(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Histoire de la littérature française (900-1900) .."

m !«!;)!. i; : :;;;;■,'!.■ 





Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/histoiredelalitt01clar 



LEO CLARETIE 



HISTOIRE 



Littérature 



Française 



(900-1900) 



TOME PREMIER 



DES ORIGINES AU DIX-SEPTIÈME SIECLE 




3P B*LlOTHÊÇU£ 







PARIS 

SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES 
Librairie Paul Ollendorff 

5 o , chaussée d'antin, 5o 
1905 

ïWg^ éservéi 



6 f 



AU LECTEUR XI 

gnemenl au tennis très court (1) dont on dispose, esl pour beaucoup 
d'écrivains la seule raison de la défaveur où on les laisse. 

La bibliographie de L'histoire Littéraire a été rédigée de la façon 
La plus complète dans la grande et belle Histoire de La Littérature 
Française de mon excellent et regretté maître Petit de Julleville, 
à qui je rends ici un hommage pieux et reconnaissant. 

Le présent ouvrage n'étant pas un livre scolaire ou didactique 
ne eeniporte pas la reproduction d'une telle bibliographie, dont le 
détail infini ne peut être utile qu'à des écoliers, à ( itre de contrôle 
ou de conseil. 

Il y aurait pourtant de ma part une ingratitude, qui ressemble- 
rait à une indélicatesse, à ne pas remercier, pour leur aide indis- 
pensable, tous ceux (2) qui ont, chacun pour sa part et sur son 
terrain, élucidé, vulgarisé, étudié, fait estimer davantage nos 
grands et moyen? écrivains. 

Grâce à eux, le but proposé sera atteint, si j'ai réussi, sans res- 
treindre la part des très grands noms, à attirer l'attention et l'in- 
térêt sur un nombre plus vaste d'écrivains, à ménager pour plu- 
sieurs l'hommage d'un souvenir et d'une réparation, estimant, 
qu'un peuple riche en gloires doit les aimer toutes, les honorer 
sans mesure, et ne pas craindre de multiplier, comme a su faire 
l'Angleterre à Westminster, sinon les statues, au moins les 
bustes et les médaillons, sur les murailles de son Panthéon. 



(1) Dans la classe de rhétorique, l'histoire de notre littérature, de 
Malherbe à Hugo, doit être faite et achevée en seize heures 

(2) Pour m'en tenir aux critiques les plus récents, je nomme ici avec 
reconnaissance, outre ceux dont les noms figurent ailleurs et en leur 
place: P.-Albert, Béclard, J. Bédier, Bernardin, J. Bertrand, Brun, 
F. Brunot, Hipp. Buffenoir, Chantavoine, Claveau, Clédat, Debidour, 
Gaston Deschamp, Ad. Dupuy, Gazier, Hémon, Jacquinet, Gréard, 
V. Langlois, G. Larroumet, Lenient, Leroux, Mâle, Daniel Massé, 
P. Meyer, Mézières, Morillot, Parigot, G. Paris, G. Pelissier, Rebelliau, 
E. Ri'gal, P. Robert, S. Rocheblave, Sarcey, Shaffer, Sudre, Tour- 
neux, etc., etc. 



HISTOIRE 



LITTÉRATURE FRANÇAISE 



PREMIERE PARTIE 






CHAPITRE PREMIER 

Naissance el enfance de la langue française. — Formation du français. — Pre- 
miers monuments. — Cantilènes. — Vies de Saints. — Le saint Alexis. — Les 
saints bretons et Renan. — Thomas Becket. — Le chevalier au barillet. — 
Le roi et le pendu. — Le Tombeur de Notre-Dame. 

Les Gaulois, avant la conquête, ou plutôt les conquêtes ro- 
maines, parlaient le celtique. 

Après l'arrivée des Romains, ils ne parlaient plus le celtique, 
mais le latin. 

Comment s'est fait ce changement ? Si une race a quelque 
chose, à quoi elle tient avec insistance, c'est sa langue. Pour- 



Synchronisme. — ix' Siècle. — Charles le Chauve, 840-877. — Premières 
Invasions des Normands. — Louis II le Bègue, 877-879. — Louis III et 
Carloman, 879-884. — Charles le Gros, 884-888. — Siège de Paris par les 
Normands. — Eudes, 888-897. — Charles III le Simple, 897-923. 

x' Siècle. — Raoul, 923-936. — Louis IV d'Outremer, 936-954. — 
Lothaire, 954-986. — Louis V le Fainéant, 986-987. — Hugues Capet, 987- 
996. Les Capétiens. — Robert, 996-1031. L'an mil (Terreurs de). 

XI e Siècle. — Henri I, 1031-1060. — Philippe I, 1060-1108. — Conquête 
de l'Angleterre par les Normands, 1066. — Première Croisade, 1095. 

xn e Siècle. — Louis VI le Gros, 1108-1137. — ■ Affranchissement des Com- 
munes. — Louis VII le Jeune, 1137-1180. — Seconde Croisade. — Suger. — 
Philippe- Auguste, 1180-1223. — Troisième Croisade. 1190. — Quatrième 
Croisade, 1199. — Bouvines, 1214. 

xm e Siècle. — Louis VIII, 1223-1226. — Saint Louis, 1226-1270. — 
Sixième Croisade, 1248. — Septième Croisade, 1270. — Philippe III !e 
Hardi, 1270-1285. — Vêpres Siciliennes, 1282. — Philippe IV le Bel. 1285- 

1 



2 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

tant, que de pays conquis dont l'idiome a changé ! Que reste- 
t-il d'espagnol dans le Wallon, en dépit d'une si longue occu- 
pation ? 

En outre, la langue des Gaules n'avait pas de littérature, et 
il est probable aussi qu'elle n'avait pas une forte unité. Un 
paysan des Pyrénées n'eût sans doute pas compris un paysan 
des bords de l'Oise. Toutes ces tribus étaient disséminées, jux- 
taposées, sans une idée mère et commune, sans la notion de 
patrie. Ce sont là de très mauvaises conditions pour la perpé- 
tuité d'un langage. Et puis enfin, nous savons qu'au v e siècle 
après J.-C, le latin était la langue parlée par toute la Gaule, 
mais nous ne savons pas pendant combien de siècles le celtique 
résista et se détendit. Le fait certain, c'est la connaissance par- 
faite du latin qu'avait le peuple, à qui l'on ne prêchait pas 
dans un autre idiome, et qui en comprenait toutes les nuances. 

Cette constatation prouve que la conquête des Romains riait 
entière et complète. — comme toutes leurs conquêtes. Ils 
furent de merveilleux colonisateurs, d'excellents assimila- 
teurs. Songez qu'à un moment donné, l'Empire romain s'éten- 
dait sur tout le Monde connu des Anciens, qu'un Egyptien était 
le compatriote et le concitoyen d'un Belge, et qu'il n'y avait 
ni heurt ni cahot dans la conduite de ce formidable attelage, 
traîné à la fois par les bœufs de la Campine. les percherons 
de la Beauce. les chameaux de la Tripolitaine et les tigres 
d'Hyrcanie. Rome savait unifier cette diversité redoutable, en 
respectant les usages locaux, en ne dérangeant aucune habi- 
tude de la vie, en modifiant seulement l'appareil administra- 
tif, en prodiguant aux vaincus les honneurs et les charges, et 

1314. — Pape Boniface VIII. — Suppression de l'ordre des Templiers 
1310. — Jacques de Molay. 

xrv e Siècle. — Louis X le Hutin, 1314-1316. — Supplice d'Enguerrand 
de Marigny. — Philippe V, 1316-1322. — Charles IV le Bel, 1322-1328. — 
Philippe VI de Valois, 1328-1350. — Bataille de Crécy. 1346. — Jean II 
le Bon, 1350-1364. — La Jacquerie. — Etienne Marcel. — Charles V le 
Sage, 1364-1380. — Duguesclin. — Schisme d'occident. — Charles VI, 
1380-1422. — Armagnacs et Bourguignons. — Bataille d'Azincourt. — 
Traité de Troyes. 

x\ e Siècle. — Charles VII, 1422-1461. — Jeanne d'Arc. — Louis XI, 
1461-1483. — Charles le Téméraire. — Découvertes de la boussole, de la 
poudre, de l'imprimerie. — Charles VILT, 1483-1498. — Découverte de 
l'Amérique. — Anne de Bretagne. — Expédition d'Italie. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 3 

en assurant à tous ces éléments disparates nue unité, une com- 
munauté particulière: le i -nlle WHiversel de la religion nouvelle, 
dont les autels surgirent par le momie entier, et qui furenl des- 
servis par des prêtres de toutes les nations et de toutes les 
couleurs, en l'honneur de la double divinité dont le respect 
s'imposa également à Carthage ou à Trêves, en Ibérie ou en 
Grèce : Romae et Augusto. Par là, tous les sujets de l'Empire 
romain avaient en commun une idée et un culte. C'était le lien 
qui les retenait ensemble. 

En Gaule, les Romains surent s'établir, s'implanter, et sup- 
planter l'élément aborigène en l'absorbant. Le progrès fut 
nécessairement plus rapide dans les provinces méridionales, 
tôt visitées et envahies par les commerçants, les voyageurs, 
les touristes et les villégiateurs italiens. Mais il gagna le Nord, 
et au moment des invasions, la Gaule était foncièrement 
latine, à ce point que les Barbares ne purent entamer ce bloc 
serré de la civilisation romaine, qui persista sous leur domi- 
nation; et ce furent eux qui se latinisèrent, subissant une in- 
fluence qu'ils étaient incapables d'exercer. 

Le latin fut troublé; il ne fut pas menacé. Il reçut le choc de 
ces vagues venues de loin, et dont quelques embruns le péné- 
trèrent; il se barbarisa légèrement, il se germanisa: mais il 
vivait toujours. 

Il continua son évolution de langue vivante, entraînant avec 
lui ces apports nouveaux qui furent comme des fer- 
ments, et hâtèrent sa germination, sa fermentation. Tandis 
que le latin pur redevenait une langue littéraire, la langue 
écrite et celle des actes officiels, le peuple, selon sa province, 
parla l'une des deux langues vulgaires qui se partagèrent le 
pays : le germanique, et le roman, ou latin déformé, latin 
populaire ayant suivi son évolution phonétique, ayant reçu et 
subi les influences ambiantes, et se dégageant peu à peu 
de son passé pour émerger à l'état d'un idiome nouveau, 
plein d'espoir et d'avenir, le roman, qui est la jeunesse du 
français. Mais il ne faut pas oublier ce que Renan constatait 
avec justesse. « Rome demeure la cause dominante de notre 



4- HISTOIRE DE LA. LITTERATURE FRANÇAISE 

langue comme de notre culture intellectuelle et de nos insti- 
tutions. » (Renan, Mél. hist. voyag.). 

Nous parlons toujours latin: mais un latin modifié, et amal- 
gamé d'autres éléments. 

Ce qui s'est perpétué par le roman, c'est la « langue de 
dessous », la langue sans grammaire, moins riche en dési- 
nences, écourtée dans sa prononciation. 

La formation du français est une conquête populaire de la 
langue d'en bas sur celle d'en haut : le langage des lettrés a été 
vaincu par le jargon des illettrés; c'est une victoire démocra- 
tique. 

La langue romane devint à son tour la langue généralement 
parlée, de la Garonne à la Seine, et au delà. 

Ensuite, le roman se départagea, et du X e au xiv e siècle, il 
s'appelle langue d'oïl au nord de la Loire, langue d'oc au sud. 
Oc et oïl étaient les deux façons de dire oui dans ces deux 
parties de la France. 

Enfin, dans la langue d'oïl, un dialecte en particulier, celui 
de l'Ile de France, se développa avec une importance exclu- 
sive et absorba tout le reste. Il devint, au XV e siècle, le moyen 
français (ou vieux français), qui a précédé le ifrançais moderne, 
celui que l'on parle aujourd'hui depuis le début du XVII e siècle. 



De même qu'en minéralogie on écrit l'histoire d'un terrain 
en examinant ses stratifications; de même qu'en archéologie 
on reconstitue le passé des ruines en distinguant les couches 
superposées que révèlent les fouilles, de même la meilleure 
histoire d'une langue est celle qui décompose ses éléments 
constitutifs, distingués et répartis en leurs groupes divers. 

La science de la linguistique est devenue rigoureuse, pré- 
cise, sûre dans ses résultats. Le temps n'est plus où le grave 
comte Joseph de Maislre exposait doctoralement des étymolo- 
gies bouffonnes : ancêtre venant de ancien être, sortir, de 
se-hors-tire, se tirer dehors, et cadaver (cadavre) de Caro data 
ver (mibus) ou chair donnée aux vers. Un pas encore et on 
arrivait aux étymologies de Marphurius, fenêtre, ce qui lait 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 5 

naître le jour, ei sauvage, celui qui se sauve quand on l'appro- 
che. 

On ne refera pas de longtemps une élude plus sérieuse, plus 
complète, plus méthodique, plus définitive que la belle Intro- 
duction au Dictionnaire Général de Hatzfeld, Darmesleter et 
Thomas. Tout ce qui touche à la composition de notre langage, 
au lexique, aux dérivations, à la prononciation, aux formes 
grammaticales, à la syntaxe, tout est là dans le détail à la 
fois le plus ordonné et le plus complet. C'est le tableau le 
plus parfait de notre langue étudiée dans ses débuts et dans 
sa formation. 

Nous n'en retiendrons pour le moment que les renseigne- 
ments relatifs à l'origine de notre langage. 

La langue française d'aujourd'hui est le confluent d'une 
trentaine de courants venus des sources les plus diverses, et 
il est déjà bien étonnant de les reconnaître, quand on se donne 
la peine de les dénombrer. 

I. Latin. — Les mots qui sont en plus grand nombre sont 
les mots latins. Quand on a secoué du vocabulaire tout ce qui 
n'est pas de cette famille, il reste un résidu considérable, aussi 
gros à lui seul que tout le reste. Notre langue est bien latine. 
Aux premiers siècles de notre ère, les Gaulois parlaiec latin 
mais un latin populaire, moins riche que celui de Cicéron, 
avec, aussi, des expressions locales que Cicéron ignorait. 
AI. Grœber, Ai. Darmesteter, ont dressé le lexique du latin 
populaire, ancêtre d'autant de mots français actuels. La 
Gaule était une province romaine, il est naturel qu'elle ait 
pris le langage comme les usages de ses maîtres. 

IL Gaulois. — Nous nous servons encore aujourd'hui de 
93 m ots gaulois, appartenant à la langue primitive qui était 
parlée avant l'invasion romaine. On a latinisé la forme de ces 
termes après la conquête romaine, mais ce ne sont pas des 
mots latins. C'est le dernier souvenir qui reste de la race an- 
cestrale et autochtone, de ceux qui ont lutté pour repousser 
les Romains, des premiers défenseurs du sol ; leur lointaine 
mémoire revit et se perpétue dans ces quelques mots qu'ils 
pourraient encore reconnaître et comprendre s'ils revenaient, 



6 HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 

n'était le travail incessant de la phonétique détonnante: char- 
rue, cervoise, rote, alouette, arpent, bec, braie, saie, etc. 

III. Celtique. — Du vieux gaulois, des idiomes sont dérivés, 
qu'on retrouve encore aujourd'hui, fidèles gardiens du langage 
de nos pères avant l'invasion, en Ecosse, en pays de Galles, 
en Irlande, en Basse-Bretagne. Ce dernier pays a fourni à 
notre langue biniou, baragouin, bijou, danse, goéland, goé- 
mon, raz. etc., une douzaine de mots. C'est fort peu de chose. 

IV. Grec — Le français doit beaucoup au grec par l'inter- 
médiaire du latin, qui était farci de mots de cette langue. Il lui 
en doit d'autres qui ont été créés par les savants, auxquels la 
langue commune les a empruntés, et qui ont été vulgarisés par 
le christianisme. D'autres encore sont arrivés au français, non 
pas par les livres ou par l'intermédiaire du latin, mais grâce 
aux relations commerciales entretenues par notre pays avec 
Constantinople, depuis Charlemagne et pendant les Croi- 
sades. 

Voici quelques exemples. Mots grecs latinisés, devenus 
français : amande, baume, baptême, beurre, encre, église, 
évêquc. taie, trésor, galoche, chambre, cimaise, goujon, 
menthe, moine, huître, parole, persil, pieuvre, pourpre, boîte, 
buis, etc. 

Mots grecs de la langue savante: réglisse, paroisse, orgue, 
migraine, horloge, épître, dragée, diable, cimetière, etc. 

Mots grecs dus aux relations commerciales : avanie, ca- 
loyer, chaland, chiourme, drogmàn, émeri, endive, lanal, 
golle, ganache, moustache, riz, timbre, etc. 

V. Vieux allemand. — Les Gaulois ont toujours été les voi- 
sins des Germains: ils ont gagné à ce voisinage beaucoup de 
mots saxons. Cet apport s est beaucoup accru du fait de l'inva- 
sion de la Gaule par les Francs, et de l'installation des dynas- 
ties mérovingienne et carlovingienne, d'origine germanique. 
On compte 400 mois français provenant de cette source, sans 
compter les mots latins dont le v initial est devenu un g par 
l'influence germanique. 



HISTOIRE DE LV LITTERATURE FRANÇAISE 7 

VI. Ai ii \i\\i» Moi»ii;\i . Après le i\" siècle, l'allemand a 
continué de grossir notre vocabulaire, surtotil à partir du 
xv e siècle, par suite dc> événements politiques, alliance awi 
les Salisses, réforme religieuse, guerres de religion, guerre 
de Trente ans. L'es apports se répartissent ainsi : 

xiv c siècle : hallebarde, nique. 

xv e siècle : auroch, blocus, bélître, boulevard, lansque- 
net, etc. : en tout 12 mots. 

xvi e siècle : arquebuse, bière, bismuth, burin, cauchemar, 
espiègle, fifre, gueuse, halte, huguenot, reitre, trôler, etc.; en 
tout 36 mots. 

xvm e siècle : cobalt, kirsch, loustic, houille, quartz, sabre- 
tache, vampire vermout, etc.; en tout 34 mots. 

XIX e siècle : blague, blockhaus, bock, chope, choucroute, 
gamin, guelle, képi, schabraque, schlague, etc.: en tout 
21 mots. 

Les termes militaires sont en majorité. Quelques-uns n'ont 
fait que passer par l'Allemand, et sont Hongrois ou Turcs. 
Les mots tels que bourgmestre, burgrave, hanse, kreuzer, 
landuehr, rhingrave. uhlan, ualkyrie, walhalla, etc., restent 
allemands, et n'appartiennent pas à notre langue. 

VII. Anglais. - L'anglais se rattache au bas allemand, 
qui était parlé par les populations allemandes de la plaine 
que borde la mer, et qui contient beaucoup de mots 
Scandinaves apportés par l'invasion danoise. Le vieil anglais 
n'a rien fourni au français pendant le moyen âge. Il a depuis 
regagné cet arrière. Notre langue a été envahie surtout depuis 
le développement commercial et industriel de l'Angleterre et 
des Etats-Unis. Plus de trois cents de nos mots ont cette ori- 
gine, par exemple -.yacht, ualerproof, wagon, speech, spleen, 
sport, square, ballast, banquise, bébé, bifle<L\ blackbouler, 
budget, celluloïd, chèque, clown, club, contredanse, etc. 

VIII. Norois. — Le norois ou norique est le nom qui désigne 
les langues parlées par les Danois, Suédois, Norvégiens, Is- 
landais: les mois norois ont été apportés au X e siècle par l'éta- 



8 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

blissement des Hommes du Nord, Nordmann ou Normands, 
dans le pays que leur présence a baptisé la Normandie; ce sont 
surtout des termes de marine : bâbord, bateau, cingler, élam- 
bot, Iret, hauban, hune, tillac, tribord, vague, varech, en 
tout 40 mots. 

IX. Néerlandais. — Le néerlandais, qui comprend aussi le 
flamand, nous a fourni beaucoup de termes de marine, amar- 
rer, bac, beaupré, cambuse, digue, dock, etc., et d'autres 
comme brodequin, paille, pelote, houblon, polder, kermesse, 
mannequin, etc.; en tout 110 mots. 

X. Provençal. — La langue d'oïl a beaucoup emprunté à la 
langue d'oc, surtout après la réunion au domaine royal de la 
Maison de Toulouse, et la Guerre de Cent Ans, où le Nord et 
le Midi se sont unis contre les Anglais. L'emploi du français 
par les gens du Midi dès le XIII e siècle pour les documents 
d'ordre administratif, judiciaire et même pour les œuvres litté- 
raires, l'avènement de Henri IV, roi de Navarre, l'influence 
de Monluc, de du Bartas, de Montaigne, nous valurent beau- 
coup de termes méridionaux. On en compte au moins 400. 

XI. Italien. — Jusqu'au xv e siècle, c'est la littérature fran- 
çaise qui passe les Alpes et va inspirer les Italiens. « C'est ce 
qui explique, dit M. Hatzfeld, que la langue de Dante et de 
Pétrarque offre certains gallicismes facilement reconnais- 
sablés pour le philologue sous l'habit toscan. » Les emprunts 
du français à l'italien commencent au xiv e siècle, et on peut 
les dater : brigue en 1314, florin en 1318, ambassade au lieu 
de ambassée (cf. l'anglais embassy) sous Charles VI. La Re- 
naissance, les guerres d'Italie, déterminèrent une invasion de 
mots italiens contre laquelle s'élevèrent Henri Estienne et Joa- 
chim du Bellay dans sa Défense de la Langue Françoise; dé- 
fense contre quoi? contre l'envahissement italien. Notre lan- 
gue compte mille mots italiens, sans parler des mots italianisés 
par leurs suffixes en ade, en esque, en issime. 

XII. Espagnol. •-- Les luttes contre les Maures, les pèleri- 



HISTOIRE DE LV LITTÉRATURE FRANÇAISE 

nages à Saint-Jacques de Compostelle, La rivalité de Fran- 
çois I er et de Charles-Quint, les relations de plus en plus fré 
queutes, à dater du xvi e siècle, entre la France et l'Espagne, 
suffisent à expliquer qu'il y ait en français 300 mots espa- 
gnols, comme boléro, brasero, cacao, cachucKâ, dUègne, !<> 
réadbr, matamore, mantille, et nombre de fermes coloniaux. 
Corneille (Cid, allange), Molière, Scarron, Lesage, et tant 
d'autres écrivains français qui se sont inspirés de l'Espagne, 
ont contribué à nous donner tant d'hispanismes. 

XIII. Portugais. — Les mots portugais dont nous nous ser- 
vons en français désignent des produits coloniaux d'Asie, 
d'Afrique, d'Amérique, et sont dus à l'expansion coloniale des 
Portugais au XV e siècle : acalou, bambou, bayadère, coco, 
cipaye, létiche, etc., en tout .'î'i mots. 

XIV. — Patois français. — C'est le dialecte propre de l'Ile 
de France qui a formé la langue littéraire. Mais les patois de- 
autres provinces y ont introduit des mots aisément reconnais- 
sablés, grâce aux données de la phonétique. Toutefois les plus 
récents philologues s'accordent à reconnaître que la science 
lexicographique des dialectes de France n'est pas assez avan- 
cée pour permettre ce dénombrement. On voit seulement que 
avoine, loin, eussent été en Ile de France aveine, fein; avoine 
et loin sont des formes régulières dans les dialectes de l'Est. 
Caillou, cage sont picards et se trahissent comme tels par leur 
c explosif {qu); en Ile de France, on eût écrit régulièrement 
un ch comme dans champ ou château (campus, castellum). 
Notez que le wallon dit aicine. On a pu noter 220 mots fran- 
çais provenant ainsi de dialectes autres que celui de l'Ile de 
France, c'est-à-dire des patois de France. 

XV. Patois de la Suisse romande. - - On appelle Franco 
Provençal un patois qui tient à la fois de la langue d'oc et de 
la langue d'oïl, et qu'on parle dans les cantons de Berne, 
Fribourg, en Savoie, en Dauphiné, en Forez, en Bresse. Le 
français lui doit des mots d'un caractère local, montagnard, 
comme moraine, piolet, avalanche, chalet, crétin, glacier, 
goitreux, mélèze, etc. 



10 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

XVI. Créole. — Le créole, est la langue parlée dans les colo- 
nies françaises des Antilles, mêlée de français et d'éléments 
locaux, exotiques, comme ouragan, palétuvier^ calumet, etc. 

11 nous a donné une vingtaine de mots. 

XVII. Basque. — Notre langue ne doit rien à la langue 
escuarra ou basque, parlée aujourd'hui par un million de per- 
sonnes, et qui est apparemment celle des anciens Ibères. Les 
mots basques qu'on croit reconnaître dans le français ont 
passé par l'espagnol avant d'arriver à nous. Le mot orignac 
(espèce d'élan) est basque: mais il nous est venu du Canada, 
où des Basques l'avaient d'abord exporté. Le mot chaconne 
est peut-être venu chez nous en droite ligne. Cette langue 
escuarra est d'ailleurs étrangère au système indo-européen. 

XVIII. Slave. - - Une trentaine de mots comme boyard, 
calèche, cosaque, cravache, steppe, zibeline, sans compter 
knout, tzar, guzla, nous viennent du polonais, du russe, du 
ruthène, du tchèque,, du serbo-croate, du slovène. De là est 
venu le mot sable comme terme d'armoirie avec le sens de 
gris de martre, ou noir. 

XIX. Hébreu. --La traduction latine de la Bible par saint 
Jérôme a fait filtrer quelques mots hébreux, dont le latin n'of- 
frait pas des équivalents exacts, alléluia, amen, éden, ho- 
sanna, hysope, jubile, pâque, sabbat, rabbin, tohu-bohu, etc. 

XX. Arabe. — La vogue de la science des Arabes au moyen 
âge, la traduction latine de leurs livres, la domination des 
Maures en Espagne jusqu'au xv e siècle, les Croisades et, tout 
près de nous, la conquête de l'Algérie ont valu à notre langue 
250 mots arabes : alambic, albatros, alcade, alcali, alcarazas, 
alcoran. aldébaran, alezan, alfa, algèbre, almanach, etc. 

Tlrc, Persan, Indien. — Lne soi xanta ine de mots turcs 
(cafetan, chagrin, divan, janissaire, odalisque, tulipe, etc.); 
une qmy^ant^ujnie_de mots persans {pêche, c'est-à-dire persi- 
cum ou fruit de Perse, babouche, bazar, caravansérail) ; une 



HISTOIRE DE UV LITTÉRATURE FRANÇAISE 11 

tre ntaine de mots in diens {banane, cachou, cornac, patchouli, 
tek, vétiver, etr.), nous sont arrives par lies récits des voya- 
geurs, ou par l'intermédiaire des autres peuples. 

Orient, Océanie, Afrique. — Des mots comme bonze, 
canguc, jonque, kaolin, thé, viennent des langues d'Extrême- 
Orient, tibétain, japonais, chinois, siamois, etc. Rhum, sagou, 
pamplemousse, orang-outang, kangooroo, gutta-percha et 
vingt-cinq autres sont malais. Bamboula, chimpanzé, maca- 
que, zagaie. en tout seize mots, appartiennent aux dialectes 
indigènes d'Afrique. 

Amérique. — Une centaine de mots, comme yucca, ananas, 
aralia, caoutchouc, chocolat, colibri, ipécacuana, mais, 
tapioca, etc., viennent des idiomes indigènes de l'Amérique. 

Argot. — Si on appelle argot une langue de convention 
qu'une classe de la société forge de toutes pièces à son usage, 
par un esprit de particularisme qui n'est pas rare, on consta- 
tera que l'argot populaire a fourni à la langue générale une 
vingtaine de mots comme trimer, mioche, larbin, frusquin, 
caboulot, etc. 

Onomatopées. — Enfin des mots n'ont d'autre origine qu'une 
imitation des bruits qu'ils désignent, comme zézayer, brou- 
haha, chuchoter, chuinter, crincrin, miauler, ronronner, glou- 
glou, flonflon, frou-frou, etc., en tout quatre-vingt-seize mots. 

Voilà, dans la grande généralité, ce que fournit à l'analyse 
notre langue française ; ce sont ces éléments que le réactif de 
la philologie dissocie au fond de l'alambic. S'il reste quelques 
résidus réfractaires, on ne peut pas compter comme mots fran- 
çais les termes étrangers que les voyageurs, ou les traduc- 
teurs, mêlent à leur prose en les encadrant de guillemets, 
pour le bon effet, et quand on nous dit que Gylippide refusa, 
par eironeia, de s'acquitter de la liturgie de la lampadarquie, » 
on n'a pas plus parlé français que quand les voyageurs nous 
confient que Yispravnic emportait dans sa keroutsa le produit 



[2 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

de la dezetina pour le remettre au postelnic. C'est à savoir que 
le collecteur emportait dans sa carriole le produit de l'impôt 
sur les ruches pour le grand maréchal. 

Tels ont été les antécédents de notre langage et la formation 
du français. 

Une dernière question se pose. A quelle époque la littéra- 
ture française a-t-elle fait ses débuts? Quelles sont les pre- 
mières œuvres françaises ? 

Au VII e siècle, au VIII e siècle, on écrit en latin, on parle en 
roman ou en teutonique, ou dans les deux langues à la fois. 
Mais le latin écrit se rapproche du roman parlé. Pour dire 
menée, on n'écrit plus le latin ducta, mais le roman menata. 
On appelle une robe une rauba. On dirait du latin « de cui- 
sine ». C'est du français naissant. 

Latin de cuisine, dit-on ? Il existe à la Bibliothèque Natio- 
nale un livre de cuisine qui date du VII e siècle, et qui est écrit 
en langue vulgaire, c'est-à-dire en latin déformé, barbarisé, 
et il dit poisson au jus comme l'eût dit Michel Morin : piscis 
o \ure ! Voilà, s'il en fut, du latin culinaire, c'est-à-dire du 
latin en route pour devenir français. 

L'usage du rornan se généralise. Au vm e siècle, Ursmar, 
abbé de Lobbes, sur la Sambre, sait parler roman, sans igno- 
rer ni le latin ni le germanique. 

Des glossaires latino-romans bégayent déjà de futurs mots 
français : bisacia (besace), merces (merci) ou impruntare (em- 
prunter). (Gloses de Reichenau.) 

Au IX e siècle, l'Eglise ordonne que le prêche se fasse en 
roman ou langue vulgaire, afin d'être compris par tous les 
auditeurs, qui commençaient à perdre leur latin. 

Alors apparaît le premier texte manuscrit de notre langue, 
le Serment de Strasbourg, en 842. 

Louis le Germanique et Charles le Chauve, tous deux fds de 
Louis le Pieux, mort en 840, faisaient la guerre à leur frère 
Lothaire, à qui ils voulaient enlever des provinces sur sa part 
d'héritage. Lothaire prétendait, par contre, imposer à ses 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 13 

frères sa suprématie. Les armées des frères ennemis se ren- 
contrèrent près d'Auxerres, à Fontanet, en 841. Lothaire Eut 
battu. Les deux vainqueurs se partagèrent le royaume de 
Charlemagne, et se jurèrent réciproquement alliance et fidé- 
lité. Charles parla en allemand, pour être compris des soldats 
de son frère, et pour le même motif, Louis le Germanique 
parla en langue vulgaire des Francs, en roman. 

En ce temps-là, un historien, Nithard, recueillit ces ser- 
ments dans son Histoire des Divisions entre les lits de Louis 
le Débonnaire, et bien qu'il écrivît en latin, il transcrivit ses 
citations sans les traduire ; il donne le texte authentique et 
in extenso. Le seul manuscrit de Nithard qui existe, date du 
commencement du xi e siècle ; mais le texte roman est, quoique 
recopié, et mal recopié, le premier spécimen que nous ayons 
de cette langue vulgaire romane, qui marquait la transition 
du latin au français, au milieu du ix e siècle. 

Voici ce texte : 

Serment de Louis 

Pro deo amur et pro Christian poblo et nostro commun sal- 
vament, cVist di en avant, in quant Deus savir et. podir me 
dunat, si salvarai co cist meon son Iradre Karlo et in ajuda et in 
caduna cosa si Ions om per dreit son Iradra salvar dtft, in o 
quid il mi altresi \azet et ab Ludher nut plaid nunquam prin- 
droi, qui meon vot cist meon Iradre Karle in damno sit. 

Serment des soldats 

Si Lodhwigs sagrament que son Iradre Karlo jurât conser- 
vât et Karlus meos sendra de suo part lo suon Iranit, si io 
retuinar non Vint pois, ne io ne neùls cui eo returnar int pois, 
in nulla ajuda contra Lodhuwig non lui ier. 

En français moderne : 

Serment de Louis 

Pour l'amour de Dieu et pour le salut commun des peuples 
chrétiens et le nôtre, à partir de ce jour, autant que Dieu m'en 
donne le savoir et le pouvoir, je soutiendrai mon frère Charles 
de mon aide et en toute chose, comme on doit justement sou- 
tenir son frère, à condition qu'il m'en fasse autant, et je ne 



14 HISTOIRE DE LA LITTÉRVTIRE FRANÇAISE 

prendrai jamais aucun arrangement avec Lothaire, qui, à ma 
volonté, soit au détriment de mon dit frère Charles. 



Serment des soldats 

Si Louis tient le serment qu'il a juré à son frère Charles, et 
que Charles mon seigneur de son côté viole le sien, au cas où 
je ne l'en pourrais détourner, je ne lui prêterai aucun appui, 
ni moi ni nul que j'en pourrais détourner. (Traduct. Ferd. 
Brunot.) 



* 



Le second manuscrit que nous possédons, date de la lin du 
ix e siècle. C'est une prose en l'honneur de Sainte Eulalie, 
connue sous le nom de Cantilène de sainte Eulalie, écrite à 
l'abbaye de Saint-Amand, retrouvée dans un manuscrit de 
saint Grégoire de Nazianze, et aujourd'hui déposée à la bi- 
bliothèque de Valenciennes sous le n° mss. 143. Elle a 25 vers 
en tout dont quelques-uns sont déjà français : « Bonne pucelle 
fut Eulalie, etc. » 

Un autre document est du x e siècle. II a été découvert, à 
la bibliothèque de Valenciennes, dans la reliure d'un manus- 
crit des œuvres de saint Gégoire de Nazianze qui provenait 
apparemment de la grande abbaye de Saint-Amand. Ce sont 
des notes jetées sur le parchemin par un prédicateur qui va 
monter en chaire pour commenter le miracle de Jonas. 

De cette même époque, de ce même dixième siècle, datent 
deux œuvres plus considérables écrites en roman, dont les 
manuscrits sont à la bibliothèque de Clermont : 

La Passion de saint Léger en 516 vers ; 

La Vie de saint Léger en 240 vers. 

Mais la langue romane de ces deux poèmes présente un 
mélange regrettable de dialectes étrangers à l'Ile de France. 

Avec la Vie de saint Alexis, la littérature française com- 
mence véritablement. C'est une œuvre à la fois composée et 
écrite. « Nous ne possédons rien d'écrit en français, disait 



HISTOIRE DE LA LITTKH VITRE FRANÇAISE 15 

l'élit de Julleville, qui ait quelque valeur littéraire antérieure 
ment au saint Alexis. » 

On admettait à la communion les jongleurs <pii chaulaient 
« soit les Exploits des primées, soi! les l tes des saints ». dit la 
Somme de Pénitence, ("étaient les deux sources de l'inspira- 
tion littéraire. Les deux premiers sentiments qui ont revêtu 
une expression poétique turent la bravoure et la foi. De là les 
Chansons de gestes et les Vies des Saints. Elles sont contem- 
poraines. Le hasard l'ait que nous possédons une Vie de Saini 
antérieure a notre première Geste. .Mais les deux genres exis- 
taient dès le xi e siècle. 

Les auteurs des Vies des Saints ? Ce sont les clercs, les moi- 
nes. Leurs sources ? Ce sont les textes liturgiques, sur Lesquels 
ils brodent en toute liberté. Les gens du moyen âge eurent une 
vivacité, une jeunesse d'imagination dont il est peu d'exemples. 
Les textes du rituel leur paraissaient maigres, secs, déchar- 
nés; ils les ont habillés, étoffés, comme ils chargeaient de dra- 
peries et de galons les saintes images des autels. Leur foi 
était si robuste qu'elle ne s'étonnait pas des libertés, des 
ajoutés, des amplifications fantastiques dont les clercs enri- 
chissaient l'argument officiel. Au contraire, ils étaient encou- 
ragés dans cette voie. Comme le peuple, non seulement n'avait 
pas d'instruction, mais ne savait ni lire ni écrire, il fallait 
user de tous les moyens pour l'instruire dans sa reli- 
gion par des effets sensibles, peintures sur les vitraux, sculp- 
tures parlantes, contes sacrés qui étaient lus à l'office, dans 
l'église, comme nous l'apprend le trouvère Wace dans sa 
Vie de saint Nicolas. 

A ceux qui n'ont lettres apprises 
Ni leur attention n'y ont mise, 
Doivent les clercs montrer la loi, 
Parler des saints, dire pourquoi 
Chaque fête est établie. 

Tel lui le saint Alexis, premier exemplaire du genre. 

Il date du milieu du XI e siècle, vers 1050: c'est l'histoire de 
ce saint racontée en 625 vers par le trouvère Tedbalt. Son 
manuscrit a été retrouvé en 1S50 dans l'église de Saint-Go- 
doard, à Hildesheim (Hanovre). L'auteur a versifié et amplifié 



16 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

la légende latine, voici comme. L'action se passe à Rome. Un 
riche seigneur, Euphémien, marie son fils Alexis, dont l'âme 
est déjà à Dieu. Le soir des noces, Alexis dit à sa femme : 
« Votre époux, c'est Jésus; vous n'avez pas besoin de moi. » 
Et il s'enfuit. 

Il alla ainsi jusqu'à Edesse. Il distribua tout son argent aux 
mendiants, et se trouvant alors plus pauvre qu'eux, il mendia. 

Cependant ses parents et sa femme se désolent, et dépêchent 
des serviteurs de tous côtés pour retrouver le fugitif. Deux 
de ces serviteurs arrivèrent à Edesse. Ils passèrent devant un 
mendiant si sordide, qu'ils lui jetèrent quelque monnaie. 
C'était leur maître, qui obtenait ainsi du ciel la douce humi- 
liation d'être secouru par ses propres valets. 

Alexis demeurant introuvable, les parents se lamentent. Un 
jour, un mendiant hideux frappe à leur porte. Ils l'accueillent, 
mais ils ne le reconnaissent pas. C'est Alexis, c'est leur fils. 
Il vit ainsi chez lui. inconnu, relégué à l'étable, nourri des 
résidus de la table, jouet des valets qui lui jettent des seaux 
d'eau de vaisselle à la tête. 

Au bout de dix-sept ans de misère, il sent sa fin prochaine. 
Il écrit sa vie sur un morceau de parchemin. Cependant une 
voix avait retenti dans les cieux au-dessus de Rome: « Cher- 
chez l'homme de Dieu! » 

Alexis meurt. On trouve son parchemin entre ses mains; on 
le reconnaît. C'était lui le saint homme, l'homme de Dieu, le 
mendiant volontaire, l'époux du sacrifice et du renoncement. 
Les puissances se disputent sa précieuse dépouille, car un 
saint opère des guérisons. Le pape et les empereurs font faire 
de splendides funérailles a ce corps qui déjà enfante les 
miracles, et plus d'un qui vint pleurant, chantant s'en est 
retourné. 

Cette histoire célèbre l'héroïsme dans la pauvreté. Et le 
mariage ? Ne reçoit-il pas une furieuse atteinte par l'exemple 
de ce mari qui fait faux bond après la cérémonie ? Dans l'es- 
prit du trouvère, Alexis laisse la place à l'époux divin, à 
Jésus. Sa femme n'est pas seule. 

Tel est ce récit qui a été, depuis, souvent fait, refait, mo- 
difié, allongé. 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 17 

Son principal intérêt est d'être la première œuvre de notre 
littérature, au début d'une série touffue et interminable de con- 
tes pieux du môme genre, — série parallèle à celle des chansons 
de gestes. A elles deux, elles représentent toute la société du 
temps et les deux faces de l'esprit public, piété et vaillance. 

Il serait infini, et peu littéraire d'ailleurs, de parcourir les 
nombreuses vies des saints qui ont suivi Y Alexis. Les autres 
ne valent pas celle-là. De même que dans les Gestes, la meil- 
leure est la première, la Chanson de Roland, de même poul- 
ies Vies des saints, Y Alexis n'a pas été dépassé. 

Récits inspirés par la Bible, par les Evangiles, vies des 
saints, miracles, contes dévols de tous genres, c'est par cen- 
taines qu'il faudrait les réunir pour en avoir le recueil. Ils 
racontent l'Evangile de Nicodème par André de Coutance, 
l'Enfance du Christ, la légende de Judas, saint Thomas Bec- 
ket, sainte Thaïs, sainte Euphrosyne, saint Jean, sainte 
Léocadie, etc. La plupart sont des saints d'Orient, et leur his- 
toire est adaptée par les clercs français aux usages et au 
goût de leur société. Comptez aussi les saints indigènes, qui 
ont vécu en Gaule, saint Bonet, saint Eloi, sainte Geneviève, 
saint Martin, saint Rémi, — tout cela est en vers, assez plats. 

Il y a enfin les saints bretons, dont les légendes ont quelque 
chose de mystérieusement poétique et rêveur. Ils s'en vont, 
comme saint Brandan, par les mers, sur une barque, avec 
vingt moines, et leur voyage est une féerie, avec des îles d'oi- 
seaux, des îles de brebis, les îles des Lampes, le paradis ter- 
restre, tout un monde merveilleux et splendide qui n'a d'autre 
destinée que de célébrer le créateur. 11 faut lire les pages de 
Renan, sur ces vieux poèmes bretons d'une fantaisie mystique 
et embaumée, faite de rêve et des vagues souvenirs de loin- 
taines générations voyageuses : 

(( Ici, écrivait Renan avec un grand charme, c'est l'île 
des Brebis, où ces animaux se gouvernent eux-mêmes 
selon leurs propres lois : ailleurs, le paradis des oiseaux, où 
la race ailée vit selon la règle des religieux, chantant matines 
et laudes aux heures canoniques; Brandan et ses compagnons 
y célèbrent la pâque avec les oiseaux et y restent cinquante 
jours, nourris uniquement du chant de leurs hôtes; ailleurs, 



18 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

lîle Délicieuse, idéal de la vie monastique au milieu des flots. 
Aucune nécessité matérielle ne s'y -fait sentir; les lampes s'allu- 
ment d'elles-mêmes pour les offices et ne se consument jamais : 
c'est une lumière spirituelle; un silence absolu règne dans 
toute l'île; chacun sait au juste quand il mourra; on n'y res- 
sent ni froid, ni chaud, ni tristesse, ni maladie de corps ou 
d'esprit. Tout cela dure depuis saint Patrice, qui l'a réglé 
ainsi. La terre de promission est plus merveilleuse encore: il 
y fait un jour perpétuel: toutes les herbes y ont des fleurs, tous 
les arbres des fruits. Quelques hommes privilégiés seuls l'ont 
visitée. A leur retour, on s'en aperçoit au parfum que leurs 
vêtements gardent pendant quarante jours. Au milieu de ces 
rêves apparaît avec une surprenante vérité le sentiment pitto- 
resque des navigations polaires; la transparence de la mer. 
les aspects des banquises et des îles de glace fondant au soleil, 
les phénomènes volcaniques de l'Islande, les jeux des cétacés, 
la physionomie si caractérisée des fiords de la Norvège, les 
brumes subites, la mer calme comme du lait, les îles vertes 
couronnées d'herbes qui retombent dans les flots. Cette nature 
fantastique, créée tout exprès pour une autre humanité, cette 
topographie étrange, à la fois éblouissante de fiction et par- 
lante de réalité, font du poème de saint Brandan une des plus 
étonnantes créations de l'esprit humain et l'expression la plus 
complète peut-être de l'idéal celtique. Tout y est beau, pur, 
innocent: jamais regard si bienveillant et si doux n'a été jeté 
sur le monde, pas une idée cruelle, pas une trace de faiblesse 
ou de repentir. C'est le monde vu à travers le cristal d'une 
conscience sans tache : on dirait une nature humaine comme 
la voulait Pelage, qui n'aurait point péché. Les animaux eux- 
mêmes participent à cette douceur universelle. Le mal appa- 
raît sous la forme de monstres errants sur la mer, ou de 
cyclopes relégués dans des îles volcaniques; mais Dieu les 
détruit les uns par les autres, et ne leur permet pas de nuire 
aux bons, » 

Il caractérisait encore ainsi la rêverie mystique des Bre- 
tons : 

u L'instinct le plus profond peut-être des peuples celtiques, 
c'est le désir de pénétrer l'inconnu. En face de la mer. ils veu- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 19 

lenl savoir ce qui se trouve an delà; ils rêvenl la terre de pro 
mission. En l'ace de la tombe, ils rêvent ce grand voyage qui, 
sous la plume de Dante, est arrivé à une popularité si uni- 
verselle. La légende raconte que saint Patrice prêchant aux 
Irlandais le paradis et l'enfer, ceux-ci lui avouèrent qu'ils 
seraient plus assurés de la vérité de ces lieux s'il voulait 
permettre qu'un des leurs y descendît et vînt ensuite leur en 
donner des nouvelles. Patrice y consentit. On creusa une fosse 
par laquelle un Irlandais entreprit ic voyage souterrain. 
D'autres voulurent après lui tenter l'aventure. On descendait 
dans le trou avec la permission de l'abbé du monastère voisin, 
on traversait les tourments de l'enfer et du purgatoire, puis 
chacun racontait ce qu'il avait vu. Quelques-uns n'en sortaient 
pas; ceux qui en sortaient ne riaient plus et ne pouvaient désor- 
mais prendre part à aucune gaîté. » 

Cette tristesse poétique est bien celle des contes pieux dont 
les héros sont des saints bretons. 






Les saints d'autrefois n'étaient pas les seuls à recevoir 
l'hommage des poètes et des clercs prêcheurs. Ceux-ci met- 
taient aussi en vers, pour les lectures pieuses à l'église, la vie 
des saints contemporains, que ce fût sainte Elisabeth de Hon- 
grie, chantée par Rutebeuf, ou, au XII e siècle, saint Thomas 
Becket, chanté par Garnier de Pont-Sainte-Maxence, trouvère 
picard, fort voyageur, qui avait connu Becket en Angleterre. 
Quand l'archevêque de Cantorbéry fut poignardé par ordre de 
Henri II en 1170, Garnier se documenta sur place, et travailla 
durant trois années à son poème, l'un des meilleurs du temps. 
Il en faisait des lectures devant la tombe du saint, pour les 
milliers de pèlerins qui accouraient. Son œuvre a 6.000 vers, 
et témoigne d'un talent habile. 

Parmi les conteurs pieux, il en est un qui mérite une place 
à part. C'est Gautier de Coinci (xn e siècle), qui a traduit en 
vers quantité de miracles d'après le latin, avec une franche 
vigueur. On faisait aussi beaucoup de succès à un recueil de 
Vies des Pères. 



20 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Tous ces contes sont d'un charme pénétrant par la sincérité 
et la foi naïve. Ils n'ont pas le mérite de l'invention, mais ils 
ont celui de la forme, de l'adaptation au milieu et à l'époque, 
de la morale toujours élevée et salutaire. Il faudrait lire, dans 
leur vieux langage, tels de ces beaux récits, comme le Cheva- 
lier au Barillet, le Roi et le Voleur, ou le Tombeur de Notre- 
Dame. Du moins, nous pouvons les résumer, après leur docte 
historien Petit de Julleville. 

Le Chevalier au Barillet est un chevalier coupable de crimes 
nombreux, et féru d'un orgueil incorrigible. Il rencontre un 
ermite; il se confesse à lui; par piété ou repentance ? Non, car 
il se rit de tout, mais bien par dérision, par étalage de ses 
vices, par forfanterie. L'ermite lui impose des pénitences. Il 
éclate de rire, et les refuse. 

— Du moins, reprend l'ermite, vous irez bien, pour péni- 
tence, remplir ce petit tonneau au ruisseau voisin? 

- — La pénitence est drôle ! pense le chevalier plein d'orgueil, 
et par manière de rire, il accepte. Il prend le barillet, va le 
plonger dans le ruisseau, le retire : le barillet reste vide. 

Etonné, il recommence; vains efforts, le barillet ne se remplit 
pas. Voilà notre homme d'abord surpris, bientôt furieux. 

— ■ Ne pas pouvoir remplir d'eau un barillet ! 

La honte, la colère, le dépit, l'orgueil, l'aveuglent et l'entê- 
tent. De par tous les diables, il y parviendra ! 

Et durant un an, on vit un chevalier s'approcher Ge vous 
les ruisseaux, de toutes les sources, se baisser, y tremper un 
barillet et le retirer toujours vide. 

Quand l'année fut passée, le chevalier, d'un pas lourd et 
las, revint trouver l'ermite, et la tête baissée, le regard som- 
bre, encore éclairé des derniers feux d'un orgueil à demi 
vaincu, il jeta le barillet, et dit : 

— Je ne peux pas î 

Alors, tandis que l'ermite priait pour l'âme de ce mécréant 
perdu d'orgueil, le chevalier, lassé de la lutte, courba la tête, 
se sentit touché par la bonté du ciel, et versa une larme, — une 
larme de repentir. Elle tomba dans le barillet, et soudain, ô mi- 
racle, le barillet que toutes les sources du monde n'avaient pas 
vempli, se trouva plein jusqu'au bord. Une vraie larme avait suffi! 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 21 

N'est-ce pas là un bien beau conte, qu'il faudrait entendre 
enjolivé parla grâce naïve el gauche «lu « viel langaige ». 

En voici un autre : 

Un roi, suivi d'une nombreuse escorte, arriva à une place 
publique où il y avait une grande foule rassemblée. On lui 
dit qu'on allait pendre un voleur et que tout ce monde assis- 
tait à l'exécution. Il voulut sauver le condamné, et demanda à 
quel prix on le lui donnerait. 

— Cent marcs, dit le juge. 

Le roi tira sa bourse. En réunissant tout ce qu'il possédait 
et tout ce que ses courtisans lui prêtèrent, il eut cent marcs 
moins trois deniers ; et le juge ne voulait rien rabattre. Le 
voleur allait être pendu, quand le roi eut l'idée de le faire 
fouiller, pour voir s'il n'aurait pas quelque monnaie. Dans 
les poches du malheureux, on trouva trois deniers, juste 
ce qu'il fallait pour parfaire la rançon. Et il ne fut pas 
pendu. 

Apologue bien sage : car il répand cette si utile vérité, qu'il 
faut s'aider soi-même, quelque aide que le ciel ou les hommes 
vous accordent. 

De tous ces contes, il en est un qui a été bien souvent conté, 
repris, refait, et jusqu'à nos jours, c'est celui du lombeor 
Nostre-Dame. 

Le voici d'après la première version française. 

Un ménestrel fort ignorant, après une existence aventu- 
reuse, se lit moine. Il était, de son état, tombeur, c'est-à-dire 
sauteur et jongleur, et hormis saut, danse et faire des tours, 
il ne savait rien autre chose. Dans son monastère, il n'était 
clerc ou moinillon qui ne connût au moins les prières et les 
psaumes ; mais lui, il ignorait tout, et il était en grande honte 
de ne servir à rien. Il s'en va, au fond du jardin, dans une 
grotte écartée où était une image de la Vierge à laquelle il 
confie sa peine. Mais il ne veut pas être seul à ne rien faire eu 
l'honneur de Dieu ; son parti est pris. 



Je ferai ce que j'ai appris, 
Je servirai de mon métier 
La mère de Dieu en son moutier. 



22 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Il ote sa robe de bure. 

Je ne sais vous chanter, ni lire, 

Mais certes je veux vous vouer 

Tous mes beaux jeux les plus choisis... 

Lors il commence à faire des sauts 

Grands et petits, et bas et hauts, 

D'abord dessus et puis dessous, 

Puis se remet sur ses genoux... 

Il cabriole, marche la tête en bas sur les mains, prie, 
pleure, tourne, vire, fait le saut périlleux, et offre de tout son 
cœur ses services à la Vierge : 

Dame, fait-il, je vous adore 
Du cœur, du corps, des pieds, des mains, 
Car je ne sais ni plus ni moins. 

Il se met en sueur, danse, saute, jusqu'à ce qu'épuisé, il 
tombe au pied de l'autel. 

Le lendemain, les jours suivants, se cachant bien de tous, 
il revint à la grotte et recommença ses tours. Mais Dieu, qui 
ne demande ni or ni argent, hors l'amour sincère d'un cœur 
bien croyant, fut touché par cette ferveur, et il ne voulut pas 
qu'elle demeurât ignorée. Il inspira à un moine l'idée de guet- 
ter, d'épier le tombeur, de le surprendre dans ses cabrioles, 
et d'aller dénoncer a l'abbé ce qu'il prit pour un sacrilège. 
L'abbé et quelques religieux se cachèrent, et virent notre mé- 
nestrel gambader, cabrioler, faire toutes ses clowneries. Ils 
s'indignaient de cette profanation devant l'autel, quand la 
Vierge descendit du ciel avec un beau cortège. 

Et la douce Reine franche 
Tenait une serviette blanche 
Dont elle évente son ménestrel 
Très doucement devant l'autel; 
La franche dame débonnaire 
Lui évente pour refroidir 
Le cou, le corps et le visage. 

Les moines se retirèrent en silence, émerveillés, adorant 
Dieu qui glorifie les humbles. 

Voilà pour donner une idée de cette littérature pieuse qui 
développait littérairement les motifs des Evangiles ou des tra- 
ditions catholiques. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 23 

D'abord courtes, comme le Chant de sainte Eulalie, les pre 
mières cantilènes prirent pins de développement, devinrenl 
des poèmes élendus, diffus, et dégénérèrent en interminables 
récits de prose. 

Même destinée fut celle des œuvres épiques laïques, dont le 
développement fut parallèle à celui des œuvres religieuses, 
les Chansons de Gestes, qui, pareillement, ainsi que nous 
Talions voir à présent, commencèrent par des poèmes sobres 
et forts, pour aboutir à la prose diffuse et diluée des romans de 
chevalerie. 



CHAPITRE II 

Grandeur et décadence des chansons de geste. 



Le Trouvère au Manoir. — Cycle de l'antiquité : Roman de Troie par Benoit de 
S |e More, etc. ■ — Cycle Breton : Tristan et Yseult de Thomas et Béroul. — 
Chrestien de Troyes : Le Chevalier au Lion, Perceval, etc. — Cycle fran- 
çais : Chanson de Roland. — Autres : Bobert Wace; La Chanson des Lor- 
rains; Poèmes divers. — Décadence du Geste. — Le Roman de la Rose. 

Il faut se représenter, entouré de bois et de plaines, un 
manoir du xn e siècle, au temps de Louis VII, les tours mas- 
sives protégeant le donjon central en poivrière, les bastions 
d'avant-poste le cerclant d'une ceinture de corridors semés 
d'échauguettes, les fossés emplis d'eau: entre les créneaux, au- 
dessus des mâchicoulis meurtriers, des casques d'acier luisent, 
sous les pointes des pertuisanes; dans les cours, on entend le 
bourdonnement et le va-et-vient du personnel, de la garnison, 
des mercenaires. 

La châtelaine est dans la salle des Preuses, où les images 
des légendes sont représentées contre les murs ornés de tapis- 
series; des étoffes épaisses garnissent les bancs de pierre et les 
chaires de chêne. Les dames s'occupent à des travaux de leur 
sexe; les femmes vont, viennent, portent- des corbeilles, des 
jupes, un hennin, une fourrure, et rangent la garde-robe. On 
a l'impression d'une habitation immense, très peuplée, très agi- 
tée, très guerrière, au milieu de laquelle la châtelaine s'ennuie. 

Accoudée à la fenêtre, elle regarde les nuages passer et 
varier la lumière, qui, du ciel, inonde la forêt. A quoi songe- 
t-elle ? Au banquet de la veille où son mari traita ses cousins 
à vidercomes pleins, ou à la chasse de demain, à laquelle elle 
essaiera un nouveau palefroi. 

Mais on a corné sur le rempart. C'est un étranger qui 
demande à être introduit. Ils sont deux hommes; l'un semble 
le servant de l'autre, il porte un rebec et un havresac; l'autre 
a belle prestance, et le feu de la pensée luit en ses yeux. C'est 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 25 

Touroude, le laineux trouvère. Il demande à faire entendre 
chants. — Que sait-il ? — Le Roland, les Aliscans, Lancelot 
du Lac, et d'autres gestes nouvelles de noble savoir. La châ- 
telaine écoute les titres. Elle n'a pas encore entendu ces poè- 
mes; le trouvère logera donc au château avec son jongleur 
pour quelques jours; et quand vient la vesprée, dans la salle 
basse, où les armures et les ramures ornent les parois, entre 
les tentures, devant la haute cheminée où se consume un tronc 
d'arbre, debout près de la table que chargent les luminaires, 
les venaisons, les hanaps et les pichets d'argent, le trouvère, 
accompagné du jongleur qui touche du rebec, déroule les 
merveilles de la fée Viviane, la Dame du Lac, qui éleva Lance- 
lot, le vengeur de son fils. Et la châtelaine et ses femmes et 
ses amies demeurent durant des heures suspendues aux lèvres 
du conteur, qui dit des récits tour à tour si terribles, si amou- 
reux et si charmants. 

Ces poèmes étaient chantés sur une mélopée, récitatif lent 
et simple, soutenu par un accompagnement de vielle; entre 
les couplets ou laisses, le jongleur jouait une courte ritour- 
nelle dont le signal lui était donné par le cri aoi, que lançait 
le trouvère. 

Les plus anciennes gestes sont les premières manifestations 
de notre génie poétique national. Elles sont notre Iliade. Si 

] notre épopée est allemande d'origine, elle est latine de langue. 
Passé le VI e siècle, la romanisation des chants germains est 
terminée. Au X e siècle, l'épopée « est profondément, intime- 
ment française ; elle est la première voix que l'âme française, 
prenant possession d'elle-même, ait fait entendre dans le 

''monde. » (G. Paris.) 

Le nombre des « gestes » qui nous sont parvenues en 
manuscrits est considérable ; elles se classent par centaines. 
Pour s'y retrouver, on adopte généralement la classification 
des gestes proposée par Jean Bodel dans le Chant des Saxons: 

Ne sont que trois matières à nul (pour tout) homme entendant (instruit). 
De France, de Bretagne et de Rome la Grand. 

Cela veut dire que les chansons de geste se répartissent 



26 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

selon leurs sujets en trois cycles, qui englobent à peu près 
tout : 

Cycle Français ; 
Cycle Breton; 
Cycle de l Antiquité. 
Commençons par ce dernier. 






Antiquité. — Des erreurs de bien des sortes ont été com- 
mises à propos du moyen âge. 

La première a été de l'ignorer totalement jusqu'au com- 
mencement du xix e siècle. 

Boileau expédiait d'un mot l'art confus de nos vieux roman- 
ciers, et Fénelon estimait, en 1714, « sortir à peine de la bar- 
barie du moyen âge ». C'était biffer, dès le xvm e siècle, sept 
ou huit cents ans de notre gloire littéraire. 

La seconde erreur a été plus persistante; elle consiste à 
penser que la Renaissance a révélé à l'Occident les littératures 
grecque et romaine, perdues, évanouies, disparues dan? les 
couvents de Constantinople et du mont Athos, et que le moyen 
âge n'a connu l'antiquité que par les gestes d'Eneas et de 
Troie. C'est tout comme si l'on écrivait que l'histoire de France 
n'était connue sous Louis XIII que par YAstrée, et sous Louis- 
Philippe que par Les Trois Mousquetaires. 

Dès le II e siècle, la Gaule était couverte d'écoles. A Lyon, à 
Marseille, à Toulouse, à Vienne, les lettres grecques et latines 
brillaient du plus vif éclat. On appelait Autun « l'Athènes des 
Gaules ». Constance Chlore avait confié son école à Eumène. 
avec un traitement de cent mille sesterces par an, beaucoup 
plus que ne gagne aujourd'hui un proviseur ou un recteur 
de Faculté. En 376, un décret de Gratien adressé à Antoine, 
préfet du prétoire des Gaules, lui recommande les rhéteurs 
et les grammairiens qui enseignent la langue attique et la 
romaine; les professeurs reçoivent un traitement de faveur de 
vingt-quatre annones. A Trêves, les professeurs de grec et 
de latin ont, par décret impérial, vingt annones (Code théodo- 
sien). 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 27 

L'époque de l'invasion barbare fut une éclipse. Sidoine 
Apollinaire constatait la rouille <ln barbarisme, et Mamert 
Claudien la déplorait. 

( liarlemagne et Alcuin déterminèrent une Renaissance. Vir- 
gile, Horace, Ovide, Cicéron, furent cultivés, admirés, et 
même canonisés (Loup de Ferrière). L'impulsion donnée se 
propagea. 

Le règne de Charles le Chauve marque une nouvelle et 
éclatante Renaissance. La réputation de l'Ecole du Palais fut 
universelle. Des Grecs venaient en Gaule faire leurs études. 
On composait à la cour des vers latins et des vers grecs. 

Au X e siècle, la langue d'Euripide était enseignée dans les 
couvents, et les moines se saluaient dans leurs lettres de «frères 
en grec », Ellenici Fratres ! Orderic Vital raconte que Raoul 
de Normandie, un laïc, un seigneur, d'ailleurs très vaillant et 
très chevaleresque, savait le grec et la médecine. 

Les croisades firent naître une faveur plus marquée pour 
l'Hellénisme. L'empereur Baudoin envoya de jeunes Byzan- 
tins à Paris. On lisait et on goûtait dans les écoles Aristote, 
Platon, Ptolémée, Esope, les PP. de l'Eglise. A Albi, Ber- 
nard de Gaillac traduisit saint Thomas d'Aquin de latin en 
grec. Les écoles de Paris attiraient une foule d'étudiants 
étrangers. Les maîtres furent si nombreux qu'ils se syndiquè- 
rent en corporation, et les élèves se groupèrent en « quatre 
nations ». 

Assurément, le peuple et la noblesse étaient ignorants, mais 
le clergé, élément conservateur par excellence, avait gardé les 
vieilles traditions d'humanisme, et les élèves des moines, au 
sortir des bancs de l'école, apportaient dans le monde un écho 
des belles œuvres de l'antiquité classique. 

Aussi ne faut-il pas s'étonner, que dans le Roman de Fla- 
menca, les titres des chansons des jongleurs, aux noces de 
l'héroïne, soient pris de l'antiquité : Priam, Pyrame, l'enlè- 
vement d'Hélène, Ulysse, Hector, Achille, Enée, Etéocle et 
Polynice, Hero et Léandre, Jason vainqueur du dragon. Her- 
cule, Narcisse, Orphée, Jules César ou Dédale. On n'est pas 
plus érudit. 

On connaissait, on pratiquait les classiques latins et grecs. 



28 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Dans le Tristan de Béroul, l'épisode du nain bossu Frocin 
criant dans le sable pour y enfouir son secret : 

Marc a oreilles de cheval, 



est une adaptation de l'histoire du roi Miclas. 

Dans le Cligès de Chrestien.de Troyes, si la sorcière s'ap- 
pelle Thessala, c'est que, dans les poètes anciens, les magi- 
ciennes viennent de la Thessalie. 

Des abbés, comme l'abbé de Lobbes, sur Sambre, nous 
l'avons vu, avaient une réputation fort étendue d'humanistes. 
Près de Lobbes, à Thuin, la si jolie petite ville du Hainaut, en 
1240, Jean de Thuin, chevalier, seigneur de Ranwelz et de 
Montigny les Tilleuls, près l'abbaye d'Aulnes, donna une tra- 
duction en langue vulgaire de la Pharsale de Lucain, et c'est 
la première traduction en prose française que nous connais- 
sions. Jacot de Forest en fit un poème peu de temps après; et 
ici ce fut le contraire du cas ordinaire, où l'on dérimait un 
poème pour en faire un roman; ce fut la prose qui fut rimée. 

Les trouvères furent naturellement portés à faire passer 
dans la langue vulgaire les œuvres antiques ; au XII e siècle, 
c'était fait, et les chansons de gestes du cycle de l'antiquité 
comptaient cinq grands poèmes, plus un nombre indéterminé 
de traductions et imitations. 

Les poèmes étaient : 

Le Roman de Thèbes (vers 1150). 
Le Roman de Troie (vers 1160). 
Le Roman d'Enéas (vers 1170). 
Le Roman de Jules César. 
Le Roman d'Alexandre. 

Le roman de Thèbes est inspiré de la Thébaïde de Stace, 
tout à fait modernisée. C'est un des caractères du moyen âge, 
d'avoir eu une telle force de vitalité et de personnalité, qu'il 
a attiré, happé, englouti, digéré l'antiquité pour la transfor- 
mer en sa propre substance. Il a fondu à son contact tout ce 
qu'il a approché ; il s'est assimilé les époques, il a modernisé 
l'ancien, et s'est rendu sien ce qu'il empruntait. Ni Thèbes, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 29 

ni Troie, ni Enéas, ni César, ni Alexandre ne sont plus ce que 
les classiques les montraient ; ils sont des cités et <l< i s hommes 
du moyen âge, de cet âge qui avait trop de jeunesse, de viva- 
cité d'impressions et de fougue pour songer à s'extérioriser, à 
entrer dans des états d'âme qui n'étaient pas le sien, à recons- 
tituer, par dilettantisme ou par science, des civilisations qui 
n'étaient pas la sienne. 

Les inexactitudes et les anachronismes de ses œuvres ne 
sont ni maladresse, ni naïveté ; elles sont les exigences d'une 
jeunesse ardente qui ne connaît qu'elle et ramène tout à soi. 

Nous n'analyserons pas ces cinq longs poèmes ; un seul 
suffira à nous donner une idée précise de ce que furent les 
autres, et ce sera, si l'on veut, le Roman de Troie, Ylliade au 
xn e siècle, poème de 30.000 vers octosyllabiques, composé 
par Benoit de Sainte More (1160), d'après de vieux résumés 
latins conservés dans les couvents. Nous avons de ce roman 
27 manuscrits : ce nombre en atteste le succès. 

Que conte le trouvère ? Il commence par un éloge de la 
science, et de Darès, son guide, qui vécut avant Homère et 
connut les faits de plus près. C'est d'abord l'expédition des 
Argonautes, les amours de Jason et de Médée, la guerre d'Her- 
cule contre Laomédon, l'enlèvement d'Esione, fille de Priam ; 
ce roi veut envoyer une armée ravager la Grèce ; Paris pro- 
pose d'y aller seul, enlève Hélène pendant une fête de Vénus, 
la ramène à Troie. Levée en masse dans la Grèce. Agamem- 
non et son armée débarquent en Troade. Vingt-trois batail- 
les sont successivement racontées, séparées par des trêves 
durant lesquelles les dames décernent des prix de vaillance. 
Hector est tué, et son enterrement est un tableau d'une belle 
composition. Cependant Achille s'éprend de la troyenne Poly- 
xène, et demande sa main à Hécube, s'engageant à ne plus 
combattre. Elle lui est accordée, mais les succès de Troïlus, 
brave chevalier admiré des dames, le ramènent sur le champ 
de combat ; il tue Troïlus et Memnon, et est tué lui-même. 
Ajax et Paris s'entre-tuent. Troie est investie. Arrivent les 
Amazones, de la terre du Femenie ; et à ce propos, le trouvère 
donne une description de la Terre. Les Grecs sont repoussés 
par elles, mais leur reine, Penthésilée, trouve la mort en se 



30 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

battant. Bref, Troie est prise grâce au stratagème du cheval de 
bois. Hélène est rendue à son mari. C'est un massacre général, 
la fuite, les retours des Grecs, d'Ajax, d'Ulysse, de Diomède, 
d'Agamemnon, tué par Clytemnestre et son amant Egisthe, 
puis vengé par Oreste, sacré chevalier à quinze ans ; la lin est 
une Télégonie, histoire des deux iils d'Ulysse, Téléma'que, lils 
de Pénélope, et Télégonus, fils de Circé. 

Telles sont les grandes lignes. Tout cela est historié et agré- 
menté d'une foule d'épisodes et de détails, où la fantaisie du 
trouvère défigure l'antique et habille les Troyens en cheva- 
liers. Mais on voit que l'ensemble est conforme aux récits 
anciens, et qu'il serait hasardeux de prétendre que les trou- 
vères du XII e siècle ignoraient leur antiquité. 

Benoit suivait les récits de Dictys et de Darès, aujourd'hui 
perdus et connus seulement par de misérables abrégés. 

Son œuvre plut fort, et fut souvent recopiée, — nous dirions 
aujourd'hui éditée. — traduite, notamment par Herbert von 
Fritslâr de Thuringe, vers 1200, — et imitée, pour les Amours 
de Troïlus et Briseïda, par Boccace, dans /Y Filostrato, par 
Chaucer (xiv e siècle) et par Shakespeare dans Troïle et Cres- 
sida. 

Comme Y Enéide suit Y Iliade, VEnéas fait suite au Roman 
de Troie. 

Virgile fut très populaire au moyen âge, on en avait fait un 
sorcier, un magicien ; son nom était connu de tous, et il fut 
assez naturel qu'un trouvère adaptât en langue vulgaire 
Y Enéide, pour en faire le roman cYEnéas, en 10.150 vers octo- 
syllabiques. 

Justin, Quinte-Curce, Julius Valerius, l'archiprêtre Léon, 
tous ces auteurs traduits fournirent la matière du Roman 
d'Alexandre, de Lambert le Tort et Alexandre de Bernay; en 
20.000 vers de douze syllabes, premier type du vers, qui, du 
nom du héros qu'il chanta d'abord, s'appela vers Alexandrin. 

Ce poème est le type du roman d'aventures merveilleuses, 
aux pays dorés, avec des animaux fantastiques et invulnéra- 
bles, femmes aquatiques, fontaines-fées, hommes fendus par 
le haut jusqu'au nombril, tempêtes de neige et pluies de feu, 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 31 

précieux détails que le trouvère prenait dans la fameuse 
Lettre d'Alexandre à Aristole sur les merveilles de Vlnde. 
Conquêtes, enchantements, chasses, duels, forment un récit 
touffu qu'on divise en quatre branches, et qui a alimenté, 
après le XII e siècle, toute cette littérature romanesque qui s'est 
provignée autour d'Alexandre et de Porus. Il faut ne pas 
l'oublier quand on parle des romans métaphysiques du XVII e 
siècle : ils ne sont pas un genre à part, ils sont un aboutisse- 
ment, une conclusion, la fin d'une famille que rajeunira le 
roman de mœurs. 

C'est encore l'antiquité qui a inspiré les imitations des 
Métamorphoses d'Ovide, comme la Philomène de Chrestien de 
Troyes, ou le Narcisse . Boèce avait fourni le sujet des contes 
sur Orphée. Le franciscain Chrétien Legouais de Ste More, à 
la fin du xm e siècle, traduisit Ovide en 72.000 vers. Au xnf 
siècle. Maître Elie translata d'Ovide L'art d'aimer qu'il accom- 
moda aux lois de l'amour chevaleresque. 

Loin de croire que le moyen âge ignora les anciens, il faut 
au contraire être surpris de la profonde connaissance qu'il 
en eut, et du commerce fidèle qu'il entretint avec eux. 

La Renaissance n'a pas révélé l'antiquité à la France ; elle 
a enrichi un terrain déjà préparé et fertile. 






Cycle Breton. — Les romans bretons sont des romans fran- 
çais. « Ils ne sont pas plus bretons, dit M. Cledat, qu' Hernani 
n'est une pièce espagnole. » La conquête normande venait, 
au XI e siècle, de mettre les Bretons « à la mode », et ils furent 
les héros choisis par les conteurs, pour ces poèmes que leur 
sujet classe dans le cycle des Chevaliers de la Table Ronde. 

Le personnage autour duquel tous les autres gravitent, est le 
roi Arthus, un chef de clan du Vf siècle. Il se forma une lé- 
gende, dont les éléments épars furent réunis au IX e siècle en 
latin par Nennius, puis elle fut racontée par Joffroi de Mon- 
mouth au XII e siècle. Arthus devint le type du roi de cour- 
toisie, ayant une cour brillante, donnant des fêtes et des 



32 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

tournois. La tradition groupa autour de lui une élite, les Che- 
valiers de la Table Ronde, ainsi nommés à cause de la forme 
de la table autour de laquelle ils se réunissaient, afin qu'il 
n'y eût aucune préséance, tous étant égaux. 

Leur mission était la « quête » du saint Graal, le vase 
sacré dans lequel Joseph d'Arimathie recueillit le sang du 
Christ ; Charlemagne l'avait rapporté d'Orient ; on l'avait 
déposé dans l'abbaye de Moyenmoutier (Vosges), mais il fut 
enlevé. Le devoir des Chevaliers était de le ressaisir, et ils 
parcouraient le monde à sa recherche. 

Les trouvères contaient, enrichissaient, allongeaient les 
épisodes du fonds primitif. 

Parmi ces chevaliers errants et magnanimes, Tristan est 
l'un des plus célèbres. 

Wagner a puissamment contribué à populariser en notre 
temps les noms de Tristan et Iseult, — celui-ci germanisé 
sous la forme Isold. En réalité, Wagner a pour son livret suivi 
Gottfried de Strasbourg, qui a imité l'œuvre de notre trou- 
vère Thomas. La version wagnérienne est française par ses 
origines. 

L'histoire de Tristan et Iseult a pris naissance chez les 
Celtes, on s'en aperçoit à certains caractères qui la localisent, 
le merveilleux, le charme qu'y prennent la mer et la forêt, 
la science de la navigation, le goût des aventures, les 
croyances magiques, la figure même de Tristan, sorte de 
demi-dieu barbare, qui sait chasser, dépecer, lutter, imiter 
le chant des oiseaux, jouer de la rote, dompter les monstres, 
survivre aux blessures. C'est le type accompli du héros, trans- 
figuré et divinisé par l'amour. 

Il nous reste trois mille vers de Béroul, et autant de Thomas, 
deux trouvères du xif siècle. Avec quelques autres fragments, 
c'est un amas de décombres. M. Bédier a tenté de reconstruire 
l'édifice, par un travail d'industrieuse mosaïque. Il a em- 
prunté de-ci de-là les pierres de sa construction : en France, à 
Béroul, à Thomas, et à un vieux roman en prose ; à l'étranger, 
à Eilhart, et à Gottfried de Strasbourg. 

Les Allemands ne nous donnent qu'un aperçu de ce que 
devaient être les textes français perdus qu'ils ont imités. En ce 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 33 

qui concerne directement la littérature française, il n'es! pas 
sans intérêl d'extraire de ce mélange ce qui nous revient de 
droit, et de constater que notre part est encore fort belle, 
dans cette légende si touchante à laquelle nous ne nous inté- 
resserions peut-être pas tant, si l'Allemand Wagner ne l'avait 
désignée à notre curiosité. 

Ces histoires ne sont encore connues que des lettrés. Il y a 
cent ans, on ignorait leur existence. Nous prenons volontiers 
cette occasion de raconter le Tristan français, pour servir la 
cause de sa vulgarisation parmi nous. Certes, l'histoire légen- 
daire de Tristan, est d'origine bretonne et bien française. 
Dans les œuvres de Thomas et Béroul, des deux parts, le 
début fait défaut, et nous ne le connaissions que par Eilhart, 
par Gottfried de Strasbourg et leurs successeurs. 

On sait que Tristan est le neveu du roi Marc. Ce. roi Marc 
est roi de Cornouaille, province méridionale de l'Angleterre, 
d'après Béroul, et d'après Thomas, il règne sur toute l'Angle- 
terre; mais peu importe. 

On sait encore que la Cornouaille était en ce temps-là, 
comme l'Attique au temps de Thésée, soumise à l'impôt du 
sang par le Morhout d'Irlande, qui chaque année y venait 
réclamer un lot de jeunes gens et de jeunes filles. 

Tristan s'avance, et va tuer le Morhout, ce qui délivre d'un 
grand fléau le royaume de son oncle. 

Tristan a été blessé par l'épée empoisonnée de son 
adversaire. Seule, la reine d'Irlande, sœur du Morhout, a le 
secret qui guérit cette blessure. Tristan va près d'elle, sans 
se faire reconnaître, et il recouvre la santé. Il voit la fille de 
la reine, Iseult, et il en est épris. Mais il doit repartir. 

Peu après, il revient en Irlande, comme messager officiel 
de son oncle Marc, qui veut épouser Iseult. Il ramène à son 
bord la fiancée du roi. 

La mère d'Iseult avait donné à sa fille un breuvage d'amour 
qui doit unir les deux époux d'une tendresse invincible. 

Sur le bateau, par erreur, Iseult et Tristan boivent ce 
philtre. 

Dès lors ils s'aiment jusqu'à mourir. 

Afin que Marc ne s'aperçoive pas que sa fiancée n'est plus 

3 



34 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

digne de lui, elle a substitué à elle sa suivante, la nuit de ses 
noces. Puis elle fait tuer celle-ci, pour être plus sûre de sa 
discrétion. Mais la pitié des assassins gagés épargne la vic- 
time. 

Cependant Tristan et Iseult, à la cour du roi Marc, ont de 
fréquentes entrevues. Ils sont trahis par un nain bossu. Fro- 
cin, au service du roi. 

Ici nous avons le texte français primitif : à cet endroit 
commence le fragment du trouvère Béroul, que les Allemands 
ont copié plus tard. 

Nous assistons à un rendez-vous de Tristan et d'Iseult, 
dans la forêt, sous un grand pin. Le roi Marc, averti par son 
nain, est venu, et s'est caché dans les branches de l'arbre. 
Mais Iseult a aperçu son image reflétée par l'eau de la fon- 
taine, et comme nulle ne fut plus avisée, elle ne dit que paroles 
bonnes à donner le change au mari défiant. A ce langage, 
Tristan comprend qu'ils sont épiés, et il conforme ses dis- 
cours aux exigences de la circonstance. Tous deux se parlent 
avec tant de respect d'une part, tant de réserve de l'autre, que 
le roi Marc en est ravi, accuse son nain de mensonge, l'exile, 
et embrasse de joie sa femme et son neveu, qu'il remercie 
encore d'avoir tué le Morhout. Il ne se cache pas pour leur 
dire qu'il les épiait, et qu'il a été si satisfait de les entendre, 
que « peu s'en fallut que ne sois de l'arbre tombé ». 

Il veut désormais que Tristan et Iseult se voient librement 
et à toute heure. Toute la scène est conduite avec art, et elle 
est bien moderne, ou plutôt elle est éternelle. 

Mais les soupçons renaissent au cœur du roi. aiguillonnés 
par les délations de trois barons jaloux de Tristan. Marc, 
résolu à s'informer, donne à son neveu l'ordre de partir pour 
aller porter en Bretagne un message au roi Art bus. et il guette 
le moment où le messager voudra faire ses adieux à Iseult pen- 
dant la nuit. 

Marc et Tristan dormaient dans la même chambre. 

L'obscurité était complète: 

Dans la chambre point de clarté, 
Ni cierge, ni lampe allumée. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 35 

Vers le milieu de la nuit, le roi feinl de sortir; mais il a 
lait semer de la farine entre le lit de Tristan el le sien, où 
repose Iseult. Les deux amants oni vu la farine, qui portera 

et gardera la trace des pas, si on marche dessus. Aussi I "ris- 
tan, plus avisé, 

Les pieds a joint, prend son élan 
El saute dans le lit du roi. 

Il entend du bruit, il prend le même chemin pour rentrer 
dans son lit. Mais dans l'effort du saut, une de ses blessures 
s'est ouverte; les deux lits et la farine sont teints de sang: le 
crime est avéré; Tristan est arrêté, malgré ses vives déné- 
gations. 

L'arrêt est cruel. Tristan et Iseult seront brûlés vifs : et on 
prépare le bûcher. 

Le cortège funèbre se met en route. Tristan est enchaîné. 
En passant devant une petite chapelle élevée à la pointe d'une 
roche si abrupte qu'un écureuil se tuerait en sautant de là, il 
demande et obtient le droit de prier un instant pour son âme; 
tandis que les soldats veillent à la porte, il passe derrière l'au- 
tel, et se précipite dans le vide; le vent qui s'engouffre dans 
ses vêtements forme parachute, et il tombe sans grief sur le 
sable: il se sauve en courant. Il est bientôt rejoint par son 
valet fidèle, Governal. qui lui rapporte son épée, et ils se 
cachent dans une forêt. 

Cependant le supplice d'Iseult n'est pas différé. Elle a les 
mains si serrées, que le sang jaillit de ses doigts. La flamme 
du bûcher luit déjà. A ce moment passe une troupe de lé- 
preux, dont le chef propose au roi Marc un châtiment plus 
terrible que le feu, c'est de livrer la reine au plaisir de ces 
lépreux, qui la garderont avec eux. Le roi satisfait de ce raf- 
finement consent, et les hideux infirmes emmènent leur proie 
avec des cris féroces. 

Quand ils passent par la forêt où se cachait Tristan, celui-ci 
voit et reconnaît sa belle ; il charge son valet d'assommer ces 
magots à coups de trique, et il sauve son amie. 

Pendant que Marc se lamente et décapite son nain dont il 
a à se plaindre, — c'est tout un épisode qui fait digression 
et qui est inspiré par la légende classique du roi Midas, — 



36 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Tristan et Iseult vivent dans la forêt du Morois, de gibier et 
de racines; Governal fait la cuisine. 

Il restait chez Tristan son chien fidèle, Husdent, qui ne 
cessait de pleurer son maître avec tant de transport qu'on 
le croyait enragé. Quand on le détacha, tous les valets étaient 
montés sur les bancs et les rebords des murs, pour l'éviter. 
Le chien, dès qu'il fut en liberté, reconnut les traces de son 
maître, et les suivit. Le roi et les barons ne le quittaient 
pas. Mais quand la bête refit, comme Tristan, le saut du 
rocher de la chapelle, ils renoncèrent à l'imiter et s'en retour- 
nèrent chez eux, pendant que la bonne bête, poursuivant sa 
route, retrouvait Tristan et Governal, qui lui apprit à chasser 
sans aboyer. 

Un jour, après la chasse, Tristan et Iseult dormaient sur la 
feuillée; ils n'étaient pas enlacés, et une épée les séparait. 
Un forestier les vit, et courut prévenir le roi, qui prit son 
glaive, et s'en vint seul pour punir les coupables dans leur 
sommeil. Quand il fut là, quand il les vit dormant si chaste- 
ment, il craignit naïvement de se tromper dans ses soupçons, 
et il ne les tua pas. Il ôta l'anneau royal du doigt de la reine, 
mit, sans l'éveiller, ses gants d'hermine devant elle, et rem- 
plaça l'épée de Tristan par la sienne. Ayant fait ce bon tour, 
le brave homme s'éloigna, en disant: 

J'avais dessein de les occire, 
N'y toucherai, je rentre mon ire. 

Il n'en dit mot à personne : 

On en ferait trop laide histoire. 

A leur réveil, les deux amants connurent que le roi était 
venu; ils craignirent de le voir tôt revenir en force, et ils se 
sauvèrent vers le pays de Galles. 

Trois ans s'étaient écoulés depuis que Tristan et Iseult 
avaient bu par erreur le breuvage de la reine d'Irlande, qui 
fait aimer pendant trois années seulement. Symbole délicat 
et spirituel qui fixe cette limite moyenne aux amours ter- 
restres. 

Tristan n'aime plus; il regrette la chevalerie, les riches 
vêtements, les cours brillantes, au lieu de la loge de feuil- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 37 

lage où il vit en bête. Iseult, de sa part, pleure sa jeunesse, 
et songe aux toilettes cle reine, à la vie brillante de la cour. 
Les deux amants, qui ne sont plus sous le charme du philtre, 
se confient leurs pensées, et leur union se desserre, [seuil 
rentre auprès du roi qui pardonne, à la condition que Tristan 
sera exilé. 

Le charme est rompu. Mais Famour vrai a t-il besoin de 
magie et de philtres? Aussi renaît-il bientôt entre les deux 
amants, plus humain, plus volontaire, plus émouvant encore. 
Tristan et Iseult ne peuvent vivre sans se revoir. Ils ont de 
nouveaux rendez-vous, et les trois barons jaloux dont il a été 
question plus haut les espionnent. Tristan les surprend, il en 
assomme un, le second se sauve, quant au troisième, il s'est 
glissé près de la fenêtre d'Iseult et il épie derrière le rideau. 
L'ombre portée cle sa tête trahit sa présence, Tristan bande 
son arc invincible, tire, la flèche part. 



Emerillon ni hirondelle 

De moitié ne vole aussi vite 

Et si c'eut été pomme molle, 

Le trait n'eut pas mieux traversé. 



Le fragment de Béroul finit là. Pour la suite immédiate, 
il faut consulter les romans allemands, qui ont traduit la 
version romane aujourd'hui perdue. Celle-ci reparaît avec 
le fragment de Thomas, qui prend les choses un peu plus 
loin. 

D'après Thomas, Tristan a été surpris et a dû fuir en 
Bretagne, où il vit malheureux dans le souvenir iidèle de son 
amie. Il se marie pourtant, ayant rencontré une princesse qui 
lui plaît parce qu'elle s'appelle aussi Iseult. Nommons-la, 
pour ne pas confondre, Iseult IL Par respect pour Iseult I re , il 
ne veut être qu'un mari de nom seulement pour la seconde, 
qui se dépite de tant de réserve. Cette situation ambiguë prête 
à de longues dissertations, après lesquelles, ayant analysé le 
douloureux état d'âme et de Tristan, tiraillé entre l'amour 
et le devoir, et d'Iseult II, qui est bien mal mariée, et 
d'Iseult I re qui pleure toujours Tristan, et du roi Marc, fini a 



38 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

de sa femme le corps et pas le cœur, — le trouvère conclut 
quïl ne sait quel des quatre est le plus à plaindre, 

Parce qu'éprouvé je ne l'ai. 

Le poète a ainsi de ces intrusions naïvement amusantes de 
sa personne dans le récit. -Mais poursuivons : c'est le morceau 
capital du récit de Thomas. 

Dans un combat. Tristan a été blessé à mort par une épée 
empoisonnée. Il est sur son lit d'agonie, il mande son ami 
Kaherdin, et fait sortir tout le inonde de la chambre. Mais 
sa femme, Iseult II, défiante et jalouse, colle son oreille à la 
muraille du lit, et écoute. Elle entend son mari demander à 
Kaherdin un suprême service. Il fant qu'il aille en Angle- 
terre, déguisé en marchand : il approchera ainsi d'Iseull l re , lui 
montrera un anneau qu'elle reconnaîtra, et lui apprendra 
en secret que Tristan se meurt. Si elle consent à venir, à le 
guérir par sa vue si chérie, qu'il mette la voile blanche au 
vaisseau: la voile noire annoncera que Kaherdin revient seul. 

Ainsi fut fait. Le faux marchand arrive à la cour du roi 
Marc, montre à Iseult I re ses belles marchandises, « riche vais- 
selle de Tours, vins de Poitou, oiseaux d'Espagne », et une 
agrafe d'or, en lui disant: « Reine, voyez que cet or est beau: il 
est plus fin que celui de cet anneau ». ("est l'anneau de Tristan. 
Iseult I re le reconnaît, parle en secret au marchand, apprend de 
lui la fatale nouvelle, et fuit aussitôt avec lui. 

Le récit de ce voyage d'Iseult I r ". d'Angleterre en Bretagne, 
est un morceau d'une saveur littéraire délicieuse, et d'une 
composition habile. Le navire est en vue des côtes bretonnes, 
mais des vents contraires s'élèvent, et le repoussent au loin. 
Voyez ce tableau d'un gros temps en mer, c'est une vigou- 
reuse marine, peinte avec justesse et sobriété : 

Le vent s'efforce et lève Tonde, 
La mer se meut, qui est profonde, 
Le vent se trouble, épaissit l'air, 
Vagues s'élèvent, mer noircit, 
Il pleut et grêle et le temps croît. 
Rompent boulines et haubans. 

Cinq jours durant, la tourmente fait rage. Iseult I re se désole, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE .'5!l 

a peur de périr, d'être noyée, el elle souhaiterait que Tristan 
tût noyé aussi, car le môme poisson peul être les mangerail 
tous doux, et ils seraienl ainsi réunis l'un à l'autre dans [a 
mort. 

Le beau temps revient. Mais alors c'est la « bonace » ; le 
navire demeure en panne en vue des cotes. 

Tantôt avant, tantôt arrière, 

Ne peuvent leur route avancer. 

Cependant Tristan a grand peine, « pleure des yeux, dé- 
tend son corps », jusqu'à l'heure de la vengeance ourdie par 
la perfide Iseult 11. Elle annonce à son mari, sachant que par 
ce mensonge elle le punira, qu'un navire est en vue, ayant 
voile noire. 

Tristan gémit; sa force s'en va: puisque son amie n'est pas 
venue, il ne tient plus à la vie. Il se tourne vers la muraille, 

« Amie Iseut » trois fois a dil; 
La quatrième il rend l'esprit. 

Iseult I re a pu atterrir ; elle entend les cloches, les plaintes, 
elle apprend la fatale nouvelle, Tristan le Preux est mort ! 
Alors vous eussiez vu la pauvre reine, toute dolente et « désaf- 
fublée », courir par les rues vers le palais, se désoler devant 
le cher mort : 

L'embrasse, près de lui s'étend, 
Lui baise la bouche et la face, 
Etroitement des bras le serre, 
Elle rend ainsi son esprit 
Et reste morte auprès de lui. 

A ces deux grands poèmes il faut joindre des gestes de 
moindre importance, comme La Folie de Tristan (xn° siècle), 
où Tristan contrefait le fou pour se rapprocher d'Iseult sans 
éveiller la défiance du roi Marc. Au xm e siècle, Tristan fut 
le héros d'un long roman en prose qui reproduit tous ces épi- 
sodes. La fin en diffère. Le roi Marc blesse son rival; Tristan 
et Iseult s'étreignent alors avec tant d'amour que leurs deux 
cœurs se brisent. Au xv e et au XVI e siècle, le même roman est 
repris, enjolivé, allongé d'épisodes gracieux comme celui de 



40 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

la fillette que Tristan charge d'aller épier au port le retour 
du navire, et que la farouche Iseult II force à révéler le secret 
des deux voiles, noire ou blanche. 

Enfin des épisodes ont été perdu» , on ne les connaît que par 
les traductions étrangères ou par les romans en prose du xm e 
siècle, qui les reproduisent : le cheveu d'or découvert par le 
roi Marc qui jure d'épouser celle à qui il appartient ; et c'est 
un cheveu d' Iseult ; — ou le grelot d'oubli, que Tristan mal- 
heureux envoie à Iseult pour qu'elle ne souffre pas: mais Iseult 
le jette à la mer, car elle veut souffrir aussi, puisque Tristan 
est dolent. 

Ce qu'il ne faut pas oublier non plus, c'est le « lai » de 
Marie de France (xif siècle), le Chèvrefeuille, où Tristan exilé 
par le roi Marc, revient pourtant, se cache dans les bois, et 
prévient son amie de sa présence par le signal convenu d'une 
branche coupée de coudrier. Iseult voit ce bâton sur le che- 
min, comprend que Tristan est dans les alentours, quitte son 
escorte, s'enfonce dans les bois, et retrouve son ami, avec qui 
elle passe quelques doux moments. Les vers sont exquis ; 
Tristan disait à Iseult que 

Il en était de leurs deux cœurs 

Tout ainsi que du chèvrefeuille 

Qui au coudrier se prenait. 

Quand il est ainsi enlacé et pris. 

Et tout autour du bois s'est mis 

Ensemble peuvent bien durer; 

Mais si l'on veut les séparer, 

Le coudrier meurt prompt em en t. 

Le chèvrefeuille également. 

Belle amie, ainsi est de nous, 

Ni vous sans moi, ni moi sans vous. 

Le roman de Tristan et Iseult, tel qu'il fut au xii e siècle, est 
un roman bien français. Ce n'est plus l'amour sauvage des lé- 
gendes celtiques ou saxonnes, c'est l'amour plus tendre, plus 
délicat, plus scrupuleux, plus fait de nuances, c'est cet amour 
courtois qui distingue la chevalerie française, et dont on avait 
déjà comme un présage discret dans l'épisode de la belle x\ude 
à la lin de la Geste de Roland. 

Il y a un charme étrange à ces romans naïfs et vieillots ; ils 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE il 

évoquent les images agrandies d'êtres à demi reds qui évo- 
luent parmi les rêves et les féeries, les enchantements et les 
fantastiques batailles. 

Comme il serait séduisant, si la place ne nous était mesurée, 
de suivre Lancelot, dès son enfance, — - Lancelot enlevé toul 
jeune par une fée qui l'entraîne au fond d'un lac, dans son 
palais splendidc, où son éducation attentive fait un preux de 
Lancelot du Lac, si souvent célébré par les conteurs. 

Quelle figure attrayante que celle de Merlin l'Enchanteur, 
dont les charmes le métamorphosent tour à tour en vieillard, 
en seigneur, en homme du peuple, en jeune homme, en nain, 
en géant, sorte de Faust terrible, créature de Satan, obstacle 
infernal aux chevaliers en quête du saint Graal. Mais la fée 
Viviane lui dérobe sa science et l'emprisonne dans la forêt de 
Broceliande, tant il est vrai qu'il n'est science, ni sortilège qui 
mette la faiblesse humaine à l'abri de la femme, de l'amour et 
de son prestige. 

Chrestien de Troyes fut le plus grand de ces trouvères. Il 
avait fait un Tristan (1160) aujourd'hui perdu. 

Il est l'auteur d'Erec et Enide, où le chevalier Erec punit 
sa femme Enide d'avoir préféré l'opinion du monde à l'amour. 
Il l'entraîne dans mille aventures périlleuses, lui défendant de 
lui adresser la parole. Quand l'épreuve a assez duré, il lui 
pardonne. Cligès conte l'histoire de Cligès, fils de l'Empereur 
de Constantinople, qui aime Fénice ; celle-ci est aimée par 
l'Empereur qui a résolu de l'épouser, et qui l'épouse en effet. 
Mais la nourrice Thessala connaît un breuvage magique 
qui permet à Fénice de se conserver pure, et qui donne à l'Em- 
pereur l'illusion d'être son époux. Pendant ce temps, Cligès 
fait mille exploits à la cour d'Arthus. Quand il se présente à 
nouveau devant Fénice qu'il aime et dont il est toujours aimé, 
Thessala fait prendre à sa maîtresse un breuvage qui lui 
donne un sommeil semblable à la mort. On fait de belles funé- 
railles à la Juliette de ce Roméo. Lorsqu'elle se réveille, Cligès 
est auprès d'elle, et ils ne se quittent plus. Ils sont découverts 
dans leur retraite, s'enfuient ; l'empereur meurt de colère, et 
Cligès lui succède. 

Une autre geste de Chrestien de Troyes, Le Chevalier au 



1 



VI HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Lion, conte les exploits du chevalier Ivain, de la Table Ronde, 
qui a entendu parler d'une fontaine merveilleuse, ombragée 
par un grand pin, d'où pend, à une chaîne d'or, un bassin de 
même métal. Devant la fontaine est un escalier splendide, tout 
en émeraudes, gardé par un chevalier indomptable. Ivain va le 
provoquer, renverse le bassin d'or, et aus-ilùt une affreuse 
tempête de pluie et de grêle saccage toute la forêt : Ivain tue le 
chevalier de la fontaine magique, qu'il a poursuivi jusque dans 
son manoir. Mais la porte s'est refermée sur lui, et il serait en 
grand péril, si une suivante ne lui donnait un anneau, - sorte 
d'anneau de Gygès, — qui le rend invisible. Il se prend à 
aimer la veuve de sa victime : il s'en fait aimer, et il l'épouse. 

Cependant le roi Arthus, qui a entendu conter les mer- 
veilles de la fontaine ensorcelée, y vient, renverse le bassin 
d'or : la tempête de pluie et de grêle se déchaîne sur la forêt, 
et Ivain sort du château pour châtier l'audacieux. Casqué, 
enfermé dans sa belle armure, il n'est pas reconnu par les 
chevaliers d'Arthus : il désarçonne celui d'entre eux qui a été 
désigné pour le combattre. Alors, vainqueur, il se fait con- 
naître : et il invite le Roi et sa suite à des fêtes splendides. 
Pendant ces réjouissances, un des chevaliers. Gauvain. lui fait 
honte de s'amollir auprès de sa femme et de ne plus paraître 
dans les combats ni dans les tournois. Piqué dans son orgueil 
il part, en promettant à sa clame de revenir dans un délai qu'il 
lui fixe. Mais il dépasse de beaucoup le temps convenu, et la 
dame, dépitée, lui fait faire défense de plus jamais reparaître 
devant elle. 

Ivain, désespéré de cet arrêt devant lequel il s'incline en bon 
et courtois chevalier, court le monde pour dissiper ses cha- 
grins, protège les opprimés, sauve un lion de la mort en tuant 
un serpent : le lion reconnaissant s'attache à lui, l'aide dans 
ses exploits, et le soir il dort à ses pieds. Sa renommée se ré- 
pand au loin. 

Deux demoiselles ayant eu des démêlés de famille, Gauvain 
s'est proclamé le champion de l'une d'elles. Ivain se déclare le 
champion de l'autre. Les deux chevaliers descendent en lice 
et se battent plusieurs jours, sans se connaître. Quand enfin 
ils se nomment, ils se jettent clans les bras l'un de l'autre ; le 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 43 

différend s'accommode, el grâce à un philtre, [vain rentre en 
grâce auprès de la Dame de la Fontaine Magique, son 
épouse. 

Chrestien de Troyes a écrit le Chevalier de la Charrette, 
vers 1170, à la même époque que le Chevalier au Lion. C'est 
proprement l'épopée de l'amour courtois, galant, chevale- 
resque, qu'un signe ou un ordre de la Dame bannil ou rap- 
pelle docilement. 

C'étail le jour de l'Ascension, Arthus tenait cour plénière et 
brillante. Un chevalier inconnu se présente d'un air insolent. 

Il a vaincu déjà plus d'un des Chevaliers de la Table Ronde, 
il provoque les autres. 

— Envoyez, dit-il à Arthus, la reine Geneviève dans la fo- 
rêt : qu'un seul chevalier l'accompagne. Si je le défais, je 
garderai la reine ; dans le cas contraire, je vous rendrai tous 
les i hevaliers que je garde prisonniers. 

Arthus est trop brave pour reculer devant un défi. Le séné- 
chal Keu emmène la reine dans la forêt. Il est battu. La reine 
demeure prisonnière. 

Le neveu du roi, le chevalier Gauvain, va pour la chercher. 
En route, il rencontre un chevalier qui ne se nommera que 
plus tard, mais pour la commodité du résumé, disons tout de 
suite qu'il s'appelle Lancelot, le même que célèbrent les ro- 
mans populaires de la Bibliothèque Bleue, et dont l'image 
illustre les jeux de cartes. 

Lancelot a perdu son cheval. Une charrette vient à passer, 
conduite par un nain qui l'invite à monter, lui promettant que 
s'il entre dans sa charrette, il verra la reine. Sans doute il est 
ridicule pour un chevalier d'aller en charrette comme un 
paysan ou un condamné. Mais puisque, avec Gauvain, ils sont 
en quête de la reine et (pion la leur promet, Lancelot prend 
place dans la carriole, à la grande joie des passants qui le huent. 

Gauvain et Lancelot arrivent à un château où ils sont reçus 
et hébergés. Lancelot couche dans le « lit périlleux ». Celui 
qui s'étend dans ce lit voit à minuit une lance de feu des- 
cendre du plafond, et s'il n'est pas un chevalier parfait, la 
lance le tue. Lancelot est à peine blessé. 

Le lendemain, il repart avec Gauvain. Dans la forêt, ils ren- 



44 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

contrent une belle demoiselle qui leur apprend que la reine est 
en ce moment aux mains de Méléagant, fils du roi Bademagu, 
dans le royaume duquel on n'entre que par deux ponts égale- 
ment périlleux, le pont sous l'eau et le pont de l'épée. 

Les deux compagnons se séparent alors ; Gauvain tentera 
de passer par le pont sous l'eau. 

Lancelot va droit au pont de l'épée. Il sort vainqueur de 
tous les maléfices, rejoint Méléagant, et le défait, sous les yeux 
de la reine Geneviève, l'épouse ravie du roi Arlhus. Il est en 
droit de compter sur sa reconnaissance pour tant de bravoure. 
Par coquetterie, Geneviève, qui aime Lancelot, se déclare mal 
contente de lui. Le chevalier, si durement traité, se résigne et 
dit sa plainte au sénéchal Keu, le vaincu de Méléagant, qui est 
là, prisonnier avec la reine. 

Méléagant défait, Lancelot part. Il est saisi en route par des 
soldats qui pensent faire une bonne prise et le ramènent à 
Bademagu. Le bruit court même qu'ils l'ont tué et qu'ils le 
ramènent mort. Geneviève, à cette nouvelle, se repent d'avoir 
été si dure pour lui, et de l'avoir traité tout au contraire de ce 
que son cœur eût voulu faire. Elle jeûne de douleur, se pâme ; 
on la' dit morte. En entendant ce malheur, Lancelot veut se 
pendre à l'arçon de sa selle. On le décroche à temps. Bref, 
voilà de nouveau Lancelot et Geneviève en présence à la cour 
de Bademagu, et cette fois, à l'air dont la reine l'accueille, le 
chevalier de la charrette peut savoir qu'on ne le hait pas. 

Le rendez-vous secret de Lancelot et de Geneviève a toute 
la saveur d'un roman moderne. Il est même assuré qu'un 
moderne y mettrait moins de discrétion. Ils se rencontrent 
de nuit, près d'un vieux mur, à une fenêtre barrée de fer. Il 
veut desceller les barreaux : 

— Ils sont trop gros, objecte la reine Geneviève. 

— N'ayez crainte, répond Lancelot. Rien, hors vous, ne 
peut me retenir. Si vous me permettez de briser ces barres, la 
route est libre pour moi; 

Mais si point il ne vous agrée 
Pour rien je n'y voudrais passer. 

Voilà bien l'amour courtois, docile, soumis. Mais la reine 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 45 

donne ce « congé »; elle va se recoucher, tandis que Lancelot 
tord et déplace les barres; il vole d'un pied léger, rejoint 
sa mie, et on laisse à penser quelle joie ils se donnèrent. 

La fin a été composée par un continuateur, Godeiïroi de 
Lagny. Le sénéchal Keu, faussement désigné par des traces 
du sang de Lancelot, est accusé par Méléagant, qui jette en 
même temps Lancelot en prison. Mais le traître est puni au 
bout du conte; Lancelot lui tranche la tête. 

La reine revient chez son mari Arthus; Lancelot continue à 
se distinguer par ses prouesses, son obéissance aveugle aux 
caprices de Geneviève, en un mot, sa galanterie, — cette vieille 
galanterie française qui inspirera encore les romans de La 
Calprenède et de Gomberville, et qui persistera, dans son 
essence, jusqu'à la Chambre Bleue, et au delà. Il n'y a qu'en 
France qu'on dit : « Ce que femme veut, Dieu le veut ». 

Le Chevalier de la Charrette fut dédié par Chrestien à Marie 
de Champagne dont les lais, disons-le en passant, sont juste- 
ment célèbres; on lira avec fruit des analyses fort complètes 
qu'a faites M. Clédat des Deux Amants, de Yonec, délicieux 
conte d'amour et d'oiseau bleu, de Lanual qui aima une fée, 
d'Eliduc ou le mari cru célibataire par la trop tendre Guilîia- 
don. 

Perceval fut la dernière œuvre de Chrestien, qui mourut 
avant de l'avoir achevée. Il y racontait comment Perceval, 
prudemment élevé par sa mère loin des tournois pour qu'il 
n'y risquât pas sa vie, prend le goût des armes à la vue de 
deux chevaliers qu'il rencontre, s'arme, part, arrive au châ- 
teau du roi Pêcheur, puis, — d'après les continuateurs de 
Chrestien, • — traverse mille aventures pour retrouver le saint 
Graal, le retrouve, meurt : et ce jour-là, le saint Graal 
remonta de lui-même aux cieux. 

Wolfram d'Eschenbach a traduit le Perceval de Chrestien, 
et c'est dans cette traduction d'un original français que Wag- 
ner a puisé le sujet de son Parsilal. 

Robert de Boron fit aussi un Perceval en vers au commence- 
ment du xm e siècle; il est perdu. On ne le connaît que par une 
imitation en prose. 11 a composé encore un poème du saint 
Graal qui est l'histoire merveilleuse de Joseph d'Arimathie. 



46 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

C'est lui enfin qui a conté les faits de l'enchanteur Merlin. 11 
l'a rattaché au cycle de la Table ronde, et Merlin sera encore 
si populaire au xvm e siècle, qu'on en fera le deus ex machina 
de tous les opéras-comiques du Théâtre de la Foire. 

Toutes ces aventures se rapprochèrent, s'amalgiamèrent, se 
cristallisèrent sous une dernière forme, le Lancelot en prose 
de 1220, qui suit le héros de sa naissance à sa mort, et com- 
prend aussi les aventures de plusieurs autres chevaliers de 
la Table Ronde, comme Perceval, la « quête » du saint Graal, 
la fin du règne d'Arthus. Dans ce roman, le saint Graal est 
trouvé dans le Palais spirituel par Perceval, Boort et Galaad, 
fils de Lancelot. Le vase merveilleux resplendissait d'un éclat 
surnaturel sur une table d'argent, devant laquelle était age- 
nouillé un vieillard en semblance d'évêque, le propre fils de 
Joseph d'Arimathie. Perceval et Boort seuls survécurent à 
cette vue divine, pour raconter que Galaad ayant approché 
le Graal, tomba mort, et son âme fut ravie aux Cieux; et une 
main vint du ciel, saisit le vase sacré, et l'emporta, avec la 
Sainte Lance, au ciel. Et Galaad fut choisi parce qu'il était 
vierge et n'avait point péché. 

Il faut signaler encore un roman du xiv e siècle fort touffu, 
Perce$orêl : qui rattache la lignée d'Arthus à Alexandre le 
Grand. C'est là que se trouve le conte de la Belle au Dois dor- 
mant, et aussi le conte de la Rose dont une imitation ita- 
lienne a fourni à Alfred de Musset le sujet de Barberinc. 

Alexandre le Grand, au cours de ses conquêtes dans les 
Indes, faisait une promenade en barque, quand une tempête 
le poussa à la dérive et le fit aborder en Grande-Bretagne. Il 
s'empara de ce pays, et en confia le gouvernement à son ami 
Bétis, qui fit construire des maisons et des temples sur l'em- 
placement d'une forêt qu'il abattit, la forêt enchantée du 
magicien Darnant. Aussi Bétis reçut-il le surnom de Perce- 
forêt. Il lui arriva mainte aventure; il repoussa une incursion 
de Jules César, — déjà ! — épousa la Dame du Lac, dont il 
eut un fils, et ce fut le grand-père du roi Arthus; il fonda un 
ordre de chevalerie, l'ordre du Franc Palais, composé de 
douze preux qui prirent pour dames les douze filles de Burt, 
petit-fils d'Enée, et tous ces croisements assurent ainsi au 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 47 

sang breton an mélange flatteur de sang macédonien e( >\r 
sang troyen. 

\ une fête qu'il donna, un de ses chevaliers, Troïlus, s'éprit 
d'une jeune étrangère, Zélamline, fille du roi de Zélande, et 
lui donna l'anneau de fiançailles. 

I n oracle crael pesait sur la destinée de la princesse Zélan 
dine. A sa naissance, trois fées étaient venue-. La première, 
Lucina, lui promit la santé. La seconde, Thémis, lut mécon- 
tente de n'avoir pas eu, à table, de couteau pour le banquet; 
son couteau était tombé sous la table, et on ne le lui avait pas 
ramassé. A quoi tiennent les colères des fiées ! Pour se ven- 
ger, elle prédit que la princesse se piquerait au fuseau d'une 
quenouille, et s'endormirait jusqu'à l'arrivée d'un chevalier, 
qui la sauverait. 

La troisième fée, Vénus, promit de se charger de réaliser 
la seconde partie de l'oracle. 

Ce qui devait arriver, arriva. Au retour de la fête de Perce- 
forêt, Zélandine ayant pris une quenouille des mains d'une 
de ses suivantes, se piqua, s'enfonça une écharde dans le 
doigt, et s'endormit. 

Le roi son père la fit déposer dans une chambre magni- 
fique, sur un lit somptueux, dans une haute tour silencieuse et 
solitaire, ayant une seule petite fenêtre très haute: la tour s'ou- 
vrait seulement par un souterrain dont le roi avait le secret. 

Cependant Troïlus apprend par des pêcheurs la détre— e 
de sa bien-aimée. Il accourt, traverse la mer, arrive au castel. 
Il est arrêté par un large fossé. « Si monta à cheval et dit 
que jamais il ne quitterait, qu'il n'eût passé les fossés de la 
tour. Et sachez que sa rage d'amour le mena au bord des 
fossés, et comme un homme forcené il se bouta dedans, mais 
la fortune qui communément favorise les hardi- fit tant pour 
lui qu'elle le mit de l'autre côté, et ainsi se trouva Troïlus à 
terre sèche et sans avoir méchef. Alors trouva Troïlus la 
muraille de la tour tant forte, que sans un très grand labeur 
l'on ne la pouvait endommager. Or, il advint qu'il abandonna 
son cheval et se mit à s'enquérir s'il trouverait un endroit 
pour l'attaquer, ce qu'il ne put. Quant à ramper contre la 
muraille, ce lui était chose impossible. Il en était là quand il 



48 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

entendit soudainement une terrible hideur de vent qui venait 
de la direction de la Grande-Bretagne, et qui passa; mais une 
tempête s'abattit sur l'étang de la tour, et il vit venir à lui un 
messager, qui se métamorphosa soudain en un grand oiseau. 
Troylus monta sur le dos de la grande beste, qui le porta jus- 
qu'à la hauteur de la fenêlre de la tour. Il trouva sa bien-aimée 
toute belle et parée sur un lit somptueux; il échangea son 
anneau contre le sien, et repartit par le même chemin pour la 
Grande-Bretagne. Et la princesse dormait toujours. 

Neuf mois après, Zélandine mettait au monde, sans se réveil- 
ler, un petit prince, qui chercha tout d'abord à têter. Ses 
petites lèvres avides rencontrèrent la main de sa mère: elles 
saisirent un doigt, et en aspirant, firent sortir l'éclat de bois 
de la quenouille, cause première de cet engourdissement. Aus- 
sitôt l'enchantement cessa, et la princesse se réveilla, fort 
étonnée de voir tout ce qui lui était arrivé durant son somme. 

Dès que sa fille fut éveillée, son père songea à la marier. Car 
elle n'avait pas son enfant avec elle; un oiseau l'avait emporté 
en nourrice. Troïlus vainquit ses rivaux, retrouva son fils et 
sa femme, et les emmena à la cour de Perceforêt. 

Vous reconnaissez dans cet épisode le conte que Charles 
Perrault devait raconter plus tard avec un art moins naïf, 
La Belle au Bois dormant, dont le motif est des plus fréquents 
dans les légendes du folklore. 

La vogue du Perceforêt fut considérable. Il fut traduit, imité. 
M. P. Meyer en publiait naguère une imitation catalane dans 
la Romarria. Mais ce roman nous amène à la lisière extrême 
de la forêt enchantée où ont fulguré les armures et les cimiers 
des Preux. L'allégorie ou le ridicule sont en embuscade, et 
c'en est fait, dès la fin du xiv e siècle, des belles gestes du cycle 
breton : elles ont vidé le saint Graal jusqu'à la lie. 



* 



Cycle Français. — Le cycle français évoluait et brillait, pen- 
dant ce temps, XII e et xm e siècles, avec un éclat triom- 
phant. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE ï'I 

La Chanson de Roland nous apparaîl comme le première! 
h- pjuii puremenl national des chefs d'œuvre de l'arl français. 
« Elle se dresse à l'entrée de la voie sacrée où s'alignent 
depuis huit siècles les monuments de notre littérature, comme 
une arche haute et massive, étroite si l'on vent, mais gran- 
diose, et sous laquelle nous ne pouvons passer sans admira- 
tion, sans respect et sans fierté. » (G. Paris.) 

La chronique de Turpin et le Carmen de la Trahison de 
Ganelon constatent l'existence d'une chanson de Roland anté- 
rieure, qui a dû surgir dès le X e siècle des complaintes, rondes, 
e! chants populaires inspirés par ce désastre de Roncevaux 
(15 août 778) raconté dans la Vita Çaroli d'Eginhard. 

« In quo prœlio Eggihardus, regiae mensae prœpositus, 
Anselmus, contes palatii, et Rollandus, Britannici liminis 
praelectus, com aliis compluribus interliciuntur. Dans ce 
combat périrent Eggihard, maître d'hôtel royal, Anselme, 
comte du palais, et Roland, préfet de la Marche de Bretagne, 
et quelques autres. » Voilà tout ce que l'histoire a conservé 
du souvenir de Roland : un mot bref et banal dans la chronique 
d'Eginhard. La légende a été moins avare, et elle a rempli le 
monde de son nom, qui sonne comme une fanfare de victoire. 
Son cheval Veillantif, son olifant dont le son descelle les murs 
et fait tomber les dents et les moustaches de ceux qui l'enten- 
dent, son épée Durandal, que le poète Henri de Bornier a 
accrochée en croix avec la Joyeuse de Charlemagne sur la 
panoplie du Temple de la Patrie, tout ce qui lui a appartenu 
prend un air sacré de relique efficace et féconde en miracles 
d'héroïsme, des Pyrénées qu'il a tailladées et fendues, jusqu'à 
Pavie et à Rome où sa lance repose et où son épée est sculptée 
dan?» la pierre, comme elle l'est aussi à Brousse, chez les 
Turcs. 

Le manuscrit le plus ancien que l'on connaisse du Roland 
est en Angleterre, à la bibliothèque d'Oxford. C'est un cahier 
jauni, fatigué par l'usage, par les voyages dans le sac du trou- 
vère. II porte une marque d'un pouce sale, une tache de graisse 
et une tache de sang. Un trop ingénieux critique a tiré des 
conclusions, de ces indices, sur la vie privée et les mœurs des 
trouvères, qui étaient gens de peu, malpropres et vilains (le 

4 



50 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

pouce s§4e), gourmands (la tache de graisse), et batailleurs 
(la tache de sang). C'est ce qui s'appelle ne rien négliger. 

Le manuscrit compte 4.002 vers de dix syllabes, rimant par 
assonances comme les proses de l'Eglise, premières mani- 
festations de notre prosodie et de la rime. 

L'assonance est l'embryon de la rime. Elle est ce que Sainte- 
Beuve appelle le coup de cloche qui avertit que la ligne est 
terminée. Cette ligne d'ailleurs est bien en vers : elle est scan- 
dée, cadencée, avec la césure après le quatrième pied. L'alter- 
nance des rimes féminines et masculine- n'existe pas encore. 

Caries ii reis, nostre emperere Magne, 
Sept ans tous pleins ad ested en Espagne, 
Très qu'en la mer conquist la terre altaigne. 
N'il ad castel ki devant lui remaigne. 

Les couplets sont faits d'un nombre de vers variable, et 
eur finale est marquée d'un cri aoi, qui est comme une ponc- 
tuation ou un repos. 

Voici quel est le sujet. 

Le roi d'Espagne est le Sarrazin Marsille. Il est menacé par 
les Français dans Saragosse. Il envoie à Charlemagne des 
ambassadeurs pour traiter de la paix. Charlemagne désigne 
Ganelon pour porter au Maure sa réponse. Ganelon est un 
traître, il est jaloux de Roland, dont il médite la perte. Per- 
fidement, il pactise avec l'ennemi, et ils complotent ensemble 
la mort du neveu de l'Empereur. Ganelon revient au camp de 
Charlemagne avec les riches cadeaux qui ont payé sa félonie. 
Il annonce à l'Empereur que Marsille se soumet, que la guerre 
est finie, que l'armée peut repasser en France. Il suffira de 
laisser là une arrière-garde, sous les ordres de Roland. Char- 
lemagne a bien eu deux songes funestes, mais il ne s'y arrête 
pas. et il part. 

Cependant Marsille a rassemblé ses gens, et fond sur la 
petite troupe de Roland. Olivier, fidèle ami du neveu de Char- 
lemagne, monte sur un pin. et aperçoit l'armée des Infidèles 
qui arrive. Trois fois il presse Roland de sonner du cor. — un 
cor d'ivoire, l'Olifant, — pour appeler l'Empereur. Roland 
estime qu'il serait lâche de demander du secours, et que leur 
devoir est de défendre à eux seuls le poste qui leur a été confié. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 51 

L'archevêque Turpin béni! les combattants, el le ciel se trou- 
ble, en présage de la rnorl prochaine <lu héros. 

Alors, c'esl la bataille. Roland. Turpin, Olivier font des 
prouesses. C'esl en vain. La vaillante petite troupe plie sons le 
nombre. Roland se décide à appeler l'Empereur, et il sonne 
du cor. 

Roland a mis l'olifan a sa bouche, 
L'emplit de son souffle, et sonne avec force. 
Hauts sont les monts, et la voix est lointaine. 

Charlemagne est à trente lieues, il entend l'appel, et revient 
en hâte. Ganelon veut l'en dissuader ; il se dévoile, sa traî- 
trise est reconnue, il est saisi et garrotté. 

Pendant ce temps, Olivier meurt de ses blessures ; l'arche- 
vêque Turpin bénit les mourants, et rend l'âme ; au loin reten- 
tissent les hautbois de l'armée de Charlemagne, et les païens, à 
ce bruit, prennent la fuite. Roland essaie de briser son épée, la 
Durandal, pour qu'elle ne tombe pas entre les mains des Infi- 
dèles ; mais la lame, bien trempée, entame le rocher sans se 
rompre. Alors Roland prie devant la garde de son glaive en 
guise de croix, le [il ace sous lui, et meurt. Les anges empor- 
tent son âme aux cicux. 

L'Empereur découvre avec douleur l'embuscade de Ronce- 
vaux, et ses preux qui jonchent les monts de leurs cadavres. A 
sa prière, Dieu prolonge le jour ; il poursuit les païens et les 
jette dans i'Ebre. Puis il revient à Roncevaux pour rendre les 
honneurs suprêmes à son neveu et à ses preux. 

Marsille, refoulé, vaincu, mourant, est secouru par l'émir 
de Babylone, Baligant, qui accourt pour le sauver, et dont on 
nous dénombre les armées, ainsi que les troupes françaises. 

Les deux adversaires en viennent aux mains. La rencontre 
est terrible. Les chevaliers français, Oger, Geoffroi d'Anjou, le 
duc Nayme, font des exploits valeureux. Charlemagne, de 
sa main puissante, tue Baligant. Il entre à Saragosse, où 
Marsille vient de mourir. Il laisse dans la ville une forte gar- 
nison, et revient en France. En passant à Blayes, il y donne 
la sépulture aux preux de Roncevaux dont il a emporté les 
restes. 



52 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Le voici, à présent, dans son palais d'Aix-la-Chapelle, triste 
et dolent. Là, la fiancée de Roland, la belle Aude, apprend la 
mort de son ami ; elle se pâme, et silencieusement, elle tombe, 
morte de douleur. 

11 reste à punir l'auteur de tous ces malheurs, le traître 
Ganelon. On lui désigne un champion, Pinabel, qui le repré- 
sentera dans la lice pour le jugement de Dieu, et qui se battra 
contre le champion de Roland, Thierry. Celui-ci est vain- 
queur. Ganelon est condamné, supplicié, écartelé, et ses ga- 
rants sont pendus. 

La veuve de Marsille l'Infidèle, était parmi les prisonniers. 
Elle se convertit, et reçoit le baptême, avec le nom de Julienne. 

Passé le jour, la nuit est arrivée. 
Couché est le roi clans sa chambre voûtée. 
Saint Gabriel, de la part de Dieu, lui vint due: 
Charles, pars pour de nouvelles conquêtes! 

L'ange lui ordonne d'aller en Syrie, de porter la croisade en 
Orient, d'y aller soutenir les chrétiens. L'empereur voudrait 
n'y pas aller : 

Dieu! dit le roi, si peineuse est ma vie! 

Il pleure des yeux, il tire sa barbe blanche. 

Ici finit la geste que Turold a récitée. 

/œuvre tout entière, encore qu'imparfaite et parfois gau- 
che, est d'un grand effet et d'un sentiment ému. 

Ah ! la vaillante épopée, chevaleresque et bien française ! 
Quelle imposante figure que celle de ce Charlemagne légen- 
daire, dont la barbe chenue s'étale sur la cuirasse ! Et quelles 
batailles ! La mêlée e?t terrible, assourdissante dans le clique- 
tis des épées et le fracas des armures. Les poitrines crèvent 
sous le fer, les têtes sont transpercées par la lance, les épaules 
sont pourfendues, et les cottes de mailles d'or des chefs arabes 
se déchirent comme des loques sous la pesée des estocs. 
« Gente bataille ! » opine gaiement Olivier. Chaque coup qui 
tue, qui désarçonne, qui navre et qui abat, est accompagné du 
mot pour rire, d'une gaminerie de soldat français : « Attrape ! 
Pas de chance pour toi ! Plus rien à faire ! » 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 53 

Un souille patriotique ei fier circule dans ce beau poème 
inspiré par le culte du courage, de la loyauté, le mépris de la 
trahison, la pitié pour le malheur, la sympathie pour les héros. 
la grâce <lr la jeunesse et de l'amour. Quoi de plus touchanl 
que la mort de la belle Aude, la fiancée de Roland, dans le 
palais d'Aix-la-Chapelle 



L'Empereur est revenu d'Espagne, 

Kl vira! à Aix, la plus belle ville de France; 

Il monte au palais, il entre dans la salle. 

Vers lui vient Aude, la belle demoiselle. 

Mors elle dit au roi: « Où est Roland le capitaine. 

Qui me jura de me prendre pour femme ? » 

Charles en a et douleur et ennui, 

Il pleure et tire sa barbe blanche: 

« Sœur, chère amie, c'est d'un mort que tu parles! 

Mais je te donnerai une consolation; 

Je te donne Louis; puis-je mieux dire? 

Il est mon fds; à lui sera mon royaume. » 

Aude répond: « Ce mot m'est étrange! 

Xe plaise à Dieu ni à ses saints ni à ses anges 

Qu'après Roland je vive encore! » 

Elle perd la couleur, elle tombe aux pieds de Charlemagne, 

Elle est morte. Dieu ait merci de son âme. 

Les barons français la pleurent et la plaignent. 

Aude la belle est à sa fin allée. 

Le roi croyait qu'elle était pâmée, 

Il en a pitié, et il pleure, l'Empereur. 

Il la prend aux mains, il la relève; 

Sur ses épaules la tête est inclinée. 

Quand Charles voit qu'elle est morte 

Il monde quatre dames comtesses; 

A un moustier le corps est porté: 

Les nonnes la veillent nuit et jour, 

Au pied d'un autel bellement ils l'enterrent; 

Moult grands honneurs le roi lui a donnés. Aoi. 

La mort de Roland est une des belles pages du poème. Tous 
les preux étaient morts dans le ravin de Roncevaux, Roland 
est blessé mortellement. Ç 

Alors Roland sent que la mort approche. 

Sa cervelle lui sort par les oreilles. 

Il prie Dieu de recevoir ses pairs, 

Et il se confie à l'ange Gabriel. 

Il prit l'olifan (pour être sans nul reproche) 

Et son épée Durandal dans l'autre main, 



.">i HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Et se traîne à une portée d'arbalète, à peine, 

Vers l'Espagne; il entre dans un champ; monte sur un tertre; 

Quatre rues de marbre entourent deux beaux arbres; 

Sur l'herbe verte il tombe à la renverse, 

S évanouit, car la mort lui est proche. 

Hauts sont les monts et fort hauts sont les arbres; 

Il y a quatre rocs luisants de marbre. 

Sur l'herbe verte le comte Roland se pâmait. 

Un Sarrazin avait l'œil ouvert, 

Fait le iimil. se couehe entre les autres, 

Le sang rougit son corps et son visage; 

Il se met sur pieds, et accourt; 

Il était grand, fort de grande bravoure, 

Plein d'orgueil et de rage mortelle. 

Il saisit Roland. ±<m corps et son armure 

Et dit ceci: Vaincu le neveu de Charles! 

Cette épée, je l'emporterai en Arabie. » 

Le comte se réveille en se sentant tirer. 

Alors sent Roland que l'épée on lui tire, 

Ouvre les yeux, et il a dit : 

« Par ma foi ! tu n'es pas des nôtres ! » 

Il tient l'olifan. qu'il ne vent pas lâcher. 

Il le frappe sur son cimier tout travaillé en or, 

Défonce l'acier et la tête et les os: 

Les yeux sortent de la tête du Sarrazin, 

Qui tombe mort à ses pieds. 

Après il lui dit : « Gredin ! Comment fus-tu si osé 

Que de me toucher, ni à droit ni à tort ? 

Qui le saura te tiendra pour fol! 

J'en ai fendu mon olifan, 

J'en ai perdu les cabochons et les ors! » 

Là sent Roland qu'il a la vie perdue. 

Il se met sur pieds, tant qu'il peut s'évertuer. 

Sur son visage sa couleur il a perdue. 

Devant lui était un rocher brun. 

Dix coups il le frappe par deuil et par rage. 

L'acier crisse, mais ne casse ni ne s'ébrèche, 

Et dit le comte : « Sainte Marie, aide ! 

Ah! bonne Durandal. quelle douleur! 

Je ne rue sers plus de toi, mais je ne te néglige pas! 

En tant de batailles avec toi j'ai vaincu! 

En de si grandes terres j'ai combattu pour les donner 

A ( lharles, qui a la barbe chenue ! 

Puisses-tu n'appartenir jamais à un poltron ! 

Un fier soldat t'aura longtemps tenue, 

Jamais i! n'aura son pareil en la libre France! » 

Roland frappe sur le roc de sardoine. 

L'acier crisse, mais ne se rompt ni ne s'ébrèche. 

Quand lors il vit qu'il ne pouvait la rompre 

A soi-même il commença de se plaindre: 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 55 

< i Durandal, que tu es claire el blanche! 
Au gai soleil, lu luis, lu flambes! 

li se rappelle alors qu'au val de Maurienne, Charlemagne la 
lui a donnée, qu'avec elle il conquît la Normandie, la Breta- 
gne, le Poitou, le Maine, la Bourgogne, la Lorraine et Cons- 

tantinople... 

Roland trappe sur une pierre bise, 
Plus en abal que je ne vous sais dire, 
Le glaive crisse, grince, mais ne se brise, 
Et la lame se redresse vers le ciel. 

Le comte voit que rien ne peut briser ce fer auquel il adresse 
cette belle prière : 

Durandal! que lu es belle et sainte! 

Dans la garde dorée que de reliques! 

Une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, 

Et des cheveux de Monseigneur saint Denis, 

Un morceau du vêtement de sainte Marie, 

Non, non, il ne serait pas juste que païens te saisissent. 

Cependant le preux sent la mort descendre de son front à 
son cœur. Il va sous les pins, s'étend parmi le blé vert, se 
confesse, offre son gant à Dieu, et des deux les anges descen- 
dent vers lui : 

Il est là gisant sous un pin ,1e comte Roland, 

Il a voulu se tourner du côté de l'Espagne... 

Il a fendu a Dieu le gant de sa main droite. 

Saint Gabriel l'a reçu. 

Alors sa tête s'est inclinée sur son bras. 

Et il est allé, mains jointes, à sa fin. 

Dieu lui envoie ses anges chérubins, 

Saint Raphaël et saint Michel du Péril, 

Saint Gabriel est venu avec eux. 

Ils emportent l'âme du comte au paradis. 

C'est ainsi que le héros disparaît du poème, armé, casqué, 
étendu près de son épée, dans l'attitude des statues en marbre, 
sur les tombeaux des cryptes de cathédrales. 
^Pio Rajna, le savant médiéviste, disait : 

— « Ne pas connaître le Roland, c'est ignorer la poésie 
chevaleresque. » 

fC'en est assurément le chef-d'œuvre, par la variété, la puis- 



56 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

sance, le coloris, la précision, l'inspiration héroïque et le re- 
lief des descriptions. 

Quelle peinture chatoyante des somptueuses merveilles de 
l'art oriental ! L'or et les pierreries ruissellent dans les trésors 
de l'émir et sur les armures arabes. Les motifs pittoresques, 
les scènes bien venues, et de composition forte et sobre abon- 
dent : Roland et ses preux s'engageant dans les sombres gor- 
ges des Pyrénées, Roland refusant de sonner du cor ; la béné- 
diction des guerriers par l'archevêque Turpin, l'anxiété de 
Charlemagne en entendant le cor de Roland, — ajoutez les 
récits de batailles, les défilés guerriers, les paysages peints 
d'un trait, la majesté douce de Charles, la valeur terrible des 
preux ; il y a là un souffle d'héroïsme et une grandeur d'âme 
qui font du Roland une des plus belles épopées de tous les 
âges. Il est difficile de répéter avec Voltaire, après le Rolanà 
et la Légende des Siècles, que les Français n'ont pas la tête 
épique!] 

En dehors du Roland, ce cycle comprend nombre de gestes 
dont l'examen même le plus rapide nous entraînerait hors des 
limites de ce volume. Léon Gautier en a classé une cen- 
taine sous les rubriques diverses : 

Cycle Mérovingien (Baptême de Clovis, Floovent); 

Geste du Roi (Jeunesse de Charlemagne, lutte contre les 
vassaux, voyage en Orient, guerre d'Espagne); 

Geste de Guillaume; 

Geste de Doon de Mayence; 

Gestes Provinciales (Lorrains, Nord, Bourgogne, Blaives, 
Saint-Gilles); 

Cycle de la Croisade {Chanson d'Anlioche; Les Albigeois). 

Poèmes divers. 

Parmi les trouvères qui « déclinaient » ces gestes, il faut 
citer Robert de Boron dont la gloire poétique balança celle de 
Chrestien de Troyes, et surtout Robert Wace, chanoine de 
Bayeux (xn e siècle), poète sans fantaisie ni écart, presque un 
chroniqueur, qui dans le Brout et dans le Roman de Rou (ou 
Rollon), nous conte le passé légendaire des Celtes et des Nor- 
mands. C'est dans le Rou que Robert Wace a mis le fameux 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 57 

chant (les gens du peuple contre les nobles, d'une inspiration 
toute démocratique : 

Nous sommes hommes comme ils sont, 
Et tout aussi grands corps avons, 
Et tout autant souffrir pouvons. 

Dans la Chanson des Lorrains, il n'y a pas moins de trois 
poèmes, Garin, Girbert et Anséis, qui nous promènent parmi 
les meurtres, les trahisons et les batailles de France en Espa- 
gne. C'est un tableau de la vie féodale fait avec un luxe pré- 
cieux de détails, qui constatent ce que Léon Gautier appelle 
de façon pittoresque « une barbarie de Peaux-Rouges ». 

Raoul de Cambrai est une autre épopée violente qui date du 
X e siècle, mais dont nous n'avons qu'une version du XIII e siècle. 
Elle est un souvenir saisissant des férocités, des brutalités de 
la chevalerie, faite de batailles, de tueries, de massacres, 
d'incendies, de pillages. 

Il faudrait nommer encore Berthe aux grands pieds, Cleo- 
madès, d'Adenès le Roi, Girard de Viane, de Bertrand de 
Bar-sur-Aube, Ogier le Danois, Pèlerinage à Jérusalem, Huon 
de Bordeaux (fin du xn e siècle), Renaud de Montauban ou les 
Quatre Fils Aymon, Garin de Montglane, Aimeri de 
Narbonne, Charroi de Nîmes, Moniage Rainoart, Gotrin le 
Lorrain, Girard de Roussillon, Amis et Amiles, etc. 



*■ * 



Pour en terminer avec toute cette littérature narrative ou 
épique, mentionnons qu'il y eut des récits qui ne se rattachent 
pas à ces cycles, dont quelques-uns même nous fournissent 
la transition vers les isopets et les fabliaux. 

Ce sont les poèmes de Gautier d'Arras, les légendes de Mé- 
lusine, de Robert le Diable, Aucassin etNicolette, du xn e siècle, 
prose et chants mêlés, premier essai délicat et gracieux 
d'opéra-comique, tendre peinture d'amour dont les person- 
nages sont le fils du comte de Beaucaire et la fille du roi de 
Carthage. 

La Violette, de Gilbert de Montreuil, Florimont, d'Aimon 



38 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

de Varenne, Méliacin, de Girard d'Amiens, Manekine et Jean 
et Blonde, de Philippe de Beaumanoir, le Châtelain de (ouci 
qui fait manger à sa femme le cœur de l'amant: Flore et Blan- 
che$lor, roman de deux enfants qui s'aiment et que tout sépare, 
Parthénopeus de Blois, nous amènent à la fin du xn e siècle. 

Au xm e siècle, on fait moins de poèmes, et plus de romans 
en prose; au xiv e , la prose remporte: les romanciers ne pren- 
nent pas la peine d'inventer : ils dériment les précédents 
poèmes. 

L'imprimerie fit ses débuts en 1450; en 1478 on imprima 
Fierabras, puis Galien Rhétoré, Hernaut de Beaulande, le 
petit Jehan de Saintré, ou le fameux Jehan de l'avis, et tant 
d'autres qui enrichirent les éditeurs de la populaire Biblio- 
thèque bleue. 

Le respect des traditions se perdit. Les chevaliers se pliè- 
rent aux temps nouveaux et ils en verront bien d'autres. 

Au xvm e siècle, la Bibliothèque des romans de M. de 
Paulmy d'Argenson analysera tous ces poèmes en les mettant 
au ton du jour. Le farouche Ogier aura avec la fée Morgane 
un coquet entretien : 

— J'ai assisté à votre naissance, dit la fée. 

— Oh ! madame, répond le terrible Ogier. un genou en 
terre, c'est plutôt moi qui ai dû assister à la votre 

M. de Tressan rajeunira Roland : 

Roland à talile était charmant, 
Buvait du vin avec délice, 
Mais il en usait sobrement 
Les jours de garde et d'exercice. 

Quand et comment avait décliné le genre des gestes ? Leur 
ère est close avec le xiif siècle. Ensuite ce ne sont plus que 
des imitations, des délayages, des adaptation- prpsées, déme- 
surément allongées par des énumérations, des dénombre- 
ments, des compilations, des soudures. Girard d'Amiens prend 
tout le cycle français et en fait un unique Roman de Charle- 
magne. De vieux poèmes sont démarqués, contés en vers plus 
longs ou plus courts que dans l'original. Il y a pourtant quel- 
ques essais encore de nouveauté et d'invention, comme dans 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 59 

le poème, véritablement démocratique, de Hugues Capel 
(xiv e siècle) et dans la geste de Baudoin de Sebourc, dont on 
a pu comparer un des personnages, l'aventurier Gaufroy, 
industrieux et pittoresque, à Gil Blas de Santillanc. Le Com- 
bat des Trenle est plein de vigueur, de vaillance, de sobriété 
forte; le Tristan de Nanteuil a de la verve comique. Tous ces 
récits, qui sont la queue énorme des chansons de geste, prépa- 
rent la figure du Chevalier Errant, typique et légendaire, par- 
courant le monde et traversant les aventures les plus invrai- 
semblables. Si tout finit par des chansons, tout finit aussi par 
le rire ; la tragédie deviendra la comédie larmoyante; les mys- 
tères deviendront des bouffonneries; la chanson de geste a 
suivi la loi et l'inclinaison habituelles; la moquerie tuera 
l'enthousiasme, et Cervantes peut déjà fourbir le plat à barbe 
de Don Ouijotte. 

Une autre voie par laquelle l'épopée s'égara fut celle de 
la grande poésie allégorique. Les chevaliers fureni des sym- 
boles creux; des armures vides s'entre-choquèrent au pied 
de la forteresse prestigieuse de Maie Bouche. LeJRoman de la 
Rose est le chef-d'œuvre du genre, et nous y arrivons toui 
droit. 
t jfi Le Roman de la Rose a été commencé par Guillaume de 

pr Lorris, en 4.270 vers de huit syllabes, et achevé par Jean Clo- 
pinel (ou Jean de Meung) en 17.776 vers, soit, au total, 
22.000 vers. 

àt 9 f^'0\n est Guillaume de Lorris ? Son nom semble indiquer qu'il 
est né à Lorris, entre Orléans et Montargis. Quand ? vers 1200. 
Il nous dit qu'il commença son poème à 25 ans. On présume 
qu'il mourut vers 1230. C'est tout ce qu'on sait. 
a. Oui fut Jean Clopinel de Meung-sur-Loire ? Un poêle né 
vers 1240 qui avait une belle fortune, qui commença, vers 
1270, la continuation du Roman de la Rose, et qui était fort 
savant. On l'appelait Jialtr&J.ean_. 

Sur les miniatures des manuscrits, il porte le costume des 
docteurs en Sorbonne, bonnet noir et manteau rouge. Il a 



60 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

traduit Végèce, Boèce. On a de lui un Testament en 2.200 vexs 
alexandrins qui alignent en quatrains les préceptes et les avis. 
Il est suivi d'un codicille. D'autres poèmes de lui sont perdus. 
Jean était à son aise, même rich e. En 1292 et en 1313, il 
y a deux rôles de la Taille où il est question de sa maison, au 
bout de la rue Saint-Jacques (aujourd'hui la maison élevée 
sur cet emplacement porte le n° 218); c'était un hôtel entre cour 
et jardin, l'Hôtel de la Tournelle. 

C'est lui qui continua et acheva le Roman de Guillaume, et 

c'est l'unique exemple d'une Suite qui n'a pas été inférieure, 

et qui est peut-être supérieure, — elle a été souvent jugée 

telle, — à ses prémisses. 

Voyons d'abord ce que racontent les quatre mille premiers 

,*■. /vers de Guillaume de Lorris. 

jiy C'est le récit d'un songe — idée que Dante reprendra. Le_ 
poète rêve qu'il aperçoit dans un jardin une .belle.rQse ; il veut 
la cueillir : H en est empêché longtemps par maints événe- 
ments qui le contrarient; eniin il y parvient et s'empare de la 
fleur aimée. Ainsi finit le poème, qui est une simple histoire 
d'amour sous forme allégorique. C'est le réel traduit par 
symboles. Parcourons cet étonnant poème, — ce songe d'une 
nuit de printemps. 

Un beau malin de mai, au moment où la nature assoupie par 
l'hiver se ranime, quand les prés se revêtent d'herbes et de 
fleurs, quand les oiseaux emplissent les feuillages de leur 
ramage (bref le tableau conventionnel du printemps devenu un 
lieu commun qu'on retrouve dans toutes les poésies lyriques 
d'alors), le Poète se leva de bonne heure et alla hors la ville 
pour entendre dans les buissons chanter le rossignol et 
l'alouette, et il ne se peut pas de plaisir plus innocent. Il suivit 
le cours de la rivière, et arriva devant une haute muraille sur 
laquelle il y avait des figures peintes : Haine, entre Félonie et 
Vilenie, puis Convoitise, Avarice, Envie, Tristesse, Vieillesse, 
Papelardie « à l'air marmiteux », et Pauvreté. Elles sont décri- 
tes d'un crayon pittoresque et précis. 

Cette muraille était l'enclos d'un vaste verger où les oiseaux 
gazouillaient. Car au moyen âge, le poète ne peut apercevoir 
un arbre sans y mettre aussitôt des oiseaux. C'est déjà l'ori- 



-*« 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 61 

gine de cette poétique, alors jeune, aujourd'hui vieillotte, qui 
donne le - ramage i comme rime à « bocage », et les « or- 
meaux » aux « oiseaux ». 

^ Le Poète veul entrer dans ce verger. Il trouve une petite 
porte, il frappe. Une jeune fille idéalement belle et parée 
ouvre. C'est Oisiveté , l'amie du Plaisir (en vieux langage, 
Déduit). Elle le l'ait entrer et le conduit par les allées toutes 
odorante- de menthe, de fenouil, des arbres de senteur de 
l'Idumée, et toutes frémissantes du gazouillis des oiseaux qui 
l'enchantent, car le chant des oiseaux lui rappelle les chants 
d'Eglise, qui sont l'écho des chants des anges. 

Sur une pelouse, des couples dansaient. Ils invitent l'étran- 
ger à se mêler à eux. Là brillent l'élégant Plaisir et son 
amie Liesse, Beauté et son cavalier Amour. Largesse avec un 
petit neveu du roi Arthus, Franchise. Courtoisie, Jeunesse. 

Ayant admiré la « carole », le Poète visite le verger, om- 
bragé par toutes les sortes d'arbres les plus beaux du monde 
et agrémenté d'une fontaine monumentale, d'une ornementation 
somptueuse, qui jetait mille feux. C'est la fontaine qui fait 
aimer. Elle donnait l'amour à ceux qui se miraient dans ses 
eaux, éblouissantes de tout l'éclat des pierreries qui tapis- 
saient son lit. 

Le Poète, dans son imprudence ignorante, s'y mira, et il 
vit dans cette source magique tout le verger reflété, avec des 
roses si belles qu'il souhaita d'en cueillir une toute fraîche 
et encore en bouton ; il en fut empêché, et il l'aima. Car le dieu 
Amour l'avait suivi et lui avait décoché toutes les flèches de 
son carquois. Il lui fallut se rendre, subir ses lois : Amour 
reçut ses hommages, lui ferma le cœur avec une clé d'or, et lui 
révéla les secrets de son art. 

Après le départ d'Amour, le poète songeait, rêvait aux 
moyens de franchir les haies d'épines qui le séparaient de sa 
Rose aimée, quand Bel Accueil vint le trouver et s'offrit à le 
guider. Mais dès qu'ils approchèrent de la rose, ils furent 
chassés et repoussés par les menaces de Danger, qui veillait 
là auprès, avec ses compagnons Maie Bouche, Peur, Honte 
(fille du Regard jeté par Raison sur Méfait). 

Le premier assaut ayant échoué, le Poète est rejoint par 



62 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Raison qui veut le dissuader d'obéir à Amour. Le poète Amant 
ne veut entendre Raison, et fait ses confidences à Ami. 

Celui-ci s'emploie pour lui. et avec de nouveaux auxiliaires, 
notamment Franchise et Pitié, ils désarment Danger et pénè- 
trent dans l'enclos des Roses. Amant, le Poète, dépose un 
baiser sur sa Rose aimée. 

Pareille audace met l'émoi et la révolution dans toute la 

région. Maie Bouche raconte l'affaire à tout venant, et corse 

son récit de calomnie : Jalousie se démène et fait rage ; 

Peur et Honte s'agitent : Danger entre en fureur ; bref le 

; Poète est chassé, et pour que la Rose soit mieux gardée, on 

i élève autour de l'enclos un mur haut et fortifié, avec des tours 

î sur lesquelles Danger armé de sa massue. Honte, Peur et 

/ Maie Bouche font bonne garde. 

Le Poète en défaite geint et se lamente. C'est la fin du 
roman de Guillaume de Lorris. 

Jean de Meung ramassa la plume tombée des mains mou- 
rantes de son devancier. 

Un manuscrit de la Bibliothèque de Bruxelles ne contient 
que cette première partie, celle de Guillaume de Lorris ; elle 
se termine par 80 vers inconnus ailleurs. Sont-ils de Lorris? 
est-ce son dénouement que Jean Clopinel aurait supprimé pour 
le remplacer par ses 17.776 vers ? Il est plus probable que ces 
80 vers sont une fin apocryphe. Voyons présentement celle 
de Jean de Meung. 

En voyant la Rose enfermée dans des Murs imprenables, 
Amant, au désespoir, songe à la mojrt. Rais on reparaît et_ 
tente une fois de plus d'arracher le malheureux à l'esclavage 
de l'Amou r, dont elle lui fait une hideuse peinture, aggravée 
' d'une analyse du traite de Cicéron sur la vieillesse, d^une dis : 
i sertation sur l'Amitié (encore Cicéron, de Amicitia), sur la 
Fortune, dont il faut se garder, sur la Charité, sur la Justice, 
sur Appius Claudius et Virginie. 1 et la Vertu/et les Pouvoirs et 
les Rois. Ah ! la bavarde, prolixe, loquace et interminable 
Raison ! Elle repart aussitôt dans de féconds développe- 
ment- ^-iir l'Amour, et conclut que Raison est la seule femme 
qu'il faut aimer, en méprisant Amour et Fortune, comme 
firent Socrate et Diogène. Fortune ? Quoi de plus facile que 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 63 

de se soustraire à ses attraits? N'est-elle pas une fausse déesse 
clonl le Poète nous parle longuement en imitant L'Anticlau- 
dien d'Alain de Lille et la Consolation de Boèce, et en accu- 
mulant quelques exemples de Xéron, de Crésus, de Mainfroi, 
de son neveu Conradin, et autre-? El c omme le Poète repro- 
che à Raison quelque crudité de lan gage, liaison déduit aus- 
sitôt ses idée- sur la propriété des termes et le préjugé des 
figures. .Mais c'esl assez, et le Poète, saturé des raisonnements 
de liaison, la quitte et va retrouver Ami. L)e celui-ci, il reçoit 
des conseils qui sont une adaptation de Y Art d'aimer d'Ovide, 
approprié à l'époque, ("est le manuel du parlait cavalier, qui 
doit, parmi les personnages de Lancelot, alors très lu, imi- 
ter Gauvain le Bien Appris, ne pas ressembler à Keu le Van- 
tard, et porter des souliers étroits et pointus, de façon que le 
vilain ne comprenne pas que le pied ait pu s'y loger. 

Puis, ensemble, ils devisent des moyens de délivrer de prison 
Bel Accueil, qui peut de nouveau favoriser \niant et le faire 
approcher de sa Rose. Comment corrompre les gardiens ? 
Comme on séduit les femmes, par les présents, qui mènent 
Richesse à Pauvreté : ci, tableau de Pauvreté. Les femmes 
aiment les biens. Jadis il en allait autrement. Sur ce mot 
jadis, nous partons vers le passé, et nous trébuchons de 
digression en digression jusqu'à l'âge primitif de l'homme 
de pierre. On nous dit, après Virgile et Ovide, comment 
la société se forma et imposa des lois aux êtres jusqu'alors 
sauvages. Il y eut des mariages : à ce propos, tableau 
du mariage et scènes de ménage. Alors, mou- repre- 
nons le thème de 1 âge primitif de l'humanité, qui sert de 
comparaison avec les mœurs actuelles, pour vilipender celles- 
ci, avec esprit et malice. Au moins, autrefois on ne connais- 
sait pas la valeur des pierres précieuses ni les voleurs, ni les 
pouvoirs publics, ni la honte des femmes, qui sont là fort mal- 
traitées, et au sujet desquelles Ami reprend, pour les énoncer 
au Poète, les conseils d'Ovide dans son Art d'aimer. 

Celui-ci va alors vers Richesse, qui le reçoit froidement, 
mais lui prodigue pourtant les avis les plus utiles, sur le dan- 
ger qu'il y a de vouloir s'enrichir au risque de rencontrer 



64 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Pauvreté et Faim; celle-ci demeure eu un champ pierreux où 
ne croit blé ni broussaille. 

En quittant cette abondante interlocutrice, le Poète se pro- 
mène dans le Verger, où Amour le rejoint pour lui reproche]' 
de s'être attardé aux conseils de Raison ; et ils parlent enfin 
de la Rose, que tant de digressions nous avaient fait perdre de 
vue , 

En guerre ! il faut délivrer Bel Accueil qui favorisera l'accès 
de la Rose au Poète. Revue des poètes erotiques que l'Amour 
a vu mourir. Une armée se forme, et marche à l'assa ut du 
donjon, car Amour veut que le Poète arrive à la Rose, sûr que 
plus tard il chantera l'Amour, dans un poème que Jean de 
Meung continuera après Guillaume de Lorris. Voici les batail- 
lons formés : Faux Semblant, Contrainte, Courtoisie, Lar- 
gesse, Discrétion, mènent l'assaut contre les gardiens de la 
Rose et de Bel Accueil : Maie Bouche, Hont e, Peur. Quant à 
Vénus, mère de l'Amour, elle symbolise la passion physique, 
trop différente de l'amour courtois pour avoir place dans cette 
armée. Richesse refuse ses services. L'Amour se vengera en 
ruinant les Amoureux. Faux Semblant explique longue- 
ment que sa place est toute désignée dans cette bataille, car 
sa place est. partout, et il revêt dans le monde les costumes les 
plus variés, religieux ou civils : ci, satire longue et virulente 
des ordres, surtout des ordres mendiants, qui font les frais 
de tant de contes mordants au moyen âge. 

Mais nous approchons enfin du terme, qui est la délivrance 
de Bel Accueil, pour permettre au Poète d'approcher la Rose. 

Quatre corps d'armée se séparent et investissent le castel. 

Faux Semblant, déguisé en pèlerin, s'approche de Maie 
Bouche, l'étrangle et lui coupe la langue avec le rasoir qu'il 
avait caché dans sa manche. 

Le castel est forcé, Bel Accueil est délivré, et sourit à 
l'Amant, qui se croit aussitôt autorisé a s'emparer de la Rose; 
mais celle-ci est défendue par Danger, Peur et Honte qui 
punissent de nouveau Bel Accueil, et chassent le poète Amant. 

La résistance continue. Danger pourchasse Franchise, 
mais est tué par Pitié, qui est abattue par Honte. C'est la 
grande bataille dans le goût épique. Amour fait donner la 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 65 

réserve, el appelle sa mère Vénus. Elle revenait d'une chasse 
avec Adonis, elle accourt, et déclare une guerre impitoyable 
à Chasteté. 

Tout cela n'en finirait pas si Nature elle-même ne s'en 
mêlait. 

Il y a une belle page de Tolstoï, représentant Nature dans 
son antre. Elle est très occupée, et le philosophe frémit en 
apercevant cette femme colossale penchée sur son ouvrage. Il 
lui demande : 

— Que fais-tu ? Sans doute tu travailles à l'un des grands 
problèmes qui tourmentent l'humanité, le paupérisme, la 
guerre, les maladies ? 

— Moi ? répond Nature, point du tout. Je cherche à rendre 
plus puissants les muscles de la cuisse de la puce, parce qu'elle 
n'a pas assez de ressort pour fuir ses ennemis. 

— Quoi? les hommes, tes enfants, ne te préoccupent pas 
seuls ? 

— Tous les êtres vivants, répond Nature, sont égaux de- 
vant moi ! 

Il est peu probable que Tolstoï ait lu le Roman de la Rose, 
autrement on pourrait croire qu'il y a pris le motif de son 
apologue, quand Jehan de Meung nous représente Nature 
dans sa forge, occupée à protéger les individus pour la conti- 
nuation des espèces. 

Ici, une digression, pour établir le parallèle entre la Nature 
et l'Art, — l'Art impuissant à créer de la vie, ni par la pein- 
ture, ni par la sculpture, ni par l'alchimie, qui peut analyser et 
décomposer, mais qui est incapable de synthèse et de création. 

Nature s'entretient ainsi avec son chapelain Genius, à qui 
elle veut d'abord se confesser, et qui lui recommande de ne 
pas se comporter en femme, la femme étant l'être le plus per- 
vers; et il en fait une satire cruelle, qui n'est pas la première 
dans ce poème. 

Nature se confesse à Genius, et en ce faisant, elle e.v 
l'état des connaissances cosmogoniques, métaphysiques, 
astronomiques, physiques de l'auteur. Genius gagne l'armée 
qui assiège le castel, où Bel Accueil est prisonnier, et il haran- 



£> 



66 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

gue les barons pour leur recommander de suivre les lois de 
la Nature : ici et à ce propos, peinture virulente des vices du 
temps. On dirait que le chapelain, de la pointe de sa crosse, 
a crevé un abcès, il en coule un flot de noirceur et de sanie. 
Quand il a dit, l'assaut s'ébranle, et donne l'occasion inat- 
tendue d'écouter l'histoire de Pygmalion. Honte et Peur sont 
mises en déroute; Bel Accueil accorde enfin la Rose„aiL Poète 
qui la cueille. 



Ainsi j'eus la Rose vermeille.. 
Alors fut jour et je m'éveille. 



C'est le vers 22.046 me et dernier. 

Tel est dans ses lignes les plus générales ce procngieux 
poème. 

Le succès ? il fut colossal Estimez à deux cents le nombre 
d es manuscrits qui existent. prrnrp. r et jugez tout ce qui a été 
perdu. Cette petite Rose intéressa tout le monde connu. Fla- 
mands, Italiens, Anglais traduisirent le poème. Ses scènes se 
déroulent sur un grand nombre de tapisseries du XIV e siècle . 
L'imprimerie à sa naissance se met à l'ombre de la gracieuse 
fleur, ei en répand à profusion l'image poél ique. Au xvi e siècle, 
Marot la modernise. Ronsard ne cache pas le plaisir qu'il 
prend à ce roman, dont Baïf fait un sonnet. E tienne Pasquie r 
en est féru pour ses moelleuses ^sentences, ses belles locutions, 
ses sages traités ou ses traits de folie, sa science de la théo- 
logie ; et il compare à Dante les deux poètes de la Rose « qui 
ont conservé et leur œuvre et leur mémoire jusqu'à huy, au 
milieu d'une infinité d'autres qui ont été ensevelis avec les ans 
dans le cercueil des ténèbres ». 

De fait, le Roman de la Rose n'est jamais complètement 
sorti de la mémoire des lettrés. Au xvn e siècle, Hono ré d'Urfé. 
Mlle de Scu déry el ses émules lui doivent plus qu'où ne sau- 
rait dire. Au xvm e siècle, Lenglet du Fresnoy le salue comme 
notre Iliade, le réimprime; Lantin de Damerey de même; en 
ce siècle-ci, Méon, F. Michel, Marteau n'ont pas réussi à gal- 
vaniser ce succès vieillissant. On s'étonnerait même que ce 
fastidieux poème ait eu une telle faveur, si on oubliait quel 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 67 

charme nos ancêtres prêtaient à ces dissertations, amoureuses 
ou politiques, qui étaient alors très hardies. 

Les deux parties qui le composent sont tellement différentes, 
qu'on pourrait les opposer, comme si la seconde était la con- 
trepartie et la palinodie de la première. 

Dans le r oman de Guillaum e, ce n'est que délicatesse mièvre 
et courtoisi e raffiné e. Les allégories sont (haï niantes, gra- 
cieuses; les descriptions sont exquises; les portraits, notam- 
ment ceux des personnages qui ornent le mur de clôture, au 
début, sont tracés de main de maître. 

Cependant, la partie de Jean ClopineHut celle qui réussit 
surtout par son allure frondeuse, satirique, révolutionnaire, 
encyclopédique ; ses amusantes diatribes contre les moines et 
les femmes, ses compilations infinies qui en font une véritable 
Somme en un temps où les encyclopédies étaient encore pos- 
sibles, jusqu'à l'indécence des détails, le bavardage copieux, 
tout cela plut et enchanta. Et ajoutez au demeurant que ce 
Jean Clopinel est un poète, un grand poè te, et ce sont de 
vraiment belles pages^celles où il oppose la vie sans souci du 
portefaix à celle du banquier, où il détaille les portraits de 
Faux Semblant, de la courtisane habituée des tavernes, où il 
donne de la nature, de l'orage, du printemps, des peintures 
étudiées et exactes, tout cela dans un style tel que la langue 
française n'avait pas encore entendu de si beaux accents, et 
qu'il paraît bien avoir été celui de son temps qui a le mieux 
parlé français. 

La composition, tout comme chez son prédécesseur, et plus 
encore, est le chaos ; l'incohérence y règne ingénument. Mais 
il y faut signaler le ton plébéien, démocratique, des théor ies 
sur la royauté et sur les rois « serviteurs des peuples ». A 
noter encore la sati re des .ordres.-, religieux, les dissertations 
sur l'accord du libre arbitre et de la prescience divine, la science 
immense puisée dans Aristote et chez les Arabes, l'érudition 
des littératures classiques. 

Jean fut lu, apprécié, discuté, combattu, honni autant qu'il 
fut aimé. Dès son apparition, Digulleville l'attaque; d'autres le 
défendent; c'est la bataille, donc c'est le succès. 

Quelle différence avec le doux Guillaume ! Celui-ci mettait 



68 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

dans son poème comme une déclaration, un hommage à une 
femme aimée : 

A celle qui a tant de prix 
Et tant est digne d'être aimée 
Qu'elle doit être Rose clamée. 

De là le nom de son œuvre, Roman de la Rose, « où l'art 
d'amour est tout enclose. » 

Jean fait œuvre impersonnelle, désintéressée, d'une portée 
générale, philosophique et sociale. Guillaume est un poète 
aimable, courtois, élégant, délicat, un mondain: Jean est un 
esprit vigoureux et hardi, bourré de science, positif, critique, 
militant. L'un est paisible et gentil; l'autre frappe et assène 
des coups de sa lyre sur le Iront de ses frères. L'un adore et 
adule la femme; l'autre l'exècre; l'un place l'amour très haui, 
l'autre en fait une nécessité physiologique: l'un dit l'art d'aL 
mer; l'autre dit l'art de tromper: l'un est précieux: l'autre est 
mystique, illuminé, brutal; l'un est un aristocrate; l'autre est 
plébéien. A la vérité, Jean n'a pas continué Guillaume; il a 
juxtaposé son œuvre à la sienne, comme on voit une officine 
austère adossée au mur d'un élégant palais. 

Un caractère essentiel et capital domine le poème entier 
dans ses deux parties : c'est l'allégorie. 

Il y a deux gravures du commencement du xix* siècle qui 
représentent toutes deux le même paysage et le même sujet. 
Sur une rivière calme, qui baigne une prairie et des buissons 
fleuris, un vieillard et un enfant sont assis dans une barque, 
une soi •• de bac. 

Le ici dard, chauve, avec une longue barbe bla nche, la 
faux à la main, est reconnaissablc : c'est le Temps. 

L'en fant, avec ses ailes dans le dos, ses cheveux fris és et 
son • ois. c'est l'Amour. 

Entre les deux gravures, il n'y a qu'une différence. 

IL; ■ la premièie. c'est l'Amour qui rame, et on lit cette 
légende : 

— L'Amour fait passer le Temps. 

Dans la seconde, c'est le Temps qui tient les avirons, et on 
lit au bas : 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 69 

— Le Te mps fait p asser l'Amour. 

Voilà tout le procédé allégorique du Roman de la Rose. 
Personnifier des sentiments, des actions, des abstractions, 
faire des rébus avec des qualités et des vices, c'est là le secret 
de toute sa rhétorique, et le procédé est aussi naïf qu'ingé- 
nieux. 

Nous disons : 

Dans le cœur de l'amant se livre quelquefois le combat de 
l'amour et de la raison. 

Ou bien : 

La jeune fille est retenue dans ses sentiments amoureux par 
la pudeur, la peur, la honte; elle est attendrie par la pitié, par 
les doux regards; elle est gardée d'elle-même par la chasteté; 
elle est alarmée par la calomnie, par la jalousie; bref elle est 
empêchée fort longtemps d'oser faire bon accueil à celui qui 
l'aime. 

Voilà, pour la plus grande partie, tout le Roman de la Rose. 
Personnifiez chaque terme, individualisez chaque abstraction 
comme pour une charade, donnez à ces êtres imaginaires un 
costume, une physionomie, placez-les dans le décor d'un jar- 
din fleuri, achevez, comme on ferait un thème, cette transpo- 
sition, cette traduction de l'abstrait en images et figures, 
comme on voit, sur les vieilles Bibles, Dieu le père en habit 
d'empereur avec une barbe blanche, et, sur les cathédrales, 
Sapience et Philosophie sous formes de statues à attributs, — 
comme nous faisons encore nous-mêmes quand nous ornons 
nos monuments officiels avec des statues ou des peintures 
allégoriques de l'Agriculture ou de l'Industrie ou de la Ville 
de Paris; dessinez la phrase, rendez-en tous les éléments sen- 
sibles et matériels, par une habitude chère au moyen âge, où 
il fallait parler par leçons de choses à des ignorants incapables 
de lire; remplacez l'expression subtile et impalpable par des 
acteurs de féerie, et vous obtiendrez la translation toute natu- 
relle : 

— Amant rencontre Raison qui le persuade de ne pas écou- 
ter Amour. 

Ou bien : 

— La Rose est gardée à vue par Pudeur, Danger, Peur, 



70 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Honte, Chasteté, qui empêchentBelAccueikle lui amener Amant. 

C'est un pur travail de version, de virement, et il serait tout 
aussi aisé de traiter par le même réactif le Discours de la 
Méthode de Descartes, dans une « carole » gracieuse de Rai- 
son et Evidence faisant vis-à-vis à Certitude et à Esprit. 

M. E. Langlois a savamment défendu les auteurs du Roman 
de la Rose contre le reproche d'avoir montré à la poésie cette 
voie fâcheuse de l'allégorie. Elle existait avant eux; ils l'ont 
consacrée. « Leur influence est réelle, incontestable, mais ce 
n'est pas celle d'un novateur qui change les habitudes de 
l'esprit, qui révolutionne un art en y apportant des procédés 
nouveaux; c'est celle d'un esprit supérieur qui donne à un 
genre la consécration de son talent et de son esprit. » Pour- 
quoi l'abus de l'allégorie fut-il fâcheux ? Parce que rien n'est 
plus facile; c'est un genre qui par définition et par nécessité 
exige l'absence d'observation réelle et de sentiment vrai. Il 
faut être un maître pour y réussir sans dommage. Le Roman 
de la Rose et la Divine Comédie sont deux rares exemplaires 
de ce succès. 

Mais l'allégorie, comme nous l'avons dit, n'est pas la seule 
fille des chansons de geste. Elles ont aussi donné naissance à 
une grande variété d'aventures héroï-comiques, de contes 
malicieux. Les trouvères ont disparu avant les conteurs de 
fabliaux et les chantres de Renart, que voici. 



CHAPITRE 111 
Contes et Récits. 



Sources des Contes. — Le Roman des sept Sages. — Le Dolopathos. — 
Virgile au moyen âge. — Les Fabliaux. — Les Trouvères. — Les Fables. — 
Les Romans de Renart. — Contes du xiv e et du xv e siècles. — Antoine de la 
Sale. — Le petit Jehan de Saintré. — Les Cent Nouvelles Nouvelles. — 
Epuisement du genre. 

Le XII e et le xnf siècles ont été d'une avidité enfantine en 
matière de récils, et nous en ont laissé beaucoup. On en faisait 
des recueils, que le ménestrel promenait de châteaux en ma- 
noirs; c'était son répertoire. 

Il faut distinguer les contes populaires, traditionnels, euro- 
péens, des recueils où la tradition s'est plus d'une fois ali- 
mentée, traductions de contes orientaux, comme la Discipline 
de Clergie, le Castoiement d'un père à son $ils, le Dolopathos, 
le Roman des Sept Sages, le Directorium humanœ vitae, dans 
lequel Jean de Capoue traduisit, vers 1270, les contes orientaux 
de Kalilah et Dimnah. 

Prenons d'abord quelque idée de cette littérature d'emprunt 
et d'importation, que la fantaisie de nos jongleurs devait ren- 
dre sienne. 

Par exemple, le Roman des Sept Sages est d'origine orien- 
tale ; le conte primitif indien était de Sindibâd. Il passa en 
Europe, où il eut une popularité retentissante. Le conte en est 
curieux. 

L'empereur Vespasien eut pour père Mathusalem. Il tou- 
cha le linceul du Christ, fit une expédition contre les Juifs 
d'Espagne et de Flandre, épousa la fille du duc de Carthage, 
dont il eut un fils. Après la mort de sa femme, il habita Cons- 
tantinople, où il fit venir sept sages de Rome pour leur confier 
ce fils. Ils lui apprirent les sept arts, et l'enfant devint sage, 



72 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

d'une sagesse étonnante. Un jour, un de ses précepteurs mit 
sous son lit une feuille de rue. L'enfant était si perspicace 
qu'il s'en aperçut. Son éducation avait été si excellente qu'on 
ne pouvait plus ni le surprendre, ni le tromper. 

Cependant Yespasien s'était remarié, et sa femme lui de- 
manda qu'il fit venir son fils. Mais les sages lurent clans les 
étoiles que ce fils allait dire en arrivant un mot qui devait le 
faire tuer, lui et ses sept professeurs. Le jeune prince lut tout 
cela aussi dans les étoiles ; mais il y vit, en outre, qu'il serait 
sauvé, s'il restait sept jours sans parler. 

Ils arrivent à Constantinople. Le prince est reçu par son 
père Vespasien, assis avec ses barons sous la voûte de Sainte- 
Sophie. L'empereur embrasse ce fils, et il s'aperçoit avec dou- 
leur qu'il est muet. La reine veut le faire parler et l'em- 
mène chez elle. Elle lui propose de tuer Vespasien et de le 
remplacer. L'autre ne dit mot. Voyant que son stratagème a 
échoué, elle en emploie un autre; elle se met à pousser des cris, 
comme pour se soustraire aux violences du prince. Celui-ci est 
saisi et jugé. Mais les juges sont embarrassés. Ils ne peuvent 
instruire l'affaire si l'accusé ne parle pas. On remet le juge- 
ment au lendemain. La reine s'en irrite, et souhaite à Vespa- 
sien d'être détrôné, comme le grand pin par le petit pin. 

— Qu'est cela? demande Vespasien. 

Et la reine conte la première histoire, Arbor. Le conte est 
indien, la forme est occidentale. Un duc sortait de son manoir 
pour aller se faire saigner, — usage fréquent au moyen âge, 
où la bonne chère et l'exercice causaient des excès de santé. 
Dans la cour, un jeune pin poussait à l'ombre d'un grand pin ; 
celui-ci fut élagué, puis coupé pour permettre à l'arbre plus 
jeune de se développer. « Ainsi fera ton fils », dit la reine. 

Le roi ordonne la mort du prince. Le cortège s'avance. Le 
premier sage dit au monarque qu'il lui arrivera ce qui arriva 
au chevalier qui occit le lévrier. 

— Qu'est-ce, dit le roi ? 

Le sage demande un répit d'un jour pour faire ce conte. Il 
lui est accordé. Ah ! les personnes exquises, pour qui un 
conte, toute affaire cessante, peut suspendre le cours de la vie 
et la marche de la justice ! 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 73 

Voici donc le conte numéro deux, Senescalcus. Un homme 
riche avait un fils, né au bout de dix ans de mariage. Un jour 
d'ennui, au château, on projette d'aller chasser l'ours, — un 
ours qui vivait en cage près du perron. On le lâche, et la 
chasse commence. L'enfant reste seul, car tout le personnel du 
caslel était monté sur les tours pour suivre le spectacle. Un 
serpent s'approcha de l'enfant et allait le piquer, quand un 
fidèle lévrier tua la vilaine bête ; mais dans la lutte il renverse 
le berceau. Le châtelain, à son retour, voit l'enfant à terre, du 
sang répandu, — le sang du serpent, — - il croit à un méfait du 
lévrier et tue celui-ci. Bientôt il voit son erreur, il déplore la 
mort de son chien, et pour punir les femmes d'avoir laissé l'en- 
fant seul, il tue son épouse et s'exile. Ainsi, conclut le conteur, 
il ne faut jamais se hâter de tuer. 

Tel est le cadre du Roman des Sept Sages. Chaque jour, 
un sage apporte un conte pour gagner du temps et obtenir un 
délai. La reine réplique chaque jour par un autre conte, qui 
conclut à la mort du prince. 

Mais de délai en délai, sept jours se passent, le prince peut 
alors parler, il se disculpe et il est sauvé. 






Un autre recueil du même genre est le Dolopathos, colligé 
par Jean, « moine de bonne vie », ce qui ne veut pas dire, 
comme l'a cru Lenient, qu'il naquit à Bonnevie. C'était un 
moine blanc de l'ordre de Citeaux, de l'abbaye d'Hautecelle 
(Lorraine). La traduction française est de Herbert, et date de 
1224 environ, sous Louis VIII, fils de Philippe Auguste. 

C'est un poème plus considérable que le Roman des Sept 
Sages. Dolopathos est roi de Sicile sous l'empereur Auguste. 
Il descend des Troyens. Accusé de prévarication, il se dis- 
culpe devant Auguste, qui le marie. Un fils, Lucinien, naît de 
cette union. Les sages lui prédisent des malheurs et sa con- 
version au christianisme. Il fait ses études chez Virgile, à qui 
il sauve la vie, ayant dénoncé des élèves qui voulaient l'empoi- 
sonner. La reine l'aime ; le roi le condamne à mort, et le sup- 



74 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

plice est retardé par les récits que font sept sages, et Virgile 
lui-même. 

Virgile était devenu, en effet, un personnage légendaire au 
moyen âge. Après avoir, sous Auguste, personnifié la gran- 
deur romaine, il continua à être partout aimé, admiré, cité 
sous les autres empereurs. On a trouvé des vers de lui crayon- 
nés sur les murs de Pompéi; ce qui prouve qu'on l'apprenait 
de mémoire dans les écoles, comme on apprend Corneille dans 
nos classes. Silius Italicus allait méditer sur le tombeau de Vir- 
gile; Stace et Martial célébraient l'anniversaire de sa nais- 
sance. Des poètes de la décadence firent vœu de n'écrire 
qu'avec des mots virgiliens. On tira tout de YEnéide, des sys- 
tèmes de philosophie et des théories grammaticales. Le chris- 
tianisme l'adopta, à cause et en faveur de sa prétendue prédic- 
tion de la naissance du Christ, dans YEglogue à Pollion, et on 
l'excusa d'être né trop tôt. L'Enéide apparut comme une sage 
et vaste allégorie : le naufrage d'Enée était la naissance de 
l'homme dans les douleurs; la mort d'Anchise marque le 
moment où l'enfant majeur peut se passer de son père; l'épi- 
sode de Didon annonce l'éveil des passions. Fulgence et la 
Scholastique ont ainsi enveloppé Virgile de -commentaires 
d'une ingénieuse puérilité. 

La biographie du poète fut enjolivée d'anecdotes, d'inven- 
tions, de toute une frondaison de fioritures, comme les artistes 
en faisaient courir le long des arcs des ogives. On y contait 
qu'Auguste avait payé à Virgile deux de ses vers en lui don- 
nant Naples et la Calabre; à Naples on montrait une image de 
la ville, en relief, enfermée par sa magie dans une bouteille; la 
cité devait être heureuse tant que ce fragile palladium ne 
serait pas cassé. On y voyait, parmi les talismans virgi- 
liens, un cheval de bronze, une mouche de bronze; quand on 
ouvrait les portes de son sanctuaire, il s'élevait une tempête. 
Virgile passe pour avoir bâti un marché dans lequel la viande 
se conserve six mois sans se gâter. Une de ses statues était 
armée d'un arc, dont la flèche était dirigée contre le Vésuve. 
Un paysan brisa cette flèche, et aussitôt les éruptions du 
monstre recommencèrent. Dans la grotte de Pouzzoles, où 
Virgile travaillait, il est impossible de préparer ou de dresser 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 75 

un guct-apens. Le grand puète latin avait aussi construit un 
palais, au sommet duquel se dressaient les statues des pro- 
vinces de l'Italie. Quand une de ces provinces se révoltait, sa 
statue sonnait une cloche, et un chevalier de 1er dirigeait sa 
lance dans la direction de ce pays. Ce palais avait disparu à la 
naissance de Christ. 

Tout le moyen âge avait ainsi attribué à Virgile des phéno- 
mènes miraculeux. Saint Paul l'avait, dit-on, vu un jour, 
assis dans une grotte. Virgile avait délivré des diables qui lui 
avaient appris leurs diableries. Il y avait même des légendes 
plus scabreuses, comme celle de la fille de l'empereur, que 
Virgile condamna à la honte publique. 

Cette autre histoire peut mieux se dire. 

Virgile avait martelé un masque de bronze servant de fon- 
taine. Quand une femme infidèle mettait la main dans la 
bouche du masque, celle-ci se refermait et estropiait l'impru- 
dente. 

Un mari jaloux amena un jour sa femme au masque révéla- 
teur, mais celle-ci avait combiné ses précautions avec son 
ami, qui se déguisa en fou, et vint l'embrasser dans la rue 
devant la fontaine. 

La femme mit alors la main dans le masque, en disant : 

— Je n'ai jamais été embrassée que par mon mari et par ce 
fou. 

Comme elle n'avait pas menti, les lèvres de bronze ne se 
refermèrent pas. 

Virgile Magicien, c'est ainsi que le moyen âge se l'est 
représenté. Aussi Dante le choisit pour son guide aux enfers. 
Voilà pourquoi encore Virgile joue un rôle considérable dans 
le Dolopathos, dont la version française de Herbert est plus 
complète que la rédaction latine, et ne donne pas tant l'im- 
pression de l'imitation orientale, que d'un ensemble de contes 
traditionnels et populaires. 

Dans la même note, la Discipline de Clergie et les Gesla 
Romanorum sont des recueils de contes qui ont une intention 
édifiante et sont une morale en action par symboles. Ce sont 
des anecdotes pour les sermonnaires et quelques-unes d'une 
étrange crudité, non pas des arguments, mais des moyens 



76 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

de vulgariser la foi et la morale, par des récits qui semblent 
la plupart être des légendes locales sans rapport avec le 
Levant. 

Ces ouvrages, écrits en latin, puis traduits, ne valent pas en 
intérêt les fabliaux, œuvres d'inspiration plus immédiatement 
nationale, bien que des sujets se trouvent déjà chez les anciens, 
et dans la littérature orientale, et chez les autres peuples 
d'Europe. Il est possible qu'un certain nombre aient pris nais- 
sance en Orient, mais il y avait si longtemps, que personne ne 
s'en doutait plus, et ils étaient bien nationalisés. 

Les fabliaux appartiennent à cette abondante littérature 
orale, qui s'est développée du xi e au xiv e siècle. Ce sont des 
contes moraux faits pour retenir un instant l'attention de l'au- 
ditoire : 

Oyez, seigneurs, un beau fablel ! 



Le trouvère adresse ainsi la parole à ses auditeurs, leur 
annonce le sujet, la date, le pays, l'auteur, et il les saluera 
de même à la fin : 

A ces mots est mon fablel outre. 

D'abord ce furent contes grossiers, récités par le même trou- 
vère, qui disait l'épopée ou les délicates chansons — , « bor- 
deor », diseur de « bourdes » et autres genres. 

Je sais contes, je sais fableaux, 
Et sirventois et pastorelles. 

Notez que le conte se distinguait des fabliaux : les contes 
étaient en prose. C'étaient des canevas. 

Le public était tantôt bourgeois, tantôt seigneurial : car 
l'inconvenance du récit n'indique pas que l'auditoire fût moins 
distingué : l'aristocratie aussi aimait déjà « paroles grasses 
et douilles ». 

Dans un fabliau, la forme importe plus peut-être que le 
fond. Le sujet n'était pas toujours neuf, et il ne faut pas en 
croire le conteur, qui feint de narrer une aventure récente, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 77 

locale ou personnelle. En réalité, il a puisé dans le fonds com- 
mun de la tradition orale : 

Je le dirai 
Ainsi comme il me fut conté. 

La matière est peut-être vieille, mais ia forme la rajeunit : 

Rimée est de rimes nouvelles 

L'action se passe souvent au pays dans lequel le trouvère 
récite, et c'est généralement en Picardie et en Flandre. Le 
Nord est le pays de la causticité. 

Il ne faut pas confondre les fabliaux et les petits romans 
d'amour. Les mots ont quelque chose de flottant. Un lai est 
un récit breton, une aventure d'amour, parfois un fabliau, 
comme le fameux Lai d'Aristote, dans lequel ce grand philo- 
sophe refrène l'ardeur de son élève Alexandre pour le plaisir. 
Et l'élève se venge. Aristote devient amoureux d'une amie de 
son disciple, et cette femme se fait promener sur le dos du 
penseur à travers le verger, à la grande joie des courtisans. 

Les dits sont plus descriptifs, et se rapprochent du genre 
le blason. Par exemple le Dit de l'Oulillemenl au Vilain nous 
donne un curieux inventaire des ustensiles, meubles, outils 
d'un paysan d'alors. 

Le Débat est une « disputoison », et se distingue bien du 
fabliau. 

Le fabliau peut être défini : le récit d'une aventure comique 
fait pour amuser, avec l'intention de moraliser par la satire. 

Si une première préoccupation peut être de rattacher tous 
ces contes à leur lignée et à leur ascendance, nous ne l'aurons 
point ici, car ce serait quitter le sujet de la littérature fran- 
çaise pour suivre le sillage de chacun de ces récits à travers 
les littératures d'Europe et d'Orient. M. Joseph Bédier a 
exposé à cet égard les résultats des recherches les plus com- 
plètes qui aient été faites (1). 

A un autre point de vue, il n'est pas indifférent de chercher, 
à travers ces récits, l'image de la société pour qui et par qui 

({) Le Fabliaux, 189a. I vol. in-8°. 



78 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

ils furent faits. Car si les sujets viennent parfois d'Orient, ils 
sont habillés à la dernière mode du.xnr et du XIV e siècle. 

Leurs auteurs sont des gens d'esprit, sans dignité morale, 
ayant le profond dédain des occupations manuelles. Ils se sont 
suffisamment désignés dans leurs œuvres. Il faut se les ima- 
giner, avec les talents bizarres dont ils se vantent : 

— ■ Je sais faire les œufs frits et les tourteaux, saigner les 
chats, ventouser les bœufs, fabriquer des gants pour les 
chiens et des hauberts pour les lièvres, jouer de tous les instru- 
ments, porter des messages d'amour, et bien parler de cour- 
toisie. 

Le roi d'Angleterre interroge l'un d'eux : 

— Ton nom ? 

— Comme celui qui m'a élevé. 

— Et lui ? 

— Comme moi, sire, tout dret. Je viens de ci, je vais là; 
je suis de notre ville, et ma ville est entourée de moutiers. Je 
dis bourdes pour faire gens rire. Nous sommes plusieurs 
compagnons; nous aimons à être priés à dîner plutôt que de 
payer; nous buvons assis mieux que debout; nous avons peu 
d'argent et nous n'allons pas à l'église. Nous ne cherchons 
querelle à personne; nous ne sommes pas riches, mais nous 
sommes contents quand nous en avons assez. » 

Leur plainte la plus fréquente est d'être négligés par les sei- 
gneurs qui les patronnent. 

— ■ Quand nous demandons hôtel, nous sommes reçus par 
deux serviteurs, Grognet et Petit. On nous reçoit en grognant 
et on nous donne peu. 

Dieu fit trois sortes de gens : les chevaliers, les clercs et 
les laboureurs. Dieu s'en allait, ayant fini sa besogne, quand 
il rencontra une troupe de « léchéors » ou jongleurs, qui lui 
crièrent : 

— Sire, arrêtez ! vous ne nous avez rien donné î 

— Qu'est cela ? dit le seigneur à saint Pierre. 

Et lorsqu'il le sut, il donna les léchéors aux chevaliers, dont 
ils furent fort mécontents, parce qu'ils n'en recevaient que de 
« vieux drapeaux » et de menus morceaux, comme des chiens. 

Ils nous apparaissent partout comme ivrognes, joueurs, por- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 79 

leurs de dés pipés, capables de tous les plus méchants tours, 
ancêtres directs de Patelin et d-e Panurge, dérobeurs, pipeurs, 
larrons, au demeurant les meilleurs fils du monde. 

Dans la salle basse et fumeuse, pleine de buveurs attablés, 
il règne une âpre odeur de cervoise el de boissons fermentées. 
Sur les murs déjà vieux, la peinture s'écaille et s'effrite. De 
grosses poutres de chêne rayent le plafond, d'où pendent des 
jambons enveloppés dans des vessies grasses et sales. Aux 
murailles sont accrochés les pichets et les chopes de faïence 
grossière, les brocs d'étain, les cruches de grès. La cheminée 
est large et profonde, montant jusqu'au tiers du mur, allon- 
geant dans toute la largeur du panneau son chambranle de 
bois, qui repose sur deux consoles de pierre bleuâtre, noircie 
par endroits. Un vieux christ de cuivre occupe le centre de 
la tablette supérieure, flanqué de deux petits échafaudages de 
cartons coloriés, parfaitement découpés et recollés, montés 
sur de frêles tiges de bois, et représentant l'un la Passion, 
l'autre l'Adoration des Mages. Les petits personnages sont en 
cire, maladroitement modelés ; leur physionomie, à peine indi- 
quée, garde une expression d'étonnement. Le feuillage est en 
papier peint ; dans l'étable il y a de la vraie paille, menu 
hachée. 

L'âtre de la cheminée est noirci par les longues flambées de 
bois mort, pendant les veillées d'hiver. Deux lourds chenets 
de fonte le garnissent, au-dessus desquels pend une large et 
lourde crémaillère, toute noire de suie. Sur les côtés sont 
rangés les instruments à tisonner, la pelle, la fourche à rôtir, 
les tubes de fer à souffler le feu. 

Assis sur les escabeaux de chêne massif, les buveurs devi- 
sent joyeusement, frappant la table de leurs chopes d'étain, et 
chantant les chansons nouvelles entre deux parties de dés. 

C'est le cabaret des trouvères, le cabaret des gais compères, 
des joyeux sires, des léchéors. C'est là qu'ils viennent oublier 
les tracas de la vie, la misère de la veille, les insultes et les 
dédains des riches bourgeois, les infidélités de leur maîtresse, 
et l'ennui du poème qu'ils ont chanté tout l'après-midi, à la 
table d'un comte. Là s'en vont aboutir les modestes salaires 
de nos récitateurs à gages, engloutis par l'escarcelle de la 



80 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

gente aubergiste; le reste sert à payer les dettes de jeu. Rien 
n'est si joueur qu'un trouvère, ni si gai. Une légende raconte 
qu'un trouvère, après sa mort, descendit aux enfers, et 
qu'ayant rencontré saint Pierre, il l'invita à jouer aux dés. 
Le saint y perdit plusieurs âmes. 

Frondeurs et gouailleurs, ils s'attaquent à tout et à tous, 
surtout à ceux qui ne les paient point. Ils ont du mépris pour 
l'homme du peuple, le vilain, dont ils n'ont rien à attendre. 
Quand ils en parlent, ils le font comme d'un être incomplet et 
inférieur, plus bête que nature. Le forgeron dit au vilain : 
« Prends ce fer à cheval. » Le fer était encore chaud et le 
vilain se brûle. « Triple sot, lui dit le forgeron, il fallait cra- 
cher dessus d'abord, tu aurais bien vu qu'il n'était pas encore 
refroidi. » Le vilain, brûlé et content, le remercie et rentre 
chez lui. Le soir, quand la soupe fume sur la table, le vilain 
ne manque pas de cracher dans son écuelle, pour s'assurer 
que le potage n'est pas trop chaud. Voici de quelle niaiserie 
les jongleurs le gratifient. 

Tels sont les contes qui circulent autour des tables à boire 
et à jouer. Alors prennent naissance ces gais fabliaux qui 
faisaient les délices de nos pères, contes toujours gaillards 
et croustillants, qu'on aimait à entendre réciter dans la belle 
et haute société du temps, soit aux puys, soit après dîner. Ils 
repassaient gaîment leur répertoire au cabaret, et souvent l'y 
enrichissaient. Un fait divers, un scandale du jour, un racontar 
de la veille, fournissaient la matière d'une pièce nouvelle que 
le trouvère achevait à loisir. On y disait comment un ânier de- 
Montpellier, habitué à transporter les immondices de la ville, 
s'était trouvé mal en passant dans la rue des Epices et des 
Parfumeurs, et n'avait retrouvé ses sens que sur un tas de 
fumier. On y inventait les contes destinés à faire bientôt la 
joie du grand public, le fabliau du Povre Clerc, du Chevalier 
à VEpée, du Vilain Mire ou le médecin malgré lui, du Moine 
qui aimait saint Pierre ou du Jongleur en Paradis. 

Et sous la lueur jaunie des crachets fumeux, les rires 
bruyants éclatent, dans l'accompagnement des gobelets frap- 
pant les tables boiteuses, humides de buvande renversée. 

— Ça, cousin Thibaut, ferons-nous quelque jeu parti ? 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 81 

— Oui-dà, par Notre-Dame, maître Alain. 

Et déjà les gais compères, hanap en main, se sont levés, les 
compagnons, montés sur les escabeaux, debout sur les tables, 
forment des groupes pittoresques autour des champions ; et 
les rires et les brocards partent comme gerbes étincelantes, 
qui éclairent les faces rubicondes ; les facéties énormes sur les 
moines, les clercs, le roi, la Sorbonne, le tiers, les marchands, 
la société tout entière, circulent, se croisent, jaillissent, re- 
bondissent dans l'atmosphère chaude et lourde des vapeurs du 
clairet, du médon, de l'hypocras, que verse avec un sourire 
la jeune hôtesse aux bras nus, en cotte rouge. 

A l'heure où le guet fait sa ronde, où les sergents d'armes 
viennent cogner de leurs hallebardes la devanture du cabaret 
pour avertir la patronne qu'il est temps de fermer, alors les 
gobelets se vident, les dés font un dernier tour ; tout le monde 
se lève, et sort en chantant quelque ballade à la lune, ou quel- 
que motet en l'honneur d'Isabeau, la belle du coin. 

Dans la rue étroite, noire et déserte, toutes les ombres s'agi- 
tent en se séparant. Les toits pointus et les hautes cheminées 
découpent des formes bizarres sur le fond gris du ciel ; sous 
les rayons de la lune, les fenêtres étincellent, piquant leurs 
notes brillantes sur les murailles sombres, que surmontent 
des pignons crénelés. Les lumières sont éteintes partout, sauf 
au cabaret des Léchéors. Les vitraux multicolores tamisent 
de vagues rayons bleus et rouges qui marbrent sur la rue le 
sol battu et durci. Au-dessus de la porte, accrochée à une 
longue potence de fer artistement forgé, pend et grince, en se 
balançant au vent, l'enseigne de tôle figurant un jongleur, qui, 
le pied sur un escabeau, lève son gobelet et boit aux beaux 
yeux de sa mie. 

La ville est endormie. Les trouvères rentrent chez eux. 
Alors chacun regagne la ruelle étouffante et resserrée dans 
laquelle se trouve son logis. Il s'arrête devant la petite porte 
basse de sa maison malpropre et vermoulue ; il pousse le bat- 
tant, longe en tâtonnant le corridor obscur, gravit l'échelle de 
l'étage, et rentre dans son galetas pauvre et dénudé, qu'éclaire 
la lune par la lucarne. Puis il s'endort sur son grabat, et dans 
ses rêves il voit des festins grandioses, des tables chargées 

6 



S'2 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

d'orfèvrerie et de mets délicieux, entourées d'une société riche 
et parée, de seigneurs en habits de velours, de dames en robes 
ouvertes, tandis que lui, sous un dais de pourpre, s'accom- 
lagne sur la viole en chantant les exploits de Lancelot du 
^ac, de Perceval le Gallois ou de Guillaume Fier-à-bras. 

Dans les fabliaux, le clerc étudiant a toujours le rôle sym- 
pathique : la plupart des jongleurs sont des clercs manques, 
des universitaires dévoyés ; au demeurant, il serait impossible 
de tirer des fabliaux des signes de haine ou de vengeance des 
humbles contre les grands. S'il y a quelques cas où des sei- 
gneurs sont bafoués, la caste des nobles est toujours res- 
pectée : la meilleure raison est sans doute que la noblesse 
fournissait l'auditoire ordinaire et la clientèle des jongleurs. 

En revanche, les classes pauvres non plus ne sont pas régu- 
lièrement attaquées, et si souvent le vilain est un sot et un 
balourd, il n'a pas toujours ce rôle ; quant à la bourgeoisie 
riche, elle paie, donc elle est considérée. Au total, le jongleur 
calque ses préférences et ses goûts sur ceux de ses clients, 
seigneurs ou gens à l'aise. 

Les victimes les plus maltraitées par la satire des jon- 
gleurs, ce sont les femmes. Il y a là une notable différence 
avec la poésie chevaleresque des xu e et xm e siècles, où la 
femme est idéalisée, adorée, exaltée par l'obéissance docile du 
chevalier. Le portrait est bien différent dans les fabliaux, où 
elle est vicieuse, riche de tares, lubrique et menteuse ; les 
maris sont les dupes perpétuelles de cet être rusé et pervers ; 
en revanche, le mari, barbon, avare et niais, autorise et jus- 
tifie cette perpétuelle mystification. Dans ce type de la 
femme, perfide et dégradée, il semble que l'on reconnaisse la 
conception orientale du mépris pour la femme, déjà traduit 
dans le dogme du serpent, au Paradis. L'origine d e ces con tes, 
venus en partie d'Orient, expliquerait cette défaveur, et peut 
nous mettre en garde contre la fidélité de la peinture, image 
aussi peu adéquate de la société d'alors, que l'est celle de nos 
temps, dans les romans et ie théâtre contemporains. 

Autant ou plus que la femme, le prêtre est malmené par les 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 83 

jongleurs, sans doute par esprit de représailles, le clergé étant 
alors aussi sévère pour eux, qu'il le deviendra pour 1rs comé- 
diens. 

Pour un grand nombre, qui sont le récit anonyme de la 
tradition orale et de la foule aux cent voix, il est des auteurs 
qu'on connaît, tels Philippe de Beaumanoir, Henri d'Andeli, 
« diseurs mondains » comme on les appellerait aujourd'hui, ou 
de vieux étudiants ratés, goliards. clercs vagabonds, vivant 
de la menestrandie, ou des jongleurs professionnels, Boivin 
de Provins, Barbier de Melun au visage fleuri comme un gro- 
seiller, et autres léchéors habiles à « la gent faire rire », et 
prompts à perdre leur profit aux dC-> et à la taverne ; les trou- 
vères artésiens comme Eustache d'Amiens, Huon de Cambrai, 
ceux de l'Ile de France, Rutebceuf, Courtebarbe, et les autres, 
Jean le Chapelain, Guérin, Colin Muset, — types également 
méprisés par cette époque insensible à la dignité littéraire, 
qui confond la servilité et le talent, le bouffon et le poète, qui 
n'estime pas plus le trouvère diseur de belles chansons de 
geste, que le ménestrel savant en fabliaux, et qui fit à la litté- 
rature à peu près la même place, que les tribus du Soudan 
réservent à leurs poètes, les griots, amuseurs des camps. 

Dès le XIV e siècle, le ménestrel errant devient plus rare ; la 
profession comporta l'attachement gagé à un patron ; les sei- 
gneurs eurent chacun leur jongleur, comme leur médecin, à 
l'abonnement. Watriquet Brassenel. Jacques de Baisieu, 
Jean de Condé, rimèrent les derniers contes; le fablel disparut 
vers 1320, avec les autres genres ses contemporains, chansons 
de geste, romans d'aventures, chansons d'amour ; la littéra- 
ture se renouvelle alors, devient moins simple et plus savante, 
plus réfléchie et moins spontanée ; le jongleur est mort ; il 
renaît poète. 






Fables. — Les fabliaux sont des contes dont les originaux 
sont presque tous perdus. Les fables sont tirées, non pas 
d'Esope, mais de Phèdre et d'Avianus. Le Romulus est une 



84 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

paraphrase en prose de Phèdre ; et il a eu de nombreux ueri~ 
vés en français, notamment les fables de Marie de France 
(XII e siècle), l'auteur des Lais Bretons et du Purgatoire de saint 
Patrice, qui a su étoffer le texte de Phèdre avec des tableaux 
pittoresques, des scènes vivantes et observées. Elle travailla 
sur une traduction anglaise. 

Vincent de Beauvais, moine du xm e siècle, auteur d'une 
grande encyclopédie Spéculum historiale, naturelle, morale, 
doctrinale, a imité une vingtaine de fables du Romulus. Les 
Isopets (Isopet de Lyon, Isopet I, Isopet II, Isopet de Char- 
tres) et YAvionnet sont pareillement des tabliers imités de 
Phèdre à travers les imitations dites Romulus, V Anonyme de 
Nevelet, le Novus Aesopus de Neckam. D'aucuns s'inspirè- 
rent aussi des récits orientaux importés par les Juifs, comme 
le recueil de Berachyah (xm e siècle), Mishle Shualim, ou para- 
boles du Renard ou, auparavant, la Disciplina Clericalis de 
Pierre Alphonse (xn e siècle), ce recueil de contes indiens dont 
on fit deux traductions françaises, le Castoiement d'un père à 
son fils et la Discipline de Clergie. 

Les Croisades multiplièrent les relations avec l'Orient et 
le goût des contes du Levant. Le genre des Isopets se 
développa et recueillit toute la littérature symbolique, allégo- 
rique, édifiante, — vaste morale en action dont Steinhoewel 
devait au xv e siècle recueillir le corpus complet, que La Fon- 
taine n'ignorait pas. 

Ce genre fut favorisé par la tendance, générale alors, de 
moraliser sur tout, et d'interpréter toute chose selon le goût 
nouveau de l'esprit philosophique qui s'éveillait. Son épa- 
nouissement donna naissance à la si vivante et si merveilleuse 
littérature des Romans de Renart. 



*• 
* * 



Le Roman de Renart est un recueil de petits poèmes, appe- 
lés branches, qui a été sans cesse s'augmentant par des ap- 
ports continuels, des alluvions de récits malicieux. Quand cela 
a-t-il commencé ? Il est impossible de fixer le moment où s'est 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 85 

formé le noyau primitif de celle boule de neige. Tout ce qu'on 
sait, c'est que la boule était déjà de belle rondeur au xn e siècle, 
cl que, sur la quantité, frois des collaborateurs inconnus de 
cette encyclopédie des malices, ont fait connaître leurs noms: 
Richard de Lison, Pierre de Saint-Cloud, et un prêtre de la 
Croix-en-Brie. Ils sont les auteurs de trois branches ; les vingt- 
trois autres demeurent anonymes. 

L'étonnant est que dans une telle diversité d'auteurs, cette 
Iliade burlesque, cette rhapsodie comique ait conservé son 
unité de composition. Il y a un sujet, qui persévère dans la 
multiplicité des épisodes, et c'est la rivalité de Renart contre 
le Loup, jusqu'à la défaite assez indécise de celui-là. Par un 
accord tacite el permanent, les caractères ont été respectés, 
observés par tous les auteurs divers, et la personnalité de tous 
les acteurs sort, unifiée et constante, de tant de collaborations. 

Le cycle français de Renart comprend quatre poèmes dis- 
tincts : 

l û Le lioman de Renart ; — 
2° Le Couronnement de Renart ; 
3° Renart le Nouveau; 
4° Renart le Contredit. 

Le plus important est le premier, le Roman, composé de 
vingt-six branches. 

De ces vingt-six branches, il en est quelques-unes qui sont 
mieux venues que les autres, comme la Pêche à ta queue, le 
Poisson aux Charretiers, ou Si comme Renart fit avaler 
Ysengrin dedans le puits, et surtout la Brandie du Plaid, le 
Jugement de Renart, qui est devenu le centre de tout le cycle. 
autour duquel les épisodes se groupèrent et s'attachèrent en 
grappes. 

Les sujets de ces récits sont-ils sortis d'un jet du cerveau 
des conteurs? Non. Leur mérite est plutôt celui de la forme, 
que celui du fond et de l'invention. Tous ces tours pendables 
étaient connus et répétés. La France n'était même pas leur 
terre d'origine. Des histoires d'animaux qui parlent? On les 
connaissait et on les refaisait dans les monastères, d'après les 
anciens, Phèdre et Esope. Les motifs de leurs fables deve- 



80 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

naient des sujets de devoirs pour les écoliers, de dissertations, 
de développements, d'arguments classiques. Par le rôle que 
les fabulistes de l'antiquité occupaient dans l'éducation, ils 
pénétraient aussi dans le public, hors les murs du cloître, s'y 
déformaient dans la fréquentation profane, et devenaient une 
matière pour la tradition orale et le folklore. 

Ces fables classiques s'amalgamaient avec un autre élément 
fort proche, qui était, aussi lui, en suspension dans l'air des 
idées populaires, les contes orientaux apportés par les Arabes 
ou rapportés des croisades, et qui présentent aussi bien des 
histoires de bêtes : elles diffèrent seulement des fables en ce 
qu'elles ne comportent et ne cherchent aucune leçon morale. 

De ces récits flottants est sorti le Roman de Renart, dont 
l'idée première, la rivalité du Loup et du Renart, était venue 
d'Orient. 

Les <( Renardiers », — appelons ainsi les auteurs amusants 
de tous ces Contes Renardiques, — ont trouvé dans ce vieux 
fonds, comme dans des feuilles demi-mortes, les fleurettes 
qu'ils ont fait ensuite épanouir sur chacune de leurs robustes 
<c branches ». 

Ils ont excellé dans cette culture de boutures, et c'est un 
art dans lequel ils ont montré la preste et alerte vertu de leur 
originalité. Avec un ensemble incroyable, ils ont personnifié 
leurs bêtes, ils les ont humanisées, et Granville n'a pas eu plus 
d'esprit au bout de son crayon, que nos Renardiers au bout 
de leur calame. 

Leur modèle est si amusant ! Quel joli animal ! on l'appe- 
lait le goupil, ou le verpil, ou le volpil. Les conteurs lui don- 
nèrent un nom, un sobriquet, qui lui resta. On ne dit pas un 
Isengrin pour un loup, mais on dit un Renard pour un goupil, 
comme on dit un Mécène, un Hippocrate ou un Aulomédon, 
tous noms propres généralisés. 

Que veut dire Renart ? Le mot est allemand ; il vient soit de 
reginhart qui a donné renard et regnard, et qui veut dire 
habile ; soil de reinhart qui signifie très honnête, ce qui serait 
un euphémisme et une antiphrase. 

Par le monde entier, le renard a la réputation du plus fin 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 87 

madré. Dans presque toutes les langues, son nom est féminin, 
comme pour marquer qu'il oppose à l'énergie virile de ses 
ennemis les armes féminines et la ruse. On le devine à le voir, 
gracieux, souple, séduisant, avec le museau allongé, les oreil- 
les dressées, les yeux bien fendus, la fourrure épaisse qui 
habille son corps fluet et agile, ses pattes délicates, sa queue 
longue et touffue, sa robe nuancée de toutes les teintes, gri- 
sâtre, blanc, roux et noir fondus. Cet animal, honni aux 
champs, traqué, poursuivi, assommé, est pourtant sympa- 
thique par son intelligence et ses ruses. Quelle patience, quel 
flair, et quelle habileté pour éventer les pièges, pour ne pas 
commettre de méfaits aux environs de son terrier, pour gar- 
nir ses magasins de provisions, pour apprendre à ses enfants 
comment on chasse, pour courir, nager, se cacher, choisir et 
préférer les mets savoureux, raisins, poires mûres, chapons 
el dindonneaux. C'est un délicat, et c'est un courageux. Pris 
par la patte au piège, il s'ampute avec ses dents pour se sau- 
ver. Endurant, élégant, amusant, infatigable, gourmet, pares- 
seux à ses heures, c'est le picaro de la forêt, mais un picaro 
double d'un conquistador. Gentilhomme accompli, il préfère 
la solitude, mais il a toutes les grâces et toutes les bravoures ; 
il brillerait dans le monde, mais le monde l'assomme, — sans 
métaphore, — avec un bâton. On est injuste pour lui. Il est 
charmant, malin, spirituel ; c'est un chien sauvage, qu'il suf- 
firait d'apprivoiser pour donner à l'homme et à la femme un 
compagnon délicieux élégant de forme, capable d'intéresser un 
artiste. 

Voyez le Renard pris au piège, d'Al. Decamps, ou le Re- 
nard dans la neige, de G. Courbet : ne sont-ce pas de jolies 
et belles bêtes, qui forcent notre sympathie par leur grâce et 
leur gentillesse sérieuse ? 

Malgré tant de mérites, Renart n'a pas de chance. On l'ex- 
termine ; sans sa rare prudence, il y a longtemps que sa race 
aurait disparu; et en littérature, on le calomnie. 

Renart fut toujours le représentant le plus autorisé de la 
fourberie. Nous verrons, dans les Bestiaires, que c'est là son 
rôle essentiel dans l'histoire naturelle du moyen âge. L'Ancien 
et le Nouveau Testament le prenaient déjà ainsi. Pour les 



88 HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 

écrivains et les clercs, Renart est hérétique et diabolique. 
Sur les flancs des cathédrales, Sagesse foule aux pieds le Mal, 
et celui-ci est figuré par un renard tenant un coq dans ses 
dents. Parfois aussi, c'est le loup. Ces deux bêtes tiennent une 
grande place dans la symbolique, et c'est de ce chef qu'ils 
sont les héros de poèmes moraux comme VEcbasis, le Lupa- 
rius ou le Pœnilentiarius. 

Les seigneurs du moyen âge voyaient en lui comme une 
parodie de leur existence et de leurs mœurs, mise sur leurs 
terres par la nature. Pour se venger, quand on prenait un 
renard vif, ils le faisaient berner dans un drap, et renard sau- 
tait, jusqu'au moment où on le faisait retomber sur le pavé de 
la cour, et il se brisait la tête. 

Mais le peuple et les trouvères avaient pour lui de douces 
indulgences, et les renarderies donnent plutôt l'impression 
de gens égayés, qu'indignés par tant d'imagination et de bons 
tours. Le roi Noble lui-même en sourit avec bienveillance. 

Ah! les amusantes histoires, contées pour le conte seule- 
ment, sans souci de moraliser, pour esbaudir et faire rire. Le 
succès était merveilleux, et Renart allait divertir tous les châ- 
teaux et toutes les sociétés. Les moines, les gens graves gémis- 
saient de ce triomphe, de cette concurrence faite à leurs ser- 
mons par quoi ? par « un gabet », une bourde, une risée ! 

Mais cette « bourde » était exquise de vie, de vérité, d'ob- 
servation, de gaîté. Comme c'était vu et rendu ! Comme ces 
renardiers avaient, en /forêt et en plaine, attentivement regardé 
et étudié les « besies », le chat « qui de sa queue se va 
jouant », le coq qui dort perché, « un œil ouvert et l'autre 
clos, un pied crampe et l'autre droit ». 

N'est-ce pas le plus joyeux défilé : Renart le goupil, Ysen- 
grin le loup, dame Hersent, la louve, dame Hermeline la 
renarde, Noble le lion, clame Fière la lionne, Tibert le chat, 
Bernard l'âne, Grimbert le blaireau, Chantecler le coq, Tié- 
celin le corbeau, Escoufle le milan, Tardif le limaçon. Brun 
l'ours, Frobert le grillon, tous constitués en société calquée 
sur celle des hommes, véritables personnages d'épopée, au 
même titre qu'un Roland ou un Perceval, dans un autre genre. 

Jouer des tours à son semblable a, de tous temps, été consi- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 89 

déré comme un plaisir délical el un privilège enviable. 11 y a 
dans la mortification de la victime quelque chose qui flatte 
l'amour propre du mystificateur, en l'assurant de sa supério» 
rite. C'est une preuve d'esprit, d'invention, d'imagination, et, 
depuis Ulysse, on a tout ensemble redoute et admiré la ruse. 

Renart symbolise et personnifie dans les temps modernes 
la malice dans toute sa souple variété. Comme on ne prête 
qu'aux riches, on lui a attribué tous les tours dont ne parlait 
pas son histoire, et le cycle des romans de Renart est devenu 
le plus fécond répertoire des ruses, subterfuges et vengeances, 
— une vraie pelote de « ficelles ». 

Les premières branches sont perdues. Mais elles ont inspiré 
deux poèmes à travers lesquels nous pouvons encore les lire. 

C'est le poème Isengrinus écrit en latin, par Nivard de 
Gand, au XII e siècle. Le conte y est noyé sous des maximes, 
des sentences, des exhortations dirigées contre le clergé. C'est 
illisible. 

C'est ensuite le Reinhart Fuchs, écrit à la même époque 
(1180) par Heinrich le Glichezare, un Alsacien, qui a recueilli 
et traduit à peu près littéralement les contes de Renart, tels 
qu'on les connaissait de son temps. 

Que se passe-t-il dans ce roman ? 

D'abord la défaite, annonçant et préparant la revanche, 
une défaite à quadruple répétition. 

Renart persuade à Chantecler le coq de chanter les yeux 
fermés, et il s'empare de son aveugle victime. Il tient le 
pauvre coq entre ses cruelles mâchoires. Des paysans cepen- 
dant le poursuivent et l'accablent de quolibets. 

— Eh quoi ! tu ne leur réponds pas, observe avec à-propos 
le coq en danger ? 

Renart, piqué par ce trait, veut injurier les paysans; il 
ouvre un large bec, et Chantecler délivré s'envole à tire- 
d'aile. Le fourbe est dupé à son tour par ce petit « cochet de 
ferme ». 

Second échec. Il prie la mésange de quitter sa branche et 
venir l'embrasser. Oui, dit-elle, mais si tu restes couché sur 
le dos, les pattes ballantes, les yeux clos. Renart y consent. 
Mésange prend alors de la mousse dans sa patte, « plein son 



90 HISTOIRE DE LA LITTÉRATCRE FRANÇAISE 

poing », en bourre la bouche ouverte de Renart, et s'esquive. 
Le malin est berné. 

Troisième échec. C'est avec le corbeau, Tiécelin. Tout se 
passe d'abord à peu près ainsi que La Fontaine l'a conté. Le 
corbeau tenait un fromage dans ses pattes; il veut faire parade 
de sa voix, et en desserrant les pattes- pour se hausser du col, 
il laisse tomber sa proie. Renart s'en saisit, mais il ne se tient 
pas pour satisfait; il voudrait manger le fromage d'abord, et 
le corbeau ensuite. Il s'étend et feint d'être malade. Il appelle 
le corbeau à son secours, il le prie de venir ôter ce fromage un 
peu avancé, dont l'odeur lui fait mal au cœur; le corbeau va 
être pris, mais il parvient à s'échapper. 

Quatrième insuccès. Il veut faire prendre Tibert le chat dans 
un piège, et c'est lui qui s'y prend. 

Tout cela est amusant et moral. Il s'est attaqué à de pauvres 
gens, et il n'a pas pu les décevoir. Il ne reprendra son avan- 
tage que dans la lutte contre les grands et les forts. Un léger 
souffle de démocratie passe à travers ces épisodes. 

La lutte s'engage entre Renart et son ennemi déclaré, Isem 
grin le loup. Voici à quelle occasion la « noise » éclata, et mit 
la zizanie entre les deux amis. Un paysan portait sur son dos 
un quartier de porc. Renard passe sur la route et contrefait 
l'animal blessé. Le paysan, alléché par l'espoir de la prise, 
pose à terre son fardeau, et poursuit Renart qui détale. Pen- 
dant ce temps, Isengrin le glouton dévore tout le quartier de 
porc, et quand son complice revint, il n'eut mie sa part de 
provende. Il était joué. Il se vengea aussitôt en grisant Isen- 
grin, altéré par tant de porc absorbé; le loup ivre se mit à 
chanter à tue tête, attira les paysans et fut rossé. 

A peu de temps de là, Renart entra chez Isengrin en son 
absence, avec ses amis Bernard l'âne et Belin le mouton. A 
son 4 retour, le loup fut étrillé par ses hôtes; il lâcha une troupe 
de loups amis contre eux. Les trois complices se réfugièrent 
dans les branches d'un arbre, au pied duquel la bande de loups 
s'arrêta. Mais l'âne et le mouton ayant lâché prise tombèrent, 
et écrasèrent les assiégeants, qui prirent la fuite. 

Renart, pour se garer du loup, se fortifie alors dans son châ- 
teau de Maupertuis. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE ^1 

Ce n'est pas une métaphore, ce castel de Mauperluis. 
Demandez aux veneurs et ouvrez tes traités de vénerie. Vous 
y verrez ce qu'est un terrier de renard à la lisière des fourrés 
ou sur le penchant d'une colline rocailleuse. C'est un manoir. 
Le terrier principal a une profondeur de trois mètres, un 
périmètre de vingt mètres, un « donjon », c'est le terme tech- 
nique, de un mètre de diamètre. Les galeries sont communi- 
quantes et ont plusieurs ouvertures. C'est un véritable fort. 
A l'entrée, c'est l'échauguette où le renard fait le guet ; au 
centre, il a sa « fosse » où il amasse ses provisions ; au fond, 
le donjon, où il se retire, où la mère met bas. Là, il mène une 
véritable existence de grand seigneur, rançonnant les poulail- 
lers et mettant à sac les environs et les voisins, taillables et 
corvéables à sa merci. 

Un jour qu'Isengrin passait sous les fenêtres du manoir, il 
flaira une bonne odeur de friture d'anguille, il était à jeun; il 
entra. Voyant son cousin si affamé de poisson, Renart lui pro- 
met de le mener là où il y en a, en quantité. Après lui avoir 
attaché à la queue un grand panier en forme de nasse, il le 
conduit à un étang gelé, à un endroit où on venait de casser 
la glace. Il faisait un froid très vif. Le traître persuade au 
loup de laisser pendre dans l'eau sa queue munie du panier. 
La glace se reforma, et l'appendice fut pris. Plus le loup ti- 
rait, plus la glace résistait, il se mit à hurler ; des hommes ac- 
coururent et le rossèrent. 

Un autre jour, Renart tombe dans un puits. Le loup vient à 
passer, il entend gémir, il s'approche, il regarde, il reconnaît 
Renart. Il lui dit : 

— Que fais-tu là ? 

— Je suis dans un vivier ; il y a tant de poissons que je 
n'en puis plus. 

— Je voudrais venir aussi. 

— Mets-toi dans l'autre seau. 

Par un mouvement de bascule, Renart remonte dans son 
seau, et Isengrin descend. A leur rencontre, le perfide dit inno- 
cemment à sa dupe : 

— Ainsi va la vie ; tantôt en haut, tantôt en bas ! 



92 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Isengrin excédé de tant de malices, réclame l'arbitrage. Les 
autres bêtes décident que Renart devra jurer qu'il est innocent, 
au-dessus de la gueule ouverte d'un chien mort. Heureusement 
pour lui, son cousin Grimbert le Blaireau, l'avertit que le 
chien ne sera pas mort, mais vivant, et le dévorera. Renart 
décline cette juridiction, et poursuit le cours de ses fantai- 
sies. Les convenances ne permettent pas de dire en quelle 
posture il abusa de la louve sous les yeux du mari. Mais ses 
méfaits vinrent jusqu'aux oreilles du roi, Noble le Lion, qui 
voulut en connaître. 

Il convoqua la cour. Il s'amusa de ces bons tours et rit avec 
indulgence. Mais à ce moment, un cortège funèbre s'appro- 
che. Chantecler le coq, les poules Blanche, Noire, Pinte et 
Roussette, apportaient sur une civière le cadavre de madame 
Coupée, une poule, leur parente, étranglée par le monstre. 
Noble, ému par le discours attendrissant de Chantecler, or- 
donne des poursuites. Il envoie sommer Renart d'avoir à com- 
paraître aux pieds de Sa Grandeur. Brun, l'ours, est chargé 
d'aller porter au gredin ce message royal en son manoir de 
Maupertuis. 

Brun cheminait fièrement ; il traversa un bois, franchit une 
montagne, et clama son nom devant la herse du château. 
Renart faisait alors la sieste au soleil. Il fut troublé par cette 
arrivée, et songea d'abord à s'esquiver par les souterrains. 
Puis toute réflexion faite, il ouvrit et reçut le messager en le 
plaignant d'avoir eu si chaud sur la route. Il l'invita à prendre 
quelque repos. 

— ■ D'autant, ajouta-t-il, que je ne saurais vous suivre en ce 
moment ; j'ai trop dîné, et je suis tout alourdi. 
L'ours, qui est gourmand, demanda : 

— Ou'as-tu donc tant mangé ? 

— Hélas ! les gens gênés comme je le suis en ce moment 
vivent de ce qu'ils peuvent. Faute de mieux, je suis réduit à 
manger du miel. Mais j'avoue que je viens d'en manger 
d'exquis. 

— ■ Du miel ! Estimez-vous si peu le miel ! C'est un festin 
dont on fait cas partout, et moi qui vous parle, je m'en ac- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 93 

commoderais assez. Je vous offre toute mou amitié pour quel- 
ques rayons. 

— Ne raillez-vous pas ? 
— • C'est tout de bon ! 

— Vous me comblez de joie. Je vais vous régaler ; trente 
comme vous ne viendraient pas à bout de tout le miel que j'ai 
à vous offrir. 

— Je vous demande pardon, car j'aurais devant moi tout le 
miel du royaume, j'en viendrais à bout, croyez-le. 

Brun suit donc Renart, qui le conduit dans la cour d'un 
charpentier, où il y avait un tronc d'arbre qu'on avait com- 
mencé à fendre, et la fente était maintenue ouverte par des 
coins. Renart assura à son hôte que le fond de ce tronc d'arbre 
était plein de miel. 

— Régalez-vous ! Mais soyez tempérant ! Les excès font du 
mal ! 

Brun mit ses deux pattes dans la fente, les enfonça jus- 
qu'aux épaules, et ne sentant pas encore le miel, il fit de 
grands efforts pour y arriver, tandis que Renart poussait les 
coins, qui sortirent, et l'arbre se referma. Brun était pris au 
piège. Il hurla, on vint, et on l'assomma. Il s'échappa les 
pattes ensanglantées et les reins endoloris. 

C'est bien là le type des bons tours du goupil; il les résume 
presque tous. Promettre un régal à la gloutonnerie pour la 
faire tomber dans le panneau, là se borne à peu près toute sa 
science, et elle suffit en l'espèce. Cette constatation donne une 
haute idée des facultés gastriques de nos ancêtres, portraitu- 
rés sous les traits de ces bêtes parlantes. 

Le cas se répète lors de la seconde ambassade dépêchée par 
Noble vers Maupertuis. C'est Tibert le chat qui en est chargé. 
Renart le reçoit avec son plus gracieux sourire, et lui propose 
un festin somptueux de souris grasses et nombreuses. Tibert 
s'en pourléche à l'avance et en tremble de joie. Ils vont vers 
une grange où Renart a pénétré récemment par un trou qu'il a 
fait pour voler une volaille. Mais il a vu que le trou a été 
depuis obstrué par un piège. Il fait passer le chat le premier, 
et ceiui-ci est pris au lacet. Quand il le voit empêché, il lui 
crie : 



94 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

— Quoi ? étouffez-vous ? n'avalez pas si vite ! le temps ne 
nous presse pas à vous rendre malade. 

Cependant le fermier accourt, et bat Tibert, qui le défigure 
à coups de griffes. 

Un troisième ambassadeur, le cousin Grimbert, le blaireau, 
est plus heureux et amène Renart à la Cour. Il comparaît 
devant le Roi qui est malade, et lui explique qu'il a été absent, 
qu'il n'a vu ni Brun, ni Tibert : 

Et sachant que le temps lui faisait cette affaire : 
Je crains, sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère 

Xe m'ait à mépris imputé 

D'avoir différé cet hommage, 

Mais j'étais en pèlerinage 
Et m'acquittais d'un vœu fait pour votre santé... 
D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau! 

On pourrait ainsi raconter une bonne partie du Roman de 
Renart avec les fables de La Fontaine, qui en a repris maint 
épisode. En effet, Renart prétend avoir rapporté la recette qui 
guérira Noble. : il faut que le monarque revête la peau fumante 
d'Isengrin, entoure ses pattes de la peau fraîche de Tibert et se 
fasse une ceinture avec la peau du cerf. Ainsi fut fait, et Renart 
triompha par la ruse de tous ses puissants ennemis. 

Tel est le renard à l'état primitif, comme on le devine d'après 
les versions latines et alsaciennes. C'est le fonds commun et 
français sur lequel tout le reste s'est greffé. 

La période qui suivit donna naissance à des récits nouveaux, 
dont le caractère fut d'oublier de plus en plus que les person- 
nages sont des bêtes. Elles n'ont des animaux que le nom, en 
réalité ce sont des acteurs humains de poème satirique. 
On y verra par exemple le chat désarçonner un prêtre et s'en- 
fuir sur le cheval avec un missel sous le bras. Renart, tombé 
dans la cuve d'un teinturier, teint et méconnaissable, se fait 
jongleur et se trouve mêlé à des épisodes conjugaux qui sont 
des tableaux de mœurs, des actes de la comédie humaine. La 
scène finale du jugement de Renart par devant Noble est une 
peinture précieuse des mœurs féodales, des usages, de la 
vie de chaque jour. 

Par la suite, les renardiers épuisés ne trouvent plus guère 
à dire. Des personnages nouveaux, comme Roonel le chien, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 95 

viennent essayer de rajeunir Le vieux récit ; il est trop tard. Il 
a'esl si bonne monnaie qui ne s'use et se démarque. Le symbo- 
lisme mystique pénètre déjà la sève des nouvelles branches; 
Renart devient odieux, cruel, terrible, redoutable comme le 
Mal en personne, comme Satan lui môme. Le Panurge qu'il 
était se lait diabolique; ses yeux brillent des feux de l'enfer, 
sa moustache se relève en crocs : c'est déjà Méphistophélès, 
et Gœthe, dans Faust, se rappellera qu'il a traduit le Reineke 
Fuchs. 

Rutebcuf, dans son Renart le Besloumé, marque bien ce 
caractère de Renart, devenu, si l'on peut ainsi confondre les 
familles animales, le bouc émissaire de tous nos vices, chargé 
de tous les ridicules et de tous les défauts inhérents soit à l'hu- 
manité, soit aux divers métiers, aux corporations variées, aux 
classes multiples et aux types innombrables de la société, tour 
à tour marchand ou capucin, prince ou orfèvre. 

Renart est mort, Renart est vif, 
Renart est laid, Renart est vil, 
Et Renart règne. 

Ainsi chantera Méphisto : Le Veau d'or est toujours debout! 

Le Couronnement de Renart, poème flamand du milieu du 
xm e siècle, est une vigoureuse satire dirigée contre les ordres 
Mendiants. Renart se fait à la fois Jacobin et Mineur, détrône 
Noble, devient roi, opprime les petits, favorise les grands, 
voyage, va à Jérusalem, visite l'Espagne, l'Angleterre, l'Al- 
lemagne. Le poème languit; les allusions sont souvent obs- 
cures. 

Peut-être quarante ans après, c'est encore une renardie, 
Renart le Nouveau, que compose un poète Lillois, Jacque- 
mont Gelée, vers 1280. 

Environ vingt-cinq ans plus tard, vers 1320, il paraît encore 
une renardie, Renart le Contredit, compilation filandreuse où 
un clerc savant a déversé tout ce qu'il savait dans de longues 
et oiseuses digressions. 

L'auteur, un ancien épicier tout frotté de science, a ouvert 
la bonde à toute son érudition, et disserte à perte de vue sur 
la médecine, l'histoire ancienne, Sisygambis, Enguerrand de 
Marigny, Hécube, Priam, Jordan de l'Isle ou la bataille de 



96 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Cassel. La fable n'est qu'un prétexte à morale bavarde et pro- 
lixe. 

Il y a pourtant quelques inventions plaisantes. 

La Tigresse est malade. 

Elle ne pourra guérir qu'en mangeant une femme qui n'a 
jamais fait de peine à son mari. On n'en trouve aucune, et 
comme aucune n'a envie d'être mangée, je vous laisse à penser 
si elles font à leur mari la vie dure ! 

C'est un livre qui a une portée sociale, et qui raille toute la 
société avec le secret dessein de la corriger. On y lit une amu- 
sante parodie des sermons des moines aux pauvres sur l'absti- 
nence, qui est du plus fin comique, pour prouver aux affamés 
sans pain que leur sort est cligne d'envie. Le ton est très 
démocratique, nous dirions aujourd'hui socialiste. Il enseigne 
aux vilains que leur nom n'est pas « vilain » ; il n'y s'agit mie 
de vilenie, mais vilain vient de villa ou \erme ; et la fable con- 
clut par le conseil donné au peuple de patienter, de courber la 
tête en attendant, un jour l'orage éclatera sur les hauteurs et 
brisera l'orgueil des grands. Il ne fallait pas en dire plus pour 
assurer le triomphal succès de ce poème. La royauté elle- 
même le favorisait, puisqu'elle se trouvait l'alliée du peuple 
contre les seigneurs. Renart, avant de mourir, joua cette tra- 
gique malice à ce monde féodal qui l'avait berné ; il lui lais- 
sait pour adieu le premier coup de tocsin de la Jacquerie. 

* 
* * 

Le XIV e et le xv e siècles n'offrent plus grande matière à l'his- 
toire du genre narratif. 

La malice et la raillerie ont remplacé la naïveté et la foi. 

La satire recevait parfois de haut son mot d'ordre. Philippe 
le Bel n'indiqua-t-il pas lui-même à François de Rues l'idée 
d'un roman satirique contre les ordres, et surtout les Tem- 
pliers ? Et ce fut le roman de Fauvel, personnage fantastique 
qui incarne tous les vices, et devant qui tous s'inclinent, qui 
semble une émanation et un dédoublement de Satan, un Mé- 
phistophélès qui piaffe, un Centaure diabolique, dont les sabots 
font un bruit de pièces d'or, et que le clergé vénère, car le 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 97 

clergé esl trop riche: voilà l'idée mère de ce long libelle contre 
le fisc papal, la simonie et la mainmorte. Le roi prenait ainsi 
la lyre du poète comme instrument de ses réformes finan- 
cières. 

Les derniers fabliaux datent de 1320 environ. Le conte y de- 
vient de plus en plus didactique, édifiant, moralisateur, allé- 
gorique; il appartient aux clercs et aux sermonnaires. Un 
seul conteur émerge sur la plate monotonie de l'époque, c'est 
Antoine de la Sale, Fauteur du Petit Jehan de Saintré, des 
Quinze joies du Mariage et des Cent Nouvelles Nouvelles. Né 
vers 1398, il lut assidûment les nouvellistes italiens, connut Le 
Pogge et ses Facéties, et s'en inspira. 

Le Petit Jehan de Saintré est de 1459. Le héros fut vérita- 
blement un sénéchal d'Anjou et du Maine, mort en 1368. Dans 
le roman, il aime une dame de la cour nommée « la dame des 
Belles cousines ». C'est d'abord le récit charmant de la vie d'un 
jeune chevalier, un ancêtre de Chérubin, grandi par l'amour 
pur jusqu'à l'héroïsme, et dont les exploits, à la différence des 
romans chevaleresques de l'âge précédent, se passent dans un 
décor qui ne comporte plus ni fées, ni géants, ni magie. C'est 
déjà le roman de mœurs. L'histoire finit mal, et cet amour, et 
cette pureté, et cet héroïsme sombrent dans l'ordure et le ridi- 
cule; l'auteur a pris plaisir à déshonorer et à bafouer l'idéal 
chevaleresque, et de la même plume que ramassera Cervantes, 
il venge l'esprit épais de la bourgeoisie contre les rêves dédai- 
gneux de la courtoisie, du platonisme et de l'honneur des 
preux. 

* 

Les Cent Nouvelles Nouvelles ont été publiées pour la pre- 
mière fois en 1486. 

Elles étaient écrites depuis vingt-cinq ans, et plus, ayant été 
rédigées de 1456 à 1461, au château de Genappe, pendant les 
cinq dernières années du règne de Charles VII, père et pré- 
décesseur de Louis XL A ce moment, la France se relevait, se 
reprenait, se retrouvait. Charles VII, qui avant 1429, avait été 
réduit à la portion de royaume la plus congrue, et qu'on avait 
appelé le Roi de Bourges, avait, grâce à Jeanne d'Arc, recou- 



98 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

vré ses Etats et chassé les Anglais, qui ne gardaient plus que 
Calais. C'était un renouveau. Paris resplendissait de sa jeu- 
nesse retrouvée. 

Son Université comptait 25.000 étudiants : elle n'en a pas 
plus aujourd'hui. On venait d'inventer et d'appliquer l'impri- 
merie ; les frères Bureau de la Rivière organisèrent l'artille- 
rie armée de canons ; tout semblait prospérer. Mais l'ennemi 
intérieur avait succédé à l'ennemi du dehors. Les nobles tra- 
maient des complots contre le roi, et le dauphin Louis — le 
futur Louis XI, — dans son impatience de régner, les organi- 
sait lui-même. On sait qu'il détestait son père. Né à Bourges 
en 1423, il avait été élevé par sa mère, Marie d'Anjou, la 
pauvre reine délaissée et insultée, tandis que son royal mari 
mettait à sa place sa maîtresse, Agnès Sorel, et lui laissait éta- 
ler dans le palais le fasîe insolent de son triomphe et de sa 
beauté. Le fils, Louis, détestait la maîtresse de son père ; un 
jour, il la souffleta. C'était porter de bons sentiments. 

Louis épousa cette Marguerite d'Ecosse qui baisa la poésie 
sur les lèvres du vieil Alain Chartier ; elle mourut à 21 ans. 

Son mari ne rêvait qu'aux moyens de régner. Il complotait. 
Il tenta de débaucher la garde écossaise du Palais, toute dé- 
vouée à sa femme, une compatriote. Le secret fut trahi. Les 
Ecossais furent pendus. Le Dauphin fut exilé. 11 se retira dans 
son gouvernement du Dauphiné, puis de là chez son oncle, 
Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui mit de la malice à le 
recevoir avec amitié et éclat. Ce furent, à Bruxelles, des fêtes, 
des réceptions avec cortèges et arcs de feuillage. Le duc donna 
à son neveu pour logis le château de Genappe, sur la Dyle, 
entre Bruxelles et Nivelle. 

Ce château est aujourd'hui détruit. On en voit la gravure 
dans Les Délices du Brabant (1757), et c'était un beau manoir 
avec de grands bâtiments, tours, fossés, potagers, vergers, 
forêts giboyeuses. 

Le futur Louis XI y demeura cinq ans, de 1456 jusqu'à son 
avènement. Il ne s'y ennuya pas, chassant, conversant avec 
les paysans, entrant dans les chaumières, y soupant. Il se 
fit parmi eux un ami, le père Conon, dont il avait en grande 
estime les plats de navets. Et il lui disait : 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 99 

— Quand je serai Roi, je me souviendrai encore de tes na 
vêts . 

Gonon n'oublia pas ce propos flatteur, et plus tard, il porta 
un panier de ses navets à Louis XI, à Chinon. Il fut reçu par le 
monarque, mangea à sa table, et reçut mille pièees d'or. 

Le lendemain, un courtisan se crut bien avisé en faisant 
aussi un cadeau au Roi : il lui donna un cheval. 

Le facétieux souverain lui donna en échange les navets du 
père Conon. C'était là un tour de son sac. 

Il était malicieux, plaisant, ami de la gaieté. Aussi n'a-t-on 
pas de peine à se l'imaginer à Genappe, attablé devant la haute 
cheminée et la table chargée de vaisselle d'argent, faisant rai- 
son aux blindes, et présidant ce cénacle, cette Académie Gau- 
loise, où chacun était tenu de solder son écot par une joyeuse 
histoire. Lui-même, d'ailleurs, prêchait d'exemple, et payait 
de sa personne. Six des Nouvelles Nouvelles sont de lui. 

A sa droite, il avait souvent son oncle et son hôte, Philippe 
le Bon, duc de Bourgogne, ami des Anglais sous Henri V, ami 
des Français quand les Anglais avaient le dessous, duc plus 
puissant que le Roi lui-même, et dont le pouvoir s'étendait de 
la Bourgogne et de l'Alsace jusque par delà le Hainaut et les 
Flandres, dans les Pays-Bas. Politique habile, il fut une belle 
intelligence, protégea les arts, patronna, à Bruges, le peintre 
Jean Van Eyck, l'inventeur de la peinture à l'huile, dont il fit 
reproduire les toiles en belles tapisseries des Flandres. 

C'est lui qui créa l'ordre de la Toison d'or, soit qu'il ait 
voulu perpétuer la couleur des cheveux de sa mie, soit qu'il 
ait eu dessein, — les deux hypothèses ont été soutenues, — de 
favoriser par là le commerce des laines de Flandre. Cette dé- 
coration, dans ce cas, serait une enseigne parlante. 

Il n'était pas moins jovial que son neveu. Un jour, à Bru- 
ges, il vit devant son hôtel un ivrogne endormi. Il le fit trans- 
porter au palais durant son sommeil, et à son réveil, il lui fit 
rendre, tout un jour durant, les honneurs royaux. Puis on 
l'enivra de nouveau, et on le reporta endormi sur le pavé, à la 
place où on l'avait trouvé. Le manant raconta qu'il avait rêvé 
qu'il était roi. Philippe avait ainsi réalisé l'invention du vieux 
conte oriental où le trait est rapporté. Le même thème four- 

^UOTHECA 



100 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

nira au xvnf siècle, au P. du Cerceau, le sujet de sa comédie 
Le Faux Duc de Bourgogne ou de V Incommodité des Gran- 
deurs; comme aussi dans ce siècle, le livret de l'opéra comi- 
que d'Adam, Si fêtais Roi. 

Autour de la table du Dauphin Louis, à Genappe, il y avait 
encore parmi les convives : Louis, duc de Luxembourg, comte 
de Saint-Pol, que Louis XI fera connétable pour le décapiter 
ensuite ; des seigneurs de moindre importance, le sire de Mon- 
tauban, le sire de Créqui, et même de petites gens dont il 
aimait à s'entourer, l'échanson Allardin, Caron, clerc de cha- 
pelle, Pierre David, valet, Philippe Pot, sommelier ; en face, 
le bourgmestre de Bruxelles. 

Chacun était invité à raconter quelque conte. 

11 y avait un convive que je n'ai pas encore nommé. Il était le 
secrétaire de Louis de Luxembourg. Il s'appelait Antoine de 
la Sale, était Bourguignon, et avait été précepteur des fils du 
bon Roi René. C'est pour eux qu'il composa un livre qui a 
enrichi la langue française d'un mot nouveau, aujourd'hui 
bien trivial, et dont on a oublié l'origine. C'était une Encyclo- 
pédie, où il y avait de tout, de l'histoire, de la géographie, de la 
politique. Il l'appela, comme c'était l'usage, de son nom, l'Ency- 
clopédie ou la Somme de La Sale, La Salade. Le mot est de- 
meuré pour désigner un mélange, une mixture, une macédoine. 

Antoine de la Sale fut le secrétaire de l'Académie grivoise 
de Genappe. Il transcrivit in extenso le compte rendu de ces 
séances narratives, et son recueil constitua le livre des Cent 
Nouvelles Nouvelles qu'il a colligées et rédigées, et qui ne fut 
publié qu'après la mort de Louis XI. Mais il courait en manus- 
crit. La forme, qui est de la Sale, est charmante d'esprit, de 
malice, d'humour et de gaieté ; les récits en sont d'une har- 
diesse brutale, osée et graveleuse, dans le goût d'alors ; ce 
sont histoires de chasse et de dîners d'hommes. 

Antoine de la Sale ni les conteurs qu'il a sténographiés, 
n'ont le mérite de l'invention. La plupart de ces contes 
étaient déjà dans Boccace, dans Pogge, dans la tradition 
populaire, dans la Discipline de Clergie, dans le Violier des 
Histoires Romaines ou Gesta Romanorum (xiv e siècle), dans 
les fabliaux du xm e siècle, dans le Dolopathos, le Roman des 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 101 

Sept Sages, — et tous ces récits se retrouvent, bien plus loin 
encore, dans la littérature sanscrite, dans le Panclia Tantra. 
dans YHitopadésa ou Manuel d'Education pour le fils du Roi 
Soudarsana, Roi de Patalipoutra. 

Les Cent Nouvelles Nouvelles sont un maillon dans cette 
chaîne des contes, légendes et traditions que l'antiquité a 
transmis aux âges récents ; et comme A. de la Sale a dû ses 
sujets à ses prédécesseurs, de même ses successeurs l'ont imi- 
té, et plus d'un de ses récits a été repris par la suite, dans l'Hep- 
taméron de Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, dans 
les contes de d'Ouville ou de La Monnoye. 

Les Cent Nouvelles n'étaient pas aussi nouvelles que le titre 
semblait l'annoncer. Leur analyse est impossible, mais ce qu'il 
faut en dire, c'est que si elles sont charmantes de forme, elles 
sont longues, elles sont monotones par la persistance du même 
thème repris et retourné en tous sens, par la persévérance des 
mêmes inspirations d'un ordre exclusivement physiologique. 
L'absence de sentiment et de délicatesse frappe ces contes de 
sécheresse ; jamais un mot ne nous touche, ne nous attendrit. 
C'est à jet continu la moquerie sarcastique et gouailleuse. 

Tout le XV e siècle est là. Auparavant, l'esprit héroïque et 
chevaleresque des belles chansons de gestes faisait contre- 
poids à l'esprit bourgeois, narquois des fabliaux. Au xv e siècle, 
l'équilibre est rompu ; la veine héroïque est tarie, et l'autre 
déborde, et c'est le pire dommage. 

Une race où l'ironie domine, qui n'a plus la foi, la convic- 
tion et l'enthousiasme, est une race en danger. A la fin du 
XV e siècle, l'esprit public en France était compromis, épuisé : 
le renouveau de la Renaissance est venu fort à propos lui infu- 
ser un sang jeune et neuf, aiguillonner cette somnolence, 
raviver ce feu languissant. 

La littérature du moyen âge a fini dans la sécheresse et la 
stérilité désolante de l'ironie, de la moquerie, dans la mort des 
sentiments nobles et bons, dans l'agonie du cœur : que cette 
leçon nous serve ; gardons-nous du scepticisme, et conservons 
une foi en quelque chose, des convictions, des haines, des 
ardeurs et des enthousiasmes, seules garanties de jeunesse, de 
vitalité, de grandeur et de progrès. 



CHAPITRE IV 

Les Poètes lyriques 

(xiI e -XV e SIÈCLES.) 



Troubadours et Trouvères. — Les genres. — Les chansons d'amour. — Les 
Puys poétiques. — Le sentiment de la nature. — G. Machaut. — Froissart. 
— E. Deschamps. — Christine de Pisan. — Alain Charlier. — Charles d'Or- 
léans. — F. Villon. 



Pendant que chantaient les trouvères, les troubadours du 
Midi faisaient entendre de mélodieux accents dans leurs stro- 
phes caressantes, qu'ils savaient répartir en genres savants et 
distincts : la Canson ; la Canzonette ; le Sirvente aux rudes 
accents ; le Planh ou chant funèbre ; la Balade ; la Canson 
Redonda, ou ronde ; l'Aubade ; la Sérénade ; la Pastourelle ; 
la Sixtine, faite de sizains ; le Tenson est un dialogue alterné 
comme dans les églogues de Virgile. « Quand le tenson, 
dit Lintilhac, est de plus de deux personnages, il s'ap- 
pelle un tournoi, torneyamen. Un chef-d'œuvre caractéristique 
du genre nous paraît être celui de Savari de Mauléon, 
que rapporte Raynouard. Le sujet en est piquant, comme 
certaine scène du Misanthrope. Dame Guillemette de Be- 
nagues, vicomtesse Gavarel, a contenté trois soupirants en 
favorisant simultanément l'un d'une œillade, l'autre d'un 
serrement de main, le troisième d'une pression du pied. Quel 
tableau pour l'auteur du Départ pour Cythère. En pareille 
matière, il y aura toujours de nos troubadours à vos trou- 
vères la distance de Watteau à Téniers. A bon entendeur salut. 
Mais deux des favoris ont ébruité leur bonne fortune; le troi- 
sième, notre troubadour, au lieu de faire l'éclat des marquis 
de Molière, s'en va confier tout dolent le cas à deux amis, 
Hugues de la Bachelerie et Gaucelin Faidit, et le tenson s'en- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 103 

gage avec une souplesse el une subtilité curieuse sur Ja ques- 
tion de savoir qui est le préféré de cette Célimène féodale. » 

Nommons encore ïcnsenhamen (art d'aimer), ïeslam- 
pida, etc. 

Ces divers genres mettent en valeur l'art qu'ont eu les trou- 
badours de tresser les mots et les belles rimes dans des stro- 
phes hardies, variées, sonores, d'un lyrisme tellement exclu- 
sif, personnel, individuel et pour ainsi dire égoïste, qu'on 
pouvait bien prévoir leur incapacité à objectiver leur inspira- 
tion en récits épiques, grandioses et populaires. Ils sont restés 
poètes de cours, et comme ils n'ont pas couru les rues, ils ont 
été vite épuisés par les redites et desséchés dans leur trop 
courte inspiration. 

Les troubadours ont eu leur plus grand éclat aux xif et 
XIII e siècles, jusqu'à la terrible guerre des Albigeois. On en a 
compté plus de 600 connus (Barlsch). 

Ils furent légion, et créèrent des œuvres charmantes en leurs 
dialectes ; ce furent des Limousins comme Bertrand de Born 
(XII e siècle), grand seigneur belliqueux dont on a appelé les 
sirventes des « sonnets cuirassés », ou Bernard de Ventadour; 
des Arvernes comme Robert d'Auvergne, des Gascons comme 
Marcabrun, des Périgourdins comme Elias Cairels et Arnaud 
Daniel, des Toulousains comme Aimeric de Peguillin et Guil- 
laume de Figueira. 

Ajoutez de puissants seigneurs comme Alphonse d'Aragon, 
de hautes dames comme la comtesse de Die et Claire d'Anduse, 
des roturiers comme Gaucelin Faidit et Pierre Vidal, des reli- 
gieux comme le moine de Montaudon ou Folquet de Marseille. 
Ils allaient dans les castels et dans les cours d'amour, accom- 
pagnés du jongleur qui joue de la lyre ou du sistre, et d'une 
troupe de saltimbanques et d'acrobates. 

Par l'un deux, connaissez les autres : et ce sera Jaufre Ru- 
del, dont il existe une vieille biographie provençale par Huguet 
de Saint-Cire, et à qui le troubadour Marcabrun dédie ses vers 
en 1148. Il était prince de Blaye, et il aima, par ouï-dire, la 
comtesse de Tripoli, Mélissent, fille de Raimond I er , sœur de 
Raimond II, délaissée en II 62 par l'empereur grec Manuel, 
son fiancé. Elle se consacra à des œuvres pies. Les pèlerins 



104 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

racontaient dans le monde entier sa pureté et sa beauté. Jaufre 
Rudel la chanta sans la connaître, comme Dante chanta Nina 
de Sicile, comme Rambaud d'Orange célébra la comtesse 
d'Urgel, et comme le roi Pierre d'Aragon célébra Alazaïs de 
Boissazon. C'était le temps des prédications de Bernard de 
Clairvaux. Jaufre Rudel se croisa, pour aller en Tripoli voir 
la dame qu'il avait chantée de confiance. Il tomba malade en 
route, et arriva à temps pour mourir sous les yeux de la belle 
Mélissent. Celle-ci, le lendemain, se fit nonne. Cette tou- 
chante histoire a été souvent contée, et par Swinburn, et par 
Giosue Carducci, par Uhland, par Henri Heine, par Mary 
Robinson, par E. Rostand. C'est un conte charmant, c'est le 
symbole des aspirations de l'homme vers l'Idéal dont il 
s'éprend, heureux quand il l'atteint, fût-ce à l'heure de la 
mort, et quand il voit en mourant son rêve réalisé se pencher 
vers lui, et lui donner le baiser de paix. 
Tous furent de gentils diseurs d'amour. 
Eminemment et foncièrement lyriques, ils ont fait aussi des 
proses, Fierabras, Geo$lroy et Brunissende, Lancelot du Lac 
(version provençale), le Roman de Flamenca, Aucassm et 
Nicolette, Flore et Blanchelleur, la Chanson des Albigeois. 

L'influence fut grande de nos troubadours sur la littérature 
de l'Italie. Les guerres sanglantes du xm e siècle les chassèrent 
par delà les Alpes en Este, en Montferrat, à Vérone, à Man- 
toue; c'est là qu'ils firent des disciples comme Malaspina, Ci- 
gala, Doria, Sordello, prédécesseurs de Dante et de Pétrarque, 
qui les salua dans ses Triomphes : 

« Puis venait une troupe de gens étrangers d'allure et de 
manières. Le premier de tous était Arnaud Daniel, grand 
maestro d'amour, qui fait encore honneur à sa patrie par son 
style neuf et beau. Il y avait les deux Pierre, les deux Raim- 
baud, dont l'un chanta Béatrice dans le Montferrat, le vieux 
Pierre d'Auvergne avec Giraud; Fouquet qui a légué son nom 
à Marseille après en avoir déshérité Gênes, et qui sur la fin de 
sa vie changea pour une meilleure patrie d'habit et d'état. Il y 
avait Jaufre Rudel, qui employa la rame et la voile pour cou- 
rir à sa mort, et Guillaume, qui fut moissonné à la fleur de ses 
jours; et Amerigo, et Bernard de Ventadour, et Hugo, el 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 105 

Anselme, et mille autres que j'ai vus, à qui la poésie servit 
constamment de lance, d'épée, de bouclier et de casque. » (1). 

Au XIV e siècle, la poésie provençale devient un exercice à 
l'usage des concours des Jeux Floraux de Clémence Isaure. La 
sève ne circule plus sous l'écorce. Les académies poétiques, 
qui pullulent, sont les nécropoles du Gay Savoir, et leurs Arts 
Poétiques « ne sont, dit Lintilhac, que de consciencieux 
inventaires après décès ». 

Laissons ces délicats chanteurs; leur dialecte les lient un 
peu à l'écart de la littérature française. 

• 

Il ne faut pas faire procéder en France, le lyrisme septen- 
trional du lyrisme des troubadours. Il a été influencé par ce 
dernier à partir du XIII e siècle, mais il a préexisté à cette 
influence. Au XI e , au Xif siècle, ce qu'on appelle la poésie ly- 
rique, c'est-à-dire la poésie personnelle, où le poète exprime 
en son nom ses sentiments, ses amours, ses regrets, sa jalou- 
sie, ses espoirs, cette poésie-là existait sous forme de ro- 
mances, de pastourelles, de chansons des fileuses, de rondes, 
toutes d'une note originale, d'un caractère ou railleur ou 
rêveur, parfois allégorique et abstrait. 

L'influence méridionale eut pour effet de rendre raffiné, 
aristocratique, littéraire, un genre jusqu'alors anonyme et 
populaire. 

Ses formes devinrent multiples et variées : c'est la chan- 
son d'amour; le jeu parti, qui, comme le tenson provençal, 
fait dialoguer deux personnages sur un propos de casuistique 
amoureuse; le salut d'amour, la complainte d'amour, le sir- 
ventois, satirique ou pieux, le rondel, le virelai, sans compter 
la pastourelle, qui ne disparaît pas, mais s'affine. 

Un genre, entre tous, domine et donne, au xm e siècle, une 
idée générale suffisante de ce que fut la littérature lyrique 
d'alors, et c'est la chanson d'amour, dont nous voulons ici 
faire revivre un instant les échos tendres et touchants. Elle a 
été cultivée par tout ce qui porte alors un nom dans l'histoire 

(\) PÉTKAuytE, IV Triomphe. 



106 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

littéraire, et il faudrait nommer peut-être deux cents poètes 
si l'on voulait établir la nomenclature de ceux qui ont fait 
vibrer cette corde du psaltérion. 



* 



Tous ces trouvères ont entre eux tant de traits communs, 
qu'on peut traiter leurs chansons comme si elles étaient l'œu- 
vre d'un seul. L'école lyrique du xm e siècle fut une sorte d'école 
d'imitation mutuelle. Elle a produit pourtant des œuvres char- 
mantes et émues, qui nous plaisent encore, même en l'absence 
de leur musique, et celle-ci était pour beaucoup dans leur 
mérite. 

Le lyrisme se développa plus vite parmi la race méridionale, 
pacifique, polie, menant une vie facile, large, paisible, moins 
batailleuse que celle du Nord. On chantait : « Les Francs à la 
bataille ! Les Provençaux aux vivres ! » Les chants et les fes- 
tins semblaient l'apanage de ces derniers. 

La poésie épique fut longtemps la forme préférée par les 
trouvères. Mais ceux-ci avaient déjà les Chansons des Fileuses, 
les Chansons à danser, dont le lyrisme se répandit par tous ces 
genres voisins et analogues : la Romance épique ou amou- 
reuse, le Salut d'Amour, la Complainte, les Estampis, les 
Chansons d'Amour Pieuses, les Pastourelles, les Jeux Partis. 



* 

* * 



De ces variétés, la Chanson d'Amour est la plus intéressante: 
C'est un chant de cinq strophes, pour l'ordinaire, suivi d'un 
Envoi à une dame ou à un prince. Parfois, il a un refrain, 
très court, souvent réduit à un cri repris en chœur, Valara ! 
ou E ! é ! é ! é ! Les vers ont presque toujours sept pieds. Les 
rimes sont soignées, recherchées, on aurait envie de dire très 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 107 

i parnassiennes. Boileau ne soupçonnait pas la vérité quand il 
écrivail : 

Durant les premiers temps du Parnasse françois 
Le caprice tout seul faisait toutes les lois; 
La rime au bout clés mots assemblés sans mesure 
Tenait lieu d'ornement, de nombre et de césure. 
Villon sut le premier, etc. 

Non, le vers n'était pas un assemblage de mots réunis sans 
mesure, et la rime ne tenait pas lieu de nombre et de césure. 
Cet <( art confus » était très étudié et très savamment pratiqué. 
C'est un des mérites des trouvères d'avoir compris l'impor- 
tance du rythme et de la versification. Bien que la métrique 
soit seulement la partie matérielle de l'art poétique, le poète 
est puissamment aidé par cette mélodie qui sort du balance- 
ment des vers. La cadence rythmée des mots seconde et excite 
l'imagination. Il y a dans le seul mouvement d'une strophe 
vide encore, comme une musique qui plait à l'oreille et en- 
traîne la pensée. Le poète qui va l'écrire, avant même de con- 
naître les mots qu'il y jettera, l'entend pour ainsi dire chanter 
en lui-même, il se laisse conduire par cette harmonie intime, 
par ce chant sans paroles auquel il adaptera sa phrase. Il est 
souvent facile de saisir cette musique qui a précédé et qui 
accompagne les paroles. Ecoutez cette strophe : 

Si j'étais la feuille que roule 

L'aile tournoyante du vent 

Qui flotte sur l'eau qui s'écoule 

Et qu'on suit de l'œil en rêvant, 

Je me livrerais fraîche encore, 

De la branche me détachant, 

Au zéphir qui souffle à l'aurore 

Au ruisseau qui vient du couchant. 

Ces vers de Victor Hugo ne rendent-ils pas saisissable cette 
musique cadencée et balancée du rythme? Combien de pièces 
célèbres — celle des Djinns, par exemple — sont dues tout 
entières à l'effet de ce chant prémédité sous lequel le poète — • 
on pourrait dire le librettiste — a rangé artistement des mots 
plus souvent sonores que sensés ! 

Pour nos trouvères du moyen âge, librettiste est le mot vrai. 



108 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Ce chant du rythme se précisait pour eux, et devenait une 
mélodie parfaitement notée : musique et poésie ne font qu'un 
dans les chansons d'amour. 

Ces chansons furent, faut-il le dire, chantées. C'était un 
proverbe qu'une strophe sans air est un moulin sans eau. 
Tantôt le poète était lui-même son propre musicien, tantôt il 
s'adressait à des compositeurs qu'on appelait des « déchan- 
teurs ». On a tenté de transcrire les notations musicales que 
nous fournissent les manuscrits. Le travail est ardu et hasar- 
deux. Il faut mettre des armatures nouvelles, supposer des 
dièses, des croches, dans la série uniforme de ces points noirs 
qui courent sur la réglure rouge de la portée. Les Chansons 
du Roy de Navarre, du châtelain de Coucy, d'Adam de la 
Halle, ont été ainsi transposées. La mélodie est grave, lente, 
sourde et monotone comme un plain-chant. Des poètes se ser- 
vaient d'airs connus; parmi ceux-ci, l'air La Bonaventure au 
gué, existait déjà. Tels qu'ils sont, ou qu'ils devaient être, ces 
chants avaient grand succès, et on applaudissait le chanteur, 
dans l'attitude où les miniatures le représentent, s'accompa- 
gnant de la viole, de la rote, du rebec ou du psaltérion, un 
pied sur un escabeau. 

Que chantent-ils? Toujours le même thème : l'admiration 
respectueuse pour les charmes de la dame, les protestations 
de dévouement et de fidélité. Le plus souvent ce sont des 
prières, des plaintes amoureuses. 

Comment puis-je encor chanter, 

Car nul ne pourrait panser 

La douleur que mon cœur ressent! 

COLLART LE BOUTEILLIER. 

Une autre fois, c'est Béatrice d'Audenarde qui enferme 
sous clé, jusqu'à ce qu'il ait fait une chanson, Gillebert de Ber- 
neville; il en fit une dans le genre du rondeau de Benserade: 

Jusqu'à ce que j'aie un chant trouvé, 
Je sais bien que point je ne sortirai 
De prison, mais que j'y moisirai. 
Celle qui m'a mis céans 
Las! a fait serment 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 109 

Que jamais je n'y mangerai 

Ni partirai 

De sa prison 
Si je n'ai trouvé une chanson. 

Autre temps. C'est la guerre: il faut partir; les adieux du 
soldat-poète sont touchants. 

Mieux aimerais voire clair visage 
Que tout l'or de la Syrie. 

Renaut de Trye. 

Dame Mie 
Ne m'oubliez aussi 
Pour ma longue demeurance! 

Adam de la Halle. 



Puis, c'est la joie du retour, le chant du printemps, des 
oiseaux. Tout n'y est pas également sincère et spontané. Il y 
avait des pièces de concours, des poètes candidats aux 
prix. 

Les auteurs de ces chansons appartiennent à des classes 
sociales bien diverses. Ce genre, plutôt raffiné, fut cultivé par 
les rois, les princes, les nobles chevaliers ayant le heaume 
et le haubert lamé d'or, l'écu au bras, la lance au poing, 
portant d'azur à trois chevrons d'or, comme Jean de Lou- 
vois, sur la housse du cheval, ou, comme Gautier d'Argies, 
serrant sur sa poitrine l'écu d'or bardé des merlettes de 
gueule. 

C'est Charles d'Anjou, frère de roi, roi lui-même; c'est le roi 
Jean, le roi Richard Cœur de Lion, le comte de Bar, Robert de 
Blois, Robert d'Artois, le comte Thibaut de Champagne, cousin 
du roi de Jérusalem et du roi de Chypre; Pierre Mauclerc, duc 
de Bretagne, dont Joinville a loué la bravoure, et que Phi- 
lippe Auguste arma chevalier de sa main; Henri HT, duc de 
Brabant, Gillebert de" Berneville son ami et son conseiller ; 
Guillaume de Tenremonde et son frère Qùesne de Béthune, 
ancêtres de Sully; Jehan de Brienne, roi de Jérusalem; Bou- 
chart de Malle, Cardon des Croisilles, Gasse Brûlé, Adam de 
la Halle, Renaut de Trye, le chevalier banneret qui défendit en 
1205 Philoppopolis contre les Bulgares. C'étaient là tous des 



110 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

poètes de haut lignage, qui approchaient les grandes dames, 
et qui les célébraient dans leurs strophes distinguées. 

Il en était de plus humbles, simples trouvères d'église ou de 
boutique, marchands, clercs, Jean le Cuvelier, Collart le Bou- 
teiller, Hues le Marronnier, Moniot, Gaidifer. Pauvres, ils 
chantent, car « la chanson, a dit J.-J. Rousseau, est faite pour 
éloigner quelques instants l'ennui quand on est riche et pour 
supporter plus doucement la misère et le travail, quand on est 
pauvre. » Quant à Jehan Bretel, il s'essaya dans le lyrisme ; 
il y réussit médiocrement, il était mieux fait pour la farce et 
la grivoiserie. 

Les dames célébrées dans ces strophes sont de grandes 
dames. Rechercher, recevoir, goûter, faire chanter ces hom- 
mages discrets, délicats, littéraires, est évidemment un plaisir 
de la classe privilégiée, un divertissement « de salon », dirions- 
nous. Thibaut de Champagne, Quesne de Béthune, s'adres- 
saient à des reines; Gillebert, Adam de la Halle, Gasse Brûlé, 
à les en croire, avaient, comme eût dit Gil Blas, des comtesses 
sous contribution. 

Les portraits de femmes quon peut reconstituer en rappro- 
chant les traits épars dans les chansons d'amour manquent 
d'expression, d'individualité. Ce sont comme des clichés de la 
« Dame en soi ». Elle a les couleurs riantes, « claire, blanche 
et vermeille », gentil corps avenant et clair visage, simple 
contenance et maintien de pucelle, sourire débonnaire et doux, 
taille élégante, beau parler, bouche bien faite et aussi le men- 
ton. Seul, Thibaut de Champagne, quand il chante Blanche 
de Castille, précise davantage et caractérise. 

Que pensent-ils de la femme? Heureux, ils l'adulent; repous- 
sés, ils la calomnient. 

Dans les bons jours, la dame est au pinacle, son auréole 
éclipse un diadème, et toutes les perfections lui sont infuses 
comme à Dieu même, et davantage. Elle a « courtoisie », c'est- 
à-dire un abrégé de toutes les vertus; elle est « de grand prix », 
et <( bien sais que n'i a meilleure ni au delà ni en deçà de la 
mer » . 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 111 

Quand la cruelle est inflexible, le trouvère geint ou jure ; il 
a les fureurs d'Alceste : 

El si autrement je ne puis son amour avoir, 

Dieu la fasse si vieille et si laide 

Que tout le monde, hors moi tout seul, la haïsse! 

Voilà un beau cri de furieuse passion. Foin des femmes ! 
Elles sont menteresses, jongleresses, fausses, rusées, coquet- 
tes : 

Quand la darne s'ajuste et met ses atours, 
C'est pour faire son pauvre ami dolent. 

CONON DE BÉTHUNE. 

Ils chantent déjà qu'il est fol de s'y fier : 

Beau semblant et cœur arrière! 
Je ne m'y veux plus fier! 

Alors, le mieux serait de renoncer à l'amour, car amour 
« ne vaut rien et à rien retourne »; mais le poète lui doit tout, 
surtout son inspiration; et il lui revient. 

C'est l'amour féodal, l'amour courtois et chevaleresque, fait 
d'honneur et de loyauté, qui lie l'ami comme le vassal est 
engagé envers le suzerain. Le poète devient l'homme lige de 
sa dame : 

Sa beauté et son doux ris 

Plaisent tant 
A moi que j'ai en elle mis 

Ligement 
Mon cœur, qui ne faint mie, 
De faire tout son commandement 
Loyalement, sans vilenie. 

Loyauté passe avant tout. Le poète doit 

Aimer honneur et haïr fausseté. 

Etre parjure à son serment, est un crime que Thibaut de 
Champagne estime digne du pire châtiment : 

Et si je suis parjure à escient, 
L'on me devrait traîner tout avant 
Et puis pendre plus haut que le clocher. 



112 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Comment concilier cette théorie de l'amour soumis et es- 
clave avec les protestations et les injures que le dépit arra- 
chait parfois au poète ? Celui-ci était puni de tant d'audace, 
devait se rétracter, et déclarer comme Gillebert: 

Certes j'en ai menti, 
Et si je m'en dédis. 

Le mariage, même avec une autre femme, ne délie pas le 
poète de son serment à sa dame, et l'on n'a jamais vu amour 
plus exigeant ni plus tenace. 

Il naît, pour l'ordinaire, tout soudain, d'un regard échangé, 
d'une apparition. Voici comment les Chroniques de St-Denis 
content la première entrevue de Thibaut de Champagne et de 
la reine Blanche de Castille : si elles sont douteuses au regard 
de l'histoire, elles ne constatent pas moins, dans l'espèce, une 
manière touchante de décrire la passion: 

« Le comte regarda la reine, qui tant était belle et sage, 
que de la grande beauté d'elle il fut tout ébahi. Il partit tout 
pensif, et il lui venait souvent en remembrance du doux re- 
gard de la reine et de sa belle contenance. Mais quand il lui 
souvenait qu'elle était si haute dame de si bonne vie et si nette, 
si noyait-il sa douce pensée en grande tristesse. » 

C'est l'amour courtois, inéluctable et impérieux, que chan- 
tait Thibaut le Xavarrais, bien avant le refrain connu: 

Qui voit venir l'amour courant 
Pour tirer ses sagettes d'acier, 
Il se devrait détourner en fuyant 
Et se garer s'il se peut de l'archer. 



Encore y est le coup que j'ai reçu; 
Le coup fut grand, il ne fait qu'empirer, 
Nul médecin ne m'en pourrait sauver 
Sinon celui qui le dard fit lancer. 

Si je pouvais de lui me partir, 

Mieux m'en vaudrait qu'être sire de France! 

C'est le cri de passion que poussera Alceste: 

Ah! que si de ses mains je rattrape mon cœur! 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 113 

Dans la carrière poétique du trouvère, les passions se succè- 
dent sans se gêner l'une l'autre, jusqu'au jour où devenu vieux, 
il renonce à l'amour sans colère comme sans regrets, en sou- 
riant au souvenir de ses jeunes années. Rarement, la passion 
étant plus profonde, le trouvère se retire meurtri, lassé, exas- 
péré d'avoir souffert « sans guerredon ne loier ». 

Parfois le poète, sur le retour de l'âge, se sépare du monde 
pour songer à son salut. Il se tourne vers la dévotion. Ses 
chants vont non plus à la dame de son cœur, mais à Dame 
la Vierge. Il finit par reconnaître que « l'arbre d'amour avec 
ses fruits savoureux porte aussi ses fruits verts et trom- 
peurs. » Il s'en écarte pour prier. Il ira combattre en Pales- 
tine, non plus comme il eût fait autrefois pour plaire à sa dame, 
pour <( faire chevalerie » au pays; mais parce que « la route 
est par la Terre-Sainte pour aller en Paradis. » Ils avaient tous 
beaucoup de crimes à racheter: « On leur promettait, dit 
Montesquieu, de les expier suivant leur passion dominante: ils 
prirent donc la Croix et les armes. » Avec eux, la chanson 
d'amour devenait pieuse: l'Eglise aidait à cette métamorphose, 
dont elle bénéficia, comme la parodie bénéficia de la déforma- 
tion de la chanson d'amour en sotte chanson. 

Entre les chansons pieuses et les chansons d'amour la tran- 
sition était facile. L'amour divin et l'amour terrestre se péné- 
traient. 

Plusieurs puys d'amour étaient d'anciennes confréries reli- 
gieuses. Souvent, le poète invoque tour à tour dans la même 
chanson Dieu et sa dame. Ce partage était admis. 

Quelle était la destination de ces chants ? Que devenaient- 
ils, une fois achevés ? 

Le cas le plus simple est celui dans lequel fauteur se ren- 
dait auprès de sa dame, pour lui faire connaître de vive voix 
sa nouvelle œuvre. 

Souvent le trouvère envoyait sa chanson. Nous savons quelle 
était la forme de ces envois. Ce n'était pas un rouleau, mais 
une lettre pliée, ornée parfois de miniatures et encadrée de 
fleurs. On conte dans Flamenca, l'histoire d'une épouse infi- 
dèle qui baisait chaque soir la lettre de son amant, et faisait 
rejoindre, en pliant le papier, les deux fleurs peintes l'une à 

8 



1 1 i HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

droite l'autre à gauche de la feuille. Mais il arrivait que la 
dame, fût-elle très grande dame, ne savait pas lire. Bernard 
de Ventadour cite comme une merveille que sa dame sache et 
entende l'alphabet. 

Alors le poète envoyait sa chanson par un jongleur fidèle 
qui la chantait en arrivant . C'était aussi l'usage que la dame 
eût. près d'elle un « chanteur » chargé de ce soin. 

Le trouvère n'entretenait pas seulement sa dame de son 
amour. Il le chantait aussi dans des vers destinés à ses amis, 
à ses protecteurs. 

Il s'établissait ainsi entre jeunes gens un commerce litté- 
raire; on échangeait en vers les informations, les nouvelles 
amoureuses, les conseils. 

Ces poésies n'étaient pas toujours chantées à huis clos. 
Elles étaient le plus souvent destinées à une publicité assez 
étendue. 

Lorsqu'il y avait réunion dans quelque manoir, on ne pou- 
vait manquer de parler poésie et amour. Ecoutez le trouba- 
dour Ramoncl Vidal : 

— Sire Hugues de Mataplan traitait dans la grande salle de 
son château un grand nombre de riches barons. Aux tables 
somptueusement servies ce n'était que rire et folle joie. Partie 
des convives allait et venait dans la salle: d'autres jouaient aux 
dés, aux échecs, sur tapis et coussins verts, bleus, vermeils 
et violets. Il y avait céans de gracieuses dames devisant avec 
gentillesse et amabilité. Je m'y trouvais moi-même et Dieu 
sauve l'âme de mes pères comme il est vrai que je vis entrer 
un jongleur de bonne mine, lequel nous chanta mainte chan- 
son et nous fabula maint conte. (Trad. Diez.) 
Ainsi devait-on passer maintes journées. 
Souvent la chanson voyageait. La personne qui la recevait 
d'abord ne devait pas la garder, mais bien lui faire continuer 
sa roule. 

Ces petites pièces se répandaient ainsi. La dernière desti- 
nation de la chanson était généralement le Puy. où se tenaient 
les assemblées des concours. 

Ces concours étaient présidés par le Prince du Puy, portant 



IIISÏOIHK DE LA I I I ! 1 .1! \T( RE FBANÇÀISE 115 

couronne, ri assisté d'un jury composé <!<■ poètes en renom, 
de personnages importants. 

Le sujet proposé était quelquefois une devise, un apho- 
risme galant sur lequel les concurrents devaient s'exercer: par 
exemple: 

Servez Amour, c'esl ce qui plus avance. 

ou bien: 

Corps sans cœur, n'aurait beauté. 

lis faisaient de la poésie sur commande. Aussi n'est-ce pas 
dans ces devoirs qu'il faut chercher l'originalité. 

Les puys, qu'il ne faut pas confondre avec les u cours 
d'amour ». étaient très fréquentés. 

Le principal était celui d'Arras, dont Bretel fut prince et sire. 

En l'an 1005, éclata une peste. La douce Vierge eut pitié des 
Atrébates, et donna à deux ménestrels, Itier et Pierre Norman, 
une chandelle miraculeuse qui chassa le fléau, ainsi qu'il est 
conté dans le Dit des Tabouréors : 

La douce mère de Dieu aime le son de la vielle; 
A Arras la cité elle fit une courtoisie belle, 
Aux jongleurs elle donna une sainte chandelle. 

Ce miracle eut du retentissement. A Valenciennes, on pro- 
mena tous les ans un cierge fait avec les gouttes qui tombaient, 
sur le pavé, de la chandelle d'Arras, promenée tout allumée. 

Pour éterniser cette merveille, une Société fut fondée. On y 
chanta d'abord les louanges de la Vierge, la pourvoyeuse de 
cierges. Puis les chants se laïcisèrent. 

In Puy est une montagne, un monticule (podium). On dit 
le Puy de Dôme, le Puy de Sancy. Dans l'espèce, c'est l'es- 
trade, le- gradins élevés sur lesquels prenaient place le Prési- 
dent, les poètes et les assistants. 

En souvenir de ses origines, la société commençait par les 
louanges dues à la Vierge : c'est « une fontaine d'une grande 
douceur, un ruisseau de charité, un verger en fleurs, un vais- 



116 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

seau d'or fin, un bel hôtel où Dieu descendit », et, non moins, 
c'est un 

Sirop de douce confiture, 

De quatre herbes pleines de santé ! 

Puis c'étaient les chansons d'amour, les jeux partis, dis- 
putes courtoises, poétiques et improvisées entre deux trou- 
vères sur un sujet instantané. 

Jehan Bretel excellait aux plaisants récits, comme celui du 
Bon Dieu à Arras. 

Le Bon Dieu s'ennuyait. Il vint à Arras, et le Puy se réunit 
pour le distraire. Courtois d' Arras, Robert Delpierre, Philip- 
pot Verdière épuisent leur verve en vain. Le Bon Dieu de- 
meure taciturne. Mais Jehan Bretel s'est promis de l'esba- 
noyer quand même. Il s'avance, salue, et, 

Tout soudain sa braie avala, 

La braie de Beugin tretout porkia. 

Dieu en eut telle joie que de rire se creva. 

Il y avait des puys célèbres aussi en Champagne, à Troyes, 
à Provins; en Normandie, à Rouen, à Evreux, à Caen. Les 
puys artésiens et les puys champenois étaient quelque peu 
rivaux. Ils formaient deux académies poétiques, ayant leur 
existence à part, et leurs poètes ordinaires. Autour de Thibaut 
de Champagne, « roi des trouvères », sur l'estrade du jury, se 
groupaient ses amis, Baudoin des Autels, Raoul de Soissons, 
Raoul de Coucy, Philippe de Nanteuil, Thibaut de Blazon, 
Renaud de Sabueil, Bernard de la Ferté, Jean d'Argies, 
Robert de Blois, etc.. Au Puy Notre-Dame, à Arras, accou- 
raient de toutes les parties de l'Artois, à titre de spectateurs, 
de juges ou de concurrents, Andrieu Contredit, Andrieu 
Douche, Guillaume et Gilles le Viniers, Moniot, Collart le 
Bouteillier, puis un peu plus tard, Bretel, Ferri, Griéveler, 
Gaidifer, Perrin d'Auchicourt, et d'autres. 

M. Louis Passy a tenté agréablement de reconstituer la phy- 
sionomie de ces puys, les jours de concours: 

« Depuis longtemps, les poètes travaillent en silence. Le 
grand jour est venu. Entrons avec la foule dans la salle des 



HISTOIRE DE LA LITTÉIUTURE FRANÇAISE 117 

séances. Devant nous se dresse une estrade, une montagne, un 
puy, l'Hélicon peut-être. Des places y sont réservées au pré- 
sident, aux juges, aux dames et aux personnages les plus 
considérables. Peut-être sur cette môme estrade les prix sont- 
ils expiés aux regards avides des concurrents. 

La séance est ouverte. A tout seigneur, tout honneur. » 

L'assemblée offre ses hommages à la Vierge. 

Après la Vierge, les femmes. 

Chacun exerce sa veine sur un refrain ou sur une devise 
donnée d'avance; un poète chante lui-même ou fait chanter 
une chanson dont il a choisi le rythme et l'esprit. Enfin, très 
souvent, des jeux partis vivement conduits entre le prince, les 
poètes et parfois même les dames, égayent et probablement 
terminent la séance. Des chapels d'argent et des couronnes 
de roses sont distribués aux vainqueurs, dont le premier a 
droit au titre de « Sire ». 

Les concurrents ne manquaient pas. Un très grand nombre 
de chansons d'amour sont destinées aux puys. 11 n'est pas un 
poète sans cloute qui n'ait voulu se produire dans ces réunions 
polies et brillantes: elles faisaient les réputations et dispen- 
saient la gloire. Les chansons de Thibaut de Champagne son' 
faites presque toutes pour la publicité: aussi n'y trouve-t-OD 
aucune révélation indiscrète. 

L'habitude des concours poétiques était passée dans les 
mœurs des chevaliers. Elle les suivait en Terre-Sainte. Loin 
de leur patrie ils se réunissaient encore pour chanter leur 
dame; le guerrier chez eux ne faisait jamais tort au trouvère. 
Des bords de l'Asie, le poète saluait sa dame par-dessus les 
mers. 

Nous avons cherché quel sentiment inspirait ces chansons; 
nous avons passé en revue leurs auteurs, puis leur objet; nous 
les avons suivies jusqu'à leur destination. Il nous reste à les 
étudier elles-mêmes, à y surprendre les motifs heureux ou pit- 
toresques, et les procédés poétiques. 

Il faut faire deux parts. Les unes sont de purs exercices. 
Les autres ont une émotion sincère En pareille matière, le lec- 
teur seul est juge. Il est facile de constater ou de nier la sincé- 
rité dans une œuvre par l'impression qu'elle donne. Chez ccr- 



118 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

tains poètes l'exagération continue, la monotonie persistante 
des louanges, le retour régulier des mêmes formules doivent 
nous mettre en défiance. 

Comment se fier aux serments d'un Lambert Ferri ou d'un 
Jehan Bretel « les plias roués des trouvères, les plus spirituels 
des farceurs » ? Ils n'aimèrent et ne rimèrent jamais que par 
distraction, et par occasion. 

Henri III de Brabant se faisait aider dans la confection des 
vers qu'il adressait à sa dame : ce qui rend suspecte la spon- 
tanéité de son délire. 

Thibaut s'est agréablement moqué de ces chansons banales 
où le lieu commun tient la place du sentiment. Cependant, s'il 
faut s'en rapporter aux manuscrits, lui-même faisait servir 
une seule chanson plusieurs fois, tantôt pour Bernart, tantôt 
pour Renaut. 

Dans la plupart des pièces destinées au puy, l'amour avait 
moins de part que la vanité. La dame alors n'avait même plus 
les honneurs de la dédicace, réservée pour le juge le plus 
influent. 

.Mais toutes ne sont pas des fictions. On y rencontre des 
sentiments sincères. On ferait une anthologie assez jolie si l'on 
réunissait les plus tendres et les plus gracieuses. Thibaut de 
Champagne, le roi des trouvères y figurerait pour une large 
part. 

Le sonnet de la Belle Maiineuse ne semble-t-il pas factice et 
froid auprès de cette strophe sur le « doux regard de sa 
dame ». 

Dieu a d'elle le siècle illuminé; 
Car qui verrait le plus bel jour d'été 
Auprès de lui serait obscur à plein midi. 

Touchantes aussi les chansons de Gillebert. Les vers d'Adam 
de la Halle, de retour dans son pays, sont d'un charme dé- 
licat. 

En général, on a peine à saisir l'effet que produisait sur 
rame du chansonnier le spectacle de la nature. 

Le sentiment de la nature, ehez res poètes, n'est ni très vif ni 
très original. Ils ne savent ni définir ni rendre leur impression; 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 110 

ils ne Fessaient môme pas. Ce que Fauriel dit des troubadours 
n'est pas moins vrai des trourvères : «. On chercherait en vain 
le moindre tableau faux ou vrai de la condition des habitants 
des campagnes, d'un certain ensemble de la vie champêtre. 
Il n'y a pour ces Théocrites de châteaux ni laboureurs, ni 
pâtres, ni troupeaux, ni champs, ni moissons, ni vendanges; 
ils ne parlent jamais de campagne ni de nature champêtre. 
Le monde pastoral se réduit pour eux à une bergère isolée 
gardant quelques agneaux ou ne gardant rien du tout ». S'ils 
font un petit tableau, un paysage ensoleillé, égayé par le chant 
des oiseaux, ils ne semblent pas dépeindre ce qu'ils ont vu; 
ils puisent leurs couleurs au fond banal des lieux communs. 
Pourtant, certains tableaux ont de la grâce : 

Quand le temps joli revient, 

Que la froidure est passée, 

Que gelée ne se tient, 

M.iis que la fleur naît dans la prée 

Et sur les bois feuille vient 

Où oisels, la matinée, 

Chantent clair, — lors me souvient 

De la meilleure qui soit née. 

PlERREQUIN DE LA COUPÈLE. 

Et ceci, de Gasse Brûlé, est joli: 

Les oiselets de mon pays 

J'ai ouï en Bretagne, 
A leur chant m'est-il bien avis 
Qu'eu la douce Champagne 

Je les ouïs jadis, 
Si je ne me suis mépris; 
Ils m'ont en si doux pensers mis 
Qu'à chanson faire me suis pris. 

Les chevaliers ne menaient pas une vie renfermée. Ce 
n'étaient pas précisément des Théocrites de châteaux. Tout 
le jour se passait à la chasse, quand la guerre leur faisait des 
loisirs. Sous le porche, dès le matin, résonnaient les sabots des 
palefrois au départ de la cavalcade; et dans les campagnes, les 
serfs courbés sur la terre se relevaient et voyaient disparaître 
à l'horizon le brillant cortège des dames « resplendissantes 



120 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

dans leurs robes parties et écartelées de pourpre », leur aumô- 
nière pendant à la ceinture sur leur manteau de « velloux » 
brodé d'or et de soie vermeille, agrafé par de grands « fer- 
maux >î d'émail incrustés de pierreries. A leurs côtés chevau- 
chaient ces jeunes et beaux cavaliers que représente l'album 
de Yillard de Homecourt, sanglés sous le haubergeon, chaus- 
sés de souliers à la poulaine, revêtus de l'habit armorié à la 
couleur du champ de leur écu, et portant leurs emblèmes héral- 
diques, imprimés « par batture ». 

Ils vivaient beaucoup dans les forêts et clans les plaines, par- 
courues à son de trompe, au galop de leurs chevaux. 

Ils n'avaient pas besoin de quitter leur château pour voir la 
nature. Elle les entourait de toutes parts. 

Nous sommes frappés, quand nous visitons aujourd'hui 
les ruines de quelque antique manoir, que nos ancêtres n'aient 
pas été mieux inspirés par le spectacle qui s'étendait devant 
eux. Laissez les réflexions que nous font faire les ruines elles- 
mêmes, les sentiments divers qui naissent en songeant à l'œu- 
vre de destruction accomplie par les ans. Il vient aussi à 
l'esprit des pensées moins philosophiques, plus poétiques. 
L'imagination se reporte au temps où ce château n'était pas 
envahi par le lierre et les ronces, où ces grosses tours se dres- 
saient fièrement sur la colline, dans la blancheur de leur man- 
leau de pierre, que la rouille et la pluie n'avaient pas encore 
noirci. Lorsqu'on pénètre dans ces ruines, lorsqu'on gravit les 
tas de cailloux éboulés que le temps détache assidûment par 
les larges brèches des murailles, on domine la plaine. Au bas 
de la colline s'étendait le village, traversé par la rivière dont 
le seigneur détenait le péage; et, au delà, la campagne à perte 
de vue, à peine interrompue par quelques villages, quelque 
abbaye, quelque château des environs. On se demande com- 
ment ces horizons de verdure constamment aperçus à travers 
les vitraux du manoir ou du haut des tours, n'ont pas autre- 
ment inspiré ces poètes châtelains 

D'eux aussi, Parny eût pu dire aussi bien que des vers de 
Saint-Lambert: « Ce sont autant de myrtes dont une feuille ne 
passe pas l'autre ». 

Ce n'est pas qu'ils ignorent la nature; le contraire serait 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 121 

plus vrai, lis étaient trop familiarisés avec elle; l'habitude 
émoussait chez eux la faculté d'observation. Celle ci d'ailleurs 
devait être bien mince, si l'on songe que ces trouvères avaient 
pour la plupart traversé l'Europe, parcouru les sites gran- 
dioses et saisissants de l'Orient sans que rien ait vibré en eux, 
sans qu'ils soient parvenus à varier le motif convenu : « Le 
rossignol chantant au bois sous la ramée ». 

Les Chansons d'Amour sont riches de comparaisons char- 
mantes, le plus souvent tirées des Bestiaires, avec le pélican, 
le printemps, les astres, le soleil, la prison, la calandre, la 
licorne, le phénix. 

On y trouve les traces de cette poésie allégorique qui a 
reçu son complet épanouissement dans le Roman de la Rose, 
pour prendre ensuite une extension prolixe et regrettable. 

Ce ne sont pas les troubadours qui ont créé les antécédents 
du genre allégorique. Les trouvères connaissaient et culti- 
vaient ce genre. 

Il serait juste de reconnaître que les auteurs du Roman de 
la Rose ne firent qu'emprunter tout ce galant attirail à leurs 
devanciers et entre autres au roi de Navarre qui, du moins, 
n'en avait pas rempli vingt mille vers. 

Si Pierre de Gand a précédé Guillaume de Lorris, c'est une 
raison de plus pour croire que Guillaume n'a fait que dévelop- 
per un lieu commun qui avait déjà servi à d'autres que lui. 

Il avait déjà servi aux auteurs de ces fabliaux pleins de raf- 
finements du même genre, dans lesquels nous trouvons celte 
description d'une nef. 



Le fond est de Mauvaise Pensée 
Et est de Trahison bordée, 
Et de Honte très bien polie. 
Et clouée de Vilenie. 



Ou du Palais de l'Amour : 



De Retrouanges était tout fait le pont, 
Toutes les planches de Dits et de Chansons, 
De Sons de harpes les soubassements, 
Et les escaliers de doux Lais bretons. 



122 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

L'allégorie fleurit les chansons d'amour. Bonté, Bonne 
Grâce et Amour forment une trinité inséparable. Le Roman 
de la Rose n'est pas la première manifestation de ce goût. 

Ce qu'il est juste de noter, c'est la grâce et la perfection 
de la forme, l'expression poétique de sentiments délicats, la 
naïveté quelquefois imprévue de l'image, souvent l'accent 
ému, la sensibilité touchante. L'uniformité même dans le ton 
de ces pièces - chants modulés sous l'empire d'impres- 
sions analogues — ne déplaît pas; c'est une note mélodieuse, 
sans éclat, qui se prolonge et se perd dans une monotonie 
plaintive et lyrique. On croirait entendre encore la mélopée 
presque monocorde de la viole. 

Dans plus d'une de ces chansons chante le vrai lyrisme. 
Sous ces vers si finement détaillés, travaillés avec celte pa- 
tience qui n'est pas toujours le génie, on entend quelquefois 
battre un cœur. 

On se laisse encore bercer par cette musique poétique, et 
l'on y trouve un attrait. 

C'est dire le succès qu'obtinrent les Chansons d'Amour. 
Leur renommée était montée bien haut, s'il faut en croire 
le trouvère qui vit un jour le ciel entr'ouvert, parce que le Bon 
Dieu souhaitait de venir apprendre le motet à Arras. Dès qu'il 
eut entendu, après plusieurs autres, Gillebert chanter « de 
sa dame chère », s'écria qu'il voulait suivre à jamais leur ban- 
nière. 

A l'étranger même on chantait, on goûtait les Chansons 
d'Amour. Brunetto Latini en parle avec éloge. Dante les cite 
à plusieurs reprises dans son De Vulgari Eloquentia. 

On peut les goûter aujourd'hui encore. Sans doute la plu- 
part de ces gais refrains, n'étaient pas destinés à vivre si long- 
temps; pour nous, qui les retrouvons dans leur idiome, vieillis, 
dépouillés de la mélodie qui les animait, ils ont perdu la fleur 
de leur gaîté première. Cependant lorsqu'ils se réveillent, 
on sent que le XIII e siècle n'était nullement le temps morne et 
sombre qu'ont voulu peindre beaucoup d'historiens. 

Puis on vient à songer que si les paroles de nos chanson- 
nettes et de nos romances devaient avoir une destinée, on 
souhaiterait seulement à nos chansonniers modernes de voir 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 123 

leurs.œuvres conserver encore, comme elles, cet éclat et cette 
saveur au bout de sept cents ans. 






Avec le xin e siècle disparurent les traditions de la poésie 
expressive, lyrique et sincère. L'épopée s'est épuisée. Le 
lyrisme se renouvelle, mais seulement par ses formes. « Vray 
est, dit Etienne Pasquier, que comme toutes choses se chan- 
gent selon la diversité des temps, aussi après que notre poésie 
française fut demeurée quelques longues années en friche, on 
commença d'enter sur ses vieilles tiges certains nouveaux 
fruits auparavant inconnus à tous nos anciens poètes; ce fu- 
rent chants royaux, lais, ballades et rondeaux. » Ces petits 
poèmes à formes fixes, et qui étaient fort courts, reposaient 
des prolixes œuvres qui comptaient vingt et trente mille vers. 

Les poètes du XIV e siècle qui méritent qu'on se souvienne 
d'eux sont : Guillaume de Machaut, Jean Froissart, Eustache 
Deschamps. 






Guillaume de Machaut était un de ces poètes qui faisaient 
partie du train des bonnes et grandes maisons, comme une 
peinture ou un beau meuble. Avant l'imprimerie, la difficulté 
de se procurer une bibliothèque avait créé ce genre de servi- 
tude poétique, comme chez les Romains. Les familles avaient 
leur poète, comme elles avaient leur médecin. Elles étaient 
ainsi assurées de ne jamais manquer totalement de littéra- 
ture, et elles cueillaient les fruits sur l'arbre. 

Guillaume de Machaut servit plusieurs patrons : le roi de 
Bohême, le roi de Navarre, le roi de Chypre. 

Le roi de Bohême, vous le connaissez, c'est Jean de Luxem- 
bourg, beau-père de Jean le Bon; c'est un aventurier qui fut 
toujours en course à travers toute l'Europe, et qui trouva cette 
belle mort, à Crécy, en 1346 : il était devenu aveugle; il se fit 
attacher sur son cheval et se lança au fort des ennemis, qui le 
massacrèrent; mais son héroïque prouesse avait entraîné les 
bataillons affolés de bravoure. 



124 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Le roi de Navarre, c'est Charles le Mauvais, 

Le roi de Chypre, c'est Pierre de Lusignan, celui qui tenta 
vainement de renouveler l'effort épuisé des croisades. 

Sous ces différents maîtres, Guillaume a écrit : Le Jugement 
du roi de Navarre; Confort d'ami; La Prise & Alexandrie; Le 
Voir Dit; Le Vergier, Les Quatre Oiseaux, etc. 

Le premier de ces ouvrages, Le Jugement du roi de Na- 
varre, offert à Charles le Mauvais, est un poème de casuistique 
amoureuse qui débute, comme dans Boccace, par la descrip- 
tion de la fameuse peste de 1348. 

Le Confort d'ami est une bonne action, — une consolation 
adressée au roi de Navarre, emprisonné par le roi Jean 
en 1356; les vers en sont jolis et le sentiment délicat, surtout 
dans les regrets du prisonnier pensant à sa jeune femme, 
Jeanne de France. 

La Prise d'Alexandrie est le dernier poème épique inspiré 
par des faits d'histoire ; le style en est prosaïque, et marque 
la transition vers l'histoire écrite en prose. Il compte 9.000 
vers octosyllabiques, fut écrit en 1370, et raconte l'essai de 
croisade infructueuse tenté par le roi de Chypre, Pierre I er de 
Lusignan, un aventurier couronné, patron de Guillaume. 

Le Voir Dit est un curieux poème d'amour. Le titre veut 
dire : Histoire véritable. C'est un morceau d'autobiographie 
rimée, en 9.000 vers mêlés de prose. Le poète avait 00 ans, 
et il était borgne et goutteux. Il reçut une lettre d'une admi- 
ratrice, il lui répondit, et ainsi commença une correspon- 
dance galante, Guillaume faisant tantôt l'Adonis amoureux, 
tantôt le professeur de littérature qui corrige les devoirs de 
sa belle élève de dix-huit ans. 

Le roman d'amour finit par le mariage de la jeune fille 
avec un autre larron. C'était bien la peine d'avoir tant rimé. Le 
vieux goutteux eut du moins pendant quelque temps l'illusion 
de l'amour et le parfum de la fleur qu'un autre devait cueillir. 
La belle s'appelait Perronne d'Armentières. Elle fut la Mar- 
quise de ce pseudo-Corneille, qui fut pourtant mieux traité 
que l'autre; mais tout comme Corneille à Marquise, Guillaume 
pouvait dire à Perronne : 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 125 

Chez cette race nouvelle 
Où j'aurai quelque crédil 
Vous ne passerez pour belle 
Qu'autant que je l'aurai dit. 

Encore ne l'écoute-t-on plus beaucoup, 

Après Guillaume, nommons Philippe de Vitry, que Pétrar- 
que a couronné de louanges, Chrétien Legouais de Sainte- 
More, l'auteur de YOvide moralisé, le dernier de ces repré- 
sentants du paganisme chrétien, sortes de Julien l'Apostat à 
rebours, qui tentaient de concilier la toi catholique avec leur 
passion pour l'antiquité classique et les humanités. 



Jean Froissart, que nous nommons ici parmi les poètes, est 
le même que l'historien fameux des Chroniques. Comme 
poète, il eut le charme, la fraîcheur d'impression, l'esprit 
alerte, la délicatesse du sentiment, soit dans L'Epinette Amou- 
reuse où il raconte ses premières amours, avec une mélancolie 
résignée, soit dans Le Buisson de Jeunesse qui traite des 
mêmes tourments et des mêmes regrets. 

Poète il fut d'abord, et poète il resta quand, ayant quitté 
Valenciennes, il passa en Angleterre où il dédia à la femme 
d'Edouard III, la reine Philippe de Hainaut, une Histoire 
de France en vers, aujourd'hui perdue. Et c'est comme poète 
que la reine le garda. 

Plus tard, tout en parcourant le monde pour documenter 
ses Chroniques, il rimait toujours, soit des virelais qu'on chan- 
tait à la cour de Savoie, soit le poème de Meliador qu'il lisait 
à Orthez, en 1388, auprès de Gaston Phébus, soit le Dit du Flo- 
rin sur un vol qu'il avait subi. Cet historien fut également 
poète, comme Michelet, ce poète en prose. Froissart avait une 
âme sensible, impressionnable, curieuse, ouverte à toutes 
les émotions ; « l'histoire, dit justement Petit de Julleville, 
l'attira par tout ce qu'elle peut offrir d'émotions douces et 
violentes à qui sait sentir, et de tableaux pittoresques à qui 
sait peindre ». 



126 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Eustache Deschamps est le Loret du xiv e siècle. Champenois 
né malin à Vertus, près Epernay, il fut d'abord, vers 1366, 
messager royal, et à ce titre, il parcourut toute l'Europe cen- 
trale, revint, et remplit successivement un grand nombre de 
charges. 

Il était maussade, aigri, pessimiste, mécontent et grondeur, 
caustique et sarcastique. Les tristesses de son temps et de sa 
vie avaient étendu comme un crêpe noir sur son âme. Son vil- 
lage natal, sa maison avaient été brûlés par les Anglais ; 
l'époque était agitée, troublée, sombre ; de grandes rumeurs 
éclataient parfois dans les rues de Paris comme le jour des 
Maillotins, et c'était l'émeute populaire; les riches fuyaient 
devant le flot terrible, « il n'était goutteux que ne courût comme 
un léopard ». Le paysan souffrait misérablement, le pays était 
ravagé plus par le passage des armées que par la guerre ; la 
cour était dissolue, hostile à ce poète grognon qui restait là, 
impassible sous les sarcasmes, absorbé par son œuvre. 

Celle-ci compte 80.000 vers, en ballades et rondeaux, plus 
un poème, le Miroir de Mariage. 

Poète officiel, il a chanté les événements de son temps, sans 
élan ni fougue, mais officiellement, posément, gravement. Ses 
pièces de poésie sont comme des pièces de monnaie, des mé- 
dailles frappées dans le bronze pour témoigner du présent 
devant l'avenir. 

Il a écrit de beaux vers sur Charles V, sur Duguesclin, dont 
il a fait de mâles slrophes : 

Es lue d'honneur et. arbre de vaillance, 

Cœur de lion, épris de hardiesse, 

La fleur des preux et la gloire de France, etc. 

Ses poésies morales et satiriques sont intéressantes par le 
ton vigoureux et l'observation des vices et ridicules, qui soni 
toujours les mêmes, et que nous connaissons et reconnaissons 
encore. Gens de guerre, d'église et d'argent, et surtout les 
femmes, sont tracés là d'une touche énergique et implacable; 
le mariage y est représenté sous les plus noires couleurs, avec 
une causticité amère et une observation juste qui frise parfois 
le ton de la bonne comédie. 



HISTOIRE DE LV bITTÉRÀTURE FRANÇAISE 127 

Ajoutez à ces œuvres un art poétique, Art de dicter et de 
luire (Utilisons, ballades, virelais et rondeaux, qui donne 
d'utiles conseils pour l'harmonie du vers el son accord avec 
la musique d'accompagnement, — un genre qui revient en 
faveur de nos jours, l'interprétation musicale adaptée à la 
poésie dite, et non chantée, et la musique mise, par rapport 
aux paroles, non pas dedans, mais au-dessous. 

Voila tout pour le XIV e siècle poétique. 



Au xv e siècle, quels poètes faut-il nommer? 

Christine de Pisan; 

Alain Chartier; 

Charles d'Orléans; 

Martial d'Auvergne; 

Martin Lefranc; 

François Villon. 

Christine de Pisan? Fille de parents bolonais, elle est véni- 
tienne. Son père Thomas de Pisan, astrologue de son état, fut 
attache à la personne de Charles V, roi de France. Christine 
eut une brillante jeunesse dans la maison princière de son père. 
A quinze ans elle fit un beau mariage. La mort du roi, en 1380, 
ruina le père ; la fille devint veuve à 25 ans, avec trois enfants 
à nourrir et à protéger contre les compétitions d'une famille 
cupide qui convoitait l'héritage. Elle a peint elle-même sa mi- 
sère et ses angoisses dans ses œuvres qui sont comme dos bio- 
graphies, Vision de Christine, en prose, et deux poèmes, Mu- 
tation de Fortune et Chemin de longue Etude. Elle a dit 
l'anxiété de ce qu'on appelle aujourd'hui, ia « Misère en habit 
noir », quand elle allait au Palais relancer et guetter juges et 
avocats, grelottante de froid et parfois insultée par les regards 
curieux des allants et venants. « Quelle charge grevait mon 
cœur par le souci que la déchéance de mon malheureux état 
n'apparût pas aux voisins. Sous mon manteau fourré de gris 
et dans mon seurcot d'écarlate gardé avec économie, je frisson- 
nais de froid, et dans mon beau lit bien paré je passais de mau- 



128 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

vaises nuits ». Elle avait à peine de quoi manger. Elle travailla 
pour vivre, et elle écrivit, tout comme nos femmes de lettres. 
Elle a inventé ce métier. Elle est la première femme auteur, 
et elle le devint par nécessité. Elle fut une professionnelle. 
Navrée et fidèle strictement au souvenir de son époux, elle 
écrivit des vers galants, parce que ce genre plaisait et trou- 
vait son placement, lui valait des protections, des clients. Elle 
suivit les modes et les goûts du jour, chanta et sourit quand 
elle eût voulu pleurer : 

Non, nul ne sait le travail 
Que mon pauvre cœur endure ; 
Aussi je cache ma douleur, 
Pour qu'en nul je ne voie pitié ; 
Plus Ton a causé de pleur, 
Moins l'on trouve d'amitié. 

Marot, volé, ruiné, malade, dira de même en demandant 
quelque argent: 

Ce pauvre cœur qui lamente et soupire, 
Et en pleurant tache à vous faire rire. 

Elle a beaucoup écrit, la nécessité favorisa son abondance 
naturelle, et la liste de ses œuvres serait longue si on voulait 
la faire complète. Il convient de citer: 

Le Chemin de long Estude (1402); 

Le Dit de la Rose (1402); 

Mutation de Fortune (1403); 

La Cité des Dames (prose) ; 

Le Livre des Trois Vertus (prose) ; 

Le Livre des laits et bonnes mœurs du roi Charles V (prose); 

La Vision de Christine; 

Lamentation (1410); 

Le Livre de la Paix (1412); 

Poème de Jeanne d'Arc (1429). 

En 1405, elle nous apprend que ses œuvres tenaient déjà 
« en soixante-dix cahiers de grand volume. » 

Le travail lui valut de reprendre sa place dans le monde. On 
la voit sur une miniature, occupée à écrire dans un décor qui 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 129 

ne senl pas la gène. Assise sur un fauteuil de pierre, velue 
d'une robe de velours bleu, coiffée du hennin de linon, elle 
travaille à un grand in-folio placé au milieu d'une table recou- 
verle d'un lapis vieux rose; l'encrier est de faïence bleue: le 
dallage de la chambre est une mosaïque polychrome, et les 
fenêtres en plein cintre ont des rosaces trilobées de pierre 
grise. Un lévrier la regarde; tout l'ensemble de la composition 
donne l'idée d'un intérieur cossu et de grand genre. 

Valait-elle son succès ? Sans doute. Elle a dit des choses fort 
sensées, fort délicates sur la condition et le devoir des femmes, 
et le féminisme peut saluer en elle son plus éloquent et son 
plus sage apôtre. Ses protestations contre les grossièretés de 
Jean de Meung à l'adresse des femmes dans son Roman de la 
Uose ont été assez efficaces pour provoquer des réponses de 
gens considérables comme Jean de Montreuil, et pour être ap- 
prouvées de Gerson, le chancelier de Notre-Dame, qui atta- 
quait, de sa part, le Roman de la Rose au nom du clergé. 

Elle a beaucoup compilé, lu, annoté, transcrit. Dans la Cité 
des Dames elle a donné le recueil de tous les actes d'héroïsme 
dus à des femmes ; c'est le livre d'or des héroïnes. Dans Le 
Livre des Trois Vertus ou le Trésor de la Cité des Dames, elle a 
tracé les devoirs de la femme. Son histoire de Charles V est 
précieuse par les documents rares qu'elle nous fournit, et les 
portraits de contemporains qu'elle y a insérés. Elle a fait 
là un Charles V tout à fait remarquable de vie et de vérité, 
en nous présentant ce roi faible et casanier, lent et pondéré, 
maigre, « la peau brune, le teint pâle, la face longue, le front 
large, les yeux saillants, les lèvres minces, la barbe épaisse, 
les pommettes proéminentes ». 

Le vacarme des guerres civiles et étrangères, l'invasion an- 
glaise, les malheurs publics imposèrent silence à sa muse dé- 
bile. Elle se lamenta {Lamentation) sur les maux de son pays, 
souhaita la Paix, et l'écrasement du populaire (Le Livre de la 
Paix) ; puis elle se retira au couvent de Poissy, et son dernier 
chant fut un hymne à Jeanne d'Arc, qui la remplit d'enthou- 
siasme, de fierté et de joie. Car cette italienne était devenue 
une française ardente et patriote. C'est une adoption mutuelle, 



130 HISTOIRE DE LÀ LITTÉRATURE FRANÇAISE 

de la France par Christine, et de Christine par la littérature 
française. 



Quand Christine de Pisan se tut. Alain Chartier commença 
de chanter. 

Guillaume Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine, raconte 
en 1524 ce fait mémorable: 

« Au dit an 1436, le vingt-quatrième jour de juin. Monsei- 
gneur le Dauphin Louis épousa en la ville de Tours Madame 
Marguerite, fille du roi d'Ecosse, qui était une honnête dame 
et qui f<srt aimait les orateurs de la langue vulgaire, et entre 
autres maistre Alain Chartier qui est le Père de l'Eloquence 
française. Lequel elle eut en fort grande estime au moyen de 
belles et bonnes œuvres qu'il avait composées. Tellement qu'un 
jour, qu'elle passait en une salle où le dit maistre Alain s'était 
endormi sur un banc, comme il dormait, elle le fut embra -^ci- 
devant toute la compagnie; dont celui qui la menait fut envieux 
et lui dit : « Madame, je suis ébahi comme vous avez embrassé 
cet homme qui est si laid », car, à la vérité, il n'avait pas beau 
visage. Et elle fit réponse : « Je n'ai pas embrassé l'homme, 
mais la précieuse bouche de laquelle sont issus et sortis tant 
de bons mots et vertueuses paroles. » 

Il y a apparence que ce trait, si souvent rapporté, est faux. 
<•' c'est presque tant mieux. Marguerite d'Ecosse est venue 
en France en 1436 ; Alain Chartier était mort. 11 a bien fait, 
car il a un rôle un peu ridicule dans cette histoire qui le repré- 
sente comme un ivrogne échoué dans une salle, dormant à 
poings fermés sur un banc, sans être réveillé ni par le baiser 
royal, ni par le tumulte de la suite de la princesse. Il nous 
plaît d'imaginer qu'Alain Chartier avait la digestion moins 
lourde. 

Xé à Baveux vers 1390, il a ifa.it deux parts de sa vie : îe 
rêve et l'action. 

Une partie de sa vie fut consacrée à des poésies gracieuses 
et frivoles, qui plurent fort et contrastent avec la gravité des 
circonstances, autant que les idylles de Bobespierre avec la 
Terreur. C'est pendant la guerre civile et l'invasion anglaise 



HÏSTOTKE DE LA LTTTÉRA.TURE FRANÇAISE 131 

qu'il s'amusait à ces miè\ neries raffinées-: I e Débat du /.Yrc/7/c 
Malin ou la Belle Hante Sans Merci, qui fil fureur. 

Mais d'autre part, il agissais par la plume, et il niel- 
lait sa pensée au service de la politique et du roi. En 
latin, en français, il envoyait des messages, des exhortations 
aux partis. Son Quadritoge Invectif est un entretien nerveux 
outre la, France et les Trois Ordres qu'elle supplie de ne pas 
l'abandonner; il y a -les pages de la plus belle éloquence. 

Il accompagnait les ambassades, prononçait des discours 
politiques, menait à bonne fin des missions officielles, et inau- 
gurait ainsi la série de ces poètes qui veulent jouer leur rôle 
dans les affaires de leur pays. Son Livre de l'Espérance est 
un généreux appel aux énergies et aux espoirs, au moment où 
la France paraît perdue et rendue aux mains des Anglais. Peu 
après, sa lettre à l'empereur d'Allemagne Sigismond, est un 
panégyrique éloquent de Jeanne d'Arc « qui ne vient pas de 
la terre, mais est envoyée du ciel ». 

Il a vécu, souffert, pâti, espéré avec la France: on le sent à 
ses discours, à ses lettres; on s'en aperçoit trop peu à ses poé- 
sies, qui demeurent des divertissements d'oisif. L'éloge qu'a 
fait de lui Etienne Pasquier le juge de façon saine : « Auteur 
non de petite marque, soit que nous considérions en lui la 
bonne liaison de paroles et de mots exquis, soit que nous nous 
arrêtions à la gravité des sentences : grand poète de son temps 
et encore plus grand orateur. » Ce fut un artiste de mots; sa 
poésie manque de chaleur, d'enthousiasme, de passion ; il est 
de son temps, comme le furent les suivants. 



Le Temps a laissé son manteau 
De vent, de froidure et de pfoiiv, 
Et s'est vêtu de broderie, 
De soleil luisant, clair et beau 
Rivière, fontaine et ruisseau 
Portent en livrée jolie 
Gouttes d'argent, d'orfèvrerie. 



Ces vers sont bien connus; ils sont de Charles d'Orléans. Ils 
sont harmonieux, gracieux, prestigieux, et cependant ils ne 
sont guère bons. Ce n'est que mièvrerie, mignardise, cise- 



132 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

lure patiente d'une orfèvrerie fragile, art minuscule d'étagère 
et de bibelot de poche, préciosité renchérie, images vagues 
qu'on serait tout étonné de voir se réaliser par le pinceau dans 
une illustration concrèle et exacte de leur enfantine concep- 
tion. La langue même est celle des contes de fées pour les 
tout petits; c'est le triomphe du détail joli et frêle, c'est de la 
poésie débilitée, efféminée, sans vertu ni sentiment; c'est de 
l'habillage, du « fignolage » appliqué sur de gentils riens. Il 
n'a pas fallu davantage pour faire vivre le nom de Charles 
d'Orléans. 

Neveu de Charles VI, fils de Valentine de Milan et de Louis 
d'Orléans qu'assassina Jean Sans Peur, mari de la veuve de 
Richard II d'Angleterre, veuf et orphelin à dix-huit ans, 
remarié à une d'Armagnac, chef de parti dans la lutte contre 
les Bourguignons, dont les coups ouvrirent la brèche par où 
l'Angleterre s'engouffra chez nous, prisonnier après Azin- 
court durant vingt-cinq ans, il charma ses longs loisirs par la 
poésie. Il attendit ainsi le jour où, à cinquante ans, il pourrait, 
au prix d'une réconciliation avec les meurtriers de son père, 
terminer à Blois sa triste vie, au milieu d'une cour aimable, 
polie et délicate, riche en musiciens, en ménestrels, en artistes 
et en danseurs. 

C'est un faible, un raffiné, un dilettante, un attique, un 
galant homme sans vigueur, un précieux sans passion, un cise- 
leur de choses rares et menues, de ballades et rondeaux pour 
vitrines, un amateur habitué des émaux, des joailleries, des 
broderies, des objets d'art fins, frêles, patients et menus. 
Sur des motifs dont la banalité est le caractère le plus décisif, 
il ouvre avec grâce des arabesques ténues, «les fioritures dé- 
liées, des feuillages arachnéens, comme il y en a, non pas 
même sur les gardes d'épées, mais sur les coffrets à bijoux et 
les boîtes à pastilles. 

Il a deux qualités. Il n'a pas été pédant, et l'érudition coutu- 
mière de ses contemporains, tous compilateurs infatigables, 
ne l'a pas atteint, protégé qu'il fut contre eux par les murailles 
épaisses de ses prisons, Windsor, Bolingbroke, la Tour de 
Londres, Hampthill ou Wingfield. Il a été simple du moins 
dans la conception de ses idées et de ses inventions-En second 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 133 

lieu, il ml un versificateur charmant, mélodieux, harmonieux, 
limpide comme le cristal de roche dans lequel on avait creusé 
les coupes et les camées qu'il admirait durant sa jeunesse dans 
tes collections artistiques des Visconti et des Valois. 

Par un phénomène étrange, celui qui eut en ces temps-là la 
plus notoire réputation d'harmonie melliflue, ce fut Eustache 
Deschamps, dont la langue nous paraît aujourd'hui assez rude. 
On en a conclu que nous ne devons pas savoir prononcer ses 
poésies. Il est possihle. Mais en lisant Charles d'Orléans, on 
a bien cette sensation de douceur, de caresse et de charme 
pour l'oreille, et c'est quelque chose. Ce n'est pas tout. Il est 
bien que le vêtement soit joli, d'une teinte aimable, d'un tissu 
moelleux et souple, d'une ornementation délicieuse et d'une 
ligne aimable : encore faut-il qu'il revête quelque chose. 

Charles d'Orléans a passé au travers d'événements tels qu'il 
est peu d'existence aussi dramatiquement romanesque; il les 
a traversés sans s'y teindre de la moindre nuance sombre, 
comme le corail sort pur et rose de la bourbe et de la vase où 
il a dormi. Et il est bien à croire que la vraie vie des poètes, 
c'est la vie de leur imagination, puisqu'heureux, ils combinent 
et agencent les trames les plus épaisses des plus noirs mélo- 
drames, et que l'existence tragique de notre poète ne l'a même 
pas distrait de ses rêves dorés, où passent des images sou- 
riantes toutes vêtues de perles, de rosée et d'air pur. 



S'il ne faut pas négliger Martin Lefranc (1), l'har- 
monieux rimeur du Champion des Dames et de VEstri$ de 
Fortune et de Vertu, qui a des pages éloquentes et généreuses, 
il faut aussi nommer .Martial d'Auvergne, l'auteur des fa- 
meuses Vigiles de Charles VU, récit poétique du règne en 
15.000 vers répartis en leçons, antiennes et répons comme une 
messe de vigiles; dans ce poème, comme dans ses Arrêts 
d'amour, en prose, et dans Y Amant Corde/ier, la satire et le sar- 
casme atteignent à des effets sûrs et ingénieux, mais lassants 
par leur persistance. A la fin du XV e siècle, l'ironie est à la 

(1) 1410-1460. 



iVl HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

mode, on ne connaît guère plus que ce ton. -Martial a su la ma- 
nier avec art et avec force; mais si l'éloquence continue ennuie, 
l'ironie continue dessèche et attrisie, et c'est pire. Un peu de 
confiance, de bonté, d'espérance, eussent mis un rayon sur 
ce lac de fiel. 

Mais nous avons hâte d'arriver au plus grand de tous ces 
poètes, à Villon. 



François Villon, la gueuserie, la vie dehors, le guet rossé, 
les rapines dans les boutiques pour fournir aux franches re- 
pues, les vols, larcins et autre- gentillesses, les jours en pri- 
son, les débauches dans les tavernes infâmes, les beuverie-, 
les nocturnes sabbats, les fréquentations interlopes où la 
devise est « ordure aimons », la crainte de la corde et de la 
question, les ripailles et les bordées dans les ruelles étroites 
([lie bornent les vieilles masures à auvent et à petits carreaux. 
les stages sur les bornes, les pieds dans le sol détrempé, la 
honte d'une vie sans but et sans' morale, la bohème débraillée, 
sans souci du lendemain, toute une existence laide et affreuse 
de claquepatin et de tirelaine, hors des marges de la société 
régulière : voilà le portrait ordinaire, passé à l'état de cliché, 
qu'on nous fait de Villon, et comme on s'accorde de même à 
reconnaître et à constater que sans lui le XV e siècle n'aurait pas 
connu la belle, vraie et lyrique poésie, on fait singulièrement 
mentir l'adage que rima Boileau : 

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur. 

Ce tableau est-il exact? X'a-t-on pas sacrifié, en le faisant et 
en le refaisant par une connivence tacite, à la simplicité et an 
pittoresque ? Il vaut la peine de presser les faits et de décider 
si un vaurien peut être un grand philosophe. 

Tranchons d'abord une question. 

Comment prononcer le nom de Villon ? 

\ non ? ou Mon ? 

Le mieux semble être, au choix, d'adopter la façon dont 
Villon lui-même prononçait. Dans le cas d'une hésitation, lin- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 135 

léressé est tout indiqué pour déterminer la coutume. Or, Vil- 
lon s'esl souveul nommé en lin de vers, et dans la ballade 
finale du Grand Testament, et dans VEpître en forme de bal- 
lade à ses amis, et dans le Problème de Fortune, etc., et par- 
tout, il l'ait rimer son nom avec des mots comme aiguillon, 
tourbillon, bouillon, carillon, vermillon. cotillon, haillon et 
autres. Il n'y a lias à bêsrter : il faut dire : 1 iyon, si on veut 
se résigner à ne pas prononcer à la wallonne du houllon. 

De la légende qui s'est fermée autour de la gneuscrie de 
Villon, il faut retenir certains faits indéniables, et ne pas se 
risquer à présenter notre poète comme le paradigme de 
l'homme du monde accompli. 

Villon s'appelait probablement Moncorbler, à moins que ce 
ne fût Desloges, ou Michel Mouton, ou Corbeuil. On trouve 
tous ces cognomina, soit dans ses œuvres, soit dans les arrêts 
de police où il eut affaire. Quant au nom de Villon, c'est 
celui d'un village situé près de Tonnerre, et celui d'un curé 
du pays, qui se chargea de l'éducation du jeune François. 
Celui-ci lui témoigna sa reconnaissance en lui dérobant son* 
nom, qui était apparemment la seule chose qu'il put lui voler. 
Encore peut-on voir dans ce choix une marque d'estime, de 
gratitude et d'adoption intégrale. 

Ses parents étaient de pauvres gens « de petite extrace »; 
sa mère ne savait pas lire, étant « femme pauvrette et 
ancienne » qui ne « sait rien ». Son père fut cordonnier, sel- 
lier, si l'on peut en croire un rondeau à une dame renchérie, 
et la ballade des pauvres housseurs. Il eut du moins une 
noble ambition pour son fils, puisqu'il le fit étudier, et que 
celui-ci était bachelier en 1449, licencié en 1452, à vingt et un 
ans, étant né en 1431. Il ne fut pas maître en théologie, il nous 
l'apprend lui-même. 

Il dit quelque part : 

Bien sais, si j'eusse estudié 
Au temps de ma jeunesse folle, 
Et a bonnes mœurs dédié, 
.l'eusse maison et couche molle! 
Mais quoi? Je fuyais l'école 
Cornu io fait te mauvais enfant. 



136 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

C'est de la forfanterie ; en disant tant de mal de ses études, 
il se vante, et nous le surprenons là en flagrant délit de men- 
songe, ce qui doit nous induire en défiance sur les méfaits 
qu'il raconte et qu'il s'attribue : il n'hésile pas à se charger, 
comme par genre et par coquetterie de faux malandrin. 

Certes, durant une vingtaine d'années à partir du temps de 
ses éludes, — il est mort vers la quarantaine, et vers 1460-63 ; 
— il est des méfaits à son actif. Il avait fait au quartier Latin 
de dangereuses connaissances, et s'était lié avec de mauvais 
sujets qui lui donnèrent les pires habitudes. Pour un petit 
paysan comme lui, seul et abandonné au milieu de cette popu- 
lation grouillante et dense d'étudiants de tous les pays et de 
toutes les espèces, le péril était plus grave que pour d'autres. Il 
y a parmi cette folle jeunesse un entraînement fâcheux, une fan- 
faronnerie de vice dont il fut à la fois dupe et victime, faute peut- 
être de conseil et de famille. Il fut batailleur comme le plus 
hardi escholier, et le 5 juin 1455. trois ans après sa licence, il 
tua un prêtre dans une rixe. Il prit la fuite, comme fît Beaumar- 
chais encore jeune, après avoir tué son adversaire en duel. Il 
est condamné, puis absous en 1456. Lors il rentre à Paris, et 
s'engage mal à propGs dans une intrigue galante qui lui vaut 
quelques coups de bâton. Ses relations n'étaient pas très choi- 
sies, ou du moins elles l'étaient mal, car ses amis volèrent 
500 écus d'or au collège de Navarre l'année suivante, en 1457, 
et il fut compromis dans l'affaire, au point qu'il crut prudent 
de se priver durant trois ans du séjour de Paris. En 1461, il 
n'est pas encore rentré, puisqu'il gémit en prison à Meung- 
sur-Loire, non pas pour crime ou vol. mais pour avoir proféré 
des expressions trop peu respectueuses de la religion : en 
effet, c'est l'évêque, et non la justice laïque, qui l'a mis aux 
fers. Louis XI le fit mettre en liberté (octobre 1461). Que 
devint-il? Ni les annales de la police ni l'histoire littéraire ne 
parlent plus de lui après cette libération. Comme l'oiseau des 
bois sentant sa fin prochaine, il s'est terré on ne sait où, pour 
mourir après son dernier chant. 

Voilà une existence qui n'a rien de bien édifiant. Un prêtre 
tué, et une affaire de complicité dans un vol ne sont pas pour 
placer bien haut un pareil luron dans notre estime morale. Il 



HISTOIRE DE LÀ LITTÉRATURE FRANÇAISE 137 

De laul pourtant pas déjà conclure. Les faits grossissent et se 
dénaturenl avec les siècles; de l'histoire à la légende, il y a 
IVpaissi'iir d'un peu d'imagination. On a peine à accepter le 
portrail noirci, hideux, grimaçant, qu'on nous a quelquefois 
donné de Villon, vrai gueux, misérable assassin, pilier de 
cabanon, et gibier de polence. 

Si le personnage avait été si peu intéressant, comment expli- 
quer que durant sa vie tant d'honnêtes gens se soient intéressés 
à lui ? Il avait à Paris de puissants protecteurs, et après le 
meurtre du prêtre, il est, grâce à eux, acquitté, et acquitté 
deux fois : une fois à la chancellerie Royale et une autre fois 
à la chancellerie du Parlement. N'est-ce pas la preuve qu'ii 
y eul à ce meurtre des circonstances atténuantes, puisque 
tant de gens bien en place en atténuèrent eux-mêmes la 
gravité ? 

Quand Villon fut emprisonné à Meaux, Louis XI l'eût-il 
élargi si son crime eût été sans remise ? Ne savons-nous pas 
d'autre part que les milieux honnêtes l'ont vu et reçu quelque- 
fois, qu'il fréquentait chez le prévôt de Paris dont la femme 
tenait un brillant salon de poètes ? Il fut un familier et de 
Charles d'Orléans, dont il dirigea les concours poétiques, et 
de Jean de Bourbon. Nous n'ignorons pas au demeurant que 
Villon, dans le dénûment, avait aussi quelques moyens licites 
de gagner sa vie, qu'il donnait des leçons, et que c'est d'avoir 
enseigné Donat à ses élèves qu'il l'a si bien connu. Voilà une 
meilleure référence, car dans l'ordre moral, le professorat 
anoblit. 

Comment concilier tant de présomptions en sa faveur, et 
tant d'atrocités qu'on lui attribue ? N'est-ce pas que celles-ci 
ont été grossies et empirées par les historiens ? Il faut se re- 
placer en plein xv e siècle. La morale publique était loin d'être 
ce qu'elle est aujourd'hui. La vie était plus rude, et la bruta- 
lité était d'usage. Se battre dans les rues, dégainer, jouer de 
la dague, fut un exercice qui n'emportait avec soi aucune 
idée d'infamie ou d'indélicatesse, — ■ une habitude. Il n'était 
étudiant ni clerc qui ne se trouvât exposé à se défendre et à 
tuer un quidam. Rosser le guet fut la récréation la plus goû- 
tée de ces jeunes gens. La prison était plus largement ouverte 



138 HISTOÏRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

qu'aujourd'hui, plus généralement hospitalière, mieux fré- 
quentée et moins déshonorante. Charles d'Orléans et Jean de 
Bourbon ne faisaient nulle affaire de recevoir Villon sorti des 
fers et ayant subi la lorture de l'eau. 

En tenant compte de la différence des temps, il faut aussi 
ajouter que Villon, malgré tous les mauvais bruits qui courent 
sur son compte, nous parait trop sympathique pour avoir été 
un gredin. Fils pieux, il a parlé de sa mère avec une tou- 
ehante adoration pour celte bonne vieille, dont il a su nous 
faire aimer les traits ridés et le regard timide. Il a trouvé de 
beaux accents pour exprimer sa foi et son patriotisme : nul 
n'a mieux parlé, avec une émotion plus touchante, de Jehanne 
la Bonne Lorraine ; nul ne s'est plus éloquemment indigné 
contre qui « voudrait mal au royaume de France ». 

Il a eu de beaux, de nobles sentiments ; il a été bon, ser- 
viable, fidèle, brave et galant : il serait étonnant que tant 
d'estimables qualités eussent habité l'âme d'un pleutre et d'un 
malandrin, et que l'indignité la plus noire eût souille sans 
l'abolir l'inspiration du plus charmant des poètes. 

En vérité, il faut trouver les gens bien étranges ! Xous avons 
eu un Villon de notre temps: c'est Verlaine. Même existence, 
mêmes goûts populaires, même foi religieuse, même patrio- 
tisme, même séjour dans les prisons quand ce n'était pas à 
l'hôpital, même existence débridée, débraillée, inculte, et si 
la balance pe&ehe vers ia sauvagerie, c'est même Verlaine qui 
la ferait incliner, car il n'eût su que devenir en compagnie du 
prince Charles d'Orléans. Verlaine a été débauché, ivrogne, il 
a joué du revolver, il a vécu en marge des lois, des mœurs, des 
coutumes et de la société : il est bien notre Villon. Cependant 
on l'absout, on l'encense, on lui élève des statues, et on l'aime 
pour sa candeur, sa poésie brutale ou douce, ses élans de mys- 
ticisme et son génie lyrique, et nous nous empressons, d'ail- 
leurs, de reconnaître qu'on a raison. 

Mais réclamons du moins pour Villon, la légitime indul- 
gence qu'on porte à ;>on cadet, et protestons contre les insultes 
inutiles jetées à pleines pelletées contre ce grand débraillé dont 
les crimes sont mal définis et hypothétiques : le doute doit pro- 
fiter à l'accusé. 



HISTOIRE l)K LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 131) 

Ce que nous savons, c'esl que ta ripaille n'a pas avili son 
âme, qu'il a connu les nobles pensées, la reconnaissance, l'en- 
thousiasme el aussi le remords. Ecoutons dans ses chants les 
accents de bonté, de loi el de charité : écoutons la plainte des 
misérables gémir dans l'écho de ses vaillantes ballades, el n'at- 
tachons pas noire attention aux seule- tares pour négliger les 
mérites. Reconnaissons même que Villon n'a pas loul perdu, 
ni la poésie française non plus, à ses mauvaises fréquenta- 
tions, qui l'ont éloigne du genre Fleuri, mignard et allégorique, 
de la rhétorique affétée au goût de son temps. Charles d'Or- 
léans et ses poètes de cour habillaient de broderies et d'affi- 
quets le néant de leurs inventions et de leurs sentiments. Vil- 
lon a rejeté du pied ces brillantes défroques, et il a vécu ses 
ballades, qui sont l'expression émue, sincère, spontanée, 
lyrique de ses passions, de ses souffrances, de ses angoisses, 
qu'il a dites avec force, avec vérité, avec réalisme. Il a orienté 
la poésie vers l'observation vraie de la nature. Clément Marot 
regrettait que Villon n'ait pas été « élevé à la cour des rois 
et princes où les langages se polissent ». Ce regret était une 
aimable politesse à l'adresse de François 1 er et de sa cour. Mais 
il était superflu. Si Villon eût été un « curial » comme eût dit 
Alain Chartier, il eût perdu, et nous aussi. 

Seul, dans une époque de convention, de babillage savant 
cl creux, il a parlé selon son cœur, et dit des choses qui nous 
touchent encore, parce qu'elles venaient vraiment du tréfond 
d'une âme. Rien de précieux, rien de rare, rien de recherché ni 
de raffiné : des lieux communs, le regret, la souffrance, la 
peur de la pauvreté et de la mort, mais tout cela dit avec une 
telle intensité de trouble, d'humaine terreur, que ce poète si 
personnel est devenu le poêle le phts généralement humain et 
le plus conforme a nos pensées à tous. Il a été le truchement de 
ses frères, et nous avons été émerveillés d'entendre exprimer 
avec tant d'éloquence, d'élévation et de beauté ce que nous 
avions nous-mêmes tant de fois ressenti, et c'est là le propre du 
plus pur lyrisme. 

11 se raconte à nous, il extériorise son âme, il répand sa vie 
dans ses vers, et il nous sert son cœur, comme sur un plateau 
de bois brut taché de vin et de sang. 



140 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Les œuvres de Villon sont : 

Le Petit Testament, 40 legs comiques et satiriques faits en 
strophes malicieuses à des amis et surtout à des ennemis. 

Le Grand Testament, 173 strophes d'autobiographie, de 
confession publique et de réflexions d'une haute philosophie, 
plus 21 ballades, lais et rondeaux, dont les plus célèbres sont 
la Ballade des Dames du Temps Jadis, et la Ballade à la 
requeste de sa Mère. 

A cela s'ajoutent des quatrains, ballades des pendus, appels, 
requestes, dits et poésies diverses. 

On ne sait s'il faut lui attribuer tout un lot de rondeaux, le 
Monologue du Franc Archer de Bagnolet, le dialogue de Mes- 
sieurs Malepaye et Baillevent, et les Repues Franches, le bré- 
viaire des cambrioleurs. 

Une des meilleures places doit être réservée à ces œuvres 
dans notre bibliothèque et dans notre souvenir, pour leur sin- 
cérité émue, leur pensée forte, leur expression puissante. 

De longtemps, Villon ne sera pas oublié. Il ne disparaîtra 
qu'avec le souvenir de la langue française. 

Tout ce qui sera savant, précieux, aristocratique, dédai- 
gnera Villon, que la Pléiade a méprisé. Tous les amis de la 
nature et de la vérité, Régnier, Boileau, La Fontaine, Voltaire, 
l'estimeront et même l'imiteront pour la forme. 

Dans ces vers, l'accent vient du cœur et va au cœur. Avec 
variété, souplesse, avec une tristesse mitigée d'humour, dans 
le goût de l'inspiration qui a présidé à toutes les vieilles 
Danses Macabres, avec éloquence et sobriété forte, il a dit le 
néant de tout et la royauté inéluctable de la mort. 

Comme tous ceux qui ont trop demandé aux sensations et 
aux plaisirs matériels, il a abouti à la terreur du néant, pour 
avoir été tenu courbé vers les bassesses de la vie, à travers 
lesquelles on a vite touché le fond et la fin. Il faut regarder en 
haut pour avoir devant soi l'infini. 

Bossuet faisait honte aux hommes de n'avoir pas moins de 
soins d'ensevelir les pensées de la mort que d'ensevelir les 
morts eux-mêmes. Le reproche ne saurait tomber sur Villon, 
qui a pensé à la mort et l'a regardée en face, comme une vieille 
connaissance qu'il a plusieurs fois approchée de très près. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 141 

Comme un trappiste laïc, il n'a cessé de nous dire et de se 
dire : « Frère, il faut mourir ! » 

Mon frère est mort, Dieu en ait l'âme; 
Quant est du corps, il gît sous lame; 
J'entends que ma mère mourra, 
Et le doit bien, la pauvre femme; 
Et le fils pas ne démourra. 

C'est un des motifs qui l'ont le mieux inspiré ; il lui doit la 
si belle Ballade des Dames du Temps Jadis : 

La reine Blanche comme un lis 
Qui chantait à voix de sirène, 
Berthe aux grands pieds, Béatrix, Alix, 
Harembourges qui tint le Maine, 
Et Jehanne la bonne Lorraine 
Qu'Anglais brûlèrent à Bouen, 
Où sont-ils, Vierge Souveraine ? 
Mais où sont les neiges d'antan. 

Il a traité ce thème comme il a fait pour le reste, avec une 
implacable vérité, une vision perspicace, un détail et un réa- 
lisme dont l'exemple était rare en son temps ; rarement les 
symptômes de la mort ont été notés et décrits plus scientifique- 
ment que dans ce diagnostic effrayant, qu'un médecin des 
morts signerait : 

Et mourut Paris et Hélène. 
Quiconque meurt, meurt à douleur. 
Celui qui perd vent et haleine, 
Son fiel se crève sur son cœur. 
Puis sue Dieu sait quelle sueur !... 
La mort le fait frémir, pâlir, 
Le nez courber, les veines tendre, 
Le col enfler, la chair mollir, 
Joinctes et nerfs croître et étendre. 

Quel don de vision, de peinture, et quel rendu ! D'un trait, 
le personnage est fixé, indiqué, avec son allure, son costume, 
son air particulier; c'est l'album d'un avisé dessinateur qui 
abonde en croquis éloquents. Voici les belles dames du temps: 

Je connais que pauvres et riches 
Sages et fous, prêtres et lais (laïcs) 



142 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Noble et vilain, larges et ehicb.es, 
Petits et grands et beaux et laids. 
Dames a rebrassés collets. 
De quelconque condition 
Portant atours et bourrelets, 
Mort saisit sans exception. 

Et ce rond de bonnes vieilles assises : 

Ainsi le bon temps regrettons 
Entre nous, pauvres vieilles sottes, 
Assises bas, à croppetoas 

Tout en un tas comme pelotes. 

Par l'expression comme par le sentiment. Villon demeure 
un de nos plus grands poètes. Il a la vigueur, l'éclat, la clarté, 
le trait, la fougue, l'esprit; et quel style! alerte, juste, savou- 
reux, pittoresque, ramassé, fort de sa concision et de sa 
propriété, de ses ellipses trapues, de ses trivialités rehaussées 
de poésie. Combien son siècle lui doit! 

Ni Guillaume Coquillart. avec ses monologues, ni Olivier 
Basselin, le rubicond foulon de Vire, avec ses bachiques chan- 
sons d'ivrogne, ni Jean Meschinot, avec les ballades de ses 
Lunettes des Princes, ni Jean Molinet. le tortueux versifica- 
teur, ni les deux Saint-Gelais, ni l'habileté acrobatique des 
Grands Rhétoriqueurs, ni même les poètes que nous avons 
étudiés plus haut, n'eussent peut-être suffi à sauver la mise 
de la poésie du XV e siècle: c'est à Villon qu'il doit le rang qu'il 
convient de lui réserver dans notre histoire poétique nationale. 



CHAPITRE V 



La Symbolique Chrétienne. — Les Sermonnaires 



La Symbolique. Ce que disent les cathédrales. -- Les Bestiaires. — Les 
Prédicateurs. — Saint Bernard. — Foulques de Neuilly. Gerson. — 

Maillard et Menot. 



Les Cathédrales, dit Hugues de Saint-Victor, sont « des caté- 
chismes bâtis el sculptés. » En effet, la Cathédrale n'est pas la 
masse muette et immohile qu'aperçoivent seulement les yeux 
prolanes. Elle vit, elle parle, elle enseigne, elle raconte à 
l'avenir ce que les contemporains de sa naissance ont pensé, 
souffert, espéré, cru et désiré ; elle ramasse en soi toute la phi- 
losophie et toute la métaphysique de son temps, monstrueux 
Iéviathan de pierre qui porte sur sa croupe toutes les aspira- 
tions, toutes les légendes, tous les préceptes, toute la morale, 
toute l'âme d'un siècle et d'un âge. Elle demeure lettre close 
au touriste qui la visite, le Baedeker en main ; elle reste pour 
Jm silencieuse et fermée dans un mutisme de sphynge ennemie. 
La science moderne a brisé le charme, déchiré le voile, et fait 
retentir sous la nef la mélodie poétique et douce des couleurs 
et des souvenirs, le concert mystique que font les statues, les 
fleurs, les hétes accrochées aux angles du temple, les accords 
mystérieux qui sortent de ces murs sculptés, en musique 
divine et troublante. 

C'est surtout en matière d'art religieux qu'il faut discerner 
ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. L'art n'est pas là pour 
lui-même : il doit enseigner, et partout d se subordonne à la 
grande loi de la symbolique chrétienne. La cathédrale est un 
livre sculpté; elle est le catéchisme du pauvre, la Bible de la 
sainte plèbe de Dieu. Tout ce qu'il était utile à l'homme de 



144 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

connaître: l'histoire du monde depuis sa création, les dogmes 
de la religion, les exemples des saints, la hiérarchie des ver- 
tus, la variété des sciences, des arts et des métiers, lui était 
enseigné par les vitraux de l'église ou par les statues du 
porche. 

Là, tout a un sens caché. L'église est orientée au levant, sym- 
bole de l'ère nouvelle qui apparaît; sur le côté nord, côté du 
froid et de la nuit, on ne représenta que des scènes ou des 
personnages de l'Ancien Testament; ceux du Nouveau sont au 
sud, du côté que le soleil réchauffe. A l'ouest, là où le soleil 
meurt, c'est le jugement dernier : le soleil couchant éclaire 
cette grande scène du dernier soir du monde. Les personnages 
sont disposés hiérarchiquement; la droite et le haut sont les 
places d'honneur. Ordonnance, symétrie, arithmétique, tout 
cela fait partie des principes de cet art, dont le caractère est 
l'impersonnalité diffuse, car l'artiste était l'interprète ano- 
nyme de toutes les velléités de sa génération: l'individu même 
médiocre était soulevé par le génie de son siècle. 

Toute cette symbolique est souvent naïve ou captieuse. 
N'importe, il faut la connaître; elle est la clé de ce langage 
chiffré de la pierre. Langage chiffré? Quel nom conviendrait 
mieux à ces combinaisons que nous offrent les murs des cathé- 
drales ? Pourquoi douze apôtres ? Parce que douze est le chif- 
fre qui représente l'Eglise universelle. Douze est le produit de 
trois multiplié par quatre. Trois? c'est la sainte Trinité, c'est 
l'âme qui en émane; en un mot c'est l'ensemble des faits qui 
appartiennent au monde moral et spirituel. Quatre, c'est le 
nombre des éléments, c'est le symbole du monde matériel et 
sensible. Multiplier 3 par 4, c'est mêler, confondre, complé- 
ter le monde spirituel et le monde concret, l'âme et la matière, 
c'est symboliser l'univers pénétré du souffle de Dieu. Et sept ? 
pourquoi ce nombre est-il divin ? Parce qu'il est l'addition 
de 4 et de 3, de l'esprit et de la matière; aussi la vie entière 
est-elle dominée par ce chiffre 7 : les sept âges de la vie, les 
sept vertus, les sept demandes du Pater, sept sacrements, 
sept péchés, sept planètes, les sept jours de la Création; c'est 
une symphonie juste et concertante, image du monde, harmo- 
nieuse idée de Dieu, que rendent sensible les sept tons de la 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 145 

musique grégorienne. Je cite ces cas curieux, — pour mar- 
quer une tournure d'esprit qui explique l'art très spécial, 
l'art symbolique de cette époque, l'art, image et esclave de la 
littérature et de la théologie, en un temps où Dante échafau- 
dait pareillement sa Divine Comédie sur les calculs de 3 et 
des multiples de 3, et où saint Thomas, dans sa Somme, rédi- 
geait tous les grands principes qui allaient présider à l'archi- 
tecture, une des formes de la philosophie. 

Dans cet art, tout est symbole. C'est ne rien voir que de 
s'en tenir à la lettre, c'est comprendre à contresens. Il faut 
pénétrer l'esprit, éclairer les symboles tangibles des murailles, 
statues, ornements, bas-reliefs, vitraux, en projetant sur eux 
la lumière des textes des théologiens. 

Encore aujourd'hui à l'église de Pontoise, au-dessus des 
fonts baptismaux, il y a une colombe pendue à une corde qui 
joue dans une poulie pour la faire descendre, — tel le Saint- 
Esprit sur le front du nouveau-né. 

On voit à Léon, dans le Panthéon des Piois, un plafond à 
fresque bien antérieur au xm e siècle. C'est une crypte basse, 
soutenue par des piliers trapus et unis, et arrondis en voûtes 
qui se coupent. Sous l'une de ces coupoles repose Dona Ur- 
raca. Au-dessus d'elle, le vieux plafond représente le Christ, 
entouré de quatre motifs bizarres ; ce sont quatre personnages 
drapés, dont l'un a une tête d'homme, le suivant une tête d'ai- 
gle, le troisième une tête de bœuf et le dernier une tête de lion. 
Est-ce une fantaisie irrévérencieuse de l'ornemaniste ? Non, 
certes, ces images ont un sens clair au regard du théologien. 
C'est eux que vit Ezéchiel, près du fleuve Chobal ; ils symbo- 
lisent les quatre évangélistes. L'homme, c'est saint .Mathieu, 
l'historien des ancêtres de Jésus-Christ suivant la chair ; le 
lion c'est saint Marc, qui a entendu la voix dans le désert ; le 
veau c'est saint Luc qui raconte le sacrifice offert par Za- 
charie ; 1 aigle, c'est saint Jean, qui a vu Dieu, comme l'aigle 
regarde le soleil. Est-ce tout? non, car ces quatre ani- 
maux, c'est aussi la représentation des quatre moments de 
la vie de Jésus-Christ, — de savoir pourquoi, cela est très 
subtil; — et encore le symbole des Quatre Vertus de la vie, car 
la théologie enseigne qu'un chrétien pour faire son salut, doit 

10 



146 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

être à la fois, un homme, un aigle, un lion et un veau. Et voilà 
pourquoi ces quatre bêtes, — y compris l'homme, — figu- 
rent dans toutes nos cathédrales: je ne sache pas qu'on les 
voie ailleurs portraiturées comme à Léon, en tètes bestiales 
sur des épaules humaine-. 

Cette invention date apparemment de l'époque byzantine, 
— et quel beau travail encore ce serait, l'étude des antécé- 
dents de cette brillante époque, le xin° siècle, en suivant le 
développement des germes qui ont abuuti à cet épanouisse- 
ment. Ce serait une tâche écrasante qui a déjà lassé Didron et 
Grmiouard de Saint-Laurent. -Mais il serait intéressant de 
suivre à la trace ces symboles à travers les mosaïques du 
V e siècle, les miniatures byzantines, les ivoires carolingiens, 
l'art roman, l'art gothique; de voir par exemple l'art des cata- 
combes reculer devant l'horreur de la crucifixion, l'art roman 
attacher le Christ à une croix gemmée comme à un pinacle. 
couronne en tête, en triomphateur. « L'art de la fin du 
>:nr siècle, moins dogmatique et plus humain, ferme les yeux 
de Jésus sur la croix, incline sa tète, détend ses bras, essaie 
de nous attendrir, et s'adresse à notre sensibilité plus encore 
qu'à notre intelligence. » 

Ainsi dit Emile Mâle, l'historien le plus récent et le mieux 
informé de la symbolique. Il a bien connu et caractérisé ce 
langage de la cathédrale : 

« Le xm e siècle est le siècle des encyclopédies. A aucune épo- 
que on ne publia autant de Sommes, de Miroirs, d'Images du 
Monde. Saint-Thomas d'Aquin coordonne alors toute la doc- 
trine chrétienne ; Jacques de Voragine réunit en un corps les 
plus célèbres d'entre les légendes des saints ; Guillaume Du- 
rand résume tous les liturgisles antérieurs ; Vincent de Beau- 
vais embrasse la science universelle. Le monde chrétien prend 
une pleine conscience de son génie. La conception de l'uni- 
vers qui avait été élaborée par les siècles antérieurs arrive à 
sa parfaite expression. Les universités qui venaient d'être 
créées dans toute l'Europe, et surtout la jeune université de 
Paris, crurent qu'il était possible de bâtir l'édifice définitif du 
savoir humain, et elles y travaillèrent avec ardeur. Or, pen- 
dant que les docteurs construisaient la cathédrale intellectuelle 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 147 

(|ui devail abriter toute la chrétienté; s'élevaienl nos cathé- 
drales de pierre, qui furent comme l'image visible de l'autre. 
Le moyen âge y mil toutes ses certitudes. Elles Eurent, à leur 
manière, des sommes, des miroirs, des images du monde. 
Elles furent l'expression la plus parfaite qu'il y eut jamais des 
idées d'une époque. » 

On ferait, d'après la pierre et le verre, l'encyclopédie du 
xin 1 ' siècle. Il suffirait, comme on l'a fait, de suivre le plan de 
Vincent de Beauvais dans son Spéculum Mujus, l'œuvre colos- 
sale où toute cette époque se reflète fidèlement et complète- 
ment. Il adopta pour le classement de son immense matière 
l'ordonnance la plus grandiose qu'on ait rêvée, le plan même 
du inonde et de son créateur, et il la divisa en quatre parties . 

1° Le Miroir de la Nature: et voici sur les murs des églises 
toute l'histoire du monde, sa création, sa signification, le 
monde-symbole de l'idée divine, les animaux, symbole des 
vertus et des dogmes expliqués amplement, dans les Bes- 
tiaires, les Volucraires, les Lapidaires, et conçus spéciale- 
ment d'après le Spéculum Eeclesizc d'Honorius d'Autun. 

2° Le Miroir de la Science: et voici les métiers, les travaux 
et les jours, les géorgiques de pierre, les calendriers illustrés, 
le trivium et le quadrivium d'après Martianus Capella et 
d'autres, la philosophie, l'alchimie, le travail, la richesse, 
symbolisée par les roues de Fortune, — ces roues édifiantes 
qu'on voit au fronton des cathédrales, et dont la tradition s'est 
conservée dans les usages populaires. N'y a-t-il pas à Douai, 
dans le cortège du géant Gavant, une roue de Fortune qui 
tourne sur un char et qui met tantôt au pinacle, tantôt au-des- 
sous, les personnages, types divers de la société, cloués sur 
sa jante ? 

3° Le Miroir Moral: et voici représentée, figurant les vices et 
le- vertus la vie contemplative, d'après le poème de Prudence, 
la Psycliomaeliie, inspirée de Tertullien. On voit là, sous 
forme de petits médaillons bien curieux, les mêmes thème- re 
produits sur les cathédrales de toutes les régions. 

4° Le Miroir Historique. C'est le plus vaste. La cathédrale 
raconte toutes les annales de l'humanité, avec celle particula- 
rité que l'Ancien Testament est offert comme un premier essai 



148 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

du Nouveau, qui le double et le complète, de façon que les 
siècles, depuis l'origine, chantent tous la gloire du Christ et 
de la Vierge. C'est un splendide et important défilé, que la 
revue de toutes ces statues de pierre, les patriarches, les rois, 
les prophètes, formant au Christ un cortège majestueux tout 
entier orienté vers la Croix et le Golgotha, dans une ordon- 
nance que reproduira le plan du Discours sur l'histoire uni- 
verselle de Bossuet. Et quelles étonnantes et audacieuses inter- 
prétations de la Bible, dont le sens littéral doit s'effacer sous 
le sens mystique! et est-il rien de surprenant comme d'en- 
tendre un Origène plaisanter l'Ancien Testament pris au pied 
de la lettre : 

— « Oui est asse: stupide, dit-il, pour croire que Dieu, 
comme un jardinier, ait fait des plantations dans l'Eden et y 
ait mis réellement un arbre nommé Arbre de Vie ? » 

A son sens, l'Eden désigne et annonce l'Eglise future. Et 
ailleurs, a-t-il à expliquer le passage de la Genèse où il est 
dit que Dieu fit pour Adam et Eve des tuniques avec des peaux 
de bêtes, il dit: « Quelle est l'intelligence bornée, quelle est la 
vieille femme qui voudrait croire que Dieu ait égorgé des ani- 
maux pour faire ensuite des vêtements à la manière des cor- 
royeurs ? » Pour éviter une pareille absurdité, il faut entendre, 
d'après lui, que les tuniques de peau désignent la mortalité 
qui suivit la faute. « C'est ainsi, ajoute-t-il, que l'on doit ap- 
prendre à trouver les trésors cachés sous la lettre. » 

Saint Augustin pensa de même, après Saint Ambroise; et 
Isidore de Séville vulgarisa cette méthode allégorique pour 
le moyen âge qui l'inscrivit en sculptures sur les murs de la 
cathédrale, avec une ingéniosité amusante. En voulez-vous un 
exemple dans le sacrifice d'Abraham? 

Isaac est une figure du fils de Dieu, comme Abraham est 
une figure de Dieu le père. Dieu, qui devait donner son fils 
pour les hommes, a voulu laisser entrevoir le grand sacrifice 
au peuple de l'ancienne loi. Tout le passage de la Bible où le 
sacrifice d'Abraham est raconté est rempli de mystères. Cha- 
que mot doit être pesé. Par exemple, les trois jours de marche 
qui séparent la demeure d'Abraham du mont Noria, signifient 
les trois âges du peuple juif, d'Abraham à Moïse, de Moïse à 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 149 

Jean-Baptiste, de Jean-Baptiste au Seigneur. Los deux servi- 
teurs qui accompagnent Abraham sont les doux fractions du 
[)ci!|)lo juif : Israël et Juda. L'une qui porte les instruments 
du sacrifice sans savoir ce qu'il l'ait, est la synagogue igno- 
rante. Enfin le bois qu'Isaac a chargé sur lépaule est la croix 
même de Jésus-Christ. 

C'est par cette méthode que les artistes firent, conformé- 
ment avec les théologiens, concourir tout l'Ancien Testament 
à la glorification du Christ. 

Parmi les prophètes qui ont annoncé le Messie, Isaïe appa- 
raît souvent, grâce à sa prédiction connue sur Jessé. 

Les arbres de Jessé mériteraient, une fois pour toutes, une 
élude complète, qui irait depuis le pilier de marbre du ves- 
tibule de Saint-Jacques-de-Compostelle, en Corogne, jusqu'à 
la belle verrière de Beauvais et aussi celle, trop inconnue, de 
Triel (Seine-et-Oise). Jessé — un mot hébreu qui signifie : 
celui qui a l'Etre, — descend de David et d'Abraham, et fut 
ancêtre du Christ. L'intérêt de cette généalogie était de réunir 
l'ancienne alliance à la nouvelle ; le Messie est un rejeton de 
l'arbre de Juda, et comme rejeton se dit en hébreu netser qui 
ressemble à Nazareth, Jésus de Nazareth, c'est le Rameau 
Fleuri qui fait revivre le vieil arbre. On fit le même jeu de mots 
sur Virga et Virgo. L'arbre de Jessé, — un arbre qui sort des 
flancs de Jessé et dont les branches portent chacune un roi, — 
est le premier des arbres généalogiques. Ce fut un des motifs 
les plus répandus : il y en a partout, jusque dans la rue Saint- 
Denis, à l'angle de la rue des Prêcheurs. Les galeries qui sur- 
montent les portails des cathédrales sont des arbres de Jessé 
étalés, développés. A Notre-Dame de Paris, les prétendus 
rois de France sont ainsi les rois de David. Le drame litur- 
gique et le théâtre sont nés de ces figurations en procession. 

Suivant l'ordre des temps, voici ensuite l'Evangile, repré- 
senté en conformité avec l'Ancien Testament, Jésus devenant 
un second Adam, la Vierge, une nouvelle Eve, les Mages, les 
Noces de Cana, la Passion, la Vie de la Vierge, toute la Lé- 
gende Dorée, et aussi l'antiquité profane, les sibylles qui ont 
prophétisé le Christ, Virgile qui l'a annoncé. 



150 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Jani nova progenies cœlo demiltitur. 

Il n'est pas moins utile de lire sur les verrières ou dans 
les galeries de statues les aventures bien romanesques des 
saints de la Légende Dorée de Jacques de Voragine ou des 
Lectionnaires, les infortunes pitoyables de saint Eustache, les 
aventures de saint Georges, ce Persée, de saint Christophe, 
cet Hercule ; de saint Erasme, qui préserve de la colique ; de 
saint Jacques de Compostelle, qui sauva la vie d'un jeune 
homme injustement condamné à la potence. On voit la repré- 
sentation de cette scène à Tours, qui était sur le chemin de la 
Corogne. Elle est représentée en petits tableaux de verre très 
complets, d'abord dans l'Eglise de ïriel (où on lit aussi sur 
les vitraux toutes les légendes relatives à saint Nicolas, patron 
des jeunes garçons et aussi sur un beau vitrail de Frasnes-Iez- 
Buissenal, en Belgique. 

C'est un spectacle étrange que ces tableaux de pierre ou 
de verre où figure toute l'histoire du monde, l'antiquité sacrée, 
l'antiquité profane, l'histoire de France, l'Apocalypse, et aussi 
l'histoire future, la vie future, le Jugement Dernier, aboutisse 
ment terrible de toute cette agitation des créatures de Dieu sur 
cette terre. 

Voilà la clé de la symbolique chrétienne, c'est-à-dire la 
science qui interprète le sens des sculptures, peinture-, vitraux 
et tous objets constitutifs d'une cathédrale. 

M me Félicie d'Ayzac écrivait en 1847 : « Tout le monde 
sait aujourd'hui que des monstres et beaucoup d'animaux 
réels furent jadis, pour nos aïeux, autant d'allégories notoires 
qui exprimèrent sur les églises où l'on voit encore leurs ima- 
ges, tantôt des allusions bibliques et des traditions légendaires, 
tantôt des spécifications des différents dons de la grâce, cer- 
taines vertus, certains vices ». On l'a trop oublié. La symbo- 
lique chrétienne ne parait une science hermétique que par 
l'indifférence où l'avaient laissée, avec parti pris, les critiques 
d'art. 



La cathédrale est le livre du pauvre. Il y apprend sa ren- 



BffST€ffirE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 151 

gion jatar la sculpture el la peinture. Ces! l'enseignement par 
tes yeux. « Les savants, dfl Hugues de Sainl Victor, onl les 
livres, les ignorants onl les tableaux. Le savanl se complail 
dans les finesses des textes ; l'ignorani préfère la peinture, qui 
es! plus simple. » Et ailleurs : « C'est dans l'intérêl de la mo- 
rale qu'il y a des ciselures et des sculptures sur les murailles 
du temple, qu'on fixe des représentations diverses dans les- 
quelles chaque vertu est représentée par le symbole qui lui 
convienl et qui la fait comprendre. Voici, par exemple, à un 
endroit quelconque de ce temple intelligible L'image d'un bœuf: 
il marque la douceur ; la colombe signifie -implicite : la tour- 
terelle chasteté. Le lis veut dire innocence: la rose, mar- 
tyre, etc. )) 

On le voit, le langage des fleurs, cette gracieuse manifesta- 
tion du sentiment de la nature, n'est pas une invention mo- 
derne. C'est qu'au fond le symbolisme répond peut-être à un 
besoin de nos facultés morales. Ce n'est pas une institution fac- 
tice, il correspond a un instinct. On le retrouve dans tous les 
temps, depuis Salomon qui appelait les oiseaux de tous les 
coins de la terre pour ombrager par l'entrelacement de leurs 
ailes les voies aboutissant à son temple: depuis le Christ qui 
proposait à ses disciples comme modèle de la vie parfaite 
l'oiseau, -- l'oiseau qui n'a pas de grange, et qui chante sans 
cesse; depuis Azzar Eddin el Mocadessi nous présentant 
comme le symbole de la prescience divine la huppe « qui com- 
prend la marche de la nue, la lueur du mirage, la teinte du 
brouillard », qui apporte de Saba à Salomon des nouvelles 
ignorées de tous les savants: jusqu'au symbolisme gracieux ef 
expressif de La Fontaine, jusqu'aux fantaisies spirituelles de 
YOrnilholotjie passécmaelle., jusqu'à Granville et Kaulbach. 

« L'aigle, dit Ch. Fourier, image des rois, n'a qu'une huppe 
chélive et fuyante en signe de la crainte qui agite l'esprit des 
monarques. Le faisan peint le mari jaloux : aussi voit-on du 
cerveau d'un faisan jaillir en tous sens des plumes fuyantes: le 
genre fuyant est symbole de crainte. On voit une direction 
contraire dans la huppe du pigeon, relevée audacieusemenl. 
peignant l'amant sûr d'être aimé. La coiffure du coq est l'em- 
blème de l'homme du grand monde, de l'homme à bonnes for- 



152 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

tunes: mais comme les analogies ne sont intéressantes que par 
l'opposition des contrastes, il faut à côté du coq décrire son 
moule opposé, le canard, emblème du mari ensorcelé qui ne 
voit que par les yeux de sa femme. La nature en affligeant le 
canard d'une extinction de voix, représente les maris dociles 
qui n'ont pas le droit de répliquer quand leur femme a parlé. 
Aussi le canard, lorsqu'il veut courtiser sa criarde femelle, 
se présente-t-il humblement, faisant des inflexions de tête et 
de genoux comme un mari soumis, mais heureux, bercé d'illu- 
sions: en signe de quoi la tête du canard baigne dans le vert 
chatoyant, couleur de l'illusion. >■ 

La page est à peine une charge, si on la compare a nos 
vieux traités de la symbolique chrétienne, où le bon Dieu plane 
sous les plumes du pélican. « La colombe, dit Hugues de 
Saint-Victor, c'est l'Eglise: le bec de la colombe divisé en 
deux parties, emblème de la prédication, sépare les grains 
d'orge et les grains de froment, c'est-à-dire les maximes de 
l'Ancien Testament et celles du Nouveau. Elle a deux yeux : 
à l'aide de l'un elle saisit le sens moral, avec l'autre le sens 
mystique. De l'oeil droit elle se contemple elle-même ; de l'œil 
gauche elle contemple Dieu... Les pieds rouges de la colombe, 
ce sont les pieds de l'Eglise elle-même qui parcourt toute l'éten- 
due du monde ; et dans cette couleur rouge est figuré le sang 
que les martyrs ont versé... Le reste du corps présente des 
couleurs variables et changeantes : image des troubles de 
l'âme en proie à ses passions. » 

Ce sont des comparaisons subtiles, ingénieuses ou naïves, 
des rapprochements inattendus, des assimilations lointaines: 
c'est tout un travail compliqué, fait avec conscience et can- 
deur, et qui ferait sourire si l'on ne songeait qu'il résume les 
idées d'une époque sur tout ce qui peut occuper la pensée 
humaine, la religion, la philosophie, la science et l'art. 

Triste oiseau le hibou, c'est le nycticorax, l'oiseau qui « hait 
le jour », figurant les Gentils, « qui ne voulurent Dieu regarder, 
Dieu qui est le vrai soleil ». Le lion « fort au poitrail devant, 
faible sur son train derrière », symbolise le Christ fort par sa 
nature divine, faible par sa nature humaine. Le Christ est 
aussi symbolisé par le cerf : « Le cerf va dans les lieux où vit 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 153 

la couleuvre qui le craint moult et le hait à mort. Il répand à 
l'entrée de son trou l'eau dont il avait empli sa bouche, et la 
force de son haleine attire la couleuvre malgré elle, mais il la 
foule à ses pieds et la dévore. Ainsi le Christ fait sortir le 
diable de l'enfer et le dompte. » 

Renard le goupil, c'est Satan dont il faut redouter les ruses. 
« Vous avez assez ouï parler comme renard a coutume de vaga- 
bonder, de vivre par larcin et tricherie. Quand la faim le 
presse, il s'en va sur une terre rouge, là il se vautre tant qu'il 
semble tout sanglant. Puis il va se coucher bellement en une 
place découverte, et dedans son corps il retient son haleine, 
tire la langue hors de la gueule, et de cette manière engeigne 
les oiseaux, qui le voyant gésir, certainement le croient mort. 
Ainsi fait Satan contre les hommes ». 

C : est encore Satan que figurent les nombreux dragons ju- 
chés sur les contreforts des cathédrales gothiques. Satan, 
c'est le serpent de l'Apocalypse, éternel séducteur du monde, 
être malfaisant, portant des ailes d'oiseau de proie, symbole 
d'orgueil, ou des ailes de palmipède dont l'impuissance flas- 
que, dissimulée sous une vigueur apparente, rappelle l'hy- 
pocrisie et la chute du démon. 

Il y eut, à l'époque la plus florissante de l'âge hiératique, 
comme une furie de symbolisme contre laquelle les prélats 
eux-mêmes durent s'élever. « Eh quoi! s'écrie saint Ber- 
nard (1), ridicule monstruosité! Elégance merveilleusement 
difforme! Difformités élégantes! Que nous veulent ces singes 
immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures, ces 
tigres à la peau mouchetée, ces quadrupèdes à queue de ser- 
pent, ces poissons à queue de quadrupède? » 

C'est là un cas remarquable du reflet de la littérature pro- 
jetée dans les arts, qui furent l'interprétation des textes, la 
traduction des traités, l'image concrétisée des encyclopédies, 
l'expression saisissante des idées, d'une philosophie. 

Image à ce point grandiose et belle, que c'est dans son 
expression artistique qu'il nous plait mieux, aujourd'hui, de 

(1) 1091-1153. 



154 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

chercher et de lire la pensée des médiocres écrivains. Avec 
beaucoup moins de science que M. Mâle, le romancier Huys 
mans a saisi et noté cette impression, et il a su animer d'une 
belle poésie la grande masse de la Cathédrale : 

« Elle jaillissait comme un arbre touffu dont la racine plon- 
geait dans le sol môme de la Bible ; elle y puisait en effet sa 
substance et en tirait son suc ; le tronc était la symbolique des 
Ecritures, la préfiguration des Evangiles par l'Ancien Testa- 
ment ; les branches, les allégories de l'architecture, des cou- 
leurs, des gemmes, de la flore, de la faune, les hiéroglyphes, 
les nombres, les emblèmes des objets et des vêtements de 
l'Eglise ; un petit rameau déterminant les odeurs liturgiques 
et une brindille desséchée dès sa naissance et quasi-morte, la 
danse ». 

Car on a symbolisé tout, même la danse. Tout parle, dans 
la cathédrale, le nombre des piliers, la forme du plan général, 
les couleurs des vitraux, les pierres de la bâtisse, les sculp- 
tures de bêtes, de fleurs ; l'Eglise a son langage des fleurs, 
comme Jenny l'ouvrière, qui feuillette son selam aux interpré- 
tations mystérieuses sous le couvert des pétales d'or. 

C'est Granville qui composa dans ce style cette lettre d'une 
Ariane à l'infidèle : 

« Je suis pleine d'aloès socotrin (c'est-à-dire d'amertume), 
et de balsamine (c'est-à-dire d'impatience) : il me faut un balé- 
sier (un rendez-vous). J'ai l'aubépine que c'esi une buglosse, 
(j'ai l'espérance que c'est un mensonge) ; venez à salsifis jaune 
précis, (c'est-à-dire à deux heures). » 

Les tentatives curieuses de l'école poétique qui s'appela 
modestement, il y a quelques années, L'Ecole Evoluto-Instru- 
mentiste, achèveraient de constater que le symbolisme ne fut 
pas une mode d'un jour : il est inhérent à notre esprit national 
et populaire. 

il ne faut donc pas être surpris de rencontrer partout, ou 
les générations ont laissé trace d'elles-mêmes, l'allégorie et le 
signe. 

Combien de symboles étranges on recueillerait un peu par- 
tout, des crocodiles ici, des personnages ailleurs et des vierges 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 135 

multicolores, des Chrisl variés! Quelle collection étrange on 

ferait de tous 1rs Christ de Ions les pays ! Il y a un calvaire, à 
l'église de Conclics (Eure) avec ce détail : sur Le bras droit de 
la croix, un homme, un juif, suspendu, Les pieds el les main.- 
réunis, pèse de tout son poids, dans l'intention évidente d'ac- 
croître encore les souffrances du Christ, tandis que, par 
contre, .Marie-Madeleine soutient l'autre bras pour alléger le 
fardeau. 

Et celui de Malines, le crucifié vêtu d'une longue robe vio 
lette serrée à la ceinture, le visage horriblement éniacié, le 
front ceint d'une étrange calotte? 

Il existe à Beauvais, dans l'Eglise Saint-Etienne, une singu- 
larité d'un autre genre: le crucifix de sainte Milforte, datant 
du xv" siècle. La sainte, de grandeur nature, est représentée 
clouée sur la croix comme un Christ. Le sculpteur, par la poi- 
trine, a nettement figuré une femme, il a donne à cette femme 
une barbe majestueuse. Jamais ce n'étaient là des caprices, 
mais des leçons. L'art parlait aux yeux et beaucoup plus aux 
âmes. Les pierres et le marbre criaient la gloire de Dieu. 

Derrière le symbole, il faut apercevoir sans cesse l'en- 
seignement. Jamais la préoccupation de l'édification ne fui 
plus grave, plus constante. Arts et lettres étaient deux formes 
de la prédication, et l'esprit n'inventa rien qui ne fût en vue 
d'orienter la société vers un idéal moral plus pur et plus élevé 

On moralisait tout, zoologie, minéralogie, comput, chass ■ 
grammaire. Nos poètes symbolistes n'inventèrent rien, e! 
avant Rimbaud, le xn e siècle avait connu La signi$iance de 
VA B C, où chaque lettre a une signifiance, comme la lettre A 
qu'on ne peut prononcer que bouclie ouverte, et qui repré- 
sente les prélats avares et avides. On moralisait les auteurs 
païens, Ovide, Végèce. Les deux plus anciens de ces traitée 
édifiants sont ceux de Philippe de Thaun, qui datent du com- 
mencement du XII e siècle, le Comput et le Bestiaire, qui es' 
bien le plus extraordinaire manuel d'histoire naturelle, où I i 
fantaisie le dispute à l'ingéniosité comme à la puérilité, parfu: ? 
à la poésie. 

Le sens des pierres était donné par les traductions du lapi- 
daire de l'évêque de Rennes, Marbode. Le XIII e siècle renchénl 



156 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

sur cette littérature, et donna nombre d'Images du Monde, 
Miroirs du Monde, Lumières des Laïques. La plus célèbre de 
ces encyclopédies est Le Livre du Trésor, de Brunet Latin (1), 
de Florence, le maître de Dante, qui préféra pour son livre le 
français à l'italien, par un hommage qui nous est précieux à 
retenir : « Cette parlure est plus délectable. » Ajoutez-y le 
traité de Philippe de Novare, Des quatre temps de l'âge de 
l'homme, vers 1250, la Bible, de Guyot de Provins, miroir de 
la société fait pour la « poindre et aiguillonner, » et le Besant 
de Dieu, de Guillaume, clerc de Normandie, un des plus beaux 
poèmes moraux de l'époque. 

De tant d'instructions ingénieuses, les clercs, les prédica- 
teurs, les sermonnaires se nourrissaient pour en nourrir le 
peuple, auquel les sermons étaient faits en latin souvent, par- 
fois en langue vulgaire, parfois enfin dans un jargon mêlé et 
mâtiné des deux, un salmis de latin et de français, vulgô latin 
macaronique : 

— Intravi en ton hôtel, dit Jésus-Christ à Simon, j'avais les 
pieds tout emboués. Eram lotus calefactus et tout las, quando 
intravi en ton hôtel neque fecisti tantum que tu me frotasses 
mon chief d'un peu d'huile, etc. » 

Dès 813, les synodes avaient recommandé à tous de prêcher 
en langue romane rustique. Un sermon du X e siècle, sur Jonas, 
nous est parvenu. Il est macaronique. Le premier grand ora- 
teur sacré fut saint Bernard, au xn e siècle. On a de lui 
84 sermons en français, dont il est difficile de dire si ce sont des 
textes originaux ou des traductions faites sur ses sermons 
latins. Il avait beaucoup de véhémence, de vigueur dans son 
improvisation populaire ; on dit qu'il « aboyait » ses sermons ; 
ceux-ci reproduisent les fantaisies, les caprices, les rapproche- 
ments imprévus qui étaient alors de mode et que la symbolique 
enseignait. Goliath? c'est l'Orgueil. David? C'est la Longani- 
mité de Dieu. Les cinq pierres lancées par David ? ce sont les 
cinq paroles de Dieu, une parole de menace, une parole de 
promesse, une parole d'amour, une parole d'imitation, une 
parole d'oraison. Les 86 sermons sur le Cantique des Can- 

(I) 1220-1294. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 157 

tiques sont fort beaux, et Mabillon a pu les appeler « une 
source de chastes délices pour les âmes pieuses ». 

Maurice de Sully, Odon de Cambrai, Marbode de Rennes, 
Hugues de Saint-Victor, Pierre Comestor précédèrent la pé- 
riode plus riche en prédication qui vit naître les deux grands 
ordres des Frères mendiants, franciscains et dominicains. 
Saint François d'Assise et saint Dominique donnèrent l'exem- 
ple de cet apostolat populaire, et les frères mendiants, frères 
mineurs, frères prêcheurs, parcoururent le pays, pieds nus, 
corde aux reins, semant en plein vent la manne de la bonne 
parole, sans avoir encore la prétention, l'érudition, la subtilité 
scolastique de leurs successeurs, saint Antoine de Padoue, 
saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin, Albert le Grand ou 
Hélinand, moine de Froidmont. 



Ne quittons pas le xm e siècle sans nommer parmi les prédi- 
cateurs Robert de Sorbon, Pierre de Limoges et Etienne de 
Langton (mort en 1228) qui prit un jour ce texte de son ser- 
mon : 

Belle Alix matin se leva. 
Son corps vêtit et para, 
En un verger elle entra, 
Cinq fleurettes y trouva. 
Un chapelet fait en a 
De belle rose fleurie 
Pour Dieu, allez-vous-en là 
Vous qui n'avez pas d'amie! 

Ce mélange du profane et du sacré, du grave et de l'idylle 
était constant, et l'on ne s'étonnait pas du commentaire pieux 
d'une romance galante interprétée à l'honneur de la Vierge, 
« car c'est elle, la belle Alix, c'est elle la fleur et le lis ». 

Foulques de Neuilly enflammait les foules, qui déchiraient 
ses vêtements pour en conserver des morceaux ; et il fallait 
qu'il se défendît avec son bâton contre ses admirateurs, et 
ceux-ci léchaient le sang qui coulait des blessures qu'il leur 
faisait, comme un baume sacré. Un jour, Foulques assailli par 
des adorateurs trop expansifs, leur cria : 



lo8 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

— Ma robe n'est pas sacrée, mais je bénis la robe de cet 
homme-ci i 

Aussitôt tous ses fervents se détournèrent de lui, le laissè- 
rent en repos et mirent en pièces le vêtement de l'inoffensif 
auditeur devenu, sans le vouloir, un reliquaire à miracles. 



[1 existait des recueils de sermons où tous les cas et tous 
les sujets étaient prévus. Au xnf siècle, leur caractère était 
une extrême familiarité poussée souvent jusqu'à la grossièreté. 
Tel compare « le sang du Christ échauffé par l'ardeur de son 
amour » à la lessive qui « enlève mieux et plus vile les taches 
du linge quand elle est bien chaude que quand elle est froide ». 
Un autre compare le crucifix à un beau miroir qu'une femme 
a placé dans sa chambre, devant lequel elle s'habille et se 
lave, et qu'elle nettoie, quand il n'est pas bien net, en crachant 
dessus, cracheal, ici sputat intus ; le crucifix, qui est le miroir 
du monde, a été si bien lavé par les crachats des juifs qu'il esl 
de la plus parfaite pureté, crachiatum a Judœis lia quod lo- 
ium clarum. Un troisième compare Notre-Seigneur à un méde- 
cin qui examine l'urine des malades et ordonne des saignées : 
ou bien, parlant de Jésus-Christ cloué sur la croix « avec de 
grandes chevilles de fer », il tient les propos suivants : « Je 
dis chevilles et non pas clous à laie, des clous à roues de char- 
rettes, ou à lambrois, mais de grandes chevilles de fer, comme 
on en voit une à Saint-Denys ». Un autre rapproche les apôtres 
et les martyrs courant à la mort, des « lécheurs », lecalores, 
courant « à la cuve où le vin doux fermente ». Un dernier 
enfin compare les personnes qui vont rarement à confesse « à 
ces polissons qui, le froid venu, ne veulent plus quitter leur 
chemise sale et préfèrent dormir dans leur immondice, tandis 
que les enfants sages changent de linge de quinzaine en quin- 
zaine ». (Piaget). 

Pour un Gerson, qui fut familier sans vulgarité dans ses 
sermons (prêches de 1389 à 1397), que d'autres nous surpren- 
nent aujourd'hui par le ton imprévu de leur éloquence ! Ger- 
son. dans tel sermon pour l'Ascension, ou sur la Purification 
de Notre-Dame (d'un svmbolismc bizarrement minutieux), 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 159 

ou sur les Sept Péchés Capitaux, ou sur Luxure la Souil- 
larde, a de beaux accents, comme ce récit de l'arrestation de 
Jésus an Jardin des Oli\ iers : 

- O maudite laaronaille ei garçonnaille ! Or le tenons 
bien, dis-tu à Jésus-, à ce coup, lu ne non- échapperas point! 
Or sus ! ( )v sus ! hâte-toi ! délivre-toi ! Avance toi ! Les uns le 
frappaient du pied, les autres du genou, les autres le tiraient 
par les cheveux ou par le menton, en le déchirant et se mo- 
quant en se vantant: Or nous te tenons bien, beau maître! Il 
vous faudra bien sermonner si vous voulez et si pouvez être 
délivré ! Allumez ! c'est-il ici ? (lisaient par aventure ceux qui 
le tenaient a ceux qui portaient les brandons et les falots en- 
flammés. Approchez cv. n'est-ce pas lui? C'est lui. O ! comme 
il fait le piteux ! Et en disant ainsi, peut-être que par ces 
falots et brandons Us brûlaient la belle face glorieuse de Jésus, 
ou faisaient dégoutter la graisse ardente sur lui et sur sa face 
et sur ses cheveux. O piteuse mère! est-ce ici la douce nour- 
riture que vous faisiez à votre benoit fils Jésus? Sont-ce ici les 
très chastes baisers de vos embrassements que vous vouliez 
lui faire ? (Piagel.' 

C'est là bien de la noblesse, de la tendresse, de l'éloquence, 
auprès de ce que firent entendre ensuite les prédicateurs {]u 
XV e siècle. « O gros dodons, ô gros dodons. s'écriait le P. Mail- 
lard (1). en chaire, damnés, infâmes, écoutez ! » 
s£ Et un jour, vers 1470, à Bruges, prêchant devant. Philippe 
ie Beau, archiduc d'Autriche, il s'écriait, prenant chacun à 
partie : « Par qui commencerai-je en premier? Par ceux qui 
sont en cette courtine, le Prince et la Princesse. Je vous assure, 
seigneur, qu'il ne suffit pas d'être bon homme : H faut être bon 
prince, il faut faire justice, il faut regarder que vos sujets gou- 
vernent bien. Et vous, dame la Princesse, il ne suffit mye 
d'être bonne femme, il laut avoir égard a votre famille, qu'elle 
se gouverne bien selon droit ei raison. J'en dis autant à tous 
autres de tous états. A ceux qui détiennent la justice, qu'ils 
fassent droit et raison à chacun ! Etes-vous là, les officiers de 
la panelerie, de la fruiterie, de la bouteillerie ? Où sont les tre- 

(1) 1440-1502. 



160 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

soriers ? les argentiers, êtes-vous là, qui faites la besogne de 
votre maître, et les vôtres aussi bien ? Ecoutez ! A bon enten- 
deur, il ne faut que demi-mot. Les dames de la cour, jeunes 
garches, il faut laisser vos liaisons, il n'y a ni si ni mais. Jeune 
gaudisseur, là, le bonnet rouge, il faut laisser vos regards et 
vos œillades. Il n'y a pas de quoi rire, non! Femmes d'état, 
bourgeoises, marchandes, tous et toutes généralement, quels 
qu'ils soient, il se faut ôter de la servitude du diable et garder 
de tous les commandements de Dieu. Or levez les esprits ! 
Qu'en dites-vous, Seigneurs ? Etes-vous de la part de Dieu ? 
Le Prince et la Princesse, en êtes-vous ? Baissez le front ! Vous 
autres, gros fourrés, en êtes-vous ? Baissez le front ! Les che- 
valiers de l'Ordre, en êtes-vous ? Baissez le front ! Gentils- 
hommes, jeunes gaudisseurs, en êtes-vous ? Baissez le front ! 
Et vous, jeunes garches, fines femelles de cour, en êtes-vous ? 
Baissez le front ! Vous êtes écrites au livre des damnés, votre 
chambre est toute marquée avec les diables ! Dites-moi, s'il 
vous plaît, vous êtes-vous bien mirées aujourd'hui, lavées et 
époussetées ? — Oui bien, frère ! — Plût au ciel que vous 
fussiez aussi soigneuse de nettoyer vos âmes ! Je vous convie 
avec tous les diables ! » 



Tel était le ton étrange, telles étaient les manières bizarres 
des prédicateurs du XV e siècle. Ils interpellaient l'auditoire, le 
fouaillaient, l'étrillaient, le flagellaient, frappaient à coups re- 
doublés et prêchaient en injures. L'inconvenance de leurs 
termes est telle qu'il nous est difficile de les citer sans tron- 
quer. Cette page, contre l'usage des faux cheveux, ne manque 
pas d'énergie ni de coloris : 

« Femmes vaines et pompeuses, par punition de l'ornement 
débordé que vous faites à vos cheveux, et du déguisement de 
vos sourcilleuses perruques, savez -vous ce qu'il adviendra de 
vous aux enfers ? Vous aurez la tête pelée, et là, on ne vous 
verra plus ces perruques élevées en forme de casemates sur 
vos fronts ornés de perles. Et pour châtiment de vos trop 
superbes habits, en enter vous serez toutes dévêtues, pour 
votre grande honte et confusion, de quoi les diables vous feront 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 161 

de grandes risées. Ha! femmes! lia! mesdemoiselles! lia! 
veuves mignardes ! Que ne pensez-vous à cela? Hélas ! vous 
êtes si vergogneuses dans vos salons et vous craignez tant la 
honte, que pour rien au inonde vous \w voudriez permettre 
qu'un homme vous vît toute dévêtue en une seule fois ; et ce- 
pendant vous ne vous avisez pas (pic pour punition de vos vani- 
tés et de vos perruques, mille et mille fois on vous traînera 
dévêtues par tout l'enfer, non devant un homme, mais devant 
cent mille qui, à gorge déployée, riront et se moqueronl de 
vous. Et l'on verra ce que vous avez eu de honteux, et les 
diables sonneront les fanfares des trompettes, criant : « \ oyez ! 
voyez ! voici la paillarde ! Voici la... » Là, cent mille et cent 
mille te connaîtront ; il y aura ton père, ta mère, ton mari, 
tous tes voisins qui se gausseront et se diront l'un à l'autre : 
« La voilà! la...! la voilà! Sus! Furies infernales, qu'on 
lui rende autant de tourments et supplices qu'elle a eu de plai- 
sirs mondains ! » Femmes ce n'est pas moi, c'est saint Jean 
l'Ev^ngéliste, dans son Apocalypse, qui affirme cela être véri- 
table. » 

Le xv e siècle fut ainsi l'époque la plus étrange dans l'his- 
toire de l'éloquence sacrée. Un jour, le sermonnaire, au 
milieu de son sermon, s'arrête, plonge dans la chaire, s'ac- 
croupit, disparaît, puis l'instant d'après il reparaît, et s'écrie : 

— Savez-vous d'où je viens ? Je viens de l'Enfer, et voici ce 
que j'y ai vu ! 

Il épouvanta alors ses auditrices par la description des 
tourments qui les attendaient, si elles péchaient. 

Cet autre donna l'exemple d'un Pater mal récité par un 
prêtre qui a des distractions : 

« Notre Père qui êtes aux cieux : Palefrenier, prépare mon 
cheval pour aller en ville ; que votre nom soit sanctifié ; 
Catherine, mettez cette viande au leu ; donnez-nous notre pain 
quotidien ; Empêchez le chat d'aller au \romage ; pardonnez- 
nous nos offenses ; Donnez au cheval du blanc-manger. » 

Quant à Michel Menot, quand il montre Marie Magdeleine 
« vermeille et fringante » revêtant « tant en chemises et céleris 
indumentis les plus dissolus habillements et senteurs » pour 
aller montrer « son beau museau » au Rédempteur, il ne fait 

ii 



162 HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 

plus du prêche, mais de la parodie ; c'est le « farceur » de 
l'éloquence sacrée. 

Toutes ces œuvres n'ont pas un grand mérite littéraire ; 
elles en ont un documentaire, par leur familiarité même et 
leurs allusions précises aux démarches les plus ordinaires de 
la vie commune. Ces! d'un mot les juger : ces sermons de la 
chaire ont pour nous à présent le même caractère et la même 
utilité que les fabliaux. 



CHAPITRE VI 



Le Théâtre 



Installation matérielle. — Décors et Machinerie. — Miracles et Mystères. — 
Jean Bodel et le Jeu de Saint Nicolas. — Rutebeuf. — Les Confrères de la 
Passion. — Représentation du Viel Testament. — Les Indications scéniques. 
— Les Genres comiques. — Adam de la Halle. — La Fête îles Fous. — Farces 
et Sotties. — LaBazoche. — Théâtre de Collège-. — Fin des Mystères ; la 
Tragédie. 

Une détonation de bombarde. C'est le signal de la repré- 
sentation. Le silence se fait peu à peu au-dessus de la masse 
des spectateurs ; de vagues rumeurs circulent encore, s'affai- 
blissent, et meurent dans l'immobilité attentive et curieuse de 
la foule. Les premiers personnages paraissent, le prologue 
s'avance et annonce dans un grand silence le drame qui se 
déroulera, six jours durant, sur le théâtre de la confrérie. 

Un immense amphithéâtre occupe la moitié du parvis, char- 
pente solide et compliquée, qui soutient les longues banquet- 
tes et les loges à trois florins. Une foule innombrable emplit 
les gradins des échafauds ou « pentes », montant en une masse 
noire du créneau de la scène jusqu'à la rangée des loges fer- 
mées. Ils sont venus là de tous les quartiers de Paris, clercs 
en maillot sombre, ayant à la ceinture leur écritoire ; artisans 
vêtus de bureau ; gros bourgeois, la tête enveloppée du cha- 
peron comme d'une capeline ; jongleurs et jongleresses, lé- 
chéors portant la jaquette à manches bouffantes distendues 
par des baleines ; sergents d'armes embarrassés dans leur 
armure de fer et leur court jupon de mailles d'acier ; grandes 
dames dans leurs atours, serrées sous la houppelandcpar le 
corsage de velours largement échancré sur la poitrine et sur 
les épaules/ coiffées du haut bonnet à mitre d'où descend un 



V 



164 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

long voile ; jeunes seigneurs ayant la coiffure pointue, le large 
manteau retombant des épaules sur la taille. 

L'échafaud est plein de monde. Combien sont là depuis le 
matin et ont fait une station prolongée aux barrières de l'en- 
ceinte pour avoir leur place et voir de plus près ! Les autres, 
plus fortunés, ont loué leur loge depuis longtemps, depuis le 
jour où la confrérie des acteurs annonça la représentation ; où 
l'orateur de la troupe, accompagné de ses principaux sujets, 
tous à cheval et sonnant dans des trompes d'où pendait un 
gonfanon brodé, ont parcouru les rues étroites de la ville, 
s'arrêtant aux carrefours pour lire aux badauds assemblés le 
cry ou programme poétique du spectacle. 

L'aspect de la scène est curieux. Il faut, pour comprendre 
le théâtre au xv e siècle, se reporter par la pensée à cette épo- 
que où l'art dramatique, encore en enfance, émerveillait un 
public jeune d'imagination, facile à l'illusion. Non pas que la 
mise en scène laissât à désirer, et fût trop simple ou trop rudi- 
mentaire. On est au contraire surpris quand on songe à la 
quantité et à l'importance des toiles, châssis et machines 
qu'exigeait la représentation d'un mystère. Pour obéir aux 
nécessités du genre, pour placer l'action dans ses véritables 
milieux, pour la suivre dans ses pérégrinations, il fallait une 
étendue de scène, un luxe de décors, une abondance de figu- 
ration qu'on a peine à imaginer aujourd'hui. 

Comme la pièce dure plusieurs jours, le théâtre est construit 
sur un échafaudage solide et durable, qui puisse résister assez 
longtemps au grand air, au vent et à la pluie, aux courses 
furibondes des démons, aux batailles rangées des Iduméens 
contre les Hébreux. 

Les principes de cette décoration primitive ne sont plus les 
noires. Aujourd'hui, un mouvement lent agite le décor au fond 
du théâtre ; les châssis se succèdent dans l'encadrement de la 
scène ; les lieux les plus divers viennent complaisamment 
prendre place derrière la rampe, qui éclaire tantôt un salon 
ou un galetas, tantôt la place de Séville, tantôt la terrasse 
d'Elseneur, ou les caveaux de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle. 
Dans le même drame, à mesure que l'action se déplace, le 
machiniste attentif lui apporte, à l'aide de poulies et de treuils, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 165 

le décor qu'elle exige, une place de Blois après la chambre de 
Marion, le château de Chambord après le château de Nangis. 
Ce sont les pays qui marchent. Au moyen âge, c'était l'acteur. 
Au lieu que les décors vinssent le trouver toujours au même 
endroit, derrière la rampe, c'est lui qui allait à eux. 

Sur la scène où se jouait le mystère étaient préparés et 
figurés à l'avance, l'un près de l'autre, tous les lieux à tra- 
vers lesquels l'action allait errer : ici Jérusalem ; un peu à 
gauche Nazareth ; plus loin Bethléem. Pour aller du lac de 
Tibériade à la Mer Morte, l'acteur n'a pas besoin de dispa- 
raître dans la coulisse, la toile ne descend pas pour mas- 
quer un changement de décors : le voyage s'accomplit sous les 
yeux du spectateur, qui assiste à toutes les péripéties de la 
route, tandis que le voyageur « va un tour ou deux emmy le 
champ ». 

En réalité, ces décorations sont-elles si étranges ? Xe 
nous servons-nous pas encore de cette mise en scène en partie 
double ou multiple? Sur la grève déserte où loge Saltabadil, 
n'est-ce pas une double action qui se déroule devant nos 
yeux? tandis que dans la masure misérable et crevassée du 
spadassin, Maguelonne recoud en tremblant le vieux sac pré- 
paré pour le « roi qui s'amuse », au dehors, sous la pluie qui 
bat les vieux murs lézardés, sous le vent qui fait tinter la 
cloche du bac, un autre drame se joue, parallèle au premier, 
et les gémissements étouffés de Blanche répondent aux chan- 
sons qu'on entend à l'intérieur: 

Souvent femme varie, 
Bien fol est qui s'y fie! 

Combien de nos drames nécessitent cette dualité du décor! 
Combien, où le spectateur, à travers les cloisons enlevées, 
plonge à la fois dans deux chambres voisines, dans deux ca- 
chots, dans le salon et le jardin attenant ! Ne sourions donc 
pas de nos pères, puisque nous permettons encore à nos dra- 
maturges d'user au même titre de notre complaisance et de 
notre illusion. 

Or, sur la scène, on voyait ceci. Une barrière, un « cré- 
neau » séparait les bancs de la scène. Derrière le créneau, à 



!frf> HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

droite, une immense construction, au pied de laquelle s'ouvre 
la large gueule d'un dragon. C'est le Purgatoire, qui sur- 
plombe l'Enfer. Du sommet partent dans toutes les directions 
des goules au cou tendu, s'allongeant dans le vide, accroupies 
autour d'une sphère rouge piquée sur le faîte du toit, et que 
surmonte un diable gigantesque, hideux, grimaçant, vert et 
rouge. Sur une des tours latérales, un sergent d'armes, étince- 
lant dans l'armure, veille, la lance au pied, derrière une 
grosse bombarde, un canon fait d'épaisses planches de chêne 
cerclées de fer, qui sert à annoncer que l'Enfer va vomir les 
démons. 

L'entrée de l'Enfer est une gueule de dragon. Elle s'ouvre et 
se ferme à volonté, gueule immense dont les dents ont la hau- 
teur d'un homme. Les yeux larges et grands ouverts font deux 
ronds blancs qui trouent les joues vertes du monstre. Quand 
cette gueule lippue s'écarte, il se fait un vacarme effroya- 
ble ; la bombarde tonne, les démons crient, et l'on a pris pour 
jouer les démons « hommes ayant bonne et grosse voix pour 
faire la plus horrible noise et tempête »; les damnés hurlent de 
douleur ; on les aperçoit dans l'enfoncement sombre de 
l'énorme mâchoire, tout nus, se tordant dans d'horribles con- 
vulsions, la bouche grande ouverte ; on entend un bruit de 
chaînes violemment secouées, on entrevoit les silhouettes ef- 
frayantes d'instruments étranges, de vagues potences, de 
grandes roues immobiles ; il sort de cet orifice infernal des 
nuages de fumée acre, des lueurs furtives qui colorent un ins- 
tant la scène. « Adonc crient tous les diables ensemble, et les 
tambours, et autres tonnerres faits par engins, et jettent les 
coule vrines. Aussi fait-on jeter brandons de feu par les narines 
de la gueule d'enfer, et yeux et oreilles ». Alors une pieuse 
terreur parcourait la foule, les femmes se signaient et ser- 
raient, de leurs deux mains jointes, leur livre d'heures à fer- 
moirs d'argent. 

Derrière l'Enfer, la scène s'étend, large et profonde, occu- 
pée par des rangées d'édifices ou mansions, qui laissent entre 
eux des espaces libres, des ruelles ou des carrefours. Ces man- 
sions en toile peinte, figurant des bâtiments de toutes gran- 
deurs et de toutes formes, châteaux à fenêtres ogivales et gril- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 167 

lées, forteresses à ponl-levis, maisons ée plaisance à tourelles 
élégantes et élancées, ce sont les différents lieux de l'action. 
Ce château fort, c'est la place fortifiée de Jérusalem, comme 
t'indique le large éeriteau qui surmonte la porte, rayant le 
fronton de ses grandes lettres gothiques hleues et rouges à 
filets dorés. Voici, plus près de nous, l'habitation de la Vierge, 
petite maison d'apparence modeste sur laquelle plane l'Esprit 
en forme de « grand brandon de feu artificiellement l'ait par 
eau-de-vie ». 

A côté, le terrain s'élève, une montagne commence, dont les 
flancs supportent la demeure d'Elisabeth, l'atelier de Joseph 
dans un bouquet d'arbres peints, et la crèche aux bœufs. A 
l'autre bout de la scène, une hauteur encore, une colline à 
sept pointes, dont la plus élevée supporte un château fort avec- 
cet éeriteau : Copilote. Nous sommes à Rome, et chacune des 
mansions que le Capitole domine a sa désignation, comme sa 
destination : ici le temple de la Sibylle, dont les fenêtres à 
grilles livrent passage à des serpents visqueux qu'on voit 
s'agiter dans le vide; là, le temple d'Apollon; plus bas, la fon- 
taine de Rome, et à côté le superbe palais de Dioctétien, dont 
le trône doré resplendit sur l'estrade d'honneur, sous les dra- 
peries du dais de pourpre. Le temple de Salomon lui fait pen- 
dant, remarquable par la richesse de sa décoration, ses tuiles 
d'or, ses deux grosses portes de bronze, qui, en s'ouvrant. lais- 
seront s'échapper du temple intérieur des gerbes lumineuses 
et des effluves parfumés. 

Plus loin, sur le coteau de la colline, les bergers font paître 
dans la prairie verdoyante leurs troupeaux en carton peint : 
c'est eux que viendra surprendre l'ange à la robe et aux ailes 
blanches, planant dans les airs, et soufflant dans la longue 
trompette de cuivre la nouvelle de la Nativité. 

L'espace laissé libre entre les mansions représente l'univers, 
la mer Intérieure qui relie Rome à Jérusalem, les plaines de la 
Judée ; les grandes voies de l'Empire romain, les belles places 
publiques, le forum, l'agora d'Athènes, la grand'place des 
Juifs. Enfin, au dernier plan, plus élevé que tout le reste, res- 
plendissant dans le cadre grandiose que lui font les deux 
grosses tours de Notre-Dame, se détachant sur l'immense 



168 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

rosace de la façade : le Paradis. Dieu y trône dans une apo- 
théose imposante, présidant aux événements, prenant même 
par intervalles la parole pour exprimer ce qu'il en pense. Sur 
une estrade que recouvre un tapis blanc fleurdelisé, Dieu est 
assis dans son large trône, qu'un dais recouvre. A ses côtés, 
dans des costumes richement ornés, se tiennent Justice, Vérité, 
Paix et Miséricorde. Plusieurs rangées d'anges en longue 
robe blanche entourent ce groupe et complètent cet ensemble. 
Et quand le Bon Dieu se lève pour parler, alors les trompettes 
des anges entonnent leur fanfare éclatante, accompagnée par 
les accords sonores des orgues « à gros tuyaux ». 

Pendant six journées l'action se continuait sur cette scène, 
reprise le lendemain où elle était restée la veille : et l'on voyait 
se dérouler toute la cosmogonie chrétienne, la création des 
anges et de l'homme, la chute de Lucifer. Adam, aperçu dans 
les limbes à travers le réseau de filet qui en fermait l'entrée, se 
lamentait en invoquant le Seigneur. Alors, Dieu décrétait la 
rédemption humaine, et dans la nuit où naissait le Messie, les 
bergers étonnés, au fond de leurs prairies, prêtaient l'oreille 
aux voix qui leur venaient du ciel. Puis c'était l'histoire des 
mages. A travers la scène défilait le cortège brillant des trois 
rois, portés à dos d'esclaves dans les litières dorées, les mules 
chargées de présents, les femmes enveloppées de gaze exécu- 
tant sur un rythme dansant les figures savantes des ballets 
orientaux. Alors, la fuite en Egypte ; la Vierge vêtue de bleu, 
montée sur un âne, portant entre ses bras l'enfant Jésus, accom- 
pagnait Joseph, qui allait tenant à la bride la modeste mon- 
ture. Toute cette histoire sacrée, toute cette biographie naïve 
du Christ se développait, scène par scène, pour la plus grande 
édification des spectateurs. La Passion était tout entière figu- 
rée, dans ses plus horribles détails. A une vraie croix on sus- 
pendait l'acteur faisant le Christ, et le réalisme de l'exécution 
était quelquefois poussé si loin que le faux crucifié manquait 
de mourir véritablement à la suite de son tourment fictif. 
Lorsqu'à l'heure suprême le Christ expirait, son âme quittait 
son corps, et l'on voyait s'élever dans les airs une grande 
forme blanche — l'âme du Christ, — qui allait se perdre au 
Paradis dans le sein de Dieu le Père. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 169 

Le Christ mort, ce n'était pas tout encore. Pendant une 
nouvelle journée on assistait à sa Résurrection, à son ascen- 
sion glorieuse, et le Prologue « final et total » ne venait annon- 
cer la fin du mystère qu'après la pleine et exacte revue de tous 
les épisodes relatifs à la vie du Christ, consignés dans le Nou- 
veau Testament. 

Alors la foule enthousiaste se dispersait en acclamant Jésus 
et ses acteurs. Bientôt, de l'immense estrade demeurée libre, 
les ouvriers faisaient un monceau de planches et de poutres, 
soigneusement remisées et numérotées pour la représentation 
prochaine. Pendant plusieurs jours, de lourds véhicules char- 
riaient décors, châssis et machines. Le grand parvis redeve- 
nait libre et calme. 

Et les fidèles, qui se rendaient le dimanche à l'office du 
matin, se rappelaient, en traversant la grande place, avoir vu 
condamner et mourir le fils de Dieu qu'ils allaient dévotement 
prier. 

Telle était la disposition matérielle des théâtres, et non pas 
en étages superposés comme on le croyait avant MM. Petit de 
Julleville et Rigal. 

Chez la plupart des peuples, le théâtre est né des céré- 
monies du culte. Ainsi, en Grèce ; et de même en France. Pen- 
dant l'office, comme le peuple, ignorant du latin, ne compre- 
nait pas l'Evangile, les diacres le jouaient devant l'autel, et 
en souvenir des danses de David devant l'arche, des pas 
savants étaient exécutés par des enfants qu'on appela pour 
cette raison des enfants de chœur, -/ipoç. Encore aujourd'hui à 
Séville, le jour de la Fête-Dieu, les enfants de chœur dansent et 
chantent devant l'autel, en s'accompagnant de castagnettes, et 
c'est la danse de Los Seises, que Guillonnet a fixée sur la toile. 

Un autre vestige du rite sacré de la danse dans la religion 
catholique est la procession dansante d'Echternach, dans le 
Grand-Duché de Luxembourg, en l'honneur de saint Willi- 
brodt, qui guérit des convulsionnaires en l'an 799. Depuis, 
chaque année, le mardi de la Pentecôte, la foule danse par les 
rues, au son des cloches et des musiques; tous se tiennent 
entre eux par des foulards, font trois pas en avant, deux pas 
en arrière, jeunes et vieux, filles et garçons, et avancent ainsi, 



170 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

par de lents balancements, vers les marches de l'église, en 

chantant : 

Adam batte Sieben Sôbue, 
Sieben Sôhne hatte Adam. 
Sieben Tôchter muss er haben, 
Dass er sie bestaden kann. 

<( Adam eut sept fils, sept fils eut Adam; il lui faut sept filles 
pour pouvoir les marier. » 

Le théâtre débuta par le drame liturgique. Puis la fantaisie 
et l'invention s'en mêlèrent; le drame ne parut plus assez pur 
et sacré pour rester devant l'autel; on le transporta hors 
l'église, contre la porte du Parvis, vers le xn e siècle. C'est de 
ce moment que date le plus ancien drame français connu, la 
Représentation d'Adam, auteur inconnu. 

Mais c'est au xm e siècle que le théâtre se développa et 
apparut sous sa forme complète, avec Jean Bodel, Rutebeuf 
et Adam de la Halle. 

Le public en était friand et s'y portait en masse. 

Dans la traduction de Y Art d'Aimer d'Ovide, par Maître 
Elie (xm e siècle), l'auteur indique les endroits les plus fré- 
quentés par les Parisiennes, et ce sont les îles, les prés de 
Saint-Germain où elles vont « caroler », l'église où l'on va se 
faire voir, et surtout les Jeux des clercs où se jouent miracles 
et mystères, et voilà formellement mentionnée l'existence d'un 
public de théâtre dès 1250. 

* * 

Oyez, oyez seigneurs et dames 
Que Dieu vous soil garant aux âmes, 
Nous voulons jouer aujourd'hui 
De saint Nicolas le confès 
Qui tant beaux miracles a faits. 

Amsi le crieur annonçait la représentation du Jeu de saint 
Nicolas, de Jean Bodel d'Arras. An-as était alors une ville flo- 
rissante, célèbre par ses draps, ses tapisseries, dont l'une ser- 
vit à racheter un prince flamand aux Infidèles, — et aussi par 
ses poètes, ses puys., ses concours, ses fêtes littéraires de la 
Sacrée Chandelle. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 171 

.It'ai: I'mhIcI \eriil sous Philippe Auguste. Il a donné à la 
littérature des pastourelles, le Jeu de saint Nicolas et les 
Congés, qu'imiteront Adam de la Halle et Baude Fastoul. Il 
fut lépreux et véeut dans une léproserie, raillant son mal avec 
une gaîté macabre que Scarron n'atteindra pas : 

— A sa volonté, Dieu m'a châtié sans que guérison puisse 
venir à mon corps, car j'ai été mis trop vert en botte. Ma chair 
est tourmentée et flasque ; je suis mou et souple ; je fleuris 
pendant l'été, et l'hiver je gèle blanc. » Et il remercie ses amis 
qui l'ont supporté près d'eux « moitié sain moitié pourri ». 

Tel est le poète qui porta au théâtre saint Nicolas mitre 
d'or, sans doute sur quelque scène de collège. Et c'est une 
curieuse vision de tavernes, de batailles, de croisés, que ce 
Jeu où les sujets du roi d'Afrique se groupent près de lui, 
autour de la statue d'or du dieu Tervagant. C'est plaisir de 
suivre à la trace le courrier royal Auberon, que les tavernes 
arrêtent et séduisent avec leurs enseignes. 

Céans, on dîne bien céans, 

On a pain chaud et chauds harengs 

Et vin d'Auxerre à plein tonneau. 

Les émirs et les armées accourent ; c'est la mêlée, et la 
scène est épique, où un tout jeune garçon dit déjà avant 
Rodrigue le Cid : 

Je suis jeune, seigneurs ne m'ayez en dépit, 
Car on a vu souvent grand cœur en corps petit! 

Les chrétiens sont massacrés, et leur hymne funèbre a sa 
beauté : 

Ah ! chevaliers qui reposez, 

Comme vous êtes fortunés 

Comme à présent vous méprisez 

Le monde où vous avez duré! 

Mais pour tant de maux endurés 

Je puis l'affirmer, vous savez 

Quel bien c'est que le Paradis 

Où Dieu met tous les siens amis. (Trad. Potez.) 

Parmi les prisonniers est un « grand vilain chenu ». Il est 
en adoration devant saint Nicolas, à qui il attribue toutes les 
vertus, entre autres celle de garder les trésors. Le roi en veut 



172 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

faire l'essai, et laisse ses richesses à découvert, en les confiant 
à saint Nicolas. Des voleurs s'en emparent, et le prisonnier va 
être pendu pour avoir menti. Mais saint Nicolas apparaît aux 
brigands, et ceux-ci épouvantés rendent l'argent. Le roi est 
émerveillé, brise la statue de son idole Tervagant, adopte 
saint Nicolas et l'impose à tout son royaume, dont Mahom et 
Apollon sont chassés. Les propos des voleurs au cabaret, le 
boniment du cabaretier sont des pages curieuses, où passe 
comme un reflet des toiles de buverie de Van Steen ou 
Brauwer : voilà le bon vin, 

A plein broc et à, plein tonneau! 
Savoureux, exquis, franc et gros 
Rampant comme écureuil au bois 
Sans nul goût de pourri ni d'aigre 
Il court sur lie et sec et maigre, 
Clair comme larme de pécheur 
Croupant sur langue au léchéor. 
Vois comme il mange son écume 
Et saute et étincelle et frit, 
Tiens-le sur la langue un petit 
Tu sentiras vin sans pareil. 

Ce petit drame se termine par la conversion générale de 
tous les personnages qui entonnent le Te Deum. 

Rutebeuf, qui vivait à Paris sous saint Louis, mit à la scène 
le Miracle de Théophile qui vendit son âme au diable, s'en 
repentit et put la reprendre. 

Outre ce miracle, Rutebeuf a composé des fabliaux, des 
jongleries, des pièces sérieuses et de commande, des pièces 
dévotes, des légendes de saints mises en vers. Nous ne le 
connaissons que par ce qu'il nous apprend de lui-même. On 
ne sait d'où il est. Si, dans YHcrberie, un charlatan dit que la 
Champagne est son pays natal, ce détail nous fait connaître 
le pays du charlatan, et non de Rutebeuf comme on l'a cru. 
Né dans le peuple, il n'apprit aucun métier; son mariage fut 
misérable, et il vécut dans la pauvreté et le vice ; il était 
joueur comme les dés. Il a vu, connu, vécu les scènes popu- 
laires qu'il a décrites, comme la Disputoison entre Chariot et 
le Barbier devant Saint-Germain-l'Auxerrois. Ses fabliaux, 
ses dits, évoquent la lutte de l'Université contre les ordres 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 173 

mendiants, et toul le vieux Taris de 1200 avec ses Jacobins, 
ses Cordeliers, ses Béguines, ses Prévosts, Mayeurs et Mar- 
chands. Son poème Renart le Beslourné est une satire 
vigoureuse. 11 fit à la fois de beaux vers et de pitoyables jeux 
de mois. 11 montra la voie aux Rhétoriqueurs. Dans ses appels 
aux croisades, il y a de mâles accents. Saint Louis, Thibaut 
de Navarre, le protégeaient. Il ne se croisa pourtant pas, il 
préféra son indépendance, ses débauches, ses parties de jeu, 
son existence errante de porte en porte, jusqu'à la conversion 
finale, par laquelle le diable, devenu vieux, se fit ermite. 

Les Miracles, dans le genre de celui qu'écrivit Rutebeuf, 
se multiplient au siècle suivant, le xiv°, qui nous en a laissé 43, 
tous relatifs à la Vierge; les sujets sont puisés dans les livres 
saints, les légendes pieuses, la Légende Dorée de Jacques de 
Voragine, et les Miracles racontés par Gautier de Coincy. 

Ce sont ces Miracles qui ont préparé le genre des Mystères 
par lesquels ils ont été remplacés. Le Miracle était un drame 
humain, où la Vierge apparaissait pour consoler ou sauver. 
Le Mystère est sacré, liturgique. Les Miracles comportaient 
des sujets propres à émouvoir, à intéresser : l'histoire de la 
marquise de la Gaudine, qui « par l'accusement de l'oncle de 
son mari (auquel son mari l'avoit commise à garder) fut 
condamnée à ardoir, dont Anthenor s'en combati à l'oncle et le 
descontit en champ »; l'histoire de « saint Jean le Paulu, her- 
mile qui, par temptacion d'ennemy, occist la fille d'un roy 
et la jetta en un puiz, et depuis par sa penance, la ressuscita 
Nostre-Dame »; l'histoire de la reine de Portugal, « com- 
ment elle tua le sénéchal du roy et sa propre cousine, dont 
elle fu condamnée à ardoir, et Nostre-Dame l'en garenti »: 
l'histoire d'un enfant qui « ressuscita entre les braz de sa 
mère, que l'on voulait ardoir, pour ce qu'elle l'avoit noie » ; 
et celle « de Robert le Dyable, filz du duc de Normandie, 
à qui il fut enjoint, pour ses meffaiz que il feist le fol sans 
parler, et depuis ot Nostre Seigneur mercy de li, et espousa 
la fille de l'empereur » ; et celle « de sainte Bauteuch, femme 
du roy Clodoveus, qui pour la rébellion de ses deux enfants 
leur fist cuire les jambes » ; et celle du roi Clovis « qui se fit 
cresliéner à la requesle de Clotilde sa femme pour une bataille 



174 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

que il avoit contre les Alemans et Senes dont il ot la victoire »; 
toutes ces pièces « malgré le cadre surnaturel où l'action aime 
à s'enfermer, sont au fond très analogues à tel drame, à telle 
tragédie moderne, emploient les mêmes ressorts et sollicitent 
les mêmes émotions. De là pouvait sortir un théâtre animé, 
vivant, varié, à la fois très dramatique et très psychologique ; 
il n'y fallait que du génie; la conception du genre était féconde. 
On n'en peut tout à fait dire autant du mystère, condamné, par 
sa sublimité même, à la froideur ou à des mélanges de ton 
déplaisants, et à la fin scandaleux (Petit de Julleville). 

Nous n'avons, du XIV e siècle, qu'un Miracle qui ne soit pas 
du cycle de Notre-Dame. C'est Grisélidis, d'un auteur in- 
connu, triste et dolente héroïne de l'amour conjugal. 

Ils sont curieux, tous ces Miracles de Notre-Dame, où la 
Vierge a pour régulier office de sauver des pécheurs, — rôle 
suspect, fait de complaisance bien indulgente envers une dé- 
plorable clientèle. Ses protégés? c'est une belle-mère qui fait 
étrangler son gendre, une reine de Portugal qui a deux assas- 
sinats sur la conscience, un ermite qui viole et noie la fille du 
Roi. La Vierge a de fâcheuses fréquentations. Elle les aime, 
les soutient, les protège. Une abbesse a failli contre la pudeur? 
Notre-Dame la console, l'exhorte, la rachète et lui donne de 
l'avancement. 

Son ennemi, c'est le Diable, — non pas le Diable tragique 
des Mystères, de Dante ou de Milto-n, superbe dans son isole- 
ment, dans son orgueil et dans sa volonté^ Ange des Ténèbres, 
Satan ou Léviathan, Mammona ou Agrappart. Non, c'est un 
diable sympathique, un bon diable de diable, gai, plaisant, 
malin, celui qui sur le fronton de Saint-Germain-l'Auxerrois 
souffle le cierge du saint pour l'empêcher de lire son bré- 
viaire, celui qui à Saint-Martin-des-Champs, sur une fresque, 
jette des pois sous les pieds des moines pour les faire tomber 
et les empêcher d'entrer à l'église; celui qui sur le bas-relief 
de Baie, dans La Pesée des Ames, s'accroche au plateau de la 
balance pour s'assurer le bon poids. 

C'est le Diable ami et allié de la femme à qui il donne la 
Beauté du Diable, confident ei conseiller d'Eve, qui n'en a 
peut-être pas tant gémi, compagnon taquin de sainte Elisa- 



U1ST0I1Œ DE LA LITTÉRATURE! FRANÇAISE 175 

beth qui lui allonge une gifle, sorte de gavroche d'enfer qui 
se mêle à la vie des hommes, et, dans les fabliaux comme 
dans les Miracles, on le voit apparaître sans causer nulle sur- 
prise, nulle terreur; il souffle des conseils, il conclut des 
pactes, Notre-Dame les déjoue, les dénonce, et elle a beau jeu; 
la partie est inégale; il suffit à la Vierge de vouloir, de lever 
la main ou les veux, et le Diable est mis en déroute. Le métier 
est dur. Le Diable s'en plaint à Dieu, qui le reconnaît et con- 
sent à juger les différends entre Notre-Dame et Satan. On 
plaide, l'Avocat du Diable oppose son éloquence aux Avo- 
cacies de Notre-Dame. Jésus prononce. Il donne toujours rai- 
son à la Vierge. Le Diable maugrée : 

Jésus a peur de sa mère ! 

S'il lui faisait rien de contraire. 

Il serait battu au retour ! 

Dans son évolution, le Miracle perdit cette gaieté naïve. 

Au xv e siècle, naquit le genre qui allait être le suprême effort 
du théâtre au moyen âge : les Mystères, drames interminables, 
bavards, mâtinés d'horreur et de bouffonnerie, d'éloquence 
et de verbiage, et totalement dépourvus de plan et de compo- 
sition. 

Le mot apparaît pour la première fois dans les lettres pa- 
tentes accordées, en 1402, par Charles VI, aux confrères de ta 
Passion. Il avait d'abord désigné des « tableaux vivants » 
comme on en organisait aux entrées princières. Puis on 
nomma ainsi les drames du XV e siècle, qui représentent soit 
des scènes de l'Ancien Testament, soit des scènes du Nou- 
veau Testament, soit les Vies des Saints. Une compilation 
connue sous le nom de Mystère du Viel Testament, et faite 
de plusieurs drames réunis, compte environ 50.000 vers. Le 
théâtre de 1400 à 1550, tel que nous le possédons, représente 
un million de vers et plus. Certains mystères duraient 40 jours. 
Les plus célèbres sont la Passion d'Armand Greban, en 
35.000 vers, 1450; la Passion de Jean Michel d'Antgers (1486), 
et les Actes des Apôtres des deux frères Greban de Bourges. 

En dehors de ce cycle sacré, il faut mentionner le Mystère 



176 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

du siège d'Orléans, avec Jeanne d'Arc pour héroïne. C'était 
une actualité. 

En général, le mystère gardait son caractère religieux ; 
l'Eglise le protégeait, et quand on voulait fléchir le ciel pour 
éviter un malheur ou un fléau, on jouait un mystère, comme 
on eût célébré un office. 

Des confréries religieuses excellaient dans ces représen- 
tations. A la fin du XIV e siècle, l'une d'elles s'en fit une spé- 
cialité, ce fut celle des Confrères de la Passion : elle durera 
jusqu'en 1676. C'est elle qui a joué Corneille et Racine. En 
1402, Charles VI la reconnut, et lui donna le monopole des 
représentations de Mystères à Paris. Son théâtre était dans 
l'hôpital de la Trinité, puis à l'Hôtel de Flandre, puis (1548) à 
l'Hôtel de Bourgogne. 

Les mystères furent abolis par l'hostilité frondeuse des Par- 
lements et par les railleries des Protestants. Il prirent fin par 
défense du Parlement en 1548. La Réforme les tua. La Renais- 
sance y aida aussi. Au mystère succéda la tragédie selon la 
formule classique de l'antiquité. Le dernier mystère date de 
1548. En 1552 Jodelle fit jouer Cléopâlre, tragédie. L'histoire 
du théâtre n'offre pas de changement à vue plus brusque ni 
plus prompt. 

On prendra une idée de ce théâtre par cette scène 
du premier mystère du Viel Testament, le tableau initial : 
Comme Dieu créa le ciel et la terre. 

— S'ensuit par personnages comment Dieu, notre souverain 
et puissant Seigneur, créa le Ciel et la Terre, avec toutes 
choses célestes et terriennes; ensemble aussi la création de 
l'Homme et de la Femme, avec plusieurs autres histoires de la 
Bible. Nota que celui qui joue le personnage de Dieu doit être 
au commencement tout seul en Paradis, jusqu'à ce qu'il ait 
créé les anges. 

(( Dieu, commence : 

Pour démontrer notre magnificence 
Et décorer les trônes glorieux, 
Voulons ce jour, par divine excellence, 
Produire faits divins et vertueux; 
Nous qui sans pair régissons les saints Cieux 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 177 

lui haut pouvoir et digne éternité 
I '(''montrerons triomphes gracieux 
Pour réfulcir gloire et félicité 

Nous régnons seul, un Dieu en Trinité 
Sans avoir lin ni nul commencement, 
Triple personne conjointe en unité 
Les Trois en un inséparablement... 
Par quoy de fait pour œuvre magnifique 
Comme puissant parfait et glorieux 
Créons le ciel qui concerne et implique 
En son pourpris les corps bienheureux. 

Adonc se doit tirer un ciel de couleur feu, auquel sera écrit : Cœlum 
Empireum. 

Après, créons, pour un bien fructueux 
Quatre éléments divers en qualités 
Pour concurrer les effets vertueux 
Des choses basses en leurs subtilités. 
Premièrement par franche agilité 
Le feu aura la plus haute partie. 

A donc se doit jeter grandes flambes de feu. 

Alors Dieu crée les anges, par monarchies, en trois hié- 
rarchies, Chérubins « pour résonner les hauts sons d'harmo- 
nie », les Trônes, les Séraphins, les Dominations, Princi- 
pautés, Puissances, Virtuautés, Archanges, Anges. 

Adonc se doivent montrer tous les anges, chacun par ordre, comme 
dit le texte, et au milieu d'eux l'ange Lucifer ayant un grand soleil 
resplendissant derrière lui. 

En strophes enflammées, Dieu les crée et les salue, et 
chacun d'eux s'avance à l'avant-scène pour saluer et dire son 
couplet : Lucifer, Michel, Gabriel, Raphaël, un Chérubin, 
un Séraphin, et toute la série. A quoi Dieu répond : 

Anges célestes, qui quérez d'honorer 

Notre royaume en joie de réfulgence, 

Disposez-vous a vouloir décorer 

Le beau manoir plein de toute plaisance; 

Vous êtes mis chacun en ordonnance 

Par légions élus révèremment 

Pour explaner notre magnificence 

A votre vueil et saint commandement. 

Adonc se doit résonner une mélodie en Paradis. 
Lors on voit Lucifer « en soy pourmenant » par manière 

12 



178 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

d'orgueil, et il entraîne les anges à la révolte, et il s'élève dans 
la nue pour détrôner Dieu. 

Adonc se doivent élever Lucifer et ses anges par une roue secrète- 
ment faite dessus un pivot à vis. 

A quoi Dieu répond : 

Lucifer pas ne monteras, 

Mais bien, de vrai, tu descendras !... 

Adonc doivent trébucher Lucifer et ses anges le plus sournoisement 
qu'il sera possible et il doit y avoir autant de diables tout prêts en 
Enfer, lesquels, en menant grande tempête, jetteront du feu dudit 
Enfer. 

Alors viennent hurler leurs chants de haine Satan, Asta- 
roth, Cerbère, Mammona, Asmodée, Léviathan. Agrappart. 
Après quoi Dieu paraît. 

Adonc doit descendre Dieu de Paradis avec ses anges en chantant 
le plus mélodieusement qu'il soit possible. 

Et Dieu reprend : 

Maintenant voulons visiter 
La terre, qui est vide et vaine 
Et nous la rendrons sèche et saine 
Pour ôter ténébrosités. 

Adonc se doit montrer un drap peint, une moitié toute blanche, 
une autre toute noire. 

Ouelle œuvre étrange, et quelles curieuses indications scé- 
niques ! C'est comme un vaste opéra populaire, dont les 
audaces ne reculent devant rien. Avec une simplicité pleine 
de bonhomie, on nous fait assister à la création du monde 
clans ses moindres détails ; « adonc se doit montrer une mer, 
et des poissons dedans icelle mer », et Dieu les anime, et 
« lors doit-on secrètement faire montrer et sauter poissons ». 
L'instant d'après, autre surprise pour le spectateur émer- 
veillé : « adonc doit-on faire sortir petits arbres, rainseaulx 
et le plus de belles fleurs, selon la saison, qu'il sera possible. 
Et toutes les phases de la création se succèdent par toiles 
peintes qui soudain sont tirées et apparaissent : adonc doit-on 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 17!J 

faire montrer un grand soleil ; adonc se doil montrer la lune 
plus bas que le soleil; puis e'esl « un ciel peint o loiil semé 
d'étoiles avec les noms des planètes; el enfin on voyail 
« un beau Paradis terrestre, le mieux et triomphamment 
fait qu'il sera possible et bien garni de toutes fleurs, 
arbres, fruits et autres plaisances », et au milieu l'Arbre de 
Vie, plus excellent (pie tous les autres, avec quatre ruisseaux 
« comme à manière de petites fontaines ». Et l'acteur qui fai- 
sait Dieu ramassait du limon, le pétrissait, disant : 

Par quoi ferons notablement 
Un homme plein de sapience 
Qui sera véritablement 
T'ait à mitre image et semblance. 

Car, comme disait Fontenelle, Dieu fit l'homme à son 
image, et celui-ci le lui a bien rendu. 

A ce moment, Adam apparaissait par un truc scénique, 
<( secrètement », et Dieu, lui soufflant à la face, l'animait. On 
voyait donc Adam « tout nud » faire de grandes admirations, 
en regardant de tous côtés, s'agenouiller et prier. 

O divine illustration, 
Père puissant, plein de bonté, 
De ma noble création... 

On assistait aussi à la naissance de la femme, que Bossuet 
appelait par allusion et avec irrévérence « le produit d'un os 
surnuméraire ». Adam se couchait, dormait, et Dieu disait : 

Temps est que pour tout accomplir 
Fassions à l'homme compagnie... 
De son corps sera départie 
Une côte que nous prendrons, 
Dont la femme sera partie, 
Car de ce seul la formerons. 

Adonc doit faire manière de prendre une des côtes d'Adam, et faire 
la bénédiction dessus, et puis, en s'y baissant, sera produite Eve sur 
terre. 

Peu à peu, les acteurs se multiplient, voici Gain, Calmana, 
Abel, Enoch, Irard; alors, c'est la mort d'Abel, la mort 
d'Adam, la mort d'Eve, le Déluge, Noé, la Tour de Babel, 



i 80 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, .Mme Putiphar, Moïse, Sa- 
muel, David, Salomon, Nabuchodonosor, Assuérus, Esther, 
jusqu'à Octavien : monument immense et étrange de la foi 
robuste, de la naïveté, de la patience des aïeux, qui évoque ces 
scènes dont on ne sait trop ce qu'il en faut davantage admirer, 
ou la puérile convention, ou la savante complexité de la ma- 
chinerie et de la mise en scène. 



Du grave, venons au plaisant, représenté par différentes 
espèces. 

La comédie en France commença par des genres assez dis- 
tincts, qui vivent encore : la moralité, comédie de caractère, 
la sottie, comédie satirique du genre de la revue, les $arces ou 
petites comédies du genre de Labiche ou Meilhac. Les mono- 
logues et les sermons joyeux étaient des récits de ton humo- 
ristique, des parodies de sermons, des confessions burlesques: 
le genre existe encore. Le récitant y conte une mésaventure 
qui lui est arrivée. Notre époque a eu pour ces monologues un 
regain de faveur. 

Les deux plus anciennes comédies françaises que nous 
ayons sont d'Adam de la Halle, celui dont on disait qu'il était 
bossu et qui répondait : 

On m'appelle bochu mais je ne le suis mie 

Né à Arras vers 1240, clerc, puis poète, il tança dans ses 
vers le pouvoir qui grevait sa ville d'impôts, dut s'enfuir, sui- 
vit en Italie Robert II, comte d'Artois et mourut à Naples, 
vers 1298. 

La ville d'Arras a célébré en 1896 la commémoration de son 
trouvère, en l'honneur duquel le poète Jean Richepin écrivit 
un hommage dont voici les derniers vers : 

Ton œuvre, Maître Adam de la Halle, est ainsi: 

Qu'ils la méprisent, ceux qui ne sont pas d'ici! 

Mais pour les gens du Nord, c'est le Nord qu'elle fleure, 

C'est sa petite bière et le sel de son beurre, 

Et tant qu'on en aura chez nous le nez friand, 

Ton nom ressuscité dans ce jour souriant 

Reverdira toujours comme une primevère, 

Maître Adam, le Bossu d'Arras, Maître trouvère \ 



HISTOIRE DÉ LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 181 

On a de lui deux œuvres dramatiques, Le Jeu d'Adam ou 
de. la Feuillée, et le Jeu de Robin et Marion. 

Le Jeu d'Adam (1262) est une revue satirique où l'auteur 

se met lui-même en scène avec sa famille ; à la lin, les iees 
viennenl à Arras donner au tableau une teinte vaporeuse et 
nuageuse de féerie shakespearienne. 

Le Jeu de Robin cl Motion esl une gracieuse pastorale, 
quelque chose comme le premier de nos opéras-comiques. Il 
renferme « le plus important recueil de chansons populaires 
du xm e siècle qui nous ait été conservé par l'écriture. Presque 
tous les genres de la chanson française y sont en effet repré- 
sentés par quelques spécimens : pastourelles tendres et mélan- 
coliques, vives et légères rondes à danser, chants rustiques 
à lancer à pleine voix à travers la campagne ; jusqu'à un frag- 
ment de chanson de geste, seul vestige qui nous soit parvenu 
des formules mélodiques sur lesquelles se chantaient nos 
antiques épopées ». (J. Tiersot.) 

Les petites comédies d'Adam de la Halle sont d'un genre à 
part et n'ont pas fait école. Les formules de la Comédie ne 
se sont décidées et dessinées qu'au XV e siècle, avec les Mora- 
lités, de 1450 à 1550, qui sont des études de caractères et de 
défauts moraux, le mal avisé, le mondain, le pécheur, l'enfant 
ingrat, le gourmand (dans la Condamnation des Banquets). 
et parfois des mélodrames ; avec les farces, d'abord jouées à 
A*" la suite des mystères, et elles étaient aussi innombrables que 
> / nos innombrables petites comédies d'amateurs. La farce 
était-elle jouée par les Sots, elle devenait Sottie. Les Sols ou 
Fous étaient les anciens officiants de la Fête des Fous, que le 
clergé avait chassés de l'Eglise, et qui se retrouvaient partout, 
en confréries de noms divers, sous la devise : Stultorum nu- 
merus est infiuitus. qui semblait inspirée du vieil adage 
indien : « Le poids des imbéciles fera chavirer la Terre ». 

La Fête des Fous est un des plus étonnant^ souvenirs que 
le moyen âge nous ait laissés. C'était une parodie des céré- 
monies de l'Eglise, et l'indifférence avec laquelle l'Eglise la 
tolérait est la plus surprenante marque de sa confiance dans 
la solidité de la foi populaire. Elle était assurée que ces cari- 



,** 



182 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

catures ne l'affaiblissaient pas : sécurité peut-être un peu 
hasardeuse, à la veille même de la Réforme. 

La Fête des Fous appartenait à un cycle de fêtes allant de 
Noël à l'Epiphanie, et qui avaient le caractère des saturnales 
païennes. C'était la revanche des petits. Pour un instant, le 
bas clergé prenait la place du clergé supérieur. Le sous- 
diacre avait la mitre, le thuriféraire recevait l'encens au lieu 
de le donner, et le caudataire faisait à son tour porter la traîne 
de sa robe. 

La farce commençait par l'élection d'un évèque, ou même 
d'un Pape, pris dans le coin le plus obscur, dans l'échoppe ou 
la taverne, comme par un souci libéral de mettre au moins un 
jour un humble sur le pinacle. 

Le Pape des Fous, Papa Fatuorum, était affublé d'ori- 
peaux, chape de clinquant, tiare en carton, crosse de papier 
doré ; il était promené en brancard par un conclave plus 
grotesque que lui : il faisait un sermon, juché dans un ton- 
neau; les clercs, masqués et barbouillés de lie, faisaient des 
sarabandes, vêtus d'aumusses retournées, chantant à tue-tête 
devant des missels renversés à rebours. Dans les encensoirs 
brûlaient de vieilles savates ou du boudin, encensabitur cum 
boudino, disait le rituel : le Pape sera encensé avec du boudin. 

Alors le grotesque pontife accordait ses grotesques indul- 
gences: mal au \oïe '. deux doigts de teigne au menton! vingt 
panetées de mal de dents ! 

Le cortège de ce clergé cynique repartait en tombereau par 
les rues, échangeant avec la foule les quolibets et brocards. 

Après le Pape, le personnage le plus important de la céré- 
monie était l'Ane, parce que l'Ane a réchauffé le Christ de son 
haleine, dans l'étable. 

Il faisait partie de la pompe, monté par une jeune fille qui 
représentait la Vierge; il était recouvert d'une housse d'or. 
On lui chantait des hymnes faites pour lui par les meilleurs 
poètes du temps. 

Hà! Sire Ane! Ali! chantez! 
Belle bouche! rechignez! 
Vous aurez du foin assez 
Et de l'avoine a planté. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 183 

El <n lui niellai! un Lutrin «levant le nez, avec les livres de 
plain-chant. 

Les meilleures places à l'église étaient occupées par les 
frères tais, les frères coupe-chou, cuisiniers, marmitons, 
jardiniers, vêtus de défroques mises à l'envers, et portant des 
grosses Lunettes dent les verres étaient remplacés par «le- ron 
délies d'écorces d'orange. Il- soufflaient dans les encensoirs 
pour se couvrir le visage de cendres et chantaient la messe 
en poussant des cris de pores. On appelait ces jeux les 
Libertés de Décembre. 

Chaque ville avait sa confrérie des fous et quelques-unes de 
ces Sociétés furent célèbres, les Fous de Ilani, l'Etrille de 
Valenciennes, les Ribauds de Cambrai, les Papegais d Aval- 
Ion, les Gaillards de Dunkerque, les Coqueluchiers d'Evreux, 
les Conards de Rouen. 

La Fête des Fou< était particulièrement brillante à Sens, où 
le préchantre était aspergé de seaux d'eau, tandis qu'il chan- 
tait les belles proses de Pierre de Corbeil. 

La compagnie de la Mère Folle, à Dijon, reçut les plus hauts 
personnages, y compris Henri de Bourbon, prince de Condé, 
premier prince du sang. On a encore son acte d'admission 
parmi les « feslus et goquelucs mignons de la Mère Folle », 
signé par Hureluberlu. 

A Dreux, sur une grosse cloche fondue par ordre de 
Charles IX, se déroule, ciselée dans le bronze, une procession 
du même genre, Les Fkunbards, armés de balais. 

Que disaient et pensaient cependant les hauts dignitaires 
de l'Eglise devant ces bouffonneries profanes et indécentes ? 
Ils laissaient dire et faire, sachant que le peuple a la foi du 
charbonnier, qui salit un peu tout ce qu'il touche. 

Un jésuite de Sorbonne expliquait et excusait ce dévergon- 
dage : « Les tonneaux pleins crèveraient si de temps en temps 
on ne leur ouvrait la bonde. Nous sommes de vieilles cruches 
et des tonneaux mal cerclés, que le vin fermentant de la sa- 
gesse romprait en éclat-, si nous le laissions toujours bouillir 
par une dévotion continuelle au service divin. C'est pourquoi 
nous donnons quelques jours aux jeux et aux bouffonneries, 



184 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

pour rentrer ensuite avec plus de ferveur dans le culte de 

l'autel ». 

Ce lut la Réforme qui tua ces jeux. La foi étant moins ro- 
buste, la raillerie devenait plus dangereuse. L"Eglise cha--;i 
les fous et ne garda que les sages. 

Telle était la Fête des Fous, et c'est bien ainsi qu'on la voit 
curieusement peinte et représentée sur le panneau de boi-. 
étroit et long, qui est au château de Blois, et qui donne le pit- 
toresque détail de ces processions. 

11 y a de ces folies une description célèbre, c"est celle que 
\ ictor Hugo a faite dans son roman Xotre-Dame de Pari*. 
quand le flamand Coppernole détourne l'attention de l'audi- 
toire qui stationnait devant un mystère de Gringoire, pour 
organiser l'élection d'un pape, par un concours de grimaces. 
On se rappelle cette liesse populaire, ces cris de la tourbe hu- 
maine à chaque faciès qui apparaît dans l'encadrement de la 
rosace, jusqu'à ce que la hideur de Ouasimodo ait été jugée 
la plus bellement horrible. 

Alors s'organise la procession des Fous, qui fait cortège 
au Pape : le duc d'Egypte à cheval, escorté d'Egyptiennes 
avec leurs petits enfants criant sur leurs épaules; puis le 
royaume d'Argot, composé de tous les voleurs de France, 
éclopés, boiteux, calots, francs miteux, piètres, malingreux, 
manchots, courtauds, sabouleux, rigodés; alors. l'Empire de 
Galilée, la Basoche et ses grosses chandelles de cire jauni', 
les officiers de la confrérie des Fous portant sur leurs épaules 
un brancard plus chargé de cierges que la châsse de sainte 
Geneviève en temps de peste, et sur le brancard, Ouasimodo, 
costumé en pape des Fous, dominant le tumulte des cris et 
des musiques, des balafos et des tambourins d'Afrique, de^ 
rubesses, des rebecs et des cornemuses. 

Ce sont les enfants de Mère Sotte qui amenèrent à sa perfec- 
lion le genre comique, sotties ou farces. 

Le mot farce désignait d'abord un mélange de latin et de 
français, tel le latin macaronique qui sert encore aux écoliers 
soucieux de conserver la propriété de leurs livres de classe, et 
qui écrivent sur la couverture : 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 185 

Aspice Pierrot pendu 

Qui libiiini n'a pas rendu, 
Si librum reddidisset 
Pierrot pendu non fuisset. 

Dans ce genre, la Mort de Michel Morin, est demeurée 
célèbre. 

La farce eessa ensuite d'entraîner avec elle toute idée de 
farcissure, et elle devint un entremets, intermezzo, - - nous 
disons aujourd'hui un intermède, ■ — une petite comédie qu'on 
jouait dans les festins, entie deux plats, et où la satire avait sa 
bonne part. 

Petit de Julleville a reconstitué comme un fragment d'his- 
toire de France de 1440 à 1580 avec les sotties politiques qui 
nous restent, et qui tenaient lieu à nos ancêtres de clubs et de 
journaux : 

— La plus ancienne (farce de Métier, Marchandise, le Ber- 
ger, le Temps, les Gens), paraît tournée contre les seigneurs 
qui tirent la Praguerie. Les pilleries des gens de guerre (avant 
l'institution des compagnies régulières ou d'ordonnance) ins- 
pirèrent la farce de Mieux que devant. La réforme coûteuse 
du royaume entreprise sagement, mais à grands irais, par 
Charles VII, excita le mécontentement de ceux qui la payaient, 
et « dame Grosse-Dépense », qui a bien l'air de personnifier 
le budget royal, envoya mendier, le sac au dos, les mar- 
chands et les artisans. Mais au début d'un règne nouveau (pro- 
bablement celui de Louis XI), les nouveaux maîtres faisaient 
de belles promesses ; la farce des Gens nouveaux s'en moqua 
agréablement, et les fit voir mettant « de mal en pire » le 
monde qui n'en peut mais. Puis il semble que sous Louis XI 
la comédie politique ait fait trêve, prudemment. Elle s'enhardit 
sous Charles VIII, et n'eut pas à s'en louer. Le poète Henri 
Baude fut mis au Châlelet, avec quatre basochiens, pour avoir 
fait jouer sur la table de marbre, au Palais de Justice, une 
moralité où il attaquait vivement les hommes qui gouvernaient 
sous le nom du jeune Charles VIII. Le roi y était comparé à 
une fontaine d'eau vive et pure, obstruée par un amas de boue 
et de gravois. Les gens de cour ne furent pas contents. « Les 
uns, dit le poète, se reconnurent dans la boue, les autres dans 



186 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

les gravois. » Toutefois Henri Baude en fut quitte pour quel- 
ques mois de prison. La plus belle époque de la comédie sati- 
rique fut le règne de Louis XII, roi d'humeur libérale, qui 
aimait à savoir la vérité, et même à l'entendre. Il aimait aussi 
à se servir du théâtre au profit de ses desseins politiques. Il 
se laissa traiter d'avare sur la scène des Basochiens et ne fit 
qu'en rire; mais en revanche il fit composer et jouer par Grin- 
goire, aux Halles de Paris, le mardi gras de l'an 1512. la fa- 
meuse Sottie du prince des sots, qui ameutait le peuple en 
faveur du roi de France contre le pape Jules II, son adversaire 
en Italie. La sottie du Nouveau Monde jouée le 15 juin 1508, 
sur la place Saint-Etienne, par les étudiants de Paris, est une 
violente satire contre l'abolition de la Pragmatique sanction 
de Charles VII, et l'on prêtait au roi l'intention de la rétablir, 
selon le vœu des Parlements et de l'Université. L'opinion ne 
fut pas unanime dans toute la France; à Lyon, les échevins 
autorisaient des « jeux et farces en faveur et à la louange du 
pape ». C'est un curieux chapitre de notre histoire littéraire 
et politique que cet affranchissement éphémère d'un peuple 
habitué jusque-là à servir, sans la discuter, la politique de 
ses maîtres. 

François I er musela le masque comique. La farce ne reprit 
vigueur qu'avec la Réforme : elle se fit protestante, et se jeta 
dans la mêlée des luttes politiques et religieuses ; elle devint 
pamphlet, elle fut frondeuse, agressive. Henri IV fit taire 
toutes ces criailleries de part et d'autre, interdit à la comédie 
la religion et la politique, et lui abandonna le reste. 

Outre la politique, la farce fit aussi la satire des profes- 
sions, des métiers, des artisans; c'est l'embryon de ce qui s'ap- 
pellera, au xvnf siècle, la comédie de condition, dont Diderot 
donnera la théorie, et dont Beaumarchais tentera l'application 
dans Les Deux Amis. 

La Farce de l'Avocat Pathelin est de cette espèce. Elle pour- 
rait porter comme sous-titre Ou les im ornements du com- 
merce des draps. 

Elle est la plus célèbre d'entre les farces connues, qui sont 
la Cornette, amusant exemple de l'empire que prend une jeune 
femme sur un vieux mari stupide, et surtout Le Cuvicr, où la 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 187 

femme et la belle-mère assourdissent et terrorisent de leurs 
criailleries le pauvre mari, à qui on impose toutes les corvées 
inscrites sur la liste, ou rôlet, que la belle-mère a composée : 
obligation pour le mari de soigner, lever le petit pendant la 
nuit; 

Et vous faudra être soigneux 
De vous lever pour le bercer, 
I 'ourmener, po] ter, apprêter 
Parmi la chambre, fût-il minuit. 
Après, Jacquinot, il vous faut 
Boulanger, enfourner et buer, 
Bluter, laver, esso] er, 
Aller, venir, trotter, courir, 
Peine avoir comme Lucifer, 
Faire le pain, chauffer le four. 
Mener la mouture au moulin, 
Faire le lit au plus matin, 
Sous peine d'être bien battu, 
Et puis mettre le pot au feu 
Et tenir la cuisine nette. 

Sur ces entrefaites, la femme tombe par accident dans un 
grand baquet d'eau, elle crie au secours, et somme son mari 
de la sauver. 

LA FEMME 

Hélas ! qui à moi n'atteindra, 
La mort me viendra enlever. 

jacquinot, parcourt la liste de son rôlet avec flegme: 

Boulanger, enfourner, buer 
Bluter, laver, essorer. 

LA FEMME 

Tôt pensez de me secourir! 

jacquinot. continuant de consulter son rôlet. 
Aller, venir, trotter, courir. 

LA FEMME 

Jamais je ne passerai ce jour! 

jacquinot, lisant. 
Faire le pain, chauffer le four... 



188 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

LA FEMME 

Ha! la main! Je tire à ma fin! 

JACQUINOT 

Mener la moulure au moulin... 

Finalement, à tous les cris de détresse de sa femme, le mari 
répond que sauver sa femme 

Cela n'est point clans mon rôlet. 

El il ne la sauve qu'à la condition qu'il n'y aura plus ni 
conditions ni exigences. 

Le Cuvier i la Cornette, la Farce d'un savetier qui se maria 
à une savelière, et celle de Mahuet badin nalil de Bagno* 
let qui va à Paris au marché pour vendre ses œufs et sa crème, 
appartiennent à ce genre qui eut un succès immense, et dont 
Pathelin est le chef-d'œuvre, par la simplicité sobre de son 
art. par le dessin net des scènes, par le relief des types, par le 
style spirituel, malin, plaisant, narquois, fait de verve et 
d'astuce. 

La Farce de V Avocat Pathelin date de 1470, époque de la 
lutte de Louis XI contre Charles le Téméraire, fils de Philippe 
le Bon. Son auteur? On ignore son nom, car il n'y a pas 
apparence que ce soit Villon. 

Il a, quoi qu'il en soit, fourni un mot nouveau au vocabulaire 
de notre langue, le mot patelin que Delatre fait dériver de 
patel, « qui fait patte de velours », tandis que Du Cange 
reconnaît dans le mot le nom des Paterins, manichéens du 
xn e siècle qui habitaient à -Milan le quartier de Pattaria. cl 
avaient la réputation de bavards. C'est tirer les choses de bien 
loin. Patelin est le type du fourbe souple, cauteleux, artifi- 
cieux. Voyez-le sortir de chez lui et arriver à la boutique de 
Guillaume le drapier. Quel art de flatterie insinuante et enve- 
loppante, et comme on comprend que Guillaume, qui n'est 
pourtant pas une bête, se soit laissé duper, et ait lâché sa pièce 
de drap sans monnaie. Fatale imprudence. Il arrive le soir 
même pour dîner et toucher le prix de sa denrée. Mais que 
trouve-t-il et que lui dit-on ? Patelin est malade, Patelin est 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 181) 

au lit, Patelin ne cesse de hurler de douleurs; Patelin n'a pas 
mis le pied dehors depuis deux jours, et c'est assurément 
quelque tourbe qui avait été voir Guillaume, à moins que celui- 
ci n'ait rêvé. Guillaume a beau protester : il est volé. 

Nous autres, gens raisonnables, nous dirons : 

— Comment ? volé ? Mais ne sera-t-il pas facile à Guil- 
laume de prouver que Patelin n'était pas malade, sortait, 
allait, venait, et de lui opposer un choix d'alibis ? ne sera-t-il 
pas aisé de faire reconnaître le drap de la robe neuve que 
Patelin va porter? 

Oui, tout cela est simple, ou plutôt le serait, sans l'appareil 
délicat et faussé de la justice humaine. Guillaume reste bel 
et bien volé par son compère, qui ci ailleurs paie aussi un léger 
tribut à la duperie, en se voyant berné à son tour par un fruste 
et niais berger, Agnelet, son client, qui lui fait voir du pays, 
et dupe à la fois son patron Guillaume dont il vole les mou- 
tons, et son avocat Patelin, qu'il fait plaider gratis. 

Le succès de cette farce fut considérable. Elle eut douze 
contrefaçons en 50 ans. Elle est surtout connue par l'adap- 
tation qu'en fit Brueys au xvm e siècle, en collaboration avec 
Palaprat, qui n'écrivait pas, mais faisait les courses et les 
démarches. Brueys compliqua le sujet, y mit une intrigue 
d'amour, étira la pièce en un prologue et trois intermèdes, 
pour Mme de Maintenon. On n'a gardé de nos jours que la 
partie correspondant à la vieille farce. C'en est la partie la 
meilleure de beaucoup, puisqu'elle reproduit ces types si 
expressifs, vivants, et observés, Patelin le fourbe, sa femme, 
la receleuse et complice, Guillaume, le marchand qui expose 
avec cynisme ses théories sur les affaires, Agnelet le gredin, 
le juge inepte et inique. Palhelin est l'un des rares exemples 
d'une pièce qui a réussi, bien qu'aucun de ses personnages ne 
soit sympathique, et qu'elle excite d'un bout à l'autre une 
gaîté faite de malice,' de moquerie, donc de sécheresse et d'in- 
sensibilité. 

Par qui ces farces étaient-elles jouées ? Par des amateurs, 
et non par des professionnels, par des confréries, — confrères 
de la Passion, Enfants sans Souci, Basochiens. 

Les confréries joyeuses étaient innombrables ; chaque bour- 



190 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

gade avait la sienne. A Paris, ils s'appelaient Les Enfants 
£ Sans Souci, et leurs deux grands dignitaires étaient le Prince 
des Sots et Mère Sotte. Ils appartenaient à la corporation plus 
large et plus étendue de la Basoche. 

La Basoche datait du temps où, sous Philippe-le-Bel, le 
Parlement résida à Paris. On a assigné comme étymologie au 
mot Basochiens (3âÇw -/su), loquor, fundo, qui se répand en 
bavardages; à moins que ce ne fût Basilicains, ou habitants 
du Palais. 

La Basoche exista dès 1302. Elle a compté jusqu'à dix mille 
membres. Elle constituai I une corporation qui ne relevait que 
de sa juridiction propre. Il y avait la Basoche du Palais, dif- 
férente de la Basoche du Châtelet. 

Les Basochiens plaidaient parfois, au Palais, des causes fic- 
tives. C'est l'origine de la conférence des avocats. Les nou- 
veaux venus s'appelaient les becs jaunes. « Sommes-nous 
béjaunes ? » dit l'avocat Pathelin. Chaque année, ils faisaient 
un grand cortège, suivi de comédie. En 1548, le Pré aux 
Clercs leur fut donné en propre. Ils y prenaient leurs ébats, 
et y plantaient le Mai en grande fête. Ils étaient turbulents, 
frondeurs. Il fallait quelquefois sévir. Il y avait deux potences 
pour eux dans la Cour du Palais. Henri III redouta cette asso- 
ciation de 10.000 membres, et il supprima le Boi de la 
Basoche. 

Ils frappaient une monnaie qui avait cours entre eux. 

Les Basochiens du Palais étaient les futurs procureurs et 
avocats au Parlement. 

Les Basochiens du Châtelet étaient les futurs notaires, gref- 
fiers et procureurs au Châtelet. 

Ils étaient en rivalité et en querelles perpétuelles. 

La Basoche a duré jusqu'en 1789. Le frère de Baour Lor- 
mian fut assigné et condamné en 1776 par la Basoche de Tou- 
louse pour avoir écrit contre elle. Il y avait des basoches de 
province. 

Les clercs procureurs de la Chambre des Comptes, for- 
maient une autre association, Y Empire de Galilée, ainsi 
nommée parce qu'elle tenait ses séances près de l'enclos des 
Juifs, dans la Cité. 



HISTOIRE DE l.\ LITTÉRATURE FRANÇAISE 191 

Les Fnl'auls Sans Souci étaient mie Société dramatique re- 
crutée el parmi les Basochiens du Palais et parmi ceux du 
Châtelet. Elle dale de Charles VI. 

La l r ête des Fous n'était pas organisée par les Basochiens. 
Elle avait un caractère plus clérical et plus populaire. 

Tandis que les confrères de la Passion se réservaient les 
m\ stères, les Enfants Sans Souci jouaient les farces, les mora- 
lités, les Jeux de pois piles. Leur liberté fut telle que, dès 1442, 
apparut la première manifestation de la censure dramatique, 
et leur spectacle fut interdit. 

Leur scène était la grande table de marbre qui fut brisée 
lors de l'incendie de 1618. 

En 1548, de concert avec les Frères de la Passion, ils ache- 
tèrent l'Hôtel de Bourgogne. La censure ayant interdit les 
Sans Souci, les Frères de la Passion voulurent supprimer la 
loge gratuite de leur chef, le Prince des Sots ; ce fut l'occa- 
sion d'un long procès. 

Martial d'Auvergne, Jean Bouchet, Henri Baude, Pierre 
Blanchet, Jean l'Eveillé, François Habert, Villon, Marot, 
Gringoire, Roger de Collerye, André de la Vigne, Théodore 
de Bèze, Etienne Pasquier, Pibrac, Rapin, Scévole de Sainte- 
Marthe, et plus tard Panard, Vadé, Lakanal furent Baso- 
chiens. 

A la Révolution, la Basoche forma un régiment, avec l'uni- 
forme rouge et argent. Elle a duré ce que vécut le Parlement, 
de 1302 à 1789. Ses armes étaient, sur champ d'azur, trois 
écriloires de ceinture, un timbre, un casque et un morion. 

On voit que c'était une forte corporation, un syndicat nom- 
breux et dense, avec lequel il fallait compter. 

Comme Basochien, Villon prit le goût de l'organisation des 
spectacles. Rien n'empêche de croire qu'il fut imprésario. 

Rabelais (IV, 13) nous apprend que maistre François Villon 
sur ses vieux jours se retira à Saint-Maixent en Poictou « sous 
la faveur d'un homme de bien, abbé dudit lieu. Là, pour 
donner passetemps au peuple, entreprit faire jouer la Passion 
en gestes et langage poictevin ». 

Il faut compter aussi avec le théâtre de collège, où, dès le 
temps d'Abélard,on représentait des drames en latin. On y 



192 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

joua en français au xv e siècle, et les pièces étaient parfois des 
attaques contre le Parlement ou l'Université, même le Roi. 
Les écoliers ne ménageaient rien, et les professeurs les encou- 
rageaient secrètement à ces malignes allusions que Fran- 
çois I er interdit. Après lui, le théâtre scolaire cessa d'être 
politique, et commença une brillante carrière littéraire, 
que nous suivrons. C'est sur des scènes collégiaques que 
furent jouées pour la première fois la Cléopâtre, de Jodelle, et 
La mort de César, de Grévin, deux des meilleurs essais de là 
tragédie naissante (Collège de Boncour, 1552 ; et Collège de 
Beauvais, 1560). 

La fin du XV e siècle vit apparaître les acteurs profes- 
sionnels, réunis en troupes errantes. Ils nous vinrent de 
l'Italie, et leur exemple fut suivi chez nous ; l'acteur, entraîné, 
exercé, assoupli, dépassa et effaça l'amateur ; les confréries 
disparurent, et les troupes s'organisèrent pour la formidable 
campagne dramatique qui allait, dès le XVI e siècle, remuer 
l'enthousiasme, et fonder une de nos plus glorieuses traditions. 



CHAPITRE VII 

Les Chroniqueurs 



Les premières chroniques. — Villehardouin. — Joinville. — Froissart. — Com- 
mines. — Conclusion sur les x-xv e siècles. 



L'importance et l'organisation de la société cléricale furent, 
au moyen âge, remarquables. En elle se réfugiait la science 
tout entière/ Le clergé avait pour force son unité parmi la dis- 
sociation et la complexité des éléments en formation, et des 
rivalités. La papauté était le pouvoir central ; la foi, les 
mœurs, le langage, tout s'unifiait dans cette association libre- 
ment consentie, recrutée librement et soumise aux votes, non 
aux privilèges, au hasard, aux armes, à la naissance, comme le 
monde féodal. 

Son tort fut l'isolement. Le clergé était une caste fermée, ja- 
louse de sa science et de sa vie. Les portes massives des 
abbayes se refermaient sur les moines, mystérieuses et hos- 
tiles, pour couper le contact avec le siècle. 'Dans les cellules et 
les cloîtres, on travaillait ; des artistes enrichissaient de minia- 
tures des livres précieusement recopiés ; des savants rédi- 
geaient des ouvrages, des chroniques ; mais il eût paru que 
c'eût été une profanation, si le vulgaire eût pu les voir ou les 
soupçonner. Ces belles œuvres -naissaient derrière les épaisses 
murailles, au milieu des forêts qui entouraient une Abbaye de 
Jumièges, une Abbaye d'Aulne, une Abbaye du Bec, où médi- 
taient Lanfranc et saint Anselme. A Paris, le cloître de la 
Cathédrale, le prieuré de Saint-Victor, celui de Sainte-Gene- 
viève, les moustiers, les collèges abritaient des érudits, Abé- 
lard, qui compta parmi ses anciens élèves un pape, vingt car- 
dinaux et cinquante archevêques; Joscelin, Albéric de Reims, 
plus phraseur que solide, Robert de Melun. 

1:1 



194 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

► Sans cloute, le clergé était enseignant, et par les leçons, il 
déversait un peu de sa science sur le monde. Mais à qui ensei- 
gnait-il ? A des clercs, à de futurs membres de sa vaste famille. 
L'Université de Paris, elle-même, échappée des cloîtres, était 
l'œuvre du clergé et son domaine. Elle présentait le spectacle 
unique d'un vrai peuple, à part dans une ville dont elle occu- 
pait le tiers. Quand l'Université, en juin, se rendait à la foire 
du Lendit, la tête de la procession était déjà à Saint-Denis, et 
le recteur qui fermait ia marche, n'avait pas encore franchi le 
seuil de Saint-Julien-le-Pauvre. On a souvent fait le tableau 
de ces étudiants innombrables et pittoresques, pauvres, tur- 
bulents, mendiant leur pain, rossant le guet la nuit, détrous- 
sant les bourgeois et renversant les femmes, soustraits depuis 
Philippe-Auguste à la juridiction civile, si bien que le prévôt 
devait faire des excuses, si les soldats du guet arrêtaient quel- 
ques clercs en bordée. 

Ces jeunes gens parlaient latin, et leurs professeurs ne leur 
parlaient pas autrement. *Ou ils entraient dans le clergé, ou ils 
vieillissaient sur la paille des classes, barbus et hirsutes, re- 
nommés au loin par leur habileté à rétorquer un syllogisme, et 
à discuter en baroco ou baralipton ; et ils étaient l'orgueil de 
leurs vieux maîtres.'' 

* Les grands travaux d'érudition occupaient l'activité des 
ordres religieux, à Citeaux, à Cluny, à Clairvaux ; Char- 
treux. Cisterciens, Prémontrés, Dominicains, Franciscains 
lisaient, copiaient, annotaient, détenaient jalousement le tré- 
sor de science, et nul n'y jetait un regard s'il n'était clerc lui- 
même* Le peuple était tenu à l'écart, ignorant et indigne de 
ces mystérieuses besognes, étranger au trivium, au quadri- 
vium, à la scolastique, aux triomphants travaux d'un Guil- 
laume de Champeaux, d'un Albert le Grand, d'un Thomas 
A Kempis, l'auteur présumé de Ylmitation de Jésus-Christ. 

•La société entière se départageait en trois lots. Les sei- 
gneurs féodaux ; les lettrés ou clercs ; les illettrés. Et les 
moines de Clairvaux marquaient cette nuance : 

« De l'homme à la brute, ou du clerc au laïc, même diffé- 
rence ». 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 195 

Ainsi l'Eglise dominait le pouvoir, rois et barons, par la 
foi el la crédulité; elle dominait le peuple par le mépris. 

* Le vulgaire notait sa propre histoire en langue vulgaire, 
dans des poèmes qu'embellissait l'imagination du trouvère. » 

♦ Les moines écrivirent l'histoire sèche et vraie, la chronique. 
•Mais ce fut en latin, comme pour empêcher le peuple d'y lire. 

C'étaient des agendas ou plutôt des acta, des noies brèves et 
rares jetées sur les feuilles d'un registre : vingt ans n'emplis- 
saient pas plus de trois pages.' C'est un récit sobre, glacial ; 
l'histoire y apparaît comme une maigre et pauvre muse, déco- 
lorée et diaphane, ouvrant à peine ses lèvres de sybille muette, 
pour annoncer indifféremment que le moine tourier, ou que le 
roi de France, est mort. 

Tables pascales des couvents, où sont consignés indistincte- 
ment tous les événements, année après année, et aussi bien 
ceux du cloître que ceux du siècle ;»Chroniques de Grégoire 
de Tours, de Frédégaire. qui font revivre les temps mérovin- 
giens : Chroniques d'Eginhard et du moine de Saint-Gall. 
qui nous aident à distinguer le vrai Charlemagne de celui de 
la légende, encore que l'esprit même en soit apologétique ; 
Annales de Roricon, d'Aimoin ; Chroniques des Couvents et 
des Monastères, celles de Suger à l'Abbaye de Saint-Denis, 
celles de l'astronome de Louis le Débonnaire, de Rigord, de 
Guillaume de Nangis : toutes ces œuvres, écrites en latin, n'in- 
téressaient pas le peuple, qui les ignorait. 

Les chroniques du ménestrel d'Alphonse de Poitiers, et la 
version romane des chroniques de l'abbaye de Saint-Denis 
sont les premiers essais d'une histoire de France en français. 
Celles-ci vont jusqu'à Louis XI A' 



( 



Quant aux traductions en roman de poèmes rimes ou de 
récits historiques cadencés, elles ont contribué à assouplir la 
langue vulgaire, et, en quelque sorte, facilité la tâche aux 
grands chroniqueurs et, au premier d'entre eux, Geoffroy de 
Villehardouin.J 






Né vers 1150, au château de Villehardouin. qui s'élevait non 
loin de Brienne, en Champagne, Geoffroy, vassal et grand 



196 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

officier des comtes de Champagne, en même temps qu'il rem- 
plissait les fonctions de maréchal sous Thibaut III, 'brilla par 
son esprit cultivé et lettré, à la cour que présidait la comtesse 
Marie, dans sa capitale de Troyes, où elle attirait les trou- 
vères et les poètes ; l'un des premiers et non des moins célè- 
bres fut le comte Thibaut lui-même, celui qui conçut pour 
Blanche de Castille une passion chevaleresque, et la chanta 
« non pas en homme qui soit aimé, mais en homme en détresse, 
pensif et égaré ». 

Le nom de Geoffroy de Villehardouin n'eut pas survécu, 
sans doute, malgré de réelles qualités militaires, malgré sa 
vocation d 'écrivain, v et malgré certain instinct de diplomatie 
qui se révéla par la suite, si la noblesse de France ne s'était 
résolue de prendre part à une nouvelle croisade. C'était la 
quatrième. Elle fut prêchée à un tournoi, en Champagne, par 
Foulques, curé de Neuilly, au nom du pape Innocent III, qui 
voulait, par là, réhabiliter et l'empereur Otton IV qui était 
excommunié, et Philippe-Auguste qui l'avait été. 

Durant cette croisade qui, détournée, dès l'origine, de Jéru- 
salem, ne fut qu'une expédition de piraterie, Geoffroy de Ville- 
hardouin joua un rôle, de 1198 à 1207. Il a pris soin de nous le 
faire connaître par le récit qui a assuré sa gloire. 

Il fut l'un des six ambassadeurs qui durent négocier à Ve- 
nise le transport, par les vaisseaux de la République, des 
croisés vers l'Egypte : c'est lui qui, à la mort du comte Thi- 
baut, chef de l'expédition, fit désigner, pour le commandement 
suprême, Boniface, marquis de Montferrat : il se signala au 
siège de Constantinople, et reçut de Boniface, en récompense 
(ie ses services, et de guerre et de diplomatie, l'importante 
ville de Messinople, où il consacra ses loisirs à dicter ou écrire 
ses Mémoires. Il mourut en 1213, sans avoir revu la France, ni 
sa femme Jeanne, ni ses quatre enfants. 

L'Histoire de la conquête de Constantinople par les barons 
Irançais associés aux Vénitiens, nous fait assister aux prépa- 
ratifs de la quatrième croisade, pour laquelle s'enrôlent avec 
enthousiasme les comtes de Flandre, de Champagne, de Blois, 
de Saint-Pol, suivis de toute la noblesse française. Comme on 
avait éprouvé, par les expériences précédentes, que la route de 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 197 

mer était préférable à la traversée de l'Europe, les croisés 
firent demander à Venise par six ambassadeurs, parmi les- 
quels Villehardouin, les vaisseaux nécessaires. « Parce qu'ils 
savent, dirent-ils au vieux doge Dandolo, que nulles gens n'ont 
aussi grand pouvoir de les aider que vous et vos gens, ils 
vous prient, pour Dieu, que vous ayez pitié de la terre 
d'outre-mer et de la honte de Jésus-Christ, et que vous vouliez 
mettre en peine comment ils puissent avoir navires et trans- 
ports. » 

Le peuple souverain de Venise, que les seigneurs venaient 
« requérir humblement » cria : « Nous l'octroyons ! nous 
l'octroyons ! » mais il demanda en échange de ce service 
quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. 

Monferrat est nommé chef ; les « pèlerins » n'avaient réuni 
qu'un peu plus de la moitié de la somme ; les Vénitiens consen- 
tirent à recevoir en paiement la ville de Zara, en Dalmatie, que 
le roi de Hongrie avait occupée au détriment de la République. 
Malgré l'opposition du pape contre ce détournement de la 
croisade, on partit pour Zara qui fut conquise, Dandolo, « de 
bien grand cœur », s'étant lui-même croisé. Venise donna les 
vaisseaux. Les alliés se laissèrent persuader que le point d'ap- 
pui pour conquérir la Palestine était Constantinople. Un 
jeune prince grec s'offrit à conduire l'expédition, à la condi- 
tion qu'on rétablirait sur le trône son père Isaac l'Ange, ren- 
versé, pris et aveuglé par son frère. 

Après un hivernage en Dalmatie, on fait voile sur Corfou. 
Là, des mécontents désertent. Enfin, après avoir tenu conseil 
et parlementé, les barons, « pleurant beaucoup », étant tombés 
aux pieds de ceux qui voulaient abandonner la partie, et ayant 
dit « qu'ils ne se mouvraient point jusqu'à ce qu'ils auraient 
donné leur foi qu'ils ne s'écarteraient pas d'eux », la flotte put 
repartir au complet, le 23 juin, pour Constantinople, à trois 
lieues de laquelle ils « prirent port et ancrèrent les vais- 
seaux. Et lors, virent à plein Constantinople... Or pouvez 
savoir que beaucoup la regardèrent, eux qui oneques mais ne 
l'avaient vue, et ne pouvaient mie penser que si riche ville pût 
être en tout le monde. Hauts murs, riches tours, dont était 
close tout autour à la ronde, riches palais, hautes églises dont 



198 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

il y avait tant... et sachez qu'il n'y eut si hardi, à qui le cœur 
ne frémit, et ce ne fut mie merveille, puisque oncques si grand'- 
affaire ne fut compris de tant de gens, depuis que le monde fut 
estauré... et chacun regardait ses armes que bientôt en auroit 
besoin ». L'empereur de Constantinople pour les éloigner de 
sa terre, leur propose de l'argent par un messager qui s'attira 
cette fière réponse : « En sa terre ils ne sont mie entrés, car 
il la tient à tort et à péché, contre Dieu et contre raison ». 
Forcé de combattre, il aligne une magnifique armée de 
60.000 hommes. Les croisés emportent la tour Galata qui com- 
mandait le port; « le doge de Venise, qui était vieil homme 
et goutte ne voyait, fut tout armé en tête de sa galère... et 
criait aux siens qu'ils le missent à terre ou sinon qu'il en ferait 
justice sur leurs corps... Alors vous eussiez vu assaut grand 
et merveilleux, et ce témoigne Geoffroy de Villehardouin, le 
maréchal de Champagne, qui cette œuvre traita ». Ailleurs 
<( les chevaliers sortent des vaisseaux à la terre et dressent 
une échelle en plein au mur, et montent le mur par force et 
s'emparent bien de quatre tours », et ailleurs encore « sail- 
lent en la mer jusqu'à la ceinture, tout armés, les heaumes 
lacés, les glaives aux mains, et les bons archers et les bons 
sergents et les bons arbalétriers. Et les Grecs firent fort grand 
semblant de les arrêter... mais s'en vont fuyant et leur laissent 
le rivage. Et sachez que oncques, plus orgueilleusement nul 
pas ne fut pris ». Enfin la ville fut emportée d'assaut le 18 juil- 
let; « le bruit de la lutte fut si grand, qu'il sembla que la terre 
se fendît ». 

Le vieil Isaac, tiré de son cachot, est rétabli sur le trône, et 
pour tenir les promesses faites, son fils Alexis établit de nou- 
veaux impôts sur le peuple qui, exaspéré, étrangle son empe- 
reur et le remplace par Murzuphle. Celui-ci ferme les portes 
de la ville et veut chasser les croisés, qui s'emparent alors à 
leur profit de Constantinople et la mettent à sac, tandis que 
Murzuphle s'enfuit. 

« Alors, vous eussiez vu abattre les Grecs, prendre chevaux 
et palefrois, mulets et mules et autre butin. Là il y eut tant de 
morts et de blessés que c'était sans fin ni mesure... et le soir 
était déjà bas, et furent ceux de l'armée lassés de la bataille 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 199 

el <l»' l'occision... et la ville commence à prendre el à flamber 
bien fort; et elle brûla toute cette nuit elle Lendemain jusqu'au 
soir... Et le butin l'ut si grand... or, argent, vaisselle, pierres 
précieuses, satin et draps de soie, habillement de vair et de 
gris et d'hermine... que témoigne Villehardouin, à son escient 
el vérité, que depuis que Les siècles furent estaurés, il n'en fut 
tant gagné en une ville. » 

Constantinople prise, on répartit le butin, et les vainqueurs 
se partagèrent l'empire. Baudoin, comte de Flandre fut élu 
empereur; le comte de Blois eut Nicée, Boniface de Montfer- 
rat, la Thessalonique. Murzuphle, repris par Thierry de Loos, 
quand il « s'enfuyait outre le Bras » fut amené à Baudoin qui 
le fit monter « à une colonne qu'il y avait en Constantinople, 
vers le milieu de la ville..., une des plus hautes et des mieux 
travaillées en marbre que l'œil eût jamais vue:... et tout le peu- 
ple de la cité accourut pour voir la merveille. Alors il fut 
poussé en bas et tomba de si haut que quand il vint à terre il 
fut tout fracassé », et cela « à la vue de tout le peuple, car une 
si haute justice devait bien être vue de tout le monde ». 

Un conflit entre Boniface et Baudoin déchaîna la guerre 
entre les anciens croisés. A la suite de sièges, d'entreprises, 
d'embuscades et d'opérations militaires auxquelles le roi des 
Bulgares, appelé, vint prendre part avec ses hordes, Boniface 
trouva la mort, s'étant jeté dans une mêlée, sans haubert et 
sans casque, et ayant poursuivi l'ennemi trop loin. Et « cette 
mésaventure » qui causa un si « douloureux dommage » par 
la perte « d'un tel homme, un des meilleurs chevaliers qui fût 
dans le reste du monde... advint en l'an de l'incarnation de 
Jésus-Christ mil deux cent sept ». 

Le récit de Villehardouin s'arrête là. 

Au point de vue historique, encore que son témoignage soit 
toujours véridique, il faut remarquer qu'il lui est arrivé main- 
tes fois, soit naïveté, soit discrétion de grand seigneur, de ne 
point dire sur certains événements et sur leurs vraies causes, 
tout ce qu'il savait certainement, par sa situation même. Les 
documents comparatifs permettent de comprendre, et c'est 
œuvre d'historien, pourquoi et dans quel but la croisade pro- 
jetée a été détournée de son plan, pourquoi les négociations 



200 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

avec Venise ont duré tout un hiver, pourquoi, après la prise 
de Constantinople, on a oublié Jérusalem, importants détails 
que Villehardouin passe sous silence, ou dont il parle avec 
réserve et réticences. 

Mais son œuvre reflète l'Europe féodale. L'esprit d'aven- 
ture des barons qui les pousse, plutôt que la foi, à se croiser 
dans un tournoi, leur susceptibilité ombrageuse, leurs diffé- 
rends, le sentiment de l'honneur chevaleresque, la foi à la - 
parole jurée, la haine des félons et des lâches paraissent chez 
Villehardouin, noble baron lui-même, avec un saisissant relief. 

C'est qu'il est aussi, sans le savoir, bon écrivain. Sans 
doute, il manie avec une certaine raideur une langue encore 
mal formée, il se souvient un peu trop des procédés de style et 
des transitions des trouvères ; ses chapitres, non point qu'ils 
manquent de souffle, ont la brièveté des couplets de chansons 
de geste. En revanche, il sait peindre, avec clarté, concision, 
trouver le mot juste, sans surcharge d'épithètes. Il saisit, en 
soldat, l'ordre stratégique d'une bataille et nous la fait voir 
clairement. En même temps, il garde de la pratique des 
anciens trouvères, un sens du pittoresque, une imagination 
émue, qui, sans bel esprit, a une poésie grave et sévère, pathé- 
tique et éloquente. Le départ de Corfou en témoigne, entre 
autres récits : 

« Ainsi partirent de Corfou la veille de Pentecôte... Et le 
jour fut beau et clair, et le vent doux et suave; et ils laissèrent 
aller les voiles au vent. Et bien témoigne Geoffroy, (Villehar- 
douin), qui dicta cette œuvre, (qui jamais n'y mentit d'un mot 
a son escient, comme un homme qui fut de tous les conseils), 
que jamais si belle chose ne fut vue. Et bien semblait une 
escadre qui dût conquérir la terre : car autant qu'on pouvait 
voir des yeux, on ne pouvait voir que des voiles de navires et 
vaisseaux; au point que le cœur des hommes s'en éjouissait 
beaucoup. » 

Il a des traits âpres et pénétrants de moraliste. Les gens de 
Boniface, marquis de Montferrat, « commencèrent à laisser 
leur chef, quand ils virent qu'ils n'auraient nulle aide de lui ». 
Lorsque l'empereur grec Isaac fut rétabli sur le trône, « tous 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 201 

ceux qui avaient été le jour d'avant contre lui, étaient en ce 
jour, tous à sa volonté ». 

L'observation est souvent juste et narquoise. 

On peut compléter avec Robert de Clari. Il a conté la qua- 
trième croisade avec des détails vrais et naïfs sur Constan- 
tinople. Tandis que Yillehardouin représente le parti des 
« hauts hommes », Clari, simple chevalier picard, juge 
souvent les chefs au nom des petits. L'œuvre est curieuse. En 
outre, des narrateurs contemporains se sont essayés à la chro- 
nique historique, les uns, et les plus nombreux, en latin 
encore, les autres en langue vulgaire, et souvent même rimée. 
La Chronique de Reims, en prose, fut écrite vers 1265. Cer- 
taines peintures sont faites avec aisance et vivacité, maigre 
l'irrespect de la chronologie. L'Histoire des ducs de Normandie 
ei des rois a Angleterre, les Chroniques de Baudoin d'Avesnes, 
sur la Flandre, sont des sources précieuses pour l'histoire de 
l'époque. Il n'est pas jusqu'à l'état de l'Asie et l'Orient sur 
lequel nous n'ayons des aperçus fidèles par YHistoire merveil- 
leuse du grand Khan, écrite en français par Nicolas Falcon, 
d'après un prince arménien, Hayton, moine au couvent des 
Prémontrés de Poitiers. 

Mais de ces compilations à l'œuvre originale et savoureuse 
de Villehardouin, il y a loin. Pour retrouver un récit de la 
valeur de celui du maréchal champenois, il faut passer un 
siècle, et attendre Joinville. 

* 

* * 

Jean, sire de Joinville, est né, comme Villehardouin, en 
Champagne près de Châlons-sur-Marne, en 1224. Comme 
lui, il vécut, durant sa jeunesse à la cour d'un comte, Thi- 
baut IV, le roi poète. Orphelin avant sa majorité, il passa 
sous la tutelle de son suzerain. Devenu sénéchal de Champa- 
gne, il se maria à vingt et un ans avec Alix de Grandpré, pa- 
rente du comte de Soissons, eut deux enfants, dont le second 
venait de naître, lorsque, une nouvelle croisade étant décidée, 
Joinville dut partir. 

Les menus détails de sa vie nous sont connus par ses 
mémoires, dans lesquels, malgré le titre qui ne cite que saint 



202 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Louis, il a pris soin de parler abondamment de lui-même. 
Parti en 1248, il ne revint que six ans après, ayant traversé 
de telles épreuves, et subi le spectacle de douleurs telles, qu'en 
revoyant ses vassaux dont les enfants avaient péri au loin, 
il fut à tout jamais guéri des aventures. 

Dès lors, il partagea sa vie entre sa famille, ses domaines, 
et le roi Saint Louis, qui le chérissait tendrement. Cependant, 
il refusa de suivre son royal ami dans une nouvelle croisade, 
le dissuadant même de cette expédition dont un songe lui avait 
fait prévoir la funeste issue; et il disait « que ceux-là commi- 
rent un péché mortel qui conseillèrent au roi de partir et d'ex- 
poser au désordre, en le quittant, un royaume, que sa présence 
seule maintenait en paix et en prospérité ». Saint Louis par- 
tit, et mourut de la peste devant Tunis, en 1270. Joinville sur- 
vécut de longues années à son roi. Vers l'an 1300, Jeanne de 
Navarre, femme de Philippe le Bel. et reine de France, le pria 
d'écrire une histoire de Saint Louis, sachant quelle étroite 
amitié avait uni les deux hommes. Joinville se mit à l'œuvre. 

La reine étant morte en 1305, l'historien ne put lui dédier 
son ouvrage, qui ne fut achevé qu'en 1308. Il en fit hommage 
au roi de Navarre, le futur Louis X le Hutin. Il mourut en son 
château domanial, huit ans plus tard, le 11 juillet 1317, âgé 
de quatre-vingt-treize ans. Il avait traversé six règnes. 

Les mémoires de Joinville, ou plus exactement selon le titre 
ancien: Des saintes paroles et des bons faits du roy Saint 
Louis, comprennent deux parties: l'une, destinée, par le récit 
de menus faits domestiques et privés, à nous montrer comment 
le roi « gouverna tout son temps selon Dieu et selon l'Eglise », 
— l'autre, sans négliger le caractère de l'homme, conte plus 
particulièrement « ses grandes chevaleries et ses grands faits 
d'armes ». Mais Joinville, après avoir suivi son plan jusqu'au 
x\T e chapitre, mêle bien vite dans une familière causerie les 
grands faits de l'histoire avec ses impressions personnelles, 
et le récit de ses propres aventures emplit les cent quarante- 
neuf derniers chapitres de son livre. 

Toutes les rares vertus de Saint Louis sont proposées à 
notre admiration: son âme « pleine de sagesse et de loyauté » 
reflétait l'éducation reçue, avait la foi naïve, simple, douce et 



IIISTOlUi: DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 203 

ardente ensemble. « Quelle chose est Dieu? » demande-t-il un 
jour à Joinville, qui lui dit: « Ce est si bonne chose que meil- 
leure ne peut être. — Vraiment, fit-il, c'est bien répondu. » 
Simplicité de mœurs, mortification de la chair, qui lui fait 
boire en carême de la cervoise, — « on voyait à sa mine qu'il 
ne l'aimait pas », — attentions pour les faibles et les malheu- 
reux, pour les lépreux qu'il visite, « leur mettant les morceaux 
à la bouche, leur demandant s'ils voulaient manger perdrix ou 
gelinottes, mettant le vin au hanap de sa propre main, puis 
leur mettant le hanap à la bouche et les abreuvant »,se cachant 
des siens, « commandant aux huissiers qu'ils fissent ceux qui 
étaient avec lui rester en arrière », lavant les pieds des pauvres 
et disant à Joinville qui s'en étonnait : « Vous ne devez mie 
avoir en dédain ce que Dieu fit pour notre enseignement » ; — 
un tel amour de son peuple, qu'il en reçut mieux que son 
titre de roi, « la seigneurie des cœurs », et qu'il disait à son 
fils aîné « en une moult grande maladie qu'il eût à Fontaine- 
bleau: « Beau fils, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de 
ton royaume ; car vraiment j'aimerais mieux qu'un Escot vînt 
d'Ecosse et gouvernât bien et loyalement, que tu le gouver- 
nasses mal et injustement » ; - — une grande auiorité morale 
sur la cour « la sans pareille », et à l'étranger, auprès des rois 
et des empereurs, à qui il peut répondre, comme à Frédéric II : 
« Le royaume de France n'est mie encore si affaibli qu'il se 
laisse mener par vos éperons » ; — un sincère amour de la paix, 
constaté par la mise en vigueur de la quaranlaine-le-roi, de 
l'asseurement, et l'abolition du duel judiciaire ; -- un sévère 
respect pour la justice, qui lui fait veiller avec une scrupuleuse 
attention à la façon dont ses agents la rendent, et écouter lui- 
même les requêtes, « accoté » au chêne de Vincennes, ou dans 
son jardin de Paris : telles sont les vertus, et il faut en passer, 
de ce prince, « vrai roi » avec une fierté souveraine qu'il garde 
jusque dans ses fers, « vrai saint », avec toutes les ardeurs de 
la foi et de l'apostolat, « vrai chevalier » dans les batailles, et 
selon le témoignage contemporain, « vrai homme » aussi 
« ruisselant de pitié et enflammé de charité ». 

C'est au cours d'une maladie grave que Saint Louis fit vœu 
de se croiser. Joinville le suivit, sans oser « retourner les 



204 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

yeux vers Joinville, pour que le cœur ne lui attendrit du 
beau castel qu'il laissait, et de ses deux enfants ». Ils prirent 
la mer à Aiguës-Mortes, au mois d'août 1248, et firent voile 
« de par Dieu; et le vent frappa sur les voiles et nous enleva la 
vue de la terre, tant, que nous ne vîmes que ciel et eau. Et par 
ces choses vous montré-je que celui-là est bien fol hardi qui 
s'ose mettre en tel péril en péché mortel; car l'on s'endort ce 
soir là où on ne sait si l'on se trouvera au fond de la mer au 
matin ». 

Ils arrivent à Chypre, où ils restent huit mois, et reçoivent 
des ambassadeurs Tartares avec l'espoir de les convertir au 
christianisme. Ils lèvent l'ancre en mai 1249, avec dix-huit- 
cents vaisseaux, grands et petits, en partance pour l'Egypte. 
A Damiette, Saint Louis saute « le glaive en main » à bas 
de sa barque, de l'eau jusqu'aux aisselles, et, tous le sui- 
vant, ils repoussent l'armée des Musulmans qui étaient sur 
le rivage. Damiette est enlevée. Mais ils perdent cinq mois 
avant de marcher sur le Caire, harcelés par l'ennemi qui les 
couvre du feu grégeois « qui venait bien par devant aussi 
gros qu'un tonneau de verjus, et la queue du feu qui partait de 
lui était bien aussi grande comme un grand glaive. Il faisait 
un tel bruit à venir qu'il semblait que ce fut la foudre du ciel ; 
il semblait un dragon qui volât dans les airs. » Et Joinville se 
jette « à coudes et à genoux » pour faire sa prière. Les Croisés 
mirent un mois à parcourir les dix lieues qui les séparaient de 
la ville de Mansourah. Un combat mal engagé dans cette place 
même, et auquel Joinville prit part, se démenant de tous côtés 
à la fois, « blessé en cinq endroits et son roussin en quinze, 
courant sus à l'ennemi qui s'enfuyait, quand il voyait qu'il 
pressait trop les sergents », coûta la vie au comte d'Artois, 
frère de Saint Louis, qui, en apprenant de ses nouvelles « à 
savoir qu'il était en paradis, répondit que Dieu fut adoré de 
tout ce qu'il lui donnait, et les larmes lui tombaient des yeux, 
bien grosses, dont maints grands personnages qui virent ce 
furent moult oppressés d'angoisse et de compassion ». 
Mais l'armée fut entourée par les Musulmans, et réduite à la 
disette. La peste se déclara. « Il venait tant de chair morte es 
gencives à notre gent qu'il convenait que barbiers ôtassent la 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 205 

chair morte, pour qu'ils puissent la viande mâcher et avaler. 
Grand pitié était d'ouïr braire les gens parmi l'armée, aux- 
quels on coupait la chair morte ». Une tentative de retraite ne 
réussit pas. Joinville fut fait prisonnier. Pour échapper à la 
mort, il se donna comme cousin du roi; sa rançon fut fixée à 
huit cent mille livres besants. Un grand nombre d'autres chré- 
tiens furent massacrés. Joinville fut très malade et pareille- 
ment l'était son pauvre prêtre. Un jour qu'il chantait messe 
devant le sénéchal couché, quand le prêtre fut à l'endroit de 
son sacrement, Joinville « l'aperçut si très malade, que visible- 
ment il le voyait se pâmer ». Le sénéchal se leva et courut le 
soutenir, « et ainsi acheva-t-il de célébrer sa messe, et onc- 
ques puis ne chanta, puis mourut ». 

Saint Louis, à la fin dut se rendre. « Le bon saint homme 
de roi » sut, par ses vertus mêmes, inspirer le respect aux 
ennemis, qui le relâchèrent contre forte rançon. 

Libres, Joinville et Saint Louis, avec ce qui restait des 
leurs, passèrent en Palestine, où durant quatre années, ils 
essayèrent de relever l'église chrétienne par leur zèle, rece- 
vant des ambassades, faisant des tournées militaires, à Saint- 
Jean-d'Acre, à Jaffa, sans pouvoir arriver à Jérusalem, « la 
Sainte Cité ». 

Joinville trouva un jour Saint Louis tout en larmes; il venait 
d'apprendre la mort de sa mère. Il fallut rentrer en France. Le 
voyage de retour n'alla pas sans accident; en passant près 
de Chypre, la galère du roi toucha contre un rocher « qui 
emporta bien trois toises de la quille ». On conseillait au roi 
de passer sur un autre navire, mais il n'en voulut rien faire, 
« aimant mieux mettre en la main de Dieu son corps, sa 
femme et ses enfants, que faire dommage aux cinq cents per- 
sonnes de la nef, qui demeureraient à Chypre de peur du péril 
de leurs corps, et jamais plus n'auraient espoir ni moyen de re- 
tourner en leur pays ». 

La traversée reprit après qu'on eût radoubé le navire, et 

on arriva à Hyères où le roi débarqua, bien que ce ne fût pas 

« sa terre ». Joinville l'accompagna jusqu'à Beaucaire, et là, 

le quitta pour rentrer en Champagne. 

Les derniers chapitres du livre sont un nouveau panégy- 



206 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

rique de Saint Louis, dans la forme et l'esprit des quinze pre- 
miers. Joinville nous fait assister à la mort du roi, dont il tient 
les détails du comte Pierre d'Alençon, et à sa canonisation 
« grand honneur à tous ceux de son lignage qui, par leurs 
bonnes œuvres le voudront imiter, grand déshonneur à ceux 
de son lignage qui voudront mal faire ; car on les montrera au 
doigt, et l'on dira que le saint roi dont ils sont descendus n'eût 
pas voulu faire une si mauvaise action ». 

Les mémoires de Joinville ont une candeur aimable, une 
ingénuité d'enfant. Il écrit à quatre-vingts ans; les couchers 
de soleil ont encore quelque chose des radieuses aurores. 
Le récit est empreint d'une absolue sincérité et bonne foi. 
Avec le plus joli naturel, il avoue ses peurs et ses tremble- 
ments. Fait prisonnier, « pour la peur que j'avais, dit-il, 
je commençais à trembler bien fort et pour la maladie 
aussi... ». Qu'il ait brouillé certains détails, on ne peut lui 
en tenir rigueur. Les faits remontaient à plus de quarante 
ans en arrière. Que le Nil prenne sa source au paradis ter- 
restre, d'où il apporte l'aloès, la rhubarbe, le gingembre et la 
cannelle, ce sont là fantaisies qui n'étonnent pas six cents ans 
avant Speke et Baker. Y a-t-il tant d'invraisemblance à en 
faire garder les sources par des lions, serpents et oliphants ? 
Il y a un charme souriant dans ses contes merveilleux : le 
conquérant céleste qui devait ruiner le pouvoir de l'empe- 
reur de Perse, ou les Arméniens qui, sonnant dans leur cors 
et faisant des sauts périlleux, semblaient ouïr « les voix des 
cygnes qui se partent de l'étang ». 

Ce qui importe c'est le récit de sa croisade avec Saint Louis, 
et de toutes les choses qu'il a « vues et ouïes ». En cela, il est 
inimitable. Naïf et enjoué, il a des façons de dire qui sont 
sympathiques, sans qu'il manque à son imagination souple et 
vive le don de la couleur et de la richesse. Il fait sourire, soit 
qu'à un de ses serviteurs qui lui offrait contre le froid un 
manteau fourré, une nuit que le navire, ayant touché, mena- 
çait de sombrer, il réponde, avec belle humeur: « Qu'ai-je à 
faire de votre surcot, puisque nous nous noyons », — soit 
qu'il se donne du cœur, au plus fort de la bataille, en répétant 
ce mot du comte de Soissons: « Par la coiffe-Dieu, nous par- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 207 

lerons encore de cette journée dans les chambres des dames »! 
Si Joinville n'a pas les qualités solides de l'historien, il a 
appliqué à une page d'histoire les plus belles qualités du 
conteur, dans une causerie aimable, enjouée, pleine d'émo- 
tion, d'attendrissement, et d'esprit. Si le conte est parfois traî- 
nant, le ton a toujours de la grâce et de la bonhomie, sans 
jactance ni fausse modestie, avec une franchise qui plaît, et 
une perfection de forme qui annonce Froissart. 

Avant d'aborder l'œuvre de Froissart, il convient de rappe- 
ler les Grandes Chroniques de France, qui, d'abord rédigées 
en latin, comme on l'a vu, par les moines de Saint-Denis, de- 
vinrent vers 1340 les annales même de la royauté, et dès lors, 
écrites en français par des laïques, présentèrent une certaine 
originalité, si toutefois, leur caractère officiel en compromit 
la sincérité. 

Notez aussi la Chronique dite Des quatre premiers Valois, 
due à un prêtre de Rouen, et surtout, les Vraies Chroniques 
d'un chanoine cle Liège, moitié prince, moitié homme d'Eglise, 
Jean le Bel, qui, par ses hautes relations, sut se tenir au cou- 
rant des événements de l'Europe, et en fit le récit, quelquefois 
suspect, mais toujours vif et coloré. Froissart s'en est souvenu, 
puisqu'il a emprunté, sans craindre qu'il fît tache, le début 
même de son livre aux premières pages de Jean le Bel. 

Jean Froissart est né à Valenciennes, en 1337, à la frontière 
même des Flandres, ce qui explique son indifférence entre la 
France et l'Angleterre. S'il nous a, avec une complaisance 
pleine de charme, raconté sa vie, il est muet sur sa famille, 
son père et sa mère, car on ne peut faire aucun fonds sur 
des vers allégoriques, où il nomme son père Thomas, et le 
présente comme peintre d'armoiries. Il se peut, quoique aucun 
document ou témoignage ne le prouve, qu'il soit de naissance 
noble; il est aristocratique par tempérament, et « la ribau- 
daille » ne lui dit rien. De bonne heure, il était « fortement féru 
de voir danses et carolles ». Il soupirait à douze ans, après 
« le temps d'aimer par amour ». Une amourette qu'il a chantée 
en vers, rondeaux, lais et virelais, faillit le mettre au tombeau, 



208 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

après une maladie de langueur. Du moins, il l'assure. Il voya- 
gea pour oublier. Mais il ne serait pas étonnant que l'ima- 
gination, qu'il avait forte, ait inventé ce motif. Il est probable, 
comme il le dit au prologue, qu'il passa avant l'âge de vingt- 
cinq ans, en Angleterre, pour présenter à la reine Philippe de 
Hainaul, femme d'Edouard III, l'histoire des quatre années 
qui avaient suivi la bataille de Poitiers. Ainsi se créa-t-il de 
puissants protecteurs. Sa vie fut une continuelle pérégrina- 
tion, à la suite du roi d'Angleterre d'abord, et ensuite, selon. 
sa fantaisie, en Ecosse, en France, où on le retrouve en 1367, 
commensal du prince de Galles. Celui-ci tenait cour à Bor- 
deaux et, ayant eu un fils, dit à notre chroniqueur : « Froissart, 
écrivez et mettez en mémoire que madame la Princesse est 
accouchée d'un beau fils qui est venu au monde en jour de 
roi, et il est aussi fils de roi, car son père est roi de Galice, 
ainsi par raison il sera encore roi. » Après un court retour en 
Angleterre, il passe en Italie, avec le duc de Clarence qui allait 
épouser une fille du duc de Milan. Froissart connut ainsi Chau- 
cer, qui était de l'escorte, Pétrarque, l'empereur de Cons- 
tantinople Jean Paléologue, le pape Urbain V. 

A la mort de la reine Philippe en 1369, il revint à Valen- 
ciennes, mais en prenant le chemin le moins court, — par 
l'Allemagne, qu'il n'avait pas encore visitée. Il négligea ses 
amis d'Angleterre, et se créa de nouveaux protecteurs parmi 
les comtes et les princes français ou alliés de la France. En 
même temps, il refit sur un plan plus large le premier livre 
de ses histoires, dont il avait offert la primeur à la reine d'An- 
gleterre. A court d'argent, car, bien qu'il en eût gagné, « il 
savait trop bien s'en délivrer », il dut à l'obligeance du comte 
de Blois le bénéfice de la cure des Estinnes-au-Mont, qui le 
tira d'embarras. Dix ans passent, de 1373 à 1383, durant les- 
quels il ne pense plus qu'à ses Histoires, à la poésie, et, quel- 
quefois, à sa charge de curé. Pourvu du canonicat de Chimay, 
grâce encore au comte de Blois, qui le prit comme chapelain, 
il accompagna son seigneur dans ses divers déplacements à 
travers la France, Berry, Aquitaine, Auvergne, Flandre, Blai- 
sois, comté de Foix et Béarn surtout, où il passa des heures 
bénies, comme il l'atteste au début de son troisième livre. Puis 



HISTOIRE DE LA. LITTÉRATURE FRANÇAISE 209 

les pérégrinations reprennent; il va à Paris, à Crève-Cœur en 
Cambrésis, à Valenciennes, en Hollande, dans le Languedoc, 
en Zélande; durant deux ans, il s'occupe à mettre en ordre les 
matériaux qu'il a amassés; et il repart pour l'Angleterre où il 
n'était pas venu depuis vingt-sept ans. Il offre à Richard II, 
qu'il a vu naître à Bordeaux, ses œuvres poétiques, copiées 
richement, « et faites pour plaire, enluminées, écrites et his- 
toriées, et couvertes de velours vermeil à dix clous d'argent 
doré d'or, et roses d'or au milieu, et à deux grands fermaux 
dorés et richement ouvrés au milieu de rosiers d'or ». Il fut 
retenu trois mois par Richard II, et il dut ensuite rentrer à 
Chimay. « Au prendre congé, raconte-t-il, il me fit par un sien 
chevalier lequel on nommait messire Jehan Bouloufre, donner 
un godet d'argent doré de fin or et pesant deux marcs large- 
ment, et dedans cent nobles d'or, dont je valus mieux depuis, 
tout mon vivant; et suis fort tenu à prier pour lui, et à regret 
j'écrivis sa mort. » 

Froissait avait alors passé la soixantaine. Rentré à Chimay 
en 1395, il y mourut vers 1410, et fut enseveli dans l'église 
de Sainte-Monégonde, ayant achevé les quatre parties du 
grand ouvrage aux soins duquel il avait consacré les dernières 
années de sa vie, après avoir couru le monde pour en réunir 
les documents. 

Froissart a aimé les voyages et les conversations. Il eut, 
après Hérodote, la vocation de ce qu'on a appelé depuis le 
« grand reportage ». 

Partout où il a passé, il s'est renseigné, engageant causerie 
avec les gens, habile à les faire parler, « faisant enquête aux 
anciens chevaliers et écuyers qui avaient été en faits d'armes, 
et aucuns hérauts de crédence, pour vérifier et justifier toute 
matière », ne pouvant rester « oiseux », avide de « savoir la 
vérité de lointaines besognes ». — « Tandis que j'avais, Dieu 
merci, dit-il, mémoire, sens et bonne souvenance de maintes 
choses passées, esprit clair et aigu pour concevoir tous les 
faits dont je pourrais être informé touchant à ma principale 
matière, âge, corps et membres pour souffrir peine, je m'avi- 
sai que point ne voulais remettre de poursuivre ma matière. » 

Cet assemblage d'histoires, d'anecdotes, de « chevaleries » 

14 



210 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

forme un ensemble qu'il n'est pas aisé d'analyser. Divers ma- 
nuscrits sont différents ; le fil du récit serpente à travers des 
récits intercalaires. A côté de graves événements à peine 
contés, de petits faits sont copieusement détailles. Les Chro- 
niques de France, cl Angleterre, d'Espagne, de Bretagne, de 
Gascogne, de Flandre et lieux d'alentour, n'offrent pas un 
large et bel ensemble à en fixer les contour-. 

A peu de choses près, toutes ces « honorables emprises, 
nobles aventures et faits d'armes » gravitent autour de te 
guerre de Cent ans. L'ouvrage est divisé en quatre livres. 

Le premier va de 1325 à 1378: avènement d'Edouard III 
au trône d'Angleterre, à la suite d'une révolution de famille; 
sa guerre contre l'Ecosse; avènement de Philippe de Valois; 
sa guerre contre les Flamands; prétentions d'Edouard à la 
couronne de France, sur les conseils de Robert d'Artois, et 
alliances qu'il recherche auprès des Pays-Bas, où Jacques 
Artevelt « qui avait été brasseur de miel... était entré en si 
grande fortune et faveur que tout ce qu'il voulait bien dire et 
commander par toute la Flandre était fait et bien fait » : pre- 
mières hostilités qu'allume la rivalité des maisons de Blois 
et de Montfort en Bretagne; conquête de la Guyenne et de la 
Normandie par Edouard III; bataille de Crécy, à la suite de 
laquelle le roi de France se réfugie de nuit et presque seul au 
château de la Broyé : « Qui est là, qui heurte à cette heure, 
demande le châtelain. — Ouvrez, ouvrez, c'est l'infortuné roi 
de France, répond Philippe »; siège de Calais, dévouement 
des bourgeois de la ville, et d'Eustache de Saint-Pierre que 
l'intercession de la reine d'Angleterre sauve de la mort, — 
morceau classique; règne de Jean le Bon, et journée héroïque 
de Poitiers, récit épique et grandiose; le roi Jean « en trop 
grande presse et trop grande poussée » obligé de se rendre. 
(c donnant son gant droit » à Denis de Morbecque qui le remit 
au prince de Galles, son cousin; dévastation du pays de 
France par la Jacquerie et les Grandes Compagnies; avène- 
ment de Charles V, « le méchant roi », au dire d'Edouard III. 
mais qui, grâce à Duguesclin, débarrassa presque entière- 
ment des Anglais le territoire français; mort du roi d'Angle- 
terre; campagne assez confuse sur les côtés britanniques et 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 214 

sur divers points en France; tel es! le résumé du premier 
livre de Froissait. C'esl le plus important, an — i bien pour sa 
longueur que pour les faits qu'il rapporte. 

Le livre suivant s'ouvre dans les derniers mois du règne 
de Charles V qui va mourir bientôt, après Duguesclin, et con- 
fie le royaume à ses frères, en même temps qu'à son fils tout 
enfant. Exaction- des princes régents, après la mort de 
Charles V, soulèvement des Maillotins en France, mêmes 
scènes en Angleterre où règne un roi mineur, Richard II. que 
les serf- bravent, tandis que ses oncles guerroient en Ecosse 
et en Portugal; démêlés de la noblesse française avec la Flan- 
dre et bataille de Rosebecque; rivalités des princes en Espa- 
gne et en Portugal, — c'est le deuxième livre. 

Le voyage de Froissart en Béarn, auprès de Gaston 1' 
bus. qu'il trouve « excellent et parfait », et des scènes de cour, 
contées avec une verve sans pareille, ouvrent le troisième livre. 
qui se continue par les événements d'Espagne, siège de Lis- 
bonne, bataille d'Aljubarota. indépendance du Portugal, pré- 
paratifs de descente en Angleterre par les chevaliers et 
écuyers français, qui disaient: « Xous irons maintenant sur 
ces maudits Anglais qui ont fait tant de maux et de persécu- 
tions en France. A ce coup nous vengerons sur eux nos pères, 
nos frères et nos parents, qu'ils ont mis à mort et déconfits. » 

L'entrée solennelle d'Isabeau de Bavière à Paris, et les 
fêtes qui se célébrèrent partout, à la grande joie de Froissart. 
voilà le quatrième livre, qui se termine par les récits les plus 
tragiques : croisade piteuse de la noblesse française en Bar- 
barie; exploits de brigands, comme aussi de divers seigneurs 
en guerre, assassinat de Pierre de Craon. voyage de Char- 
les VI en Bretagne et sa folie; rivalité des oncles du roi mis 
en tutelle; en Angleterre, révolution qui détrône Richard II, 
assassiné et remplacé par Henri de Lanea-tre. 

Froissart termine là ses chroniques. Quoiqu'il ait pris soin 
de voyager et de courir vers le renseignement et l'information, 
il ne dissimule pas ce que ses histoires peuvent avoir de dou- 
teux; il nous prévient toujours quand on lui a rapporté 
(comme il me lui dil) un fait qu'il n"a pas vu. Si, sur certains 
sujets, il a recueilli une riche moisson de document-, il en 



212 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

est d'autres qui lui ont fait défaut. Il pèche à la fois par une 
trop grande crédulité, — lisez son conte des ours qui parient, 
— et par omission. Il se trompe sur les dates, les noms de 
lieux et de personnes. 

Epris de « chevalerie » il n'a le sens ni de l'humanité, ni de 
la justice, et se soucie peu des misères du peuple qui furent 
grandes. La Jacquerie, Etienne Marcel, les Etats Généraux, 
le préoccupent peu. 

De patriotisme point, de sens moral, pas davantage. C'est 
un inconscient attiré par tout ce qui chatoie, fût-ce le vice. 

Il reste le mérite littéraire. 

Bavard prolixe, trouvère égaré dans l'Histoire, il raconte 
avec un abondant abandon, charmant de naïveté, divers d'ac- 
cent, tour à tour élevé, grave, mélancolique, attendri, suivant 
le sujet qui l'emporte, car il prend une part très vive à ses 
récits. Ses personnages vivent, ont le geste, la voix qu'il 
faut. Injures, invectives, propos solennels, exclamations, 
Froissart reproduit tout avec réalité, conteur admirable, 
peintre plus admirable encore, d'un coloris et d'un éclat qui 
" reflamboie » au soleil, tout comme les oriflammes que l'on 
voit « ventiler ». Combats où l'on entend descliquer les ca- 
nons, où les hommes tombent, ensanglantés, sur la terre 
qui « rosoie » de sang, fêtes de cour, tournois, faits d'armes, 
tableaux de sièges, il excelle à ces pages évocatrices. Voyez 
ce panneau, le départ du duc de Bourbon pour l'Afrique : 

« Grande beauté et grande plaisance fut à voir l'ordonnance 
du départ, comment ces bannières, ces pennons et ces écus 
armoriés bien richement des armes des seigneurs ventilaient 
au vent et resplendissaient au soleil, et d'ouïr ces trompettes 
et ces clairons retentir et bondir, et ménestrels faire leur mé- 
tier avec pipeaux et chalumeaux, tant, que du son et de la 
voix qui en issait, la mer en retentissait toute... ». 

Il ne s'est pas vanté, quand il a écrit en tête de son œuvre : 
« Je savais bien que au temps à venir et quand je serai mort, 
sera celte haute et noble histoire en grand cours, et y pren- 
dront tous — nobles et vaillants hommes, — plaisance, et 
exemple de bien faire ». 

Plaisance suffit peut-être, car Froissart est surtout un bel 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 213 

esprit. C'est un poète, même quand il écrit en prose. Déjà à 
travers ses Histoires on l'aperçoit, qu'il représente Edouard III 
touché au cœur par « une étincelle de fine amour », ou qu'il 
ait cette note pittoresque : « Quand la douce saison de mars 
tut venue et que les vents se commencèrent à apaiser, et les 
eaux de leur fureur à retraire et les bois à reverdir... » 

Je vous ai dit que Froissart a laissé un recueil considérable 
de poésies. Des pièces d'assez longue haleine, alternent avec 
des pastourelles, des rondeaux, des lais et virelais, le tout offre 
de la grâce, sinon de la profondeur, et des effets rythmiques 
nouveaux : 

Mon cœur s'ébat en odorant la rose 

Et s'éjouit en regardant ma dame: 

Trop mieux ne vaut l'une que l'autre chose. 

Mon cœur s'ébat en odorant la rose 

L'odeur m'est bon, mais du regard je n'ose 

Jouer trop fort, je vous le jure par m'àrne, 

Mon cœur s'ébat en odorant la rose 

Et s'éjouit en regardant ma dame. 

Les vers de Froissart, nous l'avons vu, valent assez pour 
l'honorer. Mais le prosateur a fait tort au poète. 

Dans sa ville natale, à Valenciennes, il y a une place Frois- 
sart. dans un coin écarté de la vieille cité. De grands arbres 
ombragent un balustre ; l'endroit est peu fréquenté, silen- 
cieux, mystérieux. Debout sur son haut piédestal, Froissart 
semble méditer, et la place est bien choisie pour cette éter- 
nelle retraite du penseur de bronze. A deux pas, les remparts 
que Vauban a dessinés étalent les gazons de leurs glacis; au- 
tour de la tête du chroniqueur, des oiseaux innombrables 
gazouillent dans les arbres épais de cette solitude, et Froissart 
voit ainsi passer les siècles entre les fortifications guerrières 
et la douceur harmonieuse du chant des oiseaux, entre ce 
double symbole qui encadra sa vie et son génie, le symbole 
des hauts faits de guerre, et celui de la poésie. 

Froissart a éclipsé les chroniqueurs de son siècle. Ceux qui 
l'ont suivi ont été pris entre sa gloire et celle de Commines. 



214 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Christine de Pisan, clans un panégyrique déclamatoire de 
Charles Y, comme dans la narration des Faits du maréchal 
Boucicaui; Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, (1) 
dans sa paraphrase française de la Chronique latine de Saint- 
Denis, touchant Charles VI; Jean Charlier, compilateur, plu- 
tôt qu'historiographe de Charles VII: Pierre le Fruictier, dit 
Salmon, dans ses mémoires qui sont un réquisitoire contre 
la Maison d'Orléans ; et les chroniqueurs attitrés de la cour 
de Bourgogne, le grave et pondéré Enguerrand de Monstre- 
let, qu'a continué, sur un ton plus léger, Mathieu d'Escouchy, 
servilement résumé par Lefèvre de Saint-Rémy ; et les autres, 
Georges Chastelain, dont l'ouvrage nous est parvenu mutilé, 
ou le lyrique Olivier de la Marche : tous, savants compila- 
teurs, ont manqué d'art et d'agrément. 

Pourtant, il faut mettre deux ouvrages à part : les Chroni- 
ques du très-chrétien el victorieux Louis de Valois, onzième 
de ce nom, écrites, croit-on, par Jean de Troyes, et qui sont 
comme un journal des actes de Louis XI ; l'auteur a fait 
preuve de sens et d'observation ; — et le Journal d'un bour- 
geois de Paris, qui a du caractère et du relief. On y sent vibrer 
cette âme du parisien frondeur que les expériences politiques, 
après cinq siècles, n'ont pas changé; on y trouve un tableau 
terrible et vécu de l'époque, avec ses misères, ses gens qui 
poussent « piteuses plaintes, piteux cris, piteuses lamenta- 
tions », avec les « petits enfants qui crient : Je meurs de faim, 
et sur les fumiers, ici dix, là vingt ou trente enfants, garçons 
et filles, criant : Hélas ! je meurs de faim ! » tandis que « les 
laboureurs cessèrent de labourer, comme désespérés, laissè- 
rent femmes et enfants, en disant l'un à l'autre: Mettons 
tout en la main du diable; ne nous chaut quoi nous deve- 
nions... aussi bien ne nous peut-on que tuer ou pendre; car, 
par le faux gouvernement des traîtres gouverneurs, il nous 
faut renier femmes et enfants, et fuir aux bois comme bêtes 
égarées, non pas un an, ni deux, il y a déjà quatorze ou quinze 
ans que cette danse douloureuse commença ». 



H) 1388-1473. 



HISTOIRE DE LA MTTÉRATORE FRANÇAISE 215 



Mais voici Commines. 

Philippe de la Clyte, sire de Commines, sire d'Argenton, 
né à Connûmes en L445, est flamand comme Froissart, — et 
c'est leur seul point commun. N'ayant encore que huit ans, 
il perdit son père, grand bailli de Flandre au nom des ducs de 
Bourgogne. 

u Au saillir de l'enfance, dit-il, et en l'âge de pouvoir mon 
ter à cheval, je fus amené à Lille devers le duc Charles de 
Bourgogne, » fils de Philippe le Bon, parrain de Commines, 
et qui plus tard devint Charles le Téméraire. Au service du 
duc. Commines assista à la bataille de Montlhéry, où les che- 
valiers bourguignons, dans leur impatience, culbutèrent leurs 
archers qui les précédaient, « la fleur et l'espérance de leur 
armée, la souveraine chose aux batailles ». Il se tint à l'aile 
droite avec Charles, « ayant moins de crainte qu'il n'en eut 
jamais en lieu où il se trouva depuis ». Il était aux sièges de 
Dinant et de Liège; il devint chambellan du duc en 1468. 

Comment Commines quitta le service de Charles le Témé- 
raire pour entrer au service de Louis XI, c'est ce qu'il est 
malaisé d'expliquer. Certes la « bestialité » des princes, et 
en particulier celle du duc, dont il reçut un jour une botte 
armée à travers le visage, devait déplaire à l'homme sensé, 
judicieux qu'était déjà Commines, tandis que devait lui plaire 
le caractère de Louis XI, qu'il avait vu à l'œuvre lors de l'en- 
trevue de Péronne. Commines a-t-il été gagné — ou acheté 
— par « la parole du roi, tant douce et vertueuse qu'elle endor- 
mait comme la sirène tous ceux qui lui présentaient oreilles? » 
A-t-il pressenti, dès alors, la victoire future de Louis XI sur 
Charles le Téméraire? Bref, il fut, dès 1471, pensionné par 
le roi. 11 eût volontiers reçu des deux mains; mais le roi le 
somma d'opter. En 1472, dans la nuit du 7 au 8 août, Com- 
mines quitta l'un, vint trouver l'autre. Celui-ci se l'attacha 
comme conseiller et chambellan, lui fit une pension de six 
mille livres, et en échange des domaines perdus par le 
t'ait de sa défection, lui octroya la principauté de Talmont, 
dans le Poitou. En outre, il lui fit épouser l'héritière de la 



216 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

seigneurie d'Argenton; voilà pour les biens. Quant aux mar- 
ques de faveur, Louis XI l'en combla, par l'amitié qu'il lui 
témoigna, le recevant à sa table, dans sa chambre, e\ l'atta- 
chant à sa personne. 

En revanche, le protégé se dévoua corps et âme à son maî- 
tre. Il fut de toutes les négociations, sous un roi plus diplomate 
que guerrier, « le plus sage de tous les rois, entre ceux que 
j'ai connus, dit-il, pour se tirer d'un mauvais pas en temps 
d'adversité ». Il l'y aidait, et, à eux deux, ils furent un joli 
couple, employant ruses, intrigues, complots, espions, tous 
les expédients les moins scrupuleux pour se défaire de leurs 
ennemis, fomenter des troubles, inventer des délais pour ga- 
gner du temps, racheter le mensonge par le parjure. 

Louis XI mourut en 1483. Commines n'avait que trente-six 
ans. Les jalousies sourdes, l'envie éclatèrent. Le favori, après 
de successifs procès, dut rendre les domaines reçus. Des accu- 
sations suivirent. 

Rien n'est si près de la disgrâce que la faveur. 

Chinon, avec son château ruiné tout plein de la gloire de 
Jeanne d'Arc, dit la grandeur de Commines, qui en fut gou- 
verneur. Il parcourut avec son escorte ces larges chemins de 
ronde d'où le regard s'étend encore aujourd'hui sur le pay- 
sage enchanteur et verdoyant des îles de la Vienne, des prai- 
ries et des bois, cadre gracieux à la petite ville dont les rues 
tortueuses longent des files de maisons du xv e siècle; Com- 
mines donna le signal des relèves au son de la vieille horloge, 
la même qui sonne encore, depuis le xm e siècle; il habita la 
tour épaisse que Charles VII avait donnée à Jeanne d'Arc pour 
son logis; il commanda la garnison de ce nid d'aigles, impre- 
nable, et les paroissiennes de l'église Saint-Mexme admiraient 
son allure, sa cuirasse et ses éperons d'or. 

A peu de distance de là, dans le château de Loches, le souve- 
nir de Commines se présente encore, mais combien différent! 

Un cachot ménagé dans l'épaisseur du mur, éclairé par 
une haute et fine meurtrière, fermé par un grillage de gros- 
ses poutres, dans lesquelles s'ouvre un guichet ; un banc de 
pierre muni de la chaîne à boucle : c'est là que fut enfermé 
Commines durant huit mois, sous Charles VIII, et l'on montre 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 217 

encore l'inscription, qu'il passe pour avoir gravée dans la 
pierre tendre : « Dixisse me aliquando penituit, tacuisse nun- 
quam » ; je me suis quelquefois repenti d'avoir parlé, jamais 
de m'être tu. 

Elle fait partie de ce recueil si curieux des inscriptions et 
des graffitti des vieilles prisons de Loches: et ceux de Ludovic 
Sforza, et ceux de ces pauvres diables dont quelques-uns gar- 
daient l'esprit gouailleur (il y en a un qui a écrit dans son 
cachot: « Entrez, messieurs, chez le roi notre bon maître ! »), 
— et cette déclaration si édifiante, qui date de 1785, et qui 
marque l'état de l'opinion populaire quatre ans avant la prise 
de la Bastille : 

— Sous peu nous détruirons ces hautes murailles, briserons 
ces cloîtres et ferons disparaître ces tortures inventées par 
les rois, trop faibles pour arrêter un peuple qui veut la li- 
berté. 1785. » 

Voilà une prophétie qui n'allait pas tarder à s'accomplir. 

Grâce à des influences que Commines sut se ménager, il 
finit par se disculper; il recouvra sa liberté, ses biens, et, en 
quelque mesure, son crédit. Il était rentré ert faveur à la cour 
dès 1490. Il devint conseiller du roi, qu'il voulut détourner 
des expéditions en Italie. Il n'y réussit pas. Et l'entreprise 
fut, dit-il, « conduite de Dieu tant à l'aller qu'au retour, car 
le sens des conducteurs n'y servit guère ». Il joua un rôle 
important dans les négociations diplomatiques, mais on 
l'écoutait de moins en moins. Attaqué par des ennemis « sur 
le rapport de plusieurs méchants », qui font haïr « les meil- 
leurs et les plus loyaux serviteurs », il vit mourir Charles VIII, 
et, à l'avènement de Louis XII « clans l'intimité duquel, dit-il, 
j'avais été plus que nulle autre personne, et pour lui j'avais 
été en tous mes troubles et pertes », ce roi l'oublia, car « pour 
l'heure, il ne lui en souvint point fort ». 

Commines se résigna donc à la retraite. Sauf un court 
voyage en Italie, en 1507, il ne connut plus que déboires. Dé- 
possédé de la seigneurie d'Argenton, dont le château lui fut 
seul laissé en viager, il y mourut le 18 octobre 1511, sans avoir 
édité ses Mémoires de Louis XI et des guerres d'Italie, qui 
furent imprimés en 1524. 



218 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Les Mémoires de Commines donnent, dans une première 
partie, l'histoire générale de la lutte entre Louis XI et Char- 
les le Téméraire ou ses successeurs, jusqu'à la mort du roi: 
la seconde partie raconte les guerres de Charles VIII en Ita- 
lie, en 1494 et 1495. 

Ces récits ont une forte originalité. Jusqu'à lui, les chroni- 
queurs se bornaient à raconter les faits; ils ont rarement des 
vues politiques. Commines, lui, raconte aussi, mais en homme, 
d*Etat, qui voit les causes et les conséquences. Chez lui, point 
de rhétorique, point de poésie. Il ne sera jamais dupe des 
apparences, même brillantes. 

A Montlhéry, il montre ses préférences pour une bonne 
troupe d'archers, bien postés, et se méfie de la fougue irréflé- 
chie d'une chevalerie désordonnée. Il apprécie par-dessus tout 
la raison, le sens politique, l'expérience des affaires. « Il était 
assez puissant de gens et d'argent, dit-il de Charles le Témé- 
raire, mais il n'avait point assez de sens ni de malice pour 
conduire ses entreprises. » De la malice, voilà bien ce que 
goûte Commines. Dans ses mémoires, il semble s'être proposé 
d'étaler la malice de Louis XI et la sienne. 

Louis XI, au début de son règne, luttait contre la Ligue du 
Bien public. Il était alors aux abois. Mais « le roi Louis XI. 
notre maître, le plus humble en paroles et en habits », donne 
tout, promet tout, use de finesse et de ruse, et, en sous-main, 
travaille à petit bruit le Parlement, qui refuse d'enregistrer 
ces promesses. Durant une trêve, il détache un à un ses enne- 
mis, car il savait travailler « à gagner un homme qui le pouvait 
servir ou qui pouvait nuire ». — « Mon frère, disait-il au 
comte de Charolais, un adversaire qu'il voulait séduire, je 
vois que vous êtes gentilhomme et de la Maison de France, — 
parce que naguère quand ce fou de Monvilliers vous parla si 
bien, vous me mandâtes que je me repentirais des paroles que 
vous avait dites ledit Monvilliers, avant le bout de l'an... Vous 
m'avez tenu promesse, et encore beaucoup plus tôt que le bout 
de l'an... Et j'aime avoir affaire à pareilles gens qui tiennent 
ce qu'ils promettent. » 

Il reprend la Normandie qu'il avait donnée. Pour traiter 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 2îï) 

avec Charles le Téméraire, il se décide à aller le trouver à 
Péronne. Commines était encore au service du duc; il cou- 
chait dans la même chambre que son maître. Il le vit toute la 
nuit rester sur pied el s'agiter de colère. Il lit prévenir Louis XI 
de consentir à tout. Et en effet, lorsque, au malin le duc 
aborda le roi, et tremblant de colère, la voix âpre el émue, 
lui imposa des conditions humiliantes, Louis XI accepta tout, 
d'un air doux, offrit des otages considérables qui, d'ailleurs, 
réclamaient cet honneur. « Je ne sais s'ils disaient ainsi à tait, 
ajoute Commines, je me doute que non: et à la vérité je crois 
qu'il les y eût laissés et qu'il ne fût pas revenu. » 

Jusqu'à l'heure de sa mort, jusqu'aux derniers moments de 
la maladie, Louis XI, sachant la gravité de son état, ne pense 
qu'à donner le change, envoie acheter des chevaux, des chiens 
de race pour qu'on le croie en bonne santé et en état d'aller 
à la chasse. 

A l'école d'un tel maître, « avec qui il fallait charrier droit », 
Commines, dont l'instinct était éveillé, a beaucoup appris. 
Et cette éducation n'a pas peu contribué à donner à ses Mé- 
moires leur caractère philosophique. Froissart écrivait pour 
des chevaliers; Commines écrit pour cette génération d'hom- 
mes qui a vu la guerre de Cent ans, hommes de calcul et de 
raison, épris non de vaillantise, mais de politique et de diplo- 
matie, désabusés de toute folie chevaleresque, qui cherchent 
l'utile, et dont Louis XI est le type. Commines est un diplo- 
mate, un politicien qui tire des conséquences, déduit des 
causes, explique que notre pays « a gens de deux com- 
plexions » parce que « nous tenons de la région chaude et de 
la froide », bien qu'« en tout le monde, il n'y a pas une région 
mieux située que la France ». Il a sur la constitution de l'An- 
gleterre des aperçus modernes, et dans son chapitre sur le 
caractère du peuple français et du gouvernement de ses rois, 
il prévoit tous les détails de nos conceptions actuelles, sur 
le budget, sur les poids et mesures à unifier, un code de cou- 
tumes à créer, l'abolition des péages. Il est riche en maxi- 
mes politiques et morales : « Les plus grands maux viennent 
volontiers des plus forts, car les faibles ne recherchent que 
patience ». Et quand il parle de la mort du roi, qui « doit 



220 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

passer à son tour par où les autres ont passé avant lui », il 
s'exprime en homme qui a couché dans les chambres des 
grands, qui a surpris leurs insomnies et leurs cauchemars. 
Sur les destinées des rois, il a cette réflexion: « N'eût-il pas 
mieux valu à lui et à tous autres princes, élire le moyen che- 
min, à savoir moins se soucier et moins travailler, et entre- 
prendre moins de choses; plus craindre à persécuter le peuple 
par tant de voies cruelles, et prendre des aises et plaisirs 
honnêtes? Leurs vies en seraient plus longues, et leur mort 
en serait regrettée de plus de gens, et moins désirée. » Et il 
continue, avec une éloquence, riche d'expérience; elle naît, 
sous la plume de cet homme positif et sans idéal, de la mélan- 
colie du moraliste qui « ayant connu autant de princes, et eu 
autant de communications avec eux que nul homme qui ait 
été en France, tant de ceux qui ont régné en ce royaume, 
qu'en Bretagne, Flandres, Allemagne, Angleterre, Portugal, 
Espagne et Italie, tant seigneurs temporels que spirituels », 
— a sondé le néant et l'inanité des calculs inutiles et des efforts 
vains et stériles: « Pourrait-on voir, conclut-il, de plus beaux 
exemples pour connaître que c'est peu de chose que l'homme, 
et que cette vie est misérable et brève; et que ce n'est rien des 
grands ni des petits, dès qu'ils sont morts; qu'il faut que 
l'âme, sur l'heure qu'elle se sépare d'eux, aille recevoir son 
jugement. Et là, la sentence est donnée selon les œuvres et 
mérites du corps. » 

Telle est la moralité de la mort du roi. On s'étonne qu'il ne se 
soit pas avisé plus tôt de cette sagesse. Car il s'est associé à 
l'œuvre de Louis XI, par tous moyens de rouerie et de fourbe- 
rie: on ne peut le tenir quitte, ni oublier le côté faible de sa 
morale, qui fait de lui, moins un précurseur de Montesquieu 
que de .Machiavel. 11 sait manier l'ironie. Deux cavaliers de 
deux camps opposés, croyant à la défaite des leurs, s'enfuient 
sans débrider, l'un jusqu'en Poitou, l'autre jusqu'en Hainaut, 
ce qui fait dire à Commines: « Ces deux n'avaient garde de 
se mordre l'un l'autre »; et ailleurs, lorsque le connétable de 
Saint-Pol périt d'une mort misérable, pour n'avoir point su, 
malgré tous les symptômes d'orage, se garer du destin qu'il 
devait prévoir: « J'ai peu vu de gens en ma vie, dit Commines, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 221 

qui sachent bien fuir à temps ». Mais lisez cette réflexion: 
« Oui a le profit de la guerre en a l'honneur ». Voilà une 
parole de politique qui sait que les hommes se comportent 
« comme hommes et non point comme anges ». Et c'est au 
nom de ce principe que Commines, à qui les moyens violents 
répugnent, pour mener à bien « une bonne, grande et très 
sainte besogne », excuse et emploie les intrigues, la fourbe, 
les serments qu'on viole, les pourparlers sans fin et dilatoires, 
et s'applaudit lorsqu'il a pu, par la mauvaise foi, duper l'ad- 
versaire et le faire trébucher. 

Son style se ressent de tous ces traits de caractère; il n'a 
pas de brillant, il n'a pas le mot coloré et qui fait image; il est 
abstrait, ce qui ne veut pas dire qu'il manque de netteté, de 
vigueur, de relief, et de souffle; lisez la page sur les mauvais 
princes, en qui « il y a toujours eu plus de folie que de ma- 
lice », et lorsqu'ils meurent: « Oui s'informera de leur vie? 
L'information faite, qui la portera au juge? Quel sera le juge 
qui en prendra connaissance et qui en fera punition?... L'in- 
formation sera la plainte et clameur du peuple, qu'ils foulent 
et oppressent en tant de manières, sans en avoir compassion 
ni pitié; les douloureuses lamentations des veuves et des or- 
phelins... et généralement tous ceux qu'ils auront persécu- 
tés... Ceci sera l'information et leurs grands cris pour plaintes 
et leurs piteuses larmes les présenteront devant Notre-Sei- 
gneur, qui en sera le vrai juge et qui, peut-être, ne voudra 
pas attendre pour les punir jusqu'à l'autre monde... » Bos- 
suet dira ces mêmes choses, et dans ce même mouvement. 

C'est là un langage élevé, mais triste et démoralisant. C'est 
toute une époque qui parle avec lui. On sent quelque chose qui 
finit, ayant touché le fond de tout. Le ton est désabusé, senten- 
cieux, et n'exprime que la peur de la mort et du jugement 
dernier. On reconnaît là le XV e siècle, conclusion et aboutisse- 
ment fatal d'une ère qui a décrit sa courbe, et qui tombe à 
plat, l'ayant dirigée vers la terre au lieu de la relever vers 
l'idéal et vers l'infini. 

A considérer les quatre grands chroniqueurs, vous avez le 
caractère de quatre grands siècles. Villehardouin et Joinville 
sont de la belle et vaillante époque, le XII e et le xni° siècle, où 



222 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

l'on croit, où l'on espère, où l'on sent vivement, où les âmes 
s'ouvrent à l'attente de belles et glorieuses destinées. Ville- 
hardouin a le courage ; Joinville a l'amour, la bonté, la cha- 
rité. Ils portent, soit en bravoure, soit en pitié, quelques-uns 
des plus nobles, des plus chaleureux sentiments qui animent 
et qui élèvent l'homme ; ils vibrent, ils admirent, ils s'en- 
thousiasment, et la sainte ardeur des Croisades les soulève et 
les fait aimer. Rien ne leur est indifférent, ils se passionnent, 
ils revivent leur vie sans regret ni déboire, avec la mâle jouis- 
sance de recommencer par la plume une existence faite de 
valeur, d'action, de dévouement et de conviction. Ils ne regret- 
tent rien, et d'écrire, ils ont comme une joie suprême de vivre 
deux fois. 

Froissart est du xiv e siècle. Il a moins de chaleur, moins de 
spontanéité, plus d'art. Les temps ne sont plus les mêmes. Ce 
ne sont plus les enthousiasmes juvéniles, le départ pour l'ave- 
nir riant et plein de promesses, l'hallali triomphant avant la 
sainte curée des belles idées et des belles formes littéraires 
ou artistiques. Il y a plus de repos, plus de sagesse, plus de 
maturité ; il est plus proche du but ; les arrivées n'ont jamais 
l'allégresse des départs. Un des rois d'alors s'appellera 
Charles le Sage. C'est le moment où les genres et les germes 
des idées sont à leur point d'épanouissement, et ne pourront 
plus que se faner. 

Au XV e siècle, le but est dépassé ; c'est la fin, c'est la déca- 
dence. 

Les floraisons des grands genres littéraires sont tombées. 
Tout s'use et se dessèche. Il n'y a plus d'épopée ; le théâtre 
devient un divertissement sans foi ni chaleur ; la poésie n'est 
plus qu'un exercice et une mosaïque, sauf une exception ; la 
prose se spécialise et se retranche dans la satire et l'ironie. Les 
grands et beaux sentiments sont finis, élimés; tout devient 
parodie; le rire amer a remplacé la franche gaieté, la moquerie 
a chassé l'enthousiasme, l'indifférence présage la lassitude et 
le dégoût. Comme il arrive quand la vie n'est pas illuminée 
par la flamme ardente et jeune de la passion, tout s'assombrit, 
s'attriste. C'est le crépuscule. La littérature sombre, s'épuise, 
comme tout le reste ; plus d'entrain, de vaillance, de fervente 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 223 

ardeur : une gaieté qui sonne faux et qui s'énerve de mono- 
tonie, avec des réveils découragés et des frayeurs à l'idée de 
la mort, messagère des sanctions d'une vie mal occupée. La 
France se tapit, morose et craintive, dans l'ombre de Plessis- 
lez-Tours. Plus d'espoir, plus de lendemain souriant ou sou- 
haitable ; c'est un aboutissement, une fin, dans un cul-de-sac 
que ferme le mur boueux du monde matériel. La chevalerie 
n'est plus qu'un mot et un souvenir ; la vie pratique a étalé ses 
exigences, dont la rançon est le scepticisme et le désespoir. 
Commines a porté dans son âme les frayeurs et les dégoûts de 
ce monde sans préjugé, sans croyance et sans respect ni pour 
le roi, ni pour Dieu, dont la religion devient une supers- 
tition grossière et peureuse. Il lui a manqué ce qui a manqué 
à son temps, un idéal élevé, une philosophie sérieuse et saine, 
un peu d'élévation, de noblesse et la sainte naïveté de la jeu- 
nesse. Son époque est à un tournant, à un angle. Le xv e siè- 
cle est triste comme une mort. On se demande ce qu'il fût 
advenu si la Renaissance — jamais terme ne fut plus juste, 
— n'était apparue pour rajeunir, ranimer, galvaniser le mo- 
ribond moyen âge, tué pour avoir usé toute sa jeunesse et 
toutes ses illusions par cinq siècles d'héroïsme et de chefs- 
d'œuvre. 



DEUXIEME PARTIE 
IXIVI' SIÈCLE 



CHAPITRE PREMIER 
La Renaissance 

Origines de la Renaissance. — Les Savants d'Orient en Italie. — La Dernière des 

Renaissances françaises. — ■ L'Imprimerie et les découvertes. — Le Rôle de 
François I er . — Roi galant, vaillant et lettré. — Les Beaux-Arts. — Los Châ- 
teaux de France. — La Religion de la Beauté. — Le Paganisme et la Réforme. 
Deux banqueroutes : celle du moyen âge et celle de la Renaissance. — Le 
Réveil du Nord. 

En 400 après J.-C, Alaric, chef des Visigoths, envahit l'Oc- 
cident. C'était le signal des invasions barbares. Pressés par 
le nombre, Goths, Visigoths, Alains, Burgondes, Franks, 



Synchronisme. — Louis XII, 1498-1515. Guerre du Milanais. 

1498, Holbein. Machiavel. — 1499, Mort de Marsile Ficin. — 1500, Nais- 
sance de Benvenuto Cellini. Clémence Isaure. — 1502, Vasco de Gama. 
Sannazar (Arcadia). — 1503, César Borgia. Jules II, pape. — 1504, Traité 

de Plois. — 1506, Bramante commence Saint-Pierre de Rome. ■ 1507 

Copernic découvre son système. — 1508, Ligue de Cambrai. Raphaël à 
Rome. — 1509, Bataille d'Agnadel. Henri VIII, roi d'Angleterre. Erasme. 
Naissance de Calvin. — 1510, Naissance de Pierre Lescot, de Bernard 
Palissy, d'Ambroise Paré. — 1512, Disgrâce de Machiavel. — 1513, Gaston 
de Foix à Ravenne. Léon X, pape. 

François I er , 1515-1547. Les Valois.— 1515, Arioste : le Roland Furieux. 
Victoire de Marignan. — 1516, Holbein à Bâle. — 1517, Concordat de 
Bologne. — 1518, Le Prince de Machiavel. — 1519, Charles-Quint, Empe- 
reur. Mort de Léonard de Vinci. — 1520, Luther excommunié. Le Camp 
du Drap d'or. Mort de Raphaël. — 1521, Luther à Worms. Melanchton : 
Loci Theologici. — 1522, Les Turcs à Rhodes. Magellan fait le premier 
voyage autour du monde. — 1523, Trahison de Bourbon. Gustave Wasa. 
— 1524, Mort de Bayard. Naissance de Camoens et de Palestrina. — 
1525, Pavie. — 1526, Le Primatice commence le château de Chambord. — 

15 



226 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Huns, Van dales, Suèves, etc. se ruèrent, et passèrent en 
trombe sur l'Europe atterrée. Les hordes aux lourds chariots 
firent trembler le sol sous le galop des chevaux, et les popula- 
tions fuyaient devant elles. On vit les paisibles habitants des 
cloîtres et des monastères entasser sur des véhicules attelés de 
bœufs les trésors de leurs abbayes et de leurs bibliothèques, 
les parchemins rares, les manuscrits, les palimpsestes, toutes 
les richesses de la littérature antique, conservées, dans les 
couvents d'Italie, en souvenir des brillantes périodes littérai- 
res, le siècle d'Auguste et celui des Césars. Les moines se 
réfugièrent avec leurs précieux dépôts en Orient, à Constan- 
tinople, au mont Athos. Ils y restèrent, eux et leurs succes- 
seurs, mille ans. 

Pourquoi et comment en revinrent-ils ? Par quel chassé- 
croisé à distance les manuscrits grecs qui avaient émigré 
d'Italie à Byzance, rentrèrent-ils de Byzance en Italie? 

Le retour eut les mêmes causes que le départ. Ce fut encore 
une invasion barbare, l'invasion des Turcs, et la prise de 
Constantinople en 1453. Depuis un siècle, les Turcs mena- 
çaient. Amurat I er avait épouvanté Jean Paléologue; Bajazet I er 

1527, Les Médicis chassés de Florence. — 1528, Les Français à Xaples. 
Mort d'Albert Durer. — 1529, Diète de Spire. — 1530, Confession d'Augs- 
bourg. Le Eosso arrive en France. Fondation du Collège de France. — 
1532, Bretagne réunie à la France. — 1533, Le Jugement Dernier, de 
Michel-Ange. Pantagruel. — 1534, Mort du Corrège. — 1535, Alliance de 
François I er et des Turcs. — 1536, Institution Chrétienne de Calvin. — 
1537, Corne de Médicis. — 1538, Calvin banni de Genève. — 1539, Ordon- 
nance de Villers-Cotterets, le français dans les tribunaux. ■ — 1541. Mort 
de Pizarre au Pérou. Benvenuto Cellini arrive en France. Pierre Lescot 
commence le Louvre. — 1543, Vesale. — 1544, Victoire de Cerisolles. 
Traité de Crépy. Naissance du Tasse. — 1545, Concile de Trente. — 1546, 
Mort de Luther et de Jules Romain. Etienne Dolet. 

Henri II, 1547-1559. — 1548, Marie Stuart en France. Diète d'Augs- 
bourg. Ignace de Loyola. — 1550, Almanaeh de Nostradamus. — 1552, 
Ambroise Paré chirurgien du roi. — ■ 1553, Siège de Metz. Marie Tudor. 
Michel Servet brûlé. — 1555, Paul IV, pape. Palissy trouve l'émail. — 
1556, Philippe II. — 1558, Elisabeth d'Angleterre. Prise de Calais par 
Guise. Jj'Hcptaméron de Marguerite de Valois. François II, 1559-1560, 
fils du précédent. Influence de Catherine de Médicis, sa mère. — ■ Epouse 
Marie Stuart d'Ecosse. ■ — 1559, Traité de Cateau-Cambrésis. Les Guises. 
Mort de Paul IV. — 1560, Conjuration dAmboise . 

Charles IX, 1560-1574. — 1561, Colloque de Poissy. — 1562, Vassy. 
Guerres de religion. Naissance de Lope de Vega. Ste-Thérèse. — 
1564. Naissance de Shakespeare et de Galilée. Mort de Michel-Ange et de 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 227 

avait disposé die l'Empire d'Orient, que Tamerlan sauva sans 
le vouloir : sans l'héroïsme de Jean Hunyade Corvin et de 
Castriola, le dénouement eût été précipité: il se produisit 
pourtant, et Mahomet II eut raison de Constantin XII. 

Alors eut lieu l'exode en sens inverse, que Commines a 
défini nettement, quand il dit, parlant de la Renaissance, que 
« ce rétablissement ne se fût guère avancé si Constantinople 
n'eût été prise et saccagée par Mahomet II ; car ce fut alors 
que Lascaris, Chrysoloras, Chalcondyle, Bessarion, Trape- 
zunce, Argyropoule, Manille, en un mot tous les hommes doc- 
tes de la Grèce, se retirant à sauveté vers les princes de l'Eu- 
rope, y apportèrent aussi quant et quant eux tous les anciens 
auteurs, sans lesquels on ne pouvait passer plus outre ». 

Ces savants grecs firent beaucoup pour l'entretien et la per- 
pétuité des chefs-d'œuvre antiques. Il y a encore, à la Biblio- 
thèque de l'Escurial, dans la galerie des livres, pleine de 
manuscrits merveilleux en lettres d'or, entre les murailles 
épaisses qui ont pesé lourdement sur les épaules voûtées du 
sinistre Philippe II, il y a encore des manuscrits de Lascaris, 
savant de Constantinople, qui sauva ses parchemins des Turcs, 



Calvin. — 1567, Assemblée générale du clergé. Naissance de François de 
Sales. — 1568, Marie Stuart captive. — 1569, Jarnac. — 1570, Paix de 
Saint-Germain. — 1571, Victoire de Lépante. Coligny. Le Tasse. — 
1572, La Saint-Barthélémy. Les Lusiades de Camoens. — 1573, Pais de 
La Rochelle. 

Henri III, frère du précédent, 1574-1589. — 1575, Henri le Balafré, 
La Jérusalem délivrée, du Tasse. — - 1576, La Ligue. Etats de Blois. Mort 
du Titien. — 1577, Drake fait le tour du monde. — 1579, L'Union 
d'Utrecht. Mort de Camoens. — 1580, Euphues de Lily. — 1562, Le Calen- 
drier Grégorien. — 1585, Naissance de Richelieu. Galilée pose les lois du 
pendule. — 1586, Guerre des Trois Henri. — 1587, Bataille de Coutras. 
Marie Stuart décapitée. — 1588, Journée des Barricades. Le Roi de Paris. 
Assassinat du duc de Guise à Blois. Mort de Paul Véronèse. — 1589, Assas- 
sinat de Henri III par Jacques Clément. 

Henri IV, 1589-1610. Les Bourbons. — 1589, Arques. — 1590. Ivry. 
Siège de Paris. Alexandre Farnèse. Mort de Cujas, Germain Pilon. Cousin. 

— 1592, Edition de la Vulgate, version officielle de la Bible. Naissance 
de Callot, de Gassendi. — 1593, Etats de la Ligue. Conversion de Henri IV. 

— 1594, Henri IV entre à Paris. J. Châtel. Expulsion des Jésuites. Nais- 
sance de Poussin. — 1595, Guerre d'Espagne. Shakespeare. — 1596, Traité 
avec Mayenne. — 1597, Sully, Surintendant des Finances. — 1598, Paix de 
Vervins. Edit de Nantes. Naissance de Mansart. — 1599, Naissance de 
Van .Byck. — 1600» Henri IV épouse Marie de Médicis. 



228 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

et les apporta en Sicile. Il a copié de sa main un nombre consi- 
dérable de ces chefs-d'œuvre anciens, Hérodote, Thucydide, 
Euripide, Sophocle, Platon, sans compter des fragments en- 
core inédits, et inconnus ou oubliés. Il n'était pas le seul qui 
eût ainsi veillé à la conservation des Anciens. Michaël Apos- 
tole en apporta bon nombre dans sa retraite de Crète, alors 
sous le pouvoir de Venise. Et combien d'autres rendirent 
aux Humanités le même office ! L'Orient devenait la grande et 
riche réserve. 

« Constantinople, disait le pape Pie II, est l'asile des let- 
tres et le temple de la philosophie. Cette grande renommée de 
savoir qu'Athènes avait eue dans le temps de la puissance 
romaine, Constantinople la gardait de nos jours. » 

L'effet produit par cette apparition des anciens parmi les 
modernes fut de l'enthousiasme. 

« Combien, dit Michelet, cette grande mère, la noble, la 
sereine, l'héroïque Antiquité, parut supérieure à tout ce que 
l'on connaissait, quand on vit, après tant de siècles, sa face 
vénérable et charmante ! O mère, que vous êtes jeune, disait 
le monde avec des larmes ; de quels attraits imposants nous 
vous voyons parée ! Vous emportâtes au tombeau la ceinture 
éternellement rajeunissante de la Mère d'Amour, et moi, pour 
un millier d'années, me voici tout courbé et déjà sous les 
rides. » 

Les savants d'Orient furent si bien reçus, que tous accou- 
rurent avec un empressement qui fut de l'indiscrétion. 

« Ils se dispersèrent, dit l'un d'eux, Lascaris, dans toutes 
les villes de l'Italie ; la langue grecque fleurit, enseignée non 
seulement par les Grecs, mais par les Italiens même, au point 
qu'il fut honteux d'ignorer notre littérature, et que notre 
langue devint plus commune en Italie que dans la Grèce 
même, désolée par tant de malheurs ; et que si la jalousie de 
quelques savants et le peu de générosité de quelques princes 
ne s'y fussent opposés, tout serait rempli des monuments du 
génie grec comme aux jours de l'empire romain. » 

Ces dernières paroles peuvent étonner : mais tel était l'en- 
thousiasme qu'il semblait qu'on n'en pût jamais trop faire ; et 
tel était le nombre des prosélytes de cette renaissance, qu'il 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 229 

n'y eût pas place pour tous ; certains qui espéraient s'en 
faire une situation, lurent déçus. L'offre se faisait trop abon- 
dante, et les cours des princes ne suffirent pas à loger toute 
celte légion de savants nomades. Théodore se retira en Ca- 
labre ; Andronic alla en Angleterre ; Démétrius retourna à 
Byzance parmi les Barbares ; Argyropoule vécut clans la mi- 
sère à Rome; et Lascaris se désolait: « Ils n'existent plus, ces 
grands citoyens de Rome qui aimaient également les lettres 
latines et les lettres grecques. Elle n'est plus, cette Naples, 
colonie de Chalcis et d'Athènes, gymnase de l'éloquence grec- 
que, où les Romains accouraient pour s'instruire ». 

Les savants criaient famine ; ils étaient trop. 

Les Italiens se jetèrent avidement sur ces trésors. On se 
disputait les premiers arrivants, les plus heureux, Pléthon, 
Chrysoloras, Lascaris, qui rapportaient de là-bas deux cents 
manuscrits. Le Pogge, Laurent Valla, aident, par la décou- 
verte qu'ils font de manuscrits anciens et par l'ardeur avec 
laquelle ils les copient et les commentent, le mouvement huma- 
niste créé par Pétrarque. Car si Virgile avait guidé Dante, 
Pétrarque fut un dévot des anciens, et collectionna leurs ma- 
nuscrits ; Boccace étudiait Homère à l'Académie de Florence, 
Marsile Ficin et ses disciples ressuscitaient le platonisme ; 
Barlaam et Léonce Pilate réunissaient des auditoires nom- 
breux autour de leur chaire de Grec. 

Les petites cours d'Italie, celles des rois d'Aragon à Naples, 
des Sforza à Milan, des Médicis à Florence, des d'Esté à Fer- 
rare, appellent et hébergent les savants, Bruno d'Arezzo, 
Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Ange Politien. 

Laurent de Médicis envoyait en Orient ses agents chargés 
de recueillir des manuscrits antiques. 

Ce fut une folie, une fièvre, un délire. Un prince céda une 
province pour une Décade de Tite Live. On eût dit des mal- 
heureux altérés qui rencontraient une source et s'y précipi- 
taient. 

C'était un culte, une ferveur, une superstition. Oh écrivait 
en latin, en grec; les Cicéroniens se faisaient fort de n'employer 
aucun mot dont Cicéron n'eût fait usage ; le cardinal Bembo 
avait quarante portefeuilles, dans chacun desquels chaque 



230 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

page écrite de sa main faisait un stage, pour être relue, revue 
et corrigée quarante fois. 

Le mouvement ne se confina pas dans la péninsule. Il s'élar- 
git et gagna les pays voisins. 

Les relations avec la France étaient fréquentes à la fin du 
XV e siècle. Sous Charles VI, sa belle-sœur Valentine de Milan, 
sa femme Isabeau de Bavière, née Visconti, avaient apporté en 
France le goût des manières italiennes, et la savante Christine 
de Pisan avait jeté sur les lettres françaises un rayon de la 
Renaissance d'Italie. Les guerres amenèrent les armées fran- 
çaises au delà des Alpes, et la noblesse qui formait le corps 
des officiers fut séduite par la grâce, l'opulence, le charme 
artistique, élégant, aimable de cette société renaissante. 

Le cardinal d'Amboise, sous Louis XII, avait été émer- 
veillé par les splendeurs d'art de la Lombardie, par les œuvres 
admirables d'un Bramante, d'un Léonard de Vinci, et il avait 
préparé la période éclatante d'épanouissement esthétique qui 
s'incarna dans son chef et roi François I er . L'Italie conquise 
conquit à son tour la France, à l'exemple de sa mère la Grèce, 
Grsscia capta $erum... 

Nous l'avons déjà constaté: la connaissance de l'antiquité 
n'a jamais fait défaut au moyen âge, qui avait eu ses engoue- 
ments pour les Anciens, à telle enseigne qu'il serait plus juste 
de dire : il n'y a pas eu une Renaissance, il y a eu une succes- 
sion de petites Renaissances avant la grande. Seulement il 
manquait aux savants du moyen âge, d'abord d'avoir un nom- 
bre assez large de textes, puis, pour ceux qu'on avait (quatre- 
vingt-seize, dit-on), de les avoir compris et sentis, faute de 
critique, de science historique, d'un sens artistique conforme à 
la tradition grecque, faute enfin de connaissances philolo- 
giques établies sur des bases assez étendues. Le moyen âge 
se représentait le monde, dans le temps et dans l'espace, 
comme fait à sa propre image. Il eut de tout une conception 
étroite, exclusive, égoïste. Il n'a pu saisir et pénétrer l'esprit 
antique, et Aeneas porte une armure de chevalier. Le don de 
sortir de son temps et de se reporter au milieu d'une civili- 
sation étrangère pour la comprendre à peu près, est relative- 
ment moderne. Encore aujourd'hui, nous mettons tant de 



HISTOIRE DE LA LITTKKATl/HE FKWÇAISE 231 

nous-mêmes dans nos idiées sur les anciens, qu'il n'y a pas une 
antiquité, mais autant d'antiquités que de générations : cha- 
cune sature et altère, par l'apport de ses propre- impressions, 
la réalité historique, qui reste insaisissable. 

La Renaissance italienne prodigua toutes ses ressources. 

Grégoire de Naples, dès 1458, vint à Paris enseigner le grec, 
en dépit de l'hostilité de la Sorbonne et du clergé, qui consi- 
dérèrent désormais l'étude du Grec et de l'Hébreu comme 
hérétiques, par la facilité que leur connaissance donnera de 
faire, des textes sacrés, des traductions différentes de la Vul- 
gate. 

Reuchlin apprit à Paris le Grec sous Hermonyme, et l'ensei- 
gna à Melanchton. 

La même fièvre qu'en Italie gagna les étudiants de France. 

Un disciple de Hermonyme écrivait : « Dès que j'aurai 
quelque argent, j'achèterai des livres grecs d'abord, et ensuite 
des vêtements ». 

Budé, Erasme, illustraient l'érudition de leurs travaux et de 
leur gloire. 

Le Collège Trilingue (1531) comporta des chaires d'hébreu, 
de grec, de latin, de médecine, de mathématiques, de philo- 
sophie, et ses premiers maîtres s'appelèrent Yatable, Tur- 
nèbe, Lambin. 

Epoque étrange, merveilleuse, brillante et séduisante, où 
il semble que la vie se décuplait en sensations si multiples et 
si neuves, qu'elle s'usait plus vite, et qu'il devait être plus 
regrettable que jamais de la quitter. 

L'imprimerie, la boussole, la poudre à canon, l'Antiquité, 
l'Amérique, l'Orient, le vrai système du monde, « ces fou- 
droyantes lumières convergent leurs rayons » sur le moyen 
âge agonisant. (Michelet) 

En 1450, Gutenberg découvre l'imprimerie par caractères 
mobiles, et les livres se répandent aussitôt après la décou- 
verte de la fonte, en nombreux exemplaires. Cet art nouveau 
est connu et pratiqué à Paris onze ans après; de liGl à 1500, 
plus de sept cent cinquante ouvrages furent imprimés. Les 
poètes chantèrent la nouvelle muse, même en grec : 

« Sur ces pages en lettres d'airain, le dieu des Muses de la 



232 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Grèce antique a reconnu les caractères qu'autrefois il montra 
le premier, et il dit aux Muses : Que tardons-nous encore ? 
Nous sommes rappelés à la vie. La Grèce va refleurir. Par 
l'industrie de Vulcain et la sagesse de Minerve, l'âme humaine 
a reçu d'immortels remèdes à son infirmité. L'imprimerie, 
comme un don céleste détaché du séjour éternel de la Vérité, 
aplanit les routes glorieuses du poète. Voyez ces fleurs nou- 
velles... Apollon dit, et pressé d'accomplir sa promesse, il les 
conduit en Italie. Jupiter le permet; et ces filles brillantes de' 
la liberté y fixèrent bientôt leurs pas, en regrettant le séjour 
divin de la Grèce » (Jrad. Villemain). 

La chanson populaire a consacré de son hommage signifi- 
catif la belle et pacifique conquête que l'humanité fit de ce 
fait, et on chante encore aujourd'hui en Allemagne : 

MU vier und zwanzig Bleisoldaten 
Zog Gutenberg einst in das Feld. 
Erobert hal er aile Staaten ; 
Heute dankel ihm die ganze Welt. 

« Avec vingt-quatre soldats de plomb, Gutenberg est entré 
en campagne. Il a conquis tous les Etats, et il est remercié 
par le monde entier. » 

L'imprimerie fut inventée au moment même où l'on avait le 
Jplus grand besoin d'elle. Elle servit à conserver, à propager, à 
garantir toute cette bibliothèque léguée par un lointain passé; 
On imprima le latin, le grec. Il fallait être érudit pour être 
imprimeur. Les Dolet, les Estienne, furent des prodiges de 
science. 

François I er , s'il ne fonda pas l'Imprimerie Royale, qui date 
d'un peu plus tard, témoigna et constata son admiration pour 
cet art naissant, et l'encouragea en faisant fondre les beaux 
caractères de Garamond. 

La Renaissance française fut favorisée dans son éclosion 
et son épanouissement par l'avènement de ce roi, qui semblait 
choisi pour en être le plus fier champion et chevalier. 
v François I er incarna l'esprit artistique et éclairé de la Renais- 
sance, et il illumina la France. Sous ce protecteur des beaux 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 233 

arts, sa patrie apprécia et aima l'Italie, mère de beauté et 
d'harmonie. 

nd il monta sur le trône, au Louvre, les coffres du tré- 
sor royal _ geaienf d'or. Louis XII. roi économe, d« 
sait peu. amassai! beaucoup. Le jeune comte d'Angoulême put 
faire des prodigalités. Il avait de quoi les payer. 

A Pari^. il fut bien reçu. Sa bonne figure franche et joviale, 
son nez arrondi, sa barbe fine encadrant sa physionomie 
éveillée, lui valurent aussitôt les sympathies de sa ville. Le 
nouveau roi devait lui donner un lustre qui lui manquait de- 
puis longtemps. Ce fut une des époques les plus brillantes 
par les magnificences d'un prince, qui fit tout pour animer 
oer son royaume, par l'éclat des fêtes qui s'y célébrèrent, 
par l'affluence des artistes que le roi y fit venir. C'est le règne 
de l'elegance. du luxe, des tournois, des cavalcades, des bals 
parés. C'est la Renaissance avec ses enthousiasme:-. - 
laste. et le cortège de ses œuvres d'art. 

L'art, en France, fut. alors un enchantement dont le charme 
n'a pas encore disparu, et se perpétue dans tant d'œuvres 
durables et toujours admii\ - 

Jean Cousin se met a l'école des Italiens, et crée l'école 
française: de toutes parts, près et loin de Paris, surgissent de 
belles résidences, et elles ne sont pas les moindres manifes- 
tations de cet art exquis et insensé qui crée des édifii - 
peine logeables, mais charmants par ce luxe inutile de la 
pierre et la merveilleuse délicatesse de ses ciselures. 

Philibert Delorme va créer Anet pour Diane de Poitiers, au 
milieu d'un paysage enchanteur, parmi les volières, les héron- 
nières. les fauconneries. 

On admire encore aujourd'hui, à Villers-Cotterets. près de 
la place de la Fontaine-uu-Marché. derrière l'église aux pi- 
gnons pointus, au fond de la maison de retraite des vieillards, 
ce qui reste du château que François I™ lit élever en 1532 
sur l'emplacement d'une forteresse féodale ruinée pendant la 
guerre de Cent ans. Jacques et Gilles Le Breton s'y sont sur- 
passés, pour faire de Villers-Cotterets un des châteaux les plus 
aimables et les plus gracieux. Le grand escalier, ou toute la 
série des emblèmes en usage sous François I er est traitée 



234 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

avec ampleur, le petit escalier, avec ses caissons sculptés en 
belle humeur, et surtout la grande salle des Etats, avec ses 
panneaux patiemment fouillés, enguirlandés, fleuris, d'une 
composition savante et patiente, d'un effet riant, font de ce 
vestige précieux l'un des plus merveilleux spécimens des chefs- 
d'œuvre qu'inspirent à nos artistes l'étude et l'imitation de la 
Renaissance italienne. 

Pour comprendre la Renaissance, il ne suffit pas de lire ; il 
faut voir. Il faut aller en Touraine, regarder ces merveilleuses 
résidences qui constatent la floraison soudaine d'un art gra- 
cieux et inconnu, après la période d'architecture militaire qui 
a fortifié les vieux castels hostiles, défiants, abrupts, du moyen 
âge. A la science de la défense et de la fortification succède le 
goût des habitations de plaisance, parées, aimables, moins 
craintives et plus avenantes. C'est comme une détente, un épa- 
nouissement, une sécurité soudaine ; l'Art et la Paix se don- 
nent la main, et font rayonner sur la France le faisceau lumi- 
neux des belles pensées et du génie créateur. 

C'est Chenonceaux, qui allonge sur le Cher la série de ses 
voûtes, pont monumental et somptueux qui porte fièrement 
son château flanqué de quatre légères tourelles en encorbelle- 
ment, sa chapelle élancée, ses deux étages de galeries, ses 
toits dont les lucarnes sont le chef-d'œuvre de la grâce aisée, 
des lignes harmonieuses, où se combinent les courbes lentes 
des remparts, les frises droites des bandeaux, les pointes am- 
bitieuses des épis de pierre, dardant entre les cheminées 
ouvrées et les cônes aigus des toils en poivrières, — évoquant 
les inspirations heureuses de Diane de Poitiers et de Cathe- 
rine de Médicis, assistées par l'admirable Philibert Delorme. 

C'est Chambord, où mirent leur génie Denis Sourdeau, 
Pierre Trinqueau, Jacques Coqueau ; Chambord, d'un effet 
grandiose, imposant, royal, avec le développement de ses 
quatre façades longues de 150 mètres, ses quatres grosses 
tours d'angle, l'impressionnante symétrie de ses fenêtres de 
pierre, la forêt charmante de ses lanternes, campaniles, lu- 
carnes, cheminées, frontons élancés que couronnent des fleurs 
et des amours. C'est une des plus splendides créations que 
l'architecture moderne ait conçues avec ce sens si sûr de la 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 235 

proportion, de l'harmonie, de I ensemble. Montez sur les toits, 
errez entre les cheminées monumentales, les lanternes histo- 
riées, sculptées, ornées de losanges d'ardoises : on dirait un 
village aérien, avec ses maisons et ses rues auxquelles il ne 
manque que des noms. Mais de près, l'effet est lourd, déplai 
sant, écrasant : ces constructions complexes ne sont pas des- 
tinées à cire vues de près. Regardez-les au contraire, d'en bas, 
de quelqu'une de ces larges et splendides avenues qui tra- 
versent les six mille hectares du parc : alors ces toits féeri- 
ques apparaissent dans la plénitude de leur art, légers, gra- 
cieux, dentelés, zébrant le ciel des lignes capricieuses et ado- 
rablement tourmentées de leur silhouette déchiquetée, dont 
les dents aiguës se reflètent dans le Cosson, qui «baigne le quai 
de pelouses. 

Merveille princière, le château de Chambord a grand air, et 
le génie de François I er y paraît, à la fois puissant, orgueil- 
leux, prodigue, et aussi aimable, élégant, soucieux du détail 
galant, car le roi recevra les dames. Admirez les douze esca- 
liers extérieurs qui replient dans les angles des cours leurs 
spirales ingénieuses dans les tourelles vitrées de biais ; regar- 
dez, un peu partout, sur les voûtes penchées, les huit cents 
caissons qui portent FF royal et la Salamandre ; étonnez-vous 
devant la splendeur flamboyante et architecturale de la grosse 
lanterne du faîte central ; suivez le caprice des arcatures, des 
colonnettes, des niches à coquilles, des embrasures dentelées, 
des campaniles, des urnes de pierre effilant leurs flammes aux 
sommets des piliers accouplés ; observez l'ordonnance magis- 
trale de l'escalier géminé de la salle des Gardes ; scrutez la 
finesse des arabesques et des ciselures sur les caissons et les 
bandeaux du cabinet de François I er , où le roi désabusé grava 
sur la vitre : 

Souvent femme varie 
Mal habil qui s'y fie. 

L'inscription célèbre a disparu. Louis XIV, dit-on, brisa la 
vitre pour plaire à Mlle de La Vallière. 
N'est-ce pas que toute cette somptueuse et artistique rési- 



236 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

dence porte bien la marque d'une époque et d'un homme ? 
c'est le triomphe du faste et du goût, de l'art à la fois des 
vastes ensembles et des infinis détails, de la mesure et de 
l'harmonie. Nulle demeure ne symbolise mieux la Renais- 
sance et son brillant patron, et l'on comprend le mot de Fran- 
çois I er quand il quittait Blois pour Chambord : 

— Allons chez moi ! 

A Blois, deux ailes seulement, sur quatre, réalisaient sa 
pensée et ses goûts dans le vaste quadrilatère dont Saint Louis 
et Louis XII avaient édifié le reste. Mais là aussi, la Renais- 
sance resplendit dans tout le prestige de son architecture ai- 
mable et de ses ornements ingénieux, soit qu'on se laisse aller 
au plaisir de regarder la belle façade de briques et de pierres, 
percée de hautes fenêtres, que surmontent les tridents de ses 
six lucarnes sculptées, rayée des fins tuyaux noir et or, héris- 
sée de piquantes gargouilles, barrée par la sobre balustrade 
qui longe le chéneau, ou la colonnade aux piliers élégants et 
variés, gaufrés de fleurs de lys; soit qu'on se laisse ravir par la 
beauté étrange et captivante de l'aile de François I er , flanquée 
de son admirable escalier. Quelle merveille que cet escalier 
de Blois, avec le mouvement gracieux de ses trois plans de 
biais parallèles, de ses baies à jour, ses adorables statues de 
Jean Goujon, d'un galbe si tendre et si moelleux ; les fines ara- 
besques qui brodent les panneaux de pierre, les lambris cise- 
lés à coquilles rétrécies et s'échelonnant avec aisance pour 
épouser la montée harmonieuse de tout l'édifice ; la première 
rampe ajourée en colonnetles ténues, la suivante, alternant 
l'F royal et les salamandres dans leur délicate ciselure de den- 
telle de pierre ; les baldaquins des niches, s'ôtageant dans une 
précieuse ascension de détails exquis, montrant tout ce qui 
manquait aux niches analogues de la fontaine Louis XII, en 
cette même cité de Blois ; la courbe sinueuse des marches, 
s'harmonisant avec l'évolution de la vis centrale de l'escalier ; 
les médaillons travaillés sans surcharge, les balcons des 
gardes d'honneur s'ouvrant sur la cage intérieure, les gar- 
gouilles, les frontons des portes, d'une délicatesse ténue, 
les fines colonnettes d'angles, et enfin la spirale qui étire mol- 
lement et avec une précision qui est un miracle de l'art, les 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 237 

moulures et les panneaux du pilier central, comme aussi les 
nervures, les caissons et les médaillons du plafond, offrant 
l'exemple unique de la difficulté vaincue avec désinvolture, et 
de l'effet le plus magnifiquement artistique que puisse offrir le 
motif architectural d'un escalier étroit et encaissé sans déve- 
loppement ni ampleur ! 

L'aile Louis XII, avec ses tours carrées, ses tourelles sus- 
pendues, ses fleurs de lis, ses panneaux encadrés, figurant le 
Porc Epie couronné, ses balustrades, ses épis efflorescents, 
annonce et prépare la joie de regarder, de l'aile voisine, la 
floraison épanouie de toutes les séductions de la Renaissance. 

Et lorsqu'on est entré, quel éblouissement, devant ces pla- 
fonds peints, ces boiseries, ces cheminées, ces panneaux où 
resplendissent, au milieu de frondaisons fines et déliées, 
les chiffres d'Anne de Bretagne, de François I er , de Claude 
de France, d'Henri II, de Catherine de Médicis, d'Henri III. 

Toute l'antiquité, toute la Renaissance italienne apparais- 
sent, transfigurées par le génie français, dans ces composi- 
tions légères où les personnages mythologiques s'accrochent 
légèrement aux branches déliées des arabesques, sur la chemi- 
née aux Armoiries, sur la cheminée à la Cordelière ou sur les 
étroits panneaux dorés de la bibliothèque, où Catherine de 
Médicis avait installé ses placards secrets, s'ouvrant par un 
ressort dissimulé derrière la planche de la plinthe, ou dans 
la fameuse chambre d'Henri III, où se passa le drame de la 
mort de Guise, comme aussi, non loin du palais, sur la che- 
minée de l'Hôtel Sardini, ou sur celle de l'Hôtel d'Alluye, où 
Robertet encastrait dans la frise de sa cour les médaillons 
antiques des empereurs romains, qu'il faisait venir de Rome. 

Et c'est Amboise, encore, dont le château juché sur ses 
énormes contreforts, domine de ses grosses tours et de ses 
belles fenêtres le cours majestueux de la Loire, que traverse 
l'immense pont jeté sur ses deux bras. Par le plan incliné que 
Charles-Quint gravit à cheval, comme il eût fait à la Giralda 
de Séville, à la lueur des torches, dans l'intérieur de la Tour 
Hurtault, on arrive au niveau du chemin de ronde couvert, 
dont le toit est troué par des têtes expressives de moines et 
d'archers de pierre, qui semblent s'accouder là pour regarder 



238 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

le fleuve ; plus haut, c'est le balcon de fer forgé où l'on vit se 
balancer les têtes décapitées des conjurés d'Amboise, et au- 
dessus, des pilastres charmants soutiennent le balcon ajouré 
qui longe les lucarnes effilées. Des créneaux de la tour, on 
s'étonne de voir tant d'ouvrages délicats au-dessus des cons- 
tructions énormes qui font au versant de la colline un corselet 
de pierre, avec des contreforts puissants et profonds, dont 
l'aspect fait songer à ces tours étroites, qui logent les escaliers 
de descente le long de la berge abrupte du Niagara. 

Ici, la perle de ce colossal écrin de granit, est la chapelle 
Saint-Hubert, où Michel Colombe a épuisé les secrets dont 
la sculpture dispose pour forer, fouiller la pierre, l'ajourer 
avec des ténuités délicates de dentelle, dont l'art patient n'ex- 
clut pas la joviale fantaisie. Et dans un coin du transept, on 
s'arrête devant une pierre tombale au-dessus de laquelle plane 
un nom vénéré, le nom d'un de ces grands artistes qui appor- 
tèrent d'Italie en France la flamme de leur génie, à l'appel de 
François I er , le nom de Léonard de Vinci, que le roi logea à 
Clos Lucé, en 1516, et qui mourut sur ces rives de Loire qu'il 
contribua à embellir. Il repose là, dans un décor digne de lui, 
dans cette chapelle qui est un bijou d'architecture, où la pierre 
a appris l'art de fleurir et de s'enrouler avec la molle souplesse 
du lierre, avec la fécondité luxuriante et touffue des fleurs. 

C'est Loches, avec l'agréable structure de son palais où l'ora- 
toire d'Anne de Bretagne a des détails délicieux; là repose 
Agnès Sorel, dans le cénotaphe de marbre noir, sur lequel sa 
statue couchée est gardée par deux anges et deux agneaux, 
et aux dessins duquel il ne serait pas impossible que Jean- 
Foucquet ait travaillé. 

Et quand on revient en ville, on salue au passage, dans les 
rues étroites, de belles œuvres de la Renaissance, l'Hôtel de 
Ville, que Jehan Baudoin adossa en 1535 à la Porte Picoys, 
ou la Chancellerie, dont la façade est brodée d'arabesques, 
entre lesquelles on voit Hercule braver le Centaure que sup- 
plie Déjanire : et cette érudition antique qui oubliait de don- 
ner à Hercule un armet, une cuirasse et une lance, était alors 
dans sa grande nouveauté. 

C'est Ussé, dont la Renaissance a orné et embelli l'ancienne 



HISTOIRE DE LV LITTERATURE FRANÇAISE 239 

forteresse en la flanquant de tourelles, de pavillons, d'une 
chapelje élégante, qui font à distance un effet pittoresque, un 
fouillis harmonieux de cheminées artistiques, de toits effilés, 
ronds, carrés, garnis de gracieuses lucarnes, de balcons, 
d'épis et de ferronnerie. 

Au pied, l'Indre paresseuse traverse des champs que cou- 
\ ivnt de hautes moissons de chanvre, dont les premières bot- 
telées déjà coupées et disposées en radeaux, flottent dans 
l'eau, chargées de pierres, le long des rives vertes et des 
ajoncs. 

C'est Azay le Rideau, que fit élever Gilles Berthelot dans 
les premières années du règne de François I er , et qui reflète 
dans l'eau calme des larges fossés ses tourelles en encorbelle- 
ment, ses hautes fenêtres à petits carreaux, ses ailes en retour, 
aperçues à travers les branchages du parc baigné par un bras 
de l'Indre. 

Il faudrait et l'on pourrait nommer encore les belles façades 
de Vendôme, de Tours, et Brézé, et La Bourdaisière, où na- 
quit Gabrielle d'Estrées, et Cheverny, Marmoutiers, Luynes, 
Sausac, Champigny-sur-Veude, Montsoreau, Oiron, Bres- 
suire, Coudray-Montpensier, près de Seuillé, où naquit Rabe- 
lais, Le Vergier, Meillan, l'ancien Versailles, Ancy-le-Franc, 
Gaillon, Follembray, Saint-Germain, et tous ces castels élé- 
gants qui font émerger leurs campaniles, leurs lucarnes, leurs 
tourelles aiguës au-dessus des bouquets d'arbres, à chaque 
tournant des bras de la Vienne, de l'Indre, du Cher et de la 
Loire . 

C'est là que la Renaissance a prodigué les plus éclatants 
trésors de son génie et le prestige de ses séductions. Au mi- 
lieu de ces murailles si bellement décorées, de ces façades 
charmantes, de ces toitures luxuriantes dans leur folle ri- 
chesse et leur fantaisie inépuisable, entre ces portails fine- 
ment ajourés, ces frontons fouillés, ces feuillages frisés, ces 
moulures ourlées, ces nervures si tendres qu'à peine elles 
ombrent la pierre, ces fleurons, ces épis recroquevillés, ces 
motifs délicats où des amours, des fleurs, des oiseaux peuplent 
les frondaisons souples et fines enroulées autour des vases 
antiques, — quand on se retourne vers les manoirs mis, 



240 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

épais, défiants du moyen âge, masses colossales de pierres 
accumulées autour du seigneur en alerte, fortifications formi- 
dables faites pour résister et ensevelir, on goûte pleine 
ment ce que la Renaissance a apporté de grâce, d'aisance, de 
liberté et de goût délicat à une société qui naquit alors seule- 
ment à la religion de la Beauté. 

A Paris, le vieux Louvre féodal de Philippe-Auguste, cette 
lourde masse, sombre et sévère, avec ses grands toits gris que 
reflétait la Seine, tombe sous la pioche des travailleurs. Jean 
Bullart commence le Louvre nouveau, dont il crée le pavil- 
lon central. A l'entrée de Paris, s'élève Madrid, un nid dans 
la verdure, abrité sous les énormes chênes, dont un a survécu. 
A Fontainebleau, le Primatice apporte d'admirables copies de 
la Vénus de Médicis, de l'Apollon du Belvédère. Paris se peu- 
ple d'artistes qui sont tous des maîtres, André del Sarto, Léo- 
nard de Vinci, Benvenuto Cellini. Joailliers, orfèvres et ci- 
seleurs accomplissent des merveilles d'art à chaque pièce nou- 
velle commandée par le roi pour ses maîtresses. La France 
jouit d'un éclat qui fait envie à nos voisins. Il y a du dépit 
dans le mot de Charles-Quint devant le trésor de François I er : 
« J'ai à Augsbourg, un tisserand qui pourrait payer tout cela ». 

De belles œuvres sont signées de beaux noms, Pierre Les- 
cot, Jean Goujon, Germain Pilon. Nos artistes se mettent à 
l'école de l'Italie qui offrait en modèles Masaccio, Donatello, 
Mantegna, Domenico Ghirlandajo, Fra Filippo Lippi, Boti- 
celli, Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange, le Titien, le 
Corrège. Les peintres Corneille, Clouet, sont pensionnés; Jean 
Vinderne fait des camaïeux de toute beauté; les pièces d'orfè- 
vrerie les plus fines sortent de chez Henri Lebourg, de chez 
Guillaume Héroudelle; on trouve chez Renée Serpe des cou- 
pes, des salières, des émaux, des chaînes, des broderies d'une 
richesse et d'un art rares. Il semble que François I er prenne 
plaisir à exagérer le luxe et la prodigalité de son règne, comme 
s'il y trouvait une arme. Le trône s'environne d'un éclat qui 
éblouit, qui aveugle sur les maladresses politiques, les exécu- 
tions injustes, la misère du peuple, la situation critique de 
l'état, si fortement marquée par Fénélon, « le peuple ruiné, la 
guerre civile allumée, la justice vénale, la cour livrée à toutes 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 241 

les folies (les femmes galantes, et tout l'Etal en souffrance ». 

Le roi a pour le servir un personnel nombreux et brillant. 
Des gentilshommes de haut rang composent son domestique. 
Son échanson est de la plus grande noblesse. Les plus hauts 
seigneurs se disputent l'honneur de tenir le bougeoir à son cou- 
cher, et aux levers, l'hiver ; ce qui indigne Roederer effarou- 
ché : « Le bougeoir, — quel mot j'ai prononcé ! — le bougeoir 
devient après le sceptre et la couronne la pièce la plus impor- 
tante du mobilier royal ». C'est le règne de l'insouciance et 
du rire. Tandis que les huguenots rôtissent sur le bûcher, 
tandis que les théologiens attisent leurs querelles, « plus 
cruelles, dit Mélanchton, que les combats des vautours », on 
s'amuse à la cour clans une continuelle, « magnifique et su- 
perbe bombance », comme dit Brantôme. 

Le train de la cour insulte à la misère publique. Au milieu 
des campagnes où le paysan hâve et maigre, tué de travail 
et de privations, meurt de faim, le roi étale le luxe insensé du 
camp du Drap-d'Or, où un pavillon de cristal reçoit 
Henri VIII, tandis que de merveilleuses tapisseries flot- 
tantes, des tentures en velours bleu, décorées avec des bro- 
deries de Chypre, font au pavillon de François I er une décora- 
tion somptueuse. Paris, il est vrai, en pâtit. Pour payer les 
dépenses, le roi fit arracher le treillis d'argent qui entourait le 
tombeau de saint Martin, un don sur lequel Louis XI avait 
compté pour son salut 
Ç C'est le retour de l'âge d'or pour les femmes. Que de fêtes, 
que de bals, que d'occasions de montrer ses toilettes, 
chausses de migraines, escarpins de velours cramoisi, bas- 
quines en beau camelot de soie, vertugales de taffetas tanné, 
avec, au-dessus, la cotte en étoffe d'argent faite à broderies de 
fin or entortillé à l'aiguille, et les bernes à la moresque! Sous 
un roi galant et parfait cavalier, la dame reconquiert l'ascen- 
dant suprême que lui avait concédé jadis la féale loyauté des 
chevaliers. Les femmes sont toutes-puissantes. La tradition se 
retourne en leur faveur. A la vieille loi anglo-normande qui 
donne au mari le droit de battre sa femme, se substitue l'usage 
inverse qui fut adopté très rapidement : à ce point qu'il fallut 
réagir et promener à l'envers sur une ânesse les maris qui se 



212 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

laissaient battre, in asella relrorsuni scdens et caudam in 
mai m tenais. Muratori. 

Elles se sentaient fortes, sous un roi qui se laissait dominer 
par elles, et qui récrivait sur les vitres. Le Louvre, Madrid, 
Fontainebleau, et môme les maisons les moins recommanda- 
bles, les ruelles tes plus mal famées de Paris en savent long 
sur les escapades royales de François I er . Quand le roi 
s'amuse, il met sa dignité dans son pourpoint. S'il n'est jamais 
entré dans la masure de Saltabadil, sur la rive déserte où Tri-, 
boulet le guette, il était capable d'y aller. 

Dans le Roi s'amuse, il n'est nullement chargé. Victor Hugo 
pouvait protester à bon droit : « L'histoire nous permettait de 
vous montrer François I er ivre dans les bouges de la rue du 
Pélican ». 

On peut juger, par l'exemple du maître, quelle était l'exis- 
tence menée par les grands seigneurs et les grandes dames. 
Les toilettes sont dispendieuses, les costumes des seigneurs 
coûtent des prix fabuleux. Le pourpoint à crevés de Charles de 
Guise l'ut payé trois cent écus. La vie est une fête perpétuelle; 
il faut paraître en brillant costume de gala. Ce ne sont que 
concerts, mascarades, folies. 

Oublies années de frivolité, d'insouciance ! On module 
les hymnes sacrées sur des airs connus. La traduction mon- 
daine et frondeuse des psaumes, par Marot. obtient le plus 
vit succès. On les chante à la cour pendant tout le siècle. Ce 
furent des couplets à la mode dans les parties de chasse et 
dans les boudoirs. 

Cette époque de faste et de légèreté présente de bien curieux 
contrastes. François I er qui la représente et qui l'incarne, ce 
roi dont les nuits sont des orgies, unit aux passions les plus 
basses et les plus vulgaires, un goût éclairé pour les lettres 
et les arts, une délicatesse polie et spirituelle, et aussi toute ia 
bravoure, toute la loyauté des anciens chevaliers. .Marot a 
conté ces mêlées « où l'on a vu charger et presses fendre notre 
bon roi ». Les chroniques nous disent sa belle conduite sur le 
champ de bataille. A Pavie, « le roi ne coucha ni dormit ail- 
leurs <jue sur le limon d'une charrette, tout armé, et ne trouva 
oncques eau pour boire parce que les ruisseaux qui étaient 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 2i3 

autour dudil lieu avaienl perdu leur couleur naturelle, et 
étaient rouges du sang des occis ... Nous pouvons croire Sel». 
Morcau quand il nous assure que « il lil acte de vrai Roland, 
el il n'es! mémoire de plus grande vaillance de Prince ». 

Le contraste est plus grand encore cuire ta légèreté de son 
caractère et son goût pour les lettres, les science-, l'érudition 
ou. tout au moins, les érudits. 

À la fois Ici Ire et débauché, sérieux et folâtre, il consulte 
Erasme et Budé, s'entoure de jurisconsultes, de savants, lit 
la Bible que lui traduit Vatable, s'amuse du cynisme de Rabe- 
lais et des gentillesses de son page Clément Marot. 

Le roi est poète lui-même. Champollion Figeac a donné une 
belle édition de ses œuvres poétiques. Déjà les contemporains 
avaient loué le goût éclairé de François I er pour les lettre- ei 
les arts. Claude d'Espence -avait admiré « ce prince amateur 
de Minerve autant que la lui permit Mars ». Jean Marot, à son 
lit de mort recommande son fils Clément 

Au roi qui chérit et praticque 

Par son haut sens le noble art poétique. 

François I er fonda le fameux Collège royal trilingue, qui 
sera l'illustre Collège de France ; il favorise l'imprimerie et 
mérite que Marot lui dise : 

...Tu as fait les lettres et les arts 
Plus reluisants que du temps des Césars... 
C'est toi qui as allumé la chandelle, 
Par qui maint œil voit mainte vérité. 

C'est lui le protecteur de toute la société d'alors, et cette 
société compte des noms illustres : Mellin de Saint-Gelais et 
son ami Clément Marot, poètes, fils et pères de poètes : Char- 
les Fontaine, Francis llabert, Théodore de Bèze, Maurice 
Scève, Hugues Salel qui traduisit l'Iliade en vers français ; 
Jean Dorât, Barthélémy Aneau, tous écrivain- de I aient. qu*il 
encourage et qu'il aide. Il s'intéresse à leurs œuvres. 11 leur 
fait visite. « Dans une rue étroite, obscure et montante, dit 
Crapelet, on voyait quelquefois venir un cavalier de grand air 
et de noble ligure, suivi de pages, d'écuyers et de quelques 



244 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

plus graves personnages montés sur des mules. Une autre 
fois, c'était une belle et élégante clame montée sur un destrier, 
également accompagnée d'une escorte plus brillante que nom- 
breuse. Les cavalcades cheminaient lentement par la rue 
Saint-Jean-de-Beauvais, s'arrêtaient devant l'enseigne de l'Oli- 
vier, mettaient pied à terre au montoir, et entraient clans la 
maison de Robert Estienne. Le noble cavalier, c'était Fran- 
çois I er ; la belle dame c'était Marguerite de Valois, sa sœur, 
la reine de Navarre, aimable, spirituelle, savante autant que, 
belle. Dans ces visites du roi ou de la reine de Navarre, la 
conversation générale, à part quelques explications relatives 
au mécanisme de la typographie, s'engageait en latin entre 
l'imprimeur et ses nobles interlocuteurs. » 

François I er est le génie de son temps. Les lettres, les arts, 
l'érudition lui doivent beaucoup. Grâce à lui, le goût s'épure 
et se transforme, il se produit comme une poussée vers les 
choses de l'esprit. Les femmes n'ont rien à envier aux 
hommes, dans un siècle qui vit naître Marguerite de Navarre, 
Louise Labé, Pernette de Guillet, Clémence de Bourges, 
et où Marie Stuart récitait au Louvre un discours latin 
de sa composition. Comme le constate Rabelais, « les 
femmes et les filles ont aspiré à cette louange et manne céleste 
de bonne doctrine ». Comment ne pas donner en passant un 
souvenir à celte aimable sœur du roi, Marguerite de Navarre, 
que Paris ne posséda pas assez longtemps. Du fond de la 
Navarre où l'avait emmenée son mari, elle ne cessa du moins 
d'étendre à toute la société parisienne, gens de lettres et 
artistes, son influence bienfaisante et féconde. Même de loin 
elle demeura le bon ange de cette cour, dont la sombre Louise 
de Savoie fut le démon. La figure de Marguerite rayonne au 
milieu de son entourage, dont était la gracieuse et savante 
Mme de Sôubise. La Marguerite des Marguerites rehaussait 
l'éclat de cette cour, où la beauté, l'esprit, la prodigalité, le 
talent aimable et facile étaient des titres suffisants à l'amitié 
de François I er . 

Quelle époque riante et brillante, et que la vie fut sédui- 
sante pendant cette renaissance, ce rajeunissement à la fois 
folâtre et réfléchi des idées, des connaissances, des méthodes, 



i 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 245 

de toul ce qui constitue l'existence morale et intellectuelle d'un 
peuple ! Et aussi, quel joyeux tintement, quel délicieux 
concert, quels charmants échos de pièces amoureuses récitées 
sous le flamboiement des lustres, de galanteries dites toul bas, 
de grivoiseries lestement contées. Les jeunes seigneurs en pour- 
point de soie blanche brodée d'or rient et chantent, complotent 
un enlèvement, raillent les femmes qu'ils adorent, et les vieux 
barbons don! ils l'uni leurs dupes. Les Valois allaient hériter 
de celle sémillante tradition. C'est bien là le milieu dans lequel 
devait vivre et briller ce roi artiste, érudit, frivole et chevale- 
resque, ([u'on aime à se représenter dans le décor du Roi 
s'amuse: salles magnifiques pleines d'hommes et de femmes 
en parure, flambeaux, musique, danses, éclats de rire. Des 
valets portent des plats d'or et des vaisselles d'émail, des 
groupes de seigneurs et de dames passent et repassent. La 
fête tire à sa fin; l'aube blanchit les vitraux. Une certaine 
liberté règne ; la fête a un peu le caractère d'une orgie. Et 
au milieu de ce luxe et de ces rires, François I er dans le cos- 
tume indiqué sommairement par le poète : « le Roi, comme 
l'a peint le Titien. » 

Il ne faut pas se borner aux lettres. La Renaissance, dans 
ses plus grands bienfaits, a surtout été artistique. Elle a donné 
aux poètes même le goût, le sens de la mesure, de la discrétion 
sobre, de la forme, de la composition, qui a le plus manqué au 
moyen âge, en littérature. Ce fut un universel renouveau. 
L'art se para d'un vêlement précieux. Tout comme l'étude de 
l'antiquité avait reçu des hommages inconnus, et comme le 
droit fut éclairci et débrouillé, dans tous les ordres d'idées, 
il y eut progrès. L'humanité, ou tout au moins la société fai- 
sait d'emblée un pas en avant. 

Le luxe, l'élégance, le goût affinèrent et polirent cette so- 
ciété tout enfiévrée et exaltée par la vision plus nette de 
l'Idéal et de la Beauté. 

Car c'est la Beauté qui eut le grand rôle dans la Renais- 
sance, qu'il s'agisse d'art ou de lettres. 

L'humanisme consista à emprunter aux Anciens la beauté 
de la forme pour habiller des idées très modernes. Il y avait 
bien, au point de vue de la doctrine, une petite difficulté. 



246 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

La mythologie païenne se passait de la révélation; les huma- 
nistes prirent le vêtement seul, et le jetèrent sur l'idée chré- 
tienne : comme on voit, aux vieilles crèches espagnoles ou 
italiennes, la Vierge allaitant Jé-us. assise sur le piédestal et 
sous le péristyle d'un Apollon. 

La Renaissance ainsi prépara cet harmonieux mariage que 
devait consommer le xvii 6 siècle entre le christianisme et le 
paganisme, entre ce qu'il y avait de foncier et de durable dans, 
notre chevalerie, et ce que la meilleure connaissance des 
Anciens apportait de nouveau et de plus élégant à l'esprit 
humain. 

Ce travail ne se fit pas sans convulsions. Une société ne 
change pas ses positions sans secouer et ébranler toute l'arma- 
ture de ses habitudes, de ses préjugés, de ses croyances même. 
Une grande agitation des esprits et des âmes succédait à la 
sérénité insouciante, sceptique et ironique du XV e siècle. 

La difficulté était épineuse, d'adapter la forme des Anciens 
sur nos pensées modernes et chrél iennes, si opposées à leur doc- 
trine philosophique. Le paganisme agit encore à distance, et 
il pénétra dans la société comme un souffle d'incrédulité. La 
découverte de l'Amérique, et celle de la rotation de la terre, 
— goutte de boue perdue dans l'espace, — déroutaient les 
croyants fidèles au texte des Ecritures. L'esprit scientifique 
apparut, et avec lui l'esprit critique, père du positivisme. La 
raison fit chanceler la foi; l'esprit d'examen fit tort à la 
croyance; le triomphe de la science porta un coup au chris- 
tianisme, que certains crurent bon de reviser: et l'on eut la 
Réforme. 

La Renaissance, à tous ces points de vue divers, a eu des 
conséquences considérables sur l'histoire générale des idées 
et des mœurs. Par un jeu de combinaison alternée, les bar- 
bares avaient chassé le génie antique, et les barbares l'ont 
ramené. Durant son exil, l'art et la littérature en France 
avaient réussi à se fonder, à s'affirmer par de belles œuvres; 
mais cet effort, dès le xv e siècle, semblait épuisé et à bout. 

Comment eût-il repris, sans les événements qui ont déter- 
miné le retour à l'antiquité? C'est ce qu'il sciait malaisé de 



HISTOIRE DB 1A LITTÉRATURE FRANÇAISE 247 

décider: Toujours rsl-il que la Renaissance se produisait au 
momenl voulu, à une période d'épuisement el de transiliesa 
qui, lasse de ce qu/ella a\ail cKwinU, chfeaechaii autre chase. A 
une autre date, la i ienai-sance eût peut-être avorte, comme 
elle a\;iil déjà l'ail. Les peuples n'acceptent qne ce donl ils ont 
besoin. Le résultat indéniable lut de remette la Gaule sous 
la coupe de Rome. Le génie national s'asservit, malgré la pro- 
testation générale de la Pléiade. Peut-être ne fallait-il pas 
protester. La Pléiade n'a pas eu d'écho. Il en va peut-être du 
génie français comme il eu alla du génie romain, qui dut tout 
son art à sa tutelle vis-à-vis des Grecs. Le moyen âge a donné 
tout son effort, et fait toutes ses preuves, il a montré ce que 
peut notre race livrée à elle-même sur le domaine artistique. 
Elle n'a rien fait qui nous fasse regretter ou concevoir des 
espérances démesurées. Elle a eu la vitalité, l'invention, l'ingé- 
niosité, la force, l'esprit; et pourtant la littérature médiévale, 
étudiée et bien connue depuis un siècle déjà, traduite, vulga- 
risée, mise à la portée et sous les yeux de tous, n'a rien offert 
qui forçât l'admiration et l'enthousiasme des masses. Le 
grand public a entendu parler de Dante, d'Homère, il ignore 
Turoude et Bertrand de Born. 

Le « roman » demeure une langue morte aussi peu acces- 
sible et aussi peu cultivée que l'hébreu; il n'y a pas d'élan 
vers elle, et les lettres romanes, malgré le mérite et la patience 
de ses exégètes, demeure tout comme au temps de Raynouard, 
une curiosité utile à la seule érudition. Le moyen âge est re- 
belle à la vulgarisation. 

On dirait que la Renaissance a replongé notre littérature 
dans sa sève originelle, et a vivifié une plante qui s'étiolait. A 
partir du xv e siècle, le français se forme au contact, du latin; 
il se précise, il cesse d'être du « vieux français », abscons et 
obscur; il est moderne déjà, et se fait ou se laisse bien com- 
prendre. La race latine, que nous sommes, reconnaît et salue 
l'avènement de son langage préféré; les petits neveux des 
Romains et des Grecs reprennent avec plaisir la route long- 
temps délaissée du Capitole, et les barbares du Nord subis- 
sent cette nouvelle défaite morale, que leur inflige la Renais- 



248 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

sance franco-latine, victorieuse du génie gothique à peu près 
épuisé. 

Mais l'histoire obéit à l'universelle loi du rythme : le 
xvin e siècle a vu expirer les effets de l'influence gréco-ro- 
maine ; le romantisme, à l'exemple de Ronsart, a voulu secouer 
le joug d'une imitation qui a peut-être donné tout ce qu'on était 
en droit d'attendre d'elle, et il est possible que, à la littérature 
romaine qui a sévi trois cents ans sur notre pays, succédera 
par alternance, une période nouvelle qui méprisera et ignorera 
Zeus et Minerve pour sacrifier derechef, selon le rite nordiste, 
sur l'autel de Tentâtes et d'Odin. 



CHAPITRE II 



La Prose 



Théologiens, Gontroversistes : Calvin, François de Sales, P. Viret, Théodore de 

Bèze, Etienne Pasquier, Charron, Duplessis Mornay, Du Perron. 
Moralistes, Politiques : Montaigne. — Jean Bodin, La Boétie, Hotman, Hubert 

Langue t, D'Ossat, Henri IV, Montehrestien, Bannis, Charron, Cornélius Agrippa, 

Bonaventure des Périers, L'Hospital, du Vair. 
Érudits, Critiques, Savants : Le Maire de Belges, Fauchet, Et. Pasquier, Henri 

Estienne, Meigret, Ambroise Paré, Bernard de Palissy, Olivier de Séries. 
Traducteurs : Dolet, Amyot. 
La Satire Ménippée. 
Histoire et Mémoires : Jean Molinet, De Thon. Palnia Gayet, Monluc, La Noue, 

D'Aubigné, Brantôme, divers, 
Conteurs: Tahureau, Cholières, Bouchet, Tabourot, Béroalde de Verville, 

Des Essarts, l'Amadis, Marguerite de Navarre, Noël du Fail, B. des Périers. 
Rabelais : Sa vie, ses œuvres, le style, les idées, l'influente. 

Comme nous venons de le constater, la Renaissance renou- 
vela les arts et les lettres, et cette immense fermentation n'alla 
pas sans gagner les autres provinces de la pensée. Rien ne 
demeura intact; le monde rajeunissait par toutes ses aspira- 
tions. La religion fut atteinte : ce fut la Réforme. Le clergé 
s'était bien éloigné de la grande et belle simplicité du Christ. 
La nécessité de civiliser, pour ainsi dire, les paroles frustes 
qu'il avait adressées aux rudes pêcheurs de son pays, avait 
corrompu et amolli le dogme. Christ n'eût plus reconnu son 
Eglise, et saint Fiançois d'Assise en avait déjà pleuré des 
larmes de sang. Le clergé avait adapté à l'Occident, à la so- 
ciété, aux mœurs et au luxe de son temps les saintes paroles 
qui avaient retenti sur les bords du Jourdain et au sommet du 
Golgotha. Les bénéfices étaient à l'encan, les indulgences 
étaient au tarif, le salut des âmes était devenu marchandise-: 
la balance du commerçant qui pèse les écus remplaçait sur 



250 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

l'autel la balance du Jugement Dernier qui pèse les âmes. Les 
vrais chrétiens gémissaient des hontes, des crimes et des 
richesses du haut clergé. 

En ce temps-là, il vint à Rome, comme un paysan du Da- 
nube, un moine augustin d'Ehrfurt. Il était envoyé (1511) pour 
les affaires de son ordre. Il vit les magnificences des cardinaux 
et du pape, les pompes solennelles et coûteuses, la vie moel- 
leuse et le luxe des prélats, et il s'en alla en maudissant la 
nouvelle Babylone. Le cœur ulcéré, il partit, prêcha le retour 
à la simplicité nue et rustique des premiers âges du christia- 
nisme: du fond de son manoir de Wartbourg. il lançait ses 
pamphlets, aussitôt imprimés qu'écrits, et ils pénétraient dans 
les provinces les plus reculées; on les lisait le soir, avec pas- 
sion : le peuple était secoué, séduit par ces appels lyriques 
ou violents, tantôt dune vigueur sublime, tantôt d'une satire 
bouffonne contre le pape et tes évêques. tantôt d'une émotion 
rêveuse et passionnée, toujours d'une conviction ardente. 

Il détermina le mouvement, remua l'Europe, et les ondes se 
propageaient d'un bout à l'autre en vastes interférences. Il res- 
tait à coordonner, à rédiger la doctrine de Luther. Ce fut l'œu- 
vre de Calvin. 

Jean Cauvin, dit Calvin (1), était le second fils du procureur 
fiscal de l'évêque de Noyon. Chapelain à douze ans, il était, à 
dix-huit, curé de Saint-Martin de Martheville, près Yermand. 
Il fit de fortes études de droit à Orléans, puis à Bourges, pour 
revenir à la théologie. Sous diverses influences domestiques, 
il s'adonna à l'étude de la Bible, et peu à peu se détourna de 
la foi catholique, avec laquelle il rompit définitivement, à la 
suite de premiers démêlés avec la Sorbonne, au sujet du fa- 
meux discours qu'il avait inspiré au recteur X kolas Cop, sur 
la justification par la foi. 

Forcé de fuir en Saintonge. il reparut à Paris quand le 
bruit du scandale s'apaisa. L'année suivante (1534), l'affaire 
des placards contre la messe, affichés jusque sur la porte de 
la chambre royale, le fit passer en Suisse pour éviter des 
poursuites. Fixé à Bâle, où il étudie l'hébreu, il publie en 1536 

(1) 1309-1j64. 



HISTOIRE DE LA LtTfTÊRATURE FRANÇAISE 251 

V Insiiiuiio chrisiionœ reîigionm, sons sa première l'orme. Do 
Bâle, il se rend en Italie, à Ferrare. auprès de la duchesse 
Renée de France, fille de Louis XII, [adorable aux idées de la 
Réforme. Perséeuté |>ar la cour de Itoine, il va à Paris, re- 
tourne à Bâle, puis entre à Genève, appelé par Farci, le réfor- 
maient' de la Suisse française, qui, lui même dépourvu de 
lalcnl politique, avait deviné en Calvin Le génie de gouverne- 
ment nécessaire pour achever son œuvre. 

Genève, devenue république indépendante après avoir se- 
coué le joug du duc de Savoie et de l'évèque, ne put d'abord 
supporter les prétentions dominatrices de Calvin. Elle le ban- 
nit avec Farel en 1538; il se retira à Strasbourg. Rappelé deux 
ans plus tard, il revint, après s'être fait prier, et fort d'une 
autorité absolue, pendant vingt-quatre ans, il appliqua au 
gouvernement de la cité, avec une inflexible rigueur, malgré 
les menaces des opposants et les contestations des libertins, 
les principes qu'il a posés dans son Institution. Il y asservit 
non seulement la vie religieuse de la cité, mais sa vie politique 
et la vie privée des citoyens. Impitoyable pour ses adversaires, 
il fit décapiter Jacques Gruet, comme libre-penseur, et laissa 
brûler vif Michel Servet, comme hérétique. 

Il mourut à Genève en 1564, content de son œuvre à laquelle 
il prie « ne changer rien, ne innover, dit-il, non pas que je 
« désire pour moy par ambition que le mien demeure et qu'on 
« le retienne sans vouloir mieux, mais parce que tous chan- 
« gements sont dangereux et quelquefois nuisent ». Singu- 
lières paroles pour un homme qui rêva de renverser l'auto- 
rité de l'Eglise romaine. 

Théodore de Bèze, l'un de ses disciples, nous a laissé une 
Vie de Calvin où la figure du grand réformateur se détache 
en relief : 

« S'il est question d'intégrité, il n'y a aucun qui lui ail vu 
u faire faute en sa charge, fléchir tant soit peu pour homme 
« vivant, avoir varié en doctrine ni en vie, ni jamais calomnié 
« personne. S'il faut mettre en avant le travail, je ne crois 
« point qu'il se puisse trouver son pareil. Ce qui rend ses 
« labeurs plus admirables, c'est qu'il avait un corps si débile 
« de nature, tant atténué de veilles et de sobriété par (rop 



252 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

« grande, et qui plus est, sujet à tant de maladies, que tout 
« homme qui le voyait n'eût pu penser qu'il eût pu vivre tant 
« soit peu. Quant à son ordinaire, se contentant d'un seul 
« repas pour le plus en vingt-quatre heures, il ne laissait 
« pas d'être toujours prêt au travail. » 

L'ouvrage capital de Calvin, l'Institution de la religion chré- 
tienne, n'a pas été composé en une fois. Le texte primitif en 
a été remanié et développé, tant en latin qu'en français, par 
des additions, fondues dans le corps de l'œuvre. 

Sous sa forme définitive, après une préface au « Roy de 
France » — qui est un morceau célèbre, - - dans laquelle, 
confessant la religion réformée, il la défend de vouloir saper 
l'autorité royale, malgré ce qu'on en prétend par calomnie, 
- l'œuvre comprend quatre livres traitant respectivement : de 
Dieu; de Jésus médiateur; des effets de cette médiation; des 
formes extérieures de l'Eglise. Avec un rigoureux raisonne- 
ment, Calvin établit la décadence de l'homme par le péché 
d'Adam, son impuissance à faire le bien, et l'impossibilité 
du salut par les œuvres. L'homme est sauvé par les mérites du 
Christ, par la grâce, don de Dieu. Il pousse jusqu'à ses der- 
nières conséquences sa doctrine de la prédestination, et atta- 
que les sacrements de l'Eglise, le célibat des prêtres, les 
institutions monacales et l'autorité du pape. 

Ce livre est l'un des premiers monuments durables de la 
prose française. D'un style sobre, clair, d'une éloquence 
incomparable, d'une langue ferme, d'une passion ardente, 
de conviction impérative, de dialectique serrée et de raison 
inflexible, il ne fait regretter qu'un peu de grâce pour en amol- 
lir le langage dur et tendu. Mais Calvin, « l'un des pères de 
notre idiome, » comme l'appelle Pasquier, a fait pour la 
prose française, ce que Lucrèce fit pour la poésie latine : il a 
assoupli la langue en lui faisant exprimer des idées graves 
et neuves. 

Les mêmes caractères se retrouvent dans ses Sermons et 
dans ses Lettres. Ses pamphlets ont souvent la raillerie lourde, 
l'amertume violente et la raideur de ce qu'on a appelé le « style 
réfugié » — particulier aux écrivains protestants que la per- 
sécution a fait émigrer hors de France. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 253 

L'esprit est agréablement surplis en passant de Calvin à 
François de Sales. Né près d'Annecy, au château de Sales, le 
21 juin 1567, il étudia à Paris chez les Jésuites, lil du droit 
à Padoue, el sur les instances de <a famille, devint avocal à 
Chambéry. Vers L595, il renonça à la magistrature et entra 
dans les ordres. Chargé d'une mission dans le Chablais, il 
obtint de nombreuses conversions parmi les calvinistes, 
grâce à son extrême douceur. Evêque de Genève en 1602, il 
prêcha à Paris, lit une station de carême à Dijon, où il con- 
nut .Mlle de Chantai, avec le concours de qui il créa l'ordre 
religieux de la Visitation. Il usait envers ses religieux d'une 
si indulgente aménité qu'on disait d'eux qu'ils allaient « en 
paradis par un chemin de roses sans épines ». 

Il fonda à Annecy l'Académie ilorimontane, à l'emblème 
de fleurs d'oranger avec la devise : Flores $ructusque peren- 
nes : Des fleurs et des fruits éternels. 

Revenu à Paris en 1618 pour une mission auprès de 
Louis XIII, il fit un voyage dans le Comtat-Venaissin, et mou- 
rut à Lyon en 1622, laissant le renom d'un saint. Il fut cano- 
nisé en 1,665. 

Son principal ouvrage, Y Introduction à la Vie dévote (1608), 
est l'ensemble des lettres coordonnées, liées et reprises, qu'il 
adressa comme directeur à sa parente, Mme de Charmois\ . 
Elle eut du vivant de l'auteur une quarantaine d'éditions. 
("est qu'en effet elle devait être goûtée, à cette époque de 
trouble des consciences, pour ses gracieuses qualités, pour 
son onction et sa douceur, donnant aux plus hautes vérité- 
théologiques, sèches et abstraites, une forme simple, colo- 
rée, séduisante pour le cœur, les yeux et l'oreille. Il rend 
aimable la piété, et la pare de fleurs, avec l'imagination 
riante de son âme tendre, « la plus affective du monde, qui 
même abonde en dilection ». 

Si le goût en est parfois défaillant et douteux, si les subti- 
lités inquiètent, si ces effusions de charité semblent, par leur 
forme mystique, énerver la piété, le sentiment est sain, sobre, 
la raison juste. La pensée est forte et droite, sous des compa- 
raisons fleuries et des allégories imprévues. 

Dans le Traité de l'Amour de Dieu, qu'il adresse à un 



2*'» 1 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRAXÇAISE 

homme, Théotime, François de Sale? a tenté, par la fermeté 
et la précision, de répondre au reproche de mollesse qu'on 
faisait à l'Introduction à la Vie dévote, dédiée à une femme, 
Philotée. et par cela même, un peu féminine. 

Mais il reste poète, plein d'imagination et de grâce; il sait 
revêtir l'idée métaphysique de figures et de paraboles. En 
voici une pour expliquer que la lumière de Dieu luit pour 
tous, et que ceux qui ne la veulent point voir, sont ceux qui 
ferment obstinément les yeux. 

<( En somme, Théotime. le Sauveur est une lumière qui 
éclaire tout homme qui vient en ce monde. Plusieurs voya- 
geurs, environ l'heure de midi, au jour d'été, se mirent à 
dormir à l'ombre d'un arbre; mais tandis que leur lassitude 
et la fraîcheur de l'ombrage les tient en sommeil, le soleil 
s'avançant leur porta droit sur eux sa plus forte lumière, 
laquelle faisait des transparences, comme par de petits 
éclairs autour de la prunelle des yeux de ces dormants, et 
les força d'une douce violence de s'éveiller; mais les uns 
éveillés se lèvent, et gagnant pays allèrent heureusement 
au gîte; les autres, non seulement ne se lèvent pas, mais 
tournant le dos au soleil et enfonçant leurs chapeaux sur 
leurs yeux, passèrent là leur journée à dormir, jusqu'à ce 
que. surpris de la nuit, et voulant néanmoins aller au logis, 
ils s'égarèrent, qui çà. qui là, dans une forêt, à la merci 
des loups, sangliers et autres bêtes sauvages. Or, dites, de 
grâce, Théotime, ces pauvres errants n'avaient-ils pas tort? 
Ses faveurs (du soleil) étaient égales envers tous. Vous au- 
tre- qui dormiez, malheureux que vous êtes, vous tournâtes 
le dos au soleil, et ne voulûtes pas employer sa clarté, ni 
vous laisser vaincre à sa chaleur. » 

On a encore de F. de Sales YEtendart de la Croix (1597); 
des Sermons; des Controverses; des Lettres spirituelles, 
adressées à Mme de Chantai: des Entretiens. Ce fut, avant 
tout, un orateur, un improvisateur, dont le talent est perdu 
pour nous, un charmeur aimable, plein de douceur et de 
poésie, avec l'afféterie et la préciosité du temps, le style fleuri 
e! maniéré, malgré le souci qu'il avait et qu'il disait trop joli- 



HISTOIRE DE LA L1TTKI! \ I l RE IT.WÇUSE 255 

ment de ne mettre ni blanc ni fard sut les joues d'une dame 
si grave qu'es! Théologie. 

Celait assez la mode. L'éloquence delà i luiire offrait dedé- 
plorables exemples de maux aris goûi^el pisencone, de grossière- 
lés, d'invectives furieuses, de railleries inconvenantes: c'était le 
loil de< batailles de la Ligue, etles sermon- -entaient la poudre. 
Dans la controverse dogmatique, quelques noms méritent 
mention.. 

Pierre Vire! (.1), un Suisse, mena une vie accidentée, prê- 
cha à Paris, dans son pays, à Lyon, à Nîmes, et dans le 
Béarn, où il mourut à Orthez. Il publia des Traités dialogues 
sur le christianisme, dont l'un, le Monde à l'empire (allant 
pire), a cette joie qui manque à Calvin, mélangée de plaisan- 
teries bizarres et pédantes pour les savants, et triviales pour 
le bas peuple. De piquantes réflexions sur son temps, l'amè- 
nent à cette conclusion que, les hommes ne pouvant rien, il 
ne faut rien attendre sinon de la grâce de Jésus-Christ. 

Théodore de Bèze, né à Yézelay en Bourgogne (1519), après 
une jeunesse mondaine qui nous vaut un recueil de poésie- 
latines. Juienilia. se rallia à la Réforme à la suite d'une 
cruelle maladie. C'est lui qui fut chargé de défendre, au Col- 
loque de Poissy, la doctrine genevoise, contre le cardinal de 
Lorraine, champion catholique. Il succéda à Calvin dans la 
lourde tâche de veiller aux intérêts temporels et spirituels de 
la cité de Genève, et mourut en 1605. ayant publié, en colla- 
boration, une Histoire ecclésiastique et une Vie de Calvin, 
dont certains morceaux ont le pathétique sobre d'un Thucy- 
dide. Son mystère, Abraham sacrifiant, fut une œuvre de 
réconfort pour les cœurs huguenots en butte à la persécution. 
Philippe de Marnix, seigneur de Sainte-. \ldegonde (2), né à 
Bruxelles, publia comme polémiste protestant un Tableau des 
Différends de la Religion (1598) auquel une ironie insinuante et 
subtile, mêlée à la verve flamande, donna un immense retentis- 
sement. 

Pasquier, célèbre érudit, prononça contre les Jésuites, au 

nom de l'Université, une harangue fameuse. 

(1) 1511-1571. 

(2) 1538-1598. 



256 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Duplessis-Mornay (1), voyagea en Italie et en Allemagne, 
devint l'un des conseillers de Henri IV, et resta le protecteur 
des protestants dont on le surnomma le Pape. Polémiste infa- 
tigable, il écrivit un Traité de VEglise, des Discours chré- 
tiens, des Mémoires, des Remontrances dont d'Aubigné a dit : 
« Ces pièces délicatement et doctement traitées ont dessillé 
les yeux à plusieurs Français et les ont amenés au service du 
Roy ». Son Traité de la Religion Chrétienne (1581), sans dis- 
tinction de dogme entre la Réforme et l'Eglise catholique, dé- 
fend le christianisme contre les athées, dans des pages d'une 
éloquence chaleureuse et élevée. 

Charron, plus connu comme philosophe, a écrit un livre de 
controverse sur les Trois Vérités, où il démontre l'existence de 
Dieu contre les athées, la « précellence » du christianisme 
contre les juifs, les païens, les mahométans, et du catholicisme 
contre les protestants. 

Le chef des controversistes catholiques est Jacques 
Davy du Perron, né protestant, à Berne (1556); il abjura 
pour entrer dans les ordres. Lecteur de Henri III, il s'attacha 
à Henri IV qu'il fit convertir au catholicisme, et qui lui donna 
l'évêché d'Evreux (1575), puis l'archevêché de Sens. Cardinal 
en 16D4, il mourut en 1618. 

Il s'appliqua à réfuter les Traités calvinistes et en parti- 
culier ceux de Duplessis-Mornay. S'il n'a pas l'éloquence, la 
force et la chaleur de son adversaire, il a le style plus clair, 
plus facile et plus élégant. Il disait de lui-même, avec un peu 
de jactance, peut-être, « qu'il n'y avoit point d'hérétiques qu'il 
<c ne fût assuré de convaincre, mais que pour les convertir 
(( c'étoit un talent que Dieu avoit réservé à M. de Genève 
« (saint François de Sales) ». Il eut la victoire sur Duplessis- 
Mornay dans la conférence théologique de Fontainebleau. 
Mais d'Aubigné se vante quelque part de l'avoir réduit au 
silence. Ce fut un vigoureux dialecticien. 

C'est lui qui prononça, en 1586, l'oraison funèbre de Ron- 
sard. 

, * „ 

(1) Né à Buhy en 1549, mort à la Forêt-sur-Sèvre en 1623. 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 2b\ 

Mes théologiens dogmatiques, si nous passons aux mora- 
listes laïcs, celui qui se présente d'abord est un des plus 
grands noms de la littérature: c'est Montaigne (1). 

.Miche! Eyquem, seigneur dé Montaigne, naquit au château 
de Montaigne. « le dernier jour de février mil cinq cent trente 
trois ». 11 a raconté lui-même sa vie dan- ses Essais, 
avec complaisance. « C'est moi que je peinds, écrit-il, je suis 
moi-même la matière de mon livre. » Il suffit de le lire : « Je 
« reviendrais volontiers de l'autre monde pour démentir celui 
« qui me formerait autre que je n'étais, fût-ce pour m'hono- 
« rer. Je ne laisse rien à désirer et deviner de moi. J'ai tout 
« dit. Je le montre du doigt. » 

Son père qui « n'avait aucune connaissance des lettres », 
mais était « échauffé de cette ardeur nouvelle », hospitalier aux 
hommes doctes « comme personnes saintes », lui fit donner une 
éducation intéressante. Il apprit le latin, de son précepteur qui 
ne lui parla jamais une autre langue. « A des extrêmes et sou- 
« daines émotions, dit-il, où je suis tombé deux ou trois fois 
« en ma vie, j'ai toujours élancé du fond des entrailles les 
(( premières paroles latines. » Son père le faisait réveiller au 
son d'instruments de musique pour lui rendre le jour plus gai 
et la vie plus douce, sans lui secouer la cervelle. 

Il sortit du collège de Guienne, à Bordeaux, où- il avait pu 
en latin « soutenir les premiers personnages es tragédies 
« latines ». Il se plongea ensuite « jusqu'aux oreilles » dans 
l'étude du Droit. Conseiller à la Cour des Aides de Périgueux 
en 1556, il passe, l'année suivante, au Parlement de Guienne. 
C'est là, à Bordeaux, qu'il se lia avec La Boétie, son aîné de 
trois ans, d'une amitié que la mort brisa en 1563, et dont il ne 
se consola jamais, l'ayant perdue. Cette affection lui a inspiré 
une des plus belles pages, qui aient été écrites sur l'amitié. 

« En l'amitié de quoi je parle, dit-il, nos âmes se mêlent et 
« confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel, 
c qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a 
« jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je 
« sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : Parce 



(1) 1533-1592. 

17 



258 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

« que c'était lui, parce que c'était moi. Xous nous cherchions 
<- avant que nous être vus. Nous nous embrassions par 
« nos noms; quintessence de tout ce mélange, qui, ayant 

saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans 
<( la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se pion- 
« ger et se perdre dans la mienne, d'une faim, d'une concur- 
« rence pareille : je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant 
« rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien. » 

Vers 1572, Montaigne quitta la robe et se retira dans son 
château, où il commença d'écrire ses Essais. Huit ans après, 
en ayant publié deux livres, il se prit à voyager, courant 
toutes les stations thermales de Suisse, d'Allemagne et d'Italie 
pour se guérir de la pierre. C'est à Lucques qu'il apprit que 
ses concitoyens jurats l'avaient élu maire de Bordeaux. Il 
accepta, sur une flatteuse lettre de Henri III, mais sans enthou- 
siasme. « Je tiens le dos tourné à l'ambition... Je ne vise pas 
« de ce côté-là... Je m'aime trop... Mon opinion est qu'il faut 
« se prêter à autrui et ne se donner qu'à soi-même. » 

Il exerça quatre ans sa charge en bon administrateur, 
lorsque, la peste éclatant à Bordeaux, il s'éloigna, peut-être 
par prudence, las aussi d'être « pelaudé à toutes mains ». en 
ces temps de troubles civils, « guelfe pour le gibelin, gibelin 
« pour le guelfe » ; et « il sert six mois misérablement de 
« guide à la caravane » des siens. 

Il réédita ses Essais en y ajoutant un dernier livre en 1588 ; 
et il mourut le 13 septembre 1592, sans avoir vu la victoire 
de Henri IV, qu'il souhaitait, et ayant été maltraité, suspect 
aux deux partis pour sa modération, entre les Ligueurs et les 
Huguenots. Il eut, au témoignage de Pasquier, une fin chré- 
tienne, ce qui peut surprendre. Quand le prêtre fut à l'élé- 
vation du Corpus Domint « ce pauvre gentilhomme s'élance 
« au moins mal qu'il peut, comme à corps perdu, sur son 
« lit, les mains jointes, et, en dernier acte, rendit son âme à 
<( Dieu: ce qui fut un beau miroir de l'intérieur de son âme. » 

Voici, d'après lui-même, son portrait au naturel : 

« J'ai la taille forte et ramassée ; le visage non pas gras, 
« mais plein ; la complexion entre le jovial et le mélancolique, 
<( moyennement sanguine et chaude, la santé forte et allègre. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 250 

« D'adresse et de disposition, je n'en ai poinl eu : en tout 
exercice du corps, je n'en ai trouvé guère aucun qui ne me 
« surmontai : sauf au courir, en quoi j'étais des médiocres. 
« De la musique, ni pour la voix, que j'y ai 1res inepte, ni 
« pour les instruments, on ne m'y a jamais su rien apprendre. 
\ la danse, à la paume, je n'y ai pu acquérir qu'une bien 
« fort légère et vulgaire suffisance : à nager, à escrimer, à 
« voltiger et à sauter, nulle du tout. Extrêmement oisif, 
« extrêmement libre, j'ai une âme inutile au service d'au- 
« trui... J'aime à ne savoir pas le compte de ce que j'ai... A 
« un danger je ne songe pas tant comment j'en échapperai, 
<i que combien peu il importe que j'en échappe. Ne pouvant 
c régler les événements, je me règle moi-même. Quant à 
« l'ambition, il eût fallu, pour m'avancer, que la fortune me 
(( vint quérir par le poing ; je m'attache à ce que je vois et 
« que je tiens... Présentant aux grands cette même licence de 
« langue et de contenance que j'apporte de ma maison, je 
« n'ai pas l'esprit assez souple pour feindre une vérité, je 
<( m'abandonne à toujours dire ce que je pense, laissant à 
« la fortune d'en conduire l'événement. Aristippus disait le 
<( principal fruit qu'il eût tiré de la philosophie, être qu'il 
<( parlait librement et ouvertement à chacun... » 

Le livre des Essais, comme le dit Montaigne, est « un livre 
de bonne foi » ; il se vante de s'y être mis tout entier, et il dit 
de lui qu'il « aime mieux être importun et indiscret que flat- 
(( teur et dissimulé ». C'est l'histoire de sa vie, de ses pensées, 
de ses opinions. Malgré la belle ordonnance des chapitres, il 
n'y a à proprement parler aucune composition. Les titres sont 
menteurs. Montaigne s'oublie en de perpétuelles digressions 
au gré de sa fantaisie. C'est une causerie à bâtons rompus, 
à l'aventure. Avec une franchise aimable et piquante, il ra- 
conte ses voyages, citant à satiété les Anciens, les Grecs en 
français d'Amyot, car il avoue ne pas savoir le grec, et les 
Latins, surtout ceux de la Décadence, pour qui il a une prédi- 
lection. Il entremêle les anecdotes, moralise à propos des su- 
jets les plus divers, parcourt toutes les époques, oppose en 
philosophie les systèmes, les doctrines comme pour se rire 
de leur variété et des incertitudes de la vérité. Il écrit sur 



260 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

tous les sujets: sur l'éducation des enfants, sur la paix que 
procurent l'étude et les livres, sur les Cannibales et les sau- 
vages, sur la Colonisation, sur la mort aussi, et toujours avec 
une sagesse légère et alerte: « Les hommes vont, viennent, 
« ils trottent, ils dansent; de mort, nulles nouvelles: tout cela 
« est beau; mais aussi quand elle arrive à eux, ou à leurs 
« femmes, enfants et amis, les surprenant soudain à décou- 
« vert, quels tourments, quelle rage, quels cris et quel déses- 
<( poir les accable ». 

Si Montaigne sait ce qu'il dit, il ne sait jamais, — on le 
jurerait, — ce qu'il va dire. 

» Je m'égare, écrit-il, mais plutôt par licence que par 
« mégarde; mes fantaisies se suivent, mais parfois c'est de 
(t loin, et se regardent, mais d'une vue oblique. Je n'ai point 
« d'autre sergent de bande à ranger mes pièces que la for- 
ce tune ; à mesure que mes rêveries se présentent, je les en- 
« (asse ; tantôt elles se pressent en foule, tantôt elles se traî- 
« nent à la file. » 

Ce qui rend Montaigne incomparable, c'est son style. Lui- 
même l'a apprécié en ces termes: « Comique et privé, serré, 
« désordonné, coupé, particulier, sec, rond et cru, âpre et 
« dédaigneux, non facile et poli. » Sans doute. Mais il ne 
dit pas tout. Il oublie le bonheur avec lequel il a choisi ses 
mots, l'art avec lequel il les enchâsse, les images dont il 
l'orne, et qui en font un style de poète, comme ie dit Montes- 
quieu. Sa boutade: « Que le gascon y aille si le français ne 
<( peut », n'est qu'une boutade. Il n'a pas employé plus de 
vingt mots « au cru de Gascogne ». Et malgré Pasquier qui lui 
trouve « je ne sais quoi du ramage gascon », son style est à 
lui, le plus personnel, le plus riche et le plus varié qui soit. 

Le style, voilà donc la maîtrise de Montaigne, la magie qui 
fait qu'on relit ses pages, bien qu'elles ne développent guère 
autre chose que des lieux communs. Lui-même le déclare en 
ces termes avec les images qui lui sont propres : « Quelqu'un 
« pourrait dire de moi que j'ai seulement fait ici un amas de 
(( fleurs étranges, n'y ayant fourni du mien que le filet à les 
« lier. » Style tout imprégné de la saveur latine et éclatant 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 261 

d'expressions, de celles dont il «lit que « la bonne, c'est celle 
qui frappe ». 

Quanl à la philosophie, il est aise déjà de l'entrevoir. Dans 
ces Essais, où il a l'ait le tableau de son siècle et de l'homme 
en général, en s'étudiant soi-même, avec la raison la plus 
saine et le sang-froid le plus calme, le Doute, - on connaît 
son fameux: « Que sais-je ? » — le Doute et l'Indifférence en 
toutes matières sont les idées maîtresses. Pour être heureux, 
il faut conquérir l'indépendance, fuir la douleur, répudier la 
crainte de la mort. Comment faire? Montaigne ne le dit pas. 
Et s'il le laisse comprendre, c'est en s'enfermant dans le plus 
complet égoïsme. 

Dans la partie des Essais où il fait l'apologie de Raymond 
Sebonde, tout ce qu'il trouve pour nous consoler de ne pou- 
voir sonder les mystères de la foi et de la destinée, c'est d'éta- 
blir <( l'égalité et correspondance de nous aux bêtes », met- 
tant « l'homme en chemise », comme il dit, pour le dépouiller 
de tous les sujets d'orgueil. Après quoi, amusé du « tinta- 
« marre de tant de cervelles philosophiques », il retombe sur 
son mol oreiller de sceptique. 

Sceptique, il ne l'est pas avec cynisme, il l'est avec bonho- 
mie, sans pessimisme, sans colère. C'est un sceptique tout en 
naïveté, feinte ou réelle. Il se divertit des contradictions hu- 
maines; il se fait une règle de vie assez simple, il suit la com- 
modité. Il n'a rien d'extravagant. Comme il n'est pas méchant 
homme, il trouve parfois de singuliers accents lorsqu'il louche 
à certains sujets, ainsi qu'on l'a vu pour l'amitié, — comme 
on peut le constater encore dans ses pages sur la vie et sur la 
mort (Chap. XIX du Livre I qui est tout entier à lire). « L'uti- 
<( lité du vivre n'est pas en l'espace, elle est dans l'usage; tel 
« a vécu longtemps, qui a peu vécu. 

« La vie n'est de soi ni bien ni mal: c'est la place du bien et 
« du mal, selon que vous la leur faites. 

« La préméditation de la mort est préméditation de la li- 
« berté: qui a appris à mourir, il a désappris à servir... le 
« savoir mourir nous affranchit de toute subjection et con- 
te trainte... » 

Quand l'émotion ne le tient pas, ce n'est qu'un sceptique. 



262 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

C'est encore une espèce d'épicurien, comme Horace, plus fin, 
aussi spirituel, et beaucoup plus profond qu'Horace. Plus 
convenable aussi, il a généralement le respect de sa plume. 
C'est un sage peut-être « qu'il faudrait lire vers vingt ans 
« pour apprendre comment il faut prendre la vie, et qu'on 
« lit en vieillissant pour apprendre comment on aurait dû 
<( vivre ». 

Tel est Montaigne, et s'il est autre, lui-même y fournit une 
excuse, quand il écrit, — et il semble qu'il pensait à lui sur- 
tout, car il ne pense guère qu'à lui : 

- Certes, c'est un sujet merveilleusement vain, divers et 
« ondoyant que l'homme; il est malaisé d'y fonder jugement 
(( constant et uniforme. » 

C'est le seul égoïste qui ait rendu son moi aimable à force 
de naïve et spirituelle ingéniosité. On lui pardonne beaucoup, 
parce qu'il a délicieusement causé et qu'il a tout embelli d'un 
sourire. Etre gai, souriant, est chose si rare, qu'il suffit d'un 
rayon de cette aimable clarté pour obtenir l'indulgence et la 
sympathie. On oublie jusqu'à sa couardise, car il n'y a pas 
d'autre terme pour désigner sa prudence, quand la peste de 
Bordeaux l'empêcha de venir joindre son poste de maire, et 
qu il écrivit à ses administrés que s'il y avait quelque affaire 
urgente, il consentirait à s'avancer jusqu'au plus proche 
village, à la condition qu'il n'y eut pas de danger. Rotrou 
fut tout autre à Dreux : il en mourut. Il y a des cas où il n'est 
pas de milieu, il faut être un pleutre ou un héros. 11 y a plus 
des uns que des autres. 

Montaigne n'eut du Civis Romanus que le nom: il n'en eut 
pas la fierté ni la constance. Il racheta sa faiblesse timide par 
la bonne grâce, qui est l'élégance des faibles. Il présenta ce 
cas rare d'un homme qui n'a pas de conviction, pas de foi, 
pas de passion, et qui ne fut ni sombre, ni découragé, ni 
morose. Il nous prend gaiement par la main, et allons ! en 
route ! il nous mène à la vertu comme à la guinguette, en sau- 
tillant et en chantant : « Qui m'a masqué la Vertu de ce faux 
visage pâle et hideux ? Il n'est rien plus gai, plus enjoué, pres- 
que plus folâtre. La Vertu n'est pas plantée à la tête d'un 
mont coupé, raboteux et inaccessible. Oui sait son adresse 



MIS loliii: HE LA LITTÉUATliRE FI{\m;\isk 263 

y peul arriver par des roules ombrageuses, gazonnées et doux 
fleurantes-. » 

Tanl de bonne luuneur entre-t-il dans l'âme des sceptiques? 
Prenez garde que ce scepticisme est bien de surface. De ses 
maîtres, de Sénèque, il a retenu le verbiage ingénieux; de 
Plutarque, il a gardé la naïve et communicative faculté d'ad- 
mirer. Il est défendu de dire que rien n'a touché celui qui 
écrivait un jour avec une réelle et enthousiaste éloquence : 
<( Il y a des pertes triomphantes à l'envi des victoires, et ces 
quatre victoires sœurs, de Salamine, de Platée, de Micale, 
de Sicile, n'osèrent opposer toute leur gloire à la gloire de la 
déconfiture du roi Léonidas et des siens au pas des Thermo- 
pyles ». 

Si bien que, par ainsi, le caractère même de l'homme se 
relève, et nous permet d'englober dans une même estime l'ami 
de Plutarque, et le premier vulgarisateur en français des 
bienfaits de la philosophie moralisante. 

, * 

De la morale, passons à l'opposé, à la politique. 

La science politique est représentée au xvi" siècle par un 
grand nom : Jean Bodin. Ne à Angers (1), professeur de 
droit à Toulouse, avocat à Paris, procureur du roi à Laon, 
il publia en 1578 La République (au sens de Gouvernement, 
Etat). Livre remarquable non seulement par son style clair 
et précis, la richesse des connaissances et des documents, 
la netteté des vues, mais surtout par la hauteur et l'impartia- 
lité du jugement. Son système est celui de la monarchie abso- 
lue, tempérée par des lois qui préviennent la tyrannie. Dis- 
ciple d'Aristote par la méthode, par son esprit d'analyse, il 
laisse prévoir Montesquieu. 

Estienne de La Boëtie (2) n'a pas pu donner toute sa mesure. 
Après de fortes études orientées vers les littératures ancien- 
nes, il acheta en 1553 une charge de conseiller au Parlement 
de Bordeaux. Il y rencontra Montaigne, qu'il émut par la 

(1) 1529-1596. 

(2) Né à Sarlat en 1530, mort à trente-trois ans (1563). 



264 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

noblesse de son cœur, el sa grandeur d'âme. Leur liaison 
fut assez louchante pour avoir inspiré au sceptique les incom- 
parables pages sur l'amitié que je viens de vous dire. 

Son Discours sur la Servitude Volontaire, ou le Contre-Un 
est un véhément pamphlet politique, écrit, dit Montaigne, 
« par manière d'Essai en sa première jeunesse, à l'honneur 
<( de la liberté contre les tyrans, et comme sujet vulgaire et 
« tracassé en mille endroits des livres ». Déclamation géné- 
reuse et juvénile, que La Boétie corrigea plus tard en lui don- 
nant plus de fermeté dans le style. 

Le protestant François Hotman, jurisconsulte éminent, 
publia contre le cardinal de Lorraine une Epître au Tigre de 
France, chef-d'œuvre de fureur et parfois d'éloquence, puis 
Franco-G allia, où il démontre que la Gaule franque possédait 
les institutions d'une république idéale. L'œuvre eut un reten- 
tissement du genre de celui que devait avoir au XVIII e siècle 
le Contrai social. 

Hubert Languet, dans ses Revendications contre les Tyrans, 
est une façon d'anarchiste que l'on condamnerait aujourd'hui 
pour apologie de faits qualifiés crimes. 

Il faut citer, pour son style, le cardinal d'Ossat (1), diplo- 
mate fameux dont les Lettres ont obtenu l'admiration de Fé- 
nelon et de Perrault, — et, pour ses Négociations, le président 
Jeannin. 

Henri IV mérite une mention spéciale pour sa correspon- 
dance, d'un entrain tout gascon, pétillante et sémillante, où 
les mots galants côtoient les mots d'ordre brefs et impérieux. 
Ceci n'est-il pas charmant : 

« J'arrivais hier soir de Marans, où j'étais allé pour pour- 
voir à la garde d'icelui. Ah ! que je vous y souhaitai ! C'est 
le lieu le plus suivant votre humeur que j'aie jamais vu. Pour 
ce seul respect, je suis prêt à l'échanger. C'est une île renfer- 
mée de marais bocageux, où, de cent en cent pas, il y a des 
canaux pour aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, 
peu courante; les canaux de toute largeur; les bateaux de 
toute grandeur. Parmi ces déserts, mille jardins. L'île a deux 
lieues de tour, ainsi environnée; passe une rivière par le pied 

(1) 1536-1604. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 265 

du château, au milieu du bourg, qui esl aussi logeable que 
Pau. Pas de maison qui n'entre de sa porte dans son petit 
bateau. Cette rivière s'étend en deux bras et qui porte des 
navires de cinquante tonneaux. Il n'y a que deux lieues jus- 
qu'à la mer. C'est un canal, non une rivière. Contre mont vont 
les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues; 
infinis moulins, et métairies insulées; tant de sortes d'oiseaux 
qui chantent; de toute sorte de ceux de mer. Je vous en envoie 
des plumes. Des poissons, c'est une monstruosité que la quan- 
tité, la grandeur et le prix ; une grande carpe, trois soles et 
cinq brochets. C'est un lieu de grand trafic. La terre très 
pleine de blés et très beaux. L'on y peut être plaisamment en 
paix et sûrement en guerre. L'on s'y peut réjouir avec ce que 
l'on aime, et plaindre une absence. Ah ! qu'il y fait bon chan- 
ter ! » (Lettre à Aime de Grammont, 17 juin 1586.) 

Les lettres à Sully sont sur le ton d'une amitié véritable et 
touchante. 

« Rosny, toutes les nouvelles que j'ai de Mantes sont que 
vous êtes harassé et amaigri. Si vous avez envie de vous 
rafraîchir et rengraisser, je suis d'avis que vous veniez ici. » 
Ou bien : « On m'a dit que vous ne m'aimiez point. S'il en est 
ainsi, je vous désavoue; et la première fois que je vous verrai, 
je vous couperai la gorge. Adieu, la Gode, mamie. » 

Partout règne la plus aimable variété de tons. Quelle viva- 
cité ! quel coloris ! Il valait la peine qu'un critique ait con- 
sacré un volume à Henri IV écrivain. 

Montchrestien, plus célèbre comme auteur de tragédies, 
publia en 1618 un Traité d'Economie politique où de singu- 
lières rêveries se mêlent à des vues ingénieuses. 

Pierre de la Ramée, dit Ramus (1), massacré durant la 
Saint-Barthélémy, publia en 1555 le premier ouvrage de phi- 
losophie écrit en langue vulgaire : Dialectique, qui ruine, au 
nom de Platon, l'autorité et la logique de l'école d'Aristote. 

De même, Cornélius Agrippa (2) s'attaque à la science dans 
le Traité de la vanité des Sciences. 

Bonaventure des Périers, conteur avant tout, afficha, dans 

(1) Né en 1513 à Cutli, en Verinandois. 

(2) 1486-1532. 



266 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

une œuvre audacieuse, Cymbalum mundi {la Cymbale du 
Monde), l'incrédulité à la manière de Lucien, tournant en dé- 
rision dans quatre dialogues, l'Evangile, Jésus-Christ et la 
religion. 

Pierre Charron (1), imitateur et ami de Montaigne, qui lui 
légua le droit de porter ses armoiries, fils d'un libraire, étudia 
le droit à Orléans et à Bourges, quitta le barreau pour 
l'Eglise, prêcha avec succès l'orthodoxie. 

Son livre : De la Sagesse (1601) est une sorte d'abrégé 
ordonné des Essais de Montaigne. Ecrivain solide, un peu 
terne, mais clair, il reproduit les opinions des autres, qu'il 
prend où il les trouve, avec certaines ironies qui lui viennent 
de son modèle. 

Michel de l'Hospital (2), avocat, conseiller au Parle- 
ment et chancelier, s'efforça d'opposer la tolérance au fa- 
natisme religieux, et de contenir les partis par la justice. Ses 
écrits sur Y Art de Gouverner, sur le Sacre de François II, 
sur le Mariage du Dauphin, son traité sur le But de la Guerre 
et de la Paix (1560), contiennent des pensées admirables dans 
tous les temps, mais bien plus étonnantes pour l'époque où 
elles ont paru. « Les esprits et consciences des hommes, 
<( dit-il, ne peuvent être ployés par le fer ni par la flamme, 
« mais seulement par la raison qui domine les hommes. » 

Guillaume du Vair (3) ordonné prêtre, se fit avocat, devint 
conseiller au Parlement de Paris, combattit, comme député 
aux Etals de la Ligue, les intrigues des Espagnols, fut appelé 
par Louis XIII à la charge de garde des sceaux en 1616, puis 
nommé évêque de Lisieux en 1617. Il mourut à Tonneins. 

On a de lui, outre des OEuures morales et des Discours, 
deux traités de philosophie : la Sainte Philosophie et la Phi- 
losophie morale des stoïques, qui le placent parmi les pre- 
miers prosateurs de son temps. Il a l'ampleur de la période, 
l'harmonie grave, et sait allier la philosophie et la religion. 
Charron, dans ses heureuses compilations, lui emprunta ce 
qu'il put. Il l'avoue d'ailleurs dans le Traité de la Sagesse, 

(1) Paris, 1541-1603. 

(2) 1505-1573. 
(3; 1556-1621. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 267 

a\cr tua éloge pour son modèle : « ,1e n'ai poinl vu qui dépei- 
« gne les passions plus naïvement et plus richement que le 
« sieur du \ air en -es petits livres moraux desquels je me 
« suis fort servi. » 



Parmi les nombreux érudits du xvf siècle, et les critiques 
savants, la plupart ont écrit en latin, comme Budé, Scaliger, 
les Estienne, les Casaubon, Muret, qui ont entrepris sur 
L'Antiquité, et mené à bien, les grandes éditions des classiques 
grecs et latins, et composé les premiers dictionnaires. 

Jean le Maire de Belges (1) publia les Illustrations des 
Gaules et Singularités de Troie, où il fait remonter aux Troyens 
l'origine des Francs, et entasse erreurs sur erreurs dans un 
style assez savoureux. A défaut de critique, ses histoires 
amusent. Pasquier le loue d'avoir « enrichi notre langue 
« d'une infinité de beaux traits tant en prose qu'en vers, dont 
« les meilleurs écrivains ont su parfois s'aider ». 

Claude Fauchet (2), historiographe sous Henri IV, créa la 
critique historique et littéraire avec ses Antiquitez gauloises 
et Irançoises et l'Origine de la langue et de la poésie fran- 
çaises où abondent des vues neuves, d'une suffisante érudi- 
tion et d'une bonne méthode. 

Estienne Pasquier (3), avocat célèbre, député aux Etats de 
Blois en 1588, fut d'abord élève de Cujas à Toulouse. Il acquit 
une grande réputation eu plaidant la cause de l'Université 
contre les Jésuites. 

Les neuf livres de ses Recherches de la France, à côté des 
événements politiques et administratifs, donnent place aux 
études littéraires. C'est un inventaire abondant et précieux du 
passé de la France. Son style est plein d'expressions d'un ton 
enjoué, relevé d'archaïsmes. Quant à la composition, elle est 
vague; il le reconnaît poétiquement : « Il n'est pas qu'une 
<( prairie diversifiée d'une infinité de fleurs, que la nature pro- 

(1) 1473-1524 ou 1548. 

(2) 1530-1601. 

(3) Né en 1529, mort en 1615. 



268 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

« duit sans ordre, ne soit aussi agréable à l'œil que ces par- 
« terres artistement élabourés par les jardiniers. » 

Henri Estienne (1), qui éleva les premiers monuments des 
livres classiques, défendit contre l'italianisme la langue fran- 
çaise dans sa Précellence de la langue française, dans ses Dia- 
logues du Irançois italianisé, et son Traité de la conformité du 
François avec le Grec. Il a de la verve, des arguments ingé- 
nieux, l'esprit alerte et averti. 

On a de lui encore un pamphlet : Apologie pour Hérodote, 
qui le fit désavouer par Calvin et surnommer le Pantagruel de 
Genève. 

Meigret est l'auteur des premiers traités grammaticaux. 

Quant à la Défense et Illustration de la Langue française, 
par Joachim de Bellay, malgré son analogie avec la Précel- 
lence d'Henri Estienne, nous la mettrons à part pour y reve- 
nir, quand je vous parlerai de la Pléiade, dont elle est le 
manifeste claironnant. 

Trois hommes de science, tous trois calvinistes, se sont 
fait un nom dans les lettres en racontant leur vie et les résul- 
tats de leurs travaux. 

Le médecin Ambroise Paré (2), après plusieurs traités de 
médecine assez indifférents, donna sous le titre d'Apologie et 
Voyages le modèle du style scientifique, net, précis et sobre. 
C'est lui qui, à propos de l'opération du trépan qu'il fit subir 
au duc de Guise, prononça le mot fameux : « Je le pansai et 
Dieu le guérit ». La publication de ses œuvres, en 1575, 
excita contre lui les colères de l'Académie de médecine, qui 
l'accusa de livrer à la foule les secrets de la science. 

Bernard Palissy (3), un des esprits les plus originaux dans 
un siècle qui en compte beaucoup, nous a laissé dans Y Art 
de la Terre, la Piécette véritable pour multiplier les trésors, 
et les Discours Admirables, le récit naïf et touchant de ses 
travaux et de ses souffrances. Potier de génie, il fut aussi écri- 
vain éminent. Il faut lire ces pages où il raconte comment il 
parvint, après quinze ans d'efforts surhumains, ruiné, brûlant 

(1) 1537-1598. 

(2) 1517-1590. 
3) 1510-1590. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 269 

ses meubles pour chauffer ses fours, à trouver le secret de ses 
laineux émaux. 

Olivier de Serres, seigneur de Pradel (1), ne prit point part, 
bien que protestant, aux troubles qui ensanglantèrent sa pro- 
vince. Il vécut en gentilhomme campagnard, se livrant à la 
culture de ses terres, et consigna dans le Théâtre de V Agri- 
culture le résultat de ses observations et de ses recherches : 
œuvre pratique à qui la fraîcheur et la poésie, un sentiment 
profond de la vie des champs, donnent un peu de la saveur 
des Géorgiques. 



* 



De nombreuses traductions des œuvres grecques et latines 
ont été faites au XVI e siècle. La plupart n'appartiennent pas de 
droit à l'histoire littéraire. On les cite comme les premières 
tentatives dans ce genre. 

Claude de Seyssel (2), archevêque de Turin, auteur d'une 
histoire de Louis XII, traduisit Diodore, Xénophon, Justin et 
Thucydide. 

Lefèvre d'Etaples (3), l'un des promoteurs du mouvement ré- 
formé, donna, dans un français rude, les Evangiles et la Bible. 

Jehan Sanxon traduisit Homère, en l'arrangeant à sa taçon; 
de Baïf, Electre et Hécube d'Euripide : Pierre Salial, Héro- 
dote; Ch. Estienne, YAndrienne de Térence (1540); Belleau, 
Anacréon; du Vair, le Manuel d'Epiclète, les Discours sur la 
Couronne; La Boétie, l'Economique de Xénophon, sous le 
titre heureux de Mesnagerie. 

Etienne Dolet (4), dont la destinée orageuse a grandi la 
renommée, naquit à Orléans. Ses parents, s'ils n'étaient pas 
riches, comme certains l'ont nié, durent lui trouver de puis- 
sants protecteurs, car rien ne fut négligé pour lui donner une 
éducation supérieure. 

Dès l'âge de 12 ans, Dolet vint à Paris où, pendant cinq 



(1) 1539-1619. 

(2) 1450-1620. 

(3) 1455-1537. 

(4) 1509-1546. 



270 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

années, il étudia la rhétorique ; en 1526, il passa à l'Université 
de Padoue où enseignaient avec éclat l'helléniste Musurus et 
l'humaniste Villanoranus. Devenu secrétaire de l'évêque de 
Limoges, Jean de Langeac, chargé d'une ambassade à Ve- 
nise, Dolet l'accompagna et assista aux cours d'éloquence de 
Giovanni Baptisto Egnazio. A peine de retour, il se rendit à 
Toulouse, en 1531, pour y étudier la Jurisprudence. Il s'était 
créé des relations puissantes, et fait des amis influents ; il n'al- 
lait pas tarder à en avoir besoin. Ayant prononcé, en faveur des 
étudiants de sa nation, deux harangues véhémentes, il souleva 
des colères qui lui attirèrent la haine des capitouls et du Parle- 
ment. Arrêté, emprisonné, puis relâché, grâce à l'intervention 
de Jean de Pins, évêque de Rieux, il fut expulsé de Toulouse. 
Il se réfugia à Lyon, où il se lia avec l'imprimeur Gryphius. 

Dolet a eu le culte des lettres et fut l'un des érudits les plus 
utiles à la renaissance littéraire. Il publia de 1536 à 1538, en 
latin, son Commentaire de la langue latine, sorte de diction- 
naire étymologique où les mots sont classés par racines. Cet 
ouvrage établit sa réputation. Il contient, en notes, sur les 
personnages du temps, des digressions pleines de renseigne- 
ments précieux. 

Mais Dolet avait déjà des ennemis. Il avait pris part à la 
querelle qui mettait aux prises les lettrés d'alors, sur Cicé- 
ron ; et il n'avait pas ménagé les détracteurs de l'orateur latin. 
Attaqué par le peintre Compaing, dans la rue, il se défendit et 
tua son agresseur. 

Il partit pour Paris, afin d'obtenir sa grâce de François I er . 
Rabelais, Budé, Marot, l'accueillirent et organisèrent un ban- 
quet en son honneur. De retour à Lyon, sa grâce obtenue, il 
se fit accorder le privilège d'imprimeur, avec l'appui du car- 
dinal de Tournon. Il s'établit à l'enseigne de la Dolouëre d'or, 
et commença à éditer, comme il le dit lui-même : « livres 
nouveaux, livres vieils et antiques, qui se vendirent, ajoute-t-il, 
tant que souvent n'en demeurait aucun. » 

Il publia le Gargantua de Rabelais, les poésies de Marot, 
et ses propres ouvrages, en latin. Mais « pour acquérir los et 
bruit dans la langue latine, dit-il dans ses Epîtres familières 
de Cicéron, ne se voulut efforcer moins à se faire renommer 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 271 

en la sienne maternelle française ». Et il donna en français : 
Manière de bien traduire d'une langue à une autre, où il parle 
d'un ouvrage qu'il avait composé : ['Orateur français, « au- 
quel œuvre les traités sont tels: grammaire, orthographe, 
accents », etc. 

Il continuait d'éditer « tous autres bons livres qu'il cognois- 
trail sortir de bonne forge, latine ou italienne, soit auteurs 
antiques ou modernes ». 

L'Eglise ne partagea pas son sentiment sur ces « bons » 
livres. Elle le tenait déjà pour suspect, quand, coup sur coup, 
il imprima le Manuel du chevalier chrétien, le Vray moyen de 
bien et caiholiquemeni se confesser, d'Erasme, la Fontaine 
de vie, des bibles, etc. Il fut arrêté, à la grande joie de ses 
ennemis, et de ses confrères imprimeurs ; incarcéré, et quoi- 
qu'il se déclarât « fils d'obédience, voulant vivre et mourir 
comme un vrai chrétien et un vrai catholique devait faire, 
sans adhésion à aucune secte nouvelle », il fut dénoncé par 
l'archevêque de Lyon « mauvais, scandaleux, schismatique. 
hérétique, fauteur et défenseur des hérésies et erreurs. » Con- 
damné à être brûlé vif, il interjeta appel au Parlement de 
Paris, fut emprisonné à la Conciergerie, puis mis en liberté 
par ordre du roi. Rentré à Lyon, il fut de nouveau jeté dans 
un cachot, par les tribunaux ecclésiastiques, réussit à s'évader, 
passa au Piémont, d'où il écrivit au roi pour obtenir sa grâce. 
Il revint en France, comptant sur la justice et la bienveillance 
royales. Saisi encore une fois, enfermé à la Conciergerie, il 
fut jugé et en 1546, reconnu par le Parlement « coupable de 
blasphème, de sédition et exposition de livres damnés ». Ce 
qui entraîna ses juges, fut une phrase traduite de Platon : 
« Après la mort, tu ne seras rien du tout. » 

Il fut condamné à être conduit place Maubert, « où sera 
dressée et plantée en lieu commode et convenable une potence 
à l'entour de laquelle sera fait un grand feu, auquel, après 
avoir été soulevé en ladite potence, son corps sera jeté et brûlé 
avec ses livres, et mué et converti en cendres ». 

Dolet mourut très courageusement. Entre les mains de ses 
bourreaux, il écrivait de sang-froid sur le prix de la vie hu- 
maine : 



272 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Quand on m'aura, ou brûlé ou pendu, 
Mis sur la roue et en quartiers fendu, 
Qu'en sera-t-il ? 

On dit même, — vérité ou légende ? ■ — que devant les mar- 
ques de douleurs de la foule sur son passage de la prison au 
lieu de supplice, il composa un vers latin où il jouait sur son nom : 

<( Aon dolet ipse Dolet, sed pia turba dolet. » Un entend 
les doléances non de Dolet, mais du peuple. 

Le nom d'Etienne Dolet a suscité les plus violentes polé- 
miques. Revendiqué tour à tour par des hommes de tous les 
partis, religieux et politiques, victime de son temps, qui com- 
mit, de part et d'autre, des atrocités que nous ne comprenons 
plus, Dolet fut surtout un érudit ; aimé par les uns, il souleva 
chez d'autres d'implacables haines. Il louait avec fureur, dé- 
chirait sans pitié, menant, au nom des lettres, un combat 
acharné, toujours attaquant, toujours attaqué, au surplus, 
travailleur infatigable, savant au delà de son âge ; il mourut 
en définitive, pour une phrase de Platon. 

Mais le plus célèbre parmi ces traducteurs, — et non point 
pour la fidélité scrupuleuse, car il a semé les contresens, et il 
paraphrase assez souvent, — c'est Jacques Amyot, qui a inter- 
prété Plutarque en français. 

Amyot est né à'Melun en 1513, d'une famille pauvre ; il vint 
étudier à Paris, servant, au collège de Navarre, comme domes- 
tique des étudiants riches, pour subvenir à ses besoins. Pré- 
cepteur, puis lecteur public à l'Université de Bourges, il com- 
mença les traductions qui devaient le rendre célèbre, et lui 
valurent successivement, de la cour, l'abbaye de Bellezane. 
et une mission au concile de Trente; puis il fut chargé par 
Henri II de l'éducation des futurs rois Charles IX et Henri III. 
Grand aumônier (1560), évêque d'Auxerre (1570), nommé com- 
mandeur de l'ordre du Saint-Esprit, comblé d'honneurs et de 
biens, il vieillissait heureux, quand le peuple d'Auxerre, à pro- 
pos de l'assassinat des Guises, se souleva, pilla ses biens, et fit 
de lui « le plus affligé, détruit et ruiné pauvre prêtre qui fût ». 
Il mourut en 1593, après avoir recouvré son siège épiscopal. 

La faveur avec laquelle ont été accueillies de tous temps 
les traductions des Vies des Grands hommes ne tient pas à 



HISTOIRE DH LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 27,'J 

leur exactitude. Par une liberté heureuse, celle traduction a 
toute la saveur d'un original . Amyot prôleà Plutarquel'allurede 
son style, sa bonhomie, son affabilité, sa physionomie souriante. 

Montaigne déjà disait : « Je donne la palme à Jacques 
« Amyot sur tous nos écrivains français, non seulement 
« pour la naïveté et la pureté de son langage, en quoi il sur- 
ce passe lous les autres, ni pour la constance d'un si long 
<( travail, ni pour la profondeur de son savoir, mais surtout 
« je lui sais bon gré d'avoir su trier et choisir un livre si digne 
« et si à propos, pour en faire présent à son pays. Nous autres, 
« ignorants, étions perdus si ce livre ne nous eût relevés du 
« bourbier ; grâce à lui, nous osons à cette heure et parler 
« et écrire : les dames en régentent les maîtres d'école, c'est 
« notre bréviaire ». 

Quelle que soit la gravité des événements, Amyot garde 
toujours la même naïveté d'expressions. Le récit classique de 
l'entrée des Gaulois à Rome en témoigne, en nous montrant 
les sénateurs « assis dedans leurs chaires en gravité, sans 
mot dire, au grand ébahissement des Gaulois, en doute 
d'en approcher, craignant que ce ne fussent des dieux, jus- 
qu'à ce qu'il y en eût un d'entre eux qui prît la hardiesse de 
s'approcher de Marcus Papirius, et lui passât tout doucement 
la main par devant sa barbe qui était longue ». 

Mais c'est surtout dans les anecdotes que le charme incom- 
parable d'Amyot nous séduit. Dans le chapitre du Trop par- 
ler, c'est un tableau de mœurs, que l'histoire de ce sénateur 
romain, contraint de découvrir à sa femme un secret — un 
passage d'alouettes casquées — qu'il lui recommande de ne 
pas dire, et celle-ci s'empressant « incontinent » de l'aller ra- 
conter « à ses chambrières ». 

Outre les Vies et les OEuvres morales de Plutarque, Amyot 
avait traduit les Amours de Théagène et de Chariclée, sept 
livres de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile, et 
Daphnis et Chloé de Longus, qu'on lit encore dans cette tra- 
duction revue par Paul-Louis Courier. 

Les prosateurs du XVI e siècle sont nés pamphlétaires. Les 

18 



274 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

passions violentes, dans la mêlée des luttes politiques et reli- 
gieuses, leur ont fait des âmes violentes, sauf quelques excep- 
tions. Il est peu d'écrits de controverse qui n'aient l'allure du 
pamphlet. Le Cymbalum mundi de Despériers, est un pam- 
phlet. Estienne, dans son Apologie pour Hérodote, est pam- 
phlétaire, et Marnix de Sainte- Aldegonde ne l'est pas moins. 
La guerre des partis, protestants contre catholiques, la 
Saint-Barthélémy, la démocratie appuyée sur l'Eglise contre 
la royauté, l'influence espagnole en Lorraine, cent intérêts 
divers, successifs, se croisant et se repoussant, animaient la 
verve des satiriques, dont la plume remuait le fiel et dégout- 
tait de sang. C'est un Boucher, tour à tour bateleur ou sa- 
vant, qui lance une brochure populaire disant les trahisons, 
perfidies, sacrilèges, exactions, cruautés, hontes de l'hypo- 
crite et apostat Henri III, Henri de Valois « nom heureux dont 
les lettres se dérangent et s'arrangent d'elles-mêmes pour 
former des anagrammes expressifs : Vilain Hérodes, ou 
Dehors le Vilain, ou Crudelis Hyena ! » Après quoi, c'est 
l'apologie de l'assassinat du roi : « Jacques Clément ! quel 
courage ! quel dessein si glorieusement achevé, qui mérite 
la reconnaissance, qui a répandu la joie, une joie sainte, 
dans le cœur des gens de bien. Gloire à Dieu ! la paix est 
rendue à l'Eglise, à la patrie, par la mort de cette bête féroce; 
Clément lui a fait expier sa fausse clémence ». Quelles pas- 
sions ! quelles haines ! Rarement la polémique eut cette féro- 
cité : elle attendra 93 d'abord, puis notre temps, pour la 
retrouver. Et si vous entendiez l'avocat Louis d'Orléans re- 
pousser l'avènement d'Henri IV, exalter « la saignée très salu- 
taire de la Saint-Barthélémy ! » 

Entre les deux factions extrêmes se forma le parti moyen, 
modéré, des Politiques, dont le chancelier de L'Hôpital avait 
tracé le programme. Il se manifesta par un chef-d'œuvre de 
satire aiguë et puissante. Entre les brutalités des Ligueurs 
et les violences protestantes, la meilleure plaisanterie fut celle 
du bon sens. 

Ce fut la Satire Ménippée, « la plus éloquente du temps », 
dit d'Aubigné qui s'y connaît. 

Elle a été écrite en 1593 par les partisans les plus distin- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 275 

gués des Politiques, braves cœurs, esprits mûris dans l'étude 
ou la pratique des affaires et les troubles, lettrés de sens, et 
patriotes : Jacques Gillot (1), conseiller-clerc au Parlement, 
èrudit dont on a de savantes I. clins; Pierre Le Roy, cha- 
noine de Rouen, à qui de Thou rend un élogieux témoignage : 
Jean Passerat (2), savant et poète, commentateur de Rabelais ; 
Florent Chrestien (3), précepteur de Henri IV, traducteur 
d'auteurs grecs et latins : Mcolas Rapin, grand-prévôt de la 
connétablie, homme de plume et d'épée: Pierre Pithou (4), ju- 
risconsulte dont la science l'avait lait surnommer « le sage ar- 
bitre »; protestant, qui échappa à la St-Barthélémy en se sau- 
vant par les gouttières, et se convertit ensuite au catholicisme. 

La Satire Mcnippée s'appela ainsi à l'imitation de Varron, 
et en souvenir du satirique Ménippe. Elle est une grande 
parodie des Etats Généraux de la Ligue, convoqués par le 
duc de Mayenne, le 10 février 1593, à l'effet d'élire un roi. Elle 
comprend un prologue avec scènes, discours. Le prologue, dû 
à Pierre Leroy, nous présente deux charlatans : l'un espa- 
gnol, le légat, cardinal de Plaisance ; et l'autre lorrain, le 
cardinal de Pellevé. Ils font le boniment pour vendre une 
drogue : le Catholicon, dont les vertus merveilleuses permet- 
tent de passer pour saint, loyal, honnête, français, quand on 
serait mécréant, traître, espion, espagnol. La scène présente 
d'abord la procession burlesque qui figure le dénombrement 
des forces de l'Union. En tête, le docteur Rose, en robe de 
maître es arts, avec le camail, le rochet, le hausse-col, l'épée, 
la pertuisane sur l'épaule. Puis les curés, prédicateurs, moi- 
nillons, tous bizarrement affublés. Les capucins ont le morion 
en tête, la cotte de mailles, la plume de coq au casque, le tout 
rouillé par humilité catholique, le bréviaire pendant à la cein- 
ture, par derrière. 

Sept harangues sont prononcées pendant la session; celle 
du duc de Mayenne, composée par Le Roy : il justifie sa 
politique et son ambition par le salut de l'Eglise: celle de 

(1) 1550,7-1619. 

(2) 1534-1602. 

(3) 1540-1596. 

(4) 1539-1596. 



276 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

AI. le légat, par Gillot, en italien baragouiné; celle de Ai. le 
cardinal de Pellevé. par Chrestien, en latin macaronique ; celle 
de AI. le recteur Roze, par Rapin; celle du sieur de Rieux, par 
Leroy; celle de AI. d'Aubray pour le tiers état, par Pithou; il 
faut mettre à part cette dernière, pour l'éloquence véhémente avec 
laquelle sont dénoncés et flétris les maux de la guerre civile : 

« L'extrémité de nos misères est qu'entre tant de malheurs 
« et nécessités, il ne nous est pas permis de nous plaindre, 
« ni demander secours; et faut qu'ayant la mort entre les 
« dents, nous disions que nous nous portons bien et que nous 
« sommes trop heureux d'être malheureux pour si bonne 
« cause. O Paris qui n'est plus Paris, mais une caverne de 
« bêtes farouches, d'Espagnols, Wallons et Xapolitains ; 
« asile et sûre retraite de voleurs, meurtriers et assassina- 
« leurs, ne veux-tu jamais te souvenir qui tu as été, te 
<( guérir de cette frénésie qui, pour un légitime et gracieux 
« roi, t'a engendré cinquante roitelets et cinquante tyrans ? 
« Te voilà aux fers. » 

Ces discours sont tous de la plus mordante malice. 
Les orateurs sont censés jeter le masque de l'hypocrisie, 
maladroitement se découvrir, et se montrer dans toute la vérité 
de leurs rôles louches et intéressés. Les âmes paraissent à nu, 
comme si un sortilège les forçait à une compromettante sin- 
cérité. Le dessous des cartes apparaît, et l'on riait à ces confes- 
sions, à ces coulpes perfides. 

Quelques pièces de vers étaient semées dans le texte, par 
les deux poètes collaborateurs, Passerat et Durand, dans cette 
note, à propos, par exemple, des doubles croix de la Ligue : 

Mais, dites-moi que signifie 
Que les Ligueurs ont double croix? 
C'est qu'en la Ligue on crucifie 
Jésus-Christ encore une fois. 

La Satire Alénippée, dans ce qu'elle a de comique, d'élo- 
quent et de sensé tour à tour ou à la fois, est l'affirmation du 
beso ; n d'un pouvoir fort, qui mît fin aux excès des partis, et 
assurât l'apaisement entre Français de France, en un temps 
où Louis d'Orléans, dans son Avertissement d'un catholique 
anglais aux catholiques français, osait écrire : « On nous ac- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 277 

cuse d'être Espagnols : oui, plutôt que d'avoir un prince hu- 
guenot, nous irions chercher non seulement un Espagnol, 
mai> un Tarlare, un Moscove, un Scythe qui soil catholique ! » 
Commenl s'étonner alors de la violence des œuvres d'un 
Hubert I ,anguet, écrites avec de la boue et du sang .' des invec- 
tives de d'Aubigné dans la Confession de Sancu? ou de La 
Noue dans ses Discours politiques et militaires? Mais ici, la 
sincérité du témoignage et les préoccupations plus élevées, 
nous l'ont passer du pamphlet à l'histoire. 

Le xvi e siècle a été fécond en récits historiques. Ces histo- 
riens n'appartiennent pas tous à la littérature, comme Jean 
Molinet, qui a laissé, en un style affecté de bel esprit, une 
chronique de la « très illustre et réfulgente maison de Bour- 
gogne magnifiquement fondée sur les sommets des mon- 
tagnes », ou comme Claude Seyssel (1), qui publia en 1508 
son (( Histoire singulière du Roy Loys. XII' de ce nom, père 
« du peuple, faicte au parangon des règnes et gestes des 
« autres roys de France ses prédécesseurs, particularisés 
« selon leurs félicités ou inlélicilés ». 

Lancelot de la Popelinière tenta une Histoire générale de 
l'Europe (de 1550 à 1577), portant, dit d'Aubigné, « le faix 
« et les frais des recherches de tous côtés, dépensant non seu- 
<; lement les bienfaits de la reine-mère, mais encore son patri- 
« moine entier qui n'était méprisable. Son labeur est sans 
« pareil, son langage bien français, qui sent tout ensemble 
« l'homme de lettres et l'homme de guerre. » 

De Thou écrit en latin l'Histoire de son temps, de 1544 à 
1607 : œuvre considérable, impartiale et austère, de juge in- 
tègre qui parle devant et selon sa conscience. 

Pierre Palma Cayet, chronologue attitré de Henri IV, 
fournit de précieux documents dans ses Chronologies Nove- 
naires (1589-1508) et Septénaires (1598-1603). 

Parmi ceux qui ont écrit des Histoires de France générales, 
il faut nommer le Véronais Paul-Emile, et Girard du Hail- 

(1) 1450-1520. 



278 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRAMÇAISE 

lan (1), qui expose « les causes et les conseils des enlre- 
« prises et des succès des affaires »; et encore François de 
Belleforest. 

Mais pour les mérites littéraires, les auteurs de mémoires 
doivent être placés hors de pair. Les qualités qui les dis- 
tinguent : observation pénétrante, recherche du détail carac- 
téristique, couleur et originalité de l'expression, font de leur 
œuvre une lecture d'une saveur singulière. Récits très divers 
de tons et d'allure, gais ou tragiques, pathétiques ou spiri- 
tuels, faits de guerre, portraits, exploits et coups d'épée, siè- 
ges, massacres, clameurs, crépitements des arquebuses, villes 
qui flambent, que de tableaux saisissants qui restent gravés 
dans le souvenir, pour les qualités et aussi les défauts des nar- 
rateurs ! Malgré la composition flottante et irrégulière, les 
digressions, les détails oiseux, on finit par aimer ce style, dé- 
bordant de naturel, aux expressions savoureuses, aux images 
puissantes. 

Biaise de Monluc naquit à Condom, vers 1502. Parti comme 
simple archer, il s'éleva à la dignité de maréchal de France. 
Une vie aventureuse de guerrier, la sienne, voilà ce que ra- 
content ses Commentaires, et non point avec sobriété. « Il 
« faisait beau, dit Brantôme, l'ouïr parler et discourir des ar- 
ec mes et de guerre... Il se loue si fort qu'on dirait que c'est 
« lui qui a tout fait aux guerres où il s'est trouvé. » Il est en 
Italie tout d'abord ; prisonnier à Pavie, sans un sou vaillant, 
il s'échappe, revient à pied en Languedoc. Il repart ; le voici 
à Marseille (1536), au siège de Perpignan (1542), à Cérisolles 
(1544), à Sienne où, assiégé, il se défend avec des ressources 
dérisoires contre les Impériaux. Malade, affaibli, il paie de 
ruses. « Or, avais-je encore deux petits flacons de vin grec, 
« de ceux que le cardinal d'Armagnac m'avait envoyés, et 
m'en frottis un peu les mains, puis m'en lavai fort le visage, 
jusqu'à ce qu'il eut pris un peu de rouge. » 

Il fut excellent stratégiste en Italie et en Lorraine, et, 
chargé par Charles IX de pacifier la Guyenne, il s'en acquitta 
bien d'après son propre témoignage, dit « avec la vérité » : 

! 1537-1610. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 279 

a Jamais lieutenant de roi n'eut plus de pitié de la ruine 
du peuple que moi. Mais il est impossible de faire ces charges 
sans faire mal. Je ne sais si après moi on fera mieux, mais 
je ne le pense pas. Tous les catholiques de la Guyenne porte- 
ronl témoignage si je n'ai pas épargné le peuple ; car des 
Huguenots je les récuse ; je leur ai fait trop de mal ; et si je 
n'ai pas Eail assez, ni tant que j'eusse voulu, il n'a pas tenu à 
moi... » 

Les troubles du temps expliquaient ce langage. Il dit bien : 

(( .Moi donc bien heureux, qui ai le loisir de songer aux 
péchés que j'ai commis, ou plutôt que la guerre m'a fait 
commettre, car de mon naturel je n'étais pas adonné à 
faire le mal, et surtout ai toujours été ennemi du vice, de l'or- 
dure et vilenie, ennemi capital de la trahison et déloyauté, je 
sais bien que la colère m'a fait faire et dire beaucoup de choses 
dont j'en dis meâ culpâ... » 

On est en droit de penser que Monluc n'a pas pardonné aux 
Huguenots la « méchante arquebusade » qui le blessa au 
siège de Rabastens (23 juillet 1570), et qui l'obligea à pendre 
l'épée au croc et à prendre sa retraite. Il en profita pour dicter 
ses Mémoires « sortis, dit-il, de la main d'un soldat, et encore 
« d'un Gascon, qui s'est toujours plus soucié de bien faire que 
« de bien dire ». 

Henri IV appela ce livre la « Bible du Soldat ». On y trouve 
des instructions pratiques et des préceptes d'expérience à 
l'usage des hommes de guerre. Veut-on entraîner le soldat ? 
« Mettez la main à l'œuvre le premier : votre soldat, de honte, 
vous suivra et fera plus que vous ne voudrez. » Une armée 
ressemble « à une horloge : si rien fait défaut, tout va mal à 
propos. » Veut-il montrer la honte des défaites? Il me sem- 
blait, dit-il après une journée malheureuse, que « les pierres 
« nous regardaient, et que les paysans nous montraient au 
« doigt. » Ce fut un illustre capitaine, qui eut un beau brin de 
plume à son plumet. Le « Siège de Sienne » est resté classique. 

11 mourut en 1577 à Estillac, près d'Agen. 

François de la Noue, dit Bras-de-Fer, né en Bretagne en 
1531, se convertit au protestantisme en 1557, et, délaissant 
les avantages d'une situation de fortune considérable, s'enrôla 



280 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

dans l'armée huguenote. Toute sa vie est liée à l'histoire des 
guerres de religion. Il sert sous Condé à Dreux, se bat à 
Orléans, à Poitiers, à Moncontour, devient gouverneur du 
Poitou, de l'Aimis et de la Guyenne, est blessé à Fontenay-le- 
Comte ; on l'ampute d'un bras, d'où son surnom ; il échappe 
par hasard à la Sainl-Barthélemy, défend la Rochelle contre 
le duc d'Anjou, devient partisan de Henri de Navarre contre 
les Espagnols. Fait prisonnier, il est enfermé au château de 
Limbourg, où il écrit ses Discours politiques et militaires. 
Echangé en 1535, contre le comte d'Egmont, il se met de nou- 
veau au service de Henri de Navarre, délivre Senlis assiégé, 
qu'on hésitait, faute d'argent, à secourir : « Ce sera donc 
a moi, dit-il, qui ferai la dépense ; garde son argent qui- 
« conque l'estimera plus que son honneur ; tandis que j'aurai 
« une goutte de sang et un arpent de terre, je les emploierai 
c pour la défense de l'Etat où Dieu m'a fait naître ». Voilà 
du fier et beau langage. 

A peine remis d'une blessure reçue au deuxième siège de 
Paris, il va en Bretagne, envoyé par Henri IV, et meurt sous 
les murs de Lamballe, le 4 août 1591, ayant dit à ses amis 
<( qu'il allait comme le bon lièvre mourir au gîte ». 

Le style de la Noue n'a pas le feu ni l'entrain primesautier 
de celui de Monluc. Mais il est plus précis, sa période a de la 
souplesse. On voit qu'il a pratiqué les anciens. Calviniste mili- 
tant, il a su parler de ses ennemis avec bonne foi et impartia- 
lité. « C'était un grand homme de guerre, disait de lui 
« Henri IV, et encore plus, un grand homme de bien. » 

L'une des plus curieuses ligures est bien celle d'Agrippa 
d'Aubigné. Il naquit en Saintonge le 8 février 1552, d'un père 
huguenot. A huit ans et demi il fut mené à Paris. En passant 
par Amboise un jour de foire, voyant les têtes de ses com- 
pagnons encore reconnaissables sur un bout de potence, son 
père fut tellement ému, qu'entre sept ou huit mille personnes 
il s'écria : « Ils ont décapité la France, les bourreaux. » Puis 
le fils ayant piqué près du père pour avoir vu à son visage une 
émotion non accoutumée, celui-ci lui mit la main sur le front en 
disant : « Mon enfant, il ne faut pas que la tête soit épargnée 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 281 

« après la mienne, pour venger ces chefs pleins d'honneur ; si 
« In t'y épargnes, tu auras ma malédiction. » 

Ayanl l';iil de très fortes études, grecques, latines el hébraï- 
ques, il cuira au service des princes protestants, et ne cessa de 
l'aire la guerre pour son parti. Après la conversion de Henri IV, 
il lui demeura fidèle, ne lui épargnant point les remontrances, 
sur le Ion bourru. Jean Châtel, ayant blessé Henri IV à la 
lèvre, d'Aubigné dit au roi : « Sire, vous n'avez encore re- 
<( nonce Dieu que des lèvres, il s'est contenté de les percer ; 
(( mais quand vous le renoncerez du cœur, il vous percera 
« le cœur ». 

Henri IV, mort, d'Aubigné, intraitable, dut se réfugier à Ge- 
nève (1620) où il mourut en 1630, « las de vain? travaux, ras- 
ce sasié, mais non ennuyé de vivre ». Son fils, Constant d'Au- 
bigné, joueur, escroc, libertin, traître à son parti, et pour qui 
il a été si sévère dans sa « Vie à ses enfants » est le père de 
Mme de Maintenon. 

Dans ses Mémoires, d'Aubigné nous raconte sa jeunesse 
orageuse, sa vie passée en corvées quotidiennes, sauf les jours 
de blessures ou de maladie. Livre attrayant, où tant d'idées 
ou de portraits sont présentés en peu de mots. Son Histoire 
Universelle abonde en admirables pages : le récit de l'entretien 
de l'amirale de Coligny avec son mari est un chef-d'œuvre 
d'éloquence historique. 

Comme la Noue, ce protestant zélé, ardent, est impartial. 
Il n'a point de mots haineux ou amers : il reconnaît les talents 
et les qualités de l'ennemi. Les papistes le savaient, qui disaient 
de lui <( qu'il ne quittait pas son chemin pour juger, ni pour 
ce dire paroles injurieuses, mais qu'il faisait parler les choses». 

D'une intégrité à toute épreuve, il manqua un mariage 
u dont le déplaisir lui fut tel, qu'il en tomba en une maladie 
<( si extrême qu'il fut visité de plusieurs médecins de Paris », 
pour n'avoir pas voulu vendre au père de la jeune fille des 
pièces compromettantes. « Aubigné va quérir un sac de veloux 
(( fané, fît voir ces pièces, et après y avoir pensé, les mit au 
« feu, disant : Je les ai brûlées de peur qu'elles ne me brûlas- 
« sent, car j'avais pensé à la tentation. » Aveu d'une belle ame, 
en un temps où la générosité semblait un trait de faiblesse. 



282 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

D'Aubigné fut aussi un grand poète. Au début de son 
Histoire universelle, à l'imitation de Tacite, il écrivit : « Accep- 
tez la peinture d'un temps calamiteux, plein d'ambitieux des- 
seins, de fidélités et d'infidélités remarquables, de prudences 
et de témérités, de succès heureux ou malheureux, de vertus 
relevées et d'infâmes lâchetés, de mutations tant inespérées, 
qu'aisément vous tirerez de ces narrations le vrai fruit de 
toute l'histoire, qui est de connaître, en la folie et la faiblesse 
des hommes, le jugement et la force de Dieu ». 

Ces paroles pourraient servir de préface aux Tragiques, 
œuvre d'exaltation religieuse, pleine d'énergie et d'éclat, 
poème unique, où se mêlent l'épopée, la poésie lyrique, l'idylle 
et la satire. Les sept chants qui composent cet ensemble de 
près de neuf mille vers sont un tableau des maux qui s'appe- 
santirent sur la France à l'époque des guerres de religion. 
Les Misères peignent les calamités de la guerre civile ; les 
Princes, les infamies et la corruption de la cour du Louvre : 
la Chambre dorée est la satire des magistrats qui vendent la 
justice ; les Feux, les Fers, les Vengeances, montrent les apô- 
tres de la liberté de conscience mourant sur les bûchers, dans 
les prisons, dans les rues, à la Saint-Barthélémy, aussi 
dans les combats et les massacres. Forfaits inutiles ! 

Les cendres des brûlés sont précieuses graines 
Qui, après les hivers noirs d'orage et de pleurs 
Ouvrent, au doux printemps, d'un million de fleurs 
Le baume salutaire, et sont nouvelles plantes 
Au milieu des parvis de Sion florissantes. 
Tant de sang que les rois épanchent en ruisseaux 
S'exhale en douce pluie et en fontaines d'eaux 
Qui coulantes aux pieds de ces plantes divines 
Donnent de prendre vie et de croître aux racines.- 

Le Jugement couronne le tout par le spectacle de l'expiation 
pour les bourreaux et les persécuteurs, condamnés aux châ- 
timents éternels. 

Point n'éclaire aux enfers l'aube de l'espérance, 
Transis, désespérés, il n'y a plus de mort 
Qui soit pour notre mer des orages le port... 
Que la mort, dites-vous, était un doux plaisir! 
La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 283 

Voulez-vous du poison? En vain ce1 artifice. 
Vous vous précipitez? En vain ce précipice. 
Courez au feu brûler? Le feu vous gèlera. 
Noyez-vous? L'eau est feu, l'eau vous embrasera. 
La peste n'aura, plus de vous miséricorde; 
Etranglez-vous? En vain vous tordrez une corde; 
Criez après l'enfer? De l'enfer il ne sorl 
Oue l'éternelle soif de l'impossible mort. 

Ce dernier vers est de toute beauté. Certes, l'œuvre a des dé- 
fauts. Divisions, plan, méthode, manquent de clarté; des digres- 
sions et des hors-d'œuvre, des allégories bizarres, sans comp- 
ter les défaillances de goût, de style, d'imagination, en ren- 
dent la lecture difficile. Mais soudain, des fragments gran- 
dioses d'inspiration eschylienne, des vers d'une puissance rare 
ou d'un charme attendri, forcent l'attention et l'admiration. 
Quelle douceur dans ces vers qu'il adresse aux martyrs et qui 
sont comme un repos, au milieu des imprécations de la pas- 
sion, de la colère et de la justice : 

Le printemps de l'Eglise, et l'été sont passés... 

Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise. 

Vous avez éjoui le printemps de l'Eglise. 

On se souvient, à les lire, de l'Agrippa d'Aubigné du Prin- 
temps, de YHécatombe à Diane, de ces stances, odes et son- 
nets d'un amoureux qui n'avait pas encore souffert de la vie. 

Homme d'épée, homme de lettres, controversiste, sati- 
rique, modèle de bravoure à la guerre, bel esprit à la cour, 
sachant tourner le madrigal, et poète lyrique de magnifique 
essor, malgré les taches, « Juvénal du x\T siècle, dit Sainte- 
Beuve, âpre, austère, inexorable, hérissé d'hyperboles, étin- 
celant de beautés, rachetant une rudesse grossière par une 
sublime énergie, esprit vigoureux, admirable caractère, grand 
citoyen, » tel fut d'Aubigné qui a tant parlé de lui, et des 
autres, en un style pittoresque, aux métaphores hardies, em- 
pruntées à tous les langages de métier, y compris les images 
bibliques, d'Aubigné de qui Brantôme écrivait déjà : « Il est 
bon celui-là pour la plume et pour le poil, car il est bon capi- 
taine et soldat, très savant et très éloquent et bien disant, s'il 
en fut oncques. » 



284 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Brantôme, puisque nous l'avons nommé, Pierre de Bour- 
deilles, seigneur de Brantôme (1), né en Périgord, fut homme 
de cour et de guerre, abbé séculier, courut l'Europe trente 
années durant, au service de tous les souverains de son temps, 
en Italie, en Ecosse, en France, en Afrique, en Portugal. Une 
chute de cheval, en 1584, le condamna à la retraite. Il écrivit 
alors ses Mémoires, pour charmer sa convalescence : « Ainsi 
« fait le laboureur, dit-il, qui chante quelquefois pour alléger 
« son labeur ; et ainsi le voyageur fait des discours en soi pour 
« se soutenir en chemin ; ainsi fait le soldat étant en garde à 
« la pluie et au vent, qui songe à ses amours et aventures de 
'< guerre, pour autant se contenter. » C'est une causerie libre 
et capricieuse sur tout ce qu'il a vu, fait, entendu, avec de 
remarquables portraits d'après nature, et une complète indif- 
férence pour le bien ou le mal: « discours, devis, contes, his- 
« toires, combats, actes, traits, gentillesses, mots, nouvelles, 
« dicts, faicts, rodomontades et louanges de plusieurs empe- 
« reurs. rois, princes, seigneurs, grands et simples capitaines, 
t( gentilshommes aventuriers, soldais el autres... » 

Il rappelle Hérodote et Froissait, c'est un charmant conteur 
de chevalerie. Ses manuscrits, « curieusement gardés et très 
« bien corrigés » et enveloppés de velours « tant noir que 
<( vert et bleu », furent publiés par ses neveux. 

Il est à regretter que Brantôme ait si peu pensé à faire 
œuvre d'historien, car il sait voir et peindre. Il s'est contenté 
de récits alertes pour notre grand plaisir, sinon pour notre 
instruction, car peu lui chaut l'exactitude. « J'ai ouï dire... 
<( voilà le sac de Rome, que j'ai recueilli des Espagnols, sans 
<( emprunter rien de ceux qui en ont assez écrit... Ceux 
« qui l'ont vu et connu disent... » 

Le siège de Rome, où le connétable de Bourbon trouva la 
mort en montant à l'assaut, est une narration qui donne bien 
la note alerte et vive de Brantôme, avec un tour aisé, léger, 
presque enfantin, qui lui est propre. 

« Etant venu M. de Bourbon, ordonnant ses troupes, il 
les harangua encore pour la seconde fois, et la dernière aussi. 

(1) 1540-1614. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 285 

par telles paroles que je roterai en espagnol, parce qu'elles 
ont plus je ne sais quoi de galanl el brave, disant : Mes 
capitaines qui Ions êtes de grand'valeur et courage, et vous, 
mes soldais, 1res bien aimés de moi, puisque la grande aven- 
ture de noire sort nous a menés et conduits ici, au point et 
au lieu que nous avons désiré, après avoir passé tant de mé- 
chants chemins, avec neiges et droids, pluies et boues, et es- 
cortes d'ennemis, avec faim et soif, sans aucun sol, bref, avec 
toutes les nécessités du monde, ast'heure il est temps de mon- 
trer en cette noble et riche entreprise le courage, la vertu et 
les forces de nos corps. Mes frères, je trouve certainement 
que là est cette ville qu'au temps passé pronostiqua un sage 
astrologue de moi, me disant infailliblement que j'y devais 
mourir : mais je vous jure que c'en est le moindre de mes 
soucis ; et m'en soucie peu d'y mourir, si, en mourant, mon 
corps demeure avec une perpétuelle gloire et renommée par 
tout le monde ! » Belles paroles certes, et prononcées d'un 
grand courage. Après que les étoiles se furent obscurcies 
pour plus grand resplendeur du soleil, et aussi des armes re- 
luisantes des soldats, qui s'apprêtaient pour aller à l'assaut 
(gentil mot que voilà), lui, étant vêtu tout de blanc pour se 
faire mieux connaître et apparaître (ce qui n'était pas signe 
d'un couard), marche le premier et une harquebusade, le 
blessa mortellement. » 

Les Mémoires de Brantôme comprennent les vies des 
hommes illustres et grands capitaines, les vies des dames 
illustres de France, les vies des dames galantes, d'une forme 
exquise et justement célèbre. 

Parmi les mémoires de second ordre, il faut signaler, 
pour la naïve simplicité du style La très joyeuse, plaisante, ré- 
créative histoire, composée par le Loyal serviteur, des laits, 
gestes, triomphes et prouesses du bon chevalier sans peur et 
sans reproche, gentil seigneur de Bayait (1527) ; — pour 
l'abondance des détails, la vérité des récits, malgré le style 
lent et lourd, les Mémoires de Vincent Carloix, grand diplo- 
mate, un des chefs du parti des Politiques ; — pour les ren- 
seignements historiques sur Henri III et Henri IV, dans une 
langue facile, avec des réflexions piquantes, les probes et cons- 



286 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

ciencieux Mémoires- Journaux de Pierre de l'Estoile (1), grand 
audiencier de la chancellerie de France. 

Les Mémoires de Sully {OEconomies royales) reflètent les 
idées et les vues de Henri IV, et deviennent amères et injustes 
après la disgrâce. « Pour mon regard, dit Pierre de l'Estoile, 
« j'honorerai toujours la grandeur en lui et en autrui ; mais 
« je ferai plus de cas d'un grain de bonté, que d'un monde en- 
ce tier de grandeur. » 

Marguerite de Valois a donné sur la jeunesse de Henri IV 
des Mémoires assez peu sincères, malgré les prétentions de la 
dédicace à Brantôme. « Cette œuvre, pour la vérité qui y est 
« contenue, ira vers nous comme les petits ours en masse 
« lourde et difforme... » Style gracieux, mais qui souvent 
vise à la recherche. 

lis visent, la plupart, l'effet, se préoccupent de la forme 
parfois au détriment de la vérité : ce sont presque des con- 
teurs. 

- 
• - 

Ceux-ci étaient fort nombreux, et Brantôme, déjà nommé, 
mène une superbe phalange. 

En 1535, Nicolas, ouvrier sellier à Troyes, sa ville natale, 
publia son Grand Parangon des Nouvelles Nouvelles. Il ne 
fait que reproduire dans un style populaire, juste, clair et 
naïf, des récits empruntés à Boccace, et à un recueil de contes 
italiens, traduits au xv e siècle le Violier des histoires ro- 
maines. 

Jacques Tahureau (2), un poète mort très jeune, a donné, 
dans le mode amer, deux dialogues « non moins profi- 
« tables que facétieux, où les vices de chacun sont repris 
« fort âprement pour nous animer davantage à les fuir et à 
te suivre la vertu. » Un personnage hargneux et déclamatoire, 
Démocritie, fait part à son interlocuteur Cosmophile d'opi- 
nions acrimonieuses contre les femmes, les alchimistes, les 
avocats, les médecins, les amoureux et les gens de cour. 
Et il termine par cette maxime qui semble extraite des Pro- 

(1) 1546-1611. 

(2) 1523-1555. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 287 

verbes ou de l'Ecclésiaste : « Heureux celui auquel l'espérance 
« est au nom du Seigneur Dieu, et qui ne s'est point arrêté 
« aux vanités des fausses rêveries du monde ». 

Les Matinées et Après-Dinées (1585* de Cholières sont 
des entretiens de philosophie pratique : Faut-il prendre une 
femme belle ou laide ? le mari peut-il battre sa femme ? doit-on 
dormir l'après-dînée ? quels sont les avantages ou les incon- 
vénients de la barbe, etc. ? 

Guillaume Bouchet, dans ses Soirées ou Serées, nous 
donne d'intéressants détails sur les mœurs provinciales du 
temps, en faisant discourir des bonnes gens de Poitiers sur les 
juges et les plaideurs, les filles et les femmes, les voleurs et 
les médecins, le vin et l'eau, les boiteux aveugles. 

Les Escraignes Dijonnaises de Tabourot des Accords ont un 
intérêt analogue. 

Béroalde de Yerville a réuni dans un banquet les morts et les 
vivants illustres, et chacun, — Assuérus ou Calvin. Alexandre 
le Grand ou l'Arétin, Horace ou Charlemagne, Amyot ou Ar- 
chimède, — raconte les facéties les plus cyniques. 

Un roman espagnol, lui-même né d'une chanson de geste 
du cycle de la Table Ronde, assura à Herberay des Essarts, 
qui le traduisit de Montalvo en 1540, un succès rare. Roman 
d'aventures héroïques et galantes, dont l'Astrée, la Clélie et le 
Cyrus sont la filiation légitime au xvir 9 siècle, tel est YAmadis 
des Gaules, où, dit Pasquier, « vous pouvez cueillir toutes 
« les belles fleurs de notre langue française. Jamais livre ne 
« fut embrassé avec tant de laveurs que cestuy. l'espace de 
« vingt ans ou environ ». Et la Noue opine : « Les livres 
k d'Amadis, sous le règne de Henri II, ont eu leur princi- 
« pale vogue, et crois que si quelqu'un les eût voulu alors 
« blâmer, on lui eût craché au visage ». 

Au-dessus de ces divers conteurs, curieux de forme et de 
fond, trois noms doivent être mis à part : ceux de Marguerite 
de Navarre, du Fail et des Périers. 

Les Contes de Marguerite, sous le titre de YHeptaméron, 
imité du Décaméron de Boccace, sont des récits que narrent, 
pour patienter, des voyageurs en excursion dans les Pyrénées, 



288 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

arrêtés par des crues de rivières et des inondations qui ont 
emporté un pont. 

« Si je me sentais aussi suffisante que les anciens qui ont 
trouvé les arts, j'inventerais quelque passe-temps ou jeu at- 
tendant que notre pont soit parfait. Et s'il vous plaît que tous 
les jours depuis midi jusqu'à quatre heures, nous allions de- 
dans ce beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres 
sont si feuilles que le soleil ne saurait percer l'ombre ni échauf- 
fer la fraîcheur ; là, assis à nos aises, dira chacun quelque 
histoire qu'il aura vu ou bien oui dire à quelque homme digne 
de foi. Que si quelqu'un trouve quelque chose plus plaisant 
que ce que je dis, je m'accorderai à son opinion. » Mais toute la 
compagnie répondit qu'il n'était possible d'avoir mieux avisé, et 
qu'il leur tardait que le lendemain fût venu pour commencer. » 
Le style est facile et agréable, assez libre sans dépasser en 
cela celui des contemporains, et d'ailleurs adapté à ces his- 
toires de moines licencieux et grossiers, et à ces débats sur 
des questions de morale galante. S'il n'est pas meilleur, c'est 
que la reine travaillait dans sa litière, « en voyageant par 
pays ». 

Noël du Fail, seigneur de la Hérissaye, né à Rennes, 
devint en 1553 juge au présidial de cette ville, puis en 1571, 
conseiller au Parlement de Bretagne. Il publia à Lyon sous 
l'anagramme de Maistre i^éon Ladulli, Champenois, ses Dis- 
cours d'aucuns propos rustiques \acèlieux et de singulière 
récréation (1547); en 1548, il donna à Paris ses Baliverneries 
ou Contes nouveaux d'Eutrapel, autrement dit Léon Ladulli, 
et à Rennes, dix-sept ans après, les Contes et discours d'Eutra- 
pel par le \eu seigneur de la Hérissaie. 

Ces diverses œuvres sont à peu près uniques dans l'histoire 
littéraire. Du Fail observe de près les paysans de ses 
terres, et les fait agir et parler avec un sens pittoresque 
de la vie rustique. C'est un Théocrite prosateur et au petit 
pied. Les caractères sont tracés avec vérité et vigueur ; voici 
Gobemouche, le paysan ambitieux, Robin Chevet, le conteur 
vrai, naïf et bonhomme, Perrot Claquedent, le jurisconsulte 

(1) 1520-1591. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 280 

des campagnes ; Thenol du Coin, le philosophe, el Taillebou- 

din, son /ils. un mauvais petil diable. 

Tout ce monde s'agite, bavarde, aux champs, à la ferme, vif, 
en un mot, assiste aux audiences de justice ; les habitants de 
deux villages rivaux en viennent aux mains ; et la précision 
est telle qu'on peut encore suivre sur la carte. 

Après Amyot, qui traduisit le conte de Plutarque, le Babil 
des Dames, il a bien plaisamment narré Les Femmes et le 
Secret. 

Amyot a la bonhomie souriante, l'allure lente ; du Fail a 
déjà le mot qui nargue. Il connaît la femme qui importune son 
mari, « y ajoutant les mignardises dont une femme soucieuse 
sait paître la gravité d'un sage mari ». L'alouette est ici une 
caille qui, au lieu d'un « armet doré » sur la tète, porte un 
« morion ». Et la femme, une fois le secret surpris, s'écrie à 
qui veut l'entendre: « M'amie, on a vu cent cailles; passant 
armées sur la ville, qui faisaient le diantre: mais mot! » Et 
de là, a elle voisina tant, caqueta tellement » que le bruit se 
répandit de bouche en bouche qu'on avait vu vingt mille 
cailles. 

Bonaventure des Périers naquit à Arnay-le-Duc, en Bour- 
gogne, vers 1498. La protection de Marguerite de Navarre 
l'aida à sortir de la misère. Après avoir collaboré avec Lefèvre 
d'Etaples et Calvin à la traduction de la Bible en français, et 
incliné vers le protestantisme, il tomba dans le scepticisme 
final que constate le Cymbalum mundi, et il perdit la protec- 
tion de Marguerite. Réduit de nouveau à la pire misère, il se 
tua vers 1544. 

Il n'avait pourtant point l'humeur tragique, si l'on en croit 
Les joyeux Devis, anecdotes dont les sujets sont empruntés 
au vieux fonds populaire, et développés pour le plus grand 
ébattement des lecteurs. Il nous renseigne sur ses intentions 
dans un avant-propos, et nous invile à nous munir d'une douce 
philosophie, qui permette de rire et d'écarter les songeries 
graves que comporte la vie: « Prenez le temps comme il vient; 
< laissez passer les plus chargés; ne vous chagrinez pas d'une 
c chose irrémédiable; cela ne fait que donner mal sur mal. 
« Croyez-moi, et vous vous en trouverez bien; car j'ai bien 

19 



290 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

« éprouvé que pour cent francs de mélancholie n'acquitte- 
» rons-nous pas pour cent sols de dettes. Mais laissons là 
« ces beaux enseignements. Ventre d'un petit poisson! rions! 
« Et de quoi? De la bouche, du nez, du menton et de tous nos 
« cinq sens de nature. » 

Des Périers ne moralise que dans sa Préface, pour nous 
inviter à nous délecter de ses récits. Et puis il conte, il conte, 
en un style simple, dégagé, hérissé de traits piquants. C'est 
l'histoire du « Savetier Blondeau, qui ne fut oncq en sa vie 
« mélancolie que deux fois, et comment il y pourvut », ce 
qui lui valut une épitaphe en six vers. Voici le « conseiller et 
r. son palefrenier qui lui rendit la mule vieille en guise d'une 
« jeune »; « le Régent qui combattit une harangère du Petit- 
c Pont à telles injures »; c'est aussi « la bonne femme qui 
« portait une potée de lait au marché » comparée aux « al- 
•< juemistes » ; c'est encore « maître Berthaut à qui on fit 
:< accroire qu'il était mort ». Et tant d'autres contes joyeux, 
d'une joie un peu grosse, mais contés avec grâce, avec un 
talent particulier de présenter les personnages dans les atti- 
tudes, avec les gestes et la physionomie qui les animeront. 

Mais comme l'hysope devant le cèdre, les conteurs d'alors 
diminuent tous et disparaissent, dès qu'on a nommé Rabe- 
lais. 

*, 

Rabelais. — François Rabelais est né, sans qu'on sache 
exactement en quelle année, vers 1490, à Chinon « ville hrsr»-- 
gne, ville noble, ville antique, voire première du monde », 
puisqu'elle fut fondée, « au dire des plus doctes Massorêtes, » 
et aussi sans doute de Rabelais, « par Caïn, le premier bâtis- 
seur de villes, selon l'Ecriture, » qui la nomma Caïno, en 
latin, comme chacun sait, c'est-à-dire Chinon. 

« Où est, demanda Pantagruel, qu'est cette première ville 
que vous dites? 

— Chinon, dis-je, ou Caynon, en Touraine. 

— Je sais, répondit Pantagruel, où est Chinon. Mais com- 
ment serait-elle ville première du monde? Où le trouvez-vous? 

— J'ai, dis-je, trouvé en l'Ecriture Sacrée, que Caïn fut le 



HISTOIRE DE L.V LITTÉRATURE FRANÇAISE 2!)l 

premier bâtisseur de villes; vra ; donc semble que la première, 

il de son nom nomma Caynon, comme depuis ont à son imita- 
tion tous antres fondateurs et instaurateurs de villes imposé 
leur nom à icelles. » 

François était le cinquième fils, dernier-né, de Thomas 
Habelais, qui possédait aux environs de la ville, un clos de 
vigne, dit de la Devinière, et aussi, à Chinon, l'hôtellerie de 
la Lam proie, que l'historien de Thou vit installée dans la mai- 
son des Rabelais, lorsqu'il la visita vers la fin du xvi e siècle. 

On montre aujourd'hui à Chinon, — comme aussi à Lan- 
glais, devant le beau château féodal d'une conservation si intè- 
gre, — la maison qu'habita Rabelais, et c'est l'une de ces 
curieuses vieilles habitations qui donnent à la ville de Char- 
les VII et de Louis XII cet aspect merveilleux de reconstitu- 
tion pittoresque, au milieu du plus beau pays de France. La 
maison de la rue de la Lamproie prend rang parmi tant d'au- 
tres de la même cité, celles du Grand Carroi, ou du pilier 
Saint-Etienne. La Lamproie! C'était l'enseigne de l'hôtellerie 
que tenait le père de Rabelais, et celui-ci passait dans cette 
ruelle quand il allai! chez « Innocent le pâtissier devant la 
Cave Peinte à Chinon », ou même à cette fameuse Cave 
Peinte à laquelle le compagnon de Pantagruel fait allusion 
quand il raconte son entrée dans le temple de la Routeille: 

— Ainsi descendis sous terre par un arceau incrusté de 
plâtre, peint au dehors rudement d'une danse de femmes et 
satyres accompagnant le vieil Silanus riant sur son âne. 
Cette entrée me révoque en souvenir la Cave Peinte de la 
première ville du monde, car là sont peintures pareilles en 
fraîcheur comme ici. 

— Je sais, répondit Pantagruel, où est la Cave Peinte, j'y 
ai bu maints verres de vin bon et frais. lacryma-Christi! 
c'est de la Devinière, c'est vin pineau! Ah! le gentil vin blanc, 
par mon âme, ce n'est que vin de taffetas... Plût à la digne 
vertu qu'à heure présente j'y fusse... » 

C'est par les impressions et les souvenirs de cette nature, 
semés à foison parmi ses œuvres, notes charmantes et si 
menues qu'elles étonnent à côté des prouesses extraordinaire- 
ment démesurées des héros, qu'il faut conjecturer ce que fut 



292 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

la vie de Rabelais, entre les quelques incidents plus saillants 
que nous connaissons de lui. 

Le petit François passa ses années de « petiot » comme 
font les enfants de cet âge, qu'il a souvent regardés, en son 
beau pays de Touraine, occupés «à se vautrer par les fanges, se 
mascarer le nez, se chauffourer le visage, éculer les souliers, 
bâiller souvent aux mouches et courir volontiers après les 
parpaillons ». Et le soir, après souper, il écoutait son bon- 
homme de père, « faisant à sa femme et à sa famille des beaux 
contes du temps jadis, autour d'un beau, clair et grand feu, 
qu'il escarbotait avec un bâton, et attendant griller des châ- 
taignes. » 

François entra tôt à l'école de l'abbaye de Seuillé, village 
situé près du clos de la Devinière, et de là fut envoyé au cou- 
vent de la Baumette, près d'Angers, où il connut les frères du 
Bellay, plus tard évêques, ambassadeurs, ou capitaines illus- 
tres, et Geoffroy d'Estissac, futur évêque de Maillezais en 
Vendée, fin lettré et homme excellent; relations et amitiés qui 
ne lui furent palf inutiles quand ses livres eurent soulevé les 
fureurs contre lui. 

Après ses premières études, RabelaiSjdéjàj^lein d'ardeur 
pour la science, par tempérament, et aussi pour s'être~îrotté 
à des esprits distingués, dut, sur la volonté de ses parents, 
devenir moine de l'ordre mendiant des Franciscains, et entrer 
au couvent des Cordeliers de Fontenay-le-Comte, où l'on fai- 
sait « vœu d'ignorance plus encore que de religion ». 

Il v resta quinze ans, de 1509 à 1524, lisant en cachette tous 
les livres qu'il put se procurer, grâce à la complicité de Geof- 
froy d'Estissac et du « bon, docte et tant aimé Tiraqueau », 
juge au tribunal de Fontenay, approfondissant toutes les 
études dont la Renaissance avait ramené le goût, épris de l'an- 
tiquité grecque et latine, des littératures modernes et des 
auteurs populaires. 

Le grec, l'hébreu, l'arabe, le droit romain, il apprend tout, 
il lit tout ; et comme il a une mémoire peu commune, il ac- 
quiert une grande partie du savoir encyclopédique, qu'il com- 
plétera plus tard en voyage, et qui deviendra la plus vaste 
érudition que jamais homme ait acquise. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 293 

Suspect à ses compagnons ignares et grossiers — « c'est 
chose monstrueuse voir un moine savant » — , mal vu à cause 
de son ardeur même pour l'étude, il sentit naître en lui au 
milieu d'eux, à côté de son amour des lettres, une vive rancune 
contre les moines; il l'ut en butte à leurs persécutions, comme 
aussi son camarade Pierre Lamy, qui le présenta à Guil- 
laume Budé, le célèbre helléniste. 

Rabelais, Pierre Lamy et un troisième moine qu'ils sur- 
nommaient Phinetos, en grec, supportèrent l'épreuve, s'en 
vengèrent comme ils purent par des plaisanteries, sur l'heure, 
et plus tard Rabelais à lui seul fit le reste ; enfin, un jour de 
l'année 1523, on pénétra dans leurs cellules, on saisit leurs 
ouvrages d'hérétiques. Mis au secret, ils réussirent à s'échap- 
per, et grâce à l'appui de l'évêque de Maillezais, recouvrèrent 
leur liberté et leurs livres. 

Ce fut pour Rabelais une vraie délivrance, de sortir du cou- 
vent de Fontenay; ses attaques contre les moines témoignent 
de la rancœur que le séjour lui en laissa; chez cet homme, qui 
est la gaieté vivante, quelle amertume dans ces lignes écrites 
contre les mères dont la volonté impose la vie monacale à leurs 
enfants : 

<( Je m'ébahis si les mères de par delà les portent neuf 
mois en leurs flancs, vu qu'en leurs maisons elles ne les peu- 
vent porter ni pâtir neuf ans, non pas sept le plus souvent, et 
leur mettant une chemise seulement sus la robe, sur le som- 
met de la tête leur coupant je ne sais combien de cheveux, les 
l'ont devenir tels que maintenant les voyez, poids inutile de 
la terre. » 

Rabelais passa comme chanoine régulier à l'abbaye béné- 
dictine de Maillezais, où l'évêque lui fit fête et le reçut dans son 
château de Ligugé. Mais Rabelais, excédé de l'état monasti- 
que, de plus en plus curieux de toutes choses et débordant de 
vie, ne put tenir, après quinze ans de réclusion, dans cette 
existence sédentaire. Il laissa le froc, ou, comme il dit, son 
« pennage parmi les orties et épines », et, sans se brouiller 
avec l'autorité ecclésiastique, se prit d'une belle ardeur de 
voyages, menant, six années durant, la vie aventureuse et 
nomade, visitant Paris, Poitiers, Toulouse, Orléans, Bourges, 



294 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Angers. .Montpellier, Lyon, Grenoble, Castres, Narbonne, 
les îles d'flyères, Metz, peut-être même l'Angleterre et les 
îles de la Manche, et revenant à Ligugé entre temps, où les 
rencontres qu'il fit, lui donnèrent sans doute la première idée 
de son abbaye de Thélème. 

Comment vécut-il cependant? Il est difficile de le dire. 
Plus d'une fois, il dut connaître, comme Panurge « la maladie 
qu'on appelait dans ce temps-là : Faute d'argent, c'est dou- 
leur sans pareille ». Il dut faire appel aussi, ses lettres le cons- 
tatent, à la bourse d'amis comme l'évêque Geoffroy d'Estissac : 

(c Je suis contraint de recourir encore à vos aumônes, écrit- 
il. Car les trente écus qu'il vous plut me faire ici livrer sont 
quasi venus à leur fin. » 

En 1530, les registres i'e la Faculté de Montpellier le si- 
gnalent dans cette ville, où il étudie la médecine, qu'il avait 
dû pratiquer clandestinement, instruit dans ses voyages par 
l'expérience. Il obtint ses premiers grades brillamment, et 
même, en pleines études, fit, devant d'illustres docteurs, une 
leçon sur les herbes et les plantes médicinales, qui lui valut 
des compliments. 

Après avoir professé un cours sur Hippocrate et Galien, à 
Montpellier, avant d'être reçu docteur, bien qu'il en prît le 
titre, il alla à Lyon, où il se lia avec Etienne Dolet, qu'il aida 
dans la publication des éditions savantes des classiques, avec 
Clément Marot, Bonaventure Despériers, et quelques esprits 
illustres en toutes matières. 

Questions religieuses, questions littéraires, c'est à quoi 
s'intéressait Rabelais lui-même. Attaché à l'Hôtel-Dieu de 
Lyon, et nécessiteux avec son traitement maigre, notre doc- 
teur, que le bruit des presses de Dolet empêchait de dor- 
mir, se mit à écrire. Il publia quelques ouvrages d'érudition, 
qui ne se vendirent pas. C'est alors qu'il lâcha la bride à la 
fantaisie de son esprit, et donna coup sur coup les deux pre- 
miers livres de Gargantua et Pantagruel, et, pour en pour- 
suivre d'année en année la série, des almanachs, ainsi que la 
pronostication pantagruéline, dont il se vendit « plus en un 
mois, dit-il, que de bibles en neuf ans », œuvres semées de 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 295 

gros se] populacier, mais pleines d'idées el de saine raison.^ 
fréquenter le peuple dans ses courses, Rabelais s'étail per- 
suadé ([ne. pour faire pénétrer quelque lumière dans les cer- 
veaux frustes, il fallait assaisonner les idées par des propos de 
buveurs, des dictons et des images évoquant le cabaret, dans 
le bruit des brocs de vin, des tapes aux commères, des rires 
poussés par des gosiers arrosés à planté. 

Bien que parues sous le pseudonyme anagramme d'Alco- 
fribas Nasier, les grandes et inestimables chroniques du grand 
et énorme géant Gargantua, suivies des horribles et épouvan- 
tables faits et prouesses du très renommé Pantagruel valurent 
à Rabelais, dont le nom était sur toutes les lèvres, la condam- 
nation en Sorbonne. plus pour l'audace des idées, que pour la 
licence de l'expression. 

Prudemment, il chercha à fuir. Il se fit attacher en qualité 
de médecin à Jean du Bellay, .évêque de Paris, ambassadeur 
de France. Celui-ci, en 153;?, le prit en mission à Rome, où il 
revint plusieurs fois, en 1539-40, en 1550, et où il semble avoir 
fait preuve d'une certaine adresse diplomatique. C'est le temps 
où Charles-Quint, les Turcs, le protestantisme, et un futur 
concile préoccupaient l'Eglise. Si l'Italie a produit sur Rabe- 
lais des impressions d'art, nous l'ignorons; il y voyagea en po- 
litique, en savant curieux, plutôt qu'en archéologue; en ami 
aussi de l'évêque de Maillezais, qui, à Ligugé, délivré de toute 
ambition, ne cultivait plus désormais que son jardin, et reçut 
de Rabelais des graines de melons et de citrouilles, des graines 
de salades, « des meilleures de Naples et desquelles le Saint- 
Père lait semer en son jardin sercret de Belvedertes », en 
même temps qu'une correspondance politique, clans le mode 
sérieux. 

Entre ses différents voyages en Italie, Rabelais revint en 
1537 à Montpellier, où, le 22 mai, il fut promu docteur, comme 
l'atteste la mention latine faite par lui-même sur le registre 
des actes de la Faculté : « Moi, François Rabelais, du diocèse 
de Tours, ai pris le grade de docteur, sous la présidence de 
R. Antonius Griffy ». 

Rabelais avait alors entre quarante et cinquante ans. Ses 
portraits le représentent coiffé du bonnet carré à larges bords, 



296 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

le front haut et découvert, l'œil pétillant et vif sous le sour- 
cil attentif et tendu, le nez droit et large de base, aux narines 
amples ; et, partant du nez, dominant la bouche entr'ouverte, 
les lèvres charnues, les moustaches réunies au collier de la 
barbe, les deux plis obliques du rire, incrustés dans le mas- 
que qui les a gardés. 

C'est vers cette époque qu'il revint à Lyon, « siège de ses 
études », où il eut un enfant prénommé Théodule, qui ne 
vécut que deux ans. C'est à Lyon encore, et afin de voyager 
aux frais du roi jusqu'à Paris, qu'au moment de payer sa pen- 
sion d'hôtellerie et de prendre la chaise-poste, il recourut, pour 
tourner le douloureux quart d'heure, à l'expédient fameux des 
sacs de poisons pour le roi, la reine et le dauphin. Il les vendit 
publiquement, ce qui lui valut l'arrestation souhaitée, et le 
voyage plus désiré encore sous bonne escorte et gratis. L'anec- 
dote est-elle authentique? Il se peut bien. « Buvez ferme, 
si ne le croyez, dirait Rabelais. C'est matière de bréviaire. » 

A Paris, Rabelais réédite ses deux premiers livres, en atté- 
nuant certaines hardiesses ; fort d'un privilège accordé par 
François I er , et averti du succès, il publia en 1545 sous son 
vrai nom le Tiers livre. La protection directe du roi dut le 
sauver alors du péril, car on était en plein trouble ; la persé- 
cution contre les hérétiques redoublait. Robert Estienne et 
Marot s'étaient exilés; Mérindol, la Coste, Cabrières avaient 
été massacrés ; Etienne Dolet fut brûlé après pendaison sur la 
place Maubert (1546). 

La mort de François I çr , en 1547, obligea Rabelais de fuir, à 
Metz d'abord, puis à Rome, où durant deux ans il s'occupa 
d'astronomie et d'astrologie, et fit des prédictions, dont Tune 
en faveur de Louis, fils de Henri II, était superbe de gloire « en 
matière de chevalerie et gestes héroïques » mais subordonnée 
à « quelque triste aspect à l'aigle occidental de la septième 
maison ». La « septième maison » malheureusement fit son 
œuvre, et le prince mourut au berceau. Rabelais continuait 
encore la série de ses almanachs, reproduisant de la Pronosti- 
cation Pantagruéline les prophéties facétieuses, à la mode de 
la Palisse qui était à peine inventé: « Pour cette année, les 
chancres iront de côté... vieillesse sera incurable, à cause des 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 297 

années passées... le mal des yeux sera fort contraire à la vue, 
et régnera quasi universi'lk'inenl une maladie épidémiale 
qu'on appelle faute d'argent ». 

A son retour en France, Rabelais, adopté par les Châtillon, 
couvert par les Guises, les Montmorency, Diane de Poitiers, 
put, avec privilège de Henri II, donner Quart Livre du Panta- 
gruel, en 1552. Nommé curé de Meudon depuis 1551, censuré 
par la Faculté de Théologie et la Sorbonne pour « certain mau- 
vais livre exposé en vente... », il résigna sa cure, dont il ne 
retira que quelques testons annuels, ce qu'il appelle sa « jambe 
de Dieu », et mourut vers 1553, sans qu'on puisse préciser les 
circonstances, « allant quérir le grand peut-être », et ayant 
su dire les paroles de conciliation, de sagesse et de tolérance, 
au milieu des bouffonneries saugrenues de ses livres. 

Telle est la vie de Rabelais, dégagée de la légende qui est 
venue se greffer sur les circonstances, assez vaguement con- 
nues d'ailleurs, de son existence. On a multiplié les anecdotes; 
à son propos, l'imagination de ses amis et de ses adversaires 
semble en parlant de lui s'être inspirée de son abondance. 

Que Rabelais ait été un gai compère, aimant le bon vin et 
la joie, agrémentant ses jours de plaisanteries d'hôpital et de 
salles de garde, il est certain. Mais il a été surtout un esprit 
passionné de savoir, hardi dans ses conceptions et ses espoirs 
de réformes, prudent comme il le fallait, en un temps où, aux 
attaques contre forte partie, on risquait « jusqu'à sa tête inclu- 
sivement », et où dans une guerre ouverte, son siècle, ni la 
rcyauté, ne l'auraient protégé; au demeurant, prêtre de peu de 
vocation, qui n'eût pas pris part sans cloute à la levée d'armes 
pour sa foi, en faveur des sectaires catholiques contre les li- 
bres-penseurs protestants, et qui mourut à temps pour ne pas 
étouffer son rire inextinguible dans le drame sombre des 
guerres de religion. 

Le Gargantua et le Pantagruel. — A première vue, « la 
Vie très horrifique du grand Gargantua, père de Panta- 
gruel », et « Pantagruel, roi des Dipsodes, restitué à son 
naturel avec ses faits et prouesses épouvantables », com- 
posés par l'abstracteur de quintessence Alcofribas, tiennent 



298 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

fort bien les promesses du titre. Ce sont, en effet, assez sem- 
blables d'allure, deux histoires de géants de l'âge des masto- 
dontes, égarés à travers la civilisation du xvi e siècle, anachro- 
nisme d'une saveur à réjouir les enfants, et les hommes: deux 
contes dédiés aux malades, que le médecin François Rabe- 
lais, savant et bien élevé, hygiéniste « aux ongles propres », 
à « la face joyeuse, sereine, gracieuse, ouverte, plaisante », 
voulait guérir par le régime gai, en une cure de réjouissance. 
11 le dit en termes exprès: « Xe prétendais gloire aucune, 
seulement avais égard et intention par écrit donner ce peu de 
soulagement que pouvais es affligés et malades absents. » 

Nulle composition, à vrai dire: le cadre, sans cesse élargi ou 
brisé par les caprices de l'imagination, s'ouvre aux « ébats » 
des personnages, aventures extraordinaires, combats héroï- 
comiques de proportions énormes, comme aussi, — mais c'est 
l'autre face du livre, — à des peintures satiriques pleines de 
verve, et à des digressions philosophiques plus ou moins dé- 
guisées. 

Ce manque de composition n'est pas un défaut dans l'espèce, 
et assure un naturel aisé à ces contes auxquels leur auteur 
n'a donné que le temps « établi à prendre sa réfection corpo- 
relle, savoir en buvant et mangeant. » C'est possible, si l'on 
songe que ce livre, fait tout seul, par végétation vagabonde, 
mit vingt ans à se parfaire, comme s'il eût provigné en marge 
dune vie exceptionnellement laborieuse. 

L'invention elle-même est, pour le fonds, assez maigre: la 
fable a été reprise de vieux romans français qui ont fourni à 
Rabelais les traits élémentaires et traditionnels. D'autres épi- 
sodes ont été empruntés à divers auteurs: l'abbaye de Thélème 
vient de Thomas Morus : Merlin Coccaie a donné les moutons 
de Dindenaut ; Pogge, l'anneau d'Hans Carvel ; Cselio Caïva- 
gnini, l'allégorie de Physis et d'Antiphysie, les Paroles dége- 
lées, etc. 

C'est le fonds des vieilles légendes du moyen âge; c'est par 
là qu'il s'y rattache. Pour le reste, c'est un esprit de la 
Réforme et de la Renaissance. Ouvrons le livre. 

Gargantua est fils de Grangousier et de Gargamelle; il vint 
au monde après un dîner de tripes copieuses, « tant friandes 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 2!)!) 

que chacun en léchai! ses doigts; tous allèrenl prie môle à 
la Saulsaie, où, sur l'herbe drue, dansèrent au son des joyeux 
flageolets et douces cornemuses, tant baudemenl que c'était 
passe-temps céleste les voir ainsi soi rigouler... » A peine né, 
il bramait, demandant: A boire! à boire! ce qui lil dire à son 
père: que grand tu as (le gosier)! d'où lui fut donné le nom 
de Gargantua, « puisque telle avait été la première parole de 
son père à sa naissance, à l'imitation et exemple des anciens 
Hébreux ». 

Pour l'allaiter ordinairement, durant un an et dix mois, on 
mit à son service dix-sept mille neuf cent treize vaches, et 
pour le vêtir à sa livrée, laquelle était blanc et bleu, ce qui 
signifie joie, soûlas, liesse, et ciel, choses célestes, tous les 
draps, étoffes et autres toiles de France furent à peine suf- 
fisants. 

Après l'enfance passée « à boire, manger, et dormir; à 
manger, dormir et boire; à dormir, boire et manger » avec 
force détails encore, mais qu'il faut laisser dire à Rabelais, 
Gargantua fut institué par un théologien en lettres latines, fut 
mis sous autres pédagogues, et, avec son précepteur Pono- 
crates, envoyé à Paris sur une énorme jument qui défit tous les 
frelons et mouches de la Beauce, en « les escarmouchant avec 
sa queue dégainée, à tort, à travers, de çà, de là, par-ci. par-là, 
de long, de large, dessus, dessous, abattant bois comme un 
faucheur fait d'herbes ». 

A Paris, il visita la ville, « où le peuple tant sot. tant ba- 
daud, tant inepte de nature qu'un bateleur, un porteur de 
rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu 
d'un carrefour assemblera plus de gens que ne ferait un bon 
prêcheur évangélique », le molesta en le poursuivant sous les 
tours de Notre-Dame. Il se vengea en emportant les grosses 
cloches des tours pour les pendre au cou de sa jument, qu'il 
voulait renvoyer à son père, chargée de fromages de Brie 
et de harengs frais. 

Il se mit à l'élude étiez les Sorbonagres, qui ne lui appri- 
rent qu'une vicieuse manière de vivre. Ponocrates heureuse- 
ment veillait, qui l'institua en telle discipline qu'il ne perdait 
heure par jour, y compris les jours de pluie. 



300 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Or, au pays, les bergers de Grandgousier ayant été assail- 
lis par les pâtissiers du roi voisin Picrochole, l'état de guerre 
s'ensuivit, et, après diverses péripéties, Grandgousier écrivit 
à son fils pour le rappeler de Paris « au secours de gens et 
biens par droit naturel attachés à lui ». Gargantua, sur sa 
grande jument venant, trouvant en son chemin un haut et 
grand aulne, dit: « voici ce qui me fallait. Cet arbre me servira 
de bourdon et de lance. Et l'arrache facilement de terre, en ôta 
les rameaux, et le para pour son plaisir ». Arrivé au châ- 
teau de Vède, « choqua de son grand arbre contre le château, 
et à grands coups abattit et tours et forteresses, et ruine tout 
par terre, et ceux qui étaient en icelui », mais non sans avoir 
reçu « coups de canons », dont les boulets lui demeurèrent 
entre les cheveux, et qu'il fit tomber en se peignant, lorsqu'il 
fut arrivé « au château de Grandgousier, qui les attendait en 
grand plaisir ». Après quoi, « on apprêta le souper où furent 
mangés seize bœufs, trois génisses, trente-deux veaux, 
soixante-trois chevreaux, quatre-vingt-quinze moutons », et 
quelques milliers de pièces diverses et nombreuses de gibier, 
ainsi qu'une salade de laitue dans laquelle six pèlerins cueillis 
en même temps sans y prendre garde par Gargantua eussent 
été mangés par lui « comme cornes de limaçons », si, dans 
sa bouche ils n'avaient heureusement trouvé asile en une 
dent creuse, d'où Gargantua dont ils touchèrent le nerf de la 
mâchoire, les retira avec son cure-dent, comme de « quelque 
basse-fosse des prisons ». 

Cependant un moine de l'abbaye de Seuillé, frère Jean des 
Entommeures, ayant triomphé à la défense du clos de l'abbaye, 
dut venir trouver Gargantua, qui le « festoya » et le garda 
auprès de lui pour ses guerres. 

Gargantua marcha alors contre Picrochole, avec l'appui 
de frère Jean. Il battit successivement ses capitaines, l'assail- 
lit lui-même « dedans la roche Clermand et le défit » si bien 
que Picrochole s'enfuit, et, ayant voulu « prendre un âne du 
moulin qui là auprès était, les meuniers le meurtrirent de coups, 
le détroussèrent de ses habillements ». Il s'en alla, et « ra- 
contant ses finales fortunes, fut avisé par une vieille lourpidon 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 301 

(soicière) que son royaume lui serait rendu à la venue des 
coquecigrues: depuis ne sait-on qu'il est devenu ». 

Gargantua, vainqueur, rassembla -es troupes, pardonna 
aux vaincus, laissa le royaume au fils de Pierochole, qu'il fit 
instruire « par les anciens princes et gens savants du 
royaume », distribua des fiefs à ses soldats pour les récom- 
penser, et pourvut le moine frère Jean d'une abbaye « à son 
devis » au pays de Thélème, où « il institua sa religion au 
contraire de toutes autres », et où, richement dotés, les Thé- 
lémites. religieux et religieuses, « gens libères, bien nés, bien 
instruits, conversant en compagnies honnêtes, poussés à faits 
vertueux et retirés du vice, n'avaient en règle que cette clause: 
Fais ce que tu voudras ». 

Le Pantagruel, dont la première partie parut même avant le 
Gargantua, contient des récits relatifs à la naissance et à la 
généalogie de Pantagruel, fils de Gargantua, qui l'engendra 
« en son âge de quatre cent quatre-vingt quarante et quatre 
ans, de sa femme Badebec, fille du roi des Amaurotes en Uto- 
pie, laquelle en mourut ». 

« Pleurerai-je ? disait le veuf ; oui, car pourquoi? ma tant 
bonne femme est morte qui était le plus ceci, le plus cela qui 
fût au monde... Jamais je ne la verrai... Dieu, que t'avais-je 
fait pour ainsi me punir ? Vivre sans elle ne m'est que languir. 
Ha, Badebec, ma mignonne, ma mie... ma tendrette... ma sa- 
vate, ma pantoufle... Ha, pauvre Pantagruel, tu as perdu ta 
bonne mère, ta douce nourrice. . . ». Et ce disant pleurait comme 
une vache : mais tout soudain riait comme un veau, quand Pan- 
tagruel lui venait en mémoire : « Ho, mon petit-fils,... que tu 
es joli ! Tant que je suis tenu à Dieu qui m'a donné un si beau 
fils... Buvons, ho ! laissons toute mélancolie... » 

Pantagruel, dès son enfance, accomplit des prodiges. Il 
étrangla dans son berceau un ours qui « lui venait lécher le 
visage (car les nourrices ne lui avaient bien à point torché les 
babines), » le petit avait du se défaire au préalable de chaînes 
comme « en avez une à la Rochelle, que l'on lève le soir entre 
les deux grosses tours du havre ». Puis il va à l'école pour 
apprendre, et passer son jeune âge, se met en route pour étu- 
dier à Poitiers, à la Rochelle, à Bordeaux, « auquel lieu se 



302 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

trouva grand exercice », à Toulouse, « où il apprit fort bien 
à danser, à jouer de l'épée à deux mains », à Montpellier, « où 
il trouva fort bons vins de Mire vaux et joyeuse compagnie », 
et où il tenta la médecine, en Dauphiné, à Bourges « où il 
profita beaucoup en la faculté des lois », à Orléans, et à Paris, 
où il rencontra un étudiant limousin, « tout joliet » qui contre- 
faisait le langage français. 

Un jour Pantagruel, se promenant hors de la ville, vers 
l'abbaye Saint-Antoine, rencontra un homme beau de stature 
qui venait par le chemin du pont de Charenton. Il l'aborda et 
s'enquit de lui. Par treize fois l'homme répondit en langues 
étrangères, et finit par se nommer en français, « ma langue 
naturelle et maternelle, dit-il, car je suis né et ai été nourri 
jeune au jardin de France, c'est Touraine ». Il avait les dents 
aiguës, le ventre vide, la gorge sèche, l'appel strident. Panta- 
gruel l'amena chez lui, lui fit apporter force vivres pour l'en 
repaître, car il y avait nécessité urgente. 

C'est ainsi que Pantagruel fit, comme Enée et Achate, « un 
nouveau pair d'amitié » avec son hôte, de son « vrai et propre 
nom de baptême Panurge, lequel il aima toute sa vie ». 

Panurge commença par raconter à Pantagruel la suite agi- 
tée de ses aventures, comment il échappa aux Turcs, et conti- 
nua avec lui la série, gagnant les pardons, mariant les vieilles, 
ayant procès, enseignant manière nouvelle de bâtir les mu- 
railles de Paris, triomphant d'un grand clerc d'Angleterre 
qui voulait arguer contre Pantagruel, et le faisant quinaud. 

Quoique amoureux d'une haute dame de Paris, Pantagruel, 
sans dire adieu à personne, dut rentrer dans son royaume d'où 
son père avait été enlevé par Morgue, roi des Phées: et les 
Dipsodes. sortis de leur pays, assiégeaient la ville des Amau- 
rotes. Mais Pantagruel emmenait Panurge. A eux deux, ils 
vinrent à bout de leurs adversaires ; Panurge soignant les 
blessés et raboutant même les têtes coupées; Pantagruel, en- 
tré dans la ville des Amaurotes, mariant les gens, et couvrant 
toute une armée de sa langue. 

Pour récompenser Panurge, Pantagruel le fit châtelain de 
Salmigondin en Dipsodie. L'homme voulut alors se marier et 
consulta Pantagruel pour savoir s'il le devait. Celui-ci lui dé- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 303 

montra qu'il est aussi dangereux et aussi utile de se marier ou 
non, l'engagea à consulter les sorts virgilianes, les dés, bien 
qu'illicites, les songes, sur l'heur et malheur de son mariage, 
puis à conférer avec une sibylle, avec des muets qui répondenl 
par signe, avec le vieux poêle Rominagrobis, avec frère Jean 
des Entommeures, qui le conseilla joyeusement. Après avis 
d'une assemblée composée du théologien Hippothadée, du 
médecin Rondibilis, du légiste et du philosophe Trouillogan, 
Pantagruel persuada Panurge, de plus en plus perplexe, de 
prendre avis du fol Triboulet ; puis les deux hommes vont 
trouver le juge Bridoye « lequel sentent iait les procès au sort *■ 
des dés », et, sans qu'on s'en puisse étonner, satisfaisait ainsi 
à la justice et à l'équité. 

Alors, opiné par Pantagruel qu'il n'est pas « licite es enfants 
soi marier sans le su et aveu de leurs pères et mères », les 
deux amis, sur le conseil du fou Triboulet, s'embarquent pour 
aller consulter l'oracle de la Divine Bouteille, Bacbuc. 

L'oracle résidait au Cathay, pays au nord de l'Inde. Au 
cours d'une navigation fantastique, les voyageurs touchent à 
diverses îles dont chacune personnifie une erreur ou un vice, 
et cache une allégorie : Medamothi, où ils achetèrent plu- 
sieurs belles choses ; cinq jours après, croisant un navire, 
ils prirent débat avec un marchand de Taillebourg, nommé 
Dindenault, à qui Panurge acheta un mouton qu'il jeta à la .. 
mer « criant et bêlant ; tous les autres moutons, criant et 
bêlant en pareille intonation, commencèrent se jeter et sauter 
en mer après, à la file... Le marchand... s'efforçait de les em- 
pêcher... en vain... Finalement il en prit un grand et fort par 
la toison, cuidant ainsi le retenir et sauver le reste aussi con- 
séquemment. Le mouton fut si puissant qu'il emporta en mer 
avec soi le marchand, et fut noyé, en pareille forme que les 
moutons de Polyphème, le borgne cyclope, emportèrent hors 
de la caverne Ulysse et ses compagnons. » 

Voici Ennasin, l'île des Alliances ; Cheli, île grande, fer- 
tile, riche et populeuse, en laquelle régnait le roi Saint Pani- 
gon; Procuration, où vivent étrangement les Chicanous, gens 
de justice, qui gagnent leur vie à être battus; Tohu et Bohu, 
où Bringuemerilles, le grand géant, mourut pour avoir avalé 



304 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

des moulins à vent. Alors ils essuyèrent une tempête affreuse, 
« la mer commençant s'enfler et tumultuer du bas abîme ». 
Panurge, se lamentant et pleurant, enviait le sort de ceux 
« qui plantent choux ». Jean des Entommeures essayait de le 
réconforter par de bonnes paroles : « Panurge le veau, Pa- 
nurge le criard, tu ferais beaucoup mieux nous aider ici, que 
là pleurant comme une vache. » — « Bé bé bé bous ! bous ! 
bous, répondait Panurge; frère Jean, mon ami, mon bon père 
spirituel, je noie, je noie. Zalas ! Zalas ! Ha ! mon père, mon 
oncle, mon tout ». La tempête finie, Panurge fait le bon com- 
pagnon. « Tout va bien! vous aiderai-je? je vous prie, de 
grâce, que je descende le premier ». Mais, par frère Jean r 
Panurge est déclaré avoir eu peur sans cause durant l'orage. 

Voici l'île des Macréons, l'île de Tapinois, où règne Quarè- 
meprenant (les catholiques); l'île Farouche, devant laquelle 
ils aperçurent un « horrible et abominable Physetere, Levia- 
than, diable satanas ; ils descendirent dans l'île, manoir an- 
tique des Andouilles (protestants) qui dressèrent une embus- 
cade contre Pantagruel ; mais ayant parlementé avec Niple- 
seth, reine des Andouilles, il put regagner son navire, et faire 
voile vers l'île de Ruach, dont le peuple ne vit que de vent, vers 
l'île des Papefigues, « jadis riches et libres, et pour lors pau- 
vres, malheureux, sujets aux Papimanes, » chez qui Panta- 
gruel aborde ensuite, et là aperçoit « comment, par la vertu 
des Decretales, est l'or subitement tiré de France en Rome ». 

Après quoi, Pantagruel descendit au manoir de messire 
Gaster, » premier maître en art du monde », chez qui il 
s'arrêta un temps, avant de partir pour l'île de Chaneph et 
l'île de Ganabin, où, sur son ordre, « les muses furent 
saluées ». (1) 

Telle est la matière du Gargantua et du Pantagruel en 
quatre livres, œuvre sans proportions définies ; Rabelais nous 
prévient lui-même, et « supplie les lecteurs bénévoles soy ré- 
server à rire au soixante-dix-huitième livre », dès le second. 



(1) M. Abel Lefranc a démêlé ce qu'il y a de réel dans ces voyages ; Jacques 
Cartier a documenté Rabelais. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 305 

Un cavenas si lâche lui permettait d'allonger son œuvre à son 
caprice, jusqu'à la mort, — qui l'interrompit, au moment où 
il n'avail que des notes pour un cinquième livre. Un inconnu a 
repris le thème, avec plus d'âpreté, moins de bonhomie et 
de gaieté. 

Les attaques contre l'Eglise catholique, symbolisée par l'Ile 
Sonnante, ainsi nommée du tumulte qu'y font « cloches gros- 
ses, petites et médiocres ensemble sonnantes », et habitée par 
un peuple d'oiseaux de plumages bariolés, y prennent une vio- 
lence de polémique absente des quatre premiers livres. 

Les voyageurs étudient les mœurs de ces volatiles, passa- 
gers de l'île Sonnante, Clergaux, Prêtregaux, Monagaux, 
Evesgaux, Cardingaux, sur lesquels tous règne, unique en 
son espèce, Papegaut. 

Pantagruel, après l'île des Ferrements, visite l'île de Cas- 
sade, patrie des Chats Fourrés et de Grippeminaud « bêtes 
moult horribles... (qui) mangent les petits enfants,... ont aussi 
les griffes tant fortes, longues et acérées que rien ne leur 
échappe depuis qu'une fois l'ont mis entre leurs serres... Ils 
brûlent, écartèlent, décapitent, meurtrissent, emprisonnent, 
ruinent et minent tout sans distinction de bien et de mal. » 

Nous voilà loin des Chicanous de Rabelais et de l'île de 
Procuration, bien que nous soyons passés du civil au crimi- 
nel. 

Enfin, après diverses péripéties et des îles encore, comme 
Entéléchie, l'île de Dame Quinte Essence, pays des chimères 
et des figures abstraites, Pantagruel et ses compagnons, à la 
lumière de leur lanterne, arrivèrent à l'oracle de la Bouteille, 
ce qui fit faire à Panurge « sur un pied la gambade en l'air 
gaillardement ». Ils descendirent sous terre; « les portes du 
temple par soi-même admirablement s'entr'ouvrirent », la pon- 
tife Bacbuc présenta Panurge devant la dive bouteille, qui 
donna la réponse cherchée si longtemps: Trinc. 

Et tous, ayant répété le mot, de tout cœur, « élevé par 
enthousiasme bachique, rythmèrent une chanson par fureur 
poétique », après quoi, prenant congé de Bacbuc, ils retour- 
nèrent à leurs navires. 

Ici s'arrête l'histoire du Gargantua et du Pantagruel. Mais 

20 



306 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

comment y faire entrevoir les trésors de l'érudition la plus 
profonde et la plus variée, déversée par Rabelais au milieu 
des anecdotes, des imaginations énormes, des fantaisies plan- 
tureuses qui ont perdu la pudeur du mot, avec les calembours 
et les brocards ? et parmi tout cela, parmi ce flot de science 
prodigieuse, et les bouffonneries de tout acabit, paradoxes à 
foison, parodies, gros sel, esprit délicat, quelquefois mots 
crus et folies, parmi la féerie fantasmagorique de la fable et 
du symbole, satire des hommes et des choses, de l'intolérance, 
de quelque côté qu'elle vienne, des gens de justice, de la 
royauté, de la guerre, du mariage, des Sorbonagres, Sorboni- 
xcoles, de tout ce que son bon sens, sa saine raison, solide, 
lumineuse, puissante, sinon distinguée et élevée, réprouvait 
généreusement. Le tout fondu et mêlé, en une coulée lumi- 
neuse, dans l'œuvre difforme et colossale, parfois incohérente, 
dune richesse qui dédaigne l'ordre et ne craint pas le mot 
cru. 

Mais le vrai mérite n'y vient pas de l'esprit burlesque ou 
délicat, de la parodie robuste, des plaisanteries de mauvais 
ou de bon goût : — et non plus de l'intérêt qu'on porte à ses 
personnages; ni aux aventures. Si l'on gratte un peu, ce sont 
simples bourgeois mal déguisés en géants, qui ne nous pren- 
nent pas à l'àme; ce ne sont pas de bien grands caractères, 
malgré qu'ils en aient. Non, tout cela ne fait pas le conteur de 
génie. 

Son secret, c'est qu'il n'a précisément que l'art du conteur, 
sans plus.,,11 a le don, la grâce infuse, et cela suffit. Il sait 
conter, avec l'aisance du naturel, de la familiarité et du gé- 
nie. Le récit va de l'allure qu'il faut, toujours accommodée 
aux actions des personnages, à leurs paroles, à leurs gestes. 
Rabelais n'écrit pas, il mime son récit qui rit, pleure, grimace, 
tour à tour joyeux, puissant, apitoyé, alerte. C'est toujours 
l'allure, le ton, le pas qui conviennent. Et quelle verve, quel 
prodigieux flot de gaieté ! quel torrent de joie! Que de soubre- 
sauts pour les panses joviales, amies des épaisses et matérielles 
vulgarités ! Il n'y en a jamais eu qu'un, et il n'a pas son pareil. 
Empruntez à Homère son abondance et sa science des 
grandes compositions, à Aristophane, à l'Arioste, leur force 



II1ST01UË DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 307 

comique, aux savants de la Renaissance leur érudition, à Sha- 
kespeare son imagination, à Cervantes sa faculté de parodie, 
aux paysans de la Touraine leur malice et leur franc parler, 
aux brocs de vin l'écarlate de leurs rubis, aux cuisines des au- 
berges l'or de leurs rôtis, aux soupers des moines leurs gros 
rires, aux bâfrées villageoises le gloussement de la gaieté 
repue, à l'Italie bernesque la grivoiserie des contes, aux fa- 
bliaux les puantes catastrophes, à la médecine la crudité des 
termes, au droit la technique mystérieuse, à Téniers la sen- 
sualité de ses brutes gonflées d'hypocras, à Scarron ses bil- 
levesées et à Platon sa philosophie : mêlez, pilez le tout, et la 
mixture qui restera au fond du mortier vous donnera un peu 
l'idée de ce que fut la verve de Rabelais. 
Le style n'est pas moins vivant. 

Enfant du peuple, Rabelais a butiné, clans ses voyages, 
toute la saveur des terroirs. Il a observé la vie populaire. Il a 
su regarder, recevoir et noter des impressions vives. Très 
érudit, connaissant les langues anciennes, et sachant parler 
sans doute plus d'un idiome contemporain, il a puisé à ces 
diverses sources. Il s'est créé un vocabulaire d'une richesse 
rare, qui ne va pas sans faire trébucher le lecteur. Il en use 
avec désinvolture et ivresse; les mots lui montent à la tête 
comme un vin capiteux. 

Paradeur de génie, il les entasse, les empile, les enfile, avec 
une dextérité inlassable, comme aussi les dictons et proverbes 
populaires. 

Sa phrase, avec la variété et l'abondance des vocables, est 
chargée de couleur, d'images, copieuse, opulente, succu- 
lente, truculente ; elle suit l'action, en a les qualités, en prend 
les formes et les tours, marche, se ralentit, devient nerveuse 
au gré du récit même, fixe les aspects momentanés des gens 
et des choses et les fugitives réalités. Style de narration, de 
dialogue et de description, style vivant comme la parole 
même, tour à tour vigoureux et pittoresque, net, vif, bref, 
souple et alerte à la réplique, éclatant sans emphase, style de 
santé robuste, tumultueux, pressé, ardent, impatient, comme 
du Vouvray qui se hâte, mousseux et pétulant, hors du goulot 
trop étroit pour sa verveuse précipitation; style plantureux, 



308 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

rougeaud, nerveux, style de haulte gresse qui sent le lard, 
les choux, le clairet, la cervoise — et à peine l'encre. 

Certes, ce style qui « peut être le mets des plus délicats » 
traîne, et souvent, comme des scories, des expressions obs- 
cènes, cyniquement incongrues. Mais après tout, il est au goût 
d'une époque où certaines choses se pouvaient dire sans in- 
convenance, et où les dames elles-mêmes, on s'en aperçoit 
dans Brantôme, ne reculaient pas devant le mot propre, devenu 
le mot sale. Les mœurs ont changé depuis. Rabelais est abon- 
damment de son siècle, et il ne faisait rien à demi. Et tout 
compte fait, son livre « ne contient mal ni infection ». 
..* Ce qui manque le puis, ce sont des caractères. Non pas 
que les héros ne soient pas vivants. Mais ses géants n'ont ni 
la complexité de qualités et de vices, ni les passions, ni les 
faiblesses qui sont la commune mesure de l'humanité. Rabe- 
lais n'est pas, comme plus tard Shakespeare et Molière, un 
observateur des passions. C'est un remueur d'idées. La psy- 
chologie de ses personnages est rudirnentaire ; on ne sait à 
quoi rattacher leurs actions. Mais on les voit agir; leurs gestes 
se détachent avec vigueur et relief; ils vivent par l'extérieur 
physique. Parmi le nombre multiple des acteurs qui se jouent 
à travers l'œuvre, trois types seulement importent : Panta- 
gruel, qui ne fait qu'un avec son père Gargantua et son 
grand-père Grandgousier ; frère Jean des Entommeures, et 
l'inénarrable Panurge. 

Grandgousier, avec la bonhomie gauloise d'un gentilhomme 
campagnard, Gargantua, le géant qui couvrait une armée de 
se langue, et Pantagruel, leur aboutissant affiné et épuré, 
représentent le roi sage et sensé, chez qui la_raison. fait la 
mesure à l'imagination, peu désireux de s'engager dans des 
aventures, pitoyable et débonnaire, capitaine expert d'ail- 
leurs en stratégie. 

Toutes ces qualités se retrouvent tour à tour dans les di- 
vers épisodes du livre, lorsque Grandgousier, roi patient et 
sans forfanterie, mais conscient de sa force, menacé clans ses 
droits, préfère acheter la paix. « rendre les fouaces » liti- 
gieuses et éviter la nécessité d'une guerre, à laquelle il est 
prêt. Il se lamente, il écrit à Gargantua de revenir, « sa déli- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 309 

bération étant non de provoquer, mais d'apaiser, non d'as- 
saillir, mais de défendre, non conquêter, mais de garder ses 
féaux sujets et terres héréditaires, en lesquelles est hostile- 
ment entré Picrochole, sans cause, avec excès non tolérables 
à personnes libres » ; — lorsque, vainqueur, ayant un pri- 
sonnier, le capitaine Touquedillon, à merci, il le renvoie, après 
avoir payé lui-même la rançon de la prise, à son roi Picro- 
chole : « et Dieu soit avec vous ! » ajoute-t-il ; — lorsque Gar- 
gantua, magnanimement, fait grâce aux soldats vaincus de 
Picrochole, et les laisse aller libres, ne gardant en otages que 
les meneurs, considérant « que Moïse, le plus doux homme 
qui de son temps fut sur la terre, aigrement punissait les mu- 
tins et séditieux du peuple d'Israël », et « que Jules César, 
empereur tant débonnaire, que de lui Cicéron disait que 
n'avait rien de meilleur que sa vertu, sinon qu'il voulait tou- 
jours sauver et pardonner à un chacun » ; -¥- lorsque Panta- 
gruel encore, toujours partisan de la raison, à cet étudiant, 
« limousin pour tout potage », fait la menace de l'écorcher 
tout vif, parce qu' « il forge quelque langage diabolique », et 
le laisse, quitte pour la peur ; — lorsqu'il conseille Pannrge 
sur l'heur et malheur en mariage ; — lorsqu'il inaugure en 
Dipsodie la politique de la douceur, convaincu « qu'on prend 
mieux mouches avec miel qu'avec vinaigre ». 

Frère Jean des Entommeures, s'il ne fait pas penser au 
Turpin de la Chanson de Roland, offre du moins encore un 
type de moine énergique, entreprenant, batailleur, admi- 
rable, excellent ami et loyal serviteur, rebelle à tous les vœux 
monastiques, avec les bribes de psaumes et le patois de bré- 
viaire qui lui tombent des lèvres entre chaque phrase quand 
il parle, et chaque bouchée quand il mange ; « clerc jusques 
es dents », c'est le moins bigot des hommes, versant le sang 
et tapant comme un sourd, les manches relevées et la robe 
retroussée, faisant bonne chère, regardant les filles de côté, 
comme « un chien qui emporte un plumail », au demeurant, 
« protecteur des opprimés, des souffreteux », et « jeune, 
opulent, frisque, aventurier, délibéré, haut, maigre, bien 
fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau dépêcheur d'heu- 
res, beau débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles ». 



310 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Quant à Panurge, né des amours d'un jambon et d'une bou- 
teille, Rabelais l'a traité avec une affection particulière. C'est 
le déclassé « quelque peu paillard, batteur de pavés, malfai- 
sant, ribleur, toujours à court d'argent, et qui a soixante et 
trois manières de s'en procurer toujours à son besoin, dont la 
plus honorable et la plus commune était par façon de larcin fur- 
tivement fait »; prodigue d'ailleurs, jetant l'argent sans comp- 
ter, le plus joyeux compère du monde, toujours en quête 
d'un tour à jouer, coupant les bourses, les chevelures des 
dames, salissant leurs robes, ennemi acharné, comme on s'en 
doute, des sergents et du guet, contre qui il machine toujours 
quelque ruse, « assemblant trois ou quatre bons rustres, les 
faisant boire comme templiers sur le soir, et à l'heure où le 
guet passait, lui et ses compagnons prenaient un tombereau, 
lui baillaient le branle, du haut de Sainte-Geneviève, le ruant 
de grande force dans la vallée, et ainsi mettaient tout le pau- 
vre guet par terre, comme porcs, puis s'enfuyaient de l'autre 
côté ». 

Avec cela, assez couard de sa personne, fanfaron et gouail- 
leur, parleur intarissable, hâbleur, spirituel et arrogant, cap- 
tieux et déconcertant ; par la seule parole, car il a la langue 
la mieux pendue du monde, il a ressource à tout, se fait par- 
donner ses fautes et ses couardises, et, par sa belle humeur, 
s'assure toutes les sympathies et range les rieurs de son 
côté. 

Pantagruel, sous sa triple incarnation, frère Jean, et Pa- 
nurge, voilà les trois types du roman de Rabelais ; à eux trois, 
ils réunissent à peu près les aspects différents de l'âme fran- 
çaise, en proie aux incartades de l'esprit et du corps, que 
tempèrent et équilibrent la raison et le bon sens. 

Les autres personnages, à la vérité, ne sont que des com- 
parses, mais l'art de Rabelais a su les camper d'un trait, ra- 
massant clans un raccourci heureux, leur pose, leur grimace et 
leur geste coutumiers. 

C'est Picrochole « qui trop embrasse, peu étreint », que 
ses courtisans, dans un conseil de guerre qui est un chef- 
d'œuvre d'héroï-comédie, poussent à « conquester » le 
monde. Et le pauvre fou, conquiert en imagination l'Europe 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 311 

cl I Vsie, se voit déjà aux rives de Babylone. « Nous n'y bûmes 
point frais » dirait l'autre. « Sus, sus, dit Picrochole, qu'on 
dépêche loul, cl <jiii m'aime, si me suive ». 
„ C'est le légiste Bridoye, ânonnant les citations de l'antique 
procédure, hérissé de gloses, tirant au sort les procès ; • — 
(irippeminaud, à la face sanglante, maladive et terrible avec 
ses lies, son hoquet d'audience : — Trouillogan, le philo- 
sophe de l'apparence et de l'incertain ; — Janotus, le sophiste 
aux chausses déchirées, toussant, crachant et argumentant 
à la fois sur la « substantifique qualité » et la « nature quid- 
ditative » de ses cloches ; — Rondibilis, docteur « es esprits 
vitaux et pharmacopées », s'indignant d'abord qu'on lui paie 
ses consultations, empochant la monnaie toutefois, « pour ne 
rien refuser des gens de bien »; — Dindenault, le marchand 
finaud et intéressé ; — le bon père Hippothadée, directeur de 
conscience discret, qui s'en remet au Seigneur en toutes choses, 
surtout en mariage, et qui a tout dit, quand il a dit: « S'il plaît 
à Dieu ! » Voici encore le robuste Eusthènes, le rapide Carpa- 
lim, le sage Episfemon, Xénomanos, le « traverseur de voies 
périlleuses », le gros et verbeux Homenay, le souple Gym- 
naste, le sacristain Editue, obséquieux, et maigre, el les au- 
tres, de moindre importance. 

Et tous vivent, s'agitent, au milieu du grouillement des 
foules, pauvres, gagne-deniers, paysans, bûcheron qui 
« sourit du bout nez » en reconnaissant sa cognée, loqueteux 
et goutteux, buveurs enluminés, tous saisis, comme en un ins- 
tantané, avec leur déformation, silhouettes du menu peuple, 
« vieille pensive et réchinante des dents, grand vilain claque- 
dents, monté sur hautes mules de bois, petit bonhomme vieux, 
chauve, à museau bien coloré et face cramoisie, vieil éves- 
gaux à tête verte, accroupi et ronflant sous une feuillade, bon 
vieillard en agonie, avec maintien joyeux, face ouverte et re- 
gard lumineux... » 

• Rabelais ne nous a révélé encore que le côté littéraire de 
son talent et de sa personne d'amuseur. Il reste à chercher 
ses idées, la philosophie et la morale de son roman. 

Lui-même, dans son prologue, a soin de nous prévenir que 
« l'habit ne fait pas le moine », que si dans son livre « au 



312 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

sens littéral » on trouve « matières assez joyeuses, toutefois 
pas demeurer là ne faut » ; voyez un chien, la tête ia plus 
philosophe au regard de Platon, qui rencontre « quelque os 
médullaire ; de quelle dévotion le guette, de quel soin le garde, 
de quelle ferveur le tient, de quelle prudence l'entoure, de 
quelle affection le brise, de quelle diligence le suce, rien plus 
que pour un peu de moelle, aliment élaboré à perfection de 
nature » ! Il convient, dit Rabelais, « à l'exemple du chien, 
fleurer, sentir et estimer ces beaux livres de haute graisse, 
puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l'os 
et sucer la substantifîque moelle,... car en icelle bien autre 
goût l'on trouvera et doctrine plus absconse... >> 

Sans doute. Mais à écouter Rabelais, il faudrait chercher 
dans son roman trop de mystère ou de profondeur. La sagesse 
est de ne voir dans son livre que ce qu'il y a mis, et s'il est 
parfois obscur dans ses symboles, ne pas être pris de vertige. 
"C'est précisément par ce goût de l'allégorie et du symbole, 
des vieilles fables et des anciens mythes, comme aussi par 
l'esprit gaulois, que Rabelais marque la transition entre le 
moyen âge, qu'il répudie, et la Renaissance. Il appartient à 
celle-ci par l'infinie variété de sa science d'encyclopédie, — 
par ses amitiés, par ses goûts ; c'est un humaniste. Il a une 
foi, il a une philosophie, il a une conception générale de la vie 
et de l'humanité. 

En veine de satire, Rabelais a été médiocrement agressif 
à l'égard des individus ; ce n'est pas un Aristophane. Mais 
il a dit son avis sur les sujets généraux et les lieux communs. 

Et d'abord il est franchement attaché à la royauté. Mesure 
de prudence ou conviction ? Comment croire à un senti- 
ment pusillanime, devant le tableau qu'il en trace ? Grand- 
gousier interrogeant des pèlerins et les conseillant si sagement 
pour les faire renoncer aux « odieux et inutiles voyages », 
et « vivre comme enseigne le bon apôtre saint Paul », est un 
roi paternel et familier. C'est le « meilleur grand petit bon- 
homme qui soit au monde ». Pantagruel aussi, qui vit de 
toutes les polissonneries de Panurge, n'étaient les guerres, 
reste, avec ses fidèles sujets, dans un état assez voisin de l'épo- 
que patriarcale. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 313 

Rabelais cependant dénonce les excès et les abus. Toute 
l'épopée héroï-comique est-elle autre chose que le procès de 
la guerre, des équipées aventureuses, de la chevalerie ? Pi- 
crochole est un bouffon chevalier, traîneur de sabre, et 
Anarche, ce despote arbitraire, fait, par la bouche de Panurge, 
le procès à « ces diables de rois (qui) ne sont que veaux et ne 
savent ni ne valent rien, sinon faire des maux es pauvres su- 
jets, et à troubler tout le monde par guerre pour leur inique 
et détestable plaisir... » Aussi Panurge, dont Anarche est le 
prisonnier, pour le « faire homme de bien » en fait un « bon 
crieur de sauce verte », et « deux jours après le maria avec- 
ques une vieille lanternière ». 

Rabelais a poursuivi de sa verve humoristique, les moines, 
les pédants et charlatans, les juges, — et plus brièvement, 
les femmes. 

Il reproche aux moines leur inutilité sociale. Cet ancien 
moine, évadé de l'in-pace, débordant de vie exubérante, dé- 
coche à la règle monastique ses traits les plus acérés. Il parle 
d'abondance contre cet être qui « ni ne garde la maison 
comme le chien, ni ne tire l'arroi comme le bœuf, ni ne pro- 
duit laine et lait comme la brebis, ni ne porte faix comme le 
cheval,... dont la plus grande rêverie était soy gouverner au 
son d'une cloche, et non au dicté de bon sens et entendement»; 
il flagelle leur ignorance, leur malpropreté, leur couardise, 
leur grossièreté et leurs mauvaises mœurs. 

De là à s'en prendre à l'Eglise, il n'y avait qu'un pas. Rabe- 
lais l'a franchi allègrement. Puissance temporelle du pape, 
qui gêne et entrave les droits des princes, des cités et des 
peuples, troubles suscités par les querelles religieuses, avidité 
de l'Eglise qui, avec son armée de moines, tire l'argent de 
France à Rome, et enlève aux familles les cadets quand il fau- 
drait faire à tous part de l'héritage, « comme raison le veut, 
nature l'ordonne et Dieu le commande », les prétentions, en 
un mot, de la cour de Rome, il ne peut les avouer ni les admet- 
tre. 

Est-ce à dire qu'il soit irréligieux ou intolérant ? Tous ses 
personnages croient en Dieu, l'invoquent et bénissent son 
nom. « Allez, de par Dieu qui vous conduise, dit Bacbuc aux 



314 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

voyageurs. — Mets tout ton espoir en Dieu et il ne te délais- 
sera point, dit Pantagruel en renvoyant un prisonnier. Car, 
de moi, encore que soye puissant... toutefois je n'espère en ma 
force, ni en mon industrie ; toute ma fiance est en Dieu, mon 
protecteur, lequel jamais ne délaisse ceux qui en lui ont mis 
leur espoir et pensée... Va-t-en en la paix du Dieu vivant ». 
C'est net. Piété religieuse et piété filiale^ Rabelais s'y tient. 
Mais il n'est pas intolérant. Il est contre tous les fanatismes, 
celui de l'Eglise catholique, comme aussi « contre les démo- 
niacles Caivins imposteurs de Genève,... cafards, cannibales 
et autres monstres difformes et contrefaits en dépit de nature ». 

C'est le tour des pédants, des Sorbonagres, des professeurs 
de scolastique, tourmenteurs de l'âme, de l'esprit et du corps, 
dont les élèves deviennent « fous, niais, tout rêveux et rasso- 
tés ». — « Ne pensez pas, Seigneur, que je l'ai mis à ce col- 
lège de pouillerie, dit Ponocrates à Grandgousier. en parlant 
de Gargantua, et alludant au collège de Montaigu. Mieux 
l'eusse voulu mettre entre les gueux de Saint-Innocent pour 
l'énorme cruauté et vilenie que j'y ai connue : car mieux sont 
traités les forcés entre les Maures, les meurtriers en la prison 
criminelle, les chiens en notre maison, que ne sont ces malo- 
trus audit collège ; et si j'étais roi de Paris, le diable m'emporte 
si je ne mettais le feu là-dedans ». Rabelais exècre la Sorbonne, 
« la gent sorbonagre, sorbonigène, sorbonicole », qui proscrit 
le grec, l'imprimerie, comme arts d'hérétiques ; il hait ces 
théologiens, « maîtres sophistes » devant qui on soutient des 
thèses « par l'espace de six semaines, depuis le matin quatre 
heures jusqu'à six heures du soir », ces charlatans beaux par- 
leurs à l'infini sur des arguties et des abstractions, en raison- 
nements cornus et biscornus. Rabelais lui-même a subi cette 
influence : il y paraît dans les paradoxes comiques où il est 
passé maître, soit qu'il se moque, soit qu'il ait gardé l'em- 
preinte, ne pouvant secouer les vieilles chaînes, bien que les 
portant avec aisance, comme fit Pantagruel des chaînes dont 
on le lia au berceau, lorsqu'il l'emporta sur l'échiné ainsi lié, 
semblable à « une tortue qui monte contre une muraille ». 

Les juges iniques qui prolongent indéfiniment les procès, 
qui étudient les cas « l'espace de quarante-six semaines », plus 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 315 

soucieux de la forme que du fond, et donl la robe esl « tanl 
sale, tant infâme et punaise que ce n'est qu'ordure et vilenie » 
lui ont inspiré de belles boutades. Lenteurs et frais de justice, 
abus du droit romain, incertitude des jugements, citations 
inintelligibles, griffes des « gens enjuponnés » dont « les lois 
sont comme toiles d'araignées », où les « petits papillons 
sont pris, or ça », tandis que « les gros taons malfaisants 
les rompent, or ça, et passent à travers », Rabelais censure, 
proteste, ridiculise tous ces abus avec une abondance incom- 
parable. 

Restent les femmes. « Jamais ne me ferez entendre, dit le 
sage Epistémon, que chose beaucoup avantageuse soit pren- 
dre d'une femme conseil et avis. » — ■ « Quand je dis femme, 
opine le médecin Rondibilis, je dis un sexe tant fragile, tant 
variable et imparfait que nature me semble s'être égarée de ce 
bon sens par lequel elle avait créé toutes choses... Platon 
ne sait en quel rang il les doive colloquer, ou des animaux rai- 
sonnables, ou des bêtes brutes... » Rabelais qui « ne se sou- 
cie d'aucune femme » savait pourtant, selon Pantagruel, « que 
femme avoir, est l'avoir à usage tel que la nature la créa, qui 
est pour l'aide, ébattement et société de l'homme », et il a fait 
au moins une fois de la femme un portrait digne lorsqu'il 
la dépeint « issue de gens de bien, instruite en vertus et hon- 
nêteté, non ayant hanté et fréquenté compagnie que de bonnes 
mœurs », et préoccupée d' « adhérer uniquement à son mari, 
le chérir », lequel doit vivre vertueusement en son ménage 
« comme voulez que de son côté la femme vive ». 

En regard de ces satires qui ont un objet précis, Rabelais a 
exposé des théories générales sur l'éducation et la vie. 

Lisez tout ce qui a trait à l'éducation de Gargantua, vous 
verrez quelle méthode Rabelais préfère. Il est partisan de 
l'éducation et intellectuelle et physique. Il veut l'enseignement 
par la leçon de choses, ne se payant pas de mots, mais faisant 
le tour des idées et des faits, en respectant la libre croissance 
de l'être. Le médecin et l'érudit, avec lui, conservent leurs 
droits. Son élève sera un savant en bonne santé; la part de 
l'imagination sera maigre. 

Quant à l'Abbaye de Thélème, où Rabelais n'admet qu'un 



316 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

petit nombre de privilégiés, hommes et femmes, pour qui toute 
la règle se résume en la devise : « Fais ce que tu voudras », 
elle offre à la fois le plus aristocratique idéal, et la conception 
naïve d'une république de citoyens qui, sous l'égide d'un bon 
géant paternel et tout-puissant, vivent en « paix, joie, délices 
et plaisirs honnêtes, . . . selon leur vouloir et franc arbitre ». 

La philosophie qui se dégage de l'ensemble est un christia- 
nisme platonicien, de dogme imprécis, laissant à Dieu « le 
souverain plasmateur » le souci des explications cosmiques, 
et, pour répondre à l'idée de justice et d'égalité, une vie future 
qui soit la compensation de celle-ci. Le Dieu créateur tout bon 
et tout puissant a créé le monde et l'homme pour des fins qui 
sont bonnes. Physis, la mère robuste qui dans son vaste sein 
embrasse tous les êtres, source de tout bien, s'oppose à Anti- 
physie, l'ennemie de « la bonne nature » qu'il faut laisser 
faire, car toutes choses se meuvent à leurs fins, car c'est d'elle 
que découle la vie, la vie, que personne n'a plus aimée que Ra- 
belais, ni plus abondamment, ni avec une expansion aussi ins- 
tinctive, des sens, de l'esprit, et du cœur. 

Cetfe confiance en la Nature permet de « vivre joyeux », de 
garder toujours une « certaine gaieté d'esprit confite en mé- 
pris des choses fortuites » ; et c'est le Pantagruélisme, dont le 
symbole est l'herbe Pantagruélion, qui sert la victoire pro- 
gressive de l'homme sur la nature. Ce sont des pages d'élo- 
quence, celles où, énumérant les services du chanvre, Rabe- 
lais atteint aux enthousiasmes d'un poète lyrique, chantant les 
progrès du génie industriel de l'homme, en marche vers les 
découvertes merveilleuses et bienfaisantes. 

La philosophie de Rabelais est un optimisme rationaliste, 
le plus conforme aux dispositions mêmes de notre race, à notre 
bon sens commun, pratique, inapte aux obscures et profondes 
spéculations métaphysiques. 

Aussi ne faut-il pas s'étonner que Rabelais ait eu une des- 
cendance littéraire. La double lignée des comiques et des réa- 
listes peut saluer en lui l'ancêtre. 

Molière lui doit beaucoup. Il lui fait des emprunts directs, 
des scènes entières qu'il glisse (Jans ses comédies — comme 
celle du Mariage \orcé entre Marphurius et Sganarelle, repli- 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 317 

que au dialogue entre Panurge et Trouillogan. Mais surtout, 
c'est chez Rabelais et Molière, la même qualité du comique 
et du rire, la même philosophie de la raison et du bon sens, 
la même haine pour l'hypocrisie, le pédantisme, les sots, les 
médecins, les mauvais juges. 

La Fontaine a pratiqué Rabelais, dont il met en vers les' 
anecdotes, comme le Bûcheron qui a perdu sa cognée, et les 
bons mots. aussi. Boileau, avec le souvenir de Plutarque, dé- 
place pour les prêter à Pyrrhus, les châteaux en Espagne de 
Picrochole et de ses conseillers. Voltaire, dans ses contes, est 
Rabelaisien. Figaro de Beaumarchais est un Panurge qui a 
pris confiance et dignité. 

Plus près de nous, Victor Hugo a puisé dans le sac de Pa- 
nurge, plus d'un des tours de Gavroche ; et son César de 
Bazan ne renierait pas cet ancêtre. Emile Augier s'en est sou- 
venu pour créer Giboyer: ou plutôt, tous ceux qui ont peint 
quelque picaro aimable, spirituel, amusant, pendard et bon 
drille, ont l'air d'avoir lu Rabelais. Panurge est le Père Gigo- 
gne d'une innombrable postérité. 

Tel est, ou plutôt tel apparaît Rabelais. Pierre Boulenger 
lui fit une épitaphe où il est dit qu'« il sera une énigme pour 
l'avenir ». La Bruyère a repris le mot : « C'est une énigme, 
quoi qu'on dise, inexplicable » ; et Victor Hugo lui-même ca- 
ractérise ainsi 

« Rabelais que nul ne comprit : 
Il berce Adam pour qu'il s'endorme, 
Et son éclat de rire énorme 
Est un des gouffres de l'esprit. » 

Rabelais est le Shakespeare complexe et mystérieux du 
rire et de la bouffonnerie expressive. 

C'est un docteur très savant qui se souvient qu'il fut moine, 
qui a voyagé, fréquenté les hommes et les choses, et qui, 
ses expériences faites, a harcelé avocats, pédants, moines, 
tout ce qui, au moyen âge, institutions ou gens, était une con- 
trainte ou une mutilation de la nature, de la vie, de la liberté. 

Au xvr siècle, il était dangereux de montrer trop ouverte- 
ment tant d'indépendance. Rabelais, homme prudent, a enve- 



318 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Ioppé sa pensée de voiles aimables, mêlant la féerie et la fan- 
tasmagorie colossale, les bouffonneries et les inconvenances, 
aux idées saines et belles qu'il aimait à répandre « pour ce que 
rire est le propre de l'homme », et comme Lucrèce fait boire 
aux enfants l'absinthe amère en enduisant de miel les bords 
de la coupe. Car Rabelais n'aurait pas consenti à spolier son 
siècle en lui dérobant les vérités dont ii avait les mains pleines. 
« Peu de gloire, dit-il, me semble accroître à ceux qui seule- 
ment emploient leurs yeux, au demeurant épargnent leurs 
forces, se grattent la tête avec un doigt comme fainéants 
dégoûtés, baillent aux mouches comme veaux de dîme, chau- 
vent des oreilles comme ânes d'Arcadie au chant des mu- 
siciens, et, par mines en silence, signifient qu'ils consentent 
à la prosopopée. » 

Rabelais n'a pas « consenti à la prosopopée », et ne s'est 
pas incliné devant ce qui lui semblait à reprendre. Comme 
son audace pouvait le mener au martyre, dont il n'avait nul 
goût, il s'est fait le fou de la nation, pour faire admettre ses 
sages témérités. 

Et même ainsi, il y fallait un certain courage. 

Au total, ce qui a plu en Rabelais, et ce qui plaît encore, ce 
qui a charmé ses contemporains et ce qui ne cessera d'attirer 
les lecteurs, c'est le sens de la vie tel qu'on l'eut rarement, tel 
qu'on ne l'avait pas encore exprimé avec cette plantureuse et 
copieuse abondance. C'est la vie large et bonne, dans le com- 
plet exercice de ses facultés, de ses ressources, de ses bien- 
faits, de sa joie, sans entrave ni contrainte, dans la sereine 
plénitude de ses droits, dans l'aisance épanouie et le jeu facile 
de toutes ses fonctions : cest l'horreur de la gêne, de la 
repression, du joug, des attaches, des restrictions, des timi- 
dités, des arrêts, des tempéraments aux largesses et aux 
exigences du tempérament; c'est, en un mot, l'amour de l'indé- 
pendance, de l'indiscipline, de l'espace, du caprice, de la fan- 
taisie sans contrôle ; le Pantagruel est l'hymne triomphant, 
truculent et luxuriant de la Liberté. 



CHAPITRE III 
La Poésie 



Clément Marot. — La Pléiade. — J. du Bellay. — Ronsard.— Divers. — Fem- 
mes Poètes. — Desportes el Bertaut. — Régnier. ■ — Malherbe. 

En poésie, au xvi e siècle, Marot, Ronsard, Régnier, Malherbe: 
voilà les sommets. 

Ces trois noms marquent des époques bien différentes, qui 
constatent l'énorme travail de la poésie française, agitée, con- 
vulsée dans ses vieilles habitudes, en lutte contre le flux des 
apports, et le nouvel envahissement de la Gaule par les Ro- 
mains. 

Le paisible Marot tient encore au moyen âge et jouit de la 
paix sans préparer la guerre. 

Ronsard fait campagne dans la mêlée, et conduit à la vic- 
toire son brillant état-major. 

Régnier couche sur les positions, et prépare le triomphe 
pour Malherbe, qui ceindra les lauriers aux palmes vertes 
que son sang n'a jamais rougis. 

Faisons les premiers honneurs au gentil Clément Marot (1) 

Les Marot étaient normands. 

Huet affirme qu'en 1706, la famille Marot existait encore 
à Matthieu. 

Leur vrai nom était Desmarets (1). On ne sait d'où leur vint 
ce titre de Marot. Guillaume Crétin dit que ce mot signifie 
Panier. Marot et Arot sont les deux anges envoyés par Dieu 

(1) 14yo-lo44. 

(2) « Jean Desmarets, alias Marot », écrit le père de notre poète en parlant de 
lui, dans la Prière sur la restauration delà santé de'Mme Anne de Bretagne. 



320 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

aux hommes, dans la religion de Mahomet. On équivoquait 
sur Marot et Virgile Maro. Apparemment Marot fut quelque 
sobriquet. 

Cette famille quitta la Normandie et s'installa dans le 
Quercy. En 1471, Jean Marot épousa une jeune fille bour- 
geoise de Cahors, dont il eut, en 1497, un fils, Clément, dont 
l'éducation fut assez négligée. Non pas qu'on ne pût faire de 
bonnes études à Cahors, dont l'université comptait 4.000 étu- 
diants. Mais son père s'attacha comme secrétaire à Anne de 
Bretagne, et quitta la ville dès 1506 : le petit ne parlait alors 
que le patois du Quercy. Or, Balzac, au XVII e siècle, dira dans 
ses Entretiens : « Je sais bien que c'est une espèce de miracle 
qu'un homme puisse parler français dans la barbarie du 
Quercy ou du Périgord. » 

Jean Marot, poète lui-même, offrait à son fils la ressource 
d'une école domestique de prétentions d'ailleurs modestes. 
Son savoir paraît avoir été assez court. Il a commis bien des 
bévues. Il place les îles Canaries à l'entrée de la Mer Noire, 
par exemple. Toutefois, son fils lui dut beaucoup, et lui en 
sut toujours gré. 

Dans l'Enfer, Clément Marot a rappelé les souvenirs gra- 
cieux et touchants de son pays natal, où les vignerons doi- 
vent rapporter des terres « par art subtil » pour aider la 
récolte : 

Quant au point de mon être, 
Vers midi, les hauts dieux m'ont fait naître 
Où le soleil par trop excessif est... 
A bref parler, c'est Cahors en Quercy, 
Que je laissai pour venir querre icy 
Mille malheurs auxquels ma destinée 
M'avait soumis. Car une matinée 
N'ayant dix ans, en France fut mené, 
Que j'oubliai ma langue maternelle, 
Et grassement appris la paternelle 
Langue française. 

C'est le sang normand de ses aïeux qui a coulé dans ses 
veines. Il n'a pas les caractères de la race méridionale. 

En 1507, Louis XII fit l'expédition de Gênes ; Jean Marot, 
le père, la versifia. Quant à Clément, le fils, ayant appris le 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 321 

français, il s'enrôla dans la jeune école des poètes de son âge, 
qui s'appelaient les Grands Rhétoriqueurs, et qui ornaient la 
cour de la reine Anne. C'étaient de vulgaires pédants, et par 
l'érudition des développements, et par la recherche affectée de 
la forme. Ils avaient nom Guillaume Crétin, Meschinot, \. de 
la Vigne, Jean Le Maire de Belges, 

Jean le Maire Belgeois, 

Qui l'âme avait d'Homère le Grégeois... 

C'est Clément Marot qui a rendu cet hommage à son pro- 
fesseur de métrique, lequel sut, mieux que les autres, manier 
et frapper le vers : Marot et Ronsard lui doivent quelque chose. 

Clément fit son éducation à Paris, de 1507 à 1516. Ses 
études furent superficielles. Il fut un méchant élève, et s'en 
vengea plus tard : 

C'étaient de grands bestes 

Que les régents du temps jadis. 

Il sait peu et mal le latin ; il doit peu, en effet, au fonds 
antique et à la tradition classique. Il eut un talent ori- 
ginal, qui se forma à la Cour. 

En 1513, Anne de Bretagne étant morte, sa maison fut dis- 
persée, et Jean Marot se trouva sans appui. Le duc d'Angou- 
lême, le futur François I er , le recueillit. Clément se mêla à la 
jeunesse d'alors, il fut Basochien, il fit partie des Enfants 
Sans Souci, pour lesquels il écrivit un Lay. A dix-huit ans, 
il était page d'un seigneur qui possédait un grand parc, 
devenu aujourd'hui les Tuileries. Il lui rima des vers, dans 
lesquels son originalité n'apparaît pas encore. 

A vingt-deux ans, il devint valet de chambre de Margue- 
rite d'Angoulême, celle qui, après Pavie, épousera le Roi 
de Navarre. Il ne faut pas la confondre avec Marguerite 
de Valois Angoulême, duchesse d'Alençon, sœur de Fran- 
çois I er , ni avec sa nièce Marguerite, sœur de Henri II, pro- 
tectrice de Ronsard, ni, enfin, avec la protectrice de Bran- 
tôme, Marguerite, sœur de François II, de Charles IX et de 
Henri III. 



322 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Quand Marot parut à la Cour, en 1519, celle-ci n'était en- 
core ni savante, ni pédante, comme elle le deviendra sous 
François II. Clément y fut donc à l'aise. On y aimait le natu- 
rel, la simplicité, on n'y méprisait même pas la grossièreté, 
on y prisait la bravoure. 

Marot ne détestait aucun le tous ces avantage-. Attaché 
plus tard à François I er , il fut à Pavie, ne recula pas. fut blessé, 
lait prisonnier : on le relâcha parmi les captifs sans impor- 
tance et sans valeur au point de vue de la rançon. Il rentra en 
France pendant la captivité de François I er à Madrid. 

Il eut alors des mésaventures pour affaires de religion. En 
1526, nous le trouvons en prison comme hérétique. C'est un 
problème de savoir comment et pourquoi Marot lut trois fois 
en prison, deux fois en exil et mourut hors de France, tandis 
que Rabelais écrivait et se promenait sans même être in- 
quiété. Marot, il est vrai, avait des ennemis ; son allure était 
impertinente, blessante même. Il inclinait vers la libre-pen- 
sée, avec un mélange de protestantisme. Marguerite, quoique 
orthodoxe, favorisait ces hardiesses. Mais une femme dé- 
nonça et perdit Marot par jalousie. Lenglet de Fresnoy a 
même nommé Diane de Poitiers. 

Il fut enfermé au cachot. Il en sortit au retour du roi. 

Il y retourna en 1527 pour avoir défendu un homme qu'on 
arrêtait dans la rue. Le roi le délivra derechef. 

Ce fut F année où il donna une édition du Roman de la 
Rose, et une autre de Villon. En 1532, il composa l'Adoles- 
cence Clémentine. 

En 1535, des placards hérétiques furent affichés dans Paris 
et jusque sur la porte de la chambre à coucher du Roi. Il 
fallut sévir. Prudemment, Marot n'attendit pas la répres- 
sion, et il s'enfuit en Béarn, puis en Italie. Il put rentrer en 
France en 1536, et écrivit le Remerciement au Roi. 

L'année 1537 vit la fameuse querelle de Marot qui voulait 
faire assommer Sagon, et de Sagon qui voulait faire pendre 
Marot. Une trentaine de pamphlets nous restent de cette cé- 
lèbre dispute. 

Le Roi, qui soutenait Clément, lui donna, en 1539, une mai- 
son au faubourg Saint-Germain. Là, le poète commença en 



HISTOIRE DE l.\ LITTÉRATURE FRANÇAISE 323 

15ïl ^a traduction des Psaumes, qui eut un sueeès retentis* 
sant, pour faire pièce à la Sorbonne. Celle ei tes lil interdire 
tous en 15'i2. Marot, qui se sentait délaissé par le roi, partit. 
A Genève, en 1543, il publia dix psaumes encore. Théodore de 
Bèze continua la traduction demeurée inachevée. 

Chassé de Genève, Marot alla à Turin, il chaula en 1543 la 
bataille de Cêrîseles ; il mourut en 1544, peut-être empoi- 
sonné, sur la terre d'exil. 

Il eut la consolation et la compensation, dans sa vie agitée, 
d'avoir pu compter sur de hautes et nobles protections, à 
commencer par celle du Roi, lettré, connaisseur, poète lui- 
même, « roi amoureux des Neuf Muses », et aussi celle de 
Marguerite, la « Marguerite des Marguerites », et de Renée 
de Ferrare, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne, princesse 
accomplie, de manières élégantes et affable-, de culture soi- 
gnée, objet d'admiration pour tous ceux qui l'approchaient, 
la fréquentaient, et lui faisaient une cour brillante d'artistes, 
de poètes, de savants, Thébaldus, Gyraldus. Arioste, Ber- 
nardo Tasso, Titien, Dosso Dossi, Clouet, Marot, Rabelais, 
Calvin, Hubert Languet: avec elle, Ferrare disputa à Florence 
l'éclat du foyer de la Renaissance. 

Marot fut très mondain, très c» eurial », très coureur et très 
couru. C'était une mode, et il était de bon ton d'être nommé 
dans ses vers à la Cour. Il était d'aspect agréable; ses portraits 
nous montrent une tête arrondie, aux cheveux ras, régulière, 
qu'allonge une barbe tombante, une figure douce, avec l'ex- 
pression de la bonté, le nez gros, les narines charnues, le 
regard aimable. C'était un charmant homme. 

11 parle peu de sa femme, mais il était marié et père de 
famille. Il demande un jour un passeport : 

Non pour aller visiter mes châteaux 

Mais bien pour voir mes petits maroteaux. 

L'un de ces Maroteaux, Michel, tut aussi poète : c'était le 
troisième de cette génération. 

« Le plus âgé des deux valets de chambre de la reine de 
Navarre est fils de poète, père de poète et poète lui-même. 



324 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Mais vous verrez qu'il sera assez mauvais fils et assez mauvais 
père pour absorber en lui seul la renommée de trois généra- 
tions. » (Conversation entre Budé et Erasme, dans les Mati- 
nées Littéraires de Mennechet.) 

Et c'est bien ce qui est arrivé. 

Quand Marot parut, Alain Chartier était mort. Villon et 
Charles d'Orléans se faisaient vieux. Il fallait un nouveau 
poète : ce fut lui. 

Jodelle a fait sur Marot cette épitaphe qui a dû flatter l'om- 
bre du Grand Rhétoriqueur : 

Quercy, la cour, le Piémont, l'univers 
Me fit, me tint, m'enterra, me connut; 
Quercy mon los, la cour tout mon temps eut, 
Piémont mes os, et l'univers mes vers. 

L'œuvre de Marot est vaste ': quatre poèmes, Le Temple de 
Cupidon, le Dialogue de Deux Amoureux, YEglogue de Pan et 
Robin, Y Enfer ; soixante-cinq épîtres, vingt-sept élégies, 
quinze ballades, vingt-deux chants divers, quatre-vingt-six 
rondeaux, quarante-deux chansons, cinquante-quatre étrennes, 
dix-sept épitaphes, trente-cinq cimetières, cinq complaintes, 
deux cent quatre-vingt-quatorze épigrammes, des traductions 
de la première églogue de Virgile, des sonnets de Pétrarque, 
des Métamorphoses (deux livres), de deux colloques d'Erasme, 
de quarante-neuf psaumes, et d'oraisons pieuses. Ajoutez cinq 
préfaces en prose, etc. 

De toute cette variété, l'essentiel est dans les Epîtres, les 
Epigrammes et l'Enfer. 

L'Enfer, c'est le Châtelet, c'est l'antre des Chats Fourrés. 
La satire est amusante et gaie, documentée aussi, car Marot 
connaissait les procureurs pour avoir été basochien, et la 
prison pour y avoir fréquenté. 

Il n'a pas créé, mais a porté à sa perfection un genre litté- 
raire, le naïf aimable et spirituel. Le charme en est particulier, 
et il vaut mieux le goûter que le définir. Prenons un exemple, 
le plus joli peut-être. 

Lisons, s'il vous plaît, l'Epître du Dérobé, l'une des mieux 
venues. C'est le jour de l'an 1532 ; la France était malheureuse; 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 325 

c'était le lendemain de Pavie ; aux revers militaires s'ajou- 
taient les épidémies, la peste. De Paris, Marguerite de Navarre 
écrit qu'on a affiché des placards dans les rues pour pres- 
crire les mesures d'hygiène les plus élémentaires, et elle 
ajoute : « Le danger est ici si grand que je n'ose écrire au roi 
ni à la reine ni à vous, de peur que ma lettre se sente de l'air. » 
Louise de Savoie fut atteinte et mourut. Marot avait bien rai- 
son de dire au roi, au début de son épître: 

On dit bien vrai, la mauvaise fortune 
Ne vient jamais quelle n'en apporte une 
Ou deux, ou trois, avecques elle, Sire; 
Votre cœur noble en saurait bien que dire. 

Or, lui, chétif, qui n'était roi ni rien, il lui arriva une 
fâcheuse besogne. 

J'avais un jour un valet de Gascogne 
Gourmand, ivrogne, et assuré menteur, 
Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, 
Sentant la hart (corde) de cent pas à la ronde, 
Au demeurant le meilleur fils du monde. 

Ce vénérable frère, proche cousin de Panurge, sachant que 
Marot avait quelque argent, profita du sommeil de son maître 
pour mettre la bourse sous son aisselle, en tapinois, 

Et ne crois pas que ce fut pour la rendre, 

Car oncques puis n'en ai ouï parler. 

Mais le vilain ne se contente pas pour si peu, il happe aussi 
le bonnet, le manteau, les habits, prenant les plus beaux, et il 
s'en vêt si proprement, qu'à le voir mis ainsi, vous l'eussiez 
pris en plein jour pour son maître. Quelle gaieté de ton et 
quelle justesse de détail dans la belle humeur ! Le drôle va 
droit à l'écurie, où il y avait deux chevaux ; il laisse le plus 
mauvais, sur le meilleur monte, pique et s'en va, n'oubliant 
rien, « fors à me dire adieu ». 

Ainsi part-il, monté comme un saint Georges, et vous laissa 
Monsieur dormir son soûl, et Monsieur au réveil, n'avait plus 
le sou. 



326 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Voila un fâcheux accident. Il en vint un autre, que notre 
grand rhétoriqueur va nous dire par assonances et calem- 
bours, sur le ton du bel air: une autre infortune 9fe mêla 

De m'assaillir, et chaque jour m'assaut. 
Me menaçant de me donner le saut, 
Et de ce saut m'envôyer à Penvers 
Rimer sous terre et y faire des vers. 

C'est une lourde et longue maladie de trois mois, qui lui a 
fait la cuisse héronnière, c'est-à-dire aussi maigre qu'une 
patte de héron, l'estomac sec, le ventre plat et vague. Et c'est 
un charme que cette désinvolture à narrer ses misères sur ce 
ton enjoué, qui laisse de temps en temps pleurer une note 
plus profonde et plus vraie ; un cri sincère et alarmé s'échappe 
du tréfonds de l'être, et perce cette enveloppe gracieuse d'esprit 
et de gaieté, dont Marot sait couvrir sa détresse et son humi- 
liante mendicité ; car nous sommes à la cour, et le premier 
devoir est de n'y être pas me rose, et d'avoir la douleur sou- 
riante. Parfois, le sanglot s'échappe, comme involontaire : 

Il n"est demeuré fors 

Le pauvre esprit qui lamente et soupire, 

Et en pleurant tâche à vous faire rire. 

Ce sera la seule plainte; le courtisan reprend aussitôt le 
masque, et saura dire en riant qu'il est malade, sans ressource 
et sans espoir. Tous les trois jours, les docteurs viennent lui 
ta ter le pouls ; ils ont remis au printemps sa guérison ■ 

Si je ne puis au printemps arriver 

Je suis taillé de mourir en hiver, 

Et en danger, si en hiver je meurs, 

De ne pas voir les premiers raisins mûrs. 

C'est là le secret et la finesse. Rire de ses malheurs pour y 
intéresser les plus indifférents, et soulager sa détresse par 
des gambades. Il y a de la clownerie dans ces grimaces que 
%it Marot devant le Roi pour lui soutirer un secours. Car il n'a 
plus rien ; tout a été dépensé en sirops et juleps. Et ici, une 



m 
9 



-m 

'4 



HISTOIRE DE l,\ LITTÉRATURE FRANÇAISE 327 

trouvaille. Il lallail un nouveau moyen de quêter pour assurer 
le succès. Marot l'a inventé. Il ne demande rini, et il met une 
certaine fierté dans son abstention : 

Je ne verrx pas tant do gens re sembler... 

Si Clément était toujours à court d'argent, l'argent était rare 
pour tout le monde. A un moment, le pays fut frappé d'une con- 
tribution de deux millions d'écus pour la rançon des enfants 
du roi, en Espagne. La part de Paris fut de cent mille écus, et 
plus d'un parisien eût pu prendre à son compte la requête de 
Marot ; mais elle aurait eu moins d'esprit. 

S'il écrit au roi, ce nest donc pour lui faire requête ni 
demande. Mais il s'agit d'un prêt seulement, un prêt contracté 
avec toutes les garanties d'usage. 

Et savez-vous, sire, comment je paye? 
Nul ne le sait si premier ne l'essaie. 

Marot fera donc une belle cédule, et il fixe lui-même 
l'échéance : ce sera à payer 

Quand on verra tout le monde content. 

Ah! le bon billet qu'a le Roi! L'autre échéance est une des 
flatteries les plus adroites qu'on ait imaginées ; car ce sera, 

Sire, 

Quand voire los el renom cessera. 

On a rarement rencontré une plus aimable façon de ren- 
voyer ses créanciers aux calendes grecques, et M. Dimanche 
lui-même eût été difficile en ne se déclarant pas satisfait. Au 
demeurant, Marot prend la plaisanterie au sérieux, et la sou- 
tient, nommant ses caations, donnant ses garanties : 

Bref, votre paye, ainsi que je l'arrête, 
Est aussi sûre, advenant mon trépas, 
Comme advenant que je ne meure pas. 



.328 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Il poursuit sur ce ton de badinage, le ton d'un gros capi- 
taliste qui a eu des frais imprévus : 

Car depuis peu j'ai bâti ù Clément, 
Et à Marot qui est un peu plus loin. 

Les annotateurs allemands, à qui cette plaisanterie échap- 
pait, ont cherché gravement sur la carte les localités où Marot 
bâtissait. 

Le plaisant est qu'ils les ont trouvées. 

Voilà le ton de ces épîtres, qui sont des chefs-d'œuvre d'es- 
prit, de malice, de naïveté souple et narquoise. Celle du 
Dérobé était la plus malaisée à faire, puisqu'il s'agissait de 
dissimuler sous la belle humeur la posture gênante du qué- 
mandeur qui sollicite l'aumône. On' a vu comment. Marot y est 
à l'aise. 

Ce sont également de jolis chefs-d'œuvre que ses Epîtres, et 
celle du Dépourvu, et celle des Jarretières Blanches, et celle 
des Dames de Paris, et celles qu'il adressait au Roi, à Mgr de 
Guise, au cardinal de Lorraine, à Lyon Jamet. 

Je t'envoie un grand million 

De saluts, ami Lyon; 

S'ils étaient d'or, ils vaudraient mieux. 

Les saluls étaient une monnaie d'alors. 

C'est à ce même Lyon que Marot envoyait, en 1525, cette 
fable du Lion et du Rat dont la perfection, la grâce, la spiri- 
tuelle naïveté semblent avoir découragé La Fontaine, qui a 
échoué après son maître. Le lion de Marot, plus fort qu'un 
vieux verrat, a délivré le rat de la ratière, 

Dont maître rat échappe vitement, 
Puis met à terre un genou gentiment, 
Et, en ôtant son bonnet de la tête, 
A mercié mille fois la grand'bête. 

A peu de là, le lion est pris dans un filet. 

Adonc le rat, sans serpe ni couteau, 
^arriva joyeux et ébaudi... 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 329 

K Tais-loi, lion lié,... 
Secouru m'as fort lyonneusement, 
Or secouru seras rateu sèment. » 

Alors le lion tourna ses grands yeux vers le rat, en lui disant: 

O pauvre verminière, 
Tu n'as sur toi instrument ni manière, 
Tu n'as couteau, serpe ni serpillon 
Qui sut couper corde ni cordillon... 
Va te cacher que le chat ne te voie! 

Et le rat se met à l'œuvre, en souriant, de ses dents qui atta- 
quent la corde. Vrai est qu'il y songea assez longtemps. Mais 
à la fin tout rompt, et le lion fut sauf à son tour. 

Toute l'œuvre de Marot est ainsi enjouée, souriante. Il écri- 
vait à Marguerite : 

Tous deux aimons à nous trouver en lieux 
Où ne sont point gens mélancolieux. 

La note triste n'est pas la sienne ; il faut des cas bien 
tristes, des spectacles bien affreux, pour tirer de lui une 
plainte vraie, un gémissement, un cri d'indignation ou de 
pitié, comme il en eut devant les torturés, dans la chambre de 
la Question : 

O chers amis, j'en ai vu marlyrer 
Tant que pitié m'en mettait en émoi. 

Pour l'ordinaire, ni tristesse, ni gravité, ni majesté. 

Il se sert rarement de l'alexandrin, trop solennel pour sa 
muse badine. Ce lui fut une erreur d'entreprendre de traduire 
les Psaumes, et d'accompagner avec son flageolet la harpe du 
Prophète. 

Son genre est fait de belle humeur et de saine gaieté. Il sait 
avec le même entrain attaquer, malmener, demander, quéj' v 
mander, se tirer d'affaire, écarter un créancier : 

Car à tout coup vous criez : Baille ! baille ! | 

Mais à vous voir, ou l'on me puisse pendre, 
Il semble avis qu'on ne vous veuille rendre 



jl 



# 



* 



330 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Ce qu'on vous doit. Beau sire, ne vous chaille! 
Quand je serai plus garni de cliquaille 
Vous en aurez; mais il vous faut attendre 
Un bien petit! 



Quelle verve, et quelle allure ! et quelles plaisantes imagina- 
tions ! 

Quand Sagon l'attaqua violemment, la querelle fut d'autant 
plus passionnée qu'elle avait un caractère de polémique reli- 
gieuse. Marot eut l'idée amusante de ne daigner répondre à 
son adversaire que sous le nom de son valet, Fripelipes, qui 
parle au lieu et place de son maître Clément : 

Monsieur de sonner aurait honte 
Contre ta rude cornemuse 
Sa douce lyre... 

et il l'étrille de main de valet: 

Mais moi je ne puis me garder 
De t'en battre et t'en nazarder. 
Zou dessus l'œil! Zou sur le groin! 
Zou sur le dos du sagouin! 

Il ne pousse jamais jusqu'à la bouffonnerie : il sait garder 
une juste réserve. Ceux-là se trompent qui confondent le bur- 
lesque de Scarron avec le style de Marot. Ce dernier badine 
agréablement ; Scarron et ses imitateurs bouffonnent, polis- 
sonnent même. Le premier, comme disait l'abbé Goujet, ré- 
pand un sel qui réjouit l'esprit, les autres ont des saillies qui 
font rire quelquefois et qui ennuient à la longue. 

La délicatesse, le charme élégant, sont le propre de la plu- 
part des poésies de Marot. 

La dédicace de Y Adolescence Clémentine à sa dame, n'est- 
elle pas exquise : 

Tu as, pour te rendre amusée, 
Ma jeunesse en papier ici; 
Quant à ma jeunesse abusée 
Une autre que toi l'a usée; 
Contente-toi de celle-ci. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 331 

Quelle grâce encore dans ses paysages, et quelle poésie 
clans ses impressions pittoresques, soit qu'il décrive son pays 
natal et les jeux rustiques de son enfance, soit qu'il nous fasse 
ce tableau agréable des plaisirs champêtres : 

Aucunes Fois après les longues courses 
Se venir seoir près des ruisseaux et sources, 
Et s'endormir au son de l'eau qui bruit 
Ou écouter la musique et le bruit 
Des oiselets peints de couleurs étranges. 

Soit qu'il trace d'un trait ce croquis d'une évocation nette : 

Le chevaucheur qai à couvert s'est mis 
Laissant passer ou la grêle ou la pluie. 

Soit qu'il nous fasse suivre à la course le galop de son 
beau cheval : 

En le menant par bois et par taillis, 
Aies yeux n'étaient de branches assaillis; 
En lui faisant gravir roc ou montagne, 
Autant m'était que trotter en campagne; 
Autant m'était et torrents et ruisseaux 
Passer sur luy, comme petits ruisseaux. 

Partout il a le charme, la légèreté de touche, le naïf parler 
et le sourire de bon ton. 

Non que cette délicatesse dégénère en mollesse ; le cour- 
tisan est à ses heures homme de guerre, et il sait redresser 
sa taille et faire tournoyer les coups : 

Non que ce soit de piquer ma coutume, 
Mais il n'est bois si vert qui ne s'allume. 

Des éclairs passent, à de rares intervalles, dans ce ciel sans 
nuages, et il y a quelque éloquence dans cette page indignée à 
propos des perquisitions faites dans sa bibliothèque : 

O juge sacrilège, 
Qui t'a donné ni loi ni privilège 
D'aller toucher et faire les massacres 
Au cabinet des Saintes Muses Sacres. 



332 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Bien est-il vrai que livres de défense 

On y trouva, mais cela n'est offense 

A un poète, à qui on doit lâcher 

La bride longue et rien ne lui cacner 

Soit d'art magique, negromance ou caballe 

Et n'est doctrine écrite ni verbale, 

Qu'un vrai poète au chief ne dut avoir 

Pour faire bien d'écrire son devoir. 



Mais il y a, dans l'œuvre de Marot, une courte poésie qui 
eût suffi à l'immortaliser, car elle est un acte de courage et de 
justice, c'est la belle protestation qu'il jeta comme un défi à 
la face du lieutenant criminel, lors de la condamnation de 
Semblançay, frappé à faux par une monstrueuse erreur judi- 
ciaire, à l'âge de soixante-douze ans ; à Montfaucon, les bour- 
reaux attendirent sept heures la clémence royale, qui n'arriva 
pas. Durant cette longue attente, Semblançay eut une belle 
attitude ; la foule était émue, et Marot écrivit : 

Lorsque Maillart, juge d'enfer, menait 

A Montfaucon, Semblançay l'âme rendre, 

A votre avis lequel des deux tenait 

Meilleur maintien ? Pour le vous faire entendre, 

Maillart semblait homme que mort va prendre, 

Et Semblançay fut si ferme vieillard, 

Que l'on cuidait, pour vray, qu'il menât pendre 

A Montfaucon, le lieutenant Maillart. 

Voltaire disait : 

« Voilà de toutes les épigrammes dans le goût noble celle 
à qui je donnerais la préférence. » 

C'est un jugement auquel on peut souscrire d'autant plus 
volontiers, que le sérieux a rarement réussi à maître Clément. 

Il n'avait pas l'esprit de suite. 

Il ressemble à « l'hirondelle qui vole ». Il passe d'un sujet à 
l'autre dans ses vers, comme il passe d'un maître à l'autre dans 
sa vie; on se le renvoie, comme on donnerait un épagneul ou 
un perroquet ; le roi en fait présent à sa sœur, 

Et quelque jour viendra 
Que la sœur même au frère me rendra. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 333 

Il fut inconséquent, imprévoyant, irréfléchi, amassant co- 
lères sur colères, allant en prison pour avoir rimé, rimant 
parce qu'il est en prison, puis à bout de vers et de ressources, 
saisi soudain par la gravité du cas, apercevant déjà les 
flammes du bûcher, il prend peur, et il renie une foi nouvelle 
qu'il avait acceptée par genre et par mode, plutôt que par con- 
viction. 

Point ne suis luthériste 
Ni zwinglien ni même anabaptiste; 
Bref celui suis qui crois, honore et prise 
La sainte, vraie et catholique Eglise. 

Son imprudence n'était point maladresse, mais fierté et 
courage. Il dédaignait de se mettre à l'abri, et parlait à décou- 
vert. L'expérience l'assagit peut-être, mais il méprisa cette 
sagesse que les faits brutaux lui imposèrent, et que les Italiens 
lui apprirent en lui montrant 

A parler peu et à poltronniser. 

Or, à cette époque, le protestantisme à la Cour de Fran- 
çois I er était une manière d'opposition maligne, qui peut faire 
songer à celle des philosophes du xvm e siècle. 

Il réunissait tous les mécontents, toujours aux trousses des 
gouvernements, les frondeurs, les sceptiques, les réaction- 
naires, toujours prêts à renverser ce qui est, comme ils renver- 
seront ce qui le remplacera. 

La Réforme était à la cour le parti des gens d'esprit et des 
jolies femmes. Marot fut donc huguenot ; il n'eut pas l'inten- 
tion de le demeurer jusqu'au martyre inclus, et une lettre du 
cardinal de Tournon, nous le montre à Lyon, pénitent, age- 
nouillé, une verge en main, à l'entrée de l'église, frappé d'un 
coup de baguette à chaque verset, et faisant abjuration solen- 
nelle de cette foi, que nous appellerions aujourd'hui du sno- 
bisme. 

Matteo Tebaldi écrivait en 1535 à Hercule II, duc de Fer- 
rare, dont la femme Renée protégeait Marot : 

« Je crois devoir avertir Votre Excellence qu'un Français 
du nom de Clément est venu récemment s'établir auprès de 



334 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

notre sérénissime duchesse après avoir été banni de tout le 
royaume de France comme luthérien. C'est un homme très 
capable d'introduire cette peste à la cour, ce dont la bonté di- 
vine veuille nous préserver. » 

Il est réel que Marot inquiéta la Sorbonne, et fut persécuté, 
pour être de la vache à Colas, et fut incarcéré : 

Lors six pendards ne faillent mie 
A me surprendre finement, 
Et de jour, pour plus d'infamie, 
Firent mon emprisonnement, 
Ils vinrent à mon logement. 
Lors ce va dire un gros paillard: 
« Par la morbieu ! Voilà Clément ! 
Prenez-le, il a mangé le lard! 

» 
Il avait alors assez de crédit pour sauver ses chausses. Vou- 
lant orienter, à son point de vue, la Réforme vers ses occupa- 
tions habituelles, il rima les Psaumes, bien qu'il fût peu versé 
dans les langues anciennes. Le grec était considéré alors 
comme langage d'hérétique ; ce n'est pas cette considération 
qui en éloigna Marot. Ses études avaient été rapides, et ses 
lectures peu classiques : 

J'ai lu des saints la Légende Dorée, 
J'ai lu Alain le très noble orateur, 
Et Lancelot le très plaisant menteur; 
J'ai lu aussi le Roman de la Rose. 

Vatable et Mellin de Saint-Gelais lui expliquèrent en fran- 
çais les cinquante psaumes, et c'est leur prose qu'il mit en 
vers. 

Il fallait pourtant qu'il n'ignorât point tout à fait les lan- 
gues mortes, car on ne s'expliuuerait pas qu'il ait pu tra- 
duire Héro et Léandre d'après Musée, le Jugement de Minos 
de Lucien, une Eglogue de Virgile, et Ovide, et Martial, et 
Beroald et Macrin, sans compter ses traductions de l'italien. 

Le succès de ses psaumes eut quelque chose de frondeur 
et de révolté, où la piété entra pour une assez petite part. Un 
i ontemporain raconte que chacun y donnait tel air que bon 
lui semblait, et ordinairement des vaudevilles. Chacun des 



lll>ïoll!K DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 335 

princes et courtisans en prit un pour s©i. Le roi Henri II ai- 
mail cl adopta le psaume Ainsi qu'on oyt le i er$ bruire, lequel 
il chantai! à la chasse. Madame de Yaleniinois qu'il aimait 
i -lioisit Du fond de ma pensée qu'elle chantait en volte. La 
Reine a\ail préféré Ve veuillez pas, ô sire avec un air sur le 
chant de? bouffons. Le roi de Navarre Antoine prit Rei ange 
moi, prends la querelle, qu'il chantait en branle du Poitou 
(Flor. de Remond). 

C'était l'usage, usage qui se continuera, de mettre des pa- 
roles sacrées sur des airs profanes. Ainsi chantait-on les Noëls 
sur des timbres populaires. On mettait le Magnilicat sur l'air : 

Que ne vous requinquez-vous, vieille, 
Que ne vous requinquez-vous donc ? 

Sur un psautier de 1540, les psaumes sont accompagnés de 
leurs timbres : D'où vient cela? Sur le Ponl d'Avignon, Ma- 
dame la Régenle, ce nest pas la façon. Le Berger el la Ber- 
gère sont à V ombre d'un buisson. 

La musique aida au succès des psaumes de Marot. C'était 
trop de bonheur. 

Cette traduction ne lui réussit pas. Les protestants mirent 
trop d'ardeur à les répéter ; Calvin en fit l'éloge. La Sorbonne 
guettait Marot, qui avait raillé ses méthodes, pour faire 
l'éloge du Collège Royal. Elle déclara les Psaumes suspects 
d'hérésie. Le roi vieillissait doucement, et se désintéressait 
de son menu poète. Diane de Poitiers l'eût perdu avec plaisir, 
en souvenir d'une aventure passée. Ne se sentant plus en 
sûreté, il partit : c'était ce qu'il avait de mieux à faire. 

Si la grâce, et parfois la force, nous ont paru donner la 
note dominante de son talent, il faut en marquer ce dernier 
trait, qu'il n r a pas atteint à l'inspiration élevée, grande, noble, 
puissamment lyrique ; on dit de lui que c'est un talent aimable. 
Il n'a ni vigueur, ni génie ; son idéal a manqué de hauteur, et 
s'est contenté avec trop de modestie et trop peu d'ambition. 

Chez lui, ce que la pensée peut laisser désirer en énergie 
rare et en sublimité, elle le regagne en ingéniosité de forme 
et en habileté d'expression. 

On reconnaît en lui le Rhétoriqueur rompu à tous les exer- 



336 HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 

cices de son état, familiers à ses confrères, et qui nous pa- 
raissent si bizarres, le goût public ayant changé. Mais il 
faut se rappeler qu'alors c'était une gentillesse de faire des 
enseignes en rébus, en jeux de mots, en cryptogrammes, en 
chronogrammes, et sur le clocher de la vieille horloge du 
Palais, on lisait l'inscription suivante, dont les lettres majus- 
cules écrivent en chiffres romains la date de l'inauguration, 
comme l'explique le calcul qui suit, une simple addition de 
vingt et un chiffres : 

CharLes roi VoLt en Ce CLoCher 
Cette norLe CLoChe aCgroCher 
faIte poVr sonner ChaCVne heVr 



Calcul du chronogramme : 



100 
50 


L.. 




805 
50 


5 


C. . . 




100 


so 


G. . . 




100 


100 


C. 




100 


100 


I 




1 


50 


V 




5 


100 


c 




100 


100 


c 




. . 100 


50 


V 






100 


V 




5 



805 1371 

Cette cloche fut donc fondue en l'an 1371. Que n'a-t-on 
commencé par là ? Pourquoi ? Parce qu'il ne faut rien de 
simple à des gens compliqués. Ce fut la fortune et le succès 
des grands rhétoriqueurs, dont les exercices prosodiques sont 
des acrobaties et des rébus. 

C'était l'art de tourner les vers lipogrammatiques, rappor- 
tés, $ratrisés, concaténés, et d'exceller dans la contrepet- 
terie, le triomphe de Tabourot : 

Un sot pâle, 
Un pot sale. 

Elle fit son prix 
Elle prit son fils. 

Il tiendra une vache 
Il viendra une tache, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 337 

Guillaume Crétin a des rimes qui justifient son nom : 

Je ronge ici mes croûtes et mon lard, 

Et je dis bien pour nous qui aimons l'art. 

Les rimes ont des richesses folles : 

Camp de taverne et pavois de jambon 

Et bœuf salé qu'on trouve en mangeant bon. 

Marot donna dans ces turlutaines, et se complut à équivo- 
quer, fratriser, concaténer, répéter et redoubler ses rimes. Il 
fît des tauto gramme s, tous les mots des vers commençant par 
la même lettre : 

Triste, transi, tout terni, tout tremblant, 
Sombre, songeant, sans sûre soutenance, 
Dur d'esprit, dénué d'espérance, 
Mélancolie, morne, marri, musant, 
Pâle, perplex, peureux, pensif, pesant, 
Faible, failly, foulé, fâché, forclus, etc. Ep. II 

Les rimes sont parnassiennes à souhait : 

Plus grand que Monsieur de Bourbon; 
On dit qu'il fait à Chambour bon. 

Et ailleurs : 

Puiscju'en ce donc tous autres précellez, 
Je vous supplie, très noble Pré, scellez. 
Le mien acquit. 

Pré, c'est du Prat (en latin pratum : pré) , le cardinal du 
Prat, qui était, dit Varillas, arrivé à ce point d'obésité qu'il 
avait fallu échancrer la table. 

Voici d'autres gentillesses : 

En m'ébattant je fais rondeaux en rimes, 
Et en rimant bien souvent je m'enrime, 
Bref, c'est pitié d'entre vous rimailleurs. 
Car vous trouvez assez de rime ailleurs. 



338 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Ou bien ce sont les vers fratrisés, qui commencent par le 
dernier mot du précédent. 

Plaisir n'ai plus, mais vis en dèconfort, 
For/une m'a renié en grand douteur; 
L'heur que j'avais est tourné en malheur : 
Malheureux est qui n'a aucun confort. 

Une autre gymnastique est celle des rimes redoublées, 
sortes de vers à échos : 



La blanche Colombelte belle, 
Souvent je vois priant, criant, 
Mais dessous la cordelle d'elle 
Me jette un œil friant, riant, 
Et me consommant et sommant 
A ma douleur qui face efface 
Dont suis le réclamant amant 
Qui pour l'outrepasse trépasse. 



Ces récréations prosodiques étaient alors fort goûtées, au 
point que l'on ne trouvait pas mauvais de répéter cette escrime 
burlesque dans les circonstances les moins frivoles. 

A la mort de Madame Louise de Savoie, mère du roi. 
en 1531. Marot ne craint pas de dépeindre la douleur de la 
France par cette série d'à peu près: 

Cognac s'en cogne en sa poitrine blême, 

Romorantin la perte remémore, 

Anjou fait jou, Angoulême est de même. 

Le sens du ridicule de pareilles boufionneries en une telle 
circonstance leur manquait, car on avouera que ce ne sont 
pas des calembours qui viennent tout premiers en l'esprit pour 
représenter un deuil national. 

Ajoutez toutes les ingénieuses dispositions rythmiques, les 
strophes savantes, les cadences difficiles, vers de deux, ou 
trois pieds, tous exercices dont la Pléiade fera son profit après 
Marot son maître, et le Romantisme, beaucoup plus tard, 
après la Pléiade : 



H1ST0IHK DE LA LITTÉRATURE FRANÇAFSE 339' 

M;iis il faut 
Ton (lofant 
Raboter 
Pour ôter 
Les gros nœuds, 
Et que limes, 
Quand lu limes, 
Tes mesures 
Et césures. 

Le .souci des rythmes rares et neufs est une caraclérisliqne 
de la prosodie et de la métrique de Marot, dont les contempo- 
rains ont connu et pratiqué des cadences qui furent plus tard 
reprises, et qu'on crut inédites. Il est juste d'en restituer le 
mérite, si mérite il y a, aux précurseurs. 

Il fallait marquer cette importance de la métrique dans 
l'œuvre de Marot, où on l'a fait moins souvent ressortir que 
l'on n'a fait pour les caractères plus saillants, plus appré- 
ciables, plus généralement désignés de sa poésie, la naïveté 
charmante et l'esprit gracieux des idées et de l'expression. 
C'est à ce point que Marot a créé un genre qui lui a survécu, le 
genre marotique ; il consiste à l'imiter par ses procédés les 
plus simples. Cette sorte de pastiche a eu son plus vif succès 
sous Louis XY. 

Le xvu e siècle était une époque trop solennelle et trop gour- 
mée pour s'accommoder des gentillesses marotiques, qui trou- 
vèrent au siècle suivant un milieu tout désigné pour repren- 
dre. Le duc de Saint-Maur le constatait avec juste raison dans 
son épître à la duchesse du Maine : 

Or maintenant en ce grand changement 
Où notre cour reprend la vertugade, 
Reprendre il faut le style de Clément 
Pour rimailler encor joyeusement 
Le virelai, chant royal et ballade. 

Auparavant, La Fontaine seul y avait songé, et en convenait: 

J'ai profité dans Voiture, 
Et Marot par sa lecture 
M'a fort aidé, j'en conviens. 

Ce marotisme fut tout en procédés, qui consistent à retran- 



340 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

cher articles et pronoms, à se permettre des inversions et des 
constructions anciennes. Marmontel en donna la poétique : 

« Depuis que Pascal et Corneille. Racine et Boileau ont 
épuré et appauvri la langue de Marot et de Montaigne, quel- 
ques-uns de nos poètes, regrettant la grâce naïve des anciens 
tours qu'elle avait perdus, l'heureuse liberté de supprimer l'ar- 
ticle, une foule de mots injustement bannis par le caprice de 
l'usage et quelques inversions faciles qui, sans troubler le 
sens, rendaient l'expression plus vive et plus piquante, essayè- 
rent dans le genre de Marot d'imiter jusqu'à son langage. 11 
est à souhaiter qu'on n'abandonne pas ce langage du bon 
vieux temps. » 

Le conseil s'adressait à des convertis, car le marotisme a 
été longtemps florissant. J.-B. Rousseau a été l'un de ses plus 
fidèles adeptes, et il remerciait ainsi maître Clément : 

De Prométhée hommes sont émanés, 
Et de Marot joyeux contes sont nés. 
Mon nom par vous est encore connu 
Dont bien et mal m'est ensemble advenu, 
Bien, par trouver Tait de m'être fait lire, 
Mal, pour avoir des sots excité Tire. 

Et tous marotisaient à foison, Voltaire en tête: 

De Beausse et moi, criailleurs effrontés, . 
Dans un souper clabaudions à merveille. 
Et tour à tour épluchions les beautés 
Et les défauts de Racine et Corneille. 
A. piailler serions encor je croi, 
Si n'eussions vu sur la double colline 
Le grand Corneille et le tendre Racine 
Qui se moquaient et de Beausse et de moi. 

Ailleurs, il se rappelle encore les épigrammes de Marot pour 
écrire la sienne du même style : 

N'a pas longtemps de l'abbé de Saint-Pierre 
On me montrait le buste tant par-fait 
Qu'onc ne sus voir si c'était chair ou pierre, 
Si que restai perplexe et stupéfait, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 341 

Craignanl en moi de tomber en méprise, 
Puis dis soudain: Ce n'est là qu'un portrait! 
L'original dirait quelque sottise. 

Bien d'autres cultivèrent ce genre facile, où la forme déjà 
est caution de gentillesse naïve : Mme d'Houdetot, Diderot. 
Piron, le chevalier de Boufflers, l'abbé de Chaulieu, le marquis 
de la Fare, qui disait à une dame : 

Ja de l'amour vous avez les appâts, 
Ne pourrez môme oncques vous en défaire ; 
Mieux vous vaudrait, pour finir nos ébats, 
Cette bonté qu'a madame sa mère. 

Le sévère La Harpe lui-même en était féru, et déclarait : 

« Employé avec choix et sobriété, le marolisme contribue à 
donner au style de la naïveté et de la précision. » 

Il contribuait aussi à perpétuer le souvenir, la lecture, le 
commerce de notre charmant poète auprès de la postérité, qui 
lui devait assurément cet hommage. 

De son temps, Clément Marot fut très goûté et très envié. Il a 
toujours été fort admiré ; nul n'a manié comme lui l'agile 
décasyllabe. Boileau l'a méconnu et mal jugé, en ignorant. 
La Fontaine, Fénelon, rendaient pleine justice à ce style alerte 
et aimable, qui eut « je ne sais quoi de court, de naïf et de 
passionné ». 

Il avait des délicatesses exquises, à commencer par la gra- 
cieuse allégorie du Temple de Cupido: 

Où les saints mots que l'on dit pour les âmes 

Comme Pater et Ave Maria, 

C'est le babil et le caquet des dames, 

qu'habitent Bel Accueil, Beau Parler, Bien Aimer, Bien 
Servir. C'est d'une suave douceur, qui renouvelle un genre 
épuisé, comme il avait su aussi rajeunir et renouveler le Ro- 
man de la Rose, à qui il dut beaucoup, et Villon, à qui il doit 
moins. 

François I er eut pour lui une affection qui fut plus d'une 
fois utile^u jeune poète, ne fût-ce que pour le tirer de prison 



342 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Ce jeune page est une figure curieuse, parlai teuient encadrée 
par le milieu où il vécut. L'un était fait pour L'autre. Avec ses 
espiègleries, son talent délicat - - il n'est grossier qu'à ses 
heures, et ses heures sont raie-. - sa bravoure insolente, sa 
fierté irritable, son allure indépendante, railleuse et fron- 
deuse, sa gaieté pétillante, son esprit si alerte que Voltaire lui- 
même ne le surpassera pas ; ami des idées nouvelles, et aussi 
des jolies femmes, du point d'honneur et des bons tours, il 
jouit, de son temps même, d'un succès immense que consta- 
tent tous les témoignages contemporains et qu'explique l'af- 
finité du gentil maître Clément avec son époque. Ses ennemis 
furent rares et médiocres, « un las de jeunes veaux », comme 
il les qualifie. Il chargea son valet Fripelipes de l'en débarras- 
ser. Clément Marot était bien l'homme de cette cour délicate, 
polie, raffinée, où la corruption se masque et se parfume, où 
l'on sait donner au vice une apparence aimable, d'où a dis- 
paru l'incontinence grossière du temps d'Ysabeau la grande 
Goure, où la grâce et l'esprit sont devenus indispensables. 

Du Verdier dans sa Bibliothèque française, a raison de 
l'appeler « le prince des poètes et le poète des princes ». Clé- 
ment parle avec fierté de sa « muse parmi les princes allaitée ». 
Elle a gagné à ce commerce des habitudes de bon ton, de dis- 
tinction, et le talent, bien rare au siècle de Rabelais, de voiler 
des traits hardis sous la décence ingénieuse du langage. De 
Villon à Marot, il y a toute la distance du carrefour et du ruis- 
seau aux salons du palais. Villon, c'est le gamin de Paris, le 
bohème débraillé, qui vit au jour le jour et comme il peut, qui 
prend ses amours chez la gente saulcissière du coin, qui rosse 
le guet, et que le guet ramasse sur le pa\é comme un vulgaire 
escroc. Marot, c'est Villon qui a sauté le ruisseau devant le gui- 
chet du Louvre, qui a revêtu le pourpoint de page, et qui fait 
son entrée à la cour, le manteau brodé sur les épaules. 

Il chante, il touche de l'épinette, il a des talents de société, 
il sait parler aux grands, leur parler avec euphémismes. 

Il est homme de cour, cette cour qu'il appelle : 

Lime et rabot des hommes mal polis. 
Villon en prison fait son testament, lègue à un àmi trop 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAIS!: 343 

gras deux procès, à un i\ rogne un nmid, cl prattid plaisir à 
décrire son squelette. Marol en prison se redresse de loule 
la hauteur de sa petite t a i lie, et fustige ses juges au risque 
d'aggraver sa peine. Son lonr d'esprit malicieux el drôle, 
la frivolité, l'insouciance de son caractère, son extrême im- 
prudence, tout devait Le rapprocher du roi sou maître, quand 
bien même ils n'eussent pas été portés l'un vers l'autre par 
leur goût commun pour la poésie. 

Sa propre définition constate la sagacité clairvoyante de 
son jugement. J'ai fait, dit-il de son œuvre, 

J'en ai fait un recueil 
Et un jardin garni de fleurs diverses 
De couleur jaune, et de rouges et perses; 
Vray est qu'il est sans arbre ni grand fruit: 
Ce néanmoins je ne vous l'ai construit 
Des pires fleurs qui de moi sont sorties. 
Il est bien vrai qu'il y a des orties, 
Mais ce ne sont que celles qui piquèrent 
Les musequins qui de moi se moquèrent. 

La poésie est comme sa langue naturelle : elle coule de 
source, vive et abondante ; c'est une causerie facile, semée 
de jolis traits ; rien n'est plus aisé, plus élégant que le tour 
de ses vers. Sans essayer, comme fera Ronsard, de renou- 
veler notre système poétique, il emploie avec une ingénieuse 
habileté tout ce qu'il lui offre, et ne paraît jamais avoir besoin 
de ce qui lui manque. 

Ce qui lui a fait défaut, c'est le sublime, l'enthousiasme 
enflammé; son idéal n'a qu'une hauteur moyenne. Xotez en- 
core qu'il ne fut pas de la Renaissance, il n'eut aucune pa-sion 
pour l'antiquité. M. d'Héricaul déclare que Marot « a sauvé 
la langue française ». Xon. Il ne faut rien exagérer. Disons 
seulement qu'il a l'ait le testament de la veine narquoise du 
moyen âge. 

Son œuvre est un mélange de grâce et de malice, délégance 
et de naïveté, de familiarité et de convenance qui forme peut- 
être chez nous, comme le disait justement Guizot, le genre le 
plus véritablement national, le seul où nous n'ayons rien em- 
prunté à personne, et où nous n'ayons jamais été imités. 



344 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

C'est l'honneur de Clément Marot qu'on puisse le constater 
à son sujet. 



Les sept filles d'Atlas et de Pléione furent métamorphosées 
en étoiles : leur constellation s'appela la Pléiade. 

Depuis, on appela de ce nom les groupes de sept noms 
éclatants. 

11 y eut une Pléiade poétique à Alexandrie sous Ptolémée 
Philadelphie ; il y en eut une à Toulouse au XIV e siècle, et une 
autre dans la même ville au XVI e siècle, celle de la Belle Paule; 
la plus célèbre est celle de Ronsard ; sous Louis XIII, un 
essai fut encore tenté, mais il fut impossible de s'accorder sur 
les sept poètes à choisir. 

Les sept astres de la pléiade ronsardienne sont : Ronsard, 
Joachim du Bellay, Ponthus de Thyard, Jodelle, Remy Bel- 
leau, Antoine de Baïf et Dorât. 

Pourquoi se sont-ils réunis ? Contre quoi cette alliance ? 
Leur programme a été rédigé par l'un d'eux, et ce fut le traité 
de Joachim du Bellay: La Défense et Illustration de la langue 
Française. Défense contre quoi? Illustration par quels moyens? 

Toute la tentative de réforme tient dans ce seul titre. 

Ce fut la défense, d'abord contre les latinisants et les gré- 
cisants, et aussi contre les italianisants, ces « singes de 
Rome », dont chacun à la Cour, ne sait que : 



Marcher d'un grave pas et d'un grave souci, 
Et d'un grave souris à chacun faire fête, 
Balancer tous ses mots, répondre de la tête 
Avec un Messer non ou bien un Messer si; 
Entremêler souvent un petit é cosi, 
Et d'un son servitor, contrefaire l'honnête. 



Il faut ici dissiper un mirage. L'erreur vient, comme tant 
d'autres, de Boileau. quand il dit de Ronsard : 

Et sa muse en français parla grec et latin. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 345 

On a été porte à croire que Ronsard et sa Pléiade ont été des 
fervents imitateurs de l'antiquité classique, et que la Renais- 
sance a influé à ce point sur leur talent, qu'ils se sont mis à 
l'école des Grecs et des Romains. 

Ce n'est pas exact. Le contraire serait presque vrai. 

La Pléiade a paru à un moment où la passion de l'antique 
avait tout pénétré et bouleversé. Après les érudits, les anciens 
avaient troublé et envahi tous les autres esprits; on ne jura que 
par Virgile et Cicéron. 

L'œuvre de la Pléiade fut une poussée en sens inverse, une 
réaction contre l'asservissement à l'antiquité, un mouvement 
purement national pour dégager la littérature de l'imitation. 

Les Sept prirent la « Défense de la langue française » 
contre tout ce qui n'était pas français. 

Ils s'insurgèrent contre les copistes et les traducteurs, et 
voulurent rendre aux lettres françaises leur autonomie et 
leur originalité. 

Ils combattirent l'imitation antique en tant que cette imita- 
tion pouvait compromettre la spontanéité de l'inspiration et 
du génie en France. 

Mais ils n'eurent garde de renier et de méconnaître pour 
cela les chefs-d'œuvre antiques. Ils recommandèrent au 
contraTrè~n^ùl^commefcé^ assidu, car ils estimèrent qu'il y 
avait profit à les fréquenter pour le meilleur bien de notre 
langue. Comment? En^Jeur empruntant des formes, des 
moules, des procédés, des lois phonétiques. Ils n'admirent 
qu'une imitation lointaine, indépendante, tout extérieure et 
formelle. Le latin dit Bacchus Capripes ? Il ne faudra point 
dire et traduire Bacchus capripède, ce qui serait de la ser- 
vilité. Il sera mieux d'emprunter au latin non pas le terme, 
mais la forme, le procédé.; de forger aussi de ces mots com- 
posés de la sorte, non point avec des éléments latins, bien 
plutôt avec des éléments français. La façon de suivre l'exem- 
ple ancien ne sera donc pas de franciser le vocable: il sera de 
créer un mot nouveau d'allure et d'origine purement natio- 
nales, et au lieu de dire « qui a des pieds de chèvre », on dira, 
à la mode latine, mais en bon français Bacchus chèvrepied. 

Ce fut une réforme toute apparente et de surface, qui 



346 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

ne devait en rien atteindre et compromettre le vieux fonds 
dïdées et la richesse même du vocabulaire autochtone. Fai- 
sons ce que les latins faisaient : mais faisons-le en français. 
Tel fut le but. 

La Pléiade n'est pas une conséquence de la Renaissance ; 
elle en est l'arrêt ; elle a voulu l'enrayer, et chasser du sol 
français les envahisseurs. Par là s'explique la grande sym- 
pathie qui va de nous à ces patriotiques poètes, soucieux de 
notre autonomie et de notre indépendance dégagée de tout 
emprunt foncier. 

Feuilletons le traité de du Bellay pour préciser ces points. 
Il se compose de deux livres qui ont chacun douze chapitres. 
Le premier est le plus intéressant au point de vue de la for- 
mule à exprimer de tous ces préceptes. 

C'est d'abord un faible aperçu sur l'origine des langues : 
du Bellay ne pouvait connaître les fortes méthodes de la lin- 
guistique moderne. Mais notez cette simple phrase : 

« Je ne puis assez blâmer la sotte arrogance et témérité 
d'aucuns de notre nation qui n'étant rien moins que Grecs 
ou Latins méprisent et îejettent d'un sourcil plus que stoïque 
toutes choses écrites en français. » 

Ce sera le sentiment qui doit animer tout l'ouvrage : l'amour 
de la langue nationale et la lutte contre les anciens. Enten- 
dez-le protester contre qui ose dire que la langue françai se 
est barbare. Barbare? Non ! Si elle ne vaut en variété et ri- 
chesse la langue de Démosthène ou de Cicéron, c'est qu'elle 
est jeune encore, mais elle grandira : 

(( Notre langue commence encores à fleurir sans fructi- 
fier ; ou plutôt, comme une plante et vergette n'a point encores 
fleury, tant s'en faut qu'elle ait apporté tout le fruit qu'elle 
pourrait bien produire ». 

Notre idiome en vaut un autre. Toutes les langues se valent. 
C'est affaire à ceux qui les parlent de les cultiver, et ne les 
point laisser a comme une plante sauvage, au désert, où elle 
avait commencé à naître, sans jamais l'arroser, la tailler, ni 
défendre des ronces et épines qui lui faisaient ombre ». 

Partout éclate cette confiance, cet espoir dans l'avenir de 
notre langue qui n'a rien à envier, rien à emprunter, et croî- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 317 

Ira par sa propre force n.iiur^lU-. n sortira de terre et l'éiè 
vera en telle hauteur el grosseur qu'e'Me se pourra égaler aux 
Grecs el aux Romains -». La prédiction » ■ ' .- 1 i f bonne el vraie. 

Toute jeune qu'elle soit, noire langue, dia Bellay le cons- 
tate ensuite, n'esl pas pauvre, comme le disent . ces ambi- 
tieux admirateurs des Langues grecque et latine ». Pour 
l'enrichir, il ne sert à rien de traduire, car a cliaeune langue 
a je ne sais quoi propre seulement à elle » ; el nous voyons 
que les Romains n'ont pas enrichi leur langage par des tra- 
ductions : celles-ci ne servent qu'à faire connaître le conteur 
d'ouvrages anciens ou étrangers à ceux qui ignorent l'idiome 
dans lequel ils sont écrits. Comment donc faisaient les Latins ? 
ils « dévoraient » les auteurs grecs, et après les avoir bien 
digérés, ils les « convertissaient en sang et en nourriture ». 
Voilà la théorie originale et forte de l'imitation d'après la 
Pléiade. Ce n'est plus un emprunt, c'est une greffe. Il faut se 
nourrir de l'antique, puis aller, « chacun selon son naturel ». 
Le danger, c'est « d'imiter au pied levé ». Le système gram- 
matical français diffère du latin. Il est autre, mais il le vaut, 
car nous valons les Anciens ; et si ceux-ci furent plus savants 
que nous, c'est qu'étant latins, ils ne perdaient pas tant de 
temps à apprendre le latin. « Si le temps que nous consu- 
mons à apprendre les langues grecque et latine était employé 
à l'étude des sciences », c'est-à-dire à la philosophie, nous 
aurions nous aussi des Platon et des Aristote : et voilà l'un 
des premiers plaidoyers en faveur de l'Enseignement Mo- 
derne. Calquer les Anciens, se rompre la tète à les imiter, c'est 
mériter l'appellation dont il les injurie, c'est être des a re- 
blanchisseurs de murailles ». 

Et il termine ce premier livre par cette remarque fort sensée, 
que Cicéron avait raison de vitupérer « ceux qui déprisaient 
les choses écrites en latin et aimaient mieux le- lire en grec ». 

Telle est la partie la plus générale de ce plaidoyer en faveur 
de l'excellence du français, opposé au latin dont il faut s'af- 
franchir. Le livre second est destine à ooaaapléter le traité 
d'Etienne Dolet YOiuU'ur Français. Pour lui, du Bellay, il 
traitera du Poète. Après un historique bien écoointé de la 
poésie française avant lui, — et il la connaît mal, — après 



348 HISTOIRE DR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

quelques aperçus sur l'inspiration personnelle et le travail, et 
l'énumération clés genres poétiques, il prêche le retour à la 
tradition nationale, par delà le flot de la Renaissance. « Choi- 
sis-moi quelqu'un de ces beaux vieux Romans français comme 
un Lancelot, un Tristan ou autres, et en fais renaître au 
monde une admirable Iliade. » 

Rester français ! C'est le souci unique et persistant de la 
Pléiade. Francisez les noms propres, et dites Hercule, Thé- 
sée, Achille, Ulysse ; inventez des mots nouveaux pour des 
choses ou des idées nouvelles ; reprenez des vieux termes 
qu'on peut rajeunir. Ne copiez pas les Latins : faites chez vous 
ce qu'ils ont fait chez eux. Cherchez des équivalents, des com- 
pensations En vers, ils avaient la « quantité »; nous avons 
la rime : il faut la soigner, et qu'elle soit riche. Ne reprodui- 
sez pas du latin ou du grec, mais souvenez-vous de leurs pro- 
cédés, usez hardiment, comme ils ont usé, de l'adjectif subs- 
tantivé, de l'infinitif pour le nom, des noms pour les adverbes, 
et des figures de rhétorique qui leur ont réussi. C'est par cette 
imitation large et neuve que grand bien sera à « la désirée 
France ». Avec ce souci constant de notre originalité à pré- 
server, nous profiterons aux lectures des anciens qui nous 
serviront, sans nous enchaîner. 

« Là donc, Français ! Marchez courageusement vers 
cette superbe cité romaine, et des serves dépouilles d'elle 
ornez vos temples et vos autels... Donnez en cette Grèce men- 
teresse... Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce 
temple Delphique... Vous souvienne de notre ancienne Mar- 
seille, seconde Athènes, et de votre Hercule Gallique tirant 
les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne atta- 
chée à sa langue. » 

Voilà la conclusion à laquelle aboutit ce manifeste : 
les anciens doivent obéir, se soumettre, payer le tribut de 
leur exemple comme une rançon à des vainqueurs, et ceux-ci 
conserveront leur dignité, leur indépendance, leur originalité 
nationale. « A cette entreprise, dit du Bellay, rien ne m'a 
induit que l'affection naturelle envers ma Patrie. » 

Ce mot Patrie, il était l'un des premiers à l'employer ; il 
mettait ses préceptes en acte, il inventait le mot qui résumait 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 349 

ses affections, ses ambilions, ses espoirs ; il fut, la plume à la 
main, un vrai et brave Français : que la Pairie lui soit recon- 
naissante ! 

• 

Tel fut le chant de clairon. Voyons ce que fut le sonneur. 

La famille Du Bellay était célèbre dès le xnT siècle, avec 
Hugues III du Bellay, seigneur des Brosses d'Allonnes. Un 
de ses petits-fils fut familier du roi René et chambellan de 
Louis XI. Un autre descendant, seigneur de Gonnor et de 
Pontferon, épousa, en 1504, Renée Chabot, dame de la Roche- 
Servière et de Lyre. De cette union naquit Joachim du Bellay, 
vers 1524. Orphelin de bonne heure, il grandit sous la tutelle 
de son frère aîné, qui ne le fit pas étudier. Il se tourna vers la 
carrière des armes, sollicité par l'exemple de son oncle, ce 
fameux Guillaume de Langey, dont Charles-Quint disait qu'il 
le craignait plus qu'une armée, et dont ses contemporains ont 
tous loué les vertus de grand capitaine. Il avait un autre 
oncle, le frère de ce Guillaume, le cardinal Jean du Bellay, 
doyen du Sacré Collège. Mais l'entrée dans la vie était rude. 
Son frère aîné mourut, lui laissant la charge d'un frère cadet ; 
la maladie le cloua deux ans au lit ; l'étude et la lecture furent 
ses seules ressources, et c'est d'avoir été malade qu'il devint 
poète et savant. 

En 1547, François I er mort, l'oncle cardinal fut rappelé à 
Rome. Il partit en conseillant à son neveu de faire son droit. 
Joachim alla dans ce dessein à Poitiers, qui était un centre in- 
tellectuel, et où il retrouva Lazare de Baïf, Salmon Macrin, 
Jean Dorât, Muret le cicéronien, et autres gens de lettres. Ma- 
crin pressentit le talent de Joachim et le conseilla : il ne pou- 
vait que s'intéresser à lui, car il avait dû à ses oncles, Guil- 
laume et Jean du Bellay, sa place de valet de chambre du Roi. 
Du Bellay se rappelait plus tard, dans sa Musagnéomachie 
(combat des Muses et de l'Ignorance) les premiers conseils de 
Macrin qui 

Me veut donner assurance 
De lâcher par l'Univers 
Les traits de mes petits vers. 



3")0 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

En ce temps-là, qui était l'an 1549, du Bellay retournait de 
Poitiers à Paris. Dans une hôtellerie, il fit rencontre d'un 
jeune homme qui gagnait aussi la capitale. Ils lièrent conver- 
sation, devant le manteau de la cheminée, en attendant que 
l'hôtesse eût dressé le modeste couvert , et tout d'abord ils se 
reconnurent apparentés par les Glatigny, cousins communs de 
du Bellay et de Ronsard. C'était Ronsard. Ils étaient à peu 
près contemporains. Bellay dira à son ami : 

Tu me croiras-, Ronsard, bien que tu sois plus sage 
Et quelque peu encor, ce ciois-je, plus âgé. 

Ils ne lardèrent pas à s'apercevoir qu'ils étaient apparentés 
aussi par l'esprit et le cœur. Dans cette auberge naquit une 
amitié durable. Ils firent route ensemble vers Paris, où ils 
retrouvèrent Antoine et Lazare de Bail (le fils et le père), et 
Jean Dorât, devenu principal au Collège de Coqueret. Comme 
devaient se réunir plus tard les romantiques du cénacle, place 
Royale ou rue Xotre-Dame-des-Champs, ou rue du Doyenné, 
ils se retrouvaient tous au faubourg Saint-Marcel, chez Dorât. 
Là, ils travaillaient à la réforme de la poésie, attentifs seule- 
ment à leur avis, indifférents à l'opinion du vulgaire. Du Bel- 
lav le déclare ingénument dans sa préface au Chant Triom- 
phal, avec cette fierté exclusive que rappellent nos poètes 
montmartrois d'aujourd'hui : 

<( Quant à ceux qui ne voudraient accepter ce genre d'écrire 
qu'ils appellent obscur, parce qu'il excède leur jugement, je 
les laisse avec ceux qui. après l'invention du blé, voulaient en- 
core vivre de glands. Je ne cherche point les applaudissements 
populaires. Il me suffit pour tous lecteurs avoir un Saint-Ge- 
lais, un Héroet, un Ronsard, un Scève, un Bouju, un Salel, un 
Macrin. A ceux-là s'adressent mes petits ouvrages. » 

Tel était le cénacle. A ce moment se place un incident qui a 
pesé longtemps sur la mémoire de du Bellay. On l'accusait 
d'avoir dérobé un cahier d'odes de Ronsard, de les avoir pas- 
tichées et publiées pour s'assurer la priorité dans ce genre. Il 
n'en est rien. Ces premières odes de Ronsard parurent en 1550, 
et du Bellay en avait publié du même genre dès 1548, avant 



HISTOIRE DI LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 351 

de reoaconlFer Ronsard. Encore cette publication lui elle le fait 
d'amis empressés << qui les baillèrent à l'imparïmear » sans 
l'aveu de l'auteur. Ou ne voit poinl d'ailleurs que l'amitié de 
du Bellay d de Rcaisârd ai! subi à celle époque aucune détente. 
Elle lui assez étroite pour que Ronsard étant devenu sourd, 
du Bellay le devint aussi. 

La Pléiade inaugura donc les odes, les sonnets, dont on rap- 
porte l'introduction en France à Mellin de Saint-Gelais ou à 
Ponthus de Thyard. Elle mena vivement la guerre contre 
l'Ignorance ; et du Bellay rédigea son manifeste, Défense et 
Illustration de la Langue Française, qui jeta l'émoi dans la 
vieille école. Celle-ci riposta parla plume de Charles Fontaine 
dans son Quintil Horatian. C'était le porte-parole du parti 
conservateur de la littérature d'alors, Jean Le Blond, Sagon, 
Francis Habert. Michel d'Amboise, Jean Bouchet. 

La Défense parut en 1549. L'année suivante, le cardinal 
Jean du Bellay vint à Paris. Il emmena à Rome son neveu, 
malade des fièvres. Il passa les Alpes, tout grelottant de fris- 
sons : 

Ce Montgibcl qu'horrible je dégorge, 

Et ce Caucase englacé de froideur 

Ont engendré la forcenarite ardeur 

Qui bout, qui fume en l'antre de ma gorge. 

La vie à Rome, chez son oncle, lui déplut. Il lui avait bien 
fallu l'accepter. Il était sans ressources, et c'était un emploi. 
Mais, comme tous les poètes, il était mal fait pour la vie pra- 
tique, les courses, les intrigues, le contrôle, la bureaucratie, 
la comptabilité : 

J'aime la liberté et languis en service. 

Je suis né pour la Muse, on me fait ménager. 

Il éprouva et il exprima le découragement du rêveur, de 
l'intellectuel aux prises avec les exigences d'une fonction sala- 
riée et régulière. Ce séjour à Rome nous a valu 190 sonnets 
charmants, où se mêlent les inspirations les plus diverses, 
l'ennui, l'amour, la mélancolie, le dégoût, la désillusion, et. i 



352 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

aussi la grande et pittoresque poésie des ruines, dont il a 
senti le charme et l'attrait romantique. 

Il en résulte une œuvre très personnelle, originale, vivante, 
vibrante, écho frémissant d'une âme inquiète, pleine d'enthou- 
siasme ou d'ironie, de tristesse et de satire violente, de passion 
et de découragement, d'amertume et d'amour. 

En France, il avait chanté sa mie Olive. A Rome, il voulut 
se distraire, et chanta, en vers français et en vers latins, Faus- 
tine et quelques autres. 

L'ennui cependant le poursuivait ; il avait la nostalgie de 
son pays natal, et ils sont parmi ses plus beaux vers, ceux 
dans lesquels il pense, devant les bords du Tibre, aux rives 
angevines : 

Ne pense pas, Bouju, que les nymphes latines 
Aie fassent oublier nos nymphes angevines. 

Alors il écrit les Regrets de la patrie, et ce Petit Lyre, qui 
est le cri le plus touchant de l'âme déracinée, transplantée loin 
du décor familier de son pays. 

Ce que du Bellay a du moins trouvé et ressenti à Rome, 
c'est la grande poésie et la beauté saisissante de la Ville Eter- 
nelle, debout au milieu de ses ruines qui sont la poussière 
sacrée de l'Histoire. 

Il fit là quelques amitiés littéraires, fut. mêlé à la société, 
qu'il a burinée d'un trait mordant ; en 1556, il rentre en 
France, passe par Ferrare dont le grand duc était alors Her- 
cule d'Esté, le mari de Renée, fille de la reine Anne de Bre- 
tagne et prolectrice de Clément Marot ; il fut de là à Venise, 
puis en Suisse : 

La terre y est fertile, amples les édifices, 
Les poêles bigarrés et les chambres de bois... 
Ils sont gras et replets et mangent plus que trois. 

Par Genève, il arrive à Lyon, et il foule avec émotion le 
sol retrouvé de la patrie. 

Et je pensais aussi ce que pensait Ulysse 
Qu'il n'était rien plus doux que voir encore un jour 
Fumer sa cheminée, et après long séjour 
Se retrouver au sein de sa terre nourrice. 






ÏIISTOlIti: DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 353 

Rentré chez lui, il publie ses œuvres, Les Regrets, et ses 
Poésies Latines, en 1558. Mais des difficultés assombrissent 
sa vie ; son oncle le cardinal l'a fait nommer a des charges 
que ses cousins jaloux lui disputent, lui contestent. Il lui lau! 
renoncer à un canonicat, et il peul a grand'peine conserver 
quelques maigres bénéfices. La nécessite le force alors de se 
tourner vers ceux qu'il avait « déprisés » et raillés, les grands, 
la cour, et il devient, lui aussi, poète courtisan, après avoir 
dénigré avec esprit cette espèce. Il fait sa cour aux seigneurs, 
à Marguerite de Navarre, à Diane de Poitiers, au Roi, dans 
ses poèmes : Hymne au Roi, Louange du Roi, Discours au 
Roy, en 1558 et 1559. Une tristesse amère l'envahit, et il prend 
pour devise celle que Gil Blas de Santillane, revenu des hon- 
neurs du monde, écrira sur sa porte : Spes et loriuna, ualete! 
Espoir et Fortune, adieu ! 

En 1560, le Jour de l'An, il fut frappé d'apoplexie et mourut. 
Il avait trente-cinq ans. Il fut enterré à Notre-Dame de Paris 
à la requête de son oncle cardinal. 

Son testament poétique ne manque pas de grâce : 

Par le ciel errer je m'attends 

D'une aile encor non usitée, 

Et ne sera guère longtemps 

La terre par moy habitée. 
Plus grand qu'envie, à ces superbes villes 
Je laisserai leurs tempêtes civiles, 

Je volerai depuis l'aurore 

Jusqu'à la grand'mère des eaux, 

Et de l'Ourse à l'épaule more 

Le plus blanc de tous les oiseaux. 

Un délicat poète de nos jours, M. Chantavoine, a heureuse- 
ment rimé toute cette biographie, et nous lirons quelques pas- 
sages de ce poème : 



Je le revois enfant dans son bourg de Lire. 
Il est déjà l'ami de la Muse divine; 
Elle a lu dans ses yeux la douceur angevine, 
Elle entend s'éveiller son âme; elle devine 
Dans cette âme qui chante, un poète inspiré, 
Et sur ce front rêveui pose son doigt sacré. 

2:1 



354 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Il va le long des prés de ses rives de Loire, 
Il écoute le vent passer dans les roseaux, 
Prend un peu de son âme aux Ames des oiseaux, 
Ou demande tout bas le secret de leur gloire 
A ces anciens, chéris des filles de Mémoire, 
Qu'il se plaît à relire au murmure des eaux. 

Peu après, 

Il rencontre Ronsard clans une hôtellerie... 
Ah! la belle entrevue et le joli hasard! 
Ils ont la passion commune du même art. 
Poursuivent en chantant la même rêverie, 
Cueillent la même fleur dans là même prairie, 
Et, la main dans la main, Du Bellay suit Ronsard. 

Elle va se lever sur le pays de France, 

La Pléiade joyeuse et radieuse... On a 

Pour pilotes, les Dieux; pour voile, l'Espérance. 

Conquérir la Toison sur l'Océan immense, 

Piller les pommes d'or, qu'est-ce que tout cela?... 

C'est à qui le premier dans la mer sautera. 



Mais la pauvreté menace, il faut gagner son pain, 

Il part... Il connaîtra la Mlle aux sept collines: 

Mais ses yeux désolés redemandent toujours 

Le nid abandonné des premières amours, 

Et les rives de Loire et les ardoises fines 

Du joli toit léger des maisons angevines. 

Et les treilles en fleur sous les chaumes des bourgs. 



Dépaysé, il gémit, il s'ennuie : 

Et puis on l'a chargé du soin de la dépense. 
Un poète intendant! Comprenez-vous cela? 
Le voyez-vous réduit à mettre le holà 
Entre des gens d'église et des gens de finance, 
A signer un billet, éteindre une créance... 
Que lui sert son génie en cet office-là ? 

Quelle existence de mesquinerie et d'intrigues : 

En cette « Isle sonnante » il écoute le vent... 
C'est tantôt une alerte, et tantôt une attrape, 
Hier, le bruit d'un sac... demain la toux du Pape. 



1IIS 101 RE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 355 

Les cardinaux tournés vers Je soleil levant; 

Il note tout cela d'un trait juste el vivant; 

Sa verve alors s'égaye et son chagrin s'échappe. 



Mais c'est trop ; le poète est à bout : il revient de là-bas 
comme d'un cimetière. 



Il revient, pour languir et mourir... Il n'a plus 
Les douces visions qui charmaient sa jeunesse; 
Il a laissé, bien loin, sa dernière maîtresse; 
La Faustine;... son âme est veuve de tendresse... 
Entre les vieux amis combien de disparus! 
Ses lauriers sont coupés, et ses jours révolus. 

Le cardinal encor l'importune et le fâche; 

« Ses vers sont indiscrets et font un mauvais bruit! » 

Des moines se sont plaints qu'il ait eu de l'esprit. 

C'est la sottise humaine, éternellement lâche. 

Mais notre Du Bellay laisse dire... et sourit, 

Il sent la mort prochaine et veut finir sa tâche... 



Depuis Ronsard. qui rima sa vie, il était peu d'exemples 
d'une biographie en vers, si l'on excepte les poèmes mnémo- 
techniques. 

Du Bellay n'a pas seulement écrit la Défense. Outre cet 
ouvrage en prose, il a laissé une œuvre poétique importante 
et intéressante, YOlive, sonnets à une dame, d'une facture 
aisée, soignée, harmonieuse et melliflue. Lisez ces vers, qui 
sont une caresse à l'oreille : 



Déjà la nuit en son parc amassait 

Un grand troupeau d'étoiles vagabondes, 

Et pour entrer aux cavernes profondes, 

Fuyant le jour, ses noirs chevaux chassait; 

Déjà le ciel aux Indes rougissait, 

Et l'aube encor, de ses tresses tant blondes 

Faisant grêler mille perlettes rondes, 

De ses trésors, les prés enrichissait; 

Quand d'occident, comme une étoile vive, 

Je vis sortir dessus ta verte rive, 

fleuve mien, une nymphe en riant. 

Alors, voyant cette nouvelle aurore, 

Le jour honteux d'un double teint colore 

Et l'angevin et l'Indique Orient. 



356 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Le Tibre et la Loyre se disputent l'hommage de sa muse. 
Son œuvre est ainsi ornée de paysages divers et aimables, qui 
nous promènent de la campagne angevine aux ruines romai- 
nes. Dans Les Regrets, il a voulu rappeler Ovide « au bord 
étranger » évoquant les souvenirs de son pays, et il a adressé 
à tous ses amis des sonnets d'une délicatesse achevée, qui 
mêlent la vision des campagnes d'Anjou aux évocations de la 
campagne romaine. De la ville de Rome, en 1555, il faisait ce 
tableau sobre et complet dans sa précise description : 



Si je monte au palais je n'y trouve qu'orgueil, 

Que vice déguisé, qu'une cérémonie, 

Qu'un bruit de tambourins, qu'une étrange harmonie 

Et de rouges habits un superbe appareil; 

Si je descends en banque, un amas et recueil 

De nouvelles je trouve, une usure infinie, 

De riches Florentins une troupe bannie, 

Et de pauvres Siennois un lamentable deuil; 

Si je vais plus avant, quelque part que j'arrive, 

Je trouve de Vénus la grand bande lascive 

Dressant de tous côtés mille appas amoureux; 

Si je passe plus outre et de la Rome neuve 

Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve 

Que de vieux monuments un grand monceau pierreux. 



Ces vieux monuments, du Bellay les a souvent visités, sou- 
vent il a rêvé, comme un romantique, sur les pierres, pour y 
vivre le roman d'un jeune homme pauvre, et il a ressenti l'émo- 
tion qui plane sur ces bornes brûlées par les soleils des 
siècles. 

Ronsard, j'ai vu l'orgueil des colosses antiques, 
Les théâtres en rond ouverts de tous côtés, 
Les colonnes, les arcs, les hauts temples voûtés, 
Et les sommets pointus des carrés obélisques, 
J'ai vu des empereurs les grands thermes publicques, 
J'ai vu leurs monuments que le temps a domptés, 
J'ai vu leurs beaux palais que l'herbe a surmontés 
Et des vieux murs romains les poudreuses reliques. 



Le fameux Carnaval de Rome, le carnaval, sous ses grelots 
légers, sourit sans l'amuser. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 357 

Voici le carnaval, menons chacun la sienne, 
Allons baller en masque, allons nous promener, 
Allons voir Marc-Antoine ou Zani bouffonner, 
Avec son magnifique ;\ la vénitienne; 
Voyons courir le pal à la mode ancienne, 
Et voyons par le nez le sot buffle mener; 
Voyons le fier taureau d'armes environner, 
Et voyons au combat l'adresse italienne. 
Voyons d'œufs parfumés un orage grêler, 
Et le fusée ardent siffler menu par l'air. 

L'exilé n'a que des regrets, il a la nostalgie de son pays, de 
son clocher, de son village, ce Petit Lyre qu'il a immortalisé : 

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage, 
Ou comme celui-là qui conquit la toison, 
Et puis est retourné, plein d usage et raison, 
Vivre entre ses parents le reste de son âge! 

Quand reverrai-je, hélas! de mon petit village 
Fumer la cheminée, et en quelle saison 
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison, 
Qui m'est une province, et beaucoup davantage? 

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux, 
Que des palais romains le front audacieux; 
Plus que le marbre dur, me plaît l'ardoise fine; 

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin, 

Plus mon petit Lyre que le mont Palatin, 

Et plus que l'air marin la douceur angevine. 

Quelle élégance, quelle pureté jolie de la forme, alliée à 
quelle délicatesse de sentiment ! Le rythme a l'harmonie, la 
douceur musicale ; il excelle dans l'art de plaire à l'oreille par 
la cadence mélodique. Il suffit de laisser chanter sa chanson 
du Vannier : 

A vous, troupe légère, 
Qui d'aile passagère 
Par le monde volez, 
Et d'un sifflant murmure 
L'ombrageuse verdure 
Doucement ébranlez: 






358 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

J'offre ces violettes, 
Ces lys et ces fleurettes 
Et ces roses ici, 
Ces vermeillettes roses, 
Tout fraîchement écloses, 
Et ces œillets aussi. 

De votre douce haleine 
Eventez cette plaine, 
Eventez ce séjour, 
Ce pendant que j'ahanne 
A mon blé que je vanne 
A la chaleur du jour. 

Cest en lisant ces vers légers que notre poète de Hérédia 
écrivait ce sonnet : 

Accoudée au balcon d'où l'on voit le chemin 
Qui va des bords de Loire aux rives d'Italie, 
Sous un pâle rameau d'olive son front plie; 
La violette en fleur se fanera demain. 

La viole que frôle encor sa frêle main 
Charme sa solitude et sa mélancolie. 
Et son rêve s'envole à celui qui l'oublie 
En foulant la poussière où git l'orgueil romain. 

De celle qu'il nommait sa douceur angevine, 

Sur la corde vibrante erre l'âme divine 

Quand l'angoisse d'amour étreint son cœur troublé, 

Et sa voix livre aux vents qui l'emportent loin d'elle 

Et le caresseront, peut-être, l'infidèle, 

Cette chanson qu'il fit pour un vanneur de blé. 

Du Bellay nous plaît encore par un certain modernisme . il 
est romantique, mélancolique comme Chateaubriand, tendre 
comme Musset, virtuose comme Théophile Gautier, soit quil 
chante la sœur de Henri III : 

J'avais, sons la connaître, admiré Marguerite, 
Comme sans les connaître, on admire les cieux, 

soit qu'il promène son ennui à travers les décombres de Rome 
et les amphithéâtres, soit qu'il le partage, cet ennui, avec ses 
amis Magny et Paujas : 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 359 

Comme on voit quelquefois, quand i ;l mort les appelle, 
Arrangés liane à flanc parmi l'herbe nouvelle, 
Bien loin sur un étang, trois cygnes lamenter. 



Ces derniers vers sont délicieux. 

La langue est ferme, et esl supérieure -ouvent à la pensée. 
Elle vaut par la sonorité pure et caressante. 

Il est l'un des fondateurs de notre langue actuelle, qui fui 
assez résistante pour durer, et pour différer moins, après trois 
cents ans. de la langue de Corneille, que celle de Corneille 
ne différa de celle de Rabelais. 

* * 

Du Bellay n'était que le lieutenant. Voici le chef, c'est Ron- 
sard. 

Près du petit village de Couture, en Vendômois, au pied 
du coteau bornant la vallée du Loir, s'élève le château natal 
de Ronsard, La Poissonnière. C'est, dans l'état actuel, un 
grand bâtiment Renaissance, avec les fenêtres à croisillons 
entre des pilastres très fouillés. Au milieu de la façade, une 
tour polygonale loge l'escalier, qui aboutit en bas à une jolie 
porte, surmontée d'un fronton très historié, très fleuri, dont le 
tympan encadre un buste. Sous la frise, on lit l'inscription 
Voluptali et gratiis. Une des salles est ornée d'une cheminée 
que couvrent des arabesques, des ornements allégoriques, 
marguerites, flammes, fleurs de lys ; au-dessus des armes de 
Ronsard on lit la devise : Non fallunl $utura merentem. Des 
devises encore surmontent les portes des communs taillés dans 
le roc. Au-dessus de la cave on lit Sustine et Abstine. Au-des- 
sus de la cuisine : Yulcano et diligentiae ; au-dessus des fenê- 
tres : Avant partir. Dans le bois voisin coule la fontaine de 
la Bellerie. C'est le domaine où s'est passée la jeunesse de 
Ronsard. C'est la Bellerie qu'il a souvent chantée : 



Ecoute-moi, Fontaine vive, 
En qui j'ai rebu si souvent, 
Couché tout plat dessus ta rive, 
Oisif, à la fraîcheur du vent, 



360 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Quand l'Eté ménager moissonne 
Le sein de Cérès dévêtu, 
Et l'aire par compas résonne, 
Gémissant sous le blé battu. 



C'est la forêt de Gastine, qu'il a célébrée dans les vers fa- 
meux de son élégie : 

Ecoute, bûcheron, arrête un peu le bras : 
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas; 
Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force 
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce? 
Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur 
Pour piller un butin de bien peu de valeur, 
Combien de feux, de fers, de morts et de détresses 
Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses? 

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers! 
Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers 
Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière 
Plus du soleil d'été ne rompra la lumière. 

Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé, 
Enllant son flageolet à quatre trous percé, 
Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette, 
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Jeannette; 
Tout deviendra muet; Echo sera sans voix; 
Tu deviendras campagne et au lieu de tes bois, 
Dont l'ombrage incertain lentement se remue, 
Tu sentiras le soc, le coutre, et la charrue. 



Il aimait son pays, qui l'a payé de retour par les plus jolies 
inspirations. 

Quand je suis vingt ou trente mois 
Sans retourner en Vendômois, 
Plein de pensées vagabondes, 
Plein d'un remords ou d'un souci, 
Aux rochers je me plains ainsi, 
Aux bois, aux antres et aux ondes ! 

Rochers, bien que soyez âgés 

De trois mille ans, vous ne changez 

Jamais ni d'état, ni de forme : 

Mais toujours ma jeunesse fuit, 

Et la vieillesse qui me suit. 

De jeune en vieillard me transforme. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 361 

De la période de sa jeunesse qui s'écoula aux champs, Ron- 
sard avait gardé des souvenirs pleins de fraîcheur. 

Je n'avais pas douze ans. qu'au profond des vallées, 
Dans les hautes forêts des hommes reculées, 
Dans les antres secrets, de frayeur tout couverts, 
Sans avoir soin de rien, je composais des vers. 
Echo me répondait et les simples Dryades, 
Faunes, Satyres, Pans, Napées, Oréades. 
Aegipans qui portaient des cornes sur le front, 
Et qui ballant sautaient comme les chèvres l'ont, 
Et le gentil troupeau des fantastiques Fées 
Autour de moi dansaient à cottes dégraffées. 



Dans un poème qu'il adressa à « Remy Belleau, excellent 
poète français », écoutez-le se raconter en vers faciles et qui 
ne sont pas ses meilleurs : 

Or, quant à mon ancêtre, il a tiré sa race 
D'où le glacé Danube est voisin de la Thrace: 
Plus bas que la Hongrie, en une froide part, 
Est un seigneur nommé le marquis de Bonsart 
Riche d'or et de gens, de villes et de terre. 
Un de ses fils puînés, ardent de voir la guerre, 
Un camp d'autres puînés assembla hasardeux, 
Et quittant son pays, fait capitaine d'eux, 
Traversa la Hongrie et la basse Allemagne, 
Traversa la Bourgogne et la basse Champagne, 
Et hardi vint servir Philippe de Valois, 
Qui pour lors avait guerre avecque les Anglois. 

Il s'employa si bien au service de France, 
Que le Roi lui donna des biens à suffisance 
Sur les rives, du Loir; puis du tout oubliant 
Frères, père et pays, Français se mariant, 
Engendra les aïeux dont est sorti le père 
Par qui premier je vis cette belle lumière. 

Mon père de Henri gouverna la Maison, 

Fils du grand roi François, lorsqu'il fut en prison, 

Servant de sûr otage à son père en Espagne : 

Faut-il pas qu'un servant son seigneur accompagne 

Fidèle à sa fortune, et qu'en adversité 

Lui soit autant loyal qu'en la félicité ? 

Du côté maternel j'ai tiré mon lignage 

De ceux de la Trémouille et de ceux du Bouchage 



362 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Et de ceux de Ronaux, et de ceux de Chaudriers 
Qui furent en leur temps si vertueux guerriers, 
Que leur noble vertu, que Mars rend étemelle, 
Reprit sur les Anglais les murs de la Rochelle, 
Où l'un de mes aïeux fut si preux qu'aujourd'hui 
Une rue à son los porte le nom de lui. 



Mais s'il te plait avoir autant de connaissance 
(Comme de mes aïeux) du jour de ma naissance, 
Mon Belleau, sans mentir je dirai vérité, 
Et de l'an et du jour de ma nativité. 
L'an que le roi François fut pris devant Pavie 
Le jour d'un samedi Dieu me prêta la vie, 
L'onzième de septembre et presque je me vis 
Tout aussitôt que né par la Parque ravi. » 



La nourrice qui le portait pour aller au baptême le laissa 
tomber à terre. 

Ainsi Ronsard naquit le 11 septembre 1524, au château de 
la Poissonnière, dans le Vendômois, d'une famille originaire 
de Hongrie. Il fut page chez le fils de François I er , puis chez 
Jacques d'Ecosse. Attaché à diverses ambassades, il vit de 
bonne heure du pays. A seize ans, il faillit périr en mer (1540). 

Ronsard rime ainsi toute cette suite de son autobiographie. 

Je ne fus le premier des enfants de mon père; 
Cinq devant ma naissance en enfanta ma mère : 
Deux sont morts au berceau, aux trois vivants en rien 
Semblable je ne suis ni de mœurs ni de bien. 

Sitôt que j'eus neuf ans au collé me mène. 

je mis tant seulement un demi an de peine 
D'apprendre les leçons du régent de Vailly. 
Puis sans rien profiter, du collège sailli, 
Je vins en Avignon, où la puissante armée 
Du roi François était fièrement animée 
Contre Charles d'Autriche; et là je fus donné 
Page au duc d'Orléans: après je fus mené 
Suivant le roi d'Ecosse en i'ècossaise terre, 
Où trente mois je fus, et six en Angleterre. 

A mon retour ce Duc comme page me print; 
Longtemps à l'écurie en repos ne me tint 
Qu'il ne me renvoyât en Flandres et Zélande 
Et depuis en Ecosse, où la tempête grande, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 363 

Avecque Lassigni riiida l'aire toucher, 
Poussée aux bords anglais ma nef contre un rocher. 
Plus de trois jours entiers dura cette tempête, 
Dean, dé grêle et d'éclairs nous menaçant 'la tête: 

A la fin arrivés sans nul danger au port, 

La nef en cent morceaux se rompt contre le bord, 

Nous Iaîssanl sur la rade, et point n'y eut de perte 

Binon ele qui fut des flots salés couverte, 

Et le bagage ''pars que le vent secouait, 

Et qui servait flottant aux ondes de jouet. 

D'Ecosse retourné, je fus mis hors de page, 

Et à peine seize ans avaient borné wtm âge, 

Que l'an cinq cent quarante avec Baïf, je vins 

En la haute Allemagne; où dessous lui j'apprins 

Combien peut la Vertu; après la maladie, 

Par ne sais quel destin, me vint boucher l'ouïe, 

Et dure m'accabla d'assommement si lourd 

Qu'encores aujourd'hui j'en reste demi-sourd. 

L'an d'après, en avril, Amour me lit surprendre, 

Suivant la cour à Blois, des beaux yeux de Cassandre. 

Soit le nom faux ou vrai, jamais le Temps vainqueur 

N'effacera ce nom du marbre de mon cœur. 

Convoiteux de savoir, disciple je vins être 
De Dorât à Paris, qui sept ans fut mon maître 
En grec et en latin: chez lui premièrement 
Notre ferme amitié prit son commencement, 
Laquelle dans mon âme à tout jamais, et celle 
De notre ami Baïf, sera perpétuelle. 



Il suivit le fameux capitaine Langey du Bellay en Piémont. 
Devenu sourd en 1541, il se retira, se confina dans la retraite et 
l'étude. Il travailla avec Dorât au Collège cle Coqueret, avec 
Antoine de Baïf, Belleau, Muret. Ces cours avaient lieu 
d'abord chez Lazare de Baïf, père de Jean-Antoine de Baïf. 
Ronsard « se dérobait de l'écurie du Roy où il était logé aux 
Tournelles » pour passer l'eau et venir trouver Jean Dorât, 
chez de Baïf, à l'entrée du faubourg Saint-Marcel, dans cet 
immeuble où Jean-Antoine réunit plus tard son Académie 
de Poésie et de Musique, et où sous chaque fenêtre on lisait des 
inscriptions écrites en grosses lettres grecques. Sur cet em- 
placement fut bâti, au XVII e siècle, un couvent de dames augus- 
tines anglaises, et c'est là que George Sand fut élevée. 

Puis le cours fut transporté chez Dorât. Il y avait, sur le 



364 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

mont Samt-Hilaire, au coin de la rue dés Sept-Voies et de 
la rue Chartière, un ancien hôtel, — l'hôtel de Bourgogne — , 
qui fut acheté en 1412 par l'archevêque de Reims, Guy de 
Roye, pour y fonder le Collège de Reims, destiné aux enfants 
rémois. A côté s'ouvrit, dans le même bâtiment, en 1442, le 
collège de Rethel pour les jeunes Rethelois. Chaque province 
avait ainsi à Paris son centre et son cercle d'études. Dans la 
cour de ce même hôtel s'ouvrit un troisième collège, le col- 
lège de Coqueret, ainsi appelé du nom de son fondateur, 
Coqueret de Montreuil-sur-Mer. Au milieu du XVI e siècle, le 
directeur était Auratus, vulgû Dorât. 

Toute une pléiade sortit de l'école de Dorât comme du cheval 
troyen. 

Plus tard, la vie de Ronsard changea, et il nous l'a décrite 
lui-même avec bonne grâce : 



M'éveillant au matin, devant que faire rien 
J'invoque l'Eternel, le père de tout bien, 
Le priant humblement de me donner sa grâce, 
Et que le jour naissant sans l'offenser se passe, 
Qu'il chasse toute secte et toute erreur de moi, 
Qu'il me veuille garder en ma première foi, 
Sans entreprendre rien qui blesse ma province, 
Très humble observateur des lois et de mon prince. 

Après je sors du lit, et quand je suis vêtu 
Je me range à l'étude et apprends la vertu, 
Composant et lisant suivant ma destinée, 
Qui s'est dès mon enfance aux Muses inclinée; 
Quatre ou cinq heures seul je m'arrête enfermé; 
Puis sentant mon esprit de trop lire assommé, 
J'abandonne le livre et m'en vais à l'Eglise. 
Au retour pour plaisir une heure je devise; 
De là je viens dîner faisant sobre repas, 
Je rends grâces à Dieu ; au reste je m'ébats, 
Car si l'après-dîner est plaisante et sereine, 
Je m'en vais promener tantôt parmi la plaine, 
Tantôt en un village, et tantôt en un bois, 
Et tantôt par les lieux solitaires et cois, 
J'aime fort les jardins qui sentent le sauvage, 
J'aime le flot de l'eau qui gazouille au rivage. 

Là devisant sur l'herbe avec un mien ami, 

Je me suis par les fleurs, bien souvent endormi, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 365 

A l'ombrage d'un saule, ou lisant dans un livre; 
J'ai cherché le moyen de me faire revivre, 
Tout pur d'ambition et des soucis cuisants, 
Misérables bourreaux d'un tas de médisants, 
Qui font (comme ravis) les prophètes en France, 
Pipant les grands seigneurs d'une belle apparence. 

Mais quand le ciel est triste et tout noir d'épaisseur, 
Et qu'il ne fait aux champs ni plaisant ni bien sûr, 
Je cherche compagnie, ou je joue à la Prime; 
Je voltige, ou je saute, ou je lutte ou j'escrime, 
Je dis le mot pour rire, et à ia vérité 
Je ne loge chez moi trop de sévérité. 

Puis quand la nuit brunette a rangé les étoiles, 
Encourtinant le ciel et la terre de voiles, 
Sans souci je me couche, et lu, levant les yeux 
Et la bouche et le cœur vers la voûte des cieux, 
Je fais mon oraison, priant la bonté haute 
De vouloir pardonner doucement à ma faute, 
Au reste je ne suis ni mutin ni méchant, 
Qui fais croire ma loi par le glaive tranchant. 
Voilà comme je vis; si ta vie est meilleure, 
Je n'en suis envieux, et soit à la bonne heure. 



Il avait, je l'ai dit, rencontré Joachim du Bellay dans une 
hôtellerie, en 1549. Ils se lièrent. Du Bellay dans la Défense 
n'a fait qu'exprimer les théories de Ronsard et du cénacle. Ce 
manifeste émut la vieille école, et ce furent des querelles pas- 
sionnées. 

En 1552, un ami de Ronsard, Jodelle, obtint un grand suc- 
cès au théâtre; ils simulèrent les cérémonies antiques avec 
un bouc couronné en l'honneur de Bacchus. Ils ne l'immo- 
lèrent pas, comme on l'a dit. Ronsard a versifié l'incident : 

Jodelle ayant gagné par une voix hardie 
L'honneur que l'homme Grec donne à la Tragédie, 
Pour avoir, en haussant le bas style français, 
Contenté doctement les oreilles des rois, 
La brigade qui lors au ciel levait la tête 
(Quand le temps permettait une licence honnête) 
Honorant son esprit gaillard et bien appris, 
Lui fit présent d'un bouc, des Tragiques le prix. 

Jà la nappe était mise, et la table garnie 

Se bordait d'une sainte et docte compagnie, 



366 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Quand deux ou trois ensemble en riant ont poussé 
Le père du troupeau à long poil hérissé: 
Il venait à grands pas, ayant la barbe peinte, 
D*un chapelet de fleurs la tête il avait ceinte, 
Le bouquet sur l'oreille, et bien fier se sentait 
De quoi telle jeunesse ainsi le présentait: 
Puis il fut rejeté pour chose méprisée 
Après qu'il eut servi d'une longue risée, 
Et non- sacrifié, comme tu dis, menteur 
De telle fausse bourde impudent inventeur. 



Il s'était alors fixé à Paris. 

Colletet le père a habité plus tard et décrit la maison de 
Ronsard en haut du faubourg Saint-Marceau : 

Je ne vois rien ici qui ne flatte mes yeux : 
Cette cour du balustre est gaie et magnifique., 
Ces superbes lions qui gardent ce portique 
Adoucissent pour moi leurs regards furieux. 

Le feuillage animé d'un vent délicieux: 
Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique; 
Ce parterre de fleurs par un secret magique, 
Semble avoir dérobé les étoiles des cieux. 

L'aimable promenoir de ces doubles allées 
Qui de profanes pas n'ont point été foulées, 
Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens ! 

Désir ambitieux d'une gloire infinie ! 

Je trouve bien ici mes pas avec les siens. 

Mais non pas dans mes vers, sa force et son génie! 

Dès ce temps, la gloire de Ronsard est incontestée. Seuls, 
les huguenots l'ont malmené, l'accusant d'être prêtre de mau- 
vaise vie. En vérité, il n'était pas prêtre, mais clerc ou chantre : 

Or sus, mon frère en Christ, tu dis que je suis prêtre; 
J'atteste l'Eternel que je le voudrais être, 
Et avoir tout le chef et le dos empêché 
Dessous la pesanteur d'une bonne évêché : 
Lors j'aurai la couronne à bon droit sur la tête, 
Qu'un rasoir blanchirait le soir de grande fête, 
Ouverte, large, longue allant jusques au front, 
En forme d'un croissant qui tout se courbe en rond. 
Mais quand je suis aux lieux où il faut faire voir 
D'un cœur dévotieux l'office et le devoir, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 367 

Lors je suis de l'Eglise une colonne ferme. 
i l'un sureplis onde Les épaules je m'arme, 
D'une haumusse le bras, dune chappe le (h**. 
El non comme tu dis l'aile de croix el d 1 
C'est pour un capelan, la mienne est non 
De grandes boucles d'or et de frange dorée; 
Et sans toi, sacrilège, encore je l'aurais, 
Couverte des présens qui viennent des Indois 
Mais ta main de Harpie et tes griffes trop baves 
Nous gardent bien d'avoir les épaules si braves, 
Pillant, comme larrons, des bons saints immortels 
Chasses et corporaux, calices et autels. 
Je ne perds un moment des prières divines: 
Dès la pointe du jour je m'en vais à matines 
J'ai mon bréviaire au poing : je chante quelquefois, 
Mais, c'est bien rarement, car | ai mauvaise voix: 
Le devoir du service en rien je n'abandonne. 
Je suis à Prime, à Sexte, et à Tierce et à None ! 
J'oy dire la grand'messe, et avecques l'encens, 
(Qui par l'Eglise épars comme parfum se sent) 
J'honore mon prélat des autres l'outrepasse, 
Qui a pris d'Agénor son surnom et sa race. 
Après le tour fini, je viens pour me rasseoir; 
Bref, depuis le matin jusqu'au retour du soir 
Nous chantons au Seigneur louanges et cantiques, 
Et prions Dieu pour vous qui êtes hérétiques. 



Sa gloire fut reconnue de tous; de nos jours on l'eût acclamé 
Prince des Poètes. 

C'était alors la seconde moitié du XVI e siècle, le règne des 
Valois, Henri Iï, François II, Charles IX, Henri III ; la fin du 
règne de Charles-Quint ; les Anglais chassés de Calais par le 
duc de Guise, dont la nièce, Marie Stuart, épousa le dauphin 
François; les protestants traqués fuyant vers la Floride; l'in- 
fluence de Catherine de Médicis, les guerres de religion un 
instant apaisées par la paix de Saint-Germain, puis rouvertes 
par la Saint-Barthélémy ; la Sainte Ligue tenant en échec la 
royauté ; toute une période de meurtres, de persécutions, d'in- 
tolérance. Les rois et les grands s'amusent ; les bûchers 
flambent ; et l'on danse à la cour, où les toilettes sont luxueu- 
ses ; les dames ont le col Médicis, les manches en sifflet, les 
jupes à devant brodé d'argent, la robe à traine en hermine, 
même durant l'été ; c'est l'époque des corps piqués de balei- 
nes, des coiffes à réseau de soie et d'or ; des joailleries garnies 



368 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

d'émaux, des passementeries tissées d'argent et d'or, des gui- 
pures, des dentelles ; les dames portent des gants nuit et jour 
et le masque pour sortir ; elles usent, comme on fit rarement, 
des fards, eaux, senteurs ; elles ont un petit chien sous le bras ; 
les hommes mêmes ont des modes efféminées, portent le béret 
à plumes, le collet large, le panseron qui fait bosse sur la 
poitrine, le manchon de satin blanc gaufré ; Henri III était 
comparé à une « guenon fardée », 

Si qu'au premier abord chacun était en peine 

S'il voyait un roy femme ou bien un homme reyne! 



Ronsard, avant les tristesses de sa décadence assombrie, 
brilla dans ce milieu éclatant qui aima la poésie comme un luxe 
de plus. 

Courtisan assidu sous Charles IX, quand il devint vieux, il 
se retira à Croix-Val en Vendômois, dans la forêt de Gastine, 
près la fontaine Bellerie. 

Les infirmités de l'âge le réduisirent peu à peu. Il mourut 
âgé de 61 ans, à Saint-Cosme, près de Tours, en 1585. A la 
messe qui fut dite pour l'âme de ce glorieux poète, des princes 
du sang, des évêques, des cardinaux, le Parlement, l'Univer- 
sité assistèrent en corps ; et l'oraison funèbre fut faite par le 
cardinal Du Perron, qui lui rendait cet enthousiaste hommage: 

« C'est ce grand Ronsard qui a le premier chassé la sur- 
dité spirituelle des hommes de sa nation, qui a le premier 
fait parler les Muses en Français, qui a le premier étendu la 
gloire de nos paroles et les limites de notre langue. C'est lui 
qui a fait que les autres provinces ont cessé de l'estimer bar- 
bare, et se sont rendu curieuses de l'apprendre et de l'ensei- 
gner, et qu'aujourd'hui on en tient école jusqu'aux parties de 
l'Europe les plus éloignées, jusques en la Moravie, jusques en 
Pologne et jusques à Danzich où les œuvres de Ronsard se 
lisent publiquement ». (Oraison funèbre sur la mort de M. de 
Ronsard, prononcée en la Chapelle de Boncourt, l'an 1586, le 
jour de la fête de Saint-Mathias). 

Quant à son épitaphe, Ronsard lui-même avait pris soin de 
la rédiger dans ce style précieux : 



HISTOIRE DE LA LITTERATURE FRANÇAISE 369 

Amelette Ronsardelette, 

Mignonnelette, doucelette, 

Très chère hôtesse de mon corps, 

Tu descends là-bas faiblelette, 

Pâle, maigrelette, seule tte, 

Dans le froid royaume des morts. 



Et il terminait par un mot que Scarron se rappellera 

Passant, j'ai dit, suis ta fortune, 
Ne trouble mon repos, je dors. 



Au total, sur soixante et un ans, il en employa dix-huit aux 
plaisirs et voyages, sept à l'étude, vingt-cinq au triomphe de 
sa gloire, et dix à la tristesse du déclin. 

De 1550 à 1554, l'humaniste gêne le poète ; il cuide pinda- 
riser, et n'aboutit qu'à des odes froides, heurtées, inspirées 
par « un feu de tête » ; dans ces Odes (1550) et les Amours de 
Cassandre, Ronsard est enlizé dans l'imitation antique ; c'est 
savant, tendu, laborieux, rude. Mais dès 1554, en baissant 
d'un ton les cordes de sa lyre, il trouve la note personnelle, 
gracieuse, nette, vive et forte pourtant, et Anacréon eût souri 
en lisant les Amours de Marie. Sa poésie s'est assouplie, ani- 
mée, éveillée ; il s'y mêle des chansons qui furent aussitôt 
mises en musique et répétées partout. 

Ses Hymnes ont de la facilité, du ton, du mouvement, de la 
chaleur, des images heureuses. 

De 1560 à 1574, l'ancien solitaire du Collège de Coqueret 
est devenu poète de Cour, et il écrit des mascarades, des 
Entrées, des Bergeries. 

Il assimile et annihile toutes ces influences diverses dans 
les dernières années de sa vie ; l'élimination des éléments 
étrangers et d'imitation s'achève, et c'est Ronsard dégagé de 
toute préoccupation d'école, qui écrit les délicieux sonnets à 
Hélène. Il ne fut véritablement lui qu'à la fin de sa vie, quand 
il se retrouva seul, vis-à-vis de lui-même et de la grande ombre 
de son passé triomphal. 

Binet rapporte qu'il disait ordinairement que « tous ne 
devaient témérairement se mêler de la poésie, et que la prose 
était le langage des hommes, mais que la poésie était le lan- 

24 



370 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

gage des Dieux, que les hommes n'en doivent être les inter- 
prètes s'ils n'étaient sacrés dès leur naissance et dédiés à son 
ministère. » 

Ronsard a eu de la poésie une idée très élevée ; il en fait un 
genre aristocratique, d'une distinction suprême et raffinée, 
pour lequel il réclame tous les égards, tous les honneurs, tous 
les respects ; il ne veut pas qu'on se serve en poésie des mots 
de tous les jours, et il la place trop haut pour ne pas exiger 
beaucoup en sa faveur. C'est ce qui a limité sa valeur et son 
action ; il a borné étroitement le domaine de la Muse, que lui 
et ses amis ont confinée, accaparée, gardée, dans une petite 
chapelle dont ils se sont déclarés les desservants, au mépris 
de la foule. Du Bellay ne demande pour ses vers que sept ou 
huit lecteurs, ses amis. Le reste lui est indifférent. Ils ont fait 
de la poésie cloîtrée, des poèmes de coterie, et leur curiosité de 
dilettantes a manqué d'ampleur, de généreuse et populaire 
expansion. Leurs courts poèmes sont semblables à des fleurs 
de luxe, à des orchidées de serre, aux couleurs tendres •ei 
délicates, aux parfums à peine perceptibles: mais, si l'on goûte 
un plaisir raffiné près d'elles, c'est avec joie encore qu'on 
retrouve, dans la large liberté des champs, les senteurs 
chaudes, vivifiantes et saines cfôs fleurs populaires et robustes 
qui émaillent spontanément l'herbe sauvage des prés. 

Ce que Ronsard a connu, ce fut du moins la pitié pour le 
pauvre peuple, la verve généreuse, l'éloquence, le don de 
peindre avec feu la passion, le sentiment très vif de la poésie 
de la nature, le sens de l'harmonie, le goût de la perfection, 
de la forme, la mélancolie pénétrante, l'éclat, la vigueur ner- 
veuse. 

Enfin, il eut conscience de tout l'avantage qu'avait tiré le 
moyen âge de la vérité, de la réalité de l'observation, dans ses 
fabliaux et ses tarées. Avec le sentiment de la nature, il eut celui 
de la vie des paysans, et nous lui savons gré de ce qui chagri- 
nait Boileau quand il lui reprochait. 

De changer, sans respect de l'oreille et du son, 
Lycidas en Pierrot et Philis en Toinon. 

Chez lui la poésie des champs, des bois, des prés et des jar- 



HISTOIRE DE \A LITTÉRATURE FRANÇAISE :'.T 1 

dins a des délicatesses qui nous enchantenl el non- ravrssenl 
par l'harmonie du vers el l'amabilité de l'image. 

Que les bords soient semés de nulle belle fleurs 

Représentant sur l'eau raille belles couleurs, 

Kl le 'i n,\ mphal des gentilles Naïi 

A l'entour du vaisseau fasse mille gambade 

Les unes balayant des paumes de leurs mains 

Les flots devanl la barque, el [es .-unie.-- leurs seins 

Découvrent à. fleur d'eau, et d'une main ouvrière 

Conduisent le batean du long de la rivière. 

L'azuré martinet puisse voler devanl 

A.vecque la mouette; et le plongeon, suivant 

Son malheureux destin; pour aujourdUiui ne songe 

Son malheureux destin, pour aujourd'hui ne songe 

Et le héron criard, qui la tempête fuit, 

Haut pendu dedans l'air ne fasse point de bruit; 

Ains tout gentil oiseau qui va cherchant sa proie 

Par les flots poissonneux, bien heureux te convoie 

Pour sûrement venir avec ta charge au port. 

Où Marion verra peut-être sur le boni 

Une orme des longs bras d'une \igne enlacée, 

Et la voyant ainsi doucement embrassée, 

De son pauvre Perrot se pourra souvenir, 

Et voudra sur le bord embrassé le tenir. 



Ailleurs c'est une vendange digne du pinceau iougueus 
d'un Corrège. 

Comme on voit en septembre aux tonneaux angevins 

Bouillir en écumant la jeunesse des vins, 

Qui, chaude en son berceau, à toute force gronde 

Et voudrait tout d'un coup sortir hors de sa bonde, 

Ardente, impatiente, et n'a pas de repos, 

De s'enfler, d'écumer, de jaillir à gros Ilots, 

Tant que le froid hiver lui ait dompté sa force, 

Rembarrant sa puissance es prisons d'une écorce: 

Ainsi la poésie en la jeune saison 

Bouillonne dans nos cœurs... 



Mais surtout et toujours, la nature est sympathique à 
l'homme, et l'âme du poète anime, vivifie l'âme des choses. 
Les splendeurs de la terre et des cieux n'empruntent de beauté 
qu'au charme qui symbolise en elles des sentiments ou des 
leçons ; c'est l'union de la poésie pittoresque et de la médi- 






372 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

tation philosophique, telle que la pratiquera notre Sully- 
Prudhomme : 

Mignonne allons voir si la rose, 
Qui ce matin avait déclose 
Sa robe de pourpre au soleil, 
A point perdu cette vesprée 
Les plis de sa robe pourprée, 
Et son teint au vôtre pareil. 

Las! voyez comme en peu d'espace, 
Mignonne, elle a dessus la place 
Las, las, ses beautés laissé choir! 
O vraiment, marâtre nature, 
Puisqu'une telle fleur ne dure 
Que du matin jusques au soir! 

Donc, si vous me croyez, mignonne, 
Tandis que votre âge fleuronne 
En sa plus verte nouveauté, 
Ceuillez, cueillez votre jeunesse; 
Comme à cette fleur, la vieillesse 
Fera ternir votre beauté. 

11 a souvent repris ce motif, sans lassitude ni redite ; en voici 
une autre version non moins célèbre : 

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, 
Assise auprès du feu, devisant et filant, 
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant: 
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle. 

Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, 
Déjà sous le labeur à demi sommeillant, 
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant, 
Bénissant votre nom de louange immortelle. 

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os, 
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos; 
Vous serez au foyer une vieille accroupie, 

Regrettant mon amour et votre fier dédain. 
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain; 
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie. , 

C'est un chef-d'œuvre de mélancolie profonde que cette 
autre comparaison, clans un sonnet que les compositeurs de 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 373 

nos jours mettent encoi e en musique, comme au lemps de son 
auteur, qui aima tant les vers chantés : 

Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose 

En sa belle jeunesse, en sa première Heur, 

Rendre le ciel jaloux de sa belle couleur, 

Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose; 

La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose, 
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur: 
Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur. 

Languissante elle meurt feuille à feuille déclose. 

Ainsi en ta première et jeune nouveauté, 
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté, 
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes. 

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, 
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs, 
Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses. 

Ce sont ces pages divines qui enthousiasmaient Théodore 
de Banville, et lui inspiraient cette agréable peinture de Ron- 
sard bucolique : 

« Il demande à l'antiquité le secret d'un art qui, tout en 
prenant l'homme pour son sujet, n'en fait pas une figure iso- 
lée dans la nature vivante ; l'image renaît, le paysage, non 
pas copié chez les Latins ou chez les Grecs, mais vu et étudié 
directement par un observateur sensible au pittoresque, s'as- 
socie à la passion humaine; avec la voix du chanteur, le ruis- 
seau gémit, l'arbre soupire, l'oiseau chante, et les soleils cou- 
chants, les rayons du jour, les aurores prêtent leurs flammes 
aux jardins émus où passent les belles Grecques, vêtues, à la 
façon du XVI e siècle, d'étoffes aux larges flots, retenues par 
quelque lien superbe. Les ors, les pierreries, l'azur du ciel, 
l'écarlate et le pourpre des fleurs apparaissent dans le vers, en 
même temps que les lèvres et la chevelure de la bien-aimée 
auxquelles ils prêtent leurs vives couleurs, et animent ces des- 
criptions, où resplendissent à la fois une femme souriante et 
l'Eden verdoyant qui nous entoure. Comme dans la Léda de 
Vinci, l'hymen entre la nature et la race humaine est de nou- 
veau consommé ; de l'embrassement qui unit une femme avec 
le cygne mélodieux va naître la nouvelle Hélène, pour jamais 
rajeunie dans un flot d'éternité. » 



374 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

En dépit de tant de belles stances, élégies et amours, il faut 
bien cependant nommer la Franciade, puisqu'il l'a faite. De ce 
poème, il y a peu à dire et moins encore à retenir. C'est de 
l'épopée de parti pris et délibéré ; il n'y a ni souffle, ni inspi- 
ration, ni spontanéité. On ne fait point une épopée en disant : 
Je vais faire une épopée. C'est pourtant ainsi que Ronsard 
s'est mis en route. 

Théodore de Banville écrivait : 

« Les Iliades sont achevées par -ceux qui les font sans s'en 
douter, sans vouloir les J'ai e ; le génie est éminemment in- 
conscient ; ni les Homère ni les Dante ne font leur programme, 
Lui, au contraire, il en a fait un. » 

Voilà le malheur. 

Le projet est né en lui de doter la France d'un poème, et il 
en a entrepris un selon une recette qu'il a longuement rédi- 
gée. Celte rédaction, qui est la préface de l'œuvre, en est la 
partie la meilleure et la plus intéressante. Elle vaut d'être lue, 
car elle contient de fort belles pages de prose pour annoncer 
de médiocres vers. Ce passage, qui distingue le versificateur 
du poète, est excellent : 

<( Il y a autant de différence entre un poète et un versifica- 
teur qu'entre un bidet et un généreux coursier de Naples, et, 
pour mieux les accomparer, entre un vénérable prophète et 
un charlatan vendeur de triades. 11 me semble, quand je les 
vois armés de mêmes bâtons que les bons maîtres, c'est-à- 
dire des mêmes vers, des mêmes couleurs, des mêmes nombres 
et pieds, dont se servent les bons auteurs, qu'ils ressemblent 
à ces Hercules déguisés es tragédies, lesquels achètent la peau 
d'un lion chez un pelletier, une grosse massue chez un char- 
pentier, et une fausse perruque chez un attifeur. Mais quand 
ce vient à combattre quelque monstre, la massue leur tombe 
de la main, et s'enfuient du combat comme couards et pol- 
trons. » 

Il faut retenir encore cette distinction entre le poète et l'his- 
torien ; c'est écrit avec verve et abondance : 

« C'est le fait d'un historiographe d'éplucher toutes ces con- 
sidérations, et non aux poètes, qui ne cherchent que le pos- 
sible, puis d'une petite scintille font naître un grand brasier, 



HISTOIRE DE LA UTTÉRATUBE FRANÇAISE 378 

et d'une petite caséine en magnifique palais, qu'ils enrichis- 
sent, 'loivni e! embellissent par le dehors de marhre, jaspe et 
porphyre, de guillochis, ovales, frontispices et piédestaux, 
frises et chapiteaux, et par dedans de tableaux, tapisseries 
élevées et bossées d'or et d'argent, et le dedans des lableauv 
ciselés et burinés, raboteux et difficiles à tenir ès-mains, à 
cause de la rude engravure des personnages qui semhlent vivre 
dedans. Après ils ajoutent vergers et jardins, compartiments 
et larges allées.. » 

Tout est prévu avec une puérile minutie ; d faudra ici des 
noms de pays, de forêts, d'outils, pour « faire grossir en un 
juste volume », là une généalogie des guerriers, et quand ils 
meurent, une épitaphe « en une demi-ligne »; il faudra s'ex- 
primer sans trop d'inversions, et dire : Le Roy alla coucher 
de Paris à Orléans ; et non : A Orléans de Paris le Roy cou- 
cher alla. » 

Ce sont ainsi des enfantillages, des longueurs, des inutilités, 
des mesquineries dans un sujet si ample et si majestueux. 

Il faudra « prendre garde aux lettres, voir celles qui ont 
du sens, celles qui en ont moins. Car, A, 0, U, et les con- 
sonnes M, B, et les S S, finissant les mots, et surtout les RR, 
qui sont les vraies lettres héroïques, font une grande sonnerie 
et batterie aux vers. » 

Il sera bon de remettre en usage les vieux mots, les archaïs- 
mes, les termes des dialectes provinciaux, wallon, picard. 

Ceci encore est éloquent, et très moderne, à propos de 
la supériorité des langues vivantes sur les langues mortes : 

« C'est autre chose d'écrire en une langue florissante qui 
est pour le présent reçue du peuple, villes, bourgades et cités, 
comme vive, naturelle, approuvée des rois, des princes, des 
sénateurs, marchands et trafiqueurs, et de composer en une 
langue morte, muette et ensevelie sous le silence de iant d'es- 
paces d'ans laquelle ne s'apprend plus qu'à l'école parle fouet 
et par la lecture des livres. » 

Ronsard explique pour son compte, et fort heureusement, 
cette théorie de l'imitation que du Bellay nous exposait, plus 
haut, au nom de la Pléiade : 

« Je te conseille d'apprendre diligemment la langue grec- 



376 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

que et latine, voire italienne et espagnole, puis quand tu les 
sauras parfaitement, te retirer en ton enseigne comme un bon 
soldat, et composer en ta langue maternelle. » 

Quelle mâle et verveuse fureur contre les italianisants, les 
latinisants, les grécisants : 

« Je supplie très humblement ceux auxquels les Muses ont 
inspiré leur faveur, de n'être plus latinistes, ni grecs, comme 
ils sont plus par ostentation que par devoir, et prendre pitié, 
comme bons enfants, de leur pauvre mère naturelle : ils en 
rapporteront plus d'honneur et de réputation à l'avenir, que 
s'ils avaient, à l'imitation de Longueil, Sadolet, ou Bembo, 
recousu ou rabobiné je ne sais quelles vieilles rapetasseries de 
Virgile ou de Cicéron sans tant se tourmenter : car quelque 
chose qu'ils puissent écrire, tant soit-elle excellente, ne sem- 
blera que le cri d'une oie, auprès du chant de ces vieux cygnes, 
oiseaux dédiés à Phébus Apollon. Après la première lecture 
de leurs écrits, on n'en tient pas plus de compte que de sentir 
un bouquet fané. Encore, vaudrait-il mieux, comme un bon 
bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un Lexicon, des 
vieux mots d'Artus, Lancelot et Gauvain, ou commenter le 
Roman de la Rose, que s'amuser à je ne sais quelle grammaire 
latine qui a passé son temps. » 

Le poème devait avoir vingt-quatre chants. Ronsard en a 
fait quatre et n'a pas eu le courage d'aller plus avant. 

Il a émis une rapsodie, il a rabobiné toutes les rapetasseries 
du vieil arsenal poétique de l'épopée antique. 

Un fils d'Hector et d'Andromaque a échappé au sac de Troie. 
Il s'appelle Francus. Il est élevé en Epire. Parvenu à l'âge 
d'homme, il s'embarque. La tempête, — celle du I er livre de 
l'Enéide, — le jette en Crète, dont le roi Dicée le reçoit de 
façon affable. Le fils de Dicée, Orée, est aux mains du géant 
Phovère ; Francus le délivre. Il allume la passion au cœur 
des deux princesses. L'une, dédaignée, se tue. Francus, par 
l'ordre des dieux, a préféré Hyante qui sait lire l'avenir. En 
effet elle lui prophétise son voyage en Gaule, et l'avenir du 
pays sous les dynasties des Mérovingiens et des Carlovin- 
giens. 

Le poème ne va pas plus loin. Il ne faut pas s'en désoler. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 377 

Il nous a du moins valu celte intéressante préface, où Ron- 
sard révèle ses qualités excellentes de théoricien, de chef 
d'école, de champion décidé et impérieux. 

Son programme valait une telle défense. Il l'a fortement ré- 
sumé, et sa lecture complète par le détail les théories de du 
Bellay. Il a vu certains points avec une perspicace sagacité, 
celui-ci par exemple, qu'enrichir la langue, c'est créer d'heu- 
reux néologismes, reprendre d'utiles archaïsmes, employer les 
mots techniques, les termes de métiers, orfèvres, artisans du 
feu, artisans du fer, veneurs, pêcheurs, architectes, maçons 
fondeurs, marins. Théophile Gautier a tiré de grands effets de 
ces vocabulaires spéciaux, dont il dotait le vocabulaire banal, 
et nos poètes ont bien soin de ne point négliger les conseils 
de la Pléiade. Ecoutez de Hérédia devant le four de l'émailleur: 



Le four rougit, la plaque est prête. Prends ta lampe, 

Modèle le paillon qui s'irise ardemment, 

Et fixe avec le fer dans le sombre pigment 

La poudre étincelante où ton pinceau se trempe. 



Suivez encore Sully-Prudhomme dans le fracas des forges 
et des laminoirs : 



La forge fait son bruit, pleine de spectres noirs. 
Le pilon monstrueux, la scie âpre et stridente, 
L'indolente cisaille atrocement mordante, 
Les lèvres sans merci des fougueux laminoirs, 
Tout hurle ! 



Ronsard eût été content d'eux. 

Quant à l'antiquité, il en a bien senti le prix et le poids, 
l'avantage et le danger de son étude, et il a bien précisé ce 
que devait être son imitation. Th. de Banville a brillamment 
rendu ce côté de son talent : 

« Reprendre la tradition poétique à son aurore et la ren- 
dre vivante par une originalité tout actuelle, c'est le vrai, 
l'unique procédé pour produire des chefs-d'œuvre. N'est-ce 
rien que de l'avoir proclamé et prêché d'exemple ? Une telle 
vérité est en tout temps si audacieuse, si difficile à faire entrer 



378 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

dans les cerveaux rebelles, que les littérateurs périssent tou- 
jours du même mal, c'est-à-dire en retombant dans l'imita- 
tion des imitateurs. Quand tout est perdu, quand il n'y a plus 
rien, le poète, comme Antre, est sûr de retrouver ses forces 
en touchant la terre de poésie. » 

Au point de vue du rythme et de la cadence, Ronsard a 
servi puissamment la cause du vers français, qui d'ailleurs 
n'était pas alors en d'inutiles mains. 

La question prosodique se posait avec une insistance grave, 
à cette époque d'inquiétude, de recherche, où la langue poé- 
tique tendait à se fixer, après la poussée formidable que 
la Renaissance lui avait imprimée, faisant passer en rafale 
toute la poésie latine sur les derniers efforts du moyen âge 
assoupi. L'amalgame, la combinaison n'allaient pas sans tra- 
vail ; Baïf essaya même de faire des vers français par longues 
et brèves, comme faisaient les latins : c'était une douce utopie. 

Le Parnassien Banville a rendu à Ronsard ce témoignage 
précieux, venant d'une telle part : 

<( On n'ose y songer ; depuis Ronsard, nous n'avons réelle- 
ment rien imaginé en fait de rythmes d'ode; à peine avons- 
nous retourné, défiguré, inutilement modifié ses créations 
savantes. Bien plus, nous n'avons même pas su nous appro- 
prier toutes les coupes de ce grand métricien ; beaucoup de ses 
strophes, et des plus belles et des plus riches en effets har- 
moniques, ont été abandonnées à tort ou par impuissance, car 
il est plus difficile qu'on ne pense de toucher adroitement à 
ces armes si légères ! » 

Ouelle richesse et quelle variété de rythmes, de strophes; il 
n'y a qu'à choisir : 

Antres, et vous, fontaines, 
De ces roches hautaines 
Qui tombez contre-bas 

D'un glissant pas; 
Et vous, forêts et ondes 
Par ces près vagabondes, 
Et vous, rives et bois: 

Oyez ma voix. 

Et ce rythme sautillant de sa chanson à Marie : 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 37§ 

\ énus a~\ ec - on enfant 
Triomphant 

Au haut de son coche assise, 
Laisse ses cygnes voler 

Parmi l'air 
Pour aller voir .sou Audi 

Tant de mérites n'ont pas été perdus. 

Ronsard a goûté de son vivant à la pleine coupe de la 
Gloire. 

Amours de Cassandre, de Marie, d'Astrée et d'Hélène, Odes, 
Bocage Royal, Eglogues, Elégies, Gaietés, sans parler d'un 
grand nombre de poésies diverses, toute l'œuvre poétique 
de Ronsard lui valut une renommée telle qu'il n'en est pas 
beaucoup d'exemples en littérature. Le roi de France le chanta 
en vers, de mauvais vers, mais des vers royaux ; Pierre Les- 
cot sculpta au fronton du Louvre la Muse de Ronsard embou- 
chant la trompette épique de la Franciade en face de la Gloire 
du Roi; Le Tasse, de passage à Paris, va le voir et le consulter; 
la reine Elisabeth lui offre des diamants ; l'historien de Thou 
estime que la naissance de Ronsard, en 1524, fut une suffi- 
sante compensation au désastre de Pavie. 

Joachim du Bellay s'est fait l'écho de ce r.oncert d'éloges qui 
acclamait son maître : 

Divin Ronsard, qui de l'arc à sept cordes 
Tiras premier au but de la mémoire 
Les traits ailés de la française gloire, 
Que sur ton luth hautement tu accordes; 
Fameux harpeur, et prince de nos odes... 
Enfonce l'arc du vieux thébain archer, 
Où nul que toi ne sut onc encocher 
Des doctes sœurs les sagettes divines. 

Et dans ce concert, Ronsard, grisé par le triomphe, faisait 
lui-même sa partie avec une naïve fierté : 

Vous êtes tous issus de la grandeur de moi 
Vous êtes mes sujets, je suis seul votre loi, 
Vous êtes mes ruisseaux, je suis votre fontaine. 
Et plus vous m'épuisez, plus ma fertile veine 
Repoussant le sablon, jette une source d'eaux 
D'un surgeon éternel pour vous autres ruisseaux. 



380 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Il a reçu les plus précieux hommages de son vivant, 
et ils n'ont pas cessé après sa mort. Balzac, Mlle de Scudéry, 
Chapelain, Colletet ont parlé de lui avec enthousiasme. Il faut 
citer et relire cette belle et fameuse lettre de Chapelain à 
Balzac : 

« Vous me demandiez, lui écrit-il le 27 mai 1640, par l'une 
de vos précédentes, si l'épithèle de grand, que j'avais donnée 
à Ronsard était sérieuse ou ironique, et vouliez mon sentiment 
exprès là-dessus. J'avais alors beaucoup de choses à vous 
dire plus nécessaires que celles-là, et à peine avais-je assez de 
temps pour vous les dire. Maintenant que je suis sans matière 
et sans occupation, je puis bien prendre celle-ci pour remplir 
ma page et satisfaire à votre désir, plutôt tard que jamais. 
Ronsard sans doute était né poète, autant ou plus que pas un 
des modernes, je ne dis pas seulement Français, mais encore 
Espagnols ou Italiens. C'a été l'opinion de deux grands savants 
de delà les monts, Sperone et Castelvetro, dont le dernier, 
comme vous avez pu voir dans les livres que je vous ai envoyés, 
le compare et le préfère à son adversaire Caro dans la plus 
belle chose qu'il ait jamais faite, et le premier le loue ex- 
pro$esso dans une élégie latine qu'il fit incontinent après la 
publication de ses Odes pindariques. Mais ce n'est pas plus 
leur sentiment que le mien propre qui m'oblige à rendre ce 
témoignage à son mérite. Il n'a pas, à la vérité, les traits aigus 
de Lucain et de Stace, mais il a quelque chose que j'estime 
plus, qui est une certaine égalité nette et majestueuse, qui fait 
le vrai corps des ouvrages poétiques, ces autres petits orne- 
ments étant plus du sophiste et du déclamateur que d'un 
esprit véritablement inspiré par les Muses. Dans le détail, je 
le trouve plus approchant de Virgile, ou pour mieux dire 
d'Homère, que pas un des poètes que nous connaissons ; et 
je ne doute point que, s'il fût né dans un temps où la langue 
eût été plus achevée et plus réglée, il n'eût, pour ce détail, 
emporté l'avantage sur tous ceux qui font ou feront des vers 
dans notre langue. Voilà ce qu'il me semble candidement de 
lui pour tout ce qui regarde son mérite dans la poésie fran- 
çaise. Ce n'est pas, à cette heure, que je ne lui trouve bien des 
défauts, hors de ce feu et de cet air poétique qu'il possédait 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 381 

naturellement, car on peut dire qu'il n'en connaissait punit 
d'autre, que celui qu'il s'était formé lui-même dans la lecture 
des poètes grecs et latins, comme on peut le voir dans le traité 
qu'il en a fait à la tête de sa Franciade. D'où vient cette ser- 
vile et désagréable imitation des anciens que chacun remarque 
dans ses ouvrages, jusques à vouloir introduire en notre 
langue tous les noms de déités grecques, qui passent au peu- 
ple, pour qui est faite la poésie, pour autant de galimatias, de 
barbarismes et de paroles de grimoire, avec d'autant plus de 
blâme pour lui qu'en plusieurs endroits il déclame contre ceux 
qui font des vers en langue étrangère, comme si les siens, en 
ce particulier, n'étaient pas étrangers et inintelligibles. C'est 
là un défaut de jugement insupportable de n'avoir pas songé 
au temps où il écrivait, ou une présomption très condamnable 
de s'être imaginé que, pour entendre ce qu'il faisait, le peuple 
se ferait instruire des mystères de la religion païenne. Le 
même défaut de jugement paraît clans son grand ouvrage, 
non seulement dans ce menu de termes et matières inconnues à 
ce siècle, maïs encore dans le dessein, lequel, par ce que l'on 
en voit, se fait connaître assez avoir été conçu sans dessein, 
je veux dire sans un plan certain et une économie vraiment 
poétique, et marchant simplement sur les pas d'Homère et 
Virgile, dont il faisait ses guides, sans s'enquérir où ils me- 
naient. Ce nest qu'un maçon de poésie, el il nen lut jamais 
architecte, n'en ayant jamais connu les vrais principes ni 
les solides fondements sur lesquels on bâtit en sûreté. Avec 
tout cela, je ne le liens nullement méprisable, et je trouve chez 
lui, parmi cette affectation de paraître savant, tout une autre 
noblesse que dans les afféteries ignorantes de ceux qui l'ont 
suivi ; et jusqu'ici, comme je donne à ces derniers l'avantage 
dans les ruelles de nos dames, je crois qu'on le doit donner à 
Ronsard dans les bibliothèques de ceux qui ont Je bon goût 
de l'antiquité. » 

Un récent et patient critique (1) s'est donné la peine de 
réunir tous les passages des grands auteurs classiques que 
Ronsard a inspirés, ou qui peuvent passer pour des réminis- 

(1) E. Dreyfus-Brissac. Les Classiques imitateurs de Ronsard. 



382 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

cences de sa lecture ; bien peu en sont indemnes, et l'éloge 
n'est pas mince. 

Au XIX e siècle, le romantisme lui a valu un regain de succès, 
et Sainte-Beuve l'a célébré. 

Plus près de nous, Sully-Prudhomme lui a dédié cet élo- 
quent sonnet. 

O maître des charmeurs de l'oreille, à Ronsard, 
J'admire les vieux vers et comment ton génie 
Aux lois dun juste sens et d'une ample harmonie 
Sait dans le jeu des mots asservir le hasard. 

Mais plus que ton beau verbe et plus que ton grand art, 
J'aime ta passion d'antique poésie. 
Et cette téméraire et sainte fantaisie 
D'être un nouvel Orphée aux hommes nés trop taru. 

Ah! depuis que les cieux, les champs, les bois et l'onde 
N'avaient plus dame, un deuil assombrissait le monde, 
Car le monde sans lyre est comme inhabité! 

Tu viens, tu ressaisis la lyre, tu l'accordes, 
Et fier, tu rajeunis la gloire des sept cordes, 
Et tu refais aux dieux une immortalité! 

De tant de gloire, beaucoup de bruit s'est évanoui, et Ron- 
sard n'a pas vécu tout entier. Du moins, il reste de lui cette 
part la plus pure et la plus belle, l'âme de sa poésie et le 
souffle de son génie, ce qu'il laissa quand il chantait : 

Je veux brûler, pour m" élever aux cieux, 
Tout l'imparfait de mon écorce humaine, 
M'éternisant comme le fils d'Alcmène 
Qui, tout en feu, s'assit entre les dieux. 

* ' * 

A côté, et un peu au-dessous, des deux grands chefs de la 
Pléiade, il serait injuste de ne pas faire une place au moins à 
quelques-uns de leurs compagnons, et d'abord à leur pro- 
fesseur. 

Jean Dorât naquit à Limoges, et mourut en 1588. Profes- 
seur d'humanités, il fut chef de l'école qui remit en honneur les 
Grecs et les Latins : il fit des vers, assez bien en latin, plus 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 383 

médiocremenl en français. Directeur du Collège de Coqueret, 
puis professeur au Collège de France, il fut nommé poète 
royal par Charles IX. Son rôle, dans la Pléiade, fut d'initier 
aux beautés de l'antique, Ronsard, du Bellay et leurs amis ; 
mais ceux-ci, plus indépendants que lui, devaient faire des 
éludes antiques, non pas, comme lui, leur but, mais un moyen 
de rénover, de réformer, de rajeunir notre littérature. Les 
élèves devaient dépasser et peut-être attrister leur maître, qui 
montait au Capitole pour y sacrifier, non pour le conquérir. 

Un colosse, aux larges épaules, au teint vermeil, qui « parce 
qu'il étudiait beaucoup, mangeait beaucoup », et « quelque 
violents que soient les vins qui croissent sur les bords de la 
Saône, il en buvait beaucoup et ne s'enivrait point, quoiqu'il 
n'y mit jamais d'eau », et le soir en se mettant au lit, « il 
avalait un grand verre de vin pur » : ce fut Ponthus de Thyard, 
poète et savant, plus savant que poète, qui absorba la science 
avec le même appétit que ses repas. Hébreu, grec, latin 
n'avaient pour lui aucune aspérité. En poésie, il fit un recueil 
aimable, Erreurs Amoureuses, dont le titre était un jeu de 
mots pédant sur errores (voyages), et son nom de Ponius (la 
Mer). En philosophie, théologie, mathématiques et autres, il 
écrivit des livres de haute et riche science, Solitaire premier, 
Solitaire II, Discours cle la Nature. À cause de ses vers, réu- 
nis dans ses recueils Vers lyriques, Œuvres poétiques, Fu- 
reur Poétique, la postérité a fait comme Etienne Pasquier qui 
dans son Monophile « l'agrégea en tiers pied avec Ronsard et 
Bellay ». On lui attribue, comme à Saint-Gelais, l'introduc- 
tion du sonnet en France. 

Non moins ingénieux fut Antoine Baïf, fils de Lazare de 
Baïf, de l'érudit diplomate et traducteur. Il naquit (1) à Venise. 
Il a deux ou trois titres au souvenir de la curiosité littéraire. 
D'abord, il réunissait chez lui une assemblée de littérature, 
qui peut passer pour le premier état de l'Académie Française. 
En second lieu, il s'occupa activement de réformer la gram- 
maire, la langue, l'orthographe. Bien avant notre temps, il prôna 
l'orthographe phonétique. Il fut un philologue patient. Il avait 

(1) 1532-1589. 



384 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

inventé un alphabet de dix voyelles, dix-neuf consonnes, onze 
diphtongues, trois triphtongues. Il scandait les mots français 
par syllabes longues et brèves, comme du latin, et tenta de 
faire des vers français en suivant la prosodie latine. 

Aube re|baille ïe|jour dé|jà le| soir va re|venir. 

Ses poèmes et recueils s'appellent Amours, Jeux, Passe- 
temps"; il a traduit Antigone en vers de 5 pieds et Le Taille 
Bras de Piaule en vers de 4 pieds. Tout cela est bien oublié. 

Son contemporain, Remy Belleau (1), vécut attaché à la 
maison de Charles de Lorraine, marquis d'Elbeuf. Ses vers 
sont polis, finis, d'un soin mignard; il a la grâce, la délica- 
tesse, dans ses Amours et Nouveaux Echanges des Pierres 
Précieuses, dans ses Bergeries. On cite souvent sa petite 
poésie d'Avril, gentille mignardise : 

Avril, c'est ta douce main 

Qui, du sein 
De la nature, desserre 
Ma maison de senteurs 

Et de fleurs 
Embaumant l'air et la terre. . 
Le gentil rossignolet 

Doucelet, 
Découpe dessous l'ombrage 
Mille fredons babillards, 

Frétillards 
Aux doux chants de son ramage. 

Ronsard lui a fait cette épitaphe flatteuse : 

Ne taillez, mains industrieuses. 
Les pierres pour couvrir Belleau. 
Lui-même a bâti son tombeau 
Dedans des pierres précieuses. 

Beaucoup plus jeune, était alors Du Bartas (2). Soldat, il 
mourut des blessures reçues au service; il fut vaillant offi- 
cier, habile diplomate et rugueux poète. Il aimait l'enflure, 
l'emphase, la bouffissure, et il s'est du moins gardé ainsi de 

(1) Né en 1528, à Nogent-le-Rotrou, mort en 1577. 

(2) 1544-1590. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 385 

la banalité. Son œuvre principale est la Semaine, poème qui 
raconte les sept jours de la création, en vers de mérites fort 
inégaux. Il y en a d'agréables : 

Ici, la pastourelle, à travers une plaine 

A l'ombre, d'un pas lent, ses gras troupeaux ramène. 

Gœthe admirait ces vers. Il en est de moins admirables, 
quand Dieu regarde son œuvre : 

Il œillade tantôt les champs passementés 
Du cours entortillé des fleuves argentés... 
Or son nez, à longs traits odore une grand'plaine 
Où commence à fleurir l'encens, la marjolaine,... 
Son oreille or se pait de la mignarde noise 
Que le peuple volant par les forêts dégoise... 
Et bref, l'oreille, l'œil, le nez du Tout-Puissant 
En ses œuvres n'oit rien, rien ne voit, rien ne sent 
Qui ne prêche son los. 



Tant de précision manque de grâce, de poésie, de majesté. 
Du Bartas était laborieux dans ses inspirations, dans ses 
effets. On raconte qu'ayant à dépeindre la création du cheval, 
il s'enfermait, se mettait à quatre pattes, et galopait pour se 
mettre dans l'oreille le bruit de galop; ensuite il écrivait que 
le coursier 

Le champ plat bat, abat, détrappe, grappe, attrape, 
Le vent qui va devant. 

Comme on riait à cet étrange style, il répondait pour se 
défendre : 

— Eh! ne voyez-vous pas que c'est une hypotypose! 

La réplique était savante. Ce fut un talent nerveux, austère, 
nourri de la Bible: le mieux qu'il y ait à en dire est que Le 
Tasse lui doit peut-être quelque idée. Les étrangers l'ont en 
plus grande estime que nous, car pour eux, qui ne sentent pas 
la rudesse anguleuse du style, la pensée apparaît seule, et 
elle est toujours originale et forte. 

En nommant Jodelle, nous abordons le théâtre, qui sera 
précisément l'objet du chapitre suivant. 



386 IHâï-OlftE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Au total et pour conclure, ce qui reste à l'honneur de la 
Pléiade, c'est d'avoir défendu notre orgueil national et com- 
battu pour la patrie. Ils ont vu, ces poètes, que sur le sol des- 
séché, à la fin du moyen âge, l'inondation de l'antiquité allait 
submerger jusqu'aux moindres germes de notre originalité 
première, et ils ont voulu endiguer, canaliser, diriger ce 
déluge. La Renaissance infusa un suc nouveau à l'arbre 
moribond; ils voulurent sauver ce qui restait de la vieille sève, 
et l'assimiler sans l'éliminer. Ils opposèrent le rempart de 
leur volonté à une seconde conquête des Gaules, et il faut leur 
.-avoir un gré infini de la belle défense qu'ils ont faite en faveur 
de notre littérature, à défaut de l'illustration qu'ils lui ont plu- 
tôt promise, que donnée. 

• 
• 

Nous avons dit que Rabelais félicitait les femmes de son 
'temps d'avoir reçu la manne céleste de la bonne doctrine. 
Apollon leur souriait, non moins que Minerve, et elles aussi, 
elles invoquaient 3a .Muse, parfois avec bonheur. Ce furent 
•Louise Labé (1), poète et musicienne, qui chantait de sa belle 
voix ses vers tendres et mélancoliques : 



Tant que mes yeux pourront larmes répandre 
Pour l'heur passée avec toi regretter 
Et que, pouvant aux soupirs résister, 
Pourra ma voix un peu se faire entendre ; 

Tant que ma ma in pourra les cordes tendre 
Du mignard luth pour tes grâces chanter, 
Tant que l'esprit se voudra contenter 
De ne vouloir rien, hors que toi, comprendre, 

.le ne souhaite encore point mourir, 
Mais quand mes yeux je sentirai tarir, 
Ma voix cassée et ma main impuissante. 

Et mon esprit en ce mortel séjour. 

Ne pouvant plus montrer signe d'amante, 

Prierai la mort de me ravir le jour. 

(1) Née à Lyon, 1526-151 5. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 387 

Ne quittons pas Louise Labé sans lire d'elle encore ce 



joli sonnet : 






Diane étant en l'épaisseur d'un bois, 
\|hvs avoir mainte bête amenée, 
Prenail le frais, de nymphes couronnée, 
J'allais, Pêvant, comme fais maintes fois, 

Sans ,\ penser : quand j'ouïs nue voix 
Qui m'appela, disant : nymphe étonnée, 
Que ne t'es-tu vers Diane tournée ? 
Et me voyant sans arc et sans carquois, 

Qu as-tu trouvé, o compagne, en ta voie, 
Qui de ton arc et flèches, ait fait proie ? 
Je m'animai, réponds-je, à un passant, 

Et lui jetai en vain toutes mes flèches, 
Et l'arc après : mais lui, les ramassant, 
Et les tirant, me fît cent et cent brèches. 



Plus jeune qu'elle, la fille de Jacques V d'Ecosse et de 
Marie de Guise, Marie Stuart, parlait sept langues, et se ser- 
vait de la française pour exprimer sa doléance et ses adieux : 

Adieu, plaisant pays de France, 

O ma patrie 

La plus chérie 
. Qui as nourri ma jeune enfance ! 
Adieu, France, adieu, mes beaux jours ! 
La nef qui disjoint nos amours 
N'a pourtant de moi que moitié; 
Une part te reste, elle est tienne ; 
Je la de à ton amitié 
Pour que de l'autre il te souvienne. 

Jeanne d'Albret, la mère de Henri IV, se « plaisait grande- 
ment en poésie », dit Du Yerdier, et ses vers subtils donnent la 
note du goût recherché qui régnait alors, comme ce sonnet à 
Du Bellay : 

De leurs grands faits, les rares anciens 
Sont maintenant contents et glorieux, 
Ayant trouvé poètes curieux 
Les faire vivre, et pour tels je les tiens. 



388 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Mais j'ose dire, et cela je maintiens, 
Qu'encore ils ont un regret ennuyeux 
Dont ils seront sur moi-même envieux 
En gémissant aux Champs Elyséens. 

C'est qu'ils voudraient, pour certain je le sais, 

Revivre ici et avoir un Bellay, 

Ou qu'un Bellay de leur temps eût été ; 

Car ce qui n'est, savez si dextrement 
Feindre et parer, que trop plus aisément 
Le bien du bien serait par vous chanté. 



Sa fille, Catherine de Bourbon, tint de famille et fut poète 
à douze ans. 

La dynastie des Valois fut fertile en poétesses : d'abord 
Marguerite de Valois, fille de Henri II, sœur de François II, 
de Charles IX et de Henri III, épouse de Henri IV, dont les 
Mémoires ont la naïveté spirituelle d'un Amyot, et dont les 
poésies font parfois penser à Marot. Elle chanta ses amants 
et la matière fut riche. 

Après sa séparation, elle tint une manière de cour littéraire 
dans son hôtel, près du Pré aux Clercs. 

Une autre Marguerite fut la fille de François I er , Marguerite 
de France, née à Saint-Germain en 1523, une érudite qui fré- 
quentait Dorât et Ronsard, et qui tint à Bourges un salon de 
lettres fort brillant. 

Mais la plus fraîche des Marguerites et la plus éclatante, ce 
fut la sœur de François I er , Marguerite de Navarre, (1) la Mar- 
guerite des Marguerites, comme l'appelait le roi son frère, 
arrière petite-fille de l'Italienne Valentine de Milan, petite- 
fille du poète Charles d'Orléans, et auteur des nouvelles réu- 
nies après sa mort, sous le titre Heptaméron, et de jolies 
poésies. 

Mariée d'abord au duc d'Alençon, elle se remaria avec le 
roi de Navarre, roi sans royaume et sans mérite, dont elle 
disait qu'en l'épousant « elle avait épousé l'exil, la pauvreté, 
la ruine », et « elle en pleurait à creuser le caillou. » C'est de 
cette union que naquit Jeanne d'Albret, la mère de Henri IV. 

(1) 1492-1549. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 389 

Marguerite a beaucoup écrit : un mystère de la Nativité de 
Jésus-Christ, une comédie de mœurs, La Ruelle mal assortie, 
« entretiens amoureux d'une dame élégante avec un cavalier 
gascon plus beau de corps que d'esprit, el qui a autant d'igno- 
rance qu'elle a de savoir », et autres débats d'amour, inspirés 
de Pétrarque. Elle s'exerça aussi dans la tarce, et écrivit la 
pièce Trop, prou, peu, moins, aujourd'hui incompréhensible. 
C'est une serrure rouillée dont la clé est perdue. 

Ses poésies sont issues de l'imitation antique et italienne. 
Elle paraphrase Sannazar dans Les Satyres et les Nymphes 
de Diane; elle multiplie les poésies adressées à son frère, 
qu'elle aima tendrement, et qui lui a plus d'une fois causé 
de vives alarmes quand il partait en guerre : 

Oh ! qu'il sera le bien venu 

Celui qui, frappant à ma porte, 

Dira : le roi est revenu 

En sa santé très bonne et forte ! 

Alors sa sœur, plus mal que morte, 

Courra baiser le messager 

Qui telles nouvelles apporte 

Que son frère est hors de danger... 

Ses sentiments chrétiens l'ont inspirée dans ses chansons 
spirituelles, qu'elle a écrites avec la subtilité, le mysticisme 
allégorique alors en vogue, plein de pures aspirations et de 
souvenirs bibliques; elles furent réunies dans le recueil Le 
Miroir de Marguerite de France, Reine de Navarre, auquel 
elle voit son néant et son tout. Il contient quelques pièces, 
comme le Portrait du Vrai Chrétien. V Arbre de la Croix, le 
Veneur qui ont de l'élévation et de l'harmonie, et qui prépa- 
rent et annoncent cette vaste éclosion de poésies chrétiennes, 
à laquelle vont travailler à peu près tous les poètes, y compris 
Lafontaine. 

Elle savait l'italien, l'espagnol, le latin, le grec et l'hébreu 
qu'elle avait appris avec le Canosse. Elle fut la gracieuse pa- 
tronne de la Renaissance. Erasme lui écrivait : 

— J'ai admiré et aimé en vous une prudence digne même 
d'un philosophe, la modération, une force d'âme invincible, 
et un merveilleux mépris de toutes les choses périssables. » 



390 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

C'est d'elle encore que Brantôme prenait plaisir à déclarer : 
— « C'était une princesse de très grand esprit et fort habile 

tant de son naturel que de son acquisitif. » 
Tant de mérites et tant d'hommages justifient la devise de 

notre poétesse : une fleur de souci regardant le soleil, avec, 

en exergue : Xon in$/eriora secuta. 






Le siècle tire à sa fin. Ceux qui écrivent alors feront leurs 
derniers pas dans le siècle suivant. Depuis Villon, depuis 
Marot, que d'événements considérables ont remué et révolu- 
tionné le royaume des lettres ! Chacun d'eux en tira le profit 
qu'il put. Un seul nom est grand, c'est celui de Mathurin Ré- 
gnier ; encore n'eût-il rien perdu sans doute de sa gloire et de 
l'originalité de son talent sans la Renaissance et sans la 
Pléiade, dont il se ressentit assez peu, ayant dû tout ce qu'il 
fut, à lui-même et à son tempérament, non à son temps et 
aux écoles. Mais avant d'arriver à lui, saluons en passant 
quelques-uns de ses contemporains, et son oncle tout d'abord. 

Philippe Desportes, fut le type du poète de cour (1), 
aimable, élégant, souriant, sans force, mais non sans grâce. 
Dans la période qui va de la Pléiade au XVII e siècle, de 1570 à 
1600, il brille d'un éclat pur et doux; et dans les comédies, on 
voit des mères qui tancent leurs filles, parce qu'elles lisent 
Desportes au lieu de vaquer au ménage. Il fut fort à la mode, 
et il sut se faire bien venir des grands et des rois. Charles IX le 
couvrit d'or; Henri III s'était lié avec lui alors qu'il était encore 
dauphin sous le nom du vicieux duc d'Anjou ; il l'emmena en 
Pologne, le ramena, lui donna une abbaye pour un sonnet et 
des rentes pour la vie ; ce fut une émulation, les grands sei- 
gneurs comblaient celui que comblait le roi. et Desportes, 
l'heureux poète, devint l'exemple le plus étonnant du cumul ; 
il était abbé de Thiron, abbé des Vaux de Cernay, abbé de 
Bonport, abbé d'Aurillac, chanoine de la Sainte-Chapelle, 
sans compter les faveurs et les présents de tous ordres. Ce fut 

(1) 154:1-1606. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 391 

le plus renie des favoris. Il finit par être si bien pourvu qu'il 
dut décliner tout autre cadeau. Le cas est unique dan- les an- 
nales des poètes. On voulut en faire un archevêque de Bor- 
deaux ; il refusa. Le roi fut surpris par cette abstention. Il 
u'était pas habitué à tant de renoncement, et plutôt au con 
traire. 

— Pourquoi refusez-vous? demanda-t-il au poète. 

- Je craindrais, étant évêque, d'avoir charge d'âmes. 

— Voire ! Vous êtes bien abbé ! N'avez-vous pas charge 
d'âmes de vos moines ? 

— Non, car ils n'en ont pas ! 

Il fut heureux, ne fit point de politique, et tira de la situation 
de courtisan poète tout ce qu'elle peut comporter d'avantages. 

Il payait en flagorneries, chantait les rois, les princes, leurs 
amours, leurs maîtresses ; dans ses vers, Phébus et Mercure 
dansent la même ronde en se tenant par la main. Sa muse est 
une Macette de haut lignage, qui met ses harmonies au ser- 
vice d'une Diane de Cossé-Brissac, d'une Hélène de Surgères, 
d'une Helyette de la Châtaigneraie, d'une Mlle de Chateau- 
neuf, d'une Marie Touchet ; il est le gazetier poétique de toutes 
les galanteries, le truchement des désirs, l'auxiliaire des ren- 
contres, le chantre complaisant des mignons ; il accorde son 
luth pour célébrer un miroir, des pendants d'oreilles, une 
faveur ; sa poésie est gracieuse, molle, efféminée, tout impré- 
gnée de l'imitation italienne, de pétrarquisme, de concetti et 
de pointes laborieuses, de préciosité renchérie. Il n'a ni souffle 
ni grandeur ; il est, comme poète, petit, menu, mignard, 
mièvre, fade, très « Henri III ». Lisez ses œuvres, Premières 
Amours, Amours d'Hippohjle, Dernières Amours, Diverses 
Amours, Bergeries, vous n'y rencontrerez que des qualités 
agréables, un rythme voluptueux et des choses jolies. Si ce 
n'est pas du grand art, ce n'est point cependant pour déplaire. 

Il eut une très grande faveur comme chansonnier. La chan- 
son était son triomphe : et il en écrivit de jolies, qui eurent du 
succès. Quand le duc de Guise se rendit au rendez-vous où il 
allait trouver la mort, il fredonnait cette vilanelle de Des- 
portes: 



392 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Rosette, pour un peu d'absence 
Votre cœur, vous avez changé ; 
Et moi, sachant cette inconstance, 
Le mien ailleurs j'ai rangé. 
Jamais plus beauté si légère 
Sur moi tant de pouvoir n'aura. 
Nous verrons, volage bergère, 
Qui premier s'en repentira. 



Un sentiment délicat de la poésie de la nature orne ces 
couplets : 



La terre, naguère glacée, 
Est ores de vert tapissée ; 
Son sein est embelli de Heurs, 
L'air est encore amoureux d'elle ; 
Le ciel rit de la voir si belle... 



Bref, ce fut le plus aimable et le plus heureux des abbés. 
Abbé ? certes, il faut le dire pour se rappeler qu'il le fut, car sa 
muse n'a rien d'abbatial ni de conventuel. Mais il plut, il 
sourit à tout, et tout lui a souri. Si le temps a fané la parure 
frêle de ses grâces, elles ont eu leur jour de fraîcheur. Un der- 
nier trait constatera la charmante disposition d'un homme 
content de la vie. Ses ennemis et ses envieux avaient fait un 
livre où étaient relevés tous ses emprunts aux poètes italiens. 
Cela s'appelait Les Rencontres des Muses de France et d'Ita- 
lie. Desportes ne s'en émut pas, mais il répliqua. 

— Des emprunts? Certes, j'en ai fait, et beaucoup plus 
qu'on ne dit. Si l'auteur m'avait consulté, je lui en aurais 
montré beaucoup d'autres qu'il n'a pas vus. 

Voilà la marque d'un heureux naturel : il n'avait en vérité 
aucune raison d'être malheureux. 

Bertaut (1)! On ne le sépare plus de Desportes, depuis que 
Boileau les a réunis. Ils ont en commun le sujet même de leur 
inspiration, à savoir les galanteries de la cour de Henri III, el 
aussi leur goût déclaré pour les pointes et la préciosité à l'ita- 
lienne. 

(1) Né à Caen en 1522-1611. 



histoire de la littérature française 393 

Il puisa dans la lecture de Ronsard le désir d'être aussi lui, 
poète. 11 plut à Henri III, qui lui donna la riche abbaye d'Au- 
nay, à Marie de Médicis qui en fit son premier aumônier, et 
l'éleva au rang d'évêque de Séez. 

Il a traduit le chant deuxième de Y Enéide, il a écrit des 
cantiques, dont un sur la conversion de Henri IV, il a para- 
phrasé des psaumes, comme Desportes; comme lui encore, il 
a mis ses souvenirs de jeunesse dans des vers louchants. Il a 
prononcé une oraison funèbre de Henri IV. Son œuvre est 
beaucoup plus orthodoxe que celle de l'abbé de Thiron. 
Mlle de Scudéry lui accordait plus de clarté qu'à Ronsard, 
plus de force qu'à Desportes, plus d'esprit et de politesse qu'à 
tous deux. Il sut traverser les terribles événements politiques 
de son temps, sans s'en émouvoir, sans en pâtir, et sans perdre 
la place la plus avantageuse à ses intérêts. C'était un oppor- 
tuniste. 

Il a signé de jolies pièces d'une mièvrerie douce, avec des 
concetti, comme on les aimait alors. Il dit à sa maîtresse que 
son cœur est en cendres, mais il ne faut pas qu'elle répande 
ces cendres sur ses cheveux, 

Car bien qu'il soit en cendre, il est brûlant encore. 

Et cela est écrit pour le mercredi des Cendres. 

Il a chanté les grands événements de son temps, les morts 
importantes, les mariages de marque, les naissances, les bap- 
têmes. Son œuvre est un petit médaillier. 

Partout, il prélude aux gentillesses qui charmeront les 
hôtes de l'Hôtel de Rambouillet. Est-il malade ? Une dame lui 
dit qu'il a trop travaillé et lu. Il répond que s'il est malade 
de trop lire, c'est 

De lire en vos beaux yeux que vous ne m'aime/. ; 

Ses romances ont de la grâce, du sentiment, un attrait 
doucement langoureux, et il mériterait qu'on retînt son nom, 
quand il n'aurait écrit que ces quatre vers délicieux et sou- 
vent cités : 



394 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Félicité passée 
Qui ne peut revenir, 
Tourment de ma pensée 
Que n'ai-je, en te perdant, perdu le souvenir ? 

Cela est exquis : c'est son sonnet d'Arvers. 

Nommons encore Du Perron (1), un autre poète de cour, 
très intrigant et habile, qui passa, de son temps, pour 
« la gloire de son âge », politique expert et souple, honoré de 
la confiance des plus grands personnages, et des plus déli- 
cates missions, poète galant quand il le fallut, et héroïque 
quand ce fut son intérêt, au demeurant bon orateur, controver- 
siste retors, qui fut nécessaire à son siècle, et qui a disparu 
avec lui. 

Quant à Vauquelin de la Fresnaye (2), il a laissé un 
Art poétique, qui est comme l'examen de conscience poé- 
tique de la fin du siècle. Il parlait de poésie, après l'avoir 
éprouvée dans ses pittoresques Foresteries, dans ses Idillies, 
dont les bergers sont l'auteur et sa femme. Ses Satires fran- 
çaises sont, honnêtes, probes, consciencieuses comme lui- 
même; c'est de la satire bon enfant. Dans son Art poétiqur. 
il a tenté, sans force et sans éclat, un essai de conciliation entre 
la Pléiade et les Classiques. Le coup était trop timide pour 
rien empêcher ou rien décider. Un autre va recommencer 
avec plus de décision et d'effet : ce sera Malherbe. 

Avant d'arriver à lui, je vous parlerai de Mathurin Régnier. 

• 

Malherbe est né en 1556. el Régnier, en 1573. 1 7 ans plus lard. 
Le premier est mort en 1628 à 72 ans ; le second en 1613 à 
50 ans. Par les dates, Malherbe est plus du xvf siècle, que 
Régnier. Mais par le style, la forme, l'inspiration, c'est Mal- 
herbe qui paraît le plus moderne, le plus jeune. Régnier écrit 
encore en vieux français. Malherbe parle déjà la langue du 
xvn e siècle, qui est toujours à peu près la nôtre. Et voilà pour- 
quoi nous rangeons Régnier parmi les poètes du xvr siècle. 

(1) 1536-1618. 

(2) 1536-1608. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAI&E 395 

Malherbe, c'est la transition vers le xvn c siècle, auquel il 
appartient par l'esprit, le tempérament et le langage. 

Mathunn Régnier, né à Chartres (1), était le neveu de Des- 
portes, et il avait son oncle en grande estime. Il disait : 

Je vais le grand chemin que mon oncle m'apprit. 

Il alla plus loin môme, et aujourd'hui Régnier l'emporte sur 
la réputation avunculaire de son prédécesseur. 

Jeune, on le mit à la théologie, et il était déjà tonsuré qu'il 
n'avait pas encore onze ans. A vingt ans, secrétaire du cardi- 
nal de Joyeuse, il suivit son patron à Rome. Il n'a rapporté 
de ce voyage aucun souvenir, aucune impression d'art ou de 
poésie. Il n'avait pas la délicate émotion d'un du Bellay. Ce 
qu'il se rappelle seulement, de son séjour dans la Cité Antique, 
c'est qu'il y a bu chaud, mangé froid, qu'il a couché sur la 
dure, que le service était très exigeant, et qu'il regrette le 
temps perdu. 

Il revint en France, hérita de son oncle, eut un bénéfice de 
2.000 livres sur l'abbaye des Vaux de Cernay, devint chanoine 
à Chartres, et occupa ses loisirs en versifiant de peu rituelles 
satires. 

De bonne heure, il se sentit touché par le désir de rimer. 

Le père bougonnait de voir son fils moins attentif à la messe 
qu'a la Muse; il le tançait : 

Et de verges souvent mes chansons menaçait, 
Aie disant, de dépit et boum de colère : 
Badin, quitte ces vers, et que penses-tu faire ? 
La muse est inutile, et si ton oncle a su 
S'avancer par cet art, tu t'y verras déçu. 

11 a écrit un petit nombre d'œuvres, et il semble avoir eu le 
travail difficile : 

Oui, j'écris rarement, 
Et sitôt que je prends la plume à ce dessein. 
Je crois prendre, en galère, une rame à la main, 

(1) 1513-1613. 



396 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Seize satires, quelques épîtres, élégies et stances, consti- 
tuent son avoir poétique. La meilleure part est dans les 
satires. 

Il avait l'esprit alerte, caustique, il était de ces satiriques 
dont Boileau lui empruntera sa définition, — un homme 

Qui perdrait son ami, plutôt qu'un mot pour rire. 

Après Horace, avant Boileau, il fit des satires, et il fit des 
épîtres; et, comme si certains sujets étaient classiques dans 
ce genre, il y eut dans l'œuvre de Régnier, un Fâcheux comme 
dans Horace et un Repas Ridicule comme dans Despréaux. 

Avant tout, il est artiste. Il a l'esprit concret et le sens des 
lignes, l'image avenante, vive, très précise et pittoresque; le 
crayon du peintre peut suivre le texte, et l'illustrer page à 
page, en marge, et ce serait par exemple, un joli motif que 
celui du poète, tel que Mathurin nous le présente : 

Je m'en allais, rêvant, le manteau sur le nez, 
L'âme bizarrement de vapeurs occupée, 
Comme un poète qui prend les vers à la pipée. 

Notez, pour le rythme, que poè-te ne forme que deux syl- 
labes. 
Cette fille n'est-elle pas jolie, et n'eût-elle pas séduit Musset, 

Claire comme un bassin, nette comme un denier. 

Avec lui rien ne se perd, du geste, de l'attitude, des manières, 
des phrases prétentieuses; il note tout, et la figure apparaît en 
excellent relief, et c'est une joie de regarder faire ce fâcheux, 
que Boileau et Molière ont souvent étudié pour s'en souvenir, 
et de l'entendre : 

Dire cent et cent fois : « Il en faudrait mourir ! » 
Sa barbe pinçotter, cajoler la science, 
Relever ses cheveux, dire : « En ma conscience ! » 
Faire la belle main, mordre un bout de ses gants, 
Rire hors de propos, montrer ses belles dents. 
Se carrer sur un pied, faire arser son épée. 

Il sait camper un personnage, dessiner un type, crayonner 
vivement une silhouette énergique. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 397 

Regardez ce lutteur à mains plates : 

Comme fait un lutteur entrant dedans l'arène, 
Qui, se tordant les bras, tout en soy se démène, 
S'allonge, s'accourcit, ses muscles étendant. 
Et, ferme sur ses pieds, s'exerce en attendant. 

Et ce cavalier à la mode n'a-t-il pas toute la désinvolture 
d'un croquis d'Abraham Bosse : 

Il faut qu'on soit morgant, qu'on bride sa moustache, 
Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand panache 
Qu'on parle baragouin et qu'on suive le vent. 

Pour un peintre, quel plaisir ce serait de l'aire poser devant 
lui le docteur de la satire X; il est là en pied, et point ne serait 
besoin d'autre modèle, tant il est expressif, vrai, et « poussé » 
comme on dit : 

Son teint jaune, enfumé, de couleur de malade... 

Ses yeux bordés de rouge, égarés, semblaient être 

L'un à Montmartre, l'autre au château de Bicêtre... 

Son nez haut relevé 

Où maints rubis balais tout rougissants de vin 

Montraient un Hâc itur à la Pomme de Pin... 

Sa bouche est grosse et torte... 

Bave, comme au printemps une grosse limace. 

Un râteau mal rangé pour ses dents paraissait 

Où le chancre et la rouille en morceaux s'amassait.... 

Il en soûlait rogner ses ongles de velours. 

Sa barbe, sur sa joue, éparse à l'aventure, 

En bosquets s'élevait où certains animaux 

Qui des pieds, non des mains, lui faisaient mille maux. 

Voilà le chef; le corps est à l'avenant, et il semble, à voir 
le buste tortu sur les jambes cagneuses, qu'on ait voulu 
entasser « Osse sur Pelion ». Quant à la robe, elle est toute 
rapiécée, et dure ainsi depuis trente ans : 

Depuis trente ans, c'est elle, et si, ce n'est pas elle. 

Les reprises, pièces, plaques d'usure, en faisaient, par 
leurs dessins, comme un atlas géographique, une carte des 
Gaules : 



398 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

(( Les pièces et les trous semés de tous côtés 
Représentaient les bourgs, les monts et les cités; 
Les filets séparés qui se tenaient à peine, 
Imitaient les ruisseaux coulant dedans la plaine. 
Les Alpes en jurant, lui grimpaient au collet 
Et Savoie qui plus bas ne pend qu'à un filet. 
Les puces et les poux, et telle autre canaille 
Aux plaines d'alentour se mettaient en bataille. 

Et ce qu'il faudrait voir encore, c'est le jupon, — l'ancien 
caban de Turpin quand il portait « l'arbalètre » de Charle- 
magne, et le mouchoir, les gants ignominieux, la clé pendant 
à la ceinture. Mathurin a dressé le portrait en pied; il s'y est 
complu, il l'a fini, soigné, complété; il était là tout à fait dans 
son genre, et il a pris plaisir à cette portraiture, étant né pein- 
tre à la plume. Convoquez, en face de ce docteur ridicule, la 
fameuse Macette, ou la tenancière du Mauvais Lieu, et vous 
ferez, avec quelques-unes de ces pages, un album que Callot 
ou Goya eussent voulu illustrer. 

Effet de pluie dans la rue : 

Et du haut des maisons tombait un tel dégoût 
Que les chiens altérés pouvaient boire debout. 

La nuit sombre le fait penser à des couleurs foncées de ta- 
pisserie. 

Et faisait un noir brun d'aussi bonne teinture 
Que jamais on n'en vit sortir des Gobelins. 

Il est pictural. Il est narrateur aussi. La philosophie n'est 
pas son fait. Il voit non les idées mais les gens, les scènes, 
et il en anime ses compositions. Il a fait un conte bien célèbre : 
le lion, le loup et l'âne. C'est une fable joliment dite, et La 
Fontaine eût pu ne pas entrer en lice, car il n'a pas mieux 
fait. Voici cette page : 

— Jadis, un loup, dit-il, que la faim époinçonne, 
Sortant hors de son fort, rencontre une lionne 
Rugissant à l'abord et qui montrait aux dents 
L'insatiable faim qu'elle avait au dedans. 
Furieuse, elle approche, et le loup qui l'avise 
D'un langage flatteur lui parle et la courtise, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 399 

Car ce fut de tous temps que, ployant sous L'effort, 

Le petit eède au grand e1 le faible au plus fort. 

Lui, dis-je, qui craignail que faute d'autre proie 

La bête l'attaquât, ses ruses il emploie. 

Mais enfin le hasard si bien le secourul, 

Qu'un mulet gros el gras à. leurs yeux apparut. 

Ils cheminent dispos, croyanl la table prête 

Et s'approchent tous deux assez près de la bête. 

Le loup qui la connaît, malin el défiant, 

Lui regardant aux pieds, lui parlait en riant : 

I >'où est-tu ? qui es-tu ? Quelle est ta nourriture, 

Ta race, ta maison, ton maître, ta nature ? 

Le mulet étonné de ce nouveau discours 

De peur ingénieux, aux ruses eut recours ; 

Et comme les Normands, sans lui répondre, voire : 

« Compère, ce dit-il, je n'ai point de mémoire 

VA comme sans esprit ma grand'mère me vit, 

Sans m'en dire autre chose, au pied me l'écrivit. » 

Lors il lève la jambe au jarret ramassée ; 

Et d'un œil innocent, il couvrait sa pensée 

Se tenant suspendu sur les pieds en avant. 

Le loup qui l'aperçoit se lève de devant, 

S'excusant de ne lire, avec cette parole 

Que les loups de son temps n'allaient point à l'école. 

Quand la chaude lionne, à qui l'ardente faim 

Allait précipitant la rage et le dessein, 

S'approche, plus savante, en volonté de lire 

Le mulet prend le temps, et du grand coup qu'il tire, 

Lui enfonce la tête et d'une autre façon 

Qu'elle ne savait point, lui apprit sa leçon. 

Tout le détail est exquis de vérité, de naturel, de naïveté 
malicieuse. Régnier est même réaliste. 

Boileau l'a bien compris. Dans ses réflexions sur Longin, 
il le loue d'avoir, avant Molière et mieux que tous, connu les 
mœurs et les caractères. 

Au chant second de son art poétique, Boileau a écrit encore, 
après avoir nommé Perse et Juvénal, les fameux satiriques 
latins : 

De ces maîtres savants disciple ingénieux 
Régnier seul, parmi nous, formé sur leur modèle, 
Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles. 
Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur, 
Ne se sentaient des lieux où fréquentait l'auteur, 
Et si, du son hardi, de ses rimes cyniques, 
Il n'alarmait souvent les oreilles pudiques ! 



400 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

On ne portera jamais sur Mathurin un jugement, je ne dis 
pas plus complet, mais plus juste. Musset encore a raison : 

Otez votre chapeau, c'est Mathurin Régnier, 
De l'immortel Molière immortel devancier ! 

Oui, ce vieux style a ses grâces comme il a ses hardiesses, 
et le poète nous ouvre d'étranges portes. 

De le suivre en ces lieux, il n'y faut point songer ici, et le 
respect de l'honnêteté nous ordonne de quitter la compagnie 
de Mathurin, quand il se rend chez la Macette, et plus encore, 
quand il en revient. 

11 a eu des imprécations éloquentes contre les poètes vi- 
veurs : il pouvait s'y compter lui-même, car, pour reprendre 
sa pittoresque expression, il est trop souvent avec ceux qui 

Font un bouchon à vin du Laurier de Parnasse. 

Il lut peut-être moins un poète qu'un chroniqueur expert 
dans l'art de voir, de regarder, de noter, de saisir le trait 
essentiel, de crayonner en trois coups, un croquis sobre et 
singulièrement expressif. S'il eût su conter et agencer un 
récit de longue haleine, il eût fait un romancier de tout pre- 
mier ordre. Il a le don de rendre les formes et les aspects; son 
œil aperçoit, démêle les détails caractéristiques, et ses por- 
traits sont vivants, vrais ; c'est la plus précieuse galerie de 
types que nous ayons pour ce temps-là avant Francion et le 
Roman Comique. 

Il fut l'homme de la nature, et à cet égard, il ne se fit jamais, 
non pas même avec J.-J. Rousseau, de profession plus 
cynique que la satire ,4 M. de Béthune, où Mathurin va jus- 
qu'à honnir et bannir l'honneur, parce qu'il gêne l'instinct : 

Et je hais plus l'honneur qu'un mouton une louve. 

Par honneur, entendez la morale, les devoirs sociaux, le 
respect humain, la décence, tout ce qui entrave « les plaisirs >> 
et (( sèvre les désirs », et il va jusqu'à traiter de « chimère » 
la notion de la vertu que nous désirons chez « nos mères, nos 
femmes et nos sœurs ». 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 401 

Il fait le procès à la civilisation, à la société : 

Je pense quant à moi que cet homme fut ivre 
Qui changea le premier l'usage de son vivre 
Et rangeant sous des lois les hommes écartés 
Bâtit premièrement et villes et cités. 

Ses théories sont d'une impudence scandaleuse, et il le 
disait à M. de Béthune, et il le redira au marquis de Cceuvre : 

Or, moi qui suis tout flamme et de nuit et de jour, 

Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour, 

Je cours sous divers vents de diverses fortunes. 

La nature, en art comme dans la vie! il ne met rien au-des- 
sus; aussi sa poésie est celle d'un naturalisme cru et sans fard. 
Il le sait, et il le veut ainsi, et il l'ordonne à sa muse, qu'il 
désire avant tout simple, sans artifice, sans autre clé à ses 
chants, que la « clé de nature » : 

O Muse, je t'invoque ; emmielle-moi le bec, 
Et bande de tes mains les nerfs de ton rebec. 
Laisse-moi là Phœbus chercher son aventure ; 
Laisse-moi son bémol; prends la clé de nature, 
Et viens, simple et sans fard, nue et sans ornement. 

Dans cette grande querelle qui va s'ouvrir avec le XVII e siècle, 
la querelle des Précieux et des Bourgeois, qui dure toujours, 
Régnier est du parti bourgeois, avec Boileau, avec Molière. Il 
n'entend rien aux finesses, aux grâces, aux afféteries, et il est 
pour les idées simples et de gros sens. Son idéal n'est pas 
très haut, et sa muse frôle trop souvent de son aile les im- 
mondices de la vie matérielle, quand elle ne s'y embourbe pas 
tout à fait. Pour certaines de ses pages, il n'y a pas deux 
mots à chercher si on les veut désigner, et il n'y en a qu'un : 
ce sont des ordures. 

Mais ceci n'est que l'excès d'une qualité dont il convient 
de lui donner acte. Observateur de la vie des rues et des 
bouges, il a conservé à notre littérature l'héritage de réalisme 
que les vieux fabliaux semblaient avoir vainement légué à la 
Pléiade. Il a renoué la chaîne d'une tradition qui, sans lui, eût 



402 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

sombré peut-être tout à fait dans les fantaisies extravagantes 
des romanciers du xvn e siècle : la tradition de l'observation des 
mœurs et des peintures vécues, qui continuera un peu à l'écart 
et en dessous du grand siècle, avec Scarron, Sorel, Furetière, 
Colletet, et même Boileau, pour rejoindre, à l'autre bout, 
La Bnryère et Lesage, père du roman de mœurs. 

Donc nul lyrisme. Des vers de bonne frappe, qui, comme 
ceux de Boileau, doivent tout leur mérite à leur sobriété 
concise, plutôt qu'à la grâce de l'imagination ou à l'élévation 
du sentiment. 

Au demeurant, cette poésie est très caractéristique. Elle est 
beaucoup plus vieillote dans la forme que celle de Malherbe 
son contemporain. Elle est archaïque. Il semble qu'à cette 
époque où la langue française moderne se fixait, on ait eu 
le choix entre deux façons de parler, l'ancienne et la nou- 
velle. 

Il est pour le vieux style parce qu'il est conservateur. 

En toute opinion, je fuis la nouveauté. 

Il a le culte des anciens, de l'autrefois, et ne voft de salut 
que dans l'imitation « de nos vieux pères » et de ces « grands 
personnages » qui ont écrit depuis deux mille ans avec un 
tel crédit. 

Qu'en vers, rien n'est parfait que ce qu'ils en ont dit. 

Horace est son modèle : il s'en est nourri, imprégné ; il 
l'imite, le suit, et il entre en fureur quand sa pensée se reporte 
sur <( ces jeunes veaux » qui veulent faire du neuf comme si, 
à eux seuls, la mouche de Platon avait emmiellé leurs lèvres, 
et qui ne craignent pas « d'offenser la mémoire des vieux ». 
Tant d'outrecuidance le met en rage, et il leur décoche ses 
traits les plus acérés. 

L'acrimonie était d'autant plus vive que, dans l'espèce, l'es- 
prit de famille entrait en jeu. Malherbe avait été for! dur pour 
Desportes, l'oncle de Régnier : il avait osé dire que son potage 
valait mieux que ses psaumes. Voici la vengeance que le neveu 
lira de cet insolent ; il le portraitura : 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE i03 

Cependant leur savoir ne s'étend seulemenl 
Qu'à regratter un mol di uteux au jugement. 
Prendre garde qu'un qui ne h ai te une diphtongue, 
Epi»-:' si des vers la rime est brève ou longue, 
Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant, 
Ne rend pas à l'oreille un vers trop languissant: 
Kl laissenl sur le \ ei d le non e de l'om rage. 
Nul esguillon divin n'élève leur couragi 
Ils rampent bassement, faibles d'inventions, 
Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions. 
Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose 
C'est proser de la rime et rimer de la prose. 

Et comme toute idée chez lui se l'ail nuage, la comparai- 
son arrive aussitôt, et celle-ci est jolimënl venue : 

Aussi, je les compare à ces femmes jolies 
Qui par de^ affiquets se rendent embellies. 
Qui, gentes en habits, et fades en façons 
Parmi leur point coupé tendent leur hameçon ; 
Dont l'œil rit mollement avec afféterie 
Et de qui le parler n'est rien que flaterie : 
Des rubans piolez s'agencent proprement. 
Et toute leur beauté ne git qu'en l'ornement, 
Leur visage reluit de ceruse et de peautre, 
Propres en leur coiffure, un poil ne passe l'autre. 

Sa théorie fut étroite et périlleuse, de borner le domaine de 
l'invention et de cantonner l'imagination dans on ne sait 
quelle docile imitation. Il n'a pas eu le souffle ardent de la 
poésie, « l'aiguillon divin », et on s'en douterait à cette 
étrange conception du talent, qui place le mérite dans le suc- 
cès, et jauge la valeur des vers par l'argent qu'ils rapportent 
à leur auteur. Les jeunes incriminent les ver- de Desportes, 
et les trouvent criblés de fautes ?Qu'ils gagnent donc autant 
d'argent que lui, et que leur belle Muse 

Leur donne comme à lui dix mille écus de rente ! 
Des fautes? 

Telles je les croirai, quand ils auront du bien ! 
On ne peut rêver une plus étrange notion du génie poétique. 



404 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Un jour pourtant, le démon de la poésie le souleva au-des- 
sus de lui-même, et lui souffla une page qui atteint à la 
grande éloquence, quand il écrivit à Rapin ces beaux vers 
inspirés par la philosophie et la conscience de la raison 
impuissante: 

— Philosophes, rêveurs, discourez hautement : 
Sans bouger de la terre, allez au Firmament ; 
Faites que tout le ciel branle à votre cadence, 
Et pesez vos discours même dans sa balance : 
Connaissez les humeurs qu'il verse dessus nous, 
Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous ; 
Portez une lanterne aux cachots de nature, 
Sachez qui donne aux fleurs cette aimable peinture, 
■ Quelle main sur la terre en broie la couleur, 
Leurs secrètes vertus, leur degré de chaleur; 
Voyez germer à l'œil les semences du monde, 
Allez mettre couver les poissons dedans Tonde, 
Déchiffrez les secrets de Nature et des Cieux : 
Votre raison vous trompe aussi bien que vos yeux. 

De tels accents sont rares dans son œuvre, et après s être 
ainsi aventuré dans les hauteurs, il redescendait vite et retom- 
bait, 

De la tête et du col comptant chaque degré, 

dans les rues boueuses et les bouges de Paris, qui furent son 
domaine de prédilection. 

11 avait composé son épitaphe : 

J'ai vécu sans nul pansement 
Me laissant aller doucement 
A la bonne loi naturelle, 
Et si je m'étonne pourquoi 
La mort osa songer à moi, 
Qui ne songeai jamais à elle. 



Boileau a porté ce jugement sur Régnier comparé à Mal- 
herbe : 

« Régnier était bien plus poète que Malherbe, mais Mal- 
herbe avait plus de justesse que Régnier. » 



HISTOIRE DE L\ LITTÉRATURE FRANÇAISE 405 

C'est ce qu'il faut voir. 

On ne lit plus Malherbe. Et pourtant son nom esl toujours 
très célèbre. 

Pourquoi ? 

Si on ne le lit plus, c'est pour deux causes : d'abord, on 
lit fort peu les poètes; ensuite, il a écrit trop peu de très bons 
vers pour s'imposer à l'attention de la postérité. 

C'est un homme au sujet duquel il y a moins à dire de son 
œuvre que de son rôle. 

Quelques mots d'abord sur lui-même. Ce fut un fieffé ori- 
ginal, brusque, bourru, indépendant, traitant les choses et 
les gens à coups de boutoir. Né à Caen (1), où l'on voit encore 
sa maison, à l'angle de la rue de l'Odon, il était l'aîné de neuf 
frères; il étudia dans sa ville natale, puis à Paris, 
puis à l'étranger, en voyageant. On voyageait alors beau- 
coup plus qu'aujourd'hui, malgré la moins grande facilité. 
Tous les écrivains, ou à peu près, de cette époque, ont fait un 
tour en Europe, et sont au courant de ce qu'on dit, écrit et 
pense ailleurs que chez eux. Ces sorties étaient plus profi- 
tables que nos excursions hâtives de touristes. On séjournait 
dans les pays, on y était présenté dans la société, on profitait 
des nouveautés qu'on découvrait. C'était de l'excellente édu- 
cation, bonne pour élargir l'esprit et affermir l'humeur. 

.Malherbe, qui fut brouillé avec tout le monde, commença, 
avant vingt ans, par se brouiller avec son père, puis avec son 
frère cadet Eléazar, le Benjamin de la famille, auquel il fit ' 
procès sur procès pour des questions d'intérêts. 

On lui disait à ce propos : 

— Que de procès ! toujours des procès avec votre famille ! 

— Avec ma famille? Mais avec qui voulez-vous que j'en 
aie? Ce n'est pas avec les Turcs et les Tartares, qui ne me 
connaissent pas ! 

Ayant quitté les siens, il entra au service du duc d'Angou- 
lême, bâtard de Henri II. La poésie ne l'attirait pas encore; 
il faut compter pour peu un poème plein de défauts : Les 
Larmes de saint Pierre, auquel il suffira de faire un rappel 
du jugement bienveillant d'André Chénier. 

I 1555-1628. 



406 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

« Quoique le fond des choses y soit détestable, il ne faut 
point le mépriser. La versification en est étonnante. On y 
voit combien Malherbe connaissait notre langue et était né 
à notre poésie; combien son oreille était délicate et pure dans 
le choix et l'enchaînement de syllabes sonores. » 

En réalité, il ne s'était pas encore trouvé; il se cherchait 
même fort peu. Mais le sens critique était déjà éveillé. 

Un jour un grand seigneur écrivit un sonnet, il le montra 
à Dupérier en lui disant : 

— Faites-le lire à Malherbe, mais ne lui dites pas que c'est 
de moi, dites que c'est de vous. 

Malherbe lut, et dit : 

— Voilà un bien méchant sonnet. Il ne serait pas plus mau- 
vais, si c'était le Grand Prieur qui l'eût fait. 

Il avait deviné juste. 

Il se maria, et on s'étonne un peu qu'il n'ait pas tardé à se 
brouiller avec sa femme, étant destiné à quereller tous et un 
chacun. Il la laissa en Provence et vécut en Normandie. 

La vie était rude. Sa famille ne lui donnait rien, et le seul 
cadeau qu'il reçut de son père fut un tonneau de cidre. On 
ne vit pas avec cela. 

Le cardinal Du Perron remarqua quelques vers qu'il avait 
écrits, et présenta le jeune poète à Henri IV avec force éloges. 
A la cour, il se débrouilla et sut faire ses affaires. Il écrivit des 
vers de poète courtisan, des vers de commande, « de néces- 
sité », comme il disait. Il était viveur, aimait le vin, le sexe, 
on l'appelait « le Père la Luxure ». Henri IV vit en lui son 
homme, et le Vert-Galant se l'attacha. Malherbe se fit nom- 
mer gentilhomme de la Chambre aux appointements de dix 
mille livres. 

La mort de -on père augmenta son bien de sa petite part 
d'héritage. 

Il rimait pour ses protecteurs et pour les puissants du jour. 
Il a surtout travaillé de 1605 à 1610, et fit des odes, des son- 
nets, des ballets, pour le roi, pour le duc de Bellegarde, pour 
la princesse de Condé, aimée du roi. Il était passé poète offi- 
ciel, et il excellait dans cette partie ; ayant peu de sentiments 
par lui-même, il exprimait ceux des autres. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 407 

\u physique, Les poitrails du temps le représentent avec 
les cheveux courts et crépus, le front haut, les arcades pro- 
fondes, l'œil clair et sérieux, le nez busqué, la figure maigre, 
la barbe en pointe, la moustache en crocs; l'ensemble de la 
tête encadrée par la large colleretle blanche, donne une 
impression de finesse, de distinction, de fierté. C'était un 
grand original et un grand orgueilleux. Il avait de ces mots 
qui fleurent la vanité la plus outrecuidante, comme quand il 
disait fastueusement : 

<( La monnaie dont les petits paient les bienfaits des grands, 
c'est la gloire: de ce côté-là, on ne peut pas m 'accuser d'ingra- 
lilude. » 

L'âge ne le rabattit pas, ni ne le rendit plus modeste, et il 
prenait soin lui-même d'admirer sa verte vieillesse : 

Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages ; 
Mon esprit seulement exempt de sa rigueur 
A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages 
Sa première vigueur. 

Ou encore ; 

Les puissantes faveurs dont Parnasse nf honore 
Non loin de mon berceau commencèrent leurs cours; 
Je les possédai jeune et les possède encore 
A la fin de mes jours. 

C'est sans réplique. Cette fatuité, qui n'avait pourtant rien 
de méridional, était l'une de ses bizarreries, car il en avait beau- 
coup. Il était vif, difficile, grossier parfois, dur et expéditif 
avec ceux dont il n'avait pas besoin. Il n'avait rien d'un carac- 
tère aimable, avenant ou accommodant. 

Il dîne chez l'archevêque de Rouen; au dessert, il s'endort. 
On le réveille. 

— Venez à mon sermon, lui dit l'archevêque. 

— Non, merci, répond-il; je dormirai bien sans cela. 
Voilà de ses boutades. Desportes, qui l'a prié à dîner, vient 

lui montrer ses psaumes traduits : 

— Non, dînons, je vous prie ; votre potage vaut mieux que 
vos psaumes ! 



408 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Un ami le croise et l'arrête, un soir, dans la rue sombre, 
éclairée seulement par le laquais qui porte la torche. Malherbe 
interrompt brusquement l'entretien. 

— Allons, bonsoir, vous me faites brûler pour cinq sols de flambeau, 
et ce que vous dites ne vaut pas six blancs. 

Un jeune poète lui soumet des vers qu'il se propose de 
dédier au Roi. 
Malherbe prend sa plume et écrit en dessous de la dédicace : 

Au Roi, 

Pour sa chaise percée. 

Il avait (Je ces coups de botte, la délicatesse n'étant pas son 
partage. Veut-il être galant ? Voici le compliment qu'il trouve : 

— J'ai été longtemps à vous retenir, madame, mais quand on est 
couché sur les fleurs, on a peine à se lever. 

Ses opinions et ses jugements en littérature ont la même 
souplesse et le même moelleux. 

Les paroles de Racan méritent d'être rapportées : « Il 
avait effacé plus de la moitié de son Ronsard et il en notait à la 
marge les raisons. Un jour Yvrahde, Racan, Colomby et autres 
de ses amis, feuilletant ce livre sur la table, Racan lui demanda 
s il approuvait ce qu'il n'en avait point effacé. Pas plus que 
le reste, dit-il. Cela donna sujet à la compagnie et entre autres 
à Colomby de lui dire que si l'on trouvait ce livre après sa mort, 
on croirait qu'il aurait trouvé bon ce qu'il n'avait pas effacé. 
Il lui répondit : « Vous avez raison », et à l'heure même il 
acheva d'effacer le reste... » 

Ceci n'empêche qu'un patient chercheur a pu réunir, parfois 
à tort, souvent à raison, plus de quatre-vingts pages de cita- 
tions où Malherbe s'est inspiré directement de Ronsard. 

Tout ceci ne serait rien. Il y a une catégorie de gens, qu'on 
appelle les bourrus bienfaisants, et qui sont sympathiques. 
Malherbe n'est pas de ceux-là: il a eu plus d'égoïsme que de 
bonté, plus de sécheresse de cœur que de tendresse, et il l'a 
prouvé. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 409 

Un cite, comme une preuve de sensibilité, la lettre qu'il écri- 
vit à sa femme quand il perdit sa fille Jordaine. La voici, 
cette lettre. 

J'ai bien de la peine à vous écrire cette lettre, mon cher cœur, et 
je m'assure que vous n'en aurez pas moins à la lire. Imaginez-vous, 
mon âme, la plus triste et la plus pitoyable nouvelle que je saurais 
vous mander: vous l'apprendrez par cette lettre. Ma chère fille et la 
vôtre, notre belle Jordaine, n'est plus au monde. Je fonds en larmes 
en vous écrivant ces paroles, mais il faut que je les écrive, et il faut, 
mon cœur, que vous ayez l'amertume de les lire. Je possédais cette 
fille avec une perpétuelle crainte, et m'était avis, si j'étais une heure 
sans la voir, qu'il y avait un siècle que je ne l'avais vue. Je suis, mon 
cœur, hors de cette appréhension, mais j'en suis sorti d'une façon 
cruelle et digne de regrets, s'il en fut jamais une bien cruelle et bien 
regrettable. Je m'étais proposé de vous consoler; mais comme le 
ferais-je, étant désolé comme je suis? Recevez cet office d'un autre, 
mon cœur, car de moi, je ne puis si peu me représenter cet objet et 
me ressouvenir que je n'ai plus ma très chère fille, que je ne perde 
toutes les considérations qui me devraient donner quelque patience 
et ne haïsse tout ce qui me peut diminuer ma douleur. J'ai aimé uni- 
quement ma fille, j'en veux aimer le regret uniquement. Le mal qui 
me l'a ôtée ne m'ôtera pas le contentement que j'ai de ne m'en affli- 
ger. Mais que fais-je, ma chère âme. Je me devrais contenter de ne m'en 
consoler point sans vous donner par ces discours si tristes et si mélan- 
coliques sujet de vous attrister davantage. A la nouveauté de cet acci- 
dent, un de mes plus profonds ennuis, et qui donnait à mon âme des 
atteintes plus vives et plus sensibles, c'était que vous n'étiez avec 
moi pour m'aider à pleurer à mon aise, sachant bien que vous seule, 
qui m'égalez en intérêt, pouviez m'égaler en affliction. Plût à Dieu, 
mon cher cœur, que cela eût été; je serais relevé de cette peine de 
vous écrire de si déplorables nouvelles, et vous hors de ce premier 
étonnement qu'il faut que les âmes les plus raides et les plus dures 
sentent au premier assaut que leur donne cette douleur. 



Certes, ce père est affligé, et le contraire serait trop surpre- 
nant; mais il me semble que. loin de prendre texte de cette 
lettre pour lui attribuer un cœur tendre et sensible, ce qui nous 
changerait bien notre Malherbe, si elle est, à l'opposé, remar- 
quable par quelque endroit, c'est par l'étrange sang-froid et 
l'impassibilité qu'elle décèle. Qu'est-ce qu'un père qui en un 
pareil moment trouve encore l'esprit et le loisir de mouler une 
si belle page, dont les périodes ont la cadence étudiée et le 
balancement rythmique de l'art le plus consommé ? Il crai- 
gnait de perdre sa fille, nous dit-il : 



410 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

— Je suis hors de cette appréhension, mais j'en suis sorti 
d'une façon cruelle et digne de regrets, s'il en fut jamais une 
bien cruelle et bien regrettable. 

Mais c'est des concetti, et vous faites des pointes ! 

— J'ai aimé uniquement ma fille, j'en veux aimer le regret 
uniquement. 

Mais vous faites de l'esprit ! 

— Le mal qui me l'a ôtée ne mutera pas le contentement que 
j'ai de m'en affliger. 

Le contentement de s'en affliger ! C'est le fin du fin et le 
miracle de la préciosité. Loin de citer cette lettre, pour en faire 
honneur aux sentiments de Malherbe, disons qu'elle est sa 
honte et j'en appelle ici à tous les pères- : quel est celui qui 
serait assez dénaturé et insensible pour annoncer à sa femme 
la mort d'une fille avec de semblables soucis de grammairien, 
de rhéteur et de bel esprit ? 

Dans une autre circonstance, il perdit un fils. 

« Voici, raconte Tallemant des Réaux, comme ce pauvre 
garçon fut tué. Deux hommes d'Aix, ayant querelle, prirent 
la campagne ; leurs amis coururent après ; les deux partis se 
rencontrèrent en une hôtellerie. Chacun parla à l'avantage de 
son ami. Le fils de Malherbe était insolent ; les autres ne le 
purent souffrir. Ils se jetèrent dessus et le tuèrent. Celui qu'on 
accusait s'appelait Piles ; il n'était pas seul sur Malherbe ; les 
autre l'aidèrent à le dépêcher. » 

Malherbe a pleuré ce fils en beaux vers, — des vers qui 
sont peut-être plus beaux que touchants : 

Que mon fils ait perdu sa dépouille mortelle, 
Ce fils qui fut si brave et que j'aimais si fort, 
Je ne l'impute point à l'injure du sort, 
Puisque finir à l'homme est chose naturelle. 

Mais que de deux marauds la surprise infidèle 
Ait terminé ses jours d'une tragique mort, 
En cela ma douleur n'a point de réconfort, 
Et tous mes sentiments sont d'accord avec elle. 

O mon Dieu, mon Sauveur, puisque par la raison 
Le trouble de mon âme étant sans guérison, 
Le vœu de la vengeance est un vœu légitime, 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 411 

Fais que de tun appui je suis fortifié. 

Ta justice t'en prie; et les auteurs du crime 

Sont fils de ces bourreaux qui t'onl crucifié. 



Ces vers sont parmi les meilleurs du poète, el la douleur qui 
\ est peinte est poignante : le contraire serait monstrueux. 
Voyez comme la colère et la vengeance y ont le pas sur la rési 
gnation et la douleur ; celle-ci pour être grande, n'est pas 
muette, elle rime, elle assemble les mots avec un rare bonheur, 
el la pointe finale sur ces assassins qui étaient juifs, est des 
plus ingénieuses. 

C'est ne pas perdre la tête que de faire un sonnet en un 
pareil moment. .Malherbe était une forte tête : nullement rêveur 
ou imaginaire, il était pour le solide, et il avait l'esprit pra- 
tique. Les Instructions à mon fils sont des conseils de rusé 
Aormand qui sait tenir des comptes en partie double. Il lui 
énumère ses procès, l'état de ses biens, de ses dettes, c'est le 
manuel de la chicane et du parlait comptable. N'oubliez pas 
qu'il fut trésorier public, et qu'il sut mener habilement de 
fortes spéculations sur des terrains à bâtir, à Toulon, et sur 
les salines de Castigneau. 

Il supputait le mérite de ses vers par leur rendement, comme 
s il se fût agi d'une carrière de moellons. 

Il écrivait à un ami : 

« Je vous envoie des vers que j'ai donnés à la reine ; ils 
sont au goût de toute cette cour ; je désire qu'ils soient au 
vôtre ; s'ils produisent quelque chose de bon pour moi, ils 
seront au mien ; jusque-là, je tiendrai mon jugement sus- 
pendu. » 

Nul sentiment profond, nulle conviction ; l'apparence tou- 
chante de ses poésies est factice, et sa biographie jette un vi- 
lain jour sur son œuvre. Vous admirez ses beaux vers sur la 
mort de Henri IV ? 



O soleil! ô grand luminaire! 
Si jadis l'horreur d'un festin 
Fit que de ta route ordinaire 
Tu reculas vers le matin, 
Et d'un émerveillable échange 
Te couchas aux rives du Gange, 



412 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

D'où vient que ta sévérité, 
Moindre qu'en la faute d'Atrée. 
Ne punit point cette contrée 
D'une éternelle obscurité ? 

Vous le croyez ému, remué au tréfond de l'être ? Non, c'est 
un devoir de courtisan, une corvée poétique à laquelle on ne 
peut se soustraire, et il a écrit : 

— J'en dirai ma râtelée comme les autres. 

Voilà qui mesure sa sincérité. Il en dit sa râtelée! Et 
Henri IV n'est pas plus heureux avec lui que n'avait été 
Henri III ; il le chanta sur tous les modes majeurs : 

Henri de qui les yeux et l'image sacrée 
Font un visage d'or à cette âge ferrée. 

Quand Henri III fut mort, et ne fut plus ni à craindre ni 
à solliciter, que devint-il dans l'esprit et l'œuvre du poète ? 
« Un roi fainéant », le « vergogne des princes. » 

Il était ainsi avec les grands. Il les adulait, et les détestait 
dans son for intérieur. 

Il flattait de Luynes. et il l'appelait à part soi : 

Une absinthe au nez de barbet. 

Mais un pauvre lui demande-t-il l'aumône au nom du ciel, 
il lui répond : 

— Si Dieu te laisse pauvre, c'est que tu n'as nul crédit sur lui. A la 
bonne heure si tu venais de la part du duc de Luynes, je te donnerais. 

Il eut le culte hargneux et forcé des grands ; il le fallait 
bien. De là une certaine hypocrisie qui gêne ses vers, et leur 
enlève la netteté franche des sentiments. 

Tous ces seigneurs, il les craignait, il les servait, il s'en 
servait, et il les détestait, témoin ce mot à un gentilhomme qui 
déplorait la mort des enfants de la princesse de Condé, 
princes du sang : 

— Eh ! monsieur, vous ne manquerez jamais de maîtres . 
Il fallait esquisser le caractère moral de Malherbe pour com- 
prendre sa poésie. Celle-ci vaut moins par l'inspiration que 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 413 

par la forme. Vous y chercherez vainement de belles et furies 
pensées, des sentiments élevés, héroïques, chevaleresques, des 
enthousiasmes lyriques et des accents de vraie passion. Il 
n'éprouva rien de tout cela, étant homme posé, rassis, de sen- 
timents sans relief, bougon à boutades, impatient, quelque peu 
parpaillot, et donnant à la froide raison tout ce qu'il refusait 
à l'imagination. 

Ce fut, comme Boileau, un poète raisonnable. Mais son 
rôle fut plus considérable que celui de Boileau. Celui-ci a été 
le chien de garde du Parnasse. Il a aboyé contre les fantai- 
sistes qui s'écartaient du troupeau pour cueillir sur les côtés 
les fleurettes de la prairie de Tendre. Il a maintenu l'ordre. 

Malherbe l'a créé et établi. A un moment où la littérature 
et la langue étaient hésitantes, négligées, prolixes, il les a cla- 
rifiées, il leur a rendu la sobriété, le choix, le discernement, 
la mesure. Il a été un peu loin : c'est le fait de toutes les ré- 
formes, de dépasser le but pour l'atteindre. 

Il a étriqué le lexique. 

Le vocabulaire de la langue poétique de Malherbe est indi- 
gent. Il fut excellent comme point de départ, et il en avait 
gardé bien assez. Les floraisons du langage sont de celles 
qu'on peut émonder : elles sont assez vivaces pour redevenir 
vite trop touffues. 

Dans cette lâche de régulateur et de censeur des mots, 
Malherbe fut inimitable. Il eut le bon sens juste, le goût sévère, 
le don du choix. Il faut toujours redire les vers trop fameux 
de Boileau qui a compris Malherbe, parce qu'ils sont bien 
tous deux de la même famille : 



— Enfin Malherbe vint, et le premier en France 
Fit sentir dans les vers une juste cadence; 
D'un mot mis à sa place enseigna le pouvoir, 
Et réduisit la muse aux règles du devoir. 
Par ce sage écrivain la langue réparée 
N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. 
Les stances avec grâce apprirent à tomber, 
Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber. 
Tout reconnut ses lois, et ce guide fidèle 
Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle, 
Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté, 
Et de son tour heureux imitez la clarté. 



4 1 4 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Il n'y a rien à dire à cette définition : elle est exacte. Vous 
remarquerez que l'éloge que contiennent ces vers est celui d'un 
grammairien; ce dont Boileau félicite Malherbe, c'est d'avoir 
mis les mots à leur place, écarté les locutions rudes, sup- 
primé l'enjambement, soigné la sonorité des syllabes. Et le 
génie ? le lyrisme ? l'ardente fièvre de la passion ? la gran- 
deur et la beauté de l'idée ? la noblesse des sentiments ? Boi- 
leau tient Malherbe quitte de ces qualités qu'il n'a pas eues : 
elles n'étaient pas nécessaires à sa tâche de philologie poé- 
tique. Malherbe a, d'un violent coup de barre, orienté l'appa- 
reil de notre langage vers un horizon nouveau. Il a passé au 
tamis les broutilles de vieux languaige, et il en est résulté le 
français moderne. Comme Minerve tout armée sortit de Ju- 
piter, le français est sorti, tout prêt, du cerveau de Malherbe : 
il n'y avait plus rien à reprendre ni à ajouter; et il y a 
moins de différence entre le langage de Malherbe et celui de 
Beaumarchais ou de Chateaubriand , qu'entre celui de 
Malherbe et celui de Ronsard ou de Du Bellay, ses contempo- 
rains. Ce qu'il fondait, allait durer, sinon éternellement, du 
moins durant des siècle--. 

La sélection des mots à garder ou à rejeter, la forme, la 
facture, le rythme, la clarté, la méthode, la justesse, la vérité 
simple, le choix des termes, l'agencement des vers et des stro- 
phes, l'ordonnance du plan, tels furent ses soucis de poète 
algébriste, qui disposa le vocabulaire comme des pièces en 
bataille sur un échiquier, et fit battre la vieille garde usée des 
mots anciens par la jeune armée fraîche du lexique de son 
temps et de son œuvre. 

C'était une rude entreprise de tenter à soi tout seul un pa- 
reil remaniement, et c'est là que Malherbe mérite une admi- 
ration sans réserve. Certes, il a trop réduit, élimé, rogné, 
rétréci le vocabulaire ; mais il occupera toujours une place 
considérable dans l'histoire de la littérature. Il a donné à la 
forme littéraire l'importance qu'elle doit conserver; s'il l'a 
exagérée, il n'y a pas grand dommage; en mettant à la mode 
les questions de grammaire et de réforme du langage, il s'ins- 
crivait en tête de ces Précieux dont le rôle sera si important 
au XVII e siècle, et a été si méconnu, parce que, par une conjura- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 415 

tion tacite et erronée, on a trop accepté, sans le discuter, l'avis 
partial de Molière et de Boileau, qui ont échoué d'ailleurs 
dans leurs attaques injustes. 

C'est sous les traits du grammairien que son souvenir se 
conserva. Balzac en a tracé ce croquis pittoresque : 

Vous souvenez-vous de ce vieux pédagogue de cour que 
l'on appelait autrefois le tyran des mots et des syllabes?... 
J'ai pitié d'un homme qui t'ait de si grandes affaires entre 
f>as et point; qui traite l'affaire des participes et des gérondifs 
comme si c'était celle de deux peuples voisins l'un de l'autre 
et jaloux de leurs frontières. La mort l'attrapa sur l'arrondis- 
sement d'une période, et l'an climatérique l'avait surpris déli- 
bérant si erreur et doute étaient masculins ou féminins. Avec 
quelle attention voulait-il qu'on l'écoutât quand il dogmati- 
sait de l'usage et de la vertu des particules?... » 

Balzac fait là allusion à la mort de Malherbe, que Racan a 
contée : 

Avant de mourir, il s'éveilla en sursaut pour blâmer sa garde-malade 
d'avoir employé un mot qui à son gré n'était pas bien français. Son 
confesseur lui en fit réprimande, il répondit: 

— Je veux défendre jusqu'au dernier soupir la pureté de la langue 
française. 

Voilà le fond de son secret et de sa force; il est tout entier 
dans ce mot qui le peint au vif. 

On demandait à un musicien, à son lit de mort : 

— Etes-vous luthérien ou calviniste ? 
Il répondit : 

— Je suis forte-pianiste. 

C'est presque le mot de Malherbe mourant dans la passion 
impénitente de sa réforme du langage. Et il rappelle le cas de 
cet autre savant, Dumarsais, grammairien incorrigible jus- 
qu'au bout, et dont le dernier mot sur son lit de mort fut : 

— Je m'en vais ou je m'en vas, car l'un et l'autre se dit, — 
ou se disent. 

C'est de ce grammairien Dumarsais qu'on a rapporté aussi 
cette réplique du philologue invétéré; son élève avait dit : 

— Fichtre ! 

11 le corrigea avec flegme : 



416 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

— Monsieur, ce mot n'est pas français : on dit f..., mais il 
n'y a guère que la canaille qui s'en serve. 

Théophile de Viau a jugé Malherbe durement, mais assez 
sainement : 

« Malherbe, l'esprit le moins poétique qui fût jamais, est 
en vers un pendant assez exact de ce qu'était Balzac pour la 
prose; c'est le même purisme étroit et sans portée, les mêmes 
minuties de syntaxe, la même pauvreté d'idées et de passion. 
Dans les lettres de l'un comme dans les vers de l'autre, tout est 
mesquin, symétrique et rabougri; le style pousse la sobriété 
jusqu'à la lésine; il n'y a rien d'abondant, rien d'ample et de 
flottant; le vêtement de Vidée est trop court pour elle, et il faut 
tirer à deux mains pour V amener jusqu'aux pieds. La recher- 
che du congru et du galant dégénère souvent en préciosité; la 
richesse maladroite des rimes ramène à chaque bout de vers 
les mêmes assonances. Ce sont les merveilles à nulles autres 
secondes, les plus belles du monde, expressions indubitable- 
ment admirables et du plus bel air, et, dignes à tous points 
de messieurs du Recueil Choisi, mais dont la répétition ne 
laisse pas de devenir fastidieuse à la longue. Quant aux méta- 
phores, aux figures, à la passion, à tout ce qui est poésie enfin, 
il n'en faut pas chercher; ce sont lettres closes pour eux; ils 
ne s'en doutent même pas, et professent pour la poésie un 
mépris au moins fort singulier. » 

Et sa sévérité s'exaspérait : 

— Malherbe n'a pas eu de repos qu'il n'ait eu, à force de le faire pas- 
ser à travers les filtres de la syntaxe, enlevé toutes la partie colorante de 
la langue qu'il travaillait ; il a fait comme un chimiste qui d'un vin 
généreux ne laisserait au fond de la cornue que la partie incolore et 
insipide. 

Il fallait bien marquer le rôle philologique et prosodique de 
la réforme malherbienne. Mais il faut se garder d'exagérer 
pourtant, et ne pas oublier que ce tyran des mots fut parfois 
poète. Retenons seulement qu'il fut poète à sa façon, qui 
n'était pas la bonne. 

Il fut un « regrattier », qui écrivait (on a fait cette moyenne), 
trente vers par an, avec effort. 

Il disait : 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 417 

Un bon poète n'est pas plus utile à l'Etal qu'un bon joueur de 
boules. 



Voila son erreur el sa faiblesse. Artisan de la l'orme, il n'a 
rien exprimé do grand, de généreux : il n'a pas compris la 
fonction du poète, qui est de servir l'éducation des masses en 
assuranl une forme solide, durable, à de grands el beaux pré 
ceptes, récits, exemples, qui, voltigeant sur les lèvres des 
hommes, ne tardent pas à pénétrer aussi les cœurs. 

Ce rôle d'éducateur, le poète le reçoit à son insu : il est le 
truchement et le héraut des masses, sans le vouloir, sans le 
savoir. Il exprime avec force et émolion des sentiments qui 
sont les nôtres, mais nous sommes ravis de les entendre expri- 
més en termes si beaux, que nous ne les soupçonnions pas, 
et nous y applaudissons en les reconnaissant. C'est en ce 
sens que le poète porte l'âme des foules. 

Apollon n'a pas voulu que sa lyre ait été tenue par des 
doigts inhabiles à faire chanter jamais de belles strophes. Il y 
en a dans l'œuvre de Malherbe, el elles sont justement célèbres 
et citées. Ce vers est gracieux : 

Tout le plaisir des jours est dans leur matinée. 

La même pensée est exprimée avec plus de tristesse sérieuse 
dans ce regret poétique : 

La nuit est déjà proche à qui passe midi. 

Les fameuses stances à Du Périer sur la mort de sa fille mé- 
ritent leur réputation : 

Mais elle était du monde où les meilleures choses 

Ont le pire destin, 
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses, 

L'espace d'un matin. 
La Mort a des rigueurs à nulle autre pareilles. 

Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre, 

Est sujet à ses lois, 
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre 
N'en défend point nos rois. 

27 



418 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

L'ironie de la satire grimace avec esprit dans cette strophe 
contre les inutiles muguets de cour : 

Les peuples pipés de leur mine, 
Les voyant ainsi renfermer, 
Jugeaient qu'ils parlaient de s'armer 
Pour conquérir la Palestine 
Et borner de Tyr à Calis 
L'empire de la fleur de lis. 
Et toutefois leur entreprise 
Etait le parfum d'un collet, 
Le point coupé d'une chemise 
Et la figure d'un ballet. 

On a toujours admiré la facture nette et forte de ces vers : 

N'espérons plus, mon âriae, aux promesses du monde. 
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde 
Que toujours quelque vent empêche de calmer. 
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre, 
C'est Dieu qui nous fait vivre. 
C'est Dieu qu'il faut aimer. 

Ceux-ci encore sont célèbres et dignes de l'être : 

Apollon à portes ouvertes 
Laisse indifféremment cueillir 
Les belles feuilles toujours vertes 
Qui gardent les noms de vieillir. 
Mais l'art d'en faire des couronnes 
N'est pas su de toutes personnes, 
Et trois ou quatre seulement, 
Au nombre desquels on me range, 
Peuvent donner une louange 
Qui demeure éternellement. 

Il a dit agréablement les douceurs de la paix : 

C'est en la paix que toutes choses 

Succèdent selon nos désirs : 

Comme au printemps naissent les roses, 

En la paix naissent les plaisirs; 

Elle met les pompes aux villes, 

Donne aux champs les moissons fertiles, 

Et, de la majesté des lois 

Appuyant les pouvoirs suprêmes, 

Fait demeurer les diadèmes 

Fermes sur la tête des rois. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 419 

Ce peiil coin de bucolique n'esl pas sans agrément : 

L'Orne comme autrefois nous reverrait encore, 
P«;i\ is de ces pensers que le \ ulgaire ignoi e, 

Egarer à l'écart nos pas e1 nos discours ; 

Et couchés sur les fleurs, comme étoiles semées, 

Rendre en si doux ébats nos heures consumée 
Que les soleils nous seraient courts! 

Les anthologies citent encore avec raison : 

Tu nous rendras alors nos douces destinées ; 

Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années 

Qui pour les plus heureux n'ont produit que des pleurs; 

Toute sorte de biens comblera nos familles, 

La moisson de nos champs lassera les faucilles 
Et les fruits passeront les promesses des fleurs. 

On se rappelle la belle élégie : 

Que direz-vous, races futures... 

On peut faire ainsi dans les Odes de Malherbe de ces belles 
cueillettes qui sont les jolies promesses des fleurs ; tout cela 
est soigné, poli, sans suture, fini, poussé, limé : il n'y manque 
que l'exaltation, le mouvement, la chaleur, le lyrisme. 

Le théoricien a été vaincu par l'expérience ; mais il a montré 
la route, et son passage n'a ni été inutile ni négligeable. Il a 
rendu un grand service à la langue française, qui, après la 
Pléiade, s'ébrouait en liberté et se dispersait en nouveautés et 
en fantaisies. C'est sa gloire, — gloire maussade, ■ — d'avoir 
réduit la muse aux règles du devoir, comme on incarcère à 
l'école l'écolier buissonnier. Expulser de notre langue les lati- 
nismes, archaïsmes, néologismes, ne garder que les mots 
« purement français » consacrés par « l'usage », tant celui 
des courtisans que celui, à l'occasion, des crocheteurs du port 
Saint-Jean ; « dégasconner » le vocabulaire, mettre en fuite 
l'équivoque, les comparaisons fausses, dénuder et débarrasser 
la pauvre dame que la Renaissance avait affublée de falbalas 
et de brimborions lourds et compliqués, préconiser les formes 
nettes et arrêtées, se défier de l'effusion, ne s'en rapporter 



420 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

qu'à la froide et sage prudence : telle fut l'œuvre qu'il aborda 
avec une ténacité énergique, inlassable, minutieuse. Car il 
allait jusqu'au bout de ses théories, et ne craignait pas de des- 
cendre dans un détail infini, mettant Maynard au pinacle 
parce que Maynard avait établi la nécessité d'une césure au 
milieu des strophes de six vers, marquant les rimes bonnes et 
mauvaises, interdisant de faire rimer le simple et le composé 
comme jour et séjour, les noms propres, Italie et Thessalie, 
les mots d'une association trop facile, campagne et montagne, 
un a bref avec un a long, épris de la difficulté et des rimes 
rares, comme un parnassien, ennemi des inversions, des en- 
jambements, des chevilles qu'il appelait « la bourre de Des- 
portes ». 

(( Comment serait-il possible que la poésie volât au ciel, son 
but, avec une telle rognure d'ailes et écloppement » ? disait 
Mlle de Gournay, et elle comparait Malherbe à un renard 
qui ayant coupé sa queue, conseille aux autres d'en faire au- 
tant. Faites la part à l'exagération passionnée de l'époque et 
de la personne, et vous aurez là l'impression que laisse l'œu- 
vre de Malherbe : il a fait une tâche utile pour son temps, et 
il était bon qu'elle fût faite ; comme elle était ingrate et diffi- 
cile, elle était de celles qui demandent plus de dévouement 
qu'elles ne donnent d'éclat, et devant qui la reconnaissance 
est le plus élémentaire devoir. 

Mais le lyrisme ou la satire ne sont pas les seules expres- 
sions de la poésie, et la poésie dramatique du x\T siècle, sans 
avoir été brillante, vaut et veut pourtant que je vous en donne 
un rapide aperçu. 



CHAPITRE IV 

Le Théâtre 



Époque de Traductions. — Jodelle. — Grévin. — Gamier. — Les frères de La Taille 

— Larivey. — Divers. 
Conclusion. — Hymne de Th. Gautier au xvi e siècle. 



Jusqu'en 1559, le théâtre public est à peu près infertile et 
délaissé. L'art dramatique est abandonné aux collèges et aux 
représentations privées dans les hôtels et les châteaux. 

Ce qu'on jouait? D'anciens mystères, d'anciennes farces, 
et aussi des pièces faites selon la formule nouvelle de la Renais- 
sance, tragédies et comédies. 

Quel était leur modèle ? C'était le théâtre antique, dont il 
avait été (ait nombre de traductions. A l'instar de ces œuvres 
anciennes, et comme les lettrés parlaient à merveille la 
langue de Cicéron, ils composèrent des tragédies nou- 
velles en latin, dont les premières s'appelèrent Baptistes, 
sive caluirmia ; Jephtes, sive votum, par Buchanan, ou Julius 
Csesar par Muret. Sénèque était le type que l'on copiait. Ce 
fut Jules-César Scaliger qui rédigea la théorie de cet art nou- 
veau d'après l'Antique. Il définit la tragédie, le récit d'un cas 
illustre (« piteux », disait Jean de La Taille), qui se termine 
malheureusement et qui est fait en vers du style grave. La plus 
belle fortune était réservée à cette définition, qui devait durer 
jusqu'au milieu du xvm e siècle, et confiner la tragédie dans le 
genre lent et austère de l'élégie dramatique. Sur la foi de Sca- 
liger, s'autorisant, sans mandat. d'Aristote, Jean de la Taille 
posa la règle des trois unités, dont nous aurons à parler plus 
tard. 

On traduisit avec rage. 11 v eut comme un besoin de sortir 



422 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

des frontières, de quitter le sol natal, de négliger et d'enseve- 
lir cette littérature indigène que le moyen âge semblait avoir 
apauvrie, épuisée : sans l'invasion des Turcs, il est bien pro- 
bable qu'elle se serait rajeunie et renouvelée d'autre sorte. 

Buchanan, le cicéronien Muret, Barthélémy, Octavien de 
Saint-Gelais, Lazare de Bail', Charles Estienne, Bouchetel, 
Thomas Sibilet, auteur d'une fameuse Iphigénie (1549), Ron- 
sard, Antoine de Baïf, sont quelques-uns de ceux qui tradui- 
sirent les tragiques grecs, et Sénèque. Térence, sans compter 
un nombre infini de comédies italiennes, et quelques espa- 
gnoles aussi, comme la Célestine de Fernando de Rojas. 

Le nombre plus grand des traductions est l'indice de la pé- 
nurie littéraire d'une époque. N'ayant plus d'aliment chez elle, 
la curiosité littéraire va en chercher ailleurs. Il est dommage 
qu'il faille constater qu'on n'a jamais autant traduit que de 
nos jours : c'est peut-être le présage d'une renaissance de 
notre littérature par les influences européennes. 

Vers 1540, on traduisait, et par corollaire, on adaptait, on 
imitait, on copiait : un genre nouveau naissait. — le genre 
classique. 

Des essais tenaient encore au passé, tout en sacrifiant au 
présent; ce sont des tragédies qui sont toujours engagées dans 
la formule des mystères, comme la Tragédie $rançaise du Sa- 
crifice d'Abraham de Théodore de Bèze, en 1551, beaucoup 
moins prolixe et inculte que le Mystère du \~iel Testament 
où le même sujet est traité; comme aussi de Loys Des Masures, 
David combattant, David triomphant, David $ugiti$, un mys- 
tère en trois journées qui sont trois belles tragédies écrites 
avec ampleur, délicatesse parfois, avec vérité et avec une belle 
aisance. 

Les principaux noms qui ont illustré le théâtre au XVI e siècle 
sont, pour ne pas revenir vers Remy Belleau déjà vu, et sans 
oublier un salut à Alontchrestien : Jodelle, Grévin, Garnier, 
Jean de la Taille et Larivey. pour ne pas nous perdre dans le 
détail d'une infinité d'auteurs de moindre importance ou d'im- 
portance nulle, comme ceux dont parle sévèrement Jean de 
la Taille : « Un tas d ignorants se mêlent aujourd'hui de 
mettre en lumière tout ce qui distille de leur cerveau mal 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 423 

timbré, el l'ont des choses si malplaisantes qu'elles dussent 
faire rougir de honte les papiers même ». 

De ceux-ci relirons pourtant un nom connu. 

Gringoire a eu l'heureuse fortune de trouver au \ix° siècle 
des habilleurs, des maquilleurs, des arrangeurs de génie ou 
de talent, dont l'autorité a supprime l'histoire. Le Gringoire 
de Victor Hugo et relui de Théodore de Bam [lie ont l'air plus 
vrais et sont plus connus que le Gringoire Pierre qui arriva à 
Paris en 1500 pour l'aire des sotties. Aussi sa ligure nous est 
arrivée embellie, déformée en mieux, idéalisée. Celui-ci en 
fait le plus brave et joli garçon du monde, gueux sympathique 
et affectueux, digne de tendresse et d'émoi : celui-là le propose 
comme le modèle de la grandeur d'âme, de la noblesse des 
sentiments, de la pureté sous l'enveloppe contrefaite et ché- 
tive du corps. Rabattez-en ! Voyez plus posément un gars nor- 
mand aux gages du roi Louis XII qui lui paie ses cantates offi- 
cielles comme La Conquête du Milanais, ou ses attaques sati- 
riques dont la royauté dirige les coups, contre le pape 
Jules II; soit dans le pamphlet La Chasse du Cer\ des Cerfs, 
soit dans la sottie Jeu du Prince des Sots et de la Mère Sotte, 
où l'Eglise vêtue d'oripeaux dit cent folies de concert avec 
la Papauté travestie en .Mère Sotte, férue de l'idée de dis- 
puter au Prince le pouvoir temporel. Le clergé, la noblesse, 
reçoivent les traits malicieux que leur fait décocher Louis XII 
par son poète officieux dans des pamphlets Les Folles Entre- 
prises, Les Abus du Monde, Le Blason des Hérétiques contre 
les protestants. Il passa au service du duc de Lorraine, et fut 
toute sa vie le contraire du génie indépendant, fier et hardi 
qu'on nous a-» proposé: ce fut un poète couchant de cour, de 
puys, de réunions officielles et religieuses. Sa poésie a de la 
naïveté, de la ru'desse, de la couleur. Il pouvait arriver à nous 
tel quel, et sans le déguisement que le romantisme lui a jeté 
sur les épaules, et sous lequel il l'a fait disparaître. 






Etienne Jodelle (1) tenait dans la Pléiade l'emploi de Doète 

(1) 1332-1573. 



424 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Lragique qu'il occupa dès l'âge de vingt ans, en faisant jouer, 
au collège de Boncour, en 1552, sa Cléopâtre. Dans la suite, 
il donna une Didon et une comédie d'Eugène, qui consa- 
crèrent sa réputation. Ronsard, le tant loué, le louait avec 
grâce : 

Jodelle le premier d'une plainte hardie 

Françaisement chanta la grecque tragédie, 

Puis, en changeant de ton, chanta devant nos rois 

La jeune comédie en langage françois, 

Et si bien les donna que Sophocle et Ménandre 

Tant fussent-ils savants y eussent pu apprendre. 

Outre le théâtre, il cultiva la poésie, latine ou française, lit 
des odes, des élégies, et ne put ni publier ni faire représenter 
« des tragédies et comédies restées pendues au croc ». 

(".cul il homme ruiné, il nous apparaît à distance comme un 
type amusant et romanesque d'activité, de facilité, d'intelli- 
gence vive et dégagée. Il montait brillamment à cheval, il 
était « vaillant et adextre aux armes », sportif, comme nous 
dirions aujourd'hui, et pourtant aussi très intellectuel. C'est 
le propre du xvf siècle d'avoir produit de ces natures robustes 
qui alliaient la valeur physique à la valeur de l'esprit. Aujour- 
d'hui, les deux se rencontrent rarement ensemble, et parais- 
sent se chasser l'un l'autre. Les hommes de nos temps ne 
valent que la moitié des gens de ce temps-là. 

Jodelle, excellent et vaillant cavalier, savait en outre 
peindre, sculpter: il était architecte, décorateur, metteur en 
scène et maître <ie divertissements; -avec cela, excellent ora- 
teur: sa mémoire était prodigieuse, il connaissait tout, savait 
parler el raisonner de tout, vivait dans l'insouciance et la pro- 
digalité, méprisa toute ambition, préféra se tenir à l'écart et 
vivre à sa guise, en gentilhomme indépendant, qui recevait 
avec fierté les libéralités de Henri II. 

En littérature, son premier succès fut sa tragédie de Cléo- 
pâtre captive, la première des Cléopâtre que devaient succes- 
sivement porter à la scène Belliard, Monlreux, au xvi e siècle: 
Benserade, La Thorillère, Chapelle, au XVII e -îecie: .Marmon- 
tel, au xvm e siècle; Alexandre Soumet, .Mme de Girardin et 
Sardou, au XIX e siècle. 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 425 

La Cléopâlre captive esl en cinq actes, qui contenl les évé 
nements consécutifs à la morl d'Antoine, la victoire d'Octave 
et la mort de la reine d'Egypte. Ce lui un triomphe plein 
d'enthousiasme et de délire, el l'on salua l'avènement du théâ- 
tre antique renaissant. Devanl un autel dressé en l'honneur 
de Dionysos, Baïf célébra Thespis en grec, auprès «l'un bouc 
couronné de roses, et Jodelle fut couronné i\c* palmes du 
chorodidascale. 

Cette tragédie méritait-elle tant d'honneurs? Si elle se pro- 
duisait aujourd'hui, après tout ce que le théâtre a montré de 
parfait en ce genre, elle serait jugée sans exaltation et peut- 
être froidement. 11 ne faudrait pas essayer de la jouer au 
théâtre. Elle n*a plus qu'un intérêt historique et relatif. Elle 
marque le moment où l'ancien mystère se transforme, où la 
tragédie moderne apparaît, encore affublée de scènes comi- 
ques, qui sentent les habitudes et les inventions des vieux mys- 
tères, comme celle où Cléopâtre bat son esclave en lui arra- 
chant les cheveux : 

Arraché 
Sera le poil de ta tête cruelle. 
Que plût aux dieux que ce fût ta cervelle. 

Octave, à ce spectacle, observe avec placidité : 

Oh! quel grinçant ci nuage! 
Mais rien n'est plus furieux que la rage 
D'un cœur de femme. 

Ce qu'il y avait surtout, dans la Cléopâlre, c'était la nou- 
veauté, le retour à l'antique, la science et la pratique des 
textes, joints à l'usage habile de la jeune langue française. 
Ce sont ces prémices et ces promesses que saluèrent « les 
personnages d'honneur et les écoliers » qui tapissaient de 
leur infinité, au dire de Pasquier, les fenêtres de la cour, au 
collège de Boncourt, où la pièce fut jouée après qu'elle eut 
été représentée une première fois devant Henri II. 

De Cléopâtre à Union, il y a progrès pour le style. 

Didon se sacrifiant est la mise en scène du IV e livre de 
YEnéide selon la formule de Sénèque, avec des chœurs de 



426 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Troyens et de Phéniciennes. C'est l'épisode des amours 
d'Enée et de Didon, le départ furtif du perfide et la mort volon- 
taire de l'abandonnée. Le mélange y est constant du médiocre 
et du meilleur. Cette dissertation de Didon sur le rôle des 
larmes est bien alambiquée : 

Le pleur qui peu à peu sur notre face coule 
Et jusqu'à l'estomac sa ressource se roule 
Pour derechef, entrant et montant au cerveau 
Redescendre par l'œil, nous mange comme l'eau 
Qui aux jours pluvieux des gouttières dégoutte 
Mange la dure pierre en tombant goutte à goutte. 

Mais par contre, il y a de beaux vers d'accent et de passion, 
comme cette adaptation de Virgile Exoriare aliquis : 

Quant à vous, Tyriens d'une éternelle haine 

Suivez à sang et feu cette race inhumaine; 

Obligez à toujours de ce seul bien ma cendre. 

Les armes soient toujours aux armes adversaires. 

Les flots toujours aux flots, les ports aux ports contraires, 

Que de ma cendre même un brave vengeur sorte 

Qui le foudre et l'horreur sur cette race porte. 

Il y a des tragédies où il y a un beau vers. Il y en a deux 
au moins dans celle-ci, et les voici : 

Mon deuil n'a point de fin: cette mort inhumaine 

Peut vaincre mon amour, non pas vaincre ma haine. 

La Didon de Jodelle inaugura la série des Didon que de- 
vaient refaire les uns après les autres La Grange, Hardy, Scu- 
déry, Bois Robert, Le Franc de Pompignan, etc. sans parler 
des étrangers, de Cristobal à Métastase. 

La tragédie n'a pas eu seule les attentions de Jodelle. Les 
auteurs dramatiques n'étaient pas alors spécialisés, et faire 
du théâtre, c'était être à la fois capable de traiter une tragédie 
et d'égayer une comédie. Ils eurent tous cette dualité de ta- 
lents, Jodelle comme les autre-. 

La comédie qu'on appelle ordinairement Eugène ou La 
Rencontre, s'appelait seulement Eugène. La Rencontre était 
une autre pièce, aujourd'hui perdue. 

Eugène a cinq actes. En quoi et pourquoi n'est-ce plus une 
farce ? Le sujet est bien celui des vieilles soties, un abbé 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 427 

ci puant sac tout plein de v Ices », qui a une conduite blâmable; 
son chapelain, messire Jean, plus cynique encore ; c'est la 
continuation des grosses satires tlu moyen âge contre le 
clergé. 

Mais le style rend un son nouveau, plus net, la compo- 
sition essaie d'être plus serrée, ou plutôt d'exister, le ton est 
varié et donne toute la gamme des notes basses et triviales aux 
plus relevées et nobles ; les situations sont bouffonnes ou dra- 
matiques, avec réalisme ou emphase, par une indécision qui 
constate précisément la recherche d'une orientation neuve ; 
et si le sujet est trop brutal pour que nous y insistions, du 
moins saluerons-nous dans l'abbé Eugène, sinon le parangon 
de toutes les vertus, du moins le prototype de la comédie fran- 
çaise. 

■*■ * 

Venons a Grévin. Un médecin de cour, à qui la fille du Roi, 
Marguerite de France, fera faire, quand il mourra à 31 ans, 
de spendides funérailles, comme à son « médecin du corps et 
consolateur de son esprit », et qui écrivait en môme temps des 
tragédies, un Traite <les Venins et Bêtes venimeuses, la 
Guerre contre V Antimoine, et un autre traité De l'Imposture 
et Tromperie des Diables ; qui menait à Turin, près de sa 
patronne, devenue duchesse de Savoie, un train luxueux ; qui 
lut surintendant des finances savoyardes, et qui était un courti- 
san galant, élégant et accompli; un homme du monde doublé 
d'un savant et triplé d'un lettré: tel fut Jacques Grévin (1), 
natif de Beauvais, que le théâtre attirait déjà dès le temps de 
ses études, et qui écrivit, dès ses dix-huit ans, sa comédie la 
Trésorière ou le Mauberfin de la place Maubert 

Avec les Ebahis et Jules César, nous avons là tout l'essen- 
tiel de son œuvre dramatique : ajoutez-y de gracieuses poé- 
sies que lui inspira son amour pour la savante fille du savant 
Robert Estienne. 

Ronsard avait ce 'poète médecin en particulière estime, et 
il l'avait dit : 

(1) 1538-1570. 



428 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

Ainsi dans notre France un seul Grévin assemble 
La docte médecine et les beaux vers ensemble. 

Les deux poêles se brouillèrent ensuite à propos de que- 
relles religieuses : Grévin était calviniste et ne pardonna pas 
à Ronsard ses attaques contre les ministres protestants de 
Genève. 

L'auteur dramatique cultiva les deux genres, le tragique et 
le comique, et mit les deux masques à sa muse. 

Son Jules César imite de près le Julius Caesar de Muret; 
aujourd'hui, il ennuierait, il est trop oratoire et verbeux, et ne 
comporte pas assez d'action dans l'intrigue. Mais quelle nou- 
veauté c'était alors de reconnaître des caraclères étudiés, et 
une expression de belle et sonore allure, des vers de la bonne 
frappe : 

Celui qu'un cbacun craint doit se garder de tous. 

Le désespoir de Calpurnie est exprimé en style véritable- 
ment tragique, et si ce sont des beautés qui aujourd'hui nous 
semblent frêles, on peut juger de leur intérêt historique par 
les acclamations qui les ont saluées alors. 

L'action est lente, mais elle a la couleur et le ton tragiques ; 
elle ne manque ni de noblesse ni d'ampleur ; le vers est ferme, 
frappé net ; le style-est élevé à la hauteur des conditions, et 
l'on se sent, avec Grévin, à dix lieues des mystères, qu'il 
contribua à faire oublier. 

Dans des cours de collège, après des farces du vieux genre, 
qu'on appelait « les Veaux », écoliers et invités applaudissaient 
des comédies d'un genre neuf, et c'étaient les Ebahis, ou bien 
la Trésorière : les Ebahis, qui rappellent les Abusés que Char- 
les Estienne faisait jouer en 1518, et la Trésorière qui est pro- 
che cousine d'Eugène, et qui n'est tendre ni pour les femmes, 
ni pour les financiers; c'est une des rares comédies de ce 
genre qu'on puisse signaler avant Turcarel. 

Le sujet, des Ebcthis est ou sera classique : une fille est pro- 
mise à un vieux, et elle aime un jeune; avec l'aide d'un valet 
et d'une intrigante, les amoureux bernent le vieillard, qui 
découvre au surplus qu'il s'était trop pressé de se croire veuf. 
Il y a ià un type amusant, Pantaleone, amoureux bouffon et 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 42!) 

poltron qui chante moitié en italien, moitié en français, fait 
une plaisante satire «le ces italianisants que la Pléiade, dans 
son patriotisme, détesta el honni!. Quant au vieillard amou- 
reux, il se pourrait que Molière L'ait connu, soit dans Grévin, 
soil dans ce répertoire italien, dont il sort, avant de composer 
son Ecole des Femmes. 

En tout cola que voulait Grévin, par quoi précisément il 
plut à son temps? Rénover, faire du neuf. Jamais on ne pensa 
avec plus d'insistance ce que La Fontaine aurait pu dire et n'a 
jamais dit, bien qu'on lui attribue fidèlement le vers : 

il nous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde. 

Grévin visa à faire autrement qu'on n'avait fait, à élever la 
farce au niveau de la comédie, à l'arracher aux tréteaux et 
au ruisseau pour lui faire les honneurs du théâtre, et la pré- 
senter (( en telle pureté qu'ont baillée » Aristophane, Plaute et 
Térence. Il chercha la vérité sans vulgarité, mais sans « farder 
la langue d'un marchand, d'une chambrière », et la peinture 
exacte des mœurs, conditions et états, tout en respectant le 
pur français. Et c'est là une ambition que d'autres allaient 
plus légitimement concevoir, mais qu'il est beau d'avoir por- 
tée. 

Robert Garnier lui est supérieur encore. 

En 1583, une épidémie ravagea la France. Le fait était 
fréquent. La négligence de l'hygiène publique amenait ce né- 
faste corollaire. 

Dans la ville du Mans vivait un magistrat estimé et consi- 
déré, tant par sa connaissance de la coutume et la pondération 
de ses arrêts, que pour sa réputation d'auteur de théâtre fort 
applaudi même par les rois. Il avait nom Robert Garnier. 

Il vivait là paisiblement, avec sa femme, quand l'épidémie 
éclata. Ses domestiques conçurent un projet hardi et cou- 
pable. Voyant que nombre de gens mouraient, en telle quan- 
tité que les morts ne se comptaient plus, ils entrèrent dans 
cette pensée que deux cadavres de plus ou moins ne feraient 



430 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

rien à l'affaire, et qu'à peine s'apercevrait-on que deux exis- 
tences de plus étaient coupées. Ils ourdirent dès lors le des- 
sein d'administrer quelque fâcheux breuvage à leur patron et 
à leur maîtresse, quitte à répéter après l'attentat avec des 
larmes dans la voix : C'est l'épidémie ! 

Or, il se trouva que la femme étant plus inconsidérée que 
l'homme, Mme Garnier but la première, et sa physionomie fut 
telle aussitôt qu'elle dissuada le mari de goûter la potion. Il 
secourut sa femme, la sauva, lit arrêter les sacripants, qui fu- 
rent bellement pendus. 

Ce magistrat ne se contentait pas d'ouïr des tragédies au 
tribunal, il en jouait chez lui. 

Faut-il s'étonner qu'il en ait écrit ? Devant sa femme res- 
suscitée, il a dû s'écrier : 

— Quel cinquième acte ! 

Robert Garnier, lauréat dès ses plus jeunes ans aux Jeux 
Floraux, a rimé maintes poésies amoureuses, qui sont 
oubliées, et maintes tragédies qui ne le sont pas tout à fait. Il 
convient d'en dresser une liste : elle est déjà, même en ne nom- 
mant que les principales, un hommage à sa facilité et à son 
inspiration classique : 

Porcie, épouse de Brutus (1568). — Hippolyte, fols de Thé- 
sée (1573). -- Cornélie, épouse de Pompée (1574). — Marc- 
Antoine (1578). — La Troade ou la Destruction de Troie (1578). 
— Antigone (1579). — Sédécie ou la Prise de Jérusalem, ou 
les Juives, et Bradamante (1580). 

Classiques, ces sujets le sont d'autant plus que pour la plu- 
part ils suivent Sénèque dans leur développement, et usent 
ou abusent de tous les procédés dont la tragédie fera son ordi- 
naire, songes, conversations, récits, imprécations. Et pour- 
tant, malgré la lenteur un peu lourde des épisodes, qui n'ont 
pas encore l'allure dégagée des modernes, on sent dans tout 
cela une vivacité d'imagination, une fougue nerveuse, une 
recherche des coups de théâtre et de la variété, qui fait, par 
endroits, songer à Shakespeare, et dont Corneille eût porté 
a son apogée la tradition, s'il n'eût eu les ailes cassées par la 
sotte querelle du Cid; et le mot « romantisme » vient à l'esprit 
en lisant le vieux Garnier. Il a le don des ripostes, du mouve- 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 431 

ment épique, de L'agitation, de l'émotion par La terreur et les 
meurtres même; il a le pathétique, les acoents déchirants, et 
si ses Juives ne se pourraient plus supporter, elles marquent 
pourtant une date dans l'histoire dramatique de notre pays. 
H \ atteint au sublime, et c'est une grande figure «pie celle de 
ce Prophète qui parle avant et après le draine, pour en déga- 
ger la notion élevée de la volonté divine qui l'ait des rois ses 
instruments : car si Nabuchodonosor a vaincu et puni le roi 
de Juda, Sédécie, c'est Dieu qui a dit : ,1e le veux. Certaines 
scènes ont une vigueur toute shakespearienne, comme celle 
où Sédécie, les yeux crevés et sanglants, vient en scène, après 
la mort de ses fils, s'humilier devant son vainqueur et devant 
Dieu; les caractères ont une netteté un peu dure, mais belle 
encore, et celui de la reine timide et soumise, de la grand'mère 
qui embrasse et conseille ses petits-enfants voués à la mort, 
du cruel tyran assyrien, du malheureux et résigné Sédécie : 
on sent l'homme de théâtre qui se révèle, et qui eût mieux 
fait, si d'autres eussent fait les essais avant lui. 

L'originalité de Garnier est constatée plus décidément 
encore par sa Bradamahte. 

L'Arioste, dans son Roland Furieux, avait conté l'histoire 
de cette héroïne, sœur de Renaud de Montauban, qui sous 
l'armure guerrière se distingua parmi les meilleurs paladins. 
Aidée de la fée Mélisse et de l'enchanteur Merlin, elle délivra 
des fers d'Atlant son amant Roger, chef de l'armée d'Agra- 
mant. 

Garnier emprunta cet épisode à l'Arioste et l'arrangea pour 
le théâtre. Bradamante aime Roger; mais on veut lui donner 
Léon, fils de l'empereur. Roger, désespéré de voir son amour 
contrarié, quitte la France et la cour de Charlemagne, et part 
pour aller vaincre et déposséder son rival. Il est vaincu lui- 
même; mais Léon, témoin de sa vaillance, le délivre, sans le 
connaître, et lui laisse sa liberté. 

Cependant Bradamante, qui ne veut pas de Léon, obtient de 
Charlemagne la faveur d'épouser le chevalier qui pourra la 
vaincre au combat. Léon, qui aspire à sa main, n'osant 
l'affronter, prie Roger de le remplacer et d'aller combattre en 
son nom, et sous ses armes. Roger, la douleur dans l'âme, est 



432 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

contraint par la reconnaissance d'accepter ce pacte: il entre en 
lice et il est vainqueur de Bradamante. Désespéré de ce triom- 
phe qui donne sa bien-aimée à un autre, il s'enfuit dans les 
bois. Bradamante deviendrait l'épouse de Léon, si la sœur de 
Roger, Marphise, ne s'opposait à ce mariage, et n'offrait de 
combattre elle-même l'héroïne tant disputée. Charlemagne. 
embarrassé, ordonne que Léon et Roger en viendront aux 
mains pour tout décider. 

Léon, pOur ce duel, compte encore se faire représenter par 
le chevalier inconnu qu'il a déjà employé une fois. Mais celui- 
ci a disparu, et quand Léon le retrouve, c'est pour apprendre 
qu'il est Roger, son propre rival. Léon s'efface alors, cède la 
place, et Roger épouserait Bradamante, sans l'opposition du 
père de la jeune fille, le duc Aymon, qui préfère Léon à cause 
de ses richesses et de sa puissance. Des ambassadeurs 
de Bulgarie arrivent fort à propos offrir à Roger la couronne 
de leur pays : celui-ci étant empereur, le vieil Aymon l'agrée 
alors, et le mariage espéré s'accomplit enfin. Quant à Léon, 
il épouse Léonore, fille de Charlemagne; tout s'arrange; et 
ainsi finit très bien la tragi-comédie. 

Elle a de l'action, du mouvement, et les caractères sont 
tracés avec habileté. Les scènes entre le vieux Aymon, 
ambitieux et cupide, et sa femme, la mobile Béatrix, sont de 
bonne comédie. La reine craint de contrarier son mari; elle 
a peur de chagriner sa fille, et elle tergiverse avec une tou- 
chante docilité. Si notre fille fait un autre cÏÏoix que vous, 
dit-elle à son mari? Et celui-ci répond avec autorité : 

Le mien doit prévaloir. 

Je connais mieux son bien que non pas elle-même. 

BÉATRIX 

Lui voulez-vous bailler un mari qu'elle n'aime ? 

AYMON 

Pourquoi n'aimerait-elle un fils d'un Empereur? 
Cela ne coupe-l-il pas court à tout ? 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 133 

Bradamante a de belles et éloquentes fureurs : 

Ah! Bradamante, où est ta prouesse guerrière? 
Où est plus ta vigueur et ta force première? 
Bras traitre! Traitre acier, et pourquoi n'avez-vous 
Poussé dans son gosier la raideur de vos coups? 

Ces accents véhéments font oublier ce qu'il peut y avoir 
d'étrange pour nous aujourd'hui dans certaines images alors 
mieux portées : 

Je suis prise a mes rets, je suis prise à ma glu! 

Le style, chez Garnier comme chez ses confrères, est ferme, 
rude, de bonne trempe. Dans ses tragédies, il a le sens du 
rythme, de la formule, de la netteté sobre et forte : 

Qui meurt pour le pays vit éternellement!... 

Votre honneur est de vaincre et savoir pardonner... 

Ce sont là de beaux alexandrins, comme aussi la réponse 
d'Andromaque à Ulysse le menaçant de la mort : 

Venez moi menacer de chose plus à craindre: 
Proposez moi la vie! 

Cette image de Troie qui tombe a de la grandeur et une 
poésie élevée autant qu'imagée : le soldat la regarde et 
s'étonne, 

Tant elle paraît grande et superbe en tombant! 

On cite souvent, et ils valent d'être lus, ces vers des Juives, 
d'une grâce touchante et triste : 

— Les pauvres enfantelets, avec leurs doigts menus. 
Se pendent à son cou et à ses bras charnus, 
Criant et lamentant d'une façon si tendre, 
Qu'ils eussent de pitié fait une roche fendre. 
Ils lui levaient les fers et d'efforcements vains, 
Tachaient de lui saquer les menottes des mains, 
Les allaient mordillant et ne pouvant rien faire, 
Ils priaient les bourreaux de déferrer leur père. 

28 



434 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

C'est par ces accents, ces images, ces vigueurs que la tra- 
gédie faisait ses muscles et se préparait à produire Corneille. 

Mais voici encore un nom fameux dans ce genre et à cette 
date. 

Un Florentin vint un jour s'installer à Troyes, en Cham- 
pagne, pour y être banquier. On l'appela L'Arrivé, puisqu'il 
arrivai* de son pays. Le sobriquet lui demeura; il devint bien- 
tôt son nom et celui des siens. Son fils s'appela donc Pierre 
Larivey. Il fut estimé dans la ville, qui en fit un chanoine, et 
surtout un auteur dramatique. 

Il connaissait bien le répertoire italien. Il y puisa, mais 
sut le renouveler par la pureté naïve et spirituelle de la forme. 
Lui aussi, il écrivait bien. Il sut penser à nouveau et faire 
siens les sujets que son Italie lui offrait. La part de l'imitation 
est si grande dans toute notre littérature, que son cas n'est 
point particulier et son originalité n'est pas entamée. La- 
rivey (1), a publié une -partie de son théâtre en 1579 : Le La- 
quais, la Veuve, les Esprits, le Morfondu, les Jaloux, Les 
Ecoliers, etc.. toutes pièces imitées de l'italien. Le reste ne 
parut qu'en 1611. 

La Veuve, traduit La Vedova, de Nicolo Buonaparte, un 
ancêtre de Napoléon I er . 

Il a en outre adapté Les Facétieuses nuits du Seigneur 
Straparole et d'autres livres italiens de plus sérieuse tenue. 
Ses comédies sont si peu négligeables, que Molière y a beau- 
coup profité. Le Laquais fait déjà songer à Y Avare, dont la 
ressemblance est plus grande encore avec Les Esprits. 

Celle dernière comédie rappelle les Adelphes de Térence, 
et annonce L'Ecole des Maris de Molière. Elle pose le con- 
traste de deux vieillards, dont l'un sévère et grondeur, ne 
fait de son fils, malgré ses précautions, qu'un garnement; 
l'autre, indulgent et doux, n'a qu'à se féliciter de son neveu, 
élevé par lui. sans importune sévérité. Aussi qu'arrive-t-il ? 

I 1550-1612." 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 435 

En l'absence de Séverin, le vieillard grondeur, son fils Urbain 
soupe, sous sou propre toit, avec sa maîtresse Féliciiane. 
Comme dans le Retour imprévu dé Regnard, Séverin arrive 
chez lui quand on ne l'attendait pas. Que faire ? Il ne faul pas 
qu'il entre! Le valet Frontin persuade au bonhomme que la 
maison est hantée par des esprits. En même temps, on vole à 
ce vieux grigou une bourse pleine d'or qu'il avait enterrée dans 
le jardin. Elle ne lui sera rendue que s'il consent au mariage 
des jeunes gens. Il y consent d'autant mieux que Féliciane 
est reconnue pour la fille fort riche d'un gros négociant, et 
que ce ne sera pas Séverin qui aura à payer les frais de la 
noce. Molière a lu et relu tout ceci, et en a fait état. 

Le choix des intrigues que Larivey empruntai! à l'Italie 
fut toujours heureux, et son adaptation, habilement francisée, 
ne manquait ni de verve ni d'entrain. Il savait renouveler, 
aiguiser, aviver l'expression, ajoutant à son modèle mille 
traits et drôleries. « Il est mort », dit l'Italien. Larivey tra- 
duisait : « Il a la terre sur le bec ». Ce souci constant de com- 
pléter, de parfaire, de rendre plus souple et plus drôle le texte 
sur lequel il travaillait, donne un singulier prix à son œuvre, 
qui manquerait à notre ébattement et laisserait un vide 
fâcheux, si on la rayait de notre répertoire. Le sel y est sou- 
vent un peu gros: aussi les reprises ne sont-elles point aisées. 
En les amendant, elles pourraient encore égayer. 

* * 

Us étaient deux frères, Jean et Jacques, de leur nom de 
famille: de la Taille. Jean (1) avait fait son droit; Jacques (2) 
avait fait du grec, et n'écrivit en tout que quatre ans, de seize 
à vingt. C'est Jean qui a publié ses tragédies, Alexandre et 
Daire, entendez Darius. — ce Daire célèbre par la suspension 
qui coupa la parole du roi mourant. Darius en effet recom- 
mande à Alexandre, sa mère et ses enfants : 

O Alexandre, adieu, quelque part que tu sois, 
Ma mère et mes enfants aie en recommanda... >- 
Il ne put achever, car la mort l'en garda. 

(1) 1540-1608. 

(2) 154 9 .-1562. 



436 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

L'aîné, Jean, a eu le sentiment qu'un théâtre nouveau était 
né, et il en a donné de curieux préceptes dans son traité L'Art 
de la Tragédie, publié en 1572 en tête de Saill. Il y énonce la 
loi des unités, comme Scaliger, et s'insurge aussi contre le 
décor multiple des mansions, que la tragédie classique fera 
^'écrouler. Son rôle fut considérable dans cette révolution. 
Qu'était ce novateur ? Un soldat, qui fit de tout, de la politique, 
de la polémique, des guerres et des vers. Il reçut une blessure 
à Arnay-ie-Duc : Henri de Navarre fut ravi de sa bravoure, 
l'embrassa et le fit soigner par ses chirurgiens. 

Ajoutez à son actif un Blason des Pierres Précieuses, un 
Traité pour savoir par la Géomancie les choses passées, pré- 
sentes et futures, — par quoi il se documenta pour sa comédie 
Le Négromant; — et un Discours Notable des Duels et du 
malheur qui en arrive. Il a aussi à son compte un pamphlet 
contre les catholiques, Les Singeries de la Ligue. 

Au théâtre, son chef-d'œuvre est Saûl le furieux, tragédie 
prise de la Bible, laite selon Vart et à la mode des vieux au- 
teurs tragiques. La mode des vieux auteurs, c'était la mode 
nouvelle; Jean de la Taille a battu en brèche les mystères et 
les farces, qu'il méprisa. 

On a aussi de lui une autre tragédie, La Famine ou les Ga- 
baonites, et deux comédies, Les Corrivaux, et le Négromant, 
d'un excellent style. 

Ajoutons quelques auteurs encore qui méritent d'être con- 
nus. 

Le « docte et élégant » Remy Belleau a mis de la gaîté ingé 
nieuse dans sa comédie La Reconnue, tableau de mœurs bour- 
geoises observé avec sincérité. 

N'oublions pas le fils de Tournebeuf (Turnebus, plus élé- 
gamment), d'Adrien Tournebeuf, le protégé d'Odet de Châtil- 
lon; il appela son fils Odet par reconnaissance, et favorisa 
par ses belles traductions le mouvement de la Renaissance. 

Odet (1), premier président de la Cour des Monnaies, mou- 
rut à vingt-huit ans, laissant une amusante comédie Les Con- 
tents, où un valet, un voleur et un fanfaron courtisent la même 

(1) 1353-158L 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 437 

fille, tandis que le bel habit rouge d'Eustache voltige d'épaules 
en épaules. La pièce est pleine de traits, de verve, de types 
réussis, comme celui de Françoise. C'est une des meilleures du 
temps. 

Il y aurai I beaucoup d'autres noms à aligner ici, témoins 
de l'originalité, de la fièvre d'activité qui remua toute cette 
génération. 

Ce fut comme une émancipation, une révolte contre les vieil- 
les habitudes, une recherche de l'imprévu, de l'inédit, de l'au- 
dace, un romantisme embryonnaire et qui avortera. Gabriel 
Bonnin, dans sa tragédie la Sultane, mettait en scène, avec 
un pittoresque faux, mais frappant et saisissant, des événe- 
ments turcs contemporains de 1561, montrant ainsi l'exemple 
au Baiazet de Racine. 

Un genre fleurit alors, surtout par l'influence italienne de 
VAminta de Tasse (1581), du Pasteur Fido de Guarini (1590); 
et espagnole, de la Diane de Montemayor (1578); et c'est la 
Pastorale, avec Nicolas Filleul, Nicolas de Montreux, Basse- 
court, etc., qui cultivent avec succès l'idylle, chère aux deux 
siècles suivants. 

Ce qui ressort de tout ce mouvement, c'est qu'il provoque 
une brisure, une cassure clans la continuité de nos traditions 
littéraires. Voilà notre littérature aiguillée tout autrement 
qu'elle ne l'avait été ; elle entre dans le tunnel éblouissant du 
classicisme, dont elle ne sortira qu'après deux cents ans. 

Du Bellay avait claironné : 



t( Employez-vous ù. restituer les anciennes comédies et tragédies en 
leur ancienne dignité qu'ont usurpée les Farces et Moralités. » 



Le signal fut entendu, l'ordre fut exécuté; comme une race 
persécutée qui disparaît et s'éteint; comme un pays dont on 
brûle les villes pour semer du blé à leur place; le théâtre du 
moyen âge fut aboli, décimé, anéanti, et sur ses ruines se 
dressa le glorieux et classique intrus qui régnera jusqu'à la 
préface de Cromwell. 

La tragédie classique sera l'une des gloires les plus écla- 



438 HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 

tantes, les plus originales du xvn e siècle; celui-ci a été et il res- 
tera le seul, qui ait montré des chefs-d'œuvre dans ce genre. 



C'est à lui que nous arrivons à présent, — non sans donner 
un dernier salut à ce XVI e siècle merveilleux, époque d'agita- 
tion, d'animation, de recherche, de curiosité, d'éveil, d'acti- 
vité en tous sens, de vie drue et de vigueur cavalière, d'en- 
quête, de pensée alerte et brave qui secoue, remue, brasse les 
nier-, les projets, les nouveautés, allume les flambeaux dans 
les banquets littéraires, les chandelles sur le bureau nocturne 
des érudits, les torches sous les fagots des bûchers, et la 
flamme de l'art au cœur des amants de la Beauté : et ce sera 
par la voix de Théophile Gautier, qui lui a dédié ce salut élo- 
quent et pittoresque : 

« Admirable xvi 6 siècle ! — Siècle fécond, touffu, plantu- 
reux, où la vie et le mouvement surabondent ! — Admirable, 
jusque dans ses turpitudes ! — Que nous sommes petits à côté 
de ces grands-là ! — Ils savent le grec, ils savent l'hébreu. — 
Les cuisinières parlent très bien latin. — Théologie, archéolo- 
gie, astrologie, sciences occultes, ils ont tout approfondi; ils 
connaissent tout ce qui est, et même ce qui n'est pas; ils mor- 
dent en plein dans les fruits de l'arbre de science; ils entas- 
sent in-folio sur in-folio ; un in-quarto leur coûte moins qu'à 
nous un in-tr ente-deux; les peintres et les sculpteurs couvrent 
des arpents de toile de chefs-d'œuvre et pétrissent des armées 
de statues; on se bat avec des épées que nous soulevons à 
peine, avec des armures qui nous feraient tomber sur nos 
genoux. - - Querelles de théologie, émeutes, duels, enlève- 
ments, aventures périlleuses, repues franches dans les caba- 
rets. — Sonnets à l'italienne, madrigaux en grec sur une 
puce, savantes scholies sur un passage obscur, débauches 
effrénées avec les grandes dames ou les petites bourgeoises : 
quel mélange inouï, quel inconcevable chaos ! — Le sang et 
le vin coulent à flots; on s'engueule en excellent latin, on se 
fait brûler vif. — On embrasse toutes les filles; on mange de 



HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE 439 

lous les plats, et quels plats? de véritables montagnes <l. 
viande; on -vide son verre d'un seul coup, el quels verres? 
îles verres qui tiennent trois de aos bouteilles, el qui sont à 
nos petits gobelets ce que leurs in $olio sonl à nos in-octavo. 
De quelle eûtes ces gaillards là avaienl ils le <'(r\w cerclé 
pour résister à un pareil travail, à un pareil amour, à une pa- 
reille déhanche? de quoi leurs mères les avaient elles faits? 
les nuits pendant lesquelles ils avaient été forgés étaient-elles 
de quarante-huit heures, comme la nuit où lut conçu Her- 
cule ! Ah ! misérables que nous sommes ! pauvres buveurs ! 
pauvres débauchés ! pauvres amoureux ! pauvres littérateurs ! 
pauvres duellistes ! nous qui roulons sous la table à la qua- 
trième bouteille de vin, qui blêmissons pour trois ou quatre 
nuits mal dormies. » 



FIN DU PREMIER VOLUME. 



TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 
MOYEN A.O-E 



CHAPITRE PREMIER 

Naissance et enfance de la langue française. — Formation du français. — 
Premiers monuments. — Gantilènes. — Vies de Saints. — Le saint 
Alexis. — Les saints bretons et Renan. — Thomas Recket. — Le cheva- 
lier au barillet. — Le roi et le pendu. — Le Tombeur de Notre-Dame. I 

CHAPITRE II 

Grandeur et décadence des chansons de geste. — Le Trouvère au Manoir. 

— Cycle de l'antiquité : Roman de Troie par Renoit de Sainte-More, etc. 

— Cycle Rreton : Tristan et Ysealt de Thomas et Bsroul. — Chres- 
ticn de Troyes : Le Chevalier au Lion, Perceval, etc. — Cycle français : 
Chansonde Roland. — Autres : Robert Wace; La Chanson des Lorrains ; 
Formes divers. — Décadence de la Geste. — Le Roman de la Rose.. . 24 

CHAPITRE III 

Contes et Récits. — Sources des Contes. — Le Roman des sept Sages. 

— Le Dolopathos. — Virgile au moyen âge. ■ — Les Fabliaux. — Les 
Trouvères. — Les Fables. — Les Romans de Renart. — Contes du xiv e 
et du xv e siècles. — Antoine de la Sale. — Le petit Jehan de Saintré. 

— Les Cent Nouvelles Nouvelles. — Epuisement du genre 71 

CHAPITRE IV 

Les Poètes lykiqces (xn e -xv e siècles). — Troubadours et Trouvères. — 
Les genres. — Les chansons d'amour. — Les Puys poétiques. — Le senti- 
ment de la nature. — G. Machaut. — Froissart. — E. Deschamps. — Chris- 
tine de Pisan. — Alain Chartier. — Charles d'Orléans. — F. Villon.. . . 102 



442 TABLE DES MATIERES 

CHAPITRE V 

La Symbolique Chrétienne. — Les Sermonnaires. — La Symbolique. — Ce 
que disenl les cathédrales. — Les Bestiaires. — Les Prédicateurs. — Saint 
Bernard. — Foulques de Neuilly. — Gersoh. — Maillard et Menot I {•'! 

CHAPITRE VI 

Le Théâtre. — Installation matérielle. — Décors et Machinerie. — Mira- 
cles et Mystères. — Jean Bodel el le J< j n de Saint- Nicolas. — Rute- 
beuf. — Les Confrères de la Passion. ■ — Représentation du Viel Tes- 
tament. - Les indications scéniques. — Les genres Comiques. — ' 
Adam de la Halle. — La Fête des Fous. — Farces et Sotties. — La Ba- 
soche. — Théâtre de Collège. — Fin des Mystères: la Tragédie Ki:-5 

CHAPITRE Vil 

Les Chroniqueurs. — Les premières chroniques. — Villehardouin. — Join- 
ville. — Froissait. — Commines. — Conclusion sur les.x-xv e siècles.. 193 



DEUXIÈME PARTIE 
SZVIT SIÈCLE 



CHAPJ'IRE PREMIER 

La Renaissance. — Origines de la Renaissance. — Les Savants d'Orient en 
Italie. — La Dernière des Renaissances françaises. — L'Imprimerie et 
le, découvertes. — Le Rôle de François I er . — Roi galant, vaillant et 
lettré. Les Beaux-Arts. — Les Châteaux de France. — La Religion 
de la Beauté. — Le Paganisme et la Réforme. — Deux banqueroutes : 
celle du Moyen âge 61 celle de la Renaissance. — Le Réveil du Nord, d-l^ 

CHAPITRE II 

La Prose. — Théologiens, Controversistes : Calvin, François de Sale>. 
I'. Viret, Théodore de Bèze, Etienne Pasquier, Charron. Du]ile<<is Mornay, 
Du Perron. — Moralistes, Politiques : Montaigne, Jean Bodin, La Boétie, 
Hotman, Hubert, Languet, d'Ossat, Henri IV. Montchrestien, Ramus, 
Charron, Cornélius Agrippa, Bonaventure des Périers, L'Hospital. du 



I ABLE DES MATIÈRES i i '.\ 

Vair, — Érudits, Critiques, Savants : Le Maire de Belges, Pauchet, 
Et. Pasquier, Henri Estienne, Meigret, Ambroise Paré, Bernard de Pa- 
li-<\. Olivier de Serres. Traducteurs: Dolet, Amyot. La Satire 
Mênippèe. - - Histoire el Mémoires : Jean Molinet, De Thou, Palma 
Cayet, Monluc, La Noue, D'Aubigné, Brantôme, divers. Conteurs : 
Tahureau, Cholières, Bouchet, Tabourot, Béroalde de Verville, Des Es- 
sarts, VAmadis, Marguerite de Navarre, NoëlduFail, B. des Périers. — 
Rabelais: Su vie, ses œuvres, le style, Les idées, l'influence 249 

CHAPITRE III 

La Poésie. — Clément Marot. — La Pléiade. — J. du Bellay. — Ron- 
sard. - Divers. — Femmes Poètes. — Desportes el Bertaut. — 
Régnier. — Malherbe 319 

CHAPITRE IV 

Le Théâtre. — Epoque de traductions. — Jodelle. — Grévin. — Garnier. 
— Les frères «le la Taille. — Larivey. — Divers. — Conclusion. — 
Hymne de Th. Gautier au xvi e siècle Vbi 



TIN DU PUE.MIRK VOLUME 



bibuothéca 



Paris. — Imprimerie I'. Mouillot, 13, Quai Voltaire. 



La Bibliothèque 
Université d'Ottawa 

Echéance 



NON 



10 «^ 









1 1 2009 



The Library 

University of Ottawa 

Date due 






a39003 00331998^b 



# * 



CE PQ 10 1 
•C4 1905 VI 
C00 CLARETIE, 
ACC# 1382566 



LE HISTOIRE D