(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Histoire de la marine française"

^^ 


t^' 

V 


1-4 






1 



\-N 



.c^- 



IJNIVERSITY 
TORONTO 



HISTOJRIÎ 



MARINE FRÂi>CAlSE 



l/aiil(Mi cl les iililcMis (lichiiriU réi^orvci- Icui? ilifiils de i rjirniliii lion 
ri do II .idiicliiMi rii l''i;iiir( r\ (l;iii- Iniis les |)ii\.s clranjjcr,'-. v (•(iiiilM'ls |,i 
Suéde el la ^o^ve.M■. 

r.e volume a été de|)o?e au luinisli Te de I liiténcur scclion de la libiairic) 
ru dceeiubre 18'J8. 



PAtiis. — Tvr. r)K R. PI. ON, xoL-nniT et rJ', 8, niE gar\xciki\k. — 425o. 




.\l 1 N I A I 1 111 KI.A.AI\NI>I lil I.A !■ I N 1)1 XV MI.CI.I 

r>iljlii)(li( <|iM' imiiuimI. iii.^ h.nir (i'i'id loi. 17::. 

In |M-ii plus l;ii,l. le Maiiiii-i d.' l'iulippi- de Cic \rs (16rcnilit de l;iis>cr louli 
les Inuipcs en li:i(;iilli' sur le ponl Cf /)i/i-a, |> 10 



ff 



;U 



rv 



IIISÏOIIIE 



i)i: LA 



MAIÎINE FRANÇAISE 



LES ORIGIJNES 



P A R 



CHARLES DE LA RONCIERE 



A N (1 I F, X M L M B ri t n K. L K C L t. 1 r, A > i. A I » V. li F, R O M F. 




6^ 
'S 



1^ 



'0 ^ 



PARIS 

LIBRAIRIE PLOX 

f'I.ON, N0[ RlUT F.T C-, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

n LE G A II A X C 1 K II i; , 10 

J S'.)'.» 



DC 
50 

t.l 



HISTOIRE 



MARINE FRANÇAISE 



INTRODUCTION 



COUP D'OEIL SUR NOTRE HISTOIRE MARITIME. 
LES TROIS PÉRIODES. 



<i C'est une maxime incontestable que l'honneui', la sûreté 
et la richesse du royaume britannique dépendent de l'en- 
couragement que l'on donne au commerce et du soin que 
l'on a d'augmenter et de bien gouverner ses forces navales. 
Nous avons l'exemple de plusieurs nations autrefois fortes 
et puissantes sur mer, qui, par négligence, ont perdu leur 
commerce et vu leurs forces maritimes entièrement dé- 
truites (1). )) 

L'une de ces nations malheureuses était l'Espagne, et 
l'autre la France, la France de Louis XV, que l'Angleterre 
dépouillait de l'empire des mers, aux applaudissements de 
l'historien Lediard qui entonnait cet hymne triomphal. 

Lediard caractérisait d'un mot les raisons de notre fai- 
blesse : une négligence intermittente, — et de la prépon- 

(1) Thomas Lediard, Histoire navale d' Angleterre depuis la conquête des 
Normands en 1066 jusqu'à, la fin de Vannée 1734. Traduction française. 
Lyon, 1751, 3 in-4'', t. I, p. ix. 

I. 1 



2 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

dérance de sa patrie : une sollicitude continuelle pour toutes 
les questions maritimes. La marine est une forme naturelle 
de l'activité anglaise, le baromètre de l'énergie nationale. 
Loin de moi la pensée que la marine n'est en France qu'une 
création artificielle. Mais on ne saurait méconnaître qu'elle 
ne tient pas assez de place dans les préoccupations d'un 
peuple que la mer étrcint au nord, à l'ouest et au sud. A 
part certaines périodes d'engouement ou d'affolement, clic 
reste étrangère au pays; au lieu de faire corps avec lui, elle 
est comme un satellite solitaire qui évolue autour d'un 
monde plus grand et en subit les lois, sans sortir de son 
rôle passif. 



Ce serait à penser, si nous n'avions le témoignage de 
César sur l'intrépidité des marins Venètes, que notre race 
se façonna peu à peu au métier de la mer à la suite des in- 
vasions grecques, romaines, l>retonnes et Scandinaves qui 
vinrent successivement s abattre sur nos côtes. Leurs ava- 
lanches ne furent enrayées par aucune flotte, sauf au.v 
époques où l'autorité fut centralisée en une main puissante. 
La flotte romaine de Boulogne avait pendant deu.v siècles 
tenu en échec les pirates saxons, et Charlemagne, héritier 
de l'Empire romain en déshérence, barra la route aux Nor- 
mands. 

Mais toute organisation maritime disparut avec la féodalité 
qui émietta les forces vives de la nation et sema nos côtes 
d'une foule de petits Etats. 

Les Normands continuèrent leurs conquêtes et leurs expé- 
ditions navales, leur province restant au moyen âge le véri- 
table centre maritime de la France. » Les Français ne 



INTRODUCTION. 3 

connaissent point les voies de la mer, " déclarait tristement 
Philippe-Auguste (l); comme pour lui donner raison, ils 
avouaient eux-mêmes, au moment d'attaquer Gonstanti- 
noplc, (i que il ne savoient mie si bien aidier sor mer com 
il savoient par terre (2). » 

Les Croisades eurent 1 heureux résultat, en dehors de 
l'ascendant moral qu'elles nous donnèrent, de familiariser 
la noblesse avec le " navi(^jaige » et de compléter ainsi l'édu- 
cation du chevalier : le manuel militaire de Végèce, appro- 
prié aux I)esoins des armées féodales, se terminait par un 
traité sur la marine de guerre. 

Une guerre contre l'Aragon, en 1285, donna l'occasion de 
le mettre en pratique. Or, les principes de la stratégie 
romaine, faussés par une malencontreuse assimilation de 
l'art naval avec la tactique des armées de terre, annihilaient 
la qualité maîtresse de notre race, la fougue, pour opposer 
au choc une ou plusieurs digues de vaisseaux enchaînés les 
uns aux autres. L'élan de l'ennemi rompu, des galères de 
réserve, débordant à droite et à gauche de la digue, enve- 
loppaient l'assaillant. Si nous vainquîmes plus tard àZieric- 
zée des Flamands, si la mo])ilité et aussi un retour offensif 
après un premier engagement indécis l'emportèrent alors 
sur le nombre, nous avions perdu la bataille navale de Rosas 
pour n'avoir pas tenu compte d'un facteur nouveau, lartil- 
lerie. Les Catalans, cernés par nos galères, refusèrent l'abor" 
dage et criblèrent de traits nos marins. Depuis les Croisades, 
le combat à distance précédant la mêlée prenait une impor- 
tance de plus en plus grande : les descendants de ces 
Francs halùtués à manier le court scramasax ou la hache 
francisque restaient désarmés, malgré l'aide des arbalétriers 
génois, contre l'arc anglais ou rarl)alètc catalane. 

(1) Guillaume Lk Dreton, Philippidc, \\\ , IX, vers 560, 

(2) Geoffroi dk ViLLE-HAnoouiN, ht Cuiti/uètc de Constaiitlnoplpy éd. 
N. de Wailly. Paris, 1872, in-8% p. 90. 



'( HISTOIRE DE LA MARIINE FRANÇAISE. 

Durant la guerre de Cent ans, les causes premières de 
notre infériorité étaient plus profondes : sur une base d'opé- 
rations trop étroite, qui était en même temps la seule source 
du recrutement des matelots, la Normandie et la Picardie 
s'accumulaient les coups d'une marine puissante et bien 
informée. A l'encontre de l'ennemi, le service d'espionnage, 
qui a toujours répugné à notre caractère, et même le ser- 
vice des navires éclaircurs, si facile avec des galères agiles, 
étaient mal conçus, mal exécutés. Les navires rapides, ga- 
lères et galiots, stationnaient loin de la mer, à Rouen; les 
lourds transports seuls restaient à Harfleur. 

Il n'est pas inutile de reprendre 1 historique de nos luttes 
navales contre l'Angleterre, depuis le jour où la conquête 
de la Normandie lit de la France une puissance mari- 
time. 

Au lieu d'attendre un retour offensif de Jean sans Peur, 
les Français portèrent la guerre en pays ennemi. Pendant 
dix-sept mois, le fils de Philippe-Auguste, Louis, réussit à 
se maintenir dans les îles Britanniques. Puis le nombre de 
ses partisans s éclaircit, et le combat naval des Cinq lies con- 
somma sa défaite en arrêtant en mer les troupes de renfort 
qu'amenait le famevix corsaire Eustache le Moine (1217). 

A cette époque imprégnée d'idées religieuses, les Anglais 
affectèrent de voir une intervention directe du saint fêté ce 
jour-là, Saint-Barthélémy, qui aurait fait justice du «nécro- 
mancien » Eustache, du moine défroqué devenu corsaire. 
Dans chaque ]>ataille remportée sur nous, ils verront la 
main de Dieu, rendant im[)licitemcnt hommage au courage 
malheureux. Le coml)at naval de Saint-Matthieu en 1292 
devient, dans la légende d'outre-Manche, un duel à mort 
entre les deux flottes, un combat singulier dont le Seigneur 
est le juge. La victoire de l'Ecluse parait au vainqueur, 
Edouard 111, un miracle. De fait, nos échecs eurent parfois 
une cause inlîme 



I MRO DICTION. 5 

En 1295, quatre ou cinq cents navires et quarante mille 
Français errent toute une saison autour des côtes an^jlaises 
sans savoir oh atterrir. Ilsépiaicnt un sip^nal. Un traître avait 
promis de leur livrer un port; mais une de ses lettres vint à 
être interceptée. Tandis que nos jjens l'attendaientau rivage, 
des bourreau.\ hahillésen démons le traînaient à travers les 
rues de Londres dans une peau de Ixruf fraîchement écorché 
qui en se raccornissant causait une horrible souffrance : son 
corps allait pourrir au gil)et. Le châtiment rendit confiance 
aux insulaires et suffît à faire échouer une invasion. Les 
" gouverneurs » de notre flotte, Montmorency et Harcourt, 
revinrent piteusement désarmer en Normandie. Ce ne fut 
pas la dernière fois, hélas ! que de grands seigneurs sans 
expérience de la mer se crurent assez qualifiés par leur 
naissance pour commander une escadre. 

L'aventure eut cet heureux effet toutefois que, dès l'année 
suivante, la France se trouva dotée d'un grand officier de 
mer, l'amiral, et d'une arme nouvelle contre l'Angleterre, 
le Blocus continental. 

Pour suppléer à la faiblesse de notre organisation mari- 
time, Philippe le Bel, comme en d autres temps Napoléon, 
imagina une formidaljle ligue internationale, qui retranchait 
les Anglais du monde et les enfermait dans leur île. En 129G 
plus encore qu'en 1807, c'était l'isolement absolu, la mise 
en charte privée de tout un- peuple : la Grande-Bretagne 
n'avait de relations commerciales qu'avec l'Europe, etl'Eu- 
rope lui fermait ses ports depuis les côtes de Norvège jus- 
qu'à Cadix, depuis Riga jusqu'à Messine. Dans les combats 
de gladiateurs, le rétiaire, d'un coup de filet, cherchait à 
paralyser les mouvements de son adversaire avant de le 
frapper de son trident. Philippe le Bel était le rétiaire, 
Edouard P"" le myrmillon. Mais le filet avait une déchirure, 
une maille s'était rompue : les Flandres, qui commandaient 
les grandes voies fluviales du Rhin, de la Meuse et de 



(j HISTOIRE T)K LA MAlilNF F F! A N GAI SK. 

l'Escaut, restèrent ouvertes au commerce britannique; ce 
fut son salut. 

La terrible leçon du Blocus continental ayant profité aux 
Anpflais leur inspira un moyen de placer leurs richesses 
commerciales à couvert de nos coups. Quand la parodie de 
la gigantesque lutte de Philippe IV et d'Edouard I" com- 
mença entre leurs fils, — deux roitelets, — Edouard II sou- 
leva l'exception de droit Jio}i gravantihus, non gravandis, 
qui mettait hors d'atteinte ses bâtiments marchands. 
Charles IV refusa d'y souscrire, et avec raison. La course 
resta une de nos meilleures armes, l'arme des faibles contre 
les forts, durant la guerre de Cent ans, car les Valois, pas 
plus que les derniers Capétiens, ne recoururent habituelle- 
ment aux armements en masse; ils ne mirent l'embargo sur 
les Ijatiments des particuliers, par arrêt de pnnce, que 
dans dos circonstances exceptionnelles, pour des projets 
d'invasion en Angleterre. 

En temps ordinaire, la flotte royale, une cinquantaine de 
navires, flanquée d'une escadre génoise ou espagnole, suffi- 
sait à la garde des côtes. Si l'outil resta le même durant un 
siècle, tous les Valois ne surent pas également le manier. 
Philippe VI remporta quelques succès navals suivis d'un 
grand désastre. Jean II tint ses marins en haleine, dans une 
activité fébrile et stérile, qui s'exerça utilement dès que le 
l'oi fut dans les prisons de l'ennemi. Charles V ruina la 
marine anglaise. Charles VI fut ruine par elle et ne laissa 
pas un vaisseau à son fils. Voilà le bilan de la guerre de 
Cent ans. 

Le passif lemporlc sur l'actif. Vous en savez l'une des 
causes. L'espionnage ennemi prépare les campagnes des 
Anglais et neutralise les nôtres. Dans l'instant que Phi- 
lippe VI décide l'envoi d'une grosse flotte au secours de 
l'Ecosse, Edouard 111, avisé par vui agent parisien, se préci- 
pite sur la Calédonie avec mie rapidité foudroyante, enlève 



FNTRODUCTION. 



les ports de la côte orientale, attc rages désignés de notre 
flotte, et rend toute descente impossible ou inutile. 

Un affidé de Charles V prévient le prince de Galles des 
projets de son maître et développe avec un instinct prophé- 
tique les événements qui se dérouleront pendant les douze 
années du règne. Fort heureusement, le plan de campagne 
de Charles V élait trop au-dessus des conceptions straté- 
giques du temps, trop en dehors de nos habitudes pour 
être facilement compris de l'ennemi. Il fut exécuté par deux 
hommes d'une ténacité invincible, par le breton Du Gues- 
clin et par le franc-comtois Jean de Vienne. 

Les Anglais ne se bornèrent point à escompter de crimi- 
nelles indiscrétions. Leurs espions pvdlulent en Normandie 
peu avant la bataille d'Azincourt et les défaites navales de 
Harfleur et la Hougue. Nos discordes intestines leur don- 
naient toute impunité, que dis-je, leur ouvraient toutes 
grandes les portes des forteresses, à telle enseigne que notis 
faillîmes y perdre notre indépendance. 

Mais la défaite, chose étrange, retrempe le courage des 
Français. Après la plus terrible bataille navale des temps 
modernes, vingt mille des nôtres étaient tombés, après 
l'Ecluse, une poignée de marais tint en respect l'Angleterre, 
Tempécha de goûter les fruits de son triomphe, amena la 
paix. D'autres revers vinrent, clairsemés de succès : ils trou- 
vèrent les nôtres inébranlables; ce fut l'épreuve décisive de 
leur patriotisme : la guerre de Cent ans, ainsi que les autres 
guerres de la fin du moyen âge, contribuait à afHrmer les 
nationalités modernes. C'est à la suite d'une campagne na- 
vale pour délivrer le roi Jean que les Parisiens purent 
inscrire sur leur blason une nef de guerre à la place du 
modeste chaland des nautes de Lutèce. Un des capitaines 
de la flotte, Enguerrand Ringois, se laissa précipiter du 
haut du donjon de Douvres plutôt que de renier la France. 

Au XV' siècle, quand la Normandie retomba sous le 



8 HISTOÏKK DK LA MARINK FRANÇAISK. 

joup de l'Angleterre, ses marins vaincus, mais indomptés, 
émigrèrent en masse. Ils se réfugièrent dans les dernières 
forteresses de la côte, puis sur le promontoire que formait 
la Bretagne indépendante, et, secondés par leurs frères les- 
tés au foyer natal, ils luttèrent jusqu'à la fin, c'est-à-dire 
jusqu'à la victoire enfin reconquise par leur énergie. 

Durant toute la période médiévale, la Méditerranée de- 
meure le domaine classique de la marine militaire. C'est là 
que nos amiraux font leur apprentissage, là que nos rois 
recrutent, comme à l'époque romaine, les équipages et 
les constructeurs de leurs galères de la Manche. Ouverte 
à tous les affluents qui viennent de Byzance, de Sicile et 
d'Espagne, et qui pour la plupart prennent leui\s sources 
par des voies détournées dans l'antiquité latine, notre 
marine modifie sans cesse son architecture et ses procédés. 
FAlo enrichit son vocaJjulaire de tenues e.votiqucs et sur 
un fonds linguistique d'origine noroise, brode des fiori- 
tures italiennes ou provençales; le microcosme où com- 
mence cette évolution est le Clos des galées de Rouen. 

Les guerres avaient pour théâtre des mers intérieures : 
Méditerranée, Manche, mer du Nord, Baltique. Malgré 
l'appoint que leur donnait la hardiesse des vikings Scandi- 
naves, nos navigateurs ne dépassaient point le seuil des 
découvertes antiqvies : pour donner un nom aux îles ren- 
contrées à l'ouest de l'Afrique, ils ouvrirent Ptolémée. 



II 



Soudain, par delà l'Océan entr'ouvert, une terre inconnue 
apparaît. Alors éclate })armi les nations européennes une 
fièvre de découvertes qui élargit d'un effort les l)ornes tra- 



INTISO DICTION. 



cées par les cosmographics savantes et par les terreurs ima- 
ginaires des peuples; à l'ancien monde s'en ajoutait un 
nouveau. 

Dans ces courses lointaines, la galère, d'un rayon d'ac- 
tion restreint, n'est plus d'aucun secours. Elle ne peut 
quitter ses parages tutélaires, les mers de l'Evu'ope : comme 
elle nécessite une foule de bras pour la manœuvre, elle i\e- 
vient, au désespoir véhémentement exprimé des marins, 
une prison pous les bannis, un bagne. 

Le voilier, au contraire, s'est merveilleusement adapté 
aux fonctions de long courrier et de forteresse flottante 
qu'on lui impose. Il a pris à la galère ce qu'elle avait de 
léger, une longue taille et la voilure triangulaire qui cou- 
pait le vent. La voilure, il la modifia et l'augmenta à sa 
guise, sans lui enlever sa marque d'origine, ses noms levan- 
tins. De nouveaux mâts, des mâtereaux de hune, en présen- 
tant au vent une surface de toile très étendue, mais fraction- 
née et partant facile à réduire, donnent au navire une mo- 
bilité supérieure. Du reste, sa robuste membrure lui permet 
de se charger de châteaux forts assez puissants pour mettre 
à l'abri des corsaires l'or et les perles du Nouveau-Monde, 
mais trop élevés peut-être pour la stabilité du bâtiment. A 
chaque étage, l'artillerie, parcimonieusement employée 
jusque-là, allonge des gueules petites et grandes, des calibres 
de tous noms. Le voilier de forte jauge s'est armé de toutes 
pièces comme un homme de guerre; il a pour son service 
des bâtiments plus petits comme le chevalier avait des 
écuyers; les Anglais, en l'appelant un man of luar, un 
homme de guerre, saluent la puissante individualité qui 
sera l'instrument de leurs conquêtes. 

Le duel d'artillerie sous voiles qui sert de prélude à 
chaque rencontre amène une profonde modification dans la 
tactique. Il serait imprudent de laisser l'équipage sous le 
tir meurtrier des pièces, d'autant que certaines pièces ac- 



10 HISTOIRK DK LA M A 1^ I M", FI'.ANÇAISK. 

couplées et articulées autour d'iui pivot tirent sans relâche; 
le recul de l'une après le feu met l'autre en batterie. La 
défense, il est vrai, rivalise d'ingéniosité avec l'attaque; elle 
matelasse chaque poste de combat et dispose au-dessus du 
pont une voûte de cordages et de planches pour arrêter les 
projectiles lancés du haut des hinies. Néanmoins le manuel 
de Philippe de Clèves (1500), le premier qui rompe résolu- 
ment avec les traditions romaines, défend de laisser, comme 
autrefois, toutes les troupes en bataille sur le pont : il suf- 
fira des artilleurs et des gabiers tant que durera le combat à 
distance. Le reste de l'équipage, massé dans l'entrepont, 
s'élancera seidement au moment de l'aljordage et sera sou- 
tenu au fur et à mesure de ses pertes par des sections de 
réserve. 

Cette époque est, pour la marine, comme pour les arts, 
comme pour les sciences, comme pour les lettres, la Renais- 
sance! Une renaissance exubérante de vie au sortir des 
gangues de la tradition, où toutes les manifestations de 
l'intelligence humaine jettent simultanément un vif éclat. 
Ce n'est point un vain rapprochement qu'un parallèle entre 
la marine et les arts ou les sciences. Les navires du xv et 
du xvr siècles s'harmonisent par leurs formes élégantes et 
élancées avec le style flamboyant de larchitecture religieuse, 
et par le coloris chatoYant de leurs pavesades n'ont rien 
à envier aux taljleaux des meilleurs peintres. Le vaisseau 
est devenu une oeuvre d'art, à laquelle des artistes prêtent 
leur concours, pendant que les savants cherchent un nou- 
veau propidseur, indépendant du vent, pour augmenter la 
mobilité du navire avec une économie de frais de manœuvre. 
Raphaël et Sangallo se rencontrent avec Valturius ou, plus 
tard, l'ingénieur d'Henri III, Ramelli, pour donner les 
plans de notre moderne navire à aubes : il ne manque plus 
à cette machine qu'un souffle, une âme, la vapeur. Au mo- 
ment de ])artir jiiour les terres lointaines où l'on trouve 



I N'i lioinc.iioN. 11 



<i l'or en myne " , Jean Parmcntier, de Dieppe, exprime son 
anxiété dans un charmant petit poème qui fut couronné au 
concours littéraire, au puy de la Conception de Rouen. Le 
navire qui le porte vers Sumatra s'appelle la Pensée. Les 
navigateurs écrivent. Rabelais apprend la langue des mate- 
lots, mais l'interprète si mal que son élève mène son bâti- 
ment droit à la perdition. Baïf écrit un traité De re navali ; 
c'est à Saint-Dié qu'un savant baptise, par une erreur qui 
fit fortune, l'Amérique. 

Heureux les navigateurs ! a Icculx voyent les œuvres du 
Seigneur ! » écrit le pilote Jacques Devaidx en tête de son 
traité d'hydrographie dédié à l'amiral de Joyeuse. La curio- 
sité, autant que l'appât du gain peut-être, contribuait à 
modifier les tendances de l'esprit français, si dédaigneux 
jadis des « voies de la mer ?' . Des Malouins découvrent le 
Brésil, Jacques Cartier le Canada; dix ans avant Christophe 
Colomb, Georges le Grec vogue vers une île restée mysté- 
rieuse, l'île Verte; en 1505, Gonnevillc atterrit à une terre 
inconnue vers le sud de l'Afrique, un pseudo-continent 
austral que nos meilleurs marins, Kerguelen, Bougainville, 
cherchaient encore au xviir siècle. Un autre gentilhomme, 
de Gourgues, vend ses biens pour équiper une escadre et 
venger l'honneur de la France. Un simple armateur, Ango, 
tient en échec une nation et bloque Lisbonne. Il ne manque 
à Villegagnon que l'appui du gouvernement pour devenir 
roi du Brésil. 

La royauté, nantie d'une faible flotte, eut le tort de ne 
pas soutenir assez l'initiative privée, qui a besoin, pour se 
mouvoir à l'aise, de sentir derrière elle l'appui de l'Etat. Si 
Louis XI put adopter, sans mentir à l'histoire, une devise 
qu'on croirait du siècle de Louis XIV : Immensi tremor 
Oceoni, il le dut à l'activité d'un marin plus qu'au nombre 
de ses vaisseaux. Il eut Colomb, Charles VIII eut Coetanlem, 
Louis XII Portzmoguer, François I" Prégent de Bidoux et 



12 lIISTIMIil". I)K I>.\ AfARIM". FRANCAISlv 

le J)aroii de la Garde. De pareils marins sviffisent à illustrer 
un règne. 

N'oublions pas le grand homme qui arrêta la décadence 
économique pi'ovoquée par la guerre de Cent ans. L'axe 
commercial de l'Europe occidentale s'était déplacé vers 
Test, quittant le cours du Rhône, de la Saône et de la Seine 
pour gagner le Rhin par Villefranche et Genève et débou- 
cher à Anvers. Toutes les richesses qui fuyaient la France, 
Jacques Cœur les emprisonna dans les madles serrées de 
ses comptoirs méditerranéens et sa flotte les fit converger 
vers Aigues-Mortes. » Le navigaige » devint a la principale 
mamelle de la substance et nourriture du pays (1) » ; il n'est 
point de douces épithètes, de comparaisons attendries qu'on 
ne lui prodigue, de monopoles qu'on ne lui concède : la 
royauté, — Louis XI, François I", — continuatrice de la 
politique inaugurée par l'argentier de Charles VII, ne 
permet 1 entrée des épices, drogueries et denrées analogues 
que par les ports et havres du royaume. Les épices nous 
arrivèrent désormais par TOcéan : nos marins allaient les 
chercher dans les pays de production, aux Indes; mais 
entravées par la bulle d'Alexandre VI qui partageait les 
mers entre les Espagnols et les Portugais, leurs entreprises 
ne pouvaient avoir qu'un caractère individuel, isolé et non 
officiel. 

En même temps que les conditions économiques du 
monde, la situation politique de la France avait changé. 
Débarrassés des i\.nglais, nous nous trouvions en face d'im 
autre adversaire redoutable qui nous étreignait de toutes 
parts, sur terre et sur mer. Notre petite alliée des guerres 
d'antan, la Castille, démesurément agrandie et devenue 
hostile, disposait des flottes formidables de l'Andalousie, de 
l'Aragon et des Pays-Bas, dont les nôtres ne pouvaient 

(1) Bibliothèque nationale, Ms. franc, 2811, fol. 104. — Ordoiin., 
t. XIV, p. 395. 



INTRODUCTION. 13 

contrebalancer la puissance. Notre expansion, au sortir de 
l'étau anglais, avait été cependant rapide. La Flandre, la 
Bretagne, la Guyenne et la Provence, par leur réunion à la 
Couronne, avaient clos la ceinture de nos côtes : un grand 
tassement s'était fait. Il y eut bien une révolte des patriotes 
bretons, jaloux de leur indépendance. Notre marine, 
secondée par une armée, les soumit, puis s'en aida. 

L'inimitié de l'Espagne obligeait à une surveillance inces- 
sante le long du littoral. Il y eut trois amiraux au lieu d'un. 
Une escadrille stationna quelque temps à Bordeaux, plu- 
sieurs ports furent fortifiés et le Havre-de-Grâce créé à 
l'embouchure de la Seine. Une escadre de galères se tint 
en permanence dans la Méditerranée. 

Trop faible néanmoins pour triompher, notre flotte de 
guerre dut chercher ailleurs un appui. La France sembla 
rompre avec ses traditions séculaires en sollicitant le con- 
cours des Turcs et des protestants hollandais. Les corsaires 
algériens combattirent aux côtés des fils des Croisés. En 
retour, le pavillon fleurdelisé remplaça peu à peu dans 
l'Archipel le lion ailé de Saint-Marc, et nos consuls, établis 
dans les ports du Levant, mirent à profit l'accord de la 
Sublime Porte avec François I" pour étendre la protection 
de la France aux chrétiens d'Orient. Ainsi, malgré les appa- 
rences, les rois très chrétiens n'avaient pas abandonné la 
défense des faibles, ils l'exerçaient sous une forme nouvelle, 
qui n'était plus aussi incompatible que les croisades avec 
les intérêts commerciaux de leurs sujets. 

Au moment où se manifestait cet apaisement entre la 
fille aînée de l'Eglise et l'Islam, d'autres guerres de religion 
mettaient à feu et à sang la France elle-même. Leur action 
dissolvante enraya pendant un demi -siècle nos progrès 
maritimes. 



14 IIISTUIIIE DE LA MAllKNE FUAiNCAISE. 



ÎII 



Un pénible accident donna la mesure de noire faiblesse, 
en même temps que des impérieuses prétentions de l'An- 
jdeterre. Le duc de Sully, canonné par une ramberge bri- 
tannique alors qu'il passait à Londres comme ambassadeur 
de Henri IV, dut amener pavillon en signe de salut. Henri IV 
n'eut pas le moyen de châtier les insolents. Cette suprématie 
de fait de l'Angleterre sur les mers, Selden l'érigea en doc- 
trine, sans qu'il se trouvât un Français pour opposer à ses 
affirmations impudentes des précédents, la bataille du cap 
Saint-Vincent par exemple, où un vice-amiral de France 
écrasait en 147(> une escadre flamingo-génoise, parce qu'elle 
avait tardé à saluer les fleurs de lis. C'est qu'en 1036, au 
moment où écrivait Selden, notre politique n'était point 
dirigée contre l'Angleterre : le caixlinal de Richelieu em- 
ployait contre une autre ennemie les quarante vaisseaux et 
les trente galères de la marine royale, alors jugés suffisants 
« pour se garantir de toute injure et se faire craindre dans 
toutes les mers " . 

Le grand maitre, chef et surintendant général de la navl- 
fration et commerce de France, Richelieu, avait aboli en 
l()26 la charge d'amiral du royaume et rendu à la marine 
la cohésion que lui enlevait la division du littoral en ami- 
rautés provinciales. La presse, la fameuse institution des 
classes, en 1637, assura le recrutement des matelots, et la 
création du régiment des vaisseaux fournil en tout temps 
des troupes de dél)arquement. De nombreux marins français, 
aguerris au service de l'Espagne, de Malte, de T Angleterre, 
revenaient, les braves gens, aavecdesplaisird avoir si long- 



INTRODUCTION. 15 

temps erre et avec un désir extrême de servir utilement le 
Roy le reste de leur vie, louant Dieu de voir qu'après une 
si longue nonchalance de la navigation, » la France se fût 
enfin reprise (l). 

Et Richelieu s'écriait : « La providence de Dieu, qui 
veut tenir les choses en balance, a voulu que la situation 
de la France séparât les Etats d'Espagne pour les affaiblir 
en les divisant (:2). » L'Espagne, voilà l'ennemie de Riche- 
lieu, ennemie vulnérable parce qu'elle est atteinte d'une 
faiblesse organique. Elle était trop débile, sa population 
trop clairsemée pour porter sans effort la lourde couronne 
de ses conquêtes. Menacée sur tous les points, « appré- 
hendant grandement d'être attaquez à mesme temps en 
Flandres et en Italie (3), " dans la péninsule et dans ses 
possessions, la puissance espagnole ne peut se garder par- 
tout et s'écroule. Richelieu en profite pour accroître nos 
côtes au nord-est et substituer à nos comptoirs commer- 
ciaux des colonies nationales, exploitées par des compagnies 
privilégiées. Mais il mourut avant d avoir assuré notre pré- 
pondérance navale. 

Vingt-cinq ans après, son œuvre était des plus compro- 
mises. Chefs descadre ni capitaines n'étant plus entretenus, 
sauf quelques favoris, la marine semblait condamnée 
comme un corps " paralytique, sans espérance de gué- 
rison (4) » . Un homme suivait depuis plusieurs années les 
progrès du mal. Il va tenter la guérison, qui sera de 
reprendre et achever le plan de Richelieu. Les Hollan- 
dais et les Anglais se disputent la succession laissée par 

(1) Bapport de Ferait, Français ayant servi f|ualorze ans l'Espagne, au 
cardinal de Richelieu. (Frang., 17308, fol. 21.) 

(2) Eufjène SiJE, Correspondance de Henri d'Escoubleau de Sourdis, da.ns 
la collection des Documents inédits. Paris, 1839, in-4", t. I, p. v, 

(3) Rapport de Feraii, déjà cité. 

(4) Mémoire rédigé vers l'époque de la mort du duc de Beaufort, 1669. 
(D. Neuville, Etat sommaire des Archives anciennes de la marine, p. 320.) 



16 HISTOIRE DE LA MARJiNE FRAiNÇAISE. 

TEspagne. La France interviendra en faveur des uns, 
puis des autres, et, les affaiblissant tour à tour, restera la 
dominatrice des mei's. Dégagée de toutes compromissions 
avec l'étranger, assez forte pour se suffire, notre marine 
traversera une magnifique période de gloire; devant elle, les 
pavillons s'inclineront bien bas et les navires de commerce 
s'achemineront en paix vers les colonies lointaines, tant 
qu'à nos destinées maritimes présidera Colbert 

Par son ampleur et sa complexité admirables, l'œuvre 
d'un pareil homme stupéfie l'imagination. Elle touche à 
tout : marine militaire, économie politique, administration, 
commerce, colonisation; elle ne rencontre point un pro- 
blème sans le résoudre. L'unification tentée par Richelieu 
est reprise sur une base plus rationnelle, l'amiral reprend le 
commandement de la flotte, le secrétaire d'État pour la ma- 
rine se réserve l'administration des affaires courantes. Pour 
appuyer ses projets grandioses ou ses prétentions arbitraires, 
la Monarchie absolue a J)esoin de grosses flottes. Colbert 
les crée de toutes pièces. Il a trouvé trente vaisseaux, il en 
laisse deux cents ; aux deux ports de guerre, de Brest et 
Toulon, il en ajoute un troisième, llochefort, et fortifie 
Dunkerque. Avant lui, nous étions tributaires de la Suède 
pour l'artillerie, nos officiers faisaient en grand nombre 
leur apprentissage dans les Caraïuines de la Religion, c'est-à- 
dire sous le drapeau de l'ordre de Malte. Colbert crée des 
fonderies d'ancres et de canons, des écoles d'hydrographie 
et d'artillerie; des compagnies de jeunes garde -marines 
deviennent des pépinières d'officiers, ce qui n'empêche pas 
de conférer des grades aux capitaines au long cours les 
plus habiles. Dans les arsenaux, une sage prévoyance, qui 
se traduit par des ordonnances de police, tient en réserve 
des pièces d'assemblage pour de nouveavix navires; les 
ouvriers ont acquis une telle habileté qu'une galère est 
construite en quelques heures, « entre deux soleils. » 



INTROnUCTIOX. 



La féerie dura un quart de siècle. La marine rul 
le temps de jeter des racines profondes au sein de la 
nation. Développée à outrance, elle requit im énorme 
personnel; elle aspirait, pour ainsi dire, toutes les classes 
de la société. Pécheurs, mariniers, gens des côtes, enré- 
gimentés par le moyen de l'Inscription maritime, furent 
mis à la disposition de TEtat. La noblesse, encore fron- 
deuse, avait une répugnance [)Our la livrée du roi, Col- 
bert sut l'attirer en foule en ne donnant Funiformo qu au 
mérite. La haute bourgeoisie, doucement sollicitée par 
le ministre, apportait son or au.v compagnies commer- 
ciales, encouragées d'autre côté par des primes à la marine 
marchande. Le Canada se peuplait, les Antilles doul>laient 
leur production : de l'un, on pouvait surveiller les colonies 
anglaises, les autres faisaient contrepoids aux possessions 
espagnoles. Sur la route des Indes, nos marins trouvaient 
aux Iles de France un appui moral et matériel, un centre 
de ravitaillement et, au besoin, de recrutement. 

Tandis que les cariatides dorées de la poupe s'illu- 
minent aux rayons du soleil roval, un génie se glisse le long 
du l)eaupré. Ce n'est plus le dragon grimaçant du moyen 
âge, la guibre svelte de la Renaissance, mais une imposante 
figure ciselée par Puget, Jupiter lançant la foudre et assis 
sur l'aigle dont le bec forme éperon. Imposant aussi sous 
sa haute voilure, le vaisseau de ligne n'a plus rien des grâces 
aussi coquettes qu'instal>lcs de la grande nef ou du galion : 
plus de ces douides et triples étages élevés sur le pont, mais 
des bastingages à profd continu, presque rectiligne, et au- 
dessous deux ou trois rangées de sabords l'entourant de 
plusieurs ceintures de feux. 

Il dura deux siècles, lors même que des savants français : 

Papin, Jouffroy d'Abbans, eurent trouvé le moteur que les 

artistes et les ingénieurs italiens de la Picnaissance avaient 

vainement cherché. Il avait inauguré sa longue carrière 

I. 2 



IS lllS'IOIliK 1)1-, [.A MARINK FRANÇAIS!:. 

SOUS les Duquesne, les Tourville, les Château-Renault, qui 
avaient établi par leurs victoires les bases d'une nouvelle 
stratétjie. Par la combinaison de Tordre perpendiculaire 
avec Tordre parallèle presque exclusivement employé 
jusque-là, les amiraux de Louis XIV, rompus à tous les 
artifices de la jjuerre d'escadre, avaient substitué aux pha- 
lan{Tes épaisses les colonnes ou les lijjnes mobiles, où l'artil- 
lerie pouvait développer tous ses feux. Escadres, divisions 
et proupes, aux ordres des vice-amiraux, lieutenants j>éné- 
raux, chefs d'escadre et capitaines, évoluaient aisément, 
prâce à la télégraphie optique qui avait multiplié les 
signaux. 

La réaction contre la politique de Colbert commence 
avec la guerre de la Confession d'Augsbourj;, guerre d'af- 
faires, faite dans l'intérêt des marchands anglais et hollan- 
dais, dont le commerce et les moyens d'existence étaient 
mis en péril par l'union de la France et de l'Espagne (1). 
Mais, abstraction faite des alliés véritables de chaque parti, 
c'est la France etl'Angleterre qui se retrouvent en présence: 
leur rivalité gigantesque, ouverte par la révolution anglaise 
de 1()88 et terminée seulement à la paix de 1815, sera 
comme une seconde guerre de Cent ans (2). L'enjeu n'est 
plus la France, mais son empire colonial et ce qui en garantit 
l'indépendance, la suprématie de la mer. Il est d'un prix 
incalculable. Nos colons occupent les rives des deux grands 
fleuves de l'Amérique du Nord, territoire immense en com- 
paraison de la frange de littoral possédée par leurs rivaux. 
Dans l'Inde, Martin et Dupleix nous taillent un royaume 
phis grand que la métropole. Et ces magnifiques posses- 
sions vont devenir, lambeau par lambeau, la proie de Ten- 



(1) J.-R. Seeley, professeur à l'Université de Cambrid^je, l'Expansion 
de r An(jlelerre, traduite par J.-B. Raille et A. Rainiiaud. Paris, 1885, 
in-12, p. 158. 

(2) IbUl., p. 32. 



INTRODUCTION. Içi 

ncmi, parce que la France, partagée entre une politique 
d'expansion coloniale et une politique de conquête euro- 
péenne, Janus à double face tourné vers l'Angleterre et 
l'Allemagne, laisse péricliter sa puissance maritime. 
Louis XIV perd Terre-Neuve et l'Acadie, Louis XV le 
Canada, la Louisiane et l'Inde. De nos débris, une Plus 
Grande-Bretagne, Greater Britain^ se constitua. 

L'Angleterre était arrivée à ses lins après une longue lutte 
contre les derniers corsaires du grand règne ; de plus, cer- 
taines intrigues diplomatiques avaient obtenu de la pusilla- 
nimité du cardinal Fleury l'affaiblissement de notre marine. 
C'est à cette époque, nous l'avons vu, que l'historien Le- 
diard entonnait son chant de triomphe. Etait-il si glorieux 
de triompher d'une nation qui se trouva un moment réduite, 
en 1747, après les deux Ijatailles du cap Finistère, à un 
seul vaisseau de ligne ! Ni le courage ni même l'habileté ne 
nous manquaient, les victoires de La Bourdonnais, de La Ga- 
lissonnière sont là pour le prouver. Mais l'inexoi'able loi du 
nombre était contre nous. Au despotisme anglais, le roi 
songeait, dès 1745, à opposer vine coalition des puissances 
européennes, qui fut la neutralité armée. C'était faire la 
part du feu, protéger la métropole et sacrifier les écuries, 
ainsi appela-t-on nos colonies, l'Inde et le Canada. 

Et pourtant, l'exemple du duc de Choiseul prouva qu'il 
n'était besoin, pour relever notre puissance navale, que 
d'un programme de réformes bien arrêté; pour les accom- 
plir, d'un long ministère. Choiseul laissa une belle flotte de 
74 vaisseaux et 50 frégates. D'intrépides officiers : Ker- 
guelen, Bougainville, plus tard La Pérouse, cherchèrent 
du côté de l'océan Pacifique une compensation à nos pertes 
en achevant la découverte du monde. Passionné dès l'en- 
fance pour la géographie, Louis XV sut encourager leur 
initiative; il nomma — fait unique dans notre histoire — 
un vice-amiral des mers d'Asie et d'Amérique. La reconsti- 



20 HISTOIIiK DK I. A M A R I NK FliANCAISl. 

tution de notre Hotte permit, sous Louis XVI, d intervenir 
dans la guerre de Sécession des colonies américaines et 
(i d'appeler à l'existence un nouveau monde pour redresser 
la balance de l'ancien (l) » . Le bailli de Suffren appuyait 
vigoureusement une contre-attaque contre les Indes, tandis 
que les comtes d'Ormesson et de Grasse, d'Estaing et Gui- 
cben tenaient tête aux Anglais dans 1 Atlantique. Le résultat 
net fut, non un gain, — nos colonies ne furent pas re- 
prises (2), — mais une victoire morale sur l'Angleterre, 
diminuée par la sécession des Etats-Unis et inquiète du sort 
de ses nouvelles conquêtes, tant le sentiment de l'indépen- 
dance est contagieux. La contagion, en effet, gagna du ter- 
rain, mais ce fut à nos dépens. Saint-Domingue, le joyau 
des Antilles, sourdement travaillé par nos obligés d'hier, 
par les citoyens de la libre Amérique, nous échappait. 

En proscrivant l'élite de nos marins, suspects parce que 
nobles, la Révolution française servit inconsciemment l'en- 
nemi et hâta le dénouement de notre gigantesque lutte 
contre l'Angleterre : la ])ravoure des équipages novices ne 
put que nous sauver l'honneur dans la défaite. L'Amérique 
nous fut fermée; l'Inde, où se débattait notre allié Tippoo- 
Sahib, devint, faute d'escadres, inaccessible. Bonaparte 
songeait peut-être à lui tendre la main à travers 1 Egypte. 
Mais la défaite navale d'Aboukir isolait le corps expédition- 
naire dans les plaines d'Afrique et vouait à l'insuccès final 
d'éclatants délmts. 

Rien n'est plus vrai que le titre et 1 esprit général de cer- 
tain ouvrage récent : The influence of sea poiver iipon 
history (3). D'échec en échec, notre marine s'était trouvée 

(i) Skklky, p. 36. 

(2) « L'objet de Sa Majesté n'est point de faire des conc|uête8 pour elle, » 
mais « de détruire ses ennemis naturels » , déclarait Louis XVI au marquis 
de Bussy en l'envoyant dans l'tlindoustan. 

(3) Du captain A. -T. Maiian. Londres, 1889-1893, 3 in-8". L'ouvrage 
comprend la période qui va de KiGO à 1812. 



INTRODLCTION. 21 

presque anéantie; l'expansion de la puissance française 
n'étant plus possible que sur le continent, Napoléon dut 
concentrer de ce coté tous nos efforts : ce ne fut pas la 
moindre raison de son triomphe. 

Embusquée derrière les peuples qui se levaient contre 
nous avec son aide, l'Angleterre restait rennemie. Faute 
d'un " pont mobile » , l'Empereur ne pouvait l'atteindre ; il 
essaya vainement de l'affamer par un blocus gigantesque. Il 
échoua et fut son prisonnier. 

Depuis lors, l'entente cordiale conclue avec nos voisins 
d'outre-mer a clos l'ère des grandes guerres navales et ou- 
vert une série de petites expéditions, où la marine coopère 
aux succès des armées. Les grandes guerres nous avaient 
enlevé un empire colonial, la paix nous en a rendu un 
nouveau. 

Mais l'Angleterre veillait toujours. Il nous restait une 
arme qu'Eustache le Moine, Marant, Goetanlem, Duguay- 
Troviin, Cassart, Surcouf, lui avaientappris de siècle en siècle 
à redouter : la course. La force n'avait pu nous l'arracher, 
cette arme si terrible que le commerce ennemi, à chaque 
guerre, perdait des centaines, des milliers de navires et des 
millions. L'occupation de Calais, le bombardement des cités 
corsaires, la destruction du port de Dunkerque, l'incendie 
de Dieppe, la machine infernale lancée contre Saint-Malo, 
loin d'arrêter nos marins, excitaient leur audace. Il y avait 
cinq siècles que la nation libre-échangiste chei^chait le 
moyen de mettre ses richesses à l'abri de nos coups. Sous 
le masque de l'entente cordiale, sa diplomatie triompha 
enfin et nous prit en défaut. Elle mit en avant un de ces 
prétextes de philanthropie qu'on ne s'étonnera pas de voir 
exposer — sans succès du reste — par quelque disciple de 
Rousseau, nommé Kersaint, à la triliune de l'Assemblée légis- 
lative. Moins clairvoyant que ses devanciers, que Charles IV 
le Bel et que les députés de l'Assemblée, Napoléon III se 



22 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

laissa prendre aux sophismes de sa grande amie. Le traité de 
Paris en 185() abolit la course. Lors même qu'elle serait 
rétablie, on ne verrait plus de ces combats épiques où un 
petit corsaire s'attaquait à lui vaisseau de ligne, où Surcouf 
avec les cent trente hommes de la Confiance s'élançait sur 
les quatre cent cinquante hommes du Kent. Les temps hé- 
roïques sont passés, les temps où la guerre du désespoir 
tenait en respect avec de petits bâtiments un ennemi victo- 
rieux. Plus d'attaque à l'abordage possible contre le vais- 
seau de guerre moderne; avant que d'atteindre le but, la 
mince coque des steamers déchirée par les obus serait une 
écumoire et coulerait. La course a été remplacée par la 
guerre de croisière, qui se fait au moyen de croiseurs ou de 
steamers armés en guerre. 

En même temps que la chasse des bâtiments de commerce 
devenait le monopole de la marine militaire, la guerre d'es- 
cadre, destinée à assurer la protection des côtes et la supré- 
matie maritime, se compliquait étrangement. Avec l'inven- 
tion de la vapeur, du canon à tir rapide et des puissants 
explosifs, l'outillage naval se modifiait et se modifie de jour 
en jour, sans qu'on puisse prévoir la fin de ses métamor- 
phoses. C'est la lutte à outrance entre la cuirasse et le canon, 
lutte de chiffres et de prévisions, car les batailles modernes 
sont encore trop rares pour qu'on puisse en dégager une 
formule stratégique. Que d'aléas résultent du défaut d'homo- 
généité, de la variété incessante des types nautiques, de la 
différence des vitesses, de la difficulté pour des officiers 
transbordés subitement d'un Jjâtiment sur un autre de se 
familiariser en peu de temps avec des aménagements nou- 
veaux ! Puis le bateau sous-marin rendra-t-il des plus pré- 
caires l'existence des gros cuirassés, si menacés déjà par la 
torpille? l'^t je ne parle pas des perfectionnements auxquels 
la stratégie sera amenée par la prodigieuse expansion de la 
physique et de la mécanique. La vitesse, la mobilité semble 



INTIÎODIM; TION. 23 

pouiiaiit clcvcnir de plus en plus la meilleure arme défen- 
sive. C'est dire que l'avenir est réservé à la guerre de croi- 
sière, quand on aura trouvé un moteur électrique ou un 
combustil)le liquide moins encombrant que le charbon et 
capable de donner rapidement les plus grandes vitesses. 

Le gros souci des nations maritimes est précisément d'as- 
surer à leurs llollcs de croisière cette condition vitale, la 
vitesse, en échelonnant sur leur route des dépots de com- 
Ijustibles et des ports de refuge où le navire épuisé puisse se 
restaurer, se reposer, se réparer. Défenses fixes et défenses 
mobiles, il n'est sorte d'ouvrages qu'on n'ait imaginés pour 
protéger ces points d appui indispensables. 

Au milieu de 1 évolution incessante du matériel naval, un 
élément reste immuable, figé dans une immobilité presque 
absolue : le vieux moule administratif de Colbert n'est pas 
brisé. Des besoins nouveaux appelèrent des rouages nou- 
veaux qui se superposèrent simplement aux anciens. 

Fait à l'usage d une marine homogène, le système de 
Colbert était excellent lorsque le service à l)ord des i>âti- 
ments de commerce était un entraînement ou une prépara- 
tion au service en temps de guerre. Mais à quoi servent 
aujourd hui des gabiers sur les mâts militaires? disent les 
pessimistes ; et sur leurs modestes goélettes , les terre- 
neuvas ont-ils rien de semblal)lc aux organes délicats, tant 
fonctionnels que défensifs, d'un croiseur? Et les détrac- 
teurs du système pensent que les institutions comme les 
hommes ont leur vie propre, que l'organisme naît, croît et 
s'étiole, et que linscription maritime serait à son dernier 
période. 

Ce n'est pas le lieu, ni le moment de discuter pareille 
thèse; à l'heure où une désaffection progressive pour la ma- 
rine marchande peut compromettre le recrutement des 
équipages de la flotte, on ne saurait songer à supprimer 
l'inscription maritime, à retirer à une classe de gens admi- 



24 IIISTUIKE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

raLles de sang-froid, d'audace, de dévouement, d'abnégation, 
les légers avantages qui lui permettent de vivre. Si l'ami- 
rauté anglaise peut recourir aux engagements volontaires 
qui grèvent relativement moins son budget, elle le doit à 
l'activité maritime de la nation et à la facilité, par consé- 
quent, de recruter une élite de matelots. 

En est-il de même chez nous? Que de fois, dans les ports 
étrangers, parmi les pavillons nombreux qui claquaient au 
vent, j'ai cherché vainement nos trois couleurs! Notre 
marine marchande péi'iclite, non pas faute d'hommes, — 
marins et capitaines au long cours affluent, — mais faute 
de capitaux. Et comme l'outillage moderne, très coû- 
teux, n'est réalisal)le dans un pays de petits rentiers que 
par des compagnies ou des sociétés, ce serait l'honneur 
des Colbcrt futurs de diriger vers cette œuvre patriotique 
l'épargne française. Placements plus sûrs, après tout, que 
ces valeurs fiduciaires vers lesquelles je ne sais quelle puis- 
sance occulte précipite les capitaux, que ces valeurs fictives 
ou stériles pour l'industrie, qu'une manœuvre de Bourse 
crée et qu'un coup de Bourse effondre. Autrement, si la dé- 
croissance de la marine marchande continue à tarir inie 
source vive de la richesse nationale et de l'initiative indivi- 
duelle, si elle nous prive, en cas de guerre, de croiseurs 
auxiliaires indispensables, alors, — pourquoi faut-il, hélas! 
finir par un cri d'alarme, — la marine française est en dan- 
ger. 



]>ES HISTORIENS. 

Il ne m'est point agréal>le, crovez-le, de commencer cet 
ouvrage par un plaidoyer pro domo : je me sex^ais volontiers 
passé d'exorde si le résumé qu'on vient de lire n'était une 
série de postulats qui restent à démontrer. 



INTRODUCTION. 25 

Les deux premières périodes de notre histoire navale ont 
été jusqu'ici sacrifiées, au point qu'une moisson de gloires 
s'y perdait. La thèse de Touljli avait reçu une consécration 
officielle dans les programmes scolaires, qui dataient de 
Richelieu les débuts de notre marine d'Etat. 

D'aucuns disent : à quoi bon les histoires d'antan? Est-il 
rien de commun entre hier et aujourd'hui, et que nous sert 
de connaître des méthodes surannées? — Que vous sert?... 
Mais à éviter des fautes déjà commises. Et c'est, Dieu 
merci, le rôle de l'historien de vous mettre en garde contre 
les surprises de l'avenir par l'enseignement du passé. Entre 
certains événements, il existe des liens mystérieux qu'on 
soupçonne à peine. Vous avez vu avec quelle ténacité, de 
siècle en siècle, l'Angleterre essayait d'enrayer la course. 
Elle a réussi, parce que nous y avons prêté les mains. Si 
l'histoire est un perpétuel recommencement, c'est apparem- 
ment qu'on ne tient pas compte de ses leçons. Depuis César, 
que de tentatives de conquêtes de l'Angleterre! Au Portus 
Ictius, voici le camp de Boulogne de Philippe-Auguste, de 
Philippe le Bel, de Philippe de Valois, de Napoléon; non 
loin, celui de Charles VL Seuls, le général romain et un duc 
normand surent triompher par la promptitude et l'audace. 

De siècle en siècle, on proclamait la nécessité de créer un 
port de refuge dans la presqu'île du Cotentin, dont le pro- 
montoire, en s'avancant au large, semble faire une invite 
aux descentes anglaises. En 1327, une commission fait une 
enquête en vue de fortifier Barfleur. Vingt ans après, rien 
n'avait abouti. Toute une flotte de guerre, surprise le long 
de la côte cotentinoise, est brûlée : c'est l'invasion soudaine, 
c'est Crécy, l'écrasement de l'armée après l'anéantissement 
de la flotte. En 1417, la dernière escadre qui tienne tête à 
l'Angleterre succombe près de la Hougue : la Normandie 
est de nouveau conquise. Quand nous la reprîmes, l'amiral 
proposa de fortifier la Hougue. Louis XI tergiversa : deux 



26 HISTOIRE DK LA MARINE FRANÇAISE. 

siècles après, ces relards funestes transformaient en un dé- 
sastre, faute d'un point d'appui, une victoire de Tourville. 

" Le canal de la Manche est un vrai coupe-gorge pour la 
marine française, un asile pour celle des Anglais, un boule- 
vard pour la défense de leur île ! " C'est un marin de 
Louis XVI qui écrit cela en 1783. ISe croirait-on pas en- 
tendre plutôt grommeler, vingt-quatre ans plus tard, un 
vieux grognard du camp de Boulogne. 

Aujourd'hui, il y a bien des fortifications sur cette côte 
cotentinoise, mais à la Hougue, elles datent de Vauban. 
Suffiraient-elles à pi'otéger Cherbourg contre une attaque 
à revers ? 

Que nous sert de connaître des méthodes surannées, di- 
siez-vovis ? Mais croyez-vous que le progrès soit continu, qu'il 
ne se produise ni reculs, ni éclipses, ni oublis, ni retours 
plus tard, aux vieilles méthodes abandonnées ? Parmi les 
progrès qu'on attribue à ces dernières années, combien 
sont déjà plusieurs fois séculaires ! La télégraphie op- 
tique au moyen de pigeons voyageurs était d'un usage 
courant dans la stratégie navale du ix' siècle ; des cloisons 
étanches divisaient la cale des jonques chinoises qui rame- 
naient de Chine Marco Polo ; quant aux quilles latérales 
essayées en ces derniers temps pour diminuer le roulis et 
régler le tir par grosse mer, il y a deux siècles que notre 
compatriote Thoynard en préconisait l'emploi ; et je ne parle 
pas des torpilles, ces engins modernes, qu'un contempo- 
rain de Colbert avait déjà entrevus. 

Tout se tient en histoire : Hisloria non facit sallus. 

On s'aperçut, vers le milieu de ce siècle, qu'une «histoire 
de France parla marine, en même temps que par les pro- 
vinces et les villes maritimes, n'avait encore aucun précé- 
dent (1) » . De fait, les belles campagnes des Duquesne et 

(1) Léon GuÉRiN, Histoire maritime de France. Paris, 1844, in-18, 



INTIl()[)l CTIÔN. 27 

des Tourville n'avaient inspire d'autre auteur qu un obscur 
avocat, qui jugea bon de garder l'anonyme (1). Parleur date 
et par leur nature, de bons traités, comme ceux du P. Four- 
nier, sur l'hydrographie (2), et de La Popellinière, sur l'of- 
fice d'amiral (3), ne pouvaient prétendre qu'à donner quel- 
ques aperçus curieux sur des points de détail. 

Peu après les remarquables ouvrages de Pardessus (4) et 
de Jal (5), parut le livre de Léon Guérin. Mais il ne com- 
pléta point la trilogie nautique : l'historien se trouvait trop 
inférieur au juriste et à| l'archéologue. Jal se chargea de le 
disqualifier et rouvrit la lice aux écrivanis futiu'S (G). 

De nombreux champions y entrèrent. Lui-même s'y 
comptait; nous avons de lui quelques notes, bien maigres, 
rassemblées sur la période médiévale (7); mais il fit Du- 
quesne (8). La marine jouissait d'un regain d'actualité, 
moins pour ses croisières que pour la révolution radicale 
amenée dans son matériel par la machine à vapeur. Gmq 
histoires se succèdent de 1843 à 1845 (J)), quatre autres 

2° éd., t. I, p. V. La dernière édition, la meilleure, est en six voliitnes 
gr. in-8». Paris, 1863. 

(1) [De Boismklé], Histoire (jenemle de la marine chez tous les peuples 
(lu monde. Amsterdam, 1744-1758, 3 in-i". 

(2) L'Hydrographie. Paris, 1643, in-fol. 

(3) U Amiral de France. Paris, 1584, in-4°. 

(4) Lois maritimes. Paris, 1828-1842, 6 in-4". 

(5) Archéologie navale. Paris, 1840, 2 in-8". — Glossaire nautique 
Paris, 1848, in-4». 

(6) Jal, dans certain article du Journal des Débats, 1843. — - « Cette 
œuvre de seconde main [de Guérin] est au n)ilieu de nos bons livres d'his- 
toire d'aujourd'hui ce qu'est le vulgaire oison dont parle Virjjile au milieu 
des cV{T;ne8 harmonieux. " (Tamizi^y de Lauhoque, dans la Revue critique, 
11 décembre 1893, p. 461.) 

(7) Bibliothèque nationale, collection Margry. 

(8) Jal, Abraham Du Quesne et la marine de son temps. Paris, 1872, 
2 in-8". 

(9) La 1" édition de Guérin est de 1842-1843, 2 in-8". — Eugène Mais- 
SiN, capitaine de vaisseau. Etudes historiques sur la marine militaire. 
Toulon, 1843, in-8". — Eu'jène Sue, Histoire de la marine française. 
Paris, 1844, 2 in-8° ; 1844-1845, 4 in-8o. — Comte de Bonfils-LablÉniÉ, 
lieutenant de vaisseau, Histoire de la marine française. Paris, 1845, 3 in-8". 



■28 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

de 1873 à 1879 (1), à une nouvelle époque d'engouement, 
où nous fûmes, comme puissance navale, les émules de 
l'Angleterre. Tel écrivain développe la mise en scène selon 
le procédé de l'école descriptive dont M. de Barante fut 
le coryphée. Le romancier Eugène Sue, qui avait jugé la 
correspondance de Sourdis, l'amiral-archevéque, assez im- 
portante (2) pour devenir une histoire générale de la ma- 
rine, ne fait qu'un nouveau roman : le récit de la mort 
du père Bart, la description du cahinet de M. de Lyonne, 
sont deux exemples des agréables hors-d'œuvre qui tien- 
nent lieu de chapitres. Des officiers enfin , aux heures 
silencieuses du quart, rêvaient à l'autrefois et fixaient leurs 
pensers dans de petits manuels aux savants commen- 
taires. Mais ils étaient de l'avis du capitaine de vaisseau 
Gougeard, qui déclarait rondement : " La fondation de la 
marine de guerre remonte à Richelieu (3). n D'un trait de 
plume, plusieurs siècles de glorieux efforts étaient suppri- 
més. L'opinion, il faut le dire, ne ratifiait pas ce sacrifice. 
Si l'histoire moderne était plus attirante par ces belles 
figures de marins, aux contours nettement accusés, qui 
émergeaient du grand siècle, on ne consentait pointa amoin- 
drir notre patrimoine traditionnel. L'amiral Jurien de La 
Gravière remontait jusqu'au xv° siècle le cours de nos dé- 



— CiiASSiîniAt!, Précis historique de la marine française, Paris, 1845, 
2 in-8". — Plus tard paraissent Van Tesac, Histoire générale de lamarinc. 
Paris, 1853, 4 in-S", et A. Domîaid, Histoire de la marine française, 

1865, in-:}2. 

(1) Le Saint, Histoire de la marine française. Paris, 1873, in-12. — 
E. DE Cobcsac, Histoire de la marine française. Paris, 1877, gr. in-8". — 
A. Du Sein, Histoire de la marine de tous les peuples. Paris, 1879, 2 in-8". 

— Trousset, Histoire nationale de la marine depuis Jean Bart. Paris, 
1878, in-4". 

(2) Correspondance de Henri d'Escoubleau de Sourdis, publiée par 
Eu{jènc Sue dans les Documents inédits sur V histoire de France. Paris, 
1839, 3 in-4'>. 

['>) Goi OEAUi), la Marine de rjuerrc, ses institutiow: militaires depuis 
son origine jusqu a nos jours. Paris, 1877, iu-8". 



INTRODUCTION. 09 

couvertes (l), Margry poussait ses études jusqu'à la guerre 
de Cent ans (2), étant persuadé, avec raison, que les 
annales maritimes de la période médiévale restaient à 
écrire (3). 

Cette lacune est d autant plus mortifiante pour nous 
qu'elle n'existe pas chez la plupart de nos voisins. Depuis 
longtemps, sir N. Harris Nicolas y avait pourvu pour l'An- 
gleterre (4), Capmany pour T Aragon (5). Le capitaine de 
vaisseau Duro vient de le faire pour la Castille (6). Coraz- 
zini a annoncé, voici plusievirs années déjà, une storia délia 
marina niilitare italiana delmedio cvo (7), à laquelle il sonp^e 
toujours, ses critiques acerbes contre les histoires navales 
de ses compatriotes Vecchj et Randaccio en sont le garant. 
L'Italie est, du reste, le seul pays où l'on ait songé à dresser 
une bibliographie maritime, un saggio di una bibliografia 
marittima italiana (<S). 

Cinquante-huit pages de texte ! et ce n'est qu'un essai, 
reconnu des;plus insuffisants par l'auteur lui-même ! On 
juge parla de ce que serait une bibliographie maritime de la 
France. Aussi bien ne l'essaierai-je pas, parce qu'elle est 
en partie faite. Il existe plusieurs répertoires des sources 
de l'histoire de France (9) ; on s'y reportera pour tout ce qui 

(1) Les Marins du xv'' et du xvi" siècle. Paris, 1878, 2 vol. in-12. 

(2) Les JSui'iijatioiis françaises et la révolution maritime du xis"" au xvi' 
siècle. Paris, 1867, in-8", p. 110. 

(3) Ibid., p. 110. — Estancelin avait déjà écrit ses Recherches sur les 
voyages et découvertes des navigateurs normands en Afrii/ue. Paris, 1832, 
in-8». 

(4) Hislory of the royal Navy. London, 1847, 2 in-8°. Elle va jusqu'en 
1422. 

(5) Ordenanzas de If "• armadas navales d? la Corona de Aragon, Madrid, 
1787, in-4°. 

(6) La Marina de Castilla. Madrid, 1893, in-S". 

(7) Cf. sa Storia délia marina militare antica. Livorno, 1882, in-8", 
p. vni. 

(8) Par Enrico Gelani, Rivista marittima supplemento : Roma, 1894, 
in-8" de 58 pages. 

(9) MoNOD, Répertoire des souz-ces de l'histoire de France. Paris, 1888, 



M) IlISTOIRK 1)K LA MARfNK FRANÇAISE. 

concerne nos provinces côtières. Quant à la période médié- 
vale, dont nous nous occupons exclusivementpour l'instant, 
on connaît les répertoires de l'abbé U. Chevalier et de 
Potthast (l). Comme chacun de mes chapitres sera accom- 
pagné de références, je me bornerai ici à apprécier rapide- 
ment la valeur des ciironiques avant de passer aux sources 
spéciales de notre histoire maritime, c'est-à-dire aux ar- 
chives. 



MOYEN AGE. 



l" Les chroniqueurs. — La plupart de nos histoires ma- 
ritimes ne sont, pour la partie médiévale, que les variations 
d'un même thème et les broderies d'un même tissu; le tissu 
est prèle. Léon Guérin, qui l'a fourni, avait le grave défaut 
d'adopter sans réserves le récit d'un chroniqueur, Froissart 
par exemple, qu'il suivait pas à pas. C'était renoncer aux 
principes les plus élémentaires de la critique, au contrôle 
des sources; c'était préférer au récit d'un témoin oculaire 
ou auriculaire une compilation de beaucoup postérieure aux 
événements. Froissart, qui est mort en 1410, pouvait-il être 
une autorité indiscutable pour les débuts de la guerre de 
Cent ans? Il n'était point, du reste, un modèle de fidélité 
historique, cet écrivain charmant de coloris, de vivacité, de 
pràce, mais souvent sujet à caution. 

On m'objectera que nos autres chroniqueurs ne sont pas 
des mieux renseignés sur nos annales maritimes. Il est, en 
effet, curieux de constater, si toutefois la littéral ure té- 

in_8«. — Ch. V. Lanclois et H. Stein, les Archives de l'histoirede France. 
Paris, 18'.)1, in-8°. 

(1) CiiKVALlETi, Bépertoire des sources de l'Iiisloire du moyen âf/e, bio- 
bibliographie et topo-bibbogiaphie, Paris, 1877-1898, in-S». — Potthast, 
Bibliotlieca liistorica medii aevi. Berlin, 2'= éd., 1896, 2 in-8", 



INTRODUCTION. 31 

molgnc des tendances populaires, combien la foule s'inté- 
ressait peu aux faits de mer. Le biographe d'Eustache le 
Moine transforme le corsaire en nécromancien et ses ex- 
ploits en actes de sorcellerie. 

A part Wace, qui vécut à lépoque héroïque de la con- 
quête de l'Angleterre, Guillaume Guiart, témoin et acteur 
à la bataille navale de Ziericzée, et les biographes de 
Béthencourt et de Boucicaut, aucun chroniqueur français 
ne nous donne le tableau palpitant d'un combat, les péri- 
péties complètes d'une expédition. Assez abondantes dans 
les chroniques normandes d'Orderic Vital, de Cochon, et 
dans la chronique des quatre premiers Valois, les nouvelles 
maritimes se font plus rares ou moins précises chez les his- 
toriographes officiels, les religieux de Saint-Denis. 

Prenez au contraire lui Catalan, un Espagnol, un Génois, 
un Vénitien, un Anglais, — Muntaner, Gamez, les Annales 
de Gênes, Morosini, le moine de Saint-Alban, — vous con- 
naîtrez les moindres détails d'une campagne. Ce n'est point 
tout profit pour nous : qui n'entend qu'une cloche n'entend 
qu'un son; trop souvent, c'est le son de l'ennemi. En 1285, 
par exemple, pour la guerre d'Aragon, aucun narrateur 
français ne vient contrebalancer les récits de nos adver- 
saires, des chroniqueurs Muntaner, Bernard d'Esclot, Bar- 
thélémy de Neocastro. 

Il existe, à la vérité, des témoins muets qui nous mon- 
trent l'état des flottes au départ et au retour et nous per- 
mettent de contrôler, soit par la disparition de quelque 
navire, soit par l'entrée en ligne de compte de prises faites 
à l'ennemi, la véracité des chroniqueurs : ces témoins sûrs, 
ce sont les comptes. 

2* Les archives. — Pas un seul de nos historiens n'ayant 
soupçonné l'existence d'une marine de guerre permanente 
au moyen âge, n'a songé, par suite, à en rechercher les 



32 III.STOIRK DR LA MARINE FRANÇAISE. 

traces matérielles, les archives. Plusieurs archivistes paléo- 
graphes pratiquèrent quelques sondages fructueux, qui ne 
laissaient pas deviner néanmoins la richesse de la mine, ni 
la continuité du lilon. Siméon Luce (1) et M. Dufourman- 
telle (2) retrouvèrent quelques documents sur la hataille de 
l'Écluse ; M. Pajot écrivit une thèse sur la marine de 
Charles V (3); un ouvrage, un peu vieilli maintenant, de 
Rosenzweig retraçait l'importance de l'office d'amiral du 
xiii" au xvir siècle (i); M. Charles de Robillard de Beaure- 
paire, avec les seuls registres du tal)ellionnage rouennais, 
reconstituait en partie l'histoire du Clos des galées (5). Je 
continuai l'œuvre de mes confrères de l'Ecole des chartes 
par une thèse sur la marine française sous Louis XI ((3). 

Quelques plans de campagne du règne de Philippe le Bel, 
quelques comptes de dépenses, furent presque simultané- 

(1) Sur les préliminaires de la bataille navale de l'Ecluse (1340), dans 
le Bulletin de la Société des Anticjuuii-es de Normandie, t. XllI. 

(2) La Marine militaire soia Philippe de Valois (1340). Paris, 1880, 
in-8°. (Extrait du Spectateur militaire.) 

(3) La Marine militaire du Ponant (13G4-1374). Tlièsc soutenue en 1878, 
inédite : les positions seules ont été publiées. 

(4) De l'Office de l'amiral du xui^ au xvn'^ siècle. Vannes, 1857, 
in-8". 

(5) Recherches sur l'ancien Clos des galées de Bouen. Rouen, 1864, in-8''. 

(6) Soutenue en 1892 : le conseil de perfectionnement de l'Ecole voulut 
bien attirer sur celte thèse l'attention du ministre de l'Instruction publique. 
— Je ne saurais trop exprimer ici ma reconnaissance pour les hommes érni- 
nents qui ont encouragé ces études : M. Delisle, M. le docteur Hamy, 
M. Giry, M. Morel-Fatio, et mes rej^rcttés maîtres S. Luce et A. Gef- 
froy. l'ar un sentiment de confraternité dont j'ai été profondément touché, 
un grand nondjre d'archivistes-paléographes relevaient à mon intention tel 
document qu'ils pensaient ni'ètre utile. Leur liste est trop longue pour que 
je la transcrive ici ; qu'ils veuillent bien accepter collectivement mes re- 
merciements cordiaux, M. Neuville et M. Spont surtout, auteurs de si 
belles pages sur l'histoire de notre organisation navale et sur la marine de 
Louis XI L 

Des savants dont les études ont des liens de parenté avec les miennes, 
MM. Duruy, Harrisse, Marcel, Bréard, et des officiers ou commissaires de 
marine — leur modestie m'empêche de prononcer leurs noms — m'ont dit 
l'intérêt qu'ils prenaient à ces recherches. A eux tous, du fond du cœur, 
merci ! 



1M'IU.)|)1 CTION. 33 

lueiiL étudiés par le baron do Rostaing (1) et M. Jour- 
dain (2). D'un l'alserau de pièces qu'il sut réunir, le mar- 
quis Terrier de Loray tira la biographie d'un de nos meil- 
leurs amiraux du moyen âge, Jean de Vienne (3). 

Enfin quelques monographies locales étayèrent sur des 
documents d'archives leur historique maritime (4). 

Les premiers jalons d'une histoire de notre marine mé- 
diévale se trouvaient ainsi posés. Restait à les relier et à 
tracer la route. 

La difficulté d'y arriver n'aura rien de surprenant quand 
on apprendra l'état lamentable et la dispersion des archives 
navales de l'époque. De l'arsenal de Narbonne, qui sub- 
sista de 1285 à 1294 et de 1318 à 1328, un inventaire est 
conservé à Naples (5), un compte de constructions au Vati- 
can (6), des pièces comptables à la Bibliothèque natio- 
nale (7). 

Pour l'arsenal de Ponant, le célèbre Clos des galées de 
Rouen, dont la longévité fut plus grande (1294-1419), le 
problème était encore plus difficile. Comme les rôles de 
recettes et de dépenses du maître du Clos étaient soumis à 
l'examen de la Chaml)re des comptes, on pouvait lépitime- 
ment supposer qu'ils avaient péri dans le grand incendie des 
archives de cette Cour en 1737. Personne ne songea même 
à relever l'étendue de nos pertes au moyen de l'inventalre- 

(1) La Marine militaire de la France sous l'hilippe le Bel. Paris, 1879, 
in-S". 

(2j Sur les commencements de la marine militaire sous Philippe le Bel, 
dans les Mémoires de V Académie des Inscriptions (1881), p. 377-418. 

(3) L'Amiral Jean de Vienne. Paris, 1878, in-8° : en appendice, sont 
publiés des documents sur la marine du xiv*^ siècle. 

(4) DucÉré, Histoire de la marine militaire de Bayonne : moyen àee. 
Bayonne, 1893, in-8''. — S. de La Nicollière-Teijeiro, la Marine bre- 
tonne aux xv'^ et xvi siècles. Nantes, 1887, in-8". 

(5) Compte rendu le 20 janvier 1294. (Archives de iNaples, Regesti an- 
yioini 63, fol. 257.) 

(6) 1318-1320. (Archives du Vatican, reg. 28 des Litroitus et exilus.^ 

(7) Collection De Camps, vol. 44 bis, fol. 15 et 147, copies. 



34 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE, 

journal de Mignon (1) et d'un état dressé avant Tincendie (2). 

Fort heureusement, au moment où la Chamhre faisait 
procéder à cet état, quelques rouleaux avaient déjà disparu, 
distraits par des mains pieuses plutôt que malhonnêtes. Ils 
étaient sauvés. Dans un volume de la Bil)liothèque natio- 
nale, j'ai retrouvé le fragment informe, mutilé, méconnais- 
sahle, de l'un des premiers rôles du Clos des galées (3). 
D'un autre compte (4), on perd la trace à partir de la vente 
Joursanvault. Un procureur de la République, en tournée 
dans l'arrondissement de Redon, étonné de l'étrange reliure 
de certains registres de l'état civil, les dépouilla de leur 
précieuse enveloppe, qui est aujourd'hui déposée aux ar- 
chives d'Ille-et-Vilaine; c'était un inventaire détaillé du 
Clos des galées pour l'exercice 1382-1384 (5). Enfin, un 
rôle de constructions navales de 1388 s'est échoué au minis- 
tère de la Marine (6), au milieu d'archives qui ne remontent 
pas au delà de Golbert. 

Les ordonnancements de l'amiral et les quittances des 
patrons et capitaines, qui servaient de pièces justificatives 
au maître du Clos des galées, ont été recueillis par des col- 
lectionneurs du xvir siècle, Gaignières, Clairamhault. On 
les trouve en grand nombre à la Bibliothèque nationale, 
dispersés dans les dossiers de famille, titres scellés de Clai- 
ramhault, pièces originales, au British Muséum, dans les 
Additionnai Charters (7). 

(1) Bibliothèque nationale, Ms. latin 9069, fol. 502, 504, 885, 888, 
901, etc. iNombreux titres de loniptes maritimes, 1293-1329. 

(2) Inventaire de vingt comptes de marine, 1319-1422. (Archives natio- 
nales PP. 99, fol. 42.) 

(3) Français 25992, fol. 41. Compte de 1297. 

(4) Compte Thomas Fouques, garde du Clos des galées, 1334-1340. 
[Catalo(jue Joursanvault, 3508.) 

(5) Publié par M. Gh. IJrêard, Compte du Clou des galées de Rouen au 
xiv" 5ièt7e (1382-1384). Rouen, 1893, in-8°. 

(6) Archives du ministère, vol. B" 77, pièce 24. 

(7) Les copies des pièces du British Muséum intéressant la marine fran- 
çaise se trouvent au ministère de la Marine, Archives G 193. 



INTRODL'CTIOX, 



Autour du maître du Clos gravitaient d autres officiers 
d'administration, le maître des garnisons préposé à l'achat 
des vivres et munitions (l), le clerc des arbalétriers chargé 
de payer les troupes d'embarquement (2), le trésorier ou 
clerc d'armée navale attaché à chaque escadre (3). Tous 
tenaient registre, et nous connaissons par eux soit la com- 
position des flottes (4), soit les dépenses effectuées au cours 
d'une campagne (5) , 

En dehors des pièces administratives, nous n'avons rien. 
La juridiction de l'amirauté à la Table de marbre ne nous 
est connue que par les registres du Parlement qui jugeait 
en dernier ressort. Restent les archives des lieutenances 
d'amirauté créées au xiv* siècle? Hélas! on jugera de leur 
sort et de leur intérêt par ces mots d'un écrivain du 
XVII' siècle qui connaissait le greffe de Honfleur pour y 
avoir fait copier le rapport d'un célèbre navigateur : n Les 
anciens registres de l'admirauté de France nous fournis- 
sent des preuves plus certaines (sur la découverte de l'Amé- 
rique). On y void, avant que Colomb fust cogneu, des 
congés pour (aller) à la pescho des morues aux Terres 
Neufves qui font partie de l'Amérique. On trouve des jour- 
naux et des raports des pilotes qui en estoient revenus. » 



(1) Compte de Girard Le Barillier, 1295. (Archives nationales, K 36, 
n" 43 bis, publié par J.\l, Archcolo(jic navale, t. II, p. 301-305.) 

(2) Comptes de François et de Jean de L'Ospital, clercs des arbalétriers, 
pour la grande armée de la mer, 1340-1341, et pour le ravitaillement de 
Calais, 1346-1347. (Bibliothèque nationale, Nouv. acq. franc., 9241.) 

(3) Comptes de Thoré Ou Puy et Marquis Scatisse pour l'armée navale 
de Gènes, 1338-1339. (Bibliothèque nationale, franc. 25996, fol. 220, 
publié par M. Delisle, Actes normands de la chambre des comptes sous 
Philippe de Valois. Rouen, 1871, in-8'', n" 51.) 

(4) Pacta naulorum conclus par saint Louis avec les Génois, les Marseil- 
lais et les Vénitiens, 1246. (Jal, Archéologie navale, t. II, p. 383.) 

(5) Les dépenses des escadres de Montmorency et d'Harcourt en 124)5, 
conservées à la Chambre des comptes dans « le sac de la guerre de mer » , 
sont aux Archives nationales (K 36, n"" 43, 43 bis) et à la Bibliothèque 
nationale (Nouv. acq. franc., 2628, p. 7). 



36 HISTOIRE DK LA MARINK FKANCAISK. 

Et il ajoute, en parlant de la relation de l'expédition de 
Gonneville, que sans lui elle aurait inutilement « pourry 
dans les poudres du gi'ef'fc d'une admirante " (1). 

Quant à l'amirauté de Dieppe, qui remontait à 1345 au 
moins, il faut à jamais désespérer d'en revoir les archives. 
Dans un procès enlre la ville de Dieppe et rarchevéque de 
Rouen au milieu du siècle dernier, on déclare qu'elles ont 
été consumées ainsi que celles de la vicomte et du l)ail- 
liage (2), lors du bombardement de 1G{)4. 

Les comptes, les pièces d'archives ne permettent point 
seulement de rectifier l'histoire; ils jettenJ une vive lumière 
sur les origines de notre lan[>jUe maritime, dont nous pou- 
vons suivre, siècle à siècle, les développements. Notre 
savant Jal n'avait connu d'autre texte philologique que 
quelques passages de Wacc, Benoit ou Rabelais, et quand 
il éperonnait de sa critique acérée les malencontreuses 
expressions de frère Jean des Entomcures, il restait recon- 
naissant au grand ironiste Rabelais d'employer, même de 
travers, le langage des matelots (3) et d'en marquer par là 
une des étapes. 

La langue ne fait que reiiéter les progrès de l'art nautique. 
Mieux connue, elle précise l'archéologie navale et supplée 
aux données un peu trop sommaires de l'iconographie. A 
part les sceaux au type naval des villes (4), des amiraux et 
des capitaines ; à part la tapisserie de Bayeux, les représen- 
tations nautiques restent informes jusqu'au xiv siècle. 
Faute de perspective, trois têtes d'homme suffisent à rem- 
plir un vaisseau! Mais au xv° siècle, les marines deviennent 
d'une grande finesse d exécution. Miniaturistes, graveurs, 

(1) Cf. Ch. DE La Roncikhe, les Aavicjatioiis françaises au \\° siècle, 
p. 21, extrait du Bulletin de géographie historique et descriptive (1895). 

(2) Archives de la Sfiinc-Inféricure, G 906. 

(3) Jai., Archéologie navale^ t. II, 504. 

(4) G. Demay, Etudes sigillographiques. Le type naval, dans la Bévue 
archéologique (1877), planches xxi et xxii. 



I MRO DICTION. 37 

peintres ne sacrifient plus rarcliéolojjic navale à une fausse 
conception de Tart. Et même clans les grafdti traces par la 
main experte de quelque captif sur les murs de la prison 
de Tarascon, les œuvres mortes, les agrès sont reproduits 
ayec la plus scrupuleuse fidélité. Mais ce n'est presque plus 
du moyen âge. 



MARINE GALLO-ROMAINE 



MARSEILLE. 

Une fraîche et gracieuse légende entoure le i)erceau de 
Marseille. La première année de la quarante-cinquième 
olympiade, 600 ans avant notre ère, une galère phocéenne 
abordait dans une baie abritée de la Gaule. Au mallus 
voisin, la tribu ligure des Ségobriges était en fête. Les 
étrangers furent conviés au banquet que donnait le chef de 
la tribu, nommé Nann : ce jour-là, sa fille Gyptis devait 
choisir parmi les convives un époux en lui offrant, d'après 
la coutume de la nation, une coupe de vin. Charmée de la 
haute mine du commandant des Phocéens, elle se du'igea 
vers lui, lui présenta la coupe et l'épousa. Protis ou Euxène 
— on ne s'accorde pas sur le nom de l'élu — reçut des 
Ligures un emplacement suffisant pour construire une ville, 
et Massalie, Marseille, sortit de terre (1). 

Le site admirable du golfe, la contrée verdoyante arrosée 
par le Rhône, artère naturelle d'un pays riche, émerveillè- 
rent les asiatiques, que la stérilité de leur presqu île rocall- 

(1) Justin, Epitoma historiarum philippicarum Pompei Troffi, liv. XLIII 
p. 3. — TiTE-LivE, Historiœ, liv. V, p. 34. 



40 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

leuse obligeait à courir les mers. La faible civilisation des 
indigènes, pasteurs pour la plupart, assurait aux nouveaux 
venus le monopole du commerce maritime. Avisée de 
l'aventure de Protis, la métropole se hâta de lui venir en 
aide ; elle équipa plusieurs galères à cinquante rames, 
ornées à la proue d'une tète sculptée de phoque; les jeunes 
gens s'y embarquèrent en foule avec le bagage haljituel des 
colons : des vivres, des semences, des plants de vigne et 
d'olivier, des armes. Ils apportaient aussi à Marseille du 
feu sacré pris au temple de la mère patrie et une statue de 
Diane, que la pythonisse d'Ephèsc leur avait remise. Deux 
temples, dédiés à la déesse d'Ephèse et à l'Apollon Del- 
phinien, s'élevèrent au sommet de la ville, dominant le 
port, qui s'étendait au-dessous d'un rocher en forme de 
théâtre. 

Marseille s'enveloppa d'une enceinte de tours (1), et à 
bon escient; car les Ligures, convoitant les riches cargaisons 
qui entraient dans son port, s étaient confédérés pour 
chasser les " chiens » , auxquels ils avaient donné un 
gîte (2). Attaquée de toutes parts, la petite colonie aurait 
succombé sans l'intervention opportune des hordes cel- 
tiques de Bellovèse, qui descendaient vers 1 Italie. Elle fut 
dégagée, et sa puissance affermie n'eut bientôt plus d'em- 
bûches à redouter. 

Sur ces entrefaites, un grand conflit éclatait dans le 
])assin de la Méditerranée entre les deux peuples de mar- 
chands qui sillonnaient les mers, les Phéniciens et les 
Grecs. Depuis la ruine de Tyr, en 574, Carthage, la Ville 
neuve, avait hérité de la situation prépondérante de la mé- 
tropole phénicienne et de son empire colonial en Afrique 
et en Europe. Si les colonies grecques, d'origines diverses, 
dépendances de la Grèce proprement dite ou des villes 

(1) SriiAnON-, rewypaçjixwv, liv. XIV, ch. n, p. 10; Hv. IV, ch. i, p. 4. 

(2) Justin, Epitomu, liv. XLIIi, p. 3. 



MARINE GALLO-HOMAIMv 41 

d'Asie Mineure, n avaient pas assez de cohésion pour se 
grouper sous un même sceptre, Marseille sut s'élever au- 
dessus de toutes les autres jusqu'à devenir la rivale de 
Carthage. 

Elle recueillit les débris de la population phocéenne, 
qui avait fui devant Harpagus, lieutenant de Gyrus, la 
côte ionienne de l'Asie Mineure. Avant d'atterrir à Mar- 
seille, la flotte de Phocée s'était arrêtée dans la colonie 
d'Alalia, en Corse, pour livrer combat aux navires des Car- 
thaginois et des Etrusques confédérés contre les pirates 
grecs. La rencontre eut lieu dans les parages de la Sar- 
daigne, en l'an 53G. Elle tourna à l'avantage des Phocéens, 
qui n'avaient cependant qu'une soixantaine de galères 
contre les cent vingt bâtiments de Malée. Mais c'était une 
victoire à la Cadmus, suivant l'expression grecque, l'égale 
d'une défaite, tant les galères étaient délabrées; quatorze 
d'entre elles avaient disparu dans ra1)înie. Un retour 
offensif des coalisés, l'année suivante, obligea les Phocéens, 
vaincus à la bataille navale d'iVlalia, de se replier sur Mar- 
seille. Les Etrusques s'emparaient de la Corse; les Cartha- 
ginois, maîtres de la mer, poursuivaient leurs succès en 
ruinant les établissements grecs d'Espajjne; Pihoda (Roses) 
etEmporia^(Ampurias) seuls échappaient à la destruction (I). 

Marseille répara le désastre par son activité colonisatrice. 
Les comptoirs délaissés par Pdiodes " suspendirent gracieu- 
sement une rose à l'oreille de la statue de Diane, manière 
charmante de reconnaître la suprématie marseillaise" (2). 

Des villes fortes, établies de distance en distance sur le 

(1) HÉRODOTE, "IcTTopî/;, llv. I,p. 162-170 : Un pimlc phocéen, du nom de 
Denis, se maintint néanmoins en Sicile et inquiéta longtemps le commerce 
des Carthaginois. (Héhodote, liv. VI, p. 17.^ — TriE-LivE, Ilistoriœ, liv. V, 
p. 34. — PoLYBE, 'iTTopîa, liv. I, p. 82. 

(2) Louis MÉry et F. Guikdon, Hisloire attalytifjue et chi-onologùjuc des 
actes et des délibéialions du corps et du conseil delà municipalité' de 3Iai- 
seille depuis le x* siècle jusqu'à nos jours. Marseille, 1841, in-8°, t. I, 
p. 40. 



42 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

rivage, Tauroentum, Olhia (Eaube), Athenopolis, Antipolis 
(Antibes), Nicaea (Nice) et Monaeces (Monaco), étendirent 
cette domination jusqu'aux Alpes. A l'Ouest, Marseille 
rayonnait au delà des Pyrénées par une ligne continue 
d'étaldissements : Heraclaea-Gacabaria (Saint-Gilles), Rho- 
danousia à remboucbure du Rhône, Agatha (Agde), Rhoda, 
Emporiae, Dianium (Dénia). Des tours de défense furent 
élevées aux embouchures du Rhône. Dans la ville, une 
opulence de bon goût, la richesse des édifices publics 
revêtus de marbre et de tuiles légères, la sagesse d'un gou- 
vernement oligarchique à laquelle philosophes et historiens 
rendent hommage (l), marquaient la prospérité de la répu- 
blique phocéenne. 

Garthage, inquiète, essayait d'enrayer par des mesures 
draconiennes l'expansion de sa rivale. Au traité conclu 
en 509 avec Rome, elle se faisait reconnaître le privilège 
exclusif de commercer à l'ouest du Beau Promontoire (cap 
Bon) (2). Pareille clause, grosse de réticences, laissait sup- 
poser l'existence de contrées riches ou de débouchés impor- 
tants qu il y avait intérêt à tenir ignorés. 

Jusqu'au dernier jour de la cité punique, on put lire 
dans le temple de Saturne la relation officielle d'un voyage 
au delà des Colonnes d'Hercule, c'est-à-dire des deux hautes 
montagnes, Galpé et Abyla, qui bordent le détroit de 
Gibraltar. A une époque où Garthage était au faîte de sa 
puissance, le suffète Hannon était parti avec soixante vais- 
seaux pour fonder de nouvelles colonies (3). De fleuve en 
fleuve, il côtoya la Libye, ainsi s'appelait l'Afrique occi- 
dentale, jusqu'au golfe de la Gorne du Gouchant : une haute 
montagne volcanique reçut du vovageur le beau nom d'Es- 

(1) Stiubon, liv. IV, cil. IV, s. — Tite-I,ive, llistoriœ, liv. XXXVII, p. 54. 

(2) POLYIIK, liv. III, p. 22. 

(3) Haimonis Gartliagincnsis Poiphts, dans les Geoyraphi graeci mino- 
res, éd. Muller. Paris, Didot, 1855, in-8", t. I, ]). xix-xxxii et 1-H. 



MARINE GALLO-lîOMAINK. 43 



calicr des Dieux (1). La navigation s'arrêta, faute de vivres, 
à l'île des Gorilles, individus très velus, dont on prit trois 
femelles, car ce n'étaient que des singes, les prototypes 
peut-être des Gorgones (2). L'île serait actuellement l'île 
Sherboro, sur la côte de Sierra-Leone (3). 

Soit hasard, soit indiscrétion, malgré le silence des Phé- 
niciens sur leurs découvertes, les Marseillais connurent le 
célèbre périple : en commerçants avisés, ils chargèrent un 
des leurs, Euthymène, d'explorer les régions d'où leurs 
rivaux tiraient la poudre d'or. Euthymène, entravé sans 
doute dans ses projets par les colonies carthaginoises, res- 
tait à plusieurs longueurs derrière Hannon; il ne dépassa 
point le fleuve des hippopotames et des crocodiles, le 
Sénégal. Le seul résultat de son voyage fut une erreur géo- 
graphique. Euthymène crut reconnaître que le Nil coulait 
de la mer Extérieure vers la Méditerranée et que ses inon- 
dations coïncidaient avec les vents de la canicule (4). 

Au nord des Colonnes d Hercule, la voie était libre. 
L'explorateur carthaginois Himilcon, qui avait reconnu 
l'île Sacrée (Irlande), les îles de l'Étain (Sorlingues) et 
Albion (Grande-Bretagne), cherchait à décourager la con- 
currence étrangère en traçant de 1 Océan, « abîme sans 
Hn, » un effrayant tableau (5) : » Aucun souffle de vent ne 
pousse le navire. 1 air est couvert d un manteau de brouil- 
lards et la mer s enveloppe d'une brume éternelle. » Un 
Marseillais n'en eut cure et pénétra jusqu'au pays de 1 ambre 
jaune ou succin, si recherché dans l'antiquité pour les pa- 
rures et les statues. 



(1) PUNE, liv. V, p. 1; liv. VI, p. 35. 

(2) Les peaux de ces gorilles restèrent suspendues dans le temple de 
Junon, où on put les voir jusqu'à la prise de Carthage. (Pline, liv. VI, p. 36.) 

(3) Geographi graeci minores, t. I, p. xxxi, et tabula, pi. 1. 

(4) SÉNÉQUE, Nuturalium Quaestionum, liv. IV, p. 2. — Plutarque, 
liv. IV, p. 1. 

(5) Festus AviÉsis, Ora maritima. 



44 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Un seul fait montrera sa science. En observant Tombre 
portée d'un gnomon à midi le jour du solstice, il détermina 
l'obliquité de Técliptique et la latitude de Marseille à 
quelques secondes près (1). Le premier, il remarqua l'in- 
fluence du cours de la lune sur le mouvement des marées, 
et il e'tablit la distinction des climats par la différente lon- 
gueur des jours et des nuits. On ne sait rien d'autre de 
Pythéas, pas même l'époque de sa vie, que l'on fixe approxi- 
mativement au quatrième siècle avant notre ère. Le voyage 
de circumnavigation qui lui fut confié était organisé, sem- 
ble-t-il, aux frais de quelques particuliers marseillais (2). 

L'expédition ne perdit point de vue les côtes. Elle fran- 
chit en cinq jours la distance de Gadès au cap Sacré; en 
trois autres, elle atteignit l'île d'Uxidan (Ouessant); là, un 
large détroit s'ouvrait entre la Celtique et une île immense, 
la Bretagne. 

Sur la gauche, était lerné, l'Irlande, que la sauvagerie 
des habitants, réputés anthropophages, rendait peu acces- 
sible. Les Bretons, de mœurs simples, sobres, sagement 
gouvernés, avaient un tout autre attrait, d'autant que le 
commerce trouvait son compte à l'exportation du blé con- 
servé dans leurs silos souterrains, du bétail, de l'or, de l'ar- 
gent et du fer (3). Ajoutez l'étain : si Pythéas ne toucha pas 
aux Sorlingues, il put voir arriver à marée basse dans l'île 
de Mictis (Wight) des chaiùots remplis de ce métal : fondu 
en forme de dés à jouer, l'étain était transporté en Celtique 
pour gagner, par le Rhône, Marseille (4). 



(1) 43 degrés 5 minutes de l'êquateur. (STnABON, liv. II, p. 115. — Pto- 
LÉMÉE, rispi T^ç yewypatpwïjc, liv. II, p. 10.) 

(2) De Bougainville, Sur l'origine et les voyages de Pythéas, dans les 
Mémoires de l' Académie des Inscriptions, t. XIX, p. 146-165. — D'An- 
viLLE, Sur la navigation de Pythéas a Thulé, Ibid., t. XXXVII, p. 436- 
442. 

(3) SrnAitoK, liv. IV, cli. v, p. 2-5. 

(4) DioDOHE DE Sicile, liv. V, p. 22. 



M A H I N I;; C;A L L O - R O M A I N E . 



l'ythcas reconnut la l'orme triangulaire de la liretagne, 
dont il longea deux côtés : doucst en est, de Bclcrion jus- 
qu à Caution, il compta sept mille cinq cents stades; de 
Caution jusqu au promontoire le plus septentrional, Orcas, 
une exagcralion fantastique lui fît noter vingt mille stades, 
près de quatre mille kilomètres (I). Dans le sud, le jour le 
plus long avait jusqu'<à dix-sept heures; dans le nord, dix- 
neuf (2). » Les régions voisines de la zone glaciale n'ont, 
dit-il, en fait de plantes et de fruits, presque aucune de nos 
espèces cultivées. Les habitants se nourrissent de millet, 
d'herbes, de légumes et de racines sauvages; leur boisson 
habituelle est une liqueur tirée du miel et du froment; 
faute d'un soleil sans nuages, ils battent leur blé dans des 
granges (3). » 

Pythéas, quittant Orcas, s'était hardiment lancé au large, 
le cap sur le nord. La brièveté de la nuit, qui n'était plus 
que de deux ou trois heures, facilitait la navigation. A six 
journées de la Bretagne, il arrivait aux limites du monde 
habité, à une terre qu il nomma Thulé. » La durée du jour 
y est de vingt-quatre heures; le soleil ne quitte pas l'ho- 
rizon. Au delà, il ne subsiste ni terre, m mer, ni air, mais 
un composé des trois éléments, quelque chose comme le 
poumon de mer (4), une matière qui, enveloppant de tous 
côtés la terre, la mer, tout l'univers, en est comme le lien 
commun, et à travers laquelle on ne peut ni naviguer ni 
marcher (5). » Notez que cette énergique métaphore du 
poumon de mer était si exacte et si bien appropriée à la 
mer Glaciale qu'elle est encore employée par les Norvé- 
giens (6). 

(1) DiODORE DE Sicile, liv. V, p. 22. — Pli>e, Hv. IV, p. 30. 

(2) Pline, liv. II, p. 77. 

(3) Strabon, liv. IV, ch. V, p. 5. 

(4) Zoophyte sporijrieux. 

(5) Pline, liv. II, p. 75. 

(6) BoL'GAiNViLLE, article cité, p. 153. 



i(i HISTOIRE 1)K 1.A ^[ AH I N K F R A ,N C A I S P;. 

Quels étaient les rivages découverts par le Marseillais? 
La description qu'il donne de certaines eaux qui s'élèvent à 
quatre-vingts coudées de hauteur a fait songer au grand 
Geiser : il aurait touché l'Islande (1). Mais la durée de la 
navigation de Pythéas et la distance de trois mille stades 
qu'il assigne à son parcours à partir d'Orcas conduisent 
aux îles Shetland et fixent positivement dans cet archipel 
l'ultima Thule du monde antique (2). 

Le voyage d'exploration, si loin qu'il eût été poussé, 
n'avait pas encore atteint son but : la région de l'ambre 
n'était pas trouvée. Au retour de Thulé (3), le navigateur 
tourna à l'est et côtoya le continent depuis l'embouchure dvi 
Rhin jusqu'au Tanaïs, l'Elbe sans doute, qui se déchargeait 
dans le golfe Mentonomon. Le premier, il parla des Ostions, 
des Guttons et des Teutons, que les llomains retrouvèrent 
trois siècles plus tard dans les mêmes pays (4). Ces peuples 
faisaient commerce de l'ambre, précieuse déjection de 
l'Océan, que les flots, chaque printemps, déposaient sur les 
bords d'une île du golfe. Cette île, appelée Abalon ou 
AIjalcia (5), reçut des Romains le nom de Glessaria, préci- 
sément à cause de l'ambre qu'ils y récoltèrent ((î). 

Les notions que Pythéas rapporta de son voyage, consi- 
gnées par lui dans une Description de l Océan, Tuept toû wKsavoû, 



(1) Pline, liv. II, p. 99. — Bessel, Uebcr Pythéas von Massilieii, p. 41. 
Pythéas ne localise pas le phénomène et dit seulement (ju'il a lieu au nord 
de la Brcta{;ne : « Octogenis cubitis supra Britanniam intumescere Pythéas 
Massiliensis auctor est. » 

(2) Des Hébrides aux Orcades, dit Solin au m* sièile, les navigateurs 
mettent sept jours et sept nuits, et des Orcades à Thulé, cinq jours et cinq 
nuits. [Poljhistor, cap. xxu.) — Lei,ewel, Pythéas de Marseille et la (géo- 
graphie de sou temps. Paris, in-8°, p. 34. 

(3) Et non point, comme le veulent certains critiques, dans un second 
voyage qui aurait été de Gadès au Tanaïs. Lelewel (^Pythéas, p. 38, note 97) 
montre comment il faut interpréter le texte de Strabon. 

(4) Tacite, Germania, p. 2. 
(^5) Pline, liv XXXV 11, p. 2. 

(6) Pline, liv. IV, p. 28 : Glessaria vient de Glessuni, « ambre jaune. » 



M A Kl M'. (;aI,I.()-H(>MAKN k 



et dans un Période ou Périple de terre, TCcptwâoç, arrivaient 
chez les Grecs au moment où les conquêtes d'Alexandre 
révolutionnaient la science et ouvraient à la géographie et à 
l'histoire naturelle le monde inconnu de l'Inde. C'était, pour 
le Marseillais, une terrible concurrence. De ses récits, 
l'école aristotélique tint à peine compte (1). A devancer 
son siècle, à déplacer le nombril du monde, l'ombilic sacro- 
saint que la poésie fixait à Delphes, il gagna d'être traité de 
hâbleur. Le poumon de mer ! Quel grossier artifice de char- 
latan (2) ! Et Thulé, quel autre voyageur en a jamais 
parlé (3) ? Mais jjientôt les détracteurs se firent les pla- 
giaires de leur victime ; et ce fut un bonheur. Des ouvrages 
de Pythéas, il ne nous est parvenu que les plagiats à la se- 
conde puissance de Strabon, de Pline et de Diodore de 
Sicile (4). 

Les guerres puniques furent, pour Marseille, l'occasion 
de satisfaire sa haine invétérée contre Carthage. Dès que 
Rome fut devenue une puissance maritime et que les vic- 
toires navales de Duilius en Sicile et do Cneius Scipion aux 
embouchures de l'Ebre, en 200 et en 218, eurent ébranlé la 
suprématie des flottes puniques, Marseille se rangea du côté 
des vainqueurs. A cette alliance, chaque partie avait son 
profit. Isolée au milieu de peuplades hostiles, l'une avait 
besoin d'mi appui moral et matériel; l'autre, éprise du 
génie de la civilisation grecque, trouvait plus commode 
d'envoyer les fils de ses patriciens achever leur éducation à 
Marseille plutôt qu'à Athènes. D'autre part, les flottes ro- 



(1) Dieéarque et Hécatée il'Abdère, plutôt qne d'admettre les données 
de Pythéas, conservent les préju{;és de l'époque sur l'Océan inconnu et sur 
les Ilvperboréens. (Lelewkl, Pythéas, p. 44.) 

(2j l'oLYDE, dans Strabon, liv. II, eh. iv. 

(3) Strabon, liv. I, cli. iv, p. 2 ; liv. II, ch. i, p. 18. 

(4) Strabon n'a connu Pythéas qu'à travers Hipparque et Polvbe; Dio- 
dore de Sicile, à travers Timée de Tauromenium ; Pline se sert également 
d'ouvrages de seconde main. (Lelewel, Pythéas, p. 25.) 



4.8 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

maines envoyées contre les Carthaginois d'Espagne avaient 
où se ravitailler, où rencontrer sur leur roule des ajjris et 
des magasins d'armes, car les Massaliotes entretenaient, en 
quantité et toujours prêts, des navires, des apparaux, des 
machines pour armer les vaisseaux et assiéger les villes (1). 
C'est dans leur port que Scipion l'Africain, lancé à la pour- 
suite d'Annihal, fit escale avec ses soixante galères : il arri- 
vait trop tard, du reste, pourharrerla route à rennemi, qui 
venait de franchir le llliùne à quatre journées de marche en 
amont (218) (2). 

En retour de ses hons offices, la cité phocéenne appela 
les légions transalpines au secours de ses colonies d'Antibes 
et de Nice, menacées par les tribus des (3xyles et des Dé- 
céates : ainsi commença l'infilti'ation romaine dans la Gaule. 
Le consul Sextius, après avoir chassé du littoral, depuis 
Marseille jusqu'en Italie, les barbares que les Massaliotes 
n'avaient pu refouler, fit don de ses conquêtes à la répu- 
blique phocéenne ; il se contenta d'établir une garnison non 
loin de Marseille, dans une localité qui, de son nom, s'ap- 
pela Aquœ Sextiœ, Aix (123). 

La première colonie latine en Gaule fut fondée, cent dix- 
huitans avant notre ère, à Narho, sur V Atax, ville forte défen- 
due par une enceinte de murailles mégalithiques qui abri- 
taient le port le plus considérable de la Celtique. Les colons 
romains, partis d'Ostie sous le commandement d'un jeune 
orateur, Licinius Crassus, débarquèrent aux embouchures 
de l'Aude et entrèrent dans Narbonne, serrés autour de leur 
étendard (3). 

Dès lors, la domniation romaine se propagea avec rapidité 
dans la Gaule méridionale riveraine de la Méditerranée, 

(1) SlRABON, liv. IV, cil. 1, p. 5. 

(2) ïiTE-LivE, liv. XXI, p. 20, 26. — Polybe, liv. III, p. 43 et suiv. 

(3) Velleius PATEUcrLUS, Histoiia romaua^ liv. I, p. 15. — Cf. les textes 
réunis dans l'Histoire f/énéralc du Latitjiiciloc, de Dom Vaissettk, nouv. 
éd. Toulouse, l'iival, 1872, in-4", t. 1, p. 9G, n. 3. 



MARINE G.U.LO-ROMAINE. 49 



qui devint une province romaine sous le nom de Gaule 
Narbonnalse. Elle profita de l'état de division des nom- 
breuses Irihus qui couvraient le territoire gaulois pour se 
ménager des intelligences près des Eduens (Autun) et, peu 
à peu, étendre ses conquêtes. 

César, en d'immortelles campagnes qui durèrent neuf ans 
et dont il a consigné le récit dans ses Commentaires et 
dans la Guerre gàllique, vint à bout de tribus qui se sou- 
levaient dès qu'il s'éloignait et d'assaillants qui surgissaient 
sans cesse, mais sans plan de campagne, sans cobésion. 
Je n'ai point à m'occuper ici de la conquête de la Gaule 
continentale. Je me borne au.\ combats navals que César 
eut à soutenir, et d'abord contre les Marseillais. 

César avait franchi le Rubicon, en accusant Pompée d'as- 
pirer à la dictature. Au printemps de l'an 49 avant Jésus- 
Christ, il avait refoulé les troupes de son luval, qui fuyaient 
de toutes parts , et il revenait du fond de l'Italie avec le 
dessein de passer en Espagne et d'achever la défaite du 
parti adverse. Les Marseillais lui barrèrent la route, man- 
dèrent leurs alliés et voisins, les montagnards Albices, et 
réparèrent leurs murailles. Pour les bloquer. César n'avait 
point de flotte ; en trente jours, il en créa une. Des chantiers 
d'Arles sortirent vingt-dcu.v vaisseaux, construits sur le mo- 
dèle des navires bretons qu'il avait vus l'année précédente, 
la carène et les varangues en bois léger, les bordages en 
cuir soutenu par des branches d'osier. Ils vinrent s'embos" 
ser en face de Marseille, proljablement dans cette partie 
du golfe où le nom de Frioul {fretum Jidii) rappelle la croi- 
sière césarienne (1), puis ils reculèrent du côté d'Hyp;ra, 
c'est-à-dire de l'Ile du Levant. 

Ainsi provoquée , la flotte marseillaise de Domitius 
s'avança en un gros de dix-sept vaisseaux longs, onze d'entre 

(1) Méry et GtiSDON, Quv. cité, t. I, p. 57. 

I. 4 



50 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

eux pontés, et le tout précédé d'une nuée de petits bateaux. 
Fins manœuvriers, leurs navires ])attant neufs, les Marseil- 
lais cherchaient à environner les bâtiments romains, mau- 
vais marcheurs, alourdis par une membrure de bois trop 
vert et gauchement gouvernés par des pilotes encore inha- 
biles. Le préfet de la flotte romaine, Decius Brutus, avait 
tout contre lui. Les créneaux qui s'ouvrent dans sa ligne 
facilitent la manœuvre des Marseillais en leur permettant 
d'attaquer en nombre chaque navire. Cerné par eux, le 
brave Catus essaie de saisir une de leurs enseignes; il est 
tué. Mais voici que les harpons des Romains ont accroché 
les légers bâtiments de la cité phocéenne et les main- 
tiennent immobiles. Un corps à corps terrible s'engage 
entre les vieux légionnaires de César, tous soldats de pre- 
mier rang, et les rudes montagnards ou les patres de Do- 
mitlus. Ici une main de fer atteint Lycidas, et de sa griffe 
lui laboure le corps. Là un plongeur phocéen étouffe sous 
les ondes les naufragés ennemis. Le pilote Telon é ventre 
une carène romaine et tombe frap})é à mort. Gyarée vole au 
secours de son frère d'armes; une flèche le cloue au bor- 
dape. Une galère phocéenne chavire, une autre flambe. 
Bref les Marseillais, vaincus après une résistance acharnée, 
reculent vers le port en laissant sur le lieu de la bataille 
neuf galères (1). 

Marseille était vaincue, non pas domptée. De guerre lasse, 
César en abandonna le siège à ses lieutenants Trebonius et 
Brutus. Les assiégés reçurent avis qu'un lieutenant de Pom- 
pée, L. Nasidius, leur amenait un renfort de seize navires, 
armés pour la plupart du rostre . Pour forcer le blocus et don- 
ner la main à ces alliés, de vieilles trirèmes furent tirées de 

(1) CÉSAR, De bello civili, liv. I, p. 54-58. — Luc.ilN, Pliarsale, liv. III, 
vers 565. Mnis voyez les ré.^erves formelles qu'un archéologue compétent 
fait sur la fidélité de la narration de Lucain, (Jal, la Flotte de César. Paris, 
1861, in-8°, p. 56.) 



MARINE GALLO-ROMAINE. 51 

l'arsenal, des barques de pécheurs furent pontées et parnies 
de machines. Jeunes gens et vieillards, répondante un appel 
nominal, s'embarquèrent en masse. Du haut des collines 
voisines, les soldats deTrebonius assistèrent à la scène tou- 
chante du départ. La population sur le rivage, les gardes sur 
les remparts imploraient à grands cris les dieux pour ceux qui 
s'éloignaient. Les Marseillais parvinrent à rallier Nasidius 
en face de l'acropole de Tauroentum, une de leurs colonies. 

Au fond du golfe des Lèques (1), dans le Var, le sol est 
jonché de ruines. C'est là que fut Tauroentum. Sur le ri- 
vage, on voit les vestiges d'un amphithéâtre tourné vers la 
mer : on estime qu'il fut taillé dans le roc pour permettre 
aux habitants de jouir du spectacle des jeux nautiques et 
des naumachies (2). Le spectacle, ce jour-là, fut autrement 
palpitant : la naumachie n'avait plus rien de simulé, et de 
l'issue de la bataille dépendrait le sort non seulement de la 
mère-patrie, mais de la colonie elle-même. 

Les Marseillais, poursuivis par la flotte césarienne, firent 
face : dans l'ordre de bataille, ils occupaient l'aile droite, 
Nasidius l'aile gauche. 

Devant eux, la flotte de Brutus, augmentée de six prises, 
s'étendait en une ligne très lâche qui fut vite trouée. Instruits 
par l'expérience, les Marseillais ont pour tactique d'éperon- 
ner leurs adversaires, de les couvrir de flèches, mais de refu- 
serl'abordage : aussitôt que le harpon d'un césarien accroche 
un des leurs, ils accourent en nombre pour le dégager. Ils 
ont reconnu à son enseigne le vaisseau de Brutus : des deux 
côtés à la fois, deux trirèmes s'élancent pour le broyer entre 
leurs masses. Elles vont toucher le but, quand Brutus jette 

(1) Var, aiTontlisscuicnt Toulon-sur- >Ier, canton le Beausset, commune 
Saint-Gyr-de-Provence. 

(2) Magl. GiHaud, Mémoire sur Tauroentinn ou Recherches archéolo- 
giques, topo graphiques et historico-criliques sur cette colonie phocéenne, 
dans les Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscrip- 
tions, 2" séricj t. III (1854), p. 4. 



52 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

un ordre, son navire fait un brusque écart, et les trirèmes 
emportées par leur élan se choquent avec fracas : l'une brise 
son éperon, l'autre son avant. Pantelantes, engagées l'une 
dans l'autre, elles reçoivent le coup de grâce des Romains, 
qui les éventrent et les coulent bas. Ce fut le commence- 
ment de la débâcle. Cependant l'intervention de l'aile 
gauche, qui n'avait pas encore donné, eût facilement rétabli 
le combat. Sans écouter les supplications de ses alliés, Na- 
sidius, voyant le succès compromis, se retira lâchement 
dans la direction de l'Espagne. Les Marseillais couvrirent 
sa retraite, mais à quel prix! Quatre galères étaient prises, 
cinq coulées à fond, la dernière s'échappa et porta à la mal- 
heureuse cité la nouvelle de la catastrophe (l). 

Marseille résista encore : elle ne se résolut à capituler 
qu'à l'approche de César, qui venait de soumettre l'Espagne 
en quarantejours. Trésors, vaisseaux, armes, machines, elle 
livra tout. La vigueur de sa défense en avait imposé à 
César, bon juge en pareille matière, assez pour qu'il fit 
occuper la ville par deux légions, douze mille hommes {"2). 
Le vainqueur se montra — contrairement à ses habitudes 
— d'une magnanimité rare. Il laissa à la cité l'autonomie 
dont elle avait joui dès l'origine, si bien qu'elle ne releva 
point des préfets envoyés dans la province : il ne lui ôta 
même pas les dépouilles opimes conquises précédemment 
dans des batailles navales et qu'on pouvait voir, du temps 
de Strabon, exposées dans divers quartiers de la ville (3). 

Toutefois, pour contrebalancer la puissance des Marseil- 
lais, une station navale fut créée en Gaule. Ce fut le port de 
César, Forum Julii, Fréjus. 11 se trouvait assez vaste pour 
contenir les deux cents navires de guerre que l'empereur 
Auguste y envoya, avec un importantcontingent de rameurs, 

(1) Césvr, De hello civili, liv. Il, p. 3-8. 

(2) Idem, liv. II, p. 22. 

(3) Strabon, liv. IV, ch. i, p. 5. 



MARINE GALLO-ROMAINE. 53 

après la victoire d'Actium (1). Au moment de rinsurrection 
de Vitellius (09 après Jcsus-Chrisl), des troupes navales y 
étaient encore cantonnées (2). 

Comblé aujoiu'd'luil par les alluvions de TArgons, le port 
de Fréjus est à un kilomètre dans les terres. Une enceinte 
circulaire, partiellement taillée dans le roc, paraît être un 
reste de l'ancien port de César. Comme ouvrages de défense, 
Agrippa avait construit au bord de la mer la citadelle du 
couchant, d'où se détachait un grand môle fortifié. A la 
naissance du môle, une haute tour, dont les ruines s'élèvent 
encore à plus de vingt-quatre mètres, servait de phare et de 
poste de guetteurs. Elle communiquait avec la citadelle par 
des chemins couverts où on pouvait circuler en sûreté. Une 
pente en maçonnerie menait du port vers de vastes salles 
voûtées, ménagées dans le massif de la forteresse vraisem- 
blablement pour servir d'abris aux galères romaines (3). 



II 

LES VÉNÈTES. 

Aux populations de la Gallia comata, de la Gaule chevelue, 
non comprises dans la Province romaine, César s'était pré- 
senté comme un allié prêt à les aider contre les Germains 
d'Arioviste. L'attaque repoussée, il resta et s'établit en 
maître. De même que les tribus du centre, les peuplades 
armoricaines, c'est-à-dire maritimes, des Veneti, Unelli, 
Osismii, Curiosolit;e, Esuvii, Aulerci et Redones reconnurent, 
la puissance romaine et donnèrent des otages (57 avant 

(1) Tacite, Annales, liv. IV, p. 5. 

(2) Tacite, Ilistoriœ, liv. II, p. 14. 

(3) Charles Texier, Mémoires sur la ville et le port de Fréjus, publiés 
dans les Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des Inscrip- 
tions, 2^ série, t. II (^1849), p. 187, 195, 199. 



54 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Jésus-Christ). Mais si elles acceptaient d'être amies des Ro- 
mains, elles n'entendaient pas être tributaires. Leur mécon- 
tentement éclata quand un lieutenant de César, Crassus, 
envoya aux subsistances dans leur pays. Vénètes, Curioso- 
lites et Unellcs retinrent les officiers romains et récla- 
mèrent leurs otages. Toutes les tribus riveraines de l'Océan 
depuis la Loire jusqu'à la mer Germanique étaient de cœur 
avec les insurges. 

César revint en hàtc d'Illyric povir frapper un grand coup 
contre la plus puissante des nations armoricaines, la tribu 
des Vénètes. Il marcha avec les troupes de terre, soutenues 
par les navires pictons et santons de son jeune lieutenant 
Dccimus Brutus; ses autres lieutenants contenaient le reste 
des insurgés. 

Les oppida armoricains étaient sis sur des promontoires 
avancés, coupés à la gorge par un profond fossé, ce qui les 
rendait inaccessibles aux piétons pendant la pleine mer et 
aux navires à la marée basse. Si les assiégeants parvenaient 
à contenir la mer à l'aide de digues, les assiégés, voyant la 
défense compromise, faisaient approcher leurs navires par 
l'autre côté du promontoire et se retiraient dans les îles voi- 
sines, où les mêmes avantages perpétuaient la résistance (1). 

L'archipel fortifié où se déroulait la lutte était-il le Mor- 
bihan ? Certains géographes en doutent : ce n'était, disent- 
ils, qu'un simple marais, plus tard effondré par une oscilla- 
tion de la côte; ils proposent comme théâtre de la guerre 
l'archipel qui l»ordait la frontière (en celt. icoranda — Gué- 
rande) {"1) des Vénètes et dont l'existence est affirmée par 
les vestiges du détroit qui isolait le Croisic du conti- 
nent (;i). Il semble néanmoins, à la seule inspection de la 

(1) CÉSAR, Belli Galliii, liv. II, cli. xx.xiv, et liv. 111, cli. viii et suiv. 

(2) Julien IIavkt, Igoranda ou Icoranda, " frontière. " Note de topo- 
nymie gauloise. [Revue archeoloijigite fl892), p. 170-175.) 

(3) Le Grand et le Petit Traict. Les îles qui semaient alors la côte se se- 



MARIXK GALLO-ROMAINE 55 

presqu'île de Ruis et de ses nombreux promontoires, que la 
topographie des lieux réponde à la description du conqué- 
rant romain (1). 

Fatigué de se consumer en efforts impuissants, César s'ar- 
rêta, attendant, pour reprendre l'offensive, l'arrivée de la 
flotte que Crassus construisait sur la Loire. De la mer Inté- 
rieure, Decimus Brutus en amenait une seconde (2) ou tout 
au moins des équipages recrutés dans la Province narbon- 
naise. Les deux escadres, ayant fait leur jonction sous le 
commandement de Brutus, se portèrent vers la côte guéran- 
daise. 

A peine la flotte romaine vonait-cUe de quitter la Loire, 
que les jVénètes, avertis par leurs sentinelles, accouraient 
sur elle. Ils avaient environ deux cent vingt nefs aux carènes 
assez plates pour glisser sur les bas-fonds et aux joints bou- 
chés avec des algues humides, de peur f|ue les l);Uiiucnts 
tirés sur le rivage ne se consumassent faute d'humidité (3). 
Tout, en elles, était disposé pour braver la violence de la 
tempête : des bordages de chêne, vuie proue très haute, 
une poupe surélevée; comme bancs, des poutres d'un pied 
d'épaisseur attachées par des chevrons de la grosseur d'un 
pouce; des peaux souples en guise dévoiles, et pour retenir 
les ancres, des chaînes de fer au lieu de cordages. 

Elles s'avançaient en une masse compacte, prête à écraser 

raient soudées au continent par l'exhaussement du sol. (Siochan de Ker- 
SABiEC, Etudes archéologùjin's. Coilnlon, Saniuites, Venètes, Narnnetes. 
Nantes, 1868, gr. in-8''. — Ernest Desjardins, Géographie Instoriijue et 
administrative de la Gaule romaine. Paris, 1876, in-8'', t. I, p. 280, 284.) 

(1) Promontoires de Penlan, de Penerf, de Penvins, de Kercambre, de 
S.-Gildas, etc. (Alfred Lallemakd, Campagne de César en l'an 56 avant 
J.-C, p. 42.) 

(2) Dion Gassius, Histoire romaine, liv. XXXIX, p. 10, trad. Cougny, 
dans les Auteurs grecs concernant l'histoire des Gaules, publiés pour la 
Société de l'Histoire de France, t. IV, p. 272. Dion Gassius, érudit du 
m' siècle (155-230), a compilé toutes les sources historiques qu'on possédait 
de son temps. 

(3) Strabon, liv. IV, ch. IV, p. 1. 



56 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE- 

les bâtiments romains. Brutus se tenait coi au mouillage, ne 
sachant, pas plus que les tribuns et centurions commandant 
les vaisseaux, quel genre de combat adopter contre des 
navires à l'épreuve de l'éperon et des projectiles. Les tours 
élevées sur les ponts n'atteignaient même pas la poupe des 
Vénètcs. Seule l'agilité des navires, tous munis de rames, 
constituait un avantage. 

Dans leur désarroi, les Romains ne songeaient pas à en 
tirer parti : ils prenaient même des mesures pour aljan- 
donner complètement les bateaux, au mépris de ce senti- 
ment que César, par un souci constant de panégyrique 
personnel, leur prête bénévolement : suivant lui, le fait de 
combattre sous les yeux de César qui était campé sur les 
hauteurs d'alentour aurait électrisé les soldats et décidé de 
la bataille (1). La cause fut tout autre. 

(i Le vent tout à coup toml>a, le flot s'aplanit, les pesants 
vaisseaux des Yénètes restèrent sur place. Brutus alors 
jDrcnd courage, se porte à leur rencontre, tombe dessus » , 
s'acharne avec plusieurs buliments contre un seul, lançant 
ses troupes à l'abordage de plusieurs côtés à la fois; il coule 
jjas certains ])àtiments, amarine les autres, malgré la valeu- 
reuse résistance de ses adversaii'cs; il recule même quand 
il a le dessous, mais multiplie impunément ses redouta- 
IjIcs maud'uvrcs. Les Vénètes ne pouvaient remuer; ils 
étaient décimés à dislance sans pouvoir riposter, ayant eu 
l'imprudence de n'emporter ni arcs ni projectiles. De 
désespoir, beaucoup se tuaient ou sautaient à la mer pour 
escalader les navires ennemis (2). Dans la crainte de voir 
échapper leur proie, si quelque brise s'était levée, les Ro- 
mains déchiraient les voiles des Vénètes et coupaient les 
cordages avec des faux emmanchées au bout d'une longue 

(1) CÉSAïi, Bclli Gallici, liv. III, chap. vni à xvi. 

(2) Dion Gassius, Histoire romaine, liv. XXXIX, ch. xli-xliii, trad. 
Cougny. [Auteurs grecs concerittnil l'histoire des Gaules, {. IV, p. 274-279.) 



MARINE GALLO-ROMAliNE. 57 

hampe. La bataille dura depuis heure de quarto, dix heures, 
jusqu'au coucher du soleil. Elle fut décisive : fort peu de 
navires vénètes s'enfuirent à la faveur de la nuit; Télite de 
la nation avait péri, tous les survivants furent faits prison- 
niers; César, sans conimiscration pour la bravoure, se Ht 
le boucher de tout un peuple : il égorgea le Sénat des 
Vénètes et vendit le reste de la nation à l'encan, n Voilà un 
grand homme qui ressemble bea\i(Oup au dernier des misé- 
rables (1)! '1 (50 ans av. J.-G.) 



III 

LA FLOTTE RRITANNIQUE. — ROULOGNE. 

Un dernier espoir, habituel aux vaincus, survivait à la 
défaite : l'espoir d une intervention étrangère. En Grande- 
Bretagne, ils comptaient des alliés. Mais César veillait. 
Comme s'il eût entrevu le grand exode qui, cinq siècles plus 
tard, peupla de Bretons l'Armorique, il para une attaque 
possible en portant outre-mer la terreur du nom romain. 
Tout concourait contre son audacieuse entreprise , et 
l'ignorance des lieux, et l'ahsence d'inie base d'opérations. 
Sur la grandeur et la population de l'île, il n'avait pu obtenir 
des marchands qui la fréquentaient et du triérarque Gains 
Volusenus envoyé à la découverte aucun renseignement. Il 
partit néanmoins du point où les rivages de la Gaule, s'in- 
fléchissant vers le nord, se rapprochent de la Bretagne. 
Derrière lui, un pays insoumis, le pays des Morins; devant 
lui, des troupes massées sur la plage bretonne ne lui lais- 
saient d'autre alternative que la victoire. Par surcroît, ses 
quatre-vingts nefs de charge, calant beaucoup, ne pou- 

(1) Arthur Le Moyne de La Bordeiue, Histoire de Bretagne. Pari», 
1896, {jr. ia-8», t. I, p. 77. 



.-)« HISTOIRE l>K I.A MARINE FRANÇAISE 

vaient serrer d'assez près la côte pour jeter à terre ses deux 
légions et restaient impuissantes sous la nuée de flèches des 
Barbares. 

Sur ces entrefaites, le porte-enseigne de la 10* légion 
précipita l'attaque en se jetant à la mer, l'aigle au poing. 
Les soldats, entraînés par son exemple, prirent pied sous 
les charges de la cavalerie bretonne, que les canots des 
longues nefs et les machines de guerre des navires éclai- 
reurs finirent par déloger. Dès qu'elle put se déployer à 
l'aise, l'infanterie romaine eut vite raison des insulaires. 
Ils demandèrent la paix : des négociations étaient engagées 
depuis quatre jours, quand un accident en compromit le 
succès. Les Romains ignoraient l'influence de la pleine lune 
sur les grandes marées de l'Océan. Une nuit, les nefs qu'ils 
avaient tirées sur le sable et les ti'ansports ancrés au large 
furent balayés par la mer et drossés sur la côte : douze 
d'entre eux sombrèrent; le reste ne valait guère mieux, 
faute d'outillage pour les réparer. On ne pouvait songer ni 
au retour ni à l'hivernage. Le moral des soldats, prisonniers 
dans l'île, était éljranlé : les Bretons, témoins du désastre, 
s'étaient éclipsés; bientôt les sentinelles aperçurent un 
nuage de poussière , indice révélateur de troupes en 
marche. Guerriers dans les chars, cavaliers et fantassins 
avec des chiens de guerre, les Bretons revenaient à la charge, 
le visage bariolé de pastel pour se donner un aspect plus 
terrible. César les reçut de pied ferme, toutes ses troupes 
rangées en bataille en avant du camp; la discipline romaine 
triompha pour la seconde fois. César demanda des otages 
comme gage de la paix et regagna le continent. Il arrivait à 
temps pour réprimer une révolte des Morins (1). 

Édifié désormais sur l'importance de l'île, excité aussi 
par les difficultés de la conquête, il sut proportionner 

(1) CÉSAR, Belli Gallici, liv. IV, clinp. xx-xxxvii. 



MARINK GALLO-ROM AIlNE. .-,9 

l'effort au résultat à atteindre. Six cents transports mixtes, 
des actuaires marchant à la rame et à la voile (1), dont il 
avait tracé le modèle viniforme, furent construits par ses 
légats de la Morinic pendant l'hiver de l'année 55 à 54 : 
moins lourds que les hâtiments de charge ou onéraires de la 
Méditerranée, ils rentraient par la largeur de leurs flancs 
dans la catéjjorie des transports à chevaux, des liippa- 
gogae (2). Gréés avec des apparaux d'Espagne et renforcés 
par les hâtiments de la campagne précédente, ils embar- 
quèrent une quarantaine de mille hommes, cinq légions 
sur huit, la moitié de la cavalerie romaine, quatre mille 
cavaliers gaulois avec leurs chefs de cités. Quand le corus 
eut cessé de souffler du Nord, et qu'un soir, au coucher du 
soleil, la brise du sud se fut levée, César quitta le Portus 
Itius. Le lendemain, dans les blancheurs de l'aube, la côte 
de Bretagne apparut toute blanche elle-même. Cette fois, 
les insulaires, épouvantés par l'immensité de la flotte, ne 
disputèrent point le rivage. 

César les poursuivit à travers les forêts et les clairières, 
où des huttes, protégées par des al)atis d'arbres, leur ser- 
vaient de villes fortes (3). Pendant qu'il poussait vers la 
Tamise le grand chef des Bretons, Cassivellaunus, quatre 
rois du Cantium (Kent) attaquaient à l'improviste le castrinn 
navale des Romains et cherchaient à détruire les navires 
qu on avait tirés sur le rivage à l'abri d'un retranchement. 
Quintus Atrius lança sur les assaillants ses dix cohortes de 
garde et trois cents cavaliers, qui les l'cpoussèrent et rame- 
nèrent prisonnier l'un des chefs, Lugotorix. Cette victoire 
abattit le courage des Bretons; ils consentirent à payer 

(1) Sur les Actuaires, voyez Gicéron, Epistolœ, liv. XVI. — Isidore de 
SÉviLLE, Orig., liv. XIX. 

(2) Sur ces bâtiments, voyez Tite-Live, Historiée, liv. XLIV, p, 28. 

(3) Strabon, rsMypaçtxûv, liv. IV, p. Z-k, éd. et trad. Goufjny, dans les 
Extraits des auteurs gréa concernant la géographie et V histoire des Gaules, 
publiés pour la Société de l'Histoire de France, t. I, p. 149. 



tJO lIISTOir.r, l)K [,A MAlîlNE FRANÇAIS!-; 

trihiil. La campagne était terminée à la tin de rantomne54. 
César, averti des mouvements insurrectionnels de la Gaule, 
repassa la mer avec toutes ses troupes (l); ses projets pré- 
maturés d'annexion de la Bretagne n'eurent pas de suite 
immédiate. On montre encore, près de la falaise de Piich- 
horough, le rempart en terre qui protégea ses vaisseaux. 

Pareille fortune n'était pas réservée au port d'armement 
du continent. Du Porlus ïtius, il n'est point resté de ves 
tiges apparents, si bien qu'on a pu le placer à Wissant, à 
Calais, ailleurs encore (2). La question a fait verser des 
flots d'encre; contrairement aux controverses de ce genre, 
elle semble avoir abouti. Le Portus Itius était sur la Liane, 
au pied et en amont de l'oppidum gaulois de Gesoriacum. 
Le nom d'un faubourg de Boulogne, Brequerccque, est dû 
à des amas de briques provenant de constructions romaines. 
Près de là, en amont, se trouve Isques. C'était, en effet, 
dans les fleuves, à défaut de port fermé, que les flottes 
romaines hivernaient : on comprend aussi que César ait 
mis ses nefs à l'aigri d'une forteresse. Longtemps après, les 
Romains choisirent pour chef-lieu d'une préfecture mari- 
time cette même cité de Gesoriacum, dont le nom gaulois 
fut changé en celui de Bononia Oceanensis, Boulogne. 
L'entrée étroite du port, à fond de roche, donnait sur une 
vaste baie intérieure protégée contrôles sables par la falaise 
et contre l'ennemi par les ouvrages élevés des deux côtés 
de la passe (3). 

(1) Cii.s.\R, Belli Gnllici, liv. V, chap. i-xxn. 

(2) Sur Portus Iccius ou Itius, voyez le résumé des discussions et la cri- 
ti(|ue des diverses opinions par E. Des.iaudins, Géoqrapliie de la Gaule 
romaine, t. I, p. 351, note. — Cf. aussi le Ms. 1381 desNouv. acquisitions 
latines de la Bibliothèque nationale. 

(3) Alors, la falaise s'avançait davantnjjo : au xyn*^ siècle, elle servit de 
carrière de pierres et fut rognée peu à peu, ce qui provoqua de profondes 
perturbations dans les courants et un ensablement progressif. Quant aux 
ouvrages romains, il en existait, comme on va le voir, un sur la rive droite : 
en face, on a retrouvé des ruines romaines à Chàtillon. 



MARINK fJALLO-IlOMAlMv 61 



A quelle époque la garde du canal britannique ful-ellc 
confiée aune flotte permanente? C'est ce qu'il serait difficile 
de préciser. Vraisemblablement postérieure à la conquête 
définitive du })ays morin, c'est-à-dire au règne d'Auguste, 
la création de la préfecture de Boidogne se rattache aux 
projets de Claude sur la Bretagne ou à la visite de Caligula, 
en l'an iO de notre ère. 

A Boulogne, Caligula ordonna la construction d'un phare 
qui faciliterait la traversée du détroit (1). Le nouvel ouvrage 
rivalisa par ses proportions gigantesques avec le fameux 
phare d'Alexandrie, dont il emprunta du reste la forme 
pyramidale. Douze étages, en retrait d'un pied et demi les 
uns sur les autres, élevaient le feu à une hauteur de deux 
cents pieds au-dessus d'une falaise déjà haute. L'alternance 
des assises de pierres jaunes et grises avec des briques 
rouges, et l'ouverture d'iuie grande haie sur la face méri- 
dionale de chaque étage donnaient à l'édifice une élégance 
et un éclat incomparables. Solidement campe sur une base 
octogone de soixante-quatre pieds de diamèti'c et maçonné 
de ce ciment très dur dont les Romains avaient le secret, il 
profda pendant des siècles sa fière silhouette à l'horizon 
de la Grande-Bretagne. L'/iomme vieil, comme on l'appe- 
lait familièrement, soutint des sièges; au xvi' siècle, il 
résistait au canon; et pour le laisser écrouler en 1644, il ne 
fallut rien moins que la coupable incurie des échevins de 
Boulogne (2). Le phare fut, cette année-là, complètement 
détruit. 

Nous ne savons même plus pourquoi on le nomma la 
Tour d'Ordre : on a vu dans ce mot une déformation de 



(1) Suétone, Vie de Calirjula, paragraphes 44 et 46. — Dion Cassius, 
Hisl. rom., liv. LIX, p. 21 et 25. 

(2) Voyez pour les sources la notice aussi intéressante que documentée 
de M. E. Egger, Notice sur la Tour d'Ordre à Boulogne-sur-Mer, dans la 
Revue archéologique, nouvelle série, t. VIII (1863), p. 410-421. 



6'i HISTOIRE I)K LA MARINE FRANÇAISE. 

turris ai'dens, puis le nom d'une ferme voisine (1), qui n'est 
peut-être elle-même qu'un souvenir du corps de garde 
romain, d'un oi'do quelconque, manipule ou centurie. 

De l'avitre côté du détroit, s'élevèrent bientôt deux autres 
phares avec lesquels la Tour d'Ordre croisa ses feux Ils 
bordaient l'entrée d'un nouveau port romain, Portus Dubris, 
Douvres. A l'est de la passe, le Pliaros dresse encore sur 
une hauteur de dix mètres trois étages de sa pyramide octo- 
gone. Du phare de l'ouest, situé sur la crête d'une haute 
falaise, subsiste un pan de mur, le Braydenstone, qui ser- 
vait de siège au lord Warden des Cinq-Ports dans la céré- 
monie ofHcielle de son investiture (2). Et ce n'était pas un 
puéril anachronisme. Dans ce pays de traditions aux longues 
survivances, le lord Warden joua longtemps le rôle du 
préfet de la flotte britannique ou plutôt du Comes littoris 
saxonici du V siècle. Les Cinq-Ports, dont la juridiction 
embrassa tout le promontoire oriental depuis la Côte du 
Signal (Beacon shore), en Esscx, juscju'aux Falaises Rouges 
du Sussex (H), mais qui furent soumis, en retour de leurs 
privilèges, à une sorte de conscription maritime, rempla- 
çaient Portus Dubris, Rutupiée sur le Détroit et Regulbium 
sur la Tamise, aux deux extrémités du bras de mer qui 
séparait l'île de Thanet du continent. Des routes romaines 
reliaient ces postes avancés à la capitale du Cantuim, Can- 
torbery. Mais la mer du Nord, par l'effondrement successif 
des pays bas du continent, diminua la hauteur des marées 
de la Manche et assécha les ports du détroit qui relie les 

(1) EoGEK, Ibidem. 

(2) J. PucKLE, The Church and Tower of Dover Caitte. Dover, 1880, 
in-l2, p. 51. — V.-J. Vaillant, Classis britannica, classis samarica, 
coltors I Morinorum. Recherches d'cpifjraphie et de numismatique. Arras, 
1888, in-4°, p. 317, et planche représentant le phare de Douvres, p. 318 : 
M. Vaillant cite deux exemples de la cérémonie du Braydenstone llill en 
1094 et 1709. 

(3) Enquête faite à la cour de l'Amirauté. Douvres, juin 1682. — J'em- 
prunte de nombreux détails à l'excellent ouvrage de M. Vaillant. 



MARINK GALLO-HO.MAINK. 63 

deux mers. C'est ainsi que le large chenal qui isolait Thanet, 
le Wantsum, s'est réduit à l'étroit filet de la Stour; le grand 
port des Romains, Rulnpi;c, est le village agreste de Richbo- 
rougli perdu au milieu des marais ; Portus Lemanis , 
Lympne, sur la Rother, a été déserté par les flots ; seules, 
les stations navales de Douvres et de Pevensey, l'antique 
Anderida, ont prospéré (1). 

Organisée comme les flottes prétoriennes de Miscnc et de 
Ravenne (!2), la flotte Ijritannique était commandée par un 
préfet résidant à Boulogne. On connaît les noms de G. Aufi- 
dius Pantera, Maenius Agrippa, L. Tusidius Gampestris, en 
même temps que leins états de services. Rien n'est plus 
admirable que la solide instruction de ces officiers romains, 
tour à tour cavaliers, marins ou légionnaires. Prévôt d'une 
aile de cavalerie, trijjun d'une légion d'infanterie, sous- 
préfet de l'une des flottes prétoriennes, procurateur des 
Alpes Gottiennes et préfet des flottilles de Pannonie, de 
Mœsie et de Germanie, tel avait été le cursus honorum d'un 
préfet de la flotte britannique. Les autres officiers dont 
l'épigraphie nous a conservé les noms (3) sont des triérar- 
ques commandants de galères, un atxhigubernus chef des 
pilotes ou simple officier de manœuvre, et un médecin ocu- 
liste de la flotte. 



(1) MoRÉRi, Grand dictionnaire historique. Paris, 1759, 10 in-fol., 
art. Lynine, Rcculver, etc. — H. -M. Scartu, Roman Britain. Londres, 
1885, in-12. — Dumas-Ve?<ce, Notice sur tes côtes de la Manche et de la 
mer du Nord, 2" partie. Paris, 1876, in-8», p. 95, 101, 112. 

(2) Sur cette organisation, dont le développement ne rentre pas dans une 
histoire de la maiine française, on pourra consulter A. Jal, Etudes sur la 
marine antique. Paris, 1861, in-8". — E. Ferrero, V Ordinamento délie 
armale romane. Turin, 1878 et 188^, in-i". — C. de La Berge, Etude sur 
l'organisation de<i flottes romaines, dans le Bulletin épi graphique, t. VL 
— Victor Chapot, la Flotte de Mizène, son histoire, son recrutement, son 
régime administratif. Thèse de doctorat en droit. Paris, 1896, in-8". 

(3) M. V.-J. Vaillant a réuni dans sa Classis britannica tous les monu- 
ments de l'épigraphie ou de la numismatique qui peuvent jeter quelque 
jour sur la flotte britannique : voyez en particulier les p. 18-22. 



6i HISTOIRE Dli l,A M A lU ,N E FRANÇAISE. 

Oriinnaircs de toutes les provinces de TEmplre, Africains 
de la Byzacène ou de l'Afrique proconsulaire, Asiatiques, 
Paunoniens, Dalmates ou Gallo-Romains de la province 
narltonnaisc, représenlanls de toutes les races bronzées du 
IMldi, beaucoup de marins achevèrent sur les l)ords du dé- 
troit l)ritannique levas vingt-cinq ou trente années de sti- 
j)ende, durée habituelle du service militaire (1). Quel que 
fût le rôle de chacun d'eux, gubernatores, nautae ou rémiges, 
pilotes, matelots, rameurs, ou milites classici de l'infanterie 
de marine, affranchis ou esclaves (2), tous, dans les sièges 
comme dans les combats, concouraient à l'action. Durant 
les cntr'actes de la guerre, ils déposaient armes et bouclier, 
le bouclier marqué d'un cercle qui était l'emblème héral- 
dique de leur corps (3), pour manier la truelle ou la pioche. 
Les légionnaires ouvraient des roules, jetaient des ponts, 
élevaient des forteresses ; les marins réparaient les ports ou 
les fortifiaient. Dans les fondations du phare ouest et dans 
le pavement des bains de Douvres, à Lympne, à Boulogne, 
on retrouve des tuiles au cachet de la cl. br. C'est l'œuvre 
des marins, et ces quatre lettres sont leur signature. Plus 
haut encore, au nord-ouest de la muraille d'Adrien, à 
Netherby, une inscription relate le nombre de pieds, la 
pedatura, dun ouvrage assigné à la flotte britannique [A). 

A l'extrémité de cette muraille, à Glannibanta, aujour- 
d'hui Bowness, des enfants perdus de la Gaule, retranchés 
dans un camp qui domine le golfe de Solvsay, arrêtèrent 
pendant des siècles les irruptions des Pictcs et des Scots de 

(1) Un triérarque de la flolle meurt à soixante-cinq ans, après trente- 
cinq ans de services. (JBulletin épigiapliiijue de la Société académique de 
Boulogiie-sw-Mcr, t. IV, p. 37V. — V^aii-lakt, Classis britannica, p. 5V, 
55.) 

(2) Tacite, Annales, liv. XIV, p. 4. 

(3) VÉGÈCE, De re militari, liv. II, p. 28. 

(4) Vaillant, Classis britannica, p. 52. — Vaillant, l'Estampille ronde 
de la flotte britannique, extrait de la Bévue archéologique, Z' série, t. XII 
(1889). 



MARI^E GALLO-ROMAINE. 65 

la Calédonie. Au v" siècle, la cohorlc I des Morins, recrutée 
aux environs de Boulogne, était encore à son poste lointain, 
fidèle à l'empereur et au culte national des déesses mères 
d'Outremer (1). 

Les marins adoraient les divinités de Rome, Neptune en 
particulier, qu'un préfet de la flotte britannique honorait par 
l'érection d'un cippeà Lvmpne. Ils imploraient dans la tem- 
pête la divinité dont l'emblème figuré à la poupe (2) proté- 
geait le navire de son génie tutélaire ; Esculape, Cupidon, 
Cérès, Eiiphrate, étaient les noms que plusieurs galères por 
taient inscrits à leur proue (3). Dans un ex-voto qui a été 
conservé (4), deux marins de la trirème boulonnaise Radians 
sont représentés debout dans l'attitude de la prière, tenant 
leur offrande au-dessus d'un autel embrasé. Leur hommage 
s'adresse à leur génie tutélaire, un dieu radié, Apollon peut- 
être, qui occupe le centre de Fex-voto; au-dessous de 
chaque matelot, la galère est figurée en demi-relief, les 
rames bordées, la poupe recourbée en volute ou en cet 
ornement gracieux et léger, semblable à l'aile d'un oiseau, 
qu'on appelait Vaplustre et qui formait panache au-dessus 
du thronus du triérarque. 

La proue se terminait par un acrostole en col d'oie, un 
peu en retrait du rostre, comme on le voit dans un autre 
ex-voto trouvé sur le littoral de la Manche, petit modèle en 
bronze d'un avant de galère (5). Le type ne diffère point des 



(1) Vaillant, Classis britannica, p. 56. 

(2) Ovide, Trisl.MA, el. 3, 110; el. 9, 1. — Siliua Italicus, liv. XIV, 
p. 411, 439. — TiTE-LivE, Historiée, liv. XXX, p. 36. 

(3) Ou encore Centaiirus, Scylla, Pi^tris, etc. (Virgile, Enéide, liv. V, 
p. 116.) 

(4) Voyez la représentation de cet ex-voto et le savant commentaire qui 
l'accompagne dans E. Desjardins, Géographie de la Gaule romaine, t. l, 
p. 367. 

(5) G. RoACH Smith, Catalogue of the Muséum of London antiquities. 
London, 1854, in-S", p. 10, pi. III. — Vaillant, Classis britannica, p. 16 
et suiv. 



66 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

galères mcditerranccnnes peintes à fresque dans le temple 
d'Isis à Pompéi ou sculptées sur les marbres romains (1). Il 
se modifia légèrement au cours des siècles; la voile vint au 
secours des rames; le rostre allongea au-dessous de la ligne 
de flottaison une corne, un ergot, un bec d'oiseau ou un 
trident d'airain qui frappait le flanc des navires ennemis 
d'une blessure mortelle. Deux grosses lances en arrêt fixées 
à l'avant, les épotides, et une longue poutre ferrée suspen- 
due au mât, Yasser, qu'on manœuvrait comme un bélier au 
moment de l'abordage (2), complétaient l'armement en 
chasse. 

L'histoire de la flotte britannique est courte. Les marins 
se trouvaient à la peine. Venait l'heure du triomphe, l'em- 
pereur en recueillait tout l'éclat. Eclat faux et emprunté 
comme ce triomphe de Galigula, qui emporta comme 
dépouilles opimcs d'une expédition imaginaire en Bretagne 
les coquillages ramassés sur le sol gaulois (3). Claude ne fit 
qu'achever l'œuvre de ses lieutenants en réduisant Gamulo- 
dunum (Colchester) : une médaille commémora tive le repré- 
sente néanmoins en Neptune armé du trident et traîné par 
deux tritons sur les flots du détroit subjugué (4). Mais il 
s'est trouvé un historien pour rendre justice aux oubliés : 
dans l'éloge de son beau-père Agricola, conquérant de la 
Galédonie (5), Tacite n'omet point le rôled écisif de la flotte, 
qui plus d'une fois coopéra au succès des opérations par 
d'utdes débarquements ou par des blocus rigoureux. En 
l'an 83, elle se divisa en deux escadres pour contourner la 
Galédonie, subjugua les Orcades, retrouva dans le nord 

(1) Jal, dans son Archéologie navale (t. 1, p. 24), reproduit plusieurs 
{jalères antiques de Pouzzoles, Pompéi, etc. 

(2) VÉGÈCE, De arte uiilitari, I. IV, p. 44. — Jal, Etude sur la marine 
antique, p. 174. — Breusing, Die nautik iler Alten. Bremen, 1886, in-8°. 

(3) En l'an 40 après J.-G. 

(4) V.-J. Vaillant, Classis bi itannica, p. 5. 

(5) Tacite, De Vita et moribus Julii Agricolœ liber, paragr. 10 et suiv. 



.MARINE GALLO-ROMAINE. 67 

l'ultima Thule, une des Shetland (1), et reconnut que la 
Bretagne était une île et non un continent. Une médaille de 
Domitien en perpétua le souvenir, en figurant une Victoire 
qui s'avance sur la proue d'un navire, à l'instar de la célèbre 
Victoire de Samothrace. 

Une autre médaille, de l'an 191, représente un sacrifice 
sur une falaise ; dans le lointain, l'on aperçoit deux galères 
et trois bateaux forçant de rames vers le phare de Douvres 
ou de Boulogne. Le pontife n'est autre que l'empereur 
Commode, car les médailles étaient « comme un bulletin 
contresigné de l'empereur qui proclamait dans l'empire 
entier les triomphes, les événements heureux et les faits 
divers de son règne (2) » . 

Elles assurèrent de la même manière une vaste publicité 
à la révolte d'un commandant de la flotte britannique, 
Carausius. Chargé de réprimer les pirateries des Francs sur 
les côtes de la Gaule, Carausius fut soupçonné de pactiser 
avec eux. Tout au moins les laissait-il débarquer et piller 
à leur aise, sauf à les soulager ensuite de leur butin. Con- 
damné à mort, il souleva les marins et les légions campés 
en Bretagne, devint le maître incontesté des rivages de la 
mer britannique et força, en 287, Maximien et Dioclétien à 
partager l'empire avec lui. Carausius Vinvictus battit mon- 
naie dans les diverses relâches de sa flotte, à sa villa de 
Glausentum ou Bittern près de Southampton, à Richbo- 
rough, Londres et Boulogne, et reconnut l'appui que lui 
avaient prêté les marins en décorant de plusieurs galères 
ou d'un Neptune triomphant le revers de ses médailles. Il 
régna sept ans. Lorsqu'il mourut assassiné en 293, il était 
coupé de ses lieutenants, que Constance Chlore avait enve- 
loppés par un blocus rapide dans Boulogne. Constance 

(1^ Th. Thoroddsen, Geschiclite der islàndische Géographie, Uebersct- 
zung von August Gebhardt. Leipzig, 1897, in-S", t. I, p. 8. 
(2) Vaillant, Classis hritannica, p. 13, 33 n I, 52. 



68 HISTOIRE DE LA MARIINE FRANÇAISE. 

passa la mer et rétablit en Bretagne l'autorité impériale (1). 

La Bretagne domptée, il fallut la défendre; pendant le 
IV' siècle, la flotte ne cessa ses croisières et ses transports 
de troupes. Sur une galère qui sort de Boulogne, une Vic- 
toire à la proue bat des ailes; une guerrier va percer de sa 
lance le rebelle qui se débat dans les flots. C'est un César, 
c'est Constant, qui passe, et sa fortune (2). 

La fortune impériale commençait à sombrer Un nouvel 
usurpateur, Constantin, s'embarquait à Boulogne pour la 
Bretagne (407) (3), Dès le m' siècle (4), les pirates anglo- 
saxons, venus de la mer Germanique, des bords de l'Elbe 
et du Weser, ravageaient les côtes, entraient dans les fleuves 
avec leurs barques en osier recouvertes de peaux et dispa- 
raissaient quand on voulait les poursuivre ; ils laissaient 
comme traces sinistres de leurs passages des cadavres de 
suppliciés ou de novés : c'était la di.xième partie de leurs 
captifs, les victimes désignées par le sort, qu'ils avaient 
sacrifiées à leurs dieux (5). 

En face de ces insaisissables ennemis, la flotte britan- 
nique se déploya en éventail pour couvrir un plus vaste 
terrain, installant deux divisions aux embouchures de la 

(1) EuTROPE, Epitoine histor. rom., liv. IX, p. 21. — Auhelius Victor, 
De Cœsaribus, liv. XXXIX. — Senebier, l'Histoire de Carausiun prouvée 
par les ynédailles. Paris, 1740, in-V. — Bibl. nat., Ms. franc., 22880, 
fol. 67. 

(2) Cf. la gravure de ce médaillon dans l'ouvrage d'E. Desjabdins, Géo- 
graphie de la Gaule romaine, t. I, p. 374. L'empereur Constant organisa 
une expédition en Bretagne en 342. 

(3) Olympiodore de ThÈbes et SozomÈne, dans les Extraits des auteurs 
grecs concernant la géographie et l'histoire des Gaules, texte et traduction 
d'Edm. Cougny, pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 1886, 
iu-8°, t. V, p. 207, 337. 

(4) Une médaille de Postume, Nepluno reduci, semble indiquer que dès 
259-260 Postume avait dû en purger la mer. (Rabillon, les empereurs 
provinciaux des Gaule» et les invasions du iii^ siècle. Bulletin de la Soc. 
archéol. d'Ille~et-V Haine, t. XX (1891), p. 54.) 

(5) Sidoine Apollinaire, Epistolœ , liv. VIII, chap. 6, ad iSamma- 
tium. 



MARINF, GALLO-ROMAINE. (il) 

Canche et de la Somme (l). Mais elle ne put empêcher Tin- 
vasion des îles britanniques, et, par contre-coup, l'émigra- 
tion des Bretons insulaires qui passèrent en masse dans la 
péninsule armoricaine et fondèrent la province indépendante 
appelée de leur nom Bretagne. 

Au V* siècle, l'empire romain craquait de toutes parts. 
Dans l'ébranlement que produisit la chute de cette domi- 
nation séculaire, les Francs, passant l'Escaut et la Meuse, 
s'implantèrent en Gaule. La flotte britannique disparut. 

De cette flotte, tout n'est point mort. Auprès des épi- 
taphes, sur les ruines, quelque chose vit, quelque chose 
vibre : une race du midi à la chevelure noire, clairsemée 
parmi les populations blondes du noi'd qui la traitent au 
xr siècle encore d'étrangère (2) ; une langue mutilée, dont 
les rares vocables échappés aux inondations linguistiques 
de la côte formeront la première assise de notre langue 
maritime. 

(1) Notitia dignitatum (400-410). — Vaillant, Classis britannica , 
p. 377-379. 

(2) Les Acta S. Godelevœ (éd. J.-B. Sollerîus. Antverpiœ, 1720, p. 184) 
nous montrent la jeune épouse d'un Normand abreuvée de mépris et traitée 
d'étrangère par la famille de son mari à cause de sa chevelure noire et de 
ses noirs sourcils. (E. Deskille, V Antipathie des races au xi' siècle, dans 
le Bulletin de la Société académicjue de Boulogne, t. IV, p. 349.) 



CHARLEMAGNE 

ET LA CIVILISATION MARITIME AU IX^ SIÈCLE 



Les Francs avaient débuté dans l'art de la navigation par 
un coup de maître. Transplantée par l'empereur Probus 
(276-282) sur les côtes de la mer Noire, une de leurs colo- 
nies revint dans la mèie-patrie après avoir traversé la Médi- 
terranée et l'Océan sur de simples barques. 

Etablis dans le voisinage des côtes septentrionales de la 
Gaule, les Francs de Mérovée surent inspirer aux pirates 
assez de crainte pour n'avoir pas besoin de marine de 
guerre. La seule invasion maritime dont nous ayons con- 
naissance se termina à la confusion des agresseurs. Vers 
l'an 515, Clochilaïcus ou Hugleik, roi du Jutland, vint pour 
venger la mort d'un chef franc de Cambrai, tué à l'insti- 
gation de Clovis : tout un district du royaume franc fut 
livré au pillage, et la flotte Scandinave allait se retirer, 
chargée de l)utin et de prisonniers, lorsque Théodebert, fds 
du roi Théodoric, la surprit près de la côte et lui infligea 
une sanglante défaite, marquée par la mort de Hugleik (1). 
Ce même Théodebert, en l'an 540, occupa la Provence, que 
les Wisigoths lui cédèrent, jugeant impossible de la défendre 
contre les attaques franco-romaines combinées. Justinien 

(1) Grégoire de Tours, Historia Francorum^ liv. III, chap. ni; cf. aussi 
liv. II, chap. SIX. 



CHARLEMAGNE ET LA CI VILI S AT I O ^ MARITIME. 71 

s'empressa de ratifier la donation faite à son allié (l). 
Durant les deux siècles qui suivirent, à peine peut-on citer 
deux vagues expéditions en Galice et en Frise (2). 

Mais les choses changèrent de face lorsque Charlemagne 
eut étendu l'empire franc depuis l'Elbe jusqu'à la Baltique 
et de l'Armorique jusqu'à la Calabre. Les Saxons de Wili- 
kind , reculant après une lutte acharnée des bords du 
Weser et de rEll)e, fuyant autant le christianisme que la 
servitude, firent cause commune avec les Scandinaves du 
Jutland, près desquels un certain nombre de fugitifs cher- 
chèrent asile. Les forbans de toutes races, repoussés jus- 
qu'aux plages glacées du Nord par les progrès incessants 
de la civilisation dans la patrie teutonique, trouvèrent 
libre l'empire des mers (3) et surent que, du côté de 
l'Océan, le colosse franc était vulnérable. Néanmoins, ils 
n'osèrent point d'abord s'attaquer à lui. 

Habitués à intervenir dans les querelles des Ecossais 
avec les peuplades bretonnes, les Scandinaves tournèrent 
leurs regards vers la Grande-Bretagne. Ils envoyèrent trois 
bateaux dans le royaume de Mercie pour reconnaître les 
lieux et préparer une invasion. Ces éclaireurs, battus et 
faits prisonniers par des paysans qui les conduisirent au roi 
Offa, avouèrent le projet de leurs chefs : Offa eut l'impru- 
dence de les relâcher (791) (4'). Deux ans après, les troupes 
annoncées débarquaient dans la Northumbrie et dévastaient 
l'île de Lindisfarne, dont le riche monastère avait excité 
leurs convoitises (5). Le célèbre savant anglo-saxon que 

(1) PiiocoPE, De Bello ffot/tico, liv. III, dans Dom Bouquet, Historiens 
lies Gaules et de la France, t. II, p. 41. 

(2) Au temps de Contran de Bourgojjne et de Charles Martel. Mais c'est 
à peine si on sait que les expéditions eurent lieu par mer. 

(3) VÉTAULT, Chailemagtie. Tours, 1876, <ir. in-S", p. 353. 

(4) Cf. les textes cités par Depping, Histoire des expéditions maritimes 
des Normands. Paris, 1843, in-8o, p. 59. 

(5) Alcuini Carmina, éd. Dumiider, dans les Monumenta Germaniœ 
historica. Poetae latini aevi carolini, t. I, p. 234. 



72 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Gharlemagne avait appelé près de lui, Alcuin, avisé des 
malheurs de sa patrie, put engager son royal maître à 
remédier au mal fait par les païens (1). 

Ces remèdes, Gharlemagne eut hientôt à les mettre en 
usage dans ses propres Étals. En l'an 800, on signalait l'ap- 
parition des pirates Scandinaves sur les côtes de l'océan 
Gallique; tandis que Gharlemagne quittait hâtivement 
Aix-la-Ghapelle vers le milieu de mars et se rendait de 
Saint-Riquier près d'Ahbeville à Rouen pour visiter le 
littoral, les Scandinaves, ou, pour employer l'expression 
usitée dès cette époque, les hommes du Nord, les Nor- 
mands, portaient leurs ravages dans les îles de l'Océan : en 
Aquitaine, ils perdirent une centaine d'hommes, surpris et 
tués par les indigènes (2). 

C'était l'année où Gharlemagne allait recevoir à Rome, le 
jour de Noël, la couronne d'empereur d'Occident. Gomme 
s'il eût accepté avec l'Empire le legs maritime des Romains 
tombé en déshérence, il réorganisa les Hottes de Gaule et 
de Germanie, confiant à une troisième escadre la garde de 
la Septimanie, de la Narhonnaise et de l'Italie. A l'em- 
bouchure des fleuves qui se jettent dans les mers britanni- 
que et germanique, il disposa des stations navales, qu'ap- 
puyaient les garnisons et les patrouilles de guetteurs établies 
dans tous les ports où les Normands pouvaient prendre 
pied (3). Au premier appel, les hommes libres devaient 
accourir à la défense du littoral, sous peine de vingt sous 
d'amende (4). Boulogne resta le grand chantier de la marine 

(1) Alcuin, Epistolœ, tlans la Patrolo/jie latine de Migne, t. C. ep. 14, 15. 

(2) Alcuin, Epistolœ, cp. 108. 

(3) EiNHARD, Annales Francorum, ann, 800 (Pertz, Monumenta Ger- 
manicc historica, Scriptorcs, t. I, p. 187), et Vita Curoli matjni, chap. xvii. 
(Pertz, t. II, 452.) 

(4) Capitulaires ser%'ant d'instruction aux missi dominici Magenard, 
évêque de Rouen, et Madelgaud, envoyés dans le Bessin, le Cotcntin, 
l'Avranchin, l'Evrecin, le Madrie et le Rouennais, chap. xiv ; le chap. xiii est 
intitulé : » De navigia praeparandum circa litoralia maris. « (Baluze, Capi- 



CHARLKMAGNE ET \.:\ CI VI 1,1 S ATI () N MAIUTIME. T3 

impériale; mais elle partagea ce monopole avec Gand, qui 
communiquait alors facilement avec la mer (1). C'est que 
Charlemagne n'était point maître, comme le furent les Ro- 
mains, du canal britannique; et, pour en fermer l'étroite 
entrée, Boulogne n'avait plus de vis-à-vis. Les relations 
amicales de l'empereur avec un prince qu'on lui a souvent 
comparé et qui, dans une sphère plus petite, sut aussi jeter 
les fondements d'une monarchie puissante, avec Egbert, roi 
de Wessex, ou avec son protégé Eardwulf, roi du !\orthum- 
berland (2), ne pouvaient compenser l'ancien état de choses, 
la souveraineté des deux rives du détroit. 

Gand était plus proche du champ do bataille où les Nor- 
mands, quittant un moment la piraterie pour la grande 
guerre, allaient porter leur action; je veux parler de la 
Frise, pays qui avait longtemps formé au nord l'extrémité 
du royaume franc (3). Charlemagne cherchait d'autant plus 
à s'attacher les Frisons que c'était un peuple d'excellents 
marins et au besoin de pirates déterminés. Trente ans au- 
paravant, le Frison Ubbe, avec ses soixante champions, 
s'était illustré dans la fameuse bataille de Braavalla, sur la 
côte de la Gothie orientale, où les Suédois et les Norvé- 
giens, sillonnant la mer avec des milliers de bateaux, avaient 
rassemblé toutes les forces du Nord pour se livrer une lutte 
décisive (-4). L'empereur d'Occident laissa aux Frisons leurs 
lois, des lois qui proclamaient la liberté de ce fier petit 



tularia rec/um Francovum. Paris, 1677, in-fol. t. I, p. 377. Cf. aussi 
BoaMER-MuHLBACHER,iîe^e5fa im;je;ù'. Innsljruck, 1889, in-4°, t. I, p. 155.) 

(1) EiNUARD, Annales, ann. 811. 

(2j EiXHARD, Annales, ann. 808. — JaffÉ, Monumoila alcuiniana, 
p. 135, 167. — Sur les relations de Char!enia};ne avec Offa, roi de Mercie, 
et Egbert, roi de Wessex, depuis 802, cf. Edward A. Frekmak, The Ilis- 
tory of the norman conquest of England. Oxford, 1877, in-8", t. I, p. 39 et 
append. D. 

(3) BEDE, Hiatoria ecclesiastica gent. angl., liv. V, chap. xx. 

(4) Depping, ouv. cité, p. 50 : la date de la bataille de Braavalla, que 
certains historiens fixent à 35 ou 730, serait, en dernière analyse, 770. 



74 HISTOIRE DK LA MARINE FRANÇAISE. 

peuple tant que le vent soufflerait des nuages et que le 
monde durerait (l) : il ne leur demanda que de servir dans 
les expéditions navales pouvant se terminer entre deux 
marées. 

Cette clause les dispensa sans doute de participer à la 
campagne de l'Elbe, en 805 ; la flotte impériale, remontant 
le fleuve jusqu'à Magdebourg, contribuait à la défaite des 
Vélétabes et des autres tril)us slaves alliées aux Bohé- 
miens (2). Le long de l'Elbe, la population slave des Obo- 
drites, vint s'établir sur les terres confisquées aux vaincus. 
Mécontent de ce voisinage, Gottfried, roi de Jutland, atta- 
qua brusquement les nouveaux venus, chassa leur chef 
Thrasico, enleva les marchands de la place de Roric et re- 
vint à Sliesthorp, port du Schleswig, avec sa flotte chargée 
de butin (3). 

Charlemagne envoya aussitôt les troupes de son fils Charles 
expulser les Danois, en prescrivant de redoubler de vigi- 
lance sur les frontières de terre et de mer et de mobiliser 
les vaisseaux garde-côtes déjà construits (808) (4). Mais 
Gottfried avait exécuté à travers le Jutland un fossé retran- 
ché, le Danevirk, qui s'étendait en partie le long de l'Eider 
et ne donnait accès à la presqu'île cjue par un étroit passage. 
Non content de braver les Erancs à l'abri de ce rempart, 
Gottfried voulait les rejeter au delà du Rhin et rétablir le 
paganisme national en Saxe et en Frise. S'il fut arrêté par 
la ligne fortifiée de l'Elbe, dont une nouvelle place, Itzehoe 
sur la Sture, constituait l'ouvrage avancé , il réussit partiel- 
lement en Frise. Avec une flotte de deux cents navires, il 
triompha, en trois combats, de la défense obstinée des habi- 

(1) Code des lois frisonnes, Das Asegabuch, cité par Deppikg, ouv. cité, 
p. 50. 

(2) EiNHARD, Annales, ann. 805. 

(3) EiNHARD, Annales, ann. 808. 

(4) Baluze, Capitularia re<juni Fruncorum, t. I, p. 464; Gapilulaire 
de 808, art. 9 et 10. 



CHAHLEMAGNE ET LA CIVILISATION MARITIME. 75 

tants et leur imposa un tribut d'un denier par tête : il jetait, 
paraît-il, l'argent du tribut dans le creux d'un bouclier de 
métal et jugeait de l'aloi par le son qu'on entendait, si la 
pièce était bonne, à une certaine distance (1). 

Charlemagne était à Aix-la-Chapelle lorsqu'il apprit cette 
agression. Il donna immédiatement l'ordre de renforcer la 
flotte en construisant de nouveaux bâtiments (2), et se porta 
lui-même au-devant de l'ennemi parle Weser. Mais la mort 
de Gottfried, qui périt assassiné, lui évita une campagne, 
car le neveu et successeur du roi danois, Hemming. plus 
pacifique que son oncle, demanda la paix. L'empereur en 
profita pour activer les travaux de ses chantiers maritimes (3) 
et pour prévenir ainsi de nouvelles incursions. Un coup de 
main de quelques pirates qui avaient osé franchir les Co- 
lonnes d'Hercule lui avait, en effet, donné la mesure de 
l'audace Scandinave et le triste pressentiment de l'avenir 
réservé à ses successeurs. 

Un jour que Charlemagne se trouvait dans un port de la 
Gaule narbonnaise, des barques parurent en vue. On les 
prenait pour des navires marchands juifs, africains ou bre- 
tons ; mais le roi très chrétien, reconnaissant à leur struc- 
ture des navires de guerre, jeta le cri d'alarme. " Les 
Normands, comprenant qu'il était là, celui qu'ils appelaient 
Charles le Marteau, et tremblant de l'affronter, se dérobè- 
rent avec une rapidité inouïe aux coups de ceux qui les 
poursuivaient. Or, le religieux Charles, se levant de table, 
s'accouda à la fenêtre qui regardait à l'est et y resta long- 
temps, le visage inondé de larmes. Comme nul de ses grands 
n'osait l'interroger (4) : « Savez-vous, dit-il, ô mes fidèles, 

(1) Saxo Grammaticus, Historiœ Danicœ, liv. VIII, — Cf. sur ce trilmt 
appelé Klipschielda, Depping, ouv. cité, p. 70, n. 3. 

(2) Capitulare Aquisgranense, ann. 810, art. 15. [Monumenta Geimaniœ 
historica, Legum, t. I, p. 163.) — Einhard, Annales, a-nn. 810. 

(3) Einhard, Annales, ann. 811. 

(4) Le moine de Saint-Gall, De Gestis Caroli Ma(jni,\\\'. II,chap. xxii. 



7B IIISTOlIiK l)K l,A MARINE FIIANCAISK. 

pourquoi je pleure? Ce n'est pas, certes, que je craigne les 
menaces de ces gens-là. Mais je suis profondément affligé 
que, de mon vivant, ils aient osé insulter ces rivages, et je 
suis accablé de douleur à la pensée du mal qu'ils feront à 
mes descendants et à leurs sujets. » 

Ce n'était point là son sevd sujet d'alarmes. Les Sarrasins, 
refoulés vers l'Espagne après la célèbre bataille de Poitiers, 
chassés de Narbonneen 759, après un siège de trois ans (1), 
revenaient à la charge. Ils cherchaient une revanche dans 
la piraterie, qu'ils allaient exercer avec succès pendant des 
siècles. En 806, une lettre du pape Léon III signalait l'ap- 
parition de pirates musulmans dans les parages de l'Italie et 
priait l'empereur de défendre contre eux la Corse, rattachée 
au patrimoine de Saint-Pierre (2). Leur flottille, cette^ fois, 
n'osa point attendre les vaisseaux du roi d'Italie, Pépin, dé- 
péchés vers la Corse. Elle fuyait, et cette victoire sans com- 
bat aurait été complète, si le comte de la cité de Gênes, 
Hadumar, n'avait eu l'imprudence de mener trop loin la 
poursuite : il périt dans une escarmouche contre mie em- 
barcation ennemie (3). 

Charlemagne avait confié à un de ses officiers, au conné- 
table de ses écuries, Burkard, la délicate mission de châtier 
les agresseurs et de protéger les îles (4). Le connétable 
réussit pleinement : il surprit dans un havre de Corse les 

dans DoM Bouquet, Historiens des Gaules et de la France, t. V, p. 130. 
Il n'est pas besoin de dire combien ce récit présente tous les caractères de 
la légende. 

(1) Chronique de Moissac, publiée par DoM Bouquet, Historiens des 
Gaules et de fa France, t. V, p. 69. — Histoire de Languedoc, éd. Pri- 
vât, t. II, p. 554. 

(2) Pui)liée par DoM Bouquet, Historiens des Gaules et de la France, 
t. V, p. 599. 

(3) EiMiARD, Annales, ann. 806. 

(4) Qu'on ne s'étonne pas de voir confier une flotte à un officier du 
Palais. Au temps des rois wisigoths, c'était le comte du Patrimoine qui 
s'occupait des rameurs de Bavenne. (Marini, I papiri diplomatici, n" GXIV, 
p. 330, note 9.) A Constantinople, les deux dromons de l'empereur 



CHARLEMAGXE ET LA CIVILISATION iMARITIME. "7 

pirates qui venaient de ravager la Sardaigne, leur coula 
treize navires et leur infligea un sanglant désastre (1) ; les 
débris de leur flotte ne ramenèrent dans les repaires de la 
côte espagnole, au lieu des cargaisons habituelles, que des 
équipages décimés (807); la leçon ne porta pas ses fruits. 
En 808, la capture de soixante moines aux îles Baléares 
inaugura une nouvelle campagne des pirates : le samedi 
saint, toute la population d'une ville corse était enlevée par 
eux, à l'exception de Tévêque et des vieillards trop débiles 
pour trouver acheteurs dans les bazars musulmans. Et si la 
Sardaigne parvint, en 810, à les repousser, la Corse tomba 
presque tout entière en leur pouvoir. En 813, au moment 
où ils revenaient de cette île avec un lourd butin, ils furent 
attaqués à la hauteur de Majorque par Ermanger, comte 
d'Ampurias, qui leur fit subir une nouvelle défaite, captura 
huit vaisseaux et délivra plus de 500 prisonniers. Mais, 
l'année même, les Maures prenaient leur revanche à Nice 
et à Civita-Vecchia, celle-ci enlevée par trahison et ruinée, 
malgré la surveillance de Bernard, fils du feu roi Pépin, et 
malgré les mesures préventives prises depuis Tortosa jus- 
qu'à Rome pour la protection des côtes (2). 

Pour déjouer les attaques incessantes des flottilles rava- 
geuses qui déferlaient sur le littoral , il était besoin d'un 
système d'informations rapides et d'une défense fixe. Les 
chroniqueurs du temps se bornent à dire que Charlemagne 
organisa partout des patrouilles de guet, « excubiae» . Moins 

d'Orient étaient commandés par le premier écuyer, le protospathaire, et par 
le maître de la garde-robe, le protovestiaire, ce qui explique qu'un maître 
de la garde-robe, Basile, au x^ siècle, écrivit un traité de tactique navale. 
(Constantin PorpuyrogÉ>'Ète, De administrando î'mpe/'io, chap. li. — FabiiI- 
cius, Bibliotheca grœca, nouv. éd., t. IX, p. 10 et 97.) 

(1) On peut voir dans un Ms. du ix^ siècle une miniature représentant 
une bataille navale. (Bibliothèque de S. Gall, ms. 863, fol. 77 : Lucani 
Lharsalia.) 

(2) EiNHARD, Annales, ann. 807-813, et Vita Caioli Magni, chap. xvH. 
— VÉTAULT, Charlemagne, p. 436-437, 450. 



78 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

laconiques qu'eux, nous emprunterons quelques détails à 
une inspection des côtes provençales, de beaucoup posté- 
rieure, il est vrai (1), mais laissant pressentir un état de 
choses préexistant. Les patrouilles qui battaient la côte, 
gens des communautés, serfs ou vassaux, étaient reliées entre 
elles par un réseau de télégraphie optique établi aux sail- 
lants du rivage. D'Albaron jusqu'à Nice, il y avait un cordon 
de vingt farols disposés un peu partout : sur la plate-forme 
d une tour d'All)aron, dans le clocher de Villemer, sur la 
forteresse de Fos, antique tour à signaux, élevée dès le pre- 
mier siècle pour montrer l'entrée de la Fosse Marienne, et 
à Fréjus, ancienne station de la flotte romaine (2). A l'ouest, 
Albaron communiquait sans doute avec la tour de Mata- 
fère (3), que Gharlemagne avait fait construire près de l'em- 
bouchure du Petit-Rhône, sur la rive droite, et qu'il cédait 
en 791 à rabl)aye de Psalmody. Plus loin, se dressaient les 
deux phares de Maguelone, du Port sarrazin comme on ap- 
pelait la ville, en souvenir de l'occupation mauresque (4). 
Au-dessus de Port-Vendres, les tours Madaloc et Massanne 
servaient à inspecter l'horizon vers l'ouest (5). Dans l'atmos- 
phère limpide du midi, on n'avait point à craindre que les 



(1) Archives des Bouches-du-Rhône, reg. 1519 : Procès-verbal de visite, 
en 1323, des fortifications des côtes de Provence et des munitions d'armes 
et de vivres depuis Albaron (Bouelies-du-Rhône) jusqu'à la Turbie (Alpes- 
Maritimes), publié par le D'' Barthélémy, dans les Mélanges historiques, 
t. IV. Paris, 1882, in-4", et tirage à part. Les » farocinatores » charf[és de 
faire les feux de j;ardc étaient parfois accompagnés d'un chien qui, en cas 
de surprise, prévenait par ses aboiements de l'approche de l'ennemi. 

(2) StRAbon, r£wypaçixwv,'liv IV, chap. i, p. 8. — Pline, liv. III, chap. 5. 

(3) xlrcbives départ, du Gard : Cartulaire de Psalmody, liv. A, p. 165. 
— Pacezy, Mémoires sur le port d' Aigues-Mortes. Paris, 1879, in-8'', p. 16 
et 195. 

(4) Frédéric FabrÈge, Histoire de Maijuelone. Paris, 1894, in-4'*, t. I, 
p. 59. 

(5) LenthÉric, les Villes mortes du golfe du Lion, 2" partie, p. 112. — 
La montagne du Faron, au nord de Toulon, doit son nom au sémaphore qui 
la dominait au moyen âge. (Hekri, Notice sur l'origine de la montagne du 
Faron. Toulon, 1849, in-8°.) 



CHARLK.M AGNE ET I.A CI V I T-I S ATI OX MARITIME. 79 

scMiiaphores fussent noyés dans la brume; le signal du 
faî'ociiiato?-, fumée le jour et lumignon la nuit, répété autant 
de fois qu'il y avait de navires suspects à l'horizon, et trans- 
mis de proche en proche sur toute la ligne de ce télégraphe 
militaire, passait en une demi-heure d'Antibes à la tour de 
Bouc (1). 

Le long des rives méditerranéennes, en Italie, en Sar- 
daigne, en Corse (2), on voit encore, de loin en loin, sur 
l'éperon que forment les promontoires, des tours en ruine 
et près d'elles quelque falot rouillé. Elles transmirent pen- 
dant des siècles et presque jusqu'à nos jours la nouvelle des 
invasions maures. Les Barbares usèrent du même procédé, 
qui remonte peut-être au.x origines de la civilisation aryenne : 
les Baléares sont couvertes de tours coniques, dites talayots, 
du mot arabe at taliya, a vigie " , dont la construction en 
grand appareil atteste la date reculée (3). D'Alexandrie à 
Tripoli de Barbarie, les feu.x d'alarme couraient de fortin 
en fortin, tels des feu.x follets, et si vite qu'il suffisait de 
trois à quatre heures pour transmettre la dépêche d'un 
point extrême à l'autre (-4). Des croiseurs «rapides", les 
tarit, bientôt suivis des harraka, u incendiaires (5), » par- 
taient en éclaireurs. Puis, à mesure qu'ils découvraient de 
nouvelles forces ou de nouvelles manœuvres de l'ennemi, 

(1) Inspection des côtes de la Méditerranée par M. de Séguiran (1633), 
publiée par E. Sue, Correspondance de Henri de Sourdis, dans la Coll. des 
Doc. inédits, t. I, p. xxxvii. 

(2) J. DE Fréminville, Tours génoises du littoral de la Corse, dans le 
Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, année 1894, 
in-8", p. 47. 

(3) Cartailhac, Monuments primitifs des îles Baléares. Texte avec 
80 plans ou dessins. Toulouse, 1892, in-4". p. 23 et pi. XXVIII et suiv. 

(4) Ces fortins byzantins furent détruits en 1062 par Mo'izz ben Bàdîz, 
partisan des khalifes abbassides, qui coupa ainsi les communications entre 
les ports de guerre des Fatimites. ('Abd-el-Wàbid Mehrakeciiï, Histoire 
des Almohades, trad. Fagnan, dans la Revue africaine, 1893, p. 226.) 

(5) Amari a restitué la véritable étymologie et le véritable usage des 
harraka. {^Storia dei Musulmani in Sicilia. Firenze, 1854, in-8", t. I, 
p. 302.) — Jal (Archéol. navale, t. II, p. 211) s'est trompé. 



80 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

qu'ils sentaient le besoin de renforts ou qu'ils voyaient me- 
nacer un point de la côte, ils lâchaient des pigeons voya- 
geurs vers l'arsenal prochain (1), utilisant ainsi, pour leur 
service d'information, la poste aérienne que les Romains 
employaient dans les provinces nouvellement conquises (2). 
Près des ruines de Carthage, l'antique cité phénicienne, 
— Garthago magna, porte une carte du xi' siècle (3), — 
s'éleva la « maison des œuvres » maritimes, daar senaah, 
prototype des établissements du même genre que l'Europe 
médiavale adopta, en leur conservant le nom arabe de 
darse, darsena, arsenal. C'est en 698 que le khalife Abd al 
Malik avait renouvelé les expéditions carthaginoises, dont 
les indigènes conservaient pieusement le souvenir (4). Deux 
mille Coptes avaient barré d'une chaîne le canal de la Gou- 
lette et construit au fond de la lagune de nombreux vais- 
seaux sous la protection d'une ville nouvelle, Tunis (5). De 
ce berceau historique, la puissance musulmane allait 
prendre un tel essor que les navigateurs chrétiens, en moins 
de deux siècles, le ix' et le x% se virent confinés dans les 
parages nord et est de la Méditerranée (6). Elle créa de 
nouveaux centres d'action dans les provinces conquises, 
tels l'arsenal de Palerme, dit l'Elue, et le Caire, la « ville de 
la victoire " , d'où le chef des Deux-Mers (7) surveillait la 



(i) 'Ibn al Atîr, dans Amari, Biblioteca Arabo-Sicula. Toiino-Roma, 
1880, in-8°, t. I, p. 470. — En 1088, les Musulmans de l'ile de Pantel- 
laria envoient une dépêche à l'émir d'Afrique sous l'aile d'une colombe. 
{Ibidem, t. I, p. 441.) 

(2) G. Reyxaud, la Poste aérienne, dans la Revue des Deux Mondes, 
1" février 1896, p. 641. 

(3) Bibl. nat., ms. latin 8878, fol. 45 ter. 

(4) Voyez le résumé des diverses légendes arabes dans Amabi, Storia dei 
Musulmani in Sicilia, t. I, p. 166-169. 

(5) 'Ibn Khaldoun, npud Amari, Biblioteca Arabo-Sicula, t. II, p. 163. 

(6) 'Ibn Khaldoun, Livre das Concepts historiques, parag. I, traduit en 
italien par Amari, Biblioteca Arabo-Sicula, t. II, p. 163. 

(7) Du Ra is-el-bahrein , c'était son nom arabe, je ne puis citer qu'une 
mention de 1187. (Historiens orientaux des Croisades, t. III, p. 103.) 



CHARLEMAGNE ET LA CIVILISATION MARITIME. SI 

Méditerranée et la mer Rouge, reliées peut-être encore par 
les débris du canal de Péluse. 

Un dernier port de guerre, El Mehdiâh, au sud de Tunis, 
tendit sur les flots « l'arc de ses murailles » bossue de 
tours (1) et plongea dans la mer a une main dont le pouce 
seul touchait au rivage (2) " , comme pour marquer la prise 
de possession de l'empire maritime. 

Dans le duel qui va s'engager et qui rappellera par bien 
des détails les guerres Puniques, le second adversaire n'est 
point Charlcmagne, le grand empereur connu par ses lar- 
gesses aux basiliques de Carthage, d'Alexandrie et de Jéru- 
salem (3) et par sa protection puissante pour les chrétiens 
d'Orient, l'ami enfin du khalife de Badgad, Haroun-al- 
Raschid, dont les ambassadeurs se rencontraient au palais 
d'Aix-la-Chapelle avec les envoyés d'Ibrahim, émir édrissite 
de Fez (4). En face des corsaires d'Afrique, nous retrou- 
vons les Romains ou du moins l'héritier de leur nom et 
d'une partie de leurs États, l'empereur d'Orient. 

Mais justement, en ceignant la couronne impériale, Char- 
lcmagne enlevait à la cour byzantine son prestige et ses 
prérogatives séculaires. 

Atteinte dans ses prétentions à la souveraineté nominale 
du monde, blessée dans son amour-propre de femme, l'im- 



Mais il est contemporain sans doute de la fondation du Caire et de son 
arsenal en 973. 

(1) Mehdiâh est VAfrica des chroniqueurs chrétiens. Elle fut fondée au 
commencement du x" siècle par les Fatimites. (De Slane, Histoire des Ber- 
bères d'Jbn Khaldoun, t. II, p. 43.) — Cf. Delaville Le Roulx, la 
France en Orient. Paris, 1886, in-S", p. 180. 

(2) 'Ibn al 'Atîr, dans Amari, Biblioteca Arabo-Sicula, t. I, p. 487. 

(3) EiNHARD, Vita Caroli Magni, chap. xxv. — Capitulaires de l'an 810 
donnés à Aix-la Chapelle, art. 17. 

(4) EiNHARD, Annales, ann. 801. C'est alors qu'Haroun envoya à Charlc- 
magne un éléphant, Abul Abbas, « le père de la dévastation, •> cadeau 
princier qui émerveilla les Francs; des singes, des lions, des tigres, envoyés 
par les princes musulmans d'Afrique ou d'Asie, formaient la ménagerie 
d'Aix-la-Chapelle. (Einhabd, Vita Caroli Magni, chap. xvi.) 



82 HISTOIRE DR LA MARINE FRA^'ÇAISE. 

pératrice Irène dut s'incliner devant le monarque tout-puis- 
sant (1), qui fut dès lors pour les Byzantins un objet de 
haine. Entre les deux empires d'Orient et d'Occident, le 
patrimoine de Saint-Pierre, donné par Pépin le Bref aux 
papes (2), formait un État- tampon qui protégeait contre 
les convoitises franques les provinces grecques de Sicile et 
de Calabre. Mais les deux rivaux restaient en contact sur 
l'Adriatique, et le successeur d'Irène, Nicéphore le Logo- 
thète, dut céder au royaume italique l'Esclavonie, la Croatie, 
la Liburnie, la Dalmatie et l'Istrie (803) (3). Il conservait 
les îles de la côte dalmate, ce qui était un tour de Grec, un 
prétexte à croisières incessantes dans les eaux de l'Adria- 
tique et le moyen de garder la suprématie maritime. 

Pépin, roi d'Italie, fils et lieutenant de Charlemagne, 
essaya bientôt de déloger ces flottilles de leurs repaires. 
Gomme il ne disposait que d'une base d'opérations très 
faible, du port de Ravenne bien déchu de sa splendeur 
passée et aussi liche en arbres à fruits qu'il avait compté 
autrefois à" arbres à voiles (4), il eut recours à Venise. 
Entre ses deux puissants voisins, la petite République, tour 
à tour alliée de l'un et de l'autre, balançait son indépen- 
dance. Acquise pour le moment, c'est-à-dire en 806, à la 
cause franque, elle envoya une flotte dévaster les côtes dal- 
mates (5). Le patrice Nicétas riposta, l'an d'après, par une 
démonstration menaçante dans les lagunes vénitiennes et se 



(1) Auquel elle envoya deux ambassades en 789 et 799. (Sur les relations 
des deux Empires, voy. VÉtault, Charlemagne, p. 418.) 

(2) Le Patrimoine s'étendait entre le Tibre, la Marta et la mer. Pépin y 
avait joint l'exarchat de Ravenne, l'Emilie et la Pentapole. 

(3) EiNHARD, Annales^ ann. 803. 

(4) Ce mauvais jeu de mots de Jordancs [De rébus Geticis, chap. xxix) 
s'explique par ce fait que le mât, dans les langues du Midi, se dit arbor. 
Une des célèbres mosaïques de S. Apollinare in Città à Ravenne représente 
le port de la ville, Glassis. 

(5) EiNUARD, Vila Cciroli Mag ni, chap. xv. — Boehmer-Muehlbacher, .fie- 
gesta Imperii, t. I, p. 168. 



CHARLEMAGNE ET r.A CIVILISATION MARITIME. 83 

retira après avoir conclu avec les Francs un armistice 
valable jusqu'en août 808 (1). Bien que la République se 
fût refusée à une nouvelle expédition contre la Dalmatie, 
elle fut bloquée une seconde fois par l'escadre grecque de 
Paul de Géphalonie. Aux Byzantins succéda le roi Pépin, 
qui s'emparait en 810 de Malamocco, siège du gouverne- 
ment ducal, et imposait au doge Obelerius l'obligation de 
cesser tous rapports commerciaux ou autres avec l'Empire 
d'Orient. Cette prétention exorliitante amena la révolte des 
Vénitiens, commandés par les Participatius. Réfugiés dans 
l'île de Rialto que couvrait un bras de mer, le Canalazzo, 
les défenseurs de l'indépendance repoussèrent les attaques 
de la marine rudimentaire des Francs, en détruisant le 
pont de bateaux jeté sur le Canalazzo, et en harcelant la 
flottille étrangère, bientôt dispersée par la flotte de Paul de 
Géphalonie (810) (2). 

Les empereurs d'Occident prétendaient du reste si peu 
à la suprématie maritime que les basiles leur offrirent 
parfois le secours d'une flotte : « Ton maître n'a pas de 
navires, disait Nicéphore Phocas à un ambassadeur 
d'Othon I", mais moi, je suis puissant sur mer; qu'il dise 
un mot, et ma flotte fera rentrer dans l'obéissance tous les 
ports rebelles (3). » L'expansion musulmane, qui arrivait 
d'une marche rapide sur Constantinople en suivant la ligne 
des îles, Malte, Sicile et Crète (4), avait secoué la noncha- 
lance byzantine : les basiles de la dynastie macédonienne 
opposèrent à la mobilité fantastique des nomades du désert 



(1) EiNHARD, Annales, ann. 808. — Boehmer-Muehlbacher, Regesta Im- 
perii, t. I, p. 174. 

(2) EiNHARD, Annales, ann. 810. — Vétadlt, Charlemagne, p. 441. 

(3) LiUDPRANDi, fielatio de legatione Constantinopolita?ia, dans Pertz, 
Monumenta Germaniœ historica. Scriptores, t. III, p. 349. 

(4) Les Musulmans occupent la Crète en 824 et la Sicile en 825. Ils se 
maintinrent dans la première jusqu'en 959 et dans la seconde jusqu'au 
Tti° siècle. 



84 MI.STOIP.K DE LA :\fARINE FRANÇAISE. 

et de I Océan une triple ceinture de flottes, et à leurs 
énergies puissantes et impétueuses les formules d'une tac- 
tique savante. 

Aux avant-postes, sur les confins de la Dalmatie et de la 
Calabre, veillaient des divisions de grand'garde, montées en 
majeure partie de Russes (l). On appelait de ce nom, puis 
du nom de Vaeringues ou Varègues les hommes blonds qui 
arrivaient des bords de la Baltique. C'étaient des Scandi- 
naves; il avaient fondé sur leur chemin les principautés de 
Kiew et de Novogorod, dernières étapes avant de gagner le 
Dnieper et d'en franchir les cataractes sur de fragiles 
esquifs creusés dans un tronc d'arbre. Les apparitions im- 
prévues des innombrables skedan russes dans la mer Noire 
semaient l'effroi à Constantinople, qui se hâtait de prendre 
à sa solde les Barbares et de les expédier contre les Arabes. 

Derrière ces grand'gardes, les escadres provinciales, en- 
tretenues par les thèmes ou provinces du Péloponèse, de 
Samos, de la mer Egée et de Giljyre et commandées par les 
stratèges des thèmes, décrivaient un vaste demi-cercle 
depuis les côtes grecques jusqu'à Antioche (2). De cet arc, 
la flotte impériale était la flèche : ses stations s'échelon- 
naient en ligne droite depuis Mitylène aux vastes mouil- 
lages (3) et Abydos, siège de la grande douane du Couchant, 



(1) Citons par exemple le stationnement de sept chélandes russes en 
Dalmatie en 949. (Constantin Porphyrogénète, SOvTayfxa seu exGeaiç trie 
paffiXeîou Tcx^Ewi;, De Cerimoniis Aulœ. Ed. Bonn, 1830,2 vol. in-8", liv. II, 
p. 45.) — Envoi de sept carabes chargés de 415 Russes en Langobardie. 
'Liudprandi Legatio, Pertz, Mon. Germ. Iiist., Scriptorcs, t. III, p. 353.) 
— Envoi de marins russes contre les Normand.s de Sicile en 1041. (Abbé 
Delarc, les Normands en Italie. Paris, 1883, in-8", p. 106.) 

(2) Constantin Porphyrogénète [De Cerimoniis Aulœ, lilj. II, p. 44, 
45) donne le dénombrement de la Hotte byzantine en 910 et 949 : en 910, 
elle comptait 34,000 rameurs, 700 Russes et 7,340 soldats pour 187 vais- 
seaux. 

(3) Voyez les belles descriptions de ces escales dans Schll'mberger, Un 
Empereur byzantin au x' siècle, Nicéphorc Phocas. Paris, 1890, in-4'', 
p. 70. 



C11AULP:MAGNE et la civilisation maritime. 85 

jusqu'à Farsenal de Byzance, fondé en 834 sur la Propon- 
tide (1), jusqu à Erekli et Gherson dans la mer Noire. Pour 
les 200 vaisseaux de guerre qui défendaient TEmpire, il ne 
fallait guère moins de 40,000 hommes. 

Un véritable système d'inscription maritime en assurait 
le recrutement. Des chartulaires, ancêtres de nos commis- 
saires de marine, tenaient registre de tous les matelots 
aptes à manier la rame. Chaque marin recevait un fief héré- 
ditaire, exempt d'imposition et inaliénable, fief de quatre 
litres si l'inscrit appartenait à l'escadre active des thèmes, 
de deux litres seulement s il faisait partie de l'escadre impé- 
riale, plus rarement mobilisée (2). 

Un officier général, le drongaire des deux escadres (3), 
plus tard subordonné à un mëfjaduc (4), exerce le comman- 
dement en chef. Investi de ses fonctions par l'empereur, il 
porte comme grande tenue un bonnet tissu d'or, une au- 
musse de soie et une tunique or et orange, ornée par devant 
d'un portrait impérial au type de majesté et par derrière de 
l'icône équestre du descendant des iconoclastes (5). Il a 
pour chefs d'escadre des comités, et il est à la tétc d'une 

(1) Du Gange, Historia byzantina. l'art. II : Constantinopr)lis christiana 
seu descriplio urbis constantinopolitanœ. Lutetiaj-Parisioruin, 1680, in-fol., 
liv. II, p. 156. — • II est regrettable que l'autorité citée par Du Gange soit 
Thevet (Cosmographie, liv. XIX, ch. v), fort peu exact d'ordinaire. 

(2) Le fonctionnement de l'Inscription maritime nous est révélé par une 
novelle de Gonstantin Forphyrogéncte de 947 environ. (Rambaud, l'Em- 
pire grec au x" siècle, Constantin Porphyroge'iiète. Paris, 1870, in-8", 
p. 290.) — Les frais des croisières retombaient sur les villages des côtes, 
suivant un voyageur du x' siècle. ('Ibn Haukal, cité par Amari, Storia dei 
Miisulmani in Sicilia, t. III, p. 336.) 

(3) Elie, drongaire de la flotte impériale en 867, est le premier titulaire 
de l'office que je connaisse. (Schlumbergeh, Sigillographie byzantine. 
Paris, 1884, in-8", p. 338. — Gfroerer, Byzantinische Geschichten, t. II, 
p. 432.) 

(4) Au xi' siècle. (Anne Comnène, 'A).£$iâ;. Bonn, 1878, 2 vol. in-8", 
t. II, p. 116.) 

(5) GoDiNTS, ITcpl Twv ôçyf/.ia),îwv TO'j TTa/atiou T?/; KwvirTav-îvou iiô)cwç, xal 
Tûiv ôysixtwv Trji; [Xîyd/riç £xx).rj<jiaç. De ofjicialibus pulatii Constantinopoli- 
tani et ofjiciis inagnœ Ecclesiœ. Bonn, 1839, in-8", p. 23. 



86 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

hiérarchie navale savamment organisée, mais compliquée 
peu à peu par la funeste habitude de multiplier les 
offices (1). 

Au cadre de maistrance, figurent des artificiers, les 
stphoneurs, chargés de 1 engin qui constitua la force des 
flottes byzantines : le feu grégeois. 

Le feu grégeois, qvi'était-ce ? — Secret d'État, mystère I 
Depuis qu'un transluge, originaire d'Héliopolis, Gallinique, 
en avait fait pour la première fois usage, en 672 (2), on 
cherchait à éluder la curiosité des Barbares. Aux questions 
indiscrètes, un formulaire impérial prescrivait de répondre 
qu'un ange avait révélé le mystère du feu grégeois au grand 
Constantin avec défense d'en instruire les peuples étrangers; 
que manquer à cet ordre serait un sacrilège (3). Et de fait, 
nous ne connaissons point, malgré de savants mémoires (4), 
toutes les formules chimiques des terribles mixtures, car il 
y en avait plusieurs. La naphtc, le soufre et la résine 
entraient dans l'une d'elles, que les Arabes employèrent (5). 
Mais ce que les étrangers ne purent de longtemps s'appro- 
prier, ce fut la combinaison détonante, dont un auteur 
grec du ix' siècle donnait pourtant la formule : soufre, 

(1) Cf. cette hiérarchie dans le texte primitif de ce chapitre publié dans 
le Moyen âge, année 1897. 

(2) ThÉOphane, Chronographia, nnn. 6164. — Si le feu grégeois n'a- 
vait été qu'huile bouillante et naphte, Gallinique n'aurait point eu le mérite 
de l'inventer, car VécÈce [De Arte Militari, liv. IV, p. 44) dès le 
iv" siècle en mentionne l'emploi. 

(3) Constantin PonriivROcÉisÈTE, De administra ndo imperio , éd. J. 
Meursius. Lugduni-Hat., 1611, in-4'', chap. xii, p. 64. 

(4) Anne ComnÈne, Alexiade, liv. XIII. — Hassan er-Ramnah, Traité 
des matières inflammables, xin'^ siècle, traduit en italien par Vecchj, 
Storia générale délia marina militare, t. I de la 1"^' édition. — Du Gange, 
Glossarium mediœ et infimœ latinitatis, ignis griecus ; Glossarium med. et 
inf. grœcitatis, 7t\jpOa),àa(7iov. — Ludovic Lalanne, Recherches sur les feux 
grégeois, 1841, in-4''. — Reinaud et le général Favé, le Feu grégeois, 
1845, in-8". 

(5) « Ils lancent la naphte blanche qui paraît de l'eau el pourtant met 
le feu. » (Ibn Hamdis, la Sicile vaincue, extraits traduits en italien dans 
Amari, Biblioteca Arabo-Siculu, t. II, p. 335 et suiv.) 



CHARLEMAGNE ET LA CIVILISATION MAUITIME. 8" 

charbon et salpêtre, et jusqu'au nom moderne, la 
poudre (1). 

On lançait le feu grégeois dans des récipients en terre 
cuite en forme de pommes de pin (2) ; on le projetait avec 
de petits tubes à main ou par de gros siphons en batterie 
sous la plate-forme de proue et ornés à leur orifice d'une 
tête de fauve, dont la gueule de Ijronze crachait une pluie 
de feu. 

La révolution que la pyrotechnie opéra dans la balistique 
amena dans l'art de la défense des perfectionnements com- 
parables aux progrès accomplis en ce siècle, lorsque les 
projectiles acquirent une grande forcede pénétration. On re- 
vêtit d'une cuirasse les acourriers» de la guerre, les dromons : 
par cuirasse, entendez les mantelets de cuir ou de feutre 
qui couraient le long du bordage, les étoffes de laine imbi- 
bées de vinaigre pour éteindre le feu grégeois (3). Couvertes 
de feutre rouge et jaune, ces longues embarcations offraient, 
au repos, un coup d'œil si chatoyant que la poésie s'inspira, 
pour les décrire, des plus gracieuses comparaisons : « Ne 
dirait-on pas des jeunes filles du Zanguebar vêtues de leurs 
habits de noces !... » Mais laissons là l'exagération poétique 
pour examiner de près ces agents de mort, quand les 
fourneaux y fument comme les cratères d'un volcan (4). 



(1) Marcus GR.t;crs, Liber igniutn ad comburendos hostes. Marcus écri- 
vait au ix' siècle au plus tard, car il est cité dès cette époque par J. Mesue, 
écrivain arabe, auteur âCOpera medica (éd. Venise, 1581, p. 85, col. i). 
Les meilleurs mss. de Marcus sont à la Bibliothèque nationale, lat. 7156 
et 7158. (Cf. Max Jahns, Geschichte der ivissenschaften in Deutschland, 
Munclien, 1889, in-8'', t. I, p. 156.) 

(2) De même, sur les navires arabes, il y avait des kiibe, sorte d'obus 
remplis de matières inflammables ou détonantes dont les étroites ouver- 
tures laissaient passer les mèches incendiaires. (Schlumbercer, Un Empe- 
reur byzantin, p. 55.) 

(3) Co>SïANTiN PoRPHYROGÉNÈTE, De Cevimoniis Aulœ, liv. Il, p. 45. 

(4) Ibn Hamdis, la Sicile vaincue, extraits par Michel Amari, Biblioteca 
Arabo-Sicula, t. II, p. 355 et passim. — On se fera une idée de l'usage 
des projectilea. incendiaires, quand on saura qu'un incendie en 1069 ne 



88 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Oh ! alors, qu'il y a loin des coquets bateaux-poste qui 
transportaient le long du Pô Sidoine Apollinaire et Théo- 
doric (1) à ces monstres effrayants du ix* siècle, hérissés 
de machines, fumants, haletants, secoués par les détona- 
tions ! Les dromons sont devenus des vaisseaux de premier 
rang, les vaisseaux de ligne par excellence. Leurs deux 
étages de rames, à vingt-cinq avirons par bande, exigent un 
effectif de deux cents rameurs (2) ; avec les soldats cui- 
rassés qui défendent la rambade de proue et le château de 
bois du milieu du pont, avec les siphoneurs attachés au 
service des trois tubes à feu, les archers, les servants des 
catapultes, l'équipage atteint trois cents hommes. A bord, 
tout un arsenal de machines de jet, tout un appareil de 
siège, des mats (3) formant pont-levis qui s'abattent sur les 
remparts, de lourdes masses qui tombent des antennes et 
" crèvent les entrailles de l'ennemi (4) » , n'excluent pas 
les armes primitives, les épieux, les javelots, les fauchards 
dont on tranche voiles et coi'dages, les tarières emmanchées 
qui ouvrent dans les œuvres vives des voies d'eau. 

Derrière chaque dromon, voguent ses deux matelots, les 
ouzies originaires de la mer Noire, puis les pamphyles qui 
doivent leur nom à un rivage de l'Asie Mineure. Des bâti- 
ments agiles, les chats, éclairent la marche de la flotte ; et 
les chélandes, ainsi appelées à cause de leur lenteur de 
» tortues » , suivent en traînards, bien qu'elles soient équi- 



détruisit pas moins de vingt mille pots à feu dans l'arsenal du Caire. 
(Makisizi, Kitàh-cl-Mowâiz, Livre des avertissements et des sujets de 
réflexion, t. I, p. 424.) 

(1) Cf. les ejcemple.s cités par Du GA^GE, Glossariwn inediœ et injiniœ 
latinitatis, au mot dromones. 

(2) LÉON LE Philosophe, TucUca, liv. XIX, art. 4, 8, 9. Cf. Jal, Archéo- 
logie navale, t. I, p. 242. 

(3) Constantin Porphyrogénète [De Cerimoniis Aulœ, lib. H, p. 45, 
t. I, p. 670) donne les détails les plus précis sur l'armement d'un dromon. 
dont il porte l'équipage à 230 rameurs et 70 soldats. 

(4) 'Ibn Hamdis, dans Amaiïi, Bibl. AraOo-Sicula, t. II, p, 403. 



CHARLEMAGNE ET LA CIVILISATION .MARITIiME. 80 

pées, comme les navires de seconde ligne, de cent à cent 
cinquante hommes (1). 

Organisées en escadres et en divisions, ces flottes deman- 
daient une autre stratégie que les phalanges de front droit 
et en croissant convexe ou concave, selon que Ton était en 
forces égales, inférieures ou supérieures, que Ton voulait 
contenir ou envelopper l'ennemi (2). Au ix* siècle, l'ère de 
progrès, que Théophile avait inaugurée en créant un arsenal, 
et Basile en établissant une hiéi'archie navale, se clôt ma- 
jestueusement avec la Naumachie de Léon le Philosophe. 
Code des règlements de la marine militaire (3), la Nauma- 
chie ne comprend pas moins de soixante-quinze articles très 
substantiels, très détaillés, un peu confus peut-être, se ré- 
pétant parfois, œuvre didactique du plus haut intérêt néan- 
moins, qui relie l'antiquité aux temps modernes et marque 
la phase la plus importante de cette transition. Après l'affir- 
mation imprudente qu'aucun auteur ancien n'a traité de la 
Naumachie, Léon le Philosophe s'inflige un démenti en 
utilisant les Stratagèmes de Frontin, de Polyénus et de 
l'empereur Maurice ; il cite tel projectile étrange, des pots 
remplis de vipères et de scorpions, que préconisait Frontin, 
comme ayant été employé par Annibal (4). Ce qu'il y a de 

(1) Lkon le Philosophe, Tactica, liv. XIX, art. 10, 74. — Constanti> 
PORPHYROGÉNÈTE, De Cerwioniis Aulœ, liv. II, p. 45, t. I, p. 661. — Jal 
(Archéologie navale, t. I, p. 435), frappé d'une certaine consonance entre 
les ouzies et les huissiers latins, a eu tort d'assimiler les ouzies aux {jrandes 
galères-transports qu'étaient les huissiers. 

(2) Petit traité de stratégie navale, en grec, du v'' ou du vi' siècle, publié 
par K. MuELLER, Eine griecliische Schrift ilber Seekrieg. Wurz!)urg, 1882, 
in-S", — traduit par Fr. Corazzini, Sulla tattica navale. Livorno, 1882, 
in-8°, — analysé par Jurien de La GraviÈre, la Marine des Byzantins, 
dans la Bévue des Deux Mondes, l^^ septembre 1884, p. 130, etc. 

(3) LÉON le Philosophe, Ilepc Nayjxaxt'ac. Naumachie, titre XIX des 
Tactiques, imprimée dans Migne, Palrologia Grœca, t. GVII, col. 990- 
1014, — complétée dans Fabricius, Bibliotheca Grœca, t. V'II (1801), 
p. 707-713. 

(4) Cf. l'art. 53 et Frontin, Strategematicon, liv. IV, chap. vu, n° 10. 
— VÉGÈCE, De re militari, liv. IV. — Pglyainus, 2TpaTriYr|[j.aTa, éd. Joli. 
Melber et Woelfflin, dans la collection Teubner, p. xi. 



90 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

nouveau, ce qui constitue un progrès marqué dans la tac- 
tique, provient des rapports des stratèges sur les usages 
maritimes de l'époque. Les signaux, par exemple, ne se 
font plus de la façon sommaire d'antan, en agitant des toiles 
blanches, un miroir, une épée nue (1). Des flammes de 
couleur aux combinaisons variées, les différentes positions de 
la bannière indiquent s'il faut engager ou quitter le combat, 
cerner l'adversaire, secourir une division qui fléchit, forcer 
ou ralentir la marche... Gomme ordre de bataille, ne figu- 
rent plus seulement les formations en masse profonde, mais 
des ordres de front sur une seule ligne pour une charge ra- 
pide, des feintes qui déroutent ou divisent les ennemis, des 
mouvements tournants irrésistibles. 

En dépit de la réglementation sévère des moindres 
devoirs de chacun, la Naumachie porte en elle les principes 
de la décadence maritime qui ira en s'aggravant depuis le 
X' siècle. L'ordre énervant de n'attaquer que dans certaines 
conditions, à forces égales ou supérieures et loin des rivages 
amis, était un manque de confiance en soi (2). Il laissait 
toute latitude à la fougue des corsaires arabes, dont les 
attaques impétueuses, au son des nacaires et des tambou- 
rins, en agitant l'étendard noué à la lance du Prophète, 
triomphèrent maintes fois de la discipline grecque ; et le 
drongaire vaincu méditait sur sa défaite en copiant dans les 
prisons des émirs quelque traité de haute philosophie (3). 

Mais à quoi bon, direz-vous, cette digression sur la marine 

(1) Cf. le texte grec tlu vi® siècle déjà cité dans K. Muellek, Eine grie- 
rhische Scfirift iiber Seekrieg, passim; — et aussi les Ixpatriyiy.tx, xm, de 
l'empereur Maurice, publiés par Jean Sr.iiEFFER.à la suite des TaxTi-xà d'Ar- 
rien, avec traduction latine. Upsal, 1664, in-8° : un extrait s'en trouve 
dans Jal, Archéologie navale, t. I, p. 232-235. 

(2) Art. 66 de la Naumachie. 

(3) Ainsi le manuscrit {jrec 497 de la Bibliothèque nationale, contenant 
les Homélies grecques de saint Basile, est de la main du drongaire Nicé- 
tas : vaincu à la liataille navale du Détroit (965), Nicétas était détenu depuis 
cinq ans dans les prisons de Mehdiah. 



CHARLEMAGNE ET LA CIVILISATION MARITIME. !»1 

byzantine ? Et nunc erudimini. Cette civilisation ne s'étei- 
gnit point au seuil du monde occidental. Au temps de son 
expansion radieuse, pendant deux siècles, elle fut le phare 
vers lequel s'orientèrent toutes les nations maritimes. A 
travers nos chansons de gestes, en apparaissent des reflets 
affaiblis, rapportés de Gonstantinople par les navires fran- 
çais qui voguaient côte à côte avec les carabes russes et les 
chélandes impériales (1) sous les plis rouges de l'étendard 
de guerre. Au temps de la renaissance artistique et surtout 
architectonique, qui se produisit en France sous des in- 
fluences byzantines, des termes néo-grecs se glissent dans 
notre vocabulaire nautique pour désigner la flotte testoirè{^) , 
les cales de construction Peschar {^), les agrès la sarcia (4), 
et certains navires, chalands, chats, pamphyles. Au renégat 
qui commandait souvent les escadres musulmanes, on con- 
serve l'épithète de margari (5). 

Nous eûmes des cartulaires sur nos côtes, des comités sur 
nos galères, des dromons dans nos arsenaux. Mais ces cartu- 

(1) En juillet 968 par exemple, une floUe byzantine comprend 24 ché- 
landes impériales, 2 navires russes et 2 français. (Lildprand, Legatio, dans 
les Mon. Germ. hist., t. III, p. 362.) 

(2) De tt6),oç, « la flotte », qui a donné iistûl en arabe, stoliis, stolium, 
stuolo, estoire dans le bas latin et dans les langues romanes. (Du Ca>ge, 
Gloss. med. Latin, art. stolus. — Godefroy, Dict. de l' ancienne langue 

française, art. estoire. — Heyck, Genua und seine Marine, p. 113.) 

(3) De <7/(xptov, Il cale déclive >' . (Du Gange, Gloss. med. Grœcit.); en 
latin scare en italien, en provençal escliar (Archivio segreto du Vatican, 
reg. 433, fol. 101 v°, et reg. 28, fol. 37 des Introitus et exilas Camerœ). — 
Cf. mon article sur une escadre franco-papale (1318-1320), dans les 
Mélanrjes d'archéologie et d'histoire, publiés par l'École de Rome, t. XIII 
(1893), tirage à part, p. 11. 

[i) D'sJapT^QÇtç, « les agrès » , d'où les mots romans ansartia, xartia, 
sartia. 

(5) De [xayapiTri;, » apostat » . (Du Gange, Gloss. med. Grœcit.) La 
Chanson de Roland (éd. Mïdier, v. 955) parle d'un marguriz de Sibilie. 
Cf. aussi Philippe MouskÈs, Clironicjue , éd. Reiffenberg, t. II, p. 26, 418. 
— Des cartulaires, sur les côtes du Languedoc, tenaient registre des ar- 
ticles soumis aux droits d'entrée ou de sortie du royaume. [Ordonnances, 
t. III, p. 254.) — l'aramessal, la « carlingue » provencyale, viendrait aussi 
du grec Ttapa, (xViaoç. (Jal, Arche'ol. nav., t. II, p. 57.) 



!)i HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

laires tiennent les registres de la douane, et non plus de 
l'inscription maritime. Les comités, de chefs d'escadre, 
sont tombés au rang de chefs de chiourme. Les dromons 
sont devenus, au contresens du mot, de lourds voiliers. Ces 
navires ont produit une telle impression sur les Occiden- 
taux que le pape Jean VIII en fait construire plusieurs à 
Givita- Vecchia (877) (1), qu'un lexicographe anglo-saxon 
du X' siècle essaie de les dépeindre en les traduisant par 
aesc H navire rapide (2) » et qu'un trouvère français leur 
donne trente pieds de long (3), piètre mesure pour les géants 
des mers orientales. En fait de dromons, nos constructeurs 
ne connaissent que de grandes nefs (4-) démunies de l'arme 
terrible des pyrophores, du feu grégeois dont ils n'ont ja- 
mais percé le secret et que notre Ives de Chartres croyait 
fabriqué avec de la résine et de la graisse. 

De la stratégie byzantine, nous avions recueilli des mots, 
un peu comme les enfants, sans en pénétrer l'esprit. A plu- 
sieurs siècles de distance et par des voies diverses, d'autres 
élèves des mêmes maîtres allaient nous en révéler le sens : 
ce furent les Normands, puis les Génois. 

(i) Lettre de Jean VIII à Anfjelberge dans le Decretnm d'Ives de Char- 
tres, liv. X, chap. Lxix. 

(2) Publié, pour la partie nautique, et commente par Jal, Arcliéolorjic 
navale, t. I, p. 160. 

(3) Roman de Blanchandin et Chanson de Roland, cxvii, cité dans 
GoDEFROY, Dict. de l'ancienne langue, art. dronion. 

(4) Philippe le Long fait construire à Rouen des « naves et dromones » 
en 1318. (Bibl. nat., ms. lat. 9069, p. 989.) — « Quandam niagnam na- 
vem de Janua vulgariter vocatam tironnind », dit Edouard II dans une 
réclamation à Philippe le Long, 17 avril 1317. (Rymer, Fœdera, t. II, 
1'^'= part., p. 97. y — Cf. aussi la Chronuiue rimée de Gcffroy de Paris, ver? 
7613 (Historiens de France, t. XXII, p. 163j, cl le De itinere régis Ri- 
cliardi, dit de G. de Vinsauf, liv. I, chap. xxxiv. 



LES NORMANDS 



LES VIKINGS. 

Les descendants de Charlemagne payèrent la rançon de 
sa gloire au proHt des peuplades indomptées du Danemark 
et de la Norvège. 

Un climat dur, mais sain, des eaux fluviales chargées de 
fer, utilisées comme boisson, les brumes des montagnes et 
les embruns de la mer, tontes les forces de la nature avaient 
contribué à former des Scandinaves une race rude et éner- 
gique. Mais le maigre produit de la terre sous un ciel peu 
clément obligeait un grand nombre d'entre eux à émi- 
grer (1). 

Ils partaient, emportant de la maison paternelle les piliers 
à tête de Thor ou d Odin du siège domestique. En vue de 
quelque côte déserte, ils laissaient flotter au gré des courants 
ces images sacrées du foyer; où le destin les faisait échouer, 
ils s'installaient. La prise de possession du sol avait lieu 

(1) DEPPiîiG, Histoire des expéditions maritimes des Normands et de leur 
établissement en France au x' siècle. Paris, 1843, in-S", p. 10 et suivantes. 
— Johannes Steenstrup, Etudes préliminaires pour servir à l'histoire des 
Normands et de leurs invasions, dans le Bulletin de la Société des Anti- 
quaires de Normandie, t. X (1882), p. 185-418. 



Oi HISTOinK DK l-A M A R I NK FRANÇAISE. 

avec les solennités habituelles aux sociétés primitives; des 
enceintes de bûchers, une hache fichée en terre en étaient 
les indices visibles, et la grande salle, :1e sanctuaire, s'éri- 
geaient sur les fragments apportés de la mère-patrie (I). 
Dès le VIII* siècle, les Norvégiens colonisaient Tile de 
Man (2), les Féroé et les Orcades; en 874, ils peuplaient 
rislande; dans Touest, ^lls rencontraient le Groenland; ils 
découvraient en l'an mil le Vinland (3), le pays des vignes 
sauvages, c'est-à-dire l'Amérique ! Et l'on prétend avoir 
retrouvé au Fall River, dans le Massachusetts, le squelette, 
encore revêtu de son armure, de l'un des leurs (4). 

Vers le midi ils s'enfonçaient dans les fleuves qui débou- 
chent dans la Baltique, fondaient des principautés à Kiew 
et Novogorod et descendaient jusqu'à Gonstantinople. 

La France, l'Angleterre et l'Espagne apprenaient en même 
temps à les redouter, et les Maures de la Méditerranée à 
compter avec eux. Ces Scandinaves, qui se lançaient hardi- 
ment du fond de leurs fiords à la poursuite de la baleine et 
des grands cétacés sur des barques légères, ne reculaient 
point devant la chasse de Thomme. Une religion barbare 
les excitait à la guerre, promettant aux braves le séjour bien- 
heureux du Valhalla. " Va, mon fds, disait-elle au noble 
iarl, monte sur un cheval fougueux pour te précipiter dans 
la mêlée poudreuse. Les nobles ne doivent songer qu'à 
brandir le glaive, qu'à fendre en bateau les flots de la 
mer (5). » Séduite par la vie d'aventure des héros dont les 
scaldes chantaient les exploits, plus d'une femme se rangea 

(1) Landnama bok, » livre de la prise de possession du sol », et Eyrbyg- 
qia saqa^ chap. viii, cités apud A. Geffroy, V Islande avant le Christia- 
nisme. Paris, 1897, in-12, p. 13, 24 et suivantes. 

(2) MuNCH, Chronica regum Manniœ et insularum. Christiania, 1860, 
in-4". 

(3) Rafs, Anticjuitates Americaiix, sive scriptores septentrionales rerum 
ante-columbianarum in America. Hafniœ, 1837. 

(4) Smith, Société des Antitjuaires du Nord, 1845-1849, p. 101. 

(5) Riijsmal, poème de VEdda, cité par Depping, p. 12. 



I.RS NORMANDS. 9.-) 

parmi eux ; telle de ces « vierges au bouclier » , skjoldmœr, 
commanda une troupe de marins (1). Le métier (2) de pi- 
rate devint un métier de roi; pirate eut pour synonyme 
viking ou " roi de la mer " (3). Les petits souverains Scan- 
dinaves, gênés dans leur indépendance parles empiétements 
d'un prince puissant qui tendait à la royauté absolue, 
fuyaient le servage, lui préférant l'exil avec la liberté; ils 
s'embarquaient sur des flottes, qu'ils tenaient à honneur de 
commander eux-mêmes. Tel était, chez les Normands, le 
sentiment de l'indépendance, qu'ils répondaientà une ques- 
tion des Francs : « Nous n'avons pas de chef, nous sommes 
tous égaux (4). » En réalité, les soldats ou champions étaient 
des hommes libres d'une classe supérieure à celle des ma- 
rins, qui n'étaient que des paysans. 

L'exode des vikings commence avec le grand mouvement 
de centralisation monarchique qui se produisit simultané- 
ment en Suède, en Norvège et en Danemark au milieu du 
IX' siècle (5). Ce qu'Halfdan le Noir demandait à ses sujets 
se bornait pourtant au minimum des obligations imposables, 
j'entends le concours de tous à la défense du pays, comme 
on le voit formuler un siècle plus tard par le Gulatliing de 
940. Aussitôt que la flèche de guerre avait circulé de district 
en district, que les feux de signal avaient couru de colline 
en colline depuis le sud du pays jusqu'au point septentrional 



(1) Depping, p. 31. — Steenstrup, p. 317. 

(2) Tout prince qui conduisait une expédition maritime était appelé roi. 
(Snorro, Olafs saga, ch. iv. — Depping, p. 19, n. 1.) 

(3) Voyez les exemples donnés par Du Gange, Glossarium mediœ et in- 
finiœ lalinitatis, art. archipirata : « Archipirata, yldest vicing, id est pirata 
praecipuus. » (^Glossar. Saxonic. jElfrici) : " Archipirata, id est princeps.» 
— Cf. aussi Richer, éd. Guadet, t. II, p. 308. 

(4) DuDON, éd. Lair, p. 154. — Steenstrup, p. 326. 

(5) Au temps d'Halfdan le Noir, roi de Norvège (841-863). (Cf. le Gu- 
latliing de 940, titre I, dernier chapitre.) — De Gorm l'xVncien, roi de 
Danemark (860-935), et d'Ingiald, roi de Suède. (Cf. Snorro Sturleson, 
Ynglinga saga, apud Geffroy, l'Islande, p. 15-16.) 



9fi HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

du Halogoland et transmis en sept nuits la nouvelle d'une 
invasion, les districts maritimes, skipreida, armaient les 
vaisseaux de leur contingent et renforçaient la flotte royale 
d'un effectif qui pouvait s'élever à 292 bâtiments. Les gens 
des côtes contribuaient de leur argent ou de leur personne 
à la consti'uction et à Tentretien des vaisseaux de guerre 
locaux, qu'on rangeait en temps de paix sous un abri etdont 
on remisait les voiles, à l'époque chrétienne, dans une 
église (1). Assujettis à une véritable conscription maritime 
et à un dénombrement des personnes imposables, ils de- 
vaient fournir les rameurs et le cuisinier du bord avec des 
flèches et des vivres (2). 

Lisez cette description, aux couleurs si vives qu'on pour- 
rait lui donner pour cadre, au lieu des rivages désolés de 
l'Islande, quelque île riante de l'Archipel (3). « Sur les 
vaisseaux, le bouclier touche le bouclier, et sur le pre- 
mier de tous, il y a un homme debout près du mat, à la 
casaque de soie et au casque doré, les cheveux longs et 
clairs. 11 tient à la main une lance incrustée d'or (4). » 
Le nom même de certain navire, tEllide, ne contribue-t-il 

(1) Est-ce à cette coutume qu'il faut attribuer la présence des Pierres 
du soleil ou de route (Leidarstein) dans les é{;lises de Norvège et d'Islande 
aux xiii^et kiy"" siècles. Les Pierres du soleil, nous le verrons, tinrent lieu 
de boussoles. (Thoroddsex, Geschichte der islandischen Géographie, trad. 
August Gebhardt. Leipzig, 1897, in-8», t. I, p. 51, n. 2.) 

(2) Gulathing de 940, rédigé sous le règne d'Hakon Adhalsteinfostri, roi 
de Norvège (93.5-961), liv. XII, ch. i-xv, — analysé par Pardessus, Lois 
maritimes, t. III, p. 11-19. — Heims-Kringla, liv. I, p. 146 : Saga af 
Hakonar Goda. 

(3) Dès le uiilie.u du ix° siècle, les princes Scandinaves de Russie avaient 
été en contact avec Constantinople, qu'ils attaquèrent plusieurs fois, de 
860 à 971. Depuis le règne de Romain III Argyre (1020-1034), le corps 
Scandinave si connu sous le nom de Varègues fut entretenu d'une manière 
permanente par les basiles. (Cedrenus, lûvovj/iç laToptùJv, éd. de Venise, 
liv. II, p. 575. — Laxdaela saga, ch. Lxxiii; cités par P. Riant, Expédi- 
tions et pèlerinages des Scandinaves en Terre Sainte au temps des Croi- 
sades. Paris, 1865, in-8°, p. 97.) 

(4) La Saga de Niai, traduite par Rodolphe Dareste, dans les Annales 
du Musée Guimet. Paris, 1896, in-18, p. 155. 



I.KS NOIiMANDS. 



97 



point, par sa toiu'nure hellénique, à achever l'illusion (Ij. 
A bord des vaisseaux des vikings, au x' siècle plus qu'au 
IX' siècle, règne un luxe insolent, fruit des rapines et des 
pillages (2). Les flancs étinccllont de couleurs éclatantes; 
la voile est parfois de soie pourpre, les agrès de cuir tressé 
et teint en rouge; à la pointe du mât, de petits dauphins 
d'ambre ou d'or, des oiseaux, des girouettes dorées indi- 
quent la direction du vent. Sur la 
poupe des navires du roi Kanut, 
des statues de métal argenté ré- 
percutent par tout l'Océan les 
rayons du soleil. La proue, bar- 
dée de plaques d'airain et termi- 
née par un éperon qui se relie à 
la ceinture de fer du navire (3), 
est couronnée d'une tête sculptée 
de dragon ou de serpent, insigne 
des principaux chefs. Mais la 
gueule du reptile n'écume plus 
de cette bave incendiaire que pro- 
jetaient les siphons byzantins; 
elle ne gronde plus des détona- 
tions qui secouaient les protômes 
des dromons. L'imitation mala- avant d'un vaisseau serpent 

. . „ . ., . . ou ESNÈQUE. 

droite, si toutefois il y a eu iini- 

U'a|ncs la tajjissciie de Baycux. 

tation et non création sponta- 
née, s'est arrêtée à la surface : tel un sauvage imagine ou 

(1) La Saga de Fridtlijof le Hardi, trad. en français par Jules Leclercq, 
dans la Revue britannique, mai 1893, p. 51. 

(2) Pour l'ainénafjeuient et le luxe des vaisseaux Scandinaves, voyez le 
Mémoire de Jal sur les navires des Normands, Archéologie navale, t. I, 
p. 121. — Riant, Expéditions et pèlerinages des Scandinaves, p. 52 : On 
mettait deux ou trois hivers à armer les Snekkjur qui, au xi'' siècle, por- 
taient les pèlerins en Terre Sainte. 

(3) Voyez les gravures de Strutt sur les antiquités maritimes de l'Angle- 
terre reproduites par Jal, Archéologie navale, t. I, p. 142. 




98 HISTOIRE DE LA MARINE FRAXCAISK, 

reproduit ^j;rosslèremcnt l'arme perfectionnée d'un 1)lanc. 

Déjà, Tacite parlait avec admiration des navires des 
Suiones, dont les extrémités, taillées toutes deux en forme 
de proue, sont toujours parées pour l'attaque; les rames 
jouent lil^remont sur le plat-bord, et il siiftit, pour marcher 
dans un sens ou dans l'autre, de les transporter en avant 
ovi en arrière du tolet qui leur sert de point d'appui (I). 
Cette description convient aux bâtiments que les indigènes 
se sont plu à tracer sur les rochers des côtes de Suède, en 
mémoire peut-être de quelque victoire navale (2), à une 
époque imprécise, que certains savants reculent jusqu'à 
l'âge de bronze (lî). 

Elle convient partiellement aux navires qui servaient de 
sépultures aux vikings. 

C'était, en effet, la coutume de brûler en mer ou d'ense- 
velir les chefs illustres dans leurs bateaux de guerre (4) 
avec leurs destriers de bataille. En 1880, on exhumait, à 
Gokstad près de la côte occidentale du golfe de Christiania, 
un bâtiment de seize avirons par bande, contenant un sque- 
lette d'homme, ses armes et les os de deux chevaux : il 
remonte vraisemblablement à l'époque où les Norvégiens 
étaient encore païens, aux gi^andes pirateries du ix* siècle. 
Long de 22 mètres 76, large de 5 au maître-bau, profond 
de l mètre 75, il avait un déplacement de trente tonneaux 
et un équipage d'une quarantaine d'hommes. Son bordage 
de planches de chênes se relevait fortement aux deux extré- 
mités. Au listel percé de trous qui couronnait le plat-bord, 



(1) Tacite, De morilius Gennanorum, (•}m\). \l\v : Jfistoriœ, liv. V,p.23. 

(2) Depping, ouv. cité, p. 42-44. 

(3) 0. MoxTELius, The civilization of Sc/nvedeii in llealhen Times, 
trad. Woods. London, 1888. 

(4) Werlauff, Mémoire sur la coutume des Scandinaves de brûler ou 
d'ensevelir les morts, dan.s les Antiquariske Annaler. Copenhajjue, 1827, 
t. IV, p. 275. — Loi de Frode le Pacifique, citée par Steenstrup, ouv. 
cité, p. 325. 



i.i:.s \(tr, M AN O.S. *)») 

on attachait le has de la tente, soutenue d autre pari par 
trois supports sculptés, qui s'élevaient à plus de deux 
mètres au-dessus du plancher, dans Taxe du bâtiment. Les 
traverses, sous lesquelles on circulait à l'aise, portaient la 
vergue et la voile qu'on carguait au moment du combat ovi 
pendant la nage contre le vent. Le mât, maintenu par des 
haubans et des étais, avait une voile carrée, primitivement 
tissue de laine ou faite de peaux. A tribord arrière, un gou- 
vernail d'une seule pièce, manœuvré au moyen d'une 
mèche longue ot mince, trempait dans la mer un large 
safran. Les avirons, (|ui ne reposaient pas sur le plat-bord 
comme jadis, passaient par des trous pratiqués dans le l»or- 
dage à mètre 47 au-dessus de l'eau. Un ingénieux système 
de planchettes, glissant sur des rainures, fermait les ouver- 
tures quand il y avait lieu (1). Il n'y avait pas moins de 
trois barques pour le service du ])ord. On retrouva parmi 
leurs débris les restes du siège sculpté, d'où le chef com- 
mandait la manœuvre (2). 

C'est là une de ces longues nefs que les Scandinaves 
menèrent aux plus lointains rivages, navires d'une struc- 
ture si solide que les Norvégiens en ont conservé les formes 
générales pour leurs bateaux : proue surélevée, mât trapu 
chargé d'une vergue énorme, il ne manque au navire mo- 
derne, pour ressembler complètement à la longue nef, que 



(1) NicOLAYSEN, Langskibel fra Gokstad — the viking s/iip front 
Gokstad. Kristiania, 1882, in-4'', 1 carte, 10 {jravures, danois et anglais. — 
N.-E. TuxEs, ancien directeur des constructions navales du Danemark, 
les Longues Nefs Je l'ancienne marine septentrionale, traduction Be.\uvois, 
dans les Mémoires des Antv/uaires du Nord, 1887, p. 277-296. 

(2) M. George H. Boehmer a donné dans une série de gravures toutes les 
circonstances de cette belle découverte, la coupe du tunmlus funéraire, la 
mise à jour du liàtinient, sa reconstitution, les motifs sculpturaux des 
œuvres mortes et la disposition du gouvernail. (Prehistorical naval archi- 
tecture of the north of Europe, dans V Annual report of the hoard ofrenents 
of the Smithsonian Institution, 30 juin 1891. Washington, 1892, in-8'', 
p. 618 et suiv.) 



100 HISTOIRK nK LA MAIUNE FRANÇAISE. 

rapparcil des rames (1). Les bancs des rameurs tenaient 
toute la larj^eur de la longue nef et portaient jusqu'à huit 
hommes : l'intervalle entre deux bancs, correspondant à 
une paire de rames, s'appelait riim (2) ; plus d'une fois, les 
sagas évaluent par rums la force d'un bâtiment, sans spéci- 
fier autrement le nombre d'hommes casés dans chaque 
compartiment. En moyenne, les vaisseaux de guerre avaient 
quarante hommes d'équipage; le bâtiment de Gokstad peut 
servir de modèle dans l'espèce (îî). 

Il y avait différentes sortes de longues nefs : l'escute , 
skuta, au bas de Téchelle (4); Vask ou le skeid, qu'un 
auteur du x" siècle assimile à la trière latine (5) et avec 
raison, un skeid eut jusqu'à soixante-quatre rames et 
deux cent quarante hommes d'équipage (0); le dragon, 
dre/ii, construit de telle sorte qu'il figurait l'animal fabu- 
leux, la tête à l'avant et la queue à l'arrière (7); enfin, 
les vaisseaux-serpents, les fameux snekkjiir chantés par les 
scaldes, admirés par l'empereur Alexis Gomnène (8) et 

(1) Louis DE TuREMSE, SuT les côtes de JNorvècje, dans la Revue biilaii- 
nicjue, 1893, 11° 2, p. 367. 

(2) Cf. les exemples cités par Cleasby-Vigfusson, An Icelaudic-english 
dictionary. Oxford, 1874, in-4", art. ruai 4. 

C3) C'est ce qui résulte des savantes recherches de Johannes Steenstrup 
(Études préliminaires pour servir à l'histoire des Normands et de leurs 
invasions, dans le Bulletin de la Société des antir/uaires de Normandie, 
t. X, p. 393-396.) 

(4) Olaf Trygvason Surpi, cliap. Lxxxni, xLi. (Cf. Boehmer, Prehistorical 
naval architecture, p. 589-592 : le busse dont il parle n'était pas particulier 
aux Normands, mais à tous les riverains de la mer du Nord et bientôt de la 
Méditerranée.) 

(5) Skeid; anglo-saxon « scaegdh trieris ». (Dictionnaire latin-anglo- 
saxon du x*" siècle : Jal, Archéologie navale, t. 1, p. 160, 167.) 

(6) Olaf Trygvason Saga, chap. cv. (Cf. Nicolaysen, ouv. cité, p. 231, 
414.) 

(7) Olaf Trygvason Saga, chap. i.xxxv ; Ma//niis the Good's Saga, chap. XX. 
(Cf. Boehmer, ouv. cité, p. 591.) — L'évangéliaire de Henri III (1039), 
à la Bibliothèque de Brème, représente un navire terminé à l'avant par une 
gueule béante de chien. Parmi les passagers, il y a deux saints dont l'au- 
réole semble illuminer l'horizon. 

(8) Snekkjiu-, lat. Hisnaechi, Snekki, franc. Esnèque. — Sur leur cons- 



LES .NUU.MAlM)S. 101 

i)roclés sur la tapisserie de Bayeux (1). Les emblèmes de 
l'étrave étaient mobiles, la législation païenne prescrivant 
de retirer tout visage hideux, toute gueule béante qui pût 
effrayer les génies tutélaires d'une contrée amie (2). Dans 
ce cas, l'équipage hissait souvent un bouclier au faîte du 
mat en signe de paix (3) . 

Mais les vikings n'eurent point des attentions aussi déli- 
cates lors de leurs incursions en France (i). Un historien 
des cloîtres, en un tableau saisissant, peint l'arrivée de ces 
bétes sauvages émergeant d'une forêt de mâts (5). Sur leur 
férocité, les chroniqueurs français (6), anglais, espagnols 
ne tarissent pas : s'il est une gradation dans la cruauté, les 
Norvégiens l'emportaient encore sur les Danois (7). Des 
sacrifices humains, au départ, leur avaient rendu propice 
Thor, le dieu du tonnerre, et Odin, le protecteur suprême 
des marins. C'était la préface de leurs sanglantes entre- 
prises. Dans l'espèce, les Norvégiens vinrent assez peu en 

truction, cf. Scriptores soc. litt,' Islaud., t. VI, p. 134; cités par RiAST, 
Expéditions des Scandinaves, p. 52. — Encomium Enimœ, dans les 
Scriptores veruni Danicarum, t. 1, p. 476. 

(1) La tapisserie de Bayeux, attribuée à la reine Mathilde, représente le 
départ de Guillaume le Conquérant pour rAnjjleterre. Elle a été reproduite 
par MoNTFAUCON (/e.>; Monumens de fa monarchie française. Paris, 1729, 
in-fol. t. I, p. 376\ et en dernier lieu par M. Jules Comte (/a Tapisserie 
de Bayeux, reproduction d'après nature en 79 planches phototypograplii- 
ques. Paris, 1879, in-4''). 

(2) Législation d'UIfliot en Islande. (Geffroy, l'Islande avant le Chris- 
tianisme, p. 34, d'après le Landnama bolc, 4*^ partie, ch. vu.) 

(3) Saxo Grammaticus, éd. MuUer, p. 116, 238. — Orderic Vital, t. IV, 
p. 30. 

(4) Dans la tapisserie de Bayeux, les esnèques conservent encore leurs 
tètes de serpents ou de dra{]ons. Cf. la {gravure ci-dessus. 

(5) Miracula S. Richarii, liv. II, chap. i, dans les Acta Sanctorum ordi- 
nis S. Benedicti, t. I. 

(6) Di:uox DH s. QrENTiN, De morihus et actis primoruni Normanniœ 
duciun, éd. Lair, dans les Me'm. de la Soc. des Antiq. de Normandie.) 
t. XXIII, p. 277. — Mabillon, Annales ord. s. Benedicti, t. III, p. 655. 
— Cf. DozY, Re'herches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne, t. II, 
p. 286-300. — Florez, Espaiia Sagrada, t. XVIII, p. 74. 

(7) Guillaume de Malmesbury, Gesla regum Anglorum. 



102 IlISlOlKi: IJK LA MAlUNE FRANÇAISE. 

Neustrie. Les Normands qui s'y établirent considéraient le 
Danemark comme leur patrie d'origine (1). 

Ne croyez point que ces barbares fussent dénués de toute 
stratégie. Leur esprit, fertile en ruses de guerre, savait, au 
contraire, tirer parti des moindres circonstances pour favo- 
riser une surprise. Mas(|uée, la nuit, derrière quelque cap, 
leur flotte surgissait soudain au lever du jour devant une 
ville encore endormie; ou bien, par un clair de lune, les 
troupes de débarquements avançaient à marcbes forcées sur 
l'ennemi. Dans l'art des sièges, les Normands étaient passés 
maîtres, trompant les assiégés par quelque stratagème, en- 
tendement simulé ou faux départ (!2). Leur flotte leur servait 
toujours de quartier général ; ils la traînaient, au besoin, 
d'une rivière à l'autre, sur lui parcours de plusieurs lieues, 
car ces athlètes étaient aussi hauts et forts que légers et 
adroits. La flotte n'était, au début, que l'auxiliaire de lar- 
mée, elle n'eut point à engager les combats terribles qui 
illustrèrent les vikings du X' siècle. Et quand elle se trouva 
en conflit avec les vaisseaux du roi Alfred ou des Frisons, 
elle fut souvent battue (3). Mais elle remplissait admirable- 
ment le rôle d'éclaireur. 

Les Normands savaient se renseigner sur l'adversaire et 
choisir, après une série de reconnaissances préliminaires, 
le but de leurs dévastations. C'est ainsi que la France devint 
pour eux une terre de prédilection, dès que la mort de 
Louis le Débonnaire mit aux prises ses trois fils. 

Jusque-là, le prestige qui s'attachait au titre d'empereur 
avait été la seule 8auve{;arde de Louis le Déljonnaire; toutes 
les mesures de défense étaient tombées en désuétude, et le 
roi de Danemark lui-même, Oric, faisait en quelque sorte la 
police de nos côtes en châtiant les pirates coupables d'in- 

(i) Steenstrip, Eludes préliminaires, p. 216-231, 296, 411. 
(2) Cf. les textes réunis par Steenstiîup, ouv. cité, p. 405. 

(3; fSTEENSTRUP, p. 308. 



LES NORMANDS. 103 

cursions sur les terres impériales (1). En 841, ses bonnes 
dispositions disparurent. Les pillards eurent toute latitude 
d'exercer leurs ravages, tandis que les trois fils de Louis, 
armés les uns contre les autres, allaient se livrer la bataille 
de Fontenoy. Du 1 i au 2i mai, le pirate Oscher pillait les 
bords de la Seine, Foutcnellc, Jumièges, Rouen (2), 
ouvrant la série des incursions périodiques des Normands. 

A les raconter, je ne m'attarderai pas longtemps. D'autres 
ont reconstitué avant moi ces lugubres annales, où l'on 
chercherait vainement à glaner quelque action glorieuse à 
l'actif de nos marins. Détrempé par les guerres civiles, le 
courage, chose inouïe, semble avoir disparu presque par- 
tout de la terre de France, où pendant un demi-siècle les 
ruines s'accumulent. 

842. Quentovic, célèbre pour son commerce et dotée 
d'un atelier monétaire, est à jamais ruinée (3), Amboise 
brûlée pendant que ses habitants attendent les envahisseurs 
sur une autre route (-4); Marmoutier est battu en Ijrèche (5). 

Le 24 juin 843, les Nantais, faute de garder leurs mu- 
railles, sont surpris par une nouvelle flotte, appelée peut- 
être par un des leurs, Lambert, que le roi a frustré du 
comté de Nantes. Dans l'église Saint-Pierre-Saint-Pol, ils se 
laissent égorger; l'évéque Gunhard tombe fi'appé à mort 
près de l'autel de gauche. .Si grand est le butin que les 
Norvégiens ne peuvent s'entendre pour le partager : pen- 
dant qu'ils se battent dans l'ile d'Her ou Noirmoutiers (6), 

(1) Annales de S. Berlin, aiin. 838, éd. Dehaisne pour la Société de 
l'Histoire de France. Paris, 1871, in-8", p. 27. 

(2) Ibidem, ann. 841. — Fragmenta Chronici Fontanellensis, dans les 
Mon. Germ. hist., t. II, p. 301. 

(^3) BoucHËiî, Recherches sur l'ancien port de Quentovic. Paris, 1831. 

(4) Gesta dominorum Ambasiensium. 

(5) De Gestis consiilum Andegavensium . 

(6) Chronicoii Nannetense, éd. Merlet, p. 14. — Les assaillants auraient 
été (les Norvégiens de Westfold, « Westfaldingis » , suivant une chronique. 
(Cf. Depping, ouv. cité, p. 102, n. 1.) 



104 IIISTOIKE DE LA MAUIM-: FRANÇAISE. 

leurs prisonniers s'évadent. Un échec à la Corogne infligé 
par les montagnards de Ramire, roi des Asturies, n'em- 
pêcha pas les Normands, les Mages comme on les appelait 
chez les musulmans, d'insulter Lisbonne et d'occuper 
Séville le 1" octobre 814 (1). Ils délogèrent à l'approche de 
quinze vaisseaux ennemis. L'émir Abdérame II, aussitôt 
après leur départ, s'empressa d'organiser un arsenal bien 
muni de vaisseaux, de machines de guerre et de naphte et 
d'enrôler, avec des appointements élevés, des marins anda- 
lous. Aussi les mages, quatorze ans plus tard, trouvèrent à 
qui parler; des vaisseaux musulmans étaient en croisière 
depuis les frontières de France jusqu'à l'e.vtrémité de la 
Galice. 

Quel contraste entre l'ingénieuse prévoyance de l'émir et 
la mollesse de Charles le (îhauvc ! Les cent vingt voiles de 
Ragnar ou Régnier, remontant impunément la Seine, pénè- 
trent dans les faubourgs de Paris le jour de Pâques 846 et 
chargent les belles poutres de sapin enlevées à l'église de 
Saint-Germain-des-Prés, sans que Charles ose quitter l'en- 
ceinte fortifiée de l'abbaye de Saint-Denis (2) et tomber sur 
des troupes décimées par une cruelle épidémie. Bien mieux, 
il leur verse comme viatique et rançon sept mille livres (3) ; 
c'était une prime à la piraterie. 

L'invite fut entendue. Les bandes se multiplièrent. De 
retour d'Espagne, lune d elles s emparait de Bordeaux (4). 

(i) Récils d'Abu-Bekr Mohammed ibn-Oinar ibn Aljdo'1-Aziz, mort en 
977 de notre ère, d'Ihn-Adhari et de INowairi, dans Dozy, Recherches sur 
l'histoire et la littérature de V Espagne pendant le moyen âge, 3'' éd., 1881, 
in-8", Append. XXXIV. — A.-K. Fabricius, la Première Invasion des 
Normands dans l'Espatjne musulmane en 844, Congrès des Orientalistes. 
Lisbonne, 1892, in-8". 

(2) Annales Xantenses, dans les Mon. Gcrm. liist., Scriptores, t. II, 
p. 228. — Annales de S. Bertin, ann. 845. — Aimoin, Miracula S. Gei- 
mani, liv. I, p. 10. 

(3) Vita S, FaroniSf dans les Acta Sanclorutn ordinis S. Bcncdicti, 
t. II, chap. cxxui. 

(4) Annales de S. Bertin, ann. 848 et 849. 



LES ^NORMANDS. 105 

Roric enlevait la ville de Dorestad pour venjjer la niorl de 
son frère Héviold, et obtenait ensuite, piquant contraste, 
d être investi du commandement de la ville, à charge de 
protéger contre ses compatriotes les côtes de Frise (1). Son 
neveu Godefroi, tils de la victime, n'avait pas désarmé. 
Après quelques ravages en Frise, il entrait le 9 octobre 852 
dans la Seine, en compagnie d'un autre chef arrivé peut- 
être d'Irlande et nommé Sydroc. Ils succédaient à Oscher, 
revenu l'année précédente poursuivre ses pillages. A la 
rencontre des deux chefs accoururent Charles le Ohauve et 
Lothaire, dont les armées occupèrent les deux rives du 
fleuve. Les pirates hivernèrent tranquillement dans 1 lie 
d'Oscelle, une des îles voisines de Jeufosse, à un endroit où 
les hauteurs presque à pic qui !)ordcnt la rivière rendaient 
leur position inattaquable (2). Il fallut traiter avec eux. 

Le 18 juillet 855, Sydroc reparaissait sur le théâtre de 
ses exploits avec Biern, pirate de la Loire, qui construisit 
un château fort dans l'île d'Oscelle. Ce fut le signal de 
coups de main ininterrompus. Charles le Chauve se décidait 
enfin en juillet 858 à opérer une descente dans lîle avec la 
plus grosse flottille qu'on eût vue depuis longtemps; la flot- 
tille tomba aux mains des pirates; lui-même échappa par 
miracle, son bateau, dont on avait perfidement coupé 
lamarre, faillit dériver au milieu des ennemis. Trahi parles 
partisans de son frère Louis le Germanique, le roi accepta, 
pour expulser les Normands de la Seine, l'offre de services 
de leurs compatriotes de la Somme (3). Wéland, chef des 
nouveaux auxiliaires, investit immédiatement l'île et le 

(1) Annales Fuldenses, ann. 850. 

(2) .1. Lair, les jXorwands dans l'île d'Oscelle (^855 à 861), extrait des 
Mémoires de la Société hislovique et archéologie/ ue de Pontoise et du 

Vexin, t. XX, p. 9 à 40, tirage à part, p. 8. 

(3) S'a|;irait-il de ce traité dans une constitution de Charles le Chauve 
donnée à Quierzy en 861 : u Ad naviuni compositionem et in Nortmanno- 
runi causa... » (Boretius-Ktwuse, n" 274, t. II, p. 301.) 



IO(i HISTOIRE DK LA MARI^E FRANÇAISE. 

château d'Oscelle à la tête de deux cents navires. Une 
soixantaine de ses barques remontent l'Epte et, traînées à 
terre prohaUlement entre Gasny et la Roche (1), à travers le 
col d'une presqu'île, viennent fermer le blocus en amont de 
la Seine. Les assiéjrcs affamés composent moyennant six 
mille livres, ce qui ne les empêche point d hiverner dans 
le pays, à Saint-Maur-des-Fossés. Mais Charles le Chauve 
leur coupa la retraite au moment où leurs barques tentaient 
de surprendre Meaux et les obligea à capituler au pont de 
Trilbadou, à une lieue en aval de la ville. Afin de leur 
fermer désormais la Seine, il commençait en juin 862 le 
Pont de l'Arche commandé parle château neuf de Pistes (2) 
et probablement aussi par deux forts élevés aux extrémités 
du pont (;i). 

Les travaux furent poussés si mollement que, quatre ans 
après, les ouvrages de défense n'étaient pouit termniés. On 
ne s'étonnera donc pas de voir l'ennemi remonter jusqu'à 
Saint-Denis et Melun, rançonner le pays et imposer à quatre 
mille livres pesant d'argent le prix de son départ (4). 

La bande des anciens châtelains d'Oscelle était allée 
s'établir dans les îles de la basse Loire. Depuis l'année 853, 
une autre troupe était retranchée dans l'île de Biesse près 
de Nantes. Elle avait voulu se réserver comme un monopole 
l'exploitation du fleuve, refusant le passage à la flotte de 
cent barques commandée par Sydroc ou Sidric. Mais après 
une furieuse attaque des nouveaux arrivants, elle céda et se 
jeta ensuite sur les côtes du pays de Vannes (5). L'état 
de guerre permanent qui existait entre le comte de Bre- 
tagne, Salomon, et Robert le Fort, comte d'Outre-Maine, 

(1) Annales de S. Berlin, ann. 861. — Lair, ouv. cité, p. 14-17. 

(2) Annales de S. Berlin, ann. 862. — Lair, ouv. cité, p. 19. 

(3) Chronique d'Adon, ann. 862. 

(4) Annales de S. Berlin, ann. 866. 

(5) Annales de S. Berlin, ann. 853. — A. DK La BoniiEiiiK. Histoire de 
Bretayne, t. II, p. 77. 



I,KS NORMANDS 107 

permit aux pirates de s'installer solidement. Le premier ne 
dédaigna point leurs services pour défendre son indépen- 
dance (l), tandis que Robert, leur ennemi acharné, tenta 
d'arrêter leurs incursions dans les vallées de la Loire. Il 
surprit un jour leur flottille, qui s'enfuit en laissant douze 
barques entre ses mains. En juillet 8()0, il la cernait de 
nouveau à deux lieues d'Angers : les Normands et les Bre- 
tons, leurs alliés, se jetèrent dans une église qu'ils aperçu- 
rent au bord de la rivière et qui subsiste encore, c'est 
l'église de Brissarthe. Investis aussitôt, ils firent à l'impro- 
viste une sortie sur les troupes fatiguées de Robert, tuèrent 
le redoutable chef et son allié Rainulfe, comte d'Aquitaine, 
et mirent en fuite ses soldats {"2) . 

Hugues l'Abbé, comte de Touraine et d'Anjou, essaya de 
déloger les Normands de l'île fortifiée où ils entassaient 
leurs rapines. Il échoua complètement (S71) (H). Deux ans 
après, sa visite lui était rendue : les Normands occupaient 
sans coup férir la ville d'Angers et installaient à l'abri des 
hautes murailles romaines de la cité leurs femmes et leurs 
enfants. Cette fois, Charles le Chauve, effrayé de les voir au 
cœur du royaume, marcha contre eux; Salomon, comte de 
Bretagne, s'ébranla aussi; ce fut à lui qu'on dut la reddition 
de la place. Il suggéra l'idée de détourner la Maine, dans 
laquelle les barques normandes étaient mouillées (4). C'était 
enlever aux assiégés toute chance de salut; ils prirent peur, 
entrèrent en composition, livrèrent la ville et promirent de 
quitter au printemps les îles de la Loire. Mais leur inter- 
vention dans la guerre entre les deux fils de Noménoé, 

(1) A. DK La BORDKRIE, t. II, p. 88. 

(2) Annales de S. Berlin, ann. 856. — Brissarthe, Maine-et-Loire, arr. 
Segré, canton Chàteauneuf-sur-Sarthe. 

(3) Ibidem, ann. 871. 

(4) Ibidem, ann. 873. — C. Port, Dictionnaire historique de Maine-et- 
Loire, art. Reculée. Le lit artificiel creusé par les Bretons se retrouve dans 
le canal qui passe à l'ouest de l'ile S. -Jean. 



108 HISTOIRK IIE 1>A MAKIMK FRANÇAISE. 

successeurs de Salomon, leur servit de prétexte à rester 
encore. 

Loin de tenir la main à l'exécution du traité, Charles 
le Chauve s'abaissa jusqu'à se soumettre aux conditions 
draconiennes d'une bande stationnée sur la Seine : il acheta 
cinq mille livres son départ (877) (1). 

En 880, de nouvelles troupes de pirates arrivèrent par 
les vallées de l'Escaut et de la Somme, ne laissant intact 
aucun moutier. Mais le 3 août 881, elles furent mises en 
déroute au combat de Saucourt en Vimeu (2), qui eut un 
grand retentissement sans avoir été des plus glorieux (3) : 
les vaincus avaient même failli triompher dans un retour 
offensif. L'année suivante, ils prenaient une revanche com- 
plète en poussant une pointe jusqu'à Reims (4); il fallut 
financer à nouveau pour obtenir leur retraite (5). 

En 885, les Normands tournèrent leurs armes contre la 
capitale. Exaspérés de l'assassinat de l'un des leurs, Gode- 
froy, ils criaient vengeance. Toutes leurs bandes se don- 
nèrent le même rendez-vous : il en vint du Bessin, de la 
Loire, de l'Escaut; il en vint même d'Angleterre à la 
suite d'un échec infligé par les navires garde-cotes du roi 
Alfred (6). Elles défdèrent devant Rouen qui fut emporté 
le 25 juillet (7), devant Pontoise qui capitula, et le 25 no- 
vembre elles alignèrent leurs sept cents barques sur une 
longueur de deux lieues en aval de Paris. La Cité, enve- 
loppée d'une enceinte de murailles, barrait le fleuve de ses 

(i) Annales de S. Berlin, ann. 87(i, 877. — Capitulaire de Qiiicisy-sur- 
Oise, juillet 877. 

(2) Hariulf, Chronique de i'abbayc de S. Riquier, éd. F. Lot. Paris, 
1894, in-8", p. 143. — Annales Vedastini, ann. 881. 

(3) F. Lot, Gonnond et Jsembard, dans la Romania, t. XXV JI, tirage 
à part, p. 3. 

(4) YLOnokwo^Hisloria Eeniensis c<clesiœ,é{\. Couder(;,liv. lll,cliap. xxiii. 

(5) Annales Vedastini, ann. 884. 

(6) Ff.oiiENï. WiGORN., Chronicon, ann. 885. 

(7) Annales Vedastini, ann. 885. 



r,K.S NOltMA.N US. 



deux ponts, défendus à leur extrémité par des tours. lA 
l'évéque Gozlin pas plus que le comte Eudes n'étaient 
décidés à livrer le passage (I). 

Aucune attaque ne réussit contre les tours de la rive 
droite, ni la sape, ni Tassant, ni les châteaux roulants qu'on 
poussait contre les fossés préalablement comblés avec les 
cadavres des prisonniers. Les brûlots lancés contre le j^rand 
pont furent écartés. Seidc, la tour de la rive gauche suc- 
comba, parce qu'une crue subite l'isola de la cité en em- 
portant le petit pont. La cité repoussa toutes les escalades, 
et les habitants harcelèrent l'ennemi par de fréquentes 
sorties, de façon à seconder les troupes de secours amenées 
par le comte Henri de Saxe, puis par Charles le Gros. Le 
résultat, après dix mois d'un siège héroïque, fut celui-ci : le 
stupide monarque, au lieu d'attaquer les assiégeants et 
d'achever la victoire, paya leur retraite, concédant même 
ce que les Parisiens avaient refusé, la faculté de remonter 
la Seine jusqu'en Bourgogne; Sigefroy, le viking en chef, 
profita de la permission pour dévaster toute la Champagne. 

Cependant, à l'avènement du roi Eudes en 888, la défense 
commença à s'organiser. Les Normands subirent plusieurs 
échecs à Montfaucon en Argonne, en Bretagne et devant 
Saint-Omer (2). Leurs bandes quittèrent même la Bretagne 
et la Flandre pour guerroyer en Angleterre contre le roi 
Alfred; durant quelques années, le pays respira. 

Une évolution commençait à s'opérer dans l'esprit des 
vikings. Frappés de la richesse du sol, beaucoup d'entre 
eux, et des plus considérables, Wéland, Hastings, Ketil, 
demandaient le baptême pour se fixer paisiblement en 
France. Huncdeus se convertit en 896, ce qui ne l'empêcha 



(1) Abbon, Lutetia Paiisioiutii a Noimann. olisessa, éd. et trad. Taranne. 
Paris, 1834, m-8°. 

(2) Annales Vedastini, ann. 888, 891. — Mircu-ula S. Bertini, liv. Il, 
chap. VI. 



1)0 HISTOIRE DE T. A M A I! I N E KUANÇAISE. 

polnl de se conduire en pillard. Il allait être imité par son 
neveu RoUon, le fondateur du duché de Normandie. 

Proscrit du Danemark (1) pour avoir donné asile à des 
jeunes f,ens expulsés du pays en temps de disette, Rollon se 
trouvait dans la nécessité de se créer une nouvelle patrie. 
Diverses aventures à Scancy, en Angleterre et en Flandre 
précédèrent son arrivée en France. Débarqué à Rouen, en 
911, dans la petite île de Saint-Martin-de-la-Roquette (2), 
il s'y établit solidement et fit preuve, dans ses engagements 
contre les troupes franques, des qualités militaires de sa race. 
Un jour entre autres, serré de près par la cavalerie franque 
au moment d'embarquer son butin, il se fait un retranche- 
ment des cadavres à demi écorchés des bestiau.v qu'il em- 
mène : les chevaux se cabrent devant l'horrible obstacle, et 
lui se rembarque tranquillement (3). 

Au lieu de continuer des efforts superlius pour expulser 
Rollon, Charles le Simple accepta les faits accomplis : par 
le traité de Saint-Clair-sur-l'Epte, en 91:2, il lui concéda 
toute la partie de la Neustrie qui est devenue la Normandie. 
La province retrouva enfin la pai.x qu'elle avait perdue de- 
puis un siècle. Pour y ramener la tranquillité, Rollon s'ins- 
pira de la législation du roi danois Frode le Pacifique, lé- 
gislation très rigoureuse , parce qu'elle s'appliquait aux 
armées en campagne (4) ; et il réussit si pleinement à rendre 
la prospérité à la province que sa mémoire y resta populaire 
pendant des siècles. 

En 94() et en 902, il y eut un retour offensif des rois de 



(1) Steen.stuup, dans une étude serrée sur Rollon (oui», cilé, p. 257- 
291), rejette l'identiHtation de Rollon avec le vikinj; norvégien Rolf le Mar- 
cheur et adopte le récit de Dudon (p. 165). 

(2) Actuellement l'enclos, dit la Cour Martin, au bas de la rue du Grand- 
Pont. (E. DE Fréville, Mém. sur le commerce de Rouen, t. I, p. 86.) 

(3) DunON, p. 165. 

(4) Stekn.sthup, ouv. cité, p. 373. — Guillaume de .IdmiÈges, liv. II, 
chap. 20. 



f.KS NOiniANDS. 111 

France conti'c le duché normand. Il l'ut repoussé. Mais, la 
seconde fois, le duc Richard I" avait appelé ses compatriotes 
à son aide. Les pirates danois, cantonnés à Jeufosse, rava- 
gèrent la vallée de la Seine et le pays chartrain. Richard 
voidut les conjjédier après la paix, mais il essuya un refus et 
dut né}];ocior durant un mois pour les engager à partir. Il 
leur fournit des vaisseaux, des vivres et des pilotes du Co- 
tentin pour les conduire en Espagne (juin 9(>()) (1). Instruits 
par cette leçon, les ducs eurent soin désormais de ne plus 
laisser prise au.v pirates. Quand Richard II signa avec le 
Danemark un traité d alliance contre TAngleterre, il ne 
reconnut à ses alliés qvie le droit de vendre leur butin en 
Normandie et d'y déposer leurs guerriers blessés ou ma- 
lades (2). A la fin du siècle, il n'y avait plus entre les 
Normands et leur pays d'origine que des relations purement 
commerciales (3). 



II 



NORMANDS DE FRANCE. 

Les origines de la langue maritime du Ponant. 

Dans la prise de possession de la Neustrie, les Normands 
montrèrent une stratégie prudente, à en juger parle nombre 
des /longues (4), d'où leurs vigies surveillaient la plaine et 
les navires en mer. En cas d'alerte, vuie prompte retraite 

(1) F. Lot, les Derniers Carolingiens (954-991), fascicule 87 de la 
Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Etudes. Paris, 1891, ia-8". p. 41, 56, 
352. 

(2) Guillaume de Jumikgks, liv. V, chap. 7. 

(3) E. DE FrÉville, Me'm. sur le commerce de Rouen, t. I, p. 88. 

(4) « Hauteurs » fortifiées : Cf. ail. hoch, « haut ». — Sur les hougues, 
on lira avec fruit Gustave Dupont, Histoire du Cotentin et de ses îles. 
Caen, 1870, in-8", t. I, p. 148, 165. 



]lo IlISTOlllK DM I.A MAIUNF. FRANÇAISE. 

au sommet de ces hauteurs, derrière une digue (l) flan- 
quée d'épaulements ou wardes (2) , les mettait à couvert de 
toute attaque. De leur aire ils fondaient sur les assaillants, 
après avoir juré à la manière Scandinave, en frappant leurs 
l)Oucliers de leurs haches danoises, de combattre jusqu'à la 
mort (3). Au nord-ouest du Gotentin, au nord des terres 
longtemps occupées par les Bretons, ils s'étaient ménagé 
un refuge à l'abri d'un retranchement d'une lieue et demie 
de long, le Hague-Dike (4), qui rappelle le Danevirk du 
Jutland. C'est près de là qu'ils repoussèrent, en lui faisant 
subir de grandes pertes, une flotte anglaise envoyée contre 
eu.x (K)00) (5). 

L'isolement des populations et l'arrivée des bandes ame- 
nées vers le milieu du x' siècle parles soixante navires d'Ha- 
rold conservèrent longtemps le paganisme (6) et la langue 
noroise dans la presqu'île contentinaise, que prolongeait au 
sud-est un autre milieu imprégné d'éléments germaniques, 
rOtlingic saxonne. A Rouen, le roman prédominait dès le 
X" siècle : et à Bayeux comme à la cour ducale (7), la dispa- 
rition de l'idiome Scandinave n'était qu'vine affaire de 
temps, d'un temps désormais proche, le xi' siècle. 

Bien que l'occupation normande n'ait point été, comme 
en Islande, la colonisation d'un désert, mais bien la con- 

(1) Norois dik. (Gleasby-Vigfusson, Icelaiidic-Eiiglish dictioiiary. Oxford, 
1874, in-i". C'est à ce dictionnaire que j'emprunterai désormais les termes 
norois. Je ferai observer toutefois que, faute de caractères, je ne pourrai 
rc[)roduire certaines lettres particulières au norois.) 

(2) Norois varllia, « monceau de pierres » . 

(3) Wace, Romande Rou, t. I, p. 106. 

(4) Dupont, Histoire du Cotentin, t. I, p. 150. — De Gerville, Re- 
cherches sur le Uaipiedike. (^Mém. de la Soc. des Aiitir/. de Normandie. 
Caen, 1833.) 

(5) Guillaume de Jumiègk.s, liv. V, cliap. 4. 

(6) Sur la survivance du pajjanisme au x*^^ siècle, cf. Lot, les Derniers 
Carolingiens, p. 56, 357. 

(7) Guillaume be .Jumikges, liv. III, chap. 8. — Dudon, De nioribus 
et actis primorum Nonnnndiœ diicum, dans les Mémoires de la Société des 
untii/uairus de IS'oniuiiidic, t. XXIII, p. 221. 



LES .NOU.M A.NDS. 113 

quête d'un pays riche et peuplé, des femmes en assez grand 
nombre prenaient place abord des vaisseaux-serpents. Elles 
passaient l'hiver dans les cantonnements de l'armée ou dans 
l'île choisie comme quartier général : les Parisiens durant 
le siège les entendaient bercer de tristes cantilénes l'agonie 
des Danois blessés (1). Mais plus d'un conquérantprit femme 
en Neustrie. Une fois de plus, la loi qui régit les conquêtes, 
le choc en retour de la race civilisée des vaincus sur l'armée 
victorieuse des barbares, se vérifia. Les enfants de Nor- 
mands et de Neustricnnes apprirent la langue maternelle, 
sauf les termes inaccessibles à la femme, le langage des 
marins, des pirates, des pécheurs (2). 

Dans cet ordre d'idées, il ne subsista du latin que quel- 
ques noms de navires; nef, coque, coquet, arcbellois, cs- 
caffe, tronc (3), et quelques vocables essentiels : voile, gou- 
vernail, ancre, rames ; quant aux réminiscences classiques 
des hagiographies ou des épistolaires, on ne peut les consi- 
dérer comme des expressions d'un usage courant (4). 

Le vocabulaire latin, fortement entamé par la masse im- 
posante des termes de guerre, d'équipement et de construc- 
tion importés par les Francs, fléchit donc une nouvelle fois 
sous la poussée des vocables maritimes d'origine noroise. 
Plusieurs de ces derniers existaient déjà dans la langue 
franque (5) , sans que nous puissions — faute de textes 
maritimes antérieurs à l'invasion normande — en faire le 

(1) Abbon, Lutecia Parisiorum obsessa, liv. I, vers 125. — Steenstrup, 
ouv. cité, p. 319. 

(2) Sur la persistance de la lanjjue noroise, cf. Steenstiuip, ouv. elle, 
p. 301. 

(3) Exemples du xiv° siècle. (Cli. de Rouillaiid de Beaurefahîe, Recher- 
ches sur le Cloj des galées de Boueu, p. 35, n. 1.) — » Navis, concha, con- 
chetta, archirnmaj^jus, scapha... » (Dictionnaire latin et anjlo-saxon du 
x" siècle, dans Jal, Archéologie navale, t. I, p. 159.) 

(4) Cf. un récit de naufrage dans la vie de S. Bernard de Tiron, xu* siè- 
cle. (MiGNE, Patrologie latine, t. CLXXII, col. 1386-1387.) 

(5) Gaston Paris, la Littérature française au moyen âge, xi'^-xiv'^ siècle. 
Paris, 1890, in-8', p. 22-24. 



114 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

départ et donner une autre preuve de leur existence que la 
diffusion du vocabulaire nouveau le long du littoral de 
l'Océan, sur des rivages où les Normands séjournèrent à 

peine. 

Par le fait même de leur nombre, les vocables norois se 
sont maintenus jusquà nous, sans laisser tomber hors d'usage 
beaucoup des leurs. Ainsi la terminologie de nos Ponantais 
est le dernier vestige d'un idiome disparu, idiome des runes 
inscrits sur les lions du Plrée et, vers le pôle, sur les ro- 
chers du Groenland, idiome des sagas islandaises (1), où 
nous retrouvons la racine et le sens primitif de nos termes 
de marine les plus usuels. 

C'est au XII' siècle seulement qu'on peut dresser, à laide 
des romans, des lais, des chroniques, la nomenclature de la 
langue maritime des Normands (2). Pour la compléter (3), 
il faut descendre encore deux siècles, en ayant soin de lais- 
ser de côté les mots exotiques qui commencent alors à s'ac- 
climater à liouen (4). 

Les 'whalmans (5), les baleiniers, formaient à Caen une 

(1) Pour la bibliograpliie des sources noroiscs, consulter CLf;ASBY-ViCFUs- 
SON, préface, p. X. 

(2) Jal, Méuioire sur les principaux passages maritimes de quelques 
poètes français des xn' et xiii'^ siècles, dans son Archéologie navale, t. I, 
p. 169. Ces passages sont tirés des romans de Brut et de Rou, par Wace, 
de Tristan et àEustaclie le Moine, du lai à'Havelok le Danois et de la 
Chronique des ducs de Normandie, par Benoit. 

(3) Worsaae a reconnu dans notre langue maritime l'existence de mots 
norois : mais il en relève un très petit nombre. [An account of the Danes 
and Norwegians in England, Scotland and Ireland. London, 1852, in-12.) 

(4) Ch. BuÉaud, Compte du Clos des gale'es de Rouen au \i\' siècle 
1382-138V). Rouen, 1893, in-8". Dans ce compte, nous le verrons plus 

tard, deux idiomes maritimes bien distincts coexistent, et nous saisirons sur 
le vif la pénétration de la langue ponantaise par l'idiome levantin. Je n'uti- 
liserai ici que le vocabulaire des charpentiers normands constructeurs de 
barges, en élimina :il toute la terminologie des galères construites par des 
méridionaux- 

\5) Les mots tombés hors d'usage sont marqués d'un astérisque. J'indi- 
querai ceux d'entre eux qui ont persisté dans le patois normand. Tous les 
mots en italique sont d'origine Scandinave, ou parf--* franque et anglo- 
saxonne. 



LES NORMANDS. 115 

puissante corporation (1). Si loJial^ pour désigner la baleine, 
est vite tombé d'usage, combien d'autres termes de pèche 
subsistent encore dans le patois normand, marsouin^ orphie^ 
milgreux, hà, flondre, roque... (2). 

Petits et grands, tous les navires germaniques trouvent 
droit de cité en Normandie, bien qu'ils fassent pour la plu- 
part double emploi avec les bâtiments préexistants. Voici, 
à côté de l'escaffe latine, V esquif et Veurengue^ Vœrendscip 
saxonne traduite par « scapha " dans le dictionnaire bilin- 
gue du X' siècle; le thouret, ])ateau passeur analogue au 
thurruc anglo-saxon (3) ; le crayer ou la crayére (4), bâti- 
ment de haute mer; le vaisseau-serpent lui-même, V*esnè- 
que (5) ; enfin la barque dont Abbon constatait lui-même 
l'origine Scandinave : 

Exstat eas moris vulgo barcas resonare (6), disait-il en 
parlant des embarcations des Normands devant Paris. Mais 
descendons dans le détail des termes de construction na- 
vale. 

Il est si naturel à l'esprit de se représenter la quille (7) 
comme l'épine dorsale du navire, que l'image a été em- 
ployée plus d'une fois par les écrivains. C'est, dit l'un d'eux, 
Il la crête et eschine au long de la galée et au fon par 
dehors (8). » " Par dehors " n'est pas une superfétatior 

(1) Gartulaire de S. -Etienne de Caen, ann. 1098. (E. dk Frkville, 
Méin. sur le comm. de Rouen, t. I, p. 178.) 

(2) JoRET, Des caractères et de l'extension du patois normand, apud 
Bulletin de la Société des antiquaires de Normandie, t. XII, p. 97 et suiv. 

(3) Cf. JiL [Archéol. nav., t. I, p. 159), pour le glossaire latin-anjjlo- 
saxon, et Ch. de Beaurepaire [Reclierches sur le Clos des calées de Rouen, 
p. 35) pour les noms de navires normands aux xiv'-xv'^ siècles. 

(4) Norois kregher. (Cari Gustaf Styfie, Bidrag till Skaiidinaviens liis- 
toria. Stockholm, 1870, t. III, p. 233.) 

(5) Cf. plus haut. — Esni'ge. (Wace, le Roman de Rou, éd. Hugo An- 
dresen. Heilbronn, 1877-1879, 2 in-8", 3*^ partie, v. 9875.) 

(6) Abbos, liv. I, vers 30. 

(7) Norois kjoll, a. haut-ail. kiol, a. s. eeol, ail. kiel. 

(8) Philippe de MaiziÈRES, le Songe du vieil pèlerin, ms. franc. 9200, 
fol. 307. Il parle de la carène, qui est, dans le Levant, synonyme de quille. 



116 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

oiseuse, car la quille est doublée, du côté de Tintérieur, par 
une autre pièce de bois, la carlingue (1), qui s'applique 
exactement sur elle. Les varengues (2) s'adaptent à l'épine 
dorsale pour former les côtes. Elles sont prolongées par des 
genoux. Aux extrémités de la quille, deux fortes pièces, 
Yétamhot (3) et Yétrave (4), dessinent par leur courbe ce que 
seront l'avant et l'arrière, originairement semblables et éga- 
lement eftilés. 

La carcasse, ainsi constituée, est fourrée d'une double 
couche de planches : intérieurement de vaigres (5), extérieu- 
rement de bords ((>) disposés à clin, c'est-à-dire à recouvre- 
ment, et non point ajustés à joints lisses. Par extension, 
bord désigna l'un des flancs du navire, styri-hord (7), « le 
bord du gouvernail » à droite, et hak-hord (8), " le bord 
derrière » à gauche : styri-bord, estribord, est devenu par 
corruption tribord; l'étymologie de bâbord est plus facile à 
reconnaître. 

Les flancs sont reliés par des poutres, des bans (9), qui 
consolident la charpente et supportent le pont, le tillac (10). 

A l'arrière, la dernière pièce de bois qui sert à affermir 
la poupe s'appelle le hourdis (11). 



(1) Callengue (1379. Bibl. nat., ins. franc. 26016, p. 2578), calengue 
(Brkard, p. 75, 77.) — Dan. kiolvin, suéd. kolsvin. 

(2) JNor. rang, suéd. wràngcr. — Le mot genous en ce sens est usité dès 
le XIV* siècle. (Ijréard, p. 77.) 

(^3) Anciennement étambord. — Nor. stafii ou statua, et bovdhi. 

(4) Estrible. (Bréard, p. 77.) 

(5) Dan. vaeger, suéd. vagare. 

(6) Bors. (Bréard, p. 77.) — Nor. bovdhi. 

(7) En norois, ou encore stjôrn-bordhi. — L'expression «tribord a été 
d'un usage courant en France jus(ju'en ce siècle. 

(8) Ou bak-bordhi en norois, de bak qui signifie « derrière » sans qu'on 
puisse savoir l'origine de cette dénomination. 

(9) A. s. baie, « poutre ". — Bau [Dictioiinaire de Nicot, 1584). 

(10) Tilac de desus et tillac de dessoubs. (BrÉard, p. 75, 81. "1 — Nor. 
thilja, «plancher " , de thil, « planche >' . 

(il) Nor. hurdh, goth. haurdsv — ■ Hourdeis. (BrÉard, p. 77.) 



LES NORMANDS. 117 

Le long du hordage sont fixés des tolets (1) d'arrêt avec 
des estropes (2) de cuir pour les rames. 

Le mât (3) est planté sur la carlingue. A son passade au 
travers du tillac, il est serti par Vétamhrai^ — culotte ou 
étanche-braie, explique Jal, — qui empêche Teau de couler 
dans l'entrepont (4). Ingénieuse explication, trop ingénieuse, 
ot bien vite écartée par la forme primitive du mot, les tam- 
hres, les tamhroiz (5). Ce n'était point une culotte, mais des 
bouchons! \. défaut de braies, le mût possédait du moins 
des cravates, des haubans (G), dont les extrémités venaient 
se fixer par des vers-hauhans sur les bordages. D'autres cor- 
dages, les étais (7), le soutenaient d'avant en arrière contre 
les fatigues du tangage et empêchaient sa tête, la hune (8), 
de branler. 

La vergue, au contraire du mât, est essentiellement mo- 
bile, et je vois dans cette qualité l'origine de son nom, 
bregtha, » mouvoir (9). " L'étymologie est des plus compa- 
tibles, il me semble, avec l'anglo-saxon gyrd, l'anglais ^arc? 
où la dentale primitive a subsisté. Mais qu'on ne me donne 
point comme étymologie le latin u virga (10) n : un vers de 



(1) A. s. tliutl = latin « scalmus », angl. thole. (Jal, Arch. nav., t. I, 
p. 167.) 

(2) Angl. sirop. 

(3) Maz [Chanson de Roland, vers 186). — Nor. mastr, ail. mast. 

(4) Jal, Glossaire nautique, p. 663, estambraye. — Jal ne raisonne que 
sur des ouvrages du xvn'^ siècle, les Merveilles de la nature, du V. René 
François (1629), l'Hydrographie navale, du P. Fournier (1643), etc. D'où 
son erreur. 

(5) Brkard, p. 77, 80. — Nor. tappr. 

(6) Hobans (Wace, Li romans de Brut, éd. Leroux de Lincy. Rouen, 
1836-1838, 2 in-8», \. 11487), vers haubens et haubens (Bréard, p. 74, 
81.) — Nor. hijfud, Il tête » , benda, » lien » . 

(7) Estuinc (Wace, vers 11508), estuinc {Vie de S. Giles, 885), estuins 
(1369, inventaire de barge à Harfleur. Bibl. nat., Fr. 26009, p. 818). — 
Nor. staethingr. 

(8) Nor. hunn. 

(9) En norois. 

(10) Jal, Archéologie navale, t. I, p. 162, et Glossaire nautique. 



118 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

la chanson de Roland où u vernes (l) " s'assonance avec 
<i lanternes " suffit à l'exclure. 

La vergue est serrée contre le mâtpar des*V/re/zc5 (2) dont 
l'ensemble forme un collier mobile, le raccage (3). L'appa- 
reil de cordages qui la met en mouvement est assez compli- 
qué. Veut-on la descendre ou la monter? On lâche ou on 
haie un -hetas (4), appelé aussi -ayssas (5), parce qu'il a pour 
fonction de hisser. Le betas n'est pas directement frappé 
sur la vergue, mais sur Vitague (G) qui glisse sur une rouelle 
et saisit la vergue par le milieu. De droite à gauche, dans le 
sens horizontal, les mouvements sont imprimés à la vergue 
par les bras (7) fixés à ses extrémités. 

Dans toutes les langues germaniques, la voile était appelée 
segel{S) : nous en retrouvons un vestige dans l'ancien terme 
*sigle et dans sigler (D). Il est difficile d'expliquer pourquoi 
les Normands, dès leur arrivée sur nos côtes, ont adopté le 
mot roman voile (10). Sous cette mutation de mots, faut-il 
chercher une modification plus profonde, l'abandon des 
segels de parchemin pour les voiles de chanvre? Peut-être; 
toutefois les Normands connaissaient déjà le dernier genre de 

(1) Vers 186. — Vergue (Inv. de barjje en 1369. Bibl. nat., Fr. 26009, 
p. 818). 

(2) Dronc (Bréard, p. 74). — ISor. titronijua, haut-ail. tltiingan, an"!. 
to thi-ong, « presser » . 

(3) La raque (BuÉaiu), p. 74). — Nor. rakki, A. s. racca =: en latin « an- 
{{uina. » (Jal, Archéol. nav., t. I, p. 165.) 

(4) Wace, Brut, V. 11491. — Chose curieuse, le mot est tombé d'usajje 
dans l'Océan et s'est conservé dans la Méditerranée et en Espagne. (Jal, 
Archéol. nav., t. I, p. 179.) 

(5) Ms. franc., 26016, p. 2557. an. 1379. — Nor. hîsa, ail. hissen, 
« hisser » . 

(6) HuitaffuezÇMs. fr. 26016, p. 2557). Utagues (Wace, Brut, v. 11510;. 

(7) Hars.scs. (Brkard, p. 74.) 

(8) A. s. .<icfjl, nor., suèd. et ail. segel, dan. seil, hoU. zeil, angl. sail. 
(Jal, Archéol. nav., t. I, p. 163.) — Sigles (;\Vace, Brut, v. 11492). 

(9) Navire fluctuans et seiglans par la mer. {Rôles d' Oléron, art. 6.) — 
Sigler (Rapport de l'amiral Zaccaria, Î297 : Archives nation., J 456, 
n» 36*). 

(10) Voiles (Wace, Brut, vers 11489, 11513\ 



LKS NOiniANDS, 119 

voilure, la preuve en est dans le sens du mot lof. Le lof est 
le coin inférieur de la voile du côté du vent. Or, le vent se 
dit loft en norois; voilà une étymologie limpide, s'écrie 
Jal (1)! Moins limpide qu'elle ne semble. Un texte brémois 
nous apprend que le lof était vine bande de parchemin ou 
de peau (2); dans l'espèce, elle servait à renforcer les coins 
inférieurs de la voile de chanvre. 

Par quelle étrange aberration certains auteurs ont-ils 
donc pu confondre le lof avec le heaume du gouvernail (3)? 
Se seraient-ils mépris sur le passage de Wace : 

Cil qui al governail s'assist 
Estreiteiuent al veut se prisl 
Le lof avant et le lispreu (4). 

Le texte est cependant clair. Regardez, au surplus, la 
tapisserie de Bayeux qui en est en quelque sorte le com- 
mentaire illustré : un marin assis à l'arrière tient d'une 
main le coin de la voile pour l'orienter dans le vent ; de 
l'autre, il manie le heaume (5) du gouvernail (G). Il y a là 
deux mouvements bien distincts, accomplis accidentelle- 
ment par le même homme : je dis accidentellement, car il 
y avait à bord un timonier, V^esturnian (7), et un pilote, le 



(1) Archéol. navale, t. I, p. 179. Le vent se dit luft en saxon, lyft en 
anglo-saxon. Or, ni en anglais, ni en français, lof, locf, loof, louf, loo n'ont 
de t final : l'étymologie est donc douteuse. — Loo/ (année 1217 : Histo- 
riens de France, t. XIX, p. 261). 

(2) K Pro pellibus, sive corticibus, seu pro foliis que lof vulgariter appcl- 
lantur. » 1305. (Bremisckes IJrkundenbuch, éd. Ehnick, t. H, p. 59. j 

(3) Du Cance, Glossarium média' et injiniœ latinutis, t. II, p. 935. — 
Nicolas, History of t/ie royal Navy, t. I, p. 179, note b. 

(4) Wace, Rou, éd. Andresen, 3° p., vers 9881. 

(5) Hel (Wace, Brut, 11500, 11501). — Nor. halmr; hiàlmur af styri, 
« barre de gouvernail » . (Loi de Bergen (1274), eh. xviii, dans PARDES.sr.s, 
Lois maritimes, III, 39.) 

(6) J. Comte, la Tapisserie de Bayeux, pi. VI, XLIV. 

(7) Estiremans, esturmans (Wace, Bou, 3° p., 2755, éd. Andresen), etc. 
— Nor. Styrimadr ; styrimanne, « homme de gouvernail ». (Cf. la loi de 
Bergen citée : Jai., Archéol. nav., t. I, p. 180.) 



1-20 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

lodeman ou laman (1) (de laman, nous avons fait par tauto- 
logie pilote lamaneur). Il eût été gênant pour le dernier de 
garder longtemps le lof à la main : aussi des arcs-boutants 
de bois, les portelofs, étalent-ils disposés en divers endroits 
du navire (2). 

Mais revenons à la voile. Carrée, ourlée de ralingues (3), 
elle est divisée dans le sens de la hauteur par des bandes de 
ris (4), qui réduisent la surface de toile exposée au vent. 
Les cordages qui la relèvent, la plissent et la rapprochent 
de la vergue s'appellent des "^gardinges (5) ou des breuils. 
S'agit-il, au contraire, de la déployer? On raidit les écoutes (6) 
ou couets attachés aux coins inférieurs de la voile et la hou- 
line Ci) appliquée aux ralingues latérales : la bouline, tirée 
vers l'avant, permet de tendre la toile obliquement au vent, 
de façon à le prendre sous un angle étroit et à marcher 
contre le vent au plus près de sa direction. C'est là ce qu'on 
appelle, d'une façon abrégée, marcher au plus près. 

Dans les sceaux de divers ports anglais du xiii' siècle (8), 
un bâton est posé à côté de l'étrave. C'est un beaupré. Jal 
en a conclu que le mot était d'origine anglaise, boivsprit 
signifierait " bâton de l'arc » . A cela, une objection : la 
plus ancienne forme connue du mot, fort altérée sans doute 
puisqu'elle n'est que du xiv siècle, est bropié[9)\ elle dif- 

i^i) Noinl)reu\. exemples dans Wace, Benoît, Coutume d'Oléron, etc. 

(2) II portelofs. (Hréard, p. 77.) 

(3) Ralin{;ues (1379, Ms. franc. 26016, p. 2577). Raelingues (Wace, 
Brut, V. 11504). 

(4) Wack, Brut, V. 11516. — Dan. riv, suéd. ref, an{;l. reef. 

(5) Gardinges, gurdingues (Wace, Brut, vers 11505). — Dan. gaarding, 
suéd. garding. 

(6) Escotcs (Wace, .B;ur,v. 11508), escoutes, coués. (Ms. franc. 26016, 
p. 2557.) — Ane. haut-ail. scôz, « lambeau » , anglo-sax. sceat, suéd. skot, 
angl. slieet. 

(7) Boline (BnÉAno, p. 93). — Nor. hog lina. 

(8) Sandwich, 1238; Yarmouth, 1280; Douvres, 1281, etc. (Jal, Glos- 
saire nautique, art. beaupré.) — Cf. aussi les sceaux de Dam, 1309, et de 
S. Sébastien, 1335, reproduits dans Xsi Revue archéologique Aq 1877, pi. XXI. 

(9) BnKAnn, p. 74. 



I.KS NORMANDS. 1->I 

fèrc de bowsprit et fait songer au mot 'brant employé par 
Wace pour désigner le sommet de Tétrave, « li chief de la 
nef devant (1). " Les Scandinaves connaissaient le beavipré, 
puisqu'ils usèrent parfois des focs (;2), voiles triangulaires 
qui s'appuient à leur base sur le petit mât. 

Construit, gréé et paré, le bâtiment jette ses béquilles, 
les écores (3) sur lesquels il s'appuie : d'une marclio hési- 
tante, jjuidé et halé (4) par les touUnes (5) comme par des 
lisières, il glisse vers la mer. Il pointe dans la vague (6), 
tangue (7) un moment avant de prendre son aplomb, puis 
se Ijalance tranquille au flot. Reste à le lester (8) : les 'hrii- 
ments s'en chargent; les bruments sont la corporation des 
portefaix qu'j\ Rouen (il'en apele la bergue de antiquité (9) n . 
Un filin, Vélingue{\0), enlève prestement les fardeaux pour 
les déposer dans la cale. 

Voici qu'on appareille avec/^tide (11) et bon vent. Si vous 
voulez une idée de la manoeuvre, lisez Wace (12) : vovis ver- 
rez raffermir les haubans, lever l'ancre au guindeau, pous- 



(i) Wace, Rou, 3'' p., v. 6475, éd. Antlrcsen. — Nor. bartli, « proue 
ou bec du navire » . Le mot subsistait encoi-e eu France au xiv'' siècle sous 
la forme bras : « IIII bras (pour barjjes) font IIII chartées » (1379 : Ms. 
franc. 26016, p. 2578). 

(2) Nor. /oA-. 

(3) Escores (Buéard, p. 73, 77, etc.) — Nor. skorda^ A. s. scor, « étan 
çon » . 

(4) Nor. hala, anc. liaut-all. halôn, « tirer " . 

(5) A. s. x^ siècle lohline = remulcum, " remorque " . (Jal, Archéol. 
nav., t. I, p. 165.) — Nor. tolla, « tendre » , lina, « câble " . 

(6) Nor. va^r, « mer » . 

(7) Nor. tangi, u pointe » . 

(8) Nor. lent, « lest « . 

(9) Coustumes de la vicomte de l'eaue de Rouen, apud E. de FrÉvii.le, 
Histoire du commerce de Rouen, t. II, p. 74. — Bermen. (BrÉard, p. 22.) 
— Nor. bregtha, « tirer, mouvoir » . 

(10) Eslingnr, «frondeurs « . (Benoit, Chronique time'e, \eTs 1191.) — 
Nor. slyngua, a. s. slingan, atigl. sling, « lancer, jjalancer » . 

(11) « Marée. » Le mot est resté en anglais. Dan. et suéd. tid, holl. ty. 

(12) Wace, Brut, vers 11484-11516, éd. Le Roux de Lincy, t. II, p. 141, 
note a, variantes. 



122 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

ser le heaume du gouvernail en bas pour venir sur la 
gauche, en haut pour courir à droite, tirer sur les ralingues 
afin de mieux recueillir le vent, peser sur les gardinges pour 
abaisser quelque peu les voiles; voilà qu'on affermit l'écoute, 
qu'on lâche l'itague, et la voile vient en bas ; une autre nef 
court à deux ou trois ris, les brails liés au mât pour que la 
brise n'ait point de prise sur la voile. 

Brusquement, au moment où le vent fraîchit, où la tem- 
pête s'annonce, la description si expressive de Wace 
s'arrête. 

Nous pouvons imaginer la suite, sans employer d'autres 
termes que ceux des marins de son temps. Malgré le cla- 
potis, le *chlaz (1) d'une mer démontée, lafîotte continuait 
à singler (2) sous une voilure réduite. (Nous disons aujour- 
d'hui cingler, par un contresens étymologique, que sou- 
ligne l'existence du mot sillage.) — La girouette {^), placée 
au sommet du mât, tournait affolée à tous les rumbs des 
vents (4). 

On mouilla une ancre, les navires étant à sec de voiles. 
L'ancre chassa. Il fallut, au moyen du ^hoquereau (5), la 
remonter. Sous l'effort des hommes attelés aux barres, aux 
especs (G) , le câble grinçait en passant par l'un des écu- 
hiers (7) percés à l'avant et venait s'enrouler autour d une 

(1) Chlaz (^Homan de Tristan et Yseult ; cf. Jal, Arcliéol. nav., t. I, 
p. 196). — INor. hlakka^ « bruit, cri », nngl. clash. 

(2) Sigler (Benoit, Chronique rimée, vers 3011, 3921, etc.). — Nor. 
segel, « voile ». — La forme ancienne de .sillage est siglage. 

(3) Wirevvite (Waok, Mou, éd. Andresen, t. III, v. 6473). — Nor. vedlir- 
viti, « indicatiufi du temps ». (Cf. Antoine Thomas, dans la Romania, 
t. XXV, p. 97.) 

(4) Nor. 7um, « espace » . — Le Routier delà mer, de Garcie-Ferr.\inde, 
composé à S.-Giiles-sur-Vic en IVSS, porte 24 « ryns » des vents. 

(5) Hoquereau (Bréard, p. 84). C'était le guindeau d'avant. — Cf. ail. 
hoc h. 

(6) Vindas garny de ses champs et de ses especs (Bréard, p. 76). — A. 
s. spaec, « bâton », angl. spike. Anspect (hand-spaec), communément em- 
ployé aujourd'hui, en est un dérivé. 

(7) Esqueinbius (Bréard, p. 79). — Racine inconnue. Espagnol : « es- 



f.ES NORMANDS. l-i3 

bitte (1). Poutre puissante enfoncée jusqu'au fond du na- 
vire, la bitte était comme uneépée plantée sur le tillac; elle 
avait, comme l'épée, estoc ciheut (2). Un arc-boutant qui la 
reliait à Tétrave (3) l'empêchait de fléchir sous le poids de 
1 ancre. 

Cependant, des paquets de mer embarquaient de plus en 
plus dans Y*ossec (4), cloaque où se rendaient toutes les 
eaux du navire. Les marins manœuvraient au guindeau (5) 
pour l'épuiser ; l'eau ainsi extraite de la cale ruisselait par 
les dales [iS] d'écoulement ménagées sur le tillac et serties 
de cuir afin d'empêcher toute intiltration. Mais rien n'y 
faisait. L'eau gagnait sur l'homme et ro])ligeait à fuir. 

Le bâtiment, après de vains efforts pour gagner l'abri 
d'une crique (7) ou d'un bief {H), venait se briser sur une 
côte accore. Ses épaves étaient rejetées, triste lagan(9), sur 
V*estande (10) du rivage, à la limite extrême où les hautes 
marées s'arrêtent. Elles appartenaient, en tant que bris ou 
varech (11), au seigneur riverain. C'était la coutume, une cou- 

cobenes son... coino ojos que tieoe la nao en la proa. » (AlonzO de Chaves, 
Quadripartitutn en costnographia, éd. Duro. Madrid, 1894.) 

(1) III estocs de bite, III hecs de bite, une courbe sur les bites a abou- 
ter a l'estrible (BrÉ.\rd, p. 77). — Nor. biti^ « poutre » . 

(2) Gaston Paris, la Littérature française au moyen âge, p. 22. — Nor. 
stokkr, a. s. stoc, ail. stock, « bâton ». 

(3) Cf. note 2 ci-dessus. 

(4) Osset (Bréard, p. 76% — Nor. 6s.i, « débouché, voie d'écoulement». 

(5) I vindas a tirer l'eaue de l'osset (Bréard, p. 79). — JNor. vind-àss, 
« perche qui hisse » , haut ail. windan, « hisser » . 

(6) Dalles à cuirier, dalles a {jeter l'eaue de l'osset (BiiÉard, p. 76, 79). 
— Nor. dallr, « petite cuve, tuyau » , haut. ail. dola. 

(7) A. s. kriki. 

(8) Nor. bedr, « lit », A. s. bed. 

(9) Nombreux exemples cités par Godefroy, Dict. de l'anc. langue fran- 
çaise. 

(10) « Choses venantes et arivantes a verec a la coste et a l'estande de la 
mer, en la parroisse d'Anderville, en la hague. » 1341 (Archives nation., 
JJ 72, p. 224). — Nor. standa, latin stare. 

(11) E. de FrÉville, Mémoire sur le commerce de Rouen, t. I, p. 143 et 
note 3. — Nor. Vàg-rek^ «jet de mer, bris » (Cf. le Gravas islandais), ou 
simplement rek, angl. wreck. 



104 HISTOIRE DE LA MAPINE FRANÇAISE. 

tume inique, de dépouiller ainsi les malheureux naufragés. 
Abolie par le code norvégien dès 940 (1), elle subsista en 
Normandie jusqu'à Richard Cœur de Lion, qui sauvegarda, 
par une loi humanitaire rendue à Messine le l(i octobre 1 190, 
la propriété des naufragés (2). Ajoutons que Philippe-Au- 
guste et la comtesse de Boulogne s'empressèrent d'en faire 
autant (:i). 

En dehors de la langue, il est un autre indice de l'impul- 
sion donnée à la marine par l'arrivée des Normands en 
France : c'est la création de nouveaux ports, Dieppe (nor. 
r/e<?)5, profond), Harfleur, Honfleur, Barfleur... (4). 

L'intelligente initiative des ducs de Normandie rendit au 
commerce maritime une prospérité inouïe, en octroyant aux 
monastères des privilèges de navigation (5) et en multi- 
pliant les relations avec les pays riverains de la mer du 
Nord ou même de la Méditerranée. Dès 1035, les moines de 
Montivilliers tiraient un ])on revenu du droit de siège que 
payaient les navires étrangers stationnés dans le port de 
Harfleur (6). 

Les princes normands gardèrent personnellement pour la 
marine un vif penchant; le nom de duc des pirates appliqué 

(1) Gulathinti île 940, ch. xv. 

(2) Benoit, de Peterboroiigli, Gesta Jlenrici II et Ricai-di II. Ed. W 
Slulibs, London, 1867, 8°, dans les Clnoniclex and memorials, t. II, p 140. 

(3) L. Delisle, Catalogue des actes de Philippe- Auguste, p. 349. — 
Henri Malo, Un grand feudataire Renaud de Dammartin. Paris, 1898, 
in-8", p. 25. 

(4) Cf. les sources citées par E. de Frkvillk, Mém. sur le commerce 
maritime de Rouen ^ t. I, p. 133; Gallia Christiana, t. XI, p. 326; 
JSeuslria pia, p. 323. 

(5) Sur CCS privilèges, cf. de FrÉvu.le, ouv. cite', t. I, p. 55, 57 : 
S.-\Vandrille, Juinicges, Fccanip, le Valasse, S.-Sever-lez-Rouen étaient 
parmi les privilégiés. — En 1226, les moines de Bonne-Nouvelle passent 
contrat avec un charpentier de navires pour la réparation et la construction 
de leurs nefs. (Ch. de Reaurepaire, Recherches sur le Clos aux g aie es de 
Rouen, p. 2.) 

(6) E. DE FrÉville, ouv. cité, t. I, p. 133 et 87-92 : M. de Frcville 



LES 1\OI01AM)S. 1-25 

à Tun d'entre eux, Guillauiiie Loii^uc-Epéc (l),' était un 
titre d'honneur équivalant à chef de la flotte. Dés qu'ils 
furent solidement étahlis en Normandie, ils montrèrent 
qu'ils n'avaient rien perdu des qualités guerrières de leurs 
ancêtres. L'occasion s'en présenta en lOGG. 

Edouard le Confesseur, roi d'Angleterre et neveu par sa 
mèreEmma du duc Richard II, venait de mourir sans enfant. 
L'assemblée de la nation à Londres lui donna pour succes- 
seur le Saxon Harold. Or, Harold, naufragé quelques années 
auparavant sur les côtes normandes, avait été forcé de jurer 
sur des reliques de seconder les prétentions du duc Guil- 
laume au trône d'Angleterre. Guillaume se disait en effet 
l'héritier formellement désigné d'Edouard le Confesseur. 
Comme il ne put obtenir d'Harold 1 accomplissement de 
cette promesse extorquée de force, il le fit déclarer parjure 
en Cour de Rome et se fit investir du roYaume britannique. 
L'opinion ainsi conquise, il obtint de l'assemblée générale 
des Normands une flotte et des troupes. Evéques et b:n'L;ns 
étaient les commanditaires de l'entreprise, pieuse puis- 
qu'elle avait l'allure d'une croisade, mais fructueuse aussi, 
car chacun comptait se tailler une large part dans la con- 
quête. Guillaume fils d'Osbern promit de fournir soixante 
navires, Robert d'Eu également, Roger de Montgommeryet 
Roger de Reaumont s'engagèrent conjointement pour le 
même chiffre, ainsi que Hugues d Avranches. Cinquante 
navires étaient le contingent d'Hugues de Montfort, qua- 
rante étaient promis par Foulques Le Lame, autant par 
Gérard le Sénéchal, trente par Gautier Giffard et par Vul- 
grin, évéque du Mans, vingt par Nicolas, abbé de Saint- 
Ouen. Les plus forts effectifs étaient ceux du comte de 
Mortain, cent vingt bâtiments; de l'évêque de Bayeux, cent, 

cite des exemples des relations commerciales nouées avec la Scandinavie, 
la Flandre, l'Angleterre, etc. 

(1) RiCHEii, Historia sui temporis, éd. Guadet, t. I, p. 152. 



126 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

et de Guillaume d'Évreux, quatre-vingts. Quant aux soldats 
ils se présentèrent en foule, normands, bretons, français, 
bourguignons, alléchés par les promesses de Guillaume, qui 
ne rebutait personne et accueillait les prétentions les plus 
outrecuidantes. 

Le 12 septembre 1006, la flotte profita d'iuie faible brise 
pour passer de l'embouchure de la Dive à celle de la Somme 
et pour se rapprocher ainsi des côtes méridionales de TAn- 
gleterre. Gomme le vent du sud Lardait à se lever, le duc 
inquiet et Farmée frémissant d'impatience adressaient leurs 
supplications au patron de la localité, saint Valéry, dont la 
châsse, exposée à la piété des fidèles, fut littéralement cou- 
verte d'offrandes. Enfin, le 27 septembre, vers le soir, la 
girouette dorée placée au sommet du mât de la nef ducale 
tourna sa (lèche vers le nord : une sonnerie de trompette 
donna le signal du départ; en même temps, une lanterne 
fut hissée au sommet du mât. 096 nefs s'ébranlèrent, 
suivies de bateaux et d'esquifs nombreux qui portaient 
l'effectif total à trois mille l)âtiments (1). 

Par nefs entendez, en dépit de l'expression de Wace, des 
esnèques : la tapisserie de Bayeux (2) nous les montre telles 
que les l)âtiments Scandinaves, avec leurs proues surélevées, 
leurs têtes de serpents ou de dragons et leurs pavesades de 
boucliers. A la poupe sont accrochés les larges pavois des 
chefs, pavois rayés de stries comme les clypei romains ou 
ornés de figures emblématiques dont l'agencement de- 
viendra une science, le blason. 

La Mora, offerte par la duchesse Mathilde à son mari, 

(1) Guillaume dK 1*oitikhs, (,esta Guilefmi II, aputl Mignk, Pativlog. 
lai., t. CXLIX, col. 1248. — Guy d'Amiens, Carmen de expeditione 

Wilhclmi Conquestoris. Ed. Fr. Michel dans les Chroinques atitjlo-iwr- 
mandes, llouen, 1850, t. III, p. 1-38. — Wack, Bou, éd. Andrcscn, 3" 
p., V. 6440. — Frkeman, The history of the Noiman Conr/uest of £n(/land, 
2'' éd. Oxford, 1875, in-8», t. III, p. 377, 394. 

(2) La Tapisserie de Bayeux, reprod. par J. Comtk, pi. V, VI, XLIV, 
XLV. 



LKS JNORMANnS. 127 

était décorée à la proue d'une statue d'enfant en cuivre 
doré, qui tenait à la main un arc tendu, la flèche bandée 
dans la direction de l'Angleterre. Fin voilier et de plus 
n'étant point surchargée comme les autres bâtiments par 
une cargaison de chevaux, la Mora prit de l'avance durant 
la nuit : au matin, la vigie envoyée dans la mâture ne vit 
qvie le ciel et l'eau. On fît halte et on jeta l'ancre ; le duc 
était dans une anxiété terrible, mais il n'en fit rien paraître. 
Pour ne pas laisser à ses compagnons le temps de s'effrayer 
de leur fâcheuse situation, il fit servir un plantureux dîner 
qu'il anima de sa parole joviale. La vigie cria bientôt qu'elle 
voyait quatre navires, puis une forêt de mâts : toute la flotte 
arrivait (1). Elle aborda sans résistance à Pevensey, dans le 
comté de Sussex. 

Elle avait été admirablement servie parles circonstances; 
la diversion opérée dans le Yorkshire par la flotte norvé- 
gienne d'Harold Hardrada avait immobilisé dans le Wharf 
les navires d'Eadric et laissé libre le passage de la Man- 
che (2). Harold lui-même s'était porté contre les Norvégiens 
et contre le traître qui les avait mandés et qui n'était autre 
que son propre frère Tostig. Il venait de les écraser le 
25 septembre, quand il apprit le débarquement de l'armée 
normande sur les côtes du sud. Il vola à la rencontre des 
nouveaux envahisseurs : on sait comment il fut tué à la 
bataille d'Hastings après un sanglant combat. 

Guillaume le Conquérant profita de la victoire pour 
marcher sur Londres et pour se faire couronner roi d'An- 
gleterre. Toute résistance n'était pas vaincue, loin de là : 
elle s'organisa contre les spoliations des vainqueurs en 
s'appuyant sur l'étranger. Eustache de Boulogne, mandé 
par les gens du Kent, fit voile vers Douvres, le meilleur des 

(1) Guillaume de Poitiers, apud Migne, t. CXLIX, col. 1248. 

(2) Flor. Wigorn., Clironicon^ anno 1066. — Freemas, ouv. cité, t. III, 
p. 348, et 728-730 : the opérations of the English Fleet in 1066. 



128 HISTOIRE DE LA MARKNE 1 UANÇAISE. 

porls occupés par les Normands : il fut repoussé après un 
vif engagement par Tévéque de Bayeux et Hugues de 
Montfort; ses troupes, prises de panique, se précipitèrent 
en foule du haut d'une falaise dans Tabime ou s'entassèrent 
dans les nefs les plus proches, qui coulèrent sous leur 
poids (1). Pour lui, il échappa au désastre et se garda de 
récidiver. 

La région méridionale et occidentale de l'Angleterre avait 
été rapidement soumise. Mais les gens du Nord, réconfortés 
par la présence d'une flotte danoise dans l'Humber, résistè- 
rent jusqu'à l'hiver de 1070. Les derniers outlaws, réfugiés 
dans l'ile d'Ely, tinrent encore un an, jusqu'au moment où 
Guillaume vint en personne les réduire (2). Il n'y eut plus 
d'autre ressource pour les patriotes irréductibles que d'aller 
s'enrôler dans la garde véringue des empereurs byzantins (3). 
La domination normande, dont le Doomesday book fut le 
cadastre, étendit sur toute l'île, jusqu'à l'Ecosse, le réseau 
de ses châteaux forts, et elle commença de s'immiscer en 
Irlande. 

L'historien Guillaume de Poitiers dit expressément que 
Guillaume le Conquérant purgea la merde tous les pirates (4) 
et qu'il assura pour longtemps la sécurité de la navigation. 

Maiti'es des deux rives du détroit, n'ayant rien à craindre 
de leurs faibles voisins, les rois d'Angleterre-ducs de Nor- 
mandie n'eurent plus besoin d'entretenir une marine de 
guerre. Des transports suffisaient pour les déplacements de 
la Cour : en gens pratiques, les souverains s'en procurèrent 
sans bourse délier. Moyennant quelques privilèges, les ports 
de Hastings, New-Romney, Hythe, Douvres et Sandwich, 
les Cinq-Ports comme on les appelait, devaient fournir à 



(1) OiiDERic Vital, éd. Le Prévost, t. II, p. 172-I7:j : an». lOCiT. 

(2) Freeman, t. IV, p. 250, 300, 318, -^78. 

(3) OuDERic Vital, t. II, p. 172. 

(4) Frkkma>, t. IV, p. 80. 



LES NORMANDS. 129 

toute réquisition 57 navires équipés et défrayés pour une 
période annuelle de quinze jours. Ils étaient administrés 
par un gardien chargé de défendre contre toute attaque 
maritime les comtés les plus exposés à l'invasion : Sussex, 
Kent et Essex (1). 

Les Normands de F'rance ne devaient rien, mais c'était à 
qui donnerait passage au roi ou à la reine, à qui mériterait 
la gratification consacrée par l'usage — une enquête du 
XV" siècle en fait foi (2) — pour qui transportait les souve- 
rains (3). 

Barfleur, l'un des ports les plus rapprochés de l'Angle- 
terre, restait le port d'embarquement préféré des ducs. C'est 
de là que partit, à la Noël de l'année 1154, le roi Henri II 
pour prendre possession de la couronne d'Angleterre. Non 
loin, s'était produit, en 112G, un lugubre naufrage qui 
plongea dans le deuil plusieurs familles princières de l'Eu- 
rope. Au moment où Henri I""" s'apprêtait à passer de Bar- 
fleur en Angleterre, un patron de navire s'offrit à le trans- 
porter : Il Mon père, disait Thomas, a donné passage à 
Guillaume le Conquérant, je réclame le même honneur; 
voici mon vaisseau la Blanche-Nef, équipé et paré pour 
vous recevoir. » Henri déclina l'offre pour lui-même, il avait 
fait choix d'un autre navire, mais il l'accepta pour ses 
enfants : plusieurs d'entre eux, en particulier Guillaume, 
son héritier présomptif, prirent place à bord de la Blanche- 
Nef avec Thierry, neveu de l'empereur d'Allemagne; 
Richard, comte de Chester; Mathilde, sœur du comte de 

(1) Les privilèges les plus anciens des Cinq-Ports sont antérieurs d'an 
siècle à la première charte de Londres. 

(2) « Pro niagistro navis que reginam duxit in Angliam, de feodo usi- 
tato. » 9 juin 1445. (Rymer, Fœdera, t. V, 1"^" p., p. 143.) La nef était de 
Cherbourg. 

(3) En 1254, les gens de Yarnioutli offrent à la reine d'Angleterre une 
magnifique nef pour la transporter en Guyenne. Les marins de Winchclseia 
mécontents de la concurrence se jetèrent sur eux. (Maxthiku de Paris, Chro- 
itiaa majora, éd. Luard, t. V, p. 446.) 



130 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Champagne, et un essaim de jeunes gens des meilleures 
familles normandes, en tout près de trois cents personnes, 
L'évéque de Coutances bénit le départ. Le vaisseau royal 
prit de l'avance. Ivres de vin, Thomas et ses matelots, 
excités par les cris d'une jeunesse folâtre, promirent de le 
rattraper. La côte était encore en vue, quand un craque- 
ment... la Blanche-Nef venait de toucher sur l'écueil de 
Quillebeuf. L'eau monta rapidement dans la cale. La barque 
de sauvetage fut, dit-on, mise à la mer, mais coula aussitôt 
sous le poids des naufragés. La Blanche-Nef somhva. Puis... 
le silence. La lune éclairait les efforts désespérés de deux 
hommes, puis d'un seul, accroché à une vergue : c'était un 
boucher de Rouen du nom de Berold, le seul témoin du 
sinistre. Des pécheurs le recueillirent. Ses indications per- 
mirent de faire rechercher par des plongeurs et de retrouver 
quelques corps dans les flancs de l'épave (1). 



III 

LES NORMANDS DE SICILE. 

Origines de la hiérarchie tiavale et de l'hydrographie. 

Normands de France et Normands de Norvège, dès leur 
conversion, trouvèrent dans les pèlerinages aux Lieux Saints 
un exutoire à leur besoin d'activité. Plus d'une saga a con- 
servé le souvenir de ces Jorsalafarir accomplis par voie de 
terre ou de mer (2). Les ducs de Normandie facilitèrent de 
tout leur pouvoir les pèlerinages de leurs sujets (3), et l'on 
vit même Robert le Magnifique, en 1032, partir pour la 
Terre Sainte, le bourdon à la main. 

(1) OuDEiuc Vital, liv. XII. — Wace, Rou, Z' p., v. 10204 et suiv. 

(2) Riant, Expéditions des Scatidinaves en Terre Sainte. 

(3) Raoul Glabeh, Hv. I, chap. v. — E. dk Fréville, Méni. sur le com- 
merce de Rouen, t. I, p. 92-93. 



LES NORMANDS. 131 

En 1016, au cours d'un pèlerinage accompli au mont 
Gargan, dans la Capitanate, quarante pèlerins normands, 
entre autres les fils d'un petit gentilhomme du Gotentin, 
Tancrède de Hauteville, trouvèrent l'occasion d'employer 
leurs bras contre les infidèles de Sicile; et comme leurs 
alliés, les Grecs, ne valaient guère mieux que les musul- 
mans, ils tombèrent ensuite sur les Grecs. Aidés par des 
compatriotes venus de Normandie, ils retaillèrent les vagues 
Etats qui grouillaient dans l'Italie méridionale et qui élar- 
gissaient ou rétrécissaient tour à tour leurs flottantes fron- 
tières, au gré des stratèges, stratigots et catépans, nommés 
par Byzance. Naples, qui depuis Î)C)8 n'avait plus de duc; 
Amalfi en république, Salerne administrée par un fantôme 
de stratigot, le duché lombard de Bénévent, qui coupait en 
deux la péninsule (1); la Sicile enfin, que s'arrachaient 
Grecs et Arabes, tous ces lambeaux d'États successivement 
se rejoignirent pour former le puissant royaume des Deux- 
Siciles. Royaume puissant et vivace, car l'esprit pratiqvie 
des Normands lui imprima une telle cohésion qu'il a sub- 
sisté jusqu'en 1860, en dépit des nombreuses dynasties qui 
ont passé sur ces terres volcaniques sans y prendre de 
racines profondes. 

De la Fouille et de la Galabre, centre de leur futur 
royaume, Robert Guiscard et son frère Roger, fils de Tan- 
crède de Hauteville, commencèrent en 1054 à élargir le 
cercle de leur domination. Les soldats grecs reculaient 
devant l'arme terrible qui fit la force des Scandinaves et 
plus tard des Anglais, l'arc en bois d'if, la tzangra (2), ainsi 



(1) Cf. ScHiPA, // ducato di Napoli, dans V Archivio slorico per le pro- 
vincie napoletane, ann. XVII-XIX. — Capasso, Tavola coroijrajica del 
ducato napoletano nel secolo XI, dans le niènie recueil, ann. XVII. — 
Aljbé DelaRc, les Normands en Italie ^859-862 et 1016-1073). Paris, 
1883, in.8-. 

(2) Anne ComnÈne, Alexiade, t. II, p. 42. — ' Biiclion, je dois le dire, 
donne une autre étyinolo{;ie à TÏâypra : tzanfjra, « en Epirc signifia priiiiiti- 



132 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

appelée sans doute par harmonie imitative de l'arc qui se 
détend. La tzangra écartait les pyrophores ennemis en déci- 
mant les équipages; elle figure au premier plan dans le 
drame maritime qui se joua entre les Grecs ou les Arabes 
venus au secours de leurs provinces, et les Normands résolus 
de leur en interdire l'accès. Montés sur de simples barques, 
les Normands eurent toujours l'avantage dans les combats 
d'embuscade ou de surprise. A Bari, Roger, avec un léger 
bâtiment, enlevait le vaisseau du grand drongaire (1069) (1) ; 
Robert, à la tête d'une escadrille, infligeait aux Musulmans 
le désastre de Palerme (1071) (2). Mais à la première 
bataille rangée qu'on leur livra, les deux frères furent cernés 
par la flotte vénitienne rangée en croissant et maintenue 
par des cables courant d'un navire à l'autre. Leurs embar- 
cations, immobilisées, étaient écrasées par les lourds bé- 
liers qu'on laissait brusquement filer du haut des antennes 
(1081) (3). 

Aux Normands (4) , la tactique faisait défaut. Ils l'ap- 
prirent : et bientôt la bataille navale de Corfou effaça le 
dé.sastre de Durazzo. Robert, si ]>ien nommé Guiscard ou 
l'xVvisé, a formé quatre escadres de cinq grands vaisseaux 
chacune, appuyées en seconde ligne par cent bâtiments lé- 
gers. Les Gréco-Vénitiens ont semé entre leurs neuf gros 
navires les chélandes plus lentes, ce qui n'empêche pas les 
neuf monstres d'être pris par trois divisions normandes, tan- 
dis que la quatrième tombe victorieusement sur les ché- 

vement un buisson d'épines, puis alêne de cordonnier et par extension 
flèche. " {Chronicjuc de Morée, dans le Panthéon littéraire, Chroniques 
étranjjères relatives aux expéditions françaises pendant le xni'^ siècle, p. 69, 
n. 7.) 

(1) Caméra, Memorie diplomalîclie... d'Amatfi, t. I, p. 266. 

(2) Amabi, Sloria dei Musulmani in Sicilia, t. III, p. 125. 

(3) Cf. le récit qu'en donne Lkiu:mi, dans son Histoire du Bas-Empire. 
Taris, 1824-1826, in-8% t. XV, p. 129. 

(4) « Gens iNormannorum navalis nescia belli. •> (Guillalme de La 
Poule, dans Muiiatoki, Scriptores, t. V, p. 265. "l 



I,K.S NORMANDS. 133 

landes éperdues (^1084) (1). Dans quel ordre magnifique 
s'avance Bohémond contre le port dalmate de La Valonne! 
Le mégaduc Lantulphe en perd la tête et s'enfuit. Douze 
galères, dont la chiourme est doublée, ouvrent la marche 
sous la conduite do Bohémond. Par derrière et sur les 
ailes, dix-huit autres galères, escortant deux cents trans- 
ports, forment un demi-cercle et sont prêtes à faire face par- 
tout (1107) (2). Cette combinaison de l'ordre de front et de 
l'ordre lunaire n'aurait point été désavouée parunmégaduc 
ou un drongaire byzantin, et pour cause. Ce fut certaine- 
ment aux Grecs que les Normands empruntèrent la tactique 
navale. L'adversaire de Bohémond, Lantulphe, marin très 
habile au témoignage d'Anne Comnène, était originaire de 
la Langobardie, et il suffit de nommer les premiers ami- 
raux des Deux-Siciles : Eugène l'archonte, Christophore, 
Christodule le protonotaire, Eugène traducteur de VOptique 
de Ptolémée (3), pour montrer la continuité de la tradition 
byzantine. 

Prétendants déclarés à la couronne d'Orient, — ils le prou- 
vèrent en établissant leurs avant-postes en Dalmatie, à Cor- 
fou, à Curice, port d'Antioche (110;^), et en poussant leurs 
pointes jusque dans le port de Constantinople (1155) (4), 
— Robert Guiscard et ses successeurs retournèrent contre 
le basile la meilleure de ses armes, la marine. Ils con- 
servent le principe de la double flotte, provinciale et 
royale, avec des officiers feudataires pour encadrer les 
contingents des côtes, des comités (5) placés dans chaque 

(i) Lebead, ouv. cité, t. XV, p. 175. 

(2) Anne ComsÈne, Alcxiade, t. II, p. 177. 

(3) Mentionnés respectivement en 1105, 1110, 1119 et vers 1130. 
(Amari, Storia dei Musulmani in Sicilia, t. III, p. 353, 354, 658.) 

(4) Anne Comxèke, Alexiade, t. II, p. 121, 170. — Nicetas Choniate, 
Historia, p. 116, 131, 474. 

(5) Ils avaient dans le port les mêmes attributions que les protontini 
dans le district : « Ubi protliontini non sunt, per comitos facias exhiberi.» 
{^Syllabus membranarum ad regiœ siclœ archivum pertinentium, t. I, 



]3i HtSTOFliE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

principauté sous les ordres d'un chef d'escadre ou pro- 
tonti'no, TTpwroç Tfvwv, « le premier de quelques [dromons 
ou comités] (1) " • L^e droit maritime public et privé qui les 
régit est d'origine orientale, aussi bien les lois célèbres de 
Trani et d'Amalti que le consulat de la mer en usage dans la 
Grande Grèce dès le xi" siècle (^). 

Par la porte grande ouverte de l'Italie méridionale, la 
civilisation byzantine s'introduit dans l'occident de l'Europe, 
elle n'entre pas seule. 

La conquête de Messine et de Palerme, en 10(50 et 1071, 
dévoila aux Normands la puissante centralisation des Arabes, 
qui plaçaient arsenal et vaisseaux sous le contrôle direct 
de l'émir. Comme il fallait à cité musulmane magistrat 
musulman, les vainqueurs respectèrent l'émir et en firent 
un vice-roi. Lorsque la Cour vint résider en (107 dans 
la capitale de la Sicile, il perdit ses attributions de 
vice-roi; mais, d'autre part, sa juridiction s'étendit à tous 
les musulmans de File , marins pour la plupart ; c'est 
ainsi que le ministre d'Etat pour les affaires musulmanes, 
le vizir, disent les historiens arabes (3), fut investi ipso 

|). 252.) — L'empereur Frédéric: II, parlant en 1239 des comités hérédi- 
taires, en fait remonter l'institution à ses prédécesseurs, « nostri jjenitoresn . 
(tluiLLAitD-BRKiioLLES, Frideiici II liistoiiii (Uplomatica, t. V, p. 580.) 

(1) « "Açiymia... {iTi'aOxoijç tiva; op6|JLwvaç n , définition que Léon le Philo- 
sophe donne du commandant byzantin, s'applique au protontino sicilien, 
dont elle explique le nom. [Naumachie, art. 37.) — Les textes sont muets 
sur le protontino et sur ses origines jusqu'à l'année 1208. (Caméra, Memo- 
rie diplomatiche... cli Amalfi^ t. T, p. 532. — Syllabus membvanayum, t. I, 
p. 20, n. 1. — Archivio segreto du Vatican, rcjj. 24, fol. 129.) — D'au- 
cuns ont trouvé dans le douzième livre du traité de médecine d'Alexandre 
de Trallcs, lequel traite des fièvres, que protontino signifie capitaine de 
vaisseau, TtpwToç, «premier» et, Tiva, «vaisseau ». ( Syllabus memhranaruni, 
t. I, p. 20, n. 1.) Mais c'est faire preuve de peu de logique que d'aller cher- 
cher dans un auteur du vi'' siècle la signification d'un terme du xii", et de 
prendre un vase (xtva) pour un vaisseau de guerre. 

(2) Adolf SciiAiiiii;, Neiie Aufxchliisse ûber die Anfancjc des Consulats 
des Meeis, dans le Dcuts<he Zeitschrift fiir Geschichtswisscnschaft^ t. IX 
(1893), p. 223-258, et X (1894), p. 127; cf. aussi t. X, p. 288. 

(3) 'Ilm al Alhîr, dans Amari, Storia dei Musulmani in Sicilia, t. III, 422. 



LES NORMANDS. 185 

focto du commandement de la flotte ; comme Ici, il groupa 
sous son autorité, dès le règne de Roger II, toutes les 
forces navales du royaume, même de la Grande Grèce (1). 
L'émir fut habillé à la grecque, qualifié d'archonte, de pro- 
tonotaire, de protonohilisme, vêtu d'une robe écarlate et 
recouvert d'une aumusse (:2); son nom enfin, afxyjp, déformé 
au génitif en àu.^pxdoç,, fit fortune sous la forme «amiraUis n 
ou par euphémisme " admiratus v , « amiral, n Comme il y 
avait des amiraux subalternes, plus tard appelés vice-ami- 
raux (;i), à la tête des circonscriptions régionales et des 
arsenaux de Palerme, Messine et Naples, on donna au chef 
suprême de la flotte sicilienne le nom de grand amiral. 

Plus d'un grand amiral fut d'origine musulmane; tels 
Georges d'Antioche, l'expert "théoricien, un de ces hommes 
au feu desquels personne ne se chauffe (4) » ; Philippe de 
Mehdiâh, page de Roger II, qui prit Bône (5) ; 'Abd'ar Rah- 
mân, qui attaqua Mehdiâh. Disgracié par Roger II, 'Ahmed 
le Sicilien devint capitaine des armées navales du saïd de 
Tunis et du khalife de Maroc (6). C'est par la Sicile, plus 
que par l'Espagne, que les connaissances des Arabes en 

(1) Amari donne de la iiiétamorpliose de l'émir en amiral de la Hotte 
sicilienne une explication judicieuse et documentée, à laquelle je me rallie 
complètement. [Storia dei Musulinani in Sicilia, t. III, p. 350-354.) — 
Voyez au contraire les étymologies fantaisistes du mot amiral données par 
P. ViNCENTi, Teatro degli nomini illustri elie furono (jrand^ anirnircKjH nel 
regno di Napoli, p. 5. 

(2) Capitula ou articles organiques de l'office d'amiral de Sicile (1305), 
publiés par Caméra, Annali délie Due Sicilie, t. II, p. 122-124. 

(3) Parmi les amiraux subalternes du xn" siècle, je signalerai le fils du 
grand amiral Maione de Bari, à l'usage duquel Maione composa un traité de 
morale (publié dans VArchivio... napoletan.^ t. VIII, p. 461). Sur les 
quatre vice-amirautés des Deux-Siciles, cf. Cadier, Essai sur l'administra- 
tion du royaume de Sicile. Paris, 1891, in-S", p. 174. 

(4) 'Ibn Khaldoun et As Sabadî, dans Amahi, Biblioteca arabo-sicula, 
t. II, p. 207, 563. — Un peu à l'est de Palerme, la haute arche aljandon- 
née du Ponte dell' Animiraglio construit en 1113 est un dernier souvenir 
de Georges d'Antioche. 

(5) En octobre 1153. ('Ibn 'al Aziz, dans Amari, ouv. cité., t. I, p. 479.) 

(6) Amari, ouv. cité, t. II, p. 166, 206. 



136 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

nautique, en géographie et en astronomie se divulguèrent 
dans le monde latin, et que l'on connut lefeusilvestrc, pro- 
jeté ^slt les sarbacanes (I), l'aiguille aimantée ou calamité 
et les cartes marines. 

Par ordre de Roger II, Moliammcd'ibn Mohammed com- 
pile un grand ouyvaQC surles voies et les royaiwies de la terre. 

Edrisi, chassé de Malaga, où régnaient ses ancêtres, reçoit 
du même roi un accueil empressé ; il fabrique des sphères 
célestes en argent et renouvelle la Cosmographie de Ptolé- 
mée par sa célèbre géographie arabe ou Récréation de celui 
qiii désire parcourir les pays. Pour la préparer, Roger II 
envoie durant quinze ans, au levant comme au ponant de 
l'Europe, au midi comme au nord, de nombreu.N; voyageurs 
qui lèvent des plans et recueillent des itinéraires (2). Il y a 
là, en germe, toute une révolution de la géographie ; l'usage 
des cartes côtières se générahsant en Sicile (3) substituera 
la navigation rationnelle à la routine du pilotage et permet- 
tra la conquête progressive du monde. 

Les marins génois, que les souverains des Deux-Siciles 
appelèrent à leur service au début du xiir siècle (4) et qui 
n'avaient connu jusque-là qu'un organisme maritime rudi- 
mcntaire (5), se familiarisèrent avec cette civilisation; ils 

(1) Les sarbacanes, mot d'orifjine arabe, zal3atàna, étaient de petites 
cannes creuses, « cannuculas pro proiciendo ijjne silvestro {sic), » (Mande- 
ment de Charles d'Anjou à l'artilleur, « arlillatori » , cliâtelain du Castcl 
Capuano. Naples, 12 mai 1284-. [Archiuio di stato à Naples, ref;. 48 (1284 
B),foi. 158 V".) 

(2) Edrisi termina en 1153. (Amari, Bibliotcca arabo-xicula , t. II, 
p. 487, 565, et t. III, 663.) 

(3) Un navire de Messine, le S. -Nicolas, en 1293, n'a pas moins de trois 
mappemondes de roule et de trois calamités à bord. (^Archivio di slalo à 
Naples, ref;. Anjjioino 63, fol. 93 v°.) — Cf. aussi Fincati, // magnete^ la 
calamita e la bussola, dans la liivista inarittima^ ann. 1878, t. II, p. 5. 

(4) Guillaume Porc, Alexandre et Nicolas Spinola (1239), Ansaldo et 
Andreolo de Mari (1241, 1254) mandés par la Maison de Souabe. (Huii.- 
LAHD-BiiKnoLt,ES, lUst. diploniatica Friderici II, introduction, I, cxLin.) 

(5) Annales Januenses (1099-1294), dans les Monumenta Germaniœ his- 
torica, t. XVIII, p. 22, 30, 95, etc. — En 1226, 1232, apparaît dans les 



1,ES NO lî M AND S 137 

l'adoptèrent et en firent dans le courant du siècle un article 
d'exportation à travers l'Europe, en Espagne, en Portugal, 
en France et en Angleterre. 

C'est ainsi que les institutions et les traditions maritimes 
des Deux-Sieiles, d'origines diverses, mais fondues par les 
Normands dans un merveilleux accord, ont suivi sans se- 
cousses ni heurts leur développement normal pour al)Outir 
à une science nouvelle et féconde, l'hydrographie, auxi- 
liaire indispensable de la navigation au long cours, et à 
cette conception de la marine de guerre universellement 
adoptée au xiii^ siècle : un amiral commandant en chef, des 
vice-amiraux et des chefs d'escadre appelés capitaines d'ar- 
mée, — car le mot de protontini, difficile à s'acclimater, ne 
dépassa pas Gênes (1), — disposent d'un arsenal central et de 
dépôts régionaux pour organiser ou remiser leurs flottes, 
entretenues par des contributions provinciales et par le 
trésor. 

Les croisades allaient nous initier à ce mécanisme. 

textes {jénois le mot amiral (^Ibidem, p. 161, 180, 181, 239), bien que l'on 
trouve, dès septembre 1195, un privilège de Henri, sire de Saint-Jean 
d'Acre, pour « Galforio, victoriosi stolii Januensis amirato » . (Archives de 
Gènes, Materie politiche, mazzo 2. pièce publiée dans le TAber jurium rei- 
publicae Genueiisis, apud Monuinenla histoiiœ patriœ, t. I, p. ccccx.) 

1) Les portentini génois, comme les protontini siciliens, commandaient 
des divisions de quatre à douze galères et arboraient la bannière de l'une 
des huit compagnies urbaines. On ignorait jusqu'ici l'origine de leur nom. 
Ils apparaissent vers 1242 et n'existent plus au xiv'' siècle. (Annales Januen- 
ses, p. 203, 305. — Cf. Heyck, Genua und seine Marine ini Zeitalter der 
Kieuzzu(/e. Innsbruck, 1886, in-8°, p. 140.) 



CROISADES 



I 

PREMIÈRES CROISADES. 

La secousse morale qui ébranla l'Europe en l'an 101)5, et 
qui amena de si magnifiques exodes vers l'Orient, fut parti- 
culièrement ressentie en France. Depuis le grand seigneur 
jusqu'au serf, tous prirent la croix. On saitde quels funèbres 
ossuaires leur inexpérience joncba les routes de Hongrie et 
les sables d'Asie Mineure dans la marcbe sur Jérusalem. 

Instruits par là des inconvénients de la route de terre, 
beaucoup de croisés s'embarquèrent désormais sur les côtes 
italiennes ou provençales : Venise, Gênes, Marseille, devin- 
rent les tètes de ligne des passages d'outre-mer. 

Louis VII le Jeune n'avait pas profité de la leçon : en 
1147, il s'acheminait encore vers Jérusalem par Constanti- 
nople et laissait dans les plaines d'Antioche la plus grande 
partie de ses troupes. 

Fort heureusement, tous les croisés français ne l'avaient 
pas suivi. Dès la première croisade, s'était accusée parmi 
les marins des côtes de la Manche et de la mer du Nord la 
tendance à user de leurs propres bateaux pour gagner la 
Palestine. Des escales tout indiqviées pour eux étaient le 
petit royaume français de Portugal et les États normands 



LES (.ROISADKS. I3î) 

de Sicile (1). En 10i)7, une flotte mouilla devant le port de 
Tarse, en Cilicie, au moment où les compagnons de Gode- 
froi de Bouillon et de Baudouin venaient de s'emparer de 
cette ville. Elle était llamingo-normande et aA^ait pour chef 
Guinimer, de Boulogne, qui parcourait depuis huit ans la 
Méditerranée. Elle concoui'ut également à la prise de Lao- 
dicée (2). 

En 1147, tout ce qui gravitait autour de la Norman- 
die avait pris la voie de la mer (3). Les 101 navires 
présents au rendez-vous, à Dartmouth , formaient trois 
escadres : les Allemands, aux ordres du comte d'Arscliot ; 
les Flamingo-Boulonnais, sous Christian de Ghistelle ; les 
Anglo-Normands à part. Plus importante que les autres, la 
dernière escadre se subdivisait en quatre divisions régio- 
nales sous autant de connétables : Londres, Kent, Norfolk- 
Suffolk et le petit groupe des Ecossais et des Bretons. Les 
Normands étaient au milieu des Anglais. 

La difficulté de maintenir l'ordre dans une armée si dis- 
parate, les rivalités de nation à nation, les jalousies de classe 
à classe réclamèrent une discipline impitoyable, basée sur 
la loi du talion, mort pour mort, dent pour dent. Par mille 
hommes, deux justiciers assermentés, conjurati ^ furent 
chargés d'appliquer les règlements sous le contrôle des 
connétables. Le luxe était interdit, les femmes exclues du 
saint voyage, la confession hebdomadaire prescrite pour 



(1) Ordëric Vital, liv. X. Et cf. plus bas. 

(2) Albert d'Aix, Historia Hierosolymitana, dans les Historiens occùl. 
des Croisades, t. IV, p. 349, 380. — Legrand d'Aussy, Notice sur l'état de 
la marine en France, dans les Mémoires de V Académie des sciences morales 
et politif/ues, t. II, p. 327. 

(3j OSBERNUS, De expugjiatlone Lyxbonensi (1147), publié en tète de 
Vltinerariuni peregrinoruni et g esta reqis Ricardi, éd. W. Stubbs, dans la 
collection des Clironlcles and Mcmorials of Great Britain. London, 1864, 
in-S", p. cxLiv-CLxxxii. — Le chroniqueur Robert de Torigny, abbé du 
Mont-S .-Michel, était également de l'expédition. {Chronique de Robert de 
Torigny, éd. L. Delisle. Rouen, 1872, 2 in-8", ann. 1147.) 



140 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

les laïcs, la présence d'un prêtre rendue obli^,atoire à bord 
de chaque navire, les clercs et les laïcs priés de tenir cha- 
cun de leur côté leurs assemblées particulières, toute cause 
de discorde écartée. 

Le départ eut lieu le 2;i mai 1147. On reconnut le voisi- 
nage de la Bretagne à la teinte noire et ù la profondeur des 
eaux. Deux jours après, éclatait une tempête, incident obligé 
de tout récit de croisade. C'était aux approches de la côte si 
dure de la Biscaie. Dans le lointain, les monts pyrénéens 
dressaient leur tête : la nuit tombait, et dans les ténèbres 
on entendait les « sirènes, dont l'horrible chant commence 
par la plainte pour s'achever dans un éclat de rire » . L'es- 
prit troublé, notre conteur, Osbcrn, crut voir les Baléares, 
qu'il place délibérément dans l'Océan. Ses réminiscences 
classiques le desservaient quelque peu en lui faisant noter 
partout des vestiges de l'occupation romaine. Quant à Ulixi- 
bona, Lisbonne, par exception il en laisse l'honneur au 
héros de l'Odyssée. 

Le 28 juin, la flotte chrétienne était entrée dans le Tage, 
fleuve poissonneux dont les flots charriaient de l'or. Lis- 
bonne apparaissait au nord sur une colline mamelonnée et 
ses murailles descendaient en gradins vers le fleuve. Sur des 
mosquées brillait le croissant, au désespoir du roi de Por- 
tugal, Alphonse I", prince d'origine française, qui sollicita 
le concours de ses compatriotes pour déloger les musul- 
mans. 

Des murmures accueillirent sa proposition : « C'est une 
fourberie, disaient les corsaires normands Guillaume et 
Raoul Le Veau. Passons outre. Il y a cinq ans qu'on a es- 
sayé de conquérir Lisbonne. La tentative échoua. Mieux 
vaut courir sus aux navires des Maures. » Les équipages de 
huit navires de Normandie, d'Hastings, de Bristol et de 
Southampton se déclaraient prêts à les suivre. Mais l'opi- 
nion contraire prévalut et les troupes débarquèrent pour 



LES CROISADES. I.4I 

entamer le siège. Les gens de Boulogne, de Cologne et des 
Flandres, désignés sous le terme générique de Français, 
campèrent à l'est de la ville. Les Anglo-Normands occu- 
pèrent les faubourgs de l'ouest, d'où ils avaient chassé les 
Maures. De ce coté, la garde des retranchements fut assurée 
chaque nuit par cinq cents hommes, dont le tour de veille 
revenait tous les neuf jours. Huit bateaux armés battaient 
le fleuve. Vis-à-vis de la porte qui donnait sur le Tage, les 
marins dressèrent une gigantesque fronde des Baléares. Une 
autre fronde lançait des blocs énormes contre la porte de 
fer de l'ouest. 

Dans la conduite des opérations du siège, chaque groupe 
montra lés qualités militaires de sa race. Les gens du 
Rhin et des Flandres, tenaces et de tout temps fouisseurs 
infatigables, creusent jusqu'à cinq mines successivement 
éventées. Aucun camouflet ne les rebute. Le 16 octobre, 
leurs galeries arrivent au-dessous des remparts, ils mettent 
le feu au.v étais, les murailles s'écroulent. Ils s'élancent à 
l'assaut, mais, sous une grêle de traits, ils reculent. Les 
Anglo-Saxons arrivent au pas de course à leur aide. « Ar- 
rêtez, disent les Flamands ; ce n'est pas pour vous que nous 
avons ouvert la brèche, mais pour nous. Faites-en autant 
avec vos machines. » Piqués au vif, les Anglo-Normands 
redoublent d'efforts; ils dressent une tour roulante, qu'ils 
parviennent par des efforts inouïs à rapprocher des rem- 
parts : du haut de la tour ils vont jeter le pont-levis, quand 
les Maures, effrayés, capitulent (22 octo])re) ; les croisés se 
partagèrent les dépouilles des vaincus, puis continuèrent 
leur route vers la Syrie, où nulle action saillante ne marqua 
leur campagne. 

En 1188, une nouvelle escadre, composée des mêmes 
éléments disparates, partit des bouches de l'Escaut pour 
châtier les corsaires mauresques. Elle se grossit en route de 
quelques voiles, et, après avoir pris langue à Lisbonne, elle 



142 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

assiégea Silves, détruisit Cadix et gagna Marseille (1). Mais 
ce dernier détail se rapporte peut-être à la flotte anglo- 
normande, qui prit, à Texclusion des Flamands, une part 
active à la troisième croisade. 

L'ordonnance qui servit de préface à cette croisade tenait 
un peu du mandement épiscopal et beaucoup du code dis- 
ciplinaire. L'état-major était un tribunal ; les chefs de la 
flotte s'appelaient des justiciers. Il y en avait trois, et parmi 
eux Guillaume de Fors d'Oléron. Coïncidence fortuite ou 
imitation voulue, certaines pénalités de l'ordonnance rap- 
pellent la loi oléronnaise (2), telle la perte du poing pour 
coups et blessures graves, peine des plus fréquentes, il est 
vrai, dans les législations septentrionales. 

Moins dures qu'en 1147, elles étaient néanmoins très 
rudes; qu'on en juge. Le meurtrier serait précipité à l'eau, 
lié au cadavre de sa victime ; les coups et soufflets étaient 
punis de trois plongeons en mer ; les injures, les calomnies 
ou les reproches d'impiété coûtaient chacun une once d'ar- 
gent de dommages-intérêts. Le voleur serait abandonné au 
premier rivage, la tête tondue, engluée de poix bouillante 
et de plumes (3). 

Les navires anglo-normands eurent à subir une effroyable 
tempête en contournant l'Espagne ; de 108, il n'en parvint 
que 30 à Marseille, où Richard I", Cœur de Lion, les attendait 
avec une autre escadre organisée en Provence. Le rendez- 
vous général des croisés étaitfixé à Messine pour l'été de 1 190. 

(i) Chronique pul)liée par Gazzera, dans les Mémoires de U Académie des 
sciences de Turin, 2*' série, t. II, p. 177. 

(2) Paiidessus, Collection de lois maritimes antérieures au yiwif siècle. 
Paris, 1828, in-4", t. I, p. ;}0(i. Ajoutons que, d'après les Rôles d'Oléron, 
on pouvait se racheter de la perte du poing moyennant cent sous et que le 
matelot frappé par le patron ne pouvait riposter à la première « colée ». 

{6) BKXorr DE Peteiibouough, ('.esta Henrici II et Hicardi I Angliac re- 
gum, éd. Stubhs, t. II, p. 116. — Mattimeu de Paris, Chronica majora, 
éd. Henry Richards Luards, t. II, p. 365, dans les Chronicles and mémo- 
riais of Créât Britain. 



LES CROISADES. 143 

L'expédition française, commandée par le roi Philippe- 
Auguste en personne, arriva la première au rendez-vous 
(1<> septembre). Elle s'était embarquée sur une flotte génoise 
retenue d'avance pour le passage de six cent cinquante che- 
valiers et de treize cents écuyers (1). Philippe-Auguste avait 
vainement imploré de son rival Richard I" l'aumône de cinq 
galères {"!). Dès qu'on l'aperçut avi large, la population de 
Messine accourut au devant du grand roi d'Occident. dé- 
ception ! une nef entre silencieusement dans le port; un 
homme en descend, défait et pâli par le mal de mer qui le 
travaille depuis son départ de Gènes; une suite mesquine 
l'accompagne. Et la populace s'écoule stupéfaite en mur- 
murant : " Comment ! c'est là le roi de France (3) ! » Une 
semaine après, elle accueillait par des vivats la venue de 
Richard Cœur de Lion, dont les galères pavoisées, ma- 
gnifiques, s'avançaient en bataille, trompettes sonnant. Ce 
qui accrut le prestige des Anglo-Normands, fut leur entrée 
de vive force dans la ville, en dépit des Français qui crai- 
gnaient que l'arrivée de tant de troupes n'amenât la fa- 
mine (4). 

Brutal lui-même, Richard permit à ses soldats toutes les 
violences, traita la Sicile en pays conquis et le roi Tancrède 
en vassal. Mais ces procédés ne nuisirent point à sa re- 
nommée, 

(1) Gonvenlion entre la couiinunauté de Gênes et le duc Hugues de 
Bourgogne, mandataire du roi de France, pour le nolis de navires de trans- 
port. Gènes, février 1190. (Archives de Gènes, Materie politiche, uiazzo2; 
impr. partiellement dans les Moiium. Iiist. patriae, Chartarum, t. III, 
col. 355.) 

(2) Roger DK HovEDEN, C/ironica, éd. Will. Stubbs, dans les Clironicles 
and inemorialx, t. III, p. 39. Richard n'ayant offert que trois galères, 
Philippe les refusa. 

(3) Jtinerariuin peregiinorum et gesta régis Ricardi, auctore, ut vide- 
tur, RiCARDO, canonico S. Trinitatis Londoniensis, éd. Will. Stubhs, dans 
les Chronicles and memorials, t. I, p. 156. 

(4) Raoul de Diceto, Ms. du Briiish Muséum 13 E VI col. 656; apud 
Matthieu de Paris, Chronica majora, t. II, p. 366. 



144 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Les parades allaient droit au cœur des méridionaux, et 
Richard Cœur de Lion, en vrai paladin, avait dans les mises 
en scène héroïques une habileté incomparable. L'ostenta- 
tion qu'il déployait à Messine fut encore surpassée au dé- 
part de cette île pour la Terre Sainte. Le 10 avril 1191, par 
une belle journée de printemps, son immense flotte s'enfonça 
comme un coin dans le détroit, sur huit rangs, les bâtiments 
à une encablure les uns des autres et les lignes à une portée 
de trompette (1). La reine douairière de Sicile, la fiancée de 
Richard I", Bérangère de Navarre, ouvraient la marche avec 
trois grands vaisseaux et les Normands de Sicile qui s'étaient 
joints à leurs compatriotes; treize dromons suivaient, puis 
les transports, les grosses busses, sur cinq rangs de profon- 
deur qui s'élargissaient de plus en plus, par lignes de qua- 
torze, vingt, trente, quarante et soixante bâtiments. En 
serre-file, venaient 53 galères que Richard commandait en 
personne : c'était l'arrière-garde. 

Philippe-Auguste, pendant ce temps, passait modestement 
en Palestine (:2), puis licenciait sa flotte mercenaire. 11 prit 
ses quartiers devant Acre, que les chrétiens assiégeaient 
depuis plusieurs mois, et poussa vivement les travaux d'at- 
taque du côté de la Tour Maudite. 

Avant de gagner la Palestine, Richard fit un crochet vers 
l'Archipel et trouva l'occasion de conquérir un royaume. 
Le (> mai, après une relâche à Candie et à Rhodes, il tou- 
chait Chypre. Quelques-uns de ses navires jetés à la côte 
avaient été pillés par les insulaires, malgré l'énergique 
résistance des Normands Roger de Harcourt et Guillaume 
Du Bois. Richard envoya demander raison au prince Isaac 
Comnène : « Ptrut, sire, répondit le prince avec une dédai- 

(1) Itinerarium, l. I, p. 176. — Raoul de Diceto, col. 660. 

(2) La Chronique des patriarches d'Alexandrie (Bihl. nat., ins, arabe 304, 
p. 274) évalue à cent busses la flotte française. — Philippe était parti le 
30 mars 1191 (Itinerarium, t. I,p. 175), et il arriva devant Acre le 20 avril. 
{Itinerarium, t. I, p. 181.) 



LES CROISADES. ]45 

gneuse désinvolture, je n'ai rien de commun avec le roi 
d'Angleterre. » 

u Aux armes, » rugit Cœur de Lion en apprenant la 
réponse, et déjà les barques de ses esnèques volent vers 
Limisso. Sur la plage, les Grecs, les Griffons comme on les 
appelait, avaient formé avec les objets les plus disparates : 
portes, fenêtres, tonneaux, pavois, vieilles galères et pon- 
tons, une barricade munie de nombreux arbalétriers. Cinrr 
galères, embossées par devant, appuyaient de leur tir la dé- 
fense fixe. Mais rien n'arrêta Richard Cœur de Lion, qui 
combattait à la tête des siens : il fonça sur les galères, et 
bientôt les Griffons éperdus tombaient par grappes du haut 
des ponts. La barricade fut emportée, l'île prise, Isaac 
Comnène chargé de chaînes d'argent et le trône de Chypre 
donné à un prince français. Gui de Lusignan (I). Richard, 
cependant, avait appris par un navire rencontré en route 
qu'on l'attendait à Acre. 

Il se rembarqua le 5 juin, à Famagouste, pour la Terre 
Sainte. A la hauteur de Saïda, le 7 juin, un trois-màts appa- 
rut, faisant route vers Saint-Jean d'Acre. Son énorme ga- 
barit, la hauteur prodigieuse de ses mâts, l'apparence solide 
et gracieuse de sa coque cuirassée de feutre vert et jaune, 
frappèrent tous les marins du temps et produisirent un lou^j 
frémissement d'admiration dont nous relevons la trace dans 
les chroniques arabes et latines. On le rangeait dans la caté- 
gorie des dromons. On l'avait vu embarquer à Beyrouth 
tout un arsenal d'armes et de munitions, cent charges de 
chameaux, disait-on, sans compter les provisions de bouche. 
Mais quelle était sa nationalité ? Richard I" envoya Pierre 
Des Barres aux renseignements : «Le navire s'avoue du roi 
de France, rapporta Pierre Des Barres ; mais on ne recon- 

(1) Itinerai-ium régis Ricardi, t. 1, p. 186-191. — L'Eslone de la 
Guérie Sainte (1190-1192), par Ambroise, éd. G. Paris, dans la Coll. det 
Documents inédits. Paris, 1897, in-i", p. 40, vers 1439 et suiv. 

1. \0 



l.-Ki HISTOIHE DE LA MARINE FHANÇAISE, 

naît pas l'idiome français; aucune bannière, aucun signe ne 
laisse croire qu'il est chrétien. » D'autres éclaireurs reve- 
naient, porteurs d'une réponse différente : « Navire génois, 
en route pour Tyr (l)- " 

La maladresse de ces réponses laissa soupçonner le stra- 
tagème habituel des Sarrasins. Un bâtiment musulman 
venait de s'introduire dans le port d'Acre, en se donnant les 
a[)parences d'un navire chrétien : sur les voiles, une croix, et 
ea évidence, des porcs, animaux réputés immondes par les 
sectateurs de Mahomet. Des soldats francs, choisis parmi 
les prisonniers, étaient placés sur le pont, et des musulmans 
habillés à la mode franque, la l)arbe rasée, avaient jusqu'à 
la fin entretenu l'illusion en saluant les marins de la flotte 
de blocus dans leur langue (2). 

(i Je donne ma tête à couper que le navire est sarrasin, 
s'écria un matelot de Richard. Lancez une galère derrière 
lui, qu'elle s'approche à toute vitesse sans faire le salut, et 
vous saurez à quoi vous en tenir. " Ainsi fut fait. 

A peine la galère fut-elle à portée du dromon que des 
flèches s'abattirent sur elle. L'expérience était concluante; 
le trois-mâts était bien musulman; il transportait à Saint- 
Jean d'Acre un renfort de huit cents hommes d'élite (3), 
commandés par sept émirs. Vingt et une galères se jetèrent 
sur le géant immobilisé par le calme. Mais leur allure se 
modéra sous la pluie de fer et de feu qui tombait du haut 
des bordages; les feux grégeois s'étalaient en nappes de 

(1) Itinerarium, t. I, p. 206. — Raotîl de Diceto, col. 661. 

(2) L'Histoire d'Alep de Kamal-ad-Dîn, version française d'aprè.^ le 
texte arabe, par M. E. Blochet, dans la Revue de l'Orient latin, t. IV 
(1896), p. 198. — Monaclii Florentini Acconensis episcopi De recupera- 
tione Ptolemaidœ liber, publié dans l'édition de Rojjer de Hoveden, 
Chronicu, par le D' W. Stubbs [Chronicles and Memorials of Great Bri- 
tain). London, 1870, in-8", t. III, p. cxxxii. 

(3) Sept cents soldats suivant l'Histoire d'Alep (p. 199), qui évalue à 
vingt et une voiles la flotte de Kichard. Baha-ad-Din (Histor. Orientaux des 
Croisades, t. III, p. 221), porte l'effectif à quarante voiles. 



LES CROISADES. 1 i7 

flammes, des serpents venimeux s'abattaient en sifflant sur 
les ponts. « En avant! cria Richard Cœur de Lion : si l'en- 
nemi échappe, vous serez pendus, oui, je vous ferai périr 
dans les derniers supplices. » Les marins ont entendu; les 
uns lacent les gouvernails du dromon, d'autres se hissent à 
la force du poignet le long des bordages. Plus d'un retombe 
à la mer, la tète fendue ou les mains tranchées d'un coup 
de cimeterre : luie poignée d'hommes cependant s'étaient 
rendus maîtres de la proue, quand les Turcs montent en 
masse des entreponts, refoulent les assaillants et les jettent 
par-dessus bord. Trois navires ont déjà sombré. 

Richard perd tout espoir d'amariner cette riche proie et 
donne l'ordre de la couler. Ses galères reculent, prennent 
leur élan, fondent sur le trois-mâts, qu'elles lardent à coups 
d'éperon. Suivant une autre version, ce fut un plongeur qui 
perfora la carène (1). Le géant s'enfonçait peu à peu dans 
l'abîme. Yacoub, maître des engins et commandant des 
djandârs, pour ne pas tomber vivant aux mains des vain- 
queurs et leur ôter tout espoir de s'emparer du dromon, 
descend dans la cale, une hache à la main, et agrandit la 
voie d eau (2). Au moment où le navire somljrait, l'équipage 
se jeta à l'abordage des galères anglaises, avec quel insuccès, 
vous le devinez. On n'épargna que les émirs et les ingénieurs 
habiles dans la construction des machines de guerre (3). 

Ce combat naval hâta la chute de Saint- Jean d'Acre. La 
garnison, exténuée et démoralisée, incapable de tenir plus 
longtemps contre les attaques de Philippe-Auguste et des 
autres croisés, capitula le 12 juillet, après deux ans d'un 
siège mémorable : trois cent mille hommes y avaient trouvé 
la mort. 



(1) Raodl de DicETO, col. 662. 

(2) Histoire d'Alep, p. 199. 

(3) Ilinerarium, t. 1, p. 209. — Raoul de Diceto prétend que 200 per- 
sonnes sur 1,500 furent sauvées, et V Histoire d'Alep 2 personnes seulement. 



148 IIISTOIRK DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Philippe-Auguste, prétextant son faible état de santé, 
mais en réalité blessé de la conduite de Richard 1% qui 
avait refusé d'épouser sa sœur Adélaïde, après s'être hancé 
à elle, résolut de retourner en France. Il était si démuni, 
en fait de marine, qu'il dut emprunter deux galères à son 
rival (1). 11 laissait quelques troupes en Palestine sous les 
ordres du duc de Bourgogne. 

Richard, secondé par la flotte, emporta les places de la 
côte : Jaffa, Ascalon, Césarée; deux fois, il pénétra dans 
l'intérieur des terres et parvint en vue de Jérusalem; mais 
Saladin l'empêcha de rester dans la Terre promise. Les con- 
quêtes chrétiennes le long de la côte furent bientôt mena- 
cées. Richard dut courir au secours de Jaffa avec cinquante 
bâtiments. Une galère peinte en rouge, avec la tente et 
l'étendard couleur sang, fut la première à débarquer son 
monde : c'était celle du roi; en moins d'une heure, les 
autres galères en avaient fait autant, et la ville fut sau- 
vée (2). Mais, en définitive, tous ces beaux exploits n'eurent 
d autre effet que de frapper les ennemis d'admiration pour 
la bravoure personnelle de Richard : ils n'eurent aucune 
influence sur le sort de la Palestine. Richard demanda à 
Saladin une trêve de trois ans et se rembarqua pour l'Eu- 
rope. 

La quatrième croisade est l'odyssée extraordinaire d'une 
armée de pèlerins franco-flamands amenés d'incident en 
incident à la conquête d'un empire. Leurs plénipotentiaires, 
en particulier Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Cham- 
pagne et futur chroniqueur de l'expédition, avaient traité 
du passage avec Venise. Moyennant quatre-vingt-cinq 
nulle marcs (3), la République se chargeait du transport 

(1) L'Estoire de la Guérie Sainte, v. 5300. 

(2) Anecdotes et beaux traits de la vie du sultan Youssof (Salafi-ed-Din), 
par Imam, dans les Historiens Orientaux des Croisades, t. III, p. 332. 

(3) Environ 4 millions 1/2. L'effectif prévu était de 4,500 chevaliers. 



LFS CROISADES. 149 

des troupes et fournissait de plus cinquante galères d'es- 
corte, « por l'amorde Dieu, " disait-elle, c'est-à-dire contre 
l'abandon de la moitié des prises; c'était une façon nouvelle 
d'entendre le désintéressement. On en eut bientôt un spé- 
cimen. 

La flotte préparée se trouva trois fois trop nombreuse 
pour les croisés français qui vinrent au rendez-vous : beau- 
coup d'entre eux étaient descendus, en dépit des conven- 
tions, vers Marseille ou vers les Fouilles; tout un corps 
d'armée s'était embarqué en Flandre sous les ordres de Jean 
de Néle, châtelain de Bruges; de Thibaut, fils du comte de 
Flandre, et de Nicolas de Mailly. Venise exigeait le paye- 
ment intégral du prix convenu ; les seigneurs se dépouillèrent 
de leur vaisselle, les passagers se cotisèrent; les escarcelles 
vidées, il s'en fallut de plus d'un tiers que le prix d'affrète- 
ment fût atteint. Pour se libérer, les Français acceptèrent 
d'aider la République à reprendre Zara en Dalmatie. Le 
légat objecta la défense pontificale d'attaquer aucun peuple 
chrétien; mais la volonté indomptable du vieux doge Dan- 
dolo l'emporta : et la flotte quitta les lagunes le 8 oc- 
tobre 1202. 

Le 10 novembre, les trois cents voiles (1) se déployaient 
devant Zara : les galères rompaient la chaîne du port; une 
semaine après, la ville se rendait : les croisés y prirent leurs 
quartiers d'hiver (2). 

Des aml^assadeurs se présentèrent au camp avec de ma- 
gnifiques promesses qu'ils exposèrent de la part de leur 
maître : deux cent mille marcs et des vivres pour les croi- 



9,000 écuyers et 20,000 sergents à pied. Le tarif adopté était de 2 marcs 
par homme et 4 par cheval. Les vivres étaient fournis pendant neuf mois 
par la l\épul)h'rjue. (Geoffroi de Yili.euardoiik, Conquête de Conslanliito- 
ple, éd. Natalis de VVailly. Paris, J872, in-8°, p. 10-14.) 

(1) Andre.î: D.\i\DULi, Clironicon, apud Mi'RAioiii, Retuni ilnlicariiin 
scriptores, t. XII, col. 320. 

(2) ViLLEiiARDOui.N, p. 36, 44 et suiv. 



150 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

ses, la réunion des églises grecque et latine, l'entretien d'une 
armée en Terre Sainte (1). C'était le cas d'appliquer le 
« timeo Danaos, et dona ferentes » , ce que ne manquèrent 
pas de faire les lettrés, l'abbé de Vaux entre autres; car la 
proposition émanait d'un Grec, Alexis, fils d'Isaac l'Ange, 
empereur détrôné de Constantinople; en retour de ces 
offres, il implorait notre appui contre Alexis III. Les barons 
français ne s'accordèrent pas sur la réponse à faire : les uns, 
comme Simon de Montfort, impatients et las de tous ces 
retards, prirent la x'oute de Hongrie; d'autres, avec Renaud 
de Montmirail, continuèrent leur voyage vers les Lieux 
Saints. Les derniers se rallièrent à l'avis du doge, dont 
l'opiniâtreté triompba pour la seconde fois. Dandolo avait 
accueilli favorablement la requête du jeune Alexis, sim- 
plement par souci des intérêts commerciaux de Venise. 
<i C'était assurément se compromettre que d'envoyer une 
flotte de guerre équipée parla llépublique attaquer l'Egypte, 
un pays où ses marchands faisaient des affaires d'or (2). » 

L'expédition d'Orient était un dérivatif inespéré. 

Le lundi de Pâques, 7 avril 1203, la flotte quitta Zara, 
préalablement démantelée et ruinée. On donnait comme 
rendez- vous aux dissidents et à la (lotte flamande, dont on 
avait appris l'arrivée à Marseille, le port de Modon en 
Grèce; mais aucun bâtiment, aucun homme ne rallia. Bien 
au contr;tire! A Gorfou, de nouvelles défections faillirent se 
produire : des chevaliers français déclaraient leur ferme 
intention de regagner Brindes: ils se laissèrent cependant 
toucher par les prières de leurs amis, qui les supplièrent à 
genoux (h' ne pas affaiblir l'effectif déjà bien amoindri de 
1 armée. 

L éblouissant spectacle ([ui s'offrit, le2;ijuin, aux regards 

(1) Vii.i.KHAnDOUiN, p. 62 et .suiv. 

(2) W. Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen ûffe, trad. 
Furcy-Raynaud. Leipzij;, 1885, ln-8», t. I, p. 266. 



LliS CIîOISADKS. i:,I 

des pauvres barons d'Occident récompensa leur dernier 
effort. La flotte était arrivée près de Tabbaye de San-Ste- 
fano sur la Propontide. A trois lieues de là, se déroulait le 
panorama de Constanlinople, des palais et églises d'une 
richesse incomparable, une ville immense dont les petites 
cités latines donnaient à peine l'idée : d'un mot, Villehar- 
douin peint l'émotion de ses compagnons d'armes : a II n'i 
et si hardi cui la chars ne fremist (l). » Gonstantinople 
avait la forme d'une voile latine, triangulaire, deux des 
angles tovirnés vers la mer. De tous côtés, la flotte pouvait 
y accéder, les eaux restant profondes jusqu'au pied des 
remparts (2). 

Les Grecs savaient coml)icn cette longue enceinte mari- 
time était vulnérable : ils îa renforcèrent d'une seconde ligne 
de murailles et adoptèrent un plan de défense en harmonie 
avec la topographie locale. Ils jugèrent dangereux de can- 
tonner leur flotte à l'arsenal de Blachernes, au fond de la 
Corne d'Or, où elle aurait été acculée par les assiégeants. 
Fermant donc la Corne d'Or d'une chaîne dont l'extrémité 
était rivée à la tour de Galata, ils conçurent le projet de 
prendre à revers la flotte latine au moment où elle cherche- 
rait à pénétrer dans cette baie intérieure. La défense mol)ile 
aurait comme point d'appui, comme refuge au besoin, l'ar- 
senal de Contoscèle sur la Propontide, dont le bassin, enve- 
loppé de hautes murailles, fut approfondi au vif-argent : 
une chaîne en défendait l'entrée (3). Mais que pouvait le 
mégaduc Théodore Lascaris avec quelques galères, der- 
niers vestiges des brillantes escadres d'antan! 

La flotte des croisés put parader impunément Sous les 
murs de Byzance afin de montrer au peuple le jeune pré- 

(i) VlLLEHAUDOUIN, p. 72. 

(2) Chronique de Romanie, publiée par Ruchon dans ses Chroniques 
étrangères relatives aux expéditions françaises pendant le xni* siècle, Pan- 
théon littéraire. Paris, 1840, in-S", p. 14. 

(3) G. PacuymÈre, Michael Palaeologus, liv. V, chap. x. 



152 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

tendant. Puis elle s'apprêta à débarquer près de la ville les 
troupes formées en sept corps sous les ordres de Baudouin 
et de Henri de Flandre, Hugues de Saint-Pol, Louis de 
Blois, Matthieu de Montmorency, Eudes de Champlitte et 
Boniface de Montferrat. A Tavant-garde, Baudouin dispo- 
sait des archers et des arbalétriers pour balayer la côte; les 
étrangers : Toscans, Lombards et Allemands, étaient à l'ar- 
rière-garde avec Boniface de Montferrat. L'attaque com- 
mença aux feux de l'aurore : " et li matins fu biels, im poi 
après le soleil levant " La flotte s'avançait sur trois lignes; 
en tête, voguaient les galères de guerre, les huissiers en 
remorque portaient la cavalerie, les grandes nefs venaient 
derrière avec l'infanterie. Chevaliers et archers, sautant à 
la mer, délogèrent par une charge vigoureuse l'armée 
d'Alexis HI qui leur disputait le rivage et l'obligèrent à se 
renfermer dans Constantinople. 

La tour de Galata, à l'entrée du port, fut emportée, 
tandis que VAqitila fonçait, toutes voiles dehors, sur la 
chaîne tendue à l'entrée de la Corne d'Or et la brisait (1). 
Les Vénitiens auraient voulu que tout l'assaut " fust par 
devers la mer. Li François disoient que il ne savoient 
mie si bien aidier sor mer com il savoient par terre (2) » . 
On s'arrêta donc à une attaque par terre et par mer. Elle 
eut lieu le 17 juillet 1203. 

Quatre corps français, commandés par Baudouin et Henri 
de Flandre, Louis de Blois et Hugues de Saint-Pol, mon- 
tèrent à l'assaut du côté du palais de Blachernes, pendant 
que les autres corps restaient à la garde du camp. Une 
quinzaine d'hommes parvinrent au faîte des remparts; mais 
les Anglo-Danois de la garde véringue, après un terrible 
corps à corps, les arrêtèrent et, ayant reçu des renforts, 
repoussèrent l'escalade. 

(1) Dandoi.o, apiul McRAToni, t. XII, col. 321-322 

(2) ViLLEHAHDOUIN, p. 90. 



LES CROISADES. 153 

Du côté des Vénitiens, le succès se prononçait, grâce à 
l'admirable « proesce » d'un vieillard octogénaire, Dandolo ; 
le premier à terre, il entraîna les siens d'un tel élan qu'en 
peu d'instants vingt-cinq tours tombèrent en leur pouvoir. 
Les Vénitiens prévinrent un retour offensif de l'ennemi en 
masquant leurs positions par un rideau de flammes et de 
fumée noire que le vent chassait en tourbillons vers la 
ville (1). L'empereur Alexis, occupé ailleurs, était sorti de 
l'enceinte pour combattre les Français. Ces derniers avaient 
six corps de bataille contre quarante ; mais leur ferme con- 
tenance en avant des palissades du camp donna au doge le 
temps d'arriver et, toutes les troupes réunies, de mettre en 
fuite Alexis. 

Isaac l'Ange fut rétabli sur le trône. Il sentait, sous le 
« bel semblant " , dont faisaient montre ses sujets, sourdre 
un violent dépit contre l'intervention étrangère. Les croisés 
partis, l'irritation éclaterait sans contrainte. 11 retint donc à 
sa solde ces auxiliaires, non sans récriminations du parti 
français qui, à Corfou, " avait meu la discorde » et voulait 
continuer sur Jérusalem. Le contrat de société, « la com- 
paignie " entre Français et Vénitiens, fut pi'olongé d'un an 
jusqu'à la Saint-Michel de l'année 1204. L'armée latine fut 
cantonnée dans un faul)ourg de Constantinople, à Galata; 
la flotte hiverna dans la Corne d'Or (2). 

Entre Latins et Grecs, les rapports s'aigrirent dès que le 
jeune Alexis, aidé par un corps d'armée français, eut assez 
affermi la domination paternelle pour se passer d'alliés. Un 
incendie, dont les causes restèrent inexpliquées, dévora 
une partie de Constantinople; le fi^ont du feu parcourut 
(i demie lieue de terre " . Il s'en fallut de peu que la flotte 
vénitienne n'eût le même sort, non par accident cette fois : 
les gens de Byzance lancèrent sur elle dix-sept grandes nefs, 

(1) ViLLEHAiiDOuix, p. 97 et suiv. 

(2) Idem, p. 113. 



154 IIISTOIKE DE LA MAUINK FRANÇAISE. 

brûlots énormes chargés de poix et d'étoupcs enflammées : 
le vent, qui soufflait " durement » de TOuest, les portait en 
plein sur la flotte à l'ancre. Mais les marins de Venise, avec 
une dextérité remarquable, accrochèrent les brûlots et les 
tirèrent dans le courant dvi bras de Saint-Georges, qui les 
emporta. 

L'ingrat Alexis fut payé de " de guerredon » . Il fut 
étranglé par un de ses officiers, Murzuphle, qui chaussa les 
bottes vermeilles d'empereur d'Orient (janvier 1204). Les 
croisés, sans cesse dupés, résolurent d'en finir en prenant 
Gonstantinople pour leur compte : un empereur, élu par 
douze des leurs, aurait le quart des conquêtes; Français et 
Vénitiens se partageraient également les trois autres quarts. 

Le vendredi 9 avril, la flotte, partie de Galata, s'avança sur 
une ligne d'une demi-lieue de long, chaque corps formant 
une escadre distincte, les nefs alternant avec les galères et 
les huissiers chai-gés de chevaux. Le combat s'engagea en 
cent endroits à la fois. Du haut des antennes, les échelles 
de corde tombaient sur les murailles, où les Latins montaient 
avec furie; néanmoins, après un rude corps à corps, ils 
furent repoussés avec perte. Quelques nefs continuèrent à 
tirer de leur mangonneaux pour couvrir la retraite. Le 
conseil de guerre fixa au lundi 12 avril un second assaut : 
les nefs s'attacheraient deux par deux à chaque tour du seul 
périmètre de la Corne d'Or, car le courant ne permettait 
point de tenir dans le bras de Saint-Georges. 

Par une forte brise, la Pèlerine et le Paradis vinrent 
heurter une des tours désignées : l'équipage bondit à l'as- 
saut, un Français, André d'Urboise, et un Vénitien en tête : 
la tour était prise, la brèche faite (1). Les croisés brisent trois 
des portes et entrent en masse. Murzuphle, fait prisonnier, 
est précipité du haut de la colonne d'Arcadius toute chargée 

(1) VlLLEUAllDOUIK, p. 143. 



LKS CROISADKS. Ij5 

de bas-reliefs triomphaux, d'où une prédiction déclarait que 
serait jeté un empereur perfide (l). 

Quelques jours après, à minuit, " en Teure que Diex fu 
néz )) , Baudouin, comte de Flandre, était proclamé empe- 
reur. L'empire latin d'Orient était fondé; il devait durer 
soixante ans (1204-12()1). Je n'ai pas à retracer les conquêtes 
continentales des croisés. Ils soumirent promptement les 
provinces européennes de l'Empire. Boniface de Montferrat 
eut le royaume de Salonique, et un neveu et homonyme du 
maréchal Villehardouin conquit la Morée avec l'appui d'une 
flotte vénitienne (!2). 

La défection de sept mille croisés, qui partirent subrepti- 
cement en s'entassant sur cinq grandes nefs de Venise (3), 
réduisit, un moment, à quelques ports l'occupation fran- 
çaise : Bizoe en Thrace, Selymbria sur la Propontide, Spiega 
et Kios sur la côte asiatique. Les Bulgares attaquaient au 
nord, les Grecs de Théodore Lascaris au sud. L'empereur 
Henri, qui avait succédé à son frère Baudouin, était sans 
cesse sur le qui-vive : un jour, le 31 mars l!2()7, il apprend 
le subit investissement de Kios, que défend Macaire de 
Sainte-Menehould avec quarante chevaliers. Il était alors à 
ta])le dans son palais de Blachernes. Il se précipite vers le 
port et, avec lui, la Cour, les Vénitiens, les Pisans s'embar- 
quent sur dix-sept vaisseaux assemblés à la hâte; Geoffroy 
de Villehardouin est dans l'un, Milon de Brabant dans un 
autre. La flottille s'avance sur une ligne contre les soixante 
navires de Lascaris, qui reculent et s'adossent au rivage. 
Henri attendait, pour attaquer, des renforts de la capitale : 
mais l'ennemi lui évite cette peine; gardé à vue, il perd 
contenance et déloge dans la nuit du P' au 2 avril, après 
avoir incendié sa propre flotte (4). Sturiouc, l'amiral de 

(1) ViLLEHAnnouiN, p. 183. — Cluonicjue de Homanie, éd. Buchon, p. 20. 

(2) Idem, p. 195. 

(3) Avril 1205. (ViLLEUAiiDOuiN, p. 225.) 

(4) Villehardouin, p. 283. 



156 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Lascaris, ayant paru avec dix-sept galères devant Cyzique, 
l'empereur lança à sa poursuite quatorze galères qui lui 
donnèrent la chasse deux jours et deux nuits sans le join- 
dre (1). 

A quelque temps de là, c'était un pirate de Nègrepont, 
Ravan, qui insultait les franchises territoriales de l'empire, 
sous les yeux de lempereur. Les galères du pirate cher- 
chaient à emmener une grande nef ancrée dans le port de 
l'Armiro, en Thessalie. Pour la dégager, l'empereur dut 
lancer sur les pirates ses chevaliers, montés sur de simples 
harques (2). 

Des alertes continuelles démontraient l'urgence d'une 
marine de guerre permanente. Les empereurs latins ne 
surent pas le comprendre. Ils se contentèrent de mobiliser, 
à l'occasion, quelques navires vénitiens (3), qu'ils remi- 
saient dans un petit port voisin du monastère du Christ 
Evergète (4). Cette négligence leur coûta l'empire, en 1261; 
les basiles grecs, établis à Nicée, s'étaient maintenus dans 
la domination de la merde Marmara et de la mer Noire; ce 
fut leur flotte de guerre, une soixantaine de navires, qui 
mit en fuite le dernier empereur latin, Baudouin II (5). 

De même, les princes francs d'Achaïe s'étant déchargés de 
la garde de leurs côtes qu'ils confièrent à Venise, la Répu- 
blique y gagna, moyennant la solde annuelle de quatre, 
puis de deux galères, les ports de Coron et de Modon (6). 

Kn définitive, comme souveraine d'un quart et demi de 
l'empire, de la Dalmatie, de la Crète et de nombreuses 



(1) VlLLKHAnDOriN. p. 288. 

(2) Idem, p. 403. 

(3} Chronifjue de Romanie, éd. Buchon, p. 101. — Le Beau, Histoire 
du Bas-Empire, t. XVII, p. 365. 

(4) PiCHYMÈRE, De Michaelc Palaeolo'go, liv. V, chap. x. 

(5) Chronique de Bornante, p. 101. — Krause, Die Byzantiner des Mit- 
telaltcrs, p. 26!). 

(6) Clironica de Bomanie, p. 179. 



LES CROISADES. I57 

petites principautés de l'Archipel (1), elle avait été la 
seule à profiter de la guerre. Nous avions été sa dupe. Et 
comment en eùt-il été autrement? 



II 

PORTS MÉDITERRANÉENS. 

Les Capétiens n'avaient encore aucun débouché sur la 
Méditerranée (2). Sous les derniers Carolingiens, l'autorité 
royale, cessant de se faire sentir aux extrémités de la France, 
s'était confinée aux provinces du centre et du nord. La Pro- 
vence dépendait de l'Empire ; de l'autre côté du Petit 
Rhône, l'ancienne Septimanie relevait des comtes de Tou- 
louse (3), qui possédaient en propre les comtés de Narbonne 
et de Saint-Gilles (4) . L'indépendance avait enfanté l'anar- 
chie. Dès le milieu du xr siècle, les guerres particulières 
entre les seigneurs languedociens, la levée de péages sans 
nombre, tous les désordres des luttes intestines avaient 
atteint un tel degré d'acuité que le commerce était presque 
partout interrompu (5). 

Le remède fut pire que le mal. Les intérêts économiques 
du pays restaient subordonnés aux visées ambitieuses des 
seigneurs, qui payaient des plus honteuses concessions aux 
étrangers une promesse de coopération militaire ou navale. 
Le comte de Toulouse, Bertrand, octroyait aux marins 



(1) ScHLu.MBERGER, Ics Principautés fraiiques du Levant. 

(2) Louis le Gros, le premier, exerça quelque autorité en Laiifjuedoc. 
{Hintoire du Languedoc, nouvelle édition, t. III, p. 709.) 

(3) Partage de 1125 entre Alphonse Jourdain, comte de Toulouse, et 
Raymond Bérenger, comte de Barcelone. 

(4) Histoire du Languedoc, t. III, p. 771. 

(5) Ibidem, t. III, p. 401. — W. Heyd, Histoire ducornmerce du Levant 
au moyen âge, trad. Furcy-Raynaud. Leipzig, 1885, in-S", t. I, p. 185. 



15S HISTOIRK DE LA MARINE ERANÇAISE. 

génois le monopole des importations à Saint-Gilles (I). 
Guillem VI, chassé de Montpellier par une émeute et réin- 
tégré dans la seigneurie grâce au concours des galères 
génoises, leur accordait le privilège de commercer libre- 
ment dans ses domaines, sans autres concurrents que les 
Pisans : comme ces alliés n'étaient pas hommes à se con- 
tenter de si peu, Guillem dut interdire à ses propres sujets 
de naviguer au delà de Gènes (1143) (2). Douze ans après, 
la République ligurienne réitérait ses prétentions : » au prix 
du renouvellement de Todieuse servitude qui paralysait 
notre commerce avec l'Orient, elle eut la dérisoire généro- 
sité de promettre assistance à nos relations avec l'Es- 
pagne (3). 11 

De plus en plus exigeante elle voulait réserver à ses seuls 
marchands l'accès de nos côtes; les Pisans refusèrent 
d'obéir à cette injonction et nos franchises territoriales ne 
furent plus respectées par les navires de guerre. Le pape 
Alexandre III, embarqué sur une galère narbonnaise, faillit 
être enlevé en vue de Maguelone par la flottille pisane de 
l'empereur Barberousse (août 1164) (4). 

Les Bouches-du-Rhône devinrent le théâtre de sanglantes 
batailles, de chasses furieuses et de feintes habiles à travers 
le Delta. En ll(}5, les Pisans envoyaient huit galères 
côtoyer la Provence : quatorze galères génoises, lancées 
derrière elles, remontèrent le Grand Rhône, sur l'avis que 
l'escadrille était mouillé à Saint-Gilles. Les Pisans, avertis, 
détalèrent par le grau de la Chèvre, et, déroutant la pour- 
suite, qui alla s'égarer du côté des graus de Montpellier, ils 

(1) JAber jurium reipublicœ Genitensls, dans les Histoiiœ patriœ inonu- 
menta, t. I, p. 99 : privilèfje du 10 août 1109. 

(2) Liber jurium, t. I, p. 87. 

(3) Idem, t. I, p. 182. — A. Gkrmain, Histoire du commerce de Mont- 
pellier antérieurem eut à Touverture du port de Cette. Montpellier, 1861, 
2 in-8», t. I, p. 9:3-96. 

(4) MuiiATOiti, Chronica varia pisaiia, p. 177. — Histoire du Lanquedoc, 
t. VI, p. 13. 



T. ES (.ROISADES. I59 

revinrent achever leurs chargements à Saint-Gilles. Dépites, 
furieux d'avoir été joués, les Génois n'ont pas abandonné la 
chasse ; ils reparaissent à Arles avec quarante-cinq (>jalcres 
et défdent sans saluer personne, vociférant qu'ils vont châ- 
tier leurs insolents ennemis. Ceci se passait aux approches 
de la nuit. A moitié chemin entre Fourques et Saint-Gilles, 
les galères s'engravent contre un bas-fond; elles s'embar- 
rassent de leurs rames et de leurs gaffes et sont dans l'im- 
possibilité de continuer leur route avant le jour. Le lende- 
main soir, les deux parties en vinrent aux mains, mais 
sans résultats décisifs. 

L'année suivante, les rôles étaient renversés : les Pisans 
poursuivent les Génois et capturent cinq grands navires aux 
graux de Melgueil. Tandis qu'ils se reposent au quartier des 
étrangers à Saint-Gilles, surgissent soudain, à deux milles 
du campement, cinquante galères génoises. Ils n'ont, eux, 
que trente et un bâtiments. L'ennemi débarque et, malgré 
sa supériorité numérique, est vaincu après un rude combat. 
Néanmoins, les Pisans, affaijjlis par leurs pertes, redoutent 
une nouvelle attaque et tirent leurs navires fort avant dans 
les terres (1). 

Par la terreur ou par la diplomatie. Gênes arrivait à ses 
tins; au mépris des observations d'Alexandre III, elle s'at- 
tribuait un monopole inconnu des païens eux-mêmes (2). 
Elle emprisonnait les marchands de Montpellier, empêchait 
les Narbonnais d expédier par an plus d'un vaisseau chargé 
de pèlerins et obtenait d'eux d'importants privilèges com- 
merciaux (3) ; pour couronner son œuvre spoliatrice, elle 
faisait défendre à tous les marchands languedociens de 

(1) Annales Januenses, dans les Mon. Gernianiœ liist., t. XVIII, p. 66 
et suiv. 

(2) Bulle du 11 octobre 1168. (Gariel, Séries prxsulinn Mac/alonen- 
sium, t. I, p. 220.) 

(3) Gélestin Port, Essai sur l'histoire du commerce maritime de Aar- 
bonne, p. 96. 



IGO HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

naviguer sans son autorisation (1). Raymond V, comte de 
Toulouse, avait consenti à cette stupéfiante déchéance de 
ses droits : il avait abandonné de plus les ports de Mar- 
seille, d'Hyères et la moitié des places maritimes éche- 
lonnées entre Arles et la Turbie, à charge pour Gènes de 
fournir la flotte qui les conquerrait. Belles promesses, 
dont le seul inconvénient était d'être faites aux dépens du 
bien d'autrui. 

La campagne échoua. Mais, avec une outrecuidance 
inouïe. Gènes exigea et obtint des rois de Sicile Guil- 
laume I" et Frédéric Barberousso l'interdiction pour les 
Provençaux de commercer dans les Deux-Siciles (2). 

Aux mesures haineuses et tracassières des Génois, les 
grandes villes de la côte opposèrent une politique large et 
intelligente ; par des traités de commerce ou d'alliance, elles 
parantirent une réciprocité de traitements à leui'S natio- 
naux (;J). Gènes comprit que le temps des vexations était 
passé et que mieux valait s'arranger avec Montpellier, 
Marseille et Saint-Gilles ; elle alla jusqu'à contracter une 
alliance offensive et défensive (4). Des villes italiennes, 
Gaëte etPise, entraient en relations d'amitié avec nos cités 
provençales (5). Mais Saint-Gilles, le grand port du xii* siè- 
cle, dont l'église magnifique atteste la splendeur passée, 
Saint-Gilles déclinait. Il avait donné asile à deux papes 

(1) 1174. [Liber jurium, t. I, p. 296. — Germain, Histoire du com- 
merce de Montpelliei , t. I, p. 97.) 

(2) 1156, 119t, etc. (Liber jurium, t. I, p. 203,208, 371.) 

(3) Accord de 1140 entre JVIajijuelone et Montpellier. (Archives nation., 
J 340. — Germain, Hist. du comm. de Montpellier, t. 1, p. 5.) 

(4) Traités de Gènes avec INarboiine, 1" décembre 1182, 8 octobre 1224; 
avec .Montpellier, 3 août 1201, 28 août 1225; avec Marseille, 3 mars 1211, 
7 mai 1229; avec Saint-Gilles, 11 juin 1232. (Archives de Gènes, Materie 
politiclie, mazzi 2-4, publiés dans le Liber jurium, t. I. p. 760, etc., par 
Germain, Hist. de la commune de Montpellier, t. II, p. 422.) 

(5) Traités de Marseille avec Gaéte, l>ise et Nice, 1208, 1209, 1219. 
(Louis MÉn\ et F. Guikdon, Histoire analytique et chronologique... de 
Marseille, t. I, p. 215, 218, 271 et 134.) 



I.KS CriOISADKS. 



hipjitifs, Gélasc II et Innocent II, et à un roi de France mal- 
heureux, Louis VII. Et ce furent un interdit pontifical et une 
ordonnance royale qui lui donnèrent le dernier coup en 
1217. L'interdit le frappait comme l'un des foyers d'infec- 
tion de l'hérésie alhigeoise ; l'ordonnance lui enlevait toute 
clientèle en créant les fameuses foires de Beaucaire. 

Deux villes. Tune en Languedoc, l'autre en Provence, 
par leur importance croissante, devenaient les reines do 
l'essaim de petits ports qui couvraient nos rives méditerra- 
néennes. La guerre des Albigeois les mit aux prises, sans 
les affaiblir. C'était Montpellier et Marseille. 

Montpellier était à la fin du xir siècle le rendez-vous des 
a Arabes du Garb (Afrique septentrionale), des marchands 
de la Lombardie, du royaume de la grande Rome, de l'E- 
gypte, de la terre d'Israël, de la Grèce, de la Gaule, de 
l'Espagne, de l'Angleterre, de Gênes et de Pise " , une ba- 
bylone de peuples et de langues (1). Au siècle suivant la 
ville avait dans le Levant une grosse clientèle que ses 
vaisseaux desservaient. Depuis 1243, en vertu d'un privilège 
de Bohémond V, elle expédiait chaque année à Tripoli un 
chargement d'au moins huit cents tonnes de marchan- 
dises (2). En Egypte, elle profitait des licences de commerce 
accordées aux Aragonais (3). 

A la domination directe des rois d'Aragon et de Majorque 
(1204), Montpellier avait gagné des immunités commer- 
ciales dans les Etats de ses nouveaux maîtres et l'avantage 
insigne de vivre de sa vie propre (4). Conscientes de leurs 
intérêts, sollicitées peut-être par l'exemple des Républiques 

(1) Benjamin de Tudèle. Itinerarium , éd. Asher, p. 33. Cité par Ger- 
main, Hist. du comm. de Montpellier, t. I, p. 4-5. Le voyage de Benjamin 
de Tudèle eut lieu en 1166-1167. 

(2) Germain, Hist. de la commune de Montpellier, t. II, p. 513. 

(3) Heyd, Hist. du commer-ce du Levant, t. I, p. 421. 

(4) L'éloignement habituel des rois d'Aragon et de Majorque permettait 
en effet à Montpellier de se régir à sa guise. (Germain, ouv. cité, t. I, p. 11.) 

i. 11 



162 HISTOIRE DR LA MARINE FRANÇAISE. 

do rilalic, les jurandes villes de la côte provençale cher- 
chaient, autant que nos communes du nord, à s'émanciper 
du joug seigneurial. 

La communauté des hahitants de Marseille se lihéra paci- 
liquement de la suzeraineté des vicomtes de Baux; leur 
ayant peu à peu tout soutiré, tout acheté (1), de façon à 
devenir maîtresse de son sort, elle ht sanctionner son indé- 
pendance municipale par le dernier comte de Provence, 
Bérenger (1225) (2). Des Croisades, date le réveil de la 
vieille cité phocéenne, endormie d'un sommeil léthargique 
depuis des siècles. Soldats ou commerçants, les croisés 
marseillais récoltaient le fruit de leurs peines sous forme de 
concessions ou de privilèges. Chaque campagne leur était 
une occasion de profits. Foulque III, roi de Jérusalem, leur 
octroyait une rue de Saint-Jean-d'Acre (1136); Aymerl, roi 
de Chypre, leur accordait des franchises (l 180), et Conrad de 
Tyr, un consulat à étahlir dans sa ville (3), privilège commiui, 
11 est vrai, à Saint-Gilles, Montpellier et Barcelone (11S7). 

Des gros armateurs marseillais, de leur richesse et de 
leur état d'àme, nous avons un spécimen dans la famille de 
Manduel, dont les archives ont été conservées. En 1200, 
Etienne trafique avec la Sicile. Puis son commerce s'étend 
à toute la Méditerranée : le principal article d'exportation, 
c'est le drap de Douai ou l'étamine d'Arras. Etienne écovde 
en Barharle du corail, des grains, de la farine, du vin, du 
coton, des pièces de sole et de toile, de la hasane, du fil de 
Bourgogne, des millarès monnayés ; aux Baléares et en 
Syrie, 11 expédie des draps; en Angleterre, de l'alun et du 



(1) Tel le droit de délivrer des sauf-conduits, salvaloria (1212). 

(2) Louis MÉRY et F. Guindon, Histoire analytique et chronûlo(jique des 
actes et des délibérations du corps et du conseil de la municipalité de Mar- 
seille depuis le x' siècle jusqu'à nos jours, t. I, p. 136 et 228. Ces au- 
teurs publient tous les documents justificatifs de leur histoire. 

(3) Louis MÉRY et F. Gt'iNDON, t. I, p. 128, et Docum., p. 182, 183, 185, 
i92. 



LES ClU)ISAI)i:S. I,;; 

sucre. Cette hrillante fortune, les Mandiicl n'hésitèrent pus 
à la compromettre pour maintenir l'indcpendance de la 
cité. Jean est de ceux qui refusent de reconnaître la souve- 
raineté de Charles d'Anjoti, devenu comte de Provence par 
son mariage avec la dernière fille de Raymond Béreup^cr A'. 
Après la guerre, il ne souscrit point les " Chapitres de paix » 
(1252) ; il entre dans une nouvelle conspiration contre \o 
vainqueur; trahi, il est condamné à mort et décapité (I). 

La vieille cité provençale était alors des plus florissantes. 
Un symptôme significatif des progrès de son commerce est 
l'ensemble des mesures prises par la miuiicipalité pour en- 
courager les armateurs et, en particulier, la réglementation 
sévère de la concurrence étrangèrepar un tarif douanier (2). 
On réduisait à un seul navire le service de navigation des 
Hospitaliers et des Templiers pour la Terre Sainte ; la tête 
de ligne resterait à Marseille, toute escale depuis Gollioure 
jusqu'à Monaco étant interdite, deux départs étaient permis, 
en août et à Pâques de chaque année. Le navire ne pourrait 
recevoir plus de quinze cents pèlerins, mais un nombre indé- 
terminé de marchands, tous droits de droiture et usage de 
la commune réservés (12;i0) (;î). 

La tête de ligne des passages d'outre-mer, Marseille, 
était enterre d'Empire ; la papauté ne pouvait laisser à la 
merci de son ennemi mortel, Frédéric II, la destinée des 
Croisades. Dès 1240, les Légats avaient jeté leur dévolu sur 



(1) 1264. (Blancard, Documents inédits siii- le commerce de Marseille 
au moyen âge, t. I, Contrats commerciaux du xin' siècle. Marseille, 1884, 
in-S", p. XVI, XXIV et suiv.) 

(2) yii-^y et Gvi^aoji, Histoire de Marseille, t. I, p. 271. Les étrangers 
étaient soumis au droit de rivage sur les marchandises importées, au vinp- 
tain de carène sur leur navire, etc., 1228. {Ibid., t. I, p. 364.) 

(3) Traité entre Marseille et les deux Ordres religieux par devant Eudes 
de Montbéliard, connétable du royaume de Jérusalem, le 3 octobre 1230, 
ratifié par la communauté de Marseille le 17 avril 1234. (Pauli, Codice 
diplomatico del sacro mitilare ordine Gerosolimitano. Lucca, 1733, in-fol., 
t. I, p. 124, doc. cxvi.) 



164 HISTOIRE l)K LA M A H I lN K FRANÇAISE. 

une playe du Languedoc pour en faire le port de leurs 
rêves. Aigues-Mortes était un lieu marécageux et malsain, 
« dont la solitude n'était troublée que par le vol des oiseaux 
aquatiques, par le bruit des i-ames de quelques pécheurs ou 
par les chants religieux des moines de Psalmody (I). " 
Richard, frère du roi d'Angleterre, sollicité par les légats 
d'y embarquer ses troupes en partance pour la Palestine, 
refusa pour raison d'hygiène {"2). Louis IX n'eut pas les 
mêmes scrupules. Au cours d'une grave maladie, il avaitfait 
vœu de prendre la croix ; et comme il voulait, pour pré- 
parer l'expédition, un port qui lui appartînt, il n'avait pas 
d'autre choix possible. 

Le domaine royal, c'est-à-dire le comté de Saint-Gilles, 
resserré entre le comté de Melgueil et la Provence, n'avait 
pas deux lieues et demie de littoral. Encore le territoire 
d' Aigues-Mortes appartenait-il à l'abbaye de Psalmody, qui 
le céda à la Couronne par voie d'échange (3). 

L'emplacement de la ville future, terrain d'alluvions 
coupé de canaux et de lagunes, avait quelque chose de la 
féerique Venise. Le Rosanal venait du Rhône le baigner; le 
Vistre et la Vidourle descendaient du nord; le canal de la 
Radelle filait dans la direction de Lattes, port de Montpel- 
lier, et la ville de Saint Louis put se mirer dans une lagune, 
au fond de laquelle s'ouvrait la mer. 

Un môle aux roches énormes, adossées à une ligne de 
pilotis, s'éleva à l'entrée de la lagune pour arrêter les 
vagues soulevées par les vents du large. On en voit les 
ruines à deux kilomètres au sud de la ville. On leur donne 
le nom de Peyrade. Galères et bâtiments de faible tirant 
d eau pénétraient dans le port intérieur : les nefs de fort 

(1) J. Fagezy, Mémoires sur le port d' A'ujues-Mortes. Paris, 1889, in- 
8», p. 90. 

(^2) MxTTiiiKU DK Paris, Clironica majora, t. IV, p. 47. 

(3) Août 1248. (Di PiETRO, Histoire d' Aigues-Mortes. Paris, 1849, in-S", 
p. 36 et pièce justif. 2.) 



LES CROISADES. 165 

tonnage mouillaient en grande rade en dehors de la Pey- 
rade, les étangs du Repos et du Repausset formant à cette 
époque une baie largement ouverte au nord-ouest, mais 
abritée des vents du sud-est par la pointe de l'Espiguette : 
ici était le Repos, là le Repausset ou Peu de Repos, noms 
significatifs alors, sans raison d'être aujourd'hui cpi'un 
cordon littoral sépare les deux étangs de la mer (l). 

Une tour gigantesque, commencée dès 1240, constitua 
le premier ouvrage défensif d'Aigues-Mortes. Haute de 
34 mètres, avec des murs épais de (3 à la base, la tour de 
Constance était surmontée d'une tourelle de 17 mètres de 
hauteur où un farot s'allumait chaque nuit pour la sécurité 
delà navigation ("2). Aussi loin que le phare étendait ses 
feux, les navires qui touchaient terre devaient acquitter 
une taxe d'un denier par livre pour l'entretien du lumi- 
gnon (3). Des privilèges nombreux (4), et surtout le mono- 
pole du commerce languedocien, attirèrent promptement 
des habitants à Aigues-Mortes ; les maisons s'alignèrent au 
cordeau derrière une enceinte fortifiée. Le port des croi- 
sades futures était désormais à Taljri d'un coup de main, et 
l'embarquement des croisés français ne dépendait plus 
d'un caprice impérial ou de leur soumission aux conditions 
draconiennes de Gênes ou de Venise. 



(1) J. P.\GEZY, Mémoires su/- le port d'Aifjues-Mortes, p. 50 et siiiv., 86 
et suiv. — Cette excellente étude, solideiucnt appuyée sur les documents, 
complète et rectifie en certains passades l'étude purement technique de 
l'injjénieur LEiSTHÉnic, le Littoral d' Ai^ues-Mortcs aux ■x.iii'^ et xw'' siècles, 
p. 42, 47. 

(2) Cf. la description de la tour de Constance dans Di Pietro, Histoire 
d' Aigues-Mortes, p. 116. 

(3) Pagezy, ouv. cité, pièces justif. XI, XXII et p. 94. 

(4) Ordonnances des rois de France, t. IV, p. 47. 



l(i(i HISTOIRE DE LA .AIAUIlXE FKAlNÇAISE. 

III 

SAINT LOUIS. 

Saint Louis fut activement secondé, dans ses préparatifs 
de croisade, par le pape Innocent IV, qui était venu s'établir 
à Lyon et s'était entouré d'un concile. Subsides, décimes, 
indulgences lui furent prodigués : tout fut mis en œuvre 
pour constituer une grosse Hotte. Au.x armateurs qui donne- 
raient leur,s vaisseaux, aux particuliers qui en construiraient 
de nouveaux, les péchés étaient remis. Les règles de droit 
international, édictées trente ans auparavant par le concile 
de Latran contre la contrcijande de guerre, armes, chevaux, 
navires, et contre l'exercice des métiers de pdote, ingénieur 
ou autres en pays sarrasins, furent aggravées. Le concile de 
Lyon prohiba pour une période de quatre ans toutes rela- 
tions commerciales avec les Infidèles, de façon à laisser le 
plus grand nombre de vaisseaux possibles à la disposition 
des croisés (l). 

Les mandataires royaux retinrent vingt grandes nefs ou 
naves marseillaises, g^réées et équipées à dire d'experts, 
moyennant treize cents marcs l'une ; généreusement, la 
ville prenait à sa charge la fourniture et l'entretien de dix 
galères d'escorte (2). Bien qu'elle touchât le même prix pour 
douze grandes nefs et onze cents marcs l'une pour quatre 

(i) Elie Berceu, les Eeriistrcs d' Innocent IV, publiés iLins la Biblio- 
thèque lies Ecoles françaises d'Athènes et de Rouie. Paris, 1888-18'JO, iu-4", 
t. 1, p. xiAii, et t. II, p. xcvi : canons du 17 juillet 1245. 

(2) Contrat passé entre (iuillauuie de Mari et Pierre du Temple, syndics 
de Marseille, et les envoyés du i-oi, Renaud de Vieher, précepteur de l'Or- 
dre du Tcuiple en France, et André PoUin, prieur de l'Hôpital, 19 août 
1246. (Areliives nat., T 445, p. 36, et J 456, publié par Jai,, Parla Nan- 
torum, dans les Mélanges hisloiicjues (Coll. des doc. inéd.), t. I, p. 607, 
et A>-clicolo(/ie navale, t. II, p. 383. — Laforkt, la Marine des galères, 
p. 177-179.) 



f.KS CROISAf)ES, 1G7 

autres plus petites, Gènes n'offrit rien en retour (I) : ce qui 
ne l'enipècha pas de recevoir encore la commande de trois 
bâtiments réservés S[)écialement pour le roi et sa suite, 
le Saint-Esprit^ le Paradis et sans doute la Monnaie (2). 

Pris d'un beau zèle pour la marine, soit ostentation et 
désir de bien-être, soit déférence pour les prescriptions du 
concile, quelques grands seigneurs faisaient construire de 
magnifiques vaisseaux sur les chantiers de l'Océan : Hugues 
de Chàtillon, comte de Saint-Pol, en avait commandé un à 
Inverness, eiiEcosse (3) ; Raymond VU, comte de Toulouse, 
en équipait un autre en Bretagne (4). Hugues, surpris parla 
mort, ne vit point achever le sien ; l'autre ])àtiment ne 
toucha point Marseille à temps pour faire partie de la flotte 
de saint Louis. Ce ne furent point les seuls dèl)oires. Comme 
effectifs navals et comme date probable du passage, les 
évaluations primitives se trouvèrent loin de compte. On 
avait parlé du :2'i juin 1247 pour l'appareillage (5) : il fallut 
le proroger d'un an. 

On comptait aussi sur la formidaljlc marine norvégienne 
d'Hakon IV. Ne devait-il point au pape sa légitimation et 
son sacre? N'avait-il point pris la croix, lui aussi? Si belle 
que saint Louis lui fît la part, commandement en chef de 
la flotte et d'une grande partie de l'armée : — « Impos- 
sible! répondit le fourbe (G), bien résolu à rompre ses enga- 

(1) Contrat entre Guillaume de Varagine, écrivain de la communauté 
jjénoise, et les envoyés du roi, A.. Polin, Renaud " Gallarum " et Jean de 
Paris. Gènes, 13 septemlire. — S. Germain en Lave, octobre 1246. 
{Archives de l'Orient latin, t. II, 2"= p., p. 231.) 

(2) Nolis faits par les amiraux du roi, li. Lercari et J. du Levant, sur 
ordre des trésoriers. Ciênes, 1248, 20 et 23 mai. (Archives de Gènes, 
Archivio notarile Johannis Vegii (1235-1253), copié par Richerius, Note 
notariorum, t. V, p. 2177-2187.) 

(3) Matthieu de Paris, Chroinca majora, t. V, p. î)2. 

(4) Guillaume de Puy-Laurens, dans les Historiens de France, t. XX, 
p. 771. 

(5) Jal, Pacta naulorum, Mél. historiques, t. I, p. 607. 

(6) A Matthieu de l^aris, l'envoyé de S. Louis, 1248. (Matthieu de Paris, 



168 HISTOIRE DE LA MARK\E FRANÇAISE. 

gements vis-à-vis du Saint Siège, dès lors qu'il n avait plus 
rien à en attendre. Le caractère français est incompatible 
avec riîumeur impétueuse des Scandinaves; il vaut mieux 
que chaque armée fasse route à part. » La sienne ne se mit 
jamais en route. 

Les croisés frisons, hollandais et zélandais ne furent 
point prêts non plus en temps utile : constitués en corps de 
réserve, ils eurent ordre de s'embarquer l'année d'après, en 
mars 1249 (1). Ainsi, tout le faix de la guerre retombait 
sur les Finançais : l'évéque de Tusculum, légat pontifical, 
eut défense de les relever de leurs vœux si une dernière 
hésitation leur venait au moment d'embarquer (2). 

Mais, fatalité ! après les avoir si rigoureusement rete- 
nus, on ne put fournir à tous le moyen de passer la mer. 
Nombre d'arbalétriers, plus de mille, ne trouvèrent point 
de place à bord (3). Les gens responsables, les organi- 
sateurs de l'expédition, étaient, à Marseille, les trésoriers 
royaux Otton de Gavi, précepteur de l'hôpital de Marseille, 
et frère André " de Geogniaco " (4); à (îénes, Hugues 
Lercari et Jacques du Levant (5), anciens capitaines de la 
flotte qui avaient amené Innocent IV de Civita-Vccchia à 
Savone, en 1244. Sur la recommandation pontificale, saint 
Louis les nomma amiraux^ amiraux du roi. Ce sont les pre- 

t. IV, p. 652. — Riant, Expédition:!... des Scandinaves en Terre-Sainte, 
p. 340. — Berger, liejislres d'Innocent IV, t. II, S. Louis et Innocent IV, 

p. CLX.) 

(1) E. Bergeu, Registres d'Innocent IV, n" 3967 : Bulie datée de Lyon, 
22 juin 1248. 

(2) E. Berger, n" :5966 : Lyon, 19 juin 1248. 

(3) Matthieu DE Paris, t. V, p. 24. — E. Berger, t. il, p. ocxxxv. 

(4) Mandement adressé par (;es deux personnages aux amiraux Lercari et 
Du Levant. Marseille, 11 mars 1248. (Archives de (Ténes, Archivio notarile 
Johannis Vejjii, i(jpié par HiciiERius, Note sumpte nutarioruiii , t. V, 
p. 2177-2178.) 

(5) Mandement de S. Louis leur prescrivant d'acheter à Gènes pour cinq 
a six cents livres de carreaux à un pied. Paris, octobre 1247 : Vidinius 
daté de Gènes, mars 1248. (Archives de Gènes, Archivio notarile Bartho- 
loiiiaeide Eurnariis (1248), can. 13, fol. 30.) 



LES CROISADES. 169 

iniers titulaires de ce nom que nous ayons eus en France, 
de telle sorte que la création de notre marine de guerre fut 
un acte de toi, et que nos premiers amiraux nous furent 
donnés de la main d'un pape. Les deux Génois étaient 
rompus au métier de la mer; dés 1235, Lcrcari commandait 
une escadre envoyée contre Ceuta (1). 

La besogne n'était point des plus faciles d'organiser l'em- 
barquement de 3(),0()0 hommes (2). Quelques seigneurs, 
comme Jean de Joinville, avaient passé un traité particulier 
avec des armateurs de Marseille (3). Mais le rendez-vous 
général des troupes était à Aigues-Mortes : et c'était un 
grouillement de navires qui chargeaient des chevaux, des 
munitions, des outils, des instruments aratoires ; c'était 
un va-et-vient incessant de bateaux qui transportaient les 
chevaliers et écuvers dans les 38 grandes naves station- 
nées dans l'avant- port et spécialement réservées à leur 
usage (4). Le 25 août 1248, après une dernière prière 
à l'église Notre-Dame des Saluions, saint Louis prit place à 
bord de la Monnaie avec la reine Marguerite, ses frères, le 
comte et la comtesse d'Anjou, le comte d'Artois, le cardinal- 
légat Eudes de Châteauroax. Les amiraux, évoluant légère- 
ment au milieu de la Hotte avec leurs galères rapides, 
jetèrent leurs ordres ; et le signal du départ fut donné. 

La flotte se dirigea vers Chypre, où l'hivernage des 
troupes était préparé : des monticules de blé, des remparts 
de tonneaux se dressaient en plein champ, tant les granges 

(1) Annales Janneiises Barlliulomaei ScribcT, dans les Monumcnta Gei- 
manice Instorica, Scriptores, t. XVIII, p. 184, 214. 

(2) Récits d'un ménestrel de Beinis- au x m'' siècle, cd. Natalis de Wailly. 
Paris, 1876, in-8'', p. 192, n" 372. 

(3) Jean de Joinville et Jean d'Aspreiiiont, conile de Sarrebriick, qui 
menaient chacun dix chevaliers, louèrent à eux deux une nef marseillaise. 
(Mémoires de Jean, sire de Joinville, publiés par Francisque Michel, pré- 
cédés de dissertations par A. Firmin Didot, et d'une notice sur les mss... 
par Paulin Paris. Paris, 1859, in-12, p. 37, 40.) 

(4) Récits d'un ménestrel, p. 192, n" 372. 



170 HISTOIIiK DE LA AlARINE F 1< A .\ Ç A I SE, 

regorgeaient de vivres. Mais s'écarter du but de Texpé- 
dition — l'Egypte — pour prendre comme étape de ravi- 
taillement un pays beaucoup moins fertile était, tout compte 
fait, une faute que Matthieu de Paris ne manque pas de 
relever dans sa critique des opérations mditaires de la Croi- 
sade (l). 

Conséquence plus grave encore, les armées féodales, 
qu'on ne menait pas droit au but, s'émiettaient en route. 
Et ici, que d'occasions se présentaient de courir des aven- 
tures ! Tous les princes chrétiens d'Orient, de quelque race, 
de quelque rite qu'ils fussent, empereur latin d'Orient, roi 
d'Arménie, quémandaient des secours; le grand khan des 
Tartares seul en offrait (2). Malgré les conditions favorables 
de l'hivernage, deux cent soixante chevaliers, près du 
dixième des cadres, périrent. D'autres avaient formé le 
projet, contrairement aux ordres de saint Louis, de passer 
à Saint-Jean d'Acre. Le chef des turbulents, Geoffroy de 
Ghâteaudun, qu'appuyait Jean de Montfort, était un homme 
à ménager. Ses gens étaient parfaitement armés et orga- 
nisés : ils avaient fondé depuis deux ans une confrérie, 
dont les revenus destinés à l'expédition de Terre Sainte 
avaient couvert l'achat des armes, le fret des vaisseaux et 
la solde des confrères (3). 

On se contenta de défendre aux patrons de recevoir les 
séditieux : les galères royales appareillèrent pour faire res- 
pecter la consigne. Là non plus, abord des galères, l'ac- 
cord ne régnait pas toujours entre les sergents français et les 
marins italiens. A la suite d'une rixe advenue en décembre. 



(1) Matthieu dk Paris, Clironica majora, t. V, p. 70. — Le Nain de 
Tii.LKMOMT, Vie de saint Louis, rui de France, publiée par .). de Gaulle, 
pour la Société de l'Histoire de l'iance. Paris, t. III (1848), iii-8", p. 206. 

(2) Son lieulenaiil, llcliiklialai, envoya des inessajjcrs à S. Louis. (De 
Guignes, Histoire (jénérale des Huns, t. III, p. 126.) 

(3) Lettre du légat Eudes de Cliàteauronx au pape Iiinucent IV. Chypre, 
31 mars 1249. (D'Acuery, SpicUctjium, éd. 1723, t. III, p. 624.) 



LES C.HOISAUliS. m 

on emprisonna des uns et des autres, sans user de trop de 
rigueur pour ne pas provoquer la défection des mutins (l). 

x\ussi fut-ce un vrai soulagement pour tous que le signal 
du départ, donné le 19 mai I!2i9 à la pointe de Limisso. 
Dix-huit cents bâtiments hissèrent leurs voiles (2), les plus 
grands prirent la tète de colonne, porteurs d'une lettre close 
à n'ouvrir qu'en pleine mer. Le sceau brisé, chacun apprit 
la destination finale, Damiette, et non pas, comme on l'avait 
cru, Alexandrie (3). Presque au sortir du port, de violentes 
raffales du sud-ouest dispersèrent la flotte, partie sur les 
côtes de Syrie, partie sur les côtes de Chypre. Le 22, saint 
Louis remit à la voile sans avoir pu rallier tous ses bâti- 
ments ; mais il fut rejoint par Hugues de Bourgogne et l'hôte 
de celui-ci, Guillaume de Villehardouin, prince d'Achaïe. 

En dépit des précautions prises, le sultan Nedjm-eddin (4), 
avisé du but de l'expédition par un agent secret de Fré- 
déric II, avait fait occuper Damiette par une forte garnison ; 
Témir Fakr-eddin s'était posté sur l'autre rive ; une flotte 
expédiée du Caire gardait l'embouchure du fleuve (5). Les 
musulmans s'exaltaient au souvenir de la terrible défense 
opposée aux croisés de I2I8; soixante-dix barques cuiras- 
sées avaient vainement essayé de forcer la chaîne qui barrait 
le Nil, et il avait fallu, pour triompher de la tour élevée 



(1) Les transports manquaient, et les armateurs de S. -Jean d'Acre, priés 
d'affréter leurs bâtiments, émettaient des prétentions si exorbitantes qu'on 
dut leur envoyer en ambassade le patriarche de Jérusalem, l'évèque de 
Soissons, le connétable de France, Jean d'ibelin et Geoffroy de Sargines, 
pour les amener à composition. (Lettre du légat Eudes de Ghàteauroux, 
ibidem.) 

(2) JOINVILLE, p. 46. 

(3l Récits d'un ménestrel de Reims au xin'^ siècle, p. 192, n° 373 : ces 
récits sont sujets à caution. — Le Nain de Tii.emoxt, t. III, p. 236. 

(4) El-Malec es-Saleh Nedjm eddiii Ayoub. 

(5) Makrizi, Kitah alsolouk, extraits traduits par Reinaud, Extraits des 
historien:; arabes relatifs aux guerres des Croisades, nouv. éd., Paris, 1829, 
in-S", p. 448; — autres extraits avec annotations dans le ms. français 
22492, fol. 16 V». 



172 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

dans le Ht du fleuve, une citadelle flottante, crénelée, 
blindée de cuir et surmontée d'un pont-levis : encore, les 
gros vaisseaux des chrétiens n'avaient pu pénétrer dans le 
Nil qu'à la dérobée, par le canal bleu, en francbissant une 
triple estacade de navires égyptiens coulés au débouché du 
canal. Damiette n'avait succombé qu'après un siège de seize 
mois (1). 

Le 4 juin, le pilote du vaisseau qui voguait en tête cria : 
Il Dieu aide ! Dieu aide ! nous voici devant Damiette ! " Le 
cri fut répété de nef en nef, les trompettes sonnèrent et 
saint Louis harangua les troupes. Des remparts de Damiette, 
qui n'étaient qu'à une demi-lieue de la mer (:2), sur un des 
bras du Nil, on avait aperçu la flotte chrétienne ; quatre 
galères musulmanes partirent en reconnaissance. Elles s ap- 
prochèrent assez pour évaluer les forces des croisés, puis, 
après un moment d'hésitation devant l'immense cohue des 
quinze cents bâtiments qui arrivaient, elles virèrent de bord. 
Mais déjà des galères chrétiennes leur coupaient la retraite, 
et, sur l'ordre de saint Louis, des bâtiments s'apprêtaient à 
repousser tout navire qui viendrait à leur secours. Des 
mangonneaux de marine, qui d'un coup lançaient cinq ou 
six pierres et des projectiles incendiaires, eurent bientôt 
fait de couler trois des galères égyptiennes. La qua- 
trième parvint à s'échapper, tout avariée et en se traînant, 
vers Damiette. Quelques prisonniers sauvés du naufrage 
avouèrent dans les supplices que le soudan s'attendait 
à voir attaquer Alexandrie (3). 



(1) 1?E1NAUI), p. ;î88 et siliv. — Chronique d' Ernoul et Bernard le Tré- 
sorier, éd. de Mas-Latrie, p. VI6 et suiv. — Dans la Hotte chrétienne, se 
trouvait une {jrande nef envoyée par Pliilippe-Augustc avec son cliandjellan 
CJauthicr; la première, elle franchit l'cstacade. 

(2) Après l'expédition de S. Louis, elle fut détruite par les mamelouks 
et reconstruite à une lieue et demie en aval, afin d'être plus facilement 
protcjjce contre l'invasion. 

(3) Lettre de Guy, chevalier de la suite du comte de Meluu, sur la prise 



I-ES CROISADKS. l-;3 

La Hotte chrétienne continua d'avancer en ordre de ba- 
taille, toutes bannières au vent, et jeta l'ancre à trois lieues 
à l'est deDamiette, en face de l'île de Mahallet, que iorment 
deux bras du Nil. Un conseil de jjuerre rasseniLlé à bord de 
la Monnaie renvoya le débarquement au lendemain, passant 
outre au vœu de })lusieurs barons qui parlaient d'attendre 
le reste du corps expéditionnaire. Comme les grandes nefs 
ne pouvaient [)orter jusqu'à terre, les galères et les bateaux 
plats eurent ordre d'appareiller. Sur la .jjauclie, une division 
fut chargée de contenir la flotte ennemie. 

Le 5 juin, à l'aube, après l'office, saint Louis donna le 
signal de l'attaque. L'oriflamme de Saint-Denis, portée par 
Jean de Beaumont et Geoffroy de Sargines, flottait sur la 
chaloupe de la Monnaie qui voguait en tête de la ligne. 
Derrière, venait une coque de Normandie où le roi avait 
pris place; à ses côtés, le légat élevait un morceau de la 
vraie croix et bénissait les troupes. Le roi était à l'aile 
droite ; Erard de Brienne, Jean de Joinville, Baudouin de 
Ileims, occupaient le centre de la ligne. Sur la gauche, du 
côté le plus exposé aux attaques de la flotte ennemie, Jean 
d'Ibelin, comte de Jaffa, arrivait grand train, tambours 
battant et cors sonnant, sur une superbe galère peinte à ses 
armes et vigoureusement enlevée par trois cents nageurs. 
On était à une portée d'arbalète de la rive, quand six nulle 
cavaliers musulmans, soutenus par de l'infanterie, tentèrent 
de s'opposer à la descente. Ils poussaient leurs chevaux fort 
avant dans la mer pour attaquer les barques. Mais les 
chevaliers d'Erard de Brienne se jettent à l'eau, enfonçant 
jusqu'aux « mameles ■» , et, appuyés par le tir des arbalé- 
triers génois postés sur les bateaux, ils refoulent 1 ennemi, 
prennent pied sur le rivage et se rangent en bataille; l'écu 
fiché la pointe en terre et la lance en arrêt formant chevaux 

de DainieUe. (Matthieu de Paris, Chronica majora, t. VI, Adtlitainenta, 
p. 156.) 



ni HISTOIRE DE LA M A P 1 N E ERANÇAISE. 

de frise, ils reçoivent sans plier les charges de la cava- 
lerie. Soudain éclate derrière eux le cri mille fois répété 
de Montjoie Saint-Denis. L'oriflamme vient d'être arborée 
sur la côte ; saint Louis a sauté à la mer pour aborder plus 
promptement, et toute l'armée le suit. Dès lors la victoire 
était assurée : les Égyptiens tournèrent bride, en laissant 
sur le terrain cinq cents des leurs et quatre émirs, et passè- 
rent le pont de bateaux qui menait à Damiette (l). 

Fakr-eddin battit en retraite sur le quartier général du 
sultan à Mansourab. La flotte égyptienne se replia en même 
temps. Les Arabes kénanites, en garnison à Damiette, 
lâchèrent pied à leur tour, suivis de toute la population, de 
telle sorte que les croisés entrèrent sans coup férir dans 
une place de guerre des mieux approvisionnées. Seules, des 
hordes de Bédouins gardèrent le contact avec l'armée chré- 
tienne; les enfants du désert se glissaient, à la tombée de la 
nuit, au milieu du canqi, tuaient les sentinelles du front de 
bandière et fatiguaient les troupes par des voltiges et des 
charges impétueuses. Au lieu de profiter de ce que les eaux 
du Nil étaient à leur plus ])as étiage pour traverser rapide- 
ment le Delta et se rendre maîtres de la basse Egypte, les 
croisés perdirent cinq mois à attendre l'arrière-garde. La 
flotte chrétienne, restée à 1 ancre, sans abri, eut à sul)ir, aux 
environs du 18 octobre, une violente tempête qui jeta à la 
côte deux cent vingt nefs : il y evit « grant plenté de gens 
noies et grant plenté de viandes » perdues {^). 

En novembre, l'arrivée impatiemment attendue du comte 
de Poitiers permit d'aller de l'avant. Pierre Mauclerc, comte 
de Bretagne, opinait pour l'attaque d'Alexandrie : » Qui 
veut tuer le serpent, lui doit écraser la tête, » objecta 

(1) JOISVILLE, p. 48. 

(2) Récit de Gémal-eddin, qui se trouvait alors au Caire chez le gouver- 
neur. (Reinwud, ouv. cite, p. 451.) — Lettre de Jean-Pierre Sarrazix, à la 
suite des Mémoires de Joinville, éd. Fr. Michel, p. 259-263. — Joi>"VILLE, 
p. 56. 



LKS r.HOrSADKS. 175 

Robert d'Artois : la tète de l'ennemi, c'était Babylone, le 
grand Caire. Son avis prévalut chez des esprits sollicités 
d'une attraction mystérieuse vers un fleuve qu'on disait 
issu du paradis terrestre, — le nom de Rahylone, en évo- 
quant des souvenirs bibliques, prêtait à l'illusion, — et qui 
charriait, ajoutaient les moins crédules, le gingembre, la 
rhubarbe et la cannelle tombés des arbres paradisiaques (1 ) ! 
(On sait que les épiées de l'Inde arrivaient en Europe par la 
voie d'Alexandrie.) 

L'armée passa sur la rive droite afin d'avoir à dos sa base 
d'opérations, Damiette; flanquée d'une flotte de convoi, 
elle remonta le Nil. Le mouvement, commencé le 20 no- 
vembre, se fit avec la plus grande lenteur, dix-huit lieues 
en un mois, sans autre engagement qu'une escarmouche le 
7 novembre contre vui parti de cavalerie. Au point où la 
branche pélusiaque, dite de Thanis ou d'Aschmoun, se 
détache du Nil pour filer vers l'est, les difficultés commen- 
cèrent. Les croisés, pour la passer à pied sec, se mirent à 
construire un barrage en soutenant les remblais avec les 
poutres et les bordages de plusieurs nefs qu'ils dépecèrent. 
Deux galeries couvertes, défendues à leurs angles par des 
tours, protégeaient les terrassiers. On les appelait des chats- 
châteaux. Elles furent vite démantelées et incendiées, 
malgré l'appui des engins de l'ingénieur Josselin de Cor- 
nant, par la batterie ennemie dressée sur l'autre rive. Du 
reste, le courant, augmentant de violence à mesure que la 
digue rétrécissait son lit, s élargissait sur la rive méridionale 
et s'étalait à travers les grandes fosses que les Sarrasins pre- 
naient soin de creuser. 

Les deux armées en présence occupaient alors des posi- 
tions symétriques, leur front déployé le long du canal 
d'Aschmoun, leur flanc couvert du côté du Nil par une flotte. 

(1) Joi.NVILLE, p. 58, 59 



\Hy niSTOlRK l)K LA M A R 1 NK FRANÇAISE. 

La llottc musulmane, ancrée en amonl sous les remparts de 
Mansouralî, quartier général du sultan, lança sur la nôtre 
quatre brûlots enchaînés les uns aux autres, sans autre 
succès que l'incendie d'un bâtiment : elle captura un second 
navire monté de deux cents hommes (I). 

Dans la nuit du 8 février 1:250, saint Louis, reconnais- 
sant rimpossihilité d'endiguer la branche péhisiaque, la pas- 
sait à gué, surprenait l'armée de Fakr-cddin et tuait l'émir. 
Son frère, Robert d'Artois, eut l'imprudence de poursuivre 
les fuyards jusqu'à Mansourah et se fit sabrer avec l'avant- 
garde par les mamelouks. Le seul avantage définitif de la 
journée fut la conquête de la rive méridionale du canal. 
Un pont jeté par- dessus l'amorce de la digue maintint 
les communications entre le camp et les troupes avan- 
cées. 

Un nouveau sultan, actif et résolu, qui venait de succéder 
à Nedjm-eddin, Touran-schah, par une manfïmvre hardie, 
menaça les derrières de l'armée chrétienne. Il semblait 
impossible de prendre à revers la Hotte française puisqvie 
les chrétiens tenaient l'eml^ouchure du fleuve. Touran- 
schah fit démonter cinquante galères qu'on traîna par mor- 
ceaux jusqu'au canal de Mahallet : ce canal s'embranchait 
sur le grand hras du Nil au sud-ouest de Damiette, à Bara- 
moun. Tout à coup, la flotte chrétienne fut chargée en 
queue par les cinquante galères venues d'aval, et en tête 
par les navires musulmans de Mansourah. LTn spectateur 
du combat, Gemal-eddin, vit tomber cinquante-deux bâti- 
ments aux mains des musulmans (2). Dès lors, aucun convoi 
ne parvint à l'armée française. Cent cinquante nefs et 
galères bien armées, envoyées de Damiette en deux cara- 
vanes, furent attaquées et prises successivement par la croi- 

d) JOINVU.I.K, p. 61. — Jean-Pierre Sarrazin, p. 267. — Gémal-eddiu, 
dans Reinaud, p. 457-458, 

(2J Rei^add, our. cité, p. 460. 



LES CROISADES. m 

sière d'aval (l) ; les équipages furent passes au fil de Tcpée. 
Un petit vaisseau du comte de Flandre, qui parvint à forcer 
le blocus, en avisa saint Louis (2). 

A ce moment même, de faux bruits sur la prise d'Alexan- 
drie et du Caire, accrédités par les marins marseillais de 
retour de Damiettc, provoquaient dans la chrétienté des 
transports d'allégresse (3). Combien la réalité en était loin ! 
La famine, la dysenterie et le scorbut, qui régnaient dans 
le camp, nécessitaient une prompte retraite. Les malades 
furent embarqués, à la clarté des feux de bivouac, sur les 
dernières nefs, armées et équipées en conséquence, et, 
dans la nuit du 6 avril, la retraite commença, silencieuse. 
Les postes avancés repassèrent le canal de Thanis et joi- 
gnirent les troupes du camp, qui se replièrent à leur tour, 
infanterie et cavalerie, suivis de la flotte. Pour donner le 
change et gagner du temps, on avait laissé les tentes toutes 
dressées ; l'ingénieur Josselin de Cornant avait même négligé 
de couper le pont, ce qui permit aux troupes musulmanes, 
dès qu'elles se rendirent compte du mouvement, de se 
lancer à la poursuite des nôtres. Elles atteignirent les 
fuyards dans la matinée et les environnèrent de toutes 
parts. Les mamelouks chargeaient avec furie, sans parvenir 
néanmoins à arrêter la marche des chrétiens. Sur l'ordre 
de saint Louis, les blessés étaient transportés à bord des 
nefs ou sur les chariots des bagages : lui-même avait 
refusé de quitter les siens et d'essayer de gagner Damiette 
sur une galère rapide. On parvint, toujours luttant, mais en 
perdant beaucoup de monde, jusqu'à cinq lieues de Damiette, 
Au village de Minieh-Abou-Abdallah, sur une hauteur, 
saint Louis, qui, le dernier de tous, sur un petit roussin. 



(1) Jean-Pierre Sakrazin, p. 280. 

(2) JOINVILLE, p. 90. 

(3) Matthieu de Pauis, t. V, p. 117 : on expédiait à destination de l'ar- 
mée croisée de« navires génois chargés de vingt deux coffres de thalers. 

I. 12 



178 HISTOIRE DE LA .A1ARI^E FRANÇAISE. 

couvrait la retraite, saint Louis s'arrêta : ce fut la suprême 
étape. Le cri d'un lâche avait retenti : « Seigneurs cheva- 
liers, rendez-vous, le roi vous le mande. » C'était faux, mais 
l'effet était produit, on cessa la lutte ; le roi, l'armée, vingt 
mille hommes étaient prisonniers. 

Des fuyards se pressaient du côté du fleuve; mais la flotte 
venait de passer en déroute; les troupes d'escorte avaient 
sauté à terre au moment où le courant chassait les vaisseaux 
dans une anse. « Un pou devant ce que l'aube crevast, » 
les marins aperçurent les galères ennemies qui arrivaient à 
grande allure de Baramoun, avec des troupes fraîches et 
leurs équipages au complet. Néanmoins, les navires d'es- 
corte, les « courciers « chrétiens parvinrent à se faire jour, 
sauvant le patriarche de Jérusalem et les prélats. Les nefs 
de transport, impuissantes à lutter contre les vents du nord, 
furent cernées parles musulmans, percées à coups d éperon 
et inondées de feu grégois (1). 

De la nef où Joinville gisait malade, on voyait l'ennemi 
lancer une foule de cadavres par-dessus bord. Joinville, 
dans l'attente de la mort, — quatre galères accouraient sur 
lui, — jeta ses joyaux et ses reliques dans le fleuve. Il ne 
dut son salut qu'au subterfuge de ses marins qui, pour se 
sauver eux-mêmes, le firent passer pour un cousin du roi. 
Il fut admis à rançon ; ses marins apostasièrent : quant aux 
autres captifs, le réis de la flotte les avait d'abord jetés à 
fond de cale : le dimanche suivant, il les fit décapiter par 
milliers (2). 

Saint Louis, ainsi que les prisonniers de marque, avaient 
été ramenés à Mansourah. On sait quelle constance le 
saint roi sut montrer dans cette épreuve, avec quelle fer- 
meté il accueillit les menaces des plus cruels supplices et 

(1) Jean-Pierre Sarrazin, p. 283. — Alioulinaliassen et Makrizi, dans 
Rkinauo, p. 463. — Joinville, p. 95. 

(2) Joinville, p. 99. 



LES CROISADES. 179 

comment il s'imposa à radmiration de l'ennemi par sa 
grandeur d'âme. Admis à rançon, il promit cinq cent mille 
livres pour la délivrance de ses gens et Damiette pour lui- 
même, jugeant indigne de se racheter à prix d'argent. 

Damiette, en effet, appartenait toujours aux Français: les 
capitaines de la place, Olivier de Thermes et le duc de 
Bourgogne, avaient déjoué une ruse d'un parti sarrasin qui 
avait tenté de pénétrer dans la ville sous des hahits fran- 
çais (1). Mais la situation était des plus précaires. Au 
moment où la reine Marguerite accouchait d'un fds qu'on 
surnomma Tristan en raison des tristes circonstances de sa 
naissance, les marins italiens, mourant de faim et surtout 
effrayés de l'approche de l'ennemi, — c'était en avril, — 
voulurent déserter en masse avec leurs ])âtiments. Margue- 
rite les fit venir (2) dans sa chamJjrc et leur promit des 
vivres et de grosses récompenses s'ils restaient. L'amiral 
Lercari prêta de l'argent à la reine (3) et nous resta fidèle 
jusqu'à sa mort, survenue à quelques jours de là (4). Son 
fils Guillaume, nommé amiral à sa place, acheva la cam- 
pagne. 

La mise en liberté de saint Louis allait s effectuer, les 
quatre galères, chargées des barons captifs, étaient en vue de 
Damiette, lorsque le soudan périt assassiné. Il fallut négo- 
cier de nouveau avec les meurtriers. Le 6 mai, Geoffroy de 
Sargines fut chargé d'effectuer la livraison de Damiette, 

(i) Matthieu de Paris, Hist. maj., ann. 1250. 

(2) JoiNviLLE, p. 120-121. La reine fit acheter des vivres pour la somine 
de 360,000 livres. 

(3) Son fils Belmustino Lercari constitue mandataires pour toucher 1,225 
hesants de Syrie sur le prêt fait par le défunt amiral à la reine de France. 
Gènes, 9 mars 1251. (Archives de Gènes, Aichivio nolarile Bartholoiuaei 
de Furnariis (1250-1251), fol. 110.) 

(4) Le 10 octobre 1250, à Gênes, ses fils constituent mandataire pour ré- 
clamer à Blanche de Gastille 50 1. t., en guise du fief promis à l'amiral Ler- 
cari et à ses héritiers. [Ibidem, fol. 88 v".) Ils jouirent de cette pension jus 
qu'en 1299. (Cf. infra le livre de SchaObe.) 



180 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

après rembarquement préalable de la reine et de la gar- 
nison. Faute de vaisseaux, on avait laissé à terre les 
malades : les musulmans, contrairement à leur promesse 
formelle de les soigner, les tuèrent tous et brûlèrent les 
cadavres sur un monceau de porcs. Ils différaient la déli- 
vrance du roi et parlaient même de massacrer leurs captifs. 
Enfin, le vendredi après l'Ascension, 6 mai, ils les ame- 
nèrent sur le rivage. Une galère génoise attendait. On n'aper- 
cevait qu'un seul homme sur le pont. Dès qu'il vit arriver 
le roi entouré d'une escorte formidable de vingt mille hom- 
mes, il donna un coup de sifllet, et aussitôt quatre-vingts 
arbalétriers, surgissant de l'cnti-epont leurs arbalètes ban- 
dées, couchèrent enjoué les musulmans. L'effet fut instan- 
tané : les Sarrasins « touchèrent en fuie aussi comme 
brebis " , il n'en resta que deux ou trois près du roi. De la 
galère, on jeta une planche à terre, et saint Louis, Charles 
d'Anjou, Geoffroy de Sargines, Joinville et trois autres mon- 
tèrent à bord. 

Le lendemain, les comtes de Bretagne, de Flandre et de 
Soissons, délivrés à leur tour, prii'cnt congé et partirent 
pour la France, nonobstant les remontrances du roi. Saint 
Louis ne quitta les abords du rivage et ne gagna sa nef 
stationnée au large qu'après avoir achevé le paiement inté- 
gral de la rançon et recouvré son frère Alphonse de Poitiers, 
laissé jusque-là comme otage (1). Le limai, il jetait l'ancre 
à .Saint-Jean-d'Acre {2) : toute la population vint au-devant 
de lui en procession et en habits de fête. 

Saint Louis s'employa, durant les quatre années qui sui- 
virent, à racheter ceux de ses compagnons d'armes qui 



(1) JoiNvii.LE, p. 114 et suiv. 

(2) Lettre de change tirée sur le trésor de Paris et délivrée par S. Louis 
au Génois Jacques Pinello. Acre, juin 1250 : mentionnée dans un acte passé 
à Gênes. 14 novembre 1250. (Arcliives de Gènes, Archivio notarile Bar- 
tholomaei de Furnariis (1250-1252), foL 22.) 



LKS CliOISADES. 181 

étaient restés en captivité (1) ot à réparer les fortifications 
d'Acre, Césarée, Jaffa et Sidon. Pour couvrir ses dépenses, 
il empruntait aux marchands génois, nous ne savons à quel 
taux. Et Blanche de Castille avait souvent des nouvelles de 
son fils par les porteurs de lettres de change tirées sur le 
Trésor {2). 

Saint Louis ne devait plus revoir sa mère. Il était à Sidon 
lorsqu'il apprit qu'elle était morte. Il partit aussitôt de cette 
ville et alla prendre sa femme et trois enfants qu'il avait 
eus d'elle en Orient, pour les mener à Saint-Jean-d'Acre. 
Le 25 avril 1254, jour anniversaire de sa naissance, il s'em- 
barqua pour la France sur une escadre de treize nefs et 
galères, équipée durant le carême (3). 

La traversée fut rude et mouvementée. La nef rovale 
faillit s'échouer sur les côtes de Chypre. Puis, dans la cabine 
de la reine, la veilleuse communiqua le feu aux draps du 
lit. l'incendie aurait pris un sinistre développement sans la 
présence d'esprit de la reine Marguerite qui éteignit elle- 
même les flammes. Ordre fut donné au sénéchal, c'est-à- 
dire à Joinville, de veiller chaque soir à l'extinction des 
feux, sauf du fanal d'arrière : saint Louis ne se couchait 
qu'après avoir reçu le rapport du sénéchal. 

Jamais royal passager ne montra pour ses compagnons 
de voyage pareille sollicitude (4). Il mit en panne toute une 
semaine pour attendre six jeunes bourgeois de Pans, attar- 
dés dans l'île de Pantellaria à manger des fruits. Pour 

(i) L'échec de la Croisade provoqua une panique parmi les navigateurs. 
Le 30 juillet 1250, les magistrats de Messine condamnaient les patrons du 
5.- Fïcfoj" à accomplir leurs promesses, c'est-à-dire à transporter leurs pas- 
sagers, des croisés en Terre Sainte, où que serait le roi. (Bf.uger, les Re- 
gistrea d'Innocent IV, t. II, p. ccxlviii.'i 

(2) ScHAUBE, Die Welchselbriefe Kônig Ludwicjs des lieiliqen: cf. le 
compte-rendu de ce livre par Desimoni, estratto dal Giornale ligustico, 
t. VII (1898). 

(3) Joinville, p. 193. 

(4) Cf. le chapitre de la Vie à Lord. 



182 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

punir leur (gourmandise , il les reléfjua dans la barque 
de cantier remorquée par la nef, " là où on met les mur- 
triers et les larrons. " La discipline et les convenances, 
saini Louis savait les faire respecter même de ses parents. 
Au cours de la traversée de Damiette à Saint-Jean-d'Acre, 
il avait appris que son frère Charles d'Anjou jouait aux dés 
avec Gautier de Nemours, malgré le deuil tout récent de la 
famille royale. Lui-même relevait de maladie : il se traîna 
en chancelant près de Charles, prit les dés, les tables et 
les jeta à la mer (1). 

Le 10 juillet 1254, plus de deux mois après le départ 
d'Acre, la vigie signala les cotes de France. On était en vue 
de la rade d'Hyères, port qui appartenait à son frère Charles 
d'Anjou, comte de Provence. Saint Louis refusa pendant 
deux jours de débarquer, déclarant vouloir le faire sur son 
propre territoire, à Aigues-Mortes. L'insistance de la reine 
et de son conseil finit par triompher (2) : et après six ans 
d'absence, il revit son royaume. 

Au cours d'une conversation entre l'émir Hossam-eddin 
et saint Louis. Fémir s'étonnait de voir un homme aussi 
sensé que le roi se confier à la mer sur un bois fragile : 
a Celui qui expose deux fois sa personne et ses biens à la 
mer, déclare un de nos docteurs, doit être regardé comme 
un fou, et son témoignage n'est plus recevable en justice. " 
Là-dessus, le roi sourit : » Qui a dit cela a raison, et sa dé- 
cision est juste (3). » Vingt ans à l'avance, il condamnait ce 
que blâmèrent pour des raisons plus positives ses sujets les 
plus fidèles, Joinville tout le premier, je veux dire la seconde 
croisade. 

Il n'avait jamais cessé de songer à la Palestine. Il y faisait 
parvenir de temps à autre des sommes d'argent pour entre- 

(1) Joinville, p. 202, 122. 

(2) Id., p. 205. 

(3) Gémal-eddin, dans Reis.wd, ouv. cité, p. 4~6. 



LES CROISADES. 1R3 

tenir le petit corps de troupes qu'il y avait laissé sous les 
ordres de Geoffroy de Sargines (1). Enfin de plus en plus 
soucieux de l'état précaire de la Terre Sainte, le 25 mars 
1207, jour de l'Annonciation, il prit la croix, ainsi que ses 
trois fils aînés. Nombre de barons qvi'il avait convoqués, 
touchés par ses exhortations brûlantes et par la vue de la 
couronne d'épines, se croisèrent sur l'heure. Les comtes de 
Bretagne, d'Eu, d'Artois, de Flandre, de Saint-Pol, de la 
IMarche, de Soissons, de Dreux, de Ponthieu, de Guines, 
les grands seigneurs, les grands officiers de la Couronne, 
étaient du nombre. Quelques têtes couronnées, Thibaut, 
roi de Navarre, gendre de saint Louis, et le prince royal 
d'Angleterre, Edouard, se laissèrent gagner par la pieuse 
contagion. 

Le pape Clément IV, à l'exemple de ses prédécesseurs, 
attribua l'indulgence du pèlerinage à quiconque fournirait 
de ses deniers des navires de transport (2). Le jour même 
où fut promulguée la bulle, une nave génoise, le Saint- 
Sauveur (3), était achetée par un envoyé de saint Louis. 
D'autres émissaires partaient pour Venise, Brindes et les 
autres ports des Deux-Siciles pour retenir des vaisseaux et 
des vivres. Venise, d'abord hésitante à traiter, de peur de 
compromettre son commerce d'Alexandrie (4), multiplia 
ses offres quand elle apprit les négociations du roi avec les 
autres républiques rivales. Elle offrit de noliser quinze 
grandes nefs : les plus petites, capables de porter mille pèle- 
rins ; les plus grandes : la Sainte-Marie, la Rocheforte et le 
Saint-Nicolas, d'une capacité double, et d'y joindre à ses 

(1) Servois, Emprunts de S. Louis en Palestine et en Afrique, dans la 
Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XIX, p. 113. 

(2) Viterbe, 11 juillet 1267. (Potthast, Regesta pontijicum roman., 
20075.) 

(3) Achetée par Pierre Firmin, serviteur de S. Louis. Gênes, il juillet 
1267. (Archives de Gênes, Archivio notarile, Ricuerius, Note sumpte e.\ 
registris notariorum, t. V, p. 1986.) 

(4) Raynaldi, Annales ecclesiastiei, ann. 1268, art. 51, 63. 



184 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

frais quinze navires de guerre, sous la clause que saint 
Louis s'embarquerait à Venise en juin 1270 (1). C'était 
courir au-devant d'un échec, tellement était arrêtée la vo- 
lonté du roi de s'embarquer en sa terre. 

Les propositions de Marseille furent de même écartées 
comme trop onéreuses (2). Et ce fut Gènes qui soumissionna 
pour la fourniture de la plus grande partie de l'escadre, en 
particulier du Paradis, retenu })Our la personne du roi (:î). 
Les » convenances » (4) passées entre les commissaires 
royau.\ Enguerrand de Journi, Henri de Champrepus et 
Guillaume de Mora d'une part et les Génois de l'autre, sti- 
pulaient l'achat ou la faculté d'achat d'un certain nombre 
de naves pour le compte du roi; le Saint-Nicolas (5) et 
deux autres grands bâtiments furent les premiers vais- 
seaux qui appartinssent en propre à la royauté. Saint Louis 
acheva de montrer sa sollicitude pour la flotte en créant en 
juillet 1209 V Ordre du ?jat^îVe pour les chevaliers qui feraient 
l'expédition d'outre-mer (6) et en donnant la charge d'amiral 
à un Français, Florent de Varennes. La flotte réunie à 
Aigues-Mortes, en mal 1270, comprenait, entre autres vais- 

(1) Venise demandait 700 marcs par nave de 1,000 pèlerins, et 1,400 
marcs pour les trois plus {;randes naves. " Contractus navi^ii domini régis 
cuin Venetis, 1268. » (Jal, Archéologie navale, t. II, p. 355.) — Le Nain 

DE TiLLEMONT, t. V, p. 23. 

(2) Archives nation., J 456, pièces publiées par Jal, Pacta naulorum, 
dans la Collection des Documents inédits, Mélanges historiques , t. I, 
p. 609. Marseille demandait 800 marcs pour une nave de 1,000 pèlerins, 
Gênes 700. 

(3) Ibidem, p. 515, 528. 

(4) Hibl. nat. ms., latin 9016, publié par Ghampollion-Figeac, Mélanges 
histoiicfues (Coll. des doc. inédits, t. II, p. 61-67) et analysé par Jal. [Mé- 
moires sur quelques documents génois relatifs aux deux croisades de 
S. Louis, extrait des Atinales maritimes et coloniales, mai 1842.) M. P . Meyer 
restitue à l'année 1268 et à la seconde croisade de S. Louis ce document 
que les savants ci-dessus nommés dataient de 1246. (Archives des missions 
scientifiques et littéraires, t. III, p. 259.) 

(5) Archives de Gènes, Archivio notarile, Richerius, Note sumpte nota- 
riorum, t. V, p. 2825. 

(6) Franc, 22291, fol. 5. 



LES CItOlSADKS. 185 

seaux, c!nquante-cin([ deux-ponts génois et une foule de 
petits bâtiments de la même nation armes en guerre. Les 
Génois, au nombre de dix mille, sous la juridiction de deux 
de leurs consuls, avaient fourni les équipages des nefs et 
galères royales (1). 

Le ["juillet 1270, après la messe, saint Louis s'embarqua 
dans son vaisseau avec son Hls Pierre, comte d'Alençon. 
Pbilippe, son Hls aîné, et le second, Jean, comte de Ncvers, 
montaient en même temps chacun sur le leur. On ne Ht 
voile que le lendemain. Le mardi suivant, 8 juillet, une 
partie de la flotte jetait l'ancre en vue de Cagliari en Sar- 
daigne, colonie pisane et par suite fort mal disposée pour 
les marins génois de saint Louis. Dans l'appréhension d une 
surprise, les habitants accueillirent assez mal les proposi- 
tions de l'amiral Florent de Varennes, qui ne demandait 
pourtant de mettre à terre que les malades. 

Saint Louis, resté à bord, écrivit son testament. Quand 
les autres croisés, le roi de Navarre, le légat, les comtes de 
Poitou, de Flandre, Saint-Pol, Jean, Hls aîné du comte de 
Bretagne, l'eurent rejoint, on tint conseil pour savoir où 
aller. Saint Louis songeait bien à reprendre la campagne 
d'Egypte. Mais l'espoir qu'avait donné le bey de Tunis de 
se convertir à la première occasion propice, ou bien plutôt 
les pirateries de ses sujets qui incommodaient les marchands 
chrétiens et secondaient les sultans d'Egypte, portèrent à 
faire une démonstration contre Tunis. Ce furent là les 
motifs avoués. La véritable raison était que Charles d'Anjou, 
roi des Deux-Siciles, voulait rétablir à son profit le tribut 
jadis imposé au bey par Roger II, l'un de ses prédéces- 
seurs (2). Louis IX, en bon frère, appuyait ces prétentions. 



(1) Annales Januens es, Mon. Germ. Hist., t. XVIII, p. 267. 

(2) Cf, les sources citées par Le Nain de Tillemont, Vie de S. Louis, 
roi de France, éd. J. de Gaulle pour la Soc. de l'Hist. de France, t. V, 
p. 148-151. — D'AcHERY, Spicilerjium, t. HI, p. 664-665. 



18() HISTCJIRK DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Ce changement de direction causa plus d'une surprise, 
surtout à Gènes, qui était en bons termes avec les musul- 
mans de Tunis. Précisément, au moment où la flotte chré- 
tienne parut devant la Goulette, le 17 juillet, des navires de 
commerce génois, qui n'avaient point été prévenus de l'ex- 
pédition, stationnaient dans le port. Le bcy les ht aussitôt 
saisir et garda les marchands comme otages (1). Rien n'était 
préparé du reste pour repousser une attaque. L'amiral de 
Varennes, poussant une pointe dans le port, reconnut que 
les vaisseaux étaient vides et choisit le lieu du débarque- 
ment. C'était une petite île d'une lieue de long entre Gar- 
thage et Tunis ; les troupes y prirent terre le lendemain, 
avant que les Sarrasins qu'on voyait accourir de toutes 
parts fussent en mesure de s'y opposer. Une tour qui défen- 
dait l'ile fut rapidement enlevée. Le 21 juillet, l'armée 
chrétienne décampait faute d'eau potable et marchait sur 
Carthage, à une lieue de là. 

La vieille cité phénicienne, restaurée au siècle précédent, 
était alors une petite ville solidement défendue par un 
château fort sis sur l'emplacement de la citadelle de 
Byrsa (2). Le jeudi 24, saint Louis lança contre elle les 
marins génois qui n'avaient pas encore débarqué ; il les fit 
soutenir par les corps de bataille de Carcassonne, de 
Ghâlons, de Périgueux et de Beaucaire (3). Les Génois em- 
portèrent la citadelle d'assaut, malgré la vigoureuse résis- 
tance des Maures, et y plantèrent leur drapeau, avant que 
les marins catalans et provençaux, témoins de leur action 
d'éclat et jaloux d'y prendre part, eussent pu entrer en 
ligne (4). 

Le lendemain, saint Louis fit part de sa victoire aux ré- 

(1) Annales Januenses, dans les Mon. Germ. Iiist., t. XVIII, p. 268. 

(2) Le Nain de Tillemont, t. V, p. 154. 

(3) Id., t. V, p. 154. 

(4) Annales Januenses, p. 268. 



I,KS CROISADES. IS" 

gents. Il avait désormais une base d'opérations contre 
Tunis. Mais Charles d'Anjou le pria de ne point presser les 
opérations jusqu'à son arrivée, afin de recueillir lui-même, 
ajoutons-le, les fruits de la campagne et d'imposer ses pré- 
tentions au bey intimidé. Il réclamait en même temps des 
vaisseaux pour transporter ses troupes siciliennes. Le 
:29 juillet, Olivier de Termes, qui arrivait au caliip, assurait 
que Charles était en partance et déjà embarqué. Cependant 
la flotte sicilienne n'apparut que le 25 août, au moment où 
saint Louis expirait (1) 

Fatigué par la chaleur torride, par les attaques inces- 
santes des Sarrasins qui l'obligeaient à s'armer jusqu'à cinq 
fois de jour et de nuit en vingt-quatre heures, profondément 
affligé par la mort de son fils chéri Jean de Nevers, du légat, 
du chancelier, de nombre de croisés, saint Louis succomba 
à une dysenterie violente : sa fin fut ce qu'avait été sa vie, 
admirable d'humilité et de piété. Il mourut sur la cendre en 
louant Dieu. 

Son fils aîné Philippe et son frère Charles d'Anjou prirent 
la direction des opérations. Les Sarrasins avaient établi leur 
camp près de Carthage. Ils recevaient leurs vivres de Tunis, 
par bateaux, à travers la lagune. Charles d'Anjou voulut les 
intercepter : les Sarrasins essayèrent d'empêcher la mise à 
l'eau des barques de guerre chrétiennes dans la lagune : ils 
furent repoussés et battus après un vif combat où succomba 
l'amiral de Varennes (4 septembre). Aux barques de croi- 
sière, Philippe substitua des galères de façon à presser da- 
vantage Tuais. Et de fait, le bey se résigna à traiter le 30 oc- 
tobre, à payer une indemnité de guerre de 525,000 livres et 
le tribut annuel de douze onces d'or réclamé par le roi de 
Sicile. La flotte anglaise du prince Edouard arriva trop tard 
pour prendre part au profit (2). Toute l'armée croisée réunie 

(1) Le Nain de Tillemont, t. V, p. 158-159. 

(2) Id., t. V, p. 181 et suiv. 



188 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

comprenait plus de 200,000 hommes. Mais la contagion 
qui régnait dans le camp força à déraper au plus vite. 

On décida donc d'hiverner en Sicile : les troupes se rem- 
barquèrent dans la journée du [8 novembre et le lendemain. 
Le 21, la flotte arrivait en vue du port de ïrapani ; les 
grosses nefs jetèrent l'ancre à un mille de la côte et les pe- 
tites commencèrent à les décharger. Mais dans la soirée du 
22, la mer commença à s'agiter, et la tempête éclata, le 23, 
avec une telle violence que les marins ne se souvenaient pas 
d'en avoir vu de pareille. Près de quatre mille personnes 
périrent, dix-huit grandes nefs, sans compter les petites, 
sombrèrent; de l'une d'elles, qui portait mille hommes, 
l'évéque de Langres se sauva presque seul, en chemise, 
dans une petite ]>arque. 

La tempête passée, on tint conseil le mardi 25. On parla 
de passer en Palestine ou de guerroyer contre Michel Paléo- 
logue. Mais en définitive, le moral des troupes étant for- 
tement ébranlé, on remit la croisade à l'année 1274 : et 
chacun quitta la croix qu'il portait sur les épaules (1). 

L'idée des croisades ne s'éteignit point avec saint Louis. 
En mai 1272, Philippe le Hardi, passant une convention 
avec le viguier d'Aigues-Mortes, se réservait d'instituer 
im amiral au moment du passage général (2). 

Mais du mot magique de croisade, des indulgences qui 
s'y trouvaient attachées, on abusa. L'enthousiasme s'égara 
aux pseudo-croisades contre Constantinople, Jean sans 
Terre, Pierre d'Aragon ; quand, au xiV siècle, Jean XII 
essaya de réchauffer le zèle religieux, il le trouva presque 
partout éteint. 

(1) Le Nain de Tillemont, t. V, p. 192-193. 

(2) Archives nationales, JJ 30^ , n" 441. 



GUERRE D'ARAGON (^^ 

(1285-1291) 



La catastrophe des Vêpres siciliennes, le 30 mars 1282, 
déchaîna la guerre entre Charles d'Anjou, roi des Dcux- 
Siciles, et Pierre III d'Aragon, fauteur des rebelles. Dès le 
début, le roi de France prenait position en signifiant à 
Pierre III qu'il se tiendrait pour offensé de toute inter- 
vention étrangère en Sicile (2). Bientôt, les désastres du 
parti angevin l'obligèrent à mettre en voie d'exécution ses 
menaces; comme le pape Martin IV attachait à la guerre 
les privilèges et les décimes de la croisade, Philippe n'eut 
pas de peine à obtenir l'assentiment des barons et des pré- 
lats réunis à Paris le 20 février i28i : l'un de ses fds rem- 
j)lacerait sur le trône d'Aragon le roi excommunié. 

(1) Sur la guerre d'Aragon, les chroni([ues et les livres abondent : Ber- 
nât d'Esclot, Cronicadel rey en Père, éd. par Buchon, dans ses CItronitjues 
étrangère'! relatives aux expéditions française.'! du XHf siècle. Paris, 1840, 
in-8", n" 3 {Panthéon littéraire). — Raiiion Muntaker, Chronica o des- 
cripcio dels fets et hazanyes del incljt rey don Jaunie I, éd. par BofaruU. 
Barcelona, 1860, in-8", et trad. par Buchon, t. V et VI de sa Collection. 
Paris, 1827, in-8". — Bartholomaeus nt, Neocastro, Historia Sicula 1 1250- 
1294), éd. par Muratori, Reruni Ilalicariun Scriptores, t. XIII, p. 1007. 
— Nicolaus Specialis, Historia Sicula (1282-1337), éd. par Muratori, Rer. 
Ital. Script., t. X, p. 917. — Michèle Amaui, la Guerra del Vespro 
Siciliano, 2' éd. Parigi, 1843, 2 in-8". — Ch. V. Lanclois, le Règne de 
Philippe m le Hardi. Paris, 1886, in-8", p. 147. 

^21 20 mai 1282. (Publié par Saikt-Priest, Histoire de la conquête de 
Naples par Charles d'Anjou. Paris, 1847-1848, in-8", t. IV, p. 203.) 



190 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

Durant le reste de Tannée, les prédicateurs sillonnèrent 
le royaume, ébranlant les masses pour cette croisade d'un 
nouveau genre. Sur mer et sur terre, les préparatifs étaient 
activement poussés ; d'immenses approvisionnements s'en- 
tassaient dans les villes du sud, aux approches de la fron- 
tière, à Béziers, Carcassonne, Toulouse, ou dans les ports 
d'Aigues-Mortes et de Marseille. Les transporter à dos de 
mulet par les cols pyrénéens eût été folie. On eut recours à 
la marine. 

La marine n'existait point; on la créa. Cent galères de 
guerre furent mises en chantier, achetées ou nolisées par 
les commissaires français, qui dépensèrent de ce chef plus 
de deux cent mille livres (1). A ^Sarhonne, le " procureur 
du roi pour l'affaire des galères " , Pons Rasier, organisait 
de toutes pièces un arsenal fourni d'agrès et de vais- 
seaux (2). Tout le long des côtes levantines, de Pise jus- 
qu'à Narbonne, furent dressées des tables d'enrôlement où 
des marins de toutes nationalités venaient s'engager au ser- 
vice de la croisade (;î). En moins d'un an, Philippe put 
disposer de trois cents navires environ, galères de guerre 
ou transports, et de trente à quarante mille hommes. 

C'est alors qu'on put reconnaître quelle sage prévoyance 
dictait à saint Louis la création d'Aigues-Mortes. Ce port, 
qui dans la pensée du saint roi devait servir pour l'embar- 
quement des croisés, était devenu depuis peu d'années une 
station navale de premier ordre : il avait été élargi et la 
ville garnie d'une enceinte, suivant contrat passé en mai 1272 
entre Philippe 111 et l'ancien capitaine du peuple de Gènes, 

(1) 202880 livres tournois 17 s. 2 d. : les commissaires étaient W de 
Sanz, G. le Gorin et Jean .Maillière. (Historiens de la France, t. XXI, 
p. 517. Cf. aussi t. XX, p. 528.) 

(2) Bihl. nation., Doat 50, fol. 424, et Langlois, le Règne de Philippe III, 
p. 374, et pièce justif. XXIX : Pons Rasier et Robert le Tabelart dépen- 
sèrent près de 58,000 livres. 

(3) Rernat d'Esclot, ch. cxxxi. 



GUERRE D'ARAGON. 191 

réduit au métier d'entrepreneur, Guillaume Boccanera. En 
concédant la moitié des revenus du port à Boccanera, Phi- 
lippe réservait les droits éventuels de l'amiral qui serait 
institué au moment de la croisade (1). Il n'y en avait point 
en temps ordinaire; et nous allions apprendre par une dure 
expérience que, si l'on peut créer une flotte, les amiraux ne 
s'improvisent pas. 

Pour la première fois que la P'rance livrait une guerre 
maritime, elle avait contre elle la puissance navale la plus 
redoutable : le roi excommunié, qui s'intitulait chevalier et 
seigneur de la mer (2), appuyait ses prétentions par une 
flotte de cent galères tirée des quatre arsenaux de Barce- 
lone, Valence, Tortose et Cullera (3). Son illustre amiral, 
Roger de Loria, allait revenir de Sicile avec le prestige de 
la victoire, après avoir battu en détail, avant leur jonction, 
les flottes de Provence, de Naples et de l'Adriatique, et 
décidé du sort de la Sicile par les victoires navales de Pico- 
tera, de Naples, de Reggio et de Malte. Dernière fatalité! 
le seul Français qui pût lui tenir tète, rude capitaine encore 
à soixante-quatre ans, jamais abattu par les revers, Charles 
d'Anjou, mourut en janvier 1285. 

En mai, Philippe le Hardi entrait en Roussillon avec une 
armée formidable que les chroniqueurs les plus modérés 
évaluèrent à cent mille hommes, les autres à trois cent 
mille (4). Elle marchait en six corps, suivant les langues, 
les races ou les conditions, ribauds, chevaliers, langue d'oc, 

(i) Archives nation., JJ 30^ n° 441. — L'entrepreneur mourut et ce fut 
Philippe III qui fit achever les travaux. (Archives nation., J 474, n" 40. 
— Di PiETno, Histoire d'Aigues-Mortes, p. 112. — Langlois, le Règne de 
Philippe m, p. 373.) 

(2) VlLLAM, apud MURATORI, t. XIII, p. 297. 

(3) MuNTA>ER, ch. XXXVI. D'un autre passage, il résulterait que le roi 
d'Aragon, après la conquête de la Sicile, eut jusqu'à 220 galères (ch. cxxx). 

(4) 100,000 d'après Villam, liv. VII, ch. ci — 300,000 selon la chro- 
nique de Saint-Paul de Narbonne. (Catel, Histoire des comtes de Toulouse, 
p. 169), — 338,000 suivant B. d'Esclot, ch. cxxxlii. 



192 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

langue d'oïl avec les Flamands et les Allemands, troupes 
de l'Église avec le légat Cholet, enfin le roi de France et sa 
troupe. Des hauteurs de Panissars, Pierre III d'Aragon 
assistait terrifié au défilé sans fin (1), comme autrefois 
Didier vit se dérouler dans les plaines lombardes l'immense 
cortège de Gharlemagne. Le dénouement ne devait pas être 
semblable; non point que Pierre III disposât de forces im- 
posantes. En déchirant les privilèges de l'aristocratie et les 
libertés des communes, il s'était aliéné l'affection des 
Catalans, qui se présentèrent devant lui avec des fers sans 
lances et des fourreaux vides, prêts à le défendre de leur 
corps suivant le serment féodal, mais résolus de ne point 
combattre. Pierre III, plutôt que de s'abaisser devant ses 
vassaux et de céder à leurs revendications, préféra soutenir 
le premier choc avec les gens de ses propres domaines et 
les Almogavares à sa solde (i2). Et son opiniâtreté le sauva. 
La violence et l'inexpérience des nôtres furent ses meil- 
leurs auxiliaires. Le sac d'Elne, le 25 mai, eut un dou- 
loureux retentissement dans la chrétienté : le massacre de 
la population et la destruction de la ville par les croisés 
justifièrent d'avance les épouvantables représailles que nous 
réservait la guerre. Puis les montagnes franchies, Peyralade, 
CastcUon d'Ampurias tombèrent, enfin San Salvador, la 
forteresse qui domine Rosas. C'est dans cette baie abritée, 
excellente rade pour les transports, que fut établi le dépôt 
des vivres de l'armée (22 juillet) (;i). Une escadre de vingt- 
cinq galères fut affectée à la garde du port; une escadre 
d'égale force escortait les convois depuis Marseille et Nar- 
bonne jusqu'au dépôt; de là, les munitions étaient dirigées 

(1) B. d'Esclot, ch. cxxxvii : B. d'Esclot dit que l'ierre vit le (JéHlé du 
sommet de l'eyralade. Mais le roi d'Aragon put y assister ([uelques jours 
plus tôt au col de Panissars où il était dès le 7 mai. 

(2) BucHO^, Chroniques... du XIIT siècle, dans le Panthéon littéraire, 
p. XLIX et 670. 

(3) Coll. Cluiraml.aull. vol. 469, fol. 127. 



GUERRE D'ARAGON. 193 

SOUS bonne garde vers Girone, que nos troupes assiégeaient. 
La marine restait à la remorque de l'armée, dont elle sui- 
vait pas à pas les progrès. Elle avait attendu que la prise de 
Kosas lui donnât une Ijase d'opérations. Elle attendit les 
ordres du roi pour occuper la côte catalane, besogne facile ; 
les ports étaient désemparés, d'autres se rendirent à la 
simple apparition des Français. La flotte, après avoir poussé 
une pointe sur Blancs, à huit lieues de Barcelone (l), rétro- 
grada jusqu'à San Feliu de Guixols, où l'amiral établit une 
avant-garde de soixante galères ; le vice-amiral, avec cin- 
quante autres galères, fit le va-et-vient entre San Feliu de 
Guixols et Rosas et continua la chaîne d'escadres qui nous 
reliait aux ports français (2). Satisfaits d'avoir établi une 
sorte de parados à l'armée de terre, un cordon de cou- 
verture contre les entreprises venues du dehors, nos marins 
ne quittèrent plus leurs échelons de ravitaillement. Réduits 
à ce rôle passif de garde-côles et de convoyeurs, on prévoit 
quels coups de massue ils allaient recevoir d'une flotte 
mol>ile et audacieuse. 

Pourtant la Providence à ces croisés avait fait la partie 
belle : ils avaient cette chance inouïe d'être pour quelques 
semaines les maîtres de la mer, que la flotte aragonaise 
retenue en Sicile leur abandonnait sans coup férir, ils ne 
surent point en profiter. S'ils avaient pris la précaution de 
détacher quelques éclaireurs vers Barcelone, voici quels 
renseignements auraient pu leur Inspirer la pensée d'un 
coup de main. Une ville affolée, la capitale du royaume, 

1) D'ESCLOT, ch. CLIV. 

(21 MuNTANER, ch. cxxix-cxxx. — jSos chroniqueurs, r|ue les événements 
maritimes n'ont guère le don d'intéresser, sont presque muets sur nos dé- 
sastres. Leur sileni e laisse sans contrepoids la loquacité vantarde des vain- 
queurs, parfois durs pour nos marins. De ces chroniqueurs étrangers, l'un, 
Bernât d'Esclot, est le témoin autorisé de la campagne; Muntaner, Ara- 
gonais à la verve gasconne , avait vingt ans; Bartiiélemy de ?scocastro 
était un jurisconsulte de Messine; Nicolas Specialis, « Sicilien, » vivait 
encore en i3o7, cinquante-deux ans après la guerre. 

1. 13 



194 HISTOIRE DE LA MAUINE FKAiNÇAISE. 

s'entourait en hâte d'un retranchement en terre percé de 
meurtrières pour les arbalétriers et muni de terre-pleins 
pour de grosses machines de jet, les hricoles. Onze galères, 
les dernières de l'arsenal, équipées en deux jours, s'embos- 
saient à tout événement devant la plage de Barcelone. Le 
roi Pierre III, la population, étaient dans une anxiété ter- 
rible, lorsque les exploits des corsaires catalans sortis de 
tous les ports du littoral produisirent une détente salutaire 
dans l'état d'énervement des es[)rit8. 

L'un de ces braves, Albesa d'Alicante, agissait avec une 
telle maestria — le mot est d'un chroniqueur aragonais 
— que l'histoire en a conservé le souvenir. Il s'était aven- 
turé avec un lin de vingt-huit rames jusqu'au grau de Nar- 
bonne. Accostant près d'une roche blanche, il échoua son 
lin de façon que la carène de frais espalmée et toute blanche 
elle-même parût, du large, faire corps avec la roche. Une 
caravane de treize barques qui arrivait de Marseille passa en 
effet sans rien remarquer, et sept d'entre elles enfilèrent le 
grau. Au crépuscule, Albesa redressa son bâtiment, joua 
des rames et entra dans le chenal. Dix-huit barques y dor- 
maient à l'ancre. Les enlever fut bientôt fait. Quinze ou 
seize furent coulées après transbordement sur les deux der- 
nières des belles étoffes, des pièces d'argent et d'autres 
choses nobles, entendez par ce terme les marchands à 
rançonner. Albesa, avec ses deux prises en remorque, fit 
une entrée triomphale à Barcelone ; la vente à l'encan du 
butin dura huit jours; on y remarquait trois tentes magni- 
fiques, dont 1 une, destinée au roi de France, pouvait con- 
tenir, dit-on, mille chevaliers (1). Ce n'était, après tout, 
qu'iuie revanche des maux incalculables causés aux Cata- 
lans par un corsaire narbonnais (:2). 

Pareille aubaine stimula l'ardeur des marins catalans. 

(1) B. b'Esclot, ch. CLvn. 

(2) Archives de Narbonne, A A 103, toi. 63. 



GUEIIRK D .\KA(;()N. I95 

L'escadre de garde, onze galères et deux lins, partit à son 
tour avec le congé du roi Pierre qui bénit les deux amiraux, 
Raymond Marquet et Bérenger Mallol (l). Quelques bor- 
dées courues dans l'est laissèrent croire que la floltille pre- 
nait la route de Sicile. Hors de vue des cotes, MarqueL et 
Mallol pointèrent au nord : ils se portaient, à l'insu des 
nôtres, sur les derrières de notre Holle, vulnérable seu- 
lement à Farrière-garde. La nuit venue, ils s'approchèrent 
de Gadaquès, dont le gouverneur pour la France, Gras, 
était de connivence avec eux. A un signal convenu, les 
deux neveux du gouverneur accostèrent la capitane mouillée 
au port Ligat : » Messeigneurs, vous arrivez à point, dirent 
aux amiraux les deux jeunes gens. Hier matin, cinquante 
galères ont quitté llosas avec un grand nombre de barques : 
dans la soirée, nous leur avons vu doubler le cap d'Aygua- 
Freda. A Rosas où j'ai été hier, continua Tun d'eux, il ne 
reste, pour garder le port, que vingt-cinq galères bien 
armées sous le commandement d'un gentilhomme pro- 
vençal, Guillaume de Lodève. — Et la nuit, où sont-elles? 
— Chaque soir, quand elles ont fait leur salut du soleil 
couchant, elles se placent à la pointe en dehors du port et 
s'y tiennent éloignées les unes des autres, les voiles lar- 
guées, jusqu'à l'aube. Elles observent le même ordre chaque 
jour. J'ai couché plus de dix nuits à bord par partie de 
plaisir, et j'ai toujours vu qu on suivait les mêmes disposi- 
tions (2). i> 

Sur cet avis, Marquet et Mallol décidèrent d'attaquer le 
lendemain à l'aube. Mais leur surprise fut déjouée : deux 
lins de vigie de Guillaume de Lodève les aperçurent et don- 
nèrent l'alarme. Trompettes et nacaires sonnèrent le branle- 



(1) Investis de|)uis le 16 mai 1285 de l'office d'auiirauté. ^Isidoro Carisi, 
Gli urcliivi e le biblioteclic rli Spagna, Parte 2^, fasc. I. i'alcrmo, 1884, 
in-4", p. 79.) 

(2) Mdntaner, ch. cxxx. 



]9(j HISlOir.E DE LA MARIi\E FRA^ÇA1SE. 

bas, et Guillaume manœuvra de façon à barrer les approches 
de Rosas. 11 s'avançait en bon oi'dre, suivant la tactique des 
flottes supérieures en nombre qui cherchent à envelopper 
Fadversaire : une ligne de quinze galères amarrées ensemble 
devait supporter le choc, derrière elles voguaient les dix 
autres chargées de tourner Fennemi et de le prendre à dos. 
Marquet et Mallol semblaient se prêter à ce jeu en s'immo- 
bllisant aussi. Leurs onze galères se laissèrent cerner; mais 
Tabordage était impo8siI)le, tant ces bâtiments liés les uns 
aux autres par les câbles et les avirons formaient un bloc 
impénétrable. De leur plate-forme flottante, les arbalétriers 
de Catalogne, les jdIus habiles du monde, tiraient sans re- 
lâche, forts de leur adresse et de leur supériorité numérique, 
car ils remplaçaient sur plusieurs galères les rameurs de 
troisième rang. 

Sous la pluie d'acier qui balayait les ponts, sous le ter- 
rible choc des viretons que des cannelures hélicoïdales ani- 
maient d un mouvement rotatoire et qui traversaient parfois 
du même coup deux hommes placés l'un derrière l'autre (l), 
les malheureux Français attendaient stoïques , l'épée ou 
l'estoc à la main; leurs dards mal Jjrandis frappaient aussi 
souvent avec Varisteuil (le bois) qu'avec le fer. Une sonnerie 
de trompette éclata chez l'ennemi... A ce signal, les galères 
catalanes, aussitôt déliées, se jetèrent au travers de nos 
lignes, qu'elles coupèrent en trois tronçons. Elles em- 
portaient en un tourbdlon d'écume la division où flottait 
l'étendard de France. Pour amariner au plus vite les sept 
galères prisonnières, avant un l'etour offensif de leurs com- 
pagnes, les Catalans bondirent à labordage, le couteau au 

(1) Sur la façon des arbalètes et des viretons, voyez le registre 28 des 
Iiittoilus et E.xitus des Archives «lu Vatican, fol. 83, analysé dans mon 
étude snr Une escadre franco-papale, apud Mélanges d'arclicologie et 
d'Iii-tolrc de iVlcole françaine de Home, l. XIII (1893), tirnpc ;i part, 
|i. 10-lV. — PiF-iNMi), lixlrciils des liisioriens inahes leltitifs aux Croisades, 
!>. 255, note 1. 



OUKRRK D'ARACON. ,1,- 

poing, et frappèrent, frappèrent comme des fous ivres de 
sang. Les chevaliers français, les marins encore valides lut- 
tèrent en désespérés. Il n'en resta pas deux cents debout. 
Le grand étendard était al>attu, le capitaine Guillaume de 
Lodèvc prisonnier. Tout était pris ou tué. En ce moment, 
la division qui se trouvait au midi, montée de INarbounais, 
arrivait à la rescousse de son chef. Elle livra un couihat 
furieux et ne battit en retraite, ses équipages réduits de 
moitié et ses apparaux en loques, qu'après avoir perdu 
tout espoir de revanche. Le troisième tronçon de notre 
flotte , des galères marseillaises fort éprouvées aussi , 
n'avaient pas attendu l'issue de la bataille : hors de la 
mêlée, à l'est, elles prolitèrent de leur position pour se 
replier sur le gros de nos forces navales (1). Ce fut à cette 
lâcheté que Guillaume de Lodève, ou du moins l'un de 
ses amis, un troubadour de Bézici^s, attribua le désastre de 
Rosas (2). 

De leurs sept prises, Marquet et Mallol trièrent les deux 
plus mauvaises, y déposèrent les marins prisonniers et cou- 
lèrent le tout, corps et biens. Ils n'avaient épargné f[i\e le 
capitaine et les chevaliers capables de se racheter. Avantde 
songer au retour, ils allèrent prendre un peu de repos aune 
pointe près de Cadaquès, où leurs deux espions vinrent 
recevoir une récompense bien méritée. 

Cependant les cinquante galères du vice-amiral français, 
avisées par deux barques ou par les Marseillais fugitifs, 

(1) B. d'Esclot, cil. ci.viii. — MuxTANEu, cil. f;xxtx-cx.\x\ . — Jacolji 
AuRiE, Annales Jaiiueiisea , èA . apiul Monumenta Gennaniœ histor ., t. XVIII, 
p. 314. 

(2j Supplique de Jean Estève de Béziers à Philippe le Bel en 1286, 
publiée par Gabriel AzAts dans les Mémoires de la Société archéolo(]ique 
de Béziers, S*" série, t. I, p. 221. Jean Estève demande à l'hilippe le Bel 
d'obtenir la délivrance de G. de Lodève. L'allusion qu'il fait à la lâcheté 
des compagnons de G. de Lodève m'a fait adopter la version de B. d'Esclot, 
corroborée du reste par les Annales de Jacques d'Oria. Muntaner préten- 
dait au contraire que toute notre flotte resta prisonnière 



198 HISTOIIil'; DK I.A MAltlNK FRANCAISK. 

aA'alent quitté la cale Tamarin (1), qui sert de débarcadère 
à Palafurgell, et faisaient volte-face vers Rosas. Au delà du 
cap d'Aygua-Freda, elles aperçurent l'escadre victorieuse 
qui remorquait ses prises vers Barcelone : aussitôt elles 
entraient en chasse. Marquet et Mallol, jugeant la partie 
inégale, coulèrent les cinq bâtiments amarinés et firent force 
de rames vers Majorque. Le vent de terre, qui fraîchissait, 
aidait leur manœuvre; à la nuit, ils avaient perdu de vue 
notre flotte. Le lendemain, ils touchaient Barcelone. La 
revue de leurs troupes témoigna éloquemment de leur vic- 
toire : trente-neuf morts et moins de quatre cents blessés 
manquaient à Tappel, tandis que nos pertes se chiffraient à 
deux ou trois mille hommes (:2). Sans tarder, Pierre III 
manda ces nouvelles à son fils Jacques, alors en Sicile, 
s'éfonnant de n'avoir pas encore les flottes aragonaise et 
sicilienne rappelées d'urgence. 

Quel intervalle sécoula entre la bataille de Rosas et l'ar- 
rivée de ces renforts? Nous l'ignorons; il faut compter plu- 
sieurs semaines ; car nos effectifs, à peine effleurés par la 
défaite, furent réduits dans des proportions effrayantes par 
le typhus et par les miasmes pestilentiels qui traînaient sur 
mer et sur terre. De trois en trois semaines, aux jours de 
grandes fêtes, nos équipages passaient une revue, une 
montre. Le 15 août, ils parurent tellement affaiblis qu'on 
ne put conserver que cent vingt bâtiments en service, galères 
ou térides, sur deux cent dix navires de guerre. Le 8 sep- 
tembre, il n'v avait plus que quatre-A'ingts galères armées, 

(1) l'ulainos. dit B. d'Esclot : la question importe peu du reste, les deux 
ports sont très voisins. 

(2) B. d'Esclot, cli. clvui. — Muntaner rapporte ainsi les faits : les 
Catalans traînaient les 25 j«;alères prises (chose bien difficile pour 11 {jalères), 
à la vue des Français, ils en abandonnèrent une partie et prirent avec 
22 {;alères et 2 lins la route de Barcelone. Suivant lui, 4,000 Français, 
c'est-à-dire l'effectif exact de 25 {jalères, auraient péri, et 300 hommes du 
côté des Catalans. Ki les Annales de Jacques d'Oria, ni la relation officielle 
de Pierre III (Carini, p. 61}, n'accusent de notre côté une telle perte. 



ODERRK O'ARAGON. 100 

otà la fètc de Saiul-Michel, cinquante-cinq. Si ces chiffres 
semblent prol)ables, les dates le sont moins. Le chroniqueur 
sicilien qui les donne habitait Messine et consignait souvent 
des nouvelles fraîches d'un mois (l). C'est au mois de sen- 
teml)ro que s'accomplirent, pour notre flotte, ses tragiques 
destinées. 

Acculé à une situation sans issue, l'amiral français Jean 
« de Orrco » , qu'une lettre de Pierre III appelle «Escotum» 
et qu'il faut sans doute identifier avec le Génois Jean Scoti, 
fils de l'armateur Oger Scoti (2), eut ordre, dit-on, de brus- 
quer les événements en attaquant Barcelone. Il laissa 
quinze galères à la garde de Rosas et prit avec le reste, 
quarante galères, la voie du sud (3). Trahis, mal informés 
et d'une personnalité si effacée que les chroniqueurs igno- 
rent ou confondent leurs noms, nos commandants d'escadre 
allaient se trouver aux prises avec le plus redoutable marin 
de l'époque. 

Le :24 août, la flotte sicilienne de Roger de Loria, pré- 
venue par trois courriers, une galère et deux lins, arrivait à 
Barcelone. Elle avait soumis la Calabre, pris Tarente le 
15 juillet et accourait en hâte par la route de Barbarie : 
dans la nuit de l'Assomption, elle avait passé devant la 
Goulette; les Barl»aresques avaient dû éprouver quelque 
surprise d'une soudaine illumination nautique au milieu des 
ténèbres : c'était la coutume, et les marins siciliens ne l'ont 
pas perdue, de fêter ainsi la Madone. Au milieu des accla- 
mations des équipages, Pierre d'Aragon passa en revue 

(1) Bartholomaeus de Neocastro, ch. xcn. — Les Annales de Jacques 
tl'Oria f Mon. Germaniœ hist., t. XVIII, p. 314) attribuent la mortalité à 
la famine, à quelque maladie épidéniique et aux moustiques, (|ui décimaient 
surtout la cavalerie. De 100 galères, la flotte active, qui livra hataille à 
Loria, était réduite à 40. 

(2) Qui en 1264 aime une flotte de guerre génoise pour la garde de la 
mer. (G. Cauo, Genua und die Machte am Mittelmeer. Halle, 1895, t. I, 
p. 153.) 

(3) Bartholomaeus de Neoc.vstro, cli. xcn. 



200 HISTOIBK DE LA MARINE FRANÇAISE. 

l'escadre de Loria : carènes peintes aux armes d'Aragon et 
de Sicile, écus en pavesade, arbalètes luisant aux bordages 
entre les écus, bannières au vent, tentes en soie vermeille 
dressées sur les poupes, toutes ces teintes chaudes harmo- 
nisées dans un merveilleux coloris flambaient par un beau 
soleil d'août. 

Après un repos de trois jours, Roger de Loria repartit, 
faisant route pour Ilosas. Il en donna avis à l'escadre <>ata- 
lane qui courait des bordées dans les eaux de notre flotte. 
Une autre division de quatre galères siciliennes et de huit 
barques, commandées par un chevalier de la famille de 
Montoliu, le joignit après avoir découvert d'un promontoire 
la marche de la flotte française (I). 

Dans la nuit du i) septembre (2), nos quarante galères 
passèrent sous le cap de Saint-Sébastien, les feux masqués, 
un seul fanal entête de colonne. L'ennemi, à trois milles de 
là, guettait dans l'ombre, derrière deux îlots que leur étroi- 
tesse a fait surnommer les Fourmis, Las Hormigas. Roger 
de Loria, car c'était lui, reconnut sa proie et, de peur de la 
laisser échapper, ordonna à dix-huit galères de serrer la 

(1) B. d'Esclot, cil. CLxvi : il évalue à 80 voiles, dont 44 {jalères, la 
flotle de Roger de Loria, et à 25 galères seulement la flotte franraise, qui 
aurait eu pour objectif la capture de 2 galères catalanes en radoub à S.-Pol 
de Maresme et qui aurait donné la chasse aux navires de Montoliu, — Ml'n- 
TANER (ch. cx.KXv) met en ligne 85 galères du côté des Français, 66 du côté 
de Loria, qui aurait reçu après la bataille le renfort des 16 voiles catalanes 
— Jacques d'Ohia [Mon. Genn. fiistor., t. XVIII, p. 314), l'ami des vain 
eus, et Barthélémy DK Neocastro 'cil. xcv), compatriote de Loria, s'accor- 
dent à peu près sur les effectifs : 30 galères françaises contre 35 siciliennes 
et 18 catalanes; 40 contre 30 et 18 : c'est ce dernier texte, de B. de ÎNeocas- 
tro, que j'adopte. 

(2) Dans la nuit du 1*"^ octobre, dit Barthélémy de INeocastro. Mais les 
Annales de Gênes, de J. d'Oria, mieux infornices, relataient le fait au mois 
de septembre : elles pariaient aussi du stratagème de Loria qui alluma de 
nomljreux fanaux pour donner le change sur ses forces, dans la croyance 
qu'il avait devant lui toute la Hotte française, 100 galères. — La date du 
9 septembre est fournie par la petite chronique publiée par R. RdnriiciiT et 
Gaston IUynaud sous le titre d'Annales de Terre Sainte. Paris, 1884, 
in-8», p. 34. 



(;UKr.UE D'AU \(;(»N. 201 

côte ail nord du cap Saint-Philippe : elles s'cn^^agcraienl, 
au moment de l'action, entre les nôtres et la terre. Avecles 
trente autres et les bâtiments légers, Loria se réservait de 
tenir la haute mer et de nous prendre entre deux feux. Ces 
dispositions arrêtées, il surgit à vme encablure de nos ga- 
lères; les fanaux qu'il avait disposés à l'avant, à la poupe et 
au mât de chaque navire, afin de donner le change sur ses 
forces, s'allumèrent subitement; les trompettes et les li in- 
hales sonnèrent, et un immense cri de guerre s'éleva : 
a Arago, Arago. " Ahuris, épouvantés, les nôtres ont !a 
présence d'espint de crier aussi : " Arago, Arago. » — 
(i Cecilia, Cecilia, santa Maria délie scale di Messina, » 
ripostent les Siciliens..., qui entendent leur mot de rallie- 
ment répercuté comme un écho par leurs adversaires. 

Signaux, appels, tout est répété par les nôtres, que Loria 
ne reconnaît plus dans la mêlée nocturne : " Allons, dit- 
il, puisqu'il en est ainsi, que chacun évite de son mieux 
de frapper les siens; en avant, sus à eux, au nom de 
Dieu. " 

Et d'un coup d'éperon il frappe le flanc d'une galère pro- 
vençale avec une telle vigueur qu'il précipite à l'eau la 
moitié de l'équipage, cinq ou six hommes exceptés. Ses 
marins l'imitent ; rien ne résiste; nos équipages, en grande 
partie étrangers, n'ont pas radmira])le cohésion de la flotte 
de Loria, où Catalans et Siciliens répartis en égal nombre 
combattent d'un même cœur. Beaucoup sautent à la mer; 
des monceaux de cadavres jonchent la couverte de nos ga- 
lères. Plusieurs d'entre elles, dont l'obscurité empêcha de 
reconnaître le nombre, s'éloignent du champ de carnage en 
contrefaisant les signaux de Loria (1). C'était le grand ami- 
ral napolitain Henri de Mai'i, ancien compagnon de saint 
Louis en 1:270 et capitaine de vingt-quatre galères fran- 

(1) R. d'EsCLOT, cil. CLXVI. 



20-i IIISTOIRi; l)K LA MAIÎI.NK FIÎANÇAISE. 

çaiscs (I), qui lâchait pied selon son habitude (2). Trois ans 
auparavant, il n'avait pas fait meilleure contenance devant 
le même adversaire (3). 

Tout le reste de Tescadre lut capturé après un horrible 
massacre; les bâtiments qui se jetèrent à la côte furent 
brûlés le lendemain. Suivant les relations officielles (i), 
plus de i,000 Français furent passés avi fil de l'épée, c'est- 
à-dire les équipages de vinjjt-cinfj ijalères. Le nerf de notre 
puissance maritime était brisé, et ])ientôt allaient s'ajouter 
à la démoralisation de la défaite la terreur et l'épouvante. 
Des rares vaincus survivants, Loria avait fait deux lots : une 
cinquantaine de chevaliers, parmi eu.\ Jean Scoti et Simon 
« de Trusia » (3), qualifiés tous deux par diverses chro- 
niques du titre d'amiral, furent admis à rançon, mais 
ensuite condamnés à un emprisonnement perpétuel. Cinq 
cent soixante marins, blessés ou non, qu'on épargna par 
ini raffinement de cruauté, servirent de jouets à la fureur 
catalane. Loria les avait confiés à Marquet et Mallol, chargés 

(i) B. DE ÎNeocastro, cil. xcv. — Ancien amiral des fjalères de la Répu- 
blique de Gênes, il brûla une nave du vénitien Marino Sanudo (1271). 
(Arch. de Gênes, Materie politiche, rnazzo 5.) Grand amiral de Charles 
d'Anjou, Henri de Mari aurait un moment commandé en chef la flotte fran- 
çaise. (ZuniTA, Annales d'Aragon, liv. IV, cii. lv. — Pietro Vincenti, 
Teatro degli nomini illustri che furono grand' ammiragli nel regno di Na- 
poli, p. 47,) 

(2) B. d'Esclot limite à J2 et J. d'Oria à 8 le nombre des galères fran- 
çaises qui échappèrent. Muntaner (ch. cxxxv) évalue à 16 galères {lénoiscs 
le nombre des bâtiments sauvés du désastre : 54 galères françaises auraient 
été prises et 15 galères pisanes brûlées à la côte. Observons qu'en ce moment 
même la guerre, très aiguë entre Pise et Gênes, dut nuire à la bonne intel- 
ligence entre nos mercenaires. 

(3) Amari, La guerra del vespro sicillano, t. I, p. 193 et 333, note. 

(4) Lettre de Pierre III sur les opérations militaires et maritimes de la 
guerre d'Aragon. Octobre 1285. (Garim, oiiu. cité, p. 61 . — B. d'Esclot, 
(ch. CLvij évalue nos pertes à .5,000 tués, plus les prisonniers dont nous 
allons voir le sort affreux. 

(5) ^Nicolas Spectalis, liv. II, ch. m. — Il y a un Simon de Thurey 
parmi l'ost de la sénéchaussée de Carcassonne, rassemblé l'année suivante. 
i^IIixtoirc de Languedoc, nouv. éd. t. IX, p. 125.) Serait-ce notre prison- 
nier ? 



GUERRi; D'Ar.A(;()N. -203 

de ramasser à Palamos et à San Feliu de Guixols les débris 
de la flotte française, avant de gagner Barcelone. Sur l'ordre 
de Pierre III, les blessés, au nombre de trois cents, furent 
enchaînés à une longue corde : la corde, attachée à la poupe 
d une galère; les rameurs se courbèrent sur leurs avirons; 
la foule, toujours friande do spectacles et admise à tout 
voir, o])serve un témoin, put se repaître de& râles d'agonie 
arrachés à des estropiés et à des mutilés ; et la sanglante 
guirlande disparut sous les eaux. Restaient deux cent 
soixante prisonniers valides : Pierre III les renvoya, ...après 
leur avoir fait crever les yeux; à l'un d'eux on avait laissé 
un œil ; ce fut sous sa conduite que les malheureux s'ache- 
minèrent en trébuchant vers le camp du roi de France (1). 
Et le monstre qui ordonna ces supplices osait traiter son 
adversaire de Néron : Neroniczans more Neronii! (2). 

Le jour même de la bataille de Las Hormigas, Roger de 
Loria, transportant son pavillon sur ses prises, bâtiments 
tout neufs, avait couru à la recherche des galères fugitives. 
Au grau de Narbonne, il apprit qu'elles étaient en lieu sûr, 
près d'Aigues-Mortes (3). Virant de bord sur Rosas, il 
apparut en vue du golfe sous pavillon fleurdelisé. La divi- 
sion de garde, trompée par ce subterfuge qui laissait croire 
à un retour triomphal des Français, approcha dans la plus 
jjrande allégresse. Soudain, quand il ne fut plus possible 
pour nos marins de reculer et de s'échouer, l'étendard 
fleurdelisé s'abattit, et Loria, démasquant ses couleurs, 
fonça sur nous. Surpris, l'amiral Enguerrand de Bailleul (4) 



(1) B. d'E.SCI.ot (cil. CLXvni) rapporte froidement les cruautés de son 
maître. 

(2) Lettre de Pierre III aux rois d'Angleterre, de Castille, etc. Octoliro 
1285. (Carini, ouv. cité, p. 61.) 

(3; B. d'Esclot, cil. clxvi. — Le viguier de Tarascon envoya trente 
hommes d'armes anx Saintes-Mariés de la mer en prévision d'une descente 
des galères aragonaises. (Archives des Bouches-du-Rhône, EE 1.) 

(4) Guillaume de Nangis, Vie de Philippe III, dans les Historiens des 



204 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

opposa une honorable résistance, mais succomba. De sou 
escadre, quatre {^alcres avec deux barques furent l)rùlée8, 
et les autres capturées. Le même stratagème devait réussir 
le surlendemain contre une autre division de douze galères 
et une grande nef qui apportaient de Provence des vivres, 
des fourrages, la solde des troupes et les richesses du duc 
do Brabant (1). 

Entre temps, Loria avait débarqué ses marins, afin d'en- 
lever les approvisionnements renfermés dans Rosas. La 
garnison, paralysée par linsurrection de la populace, lui 
tenait difficilement tête, quand on signala l'approche du 
connétable de Saint-Pol et de six mille cavaliers détachés 
par Philippe III au secours de la ville. Le connétable jugea 
facile d'enlever les bâtiments tirés sur la grève et de dis- 
perser des groupes de fantassins. Loria avait deviné son 
projet : avec les lices de poupe des galères qu'il tendit sur 
des pieux, il fabriqvia luie enceinte et posta par derrière 
ses arbalétriers; la cavalerie française, tombant dans des 
fosses dissimulées dans les sables, ne put franchir ce léger 
retranchement : les Siciliens achevèrent la déroute. Le 
comte de Saint-Pol, jeté à bas de son cheval, fut tué. 
Quelque soldat lui coupa une main, qui fut plus tard ra- 
chetée sept mille marcs d'argent par les amis du défunt. 
Parmi les morts on comptait un vaillant chevalier nommé 
Aubert de Longueval, et le ]>eau-père du comte d'Artois. 
Le désastre était advenu, disait-on, par la faute du maré- 
chal d'Harcourt, qui ne soutint pas ses compagnons (2). 

La prise de Rosas et de ses magasins de vivres était immi- 
nente : Philippe III essaya de la retarder en demandant 
une trêve. Le comte de Foix alla trouver Roger de Loria. 

Gaules et de la France, t. XX, p. 537. — Villani, aputl Muratori, Rerum 
Italicarum scriptores, liv. VII, ch. en. 

(1) MusTANER, ch. cxxxvi. — B. DE Neocastro, ch. xcv. 

(2) B. DE Neocastro, cil. x(;v. — G. DE Nangis, Ibidem. — >j. Speciali.s, 
liv. II, ch. IV. 



<;i KKHK DAllACON. 205 

(i Aux Provençaux et aux Français, jamais do trêve, ré- 
pondit Tamiral, quand bien même le roi d'Aragon raccor- 
derait. — Mais la France armera trois cents galères ! — 
Qu'il en vienne trois cents ou deux mille, peu m'importe ! 
Avec cent des miennes, je réponds de tenir toutes les mers; 
et navire ne voguera, ou poisson ne lèvera la tète sans la 
permission du roi d'Aragon (1). » Le sort en était jeté. 
Rosas capitula et fut évacuée le ^7 septembre (2). Les évé- 
nements se précipitaient. Malade, presque moribond, Phi- 
lippe m avait quitté (Jirone. Les croisés battaient en 
retraite par des chemins affreux, ravinés par les pluies, sur 
une longue colonne que harcelaient les milices almoga- 
vares de la frontière, féroces miquelets de l'époque, et les 
garnisons des places négligées lors de 1 invasion. Au-dessus 
du col de Panissars, Loria attendait avec ses marins postés 
sur les hauteurs de Castelbon (3). Bref, ce fut un désastre, 
bien que les sergents de Narbonne et de Béziers fussent 
venus en armes au-devant des nôtres (4). La mort de Phi- 
lippe III, qvii survint le 5 octobre 1285, à Perpignan, fut la 
dernière catastrophe de cette néfaste campagne. 

Quel que fût le désir de son fils Philippe IV, tout jeune 
encore, de continuer les hostilités, la guerre languit durant 
plusieurs années. Le fait le plus saillant fut la descente de 
Roger de Loria au grau de Serignan en 128(5. Une armée 
rassemblée en hâte marcha à la rencontre des cent cheva- 
liers et des deux mille hommes de pied de Loria : elle fut 
battue et poussée l'épée dans les reins jusqu à une demi- 
lieue de Béziers. Agde enlevée d'assaut, toute la population 

(1) B. d'EsCLOI, «11. (JLXV(. 

(2; 27 septembre, " jeudi après la S. Maty TapOïtre. " (Coll. Clairam- 
liault, vol. 469, fol. 127.) 

(3) MuNT.\NEii (cil. cxxxvn) prête à Pierre III un beau rôle qui contraste 
-sinfjulièreiiient avec les précédents de ce roi sanguinaire. Pierre III aurait 
protégé le roi de FVance et les chevaliers contre ses propres soldats. 

(4) Histoire de Lanfjuedov, [)ar DoM Vaissette, n. éd., t. IX, p. 113. 



206 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

mâle, entre quinze et soixante ans, fut passée par les armes; 
une colonne détachée sur Vias dispersait les milices de 
Saint-Thibery, Loupian et Gigean, qui accouraient. Rien ne 
put protéger contre le terrible corsaire les navires français ; 
sous les remparts d'Aigues-Mortes, aux graus de Leucate 
et de Narbonne, de nouvelles prises s'ajoutèrent à une liste 
déjà longue (1). 

La destruction de notre flotte ainsi achevée, Loria 
rextcrminateur se retourna contre les Angevins de Naples, 
qu'il écrasait dans une dernière l)ataille navale devant Gas- 
tellaniare di Stabia, le :24 juin 1:287. Philippe le Bel profita 
de cette absence pour organiser une nouvelle marine de 
guerre sous la direction d un homme actif et énergique, — 
son sobriquet en est le garant, — Simon Briseteste. Brlse- 
teste, sénéchal de Carcassonne, devait appuyer les incur- 
sions du l'oi de Majorque dans le Lampourdan. Mais l'irré- 
solution de ce dernier, les démonstrations menaçantes des 
escadres aragonaise (juillet 1289) et sicilienne (1290) (2), la 
faiblesse de nos forces navales, empêchèrent tout engage- 
ment à fond. Le traité de Tarascon (3), sur ces entrefaites, 
nous ménagea un accommodement avec l'Aragon : il était 
tout au bénéfice des Angevins de Naples , vis-à-vis des- 
quels Alphonse d Aragon promettait de garder une stricte 
neutralité. Philippe le Bel, au contraire, s'était engagé 
par une convention antérieure à secourir pécuniairement 
son cousin Charles II contre la Sicile (4). Il s'acquitta en 
nature. 

Son cadeau ne fut autre chose que sa marine de guerre. 

(1) MuNTANEU, cil. CLii. — Lecoy DE La Marche, les Relations politiques 
delà Fiance avec Majorque. Paris, 1891, in-S", t. I, p. 289. 

(2) Histoire de Laufjuednc, nouv. éd., t. IX, p. 133, n. 4, 140, 144. 

(3) 19 février 1291, entre Alphonse d'Aragon et Charles II, roi de INaples. 
Arcliives nation., J 587, p. 16.) 

(4) Il promettait deux eent mille livres. 19 août 1290. (Archiv. nat., 
J 511, p. 8.) 



GUKRHK D'ARAGON. 207 

« Galères, huissiers, barges et tous autres vaisseaux, agrès, 
voiles, munitions, armures » que le roi possédait à Nar- 
l)onnc ou dans la sénéchaussée, sur un ordre de la cour (1), 
lurent consignés entre les mains du mandataire de Charles II. 
De plus, les sénéchaux de Beaucaire et de Carcassonne 
devaient délivrer chacun cinquante mille carreaux sans 
délai (2). Le commissaire angevin, Barthélémy Bonvin, de 
Marseille, qui se présenta pour prendre possession de la 
flotte royale, essuya un refus. «Je n'ai reçu aucun ordre, 
lui dit Guillaume Boccuze, viguier d'Aigues-Mortes (3), 
préposé à la garde des galères; le sénéchal seul a qualité 
pour vous satisfaire. » Il fallut s'adresser à Simon Brise- 
teste, qui opéra le transfert (i). 

Chose curieuse, Charles II ne semble avoir eu qu'un 
droit de jouissance sur ce matériel naval. Il le laissa en ter- 
ritoire français, sous la surveillance de deux de ses officiers, 
Barthélémy Bonvin et Pierre de Limousin, maître des 
comptes. L'arsenal, « tarsianatus, » de Narbonne, dont la 
clôture fut achevée en 1:294, avait pour recteur Pierre Ber- 
nuis, bourgeois de la ville, assisté de plusieurs gardiens 
pour les vaisseaux désarmés (5). Mais ce n'était plus qu'une 
succursale de Marseille. Le maître de l'arsenal de cette 
ville, Richau deLamagnon, plus tard amiral de Provence (6), 



(1) Asnières, le jeudi avant la fête de S. Ernoul 1291. (BiM. nat., Doat, 
vol. 156, p. 9, copie.' 

(2) Lettres de Charles II sijjniHant aux deux sénéchaux un niandeuient 
de Philippe le Bel. Aix, 18 novemljre 1291. (Jsaples, Archivio di Stato, 
/l'e^r. Ancjioini 57, fol. 8, let. 1 et 2.) 

(3l Reg- Angioini 57, fol. 8, let. 1. 

(4) Lettres de Charles II au sénéchal de Carcassonne, 24 niai 1291. 
(fiey. Angioini 10. fol. 92, let. 1; — Cadier, Essai sur l'adminislration du 
royaume de Sicile, p. 185; — Bibl. nat., Doat, vol. 156, fol. 10-11, copie 
portant la date du 23 mai 1291.) 

(5) Compte rendu le 20 janvier 1294. [Reg. Angioini 63, fol. 257.) 

(6) Garde de l'arsenal le 12 novembre 1293 (Reg. Angioini 63, fol. 16, 
let. 1; fol. 17, let. 4^; amiral des comtés de Provence et Forcalquier , 
23 octobre 1296. (Reg. Angioini 88, fol. 126 v", let. 2-4. — Sur les Capi- 



208 HISTOIRE l)K LA MAIUiNE FRA^ÇAISE. 

réparait les bâtiments de guerre d'Aigues-Mortes et de Nar- 
])onne, au même titre que ceux de Marseille et de Nice (1). 
Pareille organisation donne à penser que le roi de France 
avait voulu se décharger temporairement d un entretien 
coûteux, quitte à reprendre en temps opportun son dépôt. 
Nous verrons en effet qu'il ne tarda point à mander contre 
l'Angleterre ^e^ galères levantines et même les officiers 
nommés par Charles II. 

Au moment où Philippe le Bel se défaisait de sa marine, 
les intérêts qu'il soutenait en Orient subissaient les plus 
graves échecs. Son lieutenant dans les « parties d'outre- 
mer» , Jean de Gradly, n avait pu rétablir à Tripoli l'auto- 
rité de Lucienne de Toucy, sœur du défunt prince d'An- 
tioche. La galère française qu'il commandait, ainsi que trois 
bâtiments du Temple, de rHôpital et de Venise, chassés 
par Icscadrille de Benoît Zaccaria, s étaient repliés sur le 
dernier boulevard de la chrétienté en Palestine, Saint-Jean- 
d'Acre (:2). A la conservation de Saint-Jean-d'Acrc, entre- 
pôt du commerce asiatique, toutes les nations maritimes de 
l'Europe étaient intéressées. Aussi Jean de Grailly, pour 
cette cause internationale qu'il alla plaidera Palerme et à 
Rome, n'eut-il pas de peine à obtenir des secours : sept 
galères siciliennes (3) et vingt galères de Venise nolisées 
par le pape (4) vinrent renforcer les troupes de la gar- 



tula de son office, le 4 octobre 1297, voyez Cadier, Essai sur l'administra- 
tion du royaume de Sicile, p. 185.) 

(1) Cerlilical fies dépenses faites par H. de Larnagnon. Aix, 5 janvier 1294. 
(iJcy. AnqioinI 67, fol. 256."* 

(2) 1288. [Annales Januenses, dans les Monutnenta Germaniœ historica, 
S( liptores. t. XVIIl, p. 322.) — Roger de Loria, quatre ans après, diri- 
geait une expédition contre les feudataires français de la Morée, et pillait 
Corfou, Candie, Malvoisie. (Barthéleniv de INeocastro, ch. cxxi. — Nico- 
las Speciams, liv. Il, cil. XIX.) 

•>) 1289. (Barthélémy de Neocastho, ch. cxui.' 

(4) 1290-1291. Marino Sakudo, Sécréta JldcUum crucis, llh. III, par» 
XII, cap. XX, éd. Bongars, 229-231.) 



<;i KHI! K DAIÎACON. ._>(,<) 

Ces mesures préventives se trouvèrent insuffisantes deviinl 
l'énorme déploiement de forces du Soudan ^lansour l"ii 
mars 1291, il s'ébranjait avec cent soixante mille hommes 
de pied et soixante mille chevaux. Il mourut avant d'arriver 
sous les murs de Saint-Jean-d'Acre , laissant à son Hls 
Khalil-Askraf l'honneur d'investir la ville et de dresser 
contre elle des batteries de grosses machines de p^uerre, des 
carahaga dont les lourds projectiles jetaient à terre des pans 
entiers de murailles, des tours même. Il faut lire dans l'ou- 
vrajje presque contemporain de Marino Sanudo (!) la dé- 
fense acharnée des chrétiens. Khalil-Askraf dut emporter 
un à un les dix-sept quartiers de la ville, qui formaicnl 
autant de forteresses. Une des colonnes musulmanes enleva 
la Tour Maudite et marcha droit sur les Pisans, dont elle 
renversa la barricade, près de San Romano ; ])ar la rue des 
Allemands, elle arrivait à San Rinaldo et en sal)rait les 
défenseurs. Une autre colonne attaquait la tour du Légal, 
sur le bord de la mer; arrêtée un instant par les chevaux de 
frise de la contrescarpe, elle franchit néanmoins l'cjbstacle 
et entra dans la ville. De ce côté, étaient postés les gens 
du roi de France avec Jean de Grailly et Othon de Granson : 
ils soutinrent énergiquement le choc de la cavalerie musul- 
mane ; enhn, accablés par le nombre, leur capitaine Oraillv 
blessé, ils reculèrent les derniers et battirent en retraite (2) 
vers la tour des Mouches, pour s'embarquer sur la flotte 
ciirétienne (3). C'était le 19 mai 1291, cent ans après la 

(1) Sanudo coininença en 1306 la rédaction de ses Sccrela fidelium 
crucis. 

^'2) Clironuiue d' Ainadi, l'd. Ii. de Mas-Latrie dans les Documents iitc- 
diix, p. 224. 

•Î! Cf. le plan de S.-Jcan-dWcre par Sanudo ^BiM. nat. , nis. lat. 
4939, fol. 8; reproduit dans V Haiid atlas de Sprlxer-Menke, pi. 85\ — 
La miniature d'un ins. du British Muséum (Additionnai nianuscript 27695, 
fol. 5 : xiv' siècle) représente S.-Jean-d'Acre et peut-être la scène mèuie de 
la retraite des croisés. Autour de la ville forte, des cavaliers massacrent 
des fuyards qui se jettent à la mer pour gagner quatre ou cinq galères hal- 

1. 14 



•^10 mS'l OIliK 1)1. 1 \ MARIM. FRANÇAISE. 

prise de SainKlean-ilAore par Philippe- Auguste el Richard 
Cœur de Lion. Sur la Syrie tout entière, le Croissant flot- 
tait victorieux. 

tant pavillon croisé. Au large, croisent deux naves de guerre. C'est la minia- 
ture, du reste, qui Hgure le mieux les proportions relatives entre les naves, 
courtes et hautes, et les galères. longues et basses de bord. 



GUERRE DE ROMANIE "^ 

(1306-1310) 

DERNIKRE F.XPKDITION FRANÇAISE CONTRE l'e.MPIRE d'oRIENT. 



La perte de SainL-Jean-crAcre, supprimant tout eontact 
avec l'Orient et par suite tout point d'appui pour une croi- 
sade future, déterminait de plus une crise économique en 
Europe. Habituée aux épices de l'Inde et aux étoffes 
soyeuses du Levant, la société ne pouvait renoncer à ces 
raffinements du luxe auxquels l'interdiction de commercer 
avec les Infidèles donnait l'attrait du fruit défendu. Croisade 
ou commerce ! double proljlème, pour la solution duquel 
hommes d'Etat, hommes d'Eglise et marchands longtemps 
débattirent leurs avis, les uns mitigeant de considérations 
militaires et de motifs commerciaux l'exaltation religieuse 
des autres. 

Mais déjà Venise, maîtresse d'un quart et demi de l'em- 
pire byzantin, avait trouvé à ces préoccupations un déri- 
vatif, en greffant sur la croisade la question d'Orient ; 
comme jadis, elle sut détourner nos efforts vers Constanti- 
nople, objet de ses convoitises. Il lui fallait un prétendant 
pour l'opposer au basile grec (2). A la cour de France, on 

(1) On appelait Romauie l'Empire d'Orient. 

(2) En 1281, la République promettait au prétendant Philippe d'armer 
15 galères contre l'Empire d'Orient si lui-même en armait 15 autres et 
10 térides. (Marin, Storia ciel comnierclo de' Veiieziani, t. \"I, p. 305.) 



•212 HISTOIRK l>E f.A M A H I .\ K FRANÇAISE. 

8C prit à considérer la conquête de Constantinople comme 
une opération « préparatoire et moult nécessaire pour le 
passage d'outre-mer (1) " . 

Le frère du roi, Charles de Valois, héritier par sa femme, 
Catherine de Courtenay, du dernier empereur latin, s'offrit 
à subir l'ascendant de la répuldicpie marchande. 

Après divers pourparlers (2), les deux parties contrac- 
tantes arrêtèrent d'armer, à frais communs, douze galères, 
et, aux dépens de Charles de Valois, tous les bâtiments équi- 
pés en sus (3). Le matériel naval, ac(juis à cette occasion 
par le prétendant, fut confié aux soins de Pierre le Riche, 
sous-doyen de Chartres, plus tard remplacé par Pierre 
d'Erhouville et par Jacques du Cauroy, qui organisèrent à 
Venise un arsenal temporaire. 

L'expédition de Romanie s'engagea d'une façon mesquine 
et maladroite. Charles envoyait, pour reconnaître les lievix, 
le grand-maître des arbalétriers, Thibaut de Chepoy (4), 
avec une soixantaine de volontaires (5) ; par un manque de 
tact politique, il lui adjoignit bientôt l'amiral Renier Gri- 
maldi, un Génois, que sa nationalité même rendait odieux 
aux Vénitiens (6). La république formula en effet de telles 
plaintes qu'il fallut remercier (4rimaldi, l'un de nos meil- 
leurs amiraux (7). 

(1) Archives iiat., J 411, n" 42. 

(2) Archives de Venise, Eegesti dei commemoriall, t. I, fol. 126 et s., 
impr. par Predelli, Regesti dei comiuemoriali. 

(3) Traité du 19 décembre 1306. (Archives nat., J 492, p. 2, Dei.aville 
Le Roulx, la France en Orient au Xiv" siècle, Bibl. des écoles de Rome et 
d'Athènes. Paris, 1886, in-8", t. I, p. 45.) 

(4) Chepoy était du diocèse de Beauvais — Chepoix, Oise, arr. de Beau- 
vais, cant. de Breteuil. — Sur Thibaut de Chepoy, voyez l'article de 
M. Joseph Petit dans le Moyen âge, t. X, p. 224. 

(5) Payés 15 sols s'ils étaient chevaliers, 7 sols 6 deniers s'ils étaient 
écuyers. Cette solde quotidienne s'élevait à 30 sols pour Chepoy. (P. An- 
selme, Histoire généalogique, t. VII, p. 739.' 

(6) L'amiral partit de Paris en septembre 1307. 

(7) Lettre du doge à Charles de Valois (mars 1308 ou antérieur). ^^ Archi- 
ves de Venise, Regesti dei commemoriali, t. I, fol. 124.^ 



OUKRRK DE ROM AME. 2!.^ 

Ghe}>oy quitta Paris le 1) septembre i;i()(>, s'embarqua à 
Venise, relâcha à Brindes, puis en Grèce. Sa mission, di- 
plomatique autant que militaire, était facilitée par cette 
circonstance que les douze grands feudataires, les douze 
pairs de la principauté d'Achaïe, étaient, par nationalité ou 
par sympathie, nos alliés (I). On devine l'accueil charmant 
qu'il reçut dans l'une des cours les plus brillantes de la 
chrétienté, célébrée encore par les poèmes populaires de la 
Grèce (2), quand on voit figurer dans les comptes du corps 
expéditionnaire plusieurs gratifications aux ménestrels de 
Guy de La Roche, duc d'Athènes (;}). La Grèce insulaire, 
occupée par des princes vénitiens (4), était tout aussi bien 
disposée. Chepoy choisit comme relâche l'antique Eubée, 
Nègrepont, et détacha un galion vers 1 île de « Lescople " 
(Skopelos), toute voisine (5). 

V.n septemljre 1307, un an après son départ, il se décidait 
à mettre le pied en territoire byzantin; débai'quant sa petite 
troupe au cap de Kassandra, près de Salonique, il embos- 



(i) Relevé des douze hauts feudataires en 1301. (Buciiox, Beclierclies 
historiques sur la pj-incipauté française de Morée. Paris, 1845, in-S", t. I, 
p. Lxx. — GuiCHEsoN, Preuves de la maison de Savoie, p. J27.) — Le 
comte de Brienne, Fiançais, était seigneur d'Ar^jos et de Napoli. Le prince 
d'Achaïe. Philippe de Savoie, et la comtesse de Soula ou Salona en Pho- 
cide, l'antifjue Amphysse, dépêchèrent des ambassades vers Charles de 
Valois, qui les reçut dès juillet J303. (Du Gange, Histoire de l'Empire de 
Constantinople, éd. Buchon. t. II, |i. 377. — Moeanvillé, les Projets de 
Charles de Valois sur l'Empire de Constantinople, dans la Bibliothèque de 
i Ecole des Chartes, t. LI (1890), p. 78.) — Venise possédait Moron et 
Coron. (Du Casgk, ouv. cité, t. II, p. 377.) 

(2) Buchon, la Grèce continentale et la Morce. Paris, 1843, in-8", 
p. 136. 

(3) MoRANviLLÊ, OUV. cité, p. 78 : M. Moranvillé publie dans son étude 
les 11 Mises et despens pour le voiaj^e de Constantinople », contenus en ori- 
ginal dans le vol. 394 de la collection Baluze, rouleau 696. 

(4) Les Sanudo en Dodécannèse, etc. (Buchon, Recherches historiques, 
t. I, p. LXXII.) 

(5) Il Compte Thibaut de Cepoy pour le voyage de Romenie, » publié 
par Du Gange, Histoire de l'Empire de Constantinople, éd. Buchon, t. II, 
p. 352. 



214 HISTOIRE DE LA MARI^E FRANÇAISE. 

sait son escadrille dans le golfe de Saint-Manias (I). Cette 
démonstration suffit à décider en notre faveur le gouver- 
neur de Salonique, Jean Monomaque, dont les émissaires 
apportaient en France, vers la mi-caréme de 1308, un plan 
de conquête de Tempire grec (!2). L'archevêque d'Andri- 
nople leur succéda (3). La franchise française se laissa 
prendre aux procédés dilatoires et tortueux de la politique 
orientale, aux offres du roi d'Arménie, " qui se présentoit 
amis de Monseigneur (4), » de » Votemite " , grand maré- 
chal de la Valachie (5), et d'Ouroch, roi de Serbie ((j). 

Au lieu de poursuivre les approches de la capitale par 
ces longues lignes de cheminement, il fallait marcher droit 
sur elle et répéter la manœuvre de la quatrième croisade, 
l'attaque de vive force, l'assaut. La Grande Compagnie cata- 
lane, au service d'Andronic Paléologue, était révoltée; on 
venait d'apprendre qu elle prenait notre parti. Maîtresse de 
Gallipoli, clef des Dardanelles, elle tenait en échec les sept 
galères que l'empereur Andronic avait péniblement armées 
et qui n'osaient guère quitter l'abri protecteur des hautes 
jetées du bassin de Contoscèle (7). Mais, faute d'initiative, 
elle laissait à l'amiral Antoine Spinola le temps d'arriver au 

(1) Nicephore Guecoras, 'Pw[xai-/.-?iç 'Imoptac Aôyoi, liv. VII, p. 15. — 
Lettre de Marino Sanudo relatant l)rièvement toute cette campagne. Venise, 
10 avril 1330 (puljliée dans les Abhandlungen der historischen classe der 
Koniglich Bayeiischen Akademie der Wisseiischafteii, t. Vil, p. 774, par 
Fr. KuNSTMANN, Studie7i ûber Marino Sanudo den àlteren). 

(2) MoRANViLLÉ, ouv. cite, p. 74, 82 : les lettres de Jean Monomaque, 
de Constantin Ducas et du hiéromoine Sophronie en grec y sont publiées 
par M. Omont. 

(3) Théoctiste, arciievèquc d'AndrinopIe, séjourna à Paris du 10 octo- 
bre 1309 au 28 mars 1310. (MoranvillÉ, ouv. cité, p. 77.) 

(4) Compte de Tliibaut de Cliepoy. (Du Cange, ouv. cite', t. II, p. 352.) 

(5) Ibidem. 

(6) Uricini, Traité d'alliance et d'amitié entre Charles de Valois et les 
ambassadeurs du roi de Servie Ourocli, 1873; cf. lVIoRA^'VILL^:, ouu. cité. 
p. 76, n.5. 

(7) Cf. la description de ce bassin du port de guerre byzantin, creusé en 
1261 par Micbcl Paléologue. (G. PachymÈre, Michael PalaeJogus, liv. V, 
cliap. X.) 



GLIKI! lii; IH-; HOMA.N IK. -ilô 

secours de ConstaiiLinople avec dlx-lmlt {jaièrcs génoises. 
Forcés, dès lors, de vider la place, les débris de la Grande 
Compagnie s'entassèrent sur quatre galères de l'infant d'Ara- 
gon Ferrand et sur deux l)àtimcnts frétés par l'historiographe 
de l'expédition, fîamon Munlaner. Ils se replièrent sur les 
navires franco-vénitiens (1) des capitaines Marc Minotto et 
Jean Conn (:2), qii ils joignirent au port de î^ègrepont. 

La réception de ces malencontreux alliés fut loin d'être 
cordiale. Tandis qu'ils parlementaient pour obtenir un sauf- 
conduit, nos galères entouraient le J)àtiment de Muntaner, 
l'Espagnole^ qu on savait chargé doret qu'on mit au pillage 
après massacre de quarante hommes (3). L'infant d'Aragon, 
arrêté au moment où il touchait terre, était remis au duc 
d'Athènes, qui enfermait le prisonnier au château de Saint- 
Omer, à Thèbes. Malgré ces sanglants outrages, le ressenti- 
ment des Catalans contre l'empereur grec l'emporta sur le 
besoin de vengeance ; leur nouveau capitaine, Rocafort, s en- 
gagea au service de Charles de Valois et prêta solennellement 
hommage entre les mains de son mandataire. D'un carac- 
tère ambitieux, Rocafort songeait à se faire couronner roi 
de Salonique : il ne voyait en Chepoy qu'un bailleur de 
fonds fort utile pour payer les violons de ses noces, car le 
conquistador se maria à Nègrepont, ou pour défrayer ses 
soldats. En toute autre circonstance, " il n'en faisait pas 
plus de cas que d'un chien. " Ce fut bien pis quand le dé- 
part de l'escadre franco-vénitienne eut réduit la petite 
troupe française à un simple peloton au milieu des huit 
mille hommes de l'armée. Rocafort, ne gardant plus aucun 
ménagement, usurpa le commandement des troupes, dont 
le sceau de capitaine général était l'insigne. 

(1) Dix galères et un lin. 

(2) «Jehan Corin de Venise » (Mora^vili.k, oiiv. cité, p. 79); Munta- 
ner l'appelle « Tari n , et Ghepoy » Marin » . 

(3) Muntaner, Chronica, ch. ccxxv-ccx.kxiv. — Geronymo Zurita, Los 
cinco libros... de los Anales de la Covona de Aragon, t. II ^1610), fol. 13. 



216 IlISTOlPiE DE l,A MAIIINE FKANCAISE. 

Ghepoy, exaspéré, lui fit des remontrances, qu'il se réser- 
vait d'appuyer à l'arrivée des six galères que son fils Jean 
ramenait de Venise. Débauché, avare, détesté des Arago- 
nais eux-mêmes, Rocafort ne prétait que trop à la critique. 
Accusé en plein conseil par quatorze chefs de compagnies, 
il fut arrêté, secrètement emljarqué sur les galères franco- 
vénitiennes, qui le transportèrent à Naples et le livrèrent à 
l'ennemi mortel des Aragonais, au roi Robert; Ghepoy eut 
la satisfaction de savoir enfermés dans les souterrains 
d'Aversa son rival et » autres traîtres " (I) : ils y moururent 
de faim. 

Mais ces querelles intestines avaient désorganisé le corps 
expéditionnaire. Les Catalans offrirent leurs services au duc 
d'Athènes. Les Grecs de Salonique, rassurés par la faiblesse 
de notre effectif, se déclarèrent contre nous et envoyèrent 
cinq lins armés a pour nous destourner les vivres » , que 
deux galères et un lin convoyaient à grand'peine (2)... Elle 
serait belle, l'histoire de cette poignée de Français, en 
pays ennemi, soutenue de temps à autres par l'apparition 
de quelques galères, parvenant un moment à inspirer la 
confiance et jetant les bases d'une grande entreprise. Son 
chef, Ghepoy, a laissé pour tout récit des comptes, marqués 
il est vrai au coin des formidables difficultés diplomatiques 
et militaires auxquelles il se heurta. 

La mort de Gatherinc de Gourtenay (H) nous sortit de 
cette impasse en donnant à Gharles de Valois un motif 

(1) Muntaneu, Chronica, cli. cclix-cclxi. — « Compte Thibaut de Ghe- 
poy, " dans Du Gange, Histoire de l'Empire de Constantinople, t. II, 
p .553 et passim : ce fut à Jacques du Gauroy que Ghepoy confia le trans- 
port des prisonniers. 

(2) « Compte Thibaut de Gliepoy, " dans Du Ckvge, Histoire de i Empire 
de Constantinople, éd. Buchon, t. II, p. 353 et suivante.?. 

(3) Elle était morte dès le 2 janvier 1308. — Thibaut de Ghepoy était 
de retour à la cour de Charles de Valois, à Mons, le 29 avril 1310. Il reçut 
plus tard de Louis X une rente de 600 livres. (Archives nat., JJ 62, 
cap. 341).) 



GLEKHE UE KO.MAME. 217 

plausible de renoncer à la couronne d'Orienl et de rappeler 
ses volontaires (1310). 

Dix ans plus tard, les cinq galères et le lin qu'il avait 
fait construire pour son aventureuse entreprise achevaient 
de pourrir dans le canaletto de San Lio, à Venise, sous le 
séquestre ducal ; la République jugea bon de liquider la 
situation en versant une légère indemnité au prétendant 
malheureux (I). 

(1) QuiUance de Charles pour 4,000 florins d'or reçus de la République. 
Paris, 4 octobre 1320, à bord d'une nef sur la Seine au port S. -Victor 
(Archives des Frari à Venise. Berjesti dei cominetnoriali, t. II, foi. 89 v". 
— L. DE Mas-Lajiiie, Commerce et expéditions militaires de la France et 
de Venise au moyen âge. Paris, 1880, in-4", t. III des Mélanges histor. 
{Doc. inéd.), p. 67.) 



CROISADE MANQUEE 

(1316-1335) 



L'échec de rexpéditlon de Romanie ramena Tattentlon 
vers la croisade. La France gardait l'initiative de ces idées 
généreuses, dont la réussite semblait assurée parla commu- 
nauté de vues du pape et du roi, sinon par le rapproche- 
ment matériel des deux Cours : depuis IH05, la papauté, 
transférée à Avignon, était en relations suivies avec la Cour 
de France. L'esprit froid et calculateur de Philippe le Bel 
considérait la croisade comme le moyen de glaner, sans 
bourse délier, une couronne ; car l'utopie d'un légiste 
flatteur mettait au compte du clergé les frais de la croisade 
et au compte du jeune Philippe le Long les profits, la cou- 
ronne d'Egypte et de Syrie (1). 

Des auxiliaires présumés, les Tartares, dont la brusque 
entrée en scène révolutionnait l'Asie, cherchaient à nouer 
des relations avec l'Europe. Leurs aml)assadeurs se succé- 
daient aux Cours de l'Occident {'2). Le khan de Perse, Ar- 
goun, proposait au roi de France son appui pour reprendre 

(1) Pierre Dudois, De recuperatione Tense Sanclx, Traité de politiijtie 
(jéne'rale, publié par Ch. V^. Langlois. Paris, 1891, in-8", fascicule 9 de la 
Collection des te.xtes pour servir à l'étude de l'histoire. 

(2) Par exemple, le Génois Buscarello Ghisolti, au service du klian de 
Perse depuis 1284. (Desimoni, Conto deW ambascinta al Kan di l'ersia 
(1292), dans les Atti delta societa Ligure.) 



CHOIS.VDR iMANQlJÉE. 219 

Jérusalem (l). De retour de Chine, Marco- I^olo offrait à 
Charles de Valois le récit de ses voyages en Extrême- 
Orient (i;î07) (2), au moment où un prince arménien, ré- 
fugié en France sous le froc des Prémontrés, achevait la 
rédaction d'une " Hystoire merveilleuse, plaisante et récréa- 
tive du grand empereur de Tartarie (3) » . Simples anec- 
dotes, pensez-vous à la lecture du titre? Erreur! le prince 
Hayton s'occupait du moyen pratique de coordonner les 
opérations des croisés avec la marche en avant des Tar- 
tares. 

Pour agir, il fallait des fonds. Le concile de Vienne, en 
1311, les vota. On mit cinq ans à les recueillir. Quand l'ar- 
gent fut prêt, le chef de la croisade ne Tétait plus. Le prince 
voué au trône de Jérusalem, Philippe le Long, avait hérité 
du sceptre de saint Louis, mais non de son aljnégation. Un 
pape énergique, Jean XXII, va passer toute sa vie à sti- 
muler le zèle religieux des rois de France. 



I 

PHILIPPE V LE LONG. 

Philippe V, à l'entendre, n'eut rien de plus à cœur que 
u l'essauvement de la sainte foi chrestienne " . Il le désirait 
« plus que rien, moult affectueusement sur toute autre 
chose (4) » . Il en parlait toujours, mais y pensait-il jamais 

(1) Lettre d'Argoun à Philippe le lîel, 1289. yBiljliotltèi/uc de l'Ecole des 
Chartes, t. XLI (1880), p. 222. — Ahel RÉmusat, Mémoires sur les rela- 
tions des princes chrétiens avec les Mongols, dans les Mémoires de l'Aca- 
démie des Inscriptions, n. s., t. VI, p. 420; t. VII, p. 355.} 

(2) Marco Polo, éd. Pauthier. 

(3) Historiens arméniens des Croisades, t. I, p. 469 et suiv. 

(4) Archives nat., JJ 58, n"' 436, 423 ; JJ 60, n" 66, 100, cités par 
Paul LEHUoEiin, Histoire de Philippe le Long, roi de France (1316-1322). 
Paris, 1897, in-8". p. 194, 195. 



220 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

séi'ieuseiuent? Son dernier biographe en doule (1). Ne 
soyons pas aussi injuste. 

L'avènement de Philippe V avait ranimé l'enthousiasme 
religieu.\ de la noblesse, au point qu'une foule de baisons 
reçurent la croix des mains du patriarche de Jérusalem (2). 
Une assemblée de prélats et de barons, chargée d'aviser au 
passage d'outre-mer (li), décida qu'une avant-garde partirait 
sous le commandement d'un petit-fils de saint Louis, Louis 
de Glermont : les lettres de provision de ce capitaine, 
recteur et gouverneur général du premier corps, furent déli- 
vrées le 13 septembre 1318 (i). 

Des gens compétents, les Marseillais, consultés sur les 
opérations navales à entreprendre, répondirent par le 
fameux texte des Injormationes civîtatis Massilie pro passagio 
transmarino (5). L'escadre d'avant-garde, disaient-ils, sous 
les ordres d'un capitaine assisté de quatre conseillers, por- 
tera Louis de Clermontet sa suite sur les côtes des Infidèles. 
Partie de Marseille le 15 avril, elle croisera pendant le prin- 
temps à la hauteur d'Alexandrie pour couper les convois 
des musulmans. En août, elle ira se ravitailler à Chypre, 
prendra langue avec les rois de Chypre, d'Arménie et avec 
le Grand Maître de l'Hôpital. Puis elle reviendra en croi- 
sière de blocus devant Rosette, Damiette et Tripoli. Il sera 
temps alors pour le gros de l'armée croisée de se mettre en 
mer. Les Marseillais, en bons commerçants, joignaient au 
plan de campagne un projet de nolis des navires propres à 
l'expédition. 

On prit leur avis, mais on rejeta leurs offres. Matthieu de 



(1) Lehucecr, p. 195 et suiv. 

(2) Vers la fèlc île la Madeleine, 22 juillet 1316. (Gérard de Frachet, 
apiid Historiens de France^ t. XXI, p. 45. — Lehligeur, p. 196.) 

(3) Archives nat., J 4M, n" 3. 

(4) Ibid., JJ56, n"4l3. 

(5) l'ubl. dans VAnn. bulletin de la soc. de l'Uist. de Fiance, par M. de 
BoiSLisLE (1872), p. 255. 



CnoiSADK MANOUKK. goj 

Varcnncs, dcseciidanl de l'amiral de saint Louis, chargé 
d'organiser l'cscadro d'avant-garde, «réa un rluuuicr de 
constructions navales sur les bords de l'étang de Bages, dans 
un lieu désert dit Capelas (l). Il avait quitté Paris en août 
l'MH, avait pris en passant à Avignon les instructions du 
pape, et il installait son quartier général à Narbonne. iMii- 
lippe V lui OTivrait un crédit de ({4,000 florins chez quatre 
marchands de Montpellier. Des bois d'a;uvre abattus dans 
les forêts voisines descendaient l'Aude jusqu'à Veschai\ 
ainsi nommait-on cette sorte de chantier. Des équipes d(> 
charpentiers et de calphats arrivaient de Marseille et du 
Roussillon pour travailler sous les ordres d'un grand maître 
constructeur de galères, Pierre de Berre. Vn maître calphat, 
une maîtresse couturière pour la voilure, un maître de l'ar- 
tillerie^ complélaiout l'état-major du petit arsenal. Des 
courriers sillonnèrent les routes de Barcelone, Aigues- 
Mortes, Toulouse, Paris, apportant des armes de Mont- 
pellier, des armures de Gênes, des parements, bannières, 
pennonceaux et flammes, de Paris. En juillet i;îl9, cinq 
galères étaient prêtes. A Marseille, Matthieu de Varennes 
en achetait cinq autres toutes équipées : ses patrons, 
Charles Grimaldi, Jacques de Vaquères, Frères Pierre de 
la Comtesse et Jean d'Avignon, le sergent d'armes Arnaud 
Figuères de Narbonne..., tous commissionnés pour trois 
mois, leurs équipages au complet, attendaient. 

L'armement de deux mille marins pour la croisade était 
d'autant plus méritoire que notre flotte était engagée dans 
la guerre de Flandre, sans escadre de réserve. Consulté par 

(i) Le compte des dépenses de Matthieu de Varennes forme le re{|istre 28 
des Introitus et exitiis, aux Archives du Vatican. Gomme il détaille les 
moindres dépenses de la construction et de l'équipement des jjalères, la phi- 
lologie y trouve une foule de mots ù glaner. De plus, nous voyons un chan- 
tier maritime en pleine activité, spectacle assez curieux et assez rare pour 
le moyen âge. J'ai analysé ce compte dans un article intitulé : Une Escadre 
franco-papale (1318-1320', dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire, 
publiés par l'École de Rome, t. XIII (1893), tirage à part. 



■2-2-2 HISTOIRK DK I. A MARIiNK FRANÇAISE. 

Louis de Hourl)On sur l'opportunité de son départ, Philippe 
le Long avait répondu (1) : Allez de l'avant; plus tard, le 
mois prochain ou l'autre, j'espère me trouver libre : alors 
j'aviserai au passage général. — Le capitaine Matthieu de 
Varennes reçut la consigne d'empêcher la contrebande de 
puerre en i)ays infidèles. Il allait partir, quand une intrigue 
diplomatique l'arrêta aux quais de Marseille. 

On était dans la seconde quinzaine de septemljre l;ilî>. 
Le roi Robert de Sicile, comte de Provence, avait un besoin 
urgent d'une Hotte de guerre. Stylées par lui, a plusieurs 
personnes expérimentées dans l'art de la navigation » insi- 
nuèrent au pape que l'approche de l'hiver rendait la cam- 
pagne navale des plus périlleuses. D'autre part, hiverner 
dans le port de Marseille, sous des pluies torrentielles, 
c'était exposer galères et agrès à pourrir. A leurs yeux, la 
situation était critique. Robert, intervenant alors, proposa 
une solution. Il prendrait volontiers les galères à sa charge 
durant l'hiver et les rendrait tout armées, équipées et 
soldées, telles qvi'on les lui prêterait. Après avis des car- 
dinaux, Jean XXII s'empressa d'accéder à la demande du 
très cher Hls de l'Eglise. Il s'excusa près de Philippe Y 
d'avoir détourné l'escadre de son but, ajoutant qu'avant 
d'effectuer la livraison des galères on avait pris soin de re- 
tirer les dra})eaux de Sa Majesté (i). Heureuse précaution, 
qui empêcha de ternir dans une défaite l'étendard de 
France cime d'une fleur de lys (3). 

Les dix galères et quatorze autres de l'amiral Raymond 
de Cardona tentèrent de secourir les Ovielfes assiégés dans 

(1) 22 juillet i:U9. (Ai(hive.s nat., JJ 5!), n" 76. — Lehugeur, p. 198 : 
M. LeliU{;eur ne soupçonne pas l'existence de l'escadre de Matthieu de Va- 
rennes et croit par suite que les projets de croisade de Philippe V restèrent 
platoniques.) 

(2} Archiviu sefjrelo du Vatican, Rcg. Vatican 110, fol. 13 v" et 14 de 
la 2" partie. 

(3) Ibidem, Reg. des Introitux et Exitus 28, fol. 77. — Cli. de l\ Ros-r 
ciiinE, Une Escadre franco-papale^ p. 18. 



f.liOlS ADK MAN()r!i:K. 2->:{ 

(jéncs. Conrad dOiia, cupltaino do la Hotte coalisée des 
Aragonais et des Gibelins, se porta n apertement» à leur ren- 
contre (1) et les enleva. 

Révolté contre l'Eglise, aveuglé par la haine, 1 empereur 
Louis lY de Bavière n'oublia point l'appui prêté à son 
adversaire, sans daigner remarquer (pie cet adversaire 
tenait l'escadre franco-pontificale à sa discrétion et pouvait 
mettre l'embargo sur elle en cas de guerre. Il ameuta contre 
Jean XXII les Romains assemblés sur la place Saint-Pierre : 
(i Le persécuteur, le larron, le bourreau, le meurtrier, le 
parricide, le traître, le félon, clamait-il, a détourné contre 
nos sujets génois, contre des chrétiens, les nombreuses ga- 
lères que le magnifique roi de France envoyait au secours 
du roi catholique d'Arménie et de son peuple pour les dé- 
livrer des Sarrasins (!2). " 

Quoi qu'il en soit, le roi ajournait la croisade ; le pape 
différait la croisière (3) ; les Pastoureaux se levèrent. On 
parlait guerre sainte, non qu'on la prêchât, mais la dîme 
était plus lourde. Pauvre, la menue gent du peuple aimait 
mieu.v payer de sa personne. Une cohue de quarante mille 
hommes descendit vers la mer, pourchassant en chemin les 
juifs, 1 ennemi du dedans, disait-on, avant l'ennemi du 
dehors. Elle se heurta aux portes d'Aigues-Mortes, fermées 
devant elle, et se laissa disperser par le sénéchal de Gar- 
cassonne (4). C'est que, depuis Pierre l'Ermite, les condi- 
tions sociales avaient changé. La guerre, même la guerre 
sacrée, était h? fief d'une classe ; et les juifs, banquiers- 



(1) ZuniTA, Anitles (V Aragon, liv. VI, ch. x.kxv, 

(2) Réquisitoire public de Louis IV contre le pape. Koine, 18 avril 1328. 
(Baldze, Vitœ paparnm Avenionensium . Parisiis, 1693, in-4°, p. olo.) 

(3) Jean XXII se fit rembourser par le roi Robert le prix des galères. 
Philippe V convoqua une nouvelle assemblée pour orj^aniser le passajie, 
24 février 1320. Rien n'aboutit. (Archives nat., JJ 58, n'" 437-441. — 
Lehugecr, p. 198.) 

(4) 1320. {Continuation de Nangis, éd. Gérard, II, 27.) 



■2U II ISToiliK m-; I.A MAlilNK F It A N C A 1 S K. 

usuriers du monde, se trouvaient alors les protégés du roi. 
Ce fut un tort à eux de s'affoler devant ravalanche popu- 
laire; on les accusa de pactiser avec l'émir al-omrah de 
Grenade et le hey de Tunis (l); et ils portèrent la peine de 
leur espionnage, si toutefois ils ne furent les victimes de la 
suspicion qui pesait sur leur race. 



II 

CHARLES IV LE 15 E L 

A ces exécutions sanglantes, la croisade s'égarait. Un 
Vénitien lui imprima une impulsion nouvelle. Il avait par- 
couru toutes les côtes de l'Europe, de Trébizonde jusqu'à 
Stettin, hanté partout d'une idée fixe, la conquête de la Pa- 
lestine. A l'annonce des projets du roi de France, il ter- 
minait hâtivement un plan de campagne à lusage des capi- 
taines croisés (:2). Le livre était le Libei^ secretorum fidelium 
crucis ; le voyageur, Marino Sanudo. 

La cour d'Avignon et la cour de France l'accueillirent 
chaleureusement. Pour faire triompher ses idées, il dis- 
tribua à profusion son ouvrage : le pape, le roi Charles IV, 
qui venait de succéder à Philippe V; le comte Guillaume de 
Hollande, le chef de la croisade, Louis de Clermont, en 
reçurent chacun un exemplaire. Les grands seigneurs, 
Gautier de Ghâtillon, connétable de France; Robert, comte 

(1) Lettres de l'éiiiir al-omrah et du Ley à Samson-ben-Heiias et aux 
juifs de l'rance, traduites à Màcon le 1"^ juillet 1321 par le médecin Pierre 
d'Acre. (Archives nat. J 427, p. 18.) — Dès le xiii'' siècle, les juifs de 
Marseille, les Ferrussol, les fils de Mosé Païenne avaient des relations com- 
uicrciales avec Bougie et rAfrif|ue. (Louis Bi.ancard, Documents inédits sur 
le commerce de Marseille au moyen âfje, t. I, p. 55, 69.) 

(2) L'ouvrage fut écrit par fragments à trois époques différentes en 1306, 
1312 et 1321. (G. Berchkt, Rela-Jone délia sezivne III.. del congres'o, 
dans VArchivio venelo, t. XX, p. 396.) 



( ; luj I s A I ) i'-. M A \ u i: E . -2 2 :, 

d'Auvergne; (juillaume Durand, procureur de lu croisade, 
écoutèrent avec déférence le voyageur vénitien : » S'il 
plaît à Votre Altesse d'ajouter foi à mes paroles, disait-il, 
l'affaire ira bien. — Oui certes, répliquait-on ; restez en 
France; vous nous guiderez de vos conseils (l). -i 

Sans différer du plan de campagne marseillais, — blocus 
préalable de l'Egypte que les Nubiens chrétiens prendraient 
à revers, et conquête de la Palestine, — le devis calculait 
avec plus de précision les moindres frais de l'entreprise. Un 
cours de stratégie navale avait comme perpétuel commen- 
taire rhistorif[uo des premières croisades : les capitaines 
pouvaient relever leur route sur les quatre cartes qui accom- 
pagnaient le Liber fidelhim : portulan de la Méditerranée , 
Terre Sainte, Egypte et mappemonde. Ce qui gâtait les 
hautes spéculations du stratégiste, c'étaient les préoccupa- 
tions intéressées du commerçant : il voyait dans l'Egypte et 
la Palestine l entrepôt des épices de l'Inde et voulait arriver 
premier au but : a Seuls, les marins de Venise sauront se 
conduire sur les plages basses d'Egypte, si semblables à 
leurs lagunes. " A moins que... 

Et un dilemme nettement posé mettait en question l'a- 
venir même des croisades : " Ou l'accès de l'Egypte doit 
être interdit d'une façon absolue; ou, au contraire, il faut 
l'élargir et le faciliter de telle sorte que chacxm puisse aller, 
venir, commercer en toute liberté par les terres du Soudan ; 
en ce cas, qu'on ne parle plus de recouvrer la Terre 
Sainte (2). i» 

A ce tournant de l'histoire, entre la foi et l'argent, la 
guerre sainte ou le commerce, un choi.v s imposait. D'une 

(1) Lettres de Marino Sanudo à Guillaume Durand. Venise, 1326. (Bon- 
cars, Gesta Dei per Francos, t. II, p. 296-300.) — Lettres inédites et 
Mémoires de Marino Sanudo l'Ancien, éd. G. de La Roncière et Léon 
Dorez, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes, 1895, p. 33. 

(2) Le Liber secretoruin fidelium crucis est publié dans Bongars, Gesta 
Dei per Francos, t. II; cf, t. II, p. 35-36. 

1. 15 



;>2(i HISTdIRK DE LA MARIN K FRANÇAISE. 

fol encore tiède, Charles IV arma une escadre contre les 
Infidèles. L'intention sans doute lui suffit: l'escadre fut des- 
tinée au commerce. Mais n'anticipons pas. 

Les projets de croisade avaient donc repris sur nouveau.v 
frais en 13:23. Il s'ap^lssait de secourir l'Arménie, envahie par 
trois fois, et d'empêcher la vente aux Infidèles des armes, 
des munitions de guerre ou des enfants chrétiens (1). 
Charles le Bel décida que le vicomte de Narhonne, Aimery, 
et l'amiral Déranger Hlanc partiraient avec lavant-garde en 
mai; Louis de Bourhon et le connétahle de Châtillon sui- 
vraient en août nî!^^; Charles de Valois, commandant en 
chef des croisés, disposerait de vingt mille hommes de 
troupes (2). L'avant-garde serait de vingt galères, deux 
naves, quatre galiotes, quatre mille huit cents marins et 
trois mille piétons; le capitaine général Aimery de Narhonne 
se chargeait d'entretenir le tout moyennant une solde 
convenahle (3). 

Les Florentins (4) et les Avignonnais (5), hanquiers du 
Saint Siège, avancèrent les premiers frais de la campagne. 
Un grand armateur de Toulon, Pierre Médici, qui pourrait 
bien appartenir à la famille des Médicis (0) , fit marché 



(1) Lettre de Cliarles IV à l'cvèque de Carcassonne. Février 1323. (DoM 
MartÈne, Thésaurus novus unecdotorum, t. I, col. 1370. — Ordonuances 
des rois de France, t. I, p. 810. — Archives nat., JJ 60, p. 100; K41, 
p. 22.) 

(2) Arch. vat. rcj;. 111, fol. 218. — Arch. nat., J. 1026, n" 34. 

(3) l'ar traité passé avec Aimery de Narbonne, Charles IV s'en{;ageait à 
fournir 200,000 livres parisis pour l'achat, la construction et le fret des na- 
vires, l'entretien et les gajjes des marins et des troupes, 14 février 1323. 
(Bibl. nat.. Collection De Camps, vol. 44 Iji:, fol. 5, copie. — Histoire de 
Languedoc, n. éd., t. IX, p. 419.) 

(4) Il Quatre quittances parchemin de 1323 par le vicomte de Narbonne 
à la ville de Florence, des sommes qu'elle lui devait bailler, >> [Collect. De 
Camps, vol. 100, fol. 151 ; analyse des titres de la vijjuerie de Narl)onne 
aux Archives de Montpellier, 12' continuation, n'^ 14.) 

(5) Quittances de l'amiral B. Blanc. Avignon, 29 mars et 16 avril 1323. 
[Histoire de Languedoc, n. éd., 1. IX, p. 410.) 

(6) Quoi «pie j'aie dit. [Une escadre frunci)-papale, p. 18, u. 1.) Les 



r. Il OIS A 1)1-, MANOUKl-:. 0-2-; 

avec l'amiral de Fiance pour la fourniture partielle de Tcs- 
cadre. Mais il en retarda la livraison (l), pour n'avoir pas 
terminé les habitacles de deux huissiers. Traduit le 23 juillet 
devant le juge du palais à Marseille et sommé par l'amiral 
de s'exécuter, il demandait un délai pour rélléchir, à cause 
de sa grande faiblesse d'esprit, « sui ingenii inibecillitale 
causante (2); " mlséralde prétexte qui n'empêchera pas le 
rusé compère de succéder à Blanc comme amiral de France. 
Blanc mourut en effet dans le courant de l'année (;i). 

Loin de partir en mai, le capitaine général se trouvait 
encore à Paris en juin (4). Il avait fait un marché de dupe : 
les deux cent mille livres que le roi lui allouait ne pouvaient 
couvrir les multiples tlépenses de rarmcmcnt. Apprenant 
notre désarroi, Marlno Sanudo proposa une solution pra- 
tique : u Mon révérend père, écrivait- il à l'évéque de 
Mende, réduisez à dix, sept ou même cinq galères la croi- 
sière chargée de garder la mer; mais commencez. A début 
modeste, meilleure fin (5). » 

Le conseil venait trop tard. Pressé d'argent, Charles IV 
avait trouvé pour sa flotte un autre emploi. Il liquida une 
dette contractée envers le capitaine Matthieu de Varennes, 



bourfjeois de Toulon, réunis en parlement ])uljlie, lui donnaient procura- 
tion, en 1313, d'aller solliciter auprès du roi llojjert divers privilèj^es. 
^Archives de Toulon, A A 5, pièce 1.) 

(1) 11 s'était engajjé à livi'er, moyennant un prix convenu, " ccrta !i{>na... 
usserios scilicet et {{aléas et uavem (piauidam. » 

(2) II Actus retjuisitionis fact;e l^etro Medici per Bernardum (sic) Blanclii 
de tradendis navi}>iis ah eo emptis nominc doinini nostri re{;is pro passajjio 
ultraniarino. » Marseille, 23 juillet 1323. (Archives de Montpellier, ancien 
« inventaire de la Viguerie de ïNarhonne, n" 13, 12' continuation des titres 
particuliers » . — Clopie dans la Collection De Camps-, à la Bihliothècjue na- 
tionale, vol. 44 Lis, fol. 15.) 

(3) Un document du temps résume très clairement les préparatifs d'Ai- 
mery de Narbonne et les incidents qui tirent échouer la croisade. (Collec- 
tion De Camps, vol. 44 bis, fol. 5, copie.) 

(4) Histoire de Lant/uedoc, n. éd., t. IX, p. 420. 

(5) Lettre de Sanudo à Guillaume Durand, évéque de Mende. Venise, 
1326. (BosGARS, Gesta Dei per Francos, t. II, p. 296.) 



■21H IlISldf l'iK I)]'. r.A MVlil-M'. F 1! A N CA I S L. 

en lui ccdaiiL lu iie / Sa in/ - Xicolas , slaLiounôc ù Gollioure (1). 
Les huissiers San-Jalicadou, San-Pcyre-et-san-Aloyy San- 
Nicolau, San-Gene/s , les galères Santa- Victoria, Safita- 
Marlhe... (2), furent armés en marchandises. Les deux 
(i instituteurs, patrons et recteurs de la Hotte royale à Nar- 
bonne " , Bernard Foulquin et Jean liidos, curent ordre de 
les mettre à la dis[)08ition des nombreux commerçants, qui 
avaient demandé avec instance à diverses époques de déve- 
lopper le trafic avec le Levant, u utilitati rci puljhcae rej^ni 
nostri Franciac. i> (1:2 juillet \?t-M) (3). Le [)a[)e, ajoutons- 
le, avilit reconnu l'inutilité d(^ l'expédition primitivement 
projetée en apprenant que les Arméniens avaient si^^né une 
trêve avec le Soudan (4). 

L'année suivante, une des nefs royales, venant de Chypre, 
était saisie par l'amiral d'Arajjon François Carroz au mo- 
ment où elle atterrissait dans le golfe de Cagliari; son fret, 
a[)partenant à des marchands de Narbonne et de Montpel- 
lier, était distribué aux soldats en guise de gages, tandis 
qu'elle-même armée en guerre prenait rang parmi les cin- 
quante nefs de Carroz, qui écrasaient, le il) décembre 1325, 
la flotte de (Gaspard D'Oria (5). Le roi d'Aragon, Jacques, 
ayant indemnisé nos marchands (6), laffaire n'eut [)as de 
suite. 



(1) Elle avait jioiir officiers un nocher, Simon, et un écrivain, Gréj^oire 
Botarini. Elle fut tlélivrée à Matthieu de Varenncs par le sénéchal de Beau- 
caire, 4 janvier 1324. (Archives nation., Journal du Trésor KK 1, fol. 447.) 

(2) Inventaire de ces {jalères. Narbonne, 20 novembre 1324. (Archives 
de Montpellier, ancien « 13'' continuation des titres de la Vijjuerie de Nar- 
bonne, n" 3 » . — Copie dans la Collection De Camps, vol. 44 Ois, fol. 147.) 

(3) Mandement de Charles IV. (Ibidem.) 

(4) l'c{T. Vatican 111, «:ap. 347-370. — Chronique d'Auiadi, éd. Mas- 
Latrie, 400. — CouLON, Jean XXII et la France (ms.). 

(5j 7.v]\n\, Anales d' Aragon, liv. YI, ch. LXVl. 

(6) Moyennant 13,323 livres 7 sous 6 deniers de Barcelone. Lettre de 
Jacques d'Aragon, 19 novcmljre 1326; et acceptation de Charles IV'. Paris, 
12 janvier 1327. (D'Achehv, Spicilegium, n. éd., par Baluze et Martène. 
Paris, 1722, in-fol., t. III, p, 712-713.) 



CROISADE MAN(Jl"KK. -1-1{) 

Charles le Bel, c'est une justice à lui rendre, essayait 
d'ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux aux arma- 
teurs languedociens. Sous couleur de proléger les intérêts 
des chrétiens en Orient, il obtint du pape la permission 
d'envoyer une nef et une galère chargées de marchandises 
au port d'Alexandrie. Nanti de cette licence apostolique, 
son envoyé Guillaume dit Bonasmas ou Bonnesmains, de 
Figeac (1), au lieu de fréter les bâtiments du roi, eut la 
sottise de s'adresser à un patron de navire barcelonais, de 
passage à Aigues-Mortes. Il fut peut-être tenté par le bas 
prix de l'affrètement. 

Bonnesmains poussa l'imprudence jusqu'à accepter pour 
associé un concurrent, le barcelonais Pierre de Moyenville. 
Il en fut la victime. Arrivés en vue d Alexandrie, les Cata- 
lans voulurent arborer leurs couleurs sous le prétexte qu'ils 
avaient oublié au port d'Aigues-Mortes le drapeau français. 
Bonnesmains protesta énergiquement; il envoya cherchera 
Alexandrie l'étoffe nécessaire pour réparer l'oubli et n'entra 
au port, trois jours après, que sous bannière fleurdelisée. 
Fort bien reçu d'abord par le Soudan, il eut une audience 
de congé orageuse, et la réponse du soudan à Charles le 
Bel ne fut pas accompagnée de la gratification ordinaire- 
ment donnée aux armateurs qui fréquentaient les ports mu- 
sulmans avec l'autorisation du Saint Siège. 

Entre temps, Movenville avait fait courir dans la vdle 
d'odieuses calomnies sur Charles IV, infidèle, disait-d, à la 
parole donnée , faux monnayeiu' et tout près d'attaquer 
l'Egypte avec trois cents galères. Les lettres de créance de 

(1) Avijjnon , 18 juillet 1326. lîiille de .le.in XXII « (^arissiiiiiis in 
Cliristo i> . [Archivlo segreto du Vatican, icg. Vatican, p. 113, fol. 192.) — 
Le dominicain Benoit « de Guxiis », ambassadeur de Charles IV près du 
Saint Sièjje, avait obtenu cette licence apostolique dès le mois d'avril 1326. 
Il partit ensuite pour Gonstantinople, afin de préparer la réunion des Eglises 
d'Orient à l'Eglise romaine. (Lettre de Marino Sauudo à iMiilippe VI, 
13 octobre 1334, publiée par Kusstmanx, dans les Abliandlungeii... Baye- 
rischen, t. VII, p. 808.) 



230 HISTOIHK DE I.A MARINE FRANÇAISE. 

Bonnesmains, à l'entendre, avaient été fabriquées par le 
duc de Bourbon (1). C'était préparer un accueil plus que 
froid aux quatre galères que Louis de Bourbon envoyait à 
Gbypre et qui Hrent escale au port d'Alexandrie pour vendre 
leurs marcbandises (2). 

Le but de ces manœuvres déloyales était de réserver aux 
Catalans le monopole du transit avec Alexandrie, dont ils 
étaient en possession depuis le xiii* siècle. A la sortie du 
port, les Catalans enlevèrent la bannière fleurdelisée pour y 
substituer le pavillon aragonais et ne gardèrent plus aucun 
ménagement pour Bonnesmains, lorsqu'ils apprirent, en 
Sardaigne, la mort de son maître Charles IV. Au lieu de 
revenir déposer à Aigues-Mortes leurs passagers, ils mirent 
le cap sur Barcelone ; comme Bonnesmains protestait, 
Moyenvillc se jeta sur lui ; il l'aurait tué sans l'intervention 
des passagers français (3). 



111 

PHILIPPE VI DE VALOIS. 

Avec le successeur de Charles le Bel, avec Philippe VI, 
fils de l'aventureux Charles de Valois, la croisade tant de 
fois ajournée semblait près d'aboutir. Philippe prit la 
croix en 1332. Le pape Jean XXII lui prodiguait les revenus 

(1) Piainles de Bonnesmains contre Moyenville. (Anhives nation., X^° 3 
fol. 33, publié par H. Lot, Essai d'intervention de Charles le Bel en faveur 
des chrétiens d'Orient, tenté avec le concours du pape Jean XXII, dans la 
Bibllotfièf/ue (le l'École des Charles, t. XXXVI (1875), p. 588-600.) 

(2) Jean XXII permet à Louis de Bourbon, dont la Hlle Marie, épouse de 
Guy, fils aine du roi de Chypre, se rend à Chypre avec quatre galères, de 
toucher à Alexandrie, 19 juillet 1328. (Archivio setjreto du Vatican, reg. 
91, p. 242.) 

(3) H. Lot, article cité : Bonnesmains, avec l'appui du patriarche de 
Jérusalem et de Guillaume Durand, évèque de Mcnde, obtint de Philippe VI 
des lettres de marques contre Moyenville. 



CKOISADf: MANQIIKE. 231 

de l'Église (l). Il remuait l'Europe (2), et sondant l'Asie, 
dont les mystérieuses profondeurs commençaient à s'ouvrir, 
il réunissait pour la grande œuvre toutes les connaissances 
géographiques, commerciales et ethniques de son temps. 

Les missionnaires de l'Orient, de la Perse (3), de l'Inde (-4), 
un marchand crémonais, établi à Sébastopol, rédigèrent des 
rapports, dont le chef de la croisade chargea un marin de 
vérifier l'exactitude. Guillaume Fernand, dit Badin Du Four, 
émigré bayonnais, explora tous les atterrages possil)lcs des 
croisés depuis Alexandrie jusqu'à Trébizonde (5). Un autre 
voyageur, Mondeville, parti en même temps que lui avec 
instructions d'Edouard III, ne devait revenir que trente-deux 
ans plus tard. 

On avait hésité sur la route à suivre, voie de terre ou voie 
de mer, préconisées, l'une par Frère Brochard le domini- 
cain, l'autre par les Hospitaliers, « gens de grant auctorité 
et qui moult savoient des estaz des pays ; » l'histoire des 
croisades donnait raison aux Hospitaliers et fit adopter le 
passage par mer. 

L'armée et les bagages, à bord des navcs de transport, 
prendraient la haute mer. Le roi, les prélats et les autres 
gens d'état éviteraient les périls du large en côtoyant l'Italie 
depuis Nice jusqu'à Brindcs et Milazzo. En route, les galères 
feraient escale à Gènes, Pise, pour permettre au roi de 
se » refreschir » , de " prendre aucune recréation » et 

(1) Delaville Le Roulx, la France en Orient, t. I, p. 87. 

(2) Riant, Pèlerinages des Scandinaves en Terre Sainte, p. 403. 

(3) Guii.LAU.^iE d'Adam, De modo extirpandi Sarracenos (Cf. Delavii.le 
Le Roulx, la France en Orient au xiv° siècle, p. 62), et De l'estat et de la 
gouvernance du grant kami de Catliay. (L. de Backeb, i Erlrème-Orient 
au moyen âge, p. 335.) 

(4) Le P. Jourdain Calliala dk SÉvERAr;, auteur des Mirabilia Indiœ, 
était à Avifinon en 1330. (Le P. Franeuis Balme, le Vénérable Père Jour- 
dain Cathala de Séverac. Lyon, 188G, in-S".) 

(5) Lettres de Marino Sanudo, apud Kunstmann, Studicn ûber Marino 
Sanudo, dans les Abhandlungen der historischen classe der Koniglicli 
Bayerischen Akademie der Wissenschaften, t. VII, i'^'^ p., p. 813-817. 



232 HISTOIKE DE LA MAIUNE FllANÇAiSE. 

d' « attraire les cuers des Ytaliens (1) ». Le départ était 
fixé au mois d'août 1330 (2). 

Au lieu d'imiter la sage conduite de ses prédécesseurs et 
de provoquer concurremment les offres de service des 
grandes villes maritimes, Philippe VI eut l'imprudence de 
se livrer pieds et poings liés à la discrétion des Vénitiens. Il 
savait pourtant, par la triste expérience de son père, ce que 
valait la coopération de la République. Les " citoiens, 
bonnes personnes et convenables " , dont il sollicitait l'expé- 
rience pour évaluer le nombre des transports nécessaires à 
la Croisade (3), s'empressèrent de nous dévoyer sur la route 
de Byzance. A les entendre, le chemin le plus court pour 
gagner l'Egypte passait par Constantinople. Qu'une escadre 
d'avant-garde, vingt ou trente galères, disaient-ils, com- 
mence par livrer bataille aux corsaires turcs, afin de con- 
server pour les approvisionnements de l'armée la liberté des 
communications avec les grands entrepôts de grains de la 
mer Noire. L'armée croisée suivra, Venise se charge de la 
transporter, jusqu'à concurrence de trente-cinq mille hom- 
mes, sur une centaine d'huissiers et de galères et sur des 
naves (4). Marino Sanudo, mis au fait, ne tint pas un autre 
langage, en insistant néanmoins sur la nécessité de bloquer 
l'Egypte avec dix ou quinze galères (5). 

Sur ces instances, une escadre française, détachée de la 
flotte de Terre Sainte, se tint en partance pour les colonies 

(1) Franc. 2833, fol. 200 v« et p. 207. 

(2) BalUze, vitae ]'up. Avenion., I, 175. — (Juii.ON, Jean XXII cl la 
Fiance (eu préparation). 

(3) Lettre de Pliili|)pc VI au <lii{;c. Gliàleauneuf-snr-Ijoirc, JS novon)- 
Lre 1331. (L. DE Mas-La'jiiie, Commerce et expéditions militaires ilc In 
France et de Venise au moyen àrje. Paris, 1880, in-4", t. III des Mélanqes 
historiques (Documents inédits), p. 97.) 

(4) Réponse des ambassadeurs vénitiens. Venise, 11 mai 1332. (Mas- 
Latrie, ouv. cite', p. 100. — Heyd, Histoire du commerce du Levant au 
moyen âge, t. I, p. 538.) 

(5) Venise, 27 avril 1332. (Kunstmanx, Abhamllungcn... Bayerischen 
Akadcmie, t. VII, 1-^^ p., p. 791.) 



CKOISADl-: MANQUÉE. 233 

vénitiennes de rArchipel (1). Ce qui n'était qu'un point, 
une sorte de post-scriptum au projet de croisade, en devint 
bientôt la partie principale. La diplomatie vénitienne sut 
{!;rouper contre les Turcs les forces éparses et les efforts des 
Etats chrétiens. Sous les auspices du pape, mais à l'instilla- 
tion de la République, plusieurs Etats s'engagèrent à entre- 
tenir de mai à octobre 1334 une croisière de quarante 
galères, fournies moitié par Venise et l'hôpital de Saint- 
Jean de Jérusalem, moitié par le pape, les rois de P'rauce 
et de Chypre et l'empereur de Constantinople. L'année sui- 
vante, rUnion armerait trente galères et trente-deux huis- 
siers, montés de huit cents hommes d'armes : six galères, 
moitié des huissiers et des gens d armes seraient à la charge 
du pape et de la France (i). En 1334, notre contingent se 
bornait à quatre galères, celui de Jean XXII au même 
chiffre. Ils furent réunis en une seule escadre sous le com- 
mandement (3) d'un chevalier familiarisé avec les parages 
de l'Archipel; Jean de Chepoy, un quart de siècle aupara- 
vant, avait accompagné son père dans l'expédition de Ro- 
manie. Le second terme de la solde de ses marins lui serait 
versé à Naples (i), escale hal)ituelle des croisés (5). Le 
rendez-vous généi'al des escadres était fixé au mois de mai 
dans un port de Nègrepont. 

Les Turcs les plus redoutés des navigateurs étaient 
Iakhschi, prince de Marmara, et son frère Demir-Khan, 

(1) Lettre lie Pliilippe VI au dojje de Venise. l'oissy, 3 novembre 1333. 
(Mas Latrie, ouv. cité, p. 101.) 

(2) Convention d'Avifjnon, 8 mars 1334. (Mas-LatRIK, ouv. cité, p. 104.) 

(3) Jean de Chepoy fut nommé capitaine de l'escadre française avant le 
7 avril 1334 et de l'escadre pontificale le 19 mai. (I'. Ansei.mk, Hbtoire 
'jénéalogique, t. VII, p. 744. — Ravkai.di, Annales ecclesiastici, année 
1334, n. X; Aichivio seçjreto du Vatican, re{;. Vatican 117, fol. 302 v".) 

(4) Instructions du 30 mai. [Archiuio segreto du Vatican, reg. Vatican 
117, fol. 303 v".) 

(5) Suivant les devis de Guy de Vigevano et de Brocard, les Croisés de- 
vaient faire escale à Naples pour rallier les troupes du roi Robert. (Dela- 
viLLE Le Rour.x, la France en Orient un xiv'' siècle, t. II, p. 7.) 



234 HISTOIRE DE LA MAUINE FRANÇAISE. 

prince d'Akseraï et de Sinope sur la mer Noire. Les hom- 
mes d'Iakhsehi, dit un auteur contemporain, « sont belli- 
queux, indomptables dans les com])ats. Jamais on ne voit 
rouler la selle du dos de leurs chevaux, ni leurs vaisseaux 
abaisser leurs voiles. Ils ne se laissent arrêter ni par les 
remparts des villes, ni par les habitants des déserts. Une 
armée entière ne saurait les vaincre (1). » Une Hotte chré- 
tienne pourtant les écrasa. Un Français la commandait en 
second : c'était Ghepoy. 

Cette année-là, au printemps de 1334, Iakhschi avait 
laissé au repos ses vingt mille cavaliers pour emmener ses 
navires (2) sur le théâtre de leurs déprédations habituelles. 
Le golfe de Démétriade, actuellement Volo en Thessalie, 
où les deux cents légers bâtiments jetèrent l'ancre, était au 
nord des riches colonies vénitiennes de Nègrepont. Huit 
galères vénitiennes du capitaine de l'Union, Pierre Zeno, 
gardaient à vue les Tui'cs : embossées dans l'étroite passe 
de Ghalkis, elles étaient épaulées par une grosse tour dont 
le pont-levis s'abaissait sur la rive achéenne (3). Deux autres 
détachées en Crète pour acheter des vivres, et quatre 
galères chypriotes allaient les rejoindre par le canal de 
l'Euripe. Enhn, les huit galères du capitaine général Jean 
de Chepoy, qui en avaient rallié à Rhodes dix autres des 
Hospitaliers, venaient se masser dans le golfe d'Athènes, 
sous le vent de Salamine. Tous les navires de l'Union, for- 
més en une seule flotte, manœuvrèrent de façon à lancer 
les Infidèles, qu'on craignait de voir rester tapis dans leur 
golfe de Volo (4). A la nouvelle qu'une de leurs divisions 
venait d'être détruite non loin d'eux, à Kassandra, et que 

(1) ScHEHAB-EDDiK, Vojarjes des jeux ilana les royaumes des différentes 
contrées (écrits vers 1341), Notices et extraits, par Quatremère, dans ks 
Notices et extraits des manuscrits, t. XIII, 1" p., p. 366. 

(2) De Hammer, Histoire des Ottomans, t. I, p. 132. 

(3) MoRÉRi, Grand di<:tionnaire histori(/uc, art. Nègrepont. 

(4) Lettre de Marino Sauudo au duc Louis de Bourbon. Venise, 22 octo- 



CROISADE MArSQUEE. 235 

l'armée impériale arrivait avec le Grand Domestique de 
TEmpire f[rec (1), les Turcs déhûchèrent toutes voiles dehors 
pour rcga^rner leurs repaires de la mer de Marmara; le 
laisser-courre commençait. Le 8 septembre, jour de la Na- 
tivité de la Sainte Vierge, — les chrétiens le notèrent, — 
les fuyards étaient atteints et perdaient huit de ces petits 
bâtiments qu'on appelait lins de Romanie et que montaient 
une cinquantaine d'hommes. En vue des ruines de Troie, 
souvenir néfaste aux Asiatiques, une habile manœuvre leur 
coupait la route de l'Hellespont et les rabattait sur l'Ar- 
chipel en leur infligeant une nouvelle perte de quinze lins. 
La chasse continua, ardente, passionnée, marquée le 1 1 sep- 
tembre par la capture de neuf autres bâtiments, et, trois 
jours après, par un engagement à fond. Acculée dans le 
golfe de Smyrne (2), la barde aux abois fît tète et attaqua 
avec la fougue orientale. Les Latins, sans se laisser décon- 
certer par ces voltiges et ces chocs furieux, se formèrent en 
carré, sur deux lignes, poupe contre poupe, les éperons des 
proues dirigés de toutes parts contre l'ennemi : des câbles 
jetés d'une galère à l'autre achevaient de consolider cette 
forteresse flottante. G était, je l'ai dit, le 14 septembre, fête 
de l'Exaltation de la Sainte Croix; justement, la présence 
d'un morceau de la Vraie Croix à bord de la division chy- 
priote (3) inspirait aux chrétiens, sinon la certitude de 

bre 1334. (Kdnstmanx, Studien ûber Marino Sanudo den alteren, dans les 
Ahliandlungen der historisclien Classe der Koniglich Bayerischen Akademie 
der Wisseiischafteii, t. VII, l"^*^ partie, p. 810.) 

(1) De Hammeiî;, Histoire de Vempiie ottoman, t. I, p. 60. 

2 Une lettre retrouvée à Rome dans la reliure d'un incunaMe et mal- 
heureusement mutilée donnait la relation de la campagne. Dans les frajj- 
ments qui en restent, on lit : « nostre] sainte armée ardi VIII lins de 
Turs vers l[e jour] de nativité ]Nostre Dame en septembre; entre le... 
Troie, XV lins. Item, le diinenche XI jour d... han, IX lins. Item, le mer- 
credi jour de s[aintc] G!-u[is], L lins. Item, le samedi ensuig, ou {;olfe d[e 
.Smyrne pluseurs leus et en pluseurs Humaire. » (Gli. ue la Rgnciehe et 
Ij. Dorez, Lettres inédites et Mémoires de Marino Sanudo l'Ancien, dans 
la Bibliotlièque de l'École des Chartes, t. LVI, p. 36.) 

(3) KUNSTMANN, ouv . cité, p. 810. 



23(i HISTOIKE DE LA iMARINE FRANÇAISE. 

vaincre, du moins l'énergique résolution de ne point aban- 
donner aux mécréants leur précieux dépôt. Zeno à la tête 
des Vénitiens, Ghepoy avec ses Français, les Chypriotes 
eux-mêmes firent des prodiges de valeur (1). Le comman- 
dant d'une des galères françaises, Jean de Courtarvel, périt 
en coml)attant. La victoire fut éclatante. Cinquante lins 
turcs furent coulés ou pris. Le reste s'échappa en remon- 
tant les " flumaire " de la côte et se mit sous la protection 
du prince turc Omarbeg, grand armateur lui-même de bâti- 
ments de course (2). 

Le 17, l'escadre chrétienne débarquait des troupes pour 
achever la déroute des Infidèles. Après une messe solen- 
nelle d'actions de grâces que chanta tout armé l'évéque de 
Bcauvais, Jean de Marigny, on se mit à brûler les «casais» 
remplis de grains de la province de Smyrne, malgré les 
attaques incessantes de la cavalerie et de l'infanterie tur- 
ques : dans une de ces escarmouches, périt le gendre 
d Iakhschi (;i). Cinq mille hommes tués à l'ennemi, plus 
de cent navires coulés, l'invasion musulmane violemment 
arrêtée, tels étaient les brillants résultats de cette campagne 
(jui assurait aux navigateurs chrétiens une sécurité depuis 
longtemps inconnue (4). 

Malheureusement le répit dura peu et la victoire eut un 
triste lendemain. L'escadre franco-papale était à peine de 

(i) Ray.naldi, Annales ecclesiaslici, ann. 1334, n. X. — Cluoni'/ue de 
Vilfani et de Delfino. ■ — Hevd, Histoire du commerce dans le Levant, t. I, 
p. 539. — GuGLiELiNiOTTl, Storia délia marina pontificia, t. 1, p. 300. — 
]îib]. nal., Franc. 22620, fol. 126 \", Généalogie des Courtarvel. 

(2j Heyd, Histoire du conintcrcc dans le Levant, l. 1, p. 538. 

(3) Gli. DE LA ]?OM:iKnE ct L. Douez, Lettres inédiles et mémoires de 
Marina Sanudo, dans la Bildiothèque de l'Ecole des Chartes, t. LVI, p. 36. 

(4) Les j;alères pontificales, placées sous les ordres du capitaine français 
Jean de Cliepoy, étaient cotnniandées par Pierre Medici de Toulon, Roj^er 
de Fos, sire de Canet au diocèse de I''réjus, Raymond Natalis ou Nadal et 
Hostainj; Eguesier, bourjjeois de Marseille, lîulle pontificale leur mandant 
d'obéir à Jean de Chepoy, 19 mai 1334. " Cuni nos pro. » [Arcliivio se- 
(jreto du Vatican, reg. vat. 117, fol. 302 v".} 



CIÎOIS \I)K MANCMJKK. 03- 

rctour ù Marseille (1) que ror{;anisaleur vijjllant de la 
croisade, Jean XXII, mourait (i). Il avjiitpu croire, suprême 
jouissance! au triomphe d'une o'uvre qu'il avait soutenue 
de sa foi dapôtre et de son habileté de Gaoursiu; d'iivre 
qui domine et résume une vie merveilleusement unie et 
pleine, un pontificat de dix-huit années. Lui mort, l'Union 
dont il était l'ànie se désajjréjjea. Son successeur, BenoîtXII, 
un saint moine étranj^^er aux finesses de la diplomatie, 
n'avait pas non plus Ténerj^ie nécessaire pour mènera hien 
la jjijjantesque enlrepnsc. 

Ce fut Philippe de Valois qui resta le dernier fidèle à la 
politique de son ami. En avril i;î;i5, il nolisait cinq {jalèrcs 
marseillaises, en particulier celles de Raymond Xatalis cl 
de Rostaing Eguesier, qui avaient pris part à la ItataiUc du 
golfe de Smyrne {"À); c'était le complément sans doute des 
seize galères huissièrcs qu'il avait promises pour la campa- 
gne, et dont une douzaine étaient sur chantiers à Reaucaire; 
pour les hommes d'armes de l'expédition, de jjrands des- 
triers attendaient à Chalon-sur-Saône. Trop usé pour re- 
commencer la croisière, Jean de Chepoy cédait le comman- 
dement au maître d'hôtel du roi, Hue Quiéret, qui avait 
combattu contre les Turcs (i) et qvii fut promu amiral de 
la mer. Ouièret partit pour Rhodes. Mais sa première et sa 
dernière escale lut Xaples. Le roi Robert avait j)romis 
(i vivres, navires et chevaux )> ; il se déroba, prétextant ses 
guerres avec Frédéric d'Aragon. Aux deux rivaux , Phi- 
lippe YI députa comme conciliateurs les évéques de Beau- 
vais et de Laon ; il essayait aussi d'apaiser les haines des 

(1 Lettres inédites et mémoires de IMarino Sanudu, publics par Gli. de 
L\ RoNCiÈnE et L. Dorez, dans la Bibliothèque de l'Eeole des Chartes, 
t. LVI, p. 36. 

(2) 11 mourut le 4 déceuilire 1334, à Avignon. 

(3) J.\i., Archéologie navale, t. II, p. 326. 

(4) Le P. Anselme, Histoire généalogique, t. VII, p. 745. — Le 20 no- 
vembre 1334, l'iiilippe VI envoyait Iluc Quiéret à Lucques. (Franc. 
20590, p. 40.) 



■JliS HISroiliK l)K I.A MAHl.M', !■ Il A N ÇA I S K. 

Génois et des Aragonais. Tout échoua (l). Un des plus illus- 
tres croisés, qui devait à ses relations de famille d'être 
l'arbitre de l'Europe, le comte Guillaume de Hollande, 
prétexta une maladie qui l'empêchait de monter à cheval, 
pour se faire relever de son vœu (2). 

Les croisés s'égrenaient comme s'étaient désagrégés les 
membres de l'Union. Ouand Philippe de Valois, au mois de 
février I3;i<), descenditdans le Midi pour organiser le "Saint 
Voyaige » , il se trouvait dans la désagréable situation d'un 
p^énéral sans soldats. C'était au moment du carnaval. Les 
Marseillais lui donnèrent le spectacle d'une naumachie où 
des oranges tenaient lieu de projectiles (;^). Kt la croisade 
linit par une parade, un jour de mardi gras. 

\u autre champ s'ouvrait à notre activité; les grandes 
guerres de la fin du moyenâge où s'affirmèrentles nationalités 
modernes nous détournèrent de la croisade, préoccupation 
des âges précédents. Quelque âme chevaleresque, roi ou 
chevalier, v rêve encore. Jean II le Bon, le vaincu de 
Poitiers, prend la croix, mais borne là son effort. Pendant 
quarante ans, un vieil pèlerin attardé u corna as empereurs 
et roys et princes de la crestienté pour assemblera lâchasse 
de Dieu les grands lévriers et les chiens courants (4) » sans 

(1) « Ce sont les diligences que li Roys [Philippe de Valois] a faites pour 
le saint voyage, nionslrées au Saint Père quand li Roys fu a Avignon. » 
(Archives de la Cùte-d'Or, pièce publiée par M. h'Aiuiaumont, Bévue des 
Sociétés savantes, 1867, 1'' semestre, p. 435-436.) ■ — Pièce faussement 
attribuée à juillet 1329. Elle est postérieure aux « II voyaiges que ont fait 
luonsicur Jehan de Gepoy et monsieur Hue Quiéret pour la préparation du 
saint voyage » , c'est-à-dire à 1334 et 1335. Or, c'est en mars 1336 que 
Philippe VI se trouvait à Avignon, ce qui date la pièce. {^Ordonnances, 
t. II, p. 109.) 

(2) 19 juin 1335. [Vatikanische Akten zitr deutschen Gescliichte in der 
Zeit Kaiser Ludwiqs des Bayern. Innsijruck, 1891, p. 588, n° 1737.) 

(3) Les Grandes Clironicjues de France, éd. P. Paris, t. V, p. 364. — Le 
Galois de la Balme et Nicolas Behuchet devaient partir pour la Pouille et 
la Calabre, afin d'y rassembler les provisions du » Saint Voyaige ». {Revue 
des Sociétés savantes, 1867, 1" semestre, p. 436.) 

(4) Philippe de Maizières (1327-1405) et la Croisade au xix" siècle, par 



CHOISADK MAN()UKK. -239 

que les grands lévriers de l'Occident, occupés à se déchirer 
entre eux, répondissent à cet appel désespéré de Philippe 
de Maizières. Ils laissaient à d'autres, plus faibles et presque 
impuissants, l'honneur de soutenir l'étendard de la croix. 

La fin des croisades eut pour conséquence inattendue la 
léthargie du commerce languedocien, et surtout d'Aigues- 
Mortes, où les étrangers étaient frappés d'un droit d'entrée 
d'un denier pour livre. 

Pour les détourner du port franc de Lattes, dépendant de 
Montpellier, un sergent royal restait en permanence sur la 
côte, avec un navire armé. On l'évitait et l'on passait outre. 

En 1293, une tempête ayant forcé quelques l)âtiments à 
chercher refuge dans le port d'Aigues-Mortes : u Grand 
merci/, au vent et non à vous, s'écria le clavaire comme 
souhait de bienvenue, car sans lui, vous ne seriez point 
arrivés ici (1). » 

Pour comble de malheur, les canaux d'accès, la roubine 
de Rozer et le grau étaient si resserrés par les sables « que 
jiul navie chargié n'y puet entrera, déclarait-on en 1209. 
Des allèges prenaient le fret en mer, et le transport, ainsi 
délesté, enfilait le chenal (2). Le grau de communication 
entre Aigues-Mortes et Montpellier, engorgé par les inonda- 
tions du Lez, devenait impraticable (;i) , au point qu'en 
i;V3(), au moment où Philippe de Valois songeait à la croi- 
sade, le port d'Aigues-Mortes ne pouvait plus recevoir la 
moindio flotte (i). 

N. JoRCA. Paris, 1896, in-8", p. 484 (liO"" fascicule de la Hibliotlièque île 
l'Ecole des Haiites-l'^tudes). 

(1) Germain, Histoire du commerce de Montpellier. Montpellier, 1861, 
2 in-8», t. I, p. 343. 

(2) Germaix, ouv. cite', t. I, p. 486. 

(3) Mandement de Philippe VI, 27 juillet 1333. (GERMAI^, ouv. cité, 
t. I, p. 487.) 

(4) Philippe VI, pour le réparer, lève une aide sur tous les habitants de 
la sénéchaussée de Heaucaire. (MÉnard, Histoire de Nismes, t. II, p. 79, et 
Preuves, p. 95.) 



-_>iO II is rrHiii-. m; i, \ makink iuA.\<:Aisr,. 

Narbonne n'était pas moins endommagée. La mobilité 
des chenaux, qui, sur ces côtes basses, se déplaçaient d'un 
instant à l'autre, avait porté un coup funeste à l'antique cité. 
En i;i2(), lors d'une grande crue, l'Aude renversait le bar- 
rage qui détournait ses eau.\ vers Nai"l)OMne, et, désertant 
son lit, elle se frayait une route vers la mer par Coursan. 
Pendant un domi-siècde (I), l'administration royale, dé- 
routée par les modifications incessantes des rivages du Lan- 
guedoc, s'occupa de créer un port à Leucate, jusqu'au mo- 
ment où Charles Y fît enireprendre de vastes travaux de 
(rurage à Aigues-Mortes. 

Un autre fléau, non moindre que l'ensablement, la 
piraterie, que ne contenaient plus les apparitions inter- 
mittentes des flottes françaises, se déchaînait sur les mar- 
chands qui osaient affronter le large. De tous les points 
de la côte, un concert de plaintes montait vers le roi 
de France. Narbonne, qui, en LiOO encore, entretenait 
des consuls à Famagouste (2) et dans le Levant, avait 
voulu profiter de notre expédition de i;i3i pour renouer 
ses relations commerciales avec Gonstantinople. Des deux 
grands transports qu'elle expédia cette année-là, l'ini re- 
venait du Levant avec une cargaison de cuirs , d'alun et de 
cire, quand, dans les eaux de Gamerina en Sicile, il fut 
assailli par deux corsaires catalans; l'équipage, dépouillé 
de tout, était jeté en chemise sur la plage de Malte (;î). 
L'autre navire, le Saint-Tliomas-d' Aquin, chargé de draps 
et de toiles de Reims, était capturé près du port de u Sizie » 
par les cinq galères génoises d'Antoine D'Oria (i). Sur ces 

(1) De 1309 à 1359. (G. Port, Essai sur l' kisloire du commerce de Nar- 
bonne, p. 199. — Ordonnance:;, t. IV, p. 668. — Germain, ouv. cite', t. I, 
p. 65, et Preuves, p. cxi.iii et cxi.v.) 

(2) Desimoni, Actes passés à Famagouste de 1299 à 1301, pubfiés dans 
tes Archives de l'Orient latin, t. II, 2'' partie. Documents, p. 105. 

(3) Mandement du sénéclial de Beaucaire, Philippe de Prie, 13 juillet 
1336. (Germain, Histoire du commerce de Montpellier, t. I, 509, preuves.) 

(4) Plainte des marchands de Narbonne au roi de France. Narbonne, 



cr.oiSADE man(^ul;e. m 

pirates, on n'avait point de prise; ils étaient de connivence 
avec les autorités locales de leur pavs (1). 

Les malheureux; armafeurs languedociens continuaient 
donc à être « rohéz, occis, noiéz, mutilez, traitiez et tor- 
mentcz inhumainement; pour quoy leurs femmes et enianz 
vont par le siècle mandianz et se meittent à vie desho- 
ncste (!2) I) . Qu'on ne m'accuse pas de charger le laMcau; 
il est signé du roi lui-même. 

Philippe VI avait essayé de tout, de rénergio, de la mo- 
dération, de la faiblesse. Des lettres de marcpies furent déli- 
vrées aux victimes pour oJ)tcnir justice sur les l>iens des 
voleurs ou de leurs compatriotes, rendus indistinctement 
solidaires du méfait (3). Puis, comme les représadles appor- 
taient de nouvelles entraves au commerce, le roi y mit un 
terme en arrêtant, de concert avec un chargé d'affaires 
génois, le chiffre de 1 indemnité à payer par la République. 
Cette indemnité (4) fut prélevée au moyen d un droit de 
douane de trois deniers sur les marchandises des Génois et 
des Savonais. Pour enlever aux pirates toute tentation de 
récidiver, Philippe VI les appela à son service dans la 
Manche (5). 

9 novembre 1334. Vitlimus tlu .jjaiclc de la prévôté de Paris. (Biljl. nation., 
Pièces orij;., vol. 157, doss. 3240, pièce 2.) 

(1) Geiîmain, ouu. cité, t. I, p. 508, preuves. 

(2) Geumaim, oiiv. cité, t. II, Preuves cxvi. 

(3) Lettres de niar([ues datées de Poissy, 6 novembre 1333 (Ordon- 
nances, t. III, p. 239 : date fausse du 6 octobre. —- Geumain, ouv. cité, 
t. I, p. 147.) 

(4) Fixée à 115,886 livres 7 sous deniers. Janvier 1333. (Gki'.maix, 
ouv. cité, t. I, p. 154), et 4 décembre 1337 (Chambre des comptes, Kc;;. C, 
cité dans l'abbé de Giioi.sy, Histoire de Philippe de Valois. Paris, 1G90, 
in-4°, p. C6, et Bibl. nat., l'ortefeuilles Fontanicu, 850 à la date). — Arnaud 
Sadent et Jean Golet de Montpellier, en 1338 encore, avaient encore uiic 
créance de 39,045 livres tournois contre les pirates de Gênes. Elle fut 
amortie sur les fermes royales du sel et de la {jrande leudc de Ganassonne. 
Lettres patentes datées de Paris, 2(î juin 1334. (Franc. 25700, p. 7(i.) — 
Cf. aussi les Continuations de Nantis, éd. Géraud, p. 15<}. 

(5) \' oyez plus bas le chapitre sur les Débuts de la Guerre de Cent ans, 
année 1337. 

r. » llj 



24-2 HISTOIRE DE LA MARI^E FRANÇAISE. 

Ce n'était pas assez. 11 poussa la condescendance jusqu'à 
confier aux loups la bergerie, aux corsaires Antoine D'Oria 
et Charles Grinialdi le monopole du commerce d'Aigues- 
Mortcs. On a vu dans cette convention un coup de maître 
qui consistait à employer des Génois- à réprimer le mal 
commis par les leurs. Mais le cahier des charges des capi- 
taines D'Oria et Grimaldi, l'obligation d'entretenir » tant de 
galées armées qu'il puisse souffire à amener les marchan- 
dises par tout le monde " , la défense de franchir le dé- 
troit de Maroc sans autorisation et la promesse de rester 
toujours au service royal (1), indiquent assez que Philippe 
de Valois sacrifiait l'iutérét de ses sujets à celui de ses 
guerres. 

Les consuls de Montpellier, sujets, })Our quelques années 
encore, du roi de Majorque et par suite assez indépendants 
pour soutenir les droits de leurs voisins, protestèrent éner- 
giquement (:2). Ils alléguaient avec raison que les Catalans 
et les Vénitiens nourrissaient d'invincibles antipathies pour 
les Génois ; qu'à Gènes même, on venait de l'apprendre, le 
doge préparait une expédition contre les Guelfes de Monaco, 
c'est-à-dire contre les Grimaldi; enfin que les marchands 
des bonnes villes, de Montpellier, de Narbonne, las de se 
voir leurrer par les patrons génois ou catalans, construi- 
saient un grand nombre de nefs pour se suffire à eux-mêmes. 
Ils ol)linrent gain de cause; après avis du sénéchal de Beau- 
caire, Philippe VI révoqua le monopole (^i). 

Mais, froissé de cet échec personnel que lui inHigeaient 



({) Convention entre IMiilippc VI et les deux (:a[)itaine« DUiia et Gii- 
uialili. Paris, 16 décembre l^î-iU. ((Ieiimmn, oui', cite, t. II, Preuves cxvi.) 

(2) 25 janvier 1340. 

(3) 4 avril i3V() (Germai^, vuu. cité, t. l,[). 157, et t. II, Pieui'cs cx\i.) 
— Venise, lésée aussi par le monopole des deux capitaines génois, cessa 
d'envoyer à Aigucs-Mortes son convoi annuel. En 1404, il y avait plus de 
soixante ans que les galères vénitiennes n'avaient paru à Aigues-Mortes. 
(Petit Thalamus de Montpellier, ann. 1404.) 



CROISADE MANQUÉE. 243 

ses sujets, il se désintéressa désormais du commerce lan- 
guedocien, qui continua à languir et à se traîner dans le 
marasme, jusqu'au jour, prochain, hélas! où la peste de 
Florence lui porta le dernier coup et transforma en villes 
mortes les ports du golfe de Lion. 



LA MARIJNE DES CROISADES 



Si vous ouvrez au chapitre Marine une encyclopédie 
du xiii' siècle, «>uvre du roi de Castille Alphonse le Sage, 
vous trouverez, à défaut de renseignements précis, des 
mélaphores audacieuses sur les vaisseaux, montures harna- 
chées d'agrès et sellées d'un pont (I). Je doute que l'expli- 
cation vous satisfasse pleinement. Il convient donc de rou- 
vrir sur le matériel naval des croisés l'enquête commencée 
par saint Louis et continuée un demi-siècle plus tard par le 
géographe Marino Sanudo, au temps où les fils de Philippe 
le Bel se transmettaient pieusement, sans l'exécuter, leur 
projet de croisade. 

Au moyen âge, et presque à toute époque, les navires ont 
formé deux grandes familles : les navires ronds et les navires 
longs. Les uns, inspirés de la forme de l'oiseau aquatique, 
largement assis sur l'eau, courts et lents dans leur mar- 
che (2), se gouvernaient avec deux timons jumeaux comme 
l'oiseau avec ses pattes, et se laissaient aller au souffle des 
vents qui gonflaient leurs voiles. Les autres, minces et bas 
de hord, nageaient à fleur d'eau, tel vni poisson, en s'aidant 
de tout un appareil de rames. Les premiers étaient par 
essence des transports, les autres des bâtiments de guerre. 

(1) Las Siete Partidas, partida 2% t. XXIV, ley 8. 

(2) Jal, Glossaire nautique, art. Galère. 



F. A MATUNK DRS CKOISADKS. -245 

Coininc type du premier genre, il convient de citer la nave; 
comme type dvi second, la galère. 

Croisades et pèlerinages, assurant aux armateurs un 
grand nombre de passagers et le fret d'un gros matériel, 
amenèrent par contre-coup l'agrandissement des voiliers. 
Certains États encouragèrent (I) plus tard par des primes 
el des avances la construction des navires do fori tonnage. 
Au moyen âge, il n'en élait pas besoin. Les privilèges de 
transit accordés par Marseille aux Templiers et aux Hospi- 
taliers (2), les indulgences pontificales concédées aux grandes 
républiques marchandes limitaient à un ou deux vaisseaux 
l'intercourse entre les cités latines et les pays infidèles (3). 
C'était donc l'intérêt des privilégiés de profiter le plus pos- 
sible de leur monopole en donnant de vastes proportions à 
leurs transports. On s'explique ainsi que la Comtesse de 
l'Hôpital ait servi d'étalon de grand modèle à la commune 
marseillaise (i), et que le Faucon des Templiers ait été le 
plus grand vaisseau de l'époque, de l'aveu d'un connaisseur 
désintéressé, le Barcelonais Muntaner, qui avait sillonné la 
Méditerranée dans tous les sens (5). Quelle capacité prodi- 
gieuse devait avoir l'immense trois-voiles vénitien, l'égal de 

(1) C'est aux xiV^ et xv^' siècles surtout qu'on note ces encouragements 
aux armateurs. Ferdinand de I^ortujial (1367-1383) accordait aux construc- 
teurs de vaisseaux de cent tonneaux le droit de couper du I)ois dans les 
forêts royales. (Pardessus, Lois maritimes, t. VI, p. 302.) — En 1478, 
Oènes prêtait gratis vingt mille livres aux citoyens qui mettaient sur clian- 
lier des navires de quinze mille cantares ou onze cent vingt-cinq tonneaux. 
(Archives de Gênes, fonds de S. Georges, C?-iminalium, Hlza 1.) — Venise 
donnait quinze cents ducats pour les naves de cinq cents tonneaux, mille 
bottes. (Archives de Venise, Senato mar (1440-1478), rubrica I, fol. 11.) 

(2) Traité de 1230-1234. (Pauli, Codice dijjlomatico del sacro militare 
ordine Gerosolimitano, t. I, p. 124.) 

(3) Bulles d'Urliain V pour les bourgeois de Montpellier, Gènes, Venise, 
Barcelone, 1363, 29 avril, etc. {Archivio segreto du Vatican, reg. 251, 
fol. 222 v°; reg. 261, 3" pari., epist. 92 et 61 ;" reg. 246, ep. 100; reg. 253, 
ep. 158, 370, 378.) 

(4) u Informationes Massilie pro passagio Ludovici régis. » Cf. J.ti., 
Archéologie navale, t. II, p. 384. 

(5) 1291. (Bamon Muntaner, Chroiiitfue, chap. cxciv.) 



246 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

vingt nefs, qui suffit à transporter en 1172 toute la colonie 
vénitienne émigrée de Gonstantinople (l), si einq autres 
nefs de la même nation chargeaient comme passagers sept 
mille hommes d'armes (;2). Pour manœuvrer les naves à 
trois ponts de Catalogne, il ne fallait pas moins de cent 
cinquante hommes et de cent pour un hâtiment à deux 
ponts ('î). 

Les naves de la Méditerranée s'écartent donc de plus en 
plus, par le tonnage et, nous le verrons tout à l'heure, par 
les œuvres-mortes, de leurs sœurs, les nefs de l'Océan, qui 
pardent des proportions modestes et une allure moins pim- 
pante. On croirait à une guerre de race entre le dromon 
byzantin gréé en voilier, la nave latine, la carraque arabe (i) 
et la coque germanique, tant s'accroît le gabarit de chacun 
de ces colosses. 

L'accroissement ininterrompu n'était pourtant pas pour 
un voilier une question de vie ou de mort. L'un des bâti- 
ments que citent le plus fréquemment les historiens des 
Croisades, le busse, n'avait qu'une vingtaine de mètres (5); 
mais un jeu de sept voiles, artimon, terzarol, dolon ou 



(1) Cf. Jal, Archéol. nav., t. II, p. 143. 

(2) ViLLE[iAiiDOtii.\, la Conquête de Cunstantinoplc, éd. Natalîs de 
Wailly (1872), p. 223. 

(3) Soixante marins, vinjjt arbalétriers, vingt mousses. Un tiers en plus 
pour les naves à trois ponts. Ordonnance de Pierre III d'Aragon. (^Pardes- 
sus, Lois maritimes, t. V, p. 420.) 

(4) Devenue un grand bâtiment de charge à un ou deux mâts. (Alphonse 
Le Sage, Las siete Partidas, partida 2", t. XXIV, ley 7.) — Au lieu de 
faire remonter l'origine des carraques aux harraha arabes, Jal recourt à des 
étymol.ogies fantaisistes : angl. carryncj, allem. karreii, esp. carranca, 
" renfropné >> ovi cara da rocca, « Kgnre de citadelle» . (Jal, Archéol. nav., 
t. II, p. 212.) 

(5) Cependant on trouve un « Bucium longum 40 godis [la goue marseil- 
laise avait G™, 73 et valait 3 palmes] et amplum in piano palrnis 12 et plus, 
in buca palmis 17. » (Archives de Gènes, Richerius, Note sumpte ex libris 
et foliatia diversorum, notariorum, t. III, p. 441. — Annales Januenses, 
dans les Mon. Germ. Itist., t. XVIII, p. 64. — Chronicon brève Pisano- 
rum, dans Ughelli, Italia sacra, t. X, p. 120.) 



I.A MAlilM'; DKS ClidlS.vni'S. ._.',7 

papillon au mât de proue, majeure, dolon ou papillon ;ui 
mat du milieu (1), lui donnait une mol)ilité supérieure (i). 
La selandre (:î) du temps de saint Louis, analogue au busse, 
était aussi en grande faveur. 

Aux immenses transports, les croisés de quelque expé- 
rience préféraient les naves moyennes u plus expéditives » 
pour serrer la terre (4). On est même surpris des faibles 
dimensions des deux bâtiments génois construits pour Tusage 
de saint Louis, — trente et une coudées de longueur en 
carène et cinquante coudées de i^ode en rode, c'est-à-dire 
de l'étrave à l'étambot; quinze mètres dix de longueur de 
quille, ce n'était guère pour un deux- ponts aménagé de 
façon à contenir, outre les passagers, cent stalles à che- 
vaux (5). 

La plus grande des naves vénitiennes offertes à saint 
Louis (0), la Roche forte, était longue de cent dix pieds de 
l'étrave à l'étambot, de soixante-dix en carène, et large de 
quarante et un pieds au maître bau, à la bouche disaient les 
Italiens pour désigner l'endroit où le navire était le plus 
ouvert, le plus large; la hauteur totale, sensiblement égale 
à la largeur, trente-neuf pieds et demi, se subdivisait ainsi : 
cale, premier et deuxième ponts, pont coupé ou corridors 
et bastingages. La jauge était d'environ cinq cent cinquante 
tonneaux; il y avait cent dix hommes d'équipage. La Roche- 
forte s'était illustrée quelques années auparavant dans un 

(1) Capilolare Nauticum de Venise, 1255. (Jal, Archeol. nau., t. II, 
p. 250.) 

(2) Un busse pisan, en 1204, a même 80 rames. (Meyck, Genua und 
seine Marine, p. 91.) 

(3) Loojjue de 41 coudées, 19™, 97. (Jal, Pacta naulorum, t. II, p. 67.) 

(4) Franc. 9201, fol. 239 ; Son{;e du vieil pèlerin. 

(5) Le mât du milieu était un peu plus petit que le mât d'avant, louf; de 
51 coudées. 26 novembre 1268. (Jal, Pacta naulorum, Documents hist. 
inédits, t. I, p. 516, 537.) 

(6) Jal, Mémoires sur les vaisseaux ronds de saint Louis, dans l'Ar- 
chéologie navale, t. II, p. 347. Il publie et commente avec une autorité 
magistrale les « Contractus navigii domini régis cuin Venetis » de 1268. 



iiS 



iiisTOiHF. ni; r.A marine française. 



conil)at naval : elle avait alors cinq cents hommes à son 
bord (l). 

Pour concilier les nécessités de la défense avec le con- 




KAVE GENOISE AVEC GALERIE DE COMBAT ET COUVERJiAlL LATERAL. 

(Fin (lu xiv'' siècle.) 
liibl. liât., lus. nouv. ni-i|. latin. 1078. fol. 87. 

fort, les constructeurs avaient imaginé, comme moyen 

(1) Annales Januenses, anno 1263. — Capjiaxy, Memorias Itistoricas 
sobj-e la marina, comercio y aitcs de Barcelona, t. I, p. 40. L'auteur cite 
(le nombreuses naves pisanes, catalanes, V(^'nitiennes qui portaient de 4 à 
900 honinies chacune. Une ordonnance catalane prescrivait un équipage de 
cent hommes pour mille passagers. (Pardessus, Lois maritimes, t. V, 
p. 420 ) 




<.i\A\-.i 111 i)v xv S II: cm; 

l|'|>'Hlr ilr \.,l,lrs |,,u Cll.ulrs VIII - KlM.ulll N.lll 



i.lllll (il'.-'. I,,l. I. 



I,.\ M.VIUNK |)i;S CliOISADES. -jifl 

terme, de transformer les châteaux d'avant et d arrière en 
logements étages que protégeait une galerie de combat, le 
hellalorium, située eu porte-à-faux derrière le Paradis (l). 
Le Paradis, au rez-do-cliaussée du château de poupe, était 
la chambre de parade du vaisseau, le salon d'honneur. 11 
était surmonté de deux étages également logeables, le 
hannum et le siiperbatmiun vénitiens, le caslel/nw et le suiicr- 
castellutn marseillais ou génois : une simple toiture de toile 
couvrait Tédibce. Du château d'arrière au château d'avant, 
on communiquait par des pf)nts étroits, des corridors pro- 
tégés par des bastingages {"1). Toutes ces dispositions des 
navires du xiii^ siècle, assez difhciles à reconnaître dans les 
miniatures du temps, qui manquent de perspective, s ob- 
servent mieux dans les miniatures des xiv^ et xv° siècles (;i). 
Ainsi voyez-vous dans une miniature espagnole du xiv^ siècle 
comment on montait de la galerie de combat au sommet 
du château d'arrière par un escalier très raide, et comment 
les gabies des deux mâts étaient évasées et munies d'un 
rebord pour arrêter les flèches tirées de bas en haut (4). 

En comparaison des étuves mal aérées aux recoins som- 
bres, où s'entassaient les chrétiens d'Occident, les transports 
d'Extrême-Orient étaient des bateaux de fleurs. Le Vénitien 
Marco-Polo nous apprit à les connaître, ce qui nous aurait 



(1) Voyez ci-joint le bellatorîum d'une nave génoise de la fin du xiv'' 
siècle : il est établi en porte-à-faux, au-dessous du cliàteau d'arrirrc. (INouv. 
acq. lat. 1673, fol. 87.) 

(2) « Contractus... cuni Venetis. » 1268. (Jal, Archéologie navale, t. 11, 
p. 355. 

(3) Comparez la miniature d'une nef du xui'' siècle, gravée dans le Geof- 
froi de VUlehaiclouin, de M. de Wailly (p. xx), avec la gravure du 
xv' siècle du ms. latin 6142, feuillet de garde. La première, qui ne tient 
aucun compte des proportions relatives des objets, n'indique que le profil 
du bâtiment. La seconde montre les dispositions intérieures du pont. 

(4) Au sommet du château d'arrière, d'étranges croissants en Ijois sont 
fichés, souvenirs sans doute de l'aplustre latine. Le luàt d'arrière est grée à 
la latine. La miniature est reproduite dans DuRO, Marina de Castilla. 
Madrid, 1894, in-8», p. 167. 



-250 lllSTOIliK DR LA MAUINK FKA .\ GA I SK. 

permis, dès lors, d'accroître la rapidité et la sécurité de la 
navigation : la rapidité, par la multiplication des mâts; la 
sécurité, par la division de la cale en cloisons étanches. 
Mais les Chinois gardèrent leur avance : ce dernier progrès, 
il n'y a pas un demi-siècle que nous l'avons réalisé! Les 
quatorze grandes jonques qui ramenèrent Marco-Polo 
depuis les mers du Céleste- Empire jusqu'à Ormuz en 
Perse (I) offraient le maximum d'élégance et de solidité 
qu'on pût alors rêver. Avec quatre et parfois six mâts, elles 
marchaient à grande allure sous l'impulsion de douze 
voiles; en temps de calme, elles se faisaient remorquer par 
leur grosse l)arque, pendant que les deux à trois cents hom- 
mes d'équipage s'aidaient des avirons. Revêtues chaque 
année d'un bordage nouveau, elles défiaient les naufrages, 
grâce à leurs compartiments étanches qui localisaient la 
blessure. Sur le pont, chaque passager ayant sa cabine ne 
manquait ni d'air ni de liberté. Et cependant... des six 
cents compagnons de Marco-Polo, il n'en restait que dix- 
huit quand l'escadre chinoise toucha Ormuz. 

Les bâtiments mixtes, à rames et à voiles, en usage dans 
la Méditerranée, avaient généralement une destination 
militaire. Ils faisaient partie des flottes de guerre; armés en 
marchandise, ils avaient assez d'agilité pour échapper à la 
poursuite des pirates. Les variétés byzantine et arabe de la 
galère latine, le Chat {^2) et la Taride{^), évoquent parleur 



(1) 1295. (Marco-Polo, éd. PaïUhier, prologue, ch. kviii.I — Cf. les 
témoijjnafies loncordants d'Ibn-Batouta, INiroIas Conti et frère Giordano, 
cités par Vecchj, Storia générale délia marina militare, 2" éd., t. I, p. 200. 

d) Guillaume de Tyr le définit un navire armé de l'éperon, un peu plus 
{irand que la galère et manœuvré par deux rents rameurs, à deux par rame. 
(Belli sacri historia, 1. XII, p. 22.) — « Galea mea... oui dicitur gâta. » 
(Desimoni, Actes passés Cl Famagouste, apud Revue de l'Orient latin (1893), 
p. 337.) 

(3) Arabe tarit, « rapide » . — Elle avait de 112 à 120 rames, 2 mâts, 
18 cannes de long, 15 palmes de hauteur en poupe, 7 palmes 1/2 de cale. 
(Archives de INaples, Reg . Angioini, ann. 1267, t. I, fol. 224.) 



LA MAHINK OKS C I! () I S A DES. 05 1 

nom et leur étymolojjie l'iiua{T;e de croiseurs rapides. La 
seconde, nuil^ré une façon semblable au modèle des galères, 
« ad modum galearum, d n'avait point cependant la sveltesse 
de sa rivale (l), ce qui lui valait souvent d'être reléguée au 
rang de transport, démunie de rames avec un équipage res- 
treint à vingt-cinq hommes (2). 

Les navires éclaireurs sont de légers l>àtiments plus petits 
que la taride : les Galiotes équivalent, comme équipages, à 
une demi-galère, les Lins (;i) à un quart, et les Sogettes (i) 
partent comme des flèches avec un équipage de cinquante 
à soixante hommes, pour découvrir l'ennemi. Les galères 
huissières suivent lourdement avec les destriers de bataille 
embarqués dans leurs cales. Elles devaient le nom d'Huis- 
siers ou Toforées (5) à l'huis dont elles étaient percées 
[titans for a taé) à l'arrière. Certaines naves avaient égale- 
ment une porte, « enl)Ouchée aussi comme l'en naye un 
tonnel, " et impossil)le à ouvrir durant la traversée, car elle 
était au-dessous de la ligne de flottaison (6). Les taforées 
n'avaient pas le même inconvénient. De faible tirant d'eau. 
Il deux ou trois paulmes, » et manœuvrées par vingt ou 
trente rames, elles abordaient facilement les plages les plus 
basses : leur porte était assez haute pour que les gens d'ar- 
mes pussent la franchir u montez sur leurs chevaidx dedans 

(1) Annules Jamienses, dans les Mon. Germ. hist., t. X.VIII, p. 204, 
305. — Liber Jurium, t. II, p. xxxix. — Statuta Massiliœ, liv. VI, 
chap. xxxni. 

(2) M. Sanudo, Liber secretorum fidelium crucis, 1. II, eh. i\ , p. 6. — 
Syllabus mernbran. reyni Siciliœ, t. I, p. 252. 

(3) Alphonse le Saoe, Ims siete Partidas, part. 2*, t. XXIV, ley. 7. — 
Le Lin dit de Rouianie avait 50 goues (24", 36) de long, 40 marins et 
10 mousses. (^Informationes Massilie (1316), dans V Annuaire-Bulletin de 
la Soc. de l'Hist. de Fr. (1872), p. 255.) 

(4) Archives de Gênes, Archivio notarile Bartholoniœi de Furnariis 
(1248), can. xiii, fol. 64. 

(5) Dom Pero JNino, qui visita l'arsenal des rois de France à Rouen en 
1405, appelle taforées les {galères liuissières de l'arsenal, ce qui prouve 
l'identité des deuxj'enres de vaisseaux. 

(6) .ToiNviLLE, éd. Francisque Michel, p. 40. 



•25-2 111 S lO IRE F)K LA M A I! I M', F i; A N ÇA F S K. 

le vaissaul, la salade en la teste et la lance ou poing et sans 
nul destourhier comme en ung movement " . S'ils étaient 
serrés de trop près parFennemi, ils rentraient « tout à clieval 
dedens la tafforcsse ", qui appareillait immédiatement (I). 

Le Galion et la Frégate., dont les destinées devaient être 
si brillantes au xvr et au xvii siècle, n'étaient encore que 
de modestes bâtiments à rames. Le premier servait de por- 
teur d'ordres dans chaque division de fjalères (2). Quant à 
la frégate, d'où venait-elle? Que signifiait son nom? Nul ne 
le sait. Jal a risqué une étymologie grecque de haute fan- 
taisie, aphracte, c'est-à-dire u la démvinie " , mais sans 
trouver aucun texte à l'appui (3). La frégate était bien 
plutôt un bâtiment de plaisance dont le nom doit être rap- 
proché de régate (4). 

A travers les multiples métamorphoses des bâtiments du 
moven âge, il est possible de retrouver une loi qui en est 
comme le fil conducteur. C'est la tendance à gréer exclusi- 
vement en voiliers les bâtiments à rames et à réduire par là 
les frais de manœuvre. 

La Galère elle-même n'échappa point complètement à 
cette loi économique. Pour les voyages en Ponant, on 
élevait parfois ses bordages, ses bandes, de façon à en faire 
un vaisseau de haut bord et à réduire des deux tiers son 
équipage (5). 

C'était là une exception, je me hâte de le dire, et, avec 



(1) Franc. 9201, fol. 239 v°. 

(2) Heyck, Genua und seine Marine, p. 74-75. 

(3) Jal, Archéoloc/ie navale, t. I, p. 459. 

(4) « Gouio se (lie legnir do aragate aparechiade de 50 remi. » 14 sep- 
tembre 1318. (Archives de Venise, Patroni e proveditori aW Arsenal, 
vol. 5, capitolare dalle parti, art. 46.) — Frégate de la reine Jeanne en 
1362. (Du Gange, Gloss. mediœ latin., art. Fregata.) 

(5) Statut génois de 1340. (Jal, Arcliéoloi/ie navale, t. I, p. 373.) — Une 
galère marseillaise est montée de 35 marins seulement pour le voyage sur 
lest de Marseille en Sardaigne, 1248. (Louis BLANCAnD, Documents sur le 
commerce de Marseille, t. I, p. 335.) 



LA MARINK DKS CROISAHES. 253 

l'étal normal de la galère, nous abordons Tune des ques- 
tions les plus épineuses que présente Tarchéologie navale, 
la disposition des multiples rangées de rames sur les navires 
d'assez fort tonnage. Ce n'est point que les solutions man- 
quent, et, de prime abord, il faut en écarter une. Que les 
mots birème, trirème, viennent de ce lait(juc chaque aviron 
était manié par deux hommes ou par trois, l'hypothèse est 
inadmissible; car nous trouvons au moyen âge des galères 
armées de cinq vogueurs et des galéasses de sept hommes 
par aviron, sans que jamais il soit question de quinqué- 
rèmes ou d heptarèmes. On disait simplement que la galère 
était munie de tcrcerots, quarterots, quinterots. .. c'est-à- 
dire d'un troisième, quatrième, cinquième vogueur par 
banc : le chiffre n'a rien d'étonnant, quand on songe au 
poids et à la longueur de la rame, lourd instrument de qua- 
rante pieds de long qu on ne pouvait saisir et manœuvrer 
qu'au moyen de manilles. L'avii'on reposait en équilibre, 
treize pieds en dedans, le double en dehors, sur la longue 
tringle de bois qui ceinturait les flancs du navire, sur 
Vapostis. Il pivotait autour d'un 5ca/me d'arrêt auquel l'atta- 
chait une cstropc de cuir ou de corde. Dans ce système de 
vogue, universellement adopté à partir du xvi' siècle, il n'y 
avait qu'une rame par l^anc et plusieurs hommes par rame. 
La règle commune, au moyen âge, était au contraire 
d'accoupler deux ou trois rames par banc, les unes re})0- 
sant sur l'apostis, les autres sur le plat-bord (1). Mais au delà 
de trois rames, bien que Marino Sanudo assure qu'il n y 
aurait aucune difficulté à en border quatre ou cinq, la vogue 
eût été difficile; la galère aurait dû être fort allongée, car 
le banc se serait rapproché de la parallèle à l'axe, et les 
40 mètres 63 de long, que mesuraient les plus grandes 

(l) Nolis d'une galère génoise « cum remis necessariis ad remigandnm ad 
planum et aposticium « , 1248. (Archives de Gènes, Archivio notarile Bar- 
tholomiei de Furnarii» (1248\ can. xin, fol. G(j.} 



•254 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

{^{alères (1), n'auraient pu suffire à contenir, déduction faite 
des plates-formes de poupe et de proue, vingt-quatre à 
vingt-neuf bancs de chaque bord. 

Certains érudits, forts de quelques textes des écrivains 
latins et byzantins, ont prétendu, il est vrai, que les bancs 
pouvaient être superposés en deux étages. Pour le moyen 
âge, je ne vois guère qu'un texte du xir siècle à l'appui de 
leur thèse, et encore faudrait-il s'entendre sur le mot statio^ 
que j'interpréterai par étage. 

Maîtres du pont d'une galère chrétienne, les Turcs cher- 
chaient à emmener leur prise : l'équipage, réfugié à l'étage 
inférieur, faisait force de rames en sens contraire. C'était 
un poignant spectacle que de voir la galère poussée çà et là, 
tantôt en avant, tantôt en arrière, par des hommes qui lut- 
taient pour la liberté. Enfin, les chrétiens l'emportèrent (2). 

Le même narrateur, croisé anglais de la suite de Richard 
Cœur de Lion, entame sur la disposition des rames dans 
l'antiquité et sur la stratégie navale vnie dissertation des 
plus instructives. Mais c'est en grande partie un plagiat d'un 
écrivain romain de la décadence, Végèce : 

(i Puisqu'il est question de marine, disons vni mol de la 
flotte de guerre, telle que l'ont comprise les anciens et que 
la conçoivent les modernes. Dans l'antiquité, les navires 
avaient un bien plus grand nombre de rangs de rames, les 
unes très longues, les autres })lus courtes, suivant l'étage 
d'où elles fouettaient les ondes. .. Les bâtiments de guerre, 
autrefois emportés sur l'eau par six rangées de rameurs, en 
ont aujourd'hui rarement plus de deux. Ces birèmes que 
les anciens appelaient liburnes (du nom d'un rivage de 
l'Adriatique réputé par ses pirates), nous les appelons 

(1) Mmi^o Skvvvo, Libei sccietoiuin Jideliuin crticis, part. IV, liv. II, 
ch. V. — Jal, Glossaire nautique, p. 33, 746; Archéologie navale, t. I, 
p. 252,271. 

(2) Itinerariutn peregrinorum el f/esta re/jis Ricardi. auctore Ricardo, 
canonico S. ïrinitatis Londoniensis, éd. Stubbg, t. I, p. 82. 



LA .MAHIM', DKS C li ( ) I S A DKS. 255 

galères. Longue, grêle, peu élevée, la galère porte à la 
proue un morceau de bois solidement fixé, le calcar. (jni 
transperce les bâtiments ennemis. Munis d'un seul ranp di; 
rames et moins longs que la galère, les galions sont plus 
légers à la course, évoluent plus facilement et sont plus 
aptes à lancer le feu grégeois. Au moment du comijat, les 
nôtres forment leurs batailles en lignes cour])es et non en 
lignes droites, afin d envelopper l'ennemi s'il tente de fuir. 
Tandis que les ailes se recourbent en demi-lune, les galères 
les plus fortes disposées sur le front de bataille soutiennent 
le choc. Tout autour du pont supérieur, les boucliers se 
recouvrant en partie l'un l'autre forment une enceinte. Les 
rameurs de l'étage inférieur restent seuls à leur poste, on 
laisse libre le pont afin que les soldats puissent combattre 
plus à l'aise (1). " 

Voilà donc, d'après le grand maître d'armes et de cheva- 
lerie Végèce, les principes fondamentaux de la tactique 
navale. Nous en avons vu l'application désastreuse à la 
bataille de Rosas. Dégagés du formalisme minutieux de 
Léon le Philosophe, ils furent condensés en dix courtes 
formules qui restèrent jusqu'à la Renaissance le décalogue 
des marins d'Occident. Ils servirent de manuel aux 
croisés (2); Gilles Colonna, précepteur de Philippe le Bel, 
les enseignait à son élève (3) ; ils se transmirent de géné- 
ration en génération à Charles Y, Christine de Pisan nous 
en est le garant (4) ; Vincent de Beauvais les vulgarisa ; 

(1) liinevarium peregrinorum et gesta régis Ricardi, auctore Ricahdo, 
canonico S. Trinitatis Londonieiisis, t. I, p. 80-82. — Cf. Végèce, De re 
militari, liv. IV^, p. 34. 

(2) Historia Hierosolyinituna, dans lîuKCAtis. Gesta Dei prr Francns, 

t. I,p. 116. 

(3) De regiminc priiicipuin, p. m, cliap. xxii. Dis 1288, il était liaduil 
du latin en français et du fiançais en toscan. (Cf. Del rcggimento de' Priii- 
cipi dî Egidio Romano [Colonna était de Rome] volgarizzamento trascritto 
nel MGGLXXXVIII puhhlicato per cura di Fr. Coraz/.ini. Firenze, 1858, 
in-8°, p. 312.) 

(4) Le Livre dei fais et bonnes meurs du sage roy Charles, liv. II 



266 HISTOIUK DE LA MARINE FRAINÇAISE. 

Priorat de Besançon les traduisit; l'amiral Jean de Bueil, 
au w" siècle, ne trouvait rien à y ajouter dans son traité du 
Jouvencel (1), et l'un de ses successeurs, l'amiral Louis de 
Bourbon, avait comme livre de chevet une traduction com- 
mentée des stratagèmes de Frontin avec des extraits de 
Végècc en appendice {"2) . 

Le décalogue était des plus simples : 

1. Sur l'ennemi, lancez de la poix, de la résine, du soufre, 
de l'huile, « tout ce conHt et enveloppé en cstoupes " en- 
flammées ; 

2. Par vos «cspiesfli) » en mer, sachez quand l'adver- 
saire sera II despourveu » ; 

;î. Poussez-le à la côte et tenez le large ; 

4. Suspendez au mat une poutre ferrée aux deux bouts, 
qu un engin manœuvrera comme un bélier; 

5. Avec de larges flèches, trouez les voiles de l'ennemi ; 
(). Goupez-lui les cordages avec une faucille emman- 
chée; 

7. S'il est le plus faible, accrochez-le avec des grappins ; 

8. Aveuglez-le en brisant devant lui des vases pleins de 
chaux et de poussière ; 

î). Et sous ses pas, jetez des pots remplis de " mol savon n 
qui le feront glisser; 

10. Que vos plongeurs, avec des tarières, percent les 
flancs du navire; pour hâter le naufrage, vous lancerez de 
grosses pierres du coté de la voie d'eau (i). 

L'emploi du feu grégeois, de cette eau que « li Sarrazin 

(h. xxKvni, éd. BucliOn, p. 60-61. — Christine de Pisan avait du reste 
traduit Véjjère pour Cliarlcs VI. (P. I'aris, Ici Mss. français de la Biblio- 
thcquc du roi, l. V, p. 39, 1)4, et t. VI, p. 255.) 

(i) Éd. Leocstre pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 1889, 
in-8", t. II, p. 55. — Jal, Archéologie navale, t. II, p. 288. 

(2) Ms. franc, de la Bibliotlu';quc nationale 1235. 

(3) CiiniSTiNE DE Pisan, oui/, eité. 

(4) Les articles 2, 3, 4, 5, 6, 7 et 8 sont empruntés à VégÈce (liv. IV, 
p. 37, 44, 46), les autres à Lkon le Philosophe (Naumacliie, art. 49 et 60). 



LA MARINE DES CROISADES. 257 

vendent moult chiercment plus que l'on ne fait l)on vin (l) )> , 
marque comme le plus sûr critérium le développement pro- 
gressif de la stratégie. 

Le duel engagé dans les mers byzantines entre la cui- 
rasse et le siphon à feu se poursuivit en Sicile, où, nous 
avons vu, à la bataille navale de Palerme livrée aux Sarra- 
sins (1071), les Normands se pavoiser de tentures en 
feutre ; les Vénitiens, cent un ans après, agissaient de même 
en ayant soin d'imbiber de vinaigre ces étoffes de laine. 
Lorsque la guerre des Vêpres siciliennes éclata, Pierre 111 
d'Aragon fit doul)ler extérieurement de cuir deux grands 
vaisseaux qu'il envoyait contre Charles d'Anjou ; car il fallait 
neutraliser l'effet du feu silvestre lancé j)ar de petites cannes 
de fer, cannuculœ, dont le canon, cannone, ne fut, mot et 
chose, que l'augmentatif. Pierre IV étendit à toutes les nefs 
aragonaises de deux ou trois ponts l'obligation de porter 
cuirasse, d'être encuyrades. 

Si les navires de guerre de la flotte française du Ponant 
ne portèrent pas de cuirasse, c'est qu'au moment où les 
pots à jeter feu commencent à figurer parmi les projectiles 
de l'arsenal de Rouen, en 1338 (:2), l'introduction simul- 
tanée du canon rendit presque illusoire contre la perfora- 
tion des boulets un blindage en cuir. A vrai dire, les ami- 
raux de Philippe de Valois et de Charles V, non plus que 
leurs adversaires, n'usèrent pas communément du feu gré- 
geois. Si l'amiral Jean de Vienne, assailli dans le canal du 
Zwyn par une flotte anglaise en 1385 (3), la menace et 
l'éloigné grâce à ses tubes à feu, nos marins préféraient 
comme projectiles les pots de savon et les vases de chaux 

(i) L'Imatje du monde, ms. exécuté pour le chancelier Guillauuie Flotte, 
père de l'amiral de Philippe VI. (Franc. 574, fol. 82.) 

(2) Lacabane, la l'oudre a canon, dans la Bibliotlièque de V Ecole de 
Chartes, t. VI, p. 36. 

(3) Pièce publiée par TKimiEn de Louay, Jean de Vienne. Paris, 1878, 
in-8", Appendice, n" liO : <> Cent fers a gelter feu. » 

U 17 



258 IIISTOIIÎE DE LA MAHINE FRANÇAISE. 

(jui facilitaient l'abordage. L'art de lattaque et de la dé- 
fense navale se perfectionna plus lentement au Ponant que 
dans la Méditerranée, qui resta durant le moyen ùge le 
centre du progrès. 

Les grands bâtiments encuirés du Levant offrent avec nos 
cuirassés modernes cette autre analogie qu'ils sont escortés 
chacun de navires plus légers, galère et Ijarques, pour 
prendre langue, fouiller les havres et écarter les brûlots (I). 
Et à povisser plus loin la comparaison avec nos flottes ac- 
tuelles, il serait facile d'assimiler aux canonnières les Bar- 
botes^ « vaisseaux couviers de cuir en tel manière c'on les 
menoit bien priés de tière ; et si avoit arbalestriers dedens, 
et si cstoient les fenestres par où il traioient hors. " Inven- 
tées par Conrad de Montferrat ou du moins construites par 
son ordre durant le siège de Tyr (1 187), les barbotes cau- 
sèrent hcaucoup de mal aux Sarrasuis, qui ne les pouvaient 
approcher ni en galères ni en vaisseaux (2). Soixante-dix 
d'entre elles forcèrent l'entrée du Nil en 1:218 (;ij. 

Les croiseurs du temps, les galères, étaient formidablcis 
ment armés pour l'attaque. S ils n'ont pas les lourdes ma- 
chines réservées aux gros voiliers, béliei's de bois ferrés du 
bout qu'on laisse tomber du haut de l'antenne sur l'ennemi 
et espringales qui lancent des garrots empennés d airain, ils 
ont une artillerie légère très fournie tout le long des bor- 
dages. Derrière la pavesade, entre les bancs, luisaient les 
arbalètes, que remplacèrent dès le xv^ siècle de légères bom- 
bardelles fixées au vibord et mobiles sur une fourche de 
fer (4), telles qu on les voit au musée de marine sur le mo- 

(1) Annales Jaimenses, années 1195, 1209, 1210, 1211, 1216, etc. {Mo- 
num. Gcnn. hisl., t. XVIII, p. 111, 125, 120, 128, 129, etc.) 
■ (2! Chroniniic d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, éd. de Mas-Latrie, 
p. 238. 

(3) Makrîzi, dans Reinaub, Extraits des lilslorieiis arabes relatifs aux 
guerres des Croisades, p. 390. 

(4) Fabek, t. I, p. 120 [ci. chapitre .suiv. '. Les Vénitiens semblent avoir 
été les premiers à réaliser ce progrès, \y\ Stolononiie, dédiée au roi de 




) 



x A \ i: s , ( , A I . i: p. 1 . s 1 : r ( ; a i , i < ) r i ; s ( I i ( » i 

ii.iiriE Ri'.L'.MF. A a.m;()m: voi it i,\ iiioisuir 

|MH||- A. ,lr CirlLW i l'l7'l . — l'.ihllulli iMli.MI.. IMS, l.ll. .-..-.(J.-.A, l,,l. loi. 



LA MARINE DES CUOISADES. 259 

dèle de la Réale de Louis XIV. Mais l'arme la plus terrible 
était l'éperon, trident ou tête de dragon, la çjucule ouverte, 
prête à donner un coup de dent ; et quel coup ! celui d'une 
masse de deux cents tonneaux, que les bras nerveux de cent 
quarante à cent quatre-vingts rameurs faisaient voler sur 
les ondes : u senibloit que foudre cheist des ciex (1). » 

Ce qui augmentait l'agilité de la galère, c'était l'adjonc- 
tion aux deux timons latins du timon bayonnais ou à la na- 
varresque, gouvernail d'arrière, qui devint à partir du 
xiv° siècle le seul gouvernail des voiliers. Le timon bayon- 
nais suffisait par les temps « gracieux » . Mais il s'affolait et 
ne gouvernait plus quand la mer devenait dure. On bordait 
alors les deux timons latéraux; dix ou douze hommes s atte- 
laient à chacun d eux, et non sans éprouver » grant noise » 
redressaient le bâtiment battu par la tempête (2). Joinville 
s'émerveillait de voir évoluer sa nef sous l'action des deux 
gouvernaux, « si tost comme l'en auroit tourné un 
roncin (3). » 

Dans le couloir central qui reliait l'avant à l'arrière entre 
les deux rangées de bancs, couraient sans cesse les officiers 
chargés d'activer la vogue : aussi l'appelait-on la coursie^ ce 
qui explique le nom de coursier donné au gros canon de 
chasse braqué dans l'axe de la galère. La coursie, encom- 
brée souvent de caisses de marchandises, s'élargissait près 
du grand mât en une place assez vaste, dite place publique, 
tour à tour chapelle ou tribunal, suivant qu'on y dressait un 
autel, qu'on y rivait sur l'enclume les chaînes des con- 
damnés ou qu'on y exposait certains coupables en robe de 
femme sur un tonneau. 

France Henri II, mentionne sur les {jalèrcs françaises « deux douzaines de 
petitz vers » du poids de 120 livres pièce, qui correspondent sans doute aux 
Jjon.bardelles vénitiennes. (Franc. 2133, fol. XVIII.) 

(1) Joinville, p. 50. 

(2) Philippe de Maizièkes, franc. 9200, fol. 281). 

(3) Joinville, . 205. 



260 HISTOIRE DE LA MAlilNE FRANÇAISE. 

A part quelques différences d'aménagement, toutes les 
galères se ressemblaient " comme des nids d'hirondelle». 
Et cela, à toute époque : les principes posés par les char- 
pentiers de l'antiquité traversèrent le moyen âge et guidè- 
rent les constructeurs jusqu'à la fin du xviii" siècle. Pour 
aucune autre espèce de navire, il n'est d'exemple d'une pa- 
reille longévité sans dégénérescence ou sans transformation 
radicale. 

Subtiles ou bâtardes, construites pour la guerre ou pour le 
commerce, elles étaient sept fois plus longues que larges : 
les plus longues avaient de rode en i^ode 40 mètres 63, sur 
5 mètres 50, avec 2 mètres 50 de creux, ce qui était une 
merveilleuse disposition pour la course (1). 

La mâture était à l'avenant. Avec sa longue antenne 
oblique, chargée d'une voile triangulaire, et avec sa cor- 
beille [coiiffo) (2) sur la tête, le mât, V arbre planté au 
centre de la galère, offrait une svelte et gracieuse image. La 
voile qu'on y larguait d'ordinaire était la bâtarde ou \ ar- 
timoti, plus rarement le tersarol, d'un tiers plus petit que la 
bâtarde, enfin le véloîi, la dernière dans l'échelle des gran- 
deurs. Quand un second arbre était dressé à la proue, on le 
gréait d'une voile de trinquet. Il était rare que la galère 
portât en poupe un troisième mât, qui était alors gréé d'une 
voile moyenne, mezzana (3), la misaine. 

Jetons un coup d'œil sur les agrès, la sartie^ ne fût-ce que 
pour nous convaincre que la langue néo-latine du Levant 
n'avait à l'origine aucun terme de commun avec la nomen- 
clature germanique du Ponant. L'arbre était maintenu par 

(1) Cf. aussi lea mesures officielles des {galères génoises, dites de Ro- 
manie, 1333. (Jal, Aicliéol. nav., I, 251.) 

(2) En provençal. C'est ce que les Italiens appelaient la gabie, la cage, 
où veillait le guetteur. 

(3) Faber, Evagatoiium in Terrœ Saiictœ peregrinationem (cf. plus 
Las), t. I, p. 119. Jal interprète à tort mezzana par voile de milieu. Le 
synonynie dont se sert Faber, mezavala. indi(|ue Ijien qu il s'agit d'une 
demi-voile. 



LA MAItlNK nKS CnOISADES. -201 

des candeles, correspondant aux haubans de la marine océa- 
nique. Contre le màt, on liait l'antenne par une drosse, 
garnie de paillets de vieux cordages appelés nianlelels et de 
morceaux de bois nommés bigots, de façon à former un 
collier de raccage. Pour serrer la drosse, on tirait sur un 
an<jui{\di forme primitive éi^Aangui, dulatin uanguina» ) (l). 
L'<7m«/i hissait ou baissait rantonno. Au car de l'antenne, 
c'est-à-dire à la pièce dirigée vers l'avant, étaient attachés 
deux petits -palans, la poge pour la porter à droite, Vorze 
pour la porter à gauche ; à son autre extrémité, à sa penne, 
l'antenne était munie de deux autres cordages, les ostes, 
capelées sur elle au moyen d'un hragot, dont la fonction 
était de maintenir la voilure contre l'effort du vent. Des 
breuils et cargues détendaient la voile et la rapportaient 
contre l'antenne. 

Des manœuvres dormantes passées en couronne à la tète 
du mât et appelées pour ce fait couronnes servaient d'appui 
à de forts palans, dits carnals, qui soulevaient les lourds 
fardeaux, supportaient la tente, hissaient l'antenne. Des 
groupis levaient l'ancre par son anneau ou organeau ; le 
moi g omènes désignait tous les gros câbles; caps, les filins, 
et tailles, les poulies (2) ; on donnait plus particulièrement 
le nom de proese ou prodonà l'amarre de proue. La sagoule 
était la mince corde qui hissait le sachet destiné à appro- 
visionner au sommet du mât la gahie. 



(1) Jal, Archéol. vav., t. I, p, 165 ; dictionnaire latin-anglo-saxon du 
x" siècle. 

(2) Tous ces tenues existaient au xui° siècle pour le moins : ils étaient 
communs à la plupart des nations méditerranéennes, en particulier aux 
Génois, aux Provençaux et aux Lan^juedociens. On les tiouvc dans les con- 
trats passés par Gènes avec S. Louis en 1246 (Jal, Pacta naulorum, Mé- 
lanrjes historiques, t. I, p. 528, Coll. des doc. inéd.) et dans le compte 
de Pierre Rernuis préposé à l'arsenal de Narbonne par Charles II de Sicile, 
20 janvier 1294. (Archives de Naples, Reg. angioini 63, fol. 257.) — La 
Stolonomie énumère tous les agrès d'une galère avec leur prix d'achat. 
(Franc. 2133, fol. XIII.) 



îfîtî flISIOlIlK |)i: [, A MARINK F li A N Ç A I S K. 

Sous le tendelet de poupe, léger berceau à claire-voie 
recouvert durant les parades d'un gaillard d'étoffe riche- 
ment brodé qui traînait dans la mer (1), on élevait parfois 
un trône, tel que le représente le modèle de galion conservé 
au musée de Gluny (:2). De cette chaire magnifique, que les 
Italiens appelaient un tabernacle et les Français vui carrosse, 
le capitaine dominait d'autant plus facilement l'équipage 
que la plate-forme de poupe était déjà surélevée au-dessus 
du pont (;î). 

La chambre de poupe, au-dessous du tendelet, était 
occupée par le patron et par ses conseillers. Le luxe de 
l'ameublement consistait en un plein ciel de lit pour le 
patron et vm demi-ciel pour les conseillers. « Les grans 
buffetz et dressoirs hauls et à degréz couvers de grosse vais- 
selle estoient en abominacion (4), u mais la vaisselle d'ar- 
gent ou de cuivre y était de mise. Par des trappes, on des- 
cendait dans luie sorte de cave obscure et sans aucun jour, 
asile des passagères de haut rang. Le patron y serrait son 
trésor dans une huche cadenassée d'une double serrure (5), 
mais trop peu résistante, semble-t-il, pour être à l'épreuve 
de la hache (6). L'une des clefs pendait au cou de l'écri- 
vain. 

A côté de la chambre du trésor, du scandolar, étaient le 



(1) Cf. les mss. français 4274, fol. 6; latin 5565 A, fol. 101, miniatures 
des xiv'' et xv' siècles reproduites ci-joint. 
[T] Franc. 9200, fol. 277. 

(3) Faber, t. I, p. 119. — Cf. l'arrière d'une galère dans une vue du 
port de Gènes en 1410. (Jahns, Handbuch einer Geschichte des Kriegswe- 
sen.t. Leipzig, 1880.) 

(4) Franc. 9200, fol. 279, 280. 

(5) « I coffre de nouyer à mettre l'argent de la recepte... garny de II ser- 
reures et d'un Lougion de fer. n (Bréard, Compte du Clos aux galées de 
Rouen (1382-1384), p. 92.) — Statut génois de 1344. (Jal, Archéol. nav., 
I, 255.) 

(6) .loiNviLLE, p. 116. Le commandeur du Temple refusait d'ouvrir la 
huche à Joinville, mandataire de S. Louis. Alors Joinville leva une cognée 
en disant : J'en ferai la clef du roi. 



LA MAUINE nRS CROISADES. ofiS 

cellier et l'étaMo des bestiaux qu'on emportait comme 
vivres. La cuisine, comme bien on pense, était non loin des 
provisions et précisément au-dessus d'elles : elle était à ciel 
ouvert, à tribord arrière, deux l)ancs en cà de la poupe (I). 
Après la compcKjne, — c'était le nom du cellier, — venait 
la soute au paui, le payol, domaine de l'écrivain. Le comité 
avait la chambre du milieu du bâtiment, la miège ou mezance, 
où l'on remisait les voiles(2). Son subalterne, le sous-comite, 
était charpjé des cordages, emmagasinés dans la chambre 
de proue. Dans la cabine d'avant, le barbier soignait les 
malades et les blessés sur le lit de camp, taidar, d'un petit 
hôpital. 

Au-dessous des cabines, le ventre de la galère, qui allait 
en s'effilant vers la quille, était bourré de sable. Les pas- 
sagers et officiers soulevaient les lattes du plancher pour 
mettre au frais dans le sable des bouteilles de vin, des 
œufs et... des cadavres. Le lest servait à l'occasion de cime- 
tière. Dans la gamme des odeurs nauséabondes, n'oublions 
pas le grand égout collecteur des eaux du navire ; la sentine, 
au pied du mât, exhalait un tel arôme qu'il n'était pas de 
jour qu'il ne fallût la vider (;î). 



l'équipage. 



Au début des croisades, le cadre, très simple (4), com- 
prend un commandant, le comité, assisté de quatre nochers; 

(1) Faber, t. I, p. 119. 

(2) Jal, Archéol. navale, t. I, p. 289; Glossaire itaïUif/ue, art. galère. 
(3j Faber, t. I, p. 121. 

(4) Galère vénitienne en 1188. (Jal, Archéologie navale, t. I, p. 157.) 
— Galères génoises en 1240 et 1261. (Heyck, Genua und seine Marine, 
p. 120, — Du Gange, Histoire de l'Empire de Constautinople, Preuves, 
éd. Buchon , t. I, p. 445.) — Galère castillane en 1200. (Alphonse lk 



■26i HISTOIRE DK LA MARINE FRANÇAISE. 

un préposé aux vivres, le pitancier (1) ; puis cent huit 
rameurs, et plusieurs supersalientes, marins et combattants 
à la fois. Le XiV siècle est une période de crise, surtout pour 
Tétat-major du bâtiment. La chiourme, qui s'est accrue et 
qui atteint cent quatre-vingts hommes répartis en vogue- 
avants de poupe, conilliers de proue et rameurs ordinaires, 
nécessite un plus grand nombre d'officiers; un sous-comite 
et un argousin sont adjoints au comité ; le pitancier passe 
sous les ordres d'un écrivain et d'mi sous-écrivain ; le com- 
mandement en chef est dévolu à un patron ["!). 

Un assez joli mot du P. Faber caractérise le rôle du 
patron de };alère : c'est, dit-il, le premier moteur (3). Le 
patron ne se mêle point de la navigation, à peine s'il en 
connaît les règles : il ordonne où aller, et sa parole, son 
geste suffit pour mettre en branle tout l'équipage. Assisté 
de deux ou trois conseillers experts, il rend la justice, sans 
avoir toutefois le droit de vie et de mort. Au moment du 
combat, il prend le commandement des arbalétriers; de son 
poste de combat à l'arrière, il dirige l'attaque : il est à la 
tète des troupes de débarquement, avec bannière et trom- 
pettes (4). 

Sage, Las siete purtidas, 2' p., p. xxin.) Elles ont de 154 à 175 hommes 
d'équipage. 

(1) i> Petentarius, senescarclius, paiietarius. » 

(2) Galère aragonaise en 1354 : 222 hommes. (Ordonnance de Pierre 
d'Aragon, art. 31 : I'aiidessls, Lois maritimes, t. V, p. 449.) — Galère 
portugaise en 1386 : 242 hommes. (Rymer, Fœdera, anno 1386.) — Galère 
franco-génoise en 1340 : 210 hommes. (Nouv, acq. franc. 9241, cf. Cha- 
pitre sur les déljuts de la guerre de Cent ans.) — Galère génoise en 1484 : 
211 homnres. (Archives de Gènes, Criininaliuni, filza 1.) 

(3) Fabeh, t. I, p. 122. 

(4) Sur les différents officiers de galère, cf. les ordonnances aragonaises 
sur les armements en course et sur les escadres de guerre. (Paiides.sus, Lois 
maritimes, t. V, p. 399, 435, etc.) — Alphonse le Sage, Las siete Parti- 
das, 2°, t. XXIV. — L'ordonnance vénitienne de Mocenigo en 1420. (Jal, 
Archéologie navale, t. II, p. 130, et t. I, p. 302.) — Le Liber secretorum 
fidelium crucis, de Mauino Sa>udo, t. II, p. iv, 20 et suiv. — Le Consulat 
de la mer, eh. xv, etc. (Pardessus, t. II, p. 68.) 



LA MAISINK DKS CROISADES 265 

Il so déchargeait des soucis de la manœuvre sur le comité 
et du soin de l'administration sur l'écrivain, riionime de 
conKance du l)ord. C'est devant l'écrivain que les officiers 
et les marins faisaient serment de servir lovalcment l'État, 
c'était lui qui les engageait, lui qui les licenciait. 11 tenait 
registre des dépenses, dos recettes et des prises, dressait la 
liste de l'équipage et l'inventaire de la jjalère au départ et 
au retour. Sa tache, déjà lourde, s'aggravait encore de la 
police de l'entrepont, où le jeu était interdit. 

Entre tous les officiers de la galère, il en est un cpie 
l'équipage redoute à l'égal d'un démon, sicul diabolum. Au 
son bien connu du sifflet d'argent que le comité porte au 
cou, tous accourent en répondant à l'appel par un cri. Il 
frappe, il brandit bâton, fouet, nerf de bœuf, et personne 
ne murmure : sur un signe de lui , tous se précipiteraient 
sur le rebelle (1). A lui seul incombe la responsabilité de 
la manœuvre : et des règlements sévères, qui le punissent 
en cas de négligence, l'arment en retour contre les moin- 
dres infractions à la discipline. C'est un homme aigri, car 
c'est un déclassé ou un déchu. 

On ne peut imaginer de plus lamentable chute que la 
sienne. Est-ce là le brillant officier qui commandait du 
temps de Léon le Philosophe une division navale byzan- 
tine (2) ? Il est descendu d'abord au rang de commandant 
d'une galère, sous les ordres d'un nouvel officier, qui s'ap- 
pelle à Venise le sopracomilo , à Messine le protontino , 
ailleurs le capitaine d'armée. Son office, du temps de saint 
Louis, est encore considérable : lorsqu'il a été promu après 
examen de l'amiral (3) ou sur les garanties données par douze 
marins experts, le comité éprouve quelque fierté à prendre 
possession de son bord, pennon au poing, trompettes son- 

(i) Faber, t. I, p. 124. 

(2) LÉON LE Philosophe, Tactica, t. XIX, art. 37. 

(3) En Sicile au xm* siècle. [Syllabus membraiianim, t. I, p. 20.) 



■26fi HISTOIRE l)K LA MARINE FRANÇAISE. 

nant ot lui-même en uniforme d'un roufjc éclatant (1). Au 
XIV' siècle, vint la déchéance définitive au rang de second, 
de chef d'équipage, sans que sa responsahilité se trouvât 
dégagée ou amoindrie. Le comité restait passihle de la pen- 
daison et de l'écartèlement si la galère se perdait par sa 
faute ou ne prenait pas son rang de hataille (2). 

Du moins, puL-il rejeter tout l'odieux des châtiments har- 
hares éternels sur son lieutenant, Taljjuasil ou ai'{{Ousin (;i), 
chargé en sous-ordre de la police du pont. Et on sait dans 
quelle acception le mot d'argousin parvint rapidement à 
vuie triste célébrité. 

Autrement sympathique est le pilote , « pirata, quem 
TheutonicI putant dici pilatum (4), " douille erreur en 
deux mots de l'érudition allemande. Pilote vient de l'ita- 
lien nedotto, en latin » perdoctus (5) " ; c'était, au moyen 
âge, l'officier le plus savant du bord. Familiarisé avec la 
mer, habile à prévoir la tempête à l'inspection du ciel, à la 
couleur des eaux, au jeu des dauphins et au vol des dactylop- 
tères, ou, la nuit, au scintillement des cordages et à l'irra- 
diation des rames plongées dans l'eau, il avait encore des 
notions d'astronomie et de cosmographie. La déclinaison 
des astres sur l'iiorizon, la nuit, lui tenait lieu d'horloge. Et 
la boussole, Stella maris, de l'arrière — car il y en avait 



(1) Alphonse le Sage, Las siete Partidax, 2', t. XXIV, ley, 4. — Traité 
entre Gênes et l'empereur de Constantinople, 1261. (Du Gange, Histoire de 
Constantinople, t. 1, p. 445.) 

(2) Ordonnance arafjonaise de 1354, art. 4-13, 23, 27, 32. (Pabde.ssus, 
Lois maiitimes, t. V, p. 440.) 

(3) De l'arabe al, vizir, le lieuienant. On trouve un aguzerius sur les 
galères siciliennes du xni° siècle (Cadier, Essai sur l'administration... de 
Sicile, p. 193, n. 4), un alguazir dans les équipages aragonais de 1406 
(Bibliothèque du ministère de la marine, vol. ms. 938-940), un arqousin 
français au xvi" siècle. (Fontanon, Ordon., t. IV, p. 665.) — [Stolonomie, 
ms. franc. 2133, fol. XXIX.) 

(4) Faber , Evaqatorium in Terrœ Sanctfv... peregrinationein , t. I. 
p. 123. 

(5) Jal, (îlosxaire nauticjuc, art pilote. 



I-A MA RI M-: DES (.ROISADKS. :2f)- 

uno seconde près du mât (I) — lui indiquait la route, à la 
luour d' (i une lanterne de fin cristal resplendissant, en 
laquelle avoit ung falot que par nuyt enluminoit tous les 
maronniers (2) » . Il faisait le point sur une carte marine 
longue et large d'une aune, où les latitudes étaient mar- 
quées ainsi que les distances évaluées en milles. Et son 
chant lent et cadencé indiquait au timonier de quel côté 
orienler la l)arre (3). 

Mais quels sont ces hardis jeunes gens, agiles et prompts 
à grimper aux cordages ou à plonger pour dégager les ancres, 
toujours prêts à risquer leur vie ? Ce sont les compagnons 
de l'équipage; ils étaient là huit ou neuf, qui commençaient 
ainsi leur apprentissage d'officiers. Gomme nos aspirants 
de marine, ils avaient sous leurs ordres les mariniers, hommes 
d'âge mûr et gens assez robustes pour exécuter les manœu- 
vres de force (4) . 

Les arbalétriers, une trentaine, en pourpoint, cuirasse et 
chapeau de fer, poignard au côté (5), avaient un capitaine 
d'armes que les Vénitiens appelaient V armiraio (6), rem- 
placé plus tard sur les galères françaises par le maître bom- 
bardier. Le calfat et le maître de hache complétaient le 
cadre de maistrance (7). 

La note gaie — nous allons voir tout à l'heure la note 
triste — était donnée par les trompettes, dont les sonneries 
variées charmaient la monotonie de la vie du bord. Tout 
chamarrés de rouge (8), ils offraient â l'œil un aspect des 

(1) Farer, t. I, p. 123. 

(2) Franc. 9200, fol. 277. 

(3) Farer, t. I, p. 124. Je réserve à plus tard l'occasion de discuter 
l'origine des instruments nautiques, usités dès le xin'' siècle. 

(4) Faber, t. I, p. 125. 

(5) Ordonnance aragonaise du début du xiv'' siècle, ch. xii. (Pardessus, 
Lois maritimes, t. V, p. 409.) 

(6) Faber, t. I, p. 123. 

(7) Ordonnance de Henri II, roi de France, sur l'amirauté, 15 mars 1538. 
(Fontanon, Ordonnances, t. IV, p. 665.) 

(8) Ms. franc. 5594, fol. 109, miniature de l'an 1488 se rapportant aux 



■268 HISTOIKK DK LA M A R I NK FRANÇAISK. 

plus chatoyants, surtout lorsque des lambrequins armoriés 
aux armes du capitaine pendaient au long tube de leur ins- 
trument (1). Au contact des Arabes, les Latins apprirent 




DEPART. 

(Biljl. uat., iiis, franc. 103, fol. 1 : xv» siècle.) 



l'usage des " nacaires, tabours et cors sarrazinois ", que 
Joinville remarquait déjà sur la galère de Jean d'Ibelin, 

Passages d'Outremer, de Sébastien Mamerot. — Ms. fran(;. 261, fol. 1, 
miniature du début du xv'' siècle. 

(1) Mandement du capitaine d'année navale Robert de Houdetot. Rouen, 



LA MAIUM-: DKS CKOl S A DKS. 269 

comte de Jaffa (1). Un demi-siècle plus tard, sur la Hotte 
française engagée à Ziericzée, on entendait u clairain n 
sonner, 

Tabours croistrc, corz bomionner, 
Flagiex piper et trompes Ijraire (2). 

La cour des rois de France ne dédaignait point d'entendre 
les (ijoueux de ])asteaux (;i) " ; et, à vrai dire, l'orchestre 
royal n'était pas mieux fourni (i) que la fanfare des Hottes 
de guerre. 

Il y avait trois ou quatre ménestrels à I^ord de la nef ami- 
raie (5) ou de la galère capitane, et nous aurons lieu de 
nous demander (6) quelle action ils pouvaient exercer sur 
l'àme des marins. 

Durant les croisades et jusqu'au XV siècle, les rameurs, 
les galiots étaient des hommes libres, des honnevoglie. Mais 
leur vie était si dure et les pénalités corporelles dont on les 
frappait si effroyables qu'ils s élevaient peu au-dessus de la 
bestialité dépeinte par le P. Faber chez les galériens du 
XV siècle. Nus jusqu'à la ceinture, le dos meurtri par le 
fouet des comités, essorillés parfois pour tentative de déser- 
tion (7) et amputés d'un pied en cas de récidive (8), les 

15 juillet 1340. (Pièces orij;., vol. 1537, doss. Houdetot, p. 2. Cf. plus ba.s 
le fhapitre sur les débuts de la guerre de Cent ans.) 

(1) JOINVILLE, p. 50. 

(2) 1304. (Guillaume GuiAnr, la Branche des royaus lignages, dans les 
Historiens de France, t. XXII, p. 272, 273, vers 1854 1 et 1859 2-3.) 

1^3) Don de Charles VI à « certains joueux de basteaux " . Gisors, 
10 juin 1387. (Clairambault, reg. 216, fol. 9761.) 

(4) Franc. 21451, fol. 273, 277 v». 

(5) En 1347, Charles de Grimaldi. (Franc. 25698, fol. 139.) — En 
1356, l'amiral flamand de Buuk a trois ménestrels. {Bull, de la commission 
roy. de Belgique, 1887.) 

(6) Lors du siège de Calais. 

(7) La coutume était de couper l'oreille droite aux marins déserteurs, 
pendant qu'une sonnerie de trompettes couvrait leurs cris de douleur, 
Ex. de 1365. (MachÉhas, Chionique de Chypre, éd. Sathas, p. 75.) 

(8) Constitution donnée en 1282 par Frédéric I", roi de JNaples et de 
Sicile, ch. xxix; la première désertion, en ce code, était punie de la prison. 
(Jal, Archéol. nav., t. Il, p. 328, n. 4.) 



270 HISTOIRE DE LA MAHINE FRANÇAISE. 

malheureux sont comme ces bétes de somme qui tirent 
un pesant fardeau : plus elles peinent, plus on les excite 
et plus on les frappe; l'aiguillon, les menaces, les coups, 
tout est bon pour les atroces conducteurs de ces attelages 
humains, ^uit et jour sur leur banc, qu'il pleuve ou qu'il 
fasse une chaleur torride, les rameurs y mangent, y dor- 
ment, V jouent, y travaillent : quelques-uns exercent la 
profession de tailleurs, de cordonniers ou de blanchisseurs. 
Les plus honnêtes, préposés aux autres comme gardiens, 
veillent du côté des portes d'entrepont, que les rameurs 
ont défense de franchir (1). 

La raison en est bien simple. Les vols étaient fréquents. 
Portez votre argent sur vous, conseillait-on aux pèlerins, ne 
le déposez jamais dans la cassette de votre cadre : étoffes, 
lacets, chemises disparaissent, soustraites par quelque voi- 
sin qui s'est pourvu ainsi per phas et nephas de vêtements 
de rechange indispensables (2). 

Richard Cœur de Lion, durant la croisade de 1190, essaya 
de réagir contre la honteuse coutume, en déclarant que tout 
voleur surpris à bord de sa flotte aurait la tête tondue, en- 
duite de poix et couverte de plumes, et qu'il serait aban- 
donné en cet état sur le prochain rivage. Le code nor- 
végien de 1274(3) reproduisit la clause avec cette addition 
que le coupable traverserait les rangs de l'équipage et rece- 
vrait de chacun un coup de bâton. 

L habitude des coups, l'habitude u abominable " d'être 
" piles et robes par les soudoyers et propres aubales- 
triers de la navc " détendait chez u les povres maronniers " 
tout ressort moral (4). Aussi n'est-il point surprenant de 
voir avec quelle passivité résignée tous les marins de 



(1) Faber, t. I, p. 126 : Cf. plus bas. 

(2) Fabeii, t. I, p. 144. 

(3) Biarkeyar-Rett, ch. i.xx; cf. Jal, Archéologie naualc) t. II, p. 110. 

(4) FuiLU'i'E DE Maizièkes, fr. 9200, fol. :j12 v». 



LA >1AUI\E DKS CUOlSADliS. 



■271 



l'équipage de Joinville apostasient la foi chrétienne (1). 

Dans sa conception idéale du gouvernement de la cité 
antique, Aristote n'accordait (|u'une place des plus res- 
treintes aux marins. Son traducteur français, Nicole Oresme, 
renchérit encore sur le contraste peu flatteur entre les bour- 
geois et les marins : » Gens qui sont partie de cité, sont rai- 
sonnables et ordrenables à vertu et obéissans aux loys et aux 
princes. Et gens de mer sont communelment orgueilleux 
et mal ordenables aux vertus morales. Et pour ce n'est pas 
sceure chose qu'il aient aucto- 
rité en la policie, car ilz sont 
enclins à rébellions et à com- 
motions (:2). 1) Il reste bien en- 
tendu qu'Oresme songeait aux 
levantins et non à ses compa- 
triotes normands. 

Les marins, du reste, chaus- 
sés d' escarpins de laine et coiffés 
d'un bonnet à oreilles ou d'un 
capuchon, ne payaient pas de 
mine en temps ordinaire, c'est- 
à-dire en dehors des revues ou Rameurs. — Passai^es d'Outremer. 

,. r 1 Bibl. liât., ms. flanc. .î.S'Ji. fol. -211. 

montres d armes. Leurs cabans 

de gros drap et leurs jaques de bougran n'avaient guère de 
valeur. Ln matelas une couverture et un tapis par homme 
formaient toute la literie de l'équipage. 8i vous cherchez un 
signe de la richesse relative de chacun, sachez que le patron 
avait quatre paires de culottes et ses rameurs seulement deux 
paires de " chaulées marines » de grosse toile avec deux 
camisoles de drap (3). En tenue de ville, le patron avait 

(1^ JoiîiVILLE, p. 100. 

(2) Traduction et glose de la Politique (C Aristote, par Oresme, iiis. franc. 
22499, fol. 190. 

3 Stolonomie : « habitzde forsaires. « (Franc. 2133, fol. XXVI-XXVII. 
— Ordonnance d'Henri II, 15 mars 1548.) C'était le ba{»age des forçats, 




272 IIISTOIliE DE I.A MARINE FK AIN CAI SE. 

peut-être grand air avec ses fourrures de peaux de lapin, une 
culotte de soie, le sifflet d'argent sur la poitrine et le ventre 
sanglé de la courroie de cuir où pendaient des tablettes pour 
écrire, une bourse, un encrier et des plumes en roseau. Celui- 
là commandait un petit navire marchand ; et on s'explique 
ainsi qu il se soit affublé des insignes habituels de l'écri- 
vain, dont il remplissait les fonctions. Mais en grande tenue 
de combat, sous la cuirasse couverte de soie dorée, les offi- 
ciers de marine étaient autrement imposants, au milieu de 
leurs hommes tous armés jusqu'aux dents, l'écu au bras 
gauche, la lance, le poignard ou l'arbalète à la main droite, 
que garantissait un gant de fer (1). 

Sous la cuirasse, une jaque d'armes moulait le ])uste et 
tombait sur les cuisses; une gorgerine s'adaptait à un cha- 
peau d'acier, d où une cervclière parfois descendait pour 
protéger la nuque. Tel inventaire de bord de 1294 devient 
ainsi un petit tableau de genre où se meuvent, s'habillent 
et s'arment des marins siciliens. Mais, comme le costume 
militaire évolua sans cesse, le tableau ne saurait convenir 
qu'aux marines méditerranéennes de la fin du xiii* siècle et 
du commencement du Xiv% c'est-à-dire des dernières croi- 
sades. 

mais celui des marins du moyen âge n'en différait ;;nère, comme on le voit 
par un texte de 1294- cjue je cite ci-dessous, par les sceaux de Dam, Dun- 
wich (1200), etc. (Jal, Archeol. nav., I, 307.) 

(1) Cil. DE LA RoNCiÈRK, Un Inventaire de bord en 1294, et les origines 
de la navigation hauturière, tirage à part de la Bibliothèque de l'Ecole des 
Charles, t. LVIII (1897), p. 2 du tirage à part. 



LA VIE A BORD 



AU TEMPS DES CROISADES ET DES Pft LE lîT N AGE S 
DU MOYEN AGE. 



Lorsque apparaissait sur les quais de Venise, de Gênes 
ou de Marseille un groupe de pèlerins ou de croisés, un 
grand brouhaha s'élevait à bord des navires dont la des- 
tination était inscrite sur les voiles en une croix écarlalc. 
Des appels, des offres, des objurgations, des imprécations 
venaient de tous les côtés s'abattre sur les malheureux : les 
serviteurs des différents patrons de navires se disputaient 
leurs bagages, s'injuriaient, dénigraient la concurrence, 
protestaient de leur dévouement. Ahuris et indécis, les 
pèlerins se laissaient tenter par les succulentes collations 
disposées à la poupe, vins de Crète et confitures d'Alexan- 
drie, dont le patron faisait lui-même les honneurs (I). Plus 
que " les riches ouvraiges de la nave " , c'était là a une 
mélodie et plaisant armonie à la vue des hommes " , le 
meilleur des arguments (^). 

La vie nouvelle qui s'offrait aux pèlerins contrastait trop 
avec leurs habitudes pour ne pas provoquer de leur part une 

(1) F. Fabek [aliàs Schmidt], Evagatorium in Terrœ Sanctœ, Arabiœ et 
Egypti peregrinationein (1480 et 1483), éd. C. Dietericus Hassler. Stutt- 
(jardiae, 1843, 3 in-8% t. I, p. 86-88. 

i^2) Philippe de Maizières, le Songe du vieil pèlerin, ms. franc, de la 
Bibliothèque nationale 9200, fol. 278. 

I. i8 



•27 4 1 1 I S 1' () I li I', I ) 1<; L A iM A l{ I ^ l'I I ' fi A N ( : A I S i<: . 

étude attentive du mécanisme de la vie maritime. Leurs re- 
lations de voyage ont ainsi parfois la fidélité d'un journal 
de bord, semé des réflexions piquantes et naïves d'hommes 
que le métier n'a point blasés. 

Pour n'être pas suspect de partialité, nous prendrons 
comme types un pèlerin anglais du xir siècle, un Italien du 
xiii% deux Français du Xiii" et du Xiv*, vm Allemand du xv» : 
Richard de Londres (1), Francesco da Barberino (:2), Jean 
de Joinville (3) et Philippe de Maizières, et le P. Faber, 
d'Ulm. 

L'Anglais note en connaisseur les péripéties de la naviga- 
tion. L'Italien donne des préceptes d'amour. Dans de petits 
tableautins lestement troussés, le Français Philippe de Mai- 
zières trace quelques scènes de la vie à bord, qu'il fait 
suivre de pensées élevées, car c'est un moraliste comme 
l'Italien était un poète erotique et l'Anglais un marin. Quant 
au dernier pèlerin, écoutez-le geindre sur la mauvaise cvii- 
sine, sur la chambrée d'entrepont, sur tout; il tient bou- 
tique d'érudition et découvre des étymologies... Caliphe 
pourcalphat, Pilate pour pilote, comte pour comité et pour 
patron baron. La modestie ne l'étouffé pas; mais il est con- 
sciencieux, pratique, avec une pointe d'émotion, copieux, 
abondant, trop, hélas! pour des oreilles délicates. Il con- 
sacre deux pages à la façon de se dépouiller de la vermine 
et quatre à la difficulté de... Vous m'avez compris, et à ces 
traits vous avez reconnu la i"ace : l'Allemand. 

Robe grise et longue sous une coule monacale, chapeau 
noir ou gris orné sur le devant d'une croix rouge, croix sur 
la poitrine, bourdon à la main, pannetière à l'épaule, tel 
est l'uniforme du pèlerin. Le teint, l)lafard, est pâli par les 

(1) Itinerarium peregrinoriim et (jesta régis Ricaidi, éd. Stuhbs, dans 
les Chronicles and memotials of Great Rritain. London, 1864, in-8", t. I, 
p. 80. 

(2) Documenli d'amore. Francesco vivait entre 1264 et 1348. 

(3) Mémoires, éd. Fr. Michel. Paris, 1859, in-i2. 



LA VIK A If(lltl). 275 

fatigues de voyage; et pour achever d'un mot un portrait 
classique, le pèlerin porte la l)arl)e longue et soif^neusement 
peignée, " à l'exemple du premier voyageur qui Ht le tour 
du monde, Osiris, ancien roi d'Egypte, » affirme doctement 
notre Allemand (I) 

Peut-être se trouvait-on l)eaucoup plus sensiMe au\ in- 
convénients de paraître iml)erbc en pays musulman qu'au 
plaisir d'imiter un des dieux de l'Egypte ! 

Au moment d'entreprendre un pèlerinage, irait-on cher- 
cher conseil aujourd'hui dans des Préceptes d'Amour? Nos 
pères le faisaient et trouvaient dansErancesco da Barherino 
un manuel du confort : un bon navire, un patron qui ne 
louche pas, des poules et des chapons, de bons vins, un 
moulin à Inas, un l)arbier-chirurgien, un chapelain, un 
cercueil pour le cas où... votre femme viendrait à décéder 
on mer, une croix à mettre entre les mains de la défunte, 
une inscription priant de l'enterrer honorablement si les 
flots la portent au rivage, une bourse d'argent à y joindre 
pour les messes funéraires et la tombe. A part le cercueil 
dont les Célestes seuls se munissent en voyage, — Marco- 
Polo en pouvait témoigner, — les conseils de Erancesco da 
Barherino n'étaient point du domaine des chinoiseries. 
Nous avons le contrat en vingt articles passé par le Père 
Faber avec un patron de galère vénitienne ; il est spécifié 
que les pèlerins auront, comme de coutume, un petit verre 
de malvoisie avant le repas du matin et qu'ils pourront em- 
porter des poules. Il y avira deux repas par jour; le navire 
n'abordera qu'aux escales accoutumées; il ne touchera 
point Chypre, l'île de Vénus, « dont l'air, suivant une an- 
cienne tradition, est funeste aux Allemands (:2). )» 

Le marché conclu, on embarque les bagages. Sur les 
passerelles jetées à quai, les portefaix courent avec une 

(1) Faber, t. I, p. 65. 

(2) Faber, t. I, p. 89. 



•2T6 HISTOIRE I)K LA MARINK FRANÇAISE. 

agilité surprenante, ployant sons les coffres lourds aux fer- 
rures massives et les arches couvercle renflé, telles que nos 
malles (1). Les balles de marchandises et les sacs de den- 
rées s'entassent dans les endroits secs du navire, loin du 
mât, des écoutilles et des ancres, arrimées avec ce solide 
nœud marin que les princes angevins de Naples, dès 1351, 
choisirent comme emldème d'un ordre de chevalerie (2). 

Et maintenant tout est prêt. La galère tout équipée se 
balance au flot. La grande barque de cantier et la petite 
palischarme, qui tout à l'heure seront hissées à la poupe, 
accostent à l'arrière, au bas de l'escalier d'honneur. 

Chaque pèlerin défile devant l'écrivain qui consigne sur 
un registre tenu en double exemplaire et sans rature les 
noms et prénoms des passagers, le nombre de leurs chevaux 
et le nom de leur restaurateur, puis délivre à chacun un 
billet numéroté (3). L'un des registres est déposé aux 
archives communales, le second reste à bord. 

Une législation spéciale assurait aux pèlerins et aux croi- 
sés toutes les garanties possibles de sécurité. Sur les navires 
marseillais, ils étaient dispensés d'une formalité requise des 
autres passagers, du serment de prêter main-forte aux ma- 
rins de l'équipage ; au contraire, le patron leur devait aide 
et secours durant toute la ti*a versée, des soins durant leur 
maladie, et, en cas de mort, la conservation scrupuleuse de 
leurs effets. 

Trois inspecteurs, que la municipalité marseillaise (4) 
avait eu l'excellente idée, bientôt suivie par les Génois (5), 

(1) Franc. 4274, fol. 6; et franc. 22553, fol. 4 v° : scènes d'embarque- 
ment des xiv' et xv'' siècles. 

(2) Franc. 4274, fol. 6. Une des bannières porte un nœud marin. 

(3) Statuts de Marseille de 1253 à 1255, liv. IV, cb. xxvi. (Pardessus, 
Collection de lois maritimes, t. IV, p. 279.) — Fabeu, t. I, p. 127. 

(4) Statuts de Marseille de 1253 à 1255, liv. I, ch.xxxiv. (Pardessus, 
Collection de lois maritimes, t. IV, p. 259.) 

(5) Statuts de 1330. (Pardessus, t. IV, p. 445.) — jNous retrouvons 
aussi dans le Consulat de la mer des dispositions sensiblement analofjues 




(?1 



I.A VIE A ROUn. 27" 

daffecter à chaque convoi de Palestine, veillaient à rexacle 
observation des règlements. Les trois prud hommes, experts 
dans 1 art maritime, évaluaient, une palme à la main, le 
nombre des places disponibles pour les passagers et les che- 
vaux. Ils consignaient leur rapport en double sur le registre 
de la commune et entre les mains du patron, qui ne pouvait 
dès lors arguer d ignorance. Ils veillaient aussi à ce que les 
vivres fussent de bonne qualité et en quantité suffisante et 
que la limite de tirant d'eau, marquée par trois fers de 
couleur blanche, ne fût pas dépassée par des capitaines 
trop cupides (1). 

D'autres officiers municipaux, les consuls sw mer, ac- 
compagnaient les convois ou même au besoni les navires 
isolés (:î) pour leur assurer une sauvegai'de permanente 
jusqu'à destination. Commissaires et juges à la fois, ils ar- 
rangeaient les contestations entre les passagers et pour- 
voyaient aux successions qui s'ouvraient (3). A bord de lu 
flotte nolisée à saint Louis, Gênes stipulait que ses natio- 
naux relèveraient de deux consuls génois (4). Outre-mer, 
dans les Échelles du Levant, à Chypre, à Rhodes, le passa- 
ger trouvait aide et confort près du représentant attitré de 
la métropole, près du consul que les grands ports de com- 

aux statuts maiseillais. (Pardesscs, t. II, p. 26, 118.^ Les inspecteurs por- 
tent dans les statuts marseillais le nom d' « observatores » , et dans les sta- 
tuts génois, le nom d' •< inquisitores » . Ils touchaient, à Marseille, dix sols 
sterling par mille pèlerins, plus des frais de nourriture. 

(1) Statuts ;;énois de 1330. 1340. fjAL, Archéol. iiav.. I, 263.) 

(2) Privilège de S. Louis pour Aigues-Mortes, 1246. Ordonnances des 
rois de France, t. IV, p. 47. — Pardessus, Ia){s maritimes, t. IV, p. 233.) 

(3) Les consuls sur mer étaient élus par les consuls mayeurs avec le 
concours des marchands, du moins à Aigues-Mortes, ^larscille, Montpel- 
lier. (Germaix, Histoire du commerce de Montpellier, t. II, p. 84. — l'etit 
Thalamus de Montpellier, 11. 247. — Statuts de Marseille, Uv. IV, ch. xxiv, 
et Consulat de la mer, ch. Lxxiv. (Pardessus, Lois maritimes, t. II, p. 119 ; 
t. IV, p. 277.) — L. Blancakd, Du consul de mer et du consul sur mer, 
dans la Bibl. de l'Ecole des Chartes, X, 435. 

^^4' Annales Januenses, dansles jMonumenta Germaniœ historica, t. XVIII, 
P. 267. 



278 IIISTOIRE DE LA MAlil^E FRANÇAISE. 

merce, Marseille, Montpellier, Barcelone, Gènes, Pise, 
Venise, entretenaient dans chacune de leurs colonies dès le 
xir siècle (1); colonies autonomes, cercles fermés, dans un 
quartier à part, qui conservaient les usages de la métropole 
municipale (2). 

La surveillance des inspecteurs et des consuls empêchait 
le patron de réduire les places fort congrues réservées aux 
pèlerins et fixées par la loi à sept palmes de long sur deux 
et demie de large, soit l"',82 sur 0"',65; encore l'espace 
était-il jugé suffisant pour deux personnes, les pieds de l'une 
tournés vers la tète de l'autre (3). Gomme on n'avait pas 
l'habitude de superposer les cadres, le patron encombrait 
de cadres supplémentaires les couloirs et parquait ses pas- 
sagers comme du bétail, sans autre souci que d'en loger le 
plus possible (4). Le jour, draps, nattes et couvertures 
étaient accrochés aux parois du navire, afin de ne pas 
gêner la circulation (5). Sur certain navire de commerce, 
une centaine de pèlerins étaient consignés à l'avant, tandis 
qu'à l'arrière, à l'abri des fatigues du tangage, se prélas- 
saient une douzaine de gros marchands (G). Le bâtiment, 
par une ironie amèi'e, s appelait le Grand Paradis. 

Dans les grandes naves de transport que saint Louis 
nolisa pour l'expédition d'Egypte, les logis aérés étaient 

(i) Montpellier avait des consulats à Tripoli, Alexandrie, Rhodes, Chy- 
pre; Marseille, à Boufjie, dans les Erhelles, etc.; Narbonne, à Fania- 
gousle, etc. 

(2) Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen âge. Leipzig, 
1885, 2 in-S", — G. Salles, V Institution des Consulats , dans la Revue 
d'histoire diplomatique, octobre 1895-avril 1896. 

(3) Statut marseillais de 1253, liv. IV, <;h. xxv. (Pardessus, Lois mari- 
times, t. IV, p. 278.) 

(4) FABEii, t. I, p. 92. 

(5) Voyage de la sainte C y té de Ilie'rusalem [par un Parisien en 1480], 
publié par Sciiefeh dans le Recueil de voyages et documents pour servir à 
rilistoirc de la géographie depuis le xui'^ jusqu'à la tin du xvi' siècle. Paris, 
Leroux, 1882, in-8", p. 24. 

(6) Archivio notarile de Gênes, contrat du 23 février 1250, publié par 
Jal, Glossaire nautique, art. Particeps. 



LA VI K A BOItl). 279 

réservés aux premières classes qui payaient quatre livres 
tournois pour aller de Marseille en Terre Sainte ; aux 
secondes classes, on affectait le premier et le deuxième 
pont, moyennant soixante sous par tète; enfin, pour qua- 
rante sous, les croisés pauvres avaient le dioit d'étouffer 
dans la troisième couverte (I). La concurrence entre les 
grands ports abaissa même les tarifs marseillais à soixante 
sous, eau et feu compris, en première; quarante sous en 
seconde, trente-cinq en troisième et vingt-cinq en quatrième 
pour les malheureux logés dans les écuries. Le fret à la 
grosse tombait en même temps de treize cents marcs à huit 
cents pour un millier de pèlerins, ce qui donnait par tête 
quarante-quatre sous, prix de revient quelque peu supé- 
rieur à la moyenne des locations au détail (2). Si nous tra- 
duisons en monnaie actuelle ces quarante-quatre sous, on 
verra qu'un croisé du xiir siècle passait en Palestine pour 
une centaine de francs, c'est-à-dire beaucoup plus écono- 
miquement qu'on ne le fait de nos jours (3). 

A Venise, le fret à la grosse offrait plus de profit que le 
fret au détail, sept cents marcs pour mille passagers. On 
perdait beaucoup à louer individuellement les places. Un 
chevalier payait huit marcs et demi pour lui et pour son 
train d'équipage, cheval, palefrenier, deux serviteurs, vivres 
et bagages. Logé dans une chambre de 1 arrière, il laissait 



(1) Contrat passé en 1246 avec Marseille par les envoyés de saint Louis. 
(Archives nat., J 456, Jal, Archéologie navale, t. II, p. 383.) 

(2) « Contractus navium Massilie, 1268. « Le marc y est évalué à 
55 sous. (Franc. 2833, fol. 202. Jal, Pacta nauloruin, dans la Collection 
des Documents inédits, Documents historiques, t. I, p. 609-615.} 

(3} La livre tournois valait au temps de saint Louis 80 grammes d'arjjent 
fin, soit 17 francs 76, valeur métallique qui représenterait en notre siècle 
un pouvoir triple. (Desimoni, Moneta ed il rapporta dell' oro aW argento, 
estratto délie Memorie délia R. Accademia dei Lincei. Classe di scienze 
morali, t. III, p. I, 5, 6 ; — et du même, compte rendu du livre de Schacbe, 
die Wechselbriefe Kônig Ludwigs des heiligen, estratto dal Giornale ligus- 
tico, VII (1898), p. 5.) 



2«0 IIISTOIIIE DE LA MAllINE FJlAi\gAISE. 

sur le seuil de la porte son écuyer, qui dormait enveloppé 
dans un manteau sous la voûte du firmament (I). 

Les réductions faites aux croisés en raison de leur 
nombre ne s'appliquaient pas aux pèlerins isolés. Un pèleri- 
nage en Palestine, via Venise, coûtait, auxxiv^ etxV siècles, 
45 ducats pour la traversée (2), 55 en y comprenant les 
« despens et tributz du Soudan » , et il fallait tabler sur une 
dépense totale d'environ 100 ducats, soit 744 francs en 
valeur intrinsèque, le double en valeur relative (3). Afin de 
venir en aide aux passagers pauvres, Louis de Bourbon 
avait fondé, la veille de l'Epiphanie de l'an 1325, la con- 
frérie des pèlerins et des voyageurs de Terre Sainte (4). 

Dans l'élévation des tarifs, mettez en ligne de compte 
l'affaiblissement de la valeur de l'argent, les taxes munici- 
pales établies sur cette classe de passagers (5) et le fait que 
les pèlerins embarquaient le plus souvent non sur des 
naves, mais sur des galères dont les frais de manœuvre 
étaient plus chers, la sécurité plus grande, la course plus 
rapide, la cargaison plus légère. Ils occupaient la place des 
marchandises précieuses, draps d'or et d'argent, laque, in- 

(1) JoiNViLLE, p. 203. — « Contractus navigii régis a Veiietis, 1268. » 
Une place à l'avant coûtait 3/4 de marc, tandis qu'un logement dans les 
cabines de poupe revenait à 2 marcs et demi. (Franc. 2833, fol. 200 v" 
et 201. Jal, Archéologie navale, t. II, p. 355.) — Les prix du temps de 
S. Louis différaient, comme on le voit, des conditions obtenues par Geof- 
froi de Villehardouin en 1202 et fixant uniformément à deux maris par tête 
le transport de ses compagnons. (Villehahdouin, p. 14.) 

(2) Faber, t. I, p. 89. — En 1392, Thomas de Swinburiie dépense en 
tout 477 ducats 1/2 pour lui et sa suite, dix personnes. Le ducat avait alors 
un poids métallique de 12 francs 17, et une valeur commerciale au moins 
double. (Voyage en Terre Sainte d'un maire de Bordeaux au xiv'' siècle 
dans les Archives de l'Orient latin, t. II, p. 378, n. 3, note de M. Desi- 
moni.) 

(3) Voyage à la sainte Cyté, éd. Schefer, xxxviii et 24. La valeur in- 
trinsèque du ducat était, en 1480, de 7 fr. 44. 

(4) Ibidem, p. XL. 

(5) A Marseille, les navires des bourgeois payaient douze deniers par 
pèlerin embarqué et les navires des étrangers un tiers du nolis. Statuts de 
1228. (Mért et GuixDON, Histoire de Marseille, t. I, p. 364, 366.) 



I,A VIE A BOHD. 281 

digo, hrésil, encens, dont le transport était réservé aux ga- 
lères armées (I). Or, une galère portait quatre fois moins 
de fret qu'une nave et coûtait trois fois plus (2). 

Une des vexations fiscales qui attendaient les infortvniés 
passagers, dès qu ils avaient mis le pied à bord, c'était le 
pourboire. Vexation prévue, mais tellement invétérée dans 
les moeurs du Levant que les statuts de Marseille spécifiaient 
seulement quand elle n'aurait pas lieu : ainsi, l'écrivain 
avait défense de rien recevoir pour la délivrance des billets 
de passage (3). De même, toute promesse faite en haute 
mer par quelque brave homme, hometi honrat, qu'affolait 
la tempête, était caduque (i). A l'arrivée à destination, les 
officiers vénitiens venaient l'un après l'autre trouver les 
passagers, une fiole d'argent à la main, avec un geste ex- 
pressif qui dans toutes les langues signifie : pour boire. La 
chose s'appelait, chez ce peuple subtil, une courtoisie : la 
courtoisie, c'était à vous de la faire (5). 

Plus d'un pèlerin a décrit la scène féerique, mais poi- 
.gnante, du départ, attristé par l'appréhension de ne plus 
revoir la patrie. On se remettait à la garde de Dieu par ce 
cantique de pèlerinage, courte prière qui s'échappa plus 
d'une fois de lèvres frémissantes aux heures d angoisse : 
« Naviguons au nom du Seigneur pour obtenir sa grâce ; 
qu'il soit notre force et le Saint Sépulcre notre sauvegarde. 
Kyrie eleison (0) . » 

Joinvillc relate assez bien les mandeuvrcs et les cérémo- 
nies de l'appareillage : « Est arée vostrc besoigne ? » de- 



(1) Statuts génois de 1339. (Pardessus, Loin maritimes, t. IV, p. 45(5.) 
(S^i Kalize, Vitae papar. arenion., t. II, p. 178, cul. 2, : » Consilium 
iiiajjistri templi datuui Gleiaenti V, » ann. 1311. 

(3) Liv. IV, cil. XXVI. (Pardessus, t. IV, p. 279.) 

(4) Consulat de la mer, ch. CGvm. (Pardessus, t. II, p. 257.) 

(5) Faber, t. I, p. 193. — Saxcto Iîrasciia, apiul Schefer, Voyat/e à la 
sainte Cjté, p. xxxvir, 

(6) Cantique en allemantl dans Faber, t. J, |>. 82, 150. 



282 inSTOUiE DE LA MAKINE FRANÇAISE. 

mande le maître d'équipage aux nuutonniers qui « au bec 
de la nef » lèvent l'ancre. — « Sire, vieignent avant les 
clercs et les proveres " . Au clergé qui s'avance procession- 
nellement : a Chantez de par Dieu, " crie le maître ; et 
tandis que vibrent les strophes du Veni creotor spirùus, un 
nouveau commandement retentit, bref et sec : n Faites voille 
de par Dieu. » Au dernier étage du château d'arrière se dé- 
ploient les bannières que les trompettes saluent d'une fan- 
fare éclatante. Le peuple assemblé sur le rivage répond par 
des clameurs et des sanglots. 

« En brief tens, le vent se féri ou voille et nous ot tolu 
la veue de la terre, que nous ne veismcs que ciel et 
yaue (1). " 

Hors de vue des côtes (2), le bâtiment quittait sa parure 
de fête (3), et le voyage de pénitence commençait au milieu 
des tribulations physiques et morales et avant tout du mal 
de mer, de Volws de mer dont parle Wacc (-4). 

La plupart des pèlerins écrivent en latin, langue qui a 
l'avantage que l'on sait de tout dire jusqu'à braver l'honnê- 
teté. Les scènes naturalistes qu'ils brossent d'un trait vigou- 
reux sont assez difficiles à retracer en français, à moins de 
jeter sur les défaillances de la nature humaine la brillante 
parure des métaphores orientales : a L'agitation des eaux de 
la mer faisait fondre mon corps à l'égal du sel trempé dans 
l'eau ; la violence du déluge anéantissait et faisait dispa- 
raître la constance qui me soutenait, et mon intelligence, 
jusque-là si ferme, était comme la glace qui se trouve 
exposée à la chaleur du mois de tamouz (5). " 



(1) JOINVILLE, p. 40. 

(2) Faber, t. I, p. 150. — Statuts de Marseille de 1253 .'i 1255, liv. IV, 
cliap. XIV. (Pardessus, Lois maritimes, t. IV, p. 272.) 

(3) Cf. la miniature du ras. latin de la Bibl, nation., 5565 A, fol. 101 : 
flotte rasseuiblée à Aneône pour une croisade contre les Turcs (1464). 

(4) Wace, JÎou, vers 2080 et suiv. 

(5) Matla-Assaadeïnou-madjma-Albahreïn, ouvrage persan du xv'' siècle. 



LA VI K A lîORI). 283 

Ces touches délicates d'un écrivain persan prouvent rpie 
la poésie parvient à embellir les effets désastreux du mal 
de mer. On ne s'en douterait guère à lire Eustache Des- 
champs et à voir : 

L'un mettre à hort l'autre desgosiller, 
L'un dessus l'autre, et venir et aler. 
Et soy bouter en soulte u fons aval, 
Pour le tenipest (i). 

' Mais où la trivialité devient écœurante, c'est chez l'auteur 
allemand : " Tempore tempestatum, evomitatio et comestio 
celebrantur simul (2). d On ne saurait exprimer plus bru- 
talement ce principe d'allopathie que le mal de mer n'exclut 
pas la boulimie. 

Il II me convient aux et becuit riffler (3), " se disait alors 
Eustache Deschamps, avec un haut-le-cœur de dégoût pour 
1 assaisonnement ol^ligé de la cuisine méridionale, l'ail. Un 
autre homme du nord, Philippe de Maizières, forcé de subir 
le condiment durant ses nombreuses navigations dans la 
Méditerranée, le stigmatisait des épithètes de " chault et 
puant, esmouvant à luxure (4) » . En cas de maladie, on 
pouvait recourir au barbier du bord (5), et puiser à son 
(I apoticairie de erbes, de espices et de aromat/, ((>)" , sirops, 
opiats, poudres, emplâtres (7), si on n'avait eu la précaution 
de s en pourveoir soi-même, surtout de » médecnies froydes, 
par le conseil des médecins (8) " . Voulez-vous une idée des 

traduit dans les Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque natio- 
nale, t. XIV, p. 470. 

(1) Deschamps, OEuvres complètes, Coll. des anc. textes français, t. IV, 
p. 309. 

(2) 1-ABEIl, t. I, p. i37. 

(3) Deschamps, t. IV, p. 309. 

(4) Fr. 9200, fol. 289. 

(5) Jal, Glossaire nautique, art. taulnr. 

(6) Fr. 9200, fol. 277. 

(7) Barone, Le cedole di tesorcria delV archivio di stato di Napoli 
(1460-1504), dans l'Atchiuio storico délie provincie Napoletane, t. IX, 
p. 232, année 1471. 

(8) Voyagea la sainte Cyté, éd. Schefer, p. 24. 



•284 lllSTOlIiK DE LA MAlilNE FRANÇAISE. 

préceptes hygiéniques du temps et de la vertu curative de 
certains remèdes? Lisez le P. Faber : il vous édifiera (1). 

Le meilleur réconfortant, c'était le malvoisie : on le 
servait comme apéritif; à l'escale de Grêle, les passagers en 
achetaient toujours (2), chaque galiot en avait dans la pa- 
cotille logée sous son l)anc, et le débitait durant la tra- 
versée. Nos compatriotes n'en usaient qu'avec réserve, 
trouvant les vins liquoreux «fortissima et terri bilia vina (îî)» . 

Dès que la sonnerie des trompettes annonçait l'heure du 
repas, les passagers se précipitaient vers la poupe : les 
premiers arrivés choisissaient leur place, sans distinction 
de rang, autour du triclinium (4) dressé sous le gaillard 
d'arrière. Le menu comprenait une salade, de l'agneau ou 
autre viande les jours gras, des poissons de conserve ou des 
jaunes d'œuf les jours maigres, une pâte au fromage, du 
biscuit et du vin à discrétion. Mais la viande, provenant 
d'animaux étiques qu'on emportait comme vivres, était 
fdandreuse et la chère très maigre (5). 

Comment en eût-il été autrement quand le gargotier du 
bord se chargeait, moyennant trente-huit sous par tête, de 
la nourriture durant la traversée, du service et, en plus, des 
droits à payer à la municipalité (6). A Marseille, en effet, 
des restaurateurs, à l'exclusion des patrons de navire, 
avaient l'entreprise des vivres et le droit d'embarquer gra- 
tuitement un garçon par vingt-cinq pèlerins. On les appe- 

(1) FABEii, t. I, p. 140, 143. 

(2) ^^oyage d'un maire de Bordeaux au xiv'^ siècle. (^Archives de i Orient 
latin, t. II, p. 387.^ 

(3) C Coudehc, Journal de vojac/e à Jérusalem de Louis de Rocheclwuart 
(1461). Paris, 1893, in-8", p. (u, 70. 

(4) Suivant Philippe de Maizières, les tal)lcs étaient soudées au pont 
« par un{; cynient fait d'une florette qui se appelle <onsaude royale » . 
(Franc. 9200, fol. 289.) 

(5) Faber, t. I, p. 136. 

(6) Contrat passé entre un garjjotier et lariuateur d'un buzo-nave, 1248. 
(Louis Br.ANCARD, Documents ÏJte'dits sur le commerce de Marseille au 
moyen âfje. Marseille, 1884, in-8", t. I, p. 333.) 



I. A VIK A ROI! I). 285 

lait carcjatores, et un savant auteur présume que leur mau- 
vaise cuisine serait l'origine du mot gargote (1). Pour s\ 
soustraire, les dames et les gentislhommes dînaient à part, 
dans leur cabine (2). 

Si mauvaise que fût la cuisine des passagers, les rameurs, 
à en respirer les effluves, subissaient le supplice de Tan- 
tale. Assis, enchaînés parfois à leur banc, ils dévoraient les 
provisions journalières que leur remettaient trois distribu- 
teurs choisis parmi eux : une once de fromage, un brouet 
de fèves, de pois ou de lentilles où tremper le biscuit, une 
fiole de vin ou de vinaigre coupé d'eau, parfois du lard, et 
plus rarement des viandes sanguinolentes, presque crues (3). 
Un procédé économique pour eux de se procurer un supplé- 
ment de vivres était de descendre en pays ennemi : pendant 
que les hommes d'armes rangés en bataille dans la cam- 
pagne paraient à une surprise éventuelle, les rameurs en- 
traient dans les villages et, chargés de butin, chassaient vers 
les galères les bestiaux (4). 

Pour charmer la monotone existence du bord, les croisés 
et les pèlerins jouaient aux dés, plus souvent aux échecs (5), 
jeu de soldats qui offrait l'image de la guerre, mais qui u é- 



(1) Statuts de Marseille de 1253 à 1255, liv. IV, cli. xxiv. (Pardessus, 
Lois maritimes, t. IV, p. 277 et 280, n. 2.) Le gargotier avait défense de 
s'approvisionner chez l'inspecteur maritime, chez le patron ou chez leurs 
parents. 

(2) Pour un chevalier et sa suite de trois hommes, les Vénitiens esti- 
maient la consommation journalière à quatre livres de vin, autant d'eau, 
autant de pain et de farine, plus cent livres de viande, trente livres d'huile, 
autant de fromage et des légumes pour la traversée, 1268. (Franc. 2833, 
fol. 201.) 

(3) Alphonse le Sage, Las siete Partidas, 2% t. XXIII, ley 9. — 
Mauino Sanudo, Liber secrelorum fidelium criicis, liv. II, p. iv, ch. x, éd. 
Bongars, t. II, p. 61. — Statuts marseillais de 1253. (Pardessus, t. IV, 
p. 274.) — F4BER, t. I, p. 137. 

(4) Cf. plus bas, au chapitre des débuts de la guerre do Cent ans, l'or- 
donnance maritime de 1338, et le Victorial, de Gamez, trad. de Puymaigre 
et de Circourt, liv. II, ch. xxxvH. 

(5) Faber, t. I,p. 134. 



2S(i IIISTOUÎK DK LA M A H I N K F 1! AN C AI S K. 

tait pas à la portée de tous. Aussi les cartes (1), dès leur ap- 
parition au xv« siècle, jouirenl-elles d'une si grande vogue 
que nous les voyons entre les mains des forçats vénitiens. 

La nervosité des passagers, remarque le P. Faber, s'irrite 
ou se calme suivant le cours des astres, l'état de l'atmo- 
sphère et de la mer. Certains jours, à voir les passagers gais 
et rieurs, on les prendrait pour des frères. Luths, flûtes 
et musettes, violes et guitares invitent aux chants et aux 
danses, à moins qu'on ne préfère lire ou rêver, assis sur le 
bordage entre deux agrès, les pieds pendants sur l'eau ; 
mais attention, alors, aux chapeaux, aux livres d'heures 
enrichis de pierreries ou aux livrets de pèlerinage qu'une 
secousse arrache et qu'un coup de vent emporte. Soudain 
la scène change : plus de rires ou de graves discussions; 
plus de gymnastique et de courses dans les cordages. Les 
passagers somnolent dans un état de prostration lugubre (2). 
Le temps a tourné à l'orage. Les Allemands cherchent 
noise aux Français, qu'ils traitent de gens « orgueilleux, 
violents, les plus passionnés du monde (3) i> , et des que- 
relles s'engagent. Des râles d'agonie montent de l'hôpital, 
car c'est durant les bonasses, lorsque l'atmosphère alourdie 
ne vient plus rafraîchir le sang enfiévré des malades, que la 
mort commence son oeuvre. Couché et cousu dans un suaire 
sur quelques poignées de sable, le corps est jeté à la mer 
pendant que l'assistance psalmodie le Libéra me. Seuls, les 
gentilshommes vénitiens ont droit pour leur dépouille aune 
inhumation provisoire dans le sable du lest des galères de 
la République (4). 

Dans les flâneries de l'avant, les curieux s'instruisent 

(1) Faber, t. I, p. 38, 134. 

(2) Ibid., t. I, p. 134, 145. 

(3) Ibid., t. I, p. 32, 38. 

(4) Ilnd., l. I, p. 133. — Le Voyaqe de la sainte Cyté, éd. Srhefer, p. 33. 

Le malade pouvait dicter son testament à l'écrivain qui l'enregistrait, 

(Statuts de Marseille de 1253, liv. II, eh. l.) 



I-A VIK A lîOIin. -28T 

près des matelots, en regardant (iler la soud(>, a pranl i)lon<' 
très pesant attaichié à une soubtlle corde de mil pas de 
long. Par le plonc encrassié de sien (graissé de suif), qui du 
fons rapportoit de la terre, on recougnoissoit la région et 
païs là où la nave se trouvoit(l) » . On en usait souvent, dès 
que, dans un remous, deux courants se heurtaient avec 
violence, ou que la mer se marbrait de taches vertes, indices 
inquiétants d'un banc de sable ou de rochers à fleur d'eau. 
Les pèlerins y trouvaient l'occasion de faire appel aux élé- 
ments de la science nautique enseignés par le maistre des 
histoires, Vincent de Beauvais (2), et uniformément repro- 
duits dans leurs relations de voyage. En voici un échantillon : 

« Abisme est une congrégacion d'eaues si pcrfondes que on 
ne la puet comprendi'c (èî). " Aussi, la fiction des poètes, 
avec la complicité des matelots, eut-elle vite métamorphosé 
l'abîme en une femme errant au fond de la mer, Charybde, 
qui cherche à entraîner le navire dans des tourbillons aussi 
irrésistibles que les tornades de vents. 

Parfois, un poisson d'assez forte taille apparaît dans le 
sillage du navire, et d'un coup violent de la longue tarière 
dont est armée sa gueule, le troys, l'espadon troue le bor- 
dage. Il y a un moyen de l'éloigner : c'est de se pencher par- 
dessus bord et de le regarder sans crainte, les yeux dans les 
yeux. Si vous tremblez devant l'aspect terrible du monstre 
et que vous détourniez la tête, le monstre surgit d'un bond 
et vous entraîne pour vous dévorer sous les eaux (4). 

Un autre poisson n'est pas moins redoutable. Le moron 
ou rémora, qui « n'a pas demy pié de long " , possède si 

« grant vertu que, quant il se prent à une nef, il l'arreste 

(i) Philippe de MaiziÈres, fr. 9200, fol. 277 v°. 

(2) Spéculum natur., liv. VI. 

(3) Livre des Propriétés des choses, fr. 22531, fol. 210. — Cf. Fabeu, 
t. I, p. 116-117 et 108. 

(4) Faber, t. I, p. 117. — CL Mémoires... du général Beaulieu (1619- 
1621), p. 5. 



288 IIISTOIRF, DK LA MARINK FRANÇAISE. 

tellement qu'elle ne se puet bougier ne pour vent, ne pour 
tempeste (1) » . 

Légendes des bestiaires, crainte des pirates et récits ter- 
rifiants des matelots surexcitaient l'imagination de pèlerins 
ignorants en fait de navigation. Ajoutez encore que les offi- 
ciers de marine leur inspiraient peu de confiance. 

Plus d'une fois, — les témoignages en abondent, — des 
naufrajjcs furent évités par l'intelligente initiative d'un offi- 
cier subalterne ou d'un passager. Certaine galère marchait 
vent debout sous de violentes raffales, sans que » l'outre- 
cuidant ') comité et l'arrogant patron consentissent à car- 
guer la voile. " Le raffle enforsa. » Sous une <i bouffée de 
vent » courte, mais périlleuse, le l)âtiment se coucha sur 
l'eau et le faîte du màt plongea dans la vague. La carène 
émergea. D'habitude, quand la quille a se montre dehors 
de l'eaue, de cent il ne en eschappe pas les trois " . Mais le 
vaillant conseiller mit la main au grand timon latéral » et 
le list tourner à pooge, c'est à dire aval le vent en moings 
d'un quart de heure » . Le navire était sauvé (2). 

Contrairement à nos habitudes chevaleresques, le patron 
quittait le premier le bord en cas de naufrage : l'esquif 
promptement paré par ses serviteurs attendait à la poupe 
son II évasion « , (3) pendant que les passagers restaient 
voués à une mort certaine. 

Un roi de France, saint Louis, dédaigna cette barbare 
coutume pour n'écouter que son cœur. C'était dans les 
parages de Chypre. Un brouillard qui traînait sur les eau.\ 
reculait à l'horizon les amers, si bien que les marins de la 
nef royale n'apercevant que le sommet de la montagne de 
la Croix, Stavro Vouni, se croyaient fort éloignés de la terre 

(1) Livre des propriétés des choses, fr. 22531, fol. 215. — Cette légende 
qui date de l'antiquité est encore rapportée au xv!*^ siècle par Du Bartas, 
dans la Semaine, éd. Paris, 1601. 

(2) Philippe de Maizières, franc. 9200, fol. 307. 

(3) Fabkh, t. I, p. 155. 



LA VIF, A liOliD 



et par conséquent eu route libre. Un choc subit les 
détrompa. Ils étaient au milieu des brisants. Un immense 
cri s'éleva : « hé las! i> et tous claquaient des mains " pour 
ce que chascun avoit poour de noier h . Saint Louis se pros- 
terna les bras on croi.v, » tout deschaiis, en pure cote et 
tout deschevelé devant le cors Nostre-Seip^neur. » Le maître 
de la nef, Frère Raymond le templier, fit jeter la sonde : 
«Ha las! nous sommes à terre! " gémit le valet. — «Et 
ini, ai mi! » hurla Frère Raymond, en déchirant sa robe 
jusqu'à la ceinture et en s'arrachant la barbe, ce qui ne fit 
qu'accroître l'affolement général. 

Il Sa, la galie ! » cria-l-on au.x; quatre galères d'escorte. 
Aucune n'avança à l'ordre, les patrons craignant de couler 
sous le poids des huit cents personnes qui se seraient toutes 
précipitées du haut de la nef dans la première galère venue. 
Cependant la sonde, jetée pour la seconde fois, accusa plus de 
fond. La nef reprit le flot et on put se rendre compte, au 
moyen des plongeurs, de l'importance de l'avarie. Quatre 
pieds de la quille avalent été enlevés « Les mestres no- 
thonniers " mandés en conseil devant saint Louis conclu 
rent unanimement que le roi devait se transborder sur un 
autre bâtiment : pareil accident est arrivé à une autre de 
vos nefs, disaient-ils, elle s'est ouverte sous le choc des 
lames, et elle a péri corps et biens : seuls, une femme et un 
enfant ont été sauvés. — Si la nef était vôtre et chargée de 
vos marchandises, on descendriez- vous? demanda saint 
Louis avix nautonnlers. — Nenni, sire, répliquèrent-ils tous 
ensemble : plutôt risquer le naufrage que d'acheter une nef 
quatre mille livres et plus. 

Mais il faut citer textuellement tout le reste du passage 
de Joinville, pour apprécier l'un des plus héroïques traits 
de patriotisme et de charité d'un roi et d'un saint : » Pour- 
quoy me loez-vous donc que je descende? — Pour ce, 
firent-ils, ce n'est pas geu parti : car or, ne argent ne peut 
I. ly 



;>90 IIISTOIRK HK l,.V MAIIINK FRANÇAIS!;. 

esprisier le cors de vous, de vostre femme et de vos enfants 
qui sont séans, et pour ce ne vous loons-nous pas que vous 
metez ne vous, ne eulz, en avanture. " 

Lors dit le roy : " Seigneurs, j'ai oy vostre avis et l'avis 
de ma gent; or vous redirai-jc le mien, qui est tel : que, se 
je descent de la nef, que il a céans ticx cinc cens persones 
et plus, qui demorront en l'ille de Gypre pour la poour 
du péril de leur cors; car il n'y a celuy qui autant n'aynie 
sa vie comme je fois la mienne et qui jamcz par avan- 
ture en leur païz ne renterront : dont j'aimme miex mon 
cors et ma femme et mes enfans mettre en la main Dieu, 
que je feisse tel doumage à si grant peuple comme il a 
céans (l). " 

Comme pour déjouer l'héroïque projet de sainl Louis, un 
vent d'une grande violence poussait sa nef sur la côte 
chypriote : cinq ancres furent successivement emportées. 
Il fallut abattre les parois de la chambre royale qui, à 
l'étage de poupe, offraient trop de prise au vent : personne 
n'osait v demeurer. La reine Marguerite, informée du péril, 
pi'omit un ex-voto à saint Nicolas si le vent tombait. Elle 
fut exaucée. L'ex-voto, que Joinville s'était chargé déporter 
pieds nus de son château de Joinville à Saint-Nicolas-de- 
Varangeville, représentait une nef gréée d'argent du poids 
de cinq marcs, avec toute la famille royale en statuettes du 
même métal (2). 

Saint Nicolas était le patron par excellence des marins du 
Levant, bien que chaque navire eût son saint « dévot " . Sur 
un rétable de l'église qui Ivii est dédiée à Burgos, sont figu- 
rées deux scènes de naufrage : le bâtiment fait eau de 
toutes parts; tonneaux, ballots de marchandises ont été 
jetés à la mer, les matelots étreignent en pleurant les mâts 
que secoue la rafale, tout semble désespéré quand le saint 

(1) Joinville, p. 193 à 197. 

(2) Ibid., p. 198. 



I. A vu: A ItORD. .JOI 

apparaît à la poupe, et les démons s'enfuyent éperdus dans 
la hune où un matelot les poursuit (1). 

Saint Jacques avait plus particulièrement comme pieuse 
clientèle les marins de l'Océan; dès le xii° siècle, des marins 
normands en danger promettent un pèlerinage à Compos- 
telle {2). Saint Pierre, le pécheur d'hommes, était aussi 
souvent invoqué; lorsqu'on passait au large d'une chapelle 
mise sous son vocable, les trompettes sonnaient et l'équi- 
page poussait en son honneur trois grands cris (3). 

Enfin, chaque soir, sur tous les navires en mer, avait lieu 
une singulière invocation qu'un pèlerin curieux et observa- 
teur ne put élucider. Après que du haut du ( liiUoau d ar- 
rière l'écrivain aA^ait égrené une longue mélopée on lanjjue 
vulgaire, puis des litanies auxquelles galiots et officiers, 
genou à terre, répondaient, la prière se terminait par un 
Pater et un Ave Maria pour les parents de saint Julien. 
C'était, prétendaient les marins, en l'honneur de Simon le 
Lépreux, d'abord appelé Jidien, qui reçut chez lui le Sei- 
gneur : par son intercession ils espéraient bon port et bon 
gîte. — Mais, objecta le P. Faber, pourquoi adressez-vous 
votre oraison aux parents de saint Julien et non au saint lui- 
même. — Ils ne surent que répondre (4). 

Quand le vent était bon et que la voile épargnait aux 
rameurs tout effort, ils entonnaient un hymne de recon- 
naissance à Dieu, à la Vierge et aux saints. Une bordée 
répondait à l'autre sans discontinuer, et ces chants alter- 
natifs étaient si suaves qu'ils triomphaient de l'insomnie 

(i) Ces bas-reliefs exécutés entre 1480 et 1503 sont reproduits dans Lu 
Nao Santa Maria, capitana de CristoLal Colon en el descubrimiento de las 
Indias occidentales, dans la Meinoria de la Collusion arqucoloçjica ejeeu- 
tiva. Madrid, 1892, in-V, p. 20. 

(2) Vie de S. Bernard de Tiron, xu' siècle. (Mignk, Patrol. lat.^ clxxii, 
col. 138T.) 

(3) Voya(je a la sainte Cyté, éd. Schefer, p. 31. 

(4) Sinon par une explication invraisemblable : S. Julien aurait tué par 
erreur son père et sa mère! ! 



■_>0-2 IIISTOIRK DK LA M A H 1 N K l' li A N C A I S K. 

des passagers, bercés comme des enfants au chant d une 
mère (1). 

Si les croisés n'étaient pas des modèles de patience, si 
plus d'un avait son juron favori comme il avait son cri de 
ffuerre, quelque chose malgré tout leur attire la sympathie ; 
c'est leur piété naïve et profonde. Et il fallait un lien moral 
bien fort, à défaut de discipline rigoureuse, entre des 
troupes qu'aucune obligation ne retenait au service d'Outre- 
Mer et qui pouvaient s'égrener tout le long de la roule, à 
chaque escale, on l'avait bien vu durant la croisade de 
Constantinople. Un exemple suffira. Au moment de débar- 
quer à Constantinople et à Damiette, chacun se confessa, 
fit son testament n et atorna bien son affaire comme por 
morir se il pleust à Notre-Seigneur Jhésu Christ (12) » . 

Le service religieux était minutieusement réglé à ]>ord 
des galères de pèlerinage, du moins à Venise. Le matin, au 
lever de l'aurore, un coup de sifHcl parlait de la poupe... 
un serviteur du patron élevait luie image de la Madone, 
devant laquelle tous fléchissaient le genou pour réciter 
l'Ave Maria. A huit heures, messe aride ou torride célébrée 
au pied du mât devant un crucifix et vni missel déposés sur 
une caisse. On appelait ainsi l'office que le prêtre lisait, 
Tétole au cou, depuis le Confitcor jusqu'à l'Evangile de 
saint Jean, mais en omettant le Canon (5). L'Eucharistie 
ne pouvait être consacrée à bord. Seul, saint Louis obtint 
du légat, par une exception insigne, l'autox'isation d'exposer 
le Saint-Sacrement dans sa nef (-d). 

Au coucher du soleil, les passagers se i^assemblaient près 
du mât et chantaient à genoux le Salve Regùia, qu'ils fai- 
saient précéder, en cas de détresse, des litanies. Coup de 

(1) Faber, t. I, p. 127, 50. 

(2) JOISVILLE, p. 108. ViLLEH.tRDOUIN, p. 84-86. 

(3) Faber, t. I, p. 128. 

(4) Vie de S. Louis, par Guillaume de Nangis, publié dans les Historiens 
des Gaules et de la France, t. XX, p. 389. 



LA VIK A BORD. 203 

sifflet : le valet de chambre du patron souliaituit bonne nuit 
à tous de la part de son maître. Il élevait de nouveau l'image 
de la Sainte Vierge, devant laquelle on récitait trois Ave 
Ma7'ia, à l'heure où, sur terre, tintait V Angélus du soir. Les 
pèlerins tenaient cercle quelques instants encore sur la 
place publique, avant de descendre, une lumière à la main, 
dans leur cabine. 

Si j'insiste sur les cérémonies journalières pratiquées à 
bord des navires de pèlerinage, c'est qu'elles furent adoptées 
dès le XV^ siècle par notre marine de guerre. Le matin, 
après que les trompettes, puis les tambourins, avaient salué 
par une « baterye » le lever du jour, l'amiral faisait célé- 
brer une messe sèche. Au crépuscule, quand les navires de 
l'escadre avaient fini de défiler devant lui et « fait la révé- 
rence en gectant trois crys " suivis d'une sonnerie de trom- 
pettes, quand à chacun d'eux il avait indiqué la route à 
suivre et donné le mot de la nuit, il achevait la journée par 
un salut chanté « devant l'ymage Nostre-Dame » . C'était le 
signal de l'extinction des feux, sauf pour les « gens de 
biens » , qui pouvaient garder en leur chambre une veilleuge 
où l'huile parcimonieusement mesurée nageait sur l'eau (1). 

Ah ! ces nuits à bord, avec la gène d'un lit étroit comme 
une gaine, des conversations entre voisins, des disputes, des 
cauchemars terrifiants, des saccades imprimées par les 
lames, une atmosphère lourde et empestée, des mousti- 
ques, des rats, des vers gras et gluants qui grouillent par 
les temps de sirocco , quelle effroyable peinture nous en 
trace le P. Faber ! En Allemand consciencieux, il ne nous 
fait grâce d'aucun détail, et son réalisme, touchant d'incon- 
science en fait de délicatesse, consacre une longue descrip- 
tion au « De modo quo tam urinatio quam stcrcorisatio fit 
in navi » . « Parum dicam ! » J'en parlerai peu, ajoute-t-il, 

(1) Philippe de Ravrnstein, Traité de guerre (1500) : ins. franc. 12W, 
fol. 94 et 96 v». 



29i IIISTOIUE l)K LA M A 1! I Mi F R A N C A 1 S K. 

et il écrit trois pages (I) ! Les lieux d'aisances, disposés à 
l'avant des galères, des deux côtés de l'éperon, formaient 
saillie à l'arrière des carraques du xv" siècle (:2) et plus tard 
des vaisseaux : en raison de leur forme, on les appelait des 
Bouteilles, et l'expression consacrée était : aller à la bou- 
teille. 

La chose n'était pas facile, explique notre ol^ligeunt cicé- 
rone, que vous m'excuserez de ne pas suivre jusqu'au bout. 
Les promeneurs nocturnes qu'un Ijcsoin urgent chassait de 
leur lit n'avaient pas le pied sûr, et comme les vases de 
nuit étaient dans le passage central, au pied des dormeurs,... 
vous devinez le reste. A l'obscure clarté qui tombait des 
étoiles, — car il était défendu d'emporter de lanterne et 
d'offusquer ainsi les rameurs endormis, — d'autres mésa- 
ventures attendaient les infortunés qui se hasardaient sur 
le pont des galères. Pour arrivera l'avant, à la bouteille, il 
fallait enjamber la chiourme, en sautant de Ijanc en banc ; 
venait-on à tomber sur un rameur, la maladresse soulevait 
une tempête de malédictions. Les gens peu sujets au vertige 
prenaient un chemin plus périlleux ; ils marchaient sur le 
bord du navire en se retenant aux cordages et gagnaient 
ainsi l'avant; d'autres se soulageaient simplement par des- 
sus bord, assis sur les rames. Mais la " ventris purgatio » 
devenait un problème impossible à résoudre décemment 
par les gros temps, quand l'avant était balayé par les lames 
et les avirons rentrés sur les lianes. 

Quand l'horreur de la tempête se mêlait aux angoisses 
nocturnes, les pèlerins étaient dans un état d'âme indescrip- 
tible. Aussi Ijien laisserai-jc la parole à l'un d'eux (3). Au 
milieu des éclats du tonnerre et dans la lumière fulgurante 



(1) FABEn, t. I, p. 142, 149. 

(2) La première bouteille que je ronnaisse est tiguréc dans une jjravure 
flamande exécutée entre 1480 et 1490. (Hibl. nation., Estampes E a 43rés.) 

(3) Faber, t. I, p. 51. 



t.A VIE A liOltl» 29» 

des éclairs, la jner, par endroits, semblait de lou. l^a pluie 
tombait en déluge, les nuées se fondaient en eau. Des 
vagvies énormes balayaient le pont et heurtaient les bor- 
dages avec autant de fracas que des rochers précipités du 
haut d'une montagne. Phénomène étrange ! la tempête 
donne au choc d'un élément mou et ténu comme l'eau un 
son dur et strident. Le jour, les tempêtes sont supportables, 
attrayantes même par leur sinistre grandeur et leurs jeux de 
lumière. Mais, la nuit ! le spectacle dépasse toute conception 
humaine. Cette nuit-là était particulièrement horrible. Il n'y 
avait d'autre lumière que les éclairs. 

Les passagers ne pouvaient rester ni couchés, ni assis, ni 
debout, tant la galère roulait dans la vague. Il fallait se 
cramponner aux poutres qui supportaient le pont ou s'ac- 
croupir près des coffres et les saisir à bras-le-corps. Encore 
ces lourdes masses, dans de violentes secousses, roulaient 
avec leurs paquets humains. Les objets étaient arrachés des 
portemanteaux fixés aux flancs du navire. L'eau filtrait de 
toutes parts par des fentes invisibles jusque-là, les lits plon- 
geaient dans l'eau, le biscuit était dilué, en bouillie. 

En bas régnait la terreur, en haut l'angoisse. Le vent avait 
mis en pièces la grande voile. On abattit l'antenne pour la 
garnir de la voile de fortune, voile carrée et forte dite papa- 
figo ou perroquet. A peine hissé, le perroquet se déploya 
par un coup de vent et arracha aux galiots l'amure, qu ils 
allaient fixer au bordage. Il coiffa la petite cage, la gabie^ 
posée au haut du mat, en voletant avec rage. L'antenne qui 
le retenait était tendue comme un arc. Le mat fait de plu- 
sieurs pièces accolées craquait et menaçait ruine. S'il se 
rompait, la galère était perdue. L'angoisse était au comble. 
Les galiots hurlaient comme des malheureux qu'on passe 
au fil de l'épée : des marins grimpant aux cordages cher- 
chaient à atteindre l'antenne ; d'autres couraient après 
l'amure qui claquait dans le vent. Les pèlerins se confes- 



206 IIISTOIHE DE LA MAHINE FRANÇAISE. 

saicnt et se vouaient aux saints. Un d'entre eux songeait 
aux paroles du philosophe Anacharsis, qui ne compte les 
navigateurs ni parmi les vivants ni parmi les défunts, quatre 
doigts seulement, l'épaisseur des parois du navire, séparant 
les malheureux de la mort. Il commentait ces paroles du 
philosophe, que les navires les plus sûrs étaient ceux qui 
étaient tirés sur la plage, hors de l'eau. 

A travers les éclats de la foudre, une aigrette lumineuse, 
haute d'vuie coudée, apparut à la proue, s'y posa un mo- 
ment, voltigea jusqu à la poupe, puis s'évanouit. Sur le 
pont, tous les bruits s'étaient tus, tout travail avait cessé. 
Marins et pèlerins, à genoux, les mains tendues vers le ciel, 
criaient un seul mot : « Sanctus, sanctus, sanctus. " Les 
passagers de l'entrepont, épouvantés de ce silence subit et 
de cette prière insolite, dont ils ignoraient la cause, crurent 
la situation désespérée : pâles d'effroi, ils attendaient la 
mort. Voici que la porte de l'escalier qui descend du pont 
s'ouvre et qu'une voix crie : " signior pelegrini , non 
habeate paura que queslo note non avereto fortuna.» N ayez 
point peur, cette nuit il n'arrivera pas de malheur, le ciel 
est pour nous, il a fait paraître un signe. Lumen in cœlol Et 
qu'on ne traite pas cette lumière de fiction, ajoute le narra- 
teur, plus de deux cents témoins sont là pour l'attester. Le 
météore était appelé feu Saint-Elme ou corpo santo par les 
marins, qui le regardaient sans doute comme une émana- 
tion du corps de Jésus-Christ (1). 

Il se produit dans une atmosphère chargée d'électricité. 

Du reste, la Méditerranée ne prêtait pas comme les mers 
du nord aux illusions d'optique, si grosses de conséquences 
pour la formation des légendes, et les " fantosmes et diable- 
ries " , enfants des brumes, dont Philippe de Maizières rele- 
vait l'existence de son temps, restaient localisés dans l'Océan 

(1) Pic.NFET'jA, Primo via(jijio (1519-1522), p. 13. — Jal, Gloss. naut., 
art. Gorjjo snnto. 



LA VIK A BORD 297 

Rien ne rappelle dans le folk-lore levantin le Vaisseau 
fantôme qui figure déjà dans l'œuvre d'un graveur flamand 
du XV" siècle, du graveur inconnu W | (1). Rien de sem- 
blable non plus à la Navigation du hollandais Jean Struys(2). 
Struys était descendu dans la cale : les Hancs du navire 
lui paraissaient transparents, et la mer en iurie, éclairée 
d'une lueur verdàtre ; des cadavres passaient et repas- 
saient en lui faisant signe et en l'appelant d'une voix caver- 
neuse. 

Le pèlerin n'avait même pas en perspective l'émotion 
d'une découverte. La Méditerranée était bien connue et, 
dès le xiii° siècle, relevée sur les portulans. Et le navire ar- 
rivait à bon port, àJaffa, sans avoir eu chance de rencontrer 
quelqu'une de ces îles mystérieuses ou enchantées dont la 
cosmographie médiévale avait semé la Mer Ténébreuse. 
l'Océan aux profondeurs insondées. 

(1) Bilil. nul., Estampes E a 43 rés. 

(2) l'uhliée à Amsterdam en 1528. 



PONANT 
CONQUÊTE DE LA NORMANDIE ET DU POITOU 

OCCUPATION DE L ' ANGL E T E RRE. 



Cernée de toutes parts par de puissants vassaux, la France 
royale du xir siècle ne prenait jour sur la mer qu'en Picar- 
die. Les comtes héréditaires de Flandre, de Boulogne (1), 
de Ponthieu et de Bretagne, dont Findépendance de fait 
n'avait cessé de croître depuis l'époque carohngienne, 
étaient autant de petits souverains, astreints seulement, vis- 
à-vis de la couronne, à la formalité de la foi et de l'hom- 
mage. Plus redoutable qu'eux tous, le roi d'Angleterre 
occupait la moitié de la France, Henri II Plantagenet ayant 
joint à la Normandie et au Maine ses domaines paternels, 
la Touraine et l'Anjou, et la dot de sa femme Eléonore 
d'Aquitaine, la Guyenne, la Saintonge, le Poitou, l'Angou- 
mois, le Limousin, le Périgord (1152). 

Il Trop riche et de terre et d'avoir,» Piichard Cœur de Lion 
humilia, pendant la croisade de 1190, un suzerain pauvre ; 
celui-ci songea dès lors à l'évincer du continent comme des 
Iles l)ritanniques. Le mariage de Philippe-Auguste avec 
Ingeburge de Danemark en llî);i fut un mariage de raison, 
dicté par ces préoccupations politiques ; il assurait, en cas 

(ij Henri Malo, Un Grand Feudalaire : Renaud de Daminartiit et la 
coalition de Bouvines. Paris, 1898, in-8", p. 24. 



CONQUETE DE LA .NOU.MANDIE ET DU POITOU. l'OO 

de Ijesoin, le concours de la flotte du roi Canut et trans- 
mettait au roi de France les vieux droits des Danois sur 
l'Angleterre, simple fiction sans doute, mais qui constituait 
un semblant de titre (l). 

Prévenu ou prévoyant, Richard Cœur de Lion, de retour 
de Palestine , créa une flotte de soixante-dix navires cor- 
saires, aptes à tenir la mer comme à remonter les fleuves (2). 
Un indice laisse supposer qu'il profita des leçons de l'expé- 
rience acquise au Levant, etque les croisières dans la Manche 
furent un succédané delà croisade. Les bâtiments de course 
commandés par l'ancien pilote du roi, Alain Tranchemer, gar- 
dèrent le nom levantin de galères ou galées, sans que leur 
gabarit et leur équipage, de 40 à 60 hommes (3), fussent, 
du reste, de beaucoup supérieurs à ceux des esnèques et 
des barges normandes. 

Personne ne disputait aux Anglo-Normands la souverai- 
neté de la mer. Dire que tout bâtiment devait amener pavil- 
lon n au commandement du lieutenant du roi ou de l'ami- 
ral " est, pour l'auteur du Dominiuvi maris de l'Angleterre, 
un triomphe facile, trop facile, puisqu'il a pour base un 
texte apocryphe : l'ordonnance de l'an 1200-1201, dont 
Selden invoque les termes à l'appui de sa thèse (4), est 
fausse, par ce fait seul qu'en 1200 le mot amiral n'avait pas 
encore pris place dans les vocabulaires du Ponant. Ajou- 

(1) Dwwsoati, Philipp II Aiu/ust von Frankreich uud Ingeborg. Stutt- 
gart, 1888, in-8°, p. 21. ' 

(2) Septuaginta rates quibus est cursoria nouien, 
Quas pelagi struxit Ricliardus et amnis ad usuiii. 

(GuiLLAU.ME LE BnEïON, PhlUppide, chant IX, v. 172, éd. Delaborde dans la 
Société de l'Histoire de France. Paris, 1882-1885, ia-8", t. II des OEuvres 
de Rigord et de Guillaume le Breton.) 

(3) Henri III mande d'équiper deux galères à Bordeaux « videlicet iinaiii 
L marinellis et alteram XL et utramque muniri X balistariis pedilibus » . 
20 octobre 1252. {^Rdles gascons, éd. Francisque Michel, t. I, p. 23.) 

(4) Selden, Mare clausum seu de dominio maris. Londres, 1663, in-S", 
lib. II, cap. XXVI. — L'ordonnance serait datée de Hastings et de la 
deuxième année du roi Jean (27 mai 1200-27 mai 1201). 



300 lIISTOIliK I)K l-A M Ali IN E FRANÇAISE. 

tons, il est vrai, que cette date coïncide avec les débuts de 
la guerre franco-anglaise. 

Richard Cœur de Lion, dont le surnom dit assez la bra- 
voure sauvage, n'avait point attendu l'attaque pour porter 
le fer et le feu dans le camp ennemi. Philippe-x\uguste, 
forcé de traiter, guetta pour exécuter ses plans une occasion 
plus favorable et la trouva dans l'avènement d'un prince ma- 
ladroit et criminel (1); Jean sans Terre ceignit la couronne 
au détriment d'Arthur de Bretagne, fds de son frère aîné 
Geoffroi et, par droit de représentation, héritier légitime. 
La défense des droits de l'orphelin fut un excellent prétexte 
pour envahir en temps vitile, enjuillet l!202, le pays de Caux 
et prendre Gournay, pendant que le jeune duc de Bretagne 
attaquait de son côté Mirebeau en Poitou ; mais, battu par 
Jean sans Terre, Arthur fut enfermé au donjon de Falaise, 
à la tourneuve de Rouen; puis il disparut sans que l'on pût 
savoir ce qu'il devint, poignardé, dit-on, dans un bateau au 
large de la ville ou précipité par son oncle du haut des fa- 
laises de Cherbourg (2). 

Ce meurtre odieux hâta la conquête de la haute Norman- 
die, prise à revers par les Bretons et les mécontents du 
Cotentin. Les soixante-dix bâtiments d'Alain Tranclicmer, 
qui entravaient, par une croisière incessante entre les îles 
d'Ouessant et de Guernesey, l'intervention maritime des 
Bretons, furent rappelés dans la Seine, où l'île fortifiée d'An- 
dely, étroitement bloquée par Philippe-Auguste, était surle 
point de capituler. Alain remonta le fleuve avec trois mille 
hommes pour dégager la forteresse. Il devait couper le pont 
qui reliait les deux corps de l'armée française, établis, l'un 
sous les murs du Petit- Andely, l'autre dans la pi'esqu'ile Ber- 



(1) Le 27 mai 1199. 

(2) Radulphi de Coggeshali,, Chrouicon Anqlicanum, éd. J. Stevenson, 
dans les Rerum britannicafuni medii œvi scriptores or Ckroiiictes and ine- 
morials of Great Britain and Ireland. London, 1875, in-8", p. 137 et suiv. 



CONOCKTK I)K I.A .\ () I! M A M) I K KT DU POITOU. :?0I 

nicres; Guillaume Le Maréchal le seconderait en attaquanl 
avec sept à huit mille hommes les troupes de Bernières.' Mais 
Alain arriva trop tard, Maréchal était en pleine déroute. Et 
lui se heurta à un barrage formidable derrière lequel un pont 
de bateaux formait courtine : les arbalétriers et les fron- 
deurs français Jourdain, Paviot, Tatin..., accueillirent les 
assaillants ù coups de masses de fer, de gloljcs do. feu, avec 
des jets de poix bouillante ou d'autres projectiles incen- 
diaires. Une grosse poutre que les Anglo-Normands cher- 
chaient à détacher de la digue tomba sur deux de leurs 
galères qu'elle fracassa. Découragé, Alain se retira, non 
sans abandonner deux autres bâtiments charjjés de vivres à 
un pécheur de Nantes (1), Gaubert, qui s'était lancé à sa 
poursuite (1203). 

L'année suivante, le Château-Gaillart, puis Rouen, der- 
nier rempart de Jean II, tombaient au pouvoir du roi de 
France. Le Poitou fut également soumis sans que l'on pût 
faire fonds sur la fidélité de ces nouveaux sujets (2). 

La conquête n'eut pas de prise immédiate sur les hommes 
de la côte, assez indépendants des gouvernements et forl 
attachés, dans l'espèce, aux couleurs qui pendant deux 
siècles avaient flotté sur leurs vaisseaux. Plus d'un suivit la 
fortune de Jean sans Terre sous les ordres des Normands 
Fauquet de Bréauté et Pierre d'Auge (3), du Poitevin Savari 
de Mauléon, du Picard Eustache le Moine. 

(1) Gl'illal'me le Breton, Philippide, cliant VII, vers 168 et suiv. — • 
Henri MaLO, Un Grand Feudataire, Renaud de Danimaitin... Pari.-;, 1898, 
in-8", p. 77. 

(2) Roger de Wesdover, Chronic/ue puliliée dans l'édition de Matthiev 
DE Paris, Chronica majora, par H. Luard (Reruni britannicarum medii 
(l'vi scriptores or Chronicles and memorials of Greal Britain and Ireland), 
t. II, p. 494. — Histoire des ducs de Normandie et des rois d'Anr^/eterre, 
éd. Fr. Michel pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 1840, in-S", 
p. 108. 

(3) Le « Peter de Auxe » de H. Nicolas, Hislory of the British Navy, 
t. I, p. 164. — Voyez le portrait que trace de ces routiers M. Petit-Do- 



302 HISTOIRE DE l.A MARINE FRANÇAISE. 

Eustache le Moine se détache en un puissant relief sur 
les figures assez effacées des corsaires du moyen â{^e. Béné- 
dictin de Saint- Vulmer, il jette le froc pour venger l'assas- 
sinat de son père Baudouin Busket. Sénéchal du comte de 
Boulogne, il se fait chasser pour concussions, passe au ser- 
vice de Jean sans Terre (1205) et commence une carrière 
extraordinaire de Robin Hood de la mer, de pirata fortissi- 
tnus, liomo nequissimus, dont la légende était fixée, dès 
l'année 1233, dans un long roman, épopée ou complainte 
si l'on veut, de deux mille trois cents vers. 

Loin de grandir son héros, le narrateur Adam le Roi ré- 
duit ses hauts faits à des " brigandages, caraudes et espi- 
rcments » contre le comte de Boulogne ; ses audacieux coups 
de main, à des tours de nigremanche ou de magie noire 
qu'Eustache aurait appris aux écoles arabes de Tolède. Eus- 
tache était trop au-dessus de ses contemporains pour en 
être compris (l). 

C'était une fort juste conception de la guerre navale que 
de choisir, comme il le fit, une position stratégique à portée 
de nos nouvelles conquêtes. Eustache le Moine avait comme 
moyen d'action une des trois divisions de Jean II, celle des 
Cinq-Ports (2), et comme objectif les îles du Cotentin, que 
les Français venaient d'occuper. « Vincenesel » [Winchel- 



TAii.Lis dans l'excellent ouvrage qu'il a consacré à Louis VIII, Etude sur 
la vie et le rècjiie de Louis Y III (1187-1226), fascicule 101 de la Biblio- 
thèque de l'Ecole des Hautes-i^^tudes. Paris, 1894, in-8'', p. 66-67. 

(1) Roman d'Eustache le Moine, pirate fameux du xui" siècle, éd. Fr. 
Michel, pour la Société de l'Histoire de France. Paris, 18.34, in-S". 

(2) Les 51 fjalères royales de Jean sans Terre étaient réparties en trois 
quartiers : 10 à Londres, Newhaven et Sandwich sous la garde de Regnauld 
de Cornhill; 17 à Piomney, Rye, Winclielsea, Shoreham, Southampton, 
Exeter sous la garde de William de Wrotham, archidiacre de Taunton ; 
24 sur les côtes occidentales et en Irlande, avec deux autres gardes. C'est ;\ 
l'archidiacre de Taunton, garde pour le quartier des Cinq-Ports, qu'Eus- 
tache remettra ses prises. i^Rotuli litterarum Clausarum in turri Londi- 
nensi asservati, éd. Th. Dulfus-Hardy. Londres, 1833-1834, 2 in-fol., t. I, 
p. 33.) 



CO.NOIM'TK ni'. [.A NonMANDIE KT 1 IMUToC. tO:? 

sea] (1), crie-t-il en sautant, une grande hache au poin{^ 
sur la grève de Guernesey. — a Godehière, » Dieu aide ! 
LGod help], riposte le châtelain Ronicrol, qui reçoit brave- 
ment le choc à la této des insulaires. 

L'issue de la bataille malheureusement n'était pas dou- 
teuse devant l'énorme supériorité numérique des assail- 
lants. Vainqueur, Eustache ravagea les îles, et, chargé de 
butin, il vint à l'embouchure de la Seine Ijraver la flotte 
française, une douzaine de galères et trois cents sergents de 
garde sur les côtes normandes. Sou adversaire était un chef 
do routiers gallois, Cadoc, nommé Tannée précédente, en 
1204, châtelain do Gaillon {'2). Gallois et Français étaient 
alliés, depuis que les ambitions indécises, les vagues 
croyances des Celtes à de hautes destinées, ravivées par une 
prétendue découverte du tombeau du roi Arthur, héros de 
la Table ronde, et par la mystérieuse disparition de son 
homonyme, le jeune duc breton, se fixaient sur Philippe- 
Auguste : les bardes, sinspirant des prophéties de Merlin, 
voyaient en lui le Grand César destiné à assurer le triomphe 
de leur race; le chef des insurgés, LloAvelyn ap Jowerth, le 
remerciait de la lettre scellée d'une bulle d'or reçue de lui 
en témoignage de l'alliance des Gallois et des Français (3). 

Cadoc avait juré de « crucefier, 
U prendre, ou ardoir, ou noier (4) » 

le redoutable commandant de la flotte anglaise. 

Il faillit subir la peine du talion, s'il est vrai, comme le dit 
la légende, que son adversaire lui vola une cape do vair de 

(1) Roman d'Eustache le Moine, p. 108 : l'étymologie proposée par 
l'éditeur, qui traduit » Vincenesel '> par « Vincent aide » , est inadiiiissil)le. 

(2) Roman d' Eustache le Moine, p. 70-71. 

(3) Vers 1212. La lettre de LIewelyn est au Trésor des Chartes. [Layettes 
du Trésor des Chartes, publiées par Teulet. Paris, 1863-1875, in-4", 
n" 1032.) — Roger de Wendover, Chronique, éditée avec la Chronique de 
Matthieu de Paris, t. II, p. 534. 

(4) Roman d'Eustache le Moine, p. 71. 



,{()/, IIISTOIKi; r)K LA MARIiSE ["Il A^ C AISK. 

,<>,ns fourrée. Eustache le Moine avait remonté TEure jusqu'à 
Pont-Audemer, sans autre suite que vin^'^t-neuf hommes 
déterminés. La bravade donna le temps à Cadoc de rallier 
sa flottille et de se jeter à la poursuite du pirate; serré de 
près en vue de Boulogne, Eustache parvint à jjagner Sand- 
wich et à mettre en lieu sûr son hutin. Le 1:2 novembre 1205, 
l'archidiacre de Taunton, garde des vaisseaux royaux, rece- 
vait ordre d'encaisser les sommes d'argent gagnées par Eus- 
tache et autres hommes de justice (I). De ces derniers, était 
le Normand Pierre d'Auge, qui avait enlevé, au mois d'août, 
une de nos galères et repris un bâtiment anglais (2). 

L'année 12()() fut désastreuse. Investi delà seijjneurie des 
îles anglo-normandes et assuré de l'impunité pour tout fait 
de course (3), Eustache le Moine installa une petite garni- 
son, commandée par son oncle et par un de ses frères, dans 
une forteresse naturelle que de hautes falaises et un ressac 
furieux rendent difficilement acccssilîle; de l'île de Serk, il 
pouvait s'élancer, avec les cinq galères et les trois vaisseaux 
affectés à la garde des îles (4), sur nos possessions continen- 
tales. Il frappa Barfleur d'une contribution de trente marcs 
d'argent, somme égale au tribut exigé de l'archipel anglo- 
normand. Cadoc accourait au-devant de lui aussi vite que 
le permettaient des navires mauvais marcheurs ; mais il 
s'enfuvait dès le premier engagement, abandonnant six 
galères et l'empire de la Manche. Eustache rançonnait 
encore à Geffosse, à l'embouchure de la Vire, un bâtiment 
richement chargé (5), peut-être une grande coque à desti- 
nation de Nîmes, dont le chargement servit à défrayer une 

(1) Rotuli litterarum clausarum , t. I, p. 57. 

(2) Ibidem, t. I, p. 47. 

(3) Par des lettres de marques en date du 25 mai 1206. (Ibidem, t. I, 
p. 65. — Histoire des ducs de Normandie, p. 167.) 

(4) Ces huit bâtiments portaient 270 marins. Avril 1206. [Rotuli litte- 
rarum. clausarum, t. I, p. 69.) 

(5) Roman d'Eustadie le Moine, p. 72-76. 



(:()^QUl•:Tl•; de i,a Nou.MA.NDiK kt du l'ojTor. 30:, 

expédition de ciuquunle navires anglais envoyés en Poi- 
tou (1). 

D'aussi brillants débuts lui valurent, en 1207 et 1208, la 
confirmation de ses pleins pouvoirs et amenèrent dans ses 
parages un nouveau pirate, Guy de Guivillc (2). 

Mais une lourde oppression commençait à peser sur l'An- 
gleterre; l'interdit était jeté sur l'île; l'année suivante, .Ican 
sans Terre, portant le châtiment de ses crimes, était excom- 
munié par Innocent 111. Une conséquence de l'excommuni- 
cation aggravait la peine en dégageant ses sujets de leur 
allégeance. Les corsaires qui dirigeaient, au début de 1212, 
plusieurs expéditions contre les ports de la Seine, contre 
Fécamp, Dieppe et Barlleur (3), passèrent dès la fin de l'an- 
née à la solde de Philippe-Auguste. En juillet, Savary de 
Mauléon recevait en fief la ville de la llochellc, à charge 
de la prendre aux Anglais (4), 

Geoffroy de Lucy, au lieu d'arrêter la désertion des ma- 
rins poitevins, entrait en même temps qu'eux au service de 
la France; Eustache le Moine offrait comme monument 
expiatoire des défaites qu'il nous avait infligées sa forteresse 
de Serk. On pouvait croire que ces marins, joints à leurs 
anciens adversaires Gadoc et Louis le Galiot (5), porteraient 
le dernier coup au prince excommunié. 



(i) II. Nicolas, Ilistory ofthe Royal Navy, t. I, p. 16.5. 

(2) Rotidi litterarmn clausariun, t. I, p. 81. — 'Rotull lilteraïuin patei:- 
tiuin in tuiri Londinensi asservati, éd. Thomas Duffus-llardy. Londini, 
1835, in-fol., t. I, p. 84. — Durant une expédition en Irlande, Jean sans 
Terre détache contre des pirates, que je présume français, six jjalèrcs com- 
mandées par Geoffroy de Lucy. Juin 1210. (H. Nicolas, Histoiy ofthe 
Royal Navy, t. I, p. 165.) 

yà) Chtonicon Frioris de Dunstaple, éd. llearne, t. I, p. 59. 

(4) Traité entre Philippe-Auguste et Savari, publié parDoM E. MautÈne, 
Amplissima collectio, t. I, p. 1088. — Delisle, Catalogue des actes do 
Philippe-Auguste, n''1391. 

(5) Roliili litlera/uiu clausariun, p. 126. — Gum.laumk le lîuii'roN, /'///' 
lippide, chant IX, vers 290 et suiv. — ' Histoire des ducs de Normandie. 
p. 37. — PETn-DuTAiLLiS, Étude sur lu uie et le règne de Louis VIII, p. 37. 



306 HISTOIRE DE LA MAR1>E 11! AiN CAI SE. 

Avec la sanction pontificale, Philippe-Auguste préparait 
une nouvelle conquête de l'Angleterre; ses courtisans, à la 
vue des dix-sept cents nefs réunies le 22 avril 1213 sur la 
côte boulonnaise, parlaient complaisamment du départ des 
Grecs pour Troie (1). Ce ne fut point TEurus qui nous re- 
tint au rivage : un contretemps autrement grave, la récon- 
ciliation subite de Jean II avec l'Eglise, enlevant à la 
croisade sa raison d'être, obligeait de donner un autre buta 
l'expédition. 

Le comte de Flandre ayant refusé de suivre son su/crain, 
ce fut contre le vassal rebelle que Philippe-Auguste tourna 
ses armes. Après une escale à Calais, puisa Gravelines, l'im- 
mense flotte s'engouffra dans le vaste estuaire du Zwyn, qui 
baignait Dam (2) et se fermait en impasse non loin de 
Bruges. Dans cette magnifique rade, toutes les richesses du 
monde semblaient s'être donné rendez-vous. L'argent en 
lingots, l'or aux reflets fauves, rivalisaient d'éclat avec les 
pourpres de Syrie, les tissus de la Chine et des Cyclades; 
les étoffes de Venise, les pelleteries de Hongrie, alternaient 
avec les laines d'Angleterre et les draps de Frandre, ou 
avec les graines d'écarlate qui donnent aux étoffes une cou- 
leur éclatante; d'Espagne venaient des chargements de fer 
et de Gascogne de grands convois de vins (3). La moisson 
était trop riche pour ne point tenter, malgré la foi jurée, 
les corsaires poitevins de Savary de Mauléon et les Gallois 
de Gadoc. Aussi, ces riantes images firent place à des scènes 
de désolation et bientôt à un effroyable carnage. 

Le 31 mai, un messager arrivait au camp de Philippe- 
Auguste devant Bruges : <> Hier, à l'aube, dit-il, Guillaume 

(i) GtiLLADME LE Bretok, PhUippide, chant IX, vers 290. 

(^2) Voyez une description du port de Dam dans le récent ouvrage de 
M. Fr. FuNCK-Bi.ENTANO, Philippe le Bel en Flandre. Paris, 1897, in-8", 
p. 33. 

(3) Guillaume le Breton, PhUippide, cluint IX, vers 374-391, éd. De*- 
laborde, t. II, p. 263. 



CONQUKTE DE I.A M) I! M A N DI K KT DU l'OITOL!, 307 

Longue Épce, comte de Sulisbury, et Renaud de Boulogne 
ont paru à Dam avec une foule de galères et de nefs, 
chargées d'Anglais (l). Les Blavotins, les Isangrins, les gens 
de Furnes et les autres sujets du comte Ferrand de Flandre 
les ont rejoints : ils cernent votre flotte. » Un second 
courrier, tout haletant, succède au premier : « L'ennemi 
s'est emparé de quatre cents nefs qu'il a trouvées à flot. Il 
en a brûlé les trois quarts et emmène le reste. D'autres, 
les plus grandes, tirées à terre près de Dam, sont menacées. 
Le port est bloqué. Guillaume Poulain craint pour l'argent 
de la solde qu'il garde dans des tonneaux cerclés de fer. Ni 
les Poitevins, ni les Gallois ne défendent les bassins mari- 
times. Robert de Poissy avec une faible troupe soutient seul 
lassant " . Ses deu.v frères sont tués à ses côtés... Une lettre 
du comte de Soissons confirme le désastre que n'ont pu em- 
pêcher ses deux cent quarante chevaliers et dix mdle sou- 
doyers : » 8irc, tout est perdu, si vous tardez à nous 
secourir. » 

Pierre Mauclerc, comte de Bretagne, part ventre à terre 
avec cinq cents chevaliers, chevauche toute la nuit et arrive 
à Dam vers la troisième heure du jour. L'armée de Phi- 
lippe-Auguste suit de près ; elle fait son entrée dans la ville 
le lendemain 1" juin et refoule les ennemis, qui reculent 
sous une grêle de traits et sous les coups terribles de Guil- 
laume Des Barres. Vingt-deux chevaliers et de nombreux 
sergents anjjlais se rendent prisonniers. Les comtes de Sa- 
lisbury, de Boulogne et de Flandre s enfuient ; regagnant 
péniblement leurs vaisseaux, ils vont jeter l'ancre près de 
l'île de Walcheren ; de là, leurs quatre cents navires épient 

(1) La flotte anjjlaise, aux ordres des comtes de Salisbury et de Boulo{;ne, 
de Hugues et Henri de Boves, Brien de l'isle, était amenée par Robert, 
avoué de Béthunc, et Baudouin de Haveskerke, délégué du comte de l'Man- 
dre. {Hotuli litt. claus., p. 133. — V.\nENBERGii, Hist. des relations diploin. 
entre le comte de Flandre et l'Angleterre au moyen âge. Bruxelles, 1874, 
in-8", p. 105.) 



308 HISTOir.E DE LA MARINE FRANÇAISE. 

la sortie de notre flotte pour se ruer sur elle. Les vainqueurs, 
à leur tour, désespèrent d'échapper à ce guet-apens ; 
Philippe-Auguste pris de découragement, tant «les Français 
connaissaient mal les voies de la mer » , juge impossible de 
défendre ceux de nos bâtiments, encore nombreux, que la 
flamme de l'ennemi avait épargnés : et les Français eurent 
la suprême douleur d'achever eux-mêmes l'incendie de 
leurs propres navires en lui gigantesque embrasement d'un 
millier de voiles (1). 

A l'automne, la petite {jarnison qu'Eustache avait laissée 
à Scrk succombait sous les attaques de Philippe d'Aul)ij{né, 
gardien de Jersev. Vingt prisonniers saisis dans l'île furent 
jetés au fond des cachots de Porchcstcr, puis de Winton (2). 
Les captifs étaient des parents ou des amis d'Eustache le 
Moine. Ce serait méconnaître le caractère du redoutable 
forban que de le supposer au-dessus du sentiment de la 
vengeance. Philippe d'Aubigné s'attendait si bien à une 
contre-attaque qu'il obtenait, le 3 novembre 1214, trois 
galères de Jean sans Terre pour la garde des îles (3). Mais 
ce fut Folkestone, mollement défendue par Guillaume d'A- 
vranches, qu'Eustache le Moine frappa et pilla dans l'été 
de 1215 (4). Folkestone faisait partie des Cinq-Ports comme 
membre de Douvres ; et la puissante marine des barons des 
Cinq-Ports, choyée par Jean sans Terre, qui passait à Sand* 
wich le 28 août 1215 et à Douvres le l" septembre, formait 
contrepoids par sa fidélité à l'esprit d'insurrection de laris- 
tocratie anglo-normande. 11 n'y avait même plus d'autre 
obstacle qu'elle à la conquête de l'Angleterre. Les nobles 

(i) Guillaume le Breton, P lui ifj pi d c, ihanl IX, vers 380-520. — //(s- 
toire des ducs de Normandie, p. lliO-134. — VVendover, Chronirjue, t. II, 
p. 548. 

(2) Botuli Utterarum claus/nui», t. I, p. 177. - — DiipdM, Hisloiie du 
Cotentin, t. II, p. 32. 

(3) Rotuli Utterarum patentium, p. 122. 
(3) Ibidem, p. 155. 



coNOfKTK \)K r.A NonMANDir-: i;ï nr poitou. 300 

d'Outre- Manche, las do la tyrannie de leur roi, avaient 
offert la couronne au fils de Philippe-Auguste; Louis 
accepta. En dcceml)re, il envoyait aux insurges un secours 
de sept mille hommes; un mois plus tard, le 7 janvier 1216, 
de nouvelles troupes, transpoilécs par quarante et une nefs 
françaises, débarquaient à Londres (I). 

Ce fut dans ces conditions que le rôle d'Eustache le 
Moine grandit étrangement. Du maintien des communica- 
tions entre le continent et la Grande-Bretagne, de la marine 
en un mot dépendait en bonne partie le succès de la con- 
quête. L'honneur d'Eustache le Moine fut d'assurer cet 
important service, avec quels faibles moyens, on le devine 
quand on se rappelle l'hécatombe navale de Dam. Près de 
huit cents nefs, néanmoins, embarquèrent à Boulogne, 
Wissant, Gravelines et Calais l'armée d'invasion ; douze 
cents chevaliers, avec leur nombreuse suite, se mêlaient 
sous les ])annières des comtes de Guines, de Nevers, de 
Hollande et de Rouci, d'Enguerran de Gouci, de Raymond lY 
de Turenne, de Robert de Gourtenai (2). Eustache le Moine 
reçut à son bord le prétendant, accompagné de quelques 
intimes, du chambellan Ours de la Ghapelle, de Simon de 
Langton, archevêque d'York, etc. Le vendredi 20 mai 1210, 
à neuf heures du soir, toutes les nefs étant l'éunies dans 
le port de Galais, les trompes du prince sonnèrent le 
départ. « La nuit fut mauvaise ; un vent violent s'était 
levé du nord-est, et la traversée menaçait d'être labo- 
rieuse. Plusieurs chevaliers se noyèrent et Ton parlait déjà 
de retour (3). » Des nefs revinrent à Galais attendre la fin de 
la tempête ; le prince Louis n'avait que sept bâtiments avec 
lui lorsqu'il toucha le 21 mai à Stonor, dans l'île de Thanet. 



(1) Histoire des ducs de Normandie, p. 160. — Coggesiiall, p. 176. — • 

P.STIT-DUTAILLIS, p. 90. 

(2) Histoire des ducs de Normandie, p. 165 et 167. 

(3) Petit-Dutaillis, p, 99. 



310 IIISTOIHE DE LA MARINE FliANÇAlSE. 

Le retard des autres vaisseaux était amplement compensé 
par un avantage inappréciable. La flotte de Douvres, dis- 
persée elle aussi par l'ouragan, n'avait pu profiter de sa 
gi-ande supériorité pour bloquer dans le port de Calais 
l'armée expéditionnaire. Les Français saisirent au contraire à 
Sandwich plusieurs nefs du roi Jean, que le prétendant unit 
aux siennes et renvoya en Artois. Gomme le fait spirituelle- 
ment remarquer un historien, c'était une manière de brûler 
ses vaisseaux (1), procédé qui réussit toujours, car en moins 
de cinq mois Louis ralliait à sa cause nombre d'Anglais, 
lùistache exerçait sur le détroit une police si vigilante que 
le légat du pape, Galon de Beccaria, partisan du roi Jean et 
enclin à frapper d'excommunication son rival, recevait de 
Philippe-Auguste ce conseil ironique : Prenez garde do 
tomber entre les mains d'Eustache le Moine ou des autres 
hommes de Louis qui gardent les sentiers de la mer (2) ; 
il vous en messiérait. Eustache réinstalla ses frères dans 
les îles du Cotentin et captura la nef de son ancien maître, 
le comte de Boulogne, allié de l'ennemi. Enfin, ses vaisseaux 
bloquèrent Douvres, l'une des dernières forteresses du roi 
Jean, que les troupes du prince Louis investissaient depuis 
le 25 juillet. La lutte acharnée qu'Eustache avait entamée 
contre ses anciens matelots, les marins des Ginq-Ports, l'a- 
mena à d'ingénieux perfectionnements pour suppléer au 
faible tonnage de ses vaisseaux. Il fit élever sur une grande 
galère un château « si grant ke tôt le regardoient à mervelles, 
car il passoit de grant masse toz les hors de la nef de cascune 
part » . Derrière le château flottant, une pierrière ou trébu- 
chet (i dont gran parole fu, car à cel tems, en avoit on poi 
veus en France (3) " suivrait sur une grande nef et défon- 

(i) PETIT-DUTAILLIS, p. iOi. 

(2) Wendover, Chronique, t. II, ^. 650-653. 

(8) Jfistoire des ducs de Normandie, p. 185, 188. — Histoire de Guil- 
laume le Maréchal, vers 15761 à 15869. 



CONQUKTK PR L\ NOinfANnrF, RT DU POITOr'. :U | 

cerait à loisir les bâtiments ennemis. Ce fut à Winchelsea, 
paraît-il, qu'Eustache fit œuvre d'Archimède. La situation 
était critique ; il avait avec lui les troupes du prétendant et, 
pour les transporter en France, un nombre insi^^nifiant de 
navires ; la famine sévissait dans la ville, déserte et morne ; 
les troupes françaises se nourrissaient de noix et de blé 
broyé à la main. La flotte des Cinq-Ports, massée sous le 
commandement de Pbilippe d'Aubifjné au port de Rye, pa- 
ralysait nos mouvements ; l'arrivée soudaine do deux cents 
nefs françaises expédiées par le prieur de S. Waast, bailli du 
Boulonnais, nous dégagea. Les marins anglais, pris de pa- 
nique, battirent en retraite sans oser même défendre Rye 
(février 1217) (l). î^Iéanmoins Louis s'embarqua aussitôt pour 
chercher des renforts en France. 

C'est que les progrès de la conquête française avaient été 
brusquementarrêtésparlamortduroi Jean le 12octobre 1216. 
L'antipathie qvi'il inspirait cessait d'être un appui pour le 
prétendant; le fils du défunt, un enfant de dix ans, couronné 
sous le nom d'Henri III, recueillait au contraire les sympa- 
thies de la nation ; on ne vit plus dans le prince Louis qu'un 
étranger. Le 22 avril 1217, Louis quittait Calais avec les 
détachements des comtes de Bretagne, de Dreux, du Perche 
et de Guines ; il prenait terre à Sandwich. Douvres, assaillie 
pour la quatrième fois par ses troupes, les tint encore en 
haleine. Le 16 mai, une flottille se détachait des côtes de 
France pour seconder l'armée de siège ; mais Philippe 
d'Aubigné fondait sur elle, capturait huit nefs et dispersait 
les autres; les mariniers et sergents prisonniers furent jetés 
par-dessus bord, les chevaliers à fond de cale. Dès lors, la 
flotte de Philippe d'Aubigné, ancrée devant Douvres, para 
toute surprise contre la place du côté de la mer (2). Mais 
elle ne put empêcher cent vingt nefs de débarquer, le 

(1) Petit-Dutaillls, p. 141-142. 

(2) Histoire des ducs de Normandie, p. 188-190. — Histoire de Guil- 



312 IIISTOIIÎF, OE LA IM A li I N R FRANÇAISE. 

29 mai, de nouvelles troupes (1). Elle échoua même dans 
une contre-attaque contre Calais, ce qui lui coûta quelques 
bateaux (2). 

Cependant, une san^jlanlo défaite, essuyée à Lincoln par 
les partisans de Louis de France, néccssilajrenvoi de nou- 
veaux renforts. Blanche de Castille, dont la conduite fut 
admirable, seconda éner5;i(|uement son époux: de son beau- 
père Philippe-Au[{uste, elle sollicita de l'argent; aux vassaux 
et aux commîmes d'Artois, elle demanda des hommes; aux 
armateurs, des vaisseaux, si bien que, dans la nuit du 23 au 
2i août 1217, soixante-dix » menues " nefs, chargées de 
harnois et de marchandise, quittèrent Calais sous l'escorte 
de dix grands navires embastillés en guerre : les vaisseaux 
d'Eustache le Moine, du maire de Boulogne, du châtelain 
de Saint-Omer et de Michel de Harnes avaient embaixjué 
les chevaliers ; les six autres contenaient les troupes des 
sergents. 

« Si ces (jens prennent terre, l'Angleterre est perdue, » 
avait dit Huljert de Bourg, gouverneur de Douvres. — 
« Nous ne sommes ni soldats de mer, ni pirates, ni pêcheurs : 
allez à la mort ! » répliquèrent violemment les barons des 
Cinq-Ports, assez mal disposés pour Henri III. L'insistance 
de Guillaume le Maréchal, porteur de belles promesses, 
triompha de leurs refus : quand la Hotte française parut en 
vue de la Tamise, dix-huit jjrandes nefs et une vingtaine de 
Jiarques, commandées par Hubert de Bourg et Philippe 
d'Aubigné, se détachèrent du port de Sandwich. Elles ran- 
gèrent à bâbord la flotte d'Eustache qu'une brise fraîche du 
sud-est poussait à pleines voiles vers le fleuve; et marchant 
au plus près du vent, le cap sur Calais, elles laissèrent passer 



laume le Maréchal, vers 16063 à 16092. — Wendovkr, t. III, p. 15-16. 
— Petit-Dutaillis, p. 146-148. 

(1) Histoire des ducs de Normandie, p. 195. 

(2) Ibidem^ p. 198. 



('.(INUUKTK l)K, I. A NOllM WniK KT \)V POITor. :i|3 

tout notre convoi. " Los nn8éral)lcs ! {{rondait Eustaclie, ils 
pensent attaquer Calais ; ils trouveront à qui parler. » Mais 
non! voilà que les An{;lais virent lof sur lof (I) et nous atta- 
quent vivement en poupe ; tous les avantajjes sont pour eux, 
et les stratagèmes et le vent ; la chaux qu'ils projettent en 
poudre fine aveugle les nôtres, les arbalétriers de IMiilippc 
d'Aubigné couvrent les ponts d'une nuée de morts; l'éperon 
troue nos vaisseaux, et nos cordages coupés à coups de 
hache laissent tomber les voiles comme un fdet sur des 
oiseaux. Une coque du comte de Varenne, pleine de 
sergents anglais, aborde la nef d'Eustache le Moine, qu'une 
lourde cargaison d'argent, de chevaux et de passagers en- 
fonce au-dessus de la ligne de flottaison : Eustachc a mis en 
panne pour protéger les siens : « Prends ta hache, dit un 
marin anglais à son compagnon ; pendant que nous enva- 
hirons le navire du tyran, monte au mât et al)ats l'étendard 
qui flotte au sommet. Ce sera pour les ennemis, privés de 
de chef, le signal de la dispersion » . Un sergent de Guer- 
nesey, Renaud Paien, saute le premier à l'abordage ; les 
équipages de trois autres bâtiments suivent en bandes 
serrées, car la nef d Eustache se trouve en contrebas et son 
trébuchet ne peut plus tirer. Un corps à corps s'engage 
entre les assaillants et trente-six chevaliers, passagers à 
bord; un oncle delà reine de France, Robert de Gourtcnay, 

(1) u Perrcxerunt igitur audactcr oljliquando taïuen dracenam, id est 
loof, ac si voilent adiré Galesiain;... versa dracena ex transverso vento jaiii 
cis secundo irruerunt in hostcs alacriter. » (Matthieu de Paris, Ilistoria 
Aiiglorum, t. II, p. 217-219.) — Ces deux manœuvres sucressivcs des 
Anglais, fort bien décrites, ont été incomprises des historiens, qui voient 
dans le lof l'avant du navire (Fr. Michel, dans l'étlition du Roman d'Eus- 
tache le Moine, xiv) ou le heaume du gouvernail. (H. Nicolas, llistory 
of the Bojal Navj, t. I, p. 179, note h.) Un passage du Roman (V Eustache 
le Moine (p. 82) montre bien du reste que les Anglais gagnèrent le vent : 

Cil estoient desor le vent 
Ki lor faisoient le tonnent. 

L'édition de cet ouvrage par Fr. Michel porte en tète la reproduction 
d'une miniature figurant la bataille navale. 



ai'i mS'l (>l liK DK LA MAIMNK K I! A N C A I S Iv 

le vaillant Guillaume Des Barres, Raoul de La Touinelle, 
opposent une résistance désespérée. D'un lourd aviron, 
Eustache fracasse bras et têtes. Mais c'en est fait : il faut se 
rendre. Les chevaliers seuls sont admis à rançon, tout le 
reste est massacre. Tiré de la cale où, paraît-il, il avait 
cherché un dernier refuge sous lui déguisement, Eustache 
est amené sur le pont; un de ses anciens compagnons, 
Etienne Trabe de Winchelsea, lui demande quel billot il 
préfère, du trébuchet ou du bordage, et sans autre forme 
de procès lui tranche la tête. Suivant une autre version, le 
bourreau fut un bâtard de Jean sans Terre, Richard. A part 
quelques-unes de nos dix grandes nefs, qui avaient échappé, 
tout le convoi était coulé ou pris (l). La lettre d'un abbé 
anglais évalue nos pertes à cent vingt-cinq chevaliers, trente- 
trois arbalétriers, cent quarante-six sergents à cheval et 
iiuit cent trente-trois sergents à pied (2), chiffres exagérés 
et représentant sans doute le total du corps expéditionnaire, 
dont une partie fut sauvée. La bataille est souvent appelée 
la l)ataille des Ginq-Iles. 

Les vainqueurs, dont l'un, Philippe d'Aubigné, se disait 
chef de l'armée du Christ, et dont l'autre, Hubert de Bourg, 
était grand justicier d'Angleterre, furent accueillis, au chant 
des psaumes, par le clergé en surplis et par le peuple en 
fête. Justice était faite d'Eustache Le Moine, le redoutable 
pirate. Sa tête, fichée au bout d'une lance, fut promenée 
dans Gantorbéry et à travers la contrée « por monstrer " 
qu'il était bien mort. Et en vérité, des deux côtés du détroit, 
on lui avait cru un pouvoir magique. Une légende qui s'ac- 
crédita en Angleterre attribuait la victoire à l'intervention 
directe de saint Barthélémy, fêté ce jour-là ; le saint aurait 



(1) Histoire des ducs de Normandie, p. 200 et suiv. — Wendover, 
t. III, p. 26-30. — Histoire de Guillaume le Maréchal, vers 17365 et suiv. 
Annales de Dunstaple, p. 50. — Petit-Dutaillis, p. 166-168. 

(2) Chronique de Mailros, p. 128-129. 



CONQCJKTK DK I,.\ N (> 11 M A M) I K Kl DC l'OITOC. :{ | 5 

sviscité une tempête et détruit le charme par lequel Eus- 
tache rendait sa nef invisible (l). 

La victoire navale des An^jlais n'était que trop décisive. 
Louis de France, qui attendait anxieusement à Londres les 
renforts du continent, désespéra de la lutte ; le 1 1 septembre, 
il signait la paix, abandonnant tout, ses prétentions au trône 
d'Angleterre, ses conquêtes et les îles anglo-normandes pos- 
sédées par les frères d'Eustache le Moine (2). L'occupation 
épiiémère du royaume britannique avait duré seize mois. 

Quelques années après, Louis succédait à son père sur le 
trône de France. Les puissants moyens d'action que lui 
conférait sa nouvelle dignité ne lui servirent pas à reprendre 
son rêve de jeunesse, mais à étendre et affermir le domaine 
de la couronne. La fidélité du baronage poitevin restait flot- 
tante : depuis la conquête de Philippe-Auguste, elle avait 
oscillé vers l'Angleterre, mais de telle façon qu'on disait dans 
l'entourage de Louis VIII : " Que le roi le veuille, et villes 
et barons du Poitou retourneront sous sa juridiction (3). » 

Or, le roi voulut, sollicité du reste par un grand seigneur 
du pays, Hugues de Lusignan. Niort et Saint-Jean-d'Angély 
ouvrirent leurs portes; le 15 juillet 1224, l'armée française 
investissait la Rochelle. Ce n'était plus la bourgade obscure 
du siècle précédent, la succursale de la puissante forteresse 
et du port de commerce de Châtel-Aillon, Ghastel Aiglon, 
ainsi appelé, disait la légende, de l'emblème de son fonda- 
teur, de Jules César (4). 

Les dix-sept cent quarante-neuf bourgeois de la Rochelle 

(1) Walteri de Hemingburgu, Chronicon, éd. H. -G. Ilamilton, pour 
VEnglixh historical Society . Londini, 1848-1849, 2 in-8", t. I, p. 260. — 

PeT1T-Du TAILLIS, p. 66. 

(2) Petit-Dutaillis, p. 169 et suiv. 

(3) Protestation des Rochelais contre ces propos, dont Henri III avait 
été avisé, novembre 1222. (SmnLEY, Royal and historical letters illustrative 
of the reign of Henry III, t. I, p. 195.) 

(4) Sur l'état de Châtel-Aillon au xii"^ siècle, voyez les Historiens de 
France, t. XII, p. 418. — Elie Berceis, Richard le Poitevin, dans la 



316 niSTOIlSK l)K LA M A 11 1 \ E FliANÇAISE. 

qui, le 12 août 1224, prêtèrent serinent de lidélité à 
Louis A 111 (1), attestent par leur nombre la vitalité de la 
cité nouvelle. Ils ne s'étaient rendus qu'après la défection 
de la milice bayonnaise qui s'était embarquée (2). Notre suc- 
cès avait été singulièrement favorisé par les circonstances, 
toutes au détriment des Anglais. Leur armée et leur Hotte 
étaient retenues par une insurrection en Irlande. Un de 
leurs meilleurs corsaires, Geoffroy de Lucy, attardé à cap- 
turer quelques vaisseaux à Auray, à Quimperlé, à Vannes, 
s'était laissé arrêter une nuit par les sergents du duc de Bre- 
tagne (3). Quant au gouverneur de la Rochelle, Savary de 
Mauléon, s'il ne provoqua pas la capitulation, comme les 
Anglais l'en accusèrent, il poussa l'oubli des convenances 
jusqu'à offrir son épée aux vainqueurs. Confirmé dans son 
office par Louis VIII et chargé de garder les îles de Ré et 
d'Oléron, il lança ses galères sur les navires de ses anciens 
amis. G est ainsi qu'une flotte anglaise, surprise par un 
calme près de laRochelle, futsommée d'entrer au port; sur 
le refus des marchands et malgré des offres de grosse 
rançon, Savary allait attaquer, quand la brise se leva et, 
enflant les voiles, ravit au corsaire son butin (fin de 1225) (4). ' 
Henri III se tint pour averti et manda aux barons des Cinq- 
Ports d'être sur leurs gardes (5). 

Bibliotlièquc des Ecoles de Rome et d'Athènes, fasc. VI, p. 111. — Girv, 
les Etablissements de Rouen, l. I, p. 61. 

(1) Archives nation., J 626, n" 135. — Jusqu'en 1153, une seule église 
rivait suffi pour la population, encore peu nomlireuse. (Maruhkgav, Chartes 
lie Fontevrand concernant l'Aunis et la Rochelle, Bibl. de l'Ecole des 
Chartes, t. XIX, p. 169. 

(2) Rymeu, Fœdera, t. I, 1"^ part., p. 91, 175. — Matthieu de Paris, 
Clironica inajora, t. III, p. 84. — Litterœ clausœ, t. I, p. 599. 

(3) Lettre du duc de Bretagne à Henri III. Vers 1223, dit Cha.mpolliox- 
FinEAC [Lettres des rois, reines, etc., dans les Documents inédits, t. I, p. 30), 
mais plutôt en 1224, car nous le verrons reprendre ses courses au mois 
d'octobre de cette année. 

(4) Wendover, t. III, p. 97. 

(5) Annales de Dunstaple, p. 98. — Record office, Patent rolls, 10'' 
Henry III meinbr. 6. — Petit-Dutaillis, p. 245, 255, 258, 520. 



CONQUETE DE LA .NOKMANDrE ET DU POITOU. 317 

D'autres corsaires français, parmi eux le Génois Guil- 
laume Spinola, déjà récompensé pour ses services sur terre 
et sur mer (1), prenaient l'offensive. Dès le mois de juil- 
let 1224, ils rôdaient aux alentours de Jersey (2), que Geof- 
froy de Lucy, à peine sorti des prisons bretonnes, vint 
occuper et défendre (3), 

La mort de Louis VIII, en 122G, changea brusquement 
le cours de ces succès. Les Anglais comptèrent sur la tur- 
bulence féodale, difficilement contenue par une régence 
féminine, pour reprendre pied en France. 

Ils s'y préparèrent à loisir, fomentant les troubles, soute- 
nant les factieux, sauf à agir eux-mêmes eu temps opportun, 
c'est-à-dire à l'expiration de la trêve conclue jusqu'au 
22 juillet 1229. Le moment venu de prendre loffensive, 
Henri III répandit le bruit, dans un l)ut facile à comprendre, 
que les vaisseaux français s'apprêtaient à faire la course (4). 

Mais ces corsaires si redoutés, il eût été fort en peine de 
dire quels ils étalent. — Bretons? Le comte Pierre Mau- 
clerc, partisan déclaré d'Henri III, avait passé le détroit 
pour offrir ses services et prêter hommage. — Normands? 
Les marins de Barlieur et de Dieppe étaient convoqués offi- 
ciellement au service d'Henri III (5), et tous leurs compa- 
triotes, loin d'être traités en ennemis, eurent libre accès, 

(1) En 1226, Louis VIII lui confirme la rente viagère île ilix niaics, 
constituée par Plillippe-Augu.ste. (PETri-D€T.\iLLis, p. 507.) 

i^2) Becord office, Patent. VIII Henry III, part. 3, ineiubr. 0; Petit- 

DUTAILLIS, p. 251. 

(3) Il partit de Soutlianipton le 22 octobre 1224 avec quatre vaisseaux, 
huit chevaliers, trente-cinq sergents à cheval et quarante sergents île pied. 
(Cf. Dupont, Histoire du Cotentin et de ses îles, t. II, p. 77.) 

(4) 17 juillet 1229. (Shiiiley, Royal and other historical letters illustra- 
tive ofthe reign of Henry III [Collection du maître des rôles), t. I. p. 35-5l-.) 
— Élie Bekger, les préparatifs d'une invasion anglaise et la descente de 
Henri III en Bretagne, dans la Bibliothr'que de l'École des Chartes, t. LIV 
(1893), p. 5-V4. 

(5) Record office, Patent rolls, 13« année de Henri III, p. 37: 4 octo- 
bre 1229. — lîEr.GEi',, ouv. cité, p. S. 27, 



âl8 HISTOIliE DE LA MAlîINK FHAINÇAISE. 

au fort de la guerre, dans les ports britanniques. Quant au\ 
Rochelais, ils se débattaient contre Savary de Mauléon, 
passé une nouvelle fois dans le camp anglais, ce qui était 
mauvais signe, la girouette se tournant toujours du côté du 
vainqueur présumé. De toute la guerre il n'y eut d'autres 
opérations maritimes que les courses du misérable contre 
les gens de la Rochelle et d'Olérou (I). Pour s'y soustraire, 
pour se dérober aux vexations de tous genres dont Henri III 
les frappait (2), les marchands poitevins confiaient leurs 
ballots aux Templiers de la Rochelle, dont le pavillon était 
toléré par les Anglais (3). 

L'expédition d'Henri 111, remise de la saint Michel 1:2:29 
au printemps de l'année suivante, fut une simple prome- 
nade militaire à travers la Bretagne, le Poitou et la Guyenne, 
depuis Saint- Malo (1 ' mai 1:230) jusqu'à Blaye, avec retour 
en Angleterre par Saint-Pol-de-Léon (:2t) octobre). Fati- 
gante pour les troupes, ruineuse pour le Trésor, compro- 
mettante potir les amitiés latentes qui subsistaient dans les 
pays annexés et qui durent s'affirmer sans fruit, la cam- 
pagne ne réussit point à reconquérir les provinces perdues. 
Quant aux marins de Saint-Malo, qu'Henri avait cru gagner 
en les prenant sous sa sauvegarde et protection spéciale (4), 
nous allons voir ce qu'ils en firent. 

Au bout de douze ans, Henri III, jugeant qu'il était temps 
de répai'er son échec, le 15 mai 1242, met à la voile pour 
la Guyenne et le Poitou. Il n'a plus affaire à une femme, 



(1) Berger, ouv. cité, p. 10, 37, 39. 

(2) Litterœ Clausœ, t. II, p. 10, 14 b, 15 b. — Petiï-Dutaillis, p. 258. 

(3) Licence du 4 mai 1230 pour la Templière et la Buzarde [Record 
office, Patent roUs, p. 38, 9 i". — Berger, p. 23). — Les Templiers pous- 
saient l'esprit d'accaparement jusqu'à convoiter l'hôpital fondé à la Rochelle 
par l'armateur A. Auffredi ou Auffray. (Protestations des Rochelais. Lettres 
de rois, reines [Doc. inédits), cil. Chanipollion-Figeac, t. I, p. 31.) 

(4) Record office, Patent rolls, p. 38, 9 r". — Bercer, ouv. cité, p. 23. 



CONQUETE DE LA iNOUMAM)lE ET 1)1' POITOU. .31!) 

cette fois, mais à un jeune homme énergique et vigilant, 
saint Louis. 

Dans le match qui s'engage entre eux, les coups lui sont 
rendus coup pour coup. Qu'on en juge. En juin, arroslu- 
llon des marchands anglais en France aussitôt le séquestre 
des négociants français outre-Manche. Toutes les galères 
royales d'Angleterre et d'Irlande étant mandées d'urgence à 
Tonnay-Gharente (1), des bâtiments français leur barrent la 
route et les forcent, durant une tempête, à se disperser au 
large (:2). Henri III en conçoit une telle inquiétude qu'il 
songe à se porter au-devant de sa flotte dans les parages 
de Saint-Mahé (3) et déchaîne contre tous les navi{ja- 
teurs, contre des Anglais même, les pirateries des marins 
des Ginq-Ports; mais aussitôt, sur un signe de Louis IX, 
quatre-vingts navires tombent sur la tourbe des écumeurs 
de mer « per mare debacchantium » et les capturent sans 
merci (4). 

En juillet, investissement de la Rochelle par les galères 
d'Henri III et par les galères que devaient en service féodal 
les gens d'Oléron et de Bayonne (5). Les Bordelais ont 
ordre d'intercepter une nef espagnole envoyée au secours 
des assiégés (G). L'hiver arrive : le siège n'avance pas; les 
Anglais sont forcés de ramasser leur flotte dans l'île de Ré 
sous la protection d'une forteresse en bois construite pour 
la circonstance (7). 

(i) Bdles gascons, publiés par Francisque MiciiiiL, dans la Collection 
des Documents inédits, t. I, u»" 170, 171, p. 1. 6, 26, W; 6 juin, 2 cl 
3 juillet 1242. 

(2) Matthieu de Paris, Chronica majora, t. IV, p. 199. 

(3) Bordeaux, 22 août 124.2. {Rôles gascons, t. I, p. 149, n" 1130.) — 
S. Mahé en Bretagne, à l'entrée du goulet de Brest. 

(4) Matthieu de Paris, Chronica majora, t. IV, p. 209. 

(5) 2, 17 juillet, 23 octobre. {Rôles gascons, t. I, p. 6, 8, 77, n"' 26, 39, 
571.) 

(6) 7 juillet. {Râles gascons, t. I, p. 7, n" 31.) 

(7) 7 novembre. {Rôles gascons, t. I, p. 86, n° 631.) 



320 IIISTOllii: DE LA MAUINE FIIANÇAKSE. 

En avril 1243, six galères bayonnaises continuaient le 
blocus, sans avoir pu triompher de l'opiniâtre résistance des 
habitants (l). Et voici le bilan de la campagne dressé par 
les marins des Cinq-Ports : 

<i Les Calaisiens nous ont infligé trois défaites ; en 
hommes, en navires et en biens, nos pertes sont irrépa- 
rables. La Hotte anglaise tout entière ne peut tenir tête à 
l'ennemi. Corsaires bretons et corsaires poitevins sont en 
embuscade sur la route que nous suivons pour rejoindre le 
roi ou pour revenir de Guyenne. Les marins des confins de 
la Normandie, les garde-côtes, les gens de Wissant , de 
Calais, rendent la pèche impossible. En haute mer, les ga- 
lères des pirates empêchent les pèlerins de rentrer dans 
leurs foyers. Le roi Henri est comme emprisonné dans Bor- 
deau.v : 

In terris galeas, in a({uis forniido {jafeas, 
Inter eas et eas, consulo cautiis cas (2). » 

Henri III, dans ces conditions, fut contraint de demander 
une trêve le 2;i avril 1243 et de regagner l'Angleterre. Aigri 
par son échec, il voulut, peut-être pour donner le change, 
un retour triomphal. La noblesse et le clergé, par ordre, 
vinrent au-devant de lui sur les plages ])ritanniqucs ; ils 
l'attendirent six mois, une sédition des ( îascons l'ayant forcé 
de retarder son retour. Saint Louis, au contraire, eut la vic- 
toire modeste et sans vaine ostentation. Il dut réfréner le 
zèle des Bretons, qui prenaient à la guerre de course contre 
les Anglais un goût immodéré, mais significatif (3). 

Au cours des opérations, venait de se dessiner, tel qu il 
devait subsister pendant deux siècles, l'échiquier des guerres 
maritimes entre la France et 1 Angleterre. Les Frères de la 

(1) 25 avril 1243. {Râles gascon':, t. I, p. 23L n" 1763.) 

(2) Matthieu de Pakis, Chronica majora, t. IV, p. 239. 

(3) Rymer, t. I, p. 419, et Mémoires de Bretagne, éd. D. Morice, t. 1, 
p. 922. 



CONQUKTE UE LA NOIiMANDIF, KT DU l'OIToij. Ml 

Côte basque menaçaient Bayonnc : au début du xiir siècle 
Gastro-Urdiales, Santander, Laredo et Saint-Vincent de la 
Barquera s'étaient étroitement unies en une association dite 
des Quatre villes de la côte, assez analogue aux Cinq- Ports 
anglais, mais avec plus d'indépendance et moins de privi- 
lèges. L'un des premiers actes de la fédération avait été de 
secourir saint Louis en défendant la Rochelle (l); d'autres 
villes basques allaient s'agréger au noyau primitif sous 
forme de fraternité, pour {juerroyer contre l'Angleterre : 
leurs sympathies pour nous agirent puissamment sur la 
politique de la cour de Gastille, qui resta francophile. Beau- 
coup de II Biscaïens " s'installèrent à la Rochelle, devenue 
la rivale de Bordeaux, la grande escale maritime, où les 
marchands du Levant et du Ponant échangeaient leurs 
produits (2), 

Dans la Manche, les Malouins, qui joignaient à une auda- 
cieuse bravoure le sentiment de l'indépendance, n'avaient 
pas la politique indécise de leur suzerain, le duc de Bre- 
tagne; leurs corsaires, hostiles aux Anglais, surveillaient les 
îles anglo-normandes. Les marins picards tenaient en échec 
la flotte des Ginq-Ports. 

Seule, la fidélité de la Normandie branlait encore. En 
politique adroit, Louis IX ménagea longtemps les suscepti- 
bilités de ces Français de fraîche date (3). Avec quelle 
exactitude d'expressions nos chroniqueurs ne mettent en 
ligne que les marins des confins de la Normandie ; il n'est 
jamais question des Normands eux-mêmes. Au lendemain 
de la paix, saint Louis voulut savoir sur lesquels d'entre eux 

'Ti C.-F. DURO, La Marina de Castilla, desde su oriçeit y piiijna cou ta 
de liif/latena liasta la lefundicion en la Armada espaiiola. (^Ilistoria {jene- 
ral (le Espana por individuos de niiiiieio de la real Academia de la Fiisto- 
ria.) Madrid, 1894, in-8». 

(2) Cf. la Coutume d'Oléron. 

(3) En 1250, l'anhevèquc de Houen profitait de l'absence de S Lou 
pour aller rendre honunage au roi d'Angleterre. 

I 21 



32-2 HISTOIRE DE LA MARIINE FRANÇAISE. 

il pouvait compter : « Vous ne pouvez servir deux maîtres à 
la fois, dit-il; entre Henri et moi, choisissez. » Des Nor- 
mands optèrent pour l'Angleterre ; des Anglais , auxquels 
Henri III adressa le même ultimatum, optèrent pour la 
France, au mieux de leurs affaires privées (I). La renoncia- 
tion officielle d'Henri III au patrimoine de ses pères, 
moyennant le don du Limousin, du Quercy et du Pcrigord, 
trancha la question féodale et délia les vassaux normands 
de leur serment (1259) (2). 

Néanmoins des sympathies subsistaient. Des deux côtés 
du détroit on parlait la même langue. Le clergé normand 
possédait outre-Manche des prieurés et des bénéfices; en 
12(36, il votait Tentretien de plusieurs galères contre les 
pirates (îi), sans spécifier que les pirates étaient anglais (4). 
L'aristocratie avait des siens sur les marches du trône d'An- 
gleterre; les coutumes, les traditions entravaient l'annexion 
de la Normandie. Quelque chose y aida, quelque chose de 
très puissant sur un peuple aussi pratique : l'intérêt. 

(1) Matthieu de Paris, Chronica majofa, t. IV, p. 288. 

(2) Ibidem, t. V, p. 741. 

(3) Lettres de S. Louis. Paris, 20 septembre 1266. (Archives de la Seine- 
Inférieure, G 1878.) 

(4) Les marins des Cinq-Ports, faisant cause commune avec les barons 
révoltés contre Henri III, fondaient sur les navires de toutes les nations 
qu'ils pillaient sans scrupules. En cette nièine année 1266, une partie des 
rebelles occupaient l'île H'Axholine, dans le Lincoln : ils se rendirent à la 
discrétion de Henri III. (Coll. Clairainbault. vol. 1188. fol. 75. — Vaken- 
ULiiCH, Hist. des relations... entre la Flandre et l'Angleterre, p. 157.) 



LE BLOCUS CONTINENTAL DE L'ANGLETERRE 

sous PfULIPPE LE BEL 



I 

PIRATEUIE. 



Rivalité commerciale, diversité de langues, animosité 
politique, creusaient un abîme entre les Normands et les 
Aquitains. Je n'en citerai qu'une preuve. Des Normands, 
établis depuis dix ans à Bordeaux et à Bourg-sur-Dordogne, 
furent massacrés dans une émeute, par la seule raison qu'ils 
parlaient français (l). Actifs et entreprenants, les Bayonnais 
encombraient les marches du Nord, Caen par exemple. Sept 
d'entre eux, constitués en Compagnie, obtiennent en 1279 
1 adjudication des sécheries ducales de la pointe Saint-Mat- 
thieu en Bretagne. Les sécheries de poisson, analogues à 
nos sardineries, donnaient de jolis bénéfices en un temps 
où les prescriptions de l'Eglise imposaient un grand nombre 
de jours maigres. Le monopole de ces étrangers lésait les 
pécheurs bretons, qui se révoltèrent. Mal leur en prit. Le 
28 août 1289, le Gonquet était pillé et brûlé par une troupe 

(1) K 01) hoc soluiii quia lingua gallica loqueliantur. « En 1292. {Les 
Olim, éd. Beugnot, t. II, p. 6.) — Le texte primitif de ce chapitre a été 
pul)lié dans la Revue des t/uestioiis liistoriques du 1" octobre 1896, p. 401. 
Je l'ai couiplètement remanié. 



324 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

de pirates (1). Les armateurs bayonnais se maintenaient en 
Bretagne (2). Mais la paix n'existait plus. Alléchés par le 
pillage, les pirates irlandais tombèrent sur nos convois. 

La course engendrait la grande guerre. Fatalement, le 
conflit s'élargissait ; aux Bretons se substituaient les Nor- 
mands, et aux Bayonnais les Anglais. Le lien, que le temps 
rendait plus lâche entre la Normandie et l'Angleterre, allait 
recevoir une définitive secousse qu'Edouard t' s'efforçait 
en vain d'atténuer, en mandant au justicier d'Irlande, Guil- 
laume de Vescy, de ne plus molester les marchands fran- 
çais et de restituer les prises (;î). Au moment même où il 
annonçait que la concorde était rétablie (4), son optimisme 
intéressé recevait un démenti éclatant. 

Pendant le carême de 1292, un incident futile, une rixe 
entre matelots, détermina la conflagration générale. On n'en 
connaît pas très bien les détails, tant la rumeur populaire 
les a déformés et grossis. Suivant la plainte des sujets 
d'Edouard (5), la rixe éclata entre un matelot bayonnais et 
un matelot normand à la fontaine de " Kymenois " , près de 
la pointe Saint-Matthieu (6) : chacun d'eux voulu avoir le pas 



(i^ DoM MoiîiCE, Histoire de Bretarjne, t. I, j). 211. 

(2) ErnaiU Bidon à Saint-Brieuc, Pierre Doumas à Quiiiiper, Pierre Dar- 
sis au Mont Sainl-Mirlicl, oîi nous les retrouvons en 1296. (Archives nat., 
J 240, pièce 18.) — Dupont, Histoire du Coteiitin, t. II, p. 195. 

(3) 15 mai 1291. {Table chronologique^ t. VII, p. 278. — Fr. Michel, 
Histoire du commerce et de la navigation a Bordeaux, t. 1, p. 134.) 

(4) Entre Gascons, Flamands ou autres gens. Avril 1292. (Dupont, Hist. 
du Cotentin, t. II, p. 180.) 

(5) (I Ce sount les grevances et damages queux les Normauns ont faits à 
vos gens de..., de Baione, d'Irland et d'aillours de la marine d'Englcterre, 
et les respons queux vos dite gens vous ount faits sur les choses dount vous 
les avés cliargées. » (Original au Record office, copié par Bréquigny, Bihl. 
nat., Moreau, vol. 690, f" 127; publié par Ghampollign-Figeac, Lettres de 
rois, reines, etc., dans les Documents inédits, t. I, p. 392.) 

(6) Cette dernière mention est de la Chronique de Saint-Bertin (apud 
Maiitkne, N(wus thésaurus anecdotorum, t. III, ,')'' partie, p. 767). — Wai.- 
TKin itii Uemincdurgu, Chronicon (1048-1346), éd. II. -C. Hamilton. Lon- 
dini, 1848, iu-8", t. Il, p. 41. — Willelmi Risuangeu, Chronica et annales 



LK HLOCUS CONTINK.NTAL l)K LA N (iLKT EH 11 K :ti:. 

sur l'autre et puiser de l'eau le premier. Un des conibaltaiils 
tire son couteau : le Normand tombe, frappe ou accidcnltl- 
lement blessé. Haro ! vengeance ! ses compagnons jettent le 
grappin sur la nef de Pierre de Nuunay, coupent le mat, 
exterminent les matelots. A Royan-sur- Gironde, quatre 
autres bateau.v de Rayonne sont coulés, les matelots tués. 

Ces sanglantes Iraces nous permettent de suivre la flotte 
normande. Elle allait à Bordeau.\ charger des vins. Fidèle à 
la politique de conciliation de son maître, le connétable do 
Bordeaux, Iticr d'Angouléme, assemble les maîtres d'équi- 
page de toutes les nationalités et leur fait jurer de ne plus 
causer u à autres grevaunce ne damage " , sous peine d'élre 
lynchés (1). 

D'abord, tout va selon ses souhaits. Les Anglo-Bayonnais 
quittent Bordeaux par petits groupes de quatre ou ciurj 
navires. Les Normands restent les derniers pour terminer 
leur fret. Et voici que leurs quatre-vingts nefs se couvrent 
de châteaux à l'avant, à l'arrière, et mettent bannières de 
guerre au vent. Elle cinglent vers la Rochelle, cueillent au 
Pertuisd'Antiocheune nef bayonnaise qui arrivait de Flandre 
avec une cargaison de draps (2), vingt autres Bayonnais à la 
Tour de «Vylein» , vingt-deux Irlandais à la Jarrie dans la baie 
de Bourgneuf. Une nef de Ross {'^) venait d'écoulerà llouen 
des cuirs et des laines pour une valeur de cinq cents livres; 
elle est amarinée en vue de Cherbourg, l'équipage exter- 



retjnantibua Henrico tertio et Edwaido primo (1259-1307), éd. 11. Tli. 
Riley, dans les Chroincles and memorials of Great Britain. London, 18G5, 
in-8", p. 130. — Tous les historiens ont laissé de côté ces témoignafjos con- 
temporains pour adopter la version d'un compilateur du xv" siècle, Wal- 
singham, qui place la rixe en Gascogne entre un Normand et un Annlais. 
(Historia Anglicana (1272-1422;, éd. H. Tli. Riley, dans les Chronltles 
and memorials. London, 1863, in-8", t. 1, p. 39.) Rislianger appelait le 
lieu de la rencontre « Gartonia » ; Walsingham en a fait « Gasconia « . 
(i) Frappés « tanques le trespas fust amendé » . 

(2) Valant 3,000 livres. 

(3) Irlande. 



;î2(i IlISTOIFiE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

miné, un des garçons pendu à la vergue. Le lugubre trophée 
se balançait au mât, quand la flotte normande entra dans le 
havre de Gaen. En avril, deux nefs de Wycheringe (1) et de 
Drogheda (2) ont le même sort. Deux autres, de Winchelsea 
et de Hastings, furent coulées en vue de Dieppe, et les Diep- 
pois « coupèrent les péesàla mountancc de XL hommes, qui 
mariners, qui pellerins (3) » . 

On peut juger, par ces menus faits, de l'effroyable réveil 
de la férocité Scandinave. Épouvantés « par ce qu'ils sa- 
voient bien que Normans les avoient maudis", les sujets 
d'Edouard I*"" qui se rendirent à Bordeaux au temps des ven- 
danges ne prirent que demi-fret, redoutant d'être attaqués 
au retour [A). 

En cette occurrence, l'attitude de l^hilippe le Bel futassez 
équivoque pour donner lieu aux interprétations les plus 
diverses. Rishanger et le chroniqueur de Saint-Bertin s'ac- 
cordent à affirmer que le roi, loin de calmer les passions 
ardentes des marins normands, se plut à les exciter (5), es- 
pérant ainsi élargir la distance qui les séparait de leurs 
frères d'outre- Manche. Officiellement, Philippe IV parut 
s'interposer entre eux, en faisant bannir, à Bordeaux et à 
Bayonne, défense de molester les Anglais (6). 

Il était trop tard. Les représailles avaient commencé 
contre les sujets français. On mutile les uns, on suspend les 
autres, un l)âton dans la bouche en guise de bâillon. Sur 
les places pul)liques de Bordeaux et de Bourg, on massacre 
les marchands normands, on écartèle un des cadavres, 

(1) Sussex. 

(2) Irlande. 

(3) Champolmon-Figeac, Lettres de rois, reines, t. I, p. 392. 

(4) Ibidem. 

(5) Rishanger, Chronica, p. 130. — Chronicon S. Bertini, apud Mab- 
TKNE, Novus thésaurus an ecdotorum, t. III, part. 5, p. 767. 

(6) Ordres du roi datés du 16 mars 1293. Ses envoyés étaient Jean de 
Tournay, Girard de Provins et Jacques de Bailleul. (Archives nat., J 631, 
pièce 8,) 



LK l!I,()CUS CONTINRNT Ar. DK L' A N GLRT K R II E. 32- 

doat les membres sont jetés à leau. Un navire de pirates 
surprend les collecteurs royaux du port de Fronsac, nul 
sont décapités, au mépris du roi de France et de son frère 
Chariot. Aux châteaux de Bouzet et QulUier, même mas- 
sacre ; les envoyés du sénéchal de Toulouse sont détenus 
neuf jours à fond de cale. Six vaisseaux insultent la ville de 
Lihourne (I ). 

La réaction contre ces atrocités fut aussi atroce. Aux en- 
voyés du roi de France, les Bayoïniais répondaient le 

4 mai 1293 : a Ces Normands, qui ne craijjnent ni Dieu 
ni les hommes, ont passé au fd de l'épée \u\c foule de nos 
}>;ens, écorché P. de llibera, un do nos maîtres de navires, 
assommé ignominieusement l'équipage à coups de hâ- 
tons, d'épées et de pierres, mis aux fers quantité de ma- 
rins (2). » 

Les Normands, en effet, avaient continué leurs arme- 
ments. Au printemps de 12î);î, à peine ont-ils appris la pré- 
sence de la flottille hayonnaise dans la Manche et de la flotte 
anglaise à Boi^deaux, qu'ils s'ébranlent avec trois cents nefs 
pour intercepter le retour de leurs adversaires. Très savam- 
ment ils se forment en trois escadres : l'arrière-garde, em- 
hossée devant l'île de Batz, garde la Manche; le centre 
est à la pointe Saint-Matthieu; lavant-garde à Penmarch. 
Soixante-dix navires britanniques, qui arrivent par petits 
groupes, sont facilement cueillis, les nolis enlevés, les 
matelots exterminés : 1 Angleterre éprouve de ce chef une 
perte de 20,000 livres sterling (;i). A Lannion, neuf nefs 
bayonnaises sont brûlées ; vingt autres s'échappent de 

(1) Aux environs (ie la Saint-Nicolas. Plainte du roi de France contre le 
roi d'Angleterre et les habitants de Bayonne (1293). Elle commence par la 
phrase Olim homine'; de Bayona, dont le premier mot est i'^ri-ine du nom 
iVOlim donné aux premiers registres du Parlement. {Les Olt'iii, t. II, p. 15.) 

(2) Archives nat.. J 631, p. 8, orig. en latin. 

(3) Aux îles Glenans, le Godier de Sandwich, 16 marins, est enlevé par 

5 nefs normandes. 



328 HISTOIRE DE LA MAHliNK FliANÇAISE. 

.Saint-Malo , en laissant deux l)âtimcnts et soixante -dix 
hommes aux mains des vainqueurs. Mais quel horrible sort 
attendait les prisonniers! Les Normands «les uns pendirent, 
et les autres escorchèrent et les pendirent par leurs quirs de 
mené, et pendirent mâtins juste les cristiens en despit de la 
cristenté » . 

L'une des escadres normandes se détacha pour ramener 
les prises. Les autres continuèrent leur route vers Tonnay- 
Gharente et Saint-Jean-d'Angcly. Elles n'y prirent que demi- 
fret pour revenir plus lestement contre une escadre cpu leur 
coupait la retraite. 

Ému des plaintes de ses sujets, Edouard I" s'était fait 
adresser, en janvier I29;i, par Etienne de Pencester, conné- 
table de Douvres, le relevé des navires que les Ginq-Ports 
devaient équiper à toute réquisition (l) et qui entrèrent 
aussitôt en ligne. Le capitaine Robert Typtoft, à la tête de 
soixante-quatorze (i2) vaisseaux l>ien armés, fouilla l'estuaire 
de la Seine (;^) et défit une escadre marchande, qui perdit 
six bâtiments. 

Puis il attendit à la pointe Saint-Matthieu le gros de nos 
forces navales. Le 15 mai, deux cents nefs normandes appa- 
rurent, un baucent de cendal flottant à chaque mât. Non 
plus blanches et noires comme les bauséants des Templiers, 
mais rouges comme l'oriflamme, ces grandes flammes, 
longues de trente aulnes sur une largeur de deux, étaient 
le signal d'une guerre à mort. « Gèles banères signefient 
mort sans remède et mortelle guerre en tous les lious où 
mariniers sount. " Tout ce qu'on prenait à l'ombre de ses 

(1) Rapport présenté à l'Erhiquier par Etienne de Pcncestre en janvier 
1293. (Bihl. nat., collection Moreau, vol. 686, f" iJ9, copie, pulilié par 
RÉmont, Sinion de Mont fort, p. 137, note 1.) 

(2) Mentionnés par Pierre de Langtoft, poète contemporain. [Chronique 
en vers français, éd. Wriglit, dans les Clironicles and Menwrials of Great 
Britain. London, 1868, in-8», t. II, p. 196.) 

(3) Hemingburgh dit à tort le Swyn, c'est-à-dire le canal de l'Ecluse en 
Flandre. (Clironicon, t. II, p. 41.) 



LE HLOCtJS CdNTINKNT.U, l)K l.'A N (; 1. 1 T K i; I! i; :\>ç\ 

plis était de honnc prise (I). Le conibat commença par une 
mer houleuse. Il fut désastreux pour les Normands, qui 
perdirent, soit pendant la bataille, soit à la cote où d'autres 
ennemis débarqués avant eux les attendaient, « moult jurant 
foison » de navires et d'hommes (2), quinze mille iiommes, 
s'il fallait prêter foi à l'aveugle enthousiasme d'un eonieiu- 
porain (:i). 

Enthousiasme compréhensible, car le peuple d'outre- 
Manche considérait la bataille comme une sorte de jugement 
de Dieu, un duel où Anglais et Normands vidèrent leur 
querelle. Voici la légende rapportée par Hemingburgh : Un 
cartel fixait d'avance la rencontre; au milieu de la Manche, 
à égale distance des deux pays, une énorme nef, vide, sur- 
montée d'un étendard, marquait le champ de bataille. Le 
14 avril, les flottes furent au rendez-vous : soixante voiles 
du côté des Anglais, Irlandais et Allemands ; deux cent 
quarante et plus du côté des Normands, Flamands et Génois. 
Un Anglais contre quatre Français ! L'épopée naissante 
s'enrichit d'une description de tempête : » A l'instar des 
passions humaines, les éléments étaient déchaînés. Il nei- 
geait, il grêlait; le vent soufflait par rafales Le cumbal 
s'engagea avec une extrême violence. Mais Dieu nousdonna 
la victoire. Des milliers d'hommes périrent par l'épée ; des 
milliers furent ensevelis dans les flots avec leurs bâtiments. 
Notre butin s'éleva à deux cent quarante navires chargés 
de richesses (4) » . 



(\) CuAMPOLLiON-FiGEAC, Lettres de roi5, reines, etc., t. I, p. 392. 

(2) Rartholom/EI de Cotton, Historia anglicana (449-1298), ccl. H. Ri- 
chards Luaril, ilans les Clironides and Meinorials ofGreat Britain.London, 
1859, in-8'', p. 227. — Grandes Chroniques de France, éd. P. Paris, t. V, 
p. 103. — Lettre de Philippe IV à Edouard /", 28 octobre 1293 (publiée 
par D. MautÈne, Thesaui-us novus anecdotorum, t. I, col. 1249). 

(3) RiSiiANOEn, Chronica, p. 137. 

(4) Hemincrcrgii. Clironicon, l. 1, p. 42. — Ai-je besoin de faire remar- 
quer qu'en 1293 Edouard n'avait pas encore conclu d'alliance avec les 
princes allemands et que les marins génois n'anivi reut eu Normandie que 



330 HISTOIRE T)K LA MARINE FRANC AISE. 

Cette victoire fut suivie flu pillage de la Rochelle par les 
Bayonnais (I). Contre leurs insultes, Regnaud de Pressigny, 
aidé par l'abbaye de Maillezais, mit son château de Marans 
en état de défense (2). 

La gravité des événements, en nécessitant une interven- 
tion souveraine, démasqua la politique des deux rois. Au 
ton impérieux dont Philippe IV réclamait satisfaction, on 
vit qu'il ne blâmait point la conduite des Normands, mais 
seulement leur désastre (27 octobre) (3). L'acquisition de 
Harfleur acheté au duc de Gueldres, leur assurant un port 
de refuge (4), les encourageait à la vengeance. Devant son 
suzerain, Edouard s'abaissa, espérant transiger, promettant 
de comparaître devant ses pairs, livrant pour quarante jours 
les clefs de Bordeaux, Bayonne, Agen, gages de sa soumis- 
sion (5 février 1294) (5). Malheureux! Le séquestre devient 
confiscation; Edouard est déclaré contumace. 

l'année suivante? Ajouterai-je aussi (juc la lettre de Philippe le Bel, les 
autres textes contemporains et le départ de la flotte anjjlaise le 24 avril 
fixent le combat au 15 mai et non au 14 avril, dans les eaux françaises et 
non en pleine mer? — Barthélémy de Cotton, toutefois, place l'événement 
aux ides de juin, c'est-à-dire le 13 juin, et non aux ides de mai : est-ce un 
lapsus? 11 évalue, du reste, la flotte anglaise à 74 bâtiments et la flotte nor- 
mande à 180. 

(1) Lettres de Philippe IV du 27 octobre 1293. (Marti.:ne, Thésaurus 
novns, t. 1, p. 1249.) 

(2) 5 juillet. (Dom Fonteneau, vol. III, p. 409.) 

(3) En même temps, Philippe IV faisait « guernir les frontières de Gas- 
coigne » par ses gens d'armes. (Arch. nat., J 654, n" 16, |)ublié par Bod- 
TARIC, Documents inédits relatifs à V histoire de France sous Philippe le Bel, 
apud Notices et Extraits des manuscrits, t. XX, 2'' p., p. 123.) 

(4) Août 1293. (Bibl. nat., Chartes de Colhert, p. 30.) 

(5) Table chronologique, t. VII, p. 369, 375. — Spicilegium, t. VIII, 
p. 661. —Les Olim, t. II, p. 9. 



LE BLOCUS CONTINENTAL l)K L'A NGLET K R UK . 331 

II 

GUERRE d'escadre 

Furieux d'avoir été joué et menacé d'abandon par ses 
marins, qui parlent de s'exiler avec femmes et enfants, si 
tort ou p^revance leur soit fait en autre manière (1),» 
Edouard organise trois escadres : à l'ouest, Ormond garde 
le canal de Saint-Georges avec les vaisseaux d'Irlande et 
de Bristol; à l'est, les cinquante-trois voiles de Yarmouth, 
capitaine Jean de Botetourt, et les barges royales couvrent 
la Tamise. A Portsmoutli, l'escadre des Cinq-Ports, capi- 
taine Typtoft, et les deux cents transports de (Juillaume de 
Libourne embarquent à destination de la Guyenne un corps 
de cinq cents hommes d'armes et de vingt mille piétons, que 
commandent Jean de Saint-Jean. Jean II, duc de Bretagne 
et neveu du roi, et Guillaume Latimer (l" août l:2*J'i-). L'é- 
crasement de la Hotte normande permet de dégarnir ainsi 
les côtes de la Manche. 

Retenus par les vents à Plymouth et à Dartmouth, les 
Anglais n'abordent que le 1 1 octobre à la pointe Saint- 
Matthieu (2). L'abbaye est saccagée; blés, vins, couëtes, 
draps, croix, livres, ferrures emportés ; le pays ravagé et mis 
à feu jusqu'à Brest, sur une longueur de cinq lieues et une 
profondeur d'une lieue dans les terres. A Saint-Guénolé-du- 
Bois, les Anglais butinent du blé, du sel, des bois d'œuvre 
pour construction navale, ils incendient deux grandes nels; 
mais l'abbaye repousse leur assaut. Fort madrés, les babi- 
tants de Landerneau, ayant enfoui dans des silos leurs biens 
les plus précieux, ne voient enlever par le torrent de l'mva- 

(1) Champollion-Ficeac, Lettres (le rois, reines, etc., t. I, p. 398. 

(2) RiSHANGER, Chronica, p. 143. — DoM MoMCV., Histoire de Bretagne, 
t. I, p. 215 — Nicolas, History of the royal jSavy, t. I, p. 271. 



33-2 IIISTOIHK l)K L.\ >fAI!(\'K FKANCAISK. 

sion que les objets « par dessus terre (I) n . Le 15 octobre, 
les Anglais, touchant à Ré, mettaient à mort une foule d'in- 
sulaires (2). Leur flotte jetait l'ancre à Bour;; en Dordojjne, 
le I" novembre ; elle prenait Blaye le 8 (3). Défilant devant 
les troupes du connétable Raoul de Nesles, qui défendait 
Bordeaux (4), et passant outre, elle débarquait à la Réole 
le corps d'armée de Jean II de Bretagne, qu'appuyait la di- 
vision Typtoft (5). Le reste de la flotte ralliait Bayonne, où 
elle provoquait ce soulèvement du l" janvier 1:295, qui 
chassa les officiers français et leurs partisans : Michel du 
Mans, dit Michel Gascoin ; Amé de Soubist, Jean d'Aix (fi). 
A la tête des émeutiers, avaient marché les ouvriers des 
mines de fer, assez nombreux pour fournir cent soixante 
hommes de pied en temps de guerre. Ils étaient mécontents 
de la concurrence de la métallurgie espagnole, qui lésait 
leur monopole et nous fournissait des armes (7). Du coup, 
Edouard disposait d'une nouvelle escadre, des vingt navires 
de guerre que Bayonne devait en service d'ost (8), et dont 
Barrau de Sescars fut nommé amiral (9). 

(1) Archives iiat., J 240, p. 18, analysée par M. de la Borderie, le 
Commerce et la féodalité eji Bretagne, a^md Bévue de Bretagne et Vendée, 
t. \ (1859), p. 357 : c'est une enquête faite par le vicomte d'Avranches en 
Bretagne en 1296. 

(2) Fragments d'une Chronique de Maillezais, publiée par Marchegay, 
apud Bihliothèque de l'Ecole des Chartes, t. II, p. 162. 

(3) llEMiNonLiuGH, Chronicon^ t. II, p. 47. 

(4) Lat. 9069, fo» 802, 884 v" : Journal de Bobert Mignon. 

(5) Hemiscburgu, Chrojticon, t. II, p. 48. 

(6) Coll. Clairamliaulî, vol. 825, p. 48. — Ce n'étaient que des repré- 
sailles du parti anglais. Les officiers du roi de France avaient abattu la 
maison d'Arnald de Maurie dans la rue du Borgnau. (Moreau, vol. 640, 
f" 291.) — RiSHAKGER, Chronica., p. 147. 

1^7) Pétition de ces ouvriers à Edouard I", février 1295. (Moreau , 
vol. 640, fol. 219.) 

(^8) « .luxta modunx in casu tali progenitorum nostrorum temporibus usi- 
tatum, velitis [c'est-à-dire les Bayonnais] viginti naves gucrrinas hene parare 
ad proficiscenduni in nostris obsequiis supra mare, « Westminster, 20 mars 
1337. (Rymer, t. II, 3» p., p. 163.) 

(9) Botuli Vasconiœ, ann. 23, Edward I, membr. 22; Copie apud Mo- 
reau, vol. 640, fo223. 



LE BLOCUS CONTlNEiNTAL DE L' AN GLETEK R K. 3:1.1 

Quelles forces s'opposeront à ces progrès? En I2i)i. 
Philippe IV n'a pas un navire royal : des matelots démura- 
lisés, une marine décimée. — Mais, d'une année à l'autre, 
tout va changer; nous aurons l'empire de la mer ; rAn};le- 
terre tremblera. Aucun historien, que je sache, n'a montré 
clairement cette merveilleuse création d'une marine d'État, 
puissante et vivace, que nous dûmes au génie de IMii- 
lippe IV (1). Tout était à créer : matériel, personnel, tacti- 
que, arsenaux, navires, amiraux, capitaines ; une année 
après, nous possédions tout cela. 

De longue date, Philippe IV avait songé à mander le 
Midi à la rescousse du Nord. Il pensait que les Hnes galères 
de la Méditerranée pourraient tenir l'Océan, et que les 
Provençaux, les Languedociens, aguerris par les guerres 
d'Aragon, encadreraient bien les marins de la Manche. Le 
l" décembre 129:2, les Génois n'avaient pas été peu surpris 
de la commande de vingt grandes jjalères, faite par les cn- 
vovés des rois de France et de Sicile. " On les aurait construi- 
tes en Provence à moindres frais," remarquait avec étonne- 
mentrannalistedeGénes(2).Maisla discrétion a son prix :lcs 
Français y tenaient, puisqu'ils firent endosser le marché par 
Charles le Boiteux, soit quatorze galères à construire par 
adjudication ad estalium, et six à crédit ad credenliam (3). 
Au moment de la livraison (4), le 4 avril 1294, Charles le 
Boiteux donnait ordre de les consigner immédiatement entre 
les mains de Guillaume Boccuze, délégué et ancien garde 

(1) Jourdain et Routaiic, malgré leurs savantes reclierclies, ignorent le? 
alentours du sujet et ne mettent pas en reliel' la prodigieuse activité du roi. 
Ils n'ont guère fait que disséquer le Journal de Robert Mignon et le plan 
de campagne de Zaccaria. 

(2) Jacobi Auriœ Annales, o.\HM\MonumeiUa (icrmaniœ /li.ttortca^l. W III. 

p. 344. 

(3) Philippe IV en remboursa le prix. (Anliives de Naples, fi<;</. An- 
(jioini 68, fol. 63.) 

(4) Mandement royal daté d'Aqullée, 4 avril 1294. Archives de iNaples, 
Herj. Angioini 63, f" 65.) 



334 HISTOIHE DE LA MAHIINE FllANÇAISE. 

des galères de Philippe le Bel. Les constructeurs à crédit 
ne manquèrent pas de réclamer une indemnité (1). Qu'on 
ne s'étonne pas de trouver parmi ces gens de mauvaise foi 
le lâche qui avait fui à Las Hormigas, en abandonnant l'é- 
tendard fleurdelisé : j'ai nommé Henri de Mari. 

Ces retards empêchèrent Boccuze de rallier Marseille 
avant le 15 août (2), saison trop tardive pour songera gagner 
le Ponant. 

Mais déjà, par un touchant exemple de solidarité fami- 
liale, Charles V avait restitué à Philippe le Bel les vaisseaux 
et l'arsenal de Narbonne, reçus, trois ans auparavant, en 
fidéicommis ou en don. Le recteur de cet arsenal, Pierre 
Bernuis ou Binucci (3), avait été immédiatement dirigé 
avec ^on connétable et ses ouvriers sur Bordeaux (4). 

Guillaume Boccuze profita de son séjour forcé à Marseille 
pour construire ou achever d'autres galères (5). Trop âgé 
pour prendre le commandement de l'escadre, il confia la 
tâche à son fils (ruillaume Père de Mar, châtelain d'Aigues- 
Mortes, tel était son nom, s'engagea, vis-â-vis de Philippe 
le Bel, à entretenir trente de ses galées de Provence, 
« montées chacune de cent soixante hommes» (août) (6). 

Avec l'autorisation royale (7), le châtelain d'Aigues- 
Mortes quitta immédiatement son poste pour enrôler â 
Gènes des équipages. Aux noms des patrons italiens que 
nous allons retrouver dans la flotte française, on peut juger 
qu'il réussit (8). 

(1) Charles II orilonne de faire droit à leurs requêtes. Bari, 20 juin 
1294. (Archives de Naples, Reg. Aiujioini 68, f" 236.) 

(2) Latin 9069, f" 901. 

(3) Le 20 janvier 1294. (Anliives de Naples, Reg. Angioini QS.) 

(4) Latin 9069, f 895. 

(5) « De galeis faetis apud Massiliam. » (Lat. 9069, f" 901.) 

(6) Arcli. nat., J 385, p. 12, pulilié dans le Musée des Archives natio- 
nales. Paris, 1872, in-4", n" 295. 

(7) Mandement de Philippe IV au sénéchal de Beaucaire (19 août 1294.) 
Ms. latin 1017, f" 42 v». — Ménard, Histoire de Nîmes, t. I, p. 131. 

(8) Raffaele Embriaci, Golto Malloiio, Ujjulino Gaslellaiii, INicculo Tar- 



Li: BI.DCUS (JOMIINKMAL DE L'AN GI.KTKR II K. .VA., 

Des patrons provençaux, Pierre Raphaël et Pcrue i\v 
Marseille, Fouque Sereine, Fouque Bronart, Ileinon Feu- 
quier, etc., complétaient ses cadres. Il voulut recruter aussi 
des matelots à Montpellier; mais il se heurta à ropj)osilion 
du roi de Majorque ou de son lieutenant, qui déclara n'être 
point tenu de fournir des hommes au roi de France (I). 

Les trente galères du capitaine (2) Guillaume de Mar 
quittèrent Marseille le 1" avril 1295 (;i). Deux mois après, 
elles étaient en Normandie, non sans avoir abordé à Jersev 
et commis de grands ravages dans l'ile (4). C'était la pre- 
mière fois qu'une flotte de guerre méditerranéenne faisait 
pareil voyage. 

Elle rejoignit à Rouen une seconde division de galères 
que Philippe IV venait de faire construire par des Génois 
experts sur le » fait de la mer » , Henri Marchese, lluguet 
et Albertino Splnola, Lanfranc Tartaro, Nicolas Du Parraz 
et une foule de charpentiers ou maîtres de hache amenés 
avec eux pendant l'hiver de 121)3-1294 (5). 

En mars 1294, Marchese (6) installa pour la première fois 
un arsenal maritime ou Dorsenal à Rouen, dans le quartier 
de Richcbourg, en la paroisse Saint-Martin-jouxte-le-Pont 



taro, Oberto Inghi, Ugo Bonzi, Rosso Goba, « Nicbolas de Sori, Vas|)al, 
Ahon Donte, Ponnence Gouran, Mehletc Po{»nant, Jehan de Sinac, Rcnoiil 
Souchier, Girart Lion, Robin Chybout. » (Gonipte de Girart le Barillier 
(1295), pul)lié par Jal, Archéol. nav., t. II, p. 301-305.) 

(1) Décembre 1294. (Lat. 9192, P 54.) 

(2) « Galée de la Gapitaine. » (Jal, Archéol. nav., t. II, p. 301.) 

(3) Lat. 9069, f" 901. 

(4) Mandement d'Edouard I", du 28 août 1295. (Dupont, Hist. du Co- 
lottin, t. II, p. 193.) Le mandement ne spécifie pas quelle était cette flotte 
française. 

(5) M" Clément du Sain, le visiteur du Temple et autres envoyés du roi 
les avaient amenés. (.Archives nat., J 654, p. 16 : publié par Boltaiiic, 
Documents inédits relatifs à V histoire de France sous Philippe le Bel, 
apud Notices et Extraits des manuscrits, t. XX, 2° p., \). 123.) 

(6) Appelé dans les comptes Henri le Marquis : « Compotus llcurici \c 
Marquis militis pro Dorseval [sic pro Dorsenal] pro galcis apud liothoma- 
gum. » (Lat. 9069, fo 901.) 



336 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

de Rouen (I). De cette époque date la création définitive de 
notre marine de guerre. 

Si chaque ville de la côte (2) supporta les frais de cons- 
truction d'une galère, s'il y eut la galère normande, le galiot 
normand (3), si tous les bourgeois contribuèrent à l'aide 
des galères (4), aucun Normand ne prit part à leur équipe- 
ment. Des maîtres de hache génois les construisirent; des 
calfats provençaux, expédiés par Guillaume Boccuze, les 
espalmèrent (5) ; enfin, elles furent montées par seize cents 
marins venus d'Aigues-Mortes ((>) avec deux mille armures 
que le roi avait demandées au sénéchal de Beaucaire (7), 
Leurs gages étaient payés par les Siennois Pietro Bicci et 
Musciatto Guidi, banquiers du roi (8). 

l'ar un étrange retour des destinées humaines, le courant 
qui jusque-là avait porté les foules vers le midi, vers l'orient, 
refluait vers le nord; Italiens ou Provençaux voyaient dans 
ia France leur terre promise. Tandis que les banquiers 
lombards et florentins (9), en affermant les revenus royaux, 
supplantent les Templiers, des officiers napolitains admi- 

(1) Cil. DK DEAtiiEFAiRE, Rechevchcs sur le Clos des (Calées, p. 4. 

(2) Lat. 9069, f 902. 

(3) La galère Jeiiar \^Gennaro^ de Rouen, le galiot Saiiit-Jame de Gaen. 
(Goiupto de Girard le Rarillier (1295), Jal, Archéol. luiv., t. H, p. 304.) 

(4) Robert de Trousseauville, bourgeois de Rouen, est déclaré non 
exempt « a dono a villa Rothoniagensi domino régi pro auxilio galearum ». 
1294. {Les Olim, arrêts, t. 11, p. 374.) 

(5) Lat. 9069, P 899. 

^6) Sous le commandement de Marc, Jacques et Raymond Sequer, Jean 
de Gliartres, Philippe de Boret, François Ronabelia, Guillaume de Quart cl 
l'ierrc de Roux de Nîmes, Rertrand de Garcia, Jean de Moulins en Auver- 
j;nc, Pierre Robert de Volobrigne, Gappoboni et Pagano de Florence, 
Honiface de Sienne, Theobaldino de Marmaha et Rernard di Gastellario. 
{Ibidem, p. 898-901.) 

(7) Gotes gambesées, bassinets, arbalètes d'it et gorgerettes gambesées, 
23 février 1295. (Lat. 11017, fol. 54 v".) 

(^8) Ijat. 9069, f" 802. — Sur Musciatto Guidi, surnommé dei Francesi, 
cf. l'article de M. Funck-Brentano, Mémoire sur la guêtre contre l'Angle- 
terre, apud Revue historique (1888). 

(9) Les Perruz/i, les Frescobaldi, les Rardi, les Acciaiuoli, les Gerchi, 



LK BLOCIKS CONTINENTAL DE I.'ANGi, iriKIt RE. 337 

nlstrent les domaines de Roherl d'Arlois : témuia lliiialdo 
Grinetti de Barletta, qui s'enfuit après neuf années do ser- 
vice, emportant plusieurs actes qu'il juge sans doute com- 
promettants (1). 

En Bretagne, nous rencontrons plusieurs armateurs ita- 
liens, Guido Bonini par exemple. Machiavel, quelque an- 
cêtre du grand Florentin, établi à Quimpcr, embrasse dans 
ses opérations commerciales le nord et le midi de la France, 
la Flandre elle-même {"2). Puisque je parle de Machiavel, 
nommerai-je un de ses devanciers, Egidio Golonna ou Gilles 
de Rome, le savant conseiller de Philippe le Bel, dont l'ou- 
vrage De regimine Principum eut un aussi grand retentisse- 
ment au moyen âge qu au xvi* siècle le traité du Prince. 
Longtemps, notre tactique navale s'inspira du décalogue 
maritime d'Egidio Golonna, qui reflétait Végèce et Léon le 
Philosophe, nous rattachant ainsi à l'antiquité et au.v tradi- 
tions byzantines. Marins, constructeurs, patrons, amiraux, 
écrivains, tous ces Méridionaux apportèrent, dans nos insti- 
tutions, notre langue, notre stratégie maritimes du Ponant, 
une révolution inouïe, qui laissa de profondes traces et dont 
j'expliquerai plus tard les effets. En retour, ils emporte renl 
des côtes de la Manche et de l'Océan une notion si exacte 
que la cartographie génoise (3), née du lendemain, donna 
les contours précis de l'Espagne, de la France, delà Flandre 
et de l'Angleterre. 

SouG l'étendard fleurdelisé, on comptait six nations, trois 

es Scala, les Spina, les di Giuilice, les Dio-te-Salva, les Dio-te-Viva, les 
Mozi, les Giacomi. (Lat. 9069, f" 802 et passim. — Gioriiale stoiico derjli 
archivt toscaui. Firenze, 1857, p. 258.) 

(1) Thèse de M. de Genniny sur lei, Baillis d'Attois, soutenue à l'Ecole, 
des Chartes le 28 janvier 1896 (en ms.). 

(2) u Banguel Malclavel », italien. (Archives nat., J 240, p. 18 : A. r.K 
LA BoRDERiE, le Commerce et la féodalité eii Bretagne, apud Revue de Bi t- 
tagne et Vendée, t. V(1859), p. .357.) 

(3) Les premières caries génoises, les premiers portulans datés que 1 ou 
connaisse sont ceux de Pierre Vesconte, 1311, 1313, 1318, 1321. 

I. 22 



;î:îS IIISTOIIIF. DK LA MAlilM". FltANCAISE. 

coutumes maritimes, deux grands idiomes. Les Rôles d'Olé- 
ron furent coudoyés par les coutumes delà Méditerranée et 
de la Baltique, par le Consulat de la mer et la Coutume de 
Wishy. Aux bords de la Seine, les idiomes du nord et du 
midi se rencontrèrent, et de leur harmonieux accord naquit 
notre langue du Ponant, rude de mots Scandinaves, moel- 
leuse d'inflexions italiennes. Tel Norvégien qui revenait du 
Groenland ou du Vinland put se trouver en rapport avec les 
frères de ces Génois qui avaient construit une flotte de 
guerre dans le golfe Persique ou qui, depuis quatre ans, 
s'étaient perdus sur la route des Indes. C'était l'année où 
Marco-Polo apportait des profondeurs de la Chine les mes- 
sages que Khouhilaï-Kan adressait au roi de France et aux 
princes de l'Occident (I). 

L'ensemble des bâtiments à rames de Rouen et Harfleur 
au début de 1295 atteignait cinquante galères, sept ga- 
liots (2), montés par sept à huit mille Italiens ou Proven 
çaux. Si le nombre de ces croiseurs annonçait, de la part du 
roi, l'intention d'enrayer les pirateries britanniques, l'achat 
d'une foule de transports laissait supposer qu'ilnese])orne- 
rait pas à la défensive. 

Les transports venaient de la Baltique. C'est à la Ligue 
Hanséatique, encore puissante, que Philippe IV s'était 
adressé. En janvier 1295, cinquante-cinq nefs hanséatiques 
s'acheminaient vers la France, quand Edouard I" les fit 
arrêtera Ravensey, Scardeburg et Newcastle-sur-Tyne (3). 
La violence ne servit à rien. Le 10 février, Philippe IV 
mandait à ses gardes des ports et à ses baillis de faire bon 
accueil aux marchands de la Hanse, sous la réserve qu'ils 
n'importeraient pas les denrées ennemies et qu'ils loue- 

(1) Livre de Marco-Polo, éd. Pauthier, p. 29. 

(2) Compte de Girart le Barillier (1295), publié par Jal, Archéol. »av., 
t. II, p. 301. 

(3) Karl Kunze, Hanseakten aus Eiigland , 1275 bis 1412. Halle-a-S., 
1891, ln-8". n°' 15-16. 



T,F. BLOCIS CONTINKNTAI. I)F-: L" A N (; MIT KlUt i:. ;{39 

raient ou vendraient les nefs dont on aurait besoin pour ]:i 
guerre. Quant au prix de vente ou de location, il serait (i\é 
par quatre prud'hommes, deux j)onr cliaque partie (1). A 
cet achat les officiers royaux apportèrent un tel zèle que le 
roi dut intervenir le (J mars pour déclarer ceci : » Notre in- 
tention n'est pas de retenir la totalité des nefs et vaisseaux 
de la Hanse, mais d'en laisser assez aux marchands pour 
retourner chez eux [-2). » Néanmoins les nefs achetées par 
Philippe furent nombreuses ; soixante-six mariniers les gar- 
dèrent au port (;î), et l'on sait qu'il suffit d'un «jarde par 
navire désarmé. L'embargo jeté sur tous les navires d'Alle- 
magne, d'Espagne ou d'ailleurs, qui fréquentaient les grands 
entrepôts des Flandres sur les bords du Zwyn, permit en- 
core de choisir dix nefs hispano-portugaises, capitaine Jean 
Dès, quelques nefs flamandes et peut-être les vaisseaux du 
roi (4), le Crincus (5), le Saint-Jehan, la Superbe (\q Bayonne. 
Tous ces bâtiments furent bordés et accastillés en guerre (0) : 
une partie d'entre eux furent confiés aux réfugiés bayon- 
nais, capitaine Michel du Mans, dit de Navarre. 

Aux deux escadres de galères et de nefs royales, ajoutez 
la flotte marchande de Normandie, qui fournit encore mal- 
gré ses désastres deux cent vingt-trois bâtiments armés (7), 
et vous avez l'effectif formidable de la flotte française en 

(1) Suerges tvaktaler med frammande magter jemte andra dit horande 
handlingav, ufgîfne af S. Rydbeug. Stockholm, 1877, in-4", t. I, p. 30(î- 
308. 

(2) Codex diplomatlcus Luijecensis. l/iibeik, 1843, in-V', t. I, p. T)")*), 
doc. 619. 

(3) « Four Lxvi mariniers qui ont gardées les nés le roy. » 1297. (Fr. 
25992, P 41.) 

(4) Compte de Jean Arrode, publié par .Ial, Archeol. na»., t. II, p. 307. 
Des marins espagnols restèrent en France en 1295 et 1296. Lat. 9()(i9. 
f" 916.) — Bartholom.ei de Gotton, Historia Aiu/licaïui. p. 282. 

(5) Lat. 9069. f 897. 

(6) Jal, Archeol. nav., t. II, p. 324. 

(7) Jal, Archeol. nav., t. II, p. 324. — Dieppe venait en tête avec 
46 nefs, Leure, Chef-de-Cauxet Harfleur avec 45 nefs (y compris les navires 
étranpers\ Saint-Malo avec 23, Caen avec 16, Étretat 14, Cherbourg 9. etc. 



340 HISTOIHE I)K I. A M A lî 1 N K FHANCAISK. 

1295. llien n'é{Tale l'in^'^éniosité avec laquelle le Siennois 
Musciatto Guidi dei Francesi se procura des ressources 
pour la marine : une aide sur la bourj^eoisie (1) elle clergé, 
V Obole de la mer sur les marchands, la taille des juifs, des 
Lombards, des Italiens, la confiscation des biens des Bayon- 
nais à la Rochelle, la levée d'un centième dans le royaume, 
la levée d'un cinquantième en Champagne, produisirent la 
somme, énorme pour l'époque, de 1,571), 200 livres (2). 

De tout temps la mise à la mer de plusieurs centaines de 
vaisseaux présente les plus grandes difficultés, lors même 
qu'un personnel d'élite y préside. Songez qu'en 1295 il 
n'existait aucun officier d'administration navale. Personne 
n'était préparé à cette lourde tâche; et tout se passa à sou- 
hait. Plusieurs agents se répartirentles opérations si diverses 
de l'armenuMit. Au maître des garnisons des châteaux 
rovaux (3), Girart le Barillier, revint la fourniture des bois- 
sons (4). L'approvisionnement en biscuit, farines, viande 
et hadoc ou aigrefin fut dévolu à Jean de Compiègne et Si- 
mon Larchier (5). Simon Pelitot acheta les fromages (0); 
Jean d'Aix les épices, la cire et la poix (7). Chargé de l'ha- 
billement de la flotte, Gauthier de Bruxelles fournit les 
bannières, les étendards, les panonceaux (8). Enfin, le tré- 
sorier Jean Arrode et le capitaine Michel de Navarre ame- 
nèrent de Bruges les armes elles munitions, lances, haches, 
épées ou couteaux, pots de terre pleins de chaux pour aveu- 

(1) En 1290, 1299, 1315, etc. (Lat. 9069. f 502, 504, etc.) 

(2) Archives nat., J 654, n° 16, publié par Boutaiih;, Documents inédits 
relatifs à l'histoire de France sous Philippe le Bel, dans les Notices et 
Extraits des manuscrits, t. XX, 2^ p., p. 123-129. 

(3) De Saint-Germain, Paris et Vincennes, 1287. (L. Dklisle, Mémoires 
sur les opérations Jinancieres des Templiers, p. 144.) 

(4) Archives nat., K 36, n" 43, publié par Jal, Archéologie nav., t. II, 
p. 301. 

(5) Lat. 9069, f 885 v°. 
(,6) Ibid., f»888 y". 

(7) Archives nat., K 36, n" 43. 

(8) Latin 9783, f 71 v» et 75 v". 



LE BLOCUS CONTINENTAL DE L'AN GLKTEU HE. :UI 

gler l'ennemi (l), en un mot de quoi équiper vlnf;t à vingt- 
cinq mille hommes : comme les marins de l'escadre pro- 
vençale et les gentilshommes possédaientdéjà leurs armures, 
il faut évaluer à une quarantaine de mille hommes (2) les 
corps d'armée échelonnés sur les côtes, à Boulogne, Abbe- 
ville, en Normandie et Poitou (3). 

Deux grands seigneurs, Jean d'Harcourt et Mathieu de 
Montmorency, avaient été préposés, dès le mois de mai, 
«au gouvernement de l'armée et du navire devant dit, cl à 
faire faire les garnisons d'armes, de gens d'armes, de toutes 
choses convenables à la guerre, de vitailles,xle porteurcs, de 
passages et quelque elles soient (4). " Nommésconjointement 
conduiseurs de la flotte, les deux chefs gardaient l'un vis-à- 
vis de l'autre toute liberté d'action. Chacun d'eux eut son 
escadre : sa nef (Jean d'Harcourt en eut même trois) et 
galère de commandement, avec pavillon et fanal à l'arrière, 
ses trompettes, son secrétaire-chapelain (5). En sous ordre, 
se trouvaient les capitaines de galères Henri Marchese et 



(1) Voici le relevé complet de leurs achats : 1,219 veq^es d'if prêtes pour 
faire des arbalètes, 672 bâtons creux et arbres pour arbalètes, 1,885 arba- 
lètes, 40 espringales (ou balistes qui lançaient de gros traits) , 1,263 Jjau- 
driers, 666,258 carreaux à un, deux pieds, à tour, à espringale, 1,126 car- 
quois, 2,853 liassinets, 4,511 cottes gambesées, 751 paires de gantelets, 
373j;orgcres, 13,485 lances, 1,989 haches, 2,067 plates de fer, 1,599 èpécs 
ou couteaux, 618 lanternes et chandeliers à mettre dans ces lanternes. 
105 ancres de fer, 5,280 avirons, 100,550 pots de chaux. (Publié par .ÎAr., 
Archéol. nav., t. II, p. 321-326.) 

{^) 700 navires, 80,000 hommes, suivant un contemporain, .Ikan dk 
THtLRODK (Mo«. Genii. Hixt., Scriptores, t. XXV, p. 5S3). 

(3) A Boulogne et Calais avec le comte d'Artois; à Abbeville avec le 
comte d'Aumale; en Normandie avec ,Iean d'Harcourt et Jean de Rouvray; 
à la Rochelle avec Fouques du Melle et Hugues de Thouars. (HoirrAnic:. 
Documents ine'difi... Philippe le Bel, apud ISol. et ICxlr. des Mss., t. X\, 
2-= p., p. 126.) 

(4) Paris, saint Nicolas en mai 1295. (Boutaric, Documents inédits... 
Philippe le Bel, apud Notices et Extraits des manuscrits, (. XX, 2'' partie, 
p. 119.) 

(5) Jal, Archéol. nav., t. II, p. 326. — Archives nat., K 36, n° 43 bis. 
— L. Delisle, Mem. sur les opérations financières des Templiers. 



34-2 IllSTOIUE Dli LA MAKKNE l- U A iN CAI S K. 

Guillaume Père de Mar (1), le capitaine de nefs Guillaume 
de Harcourt. 

Malgré la dualité du commandement, une pensée unique 
dirigeait l'expédition : cette pensée était celle du roi. Où 
qu'ils fussent, à Dieppe, à Rouen, à Harfleur, pour presser 
les armements, les deux conduiseurs \enaientk\a cour faire 
leurs rapports. C'est ainsi que Jean d'Harcourt vint succes- 
sivement à Pontoise, à Saint-Germain-en-Laye, au château 
de Vincennes {"2). Si Philippe le Bel jugeait prudent de ne 
rien confier à l'écriture ni aux chevaucheurs, c'est qu'il y 
avait, comme on le verra, un plan de campagne secret. 

Armée la première, l'escadre de Montmorency, forte de 
trois cents nefs, ou même de six cents nefs et trente galères 
selon un chroniqueur anglais qu'on peut croire affligé du 
don de double vue, se porte vers la Flandre. Elle embarque 
un grand nombre de Flamands (3) ; puis, revenant brusque- 
ment en arrière, elle jette quinze mille hommes le 1" août 
à l'ouest de Douvres sur un point qu'on ne songeait pas à 
garder, tant y sont hautes les falaises. La ville est surprise, 
les moines du prieuré, qui ont cherché un refuge dans leur 
clocher, échappent, sauf un, aux assaillants : le feu ne s'ar- 
rêta qu'aux remparts du château. Mais là se trouvait le gar- 
dien des Cinq-Poi'ts : sa résistance donne aux milices de la 
côte le temps de charger en masse; refoulés vers les vais- 
seaux, les Français laissent cinq cents hommes sur le ter- 
rain, soit sur le rivage, soit dans les moissons où ces fuyards 

(i) La « jjalie Monseigneur Henri [le Marquis] " eL « la Capitane » de 
Guillaume l'ère. (Jal, Archcol. nav., t. II, p. 326.) — Compte de Henri le 
Marquis pour le fait de la mer « cum ilominis llaricuric et Montisnioren- 
ciad ». (La t. 9783, f" 77.) 

(2) Compte des dépenses de la Hotte de Jean de Harcourt en 1295. 
(Nouv. acq. franc. 2628, pièce 7, orig.) 

(3) JoHANNiS DE ThilrOde, C/uonicoH (1295), apud Monumenta Gertna- 
niœ hislorica, t. XXV, p. 583 : il fixe l'attaque de Douvres au 2 août, mais 
il a tort de dire que Jean d'Harcourt accompagnait Montmorency. Cf. le 
« Gompotus domini Monlis Morenciaci de expensis suis pro duabus viis 
Flandrii» ... (Lat. 9069, 1" 929.) 



I,K 15LOGUS CONTINKNTAL l)i; I. A.NGLKTKUHr., ;5i3 

furent massacrés par les paysans. Trente braves, coupés de 
leurs compagnons, se retranclicnt dans le cloitre de l'ab- 
baye : la nuit venue, après une résistance désespérée qui ii 
mis hors de combat quatorze Anglais, ils se jettent dans 
deux barques; mais deux vaisseaux ennemis les poursuivent 
à travers les ténèbres et les capturent (1). 

Montmorency, après son échec, se retira à Calais (2) en 
laissant aux aguets, dans les parages de Boulogne, deux ga- 
lères et deux galiots (3). Un cinquième ])àtimcnt, détaché 
en éclaireur le long des côtes anglaises, eut Timprudence 
d'aborder à Hythe : ses deux cent quarante marins, attirés 
dans les terres par une feinte de l'ennemi, tombèrent dans 
une embuscade où ils furent massacrés. La galère elle-même 
fut saisie par Jean Colombcrs à la vue des quatre croiseurs 
français (4). 

Les Flamands qui accompagnaient .Montmorency reçu- 
rent à Fécamp, où Philippe IV inquiet d<; la campagne 
s'était porté, un accueil charmant (5) autant qu'intéressé, 
car leur pays constituait pour nos marins une excellente 
base d'opérations. 

Le :24 août, Jean d'Harcourt s'ébranlait avec la seconde 

(1) Pierre DE Lanctoft, Chronii/ue en vers français tinissant en 1297, 
éd. Thomas Wright, dans les Chroiiictes and menwrials of Great Biitain, 
t. II, p. 224. — Hemingburgh, Chronicon, t. II, p. 62. — 15ARTHoi,OM.t:i de 
COTTO^ jHistoria Anglicana, p. 295. — Clironif/ues de France, t. V, p. 113. 
— A. DcOhesne, Hist. de la maison de Montmorency, p. 130. 

Dovere Krent sodoineincnt 
Un assaut e de leur gcnt 
Pi«s «le V sent y perdirent. 

{Trahison et supplice de Thomas de TurbcviUe, puldic par Fr. .Michel, 
dans le Roman d' Eustache le Moine.) 

(2) Compte de Geoffroy Gorjus, maître d'hôtel, pour l'armement de» 
vaisseaux et des galères à Calais. (Lat. 9069, f" 896. — Archives nat., K 
36, n° 43 bis.) 

(3) Lat. 9069, f 902. 

(4) Bartholom^i de Cotton, Historia Anf/licana, p. 296. 

(5) JoHANNis DE Thilrode, Chronicou (1295), apud Mon. Germ. hist., 
t. XXV, p. 583. 



344 HISTOIRE DE LA MAUINE FRA^ÇAISE. 

escadre, avec le contingent naval de Rouen, Leure, Graville, 
Chef-de-Gaux, Dieppe, soixante-dix chevaliers normands, 
quatre cents écuyers, cent cinq dizainiers et leurs es- 
couades (1) comme troupes de débarquement. 

Il ralliait dans le pas de Calais la grosse flotte de Mont- 
morency; et Fimmense armée, sept cents nefs et cinquante 
galères, dit un chroniqueur anglais (2), tenta un coup de 
main sur Winchelsea, vers la fête de saint Jean Décolasse, 
le 29 août. Quatre-vingts nefs de Yarmouth, qui se trouvaient 
par hasard dans le port, protégèrent la ville en se déployant 
en bataille. Elles esquissèrent même des évolutions d'at- 
taque promptement réprimées par l'attitude menaçante de 
notre flotte, qui se retirait, dédaignant de combattre. Les 
deux escadres françaises se disloquèrent, l'une pour re- 
prendre sa station dans le pas de Calais, l'autre pour aller 
jeter l'ancre dans le ZAvyn, « la Soyne, » à l'Écluse et à 
Sainte- Anne-ter-Muyden , « la Mothe. )> Chacune d'elles 
passe l'été sur le qui-vive, sans quitter son poste, attendant 
quelque événement qui tarde à se produire. De l'Ecluse, 
Harcourt dépêche à chaque instant des messagers vers 
Montmorency, qui, lui aussi, se tient aux écoutes... Rien 
d'insolite de l'autre côté du détroit! Montmorency se décide 
à rejoindre Harcourt et dépose à Montendre ses troupes fla- 
mandes (3). Le 9 octobre (4), on dérape : des lettres de rap- 
pel sont venues. Philippe le Bel craignait que « l'intelli- 
gence qu'il avait avec l'Angleterre ne manquât (5) » . Crainte 
trop justifiée. 

Un hasard avait révélé à Edouard, avec le plan de cam- 
pagne de Philippe IV, le danger qui menaçait son royaume. 

(t) Nouv. acq. franc. 2628, pièce 7 : Compte de l'expédition de Jean 
de Harcourt. 

(2) BARTHOLOM.t:i DE CoTTON, Histoiiu AiifjUcana, p. 296. 

(3) Lat. 9069, f- 802 et 929. 

(4) INouv. acq. franc. 2628, pièce 7. 

(5) A. Du CiiESNi:, Tfi^l. delà imn'ion de Uloutmoreiicy Pieiifcs,\>. 130. 



I,K HLOCrS GO Ml m: NT Al. I)K i,' AN OLKTKIl II K. 315 

Ou intercepta une lettre où un chevalier du (Flamorran, 
Thomas de Turbeville, indiquait au prévôt de Paris le point 
faible du littoral. La torture lui arracha l'aveu qu il avait 
promis de livrer un port, et que la Hotte française guettait 
son signal, l'apparition de sa bannière féodale Holtant au- 
dessus de l'étendard du roi. Condamné à mort pour haute 
trahison, il fut traîné jusqu'à la potence par des tortion- 
naires habillés en démons, sur un cuir de bœuf fraîchement 
écorché : "là est-il pendu de une cbcnc de fer et pendra 
taunt que ren de ly durer pura (l). ^ 

La lettre de Turbeville explique l'inaction de notre flotte 
qui attendait des renseignements pour préciser son attaque : 
" Sachez, disait-il au prévôt de Paris, ke poy de garde i ad 
vers le su de la mer. Et sachez que ille de Wycht (Wight) 
est saunz garde... Jeo vous conseyl, ke vus hastyvement 
maundez granz genz en Escoce, kar si lenz poez entrer, à 
tuz jurs gayné le avérez. " L'Ecosse une fois soulevée, les 
Gallois <i se relèverunt " aussi (2). 

Faute de ces instructions, notre flotte était rentrée piteu- 
sement à l'embouchure de la Seine; Jean d'Harcourt partit 
aussitôt pour Paris, h parler au Roi. " Comme escorte, il 
avait quatorze maîtres de nefs (3) ; autant de témoins à dé- 
charge! La rumeur populaire, et Philippe lY n'était pas 
loin de la partager, accusait les deu.v chefs de n avoir pas 
voulu, malgré leurs forces, occuper l'Angleterre (i). Tous 
les deux furent destitués; mais, si Matthieu de Montmorency 
reçut du roi le château d'Argentan (5), Jean d'Harcourt se 



(1) Bartholom.i;i de Cottok, Ilistoria Aitfjlicann, \>. ;<<•(). — IIkming- 
nunoH, C/iionicoii, t. II, p. 00. — Vers sur la trahison et le supplice rie 
Thomai de Turbeville, édilée par Fr. MiciiEi,, dans le liomun li Eustaclic 
le Moine, p. l. — PiKnnK de Langtoft, Chronique, t. II, p. 228. 

(2) BARTuoLOM.fii DE CoTïON, Historiu Ani/Hcaiia, p. 30 'f. 

(3) Nouv. acq. franc., 2628, piik-e 7. 

(4) Chroniques de France, t. V, p. 113. 

(5) A. Du Chesne, Hist. de la maison de Montmorency, Preuves, p. 130. 



34() HISTOIRE DE LA M A It I N E FRANÇAISE. 

vit condamner pour une vieille affaire exhumée par le par- 
lement : une agression contre le sire de Tancarville (1). 
Fut-il seul coupable d'indolence? Je ne le crois pas. Si des 
conflits avec les Bayonnais, les Irlandais, puis les Anglais, 
avaient, par une gradation insensible, désaffecté de l'Angle- 
terre les marins normands, trop de liens de parenté, trop 
d'intérêts rattachaient la noblesse normande à la féodalité 
britannique pour qu'on pût en attendre une action vigou- 
reuse. Deux ans plus tard, Edouard ne craindra pas d'en 
appeler aux barons du Gotentin, à Jean d'IIarcourt tout le 
premier, contre Philippe le Bel (2). Le roi de France dé- 
daigna désormais d'employer des vassaux qui discutaient 
ses ordres et contrôlaient ses actes. Les frais énormes de 
l'expédition — la solde seule des marins atteignait cent cin- 
quante-huit mille livres (3) — contrastaient avec les maigres 
résultats qu'on en retirait : quelques bateaux, du blé, des 
maquereaux pris à l'ennemi [A). Seuls, les Méridionaux 
avaient coulé de nombreux bâtiments anglais (5). Poiu' la 
première fois, nous faisions la triste expérience d'un phéno- 
mène maintes fois éprouvé : courses fructueuses, guerre 
navale stérile. 

Stérile, sinon désastreuse. Les évéques de Saint-André et 
de Dunkeld, venus sous un déguisement de marchands de 
laine à la cour de Philippe le Bel, avaient assuré, comme le 
disait Turbeville, qu'une démonstration navale sur les côtes 



(1) Toussaint 1296. {Les Oliin, t. II, p. 404. — Histoire de la maison 
d'Harcourt, t. I, p. 343.) 

(2) Dupont, Hist. du Cotcntin, t. II, p. 197. 

(3) Lat. 9069, f" 802 : à 35 sols par mois et par homme et pour quatre 
mois de eampagne, cette solde correspond à un effectif de 22,500 marins. 

(4j Historiens de France, t. XXII, p. 763 : « E computo hallivorum 
Francia; anno 1295. » 

(5) u lllo tempore venerunt domino rojjl Francorum soldarii Venetici et 
Genetici, scientes deliellare et defcndere se in mari, qui multas naves An- 
jjlorum destruxerunl. » (Ghronicou Gaufridi de Golione, apud Histor. de 
France, t. XXII, p. 10.) 



LE BLOCUS CONTINKMAL IIK L A N (; 1. 1 1 i;i: it K. 347 

d'Ecosse (1) amcnemit un soulèvement du peuple contre 
l'Angleterre : en prévision de quoi on avait chargé quelques 
vaisseaux de soldats, d'armes, de chevaux et de munitions. 
Dans la nuit du l " novembre 1205, la Hotte française voulut 
surprendre les habitants de Berwick, la dernière ville an- 
glaise au nord; mais une effroyable tempête engloutit les 
vaisseaux, corps et biens, sans qu'un seul homme échappât 
pour porter la nouvelle du désastre (2). Ce qui tendrait à 
infirmer ce récit, c est que, huit jours seulement auparavant, 
les ambassadeurs écossais se trouvaient encore à Paris (3). 
Au mépris de notre flotte, qui ne désarma qu'à la Saint- 
Martin (i), les flottes britanniques s'ébranlaient : l'iuie, de 
Portsmouth, entraitdàns le Zwyn, que nous venions d'aban- 
donner, et capturait à Dam quinze nefs espagnoles. Une 
autre, de Yarmouth, vengeait à Cherbourg le sac de Dou- 
vres (5) : le château de Cherbourg résista (6), car les com- 
missaires royaux, chargés d'inspecter les places fortes, 
l'avaient mis en état de défense en rasant les maisons 
d'alentour. Mais ral)]jaye fut pillée, l'abbé jeté à fond de 
cale, le Cotentin ravagé avec une telle rage que, trente ans 
plus tard, les ha])itants de Barfleur en gardaient le souvenir 
très vivace (7). 

(i) Jj' " Acsliiiiatio reruiii necessariaruiii pro cxcrcilu Scotix' « , duiis le 
rejjistre Ci-oix de la ChamUre des Comptes aujourd'hui perdu, que Dom 
Gahpestier (Glossarium mediœ et injimœ lalinilatis, art. Baucens) attribue 
à l'année 1295, est en réalité de 1336. On le verra plus loin. 

(2) C/iioniifue de Lanercost , p. 166: apud Michel, les Écossais en 
France i t. I, p. 42. 

(3) Le 23 octobre 1295, les deux cvéques écossais susdits et les «licva- 
liers Jean de Soûles et Engucrrand d'Uniframviilc, audiassadeurs du roi 
il'Écosse, avaient promis, par la convention de Paris, le maria{;e ilu hls 
aine de leur maitre ave<- la Hlle de Charles de Valois. (Pièce publiée dans 
Memingburgh, Clironicon, t. II, p. 88, note 1.) 

(4) Nouv, acq. franc. 2628, p. 7. 

(5) RiSHANGER, Chronica, p. 150. 

(6) Arch. nat., JJ 49, foi. 103 v". 

(7) Franc. 25697, pièce 126 



348 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 



III 



BLOCUS CONTINENTAL DE L ANGLE TER RE 



L'Angleterre sortait grandie de la lutte. Le péril de l'in- 
vasion était conjuré; à ses frontières, les Gallois re]>elles, 
les Ecossais hostiles, se ti'ou\ aient arrêtés. Les uns per- 
dirent leurs bardes, les autres leur palladium, la pierre de 
Scone où l'on sacrait les rois; et leur roi lui-même, Jean de 
Badleul, battu à Dunbar, était enfermé dans la Tour de 
Londres. Sur le continent, l'Allemagne, le Brabant, Juliers, 
Bar et Ferret, inondés de sterlings, allaient se déverser sur 
France, tandis qu'Edouard s'enfermait dans son île comme 
un sanglier dans sa jjauge, prêt à découdre l'ennemi de ses 
flottes puissantes. 

Une attitude aussi résolue laissa Philippe le Bel fort per- 
plexe. Non qu'il manquât de moyens d'attaque : au moindre 
signe de lui, huit cents vaisseaux de guerre jetteront cent 
vingt mille hommes dans 1 île. Le signe ne fut pas fait. A 
côté du projet d'invasion, un autre, immédiatement réali- 
sable, s'élabore. Où l'agression échoue, la faim réussit. 
Laissant à plus tard l'invasion, Philippe IV adopta contre 
l'Angleterre la stratégie passive du Blocus continental. 

" Pour réduire cette insaisi8sal)le ennemie, il doit cher- 
cher de tous côtés des moyens de guerre indirecte, prendre 
des sûretés et des gages, s'emparer de toutes les positions 
d'où il pourra inquiéter, mena(-cr, léser l'Angleterre; il doit 
opposer partout la terre à l'Océan. .11 introduit de force ou 
insinue son autorité chez tous les Etats qui ronvironnent... 
allongeant sa domination sur les côtes de la mer du Nord et 



I.K lU.OCL-S CONTINKNTAi. ItF l.' A N (;i. I T l.r. l! I , :un 

de celle du Midi, pour en interdire lappruilie an conuncrce 
insulaire (1). " 

Laissez la violence, mettez en relief l'adresse; aux vic- 
toires napoléoniennes sultstituez de pacifiques traités qui 
furent aussi des victoires; et vous pourrez dire de IMiilippo 
le Bel ce que fit Napoléon. A cinq siècles de distance, a 
deux souverains de génies si divers, la mènie haine inspiia 
la même politirpie de domination universelle. Les vues 
qu'exposait le petit avocat Pierre Dubois sur l'extension et 
l'omnipotence de la monarchie française (2), si elles furent 
goûtées de Philippe le Bel, ne l'auraient pas moins été de 
Napoléon. 

De Gibraltar jusqu'au pôle, la diplomatie de Philippe IV 
isole les Anglais dans leur île et les retranche du monde. 
Des rivages siciliens jusqu'au fond de la Baltique, un im- 
mense réseau, à peine troué sur les côtes de Gascogne, en- 
veloppe et paralyse le commerce l^ritannique. Tandis que 
la zone extrême mobilisera de puissantes flottes, aux rive- 
rains de l'Océan et de la Baltique, aux Basques et aux Han- 
séates, Philippe IV insinuera le blocus; il l'imposera à ses 
vassaux, aux Flamands et aux Bretons. 

Les traités passés en 1295 ne reflètent pas encore — sauf 
un — le gigantesque projet du roi. Il n'y est question que do 
l'invasion éventuelle de l'Angleterre, en vue de laquelle «m 
retient les flottes étrangères pour le printemps de 129(J. 

Une convention secrète annexée au traité d'Anagni pro- 
mettait au roi de France le concours de quarante galères 
aragonaises, coiumandées par un amiral et plusieurs capi- 
taines, et montées de 7,200 hommes. Philippe se réservait 
les places conquises et la moitié du butin pris en mer, à 

(1) Vandal, Napoléon et Alexandre l\ Paris, 1891, in-8". Avant-propos, 
p. IX. 

(2) Cf. RouTARic, Notices et extraits de documents inédits... sous Phi- 
lippe le Bel, apud Notices et extraits des mss., t. XIII, 1'" p.. p. 167. 



;j .^o H I s r ( ) I R v: I ) i>: l a m a r i n e f h a .\ (; a i s k . 

l'exception dn roi d Angleterre, qui resterait prisonnier de 
l'amiral d'Aragon (1). 

L'amiral dont il escomptait les services était le redou- 
table Roger de Loria, le libérateur de l'Aragon; Philippe 
avait gardé un profond souvenir de cette rude figure appa- 
rue menaçante un soir d'octobre 1285, au col de Panissars, 
lorsque les débris de nos troupes repassaient les Pyrénées 
espagnoles derrière la litière du roi de France moribond (2). 

Or, Roger de Loria, loin de songer à capturer le roi 
d'Angleterre, venait de lui offrir ses services. L'indépen- 
dance dont jouissaient tous les grands amiraux, aventuriers 
et armateurs autant qu'officiers, le prestige que Loria devait 
à ses nombreuses victoires (ïî), justifiaient l'audacieuse dé- 
marcbe du vieux héros des guerres de Sicile et d'Aragon. 
Le :27 avril lii95, Edouard I " lui dépéchait un clerc avec 
prière d'obtenir du roi Jayme quelques troupes et d'aviser 
au meilleur moyen de servir l'Angleterre (4). Ce moyen ne 
fut-il point de refuser de souscrire au traité et de continuer 
la guerre contre les Français de Sicile? 

Au moment même où il signait le traité d'Anagni, à mille 
lieues de là, Philippe le Bel mendiait une flotte plus puis- 
sante. En juin 1295, Eric VI, roi de Suède et Norvège, don- 
nait pleins pouvoirs à son cousin Ouen Huglac (5), jarl 
d'Hegrenes, pour traiter avec la France. La convention fut 
passée le 21 octobre suivant, à Paris, l'avant-veille d'un 



(1) Traité d'Anagni entre Jayme d'Arajjon et Philippe le Bel, 23 juin 
1295. (Zl'RITA, Anales d'Aracjon, t. I, p. 358.) La solde était tixée à 
40,000 livres tournois le premier trimestre, puis à 30,000 livres tous les 
deux mois. 

(2) MuNTANER, Cliroiiica dels reys de Aragon, cap. cxxxvui. 

(3) Voyez, sur l'indépendance de caractère de Loria, Delaville le Roulx, 
la France en Orient, t. I, p. 57. 

(4) Rei'ord's office, Rotuli Vasconiœ, ann. 23 Edward I, mcudjr. 22; 
copié par Bréquigny, apud Biblioth. nat., Coll. Moreau, p. 690, ï" 163. Le 
clerc s'appelait Arnal Lopez. 

(5) Audoenus Muglaci, 



LE BLOCUS GOMIM'.NTAL H K. l'AN (;f.F.T KHR i:. :i:,| 

auliv Iralté avec l'Ecosse, qui pourtant s'riail inmvro en 
conflitavec la Norvège. Le plénipotentiaire promit, pendant 
la durée de la {;ucrrc, 200 jjalères et 100 grands navires 
bien armés, approvisionnés pour quatre mois chaque année 
et montés de 50,000 hommes, chaque navire ayant un état- 
major de quatre officiers (1). 

Ces chiffres fantastiques n'excédaient point les ressources 
de la presqu'île Scandinave. La seule flotte provinciale en- 
tretenue par les districts de Norvège s'élevait à 2})2 bâti- 
ments, 12,700 rameurs (2). 

Huglac s'était engagé à équiper l'avant-garde (3), que les 
commissaires royaux G. Fresmade et Bertrand de Cressy 
allèrent chercher (4). Mais la guerre éclate entre la Suède 
et le Danemark. Et, bien que le roi Eric ratifie le traité (5), 
bien que son frère Haquin, duc de Norvège (6), épouse une 
Française, Isabelle, comtesse de Joigny, oncques ne pa- 
rurent les flottes Scandinaves. 

Les Hanséates, nous l'avons vu, en particulier Wisby 
dans l'île de Gothland, si célèbre par ses coutumes mari- 
times; Riga, Elbing, Greifswald, Stralsund, Rostock, Wis- 
mar, Lûbeck, Hambourg, Campen, avaient promis à Phi- 
lippe le Bel de n'importer ni laines, ni cuirs anglais, écossais 
ou irlandais (7). 

Le blocus continental de l'Angleterre, dont le premier 
jalon se trouvait ainsi posé, ne devint effectif qu'après 

(1) Moyennant 30,000 livres sterling. Archives nation., ,1 457, pièce 2, 
orij»., publiée par Jal, Archéologie navale, t. II, p. 291i-. 

(2) Pardessus, Lois maritiines, t. III. p. 11-19 : Gidathiiuj de 9V0 .on- 
lirmé en 1274. 

(S'I Moyennant 6,000 mares sterling. (Areliivcs nation.,.! 457, pièce 5.) 

(4) Compte de Jean Arrode arrêté le 28 août 1296. yJAL, Arcliéol. nav., 
t. II, p. 326.) — Archives nation., .T 457, pièce 6. 

(5) Bergen, 1296. (Archives nation., J 457, pièce 10.) 

(6) Archives nation., J 457, pièce 9. 

(7) Paris, 16 février 1295. Suerges traktater med hammamle maijter 
lemte andra dit horande Uandlingar, uFgifne af S. Hydherg. Stockholm, 
1877, in-4", t. I, p. 306. 



352 IIISTOIP.K DK l.A MARINE FRANÇAIS!:. 

l'échec de nos projets criuvasion. Défense expresse d'im- 
porter des marchandises anglaises et d'exporter des chevaux 
de bataille, des blés, vins ou autres munitions dont l'en- 
nemi pût protiter, fut alors l)annie par tout le royaume (l). 
De gré ou non, la Flandre s'y trouva comprise; seule, était 
autorisée l'entrée des marchandises en provenance d'un 
pays désormais allié, l'Ecosse (2) ; les navires neutres saisis 
avec carjjaison écossaise furent relâchés (;V). 

A la suite d'une conférence de Philippe le Bel avec le 
comte Florent, la Hollande se fermait à son tour au com- 
merce brilannique. Le 24 janvier l!29(), Edouard mandait 
en hâte à ses baillis d'arrêter tout départ pour cette destina- 
tion et de diriger les marchands sur le Brabant encore 
fidèle (4). Mais, devant le dernier asile des négociants an- 
glais, une escadre, partie de llarfleur au mois de mars (5), 
apparut. Son commandant, Michel du Mans, dit de Navarre, 
enleva lestement les bâtiments ennemis (6). Il songeait à 
mieux. Un prompt ravitaillement (7) à Rouen, Leure , 
Harfleur, lui permit de reprendre la mer au mois de juillet. 
Il avait combiné contre Yarmouth un coup de main qu'un 
millier d'hommes, Français et Flamands, déguisés en pé- 
cheurs devaient exécuter. Malgré la précaution que le roi 
avait prise de dépécher en Flandre deux commissaires avec 
ordre de consigner tous les navires en partance (7 juillet) (8), 

(1) Guillaume de Bernav et Jean Widerue reçoivent un nouvel ordre de 
faire exécuter cette consigne. Paris, 17 octobre 1296. i^Mélancjes Colbert, 
vol. 346, p. 48.) 

(2) Saint-Gerniain-en-Laye, 28 août 1296. (^Mélaii(jes Colbert, vol. 346, 
p. 47.) 

1^3) Paris, l-"- juin 1296. (Mélanges Colbert, vol. 346, p. 37.) 

(4) Bartholom.ei de Gotton, Hist. angL, p. 303. 

(5) Lat. 9069, P 884 v°. 

(6) Lat. 9069, f" 910. Il était de retour le 31 mai avec cinq prises. 

(7) Le ravitaillement de la flotte fut confié à Gilet Châtelain, qui rendit 
son compte le samedi après la Saint-Jean-Baptiste, 30 iuin 1296. (Lat. 
9069, f" 885.) 

(8) Mélaïuje^ Colbert, vol. 346, p. 46 



LI-: BLOCrS CONTINKNTAI 1)1 I. A N (; I. IT K n (t K :{:,;{ 

lo mystère transpira : Michel du Mans, à son arrivée de- 
vant Yarniouth, trouva en face de lui les vaisseaux de guerre 
de l'amiral Botetourt, massés là depuis le iS juillet 'I . Il 
se borna donc à balayer la mer du Nord durant Véiv cl l'au- 
tomne (2), et le fit avec un tel succès qu'Edouard I" défen- 
dit de laisser sortir aucun convoi à la merci de la en li- 
sière (3). On n'eut à déplorer, du côté des Français, (pic la 
perte de la nef royale P/n'/ipix-, la plus fameuse des cocpics 
des deux pays, qui succomba dans un san};lant conflit contre 
une division anjjlaise (i). 

Une seconde escadre mouillée à Cherbourg, qu'elle était 
venue occuper précipitamment au moment de la descente 
ennemie, y complétait ses armements (3). De là, V amiral 
des (jnlères Otton de Toucy ((>), le premier amiral en titre 
que nous ayons eu dans les mers du Ponant, observait les 
mouvements d'une grosse flotte massée à Plymouth au com- 
mencement de l'année 1296. Elle s'ébranla le 15 janvier et 
mit le cap au sud-sud-ouest; une pointe dans la rade de 
Saint-Matthieu, où cette fois la ruse des Bretons ne put 
sauver « ce qui estoit rcpost sous terre " , lui procura des 
vivres, mais fut suivie d'un échec devant l'abbaye de Sainl- 
Guénolé du Bois (7). A bord des trois cent cinquante-deux 
bâtiments qui composaient l'expédition, une armée anglaise 

(i) Nicolas, History of the royal Navy, t. I, p. 278. 

(2) Le 21 décembre, il rendit compte de sa campagne. (Lat. 9069, 
fol. 931.) 

(3) 30 août 1296. (BARTHOLOM,t:i de Gotton, Hist. cutrjL, p. 313.) 

(4) Flores historiarum, t. III, p. 99, 289. 

(5) En pavois, lances, apparaux fabriqués dans les forêts de Robert Ber- 
tran, sire de Bricquebec. IMiilippe IV donne l'ordre d'en solder les frais, 
19 février 1296. (Jourdain, Ui Marine sous Philippe le Bel, p. 386, n" 2.) 

(6) JNommé le 23 décembre 1295. (Lat. 9069, fol. 898.) — Lat. 9069, 
foi. 898 v". 

(7) Archives nation., J 240, p. 18, analysée par M, de i.a Borderie, le 
Commerce et la féodalité en Bretagne, dans la Revue de Bretagne et de 
Vendée, t. V (1859), p. 357. — Do.\i Morice, Histoire de Bretagne, t. I. 
p. 216. 



354 IIISTOIlli: 1)K LA MAfSIM. l'R AN CA I S K. 

passait en GuyGune sous le conunandeineiit des comtes 
Edmond de Leicester, Henry de Lincoln et de Jean, duc 
de Bretagne. Elle enleva Lesparre le jeudi saint 22 mars; 
le samedi, elle se heurtait aux dix mille hommes du maître 
des arbalétriers Jean de Brûlas et du capitaine de l'armée 
navale de la Gironde (1), Oudart de Mauhuisson, qui cou- 
vraient Bordeaux. Un combat sanglant engagé sur le Heuve 
et dans les rues, tourna à notre avantage; la Hotte ennemie, 
se repliant en désordre, descendit la (jironde, brûla Lan- 
gon, Saint-Macaire, et vint atterrir à Bayonne (2). Elle fut 
renforcée par les "bonnes gens " de mer de l'amiral Barrau 
de Sescars, qui avait reçu l'avis de se ranger aux oi'dres 
des amiraux de la métropole, Libourne et Botetourt (3). 

Mais Philippe le Bel ne lui laissa point poursuivre ses 
avantages; profitant des fautes qu'elle avait commises en 
spoliant à nouveau les Bretons et en inquiétant les Basques, 
il étendit sur l'Océan, comme il l'avait fait sur la mer du 
Nord la trame du blocus continental. Dans la trouée de 
Guyenne, il jeta l'armée de Robert d'Artois et l'escadre 
d'Otton de Toucy : une vingtaine de galères et de galiots (i). 
Toucy, muni d'une provision de route, le P' avril, à son 
départ de Cherbourg (5), débarqua à Guernesey quelques 
troupes qui détruisirent le quai de Saint-Pierre-Port et oc- 
cupèrent pour un temps éphémère le Château-Cornet ((5) ; 
puis il vint bloquer les places fortes occupées par les An- 
glais sur la Gironde. Bourg, étroitement serrée (7), était en 

ri) Lat. 9069, fol. 896 et 926 v'\ — Lat. 17658, fol. 20. 

(2) Guillaume Guurt, la Brandie des royaiis liiif/iuit/es, dans les Histo- 
rieim de France, t. XXII, p. 220. 

(3) Mandement d'Edouard I" à l'amiral Barrau de Sescars, 12 décembre 
1295. (Moreau, vol. 640, fol. 239.) 

(4) Lat. 9069, fol. 925. 

(5) P. Anselme, Histoire (jénéalog., t. VII, p. 734. 

(6) Bibliothèque de l'École des Chartes, t. XXXVII, p. 143. — DuPOST, 
Hist. du Cotentin, t. II, p. 194. 

(7) Le 1" septembre, devant Bourj;, Toucy toucbait 20,000 livres pour 
l'entretien de l'escadre. (P. Anselme, Hist. ijcnéalog., t. VII, p. 734.) 



LK lif^dCrs CdNTIM-NI AI m; l/ A \ C I, i: | i:ii |î I t .o 

détresse, quand soudain une ucf sortit de liluye avec une 
cargaison de vivres et passa au travers des galères du 1.1..- 
cus (l). Elle était commandée par Tintrépide Simon d.- 
Montégu. Sur ce, la grosse flotte qu'Henry de Lincoln rame- 
nait de Bayonne fut signalée. Trop failde pour risquer une 
bataille, Toucy se replia sur les places françaises de Hor- 
deaux et la Réole ; malade, moribond, il résignait son com- 
mandement entre les mains d'Henri Marchese (:2:i oelo- 
bre) (2). Bientôt l'ennemi s'éloigna et disparut. Pour la 
campagne prochaine, le nouveau capitaine échelonna ses 
navires de course, quatorze galères, cinq huissiers et plu- 
sieurs galiots, depuis la Réole (;^) jusqu'à la Rochelle, de 
façon à intercepter les convois. La mémo tactique était 
adoptée dans la Manche, où la seconde escadre royale, 
d'égale force, avait Rouen comme base d'opérations et 
Calais comme poste avancé ; elle pourchassait l'ennemi avec 
sept huissiers, dix galères et plusieurs {jaliots (4). Gomme 
on renonçait à envahir l'Angleterre, Philippe le Bel s'était 
défait de ses nefs de transport et n'employait plus que des 
croiseurs pour maintenir rigoureusement le blocus Suivant 
l'expression énergique d'un contemporain, « nostre segneur 
le roy ot tout désarmée la mer, c'est à savoir l'an 1111 '^ 
XVI (5). » 

(1) RiSHAKGER, Chronica, p. 155. — l'.douanl \" mand.iil le I 1 u\ lil 
1296 à Richard Fitz James, gouverneur de Bourg, qu'il lui envoyait si\ nefs 
chargées de blé. (Moreau, vol. 640, fol. 249.) 

(2) Lat. 9069, fol. 858. — Lat. 9783, fol. 87. —Du Gange, Glossaiium 
mediœ latinitatis, art. Admir. — En mémoire des bons services de ïoucv. 
sa fille reçut du roi une dot de 1,500 livres. (Coll. Clairambault, vol. 107, 
p. 8365.) 

(3) Lat. 9783, fol. 87. — Le compte de «G. de Cornalli » pour les 
galères de la Gironde est rendu le mardi après les Brandons, 1296 (n. st. 
1297) (Lat. 9069, fol. 898 v".)— Moreau, vol. 640, fol. 261. 

(4) Rapport de l'amiral Benoît Zaccaria [Rouen, fin de l'année 1297]. 
(Archives nation., J 456, n%36*; publié dans les Notices et extraits des mss., 
t. XX, 2' p., p. 112-117, par Boutaric, Documents inédits relatifs U l'his- 
toire de France sous l'Iiilippe le Bel.) 

(5) Notices et extraits des mss., t. XX, 2^ p., p. 126. 



;5r)(i MIS TOI liK DE LA M A li I N K FI! A XC AI SK. 

Le vicomlc d'Avranches, déléjjué en Bretagne, informait 
contre les armateurs qui tratlqualent et vendaient des muni- 
tions en Angleterre. De Saint-Malo à Quimper, dans dix- 
huit ports, le vicomte nota peu de délinquants; il recueillit 
au contraire de nombreuses doléances de populations exas- 
pérées par la dernière descente des Anglais (1). A l'imi- 
tation des Malouins, qui comptaient l'année précédente 
vingt-trois nefs dans la Hotte française (2), les marins bre- 
tons, Even de Coquez, par exemple (3), allaient s'engager 
au service de la France. 

Le séjour de la flotte anglaise à Bayonne avait donné une 
chaude alerte aux Basques, coupables de quelques pirate- 
ries contre les convois de leurs voisins (i) ; la menace de 
représailles provoqua une formidable ligue des ports de la 
Navarre. Santander, Laredo, Castro-llrdialcs, Yittoria, Ber- 
meo, Guetaria, Saint-Sél)astien, Fontara]>ie, se confédérc- 
rent immédiatement en inie Hennandad ou Confrérie, dont 
le statut principal spécifiait l'interruption de tout négoce 
avec Bayonne, avec l'Angleterre et avec la Flandre durant 
la guerre (mai l!29()) (5). Si la Flandre était comprise dans 
la prohibition, c'est que, on se le rappelle, quinze navires 
basques furent capturés dans les eaux de Dam (6). La ran- 
cune navarraise, conseillée par Philippe le Bel, ne se borna 
pas à une simple mise en interdit. Le 2 mai de l'année sui- 
vante, Bermeo nommait des plénipotentiaires à une nouvelle 

(1) 1296. (Archives nation., J 240, p. 18, analysée par A. de la Borde- 
niE, le Commerce et la féodalité en Bretagne, apud Revue de Bretagne et 
de Vendée, t. V, p. 357.) 

(2) Compte de Girart le Barillier, publié par Jal, Archéol. nav., t. II, 
p. 304. 

(3) 1299. (Latin 9783, F 100.) 

(4) Les Basques avaient intercepté les nefs bayonnaises : Sainte-Marie, 
revenant d'Afrique (1295); Saint-Pierre et Saint-Nicolas, revenant d'An- 
gleterre (1297). (Rymer, Fœdera, t. I, 3'' p., p. 150, 178. — Coleccion 
diplom. de la Cronica de D. Fernando el IV, t. I, p. 286-352.) 

f5) Coleccion diplomatie a de la Cronica de don F'ernando el IV , t. I, p. 53. 
(6) Cf. supra, p. 347, 



LE BLOCUS CONTINKNTAf, 1)K L' AN G LLTE K UK. 3:,7 

assemblée de la Hermandad à Castro-Urdiales pour enten- 
dre les propositions du roi de France aux villes maritimes 
et se concerter avec ses messagers sur la guerre anglaise ( I ) . 

A mesure que Tétau se resserrait davantage sur le com- 
merce britannique, s'élevait par toute l'Angleterre un con- 
cert de plaintes de plus en plus vives : le Parlement les lit 
entendre au roi dans de violentes remontrances. 

La laine, qui constituait à elle seule « la moyté de la 
value de tout la terre » , ne peut plus, disait-il, s'écouler à 
l'étranger. Et pour achever la ruine de vos malheureux 
sujets, vous ne permettez plus l'exportation des laines que 
par certains ports où elles sont frappées d'une " maltote " 
destinée à couvrir les frais de l'expédition de Flandre (2). 

En dépit des protestations de ses sujets, Edouard avait 
trouvé le point faible de la politique française. Le blocus 
continental n'atteignait point seulement l'Angleterre ; il 
frappait aussi les Flamands, privés par là des matières 
premières d'outre-mer; Philippe le Bel ne put empêcher 
entre ses victimes une association d'infortunes. Sur ses 
mesures prohibitives, un souffle de liberté passa. 

Libertaires par nature, libre-échangistes par besoin, les 
Flamands ne purent supporter d'entraves à leur commerce. 
Et le blocus continental, entamé aux Pays-Bas, s'effon- 
dra. Ce fut l'œuvre du traité de Bruges du 8 mars 1:25)7 : 
l'alliance d'Edouard l' et du comte Guy, un mutuel res- 
pect de leurs pavillons, en constituaient la base; ou stipu- 
lait l'obligation pour chaque navire flamand ou anglais île 
porter un certificat de son port d'attache, de façon à dé- 
jouer tout subterfuge de l'ennemi, et l'on adopta la loi du 



(1) Original aux Archives de la chambre des comptes de Navarre, copie 
en la Collection Vargas Ponce, t. LU, n" 8; analyse dans DriiO, La marina 
fie Castilla, t. I, p. 231. 

(2) Remontrance du parlement anglais au roi, 1297 (publiée dans Me- 

ÎMINGBURGH, ClironicOH, t. II, p. 125). 



3:.S mSTOIRK DE l>A .MARINE FRANÇAISE. 

talion en cas de rixe entre les matelots des deux pays (1). 

Par la brèche qui s'ouvrait sur le continent, Edouard 1" 
s'élança avec une flotte imposante, cinq cents vaisseaux, 
dit-on (2). Assailli en route par le vaillant armateur calaisien 
Pédrogue, il perdait quatre beaux navires (3). Quelques 
heures après, un combat terrible s'engageait entre deux divi- 
sions de sa propre flotte, entre les marins des Cinq-Ports et les 
gens d'Yarmouth. Edouard n'eut qviele temps de dégager ses 
trois grandes nefs, en particulier le Bayard^ qui portait le 
trésor, et de les pousser au large, hors du foyer d'incendie 
allumé par les marins des Cinq-Ports : vingt-cinq nefs 
d'Yarmouth brûlaient (4). Ce fut à ces sinistres lueurs, avec 
des troupes hargneuses de mécontentement, que, le 23 août, 
il abordait à l'Ecluse. 

L'armée française, le roi en tétc, était alors occupée au 
siège de Lille : en ce moment même, arrivait en France, 
pour prendre la direction des opérations maritimes, le 
grand amiral de Castllle. Il reçut le titre d'amiral général 
du roi (5) . 

Benoît Zaccaria, digne émule de Roger de Loria, n'avait 
pas cette fougue impétueuse, cette audace dans les péril- 
leuses reconnaissances et cette imagination fertile en strata- 
gèmes, qui eussent secondé puissamment l'invasion de l'An- 
gleterre. Mais il était instruit et prudent; dès lors qu'on s'en 
tenait à un blocus, un tacticien convenait mieux qu'un 
foudre de guerre. 

(1) Rymer, Fœdera, t. I, 'A' p., p. 176. 

(2) De nombreux Gallois et Irlandais étaient à bord. {Calendar of docu- 
ments relating to Jrelaiid (1293-1301), p. 224.) — Contrairement à l'opi- 
nion des chroniqueurs, l'expédition comprenait quelques milliers d'hommes 
seulement, et non pas 1,500 chevaliers et 50,000 soudoyers. (Cf. Fukck- 
BitENTANO, Philippe le Bel en Flandre, p. 256, n. 6.) 

(3) Chronique artésienne, publiée par De Smet, Corpus chronicorutn 
Flandriœ. Bruxelles, 1837-1845, t. IV, p. 457. — Funck-Brentano, ouv. 
cité, p. 255. 

(4) Hemingburgh, Chronicon, t. II, p. 158. 

f5) Lille, août 1297. (Du Cange, Glossar. med. latinitatis, art. Admir.) 



[.!•; FU.OCIS COMliNKMAI, 1)1-, I. A .\ (; I. I.T Kl; It i:. :'.y) 

Zaccaria avait fait son apprentissage en (lélriilsaiit par de 
multiples croisières les principautés franco-vénilieuiies de 
TArchipel (I). Il commandait alors, comme mégaduc de 
l'empire grec, les galères que la commune de Gênes sV'lait 
engagée à fournir aux basiles (2). 

Familiarisé de b.onne heure avec la stratégie by/anllnc, il 
eut l'occasion d'appliquer ses connaissances lors de la bataille 
de Porto-Pisano, qui écrasa pour jamais la puissance navab' 
de Pise. Il y commandait la seconde ligne des galères génoises, 
qui étaient rangées sur deux lignes (^i), suivaiitTunc des for- 
mations de bataille exposées par Léon le Philosophe (4) : les 
expressions grecques de Pamphiles et Protontins ou Porten- 
tins qui se sont glissées dans le récit du chroniqueur officiel 
trahissent à quelles sources les amiraux s'étaient inspirés. 
D'humeur voyageuse, Zaccaria, passé au service du roi 
Sanche de Castille, battit l'émir al-omrah, le a miramolin » 
du Maroc, lui prit douze galères (août 1291) (5) et emporta 
Tannée suivante (:20 août) la ville marocaine de Rabat, qti'il 
assiégeait comme amiral mayor des escadres castillane, gé- 
noise et catalane. Le port Sainte-Marie, sur le Guadalquivir, 
qu'il reçut comme gratification (()), ne lui fut pas une oc(;a- 
sion de rester en Espagne, et, sans cesser ses relations avec 

(l: Tous les ans, à partir de 1265, il organisait une expédition contre les 
Français de Guillaume de la Roriie en Grèce ou contre les Vénitiens de 
^èffrepont et des îles. (Di; Gange, Histoire de l'empire de Constantiuople, 
éd. Buclion, t. I, p. 394.) — En 1288, Jean de Grailly fut encore repoussé 
par lui devant Tripoli. (JacObi Auri.e, Annales Janueiises, dans les Monu- 
menta Gerinaniœ historicu, t. X\"I1I, p. 322.) 

(2) Par traité du 13 mars 1261. (Du Gange, Histoire... de Constanti- 
uople, t. I, p. 445. — Atti délia societa ligure, t. XVII, p. 277.) 

(S) 6 août 1284. Oberto D'Oria, capitaine de la commune, s'était posté 
bravement en avant du front de bataille; huit chefs de division ou porten- 
tins, dont les paniphyles débordaient un peu de la première ligne, transmet- 
taient ses ordres. (JacObi Auri.e, Annales Janitenses, dans les Mon. Cerni 
hist., Scriptores, t. XVIII, p. 307.) 

(4) Tactica, t. XIX, p. 37-38. 

(5) Annales Januenses, dans les Mon. demi, liist., t. XVIII, p. 34'fc. 

(6) P. Anselme, Histoire généalogi'jue, t. VII, j). 71)8. 



3bO HISTOIRE DK J.A MAHINK FKAMCAISE. 

rOrienL byzantin (J), il trouva le moyen de répondre à 
l'appel de la France. 

A peine débarqué à Rouen avec l'escorte habituelle des 
amiraux, deux galères (2), dont l'une était peut-être le su- 
perbe trois mats la Richesse, tout incrusté de nacre et de 
perles (3) , il élabora un plan de campagne en harmonie 
avec la politique de Philippe le Bel. 

Voici, dit le vieux corsaire (4), « la melleur manière de 
guerroier que nous sachon pourvoier en nostre avis : " avec 
une escadre, « offendre " l'ennemi en mer et dans ses terres, 
dans ses vaisseaux et dans ses ports : par des descentes mul- 
tipliées, le mettre sur les dents. Vingt huissiers, quatre ga- 
lères et vingt-quatre bateaux me suffiront. Le roi a treize 
huissiers, j'en ai deux, les marchands de la Rochelle un, 
(i llll des plus grandes galies du dit roy " qu'on peut u hau- 
ccr et eslargir et ouvrir-les par derrière, à guise d'ussiers » , 
feront le compte. Chaque huissier embarquant vingt cheva- 
liers avec leur suite, l'expédition s'élèvera à 400 cavaliers, 
400 piétons, 4,800 mariniers. Deux galères suivront les 
huissiers et resteront à la garde des bateaux pendant les 
descentes : les autres feront le va-et-vient entre Rouen 
et l'escadre, pour apporter des vivres et des fourrages. 
Ainsi, les besoins de ravitaillement n'interrompront pas la 
campagne. Le " conduiseours " des chevaliers doit être 
fidèle, « de haut affaire ", dur à la peine, cl les équi- 
pages seront recrutés parmi l'élite des marins, moyennant 

(1) En 1287, il y envoie sa galère la Richesse pour ses affaires. {Annales 
Januenses, Mon. Germ. Iiist., t. XVIII, p. 318.) 

(2) L'année même, le 4 octobre 1297, les Capitoli délivrés à l'amiral de 
Provence lui reconnaissaient le droit d'entretenir deux galères qui fussent 
toujours à sa disposition. (Gadieb, Essai sur l'administration du royaume 
de Sicile, p. 185, 287.) 

(3) Annales Januenses, Mon. Gerni. liist., t. XVIII, p. 312. 

(4) Archives nationales, .1 456, n" 36*, publié par Boutaric, Documents 
inédits relatifs à l'iiittoire ilc France sous Philippe le Bcl^ t. XX, 2'' p., 
p. 112-119. 



LE BLOCUS COMIMsNTAL DE L'A ^ GL ETE U H K. ;i6l 

une haute paie mensuelle de 40 sols au lieu de 35 (1). 

Dès maintenant, il faut choisir secrètement le chef de 
l'expédition, acheter les apparaux, les armes et les vivres; 
retenir les hommes en janvier prochain, sauf à leur donner 
en mars le reste de leur solde. Les marins engagés auront 
défense de revenir à terre pendant la durée de la cam- 
pagne, de mars à juillet. Quant à moi, ajoutait Zaccaria, je 
ferai toujours mon devoir. Je vous envoie, du reste, sire, 
mon neveu Charles di Negro et Albert Vonnart pour tout 
renseignement. 

Cet important mémoire, que jusqu'ici on a attribué à 
l'année 1295 (2), date en réalité de 1297, du séjour de Zac- 
caria à Rouen (3) : sans doute faut-il voir dans les mille 
livres qu il reçut le 22 novembre du bailli de Rouen (4) 
une récompense de son judicieux avis. 

Ce fut à la Rochelle, en décembre, que Zaccaria connut 
les instructions royales. Son fils Paléologue en était por- 
teur (5). Le plan de campagne, scmblc-t-il, était approuvé, 
et le grand amiral, en plein hiver, s'apprêtait à ramener 
dans la Manche l'escadre de l'Océan (6). Durantl'année 1298, 
il ne cessa de sillonner la mer au grand dommage des Anglais. 
En janvier, le M) juillet, le M) octobre, il touchait diverses 
sommes pour l'entretien de son armée de mer (7). Une nef, 



(1) Les frais (Vune campagne île quatre mois, solde, vivres, réparations 
d'armures et d'apparaux compris, étaient évalués à 64,000 livres. 

(2) BorTAnic, Documents inédits relatifs à l' histoire de France sous Phi- 
lippe le Bel, dans les Notices et extraits des manuscrits, t. XX, 2'' partie, 
p. 111-112. 

(3) Août à novembre 1297. — Ai-je besoin de faire remarquer que 
B. Zaccaria laisse clairement entendre qu'il écrit à Rouen et dans la der- 
nière saison de l'année, quand il dit : « nous n'en avons à Rouen que X, » 
et qu'il parle de janvier prochain. 

(4) P. Anselme, Histoire (jénéalogir/ue, t. YII, p. 738. 

(5) Ibidem. 

(6) « Guillelmus Vitalis de Ripparia, pro toto residuo vadiorumjjalearmn 
de Rupella LXV 1. XI s. XI d. t. . (24jnillet). (Lat. 9783, f" 81.) 

(7) 7,000, 4,000, 12,000 livres. (P. Anselme. Hist. généalog., t. VII, 



3()2 HISTOIRE l)K LA MAUIM-; FRANÇAISE. 

une galiote et d'autres navires achetés par le roi vinrent suc- 
cessivement renforcer son escadre (1). Bien que les chro- 
niques soient muettes, nous pouvons être certains que notre 
croisière gêna les opérations maritimes d'Edouard 1" (2) et 
qu'elle ne fut pas sans poids sur la conclusion d'une trêve. 
A Bayonne, Blaye, Bourg, Yarmouth, aux Cinq-Ports, 
quatre bons hommes nommés par Edouard faisaient jnrcr 
aux maîtres de nefs de servir fidèlement l'Angleterre contre 
les Français (3). Preuve certaine qu'on craignait des défail- 
lances. 

La division navale de Michel de Navarre, « amiral du 
roi de France dans le fleuve de Bordeaux, » (i) avait tenu 
en échec les pirates qui infestaient la Gironde (5). Je ne 
sais si, parmi ses compagnons, il ne faut pas compter un 
aventurier que les l)allades écossaises ont rendu populaire. 
Wallace serait venu en France, où ses exploits contre les 
pirates, contre un Jean de Lynn entre autres, auraient 
excité la verve de nos trouvères. Ce fut surtout en Guyenne 
qu il se distingua ; mais les ballades écossaises, aussi pauvres 
en données historiques que l'iclies en réminiscences bibli- 
ques, ne rapportent de ses hauts faits qu'un combat contre 
un lion... en Guyenne (0) ! 

Lion et léopard, Ecosse et Angleterre, allaient se retrou- 
ver en présence, mais seuls et sur un autre terrain. 

Le ;iO juin 1:298, était intervenue une sentence arbitrale 
de Boniface VIII. La guerre s'assoupit par une trêve entre 

p. 738.) — 17 juillet 1298. Tiiibaut Cochevil paie 76 mines de blé prises 
« pro fjarnisione jjaleaium régis in INorniannia » . (Lat. 9783, 1" 80.) 

(1) .(ournal du Trésor à la date des 7 juin, 4 aoi'il, 16 décembre 1298. 
(Lat. 9783, f" 68, etc.) 

(2) Documents illustrative of thc liif!toi-j of Scothind (1286-1306), t. Il, 
p. 342-344. 

(3) Janvier 1298. (Archives nation., J 652, p. 21.) 

(4) Glairambault, vol. 825, pièce 48. 

(5) Le compte des prises fut rendu le 5 mai 1298. (Lat. 9069, f»» 897- 
898.) 

(6; l'r. Michel, les Ecossain en France, t. I, p. 44. 



1,K BLOCUS CONTINENTAL DE L'ANGLETERRE. Sli:? 

les peuples, par des alliances de famille entre les rois. 
Edouard I" épousa Marguerite; Edouard, son fils, épousa 
Isabelle, sœur et fille du roi de France (1). La trêve, pro- 
longée en IMH) et i;i()l, spécifiait que chaque parti gar- 
derait ses positions et délaisserait ses alliés : l'Ecosse, la 
Flandre. 

Philippe IV semblait triompher. Il se maintenait en 
Guyenne; des germes de discorde semés entre la Normandie 
et l'Angleterre séparaient à jamais les deux nations. L'An- 
gleterre pei'dait l'empire de la mer, que conservaient, (|ue 
disputaient tout au moins nos deux escadres permanentes 
de la Manche et de l'Océan ; elle avait failli sul)ir l'invasion, 
elle souffrait du blocus continental. 

Mais à ces trois actes, pirateries, invasion, blocus, il 
manquait un épilogue; le statu quo de la trêve n'en était 
pas un. L'épilogue se déroula, rapide, foudroyant, au tra- 
vers de la guerre de Flandre. La sédition de Bordeaux 
décidait de la perte de la Guyenne, que sanctionna le traité 
du ^9 mai 1303 (2). 

(1) Juin 1299. 

(2) RvMEii, Fœdera, t. I, 4« p., p. 3, 14,24. 



GUERRES FLAMANDES 



I 

(1299-i;i0i) 



Le blocus continental de l'Angleterre eut pour corollaire 
la guerre de Flandre. Le traité de Bruges, en réservant aux 
pavillons anglais et flamand le monopole de l'intercourse, 
avait déterminé une crise économique dans les ports fran- 
çais. Une émeute éclata à Calais en liî)8 et dut être sévè- 
rement réprimée. Mais l'hommage que Guy de Flandre 
prêta au roi d'Angleterre porta à son comble l'exaspération 
de Philippe IV. En mars I29Î), Renaud Barbou, bailli de 
Rouen, équipait les navires du roi (1) : la Superbe, de 
Rayonne; le Crinciis (2), dix galères et une galiotc, que 
montèrent des marins provençaux (3), soldés le 13 avril. Le 
lendemain, l'amiral Benoît Zaccaria (4) partait pour barrer 
le Zwyn, l'artère fluviale qui alimentait Dam, l'Écluse et 

(1) Jl touche 16,000 livres. .louriial du Trésor à la date des 3 et 6 mars. 
(Latiii 9783.) 

(2) La t. 9069, f» 897. 

'3) Lat. 9069, f" 900 : >■ Compotus l'icj'inaldi Barltou de solulionibus pcr 
ipsutn factis apud Rothomagum, lunœ ante Pasclia 1299 [13 avrilj pro dc- 
ccm jjalcis et uno galioto missis in Flandiiam, rpiibus Renedictus Zacliariœ 
fuit admiraldus. » 

^4) Il touchait une provision de 7,000 livres, Lat. 9783, f " 44, 68.) 



(lUKIlHES FI.AMAMlKS. 



;iti5 



Bruges (I), et qui rayonnait, par un admirable système de 
canaux, jusqu'à Lille, Ypres et ïhourout (2). Les malheu- 
reux ambassadeurs du roi d'Ecosse , éconduits par Phi- 
lippe IV, l'accompagnaient. Ils s'embarquèrent à Dam (;i). 

La croisière de Zaccaria dura toute l'année, jusqu'en 
janvier 1300, où il était de retour à Rouen (4). Il avait 
chargé son Hls Paléologue de protéger en son absence les 
côtes françaises (5). Mais la nostalgie du pays natal, le désir 
do batailler encore contre les mécréants, étreijniaient ces 
rudes hommes de mer. C'était l'année du grand Jubilé, où 
Rome attirait tant de pèlerins. Le père et le fils s en allèrent, 
libérés de toute dette vis-à-vis du Trésor ((>), commander 
une escadre que les dames de Gènes armaient contre les 
Sarrasins (1300). Benoît finissait sa carrière comme lll'avait 
commencée, par la croisade. Il toucha jusqu'à sa mort, 
en 1314, la pension du roi ; ce fut avec l'argent de la France, 
on peut le dire, qu'il fonda le petit royaume de Ghlos dans 
l'Archipel, sentinelle perdue aux avant-postes de la chré- 
tienté (7), sur la route de Byzance, la ville impériale que 
Philippe IV convoitait (8). 

Remplacer les Zaccaria n'était pas facile. On rappela 

(1) Annales reijis Edwardi I, à la suite des Willelmi Hisliatiycr Cliro- 
nica, p. 438. 

(2) Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, ]>. 33. 

(3) Edouard I" les fait poursuivre par quatre navires armés à Douvres 
(10 juin). (^Documents illustralive of tlie history of Scotland, t. II, p. 373.' 

(4) Paléologue touche une indemnité le 15 novembre. (!'. Anselme, 
Hist. généalog., t. VII, p. 738.) 

(5) Il touche 500 livres du hailli de Rouen. (Lat, 9783, f" 5 v".) 

(6) Zaccaria verse 240 livres 18 sols au Trésor 1300). {V . Anselme, 
Hist. généalog., t. VII, p. 738.) 

(7) P. Anselme, Ibidem. — Il y ajouta, en 1308, File de Thaxos (MtN- 
TANER, Chronique, cli. ccxxxiv), son successeur grossit l'héritage en acqué- 
rant la baronnie de la Chalandritza. [Chronique de Morée, éd. Morel-Fatio 
pour la Société de l'Orient latin. Genève, 1885, in-S", p. 136.) — En l.>17 
encore, Paléologue Zaccaria se faisait recommander à Philippe le Long par 
le pape comme le Hls d'un loyal serviteur de la France. (Archives du Vati- 
can, reg. vat. 109, fol. 42, cap. 173.) 

(8) Delaville Le Roulx, la France en Orient, t. I, p. 48, 72. 



:5()(; HISTOIRE DE LA MAIilNE FRANÇAISE. 

dans la Manche Tamiral de l'escadre bordelaise; Michel du 
Mans, portant sa base d'opérations de Rouen à Calais, à 
proximité de la Flandre, put ainsi coordonner ses mouve- 
ments avec Charles de Valois, commandant l'armée de terre, 
qui lui donna ordre d'appareiller en avril i;iOO (1). Micheldu 
Mans fut activement secondé par le sire de Heleville et par 
l'armateur Jean Paie-d'Ogre (2) ou Pédrogue. Au port do 
Calais, des mesures très sévères empêchaient les surprises 
do l'ennemi. Tout maître de vaisseau devait arborer ses 
couleurs, sous peine de 00 sous d'amende " pour deffaute 
d'un pénonchel à se nef {'^) " . Un sémaphore, tenu par les 
maîtres de la maladrerie, indiquait aux navires quand ils 
pouvaient enfiler le chenal (i). 

On connaît cette campagne de CÎOO, commencée parla 
victoire, par la prise de Douai, Béthune, (îand; terminée 
|)ar la perhdie, par u la lance du parjure, la lance de 
Judas (5) » . Guy de Flandre s'était rendu à Charles de 
Valois, sur la promesse qu'on lui restituerait ses domaines. 
Emmené à Paris, au mépris de la parole donnée, il fut jeté 
en prison, ses Etats confisqués. 

Philippe IV confia l'administration de la Flandre à un 
capitaine énergique, mais arrogant et cupide. Une année 
s'écoule. Bruges, grevée d'exactions, murmure. Dans la 
nuit du 17 au 18 mai 1302, une émeute y éclate soudain, 

(1) Jourdain, la Marine militaire sous Philippe le Bel, p. 388, n. 4. 

1^2) Pédrogue avait enlevé, peu avant, la nef de l'ierre de Saint-Paul, 
marchand de Bayonne. (^Lettres de 7-ois, reines, etc., publiées par Ghampoi.- 
LiON-FiGEAC, Documents inédits, t. II, p. 30.) — 2 janvier 1300. « Johannes 
Paie d'Ogre, niarinarius de Calays, pro XVIII doliis alectium suorum cap- 
tis... pro garnisione Flandrie, XVIII 1. X s. p. » (Lat. 9783, f° 5 v".) 

(3) Rùle d'amendes et de retraits de la haillie de Calais pour la Chande- 
leur 1300. (Archives du Pas-de-Calais, comptes des baillis de Calais pour 
1300.) 

(4) Ibidem. " Les maistres de la maladrerie, pour chou qu'il falirent a 
mètre l'estake sour le banc qui est signe d'entrer les nés au havcne, jugié 
par le prévost a X livres, paiet s'il plet as maistres : paiet X livres parisis. » 

f5) Dante, Purgatorio, ch. xx. 



(il'ERIiES FLAMANDKS. ;^,;- 

ct les gens d'armes l'rançais, surpris par ces matines hrn- 
(jeoises aussi imprévues que les Vêpres siciliennes, sont 
massacres dans leurs lits et dans les rues, qu'ils jonchent de 
cent vingt cadavres (l). L'insurrection gagne la côte, Dam, 
l'Ecluse, Nieuport, (Jra vélines. 

Dès le début du mois, le château de Maele, aux environs 
de Bruges, avait été enveloppé par des milliers d'insurgés. 
L'amiral Michel du Mans y gardait, avec une petite garni- 
son de dix-sept hommes, les approvisionnements de l'armée 
française et les richesses des patriciens flamands. 

Il opposa à ces vagues humaines qui déferlaient contre le 
château inie résistance désespérée. Ce ne fut qu'après un 
assaut de plusieurs heures et au prix de nombreuses pertes 
que les insurgés pénétrèrent dans la place à la suite de leurs 
meneurs, un grand seigneur, un tisserand et un boucher. 
Ils décapitèrent l'héroïque amiral et fêtèrent leur succès par 
l'orgie (2). 

Des deux armées françaises envoyées pour venger les 
malheureux, l'une se fait écraser à Gourtrai (Il juillet), 
l'autre ne remporte aucun avantage et doit être licenciée 
(novembre). Le contre-coup de ces échecs est ressenti sur 
mer, oh les galères de l'amiral Renier Grimaldi ('î) et les 
nefs bretonnes mandées le 15 juin (4) ne peuvent prendre 
l'offensive. Bien plus, nos marins se voient enlever tout un 
convoi (5). Bordeaux, mal gardée, passe aux Anglais. Phi- 
lippe le Bel, attaqué de tous côtés, en guerre avec Boni- 
face VII, doit restituer l'Aquitaine (mai 1303). 

Ce sacrifice lui permet de reprendre les hostilités contre 

(1) Funck-Brentano, Philippe le Bel en Flandre, p. 392. 

(2) Coll. Clairainbault, vol. 825, p. 48. — Fun'ck-Hrentano, ouu. cité, 
p. 383. 

(3) Lat. 9069, f"971. 

(4) Fontanieu, porteFeuilie 50, P 11 v° et 12 v", analyse. 

(5) L. Vax VKr.TUEN, Spiegel historical of Rym-Spiegel, éd. Isaac Le 
Long. Amsterdam, 1727, iii-fol., lib. IV, cap. xlui. 



3(i8 HIS'IOIHE DE t,A M A I! I NK F It AN Ç A I S K. 

la Flandre. En 1304, d'immenses approvisionnements con- 
vergent de tous les bailliages vers Calais pour une armée 
de 72,000 hommes, pour une Hotte puissante en proportion. 
Dix galères royales sont réparées à Sainl-Savinien (1); d'au- 
tres galères, des nefs normandes et espagnoles s'apprêtent 
à Ilouen, Leure et Calais (2). Vingt nefs anglaises bien 
armées, capitaines Robert de Burghersh, Roger le Sauvage, 
Pierre de Dunwich, ont ordre de quitter Sandwich le 2i juin 
et de rallier la Hotte française (3). Les corsaires commis à 
la garde de nos ports ramassent tous les bâtiments sus- 
pects (4). 

A la Pentecôte, la trêve accordée aux Flamands expirait. 
Le capitaine de Calais Oudart de Mauljulsson, le capitaine 
do Saint-Omor Jionaud de l'Eglantier, Houiry L'Allemand, 
les sires de Fiennes, d'Haveskerke, de Ghistelles, rassem- 
blent 900 hommes d'armes, 2,000 piétons, et marchent sur 
(rravelines. Cinq galères, commandées par l'amiral Renier 
Grimaldi, les appuient (5). 

Comme le reflux laissait à sec les fossés de Gravelines, 
Oudart de Maubuisson en profite pour conduire ses colonnes 
ù l'assaut. Mais le capitaine Gautier de Brukerque, résolu 
de mourir sur la brèche, les arrête et les refoule sur la 
contrescarpe. La position des Français était critique. Le 
Hux, qui montait, leur arrivait aux épaules; heureusement 
il amenait du secours, les galères de Grimaldi; des en- 
treponts surgissent 500 soldats. 

(1) Far le sénéchal de Saintonge, Pierre le Baleux. (Lat. 9069, f" 272.) 

(2) « CompoUis P. Le Rêve et Barbou praedicti de armata maris, tain 
pro galeis quaiu navibus, facta apud Rothomaguni, Leurain et Calesium, 
1304. .. (Lat. 9069, f" 971.) 

(3) Rymer, Fœdera, t. I, 4« p., p. 31-32. 

(4) Tel est le métier de Guillaume Guérard et de Guillaume du Mous- 
tier, maîtres de la Bofarde et de la Mariote. (Les Olim, éd. Beugnot, 
t. III', 196.) 

(5) Guillaume Guiart, la Branche des royaux lingnayes, vers 16371, 
apud Historiens de France, t. XXII, p. 253. 



(;LKKHl!;S FLAMANDES. 3(iO 

L'aiiliraut qui les doit mener 
A voiz haute, clère, en riant. 
Les va de bien faire priant (1). 

Electrisées par cette voix de tonnerre, les troupes fraîches 
sautent dans les fossés, s'élancent sur les remparts et (Jra- 
velines est nôtre. C'était le mardi 14 juillet 1304. 

Cet heureux début fut suivi d'une grande victoire navale. 
Toute la Handre insurgée attaquait la France au sud, la 
Zélande au nord. A la nouvelle que son allié, le comte de 
Hollande et de Hainaut, était assiégé dans Zierikzée par 
un corps de 15,000 Flamands, Philippe le Bel manda à sa 
flotte d'appareiller immédiatement. Sans attendre les ren- 
forts anglais, l'amiral Orimaldi part avec 1 [ galères, 8 nefs 
de Galice et 30 nefs normandes ou calaisiennes rassemblées 
par Pédrogue (2). 

Cependant le fils du comte de Hollande, Guillaume, avait 
réuni 10,000 hommes à Schiedam pour dégager son père. 
Mais de tous ses bâtiments, courts et bas, cinq seulement 
pouvaient être armés en guerre ; ses troupes auraient été 
immobilisées à l'embouchure de la Meuse, si la flotte fran- 
çaise n'avait apparu. Elles s'embarquèrent en masse sur 
les nefs hollandaises et françaises, qui rebroussèrent che- 
min vers la Zélande. Non sans peine, on remonta l'Escaut, 
chaque nef remorquée par son bateau, feux allumés au haut 
des mâts, afin de prévenir les assiégés. Le port de Zierikzée 

(1) Ibidem, vers 17020 et suivants. 

(2) Je suis désormais le récit si curieux et si développé que Guillaume 
Guiart, l'un des combattants français, et Melis Stoke, Hollandais qui se 
battait aussi sous notre pavillon, ont laissé de la bataille navale de Zie- 
rikzée. (Guiart, la Branche cla royaus lingiiages, apud Historiens de 
France, t. XXII, p. 269-281, vers 18044- à 19471. — Melis Stokk, liv. I.\ 
de sa Chronique, éditée par W.-G. Brill. Utrecht, 1885, 2 in-S». — Cf. 
aussi Legraxd d'Aussy, dans les Mémoires de l'Institut, Académie des 
sciences morales et politicjues, t. II, p. 302-375. — De Smkt, Guerre de 
Zélande, p. 21-36. — Jourd.\i.\, la Marine militaire sous Philippe le Bel. 
dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXI, 
p. 1, 401. — Punck-Brkmano, Philippe le Bel en Fiandic, |i. 470.) 



370 



HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 



était barré par une digue que défendait la flotte ennemie. 

A cette vue, l'amiral, «qui sus touz les vessiaux est mes- 
tre, » et le souverain des nefs, Pédrogue, rangent leurs bâti- 
ments sur quatre lignes de profondeur. L'infant de Hainaut 
et Pédrogue, « qui n'a pas nef à garçonnaille, » occupent le 
front de la phalange avec quinze nefs ; quinze autres sont 
en seconde ligne et quatorze au 
troisième rang. La quatrième 
ligne comprend les onze jja- 
1ères de Grimaldi (l). 

Aux créneaux veillent les 
soudoyers, la lance au poing, 
l'épée au clair, les fauchons 
à portée de la main. Dans les 
hunes carrées, garnies de traits 
et de pierres, trois sergents 
sont montés. Cinq ou six au- 
tres, dans les batelets qu'on a 
hissés à mi-mât, ajustent leurs sceau de calais, 1308. 

(Cf. Demay, le Costume au moyen âge d'après 

arbalètes, tandis que leurs les sceaux, ik wo) 

compagnons tendent lespringale que chaque navire porte à 
la proue. 

Sous Cirioé, en la rivière, 

Fu l'euvre espoventable et Hère. 

Ainsi commence, avec une allure d'épopée, le récit de la 
bataille. Cent mille hommes vont se heurter. Flamands " à 
plenté, ardanz de guerre comme brèse " , sont quatre contre 
un, 80,000 contre 21,000, 500 nefs contre 55 ou 50 (2). 

(1) Vers 18308 cl suivants. 

(2) Villani, non moins bien inforuié que nos auteurs, mais plus rassis, 
ramène les chifi'res fantastiques <le la Hotte flamande à 80 vaisseaux île 
{juerre, équipés chacun de 100 hommes et de {jens d'armes. (Historié Jioren- 
tiiie, dans MuRAXoni, Rerum italicaruin scriptorea, t. XIII, col. 411-412.) 
Il se trompe toutefois en évaluant la flotte française à 16 galères génoises de 
Grimaldi et à 20 nefs anglaises. 




GUERRES FLAMANDES. 371 

Songez que c'est un poète et combattant qui parle, deux 
motifs pour exagérer et décupler le noml)re de nos ennemis 

Nous avions pour adversaire un jeune homme plein de 
fougue, dont les manœuvres imprévues surprenaient et cul- 
butaient les meilleures troupes, (yénéreux, élégant, il était 
Tidole des soldats. La victoire le suivait; etce jour-là, comme 
il soutenait les droits que son père lui avait cédés sur les îles 
de l'Escaut, il devait s'obstiner à vaincre (l). (îuy de Namur 
— c'était lui — mit habilement à profit sa supériorité nu- 
mérique, en plaçant sur le front de bataille toutes ses grandes 
nefs et en soutien les bâtiments plus petits : 

Les granz nés furent es frontières 
Et les petites derrenières. 

Sans attendre l'attaque, il s'ébranle vers midi, son mn}',ni- 
fique vaisseau en tête de file. 

Pédrogue, qui occupe la droite de la première ligne fran- 
çaise, vole à sa rencontre avec quatre navires. Il est à une 
portée d'arbalète quand ses bâtiments touchent par une 
brasse de profondeur sur un banc de sable. Dans cette posi- 
tion difficile, il est obligé de repousser les assauts de l'en- 
nemi. Il Les flèches volent dru comme des flocons de neige, 
elles bruissent comme des abeilles en essaim. » L'accident 
renverse les plans des Français, ramenés de l'offensive à la 
défensive. Les quarante-quatre nefs qui ont suivi le mouve- 
ment de leur u souverain " se massent en un bloc, attachées 
entre elles par des câbles, 

De leurs m batailles font une, 

où d'un bord à l'autre on peut sauter sans craindre de tom- 
ber : sur cette immense plate-forme, il faut vaincre ou 
mourir, car il n'est point de coquet ou de barque de sauve- 
tage que l'amiral Grimaldi n'ait fait retirer; ses galères, 

(1) Funck-BremaiNO, Pliilippe le Bel en Flandre, p. Îi32. 



372 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

seules lil>rcs de leurs mouvements, mouillent à Tarrière- 
garde, assez loin du corps de bataille. 

Ces nefs échouées, cette masse immobile, offrent une si 
belle proie au feu que les Flamands ne résistent pas à la 
tentation de lancer contre elles deux brûlots. Mais le vent 
détourne de leur but les nacelles incendiaires et les rejette 
sur la flotte flamande, où elles commencent leur œuvre de 
destruction. Pédrogue, que le reflux vient de dégager, pro- 
fite de ce désordre pour attaquer T Orgueilleuse de Bruges. 
Des deux espringales qu'il a au u mcstre bout " , il crible de 
garrots son adversaire : l'un des garrots traverse les galeries 
du château d'avant, où les » trompeeurs" soufflent dans des 
trompettes d'argent ; et telle est la force du coup qu'un des 
musiciens a le bras arraché, un second la poitrine transpercée 
par le trait, qui va ensuite " d alée legière » se ficher dans 
les hourdis du château d'arrière. De la hune, pleuvent des 
galets « plus durs qu'acier, gros comme miches » , auxquels 
Flamands ripostent à coups de briques. Mais Pédrogue ar- 
rive « bort à bort contre l Orgueilleuse )> , que laJehannète de 
Normandie presse d'autre part. Il saute à 1 abordage et à la 
tombée de la nuit se rend maître des bourgeois de Bruges 
qui la défendent. 

Tandis que notre aile droite est victorieuse, Guy de 
Namur entame notre aile gauche. Il a concentré les efforts 
de sept nefs " longues et hautaines " contre trois naves espa- 
gnoles, dont les " piautres " , à l'extrémité de la ligne fran- 
çaise, dépassent tous les autres éperons. Assaillis sans trêve 
ni répit par des troupes fraîches qui se relaient à l'abordage, 
les Espagnols et les Hollandais ripostent vaillamment : leurs 
bretèches fracassées à coups de hache, des voies d'eau dans 
leurs œuvres vives, 150 morts .gisant " par javèles " sur 
leurs ponts inondés de sang, les trois naves sont enfin ama- 
rinées par Guy de Namur; leurs derniers défenseurs, haras- 
sés de fatigue, ont pu gagner les navires voisins. 



(;i;krri:s flamandes. :n3 

Il est aiiiiLiit environ. Pédroguc charge de « gloes » en- 
flammées deux nefs, que le flux emporte au milieu de la flotte 
ennemie. Les clartés des bûches lancées dans les hàli- 
ments ennemis dirigent les coups des Français, dont la 
flotte reste dans l'ombre. Mordu de mort, plus d'un Flamand 
sanglotte 

En criant : wacarme ! wacarme ! 
Oui vaut autant ton dire lialas! 

Leurs bâtiments épars çà et là n'ont plus aucun ordre. 
Guy de Namur envoie chercher à terre des troupes fraîches, 
qui arrivent deux heures avant l'aubo. Mais le nombre des 
cadavres, les cris des Idessés, dans la nuit, les frappent 
d'épouvante. 

C'est le moment pour la réserve française d'entrer en 
ligne. L'amiral Grimaldi, monté sur im galiot armé de qua- 
rante arbalétriers, a observé les dispositions de l'ennemi. Il 
revient vers les galères réveiller ses gens, qui font aussitôt 
armes sur couverte. Lancées comme des chevaux au galop, 
enlevées par les rames, fouettées par le flux, les galères 
foncent sur une nef flamande, « que loing des autres seule 
avisent. » Elles l'enveloppent et la capturent; une seconde, 
une troisième nef, ont le même sort. Mais Guy de Namur fait 
hisser ses voiles et accourt à la rescousse avec une forte 
division. Il prend à partie la galère amirale, contre laquelle 
une autre nef se lance comme la foudre. Grimaldi repous- 
sait à grand'peine l'abordage, quand éclatent les cris : Mont- 
joie, Calais, Normandie, Hollande. Ce sont les nefs fran- 
çaises qui surviennent. Les Flamands s'épouvantent; les 
coups pleuvent; point de merci à attendre. Zierikzée va 
venger Courtrai, n où la fleur de France fu ocise à si granl 
viltance. » Cerné par qviatre navires (1), Guy de Namur re- 
fuse de se rendre : « Je resterai ici jusqu'à ma mort, pour 

(l) ViLLANi, liv. VIII, ch. Lxxvu, apud Muratorf, Rerum italicarum 
scriptores, t. XIII, col. 411-4i2. Villani dit 4 {jalères. 



374 HISTOIRE DE LA M A lU iN E FRANÇAISE. 

<;ran(lo que soit la détresse. On m'emportera de force, mort 
ou vif. " J'ris enfin, soit par un des soudoyers de Pédrop^ue, 
soit par Guillaume de Hollande, et entouré par une horde 
de soldats furieux qui voulaient le tuer, il se réfugia sur la 
galère de Grimaldi (I). Lui disparu, la flotte flamande fut 
écrasée. 

Les vaincus étaient égorgés ou précipités par-dessus l)ord. 
Trois mille d'entre eux seulement furent admis à rançon. 

Les vainqueurs débarquent des troupes, qui marchent 
vers les tentes des assiégeants; ils n'y trouvent que des cada- 
vres, l'armée a levé le camp. Accueillis comme des libéra- 
teurs à Zierikzée, les Franco-Hollandais y séjournent deux 
jours; le troisième jour, à la nouvelle que 1,515 fugitifs 
de la flotte ennemie ont dressé leurs tentes aux Dunes de 
Zélande, ils envoient contre eux une colonne qui les défait 
complètement; les survivants, sous les ordres de Jean 
de Renesse, s'entassent dans une nef, qui coule sous leur 
poids. 

Gomlilc de présents par Guillaume, comte de Hollande et 
du Hainaut (:2) ; adulé par les Hollandais, qui le vantaient 
de plus savoir l'affaire de la mer que les Flamands (3), l'ami- 
ral Grimaldi revint en France, où d'autres récompenses, 
d'autres succès l'attendaient. Laissant Pédrogue à Calais, il 
débarque à Boulogne (4), d'où il expédie son prisonnier (juy 
de Namur à Paris. Puis il amène ses troupes victorieuses, et 
désormais inutiles sur mer, au secours du roi de France, 
qui assiège Lille. Une gratification de mille livres de rente 



(1) Fcnck-Brentano, Philippe le Bel, p. 332. 

(2) Qui lui donna le domaine de Koudekerke en Zélande, cchanjjé le 
28 décembre 1307 contre une rente de 300 1. t. [Bulletin de la commission 
royale d'histoire de Belgicjue, 2* série, t. IV, p. 78.) 

(3) Anchiennes Chroniques de Flandre, apud Historiens de France, 
t. XXII, p. 393. — Annales Gandenses, apud Mon. Gerni. hist., t. XVI, 
p. 575. 

(4) Guillaume Guurt, vers 19470. 



(lUKll IIKS FLAMANDES. 



encouragea ses bons et loyaux services (1). Quelques jours 
après, Grimaldi faisait des prodiges de valeur à la bataille 
de Mons-en-Puelle (2) ; les Flamands éprouvaient une se- 
conde défaite et signaient le traité d'Atbies. 

La paix qui suivit permit à l'amiral de se livrer atix 
charmes de la piraterie, qu'il avait jadis pratiquée avec suc- 
cès (3). Il y aurait Hétri sa gloire, si (Ibarlcs de Valois 
n'avait fait appel à son dévouement pour l'expédition de Ho- 
manie en 1307 (i). 



II 

(13 15-1318) 

Le traité d'Atbies était, aux yeux des Flamands, un i\c 
ces pactes d'iniquité qui amorcent de nouvelles guerres. 
Ils avaient cédé Lille, la rage dans le cœur. Deux fois, en 
1313 et 13 li, le comte de Flandre, Robert de Bétliune, 
essaya de reprendre sa ville; des démonstrations militaires 
suffirent quelque temps à l'arrêter. Mais la guerre devenait 
inévitable; de fréquentes incursions des Flamands dans le 
Tournaisis réclamaient un cbatiment. En 1315, Louis X le 
Hutin, qui venait de succédera son père Pbilippe le Bel, se 

(1) 2 septembre. (P. Anselme, Histoire génealot/it/ue, t. VII, p. 738. 
— Du Gange, Glossarium mediœ latinitatis, art. Admir.J 

(2) En novembre 1293, une galère armée par Renier Grimaldi et autres 
Niçois enlève, dans les eaux d'Agosta, le Saint-Nicolas de Messine. (Archi- 
ves de Naples, Reg. Angioini 63, f"" 93 v", 94.) 

(3) Enquête d'Hugues de la Celle et du prieur de Saint-Martin-dcs- 
Champs sur la prise de plusieurs navires de coinmeree espagnols. Aoiît-sep- 
tembre 1305. (Collection P.aluze, vol. 394, P 695" V. — Les Olim, en- 
quêtes et procès, p. 175.) 

(4) En 1311, il y eut quelques pirateries sons ronsécpience entre Anglais 
et Français. (Rymer, t. I, 4^ p., p. 188, 197, 200.) — On continuait du 
reste à entretenir les galères de Rouen, u Compotus Renaudi Renier et 
P. Prœpositi de operibus galearum apud Rothomagum. » 1"^ mars 1304- 
1" novembre 1308. (Lat. 9069, f» 971.) 



37tt HISTOIRE l)K LA MARINE FRANÇAISE. 

porta eiilre Lille et Cambrai. Des pluies torrentielles l'ohli- 
gèrent à rétrograder, » dolens et courouciés, moilliéz et 
crotés, " fuyant devant l'inondation, sans bagages et avec 
l'ignominieuse escorte des Flamands, qui le poursuivirent 
jusqu'en Artois (1). 

La Hotte de l'amiral Bérenger Blanc (2) et du réfup^ié 
havonnais Amé de Soubist {'■)), réunie à Calais, répara par 
une j)romple offensive la mauvaise impression que causait 
léchée royal. 

Elle avait ordre d'intercepter toute importation en pays 
ennemi (i). Les amiraux anglais Humpbroyde Littlcburyet 
Jean Sturmy, sous couleur de rallier notre pavillon, exer- 
çaient une surveillance contre nous; leur coopération fut 
illusoire : leurs instructions, en date du 18 septeml^re (5), 
portaient de res})ecter durant quarante jours, délai habituel 
des lettres de marque, les marchands flamands qui reve- 
naient d'Angleterre. Exaspéré de cette mollesse, Bérenger 
Blanc se chargea de faire la police jusque dans les eaux 
britanniques. Avec vingt-deux vaisseaux, il enfila la Tamise 
au mois d'octobre I3L5, et l'audacieux marin arrêta, sans 
acception de nationalités, tout ce qui avait une provenance 
ou une destination suspecte. Un convoi de cinq bâtiments 
se formait à Margate pour Anvers; deux navires, la Petite 
Edward de Londres et un voilier hanséatique, furent confis- 
qués par l'amiral français ((>) . Tn grand dromon de (rênes, 

(1) Historiens de Fiance, t. XX, p. 614, 698. 

(2) La flotte fut armée en INorinandie par Martin îles Essars et Raoul 
Rousselet, évèque de Saint-Malo. (Bibl. nat., De Camps, vol. 83, fol. 92.) 
— Blanc était un marin narbonnais; son prénom était déjà un indice de son 
origine méridionale; ses héritiers sont deux Narbonnais, Bernard Baron et 
Jean Foulquin. Mai 1325. (Arch. nat., JJ 62, cap. 347.) 

(3) Clairambault, vol. 825, fol. 31. 

(4) Chronique rimée de Geffrov de Paris. [Historiens de France, t. XXII, 
p. 163). — Grandes clironiques de France, éd. P. Paris, t. V, p. 226. 

(5) Rymer, Fœdera, t. II, 1"^^ p., p. 86. 

(6) Réclamations d'Edouard II en date du 2 novembre 1315, etc. 
(Rymer, t. II, 1'^ p., p. 88, 159, 160; t. II, 2^ p., p. 70.) 



OUKKRES FLAMAMIKS. 377 

chargé de iToment, de miel el de vivres, soi-disant pour 
combattre la famine qui sévissait en Angleterre, éprouva le 
même sort non loin de Sandwich, aux Dunes (l). l'nis ce 
fut le tour d'une nef castillane et d'une nef portugaise (2), 
amenées comme les autres prises à Calais (:i). Atleiiils dans 
leur commerce et dans leur industrie, 

Flaiiians en orent la |jerte. 
Hlez, chars, vins, joiaux et avoir, 
Droinons, chalanz, nez — ce fu voir — 
Perdirent : mors et tant furent 
Que rontrester lor il ncl purent (4). 

Ils signèrent donc une trêve (5). Mais la niorl do l'un dos 
contractants, Louis X, en juin hîKî, sembla pour l'autre 
partie la rescision pure et simple du contrat, cl ll(d)orl do 
Béthune pressa ses préparatifs de guerre. 

Notre escadre se trouvait également prête. Réparées par 
des calfats d'Aigues-Mortes, les galères royales avaient rejoint 
à Dieppe le gros de l'escadre ; en juillet, elles entraient en 
campagne (6) ; 1 armée de Louis d'Evreux poussait jusqu'à 
Bergues (14 août). 

Mais Bérenger Blanc, pas plus que Louis d'Evreux, n'en- 
gageait d'action décisive. La politique du nouveau roi de 
France, Philippe le Long, était la paix, flotte et armée ne 
devant servir qu'à peser sur l'insurrection flamande. Le 

(i) La prise fut évaluée à la somme énorme de cinq mille sept cent seize 
livres douze sols sterling. (Rymer, t. II, 1'^' p., p. 97, 98; t. II, 2'^ p., 
p. 26, 27.) 

(2) Archives nat., KK 1, fol. 79, 191, 309; 94 v", 338 v°. 

(3) Réclamations d'Edouard II en date du 2 novembre 1315 (IW.MKn, 
t. II, 1" p., p. 88) et du 26 juillet 1326 (Bibliothèque de Rouen. Mss. Leber 
3, fol. 88), etc. 

(4) Clironicjiie de Geffroy de Paris. [Historiens de France, t. XXII, 
p. 163.) 

(5) Valable jusqu'au 22 juillet 1316. (Archives nation., J 561 A, n» 24.) 

(6) Franc. 20683, fol. 25 et 29. — Blanc rendait ses comptes, le relevé 
de ses vaisseaux et de la solde de ses matelots le 24 août à Rouen. (Lat. 
9069, fol. 688.) — Le 29 août, Philippe V supprimait l'aide pour l'armée 
de la mer. {Ordonnances, t. I, p. 627. Cf. aussi Lehugeur, p. 53.) 



878 IIISroiliK DE I.A \[ A li I N K FI! A N Ç A I S K. 

l" septembre i;UG, il signait avec Robert de Bcthune un 
traité de paix ; quelques jours plus tard, des pirates flamands 
le récompensaient de sa modération en brûlant quatre nefs 
de Normandie dans la baie de Bourgneuf (l). 

Circonstance aggravante, les pirates avaient pour com- 
plices des Bayonnais. Là était le danger pressenti et redouté 
par Philippe le Long. L'Angleterre pouvait à Timproviste 
créer des complications redoutables. Elle ne cachait plus 
son antipathie à notre égard. 

Le sénéchal de Saintonge, Arnaud Cailhou, résumait la 
situation politique par cette apostrophe aux marins nor- 
mands qu'il molestait : a Le roi de France a tant à fere aus 
Flamans qu'il ne vous aidera pas ; et, ce guerre comance et 
vos appelans, le roi angleis gannera Normandie et nos vos 
tuerons.» En attendant, Cailhou prenait des arrhes : il déro- 
bait nos marchands, en renvoyait plusieurs en chemise, 
emprisonnait les autres et faisait « gaiterau chemin et tuer » 
ceux qui échappaient. Il " fîst geter M' Guillaume de Larue 
sus le pavement etli fist oster la langue hors de la bouche" . 
Un sergent du roi ne fut pas mieux reçu : » Soufreres-vos 
que ses Franchois vous viengent ainsi semondre ! criait-il à 
la populace. — Et qu'en ferons-nous? — Faites le geter en 
trébvicher. Adonques prindrent une table, et le mistrent 
(le sergent) hors la fenestre, et le firent monter sus, et le 
leisseront chair en la rue {'2) . » Cailhou était un affreux bri- 
gand, sans foi ni loi, détesté de ses administrés, craint de 
tout le monde, un accapareur qui provoquait à son profit la 
hausse du blé et du sel, un louche tenancier d'agence matri- 
moniale. Néanmoins, une enquête ordonnée par Edouard II 
sur la plainte de la France proclama son innocence (3). 

(i) Grandes chroniques de France, éd. P. l'aris, t. V, p. 231. — Chro- 
nique de Geffhoy de Paris. {Historiens de France, t. XXII, p. 163.) 

(2) Extrait des rouleaux anciennement conservés à la Tour de Londres, 
copie de Bréquigny dans Moreau, vol. 660, fol. 71 et suiv. 

(3) Lehugeur, Histoire de Philippe le Long, p. 248. 



<aJEI!l!i:S II.AM ANDKS. ;l-;i. 

De cette sentence inùpie, la };iierjfe pouvait sortir. La 
conduite de Philippe le Long fut ce qu'elle devait être, 
digne, sans faiblesse ni colère. Il cita Cailhou devant ses 
justiciers et provoqua la grève, « le niainpoli, » des arri- 
meurs et gabarriers bordelais pour paralyser le gouverne- 
ment local. Puis il adressa aux pirates bayonnais une lettre 
comminatoire, et, appuyant ses menaces par l'effet, inaiid;i 
de saisir en Bretagne les navires britanniques (I) et d'ap- 
prêter une armée navale (1317) (2). Cette attitude énergique 
réussit à en imposer : une trêve de quarante ans intervint 
entre les Normands et les Bayonnais (3). 

Tout le règne de Philippe le Long se passe à négocier; un 
projet de croisade est en l'air et en perspective vnie attaque 
à revers des Anglais ; l'armée ou la flotte, toujours prêtes, 
n'agissent jamais. C'est ainsi que, le 1:2 juin I3IS, l'amiral 
Bérenger Blanc venait se poster à Calais avec les galères 
royales et plusieurs nefs ou dromons nouvellement cons- 
truits à l'arsenal de Rouen (4) ; les deux maréchaux étaient 
non loin, à Saint-Omer, sous le commandement en chef du 
comte d'Evreux, lieutenant es frontières de Flandres. Quel- 
ques marchands d'Ypres et de Bruges et un navire espagnol 
furent pillés en mer (5). Ce fut toute la vengeance exercée 
contre les Flamands, qui essayaient d'entraîner la défection 
des Picards et qui comptaient pour partisans les complices 
de Robert d'Artois. Les nefs bretonnes, armées à tout évé- 

(1) Août 1317. (Rymer, t. II, l"^"- p., p. 133.) — ■ FcNCK-IÎREMANo, les 
Luttes sociales au xiv" siècle. Jean Colomb de Bordeaux, dans le Moyen âge 
(1897), extr., p. 30. 

(2) Lat. 9069, fol. 636. — Lehugeur, p. 255. 

(3) Gonfimiée par Edouard II le 18 janvier 1318. (Rymkr, t. II, 1" p., 
p. 145.) On ne put s'entendre, il est vrai, sur les indemnités à i)ayer. 
(Lehugeur, p. 257.) Plus tard, en février 1320 environ, trentc-cjuatre 
barques anglaises attaquaient et pillaient près d'Esnandcs la Sainte-Marie 
de Castro. [Actes du Parlement, t. II, n" 5973.) 

(4) Lat. 9069, fol. 989. — Franc. 23256, fol. 17. 

(5) Plaintes du comte de Flandre, août 1318. (Archives nat., J 562 B, 
n" 30. — Lat. 9069, fol. 987.) 



;î80 HIS'lOlliK l»l'; LA M.\lil^K l'ISANCAISK. 

ncmciiL (I), n'eurcal pas à enLreren ligne. Et la guerre s'as- 
soupit (2), sans que les procureurs des Flamands se fussent 
même dérangés pour fixer les bases de la paix. 

Par précaution, Béranjjer Blanc tint les galères royales en 
état de prendre la mer à chaque printemps {•V). La précau- 
tion n'était pas vaine. 

(1) Juillet 1318. (^Mémoires pour servir à l'histoire de Bretagne, t. I, 
p. 1280.) 

(2) Le clerc des ari)alétiiers Jean le Mire établissait le 8 août le coût <le 
l'expédition navale. (Archives nat., KK 1, fol. 72 v".) 

(3) Réparations des navires royaux, 21 niai 1321, l'àque.s 1323. (Arclii- 
ves nat., KK 1, fol. 308 v", 312 v".) — Gentian Tristan avait la garde de 
l'arsenal. (Glairembault, vol. 825, p. 56.) — Pour ses noinlireux services, 
pour s'être trouvé plusieurs fois en péril de mort, il fui gratifié des liiens 
confisqués siu' le sire de Fiennes dans le Boulonnais. Paris, juillet 1321 . 
(Archives nat., JJ 60, c. 133, 137; JJ 62, c. 402.) 



GUERRE ANGLAISE 

(1323-1328) 



La modération de Philippe V avait retardé un conflit im- 
minent avec l'Angleterre. D humeur plus bouillante, son 
frère et successeur, Charles le Bel, ne put se contenir 
longtemps. 

En 1323, un criminel artifice de procédure ralluma la 
guerre. Un légiste, le nommé André de Florence, chargé de 
citer Edouard II, transl'orma le silence de l'intimé en un 
refus formel d'hommage. La Guyenne fut confisquée. 
Edouard II voulut la reprendre, et la parodie de la gigan- 
tesque lutte de Philippe IV et d'Edouard I" commença entre 
leurs fils, deu.v roitelets. 

La terrible leçon du blocus continental ayant toulelois 
profité aux Anglais leur inspira un moyen de mettre leurs 
richesses commerciales à couvert de nos coups. Ils émirent 
pour la première fois le principe de droit maritime qu'ils 
ont fait triompher en ce siècle : non gravanUbus, non gra- 
vandis. Edouard II prenait prétexte de la saisie de dix na- 
vires marchands par le roi de France pour déclarer qu il 
n'agirait pas de même et que sa flotte n'attaquerait que les 
vaisseaux de guerre (4 août 1321) (1). Les flottes ne prirent 

(1) Ih.Mhn, t. 11, 2' i»., |i. 107. 



38^2 HISTOIUE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

pas contact. L'escadre des Cinq-Ports, amiral Jean Crom- 
Avell, transportait en Guyenne huit cents archers (1). Notre 
amiral, Gentian Tristan, « commis garde » (2) de la flotte 
royale, opérait dans la Manche et dans la mer du Nord avec 
des vaisseaux normands, calaisiens et zélandais Ç^) : il me- 
naçait le Norfolk, du côté de Lynn (4). Sur ces entrefaites, 
le gardien des Cinq-Ports reçut Tordre de suspendre les hos- 
tilités (5). Des négociations étaient ouvertes par la média- 
tion du pape. Elles languirent plusieurs mois. 

Des deux côtés, on ne prépara que plus activement la 
guerre. Edouard choya les Vénitiens, escomptant l'appui 
des galères de Flandre (()), travailla les Flamands et obtint 
du roi Alphonse de Castille promesse de trois mille 
hommes (7). Charles le Bel s'assurait le concours de Robert 
Bruce (8) ; les galères de Rouen, réparées par des calphals 
narbonnais (9), étaient prêtes à rallier les nefs « appareil- 
liées à Dyeppe pour aler en l'armée de la mer toutes foiz 
que mestier en feust (10) n . On s'était procuré des fonds 
d'une manière aussi économique qu'ingénieuse, aux dépens 
des Anglais et au mépris de leur fameux principe de droit 
des gens. Leurs «biens, meubles et héritages, comme nefs, 
maisons de blés et autre biens " confisqués le long du littoral, 
de Calais jusqu'en Poitou, étaient vendus au fur et à mesure 



(1) Idem, p. 93, 99, 105. 

(2) Glairambault, vol. 825, fol. 56. 

(i) Rtmer, t. II, 2-= p., p. 114. — Lat. 9069, fol. 936. — Pendant (-e 
temps, Matthieu de Varennes et le connétable Raoul d'Eu gardaient la côte 
normande. (^Historiens de France, t. XXII, p. 773.) 

(4) Mandement d'Edouard II aux habitants de Lyon, 1"^ octobre 1324. 
(Rymer, t. II, 2'^ p., p. 114.) 

(5) 12 novembre 1324. (Rvmer, t. II, 2"= p., p. 118.) 

(6) Rymer, t. II, 2' p., p. 120. Depuis 1317, Venise envoyait annuelle- 
ment un convoi en Flandre. 

(7) Vnlladolid, 22 mai 1325. (Lat. 5924, fol. 20.) 

(8) Dundee, 20 avril 132.5. (Lat. 5924, fol. 33.) 

(9) Mars-juin 1325. (Archives nat., KK 1, fol. 794.1 

(10) 11 mars 1325. (Franc. 25697, p. 118, 119; franc. 25994, p. 335.J 



GUERRE ANGLAISE. 3S3 

de nos armements maritimes. " Te mandons — disait 
Charles IV au garde de ses navires — de vendre deux nefs, 
ou trois ou quatre maisons qui sont en Normendie, appelle 
avec toy à ce les justiciers des lieux en quelles jurisdictions 
les biens soient trouvez. Et des exploits que tu feras, fais 
faire et aprester nos nefs qui sont à Rouen et à Leure (l). » 
L'armement était dirigé contre la Flandre, de plus en plus 
hostile (2) ; l'Angleterre, à la sollicitation du pape, venait 
de se décider à la paix (mai 1325). Le traité péchait par la 
base ; il maintenait l'occupation française en Guyenne, occu- 
pation trop faible pour être définitive ; l'an d'après, il était 
lettre morte. 

La bonne foi anglaise réservait une cruelle surprise aux 
marchands dont la solennelle déclaration d'Edouard II avait 
endormi les défiances. En mai 1320, Jean Sturmy, Jean 
Felton et Nicolas Kyriel, amiraux du Nord, de l'Ouest et du 
Sud, tombaient sur les convois normands, massacraient 

« grandement des genz qui y estoient » (3) et capturaient 
cent vingt navires (4). La soudaineté de l'attaque dérouta 
nos escadres, les galères et nefs royales de Rouen armées dès 
la semaine de Pâques (5), les galères retenues à Bruges et à 

« Broiss " et dix nefs dieppoises toutes prêtes à «résister aux 
provinces d'Angleterre (6) " . Chose inouïe, nous n'avions 
pas d'amiral ! Gentian Tristan était mort ; comme son fils 
et homonyme (7) était trop jeune ou trop peu familiarisé 

(1) Berchères-lez-Ghartres, 3 mai 1325. (Clairambault, vol. 825, pièce 
56.) — Le garde des navires royaux, Gentian Tristan, touche 300 livres sur 
la vente des biens d'Antoine Pcssagno, saisis à la Rochelle, juillet 1325. 
(Archives nat., KK 1, fol. 794.) x\ntoinc Pcssagno, sujet d'Edouard II, 
était Génois et frère de l'aniiral de Portugal. 

(2) Lat. 9069, fol. 938. 

(3) « Assez tost après » [la Pentecôte]. (Franc. 25697, p. 125.) 

(4) Nicolas, History of the Royal Navy, t. I, p. 349. 

(5) Quittance de Matthieu Blanc, comité d'une galère royale. 17 mars 
1326. (P. Anselme, Hist. ^enéalof/., i. VU. p. 742.) 

(6) Lat. 9069, fol. 938. 

(7) Clairamliault, vol. 825, pièce 56. 



384 lII.SrOlRK DE l,A M A U I NK F U A N CAI S K. 

avec le métier de marin, on avait fait appel à un grand arma- 
teur de Toulon, Pierre Medici ou Miège (I), qui avait fourni 
deux ans auparavant l'escadre destinée à la Terre Sainte. 
Une seconde charge furieuse des Anglais acheva de nous 
déconcerter. La flotte du Sud, amiral Kyriel (2), se jetait 
sur le Gotentin. Le 14- septembre, « jour Sainte-Grois l'an 
GGGXXVi, vindrent devant Barefleu sept-vinz quatorze nez et 
autant de bargiaux chargiés de gens armés, qui ardirent le 
pais d'entour et robèrent et firent pluseurs maulx (3). » 
L'abbaye de Ghcrbourg, que ne pouvait protéjjer la faible 
garnison de la ville (4), fut pour la seconde fois livrée au 
pillage : ornements, chartes, manuscrits, trésors, tout fut 
de bonne prise (5). Il nous était difficile de rendre aux An- 
glais leurs politesses autrement qu'en retenant leurs bâti- 
ments de commerce. Trois divisions de douze nefs chacune, 
l'une dans les parages du cap Foreland, l'autre en vue de 
Shields, la troisième prèsd'Oxfordness (0), rendaient presque 
impossil>le l'approche des côtes britanniques. 

La guerre eut la solution la plus inattendue. Edouard II 
fut détrôné par sa femme Isabelle, sœur de Giiarles le Bel. 
Elle avait débarqué en Angleterre le 22 septembre, au mo- 
ment précis où les Anglais dévastaient la Hague Cotenti- 
naise. Une femme avait été l'instrument de notre vengeance. 
Le 25 janvier i;i27, son fils, le neveu du roi de France, 
montait sur le trône d'Angleterre. 

Si l'avènement d'Edouard III apaisa pour un temps bien 

(i) 1'. Anselme, Hist. généalog., t. VII, p. 742. 

(2) llYMER, t. II, 2'^^ p., p. 163. 

(3) Franc. 25697, p. 126. 

(4) 27 sergents : le garde des ports de la côte norinanile Guillaume Du 
Merle disposait, en outre, de 285 lionuues. [Historiens de France, t. XXII, 
P- 772.) 

(5) Archives départementales de la Manclie, Il li)S3. — (i. T3rroiN'r, 
Histoire du Cotentin, t. II, p. 228. 

(6) .luillet 1326. Des bâtiments anglais avaient été arrêtés à « Grocey » , 
sans doute au Crotoy. (Rymkh, t. II, 2" p., p. 161, 162.) 



GUKRHK ANOI.AISK. 3x5 

court, hélas ! les inimitiés entre souverains, les peuples 
n'avaient pas déposé leurs haines Les marins des Ginq- 
Ports comptaient nous attaquer, malgré la défense d'E- 
douard III (l). Les Normands, cette fois, étaient prêts à la 
riposte : les garnisons du littoral étaient renforcées (:2) : les 
vaisseaux de la province, inspectés par l'amiral IMcrre Miègc 
et par l'huissier d'armes Jean Le Mire, allaient }jucrroyer 
en Guyenne (^î). Rnfin une aide pro tuitione >nercaturartnii 
maris (4) assurait l'entretien d'une croisière protectrice. La 
campagne de l.\'21 se borna à l'incendie de quelques navires 
anglais à Leure et à " Bune " en Poitou (T)). Déjà, l'on 
pouvait prévoir latin des hostilités, quand Charles IV mourut 
en janvier 1328. 

La caractéristique de son règne est la préoccupation tout 
à fait nouvelle de concilier les nécessités de la défense na- 
tionale avec les intérêts économiques des ports de mer. 
Charles le Bel refusa d'adopter la solution a priori des An- 
glais ; il préférait garder toute liberté d'action contre les 
nombreux bâtiments marchands de l'ennemi et remédier, 
suivant les cas, aux besoins de notre commerce maritime. 
Dans le Levant, il armait en marchandise sa flotte mili- 
taire ; il prescrivait au bailli de Caen d'enquérir sur la moins- 
value des importations et des exportations pendant la 
guerre (G) ; et il faisait examiner « quel profit seroittautaus 
habitanz (de Barfleur) comme à ceuls de dehors qui ont 

(1) 8 août 1327. Rymer, t. II, 2^ p., p. 194.) 

(2) Lat. 9069, fol. 938. 

(3) P. Anselme, Hist. généalog., t. VII, p. 744 : octobre 1327. 

(4) De septembre 1327 à avril 1329. .'Lat. 9069. fol. 938.) 

(5) Rymer, t. II, 3* p., p. 14. — Les marins ile 1 escadre française rece- 
vaient leurs gages en novembre 1327. (Franc. 21406, p. 177, 366.) 

(6) l'aris, 28 janvier 1327. Suit le rapport, très curieux, du bailli sur les 
« dcrrées qui souloicnt venir en nez par la mer, comme vins de (Jascoij^nc 
et d'ailleurs, sel de l'oitou, cuirs, cendres, pion, estain, cire, pois, gomme 
et harens, que l'on apele les milliers » et sur les « bléz, canevaz, grcsscs, 
Hle, lange, fer et autres derrées » e.vportécs de Caen. (Franc. 2.5697. 
p. 125.) 

I. 26 



386 IIISTOIHE DK ],A iMARINE FR AN CM S E. 

acouslunié de venir inarchaander en ladite ville, se elc 
estoit close de murs et de fosséz» (1). Malheureusement, on 
ne donna point suite avi projet de fortifier Barfleur : la côte 
orientale de la presqu'île resta vulnérable ; nous verrons 
quels désastres causa, vingt ans plus tard, cette négligence. 

(1) S. Cliristophe en Ilallate, 26 mai 1327. (Franc. 25697, p. 126.) 



GUERRE DE CENT AINS 

PREMIÈRES CAMPAGNES 



I 

EXPÉDITION d'eCOSSE. 

Les guerres de Flandre et d'Ecosse, qui avaient été le 
corollaire du Blocus continental^ devinrent le prélude de ce 
formidable corps-à-corps où la France et l'Angleterre allaient 
s'étreindre pendant cent ans. Elles servirent à masquer, 
sous une apparence d'intérêt général, les rivalités person- 
nelles de Philippe de Valois et d'Edouard III, l'un cousin, 
l'autre neveu du roi défunt, et tous deux prétendants à la 
couronne de France. Philippe avait triomphé; mais le can- 
didat évincé ne se tenait pas pour hattu. 

La révolte des communes Ilamaudos contre leur seigneur 
Louis de Flandre donna l'occasion à Philippe VI de se faire 
un obligé, mais de s'aliéner un peuple. En vertu de la soli- 
darité féodale qui liait le suzerain au vassal, le roi marcha 
en personne au secours du comte de Flandre. Son amiral, 
Pierre Miège, avec la flotte armée pour la garde de la 
mer (I), força Dunkerquc et Nieuport à faire leur soumis- 

(1) En 1328, Pierre Mièjje reçoit J 1,342 livres |)oiir la Hotte envoyée 
contre les Flamands. Lat. Ît06!), fol. 1000. — P. .Anskf mk. IHilnhe (jeiiea- 
logique, t. VIT, p. TW."» 



388 HISTOIRE l)K LA MAIIIINE FRANÇAISE. 

sion (1). Il suffît d'une campagne pour dompter les re- 
belles (1328). 

Au contraire, la guerre qu'Edouard III intenta à David 
Bruce devait traîner en longueur : les Français allaient in- 
tervenir; la guerre de Cent ans éclatait. 

Un chevalier d'origine française servit d'instrument aux 
desseins d'Edouard III sur l'Ecosse. En août 1332, Edouard 
de Bailleul ou Baliol s'emharquait (2) avec quinze cents 
hommes pour son aventureuse conquête. Au lieu d'attaquer 
Edimbourg que couvrait une escadre (3) de galères, armées 
comme projectiles de lourds boulets de fer (i), û pointa au 
nord et emporta Perth (5). 

La politique la plus élémentaire lui prescrivait, dès lors 
qu'il avait pris pied dans la péninsule, d'intercepter les rela- 
tions de David Bruce avec l'étranger : deux escadres an- 
glaises eurent donc l'ordre de se tenir en permanence dans 
le canal de Saint-Georges et dans la mer du Nord, Edouard III 
n'ignorant point quelles sympathies, en quelque sorte tradi- 
tionnelles, allaient vers la dynastie légitime d'Ecosse. Mais, 
de peur de prononcer le mot fatal de guerre, il désignait 
par l'épithète vague d'étrangers ou d'alliés des Ecossais (t>) 
le peuple contre lequel il prenait des mesures préventives. 

Philippe VI se prêtait à ce petit jeu d'hypocrisie diploma- 
tique : dix navires dieppois, envoyés au secours de Bruce, 
étaient censés faire un voyage en Ecosse (7). Empêchés par 

(1) 2 déceiiiln'e 1328. i^Chartcs de Colhert, ii" 152 dans li- manuscrit 352 
des Mélanges Colbert.) 

(2) Près de Kin{^horne. (RoBiinT d'Avesbuiiy, De fjestis Edwanli tertii, 
éd. E. Maunde Thompson, p. 296.) 

(3) Chroniques de Froissart, éd. Luce, t. I, 2' p., p. 1, 291. 

(4) The Ëxchequer Rolls of Scotland, cdiled hy John .Stuail and Gcor(>c 
Burnett. Edinbur{.„ 1878, gr. in-8% t. I, p. 125-127, 136, 269. 

(5) Henrici Knighton, Chionicon, éd. J. Rawson Luniby dans les Cliro- 
nicles and memorials of Great Britnin. Londres, 1889, in-8", t. I, p. 464. 

(6) Hotuli Scotiœ, inembr. 12 iNotinghani. 

(7) Compte lie Thomas Fourjues, garde du Ch)s des galées du roi à Rouen 
(1333-1340). {Cal,dor/ue Jonisanvatilt, p. 3568.) 



OUERRK l)K CKN r ANS. USO 

les vonls (J'onlrcr à temps en li{j;no (l), ils ramenèrcnl .i 
Boulogne le monarque infortuné (1 i mai 1334). 

L'hospitalité offerte aux fugitifs à Château-Galllart (2), 
puis la signature d'une trêve avec l'Angleterre (3), impli- 
quaient un état d'hostilité latente, qui n'allait point tarder 
à dégénérer en guerre ouverte (4). De part et d'autre, on 
se préparait sourdement, comme le prouve certaine clause 
d'un nolis do cinq galères marseillaises, affrétées soit-disant 
pour participer à la croisade, en réalité pour suivre l'amiral 
de France en quelque pays que ce fût (5). A tout hasard, 
nous resserrions avec l'ancienne Hermandad fédérale, Fon- 
tarabie, Saint-Sébastien, Santander etLaredo (G), l'alliance 
politique et commerciale qu'avait ébranlée, quelques an- 
nées auparavant, l'éviction des baleiniers Itasques établis 
à la Rochelle (7). 

L'année 1335 se passa sans trop d'accrocs, dans une sorte 
do paix armée. Anglais et Bayonnais prêts à tout évé- 
nement (8), les îles anglo-normandes en état de défense (9), 



(1) Les Grandes Chronùjues de France, éd. l'anlin Faris, t. V, ji. 3i5V. 
— Chronoqrapltia reqiini Francoruni, éd. Moranvillc, t. II, p, 24. 

(2) Où David II séjourna à plusieurs reprises juscpi'en 1341. (^Tlie Exche- 
fjuer Rolls of Scotland, t. I, préface ci,vni.) Dans la suite de David II tijjn- 
raient les évèques de Moray, Glascow, Brecliin, les abbés de Kelso, Kilwiu- 
iiing, le chancelier, etc. 

(3) De septembre 1334 à la Sainl-Jean ou 24 juin 1335. (Rymer, Fœdera, 
t. II, 3" p., p. 119.) 

ik) La Little Lechevard, navire anjjlais, était coulée à l'embouchure de 
la Seine par le corsaire Jean de Sainte-Agathe, le 20 avril 1335 (Rymeh, 
Fœdera, t. II. 3'= p., p. 129), et la coque de lord Mcnri Reawrnont était 
enlevée par les Ecossais. (Nicolas, ouv. cité, t. II, p. 10.) 

(5) Avril 1335. (Jal, Archéologie navale, t. II, p. 326.) 

(6) 25, 26 avril et 2 mai 1335. (Archives nationales, J 615, n « 9' à 9*.) 

(7) A la suite de l'éuieute ou « esmouvements » qui éclata à la Rochelle 
en 1327, les biens des Espagnols résidant dans la ville furent confisqués. 
Fortin Yagncz de Biscaye et Xanche Montero, en particulier, perdirent 
« seis pipes de balaine es <pielles il avoit quarcnto i|uintaux de balaine >• et 
'< de l'argent yssu d'ancre de balaine ". (Fr. 25698, p. 25.) 

(8) 25 et 26 juillet 1335. ^Rymer, Fœdera, t. II, 3' p., p. 131.) 

\^) Mandement d'Edouard III au gardien des îles anglo-normandes, 



390 11 ISI'OI l!K DE I, A M A R I NK FRANÇAISE 

et les divisions Cobhani et Bardi sur pied de guerre pour 
surveiller nos corsaires calaisiens (I). Avec le reste de ses 
forces navales, Edouard III s'était jeté, dès le l" juil- 
let 1335, sur l'Ecosse (2), voulant en finir avec ces indomp- 
tables montagnards. Il comptait sans son hôte. 

Si perfide qu'eût été l'attaque, elle n'avait pu étouffer les 
appels désespérés de la victime. Philippe VI les entendit et 
résolut immédiatement de dégager l'Ecosse. Il était alors 
dans le midi de la France (3), à Marseille, où il avait passé 
les fêtes du carnaval de 1336 (4). Il démasqua tout à coup 
une flotte de guerre, organisée sans bruit avec les dîmes de 
la croisade : douze grandes galères en construction à 
Beaucaire, huit autres sorties des chantiers de la Rochelle 
et de Normandie, ainsi que deux lins et trois grandes nefs (5). 
Au lieu d'expédier en Crète les galères de Beaucaire ((>) et 
plusieurs l)àtiments étrangers nolisés en vue de la croisade, 
Philippe VI les dirigea sur la Manche (7) malgré les pro- 
testations du comte de Provence et de la république de 
Gênes (8), et l'escadre levantine commandée par le Mar- 
seillais Durand Pélegrin (9) rejoignit la division royale du 
Ponant. 

Guillaume de Monlaigu, et à Henri de Ferrièies, 22 août. (Dupont, His- 
toire du Cotent in et de ses îles, t. Il, p. 261.) 

(1) Rymer, Fœdera, t. II, 3*= p., p. 129-131. 

(2) RoBKRT d'Avesblry, p. 298. — Kmgiiton, t. I, p. 472. 

(3) En février 1336, Philippe VI était à Kéziers. {Ordonnances, t. II, 106.) 

(4) Les Grandes Clironiques de France, éd. Paulin Paris, t. V, p. 364. 

(5) Suivant les déclarations mêmes de Philippe VI (mars 1336, date rec- 
tifiée). {Revue des Sociétés savantes, 1867, 1" sein., p. 435.) 

(6) Où attendaient les };alères des autres croisés, Vénitiens et Hospita- 
liers. (JoRCA, Philippe de Maizières, p. 38.) — Le patron et recteur de la 
flotte royale s'appelait Jean Bedos d'Alet. (Franc. 25996, fol. 109.) 

(7) Déclaration d'Edouard III sur la rupture des néfjociations avec Phi- 
lippe VI. (Froissart, éd. Kervyn, t. XVIII, p. 49.) 

(8) Qui aurait même fait brûler plusieurs des {jalères. — Lettre Edouard III, 
3 septembre 1336. (Rymer, t. II, 3" p., p. 150-151.) 

(9) Que nous allons voir à l'œuvre tout à l'heure. Il était de Marseille. 
(Ger.main, Histoire du commerce de Montpellier, t. I, p. 489.) — 60 autres 
marins de Marseille furent amenés à Paris. (Franc. 25996, fol. 109.) 



GTKRRK l)K CENT ANS 301 

Tout restait à Improviser : cadres, (lotte de transport, 
troupes de débarquement, plan de campagne (I). Le séné- 
chal de Beaucaire, Hue Quiéret, devint amiral et passa sous 
les ordres du connétable Raoul d'Eu, promu » capitaine gé- 
néral dessus et devant tous les autres de l'armée de la mer » 
(17 avril l'SMt) (2). Un maréchal de France, Bertran, lui 
était adjoint pour commander le corps expéditionnaire, 
grosse armée de douze cents hommes d'armes et vingt mille 
sergents. Ainsi en avait décidé le conseil dans 1' a estima- 
tion f[ue l'armée d'Escosse se peut monter " : sur le papier, 
tout allait bien, tout était prévu. Sous l'escorte de 'M) jja- 
Icres, 200 grosses nefs transporteraient en Ecosse l'armée, 
et (>0 nefs de pèche les vivres. Mais les grosses nefs, où les 
trouver? Le constructeur de la marine royale, Gillebert 
Poolin, n'en put équiper que trente au port de Leure, 
vingt-quatre dans les bailliages de Gaen et du Cotentin, 
autant à Dieppe et seize dans les havres de l'est, depuis 
Fécamp jusqu'à Calais. En Flandre, pensait-on, on se pour- 
voirait du demeurant. Il mancjuait des milliers d'armures : 
on envoya des émissaires en Provence et à Avignon pour 
s'en procurer. Pour l'argent, c'était pis encore : le devis 
était hors de toutes proportions avec les ressources finan- 
cières de la royauté : et les trésoriers des guerres, Barthé- 
lémy Du Drach et Jean du Gange, ne virent point sans effroi 
s'aligner les dépenses probables de l'expédition : 180,000 li- 
vres pour lasolde desgens de guerre, moitié pour la flotte, etc. 
Quant au plan de campagne, il fut promptement éventé. 

Dès le début de cette longue guerre, nous sommes forcés 

(1) « Estimation ([ue l'année d'Estosse se peut monter » dans le Mémo- 
rial Croix, aujourd'hui perdu, de la Chambre des Comptes, en copie dans 
le ms. franc. 2755, fol. 216. Le tonnajje moyen des {jrosses nefs était évalué 
à 180 tonneaux et des nefs u pescheresses » à 48 tonneau.i:. Chaque grosse 
nef devait porter cent hommes et distraire troi.s hommes pour Téquipajje 
des nefs de pêche. 

^2) Mémorial B de la Chandjre des Comptes. Archives nation., 1' 2291. 



392 HISTOIRE DE LA MARINE FIIANCAISE. 

de constater l'admirable service de renseignements des An- 
glais : (1 Le roi de France, écrivait iin de leurs émissaires, 
s'est rendu à Avignon vers la mi-caréme ; il a eu avec le pape 
lui entretien secret dont rien n'a transpiré... A Pâques, il 
était à Lyon ; il a conclu un traité avec les Écossais, leur pro- 
mettant de ramener leur maîlreetdele rétablir sur son trône. 
( >ii a réuni, dit-on, à Maillenr età Leuro, 200 à ;iOO nefs (I), 
(|ni peuvent porter en moyenne 220 hommes, et 30 galères 
d'escorte. De Paris on a expédié à Leure de quoi équiper 
;i,000 hommes d'armes et 10,000 arbalétriers, entre autres 
choses, des pourpoints renforcés de plates de fer à l'épreuve 
des llèchos et des lances. De plus, le jour de l'Annonciation, 
des navires chargés d'armures (2) ont apporté 205 tonneaux 
de carreaux. Les capitaines nommés par le roi sont, en 
dehors du connétalile : Matthieu de Trie et Thomas Bertran 
pour les troupes, Jean le Mire et Hue Quiéret (3) pour la 
Hotte. Les bourgeois de la capitale prétendent qu'une partie 
de l'expédition prendra terre du côté de Portsmouth; le 
reste de la flotte, dirigé sur l'Ecosse, touchera dans le 
comté d'Athol. Alexandre de Seton, — énergique patriote 
qui avait juré au pape que jamais son pays ne subirait la 
domination anglaise, — Twynam et Jean de Suède la gui- 
deront. C'est au mois de mai passé, à la fête de la Sainte- 
Croix, qu'était fixé le départ. Ajouterai-je que tous les tail- 
leurs habiles de Paris sont restés quinze semaines et six 
jours à Leure pour fabriquer des bannières, autant qu'on 
a pu s'en rendre compte ? Des soudoyers allemands, bra- 
bançons et flamands y affluent. Les Écossais ont convenu do 
jour et du lieu où ils viendront à la rencontre de l'armée 
française : ils seront, paraît-il, 40,000 au rendez-vous (i). » 

(1) " II" et CGC naves. » Mais c'est une faute de copiste : cette (lotie 
correspondrait à un effectif de 200,000 lionunes. 

(2) L'escadre partie de Marseille. 

(3) « De Haukeneys Ilevanire? » 

(^«■'' T.eKre anoiivine datée d'Vork, 19 juin. (British Muxeum, Cott., 



GUKRHE nF, Cr.NT ANS. 393 

Instruit do nos projets, Edouard III les déjoua avec cette 
décision qui lui assura si souvent la victoire. Son armée, 
divisée en deux corps, refoulait à travers les montagnes les 
partisans de William Douglas, le long de la côte rarméc de 
Murray. Lui-même, à la tête d'une colonne volante, s'en- 
l'onçant dans la partie sauvage de la presqu'île, pénétra i)ar 
les montagnes d'Athol dans le Badenoch, atterrage désigné 
de la flotte française. Il dis[)ersa vingt mille lionimes (pic 
Murray avait amenés au rendez-vous, força la hande de 
Douglas, embusquée dans les profondeurs de la forêt do 
Platere, à rétrograder vers le sud et détruisit le port le pins 
confortable de la région, Aberdeen (I). 

Aussi hardie que remarquable par la science de la stra- 
tégie qu'elle dénote, cette chevauchée enlevait à la flotte 
française tovit point d'appui sur la côte, et par suite entra- 
vait son action dans la mer du Nord. 

Voici comment nous nous étions laissé devancer. La cause 
on est étrange. Au moment d'emltarqucr, le chef de notre 
Hotte, le connétable, déclara qu'il avait des scrupules : il 
a ne devoit, ne voloit aller encontre li (Edouard), sanz, 
avant, li renvoyer son hommage d pour quelques fiefs 
sis en Angleterre et en Irlande (2). L'opération prit du 
temps : et l'on se décidait à placer à la tête de l'expédition 



Vesp. F. VII, f" 2, publiée par M. Keuvyn de Lettenhovk, OEuvics de 
Froissait, t. XVIII, p. 39.) — M. Kervyn de Lettenhovc publie cette lettre 
sous la date de 1337 : « Il suffit, dit-il, de consulter Walsiiijjhain, qui rap- 
porte aussi dans son récit la mort de Thomas Rosslyn. » C'est là son seul 
synchronisme, fort vague. Or, c'est en mars 1336 que Philippe VI se trou- 
vait à Avi;;non [Ofclonnaiices^ t. II, p. 114), et en avril 1336 que le conné- 
table fut nommé capitaine général de l'expédition; les synchronismes écos- 
sais donnent également la date de 1336, car la suite de la campagne d'Ecosse, 
dont la lettre retrace les débuts, se trouve dans une seconde lettre datée 
d'York le 3 août, et que M. Kervyn attribue lui-même à l'année 1336. 
Ibidem, t. XVIII, p. 27. — Froissart, éd. Luce, t. I, p. 342.) 

(1) Dix bâtiments (juittent précipitamment Aberdeen " causa ininiico- 
runi 1) (1336). (^Exchecjuer rolb of Scotland, t. I, p. 449.) 

^2) Archives nat., JJ 74, c. 74, fol. 44. 



394 HISTOIRE DK I.A MAHINK KHANÇAISK. 

d'Ecosse Arnoul d'Audrehem et le sire de Garancières, qui 
se couvrirent de gloire outre-mer, mais sans fruit (l). 

Quant à la seconde partie du plan de campagne dont 
jasaient les Parisiens, l'attaque de Portsmouth n'eut même 
pas lieu. Ce fut un piètre résultat, après de si grands pré- 
paratifs, que la capture de quelques bâtiments au large de 
Wiglit par les 2(3 galères du connétable et de David 
Bruce (2) ou la panique provoquée par une feinte de 
l'amiral Quiéret (ïi) contre l'île de Jersey (4). Et pourtant, 
jamais nos marins n'eurent pareilles facilités pour un covq) 
de main. Immobilisée par une (|uorolle qui éclata entre 
les marins des Cinq-Ports et ceux d'Yarmouth , la Hotte 
occidentale était impuissante même à protéger ses convois, 
qui n'osèrent quitter Orwell et Porsmoutli qu'aux appro- 
ches de l'hiver, les 30 novembre et G décembre i;î3(). 

Quiéret les aurait cueillis au retour (5) s'il n'avait été 
rappelé à Paris (6) pour signer avec la Castille un traité 
d'alliance et de mutuelle assistance sur mer (7). Il aban- 
donna le commandement de l'expédition à un armateur de 

(1) Froissart, éd. Luce, t. 1, p. 146. 

(2) Lettre d'Edouard III au uiaire de Bayonne, 3 septembre. (Rymkk, 
Fœdera, t. II, 3' p., p. 156.) 

(3) Le 8 septenil)re, la nef royale Saiiite-Aïuie reçoit son bauchent de 
j>uerre. (L. Delisi.k, Actes normands de la Chambre des Comptes sous Phi- 
lippe de Valois (1328-1350;, publiés pour la Société des Antiquaires de 
Normandie. Rouen, 1871, in-8'', n" 51, p. 142.) — La Kateline Jehan 
Ertaut, » retenue pour aler en ceste présente armée en la compaignie de 
Monsieur Hue Cueret, clievalier et auiiraut dudil segneur, » reçoit son 
armement à Leure, le 17 octobre. (Delisle, Actes noi-mands, n^SS, p. 144.) 

(4) Rymer, Fœdera, t. II, 3'' p., p. 156 : Lettres patentes d'Edouard III 
du 11 décembre. 

(5) Les navires qui font partie de l'escadre sont en armement du 20 no- 
vembre au 27 décembre 1336. (Delisle, Actes normands, n'" 55-61, 
p. 146-151. — Dépôt de la Marine, Bibliothèque, vol. A 87, 1" vol., p. 1. 
— Catalojjue de livres, pièces historiques... dont la vente aura lieu le lundi 
31 mars 1884. Paris, Voisin, in-8°.) 

(6) A partir du 15 déceudjre, les ordonnancements ne sont plus délivrés 
par Hue Quiéret, mais par son lieutenant Enguerrand Quiéret. 

(7) 27 décembre 1336. L'amiral est un des signataires. (Archives nation., 
JJ 81, cap. 497. — Bibl. nation., manuscrits De Gauips, vol. 83, fol. 155 v".) 



GUERRK DE CKN 1 ANS 395 

Leure, Danois de Laguillon, promu u capitaine do chcste 
présente armée de la mer (l) » . Kn janvier l:i:n, les vais- 
seaux ennemis fuyaient éperdument devant notre escadre 
sans trouver dans les rades de Fowey et sur les côtes de 
Gornwall et de Devonshire, où Ils cherchaient un refuge, 
un abri contre ses coups (:2). 

Le Parlement anp^lais vota immédiatement une aide de 
guerre (3); les Normands, peu convaincus de « l'évident 
péril " du pays et jaloux des privilèges de leur cliarte 
de 1315, firent beaucoup plus de difficultés à consentir 
" certaine somme de pécune » . Leurs prélats exhibèrent 
même, pour ne point y contribuer, un document qui sem- 
blait, à première vue, créer un précédent contre eux, la lettre 
de saint Louis les priant de subvenir à l'entretien des galères 
gardes-côtes : une des clauses finales spécifiait toutefois, et 
c'est cela qu'ils invoqvialent, qu'aucun préjudice n'en résul- 
terait à l'avenir pour eux ou pour leurs successeurs (•4). 

« Fors périlis par eau, mors et destruimens de grans per- 
sonnes : " tels étaient, pour l'année 1337, les pronostics 
motivés par l'apparition d'une « comette eschevelée engen- 
drée d'une commotion de Mars et de Saturne (5) " . 
Point n'était besoin d'être astrologue pour jouer le rôle 
d'augure : il suffisait d'observer; partout, on faisait des pré- 
paratifs de guerre. Notez que la guerre n'était pas déclarée; 
par une fiction étrange, les opérations de nos Hottes étalent 
considérées comme pirateries sans conséquence, ce (jui 
permettait à la diplomatie de gagner du temps et de pré- 

(1) Quittuiice datée de Leure, 24 décembre t336. (Bil.l. iial., l'ièces 
orig., vol. 1619, dossier 37661, Laguillon, p. 2.) 

(2) « Naves tam volantes supra mare (juain aiichoratas in littore. » 
(Rymer, t. II, 3'= p., p. 163.) 

(Z) KVMER, t. II, S-^p., p. 151. 

(4) Paris, 20 septembre 1266; vidiiiius daté de Paris, 22 août 1337. 
(Archives de la Seine-Inférieure, G 1878. — Coville, les Etats de Nor- 
mandie. Paris, 1844, in-8", p. 44, et pièces justif. I.) 

(5) Vers le 24 juin 1337. (Franc. 1366, fol. 311.) 



306 HISTOIRE DE LA MAIUNE FlîANÇAISK. 

parer des alliances. Edouard essayait d'intéresser à sa canso 
le roi de Norvège (1); le comte do Flandre, à rinstigalion 
de Philippe VI, interdisait aux niarcliaiids anglais l'accès 
de ses ports ('2). Au mois de juillet, la Hollande, la (kieldre, 
le Brabant, se déclaraient contre nous (ii). Des troupes furent 
concentrées à la frontière du nord : et l'amiral Quiéret (4), 
alin de prévenir de nouvelles défections ou de rétablir 
rc(|iiilil)re entre les influences française et anglaise, vint 
prêter au comte de Flandre l'appui de son escadre (5). Le 
H août, il arrivait » en la mer assés près de l'Escluze (0) » ; 
le surlendemain, les gailères d'avant-garde : Saint-Maurice, 
Sainte-Esclaire, Sainte- Catherine, Saint-Nicolas, Roche fort, 
Saint-Michel, jetaient lalarme du côté de Brele et de Schic- 
dam. L'amiral traquait au passage les ambassadeurs anglais 
et les papiers de leurs négociations avec les seigneurs des 
Pays-Bas et du Rhin. Malheureusement, il était filé par 
deux espions : les ambassadeurs prévenus évitèrent de 
passer près de Cadzand où il croisait; ils allèrent s'embar- 
quer à Dordrecht, et pendant qu'une bande d'indigènes 
soudoyée par eux détournait par une fausse attaque notre 
avant-garde, ils enfilaient les passes de la Meuse sur l'es- 
cadre de l'amiral Roos et gagnaient la pleine mer (7). 

Par une nouvelle fatalité, deux bâtiments chargés de mu- 



(1) :î novembre 1336. (Rymer, t. II, 3« p., p. 153.^ 

(2) 5 o.tol)i-e 1336. (Rymer. t. II. 3'^ p., p. 149.) 

(3) l'ai- les traités des 24 mai, 12 juillet 1337. (Rymer, t. II, 3'' partie, 
p. 165, etc.) 

(4) Son escadre était en armement à Leure. dn 10 au 13 juin, il avait 
pour second Rarhavera, patron d'une des galères. (Delisle, Actes iiormanda, 
n"' 63-65, p. 15.3-154. — Pièces orig., vol. 1528, doss. Danois, p. 2, et 
vol. 1619, doss. 37661, p. 2. — Nonv. acq. franc. 3653, p. 79. — Archi- 
ves nat., JJ 81, c. 202.) 

(5) Il était à Calais le 30 juillet. (Delisle, Acte.i normands, n" 69.) 

(6) Pièces orig., vol. 2415, doss. Quiéret, p. 2. 

(7) Compte de l'ambassadeur anglais Jean de Woume, juin 1337-février 
1338. (Froissart, éd. Kervyn de Lettenliove, t. XVIII, p. 50-55. — Fnois- 
SART, éd. Luce, t. I, p. 134, 407.) 



GUKIlliK l)K ci: NT ANS. 39T 

nitions que Philippe VI envoyait au secours de l'Ecosse 
tombaient au^ milieu de la flotte anglaise. Ce fut une lulle 
héroïque, désespérée, songez donc, deux navires contre 
quarante : les matelots se firent tuer; l'évéque de Glascow , 
Jean Lindsay, qui conduisait l'expédition, ne survécut pas 
à la défaite, et plusieurs ladies qui retournaient de Flandic 
dans leur patrie se laissèrent mourir d'inanition plutôt que 
de vivre en captivité (l). Les vainqueurs, des marins du 
Norfolk et du Suffolk, firent main basse sur les jovaux et 
sur l'argent qu'ils trouvèrent à bord de la Cogge de Flandre^ 
sans égard aux droits de la couronne (:2). L'amiral Jioos fut 
révoqué (3). Quiéret, son coup manqué, se replia sur nos 
côtes (4). La présence de son escadre avait pesé toute- 
fois sur les décisions du comte Louis de Flandre, qui signa 
un traité d'alliance avec Philippe YI (5). 

Mais un revirement se produisit presque aussitôt : les 
Flamands se laissèrent ébranler par l'éloquence persuasive 
d'un brasseur de Gand, Jacques Arteveld, homme d'une 
haute intelligence qui n'eut pas de peine à leur démontrer 
les avantages économiques de l'alliance anglaise (G). l'ne 
ambassade fut envoyée par eux à la cour d'Edouard 111. 
Le Parlement réuni à Londres opina pour la guerre, et le 
19 octobre Edouard envoyait défier le roi de France. Phi- 
lippe YI ne fit qu en rire, mais bien à tort (7). 

(1) Août 1337. (HE.MixcBuncii, Cliroincon, t. II, p. 314. — Clironùjin: 
de Lanercost, p. 291. — Cf. la bibliographie îles ouvrages qui parlent tic la 
rencontre daus Fr. Micuel, les Écossais en France, t. I, p. 61, n. 4.^ 

(2) Enquête prescrite à ce sujet par Edouard III, 1" septendjre. [Calen- 
darof the patents, olls. Edward III (1334-1338), p. 513.) 

(3^ Edouard lui reprochait de ne pas intercepter toutes nos coniniunica- 
lions avec l'Ecosse. Jîotuli Scotlœ, t. I, p. 498.) 

(4) Le 11 septenihre. il comparaissait à S. Riquier coinnic chevalier li.in- 
neret devant les coniniissaires chargés d'organiser la défense du pays, 
(t*. Anselme, t. VII, p. 745.) 

(5) 16 août. (Archives nat., .IJ 70, p. 207 et 337.; 

(6) Froissart, éd. Luce, t. I, p. 391, 394. 

(7) Froissari, éd. Luce, t. I, p. 401. 



398 HISTOIRE UE LA MARINE FRANÇAISE. 

Le 10 novembre, Tennemi s'emparait de l'île de Cadzand, 
clef des communications maritimes de la Flandre; Tescadre 
d'Henri de Derby et de Gautier de Mauny prit prétexte du 
meurtre de deux matelots envoyés à l'aiguade, pour jeter 
des troupes dans l'île; les cinq mille hommes de la gar- 
nison, commandés par Guy, frère bâtard du comte de 
Flandre, ne purent soutenir ni le tir, ni le choc de l'en- 
nemi (l). On attribua partiellement cet échec à l'absence 
de notre escadre (:2). 

Elle venait de partir pour la Saintonge sous les ordres du 
capitaine Dvirand Pclegrin, lieutenant de l'amiral (3). Aux 
signes avant-coureurs de la guerre, Philippe VI avait jugé 
urgent de consigner dans les ports de l'Océan tous les na- 
vires de commerce jus(ju'à l'arrivée d'une escorte « si forte 
et souffisant que les vins et autres marchandises pourroient 
estre menées seurement par la mer (4) » . Dès le mois d'août 
il avait pris sous sa protection la Rochelle (5) en y créant 
une station navale : le capitaine bayonnais Badin Du Four, 
l'intrépide aventurier qui avait sillonné l'Asie et l'Afrique 
avant de commander un vaisseau, y était arrivé avec trois 
galères et de quoi en armer une quatrième : l'ancien patron 
de l'escadre royale de Narbonne, Bernard Foulquin, et le 
commis aux constructions de la flotte, Guillebert Poolin, 
l'accompagnaient (6). Les Rochelais, néanmoins, conti- 

(i) Ancienne/; Chronirjues de Flanchex, t. III, p. 147. — Chronique de 
Flandre, t. II, p. 219. — Villani, llist. Florent., apud Muratori, t. XIII, 
p. 808. — Froissart, éd. Luce, t. I, p. 132-138. 

(2) Chronographia regum Francorum, t. II, p. 46. 

(3) Il commençait ses armements à Rouen le 12 octobre (Franc. 10430, 
p. 222), et quitta Hontleur peu après le 4 novembre, (franc. 10430, 
p. 227. — Delisle, Actes normands, n" 76, p. 166.) 

(4) Les frais de l'escorte furent couverts par une taxe sur les marclian- 
dises exportées. La taxe fut établie le 12 novembre 1337 à S.-Jean-d A n- 
gély et le 20 novembre à la Rochelle. (Archives nat., P 2291, p. 445, 45J.) 

(5) Août 1337. (Archives nat., .1.1 70, c. 204.) 

(6i Badin armait son escadrille à Leure le 24 juillet. (Pièces ori{]., vol. 
1220, doss. 27368, Du Four, p. 2.) 



GLKKHK DK Ci; NT ANS. 300 

nuaient à se plaindre qu'il n'y eût « en la mer (armée) nul 
résistast « : et de fait, guettés par le vice-amiral de 
Guyenne, Uso di mare, et par l'amiral bayonnais Pès de 
Puyane (1), ils perdaient quantité de vaisseaux. Pès de 
Puyane remporta sur eux ou sur d'autres marins français 
une victoire navale, dont Edouard III témoigna sa satisfac- 
tion de façon singulière, en graciant six maîtres de navires 
lïayonnais qui avaient combattu dans nos rangs (2). C'est en 
ce moment critique que Pélegrln apparut sur les côtes sain- 
tongeaises, il réussit à ramener intact le convoi, malgré une 
attaque des « malfaiteurs » ; une de leurs barges, cernée 
par ses galères, fut même capturée (3). 



II 



LA MARINE FRANÇAISE 
AU DÉBUT DE LA GUERRE DE CENT ANS. 

C'est bien le moins, au moment d'entreprendre le récit 
de cette longue guerre, de recbercher les ressources mari- 
times des deux nations en présence. 

Disons-le tout de suite, notre marine de guerre était 
admirablement organisée. L'ébauche commencée sous le 
règne de Philippe le Bel se précisa pour ne plus varier 
durant un siècle. Quléret n'y resta point étranger. Il groupa 
et hiérarchisa tous les services maritimes, de peur que le 
connétable ne profitât de sa commission transitoire de capi- 
taine de l'armée de mer pour empiéter sur l'amirauté. La 

;1) Rymer, t. II, 3^ p., p. 167, 178. 

(2) Lettres d'Edouard III aux Rayonnais, 2 novembre. (Ryinikr, t. Il, 
3^ p., p. 190.) 

(3) Delisle, Actes normands, n° 82, p. 170. — Far contre, les niar- 
rhands de Bristol nous* enlevèrent un vaisseau noimné Noèl. (rnoissAirr, 
éd. Kervyn, t. XX, p. 437.) 



400 HISTOIRE 1)K LA MARINE FRANÇAISE, 

crainte n'était pas chimérique, puisqu'on jugea nécessaire 
d'insérer dans une Ordonnance royale que le connétable 
n'avait nul droit sur les soudoiers de la mer (1). 

Chef suprême de la flotte, l'amiral eut sous ses ordres un 
lieutenant à la mer, — création nouvelle, — le vice-amiral, 
un commis en Picardie (2), d'autres commis dans les grands 
ports, Leure, Dieppe, Ahheville, Boulogne. Les chefs d'es- 
cadre commissionnés pour une campagne spéciale sous le 
nom de capitaines de la présente armée de la mer, et les 
commandants de division, qualifiés capitaines ou gouver- 
neurs^ reconnaissaient sa prééminence et sa juridiction en 
matière criminelle. L'un d'eux établissait ainsi les droits 
respectifs du capitaine et de l'amiral. J'ai nia congnoissance, 
la correction et punition de tous les dits mariniers, excepté 
de condempnation de mort, laquele cognoissance, quant à 
punition de mort, appartient à l'amiral de la mer (3) " . Les 
criminels étaient remis au prévost de l armée de la mer, 
pourvu de " caienne, coliers et toutes autres choses néces- 
saires pour genz mettre et tenir en prison (i) " . Je ne parlerai 
pas ici de la juridiction de l'amiral en matière civile, 
d'abord parce que ce n'est d'aucune importance pour la 
guerre, puis parce que cela nous entraînerait trop loin. 
Elle fut chaudement discutée par tous, seigneurs, abbayes, 
villes, justices royales et privées, elle donna lieu à une 
foule de conflits, mais triompha et eut son siège central à la 
Table de Marbre à Paris. 

Tous les officiers d'administration de la marine, nommés 
par le roi, dépendaient de l'amiral, qui leur donnait le titre 

(1) Février 1341. {Ordon/ia)iccs, t. II, p. 156.) 

(2) Cf. plus bas les préparatifs de la bataille île l'Ecluse. 

^3) Déclaration île l'iei re Damas ou dMnyas, capitaine de deux galères 
royales, 23 avril 1338, (Archives nation., P 2291, fol. 467.) 

(4) De 1337 à 1341, le prévôt fut .lean Montai{;ue. (Delisle, Actes nor- 
mands., n" 76. — INouv. acq. franc. 9241, fol. 26, — Pièces orig., vol. 1065, 
dos,.;. Montaigne, p. 3.) 



GUKHRK OE CEiNT ANS. lOi 

de lieutenants pour affirmer leur subordination vis-à-vis de 
lui (l). Ils ne délivraient d'objets que sur ses ordres cl 
contre quittance du preneur (2), double pièce justiKcallvc 
nécessaire pour établir leurs comptes. 

Les paiements à la mer étaient faits par le clerc des arba- 
létriers. C'est lui qui passait les revues au moment de Tup- 
pareillage (3), à lui que les trésoriers d'armée navale remet- 
taient leur bilan certifié par le capitaine (4). il avait comme 
l'amiral un pourcentage sur les prises (5), 

Gros personnage appointé à 300, puis iOO livres par 
an (6), logé dans un manoir aux frais de l'Etat (7), asser- 
menté devant la Chambre des Comptes (8), le garde du clos 
des galées du roy et des armeures et artilleries dudit seigneur 
pour le fait de la mer était en quelque sorte le commissaire 
général de la marine, avec les pouvoirs les plus étendus. Il 
avait la direction de tout le matériel non seulement à l'ar- 
senal de Rouen, où il résidait, mais dans tous les ports 
d'amirauté (9). De plus, il avait le droit de faire abattre 



(i) « II ue Quiéret, chevalier le roy et son admirât. Nous avons fiiit 
Franchoiz de l'Ospital, Guillebert Poolin et Thomas Fuuques, tous enseiidiie 
et chascun par soy, nostres lieus tenans. " 3 août 1337. (^Pièces orig., vol. 
2415, doss. Quiéret, p. 2.) François était clerc des arljalétricrs; Guillcljert, 
commis aux constructions navales; Thomas, garde du clos. 

(2) Cf. par exemple Clairambault, vol. 41, p. 3069, n°' 96-97 : nous pos- 
sédons une foule de ces quittances. 

(3) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 35 v". 

(4) Ainsi Jean Gaite, trésorier de l'armée des galères nolisées à Gènes, 
remet ses comptes à François de l'Ospital, clerc des arbalétriers, et député 
à oir et recevoir les comptes sur le fait de l'armée navale. Leure, novembre 
1338. (Clairambault, vol. 92, p. 7145, n° 25, et vol. 41, p. 3069, n"' 96, 

(5) 1339. (^Chronique normande, éd. Molinier, 220."^ 

(6) Cil. BRji.\RD, le Compte du Clos des galées de liouen au xiv"^ siècle 
(1382-1384), p. 38. 

(7) Pièces orig., vol. 492, doss. Brandis, 11076, p. 2. 

(8J Serments du 30 avril 1392 et 30 septembre 1472, sic pro 1372. 
{Table de la Chambre des Compte'^, t. I, foi. 208,290 v°. Franc. 21315, 
fol. 67.) 

(,9) Cf. plus bas la bataille de l'Écluse. — Dréaud, ouv. cité, p. 43. 

I. 26 



402 HISTOIRK DE LA MARIN F, FRANÇAISE. 

pour les constructions navales les plus beaux arhros des 
forêts de Roumare et de Rouvray (1). 

Les frais d'entretien de la flotte étaient, pour le moment, 
couverts par l'aide spéciale consentie par les états de Nor- 
mandie et les villes de Saintonge. Imposée sur 1 exportation, 
l'aide était, en Saintonge, supportée partie par l'affréteur, 
partie par le maître de navire (2). Les collecteurs en ver- 
saient le montant entre les mains du garde du Clos des 
galées, qui l'affectait, sous le contrôle de la Chambre des 
Comptes, aux « soudoyers de la garde de la mer, construc- 
tions et garnisons de nefs et galies (;i) " . 

A chacun de ces services spéciaux, était préposé un offi- 
cier technique : le clerc des arbalétriers payait les marins; 
un tnailre des œuvres, dit aussi visiteur et estorcur du navire 
du roy^ était commis aux constructions navales (i); un 
viaitre des garnisons s'occupait des vivres (5) . Ils avaient eux- 
mêmes des commis où il était besoin, un spécialement en 
Picardie. 

Quant à la gestion financière de 1 arsenal, le garde du 
clos en fut seul chargé jusqu'au règne de Charles VI (6) : on 

(i;^ 1298 (Franc. 25992, fol. 41). — 1371 {Bulletin caelte'ologù/ue du 
romite des travaux historiques, 1885, p. 191). — Ordonnance du 3 septem- 
hrc 1376. [Ordonnances, t. VI, p. 218.) 

(2) Cinq sols par l'affréteur, deux par le luaitre de navire. Taxes établies 
à la Rochelle, le 20 novcnd.re 1337. (Archives nat., P 2291, p. 445, 451.) 

(3) Compte clos le 27 juillet 1337 et délivré par le garde du Clos de» 
galées Thomas Fouqucs à la Chambre de* Comptes. (Delislk, Actes nor- 
mands, p, 155.) 

(4) Jjaurcnt Poolin, « député sur le fait des ouvrages et réparations « au 
Clos, 1351. — Asselin Grille, « niaistre des œuvres de nostre navire," 1372. 
(Delisle, Mandements de Charles V, n"' 847, 873, p. 435, 440.) — 
Antoine Blegier, » visiteur et estorcur » au Clos, 1396. (Ch. de Robii.lard 
DE Beaurepaire, Recherches sur l'ancien Clos des galées de Rouen. Rouen, 
1864, in-8'', p. 12.) Le dernier touchait 144 livres de gages annuels. Quitt. 
du 10 mai 1401. (^De'pôt des cartes de la marine, A 87. 2'" vol., p. 26.) 

(5) Cf. plus bas les préliminaires delà bataille de l'Ecluse. Dei-isle, Actes 
norm., p 142. W2.) 

(6) BrÉaud, ouv. cité, p. 18, 37 : les gages du contrôleur furent fixés par 
des lettre* de Charles VI en date du 8 septembre 1382. 



GllKlil! K DE r.F.NT ANS. ',„;{ 

lui arljoi^^nit alors un contreroleiir beaucoup moins payé ciuo 
lui, (>0 livres, mais char^jé comme lui dune des clefs do la 
caisse. L'innovation semble avoir été empruntée à l'An- 
gleterre, où il existait à côté du a clcricus iiavium • 
d'Edouard III et du » clericus arraiamentorum '> , un «oiiirn- 
leur de la Hotte royale (I). 

Cet état de choses dura, avec des modifications insen- 
sibles, de \^\)\ à lilJ), c'est-à-dire tant qu'exista le Clos des 
galées. Le grand établissement de notre marine de guerre 
s'appelait primitivement le dorsenal ou le tersenal. C'est le 
nom de baptême consigné dans les comptes de construction 
de 1294-1298, dont il reste une loque informe de parche- 
min (2). Plutôt que d'adopter le terme exotique des cons- 
tructeurs levantins, nos marins le traduisirent par la péri- 
phrase clos des galées, de même que les Vénitiens tran.^for- 
maient, pour les besoins d une étymologie nationale, — 
étrange patriotisme ! — arsenal en arx senatus, que les Por- 
tugais en faisaient tersanahal et les Espagnols el Arenal (;î), 
mots bâtards qui rappellent malgré tout le radical arabe 
daar Sanâa, « la maison des a-uvres •■> . La marque de pro- 
venance orientale subsista dans les mots Darse, Arsenal, 
que la Renaissance introduisit définitivement, avec tant 
d'autres mots levantins, dans notre vocabulaire. 

Le plan du Clos des galées de Rouen ne coûta p(jinl à 
Henri Marchese, Lanfranc Tartaro et xVlbcrtino Spinola 
grand effort d'imagination. Il semble que ces habiles entre- 
preneurs de constructions navales qu'étaient les (Jénois 
avaient un archétype tout fait, l'arsenal de Séville. Sis éga- 

(1) Cf. par exemple l'étal <lc la iiiariuc royale d'Angleterre au 22 <léifiii- 
brc 1365 et au 17 novemlne 1376. {Record office, Wanirohe, VO/J" et 
41/10.) 

(2) Franc. 25992. fol. 41. — « Conipotus Henriti le Manjuis niilitis 
pro dorsevai [sic pro dorsenal] pro jialeis apud ]',otlioina;;uin. " (Lat. 9069, 
fol. 901.) — Lat. 9783, fol. 62. 

(3) DrRO, La maiiitft fie Castilii, l. I, p. 39. 



iOi HISTOIRE \)E LA MARINE FRANÇAISE. 

lement au bord d'un fleuve et bâti par le Génois Bonifacio, 
c'était un grand édifice rectangulaire à dix-sept travées- 
abris pour les galères, flanqué aux angles de magasins à 
munitions et plus loin d'habitations pour les employés : une 
inscription, au-dessus de la porte d'entrée, relatait le nom 
du fondateur et l'année de la fondation, 1252 (1). Ce qui 
tend à prouver la similitude des deux établissements fran- 
çais et espagnol, c'est que le Clos des galées eut d'abord le 
même chiffre de cales couvertes qvi'el Arenal, 17 (2), et qu'il 
fut achevé sous les yeux du grand amiral de Castille, Benoît 
Zaccaria. 

Il était sur la rive gauche de la Seine, vis-à-vis Rouen, 
presque à l'extrémité du pont. Du château, on voyait, par- 
dessus le fleuve, travailler les ouvriers de l'arsenal. Cette 
proximité d'une fortei'esse constituait une sauvegarde pour 
les navires royaux. 

Mais le Clos des galées avait ses propres moyens de dé- 
fense, " closture et forteresce (î^), » munies de fossés. Un 
canal, le grand fossé, y pénétrait par une écluse «gasonnée 
de pieux et dais (4) » , s'élargissait en un bassin de caré- 
nage, l'étang (5), et regagnait la Seine par une seconde 
écluse ménagée à l'autre extrémité du Clos. Les écluses, 
portes d'entrée et de sortie des navires de guerre, permet- 



(1) Onriz DE ZuMGA, Anales, l. I, ann. 1252. — Duro, La marina de 
Castilla, t. I, p. 39. — Les arsenaux ara{»onais, Barcelone, Valence, Tor- 
tosc, avaient vinjjt-cinq galères. 1267. (Mu\taser, Chronique, ch. xxxvi.) 

(2) En 1295, le compte de Girard le Barillcr mentionne 17 galères à 
Rouen. (Jal, Archéologie navale, t. II, p. 304.) — En 1297, Benoit Zac- 
cai'ia ne dispose à Rouen que de 7 huissiers et 1.0 galères. (Cf. supra, p. 355.) 

(3) Mandement des généraux des finances au payeur des ouvriers des 
barges, au « commis à faire pourveance de bescuit « , au garde du Clos et au 
« paieur des marineaux » . Paris, 29 juin 1370. (Vente d'autographes, 
28 mai 1887, n" 44.) 

(4) Les deux écluses » derrompues et débrisées par forche des grosses 
eaux » en janvier 1372 furent réparées aussitôt. (Terriep, dk Loray, Jean 
de Vienne. Appendice n° 15, p. xi.) 

(5) Gh. DE Beaurepaire, Beclier(-lics sur iancien Clos des (jalécs, p. 13. 



(*;ii:Rr.F. dk crnt ans to.'i 

taient de retenir les eaux ou de les lâcher (jiuukI nu vfjulait 
curer le bassin. Sur la vaste cour intérieure d(jnnaient le 
« manoir» du garde (I), un atelier pour les agrès, les ma- 
gasins aux vivres ou « maisons des garnisons » et les halles 
qui servaient de cales de construction et d'abris pour les p^a- 
1ères (2), d'où le nom de Clos aux galées donné à l'arsenal. 
La porte d'entrée se trouvait près des halles (3). 

Il est assez difficile de se rendre compte de ces disposi- 
tions en lisant les dépenses du premier garde du Clos des 
galées (4') : nous y voyons l'arsenal en pleine activité. Des 
charpentiers et des berments apportent de la forêt de Rou- 
vray des bois d'oeuvre dégrossis dans les chantiers de Cou- 
ronne et d'Oissel; les édifices s'élèvent; des femmes montent 
des tuiles aux couvreurs, tandis que des plâtriers travaillent 
aux colombages et aux planchers et que des plombiers 
ajustent les gouttières; des fossoyeurs creusent le canal; 
d'un ciment fait avec de la limaille, on assèche les cales. 
On suife les galères, qu'on graissera bientôt avec un produit 
d'origine et de nom arabes, importé par les ouvriers génois, 
le goutran ou goudron (5). Et " faiseurs d'avirons » de 
dresser des rames, cordiers de tordre les agrès, femmes de 
coudre les voiles, tonneliers d'apprêter les barils. Des fa- 
rines, envoyées au four « pour cuire et pour bescuire » , 
sont rangées dans les magasins avec des pois, des fèves et 
des tonneaux de vin, toutes provisions que le roi, d'après la 
tradition levantine, doit fournir aux équipages des galères. 

(1) Pièces orig., vol. 492, doss. Brandis, 11076, p. 2. 

(2) Barge tirée du fossé du Clos et mise en l'atelier pour la refaire appa- 
reiller. (Terrier de Loray, ouv. cité, append. n" 84, p. lxxx.) — Comptes 
de construction du Clos, 1298. (Franc. 25992, fol. 41.) 

(3) Delisle, Actes normmids, p. 302. 

(4) Compte du 1" novembre 1297-1" novembre 1298. (Franc. 25992, 
fol. 41.) — La liste des premiers comptes du Clos des galées, de 1294 à 
1308, se trouve dans le ms. lat. 9069, fol. 893. 

(5) De l'arabe katliràn, de kathara, « couler goutte à goutte ». — « Gou- 
tran » , 1383. (Bréard, oiiv. cité, p. 64. 1 



iOtJ IIISTOl lil'. |)K LAMAIIINK FRANÇAISE. 

Au parc d'artillerie, Y arlillerir du Clos gauchit les ar]>a- 
Ictes et empenne les carreaux; son compte occupe un cha- 
pitre important, car l'arsenal fournissait de munitions et 
d'armes non seulement la Hotte, mais les châteaux royaux 
de la région. Dès le début de la guerre de Cent anSj dès 
juillet 13;î8, l'arsenal maritime contient une nouvelle espèce 
d'engins, des » pots de fer à traire garros à feu " dont les 
projectiles incendiaires sont lancés par l'explosion d'une 
matière détonante, la poudre (I). La même année, les 
canons faisaient leur apparition sur plusieurs navires dvi roi 
d'Angleterre; et c'est sur mer, on l'ignorait jusqu'ici, dans 
un combat entre Anglais et Français, que tonnèrent les pre- 
miers coups de canon qui aient jamais été tirés (:2). La proxi- 
mité de matières explosives était un danger pour les édifices 
du Clos, bâtis, comme la plupart des maisons de Rouen, en 
bois et plâtras, sauf le manoir du garde et les pignons des 
magasins qui étaient en pierre (^i). On y obvia en reléguant 
la poudrière derrière l'étang, dans un appentis adossé au 
mur latéral à la Seine (4). 

Les deux catégories des navires de guerre étaient la ga- 
lère levantine avec ses dérivés : huissier, galiote, lin, et la 
barge normande dont le barjot et le bateau flaml)art étaient 
les diminutifs (5). Un capitaine français posait en principe 
qu'une seule de ces « nefs virantes " était capable de tenir 
tête à dix navires (6). Chaque fois qu'on avait à réparer ou 
à construire les galères, on mandait à grands frais des 

(1) Ils sont délivrés par le garde du Clos à « Guillaume Du Moulin, do 
tîouloignc, artilleurs », 2 juillet 1338. (Lacabane, la Poudre a canon, apud 
Bibliothèque de l'École des Chartes, l. VI, p. 36.) 

(2) Cf. plus bas le combat du Christophe contre l'escadre française, en 
septembre 1338 (p. 417). 

^3) Franc. 25992, fol. 41. 

(4) L'appentis fut construit en 1372. (Cli. dk Beaurkpairk, Recherches..., 
p. 13.) 

(5) Cf. la marine de Jean II. 

(6) 1339. Cf. plus bas, p. 434. 



(;iJKRRK l)K CENT ANS iO" 

équipes de (léncs, Marseille, Aijjiics-Mortes, Narljoiinc; 
maîtres de hache, réiuolas et calphats mcridionanv sachant 
ajuster les navires à joints lisses (l). Les harjjes au contraire 
étaient des navires à clin, pour lesquels on enihauchait des 
charpentiers et des clinqueurs normands. C'étaient, en prin- 
cipe, les lonjjues nefs Scandinaves, mais très ajjiandics. 
pourvues de pont et entrepont, de calcines et de deux chà- 
taux : le château d'arrière, le plus {jrand, avait juscpi "a 
trente pieds de long sur six de haut (:2), l'équipage variaitde 
cent à deux cent dix hommes (;i). Ces modiHcations, ipii 
datent du règne de Pliilippe de Valois, firent de ranciennc 
harge normande l'un des plus redoutahles vaisseaux de 
l'Océan, le l^âtiment de guerre par excellence du xiV siècle. 
Tandis que les galères restaient mollement couchées 
sous les halles du Clos et, vieilles de vingt-sept hivers, pou- 
vaient encore marcher au comhat, les barges tirées à terre 
sur leurs accores étaient hors d usage après cinq ou six 
campagnes (i). Elles servaient de stationnaires dans les 
ports les plus exposés du littoral. Philippe VI (5), qui en 
ht construire vingt en I:î38-i;i39, les répartit entre Bou- 
logne, Etaples, Wahen, Abbeville, Dieppe, Leure, Caen ((>) 
et plus tard Cherbourg (7). La station de beaucoup la plus 
importante était Leure-Harfleur, qui commandait l'embou- 
chure de la Seine. Elle servait de succursale au Clos des 
galées : c'est là que se trouvait en bloc la troisième caté- 



(i) Il vint de ces équipes levantines à Kouen en 1294, 1295, 1302, 1316, 
1325, 1336, 1341, 1351, 1369, 1371, 1377, 1388, 1416, etc. (Cf. à ces 
diverses dates.) 

(2) BrÉard, le Compte du Clos des galées de Rouen, p. 79, 83. 

(3) Cf., à la bataille de l'Écluse, les effectifs des harj'.es royales. 

(4) BrÉard, le Compte du Clos des galées, p. 49. 

(5) Mention du « compte des XX barges qu'il fist faire à Abbeville es 
ans XXXVIII et XXXIX » . (Compte de Jean Du Can{;e, trésorier de la 
baiilie d'Amiens. Nouv. acq. franc. 9240, fol. 211.) 

(6) Cf. plus bas les effectifs des différents ports à la bataille de l'Écluse. 

(7) 1350. (Dklislk, Actes normands, n" 250, p. 419.) 



408 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

gorie des navires de l'État, les transports, nefsetcoques (l) 
étant des vaisseaux ronds et de trop forte jeauge pour re- 
monter le fleuve. Boulogne et Abbeville avaient chacune un 
petit arsenal maritime (2). 

Plusieurs dynasties de maîtres, les Hélie, Hardi, Bru- 
ment, Du Moustier, La Hogue, de Gromesnil. .., se succé- 
dèrent à la tète des vaisseaux royaux. Les stalionnaircs en 
effet n'étaient pas, comme les nefs, désarmés en temps de 
paix et confiés à un gardien (;i). Ils étaient livrés à des ar- 
mateurs sous certaines conditions d'exploitation ou d'entre- 
tien dé])attues entre les preneurs et l'amiral (4) : ce qui 
permit à certains armateurs peu scrupuleux de s'approprier 
à une époque d'anarchie les Larges de Charles VI (5). De 
ces sortes de traités nous avons un spécimen, non pour la 
marine royale à la vérité, mais pour la marine des ducs 
de Bretagne, calquée sur la nôtre. Le duc remettait à 
Jean Bouchart la l)arge Catherine et l'en constituait pro- 
priétaire pour un quart, à charge au capitaine d'entrete- 
nir son navire au port, de contribuer dans la proportion 
d'un quart aux frais d'équij)cment et de verser au trésor 
les trois quarts des gains ((>). Le procédé était des plus éco- 
nomiques. 

Edouard III, au contraire, gageait ses maîtres de nefs et 



(1) Ainsi, en 1340, les sept nefs royales s'y trouvent; en 1346, la grant 
nef du roi; en 1351, les quatorze nefs achetées en Flandre, etc. (Cf. plus 
bas, à ces dates.) 

(2) Cf. plus bas, p. 432. 

(3) En 1297, 66 mariniers gardent les nefs du roi. (Franc. 25992, 
fol. 41.) 

(4) C'est ainsi que l'amiral A. de Narbonne établit Pierre Bouffarl gou- 
verneur et maître de la barge Notre-Dame, « moyennant certains promesses 
et accors fais et passez entre nous et lui. " Rouen, 14 juin 1370. (Pièces 
orig., vol. 2090, doss. Narbonne, p. 23.) 

(5) Je renvoie aux chapitres : Charles VI l'Insensé, et Anéantissement de 
la marine française, t. II de cet ouvrage. 

(6) 10 juillet 1390. (De La INicoLLiènE-ÏEUEiRO, la Marine hretoinie aux 
xv« et xvi' siècles. Nantes, 1887, in-8°. p. 15.) 



GUERRh DE CENT ANS. 409 

leur louniissail ainsi qu à leurs hommes (1) coLle el ehapc- 
ron d'uniforme. 

Il était d'usaj^c, l)ien que nous connaissions plus d'une 
exception à cette règle, de confier le commandement des 
p^alèrcs à des Levantins. lV)iir parer aux prohd)itions pos- 
sibles des républiques maritimes, fort peu soucieuses de 
léser leur commerce en prenant parti dans une guerre étran- 
gère, Angelino Baloce conseillait d'attirer et de fixer sur nos 
côtes des familles de marchands génois, de fa(;on à possé- 
der l'état-major des vingt à vingt-cinq galères royales (2). 
L'idée, sans être rejetée, n'eut pas la même fortune qu en 
Portugal, où le roi Denis avait stipidé, dans le cahier des 
charges de l'amirauté, l'obligation d'entretenir vingt patrons 
génois (3). 

Résumons d'un mot létat de notre marine de guerre au 
début et pendant une bonne partie de la guerre de Cent ans : 
une cinquantaine de bâtiments des meilleurs types : galères, 
barges et nefs, autrement dit croiseurs, navires de ligne et 
transports de guerre, bien en main de leur chef, sont dis- 
posés en éventail le long du littoral et s appuient au centre 
sur le gros de l'escadre masqué derrière les méandres d'un 
fleuve, à Rouen. Jusqu'ici, rien que de très normal et de 
très supérieur, comme effectif et disposition, à la marine 
d'Edouard III, aux vingt-cinq nefs massées près de la Tour 
de Londres (4). Et, le dirai-je aussi, rien que de parfaite- 
ment inconnu de nos historiens. Où leur méprise dépasse 
les bornes, c'est d'affirmer le contraire de la vérité, que les 

(1) Mandements du 22 décembre 1365, déccndire 1373, etc. [Record 
office, Wardrobe, 40/17, 39/7, etc.) 

(2) Mémorial B de la Clianiljre des Comptes. xVrcliives nat., P 2291. 

(3) 1" février 1317. (Canale, Tentativo dei iiavigatori c scopritori tje- 
lovesi per riuscire alT ludia. Genova, 1881, p. 38-43.) 

(4) Vin^jt-cinq navires étaient l'effectif normal de la flotte royale anglaise. 
Elle atteignait ce chiffre en 1346-1347 (Champollion-Ficeac, Lettre! de 
rois, reines, clc. (^Documents inédits'), t. II, p. 92); vingt-deux nefs en 1376. 
(Record office, Wardrobe, 41/10.) 



iio II is'ioi i!K ni: r,\ maiiiiNK i'isancaisk. 

\ iiJoKs, laiiLe de uiariiKMlc; ,j;iicne rcj^ulièrc, avaient recours 
aux armements particuliers. 

Le vice de notre organisation navale, le seul, mais il était 
radical, fut précisément l'absence d'une iiotte de réserve, 
d'une sorte d'arrière-ban maritime analogue au contingent 
des Cinq-Ports. One le roi eût le droit de mettre arrêt de 
prince sur les navires des partnuliers, je ne le nie pas; 
mais on verra de quelle mauvaise grâce les armateurs s'y 
prêtaient, au lieu que c'était chez l'ennemi un jeu natu- 
rel des institutions. L'amiral de France ne pouvait donc 
opposer qu'une escadre aux deux .grosses flottes an.glaises 
des amirautés de 1 ouest et du nord , au .gardien des 
Cinq-Ports, au vice-amiral de (luyenne et à l'amiral bayon- 
nais. 

Que si vous me [)arlez, pour contre-balancer les efforts des 
deux derniers, des secours promis par les marins basques, 
les traités d'alliance, je vous le demande, sont-ils jamais 
devenus effectifs avant que les deux partners eussent mu- 
tuellement d'appui? Ce n'est que du temps de Charles V 
que nous eûmes l'occasion de rendre service aux sujets du 
roi de Castille et qu'ils nous prêtèrent dès lors régulière- 
ment un concours actif et empressé. 

Notre seule ressource était de recourir aux ports médi- 
terranéens, véritables entrepôts de flottes mercenaires. Aussi 
nos diplomates eurent-ils pour objectif d'en l)arrer l'accès à 
l'ennemi. Edouard III usa de même, et, les autorités gé- 
noises ayant brûlé quelques galères de guerre plutôt que de 
les laisser entrer au service de la France, il se flatta de n'y 
être pas resté étranger (1). C'était chanter trop tôt victoire. 
En \^M, nos envoyés trouvaient moyen de " destorber 
l'armée que le roy d'Engleterreavoit faicte es dictes parties» ; 
au lieu de suivre le fondé de pouvoirs britannique, Pierre 

{i) Lettre (l'Kdouard III, 'l sopteiiilne i'.V^C}. (RvMEn, 1. Il , 3° partie, 
p. 150.) 



<;i KiîUK i»K t;i;N r ans. iii 

Basso nous aniona ses dou/c [jalèrcs : il nv dépassa pas 
Aigues-Mortes (1). 

Dès que la guerre franco-anglaise fut déclarée, nous nu- 
lisàmes d'un coup deux escadres, chacune de vingt galères 
et une galiote, huit mille cinq cent soixante hommes en 
tout. Antoine D'Oria, célèl^re corsaire connu de nos chroni- 
queurs sous le nom d'Ayton Dore, conduirait les Gi])elins 
génois ; Charles Grimaldi arriverait de Monaco et de Nice 
avec les Guelfes exilés de Gênes (2). De crainte d'une colli- 
sion entre Guelfes et Gibelins, on assignait à ces frères 
ennemis deux itinéraires distincts : l'un contournait la pénin- 
sule ibérique, l'autre serrait les côtes barljaresques. Ainsi, 
descendaient dans l'arène où les deux nations occidentales 
se mesuraient, les quatre grandes familles de la République, 
D'Oria et Spinola, Grimaldi et P'ieschi, pour mettre à notre 
service leur prestige séculaire. 

Avant qu'elles fussent en route, Edouard leur dépécha 
un raccoleur de marque, le vice-amiral Uso di Mari, avec 
une surenchère (3). Philippe VI ne put moins faire que d'en- 
voyer son amiral, tant il avait à cœur de les voir prompte- 
ment arriver (4) . Il n'eut pas l'adresse de le cacher, ce dont les 
Génois, gens iCtors, profitèrent. Il suffirait d'un léger retard 
pour arranger les affaires d'Edouard, décidé, il venait de le 
faire savoir, à envahir la France au printemps de 1338 (5). 

(1) Qu'il quiua le 27 juin. (Britisk Muséum, Additionnai Gliartci s, p. 8 : 
copie au ministère de la marine, Archives, G 193.) 

(2) Le traité fut signé par les négociateurs habituels de Philippe VI enj 
CCS matières : Thoré Du Puy, receveur de Beaucaire, et Marquis Scatissc, 
receveur de Toulouse. Chaque galère devait avoir 210 hommes, la galiote 
100, un lin 50. (Traité du 25 octobre 1337 et du 15 avril 1338, publié par 
•Ial, Arcliéolo(jie navale, t. II, p. 333-338 et par Saice, Monaco et les 
Grimaldi, 1899, in-4«, p! 219.) 

(3) 2 janvier 1338. (Rymer, t. II, Z" p., p. 201.) 

(4) « Ut armata galcarum cito acceleretur et veniat ad bas partes. » 
(Franc. 25698, p. 173.) 

(5) Compte des dépenses de la flotte génoise, 1337-1339. (Deli.slk, Actes 
normands, n" 120, p. 231.) 



412 11 I. SI' 01 R F, DE I, A M A R I N K FRANCAISK. 

D'Oria trouva moyen do i-eslcr quatre mois en route et tenta 
de s'arrêtera Majorque pour trafiquer, malgré les injonctions 
formelles de l'amiral ; Quicret dut même requérir la police 
urbaine d'entraver tout achat; enfin, une des galères 
sombra sous le cap d'Aiguafreda en Catalogne (1) ; de l'es- 
cadre Grimaldi, deux bâtiments désertèrent (2). Le hasard, 
disons mieux, une cornhinazione où l'or français aurait eu 
pour contrepoids les livres sterling, servait assez bien la 
mission du vice-amiral anglais (3). 



lïl 

DÉIiUTS DE LA GUERRE DE CENT ANS. 

Cependant Edouard III armait; à Pâques 1338, ses deux 
flottes avaient ordre de partir : soixante-dix grandes nefs 
pour la Guyenne, deux cents à destination de la Flandre (4). 
Lui-même s'embarquerait avec ses troupes sur la seconde 
escadre. Faute de vaisseaux, il resta en panne jusqu'en 
juillet. 

De notre côté, le même inconvénient était à redouter, 
faute de chefs, l'amiral étant sur l'escadre génoise. En l'oc- 
currence, « un des petits hommes de France de corpulence, 
mais un des plus hardis et de grant entreprize, u se présenta 
et eut le talent de se faire agréer. » Thomas Fouques, 
écrivait le roi à son garde du clos, nous avons en char;;ié 

(i) Certificat de l'amiral Ouiéret, 20 novembre 1338. (Glairamhaiilt 
vol. 92, p. 7145, n» 25.) 

(2) Archives nal., .IJ 72, c. 72-73. 

(3) Il faut dire toutefois que l'émissaire anjilais à INice, Jacohin de Sar- 
y.ane, ne réussit guère : l'argent que lui avait envoyé son maître pour noliser 
des galères fut confisqué par les officiers du comte de Provence. (Lettre 
d'Edouard III pour le réclamer, 30 novembre 1338. PiYmer, t. II, 4" p., 
p. 39.) 

(4) Ordres des 24 février et 6 mars 133S. i^Rymkr, t. II, 4'' p., p. 7-8.) 



GUKIUIE DE CENT ANS. 413 

certaines besoignes secrètes à nostre amé et féal conseiller 
Nicolas Behuehet, par lesquelles il pourra avoir mestier des 
artilleries, armeures et des autres choses que tu as en ta 
garde. Si voulons que tu les lui bailles (1). » Par " autres 
choses i> , entendez les galères. Ce ne fut pas un médiocre 
étonnement que de voir un trésorier royal, étranger à la 
mer, — sauf qu'il possédait en fief l'île d'Oléron (:2), — re- 
vêtir le pourpoint de soie dorée de capitaine d'armée na- 
vale (3). 

Pourtant, Behuehet était bien l'homme de la situation, 
un officier vif, décidé et, ce qui a bien aussi sa valeur, 
discret. Il ne laissa rien transpirer du secret de sa mission. 
Et ce fut un coup de foudre que sa subite apparition, le 
!24 mars 1 338, veille de l'Annonciation, devant Portsmouth (4) ; 
les habitants, qui n'avaient eu vent de rien, purent croire à 
l'arrivée des contingents de l'amirauté de l'Ouest; l'escadre 
en vue était sous pavillon anglais. Leur ville fut enlevée 
sans coup férir. « Incendies, pillages, " je vous laisse à 
penser, ou du moins Edouard III nous laisse à penser sous 
cette courte rubrique (5) ce qui s'ensuivit; le but de l'expé- 
dition était d anéantir les armements de l'escadre de 
Guyenne. Rien ne fut épargné, que l'hôpital et l'église pa- 
roissiale : les corsaires s'assurèrent, en restant plusieurs 
jours aux aljords de Wight, que le convoi de secours à des- 
tination de la Guyenne ne se formait pas. 

On vit, une fois de plus, qu'il n'est pas besoin d une grosse 

(1) 13 février 1338. (Pièces orig., vol. 265, doss. Behuehet, p. il.) 

(2) P. Anselme, t. Vil, p. 750. 

(3) Les officiers de marine se distinguaient souvent des matelots en re- 
vêtant des armures de plate couvertes de soie dorée. Armements de nefs à 
Leure, février 1339. (Delisle, Actes normands, n"" 102-103.) 

(4) Nicolas {ouv. cité, t. Il, p. 27) cite les divergences des chroniqueurs, 
mais a le tort d'adopter la date 1337, contredite formellement par la lettre 
d'Edouard 111 du 15 avril 1338. 

(5) Lettre d'Edouard III aux châtelains de Wight, 15avrili338. (Rymer, 
t. II, 4'= p., p. 12.) — Grandes Chroniques de France, t. V, p. 369. 



/(li HISIOII'.K l)K LA MAIÎINI', I l'.ANf.AlSE. 

iloUc pour harasser Fennemi : cinq j-^alères royales (l), les 
nefs du vice-amiral Hélie avec cinq cents hommes (2), parfois 
la division des {galères de Pelegrin, suflîsaienl à l'activité infa- 
tijjable du capitaine d'armée. Chaque mois {}\), il reprenait 
la mer après un prompt ravitaillement (4). Mais l'activité ne 
servait à rien contre la Hotte imposante enfin réunie par 
Edouard III, deux cents vaisseaux et onze mille six cents 
combattants ; le roi d'Angleterre passa donc sans encombre 
en Flandre (5). 

Philippe de Valois vint se })Oster à la frontière, pour re- 
culer bientôt, — cela devint chez lui une douce habitude, — 
dès qu'il eut constaté que l'ennemi ne ferait pas les pre- 
miers pas. 

Au printemps, nos marins avaient sondé le terrani de 
leur pr(jchaine campagne en croisant dans l'ai'chipel anglo- 
normand et en débarquant à Serk et Aurigny (6). Ils étaient 
prêts à agir dès que les escadres levantines parurent dans 
la Manche, en août. 

Après un prompt ravitaillement, on mit le cap sur Guer- 
nesey. Douze cents Anglais, enfermés dans le Château- 
Cornet, eurent la fâcheuse idée, à la voix de leurs chefs, 
Avmar de Valence et le comte de Clèves, de résister à ou- 

(1) I\éarinéc.s du 13 au 16 avril 1338. (Glairanihault, vol. 212, p. 25. 
— Franc. 10430, fol. 333.) 

(2) 150 1. t. « estoient deucs au dit visadniirail, pour le dcniourant des 
pajjes de V*^ mariniers qui ont esté en cette armée en sa compaijjnie souz le 
pouverncment «le sir iNicole Beluichct, capitaine il'icelle » . Quittance de 
.lelian de l'Ospital, neveu et lieutenant du clerc des arlialétricrs. Harlleur, 
5 juillet 1338. (Pièces orig., vol. 1531, doss. 34987, pièce 68.) 

(3) Armement des bateaux Sai)ite-Marie-la-Bariande et de la nef Saint- 
George. Leure, 28 mai 1338. (Delisle, Actes normands., n'" 80-89, p. 182- 
184. — Pièces orig., vol. 265, iloss. Beliuchet, p. 3.) 

(4) Les galères Sainte-Esclaire , Sainte-Katherine, sont armées à Leure 
les 23 et 27 juin. (Pièces orig., vol. 265, doss. Behuchet, p. 8 et 10.) — 
Pelegrin arme à Leure, le 25 juin. (Franc. 10430, p. 234.) 

(5) Il s'embarqua le 17 juillet. (BvMEn, t. H, 3° p., p. 108; 4' p., p. 28, 
66.) 

(6) BvMKn, t. IL .3" p., p. 167 



GUElîRE Dl-: CENT A^S. 415 

Irancc. Ils lurent enlevés d'assaut et bon noiuhre passés au 
lil de Tcpée (1). Là s arrêtèrent les seènes de désolation 
coutuinières à toute invasion, car défense fut " faicte par 
vox de criée que nul n'en ausast faire aucun domniajje auz 
gens de ladicte ille, ne à leurs causez" . L'amiral indemnisa 
la seule partie lésée, « une bone famé ; » et des largesses à 
peu de frais, deux deniers par tète, aux pauvres (2), mar- 
quèrent comme il convenait le retour à la couronne d'un 
territoire français. Il y a loin, on le voit, de la réalité au 
récit fantaisiste d'un chroniqueur qui représente notre inva- 
sion comme celle d'une nuée de sauterelles (3). Le conné- 
table de France, dit-on, avait été de la partie (4), bien 
que je soupçonne qu'on ait confondu l'expédition de Li3(), 
où il était, avec celle de 1338. Mais un maréchal y fui, 
Bertran, dont les ancêtres possédaient la moitié de l'île. On 
lui rendit son patrimoine (5), et il déploya sur Guernesey sa 
bannière d'or au lion de sinople, la bannière du Chevalier au 
vert lion, dont la garde fut confiée au vice-amiral Hélie (6), 
investi du commandement de Chàteau-Cornet (7). Une ga- 
lère royale y fut détachée en permanence sous les ordres du 
capitaine Danois de Laguillon (8). Deux autres Normands, 
Jean L'Allemant et Henri de Heuqueville, eurent le soin de 
1 artillerie insulaire (9). Ainsi fut consommée l'annexion de 



(1) Chronùjue normande, éd. Molinier, p. 24-5, ii" 5. — Anciennes 
Chroniques de Flandres, t. III, p. 147. — Continuation de Nangis, p. 158. 

(2) Certificat de l'amiral constatant les dépenses du trésorier de l'année 
des jjalèrcs génoises. Lcure, 20 novemhre 133S. (Clairatabault, vol. 92, 
p. 7145, n" 25.) 

(3) Chronographia rcfjum Francoriini, t. II, i). 94. 

(4) Anciennes Chroniques de Flandres, t. III, p. 147. 

(5) Lettres de Philippe VI, 3 octobre 1338. (Cf. Franc. 10430, n" 1129.) 

(6) Archives nation., J 211, p. 34. 

(7) Par Philippe VI. (Du G*nge, Glossarium niediœ latinitatis, art. 
Amir, citant le Reg. B^ de la Chambre des Comptes, fol. 130 v".) 

(8) Ravitaillée à Leure, le 7 septembre 1339. (Dei.isi.e, Actes normands, 
n" 116.) 

(9) Franc. 10430, n" 1129. 



416 IIISTOIKK DE LA MARINE FRANÇAISE. 

l'île au duché de Normandie (l), pour un temps bien court 
Philippe VI ne le prévoyait que trop, et il avait pris ses pré- 
cautions en conséquence en stipulant que le maréchal lui 
rétrocéderait l'île au cas d'un traité de paix avec l'Angle- 
terre (2). 

Quiéret ht route sur la Normandie. Il rallia l'escadre de 
Behuchet, les divisions de galères Pelegrin (3)etDamas (4), 
et, toutes forces réunies, le 21 septembre, se porta sur les 
côtes flamandes. Edouard III s'y trouvait dans luie position 
critique. En débarquant à Middell)ourg, il s'était aperçu 
avec stupeur qu'il avait manqué de parole à ses alliés : au 
lieu de vingt mille sacs de laines promis pour rétablir leur 
industrie drapière, il apportait le misérable stock de deux 
mille cinq cents sacs. Il envoya au plus vite chercher de 
quoi combler le déhcit (5). C'est ce que nos gens venaient 
entraver. 

En contournant l'île de Walcheren, ils découvrirent dans 
l'anse d'Arnemuiden (6), près de Middelbourg, cinq magnih- 
quesnefs arrivées depuis peu avec un chargement de laines. 
C'étaient les plus beaux vaisseaux de guerre du roi Edouard, 
en particulier le Christophe et r Edouarde (7). Une partie des 



(1) Philippe VI avait donné l'île à son HIs Jean, tluc de Nonnantlic, en 
accroissement de son duché; Jean la donna au maréchal. 

(2) Bois de Vincennes, novembre 1338. (Archives nat., J 211, p. 35; 
Analyse, ms. franc. 21098, p. 7.) 

(3) Armées le 19 seplemhre. (Franc. 10430, p. 224.) 

(4) Deux jjalères armées les 19 et 20 septembre à Harfleur (Pièces orig., 
vol. 77, doss. 1572, d'Anyas, p. 2, 3), et montées de 400 marins de Nar- 
lionne et Béziers, suivant traité passé avec Philippe VI. (Archives nation., 
P 2291, fol. 467.^ — Les bateaux Jelian-Hiant, Binet-de-Castellon et Saint- 
Georges étaient armés à Leure le 20 septembre également. (Delisle, Actes 
normands, n"" 92-97. j 

(5) Rymer, t. II, 4' p., p. 28. 

(6) " Areinouth » . (Laurence Minots Lieder, von Wilhelm Schoile. 
Strassburg, 1884, p. 11, dans les Quellen und Forschiingen zur Sprach-und 
Cuhurgeschichte der Gennanisc/ien Vôlker, 52 heft.) 

(7) Grandes Chroniques de France, éd. P. Paris, t. V, p. 375. — Les 
autres nefs an{>laises étaient la Catherine, la Rose, la Saintc-Marie-l' An- 



OUKRRE DE (^KNT ANS. 417 

équipages était descendue à terre. En revanche, le Chris- 
tophe^ spécialement aménagé pour le passage du roi, était 
muni d'armes redoutables, trois canons de fer et un canon 
à main (1), analogues aux pots de fer embarqués l'année 
même sur une des nefs de Behuchet (2). C'est ce qui expli- 
querait l'énorme retentissement donné à ce combat naval, 
le premier où ait tonné l'artillerie à feu. Ajoutons que la 
liille fut acharnée. Un contre cent, disait une complainte 
anjjlaisc qui évaluait nos forces à quarante-huit galères, 
deux carraques et quelques vaisseaux. Le capitaine du Chris- 
tophe^ Jean Kingston, nous tint tête pendant un jour entier. 
Pour un de ses hommes qui mordait la poussière, six des 
nôtres tombaient (;i). Enfin, un dernier assaut triompha de 
sa résistance, et nos matelots exaspérés par l'acharnemenl 
de l'ennemi massacrèrent les survivants : i! périt près de 
mille hommes sur les cinq nefs anglaises, un peu moins à 
bord des nôtres (4). Les prises, avec leur riche cargaison, 
furent amenées à Calais (5). 

Vivement ému de notre coup de main, Edouard 111 man- 
dait le 27 septembre à ses deux amiraux Bardi et Drayton 
d'unir leur flottes et d'arrêter les pirateries françaises en 

(jlaise, mentionnées l'année suivante comme prises faites à l'ennemi : 
c'étaient du reste des navires de guerre. 

(1) Remise par Jean Starling, clerc des vaisseaux, barges, balingers et 
autres vaisseaux du roi, à Helmyng Leget, garde desdits vaisseaux, de lu 
» hulk appellée Christofre de la Tour, dont Johan Kyngeston est meistre, 
ove... III canons de ferr ove V cliambres, un handgone ». 22 juin 1338. 
(Nicolas, ouy. cité, prouves, t. II, p. 475.) — Adam Muri.muth (Continualio 
Chronicorum, p. 87) dit que les cinq grandes nefs anglaises étaient prcstjiie 
vides quand on les prit. — Froissart, éd. Luce, t. I, p. IGO. 

(2) Livrés par le garde du Clos à « (Guillaume du Moulin de Bouloiguc, 
artilleurs", Lcure, le 2 juillet 1338. (Lacaba:<k, la Poudre à canon, apiid 
Bibliothè(jue de l'Ecole des Charles, t. VI, p. 36.) 

(3) MiNOTS Lieder, p. 11. 

(4) La Continuation de Nangis (p. 162) dit mille Anglais ; mais ce 
chiffre, supérieur au total des équipages anglais, peut représenter la perle 
des deux partis. 

(5) Froissart, t. I. j). 188. — Le 3 octobre, la galère Sainte-Aventure 
se ravitailla à Boulogne. (Franc. 10430, fol. 333.) 



'lis II ISIOIRI. I)K LA MARIM'. F II A N C A I S K . 

Zélundc (I). Qu'ils cusscnl intercepté ou deviné les plans de 
Fennemi, nos officiers surent les déjouer en prévenant la 
jonction des amiraux anglais. 

Au fond d'un golfe qu'abritent comme deux vigies Wight 
et Portsmouth , dormait la ville de Southampton, jusque- 
là épargnée par la guerre. Le 5 octobre 13;i8 fut pour elle 
un jour de malheur (2). Vers trois hexu'cs de l'après-midi, 
cinquante galères apparurent faisant force de rames vers le 
port. Quiéret avait fait proclamer <i que les premiers qui 
entreroienl dans la ville de Hantonne aurolent 100 livres 
tournois (îi) " . " IMus courageus et volontieus " que tous 
autres, ses propres écuyers et ses marins bondirent à Tas- 
saut. Mais les soldats (jui couronnaient les remparts pen- 
dant que la population {>jémi8sait devant les autels, les re- 
çurent si chaudement que la petite troupe courait les plus 
grands dangers , quand éclata derrière elle la sonnerie 
des Génois : l'équipage d'Antoine D'Ona accourait à la 
rescousse (4) ; les défenseurs de la place furent écrasés; la 
ville était nôtre; elle fut aussitôt livrée au pillage. Ghevale- 

(1) RïMER, t. II, ¥ p., p. 36. 

(2) Nicolas [ouv. rite, t. II. p. 34, ncjte fl) relève l'erreur de Froissart, 
qui plaçait le 5 0(toi)rc au dinianclie. — llistoria aiionymi Edw. IIJ, 
cap. LV et cccxvin. — Continuation de Niincfis, éd. Géraud, p. 161. — 
Adam Murimuth, Continuatio Clironicarutii, éd. E. Maunde Thompson, 
dans les Chronicles and inemoriaLt of Great Britain. Londres, 1889. in-8", 
p. 87. 

(3) Lettres patentes de laiiiiral Hue (Juiéret, Leure, 15 novcndire 1338 : 
« Combien que trouvé ait esté, par information sur ce faite, que noz escuiers 
et gens propres y fussent premièrement entrés, emprès euls les gens et ma- 
ronniers de la galie Ayton Doyre, les quiex secoururent et aidèrent les 
nostres dictes genz ou péril ou ils se mirent, toute vois n'avons mie voulu 
que noz dictes genz eussent les dictes cent livres : Ançois avons voulu et 
voulons que cil qui les secoururent comme dit est les eussent. » (Clairam- 
bault, vol. 825, fol. 19, orig.) — Dans sa quittance datée de Leure, 21 no- 
vembre 1338, Antonio D'Oria, en touchant les cent livres de récompense, 
ne fait aucune difficulté de reconnaître que les écuyers et gens de Quiéret 
pénétrèrent les premiers dans la ville. (ClairaudDauIt, vol. 41. p. 3069, 
n°^ 96, 97, orig.) 

(4) Cf. la note précédente. 



(;rFI{HK DK CKNT ANS, 410 

resqiies comme toujours, 1rs français céderont leur prime 
aux marins de la capitane jjénoise. ^Notons aussi le malin 
tour d'emporter les balances publiques sans lesquelles on 
ne pouvait lever les droits de douane (1). Pourquoi faut-il 
assoml)rir le tableau en ajoutant le cortèjje ordinaire de la 
guerre, lincendie allumé par les maraudeurs dans les ha- 
meaux des environs, le viol des femmes jusque dans les 
églises (2), la mise à sac des maisons, puis, quand on eut 
couché sur les positions pour affirmer la victoire, le feu mis 
aux cinq quartiers de la ville. Les milices de Winchester, 
Salisbury, Londres, accouraient bride al)attue : trop tard. 
Nos marins voguaient tranquillement vers Dieppe, pour 
mettre en sûreté leur immense butin (3). 

Une brusque volte-face porta notre flotte sur un point où 
on ne s'attendait plus à nous voir et où, la confiance renais- 
sant, les marchands se hasardaient à sortir des ports. Dans 
la seconde quinzaine d'octobre, l'amirauté du nord était 
dans le plus vif émoi. Shepey est menacée; les Français 
sont à Fembouchure de la Tamise; la terreur règne à Lon- 
dres; le tocsin sonne partout; les signaux d'alarme s'allu- 
ment de poste en poste ; les habitants enfoncent des esta- 
cades dans le lit du fleuve en avant de la capitale (4) ; Quié- 
ret va faire dans la Tamise la campagne qui, trois siècles 
plus tard, illustra Ruyter. .. Un hasard arrêta tout. 

Tandis qu'on croisait devant Margate, quatre vaisseaux 
suspects parurent dans le sud, luttant contre une forte brise 
qui les poussait vers la Tamise. Nos bâtiments, au nombre 
de soixante-quinze, prirent chasse aussitôt, toutes bannières 
au vent. A l'Ecluse, où ils avaient touché, les marins de 

(1) Rymkr, t. II, V' p., p. 41. 

(2) Froissart, éd. Luce, t. I, p. 158 et variantes. 

(3) Fhoissart, t. I, p. 158. — Le 14 octobre, une galère jjénoi.se se 
trouve à Leure. (Glairanibault, vol. 41, p. 3069, n* 96.) 

(4) Lettres patentes du conseil royal d Angleterre, 14 et 23 octobre 
1338. (Rymer, t. II, 4^ p., p. 36.) 



',20 HISTOIRE I)K LA MARIN K FRANÇAIS!:. 

l'escadrille s'étaient fait passer pour uiarchands norvégiens 
et pour pèlerins qui s'en allaient à Samt-Jacques-de-Com- 
postelle, ce qui les avait dispensés d'une inspection sévère. 
Levir contenance fut tout autre devant notre escadre. Après 
un court conciliabule où ils jurèrent de ne pas se rendre, 
mais de se battre » tant que durer poroient " , on les vit 
faire le branle-bas de combat, bisser la bannière d'Ecosse, 
jeter l'ancre et attendre lièrenient leurs innombrables ad- 
versaires. 

a Qui étes-vous? crièrent les nôtres. — Ecossais et au roi 
d'Ecosse. Et vous?» demanda (Guillaume Douglas. — "Et 
quels gens étes-vous d'Ecosse? reprit l'amiral de France en 
s'avançant. Nommez-vous ; autrement vous êtes tous morts, 
car nous vous soupçonnons fort d'être des Anglais. » Son 
interlocuteur poussa un soupir de soulagement. C'était le 
roi d'Ecosse lui-même, David Bruce, qui venait, avec les 
principaux seigneurs de sa cour, demander des secours en 
France. Il avait cru, lui aussi, tomber au milieu d'une es- 
cadre anglaise et se disposait à vendre cbèrement sa vie, 
quand il s'aperçut de sa méprise. Quiéret, pour lui éviter 
de pareilles alertes , l'escorta respectueusement jusqu'à 
Calais (1), puis reprit jusqu'au 8 novembre sa croisière, 
sans qu'aucun incident important vînt, cette fois, la signa- 
ler. De retour à Leure et Harfleur (:2), Quiéret, rachetant à 
tout prix les armes que des soldats indisciplinés vendaient 
aux courtiers de l'ennemi (3), procédait à la distribution du 
butin (4), de la solde et des récompenses (5). Les marins 
prirent leurs quartiers d'hiver à proximité de la Flandre et 
s'échelonnèrent le long des côtes, de façon à prévenir toute 

(1) Froiss.\rt, t. I, p. 429. 

(2) Frani;. 10430, p. 235. — Nouv. acq. lalines 2365, pièce 40. 

(3) De 1''rÉvili,e, Mémoire sur le commerce maritime de Jiouen, t. I, 
p. 261. 

(4) 15 novembre. (Clairamhault, vol. 825, p. 49.) 

(5) 20 novembre. ;^Glairambault, vol. 92, p. 7145, n" 25.) 



GUERRE DE CENT ANS. 42t 

incursion de l'ennemi. Le corsaire Marant et le capitaine 
Pierre Damas tinrent garnison dans le Ponthicu : leurs Lan- 
guedociens occupaient le Grotoy, Saint- Valéry, Rue, Abhe- 
ville, Saint-Riquier. Les Génois étaient cantonnés à Gapé- 
cure, près de Boulogne-sur-Mer, à Boulogne, Rellcfontaine, 
Gamiers, Etaples et Saint-Josse, près de Montrcuil ; les 
Guelfes monégasques, isolés de leurs compatriotes gibelins 
par mesure de prudence, stationnaient à Galais (I). Le con- 
nétable, à Tournay, occupait l'extrémité du camp retranché. 
Quelques croiseurs, le galiot Sainte-Amie (2), par exemple, 
étaient détachés à la surveillance des côtes. 



IV 

PRO.IET DE CONQUETE DE l'a N GL E T E Ulî E. 

La journée des Normands. 

La Manche balavée d ennemis, l'Angleterre privée de son 
roi, rien n'empêchait l'invasion des îles Britanniques. C'est 
alors que Philippe VI suggéra aux Normands une nouvelle 
conquête de l'Angleterre. Nul doute que l'inspiration vînt 
d'en haut et non du peuple, quelque grisé qu'il fût par les 
succès de la campagne. Comparez ces dates : le M) jan- 
vier 1339, sur l'ordre exprès du roi, le connétable, campé à 
la frontière, emmène " grant partie de ses gens » pcRir lu 
Journée des Nornians, à Rouen (3). Or, la convention de Vin- 
cennes où les notables décidèrent le passage en Angleterre 

(1) Chronographin regum Francorum, éd. Moranvillé, t. II, p. 94. 

(2) Armé le 18 décembre. (Delisle, Actes tiormands, n"' 99 et lOJ , 
p. 193-194.) 

(3) II ne laisse à la frontière qu'un Français de l'Ile-de-France, Charles 
de Montmorency, et 80 cavaliers. (Comptes du connétable Raoul d'Eu, 
1338-1346 : Fontanieu, vol. 864, p. 148.) 



'i2-2 IlISTOini', l)K l.A Al A 111 m; 111 ANC ai se. 

11 est que du :23 mars (1), et la latiHcation par les Etats de la 
province, du 25 avril (2). 

C'était un va-tout de la politique royale, impuissante à 
obtenir des subsides. L'entreprise, d'une conception gran- 
diose, rappelait les temps béroïques. " Si elle entraînait de 
lourdes charges, les Normands croyaient que ce n'était pas 
acheter trop cher, et les espérances qu'elle faisait naître, et 
surtout les privilèges définitifs qui devaient les dédommager, 
la confirmation solennelle de leur charte (3). » 

Mais le chef de l'expédition, Jean, fils du roi et duc de 
Normandie, n'ayant pas leiivergure d'un conquérant, l'ar- 
mée de i,00() hommes d'armes et de 40,000 sergents que 
la province mettait à sa disposition, pas plus que les dix à 
douze semaines de durée fixée pour la campagne ne pou- 
vaient suffire à dompter une nation où tout homme maniait 
l'arc et l'épée et devenait au besoin soldat. Le Dooniesday- 
hook de la conquête n'en fut pas moins arrêté dans ses 
grandes lignes : il répartissait les biens des laïques entre les 
églises, les barons et les bonnes villes de Normandie, ne 
laissant aux églises anglaises que 20,000 livres sterling de 
revenu. Parmi les signataires du traité, il y avait le conné- 
ta])le, un maréchal et de grands seigneurs dont la guerre 
était la vie, des gens des communes dont lamour du gain 
expliquait l'adhésion; mais il y avait aussi un futur pape et 
des évéques (4) qui avaient le devoir de s'opposer à la spo- 



(i) Archives nation., J 210, n'" 5 et 7, orig. ; copie dans la collection 
De Camps, vol. 45, p. 422, à la Bibliothèque nationale; — publié par Du 
TiLLET, Recueil des traités, p. 46, 232, et par Rvmer, Fœdera, t. II, 4'' p., 
p. 197. — Plusieurs historiens, en particulier Michelkt IJIistoire de 
France, t. III, p. 323), ont nié l'existence de ce traité. 

(2} Archives nation., J. 210, n" 5. 

(3) CoviLLE, les Etats de Normandie, p. 47-49. 

(4) Pierre Ro{>er, archevêque de Rouen, pape sous le nom de Clé- 
ment VI; Guillaume Bertran, évèque de Baveux; Jean de Hautfrine, 
évéque d'Avrauches; connétable Raoul d'Eu, maréchal Bertran, Jean de 
Harcourt, etc. 



CrEHKK DP, CENT ANS. 4-23 

liation injuste de tout un peuple. Le projet de conquête de 
l'An^jleterre, qui aboutit l'année suivante à une catastrophe, 
légitima aux yeux des Anglais la conquête de la France. 

En se chargeant du transport éventuel de l'armée expédi- 
tionnaire, les Etats laissaient à la flotte royale le soin de 
garder la mer. 

La lourde responsabilité qu'assumait le conseil royal, 
instigateur de l'entreprise, se trouvait encore aggravée par 
les difficultés de l'exécution. Elles furent surmontées, il est 
vrai, par le zèle admirable des officiers de la marine royale, 
qui se hâtèrent de dresser un plan de manœuvres simple et 
clair, accessible à tous les marins et facile à exécuter par 
une flotte de transports. 

Les Ordinations classis, rédigées en français en dépit de 
leur rubrique latine (1), sont les premières en date des nom- 
breuses ordonnances maritimes que vit éclore le xiV siècle. 
Elles fixent le poste de l'amiral à lavant-garde avec les gens 
de Seine et les Flamands ; Dieppois et Picards seront au 
corps de bataille, les marins de Caen et du Gotentin feront 
l'arrière-garde. Pour une conversion en une seule ligne, les 
Dieppois et les Picards se masseront à la droite et les Bas- 
Normands à la gauche de l'amiral, dont personne ne dépas- 
sera la bannière. Chaque maître de navire restera sous la 
bannière de son capitaine. N'iront au pillage que les gens 
d'armes désignés pour « apporter la roberie et le gayn et 
amener le bestail " . ils remettront le tout à deux hommes 
préposés, en chaque nef, à la répartition proportionnelle du 
butin « soulonc les condiciouns des persones » . — Remar- 
quez, entre parenthèses, l'assonance de ces mots, qui laisse 

(1) Brilish Muxeum, Gotton, Claudius E VIII, f" 248 v", publié par 
M. Edward Maunde Thompson, en appendice à son édition d'Adam Muri- 
mulh, Coiitiiniatio Chronicaruin, p. 257-261, et par sir Travers Twiss, en 
appendice du Black book of the admiralty, dans les Chronicles and memo- 
rials. London, 1871, in-8'% t. I, p. 426-429. Mais ces éditeurs lisent 
« Savie » au lieu de « Saine », et, déroutés, expliquent Savie pur Savoie 



424 lllSTOlKli 1)K LA MAlilNK F 1! A N Ç AI S K 

deviner l'origine méridionale des rédacteurs. — « 8i Tamiral 
fait soner la retrète » , Tarrière-garde, Caen et Gotentin, se 
retirera la première en ordre de bataille et s'embarquera, 
les gens d'armes passant d'al)ord ; elle renverra les bateaux 
à la côte et laissera tous ses arbalétriers près de l'amiral. Le 
second corps, Dieppois et Picards, se retirera de même, 
couvert par l'amiral, qui commandera l'arrière-garde etsera 
le dernier au combat comme il y fut le premier. Personne ne 
descendra à terre ou n'abandonnera sans ordre la garde des 
nefs, barges ou bateaux ([ui lui aura été confiée, sous peine 
d'être puni comme traître. \in cas de rébellion, les maîtres 
enverront à l'amiral les coupables ou " les noms de yceux 
par escript » , et le prévôt de l'armée de la mer en fera jus- 
tice. Afin que personne ne puisse arguer d'ignorance, les 
articles de l'ordonnance seront publiés et criés plusieurs fois 
sur toutes les nefs de l'armée et en chacune des i<.escheles " , 
c'est-à-dire des escadres. 

iMarche de jour : le vice-amiral, chargé des signaux, dé- 
filera en tête de colonne, et, à moins d'un ordre de lui, nul 
ne le dépassei'a sous peine de 60 florins d'amende. De jour, 
sa nef se distinguera en arborant deux bannières des autres 
navires, qui n'en porteront qu'une. Elle hissera une troi- 
sième l)annière, et tout autre bâtiment une seconde, si une 
» nief cstrange " est en vue : chacun se rapprochera du na- 
vire qui a fait le signal. Toutes les fois que le vice-amiral 
hissera l'étendard en une f;ourdlne au haut du mât, tous le 
rallieront pour » prendre conseil» . Nul ne prendra terre sans 
son commandement. 

De nuit, la nef vice-amirale portera un feu, deux feux s'il 
faut jeter l'ancre, trois feux s'il faut la lever. Le premier 
qui découvrira une nef suspecte doit n fussiller » , c'est-à- 
dire tirer du briquet une fusée d'étincelles. Une nef qui 
ralliera la flotte mettra bannière carrée au mât, et les 
nefs qui l'apercevront répéteront ce signal de reconnais- 



OT'KRIiK ])[■; CKINT ANS. -425 

sance, tout en voguant à sa rencontre. Nul ne pourra entrer 
en II nief vacante " avant Taniiral ou son délégué. Enfin, 
l'ordonnance rappelle que, dans une descente, personne 
ne doit dépasser la bannière du roi, ni quitter celle de son 
capitaine. 

" Criée » de temps à autre à bord de chaque escadre, 
elle finit par arriver au.\ oreilles de rcnnemi. Nous la re- 
trouvons presque tout entière et en français dans le Code 
fondamental de la marine anglaise dont elle fut la première 
assise (1). Plus complète, mais plus diffuse, l'ordonnance 
anglaise, rédigée aux environs de la bataille de l'Écluse et 
en tout cas entre 1337 et 1351, s'étend longuement sur les 
devoirs de l'amiral en temps de paix, le choix de ses « lieu- 
tenants, députez et autres officiers des plus loyaulx, sages 
et discrets en la loy marine et anciens coustumes de la 
mer " , le dénombrement des vaisseaux de guerre et des 
« mariners deffensibles » qui permette au roi de connaître 
à tout moment " sa force par la mer » . Notez que l'amiral 
français s'acquittait des mêmes fonctions et, en particulier, 
des recensements maritimes. Voici maintenant l'organisa- 
tion de la flotte de guerre ennemie : 

Les cinq meilleures nefs seront réservées pour le roi et 
pour les divers services de la cour : la chambre, la sale, la 
garde-robe, la larder et la cuisine. 

Chaque soir, l'amiral ira savoir du roi " ([ucl cours ils 
tendront celé nuyt et le jour subséquent » . La nef royale 
aura trois grandes lanternes en triangle; l'amirale, deux 
grandes lanternes accouplées au sommet du mât; les sous- 
amiraux du Nord et de l'Occident en porteront chacun une, 
à la volonté de leur chef. Lorsqu'une ])annière sera hissée 
au milieu du mat de lamirale, tous les capitaines et maîtres 
mettront leurs bateaux à la mer pour venir au conseil. 

(1) Black book of the admiiafty, éd. Travers Twiss, t. I, p. xxx et 1-39. 



42(j HlSTOlKi; DE LA MARI Mi FRANÇAISE. 

Toute prise sera répartie entre le roi pour un quart, les 
seigneurs des nefs pour vin autre et les marins des navires 
qui se trouvaient en vue de la prise ou qui cinglaient vers 
elle. Seront attribués à l'équipage qui a amariné la prise, 
tous les biens et harnois trouvés sur le tillac. L amiral pré- 
lèvera deux parts de matelot s'il est présent à l'action, une 
seule part s'il est absent. 

En escadre, tous les navires se masseront autour de la 
nef amirale; aucun d'eu.x ne s'éloignera sans congé, ne 
croisera sa voile en haut ou ne jettera l'ancre avant elle, 
sous peine d'être traité comme rebelle. En cas de tempête, 
les bâtiments qui perdraient de vue 1 amirale feraient route 
derrière le sous-amiral. 

Un détachement d'archers et de gens d'armes sera com- 
mandé, dans chaque navire, pour escorter les fourrageurs 
ou les équipes qui iront à l'aiguade en terre ennemie. Sous 
peine de mort, défense à tous d'attaquer une forteresse en- 
nemie ou d'allumer un incendie sans ordre de l'amiral; 
défense à tout maître ou connétable de nef de laisser débar- 
quer ses hommes, s'ils ne sont sous le commandement d'une 
personne autorisée. 

A la vvie d'un vaisseau suspect, on hissera une bannière à 
la pointe du mât. Si c'est un navire de commerce, on exa- 
minera sa charge en même temps que ses « minuments et 
endentures » ; notez cet article qui consacre le droit de 
visite, pratiqué de tout temps par la marine anglaise. La 
cargaison est-elle reconnue suspecte? on amènera le bâti- 
ment devant l'amiral, qui relâchera les uloyaulx marchants 
et amys » ou autrement « raensonnera selon la loi de la 
mer » les coupables. En cas de rébellion, les navires étran- 
gers seront assaillis de « forte mayn » et amenés devant 
l'amiral. Toute la juridiction criminelle, la connaissance 
des rixes à bord, par exemple, était concentrée, de même 
qu'en France, entre les mains du chef suprême de la Hotte. 



GUKU1U-: I)K GKNT ANS. 427 

Et la discipline était d'autant plus rigoureuse que Fespoir 
de l'Angleterre reposait sur ses vaisseaux et que c'était pour 
elle une question vitale de briser notre élan. 

Au moment où l'on arrêtait de part et d'autre ces plans 
d'attaque et de défense, toute notre flotte de guerre était 
en évolutions. Après un hiver long et rigoureux, qui avait 
entravé toutes les opérations de décembre à mars 1339, 
elle poursuivait de tous les côtés les convois anglais, en 
particulier les transports chargés des laines que la crainte 
des croiseurs français avait tenues accumulées dans les 
docks d'outre-mer et au port d'Harwich (1). L'amiral avait 
lancé une escadre dans chacune des trois mers qui baignent 
nos côtes du Ponant, tandis que l'ennemi confiait à une 
seule flotte, aux soixante nefs des Ginq-Ports, la sauvegarde 
de ses rivages (2) . 

Il était urgent de rétablir en Guyenne le prestige de la 
France, fortement compromis depuis la campagne de 1338. 
Le traître Robert d'Artois, abordant une nuit sous les rem- 
parts de Blaye, avait surpris cette place : en vain les deux 
capitaines français barricadés dans l'église avaient-ils pro- 
longé la résistance (3). 11 avait fallu se rendre. L'amiral se 
chargea de la revanche. Il prit l'escadre génoise (4), laissant 
à Nicolas Behuchet le soin de garder la Manche avec les 
bâtiments royaux (5) et le contingent normand (()). Il savait 

(1) Adam Murimuth, CoiUinuatio Chronicarum, p. 88. 

(2) Kmghton, Cfiroiiicon, t. II, p. 8. 

(3) Froissart, t. I, p. 386. 

(4) La galère Sainte-Antoine, entre autres, armée en février 1339. 
(Franc. 10430, p. 232. — Glairamhault, vol. 104, p. 8117.) 

(5^ Les galères Sainle-Katheline, Sainte-Marie-AIatlcleinc, la coque 
Saint-Nicolas, les nefs Saint-Denis, Saint- Georq es, armées à Harfleur du 
8 nu 14 mars 1339. (IMèces orijj., vol. 265, doss. Behuchet, p. 9, et vol. 
1806, doss. Maiscelle, p. 3. — Catalogue Joursanvault, 1855.) 

(6) Le» nefs la Thomassp.tte , de Gaen; la Catherine, de Leure ; la 
Martinette, de Fécamp, etc. (Delisle, Actes normands, n" 102-108. — 
Pièces orig., vol. 972, doss. Danois, p. 4, et vol. 1642, doss. Langlois, 
p. 2. — Dépôt de la marine, Bibliothèque, A 87, 2° volume.) 



4'->S IIISTOIRK DK LA M A U I NK FRANÇAIS!:. 

la manière de stimuler les Génois, il leur promit le pillage (l) 
et son entreprise fut couronnée de succès par la prise de 
Blaye, le 18 avril 1339, et de Bourg, le ±2; la campagne 
fut interrompue à la nouvelle des projets de conquête, qui 
nécessitaient la présence de toutes nos forces nayales dans 
la Manche. L'amiral raniena les prisonniers à la Ro- 
chelle (2). Précédé de la division du capitaine Badin du 
Four (3), il continua son voyage de retour, marqué çà et là 
par l'incendie des navires de Bristol, de Cornwall et de 
Devon (4). 

Le 20 mai, sa division, forte de dix-huit galères et 
pinasses, brûlait sept vaisseaux de Bristol en rade de Ply- 
mouth. Les nôtres voulurent poursuivre leur avantage, sans 
tenir compte de la position de la ville, assise à une grande 
hauteur du côté de la mer et défendue du côté de la terre 
par une bonne forteresse sur un petit mamelon. " Il n'y a 
pas moyen d'y atterrir en cas de résistance, disait, quelques 
années plus tard, l'enseigne d'un corsaire castillan, à moins 
d'opérer la descente loin de la ville. » Ce corsaire dut re- 
culer, en effet, sous un feu nourri (5). 

Quiéret eut plus d'opiniâtreté : un premier débarque- 

(1) Franc. 1366, fol. 312 : la chronique a le tort de placer l'affaire en 
juin. — Un peu plus tard, la reprise de Bour^; par le parti anglais n'offrit 
pas plus de diftîcullés. II suffit de 65 hommes déterminés pour s'emparer du 
château. Postés une nuit dans des barques au pied de l'abbaye, ils mon- 
tèrent à l'escalade au signal donné par un moine de leurs complices. [Chio- 
nique normande, éd. Molinier, Preuves, p. 225.) 

(2) D'où l'amiral les dirigea sur Paris, sous la conduite de son tils Guv, 
1^'' mai. (P. AxSEi-MK, Histoire généalogique, t. VII, p. 745.) — Au milieu 
des contradictions des chroniqueurs et avec le laconisme des textes, la re- 
constitution de ces campagnes navales est d'une difficulté inouïe. 

(3) Mandement royal pour « jjadin Du Four, qui a fait faire une galée à 
la Rochelle et icelle amenée en Normandie avec ses autres galées « . Con- 
flans, 19 mai 1339. Quiéret n'a pu contresigner l'ordre (ju'à son retour, le 
7 juin, au Crotoy. (Franc. 10430, p. 248, analyse.) 

(4) Adam Murimuth, Conlinuatio Chronicarum, p. 89. 

(5) En 1405. i^Le Victorial, clironii/uc de dom Pedro Niiio, par GuTiEnRE 
DiAZ DE Gamez, son alferez (1379-1449), trad. par les comtes de Circonrt et 
de Puymaigre. Paris, 1867, in-S", p. 294.) 



or Kl! liK l)K Ci; M' ANS. 40.) 

ment échoua avec perte de cinq cents hommes contre 
quatre-vingt-neuf Anf[lais tués ou blessés. Deux jours après 
une nouvelle attaque aboutissait à l'incendie de tous les 
navires en rade et de plusieurs maisons. Les assaillants 
durent se replier, le 25 mai, devant un fort détachement 
ennemi, amené par un indomptable octojjénaire, Hupues 
de Courtenay, comte de Devon, qui avait repoussé la pre- 
mière attaque (I). Ils brûlèrent dcuv navires à Southiimp- 
ton (2), avant d'atterrir au Grotoy (;i). 

Southampton, pour sa richesse sans doute, semble avoir 
fasciné les marins de Philippe de Valois. Vers Pâques, s'ali- 
gnaient devant la ville douze galères et huit pinasses mon- 
tées par quatre mille hommes (4), effectifs qui corres- 
pondent à la division de Charles Grimaldi (5). 

Elles venaient d'Harwich; la veille de l'Annonciation, 
elles avaient allumé, sur trois points différents, des incen- 
dies dont les vents contraires avaient arrêté les ravages. La 
population, accourue au tocsin, avait empêché les envahis- 
seurs de causer grand dommage au pays (0). A Southamp- 
ton, l'accueil fut encore plus rude. « Débarquez, criait-on, 
reposez-vous pendant deux jours , puis nous nous l^attrons 
dix contre dix, vingt contre vingt, ou en tel nombre que 
vous voudrez. " Des Français eussent relevé le gant, mais 
les mercenaires monégasques vidèrent la place (7). Eurent- 

(i) Adam Murimuth, Contiituatiu C/uonicuruin, p. 90. 
2) Adam de Murimuth ne donne pas le nom du chef de l'escadre fran- 
çaise. Mais il est hors de doute, pour moi, cjue c'était Quiéret. Le 1"" mai, 
l'amiral est à la Rochelle; le 7 juin, au Crotoy. Or l'escadre qui prit Ply- 
niouth arrivait de l'Océan et se dirigeait vers Southampton, par conséquent 
du côté du Crotoy. 

(3) Franc. 10430, p. 248. 

(4) « Cuin XII galcis et Vlll spinachiis, cuin manu bene arinata circiter 
IIII mille viroruui. » (Knighton, t. II, p. 8.) 

(5} Quittance de Charles Grimaldi pour les « XII galées de sa compai- 
gnie ». Calais, 2 juin 1339. (Clairambault, vol. 165, p. 4951, n" 47.) 

(6) Adaji Murimuth, Continuatio Chiouicurunt, p. 88. 

(7) Knighton, Chronicon, t. II, p. 8. 



430 HISTOTHR F, LA M A R I N K FRANÇAISK. 

ils honte? Oa put le croire à Southampton, quand on les 
vit reparaître à la mi-mai. Mais la ville se f;ardait bien. Les 
a voleurs " ravajjjèrent la côte voisine. Leurs descentes à 
Hastinjfs le 27 mai, à Thanet, Douvres, Folkestone (l), 
n'aboutirent qu'à l'incendie des hameau.x de pêcheurs. 
Néanmoins, leur retour à Calais, le 2 juin (:2), fut triom- 
phal; comme trophées, ils donnaient en spectacle des dé- 
bris humains, des evirati qui se traînaient, le nez et les 
oreilles coupés (3); pauvres victimes, ignorantes de la 
guerre, qui, la veille, péchaient! L'atroce cruauté des Mo- 
négasques, en soulevant contre Calais la haine mortelle des 
Anglais, explique l'acharnement d'Edouard III à faire 
pendre les pirates de cette ville (4) ; elle nous valut, en fin 
de compte, huit ans plus tard, la perte de Calais. 

Les dix-huit galères génoises d'Antoine D'Oria (5) gar- 
daient la mer du Nord. Le bruit courut qu'Edouard III, 
effrayé de l'audace des corsaires, était revenu précq^ltam- 
ment de Gand à l'Ecluse pour regagner son royaume (0). 
Il s'occupait, en réalité, de sauvegarder ses nationaux, qui 
arrivaient à Bruges et à Anvers avec des cargaisons de 
laines. Le l" avril, il mandait aux marchands de Londres 
de bien armer leurs navires, afin de pouvoir, le cas échéant, 
se défendre (7) contre la croisière du capitaine D'Oria sur 
les côtes de Flandre, Hollande et Zélande (8). D'autre part, 

(1) Adam Murimuth, Continuatio Chronicarum, p. 89. 

(2) Clairaiiibault, vol. 165, p. 4951, n" 47. 

(3) u Nasos et aures abseiderunt, et, quod liorrenduin auditu et rclatu 
verecundum, amputata sibi ineinbra pudoris posuerunt in ore sinjiuloruin 
atque ducentes eos per villam de C(alaisio) in spectaculum. » (Kymer, 
Fœdera, t. II, 4' p., p. 66.) On hésite toutefois sur l'identification de ce G 
avec Calais. 

(4) ViLLANi, Hist. florentine, 1. XII, c. 95. 

(5) Clairandjault, vol. 104, p. 8117, n° 148 : Quittance du procureur 
des dix-huit patrons {jénois. 

(6) Clironoqraphia regum. trancoriun, t. II, p. 94. 

(7) INicoLAS, ouv. cité, t. II, j). 40. 

(8) l'ayement des gages de l'escadre génoise pour niai. 31 mai. (Clairam- 



GIKHI'.F, t)K CENT ANS 431 

les Frisons venaient d'embrasser noire parti on mémoire 
des franchises que leur avait accordées Charlemaj^ne (l). 

Enfin les cinq vaisseaux de Guillaume Douglas avaient 
quitté Calais à destination de l'Ecosse. Poursuivis par la 
galère de Hull et des navires de Newcastle, ils perdirent un 
bâtiment, la Mandalayyie, de l'Ecluse (;2), mjiis forcèrent 
l'entrée du Tay : leur arrivée, en coupant les conimiuiica- 
tions de Perth avec l'Angleterre, réconforta l'armée écos- 
saise qui assiégeait la ville (3). 

Inquiétés sur tous les points, les Anglais affolés ne sa- 
vaient à quel parti s'arrêter. C eût été le moment de frapper 
Tui grand coup et de tenter l'invasion. Nos forces navales, 
concentrées sous les ordres de l'amiral, trente-deu.\ galères, 
<i l'armée des XX nefz " de Normandie (i) qu'il comman- 
dait en personne et quinze bâtiments plus petits (5), pa- 
rurent dans la dernière semaine de juillet en vue de Sand- 
wich. Tenues en respect par l'attitude des habitants, elles 
tournèrent vers Rye, où elles commencèrent leurs ra- 
vages (6), 

bault, vol. 104, p. 8117, n° 148.) — Payement des pilotes Guillaume 
Labbe, Jeban de la maison de Bobs, et Jehan le lils Jehan Poppe, et de 
Domingue Paschal, qui ont servi es parties de P'iandres, Hollande et 
Zélande dans l'escadre d'Antoine D'Oria. Boulogne, 18 juillet 1339. (Clai- 
rambault, vol. 41, p. 3069 et 3071, n" 99.) 

(1) 13 mars 1339. (Froissart, éd. Kervyn, t. XVIIl, p. 66.) 

(2) Registrum palatinum Duneluiense, dans les Britannicarum reruni 
scriptores, aliàs C/u-onicles and Memorials of Great Britain, t. IV, p. 241- 

243. 

(3) Les écuyers français Giles de La Heuse et Jean de Braisy faisaient 
partie de l'expédition. (^Holiiishead's chronicles. Scotland, t. V, p. 379. — 
Fr. Michel, les Écossais en France et les Français en Ecosse, t. I, p. 63.) 

(4) De ces vingt nefs, étaient la coque du roi, la nef royale Saint-Denys, 
la Thomassete, de Gaen, et le Beaurepalre, de Leure. (Delisle, Actes nor- 
mands, n"' 112-115, p. 205-207.) 

(5) Knighïon, Chronicon, t. II, p. 9. 

(6) Barbavera fait payer le pilote du lin de l'armée navale pour les dix 
jours qu'il a servi en mer, du 21 juillet au 31. Boulogne, 9 août. (Clairam- 
bault, vol. 10, doss. Barbavera, p. 561.) La campagne navale ne dura donc 
que dix jours. 



i3'-> HISTOIHK DE LA MARIN K FllAiNÇAlSIi. 

Mais une puissaale Hotte, accourue du large, arrête nos 
marins et, prenant à son tour 1 Offensive, apparaît devant 
Wissant. Jacques d'Arteveld, Tami des Anglais, n'a-t-il pas 
« fait serement qu'il verroit vir Callais et osteroit le mais ni 
de cliiaus qui roboient les marclians et [les] mettoient à 
mort » ! Behuchet, parti de Calais à l'encontre de l'ennemi, 
fit savoir qu'il se trouvait en présence de quatre cents nefs 
anglaises ([), fjui voguaient vers la Flandre. Une escadre 
s'en détacha et fit voile vei^s le Tréport; la ville fut brûlée, 
nombre d'habitants tués. Le comte de Derby avait fait le 
scuiucnt de bouter le premier le feu en France. Il avait tenu 
sa gageure (2). Cependant Behuchet s'était replié devant 
lénorme supériorité de ses adversaires. 

(Jue se passa-t-il exactement? ïlne fuite à la débandade 
ou une retraite? Behuchet gagna-t-il Calais ou Boulogne? 
L'histoire ne le dit pas. Toujours est-il que l'amiral Morley 
dirigea son attaque contre la dernière de ces villes. Par un 
temps de brume, il pénètre au quartier de « Nostre-dame » . 
Quatre grands vaisseaux, vingt petits, dix-neuf galères, 
surpris au mouillage, sont détruits, douze capitaines ou pa- 
trons pendus; un grand bâtiment servant d'arsenal pour les 
rames, les voiles et les armes de la flotte, est livré aux 
flammes, la basse ville mise à sac (3). Quatre villes nor- 
mandes éprouvent le même sort; (juand l'ennemi se retira, 
quatre-vingts navires avaient disparu (4). 

C'était aux premiers jours d'août. L'amiral essayait de 
relever le moral de ses marins et faisait racheter les armes 



(i) Compte du ])ailli de Calais pour le terme de la Toussaint 1330. 
(Archives départementales du Nord, rej;. A 363, publié par extraits par 
M, GuESNON, dans le Bulletin historique du Comité des travaux historiques 
(1897), p. 230etsuiv.) 

(2) Clnonographia, t. II, p. 67. 

(3) Adkm Murimuth, Continuatio Chronicarum, p. 104. — Continuation 
de Nanfji^, éd. Géraud, p. 162. — Kmoutox, Chronicon, t. II, p. 9. 

i^'fj Grandes Chroniquis (le France, t. \', p. 379. 



GUERHK l)K CENT ANS. 43;^ 

que des soldats indisciplinés vendaient (1). Un symptôme 
plus grave était la désertion des Gibelins, qui avaient résolu 
de s'en aller à la lin de la saison, leurs galères chargées de 
laines anglaises, soit pour l'ennemi un profit de cent mille 
livres (:2). 

Avisé de ce dessein, on retint leur solde. Les victimes 
croient à une fraude de leurs patrons et en appellent à la 
justice du roi ; à la tète de leurs délégués était Pietro Ca- 
purro, de Voltri : on le jette en prison avec quinze autres 
mutins. Ces dédains exaspèrent les matelots de la division 
gil)eline, qui partent aussitôt pour Gênes (3). Ils répandent 
partout le long de La Rivière que leurs compagnons ont 
péri du dernier supplice, que les nobles en sont cause. A 
leur voix, la populace se soulève ; une querelle de quelques 
marins à Boulogne-sur-Mer amenait une révolution fonda- 
mentale dans la république ligurienne. Impuissants contre 
l'insurrection, les deux capitaines du peuple se démettent 
le 23 septembre. Le lendemain, l'assemblée populaire leur 
substitue un doge, en maintenant la loi d'exil contre les 
Guelfes (i). Les exilés ne tardèrent point à venir demander 
compte du verdict; pendant plus d'un siècle, la malheureuse 
cité allait se débattre entre la réaction démocratique et 
l'exclusivisme de l'oligarchie, jusqu'au moment où elle im- 
plorera la souveraineté de la France, souveraineté éphé- 



(1) 8 août, (l^ièces ori{;., vol. 2415, closs. Quiéret, p. 3.) 

(2) « Mémoire que les galées des Guilielins avaient einpiis de eux en 
aller en la Hn de ceste saison par l'ile Gersi (Jersey), et fait l'eussent, — 
s'il ne se fussent départiz par ceste voie, — à tout leur galées vuides pour 
les emmener chargiez de lainnes, de f|uoy le roy d'Angleterre eust bien 
G" livres. » (Cf. plus bas ce mémoire, p. 38, n. i.) 

(3) La Continuation de la Chronique de Nangis (éd. Géraud, p. 163) et 
les Chroniques de Saint- Denys (éd. P. Paris, t. V. p. 377) placent le dé- 
part des Génois aux environs de la Saint-Michel. En réalité, leurs gages ne 
furent payés que jusqu'à la fin de juillet 1339, ce qui fixe leur départ au 
mois d'août. (Delisle, Actes normands, n° 120.) 

(4) CvNALE, Nuova storia d! Genova. t. III, p. 147-1.53. 

i- 28 



434 IIISTOIMK ni; LA MAHINK F It A N C Al S K. 

mère, est-il besoin de le dire, sur un peuple à qui pesait 
toute forme de gouvernement. 

Cependant Behuchet, homme de conception prompte, 
loin de se laisser décourager, songeait aux moyens de dé- 
truire la marine anglaise par une guerre de détail, afin de 
faciliter la prochaine invasion des îles Britanniques. 
Quelques jours après le désastre du mois d'août, il pro- 
posait au roi (1) d'attaquer le convoi anglais d'été qui reve- 
nait du Poitou et de Bretagne avec une cargaison de sel, et 
le convoi d'automne chargé des vins de Gascogne. Il suffi- 
rait pour s'en rendre maître d' n un bon navile fort et 
poissant " de bâtiments à rames, " quar une nef virante 
puet desconfire dix autres. " 

On pourrait même atteindre le roi Edouard dans la source 
de sa puissance navale. Chaque année, à la Saint-Michel, 
s'assemblent devant Yarmouth pour pécher le hareng six 
mille II petites nefs pescheresses » : plus de mille appar- 
tiennent à l'Angleterre, et chacune d'elles peut avoir quinze 
hommes, u A autant de mise comme on fcroit le mois pour 
les galées des Guelfes et des Guibelins, » on trouverait bien 
le moyen de détruire ces barques ; et voyez le profit, le roi 
d'Angleterre perdrait les gens qu'il recrute comme matelots, 
et son pays éprouverait une perte de trois cent mille livres. 
La flotte française continuerait ses ravages sur la côte en- 
nemie et causerait " graigneur damaige d que ne l'ont fait 



(1) Moyens proposés au roi de France pour détruire la marine anglaise. 
(Archives de la Côte-d' Or, pièce publiée par M. Jules d'Arbacmont, dans 
la Revue des Sociétés savantes des départements, 4" série, t. V (1867), 
1" semestre, p. 436.) — Ce plan de cauipagne, que M. d'Arbaumont date 
approximativement de 1350, est en réalité de 1339, seule année oîi nous 
eûmes à la fois " les galées des Guelfes et des Guibelins » . Elles ne vinrent 
qu'en septembre 1338 dans la Manche. Or la pièce datée « de ce mois 
d'Iiaoust » les suppose depuis longtemps en service et parle du départ des 
« galées des Guibelins » , toutes choses qui s'appliquent au mois d'aoîit 
1339. On lit du reste au verso le nom de Nicolas Behuchet, ce que M. d'Ar- 
baumont a oublié de dire. 



OUKUIIK l)K CKNT ANS. /,;{5 

les galères génoises. " Et avec ce, se le conte de Havnnaut 
se portoit autrement qu'à point, " on le frapperait du mémo 
coup, car ses sujets, comme les Flamands, vont tous à la 
<i dicte pescherie " . D'Yarmouth, la flotte, piquant vers 
l'Ecosse, irait au secours de nos alliés, si le roi le désirait ; 
ou bien, dans son voyage de retour, elle rangerait la côte 
anglaise, de façon à barrer la route au convoi de Poitou. Si 
le roi approuve l'expédition, qu'il le fasse savoir avant la fin 
de ce mois d'août, et envoie les deniers do la solde une 
quinzaine de jours avant la Saint-Michel. 

La proposition était trop alléchante pour que Philippe Yl 
n'y acquiesçât pas. Le 8 septembre, Charles Grimaldi tou- 
chait la solde de ses douze galères guelfes (1); Barbavera 
apprêtait ses trois galères (i), et, pour combler le vide 
laissé par la division gibeline, Quiéret disposa de vingt 
barges royales sorties des chantiers d'Abbeville (3). La 
flotte se concentra devant l'Ecluse, de façon à jeter son coup 
de filet sur les pêcheurs d'Yarmouth. Nos gens partirent le 
2 octobre, jurant de ne pas revenir au port avant d'avoir 
capturé cent navires et brûlé quatre cents villes; mais une 
violente tempête fracassa plusieurs bâtiments et rejeta les 
autres en Flandre (4). L'amiral, débarquant ses troupes, 
alla tenir aussitôt garnison à Douai avec cent cinquante- 
huit chevaliers ou écuyers (5). Ses capitaines, Behuchet et 
Barbavera, chargeaient en hâte les armures laissées par les 
escadres génoises à Boulogne et à Calais pour les trans- 
porter « où besoin sera (6) ». Le besoin était extrême; 



(1) Soit 109,000 livres. (Jai., Archéologie navale, t. II, p. ;i39, n. 1.) 

(2) INouv. acq. franc. 9241, f" 27. 

(3) Idem, p. 9240, f 211. 

(4) KxiGHTON, Chroiiicon, t. II, p. 14. 

(5) Où il resta comme capitaine de la ville, tlu 28 octobre au 6 décem- 
bre 1339. (De Camps, vol. 83, P 311.) 

(6) 10 et 11 octobre. (Pièces orig., vol. 1797, doss. 41588, p. 2. e 
vol. 265, doss. Behuchet, p. 4. — Clairambault, vol. 10, p. 561.) 



A3(i HISTOIRE DE EA MARINE FRANÇAISE. 

Edouard III, passant la frontière avec des troupes anglo- 
allemandes, avançait dans un sillon de flammes large d'une 
douzaine de lieues (1). 

Philippe VI accourut par Noyon et Péronne, décidé à 
une u hastyve bataille" . Le 23 octobre, les deux rois étaient 
en présence, à Buironfosse, masqués derrière des abatis 
d'arbres. Bientôt Philippe VI, à en croire son adversaire, 
recula vers Saint-Quentin et Avesnes, toute son armée 
» desparpillée » ; Edouard se retira sur Anvers, pour tenir 
conseil avec ses alliés. XTne escadre française surveilla ses 
agissements jusqu'aux environs de INoél (2). 

Après la dislocation de la croisière, la division Orimaldi 
et les débris de la division D'Oria (3) furent dirigés sur la 
Méditerranée pour subvenir, comme je l'ai dit ailleurs, à 
l'état lamentable de notre marine marchande. Une autre 
armée navale fut envoyée dans l'Océan. 

Le 18 décembre, par l'intermédiaire des maires de Saint- 
Valery, Crotoy, Etaples, Boulogne et Calais, l'amiral avisait 
« tous les seigneurs et maistres de nefs et vaisseaux de les 
radouber et de se tenir prests " . Il réclamait, en même 
temps, l'envoi à Fécamp de délégués compétents, afin d'or- 
ganiser le convoi sous sa direction et sous celle du maréchal 
Bertran (4). 

Parti en janvier 1340 à destination de la Saintonge, le 

(1) Lettre d'Edouard III sur son expédition, l""^ novembre 1339. [OEuvres 
de Froissait, éd. Kervyn de Lettenhove, t. XVIII, p. 93.) — Robert de 
AvESBURY, éd. Maunde-Tlioinpson, p. 304. — Franc. 1366, f" 315. 

(2) Floton de Revel, futur amiral de France, de retour de l'armée de la 
mer, reçoit ses Rages et ceux de ses compagnons, 29 décembre 'J339. (Cdai- 
rambault, vol. 48, p. 3585.) 

(3) Philippe VI leur donne décharge ou quitus de leurs engageuients pour 
les campagnes de la Manche en décembre. (Arch. nation., JJ 72, p. 72 
et 73.) — Antoine D'Oria et Charles Grin)aldi avaient reçu chacun une 
rente de mille livres sur le revenu du clavaire d'Aigues-Mortes (25 février 
1339) ou à défaut sur la recette de Nîmes (novembre). — (Franc. 7334, 
f» 308 y".) 

(4) Franc. 10430, p. 247. 



GLEUllIi DE CEM' A.\S. 437 

convoi s ébranla pour le retour au mois de mars. Alourdies 
par leur car^jaison de « grosses marchandises » , les six car- 
raques et les quarante nefs (1) qui le composaient s'arrê- 
tèrent en Bretagne » pour doubte d'anemis (:2) » : on avait 
vu rôder aux alentours de la Normandie (ii) les amiraux 
Arundel et Huntingdon avec une centaine de vaisseaux (4) 
anglais. Le vice-amiral Hélie, qui se porta courageusement 
à la rencontre du convoi avec sa division normande et six 
vaisseaux royaux (5), fut assez heureux pour le ramener 
intact à Leure. 

Ce n'était là qu'un succès relatif et nullement probant 
pour notre suprématie maritime. Trop faible pour attaquer, 
la marine royale se résignait à la défensive : l'audace des 
corsaires anglais augmentait; Edouard III, usurpant le 
titre de roi de France, recevait le serment de fidélité des 
communes flamandes (H) et leur jurait de revenir avec des 
renforts à la Saint-Jean. Gomment prévenir cette jonction 
qui entraînerait l'invasion immédiate de la France? 

Aux termes de la convention de Vincennes (7), les 
Normands s'engageaient à fournir au roi trois mille hommes 
d'armes et vingt mille sergents pendant huit semaines, lors 
même que l'expédition d'Angleterre ne se réaliserait pas ; 
ils se chargeaient, en même temps, du transport de ces 



(1) Franc. 25997, p. 311 : l'ainirnl fait publier l'arrivée du convoi, 
avril 1340. 

(2) Pièces ori{»., vol. 1220, doss. 27368, p. 3. 

(3) En février 1340, on arma plusieurs crayers normands pour la défense 
des «parties maritimes n . (Delislk, Arles normands, n"' 122-123.^ 

(4) Nicolas, A histoty oftlie royal Navy, t. II, p. 45. 

(5) Galères royales de Badin du Four, Jehan Musselo, baige royale de 
Guillaume de La Uogue, coque royale de Guillaume de Bordeaux, nef 
royale la Magdeleine, nefs Notre-Dame, de Gaen; Sainte-Catherine, de 
Leure; la Thomassette, de Caen, armées à Leure du 7 au 27 mars. (Delisle, 
Actes normands, n"' 124-132. — Pièces orig., vol. 1220, doss. 27368, p. 3.) 

(6) Le 28 janvier 1340. 

(7) Du 23 mars 1339. Cf. Supra, p. 422. Le roi avait réduit de moitié 
l'effectif offert par la province 



438 IIISTOIKI-: DK LA MAKliXE FKAiNCAISE. 

troupes. Telles lurent les forces (1) que Philippe VI jeta 
au-devant de la flotte anglaise. 

La Grande a?mée de la mer se substitua aux escadres mer- 
cenaires du roi. Pour la mettre en mouvement, chacun 
aidant du sien, il suffit d'un mois. Tous les vaisseaux de fort 
tonnage furent consignés dès le mois de mars et leur fret 
payé aux seigneurs des nefs, c'est-à-dire aux armateurs {"2) : 
chaque maître fut chargé d'approvisionner son l)àtiment 
pour une campagne de deux mois ; le maître des garnisons 
du roi et le député aux garnisons de la flotte qui parcoururent 
les ports du 2 au 8 mai (3) se contentaient de distribuer une 
provision de 3/5 de livre par homme d'équipage. 

Vers le 20 mai, l'armement commença sous la direction 
du garde du clos des galées (4) et sur mandement de l'a- 
miral, de Béhuchet ou de leur commis en Picardie (5). 

En dehors des armures et des munitions, les plus forts 
bâtiments recevaient une puissante arme de jet, un garrot, 
qui protégeait de ses redoutables carreaux l'avant du 
navire. 

11 n'est pas indifférent, pour apprécier l'importance res- 



(1) Philippe VI avait chargé Christophe Du Puy et Marquis Scatisse de 
recruter 1.000 arbalétriers et 1,000 pavoisiers à Gênes et à Monaco. Vin- 
ccnnes, 12 janvier 1340 n. st. (Fontanieu, vol. 73, f " 200.) — Edouard III 
envoyait en même temps Nicolino Fieschi noiiser les galères génoises, 
8 février 1340. (Rymeh, t. II, 4^' p., p. 66.) 

(2) Compte de feu François de l'Ospital pour les armées de la mer : 
« Compte de la (irant Armée «le l'an 39 à l'an 42. » Il contient, avec leur 
tonnage et le chiffre de leurs équipages, la liste des 200 vaisseaux qui com- 
battirent à l'Écluse. Il vient d'être acquis par la Bibliothèque nationale et 
porte la cote : manuscrit français, n. acq. 9241. 

(3) Le « rnaistre des garnisons du roy » , Jean Langlois, escorté de son 
aide Laurent de Valrichier, et du » député sur le fait des garnisons de la 
présente armée » litienne de Compiègne, passa à Leure les 2 et 3 mai, a 
Ronfleur le 4, à Harfleur le 5, à Caen le 8. « A Dieppe et es parties d'en- 
viron, » il avait un lieutenant, Jean Champenois (7 mai). 

(4) Thomas Fouques en Normandie et son lieutenant d'Abbeville, Guif- 
frey de Hasteville, en Picardie (24-28 mai). 

(5) François Colletet ou Caletot. 



GLM'.ltHK I)F, CEiNT ANS. 439 

pcctive de nos ports, d'énumérer leur continfjent (1). 8ensi- 
l)lement pareil à celui de 1:21)4, le nouveau contingent s'en 
écartait par le tonnage, qui était plus fort et variait entre 
quatre-vingts et deux cent vingt tonneaux. La force des 
équipages avait suivi la même progression : elle atteignait 
parfois deux cents hommes et ne descendait pas au-dessous 
de soixante. 

ARMÉE DES 200 NEFS. 

sous le (joaveinement de M. Hue Quiéret, admirai de la mer (2). 

Nefs. Ilumiiirs. 

Cherbourg (3) 4 320 

Barfleur (4) 9 700 

La Hogue (5) 10 920 

(1) A défaut du compte du Clos des jjalées de 1333 à 1340, naguère dis- 
paru (^Catalogue Joursanvault, n" 3568 ; Cf. De Labordk, les Ducs de Bour- 
(jogne, t. III, p. xxiii, n" i), on consultera avec fruit sur les préliminaires 
de la bataille de l'Ecluse : le compte de François de l'Ospital, clerc des 
arbalétriers (Nouv. acq. franc. 9241), analysé par ïhaullk, Abrégé des 
Annales du commerce d'Abheville, 1819, in-8", p. 31-39. — Caix, les No?- 
mands à la bataille de l'Écluse. — Léon GuÉrin, Histoire maritime de la 
France, t. I, p. 264. — Dufourmantelle, la Marine militaire en France 
au commencement de la guerre de Cent ans, apud Spectateur militaire, 
1878. — S. LucE, Sur les préliminaires de la bataille navale de l'Ecluse, 
apud Bulletin de la Société des Antii/uaires de Normandie, t. XIII (1885\ 
p. 6-42. — Delisle, Actes normands, n"' 139-152. — Bibliothèque nation., 
Franc. 25997, p. 279. — Clairambault, vol. 24, p. 173; vol. 25, p. 1795; 
vol. 37, p. 2819; vol. 47, p. 3543; vol. 70, p. 5419 et 5453; vol. 89, 
p. 7023; vol. 107. p. 8351; vol. 114, p. 8933 et 8943; vol. 64, p. 4917; 
vol. 87, p. 6865; vol. 92, p. 7139; vol. 102, p. 7339; vol. 109, p. 8053; 
vol. 104, p. 8133; vol. 74, p. 5821. — Pièces orig., vol. 1481, doss. 
Hardy, p. 9. — Dépôt des cartes et plans de la marine., Bibliothèque A 87, 
1" vol., pièces 2 et 3. — Vente du 26 mai 1886, p. 100. 

(2) J'emprunte ces données au compte de F^rançois de l'Ospital, en indi- 
quant simplement les totaux. L'Ospital donne en détail le nom des navires, 
leur seigneur, leur maître, leur tonna;;c et le chiffre de l'équipage. (Nouv. 
acq. franc. 9241, f«' 9-28.) 

(3) Saint-Nicolas, Saint-Jame, Notre-Dame, Jésus-Christ. 

(4) La Riche, la Gagne-Pain, la Pèlerine, la Fleurie, Saint-Huistasse 
(Eustache), Notre-Dame, Saint-Pierre, Saint-Nicolas, Saint-Sauveur. 

(5) Deux Saint-Jean, deux Sainl-Jame, Notre-Dame, Saiiil-Fspril, la 
Jeannette, la Pèlerine, la Miquolette, Sainte-Marie. 



i40 HISTOIRE nF. LA MARINE FRANÇAISE. 

Nefs, Honiiiics, 

La baie de Vire (1) 8 600 

Caen {i), 1 barge 13 1 .210 

Pont-Audemer (3) . . 4 320 

Touque (4) 5 460 

Fiquefleur (5) 1 80 

Honfleur (6) 6 540 

Rouen (7) 7 540 

Gaudebec (8), 2 180 

Harfleur (9) 9 800 

Leure, 3 galères royales (10) » 600 

Id., 1 barge royale (11) » 100 

Id., 7 nefs royales (12) » 1 .060 

(1) Notre-Dame, Saint-Jame, la Bernade, Sainte-Croix, le Faucon, 
Saint-Père, la Dieiidonnée, Saiut-Barthélemy , la Grâce-Dieu. 

(2) Nef-Dieu, la Thomassette, chacune de 220 tonneaux ; la Marchande, 
Dieu-la- G art, Saint-Janie, trois Jeannette, V Hôtel-Dieu, V Amoureuse, 
Sainte-Anne, Notre-Dame, Saint-Pierre, et la barge Saint-Pierre, uiaiUc 
Jean Saquespéc. 

(3) Sainte-Marie, Saint-Jean, la Jeannette, Notre-Dame. 

(4) Saint-Denis, Saint-Thomas, Saint-Sauveur, Saint-Jean, \d Jeannette. 

(5) Catherine. 

(6) Saint-Etienne, la Heraude, la Mère-Dieu-de-Brlr/uebec, Saint-Nico- 
las, Saint-Esprit, Saint-Huistasse. 

(7) Saint-Etienne, la Pèlerine, Sainte-Catherine , la Ma><juerite , la 
...ont, la Catherine, Notre-Dame. 

(8) Saint-Nicolas, Notre-Dame. 

(9) Saint-Anton, Saint-Jean, la Barraude, Saint-Jean, Sainl-Euslachc, 
Suinte-Marie- Porte- Joie., Notre-Danic-la-Marietle, Saint-Pierre, la Hicarde. 

(10) Saint-Etienne, Sainte-Venture, Saint-François, patrons (Guillaume 
Du Moustier, Colin Helye le jeune, Ktiennc Olivi( i . 

(il) Saint- Andrieu, maître Robin <le la IIojjuo. 

(12) Jj'ïùlouarde, maître i\flam Hcicnguicr ; Saint-Nicolas, i\itc la Co^iue- 
a-Brc, maître (îuiilavune de Bordeaux; la Cécile, maître Atlam de Varcn- 
j;uicrville, cliacune de 220 tonneaux et de 120 Iiommes d'équipage; Saintc- 
Marie-V Anglaise, dite la Commune, maître Adam Escocliie, 160 tonneaux, 
100 hommes; le Christophe, maître Jean Godefroy le Jeune; Saint-Denis, 
maître Martin Danoys; Saint-Geor(jes, maître Philippe Bouvet, chacune 
de 200 hommes. (Juelques-unes de ces nefs portent la mention " qui est du 
roy >i , mention incidente qui n'est pas limitative. Certaines nefs, comme la 
Cécile, le Saint-Denis, sont dites, dans d'autres parties du compte ou dans 
les quittances des maîtres, appartenir au roi. Le critérium, dans le conqite 
de rOspital, pour savoir si un navire appartient à l'Etat ou à un particulier, 
est celui-ci : est-il question du seigneur auquel on paie le fret? Si oui le 



GLERRE DE CENT ANS. 441 

Ni-fs. Hommes. 

Leure(l) 31 2.800 

Chef de Gaux (2) -4 340 

Fécamp (3) 2 180 

Étretat (4) 6 160 

Saint-Savinien (5) 2 160 

Dieppe (6) 21 1.770 

Et en outre 120 arbalétriers. 

6 barges royales « années des genz 

de Dieppe " (7) » 1 . 032 

Le Crotoy (8) 1 67 

Saint-Valéry (9) 4 320 

Abbeville (10) 1 60 

10 barges et bargots royaux (11). » 1 .330 

navire est à un particulier. !Si n(jii, il est au roi. G est ainsi que nous pour- 
rons conclure que toutes les harjjes étaient au roi, ce que conHrnic un autre 
compte. (Nouv. acq. franc. 9240, f" 211.) J'en donne l'état avec le nom 
des maîtres, car c'était, en délinitive, la marine de guerre régulière. 

(1) Sainte-Marie-Rosc, la Catherine^ le Beaurepaiie, de 220 tonneaux 
chacun; la Riche, encore plus forte; la Marfdeleine, deux Saitite-Mmie, la 
Marie, le Bon-An, Saint-Martin, Saint-Louis, Saint-Denis, Saint-Jouen, 
deux Saint-Eloy , deux Saint-Jean , Saint- Andrieu , I\otre-Dame, deux 
Sainte-Croix, Saint-Nicolas, Saint-Georges, deux Saint-Antoine, Saint- 
Janie, la]Chrétienne, Saint-Julien, le Jeannet. 

(2) Deux Jeannette, Saint-Denis, Nolre-Danie-de-Leure. 

(3) La Martinetle, Saint-Martin. 

(4) Deux Saint-Nicolas, deux Notre-Dame, Saint-Julien, la Nicliole. 

(5) La Grâce-Dieu, Sainle-Croix. 

(6) Jésus-Christ., la Gaillarde, deux Catherine, la Sauvée, la Pèlerine, 
le Raseur, Saint-Fol, Notre- Danie-l' Assomption, Sainte-Catherine, Saint- 
Nicolas, Saint-Julien, deux Notre-Dame, Sainte-Croix, Saint-Gille, Saint- 
Jame, Saint-Sauveur, Sainl-l'ierrc, Saint-Jean, Notre- Dame-de-la-Nati- 
vitc. 

(7) Barges Saint- Georges, maître Maliieu i^e Mire, 200 hommes, avec le 
galiot de cette barge, maître Vincent Heriz, 28 hommes ; Saint-Denis, ca- 
pitaine Mathieu Quief fie Ville, maître Thomas Orient, 200 hommes; Saint- 
Jean, maître Roger Caron, 131 honunes; Saint-Jean-d' Abbeville, maître 
Jean Du Jardin, 128 hommes; Saint-Louis, maître Jean Dalivet, 100 h. ; 
Notre-Dame, maître Pierre Le Valois. 205 hommes. 

(8) Nef de Fiernard Le Guièvre. 

(9) Notre-Dame, tvois Saint-Valery. 

(10) Saint-Ouffran . 

(11) Barges Notre-Dame, maître Jean Legier, 155 hommes; Saint-Nico- 
las, maître Jean de Boulo{;ne, 209 hommes; Saint- Christophe, maître 



442 HISTOIRl': DE LA MA1U.\K FliANÇAISE. 

Nefs. Hommes. 

Waben (1), une barge royale et 1 170 

Élaples (2) 7 540 

1 barge et 1 bargot l'oyaux (3) . . . » 190 
Boulogne (4) 7 520 

2 barges royales (5) » 300 

Calais (6) 1 101 

Division génoise du capitaine Bar- 

bavera : 3 galères (7) 600 

Un corps de trois cent soixante-dix arbalétriers, com- 
mandé par onze connétables, renforça les équipages. Mal- 
heureusement, la noblesse s abstint en masse, furieuse de 
la vaine chevauchée de Buironfosse et de la brusque retraite 
du roi devant l'ennemi. " En détestacion et mocquerie de 
la besoigne " du conseil royal qvi'ils appelaient le Conseil 
des Renards, les preux avaient jugé à propos de porter des 
chapeaux de feutre, fourrés de peaux de renards (8). 

Willart le Flanienl, 209 hommes; Saint-Julien^ maître Pierre Reut, 
104 hommes; Saint-Louis, maître Pierre Reut, 160 hommes; Sainlc- 
Catherinc, maître Roljert Le Damoysel, 199 hommes; Saint-Esprit, maître 
Thomas Reut, 99 hommes; Ijarjje du Tréport, maître Jean d'Avranchcs, 
99 hommes; barj^jots Saint-Firmin, maître Etienne Le Requim, 39 hommes; 
Saint-Geoff/es, maître Bernard Le Guièvre, 49 hommes. 

(1) Saint-Jean, de Rcrck, et harjje Saint-Martin, maître Jean Renaut, 
109 hommes. 

(2) Jésus-Christ, Saint-Nicolas, Saint-Jacques, Noire-Dame, hi Pèlerine, 
deux Saint-Jean. 

(3) Barjje Sainte- Croix, maître Baudouin de Bars, 150 hommes; petit 
barfjot Saint-Nicolas, d Etaplcs, maître Clément llainjjuet, 39 hommes. 

(4) Saint- Jacques, Notre-Dame, la Rose, Suinte-Marie, Saint-Jean, la 
Sauvée, la Blide. 

(5) Saint-Firmin, maître Jean Sauvin, 151 hommes; Saint- Georges, 
maitre Jean Lommel, 149 hommes, et le bateau de la barge Saint-Jean 
du Porte!, près Boulogne, maitre Evron d'Isquc. 

(6) Saint-Louis. 

(7) Saint-Jean, capitane, patron Jean Du Piège, et deux autres galères, 
patrons Badin Du Four et Sorleon île l'ortovencre. L'une a 200 hommes, 
les deux autres 392, sans comptei- les patrons et l'état-major, capitaine, 
éj'rivain. 

(8) Chronique française s'arrêtant à décembre 1339 : Fianc. 1366, 

f"315. 



GUKRRE DE CKNT ANS. 443 

Cent à cent cinquante gentilshommes au plus (I) consen- 
tirent à embarquer. Ajoutez un orchestre de ménestrels, le 
service de la prévôté, un chapelain, et vous aurez la compo- 
sition exacte de la flotte commandée par l'amiral Quiéret, 
par Behuchet et, en sous-ordre, par le vice-amiral Hélie et 
par les capitaines Barbavera et Matthieu Quiefdeville, de 
Dieppe; ;202 vaisseaux et un peu plus de 20,000hommes (;2), 
mais non pas une trentaine de mille hommes (3), comme 
on l'affirme. De cette armée formidable, il était si difficile 
d'assurer les subsistances que, le 29 mai, sur le point de 
lever l'ancre, l'amiral Quiéret et Behuchet faisaient " hasti- 
vement venir à Leure » toute la farine et le biscuit dont 
disposait le commis aux garnisons de la flotte (4). Un four fut 
installé sur la nef dite Truchebec, d'Allemagne (5). Et cela 
ne suffisant pas, on forma au Grotoy un magasin de muni- 
tions (()). 

La flotte touchait à Boulogne, où des prisonniers anglais 
furent enfermés au beffroi, faisait une dernière escale à 



(1) Pierre d'Estelant, Guillaume de Maintcnay, Robert Du Fay, Guil- 
laume (l'Yvetot, Guillaume (l'Aigneaulz, chacun avec 6 à 8 hommes; le der- 
nier, en particulier, avec 4 gentilshommes, 3 valets, 2 fourniers, 2 ouvriers, 
semble avoir été chargé des subsistances. Le prévôt de l'armée, Jean Mon- 
taigne, avait dix sergents sous ses ordres. 

(2) Compte officiel de François de l'Ospital. (Nouv. acq. franc. 9241, 
fol. 9-28.) 

(3) 30,000, selon Edouard III. (Cf. sa lettre du 30 juin ci-dessous.) — 
30,000, au moins, car ce serait là le chiffre de nos pertes. {Chroniques de 
Flandres, éd. de Smedt, t. III, p. 151. — Grandes Chroniques de France, 
éd, P. Paris, t. V, p. 386. — Froissaut, éd. Luce, t. II, p. 34-38. — 
Chronique normande, éd. Molinier, p. 43.) — 24,000, d'après un texte 
français contemporain. (Franc. 2598, PSI v».) —20,791, plus 10,000 
marins bretons, génois ou espagnols, selon les calculs longs, mais fantai- 
sistes, de M. Dufourmantelie (apud Spectateur militaire (1878), p. 385). 
Ainsi, où prend-il ces Bretons et ces Espagnols? 

(4) Pièces orig., vol. 265, doss. Behuchet, p. 5. — La mise à la ?ner 
aurait commencé le « venredi après l'Ascension » 26 mai. (Franc. 2598, 
i" 51 v".) 

(5) Nouv. acq. franc. 9241, f 37 v". 

(6) 16 juin. (Clairambauit, vol. 36, p. 2687.) 



44i HISTOlltt: DE I.A MARINE FH A .\ C A 1 S E. 

Calais et, le 8 juin, jetait l'ancre dans le Zwyn. Là, pre- 
mière faute. Les Génois de Barbavera, «t naturellement eulx 
et les autres Ytaliens moult convoiteux [(l), " en quoi ils 
tenaient de leur chef » grantpirade de mer (2) " , ouvrent les 
hostilités contre les indigènes en pillant la rive zélan- 
daise (3). Le meurtre de trois cents indigènes à Gadzand fut 
une des causes de nos malheurs. 



V 

BATAILLE DE LÉGLUSE. 

Prenez une carte de la Belgicpje. Dans une faible échan- 
crure de la côte, entre la Flandre et la Zélande, débouche 
un fdet de canal, étriqué par les polders, engorgé par les 
alluvions : voilà ce qui reste du Zwyn majestueux où Phi- 
lippe-Auguste et Charles VI réunirent un millier de navires, 
de Tcstuaire ouvert et profond où tant de fois se déployè- 
rent nos flottes avec Tespérance, toujours vaine, d'envahir 
l'Angleterre. 

L'amiral eut le tort de s'engager dans cette impasse sans 
s'assurer aucun point d'appui sur les rives. Depuis 1337, 
Cadzautl restait 'démantelée ; l'Ecluse ne reçut de remparts 
qu'à la fin du siècle; Dam, sur la rive gauche Bruges, au 
fond de l'entonnoir (-4), étaient hostiles. Les grandes digues 
de la rive, que Dante chanta dans son Enfer (5), nous en- 
fermaient de leur cercle infernal. Mais la consigne était 
de barrer la route de Bruges; on l'exécutait aveuglément. 

(i) Franc. 693, f" 153 : Chroniques de Vincent, abrégées. 

(2) Célèbre par ses " roberies et oppressions " contre les {jens d'Aigues- 
Mortcs. (l^ranç. 1366, fol. 310 v".) 

(3) Keuvyn dk Letïenhove, Histoire de Flandre, t. III, p. 250. 

(4) GiLHODTS VAN Severen (L.), Brugcs, port de mer, avec cartes et 
plans. Bruges, 1895, in-S". 

(5) XV, 4 à 6. 



(lUKRRK DK CKNT ANS. 445 

Le 23 juin, les éclaireurs de la flotte anglaise, Renaud de 
Cobham, Jean de Cuiidy et Etienne de Laburkin, découvri- 
rent nos trois divisions et notèrent particulièrement la pré- 
sence de li) vaisseaux de haut bord (1). Edouard III pouvait 
apercevoir dans le lointain la forêt de nos mâts, et cette 
vue, si elle lui inspira quelques mesures de prudence, le 
détermina, dans un transport de rage, à reprendre les beaux 
vaisseaux qu'on lui avait naguère dérobés sur cette même 
côte. Parti la veille de Londres, il se trouvait à Blanker- 
berghe, à dix milles dans l'ouest. Autour de lui se pressait 
la fleur de la noblesse britannique (2), une foule de francs 
archers et 200 vaisseaux, renforcés dans le courant do la 
journée par les 50 vaisseaux de l'amiral Robert Morley (;î). 
Lo conseil de guerre renvoya le combat au lendemain, afin 
de laisser à l'évêque de Lincoln, dépêché vers la petite ville 
d'Ays à mi-chemin de l'Ecluse, le temps d'ameuter les Fla- 
mands (4); ce qui ne fut pas difficile, étant donnée leur exas- 
pération contre nous. 

De notre côté, le capitaine des galères en vigie, Barbavera, 
avait reconnu l'ennemi : « Messeigneurs, voici le roi d'An- 
gleterre et sa flotte qui viennent sur vous. Prenez la pleine 
mer avec tous vos navires ; si vous restez ici, les Anglais, qui 
ont pour eux vent, soleil et marée, vous serreront tant que 
vous ne pourrez vous aider. » Et il prêcha d'exemple en 
dérapant. Behuchet ne voulut rien entendre : « Honni soit 



(1) Knighton, Chronicon, t. II, p. 18. 

(2) Les comtes de Glocester, Waiwick, Lincoln, Lancastre, Peiuhroke, 
Arundel, Northanipton, Huntinfjdon, llereford et Artois; lords CoLliaiii, 
l*ercy, La Warr, Multon, Gautier de Maimy, Jean Chandos, Guillaunie Fol- 
ton, Thomas Bradeston, Guillaume Trussell, 2,000 {jentilshoniines. (Fnois- 
SART, éd. Luce, t. II, p. 318. — Rymer, Fœdera, t. II, 4'' p., p. 78. — 
îSiCOLAS, A liiitoyy of the royal Navy, t. II, p. 48. 

(3) 120 coques de guerre, suivant Villani, Historié florentine^ apud Mu- 
RATORi, t. XÏII, col. 837. — 260 navires, selon Adam Murimcth, Conti- 
nuatio Chronicaruin, p. 107. 

(4) Nicolas, A history of the royal Navy, t. II, p. 51, note a. 



/,U> HISTOIRK l)K r-A MARINK F 1! AN Ç AI S I,. 

qui s'en ira d'ici (1)! » Pour notre malheur, l'opinion du 
comptable prévalut sur celle du marin. On resta sur place, 
les voiles carguées, au mépris du manuel militaire du 
temps (2), qui prescrivait de garder le large et de pousser 
l'ennemi à la côte. 

Les deux chefs suprêmes de notre flotte ne s'entendaient 
point. Leur mésintelligence, où entrait beaucoup de jalou- 
sie, venait de ce fait que Behuchet s était haussé au rang de 
son chef hiérarchique : sur l'escadre flottaient les trois 
roses, serties d étoiles, de sa Ijannière, à côté des trois lys 
héraldiques de Quiéret : lys au pied coupé, qui allaient se 
flétrir sur leur champ d'hermines, comme les roses de Behu- 
chet allaient s'empourprer de son sang (:î). 

Le 24 juin, au lever du soleil (i), la flotte anglaise quitta 
Blankenberghe. Vers six heures du matin (5), elle arrivait en 
vue. Une nef s'en détacha, vint heurter la Riche de Leure, 
de 120 hommes d'équipage. C'était une cargaison d'écuyers 
d'outre-mer, impatients de | gagner la chevalerie par une 
action d'éclat. Mais Guillaume de Grosmesnil, maître et 
seigneur de la Riche, brisant leur juvénile élan, les exter- 
mina et coula leur bâtiment (6). 

Cependant, Edouard III et son maréchal massaient leurs 
vaisseaux sur deux lignes, les plus grands en tête, les plus 
petits en arrière ; un navire rempli d'hommes d'armes alter- 
nait avec deux autres chargés d'archers. A l'écart, une ré- 
serve de huit cents hommes gardait u une navée de dames 
d'Angleterre que le roy emmenoit à Gand pour la royne sa 

(1) Froissart, éd. Jjiice, t. II, p. 36-38. — Nicolas, dans i'ouvr.ige cité 
ci-dessus, confond Barbavera avec Boccanera, qui n'entra au service de la 
France qu'en 1346. 

(2^ VÉcÈcE, De arte militari, 1. IV, cap. 46. 

(3) Continuation de Nangis, p. 168. — - P. A>selme, t. VII, p. 744. 

(4) « Orto vix sole » . (Hemisgburgu, Chronica, t. II, p. 356.) 

(5) Franc. 2598, f» 51 v». 

(6) Chroniques de Flandres, éd. de Sniedt, t. III, p. 8. — Nouv. acq. 
franco 9241, f" 18. 



(;i KlUiK l)K CENT ANS. ii7 

famc accompagnier (1) ». Face à Test, le soleil clans les 
yeux, Edouard amena d'un quart sur tribord ; Tabatée ne 
suffisant pas pour gagner le vent qui soufflait du nord-est, 
il vira de nouveau et " détria un petit » en mer, où sa flotte 
tournoya quelque temps. La manœuvre ressemblait à une 
retraite : uLes voilà qui prennent soin deux ; ils se sauvent, 
les valets, sans oser lutter contre n(nis !» Et nos pens de 
rompre leurs formations de combat, comme luie meule ar- 
dente (2). L'illusion fut courte. 

Les Anglais revenaient à la charge, maîtres cette fois du 
vent et de la marée qui commençait à onze heures vingt- 
trois (3). Ils enfilaient le chenal du Zwyn, en serrant la cote 
occidentale vers les polders d'Et-Hazegras, tandis que notre 
flotte était acculée à l'est sur Gadzand (4). « On véoit plai- 
nement les batailles et les assauLv, des diges et du port de 
TEscluse (5). » 

Sur le terrible drame qui se déroula entre ces quarante 
ou cinquante mille hommes, nos chroniqueurs sont muets 
ou diffus. Les écrivains anglais, beaucoup mieux renseignés, 
s'accordent à dire que la flotte française était rangée sur 

(i) Froissart, éd. Luce, t. II, p. 36 et suiv. — Adam Miiriiiiiitli dit que 
la Hotte anfjlaise formait trois divisions, et que la bataille s'engagea pou 
après neuf heures. (^Coittinuatio C/nonicarum, p. 106.) 

(2) « Quand le roi d'Angleterre et son maréchal curent ordonné les 
batailles et leurs navies bien et sagement, ils tirent tendre et traire les voiles 
contre ujont, et vinrent au vent, de quartier sus destre, pour avoir l'avan- 
tage du soleil, qui en venant leur estoit au visage. Si s'avisèrent et regardè- 
rent que ce que leur pouvolt trop nuire, et détrièrent un petit, et tour- 
noyèrent tant qu'ils eurent vent .■» discrétion. » (Froissart, éd. Luce, t. II, 
p. 27. — AvESBURY, éd. Maunde-Thompson, p. 312.) 

(3) D'après le Bureau des longitudes anglais. (Nicolas, ouv. cilé, t. II, 
p. 51, note e.) 

(4) " In crastino (24 juin), praMlictum navigium divertit se de portu de 
Swyne, apud Grongne, per acies dispositum. » (Knighton, C/nuiiicon, 
t. II, p. 18.) — » In liostio fluvii de Sclusa decurrentis, ad mare se statue- 
runt. » (Hemingbuhoh, Chroiiicoit, t. II, p. 356. — «Versus Catat « , 
Cadzand. (^Continuation de Nangis-, éd. Géraud, p. 168.) 

(5j Les vrayes Chroniques de messiie Jehan le Bel, publiées par M. L. 
POLAIN. ruxellos, 63, in-8", t. I, p. 171. 



'<48 HISTOIRK I) K LA MaHINE FUANÇAISE. 

trois lignes formant une triple chaîne ; des câbles couraient 
d'un bâtiment à l'autre. Chaque navire était transformé en 
inie forteresse qui aurait eu pour barbucane le parapet cré- 
nelé de l'avant, pour donjon la hune et pour sainte-barbe 
les bateaux hissés à mi-mâts avec une provision de projec- 
tiles. Nous savons, d'après le plan de manoeuvres arrêté 
l'année précédente, que les marins de la Seine étaient en 
tête, les Picards et les Dieppois au centre, les gens de Caen 
et du Gotentin en queue. 

Sur le front de bataille et un peu en avant de la première 
ligne, l'amiral Quiéret détache quatre grandes nefs royales 
(b^ la division de Leure, dont les équipages, aguerris par les 
campagnes précédentes, donneront l'exemple du courage 
atix conscrits des contingents locaux. Ce sont le Christophe^ 
maître Jean Godefroy ; le Saint-Denis^ maître Martin Danovs ; 
le Saint-Georges^ maître Philippe Bouvet, chacun de 200 
hommes d'équipage ; le Saint-\Hcolas^ dit aussi la Coque à 
bec ou la Coque noire, maître Guillaume de Bordeaux, de 
1:20 hommes (1). L'amiral et Behuchet ont leurs bannières 
sur le Saint- Georges^ arsenal flottant chargé des munitions 
de rechange à » distribuer là où monsieur l'admirai comman- 
dera (2) 11 . Ils ont adopté le plan de bataille qui nous valut 
la victoire à Ziericzée. 

« Saint-Georges ! Guyenne ! » — « France ! » l'action 
s'engageait entre nos quatre vaisseaux de tête et les meil- 
leurs capitaines anglais qu'Edouard III venait de lancer en 

(1) Adam Murimuth, Continuatio Cliruiiicaiiini, p. 106. — Hemingrurgh 
[Clironicon, t. II, p. 356), substitue au Saint-Denis et au Saiut-Gcorrjes la 
Hose et VÉdouarde; mais, pour le dernier au moins, l'assertion est fausse; 
les quatre vaisseaux d'avant-garile tombèrent au pouvoir de l'ennemi ; or, 
l'année suivante, VÉdouarde continue à figurer dans la marine de Phi- 
lippe VI. (Nouv. acq. franc. 9241, f 31.) 

(2) u 60 banères de camelot des armes de France, 2 baucens des dites 
armes, 7 banères des armes d'Escosse, 3 banères des armes monseigneur 
l'admirai, 2 banères des armes sire JNicolas Behuchet. " (Franc. 25997, 
p. 279, publié par M. Delisle, Actes normands, n° 152.) 



GUEUUK ])]■: ci: NT ANS. 440 

avant pour faire une trouée : le vainqueur de Boulogne, 
amiral Morley; le comte de Huntingdon, chef de l'escadre 
des Cinq-Ports; le comte de Northampton et Gautier de 
Mauny (1) choisirent chacun leur adversaire ; la l)ataille 
débuta comme il arrivait souvent, par un combat sinjjulicr, 
mais entre vaisseaux et non plus entre hommes. « La grosse 
nave Cristofle, qui povait destruirc molt de petites, fit 
moult de dommages aux An^^lois, et se Dieu ne leur eust 
aidié, ilz n'avoient pas povoir, n'espérance de résister aux 
Françoys(:2). » L'amiral avait fait passer à bord du grand 
vaisseau presque tous ses arbalétriers, près de quatre cents, 
ce qui était néanmoins fort peu en face des douze mille 
archers anglais. Ajoutez que les archers « trop plus isnicl 
que ne soient arbalétriers » , décochaient trois flèches contre 
un dard ou un carreau (3). Leur tir rapide eut bientôt fait 
de réduire à l'impuissance les garrots établis sur nos châ- 
teaux d'avant. 

Ce fut de vaisseau à vaisseau un corps à corps terrible ; 
les grappins s'abattaient en sifflant d'un bord à l'autre ; la 
hache ou le couteau au poing, etaubrasl'écu rouge aux armes 
de France (4), nos matelots défendaient pied à pied leurs 
tillacs. Toute notre première division entrait en lifnic; 
Edouard se jetait dans la mêlée. Enveloppé de toutes parts, 
le Christophe fut enfin enlevé à l'abordage et son équipage 
massacré. Un long hourrah retentit. 

Guillaume Clinton, l'ancien amiral ; le comte de Gloces- 
ter, aisé à reconnaître aux grands coups qu'il portait; Jean 
Badding, un des plus vaillants combattants (5), attaquaient 
les nôtres avec furie. Mais plus d'une épave anglaise, la ga- 
lère de Hull défoncée, le vaisseau des dames d'honneur de 

(1) Hemingburgu, Chronicon, t. II, p. 356. 

(2) Jeuak le Bel, éd. Polain, t. I, p. 171. 

(3) Froissart, t. II, p. 115, 220. 

(4) Pièces orig., vol. 1619, doss. Laguillon, p. 4, 

(5) MiNOTS Lieder, p. 18-19. 



450 



HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE- 



f; 




la reine coulé à fond, la Rich-Oliver un moment amarinée 
par Barbavera, attestaient la bravoure de nos « povres pois- 
sonniers et mariniers » (1). 

D'une taille colossale, Pierre d'Estelant, Normand « aussi 
fors comme géans " , secondé par quatre écuyers et autant 
de valets (2), « tint tout le derrain en un chastel d'une barge 
où nul n'osoit, ne ne povoit de lui aprochcr; ne devant lui, 

tant fust hardi, n'osoit nul ar- 
rcster. Tout entour de lui estoit 
la barge couverte de gens morts : 
bien occist de sa main plus de 
cent Anglois. Mais par force, par 
t' li'^^SJ/l/ll IIW ^''~' ''/ /'/ derrière, il futmortetocciz(3). " 
V ^^^i^^^^^^î/^ il ^^ ^^ combat était le plus 

acharné , c'était autour d'une 
grande coque pavoisée d'un 
étendard aux armes écartelées 
de France et d'Angleterre , et 
cimée au sommet du mât d'une 

(D'après le sceau de Deinizel, maître de ,, J ' • 

a baiifc. Mai 1340. ciaiianibauit, vol. 40, courounc d argent dorcc qui 
p 2971,110 42 Hamboyait au soleil (4). A l'ar- 

rière, un houime vêtu d'une longue cotte de cuir blanc 
« faisoit de si grands proesses de son propre corps qu'il res- 
baudissoit et donnoit cuer à tous les autres (5) » . C'était 
Edouard 111. A quelques brasses de lui, le transport de sa 
garde-robe venait d'être capturé : lui, défendait en bon che- 
valier la Thomas contre les assauts des deux commandants 
de la Hotte française, et point ne s'épargnait, car l'attaque 
était rude. Malgré Ghandos, Pembroke, Derby et tant d'au- 
tres qui lui faisaient un rempart de leurs corps, il fut blessé à 

(1) Chroniques de Saint-Denis, ch. xx. 

(2) Nouv. acq. franc. 9241, fui. 26. 

(3) Chronique (les fiuatre premiers Valois, p, 10. 12. 
(4j Froissart, i. II, [j. 220, eic 

(5; Jehan le Bel, éd. l^olain l. I, [>. 171. 



BAUGE SAINTE-CATHERINE DE CAYEU^ 

(200 h. d'équipage, qui com- 
battit à l'Ecluse) , 



GUERRE DE CENT ANS. 451 

la cuisse. Mais Beliucliet, qui venait de lui porter ce coup, 
fut saisi et, après un jugement sommaire de l'amiral anglais, 
pendu au mât comme voleur ; Hue Quiéret était blessé à 
mort : il fut décapité, dit-on, sur le bord d'une nef (1). 
Le beaucent du Saint-Georges était abattu, les quatre vais- 
seaux d'avant-garde capturés, toute la première ligne rom- 
pue, émiettée, après une magnifique défense de liuit beures. 

La seconde ligne fléchit du coup : plusieurs équipages 
saisis de panique se précipitèrent dans les bateaux de sau- 
vetage, qui coulèrent sous leur poids. Deux mille hommes 
périrent noyés (2). La tache de l'ennemi en devint plus fa- 
cile. La division picarde fut écrasée, les barges d'Abbeville 
écharpées; le maître de l'une d'elles, Wvlart le Flamand, 
commandant du Saint-Christophe (3), appelé Jean d'Aile 
ou Heyla dans le chant de victoire, était venu de l'Ecluse 
défier l'ennemi; vaincu par Edouard, il gagna péniblement 
la terre et se sauva (4). La division diep})oise, au contraire, 
ne se laissait pas entamer. Autour de Ma'.lbieu Quiefdeville, 
sergent d'armes du roi et capitaine du Saint-Denis de Dieppe, 
tous les maîtres de barges tenaient ferme : Matthieu le Mire, 
Roger Caron, Jean Du Jardin, Jean Dalivet, Pierre Le Valois, 
devaient ramener leurs bâtiments â bon port (5). Acculés 
sur la troisième ligne, encore compacte, ils se défendaient 
comme des lions. 

Dans le crépuscule qui tombait, la lutte commençait à 
décroître : les Anglais, harassés de fatigue, incertains de 
leurs coups, se décidaient à faire relâche jusqu'au lende- 
main; les cris de mort, le cliquetis des armes, tous les bruits 

(1) MiNOTS Lieder, p. 18-19. — Clironif/ues de Fltiiidie, éd. de Sineilt, 
t. 111, p. 151. — Rymeiî, l. II, 4' p., p. 78. — Continuation de Nanijis, 
éd. Géraiid, p. 168. — Froissaut, éd. Luce, t. II, p. 220 et variaoles. 

(2} Hemisgburgh, t. II, p. 357. 

(3) Luce, Sur le: préliminaires de la bataille navale de l'Ecluse, p. 40. 

(4) MixoTs Lieder, j). 18. — JSicoi.as, ouu. cité, l. II, p. 52. — Mevkk, 
Annales rerum Flandricaruni, p. 141. 

(5' Voyez ci-dessous l'expédition de Robert d'Houdelol. 



452 HISTOIRE DK LA MARINE FRANÇAISE. 

graduellement s'éteignaient. . . Tout à coup, des onihres se 
profilèrent dans la passe de Cadzand, d'autres se glissaient 
derrière nous, dans le Z\vyn. Elles arrivaient de tous côtés, 
de Bruges, Dam et l'Ecluse au sud, de Blankenbcrghe, 
Aardenburg, Oostburg et Nieuport sur la côte (l). C'étaient 
des Flamands, plus de huit mille, qui accouraient à la 
rescousse d'Edouard, sur des nefs et des barques. Ils 
prirent à revers notre troisième ligne, une soixantaine 
de navires (2). Dès lors, ce fut la dél)âcle. Enfermés 
comme dans une cage (3), affolés, cherchant une issue, 
nos marins se heurtaient ')"?.:l.out au.\ Anglais ou au.v 
naufrageurs. Ils semèrent de leurs cadavres " tut plevn de 
lieux sur la costere de Fflaundres (4) " . Quelques-uns lut- 
taient encore; Guillaume d'Argouges, capitaine de la Jean- 
nette, de Gaen, repoussa l'assaut de l'ennemi (5). Barbavera 
s'enfuit. 

Bref, à la faveur de la nuit, une trentaine de navires se 
frayèrent un passage à travers la flotte d'Edouard 111, em- 
portant les blessés et les fuyards qui s'étaient traînés à 
leur bord, cinq mille hommes environ (6). Ce fut tout ce qui 
échappa. La plus grosse partie de cette escadrille était for- 
mée par la division des galères, par la division des l)argcs 
dieppoisesetpard'autres navires royaux, la Cécile, l'Edouarde, 
de Leure; le Saint-Martin, de Waben; le Saint-Fimiin elle 

(1) Froissart, t. II, p. 222. — Franc. 2598, fol. 51 v". — Continuation 
de Nangis, éd. Géraud, p. 168. 

(2) Hemingburf[h, qui compte les quatre vaisseaux d'avaut-jjjarde pour 
une ligne, donne à la 3" ligne le rang de 4' ligne. [Cluonicon, t. II, p. 357.) 

(3) " Tutti rimasono rinchiusi sicome in una gabbia. » (Villani, Historié 
Florentine, apud Muiutori, t. XIII, col. 837.) 

(4) Cf. la lettre d'Edouard III, reproduite ci-dessous. 

(5) Il avait poiu- état-major son frèie Raoul, chevalier; Thomas Carvillc 
et Héon Ixouséc, écuyers ; Robert Rroquel, chapelain. yBullclin de In 
Société des Antiquaires de Normandie, t. XIII, p. 429.) 

(6) Cf. la lettre d'x^douard III ci-dessous. — 2 nefs et 20 galères ou bar- 
ges se seraient sauvées selon Villani (^Historié Florentine, apud Muratoiu, 

- XIII, col. SSô^i; une trentaine de navires, selon Adam Murimuth. 



OUKHKK l)K CENT ANS, 453 

Saint-Georges, crAbbeville (I). De rares armateurs parvin- 
rent à (Iror leurs vaisseaux de la baj^jarre : Jean Huelinc, le 
Saint-James ; .leaii l^rtaiil, le Saint-Ëloy ,- (Juillauuie IJardi 
le Sainl-Gcarges ; Robert Nordest. la Jeannèle^ tous de la di- 
vision de Leure (2). Les équipages de la marine royale, 
plus aguerris, gardaient leur discipline dans la déroute; les 
recrues des contingents provinciaux furent victimes de leur 
inexpérience. 

Un des navires qui fuyaient, le Sainl-Janies, de Dieppe, 
de deux cent dix tonneaux, c'est-à-dire un des gros bâti- 
ments de la flotte, eut encore l'audace de jeter le grappin 
sur une nef de Sandwich, appartenant au prieur de Chrlst- 
Church, à Gantorbéry. Il l'aurait emmenée sans l'interven- 
tion de l'amiral de Huntlngdon. Forcé de lâcher prise et 
enveloppé de toutes parts, le vaillant Guillaume Avestoize, 
maître du Saint-James, soutint toute la nuit un combat dé- 
sespéré. Le matin venu, il succoml)ait; les vainqueurs 
comptèrent à son bord plus de quatre cents cadavres (3). 

Ce fut le dernier épisodcde la journée. Edouard III atten- 
dit au lendemain pour lancer à la poursuite des nôtres l'un 
de ses meilleurs marins, Jean Crabbe, avec quarante nefs 
bien armées; Crabbe devait achever la victoire en fouillant 
les ports français, bien connus de lui, car c'était un traître. 



(1) Nous retrouvons tous ces bâtiments dans les couiptes pour la uiarino 
(les années 1340 ^septeiubre), l'>4i, 1346. (Nouv. acq. franc. 9241, 
f" 29 v", 30, 31, 72 v", 75.) — On ne peut guère aduiettre que les galères 
de Barbavera se soient retirées à Gand. (^Grandes Clironùjiies de France, 
t. V, p. 387.; 

(2) Parmi les autres maîtres et armateurs de Leure qui revinrenl de la 
l)ataillc, mais sans leurs vaisseaux, furent Guillaume de Tourncville, de lu 
Catherine; Jean Flaquet, du Saint-hloi ; Guillaume le Brument, de la 
Sainte-Marie. Nous les retrouverons en 1342, avec d'autres navires, tandis 
que Huelinc, Ertaut, Hardi et Nordest ont les mêmes bâtiments qu'à 
l'Ecluse. (Dei.isle, Actes normands, n" 188.) 

;3) Adam Murimuth, Continuatio Chronicaruni, p. 107. — Au départ, 
Avestoize avait sur le Saint-James 100 hommes d'équipage, il commandait 
aussi le Saint-Jean, de Dieppe. Nouv. acq. franc. 9421, f' 21 v".) 



454 HISTOIP.E DK LA M A I! I N F, FRANÇAISE. 

Il n'al>outit à rien (1). Un autre traître, dont nous devons 
flétrir le nom, s'était distingué aux côtés d'Edouard : c était 
le comte Rol)ert d'Artois. 

La " félonneuse et très horrible » bataille, la plus terrible 
des temps modernes, nous avait coûté, à l'estime du vain- 
queur, cent soixante-six vaisseaux, ce qui est vrai, et trente 
mille hommes, ce qui est exagéré de près de moitié {'2). Si, 
pour un pareil désastre, il est un réconfort, on peut le 
trouver dans ce témoignage d'un chroniqueur flamand, 
qu'Edouard avait plutôt à déplorer sa victoire qu'à la })ro- 
clamer. Neuf mille hommes hors de coml)at, sa noblesse 
décimée (3) » cum lœsione gentis nostrœ non modica (4) « , 
avouait-il ; c'était chèrement acheter la gloire. 

Mais Edouard s'attendait si peu au succès qu'il saluait par 
des transports de joie ce « miracle " . Quatre jours après 
l'action, le 2S juin, dès (pie les douleurs cuisantes de sa 
blessure furent lui peu calmées, il écrivaità son fils Edouard : 

« Dieu, par sa puissance et miracle, nous ottroia la victorie 
demesmes noz enemys, de qui nos mercions si dévoutement corne 
nous poeins. Et si vous fesons savoir que le nombre des niefs, 
galeyes et grant barges denosenneniys aniountaaIX"et diz[190], 
lesquels estoient toutz pris, sauf XXIIII en tut lesqueles s'enfui- 
rent, et les uns sont puys pris sur niier. Et le nombre des gentz 
d'armes et autres gents armez aniounta a XXXY mille, de quele 
nombre par esme cink mille sont escbapées ; et la remenaunt, ensi 
comme nous est doné à entendre par ascuns gents qui sont pris 
en vie, si gisent les corps mortz et [en] tut plevn lieux de sur la 

(1) Adam Murimuïh, ibidem. 

(2) Cf. la lettre d'Edouard ci-dessous et Froissart, t. II, p. 38. 

(3) Oddeghepst, Chroni(jiies de Flandres, p. 266, — Adam Murimutli 
accuse 4,000 morts. {^Continuatio Cliroiiicnrum, p. 109.) — La Cliro)ti<iiif 
des quatre premiers Valois (éd. Luce, p. 11) parle de 10,000 Anglais liois 
de combat, 4 comtes, 24 barons, 100 chevaliers, chiffres quelque peu 
épiques. 

(4) Ou « modica respective » comme variante. (Rymer, t. II, 2*^ partie, 
p, 1129.) — Je ne sais pas pourquoi ÎNicolas {ouv. cité, t. II, p. 57) atté- 
nue les jiertes de ses compatriotes. 



OT'ERRK DK CENT ANS. >,r,'i 

costere de Fflaiindres. D'autre part, totrs nos niefs, c'est assavoir 
Cristofre et les antres qui estoient perdues à Middelbnrghe, sont 
orée regfaignéz, et il y ount gaignéz en ceste navie trois ou quatre 
ausi graundes corne la Cristofre (1). 

En France, ce fut de la stupeur : comme il arrive tou- 
jours après un désastre, on cria à la trahison; les Génois do 
Barbavera furent les boucs émissaires de la fureur popu- 
laire; le bailli de Caux lança contre eux un mandat d'ar- 
rêt (2). On incrimina d'avarice Behuchet pour n'avoir em- 
bauché que de pauvres pêcheurs au lieu de robustes gens 
d'armes. Bref, on chercha partout la cause de la défaite, 
sauf où elle était, dans l'infériorité de la position, la lenteur 
de notre tir, la dislocation de nos lignes, Tintcrventiou des 
Flamands. 

Puis la fureur se fondit dans une immense pitié. Jamais, 
après aucune bataille, on ne vit pareille effloraison de fon- 
dations pieuses ou hospitalières, de complaintes, de mani- 
festations patriotiques. Des blessés arrivaient de Flandre, 
tout nus, traînant la jambe (^i), le bras en écharpe ou la tête 
bandée. Emu de compassion pour a plusieurs du dit pais, 
qui onc de nostre armée de la mer avoient esté navrez et 
mehaigniéz si griément, qu'il ne pouoient, ne ne pourront 
jamais gaigner leurs vivres (4) » , Philippe VI amortit cent 
livres de terre pour la création d'un hôpital à Leure. Ce 
furent nos premiers Invalides de la marine. 

Il y eut aussi des retraités. L'héroïque Pierre d'Estelant, 
porté pour mort, survécut à ses blessures et reçut du roi 

(1) Lettre publiée par Nicolas, A history of the royal Navy, t. II, p. 502. 

(2) Mandement à tous les justiciers des ports de ■< faire prendre et arrcs- 
ter tous les Genevoiz de la galiée Barbevaire, pour la trahison que li avoient 
faite, si comme le bailli de Caux tesmoignoit ". Franc. 25996, p. 235, 
publié par Delisle, Actes normands, p. 268.) 

(3) " HéonRousée... moult {jriefvement navrée parmi les cuisses et parmi 
le corps... estoit venu tout nu à Galays. » [Bull, de la Soc. des Anticjuaires 
de Normandie, t. XIII, p. 429.) 

(4) Février 1342 n. st. (Archives nation., JJ 74, f" 418.) 



i56 II IS roim, |)K I,A MAlilM'l Fit ANCAl S i;. 

(i de grâce espéciale » la tutelle ou garde d'un gentilhomme 
mineur, ce qui était une façon de retraite (1). Un lieu de 
pèlerinage tout indiqué aux éclopés de la grande bataille 
était, pour les Picards, la chapelle d'Arjjuey, que la piété 
filiale avait élevée à la mémoire de l'amiral Quiéret (2) ; 
pour les Normands, le prieuré bénédictin de Notre-Dame 
du Bois d'Aurichier, construit par frère Jean le Marchand, 
clerc de Behuchct et témoin de sa mort tragique (ii). 

Voyez comme l'opinion est vite retournée. Des accusa- 
lions d(^ parcimonie qu'on lançait contre Behuchel, on en 
vint à ne plus parler que de sa vaillance, de l'audace avec 
laquelle " il avoit féru le roy d'Engleterre devant toutes ses 
gens, et la fu tué". Un demi-siècle plus tard, les pastou- 
reaux normands chantaient encore une complainte sur la 
bataille de Buchet de VEscluse (4). 

Une série de mesures pallièrent pour 1 avenir les consé- 
quences néfastes de la bataille. Les armateurs furent rem- 
l)Oursés (5). Un octroi accordé aux ports de Dieppe (G) et de 
Saint- Valery-sur-Mer, » en considération des grandes pertes 
et dommages (7) qu'ils ont eus de leurs genzetvesseaux (8), » 
encouragea la construction de nouveaux navires; sur tous 
les points du littoral les chantiers activèrent leur travaux. 

Mais, pour le moment, la flotte ennemie pouvait tirer 
parti de sa victoire : c'était même certain. Philippe VI avait 
été avisé que les ennemis tenteraient quelque coup de main 

(1) Evaluée 49 livres tournois de rente. (Pièces ori{;., vol. 676, doss. 
Chaponval, p. 6; vol. 1078, doss. Esterlan, p. 2.) 

(2) Archives nation., JJ 89, cap. 337, analysé dans le vol. Glairauibault, 
825,'p. 51. 

(3) En juillet 1346, Philippe VI dotait ce prieuré. (Archives nation., JJ 
81, cap. 918.) 

(4) P. Cochon, Chronicjue, ann. 1340. 

(5) « Compte relatif au paiement des nefs. (Delisle, Actes normands, 
n" 188, p. 334.) 

(6) ViTEï, Histoire de Dieppe, année 1345. 

(7) 23 octobre 1345. (Ordonnances, t. XII, p. 82.) 

(8) De Camps, vol. 83, p. 296. 



(;UKI!KK l)K ci: NT ANS. 457 

sur les frontières maritimes (<> juillet). C'est alors que Thé- 
roïsme des vaincus atteignit au sublime. Les capitaines des 
frontières maritimes, prêts à toute éventualité, réunirent à 
leurs hommes d'armes les pelotons d'arbalétriers en faction 
dans la « loge » de chaque paroisse côtière (I). Loin de se 
laisser abattre, les enfants des victimes, Jean Pestel le jeune, 
Jean Godefroy le jeune, Hue Quiéret le jeune, Jean Lan- 
glois le jeune (2), remplaceront à bord les Vieux morts an 
champ d'honneur. Deux mois après le désastre, mie poignée 
d'entre eux en imposait à l'Angleterre. 



VI 

CAMPAGNE DE ROBERT DE HOUDETOT. 

Les deux divisions royales « retournées de l'armée » , les 
galères Saint-Etienne, Sainte-Venture, Saint-Jean, Saint- 
François, la barge Saint-Laurent (3) de Leure, etles barges 
de Dieppe : Saint-Georges, Notre-Dame, Saint-Jouen, Saint- 
Louis, Saint-Denis, Saint-Jean d'Abbeville, Saint-Jame du 
Tréport (4), constituèrent une escadre de dix-neuf cents 
hommes d'équipage (5). Les troupes d'embarquement fu- 
rent fournies par l'arrière-ban, les arbalétriers par les ser- 

(1) Franc. 20685, P 327. 

(2) Pièces orig., aux dossiers Pestel, Quiéret, Langlois : Delisle, Actes 
normands, n" 157, p. 281. 

(3) Patrons : Guillaume Du Moustier, Jean Prud'homme, Robert Rouxel, 
dit Tartarin, Etienne Olivier et Robert Blanche. Le Saint-François, porté 
comme galère à la bataille de l'Ecluse, est appelé ici barge. 

(4) Maîtres : Matthieu Le Mire, Pierre Le Valois, RogerCaron, JeanDa- 
livet, Matthieu Quiefdeville, capitaine du 5ai»f-A?e«w, Jean Du Jardin, Guil- 
laume de Bras. 

(5) La liste des douze bâtiments de l'escadre avec leurs équipages est don- 
née dans le compte de François de L'Ospital. (Nouv. acq. franc. 9241, 
f" 29 V", 30. — Cf. aussi : Clairandiault, vol. 75, p. 5878 v". — Pièces 
orig., vol. 1642, doss. Langlois, p. 3. — Franc, 10430, p. 258.; 



'..-)S HISTOIRE I)K LA MARINE FRANÇAISE. 

genteries, les armes par le Clos des galées (1), la grosse 
artillerie par les forteresses (2). 

On mit un mois et demi à organiser l'expédition. Le 
2 septembre, elle était en partance au Chef de Gaux : des 
officiers subalternes du clerc des arbalétriers passèrent de 
barge en barge pour u voir les montres ", c'est-à-dire pour 
vérifier la revue de l'armée navale (3). Le chef d'escadre 
était un marin novice. 

Des officiers généraux de la flotte, aucun ne survivait : 
le vice-amiral Hélie était indisponible. Restait Barbavcra. 
Mais s'il avait la confiance du roi, qui fit venir sa femme et 
ses enfants de Gènes afin de lui ôter toute cause de s'ab- 
senter (4), son origine étrangère et sa conduite à l'Ecluse, 
très logique, mais mal interprétée, impressionnaient défa- 
vorablement nos marins. On avait donc improvisé capitaine 
de la mer le Normand Robert de Houdetot, en lui adjoignant 
comme conseillers sur la Sainle-Venture « dix hommes des 
plus souffisants de Leure >» , Robert Roussel, dit Tartarin, 
patron du Saint-Jean, et l'ancien capitaine de la division 
rochelaise. Badin Du Four (5). 

Le bruit courut à Londres que la flotte française allait re- 
joindre les Espagnols (6), qui venaient d'obtenir l'entrée en 
franchise dans nos ports (7). Empêcher la jonction des alliés 
devint la pensée fixe d'Edouard III. Les deux flottes du nord 
et du sud-ouest, envoyées en bloc dans les parages d'Oues- 

(1) Mandement de Robert de Houdetot au {jarde du Clos Thomas Fou- 
cjues. Rouen, 15juillet 1340. (Pièces oiif;., vol. 1537, doss. Houdetot, p. 2.) 

(2) Franc. 25997, p. 311-312, publié par M. Delisle, Actes normands, 
p. 267-268. 

(3) Nouv. acq. franc., 9241, f" 35 v". — Pièces orig., vol. 1642, doss. 
Langlois, p. 3. 

(4) 12 janvier 1341. (Archives nation., J.T 8J , cap. 202.) 

(5) Nouv. acq. franc., 9241, f 29 v", 30. 

(6) L'Espagnol Jean Gonssal, maître de la nef Sainte-Marie-Mudelcine, 
était déjà au service de la France au sièjje de Tonnay-Gharente. 25 janvier 
1340. (Clairambault, vol. 19, p. 1295, et vol. 54, p." 4069.) 

(7) 30 juin 1340. {Ordonnances, t. III, p. 166.) 



(UFintK |)K CK.NT ANS. ',59 

sant, dressèrent une embuscade, où six galères de marchands 
génois qui arrivaient sans songer à mal tombèrent : elles 
furent brûlées en septembre, à Brest (I). 

Robert de Houdetot s'était arrêté non loin de là, ayant 
mission de préserver du contre-coup de la défaite la garni- 
son du Châtcavi-Cornet (2). Il avait, en cours de route, sao 
cagé les établissements anglais de 1 île de Herm (li). A son 
tour, il allait se faire écharper par les grosses tlott(>s de 
l'ennemi, si Edouard III n'avait reculé. Impressionné par 
notre tlère attitude, effrayé du délabrement de la marine 
l)ritannique jusqu'à interdire toute vente de vaisseaux (4), il 
s'empressait de conclure, le ^5 septembre, une trêve de 
neuf mois. Deux mois après, Robert de Houdetot ramenait 
au port de Leure sa vaillante petite escadre (5). 

L'automne etl'biver s'écoulèrent dans l'inaction (G) : trois 
mois avant la lin de la trêve, rien n'était prêt pour soutenir 
une guerre navale. Le Li mars DÎ^I enfin, l'office d'amiral, 
vacant depuis la mort de Quiéret, fut pourvu d'un nouveau 
titulaire, Louis d Espagne, comte de Talmont (7), arrière- 
petit-fîls d'Alphonse X de Castille et de saint Louis. Aussi- 
tôt, tout s'anima comme par enchantement. Des u maistres 
d'aisse, calfats et remiers i> de Garcassonne affluèrent aux 
chantiers maritimes de la Seine. La division Grimaldi, rap- 

(1) Rymek, t. IL 4' p., p. 8i, 97, et t. III. i^' p., p. 14. 

(2) jNouv. acq. franc. 9241, f" 8. 

(3) Franc. 20901, p. 110. 

(4) 11 octobre. En décemljre, il inantlait aux vicomtes de faire le «lé- 
nombrement de tous les vaisseaux de son royaume. i^RvMKn, t. II. 4'" p., 
p. 85.) 

(5) ÎNouv. acq. franc. 9241, f" 8. 

(6) Edouard III fait rijjoureuseiiient observer la trêve par le.s marins de 
Southampton, Cornwall, Somerset, Dorset et Devon, tout prêts à nous mo- 
lester. 18 janvier 1341. (Hymer, t. II, 4'" p., p. 87.) — Il fait escorter les 
convois de Guyenne. Octave de Pâques 1341. (Uymer, t. II, 4'' p., p. 102, 
104, 110.) 

(7) Compte de François do l'Ospital. (Nouv. acq. franc. 9241, f" 34.) 



i(iO IIIS'l'OI m; l)K LA MAHIM-: FIIANÇAISK. 

pelée d'urgence (1), franchit en plein hiver le détroit de 
Gibraltar. Tout le long du littoral, » de Xantonge jusqu'à 
Calés " , un notaire rédigeait <i l'inventoire des nefs de touz 
les porz du royaume " . Durant le recensement, qui dura six 
mois (2), le capitaine Robert de Iloudetot (li) s'occupait de 
mobiliser nos forces navales. 

Quant à l'amiral, il s'embarquait (i) à la Rochelle pour 
aller faire appel aux sympathies d'une nation étrangère. La 
trêve le couvrant encore, il ne fit escorter sa nef, VKdouarde, 
que par six bateaux de Hartlcur. Le capitaine de pavillon, 
Guillaume de la Hogue, avait cédé galamment son poste à 
l'Espagnol Ferrand Martinez. D'autres Espagnols, des arba- 
létriers, avaient embarqué pour servir de recruteurs et le 
Rayonnais Radin Du Four pour servir d'interprète dès l'ar- 
rivée en pays basques. C'est là qu'on se rendait. L'amiral ve- 
nait Il traitier aus bonnes genz du pais afin qu'il venissent au 
servise » de la France. Le 21 avril, l'escadre jetait l'ancre à 
Rcrmeo (5). 

Froissart, le seul auteur qui parle de ce voyage, sans en 
connaître les motifs et la date, l'a placé à la suite de la ba- 
taille de (Tuernesev, qui eut lieu lui an plus tard. Un récit 
mouvementé, dramatique autant que faux, rachète chez 
notre conteur l'insuffisance des renseignements (0). Enve- 
loppée parla tourmente, l'escadre s'écarta, dit-il, de la côte 
où elle craignait de " froter » , et dériva pendant la nuit et 
la journée du lendemain jusqu'en vue de la iNavarre (7) : 
deux navires sombrèrent. Le troisième jour, le calme re- 

(1) Le !«' mars. {Ibidem, 9241, f 38.) 

(2) Du 13 mars au 6 septeml^re. Le notaire s'appelait Jean de Saint-Simon. 
[Ibidem, f" 34.) 

(3) De concert avec Guillaume Pinchon et Simon Bautlry 14 mars. {Ibi- 
dem, f» 29 V".) 

(4) Il quiUa Paris le 19 mars. [Ibidem, f" VI.) 

(5) Nouv. acq. franc. 9241, f» VI. 

(6) Froissart, éd. Luce, t. III, p. 13, 211. 

(7) Ce que la distance de Guernesey à l'Espagne rend invraisemblable. 



ou EU RE DE CENT ANS. 461 

vint. L'amiral vira vers la Rochelle; il y Ht son entrée avec 
quatre nefs bayonnaises capturées en route. 

La vérité est que Louis d'Espagne perdit deux mois on 
pourparlers avec les Frères de la côte. Il se rendit à Castro, 
ancienne capitale de leur confédération, obtint quelques 
promesses, manda au roi des " nouvelles du navire d'Espal- 
gne " , mais dut revenir au plus vite pour prendre le com- 
mandement de la flotte française. A peine débar(|ué à la 
Rochelle, le 3 juillet, il envoyait deux bâtiments « ovier vl 
contraitier ans ennemis (1) » . La trêve était expirée. L'ami- 
ral Clinton et Pès de Puyane (2) entraient en ligne, quand 
une nouvelle trêve fut signée (3). David Bruce, qui avait été 
l'occasion ou le prétexte de la guerre, quittait la France et 
regagnait l'Ecosse (4). Les belligérants allaient se retrouver 
en présence sur un terrain neutre, en Bretagne. 

(1) Nouv. acq. franc. 9241, f° VI. 

(2) Kymef, t. II, V p., p. 110. 

(3) Août 1341. (RY.MER, t. II, 4''p., p. 111.) 

(4) Sur les vaisseaux français de Lambert Spaldfis et de Copin, dit Go- 
dard. Il abordait le 2 juin 1241 à Inverbervie. [Exchequerrolls of Scotland, 
t. I, préface clxi.) 



GUERRE 



SUCCESSION DE BRETAGNE 



La mort de Jean 111 de Bretagne, en avril 1341, ouvrit 
une lutte sanglante entre ses héritiers, sa nièce Jeanne de 
Penthièvre, mariée à Charles de Blois, et son troisième frère, 
Jean de Montfort. Le roi de France, répudiant la pseudo-loi 
salique qui l'avait porté au trône, soutint les droits de 
Jeanne (1), tandis que le roi d'Angleterre, tout aussi illo- 
gique, épousait la cause de Jean. 

La Bretagne n'avait point de marine de guerre, bien qu'on 
ait soutenu que les ducs possédaient depuis 1231 le droit 
régalien d'amirauté (2). Ce (jue Pierre Mauclerc obtint de 
saint Louis se bornait au droit de bris (3) sur les vaisseaux 
naufragés, coutume inique qu'un de ses prédécesseurs avait 
pris l'initiative généreuse d'abolir (4). Surdes côtes crénelées 
de dentelures et bordées d'écueils, où des courants rapides 
déferlent avec rage, les épaves étaient une source de prolits 

(1) Dont il proclama les droils en courde i'arlenient le 7 septembre l;>41. 

(2) RoSENzwEiG, De l'ufjice île l'atniral de France. Vannes, 1857, in-8", 
p. 40. 

(3) " Peceium seu naufragiuin marinum. » 

(4) En 1127. (Cf. sur l'abolition du lagan : Dn Gange, Gloss. med. et iiif. 
latinitatis^ art. Laj|an. — Delisle, Caldloijue des actes de Philippe- Auyuste. 
Paris, 1856, in-8",' n" 349.) 



GUERRE DE LA SUCCESSION DE BRETAGNE. 463 

trop importante pour que les riverains l'abandonnassent 
volontiers (1). Les vicomtes de Léon, dans un moment de 
détresse, préférèrent céder au duc de Bretagne les ports de 
Brest (mars 1240) (2) et de Morlaix (1275), plutôt que de 
renoncer à un certain roc, fertile en naufrages, qu'ils appe- 
laient leur pierre précieuse. Les brefs de mer (8), lettres 
de sauvegarde délivrées aux navires marchands, donnaient 
aussi des revenus que les belligérants n'eurent garde de né- 
gliger pour l'entretien de leurs Hottes de guerre. 

Dès que la Cour des Pairs, réunie à Gonflans le 7 septem- 
bre 1341, se fut prononcée en faveur de Charles de Blois, le 
roi seconda énergiqueraent son neveu. Il le fit appuyer par 
l'armée de son fils Jean, duc de Normandie, et par une es- 
cadre lestement armée en septembre 134L L'amiral Louis 
d'Espagne avait ramassé tout ce qu'il avait pu trouver en 
fait de croiseurs rapides : deux galères commandées par son 
second, Pierre Barbavera, quatre autres venues de Boulogne 
avec D'Oria et la division monégasque (4), en tout vingt et 
une galères et quelques bateaux (5) étaient aptes à couper les 
arrivages étrangers. L'armée cheminait le long de la Loire, 
par Ancenis et Châteauceaux; les Génois se distinguèrent au 
siège de cette dernière forteresse, sise sur une haute col- 
line. Bien que les historiens taisent le rôle de la Hotte fran- 
çaise durant le siège de Nantes, il est indul)itable qu elle 
contribua au succès final, c'est-à-dire à la capitulation de la 

(1) En 1234, le comte de Bretagne affirme ses droits aux « débris dts 
vaisseaux aux costes de la mer » . (^Mémoires pour servir à l'histoire Je Bre- 
taqne, éd. Doin Morice, t. I, col. 890.) — En cédant le Penthiovre à son 
frère Guy, Jean III spécifie qu'il se réserve le « peceiuiu seu naufia{;ium 
marinum >' et les " breveta marina » (^1317). (//'/</em, col. 42.) 

(2) Mémoires... de Bretagne, t. I, p. 911. 

(3) Brefs de Saint-Mahé , de Bordeaux et la Rochelle. {Ibidem, col. 
1346, 1439, 1550.) 

(4) Pièces orig., vol. 1065, doss. Espagne, pièces 2, 3, 6. 

(5) Franc. 25997, pièces 330, 331, publiées par M. DEr.iSLE, Actes nor- 
mands, n"" 157, 158. — Compte de François de L'Ospital. ÎNouv. acq 
franc. 9241, fol. 32 v» et 36 v^ 



464 lUSTOIRK I)K LA MAKI MO IKANÇAISE. 

ville cl à la capture de Jean de Montfort (novembre) (i). La 
plus grande partie des galères, les divisions D'Oria et (îri- 
nialdi retournèrent hiverner à Caen. L'amiral garda le 
reste. 

Gomme la guerre navale a besoin d'un soutien, d'un poste 
détaché suftisamment fort où le croiseur puisse se réfugier, 
Louis d'Espagne s'assura des deux avenues de la péninsule : 
au nord, Guernesey, dont les troupes d'occupation furent 
ravitaillées (2) ; au sud, la Rochelle, où il acheta un maga- 
sin (3) pour les garnisons (4). Entre les deux grosses tours 
du havre qui enserrait le clos du roi (5), la flotte se trouvait 
en sûreté. Saint-lNIalo et le Penthièvre d'un côté, Nantes de 
l'autre, enlevée à Jean de Montfort, tenaient pour Charles 
de Blois. Il n'en était pas de même de la Basse-Bretagne, 
dont le promontoire s'offrait à l'ennemi. 

A la fin de novembre, l'escadre des Cinq-Ports y jetait des 
troupes (6); en avril 1342, cent vingt hommes d'armes et 
mille archers de Mauny dégageaient la comtesse Jeanne de 
Montfort, assiégée dans Henuebont. La flotte de Mauny, 
avec Brest comme base d opérations, devait s'emparer des 
ports bretons. La même mission incombant à Louis d'Es- 
pagne, une rencontre était fatale. Elle eut lieu dans la rivière 
de Quimperlé. Après avoir capturé les bâtiments marchands 
du Croisic, enlevé d'assaut Guérande, les marins franco- 
génois s étaient engagés dans l'Ellé. Laissant leur flotte à 
l'ancre, ils se dispersèrent pour butiner. 

Mais voici les vaisseaux de Mauny, montés d'une foule 

(1) A/cm... de Bretagne, t. I, col. 1428. 

(2) Delisle, \ctes normands, n° 164. 

(3) Acquisition confirmée par le roi en juin 1343. ^Archives nation., .1,1 
74, fol. 290 v°.) 

(4) Le niaitre des garnisons était Derniaut Du Seret, 1342. (Franc. 
2.J996, fol. 189.) 

(5) Franc. 23915, fol. 204. 

(6) Parties de Portsmouth le 18 novembre. (Nicolas, History of tlic 
royal ISuvy, t. II, p. 72.) 



OUERIÎK [)K LA SUCCESSION I) K B R KT ACNE. 4(i5 

de chevaliers anglo-bretons, Yves de Tresiguidy, Landrc- 
man, les deux Spinefort et trois mille archers. Les Anplais, 
facilement maîtres de la flotte française, en confient la 
garde à trois cents archers, tandis que leurs troupes de dé- 
barquement dispersent l'armée des pillards. De ses six mille 
hommes, l'amiral Louis d'Espagne n'en peut réunir que 
trois cents; après une courte résistance, il se jette dans un 
lin, qui gagne à force de rames la ville de Redon ([). 

Cependant, l'échéance de la trêve anglo-française (2) 
approchait. Des pourparlers en cours pour une prorogation 
de l'armistice n'avaient pas encore abouti (3) . 

A tout événement, Philippe VI chargea le vice-amiral 
Nicolas Hélie et le constructeur Guillebcrt Poolin de ras- 
sembler une flotte à Leure, Rouen, Dieppe, Abbeville (4). 
Les armateurs, très refroidis depuis le désastre de l'Ecluse, 
ne consentirent à fréter leurs nefs qu'après une prisée 
dûment faite au moment du départ et après le paiement de 
quelques arrhes. Le Saint-Eloy, le Saùit-Georges, la Jean- 
nette de Leure, échappés au désastre, se retrouvèrent avec 
d'autres bâtiments du même port sous le commandement 
du vice-amiral Hélie (5). Hélie, ainsi que le fds de Hue 
Quiéret et le corsaire Charles Dyscoudère de Marant, autre- 
ment appelé Marant de son lieu d'origine (6), préposés au 
commandement de l'escadre (7), pointèrent sur Portsmouth, 

(1) Froissart, éd. Luce, t. Il, p. 161. 

(2) 24 juin. Y a-t-il aussi une corrélation entre ce désastre qui anéantis- 
sait à peu près l'escadre de Bretagne et l'armement subit d'une flotte en 
Normandie? 

(3) Malgré l'envoi d'un plénipotentiaire anglais en France pour proroger 
la trêve. 

(4) Les frais devaient être couverts par une imposition sur le vin et le sel. 
(Franc. 25997, pièce 372, publiée par M. Delisle, Actes normands, p. 288.) 

(5) Fragment de cette prisée pour Leure. (Delisle, ouv. cité, p. 334, 
n" 188.) 

(6) Marant, Pas-de-Calais, arr. Montreuil, canton de Campagne. 

(7) Le 14 juin, Hélie, à Rouen, donne quittance de deux cents gorgières 
de fer, cent vingt écus, etc., reçus du garde du Clos. (Franc. 25997, 
pièce 348.) 

30 



'.(i(i IIISTOIRi: 1)K LA MARINE FRANÇAISE. 

OÙ rcgnuit un mouvement insoliLe. Ils saccagèrent Sou- 
thampton (I), puis mirent le cap au sud-ouest. 

Le corps crarmée assemblé à Portsmouth s apprêtait à 
gagner la Bretagne sous les ordres du comte de North- 
amplon, lieutenant général du roi. Sous le nouvel éten- 
dard qui couvrait de ses plis les vaisseaux anglais, un mys- 
tique symbolisme de gens d'armes avait figuré un Saint- 
Georges aux armes d'Angleterre terrassant le dragon 
normand (2). Cet étendard qui depuis... mais alors il fut 
mal étrenné, ce fut le dragon qui battit Saint-Georges. 

Ici, les événements s'enclievétrent de telle façon que le 
bon chanoine Jean le Bel renonce à raconter les bourdes et 
les 7nenteries des i. jongleour et enchcnlcour en place '> qui 
Il ont chantet et rimet les guerres de Bretaigne et corronq)ut 
par les chansons et rimes conlrouvécs la juste et vraie his- 
toire (3)." Pareille réserve honore un chroniqueur, mais 
embarrasse l'historien, car les chroniques rimées des jon- 
gleurs sont perdues. 

Informé que la comtesse de Montfort allait quitter l'An- 
gleterre avec les troupes de relève de iNorthampton, Phi- 
lippe VI manda à l'amiral d'appareiller » les nefs et les 
barges pour entrer en mer deux jours ou trois après les 
trièves faillans (4) » . Les dix-huit galères des capitaines Gri- 
maldi et D'Oria, flanquées de huit bateaux recrutés dans 
l'estuaire de la Seine, partirent en avant-garde au début 
d'août. Elles avaient hiverné à Caen et auraient pris la mer 

(1) Clironùjue des quatre premiers Valois, p. 13. 

(2) Record office, Exchet/uer Q. R. Mise. Wardrol)e, 37/3, ann. 15-17, 
Edward III. — Il est bon de rappeler cjue les rois de France avaient parmi 
leurs étendards un dra{»on vert, la gueule ouverte et la queue figurée par 
des pans d'étoffe ; ou le portait au haut d'une lance. Une miniature du 
Psautier Doré de Saint-Gall en Suisse, ix° siècle, en donne une représen- 
tation. 

(3) CliroHifjue de Jean Le Bel, éd. Polain, t. II, p. 11; t. 1, p. 126. 

(4) Ordonnance de Philippe VI. Bois de Vincennes, 13 août 1342. 
(P. Anselme, Hist. généalogifjue, t. VII, p. 912.) 



(;URRRE l>K LA SUCCKSSION DK H R i: T A f ; NK . 767 

dès le mois de juin, si les exigences des mercenaires 
n'avaient retardé le départ. Grimaldi avec quatorze f^alères 
poursuivit sa route sur Brest (I), afin de barrer aux Anglais 
la route de l'Océan. D'Oria forma lavant-garde de l'escadre 
de l'amiral Louis d'Espagne, qui resta croiser sur les côtes 
septentrionales de la Bretagne. La trêve n'était pas encore 
expirée : on trouva comme excuse que les trêves ne cou- 
raient pas sur mer. 

Peu après la mi-août, Louis d'Espagne et Antoine D'Oria 
louvoyaient donc dans les parages de Guernesey avec trois 
galères, six vaisseaux de haut bord, vingt-trois autres na- 
vires et quatre mille hommes environ, lorsque quarante-six 
voiles se profilèrent à l'horizon, grossirent et pointèrent 
droit sur eux (2). Vers trois heures de l'après-midi, com- 
mençait un duel d'artillerie entre les arcs anglais d'un côté 
et de l'autre les arbalètes génoises, les dards et les barres 
de fer qui pleuvaient du haut des hunes françaises. Quand 
les hommes d'armes en vinrent aux mains, la comtesse de 
Montfort u qui bien valoit un homme, car elle avoit cœur 
de lion " , repoussa l'abordage des nôtres : sur ces entre- 
faites « la vesprée se couvri et une noire nuée monta, qui 
l'air obscurchi durement». Décidés à ne point quitter la 
place tant que l'une des parties ne serait pas " desconfite » , 
les combattants jetèrent l'ancre à quelques brasses les uns 
des autres et s'occupèrent « de remettre en point v leurs 
blessés. 

a Un petit devant micnuit. s'esleva ungs vens, ungs 
orages si très grans et une pleuve si très grosse, et ungs 
tonnoires et ungs esclistres si mervilleux, que il sambloit 
proprement que li monde devist finir. Et n'y avoit si hardi, 

(i) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 32 v°, 37, 38 v". — L'ordonnance pré- 
citée du 13 août parle de la présence de Charles de Grimaldi à Harfleur, 
d'où il était déjà parti. 

(2) La flotte anglaise avait quitté Portsiuouth entre le 30 juillet et le 
15 août 1342. (Rymer, t. II, 4^ p., p. 132, 135.) 



mu HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

ne si preu bacheler, ne qui tant amast les armes qui ne 
volsist bien estre à terre, car ces barges et ces naves hur- 
taient les unes as autres, et sambloit que elles se deuis- 
sent ouvrir et fendre (1). " Après avis des marins, les 
seigneurs anglais, leur voilure réduite " ainsi qu'à demi 
cjuartier " , laissèrent porter vers la terre (2), en » eslon- 
geant » la flotte française qui leur barrait la route. Ils aban- 
donnaient quatre nefs mauvaises marcbeuses, chargées de 
chevaux et de " pourvéances » , qui tombèrent au pouvoir 
de Louis d'Kspagne. 

Peut-être faut-il donner à celte bataille une date pos- 
térieure au mois d'août, car il n'est point question de 
défaite navale dans le rapport du comte de ]Soi'tham- 
pton et de ses collègues qui s'empressent au contraire 
de chanter victoire. Deux cent soixante nefs du convoi 
anglais, ralliées en vue de Brest le dimanche de l'octave 
de l'Assomption (18 août), aperçurent quatorze galères em- 
bossécs devant le château. C'était la division Grimaldi, 
qui secondait les opérations du comte de Blois contre 
la forteresse bretonne, où la duchesse s'était, paraît-il, 
enfermée avec ses enfants : trois de nos galères par- 
vinrent à sortir du goulet avant d'être complètement enve- 
loppées. Les onze autres, en particulier trois magnifiques 
bâtiments, s'enfoncèrent entre les rives de la Penfeld, 
qui, hélas ! ne put les protéger contre la poursuite des 
Anglais. Elles furent assaillies par de simples barques et 
brûlées. Les équipages s'étaient enfuis à terre et reculaient 
avec l'armée de terre vers Morlaix (3). Charles Grimaldi 
réclama aussitôt de l'artillerie et des armures, que le garde 
du Clos des galées eut ordre de lui envoyer par la voie de 

(1) Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 140-142. 

(2) Froissart dit qu'ils jetèrent l'ancre dans un petit port près de Vannes, 
c'est-à-dire bien loin du théâtre de la rencontre. Il aura confondu sans 
doute avec une autre affaire dont nous parlerons tout à l'heure. 

(3) Adam Murimuth, Continuatio Chronicarum, p. 126-127. 



GUERRE DE LA SUCCESSION DE BRETAGNE. 469 

terre (1). Le 30 septembre, il en accusait réception à Mor- 
Iaix(2), et, le même jour, il les abandonnait sur le champ 
de bataille : ses li2 ou 1,500 Génois, qui formaient un des 
corps d'armée de Charles de Blois, étaient battus par le 
comte de Northampton (iî). 

Cependant Louis d'Espa{j;ne avait rallié l'escadre soit du 
vice-amiral Hélie, qui venait de saccager Bourg et Blaye (4) ; 
soit la flotte basque, mouillée dans le petit port du Collet, 
au fond de la baie de Bourgneuf (5). Ses effectifs s'élevaient 
subitement de trente -deux à cinquante et un navires de 
guerre ((>), avec lesquels il relâcha à Guérandc (7). 

De son côté, Gautier de Mauny voyait arriver à Brest une 
Hotte commandée par Edouard III lui-même, qui avait 
quitté Sandwich le 5 octobre (8) . Edouard III, prenant vigou- 
reusement l'offensive, assiégea Vannes; son avant-garde, 
commandée par les comtes de Northampton, de Warwick, 
Hugues le Despencer, marchait sur Nantes (9). Mais l'amiral 

(1) Mandement de Philippe VI au liailli de Rouen, Royal Lieu-de-Iez- 
Conipicgne, 1^'' septembre 1342. ;^Archives de la Seine-Inférieure, layette 
Clos des c/alées.) 

(2) Clairambault, vol. 165, p. 4951. 

(3) Adam Murimuth, Continuatio Chronicarum, p. 127, 227. 

(4) « Bourc et Blame. " [Chronique des quatre premiers Valois, éd. 
Luce, p. 13.) 

(5) Blasch.\rd, Cartulairc des sires de Rays, dans les Archives histo- 
riques du Poitou, XXVIII, XXV. 

(6) Froissart, t. III, p. VII, 28-29, 238-239. 

(7) La Chronique normande (p. 54-55), qui ne dit rien des rencontres de 
Guernesey et de Brest, place l'action loin du centre de la guerre à Beau- 
voir-sur-Mer, en Poitou (Vendée, arr. les Sables d'OIonne). Louis d'Es- 
pagne et Antoine D'Oria, qui ont 10,000 Génois et Espagnols, laissent 
4,000 hommes à la garde du port et montent sur leurs galères pour dispu- 
ter la descente aux 40,000 hommes de Robert d'Artois, Salisbury, Stafford, 
Beaufort et Suffolk, qui veulent débarquer. La l)ataille, très chaude, tourna 
au détriment des Anglais, qui perdirent 3,000 hommes et le baron de 
» Stanfort » et se replièrent sur Vannes. — NicoL.iS {History of the royal 
Navy, t. II, p. 79, note a), repoussant avec raison cette version, fait remar 
quer que lord Stafford ne mourut qu'en 1372. 

(8) Rymer, t. II, ¥ p., p. 135, 146. 

(9) Lettre d'Edouard III datée du .5 décembre du camjD devant Vannes. 
(AvESBURT, Historia Edwardi, III, p. 342.) 



no IIISTOIIÎE l)K LA MAiîIAE FRANÇAISE. 

Louis d'Espagne, maître de la mer, surprit la Hotte anglaise 
à Tancrc, non loin de Vannes; il l'aurait enlevée tout 
entière, si les gardiens n'avaient donné l'alarme et fourni 
aux troupes du camp le temps d'accourir; l'amiral avait 
déjà coulé trois vaisseaux et capturé quatre autres navires 
chargés de provisions. Les débris de la Hotte anglaise, 
abandonnant le blocus, durent se replier partie sur Brest, 
partie sur Hennebont (1). 

Cette brillante action amena, le lî) janvier 1343, la con- 
clusion d'une trêve. Nonobstant, Olivier de Clisson incendia 
plusieurs galères de Grimaldi à Nantes. Arrêté aussitôt 
comme fauteur des Anglais, il fut décapité le 2 août à Paris. 
Sa veuve, Jeanne de Belleville, jure de le venger; elle vend 
ses terres, ses bijou.v et, avec trois vaisseaux de guerre, 
croise sur les cotes de France, biûlc les hameaux, coule 
les navires, égorge les équipages; ses deux jeunes hls 
combattaient à ses côtés. 

Tel fut l'apprentissage du futur connétable de France, 
dont les Hottes, quarante ans plus tard, terrorisèrent l'An- 
gleterre. 

(1) Froissart, t. III, p. VII, 29, 239 



LA MARINE 

AU SIÈGK DE CALAIS 



La guerre anglo-française reprenait pins furieuse que 
jamais, mais aussi plus méthodique, avec plus de liaison 
dans l'attaque de l'ennemi (1). Avant d'engager à fond les 
hostilités, les deux partis cherchèrent à gagner l'appoint des 
Espagnols. Le plénipotentiaire anglais, Henri au Cou tors, 
comte de Lancastrc, crut y arriver en mettant à profit la 
vénalité du grand amiral Gilles Boccanera (2), qui promit 
en effet ses services et ses galères (îi). Mais l'outrecuidance 
de ce Génois, en hlessant la fierté castillane, servit notre 
cause; le l"juillet 1345, Alphonse XI et Philippe VI se pro- 
mettaient un mutuel appui conti'e l'Angleterre ou contre les 
Maures (4). 

Malgré son origine et ses relations familiales, l'amiral 
Louis d'Espagne n'avait point contribué au succès des né- 

(i) Derby atterrit à Bayonuc le 5 juin 1344. Thomas Dagwortli ])assait en 
même temps en Bretagne avec 600 lioniines. (^Rotuli Parlament., t. II, 
p. 148. — Robert d'Avesbury, Hisloria Edwardi Ifl, p. 352. — Nicolas, 
A History of the Royal Navy, t. II, p. 83.) 

(2) Que le roi de Castille avait incomplètement soldé. (Cronica del rey 
D. Alonso el Onceno, éd. D. Francesco Gerda y Rico. Madrid, 1787, in-4", 
t. I, p. 594. — Illustraciones de la casa de Niebla, par P.-R. Maldonado 
apud Mémorial historico espanol, t. IX, p. 383.) 

(3) Edouard III députa ])rès de lui son négociateur habituel, Nicolino 
Fieschi. Lettres du 1" septembre 1344. (Rymer, t. II, 4' p., p. 167.) 

(4) Arch. nat., JJ 81, p. 497. 



472 HISTOIRE DE LA MARINE FRAiNÇAISE. 

gociations. Préoccupé des îles mystérieuses qu'on venait de 
découvrir et qu'on appelait les îles Fortunées, il allait rece- 
voir du pape, avec le sceptre et le diadème, le titre vain de 
Prince de la Fortu?ie (1). 

Pierre Flotte, dit Floton de Revel, lui succéda comme 
amiral de la mer le 28 mars 1345 (2). Rien ne désignait le 
nouvel officier au choix du roi, sinon une petite croisière en 
Flandre où il servait en sous-ordre (3), et surtout la protec- 
tion du chancelier Guillaume Flotte, son père; sa santé 
délicate (4) aurait même dû l'écarter d'un poste qui de- 
mande autant de vigueur physique que d'énergie. L'épreuve 
fut bientôt faite. Le 17 mai, Floton avait convoqué à Har- 
fleur les Ijaillis du littoral à certaines fins » lesquelles nous 
ne voulons pas escripre, disait-il, et pour cause (5) » . Ces 
fins, on les devine quand on voit, trois semaines plus tard, 
partir une escadre (6). L'amiral n'en était pas le chef : on 
avait eu recours à un vieux loup de mer, Jean Marant, qui 
était venu prendre à Saint-Mandé les instructions verbales 
du roi (7). 

Une foule d'escadres britanniques infestaient la mer et 
donnaient de chaudes alertes aux capitaines des côtes nor- 
mandes (8). Edouard III passait le 5 juillet à l'Ecluse, Nor- 
thampton débarquait en Bretagne, Glocester et Arundel 

(1) Avignon, 28 novembre 1344. (Raymaldi, Annales ecclesiastici, t. VI, 
p. 361. — Faucon, Librairie dei papes d'Avignon, l. I, p. ix.) 

(2) P. Anselme, Histoire génealogii/ue, t. VII, p. 752. 

(3) En 1339. (Clairambault, vol. 48, p. 3585.) 

(4) Quittance du 9 août 1344. (Pièces orig., vol. 2467, doss. Revcl,p.2.) 

(5) Convocation du bailli de Caen. ("Pièces orig., vol. 2467, doss. Revel, 
p. 3.) 

(6) KicoLAS, A History of the Royal JSavy, t. II, p. 85. 

(7) Saint-Mandé, 6 juin. (Franc. 20437, fol. 58, publiée dans \g, Biblio- 
thèque de l'Ecole des Chartes, t. LIV (1893), p. 208.) La date d'année n'y 
est pas; mais il est clair qu'il s'agit de cette expédition secrète de 1345. 

(8) Le maréchal Rertran, de Honfleur jusqu'en Bretagne. Acte du 
26 août 1345. (Pièces orig., vol. 521, doss. Briquebec, p. 2.) — Le capi- 
taine d'Harcourt en pays de Caux et de Rouen. Acte du 23 juillet 1345. 
(Franc. 21406, p. 583.) 




Cl) M I! A T X \V A r. 



,Ms (li-s Coiniiiriit.nrrs ilr César, W' ^i.cl,-, .i|i|i.ii li'ii.iiil 
;i 1,1 r.iMilllr ,1.- M.„l.,v 



LA MARINE AU Sn;(;E DE CALAIS. i73 

revenaient de (Tuyenne. Ce furent ces derniers que Marant 
étrilla. " Tant fist-il, » à la tête de trois cents corsaires, 
qu'il enleva une nef chargée de richesses en massacrant 
soixante hommes du comte d'Arundel. Une autre escadre 
anglaise, chassée par la tempête dans les parages de Guer- 
nesey, laissa six nefs entre les mains de Marant, qui en 
égorgea, selon son hahitude, les équipages (l). 

Nos corsaires défendaient les abords de Guernesey, que 
le vice-amiral Hélie occupait avec cinq cents hommes (2). 
Mais levir guerre d'extermination, loin de conjurer la foudre, 
en provoqua les éclats. L'armée anglaise du maréchal Re- 
naud Cobham, conduite par le traître Godefroid de Har- 
court, débarqua dans l'île. Le Château-Cornet résista trois 
jours : la belle défense du vice-amiral, qui justifia sa répu- 
tation de « moult bons chevaliers et preudons ^ , n'empêcha 
pas le massacre de la garnison et la prise de la forteresse (3). 
Le 28 août, Edouard III mandait à plusieurs patrons de 
nefs bayonnaises, qui avaient secondé l'attaque, de remettre 
la place au gardien des îles (4). L'amiral bayonnais Pierre 
de Vynam [Poyane?] continuait sa croisière dans l'archipel, 
lorsqu'un convoi passa en vue. A divers indices, l'amiral le 
reconnut pour ennemi . Les réponses embarrassées des 
maîtres confirmèrent ses soupçons : c'étaient des nefs his- 



(i) Les Clironiques de Flandres, éd. de Sinet, t. III, p. 168, qui relatent 
le fait, prétendent à tort qu'Edouard III était à bord de la flotte. — Le 
16 janvier 1340, Philippe VI donne cent livres tournois de rente à Pierre 
Crespin, de Leure, " pris et navré en moult de lieus, en son corps... en la 
derraine armée de la mer. " (Franr. 25698, p. 138.) 

(2) Le 18 juillet 1343, Philippe VI fait donner trente livres à Adam 
Charles, sergent royal au château de Cornet, qui a perdu sa nef en venant 
chercher des vivres et des munitions en Cotentin. (Delisle, Actes nor- 
mands, n° 164, p. 286.) 

(3) Chroniques de Flandres, éd. de 8met, t. III, p. 168. — Dupont, His- 
toire du Cotentin, t. II, p. 312. 

(4) Rymer, t. III, i'' p., p. 256 : Mandement à Bernard de Toulouse, 
Pierre Farges et autres patrons de la Katerine, la Dieu-garde, la Nave-Dieu, 
la Sainte-Marie, le Saint-Pierre. 



't'i HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

pano-flamandcs chargées de vins à destination des côtes 
françaises; elles furent cernées et prises (l). L'archipel 
anglo-normand devenait le repaire des pirates anglais. Mais 
ce n'était rien à côté des conséquences qu'entraînait la 
})crte de ce poste avancé, du garde-corpa de la France. Par 
là, préludait l'invasion. La convocation à Porthsmouth de 
tous les navires britanniques, })Our le 15 février i;M() (2), 
ne laissait aucun doute sur les intentions de l'ennemi. 

Philippe VI avait engagé, au cours de l'année 1345, 
toute sa petite marine de guerre, la division des galères 
commandée par Antoine D'Oria (3), et quelques Itarges; il 
tenait en réserve la coque le Jour-de-Pàques et une grande 
nef encore en construction à HarHeur, « de laquelle on 
disoit que oncques mais si belle n'avoit esté armée ne mise 
en mer (4). » C'était insuffisant pour couvrir nos côtes. 
Résolu d'organiser une bonne et grande armée en la mer, le 
roi adressa au seigneur de Monaco, Charles Grimaldi, une 
dépêche confidentielle que celui-ci promit « d'acomphr à 
l'aide de Dieu de tout son pouvoir (5) u . Au reçu de cette 
réponse, l'amiral Floton de Kevel partait pour Monaco et 
Nice (G). Grimaldi lui confirma par acte notarié la promesse 

(1) Lettre clEdouarcl III annonrant aux éclievins de Gand, Bruges et 
Ypres que la capture, après enquête, a été trouvée de l)Onne prise. 28 juin 
1346. (Varenbkrgh, Histoire des relations... entre le comté de Flandre et 
l' Angleterre au tnoyen âge, p. 444.) 

(2) Nicolas, A Historj of the Boyal Navj, t. Il, p. 86. 

(3j Paris, 22 janvier 1346, quittance valable pour le mois de mai précé- 
dent. (Franc. 21406, p. 234.) — En octobre 1345, Jean Malet, sire de 
Graville, guerroyait en mer pour Philippe VI. (Arcii. nat., X'*8848, cap. 
G, fol. 204.) En décembre 1345, la barge royale Saint-Lorens, maître Mi- 
chiel Le Venier de Dieppe, va en mer sur l'ordre^ de Piobert Bertran, 
maréchal de France. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 74 v".) 

(4) Grandes Chroniques de France, éd. P. Paris, t. V, p. 451. 

(5) Monaco, 27 décembre 1345. La lettre de Grimaldi arriva à Paris le 
11 janvier 1346. 

(6) L'amiral, qui était encore à Paris le 2janvier (Pièces orig., vol. 2467, 
doss. Revel, p. 4), séjourna à Nice du 21 janvier au 2 mars, où M** Philippe 
Luillier, avocat du roi en la sénéchaussée de Beaucaire, vint le rejoindre. 
(«Compte de Jean de L'Ospital, clerc des arbalestriers, pour l'armée de 



LA MAIUM': Al SIKOE l)K CALAIS. /(--) 

<|ue contenait, à mots couverts, sa lettre, d'à mener au ser- 
vice de la France trente-deux galères, une galiote et sept 
mille hommes environ (1). 

Le 2;î mars 1340, Philippe de Valois aimonçait cette 
l»onne nouvelle aux baillis de la côte : « Ayons envoie 
querre une grant quantité de galées armées vei'S les parties 
de Jennes, et de Jennevois pour mettre en neifs; les quiex 
doivent bien briément estre es parties de Normendie et de 
IMcardie, et les attendons de jour en jour... Nostrc voulenté 
soit que les neifs des diz pais de Normendie et de Picardie 
soient garnies et armées tant des diz Jennevois comme 
d'autres avecques les dites galées, pour les conforter et ai- 
dier, et la dicte armée enforcier. » C'était dire de façon 
assez claire qu'il plaçait en première ligne les Levantins et 
(|ue. pour lui, les nefs nationales étaient aux galères ce que 
les milices communalesétaient à la chevalerie, un bourgeois 
à un homme d'armes. Le roi restait sous l'impression du 
désastre de l'Ecluse; un passage de sa lettre-patente laisse 
entendre qu'il songeait à nos défaites navales au moment 
même où il écrivait aux baillis ceci : si les armateurs refu- 
saient d'appareiller, sous prétexte qu'il leur « est deu avicune 
chose pour cause de la restitution du navire, faciez leur 
en faire assignation sur les marchanz de nos forez (^) • • Et 
nous rescrlvez quantes neifs vous trouverez en chascun 
port, de quel grant, les noms de ceulz à qui elles sont et 
lestât où elles sont (3) " . 

Nous ne possédons plus cette statistique maritime, qu il 

mer sous ^. S. Mgr Floton de Rcvel, admirai de France, depuis mai 13V6 
jusqu'au 31 octobre « , abre'îgé publié par Jal, Archéol. navale, t. II, p. 338.) 
(11 Mémorial B île la Gbambre des comptes, aux" Archives nationales, 
P 22k, fol. 163. 

(2) Telle est la nature du fragment du ms. franc. 25998, fol. 462, puldié 
par M. Delisle, Actea normands, p. 334. La « Despence et mise de la re- 
cepte ci-dessus aux personnes qui s'ensuivent » est un rôle d'indemnités 
aux armateurs. 

(3) Franc. 20410. p. 28, original. 



.i7(i HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

eût été curieux de comparer à un recensement semblable 
opéré l'année suivante en Angleterre. Elle comprenait sans 
nul doute plusieurs centaines de bâtiments, puisque les 
petits ports du Gotentin et du Bessin n'armèrent pas moins 
de cent onze vaisseaux. Ce qui prouve, contrairement aux 
assertions de tous les historiens (I), que les sages libéralités 
de Philippe VI avaient porté leurs fruits et qu'en quelques 
années notre marine s'était complètement relevée. 

Les nefs devaient être appareillées à Pâques; le Kî avril (2), 
les marins furent à leur poste ; mais ils n'avaient ni chef ni 
compagnies de débarquement, l'arrière-ban de Normandie 
guerroyant en Guyenne. Il fallut attendre l'escadre moné- 
gasque. Attendre! au moment où nos espions signalaient 
l'imminent départ de la flotte anglaise! Et cela pendant 
quatre mois! Les pillards du Levant allaient arriver trop 
tard. L'invasion de la France, deux désastres, des milliers 
de victimes, la prolongation indéfinie de la guerre : voilà 
quelles furent les conséquences incalculables de leur len- 
teur. Lenteur et trahison ici vont de pair. 

Les équipages de Grimaldl, au moment d'entrer en cam- 
pagne, avalent passé une revue dans le jardin des " frères 
carmenistrcs jNostre-Dame » à Nice, le 8 mars (3). Pour- 
suivie par le gibelin Simone Vignoso et par vingt-neuf ga- 
lères génoises, la division se réfugia à Marseille (-4). Un 
délégué de l'amiral, Jean Le Meingre, dit Boucicaut, par- 
vint à la dégager en intervenant auprès du doge (5). Mais 
Grimaldi se laisse entraîner à Majorque par l'ex-roi Jacques 



(1) M. Dufouriiiantelle s'en fait l'écho dans sa Marine militnirc uu com- 
meiu-cment de la guerre de Cent ans, apurl le Spectateur militaire (1878), 
p. 5y2. 

(2) Jour de Pâques. 

(3) Compte de Jean de L'Ospital. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 67 v".} 
('4) Canale, Nuova storia di Genova, t. IV, p. 9. 

(5) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 67. — Jal, Archéol. navale, t. II, 
p. 340. 



LA MAHIMÎ Ai: SIEGE DE CALAIS. 47- 

dc Montpellier. 8cs bravaches, si peu fiers en face de les- 
cadre ennemie, ne reculent pas devant l'attaque d'un navire 
marchand, qu'ils volent et dont ils vont rançonner le patron 
à Montpellier (1). Le reste de la campagne fut à lavenant. 
Le 5 juillet, Grimaldi n'avait pas dépassé a la contrée de 
Calcas " , sans doute Cascaes à reml)ouchurc du Tago. 
Le 19, il touchait à la Rochelle, où l'attendait depuis plus 
d'iui mois l'amiral. Au lieu de marcher à grande allure, il 
s'attardait à commettre des ravages, « tant de larrccin 
comme de roberies, » dans les îles de Hé, d'Ouessant et le 
long des côtes bretonnes. Il n'entra dans la Seine qu'à la 
mi-août (:2). 

Les Anglais étaient en France. Détachant en Flandre les 
u dix-huit barges et autres nés » de Jean Hastings (3), 
Edouard III avait pris la mer avec la flotte de Portsmouth, 
un millier de vuilcs('i) et trente-deux mille combattants (5). 
Jusqu'au dernier moment, il laissa ignorer le but de 1 expé- 
dition, ou, du moins, il défendit de laisser partir aucun 
vaisseau, de peur que les ennemis n'eussent connaissance 

(i) Pierre, roi d'Aragon, clans une lettre adressée au due de ÛNoniiandie, 
Jean, relate la prise du navire de lîcrnard Sa Forcea : il demande 1 annula- 
tion de l'obligation de 1,500 Horins que Bernard a di'i souscrire, la restitu- 
tion des marchandises valant 3,250 florins d'or et une enquête sur les 
auteurs de la piraterie. Poblet, 13 juillet 1346. (Arch. de Barcelone, reg. 
1410, fol. 99, publié par Lecov de La Marche, les Eclations politiques de 
la France avec le royaume de Majorque, t. II, p. 354, doc. LXXXVIII.) 

(2) Compte de Jean de L'Ospital. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 45 v", 
46, 63 v", 67.) — Le 20 août, Grimaldi touchait ses gages à Bouen. (Clai- 
rambault, reg. 55, p. 4203.) 

(3) 16 juillet. (J.->I. BiCHARD, Compte de l^ierrede Ham, dernier bailli 
de Calais (1346-1347), apud Mémoires delà commission départementale 
des monuments historiques du Pas-de-Calais, t. I, p. 245. — Yii.laxi, His- 
torié Jlorentine, apud MuRATORi, t. XIII, col. 946.) 

(4) 600 voiles selon Viliani; 1,000 d'après Avesbury, le mieux informé 
des chroniqueurs [Ilistoria Edwardi III, p. 357); 1,200 grosses nefs, sui- 
vant les Grandes Chroniques de France (éd. P. Paris, t. V, p. 4ol) ; 
1,600, à en croire Knigutox. [Chronico^i, t. II, p. 33.) 

(5) 4,000 hommes d'armes, 10,000 archers anglais, 12,000 fantassins 
gallois, 6,000 coutiliers irlandais. 



/mS lIISTOIIiE DE LA MAlilMi FRANÇAISE. 

de ses secrets (1). Le II juillet, il quittait l'île de Wiglit; le 
lendemain, il abordait à Saint- Waast la Houj^^ue (2). Ainsi 
s'évanouit la légende si connue qui laissait croire que la 
descente n'était pas préméditée sur ce point. Les ennemis 
voguaient, dit-on, vers la Guyenu(\ quand un coup de vent 
les rejeta sur les côtes de Cornwall. Le traître Godefroid de 
Harcourt aurait alors conseillé d'atterrir dans la plantu- 
l'cuse Normandie (3). 

Le traître vit se dresser devant lui son ennemi hérédi- 
taire, qu'il avait dépossédé de Guernesey : le maréchal 
liertran n'avait que trois cents hommes en tout; lui tren- 
tième, il osa néanmoins disputer le rivage (i). Au havre de 
la Hougue dormaient huit vaisseau.vaccastillés de l'avant et 
de l'arrière, et trois autres bâtiments; ils furent incendiés. 
Barfleur se rendit sans coup férir, ce qui n'empêcha pas les 
ennemis de livrer aux flammes neuf vaisseaux, deuxcrayers, 
tous les bateaux et plusieurs quartiers de la ville, et d'em- 
mener prisonniers dans leurs nefs les hommes en état de 
porter les armes. Les pillards trouvèrent dans la ville une 
telle abondance d'or, d'argent et de jovaux u que gardions 
n'avoient cure de drap fourré de vair, ne de couvertures, 
ne de telles coses (5) » . Le château de Cherbourg résista, 
sans pouvoir protéger la belle abbaye voisine et les navires 
du port. Ce fut une escadre détachée qui opéra tous ces 
ravages, du 12 au 18 juillet, pendant le débarquement des 
troupes. Tandis que les transports retournaient en Angle- 
terre, les deux cents vaisseaux du comte deHuntingdon res- 
tèrent pour appuyer les deux corps d'armée qui longeaient 
les côtes du Cotentin. Ils vinrent s'embosser dans la Fosse- 

(1) 10 juillet. (Rymer, t. II, 4« p., p. 202.) 

(2) ^Nicolas, A History of the Royal Savy, t. II, p. 88, note a, relève 
les contradictions de Froissart. 

(3) Froissart, éd. Luce, t. III, p. 131. 

(4) Chronique finissant en 1346. (Franc. 20363, fol. Clxxv V.) 

(5) Froissart, éd. Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 388. 



T-A MAI! I.NK. AU SIÈGE DE CALAIS. /i7<l 

(Ic-CoUeville , près de Cacn , après avoir délruit, de la 
Roche-de-Maizy à Ouistrcham, soixante et un vaisseaux de 
guerre et vingt-trois crayers , sans compter une foule de 
barques. 

Caen était le lieu de ralliement fixé par Edouard, qui 
arrivait avec le troisième corps par Garentaii et Saint-Lô (1). 

Par une lourde faute de stratégie, je dirai plus, par une 
complète absence de logique, le connétable de France 
choisit, pour attaquer l'armée anglaise, le moment où elle 
achevait sa concentration, Raoul d'Eu n'avait que seize 
cents hommes d'armes, arrivés bride abattue de Guyenne, 
et la milice communale de Gaen. Sa lutte fut honorable, et 
les bourgeois défendirent avec acharnement leurs murailles. 
Mais les uns et les autres payèrent leur téméraire audace 
de leur liberté : Ijattus et faits prisonniers, ils furent aussitôt 
expédiés en Angleterre sur l'escadre de Huntingdon. Des 
monceaux de richesses pillées à Caen, un exemplaire du 
fameux projet de conquête que le vainqueur trouva aux 
archives municipales, prirent le même chemin et attisèrent 
contre nous les convoitises ou la haine de l'ennemi (2). En 
chevauchant vers Gaen, Raoul d'Eu avait forcé une con- 
signe dont sa défaite montra la sagesse. Il avait abandonné 
une ligne de défense naturelle, la Seine, que le roi l'avait 
chargé de renforcer, en rassemblant à Harfleur les gens 
d'armes et les vaisseaux disponibles (3). 

Les galères génoises (4), embossées également à l'embou- 
chure du fleuve, formèrent pont entre les deux rives, entre 

(1) Lettre de Michel de Nortlil)urgh, dans Avesbury, HistoriaEdwavdi III, 
p. 357. — Nicolas, A History of the Royal Navy, t. II, p. 91 : lettre 
d'Edouard III, datée de Gaen, 30 juillet, évaluant la perte des ports français 
de Barfleur à la Fosse-dc-Colleville à plus de 100 vaisseaux. 

(2) Avesbury, Historia Edivardi III, p. 364. — Froissart, éd. Lucc, 
t. III, p. XXXIX, p. 147. 

(3) Franc. 20363, fol. cr.xxv : Chronique française s'arrêtant à l'an 1346. 

(4) La flotte anglaise s'était formée en bataille pour les recevoir. (Nico- 
las, ouv. cité, t. II, p. 92,1 



480 HISTOIRE DK LA MAP.INK FRANÇAISE. 

les troupes du comte Louis d'Harcourt (1) et celles du bailli 
de Caux (2). Edouard III jufjea imprudent de heurter les 
fortes garnisons de la Gueule de Seine; il fit un coude par 
Evreux, Vernon, Poissy et profila d'une maladresse de son 
royal adversaire pour franchir la Seine. Philippe VI manda 
aussitôt les équipages des galères génoises qui furent dé- 
sarmées à Piouen (Ji) ; il rassembla d'autres troupes et se 
jeta ù la poursuite des Anglais. Avec soixante-quatorze 
mille iiommes, il se fit écraser le 20 aoîit à la bataille de 
Crécy. 

Directement menacée par larméo victorieuse, Abbeville 
organisa une compagnie de bourgeois, vêtus comme uni- 
forme u d'unes robes et d'un paremens » . On ne peut ad- 
mettre le jugement de Froissart sur ces gens des commu- 
nautés, qui, dit-il, fondent dans une mêlée comme la neige 
au soleil. Les bourgeois de Caen s'étaient héroïquement 
Ijattus, derrière leurs remparts, il est vrai ; les gens d'Abbe- 
villc jurèrent de se faire " découper pièce à pièce » plutôt 
que d'ouvrir au roi d'Angleterre (4) ; les Boulonnais, dirigés 
par le vice-amiral Firmin d'Aust (5), repoussèrent une pre- 
mière attaque des troupes de terre et une seconde de quatre 

(1) A Honfleur avec 1,000 arbalétriers et les gens d'armes de Rouen. 
17 août. (Franc. 21406, p. 188.) 

(2) A Harfleur, le bailli de Caux, Jean de Chaponval, lieutenant de 
l'amiral ; à Leure, Jean de Turj^oville. 26 juin. (Clairambault, reg. 107, 
p. 8329.) 

(3) jNouv. acq. franc. 9241, fol. 46, 63 v", etc. — Le 12 août, Jean de 
Chaponval commet « plusieurs personnes » à la " garde et seurté de la ville 
de Harefleu et du navire » . (Clairambault, reg. 29, p. 2121.) — Parmi les 
patrons génois, il v avait neuf Griuialdi : Carlo, Pierino, Visconti, Richiere, 
Christiano, Ricardo, Nicoloso, Ambrogio et Aymone; quatre Maloisel : 
Manfredo, Antonio, Giuda et Carlotto ; Pictro Rarbavera, Giovanni Du 
Piège, Antonio di Negro, Oberto Uso di Mare, Agostino Lercari, Perieval 
Lomellino, etc. 

(4) Ils 11 amassent mieulx à estre découppéz jiièco à pièce que le roy d'En- 
gleterre fust entré en leur dicte ville ». (Ribl. nat., collection de Picardie, 
vol. 298, fol. 159.) 

(5) Improvisé vice-amiral le 28 août en face de l'ennemi, il avait avec lui 
quatre écuyers. (Jal, Archéol. navale, t. II, p. 338.) 



I,A MAlilNK AIT SIKGK DK CAF.AIS 481 

cents nefs anglaises, qui avaient débarqué quinze mille 
hommes dans la nuit du 4 septembre (1) ; un siège mémo- 
rable enfin allait rendre à jamais célèbres les bourgeois de 
Calais. 

Edouard III, rentre en communication avec sa flotte, 
suivait la côte par Etaples, Saint-Josse-sur-Mer etWissant; 
il parut le 3 septembre devant Calais. La profondeur des 
fossés, balayés sans cesse par le flux, empêchait l'assaut. Il 
fallut se résigner au blocus, à un blocus long et rigoureu.\. 
Edouard en prit son parti ; il éleva un camp retranché en 
forme de ville, aux maisons de bois et aux toits de chaume, 
Villeneuve-la-Hardie, que les cités d'outro-mor furent char- 
gées de ravitailler (2). 

Les débuts furent durs pour les assiégeants. Le 17 sep- 
tembre, Edouard assistait, impuissant et furieux, à la cap- 
ture des vingt-cinq vaisseaux du blocus, que Grimaldi, à la 
tête de ses galères (3) et de plusieurs barges françaises, en- 
levait à Tabordage. 

Les galères désarmèrent très tôt (i), selon le vieil usage 

(1) Cfi/onirjue.'! de Flandres, t. II, p. 263, Cluoiiitjue de Gilles le Mui- 
sis. — De Bréqcigny, Mémoires pour servir à l'histoire de Calais, dans les 
Mémoires de t' Académie des inscriptions et belles-lettres, t. I; p. 597. 

(2) Mandement du 6 septembre. (Rymer^ t. Il, 4" p., p. 205.) 

(3j Gilles le Muisis dit à tort trente-deux nefs. {^Chroniques de Flandres, 
t. II, p. 264.) — Grimaldi, sur l'ordre de Philippe VI, avait réarmé le 
26 août, le jour même de la défaite de Crécy, et, le il septembre, il était 
avec sa division à Dieppe. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 46.) — Nous 
allons suivre mois par mois, grâce à divers rôles de paiements, les efforts de 
nos marins pour dégager la place. Le Compte du dernier bailli de Calais. 
Pierre de Ham, nous renseignait seulement sur les défenseurs enfermés dans 
Calais. Le Journal du Trésor donnait quelques noms et quelques dates. 
Mais un registre comptable, réceniment découvert et acquis par la Biblio- 
thèque nationale, est autrement précieux : il donne en détail les armements 
faits par chaque port pour secourir Calais. A défaut du « Compte de Calais » , 
aujourd hui perdu, il permet de reconstituer ce drame de onze mois. C'est le 
Compte du clerc des arbalétriers, Jean de L'Ospital, chargé de payer les 
transports de vivres. J'ai déjà cité le fragment publié par Jal. (^Archc'ol. na- 
vale, t. II, p. 338.) Le compte original est dans le ins. des Nouv. acq. 
franc. 9241. 

(4) Les trente galères et deux lins, achetés aux Génois (fol. 70), furent 

I. 31 



',82 IHSTOlliK l)K LA M A lî I NK FR A IN ÇAl SK. 

latin (|iil lixait leur liivcrna^e à mars. Fmi rabsenee de celle 
croisière nrolectrice, les maîtres de nefs se dérobèrent au 
transport des vivres qu'on expédiait aux assiégés. L'amiral 
en fil emprisonner neuf par le maire d'Abl^eville (1). Mais 
telle est la contagion de la peur que les marins et les arba- 
létriers refusèrent à leur tour d'embarquer; il fallut, à plu- 
sieurs reprises, les envoyer « (juerre en leurs maisons " par 
les sergents de ville (2). Usant d'un autre stimulant, l'ami- 
ral fit publier partout qu'une récompense serait accordée 
à " quiconque rafraîchirait de vivres la ville de Calais " . 
L'espoir d'une " bonne rente à vie ou à perpétuité ou 
d'autres dons (3)" décida Colin Hardy, de Leure, à s'exposer 
à un a .grant et évident péril de mort " . Sans autre équipage 
que cinquante hommes, il introduisit dans la place cinq nefs 
chargées de vivres, puis six autres. De son côté, l'armateur 
Guillaume Dauvelle tentait la traversée avec onze petits 
bâtiments et soixante-dix-sept matelots ; une partie de la 
flottille fut jetée à la côte, le reste passa. Ces braves étaient 
l'objet des plus délicates attentions. Dauvelle ayant oublié 
de payer son écot à certain hôtelier de Saint- Valéry, le 
ïi'ésor solda la dépense (4). 

Les 18 et 19 novembre, Bernard Le Guièvre allait de port 
en port presser le départ de plusieurs navires, la Notre-Dame 
de Boulogne, rEsliirgeon de Wissant, la nef de Geoffroy 
Collard, dit Frédégaire. 

désarmés et conservés à Abbeville du 11 novembre 1346 au 9 mai 1347 
sous la garde de Thomas Peurel, prêtre, et sous le {{ouverncmeut de Guille- 
bert Poolin. (Fol. 62 v" du iiis. \ouv. aiq. franc. 9241.) 

(1) Saint-Valery, 24 octobre. (Bibl. nat., collection Moreau, vol. 231, 
fol. 34. Analysée par Cocheris, Notices et extraits des documents maniis- 
crits relatifs à l'hisloire de Picardie. Paris, 1854, in-S", t. I, p. 59.) 

(2) Nouv. acfj. franc. 9241, fol. 69. 

(3) Pièces orig., vol. 2467, doss. Revel, pièces 5 et 6. — Colin Hardy 
commandait, à la bataille de l'Ecluse, la Notre-Dame de Saint-Sari ni en. 
(Pièces orig., vol. 1481, doss. Hardy, pièce 8.) 

(4) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 67. Le paiement est du 19 novem- 
bre 1346. 



I, V \) Mil Ni: AI SIK(;i': ni'. CALAIS. '.Sfl 

La mer élult restée pratieahle tout l'autoniiie. Mais 
l'ennemi étant revenu en force au mois de décembre (1), 
une galère et deux harjjots agiles (2) eurent mission de le 
surveiller et de défendre la rade de Calais. 

Janvier s'écoula. La mer devenait dure et trop peu ma- 
niable pour tenter le passage à travers l'escadre du comte de 
Kent. Edouard III, profitant de notre inaction force'e, com- 
pléta ses lignes d'investissement. Le recensement des deux 
(lottes du nord et du sud, exécuté par tous les ports britaii- 
ni<jues dans la seconde quinzaine de février (3), n'eut 
d'autre but que de savoir (juelles forces pourraient être mo- 
bilisées. Il atteignit le total formidable de sept cent trenle- 
sept navires (4) ; Edouard III le mit en coupe réglée pour 
relever successivement les escadres du blocus. 

L'accès de Calais devint d'une difficulté inouïe. Ce fut, à 
plusieurs siècles de distance, la répétition du siège d'Alésia; 
la ténacité anglaise autant que la discipline romaine allait 
briser nos impétueux élans. Du monis, l'béroïque défense 
de Jean de Vienne, éveillant au fond des C(eurs un sentiment 
nouveau, le patriotisme national, transforma les plus tièdes 
en héros. Cette action se fit sentir bien au delà des murs de 
Calais ; mais l'histoire jusqu ici oul)liait de joindre aux dé- 
fenseurs de la place ceux qui risquèrent dix fois leur vie pour 
leur apporter du pain; du pain, c'est-à-dire du blé, des 

(1) Le 20 décembre. (Rymer, t. II, 4'= p., p. 207.) 

(2) C'était une galère d'Ahheville, le bargot ou barjot royal Saint-Georges 
de Leure, maître Colin Hardi, 45 hommes d'équipage, et le bargot Saint- 
Firmin d'Abbeville, maître Michel de Boulogne, armés les 10 et 14 décem- 
bre. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 72 v°, 75.) 

(3) Sur un ordre d'Edouard III, en date du 15 février 1347. (Rymer, 
t. III, 1- p., p. 5.) 

(4) Pour quatre-vingt-trois ports : la flotte du Sud comprenait 468 vais- 
seaux, 9,844 mariniers de manœuvre; parmi les vaisseaux, figurait mie divi- 
sion royale de 25 bâtiments. La flotte du nord de la Tamise s'élevait à 
214 vaisseaux, 5,513 mariniers; les navires étrangers arrêtés dans les ports 
étaient au nombre de 38 avec 805 mariniers. ^Ghampollion-Figeac, Lettres 
de rois, reines, etc. (^Documents inédits), t. II, p. 92.) 



/i8i IIISTOIliK l)K l,.\ MAlilNK F 11 A N C AI S F,. 

fèves, des pois, de l'ail et des oignons, maigres condiments du 
hareng salé qui soutuiL durant le carême la garnison de la 
bonne ville (1). A partir du mois de février lrV47, on note 
dans tous les ports de la Manche à l'est de la Seine une 
animation fébrile. Des « vitaillers" de petite taille, manœu- 
vres par huit ou dix hommes, embarquent des munitions ; 
des vaisseaux d'escorte arment en guerrre, et des flottilles, 
sorties de toutes les rivières qui peuvent abriter vui convoi, 
de la Bresle, de la Somme, de l'Authic, de la Canche, de la 
Liane, tentent, à plusieurs reprises, de pénétrer dans la 
place. 

Vers la fin de février, le hruit se répandit (pie le roi d'An- 
gleterre s'était (i deslogiés don siège n . Un nouvel assaut 
contre Calais, en montrant combien le bruit était faux, 
augmenta l'anxiété des populations. " Li roys noz souverains 
sires, ce nous semble, met très petite aide ctrésistement(!2)i) 
aux efforts de l'ennemi, écrivaient les échevins de Saint- 
Omer à leurs collègues d'Ari'as. Pour répondre à ces repro- 
ches, Philippe VI confia ses derniers vaisseaux au peloton de 
braves échappé au désastre de l'Ecluse. Le sergent d'armes 
Colin Hélie, maître du Sainl-Espint; Colin Hardi, maître 
du bargot Saint-Georges ; Guillaume de La Hogue, maître 
de la nef Sainte-Marie-de-Morticle ^ dite la Testière, partagè- 
rent, durant le siège, les mêmes destinées. Trois fois ils 
durent changer de navire et retournèrent ensemble contre 
l'ennemi. Le reste de la division royale de Leure était 
formé des barges Saint-Martin, maître Adenet Berengier ; 
Saint-Andrieu, maître Jean Houe; Sainte-Croix^ maître 
Robin de La Hogue, et de la nef Sainte-Marie, dite la Gon- 
herde, maître Pierre de Préaux. Avec les nefs du Dieppois 

(1) Cliargement rie plusieurs grandes nefs à Saint-Valciy, 21 février 
1347. {Bulletin de la Société académique de Boulo(jne-sur-Mer, t. IV^ 
(1885-1890^., in-8% p. 368.) 

(2) 27 février 1347. (l'ublié par M. Guksnon, Bulletin historiijuc du 
Comité des travaux historiques, année 1897, p. 237-241.) 



LA MARINE AU SIEGE DE CALAIS. 485 

Matthieu Quiefdeville, en armement à Leure, c'était un effec- 
tif de neuf vaisseaux et de neuf cent trente hommes d'équi- 
page (1), sans aucun commandant en chef; et cela vaut 
mieux ainsi, que nous puissions partager entre tous la gloire 
d'une belle campagne. 

L'escadre stoppa devant Dieppe ; on apercevait dans le 
port quatre nefs et une barge que seize bateaux essayaient 
de touer en mer. Le lieutenant d'amirauté François Caletot 
y avait déposé une telle cargaison de vivres ou le reflux était 
si faible que les remorqueurs patinaient sur place sans 
avancer. Ce voyant, par centaines, des femmes (!2) entrèrent 
dans l'eau, s'attelèrent aux câbles; et le Ll mars, les bâti- 
ments mis à flot ralliaient l'escadre. 

Une mer démontée fracasse l'un des bâtiments dans la 
Fosse-de-Gayeux et jette trente cadavres à la côte. Le vide 
est aussitôt comblé par six nefs d'armée que le vice-amiral 
Firmin d'Aust a rassemblées à l'embouchure de la Somme. 
270 arbalétriers, venus d'rVbbeville pour aider dans sa rude 
tâche la garnison de Calais (3), l'achèteront de leur sang le 
court moment de défaillance de leurs compatriotes (i). 

Un des vaisseaux qui les portent, le Saint-Jacques d'AI)be- 
ville (5), a pour mailre et seigneur un Régulus français in- 
dignement méconnu, Enguerrand Ringois, dont vous lirez 
plus tard la mort sublime. 

Pour des âmes de cette trempe, rhéroismc. Dieu merci! 
a d'autres mobiles que l'argent, et, parmi eux, la gloire, 

(1) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 72 v", 73. La Testièrc avait 178 lioiii- 
mes d'équipage, la Goubcrde 112, le Sainl-Georijes 45, les autres barfjes 
100 houiines. 

(2) 338 femmes. (Nouv. acq. franc. 9241, fol. 63.) 

(3) Nouv. acq. franc. 9241, fol. 75, 76. 

(4) En retour, Philippe VI accorde aux Abbevillois l'exemplion de l'ar- 
rière-ban. Juillet 1347. (CocHEnis, Notices et extraits des docuiiientf: manua- 
crils relatifs à l'histoire de la Picardie^ t. I, p. 59.) 

(5) Le Saint-Jaccjues avait 100 hommes d'équipage. (Nouv. acq. fianc. 
9241, fol. 75.) 



486 HISTOIRE DE LA MAHINE FRANÇAISE. 

cette gloire des vikings que chantaient les scaldes Scandi- 
naves. Ici, les scaldes, c'étaient les ménestrels de la division 
Grimaldi (l). L'un, Hugues ou Huon de Villeneuve, person- 
nage énigmatique, auteur ou jongleur, trouvère ou rhapsode 
du Benaut-de-Montauban (2), put approprier aux circons- 
tances le siège de Montauhan où Menant tint si longtemps 
en échec le grand empereur Gharlemagne. Une forte grati- 
fication que les ménestrels reçurent le 11 mars réchauffa 
leur enthousiasme; et, sur toute cette flotte de braves, un 
souffle d'épopée glissa. 

Au.x avant-postes, à Boulogne, attendait Jean Marant, 
marin du roi, maître de la Sainte-Marie : Mestnel et lui 
avaient, durant tout l'hiver, ravitaillé les assiégés " en lar- 
recin et par eulz hardiement enventurer (3) » . Un de leurs 
matelots, un assassin, s'était réhabilité jusqu'à mériter du 
roi un certificat de bons et loyaux services (4). Marant 
avait derrière lui Jean Baalart le Jeune, maître de la barge 
Sainl-Jean; llaoul Le Grenu, ilu Saint-Pierre ; iQ^n Cache- 
marée au surnom significatif, les frères Glay et JouenPach, 
maîtres de l'Esturgeon et du Saint-James de Wissant, ettous 
les hôtes de la taverne du Pot-d'Êtain, où les marins de la 
région touchaient leur prêt (5). 

Les corsaires calaisiens Fleur Fleurin, du Saint-Chris- 



(1~! Giiillaiinie Dinisse un d'Ivissc \Iviça , Hugues île Villeneuve, Guil- 
laume de Castelianne et Guillot Dalons. (Fiant;. 25697, pièce 139.) 

(2) Jfùloire littéraire de la France, t. XVIII, p. 721. — Romania^ 
t. IV, p. 471. Toutef(jis, notre luénestrel ne pourrait être le Huon de Vil- 
leneuve du Reliant, si le vers intercalé dans le Rcnaut, « Huon de Ville- 
nfieuve l'a niolt eslroit gardée, » se trouvait dans un manuscrit antérieur au 
xiv*^ siècle. Dans notre hypothèse, Huon ne serait que jongleur, et non 
trouvère. 

(3) Froissart, éd. Luce, t. IV, p. 30. 

■^ (4) Rendus « en la mer en la compagnie de Marant, nostre marinier » . 
Lettre de rémission accordée à Perrinet Le Scot, décembre 1346. (Arch. 
nat., J.T 76, cap. 71.) 

(5) Tous ces bâtiments avaient de 60 à 80 hommes d'équipage. (Nouv. 
a.^j. franc. 1)241. fol. 62. 69.) 



LA MARIM-: AU SIEGE DE CALAIS. -487 

lovhe, et Pierre Golant, du Fluin (1), prirent la tête de co- 
lonne; et 1 on alla de l'avant, malgré les renseignements 
terrifiants qu'un éclaireur rapportait le (> avril sur « la con- 
vine 1) de l'ennemi (2). 1:20 vaisseaux et neuf mille six cents 
hommes venaient d'entrer en croisière, sous le comman- 
dement des amiraux Suffolk et Arundel (3). A l'entrée du 
chenal de Calais, «sur le sablon," on apercevait un château 
fort en l)oi8, dont les matériaux avaient été tirés de la futaie 
de Boulogne (4). Le risban, comme on appelle ces terre- 
pleins garnis de canons qui battent l'entrée d'un port, le 
risban d'Edouard III était abondamment pourvu de bom- 
bardes, despringales et de puissants arcs à tour servis par 
une garnison de deux cent quarante hommes. Ce fut, au 
témoignage de Froissart, 1' u ordenance » qui causa le plus 
de mal aux Calaisiens « et qui plus tos les fist afamer (5) n 

D'un prodigieux effort, nos trente vaisseaux forcèrent 
l'entrée de la rade sous le feu de la flotte, du risl)an et du 
camp ennemi. Un dernier obstacle faillit les arrêter. 
Edouard III avait obstrué le chenal, en y coulant une ou 
plusieurs nefs ((>). L'un tirant l'autre, les navires d'escorte 
passèrent. Leur convoi entra indemne. Ce fut le dernier (7). 
Surpris de cet échec qu'il devait à sa pénurie de navires 
rapides, Edouard III donnait ordre, le 13 avril, à des Génois 

{!) ]Nuuv. acq. franc. 1)2 VI, lui. 02, 77. 
(2) IbiiL, Fol. 65. 

'(i) Le 2 avril, elle devait se trouver eu partance à Sandwich. (NiCOLAS, 
A History of the Royal Navy, t. II, p. 95.) 

(4) Une vue de Calais existe dans le uis. 636 de la Bodléienne à Oxford» 
MIS. du XV' siècle. 

(5) Froissart, éd. Luce, t. IV, p. 4S. 

(6) '< En récompensation d'une nef à Piers Foulk de Winclielse que nous 
avons fait foundrer par certaine cause en port de Caleys, » l',douard III 
donne audit Foulk la Michiel de Fowey, saisie par « Philippot de Whitton, 
naj;uères lieutenant nostre adiniraill..., pour robberie faite à la mer », 
18 février 1347. {Reco?d Office, Privy seuls, 21 Edward, t. III, p. 317, 
n" 18113.) 

7 Vers le début d aviil. i^RMCUTO.N, Chrunicun, t. II, p. 46. — De 
lévrifr à avril, 52 vitailliers furent charjjé» à destination de Calais. La plu- 



'*^'"' HISÏ(HI!E ])K La MAlilM<; FliANCAlSE. 

(1 aller noliscr douze fjalères clans leur pairie (l). En atten- 
dant, les vaisseaux du comte de Warwick, renforcés au mois 
de mai par l'escadre d'Henri de Lancastre, resserraient 
l'orbe de leur croisière (2), 

Les commandants du convoi français avaient été témoins 
de l'horrible famine qui sévissait dans la place et de la mor- 
talité effrayante des assiégés. A peine de retour, ils sautèrent 
à bord de nouveaux bâtiments de guerre, afin d'escorter de 
nouveaux transports Hélie, Hardi et La Hogue montèreni 
sur trois des cinq galères armées à Abbeville ; Ringois ra- 
menait au combat le Sainl-Jacques^ Bernard Le Guièvre et 
Jean Coulomb restaient à la tête de trois grosses nefs espa- 
gnoles (:5) montées par les marins de Saint-Valery et du 
Crotoy. Remué jusqu'au fond de l'âme par les souffrances 
des assiégés, tel marchand d'Isigny s'était montré « bien 
obéissant à l)ailler de ses l)iens au liesoing » ; d'autres 
livrèrent à crédit leurs marchandises (4). En mai, le convoi 
partit. Traverser les lignes anglaises semblait fou ; nos ma- 
rins eurent cette folie sublime; ils échouèrent, et vingt petits 
l)atimcnts restèrent aux mains du duc de Lancastre (5). 

Mais l'amiral, que faisait-il donc? On ne le voyait pas à la 
tête de nos escadrilles. Et le peuple, énervé par l'insuccès, 
pris d'une anxiété poignante pour les malheureux affamés, 
1 accusait d'un crime hideux, la prévarication,