues plus loin est la vaste embouchure de la Mor- 
beïa (Ummerbik), le plus grand fleuve du Maroc , dont le 
cours, depuis les sommets neigeux du Grand-Atlas dans la 
province de Tedia, est de plus de quatre-vingt dix lieues. Sur 
ses bords est bâtie l'ancienne ville porliigaiso d'Azamor, au- 
trefois florissante comme Dar-Beïda^ aujourd'hui ruinée 



326 ALGÉRIE 

comme elle. Son port fermé par une anse du fleuve où se voit 
encore un débarcadère fort bien construit, est très abrité, très 
profond ; mais il est à peine praticable pour des petits b&ti- 
mcnts à cause d'une barre très dangereuse qne Tinsouciance 
musulmane a laissé se former à l'embouchure da Morbeia. 
Azamor, bâtie à trois quarts de lieue dans rintérieur, sur là 
berge gauche du fleuve en cet endroit haute et escarpée, est 
défendue, sur tout son pourtour, par un fossé large etprofond, 
[ à Touest par une vaste dtadelle et à Test par le fleuve. 

Deux lieues plus loin on trouve Mazagan que les Portugais 
fondèrent en 1520 sous le nom de Castillo Healyet qui fut la 
dernière ville qu'ils aient occupée sur les côtes du Maroc. Us 
Fabandonnèrent en 1670. Son port n'est ni abrité, ni tenabic 
dans la mauvaise saison ; cependant comme son débarcadère 
est formé par une plage facilement abordable , des navires 
européens le fréquentent pour y charger des laines et prin- 
cipalement le blé de la province de DukaUa, surnommée le 
grenier du royaume du. Maroc. Cejfut à Mazagan que le 25 jan- 
vier 1844, le malheureux Victor Darmon, agent consulaire 
d'Espagne et mémo à ce qu'on assure d'Angleterre, fut misa 
mort par ordre du sultan. 

Voici quelques détails sur cet odieux événement qui fut la 
première cause du conflit élevé entre l'Espagne et le Maroc et 
dont le contrecoup, par la tortueuse politique britannique, 
frappa la France aux frontières de l'Algérie. 

Victor Darmon, né à Mai-seille, d'un père tunisien israclile, 
ne s'était pas fait naturaliser Français pour échapper au re- 
crufeuient. Élabli à Mazagan comme commerçant, il avait clc 
comniissionné par l'Espagne et l'Angleterre en qualité d'agent 
consulaire. Par sa fiirure et ses manières avenantes, il avait 
obtenu quchjue sliccùs auprès des femmes musulmanes, soit 
veuves, soit courtisanes; mais ayant osé signaler les exactions 
et les escroqueries en matière de douanes que commettait 
Iladji-Moussa, gouverneur d' Azamor et de Mazagan, il s'clail 
attiré sa haine. Le vindicatif gouverneur avait juré de s'en 
venger: peu après, en effet, il dénonça Darmon au sultan 
comme un iuif turbulent et de mauvaises mœurs. Les juifs 



ALGËRIE. 327 

sont traités au Blaroc avec une brutalité de formes inouie et 
assujettis aux plus humiliantes avanies. Cependant, ayant 
égard à la qualité consulaire de Darmon, le sultan se contenta 
de l'exiler à Mogador. Quelques jours après la réception de 
cet ordre, avant de quitter Mazagan, Darmon était sorti à 
cheval pour aller à Azamor solliciter d'Hadji-Moussa un délai 
de quelques jours, lorsque deux cavaliers envoyés à sa pour- 
! suite, comme s'il eût tenté de s'échapper, le joignent, le ren- 
. versent à las de son chevad et veulent s'emparer d'un fusil à 
deux coups qu^il portait: dans la lutte qui s'engage, le fusil 
part : un des cavaliers tombe blessé, l'autre prend la fuite. 

Cet accident aggrava la situation de Darmon : il parvint à 
se réfugier dans la maison du vice-consul deSardaigne; mais 
sans tenir compte des privilèges consulaires, l'autorité musul- 
mane Fen fit arracher et jeter en prison. Peu après , l'em- 
pereur le condamna à mort pour avoir tiré deux coups de 
fusil sur des musulmans. Pour éluder les protestations du 
corps consulaire, Hadji-Moussa tint dans le plus profond secret 
l'arrivée de Tordre et l'exécution. On fit sortir Darmon de la 
ville, sous prétexte de le conduire à Mogador. Deux soldats 
nègres l'escortaient. Arrivés sur le lieu même où il avait blessé 
le musulman, ils le mirent à mort: sa tête fut portée à Hadji- 
Moussa ; son corps abandonné aux chacals. 

Lorsqu'on apprit à Madrid l'odieux assassinat d'un vice- 
consul espagnol, tout le vieil honneur castillan se réveilla, et 
malgré la pénurie .du trésor et de la marine,, une expédition 
lut préparée contre l'empereur de Maroc. En Angleterre où 
tout est calcul, cet assassinat d'un vice-consul anglais passa 
inaperçu, au moment même où on prenait si chaudement la 
cause du brouillon missionnaire Pritchard. L'avenir se char- 
gera d'expliquer sans doute cette plus qu'étrange indifférence 
de TAnglelerpe à l'égard de l'insulte qu'elle avait reçue à 
Mazagan dans la personne d'un vice-consul commissionné par 
elle, mais il est vrai, non avoué. 

En poursuivant le cours de notre exploration maritimo, 
interrompue par le récit de la catastrophe du maliiLiiroiix 
Victor Darmon, nous trouvons au cap Blanco, à six llcuoià au 



328 ALGERIE; 

0ud de Mazagan, une ancienne ville carthaginoise dont on voit 

encore les ruines près du village de Tit ; neuf lieues plus loin, 

la belle rade abandonnée de Yoladia qui pourrait offrir une 

bonne relâche et un abri à une flotte qui voudrait opérer sur 

ces çaragcs ; puis, en doublant le cap Cantin (Ras-el-Hadik), 

la pointe la plus avancée de ces côtes, on trouve la capitale 

ide la province d'Abda, Saffi, dont l'aspect extérieur oflire 

{Tenscmble le plus pittoresque, mais dont Tintérieur est d'une 

«saleté repoussante; son port est défendu des vents du nord 

*par la projection du Ras-eHIudek, mais le mouillage n'en est 

pas sûr pour le peu de bâtiments qui le fréquentent. Le port 

le plus important de cette côte est Megador dont nous avons 

parlé ailleurs. 

Les exportations de ces divers ports consistent en laine eu 
suint, peaux brutes de chèvre, de, veau et de bœuf, huile 
d'olive, cire jaune, gomme de Barbarie et du Désert, dents 
d'éléphant, plumes d'autruche, amandes, absinthe en poudre, 
anis, écorce d'orange, drogues médicinales, etc. On y charge 
aussi pour le Levant ou les côtes de Guinée des haiks, des 
étoffes légères en laine ou en coton de fabrique marocaine à 
l'usage des noirs, des burnous et des babouches en maroquin. 
Pour beaucoup d'autres denrées et principaltîment pour les 
grains, l'exportation par les vendeui-s du pays est prohibée : 
ce sont les kaids qui vendent pour le compte de l'empereur le 
blé qu'il achète presque pour rien à ses sujets et dont il taxe 
le prix à son gré, soit lors de l'achat, soit lore de la vente. 

Les importations consistent en barres de fer et d'acier, soie 
ôcrue, coutellerie, quincaillerie de tout genre, ambre jaune, 
corail, perles, gros bijoux d'or, draps et cotonnades, étoffes et 
mouchoire de soie. Tout le commerce maritime du Maroc ne 
dépasse guère cinquante millions : par Gibraltar, l'Angleterre 
en fait les deux tiers : Marseille y est représentée pour cinq à 
six millions : le reste se répartit inégalement entre les autres 
puissances. 

L'empereur du Maroc, pour gagner au commerce de toutes 
manières, s'est fait le grand exploitateur du peuple et des né- 
gociantsj et pour tenir les deriners dans sa dépendance^ il les 



ALGÉRIE. 329 

crédite sur les droits d*enfrée et de sortie pour des sommes 
"très considérables. La douane ensuite est un des bons revenus 
de son empire, et Mogador seul lui rapporte un million par an. 
n est vrai qu'aucun autre port n'atteint ce chiffre : Rabat et 
Salé, les plus importants aprè$ Mogador, ne rapportent que 
380,000 fr., Mazagan 90,000, Azamor 60,000, Saffi 50,000) 
les autres restent au-des$ous de ce chiffre. 

Indépendamment de ce revenu , il en était un autre fort 
productif, mais qui était tari ou à peu près : c'est le tribut que 
lui payaient les puissances européennes. Depuis le 16' siècle, 
toutes l'ont payé, à l'exception cependant de la France, de la 
Itussie et de la Prusse. 

L'Angleterre n'a jamais ouvertement accepté le tribut, mais 
son consul à Tanger, paye, chaque année, 10,000 dures dis- 
tribués en présents pour les ministres de l'empereur, et d'au- 
près le tableau des subsides payés à l'étranger et publié 
en 1 815 par le parlement, le Maroc y figurait, pour les années 
de 1707 à 1814, pour la somme de 16,177 livres sterling 
<2,022,100 fr.); l'Espagne payait 1,000 dures en présents an- 
nuels et 12,000 à chaque changement de consul; l'Autriche 
10,000 sequins par an, la Hollande 15,000 dures, le Dane- 
mark 25,000, la Suède 20,000, les États-Unis 15,000 doUare 
en présents, la Toscane, la Sardaigne, les Deux-Siciles appor- 
taient aussi leur contingent au trésor impérial ; mais depuis 
l'expédition française de 1844 contre Tanger, la plupart de 
ces états notifièrent au sultan qu'ils ne voulaient plus acquitter 
le moindre tribut ; d'autres s'en étaient déchargée depuis qud- 
ques années. L'Angleterre seule a persisté à payé le tribut sous 
des formes diverses et, en 1844, pendant la dernière guerre; 
de la France contre le Maroc, elle fournissait gratis à ce der- 
nier, de la poudre et des munitions de guerre. L'avenir se 
chaînera probablement d'expliquer les motifs d'une généro- 
sité dont les annales britanniques offrent fort peu d*cxemples. 

Les rapports diplomatiques de la France avec le Maroc 
datent de 1555 sous François I^. Ce ne fut cependant que sous 
Henri lY que commencèrent des. relations suivies entre les 
dew £tats. Un agent diplomatique fut envoyé, à demeure, au 



330 ALGÉRIE.^ 

Maroc avec le f ilro de consul de Fex et de Maroc. En J62^; 
sous Louis XIII, le cardinal Richelieu força Tempereur du 
Maroc à remettre, sans rançon^ tous les prisonniers Français 
retenus dans ses Etats. Une flottille année àRhé pouvaUer pro- 
téger ^ dans le MaroCy le pavillon et les intérêts du commerce 
delà France, obtint ce résultat. A la première sommation de 
la flottille française, les esclaves avaient été dirigés vers le port 
de Safli, escortés par des Abids-Bokaris aux ordres d'un ofli- 
cier de Tempereur, qui portait, pour le roi de France, une 
lettre pleine de solennelles protestations d'amitié. 

Jusqu^en 1666, où les Anglais s'étaient rendus mftttresdc 
Tanger, les meilleurs rapports existèrent entre la France et le 
Maroc; mais, pour s'assurer de plus grands avantages encore 
que ceux qu'elle retirait de l'occupation de Tanger, l'Angle* 
terre mit tout en œuvre pour les altérer : bien plus, pour ao- 
quérir, en attendant mieux, une grande prépondérance dans 
les affiiires du Maroc, elle adopta la même politique qu'elle a 
depuis suivie avec succès dans l'Inde. Le Maroc était alors en 
proie à des déchirements intérieurs, et l'Angleterre prit parti 
pour un des lieutenants révoltés de l'empereur qui, fort de cet 
appui, s'empai-a de Fex et l'occupa, Muley-lsraaël, le plus 
grand des princes de la famille d'Asun, régnait alors au Ma- 
roc et Louis XIV en France. 

Pour contrebalancer l'influence anglaise, Louis XIV envoj-a 
au Maroc un chargé d'affaires dont l'arrivée donna un grand 
ascendant moral au parti de Terapereur ; en effet, peu après, 
le lieutenant insurgé lut battu, chassé de Fex et les Anglais 
eux-mômes furent forces d'abandonner Tanger en 1684. Mu- 
Icy-Ismacl ne fut pas ingrat : il accorda quelques avantages au . 
commerce français par un traité qui avait été conclu en 1767. 
Ce fut ce traité dont les clauses, comme on Ta vu, avaient été 
renouvelées en i 844 par la convention de Tanger. Ce fut à 
celte époque que, pour resserrer les liensentre le Maroc et la 
France, Mulcy-lsmaël fit demander en mariage la main de la 
jeune princesse de Conti, fille naturelle de Louis XIV et de 
mademoiselle de La Vallicre, « Notre roi, dit son ambas^a- 
a deur^ la prendra pour femme selon la loi de Dieu et de Ma- 



^GÉRIE. 331 

a homet son prophète ; elle pourra rester dans sa religion, 
a intention et manière de vivre ordinaire; elle trouvera à la 
« cour de notre grand roi tout ce qui pourra lui faire plaisir 
tf selon Dieu et justice. » Louis XIY prétexta la différence de 
religion pour écarter cette demande et les bons rapports entre 
les deux Etats se maintinrent. Mais, à la paix d'Utrecht, les Anr 
glais ayant été définitivement maîtres de Gibraltar, ces rap-^ 
ports devinrent, peu à peu, moins fréquents et moins intimes. 
Cependant, en 1789, pendant que les esprits, dans toute 
leur effervescence, discutaient, à l'intérieur, la grande ques- 
tion de liberté, l'extérieur était un peu livré au hasard. Le 
Dey d*Âlger en profita pour proposer à l'empereur du Maroc« 
Sidi-Mohammed, de se liguer pour courir sur les bàtimenti. 
français. Sidi-Mohammed refusa, s'opposa même à ce que les 
prises fussent conduites dans ses ports. La défaite de Trafalgar, 
la déclaration de guerre de la Porte, par suite de l'expédition 
d'Egypte, le blocus continental, altérèrent sensiblement, pen- 
dant toute la durée de l'Empire , les rapports dn Maroc avec la 
la France. Sous la Restauration, ils se rétablirent et, en 1818, 
pendant cette cruelle année djs disette, Muley-Soliman, qui 
régnait alors, ouvrit à la Franco les ports du Maroc pour s'y 
approvisionner de blé sans môme payer les droits d'exporta- 
tion. Â ces sentiments de sympathie du Maroc pour la France, 
pendant les trois derniers siècles, ont succédé, depuis l'occu- 
pation d'Alger par les Français, de sourdes menées, des tenta- 
tives audacieuses qui, sans être en général ouvertement hosti- 
les, n'en avaient pas moins eu, à toutes les époques, un 
caractère évident d'hostilité, qui avait abouti aux journées 
d'Isly, de Tanger et de Mogador. 1 

La population du Maroc est de huit à neuf millions d'âmes. 
Elle peut se diviser en deux classes bien distinctes : la popula- 
tion indépendante et la population dépendante : la première 
est formée par deux races, la race Berbère ou Âmazirga et la 
race arabe ou maure ; la seconde se subdivise en trois classscs, 
qui n'y vivent que par tolérance et sous le bon plaisir dos deux 
premières races, cosont les esclaves nègres ou blancs, les juifs 
et Ica renégats. 



332 ALGÉRIE:^ 

La race arabe, qui se divise en deux branches, les Arabes pnrs^ 
ou Bédouins et les Arabes mêlés ou Maures^ ne diffère en rien 
de celles de l'Algérie. Le Maure habite les villes, TArabe est 
nomade; l'un et Tautre vivent au Maroc dans les mêmes con^^ 
ditions que dans les autres parties des Etats barbaresqœs: 
leurs mœurs, leurs usages n'y varient qu'exceptionneUement 
et pour des causes purement locales. 

La race Amazirga se subdivise elle-^même en deux branches : 
les Âmazirgas-Berbères et les Amazii^s-Shilogs. Les premiers 
habitent la province du ftilT, voisine des possessions fran- 
çaises, à l'est de la partie septentrionale de l'Atlas : c'est panni 
cette population dont on a déjà vu un aperçu qu'Abd-el-Kader 
avait trouvé un refuge. Les Amazirgas-Shilogs occupent les 
contreforts de la chaîne occidentale de l'Atlas, le long des 
vastes plaines d'Ummerrebick et de Temsift :. c'est à une de- 
leurs tribus, les Filelies, qu'appartient la famille des Muley- 
Asun,^ dynastie régnante. Quelques savants ont^ par des con- 
jectures fort arbitraires, donné à ces populations des origines 
diverses, plus arbitraires encore : nous ne les rappellerons pas, 
parce qu'elles n'offrent à nos yeux d'autre caractère que celui 
d'avoir amusé les loisirs de TAcadémie des Inscriptions : nous 
proférons le témoignage des Shilogs eux-mêmes qui recon- 
naissent les Berbères pour frères de race. 

Les Shilogs vivent à Fclat à peu près sauvage et n'ont em- 
prunté à la civilisation qu'une avarice excessive, .enfouissant 
dans leurs misérables huttes l'or qu'ils peuvent rapporter de 
leure incessants pillages. Leur nourriture se borne aux ali- 
ments les plus simples: des racines, des légumes, des fruits, 
du fromage, du lait ; leur costume est plus simple encore : 
même au combat, ils sont prcsqu'entièrement nus, n'ayant 
pour armes qu'un poignard et une escopette qu'à l'aide d'une 
r !ordc de feuilles de palmier ils portent en bandoulière sur 
jeurs épaules. Ils combattent à cheval, leurs femmes en crou- 
pe , armées comme eux du poignard , plus qu'eux acharnées 
au carnage et n'ayant pour tout vêtement que le pagne. La 
bravoure implacable et féroce a seule droit aux faveurs et aux 
préférences des femmes Shilogs : après le combat, elles im- 



ALGÉRIE. 333 

priment sur le dos des poltrons et des fuyards une sorte de 
stygraate avec une ocre rouge qu'elles conservent dans ua 
petit vase dont elles ont toujours soin de se munir en tcmpsr 
*ie guerre. Le Shilog est d'une haute taille, il porte la barbe 
longue, épaisse, hérissée, son teint est basané, sa peau comme 
. tannée par les rayons du soleil, son r^ard est fixe et scintil* 
lant; il est robuste, adroit, intrépide, superstitieux, voleur et 
féroce. Leurs femmes, qui portent jusqu^àVexagération tous ces 
traits caractéristiques, ont les traits doux et réguliers, la phy- 
sionomie ouverte, les yeux noirs et expressifs, et les cheveux 
les plus beaux du monde, quand elles ne les teignent pas ea 
rouge. 

Les Amazirgas Berbères ou Shilogs doivent être classés 
<lans le Maroc comme population de race conquérante ou du 
moins indépendante. Au-dessous d'eux, il y a trois classes de 
parias^ les esclaves nègres qui sont chaînés des soins domes- 
tiques et des travaux de l'agriculture, mais dont la position 
n'est pas aussi misérable qu'aux colonies; les renégats qui 
sont les plus opprimés, les plus méprisés, les plus avilis, que, 
sous le moindre prétexte, le sultan, le pacha ou même les 
luiïds dépouillent de leurs biens^ et qu'en cas de guerre civile 
ou étrangère, on enrôle par force sous les bannières impé- 
riales, et enfin les juifs. 

Ces derniers s'y divisent en deux branches : les juifs qui se 
nomment encore PaiestinSy dont la mystérieuse émigration 
remonte avx temps les plus reculés, aux persécutions assy- 
riennes peut-être, et qui paraissent avoir peuplé en partie les 
hautes vallées de l'Atlas, bien longtemps avant l'invasion 
arabe : ceux-là vivent sur un pied d'égalité parfaite avec les! 
Amazirgas Berbères ou Shilc^ et sont considérés par eu» 
comme frères de race. Mais il n'en est pas de même de ceux 
habitant les villes et la plaine, qui ont pour ascendants directs 
les juifs chassés d'Europe aux 14* et 15« siècles et dont la 
seule différence d'origine' et de religion a fait de tout temps 
des parias. Ces derniers sont tenus dans l'état le plus odieux 
d'abjection et d'oppression. En butte aux mauvais traite- 
ments, aux avanies, aux injures, ils ne sont pas même maîtres 



334 ÀLGÉPilE. 

(le la fortune qu'ils s'amassent par le négoce ou l'usure et 
dont le sultan ou les pachas les dépouillent sans scrupule sous 
le plus léger prétexte. Quand ils passent devant une mosquée, 
devant un lieu réputé saint ou devant la personne et même 
la maison d'un des dignitaires de la ville , on les oblige à 
prendre leurs sandales à la main et à marcher nu-pieds^ 
Quoiqu'ainsi avilis, ainsi méprisés, ils n'en sont pas moîns^ 
<lans tout le Maroc, les maîtres du commerce intérieur et ex- 
térieur. Par leur astuce, leur persévérance, leur souplesse, 
leur activité, leur cupidité, leurs qualités bonnes et mauvaises, 
ils sont ainsi parvenus à exercer une sorte de domination, 
étrange si l'on veut, mais réelle, sur l'orgueil, la brutalité, la 
tvrannie et l'apathie de leurs oppresseurs. 

Les musulmans du Maroc appartiennent à la secte sunnite 
et considèrent comme hérétiques les Turcs, les Égyptiens, les 
Arabes de l'Algérie et toutes les populations musulmanes qui 
suivent le rite d'une autre secte que la leur. On a déjà vu 
ailleurs que les différences des diverses sectes islamiques ne 
portent pas sur le dogme, mais seulement sur des pratiques 
ou des formules. L'islamisme n'a pas de plus superstitieux 
fanatiques que les musulmans maroc<iins. Deux familles ou 
tribus puissantes de shérifs ou de saintSf descendant l'une de 
Mahomet, l'autre d'Ismaël, sont établies dans chaque province. 
Leur maison est un lieu d'asile que les offîciei's de rcnipereur 
même n'oseraient violer. Ces familles ont le monopole des 
sortilèges, le privilège des enchantements, et la crédulilc 
qu'elles obtiennent ne peut se comparer qu'à la vénération 
qu'on leur porte. Le sultan lui-même n'est pas plus obéi et 
respecté. Les incroyobles préjugés des populations assurent à 
leurs membres l'impunité pour les excès de toutes sortes qu ils 
peuvent commettre dans les cités, les villages et les douai*s: ils 
se montrent ordinairement aux jours de fêtes religieuses, par- 
courant les localités aux cris furieux de Allah! Allah! Ces 
jours-là ils boivent un philtre, espèce de breuvage compose 
d'herbes sauvages qui les enivre et les exalte jusqu'à la fureur. 
Alors, au lieu de paroles humaines, sortent de leur bouche 
des rufiiissements de bêtes féroces, des cris d'oi<;eaux de proie 



ALGÉRIE. 33& 

qu'ils imitent en attendant d'imiter leurs cruels instincts. Peu 
après, ils se répandent partout, et mallieur à qui se trouve 

I sur leur passage : hommes, femmes, enfants, animaux, tout 

\ est renversé et souvent égoi^é. 

j Mais c'est surtout pendant la première pâque du Rhamadan 

; que cette épouvantable satumale prend son caractère le plus^ 
hideux et le plu^ effrayant. Ce ne sont plus seulement les fa- 
milles de shérifs et de saints qui se livrent à leurs atroces 
fureurs^ mais toute la population musulmane du Maroc à qui 
cette satumale est particulière, se vautre dans des excès de 
tout genre. 

Le rhamadan, qui estlé carême des musulmans, est un jeûne 
de trente jours, pendant lequel on ne peut prendre, entre au- 
tres choses, ni opium, ni tabac. Au lever du soleil une salve 
d'artillerie, des bannières blanches hissées sur les minarets des 
mosquées au bruit des fanfares, annoncent le commencement 
du jeûne : au crépuscule du soir seulement on peut prendre 
quelques aliments. La satumale se célèbre le vingt-cinquième 
jour du rhamadan ; les mosquées s'illuminent avec pompe,' 
toute la population s'agite dans les mes, s'embrassant, criant, 
chantant, se livrant à tous les excès de l'intempérance et de 
la luxure : on ne voit partout que des hommes ivres et de 
sales prostituées. Ces bandes repoussantes sortent de la ville 
par la porte principale, à la suite d'un cortège où figurent le 
pacha, le cadi, les desservants des mosquées, les troupes delà 
garnison, précédées de trompettes et de tamtamsqui exécutent 
d'assourdissantes fanfai*es ; celte multitude se rend en pleins 
champs à un lieu fixé d'avance. Là, est un grand échafaudage 
à deux tribunes; l'une au levant, l'autre au couchant : le cadi 
monte à la première, le pacha à la seconde ; le cadi prononce 
une homélie de circonstance. En descendant de la tribune, il 
trouve sur la dernière marche un mouton et un poignard; il 
saisit vivement le mouton, et sans regarder oîi il frappe, le 
poignarde. Deux hommes apostés placent immédiatement le 
mouton fortement attaché sur un cheval qui, fouetté vivement, 
prend au galop le chemin de la maison du cadi. Toute cette 
population le suit en poussant de grands cris; si à l'arrivée 



336 ALGÉRIE. 

du cheval devant la porte du cadi, le mouton est mort, c'est 
indice de disette pour Tannée : chacun se sépare en poussant 
des cris lamentables. S'il est vivant, c'est indice d'abondance; 
alors recommencent la satumale du matin, et, pendant toute 
la nuit, ce ne sont que clameurs de plaisir ou d'ivresse, cris 
atroces de mort contre les chrétiens et les juifs qui s'enferment 
chez eux, s'y barricadent et ont, du reste, celte nuit-là seule- 
ment, Tautorisation de repousser la force par la force en cas 
de violation de domicile. 

A part ces jours de fêtes où les passions se donnent libre* 
ment carrière, où la haine contre les étrangers est exaltée par 
les excès de la débauche, le Maroc est la contrée musulmane 
où les juifs et les chrétiehs ont le moins à craindre les ava- 
nies et les exactions de la population : ils peuvent même y 
acquérir des terrres et des maisons, mais ils s'en abstiennent 
pour ne pas tenter la cupidité du sultan et des pachas. 

Les demeures des Marocains ne diffèrent en rien de celles 
des populations de l'Algérie; les Maures et les Arabes riches 
des villes ont des habitations élégantes, quelques-unes même 
somptueuses. Les Arabes nomades ont leurs tentes, les 
Amazirgas-Berbères et Shilogs ont , ou des villages ou des 
douars, comme les Kabyles algériens. 

Le costume des grands du Maroc est le même que celui des 
anciens Maures de Grenade, c'est la jaquette fermée comme 
une cotte d'armes, le caftan serré par une ceinture rouge à 
glands d'or, le burnous à l'élégant capuchon, le turban rete- 
nu aux tempes par des bandelettes de laine, des bottines de 
ce fameux cuir lustré qui a pris son nom du Maroc et qui a 
commencé à Cordoue. Le bonnet rond; les sandales, la veste 
à manches, la culotte large et le kaïk, forment le costume de 
la partie de la population, qui ne porte autre chose que le ca- 
leçon ou le pagne. Quant au costume des Marocains, il ne 
diffère en rien de celui des femmes de l'Algérie, suivant les 
diverses classes : il faut excepter cependant celles des Shilogs 
qui s'en tiennent à une simplicité toute primitive. Pour habi- 
tuer leur enfants à se passer au besoin de vêtements, ces der- 
niers les exposent dès leur naissance, au soleil^ dans des pa<- 



ALGEllIE. 337 

\ (Foaen, jusqa^à ce que leur peau soit halée et durcie, 
lin usage général parmi eÛes, et qui leur est particulier, con^ 
«îste^ indépendamment du tatouage, à se teindre avec dcf 
siibstaiiceftcorresives les cheveux en des couleurs rouge&tresy 
et les dents et les lèvres en jaune, avec lebrou de noix vertes. 
Leur éducation, leur position sociale y est la même qu'en 
Algérie; seulement, comme contrairement à Tusage despayi 
musulmans, la prostitution est non-seulement tolérée au Ma- 
roc, mais encore autorisée moyennant tribut : comme encore, 
le Marocain des classes inférieures n*a guèrequ'une femme 16* 
içitime, mais beaucoup de concubines : ces dernières aban* 
dminées, rebutées dès les premiers jours de leur précoce vieil- 
lesse, ou se livrent sans réserve à un luxurieux cynisme qui 
ne se peut nommer, ou augmentent la classe des prostituées. 
Du re^ elles sont généralement fort éprises des manières 
européennes ; mais il y a pour les Européens bien des dangers 
à courir avec elles, nous n'en signalerons qu'un : c'est celui 
d'être attiré dans des repaires oài ces perfides sirènes les font 
dévaliser et ^rger. 

Enfin, sauf quelques parties de détail, les mœurs, les usages, 
les coutumes des popidation^ marocaines, diffèrent peu de 
ceux des populations indigènes de l'Algérie. Aussi, les mêmes 
similitudes qui se rencontrent sur ce point, se retrouvent 
dans la constitution politique du Maroc et celle de l'ancienne 
Régence. 

La couronne du Maroc est élective comme Tétait le pa- 
chalik d'Alger. La loi du Prophète règle ce point d'une ma- 
nière invariable ; mais, malgré son injonction sévère à ce sujet, 
celte loi est toujours éludée, et au Maroc comme dans tous 
les pays musulmans» l'élection est purement fictive. En effet, 
au Maroc, comme à Constantinople, comme en Egypte, 
comme à Tunis, comme en Algérie avant l'occupaticm fran- 
çaise, le prince régnant désigne son successeur ou quelques 
olygarques le nomment après ou avant sa mort. Seulement 
au Maroc, comme à Constantinople, le sceptre est fixé dans 
une seule famille. Au Maipc, il est toujours choisi dans la dy- 
nastie des Muley-Asun. L'Empereur y est absolu , sa volonté est 
T. n. 22 



338 ÂLGËItlE. 

laloiyrien nepeutlamitiger: ni divan, comme dans VaDcieBM 
régence d'Alger, ni collège des Ulémas comme à Gonstanliiu^ 
pie. Cette autorité a beaucoup de rapport avec celle desondéM 
kalifes sarrasins; aussi tente-t-elle beaucoup deeompétiteiirBet, 
à chaque vacance du trône, Tempire dulbroc est déchiié par 
des commotions intérieures qui font des annales marocaiiiei^ 
une des pages les plus hideuses et les plus sanguinaires de 
Thistoire du monde. Nojbre intention n'est pas de les dérouler; 
nous nous bornerons à donner quelques détails sur la demièra 
guerre civile d'où est sorti l'empereur actuellement ruinant, 
âbd-er-Rahman. Nous empruntons ce passage à un auteur 
moderne (1) qui a lui-même puisé aux sources les jév 
pures. 

« La dermèrc crise a duré huit ans : c'est celle d'où Abd- 
cr-Rahman est sorti empereur. Il n'y en a jamais eu peut- 
être qui ait fait mieux ressortir les perfides et féroces instinds 
dont se compose le caractère des Arabes du Maroc. Las de ré- 
gner, et désirant prévenir les catastrophes que] tout change- 
ment de règne appelle sur le pays, le sultan Muley-Soliman 
abdiqua en faveur du plus âgé de ses fils, Huley-U>rahim. À 
peine monté sur le trône, le nouveau sultan vit la tribu des 
Shilogs lever contre lui Tétendard de la révolte ; à la première 
campagne qu'il entreprit pour châtier les Shilogs, ceux-ci le 
prirent et le mirent à mort. On était alors vers le milieu de 
1817. Muley-Soliman lui-môme aurait subi le même sort, si, 
au péril de leurs jours, des serviteurs dévoués n'étaient pai^ 
venus à le soustraire aux coups de ses ennemis. Accablé sons 
les maux réunis du corps et de l'âme, Muley-Soliman se réfu- 
gia dans un de ses palais, ou, pour mieux dire, dans un de 
ses châteaux forts, à quelques Ueues de Mequinez. U y passa 
deux ans ne s'occupant que de sa sûreté personnelle, défendu 
par ses esclaves et par les vieux soldats de sa garde, et aban* 
donnant Tempire aux convulsions qui le déchiraient. Vingt 

(1) M. Xavier Dunrîeu, qui a publié dans la Revue des Deuœ-Mondes on 
travail fort curieux sur le Maroc, d*après d'intéressants documents espagnols 
et colr'aulres le cuadro géografico, cstadUtioo, histoncot polUino deimperio 
de Marruecos par dun Séraphin Calderon, 



ALGËIUE. 339 

fois il &iUit tomber entre les mains des rebelles, qui, atanl 
de le tuer, lui auraient fait subir les plus affreux supplices. Un 
jour enfin, son château fiit pris par les meurtriers de son fils, 
qui, de toutes parts, le poursuivirent et le traquèrent avec 
Fardeur p^culière à la race arabe. Il dut son salut à une 
femme du peuple qui lui ouvrit sa cabane, Taffubla de ses 
vêtements, et lui barbouillant la figure de cette substance avec 
laquelle les marocaines se teignent en jaune les ongles et les 
dents, le fit passer pour sa propre mère en proie au dernier 
marasme de la peste. Les ennemis de Muley-Soliman qui, 
jusqu'à la hutte , avaient suivi sa trace , n'eurent rien de plus 
pressé que de prendre la fuite pour échapper à la conta- 
gion. 

« Ainsi délaissées par leur sultan, les principales familles 
de Fex et de Biaroc demandèrent grâce aux Shilogs. Un ar^ 
rangement se conclut dans la première de ces deux villes; 
Maley-Soiimàn fut déposé et un autre , Muley-Ibrahim , son 
neveu et son gendre, fut proclamé empereur^ Muley-Ibrahim 
accepta la couronne et se mit en devdir de pacifier les pro- 
vinces; mais les Shilogs voyant qu'il se refusait à subir leurs 
caprices, reprirent de nouveau les armes. Muley-Ibrahim les 
aurait réduits, neut-ètre, si, dans une bataille qu'il était allé 
leur offrir, il n avait reçu, à la jambe, une blessure dont il 
mourut quelques jours après à Tetuan. Pendant une semaine 
environ, jusqu'à ce qu'il fut en état de se saisir de la souve- 
raine puissance, son frère, Muley-Isabid ou Jézid, dont il 
avait fait son premier minilstre, réussit à cacher sa mort à 
l'armée et au peuple. Quand il eut bien pris toutes ses dispo- 
sitions, Isahid convoqua au palais les grands de la ville, les 
chefs de Tarmée; ceux-là dont il avait le plus à craindre les 
antipathies ou les ambitions, et, leur annonçant la mort de 
«on frère, il leur signifia sans détour qu'ils eussent à le recon- 
naître immédiatement comme sultan, s'ils tenaient à ne pas 
avoir, à l'heure même, la tète coupée. Muley-Isahid était 
homme à exécuter sa menace : c'est assez dire que, d'une 
voix unanime, il fut salué empereur. Cène fut pas tout: pour 
subvenir aux frais d^la guerre, Isahid leur extorqua* «insi 



340 ALGERIE. 

qu'aux riches Juib du pays, des sommes énormes en dnrastl 
en doublons. Les plus récaldtrantsfiirentleniprisonnés; qad» 
ques-uns décapités pour Texemple. Si jamais règne « pu le 
promettre, au llaroc, une certaine durée, c'était assurànent 
celui d'un tel prince qui fidssit un si énei^que usage de la 
force brutale, ce droit divin des musufanans. 

« Quinte jours aptes son a?ènement..Mniey-l8ahid sorik 
de Tetuan et, par d'eiécrables diemins de traverse, se porta 
inopinément sur la vide de Fex, qui, prise à Timproviste, le 
rit obligée de capituler. 11 était loin pour cela d'avoir oonio- 
lidé sa domination : Tetuan, Meqdnez, et Fez exceptées^ k 
Maroc entier se prononça contre lui. Cette fois enfin, k 
vieux Muley-Soliman se résolut à quitter sa retraite : il rqii' 
rut à la tête d'une année nombreuse, et, c'est à ce moment 
qu'il se donna pour auxiliaire son neveu Abd-er-Rahman 
aujourd'hui empereur , alors padui de Hogador et de TafileL 
En moins d'un an Muley-Abd-er^lahman dompta les tribv 
rebelles et réduisit les deux villes de Fex et de Mequinea. Te» 
,tuan.fut la dernière à*se soumettre ; c'est d'elle-même fu'dk 
«ouvrit ses portes, après un siège que lui firent subir les dem 
princes rictorieux, et quand la nouvelle lui parvint que k 
sultan vaincu avait pour jamais quitté le Maroc. Quarante 
cavaliers maures des plus riches et des plus considérés de k 
ville , se rendirent à Fex, précédés de leur pacha, pour jur» 
fidélité à Soliman. On était en 1822; mais jusqu'en 1825 
les soulèvements et les convulsions publiques se prolongèrent 
encore ; comme nous l'avons dit, c'est après une crise de huit 
ans qu'Abd-er-Rahman a été proclamé empereur. 

« On ne sait si la mort d'Isahid suivit de près sa dé&ile. 
La bizarre histoire du Maroc n'a jamais offert de plus poétiques 
ni de plus étranges aventures, que les vicissitudes dernières 
de ce prince cruel et vaillant. Traqué dans sa fuite par des 
ennemis sans nombre, défendu avec un dévoûment héroiipte 
par une poignée de serriteurs, qui se firent tuer un à un, Isi- 
hid, après dos alarmes, des périls auxquels on ne peut com- 
prendre qu'il ait échappé, se réfaigia chez un de ces somfii 
dont la maison est considérée comme un asyle inviolabk' 



ALGÉRIE. 341 

Longtemps, dit-on, Isahid vécut ainsi au milieu de popuh* 
tions exaspérées, de soldats à demi-sauvages acharnés à sa 
perte, de cadis.et de pachas qui avaient àvenger de mortdles 
mjures. La demeure du shérif ^^nt cessé d^étre une retraite 
sûre, le proscrit se cacha quelques jours encore dans un ca- 
veau consacré à la sépulture des saints. La haine implacable 
dont il était l'objet Taurait emporté sans doute sur la supersti-^ 
tieuse croyance qui l'avait jusque là protégé, si^ déguisé en 
mendiant, seul, le corps affaibli par les jeûnes forcés et les pri- 
? alions de toute espèce, il n'était parvenu à gagner le Grand- 
Désert où se perdirent les traces de ses pas. La destinée d'ha^ 
hid n'est point sans quelqu'analogie , ce nous semble, avec 
celle de ces violents et intrépides princes de TEurope féodale, 
tout-à-coup disparus dans les batailles ou les convulsions po- 
litiques, redoutés et maudits de leur vivant comme la famine 
ou la peste, et, dont pourtant, quand les années ont effacé le 
souvenir de leurs crimes, les populationsopprimées et crédu- 
les, invoquent le nom comme un nom de vengeur. U n'est 
pas de pays au monde où la légende se forme et s'exalte aussi 
vite que dans cette Afrique barbare et enthousiaste. A l'heure 
qu'il est déjà, c'est une mémoire populaire au Maure que la 
mémoire du sultan Muley-Isahid. Depuis vingt ans le pauvre 
peuple a vainement demandé au désert ce qu'il sait de l'im- 
périal fugitif : si le désert n'a rien répondu est-ce une raison 
pour croire que le fugitif a péri 7 Dejpuis vingt ans le peuple 
a souffert assez pour avoir besoin qu'une main providentielle 
le vienne relever de la misère. Peu lui importe que le désert 
se soit obstiné à se taire : qui peut assurer qu'un jour la voix 
de ses houles de sable ne lui annoncera pas le retour triom- 
phal du brillant et malheureux sultan Isahid? d 

Tel est l'aperçu de la dernière guerre civile qui porta Abd- 
er-Rhaman au trône du Maroc. Son oncle Muley-Soliman, 
parvenu à une extrême vieillesse, le désigna pour son succes- 
seur, quoiqu'il eut alors vingt-sept iils, dont trois vivent en- 
core. Mais comme ces enfants étaient tous issus de négresses, 
et, à ce litre, exclus de la succession au trône par une coutume 
marocaine qui date d'un temps immémorial, ils furent les 



34S ALGÉRIE. 

premiers h venir jurer obéissance au nouvel Empereur. 

Âbd-er-Rhaman dont le nom exact est Muley-Âbiù-Fald- 
Abd-en-Rahamen et le titre officiel Émir^el^Moumenin et 
Califa^l^Katiguiy c'est-à-dire prince des fidèles et vicaire de 
Dieu sur la terre, est âgé maintenant de soixante-sept ans. 
Son intérieur est plutôt doux et afiEsible qu'imposant et sévère; 
son attitude est pleine de dignité. Sa mise est si simple qu'on 
le distingue à peine de ses officiers : son esprit ne manque ni 
de culture, ni d'élévation. Comparativement à ces prédéces- 
seurs, il traite ses femmes avec douceur, et ses sujets avecune 
sorte de justice. Du reste, élu comme on Ta vu à la suite des 
circonstances politiques les plus difficiles, il est parvenu à se 
faire plutôt aimer que craindre. Mais telle est la turbulence des 
populations qu'il gouverne et du joug écrasant sous lequel 
elles vivent, moins encore par la faute du prince que par celle 
des institutions, que la moindre étincelle partie d'un point 
quelconque, suffîi-ait pour raviver ce foyer de révolte oii l'on 
ne tient compte à un empereur que d'un§ seule qualité, la 
force triomphante. 

Âbd-er-Rahman a beaucoup d'enfants. L'ainé d'entre eux, 
Sidi-Mohanimcd, qui se fit battre si rudement à Isly^ est né en 
1806. Il est gouverneur de Maroc ou de Fex , suivant celle 
de ces deux villes où réside l'empereur. Un de ses frères eu 
pacha de Rabat ; les autres sont dispersés dans l'empire chez 
des riches maures chargés de leur éducation qui se borne, du 
jreste, à savoir lire le Coran, monter achevai et tirer au galop 
l'escopette. 

Dans les lieux où le sultan séjourne, il y a audience publi- 
que quatre fois par semaine. Assis à cheval à l'ombre d'un 
iiarasol vert porté par un de ses ccuyers et signe distinctif de 
pouvoir suprême dans le Maroc, entouré de ses principaux of- 
ficiers et de sa garde noire, il reçoit quiconque a une requête 
à lui adresser, ou une plainte à lui faire. Comme sa volonté 
est l'expression môme du droit, partout où il réside, il pro- 
nonce son arrêt toujours sans appel. A ces mêmes audiences, 
il reçoit aussi les visites des ministres étrangers, des consuls, 
des marchands : toutes les affaires y sont là traitées publique- 



ALGËRIE.. 343 

ment; mais nul ne peut s'y présenter sans apporter son tri- 
but : les uns deFargent, ou des esclaves, les autres des cavales, 
des chameaux, des étoffes, des denrées, des produits ; les plus 
pauvres offrent une chèvre, une poule et jusqu'à une douzaine 
jd'œufs. 

Dans les provinces, la justice est rendue par des kadis se- 
condés par des scribes qui, moyennant un léger salaire, rem- 
plissent aussi TofTice des notaires et garantissent la sûreté des 
propriétés. Les formes de la justice ne diOcrcnt pas de celles 
de Fex-Régence d'Alger; les axiomes du Coran et les senten- 
ces prononcées en diverses occasions, y sont leur seul code. 
Dans certains cas spécifiés, les jugements rendus par les ka- 
dis sont susceptibles d'appel aux audiences de l'empereur, et 
les punitions ordonnées |dans ces circonstances sont souvent 
tenibles et d'une cruauté raffinée. Les soldats noirs de l'em- 
pereur ou les satellites des gouverneurs, sont chargés d'infli- 
ger les châtiments corporels aux hommes : c'est communé- 
ment la bastonnade, mais administrée plus humainement 
qu'en Russie » l'amputation d'une main, d'un pied, des oreil- 
les, d'un sein, si c'est une femme; la décollation, le supplice 
du pal : pour les condamnés politiques, il j a des supplices 
plus raffinés : le supplice du mur que nous avons décrit, l'ex- 
position des criminel s, enchaînés dos à dos et frottés de miel, 
aux piqûres venimeuses des insectes; la noyade du patient 
cousu dans un sac. Comme il n'est pas permis aux hommes de 
toucher au corps d'une femme, c'est une femme qui remplit 
à leur égard l'office de bourreau. Le Marocain, du reste, 
.comme tous les peuples à demi-«auvages, fait si peu de cas de 
jla vie, redoute si peu les tortures, qu'il n'est pas rare d'en voir 
' narguer leurs bourreaux, soit en fumant tranquillement leur 
pipe pendant qu'on les attache au pilori, soit en ramassant, 
d'un air insouciant, leur main ou leur oreille, quand on les 
laisse libres après la mutilation. 

Le gouvernement politique du Maroc se résume dans l'em- 
pereur qui est représenté, dans les provinces, par des pachas 
qui ont pour lieutenants des kalifas, de qui dépendent des 
laids liérMitaires. Justice, finance, administration ci\i!c, po- 



344 ALGÉRIE. 

lice, tout ressort de là, tout aboutit là. Les pachas ni les kaCIas 
ne reçoivent ni de traitement ni d'honoraires, mais, par leurs 
exactions et leurs rapines, ils ne tardent pas às'enrichir ; lorsr 
que ces exactions sont trop criantes, il arrive souvent que TeiQ- 
pereur les dépouille de leurs richesses. Les impôts qui se pré- 
lèvent en son nom sont de plusieurs sortes. C'est d'abord la 
dlme, impôt religieux comme tacliour algérien» qui se par- 
coit en nature et ne s'élève qu'à la quatorzième partie des ré- 
coltes : le produit peut en être évalué à 450,000 piastres 
(2,750,000 fr.) Il y a ensuite les impôts directs que des sortes 
de marghzen perçoivent dans les provinces souvent avec de 
grandes difficultés, environ 280,000 piastres: l'impôt des juils 
30,000 piastres, les patentes ou licences 950,000, le dimt 
d'ai^ent monnoyé 50,000, le produit de douanes 400,000, le 
tribu de quelques puissances chrétiennes : en tout 2,600,000 
piastres (13 millions environ). . 

Les dépenses de l'empire ne s'élèvent pas àplus de 990,000 
piastres, tant pour la maison de l'empereur que pour l'armée 
de terre et de la marine. Reste chaque annéQ un excédent de 
1 ,600,000 piastres environ qui sont enfouies à Mequinez, dé* 
pôt du trésor impérial, dans une forteresse à triple rempart et 
qu'on nomme Be/^u/me/ (le palais des richesses); la garde en 
est confiée à un corps spécial de douze mille nègres. Dans ce 
formidable palais, tout est mystérieux ; les gardes eux-mêmes 
ne peuvent y pénétrer; ils veillent, en se relayant , nuit et 
jour, dans un espèce de chemin de ronde, pratiqué entre le 
rempart et le bâtiment, et où on ne peut arriver que par une 
ouverture excessivement étroite ; chaque cellule intérieure où 
sont entassées les monnaies d'or et d'argent, sont séparées 
Tune de Tautre par plusieurs portes bardées de fer, dont le 
sultan garde seul les clés; pendant longtemps, avant l'avène- 
ment de l'empereur actuel, les condamnés à mort étaient obli- 
gés, avant de subir leur peine, d'y venir déposer eux-mêmes 
Icui^s richesses. Ce trésor, du reste, par suite des troubles ci- 
vils du règne de Mulçy-Soliraan et d'une guerre intérieure de 
quatre ans que, depuis son règne, Âbd-er-Rahman a été 
obligé de soutenir, n'est pas évalué à nlus de 50 miUions. 



ALGËIUE. 34& 

La répartition des contributions et leur recouvrement, ont 
lieu comme dans Tex-Régence d'Alger, où lesbeys répartis- 
saient arbitrairemciat et percevaient de même à la seule chai^ 
de verser au trésor une somme convenue. Au Maroc ce sont 
les pachas qui en sont chaînés. En dehors des impôts ordinai- 
res, il 7 a, dans les temps de crise, un prélèvement d'imposi- 
tions qu'on peut appeler extraordinaires et volontaires. Pour 
les premières, chaque ville est divisée en divers quartiers dans 
chacune desquelles un notable est chargé de répartir l'impôt sur 
les chefs de famille suivant leurs ressources. Pour les secon* 
des, la somme n'est pas fixée : chaque contribuable s'impose 
lui-même selon l'impulsion do sa conscience. Au jour fixé, 
après un appel patriotique du pacha, on apporte plusieurs 
grands vases de terre à moitié remplis d'eau et chacun est 
invité à y mettre la somme dont il peut disposer pour subve- 
nir aux charges de l'Ëtat; chaque imposé alors s'approche 
des vases et trempant dans Teau sa main fermée, laisse tom- 
ber au fond son offrande. Cette espèce de contribution est une 
concession à la loi musulmane qui interdit à l'autorité politi- 
que de frapper dkimpôtsjes vrais croyants. Du reste, tous ces 
impôts, soit légaux, soit illégaux, sont combinés de manière à 
ce qu'il ne reste aux administrés que le moins d^argent pos- 
sible ; quand on ne peut l'obtenir de bon gré on l'obtient par 
la violence. 

Sans recourir à un système incessant d'exactions et de ra- 
pine pour remplir son trésor, l'empereur pourrait aisément 
doubler et tripler ses revenus, non pas même en favorisant l'a- 
griculture, le commerce et l'industrie, mais seulement en les 
laissant se développer. Malheureusement par principe de re- 
ligion et, en outre, par politique, les sultans du Maroc en sont 
les ennemis secrets. En maintenant la nation dans sa pau« 
vreté, ils se mettent à l'abri des révoltes de leurs sujets. Pour 
fomenter une rébeiUon, pour la soutenir, il faut dans ce pays- 
la, plus qu'ailleurs, de l'argent ; pour y tenir une armée ré- 
voltée en campagne, il faut la payer largement, lui montrer 
l'espoir d'un riche pillage, et le gouvernement a moins à re- 
douter d'un peuplt où nul n'est assez riche pour se faire un 



34C ALGÉRIE. 

parti. Si, au contraire, l'agriculture était encouragée, si h 
libre exportation des laines et des grains dont le pays abonde^ 
était autorisée, si les transactions commerciales étaient éten- 
dues, il pourrait se créer des grandes fortunes, des centres 
d'activité et de puissance qu'un gouvernement naturellement 
inquiet et ^upçonneux ne pourrait voir sans ombrage. Pour 
n'avoir à redouter aucun de ces résultats, ^ laisse languir l'a« 
griculture, prohibe l'exportation du peu de produits qu'elle 
donne presque naturellement : laine, jfroment, huile, mie!, 
cire, etc. ; il frappe de droits d'exportation énormes les pro- 
duits industriels du pays, et il prohibe entièrement les prin- 
cipaux, tels que les cuirs maroquinés. Contrairement à tout ce 
qui se pratique partout ailleurs en matière de douane, il ne grève 
les importations que d'un droit de dix pour cent, et frappe de 
prohibition ou d'un droit de cinquante pour cent les expor- 
tations des denrées du pays; puis quand ce singulier système 
d'économie sociale fait murmurer le peuple des villes et 
pousse à la révolte celui des campagnes, qui ne trouvent plus 
ni l'un ni l'autre à écouler leurs produits , le gouvernement 
leur répond que c'est un crime de &)mmcrcer avec les infi- 
dèles, que ce coupable trafic est rigoureusement interdit par 
la loi du Prophète , et que les relations avec les ennemis de 
l'islam ne peuvent que corrompre les mœurs des vrai; 
croyants et les souiller aux yeux de Dieu. Les murmures 
s'apaisent et le peuple reste misérable. Voilà le seul but de 
la politique intérieure de l'empereur du Maroc. 

Au milieu de ces déplorables conceptions d'un gouverne- 
ment tyranniquc et oppresseur, on voit cependant, çà et là, 
quelques institutions qui ont un caractère d'originalité assez 
curieuse ou de moraUté assez sévère. Nous citerons cntr' autres 
la poUce. Dans chaque quartier d'une ville, l'empereur charge 
un des habitants des plus riches et de^ plus considérés de veil- 
ler au maintien de l'ordre public et des mœurs. Celui à qui 
est dévolue cette mission est obligé, en se faisant assister par 
ses parents, ses voisins ou ses amis, de faire des patrouîlTes 
toutes les nuits et de remplir sa charge avec zèle. Ses fonctions 
sont pufement gratuites et ne lui accordent poui^tout dédom- 



ALGËRIE.' 347 

magement que le privilège de porter la bannière de son 
quarlicr dans les fêtes publiques. Nous citerons encore la so- 
lennité du serméïit, terrible épreuve que tout musulman re- 
doute. Le serment n'est guère exigé que dans les transactions 
purement civiles, soit quand il s'agit d'une dette ou d'une 
convention pour laquelle il n'existe ni témoins ni pièces écri- 
tes. Le kadi se borne, dans ce cas, à le déférer au défendeur. 
La terrible formalité s'accomplit en présence du peuple, dans 
la mosquée principale, le visage tourné vers la Mecque. La 
province entière est en émotion : des familles puissantes s'in- 
terposent» et si elles ne peuvent parvenir à concilier les par- 
ties, il arrive souvent que, pour ne pas subir cette (formidable 
épreuve, celui à qui le serment est déféré se résigne parfois à 
i-econnaitre des prétentions même mal fondées. Il y a loin do 
cette profonde terreur qu'inspire le serment à ces populations 
a demi-sauvages, à cette Cacilité avec laquelle, chez les peu- 
ples les plus civilisés, on le prête et on le rompt. 

A labri, depuis longtemps, de tdiite agression extérieure, 
le sultan du Maroc n'avait une armée que pour se faire obéir, 
maintenir la paix publique et lever les impôts. La formation 
et la tactique des armées marocaines difiEàrent peu de celles 
des tribus algériennes. Cependant, comme ces dernières sont 
restées sous la longue domination turque, isolées, sans lien 
commun d'intérêt et de nationalité, que le Maroc, au con- 
traire, a, depuis plusieurs siècles, un gouvernement, une 
hiérarchie, un système de guerre et de politique, il y a, sous 
ce rapport, en lui plus d'ensemble et d'unité. Les divisions, 
existant entre les races du Maroc, les fréquentes révoltes qui 
en sont la suite, seraient d'un faible secours à une armée d'in- 
vasion : l'exaltation du sentiment religieux, plus caractérise 
au Maroc que dans aucune autre contrée musulmane, assu- 
rera toujours au gouvernement, dans toute querelle avec h 
chrétienté, le concours unanime de toutes les forces de l'em- 
pire et la régularisation de leur action d'après le plan conçu 
par la volonté impériale. 

L'armée est formée de contingents irréguliers et de corps 
réguliers. II y a Yl*Àlmaga$€n, troupes de l'empereur, se mon- 



348 ALGÉRIE: 

tant à quinze mille hommes environ, soldés, toujours prêts à 
marcher en expédition.. II y a ensuite les milices des pachas 
payées par les villes et leurs districts. Ces derniers sont com-^ 
mandés par les pachas ou gouverneurs de provinces sous les 
ordres du commandant en chef de Tarmée qui est toujours 
ou le sultan lui-même, ou un membre de sa famille. 

Dès que, dans quelque province, s'élève une révolte, le sul- 
tan mande le goum ou contingent des provinces pai»bles : il 
y joint mille à deux mille hommes de sa garde, suivant Timpor- 
tance de l'insurrection. Les provinces traversées par Tannée, 
sont tenues, de gré. ou de force, de lui fournir des vivres : 
die vit de razzias dans les provinces révoltées. 

Les troupes formant la garde du sultan se composent d'Où- 
date et d^Âbid-el-Bokaris (cavaliers nègres) : ils sont équipés, 
armés aux frais de l'empereur, reçoivent une paye fort modi- 
que, (88 fr. par an environ) ; mais d'abord chaque soldat qui 
n^est pas requis pour une expédition, peut exercer un métier. 
Ensuite, comme les neuf dixièmes des terres appartiennent 
au sultan en sa qualité de chef de la communauté musulmane, 
et qu il a dès-lors le droit d'en distribuer Tusufruit à qui bon 
lui semble, chaque soldat régulier jouit d'une portion de 
terre qu'il fait cultiver pour son compte par les fellahs ou 
paysans. Aussi l'empereur peut-il, en général, compter sur la 
fidélité des soldats de sa garde noire. 

Cette garde est divisée par centuries commandées chacune 
par un kaîd-el-Mia, espèce de capitaine ayant quatre Ueute- 
nants sous ses ordres. Jadis cette garde, comme les prétoriens 
et les janissaires, fit la loi aux empereurs du Maroc et en était 
la terreur. Mais, depuis plus d'un siècle, elle a perdu son om- 
nipotence et n'est maintenant que la principale force de 
l'empire. 

Le soldat marocain est intrépide, plein d'ardeur et de bonne 
volonté ; mais les armées sont toujours embarrassées d'une 
foule de non-combattants: ce sont des muletiers, des chame- 
liers, des vieillards, d'enfants conduisant les tentes, les baga- 
ges, les vivres de chaque goum, ou bien encore des marchands 
de toute sorte, de négresses pour préparer le couscoussouy 



ALGÉRIE. 349 

mets national au Maroc comme en Algérie, d'esclaves, de 
^ns de suite pour dresser et replier les tentes. Le gouverne- 
ment n'a aucun service organisé de vivres et de tranq^rts et 
chaque gbum «st obligé de se munir d'une provision d'orge 
ou de blé pour dix jours : chaque tente doit se pourvoir de 
moulins portatifs pour écraser le blé. Quand ces provisions 
sont achevées, on vit de réquisitions, puis de razzias; puis 
enfin, quand les ressources de la contrée où Ton campe sont 
épuisées, l'armée est dUlgée de se transporter ailleurs ou de se 
dissoudre. Aussi une armée marocaine ne peut-elle tenir plus> 
^e trente à quarante jours en campagne. 

Gomme tout musuknan est solihit et exercé à la guerre dès 
l'enjEaince, l'empire du Maroc pourrait disposer pour sa défense 
4e 300,000 hommes environ dispersés sur yne vaste étendue 
4e pays coupée par des déserts, des hautes chaînes de mon- 
tagnes qui rendent pour une armée les communications fort 
•difficiles et le ralliement à un point indiqué presqu'impossible : 
aussi Tempereur de Maroc ne peut-il compter sur plus de 
40 à 80,000 hommes qui ne pourraient même rester long- 
iemps réunis, faute d'un service organisé de subsistances. 

Un camp marocain n'a ni front de bandière, ni ligne de 
iMitaïUe jalonnée, comme ceux des troupes européennes. La 
proximité de l'eau et des pâturages en déterminent l'empla- 
cement {dutôt qu'une position militaire. La tente du sultan 
ou du général en chef se dresse sur un point donné : celles de 
ses serviteurs ou de sa garde se groupent autour, et en agran- 
dissant le cercle ou en prolongeant la ligne, chaque goum 
dresse arbitraifement les siennes, formant un* carré ou un 
rond dont les chevaux et les bétes de somme occupent la nuit 
le milieu. 

Excepté en pays de montagnes, l'infanterie n'est comptée 
pour rien. La principale force de l'armée consiste dès-lors en 
cavalerie dont la supériorité numérique décide toujours la 
victoire lorsqu'ils se battent entre eux. Aussi ont-ils beaucoup 
de peine à comprendre que l'on attaque quand on n'est pas le 
plus fort en nombre, et encore plus que l'on résiste quand on 
n'est pas d'égale force. Cela explique leur manœuvre uni* 



3:;0 ALGÉIUE. 

forme dans leur tactique, dans les batailles. ËDes consistenti* 
comme celles des tribus algériennes, à se former en croisKmt 
en étendant les ailes aux extrémités du demincercle, de ma- 
nière à envelopper Tennemi et à le couvrir de feux : les troupes 
d'élite, l'artillerie, les forces principales tiennent le centre, 
derrière lequel viennent se reformer les ailes en cas d'attaque 
supérieure. 

Formés sans ordre sur plusieurs rangs de cent hommes 
chacun, les cavaliers des divers goumsen bataille sur la même 
ligne circulaire suivent avec beaucoup d'entente l'ensemble 
du mouvement qui s'opère, de manière à le seconder mutuel- 
lement. Des tirailleurs sont lancés en avant : la rapidité de 
leurs évolutions individuelles n'a d'autre but que d'occuper 
l'ennemi et de le distraire. En effet, dès qu'un des corps de la 
ligne de bataille e^ arrivé à deux portées de fusil de l'ennemi, 
les tirailleurs se replient et le premier rang de la cavalerie se 
détache et se }ance en avant à bride abattue. De la main 
droite, chaque cavalier, soutenant son fusil par son centre de 
gravité, le tient en joue ; il avance ainsi jusqu'à demi-portée, 
l&che la détente avec le doigt de la main gauche sans aban- 
donner les rênes, fait volte-face et repart au galop pour aller 
recharger son arme ; les divers autres rangs lui succèdent l'un 
après l'autre, exécutent la même manœuvre et la recommen- 
cent jusqu'à ce que l'adversaire soit en déroute. 

Une pareille tactique entre deux armées composées d'hom- 
mes qui se valent les uns les autres, qui ont la même manière 
de tirer et de recharger l'arme (1), doit nécessairement donner 
tout l'avantage au nombre, d'autant plus qu'ils se servent fort 
peu et mal de l'artillerie (2). Mais devant une infanterie euro- 
péenne, se maintenant compacte, ajustant de pied ferme 
mieux qu'un cavalier au galop, tirant trois ou quatre coups à 



(1) Les Marocains ne se servent pas de cartouches, de sorte qu'il faut irvUê 
<m quatre minutes à un cavalier pour recharger son arme. 

(2) Leur ignorance dans la manœuvre du canon est telle que quelques rty 
négats qui forment le noyau du corps des canonniers ayant essayé de les 
instruire, ils se moquèrent d'eux en disant qu'il no fallait pas tant de oéré* 
mooi^ pour mettre un boulet dans un canon. 



ALGÉRIE. 351 

la minute, ayant la ressource de la baïonnette, s^avançant 
dans la plaine comme un seul homme, si elle est en carré, ou 
restant inébranlable comme une tour héris^ de fer ou de 
feu, tout le désavantage est pour la cavalerie africaine. Puis 
les cavaliers africains, intrépides à la fusillade, chaînent rare- 
ment à fond, excepté dans une déroute, et malgré leur bravoure 
furieuse, sont déconcertés et taillés en pièces, dès que les ca- 
rvaliers européens les chargeant, le sabre en main, les abordent 
avec impétuosité et résolution. 

Nous ne terminerons pas cette notice sans donner un aperçu 
4u commerce avec le continent africain qui se fait h\k Maroc 
jMur caravanes. Ce point essentiel a même pour l'Afrique fran- 
çaise un intérêt d'avenir qu'il importe de constater. 

Plusieurs caravanes qui partent de points divers traversent 
chaque année le Sahara, portant du littoral aux pajs lointains 
de l'intérieur de l'Afrique les produits européens et en repor- 
tant les produits indigènes. Ces caravanes emploient d'ordi- 
naire deux mille à trois mille chameaux. Les deux plus 
nombreuses partent du Maroc. L'une a pour point de départ 
Fex. Côtoyant l'Océan jusqu'au Sénégal, elle gagne le royaume 
de Sennaar, de là la mer Rouge qu'elle contourne ou qu'elle 
■traverse pour se rendre en Arabie. L'autre part de Maroc 
même : avant l'occupation française de l'Algérie, elle côtoyait 
de l'ouest à l'est les versants de l'Atlas et les frontières du 
désert; elle aboutissait à Constantine par l'Ouarenseris, la 
vallée duSétif et lesPortes-de-Fer; elle touchait à Tunis, à 
Tripoli, et par les sables de Barca, pénétrait dans les immenses 
déserts de la Lybie. U y avait en outre des caravanes trans- 
versales, spécialement commerciales, partant des régions in- 
térieures, mettant en rapport les grandes caravanes et s'y 
ralliant dans ces mêmes déserts de. la Lybie. Les routes que 
suivaient celles qui partaient de l'Algérie sont aujourd'hui 
connues: elles présentent certains j^tes d'étapes ou d'entre- 
pôts qui semblaient s'avancer de front vers le désert. Ainsi, 
par exemple, à partir de la mer, Constantine, Médéah, Mas- 
cara, Tlemcen formaient la première ligne de marchés peut 
les produits euronéens : il y avait ensuite trois autres lignes. 



3S2 ALGÉRIE. 

se pr&entant toujours sur un firont parallèle : d'abord Tebessi, 
Biscara, Boucàada, Laghouat, Stetten ; ensuite l'Oued-Souf, 
Tuggurth, Ouerghela, Mettili, et enfin El-Sedamir, El-Goléah, 
El-Arib. En se dirigeant vers le sud ensuite, elles trouvaient 
la grande oasis de Thouat qui était un point de concentration 
et un important marché, partageant la traversée du désert. 

Les tribus habitant cette oasis de Thouat, les Thouariks, 
ont eu de temps immémorial le privilège de fournir les escortes 
qui protègent le passage des caravanes exposées aux attaques 
. des nomades du désert et dont elles se gardent en achetant la 
protection de la puissante tribu des Thouariks. Cette protec- 
jtion est du reste généralement assez efficace, et il y a peu 
d'exemples que l'escorte ait pillé ou aidé à piller la caravane: 
'cela arrive cependant quelquefois. 

Ces Thouariks sont de race berbère : ils ont le teint blanc ; 
leurs femmes blanches aussi ont les yeux bleus mais ardents : 
elles sont passionnées jusqu'à l'exaltation, fument beaucoup 
et cultivent la poésie. Le Thouarick lui-même est poète : ses 
trois grandes passions sont l'orgueil, la bravacherie et l'amour. 
Quand il traverse le désert, escortant les caravanes, il n'est pas 
rare de le voir tracer sur des pierres des inscriptions le plus 
souvent en vers : tantôt il y raconte ses hauts faits ; d'autres 
fois il provoque un ennemi ; le plus souvent il loue son amante 
préférée. Il arrive parfois aussi qu'il adresse des vers à une 
beauté imaginaire ou inconnue, dans l'espoir de fléchir quel- 
que belle Thouaricke qui les lira. Si, en effet, quelque jeune 
fille éprise du poète à la lecture de ses vers, veut se rendre à 
son amour, elle répond à la première inscription et écrit au- 
dessous son nom et sa demeure. De telles correspondances 
amoureuses ne sont pas rares : elles sont écrites en langue 
berbère et leurs caractères ne ressemblent en rien aux carac- 
tères arabes : on les dit empruntés à l'écriture phénicienne. 

De Thouat les caravanes arrivent à Qucrguela, où Ton voit 
des puits artésiens creusés dans la pierre et dont la tradition 
du pays attribue le percement à iUexandre. Elles atteignent 
ensuite Thuggurth, s'y reposent et se dirigent de là vers Tom- 
bouctou où elles arrivent après trentensept jours de marche. 



ALGÉRIE. 353 

Arrivées su: les bords du Niger, elles trouvent trois marchés 
principaux du Soudan, Tombouctou, Kanou et Noufi. Voici 
comment s'opère rechange des marchandises : lorsque les 
Arabes ont fait connaître leur arrivée aux noirs qui habitent la 
rive droite du fleuve, ils déposent sur ifne colline de la rive 
gauche les marchandises qu'ils désirent vendre et se retirent. 
Les nègres viennent ensuite dans leurs canots, placent à côte 
la poudre d'or, les plumes d'autruche, les dents d'éléphant , 
les noix de garou, du séné, de l'encens, des diamants, les di- 
vers produits enfin qu'ils veulent donner en échange et ren- 
trent dans leurs canots. Si le prix en parait convenable aux 
Arabes, ils emportent les produits mis en échange par les nè- 
gres. Si non ils reprennent leurs marchandises, et reviennent 
les reporter le lendemain où le même manège continue jus- 
qu'à ce que les parties soient tombées d'accord. 

Ce commerce parles caravanes avec l'intérieur de l'Afrique 
a pour mobile chez les populations musulmanes autant les 
idées religieuses que les habitudes commerciales. Tout musul- 
man devant au moins une fois, dans le cours de sa vie, visiter 
la Mecque et le tombeau du Prophète, les voyages isolés étant 
impraticables dans ce pays, les vrais croyants ont avec les ca- 
ravanes leur pèlerinage oi^anisé : le commerce n'est, en 
quelque sorte, que secondaire, et la France abdiquerait son 
rôle de missionnaire de la civilisation, si elle n'appréciait en- 
fin, sous ce rapport, tout ce qu'elle doit à son honneur et à 
la prospérité future de l'Algérie. Cette route d'Egypte par cù 
passent les caravanes du Maroc à la Mecque, a un puissant in- 
térêt pour l'Algérie française. On ne doit pas oublier que, bien 
des siècles avant la découverte du passage aux Indes par le 
Cap, bien des siècles aussi avant que le commerce eût pris la 
route des Indes par la Syrie, Alep, Bir, l'Euphrate et le golfe 
Persique, il existait, entre le Nil et la mer Rouge, un canal do 
jonction entrepris par le roi de Thèbes qu'on appelait le ca- 
nal de iViamsèSj et qui fut achevé par le kalife Omar en 644. 
Pendant plus d'un siècle, la navigation entre le Nil et la mer 
Rouge resta ouverte, et ne fut fermée ([uc par le kalife Molas- 
sem qui fit combler le canal pour que les Arabes révoltés, qui 
T. n. 23 



354 ALGÉRIE. 

ataîent pris poeseasion de la Mecque, ne puisentreeeimriii- 
eun secours. On ne doit pas oublier non plus que, dès i« 
XIY^ sièelCy il existait entre certains États européens et k$ 
Arabes, soit de la côte d'Afrique, foit de l'intérieur^ des bom 
rapports qu'aucune difficulté insurmontable n*Qst venue coo^ 
pliquer depuis : en effet, nous lisons dans un ouTrage publii 
par le ministère de la guerre les faits qui suivent^ (1). 

a Les Vénitiens et lesTisans avaient enfin obtenu defiûit 
des caravanes en Afrique, et il était même passé d'abord dam 
les usages du pays, et ensuite dans les traités, qu'en toutes lai 
stations de leur route, ils auraient le droit de faire paitre m 
moins pendant trois jours lesanimaux qu'ils conduisaient. Les 
traités datés du 12 mai 1317, 22 décembrel320, 16 niai 1354, 
7 avril 1358, conclus par les républiques de Venise et de Pise, 
avec les difTérents princes du Maghreb du milieu, assurèrent 
ces privilèges aux commerçants de leurs Étata et à leurs pro- 
tégés, en renouvelant les dispositions des anciens pactes. 

4x Cette liberté laissée et garantie au commerce des chré- 
tiens qui nous reporte à un état de choses si différent de celui 
qui existait encore il y a peu d'années, en Afrique, permettait 
aux Pisans et aux Vénitiens de s'avancer dans Tintérieur du 
pays, de communiquer avec les caravanes musulmanes qui, 
parlant du Marcc, traversaient le Maghreb et se rendaient en 
Egypte, en Abyssinie, à la Mecque; ou quittant la roule de 
l'Est, pénétraient dans lepays des Nègres de T Afrique centrale. 
Les marchands italiens suivaient-ils les caravanes dans toutes 
ces directions? Quels étaient les pays jusqu'où ils s'avançaient? 
allaient-ils acheter la poudre d'or, les plumes d'autruche, Ti- 
voire et les esclaves du Soudan? où cherchaient-ils de préfé- 
rence les gommes, les parfums, l'ambre, et les autres produc- 
tions venant des régions du Nil? On ne peut faire que des 
conjectures à ce sujet. Mais le droit de former ainsi des cara- 
vanes dans le Maghreb ou de s'adjoindre à celles des indigènes, 
est l'indice le plus certain du rapprochement que les relations 
commerciales avaient amené entre les Européens et lesSarra- 

(4) TMêun de la iituaiton des établmements français danu l'Algérie. 48U. 



ALGÉRIE 355 

zîns d'Afriaue. n est, en outre, un fait non moîns frappant qui 
nous montre jusqu'à quel point Talliance et les communica- 
tions avec les chrétiens étaient entrées dans les idées des 
Arabes, avant la conquête des Turcs, et combien Ton doit 
espérer de surmonter, avec le temps, les difficultés rencontrées 
de nos jours avec les préjugés des indigènes : c'est l'admission 
dans les rangs de la milice et des officiers de la cour des rois 
du Maghreb, d'hommes d'armes et de seigneurs européens. 
Cette circonstance est attestée par les témoignages les plus 
certains, et entr'au>res par un bref inédit de Nicolas IV qui 
existe aux archives du Vatican. » 

A cela nous ajouterons que, du moment où les préventions 
de l'Arabe ou du Maure fléchissent, du moment qu'il se décide 
à se pUer à une civilisation étrangère, il n'y a pas de peuple 
au monde qui s'y assimile plus facilement; d'où nous conclu- 
rons que, par le seul vice de* son principe, au Maroc comme 
en Algérie, Flslamisme complètement abandonné à lui-même 
s' étant perdu par ses propres excès, en relâchant tous lesliens 
sociaux, en énervant les volontés, en comprimant et affaiblis- 
ant les intelligences , en brisant l'unité sociale fondée par le 
génie de Mahomet, en divisant en mille individuahtés les rangs 
que la loi du Prophète avait réuni»dans un même symbole, 
en bouleversant, en un mot, les notions les plus normales du 
droit humanitaire, le temps est venu pour la civilisation eu- 
ropéenne, d'attirer à elle ces petites sociétés maures et arabes, 
de les pénétrer d'abord, de raviver peu à peu leur souche 
pourrie et de substituer enfin sa sève jeune et active à la sève 
vieille et morbide qui ne circule plus dans les branches que 
comme un dissolvant. Missionnaire de la civilisation, c'est à la 
France à activer cette œuvre si elle ne veut être prévenue par 
TAngieterre qui, prévoyant le temps prochain peut-être où 
rinde lui échappera, envie plus que jamais le littoral africain. 



FAITS ET RENSEIGNEMENTS DIVERS. 



i^l— 



Nous avons réuni sous ce titre divers objets spéciaux, soit 
sur Tétai général de ia colonie, soit sur les notions usuelles 
des choses pratiques, que pour ne pas scinder la relation des 
faits, rous avons ou effleurés à peine, ou passés inaperçus dans 
le cours de l'histoire de TAfrique-Francaise. 



Tarif des moimaies de F Algérie comparies à cdla de Fnnoa* 

Le sultan d'Alger (monnaie d'or), vaut 8 fr. 40 cent. 

Le zond-boudjou ou piastre d'Alger (monnaie d'argent), 
vaut 3 fr. 80 cent. 

Le rial-boudjou , unité monétaire, pesant terme moyen 
10 grammes, vaut 1 fr. 86 cent. 

Le bouc^jou de Tunis 90 cent. ; à Tunis il n'en vaut que 75. 



358 ALGÉRIE. 

Le realdram 70 cent. 

Le pataque-chique ou piécette ancienne, 62 ce::f . 

Le rebiah d'Alger 50 cent. • 

Le rebiah boudjou (pièce neuve) 46 cent. 50 mîlf. 

Le temin-boudjou (demi-pièce neuve) 25 cent. 

Le double mouzonne 15 cent. 50 mill. 

Le mouzonne (monnaie de compte) 7 cent. 75 mîlL 

Le quaroub (billon) 3 cent. 87 miÛ. 

La demi-pataque-^hique 31 miil. 

Monnaies de Maroc. — Depuis que, par ses frontières, la 
France touche aux frontières du Rlaroc, la monnaie de cet 
empire se répand dans les possessions françaises. En ifoici le 
rapport exact avec celle de France et celle d'Espagne : 

Le bandqui d'or vaut 2 duros ou 10 fr. 

Le bandqui d'argent 13 réaux de veillon ou 2 fr. 1 cent. 

Le flous de cuivre 4 maravedis, 8 deniers. 

Il ^ a en outre au Maroc des monnaies imaginaires, comme 
le blandquio qui vaut 12 maravedis, 10 cent., et le demi- 
blanquio qui en vaut 6 maravedis, 5 cent^ 



voidff et Mftsaredi. 

Mesures de capacité. — Le sàa de biè vaut i 06 kil, (envi- 
ou 60 litres). 
Le saà d'orge 80 kil. 
Le saà de sel 135 kil. 
Le kolla pour l'huile, 12 litreb. 

Poids d'épicerie et menues denrées. — Le rotl-^tlarî vaut 
530 grammes. 

Le rotl-kheddaier, pour viande, légumes, pain, 1 kil. 5i0 
grammes. 



ALGÉRIE. 503 

Le rotl-saari , poids pour l'or, l'argeut^ les monnaies^ 
600 grammes. 

Mesure de longueur. — Le pic turc vaut 636 mètres. 
Le pic arabe 500 mètres. 
Le rob est le huitième du pic. 



Friz des denrées et objets usuels^ 

Pain, 1 kil., 40 cent. —Id. 2« qualité, 30 cent.— Pom^ 
mes de terre, 100 kil., il à 12 fr. — Riz, 100 kil., 49 fr, 
37 cent. — Haricots, 54 kil., 14 à 20 fr. — Viande, le kiL^ 
80 cent. — Sucre, irf., 1 fr. à 1 10 cent. — Café, id.^ 1 fir^ 
20 à 1 fr. 40 cent. — Vin, la bordelaise de 220 litres, 60 tu 

— Sel marin, 100 kil., 7 fr. — Œufs, le cent, 10 à 12 fr.— 
Lard, 100 kil., 65 à 70 fr. — Morue, 54 kil. 18 à 20 fr. — 
Graisse, irf., 68 à 73 fr. — Huile d'olive comestible, le litre, 
1 fr. 40 cent à 1 fr. 60 cent. — Le beurre est fort cher et d% 
mauvaise qualité. — Huile à brûler, le litre, 80 c. à 1 fr. — 
Porc salé, 100 kil., 70 fr. — Fromage de Hollande, trf., 75 f; 

— Fromage de Gruyère, irf., 65 à 70 fr. — Bois à brûler, 
100 kîl., 4 fr. — Charbon de bois, te/., 12 fr. — CharboBi 
de terre, irf., 5 fr. 60 cent. — Tabac, id., 167 fr. — Fers, 
irf., depuis 22 fr. jusqu'à 55 fr. — Savon ordinaire, 54 kil., 
34 fr. 50 cent. — Savon noir, id., 32 fr. 75 cent. — Cire, l6 
kil., 3 fr. 40 cent. 



Prix de coastracUon d*ti0 b&timMf ffilStploitailûn [1]* 
Bâtiments nécessaires, — Les usages reçus pour battre et 



t) Ces reDseignemcnU, flur rexactitndo rtf^sqitHf of^ r^^t 



360 ALGÉRIE. 

serrer le grain et la paille dispensent de grange ; les étables 
- peuvent être écartées momentanément du moins, tu le climat 
et les habitudes des bestiaux ; mais il faut une cour bien close 
pour les y enserrer la nuit : le long des murs on pourra leur 
ménager des abris ou hangars si on le juge convenable. Il 
faut de plus une maison ou Ton puisse loger le directeur et les 
gens de l'exploitation, et emmagasiner les denrées, les pro- 
duits, etc. Nous calculerons donc pour le strict nécessaire des 
premières années : une cour de 50 pieds sur chaque face, 
fermée de trois côtés par des murs de 10 pieds de haut y 
compris les fondations, et de l'autre par une maison à rez- 
de-chaussée occupant toute cette longueur et de 15 pieds de 
profondeur; on aurait ainsi largement de quoi commencer, 
et les murs d'enceinte sont assez haut, non-seulement pour 
protéger, mais pour élever des appentis quand on le juge à 
propos. 

Prix des matériaux. — Toutes ces constructions compor- 
tent 181 mètres cubes de maçonnerie, et 10 stères 8 de char- 
pente. L'extraction de la pierre coûte, aux environs d'Alger, 
2 fr. 50 cent, à 3 fr. le mètre cube. Cela peut s'élever si l'on 
s'éloigne et s'il y a un découvert considérable à exécuter; dans 
l'incertitude de la localité nous prendrons le prix le plus 
élevé, 4 fr. par mètre cube. La chaux prise sur place vaut, au 
plus, 30 fr. le mètre cube, et dans plusieurs endroits on la 
vend à 28 fr. La terre rouge dont on se sert au lieu de sable 
pour le mortier, ne peut revenir pour l'extraction qu'à 50 c. 
le mètre cube. La brique vaut 35 fr. le mille ; le bois de char- 
pente en sapin vaut 50 fr. le stère, mais il augmente un peu 
quand on choisit des pièces de longueur comme une poutre, 
par exemple ; le cent de planches de 4 mètres de long vaut 
150 à 160 fr. La tuile vaut 70 fr. le mille : ce sont des tuiles 
rondes qui se posent sans lattes. Voilà pour les matériaux. 

Prix de la main-d'œuvre. — En calculant la journée du 
maçon à 6 fr. à cause de l'éloigneraent , on peut placer le 
orix du mètre cube de maçonnerie à 5 fr. ou 5 fr. 50 c. de 



ALGÉRIE. 361 

façon. La façon de la charpente vaut 30 fr. le stère. Un four 
vaut 100 fr. de façon : les croisées et les portes avec leurs 
cadres coûtent 10 à 12 fr. le mètre carré, bois et façon com- 
pris, etc., etc., 

Prix du mètre cube de maçonnerie. — Il est facile main« 
tenant d'établir à quel prix revient le mètre cube de maçon* 
nerie ; tout compris, il faut : 
'Jn mètre cube de pierre. ..•.*... 4 fr. «« c* 

1/2 mètre cube de terre rouge a 25 

1/16 mètre cube de chaux 1 85 

Façon de maçons 5 50 

Chaux et terre pour recrépir ï SO 

Transport de la pierre, chaux terre rou^, par* 
tie par les voitures de l'établissement, partie par 
d'autres . . . . • 4 90 



Total du mètre cube de maçonnerie . . 18 fr. «« c. 
Cette somme de 18 fr. est supérieure aux évaluations faites 
par l'administration qui, dans ses devis, ne porte qu'à 15 fr. 
le mètre aibe de maçonnerie. Nous avons dit plus haut qu'il 
fallait 181 mètres cubes de maçonnerie : à 18 fr. l'un, ils 
forment une somme de 3,258 fr. pour toute la construction. 

Prix de la charpente. — Chaque stère de charpente à 50 f. 
d'achat et 30 fr. de façon, vaut 8o fr., soit pour 10 stères 8 
que nous avons consignés, 864 fr. Mais il faut ajouter à cette 
somme : 1® Pour le transport qu'on ne pourrait exécuter 
avec ses seules voitures, nous mettrons 10 fr. par stère, tant 
pour le bois que nous ferons transporter que pour celui que 
nous mènerons nous-mêmes, l'un cmpensant l'autre; 
2® pour le débit des petits chevrons en biseau destinés à sup- 
porter les tuiles ; 3® pour quelques pièces de charpente qui 
coûteront plus de 50 fr. le stère et les déchets. Nons mettons 
donc pour la charpente une somme totale de 1 , 1 00 fr. 

Toiture. — Pour 160 mètres carrés de couverture, il faut 



«ntiron 6,5(H> tiules qui, à TO fr. le minier, feilt 455., 
phn pour le transport des tuiles , les fie^tières, etc. , 133 fr. 

Avec ]$. pose, à 50 cent, le mètre, 685 ftr« ) 
Total pour la toiture, 688. 

Pour planchéier le grenier de 70 mètres carrés, fl faut 90 
planches qui, avec leur pose et transport, ooAtoront 100 fr« 
Voici maintenant le résumé de ces déprasess 

Tctatdêlaconstruction. 

Maçonnerie •••••• v v v 7 v v v •• S^CSS fi. 

Charpente •^•«. i,100 

Toiture • 668 

Planche. ; . • • . • 800 

Total pour les b&thnents tout net, y compris wu* 
lement les divisions intérieures • « • 5^470 fré 

Arrangement intérieur. — A cette somme nous ajouterom 
3)530 tCé pour les arrangements intérieurs, tels que chemi- 
nées, fours, carrelages, portes, fenêtres, ferrements, etc., pour 
dépenses imprévues, insulBsance de devis et accidents. Os 
arrive ainsi à un total de 0,000 fr. pour la construction en* 
tière d'un grand établissement. On peut avec ces données^ 
faire un devis spécial pour les constructions moindres. 

Construction en toiles ou en pisé. — Si on se trouvait dans 
l'impossibilité d'avoir de la pierre à portée, ce qui arriye asiei 
fréquemment dans la Metidja, on aurait plusieurs ressourœsi 
soit au moyen des tobleS, qui sont formées avec de la terif 
mêlée de paille hachée et détrempée d'eau de chaux ^ le tout 
moulé par cubes' et employé ensuite pour bâtir, soit au moye» 
du pisé , pour lequel on trouve très souvent dans la Metkya 
un sable excellent, et avec lequel il acquiert la plus grands 
dureté. En tout cas ces différents modes de constructio% 
moins soUdes sans doute que la pierre, sont aussi maiiiaoo4** 
teux. 

Acquisition d'immeubles. — On peut acquérir, soit on ofe» 



ALGÉRIE. SAS 

tenant tme concession du gouyemement, «oit en achetant à 
des particuliers. Toute acquisition dans le massif ne peut 
guère s'opérer que par achat et ainsi à titre onéreux ; mais^ 
dans la plaine y quoique déjà les Européens y possèdent de 
oombreuses propriétés, et que beaucoup d'anciens Maures 
ou Arabes y aient conservé leurs héritages, on peut néanmoiuê 
encore espérer y obtenir du gouvernement, à titre de conces- 
sion gratuite, des propriétés même assez étendues. 

Main^iTœuvre. — La main d'œuvre couvre à peu près le 
double des prix de France pour les manœuvres et le triple 
pour les ouvriers d'état. 

Maçons, charpentiers. — Les maçons, (ailleurs de pierre, 
charpei)tiers,*etc., etc., sont payés de 5 à 6 fr. par jour : 
leurs prix les plus modérés sont pour les ouvrages de ville: leurs 
prix les plus élevés quand ils vont travailler à la campagne, 
surtout lorsque c'est un peu loin. Presque tous ces ouvriers 
viennent du nord de l'Italie et du Tessin. 

Charretiers f maîtres, valets. — Les charretiers sont divers 
sèment payés aux environs immédiats d'Alger. Le commun 
des charretiers reçoit 30 fr. par mois, la nourriture et le lo^ 
gement, ou bien simplement une somme de 70 fr. Mais ceux 
qui ont quelque surveillance à exercer, ou qui sont chargés 
de transport de roulage, reçoivent un peu plus, comme 40 à 
45 fr. par mois et nourris, ou seulement 100 fr. par mois. 
Le commun des charretiers était alors payé de 80 à 90 francs 
par mois. Maintenant on emploie indistinctement comme 
charretiers des indigènes ou des Européens, sans différence 
de prix. 

MmiiûBUPres europêem. — Il n*en est pas de même pouf 
les manœuvres, terrassiers et autres; les indigènes sont payés 
beaucoup moins cher oue les Européens. Voyons d'abord 
ceci : le prix i * turopérâ est tombé 



364 ALGERIE. 

maintenant à 2 fr. 50 c, sans noumture. Dans le fort de 
Fouvrage, surtout au moment des foins, ces prix diangefll 
complètement Un faucheur dans le massif demande enom 
5fr. par jour, et dans la plaine on lui donne ces 5 fr., on le 
nourrit et l'abreuve à discrétion ; car, en tout espèce tf Ofr- 
trage, plus on s'éloigne du centre , plus il devient cher 

Uanœuvres indigènes. -— Quant aux manœuvres anbe^ 
on les paye depuis i fir. jusqu'à 1 fr. 50 c, et de plus, co 
tout cas, on lui donne chaque jour un pain de munitim de 
30 c. ; mais cette différence de prix est généralement cou- 
pensée par la différence d'ouvrage, car ils sont fort paresseux, 
et surtout par la différence d'intelligence et d'habitude dam 
les travaux ; il est même certaines choses auxquelles on ne 
peut les employer, comme par exemple à faucher; ^s n'co 
avaient jamais eu la notion avant nous et n'ont pas encore pi 
s'y former. Ils sont, par exemple, bons moissonneurs et a* 
oellents p&tres; un pâtre kabyle se paye 1 fr. par jour, {dusk 
pain de munition. 

Coût delà nourriture d*un ouvrier par four. — La nou^ 
riture d'un ouvrier par jour coûte 1 fr. à 1 fr. 25 c. En voici 
le détail, à quatre repas par jour. Déjeûner : 2/3 de livre de 
pain, 1/3 de litre de vin. — Dîner: 1 livre de pain, 1/3 de 
livre de viande, 1/2 litre de vin. — Goûter : 2/3 de livre de 
pain, 1/3 de litre de vin. — Souper : 1 livre de pain, 1/3 de 
livre de viande, 1/2 litre de vin. En tout, 3 livres 1/3 de 
pain à 15 c,, 2/3 de livre de viande à 40 c, 1 litre 2/3 de vin 
à 15c., ou bien l'équivalent, ce qui vaut*l fr. 5 c.; en ajoiH 
tant Tapprôt et accessoires, cela revient au plus à 1 fr. 25 c. 



Conditions d'admission dans les villages construits par le 

gouvernement. 

Arrcié du gouvemeur-générai — Considérant que les con- 



ALGÉRIE» S6S 

ditioDs d'admission dans les villages construits et à construire 
par les condamnés militaires ou par l'armée devant être essen- 
tiellement difTérentes de concessions faites jusqu'à ce jour dan^ 
les autres centres de population, il importe de les déterminer 
d'une manière précise et de faire connaître aux intéressés les 
avantages qui les attendent et les obligations qui leur seront 
imposées dans ces nouveaux villages. 

Art. l*'. Dans les diverses localités qui seront établies 
d'après ce système, chaque concession se compose ou se com- 
posera : 

1^ D'une maison de 60 à 64 mètres de superficie, bâtie en 
bons moellons, avec les encoignures et ouvertures en pierres 
de taille, parfaitement recrépie à l'intérieur et à l'extérieur, 
couverte en tuiles courbes et comprenant deux pièces au rez- 
de-chaussée et deux au premier étage, (cette partie de la con- 
cession représente une valeur de 4,500 fr. au nioins). 

2^ De 12 hectares (36 arpents) de terre cultivable, dont 
4 hectares défrichés. 

3® D'un certain nombre d'arbres plantés. 

Art. 2. Une église affectée au culte catholique desservira les 
centres de population. 

Art. 3. Le prix de chaque concession est fixé à 1 ,500 fir. Le 
concessionnaire aura le choix de se libérer en un seul payement, 
dès son entrée en jouissance, ou en trois termes égaux de 
500 fr. chacun, dans un délai de dix-huit mois. Le premier 
sera exigible le jour de l'installation de la famille. 

Art. 4. Dans le premier cas, il sera propriétaire incommu- 
table dès le jour du payement; dans le second, il ne recevra 
le titre de propriétaire qu'après s'être libéré entièrement. 

Si ce dernier terme n'était pas payé dans les délais voulus, 
le concessionnaire pourrait être évincé, sans aucun recours 
de sa part pour la première somme versée par lui. 

Art. 5. Dans l'un et l'autre cas, le colon ne pourra aliéner 
tout ou partie de sa concession qu'après trois ans de jouis- 
sance, à moins qu'il n'en reçoive aupara\ant l'autorisation 
gouverneur-général, le conseil d'administration consulté. 

Art. 7. Indépendamment du prix de laconcesâon- 



JKK) ALGÉRIE:. 

fikmUIedeYra justifier d'un avoir personnel de i ,500 ft. comM 
garantie d'une bonne exploitation. 

Art, 7. U pourra être accv dé des concessions pluscomi- 
dérables en terres aux personnes qui justifieront de ressource! 
fuffisantes. Ces dernières concessions devront être préala- 
blement soumises à l'approbation de M« le ministre de li 
guerre. 

Art. 8. Les colons seront tenus de dore dans Tannée leur 
cour et jardin attenant à la maison, d'un mur, d'une pali^" 
sadc ou d'une haie vive ou sèche. Les alignements pour 
rétablissement de ces clôtures seront délivrée san$ retord sur 
leur demande. 

Art. 9. Les récoltes pendantes par racines qm se trouveroat 
exister à l'époque de l'entrée en jouissance des colons s^poot 
partagées entre eux au prorata de l'étendue de leurs con- 
cessions, moyennant le remboursement du prix de culture et 
di semences. 

Art. 10. Chaque colon sera tenu de planter trois cents 
arbres sur sa propriété, dans le délai de trois ans après son 
Mtrée en jouissance. 

Art. 1 1 . Dans le cas où les colons le demanderaient, il sera 
construit, par les ouvriers militaires, contre leurs maisons, 
un appentis en bois pour loger leurs bestiaux, dont ils rem- 
bourseront le prix à la caisse coloniale, d'après le taux de la 
dépense efTecluée qui ne dépassera pas 150 fr. Ils y gagne- 
ront la différence notable entre le prix de la main-d'œuvre 
l^r les ouvriers militaires et de la main-d'œuvre par les ou- 
vriers civils. 

Art. 12. Les maisons devront être blanchies à la chaux une 
fois chaque année, dans le moment du moiç de septembre? 



Ordonnance pour la navigation à vapixsr entre la Fjranee 
et l'Algérie. 

Art* 1". Afin de faciliter les relations commerciales entre 
U Franco ot lus possessions d'Âiriquc, il sera réservé à bord 



ALGÉRIE. 367 

# 

de chaque b&timent un certain nombre de places pour les par-> 
ticuliers voyageant à leyrs frais* 

Service de Toulon à Alger. — Le service comprend trois 
lignes directes : 

1® Le service de Toulon à Alger et retour; 
2® La ligne d'Alger à Bone et retour ; 
3<> La ligne d'Alger à Oran et retour. 

Art. 2. Départs de Toulon. -^ Les départs des bâtiments 
auront lieu de Toulon trois fois par mois, le 10, le %0 et le 
dernier jour de diaquemois, à huit heures du matin* 

Départs d^AlgeTf -^ Ces bâtiments partiront d'Aller pour 
Toulon le 5, le 15 et le 25 de chaque mois, à huit heurts 
du matin. 

Art. 3. — Le service sw la ligne d'Alger à Bonç sera dé- 
cadère. 

Les départs d'Alger auront lien le JO, le 20 et le dernier 
jour de chaque mois à midi : ceux de Bone, le 4, le 14 et 
le 24 de chaque mois à huit heures du soir. 

Art. 4. — Les bâtiments partant d'Alger pour Bone relâ- 
cheront à Bougie, Gigelly et Stora ; ils séjourneront trois heu-> 
res seulement sur chacun de ces points. 

Leur marche sera réglée de manière à arriver : 

A Bougie, le 1^', le 11 et le 21 à six heures du matin; 

A Gigelly, le 1", le 1 1 et le 21 à 3 heures après midi; 

A Stora, le 2, le 12 et le 2^ à 8 heures du soir. 

Us toucheront aussi, à leur retour, à Stora, Gigelly et BoQ* 
gie : leur passage sur chacun de ces points aura lieu, savoir : 

A Stora, les 5, 15 et 25 au matin ; 

A Gigelly, les 5, 15 et 25 à 6 heures du soir j 

A Bougie, les 6, 16 et 26 au matin ; 

A Alger, les 7, 17 et 27 à quatre henw» '^- 

Art. 5. — Le service sur '' 
quement sera hebdomidi 



368 ALGÉRIE. 

Les départs d'Alger auront lieu le mardi de diaque se- 
maine^ à huit heures du soir; ceux d'Orau, le samedi à pa- 
reille heure. 

Les bâtiments qui partiront d'Alger pour Oran relâcheront 
à Cherchell, où ils séjourneront deux heures ; à Mostaganem, 
où ils resteront trois heures et enfin à Arzeu, où ils ne séjour^ 
nëront qu'une heure. 

On fera en sorte d'arriver sur ces points aux jours et heures 
ci-après : 

A Gherchell, le mercredi à 5 heures du matin ; 

A Mostaganem, le jeudi matin à la pointe du jour; 

A Arzeu, le jeudi à une heure après midi ; 

A Oran, le jeudi à 8 heures du soir. 

En retournant à Alger, ces navires toucheront à Àrzeo, 
Mostaganem et Gherchell. 

Ds devront arriver : 

A Arzeu, le dimanche à 4 heures du matin; 

AMostaganem, le dimanche à 8 heures et 1/2 du matin; 

A Gherchell, le lundi matin au jour ; 

A Alger, le lundi à quatre heures de l'après-midi. 

Art. 6. — Huit bâtiments à vapeur seront exclusivement af- 
fectés au service des communications. 

Art. 7. Les passagers seront divisés en trois classes: la pre- 
mière composée des officiers supérieurs ; la 2e des officiers or- 
dinaires et des voyageurs ayant couchette ; la 3® des sous-of- 
ficiers et soldats, et des passagers civils de l'avant. 

Art. 8. — Ces passagers auront leur nourriture aux frais 
de l'État. Les passagers voyageante leurs frais, devront pour- 
voir eux-mêmes à leur nourriture» 

Prix du passage. — Le prix du passage, non compris la 
nourriture, à bord des bâtiments à vapeur de l'État, est éta- 
bli d'après le tarif ci-après : 

De Toulon à Alger et 
réciproquement. 2* classe. 100 f. 3® classe 70 f. 

D'Alger à Bone 56 y? 



ALGÉRIE. ses 

D'Alger à Oran. 2* classe. .. . 48 Dr. 3* classe. 32 fr. 

D'Alger à Bougie 22 15 

DeBougieàBone. ...... 33 22 

Art. 9. — Chaque passager sera admis à embarquer les ef- 
fets à son usage, dont, toutefois, le poids ne devra pas excé- 
der 100 kil. 

Art. 10. — Tout transport de marchandises, même sous 
forme de bagage, est formellement interdit, et les malles se- 
ront visitées par le capitaine d'armes. 

Art. 11. — La perception du prix de passage, augmentée 
de la rétribution allouée au pourvoyeur, sera faite avant Tem* 
barquement par le directeur de l'administration des postes. 



Cfmtrm de popolafloii de la provlnea d'Alsir ouMrbi 
à la calonbation (!)• 

c Voici la situation des divers centres de population telle 
qu'elle m'est apparue, non seulement sur le rapport sanitaire^ 
mais encore sur le rapport agricole et colonial. 

El'Biary situé derrière le fort de l'Empereur, à la porte 
d'Alger, fleurit sur les ruines de maisons mauresques élégam- 
ment reconstruites; il est entouré de beaux jardins et de sites 
enchanteurs : là ne règne pas la misère ; je ne m'en occupe- 
rai donc point sous le rapport hygiénique. 

c Dety-Ibrahim^ créé en 1832, compte 65 maisons bien 
construites^ 2 à 300 habitants* le site est élevé et salubre; 



(f) Les détails qui suivent sont 
chargé, par le ministre de la 
villages, et de proposer les 
T. U. 



370 ALGÉRIB. 

Veau y e$t abondante ; le sol est très propice à la mHiR. 
mais encore peu cultivé^ parce que les colons se lirrent àdiYe^ 
ses industries, alimentées par le passage continuel des foja- 
geurs qui vont à Douera et à Blidah. Dans les premiers! «n- 
nées, la mortalité a été considérable à Dely^IbrahiiHy mais dk 
a diminué. Les influences locales, telles que le mauirais ètil 
des maisons, les défrichements pénibles, etc. ont diqMini.Le 
bien-être a succédé aux privations, et cependant, cette an» 
née encore, quelques personnes ont succombé par suite de h 
fièvre des marais, dont les effluves viennent de la plains de 
Staoueli et de la Metidja. Il est juste de dire que le plus grand 
nombre des personnes atteintes avaient été occupées à bm 
les foins dans la plaine. Ce village peut marcher aujourd'îmi 
par ses seules forces. Les pauvres trouvent à travailler dam 
de grandes fermes voismes au nrix de 3 et 4 fr. par jour. La 
route de Blidah, en traversant le village^ lui procure des res- 
sources. 

<f Cfieraga, construit il y a dix-bnit mois, réunît aujourdlmi 

65 familles et à peu près autant de maisons, dont plusieurs ne 
sont pas encore entièrement construites. Ce village est sur un 
sol élevé et salubre, et cependant les personnes ont été malades 
pendant Tcté et 3 ont succombé. C'est à l'influence des ma- 
rais de Staoueli (i) qu'il faut, je pense, attribuer cette insalu* 
brité. 

« N'étant pas, comme Dely-Ibrahîm, traversé par une 
grande voix de communication, Cheraga n'a d'autres moyens 
d'existence que ceux qu'il demande au sol, et j'ai pu me con- 
vaincre que ses ressources lui suffisaient. Il n'y a pas de men- 
diants ; ceux qui ont quelque argent travaillent pour leur 
compte ; ceux qui ne peuvent faire des avances à la terre, cul- 
tivent dans les grandes termes voisines. Les villages où n'eiis- 



(I) On doit faire ohscrver, à propos des marais de Staoueli, dont te iia 
revient fréquemment clans ce rapport, que par suite des travaux entreprise 
1844 at continués en 1845, leur influence sera désormais moins fltcheuse. 



ALGERIE. 871 

tant pas de grands propriétaires sont dans des conditions moins 
heureuses. 

« Ce village repose sur 500 hectares environ, dont une par- 
tie est défrichée. On a cultivé le blé, l'oi^, mais dans une 
saison trop avancée et la récolte a manqué en partie. D'ailleurs, 
la main-d'œuvre est si élevée (3 à 4 fr. par jour) que cette 
culture est, pour le moment, une spéculation peu avanta- 
geuse, surtout avec la concurrence des indigènes et celle plus 
redoutable encore des blés de la mer Noire et de la Grèce. 

cDe même que la plupart des villages dont nous avons à 
'parler, Cheraga n'^t pas réduit à la culture des céréales : il 
ist entouré de nombreux coteaux boisés où l'herbe croit en 
abondance. Ces coteaux conviennent à l'éducation des bes- 
tiaux qu'il faut de plus en plus encourager* 

« On y a essayé sur une petite échelle la culture du coton 
avec beaucoup de succès. La terre rouge sans engrais a donné 
déplus beaux produits que la terre bien cultivée et fumée; 
j'ai vu des tiges portant 80 à 82 fleurons. Une tuilerie en pleine 
activité vient de s'élever dans le village : elle occupe des bras 
et donne de l'ouvrage à qui en manque. 

t VAôhôur a deux ans et demi d'existence, 45 maisons 
'construites, une belle fontaine, d'excellente eau et 130 habi- 
tants. Ce village repose sur tin plateau élevé, d'une superficie 
d*environ 15 hectares de terre parfaite pour la culture. De 
plus, 800 hectares dépendent de la commune ; mais le sol à 
fond argileux est très tourmenté, privé d'eau, déboisé. De tous 
les villages du Sahel, TAchour est dans les moins bonnes con- 
ditions de prospérité matérielle par suite des ressources res- 
treuites dont disposaient les familles appelées à le peupler. 
fin revanche, l'état sanitaire y est parfait, les miasmes de la 
jllaine de Staoueli n'y arrivent pas : ceux de la Metidja y ont 
peu d'accès. Il y a eu peu de malades cette année et ptâ 
morts* 

c Drariah a trois ans d'existence et comptf^ m 



373 ALGÉRIE. 

comp<Manf ensemble 160 habitants. H y a 550 hectares, dont 
50 affectées au terrain communal. Un tiers est défriché et 
offre beaucoup de plantations de platanes et de mûriers : ces 
espèces, ainsi que l'olivier, réussissent parfaitement en Algérie. 
On ne saurait trop encourager la culture, celle du mûrier 
surtout, dont les semis donnent, après quatre et cinq ans, des 
arbres en plein rapport. 

a U y a beaucoup d'aisance à Drariah ; les principales res- 
sources consistent dans la culture des céréales, des pommes 
de terre et dans l'éducation des bestiaux. Il existe une belle 
fontaine dans ce village, et il suffit de creuser à quelques mè- 
tres pour trouver dé l'eau en abondance. L'établissement de 
puits à roue permettra d'arroser de grandes surfaces et, avec 
de l'eau, le sol donnera les plus riches produits, surtout en 
jardinage. 

a La position de ce village sur un site élevé est des pfos 
salubres. L'influence des marais de la Metidja s'y fait néan-* 
moins sentir encore; àDrariah, comme presque partout, il y 
est mort quelques enfants à la mamelle. La cause princîpak 
m'a paru être celle-ci : les nourrices qui ne sont pas acdima« 
tées contractent pendant Tété, des diarrhées rebelles qui ta- 
rissent leur lait, il faut sevrer l'enfant; le lait de vache man- 
que parfois pour remplacer celui de la mère : l'enfant dépérit 
rapidement et succombe. Avec l'acdimatement des nourrices, 
ces causes passagères doivent disparaître. En somme, Drariah 
est ;an fort beau village, en grande voie de prospérité. 

I 

a Baha-Bassen n'a que dix-huit mois d'existence; 37 mai- 
sons actuellement construites contiennent 135 habitants; 
550 hectares ont été distribuées aux colons, 50 hectares sont 
défrichées. La culture consiste en orge, blé, ponunes de terre 
pour les besoins du village. Les essais de tabac ont été heu- 
reux ; le tabac réussit généralement très bien en Algérie. Cette 
plante qui, dans le nord de la France exige beaucoup de cu^ 
ture et 4 à 500 fr. d'engrais par hectare, vient avec un bon 
labour dans la plaine de la Metidja. La fièvre intermittente a 
atteint un certain nombre d'habitants* 



ALGÉRIE. 373 

Ouled-'Payet a deux ans d'existence, 60 familles et à peu 
près autant de maisons. Sur les 600 hectares distribués aux 
colons, un tiers est défriché ; le sol est excellent pour la cul-> 
ture. Pas de paui^res à Ouled-Fayet, tout le monde trouve du 
travail chez les grands propriétaires du voisinage. Quelques 
personnes ont éprouvé la fièvre intermittente : tous ont suc- 
combé. 

c Birkradem est l'un des sites les plus beaux et les plus ri- 
ches des environs d'Alger. Le sol, couvert de belles campagnes 
mauresques, est entrecoupé de superbes jardins et d'excel- 
lentes terres de labour. 

« Le village occupe sur la route de la Ferme-Modèle le cen- 
tre de la localité. On y remarque, ombragée par de magnifi- 
ques saules pleureurs, une fontaine en marbre dont l'eau 
jaillit en abondance. La végétation y est luxuriante : les planr> 
tations d'oliviers et de mûriers ont réussi au-de là de toute e^ 
pérance. Il y a dix ans, à l'époque de la ^éation du villagfy 
les effluves marécageuses de la Metidja y portaient la désola- 
tion ; aujourd'hui, grâce aux travaux de dessèchement entre* 
pris près de la Ferme-Modèle, ces influences se sont beaucoup 
amoindries et la fièvre intermittente se montre beaucoup plus 
rare et plus bénigne. La commune, y compris le village et les 
maisons de la campagne, contient environ 700 habitants; 
partout de l'aisance et de la prospérité. Les colons qui n'ont 
pas d'argent pour cultiver, trouvent de l'ouvrage chez leurs 
voisins riches propriétaires. 

aKouba, création de 1832, ne compte que 22 maisons, 
composées d'un seul rez-de-chaussée, couvertes en chaume, 
et qui ont été construites aux frais de l'administration pour y 
placer des colons à qui l'on a donné 2, 4, 6, hectares de tcr« 
rain selon la qualité du sol. Pendant longtemps les colons ont 
végété et les fièvres ont sévi sur eux : cet état de choses a cessé 
^puisque des travaux de dessèchement ont été entrepris. Ce 
n est qu'en 184S que ce village a pris un dessèchement sen- 



374 ÂLGC3UIL 

sible : dans ses alentours prospèrent tnjourd^hui 40 petites 
fermes en pleins rapports, appartenant à des Européens aisés. 
Près du camp, une vingtaine de maisons en pierre ont été 
construites aux frais des particuliers. Tout prospère à Kouba, 
le sol est partout sollicité avec activité ; les colons, qui culti- 
irent bien et qui fument leurs terres, ont retiré 20 pour i det 
céréales : les plantations sont nombreuses et réussissent tvèt 
bien. Ce village possède une école fréquentée par 100 enfants. 
La chapelle appartient à un particulier qui lapréteèHiwein- 
Dey pour y dire la messe. La conmiune contient 70Q 4 800 
habitants. 



c Saoula est situé sur la lisière de la riclie campagne des 
environs d'Alger. Ce village où tout respire rabondan)oe et 
le bien«étre ne compte encore que huit ans d'existence. Il t 
deux belles fontaines, 130 habitants et 35 maisons en pierre. 
Tandis que la plupart des villages qui ont été construits avee 
prime ont été placés sur des sites élevés, en sacrifiant même 
quelquefois à la sécurité et à la défense les intérêts de la cul* 
ture, Saoula a {été établi au contraire dans un ba^fond très 
fertile. Ce village a 500 hectares de bonne terre ; la sahiH 
brité y manque seule pour en faire un des villages les ploa 
prospères. 

« Douera date de 1835. Le camp a eu, dès cette époque, 
une grande importance ; mais le village n'a pris réellement 
Textension extraordinaire qui lui donne aujourd'hui Tair d'une 
ville que depuis 1842. Deux cents maisons, dont plusieurs à 
deux et trois étages, renferment 1100 habitants. Le sol est 
très propice à la culture. On a craint longtemps d'être privé 
d'eau, mais on a découvert qu'à Douera, comme dans tous 
les villages du Sahel, il suflit de creuser à quelques mètrei 
de profondeur pour en obtenir. Quelques personnes, profitant 
de cette heureuse découverte, ont établi des puits à roues, 
auxiliaires indispensables du jardinage pendant la satsoa 
4'èté. 



ALGÉRIE. 37S 

« Douera est la première station de la route d'Alger à 
Blidah. Chaque jour, 20 à 30 diligences et 100 à 150 voi- 
tures de transport le traversent et y portent la vie et le mou- 
vement. Avec le bien-être général, l'état sanitaire s'est 
complètement amélioré. Le site élevé de Douera a fait cou- 
lidérer à juste titre cette localité comme salubre ; elle n'est 
cependant pas encore complètement à l'abri des influences 
des marais de la Metidja. 

« Ouled-Mendit n'est qu'un hameau situé sur le versant 
sud de la Metidja. Ses ressources principales consistent dans 
la récolte des foins de cette plaine où les faucheurs payent 
annuellement leur tribut à la lièvre intermittente. 



« Creseia n'a qu'un an d'existence. Trente maisons envW 
ron renferment cinquante-une familles. Le sol y est cxcel- 
cent : 500 hectares sont affectés à la commune ; un tiers est 
défriché. L'Oued-el-Kerma, dont les eaux croupissantes dé- 
gagent des miasmes méphitiques, coule dans un ravin. Il y t 
a beaucoup de malades et une assez forte mortalité. Crescit 
ne sera par&itement salubre qu'après le dessèchement des 
marais. 

« SaînUCharles et Saînt-Jules sont deux villages bâtis par 
des colons en-dehors de l'action administrative. Tous deux 
sont à l'entrée de la plaine de la Metidja. Saint-Jules repré- 
sente un hameau d'une dixaine de maisons en pierre. Quant 
à Saint-Charles, il se compose d'une vingtaine de cabanes en 
joncs. Parmi les habitants attirés dans ces localités par It 
beauté et l'abondance des foires, il en est peu qui échappent 
à la fièvre intermittente, 

« Les Quattê-'CkeminB constituent un hameau dans le 
genre de Saint-J** ^ " "entrée de la plaine et^ 

comme liii« e: H faut attendre 



376 ALGÉRIE* 

le dessèchement, pour q;u'jl accpiière la salubrité qui hi 
manque encore» 

d Saint^Ferdinandj asàs sur un j^teau éle^ë, est salubre 
par lui-même ; mais il n'est pas complètement à l'abri des 
miasmes de Staoueli et de la Metidja. U y a du reste peu de 
malades et fort peu de mortalité. 45 maisons solidement 
construites en pierre et couvertes en tuiles ont été bâties pir 
les soldats disciplinaires. 1200 hectares, y compris une beUe 
ferme voisine, dite la Consulaire, dépendent de cette com- 
mune où prospèrent 56 familles. On y cultive des céréales 
avec un succès remarquable. Un grain de blé a donné 45 épis, 
et sur un épi de maïs on a compté 723 grains. Il n'est 
pas rare de trouver 130 épis sur un pied d'orge, comme on 
peut le voir sur des échantillons déposés au comité agricole 
d'Alger. 

« Les terres non défrichées sont couvertes d'arbustes pré- 
cieux sous plus d'un rapport, ne fût-ce que pour assainir Tair 
et opérer ainsi une heureuse influence sur la santé. Ces ter- 
rains qu'il ne faudrait défricher qu'au fur et à mesure des 
besoins de la culture sont surtout très propices au pâturage. 
Un petit troupeau acheté en août dernier par un colon était 
demandé avec un bénéfice de 100 7o en octobre suivant. On 
ne saurait trop encourager l'éducation des bestiaux à Saint- 
Ferdinand ; la terre, en effet, ne doinera pas toujours pour 
rien, et il faudra bien un jour lui restituer de l'engrais. 

a STarabout-d'Aumale est un hameau composé de quel- 
ques maisons, peu distantes de Saint-Ferdinand, Ce que 
j'ai dit de Saint-Ferdinand, s'applique en tout point à ce 
hameau. 

'a Saînte^Âméliej village bâti par les condamnés militaires, 
comme Saint-Ferdinand, n'a qu'une année d'existence et 
compte 53 familles logées dans à peu près autant d'habita- 
tions. U est placé sur la crête d'un beau ravin couvert d'ar- 



ALGÉRIE. 37T 

brcs de haute futaie, le peuplier blanc. Ce ravin avec ses 
fontaines, avec l'abondance de ses eaiix si propices au jardi- 
nage, sera une source de richesses, mais il aboutit aux marais 
de la plaine de Staoueli dont il dirige les miasmes sur Saintes- 
Amélie et cause des fièvres intermittentes dont presque tous 
les habitants de cette commune ont été atteints. On s'occupe 
avec activité de dessécher les marais de SCaoueli qui nuisent 
aussi à l'établissement des Trappistes. 

a Maelma. Cette localité se compose du camp et du village 
de ce nom dont la construction a eu lieu en six mois par les 
soldats discipUnaires. Ce beau village, véritable place A% 
guerre, se compose de 48 belles maisons en pierre, couvertes 
en tuiles. Il est entouré d'un lai^e fossé flanqué à ses angles 
de tourelles destinées à sa défense. Les fontaines sont fort 
belles et peuvent arroser plusieurs hectares de jardin âge. I 
n'y a pas de malades dans ce village dont la position est sa* 
lubre. Le défrichement du sol généralement couvert d'ar- 
bustes est fort coûteux. Ce sol convient à l'éducation des 
bestiaux; aussi l'administration des vivres entretient-elle à 
Maelma un troupeau considérable. 

« Koleah est occupé depuis 1840 par les colons, *dont le 
chiffre est de 450. Cette localité a conservé son cachet indi- 
gène, et parait peu en progrès si on la compare à Blidah. On 
y fait peu de culture. 

« Les malades des villages voisins sont évacués sur l'hdpital 
militaire de Koleah , où ils reçoivent des soins empressés et 
bien entendus. Les femmes et les enfants malades sont dans un 
lieu séparé de celui des hommes. Une femme infirmière est 
près d'eux. Koleah est sous l'influence des marais du Ifaza- 
fran. Aussi des fièvres intermittentes y r^ent-elles. 

Douaouda ne date que 1843. 900 hectares, 
appartiennent à la commune, y sont affectés. Quelo" 
élèvent des habitations remarquables pAr Imir 



378 ALGÉRIE. 

dans respoir que Douaouda sera traversé bientôt par h ronte 
projetée de GhercheU à Alger. Le sol des environs est couvert 
d'une végétation luxuriante et de m^nifîqucs oliviers. Ce 
village possède de belles fontaines. On trouve de Teau à quatre 
mètres de profondeur. On y a installé des fours à chaux qui 
fonctionnent avec activité. La vallée du Mazafran , d'oii 8*élè« 
(rent en été des miasmes délétères, circonscrit une portion 
du territoire, et, malgré son élévation, ce village a été visité 
par la fièvre intermittente. 

€ Fauka n'a été créé qu'en 1841 par Tautorité militaire 
qui a fiiit construire 17 maisons à double corps-de-iogis pour 
abriter deux fistmilies par habitation. Ce village a 800 hectares, 
dont 250 appartiennent à la commune. Des fontaines abon- 
dantes arrosent de grands potagers; les céréales, T éducation 
des bestiaux réussissent très bien. On pourrait tirer parti d'un 
petit port où les pécheurs viennent se réfugier quand la mer 
m leur permet pas de retourner à Alger. 

« Bouffarik. Ce village, créé en 1835, a végété pendant 
plusieurs années. Ce n'est que depuis roccupation de Blidah 
que cette localité, assise au milieu des marais de la plaine, a 
pris un très grand développement malgré la mortalité qui y a 
régné. Rendez-vous des faucheurs de la plaine, Bouffarik sert 
de station pour le transit d'Alger à Blidah. Le sol humide de 
ce village est d'une prodigieuse fertilité. Les plantations de 
mûrier y croissent avec une rapidité incroyable. Cette locar- 
hté, par sa position et par son sol, devra prendre une très 
grande extension, quand une fois l'influence des marais aura 
disparu. On y compte déjà plus de 1,500 habitants. On y a 
établi des étangs de sangsues dont les produits pourront bien- 
tôt suffire aux besoins de l'Algérie. La cherté des sangsues en 
France conseille d'encourager cette spéculation. On y élève 
aussi des abeilles pour le compte de l'administration mihtaire. 
Cent ruches ont produit, en 1844, 1,400 kil. de miel. Cette 
exploitation peut encore être une source de richesses facile à 
créer. 



ALGÉRIE. 379 

€ BllJali. Cette yillc, située au pied de TAtlas avec ses fo* 
rets d'orangers, l'abondance de ses cours d'eau, la richesse de 
son sol, semble la grande oasis de TAlgérie, et parait destinée 
à être un des entrepôts du commerce des Européens avec les 
indigènes. On porte à 4 ou 5,000 le chiffre de la population 
à laquelle chaque jour apporte un nouveau contingent. L'as- 
pect de cette cité a totalement changé depuis le jour où les 
Français en ont pris possession. Des quartiers entiers ont subi 
une complète métamorphose : d'élégantes maisons françaises 
s'élèyent sur les ruines des constructions mauresques. Depuis 
le tremblement de terre survenu il y a une vingtaine d'an- 
nées , les habitations nouvelles ne se composaient plus que 
d'un seul rez-de-chaussée. Les Européens qui bâtissent à deux 
étages ne semblent pas assez tenir compte des leçons dy 
passé. 

a La salubrité de Blidah, eu égard aux influences de la 
localité, est parfaite. Mais cette ville n'est pas complètement 
à l'abri des influences de la plaine. Il règne pendant l'été 
quelques fièvres intermittentes, dont triomphe le sulfate de 
quinine à petites doses. 

« Joinvittej viUage créé en vertu d'un arrêté du 5 juillet 
1843, repose sur l'ancien grand camp. Des travaux impor** 
tants en assurent la défense. On y compte 42 maisons con- 
struites et 132 habitants. 60 hectares cultivés , en 1844, en 
blé, orge, pommes de terre ont donné d'abondantes récoltes. 
On y remarque de belles fontaines, un lavoir, un abreuvoiri 
de belles plantations récentes. Le sol y est d'une rare fer^ 
tilité. 

« MontpensieTy cré|| par arrêté du 23 juin 1843, est situe 
à 1 ,500 mètres de Bliuah : 20 maisons renferment une popu* 
lation de 100 individus. 70 hectares ont été ap 
1844 : il y en aura le double en 1845. On i 
plantations de platanes , d'ormes et de ^ 
Montpensier comme à Joinville , que 
tentes sont dues aux marécages de la \ 



380 ALGÉRIE. 

c Benû-Mêfeâp créé le 15 octobre 1843^ cmnpte emrnm 
S2 famflles et autant de maisons construites en pierre. Situé 
sur la route de Bouffarik à Uidah , et intermédiaire entre cet 
deux grandes localités, Mered repose sur un sol excellent, ar- 
rosé par un cours d'eau qui ne tarit jamais. Il est éle?é et 
exempt des influence des marécages. Les cultures 7 sont 
belles e^ abradantesj 

r 
î 

% Dalmaàê est de création toute récente au pied de F At- 
Iasiur un sol élevé, et arrosé par des cours d'eau qui ne ta- 
rissent jamais. Ce village se développe avec une grande rapi- 
fité de même que les autres établissements situa au pied de 
TAtlas. Là les miasmes sont moins redoutables, et le sol est 
d'une fertilité extrême ; ce sera une terre des plus riches quaud 
las marais auront diq^. s^ 



.Élève dn bètaB. 

Les colons ont su se créer et possèdent en bestiaux et au- 
tres animaux domestiques des ressources déjà importantes. 
Toutefois ces animaux laissent encore à désirer sous le rapport 
de la taille et de Tengraissement. Le prix de la viande de bou- 
cherie encore un peu élevé aux environs d'Alger, excite entre 
les bouchers et les cultivateurs une concurrence qui ne permet ^ 
guère à ces derniers d'acheter ou de conserver les plus beaux 
taureaux, des bœufs et vaches amenés sur les marchés, et nuil 
ainsi à la prompte amélioration de l'espèce. Néanmoins les 
résultats déjà obtenus démontrent qu'avec des soins bien en- 
tendus, et un système d'aUmentation bien dirigé, il sera pos-> 
sible de régénérer, en quelque sorte, entièrement la race bo- 
vine en Algérie. 

Les moutons et brebis sont généralement supérieurs, comme 
espèce^ au gros bétail; ils sont grands et robustes et àouaent 



ALGÉRIE. 3SI 

paribrs destoîsmn de dioîx qui font espérer les plos beaux 
résultats aux élereun qui Toudront leur donner la soins né- 
cessaires. 

Les brebis portent généralement deux fois dans Tannée. 
L'agneau éleré dans la saison des pâturages, est généralement 
beau et d'une défaite aTantageuse : cehii qui naît dans une 
mauvaise saison meurt ou reste chétif. 

L'éducation des porcs est la plusproductÎTe. Jnsqu'i présent 
ces animaux n'atteignent jamais une forte taille, quoiqu'ils 
s'engraissent vite et bien. Les porcs d'Espagne sont réputés 
les meilleurs. 

Les bétes de somme et de trait, chetaux, juments, mulets 
et ânes appartenant aux colons, étaient au 31 jufllet lM4an 
nombre de 596, et représentaient un capital de 128,070 fr. 

Enfin les Tolaîlles et animaux de basse cour, avaient me 
nleurde 19,049 francs. (1). 



?<piniireS| cultures de natnraUsaHosM 

Par suite de dévastations qu'on peut appeler 
provenant de l'agriculture pastorale, telle quela pratiquentlsi 
Arabes, l'Algérie se trouve actuellement, sauf certaines pai^ 
des en montagnes ou dans les environs des tilles, presque 
entièrement déboisée. Cependant, ainsi que le prouvée la vi» 
goureuse végétation des massifs, qui ont été 
pays n'est plus susceptible d'une silviculture i 
variée et féconde en résultats rapides. On voit, en outre par la 
vigueur et la beauté des arbres dans les terres andennement 
cultivées, que les cultures arborescentes sont appelées 4 pren- 
ez } Tableau des établissements français en Algérie, 



9li ALGeniBi 

été une titefl^Mide pboe dans ragriculture eoloniak et 'fw 
la fertilisaliondu 8ol aigérifinae ferasurtout par dea planta 
tiens. 

Le gou^ememeat se préoccupa alors des moyens àprendre 
peur oiettre à la portée de radnûnistratîoQ et des ooions, des 
nasses d'arbres choisis parmi les essences les plus apprcypriées 
au climat et au sol. 

Indépendamment des arbres, U était une foule de végétaux 
«Hks qu'il était essentid de multiplier avec des^p^raînea et dei 
plantes obtenues dans le pays môme, sans être obligé de x^ 
courir à la métropole ou à l'étranger. A cet effet il fut créé 
sur ^usieurs points du pays, des pépinières ;qui existent ao- 
fseUementau nombre de 16. 

Voiai une partie des résultats obtenus: 

A la fin de 1845, la pépinière pourrait fournir de f M^MO 
à 2OO9OOO pieds d'arbre annuellement. Le mûrier dont le bel 
avenir parait certain, doit figurer pour les 0,33 deslivraisons. 
Les autres essences sont les peupliers Suisses et d'Italie, les 
triacbantos, les platanes, lesacacias blancs, lesormesy-chènes, 
rouvres, sterculiers, catalpa, saules pleureurs, savoniers pani- 
eulés, micocouliers, melia'azedarach ^ aylantus gtandulosa^ 
diopsiros kaki, metia semper virenSf sophora japonica^ les 
principaux conifères de grande culture, les pistachiers, les 
goyaviers, orangers, grenadiers, jujubiérô et carftubiers, plus 
spécialement appropriés au climat de l'Algérie. 

Quant à la culture des plantes exotiques en général, on a 
j^ constater les résultats suivants. 

Coton. ^^ Des essais comparatifs ont été faits sur la culture 
du cotonnier avec et sans arrosage. U en résulte que si les irriga- 
tions tavorisent la végétation, elles peuvent aussi retarda la 
, fructification au point de compromettre la récolte. H ccmvient 
I donc, quand on emploie l'arrosage, de ne planter que des va- 
riétés hâtives : celle qui a réussi le mieux jusqu'à présent est 
la variété Fernarabouc. 
Mais on peut très bien se passer d'arrosage. C'est ainsi qne 



ALGËRI& 883 

du coton ^ semé en 1842, au mois d'awil,6*est âevë^deun mè- 
tre à un mètre 20 centimètres, et a été récolté dans le cou- 
rant de décembre. Il avait les capsules en pleine maturité, 
alors que le coton arrosé était à peine en fleurs. 

Certaines variétés de cotonnier pourraient donc être culti-* 
vées dans les terrains secs et en pente, notamment dans le 
Sahel d'Alger, surtout dans les expositions soumises à Tin- 
fluence des vents de mer et des émanations salines. 

Des échantillons des cotons obtenus à la pépinière centrale, 
et provenant de variétés longue soie, ont été soumis àFexamen 
des Chambres du commerce de Rouen, de Lille et de Saint- 
Quentin. Us ont pu être filés aux numéros 140 et même lÔO: 
ils ont été reconnus supérieurs aux cotons Louisiane, bonne 
marchandise, et égaux aux Fernambouc,et Surinam, première 
qualité, a C'est avec la plus grande satisfaction, ditla Cham- 
;« bre de commerce de Lille dans son procès-verbal, que nous 
« proclamons, que le coton soumis à notre examen est de ùa- 
c ture t prendre un des premiers rangs dans Téchelle 4e8 
« produits cotonniers. » 

Les essais comparatifs de culture portent déjà sur neuf Va- 
riétés qui sont : le Fernambouc, la Guyane, le Castellaman 
blanc et rouge, le Nankin ou Siam, le Macédoine, le Viitfo^ 
Hum et le ReUgiosum d'Egypte, le coton-arbre de Mostâga* 
nem. 

Sésame. — Ce végétal paraît destiné à se placer an rang 
des principales cultures de l'Algérie. Les essais tentés à la pé- 
pinière centrale, ont été couronnés d'un succès complet : ils 
portent le produit d'un hectare de terre cultivé en sésame 
ài,475kiL 

Cette quantité, à 50 f. les 100 kilog., donne une valeur 

brute de 737 f. 50c. 

d'oti déduisant pour frais de culture. 259 00 
on a pour produit neL 478 50 

Tabac. — Dos essais ont été faits sur 36 variétés • 



3ôe ALGlîlïIE, 

■ ♦ 

parmi celles d'Europe, d'Amérique, d'Asie qui ont le plus de 
réputation. 

Les 10,000 plants, en 1843, ont donné une belle et com- 
plète végétation^ ainsi que des feuilles plus abondantes en sé- 
crétions aromatiques que celles récoltées en Europe. Des 
semis considérables sont faits chaque années, et ils permet- 
tent de distribuer des plants en grande quantité aux cultiya* 
teurs qui trouvent également des graines à la pépinière. 

Indépendamment de ces essais, un agent supérieur de l'ad- 
ministration des tabacs a été chargé, par le département de 
la guerre, d'étudier les ressources que l'Algérie offre, en ces 
divers pomts, à ce précieux végétal, de répandre, parmi les 
colons et les indigènes, les bonnes méthodes de plantation, de 
récolte et de séchage, afin de rechercher quelles sont les va^ 
riétésqui conviennent le mieux au sol et au climat de l'Algé- 
rie. 

Les variétés, qui, jusqu'à présent, on paru rentrer dans 
cette catégorie, sont une variété propre à l'Algérie et déjà 
cultivée par les indigènes dans la Metidja, la variété du Le- 
vant et la variété dite Philippin. 

Des échantillons de ces tabacs ont été examinés à la ma- 
nufacture centrale en 1843 et 1844. Us ont été trouvés de 
bonne qualité, susceptible de soutenir la concurrence avec 
plusieurs des tabacs venus de l'étranger, et de concourir ainsi, 
pour une forte part, aux approvisionnements de la métro- 
pole. M. le ministre des finances a décidé que les achats se- 
raient faits en Algérie tant des indigènes que des Européens. 

En 1844, ces achats se sont élevés à 25,138 kilog. 

Canne à sucre. —11 existe une plantation de 5,000 pieds. 
On examinera d'abord si elles peuvent venir à maturité, ce 
qui est possible, et si, dans ce cas, elle contiennent assez de 
sucre cristallisable pour en rendre l'entretien avantageux. 
Quoi qu'il en soit, on pourra en extraire du rhum ou de Tal* 
cool, ainsi que le prouvaient des essais déjà faits. 

Indigo. — On a expérimenté les variétés d'in'îîgo da 



ALGÉRIE. 383 

royaume de Naples, d'Egypte et de la Martinique : les essais n'ont 
pas encore donné des résultais définitifs ; on les continue. 

Riz. — On a essayé le riz sec ou mutique. Il a parfaitement 
réussi; mais, s'il n'exige pas un sol entièrement submergé, 
comme le riz ordinaire, il lui faut un terrain tenu suffisam- 
ment humide par des arri^crgc^ donnés de deux en deux 
jours. Semé dans les derniers jours d'avril, il peut être mois- 
sonné dans les premiers jours d'août. Il a produit quatorze 
fois la semence malgré les dévastations commises par le moi- 
neau franc et le rat de Barbarie qui en ^nt très friands. 

Phormium tenax ou lin de la Nouvelle-Zélande. — H en 
existe une plantation de cent et quelques pieds qui se sont dé- 
veloppés avec une vigueur remarquable. Ce végétal qui pro- 
duit des filaments d'une extrême ténacité et très recherchée, 
est appelé à bien réussir en Algérie. On en a semé une grande 
quantité. 

Patate. — Les tubercules du convolvulus batalas réussis- 
sent parfaitement. Cette plante est appelée à devenir une 1res 
grande ressource pour la colonie, attendu qu'elle s'accommode 
de la chaleur et des terrains secs, qu'elle donne une nourri- 
ture très agréable et abondante, et que les ruminants en re- 
cherchent avidement les fanes. 

Bananier. — Ce végétal peut être considéré comme intro- 
duit et vulgarisé en Algérie. Il en existait 3,954 plants à la fin 
de 1844. On en voit, à la pépinière centrale, une collection 
remarquable par la beauté de sa végétation et de ses fruits, 
qui sont succulents et salubres. Outre le bananier ordinaire 
{musa parasidiaca)^ la pépinière possède le bananier ilf* l:i 
Chine {musa sinenm) qui croît rapidement sans rit^passtr 
1 met. 20c,, ce qui le préserve des vnnU, et quillunnijïli'slnjiliî i 

plus abondants et plus heau\ h i riilliv^^ oiiiu U [ r 

kcordes [musa textilis) ([u\ ïoixriid ni 





r . t. 



3^8 AtxaÉÉl 

jEBl)ricati[oD des cordages. Cest une variété qu'on sTéibcbël 
multiplier autant que possible» 

Ananas. — îi^ananas peut être cultivé à t>eù de frais et ai 
pleine terre : il suffit de l'abriter en hiver sousdw chflasis wih 
biles, La pépinière centrale en ^Kissède tingt-trtnft variéHI 
formant un total de cent plants et jH^ 

Caféier. — Plusieurs localités sembléràîeiif lâl ébittnâ& 
en Algérie. Jusqu'à présent les essais n'onl pas f^iissi^ attênflil 
qu'ils ont été faits avec des graines qui sont arrnrées I la )iè^ 
pinière dans m\ état à peu près complet de deasicGation. Qp 
renouvelera les essais avec des graines fratiiies. ' 

Goyavier. — La pépinière en possède un nombre ooosidè^ 
rable de plants provenant de graines récoltées sur des ini|eii 
de l'établissement même. D donne en abondaiicè des froill 
; qui font d'excellentes confitures. C'est un arbre acquis à TAt . 

gérie^ 

Autres végétaux exotu/ues. — Parmi les v^étaux exo- 
tiques dont le succès paraît assuré, on doit citer le ficus 
elastica et rubiginosa qui se couvrent d'un beau feuillage 
toujours vert; le laurus barbonica^ bel arbre de haute taiUe 
aux Antilles et dont le bois est précieux pour l'ébénisterie; 
déjà il a donné des graines fécondes. 

Le casuarina equiseti folio, qui crott très bien et dont le 
bov& est propre aux constructions navales. 

Les casuarina de la pépinière qui viennent à merveille ont 
déjà fourni des graines; le quadrivalvis notamment se déve- 
loppe plus rapidement qu'aucune autre espèce 

Le pin défi Canaries qui atteint une hauteur clouole de celTi 
des pins d*Âlep répandus dans le nays; le ^in à ion^d 



Â][.G]ML 387 

|builles d^Âmérique dont |e rapide développement ne laisse 
^enà désirer. 

Plusieurs arbres tirés des collections du Muséum, notam- 
l^ent deux espèces de pin du Mexique, un araucaria eu- 
ninglmmiiy deux chênes du Népaul, un cedrus deodora, se 
développent comme dans leur pays natal. Les araucaria sont 
au nombre des plus beaux ornements de ces plantations. 

Le scliabertia disticlia croit avec rapidité dans les lieux 
^rais: mais il faut craindre pour cet arbre l'inlluence des 
vents du sud. 

Un grand nombre de végétaux utiles sont \enus des colo- 
nies et de l'Egypte ; les principaux sont : 

Cinq espèces d'anones vantés pour la saveur de leurs fruits, 
et surtout la kitschta, dont un grand nombre ont bien levé ; 
Je mammea americana (abricotier des Antilles) dont le fruit 
est excellent, le bois dur et coloré, propre aux constructions et 
^ l'ébénisterie; le laurus penea (avocatier) dont le fruit donne 
une substance grasse comestible; le mangifera indica (man- 
guier) à fruits fort agréables ; le caria papaija (papayer) ; le 
cassurium pommiferum (pommier d'acajou) et le spondias 
tnombin (prunier mombin) qui produisent de bons fruits : le 
pandanus utilis (baquai) dont les feuilles servent à tresser des 
nattes; le carapa guyanensis qui se plaît dans les lieux hu- 
mides et donne un fruit oléifère ; Yaccacia nitolica qui fournit 
la gomme arabique, et plus de cent autres plantes, au nombre 
desquelles se trouvent douze espèces de oalmier,, 



Arbres fimitiers. 



Quelques personnes, se fondant sur la mé^" 
plupart des fruits que récoltent et vendeni^ 
pensent qu'on ne pourra pas en obtenir 
râbles à ceux de la métropole. Si le^ 



3Ô8 AIXSËRIE; 

mauvais; c^est qu'ils proviennent d^arbràs non greIKs et 
abandonnés à eux-mêmes. Soumis à une culture peifee* 
tionnée, les arbres fruitiers de France, d'Espagne, dltab'e, 
donneront en Algérie des fruits aussi bons, quelquefois même 
meilleurs qu'en Europe. On en a déjà obtenus d'excellenb. 

L'école des arbres fruitiers, à la fin de 1843, possédait 
déjà 341 espèces de pommiers, poiriers, pruniers, ceriâen, 
pêchers, abricotiers, amandiers, noyers, néfliers, ooigna»- 
siers, formant un ensemble de 650 individus 4e premier 
choix. Le nombre en a été considérablement augmenté en 
1844 et 1845. Le figuier, qui s'accommode si bien du sol rt 
du climat algérien, figure au premier rang des arbres frui- 
tiers. On en possédait déjà vingt-cinq espèces. 

Une orangerie a été installée pour la propagation des 
meilleures variétés. Elle est divisée en quatre cûrrés qui, en 
1843, contenaient 344 individus et 52 espèces. Le nombre 
en a été accru depuis par des envois de Malte, de Naples, de 
Gènes et de l'Andalousie. Des semis chaque année plus nom- 
breux permettront de répandre cet arbre, ainsi que ses con- 
génères, le citronnier, le limonier et le cédratier. Leur 
cul turc sera un jour une des richesses de la colonie. 

L'école des vignes possédait 142 variétés et 8,000 pieds 
enracines. 



Plantes potagères et économiqaes* 

La culture maraîchère, favonsée par un sol excellent et 
les eaux abondantes qu'on peut se procurer presque partout 
avec des puils, est appelée en Algérie à prendre un dévelop- 
pement considérable, surtout lorsque, par rétablissement des 
bateaux à vapeur et dos chemins de fer, elle pourra exportaf 
ses produits en France. Toutes les plantes à fruits et à J 






aLGÉBUS» 389 

comestibles se développent bien pendant la saison tempérée; 
elles atteignent des dimensions monstrueuses pendant les 
nluies; les choux-fleurs, par exemple. 

Le potager de la pépinière centrale comptait en 1843, 
20 espèces de chous, 10 espèces de romaines et delaitues, au« 
tant d'espèces de haricots, douze de pois, les racines légu- 
mières, 14 espèces de pommes de terre. 

L'école des céréales avait déjà 36 espèces de blé, 4 de 
seigle, 1 1 d'orge, 4 de millet, 5 de maïs. 

L'école des plantes fourragères n'est pas moins bien com- 
posée. 

En fait de plantes textiles, outre le phormium et le bana- 
niers à cordes dont on a parlé, le chanvre de Piémont et de 
l'Egypte qui se sont élevés jusqu'à 2 mètres et 2 mètres 30 
centimètres; Yurtica nivea qui végète très bien ; le Un dont 
il existe une très belle variété jaune dans le pays. 

Outre le sésame, l'école des plantes oléifères possède la meh 
dia sativa qui vient parfaitement ; le guizotia oléiféra^ plante 
d'Abyssinie, qui a également une vigueur remarquable. 

L'école des plantes tinctoriales possède V indigo fera argen^ 
tea et ïindigofera de la Martinique, le poUgonium tinctorium 
qui se développe rapidement, le pastel qui est aussi très beau, 
la garance que les particuliers cultivent déjà, le henné qui est 
propre au pays, etc. 

L'école des plantes médicinales est en cours de création ; 
on a lieu d'espérer que la culture du quinquina y réussira. 
Le ricin vient naturellement en Algérie.. 



Magnanerie. 

titie magnanené estinsiallée à la pépinière; elle possède 
mi apparail ^ i où les cocons des parti- 



Chaque année i} y est fait une é(|ucation.4'^&sai, dont jus? 
^'à présent les résultats ont été ^es plus satisfaisants. Les 
comptes rendus de ces essais soumis à l'Académie des Sciences 
e[ (je la Société Séricicole ont été l'objet, ^e la part de ces 
corps, des observations les plus encourageantes. |jès soies ob- 
tenues, examinées à Paris et à Lyon, ont été reconnues valoir 
les meilleurs soies des Cévennes. 

Une des difficultés que présente l'éducation des vers à soie 
en Algérie, c'est la précocité des éclosions. On recherche les 
moyens de les retarder de manière non-seulement à ce qu'elles 
n'aient lieu que lorsque la feuille est bonne, mais encore à ce 
qu'on puisse faire deux éducations. 

Ou peut juger, par la végétation des mûriers au Hamma, 
de la rapidité de la croissance de ces arbres, comparée à ce 
qu elle est en France. C'est ainsi qu'on y voit fréquemment 
des écussons donner des jets de 4 à 5 mètres la première an- 
née; on coupe ce jet à 2 mètres dé hauteur; l'année suivante, 
l'arbre est prêt à mettre en place, et la tige a 12 à 15 centi- 
mètres de circonférence : à 6 ou 7 ans il donne jusqu'à 35 
miog. de feuilles» 



Nopalerie. 

Des essais avaient été tentés sans succès en 1 835, et les an- 
nées suivantes pour introduire les cultures de la cochenille. 
Ils ont été repris en i 844 et ils promettent un succès complet. 
Il existe au llainma une nopalerie parfaitement entendue, 
qui compte 2,500 oieds de nopals et des cochenilles mères en 
excellent état. 



Production de ropiam. 
On sait que la France achcle à l'étranger et principalement 



ALGÉRIE. m 

dans le Levant, des quantités considérables d'opium pour les 
usages pharmaceutiques. On a pensé que le pavot somnifère 
qui produit l'opium pourrait être cultivé avec succès en Al- 
gérie. Des essais ont été faits en 1843 et 1844, ils ont été cou- 
ronnés de succès, notamment la seconde année. Il résulte 
d'un rapport fait à F Académie des Sciences, que de deux 
échantillons d'opium récoltés à la pépinière centrale : 

L'un récolté et extrait pendant la pluie, a donné 4, 67 de 
morphine; ^ 

L'autre récolté et extrait pendant le beau temps 5, 10 dô 
morphine. 

Ces expériences se continueront pendant quelques années 
encore, et tout porte ^croire que l'Algérie peut fournir à l'art 
médical un agent dont les propriétés utiles seront ^ranties 
par la constance de sa composition. 

[Tableau de la situa/lion des établissements français dans 
ri/^rné; 1843-1844.) 



Flore de l'Aflriqoe françidse. 

La flore de l'Afrique fraaçaise eçt Ipin 4*êtrç.bieni connue, 
surtout dans la partie élevée de l'Atlas. On a trouvé dans les 
montagnes de Bonc des espèces et des variétés non décrites. 
On trouve dans les environs d'Hippone , dans la baie des Ca- 
roubiers et dans la plaine des Karezzas des plantes inconnues 
en France et d'autres fort rares en Europe. Nous nous borne- 
rons à en mentionner quelques-unes, telles que le fmjama 
arabica^ genista juncea, t'as ter! cas Doinmt; craffas par les 
Arabes, alhenna arabum, ahsintltium ùr&ùmicefDi, romj&ù tnr^ 
mentosa, absinthium jndnimm; fe$ i^^ kumilis^ /^î 
malva, vulgaris et flore ntbro ;iu i 




398 . * ALGÉRIE. 

à grandes fleurs, le cytiie à feuilles aigentées et à feuillei 
glalires, le feUx rœnota majora et à fleurs bleues, le tamans, 
Yanonis gtutineusej le chamcmjAes spinosa^ Vadianthum os- 
piUusveneriSj le palmier notit, dix ^anétés différentes d'en- 
pharbeSj le gàleopM firatesceMj le myrthe, trois Tariétés; le 
egncmorian purpureum. Satvia bicolor^ iolvia viridisy sahia 
QlgeriensiSy iris junceOy iris scarbiaides , cyperus junàfat-^ 
ndSj cyperus paUescenSj panieum nunUdianumy dactyb's re^ 
pensy dactylis pungens, cynaserus elegans et phleoides, doDt 
l'odrar est très agréable ; fesîuca phleoidesy les ôranius can^ 
'tortuseimaximuSf stipa^ cinq variétés autour de Bone; la 
êùobiosa daneMes et scabiosa simpleXj YheHotrophe crispé 
et une sous-variété. Borago langifoHa eMum grandifloruw^ 
tchium fhvuumj très belle fleur, campanuta alata et volutina 
ducas grandiflorus, daucus parviflaru$j daucus hispadusA 
iaucus aureus^ taserpiUm tneoides^ laserbàum gammferum^ 
tnum corymbiferum, nardssas ferotenus^ sciila obtusifoUaj 
sciibi parviflaraj siUneimbrodeataj sdene biparUtaj euf^ior^ 
bia heteroiÀyttaj euphorbia buplevroides, <^tus ciHatus, às- 
tus croceusy delphinium pentagynumy nigella hispanica, ra- 
nunculus flabellatus, spicatuSj mille foliatus et paludasiis. La 
plupart des plantes bulbeuses qu'on trouve dans les champs et 
prairies de l'Europe méridionale se retrouvent sur le sol de 
l'Algérie, accompagnées d'un nombre infini d'espèces du 
même genre qui sont propres au climat et aux oasis dans les- 
quelles ont les trouve. 

{De t Algérie et de sa colonisation, par M. le comte 
A... de B..., 1834.) 



TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE IX. 



Le maréchal Clansél à Paris.— Le ministère Thiers.— Projet d'une expédîtioi 
contre Ck>nstantine. — Retour du maréchal à Alger. — Expédition de Ck>n- 
stantine.— Attaque échouée.— Retraite.— M. Bande.— Le maréchal Clau- 
se! est remplacé par le comte Damrémont.— Énergique protestation du ma- 
réchal Clause! 



ghaptihe X. 



Le comte Damrémont. — Effet du revers de Constanlme en Algérie.*— Ncm- 
veiles attaques des tribus. — Le général Bugeaud à Orao. — Traité de la 
Tafoa : ses conséquences. <— Politique ambiguë du ministère.— Ses négo- 
dations avec Ahmed. — Nouvelle expédition de Constantine. — Départ du 
corps expéditionnaire. — Siège de Constantine. — Mort du général Damré- 
mont. — Assaut. — Explosion d'un magasin à poudre. — Défense opiniAtre 

. des assiégés. — Prise de la ville. — Entrée des Français à Constantine. — 
Arrivée du 42* de ligne, atteint du choléra.— lilortalité dans l'armée.— Re- 
tour i Boue.— Effet de la prise de Constantine, en France. — Les anti«co- 

kmistes.— La province de Constantine 26 

26 



TilBLB DES MATÎKRK5!- 393 



lo r/>mle Val^f. — BAunlUt de la politique du mîablère Aran^s. — Abd^- 
Kdder après le traité de Ja Taroa : û organise ta province de TUtery :î4 
politique à regard dea tribus dn dés^rL — Convention supplémcDUireiti 
trailé de la Tafna. — Carapa de Bli Jab, — Organisation de la province r^- 
Constantine : sod rcsulUt.— Eo^onoaissance sur Slora*— Fonda[ion de Phi- 
lippeviUo,— fijidgeli,— Beau fait d armes de Djmmrlah,— Erobazrasd Abu- 
rUKader : ses menées,— Résultat de lineiéculion du traité de Ja Tafna. - 
Passage des Portes*de-Fer, — Marche sur Haniza. — Nouveau âouiè^Tmeiit 
géDëraK— Eûvûï de renforts en Afrique.— Les Français prennent roffensi^ie. 
— » Héroïque défense de Mazagran : son eflet moral, ~* Le tombeau dt li 
chrétienne. — Nouveau passage du Tèniah de Mouiaïa. — M ilianah. —Ré- 
sultat filcheux du système suivi ea Afrique, — Le maréchal Valée danïDtif 
Miirappel Ci 

rnAPHRE ïiï. 

Le général Buf^e^n^. — Situation de TAlgérte lors de sa noîiiinatîon. — PïocU- 
matîoQ du gouverneur-géuéra) à 1 année. ^ Plan de campagne. — Promis 
leven d'Abd-el-Kader : ses délai tes succeasives.— Teckdempt. — Échaii^ 
des prisonniers. **^ Système de guerre du général Bugeau<i. — Soumi^ïi/^n 
SQOOesriTe des tribus. — Discours d ouverture de^ Chambrer. — Ould-Sirij^ 
Cheîck. — Fantasia h. ^ Campagne de 1812.^ Le général Cbangamier 5ur 
rOued-Faddah.— Premier projet ostensible de colonisation du gouvememexi 
français ^ , , 40C 

CHAPims xm. 

Le ministère. — Lî^ commissions, — Colonisai îon militaire. — Campagne 
de 4843.— Marche concentrique de quatre colonnes contre Abd-el-Kader — 
Expédition du général Baraguai-d'HillierSf dans I Edough* — Prise de li 
zmala d'Abd-el-Kader. — Les débris de la zmala au plateau de Djeda. — 
Mostapha-ben-Ismaël : sa mort,— Grande opération dans rOuarenscriî. — 
Défaite du kalila Sidi-Em'Barek : sa mort.— Nouveaux succès, vers ia 
Tafna, des généraux Bedeau et Tempoure. — Nouvelles bases pour le dév^ 
loppement de la colonisation.— Le général fiugeaud est nommé maréchal di 
France : le duc d'Aumale, commandant de la province de Constantine.— 
Campagne de 1844, — Le duc d'Aumale dans la province de Constantine.— 
Prise de Biskara* — Soumission des tribus du Zab, du Belezma, de lOaed- 
Sultan.— Le général Bugeaud dans la province d*Alger. — Expédition coq- 
tre les Kabyles de lEst. — Grande balle sur les bords de l'Oued-Corso. — 
Assemblée de Kabyles à TemexcriL — Dellys* — Combat de Taourgba. -^ 
Victoire d'Ouarezzedin. — Soumission des Flissahs. — Le gécérai Marey 
dans le petit désert 137 



394 TABLE DES MATIÈRES. 



CHAPITRE XIV, 

àbd-el-Kader cbez les Riffains : ses intrigues : ses projets ambiUeax.^Con- 
oentration de troapes marocaines à Ouchda..— Attaque du camp français. 
— Ck>nférence de kouila. — Attaque perfide des Marocains : leur défaite. 
^ Prise d*Ouchda.— Bombardement de Tanger.— Bataille d*Isly.-^ Prise 
de Mogador.— Négociations : part qu*y prend l'Angleterre. — Faible con- 
descendance du ministère français. — Convention de Tanger. — Premier 
traité de Lella Maghnia 472 

CHAPITRE XV. 



Formation des centres de population en Algérie.— Modes de colonisation pour 
la réalisation des plans projetés. — Fondation des villages. — Vices admi- 
nistratifs. — Opinion des Arabes sur le gouvernement français en Afrique. 
— Abd-el-Kader dans le Maroc. — Alarmes de la population algérienne. — 
Catastrophe du 8 mars à Alger. — Préparatifs d'une expédition contre la 
Kabylie.— Insurrection de l'Ouarenseris et du Dahra.— Bou-Haza.— Dés- 
armement des tribus. — Abd-el-Kader sur l'Ouad-Sidi-Nacer. — Fantasiah 
au désert.— Grotte du Frechich dans le Dahra. — Destruction de la tribu 
des Ouled-Riha.— Proclamation du gouverneur-général aux Kabyles.— Les 
chefs Kabyles à Alger. — Le maréchal Rugeaud et le ministère. — Ordon 
nance du 45 avril.— Projet d'organisation des colonies militaires.— Traité 
définitif de Lella-Maghnia.— Effet de ce traité sur l'armée. — Administra- 
tion civile. — Systèmes divers de colonisation du maréchal Bugeaud et du 
général Lamoricière.— Départ du maréchal Bugeaud d'Alger.— Le général 
Lamoridère, gouverneur-général par intérim. — Résumé analytique de 
l'administration du maréchal Rugeaud 803 



CHAPirRR XVI* 

Le Rhamadan.— Des postes permanents. — Rou-Maza traqué par les colonnes 
françaises, cherche à entraîner les Kabyles des pentes nord-ouest du Jur- 
jura. — Réponse de ces montagnards.— Fermentation parmi les tribus de 
l'Ouest.— insurrection des Flittas, des Traras et autres tribus.— Invasion 
d' Abd-el-Kader. — Le général RourjoUy chez les Flittas. — Le gâiérai Cft- 
vaignac chez les Traras. — Trahison des Souhalia. — Belle défense d*ane 
colonne commandée par lelieutenantpcolond Montagnac : sa destmctioD.— 
Le marabout de SidirRrahim.— Héroïsme da capitaine Génnx el de 83 so^ 
dats.— Deira d'Abd-eV-Kad^.- Coup de vigueur da oolmel Yalain d'Esté 
razy. — Trait d'audace du cok»el Tartii. — î ««n^ 

nouveau kalifà d*Abd-el-Kader.— ^ 
tribus du Sebdou. — Le oolond Sitali 
général Lamoricière à Cran : set l 



TABLE DES MATIÈRES. 395 

entre (Icu\ fcut. — Abd-el-Kader QSi attaqué dans te Trara : x\ refuse le 



combat : los Trara^ qu'il a soulevés se rendent à discfétioD, — L'ii 
(iuu est roiiftmitie dans un cercle restreint. — Effet de ces évènenaeols ta ( 
France.— Le maréchal Bugcaud part pour l'Algérie avec un renfort de ' 
12,0^0 hommes, — Effet de ces événements en Angietarre. — Arrivée rtu 
maréchal Bu^eaud i Alger. — Proclamation aux Kabyles. — Effervesc^ûcc 
dans la parlic froali^rc du Maroc, — Emigration des tribus atgérienita. — 
Monvemeiil combiné drs colonnes franç^ise^. — PJan d'Ahd-el-Kider — 
Cnmm^^nt a::issaient les Romams dans des circonstances semblables. 954 



CtlAPiTRE XVtl, 



R«^Tc reiro«r>ecilve. — Causes qui ont paralysé le développement de la cou- 
quête eu Afrique. — Projet de TAnglelerre de s'emparer de l'Algéne anté- 
rieurement à l'occupation française. — Curieux documents à ce sojeL— 
Politique de TAngleterre àlégard de TAfriqueen général et de lAlgérieea 
particulier. — Importance pour la France de la oâte d'Afrique. — Aveiur 
d'une marine française en Algérie, — Flûtlille algérienne. — Da système 
ttuivi à l'égard de l'Afrique française,— La fiscalité établie en vue de pros- 
périté.— Manière différenlc d'agir de l'Angleterre dans l'Iode,— De radmh 
nistration civile on Algérie : ses vices : ses abus : son insulTisaDce. — Du 
caractère arabe.— De Ta guerre d'Afrique.— Politique des intérêts à Téganl 
des Arabes.^ Du sentiment communal des tribus algériennes : parti qu'on 
peut en tirer. — Des marchés considérés sous Je point de vue politique. — 
D'an miuistëro spécial pour l'Algérie. — Nécessité de fixer l'état politjqne 
du pays.— Delà fusion des deux nationalités arabe et française. — Avenir 
de l'Algérie m 

NOTICE SUR L EMPIRE DU MAROC. 

Situation du Maroc. — Mamora, point favorable pour un établissement expé- 
ditionnaire. — Ports et villes du Maroc. — Commerce. — Tribut payé par 
les puissances chrétiennes.— Anciens rapports de la France avec le Maroc. 
— Populations : mœurs : coutumes. — Guerres civiles du Maroc. — Abd- 
er-Rahman. — Gouvernement politique. <» Impôts : revenus : supplices : 
police : serment : organisation militaire. — Caravanes dans le Grand- 
Désert ; 347 

Faits et reoseiguements divers XI 

Fin D8 Là table des MATlfeaSS DU DEUXIÈME VOLUME. 



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