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Full text of "Histoire de la marine française"

iING LIST FEB 1 5 1981 



^H^^^ 



HISTOIRE 



MARINE FRArSÇMSE 



Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur en 1920. 



DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE 



Histoire de la Marine française. — T. l". Les Origines. Un volume 
in-S° avec gravures dans le texte et hors texte. 2° édition. . . 12 fr. 

— T. II. La Guerre de Cent ans. Révolution maritime . Un volume in-S" 
avec gravures dans le texte et hors texte. 2' édition. .... 12 fr. 

— T. III. I^es Guerres d'Italie. Liberté' des Mers. Un volume in-8' avec 
graviires daiis te tex!te et hors texte. . . . ■. . . ^' ./. '. . 12 fr, 

— T. IV. En (juête d'un empire colonial. Richelieu. Un volume in-S" 
avec gravures 12 fr. 

{Couronné deux fois à l'unanimité par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 
grand pri.K Gobert.) 



PARIS. TYPOGRAPHIE PLON-NOCRRIT ET C'% 8, RCK GARAKCIÈRE. 23448. 



DC 
50 



Copyright 1919 by Plon-Nourrit et C'"'. 

Droils de reproduction et de traduction 
réservés pour tous pays. 



A LA MEMOIRE 

DE 

MON FRÈRE ROCH. 

Lieutenant de réserve dans la division de fer, 
tombé pour la France. 



HISTOIRE 



MARINE FRANÇAISE 



GUERRE DE TRENTE ANS 



RICHELIEU 

(I L'estat des affaires présentes faict assez congnoistre à 
loutte l'Europe les desseings de la Maison d'Austriche de 
rendre leur monarchie universelle en divisant princes, 
potentats et républiques. » Tel était le jugement qu'ins- 
piraient à Richelieu les multiples guerres engagées 
successivement par l'Autriche contre le Palatinat, le 
Danemark et la Suède, premières phases de la guerre 
de Trente Ans. En 1635, la France entrait à son 
tour en lice pour « rétablir ses alliez en leurs Estats et 
dignitéz (1) ». 

Contre la force, elle se faisait le champion du droit. Les 
opprimés dont elle épousait la cause, c'était l'électeur 
palatin Frédéric V dépouillé au profit de la Bavière (2), 
Bernard de Saxe-Weimar et le landgrave de Hesse, Chris- 
tian IV de Danemark soumis à l'onéreux traité de 

(i) Bibliothèque Nationale, Cinq-Cents Colbert 465, fol. 145. 
(2) En 1625. 



2 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Lûbeck (1), les Suédois enfin battus à Nordlingen (2). Les 
relèverait-on? — «Je ne sçay, écrivait Richelieu (3) : mais 
au moins n'aura-t-on oublié aucune chose pour les sous- 
tenir et empescher leur déroute. » 

Cette politique généreuse allait de pair avec notre inté- 
rêt (■4). La lassitude « destre tousjours seuls en dance » 
faisait désirer à plus d'un combattant la paix. Et alors, 
M toutes les forces de la Maison d'Autriche pourraient 
nous tomber sur les bras. » 



(1) En 1629. 

(2) 6 septembre 1634. 

(3) A propos d'un traité signé la veille avec les Suédois. 2 noxeni- 
bre 1634, 

(4) BiDLiOGii.\PiiiE : Lettres, instructions (liploinati(fues et papiers d'Etat 
du cardinal de Richeliec, publiés par Avenel dans la Collection des docu- 
ments inédits. Paris, 1853-1877, 8 vol. in-4°. — Correspondance de Henri 
d' Escoubleau de Sochdis, publiée par Eugène Sue dans la Collection des 
documents inédits. Paris, 1839, 3 vol. in-4°. Le troisième volume contient 
divers états de la marine de guerre au temps de Richelieu. — Aubehy, 
Mémoires pour servir a l'histoire du cardinal duc de Richelieu. Paris, 1660, 
2 vol. in-fol. — Vittorio SiRi, Meniorie recondite dalV anno J601 sino 
al 1646. Roma, 1677-1679, 8 vol. in-8°. — Les Mémoires contempo- 
rains, et entre autres, les Mémoires de Du Plessis-Besanço, publiés par 
le comte HoRBic de Beauc.^ire pour la Société de l'histoire de France. 
Paris, 1892, in-8°. — Heinrich Guster, Die Habshurger-Liga (1625-1635). 
Briefe und akten aus detn General-Archiv zu Simancas. Berlin, 1908, 
in-S". — John Bruce, Calendar of State papers, Doinestic séries of the 
reiqn of Charles I (1636-1637). London, 1867, in-8°. — Li>"age de 
V.ACciE>'>"ES, Mémoires de ce qui s'est passé en Suède, tiré des dépêches de 
M. CuiNur. Cologne, 1657, 3 in-4''. — G. Lacocr-Gayet, La marine mili- 
taire de la France sous les rèçjues de Louis XILL et de Louis XLV. T. L. 
Richelieu, Mazarin, 1624-1661. Taris, 1911, in-8». — G. Hasotaux, 
Maximes d'État et fragments politiques du cardinal de Ricbeueu, dans 
les Mélanges historiques de la Collection des documents inédits, t. III. — 
La magistrale Histoire de Richelieu de M. Hanotadx ne dépasse pas 
l'année 1624. — Mioet, Négociations relatives a la succession d'Espagne. 
Paris, 1835, 2 vol. in-8°. — G. Fagsiez, Le Père Joseph et Richelieu 
(1577-1638). Paris, 1894, 2 vol. in-8». — A. Waddi>gtos, La Répu- 
blique des Provinces-Unies, la France et les Pays-Bas espagnols de 1630 
à 1650. Paris, 1895, 2 vol. in-8''. — De Boer, Frieden.tunterhandlungen 
zwischen Spanien uud den Niederlanden in den jahren 1632 und 1633. 
1898, in-S". — Jean de Pa>ge, Charnacé et l'alliance franco-hollandaise 
(1633-1637). Paris, 1905, in-8", p. 105. 



GUERRE DE TRENTE ANS « 

Nos buts de guerre montraient assez la maîtrise du génie 
qui les avait conçus. Ce nétait rien moins que le redres- 
sement de nos frontières de Test, à couvrir par le fossé 
du Rhin; — la création d'un Etat tampon qui servit de 
« barre entre nous et les Holandois; " — la libération 
enfin de l'Italie du joug étranger. Un traité d'alliance 
avec la Hollande prévoyait une Belgique neutre et indé- 
pendante; le traité de Rivoli avec les ducs de Savoie, 
de Modène, de Parme et de Mantoue organisait une 
ligue assez puissante pour chasser de la péninsule les 
Espagnols, dont les princes étaient jusqu'alors « comme 
esclaves (1) » ; et le traité de Saint-Germain promettait à 
Bernard de Saxe-Weimar le landgraviat d'Alsace (2). 

Si la France s'était acheminée vers la guerre « à pas de 
plomb ') , c'est que Richelieu en redoutait la durée : « Les 
François qui mesprisent voluntier un péril prompt et pas- 
sager, sont si peu propres aux longues fatigues de lu 
guerre qu'ils s'en ennuient incontinent (3). m 

Un singulier ouvrage, dont deux éditions enlevées en 
quelques mois attestent la vogue, les montrait même animés 
de sentiments de conciliation tout modernes. " Né en la 
République de Platon ou en la région de ses Idées, » un 
bourgeois de Paris, Éméric de La Croix ou Crucé (4), oppo- 
sait à la guerre la panacée d'une Ligue des nations qui assu- 
rait aux peuples la Paix universelle, aux commerçants la 



(1) Testament politique du cardinal de Richelieu, dans le Recueil des 
testaviens politiques... Amsterdam, 1749, in-S", t. II, p. 72. 

(2) Les trois traités eu question étaient des 8 février, 11 juillet et 
26 octobre 1635. 

(3) Mémoire de Hich lieu (Affaires Etrangères, Hollande 16, fol. 463 : 
MiGKET, t. I, p. 174). 

(4j Em[éric] Cr[ucé], Parfisien], le Xouveau Cynée, ou discours des 
occasions et moyens d'estabtir une paix générale et la liberté du commerce 
par tout le inonde. Paris, 1623, in-8° ; autre éd., 1624. — Mil. R. Vest- 
MTca. Deu.x précurseurs français du pacifisme et de l'arbitrage interna- 
tional, dans la Revue d'histoire diplomatique, année 1911, p. 51. 



4 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Liberté des mers : les conHits entre peuples eussent été 
obligatoirement soumis à l'arbitrage d'un tribunal inter- 
national séant en « territoire neutre, » à Venise, et chargé 
de « procurer le bien de la Société humaine dont nous 
sommes les membres » . Et telle était la largeur de vues de 
notre Parisien, — en un temps où le Père Joseph prêchait 
la Croisade contre les Turc?, — qu'il donnait au Sultan la 
vice-présidence du Congrès de la paix. Mais de « ces dépo- 
sitaires et ostages de la paix publique » , qui exécuterait 
les arrêts? Qui sauvegarderait l'existence de la France 
placée comme entre deux serres entre les deux branches 
des Habsbourg d'Autriche et d'Espagne? Oui trancherait 
le problème de la liberté des mers, au moment précis où le 
juriste Selden établissait que la mer, par droit de nature 
et droit des gens, n'est pas commune à tous (l)? 



I 

LA MAITRISE DE LA MER 

Du problème, Richelieu était fort préoccupé, témoin le 
chapitre « De la puissance sur la mer » inclus dans son 
Testament politique : « La mer est celui de tous les héri- 
tages sur lequel tous les souverains prétendent plus de 
part, et cependant c'est celui sur lequel les droits d'un 
chacun sont moins éclaircis. L'empire de cet élément ne 
fut jamais bien assuré à personne. En un mot, les vieux 
titres de cette domination sont la force et non la rai- 
son (2). 1) Les Espagnols se prévalaient, pour interdire 
aux étrangers l'accès des Indes, de la fameuse bulle 

(1) Mare claiistmi seii fie dominio maris. London, i636, in-8". 

(2) Testament politique du cardinal duc dk Iîicheukl', dans le Recueil 
des testamens politùjues..., t. II, p. 58, 



GUERRK DE TRENTE ANS 5 

d'Alexandre VI qui tixaïL aux navigateurs portugais et 
aux leurs une ligne de démarcation idéale à travers 
les Océans. Tout navire étranger rencontré au delà des 
Lignes de paix^ tropique du Cancer et méridien de l'île 
de Fer, était traité par eux en forban (1). François I", 
Henri II, Charles IX, Henri IV, Louis XIII avaient tour 
à tour protesté contre cette violation du droit des gens (2), 
dont le Mare liherum de Grotius avait démontré qu'elle 
était juridiquement insoutenable. Les Espagnols avaient 
maintenu leur ostracisme. Et nos tentatives de coloni- 
sation en Floride et au Brésil avaient été impitoyablement 
brisées. 

L'expédition de Philippe Strozzi avait été brutalement 
arrêtée aux Açores par Alvaro de Bazan de Santa Cruz, 
avant d'avoir pu gagner le but mystérieux fixé par Cathe- 
rine de Médicis : le Brésil. Et les hardis colons qui 
venaient d'y fonder en 1612 la ville de Saint-Louis du 
iMaranhào en avaient été expulsés. Or, de Tune et l'autre 
aventures, la famille de Richelieu avait subi le contre-coup. 
Des débris de la flotte vaincue aux Açores, quatre vais- 
seaux avaient été rachetés par le père du cardinal (3), 
dans l'espoir peut-être de mener à bonne fin le Secret de la 
Reine (4) ; et son frère aîné, Alphonse Du Plessis de Riche- 

(1) C. Fernandez Duro, Armada espafwla, t. IV, j). 146. 

(2) Cf. supra, t. III, p. 296; t. IV, p 342. — Louis XIII autorisa nos 
marins à « entreprendre couiiue par le passé au delà des bornes [ou Lignes 
de pai.xl jusqu'à ce que iesdits Espajjnols et Portugais aient souffert le com- 
merce libre à nos sujets. » i" juillet 1634 (Moeeac de S.unt-Mkry, Lois 
et constitutions des colonies françaises de rÂmér{(jiie sous le vent. Paris, 
1784, in-4°, t. I, p. 25). 

(3) Le Grand-Brissac, le Petit-Brissac, le Pontpicrrc et le Câpre, a])par- 
tenant à Charles de Cossé-Brissac, l'associé de Strozzi, furent acquis le 
24 janvier 1584 par le grand prévôt de l'hôtel, François Du Plessis de 
Ilichelieu (Ph. B.\rrey, les Normands au Maroc au seizième siècle; le 
Havre transatlnntir/ue de 1571 à 1610... 5" série des Mémoires et docu- 
ments pour seivir à V histoire du commerce et de l'industrie en France 
publiés sous la direction de Julien Hvyem. Paris, 1917, in-S", p. 131.) 

(4) Cf. supra, t. IV, p. 167. 



6 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

lieu, était parmi les fondateurs évincés de Saint-Louis du 
Maranhào (1). 

Le cardinal de Richelieu avait suivi les traces familiales. 
Et voici quel enjeu exotique risquait le grand maître dans 
la guerre avec l'Espagne. L'année où s'ouvrit pour nous 
la guerre de Trente ans, l'année 1635, marquait l'apogée 
de nos entreprises coloniales dont l'épanouissement s'éten- 
dait depuis les régions polaires jusqu'à la zone torride. 

Cette année-là, Jean Vrolicq se voit confirmer le mono- 
pole de la pêche des baleines au Spitzberg, « au port de 
Saint-Pierre, refuge des François et autres lieux (2) » de 
la France Arctique. Gilles Rézimont prend la route d'une 
grande île qui sera demain la France Orientale^ Madagascar. 
« Le chef d'escadre des vaisseaux du roi en la coste 
d'Afrique, » Priam Du Chalard, affermit au Maioc notre 
prépondérance commerciale et fait baiser aux corsaires de 
Salé les lettres du roi, qui sont en quelque sorte un aman 
de paix. 

De multiples Compagnies, entre lesquelles le grand 
maître de la navigation a réparti le continent noir, ont 
commencé leurs opérations dans tout le territoire qui est 
devenu l'Afrique Occidentale française. L'une a comme 
rayon d'action les échelles mauritaniennes depuis Salé 
jusqu'au Cap Blanc; l'autre, qui est de Rouen, a la Séné- 
gambie; des Parisiens ont la côte méridionale, de la Gam- 
bie au Sierra-Leone; aux Malouins est réservée la 
Guinée (3). 

(1) Le P. Claude d'Abbeville, Hiatoire de la mission des Pères Capu- 
cins en iisie de Maia(/nan. Paris, 1614, in-8°, p. 20. 

(2) Cf. supra, t. IV, p. 678. — Les directeurs de la Compagnie étaient 
David Diichcsne, du Havre, et Thomas Legendre, de Rouen, l'un des 
directeurs également de la Compagnie du Maroc (Philippe Barrey, la Com- 
pagnie des Indes Occidentales, dans le Recueil des publications de la 
Société havraise d'études (1917), p. 41, n. 2). 

(3) L. Drapeyron, le Sens g éo (graphique du cardinal de Richelieu, dans 
la Revue de Géographie, t. XVII, p. 274. 



GUERRE OE TRENTE ANS 7 

Et l'Amérique est à l'unisson de l'Afrique. Le jour de 
Noël 1635, meurt à Québec le Père de la Nouvelle-France, 
Samuel de Champlain; quelques semaines avant, nous 
avions (jravé sur un « ancien arbre » de la Martinique, en 
guise de prise de possession, les armes de France; et la 
Guadeloupe avait commencé à se peupler de « naturels 
Français catholiques " et de nègres sénégalais. Sur l'île 
où aborda Christophe Colomb, à Guanahani, le chef d'état- 
major de notre armée navale, le sergent de bataille Guil- 
laume De Gaen, a planté notre drapeau et érigé en baron- 
nie française les Bahamas (l). 

Aux côtés de nos navigateurs se tient la milice des 
Capucins du fameux Père Joseph, Yalter ego de Richelieu. 
Elle a fondé des missions ou des écoles partout où nous 
avons porté nos pas, au Maranhâo, en Acadie et aux 
Antilles comme en Sénégambie (2) et en Guinée (3), tout 
le long des Echelles turques et barbaresques, partout où 
un Consul de France a déployé notre pavillon. Et tous ces 
Capucins qui relèvent du Père Joseph, préfet des Missions 
du Levant, du Maroc et du Canada, s'entendent pour se 
faire les historiographes de notre pacifique conquête du 
monde. 

Sur notre œuvre va souffler l'ouragan de la guerre de 
Trente ans; et l'on comprend le terrible u péché de ven- 
geance 1) du cardinal contre les Espagnols (4). Il doit leur 
sacrifier son rêve et concentrer toutes nos forces navales 
pour leur enlever la maîtrise de la mer. « Une armée 

(1) Cf. supra, t. IV, p. 658, 660, 678, 691, 719, etc. 

(2) Cf. supra, t. IV, p. 424. 

(3) Cf. supra, t. IV, p. 709 : Relation inédite d'un voyage en Guinée 
adressée en 1634 à Peiresc par le P. Colombie de Nakïks, éd. par le 
P. Ubai.d d'Alençon. Paris, 1906, in-S". — Cinq capucins s'étaient établis à 
Axini sur la côte de Guinée où la mission périt de maladie ou de faim 
(PÉTis DE L.A Croix, Relation universelle de l'Afrique. Lyon, 1688, in-i2, 
t. I, p. 147.) 

(4) Selon le mot du cardinal au P. de Bérulle, 29 novembre 1627. 



8 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

navalle est l'unique chaisne qui lie à l'Espaigne tous les 
Estais qui en sont détachez (1). » « La séparation des 
États qui forment le corps de la monarchie espagnole, en 
rend la conservation si malaisée que, pour leur donner 
quelque liaison, l'unique moyen qu'ait l'Espagne, est 
l'entretenement d'un grand nombre de vaisseaux, qui par 
leur trajet continuel réunissent en quelque façon les 
membres à leurs chefs, portent les choses nécessaires à 
leur subsistance, les chefs pour commander, les soldats 
povir exécuter, l'argent qui est non seulement le nerf de 
la guerre, mais aussi la graisse de la paix. D'où il s'ensuit 
que, si l'on empêche la liberté de tels trajets, ces Etats ne 
peuvent subsister d'eux-mêmes (2). » 

Pour l'instant, — Richelieu en convient, — les Espa- 
gnols sont « maistres de la mer; le Roy n'a point d'arme- 
ment naval qui puisse paroistre devant eux (3). » Glorieux 
des nombreuses escadres de leur Généralissime de la mei^, 
des soixante-dix galères de Carthagène, Sicile, Naples et 
Gênes, ils n'ont que mépris pour les vingt de notre Général 
de la Comédie (4) . 

Dès 1633, ils avaient sourdement pris parti contre nous. 
Une proche parenté, une similitude d'intérêts et une com- 
munauté de religion avaient réuni contre nous l'empe- 
reur Ferdinand II et le roi d'Espagne Philippe IV. Le roi 
avait offert à son oncle le concours de ses escadres pour 
opérer des coups de main, sous la bannière impériale, le 

(1) Avis de 1636 (B. N., Cinq-Cents Colbert 465, fol. 210). — Réflexions 
historiques sur la façon de conquérir l'Espagne. 1642 (B. N., Espagnol 
337, fol. 278 : publié dans le Mémorial hislôrico espafiol, t. XXV, p. 416). 
— Maximes d'Etat de Richelieu publiées par M. G. H.\notaux, Mélanges 
historifjues, t. III, p. 731. 

(2) 'lestanient politique du cardinal duc de Richelieu, dans le Recueil des 
testamens politi(jues, t. II, p. 65. 

(3) 2 novembre 1634 (Lettres de Richelieu, t. IV, p. 636). 

(4) B. IN., Franc. 17308, fol. 21. — Le commandeur de Vireville, 
« Pratique de la guerre. >. 1624 (B. N., Dupuy 591, foi. 7). 



GUERRE DE TRENTE ANS 9 

lôn^j de nos côtes. Une vingtaine de galères dans la Médi- 
terranée, une douzaine de galions de Dunkerque, du 
Pasajes ou de la Corogne dans le Ponant eussent secondé 
par des diversions opportunes l'invasion de la France par 
l'armée des Habsbourg (l). Comme ristourne, Philippe IV 
escomptait l'appui des troupes impériales pour défendre 
contre les Hollandais les Pays-Bas espagnols, contre la 
France le comté de Bourgogne, contre la Savoie le duché 
de Milan. L'habileté suprême de nos diplomates sera de 
déclancher la guerre contre l'Espagne, avant que son alliée 
veuille entrer en ligne (2). 

En face l'un de l'autre se dressaient le ministre omnipo- 
tent de Philippe IV, Gaspar de Guzman duc d'Olivarès, 
dont on a pu écrire qu'en accaparant toutes les charges, 
en assumant toutes les responsabilités, en développant 
toutes les corruptions, il perdit tout ce que 1 Espagne 
avait encore à perdre (3), — et un rude jouteur en robe 
cardinalice, acclamé par les Anglais comme « le premier 
homme du monde (4j, » Richelieu, dont l'énergie éclatait 
dans cette rude profession de foi : « Quand une fois j'ai 
pris une résolution, je vais droit à mon but, je renverse 
tout, je fauche tout et ensuite je couvre tout de ma robe 
rouge. » 

Pour tout renverser dans les Pays-Bas espagnols, pour 

(1) Plan d'une ligue entre le roi d'Espagne et l'enipereur. 27 sep- 
tembre i633 ; Dépêche adressée par Philippe IV à Sancho, marquis de 
Castafieda, son ambassadeur à Vienne. 4 octobre 1633 (Heinricli Gi'îiTER, 
Die Hahsburger-Liga (1625-1635). Ihiefe und Akteii ans dem General- 
Aicliiv zu Siinaitcas, p. 383, 387). La ligue fui signée le 31 octobre 1634 
(^Ibulem, p. 425). 

(2) Plaintes de Philippe IV à l'empereur. 9 octobre 1635. (Ibidem, 
p. 450 ) 

(3) Martin Hume, la Cour de Philippe IV, traduit par MM. L. Cos- 
DAMi> et P. Bonnet. Paris, 1913, in-S". 

(4) Au dire de Buckingham (Mémoires de Philippe Prévost de Be.\uueu- 
PERSic, publiés par Gh. de La KoxciÈue pour la Société de l'Histoire de 
France. Paris, 1913, in-8», p. 183). 



10 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

occuper Dunkerque, Ostende et Namur, il avait fait 
appel aux Hollandais. Le traité d'alliance du 8 février 1635 
nous assurait le concours de vingt-cinq mille hommes, 
cinq mille chevaux et quinze vaisseaux (1). La Suède 
adhérait au traité (2). L'Angleterre inclinait vers une 
« ligue auxiliaire » où elle eût assumé la garde de 
l'Océan « et maintenu cette seigneurie de la mer qu'elle 
affectait sur toutes choses f3) » . Elle demandait seule- 
ment que H le Roy s'engageât de ne point faire la paix 
sans la restitution du Palatinat " aux nevpux du roi 
d'Angleterre (4j. La « ligue auxiliaire » allait être sou- 
mise au congrès de nos alliés à Hambourg, quand l'An- 
gleterre (i fit connoistre assez clairement qu'elle estoit 
en jalousie des entreprises que la France avoit du costé 
de Flandres (5) ». « Les prospéritéz de la Finance, — 
prétendait Richelieu, — ont toujours esté insupportables 
aux Anglais, et l'envie qu'ils luv portent, telle qu'ils ne 
verront jamais qu'elle s'agrandisse sans en avoir de Taf- 
Uiction (6). » Charles I" nous accordait pourtant l'appui 
de quatorze vaisseaux de guerre; mais, pour éviter une 
rupture avec l'Espagne, il les baptisait du nom de « flotte 
électorale, » en les plaçant sous les ordres de son neveu 
le prince Palatin (7). Richelieu n'accepta point le com- 
promis : « Il n'est pas raisonnable, disait-il, que les 
Anglais restent spectateurs et qu'ils nous engagent à une 

(1) Aerssen à Charnacé, 5 juin 1634; Charnacé à Richelieu, 27 juin 
(Affaires l^trangères, Hollande 16, fol. 489, 497). 

(2) Le 28 avril 1635. 

(3) Avis du 5 septembre 1635 (B. N., Mélanges Colbert 28, fol. 148 v°. 
— Cf. supra, t. IV, p. 628.) 

(4) Note verbale signée de l'ambassadeur extraordinaire de Charles I' 
Leycester. 17 juillci 1636 (B. N., Cinq-Cents Colbert 465, fol. 182, 184). 

(5) Note du 18 août IQ^l {Ibidem, fol. 235). 

(6) Lettres de Kichelieu, t. IV, p. 693. 

i^) i" mars 1637 (John BnrCE, Calendar of State papers. Domeslic 
séries of the reiçn of Charles I (1636-1637). London, 1867, in-8«, 
p. 479, 2J9.) 



GUERRE DE TRE^TE ANS 11 

guerre perpétuelle (1). " Et sans souci de leurs susceptibi- 
lités, il ordonne « de faire saluer par tout ce qui se ren- 
contre à la mer, le pavillon (2) d . 

^08 chefs d'escadre Théodore de Mantin et Philippe 
Des Gouttes (3), bientôt ralliés par l'amiral hollandais 
Dorp (4), avaient arrêté en commun le programme d'une 
vigoureuse offensive ainsi conçue (5) : De Belle-Isle se 
porter sur les côtes de Portugal pour surprendre le convoi 
du Brésil; à Cadix, brûler une quinzaine de galions, le 
double à Lisbonne et, par ces coups hardis, «intimider» 
Philippe IV (6). Leur plan de campagne, apporté confi- 
dentiellement à Richelieu par un capitaine de vaisseau (7), 
ne fut pas suivi. L amiral Dorp était rappelé dans le Pas-de- 
Calais (8). 

L'escadre espagnole de Dunkerque, forte de vingt et un 
vaisseaux, venait de prendre la mer le 14 août 1635 sous 
les ordres du surintendant .luan de Gavarelli (9) et du 

(1) B. N., Cinq-Cents Colbert 465, fol. 237. 

(2) Sourdis à Théodore de Mantin. Toulon, 3 novembre J637 (^Cot-res- 
pondance de Sourdis, t. II, p. 397). 

(3) Chefs d'escadre de Guvenne et de Normandie. Notre flotte du Ponant 
comprenait alors 44 bâtiments : 19 à Brest, t3 à Brouage, 12 au Havre : 
I. Etats au vray de la recepte et dépense faite par M' François Leconte, 

trésorier général de la marine de Ponant pour l'année 1635. n ÇCorrespon- 
dance de Socrdis, t. III, p. 359). — u Ordre pour les vaisseaux. >> 30 avril 
{Lettres de Richelieu, t. IV, p. 737). 

(4) >' Ordres et signalz du jour et de la nuict donné à Messieurs les chefz 
capitaines des vaisseaulx du Rov par M. l'admirai [Philippaux] Dorp. « A 
bord de VAviélie, 30 juillet J635 (Archives Nat., Marine B*i, fol. 79). 

(5) Chacune des escadres alliées était de quinze vaisseaux. Dès le 
14 mars, Richelieu avait arrêté la liste des capitaines qui commandaient 
notre contingent [Lettres de Richelieu, t. VI, p. 676). 

(6) " Mémoires envoyez par M. de Ma>ti sur les desseins qu'ilz avoient 
d'aller vers Lisbonne, n 1635 (Affaires Éirangères, Mémoires et documents 
817, fol. 222). 

(7) M. de Marmande. 

(8) Où il était de retour le 25 août. 

(9) « Relacion del viaje que ha hecho la armada real que Su Majestad 
tiene en estos Estados de Flandes en este mes de .agosto de 1635, llevan- 
dola a su cargo el s' Juan de Gavarelli, superintendente délia », dans 



12 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

redoutable corsaire Jacques Golaert, dont les trophées 
devaient atteindre un jour vingt-sept navires de guerre et 
quinze cents canons. Et cette attaque brusquée avait 
amené la capture d'un énorme convoi hollandais, de 
l'amiral Gornélis Joli dit Houtebeen ou Jambe-de-bois, 
d'Abraham Du Quesne le père, grièvement blessé, et d'un 
millier d'hommes. Tombé lui-même captif dans un com- 
bat livré le 8 février 1636 en vue de Dieppe (1), Golaert 
fut relâché lors d'un échange de prisonniers et prit sa 
revanche en septembre contre une demi-douzaine de 
galions franco-hollandais (2). 

Ainsi Dunkerque était le rivet de l'occupation espagnole 
en Flandre. Richelieu, « l'armateur de la gloire (3), » 
demanda aux Hollandais de s'unir à nous pour le faire 
sauter. Mais le prince d'Orange, plus occupé de prendre 
Bréda que de nous donner Dunkerque, ne prêta à ces pro- 
positions qu'une oreille distraite, laissant aux Espagnols 
le loisir de transporter par là leurs régiments et leurs 
tonnes d'or pour la défense des Flandres, aux Anglais d'y 
pratiquer le transit des munitions. Pendant des années, 
Dunkerque immobilisera les escadres de blocus hollan- 
daises (4), jusqu'au jour où il faudra se résoudre à l'opéra- 
tion radicale proposée par Richelieu, 

le Mémorial historico espanol. Madricl, 1861, in-8°, t. XIII, p. 271. 

(1) Contre Jan Evertsen, Piet Adrian et Joost Van Trappe dit Banckert 
(P. FAULGONiNiER, Description historique de Dunkerque. Bruges. 1730, 
in-fol., p. 138). 

(2) I. CoMMELYN, Histoire de la vie et actes me'morables de Frédéric 
Heuj-y de Nassau, prince d'Orange. Amsterdam, 1656, in-fol., t. I, p. 313. 
— Mémorial Instôrico espanol, t. XIII, p. 393, 519. 

(3) P. Faulcginnier, p. J38. 

(4) Les escadres de Martin Herpertz Tromp et Wemmer Van Beclien en 
1638, Troinp en 1639, etc. (I. Commei.yn, t. II, p. 6. 30). 



GUERRF DE 1 RENTE ANS 13 



11 



LINVASION 
PERTE ET REPRISE DES ILES LÉRINS 

Dans une offensive de grand slyle, Espagnols et Impé- 
riaux débordaient partout nos frontières au printemps 
de 1636. Contenus en Alsace par La Valette, en Lorraine 
par La Force, en Franche-Comté par Condé, ils déferlaient 
sur Paris avec une violence qui semblait irrésistible. La 
perte du Gâtelet, de la Capelle, de Corbie avait fait brèche 
dans nos lignes : la Somme était atteinte. Les atrocités 
habituelles aux reitres, " bruslemens, pillages, violemens, 
tueries et massacres, » semaient une telle panique que les 
populations des villes et des campagnes se ruaient vers la 
capitale « en une procession de pauvreté et de calamité. » 
Il V en avait » quarante lieues durant, comme du chemin 
d'une foyre, entre Paris et Picardie f Ij » . On se vantait à 
Madrid d'avoir encerclé Paris, à treize lieues ei la ronde, 
d'un cercle de feu ("2). Les maréchaux de Ghauines et de 
Brézé allaient céder sous la pression de Piccolomini et de 
Jean de Werth. La situation en août était extrêmement 
grave. 

Un homme à « l'âme très grande et très eslevée » la 
rétablit. Richelieu domina « la tempeste » et fit autour du 
souverain l'union sacrée. Paris fut mis en état de défense, 
des troupes levées en hâte; Louis XIII prenait position à 
Chantillv; Richelieu faisait venir du Havre des canons de 
marine; le régiment de la Marine se signalait par sa bra- 
voure sur la ligne de la Somme; des régiments arrivaient 

(1) Marcel PoSte, Une première manifestation d'union sacrée. Paris 
■devant la menace étrangère en 1636. Paris, 1916, in-S", p. 108, 123. 
(2' 12 mai 1636 (Mémorial tiistôrico espanol, l. XIII, p. 411). 



H HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

de toutes parts. » La grande armée » — cinquante mille 
hommes — s'ébranla en septembre, le roi en tête, et le 
10 novembre reprenait Gorbie, où le flot de l'invasion 
expira, mais pour déferler ailleurs. 

(I La plus belle frontière du royaume >» était violée le 
23 octobre par les quatorze mille hommes du vice-roi de 
Navarre Yalparaiso, que secondait l'escadre de Ciudad- 
Réal. Saint-Jean-Pied-de-Porl , Saint-Jean-de-Luz, le 
Socoa, Baronne, « sept mille mariniers et deux ou trois 
cents vaisseaux (l) » tombaient presque sans coup férir 
aux mains des Espagnols (2). Et nos marins basques 
allaient demeurer pendant un an courbés sous le joug et 
« malheureux soubs un autre prince que le leur (3) « . 

Nos marins provençaux, depuis 1635, étaient menacés 
du même sort. Cette année-là, Richelieu avait reçu une 
magnifique carte de la côte provençale, « en vélin, enlu- 
minée de lettres d'or, où l'on voyait en perfection repré- 
senté les ports, les plages, les caps, les îles " et la flotte de 
guerre. Sur cette œuvre splendide du professeur de mathé- 
matiques Jacques de Maretz ainsi que des ingénieurs- 
peintres Augier et Flour 4j, Richelieu put se rendre 
compte de nos points faibles. Convaincu que l'ennemi 
frapperait au « centre de la coste » , le président de Séguiran 
avait proposé de poster une douzaine de galères à Toulon 
et des vedettes aux îles d'Hyères : une citadelle construite 



(i) B. N., Dupuy 658, fol. 301. — Archives Nat., RK. 1216, fol. 15, 
477. — J.-J.-C. Taczis, Un épisode de la çueire de Trente ans. L'attaque 
de la Guyenne, dans la Revue des Questions historiques, t. l^VIII (1895\ 
p. 434. 

(2j Dont l'attaque était pourtant de longue date pressentie (Archives de 
Bayonne, EE. 89, n° 1 à la date du 15 mars 1634). 

(3) B. N., Mélanges Colbert 130 bis, fol. 588 : J.-J.-G. Tauzis, p. 434. 

(4) Elle est aux archives du service hvdrographique, 71. 3. 2. — Sur 
elle, voyez H. Bouche, Histoire chronologique de Provence. Aix, 1640 
in-fol., t. II, p. 895. — Correspondance de Sgurdis, t. III, p. 221. — 
Cf. supra, t. IV, p. 624. 



GL'ERRE DE THEME ANS 15 

à rexlrëmité de la presqu'île de Giens commanderait le 
passage d'Italie en Espagne et gênerait les communica- 
tions de nos adversaires. 

C'est à exécuter ce plan stratégique que s'employaient, 
au début de l'année IG35, les ingénieurs Du Plessis- 
Besançon et Jean de Bonnefous (I . Il fut éventé par les 
Espagnols ou du moins par leur protégé, Honoré Grimaldi, 
seigneur de Monaco {"Ij : leurs convoitises, qui s'étaient 
effectivement portées sur les îles d'Hyères, changèrent 
d'objectif. Tandis qu'on se gaussait en France de la mésa- 
venture d'AIvaro II de Bazan, marquis de Santa-Cruz, 
très éprouvé par un ouragan à la veille de nous attaquer (3) , 
le marquis s'entendait avec le général des galères d'Es- 
pagne, Garcia Toledo duc de Fernandina, pour exécuter 
contre nous un coup de main. Notre propre général des 
galères, François de Vignerot du Pont-Courlay, au lieu 
d'être constamment paré à « rendre quelque signalé ser- 
vice (-4; » , ne sut rien déjouer : le gouverneur de Provence, 
M. de Vitry, ne sut rien prévoir; il déclarait « le pays à 
couvert vers Sainte-Marguerite et Saint-Honorat (5). » 

Sous le beau ciel de Provence, mollement étendues 
au pied des pentes de l'Estérel (6), ces deux îles tranchent 

(i) " Mémoire des fortitications à faire en la coste de Provence « 
(Guerre, Archives historiques 23, fol. 187). — « Résultat de 1-a conférence 
faite... avec les sieurs d'Argencourt et Du Plessis-Besançon. " 14 jan- 
*ier 1635 (Guerre, Archives historiques 24, fol. 21, 25; Archives histo- 
riques 25, fol. 134, 427. — Cf. supi-à, t. IV, p. 163). — Mémoires de Du 
Plessis-Besasços publiés par le comte Horric de Beaucaire pour la Société 
de l'Histoire de France. Paris, 1892, in-8'', p. 12. 

(2) Grimaldi au marquis de Santa-Cruz. 13 juin 1635 (Archives de 
Simancas, legajo 2656). 

(3) Le 21 mai 1635 [La Dissipation de la flotte espagnole commandée 
var le marquis de Sainte-Croix. Paris, in-8"). 

(4) Louis XIII au marquis du Pont-Courlay. 19 juin (A. Jal, Abraham 
Du Quesne et la marine de son temps. Paris, 1873, in-8°, t. I, p. 54). 

(5) Richelieu à Louis XIII (Aubery, t. II, p. 795). 

(6) L ile Saint-Honorat était " grandement délicieuse en beaux jardins » , 
disait en 1643 le P. Fol'RMER, dans son Hydrographie. 



16 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

par les sombres frondaisons de leurs pinèdes sur l'azur des 
eaux. Dans ce paysage de féerie, rien ne faisait sup- 
poser qvi'allait se jouer un des drames les plus longs de la 
f^uerrc de Trente Ans (1). Un archéologue parisien, qui 
venait de faire des fouilles à Sainte-Marguerite où « quan- 
tité de vieux bastiments ruinez h et pavés de mosaïque 
attestaient l'occupation romaine, n'avait noté dans l'île 
(1 qu'une petite forteresse bastie sur de vieilles ruines, » et 
à Saint-Honorat qu'un monastère pourvu » de quelques 
petites fortifications pour empescher les Turcs (2) « . 

Le 13 septembre 1635, le capitaine garde-côtes de Saint- 
Marc Ghasteuil découvrait vingt-deux galères espagnoles, 
le cap sur les lies Lérins. iVussitôt, de sonner le tocsin et 
d'accourir bride abattue, à Cannes. A peine a-t-il occupé le 
fort de la Croisette et bordé la côte de mousquetaires 
tapis derrière des gabions, qu'un exprès vient à la nage de 
l'île Sainte-Marguerite quêter des secours. L'île était 
cernée. Quinze galères, du côté du continent, les autres, 
dans le chenal de l'île Saint-Honorat, la bloquent. Trois 
cents hommes de renfort expédiés de Cannes en barques 
se voyient barrer la route par la capitane de Pedro de 
Orellana. Jean de Bénévent de Marignac tire quelques 
volées de canon : mais trop faible pour soutenir l'assaut 
des maîtres de camp Juan de Garay et Miguel Pérez de 
Egea, il capitule le lendemain et sort du fort Sainte-Mar- 
guerite avec cent dix hommes (3). 

(1) « Relacion de la toma de las dos Islas de Santa Maria y San Hono- 
.rato... enviada por la duquesa de Fernandina al padre Pedro Gonzalez de 

Mendoza. 1035 >> (Mémorial hislôrico espanol, t. XIII, p. 279. — Ber- 
trand, Prise (les îles de Lérins par les Espagnols en 1635. — Honoré 
Bouche, la Choror/raphie ou description de Provence. Alx, 1664, in-fol., 
t. II, p. 907). 

(2) Les Confessions de Jean-Jacques Bouchard, parisien, suivies de son 
voyaqe à Rome en 1630, publiée pour la première fois. Paris, 1881, in-8", 
p. 204. 

(3) Procès » aux capitaines qui ont rendu les isles de Provence, en 










- 3 



GUERRE DE TRENTE ANS 17 

Dans l'île Saint-Honorat, commandait François Ainésv 
d'Usech. On voit encore, sur la rive qui regarde le larf;e,la 
vieille tour médiévale, moitié forteresse, moitié cloître, 
où il subit le premier choc : et l'on rencontre, comme 
alors, à Tombre des pins, des robes monastiques. Lors de 
l'inspection de l'île, Séguiran n'avait trouvé comme artil- 
lerie qu'une moyenne, trois petits vers, une bombarde et 
trois arquebuses. Les batteries du maître de camp p^énéral 
Lello Brancaccio en eurent vite raison. Les cent hommes 
de la garnison capitulèrent le 15 septembre et furent éva- 
cués à Cannes, où quelques volées de canon seules mar- 
quèrent la présence de l'ennemi. 

Du rocher stérile de Sainte-Marguerite, du jardin fer- 
tile de Saint-Honorat, Brancaccio fit la place " la plus 
redoutable de toute la Méditerranée» . Cinq forts aux mul- 
tiples formes, pentagone, carré, triangle, redoute, demi- 
lune, sertirent « le joyau de la Marguerite; » et cinq bas- 
tions reliés par des chemins couverts flanquèrent l'abbaye 
de Saint-Honorat (1). Des batteries barbettes comman- 
daient le frioul entre les deux îles, qui servait de réduit à 
une défense mobile de seize galères et quatorze vaisseaux. 
Un Doria, duc de Tursi, commandait à l'armée de mer (2), 
Miguel Pérez de Egea et Juan Tamayo aux quatre mille 
hommes de la garnison. Ils attendaient encore douze vais- 
seaux avec huit mille hommes. 

Situation angoissante, les Espagnols comme au temps 
de la Ligue avaient en Provence des affidés. Leurs esca- 
dres étaient pilotées par des Français : l'escadre napoli- 
taine par le patron Reymond établi à Naples, la capitane 



septembre 1635, au parlement d'Aix, pour nionstrer qu'ils sont suffisam- 
ment convaincus de lasciieté » (B. N., Franc. 10981, foi. 136. — Guerre, 
Archives historiques 33, p. 92.) 

(1) Le P. FocENiER, p. 272. 

(2) Mémorial histôrico espanol, t. XI II, p. 352. 



,8 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

de Sicile par André Colle de la Cioiat et Jean Bouguier 
de Marseille, la réale d'Espagne par le Marseillais Jean 
Gav établi à Malte, la patache du galion amiral par le 
patron Simon de la Ciotat; un des vaisseaux était même 
commandé par un Toulonnais, Jean Pantalin, qui avait 
sa famille à Toulon. Le vice-roi de Naples demandait à 
Jean Bouguier u s'il y avoit moyen de surprendre Tolon 
et Marseille. — Dans Marseille, il y a plus d'hommes 
que de mouches, et Tolon est très bien fortifié, » 
répliqua l'homme de la Canebière (1). L'ennemi médi- 
tait de surprendre Marseille le 13 mars 1636, avec la 
complicité de cinq cents « factionnaires (2) » , alors 
qu'un courtisan assurait Louis XIII que la ville était 
fidèle (3). Mais dans l'incertitude des événements, le 
maréchal de Vitry avait levé, pour garder la côte, toute 
la noblesse du pays. 

Pour chasser les Espagnols, il faudra mobiliser les gros 
vaisseaux de l'escadre de Bretagne, les navires légers de 
l'escadre de Guyenne, les dragons et les hirondelles de l'es- 
cadre de Normandie, sept mille deux cent dix hommes (-4), 
quatre cents canons de marine et un parc de siège, les 



(1) Relation anonyme de l'état des îles Lérins au 30 décembre J635 
(A. Jal, Abraham Du Quesne et la marine de son temps. Paris, 1873, 
in-8», t. I, p. 59). 

(2) Déclaration du sieur Meuredor de Saint-Laurent, qui tenait le propos 
du secrétaire du marquis de Santa Cruz. 6 juin 1642 '^Correspondance de 
SOURDIS, t. III, p. 103). 

(3) Mascarox, Marseille aux pieds du Roy, 2° édition. Avignon, 1637, 
in-4». 

(4) Quinze vaisseaux de l'escadre de Bretagne, 12 de l'escadre de Guyenne, 
8 de l'escadre de Normandie, 6 brûlots et 12 flûtes, celles-ci chargées 
chacune de 300 soldats. Il y avait 12 vaisseaux de 500 tonneaux et 
235 hommes, 8 de 300 tonneaux et 147 hommes, 12 dragons de 200 ton- 
neaux et 115 hommes (» Estât des vaisseaux dont sera composée l'armée 
navalle du Roy sur l'Océan en la présente année 1636 » : B. N., Franc. 
6408, fol, 168. — E. Bertrand, Un archevèque-amiral , Henri de Sourdis 
(1594-1645). Paris, 1912, in-8", p. 49 : extrait de la Revue maritime. — 
Le P. Fourrier, llydro^jraphie, p. 271). 



GUERREDETRENTEANS 19 

chefs les plus réputés, Des Gouttes, Mantin et Poincy, 
Beaulieu-Persac, le héros du combat naval de la Gou- 
lette, Giron, Técunieur des mers de Chine, « le général " 
Augustin de Beaulieu, qu'avait mis en vedette le voyage 
de Sumatra, des chevaliers de Malte et les rudes défen- 
seurs de la Rochelle, devenus les défenseurs du roi (1 . 
Le commandant en chef, Henri de Lorraine comte 
d'Harcourt, — Cadet-la-Perle, — ne s'était encore dis- 
tingué que sur terre, à Prague, au siège de la Rochelle 
et au pas de Suze. Mais sur le Saint-Louis où il avait 
hissé son pavillon tricolore, — blanc au grand mat, bleu 
à la misaine, rouge à la poupe (2), — il avait comme 
capitaine de pavillon « le Père de la mer '3) » Philippe 
Des Gouttes. Son coadjulpur, le " chef des conseils du 
roi en l'armée navale, » était un prélat, qui, en cas de 
malheur, était, par une lettre de service (4), investi du 
commandement (5). 

La tournure élégante, l'ovale du visage coupé par des 
moustaches galamment retroussées au fer et la royale affi- 
nant le menton, Henri d'Escoubleau de Sourdis avait l'al- 
lure d un mousquetaire beaucoup plus que d'un pré- 
lat. Archevêque de Bordeaux à trente-quatre ans, en 
1628, il avait montré son humeur batailleuse en tenant 
tète à » un homme dont on ne parlait qu'avec une 
sorte de vénération craintive, " au vieu.x duc d'Epernon, 
gouverneur de Guyenne. Il en avait reçu des coups de 
canne, qui avaient valu au vieillard l'humiliation de s'age- 

(1) cf. supra, t. IV, passiin. 

(2) B. N., Franc. 6408, fol. 177 v", 385. C'est le vaisseau splcndide, — 
1 000 tonneaux et 52 canons, — que tigurent une planche de V Hydrographie 
du P. FouRMER, lequel était à bord (Cf. supra, t. IV, p. 594), et une autre 
de Cleirac, Explication des termes de marine (1630). 

(3) Suivant l'expression d'une lettre de Richelieu du 10 novendjre 1640 
(A. i.KL, t. I. p. 105). 

(4) Suivant commission du 15 mars. 

(5) Du 27 août (^Correspondance de Sourdis, t. I, p. 76). 



20 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

noulller devant sa victime en pénitent (I). Initié aux 
termes de marine par un ouvrage qui lui était spéciale- 
ment dédié (2), familiarisé avec la mer par la défense de 
Ré, avec les armements par le siège de la Rochelle, le 
prélat avait le pied marin : « un bateau tapissé » sur la 
Gironde lui servait de « maison navale " . Et de « l'Arche- 
véque-amiral » on disait : 

France, je crains qu'ici-bas 
Ton église si magnanime 
Milite et ne triomphe pas (3). 

«Souvenez-vous, lui écrivait Richelieu, qu'il faut faire 
des actions dignes de la bruscosité des Sourdis et de 
la prudence que je péropte en l'archevêque de Bor- 
deaux [â). » L'archevêque venait de préconiser une 
vigoureuse offensive contre la Gorogne, le Vigo, Cadix 
ou Gibraltar (5). Les premiers objectifs défilèrent sans 
qu'on s'y arrêtât. 

(i Après avoir costoyé toute la Galice et tout le Portugal 
sans avoir rencontré une seule barque de pescheur, tant 
l'effroy de nostre armée avoit frappé le cœur des ennemis, » 
nous nous apprêtions, le 16 juillet 1636, à forcer le pas- 
sage du détroit de Gibraltar. Conviés au voyage « par 
lettres expresses et obligeantes » du comte d'Harcourt, 
l'académicien Faretet le poète Saint-Amant, — dans l'inti- 
mité le Vieux et le Gros, comme le comte était le Rond, — 
s'attendaient à voir » jouer des cousteaux; » la flotte se 
présentait en bataille, enseignes déployées, avec « plus de 



(1) Léo MODTON, le Duc d' Épernoii et l'archevêque de Bordeaux. Paris, 
1915, in-8°, extrait de la Revue des Etudes historiques. 

(2) [Gleirac,] Explication des termes de marine. Paris, 1636, in-S". 

(3) G. L\i;ocn-G\vE'r, la Marine militaire de la France sous les règnes 
de Louis XIII et de Louis XIV (1624-1661). Paris, 1911, in-8», p. 82. 

(4) Affaires Etrangères, Mémoires et documents 826, fol. 226. 

(5) Janvier 1636 (Correspondance de Sounms, t. I, p. 14). 



GUERRE DE TRENTE ANS 21 

taffetas au vent que de toile; " déjà le poète accordait sa 
lyre (Ij : 

Matelots, taillons de l'avant; 
Nostre navire est bon de voile : 
Ca, du vin pour boire à l'estoile 
Qui nous va conduire au Levant .. 
Ce Marrane au teint de pruneau, 
Ce fanfaron de Ferrandine... 
Qu'il y vienne un peu, le ^lauvais^ 
Avec ses cinquante galères!... 

A la vérité, Fernandina n'avait pas cinquante galères, 
mais dix-neuf; il ne devait pas engager de combat, mais 
ramasser nos traînards (:2) . Et son collègue Antonio 
d'Oquendo, tapi dans la baie de Cadix, tremblait « d'aven- 
turer sa réputation » contre nous (3). Sourdis conseillait 
d'attaquer ses dix vaisseaux. — « Cela n'est pas dans l'ins- 
truction du roi 11 (4), objectèrent les esprits timorés qui 
rejetèrent de même, faute de troupes, la proposition 
d'enlever Gibraltar (5;, une position que a de vaillants 
hommes de Saint-Malo » déclaraient de nature à devenir 
u imprenable (6) » . Seules, les îles Lérins étaient en cause. 



(1) Préface du Passage fie Gibraltar, dans les OEiivr-es du sieur de S.ust- 
Am.\kt. Paris, 1642, in-4", 2° partie, p. 53. Saint-Amant célèbre, dans les 
vers du Passage de Gibraltar, les divers vaisseaux de la flotte, le Saint- 
Louis, vaisseau amiral, l'Europe, vice-amiral, la Fortune, contre-amiral, 
l'Ange du sceptre, le Saint-Michel, le Cygne, la Renommée, le Coq, 
l'Aigle, le Griffon, la Licorne, le JAon, la Levrette, i Espérance, le 
grand patron des moines le Saint-Jean . 

(2) Avis de ^ladrid, 5 août {Mémorial histôrico espanol, t. XIII, p. 464). 

(3) Antonio d'Oquendo au roi d'Espagne. Cadix, 26 juillet (^Ibidem, 
p. 467). 

(4) Instructions du 20 avril (Correspondance de SocROLs, t. I, p. 25). — 
« Registre du conseil de l'armée navale » (Archives Nat., Marine B*,, 
fol. 85). 

(5) 28 juillet {Correspondance de Sourdis, t. I, p. 48.) 

(6 Le Malouin Pierre Gouin préconisait dès le 29 mars 1636 l'attaque 
de Gibraltar et de Cadix (Archives Nat., F^'.j : G. L.^cour-Gayet, la Marine 
militaire de la France sous les rèynes de Louis XIII et de Louis XIV, 
p. 92). 



22 HISTOIRE UE LA MARIINE FRANÇAISE 

Poète, accorde ta lyre, mais pour chanter des exploits... 
d'huissier, des « querelles d'Alemant « que cherche au 
comte d'Harcourt le maréchal de Vitry, gouverneur de 
Provence (1) ; de » fort mauvais tours et rudes charitéz » 
de l'archevêque de Sourdis pour le général des galères Du 
Pont-Courlay (2) ; l'aversion du général pour son lieute- 
nant Forbin; celle de Forbin pour le baron d'Allemagne, 
commandant les vaisseaux ronds; celle du baron pour 
l'évêque de Nantes, Gabriel de Beawvau, promu chef des 
conseils dans l'armée navale du Levant (3). La mauvaise 
organisation du commandement supérieur allait paralyser 
l'action de la marine. Personne ne voulait obéir et tout le 
monde voulait commander (4). Richelieu, par une faute 
encore plus lourde, avait placé à la tète de nos deux divi- 
sions du Levant (5) deux ennemis mortels, deux hommes 
dont les parents (6) s'étaient entre-tués dans un duel au 
couteau, les bras gauches liés l'un à l'autre. La haine de 
Jean-Louis Du Mas de Castellane baron d'Allemagne pour 
Jean bailli de Forbin s'avivait d'une blessure d'amour- 
propre : supplanté par lui dans la lleutenance générale 
des galères de France, le baron s'était expatrié plutôt que 
de servir en sous-ordre, et il avait conquis le grade de 
général des galères de Savoie (7) . Rappelé par Richelieu (8) , 



(1) Sourdis et Harcourt à Richelieu (Affaires Étrangères, Mémoires et 
documents 1705, fol. 125, 160). 

(2) Du Pont-Courlay à Du Plessis-Besançon (Affaires Etrangères, 
Mémoires et dovuments 824, fol. 260). 

(3) Le 6 juin (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 824, foi. 293). 

(4) Vicomte G. d'Avenel, Richelieu et la monarchie absolue. Paris, 
1887, in-8», t III, p. 175. 

(5) " Eslat de l'armée navalle de Provence projetée par M. de Nantes, n 
1636 (B. N , Franc. 6408, fol. 233) : 12 galères et 24 vaisseaux. 

(6) Annil)al de Forbin et Alexandre Du Mas de Castellane. Le duel 
avait eu lieu en 1612. 

(7) Qu'il portait dès 1626 (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 
781, fol. 92). 

(8) Sou pavillon flottait sur le galion Notre-Dame de la Victoire (B. N., 



GUERRE DE TRENTE ANS 23 

le baron rentra aussitôt enconilit avec le bailli. «Le baron 
d'Alemagne, — susurrait celui-ci, — homme très vigilant, 
courageux et plein d'afesion, n'aura rien sur le cœur à rcse- 
voir les ordres de moy. " A quoi le baron répliquait tout 
au contraire qu'il avait à en donner. Au lieu de trancher 
le différend, le ministre de la guerre chargé de la marine 
du Levant, Servien, décida que les deux chefs resteraient 
indépendants l'un de l'autre en attendant l'arrivée du 
général des galères (1). 

Autre conflit, autre faute : des capitaines de galères (2), 
destitués pour avoir refusé de se laisser supplanter par des 
officiers du régiment des galères, obtiennent de Richelieu 
leur réintégration avec un blâme pour " l'impudence i> de 
leur général (3). 

Durant ces « brouilleries, ni les galères, ni l'escadre de 
Marseille, ni les hommes du maréchal de Vitri (4) » ne 
rallient la flotte du Ponant. Et Garcia Toledo, duc de 
Fernandina, de s'en jouer avec ses galères agiles et d'entrer 
« sans contradiction » le 29 août dans le frioul des îles 
Lérins (5) . 11 eût été » très important de se rendre maistre » 
de ce passage : mais « il ne se trouva jamais ny pilottes ny 
matelots " qui fussent capables d'y conduire des vaisseaux 
de ligne (6). 



Franc. 6408, fol. 228). — Forbin montait la Bèale (Affaires Étrangères, 
Mémoires et documents 817, fol. 74, i27). 

(1) Forbin à Abel Servien. Marseille, 30 décembre 1635; Servien au 
baron d'Allemagne. 5 février 1636 (Guerre, Archives historiques 33, 
fol. 156, 163; et 41, fol. 86 : A. Jal, Dictionnaire critique, art. Alle- 
magne). 

(2) De Vincheguerre, d'Esguilly, de Ternes, de Baillebault et d'Aumont, 
Comte d'Harcourt à Richelieu, à bord de l'Amiral en rade des îles d'Hyères, 
17 août 1636 (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 1705, fol. 129.) 

(3) Richelieu à Du Voni-ConrlA-^ (^Correspondance de Sourdis, t. I, p. 70). 

(4) Sourdis à Richelieu. 13 août (Affaires Étrangères, Mémoires et docu- 
ments 1705, fol. 122). 

(5) Relation de Sourdis (^Correspondance de Socrdts, t. I, p. 58). 

(6) Mémoires de Guillaume d'Alméras communiqués par Mme Bosso- 



24 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Et Fernandina, quittant le frloul le 4 septembre dans 
le moment où le maréchal de Vitry porte « des brindes 
à la santé du roy « à bord de l'amiral (l), s'esquive 
devant nos vaisseaux lancés à sa poursuite [2], puis 
se retourne contre eux le 9 pour en « escroquer quelques- 
uns ». Mais Cadet-la-Perle a cette fois des galères, qui 
le remorquent hors de la rade de Menton; « il fait 
tête, sonne la charge » et, en deux heures, a raison 
de (i la rodomontade " : la capitane d'Espagne y perdit 
ses trompettes et la capitane de Florence ses gabiers (3). 
Douze galères et trois vaisseaux infligent un nouvel 
échec à Fernandina et l'obligent à rompre à San-Remo, 
en laissant « force " cadavres sur l'eau (4). Mais la 
diversion espagnole a réussi : la reprise des Lérins est 
manquée (5). 

Richelieu résumait d'un mot la campagne : « La flotte 
n'a rien fait cette année (6). " Outré de « mauvaises ren- 
contres qui le font mourir (7) » , il prend comme bouc 
émissaire le chef des conseils de l'armée du Levant : 
l'évéque de Nantes est révoqué (8). Rien de tel qu'un acte 
d'énergie pour ramener la discipline. Pont-Courlay fait la 
paix avec Forbin (9) et jure de " ne plus verbaliser qu'à 

laschi, de Pézenas, à l'archiviste de la marine P. Margry : extraits dans 
B. N., Nouv. acq. franc 9390, fol. 62 v°). 

(i) Lettre de M. de Loynes. Cannes, 6 septembre [Correspondance de 
SounDis, t. I, p. 112). 

(^2) Le vice-amiral de Mantin en tête. Sourdis à Richelieu. 5 septembre 
(Affaires Etrangères, Mémoires et documents 1705, fol. 82). 

(3) Relation de Sourdis (^Correspondance de Sourdis, t. I, p. 61). 

(4) Le P. FoDRSiER, p. 292. 

(5) De Noyers à Sourdis. 14 septembre (Correspondance de Sodrdis, 
t. I, p. 119). 

(6) Richelieu à Sourdis. 12 septembre (Correspondance de Souedis, t. I, 
p. 117). 

(7) De Noyers à Sourdis. 20 septembre (^Ibidem, p. 125). 

(8) 12 septembre (Ibidem, p. 116). 

(9) Toulon, 9 octobre (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 824, 
fol. 271). 



GUERRE DE TRENTE ANS 25 

coups de canon ([) " . Vitry rassemble des tartanes pour 
embarquer des troupes; Du Plessis-Hesançon y joint des 
transports d'un nouveau genre (2). Un ordre formel d'atta- 
quer les îles Lérins est venu de la Cour : « J'entends, a 
écrit Louis XIII, que toutes les forces de mon armée navale 
et tous les gens de guerre qui se pourront tirer de mon 
pays de Provence, y soient employés (3). " 

Un malheureux incident compromit tout. Réunis en 
conseil dans le château de Cannes, le G décembre l(>;i(j, 
les chefs de l'armée discutaient les derniers détails de la 
descente et la façon dont le général des galères contien- 
drait (4) la contre-attaque éventuelle de Fernandina (5), 
lorsque le maréchal, invité par l'archevêque à faire sortir 
ses domestiques, le traita de cagot et s'oublia jusqu'à lui 
donner un coup de canne (6). L'émotion fut intense; elle 
entraîna la débandade des soldats, le désarmement des 
galères incapables de « subsister plus longuement à la 
mer (7), l'anéantissement du dessein des isles » . 

Pour en « réparer la honte, Sourdis portera un prompt 
et puissant secours " au duc de Parme notre allié (8). Mais 

(1) 22 novembre Ibidem, fol. 277\ 

(2' Relation véritable (Coriespoutlniice Je SoruDJS, t. I, p. 211 et 
p. 181). 

(3) Louis XIII à Sourdis. 12 octobre (Ibidem, p. 53). 

(4) Avec ses 12 gairres, 4 brûlots, 15 vaisseaux et 30 tartanes. « Ordre 
qui sera suivy et observé par les capitaines de galères h , signé de Pont- 
Courlay. En rade de Théoulle, 1" décembre (Affaires Etrangères, Mémoires 
et documents 825, fol. 141). 

(5) Ordre signé du comte d'Harcourt. A bord de l'amiral, Théoulle, 
3 décendire (Ibidem, fol. 149j. 

(6) D'une « canne d'Inde » (^Mémoires de M. le président de Gaufridi, 
dans les Mémoires pour servir à l'histoire de la Fronde en Provence. Aix, 
1870, in-S", p. 128j, — Correspondance de Socrdi.s, t. I, p. 1J)0, note. — 
H. Bouche, la Chorographie de Provence, t. II, p. 900. 

(7) Du Pont-Courlav à Du PIcssis (Affaires Etrangères, Mémoires et docu- 
ments 824, fol. 260). — Registre des conseils de l'armée navale (Archives 
iSat., Marine R*^, fol. 97). 

(8) M. de ÎNoyers, Louis XIII et Fabio Scotti à Sourdis. 21, 22 et 
26 décendire (Correspondance de Sourdis, t. I, p. 227, 229, 231.) 



26 HISTOIRE DK LA MARINE FRANÇAISE 

il en va du secours de Parme comme de l'entreprise des 
iles (1) : tout « dépend de la diligence qu'on y appor- 
tera (2) ". Le temps s'écoule; et le destin s'accomplit. 
Farnèse, duc de Parme, a été contraint de signer un 
accommodement avec l'Espagne 3;. 

a Je veux espérer, écrit Louis XIII à Sourdis (4), 
qu'enfin le bonheur de mes armes vous mettra en main 
quelque occasion de les employer plus utilement. » En 
Sardaigne, qu'on prétend n plus prête à se rendre qu'à 
combattre " (5), Porto Conte et Cagliari seraient faciles à 
enlever n soit par le pétard, soit par les escalades aupara- 
vant que l'alarme fût donnée dans l'île (6) » . Et le maré- 
chal de camp de Gastelan de s'autoriser des instructions 
rovales pour réclamer « avec des violences inimaginables (7) 
un scourebande ') en Sardaigne (8). En plein hiver, sans 
babils ni souliers (9), ses troupes embarquèrent à bord de 
quarante-cinq vaisseaux. 

Le 23 février 1637, tandis que Portenoire, capitaine du 
dragon Sainte-Marie, canonnait la grosse tour qui com- 
mande la rade d'Orislano (10) et qui fut évacuée après épui- 



(1) M. de Noyers à Sourdis. 17 janvier 1637 {Ibidem, p. 252.) 

(2) Victor-Amédée de Savoie à Sourdis. 23 janvier [Ibidem, p. 259). 

(3) Le duc de Parme à M. de Sabran (Ibidem, p. 26i). — Nos marins 
en eurent de l'émoi. Toulon, 10 février (Registre des conseils de l'armée 
navale : Archives Nat., Marine B^^, fol. 138). 

(4) 23 février [Correspondance de Sourdis, t. I, p. 292). 

(5) Sabran à Bouthillier. 10 janvier [Ibidem, p. 24-4'). 

(6) Instructions reçues par Sourdis le 20 avril 1636 (Ibidem, p. 29). 

(7) Sourdis à Richelieu. Des iles d'Hyères, 15 février 1637 (Ibidem, 
p. 284). 

(8) Mémoires de Du Ples.sis-Bes.\sçox, éd. Horric de Beaucaire, p. 14. 

(9) « Registre des conseils de l'armée navale. >i Toulon, 30 janvier 
(Archives Nat., Marine B*.,, fol. 138). 

(10) «l\elation de ce qui s'est passé au voïage de Sardaigne» , par Sourdis. 
En rade de Loristan, 28 février (Affaires Étrangères, Mémoires et docu- 
ments 1705, fol. 230 : Correspondance de Socrdis, t. I, p. 301). — Har- 
court à Richelieu. A bord de l'amiral, en rade de Loristan, 28 février 



GUERRE DE TRENTE ANS 27 

sèment des munitions par le sergent-major Gaspar Sanna, 
nos commandants en chef remontaient le Tirso « avec 
tout ce qu'il y avoit de bateaux et de chaloupes dans 
l'armée » . A quelques lieues du golfe, était l'archevêché 
sarde d'Oristano. 

Le capitaine général Antonio Ximenez de Urrea v Enri- 
quez dépécha le gouverneur de Gagliari, Diego de Aragall 
y Gervellon, pour nous barrer la route, et des exprès à 
Palerme, Naples et Gènes pour réclamer des secours, à 
Majorque pour demander l'intervention des galions d'An- 
tonio d'Oquendo. La clef de la défense était le château 
de San Miguel. Pour nous donner le change, les Espagnols 
firent défiler plusieurs fois à nos yeux, tels des figurants 
de théâtre, les quatre-vingts hommes de la garnison grossie 
d'un cortège de clercs et d'étudiants, en attendant les 
douze compagnies de Francisco Zapata et d'un ancien 
capitaine de la cavalerie impériale revêtu du froc, Frère 
Giusto, aliàs Diego duc de Estrada. Un Parisien capturé à 
bord d'un de nos bateaux de munitions, n Charles de Ros- 
siel " , avait déclaré que nos forces étaient de cinq mille 
hommes de troupes, sept régiments, quarante-cinq vais- 
seaux et qu'il y en avait encore vingt-deux avec quatorze 
galères en réserve à Toulon (1). 

Le mardi 24 février, nos troupes entraient à Oristano. 
Nous occuperons la ville, déclarait Sourdis, en compen- 
sation et jusqu'à restitution des îles Lérins... (2). L'occu- 

(Ibidem, fol. 232). — Un levé de la racle d'Ori.stano fut exécuté une tren- 
taine d'années plus tard parle capitaine Cogolin (B. N., Franc. 13372). 

(1) fAntonio C.vnales de Vega], Invasion de la armada francesa del 
arzobispn de Bordeus y Monsieur Enr?-i(jue de Lorena, conde de Harchout, 
heclia sobre la ciudad de Oristan. Caller, 1637, in-i", p. 67. 

'^) Sonrdis au sergent-major Gaspar Fana, alicis Sanna [Comcntarios del 
deseiiqanado, 6 sea vida de I). Diego duque de Estiud.\ escrita por e'I 
misino, dans le Mémorial historico espanol, t. XII, p. 121). — lielacion 
verdadera de la entrada que hizo en Cerdeha en la ciudad de Oristan la 
armada de Francia. Sevilla, 1637, in-4°. 



28 HISTOIRE DE LA MARKNE FRANÇAISE 

nation dura l'espace de deux matins. Les miliciens du duc 
de Estrada et les cavaliers de Francisco de Villa Padierna 
nous refoulèrent vers le port, où riiéroïque défense de la 
presse tour par une compagnie bretonne et les canons du 
vaisseau vice-amiral couvrirent notre rembarquement le 
26 février. Nous laissions aux mains de nos adversaires 
une batterie d'artillerie, trente-six prisonniers, neuf cha- 
loupes canonnières et sept cents mousquets (1). Un marin 
prenait philosophiquement l'aventure, — et Richelieu par- 
tageait l'avis de Forbin (2j : « L'on ne peut rien entre- 
prendre en Sardaigne en esté, tant à cause de la difficulté 
des eaux que du mauvais air de l'isle (3). •> 

Ces épisodes étaient autant de diversions à la reprise des 
îles Lérins. Aux dix-huit cents hommes, « malades, mor- 
fondus, maltraités des injures de la saison (4-] » , qui les 
occupaient, un galion solitaire apportait des munitions, 
quand le lieutenant Mondreville, l'accostant de nuit, répond 
en italien qu'il arrive de Naples, y cramponne son brûlot; 
et l'Admirante de quarante-sept canons, commandé par 
le chevalier Gentile, périt dans les flammes (5). 

Le moment était mûr pour reprendre l'attaque des deux 
îles. Le comte d'Harcourt en fut chargé. Un fortin carré 
à la pointe orientale, le fort d'Aragon vis-à-vis deThéoule, 
la tour de Batiguier, le pentagone du P'ort-Royal et le 
quadrilatère de Monterey constituaient les défenses de 
Sainte-Marguerite (Gj. Le 27 mars 1637, les troupes de 

(1) Et sept cents tués et blessés selon les Espagnols (D. Antonio Ca>-ales 
DE Vega), bruit dont notre agent à Gênes se faisait l'écho {Correspondance 
de S0URD1.S, t. I, p. 313). 

(2) Richelieu à Sourdis. 1"' mars [Ibidem, p. 303). 

(3) Avis du bailli de Forbin (Archives Nat , Marine B*,, fol. 180). 

(4) Sabran à Sourdis. Gênes, 2" luars-i'' avril [Ibidem, p. 316, 334). — 
Le P. FoiiciiEH, p. 293. 

(5) Mémoires de Du Ples.sis-Be.sa>(;o>', p. 14. 

(6) Relations de l'attaque de l'ile Sainte-Marguerite (Correspondance de 



GUERRE DE TRENTE ANS 29 

débarquement voguaient en six groupes vers la pointe 
orientale sous la protection des escadres de Mantin et 
Poincy. Servies par les chefs d'escadre eux-mêmes, nos 
pièces de marine démontaient les batteries à fleur d'eau 
et ouvraient un passage aux brigantins du chevalier Des 
Roches qui balaient deux châteaux forts aux angles garnis 
de canons, aux bastingages à l'épreuve du mousquet, au 
pont-levis assez large pour laisser passer de front six 
hommes. « Les Plattes » de l'ingénieur du Plessis-Hesançon 
portaient chacune quatre cents soldats (I). Mais voilà 
qu'une bourrasque force vaisseaux et bateaux à se r<^fugier 
qui au Golfe Juan, qui à Cannes, où les plattes, inertes et 
incapables de tenir seules sous le feu de trois brigantins 
ennemis, sont incendiées par les troupes qui les mon- 
tent (2). 

L'attaque reprend le 28 mars. Cangé, Goupeauville, 
Montigny, Chastellux, six autres capitaines de marine 
écrasent de " salves de canonnade " les batteries espa- 
gnoles. Sourdis vient observer l'attaque. En attendant que 
le vaisseau-amiral, en réparation à Toulon (3), l'ait rallié, 
il saule sur le pont de la Licorne en s'aidant de la main 
que lui tend Montigny : dans l'instant même, un boulet 
coupe sous ses pieds l'échelle de corde. 

SoDuuiij, t. I, p. 318, 323). — Le P. Foi nisfiEn, p. 293. — H. Bouche, 
Histoire clirono/ogique de Provence, t. II, p. 902, carte. — « Descrip- 
tion des isles S'' Margrite et S' Honorai, et des forts et redoutlos que les 
Espagnols y ont faitz, et la reprise de partie desditz forts et redouttes par 
l'armée navalle de S. M. commandée par M. le comte de Harcoiir, désignée 
par Svint-Cl.uu, ingénieur de S. M. » (B, N., Géographie vol. 319, fol. 11). 
— lienri Moins, V Abbaye de Lériiis, Histoire et nioninnents. Paris, 1909, 
in-S", p. 265. — E. Bertrand, Un (trcfierèque-amiral, Henri de Sourdis, 
p. 63. 

(1) Mémoires de Pu Plessis-Bes.'InçON, p. 17. 

(2) Mémoires du président de Ga.ufridi, dans les Mémoires pour servir 
à l'histoire de la Fronde en Provence, p. 129. 

(3) Emprunt de 3 000 livres pour équiper le vaisseau amiral qui doit 
rallier l'armée navale. Toulon, 7 avril (Archives municipales- de Toulon, 
BB. 56, fol. 606). 



30 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Au signal de donner, les enfants perdus débarquent sous 
la mitraille et emportent le Fortin. Les régiments de Vaillac 
et de La Tour chassent l'ennemi vers le fort Monterey aux 
remparts « de boue et de crachat», les marins de Guitault, 
Senanles, Dumé, Miraumont, Conrsan suivent avec les chefs 
d'escadre; le parc d'artillerie de La Roullerie est mis à 
terre : avant qu'il soit en position, le 29, la garnison du 
fort Monterey s'enfuit vers le Fort Roval. 

Sourdis veut aller droit au fort d'Aragon. Quatre mille 
hommes à terre, deux mille en réserve suffisent pour 
l'assaut. Le maréchal de camp de Castelan préfère la pru- 
dente tactique des cheminements, où il « s'amuse » , si 
bien que Gonzalès de Crespo ne sortira du fort que le 
20 avril (1). Cinq nuits auparavant, une galère génoise 
avait failli lui amener du secours. Avertis par quinze feux 
de signal qu'autant de galères ennemies, celles de Borja, 
étaient derrière elle en soutien, Mantin, Montigny et 
Coupeauville (2) s'étaient fait remorquer pour leur barrer 
la route : et ils avaient réussi. Le 24 avril, la tour de Bati- 
guier se rendait. Réduit au Fort Roval, n'ayant plus « ni 
logement, ni tour où seulement on put habiter, » le gou- 
verneur de l'île Sainte-Marguerite, Miguel Pérez de Egea, 
capitula le G mai avec neuf cent quatre-vingt-six personnes, 
soldats, a femmes, valets et autres canailles !! » (3j. 

Le 13, Juan Tamavo, sommé de rendre Saint-Honorat, 
répondit qu'il mourrait sur la brèche. L'amiral et le 
général des galères Tattaquèrenl du côté du Levant, le 
vice-amiral de Mantin et le contre-amiral de Poincy à la 



(i) Sourdis à Richelieu. 6 avril (Correspondance de Sourdis, t. I, p. 342). 

(2) Goinmandant i Europe, la Licorne et la Renommée (le P. Fourmer, 
p. 616). — La 1' Description des isles... désignée par Saint-Glur » figure 
l'escadre de Mantin à l'est du frioul et celle de Treillebois à l'ouest ; 
Poincy borde au sud l'ile Sainte-Marguerite. 

(3) Correspondance de Soordis, t. I, p 373 — Le P. Focrmer, 
p. 274, 615. 



GUERRE DE TRENTE ANS 31 

pointe du Ponant : une grêle de boulets qui « bruyoicnt » 
de toutes parts, couvrit la descente de huit régiments (l). 
« Pendant l'escrime, » les batteries Saint-Pierre, Saint- 
Pancrace, Saint-Sauveur, Saint-Michel, Saint-Cypricn et 
de la Trinité étaient enlevées le 14 mai. Le lendemain, 
Tamayo évacuait le monastère avec les derniers survivants 
des huit cents défenseurs de l'île (2). Sourdis et les siens 
avaient remporté une victoire décisive : soixante-dix 
canons, huit pierriers, huit drapeaux qui furent déposés à 
Notre-Dame (3), restaient entre leurs mains. « Que Dieu 
vous bénisse tous d'avoir rétabli 1 honneur et la réputation 
des armes du Roi et de votre Patrie (4) ! d 

Melchor de Boija tenta une rescousse contre Saint-Tro- 
pez le 15 juin. Mais ses vingt et une galères durent reculer 
(i comme larrons pris en flagrant délit (5) » devant deux 
simples pataches et deux petites frégates (G) qui gardaient 
l'entrée de la rade sous les ordres de Poincy et que soute- 
nait le feu de la citadelle. De curieuses peintures à la 
mairie de Saint-Tropez retracent les phases du glorieux 

(Ij Vaillac, Cornusson, La Tour, les Iles, Vitrv, Saint-André, RoussilTon, 
Castrevieille. llelatlon de Soukdis (t. I, p. 375). 

(2) Cent trente-cinq hommes (H. Bocche, t. H, p. 907. — Le P. Fouii- 
NiKR, p. 273, 610). 

(3) Les Cérémonies du Te Deum chanté à Notre-Dame et des drapeaux 
qui y ont esté portez en suite de la reprise des isles sur les Espa(jnols. 
Paris, 1637, in-8». 

(4) De Noyers à Sourdis. — En novembre 1637, l'escadre de Mantin 
fut détachée vers Alger pour demander satisfaction des pirateries commises 
(Cf. supra, t. IV, p. 694). 

(5) La définition des navires de guerre du temps est donnée en quelques 
mots par Jean-Jacques Bouch.^rd dans ses Confessions (p. 190) : la palache 
était le diminutif du galion, comme le brigantin l'était de la galère. La fré- 
gate avait neuf bancs de rameurs, alors que le brigantin en avait seize. La 
barque avait trois mâts et autant de voiles latines; la tartane deux, gréées 
de même; la polacre se distinguait de la barque eu ce que la voile du grand 
mât était carrée et non triangulaire. 

(6) La Réale de Poincy et la Cardinale de La Rivière d'Auray, armées 
chacune de 8 canons et 92 hommes ; les frégates de llazet et Cabaret 
(Correspondance de Sourdis, t. I, p. 424). 



32 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

combat. A Saint-Raphaël, où veillait le comte d'Harcourt, 
elles furent aussi rudement reçues (1). La partie était 
définitivement perdue pour elles. Mais pour décider ou 
non de leur supériorité sur mer, il leur restait à se 
mesurer avec les nôtres (2). L'an d'après, Texpérience 
était faite... 

Forbin préconisait une offensive hardie, soit contre les 
forts de la Spezia pour intercepter la navigation entre 
Gênes et Livourne, soit contre Nice qu'on pouvait enlever 
par surprise (3). La flotte espagnole nous épargna la 
moitié du chemin en se portant du côté de Saint-Tropez. 



Bataille navale de Gênes. 

(i" septembre 1638.) 

Le général marquis François de Yignerot Du Pont- 
Gourlay, à qui le comte d'Harcourt avait laissé le soin de 
la poursuivre (4), la rejoignait le 31 août 1638. Six galères 
de Sicile et neuf d'Espagne, aux ordres du lieutenant- 
général Rodrigo Gutiérrez de Velasco et Juan de Orel- 
lana, avaient à bord trois mille hommes de troupes qu'elles 
amenaient à Final : ce renfort leur donnait l'avantage sur 
nos galères qui, par une singulière rencontre, se trou- 
vaient être également au nombre de quinze. Los tomaremos 

(i) « L'EntreprioC faillie par les Espagnols sur Saint-Tropez et Saint- 
Rapheau, d'où ils ont esté repoussez par les François « : Gazette de France, 
1637, p. 374. — Sourdis à Sabran. 22 juin {Correspondance de SouiiDiSj 
t. I, p. 426). — Les archives communales de Saint-Tropez, à la date du 
5 juillet 1637, mentionnent le combat (G. Lacolr-Gayet, p. 112, note). 

2) ^'ingt galères, plus 1 demi-galère, 1 brigantin, 4 felouques, 4 brû- 
lots. Ordonnance de 1637 (Affaires Etrangères, Mémoires et docinnents 824, 
fol. 300). — u Estât des gallères. " 1637 (Archives Nat , Marine B*^, 
fol. 144). 

(3) « Dessein fait par M. le bailli de Fourbis touchant ce qui est néces 
saire à faire en Provence, u 1637 (Archives Nat.. Marine B''^). 

(4) Ses vingt-quatre lourds vaisseaux ne pouvant la rattraper. 




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GUERRE DE TRENTE ANS 33 

como galinas^ " Nous les prendrons comme des poulets, » 
goguenardait de nous Velasco (1). 

L'égalité des escadres dicta à François Du Punt-Courlav 
son ordre de bataille, que le marquis de Grimaud, en cha- 
loupe, alla porter partout : A chaque galère d'aborder un 
bâtiment adverse : une seule décharge, et aussitôt les {M-ap- 
gins d'al)ordage : « s'arrcmber « , puis " s'arrisser " : l'ad- 
versaire une fois réduit, on porterait secours à ses voisins. 
— Toute la nuit du 31 août au 1" septembre, les troupes 
furent sous les armes, « en joly ». A l'aube, l'escadre 
s'ébranla vers Gènes afin de gagner le vent, que l'ennemi 
tachait de garder en courant la même erre à toutes rames, 
M à passe-vogue » . L'action se déroulait assez près de 
Gênes pour qu'on pût la suivre du phare de la Lanterne (2) . 

Vers midi, les capitanes, flanquées chacune à droite et 
à gauche de sept galères, s'abattirent comme deux oiseaux 
de proie l'une sur l'autre, rostre contre rostre. 

Et toutes les galères, affrontées deux à deux, se livrèrent 



(1) Antoine de IIiffi, Histoire de la ville de Marseille, 2° édition. Mar- 
seille, 1696, in-fol., t. II, p. 358. 

(2) SocnCKS Fn.\xç.\isKS pour la bataille navale du 1" septembre 1638 : 
« L'Ordre que debvoicnt tenir les 15 galères de France au condjat faict 

contre les 15 d'Espagne » : dessin représentant de la façon la plus 
précise les différentes phases de la bataille (H. N., Franc. 15483, fol. 40). 
— « Le furieux combat » et « les particularitéz du sanglant combat donné 
entre le général des galères françaises et celui des galères il'Espagnc » 
(Gazette de France, 1638, p. 537 et p. 549). — Le P. Forii.MEU, llydro<jra- 
pltie, éd. de 1667, p. 274. — Lettres-patentes de Louis XIII pour le che- 
valier Antoine de Margaillet (Guerre, Archives historiques, vol. 62, 
p. 349), qui mourut grand sénéchal de Toulon (Robert de Bhi.\;n(;ox, L'e'tat 
de la Provence. Paris, 1693, in-12, p. 323). — «La vie de M. le bailly de 
Valbelle, chef d'escadre des armées navalies de France, par M. Despbés, 
capitaine de brûlots " (Bibliothèque d'Ai.v-cn-Provcnce, manuscrit 1194, 
fol. 10.) 

SouKCES ESPAGNOLES : Lettre de Juan Judice Fiesco. Gènes, 6 septembre 
{Colecciôn Sans de Barutell, art. 21, num. 15). — Autres lettres d'acteurs 
et témoins de la bataille (Madrid, Academia de la historia, Colecciôn de 
Jésuitas, t. CXIX, num. 258; Biblioteca ÎNacional, Colecciôn Navarrete, 
t. VII, num. 5). 

V. 3 



34 



HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 



autant de combats singuliers. Un croquis du temps nous 
les montre en ligne, soit de droile à gauche (l) : 

la Servienne vis-à-vis de la Santa Barbara, 



la Générale 
la Montréale 
la Baillebaude 
la Rie /le lieu 
la Patronne 
la Vincheguerre 
LA Réale 
la Cardinale 
FAiguebonne 
l'Esguilly 
la Valbelle 
l'Êpernonne 
la Maréchale 
la Séguirane 



la Santa Anna, 

la Santa Fernanda, 

la Cauva, 

la Santa Francisca, 

l' Henriquez, 

la Bas s < ma, 

LA Capitane de Sicile, 

la Patronne d'Espagne, 

la Santa Maria, 

la Santa Clara, 

la San Antonio, 

la San Pedro, 

la Santa Catarina, 

la San Juan. 



Dès la première bordée, Pont-Courlay démonta les 
canons de la Capitane de Sicile. Gutiérrez de Yelasco n'en 
fut que plus ardent à l'abordage; il le dirigea lui-même, 
épée d une main, targe de l'autre, à la tête de quatre cent 
cinquante soldats et matelots aguerris. A la proue de la Gui- 
sarde qui servait de Réale, le lieutenant marseillais Guil- 
laume de Félix (2), la jambe brisée, une balle dans la cuisse, 
soutenu sous les bras par des forçais turcs qu'il relayait au 
fur et à mesure qu'ils tombaient, refusait d'aller se faire 
panser, disant : « Le roy est créancier de nos vies (3). » 

(1) B. jN., Franc. 15483, fol. 40. — La Réale avait un équipage de 
743 hommes, les autres 502. La première était « septirame » , les autres 
" quinquérames » . Seule, la Régine était « sestirame » avec 660 hommes 
(Archives ÎSat., Marine B*^, fol. 144). 

1%) Dit aussi Félix de Luxembourg. 

(3) [Claude Malogre], Histoire du règne de Loujs XIII. Paris, 1646, 
in-S", p. 677. 



GUERRE DE IREME ANS 35 

Six fois, Vclasco revint à la cliarjjc; six fois il fut 
repousse. Aux côtés de notre vaillant lieutenant, avait péri 
le capitaine d'infanterie Qucrvillc; le chevalier Thomas 
de Villages, le baron de Saint-Ivor, La Brossardière, d'Ai- 
guebonne, Saint-Martin et Bellée, le jeune écuyer du géné- 
ral des galères, gisaient blessés. Leur valeur avait décidé 
de la victoire; une blessure mortelle de Velasco précipita 
l'issue du duel; sous une fougueuse contre-attaque des 
nôtres, la Capitane de Sicile succombait. Le sieur de Saint- 
Martin avait tué de sa main le mestre de camp Henriquez. 
A notre aile droite, le succès se prononçait franchement. 
Le commandeur Philandre de Vincheguerre emportait la 
Bassana; la Patronne de France amarinait la Patronne de 
Sicile; et la Richelieu^ énergiquement menée par le baron 
de Ternes, réduisait à merci la Santa Francisca; le vieux 
marin qui conxmandait notre Patronne, le chevalier de 
Montolieu, payait de sa vie la victoire, qui coûtait aux 
capitaines Alonso Montalve et Francisco Suarez la liberté. 
D'autres galères espagnoles, la Cauva et la Santa Barbara 
fuyaient vers Gênes après un vif engagement avec Louis 
de Dresnel de Baillebault (1). Toutefois, à notre extrême 
droite, la galère de notre ministre de la guerre, la Ser- 
vienne^ commandée par François de Colin de Janet, de 
Lambesc (2), tombait au pouvoir des deux derniers bâti- 
ments de la gauche espagnole (3), les seuls qui eussent 
remporté quelque avantage en repoussant la violente 
attaque de notre Montréale (4). 



(1) Capitaine de la Baillehaude, qu'il coininanclait depuis 162(5 (Affaires 
Etrangères, Mémoires et docmnents 781, fol. 92). II eut, entre autres tués, 
les cadets de Béolon et de ^lonstiers. 

(2) Guerre, Archives historiques 26, fol. 129; 27, fol. 35. — Robert 
DE BnuN(;oN, p. 532. 

(3) La Sauta Anna et la Santa Fernanda, 

(4) Qui perdit, entre autres, le cadet de Forville et un gentilhoniuie du 
cointat, M. Du Tronquet. 



36 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

A notre gauche, le résultat était loin d'être aussi décisif. 
Im Cardinale, qui servait de matelot à notre Capitane, 
pliait sous l'attaque furieuse de la Patronne Iléale de Juan 
de OrcUana. Le chevalier Des Roches, si prisé de Riche- 
lieu, le lieutenant Ferraporte, le pilote, les comités, les 
canonniers, nombre de soldats tombaient frappés à mort; 
la chiourme composée de Napolitains se soulevait; les 
Espagnols avaient sauté à bord — Un galérien sauva la 
situation. Un chevalier de Malte, condamné le 15 mars 
précédent aux galères pour avoir enlevé sa nièce, avait 
été déchaîné au moment du combat pour défendre la ram- 
bade : dans la position critique de l'équipage, Frère 
x\ntoine de Margaillet prit résolument le commandement 
et refoula l'ennemi (l). Un galérien, à coups de mousquet, 
abattait trente adversaires; un autre, couteau au poing, 
en éventrait vingt autres. IJ hpei^nonne accourait au secours 
de sa compagne en détresse et changeait si bien le sort de 
la bataille que la Patronne Réale d'Espagne se rendait et, 
avec elle, Juan de Orellana blessé. La Santa Man'a, capi- 
taine Miguel del Barrio, succombait également sous 
l'attaque du chevalier Nicolas de Villages ("2). 

Mais la manœuvre de lÉpernonne^ puis la retraite de 
FEsgidlly et de notre galère de pointe qui abandonnèrent 
leurs postes de combat à la suite des blessures des capi- 
taines d'Esguilly et Séguiran de Bouc, ouvrirent des cré- 
neaux dans notre ligne. Découverte à sa droite et à sa 
gauche, la Valbelle hii assaillie par la Santa Clara et la San 
Pedro, puis par trois autres : malgré ses soixante-cinq ans, 



(1) Mémoires de M. le président de Gaufridi publiés par la Société his- 
torique de Provence, Mémoires pour servir a i histoire de la Fronde en 
Provence. Aix, 1870, p. 139. — lléhabililation accordée par Louis XIV 
à Margaillet. 1640 (Guerre, Archives historiques 62, p. 349). 

(2) Commandant la Générale qu'aidait VAiguebonne : la victoire leur 
:coûtait leurs lieutenants, le baron de La Garde et le sieur d'Arsac 

(A. Ri-FFi, t. IL p. 359). 



GUERRE DE TRENTE ANS ;i7 

le vieux Gosme de Yalbelle, dont les aïeux étaient de père 
en fils depuis quatre générations capitaines de galère (1), 
défendit longtemps, l'épée au poing, l'entrée de la coursie : 
atteint de douze coups de feu ou de hache, il se fit atta- 
cher au niàt pour dicter ses derniers ordres : trois de ses. 
neveux avaient été tués à ses côtés; son fils Jean-Philippe 
était gravement blessé; et les Espagnols ne se rendirent 
maîtres de la Valbelle cpi'en franchissant leurs corps :. 
u l'aumônier, l'écrivain, le chirurgien, tout passa par le 
fil de l'épée; plus de deux cens forçats furent hachés en 
pièces; » âgé de onze ans, Jean-Baptiste de Valbelle fut 
sauvé par le lieutenant de la San Antonio^ Antonio Capes- 
tan, qui le prit sous son bras (2). Cernée par les galères de 
l'extrême droite espagnole, la Maréchale devenait aussi 
leur proie, après que le capitaine Antoine de Panon fut 
tombé en homme de cœur. Mais au prix de trois galères 
perdues, notre victoire était complète. Richelieu tint à 
honneur d^en corriger lui-même la relation (3). 

Les débris de la flotte espagnole, dont quatre galères 
seulement restaient en état de combattre, gagnaient péni- 
blement l'abri du port de Gènes où elles peuplèrent de 
blessés les hôpitaux. Six galères, la Capitane, les Patronnes, 
l'étendard, huit cents combattants, des centaines de for- 
çats restaient entre nos mains. Dans cette sanglante 
bataille où les coups se tiraient à brùle-pourpoint, les 
Espagnols avaient perdu quatre mille hommes, nous 
moitié moins : encore " l'humanité françoisc avait-elle 



(1) Maymer, Histoiie de la principale noblesse de Provence. Aix, 171'.), 
in-V, p. 270. Cf. les preuves de noblesse de son fils Jean-Baptiste, dans le 
uis. de DKSPnÉs, fol. 16. 

(2) Dkspiiks, fol. 10 : De nombreux volontaires marseillais, Monier, 
d'Arène, le baron de Reaumelle, parents du capitaine, le baron de Glan- 
devès, le lieutenant d'Autier, étaient parmi les tués et blessés. 

(3) Richelieu à Chavigny. 17 décembre {Lettres de Rh.hkhki , t. VI, 
p. 180). 



38 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

pardonné à tous les malheureux » prisonniers sans être 
payée de retour. Ceux de nos officiers qui n'avaient pas 
fait leur devoir, — un nombre infime, — furent tondus et 
mis à la chaîne, à la place des forçats qui s'étaient bien 
battus et qui furent libérés à raison de six par galère (l). 
L'une de nos prises, la Patronne Réale, ayant rompu la 
remorque qui la liait à V tpernoriîie, parvint à s'échapper 
et à gagner l'abri d'Alassio, puis de Gênes. Sur quoi, le 
comte d'Harcourt, arrivant avec dix-sept vaisseaux à la 
rescousse, somma les Génois de restituer une prise qui 
était demeurée plus de vingt-quatre heures en notre poU' 
voir et qui, par suite, était nôtre. Sur son ordre, Beaulieu- 
Persac alla mouiller avec sept vaisseaux au milieu du port 
et n'en quitta qu'après avoir obtenu satisfaction (2). 



IIÎ 

LE SIÈGE DE FONT ARABIE 

Chassés du sud-est, les Espagnols perdaient pied dans 
le sud-ouest presque en même temps. La prise de Biarritz 
par les pinasses bayonnaises des rudes marins qui avaient 
fondé au Spitzberg le Port-Louis et repris possession de 
Québec, Jean Vrolicq et Raymond de La Ralde (3), avait 
commencé par incommoder leurs garnisons du Socoa, de 
Saint-Jean-de-Luz, d'Urrugne et d'Hendaye (4) . L'approche 
de l'armée du duc de La Valette acheva de les désorienter. 



(1) Gazette de France, 1638, p. 549. — A. RuKFi, t. II, p. 359. 

(2) Gazette de Fiance du 9 octobre. — Gioffiiedo, Storia délie Alpi 
marittime, col. 1902. 

(3) Kichelieu à Vrolicq, 20 mai J637 (Guerre, Archives historiques 42, 
fol. 245. — Cf. supra, t. IV, p. 638, 679) 

(4) Richelieu au duc de La Valette, coinuiandant l'armée de Guyenne 
(AlBKHY, t. II, p. 921). 



GUERRE DK TRENTE AXS 39 

Le !25 octobre 1(537, un an jour pour jour après leur 
invasion, les Espagnols mirent le feu dans leurs huttes 
et se retirèrent en Espagne, ne « laissant autre marque 
de leur séjour que des restes d'une effroyable des- 
pense l; " . 

Ils s'attendaient à une vigoureuse riposte en Guipuscoa, 
conjuguée avec une autre action navale en lloussillon. 
L'investissement de Saint-Sébastien par la flotte de Sour- 
dis (2) et par l'armée de La Valette serait, pensaient-ils, 
précédé de feintes qui les obligeraient à immobiliser des 
troupes tout le long de leurs côtes (3). Et tel semblait 
bien être notre plan de campagne. La résistance obstinée 
d'une petite place forte en décida autrement. 

Chaque année, le 8 septembre, la petite ville qui garde 
au bord de la Bidassoa l'entrée de l'Espagne, Fontarabie, 
est le théâtre d'une curieuse mobilisation. Aux matines de 
la nativité de la Vierge, des Basques en armes dévalent 
vers la ville. De coquettes vivandières marchent en tête de 
chaque compagnie; une colonne se forme sous les vieux 
remparts en ruines, que domine, imposant encore, le châ- 
teau fort du roi de Navarre Sancho Abarca; et chemises 
rouges et chemises blanches des miliciens improvisés 
s'acheminent, à travers les lacets montueux du Jaizquibel, 
vers le sanctuaire vénéré de Notre-Dame de Guadalupe. Il 
faut avoir assisté à pareille fête, — et les oreilles me bour- 
donnent encore des salves tirées dans la calle major dont 
les toitures débordantes rabattent et répercutent le son, — 
pour avoir senti battre le cœur de 1 Espagne. Voici le 
drame, vieux de trois siècles, qui le fait vibrer. 



(1) De Novers au cardinal de La Valette. 31 octobre ylhidem, p. 103). 

(2) INointné lieutenant-général de la flotte du Ponant le 4 mars 1638. 

(3) Marchese Virgilio Malvkzzi, Succes.ti principali dcUa monarchia di 
Spatfiia nelianno 1639. Anversa, 1641, in-8% p. 89, 



40 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Le 1 " juillet 1638, Henri de Bourbon, prince de Condé, 
franchissait la Bidassoa à la tète d'une vingtaine de mille, 
hommes, culbutait un corps d'observation, entrait pêle- 
mêle avec les vaincus dans Irun et occupait les abords de 
Fonlarabie, la montagne du Jaizquibel qui la domine et le 
fortin de la pointe du Figuier, qui commande l'embou- 
chure de la Bidassoa. Bien mieux, sur l'avis qu'une escadre 
allait sortir du Pasajes, la colonne d'Espenan (1) précipi- 
tait sa marche, le 3 juillet, vers ce magnifique port enclos 
de montagnes, « où cent vaisseaux pouvaient en tous temps 
flotter à l'aise " . Tout fuit à notre approche, la garnison 
du goulet et les équipages des navires en rade : l'amiral 
Asensio de Arriola essaie d'appareiller; mais un boulet 
atteint son vaisseau comme il débouque de la passe, et le 
jette à la côte : six grands vaisseaux battant neuf, deux 
vieux galions, cent canons, six mille mousquets, une foule 
de munitions, de grandes piles de chevilles de fer, d'ancres 
et de cordages tombaient entre nos mains, avant même 
que notre flotte fût entrée en ligne (2). 

Dans la pensée de Richelieu (3), notre flotte devait 



(1) Koger (le Bussolts, comte d'Espenan. 

(2) Le P. FoDRMER, Hydrographie, éd. de 1667, p. 73. 

(3) Les sources de l'hisloire du siège de Fontarabie sont les suivantes : 
Sources françaises : Correspondance de Henri d'Escouhleau de SouRuis, éd. 

Sue, t. IL — Le P. Fourrier, Hydrographie, édit. de 1667, p. 281 : il était à 
bord du Corail, un des vaisseaux de Soiirdis. — « Estât des vaisseau.\ du 
roy » formant l'armée navale de Sourdis. 1638 (B. N., Franc. 6408, fol. 247, 
250; et Franc. 6409, fol. 313, 315, 327). — «Relation de ce qui s'est passé 
en l'armée navale du roi depuis l'arrivée de M. l'archevêque de Bordeaux» 
{Correspondance... de Sourdis, t. II, p. 21). — «Délibérations du conseil 
de l'arniée navale. » 14 août-21 septembre 1638 (Archives Nal., Marine 
B*(, fol. 189j. — Procès criminel du duc de La Valette, avec la relation de 
ce qui s'est passé au siège de Fontarabie (B. N., Franc. 18431, fol. 200 : 
Franc. 18462). — « Manifeste de M. de L\ Valette sur la levée du siège 
de Fontarabie » Londres, 5 février 1639 (B. N., Franc., 10210, fol. 17). 
— Affaires Étrangères, Espagne 19 (1638-1639). — Abbé J.-J.-C. Tauzin, 
li'attaque de la Guyenne, dans la Revue des questions historiques, t. LVtlI 
(1895), p. 448. — E. Be«tka>d, Un archcvèque-amiial. Henri de Sourdis 



GUERRi: DE TRENTE ANS 4J 

garder entière liberté d allures, sauf à servir à Condé de 
flanc-garde. 8e suffisant à elle-même avec les régiments 
de La Meilleraye, de la Couronne et des Vaisseaux, elle 
multiplierait les coups de main sur Saint-Sébastien, San-, 
tander, Bilbao, la Corogne. Et comme l'émeute grondait 
en Portugal, elle aiderait les rebelles à secouer la domina- 
tion espagnole, non sans s'assurer de quelque bon port, 
de Sétubal ou de Bélem, en guise de base d'opérations. 

En réclamant la coopération de la flotte pour enlever 
Fontarabie, Condé mit à néant ce magnifique programme. 
Henri de Sourdis objecta vainement (jue la rade du Figuier 
était impropre à un ancrage, qu'une flottille de pinasses, 
suffisait au blocus ; et cette flottille, de di.\ pinasses bayon- 
naises, était déjà en service (l). Aux instances du prince, 
la Cour céda, inconsciente du terrible conflit qu'elle pré- 
parait. Condé avait pour lieutenant-général un ennemi 
mortel de l'amiral archevêque, Bernard de Nogaret de La 
Valette, fils de ce duc d'Épernon qui avait frappé à coups 
de poing et à coups de bâton l'archevêque de Bordeaux : 
et le fils avait à tel point épousé la querelle du père que, 
le 30 juin, en conseil de guerre, il refusa de donner la main 
à Henri de Sourdis. La Valette fit encore pis : aj)rès la prise 
du Pasajes, il décida en l'absence de Condé d'incendier 



(1594-1645). Paris, 1912, in-8" : Extrait He la licvue Diaritinic. — DucÉRÉ, 
Rechercher historiques sur le sièqe de Fontarabie en 16.18. Bayonne, 
1880, gr. iii-8". 

SorucKS KSPAGNOLKS : Coleccinn Varqas Ponce, leçjajo de ahniranfes^ 
n° 438, etc., dans G. Fernandez r)riiO, Armada espanola, t. IV, p. 172. — 
Antonio Bernai de O'Kkim.y, Biittrria Guipuzcoana y sitio de Fuenterrahia 
(1474-1521-1635-1638). San Sébastian, 1872, in-16. — Pablo dk Goho- 
SABEL, Noticia de las casas memorahiles de Cuipuzcoa. Tolosa, 1900. () vol 
in-S". — El R""" P. José DK MoiiKT, F.mpenos del vator y hizarros deseni-, 
penos 6 silio de Fuenterrahia, tiaducido al castellano ano de 1703 por 
Manuel Silvestre de Arlegui. Tolosa, 1893, in-8". — Juan de Pai.akox y 
MelSdosa, Sitio y so(-orro de Fuenlarahia y succesos del anno 1638. 
Madrid, 1793. 

(1) Archives de Bayonne, EE 56 : Dl-cérk, p. 01. 



41 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

tous les galions que nous avions capturés et d'évacuer 
le port; mais l'énergique opposition de quelques offi- 
ciers de marine l'obligea à en référer et permit au capi- 
taine de Saint-Étienne de garder le port avec son vais- 
seau, en attendant qu'une division navale expédiée 
d'urgence par Sourdis (1) prît possession et du Pasajes 
et des prises (2). 

Derrière les gigantesques boulevards de Fontarabie, 
hauts de soixante pieds et larges de trente, Miguel Pérez 
de Egea défiait nos attaques. Ancien commissaire général 
de l'artillerie, auteur de Preceptos mililares qu'il avait mis 
en pratique lors de la défense des îles Lérins, il retrouvait 
devant lui lamiral-archevéque qui Tavait délogé du lit- 
toral de Provence. Il n'avait pas plus de sept cents hommes 
pour garnir les remparts, lorsque, le 3 août, à la pointe du 
jour, les vigies signalèrent une quarantaine de pinasses 
qui forçaient d'allures vers la place : c'était l'amiral de 
Castille en personne, Juan Alonso Enriquez, qui amenait 
six cents hommes de renfort, sous la protection de huit 
grandes barques armées en guerre. Mais Sourdis, arrivé 
l'avant-veille à la pointe du Figuier, jeta toutes ses cha- 
loupes à la poursuite du convoi; trois vaisseaux de guerre 
gagnèrent le vent et forcèrent l'amiral Enriquez à revirer 
de bord vers Saint-Sébastien, non sans abandonner plu- 
sieurs barques chargées de munitions. 

La flotte que Sourdis amenait de Ré (3) comprenait 
soixante-trois bâtiments et « six mille hommes bien faicts » , 
la division Des Gouttes qui avait fait le tour de l'Es- 

(1) Le chevalier de Cangé, La Chesnaye, Du Quesne et Paul, avec huit 
compagnies d'infanterie. 

(2) Les galions San Juan, Annonciation et Visitation, pris au Pasajes, 
étaient le i" septembre 1638 dans la Seudre où le commissaire' Paul de 
Gorris les faisait garder (B. N., Franc. 6408, fol. 369). 

(3) Il l'avait pourvue d'un code de signaux en rade de l\é le 27 juillet 
(B. N., Franc. 6408, fol. 250). 



GUERRE DE TRENTE ANS 43 

pagne (1), et la division Menillet-Coupeauville venue de 
Hollande (2). Le Cardinal^ auquel le Triomphe et la Vic- 
toire faisaient escorte, avait comme devise ces mots : 
H Pelagi decus addidit armis. " La devise était prophé- 
tique- 

bataille navale de Giietaria. 
(22 août 1638 ) 

Au lieu de nous asséner un coup de massue avec « toutes 
leurs esquadres assemblées en un corps d'armée, » les 
Espagnols ne détachèrent contre nous que l'escadre de la 
Corogne. Chargée du service de liaison entre TEspagne et 
les Elandres, elle venait d'enlever en deux campagnes une 
quarantaine de bâtiments franco-hollandais (4). Lope de 
Hocés, qui la commandait, avait les plus beaux états de 
services; à Tordre de se porter d'urgence au secours de 
Fontarabie, il répliqua pourtant : « Autant me faire cou- 
per la tête! Avec douze vaisseaux de ligne, comment forcer 
le blocus? Donnez-moi comme renforts l'escadre de Lis- 
bonne ou celle de Cadix, et j'espère répondre du succès. 
— Non, lui fut-il répondu : l'une doit partir pour le Brésil, 
l'entrée en ligne de l'autre est trop lointaine; poussez jus- 
qu'à Guetaria : là, vous trouverez des instructions de 
l'amiral de Castille (5). » 

Or, une de nos divisions venait de recevoir la même 



(1) Dix-liuit vaisseaux et trois brûlots {Ibidem, fol. SiO). 

(2) Douze vaisseaux achetés à Amsterdam {Ibidem, fol. 399, 400). 

(3) J'ourdis à Chavigny. 23 août (Affaires Étrangères, Espaçfiie 19). 

(4) Dont sept navires d'une flottille française à destination du Canada 
(Madrid, Direccion de Hidrogratia, Coleccion Xavarrete, t. V'III, n* 8 ; 
Fernandez Dciio, t. IV, p. I71j. 

(5) Lettre de Lope de Hocés. Tolosa, 14 septembre (Madrid, Academia 
de la liistoria, Coleccion de Jesuitas, t. CXXXII, n" 36, imprimée dans le 
Mémorial histôrico espafiol, t. XV, p. 41, et dans Fernandez DuiiO, t. IV, 
p. 174, 178). 



44 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

destination. Le 17 août, comme elle passait au large de 
Saint-Sébastien, elle aperçut dans l'ouest quatorze galions 
et quatre frégates marchant en ordre de bataille. En pré- 
vision d'une attaque immédiate, le contre-amiral de Mon- 
tignv tira un coup de canon qui était pour ses dix bâti- 
ments le signal du ralliement. Mais quel ne fut pas son 
étonnement de voir Hocés renverser sa manœuvre, virer 
de bord et jeter l'ancre à Guetaria. Montigny ne le perdit 
plus de vue, attendant Sourdis. 

Laissant au blocus de Fontarabie le vice-amiral Claude 
de Launay-Razilly, arrivé depuis peu avec la gigantesque 
Couronne (1), l'amiral-archevêque accourait. Le 19 août 
au soir, jonction faite avec Montigny, il alignait en vue de 
Guetaria vingt vaisseaux et treize pataches ou brûlots. 

Sur les côtes du Guipuscoa, il n'y avait qu'un port bon 
et sûr, Pasajes; et il était à nous. Des autres, Guetaria 
était le moins mauvais; assez profond pour recevoir des 
galions de mille sept cents tonneaux, il était couvert au 
nord-ouest par le mont San Anton, qui forme la pointe 
d'une péninsule : un môle, d'autre part, en protégeait 
1 entrée. Un conseil de guerre, où furent appelés géné- 
raux, amiraux, maîtres de camp et pilote-major, reconnut 
qu'un seul parti était à prendre : s'embosser près de terre 
sur une ligne (:2j soutenue par le feu des pièces de marine 
débarquées sur le môle, braquées à fleur d'eau ou dispo- 

(i) Pour sortir la Couronne de la Seudre, Launay-Razilly n'avait pas 
employé moins de trois semaines à faire baliser par vingt barques les cou- 
raux d'Oléron (Bibliothèque du Service hydrographique de la marine, ms. 
87», t. IV, p. 4). 

(2) Compte-rendu officiel de ce Conseil de guerr , dressé par le héraut 
d'armes Andrés Martinez de Lausa Garreta. Guetaria, 30 août 1638 (Madrid, 
Academia de la liistoria,. Coleccion de Jésuitas, t. CXIX, n" 201 : Fer- 
nandez Duiio, t. IV, p. 176, note i). — Le général Francisco Mejia au roi 
d'Espagne. Guetaria, 26 août. (Simancas, Guerra Mar y tierra, legajo 1242: 
Copie dans B. N., Nouv acq. franc. 4976, fol. 127). — « Discurso 
sobre la pérdida del armada de D. Lope de Hocés en el puerto de Guetaria » 
(Madrid, Direccion de Hidrogralia, Coleccion Aavanete,t. VIII, n° 11). 



OUERRK I)K TRENTfc: ANS 45 

sées en deux étages sur la montagne. Hocés s'adossa à la 
plate-forme du môle : près de lui, cinq généraux d'armée 
navale, ses collègues et ses pairs, cinq amiraux se bat- 
taient comme de simples capitaines à la tête des vieilles 
troupes d'infanterie castillanes, venues renforcer les 
paysans et les bergers galiciens embarques comme sol- 
dats à la Gorogne. Deux jours durant, les préparatifs 
de défense purent se faire en toute sécurité; des cba- 
loupes espagnoles, à notre vue, pratiquaient le va-et- 
vient entre Saint-Sébastien et Guetaria : notre flotte, 
immobilisée {)ar un calme, restait impuissante. Le 
dimanche :22 août, on crut à sa retraite. Voyant tomber 
à ses côtés deux de ses hommes, Sourdis avait reconnu 
qu'il serrait la côte de trop pi'ès; des bâtiments espa- 
gnols, des côtes garnies de spectateurs, une bordée de 
sifflets, de bravades, de moqueries avait salué sa j)seudo- 
re traite. 

Mais voilà que « les ondes blanchissent au loin; la houle 
croît et fait rouler avec majesté nos vaisseaux; le vent 
promet une victoire certaine " . La prière dite, vers onze 
heures, l'action s'engage suivant le plan concerté entre 
l'archevêque et le commandeur Des Gouttes. Comme le 
front d'atta.que est trop étroit pour déployer la flotte, le 
contre-amiral Jules de Montigny et le chef descadre Her- 
cule de Gange mènent de l'avant cinq vaisseaux, avant 
chacun à sa hanche un brûlot et à sa poupe un navire de 
soutien : trois autres vaisseaux avec le chevalier de Gon- 
flans sont en serre-file, six en réserve avec le sergent de 
bataille Guillaume de Caen (l). 



(1) Le contre-ainiial île Montijjny avait avec lui l'Europe, qu'il ooni- 
niandait, le Crqne <lu chevalier de Cangé, la Licorne de La Cliesnaye, le 
Coq de Chasteiius, la Vierf^e de Le Roy Duiné et la Fortune de Cazcnac; 
plus, cinq brûlots. 

I^s navires de soutien étaient : la Madeleine du chevalier de Senantjs, 



46 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Bravant Touragan de fer qui part des batteries de terre 
et de mer, notre ligne approche à portée de mousquet. 
Là seulement, Monligny, Gange, La Ghesnaye, Ghastellus, 
Dumé, Cazenac lâchent leurs bordées; les boulets tombent 
aussi dru que des balles; les vaisseaux de soutien 
prennent part à l'action, telle la Madeleine du chevalier 
Louis Havart de Senantes, qu'au bout de deux heures, 
Conflans et Du Quesne devront assister pour la relever au 
vent. A travers l'épaisse fumée qui couvre le champ de 
bataille, deux éclairs, puis trois autres, des brûlots! 
passent et atteignent la ligne ennemie qu'en un instant 
des torrents de feu embrasent. Les bouffées de flammes 
s'élèvent au plus haut des hunes; les mats s'écroulent. 
Sous la pluie de feu qui les aveugle, sous la grêle de 
plomb qui les écrase, les marins espagnols courent comme 
des fous. Et point de salut. Toute retraite vers la côte est 
coupée par les chaloupes de Jean Rogier du Gruzet, lieute- 
nant de l'amiral; leurs propres canons les foudroient; le 
feu prend aux soutes; les tillacs volent en l'air. Le vice- 
amiral de Galice et les galions les plus proches ne sont 
plus : la Teresa Covadunga et el ISettuno gisent évcntrés 
sur les roches de la côte. 

Épaulé par les batteries du môle, Lope de Hocés luttait 
désespérément. A la vérité, son magnifique galion de mille 
sept cents tonnes avait pour adversaire un modeste vais- 
seau de cinq cents, la Fortune de Gazenac. Mais le moment 
vint où le môle, balayé par nos projectiles, fut intenable; 

l'Hermine du chevalier de Linières, l'Espérance du chevalier Garnier, le 
Neptune du chevalier Paul et le Dauphin du chevalier de Boisjoly. 

En serre-file, le chevalier de Gontlans menait l'Intendant, Abraham Du 
Quesne le Saint-Jean, le baron de Marçay la Coureuse. 

La division de réserve était formée du Triomphe du sergent de bataille 
De Caen, de la Reine d'Arrérac, du Cardinal du chevalier de Coupeau- 
ville, et de trois vaisseaux hollandais (le P. Foubnier, p. 279. — Cf. aussi 
Cn\B\UD-ARNADD, Etudes historicjues sur la marine militaire de France: 
bataille de Guetaria, dans la Bévue maritime et coloniale, août 1886). 



(iLKURK DE TRENTE ANS ^^ 

les batlcrics élaieiiL démoulées; un hnilut, dépêche coiilre 
Tamiral espajjnol pour lui donner le coup de (;;ràoe, man- 
qua le but* et accrocha sa tunique de >'essus à un vais- 
seau dunkerquois voisin de Hoccs. Ce fut Lope lui-même 
qui eut le triste courage d'incendier son vaisseau, atin 
de ne point nous laisser de trophée. Dans Tair embrasé, 
tout s'allume, une flùle armée en guerre, les barques, 
les chaloupes amarrées au môle, les maisons de Gue- 
taria, la montagne elle-même. Une pièce de canon, 
projetée lorsque saute la sainte-barbe, va tomber près 
de Zaraus. 

Hocés s'est échappé en chemise, demi-nu. Ses collègues, 
les généraux Juan Bravo de Hoyos, Luis de Aguilar, les 
amiraux Juan Pardo Osorio, Alonso de Mesa, Asensio de 
Arriola et Pedro de Marquintana, les capitaines Anionio 
de Ravgada, Baltasar de Torres, Cristobal de Garnica, 
Gonzalo ÎNovalin et Pedro Fernandez Coria ont tous péri, 
en sauvant l'honneur : plutôt que d'amener leur pavillon, 
ils s'en sont fait un suaire. Un pavillon dunkerquois tout 
percé de balles fut recueilli sur le rivage par le comman- 
deur César de Chaslcllux. Plus heureux que ses collègues, 
le général Nicolas Judice Fiesco, aidé du capitaine Pedro 
Montanio, parvint à fuir avec le Santiago, ras comme un 
ponton. La flotte espagnole n'était plus; quatre mille 
hommes avaient péri; u ce qui avait pu échapper de l'eau 
et du feu, était sans armes, sans habits et sans cœur ". 
Nous, « nous n'avions perdu que vingt-cinq hommes, une 
poule et un pigeon » . Jamais victoire navale n'avait été 
plus éclatante. L'archevêque de Sourdis y voyait la 
revanche de la bataille des Açores, perdue soixante ans 
plus tôt par Philippe Strozzi. Et telle est en effet l'impor- 
tance de la maîtrise de la mer que la défaite de Guetaria 
ébranla en Portugal une domination qui dalait de la vic- 
aire des Açores. 



48 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

C'était aussi, semblait-Il, pour la résistance de Fontarabie 
le coup de grâce. Les remparts étaient éventrés, les pièces 
hors de service et les défenseurs réduits à ce point que le 
soin de relever les morts, de panser les blessés, de porter 
les munitions était dévolu aux femmes. Le lendemain de 
la bataille, le marquis de Gesvres, s'approchant du boule- 
vard de la Reine, leur apprit la destruction de l'escadre 
sur laquelle ils fondaient des espérances. — Tout notre 
espoir vient de la force de nos murailles, répliqua Pérez 
de Egea; et, elles détruites, d'une muraille encore plus 
forte : nos poitrines. 

Contre elles, La Valette avait mené Tassant avec une 
mollesse insigne, sous le prétexte que la brèche était 
impraticable; en voyant débarquer les marins de Sourdis 
tout prêts à le remplacer, il avait relancé à l'attaque une 
misérable troupe de cinquante hommes. Le 5 septembre, 
Condé l'envoyait à Guadalupe renforcer le régiment du 
Vigan aux prises avec toute une armée. L'énergique résis- 
tance de Fontarabie avait permis à l'amiral de Castille et 
au vice-roi de Navarre d'arriver par la montagne du Jaiz- 
quibel. I.à encore, la rivalité de Sourdis et La Valette les 
avait servis : le duc avait repoussé la proposition faite par 
l'archevêque d'établir un camp de couverture solidement 
retranché. Furieux d'être envoyé aux avant-postes et " de 
quitter son attaque, après avoir réduit Fontarabie aux 
abois, " il envoya porter en haut lieu l'expression de son 
dépit. — «Ces Messieurs sont admirables en leurs discours, 
s'écriait Richelieu (Ij, mais si peu effectifs en leurs opé- 
rations que j'en ay honte. " Et il plaçait son dernier 
espoir en Sourdis : « Il faut prendre Fontarabie à quelque 
prix que ce soit. Surmontés-vous, je vous suplie. Si j'es- 
tois aussy robuste que le courrier que je vous envoie, je 

(1) liichelieu au roi. 17 septemljre (Lettres de Richki.iki", t. VI, p. 178). 







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50 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

cois puissent estre cogneuz et chastiéz (1). » La Valette 
s'était enfui en Angleterre. On le condamna par contu- 
mace à perdre la tête... Dans le butin abandonné, sur les 
pièces de marine aux armes du grand maître, une devise 
fameuse soulignait notre défaite : Ratio uliima regum (2) . 



V 

CAMPAGNE NAVALE DE 1639-1640 

L'attaque de la Corogne, Laredo et Santona. 

Ratio ultima regum! A en croire un de nos espions tombé 
entre les mains des Espagnols, le roi en personne devait 
venger l'affront. D'Oloron, l'armée de Condé dévalerait 
sur la Navarre et, masquant Pampelune par un rideau de 
troupes, ferait un crochet sur Saint-Sébastien qu'investi- 
rait par mer la flotte de Sourdis. Sourdis aurait préalable- 
ment pris possession de Pasajes : sous la protection de 
cinq galions aux équipages renforcés, de nombreux trans- 
ports y auraient débarqué vivres, munitions et parc de 
sièp^e : des détachements appuyés par des vaisseaux de 
Hollande auraient fait diversion du côté de Santander et 
de la Corogne. L'espion prêtait généreusement à Sourdis 
cent trente navires et seize mille hommes de troupes (3). 
L'archevêque n'avait que soixante-treize bâtiments avec 



(1) Richelieu à Chavigny. 17 septembre (Lettres de Ricdeueu, t. VI, 
p. 181. 182). 

(2) La flotte se disloqua aussitôt après (Archives Nat., Marine B*^, 
fol. 214). 

(3) Copia de itna rarta que embrio a esta corte a un scnor viinislro el 
alcayde y capitan de Fuente-Rahia, en que le dâ cuenta de una expia de 
Francin que oy tiene presa y de las cosas que ha declarado, Madrid, 1639, 
in-4°. L'espion avait été saisi le 4 février 1639 : il fut interrogé à Vittoria. 



GUERRE DE TRENTE ANS 5 r 

trente-cinq compagnies de débarquement (Ij. Quant à 
Condé, il opérait en Roussillon. — Non, notre objectif 
n'était point Saint-Sébastien. 

A l'extrémité d'une péninsule que fermait à la gorge 
une ceinture de remparts, la Gorogne abritait derrière 
une estacade reliée à deux forts les trente-cinq vaisseaux 
d'une nouvelle escadre confiée à Lope de Hocés. C'est là 
que mouilla, le J) juin 1(539, l'armée navale de Sourdis. A 
la suite d'une reconnaissance nocturne, notre conseil de 
guerre décida d'attaquer (û) La division Coupeauville (3) 
masquerait le fort San Anton, la division Régnier (4) 
l'autre fort; douze bâtiments légers (5j soutiendraient l'at- 
taque de l'cstncade par les pinasses. La trouée faite, douze 
brûlots s'engageraient dans le port sous la protection des 
vaisseaux de Gange (0). Au large, les grands vaisseaux de 
Philippe Des Gouttes et Launay-Razilly déjoueraient toute 
attaque à revers ou briseraient toute tentative de sortie de 
l'escadre embouteillée (7). 

(1) Quarante vaisseaux, 21 brûlot*, 12 Hûtes chargées de troupes (B. N., 
Cinq-Cents Colberliô, fol. 23 : Franc. 3747. fol. 132). 

(2) Ordre de bataille du il juin 1639 (Archives Nat., Ma/ine H*,, 
fol. i41) — « Deslibérations du conseil de l'armée navalle du Roy en 
l'année 1639 " : signées de Sourdis, Des Gouttes, lieutenant général de 
l'armée et chef d'escadre des grands vaisseaux, Launav-Razilly et Cangé, 
chefs d'escadre faisant fonction de vice-amiral et contre-amiral, Anielot de 
Beaulieu, intendant, Clermont-Tonnerre, maréchal de camp (f/>i(lem, 
fol 232). 

(3) Le Cardinal, le Grand-Saiut-Jean, le Manuedo. l' lùneiillon, la 
Maqdeleine. 

(4) Le Saint-Charles, l' Intendant, la Renommée. 

(5) I.a Perle, le Pctit-Saint-Jean, l'Hermine, la Princesse, la Margue- 
rite, le Turc, le Neptune, la Frégate de Brest, l'Es/jérance, la Royale, la 
Cardinale, l'Espagnol. 

(6) liCS brûlots de Brun, vieux Jamin, Fourchault, Collo, Robert, Bau- 
brye, Gandouin, Le Thilliat, Vidault, Massé, Martin, La Chesnaye, con- 
duits et soutenus respectivement par la Vierge, le Cygne, le Coq, la For- 
tune, l'Europe, la Victoire, le Dauphin, le Corail, le Saint-Louis, le 
Faucon, la Licorne, le Triton. 

(7) Cf. r «Ordre et amathelotage des vaisseaux de l'année navalle du 
roy >' (B IN., Franc. 3747, fol. 97). Des Gouttes montait le Saint-Louis, 



52 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Anxieux, le vaincu de Guetaria (1) attendait l'attaque, 
ses vaisseaux rangés en demi-lune, batteries prêles et fré- 
gates parées pour une sortie. Tous nos marins se trou- 
vaient à leurs postes de combat, lorsqu'une dernière 
reconnaissance, le 1 1 juin, remit tout en question. 

Des capitaines prétendirent, en dépit des énergiques 
dénégations du contre-amiral de Gange, d'Abraham Du 
Quesne et de Menillet (2), qu'on courait à un échec sous 
le feu convergent des batteries de terre et de mer, sans 
avoir chance de brûler plus de quatre vaisseaux : urc se- 
conde eslacade couvrait en effet l'amiral de Portugal et le 
reste de la flotte ennemie (3). L'ordre de combattre fut 
rapporté; pour attirer au large le vaincu de Guetaria, 
Sourdis lui offrit une revanche, voire un combat singulier 
de vaisseau à vaisseau, de division à division (4). Le cartel 
ne fut point relevé (5). 

Des éclaireurs furent envoyés le 14 juin à Santander, le 
30 à Guetaria; un débarquement des troupes de Clermont- 
Tonnerre fut tenté au Ferrol '6). Mais comme la flotte de 
Hocés demeurait tapie à la Corogne et celle d'Oquendo à 
Cadix, on rebroussa chemin par la tempête vers « le ren- 
dez-vous de tourmente, » Belle-Isle. Plusieurs bâtiments, 
lo Couronne entre autres, étaient avariés : la Reine avait 
péri ainsi qu'une vingtaine de doubles pinasses néces- 
saires aux débarquements. Mais Sourdis « ne cède ni au 

vaisseau amiral, Launay-Razillv la Couronne, Jalesne la Reine, elc 
(B, N., Cinq-Cents Colbert 45, foL 23). 

(t) Appuyé par le marquis de Valparaiso, vice-roi de Galice (Marchese 
Virgilio Malvezzi, Successi principali délia nionarchia di Spaqna nelianno 
1639. Anversa, 1641, in-16, p. 48). 

(2^ Commandant la Vierge, le Maqiiedo et le Faucon. 

(3) Amelot de Beaulieu à Richelieu. A bord de la Couronne, 29 juin 
(Archives Nat., Marine B*^, fol. 291. — B. N., Franc. 3747, fol. 111). 

(4) «Deslibérations du Conseil de l'armée navalle» (Archives Xat., Marine 
B»,, fol. 235). 

(5) Mémorial histtirico, t. XV, p. 283. 
(G) Virjjiiio Malvkzzzi, p. 84. 



GUERRE DE TRENTE ANS 53 

mal, ni à la fortune » . II est résolu « d'achever par le feu 
ce que l'eau et le vent n'ont pu vaincre, ou de faire périr 
les ennemis. Tôt ou tard, le métier paie son maître (I) » . 
Il proposait au choix l'attaque de Fontarabie, Guelaria, 
Santander ou la Gorogne. La réponse de Richelieu fut 
nette : contre Fontarabie, Condé, alors en Roussillon, ne 
pourrait prêter son concours: Guetaria était un but trop 
mesquin; Santander, un poste trop dangereux. Restait la 
Gorogne : si des brûlots, des pétards, un vaisseau chargé 
de maçonnerie rompaient l'estacade, notre Hotte chercherait 
à brûler les vaisseau.x: ennemis; sinon, elle les tiendrait 
bloqués. Quant à la hasarder sans espoir de succès, il n'y 
fallait pas songer; la France, de dix ans, ne saurait en 
reconstituer une pareille '2). 

La Hotte française, dès qu'elle « mit le nez dehors (3) « , 
eut avis de la présence de deux galions dans la Lolindre 
qui débouque près de Santona, c'était une proie tout indi- 
quée. Gomme les batteries de Laredo pourraient nous 
prendre à revers, les sergents de bataille Bucquoy et De 
Caen s'entendent pour les mettre hors de jeu. Ginq batail- 
lons de marins et quinze compagnies de mousquetaires, 
sous le commandement du chef d'escadre de Gange, enfon- 
cent le 14 août les milices locales du corrégidor Juan de 
Silva. Le régiment de la Gouronne tourne Laredo, les trois 
redoutes qui la couvrent du côté de la montagne sont enle- 

(1) Affaires Étrangères, Espagne 19, p. 31. — A. Jal, Ahiaham Du 
Qiiesne, t. I, p. 97. 

(2) Réponse de Richelieu aux faits proposés par le sieur de Mcnillet de 
la part de l'archevêque de Sourdis. Abbeville, 7 juillet (Correspondance de 
SouRDis, t. II, p. J12). H était aussi question d'attaquer dans les parages 
des Açorcs les galions de la Nouvelle-Espagne Sublet de INovers et Riche- 
lieu à Sourdis. 20 et 24 juin : Ibidem, t. II, p. iiO). 

(3) Deux jours après son départ, le 6 août 1639, avait été publié un 
ordre de bataille qui aniatelotait deux à deu.x les vaisseaux : les escadres de 
Des Goutles et Cangé comprenaient 33 vaisseaux, 10 pataches, 16 brûlots, 
18 frégates et 9 Hùles, avec 1 6 >0 hommes du régiment tic la Couronne 
(Archives Nat., Marine B\, fol. 2'i-l|. 



64 HISTOIRE DE LA MAliJNE FRA^ÇA1SE 

vées; cent mousquetaires de 1 amiral avec le lieutenant 
d'artillerie de La Roullerie font sauter la porte du nord; 
les chaloupes de débarquement donnent dans le môle. En 
une demi-heure, Laredo est nôtre. La chaîne du port, 
comme trophée, servira à la fermeture du port de Brest. 

Le 16, nous nous portons contre Santona, le maréchal 
de camp de Glermont-Tonnerre par terre, les compagnies 
de débarquement en vingt-quatre chaloupes. Quatre brû- 
lots soutenus par Abraham Du Quesne (1) vont droit aux 
deux galions : la Gapitane de Galice est enlevée par Caze- 
nac(2), qui a monté à l'abordage pistolet au poing. Cette 
fois encore, le général i^icolas Judice Fiesco, le seul qui 
ait échappé au désastre de Guetaria, parvient à s'esquiver 
en se jetant à la mer. L'autre galion a péri dans les 
flammes. L'infanterie de marine, doublée par les mous- 
quetaires du roi, n'a pas fait moins bonne besogne contre 
Santona. Dès qu'elle a mis « pied à terre, l'ennemi prend 
la fuite. Les enfants perdus suivent et se rendent maîtres 
de cette île où l'on ne peut aborder que par une chaus- 
sée 1) . Les deux cents hommes des capitaines Du Jarry et 
Marianne en ont dispersé douze cents. Nous n'avions 
qu un petit nombre d'officiers hors de combat, les capi- 
taines de brûlots Breuil et Saint-Michel, Du Quesne blessé 
au menton (3)... L'ennemi ne perdait pas moins de deux 
cents barques et pinasses. 



(i) Couimandant le Maquedo, Thibault le Petit-Saint-Jean, Du Mény la 
Royale. 

(2) Commandant la Fortune. — " Lo que sucediô en la villa de Laredo 
Y Costa de Espaiïa con la armada francesa y el gênerai arzobispo de Bur- 
deos, ano de 1639 » : Biblioteca Nacional de Madrid, ms. H. 72, fol. 101, 
publié par Aureliano Ferxandez GuKRnA, El libro de Santona. Madrid, 
1872, in-8». 

(3) Nombre d'officiers furent cités pour leur belle conduite : le maréchal 
de camp, les sergents de bataille, les aides de camp Jacques de Bléré et 
Jolv Moncaulst, le capitaine de vaisseau Danton de Pontézière, etc., et 
jusqu'à des abbés, les abbés de Gaucour et de Gbeselles. (« Relation 



GL'ERRK DE TRENTE ANS 



La bataille des Dunes (^1 octobre IGîîO) 
et te combat d'Ouessant (2:2 février 10-40^. 

Tandis que Tarchevèque de Bordeaux recherchait vai- 
Qement à Santander les autres galions de l'escadre de 
Galice (1), Antonio d'Oquendo et Lope de Hocés faisaient 
leur jonction à la Corogne. Et leur formation en demi- 
lune, prescrite dans l'ordre de bataille du 31 août (2j, 
témoignait assez de leur intention de nous accabler sous 
la masse de leurs cinquante vaisseaux. « Tout venoit à 
nous, écrivait Sourdis; je lève l'ancre pour aller au devant, 
et si on se rencontre, il y aura combat (3). » La rencontre 
rêvée n'eut pas lieu; Richelieu laissait à autrui le soin de 
u tirer les marrons du feu (4) » et de réitérer la tragique 
aventure, imprudemment évoquée par Olivarès, de l'In- 
vincible Armada '5). 

Sur l'avis que la flotte d'Oquendo avait appareillé pour 
les Flandres, le prince d'Orange dressa une embuscade 
dans la rade des Dunes où elle devait relâcher. Martin 
Herpertz Tromp mènerait l'attaque avec soixante-dix na- 
vires que soutiendrait Evertsen avec cinquante autres (6). 

de ce qui s'est passé en l'armée du roi, en son retour à la mer jusqu'au 
18 d'aoust 1639 » : Correspondance de Socrdis, t. II, p. 118V 

(1) Sourdis à Richelieu. A bord de l'amiral, à Santona, 22 août 1631) 
(Archives INat., Marine B*,, fol. 310. — B. N., Franc. 3747, fol. 159). 

(2) C. Fernandez DcRO, t. IV, p. 224. — Correspondance de SociiDis, 
t. III, p. 54, sous la date fausse de 1641. 

(3) Sourdis à Richelieu. 26 août (Archives Nat., Marine B*^, fol. 311). 

(4) Correspondance du cardinal de Richelieu avec le comte d'Estrades, 
ambassadeur en Hollande. Août (Lettres, mémoires et iiétjociations de M. le 
comte d'Estrades. Londres, 1743, t. I, p. 38). 

(5) Olivarès à Antonio d'Oquendo (G. Fernandez Duro, t. IV, p. 207). 

(6) D'Estrades à Richelieu. 26 août {Lettres de M. le comte d'Estrauks, 
t. I, p. 40). — Un portrait de Tromp se trouve dans D. F. Scukurlekr, 
Herinnerinqsdaqen uit de nederlandsche zeegeschiedenis. Gravenhajje, 
1913, in-8», p. "59. 



56 HISTOIRE DELA MARINE FRANÇAISE 

Il n'en avait encore que dix-sept quand il découvrit, le 
15 septembre 1639 à la hauteur de Béveziers, soixante-dix 
grands bâtiments chargés de quatorze mille hommes, 
les escadres de Portugal, de Galice, de Naples et de 
Dunkerquc, les divisions de San-José et de Masibradi. 

Tromp les suit jusqu'aux Dunes et là, avec sa poignée 
d'hommes, il les bloque. De Hollande, les Etats lui expé- 
dient sans discontinuer des renforts, de Calais le comte de 
Gharost lui envoie des munitions. De jour en jour, sa flotte 
s'accroît jusqu'à atteindre le chiffre fixé, cent vingt bâti- 
' ments. — Il pleut donc des navires en Hollande, gémissent 
les Espagnols : et ils invoquent l'intervention de la flotte 
anglaise pour les protéger contre toute attaque dans les 
eaux britanniques. 

Mais Tromp, le 21 octobre 1639, somme ses adversaires de 
sortir au large, puis l'amiral Pennington de l'CSter neutre. 
Après quelques volées de canon, Pennington s'efface. Lais- 
sant à la division Wittensen le soin de surveiller la flotte 
anglaise, Tromp fonce sur Oquendo, « son bonnet cras- 
seux sur la tête et son coutelas à la main ». Il a dix-huit 
vaisseaux; avec treize autres, Evertsen attaque Lope de 
Hocés; avec douze, Cats fait face à l'escadre de Dunkerque 
de Michel Dorne; vingt autres bâtiments, sous Denis et 
Houtebeen, complètent au sud et au nord 1 enveloppement. 

Cette mémorable bataille des Dunes fut le pendant de 
Guétaria. La flotte espagnole fut écrasée; Lope de Hocés 
périt, le vaisseau amiral de Portugal avait sauté; le vice- 
amiral de iSaples sombra; le vice-amiral de Galice se ren- 
dit; vingt-trois galions s'échouèrent; sept mille Espagnols 
étaient hors de combat, dix-huit cents étaient prisonniers. 
Tromp avait bien mérité de la France des lettres de 
noblesse (1). 

(1) B. N., Franc. 20607, fol. 117. — I. Commelyjï, Histoire de la vie et 
actes mémorables de Frédéric Henry de Nassau, prince d'Orange. Ams- 



GUERRE DE TRENTE ANS 57. 

Sortie indemne du cercle infernal, l'escadre dunker- 
quoise de Michel Dorne reprit la gjnerrc de course qui lui 
avait valu jadis en une seule campaj^ne cent dix-huit 
prises et plusieurs tonnes d'or (I). Mais celte fois, elle eut 
à livrer bataille contre de simples terreneuviers malouins. 
La rencontre eut lieu le 22 février 1640 dans les pararjes 
d'Ouessant entre treize bateaux de pêche de « l'amiral » 
Etienne (^aulier, dit Desprez, et neuf vaisseaux de lipne 
de Michel Dorne. Elle fut terrible. Aux boulets de trente- 
six de Taniiral dunkerquois, Desprez riposte avec les 
balles de ses petits canons de fer; son l)ateau, le Saùit- 
Pierre, coule bas. A ses côtés, la C atherine-de-grâce prend 
feu et saute : de l'un, il n'échappe que seize hommes sur 
cinquante; de l'autre, un seul sur trente-deux. Uii troi- 
sième terreneuvier, la Sainte- Hélène, est déjà amariné 
quand une soudaine voie d'eau fait quitter le boid aux 
vainqueurs, dupes d'une ruse de guerre : eux partis, léqui- 
page malouin pansa la blessure. 

Cependant « le vice-amiral » (31ivier Cdienu, dit la Vi- 
gnette, attaque furieusement avec deux bateaux de pèche 
la frégate de vingt-quatre canons du Dunkerquois Jacques 
Gillot, qu'il coule à fond. Sa conserve, la Gay^de-de-Dieii, 
sombre en même temps. Mais Chenu, avec ce c|ui reste des 
cinquante hommes du Saint-Vincent, continue à tenir on 
respect lennemi : la nuit venue, on entend encore gronder 
son canon durant qu'il bat en retraite vers Falmouth. Les 
autres bateaux malouins, sous la protection du Croissant 
de Jean Collet, ont pris du champ pour se mettre en 

terdani, 165(5, in-fol., t. If, p. 48, (51, 63. — I.e P. Foikmkii, Ny(liO(/ra- 
phie, 2" éd., p. 28-3. 

(1) En trente mois, elle avait capturé 800 navires, dont 118 de m;ii a 
décembre 16-58, et, parmi ceux-ci, 31 navires de guerre franco-hollandais 
{^Relacion de los presas que las vaqelcs y fratfatas de la real armada de 
Ihinquerque y iiavios de particulares hizieron... siendo su qeneral Don 
Juan Claros de Guzinan, marques de Fiieiiles. 1(539, in-fol.). 



58 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

sûreté; ils ne laissent que deux petits bateaux de huit ca- 
nons (1) aux mains des Dunkerquois, honteux d'avoir été 
contraints par de simples pêcheurs à une bataille rangée. 
Encore une des prises échoua-t-elle en Bretagne {2). 



Les incidents de Gênes. 

Dans le Levant, Tannée 1639 avait été beaucoup plus 
calme. A part un détachement de cinq vaisseaux expédiés 
le long des côtes d'Espagne « pour y faire tout le mal pos- 
sible (3) », 1 escadre du comte d'Harcourt (4) était restée 
en observation le long des côtes provençales. Le i29 juin, 
elle jetait l'ancre dans la rade de Villefranche ; et, nonobs- 
tant les remontrances de Jérôme de Rossillon de Bernex, 
gouverneur de INice, Cadet la Perle refusa de se retirer. 
C'est qu'il avait appris la prochaine arrivée de nombreuses 
galères ennemies qui devaient tenter, avec la complicité 
de factieux savoyards, un coup de main sur Nice et Ville- 
franche. Sa présence suffit à le déjouer. Nos vaisseaux à la 
remorque des galères se porlèrent vers San Remo, dès 
l'apparition de l'ennemi qui se déroba. Seules, deux galères 
génoises furent, l'une saisie, l'autre détruite, en repré- 

(i) Le Saint- Jean- l'Evanqéliste et le Saint- Jean-de- Cancale, de 
24 hommes chacun. 

(2) Michel Dorne à Diego de Portillo Haie de Barias, 29 février 1640 
(Archives de Simancas, Guerra mar y tieri-a, legajo 3186 : Copie dans 
H. N., INouv. acq. franc. 4976, fol. 141). — « La généreuse résistance des 
Mallouïns à la Hotte de Dunkerque; extraordinaire du 23 mars 1640 », 
dans la Gazette de France, 1640, p. 166. 

(3) L'un de ces vaisseaux, monté de 60 Français et 13 Hollandais, fut 
capturé le 27 mai 1639 en vue de Malaga par deux galères espagnoles 
(il Rclacion verdadera de los grandes encuentros y refregias que dos galeras 
de Espafïa... han tenido con cinco navios de Franceses », publié par 
E. DccérÉ, Histoire maritime de Bayonne, les corsaires sous l'ancien 
régime. Bavonne, 1895, in-4", p. 375). 

(4) Le P. FoLio'iEB, p. 283. — Giouhedo, Storia délie Alpi marittime, 
col. 1913. 



GlEKUb: UE TUK.NTE ANS 



59 



saillcs de l'appui donne l'année précédente à la Patronne 
d'Espagne par la République de Gènes (2), Gênes allait 
récidiver. 

Sourdis avait pris en I6i0 la lieutenance générale de la 
Hotte du Levant troquée par le comte d'Harcourt pour un 
commandement à terre. Il avait les dix-neuf vaisseaux et 
les dix brûlots de Montigny (1), les dix-huit galères de 
Forbin, mais " point de troupes pour agir à terre ('2) ». 
Par surcroit, avis, conseils, ordres et contre-ordres par 
leur incohérence augmentaient son embarras. — Faites 
diversion du côté de Final ou de Villefranche, écrivait 
Harcourl : vous attirerez vers la côte une partie de l'armée 
de Piémont, » pendant que nous irons au secours de 
Casai (3; " . — Faites la conquête de la Sardaigne, conseil- 
lait un autre : Cagliari ne peut être secourue que par des 
paysans mal armés (4). — a Prenez la route de Sicile et 
de Majorque, écrivait-on de la Cour, pour essayer de pro- 
fiter de la mauvaise humeur en laquelle se trouvent les 
habitants de ces lieux-là. De là, vous pourrez revenir par la 
Barbarie pour conclure le traité de paix depuissi longtemps 
proposé (5). 1) Entre toutes ces lignes de conduite, com- 
ment prendre parti? Sourdis le fera au gré des événements. 

D'abord, qu'il se tienne sur ses gardes! Une felouque 
noire en forme de » bastion de cannes « , fabriquée à Naples 
par un Bourguignon ou un Lorrain, s'approchera » en 
plein jour sous prétexte d'ami » et tâchera de mettre le feu 
au vaisseau amiral. « Le capitaine, homme résolu, haut 
de stature, délié de corps, maigre, basané, a les cheveux 

(1) Ordre au chevalier de Monligny d'appareiller dans les huit jours 
après son arrivée à Saint-Martin de Ré. 30 avril i640 (Archives Nal., 
Marine B\, fol. 321). 

(2) Sourdis à M. de Novers (Correspondance de SouiiDi.s, t. II. |>. KiU). 

(3) Harcourt à Sourdis. 17 avril {Ibidem, p. 150). 

(4) Bidaud à Sourdis. Gènes, 31 mai {Ibidem, p. 161). 

(5) I.ouis XIII à Sourdis. 4 juillet {Ibidem, p. 201). 



60 HISTOIRE DE F.A MARINE FRANÇAISE 

et la barbe noires à la française (l). » Mais les matelots de 
notre vaisseau amiral sont des gars de Saint-Malo diffi- 
ciles à prendre en défaut (2). 

Sourdis est à ce moment-là en embuscade dans la Rivière 
de Gênes, aux aguets de neuf galères napolitaines qui 
amènent des troupes à Final : il a détaché en vedette 
vers la Corse une brigade légère de « dragons " (3). 
Mais la proie, dûment avertie par les Génois, s'est dé- 
robée : « mal armée de chiourme et fort embarrassée de 
soldats, » elle se glissera vers sa destination, durant une 
absence des galères de Forbin parties « au-devant du 
pain 1) . — « Vous ne devez pas espérer que les galères 
fassent grand'chose tant qu'il y aura si peu de capitaines 
dessus, et tous Provençaux, » écrit le bouillant arche- 
vêque, outré d'avoir n perdu une occasion qui ne se 
rencontrera jamais (4). " D'autant que Garcia Toledo, duc 
de Fernandina, publie partout que nos galères se sont 
cachées à son approche. 

Sous l'outrage, Sourdis bondit. Laissant aux vaisseaux 
de Montigny le soin de barrer la route à l'escadre de 
Naples (i sur les avenues de Gaète, » il revient à la tête des 
galères aux équipages renforcés lancer co fier cartel, digne 
« des anciens romans de chevalerie : — Le désir que vous 
avez de rencontrer dix-huit galères du roi et la peine que 
vous disiez avoir prise d'avoir été les chercher en pareil 
nombre aux îles Sainte-Marguerite, m'a obligé de vous les 
amener ici, afin de vous obliger d'avouer qu'il n'y a point 

(1) Bidaud à Sourdis. Gênes, 23 juillet 164-0; Du Coudray à Sourdis 
[Ibidem, p. 230, 258, 306). 

(2) Sourdis à Jacques Duuié. 2i mars 164-0 (Bobélv, Histoire de la ville 
du Havre. Le Havre, 1881, in-8», t. II, p. 603). 

(3) Bidaud à Sourdis. Gênes, 8 juillet; Sourdis à Bidaud. De la capitaine 
vers Albenga, 10 juillet [Correspondance de Socudis, p. 207, 209. — 
Archives Nat., Marine h\, fol. 322 v°). 

(4) Sourdis à Richelieu. A bord de l'amiral [Correspondance de Sourdis, 
t. II, p. 232j. 



GUERRE DE TRENTE ANS 61 

de galères au monde qui osassent les aborder (1). » Fer- 
nandina, tapi dans le port de Gênes derrière un rempart 
de galères de ia République et de navires marcbands, ne 
bouge pas. Sourdis, mouillé à portée de pistolet, fait 
reconnaître la position et apprend par le rapport de Saint- 
Etienne, Baumes et Du Goudrav que l'ennemi est « en 
posture de recevoir beaucoup de mal» . Sur ce, il demande 
au doge la libre pratique telle qu'elle était donnée aux 
Espagnols. Sur une réponse dilatoire, il menace de « tout 
casser » à coups de canon (2) ; et les Génois n'ignorent 
point qu'il a proposé à la Cour d'occuper leur port de la 
Spezia, « le plus beau lieu qui fi'it en la nature pour tenir 
un nombre inhni de vaisseaux (3) ». 

Pour exécuter sa menace, Sourdis va quérir l'escadre de 
Montigny, sans se douter qu'il s'est produit un coup de 
théâtre. Deux dépêches, expédiées par notre agent à Gênes, 
ne lui sont pas encore parvenues : l'une contient : » Ce 
matin, le fanal a fait signe d'une armée de galères du côté 
de Ponant. Ce sont les galères de Naples; elles ne sont qu'à 
dix milles d'ici. " L'autre ajoute : " Le duc de Fcrrandine 
se prépare en grande diligence » au combat (4). Chargées 
de mauvaises troupes, " d'enfants et de gens maltraités de 
rogne, 'i trop faibles pour affronter les vaisseaux de Mon- 
tigny qui battaient l'estrade du côté de Livourne, les qua- 
torze galères de Nazies avaient passé au dessus de la Corse 
et abattu leurs mats aux approches de (4ênes pour n'être 
point aperçues de Sourdis (5). 

fl) Ibidem, p. 263, :î()8. 

(2) Sourdis à Chavigny, — à Messieurs de Gênes [Ilndein, p. 272. 
264). 

(3) Sourdis à Richelieu. La Spozia, 16 juillet (H. N , Ihipuy ~V*, 
fol. 224). La Cour lui donna ordre de surseoir à l'exécution de son plan. 
4-6 août (B. N., Cinq-Cents Colbert 27, fol. 71 v«). 

(4) Bidaud à Sourdi.s. (Tcnes, {^-t nohi '^Correspondance de SoiKUis, t. 11, 
p. 275). 

(5) Avis de Naples adressé à Sourdis (Ibidem, p. 244). 



62 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Les dépêches ne touchent rarchevêque qu'au moment de 
sa jonction avec Montigny. Elles le stupéfient et l'exaspè- 
rent, car son départ prend de ce chef une apparence de 
fuite. « Ne pouvant dissimuler son déplaisir, il le fit éclater 
sur les galères, " incapables de lui fournir des avis. A une 
revanche possible sur vingt-quatre vaisseaux et trente-sept 
tartanes qui chargent des troupes à Naples, le bailli de 
Forbin se dérobe, faute de vivres et faute d'eau : à six de 
ses capitaines qui offrent de suivre les vaisseaux de ligne, 
il refuse un congé (1) : et il part pour la France. « Aussi 
mauvais marin que mauvais capitaine, " il donne un 
fort méchant exemple à ses subordonnés, qui ne sont 
que trop " accoutumés à ne bouger des îles d'Hyères et à 
faire des métairies de leurs galères " . Et Sourdis de se faire 
de Forbin un ennemi mortel en accréditant une calomnie 
qui a cours en Provence : c'est un proverbe parmi les 
femmes que leurs enfants ne courent pas grande fortune à 
la guerre quand ils sont avec le bailli, étant certains qu'il 
ne combattra jamais (2). « En France, écrivait un Pari- 
sien (3), les galères ne servent de rien qu'a consumer de 
l'argent. Elles servent comme d'un enfer à tourmenter 
les méchants. » 

A peine les galères de Forbin avaient^elles disparu, que 
Sourdis se vit narguer par les galères napolitaines de Mel- 
chor de Borja, « les rames à la main, » toujours prêtes à 
fuir dès que ses lourds vaisseaux tentaient de les appro- 
cher. L'archevêque n'a d'autre ressource que de guetter aux 
abords de Naples les vaisseaux qui chercheraient à sortir (4) . 

(1) Relation du voyage des galères par M de Saint-Martin {Ibidem, 
p. 362). 

(^2) Sourdis à Richelieu. Porto-Vecchio, 8 septembre; Du travers de 
Naples, 19 septembre {Ibidem, t. II, p 301, 311; Cf. p. 371; et t. III, 
p. 30). 

(3) Les Confessions de Jeati-Jacqiies Boucuard, p. 154. 

(4) Il détache le chevalier d'Aulps, commandant la Magdeleiue, avec 



GUERRE DE TRENTE ANS (53 

Près de l'île Nisida, un grand bâtiment montre carène sous 
la garde de trois autres navires et la protection de deux 
batteries. Sourdis l'envoie brûler; le capitaine Gazenac 
fait taire le feu d'une batterie ; et les navires de garde, cjui 
ont refusé de saluer notre pavillon, sont saisis. Ce sont des 
bâtiments anglais et hambourgeois simplement affrétés par 
les Espagnols, et qu il faudra relâcher (1). Autre mé- 
compte : le vice-amiral de Montigny qu'il détache vers 
Alger pour exiger la délivrance des Français captifs et 
notre remise en possession du Bastion de France, revient 
sans avoir rien obtenu (2). 

Il L'archevêque n'avait ni l'cxpérieuce, ni la prudence 
d'Ulysse pour se garder des sirènes de la Govir. » Quand il 
vint faire son rapport au roi, Forbin l'avait déjà précédé et 
dénigré. Sourdis demanda la destitution de son adversaire : 
mais la crainte de voir passer la succession à un autre 
ennemi mortel, La Valette, amena l'archevêque à résipis- 
cence (3). 

Bataille navale de Cadix. 
( 22 juillet 164-0. ) 

Sourdis avait été remplacé dans le Ponant par un neveu 
de Richelieu. A moins de vingt ans, Armand-Jean de 
Maillé-Brézé assumait la charge de lieutenant général des 

cinq vaisseaux pour croiser aux abords des iles Ponza et visiter les navires 
à destination de Naples, 20 septembre (Archives INat., Marine B^,, 
fol. 340 V».) 

fl) Sourdis à Richelieu. Du golfe de Naples, 19 et 29 septend)re (Cor- 
respondance de SouRDi.s t. II, p. 310, 322. — Le P. Foiumkii, llydro- 
urtiphie). 

(2) Cf. supra, t. IV, p. (596. 

(3) Vittorio SiBi, // Mercurio ovcro historia dei correnti ternpi. Casale, 
164-4, in-4», t. I, p. 472. — Fort bien en Cour, Forbin avait été député 
par l'Ordre de Malte conune « andiassadeur extraordinaire pour féliciter 
le roi et la reine de Iheureuse naissance de Mgr le Dauphin n (B. N., 
Franc. 12396). 



Gi HISTOIRE DE LA MaRINE FRANÇAISE 

galères 1), à vin^t et un ans, celle de lieutenant général 
des vaisseaux. Elève du bailli de Forbin et du comman- 
deur Des Gouttes, une seule campagne sous les ordres du 
comte d'Harcourt l'avait formé au commandement, où il 
allait débuter par un coup de maitre. 

Depuis l'année 1638, nos agents travaillaient l'opinion 
portugaise. Ils offraient aux mécontents de « leur mettre 
entre les mains les forts du Tage : cinquante vaisseaux 
avec douze mille hommes les aideraient à «se délivrer delà 
sujétion d'Espagne (2) n . Le sergent de bataille De Gaen, 
chargé comme nos chefs d'état-major modernes de dresser 
les plans de campagne, réduisait même à seize vaisseaux, 
deux pataches et quatre transports les forces nécessaires 
pour s'emparer des Hottes des Indes armées à Lisbonne (3). 
Et » le bruit courut par toute 1 f^spagne que la flote fran- 
çoise devoit venir vers le Portugal pour tenir en suspens les 
armées du Castillan (A) " . 

Le 20 juillet 1G40, à quelques lieues de Cadix, Brézé 
venait d'apprendre la parlance de la flotte de la Nouvelle- 
Espagne, quand des salves répétées éclatèrent dans les 
ténèbres d'une brume épaisse. Une escadre barbaresque 
était tombée au milieu de la flotte espagnole. Dans 
l'incertitude des événements, Brézé courut la l)ordée de 

(1) Le 20 mars 1639. ISé le 28 octobre 1619, Armand était le fils du 
maréchal Urbain de Maillé-Brézé et de ^Nicole Du Plessis, sœur du cardinal 
de Richelieu, qui tut le parrain de l'enfant. Condé était son beau-frère 
(Cf. la notice de Godard-Facltrier, Lettre inédite du jeune amiral 
A.-J. de Maillé-B'ézé, duc de Fronsac, précédée d'une notice hiatoriquc. 
Angers, 18S7, in-S", extrait de la Revue de l'Anjou). 

(2) Instruction au sieur de Saint-Pé allant en Portugal. 15 août 1638 
-(AcBEHY, t. II, p. 221. — Carlos RoM.A DU Bocage, Subsidios para o estudo 
das relaçoes exteriores de Portugal em sequida à restauraçâo (1640-1649). 
Academia das sciencias de Lisboa, 1916, in-8°, p. 183). 

(3) " ^lémoire donné par M. de Caen touchant les entreprises qu'on 
peult faire par mer sur les ennemis. » Février 1640 (R. ^., Franc. 3769, 
fol. 157 : Cinq-Cents Colbert 45, fol. 64). 

(4) CoASïONSiÈRES DE Gbenaille, le Mercure portugais. Paris, 1643, 
in-8», p. 252. 




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GUERRE DE TRENTE ANS 65 

Test, envoyant en quête dans la partie de Touesl Bochard 
de -Menillet. 

Le 2-2 au matin, Menillet, découvrant une quaran- 
taine de vaisseaux, conçut le projet audacieux de les 
refouler sur Brézé qui louvoyait sous le vent, de façon 
à les prendre entre deux feux. Et l'intrépide capitaine, 
passant a loui;iieui de pique entre deux vaisseaux, lança 
son Faucon sur le (;ulion vice-amiral de la flotte de la 
Nouvelle-Espagne : car c'était elle qui était en vue. 
Gomme il chargeait résolument, il reçut du vice-amiral 
Jacques Dumé l'ordre de renrer et de rallier le gros 
de la flotte. Il obéit et dut, pour cela, prolonger à 
demi-portée de canon toute la ligne ennemie, qui le 
laissa passer sans tirer un seul coup : les matelots 
espagnols, pour se parer au combat, n'étaient occu- 
pés que d'alléger leurs bords en jetant à la mer force 
ballots. 

Suivant une formation de combat qui donnait toute 
liberté d'allures aux trois chefs, à Brézé, Jacques Dumé 
et Coupeauville, nos divisions avaient une composition 
uniforme, sept vaisseaux de ligne, une frégate et trois 
brûlots, de façon que chacune pût se suffire pour éclairer 
sa marche et frapper des coups décisifs (1). 



(i) Escadre de raïuiral : \ aisseau amiral de Brézé, capitaine Des GouUes, 
le Triomphe du sergent de bataille De Caen, le Faucon de Menillet, le 
Coq de Portenoire, le Grand Alexandre de Boisjoly, l'Espéraiice-en-Dieu 
de Cruzet, le Saint-Charles de llégnier, trois brûlots, la frégate la Princesse, 
une flûte de service, une flûte-hôpital, un traversier portant les vivres de 
l'amiral : quatorze navires (au début de la campagne, De Caen commandait 
/(' Faucon, -Menillet le Coq, etc.). 

Kscadre du vice-amiral : Le Cyqne de Jacques Dumé, l'Olivarès de Razet, 
le Saint-Jean de Beaulieu. l'Intendant de Conflans, la Maqileleine de 
Marsay, la Marquerite de La Treille, l Hermine de Thibault, trois brûlots, 
une frégate : onze navires. 

Escadre du contre-amiral : Le Cardimtl de Coupeauville, l'Homme <!'() 
de Lignières, le D'Oquendo de Guiton, le Septune de Villemoulins, le Turc 
de Brocq, le Saint-Joseph de Bontemp.s. le Petit Saint-Jean du chevalier 



(i6 HISROIRE DE LA MARINE FHA^CAISK 

Précisément, la Hotte adverse se prêtait à vme attaque de 
Hanc. Fort embarrassé dans ses évolutions par un convoi 
à couvrir, Jeronimo Gômez de Sandoval Favait laissé à la 
garde de deux galions du général Luis Fernandez de Côr- 
doba; et à la tête de douze gros vaisseaux, il se portait 
au-devant de nous (1). Vers trois heures, il ouvrit le feu. 
Charles Duval de Coupeauville, suivi de deux ou trois 
bâtiments, le menaçait en queue, Brézé l'attaquait en tête; 
il avait le vaisseau amiral, le Triomphe amateloté avec lui, 

Des GouUes, trois brûlots, une frégate : onze navires. Ordre d'escadres, 
8 juin 164-0 (B. IS., Franc. 8022, fol. 33). — Jacques Dumé avait reçu la 
permission d'arborer le pavillon vice-amiral, suivant lettres de Richelieu, 
datées de Rueil, le 6 avril 1640 (BonÉLY, Histoire de la ville du Havre, 
t. II, p. 605). 

(1) Bataille navale de Cadix, 22 juillet 1640 : 

SouBCES fra>'l;aises : « Relation du combat donné par l'armée navalle du 
Roy es mers de Ponant, commandée par M. le marquis de Brézé, contre 
l'armée navalle du Roy d'Espagne s'en allant aux Indes Occidentalles », 
[par le capitaine de Memllet] (Guerre, Archives historiques, vol. 60, 
pièce 16 bis). La relation est anonyme: mais la façon dont Menillet se met 
en scène est un premier indice, que confirme la mention de cinq hommes 
tués à son bord. Et nous verrons de quelle façon il se plaindra de la perte 
de ces cinq hommes. — Le P. Foubnier, Hydroqraphie, 2"^ édition, p. 285 

— u Ordres d'escadres » , et " ordres et signaux de jour et de nuit que 
M. le marquis de BuÊzé, général de l'armée navale de S. M., veut estrc 
observez. » A la rade de La Palisse, 14 juin 1640 (B. N., Franc. 802£, 
fol. 30, 33) — « Procès-verbal fait le jour du combat » par David Babaud 
Du Bois, sous-enseigne du Triomphe et délégué du sergent de bataille De 
Gaen {Ibidem, fol. 36 v") : un plan du combat, dont il ne reste que les 
lépendes dans celte copie, était annexé au procès-verbal (Ibidem, fol. 37 v°j. 

— Relation du combat donné par l'armée du Roy, commandée par M. le 
Mart/iiis de Brézé, contre l'année navale du Roy d Kspaqiie près Calix : oii 
les ennemis ont perdu prés de deux mille hommes et plusieurs vaisseaux. 
Paris, En l'isle du Palais, 1640, in-8". — A. Jal, Abraham J)u Qnesne, 
t. I, p. 106. — Mercure français, 1640, p. 558. 

SouBCES ESPAGKOLES : Déclaration de quatre naufragés du San Juan, galion 
coulé par la Hotte française. San Lucar, 24 juillet 1640 (Archives de Simancas, 
Marina, legajo 3175 : copie faite pour Jal dans B. JN., ?souv. acq franc. 
4976, fol. 149). — Déposition du pilote Juan Ximenez, envoyé aux infor- 
mations par le duc de Médina Sidonia, et rapportant sa conversation avec 
Jeronimo de Sandoval, général des galions. San Lucar, Î3 juillet (Archives 
de Simancas, Mariiui, legajo 3175). — Liste de la flotte espagnole et liste 
des documents qui StC trouvent dans les collections des Jésuites, Navarrete 
et Sans de Baïutell, apud G. Fernandez Duro, t. IV, p. 264, note. 



GUERRE DE TRENTE ANS 67 

le Faucon et le Coq, que poussait une faible brise 
d'i sud-ouest. Au lieu de rester à la tête de sa divi- 
sion, le vice-amiral Dumé ralliait l'amiral et le dépas- 
sait dans la ligne; Portenoire, lui aussi, quittait son 
rang pour tirer par le créneau qui s'ouvrait entre le 
Cygne de Dumé et le vaisseau de Brézé. Nos autres 
bâtiments, mal postés, masqués par notre ligne de 
bataille, l'incommodaient de leur feu plutôt qu'ils ne 
la secondaient. 

Foudroyée en poupe par Brézé, assaillie en proue 
par trois brûlots, la mature d'avant en flammes et 
soi.\anle hommes hors de combat, la Capitane de San- 
doval (l) linit par écarter d'une bordée notre vaisseau 
amiral; et protégée comme d'un rempart par un brûlot 
qui n'avait pas pris feu, elle s'esquiva. Le Grand- 
Alexandre de Boisjoly, gardant le contact, donna à 
Brézé, Portenoire et Menillet le temps de contourner 
les brûlots en flammes et de recommencer le combat. 
Sandoval ne fut dégagé qu'à la nuit par l'opportune 
entrée en ligne de la Gallega, commandée par Sancbo de 
Urdanivia. 

Moins heureux, le San-Juan, pris entre deux de nos brû- 
lots, périt avec son capitaine Diego de Guzmân, marquis de 
Cardenosa, et quatre cent quatre-vingts hommes sur six 
cents. Un troisième galion avait été réduit au silence par 
Dumé; mais sur l'assertion d'un prisonnier qu'il y avait 
sept cents hommes à bord, Dumé recula devant i'aléa d'un 
abordage. 

Les Espagnols fuyaient vers Cadix. Brézé, « à jour 

(i) La tlolte espagnole comprenait la Capitane de Sandoval, l'Ainiralede 
Pedro de Ursua, la GaUec/a de Sanclio de Urdanivia, le San Juan de Diego 
de Guznian, le San Jeronimo de Francisco de Ledesina, le Sanliatjo i\i- 
Gaspar de Carasa, le Cuevas de Juan de Chavarri, la (Jrca de Zabala, la 
Pinque de Juan de Illaraga. Côrdoba restait avei; l'amiral Asensio de Arriola 
à la garde (In convoi (G Fernandez Dijko, t. IV, p. 2GV). 



«8 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

failly, 11 avait fait prévenir ses capitaines d'être à son 
bord dès l'aube. L'enseigne porteur d'ordre ne put 
joindre que Bontemps, Gruzet, Razet, Guiton et Menil- 
let (1) ; le dernier lui lança cette virulente apostrophe : 
Il II V a de bons violons en nostre armée! Au lieu de 
tirer sur lennemi, ils m'ont tué cinq hommes. Et l'amiral? 
Où diable voulez-vous que je le cherche, puisqu'il ne fait 
pas de signal (2)? » 

Lorsque de rares capitaines (3) arrivèrent au conseil 
à la pointe du jour, Brézé et Des Gouttes arpentaient fié- 
vreusement le tillac. A une lieue de là, on apercevait 
la flotte de la Nouvelle-Espagne, qui cherchait dans la 
baie de Cadix un abri (A). Brézé n'avait pas assez de forces 
pour lui donner le coup de grâce. Il tonnait contre le ser- 
gent de bataille De Caen, qui, en transmettant mal les 
ordres, avait laissé courir les vaisseaux toute la nuit 
bâbord au vent, au lieu de talonner l'ennemi, et contre 
les amiraux Dumé et Goupeauville qui avaient manqué 
d'initiative en quittant la conduite de leurs divisions pour 
suivre le pavillon amiral. Bref, il faisait bénéficier son 
auditoire d'une excellente critique des opérations i5;. La 
défaite des Espagnols, au lieu d'être décisive, ne se sol- 
dait que par la perte d'une patache, d'un galion et de 
quelques centaines d'hommes. Nous, nous ne comptions 
pas plus d'une trentaine de tués. 

(1) Capitaines du Saint-Joseph, de l'Espérance, de i Olivarès, du d' O- 
queudo et du Faucon. 

(2) " Procès-verbal fait le jour du combat » par David Babaud 
Du Bois, sous-enseigne du Triomphe. 22 juillet (B. N., Franc. 8022, 
fol. 36 v°). 

(3) Les commandants de l'Olivarès, du Cji/ne, du Coi^, de la Fortune^ 
de l'Hermine et de la Princesse. 

(4) B. N., Nouv. acq. franc. 4987, fol. 290 

(5) « Errores excrcitus seu classis nostrae » (B. N., Franc. 8022, 
fol. 38). 



GUERRE DE TRENTE ANS 69 



L'INSURRECTION DU PORTUGAL 

Après Guetaria, après les Dunes, la victoire de Cadix, 
en affirmant notre maîtrise de la mer, acheva d'ébranler 
une domination vacillante sur des peuples asservis. Le 
l" décembre 1640, le Portugal brûlait en autodafé de 
jiaille " el rey de Castella (1) » . Quinze jours plus tard, la 
Catalogne se plaçait sous la protection de la France. Et 
l'on escomptait encore [insurrection de l'Andalousie (2). 

Depuis soixante ans que le sort des armes avait lié le 
Portugal à la fortune de l'Espagne, « la tyrannie dominoit 
par tout, » la tyrannie et la misère. De l'État a glorieuse- 
ment dilaté 1) du Brésil aux Indes, ses nouveaux maîtres 
avaient fait une ruine. Sans vaisseaux, — les meilleurs 
ayant passé sous le pavillon espagnol, les autres se trou- 
vant forcés de recourir à des matelots maures et hindous 
pour compléter leurs équipages, — sans colonies, — le 
Brésil étant aux mains des Hollandais, Elmina abandonnée 
et Ormuz aux abois (3), — les négociants portugais avaient 
pourtant réalisé ce prodige de ténacité de maintenir sour- 
dement leurs opérations depuis les ports de la Hanse jus- 
qu'aux contins des Indes (4). 

Les Portugais tournèrent leurs regards vers la France, 

(1) Guilleniio Francisco à de Peny. 20 février 1641 (Mémorial historivo 
espanol. t. XXII, p. 457j. 

(2) Diego Costilla au P. Juan de Estrada. 6 octobre 1641 (Ibidem, t. XVI, 
P l'O). 

(3) CuASTONiÈRES DE Ghe5.ulle, le Meicure portugais, p. 182. — Eugène 
d'Atriac, Résolution des Etats de Portugal en faveur du roi 1). Jean IV. 
Paris, 1883, in-8". 

(4) Primera proposicion si es util a la monarr/uia de Espana el eoinerrio 
ahierto con Francia. Madrid, encro 30 de 1640, in-4". 



•70 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

dès qu'ils eurent proclamé rindépendance de leur patrie, 
dès que le duc de Bragance eul ceint la couronne sous le 
nom de Jean IV et entouré de tranchées sa capitale. Il 
s'était pourvu, soit par achat en Hollande, soit par mise 
en chantiers, de deux douzaines de galions. Mais pour 
engager la lutte contre la marine espagnole, pour sou- 
tenir les vieilles colonies portugaises, le Brésil, les Açores, 
les Indes insurgées elles aussi (l), c'était bien j^eu. Et le 
3 février 1041, des ambassades avaient quitté Lisbonne à 
destination de la France, de l'Angleterre et de la Hol- 
lande (2), pour quêter des secours qu'un traité d'alliance 
avec la France et les Pays-Bas leur assura (3). n La ligue 
formelle " conclue entre les trois nations spécifiait l'arme- 
ment de soixante vaisseaux à frais communs et en vue 
d'une action commune. 

Le plan de campagne du commandant Des Gouttes 
attribuait le commandement suprême au marquis de 
Brézé, qui gardait malgré son extrême jeunesse " le rang 
deub à la dignité du roy (4) d . Il préconisait l'attaque et 
la destruction de la Hotte de Maqueda, soit à Cadix où elle 
était pour l'instant, soit a^ large si elle allait au-devant 
des galions des Indes, soit à Carthagène ou à Hosas, seuls 
endroits où elle pouvait chercher un abri. A défaut, " les 

(1^ « Occorenze presenti intorno al stato di questo regno di Porlogallo. » 
Lisbonne, 15 juin i64J (B.N., Italien 1817, p. 718. — Archiva dos Açores. 
Ponta Delgada, t. III (1881), p. 181\ 

(2) Hcfaçam (la viaqein que a França fizermn Francisco de Mello... e o 
dontor Antonio Coelho de Carvalho, indo por embaixadores extraordina- 
rios do l)om Joam oIV... ao Luis XIII Lisboa, 1642, in-S". 

(3) Traités des i" et 12 juin 1641 (Carlos Rom.\ Du Bocage, p. 56 et 
suiv., 105 et suiv.). 

(4) « Instruction pour M, le marquis de Brézé, lieutenant-général de 
l'armée navale du Iloy ", datée par \\v.y.v.i.( Lettres... de Richelieu, t. VII, 
p. 860) du 29 mai 1641 (H. N., Mélanges Colbert 27, fol. 145. — Affaires 
Etrangères, Correspondance de Portugal 1, fol. 48. — Carlos Roma du 
BocAGK, p. 192). — Mémoire envoyé à M. de La Tliuillerie, ambassadeur 
en Hollande, sur la déférence que les vaisseaux des Pays-Bas doivent rendre 
à ceux du roi. l"'"' juin (B. N., Mélanges Colbert 27, fol. 148 v°). 



GUKKKK DK TRENTE A i\ S 71 

principaux officiers des Hottes confédérées " examineraient 
sur les lieux a un autre dessein de plus longue haleine » 
dont le commandeur Des Gouttes était également le père. 
Mais le roi de Portugal allait en produire un troisième, 
fort II mal digéré (Ij " , qui immobilisa les escadres. 

Elles n'avaient pas été toutes exactes au rendez-vous. Si 
Brézé avait fait sa jonction, dès le aoiit 1G4I, dans la 
rade de " la l)elle Esclarmonde (2^ " avec les dix vaisseaux 
et les sept frégates du général Antonio Telles de Mc- 
nezès (3), l'escadre hollandaise d'Aert Gysels ne ])arut 
dans le Tage que le 10 septembre, et les douze navires 
frétés dans les Pays-Bas par Tristâo de Mendonça arri- 
vèrent plus taid encore Ces retards permirent au duc de 
Maqueda de porter secours au duc de Fernandina dans les 
eaux de la Catalogne, puis de détacher des divisions à la 
garde du détroit de Gibraltar. 

Toute surprise contre Cadix était dès lors déjouée. Brézé 
rencontra le 11 septembre par le travers du cap Sainte- 
Marie l'escadre de Jossc Peeters et Salvador Rodriguez, 
qui batailla tout le jour et le lendemain sans perdre plus 
de dix-huit hommes (5). Le 4 novembre, c'était l'amiral 
hollandais Gysels qui subissait près du cap Saint-Vincent 
le choc des vingt-quatre navires de Martin Carlos de Men- 



(1) Lavergne au maréchal de Brézé. " De la iiior vers le cap Saint-Vin- 
cent, 25 septembre 1641 >> (Archives de la famille de Hruzé : Lettres de 
RiciiELiED, l. VI, p. 847, n. 1). 

(2) Gazette de France, 15 août et 5 octobre 1641. 

(3) Qui battait pavillon amiral à bord du Bon Jésus, de soixante canons 
et cinq cent quatre-vingt-six honuues. La liste des vaisseaux et frégates du 
Portugal est donnée dans la Gazelle de France, 1642, p. 821. 

(4) Carlos RoMi hv Bocage, p. 78, 110. 

(5) Déclaration de l'amiral Salvador Rodriguez. Cadix, 15 septembre. 
Rodriguez prétendait n'avoir que cinq galions contre quatre-vingts bâti- 
ments (Archive gênerai de Simancas, Gnerra, mar y tierra, legajo 3202 
— Copia de carta que escriviô un cavallero de Cadii... del feliz suceso que 
tui'ieron cinco navios de Dunquerque contra 46 de Portu(jal y Francia .. en 
11 y 12 de setiembre 1641. Cadiz, 1641, fol.). 



72 HISTOIRE DK LA MARINE FRAINCAISE 

cos et laissait quatre bâtiments dans la bousculade (l). 

La campagne de l'Océan se terminait sur un échec; 

la campagne de la Méditerranée, après des alternatives 
diverses, s'acheva par un déboire. 



VI 

[/INSURRECTION DE LA CATALOGNE 

En Catalogne, l'insurrection avait éclaté avec une telle 
violence que là domination espagnole balayée en un ins- 
tant jusqu'à la mer ne tenait plus que quelques ports, Gol- 
lioure, Rosas, Tarragone, où elle demeurait désespérément 
accrochée. Aux vingt-cinq mille hommes de l'armée cas- 
tillane, les Catalans n'opposaient d'abord que huit mille 
soldats (2). Mais sur ce nouveau champ de bataille, nous 
étions accourus. Une première armée de secours infligeait 
aux Espagnols une sanglante défaite devant Barcelone, le 
27 janvier 1641. Condé mettait le siège devant Collioure 
afin d'isoler Perpignan; Philippe de La Mothe-Houdan- 
court passait les monts; et Sourdis passait la mer pour 
l'appuyer avec la flotte du Levant et douze cents hommes 
de troupes. 

Les insurgés mettaient à sa disposition comme base 
navale le petit port de Cadaquès : « Je n'y trouve pas 
assez de seuretté, » objecta l'archevêque (3), auquel les 
Hollandais conseillaient la conquête des Baléares. Faute 
de mieux, il s'en contenta, surveillant de là et Rosas et 

(1) G. Fersajjdbz Ddro, t. IV, p. 272. — Geschiedlaindige tentoonstel- 
liiiff van het neclerlandsche zcewesen te 's Gravenhaqe, 1900, in-8°, p. 40. 
— Carlos RoMA du Bocage, p. iil. 

(2) " Relacion tlel P. Maestro Ignacio Mascarenas. » Lisbonne, 20 juil- 
let 1641. (Mémorial histôrico espanol, t XVI, p. 138). 

(3) Toulon, 18 janvier 1641 (Ibidem, t. XXII, p. 423). 



GUERRE DE TRENTE AXS 73 

Collioure. Sous les forls de Rosas, le ûl mars Kîil, im 
délachement aux ordres du commandeur César de Chas- 
tellus (Ij enlevait cinq grands transports armés chacun 
d'une quarantaine de canons. Le lendemain, un autre 
détachement mixte de vaisseaux et de galères, commandé 
par le baron de Haumes i':2j, répétait sous Port-Vendres la 
même opération. Deux galères et deux polacres tombaient 
en notre pouvoir (3j, ainsi que l'étendard de la capitane 
monégasque, enlevé, la hache au poing, par le baron Jean- 
Philippe de Valbelle, glorieux trophée que Sourdis envoya 
aux députés catalans (4;. 

La campagne débutait heureusement. Une fausse ma- 
nœuvre du commandant et de l'intendant des troupes com- 
promit tout. A l'ordre de descendre vers Tarragone en 
laissant une division de garde à Gadaquès (5), Sourdis 
répliqua véhémentement à La Mothe-Houdancourt et à 
d'Argenson (6) : Mais c'est a écorcher l'anguille par la 
queue. Quinze jours vous donneraient la prise de Col- 
lioure et par conséquent de Perpignan; et lors, on vous 
pounait mener et l'armée navale et l'armée de terre. Par 



(1^ Les vaisseaux de Chastellus, Du Quesne, Garnier, d'Aulps, Maran ; 
les galères de Ternes, Saint-Jusl, Aiguebonne, de Ton, Gravezon, Du 
Roret. 

(2) Les galères de Haunies, Vaihelle, lUiPlessis et Montréal; les vaisseaux 
du chevalier Paul et de Banos. 

(3) Le P. Mascarenas aperçut toutes ces prises dans le port de Barcelone, 
où l'on avait de plus expédié de Marseille six transports chargés d'armes et 
de soldats (Mémorial histôrico espanol, t. XVI, p. 49). — DespbÉs, « La 
vie de M' le bailly de Valbelle : .. Bibl. d'Aix, ms. ii94. 

(4) Sourdis aux députés de Catalogne. De la Capitane, Cadaquès, 27 et 
29 mars 1641 (Miguel Parets, De los inuchos sucesos dignos de viemoria 
que han ocurrido en Barcelona y ottos luçjares de Cataluna (1626-1()60}, 
dans le Mémorial histôrico espanol, t. XXI L p- 81. — La Prise de cim/ 
vaisseaux char()és de blé, deux galères et une polacre sur les Espagnols 
par l'(irclierèf/ue de Bordeaux. Paris, 1641, in-S"). 

(5) Daté de Barcelone, 13 avril 1641 (Correspondance... de Sourdis. 
t. II, p. 558). 

(6) Ihidein, p. 570. 



74 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

la comparaison de Perpignan à Tarragone, vous jugerez 
€6 cfui est plus utile au service du roi : en l'un, je 
trouve la facilité et utilité par la conjonction des terres;: 
dans l'autre, je ne vois qu'un dessein vaste sans aucun 
but » . 

Ni les observations de l'archevêque, ni les récrimina- 
tions de Condé qui attendait, pour assiéger Gollioure, le 
concours de la flotte (1), ne purent rien changer à la fata- 
lité. Sur l'assurance de La Mothe-Houdancourl qu'on pou- 
vait a faire périr l'armée d'Espagne dans Tarragone », 
Richelieu avait donné ordre aux vaisseaux et aux galères 
de tenter l'impossible pour y arriver (2). - — « Je ne dois 
répondre d'aucun accident, je vous en avertis pour ma 
décharge, écrivait Sourdis (3). S'il peut tomber sous le 
sens que cette ville soit pressée ou qu'elle le puisse 
être en l'état où nous sommes, je me soumets à être 
tenu pour un fou. " A l'armée de treize mille cinq cent 
trente hommes qui tenait garnison dans Tarragone (-4) 
sous le commandement de Federigo Colonna, prince de 
Botcro et connétable de Naples, que pouvions-nous 
opposer, Français et Catalans réunis : onze mille quatre 
cents soldats (5) ! 

« Tenir la mer dans le large " avec une trentaine de 
bâtiments, sans aucun mouillage assuré, le long « d'une 
plage sauvage » de douze à quinze milles (6), rendait le 
blocus illusoire. Sourdis tenta d'y remédier par la prise 
du fort de Salé le 9 mai, et le 13, de la tour des Alfa- 

(1) Condé à Sourdis. Narbonne, 25 avril (Ibidem, p. 579). 

(2) Richelieu à Condé. 8 juin et 19 juillet (Chantilly, archives des Condé, 
publiés dans le Mémorial histàrico espaiiol, t. XXIII, p. 128, 157). — 
Richelieu à Sourdis {Ibidem, p. 159). 

(3) A Condé (Corn spoiulance de Soupdis, t. II, p. 626.) ■ 

(4) Mémorial histôrico espahol, t. XXIII, p. 116. 1 

(5) ToRMÉ Y Lioni, dans Mémorial histàrico espannl, t. XXIII, p. 13, 
note. 

(6) Correspondance de Sovbdi.s, t. III, p. 31 



(;L'KltRE I)K TKENTt: ANS 76 

gues (1), puis par le devis d'un fort du côté de Tamarin (2). 
Un mois ne s'était pas écoulé qu'il était aux prises avec 
les vingt et une galères de Garcia Toledo duc de Fernan- 
dina, qui venait de capturer à Collioure le Lion-d'Or de 
Féraut (3), mais de se faire battre à Rosas par les deux 
vaisseaux de Quélus et Boissis f-4). Voltigeant aux abords 
de Tarragone, Fernandina attaqua » un des boutz de 
nostre garde » , à quatre lieues du gros de nos croiseurs : 
H La bonne fortune voulut que la première descharge à 
portée de pistolet emportât la poupe de la Capitane [espa- 
gnole], tuât douze ou quinze hommes sur la Gitzmane et 
fit d'autres ravages sur celles qui marchoientà la teste (5). » 
Ce sévère accueil obligea Fernandina à aller se refaire aux 
Baléares. 

Batailles navales de Tarragone. 

^4-6 juillet et 20 août 1641.) 

Au lieu de le poursuivre à outrance (6) avec toutes ses 
forces (7), accrues de quelcjues vaisseaux de Provence (8), 
Sourdis commit l'imprudence de lui laisser opérer une 
jonction redoutable avec les escadres de Naples, de Gènes 
et de Sicile, avec Melchior de Borja, Gianettino Doria et 



(1^ " Relation de ce qui s'est passe en 1 armée navale du roi, depuis son 
arrivée devant Tarragone » (Ibidem, t H, p. 594). 

(2) 8 juin (Archives Nat., Marim; B\ , fol. 399). 

(3) Condé à Sourdis. 23 mai (Correspondance de Sourdis, t. II, p. 602^. 

(4) D'Argenson à Sourdis. 20 mai (Ibidem, p. 592). — Le P. FounKlER 
(1667), p. 228. 

(5) Sourdis à Condé. 16 juin (Archives jNat., Marine B*,, fol. 400). 

(6) Ainsi qu'il avaii été envisagé le 8 juin dans un conseil de guerre (Coi-- 
respondance de Sourdis, t. II, p. 618). 

(7) Alors de 15 vaisseaux, 4 pataches, 5 bnilots, il galères et 2 prises 
(Ibidem, p. 626). — L'État général de la marine pour 1641 se trouve dans 
B. N., Franc. 16735, fol. 225, 268. 

(8) Richelieu à Condé, 8 juin (Mémorial histôrico espanol, t. XXIII, 
p. 128). 



76 HISTOIRE DE LA MARIME FRANÇAISE 

Francisco Mejia. Un avis, intercepté par nous, prévenait 
les défenseurs deTarragone qu'une double diversion allait 
être tentée par l'armée du marquis de Leganez et par la 
flotte du duc de Fernandina (l). Le 3 juillet 1641, le fort 
des Alfagues signalait : Quarante et une galères en vue. 

Vaisseaux, pataches, brûlots, nos trente-deux voiles 
prirent leurs formations de combat en demi-lune depuis 
Salô jusqu'au cap Bondinar, les quatorze galères dans les 
creux de la ligne, de façon à utiliser contre les forceurs de 
blocus tous nos feux. Sourdis, qu'un fort accès de goutte 
retenait couché à Tamarin, avait passé le commandement 
au chevalier de Cangé. 

Le 4 juillet 1G41, au jour frisant, la flotte espagnole 
apparut dans l'est, du côté du contre-amiral de Cazenac, 
et se déploya en trois divisions pour nous envelopper. 
Mais en apercevant un jour entre 1 escadre de Cazenac et 
celle de Gange, elle s'y engouffra sous les bordées de douze 
vaisseaux (2). Vingt-neuf galères passèrent sous la con- 
duite de Melchior de Borja et gagnèrent le vent. La tren- 
tième, la San Felipe coupée de la colonne, abordée en 

(1) Colonna, prince de Botero, au secrétaire d'Etat d'Espagne, 4 juillet 
(Cori-espondance de Sourdis, t. II, p. (i36). 

(2) Bataille navale de Tarragone, 4-5 juillet 1641 : 

SouRCKS FRANÇAISES : Belation (le ce qui s'est passe entre iainiée du Roy 
et les gallères d'Espaqne. Ai.x, Estienne David, 1641, in-4''. — B. N., 
Franc. 20607, fol. 182; Affaires étrangères, EspiKjne 20, p. 59; Le P. FouR- 
XIER, Hydrog?-aphie, p. 289; Coiiespondancc... de Sourdis, t. III, p. 51. 

— ■" Menu du combat des galères livré le 4 juillet» (Ibidem, t. III, p. 47). 

— « Relation de ce qui s'est passé en l'armée navale du roi es mers du 
Levant » (Ibidem, t. III, p. 14). — Lettres de d'Argenson (Ibidem, t. Il, 
p. 659), Garnier (Ibidem, t. III, p. 62), Paul (Ibidem, t. III, p. 91). — 
Relacio de una carta enviada per lo excelentissim senjor ai-chebisbe de 
Bordeus. Barcelona, 1641, in-4°. 

Sources espagnoles : Belacioii del dia del socorro de Tarrncjoua por el 
senor marqnis de Villafranca. Zaragoza, 1641, in-4°. — u Primer socorro 
a Tarragona » (Mémorial historico espanol, t. XXIIl, p. 141, 147.) — 
« Diario del ejercito espanol en las comarcas de Tarragona » (Ibidem, 
p. 479). — J^ettre du prince de Botero Tarragone, 4 juillet (Correspon- 
dance... de SouBDis, t. II, p. 636). 



(;UER RE DE THEME ANS 77 

proue eL en poupe par les galères de La Brossardière et 
Yauvrc, était capturée : La Brossardière recevait dans 
celle hrillanle action une grave blessure el le caj)itaine 
Galou, du régiment des galères, s'y faisait tuer. Deux 
autres traînardes, attaquées par Jean-Philippe de Valbclle, 
eussent aussi été réduites sans la molle contenance de la 
Reine et de la Pille. La bataille, à laquelle Sourdis, malade 
et gisant sur un matelas, venait assister en chaloupe, com- 
prit dès lors deux théâtres distincts. Melcliior de Boria, 
cherchant pour ses vingt-neuf galères Tabri des liattcrics 
de Tamarin, était aux prises avec la division Cazenac qui 
le canonnait « terriblemente » . 

Onze autres galères menées par P'ernandina avaient intro- 
duit dans Tarragone cinq brigantins et quelques barques 
chargés de vivres; mais sous les foudroyantes bordées de 
Cangé, elles ne parvenaient [)his à quitter l'abri du môle. 
Fernandina et Mejia presqiie seuls franchirent notre tir 
de barrage pour rejoindre le gros de leur Hotte. Nos divi- 
sions se relayaient sans cesse et notre feu roulait toujours. 
A Cangé qui était à la remorque de Yincheguerre, avaient 
succédé Garnier, Paul et d'Aulps, puis le vice-amiral de 
Montigny, Ghastellus et Du Qucsne (|u'une heure après, 
remplaçaient Cazenac, Valbclle et autres venus de 
Tamarin. Le brûlot de Robert incendiait une galère à la 
pointe du môle; un autre pénétrait au milieu du port. 

La vigueur de notre attaque avait jeté la panique dans 
la division réfugiée sons le môle : les Génois d'abord, les 
Espagnols ensuite, chiourmes, équipages, capitaines, quatre 
mille cinq cents hommes avaient fui à terre, qui en 
barques, qui à la nage; beaucoup se noyèrent; la mer, 
trois jours plus tard, avait déjà rejeté à la côte trois cents 
cadavres. Un seul capitaine, un Napolitain, eut assez 
d'action sur ses hommes pour les retenir à bord. Dans 
Tarragone, l'émoi était indescri[)lible, « la confusion 



18 HISTOIRE DE La MARINE FRANÇAISE 

incroyable " . Des charrettes avançaient dans les Hots 
pour tacher de recueillir les vivres et les munitions; la 
Duquesa de Gênes et la Patrona de Sicile avalent coulé 
à pic; la Santa Barbara d'Espagne, commandée par 
Alonso de Sobremonte, était près de sombrer avec la 
solde; la Patrona de Gènes et la Quatralba de Sicile, la 
poupe brûlée, étaient en mauvais point; la Santa Olalla 
d'Espagne, forcée de gagner la terre du côté de Salô, 
faillit être enlevée par un parti de cavalerie française (1). 
Nous avions quatre cent cincjuante prisonniers, dont 
quatorze officiers et un auditeur général, trois drapeaux. 

Sourdls voulut davantage. Stimulés par l'appât de riches 
primes, nos capitaines de brûlots travaillèrent toute la 
nuit à garnir d'artifices des barcaroUcs; et le 6 juillet, sous 
l'escorte des cinq vaisseaux de Du Quesne, ils allèrent à 
l'attaque des galères restées intactes « L'exécution se fit 
avec tant de cœur qu'en un moment on vit, de l'armée, les 
galères ennemies tout en feu. Quelques gens du chevalier 
Paul en tirèrent une pièce de fonte pour marque que les 
ennemis les avaient entièrement abandonnées. » Des sol- 
dats d'infanterie et des bateaux de ronde eurent pourtant 
raison des flammes. 

La victoire nous coûtait une cinquantaine d'hommes à 
l'attaque du port, quelque peu davantage dans le choc 
des deux armées. Nos adversaires eux-mêmes n'évaluaient 
pas à plus de trois cent cinquante hommes nos pertes (2), 
et leur exaspération était telle qu'ils avalent mis la tête de 
Sourdis à prix (3) . 



(i) u Diario del ejercito espanol en las comarcas de Tarragona » (MetnO' 
liai histôrico espanol, t. XXIII, p. 480, 485). 

(2) " Diario... » (Mémorial histôrico espanol, t. XXIII, p. 487). — Des- 
prés écrit dans la Vie de Vâlbellc. " « Les Français n'ont perdu que environ 
deux cens hommes : " le jeune Jean-Baptiste de Valbelle, le chevalier de 
Sourdis et le baron de Vaulgrenant étaient parmi les blessés. 

(3) Avis de Madrid. 9 ju\\\ei ^Correspomlancc. .. de SorRDis, t. II, p. 644). 



GUERRE DE TRENTE ANS 



Résolu (Je tout risquer pour dé^jagerïarra^one, rennenii 
«joua de son reste » . Jorge de Cardenas, duc do Maqueda 
y Najera, mit à profit les retards de la Hotte franco-hol- 
lando-portugaise de Brézé pour quitter la garde du détroit 
de Gibraltar. Avec les escadres de Galice et de Dun- 
kerque (l), il rallia le 4 août à Carthagène les galères de 
Naplcs. de Sicile et de Gènes, puis se porta à la rencontre de 
seize vaisseaux que lui amenait de Naples Pedro de Orellana. 

Tandis que nos adversaires connaissaient dans les 
moindres détails nos forces navales, qu'ils savaient être 
de quatorze vaisseaux, treize pataches, trois brûlots et dix- 
sept galères (2), nous n'avions point la moindre notion du 
chiffre de la flotte ennemie, tant divergeaient les rai)ports 
de nos felouques d'avis. 

Le 18 août encore, Sourdis s'en doutait si peu, La Mothe- 
Houdancourt et d'Argenson l'avaient si mal renseigne, 
qu'il pensait n'avoir devant lui que deux douzaines de 
vaisseaux de ligne : auquel cas il comptait leur barrer la 
roule avec les deux tiers de ses vaisseaux, laissant les 
galères au blocus de Tarragone. En cas contraire, si 
l'ennemi se présentait en force, toute notre armée navale 
se tiendrait en un seul bloc. Or, Maqueda n'avait pas 
moins de trente-cinq vaisseaux et de vingt-neuf galères, 
en tout cent vingt huit voiles (3). Et huit des galères mal- 



(i) Liste des dix-huit vaisseaux de Cardenas de Maqueda et Francisco 
Feijô de Sotomayor, qui battaient pavillon à bord des galions iSnestia 
Seiiora de la Asniicion y Santiago et Niiestra Senorn de Begla, de 1200 et 
450 tonneaux L'amiral réal Juan de Echaburu avait son pavillon sur le 
San Joseph, de 700. Josse Peeters avait en outre cinq bâtiments dunker- 
quois (Archivo gênerai de Simancas, Marina, legajo 3201, copie dans 
B. N., Xouv. acq. franc. 4976, fol. 172). 

(2) Lettre de Fernando Perez de Contreras^. Palacio, 28 juill.i (Arcliivo 
gênerai de Si^nancas, Marina, legajo 3200). 

(3) Bataille navale de Tarragone. 20 août 1641 : 

SorncKS KRi.NCAisES :• .< Helation de ce qui s'est passé au combat do 



80 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

menées le mois précédent dans le port de Tarragone, mais 
renflouées depuis, s'apprêtaient à le renforcer encore. 

Sa tactique était simple : nous envelopper, si nous 
attendions le choc au mouillage; nous écraser sous le 
poids de ses forces navales rangées en profondeur, si nous 
combattions sous voiles. Les premières lueurs de Taube, 
le 20 août, lui montrèrent notre petite flotte en bataille, 
merveilleuse d'audace : le vice-amiral en tête avec six vais- 
seaux et cinq galères, l'amiral au centre entouré de onze 
vaisseaux et de sept galères, puis douze bâtiments et six 
galères à l'arrière-garde. Nous tâchions de barrer la route 
aux Espagnols en tirant vers la pointe de Salô. 

Mais il n'était pas en notre pouvoir de réussir. Condé 
ne l'avait point caché à Richelieu (1) : « Que les nostres 
quittent leur poste et se mettent ensemble sous voiles, ne 
pouvant pas combattre sur les ancres et séparez, et pen- 
dant le combat ou dans le changement d'ordre, on pourra 
ietter ce que l'on voudra dans Tarragone (2). » 

« L'avantage du vent estoit le gain de la partie » ; et il 



secours de Tarragonne » (Archives Nat., Marine B*^, fol. 402 : B. N., 
Cinq-Cents Colbert 2. fol. 336; Dupuy 590 : publié par Aubert, t. II, 
p. 732). — " Relation de ce qui s'est passé en l'armée navale du roi es 
mers du Levant pendant l'année 1641 » {Correspondance... de Sourdis, 
t. III, p. 19). — Le P. ForisMER, p. 290. 

Sources esp.vgsoles : " Relaciôn de las operaciones de la escuadra hasta 
aprovisionar à Tarragona « (Madrid, Biblioteca Nacional, ms. H 74, 
fol. 151 et 153; publiées dans le Mémorial histôrico espahol, t. XXIII, 
p. 177 et 184). — K El aprovisionamiento de Tarragona, segun el nianus- 
crito de Tormé y Liori » (Madrid, Biblioteca Nacional, ms. G 86, fol. 62; 
publiée Ibidem, p. 188). — « Relaciôn de la navegacion y sucesos de la 
armada del mar Oceano del mando del duque de Nagera y del socorro que 
introduio a la plaza de Tarragona el marques de Villafranca i> . 18 juillet- 
14 septembre 1641 (Madrid, Biblioleca nacional, ms. H 8, Papeles histo- 
ricos de Felipe IV, t. III; copies dans Archives Nationales, Marine B*^, 
fol. 409). — « Diario del ejercito espanol en las comarcas de Tarragona « 
[Mémorial histôrico espanol, t. XXIII, p. 511). 

(i) « Pour l'affaire de Tarragona, je la remets à Dieu. » Condé à Riche- 
lieu, 29 juillet (ArBERY, t. II, p. 729). 

(2) Condé à Richelieu, 19 août 'Ibidem, p. 732). 




de. 



Illu.yfrilliniz cf iRcficrnidiilîmc /fEN/n'. de 
Stï'RDh^. 'Irririinrii: dclSnirdcmiyi "Pnirw 

71 ' /„,,,y rr ,,,,,, ^„Jri,r Jr^ :>rJri: Ju y^ f:s /-•'■ir 






GUERRE DE TRENTE ANS 81 

était contre nous. I^a brise soufHait du sucl-sud-est, ame- 
nant grand largue les vaisseaux ennemis. Les galères espa- 
gnoles, séparées du gros, masquaient un convoi qui se 
glissait vers Tarragone. Pour barrer le passage, Sourdis 
(i qui couroit sur les vaisseaux des ennemis, revira le bord 
sur les gallères. A l'heure mesme et d'un mesme temps, 
vaisseaux et gallères s'abatirent, le vent en pouj)e, sur 
nostre armée, si bien qu'il ne fut plus question de s'opo- 
ser au secours, mais aux grandes forces des ennemis. Les 
vaisseaux nous battoient en flanc et les gallères par der- 
rière, sans que nous peussions nous servir que d'une par- 
tie de notre artillerie (1) ». 

Maqueda et l'amiral réal Juan de Echaburu, Orellana 
et Tamiral napolitain Porter y Cascante, Francisco Valen- 
sigui et le général Nicolas Judice, aux prises avec notre 
avant-garde, subissaient une fougueuse attaque où nos 
capitaines firent preuve d'un « courage et d'une valeur 
extraordinaire » . Orellana, désemparé de sa grande voile, 
dut être secouru par la Testa de Oro, Maqueda par les 
vaisseaux d'Echaburu et Porter, Josse Peeters par deux 
frégates dunkerquoises. 

De notre côté, la Foi^tune de Cazenac et la Licorne de 
Saint-Étienne étaient «hors d'état de servir (2) » ; tAmiral- 
de-Disraie s'était « merveilleusement bien battu (;i) » sous 
les ordres de Ghastellus, mais avait souffert en consé- 
quence; le Galion-de-Guise, battant pavillon amiral, les 
mats et les vergues rompus, avait tenu tête à six vaisseaux 
espagnols et tiré sept cents coups de canon. Sans qu'un 
seul de nos bâtiments devînt « la proye de l'enncmv, du 



(1) « Relation de ce qui s'est passé au combat de secours de Tarra- 
gonne. » 

(2) Certificats du contrôleur général Jean I^equeux. Toulon, 12 et l(j oc- 
tobre [Correspondance de SouRDis, t. III, p. 8(i, 90). 

(3) A l'estime des Espagnols {Ihidevi, p. (i-V). 

V. 6 



82 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

feu OU de la mer (l) « , nous avions contenu des forces 
doubles, que cinq vaisseaux le lendemain vinrent renforcer 
encore. 

Il n'en restait pas moins que les Espagnols demeuraient 
tes maîtres du champ de bataille, sans autres pertes que 
quatre-vingt-trois tués et blessés (2). « En deux heures, 
vous avez plus fait qu'en six mois pour secourir Tarra- 
gone, w écrivait au vainqueur le vaincu de la veille (3). 
Ses munitions épuisées, Sourdis eut la folle bravoure de 
se maintenir en vue à une portée et demie de canon, sans 
« hasarder mal à pro[)OS un combat dont le résultat ne 
pouvait être douteux (4j " . Au bout de deux jours, il alla 
se réapprovisionner à Toulon, d'où il promit aux Catalans 
son prompt retour (5;. 

Mais son départ avait entraîné la levée du siège de Tar- 
ragone, le 29 août, puis, le surlendemain, l'Investissement 
de la tour des Alfagues (6). Répondant des cinq pièces de 
la tour à « la rauque musique " de trente-sept galères, le 
capitaine de Vinsargues lutta un jour et demi. Ses canons 
hors d'usage, ses parapets rasés, les rations réduites à six 
onces de biscuit et un verre d'eau, il capitula avec les 
honneurs de la guerre et sortit avec armes et bagages, 
mèches allumées, défilant fièrement devant le duc de Fer- 
nandina, qui pour sa bravoure l'embrassa (7). 

(1) Le P. FooRNiER, p. 290. 

(2) Trente et un tués et blessés à bord du vaisseau d'Orellana, 18 à bord 
du Léon fiojo, 5 sur la Testa de Oro, 6 sur la Régla, etc. (« Relacion de 
les muertos y heridos. " 8 septembre) (x^rchivo de Simancas, Guerra, 
legajo :il98). 

(3) Ferrandina à Maqueda (il/emo/-ia/ histôrico espaiiol, t. XXIII, p. 166). 

(4) Conseil de guerre tenu à bord de l'amiral, 27 août (B. N., Cinq- 
Cents Colbert 2, fol. 341). 

(5) Toulon, 9 septembre (Mémorial histôrico espai'iol, t. XXIII, p. 194). 

(6) « Relacion de las operaciones de la escuadra hasta aprovisionar Tar- 
ragona » (Mémorial histôrico espanol, t. XXIII, p. 187). 

(7) Vinsargues à Chastelius et Sourdis. Barcelone, 19 et 20 septembre 
(Correspondance de Soirnuis. t. III, p. 65, 78). 



GUERRE DE TRENTE A. N s 8» 

Mais qui va porter le poids de l'échec de ïarragone? La 
Mothe-Houdancourl? Non, il est parent du ministre de la 
guerre; « et en France, il suffit d'être parent du favori 
pour avoir — et garder — toutes sortes d'emplois et de 
charges, sans considération de Tàge, de la capacité, ni do 
la qualité (l) " . Un exprès dépêché en Cour par les capi- 
taines de galères a désigné le bouc émissaire : leur déla- 
tion accuse d'incapacité l'archevêque de Bordeaux (2), 
leur détracteur! Forbin ira jusqu'à prêter son logis pour 
en faire un tribunal. Car, au moment où Condé et 
d'Argenson écrivejit à Sourdis : « C'est un crime de ne 
pas revenir, il y va de la perte de la Catalogne (3), » un 
ordre de la Cour a disgracié l'archevêque (4) et ouvert 
contre « sa mauvaise conduite » à la mer une instruction 
criminelle. 

Et de quels ragots ne fera-t-on point état contre lui? Il 
aurait dit « à un souper chez Valbelle, que le roi était un 
fainéant et un pauvre homme qui se laissait mener par le 
nez, que le cardinal de Richelieu ne se souciait de rien 
que de passer son temps avec la duchesse d'Aiguillon, sa 
nièce (5) » . Et là-dessus, l'enquêteur Du Plessls-}3esançon 
ne l'ougit pas de solliciter la déposition du chevalier Paul, 
non plus que Richelieu de demander à Condé son con- 
cours, afin de " voir le fond du pot (6) » . 

Ces procédés répugnants u choquent des hommes qui 

(i) K Moyciîâ tenus par .VI. de iNoyers pour brouiller l'archevêque de 
Bordeau.\ avec le cardinal de Richelieu » (Ihitlem, t. III, p. 34). 

(2) Dépêche de Girolanio Giustinian au doge de Venise. Corbie, 13 sep- 
tembre (H. N., Italien 181S, fol. 204. — Vittorio SiRi, // Mercu/io, t. I, 
p. 472). 

(3) Pézenas, 13 septeudire ; et Barcelone, 14 .septendire (Coirespondancc 
de Sourdis, t. III, p. 72, 76). 

(4) Louis XIV à Sourdis. 9 septembre (Ilnih^iii, I. III, p. 71). 

(5) " Moyens tenus par M. de ^Noyers... " {Ihidcni, t. III, p. 30 : Cf., 
p. 88). 

(6) Richelieu à Condé. 10 septembre (Chantilly, archives des Condé, 
n° 104 : publié dans le Mcinoiial hislôrico e.ipnnol, t. XXIII, p. 195). 



84 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

ont de la naissance et du cœur pour ne rien faire de 
lâche " . Pour défendre leur chef, treize capitaines de 
vaisseau, chefs d'escadre en tête, se mettent à la dispo- 
sition de son frère; « exposés à la censure de ses enne- 
mis » , ils ne veulent point se laisser « déchirer " sans 
être entendus (l). Avec un magnifique mépris pour les 
enquêteurs qui leur reprochent « d'aller voir un cri- 
minel ", le chevalier Paul, Saint-Étienne, Danton de 
Pontézière vont à Carpentras visiter l'exilé (2), Cazenac 
et Arrérac quittent de dégoût le service; Montmeillan 
troque son commandement à la mer pour un grade 
de lieutenant-colonel; Garnier demande un congé; Chas- 
tellus se fait porter malade (3); notre armée du Levant 
est dans le désarroi. 

« J'espère, avec l'aide de Dieu, que tout tournera à la 
gloire de Votre Grandeur et à la confusion de vos ennemis " , 
écrivait à l'archevêque le chevalier Paul (4). Cet espoir 
fut déçu (5). Plus jamais, on ne vit à la tête d'une armée 
navale « l'archevêque Turpin " d'une nouvelle Chanson 
de Roland... «parce qu'on ne pouvoit plus douter des mau- 
vaises . qualités, " — écrira Richelieu, — de cet homme 
« artificieux, malin, incapahle, envieux et médisant, fan- 
faron, de peu de cœur et de nulle fidélité (6j » . 

A quoi le major d'Aulps opposait le témoignage de l'en- 
nemi : Il la médisance a osé noircir des actions que les 

(1) Adresse de Cangé, Cazenac, Chastellus, Paul, Du Quesne, etc., au 
marquis de Sourdis. 30 septembre (Correspondance de Sorp.Dis, t. III, 
p. 82); suivie de « Véritéz que les capitaines des vaisseaux s'obligent sur 
leurs testes de vériffier n , c'est-à-dire de prouver (Archives Nat., Marine 
B*,, fol. 406). 

(2) Paul et Cangé à l'archevêque de Bordeaux (Correspondance de 
SocBDis, t. m, p. 84, 87). 

(•i) Paul et Garnier à l'archevêque de Bordeaux (Ibidem, p. 74, 85). 
i4) 43 novembre {Ibidem, p. 88). 

(5) Il mourut de chagrin en 1645. 

(6) Portraits de divers hommes de guerre ou autres par Richelikd 
(B. N., Franc. 20867, fol. 301 v"). 



GUKUUK DE TRENTE ANS 8r. 

ennemis même élèveront un jour clans leur histoire (II. 
Et l'histoire avait prononcé par la bouche de notre plus 
rude adversaire. — Quelle ingratitude! disait Gianettino 
Doria : L'homme qui n'a cessé d'avoir des avantages sur 
les Espagnols, qui leur a pris plus de canons, de vaisseaux 
et de galères que n"a jamais fait la France, est hanni pour 
s'être retire devant des adversaires quatre fois supérieurs 
en nombre, après trois jours de combat! Plût au ciel que 
j'eusse fait pareille retraite : ma fortune serait faite pour 
jamais (2). Et la preuve, c'est que les Espagnols disgra- 
ciaient le duc de Fernandina pour n'avoir pas su exploiter 
notre retraite (3). 

La preuve que l'archevêque avait vu juste, c'est qu'on 
revint à son plan de campagne, n à la prise de Collioure 
et par conséquent de Perpignan, " avant de pousser nos 
conquêtes en Catalogne. Les Etats généraux de Catalogne, 
les Bras, venaient de placer sous a l'obéissance du Roy de 
France " tant leur principauté que les comtés de Rous- 
sillon et de Cerdagne (4). 

A leur invile, nous répondions par l'envoi de nombreux 
maréchaux : La Mothe-Houdancourt recevait, avec la vice- 
royauté de Catalogne (5), la mission de commencer le 
siège de Rosas et de Tortose (6). La Meilleraye forçait Col- 
lioure à capituler le 13 avril 1()42 (7) et, de concert avec 
Schomberg, investissait Perpignan. Au fils du maréchal de 
Brézé, Armand de Brézé était dévolu de se a planter devant 

(1) Toulon, 12 octobre '^Coiiespondance de Sounnis, t. III, p. Si'). 
(2^ Déclaration de Doria au maréchal de La .Meilleraye [Correspondance 
de SouEDis, t. III, p. 42). 

(3) Vittorio Si RI, Del Mercurio, t. II, p. 360. 

(4) 19 septembre 1641 (Mémorial histôrico espanol, t. XXV, p 391). — 
Miguel P.\nETS, dans le Mémorial histôrico espanol, t. XXIV, p, 29. 

(5^ 25 juin 1642 {Ibidem, t. XXV, p. 438). 

(6) Richelieu à M. de Noyers, 24 juin {Ibidem, p. 428). 

(7) Un lavis représente « l'aspect de Collioure >• avec les batterie» de 
siège (B. >'., Dupuy 605, fol. 114). 



86 HISTOIRE DK LA M A H I N K FRaNÇAISK 

Barcelone », pour barrer la route aux renforts espagnols 
envoyés tant en Rousslllon qu'à Tortose (Ij. 

Il était besoin » d'un chef général " pour supprimer les 
frictions entre les galères et les vaisseaux, entre Du Quesne, 
qui avait tiré à boulets sur des galères « sorties sans 
ordre " , et son collègue de Baumes, convaincu que les 
escadres ne dépendaient l'une de l'autre que dans le cas 
d'un combat ou d'une navigation commune et ulcéré 
contre Du Quesne. » mieux en état d'agir dans un cabaret 
que dans une armée (2) " . La nomination de Brézé au 
commandement en chef, apaisant le conflit, groupa en une 
masse de manœuvre toutes nos divisions. 



Bataille navale de Barcelone. 
(30 juin-2 juillet 1642.) 

Brézé avait quitté Brest le 22 avril 1642, et Cangé Toulon 
le lourde Pâques : ils allaient au-devant l'un de l'autre (3). 
Cangé rencontra les sept bâtiments de l'escadre dunker- 
quoise qu'il força, après un jour de combat, à chercher 
refuge à Dénia à la remorque des galères de Sardaigne. 
Josse Peeters, blessé à la tète et à la jambe, et l'amiral 
Salvador Rodriguez, auquel il avait passé le commande- 
ment, rapportaient avec stupeur qu'ils avaient eu à com- 
battre trente-deux bâtiments (4j et que ce n'était que la 



(1) Tallemam' des Ré.^ux, les Historiettes, t. II, p. 61. 

(2) Lettres adressées au maréchal Urbain de Maillé, duc de Brézé, par 
Du Quesne. à bord du Maqiiedo devant le cap de Quiers, 17 février 1642; 
et par de Baumes, aux Modes. 17 février (A. Jal, Abraham Du Quesne, 
t. I, p 121, 123), 

(3) Soit quarante vaisseaux, vingt-cinqgalères et une dizaine de bâtiments 
frétés aux Anglais ou aux Hollandais ^B. ÎS., Italien 1818, fol. 443). 

(4) « llelation de tout ce qui s'est passé au voyage de M'^ le marquis de 
Brézé, général des armées navalles du Roy. « 22 avril-27 octobre 1642 



GUERRK DE TRENTE ANS 87 

moitié de nos foix-es navales : vine autre Hotte française 
d'égale force avait passé en vue, venant du sud (l). C'était 
en effet l'effectif de nos escadres du Levant et du Po- 
nant (2), dont la réunion le 28 mai, accrue des galères de 
Forbin, mit en ligne » le nerf ^ de nos forces navales pour 
une action décisive (3). Deux vaisseaux d'une quarantaine 
de pièces, cernés le 26 juin par les galères de Vincheguerre 
à la hauteur de Vinaroz, nous renforcèrent encore. Sur 
l'avis que la flotte ennemie avait quitté la veille Tarra- 

(Archives Nat., Marine B*^, fol. 445. — Gazette de France, 19 avril et 
8 août l()42.) 

^i) Vingt vaisseaux, huit galères et quatre barques, d'après les lettres des 
amiraux Josse Peeters et Salvador llodriguez en date du 17 mai 1642 
(Archive de Simancas, Marina, legajo 3205 : copie dans B iS., nouv. 
acq. franc. 4976, fol. 212). 

(2) Première escadre, vaisseaux qui arriveront de Provence : dix-neuf 
vaisseaux, quatre flûtes, six brûlots. — Deuxième escadre, vaisseaux qui 
arriveront de Ponant : vingt et un vaisseaux, deux Hûtes, six brûlots. — En 
dehors de ces effectifs, il restait treize garde-côtes en Ponant (État de la 
dépense de la marine. Janvier 1642 : B. N., Franc. 16735, fol. 268). 

(3) Bataille navale des 30 juin, 1" et 2 juillet 1642. 

SorncKS françaises : « Uelation de tout ce. qui s'est passé au voyape de 
Monseigneur le marquis de Brèzé, général des armées navalles du Roy « , 

i.2 avril-27 octobre 1642 (Archives nationales, Marine B*,, fol. 445). 

Heiation des combats d'entre l'armée navale du Roy, commandée par le 
niarijuis de Brézé et celle d'Espagne. Du bureau d'adresse, 8 août 1642, 
ia-4''. — Lettre de lainbassadeur vénitien Girolamo Giustinian, Lyon, 
12juillet 1642 (B. IN., Italien 1819, fol. 183). — Le P. FonnsiEn, Hydro- 
graphie, p. 295. — Miguel Parf.ts, De los muchos sucesos dignes de men- 
ciôn que han ocurrido en Cataluna, cap. 125, dans le Mémorial histôtico 
espanol, t. XXIV, p. 43. 

SouKCES ESPAGNOLES : Helacion que se envié a Su Majestad de lo sucedido 
en los très reencuentros que tuvo la Armada Real del cargo del sei'ior iluguc 
de Ciudad Real en Levante, gobernando la Real D. Juan de Ficheverri, 
gobernador del lercio de los galeones : ano 1642 (publiée parC. Fernande/. 
Dciio, t. IV, p. 310). — Lettre de Rodrigo de Contreras, 4 juillet (Memo- 
rial liistérico espanol, t. XVI, p. 423). — Lettres de l'amiral Tonias de 
Echaburu, prisonnier. Toulon, 30 septembre et 4 octobre (Archivo gênerai 
de Simancas, Marina, legajo 3205 : copie dans B. IN., nouv. acq. franc. 
4976, fol. 216). — Déclaration du chef d'escadre Pedro Gil. Vinaroz, 
8 juillet (Mémorial liistérico espanol, t. XIX, p. 285). — Lettres des 
PP. Sébastian Gonznlez et Martin Montero. Madrid, 8 et 26 juillet (Ibidem 
p. 287, 291). — Lettre du marquis de J^eganès adressée de Vinaroz à la 
reine (Ibidem, p. 293). 



88 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

gone et montait vers le nord, Brézé fit route vers Barce- 
lone pour la couvrir. 

Trop lent, Ciudad-Réal avait laissé s'accomplir la jonc- 
tion de nos escadres; et bien qu'il eût rallié des galères à 
Carlhagène et l'escadre de Peeters à Dénia, il ne pouvait 
aligner plus de trente-six vaisseaux contre quarante- 
quatre (1), six brûlots contre quatorze et dix galères contre 
quatorze, avec une nuée de barques longues pour écarter 
nos brûlots (2). 

Le 30 juin 1642, du haut du rocher formidable qui 
domine Barcelone, la vigie de Montjuich fit le signal : 
(i Ennemis en vue! " Nos galères s'espalmaient le flanc 
hors de l'eau, quand l'alarme futdonnée. Sans les attendre, 
Brézé et Cangé doublèrent la pointe de Montjuich pour 
gagner le vent, le vice-amiral de Montigny suivant à dis- 
tance. La population se pressait sur le môle, sur les rem- 
parts, sur les hauteurs, pour assister au poignant spectacle 
d'une bataille navale. 

Giudad-Réal avait hissé successivement le grand éten- 
dard, signal d'attaque, et le gaillardet, signal d'abordage. 
Couvert de voilure, perroquets et civadière au vent, rou- 
lant au point qu'il fallut fermer les sabords de la batterie 
basse, il fonça sur les quinze vaisseaux de Brézé, coupa 
leur ligne à la hauteur du huitième, et tomba sur l'es- 
cadre de Montigny pour la disloquer aussi. Brézé avec les 
vaisseaux coupés de la ligne revira de bord : passant 
comme le tonnerre au travers de l'ennemi, il esquiva trois 



(1) La flotte espagnole, trente-six vaisseaux, dix galères, trois frégates, 
trois pataches, six brûlots, six tartanes, trente-cinq barques longues, était 
répartie en divisions de trois vaisseaux aux ordres de Ciudad-Réal, Pablo 
de Contreras, Josse Peeters, Francisco Feijô de Sotoinayor, Juan de Irar- 
rapa, Juan Pujadas, Alonso Rodriguez de Salamanca, Francisco Rodriguez 
de Ledesma, ïomas de Echaburu, Juan Miguel Balaqui, Pedro de Oron- 
soro, Juan de Leyva. 

(2) Mémorial histôrico espanol, t. XVI, p. 371, 



GUËUHE DE THEME ANS 8ît 

brûlots en flammes détachés contre lui et ressouda les 
tron(;ons de son escadre. 

Ciudad-Réal avait brouillé ses voiles pour l'attenare. 
Les amiraux Sancho de Urdanivia et Tomas de Echa- 
buru manœuvrèrent si maladroitement (ju'ils s'eiu'he- 
vétrèrent beaupré dans place d'armes : le brûlot de 
Cristëbal de de Salinas, pour comble d'infortune, s'ac- 
crochait à eux, Brézé arrivait dessus et un de nos 
brûlots donnait dans le las : les navires d' Urdanivia 
et Salinas devinrent la proie des flammes. Le Sa?i Tomas 
de Aquino, enveloppé par (juatre de nos vaisseaux et 
deux brûlots, abandonné par le sergent de bataille Fran- 
cisco Zuniga, se rendit avec les trois cents hommes de 
l'amiral Tomas de Echaburu. La Testa de Oro du mestre 
de camp Luis de Sotomayor, qui courait sur son erre 
sans s'apercevoir que Ciudad-Réal avait renversé sa 
manœuvre, se trouvait enveloppée et accablée de coups, 
lorsque le galion amiralissime la prit sous la protection 
de ses soixante-six pièces. 

Nos galères ayant mis trois heures à gagner le vent, 
tombèrent sur les douze vaisseaux de l'arrière-garde et sur 
la division des galères, qui pliaient sans rendre combat. 
La nuit suspendit l'action. 

Le lendemain 1" juillet à dix heures, la bataille recom- 
mença. Démoralisé par ses pertes, Ciudad-Réal avait 
été incité à une revanche par le chef d'escadre Josse 
Peeters. Maître du vent, il gouverna sur nous par le 
travers de Garrafa. Sur trois lignes, Cangé, Brézé et 
Montigny reçurent le choc, tandis que les galères de 
Forbin tombaient cette fois encore sur les derrières 
ie l'ennemi et forçaient Alonso Rodriguez de Sala- 
tnanca à couvrir de cinq vaisseaux la Testa de Oro 
tout éclopée depuis la veille. En allant à l'abordage 
:omme un simple soldat, Jean-Philippe de Valbelle, 



90 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

vice-amiral fies fjnlères, recevait une balle dans le corps (1). 

Le chevalier de Cangé à Tavant-fijarde soutenait Fat- 
laque de Ciudad-Réal, Balaqui et Tomas de Mundaca (2) 
que releva, deux heures après, le mestre de camp irlan- 
dais de Tirconel (3) avec cinq nouveaux bâtiments. Ciu- 
dad-Réal, ainsi libéré, et Sancho de Urdanivia, échappé 
au désastre de la veille, firent un barrage pour isoler de 
tout secours le Galion-de- Guise, que « sa grandeur, ses 
enrichissements et dorures à la poupe et au phanal » 
signalaient aux coups (4). Le seul des nôtres qui parvint à 
portée fut lui-même enveloppé dans un cercle de feu 
d'où il eut peine à sortir. Depuis une heure jusqu'au cré- 
puscule, Cangé lutta sans défaillir, le pavillon de contre- 
amiral toujours battant. De ses cinq cent quarante 
hommes, cent cinquante étaient tombés. Pour venir à 
bout de sa résistance, il fallut un accident; il fallut la 
maladresse d'un des nôtres. 

Un de nos brûlots commandé par Massé (5) se jeta tout 
en flammes contre le galion d'Urdanivia, fut dévié du but 
et vint donner contre le Galion-de- Guise qui prit instanta- 
nément feu. « Le bras droit rompu d'une mousquetade, » 
Hercule de Conigan de Cangé « ne voulut pas survivre à 
la perte de son vaisseau. » L'ancien compagnon des ami- 
raux de Montmorency, d'Harcourt et de Sourdis, le rude 
adversaire des Espagnols (6), qui l'estimaient « la meil- 

(1) Octave Teissier, Dixcours signalés du commandeur de Moxïfrin sur 
le caractère des darnes de Valbelle. Paris, 1903, in-16, p. 15. Valbelle 
mourut de sa blessure à trente ans, le 12 décembre 1646. 

(2) L'amiral Balaqui commandait la hour jue Coucordia et Mundaca la 
frégate San Fernando. 

(3) A bord du galion Maqdalena 

(4) Les Confessions de Jean-Jacques BocciiAnD, parisien, suivies de son 
voyaqe a Rome en 1630. Paris, 1881, in-8°, p. J37. 

(5J B. >'., Mélanges Colbert J08, fol. 239. 

(6) Compagnon de Montmorency en 1625 (Archives Nat., Z''' 103), pri- 
sonnier des Espagnols en 1632 tandis qu'il conduisait un [^;alion à Malte 
(B. N., Franc. 22334), Cangé avait assisté aux coudiats des iles ],érins, de 



GUERRE DE TRENTE ANS 91 

leure tctc de marin qu'eut la France (l), » donna ordre à 
ses derniers matelots de se sauver: lui, il voulut périr à 
sou bord. Il n'échappa de tout l'équipage qu'une quaran- 
taine d'hommes. Aux malheureux qui s'accrochaient à 
leurs chaloupes, des ennemis sans pitié coupaient les 
mains (2). 

Mais comme jadis le Breton Portzmoguer, Cangé, qui 
était lui aussi de Bretagne, mourait vengé. La Maydaletia 
du comte de Tirconel, magnifique vaisseau de soixante-six 
canons et huit cents hommes, sombrait dans les Mammes. 
L' Ange l Gabriel du mestre de camp Pablo de Paradas, qui 
était voisin, eut peine à fuir l'incendie. 

A la nuit, la victoire était acquise; Ciudad-Rcal se 
repliait vers les Baléares, ayant perdu trois galions, plu- 
sieurs brûlots, deux cent cinq tués, quatre cent dix-sept 
blessés, plusieurs centaines de prisonniers, les amirau.v 
Francisco Fcijô de Sotomayor et Tomas de Echaburu, le 
mestre de camp de Tirconel, le capitaine de pavillon 
Andrcs de Herrera. Il attendait à Port-Mahon l'escadre 
napolitaine pour reprendre l'offensive et débarquer en 
Roussillon, « sous la chaleur du feu des vaisseaux de 
ligne, " des troupes qui iraient au secours de Perpi- 
gnan (li). 

Brézé veillait. Il ne quittera Barcelone que le jour (4) où 
il apprendra la chute de la capitale du Roussillon, le 9 sep- 



Guétaria, de Laredo, de Tarragone; et il avait armé contre les Espagnols 
des corsaires coniiiiandés par les capitaines Carpier, Beauvoisin, de La 
Haye (B. N., Thoisy 91, fol. 119. — Gazette de France, i()42, p. 351). 

(1) Relaeiôn que se enhiô. . 

(2) Pauets. 

(;J) Martin Montero à Alonso de Aniaya. Vailadolid, 18 juillet 1()V2 
{Mémorial histôrico espanol, t. XVI, p. 430, iVô). — Lettre de l'aiiilias- 
sadeur vénitien Girolamo Giustinian. Paris, 12 août (B. N., Italien 1819, 
fol. 226). 

(4) Tonne de la capitulation signée le 29 août par le marquis de Florès 
d'Avila (Mémorial liistorico espanol. t. XXIV, p. 58). 



92 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

tembre 1642; déjà, l'on aperçoit des hauteurs de Mont- 
juich la Hotte espagnole. Mais Brézé ayant Tordre d'éviter, 
« maintenant que Perpignan est pris, un combat général, « 
va s'abriter en Provence contre « les tempestes et le péril 
du golfe de Lion, u Au printemps, il reprendra les opéra- 
tions, pendant que nos quatre armées tiendront la cam- 
pagne en Bourgogne, Picardie, Roussillon .et Catalogne : 
celle-ci, sous Turenne, attaquera Rosas « l'année qui 
vient (Ij. » A-insi en a disposé Richelieu. 



VII 

LE BILAN DE LA POLITIQUE DE RICHELIEU 

Mais Richelieu a compté sans la mort. 11 ne vit pas le 
retour des ans. Le 4 décembre 1642, il descendait dans la 
tombe. « 11 est passé, il a plié bagage, il est en plomb. » 
il On hait d'autant plus un homme, disait-il, que moins 
se peut-on venger de lui (2). » Sa mort libérait la crainte. 
Et la féodalité de relever la tète; les Vendôme, les Guise, 
les d'Epernon de revenir d'exil; les maréchaux de Vitry et 
de Bassompierre de sortir de prison, la rage au cœur; et 
le peuple de « déchirer la réputation de M. le cardinal n . 
« Il faut laisser prendre cours, sans s'en émouvoir, à cette 
intempérance d'esprit dont plusieurs Français sont tra- 
vaillés. Le temps fera raison à ce grand homme de toutes 
les injures: et ceux qui le blâment aujourd'hui, connaî- 
tront peut-être à l'avenir combien sa conduite eût été 
nécessaire pour achever la félicité de cet Etat, dont il a 



(i) Richelieu à Chavigny. 18 s-eptenibre {Ibidem, t. XXV, p. 448). 

(2) Maximes d'Etat et fragments politi(/ues du cardinal de Ricuelib;u, 
publiés par M. G. Hanotaux dans les Mélanges histori(iiies de la Collection 
des documents inédits, t. III, p. 743. 



GUKKRE DE THENTK ANS !;3 

jeté tous les fondements (1). » Un avenir très proche allait 
justifier les paroles du cardinal italien Jules Mazarin. 
Promu ministre le lendemain de la mort de lliclielicn, il 
le fit aussitôt regretter. 

« Consolons-nous, ajoutait Mazarin, par le sentiment 
qu'ont de sa vertu les étrangers, oui en jugent sans passion 
et avec lumière. » La grandeur de la France, son ccuvre, 
se mesurait à rabaissement de la maison d'Autriche et de 
la monarchie espagnole. J^a France avait courjuis ses fron- 
tières naturelles; par le Roussillon, elle arrivait aux Pyré- 
nées; par la Lorraine et l'Alsace, au Rhin. A Pignerol, elle 
tenait la clef de l'Italie dont elle voulait réaliser l'indé- 
pendance en s'appuyant sur la ligue Parme, Florence, 
Modène, Venise (:2). Seule, la route de Paris restait ouverte. 
Elle fut barrée par la victoire de Rocroi (;i). Pour conso- 
lider les résultats acquis, des négociations étaient en 
cours. 

Et nos adversaires dressaient tristement leur bilan : 
(i Avoir laisse perdre au roy d'Espagne les royaumes d'Or- 
muz, de Goa et de Fernambouc, tout le Brésil et les isles 
Tercères, le royaume de Portugal, la principauté de Cata- 
logne, la comté de Roussillon, toute la comté de Bour- 
gogne, Hesdin et Arras en Flandre, plusieurs places dans le 
Luxembourg, Brisac dans l'Alsace ; les royaumes de Naples 
et de Sicile aussi bien que le duché de Milan réduits dans 
un estât un peu moins mauvais que s'ils estoient entière- 
ment ruinez; avoir perdu deux cents vaisseaux; avoir tiré 



(1) Mazarin au maréchal Urbain de Maillé-Brézé, heau-frùrc de Riche- 
lieu (Lettres du cardinal Mazarin pendant son ministère, recueillies pai 
M. A. ChÉruel, Paris, 1872, in-4''. — A. Cukbcel, Histoire de France pen- 
dant la minorité de Louis XIV. Paris, 1879, in-8°, t. I, p. 15). 

(2) Le 31 août 1642 (J. V\LmKY, La Diplomatie française au XVI f siècle. 
Huques de Lionne, ses ambassadeurs en Italie (1642-1656). Paris, 1877, 
Jn-8". p. 52, 56). 

(;3) Le 19 M.ai 164.3. 



94 HISTOIRE DK LA MARINE FRANÇAISE 

des entrailles des peuples deux cent seize millions employés 
inutilement à mettre sus des armées et à esquiper des 
Hottes, tant de fautes et un amas de causes secondes, sous 
le nom de destinées, " amenèrent la chute retentissante 
du comte-duc d'Olivarès, suprême triomphe de la politique 
de Richelieu (Ij . 

Six semaines avant sa mort, le cardinal traçait ces 
lignes qui étaient un tcslamcnt : « Il n'y a quasi point 
d'autre moyen de faire une paix seure qu'en la faisant à 
des conditions si cuisantes pour l'Espagne qu'elle apréhcnde 
de rentrer en guerre (2). » «L'Espagne ne fait jamais rien 
volontairement qu'en sa faveur; et la force est le seul 
moîif qui la porte à faire raison à autruy (3). » Mais la 
force, où réside-t-elle maintenant en France? 

(1) Gl'Idi, Relation de ce qui s'est passe' en Espagne à la disgrâce du 
comte-duc d'Olivarès, traduite d'italien en français, l'aris, 1650, in-8°, p. 7. 

(2) « Instruction dressée par M. le cardinal de Richelieu pour 
M. d'Estrades allant en Hollande » (Aubery, t. II, p. 843). 

(3) Maximes d'Etat de Ricuei.ieu publiés par M. G. Hanotaux dans les 
Mélanges historiques de la Collection des documents inédits, t. III, p. 753. 



GUERRE DE TRENTE ANS 



MAZAIUN 



LES SUCCESSEURS DU GKAM) M A II H E DE LA NAVICATION 

Le décès de Richelieu décapitait la marine. Enlevant 
au grand maître de la navigation l'autorité que conférait 
au cardinal le titre de « principal ministre, " il laissait le 
lourd héritage à une débile trinité : un vieillard de 
soixante-dix-sept ans, un jeune homme de vingt-trois et un 
enfant de treize, l'oncle, le neveu et le petit-neveu du car- 
dinal. Le grand prieur Amador de La Porte cumulera 
l'intendance générale de la navigation avec le gouverne- 
ment du Havre, de Brouage et de la Rochelle (l) ; Armand- 
Jean de Maille-Bré/.é en prendra la grande maîtrise (2 ; 
et le généralat des galères sera dévolu à Armand-Jean 
de Vignerot Du Plessis de Richelieu (3), avec la capi- 

(1) Toutefois, peu avant sa mort qui advint à l'hôtel du Temple a Paris, 
le 31 octobre 1644 [Gazette de France du 5 novembre 1644), Amador «le 
La Porte se démit de l'intendance générale de la navigation, dont fut 
investi le 3 mai 1644 Nicolas Rouault de Gamaches (A. J.\i., Dictionnain' 
critique, art. Gamaches). 

(2) Suivant lettres du 5 décembre 1642. 
'3) Suivant lettres du 12 décembre 1642. 



9ti HISTOIRE DK LA MARINE FRANÇAISE 

taineric des quatre galères de son grand-oncle (1). 

Mais quelqu'un troubla "la fête : ce fut le Parle- 
ment de Paris. Les lettres d'oflice devaient être enté- 
rinées par lui, et une violente opposition s'éleva contre 
la nomination de Brézé comme grand maître de la 
navigation. Il fallut l'énergique intervention du vain- 
queur de Rocroi, beau-père de sa sœur, pour vaincre 
une résistance (2) qui dura sept mois (3). El encore 
à peine les provisions d'ofHce étaient-elles enregistrées 
que des négociations s'engageaient avec le maréchal 
de Brézé, son père, pour l'en déposséder moyennant 
" récompense (4j » . Rien par bonheur n'aboutit. La 
marine resta sous l'égide du jeune vainqueur de Barce- 
lone. 

Les galères étaient beaucoup moins en mains. Leur 
lieutenant général, Forbin, ayant déniissionné (5), le Télé-* 
maque placé à leur tête avait besoin d'un Mentor. Mais I 
quel singulier mentor on lui choisit! " Un soldat de for- 
tune déterminé dans la piraterie (6)! ", qui allait, il est 
vrai, mourir comme vice-amiral de Gornwall au service 

(1) Ducale, Richelieu, Cardinale et Fronsac. Brevet du 14 décembre 
(A. JiL, Abraham Du Quesiie, t. I, p. 128). 

(2) GoDAED-FADLïniEB, Lettre inédite du jeune amiral A-J. de Maillé- 
Bre'zé, duc de Fronsac. Angers, 1887, in-8". 

(3) Pourvu de la charge de grand maître de la navigation le 5 décembre 1642, 
Brézé ne vit enregistrer ses lettres-patentes que le 16 juillet 1643 (Le 
P. ANSELME, Trésor généalogif/ue, t. VII, p. 909). 

(4) « Instructions... pour traiter avec M. le duc de Brézé de la récomt 
pense de la charge de grand maître de la navigation que Sa Majesté veu- 
retirer des mains de M. le duc de Fronsac, son fdz. « Paris, 9 août 1643 
(Affaires Etrangères, Mémoires et documents ^^tl, fol. 10, 53). 

(5) Démission acceptée le 25 mars 1643 (Guerre, Archives historiques, 
73, p. 617). 

(6) Cf. supra, t. IV, p. 600, 657. L'année même, le 25 septembre 1643, 
le parlement de Rouen refusait à Giron le permis d'armer quatre navires en 
course (B. N., Franc. 18592, fol. 227). Giron ne put en emmener qu'un au 
service de Charles l", en passant au travers d'une escadre des insurgés 
anglais ff.cs voyages et observations du sieur d<; La Bouli.ayk Le Gorz. 
Paris, 1653, in-4", p. 423). 



GUERRE DE TRENTE ANS 97 

du roi Charles I" d'Angleterre. Au rude corsaire Giron, 
Frère Amador de La Porlc décernait bien un certificat 
d'honorabilité comme à une misérable victime " mal- 
traictée au dernier point " pur la calomnie (l). Mais 
l'oncle du cardinal était si partial! Jaloux du « Père 
de la mer, « ne traitait-il point » outrageusement en 
eimeniv déclaré « son l'rèrc en rcbgion Philippe Des 
(ioullcs [2 , (|ue le jeune duc de Richelieu prendra plus 
tard comme chef des conseils de l'armée navale (3). A 
défaut de Giron, le jeune duc s'entourera de marins 
« vieillys dans le service de la mer, » Claude de Launay- 
Razilly pour les vaisseaux (4-), Philandre de Vincheguerre 
pour les galères (5). 

JjC commandeur de Vincheguerre, d'origine ilalioune 
fVînciguerra), a fait ses premières armes aux terribles 
combats de Milo le 18 janvier IGOô, — où son père et son 
oncle Simon de Saint-Jean détruisirent trois pirates anglais, 
— et de Skiathos, où Frère Amador de La Porte ancuiitit 
douze navires turcs (6). Des croisières incessantes, 1 expé- 
dition de 1616 contre la Goulette (7) ont fait de Philandre 
un spécialiste écouté : " les lieux où l'on peut fane des 
entreprises " sont, à l'entendre, Foggia, Chio et Sainte- 
Maure pour atteindre les Turcs, les Sept-Caps pour la 



(1^1 Amador de La Porte à Bouthillier de Cliavijjnv. 23 avril KiV;» (Affains 
Étrangères, Mémoires et documents 8'fO, fol. JVO). 

(2) Extraits des Mémoires du lieutenant-général n'Ai.MKitAs coiiiiiiuiiii|iics 
à P. Margry, alors archiviste de la Marine, par M rue Hossolasdil. d< Pézc- 
nas (B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 59). 

(3) Affaires Étrangères, Mémoires et docinneuts 858, fol. 6^). 

(4) i" avril l(iV7 (Géiiéaloaie de la famille de Rasilly. J.a\;d, 1903, 
in-4», p. 364). 

(5) Vincheguerre se plaint le 2(i mai ttiW de n'avoir pas encore rceu ses 
ettres de provisions (Affaires Étrang;res, Mémoires et documenl^ 8:(). 
foi. 188). 

(6) Michel B.\PDiER du Languedoc, fitreuluirc de l' Itistoire fjéiirndt- drs 
Titrez, 2«- édition. Paris, tG20, p. 688. 

(7) Cf. supra, t. IV, p. VOO. 



98 HISTOIRE DE LA MARINE FRAiNCAlSE 

caravane d'Égvple, les Baléares pour les corsaires d'Alger, 
les Lipari pour ceux de Tunis (I). 



II 

CONTINUATION DE LA CAMPAGNE DE CATALOGNE 

Ainsi posé, Vincheguerre jouit d'assez d'autorité pour 
se voir confier les apprêts de la campagne navale de 1643. 
De vingt galères qu'il a ordre de tenir prêtes (2), neuf 
escortent un corps de troupes en Catalogne (3) et occupent 
Cadaquès (4), «le seul lieu où pouvaient radder les vais- 
seaux (5) » . Elles servent de fourriers aux vingt-quatre 
navires de guerre (6) qui composent avec treize brûlots 
l'armée navale de Brézé (7). 

a Comme les affaires du Roy ne sont pas en estât de 
porter ceste despanse extraordinaire, » Brézé a proposé à 
Mazarin de l'assumer partiellement, sauf à recouvrer sa 
mise sur les prises » que nous ferons sur les Turcs et les 
Espagnols » . Le plan de campagne qu'il a soumis au car- 
dinal, est d'un « sucsès presque infalible (8) n . Et de fait, 

(i) Mémoire de 1036 (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 826, 

fol. 170). , . ^. . 

(2) Le roi à Vincheguerre. 1" mai 16W (Guerre, Archives historiques /■*, 

(Sl'vincheguerre à Chavigny. Marseille, 26 mai ; — Baillebault à Cha- 
vigny. Marseille, 25 mai (Affaires Étrangères, Mémoires et docianeiits 

846,'fol. 187-188). 

(4) Le roi à Vincheguerre, 8 avril (Guerre, Archives historiques /•*, 

fol. 41 et 100). . . . ., ,r 

(5) D'Infreville à Brienne. Toulon, 4 avril 1644 (Archives Nat., Marine 

B^, fol. 22). , . 

(6) Leur état se trouve dans le volume des Affaires Etrangères, Mémoires 

et documents 847, fol. 239). 

(7) Des Gouttes à Chavigny. Toulon, 22 juin 1643 (Affaires Etrangères, 
Mémoires et documents 846, fol. 205). 

(8) Lettre de Brézé au Maréchal son père, non datée, mais contempo- 



GUERRE DE TRENTE AXS 99 

le 9 août I6i:i, un de ses détachements (l] enveloppe trois 
fréfjatesduiikerquoises et trois transports (pii vont ravitail- 
ler Rosas. Après un court engagement, nous fumes » assés 
heureux pour ne rien laisser sauver de l'escorte ni du 
convoy » : la mise hors de combat de sept cents hommes ne 
nous en coûtait qu'une cinquantaine. Je m'en vais «cher- 
cher les ennemis, écrivait le vainqueur, le long de toutes 
leurs costes et en tous les lieux où je croiray estre assés 
heureux pour les rancontrer (2) » . 

Dans le port « le plus difficile, le moins connu des 
estrangers, le mieux gardé de toute la Méditerranée, » à 
Carthagène, une division s'est garée derrière une double 
estacade de chaînes, de mats et de bateaux que défendent 
les cent canons de la forteresse. Tout autre queBrézé hési- 
terait à attaquer. Mais lui forme trois colonnes |)our 
charger « vaisseaux, ville, chasteau et plates-formes " , 
lorsqu'il est rejeté au large par un violent coup de vent. 



Bataille navale du cap de Gâta ou de Carthagène. 

(4 septembre 1643.) 

Comme il court des bordées par le travers du cap de 
Gâta, ses vigies signalent vingt-cinq « navires de force <• . 
Au jour, le 4 septembre, on discerne le pavillon amiral 
d'Espagne et celui de Naples sur deux puissants galions et, 

raine flu inouient où il a été « ressu " et ses lettres entérinées au Parloiuenl. 
1643 (Oodard-Faultrikr, Lettre inédite du jeune amiral A.-J. de Maillé- 
Brézè, p. 12\ 

I) Le Saint-Charles, la Perle, le Lion-Couronné, l'Europe, le Triton, 
tu Duchesse, commandés par Gabaret, Maran, Des Gouttes, de La Lande, 
Saint-Martin, La Ferté, à la remorque de neuf galères. 

(2) Brézé à Mazarin. 23 août 1643 (B. N., Nouv. acq. franc. 93D0, 
foi. 1). — i> La prise de si.>c vaisseaux ennemis par le duc de Brézé sur la 
coste de Barcelonne » (Gazette de Frnnre, 1643, p. 735). — MigutI 
Paukt.s, dans \c Mémorial histôrico espanol, l. XXIV, p. 127. 



1 00 HISTOIRE DE LA M A K I N E F K A N <J A 1 S R 

sur quatorze autres, la croix de Bourgogne de l'escadre 
dunkerquoise : les amiraux: Marliu Carlos de Mencos et 
Josse Peelers attendent le général Garcia Toledo de Fer- 
nandina qui doit déboucher du détroit avec ses galères et 
prendre la conduite des opérations navales. Brézé ne leur 
en laisse pas le loisir (1). 

Il est sept heures du malin. Trois balimcnls ennemis se 
trouvent isolés. Brézé délaclie contre eux La Ferlé, Ga- 
baret, La Rocbe-Bras-dc-fcr, (7uilon. Avec le reste, il fonce 
sur Mencos, toutes voiles dehors, sans tirer, a(in de ne 
point rompre son erre. Mencos, voiles brouillées, est au 
ferme : de la ligne de bataille, un dunkcrquois de trente- 
cinq canons sort pour couvrir son chef; il présenle le 
flanc; avant qu'il ait lâché sa bordée, Brézé lui envoie la 
sienne et de si près que la sainle-barbe du dunkcrquois 
prend feu cl saule : trois cenls hommes sautent en même 
temps. 

Mencos, soutenu par les Dunkcrquois, livre un furieux 
combat d'artillerie et de mousquelerie à Brézé que secon- 
dent Monlade, Bayard-Marsac, La Boche-Allard, La Lande, 
puis d'aulrcs capitaines accourus à la rescousse, Du Quesne, 
Saint-Martin, Maran, Gardane, Fonteny, Daniel, Daguerre. 

(1) Bataille navale du cap de Gâta, 4 sepletnbre 1643 : 
SouBCES FBANçAiSK.s : Relation manuscrite (Affaires Etrangères, Mémoires 
et documents 848, fol. 345 : impr. dans Chf.rcel, Histoire de France pen- 
dant la minorité de Louis A'/T. Paris, 1879, in-S", t. I, p. 402). — « La 
victoire obtenue par la flotte française, sous le commandement du duc de 
Brézé, contre celle d'Espagne en la bataille navale donnée devant Carta- 
gène le qualriesme de septembre dernier : où les ennemis ont perdu leur 
vaisseau amiral de Naples, un galion et deux autres grands navires avec 
160 pièces de canon et plus de 1500 hommes» (Gazatte de France (1643), 
p. 833. — Miguel Paukt.s, dans le Mémorial histârico espanol, t. XXIV^, 
p. 130 (simple traduction de la Gazette de France). — Etat de la Hotte 
française TArchives ^at., Marine B^j fol. 8). — Lvii\nDE, Historia de 
rébus qnllicis, lib. I, p. 56. 

Son. CES ESPAGî«OLK.s : C. Fernandcz Dduo, Armada espanola. t. IV, 
I) 306. — Sébastian Gonzalez au P. Uafael Pereyra. Madrid, 15 »eptemi)re 
1643 (Mémorial hislorico espanol, t. XVII, p. 232). 



GUKHHK L)K THEME ANS 101 

Trois heures eiUières, ils resteront aux prises sans s'enta- 
mer, jusqu'à ce que l'amiral de Naples, le hunier emporté 
par une hordée de Montade, tombe hors de la lijjne. Abordé 
par le Saint-Tliomas-(l' Aqiiùi du chevalier de L'Eschasscrie, 
il oppose une longue résistance avant de périr incendié 
par un de nos brûlots. C'était un beau vaisseau d'un mil- 
lierde tonnes, avec cinquante canons et cinq cents hommes. 
Son commandant, le chef d'escadre Bartolomeo « de Ber- 
garre » , tombait j;risonnier (l). 

Le chevalier de La Ferlé attaquait avec ses trois col- 
lègues le groupe isolé qui comprenait un bàlimeut dun- 
kerquois, le vice-amiral d'Espagne et son matelot. Ce der- 
nier fut enlevé à l'abordage « à coups de pique et d'espée " 
malgré ses quarante-six canons et ses trois cent cinquante 
hommes : La Roche-Bras-de-fer, capitaine du Saint-Paul, 
y [)erdit la vie et Gabaret reçut une balle dans la Hgure. 
Niais nos coups répétés avaient décidé de la victoire. 

Mencos fuyait vers Carthagène; Brézé tachait de se faire 
jour jusqu'à lui. Un des fuyards, foudroyé par notre vais- 
seau-amiral, accroché par le Cygne, recevait le coup de 
grâce de l'Admirante, aux ordres de Monlade, qui le cap- 
turait, lui et ses trois cents hommes. Un autre bàlimenl, 
complètement désemparé, serré de près par l'Amiral-ile- 
Biscaye du chevalier François de Brocq-Cinq-Mars (2), ne 
dut son salut qu'à une fausse manœuvre d'un de nos brû- 
lots, dont le grappin emporta la grande voile du ."hevalier. 
Atteinte dans sa vergue de misaine, la Vierge f\e La Hoche- 
AUard n'avait pas non plus rattrapé Josse Pcelers. Los 
vaincus purent gagner l'ubri i\u port de Carthagène, dont 



(1) Du chevalier de L'Eschasseric (Archives iN'at., Mariiu- B';, fol ;îi>). 
Le Saint-TItomns-d'Aquin, que montait I/Kscliasseric, avait 800 tonneaux 
de port et 280 hommes d'équipage (Affaires Etrangères, Mémoires et docit- 
menls 847, fol. 239). 

(2) A. Jai-, Abialiam Du (^uesnc, t. I, p. 131. 



102 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

les quinze galères du duc de Fernandlna, arrivées à point, 
barraient l'entrée. Ils avaient perdu quatre vaisseaux, un 
millier de prisonniers, un chef d'escadre et cent vingt-cinq 
officiers. De notre côlé, aucune perte grave, mais seulement 
des avaries : trois vaisseaux, le Cygne de Bayard-Marsac, 
f Europe de La Lande, lu Perle de Maran, furent évacués sur 
Toulon avec la flûte-hôpilal chargée de blessés. Un<î mé- 
daille commémorative de cette brillante victoire inaugura 
la longue série de pièces numismatiques que le dix^ep- 
tième siècle a consacrées à nos fastes navals. Elle portait : 
Otnen imperii maritùni. « Le présage de notre empire de la 
mer» ne devait point se réaliser. 

Le vainqueur continuait vers le détroit, quand un inci- 
dent le ht dévier de route. A peine avait-il relâché à 
Tétouan deux cents hadjs marocains capturés à bord d'un 
corsaire d'Alger (1), qu'il apprenait la prise de deux des 
flûtes renvoyées à Toulon et la vente à l'encan des passa- 
gers, des blessés, de ses propres domestiques tombés aux 
mains des Algériens. Dans l'espoir d'obtenir leur libéra- 
tion contre soixante-quatre prisonniers turcs, il gouverna 
sur Alger. Mais les procédés dilatoires de la diplomatie 
orientale l'obligèrent, faute de vivres, à regagner sans 
résultats la Provence (2). Celle dérogation formelle aux 
instructions qui lui prescrivaient de paraître sur les côtes 
de l'Italie du sud (3), bouleversa notre plan de campagne. 
La division du commandeur de Montigny, qui arrivait du 
Ponant, fut seule au rendez- vous. 

(1) Lettre escritte en response de diverse.i rjuestions curieuses sur les par- 
ties de V Afrique oii rèq ne aujourd'lmy Muley Arxid, par Monsieur *** nui 
a demeuré 25 ans dans la Méditerranée. Paris, J670, in-8°, p. 64. — Une 
gravure du chevalier dk Beauliku représente le coiubatde Brézé contre trois 
navires barbaresques près de Tétouan. 

(2) " Ce qui s'es:t passé en l'ariuée navale commandé par le duc de Brézé 
depuis le comihat de Cartagène jusqoes à son retour à Toulon « (Gazette de 
France (1643), p 1073). 

(3) B. ]N., Mélanges Colbert 27, 1" partie, p. 231. 



GUERRE DE TRENTE ANS 103 



Attaque de Tarragone. 

Toutes nos forces navales reprirent en lôM la route de 
la Catalogne, l'avant-garde avec le chevalier Garnier, les 
galères avec Vincheguerre, le gros de la flotte avec Brézé (2) . 
Le chevalier Garnier, — un Parisien que de nombreux 
exploits avaient signalé depuis le combat naval du 27 sep- 
tembre 1634 où il enlevait avec une galère de Malte un 
vaisseau turc monté de trois cents corsaires (3), — n'avait 
que six vaisseaux de ligne pour convoyer jusqu'à Barce- 
lone des troupes et du matériel de guerre. L'impéritie des 
calphats toulonnais l'avait privé de deux autres puis- 
santes unités, le Maquedo et l'Amtral-de-Biscaie (4), brû- 
lés par accident à moins que ce ne fût par un criminel 
attentat. 

Quatre gros vaisseaux, découverts près de la côte de 
Valence le 8 juin et sommés de se rendre, hissent le pa- 
villon rouge. Garnier les fait aussitôt cerner : le chevalier 
Paul, La Lande, Lusserais, L'Eschasserie, Gardane appro- 
chent par la droite, La Roche-Allard, La Ferté par la 
gauche (5) : les brûlots de Mariocham et Payant vont à 



(1) I L'armée navalle de S. M. sera composé de trois esquadres, oultre 
treize vaisseaux garde-costcs » (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 
859, fol. 153). 

(2) Huit vaisseaux, 3 brûlots, 4 barques longues avec les chevaliers Gar- 
nier et Paul; 20 galères avec Vincheguerre; 14 vaissseaux, 7 brûlots, 
3 flûtes, 4 barques longues avec Brézé (D'Infreville à Brieniie. Toulon, 
16 mai 1Ô44 : Archives Nat., Marine B^, fol. 57, 62). — « Estât général 
de tous les vaisseaux du Roy qui sont dans le port de Toulon, 1644 " 
(Ibidem, fol. 8). 

(3) Gazette de France (1634), p. 515. 

(4) i< Estât des vaisseau.x » Archives Nat., Marine B*,, fol. 32). — D'In- 
freville à Brézé Toulon, 25 avril (Archives ISat., Marine B'j, fol. 45). — 
Miguel Parkts, dans le Mémorial histôrico espafiol, t. XXIV, p. 150. 

(5) Garnier commandait le Sourdis, Paul le Grand Anglais, Lusserais la 



104 IIIS'IOIRK DK LA M A lU N K F lî A N C A F S E 

rabordaj^e, montés chacun de cent mousquetaires, celui 
de La Palue s'attache tout en flammes au plus fort de nos 
adversaires, en dépit du feu des batteries de terre et de 
mer. Les équipages espagnols se jettent à l'eau, et tout le 
convoi, qui arrivait de Sicile, est incendié (Ij. Garnior 
avait « faict avec son escadre tout ce qu'on pouvoit 
attendre d'un homme d'honneur " . Mais son collègue, le 
baron de Baumes, chef d'une escadre de galères, refusait 
de reconnaître les ordres de l'amiral, excipant de la dé- 
fense qu'il en avait reçue par écrit du jeune duc de Riche- 
lieu. Ce sol amour-propre, qu'il fallut mater (2), n'était 
pas de nature à faciliter les opérations contre Tarragone, 
que le maréchal de La jVIolhe-Houdancourt avait résolu 
d'emporter pour effacer l'échec subi trois ans auparavant. 
Le 2:i août 1(344, pendant que les régiments de ligne 
poussaient les tranchées jusqu'aux pieds des remparts, 
l'escadre bombardait la place de cinq mille huit cent qua- 
torze boulets : quatre brigantins balayaient la demi-lune 
et la tour du Môle; les chaloupes de l'escadre débarquaient 
les neuf cents hommes des capitaines de L'Eschasserie et 
de La Ferlé, du capitaine de brûlot de La Forest, de l'aide 
de camp de Sainte-Colombe-Marin; les compagnies de dé- 
barquement, en perdant trente-quatre hommes, ouvraient 
à coups de hache la porte de la Marine par laquelle s'en- 
gouffrait le régiment des Vaisseaux (3). Le môle était 

Victoire, L'Eschasserie /e Saint-Thomas, La Lande le Triton, Gardane la 
Fortune, La Ferté la frégate la Magdeleine de Brest. La plupart des capi- 
taines étaient des chevaliers de Malte. 

(1) Le combat de l'armée navale du Roy contre quatre vaisseaux espa- 
gnols qui ont esté brusléz à la coste de Valence. S. 1. n. d. 

(2) Baumes et Garnier à Mazarin. ■< Devant Tarragonne, 4 août, 5 sep- 
tembre » (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 850, fol. 9, 39). 
Garnier s'étant plaint que le baron de Baumes ne reconnaissait plus « l'ad- 
mirai ni ses ordres » , ordre fut donné au duc de Richelieu d'obéir ■< en 
tout et partout » au duc de Brézé. 8 septembre (Ibidem, fol. 46). 

(3) Les lieutenants de vaisseau Fricambault et La Cloche, les enseignes 
Du Bois, Dablon, Nabrun, Frajols se distinguèrent particulièrement pen- 



GUERRE DR TRKNTK ANS lOr, 

oiilovc; le maître de camp Diego Aqullera ahaiidoiinait 
vinj';t cinq pièces en halteiie. Mais le duc de Toralta res- 
tait mailrc de la place : et vingt-six galères se [)orlaient à 
son secours. 

Hrézc arriva avant elles I : il avait trente-deux vais- 
seaux, Vincheguerre dix-huit galères, qui ^à la faveur des 
canons des vaisseaux (2) » eurent vite fait de rembarrer 
l'escadre espagnole. Notre triomphe fut court. L'armée de 
secours qu'elle amenait, s'avançant contre les troupes du 
maréchal par le col de Balaguier, prit à revers La Mothe- 
Houdancourt qui décampa : le 14 septembre, le siège de 
Tarragone fut levé. Et La Mothe-Houda:jcourt paya d'une 
disgrâce son échec retentissant, le second que nous valait 
devant cette place son entêtement. Brézé prit la roule de 
Final que le prince Thomas de Savoie attaquait : mais le 
prince avait rebroussé chemin (4). 



Prise de Rosas. 

La vice-royauté de Catalogne fut dévolue à l'ancien 
commandant de la flotte française, dont les succès de 
Casai et de Turin avaient rehaussé la gloiie, Charles de 

dant l'action ( « La prise du Mole ou port de Tarragone en Catalogne. « 
Gazette de Franc» (iôW), p. 74i. — Miguel P.arkt.s, dans le Memoiic.l 
histôrico espanol, t. XXIV, p. i6i). 

(1) Le 20 août, il quittait Toulon (Catalogue of llie collection of auto- 
(jraph letters... hy Alfred ^lORl&Q-s, t. IV, p. 14). 

(2j Vincheguerre à Mazarin. Baicelone, de la galère capitane, 20 sep- 
tembre f Affaires Etrangères, Mémoires et documents 850, fol. 76\ — Le 
4 août, le lieutenant-général de Vincheguerre avait recju ordre du duc de 
Richelieu de prendre le commandement des galères qui allaient renforcer 
en Catalogne l'escadre du baron de Baumes Archives Nat.. Marine B*^, 
fol. 17). 

(3) A. CuÉRCEL, Histoire de la minorité de Louis XIV, t. II, p. 70. 

(4) D'Infreville à Mazarin. Toulon, octobre 1644; Brézé à Mazarin» 
22 octobre (Archives Nat., Marine H\j, fol. 86; Affaires Etrangères» 
Mémoires et documents 850, fol. lit, 125). 



)06 HISTOIRE DE LA M A K 1 1\ E FRANÇAISE 

Lorraine comte d'Harcourl. Un message de la reine Anne 
aux Catalans, où elle rappelait qu'elle avait armé soixante 
mille hommes et dépensé neuf millions pour les soutenir (1), 
leur laissait prévoir un appui encore plus énergique. Le 
chel d'escadre Jacques Dumé, pour leur donner courage, 
restait en croisière devant Barcelone : « Il y va du bien de 
mon service, écrivait le roi, que vous séjourniez cet hiver 
en ce quartier-là et que n'en désempariez point (:2). « Mais 
ce qui manquait, c'était une base navale. On ne peut 
hiverner ni à Palamos, <' ung village, » ni à Cadaquès, 
" commandé par des montagnes [telles] que cinq cents 
hommes à terre obligeront nos gens à tout abandonner (3) " . 
La place qui nous conviendrait le mieux, c'est Rosas ; Rosas 
commande " la communication de la Catalogne avec la 
France» : la prendre, c'est assurer i^ le repos du pays (-4) « . 
Et le comte d'Harcourt de l'investir le 2 avril 1645. 

Il dispose du corps d'armée que le lieutenant-général 
César Du Plessis-Praslin a formé à Narbonne, des dix 
galères du baron de Baumes et de l'escadre de Monti- 
gny f5) , que rejoindra celle du commandeur Des Gouttes (6). 
Le siège fut mené très énergiquement. Du Plessis-Praslin 



(1) Exactement 60 910 fantassins et cavaliers, non compris les marins de 
nos diverses escadres. Paris, 7 septembre 1644 (Vittorio SiRl, Del Mer- 
curio, t. VI (1655), p. 355). 

(2) Louis XIV à Jacques Dumé. 18 octobre (BonÉLY, Histoire rie la ville 
du Havre, t. II, p. 606). — Dumé avait six vaisseaux et deux brûlots 
(Pareïs, p. 162.) 

(3) Vincheguerre à Mazaiin. Barcelone, de la galère capitane, 20 sep- 
tembre (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 850, fol. 76). 

(4) Le Tellier à Fabert. 29 janvier 1645 (B. ]>4., Cinq-Cents Colbert 104, 
fol. 30 v" : A. Chéruel, t. II, p. 74). 

(5) Qui montait le Soleil; il avait 12 vaisseaux, 4 brûlots, 4 barques 
longues ( « Estât des vaisseaux esquipés à Toullon en 1645 » : Affaires 
Étrangères, Mémoires et documents: 852, fol. 135). Le premier échelon 
appareilla le 28 février. D'Infreville à Brienne. Toulon, J" mars (Archives 
Nat , Marine B^"^, fol. 107). 

(6) Qui montait le Grand Anqlais, commandé par le chevalier Paul 
(Affaires Etrangères, Mémoires et documents 852, fol. 135). 



GUEBRE DE TRENTE AXS 107 

.> avoit si bien compris combien il étoit nuisible d'être mal 
avec les officiers des armées de mer, qu'il se résolut de 
s'accommoder de toutes manières avec ceux qui servoicnt 
à ce siège. Il tint avec eux plusieurs conseils de guerre, et 
le commandeur Des Gouttes connut bien par la francbise 
de son procédé qu'il n'avait p;is envie de se décharger des 
mauvais évènemens du siège (I) » . Ces " mauvais évène- 
mens " se bornèrent à un violent ouragan qui compromit 
durant la semaine sainte les opérations. Des embarcations 
blindées à l'épreuve de la bombe franchirent les fossés 
pleins d'eau; et le '2H mai I()45, à la suite d'un coup de 
mine qui avait emporté la muraille, Rosas capitulait. 
Diego Cavallero sortit avec dix-huit cents hommes. Les 
Catalans enthousiasmés célébraient notre victoire à l'égal 
de la prise de la Rochelle par Richelieu. 

D'autant que les Espagnols, comme jadis les Anglais à 
la Rochelle, auraient pu forcer le blocus i'2 . Trente-six 
vaisseaux et trente galères se massaient à Carthagène; et 
le commandeur Des Gouttes ne pouvait leur opposer que 
seize bâtiments de haut bord et dix-sept galères (3). Pour 
n'être pas intervenu à temps, le capitaine général des 
galères d'Espagne, MelchiorCentellas de Borja, fut révoqué 
et remplacé par l'ancien vice-roi des Indes, -Miguel de 
Noronha comte de Linharès (4). 

(1) César de Choiseul Du Plessis-Piuslin, Mémoires des divers emplois 
et des principales actions du maréchal Du Flessis, clans la collection de 
Mémoires publiés par .Micliaud et Poujoulat, ]). ^tôO — Mémorial histôrico 
espanol, t. XVIII, p. 84, 88, 146. — Novoa, iib. XI II. 

(2) Dépêches de l'ambassadeur vénitien Nani (A. Guérukl, t. II, p. 76, 
notes J et 2}. 

f3) Instructions au comte d'Harcouit et au commandeur Des Gouttes, 
8 ujai(B. K., Cinq-Cents Colbert 104, fol. 107). 

(4) Le 13 juin 1645 (G. Ferxandkz Dmo, t. IV, p. 358). 



108 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 



III 
POLniQUE ITALIENNE DE MAZARIN 

Le mystéi'ieiix chiffre 463. 

A son passage à Lisbonne en 1643, le commandeur de 
Montigny avait fait allusion à u un dessein secret que nous 
avions en mains » : les Espagnols en subiraient " un tel 
coup qu'il leur serait impossible de porter leurs pensées 
et leurs mains ailleurs qu'au lieu où ils le recevraient (l) » . 
De leurs royaumes, <^ les deux seuls qui n'aient point 
encore été toucbes, » les Deux-Siciles a sont véritable- 
ment les meilleurs Indes qu'ait le roi d'Espagne ". Leur 
insurrection le ruinerait : et à entendre notre ambassadeur 
à Rome, une entreprise du côté de Messine donnerait le 
branle à un soulèvement général (2). La diplomatie pon- 
tificale semblait incliner vers nos vues : en lutte avec les 
Farnèse, les Barberini, neveux d'Urbain VIII, cherchaient^ 
dériver vers la conquête de Naples les visées de leurs ad- 
versaires, qui étaient aussi nos protégés (3). 

Et voilà qui explique, en 1642, le hardi coup de main 
du chevalier de Vaux; — tout seul il avait enlevé à l'abor- 
dage un transport chargé d'armes en présence d'une flotte 



(1) Mémoire au commandeur de Montigny s'en allant en Portugal. 
6 mai 1643 (B. N., Mélanges Colbert 27, %^ partie, fol. 202 v"). 

(2) Dépêches de Fontenay-Mareuil. 20 et 23 février 1643 (Affaires 
Etrangères, Mémoires et documents, Rome 81, fol. 92. — A. CHÉRUEr,, His- 
toire de France pendant la minorité' de Louis XIV. Paris, 1879, in-S", 
t. I, p. 241). 

(3) Lionne à Chavigny. 21 septembre 1642 (J. Valfrky, La Diplomatie 
française au XVII" siècle, Hu(jues de Lionne, p. 63). 



(;tlKRRE DE TKKNTE ANS 109 

espagnole ancrée dans le port de Messine 1 . N'oilà (lui 
explique, en 1043, la mystérieuse mission des chevaliers 
Garnier cl Paul. Avec six comjiagnies et deux mortiers à 
hord, ils allaient prêter appui aux mécontents des Deux- 
Siciles, de grands seigneurs napolitains entre autres, avec 
ordre de prévenir Fontenay-Mareuil si l'affaire réussis- 
sait (2). Elle échoua, par suite de l'arrestation de Gian- 
(îirolamo Acquaviva comte de Gonversano, chef des con- 
jurés \ôj. L'arrivée de la division Montigny et la caïUuie 
de six transports espagnols en route pour l^alermc ne par- 
vinrent pas à galvaniser les populations des Deux-Siciles i 

Un nouveau coup d'audace ne les émut pas davantage. 
Moiilade, dar.int lliivcr de 1G44, lançait ses nialelols à 
lahordage du vaisseau espagnol San-Juan-Batlista : une 
soixantaine d'entre eux tombèrent; les autres, conduits 
par Cogolin, n'en furent que plus « eschaufféz -« à lat- 
taque jusqu'à ce qu'un prélat, l'archevêque de Manfre- 
donia, émergeât de l'entrepont j)Our demander quartier. 
Les prisonniers, en tel nombre qu'il fallait les tenir en res- 
pect Tépéc au poing, furent débarqués à Svracuse (5). 
Mais ce n'était encore dans les mers de Sicile qu'opéra- 
tions isolées et signes avant-coureurs d'actions d'enver- 
gure. 

« Nous serons absolument les niaitres de la mer, )> pro- 

(t) 11 eut 30 tués et 15 blessés. .Avis de Marseille, 8 avril Ui42 
{Gazette de France, 16V2, p. 351). 

(i) Mémoire aux chevaliers Garnier et Paul, capitaines de deux vais- 
seaux de guerre. 23 mars 1643 (B. i.N., Mélanges (lolbcrt 27, 2" p., fol. 189). 

(3) Dépoclie de Fonlenay-Mareuil. il mai (A. CiiÉncPiL, t. I, p. 242). 

(4) Garnier et Paul à Houthillier de Chavigny En partance, baie de 
Toulon, 24 avril; Garnier au chef d'escadre Des Gouttes. Porto-Vecciiio. 
4 juin (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 840, fol. 144, 11)7. — 
Archives Nat., Marine B^,, fol. i) v°). 

(5) Le Roux d'infreville à Brienne. Toulon^ 28 mars l(i44 (.\rcliives 
Nat , Marine B'^., fol. il). — Le Comhitt de deux vaisseaux français contre 
deux autres vaissi-uux espagnols. S. I. n. d : B. IN., Estampes 1* 11, 
fol. 134. 



110 HISTOIRE DE LA MARINE FRAiNÇAISE 

clamait en 1G46 le cardinal Mazarin (l). Et en vérité, on 
pouvait tout attendre d'cFfectifs qui atteignaient une ving- 
taine de mille hommes. L'escadre de Brézé (2), c(ue devait 
rallier en juin le commandeur Des Gouttes (3j, emmenait 
en effet, sous les ordres du prince Thomas de Savoie-Cari- 
gnan, un corps d'armée tiré d'une douzaine de régiments 
d'élite (4). 

Sur la destination de l'expédition, planait le mystère. 
On croyait savoir que le prince de Savoie voulait se tailler 
une principauté en Italie i5 ; et les mécontents de mur- 
murer : « Il V en a qui se servent des forces de l'Etat pour 
leur intérest particulier (6). » Du but mystérieu.x, indiqué 
en langage conventionnel par le chiffre 463, le général et 
l'amiral n'ont l'autorisation de s'ouvrir qu'à l'agent diplo- 
matique chargé de conduire les négociations. L'agent lui- 
même, l'abbé de Bentivoglio, ne prendra connaissance 



(t) Affaires Étrangères, Mémoires et ilocuineuls 85(5, fol. 18'.) v". 

(2) Seize vaisseau.v, 10 galères, 3 flûtes et 8 brûlots. " Instruction donnée 
à M. le duc de Brézé. » 24 mars 164() (B IN., Cinq-Cents Colbcrt 105, 
fol. 47). 

(3) Neuf vaisseau.^ et 10 galères. " Instruction au sieur de Villeneuve » , 
sergent de bataille. 7 juin (Ibidem, fol. 158). L'ensemble de « l'armée navale 
équipée au port de Toulon sous le commandement du duc de Brézé en 
1646" atteint 24 vaisseau.x, 8 brûlots et 8 flûtes, avec 6141 hommes 
d'équipage, en dehors des galères (.\rchives Nat , Marine B',, fol. 23, 24) 
— Relation de René Le Voyer d'Argenson, intendant de l'armée expédi- 
tionnaire^ publiée par CuÉitrEL en appendice du Journal d'Olivier 
Lefèvhe d'Ormesson, t. II, p. 710. 

(4) Normandie, Lyonnais, Provence, Navailles, Galères, Huxelles, La 
Motte, Féron, Carignan, Rogles, Galvières, Granges et La Bangelie, soit 
7 000 hommes, plus 1500 du prince de Conti. Seize vaisseaux, 8 brûlots, 
4 flûtes, 57 tartanes et 10 galères appareillent à Toulon avec la première 
escadre et 5000 hommes du corps expéditionnaire. D'Infreville à Brienne, 
26 avril (Archives Nat., Marine B^_j, fol. 186). — Les 8 galères de Baille- 
bault appareillent le 7 mai avec un millier de soldats, et les 10 vaisseaux 
de Montade le 5 juin (Archives Nat., Marine B^j, fol. 188, 196). 

(5) Affaires Etrangères, Mémoires et documents 856, fol. 189 v". 

(6) Mémoires de M' le président de G.wkridi, publiés par la Société 
historique de Provence dans les Mémoires pour servir ii l'histoire de la 
Fronde en Provence. .Aix, 1870, p. 169. 



GUEKRE DE T H K M E A>S 111 

qu'en mer du pli cacheté qui lui a été remis i . Ou faisait 
grief au cardinal Mazarin d' « abandonner la GataloiMie : 
et les plus clairvoyans qui connoissoient la vanité et la 
légèreté de cet homme, n'y trouvoient point d'autres motifs 
que de monstrer à toute l'Italie qu'il estoit tout puissant 
en France (2) » . 

Le mystérieux 463 n'était autre que le royaume de 
Naples. La grande pensée de Mazarin, fidèle légataire de 
Richeliv^u, consistait à évincer les Espagnols de la pénin- 
sule en donnant aux Napolitains pour roi le prince Thomas 
de Savoie. Le « commandant en chef de l'armée » expédi- 
tionnaire devait s'engager, en cas de réussite, à nous céder 
Gaëte et un port de l'Adriatique et à nous assister a contre 
qui que ce fût (:îj » . Tous les avis s'accordaient à repré- 
senter les Napolitains comme impatients de » se dépestrer 
de la domination espagnole », sans toutefois désirer un 
vice-roi français à cause de notre tempérament trop libre 
et trop familier « dans la pratique de leurs femmes " . « Un 
roy particulier, un roy sans suite » leur semblait préfé- 
rable (4). De petits billets prônant les avantages de notre 
intervention étaient répaadus à profusion parmi eux : et 



(i) Ibidem. — En cours de route, Bentivoglio se fait débarquer à 
Livourne et rapporte, le 16 mai, un traité de neutralité signé avec le 
grand-duc de Toscane (Relation de l'intendant René Le Voyer d'Argenson, 
attaché à l'expédition : publiée par CuÊitUEi,, Journal d'Olivier Lkkèvre 
d'Obmesson, t. II, p. 720 : Collection des documents inédits). 

(2) « Advis d'estat à la reyne » dans le Recueil de diverses pièces nui 
ont paru durant les niouvemens derniers de l'année 1649. S. I., 1650, 
in-4", p. 667. 

(3) " Projet contenant les principaux articles que le llov... désire qui 
soient insérés dans le traité qui sera fait par le sieur d'Argenson,... .surin- 
tendant de la justice en son armée de terre et en ses armées navales,... 
avec M. le prince Thomas de Savoie, commandant en chef de ladite 
armée, en cas que l'on exécute le dessein que M le prince Thomas a pro- 
posé sur le royaume de Naples. » Paris, 6 mai 1646 (CiiKiirEi., Journal 
d'Olivier Lefèvbe DOnMKSSOx, t. II, p. 710 : Collection des documents 
inédits) 

(4) Ibidem, p. 713. 



112 HISTOIRE DE l.A MARINE FRA^ÇAISE 

pour donner à la propagande le temps d'agir, à 1 insurrec- 
tion le loisir d'éclater, notre Hotte devait s'emparer d'une 
base d'opérations à faible portée du royaume à con- 
quérir (1). 

Au milieu de la côte de Toscane, le Monte Argenlaro 
semble une grosse tète chenue jetée dans les flots. Le col 
qui le relie au continent s'incurve en deux baies où se 
mirent Port'Ercole au Levant et San Stefano au Ponant. 
Entre les deux baies, dans un lac, la ville presque inexpu- 
gnable d'Orbetello ne communique avec Port'Ercole et le 
fort San-Filippo que par une étroite langue de terre. Un 
siècle auparavant, l'armée navale de Barberousse, sou- 
tenue par une division française, n'avait pu la forcer (2j . 

De ces positions fortiBccs par la nature et par 1 art, des 
agents (3) de notre ambassadeur à Rome ont étudié tout le 
dispositif que IJrézé a ordre d'enlever. Une de nos divi- 
sions occupera Porto San Stefano; le reste de la flotte, 
doublant les contreforts de la montagne, débarquera des 
troupes à Ansidonia et à Talamone, à trois et à douze milles 
d'Orbetello (4). 

Ainsi fut fait. Le 10 mai 1G46, le corps expéditionnaire 
débarque sous le commandement du prince Thomas de 
Savoie et du marquis d'Huxelles. Brézé lui laisse une 
demi-douzaine de vaisseaux et de galères pour battre les 
forts de Talamone et des Salines : puis, avec cinq vais- 
seaux et quatre galères, il va bombarder Porto San Ste- 
fano 5). tiC capitaine est emporté par uii boulet, le 

(1) Mazarin au prince Thomas (Lettres de Mazarik, t. II, p. xxix 
et suiv.). 

(2) En 1544 (Cf. supra, t. III, p. 392). 

(3) Le capitaine Passeri et les agents Girelli et Grasseti. 

(4) « Seconde addition à l'instruction donnée au sieur duc de Hrézé » . 
10 avril (B. N., Ginq-Cents Colbert 105, fol. 89). 

(5) « Plan d'Orbetello et des lieux circonvoisins assiégée par les armées 
du Roy commandée [.?it] par le prince 'l'homas le 12'' de may 1646. A 
Paris, par Jacques Laguet» (B. ]S., (Géographie C. 18570 (183). — " Plan 



^ ^:^iV^ 







GUEURE UE THENTK ANS 113 

parapet rasé, les pièces de rempart démontées; les qua- 
rante survivants capitulent. Le prince Thomas a enlevé 
les forts de son secteur et refoulé jusqu'à l'hermitage del 
Cristo les troupes de Carlos de La Gâta. L'étroite langue 
de terre, «le pont" qui relie Orbetcllo au continent, est 
j)ris d entilade par une batterie de pièces lourdes hissées 
sur une eminence par les forçats des galères; dans l'étanp 
qui enserre la place, le chevalier Paul a jeté dès le 14 mai 
un bon nombre de chaloupes armées; le chevalier Garnier 
travaille à un fort pour compléter l'investissement. Trente- 
cinq felouques napolitaines qui tentent, sous l'escorte de 
cinq galères, d'amener vivres et munitions aux assiégés, 
sont pourchassées et brûlées sous le fort de Palma par le 
capitaine De Villages. Isolé, sans appui, Carlos de La Gâta 
opposera à nos attaques une résistance acharnée. Pour 
réussir, Brézé devrait écraser l'escadre napolitaine abritée 
à Civitlà-Vecchia avant que la flotte de Cadix ait le temps 
d'arriver à la rescousse (1). 



Bataille navale d'Ortebello ou de l'île Giglio. 
(14 juin 164.6.) 

Mais déjà les galères de Naples et de Sicile ont rallié les 
galères d'Espagne, les galions de la flotte d'argent, 



d'Orbetello et des costes maritimes de Port Ercole assiégée par le prince 
Thomas. 1646. A Paris, chez Jean Boisseau » {Ibid., C 18648 (19). — 
L' « Assedio et pianta di d'Orbitello appresso Francesco Coi.hgkon » 
représente le blocus de la ville et sur la côte la croisière de nos 20 galères 
et de nos 48 vaisseaux (B. N., Géographie Bf. IX). — u Relacion de lo 
que ha sucedido en el sitio de Orbitelo puesto por el principe Tonias " 
(Archivo de Simancas, copie dans B. N., JNouv. acq. franc. 4976, fol. 251). 
— Relation de l'intendant d'Argenson (CuÉnnEL, Journal d'Olivier 
Lefèvre d'Ohmessox, t. II, p. 720). — « La prise de plusieurs forts et le 
siège d'Orbitello » : Gazette de France, 1646. 

(1) « Mémoire touchant l'emplov et les choses nécessaires es armées du 

V. 8 



114 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

l'escadre de Dunkerque. Malgré l'arrivée fort opportune 
des divisions Montade et Saint-Tropez, nous ne pouvons 
opposer plus de vingt galères aux trente de Miguel de 
Noronha de Linharès, et vingt-quatre vaisseaux aux vingt- 
cinq de Francisco Diaz Pimienta. "Roides en toutes choses, 
Messieurs des gallères » ont peine à se plier aux ordres 
d'un chef qui n'est pas des leurs. Mais Brézé leur impose 
sa forte volonté, jugeant <i inouy que un homme sous la 
simple commission de Monsieur de Richelieu puisse dans 
une armée se sousteraire à l'aubéisanse de celuyqui en est 
lieutenant-général en titre (1) » . 

Le 14 juin à l'aube (2) , Linharès était signalé dans le nord 
du Monte-Argentaro, voguant grand largue, droit sur nous, 
au moment où nous contournions nous-mêmes le massif 



Roy qui sont employées en la coste de Toscane. Du 8 juin 1646 » (B. N., 
Cinq-Cents Colhert 105, fol. 162). 

(1) Brézé à Mazarin. Rade de Toulon, 22 avril 1646 '^Cataloque of the 
collection of autogiaph letters and historical by Alfred Moirison, t. IV 
(1890), p. 14). 

(2) Bataille navale d'Orbetello du 14 juin 1646 : 

Sources françaises : « La bataille navale donnée sur la coste de la mer 
Toscane entre les armées de France et d'Espagne, le 14 juin 1646 " : 
Gazette de Fiance, 1646, p. 513. — Mazarin au comte d'Avaux. 29 juin 
{Lettres... de Mazaris, t. II, p. 773). — Dépêche de l'ambassadeur vénitien 
Nani. 3 juillet (B. N., Italien 1827, fol. 179 v°j.— Vittorio SiRi, Del Mer- 
curio, t. VII, p. 214. — Henri Oddo, le Chevalier Paul, lieutenant- 
général des années navales. Paris, 1896, in-8°. p. 73. — Duc d'Aumale, 
Histoire des princes de Condé, t. V, p. 488 

Sources espagnoles : Rapport de l'amiral Francisco Diaz Pimienta au 
roi d'Espagne. Porto-Ercole, 3 juillet 1646 (Archivo de Simancas, Marina, 
legajo 3255; copie authentique dans B. N., Nouv. acq. franc. 4976, 
fol. 224). — Le comte Miguel de Linharès au marquis de Bavona. A bord 
de la capitaue d'Espagne. Porto-Longone, 21 juin; — Le marquis de 
Bayona au comte de Linharès. A bord de la capitane de Sicile, Porto-Lon- 
gone, 21 juin; — Le duc d'Arcos au roi d'Espagne. Naples, 9 juillet 
(Archivo de Simancas, Estado, legajo 3271 : copies authentiques dans B. 
N., Nouv. acq. franc. 4976, fol. 222 et suiv.j. — Relaciôn... sobre el sitio 
(jue las de Francia tenian puesto a Orbitelo... Colegida de dos copias de 
cartas escritas a su Maqestad, la una del gênerai Francisco Diaz Pimienta, 
Y la otra del marques del Viso, gênerai de las galeras de Ndpoles. Sevilla 
1646, in-4'. — C. Fernandez DuRO, t. IV, p- 362, 375. 



GUERKE DE TRENTE ANS ll.i 

pour nous porter à sa reiiconLre. Brézc, parvenu vers 
quatre heures du matin à la pointe de l'ile (iiglio, prenait, 
comme les héros des combats antiques, la tête de son 
armée; il avançait entre le vice-amiral Louis Foucauld Du 
Dau{>non et le contre-amiral Jules de Montigny; le Grand 
Saint-Louis, entre la Lune et /e Soleil, était à la remorque 
de la PatroTine du lieutenant-général de Vincheguerre. 
Quinze vaisseaux, halés également par des galères, com- 
plétaient notre ligne de bataille, soutenue en guise do 
réserve par les six bâtiments de Montade (I). 

Assez divisés entre eux, — Linharcs voulant combattre, 
Bazân del Viso secourir Orbetello et Pimicnta rester indé- 
pendant d'autrui, — les grands chefs de l'armée rivale 
s'étaient mis d'accord pour se placer aussi en tête de leurs 
escadres : les généraux des galères d'Espagne (2), de 
Naples (3) et de Sicile (4) remorquaient le Santiago Au 
général des galions Francisco Diaz Pimienta, la Trinidad 

(1) Les Espagnols avaient 25 vaisseaux, 30 galères, 10 brûlots, — les 
Français 24- vaisseaux, 20 galères, 8 brûlots, 4 Hâtes. 

Voici l'état de la flotte française : le Gfand Saint-Louis, amiral de Brézé. 
capitaines Du Cruzet et des Forgcttes ; la Lune, vice-amiral Du Daugnon, 
capitaine Le Roy Dumé; le Sol<'il, contre-amiral Jules de Montigny; /<■ 
Cardinal, chevalier de Lignières; le Triomphe, Menillet; le Sourdis, 
Garnier; le Saint-Thomas, de L'Eschasserie ; le Saint-Pol, Daniel; le 
Grand-Anqlais, chevalier Paul; la Madeleine, d'Alméras ; le Triton, che- 
valier de Lusseraye; la Fortune, de Saint-Tropez; le LJon-Couronne, de 
Gardane; la Viertfe, Du Pré; l' Amirante, de Salenove; le Saint-Jac(/ues, 
Gabaret; la Duchesse, Vieux-Marchais ; le Saint-Charles, Fricatnbault. 

Division de Montade : le Grand-Alexandre, de Montade, le Saint- 
Étienne, l'Aiqle Noir, le Petit-Anqlois, chevaliers de Mcsgrigny, du 
Hauville, de La Ferrière, le Dan tzic cl la Baleine, La Chesnayc et Cogolin. 

Galères : Patronne, lieutenant-général de Vincheguerre, capitaine «l'E»- 
toublon ; Mazarine, capitaine Boyer de Bandol, liaillihaude, Valhclle, 
Vins, Montréale, Chastellus, Bayarde, Pillière, Manse, Fortias, Monta- 
lieu, Allemuqne, du nom de leurs capitaines. Princesse, capitaine de Vil- 
lages, Vinchec/ucrre, Fronsac, Banville, Fiesi/ue, Saiitl- Dominique et 
Grimaldi. 

(2) Miguel de ]Noronha, comte de Linharès, avait J2 galères d'Espagne. 

(3) Alvaro de Bazan, marquis del Viso. 

(4) Enriqne de Benavidèa, inarc^nis de Havona, avait 18 galères de Sit^le. 



116 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇ/iISE 

de Tamiral Pablo de Contreras et autres galions gigan- 
tesques qui nous attaquaient de front, pendant que 
l'escadre dunkerquoise (l) de Josse Peelers, cherchait à 
déborder notre gauche pour nous prendre entre deux 
feux. 

Brézé fonça sur Pimienta, l'accabla de boulets et lui 
abattit le grand mat de hune qui tomba à la mer avec le 
pavillon amiral d'Espagne. Pour protéger son chef, l'amiral 
Pablo de Contreras se jeta en avant avec six vaisseaux qui 
permirent au Santiago de virer de bord à la remorque de 
la capitane de Linharès. Les vaisseaux de pointe, Testa de 
Oro, Léon i^ojn, Cahallo marino, étaient fort maltraités par 
notre feu, la capitane de Naples trouée à fleur d'eau, deux 
frégates mises à mal par le chevalier Paul. La frégate Santa 
Catalina, cernée par la Mazarine de Boyer de Bandol et 
par trois de nos vaisseaux, se faisait sauter. Nous, malgré 
que certain vaisseau eût reçu jusqu'à deux cents boulets 
dans sa coque, nous n'avions perdu qu'un brûlot; un 
autre vaisseau, tombé en dehors de la ligne, avait été 
dégagé d'étreinte par cinq de nos galères; nous ne comp- 
tions pas plus d'une quarantaine de tués et de blessés, 
bien qu'une pièce de canon eût crevé dans la batterie du 
Grand- Saint- Louis:, la victoire se dessinait en notre faveur, 
quand tout à coup. . . 

Il était neuf heures du matin. Soucieux jusque-là parce 
qu'une prédiction lui avait annoncé sa mort dans un 
combat naval, Brézé croyait le sort conjuré : il avait repris 
sa sérénité et venait de lancer des ordres au commandeur 
de Vincheguerre qui lui donnait la remorque; il traver- 
sait le pont de cailiebotis qui court entre les gaillards, 
lorsqu'un boulet, le coupant en deux, jeta son cadavre 
tout pantelant entre les bras de son écuyer et du lieute- 

(J) Forte de 9 vaisseaux (Vitloiio Siri). 



GUERRE DE TRENTE ANS IH 

nant de ses jjardes, — Foalcnelle et Villeneuve, 

emporta la télc de son domestique et s'encastra dans le 
grand mat. Ainsi mourait à vingt-sept ans le héros de trois 
batailles navales auquel la poésie ([) rendait cet hom- 
mage : 

A l'une et l'autre nier, Rrézé donna des lois ; 

... Il eut toujours le cœur plus grand que ses emplois. 

Le commandement, un instant assumé par les capi- 
taines de pavillon Du Gruzet et Des Forgettes, revenait à 
louis Foucauld de Saint-Germain-Beaupré, comte Du 
Daugnon, intendant général, chef général des escadres de 
France (^). Ah! le lamentable contraste avec son chef! La 
mollesse de Foucauld Du Daugnon ne sut point fixer la 
victoire. Au lieu de poursuivre un ennemi qui se dérobait 
derrière l'ile Giglio, il prévint le prince Thomas qu'il 
appareillerait dans la nuit pour gagner le vent. Il gagna... 
la Provence. 

Or, sans se douter de rien, le commandeur Des Gouttes 
arrivait de Toulon avec quatre vaisseaux et des vivres (3), 
qti'il allait débarquer à Talamone. Ignorant le départ de 
notre flotte, il tomba, la nuit, dans celle des Espagnols. 
Son sang-froid le sauva : l'erreur reconnue, il donna le 
change aux ennemis en imitant leurs manœuvres et au 
jour, par vent frais, gagna sa destination sain et sauf (4j : 
belle action d'éclat qui liîi valut au retour le brevet de 
lieutenant-général (5). 

(1) Benserade. 

(2) Du 30 septembre 1645 : les provisions délivrées par le grand maître 
avaient été contirmées par le roi le 10 octobre (B. N., Imprimés Ln*' 
7792\ — Georges Beutuomiku, Louis Foucauld de Saiiil-Gennain Keaitpre, 
comte dit Docjnou. Montiuçon, 1890, in-8°. 

(3) D'Iiifreville à Brienne. Toulon, Il juin (Archives iNat., Marine H''., 
fol. 198). 

(V) Vittorio SiRl. 

(5) 27 juin (Guerre, Archives histori(jues 378t), fol. 234. — B. N., 



118 HISTOIRE DE LA MARINE FRAlNÇAISE 

Maîtres du champ de bataille par la sotte retraite de 
Foucaiild Du Daugnon, les Espaguols avaient ramassé 
quelcfues-uns de nos bâtiments dispersés parla tourmente, 
la Grima Idi jetée à la côte de Piombino, la Saùit-Dorninique 
pourchassée vers Talamone par la capitane de Sicile et 
par les patronnes de Naples et de Sardaigne, un brûlot 
enfin, capturé près du cap Corse par l'amiral Pimienta. 
L'amiral de Naples, Balague, détaché contre Porto San 
Stefano, l'amiral de Dunkerque. .losse Peeters, envoyé 
contre Talamone, brûlaient soixante-dix tartanes chargées 
de vivres. Pimienta lui-même essaya de porter secours à 
la ville d'Orbetello : mais ses troupes de débarquement, 
culbutées le 29 juin par Thomas de Savoie, perdirent 
quatre cents hommes (l) ; et les escadres d'Espagne, dislo- 
quées, reprirent la route de leurs divers ports d'armement. 

Pour n'avoir su tirer aucun parti de la mort de Brézé, 
tous les généraux de la flotte espagnole furent relevés de 
leurs commandements : Pimienta fut remplacé par JercS- 
nimo Gémez de Sandoval, Linharès par Luis Fernândez 
de Côrdoba, et Bazân del Viso par Gianetlino Doria (2). 

Parallèlement, le « honteux u retour (3) de Foucauld 
Du Daugnon en Provence avait provoqué une « stu- 
peur (4) ". L'archevêque d'Aix (5), sur les ordres réitérés 



Franc. 4223, fol. 13). — Mazarin pressait Des Gouttes, par lettre du même 
jour, .11 d'animer à la vengeance de leur •.{jénéral » les officiers de sa Hotte. 
[Lettres de Mazarin, t. II, p. 771). 

(i) Il Relacion de lo que ha sucedido en el sitio de Orbitelo. » 

(2) Memoria del pleito criininal. . contra el conde de Linarès, D. Miqiiel 
de Noronha... capitân gênerai de las (paieras de Espaiia, y el marques de 
Sarita Criiz y el Viso, D. Alvaro de Bazân, capitân général de las qaleras 
deyNapoles, y el marques de Bayona, D. Enrique de Benavides, capitân 
gênerai de las del reine de Sicilia, etc. 

(3) Avec " plus de honte que de perte " . D'Infreville à Brienne. Toulon, 
2 juillet (Archives Nat., Marine B^^, fol. 200j 

(4) Dépêches de Battista Nani. Paris, 3 juillet, 4 et 7 août (B. N., Ita- 
lien 1827, fol. 180, 246, 255. —G. Bertuomieb, p. 12). 

(5) Mémoires de M. le président c/e GiUFRiDi, p. 170. 



GUERRE DE TRRNTE ANS 119 

de la Cour, lui prescrivit de reprendre immédiatement la 
route d'Orbetello et lui adjoignit le brave commandeur 
Des Gouttes (1) avec de nouveaux régiments 2) et quel- 
ques escadrons de l'armée de Piémont. Le li juillet, Des 
Gouttes débarquait quatorze cents hommes à la vue d'une 
armée ennemie qui marchait sur Orbetello (3). Malgré ce 
léger renfort, le prince Thomas de Savoie pris entre deux 
feux, entre l'attaque de l'armée de secours et une sortie de 
la garnison assiégée, décampait le 18 juillet et évacuait le 
massif de l'Argentaro. « L'eslrange affaire cjue de passer 
un fosse en Italie! » (4) 



Prise de Piomhino et dePorto-Lonjone. 

Pour effacer la fâcheuse impression laissée par notre 
échec, la reine s'adressa au grand maître de l'artillerie; 
Charles de La Porte de La Meilleraye fut improvisé amiral 
sous le titre de lieutenant-général tant des vaisseaux que 
des galères (5). On lui confiait cent quarante voiles, vingt- 
cinq vaisseaux de ligne, sept vaisseaux portugais de Joâo 
de Meneses (6), quinze galères du bailli Jacques de Souvrc 

(1) « Instruction du Roy aux sieurs commandeurs Des Gouttes cl 
comte de Doignon n (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 85(5, 
fol. 185\ 

(2) Les régiments de Fcron et de Montpezat (B. iS., Cinq-Cents Colheri 
105, fol. 229). — Instructions au marquis Ville. 30 juillet (Ihit/rni. fol. 
234 v"). 

(3) GtuFRiDi. — Gazette de France, 1646, p. 633, 676. 

(4) Mazarin au maréchal de Gramont. 3 août (Lettres... de Ma/.aiiix, 
t. II, p. 311). 

(5) Par lettres-patentes du 20 août 1646 (Affaires Étrangères, Mémoires 
et documents 860, fol. 310j. 

(6) Dont 3 vaisseaux de 42, 30 et 26 canons (Archives Nat. , Marine 
B*4, fol. 212.— Archives de Toulon, BB 59, fol. 149. — Jal, Dictionnaire 
critique, art. Souvré). — Le 26 août, un grand voyageur, Monconys, dinail 
à la table de l'amiral de Meneses en rade de Toulon (Journal du voyage de 
M. DE MoxcoNYS. Lyon, 1665, m-k"; t. I, p. 85). 



120 HISTOIRE DE LA MARINE FRA^ÇA1.SE 

et un corps d'armée (1) qui s'accrut, à Oneglia, de troupes 
amenées du Piémont par le maréchal Du Plessis-Praslin. 

La flotte avait quitté Toulon le 18 septembre 1646, on 
ne savait pour quel point : on parlait d'une descente aux 
plages romaines, à Santa-Marinella ou quelque autre terre 
des Barberini (2), A bord de la flotte, la même indécision 
régnait, paraît-il : le conseil de guerre qui se tint dans 
l'îlot de Pianosa aurait tiré au sort entre Port'Ercole, 
Porto-Longone et Orbetello : ce fut le nom de Porto-Lon- 
gone qui sortit (3). 

De part et d'autre du canal de Piombino, deux ports se 
font vis-à-vis : Porto-Longone, dans l'île d'Elbe, apparte- 
nait au duc de Toscane; Piombino, sur le continent, rele- 
vait d'un neveu du pape. La dernière instruction expédiée 
au duc de Brézé (4) les indiquaitcomme d'excellentes bases 
d'opérations. Tels sont les objectifs de La Meilleraye. Une 
attaque brusquée contre Porlo-Longone (5) ne réussit pas. 
Le maréchal n'a encore que les vaisseaux de ligne : dès 
que les galères et les transports l'ont rejoint, il tombe sur 
la place opposée. Huit mille hommes débarquent, dans la 
nuit du 4 au 5 octobre, à une portée de canon de Piom- 
bino (6) : le chef d'escadre de Montade, les capitaines de 
vaisseau de La Perrière, de L'Eschasserie, Du Moulin et 
Fricambault marchent avec les troupes : les galères les 
soutiennent de leur feu. l^e 8, Piombino capitule. 



(i) Cinq mille huit cent quarante-trois hommes. D'Infreville à Brienne. 
Toulon, 17 et 25 septembre (Archives j\at., Marine B'^, fol. 236. 240). 

(2) Dépêche de Battista Nani. Moret, 21 août (B. N., Italien J827, 
fol. 277). 

(3) Vittorio SiRi, DelMercurio, t. VIII, p. .508. 

(4) « Mémoire touchant l'employ et les choses nécessaires es armées du 
Roy qui sont employées en la coste de Toscane. Du 8*' juin 1646 » (B. N., 
Cinq-Cents Colbert 105, fol. 162). 

(5) Défendu par Alfonso de Ribera et Antonio Mazza (Vittorio SiRi, Del 
Mercurio, t. VIII, p. 508). 

(6) Défendu par le sergent-major Francesco Bezio (Ibidem). 



GUERRE DE TRENTE ANS 12| 

Dans la nuit du 10 au II, il répète la même opération 
contre Porto-Longone. Tandis qu'il ouvre la tranchée en 
compagnie du maréchal Du Plessis-Praslin, les vaisseaux 
Je Montade et Salcnove hattent la tour du littoral, nui se 
rend. Porto-Longone Timile (1). Nous sommes maîtres de 
l'un des principaux passages des côtes italiennes. 

Cette action hardie remplit l'Italie d'admiration, adoucit 
les dispositions du pape à notre égard, gagna à notre 
:ause le duc de Modène et ébranla les bases de la domina- 
;ion espagnole. 

IV 

LA PRISE DE DUNRERQUE. 

u Environnée de l'antique fortification d'une muraille 
ipaisse, Hanquée de quantité de grosses tours, le long de 
aquelle l'Océan forme un port capable de contenir deux 
;ents grands vaisseaux (2) », Dunkerque est restée depuis 
e début de la guerre le point d'appui des flottes espa- 
;noles. Les courses de ses câpres intrépides, en obligeant 
es Hollandais à se couvrir par des croisières mulliples, 
nontrcnt de quel prix eût été pour nous sa chute projetée 
>ar le cardinal de Piichelieu (3). En août 1642, trente-six 
lavires essaient de sortir de Dunkerque, brûlots en tête, 
n forçant le blocus de Tromp « à (ju('lc|ue prix que ce 
ût H. S'ils échouent à ce moment-là, n la longueur des 
luits " à l'automne leur ouvre un passage et leur permet 
e tomber sur les convois qui arrivent de Moscovie et de 

(1) K I-.a prise... de Pioiubino... et le siège de Porto-Longone » (Gazette 
e France, 1646, p. 957, — Mémoires du maréchal l>n Plkssis, p. 382). — 
rchives du service hydrographique. — Archives iNal., Manne B *,, 
.1. 244. 

(2^ Sahiiazin, Histoire (lusièqc de Dunkerque. Paris, J()49, in-4°. 

(3) Cf. p. 12. 



122 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

France (1). Tromp, l'an après, pousse ses croisières à 
l'ouvert de la Manche, où deux « escadrons » dunkerquois 
battent l'estrade : et il s'avoue impuissant aies « attrapper, 
non seulement parce qu'ils avoient le dessus du vent, 
mais encore parce qu'ils estoient beaucoup mieux en 
voile (2) » . 

Le pressant appel que nous adressâmes « aux généreux 
Belges )' pour « boucler » Dunkerque f3), allait donc trop 
au-devant de leurs intérêts pour n'être pas entendu. 
L'action conjuguée des troupes de La Meilleraye et Gas- 
ton d'Orléans et de la flotte de Tromp (4) aboutit, le 28 juil- 
let 1644, à la capitulation de Gravelines (5"j. L'an d'après, 
le 20 juillet 1645, c'est Mardik qui succombe. Les maré- 
chaux de Gassion et de Ranlzau ont été appuyés au large 
par la flotte hollandaise, le long du rivage par des fré- 
gates légères de Dieppe, Boulogne et Calais qui paralysent 
une escadrille dunkerquoise embossée près du fort (6). 
Point n'a été besoin, pour le faire sauter, d'un bateau 
monlé en machine infernale qui se fût approché de la 
place comme un n paquet-boat d'Angleterre (7) » . Six mois 



(1) I. CoMMELYN, Histoire de la vie et actes mémorables de Frédéric 
Henry de Nassau, prince d'0)-an(^e, t. II, p. 120. 

(2) Tromp aux marchands hollandais de la Rochelle. A bord- de V liini- 
lia, Ouessant, 6 novembre 1643 (I. Commei.yx, t. II, p. 139). — L'an 
d'après, sur la plainte des négociants de Bordeaux, la Cour organise une 
croisière de si.v garde-côtes (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 
850, fol. 167.) 

(3) « Courage. Donnes la main à nos François vos frères d'armes, vos bons 
amis et perpétuels alliés n (De la nécessité de prendre Duinkercke : aux Pro- 
vinces Unies des Pays-Bas. In-4° (1645), p. 37). 

(4) Suivant le traité de La Haye, 29 février 1644. 

(5) I. COMMKIAN, II, p. 147, 149. — Vittorio SiRi, Del Mercurio, t. IV, 
p. 4, 29. 

(6) Mardicii assiégé par les armées du Roy, commandées par AP le duc 
d'Orléans, le 21'^ juin, et rendu a l'obéissance de S. M. le 20 juillet 1645. 
A Paris par le S'' de Beachec, ingénieur ordinaire du Roy (Archives du 
service hydrogr^iphique, 34. 2. 7). 

(7) Gerbier à Mazarin. Leyden, 9 juillet et août 1645, avec un dessin 



GUERRE DE TUENT E ANS 123 

après, tout est à refaire. Un hardi coup de main, le 
4 décembre, a rendu Mardik à l'Espagne. 

L'attaque fut reprise, le 18 août I04G, par Gaston 
d'Orléans. Des troupes de relève arrivaient chaque jour de 
Dunkerque, puis après vingt-quatre heures de garde, y 
allaient au repos; le contre-amiral hollandais Kats inter- 
dit ce va-et-vient en s'embossant dans le canal qui relie 
les deux villes. Les frégates du maréchal de camp de 
Clanleu et de M. de Monchy, lieutenant à Gravelines, 
attaquaient en même temps des frégates dunkerquoises 
près du fort de Bois ei en capturaient deux. Privé de 
secours, le défenseur de Mardik, Fernando Solis, capitu- 
lait le 24 août ( l). 

Rien ne protégeait plus Dunkerque contre nos coups (2). 

— Rien autre que son enceinte, que les grosses tours de 
la vieille ville, les douze bastions de la ville nouvelle, le fort 
ie Léon du côté du havre, le fort de Bois du côté des 
Flandres; rien autre que les fantassins de Caracena et de 
Lamboy, des cavaliers, des bourgeois en armes et des 
Tiatelots, neuf mille hommes. Trois colonnes d'attaque, 
quinze mille hommes, débouchèrent le 19 septembre l(J4() 



igurant Mardik, Dunkerque et la machine infernale (BiblidilièciiK' (iu 
ninistère de la marine, nis. 358 (G. :202), pièce 1). 

(1) Les Mémoires de M' Jacques de Chastenet, seigneur de Puyskgur. 
Paris, 1690, in-12, t. II, p. 322. — Viuorio Sun, Del Mercurio, t. VII, 
). 641 — Gazette de France, 1646, p. 758. 

(2) Saruazin, Histoire du siège de Dtinkerque. Paris, 1649, in-4''. — 
« Le journal du siège de Dunkerque » : Gazette de Frawe, 1646, p. 758, 
r78, 903. — Plan du siège et prise de J)ungiiergue assiège le 19 septembre 
)ar l'armée du Roy Très Chrestien Louis XIIII, commandée par M' le 
lue d'Anguien, rendus à l'obéissance de S. M. le 11 octobre ensuivant 
L646. A Paris par le sieur dk HKArnKi; (Archives du service hydrogra- 
)hique, 34. 2. 1). — « Chemins que l'armée a tenu depuis Calais jusque» 
i Mardiik « (Ibidem, 34. 1. 1) - Pierre Faiixoxmkk, Description histo. 
•igue de Dunkerque. Bruges, 1730, in-fol., p 184-189. — Henri Mai.o, 
Les corsaires dunkerquois et Jean Bart. Paris, 1913, in-8°, p. -413. — Des- 
lAROrKTS, Mémoires chronologiques pour servir à l'Itisloire de Dieppe. 
.785, in-8°, t. I, p. 374. 



124 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

devant Dunkerque et, le i4, ouvrirent la tranchée. Sous 
le prince de Condé, les maréchaux de Rantzau et de Gas- 
sion et le lieutenant-général de Yillequier conduisaient les 
opérations. 

Par mer, Tromp nous prélait son appui avec dix vais- 
seaux; dix-huit frégates de Boulogne, Calais et Dieppe, 
menées par D'Andonville et Claude Dablon, s'étaient 
rangées sous son pavillon. Tromp leur avait assigné les 
(i postes à garder, le long de la cosle à venir de Nieuport, 
par le travers de la rade à venir de haulte mer, et du costé 
de Mardic entre le banc et le port (1) » . Pour lui, barrant 
la route à sept vaisseaux de guerre britanniques chargés 
de munitions pour l'ennemi, il assura le passage des «bat- 
teaux d'aniunition » pour notre armée (2). Ce sévère 
blocus obligea le 7 octobre le marquis de Lede à capituler 
devant Condé. 

Une médaille commémorative, Dunkerca expugnata, 
figure un matelot agenouillé qui présente à la France un 
gouvernail. Huit corsaires étaient encore dans la place au 
moment de sa reddition. Une. conquête qui enlevait « aux 
pyrates leur azyle (3), » ne laissait plus « nos havres à la 
merci de leurs brigandages. Nos mers étaient libres, nos 
côtes affranchies, notre commerce rétabli, la racine de nos 
maux coupée, la Flandre ouverte, l'embouchure de ses 
rivières captive (4) " . 



(1) D'Andonville à Conilé. Rade de Dunkerque, 23 septenil)re (Duc 
D AUMALE, t. V, p. 486). 

(2) Tromp à Condé. « Dedans nostre navire Aeinilia devant Dun- 
querque » , 14 et 23 septembre (Ibidem, p. 485). 

(3) Gazette de France, 1646, p. 919. 

(4) P. Counktli.k, fiodoquiie : épitre dédicatoire à Condé (1646). 



GUERRE DE TRENTE ANS 125 



LA GRANDE MAITRISE DE LA NAVIGATION 
ASSUMÉE PAR LA REINE 

La mort de Brézé avait ouvert pour la marine une 
"edoutable crise. La dévolution de sa charge comme d'un 
sien héréditaire « soit au duc d'Enguien son beau-frère, 
ioit au duc d'Albert son neveu, soit au maréchal de Brézé 
;on père, " était réclamée avec insistance par le vainqueur 
le Rocroi. Lui-même était sur les rangs, la menace à la 
)ouche : " Quant à moi, je ne ferai jamais de guerre 
nvile ; mais je ne réponds pas de mon fils. » Ainsi souligné, 
e danger de laisser une aussi a grande pièce « que Tami- 
'auté » dans la main d'un prince du sang qui pouvait s'en 
jrévaloirau préjudice de la tranquillité de l'État (l), » fit 
idopler une solution bâtarde qui mécontenta tout le 
iionde (2). Le grand maître de la navigation proclamé le 
l juillet 1646 ne fut autre que la reine Anne d'Au- 
riche (3). 

Condé ne se tint pas pour battu : deux ans. trois ans, il 
ntrigua pour avoir » l'amirauté " détenue par la reine 
lent il prétendait même avoir reçu " bonne réponse (4) " . 
>a déception ne fut-elle point la cause primordiale de sa 
retentissante défection? 

Au moins, avec le vainqueur de Rocroi, la marine 



(1) Mémoires d'Orner Talon, dans la Collection Michaud et Poujouiat, 
). 189. — Dépêche de Battista jNani. Paris, 3 juillet (B. N., Italien 1827, 
). 180}. 

(2) Le maréchal de Brézc au duc <l'En{;hien. 23 juillet; — Condé à 
klazarin. 3 aoiit (Duc ii'.\um\i.k, t. V, p. 49(5, V99). 

(3) B. ^., Franc. 4223, fol. I. 

(4) Octobre l()'*8, février [^iW (Jiuunal des qucrres civiles de i^vni'isso^i- 
\unENAY (1()48-1652), éd. G. Saige. Paris, 1885, in-8", t. I, p. 74, 183). 



126 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

aurait eu un chef : au lieu qu'elle était abandonnée à une 
femme et à un jeune homme si novice qu'on lui déconseil- 
lait d'embarquer (l). Celui-ci avait pour secrétaire général 
des galères un n poëte-romaniste, le gentil auteur » Des 
Marest de Saint-Sorlin (2) ; celle-là se déchargeait de tout 
le soin d'établir les états {\\) et d'aplanir les discussions (4) 
sur un ancien commis de Richelieu, sur le secrétaire 
général de la marine Julius de Loynes (5). 

Et désorientée, sans direction, la flotte perdait l'esprit 
d'offensive : les équipages " gauchissaient bien souvent et 
taschaient à éviter le choc » . Des passevolants que les 
capitaines se passaient entre eux au moment des revues, 
tenaient lieu de matelots, ombres fugitives dont les com- 
mandants touchaient la solde (6). La gabegie se glissait 
partout : « Ceux qui avaient la direction du fonds de la 
marine, aplicquaîent à leur util particulier une partye de 
la despense. » Trois vaisseaux avaient été commandés aux 
chantiers d'Elbeuf (7) : un seul en sortit, « trop petit pour 
un vaisseau d'armée, " avec des « genoux pozéz d'une 
façon ridicule (8) » . 

Tout allait à vau-l'eau. Depuis 1644, » le commandant 



(1) Il Au cas qu'il aille à la mer, " le jeune duc de Richelieu est tenu de 
suivre en tout les avis du grand prieur Des Gouttes. Mazarin à Condé, 
4 avril 1647 (Duc d'Aumale, t. V, p. 510). 

{^) Journal des guéri es civiles de DubuissOn-Acbenak, t. I, p. 236, 239. 

;3) A. Jal, Dictionnaire criti(/iie, art. Loynes, p. 8ii 

(4) Mazarin à de Montade, 6 juin 1648 (A. Jal, Abraham l>n Qnesne, 
t. I, p. 176). 

(5) Il mourut en 1653. 

(6) Le bailli de Valençay à Mazarin. Toulon, 3 juin 1647; — Mazarin à 
Valençay, 14 juin; — Gravier à Mazarin. Canal de Piombino, 20 août 
(Affaires Étrangères, Mémoires et dociimcnts 858, fol. 119, 143, 286). 

(7) En août 1646 pour 86 000 livres. Un seul, l'Elheuf, en sortit 
(Plainte des entrepreneurs Michel et Uichot : Bibl. de l'Institut, Godefroy 
64, fol. 182.) 

(8) » Deviz de la visite faicte » par Du Quesne. Fontainebleau, 30 août 
1646 (Société normande de qéoqraphie. Bulletin de l année 1890, 
p. 251). 



GUERRE DE TREME ANS I2T 

de la place du Havre se rendait dispensateur de l'ouver- 
ture des portes du bassin, en sorte que ce qui avoit esté 
destiné pour les seuls vaisseaux du Roy, fut commun a 
tous particuliers (1). » A Toulon, le commissaire général 
ne cessait de signaler des coulages (2). Et le lieutenant 
d'amirauté à Marseille, le borgne Antoine de Valbelle, 
soulevait un tel toile par ses exactions que les consuls de 
la ville, les consuls étrangers, des armateurs natifs de 
Francfort, Cologne, Amsterdam, Anvers « habitués " 
depuis de longues années à Marseille, des capitaines ma- 
louins, «plus de dix mil tesmoingS" eussent déposé contre 
lui. Un enquêteur concluait : « Il n'y a pas à mon advis 
un officier en France qui ayt plus abusé de l'authorité do 
sa charge et qui en ayt exercé une plus tyranniquement sur 
ceux qui dépendoyent ou qui avoyent affaire de luy (3). » 
La marine semblait frappée de stérilité. Une enquête (4; 
pour trouver le long de la Seine le moven de construire 
des vaisseaux de guerre n'avait donné aucun résultat. Pour 
remédier à notre pénurie de matériel, Mazarin en avait 
quêté de toutes parts à l'étranger. Le prince de Monaco 
avait promis quatre galères (5), le comte Ugo Fieschisix (6), 



(1) Mémoire du Havre de Grave, de celiiY de Fécamp et de UonJJeur, 
par Al>raliain Du Qcesne (Ibidem, p. 248). 

(2) « Mémoire dressé par le sieur Gravier en 1648 « (Mazarine, iiis. 
2008, pièce 2). 

(3) Bochart de Chaiiipigny à Mazarin. Aix, 30 août 1644 (B. N., Franc;. 
18593, foi. 305: l'enquête est aux p. 238, 258 et suiv.). — Sur le rôle 
d'Antoine de Valbelle à Marseille, cf. Ad. CrÉmieux, Marseille et la royauté 
pendant la minorité de Louis XIV (1643-1661). Paris, 1917, in-8", t. I. 
p. 175, 178. 

(4) Menée en 1646 par Du Quesnc (Société normande de qéotjraphii-. 
Bulletin de l'année 1890, p. 251). 

— (5) Dont le bailli de Valençay passa la revue à Toulon le 18 juin 1647 
(Affaires Etrangères, Mémoires et docunients SÔS, fol. 164. — B. N., Col- 
lection Haluze 187, fol. 273). 

(6) Suivant contrat daté de Paris, aoiit 1644 : la construction devait se 
faire en (jualre ans (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 850, 
fol. 28). Le capitaine Boyer fut envoyé le 16 octobre 1645 à Gènes pour 



128 HISTOIHK DE LA MARINE FRANÇAISE 

le roi de Portugal trois vaisseaux (1) et le duc de Cour- 
lande quelques autres, « peu propres pour la guerre», 
mais que l'urgence de nos besoins faisait néanmoins 
agréer (2). Un armateur suédois en offrait une demi-dou- 
zaine... (3). Le 5 août 1647, comme le jeune roi Louis XIV 
regardait la mer par une fenêtre du château de Dieppe, 
cinq vaisseaux de haut bord sous pavillon exotique paru- 
rent au large. C'était une division suédoise que nous ven- 
dait la reine Christine, le Jupiter, le Rejina, le Lion {i\ ... 
et que nous aurions voulu paver en nature en la troquant 
contre du sel. 

Le marin qui l'amenait, Abraham Du Quesne, venait de 
conquérir en Suède la renommée en participant à la vic- 
toire navale de Femmeren. Les Danois avaient commis la 
faute de s'inféoder à la politique impériale en nous fer- 
mant le Sund, à nous et à nos alliés (6). Pour rouvrir le 
passage, les amiraux suédois et hollandais Wrangel et 
Thysen, vinis par le juste souci de défendre leurs libertés 

en presser la construction (Ibidem 852, fol. 163), et Mazarin, en IG-iT, 
était obligé de rappeler à Fieschi les termes du contrat (Ibidem 858, 
fol. 169., Lettres de Mazari>, t. II, p. 695-/37). 

(1) Instructions au chevalier de Gardane et à Montade, envoyés en Por- 
tugal. 31 janvier et 17 mai J647 (Ibidem 858, fol. 15, 99, 328. — 
Gazette de France, année 1647, p. 336). 

(2) Mazarin à Nuchèze. 26 avril 1647 (Affaires Etrangères, Mémoires et 
documents 858, fol. 76). 

(3) Affaires Etrangères, Danemark 3, fol. 294. 

(4) Gazette de France, année 1647, p. 668. 

(5) Le Jupiter, de 775 tonneaux, le Lion de Smaaland ou du Nord, de 
690, la Heine ou Reqina, de 560, le Chasseur, de 400, nous coûtaient 
72 000 thalers. Stockholm, 8 juin 1647 (Archives Nat., Marine B^o, fol. 6) ; 
— Louis XIV à Christine de Suède et à notre ambassadeur Chanut. 24 jan- 
vier 1647; — Chanut à H. de Lionne, 20 avril, et à Mazarin, 27 juillet 
(B. N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 69, 70, 75, 86, 94). — Le Jules 
arriva de Suède l'année suivante (Affaires Etrangères, Mémoires et docu- 
ments 859, fol. 360). — A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 156. 

(6) Dissertatio super vetere Austriacorum proposito de occupando mari 
Balthico, omnibusque et Poloniœ et septentrionales Germaniœ merca- 
turis ad se attrahendis, in Galliarum et fœderati Belqiœ detrimentum... 
Cardinali Mazarino dicata. Parisiis, 1644, in-4". 




'/ I .iluiîri du Oiieôju 



GUERRE DE TRENTE ANS 129 

commerciales, tombaient le 13 octobre IGii sur la liollc 
danoise à la hauteur de Femmeren, entre Falstcr et 
Lalandt. Trois de nos capitaines dv vaisseau, Abraham 
Du Quesne, son frère Jacob et Pierre Banos, avaient apporté 
aux Suédois le concours de leur expérience. Abraham com- 
mandait, avec le grade d'amiral major ou chef d'escadre, 
le Regina où il avait son frère pour second : et on put dire, 
» sans faire tort aux amiraux suédois, qu'il fut le directeur 
du combat (1) » . En attaquant et en capturant après un vio- 
lent engagement le vaisseau amiral Patienti'a, il démoralisa 
la flotte danoise qui perdit dix vaisseaux et trois cent cin- 
quante canons. Pareil exploit lui vaudra, à son retour en 
France, le brevet de chef d'escadre, auquel il joindra la pré- 
tention d'arborer dans la flotte le pavillon de vice-amiral (2). 
(( Banos ne s'était pas moins bien acquitté de son 
devoir : homme sans bruit et franc, il s'était fait estimer 
dans le service rendu en l'armée navale de Suède (3).» 
Des sympathies ainsi créées, la France recueillait le béné- 
fice; elle héritait d'une escadre qu'un traité moyenne par 
nous entre les belligérants (4) rendait inutile. Par une 
délicate attention, Christine de Suède avait donné à l'un 
des vaisseaux dont elle nous faisait présent le nom de 
Jules. Et pour qu'il n'y eût pas d'équivoque, les armes du 
cardinal Jules Mazarin étaient gravées sur les trente-deuX 
canons du bord; figuré lui-même au tableau de poupe en 
Jules César, « le manteau d'escarlale replié et traisnant 
derrière le dos, » il soutenait le bras du jeune Louis XIV 
tirant de l'arc contre l'écu de l'Empire (5). 

(1) Chanut. — Vittorio SiRi, Del Mcrcurio, t. IV (i655j, p. 231. — 
A. JiL, Abralnun Du Quesne, t. I, p. 143. 

(2) Du Qùesne à Mazarin. 22 juin 1648 (A. Jal, Abrahavi Du Quesne, 
t. I, 1». 175.) Mais Garnier, plu.s ancien en jjrade, lui fut préfère. 

(3) Chanut à Brienne. 25 mai 1(547 (A. Jal, t. I, p. 100). 

(4) Le 13 août JGt5. 

(5) Clumiit à .M. (le (À-risantes. 12 octolire l()V7 (A. ,Iai., t. [, p Kîl). 

^■- 



130 HISTOIUE DE LA MARINE FRANÇAISE 

VI 

L'INSURRECTION DE NAPLES 

Orhetello, Piombino, Poi to-Longone ne sont que des 
étapes vers les Deux-Sicilcs : « La perte d'un seul de ces 
rovaumes-là seroit un coup mortel à la monarchie d'Es- 
paigne (1). « Un court intermède a ramené en 1647 l'es- 
cadre du grand prieur Des Gouttes sur les côtes delà Cata- 
logne pour exécuter » ce qui serait ordonné par M. le 
prince de Condé {'2). » Mais là, l'ombre s'est étendue sur 
la gloire du vainqueur de Rocroy; et la levée du siège de 
Lérida, le 18 juin 1647, reporte vers l'Italie les visées car- 
dinalices et l'intérêt des opérations navales. 

Le chevalier Paul, détaché en observation du coté de 
Naples, avait eu l'audace d'enlever sous le môle plusieurs 
felouques espagnoles. Le lendemain 3 avril 1647, dix 
galères et six vaisseaux se lançaient à la poursuite de nos 
cinq vaisseaux (3). Pour mieux contempler leur victoire, le 
vice-roi Rodrigo Ponce de Léon, duc d'Arcos, montait 
avec le cardinal Trivulzio sur les hauteurs de ce magni- 
fique observatoire d'où 1 on aperçoit tout le panorama du 
golfe, sur le Pizzofalcone. Paul laissait avancer l'ennemi, 
les vaisseaux à la remorque des galères, jusqu'au moment 

(1) Mazarin à Condé. 25 août 1647 (Duc d'Admale, Histoire des princes 
de Condé, t. V, p. 546). 

(2) « Ordre à celuy qui commandera l'armée navalle. » 20 mars 1647 
(Guerre, Archives historiques 103, fol. 189 v"). — « Instruction donnée à 
^f^le prince de Condé s'en allant commander l'armée du Roy en Catalogne, 
du 6'= avril 1647 .. (B. N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 79). 

(3) « La course faite par sept vaisseaux français jusques dans le golfe de 
Kaplcs : » Gazette de France, 1647, p. 341, 366. — Lettre de Henri 
Arnauld, abbé de Saint-jNicolas, 22 avril (ChÉruel, Histoire de France 
pendant la minorité de Louis XIV, t. II, p. 363). 



GUEHRE DE 1 RENTE ANS 131 

OÙ la houle empêcha celles-ci de douhler Pile d'Ischia : 
alors, de tomber sur les vaisseaux espagnols, en essayant 
de les accrocher avec ses deux brûlots. La menace suffit 
pour amener leur retraite immédiate. 

Humilié et furieux. Ponce de Léon duc d'Arcos signifia 
au capitaine général Doria de retourner vaincre ou périr. 
Trois jours durant, les galères ne cessèrent de nous canon- 
ner il;, mais aussi de subir de meurtrières bordées. Le 
7 avril, de nouveaux renforts portèrent les forces de nos 
assaillants à treize vaisseaux (2) et onze galères. Satisfait 
de les avoir tenus toute une semaine en échec, d'avoir tué 
ou blessé quatre cents hommes, mis à mal une partie des 
galères et provoqué parmi la populace si mobile de Naples 
une commotion dont les effets ne devaient point tardera 
paraître, le chevalier Paul ne voulut point pousser l'au- 
dace jusqu'à la folle témérité. La nuit venue, au lieu 
de garder ses feux allumés comme il l'avait fait jusque-là 
pour narguer ses adversaires, il éteignit tout à bord et, 
s'éclipsant, revint au golfe Juan rallier le gros de notre 
armée navale. 

Il Non content d'avoir augmenté par un si fameux 
exploict la réputation de noz armes, Paul excita aussi par 
sa courtoisie et sa libéralité envers les Napolitains qu'il Ht 
prisonniers de guerre, une si forte estime pour le nom 
français dans les esprits de ces peuples-là, que c'est véri- 
tablement à luy qu'est deue la meilleure partie du mérite 

(L) Le Grand-Anqlais de 600 tonneaux commandé par Paul, le Saint- 
Thomas d' Aquin (800 tonneaux) du chevalier de La Perrière, le Triton, le 
Dauphin, le Faucon (400 tonneaux chacun) dos capitaines Fricainhaull, 
d'Hcnneville et de La Marthe. Les deu^ premiers avaient deux cent cin- 
quante et deux cent quatre-vinjfts hommes d'équipage, les autres cent quatre- 
vingt-dix (Archives Nat., Marine B''^, fol. 23, 24). 

(2) Entre autres le Chat Doté, de 500 tonneaux et vingt-quatre canons, 
navire hollandais à la solde de l'Espagne ^^B. N., Nouv. acq. franc. 2273(5, 
fol. J46). — Don Angcl de S.\avkdra, Insurrection de Naples en II) 17. 
trad. llervey de Saint-Denys. Paris, 1849, in-S", p. 26. 



132 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

des révolutions arrivées depuis parmy eux (l). » L'agita- 
tion devenait générale; par on ne sait quelle cause mysté- 
rieuse, au moment d'appareiller, la capitane espagnole 
périssait corps et biens le 12 mai. 

Or, le jeune duc de Richelieu, à la tête de vingt et un 
vaisseaux et de treize galères, cherchait à atteindre les dix- 
huit vaisseaux et les douze galères de la flotte napolitaine 
avant leur jonction avec Tescadre de Cadix. Aperçues le 
14 juin près des Bouches-de-Bonifacio, plus tard par le 
travers de Galvi, les galères de (jianettino Doria eurent le 
temps de se mettre à couvert dans le port de Savone, après 
avoir débarqué à Final deux mille soldats. Richelieu, qui 
les suivait, offrit de se battre galère contre galère en com- 
bat singulier. » Nous pourrons nous rencontrer un jour, et 
à l'oeuvre on reconnaîtra l'ouvrier (2), » répliqua Doria. 
La rencontre eût été immédiate, si Richelieu, — et » son 
jeune aage " eût été son excuse (3), — avait violé la neu- 
tralité et forcé l'entrée du port : mais la droiture dii bailli 
de Valençav, autant que l'impossibilité de franchir sous le 
feu des batteries une passe où deux galères entraient diffi- 
cilement de front (^j, nous fit respecter le droit des gens. 

Henri d'Estampes bailli de Valençay, parent de cet 
ft original aussy fier que brave " que Louis XIII avait bap- 
tisé le Mesdisant éternel (5), avait « pris place sur l'admirai 
pour y servir sans bruict ni esclat (6) ■.> comme l'homme 

(1) Lettres de Louis XIV. Novembre 1649 (H. Oddo, p. 96). 

(2) « Journal de ce qui s'est fait par les vaisseaux et gallères qui com- 
posent l'armée navalle du Roy, despuis le 15'^ avril 1647 que M^' le duc dei 
Richelieu, assisté de M. le grand prieur d'Auvergne, s'est embarqué » 
(Affaires Etrangères, Mémoires et documents 858, fol. 63, 70). Lettre de 
Du Quesne, etc. (fol. 158). 

(3) Mazarin au bailly de Valençay. 4 juillet (Ibidem, fol. 196). 

(4) Valençay à Mazarin. Toulon, 16 juillet (Ibidem, fol. 227), 

(5) Achille d'Estampes, bailli de Valençay, qui commandait la flotte 
royale en 1628 au siège de la Rochelle Tallema>t des RÉ-\ux, t. II, p. 472), 

(6) Valençay à Mazarin. Du bord de l'amiral en rade de Piombino, 
14 août (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 858, fol. 281). 



GUERRE DE TRENTE ANS 133 

H sur c|til Sa Majesté se reposait de tout le soin de la 
marine » . Un règlement des préséances promulgué pour 
« prévenir les contestations entre les chefs, " lui réservait 
une place d'honneur au conseil de guerre. 

L'état-major général était ainsi composé : Richelieu, 
général des galères, commandant en chef; Philippe Des 
Gouttes, lieutenant-général des vaisseaux. Le pavillon de 
vice-amiral flottait à la misaine du commandeur Jules de 
Montigny, chef d'escadre de Normandie, ou, à défaut, de 
Jacques Dunié, chef d'escadre de (Tuyenne (l). Au plus 
ancien des capitaines de vaisseau, à Jean-Louis de Mon- 
tagnac chevalier de Lignières. revenait le pavillon de 
contre-amiral; les chefs d'escadre de Bretagne, Provence, 
Dunkerque et Catalogne, — Launay-Razilly, Garnier. Du 
Quesne et Montade (2), — portaient cornette à lartimon. 
A. terre, les capitaines de Manicamp et de Fontenav-Rollet 
faisaient fonction de lieutenant-général et de maître de 
camp (3). 

Pour nos forces navales, que des renforts avaient portées 
à vingt-sept vaisseaux, dix flûtes et brûlots et vingt ga- 
lères (-i), s'offrait un splendide objectif : Naples. L'escadre 
qui la couvrait, — dix-huit vaisseaux et vingt et une 
galères, — avait été joindre à Cagliari l'escadre venue de 



(1) Jacques Duiné amenait du Ponant la Lune, le Tigre et le Léopard. 
Des instructions en date du 23 mars i647 lui prescrivaient d'éviter toute 
11 brouille avec les Anglais pour les saluts et honneurs de la mer à cause du 
pavillon " (BorÉly, Histoire du Havre, t. Il, p. 609). 

(2j Oui proteste contre I attribution d'un pavillon à un simple capitaine 
comme Lignières. 

(3) 11 Règlement du Roy sur le fait de la marine. » Amiens, 22 juillet 1()47 
[Archives >'at., Marine B-g, fol. I, et B*o, fol. 39. — Kdits, déclarations, 
règlcnjens et ordonnances du roj sur le fait de la manne. Paris, 1077, 
in-4°, p. 9). 

(V) Archives Nat., Marine B*o, fol. 32. — i. Journal de ce qui s'est passé 
en l'armée navalledu Roy despuis le 21""' juillet 1647 qu'elle s'est remise à 
la mer jusques au 17'"* d'octobre qu'elle est arrivée aux isles d'Hyères » 
(Ibidem, fol. 43). 



134 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Cadix. Nous comptions contraindre « la flotte espagnole à 
suivre les routes de la Françoise; et alors la vraye intelli- 
gence du mestier eût fait cognoistre si l'on devoit bazarder 
le combat (1) » . De Gênes le cardinal Grimaldi, de Piom- 
bino le gouverneur de la place nous incitaient à paraître 
immédiatement devant Naples. 

Un événement considérable venait de s'y passer. Aux 
paysans napolitains qui refusaient de verser l'impôt ayant 
vendu jusqu'à leur dernier meuble, le duc d'Arcos avait 
répondu : « Vendez vos femmes et vos filles, et pavez (2). <> 
La populace exaspérée l'avait pavé le 16 juillet en le mas- 
sacrant. Un pêcheur nommé Masaniello, diminutif de 
Tomaso Aniello, et un armurier, Gennaro Annese, étaient 
à la tête de l'insurrection. Au lieu de profiter de ce coup 
de fortune pour venir en allié occuper Naples, le bailli de 
Valençay n'y vit qu'un motif de s'en éloigner. 

Il C'est un fruit qui n'est pas encore meur, disait-il, je 
ne voy que deux moyens de profiter de ces rébellions : 
préparer une armée pour faire la conqueste à vive force; 
ou joindre de la peau de renard à celle du lyon, en aten- 
dant de voir un party formé de la noblesse contre le peuple, 
et prendre le costé du plus foible. L'on entretiendra une 
guerre civile qui nepeutestre qu'avantageuse à la France.» 
En attendant, pour que « l'armée travaille avec solidité, 
elle ira en diligence en Catalogne; elle y consolera par sa 
présence ces peuples; et qu'ensuitte elle aille sur les eaux 
de l'armée navale d'Espaigne et à sa queste; quoi qu'il 
arive, ce voiage sera glorieux '> . Or, qu'indiquait-on 

(1) Valençay à Mazarin. Toulon, 8 juillet (Affaires Etrangères, Mémoires 
et documents 858, fol. 199). — Du Hamel à Mazarin. Toulon, 21 juillet 
(Ibidem, fol. 235). 

(2) Joseph Reinach, Recueil de.t insti-uctions données aux ainbassadeias 
et ministres de France. Naples et Parme. Paris, 189«3, in-8°, p. csx. 

(3) A Mazarin. « Du bord de l'amiral, en rade de Pioinbino, ce 14 aoust» 
(Affaires Étrangères, Mémoires et documents 858, fol. 281). 



GUERRE DE TRENTE ANS 135 

comme le but possible de la campagne? Le port de Penis- 
cola en Catalogne, une « petite place sur une péninsule 
voisine de Bineros (l) » . Pour un armement aussi formi- 
dable que le nôtre, c'était une dérision. L'emploi qu'on en 
fit fut plus dérisoire encore; deux mois se passèrent à 
évacuer ;i la Spezia les troupes de la garnison de Piom- 
bino (2), jusqu'au moment où l'on apprit la jonction des 
escadres ennemies (3). Don Juan d'Autricbe avait profité 
de notre inaction pour passer de Tarragone à Naples, sans 
avoir à livrer bataille (4). Et il tentait aussitôt d'intimider 
par un bombardement la populace napolitaine. Il ne 
réussit qu'à l'e-xaspérer. Le 24 octobre 1647, la Répu- 
blique était proclamée. 

Il Des larmes de sang aux yeux », les Napolitains se 
tournèrent vers la France pour la défense de leurs li- 
bertés (5 . i> On examina dans le Conseil en présence de 



(i) Le chevalier Garnier à Mazarin. Golfe (]c la Spezia, 6 septembre 
(Affaires Etrangères, Mémoires et documents 858, fol. 316). 

(2) Valençay à Mazarin. Golfe de la Spezia, 5 septembre (Ibidem, 
fol. 308). 

(3' Valençav à Mazarin. Golfe de la Spezia, 28 septembre (Ibidem, 
fol. 351;. 

(4) Par un ordre daté de Tarragone, le 26 juillet, il avait pris toutes ses 
dispositions en vue d une rencontre avec notre flotte (F. DuRO, Armada 
espanola, t. IV). 

(5) Adresse du peuple de Naples et de Gennaro Annese au duc de 
Guise. 24 octobre 1647 (Les Mémoires de feu Monsieur le duc de GciSE. 
Paris, 1668, in-8°, p. 55). — Mémoires du comte de ModÈne sur la révo- 
lution de Naples en 1647, éd. par J.-B. Miellé, 3' édition. Paris, 1827, 
2 vol. in-S". — A. CnÉRUEL, le Bue de Guise à Naples. Paris, 1875, in-S". 
— J. I.oiSELKL'B et G. B.\GUENAULT DK PrciiESSK, l'Expédition du duc de Guise 
à Naples : lettres et instructions diplo7nati</ues de la Cour de France (16-17- 
1648). Paris, 1875, in-S", p. 205. — Galeazzo Gu.aluo Priorato, Histoire 
des révolutions et mouvemens de Naples arrivées pendant les années 1647 
et 1648. Paris, 1654, in-4''. — Relazione délia i/uerra di Napoli .. nella 
ter:.a rivoluzione a 5 ottohre 1647, éd. par Camillo Mi.meri Riccio, dans 
l'Archivio storico per le provincie napoletane, t. II {1877\ p. 6(). — 
Diario di Francesco Capecelatho contenente la storia délie cose arvcnute 
nel reame di Napoli neqli anni 1647-1650, éd. dal marchese Angelo 
Gra.mïo. Napoli, 1852, in-8°, t. II, p. 350. 



136 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

la rcyne lequel des deux partys seroit plus avantageux, 
ou que les Napolitains se donnassent au Roy ou que ils 
eslussent un Roy particulier soubz la perpétuelle protec- 
tion de la France. » Mazarin songeait au vainqueur de 
Rocroi, de Fribourg et de Nordlingen, à Condé. Mais déjà, 
un homme n de peu d'expérience et de pratique dans le 
maniement des affaires» avait pris position (I). 

Le petit-fils du Balafré, un ancien ecclésiastique plu- 
sieurs fois marié, Henri de Lorraine duc de Guise, s'était 
embarqué avec une poignée d'hommes à Fiumicino, avait 
esquivé la poursuite des galères de garde aux îles Ponza 
et, passant audacieusement au travers des croiseurs espa- 
gnols, avait débarqué tout seul au milieu des insurgés qui 
lui firent un accueil triomphal. Quelques semaines plus 
tard, il tient la campagne et propage le mouvement insur- 
rectionnel le long du golfe et du côté de Capoue. 

« L'arrivée de notre armée navale sera la crise de la 
maladie qui sauvera l'infirme ou l'achèvera i'2). » Sur 
l'ordre pressant de INIazarin (3), le duc de Richelieu est 
disposé à livrer bataille : il a fixé » par escadres " l'ordre 
de combat (4), ayant lui-même la consigne de " déférer 
entièrement " aux avis de sej conseillers, Valençay et Des 
Gouttes (5). Mais il n'a plus ni les galères, paralysées par 
la saison hivernale, ni les galions portugais, en radoub à 
Livourne. Il n'a que vingt-sept voiliers, Don Juan d'Au- 



(1) Mazarin au marquis de Fontenay-Mareuil, ambassadeur à Rome. 
7 octobre et 28 novembre 1647 (A. Chércel, p. 9). 

(2) Hugues de Lionne à Fontenay-Mareuil. 16 décembre (A. Chérukl, 
Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV, t. II, p. '*0%), 

(3) Au bailli de Valençay. 4 octobre (Affaires Etrangères, Mémoires et 
documents 859, fol. 10). 

(4j «Ordres par escadres que doibt observer l'armée navalle de Sa Majesté 
4ant pour la marche que pour un combat » , signés du duc de Richelieu à 
bord de l'amiral, 24 novembre (Ibidem, fol. 130j. 

(5) Louis XIV au duc de Richelieu (Mémoires du comte de ModÈne, éd. 
J.-B. Miellé, 3' éd., t. II, p. 117). 



GLKRllE DE TItKNTK AXS 137 

triche en a quaranlc-liull el viii.;jt-cleux galères (I i en fac- 
tion près du Gastel-Nuovo et du Château de TOEuf, derniers 
soutiens à Naples d'une domination branlante. 

Un coup de surprise faillit nous rendre maîtres de la 
position. Le 18 décembre 1647, les Napolitains avaient 
aperçu dans le lointain des vaisseaux qu'ils prirent pour 
une escadre espagnole. Le château de l'OEuf, les navires 
en rade saluèrent. On ne répondit pas. C'étaient les Fran- 
çais -2 . Flanqué à droite de Dumé et Garnier, à gauche de 
Montade et Du Quesne, le duc de Richelieu se déplovait 
en bataille près du château de l'OEuf, a portée d'une ving- 
taine de vaisseaux à demi désarmés (3). Les soldats de 
garde aux tranchées, les compagnies espagnoles (jui 
tenaient tête aux insurgés dans la via di Toledo, de 
pauvres diables alléchés par une promesse de deux ducats 
s'embarquaient en hâte sous le commandement de Fran- 
cisco Diaz Pimienta et Doria d'Avello. Emu de la gravité 
de la situation, le Conseil avait supplié Don Juan d'Au- 
triche de ne point s'exposer. 

Au lieu de brusquer l'attaque, le bailli de Valençay 
palabra avec les insurgés. Une fausse manœuvre, — l'an- 
nonce que la France voulait substituer au régime républi- 
cain un gouvernement aljsolu, — jeta parmi eux l'émoi (4). 
— Battez d'abord la Hotte espagnole, lui dirent-ils (5). Et 

(1) Chiffres tlonnés par l'annaliste napolitain édité par MiMKni lliccio. 

(2) D'après le même annaliste. 

(fj) « Journal de ce qui s est faicl et passé par I armée navallc cin l{oy 
commandée par M^f le duc de Richelieu au voiajje de ISaples » (Archives 
Kat., Marine B^o, fol. 5i : publié par J.-B. Miklle, Mémoires du comte 
(le MoDÈNE, 3* éd., t. II, p. 133). — Les combats donnés sur mer entre 
l'armée navale de France commandée par le duc de Richelieu, général des 
(jallères de France, et i armée navale d' Expagne, commandée par Don Juan 
d'Autriche, novembre 1647-janvier 1648. In-fol. — Galeazzo Gtaluo Prio- 
BATO, p. 92. 

(4) Le P. Flaminio Magnati au cardinal lirancaccio. Naples, 23 décembre 
(Capkcel.\tro, t. II, p, II, p. 236) 

(5^ Teodoro a Meyden au cardinal Rranca(;cio (Ibidem, p. 247). 



138 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Henri de Guise de se proclamer défenseur de la Liberté, 
généralissime et duc suprême de la République (1), pour 
éviter qu'on lui « enlevât le jeu des mains " . 

La surprise est manquée. Par surcroit, l'ouragan chasse 
notre flotte vers le fond du golfe : la division Dumé (2) 
attaque, le 21 décembre, trois vaisseaux de guerre et deux 
transports que cinq galères d'escorte ont abandonnés à 
Castellamare di Stabia. Epaulés par les troupes du maître 
de camp Miguel d'Almedia, les équipages espagnols, qui 
appartiennent à la redoutable brigade de Dunkerque et à 
la division de 1 amiral Balague de Raguse (3), soutiennent 
pendant deux heures notre feu : le chevalier Garnier vient 
à la rescousse du vice-amiral Dumé avec le chevalier Louis 
Charbonneau de L'Eschasserie, capitaine du Soleil, dont 
un boulet emporte la tête. Mais les Espagnols sont à bout : 
les trois vaisseaux de guerre, qui ont à bord cent cinq 
bouches à feu, se font sauter : des transports qui appar- 
tiennent à Yincenzo de Médicis, l'un s'échoue, l'autre est 
pris. Furieux d'avoir vu massacrer des parlementaires 
envovés par eux, les marins français bombardent Castel- 
lamare que nos mousquetaires aidés des insurgés d'Ippo- 
lito Pastina vont enlever, quand dans la nuit la Hotte 
ennemie est signalée. 

Feux allumés et vent en poupe, Don Juan d'Autriche 
vient avec toutes ses forces, à l'exception de neuf galères 
que la houle a empêchées de quitter l'abri de Baio. « Avec 
une vitesse merveilleuse, » Richelieu coupa la ligne 
ennemie en deux, isolant des vingt-quatre vaisseaux de 
Borja et Doria de Tursi le petit groupe qui entourait Don 

(J) Proclamation du duc de Guise. Naples, 24 décembre (Ibidem, p. 248''. 

(2) La Lune, le Triomphe, le Triton, le Cardinal, le Tiqre el l Elheuf, 
l'oniniandés par Jacques Duuié, Menillet, Villeinoulin. Du Cluseau, Vieux- 
Marchais et Montenay. 

(3) Capecelatro, t. II, p. 361. — Lettres de Mazabis, t. II, p. 559, note. 
— Mémoires du comte de ModÈne, 3'^ éd., t. II, p. 294. 



GUERRE DE TRENTE ANS 139 

Juan d'Autriche, l'amiral Francisco Diaz Pimicnta, (iiu- 
seppe Caracciolo, prince d'Athènes, commandant la Réale, 
quatre bâtiments dunkerquois et un l)rù!ol ,1). 

La mêlée commencée près de Capri fut très violente. Le 
Saint-Louis de Garnier attaquait à portée de pistolet deux 
bâtiments; et son artillerie admirablement dirigée par 
ringéi-iieur Blondel coulait le vaisseau portant le guidon 
de l'escadre de Dunkerque. Pimienta, dont un boulet parti 
du Soleil avait abattu le pavillon, pensa atteindre le duc 
de Kichciieu en lui détachant dans le flanc v\n brûlot. 
Mais le chevalier Paul, l'un des matelots de l'amiral, mit 
son Grand-Anglais en travers pour couvrir son chef (2). 
Richelieu fonçait sur Don Juan d'Autriche : à son bord, 
une foule d'officiers supérieurs le secondaient, Des Gouttes, 
Yalençay, Lusseraye, Rhodes, Rothelin, la Marte, Haute- 
feuille, La Ghesnaye, La Rochefoucauld, Du Hamel, Bois- 
dauphin, etc. ; il ne fut pas jusqu'à un volontaire de quinze 
ans, d'Inquessand-Hocquincourt, qui ne se distinguât 
pendant l'action. Mais Don Juan d'Autriche rompait vers 
î^aples, le mât d'artimon cassé, la Réale très éprouvée par 
la mise hors de combat de nombreux volontaires 3). Le 
Haufrage du San Juan sur les récifs du château de l'OEuf 
et d'un autre à la Chiaja porta les pertes des Espagnols à 
sept cents hommes : nous, nous n'en perdions que cent 
vingt. 

Glorieuse sans doute, livrée ^ sans avoir ni ports ni 

(1) Aux termes des instructions données par Don Juan d'Autriche, les 
vaisseaux amiraux étaient couverts chacun par deux matelots. Tarragonc, 
26 juillet 1647 (F. Duro, t. IV, p. 382). — Galeazzo Gualdo Pbioeato, 
p. 97. 

(2) L'escadre propre à l'amiral framais comprenait le Grand-Aniflais, 
le Dunker(juois de Cabaret et l' Emineut de Bassompierre, avec le brûlot le 
Saint-Fernattd (Affaires Étrangères, Mémoires ut doeinnents 859, toi. 130). 

(r>) Capechlatro, t. II, p. 370. — Flaminio Magnati et Alberto Brancaceio 
au cardinal Brancaceio. Naples, 23 et 26 décembre {Ibidem, t. Il, p. il, 
235, 237). 



140 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

mouillages » à des forces triples (l), l'action n'avait rien 
de décisif. Invité à la recommencer et à attirer l'ennemi 
au large pendant que le duc de Guise attaquerait en ville, 
Richelieu esquissa par deux fois, le 29 décembre 1647 
et le l" janvier 1648, une attaque puis une retraite vers 
l'île Nisida et vers Castellaniare. Mais chaque fois, Don 
Juan évita le contact. Et faute d'abri, ce fut Richelieu 
qui se trouva forcé, le 5 janvier, de quitter le golfe, sans 
avoir débarqué la batterie offerte par la France aux insur- 
gés, sans leur avoir fait savoir qu'il avait dix-huit cents 
hommes pour les appuyer. L'objectif de la campagne était 
manqué. 

Mazarin en fit d'amers reproches à A^alençay (2) : 
« N'avoir point desfaict l'armée ennemie, — comme nous 
pouvions le faire à l'abord, — de peur du canon des for- 
teresses, avoir fait mystère aux Napolitains du fait que 
toute l'armée estoit à leur disposition, estre parti de ces 
mers, sans donner cœur au peuple par l'espérance de nous 
revoir bientost, enfin avoir laissé l'armée d'Espagne aux 
postes d'où il y avait ordre de la chasser ou de ^ périr, 
estoient de justes sujets de plaintes. » 

L'issue de l'aventure ne le prouva que trop. Notre pres- 
tige était ruiné à Naples. On faisait courir le bruit — et 
ces populations crédules y ajoutaient foi — que notre 
flotte venait recevoir « l'argent caché sous des fruits 
que Dom Juan d'Autriche envoyait à Mazarin (3) h . Le 
6 avril 1648, la restauration espagnole à Naples était un 



(J) Louis XIV au duc de Richelieu. 24 janvier 1648 (Affaires Étrangères, 
Mémoires et documents 860, fol. 30, 31). 

(2) Le 1" février (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 859, 
fol. 206). — Brienne au marquis de Fontenay. 24 janvier (Loiseleur, 
P-26i). 

(3) Lettre d'un gentilhomme romain à un Français dans le Recueil de 
diverses pièces qui ont paru durant les mouvemens derniers de Vannée 1649. 
1650, in-4», p. 518. 



GUERRE DE TUEMi: ANS Ui 

fail accompli au cri de u la I^aix! Point de {jabelles! " Le 
duc de Guise, alors à Nisida, prenait la fuite, mais tom- 
bait prisonnier il i . 

Nous i^ardions Tillusioa que « délivrés de Tembarras de 
M. de Guise, les choses pourraient se renouer avec plus 
de succès qu'auparavant {2) », qu'un prince à l'esprit 
délié comme Thomas de Savoie réussirait et que son 
intrépidité suppléerait à son ignorance de la marine (3). Au 
duc de Richelieu furent adjoints, <i pour sonder le gué, » 
un prélat italien et un maréchal de camp comme diplo- 
mates : le cardinal Grimaldi et Bernard de Besançon sieur 
Du Plessis. Nos forces, celle fois, étaient bien supérieures 
à l'escadre de couverture qui protégeait Naples. Nous 
avions dix-neuf galères contre les dix du j)rince d'Avello, 
douze vaisseaux contre dix. Mais aucune commotion ne se 
produisit à l'apparition de notre Hotte le i juin. 

L'insurrection avait été décapitée; « les esprits, quoique 
fort émus, demeuraient sans agir; » Doria d'Avello se con- 
tentait de suivre nos évolutions sans s'engager. Le cheva- 
lier Paul, une fois de plus, mit en relief a son bon mari- 
nage, sa vigilance et sa résolution» légendaires. Le 8 juin, 
il coupait la route à deux vaisseavix, en acculait un sous 
le canon de Pouzzoles et l'approchait à portée de mous- 
quet; malgré le feu d'une batterie amenée de Naples et 
d'un millier d'hommes qui bordaient la côte, il l'enlevait 
après deux heures d'un combat où la frégate de Vieux- 
Marchals lui avait prêté un énergique appui. L'autre vais- 



(1) Cf. la Prise des villes fie Salerne, Nocera, la Cava, de la tour de la 
Nonciata, de Pozzunlo et de plusieurs autres dans le royaume de Aaples 
par M. le duc de Guise es années 1647 et 16 18. In-fol. 

(2) Du Plessis-Besançon à Mazarin. Toulon, il avril (Mémoires de De 
Plkssis-Besani.ox, éd. du comte lloniiit; dk Hkaicaihk. Paris, 18U1, iii-8", 
p. 301). 

{^^) Mazaiin au cardinal Grimaldi. 8 mai [Lettres de Ma/.aiu>, t. III, 
p. 114). 



U2 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

seau, un transport également, avait été capturé par la 
frégate d'Apremont (l). 

Ce fut le seul fait saillant d'une croisière de quinze 
jours. Yincheguerre et Baillebaut avaient représenté au 
conseil que, « si on n'avait pas la terre à faveur, » lès 
galères risquaient d'être drossées par la tourmente; or, 
avec les seuls détachements des régiments de Montpezat et 
Perrault, on ne pouvait enlever la place de Casteilamare, 
que défendaient six cents Espagnols. 

Le duc de Richelieu revint donc attendre à Tile d'Elbe 
le prince Thomas de Savoie, commandant suprême des 
forces de terre et de mer (2), qui amenait vingt-trois vais- 
seaux, huit brûlots et deux flûtes f3), deux mille cinq 
cents fantassins et cent soixante-dix cavaliers (4). Pour 
armer cette grosse flotte, Mazarin avait « demandé comme 
l'aumône à des particuliers (5) » ; une crise de chef lui 
faisait quêter des conseils au prince de Gondé (6). Mais il 
attendait, en retour, une action décisive qui " réduirait 
les Espagnols à consentir à la paix généralle " : et il 
se berçait de l'espoir que » leur domination violente ne 
pourrait estre davantage suportée par le peuple très 
fidèle de Naples qui réclamait incessamment nostre 

(1' Du Plessis-Besançon à Mazaiin. De la rade du Pausilippe, 7 juin — 
Casteilamare, 11 juin (Mémoires de De PLESSis-BESiMios, p. 309). — Pen- 
nautier à l'abbé de Saint-Nicolas. Du Brézé, dans le golfe de ^^aples, 
12 juin (LoisELEUR, p. 336, note). — « Instruction de M^'' le cardinal au 
sieur Du Plessis-Besançon s'en allant à 2^aples, en mars 1648 » (Joseph 
Reinach, p. 16). 

(2) Suivant lettres patentes du 8 mai (B. N., Franc. 4223, fol. 14). 

(3' Le Rou.x d'Infreville à Mazarin. Toulon, 6 juillet (Archives Nat., 
Ma7ine B3^ fol. 347). 

(4) Une liste des détachements embarqués en mai à Toulon, cavaliers de 
Brissac, puisses de Reding, fantassins des régiments de la Marine du 
Levant, Du Gua, d'(J.\elle, se trouve dans le ms. B. ?s., Mélanges Colbert 
62, fol. 433. 

(5j Mazarin à Gondé. 30 avril et 21 mai (Duc d Aumale, t. V, p. 572 
et 575). 

(6) Mazarin '^'Condé. 28 mai {Ibidem, p. 526). 



GU El! HE DE TRENTE ANS I43 

secours (l) ». Le j)riiice de vSavoie avait ordre de livrer 
bataille, même s'il avait une demi-douzaine de vaisseaux 
de moins que ses adversaires (2). Et à l'estime de Mazarin, 
même réunies, les Hottes de Naples et de Cadix ne 
dépassaient guère la nôtre (3). 

Sur ces espoirs chimériques soufHa la triste réalité. Du 
vaisseau amiral, le maréchal de camp Du Plessis-Besançon 
écrivait (4) : « Pour conquérir une si belle pièce » que le 
royaume de Naples, nous manquons de troupes. <* Dix 
mille hommes effectifs, le quart de bonne cavalerie, une 
somme notable d'argent comptant et un général de répu- 
tation, " voilà ce qu'il faudrait. Il aurait fallu Condé. Mais 
Condé était à l'armée du Nord. 

L'imposante démonstration de nos soixante-dix voiles 
devant Naples, le 6 août, ne provoqua « ni émotion, ni 
soulèvement » . L'île de Procida à l'entrée du golfe fut 
occupée comme base d'opérations (5); et la flotte prit, le 
9 août, la route de Salerne. La montagne borde comme 
une muraille la côte nord : dans l'une des rares brèches 
qui s'y ouvrent, à Vietri, débarquèrent dix-neuf cents 
matelots de Montade et des capitaines de galères de 
Sainte-Maure et de Vins, que suivirent avec deux pièces 
lourdes quinze cents hommes des régiments de Sault, 
Perrault et Montpezat. Nos matelots, poussant les Espa- 
gnols l'épée dans les reins jusqu'à trois cents mètres des 
remparts de Salerne, s'installaient à cheval sur la route 

(1) Lettres de Louis XIV nommant commandant en chef le prince de 
Savoie, 8 mai (B. X., Franc. 4223, fol. 14; Guerre, Archives histori- 
ques 3786, fol. 236). 

(2) Ordre de Louis XIV. 15 juin (Giiei-io, Archives liigtoriques 107. 
fol. 314). 

(3) Quarante vaisseau.x, 8 brûlots et 29 galères d'Espagne contre 40 à 42 
vaisseaux, 10 brûlots et 21 galères de France (Mazarin à Condè, 28 mai). 

(4) Rio, ile d'Elbe, 3 juillet: et Porto-Longonc, i'i ^uiWct (Mémoires de 
Du Pl?:.<sis-Besam:ox, p. 324, 331). 

(5) Mémoire pour la Cour. Procida, 7 août (Ibidem, p. 333). 



144 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

qui mène à la Gava. Montade était blessé, le capitaine de 
vaisseau de Lusseraye était tué, les capitaines de vaisseau 
François de Bassompierre, de Salenove et de Mesgrigny 
avaient des blessures. A part le concours de la bande de 
Polito Pastina, nous ne rencontrions que de » la froideuru 
parmi la populace. Avisé que trois mille hommes arri- 
vaient de la Gava au secours de la garnison de Salerne, le 
prince Thomas de Savoie décampa dans la nuit du 13 
au 14 (1). Puis il évacua Procida et revint à Toulon. 

La démoralisation avait gagné nos marins : ils se muti- 
nèrent et blessèrent à bord de l'amiral deux capitaines (2). 
Le fàcheu.x exemple que donnaient par leurs altercations 
le général des galères et le contre-amiral de Montade, 
n'était point de nalui'e à maintenir la discipline (3). Il ne 
pouvait plus être question » d'aller chercher l'armée enne- 
mie pour la combattre et agir ensuite aux costes de Gata- 
lop'ne (4) )) . Il fallut désarmer. 

Ainsi huit l'aventure napolitaine où nous avait lancés 
Mazarin. « Si le cardinal de Richelieu eût été vivant, elle 
eût eu une bien plus grande suite (5). » 

Elle avait immobilisé toutes nos forces navales, quelques 
frégates garde-côtes exceptées (6), dans un moment où 

(i) Mémoire pour la Cour. De la rade sous Procida, 16 août {Mémoires 
de Du 1^lkssis-Bks\nc;on, p. 335). 

(2) Fricanibault et La Boche. Dépêches de Le Roux d'Infreville. Toulon, 
5 et 12 octobre (Archives Nat., Marine B^;, fol. 383 : B. N., Nouv. acq. 
franc. 9390, fol. 15). 

(3) Louis XIV au duc de Richelieu. 8 août (Affaires Etrangères, 
Mémoires et documents 860, fol. 117, 120). 

(4) Ordre du 15 août rapporté le 2 septembre (Ibidem, fol. 140). 

(5) MONTGLAT. 

(6) Instruction au commissaire De Gorris d'armer les frégates Marquise et 
Charité avec une flûte pour amener 400 soldats à Calais, 3 avril 1648 
(Archives Nat., Marins, B*.^, fol. 60). — « Estât des vaisseaux de guerre qui 
servent à l'escorte " des convois de sel pour Brouage et des convois de vin 
pour Bordeau.x : le Saint-Michel, 20 canons, 70 hommes, capitaine Charles 
Le Kov Dumé; le Don-de-Vieu, 26 canons, 100 hommes, Adrien Gode- 
froy de Nipiville; V Affection j-enaissante de Dieppe, 16 canons, 70 hommes, 



GUERRE DE TRENTE ANS I.45 

rennemi, servi par les menées de la duchesse de Chc- 
vreuse, méditait un coup de main du côte de la Rochelle 
ou de Saint-Malo (I). Il fallut >< en grand secret » consti- 
tuer une petite flotte pour paralyser, par le blocus de 
Nieuport, l'appareillage des contingents ennemis (2). 

La marine hollandaise n'était plus aux côtés de la nôtre. 
Au congres de diplomates qui depuis quatre ans s'efforçait 
en Weslphalie d'asseoir le statut de l'Iùirope, l'Espajnie 
avait fini par reconnaître, le 30 janvier IG4H, un fait de 
longue date acquis, l'indépendance des Provinces-Unies. 
La crainte de l'hégémonie maritime de la Suède dans les 
mers du Nord, où le traité d'Osnabruck allait lui donner 
la Poméranie, avait rapproché de l'Espagne les États- 
généraux (3). Et la Hollande s'était faite le courtier mar- 
ron de l'ennemi. Les vaisseaux qui s'assemblaient à Nieu- 
port pour jeter deux ou trois mille Espagnols sur nos 
côtes, avaient été secrètement frétés en Hollande (4). L'un 
des bâtiments qui avait combattu devant Naples contre le 
chevalier Paul, était hollandais (5). Et de riches cargai- 
sons se dérobèrent à nos coups en se plaçant sous le pavil- 
lon neutre (6). 

L'éclipsé de notre alliée avait eu de plus graves consé- 
quences encore. Avant d'avoir traité avec elle, l'Espagne 

Jacques de Sennes , 2 frégates île 26 et 12 pièces. 150 hommes, Jacques 
Carel de Meautrix (B. N., Mélanges Colbert 62, fol. 431). 

(1) Mazarin à Condé. 6 juin (Duc d'Admale, t. V, p. 588). — Mazarin 
au comte du Daugnon. 14 juin (^Lettres du cafdinal Mazabin, t. III, p. 139) 
— L. Batiffol, la Duchesse de Chevreuse. Paris, 1912, in-8''). 

(2) Mazarin à Condé. 9 septembre (Duc d'Aum.\le, t.V, p. 639). 

(3) Mazarin à Servien. 5 juin 1648 [Lettres du cardinal Mazaiun, i. 111, 
p. 129). 

(4) Mazarin au comte Du Daugnon. 14 juin (I/)iilevi, p. 139). 

(5) Le Chat Dore, intercepté plus tard par Du (Juesne. Dépêche <le Du 
Quesne à bord du Jupiter, Cap de Gâta, 10 novembre (B. iS., Nouv. acq. 
franc. 22736, fol. 146). 

(6) L'Apollo, par exemple, transportait une cargaison espagnole d'un 
million Dépêclie de Le Boux d'Infroville. 17 mars 1649 (B. N., Nouv. 
acq. franc. 9390, fol. 25). 

V. 10 



146 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

inclinait à parler de paix avec nous et à nous abandonner 
les présides de Toscane, Piombino et Porto-Longone. 
Après le 30 janvier, le plénipotentiaire Penaranda reçut 
de tout autres directives (1). Il quitta le congrès de 
Westphalie. Alors que l'empereur d'Autriche, sous la 
pression des armées de Turenne et de Wrangel, consentait 
le 24 octobre 1648 à nous reconnaître comme frontière le 
Rhin, le roi catholique refusait de souscrire à l'abandon 
de Dunkerque et du Roussillon. 

« Avec les Espagnols, le flegme, la patience et une pru- 
dente dissimulation, toutes qualités peu ordinaires au 
Français, sont du tout nécessaires, » disait Richelieu à 
Mazarin (2). Le cardinal italien avait négligé l'avis. 
Outrant la pensée de son illustre prédécesseur, à nos plé- 
nipotentiaires en Westphalie il avait donné comme con- 
signe d'obtenir, par la dévolution des Pays-Bas espagnols, 
l'extension de nos " frontières jusques à la Hollande et, du 
côté de l'Allemagne, jusques au Rhin, formant à la ville 
de Paris un boulevard inexpugnable (3). " La réponse 
avait été une tentative d'invasion. Dans une vigoureuse 
riposte, Condé répétait dans les plaines de Lens, le 
20 août 1648, sa victoire de Rocroi. Mais déjà l'Espagne 
retournait contre nous l'arme dont l'avait frappée Riche- 
lieu : la guerre civile. L'une des premières victimes en sera 
précisément le vainqueur de Lens. 

(1) Mazarin à Sersien. 29 mai 1648 [Lettres du cardinal Mazap.is, t. III, 
p. 122). 

(2) Fin janvier 1642 [Lettres de ^icii^i^iv.^: , t. VII, p. 898). 

(3) 20 janvier 1646 {^Lettres du cardinal Mazarin, t. II, p. 710). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGA'E 



(1648-1659) 



LA FRONDE P A K LEM E.\ T A I R E 

Le '2ô août 1648, rémeute grondait à Paris et donnait 
îomme triste lendemain à la Victoire de Lens la Journée 
les Barricades. A la guerre de Trente Ans rjui avait re- 
rempé dans une longue lutte contre l'étranger les énergies 
lationales, succédait une guerre intestine qui les dissipa. 
De la Fronde, — jeu d'enfants interdit par la police, — le 
loni dil assez la futilité. Se posant en tuteurs de l'autorité 
'oyale, des collectivités ou des particuliers, au lieu d'obéir, 
voulurent régenter. Et la souplesse italienne du premier 
iiinistre ne fut pas en mesure de leur imposer le respect. 

La cause du mal, — elle est à la base de [)lus d'une révo- 
ution, — ce fut la quasi-banqueroute de l'Etat. Une des 
Tiesures prises pour v pallier, la création de nouvelles 
charges judiciaires à vendre, déclancha contre le pouvoir 
out l'appareil de la justice qui chercha à accommoder aies 
)rdonnances royaux avec la guerre civile. " Atteints dans 
eurs bourses, les parlements refusèrent l'enregistrement 
lesédils etpar « l'arrêt d'union» revendiquèrent le contrôle 



148 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

de l'impôt. Leur résistance, en l'absence des États généraux 
qu'on ne convoquait plus, les posa en défenseurs de l'inté- 
rêt général. Les villes où ils siégeaient, Paris, Bordeaux, 
Aix, Rennes, Rouen, prirent parti pour eux. La révolte 
obligea de rappeler les armées des frontières pour bloquer 
la Capitale, que la Cour avait quittée (1). 

Quand Paris, après un investissement de deux mois, 
ouvrit ses portes à Condé, quand la paix de Rueil, le 
12 mars 1649, désarma les rebelles parisiens par des conces- 
sions pleines de faiblesses, un mal irrémédiable était fait. 
Les Espagnols avaient mis à profit notre désarroi pour re- 
prendre une à une nos conquêtes de la Flandre maritime. 
Et ils se tenaient aux aguets de nouvelles défaillances pour 
s'infiltrer en France sur de nouveaux points. Car l'esprit de 
fronde se glissait parlout. La veille de la paix de Rueil, le 
parlement de Rennes (2) interdisait aux Etats de Bretagne 
d'obéir à la convocation du gouverneur. 

La marine tout d'abord se laissa peu entamer. Quand 
les parlementaires d'Aix osèrent prendre en otage le gou- 
verneur de Provence, Louis de Valois comte d'Alais, tout 
ce qu'il v avait d'officiers de marine à Toulon, dans un 
sursaut d'indignation, lui u offrirent leur service pour 
ayder à soustenir l'auctorité du Roy. » Et l'intendant du 
lieu d'ajouter : « Les consuls et les principaux habitans 
respondent, jusques à la dernière goutte de leur sang, de 
leur fidélité. " Précieuse disposition d'esprit dans ^ une 
ville des plus importantes de l'Estat, puisqu'elle renferme 
toutes les forces navales de la France et deux mille pièces 
de canon avec tout leur attirail (3). " Elle déjouait les cal- 



(1) Duc d'Aumale, t. V, p. 307. 

(2) Barlhéleiny Pocquet, Histoire de Bretaque. Rennes, 1913, in-4% 
t. V, p. 423 

(3) Dépêche de l'intendant Le Houx d'Infreville à Brienne. Toulon, 
4 janvier 1649 (Archives INat., Marine B^.). 



I,A GUERRE AVEC L'ESPAGNE U9 

culs des frondeurs qui escomptaient leurs intelligences en 
Provence pour «i s'emparer des trente vaisseaux et galères 
du Roy (11. V Celait l'instant où, le (> janvier 1G49, Anne 
d'Autriche quittait Paris pour se réfugier à Saint-Germain. 
L'intendant de la marine à Toulon s'inquiétait de la fai- 
blesse de la Cour : a Le long temps que l'on est à remé- 
dier à cette révolte, écrivait-il (2), alentit l'ardeur de ceux 
qui s'offrent à lui faire quitter les armes, pourveu qu'il y 
ait à leur teste quelque général d'armée. Si Marseille se 
déclare pour le parlement, elle attirera avec sov le reste 
de la province (3). " Et que de dangereu.x: exemples 
s'offraient à elle ! 

Il Finassant à la mode et selon le génie du pavs(i , " le 
parlement de Rouen avait asservi à sa cause le gouverneur 
de Normandie, Henri d'Orléans, duc de Longueville. Re- 
levé de ses fonctions, le duc avait appelé aux armes la 
noblesse normande (5), repoussé son successeur Henri de 
Lorraine, comte d'Harcourt, et entrepris la conquête des 
jilaces Hdèles au roi (6). Le Havre était de celles-ci. Ni le 
lieutenant-gouverneur René de Sainte-Maure de Beaure- 
paire, ni le chef d'escadre Jacques Dunié n'étant d'humeur 



(1) Mazarin invitait en conséquence Le Roux d'Infreville à se concerter 
avec le duc de Richelieu et le lieutenant général de Valbelle pour mettre 
la flotte à l'abri de toute surprise. 19 janvier 1649 (A. Jii,, Abraham J)u 
Quesne, t. I, p. 180). 

(2) Le 23 janvier. 

(3) Autre dépêche de f>e Rou.v d'Infreville, 27 avril (Archives Nat., 
Marine B'^). La noblesse était, à ce inoinent-là, hdèle (P. Gakkabel, La 
Fronde en Provence, dans la Revue historique, t. II, p. 438). 

(4) Mme DE MoïïKviLi.K, Mémoires, éd. Riaux, t. II, p. 316. 

(5) Lettre de M. [bE P.\hdiku] d'Avresiksnil, chef de la noblesse de (%iux, 
à Afi' le duc de Longueville, 21 mars 16-19. Paris, veuve d'Antoine 
Coulon, in-4'*. 

(6) Relation véritable de ce qui s'est passé à la prise de la ville d'IIar- 
fleur, près le Havre, par l'aimée de M^' le duc de Lonqueville. Paris, 
Nicolas de La Vigne, 1649, in-4''. — A.-E. Boukly, Histoire de la ville du 
Havre et de son ancien qouverncnient. Le Havre, 1880-1881, in-8°, t. Il, 
p. 472. 



150 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

à pactiser avec les factieux, le duc de Longueville recou- 
rut à une galante intrigue : une jeune veuve de ses 
amies, Madame de Pons, parvint à inspirer une violente 
passion au gouverneur du Havre, au jeune Armand- 
Jean de Richelieu, qui l'épousa clandestinement (l). Par 
elle, les frondeurs pensaient tenir les clefs de la place. 
On verra plus loin comment ils y entrèrent... à leur corps 
défendant. 

Les parlementaires bordelais, qui avaient suivi leurs 
collègues parisiens dans la voie de la révolte, n'avaient 
pas imité leur soumission. L'irritation qu'avait provoquée 
par (1 sa chimère de vanité » le nouveau gouverneur Ber- 
nard de La Valette d'Epernon, auquel le désastre de Fon- 
tarabie aurait dû enseigner la modestie, et la menace des 
canons du Château -Trompette pointés contre la ville 
avaient ameuté le peuple (2). Le gouverneur avait été 
chassé; dans Bordeaux, avait surgi une " république parle- 
mentaire » pourvue d'une armée et d'une flotte, car les 
capitaines de la marine royale Treillebois, Cazenac, Pichon, 
Thibault, se mirent à sa dévotion. Cinq frégates appuyèrent 
l'attaque du général marquis de Chambaret contre Li- 
bourne et participèrent à .son échec le 26 mai 1H49 : deux 
d'entre elles furent capturées (3). L'approche du duc 
d'Epernon accentua la déroute; le gouverneur rentra dans 
Bordeaux, mais pour en être de nouveau expulsé, ayant 
commis le crime « d'assiéger la justice souveraine dans 
son sanctuaire. » 



(1) Décembre. 

(2) Camille Jullias, Histoire de Bordeaux depuis les oi-igines jus- 
qu'en 1895. Bordeaux, 1895, in-4°, p. 479. 

(3) FoNTESEiL, jurât de Bordeaux, Histoire des mouvemens de Bourdeaux. 
Bourdeaux, i651, in-4°, p. 37, 91, 126, 170, 238. 



I.A GUKRKE AVEC L'ESPAGNE 151 



Conibats navals dans la Gironde. 
(1649.) 

Rciilorcée par des navix'es marchands qu'on avait réqui- 
sitionnés dans la (^ironde (l), la Hotte des insurges (2) 
reprit en août l'offensive, pendant que les troupes borde- 
laises de Ferrières-Sauvebœuf investissaient le GluUeau- 
Tronipette et le forçaient, le 18 octobre, à capituler. Mais, 
tout à coup, les officiers de la marine royale, Viyier de 
Treillebois qui commande en chef, Treillehois le fils, le 
chevalier Thibault,... s'éclipsent. Un ordre est venu (jui 
enjoint à tous les marins de quitter le parti de la Fronde, 
à peine d'avoir leurs maisons rasées (3). Le signataire, 
« l'un des plus grands fourbes du royaume, " est un 
« tyran » devant qui tout tremble. L'intendant général 
de la marine Louis de Foucauld de Saint-Germain, comte 
Du Daugnon (4), avait à Brouage « cent gardes montez 
comme des Saint- Georges et rançonnoit fermiers et 
marchands. Grande maison, grand équipage, tout cela 
bien réglé et point de désordre, pourveu qu'on list 
tout ce qu'il vouloit (5). » Or, il avait à ses ordres l'es- 



(1) Entre autres le navire liollandais le Château de Bevezen (A. Jal, 
Ahraham Du Qnesiie, t. I, p. 182. note). 

("2) Elle comprenait les vaisseaux de Céritlos, Vigicr de Treillehois. 
Suaud et La .Mothe-Sauvage, les galiotes du marquis de Lusignan, du che- 
valier ïhibaull, de La Mothe-de-Ijas, Galibert et iiichon de La Ilodière 
(Relation de Bordeaux, contenant ce tjui s'est passé depuis la sortir de nos 
ehaloupes. 1()50, p. 4). 

(3) FoNTK.NEiL, p. 372. — Avis de Hordeau.x, 25 novembre 1649 (B. N., 
Franc. 25025, fol. 143 v°). 

(4) Ou Du Dognon (Georges BKnTUOMiKn, Louis Foucauld de Suint- 
Germain-Beaupré, comte Du Do(jnon. Montiuçon, 1890, in-8°). ])u Dau- 
gnon est la graphie actuelle de la famille. 

(5) Les Historiettes de Tali.kmant Dks Rkaux, 3° édition par MM. de .Mon- 
merqué et Paulin Paris (1854), t. II, p. 214. 



152 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

cadre de Guyenne qu'il amena à la rescousse du duc 
d'Épernon. 

Aux cinq mille hommes de la flotte royale, aux neuf 
vaisseaux de ligne, aux neuf frégates, aux vingt traversiers 
et aux cinquante barques longues du comte Du Dau- 
gnon (1), l'amiral bordelais La Mothe-Guyonnet ne peut 
opposer que six frégates, autant de brûlots, des galères et 
des galiotes (2). Mais il est « homme de résolution. » Et 
après avoir rompu à la Barranquine, au bec d'Ambès il 
accepte la bataille. 

Sommé de mettre pavillon bas sous promesse d' « oubli 
général, " La Mothe-Guyonnet répondit que la force seule 
pourrait l'y obliger. Le 5 décembre, avec la marée du soir, 
Du Daugnon attaqua. Vent debout, les frégates de Gachac 
et Fonteny engagèrent l'action, bientôt soutenues par les 
vaisseaux de La Lande, Meautrix et Gargot, que rejoignit 
péniblement, en talonnant sur les bancs, le vaisseau 
amiral. 

(1) La Lune, montée par Du Daugnon, capitaines Salenove et La Roche- 
Gauchère, 54 canons, 750 marins, soldats et volontaires; 

Le Jules, Pierre Dûment, chevalier de La Lande, 42 canons, 3 à 
400 hommes ; 

Le Léopard, ^Sicolas Gargot, 34 canons, 250 hommes ; 

Le Berger, Abraham Du Quesne, 36 canons, 300 hommes ; 

Ln flûte de Charles Dumont, chevalier de Fonteny, 24 canons, 
200 hommes; 

Le navire anglais de Du Vignau, 30 canons, 250 hommes; 

Le navire flamand de Gabaret, 24 canons, 200 hommes ; 

La frégate de Gachac, 20 canons, 150 hommes; 

Le flibot de Laudet, aide-major, 12 canons, 100 hommes; 

La frégate de Jacques Carel de Meautrix, 24 canons, 200 hommes, etc. 
(Fo>:te>eil, p. 376. — Mémoires de la vie et des aventures de Nicolas 
Gargot, p. 13). 

(2) La frégate de La Mothe-Guyonnet, 26 canons, 200 hommes; 

La Xotre-Dame de Richon de La Rodière, vice-amiral, 20 canons, 
80 hommes; 

Les flûtes des capitaines Labat, Giraud, Chantier, Guitard, 22 canons, 
80 hommes ; 

Les deux galères du major Morpain ; 

Seize galiotes et 6 brûlots (Fomeneil, p. 378). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGiNK 153 

Un navire bordelais de vingt-deux canons et quatre- 
vingts hommes s'était échoué et, dans cette position diffi- 
cile, se trouvait enveloppé par les huit grandes galiotes 
de La Roche-Gauchère, capitaine de pavillon de la Lime. 
Les assaillants avaient déjà grimpé dans les préceintes en 
criant : « tue! tue! " La Roche était dans les haubans, 
lorsque le capitaine du bâtiment échoué chargea, demi- 
pique en main, à la tète des matelots massés dans le châ- 
teau de poupe. La Roche-Gauchère et ses jjens furent pré- 
cipités par-dessus bord; une décharge à mitraille acheva 
leur déroute. Mais ils revinrent à la rescousse au nombre 
ie huit cents. Après leur avoir tenu tête, coutelas au 
poing, le capitaine Giraud refoulé dans l'entrepont allait 
mettre le feu au.x poudres, quand une balle dans la tête 
iiit fin à la belle résistance de ce jeune homme de vingt- 
ieux ans. Son bâtiment et un petit navire armé de sept 
aièces tombaient aux mains des royalistes. Le brouillard 
ît la nuit mirent fin à l'action. 

Le 7 décembre, les insurgés, postés à deux lieues de 
L/ormont dans un étroit canal, tenaient conseil à bord de 
eur vaisseau amiral avec le marquis de Ferrières-Sauve- 
3œuf, commandant les troupes bordelaises. De l'avis des 
Jix-sept capitaines mandés au conseil de guerre, une ba- 
:aille rangée était impossible : mieux valait lâcher sur la 
Lune et le Jules, à demi échoués, cinq brûlots, avec autant 
le galiotes et de chaloupes en soutien (l). « Mais il est 
lien mal avsé que la rhétorique nv la persuasion sur- 
nontent la crainte ou plustost la lascheté. » Quelle que 
"ût rhabileté du major Morpain à mener l'attaque, il ne 
)ut atteindre les beauprés des vaisseaux du roi, que cou- 



(1) Décision du conseil de guerre signée de dix-sept capitaines de navires 
)ordelais. 7 décembre 1649 (Paul Hcet et vicomte Paul de Chabot, llis- 
oire qénéalnçjiqite de la maison de Fen-ières-Sauvebtvuf. Abbeville, 1903, 
n-8»,'p. 318). 



154 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

vrait à portée de mousquet une division lé^jère. Le bri^jan- 
tin du capitaine des gardes Ballemane, la chaloupe du 
major Pasdejeu et d'autres barques chargées d'infanterie 
accrochèrent les brûlots bordelais avant qu'ils fussent 
arrivés à destination, et poussèrent vers la rive ces épaves 
fumantes (1). 

Trois jours après, les insurgés l'eprenaient l'avantage. 
Un débarquement des rovalistes près de Lormont, où ils 
essayaient de se faire une place d'armes d'une maison 
assise sur la croupe d'un rocher, était repoussé par le mar- 
quis de Sauvebœuf et par Morpain, major de la floLle bor- 
delaise. Une contre-attaque du côté de Bacalan échoua de 
même; par trois fois, le Jules du chevalier de La Lande, 
qui soutenait la descente de l'infanterie rovaliste, fut 
refoulé par le vice-amiral Richon de La Rodière cl par le 
capitaine de galère Vauzèle. 

Le comte Du Daugnon se replia sur le bec d'Ambès, 
soi-disant pour se mettre à l'abri des coups de vent, mais 
en réalité pour peupler de blessés l'hôpital de Bourg et de 
morts le cimetière de Blave. Après entente avec le duc 
d'Epernon, il reprit l'offensive. Les capitaines bordelais, 
enflés de leur succès, l'attendaient. Embusqués dans une 
anse en aval de Lormont, devant laquelle les vaisseaux 
rovaux devaient « n'arriver qu'à la file, » ils comptaient 
écraser de feux converjjents l'amiral. Celui-ci parut le 
27 décembre 1649, en tête de colonne, à la remorque de 
deux chaloupes. Les insurgés jetèrent sur lui quatre brû- 
lots, soutenus par des galères qui tiraient par les créneaux 
de la ligne. Mais la Lune était masquée par un rideau de 

(1) » Les deux combats n'aguères donnez entre l'armée du Rov com- 
mandée par le comte Du Daugnion et les troupes de Bordeaux » [Gazette 
de France (1649), p. 1237). — « La défaite des gens de l'armée navalle 
du duc d'Espernon par les troupes commandées par le marquis de Sauve- 
beuf » (Paul Hcf.t, p. 314-). — Avis de Bordeaux. 9 décembre (B. ]S., 
Franc. 25025, fol. 155 v°). 



LA GUKIîRE AVEC L'ESPAGNE 155 

dix-sept chiiloiipes et brljjantins, que conduisaient le capi- 
taine de vaisseau (labaret, le major l^asdejcu, les officiers 
des jjardes Mondon et Confolant. Les brûlots furent écar- 
tés; l'un deux, chari^jé de deux cents soldats du réj;inient 
tle Lusignan, est enlevé à rabordaj;e par Gabaret, qui se 
fait blesser « à la mamelle et au petit ventre » . Les capi- 
taines de la flotte royale, « ravis d'aise quand il faut jouer 
des couteaux, » se mettent à pourchasser La Mothe-Guyon- 
net qui fuit vers Bordeaux. 

Derrière lui traînent un brigantin, que deux volontaires 
limousins emportent à l'abordable, et le contre-amiral des 
insurgés, que la Lune foudroie à portée de pistolet et qu'in- 
vestissent les chaloupes de La Roche-(îauchère, Laudet et 
Meautrix. Après un long combat, les cent vingt survivants 
demandent quartier. Une heure après la bataille, Bordeaux 
aux abois envoie ses députés à bord de la Lune (1) implorer 
la paix. Au même instant, un exprès de la Cour leur apporte 
l'amnistie signée le 23 décembre. Louis XIV a cru mettre 
un terme à la Fronde. 



II 



LA FRONDE DES PRINCES 

Elle n'était qu'assoupie, un incident tragique l'éveilla. 
La reine avait été outrée de la mascarade matrimoniale 
du jeune duc de Richelieu, dont elle rendait responsables 
le duc de Longueville et ses beaux-frères, les princes de 
Condé et de Conti. Elle les accusait d'avoir machiné par 
là une mainmise sur le Havre, dont Richelieu était gou- 
verneur, pour a maîtriser Rouen et Paris, tenir en sujétion 

(1) 11 Les combats du ST"" décembre dernier faits près de Lermont entre 
la flotc royale commandée par le comte du Daugnion et celle des Borde- 
lais » {Gazette de France (1650), p. 13). 



156 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

tout le commerce de ces deux grandes villes, recevoir en 
un besoin des secours étrangers et pouvoir à point nommé 
troubler l'Etat (l). » Et encore que le Havre fût resté 
fidèle, Anne d'Autriche, c'est-à-dire Mazarin, ne recula pas 
devant « un châtiment rigoureux » contre le vainqueur de 
Rocroi et ses frère et beau-frère. Le 18 janvier 1050, ils 
étaient écroués au donjon de Vincennes pour être dirigés 
de là sur la citadelle du Havre. La grande maîtrise de la 
navigation que le prince de Condé avait revendiquée pour 
son fils, échappait à jamais à sa maison. Elle était conférée 
à César de Vendôme, avec survivance pour son fils cadet, 
le duc de Beaufort (2j . 

La princesse de Condé avait gagné Bordeaux, où le duc 
d'Enghien, genou en terre, dit auxjurats : « Servez-moi de 
père, Mazarin m'a ôté le mien. » La populace le prit sous 
son égide (3). Et les ennemis qu'avait battus son père, 
devinrent ses alliés : aux acclamations du peuple, mais à 
la stupeur du parlement local, trois frégates espagnoles 
entrèrent le 8 juillet à Bordeaux avec les soldats de José 
Osorio (-4] . 

De ne pouvoir ^ fermer absolument la rivière (5), » 
Mazarin éprouvait une mortelle angoisse. » Si on donnoit 
temps aux vaisseaux d'Espagne d'arriver, disait-il, — et il 
savait qu'on les acheminait vers Bordeaux après la capitu- 
lation de Porlo-Longone (6), — tout seroit perdu infail- 
liblement (7). )' L'Espagne « balancerait la Catalogne 

(1) Louis XIV au Parlement (A.-E. BorÉlt, Histoire du Havre, t. II, 
p. 479). 

(2) Journal de Jean Valheu, maître d'hôtel du 7oi (1648-1657), éd. 
Henri Courteault. Paris, 1912, in-8°, t. II, p. J29, 281 : 1" juin 1650. 

(3) Camille Jullia>, p. 4S5. 

(4) Jean Vallier, t. II, p. 156. 

(5) Colbert à Le Tellier. Libourne, 8 août 1650 (Lettres de Colbert, 
éd. Clément, t. I, p. 24). 

(6) Lettres de Mazarin, éd Chéruel. t. III, p. 655. 

(7) Mazarin à Le Tellier. 25 août (Ibidem, p. 743). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 157 

par la Guyenne (1) » . « Nos affaires allaient mal (2). » 
L'homme qui pouvait prévenir l'ennemi avait reçu de 
la princesse de Condé une lettre touchante où elle le sup- 
plait d'aider « la sœur et le neveu de M. le duc de Brézé 
qui l'avait si tendrement aimé» . Indécis dès lors, par « les 
traverses et les obstacles qu'il suscitait sous main (;i) » ,Du 
Dau^non retarda l'armement de l'escadre de Guyenne. 
N'allait-il pas jusqu'à menacer de mort le capitaine de 
vaisseau Nicolas Gargot qui se rendait à la Cour, suivant 
sa pittoresque expression, pour a apporter sa teste aux 
pieds de Sa Majesté (4). » Le 28 août, l'irrésolution du 
comte Du Daugnon prenait fin : « Nous l'avons remis dans 
le train, » écrivait Mazarin (5). 

Etant de ces gens pour qui la raison du plus fort est 
toujours la meilleure, le comte Du Daugnon montra du 
zèle dès qu'il vil surgir les quatre garde-côtes de Jacques 
Carel de Meautrix, seize pinasses bavonnaises (6), deux 
vaisseaux nantais expédiés par La Meilleraye, quatre vais- 
seaux normands d'Abraham Du Quesne (7), battant pavillon 
carré de lieutenant-général (8), et entln huit vaisseaux 



(1) Mazarin à Le Tellier, 25 août, p. 788. 

(2) Journal des guerres civiles de Dubuissos-Aubenay (1648-1652), 
éd. G. Saige, Paris," 1885, in-8», t. I, p. 324. 

(3) Mazarin à Le Tellier, 25 août. 

(4) Mémoires de la vie et des adventures de Nicolas Gargot, p. 18. 

(5) A Le Tellier. 28 août (Lettres de Mazahis, t. III, p. 755). — Col- 
bert à Le Tellier. 29 août (Lettres de Colreht, t. I, p. 37). 

(6) B. N., Cinq-Cents Colbert 62, fol. 431. 

(7) Qui venait de battre deux corsaires ostendais, mais de perdre la Cha- 
rité' de 15 canons dans une rencontre près de la Hougue avec la frégate 
Nonsuch de John Mildniay et trois autres bâtiments anglais (Mary Anne 
Everett Ghee.n, Calendar of State papers, Domestic séries (1650), p. 307, 
312. — Le véritable courrier liordelois. 1(350, in-4". — L'arrivée du 
si.xiesine courrier Bourdelois. 1650, in-4°, p. 7. — Gazette de France, 
1650, p. 968, 1136. — B. N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 137. — Gui- 
ZOT, Histoire de la république d'Angleterre, t. I, p. 465). 

(8) Du Quesne à Colbert, 20 novembre 1666 (A. Jal, Abraliain dti 
Quesne, t. I, p. 188.) 



158 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

de Cabaret. Au reste, la campagne navale ne fut pas 
meurtrière. A bord du garde-côtes de Meautrix, si 
« une rangée entière de la table où estoit le lieute- 
nant-colonel de Beintz » fut emportée d'un coup de 
canon, ce fut lors d'une réjouissance où un canon 
éclata comme on buvait à la santé du roi (1). « L'on 
tira mille volées de canon, dira ironiquement Made- 
moiselle de Montpensier; toute l'artillerie de dessus fit 
son devoir; et je ne jugeai cette promenade propre 
qu'à donner une nouvelle matière aux ennemis de M. le 
cardinal Mazarin de se moquer de le voir triompher de si 
peu de chose. » 

Non que les Bordelais s'avouassent tout de suite vaincus 
devant cet important déploiement de forces navales de 
vingt-trois vaisseaux ou brûlots et quarante galiotes (2). 
Quatre de leurs galères et autant de galiotes avec dix 
pièces lourdes contre-attaquèrent le maréchal de La Meil- 
leraye devant le fort de la Bastide et le forcèrent à se 
retirer (3), en même temps que leurs troupes faisaient une 
belle défense à la demi-lune de la porte Dijeaux. Puis, 
« tout tomba dans la léthargie (i). « Les insurgés deman- 
dèrent merci. Le pardon vint, le 2 octobre 1650, « du 
père de famille de l'Evangile à qui le recouvrement de 
son fils augmentait le contentement. » Le « père de 
famille » était un enfant de douze ans; pour marquer 
sa mansuétude, Louis XIV prit passage sur une superbe 
galiote gréée de voiles en toile d'argent et tapissée de 
tentures azurées dont Bordeaux lui faisait hommage et 

(1) J.-B. Golbert à Michel Le Tellier. Bourg, 1" st-ptenibre 1650 
(Lettres de Golbert, t. I). 

(2) Mazarin à Le Tellier. Bordeaux, 6 ociohre (Lettres f/e Mazahin, t. III, 
p. 845). 

(3) En septembre (F. GÉbelis, Récit de la Fronde a Bordeaux, dans la 
Revue historique de Bordeaux, mai-juin 1914, p. 20()). 

(4) G. JuLLiAs, p. 485. 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 159 

qui rehaussa son entrée triomphale le 5 octobre dans la 
ville pacifiée (1). 

En Bretaji;ne, la Fronde n'avait pas eu de trop fâcheux 
effets. Mais les Bretons l'avaient mise à profit pour faire 
revivre l'autonomie de leur amirauté. Par une justice 
immanente, celui qui s'en était fait l'âpre défenseur contre 
Hichelieu (2) quand il était lieutenant général de la pro- 
vince 3), se vit opposer ses propres arguments lorsqu'il 
devint à son tour grand maître de la navigation. « L'ami- 
rauté de Bretagne fut retranchée " du ressort du Grand 
maitre,bien que ses revenus fussent partiellement affectés 
à doter son fils et héritier, le duc de Beaufort (i) . 

Il en résulta entre les Etats et le Grand Maître un con- 
flit. Les Etats de Bretagne prétendaient assurer eu.\- 
mêmes la garde de leurs côtes. Aux gardes-côtes régionaux 
du il baron d'Asti, n Vendôme faisait donner la chasse (5) 
comme à des « fourbans (6j » . Fort perplexe, le Conseil 
d'Etat intervenait tantôt pour donner raison aux Bretons (7), 



1) Journal de ce qui s'est fait et passe' tant durant la guerre et siège de 
Bordeaux gue dans le traite de pai.w 1650, in-V, p. 40. — Gazette du 
13 octobre. 

(2) Cf supra, t. IV, p. 566. 

(3) En 1649 encore. César de Vendôme porte le titre de « lieutenant 
jénéral pour le roy avec tous les droictz et pouvoir d'admirauté en ses pays 
5t provinces de Bretagne » {Recueil de diverses pièces gui ont paru depuis 
les mouuements derniers de l'année 1649. 1650, in-4", p. 111). 

(4) En mars 1650. " M. de Vendôme a l'amirauté de France... l'ami- 
rauté de Bretagne en est retranchée « (Journal des guerres civiles de 
Dritri.^sON-AuBKSAY (1648-1652), éd. G. S.uge. Paris, 1885, in-8», t. I, 
p. 231, 269). 

(5) Louis XIV promet aux Etats de Bretagne d'intervenir à ce sujet. 
5 décembre 1653 (B. N., Franc. 8301, fol. 395). 

(6) P. Levoï, la Marine française et le port de Brest sous Richelieu 
?t Mazarin, dans le Bulletin de la Société académique de Brest, t. I (1861), 
P-23. 

(7) Arrêt du 14 mai 1655 (E. Du Crest dk Vii.i.e^ki'vk, Essai hislorigue 
mr la défense des privilèges de la Bretagne en matière d'amirauté, dans 
le Bulletin de l'Association bretonne, 3^ série, t. XVI (1898), p. 309). 



160 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

tantôt pour faire restituer à Vendôme «la grange» de la 
Marine à Brest 1 ., où de tous temps « les amiraux de 
France eurent privativement aux gouverneurs toute l'au- 
torité (2). 1) 

La légendaire obstination des Bretons eut le dernier 
mot et maintint jusqu'au dix-huitième siècle « les Etats de 
Bi-etagne dans leurs privilèges concernant l'amirauté f3) » . 
De l'hégémonie maritime de la province, fruit du relâche- 
ment de l'autorité produit par la Fronde, un maréchal de 
France, un intrigant et un ordre militaire tirèrent succes- 
sivement parti pour créer à Nantes, à Belle-Isle, à Saint- 
Malo autant de bases d'opérations navales indépen- 
dantes (4). 



III 



LES EXPLOITS DU CHEVALIER PAUL 

Dans le Levant, la pénurie du Trésor plus que le virus 
de la Fronde a précipité l'effondrement de notre marine, 
que l'intendant de Toulon dépeint de façon tragique : 
« Nos affaires de la marine tombent de plus en plus. — La 
chiourme, toute nue, est réduite à l'extrémité de mourir 



(1) En 1658. — Beaufort fait allusion à cet état de choses en proposant 
le transfert à Landevennec du port de guerre de Brest : « Les Etats fourni- 
ront cette dépense par l'espérance du gain d'avoir toute la marine. " 10 oc- 
tobre 1666 (A. Jal, Abraham Du Qiiesne, t. I, p. 454). 

(2) Suivant l'expression d'un arrêt du Conseil d'État du 31 mai 1701 qui 
confirme le gouverneur de Bretagne dans la possession des « fonctions de 
l'amirauté " . 

(3) Cf. les provisions de l'amiral de France en 1669, l'Ordonnance 
maritime de 1681 et l'arrêt du Conseil du 31 mai 1701 (H. Bocp.de de La 
RoGERiK, Origine et organisation des sièges d'aniii-auté établis en Bretagne, 
dans le Bulletin de la Société' archéologique du Finistère, t. XXIX, 

(4) Voir les chapitres consacrés à La Meillcrave (p. 236), Fouquet (Col- 
BERx) et à l'Ordre du Mont-Carmel (Gcehre contre l'Angleterre). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE HJl 

de la galle, qui ne lui vient que faute de vesternents. — 
Les gallcrcs, sans tente, sont à la veille de leur perte 
totale. — Je ne diray plus rien de nos vaisseaux; il les 
fauldra abandonner (I). » » Au fort des mouvements dont 
le royaume est agité >» en 1649,1a Courne dispose d'aucune 
force navale pour secourir nos alliés ou nos places de 
guerre sur les côtes étrangères : le duc de Modène est con- 
traint d'abandonner notre cause pour signer la paix. Et 
l'orage s'amoncelle contre nos présides de Toscane. 

Presque seul dans l'ouragan de la guerre civile, un 
marin tint tète à l'ennemi. Un enfant du peuple « aban- 
donne tous ses intérétz, se rend au port de Lerici en la 
coste de (îennes, embarque sur des vaisseaux armez à ses 
des{)ans nos troupes de Lombardie dont on peult dire que 
sans luy la ruyne es^toit inévitable, franchit toutes diffi- 
cultés pour jeter dans les deux places de Portolongone et 
de Piombino un renfort considérable d'infanterie qu'il 
assiste de ses deniers » et revient en France recevoir <i les 
marques esclatantes de la magnificence royale, » lettres de 
noiilesse et brevet de chef d'escadre {"2), J'ai nommé le 
chevalier Paul. 

Des hommes de cette trempe « qui s'élèvent au-dessus 
de leur condition par leur mérite» et mettent l'intérêt de 
l'État au-dessus du leur, contrastent avec les Frondeurs à 
l'csjjrit étroit, égoïste et mesquin. Et pourtant Paul de 
Sauinur n'était le fils que d'une simple lavandière de Mar- 
seille : il était né à bord d'une barque qui transportait sa 
mère au château d'If (3). Une audacieuse campagne contre 

(1) Dépèches de l'intendant Le Il.oux d'Infreville à Brieniie. Toulon, 
27 avril, 3 mai, 2i juin, 9 août, 4 octobre 1649, 30 mai 1650 (Archives 
Nat., Marine B'j,). 

(2) Lettres d'anoblissement relatant sa campagne de 1649. Paris, novem- 
bre 1649 (Henri Oddo, le Chevalier Paul, lieutenant qéneral des annce.i 
navales (lu Levant (1597-1668). Paris, 1896, in-12, p. 95). 

(3) En décembre 1597, 

▼. 11 



162 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

les Turcs' où il avait battu avec son seul briganlin cinq 
galères ottomanes, avait fondé sa réputation : à un vieux 
donjon de l'Ile Mitylène, les habitants donnèrent longtemps 
le nom de Tour du Capitan Paulo. Paul guettait de là avec 
ses trois cents marins la caravane qui portait tous les ans 
à Conslantinople le tribut de TÉgypte et qu'il faillit, cer- 
taine année, enlever près d'Alexandrette (1). Chevalier de 
Malte et l'an d'après, en 1638, capitaine de vaisseau du 
roi, il justifiait cette double distinction par des actions 
d'éclat et par la mémorable campagne de 1647 qui com- 
mença à ébranler la domination espagnole à Naples. 

Et maintenant, il tâchait de sauver nos présides de Tos- 
cane, ^lelchior de La Tour de Noailiac demandait de nou- 
veaux renforts, des officiers d'artillerie, des forgerons, des 
soldats. Don Juan massait en effet à Naples, pour nous 
déloger de Porto-Longone, dix mille neuf cents hommes, 
trente-neuf vaisseaux et neuf galères, en attendant les 
contingents de Gènes et de Palerme (2). A ces forces 
navales, que pouvions-nous opposer? Des corsaires comme 
ce Jambe-de-Fer qui incommodait les côtes napoli- 
taines, comme les chevaliers Du Parc, de La Perrière et 
Douville, dont les prises affinaient à Porto-Longone (3). 
Encore répondirent-ils aux instances du chevalier Paul 
« qu absolument ils ne voulaient point servir sans être 
payés d'avance (4) » . Et le Trésor était vide. 

« jN'avant jamais eu d'autres pensées que de sacrifier 

(i) Avant 1638 (Tavernieb, les Six voyages de Jean-Baptiste Tavernier, 
écuyer, baron d'Aubonne, en Tiuqiiie, en Perse et aux Indes. Paris, 1769, 
in-8», p. 140). 

(2) C. Fernandez DuRO, Armada espatiola, t. IV', p. 391. 

(3) Journal des voyages de M. de Moxcoîsts, Lyon, 1664, in-4°, t. I, 
p_ 483. — Avis de Naples, 3 janvier 1649 (Gazette de France, 1649, 

(4) Un arrêt du Conseil d'Etat du 27 janvier 1650 les avait indisposés en 
prohibant l'attaque des navires sous pavillon hollandais, même chargés de 
fret espagnol. 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 163 

son bien et sa vie » pour le roi, Paul pava encore de sa 
personne et de ses deniers (1). Le 5 avril l(>50, la Reine 
qu'il montait, escortée de la frégate la Duchesse du capi- 
taine Des Ardents et d'une flûte de transport, appareillait 
avec trois compagnies du régiment de Valois pour les pré- 
sides de Toscane. « Avec trois ou quatre cents hommes, 
avait écrit Noaillac, je tiendrai bon f2). » 

Une division espagnole barrait le passage qui sépare 
l'ile Cabrera du cap Corse; les cinq vaisseaux qui la com- 
posaient, appartenaient à la fameuse escadre dite dunker- 
quoise (3), bien que Dunkerque ne fût plus aux Espa- 
gnols : le moindre avait quarante canons. Contre eux, Paul 
n'avait guère que les cinquante-deux canons de la Reine; 
mais il jura que, lui vivant, on ne verrait jamais reculer un 
vaisseau amiral. Sans se laisser duper par la menace d'un 
pscudo-brùlot détaché contre lui pour l'isoler du convoi, il 
fonça sur l'escadre dunkerquoise,lui lâcha trente bordées, 
en reçut davantage, mais à la nuit, le 13 avril, la força à 
reculer. Les volontaires d'Alleville, de Saint-Léonard, de 
Bussy, Gombault, Arnault et Truffant, le capitaine de La 
Virette et le commandant de la Duchesse s'étaient signalés 
pendant l'action qui nous coûtait une trentaine d'hommes. 
Après avoir bravé une rescousse en gardant toute la nuit 
ses fanaux allumés, la Reine entrait triomphalement le 
lendemain à Porto-Longone avec son convoi. Cent cin- 
quante trous de boulets dans ses œuvres attestaient la vio- 
lence du combat dont elle était sortie victorieuse (4). 

(i) Le chevalier Paul à Mazarin. Toulon, 22 février 1650 (H. Oddo, 
p. 232). 

(2) D'Infruville à Brienne. Toulon, 4 avril (Archives Nat., Marine B^j, 
fol. 519 v"). 

(3) L'escadre dunkerquoise comprenait en 1650 les vaisseaux amiral, 
Virgenes, Buen Suceso, Atocha, San Salvador, Natividad (F .DvjJ^O, t. IV, 
p. 393 note). 

{^) "' Le combat naval donné es mers du Levant entre l'amirale de 
France et cinq vaisseaux espagnols; — Particularitéz obmises au récit du 



164 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Désormais « fameux en nos combats de mer, " Paul 
connut les honneurs du triomphe. Les Parisiens l'applau- 
dirent lorsqu'il parut à cheval, « vêtu en broderie d'or et 
d'argent et de pierreries, avec sa croix de chevalier estimée 
dix mille écus et un baudrier couvert de figures de relief 
en broderie d'or et d'argent, monté sur un cheval bai clair 
dont la housse était de velours semé de perles, " dans la 
Célèhj^e cavalcade faite pour la majorité du roi (1). Ainsi 
avait- il voulu affirmer publiquement son dévouement à la 
Couronne. 

Mais que peut l'abnégation d'un individu quand la 
nation s'abandonne! 

IV 

PERTE DFS PRÉSIDES DE TOSCANE 

Un mois après le combat de Cabrera, nos présides de 
Toscane étaient investis. Don Juan d'Autriche et le 
comte d'Onale, vice-roi de Naples, lançaient le 25 mai 1G50 
les troupes du comte de Conversano contre Piombino, que 
l'amiral général Manuel de Banuelos bloquait d'autre part. 
Le 19 juin, la place capitulait. Porto-Longone, défendu 
par les quinze cents hommes du maréchal de camp de 
Noaillac, résista plus longtemps [i]. 

Une sorte de fanal qui s'allumait chaque nuit dans la 
place était le signal convenu avec le chevalier Paul pour 
marquer l'endroit où il devrait aborder. 

combat naval entre le capitaine Pol et les cinq vaisseau.x ri'Espagne >> 
(Gazette de France (i650), p. 605, 651). D'Alméras, capitaine du Draqon, 
enlevait en même temps, près de là, un transport espagnol. 

(l) Mme DE MoTTEViLLE, Mevtoires, éd. Riaux, t. III, p. 432. 
■ (2) « Relacion de lo sucedido en los empresas de Pomblin y Longo 
hasta cl dia 2:2 del présente mes (\'i junio de 1650 " , dans la Colecciôn de 
dpcurnentos inediios para la hùtoria de Espana, t. XIII, p. 414. — Avis 
de Florence, '^'-i juin : Gazette de France, 1650. 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 165 



La fin héroïque du lieutenant Des Lauriers. 

Paul, retenu par une autre mission, avait chargé le lieu- 
tenant de la capitane de Monaco de forcer le blocus (l). 
Le brave Des Lauriers paraîtrait au crépuscule sous 
pavillon génois, saluerait Don Juan d'Autriche et mouil- 
lerait : la nuit venue, toute méfiance endormie, par mer 
calme, » quand les vaisseaux semblent des écueils de 
bronze, •' il se jetterait dans Porto-Longone (2) avec cinq 
cent dix hommes, dont deux cents soldats intrépides et 
cent forçats auxquels on avait promis la liberté. 

Le statagème fut éventé. Avisé de notre approche par 
une barque coraline de Bonifacio, Don Juan d'Autriche 
détacha à l'île Pianosa deux galères de Gianettino Doria, 
(|ui interceptèrent une vedette montée par un neveu de 
Noaillac et un enseigne du régiment de la Reine. La capi- 
tane de Monaco démasquée se réfugia en Corse sous les 
canons de la place génoise de Bastia où Gianettino Doria 
la cerna. Quatre galères aux ordres du marquis de Bayona 
vinrent le joindre (3). Lutter un contre six était impossible. 
Des Lauriers avait juré « de périr ou d'entrer dans la 



(1) Le chevalier Paul à Mazarin. Toulon, 12 juillet fH. OuDO, p. 235). 
— r)'Infreville à Brienne. Toulon, il juillet (Archives Nat., Marine B^^, 
fol. 538). 

(2) On considérait l'opération coaime faite et réussie dans un opuscule 
contemporain (Relation de tout ce qui s'est... passé en la ville de Bour- 
deaux..., avec les nouvelles apportées à leurs Majestés du 12 août 1650, 
du secours arrivé a Porto-Longone. In-V, p. 7). 

(3) Don Juan d'Autriche au marquis d'Aitona. Du camp de Porto-Lon- 
gone, 31 juillet (Coleccién de docuvientos ineditos para la histot-ia de 
Espana, t. XIII, p. 421). — Antonio Collur.^fi, // racquisto di Porto Lon- 
qone e di Piombino fatto dall'nrine catoliche de Filippo IV... Palermo, 
1651, in-4.», p. 121, 135, 148. — Gazette de France, 1650, p. 1035, 1048, 
1132, 1168. — Gerolaïuo di INÎEGno, // soldalo francese ricondotto in Pro- 
venza. Finale, 1650, in-8'', p. 185, 196, 210. 



166 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

place. " Il tint parole. Coulant lui-même sa galère (1), il 
se fit sauter la cervelle (2). Trois jours plus tard, le 
31 juillet 1650, Porto-Longone capitulait (3). 



PERTE DE LA CATALOGNE 

"On laisse tomber entre les mains des ennemis ce qu'ils 
achepteroient des millions, " écrivait avec mélancolie 
Mazarin (4). Nos places de Catalogne, aussi compromises 
que nos présides de Toscane, ne motivaient que trop son 
souci. Tortose, investie par l'armée du marquis de Mortara 
et l'escadre du duc d'Albuquerque, était réduite à l'extré- 
mité lorsque Louis de Vendôme, duc de Mercœur et vice- 
roi de Catalogne, tenta de la dégager. Une attaque contre 
les lignes de circonvallation, combinée avec une sortie de 
M. de Launay, permettrait à l'escadrille du maréchal de 
bataille de Ligny d embouquer l'Ebre et de jeter dans 
Tortose vivres, troupes et munitions. Malheureusement, 
le billet qui fixait à l'escadrille un rendez-vous, escomp- 
tant l'inertie des galères ennemies qu'un «vent du diable» 
retenait aux Alfaques, fut intercepté par les Espagnols (5). 

Capitaine de cavalerie promu capitaine général des 
galères, Francisco Fernandez de La Cueva, duc d'Albu- 
querque, profita de l'avis. Comme nos garde-côtes Saint- 

(1) La galère du commandeur de Ghastellus « est pérye au voiage d'Or- 
bitelle -. . 1650 (B. N., Franc. 21432, fol. 324). 

(2) De Canipel à Mazarin. Antibes, 17 juillet (Affaires Etrangères, Mé- 
moires et documents 1717, fol. 23). 

(3) Le texte de la capitulation est publié dans la Colecciàn de documentos 
inédites, t. XIII, p. 421. 

(4) A Le Tellier. 27 octobre 1650 (Lettres de M.^zvrin, t. III, p. 905). 

(5) Mercœur à Ligny. Reus (près de Tarragone), 19 novembre (Conqiiîsta 
de Cataluna por el marques de Olias y Mortara, s. 1. n. d., in-4°, p. 47). 



LÀ GUEKRK AVEC L'ESPAGNE 167 

Augustin et la Garde (1), accompagnés de deux transports, 
arrivaient au rendez-vous de Cambriles à mi-route entre 
Barcelone et Tortose, ses six galères surgirent le 24 no- 
vembre 1650 à la pointe du jour. Elles avaient embarqué 
deux cent vingt soldats de renfort. Le baron de Ligny 
avait des soldats d'Auvergne et de Sainte-Mesme arrivés 
l'avanl-veille » de la guerre de Bordeaux, » des volontaires 
et une cinquantaine de gardes de Mercœur à la casaque 
bleu horizon. Malheureusement ses vaisseaux allaient se 
présenter un à un au feu. 

La Garde, de seize canons, enlevée après un court enga- 
gement, est expédiée vers Tortose. Vers dix heures, nos 
deux transports, de seize et douze pièces, immobilisés par 
un calme, sont cernés et pris. Avec le Saint-Augustin qui a 
trente canons, le baron de Ligny cherche à se dégager et 
à rebrousser chemin. Dans un violent combat que, du 
rivage, Mercœur suit avec angoisse, nos soldats mal- 
traitent extrêmement, « sumamente, » les galères espa- 
gnoles : la capitane a les rames brisées et Tespolon rompu; 
les patronnes d'Espagne et de Sardaigne ont perdu leurs 
capitaines; cent quarante-trois de nos adversaires sont hors 
de combat. Mais le baron de Ligny compte de noml^reux 
morts dont le commandant des troupes, deux chevaliers de 
Malte et plusieurs capitaines; il a une centaine de blessés. 
Sommé de se rendre sous peine d'être traité sans pitié, le 
maréchal de camp se voit contraint, à la hauteur de Sald 
en vue de Tarragone, de mettre pavillon bas (2). 

La victoire navale d'Albuquerque avait porté à la 
défense de Tortose un coup décisif (3). Tout ce qu'ame- 

(1) Que le lieutenant-gënéral Jean-Fertlinand de Marchin avait armes 
pour défendre Tortose (B. N., Recueil Cangé 9, fol. 155), 

(2) Le texte de la capitulation, signée en vue de Tarragone le 24 no- 
vembre, est dans Abrec y Bemodano, Coleccién de los tratados de pa-^. 
Madrid, 1751, in-4°, t. VI, p. 73. 

(3) Carta del Excmo. Sr. Ditque de Ai-BUQtiEnQUK, capitan gênerai de 



Ifi8 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

nait comme renforts notre escadrille, cinq cents soldats, 
quatre pièces lourdes, deux mortiers, un milier de mous- 
quets, était aux mains de l'ennemi. Trois jours plus tard, 
la place capitulait. 



La fin héroïque du " Lion Couronné, h 

(17 juin 1651.) 

Pour Tété qui vient, c'est contre la capitale de la Cata- 
logne que les Espagnols concentrent leurs forces, les 
recrues du Milanais, les contingents de Naples, de Sar- 
daigne et de Sicile, la flotte de Don Juan d'Autriche, 
l'escadre de l'Océan. Et dans notre détresse, qui va tenter 
de porter secours à Barcelone? Deux galères (1). Qui va 
barrer la route à l'avalanche? Un simple vaisseau (2). 
Nulle de nos histoires n'a relaté ce magnifique fait 
d'armes qui, sans nos adversaires, resterait ignoré (3). 

las (paieras de Espana. . . en que se da cuenta de la Victoria que Dios le ha dado 
en la costa de Cataluna contra cuatro navios de guerra... de Francia. 
Valencia, 1650, in-fol., réimprimé dans les Memorias de la real Academia 
de la Historia, t. X, p. 396. — Relacion de la gran vitoria que han tenido 
las qaleras de Espana, siendo gênerai de ellas el Excmo. senor duque de 
Albuquerque . Sevilla, 1650, in-i" : réimprimé Ibidem, t. X, p. 393. — Con- 
quista de Cataluna por el marques de Olias y Moi'tara, p. 49, etc. 

Les sources franco-catalanes sont moins abondantes : Guerre, Archives 
historiques 126, fol. 315. — Mémoires de François de Paule de Clermont, 
marquis (^/e MoxTGLàT (1635-1660). Amsterdam, 1728, in-4'', t. III, p. 127. 
— Miguel P.\nETS, dans le Mémorial historico espahol, t. XXIV, p. 372. 

(1) Louis XIV au duc de Richelieu. 15 mai 1651 (Archives Xat., Marine 
B«, , fol. 26). 

(2) Le Lion Couronné, de 26 canons, avait participé à plusieurs ba- 
tailles (Archives Nat., Marine B*.^, fol. 35-38); sous les ordres du chevalier 
de La Perrière, il avait, le 18 décembre 1648 en vue de l'Etna, « arrambé » 
le vaisseau anglais l'Atalante, qui refusait d'exhiber ses patentes et qu'il fit 
sauter d'un coup de canon à bout portant, tiré dans la sainte-barbe. Le 
Lion Couronné avait cinquante hommes hors de combat sur trois cents 
(Journal des voyages de M. de Monconys [qui était à hord de l'Atalante,^ 
t. 1, p. 483.) 

(3) Relacion diaria... de lo que ha obrado la armada del senor Don Juan 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE lUg 

Quoi de plus beau, en effet, que la bataille livrée par 
un petit vaisseau de vingt-six canons à toute une flotte! 
Le Linn Couronné était, le 17 juin 1651, en croisière près 
de l'ile Formentera, lorsque la vigie signala au large des 
Baléares quatre gros vaisseaux et onze galères, sous 
pavillon espagnol. C'étaient les divisions des Deux- 
Siciles, que Don Juan d'Autriche, deuxième du nom, 
fils naturel du roi d'Espagne, amenait à la rescousse de 
Barcelone. Loin de reculer devant des adversaires qui 
se chiffraient par milliers, les marins du Linn Couronné 
font tête et, à une rafale des pièces de chasse de la 
Réale, ripostent par une bordée : sept galères les enve- 
loppent d'un croissant dont les pointes sont formées pai 
les capitanes de Sicile et de Naples aux puissantes batte- 
ries de chasse. 

Au signal d'abordage, la Quatralbade Fernando Garrillo 
agrippe notre vaisseau par l'espolon, mais doit aussitôt 
lâcher prise sous une décharge à mitraille qui la force à 
battre en retraite, à demi fracassée, à la remorque d'une 
autre galère. L'artillerie espagnole reprend son tir et fait 
rage; une grêle de grenades et de feux d'artifices s'abat 
sur le Lion Couronné ., cette seconde préparation d'artillerie 
exécutée. Don Juan d'Autriche fait donner toute la réserve, 
les troupes d'élite de la Réale, les volontaires du marquis 
de Bayona, capitaine-général des galères de Sicile, les con- 
tingents de la Patrona et de la Saîi-Miguel. Il y a quatre 

de Austria desde que tomô el navio llamado el Léon Coronado (jue fué a 
22 de junio, hasta agosto deste ano de 1651. Impreso a Madrid por Diego 
Diaz, 1651, in-fol. — Don Francisco FABRO-BREMU.NDA^^, Hisloria de los 
herlios del serenissimo senor Don Juan de Austria en el principado de 
CaUtluna. Çaragoza, 1673, in-fol,, p. 53. — Pedro de La Mota Sahmiexto, 
Majordouio de Don Juan, Diaiio de lo sucedido a su Alteza el S' D. Juan 
de Austria en el sitio de Barcelona... Con la naveçjacion que hizo de Sicilia 
a Espana para este efecto. — Verdadera relaciôn... que déclara la feliz 
vitoria... del S' D. Juan de Austria. Madrid, 1651, in-foL : réiinpr. dans 
les Memorias de la real Academia de la Histoj-ia, t. X, p. 402. 



no HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

heures que dure ce combat de titans; et le capitaine de 
La Chesnaye tient toujours ,1). 

... Sourdis, l'amiral-archevéquc, disait de lui et de son 
équipage, lors de l'affaire de Guétaria, qu'ils avaient fait 
<i tout ce qu'on peut attendre de gens de cœur, qui savent 
le métier. " Cette fois, La Chesnaye s'est surpassé. Il n'a 
plus qu'une poignée d'hommes; cent trois cadavres gisent 
à bord, et parmi eux quatre chevaliers de Malte; cin- 
quante-huit hommes sont blessés; les survivants, épuisés, 
à bout de forces, parlent de se rendre. La Chesnaye refuse 
de rien écouter. Il descend, la mèche à la main, vers la 
sainte-barbe pour mettre le feu au.v poudres; et ce geste 
électrise ses derniers matelots; ils redoublent de vigueur, 
quand La Chesnaye, qui a repris sa place parmi eux, tombe, 
le bras fracassé d'une balle; un des siens, un lâche, 
l'achève à coups de pistolet. C'en est fait, cette fois, de la 
lutte. Le pavillon est amené. Les survivants, blessés com- 
pris, ne sont pas plus de cent soixante-dix. 

Le Lion est dompté, mais à quel prix ! Peu de victoires ont 
été aussi glorieuses pour nos armes que sa défaite. Les vain- 
queurs, consternés, chiffrent leurs pertes à trois cent vingt- 
six hommes hors de combat, dont quatre capitaines de vais- 
seau; et les avaries de la plupart des bâtiments sont telles 
qu'au lieu de continuer leur route, ils sont contraints de 
relâcher à Iviça. 

VI 

LE CAPITAINE GARGOT A LA JAMBE DE BOIS 

Le Lion avait chèrement vendu sa liberté. Le Léopara 
n'eut pas la même fortune. Il revenait d'une croisière 

(i) Avis de Gènes et de Salnt-Malo. 18 juillet 1651 (Gazette de Fiance, 
1651, p. 766, 788). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE m 



infructueuse à Terre-Neuve, où viu^t-trols terreneuviers 
espagnols cernés dans le port de Plaisance lui avaient 
échappe par suite d'une trahison : un transfuge leur avait 
apporté la nouvelle que le Léopard n'avait pas le temps 
d'attendre leur rançon. C'est que le capitaine Nicolas Gargot 
à la jambe de bois (l) avait deux adversaires chargés par le 
vice-amiral Du Daugnon de l'espionner : son lieutenant et 
son enseigne. Dès lors, il n'était plus maître à bord (2). 

Le 27 mars 1651, après la prière du soir, Gargot prévint 
l'équipage que la disette obligeait à des restrictions ali- 
mentaires. Des murmures de mauvais présage le tinrent 
toute la nuit sur la dunette, sergents et soldats de quart 
couchant au corps de garde, l'épée au côté. Au jour, le 
capitaine descend dans sa cabine pour se reposer. Aussitôt 
les mutins d'enlever le poste et de mettre aux fers les 
matelots fidèles. Au bruit, Gargot s'éveille : mais le malin 
petit Turc q»ii le sert a caché sa jambe de bois, et vingt 
forcenés arrivent en criant : « Tue! tue! " Avec une baïon- 
nette, il pare les coups de piques, puis se fait un plastron 
de y Hydrographie du Père Fournier, jusqu'à ce que ses 
mains, lardées de coups, laissent tomber l'in-folio. « Mou- 
rons en braves gens, crie-t-il à un de ses pilotes; donne 
moy deux pistolets qui sont derrière le chevet du lict. » 
Les coups ratent. Alors comme projectiles, il se fait armes 
de tout, pistolets, livres, tronçons des piques qu'il a bri- 
sées. " Voyans qu'ils ne pouvoient entrer dans la dunette, 
les traistres se résolurent d'amener une pièce de canon à la 
porte pour faire périr leur capitaine. » Gomme ils amor- 
çaient la pièce, Gargot, dont le sang ruisselait par vingt- 



(1) Il avait perdu une jambe au siège de la Mothe en Lorraine. 

(2) Mémoires de la vie et des aventures de JSicolas Garrot, capitaine de 
marine. S. 1. n. d., in-4". — o Les cruautéz exercées à l'endroit d'un Fran- 
çais, capitaine de marine, par la trahison de quelques-uns de son vaisseau » : 
Gazette de France, 1651, p. 1169. 



172 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

trois blessures, tomba évanoui en murmurant : « Je meurs 
très bon serviteur du Rov. » 

Mais voilà qu'un navire suspect paraît à l'horizon. 
Tremblant de tomber aux mains des Barbaresques, nos 
deux cent cinquante braves supplient leur capitaine de 
garder le commandement. Le péril passé, ils reprennent 
leur arrogance et viennent, — les Judas, — livrer au gou- 
verneur de la ville de San Lucar le Léopard et son capi- 
taine 

Dans le cachot du port Santa Maria, où il est réduit à 
il faire provision d'une grosse pierre " comme oreiller, de 
sa belle casaque écarlate en guise de matelas, à.Q?, Essais àe 
Montaigne pour toute consolation, le pauvre mutilé renou- 
velle le geste de Bayard. Au duc de Médina-Sidonia, qui lui 
offre avec des lettres de commission signées du prince de 
Condé le grade de chef d'escadre général des Flandres, 
Gargot répond : "Monsieur le Prince a le malheur de porter 
les armes contre le Roy auquel je dois obéissance jusqu'à 
la mort. " Et le captif refuse de quitter pour une vie large 
et brillante la geôle où « l'incommodité de la vermine et 
les fâcheuses images de son malheur ne permettaient point 
au sommeil de venir charmer ses ennuvs. " Gargot n'a-t-il 
point pris pour règle dévie cette admirable formule si peu 
connue : « Les particuliers ne font que remplir leur devoir, 
quelques services qu'ils rendent à l'État; estant obligez de 
donner leurs biens, leur sang et leur vie pour sa conserva- 
tion, ils ne les exposent et ne les consument que comme 
des choses qui luy appartiennent. " Les héros de l'antiquité 
firent-ils jamais mieux? 

Mais tandis que ceux-là eurent un Plutarque pour les 
célébrer, les nôtres demeurèrent dans l'oubli, que dis-je? 
dans le discrédit. C'était l'époque que choisissait un fron- 
deur égoïste, La Rochefoucauld, pour proclamer dans des 
aphorismes la faillite de l'abnégation, au moment où de 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 173 

pauvres gentilshommes campagnards venaient sur des che- 
vaux harassés de fatigue «s'offrir an Roi, " au moment où 
l'esprit chevaleresque de la race compromettait notre poli- 
tique étrangère en donnant asile à une grande infortune. 



VII 

L'OOYSSÉE DE PRINCES FUGITIFS 

Un drame poignant venait de se jouer entre un mo- 
narque magnanime auquel on ne pouvait reprocher que 
la faiblesse de la clémence, et un de ces esprits remuants 
et audacieux qui semblent être nés pour changer le 
monde (I). Charles I" d'Angleterre avait perdu la partie 
et Olivier Cromwell l'avait mené à l'échafaud le 30 jan- 
vier I6i9. Longtemps, une fille de France avait soutenu, 
avec l'énergie qu'elle avait héritée de Henri IV, le trône 
chancelant de son mari. Puis, Henriette de France était 
venue abriter à la Cour de Louis XIV la misère et le deuil 
de son veuva{;c. 

A la tète d'une escadrille restée fidèle, ses neveux conti- 
nuèrent la lutte longtemps après que la monarchie anglaise 
eut sombré dans le sang. Chassés de leurs foyers par la 
guerre de Trente Ans, les princes palatins Rupert et Mau- 
rice n'avaient plus d'asile que sur les flots. Rien d'émouvant 
comme l'odvssée (2), à travers les mers d'Europe, de leurs 
onze vaisseaux pourchassés sans trêve ni merci par les 
soixante-cinq bâtiments des colonels Blake, Popham, Dean, 
Penn et Moiik, mués en amiraux par la république de 

(1) BossuKT, Oraison funèbre d'Henriette de France, prononcée le 
16 no%embre 1669. Paris, 1669, in-4°. 

(2) Eliot WARnoRTOX, Memoirs »f prince Rupert and the cavaliers. 
I-ondon, 1849, in-8% t. III, p. 297. 



174 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Cromwell. A Helvoetsluys en Hollande, Rupert s'était dé- 
robé à l'étreinte de War\vick;à Kinsale en Irlande, il était 
resté insaisissable; et le printemps de 1650 le vit dans les 
eaux du Tage, harcelé par Blake. 

Malgré la prudente consigne de « vivre avec les Anglois, 
tant royalistes que parlementaires, comme avec des 
amis (1), " nos marins avaient pris le parti du malheur. 
Et pourquoi a trouver mauvais qu'ils armassent pour un 
roy légitime, parent et allié de leur roy (2), v alors que les 
républicains anglais commençaient contre nous « une 
espèce de guerre » sourde (3), alors par exemple que Blake 
cernait sous le fort de Duncannon en Irlande un vaisseau 
dunkerquois avec sa prise turque et forçait nos deux cent 
trente marins à hisser « le drapeau de soumission (4). » 

Et voyez le contraste. De simples navires marchands du 
parti parlementaire refusaient à nos vaisseaux de guerre 
le salut. Le chevalier de La Ferricre n'était pas d'humeur à 
supporter la plaisanterie : attaqué pource fait, l'Atalantede 
trente-cinq canons, qui arrivait de Smyrne, prenait feu et 
sautait avec tout l'équipage, des passagers arméniens et le 
fils d'un ambassadeur d'Angleterre (5). Quatre autres 
navires anglais de même provenance, invités à exhiber 
leurs papiers, répondaient au chevalier Henri d'Anglure 
de Bourlémont » que leur commission estoit à la bouche 

(1) Louis XIV au chef d'escadre Dumé. 7 décembre 1646 (Borély, His- 
toii'e de la ville du Havre, t. II, p. 607). 

(2) Ainsi parlait le capitaine de vaisseau Henri d'Anglure de Bourlémont, 
1649 (B. N , ThoisyQO, fol. 481). 

(3) Mémoire touchant le commerce avec l'Angleterre par Colbert. 1650 
(GuizoT, Histoire delà république anglaise. Paris, 186J, in-8°, t. I, p. 452- 
465). 

(4) Olivier Cromwell au speaker William Lenthall. Ross, 14 no- 
vembre 1649 (Thomas C\RLYLE, Olivier Cromwell, sa correspondance, ses 
discours, traduit par Edmond Barthélémy. Paris, 1911, in-7°, t. II, p. 254). 

(5) Avis de Marseille. 30 janvier 1649 (Gazette de France, 1649, p. 108, 
131). — Journal des voyages de M. deMoisconys, t I, p. 483 : cf. ci-dessus, 
p. 168, note 2, 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 175 

de leur canon. » Henri d'Anglure l'y alla chercher et, 
après un rude combat qui lui coûta quatre-vingts hommes, 
il enleva le navire et la riche cargaison du capitaine 
Knowles de Londres (1). 

Quelque soin que prit la royauté de désavouer ces 
prises {"2], quelques :i défenses plus expresses qu'elle fit de 
servir le roy de la Grande-Bretagne, (3) " nos chevaliers 
de Malte se livraient à la chasse aux navires parlemen- 
taires comme s'il se fût agi d'une guerre sainte, tant et si 
bien que le grand maitre devra en 1651 la leur inter- 
dire (41. Le chevalier de Hauville y perdit la vie, le che- 
valier Louis de Forbin de Gardane ses officiers et quatre- 
vingts hommes (5), deux autres chevaliers leurs vaisseaux, 
la liberté et la vie. 

Les chevaliers Pierre Dumont de La Lande et Charles 
Dumont de Fonteny (6), partis du Blavet avec six navires 
de guerre f7), avaient pris la route de Gibraltar. C'est 
alors qu'une demi-douzaine de navires de guerre français, 



(J) Jugement de bonne prise par l'aniiraulé royaliste de l'île de Jersey. 
5 janvier 1650 (B. N., Thoisy 90, fol. 481). 

(2) Ainsi la prise de la Licorne faite par les chevaliers Paul et de La Per- 
rière, 1650 (Affaires Etrangères, Mémoires et docuvients 897, fol. 274.) 

(3) Déclaration du capitaine H. de Bourlemont, 1650 (B. N , Franc. 
18593, fol. 332 v"). 

(4) Vebtot, Histoire des chevaliers de Malte. 

(5) D'Infreville à Brienne. Toulon, 22 novembre 1649 et 26 avril 1650 
(Archives Nat., Marine B'',,, fol. 484, 526). — Sur les armements des che- 
valiers Mole et de Collongue, cf. B. N., Thoisy 91, fol. 37. — Le chevalier 
Mole, commandant le Soleil, enlève la Catherine dorée; le chevalier de 
Gardane, commandant la Pucelle, se rend maître de la Société; Fricam- 
bault, capitaine du Faucon, capture le Chevalier Vert (A. Jal, Abraham 
Du Quesne, t. I, p 210). — Le chevalier Paul capture l'Apollo, le cheva- 
lier de La Perrière la Licorne (Affaires étrangères. Mémoires et documents 
897^ fol. 274), et le chevalier de Hauville le Chien L.evrier (B. N., Franc. 
18593, fol. 323). 

(6) 11 Estât des chevaliers de l'Ordre de Saint-Jean qui ont servy le roy 
dans ses armées de mer» (.archives Nat., Marine C?\). 

(7) Ae Véritable courrier bordelais. 1650, in-4*, p. 7. — L^' Arrivée du 
sixiesme courrier bourdelois . 1650, in-4'', p. 7. 



176 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

— leur escadre sans cloute, — livra un combat acharné 
par deux fois renouvelé à trois bâtiments britanniques 
venant du Levant, et les coula en se faisant «déchirer» (1). 
Elle allait succomber elle-même dans une suite de rudes 
combats. Fonteny tombait en juillet 1650 dans la division 
du contre-amiral Richard Badiley près de la baie de Lagos : 
attaqué par V A aventure d'Andrew Bail, il se faisait tuer; 
et sa flûte coulait bas en entraînant une partie de ses 
adversaires dans Tabîme (2). 

Le Jules du chevalier de La Lande, beau vaisseau de 
trente-six canons et cent quatre-vingts hommes, eut plus 
d'infortune encore. Le 30 octobre 1650, il approchait sans 
méfiance du Phœnix battant pavillon amiral, qu'il prenait 
pour le vaisseau du prince Rupert; La Lande montait à 
bord... Il était prisonnier de Blake (3j. 

Blake, lancé à la poursuite de Rupert qui venait de 
détruire près de Malaga une flottille anglaise, avait sept 
vaisseaux de guerre : Rupert, renforcé par plusieurs de 
nos corsaires, en avait un plus grand nombre, mais épar- 
pillés de toutes parts. Le 12 novembre, Blake capturait 
près du cap Palos un vaisseau français de vingt canons, le 
Lmiis-de-France ; le lendemain, c'était le tour du Rœbuck, 
de trente-quatre canons ; le 14, le Prince-Noir, cerné à 
trois lieues de Garthagène, se faisait sauter; quatre autres 
navires royalistes s'échouaient dans la baie de Garthagène; 
avec les deux derniers (4) et quelques conserves, les 
princes Rupert et Maurice gagnaient la France, laissant à 

(1) Nouvelles ordinaii-es de Londres, 1650, p. 66. 

(2) Tlîoiiias Alfred Spaldisg, A Life of Richard Badiley, vice-amiral of 
the Fleet. Westminster, 1899, in-8°, p. 24. 

(3) Réminiscences of Richard GinsoM (1649-1665), apud S. Rawson Gin- 
DINKR, Letters and papers relating to the first dutch ivar, NavY records 
Society, 1899, in-8°, t. I, p. 3. — Nouvelles ordinaires de Londi-es, 1650, 
p. 88, 99. — Julian S. Corbett, Enqland in the Mediterranean,\. I, p. 211/ 

— GuizOT, t. I, p. 452. 

(4) La Reformntion et l' Hirondelle. 



LA GUERRE AVEC. LESPACNE 117 

Fermentera, sous une pierre que signalait un drapeau 
blanc, des inslrucLions pour leurs partisans (1). 

En les voyant paraître le 5 décembre 1650 en rade de 
Toulon, le chevalier Paul fut des plus embarrassés. La 
consigne élait « d'obliger ces princes avec de belles appa- 
rences, " tout en les éconduisant » aftin de n'attirer point 
les parlementaires dans nos ports (2). » Mais en vain, de son 
bord, le chevalier Paul fit-il représenter aux fugitifs l'in- 
sécurité de Toulon. Ils entrèrent dans le port avec six 
vaisseaux. Le sort en était jeté. Une réception solennelle 
h l'iiùtel de ville au bruit des salves d'artillerie, un ban- 
quet à bord de la Reine tirent des accrocs à notre neutra- 
lité (8). Le prêt de vingt-cinq canons tirés de l'arsenal et 
de soixante milliers de poudre (4) la compromit davan- 
:agc. Et lorsque, le 7 mai 1651, après avoir passé l'hiver à 
Foulon, où dix-sept vaisseaux des parlementaires les 
tenaient bloqués (5), les princes reprirent à travers les 
Dcéans leur course vagabonde, nos gouverneurs des An- 
,illes les hébergèrent ; l'odyssée du prince Rupert finit par 
an échouage dans la Loire, en aval de Nantes, où fut 
îcoulé le produit de ses captures. Bien plus, comme le 
jarti royaliste venait d'être délogé des iles Normandes, 
'amiral duc d'York transféra à Brest l'amirauté jersiaise 
îhargée de prononcer sur les prises (6). 

Le Parlement anglais fit entendre de vives protestations. 

(1) llapport du capitaine Saltonstall, cotiimandant le John dans la flotte 
le Blake. Les dates de ce rapport sont ramenées au style nouveau (2sou- 
ellcs ordinaires de Londres, p. 105-112). 

(2) Le chevalier Paul à Mazarin. Toulon, à bord de la Reine, 17 et 
l3 janvier 1651 (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 878, fol. 13, 
■2. — Archives de la ville de Toulon, BB. 60, fol. 177-191). 

(3) Warbdrton, Memoirs of prince Rupert, t. III, p. 318. 

(4) Louis XIV à César de Vendôme. 14 avril (xlffaires Etrangères, 
Mémoires et documents 1717, fol. 169). 

(5) Avril 1651 (Journal des guerres ciuiles de Dubuisson-Adrenay, éd. 
T. Saige, t. II, p. 54). 

(6) Warbcrton, t. III, p. 387, 419. — Corhett, t. I, p. 227-234. 



1-8 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Déjà, le 5 janvier 1651, notre chargé d'affaires avait été 
chassé de Londres. Nous n'avions point su « prendre de 
sûretés par de nouvelles conventions avec le régime pré- 
sent d'Angleterre (1), » que l'Espagne avait eu l'habileté 
de reconnaître. Cette indécision nous vaudra bientôt un 
désastre naval. 



VIII 



L'ORMEE BORDELAISE 

La Fronde des princes n'avait pas de chef. Mazarin lui 
en donna un. En février 1651, après un an de détention, 
Condé sortait de la citadelle du Havre : le cardinal lui- 
même en avait ouvert les portes avant de prendre le che- 
min de l'exil. Mazarin succombait sous l'aversion géné- 
rale. Mais la faveur de la reine Anne d'Autriche lui restait 
fidèle. Vovant qu'il n'avait point d'ascendant sur elle et 
a craignant un second emprisonnement (2), » le Grand 
Condé quitta la Cour le 13 septembre pour gagner son 
gouvernement de Guyenne. Il appela à lui le comte de 
Marchin, commandant des troupes de Catalogne, et se mit 
à la tête des mécontents. 

Placée dans une situation critique, Anne d'Autriche 
lança contre Condé un édit de lèse-majesté. Le nom de 
Condé était un drapeau. Les La Tréraoille et La Roche- 
foucauld le mettaient en possession de la Saintonge. La 
noblesse normande prit fait et cause pour lui. Le duc de 

(i) Déclarait Golbert. 1650 (Grizox, t. I, p. 452). — Le Mémoire de 
Golbert « touchant le commerce avec l'Angleterre " a été publié par 
P. Grimblot dans la Revue Nouvelle du 15 novembre 1845. 

(2) Colonel BiLTAZiR, Histoire de la guerre de Guienne commencée sur 
la fin du mois de septembre 1651 et continuée jusqu'à l'année 1653. 
Cologne, 1694, in-12 : réimpression par Charles Barry. Bordeaux, 1876, 
n-8° , p . 1 . 



LA GUERUK AVEC L'ESPAGNE l'O 

Nemours s'apprêtait à le joindre avec des troupes levées 
dans le Nord. Des Pays-Bas espagnols, une armée allait 
venir. 

(' Le prince de Condé (1), pour lequel l'éloquence la 
plus sublime est trop rampante quand elle ose entre- 
prendre de le louer, ne fit jamais rien d'indigne de sa 
glorieuse naissance que lorsqu'il vint en Guyenne porter 
ses armes contre le Hoy. " 

Condé et Gonti n'avaient pas rougi d'ouvrir à l'Espagne 
les portes de la France. Par le traité du (J novembre 1G51 
signé à Madrid (2), les princes livraient la Gironde moyen- 
nant l'octroi d'un demi-million de palagons : une armée 
navale de trente vaisseaux espagnols avec quatre mille 
hommes de troupes vint, aux termes du traité, occuper la 
place de Bourg qui commande l'entrée du fleuve. Et bien- 
tôt leurs officiers " se promenèrent dans Bordeaux aussi 
librement que s'ils eussent été en Espagne (3). " Le 
10 décembre, Louis XIV mettait les Bordelais hors la loi; 
au Parlement de Paris, Gaston d'Orléans le traitait dédai- 
gneusement de " roi de Bourges (4). » 

Bordeaux essaimait la révolte et comptait des filleules 
comme aux temps passés. Un mathématicien avait c veu 
dans les astres que Bourdeaux devait estre une puissante 
république (5). » Singulière république qu'une cité où se 
disputaient, les armes à la main et sous les veux de 
l'étranger, de multiples factions, où la Grande Fronde 
des princes, aux prises avec la Petite Fronde du parle- 

(1) Baltazab, préface au lecteur. 

("2) Abrku y Bekïodano, Coleccion de los tratados de paz. Madrid, 1751, 
in-4.«, t. VI, p. 110. 

(3) Jean Vallier, t. III, p. 50, 105, 111. 

(4) H. CounTEAUi.T, Un journal inédit du Parlement de Paris pendant la 
Fronde (1" déc. 1651-12 avril 1652), dans V Annuaire-Bulletin de la 
Société de l'histoire de Fr&nce, 1917, p. 184, 226. 

(5) Lenet à Condé. Bordeaux, 1"' juillet 1652 (Gosnac, Souvenirs du 
rèqne de Jmuîs XIV, t. IV, p. 290). 



180 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

ment, avait trouvé pour rebondir l'appui des trublions 
de rOrmée. Ainsi nommée de l'orme entouré d'un serpent 
qui lui servait d'emblème, de même que le bouquet de 
paille était le signe de ralliement des frondeurs, l'Ormée 
avait ses lois, ses magistrats, sa force armée, ses diplo- 
mates (I). Elle rééditait, au profit de Condé et de Gonti, 
la rébellion advenue un quart de siècle auparavant à la 
Rochelle avec l'appui de Soubise. 

Une page poignante dépeint notre détresse : « Ainsi 
s'acheva l'année 1651 dans une confusion incroyable de 
toutes parts, chacun tâchant de venir à bout de ses des- 
seins par quelque moyen que ce fût, et même en trom- 
pant son compagnon. L'ambition et l'intérêt particulier 
régnoient si absolument partout, et le désordre étoit si 
général, et la licence des gens de guerre si effrénée dans 
toutes les provinces que la France étoit à la veille de sa 
ruine (2j . » 

» L'oubli de ses devoirs (3) " avait jeté dans le parti de 
la Fronde un homme qui était à la fois gouverneur d'un de 
nos ports de guerre dans le Ponant et général des galères 
dans le Levant, un Richelieu! La défection d'Armand-Jean 
duc de Richelieu entraînait celle de son lieutenant-général 
Philandre de Vincheguerre qui, au soir d'une noble et 
glorieuse carrière, se faisait révoquer (4) ; puis, la gan- 
grène de l'insurrection gagnait le corps des galères presque 
tout entier (5). Forbin, placé à la têle des marins restés 
fidèles, devait recourir au concours des consuls de Mar- 

(1) A. GoMMUNAY, iOrmée a Boideaux d'après le journal inédit de J. de 
Filhot. Bordeaux, 1887, in-8». 

(2) Journal de Jean Vallier (164-8-i()57), éd. H. Courteault, t. III, 
p. iil. 

(3) Louis XIV aux consuls de Toulon. 10 avril 1652 (A. Jal, Abraham 
Du Quesne, t. I, p. 195). 

(4) 13 juin 1651 (A. Jal, Dictionnaire critique, p. 1276). 

(5) Louis XIV aux consuls de Toulon. 1.3 octobre 1651 (Affaires Etran- 
gères, Mémoires et documents 1717, fol. 252). 



LA GCERRE AVEC L'ESPAGNE 181 

seille et de Toulon (I), de même qu'au Havre c'était aux 
échevins que recourait la royauté pour désigner un capi- 
taine de vaisseau (2). Tel est notre désarroi que » de 
trente ans, il ne fauldra plus faire estât d'armée navalle 
en France. » 

Dans le Ponant, le personnage ondovant et divers 
qu'était le vice-amiral Du Daugnon, après avoir oscillé (3), 
avait trahi : il avait passé avec quelques capitaines au ser- 
vice de la Fronde. Au lieu de bloquer Bordeau.x, il la cou- 
vrait. La Rochelle contrastait par sa ferme attitude avec 
Bordeaux. P'ile s était soulevée le 27 novembre 1651 contre 
Foucauld Du Daugnon qui l'offrait à Cromwell (4) ; et elle 
l'avait vomi. L'île de Ré l'avait expulsé. Condé, « presse 
de touts costés, » obligé de désarmer ses propres vais- 
seaux à Bordeaux, ne pouvait venir en aide au comte Du 
Daugnon « qui n'était point homme à se payer de gali- 
matias; » et il quêtait pour lui des vaisseaux espagnols et 
de l'argent (5), au moment où l'on armait « pour rac- 
courcir les longes de cet oiseau de proie (6). " 

L'oiseau de proie, dans son aire de Broua^je, avait douze 
navires et six galiotes à l'affût le 6 juillet 1652, quand 
Benjamin de La Rochefoucauld d'Estissac parut à la tête 
de seize vaisseaux et neuf galiotes de la Rochelle (7). 

(i) Louis XIV aux consuls de Marseille. 5 juin 1652 [Ibidem 1718, 
fol. 85). 

(2^ I.,ouis XIV aux échevins du Havre. 3 novembre I(j5i (Borély, t. II, 
p. 584). 

(3) En mai 1651, il négociait avec Condé l'échange de Brouage contre le 
duché de Châteauroux (Dunuisso.N-ArnE.xAY, t. II, p. 70). 

(4) Par son émissaire Conan. Londres, 10 novembre 1651 n. st. (^Samuel 
Rawson Gabdineb, llistory of the Coinmonwealth and protcctorate, t. II, 
p. 90). 

(5) Bergerac, 4-10 février 1652 (Duc d'Acmale, t. VI, p 509. — Georges 
BeRI IIOMIKIl, p. 36) 

(6) Jean Vallier, t III, p. 48. Louis XIV avait mandé à César de Ven- 
dôme d'armer dix vaisseau.x. 9 décembre 1651 (Affaires Etrangères, Mémoires 
et documents 1717, fol. 287). 

(7) L attaque avait été préconisée par le marquis Du Plessis-Bellière. Du 



182 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Accueilli par le feu convergent des batteries de terre 
et de mer, accroché par trois adversaires, Estissac se 
rendit : trois de ses bâtiments étaient en flammes et 
quatre sous les flots. Foucauld Du Daugnon n'accusait 
comme pertes que deux navires, onze officiers, quatre- 
vingts matelots (1). Et c'était lui qui retournait contre 
la Rochelle, avec l'appui de la flotte espagnole et des 
Allemands du baron de Vateville (2), le blocus dirigé 
contre lui. 

La situation devenait sérieuse. Des flottements se pro- 
duisaient dans l'état-major de la marine. Le commandant 
d'une division armée à Nantes, Henri Danton de Ponté- 
zière, passait au parti des insurgés (3). Un capitaine de 
brûlot désertait en pleine manœuvre. Le capitaine de 
vaisseau de Fricambault prenait un commandement dans 
le régiment des chevau-légers d'Enghien à Bordeaux (â). 
Le capitaine de Meautrix, en Normand madré, se défilait 
(i pour affaires particulières (5) » et ne « rentrait dans 
l'obéissance » que la tourmente passée (6). Les matelots 
rebelles ne se laissaient pas intimider par « le grand 
fracas » d'une proclamation qui menaçait d'exil leurs 
femmes et leurs enfants (7). On croyait si peu à l'entrée 
en campagne de la flotte royaliste que les Rochelais di- 

Plessis-Bellière à Le Tellier, 4 mai 1652 (Cos>'AC, Souvenirs du règne fie 
Louis A7 F, t. III, p. 229). 

(1) Relation véritable de la dcffaite de l'armée navalle muzarine près 
Broûaqe par le comte Du Doqrton, ensemble la liste des morts et prison- 
niers, avec la prise du butin et de dix vaisseaux, et six galliottes coulez a 
fonds. Paris, 1652, ia-4°. 

(2) 13* et 17^ Courrier Bourdelois. Paris, 1652, in-4°. 

(3) Relation véritable de tout ce qui s'est fait et passé à la chasse donnée 
aux Espagnols par Messieurs de Bourdeaux . Paris, 1651, in fol. 

(4) A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 181. 

(5) 15 juillet 1652 (A. Jal, t. I, p. 196). 

(6) 30 septembre (Ibidem, p. 205). 

(7) Du Plessis-Bellière à Le Tellier, Marennes, 4 mai (Cosnac, t. III, 
p. 229. — B. N., Cangé 79, fol. 28.) 



LA GUKRKE AVEC L'ESPAGNE 183 

iaient ironiquement : • On sème encore le chanvre pour 
ui faire des cordages (l). » 



Bataille navale du Pertuis d'Antioche. 
(9 août 1652.) 

C'est que la confiance ne se commande point : César de 
V^endôme n'avait rien pour l'inspirer. Il écrivait humble- 
ment au chef d'escadre de Normandie : « Je souhaiterais 
jue votre santé vous permît de venir faire la charge de 
v^ice-amiral en ce voyage : je recevrais vos instructions et 
leçons avec joie (2). " A défaut de Dumé, trop malade 
pour rejoindre, Vendôme embarque le commandeur Fran- 
çois de Nuchèze (3) et le chevalier anglais Georges Car- 
teret (i), des marins de carrière. Et pour avoir demandé 
conseil, il vaincra. Les instructions royales le pressent de 
« dresser la manœuvre de la flotte droit où celle des 
ennemis se fait voir " pour la forcer à combattre ou à se 
retirer (5) " du blocus de la Rochelle. 

Quittant Brest le 29 juillet 1652, Vendôme rallie en 
route la division nantaise armée par le duc de La Meille- 
raye, aux Sables deu.\ cents hommes du lieutenant-colonel 
de Fratteau, au fort de la Prée les fantassins de La Louche, 
à la Rochelle des volontaires et les galiotes du capitaine 
Pineau, et à la tête de dix-huit vaisseaux et frégates, cinq 
galères et galiotes, quatorze brûlots, flibots et traver- 



(1) Mémoires de la vie et des aventures de Nicolas Gargot, p. 111. 

(2) César de Vendôme à Dumé, 20 juin (Borély, Histoire de la ville du 
Havre, t. II, p. 400). 

(3) Qui sera promu lieutenant-général le 1" octobre (Guerre, Archives 
historiques 132, p. 149). 

(4) Un beau portrait en a été publié en tête du Journal de Jean Chevalier. 
Jersey, 1907, in-4° : il venait de gouverner Jersey pour le parti royaliste. 

(5) Louis XIV à Vendôme. 19 juin (Archives Nat., Marine B^o, fol. 65). 



184 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

siers ( l), huit mille hommes, entre dans le Pertuis-Breton. 

A l'approche de la flotte royaliste, le 5 août, la 

flotte espagnole (2) quitta le mouillage du Chef-de- 

(i) » Liste des navires dont est composée l'année navalle du Roy » , et 
11 Estât au vray de ce qu'il faut pour un mois de nourriture aux équipages 
des vaisseaux du Roy » : 

Es(:adre de l'amiral : 

Le CÉSAR, amiral, capitaine Truchot Des Forgettes 600 hommes. 

la galère Sainte-Anne, François Thiballicr de Thurelle. . . . 285 — 

l'Anna, Guinant 345 — 

le Sourdis, Cachac 245 — 

le Triton, François de Livenne chevalier de Verdille 225 — 

le Don-de-Dieu, François Thibault chevalier de La Carte. . 255 — 

le Fort, Gaspard Frotlier chevalier de La Messelière 190 — 

le Croissant, Truchot de Villedo, tils de Truchot Des 

Forgettes 190 — 

le Neptune, de La Grandière, major de l'armée 165 — 

la frégate la Duchesse, Louis de La Roche-Saint-André... 130 — 

le flibot de Forant 52 — 

Escadre du vice-amiral : 

IjA Vierge, commissaire général Bochard de Menillet 295 — 

le Jupiter, Du Quervin 345 — 

le Berger, Guy d'Allogny commandeur de Boismorand. . . 225 — 

l'Elhœuf, Pasdejeu 190 — 

le Saint-Louis, Paul de Gorris 165 — 

les frégates Saint-Georges, de La Gisclaye 130 — 

— Beaufort, Hector Des Ardens 130 — 

— de Calais [la Saint-Patrycj, Besnard 130 — 

De plus, les galiotes de Pineau, l^ileau, Corby et Boudet, 

90 hommes chacune 360 — 

2 traversiers, montés chacun de 18 hommes 36 — 

10 brûlots, montés chacun de 17 hommes 170 — 

6 barques longues, à 25 hommes chacune 150 — 

2 flûtes de transport, dont l'une, la Cardinale, avait 120 — 

Au total, les équipages seuls de la Hotte royale atteignaient 5 300 hommes. 

(B. N., Franc., 31432, fol. 146). 

(2) Escadre dd vick-amiral Du Daugnos : 

La Lune, amirale, capitaine Salenove, 

Le vaisseau de Gabaret, deu.x autres vaisseaux, cinq brûlots. 

Escadre de Du.nkerque : 

La Conception, amiral Antoine Mény, 

Le Saint-Sauveur, vice-amiral Antonio Dios, 



LA GUEKKE AVEC L'ESPAGNE 185 

Bave (1) pour se poster dans le Pertuis d'Antioche. Rien 
de disparate comme cet assemblable bigarré, oîi l'on parlait 
français, basque, espagnol, portugais, Hamand et italien, 
où quatre vaisseaux et cinq brûlots français du vice-amiral 
Uu Dangnon voisinaient avec sept vaisseaux de l'amiral 
diinkerquois Antoine Mény, deux d'Arteaga de ISiscaie 
et dix de l'escadre de Naples, que menait Marino de 
Masibradi. Au total, les confédérés disposaient de vingt- 
deux navires de guerre et six brûlots, "assez mal montés. " 
Leur position reconnue par Carteret et par Montesson, 
lieutenant-général de l'artillerie, Vendôme quitta le Chei- 
de-Baye le 9 août à quatre heures du matin [2], et, toutes 

ESC\DRK DE DUNKERQCE : 

Le Saint-Ignace, Jean Basselaert, 

La Natividad, Antonio Gonzalès, 

La Touche, Mathieu Mas, 

Le Bon-Succès, lloch INicasio, 

Le Pi-ince d'Orange, Manuel iNiquelan, 

Escadre d'Espagse : 

Le San Felipe, Arteaga de Biscaie, 

Le San Pedro, Don Joseph de tJallasse, 

Escadre de Aaplks : 

La Cox(;Ordia, amiral Marino de Masibradi, 

Le Saint-Charles, vice-amiral Antonio Stouvaulia, 

L'Adam et Eve, Scanio Bonnardi, 

Le Lion Rouqe, Pietro Jouan, 

Art Sainte- Barbe, Vicenzo Leoni, 

Les frégates des capitaines Domenico et (Tcronimo, el une troisième, 

/,« Sainte- A (/nés, Antonio Rodriguez, 

Le brûlot Saint-Antoine. 

(l) B. N., Franc. 25026, fol. 132 v°. 

(ij Sur la bataille navale du Pertuis d Antioche, cf. <> lîelation vérilalde 
de la bataille navale donnée sur les mers de Mé et Oléron entre les armées 
de France et d'Espagne, avec les particularités de la victoire remportée par 
Monsieur le duc de V^endosme le neutiesme aoust 1652 : » (Guerre, 
Archives historiques, vol. 463, pièce 8 : A. Jai., Ahraham Du Quesne, t. I, 
p. 197. — Relation de la bataille navale donnée... le 9 aoust 1652. Paris, 
N. et J. de La Coste, 1652, in-S"; reproduite par Go.sn\c, Souvenirs du 
rèçjne de Louis XIV, t. IV, p. 461). — Avis de la Rochelle, 8 et 
15 août lij(M(Gaielte de France, année 1652, p. 778 et 790). — Journal de 



186 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

voiles dehors, ses deux escadres foncèrent sur les confé- 
dérés. Ceux-ci tentèrent de gagner le vent en rasant Tile 
de Ré du côté de la mer Sauvage, mais serrés de près, 
revirèrent vers le Pertuis d'Antioche pour se mettre, au 
sud, à l'abri d'Oléron. A sept heures, ils étaient rejoints. 
De la poupe du César, où le secondaient « avec une 
merveilleuse prudence » le commandeur de Nuchèze (1) 
pour la manœuvre, le comte de Montesson pour le tir du 
canon, et le capitaine des gardes de Droullly pour la 
mousquetterie, Vendôme dictait ses ordres d'attaque aux 
quatre galiotes porte-avis. Sous le couvert d'une violente 
canonnade, les brûlots que la flotte royale avait en abon- 
dance, allaient droit aux vaisseaux amiraux. La Concep- 
tion d'Antoine Mény, commandant l'escadre de Dun- 
kcrque, esquiva la " carbonnade » du brûlot de Thibault 
qu'elle coula. L'amiral napolitain Masibradi feignit de 
demander quartier pour échapper aux machines incen- 
diaires de Michault et Riboullot, qui le serraient de très 
près; le danger écarté, il se croyait sauf, quand sa Con- 
cordia se trouva prise sous le feu des capitaines de Bois- 
moraud, Pasdejeu et La Roche (2), qui la mirent rapide- 
ment a à la raison " et la forcèrent à capituler avec 
l'amiral et trois cents hommes. La Roche-Saint-André 
avait accompli une autre action d'éclat par la capture de 

Jean Valueh, éd. H. Courteault, 1. IV, p. 17. — Luis Mendez de Haro 
à Pierre Lenet. Septembre 1652 (C. Fernandez Duro, Armada Espnnola, 
t. V, p. 6, note 2). — Pierre Lenet à Condé. 12 août(B. N., Franc. 6709, 
foL 85. — Georges Berthomieh, Louis Foucauld de Saint-Gei-main- Beaupré, 
comte du Bognon, p. 46). 

(1) A bord du César, se trouvaient les capitaines Des Forgettes, (Juerebat 
et Janiin, les cent gardes du grand niaitre aux ordres de Drouillv postés sur 
le pont, ses domestiques et les volontaires placés aux galeries de poupe 
avec La Colombière et Boisferme, des officiers, des gentilshommes, le comte 
de Montesson, Goulaine, La Louche, La Monnerie, Fratteau, Vigneux, 
Launay, Bonneville, les deux Chabot. 

(2) Commandant les vaisseaux le Berger, l'Elhœuf et la frc'giite la 
Duchesse. 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 187 

la frégate Sainte-Agnès d'Anlonio Rodriguez. Enfin sous 
l'escorte du vaisseau de Pasdejeu et de la redoutable 
jalcre de Thibaliier de Thurelle armée de douze pièces 
:omme les galéasses vénitiennes, le brûlot de Cléron avait 
ïccroché la Xatividad de l'escadre dunkerquoise et avec 
tant de bonheur que ce beau vaisseau de cjuarante-deux 
pièces s'embrasa en un instant. De trois cents hommes, 
le capitaine Antonio Gonzalès et six matelots seulement 
se sauvèrent. Toute l'escadre ennemie se disloqua dans sa 
hâte de se soustraire aux bordées de l'épave incandes- 
cente. La division du comte Du Daugnon se dérobait. A 
bord de la Lune, l'équipage refusait au capitaine de Sale- 
nove de » se battre contre l'armée du Roy " et, en pleine 
révolte, voulait charger les Espagnols. Vendôme n'avait 
perdu qu'une trentaine d'hommes, l'ennemi six cents et 
trois vaisseaux. 

Les Espagnols fuyaient vers le nord, poursuivis jusqu'à 
l'île d'Yen par la flotte royale : Du Daugnon sur qui ils 
rejetaient la cause de leur défaite, fuyait vers le sud. 
vers la Gironde où des mousquetaires d'Enghien vinrent 
mater ses équipages révoltés. Vendôme tenait la victoire. 

Veni, vidi, vici était la devise du nouveau César. Nec 
virlus nec déficit aetas porte un jeton commémoratif de la 
victoire fl), où un aigle éployé décèle une autre réminis- 
cence de l'antiquité. 

Vendôme avait détaché la galère de Thurelle, les quatre 
galiotes et le Croissant contre une petite division réfugiée 
dans la Seudre, à la Tremblade, et composée d'une galère, 
d'un brigantin et d'un traversier. Le détachement, quit- 
tant le 17 août à minuit le Chef-de-Baye, surprit les 
rebelles qui s'échouèrent à Ghaillevette et s'enfuirent à 
terre. La galère, armée de cinq grosses pièces, et ses 

(1) Dans la collection de l'amiral marquis de MilSord llaven à East 
Cowes. 



188 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

conserves tombèrent entre les mains de Thiballier de 
Thurelle avant que son adversaire, Osée Blanchart, eût 
le temps de metlre le feu aux poudres (1). 

Comme Vendôme reprenait contre Brouage ropération 
manquée par Estissac, il fut contre-attaque à la hauteur 
de Ré par Foucauld de Saint-Germain-Beaupré, frère du 
comte, et par une demi-douzaine de vaisseaux (2). 8e 
débarrasser du » voisinage des armées navales des Espa- 
gnols et Du Daugnon " lui paraissait le corollaire iné- 
luctable de sa victoire (3). Mais à toutes ses escales, à 
Brest (4), à Nantes (5), à la Rochelle, il avait trouvé 
Tordre de se porter sans » perdre un moment de temps " 
au secours de Dunkerque. Il ne pouvait plus différer 
d'obéir, a En se mettant à Taumône (6j, " il ramassa tout 
ce qu'il put de vivres pour la place à sauver. 



IX 

PERTE DE DUNKERQUE 

Le 18 février 1650, un des meilleurs généraux de l'armée 
espagnole, Ferez de Vivero comte de Fuciîsaldagne, avait 



(1) Gùzette de France, année 1652, p. 812. 

(2) Relation véritable de ce qui s'est passé à la levée du siège de Broûaqe, 
que le duc de Vendosme y avait mis, envoyée à M. le prince de Conty par 
le comte du Dog:no>. Paris, 1652, in-V — Jjettre de Nuchèze. 28 août 
(Guerre, Archives historiques, vol. 137, p. 383). 

(3) Lettre de César de Vendôme. La Rochelle, 15 août (Guerre, Archives 
historiques, vol. 147, pièce 352). 

(4) Avis de Dunkerque. 26 juillet (Guerre, x\rchives historiques, vol. 137, 
pièce 315). 

(5) Helntion... de la défense de Dunkerque, par le maréchal o'EsTnAnES, 
p. 49. 

(6) César de Vendôme à Le Tellier. La Rochelle, 21 août (Guerre, 
Archives historiques, vol. 134. pièce 249 : A. Jai,, Ahrahmn Du Qucsnc, 
t. I, p. iOl). 



LA (;L'KHKK AVKC L'KSI'AGNE 189 

Lenlé de surprendre Dunkerque : son coup de main 
avait échoué l). Les Espagnols récidivèrent le 5 sep- 
tembre 1651 sous les ordres du marquis Sigismondo 
Sfoiidrati, auquel succéda l'archiduc Léopold. Contre 
eux, Godefroi d'Estrades allait renouveler l'héroïque 
défense qui avait illustré les bourgeois de Calais. Il devait 
Lcnir un an. 

i^t que dire de ce gouverneur assez désintéressé, assez 
patriote au milieu des désordres de la Fronde, pour 
subvenir de sa poche à l'entretien d'une garnison de quatre 
mille hommes, sans « toucher d'argent du roy (^) • " Bien 
mieux! Sur le souhait exprimé « avec grande passion » par 
la Cour " qu'on pust y eslablir une escadre de vais- 
seaux (3), " le comte d'Estrades « s'engage par dessus la 
teste " pour équiper deux frégates : et à quoi les emploie- 
t-il? à secourir une compagne d'infortune, Gravelines (4). 
Elles furent capturées par les croiseurs ostendais. Deux 
vaisseaux qu'amenait le chef d'escadre Dumé, ne purent 
accoster à cause des épaves coulées par les Espagnols à 
l'embouchure de l'Aa (5). Gravelines succomba le 19 mai 
1652. Pour la sauver, Mazarin avait été jusqu'à sacrifier 
Dunkerque; il en laissait entrevoir aux Anglais la cession, 
s ils bousculaient les dix-huit vaisseaux et frégates de 
l'archiduc (6). Sollicité d'autre côté par une surenchère 

(1) Gazette de France, année 1650, p. 309, 334. 

(2) Relation inédite de la défense de Dunkerque (1651-1652), par le 
maréchal d'Estrades, publiée par Ph. Tamizey de Lauroqce. Paris, 1872, 
in-8", p. 30. 

(3) Mazarin au comte d'Estrades. 15 janvier 1560 (Lettres de Mazarix, 
t. 111, p. 451). 

(4) Godefroi d'Estrades au comte de Brienne. Dunkerque, 17 juillet 
1652 ;B N, Franc. 20660, fol. 314). 

(5) Louis XIV à Dumé. 20 avril et 9 mai 1652 (Borély, Histoire du 
Havre, t. II, p. 611). 

(6) Mazarin au comte d'Estrades. 23 avril (Glizot, Histoire de la répu- 
blique d'Anqleteri-e (1861), t. 1, p. 474). — Lettre du comte d'Estrades. 
29 juillet (Guerre, Archives historiques, vol. 137, fol. 315). 



190 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

des frondeurs qui lui offraient Blaye et la Rochelle (1), 
Cromwell hésitait. La reconnaissance officielle de la Répu- 
blique d'Angleterre, avec le don de Dunkerque, eût valu 
au roi l'appui de cent vaisseaux et dix mille hommes : 
Grom\vell s'en portait garant près du comte d'Estrades (2) 
auquel il promettait par surcroit une pension : « La place 
est au Roy, répliqua noblement le gouverneur; et j'ai 
vescu jusques à présent en sorte de préférer mon honneur 
à tous les biens du monde. " Dès lors, le sort en était jeté : 
les Anglais devenaient hostiles. Pour ne leur donner 
« aulcun subject de nous estre contraires, » les vaisseaux 
destines au secours de Gravelines n'avaient pas arboré « de 
grand pavillon (3). » Et la suite prouva que la précaution 
n'avait rien de superflu. On la renforça encore. 



Confiscation de l'escadre de secours. 

(14 septembre 1652.) 

Depuis le mois de juin IG52, le comte d'Estrades cla- 
mait : " Au secours (-4). » La famine grandissait; les soldats 
combattaient » sans cbeniyses ny souliers (5) ; les fièvres 
pourpreuses » en couchaient beaucoup dans la tombe. Et 
la flotte de secours, malgré de nombreux exprès qui la 
pressaient d'arriver, ne quitta la Rochelle que le 29 août. 
Nuchèze qui la commandait, pendant que Vendôme gagnait 
en poste la capitale, avait ordre de ne point susciter « la 



(1) Gdizot, t. I, p. 260. 

(2) Dès le 15 janvier (Relation .. . de la défense de Dunkerque, par le 
maréchal d'Estrades, p. 36). 

(3) Maréchal d'Aumont à Le Tellier. 1*'' mai (Guerre, Archives histo- 
riques, vol. 137, fol. U8). 

{k) Relation véritable.. 

(5) Le comte fl'Estrades au comte de Brienne. Dunkerque, 24 juillet 
(B. N., Franc. 20660, fol. 304). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 191 

jalolizie » des Anglais, de ne point « s'ingérer « dans le 
différend qu'ils avaient avec les Hollandais, bref » de fuir 
devant eux plustost que de les combattre (1), » Pour le 
renforcer, Abraham Du Quesne armait des navires dans la 
Manche; et le lieutenant-colonel Genlillot allait en quérir 
en Hollande (2), 

Le blocus de Dunkerque, assuré par dix vaisseaux seu- 
lement, était facile à rompre. L'ambassadeur d'Espagne à 
Londres, Gardenas, l'ayant pressenti, trouva le moyen d'v 
obvier. Offrant aux Anglais la coopération espagnole pour 
prendre Calais, il obtenait le 1 1 septembre qu'ordre fût 
donné à l'amiral Blake d'intercepter notre convoi (3), en 
représailles des dommages reçus par les navires anglais 
dans la Méditerranée (4). 

Robert Blake guettait dans le Pas de Calais la Hotte de 
Ruytcr qui venait de battre l'amiral George Ayscue à 
rentrée de la Manche le 26 août. Mais Michel de Ruyter 
ne passa en vue de Dieppe que le 28 septembre et ne livra 
bataille que le 8 octobre aux forces combinées de Blake et 
de Penii (5). Entre temps, nos destinées s'étaient accomplies. 

Le 11 septembre, le jour même où l'ambassadeur espa- 
gnol sollicitait l'intervention britannique, Dunkerque avait 
capitulé à terme. La mutinerie de trois cents soldats n'y 
était pas étrangère ((j). La place devait se rendre le 16, si 

(1) I^ouis XIV à Nuchèze. 27 août; — Rapport de Menillct. Douvres, 
18 septembre (Guerre, Archives historiques, vol. 136, pièce 130; vol. 137, 
pièce 546). 

(2) Ibidem, vol. 136, pièce 147 : A. Jal, t. I, p. 202. 

(3) Gardenas à Philippe IV. 20 septembre (Samuel Rawson Gaudinep, 
History of the Commonwealth and protectorate . London, 1897, in-8", 
t. II, p. 100). 

(4) Gentillet à Servien. Calais, 17 septembre ('Gdizot, t. I, p. 480). 

(5) Samuel Rawson Gmîdiner, Letters and pape?-s relatin(/ to the first 
dutch War (1652-1654), printed for the Navy records Society. London, 
1900, in-8°, t. II, p. 142, 163, 195, 219. 

(6) Lettre du maréchal d'Aumont. Boulogne, 11 septembre (Guerre, 
Archives historiques, vol. 137, pièce 406). 



192 HlSTOIilK DE LA MAKINE FRA^ÇAISE 

elle n'était secourde dans l'intervalle par une flotte et par 
deux mille hommes de renfort. Ce jour-là, Vendôme était 
arrivé deCompiègne à Dieppe pour passer en revue l'escadre 
de Nuchèze. Le surlendemain on frappait à sa porte : deux 
capitaines des Gardes lui apportaient le texte de la capiiu- 
lation. Sautant du ht, le grand maître manda au commis- 
saire général Bochard de Menillet d'appareiller immédia- 
tement avec la division en rade, huit vaisseaux et six 
hrùlols, plus douze doubles chaloupes et cinq corvettes 
chargées de douze cents hommes (l).Du Quesne avait 
refusé de suivre, vexé d'avoir vu passer lieutenant-général 
François de Nuchèze (2). A Calais, attendaient en cha- 
loupes les régiments de Rambures, d'Espagnv. de Rouvray 
et de Béthune que l'escadre devait prendre au passage. 
« Dens demain jusques à midy, écrivait Vendôme, Donkerke 
sera secouru ou nos gens battus. » 

Il n'arriva ni l'un, ni l'autre : ce fut bien pis. Le 14 sep- 
tembre, Menillet avait à peine mouillé en rade de Calais 
qu'il levait l'ancre à la vue d'une flotte anglaise et fuyait 
à toutes voiles « droit en Zélande, sans se vouloir servir 
de la plasse de Calais » pour faire » expliquer les 
Anglois (3). I) Au large, il était enveloppé « sur les huict 
heures du soir n par une partie des cinquante-fjuatre 
voiles de Blake. Croyant à une méprise, Menillet arbora ses 
couleurs, mais en vain : invité à se rendre à bord de 
l'amiral anglais, il se vit refuser tout laissez-passer et fut 
emmené à Douvres pour obtenir l'agrément du Parlement. 



(1) Vendôme à Le TelHer. Dieppe, 12-13 septembre (Guerre, Archives 
historiques, vol. 137, pièce 407). — David Asselise, les Antiquitéz et 
chroniques de la ville de Dieppe, t. II, p. 295. 

(2) Lettre de Du Quesne. 20 décembre 1666 (A. J\l, Abraham Du (Juesne, 
t. I, p. 475). 

(3) Le maréchal d'Aumont à Le Tellier. Calais, 15 septembre (Guerre, 
Archives historiques, vol. 137, pièce 416). — Béthune-Charost à Le Tel- 
lier. Calais, 15 septembre (Ibidem, pièce 414). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 103 

Comme si Ton n'aurait pas dû, an préalable, » avoir parole 
de l'Angleterre de ne pas se maisler de nos affaires avec 
les Espagnols (1) ! i> Toute notre escadre, à part deux 
brûlots assez bons marcheurs pour s'échapper vers Fles- 
singue ('2), à part le Berger et les chaloupes dieppoises (3), 
demeurait prisonnière. Ravis sans combats, sept vais- 
seaux (4 et trois brûlots restèrent plusieurs années conuiie 
un gage entre les mains des Anglais (5), qui avaient aus 
sitôt relaxe les équipages, afin de bien montrer que 
ce n'était point là acte d'hostilité, mais action de repré- 
sailles (G). 

Toute la nuit, le comte d'Estrades avait anxieusement 
épié du haut des remparts l'apparition de notre escadre. 
Le terme de la capitulation venait à échéance. C'en était 
fait de Dunkerque. La place fut remise à l'archiduc. 

Crom\vell tenait sa vengeance, et les frondeurs leur 
revanche. « Nous voilà maîtres absolus de la mer, écrivait 
leur chef à son agent en Angleterre (7) ; vous n'avez point 
de temps à perdre pour prendre ou brusler dans les ports 

(1) Rapport de Menillet et de ses capitaines. Douvres, 18 septembre 
(Guerre, Archives liistoriques, voL 137, pièce 546). — J.\l, Abraham Du 
Qiiesne, t. I, p. 203. — Gentillot à Servien. Calais, 17 et 24 septembre; 
Vendôme à Blake et au Parlement d'Angleterre. 23 septembre (GrizoT, 
Histoire de la i-épublique d' Angleterre, t. I, p. 480). 

(2) Journal du vice-amiral hollandais Witte Cornelisz de Witt (Samuel 
Rawson Gardixkr, Letters and papers relatinç to the firsl Duteh War 
(1652-1654). London, 1909, in-8°, t. H, p. 346). 

(3) David AssELiXK, t. II, p. 295. — Nouvelles ordinaires de Londres. 
1652, in-4'', p. 456. 

(4) Le Triton, commandé par Menillet, la Duchesse par La Roche- 
Saint-André, le Fort par La Messelière, le Don-de-Dieu par La Carte, le 
Saint-Louis par de Gorris, le Croissant par V^illedo, le Chasseur par La 
Gisclave (Guerre, Archives historiques, vol. 137, pièce 546j. 

(5) « Projet d'instruction pour envoyer à M. de Bourdeaux, ambassadeur 
en Angleterre. » Décembre 1654 (Affaires Etrangères, Aiu/lctcrre 63, 
fol. 655). 

(6) B. N., Franc. 25026, fol. 152. 

(7) Gondé à Pierre Lenet. Septembre 1052 (Mémoires de Pierre Lenkt. 
éd. .Michaïul et Poujoulat, p. 575). 

V. 13 



104 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

les vaisseaux qui restent (1). » Comparez à ce langage 
d'un prince du sang, d'un Condé! celui d'un Italien. De 
l'étranger où il avait pris pour la seconde fois le chemin 
de l'exil, Mazarin écrivait à Vendôme (2) : » Les diligences 
que i'ay faictes pour tascher à sauver Dunkerque et la 
passion que j'ay pour tout ce qui regarde le service du 
Rov, vous peuvent faire juger à quel point la perte de 
cette place m'a esté sensible, et quel surcroit de douleur 
ce m'a esté de la voir accompagnée des vaisseaux destinez 
à son secours. " — « Je crois impossible d'empêcher la 
suite de nos malheurs, si les Français continuent d'être 
contre la France (3i. > Vendôme n'y voyait d'autre remède 
qu'une ligue avec les Hollandais (4). 

Le souvenir de ces heures tragiques laissera dans l'esprit 
de Louis XIV (5) une trace profonde : « II y a longtemps 
que la France seroit la maîtresse du monde si la division 
de ses enfants ne l'avoit trop souvent exposée aux jalouses 
fureurs de ses ennemis. » Un maître frondeur, le car- 
dinal de Retz, en convenait : u Le bonhomme M. de Fon- 
tenai, deux fois ambassadeur à Rome, déploroit avec moi 
la léthargie dans laquelle les divisions domestiques font 
tomber même les meilleurs citoyens à l'égard du dehors de 
l'État. L'archiduc reprit, cette année-là, Gravelines et 
Dunkerque. Gromwell prit, sans déclaration de guerre et 
avec une insolence injurieuse à la Couronne, sous je ne 



(1) Le Berger, qui s'était échappé, le César, la Vierge, i Anna de Suède, 
restés à Dieppe, le Jupiter, l'Elbœuf, le Sourdis, la Sainte-Agnès, la 
Sainte- Anne, et quatre brûlots qu'un coup de mer avait séparés des autres 
durant la traversée de la Rochelle à Dieppe. Lettre de César de Vend une. 
Dieppe, 12-13 septembre (Guerre, Archives historiques, vol. 137, pièce 407). 

(2) Bouillon, 30 septembre. 

(3) ChÉrtjel, Histoire de France sous le ministère de Mazarin, t. I, 
p. 276. 

(4) Mazarin à Le Tellier. Bouillon, 30 septembre [Lettres de Mazarix, 
t. V, p. 306.) 

(5) Mémoires de Louis XIV, t. I, p. 90. 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 195 

sais quel prétexte de représailles, une grande partie des 
vaisseaux du Roi. Nous perdîmes Barcelone et la Cata- 
logne et le chef de 1 Italie avec Casai. Nous vîmes Brisach 
révolté, les drapeaux d'Espagne voltigeant sur le Pont- 
Neuf, les écharpes jaunes de Lorraine dans Paris (1). " Le 
roi en effet avait dû quitter la capitale sous la protection 
de l'armée de Turenne, tandis que l'allié des Espagnols, 
Condé, y faisait son entrée le 1"' juillet 1652. Le corps 
d'armée du duc de Lorraine, en avançant jusqu'à Ville- 
neuve-Saint-Georges, avait prêté aux frondeurs son appui. 
Mazarin s'était exilé. Il ne devait rentrer dans la capitale 
qu'en février IG53. 



X 

CHUTE DE BARCELONE 
(11 octobre 1652.) 

Depuis le mois d'août 1(>51, Barcelone était assiégée. 
Le capitaine général de l'armée de Catalogne, Don Fran- 
cisco de Orozco, marquis de Mortara, et Don Juan d'Au- 
triche avaient obtenu du craintif gouvernement de Madrid 
que la citadelle de l'indépendance catalane fût investie (2). 
Le marquis de Caracena, gouverneur du Milanais, avait 
promis le concours de régiments italiens et allemands que 
de nombreux officriers espagnols allèrent quérir à bord du 
Marabout et du Samson. Ces vaisseaux de cinquante-deux 
et quarante canons, partis d'iVIicante en novembre I65I, 
rencontrèrent entre Majorque et Iviça le Brézé ei le Soleil 
des chevaliers de La Perrière et Du Parc. Trois heures 

(1) OEuvres du cardinal de Retz, éd. Feii-let et Gourdaclt dans !a Col- 
lection des Grands écrivains, t. IV, p. 307. 

(2) Toutes les péripéties du siège de Barcelone d'août 1651 à 1652 sont 
longuement relatées dans la Conquista de Cataluna por el marques de Olias 
Y Mortara, p. 67-183. 



196 HISTOIRE DE I.A MARINE FRANÇAISE 

durant, ils livrèrent bataille, mais succombèrent. La Per- 
rière enleva le Marabout, Du Parc le Samson- pour cent 
hommes hors de combat que leur coûtait la victoire, ils 
faisaient perdre à l'ennemi sept cents hommes et surtout 
les cadres des troupes d'Italie (1). 

Par mer. Don Juan d'Autriche et Francisco Diaz 
Pimienta, le général des galères et le général de l'Océan, 
unissaient leurs forces pour bloquer Barcelone. En dépit 
des navires de guerre, au mépris de châtiments terribles, 
de la pendaison ou de la mise au.v galères, d'obscurs 
dévouements de matelots permirent à Barcelone de tenir 
quatorze mois (2). Ils se jouaient des navires de blocus, 
et contraignaient générau.x et capitaines de vaisseau à des 
rondes nocturnes et à un perpétuel qul-vive ;3). 

A la requête du maréchal de La Mothe-Houdancourt, 
la Cour a décidé de dépêcher à Barcelone une escadre (4) 
avec mille hommes de troupes. Exactement averti (5), 
l'ennemi envoie bloquer Toulon par les galères d'Albu- 
querque que cinq des nôtres, aidées de deux brûlots, 
forcent à déguerpir (6). Mais une tout autre cause qu'une 

(1) \vis de Toulon, 28 novembre 1651 (Gazette de France, 1651, 
p. 1396). Parmi les blessés figuraient le capitaine Ranos et le chevalier de 

Martené. , . . . , j^ 

^2) Le 12 décembre 1651, quatorze barques chargées de vivres tentent de 
forcer le blocus et neuf v parviennent; en janvier 1652, trente barques 
françaises chargées du régiment de Vendôme poussent jusqu à Blanes; dans 
la nuit du 6 février, treize grandes embarcations jettent des vivres dans 
Barcelone; le 3 mai, un brigantin sur deux et neuf barques sur quatorze 
réussissent la même opération: le 7 juin, six_autres barques entrent de 
nuit, etc. (Connuista de Cataluha, p. 8o, 89, 9o, IV-). 

(3) Ainsi le 8 juin 1652, pour intercepter une felouque qui apporte des 
nouvelles de France (/è^/em, p. 118). , , ,, oa 

(4) De six vaisseaux de Toulon. Louis XIV à M. de Menou. 30 no- 
vembre 1651 (Guerre, Archives historiques 127, fol. 241 v°). 

(5) Les Espagnols pensaient que nous armions douze vaisseaux (Conqmsta 

de Cataluna, p. 88). , . ,t t .. 

(6) Louis XIV aux consuls de Toulon. 29 décembre (Gustave L.uidkrt, 
Histoire de Toulon. Toulon, 1899, in-8', t. III, p. 336j. 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 191 

menace ennemie va immobiliser à Toulon les huit vais- 
seaux du chevalier de La Perrière. 

L'anarchie de la Fronde a mis aux prises les Sabreurs 
avec les Cam'vets, les fauteurs des princes avec les par- 
tisans du roi. Les " Sabreurs » ont le dessus sur « les 
taille-plumes. » Consuls en tête, la populace balaie 
l'administration maritime, force l'intendant Gravier à 
se cacher dans un tonneau, cherche à couler une galère 
au nom et au propriétaire exécré, la Mazarine, s'empare 
des cinq autres, en confie le commandement à des con- 
seillers du parlement et au chevalier de Vincheguerre, 
et menace de brûler les vaisseaux. Tandis que le chef 
d'escadre de La Perrière parle de réduire l'insurrection 
par la force ou par la famine (l), son collègue, le che- 
valier Paul, que " le vaquarme » a tiré du lit où le 
clouent ses blessures, essaie de la persuasion (2). Écon- 
duit à son tour, écœuré de voir pactiser avec » Mon- 
seigneur le duc d'Orléans " les factieux, le glorieux blessé 
quitte la ville en litière pour attendre ailleurs les ordres 
du roi, jurant de « les exécuter jusqu'à la dernière 
goutte de son sang (3). » Nos forces navales sont para- 
lysées. Pour qu'on puisse achever leur armement, pour 
que les officiers entrent en ville, pour que la flotte sorte 
du port, il faudra que le roi en sollicite de ses sujets 
rebelles l'autorisation (4). 

Voilà comment le chevalier Gaspard de Comminges de La 
ï'errière, invité en février 1652 à forcer le blocus de Bar- 

(1) La Ferrière à Mazarin. A bord du Bièzé, en rade de Toulon, 
11 février 1652 (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 1716, 
fol. 454). — Ad. Crémiedx, Marseille et la royauté pendant la minorité de 
Louis XIV, t I, p. 421. 

(2) Le chevalier Paul à Mazarin. Toulon, 12 février (Ibidem, fol. 457). 

(3) Le chevalier Paul à Le Tellier. Ai.x, 14 avril (Guerre, Archives histo- 
riques 133). 

(4) Louis XIV aux consuls de Toulon. 1" mars, 1" avril, 17 mai 
(Affaire» étrangères. Mémoires et documents 1718, fol. 34, 54, 77). 



198 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

celone (I), ne fut en mesure d'agir qu'en juillet. Il savait 
la difficulté de sa tâche : mais « puisque c'est la volonté 
du roi et qu'il y va du salut de tant de peuples, je suis 
fort résolu à avaler le calice. Ce qui m'embarrasse le plus, 
c'est que j'ay des barques à conserver et pas un bâtiment 
à rames pour les rallier. » Son escadre ne comprenait pas 
plus de trois vaisseaux de ligne et cinq autres bâtiments, 
des prises pour la plupart, trop «mal artillés pour répondre 
aux coursiers des gallères. " 

Or, la flotte de blocus à laquelle il allait se heurter — , 
il l'apprit à son arrivée à San Feliu de Guixols, — ne com- 
prenait pas moins de seize vaisseaux de guerre, vingt-trois 
galères et cent brigantins ou barques longues (2). Elle 
venait de détruire, à l'endroit même où il était parvenu, 
un de nos convois dont les équipages, pendus aux antennes 
des galères, avaient ainsi défilé devant les regards horrifiés 
des défenseurs de Barcelone. 

Avisé dans la soirée du 2 août de l'arrivée de notre petite 
escadre, Francisco Dlaz Pimienta fit tirer le coup de canon 
de partance. Il emmenait quatorze vaisseaux, quatorze 
galères et d'autres navires légers, aux équipages renforcés 
de deux mille cinq cents soldats (3). Du galion San Martin 

(1) Louis XIV aux consuls de Toulon. 15 février (Archives de Toulon, 
série AA. — Gustave Lambert, Histoire de Toulon, t. IIL p- 337. — 
Lettres de Mazabin, t. V, p. 53). 

(2) La Perrière à Le Tellier. A bord de l'amiral devant San Feliou de 
Guixols, 30 juillet (Guerre, Archives historiques 137, p. 325, 331. — 
A. Jal, Abraham Du Quesne, t. l, p. 196). 

(3) Conqiiista de Cntaluna, p. 135. — Comparée à ces deux divisions 
homogènes, l'escadre du chevalier de La Perrière était des plus disparates : 
elle comprenait le Brézé battant pavillon amiral, de 46 pièces, armé de 
14 pierriers dans les hauts, le Soleil d'égale force, le Chasseur, deux bâti- 
ments génois capturés, le Marabout et la Charité, deux anciennes frégates 
dunkcrquoises, le Samson et le Pêcheur de baleine, un vaisseau marseillais 
de 40 canons, 4 brûlots et 12 barques (Don Prancisco Pabro Bremund.vn, 
Historia de los hechos del serenissitno seiior Don Juan de Austria, p. 316. 
— La Perrière à Mazarin. A bord du Brézè, en rade de Toulon, 11 février: 
Affaires Étrangères, Méandres et documents 17l6, fol. 454). 



LA GUERHE AVEC L'ESPAGNE 199 

OÙ il était prisonnier, le brave capitaine Gargot allait 
suivre avec vin intérêt passionné les péripéties de la ren- 
contre. Un de nos capitaines de vaisseau, qui s'était glissé 
en chaloupe à Barcelone, avait rapporté, le 31 juillet, que 
la flotte serait à couvert le long du môle derrière une 
rangée de gabions et sous l'abri de cent pièces de canon (l). 

Le 3 août, comme les Espagnols s'avançaient à la 
remorque de leurs galères, La Perrière se replia pourtant 
dans le sud-est; en éloignant l'ennemi de terre, il permit à 
son convoi de douze barques de se glisser dans le port de 
Barcelone. Au crépuscule, les deux flottes n'étaient plus qu'à 
une portée de canon, quand une grande houle se leva vers 
1 est; le vent devint si furieux que les Espagnols durent 
amener les huniers et serrer les canons des batteries. De 
trois jours, ils ne purent rallier la rade de Barcelone. La 
Perrière perdit son temps à courir après un de ses vais- 
seaux (2). 

ic De deux choses Tune, disait de lui le vice-amiral 
Banuelos, ou il n'est pas soldat ou il n'est pas marin. 
Soldat, il aurait tenté la fortune d'un combat, afin de 
secourir une place dont la conservation était de si grande 
conséquence pour son maître. Marin, il serait venu d'aval 
prendre la brise du soir le long de terre et, malgré nous, 
il aurait secouru Barcelone (3) » en mouillant entre le 
môle et le fort de Montjuich. Déjà tours et remparts se 
pavoisaient à notre approche : déjà pour nous guider, des 
barques sortaient du port. 

Mais La Perrière avait été dissuadé d'y aller : son pilote 

(1) Mémoires de la vie et des advetitures de Nicolas Garçot, capitaine 
de marine, p. 88. — Lettre du chevalier de La Ferrière. A bord de l'amiral, 
aux îles de Marseille, 25 juin 1652 (B. N. , Franc. 20660, pi. 364). — Vit- 
lorio SiRl, Del Mercurio ovcro historia de' correnti tempi. Firenze, 1682, 
in-4°, t. XV, p. 697. 

(2) Rapport du chevalier de La Ferriùre (B. ^\, Franc. 21432, fol. 236j. 
(3} GiRGOT, p. 95. 



200 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

catalan Mi(;uel prétextait que les vaisseaux n y étaient à 
l'abri ni du vent, ni du feu des assiégeants. A. San Feliu de 
Guixols, un conseil de guerre tenu le 10 août avec le régent 
de Catalogne décida une attaque générale par terre et par 
mer contre les lignes d'investissement; l'attaque fixée au 14 
jetterait trois mille hommes dans Barcelone. Mais nos 
équipages voulaient des « effectz » , des vivres, de l'argent 
et non « pas des paroles seullement. » En vain, l'intendant 
de l'armée de Catalogne fit-il appel à un patriotisme 
ébranlé par la Fronde : iv Les Catalans, disait-il, ne se 
veulent pas mettre la corde au col : ilz traicteront le jour 
que vous lèverez l'ancre (l). » En vain, le clergé de Bar- 
celone offrit-il aux capitaines de vaisseau Fricambault et 
La Marthe le trésor de la Madona de Monserrate (2). Notre 
division navale ne tenta plus rien et le chevalier de 
La Ferrlère reprit la route de France, au moment où ses 
adversaires, réduits à de " la frisoppe, à des miettes de 
biscuit où il y avait la moitié de crottes de rat (3),» étaient 
presque aussi affamés que les assiégés. La constance de 
Don Juan d'Autriche et du marquis de Mortara eut sa 
récompense. Après quinze mois de siège, Barcelone capi- 
tulait le 11 octobre 1652 (4), entraînant par sa chute la 
reddition de Palamos et Cadaquès. Presque seule sur la 
côte, Rosas tenait encore (5). 

L'escadre de La Ferrière, quelques semaines aupara- 
vant, le 13 septembre, avait forcé une autre ville à capi- 

(i) L'intendant de l'armée de Catalogne au chevalier de La Perrière. 
Girone, 16 août (Guerre, Archives historiques 137, fol. 353). — Saint- 
André Montbrun à Le Tellier. 18 a.oût [Ihiclern, fol. 358). 

(2) Conquista de Cataluna, p. 137. — Vittorio SiRl, t. XV, p. 697. 

(3) Gargot, p. 95. 

(4) Le texte de la capitulation est dans Abreu y Bertodano, Colcccion de 
los tratados, t. VI, p. 178. 

(5) Les vaisseaux de Fricambault, Verdille, La Carte et Fresnoy réussis- 
sent, le 24 mai 1653, à y introduire un convoi en combattant huit galères 
d'Espagne [Gazette de Fiance, 1653, p. 568). 



LA GUERRE AVKC L'ESPAGNE 201 

tuler. Mais par un de ces » tristes avantages qui changent 
nos palmes en cyprès, » celte ville était française. C'était 
Toulon que nos marins, secondés par deux régiments du 
duc deMercœur, arrachaient au parti de la Fronde : Tou- 
lon, qui prétendait a marcher de pas égal avec Marseille, 
ville orgueilleuse n'ayant jamais reconnu qu'en apparence 
l'autorité royale (l). " 



XI 

CAMPAGNE NAVALE DE LA GIRONDE, 

» Le cardinal était accoutumé de tout accorder à la peur 
et de tout refuser à la raison (2). « Du Daugnon en fut le 
saisissant exemple. La menace de livrer Oléron aux Espa- 
gnols et la Rochelle aux Anglais lui valut non seulement 
l'amnistie (3), mais encore « cinq cent mille livres 
d'argent comptant, un haston de mareschal et l'Ordre du 
Saint-Esprit (4). « En retour, a ses vaisseaux, ses galères, 
plusieurs hrulots, hrigantins et autres petits bastiments 
augmentèrent de beaucoup l'armée navale du roy et la 
peuplèrent de matelots et de pilotes (5). » Ils passèrent 
sous les ordres de l'énergique défenseur de Dunkerque, 
Godefroi d'Estrades, qui reçut le gouvernement de 

(1) Cahier de doléances présenlé par Toulon le 16 février 1653 (Ad. 
Crkmieux, t. I, p. 164). — Mémoires de Charles de Gbimaldi, marijfitis dk 
RÉGCSSE, publiés par la Société historique de Provence dans les Mémoires 
oour servir à l'histoire de la Fronde en Provence. Aix, 1870, in-8°, p. 55. 
— Gazette de France, 1652, p. 925. — Gustave Lambert, Histoire de 
Toulon, t. III, p. 352. — V. Brdk, Guerres maritimes de la France : 
oort de Toulon. Paris, 1861, in-S», t. I, p. 31. 

(2) Le chevalier de Todias à la princesse de Condé. 10 septembre 1650 
(Lenet, t. II, p. 329). 

(3) Le 18 mars 1653. 

(4) Lenet à Louis de Haro. 13 avril 1653 (G. Hkuthomier, p. 58). 

(5) B. N., Franc. 6714, fol. 221. 



202 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Brouage et de la Rochelle l). Abraham Du Quesne, 
mécontent « des personnes de faveur que Ton introduisait 
dans le commandement » au dam des « vieux ofHciers, » 
avait offert ses services à la Suède (2j. 

Avec l'appui du comte d'Estrades et du duc de Caudale, 
Vendôme va reprendre les villes rebelles de la Gironde (3). 
Une circonstance fortuite le servit. L'escadre espagnole 
avait quitté le fleuve à la suite d'une altercation de Charles 
de Vatteville avec un agent de Gondé. Vendôme, s'embos- 
sant prestement à sa place, construit deux forts en Médoc 
et dans le pays d'Entre-deux-mers et, par là, barre l'accès 
de Bordeaux. Le 26 mai 165;i, tandis que deux de ses vais- 
seaux canonnent les postes avancés des frondeurs borde- 
lais, sa flotte contraint la garnison irlandaise de Lormont 
à capituler (4). Le 4 juillet, c'est le tour de Bourg, que 
défendait la garnison espagnole de Joseph Osorio. Ven- 
dôme est aux portes de Bordeaux, sans que le comte de 
Marchin et le lieutenant-colonel Baltazar puissent l'ar- 
rêter; et, le 31. les bourgeois capitulent (5). « Le peuple 
n'a esté pour nous qu'autant que nous avons tout fait ce 
qu'il a voulu, " avouait un frondeur. 

Mais Vendôme courait un grand danger; trente-cinq na- 
vires de Manuel Bafiuelos et Alvaro de Bazan de Santa- 
Cruz, mandés d'urgence par les princes (6), l'embouteil- 

(1) Le 12 avril 1653. 

(2) Au maréchal Wrangel. 1^'' janvier 1653 (A. Jal, Dictionnaije critique, 
p. 1020). 

(3) Mazarin an comte d'Estrades. 2 mai 1653 (Maréchal d'Estrades, 
Relation... de la défense de Dunkercjne, édition Tamizey de Larroque 
p. 14). Le comte de Candale avait nom Louis-Charles de Nogaret La Valette. 

(4) Vendôme au maire et aux échevins de Bavonne. Blaye, 12, 17, 20, 
23 et 30 mai (A. Co.mmunay, p. 213, 219. — Gazette de France', 1653, p 521). 

(5) Baltazar, Histoire de la guerre de Guienne. Cologne, 1694, in-12, 
p. 89,94, 129, 139. 150; réimpression avec notes de Charles Babiîv. Bor- 
deaux, 1876, in-8°, p. 113, 126, etc. 

(6) Conti à Condé. Bordeaux, 15 mai et 30 juillet (Duc d'Aumale, His- 
toire des princes de Condé, t. VI, p. 647, 661). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 203 

laient dans la Gironde. Leurs promenades « dans la rivière 
jusques à la veiie de Blaye échauffaient » les esprits, mais 
laissaient Vendôme « fort froid pour le combat (1). » 
!^llait-on une fois de plus manquer l'occasion de ruiner le 
prestige espagnol; allait-on réitérer l'erreur commise au 
lébut de Tannée en n'autorisant point un raid du capitaine 
3argot [2") au Pasajes, où la Hotte espagnole gisait dé- 
larméc? 

Non. Il y avait aux côtés de Vendôme un homme résolu 
i faire « quelqvie action de vigueur avec nostre armée 
lavalle. » Le comte d'Estrades offre de monter lui-même 
e vaisseau -amiral avec cent de ses meilleurs soldats, 
imène de Brouage neuf cents matelots, conseille d'embar- 
juer « le plus d'infanterie qu'il se pourrait » et décide 
k'^endôme et Nuchèze à livrer bataille : «Nous sommes tous 
l'avis qu'il faut combattre, écrit-il (3) ; nous avons autant 
le vaisseaux qu'eux. Nous avons cinq galères; ils n'en ont 
)oint. Ils n'ont en tout que onze brûlots; nous en avons 
'^ingt-huit, conduits par les plus braves et les plus déter- 
ûinés hommes du monde qui sont de l'isle de Ré et d'Olé- 
on, dont quatre m'ont dit qu'ils vouîoiententreprandre de 
)rusler l'admirai d'Espagne. » 

On pouvait croire que l'action serait chaude : les roya- 
istes avaient à prendre une revanche sur le comte de 
(larchin. Avant établi une base d'opérations dans l'île de 
jasaux, il avait surpris dans Mortagne le maréchal de 
arap de Bonneval, six brigantins et trois galiotes. Mais 
es amiraux espagnols, impressionnés par la belle attitude 
le la flotte rovaliste qui descendait en colonne de combat 

(1) D'Estrades à Mazarin, Bordeaux, 23 octobre (Maréchal d'Estrades, 
Relation..., p. 7i). 

(2) Qui ne demandait pour cela que deux frégates et trois brûlots 
Méritoires de la vie et îles adventures de Sicolas Gargot, p. 122). 

(3) D'Estrades à Mazarin. Bordeaux, 23 octobre : Cf. aussi sa lettre du 12 
Maréchal d'Estrades, Relation..., p. 70, 71). 



204 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

la Gironde, effrayés à l'idée d'être cramponnés dans une 
passe étroite par nos brûlots, délogèrent de Royan et, le 
31 octobre 1653, gagnèrent la haute mer (1). Banuelos et 
Santa-Gruz ne tinrent point davantage devant Saint-Mar- 
lin-de-Ré que Marchin offrait d'emporter et de garder avec 
trois mille hommes. Ils retournèrent au Pasajes où le roi 
d'Espagne les fit aussitôt arrêter (2). 

C'est que leur retraite avait entraîné la perte d'un magnir 
fique vaisseau de soixante-dix pièces qui leur amenait de 
Saint-Sébastien un millier d'hommes : la Règle, tombant 
près de Blaye au milieu de la flotte de Vendôme, était 
investie et enlevée, avant d'avoir reconnu sa méprise (3). 
Les Espagnols partis, la Fronde d'Aquitaine était frappée à 
mort. Un «pays tellement désespéré, et la noblesse mesme, 
des concussions des gens de guerre qu'il y avait lieu à 
craindre une révolution (4), » ne devait reprendre son 
équilibre moral que sous l'égide de la royauté. Heureux 
quand il trouve comme représentant de l'autorité un 
homme aussi droit que le brave d'Estrades! 

Un des protagonistes de la Fronde, le cardinal de 
Retz, s'évadait l'an d'après du château de Nantes, échap- 
pait à la poursuite des deux barques longues du maré- 
chal de La Meillerayc, esquivait la croisière des vaisseaux 
de Nuchèze et gagnait Saint-Sébastien. Un capitaine de 
vaisseau, La Gisclaye, lui avait prêté son concours jus- 
qu'à Belle-Isle, mais sans vouloir aller plus avant, ni » se 

(1) D'Estrades à Mazarin. Du bord de l'amiral devant Castillon, 2 novem- 
bre (Maréchal d'Estrades, Relation..., p. 75). 

(2) « Relacion de la armada real que asiste en la ria de Burdeos en 21 de 
octubre de 1653 » (Madrid, Academia de la Historia, Coleccion Salazar, 
K 19, fol. 30). — C. Fernandez Duno, Armada espailola, t. V, p. 10. 

(3) I>e 2 novembre (Baltazar, p. 194). — «Relacion de la armada real que 
asiste en la ria de Burdeos en 21 de octubre de 1653 » (Madrid, Academia 
de la Historia, Coleccion Salazar, K J9, fol. 30). 

(4) D'Estrades à Mazarin. Bordeaux, 26 novembre ^Maréchal d'Estrades, 
Relation..., p. 79, note 3). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 205 

criminaliser par ce commerce avec les Espagnols (l). » 
De lassitude des ruines accumulées, de déjjoùt d'elle- 
même, la Fronde était morte. N'ayant plus d'appui sur 
nos côtes, les opérations navales des Espagnols se rédui- 
sirent à des coups de main ([ue le chef d'escadre Abraham 
Du Quesne considérait comme au-dessous de lui de 
déjouer. N'étant point dans son « élément d'être inutile, » 
il Ht savoir au maréchal Wrangel qu'il disposait de » plus 
de c!n(juante pièces gagnées sur les ennemis (2). » Mais ses 
avances à la Suède restèrent lettre morte. 

Un essaim de frégates se bornait à couvrir nos côtes; les 
unes, allachées au port de Calais (3), enlevaient des trans- 
ports chargés de troupes espagnoles fi), les autres, — le 
Protecteur et le Saint-Piei're, — escortaient les convois Et 
c était un simple commissaire de la marine, Jacques 
Regnault, qui remplissait les fonctions de « chef d'escatire 
des navires en guerre pour la conservation des costes de 
Normandie 5); » les vaisseaux du baron d'Asti défen- 
daient les côtes de Bretagne (6); une division nantaise 
enfin, commandée par Henri Danton de Pontézière, portait 
l'attaque sur les côtes ennemies (7). Mais aucune de ces 
divisions n'était armée aux frais du Trésor. La première 
îppartenait au gouverneur de Calais; la seconde avait pour 

(1) OEiivres du cardinal DE Retz, éd. Fe;llet et Gourdault, t. IV, 
p. 530. 

(2) Du Quesne à Wrangel. J" janvier 1653 (A. Jal, t. I, p. 207). 

(3) « Rolle et noms des soldatz espagnolz amenez dans ce havre par les 
Frégates de M. le comte, la Réalle et l'Aigle-d'or. " Calais, 3 mais 1654 
[b. IN , Franc. 21432, fol. 12). 

(4) Le San Antonio, capitaine Clément de Linarcs, chargé de J81 sol- 
lats espagnols. 

(5) 11 avait quatre navires de guerre aux ordres des capitaines Raisin, 
Loyseau, Mahiet et Corpon (B. N , Thoisy 90, fol. 321. — J. Félix, 
Voyage à la Nouvelle-France du capitaine Daniel, p. 43). 

(6) Lettres de Louis XIV. 6 décembre J 653 (B. N., Franc. 8301, 
ûl. 395). 

(7) 1653 (A. Jal, t. I, p. 209). Voir, plus l)as, l'histoire do cette divi- 



20») HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

commanditaire un banquier parisien et un marchand 
rouennals; la troisième relevait des États de Bretagne, et 
la quatrième du maréchal de La Mcilleraye. Le grand 
maître de la navigation, Vendôme, n'en avait aucune en 
mains au moment où une complication redoutable se pro- 
duisit. 

XII 

COMPLICATIONS AVEC L'ANGLETERRE 

« Un homme d'une profondeur d'esprit incroyable, 
hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de 
tout entreprendre et de tout cacher, également actif et 
infatigable dans la paix et dans la gueri'e, qui ne laissait 
rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et 
par prévoyance (l), " s'essayait au rôle d'arbitre du monde. 
Ayant achevé de cimenter dans le sang le Royaume-Uui 
qu'avait désagrégé la guerre civile, Olivier Gromwell avait 
frappé les États coupables d'avoir donné asile aux roya- 
listes. Atteints par ÏActe de Navigatioîi du 9 octobre 1651 
qui assurait au pavillon britannique le monopole des 
importations coloniales, les Pays-Bas avaient livré bataille 
pendant deux ans, mais n'avaient pu triompher des Têtes 
rondes (2). Par le traité du 15 avril 1654, ils reconnaissaient 
la supériorité de la marine adverse, son droit de visite et 
son droit au salut. Le 14 septembre, Cromwell obtenait du 
Danemark l'ouverture du Sund. Le Portugal et la Suède 
assuraient au pavillon britannique d'autres privilèges (3). 



(1) BosSDET, Oraison funèbre d'Henriette de France. 1669. 

(2) Samuel Rawson Gardiker, Letters and paperx relating to first Dutch 
war (1652-1654). London, 1909, 2 vol. in-8". 

(3) S. 1\. Gardiner, Historj of the Commonwealtli and Protectorale, 
t. III (1654-1656). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 207 

Vers le Protecteur convergeaient les regards et les 
attentions. Condé lui envoyait des délégués; l'Ormée lui 
offrait un port et, sans prononcer le mot de république, 
laissait entendre que Bordeaux était prête à u prendre 
Luio forme de gouvernement toute nouvelle (1). n Si 
Gromwell n'y donna pas suite, sa conviction que « ceux 
de la Religion » à la Rochelle seraient » très disposez à un 
soulèvement, » motiva la relâche du général à la mer 
William Penn aux abords de la citadelle du protestan- 
tisme {"2). Une autre proie était offerte à Gromwell : le 
marquis de Leide lui proposait la coopération du roi 
Catholique pour rendre Calais à l'Angleterre (3). Et Ven- 
lôme déclarait ^ impossible, dans lestât de nos affaires, 
l'en empêcher la prise (4). » 

Telle était la gravité de la situation que nos côtes de 
'Océan furent mises en état de défense (5) et le rappel de 
îotre ambassadeur envisagé (6). Les officiers de marine 
jui avaient abandonné le service eurent ordre de le 
'ej)rcndre : le capitaine Nicolas Truchot de Bellegrange 
•eçut commission pour acheter quatorze navires légers 
m Hollande (7) ; en Danemark et en Suède, deux arma- 
eurs cherchèrent à acquérir pour un demi -million 
loixante (8) « des plus beaux vaisseaux qu'on eût vus de 

(1) Adresse de l'Ormée à l'illustre Conseil d'État de VVhitehall. Bordeaux, 
» avril 1653 ^Mémoires de Le.net, p. 605. — A. Commuxay, L'Ormée à 
Bordeaux d'après le journal inédit de J. de Filhot, p. 6-4-). 

(2) Dépèche de M. de Bordeaux, ambassadeur de France à Londres, 
• novembre 1654 (Affaires Etrangères, Angleterre 64, fol. 244). 

(3) Ibidem. 

(4) Il Mémoire que M. de Vendosme m'a envoyé par le sieur de Bois- 
eune. » Octobie 1655 (sicj (Affaires Étrangères, Angleterre 66, fol. 116). 

(5) Mazarin au comte d'Estrades. 12 décembre 16)4 (Lettres de Maza- 
ii.N, t. VI, p. 665). 

(6) Dépêche du nonce Bagni. Paris, 19 décembre 1654 (Vatican, Niin- 
iature di Francia 281, fol. 47 v°). 

(7) A. Jal, Abraham Du (^uesne, t. I, p. 454, note. 

(8) Dépèche du nonce. 9 avril 1655 (Vatican, Nunziature di Francia 
09, à la date). — Nouvelles de Madrid, 1*^^"^ mai (Avisos de D. Jeronimo de 



208 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

longtemps sur l'Océan (1). » Vendôme préconisait contre 
l'Angleterre une vaste coalition des nations maritimes, 
Hollande, Suède, Danemark, Pologne, Hambourg et Por- 
tugal (2), à laquelle des Anglais eux-mêmes eussent pris 
part. Les royalistes réfugiés en France, sous l'active impul- 
sion de Gh. Grosse, ancien gouverneur des Sorlingues, et 
de George Garteret, ancien gouverneur de Jersey, avaient 
armé à Brest huit frégates de course (3), qui rendaient pré-} 
caire le trafic britannique (4). Nous donnerons « la loyj 
à la Hotte anglaise plutost que de la recevoir d'elle, » | 
disait déjà Mazarin (5). j 

Notre ambassadeur à Londres était beaucoup plus cir-1 
conspect. 11 ne cachait pas que notre a manquement dej 
force navalle, » — nous n'avions qu'un vaisseau de lignes 
en chantier (6), — élait connu des Anglais et faisait» 
naître, de l'autre côté du détroit, des « prétentions desrai- 
sonnables. '» Et il déconseillait de rompre avant que nous 
fussions amplement pourvus de vaisseau.^ de guerre (7), 

Babrionckvo (1654-1658), éd. A. Paz v Melia. Madrid, 1892, in-12, t. I.j 
p. 304). — B. N., Mélanges Colbert 62, fol. 511. t 

(1) Mazarin à l'évêque d'Orange. 2 avril (Lettres de Mazaria, t. VI, p. 688). j 

(2) « Mémoire que M. de Vendosme m'a envoyé par le sieur de Bois-j 
jeune. » Octobre 1655 (Affaires Étrangères, Angleterre 66, fol. 116). 

(3) Deux de ces frégates brestoises, dont l'une commandée par Giosse, ] 
et montées de 76 et 50 hommes, furent capturées par le Nighlinf/ale du, 
capitaine Robert Vessey. Rapports de Vessey. Plymouth, 25 juillet eti 
21 septembre 1655 (Mary Anne Everett Green, Calendar of State papers.] 
Domestic séries (1655). London, 1881, in-8°, p. 258, 303, 538). Deux] 
autres vaisseaux de guerre brestois étaient comniandés par les capitaines; 
Adrian Vindiman Swart et Jacob Johnson Governor (Robert Pentland 
Mahah-y, Calendar of State papers rclating to Ireland (1647-1660), 
p. 843). 

(4) Nouvelles ordinaires de Londres, 1655, p. 1009, 1020. 

(5) Mazarin à l'évêque d'Orange. 20 avril 1655 (Lettres de Mazarim, 
t. VI, p. 691). 

(6) LJ Hercule de 38 canons, qui ne fui achevé qu'en 1660 (P. Levot, j 
la Marine française et le port de Brest, dans le Bulletin de la Société i 
académique de Brest, t. I, p. 23). ' 

(7) M. de Bordeaux au comte de Hrienne. Londres, 13 et 27 mai et 
23 juillet 1655 (Affaires Étrangères, Angleterre 65, fol. 112, 125, 157). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 209 

Cette leçon de prudence inspira les instructions données 
au commandeur de Nuchèze qui allait renforcer, avec sept 
vaisseaux du Ponant, les navires de guerre et les six 
galères armés à Toulon par les chevaliers Paul et de La 
Perrière (1) : " Il est de mon service, écrivait le roi (2), 
que vous esvitiez la rencontre de l'armée anglaise. Mais si 
le hazard vous met en présence, je ne doubte point que 
vous ne conserviez les advantages qvii me sont deubs. n 
Nuchèze fut desservi par le » hazard » et, avant de gagner 
Toulon (3), laissa un brûlot aux mains des Anglais. Blake 
était parti à la tête de vingt navires de guerre pour la 
Méditerranée où il devait pourchasser nos corsaires autant 
que les pirates barbaresques (4). -t " 'j 

Or, le chevalier Jean-Baptiste de Valbelle rencontrait le 
23 février 1655 (5) quatre frégates anglaises qui croisaient 
entre Cabrera et Majorque, avant de rejoindre Blake devant 
le port barbaresque de Porto-Farina. Au salut qu'on exige 
de lui, il répond par un refus; et aux bordées que ses 
adversaires en ligne de file ne cessent de lâcher contre lui 
de leurs cent quarante-quatre bouches à feu (6), il riposte 
de ses trente canons. Un boulet lui abat le mât de hune. Le 



(1) Dépêche de l'aiDliassadeur de Venise. Paris, 20 avril (B. N., Italien 
1841, fol. 47 v") : les vaisseaux atteignirent ainsi le chiffre de 24. 

(2) Au commandeur de jNuchèze. 6 novembre 1654 (Ch. dp: CuergÉ, 
François de Nuchèze, p. 20). 

(3) Le 31 janvier 1655. Bidaud à Mazarin, Toulon, 2 février (Affaires 
Etrangères, Mémoires et documents S97, fol. 20, 64). 

(4) Instruction du 29 septembre 1654 (Clowes, The Royal Navj, 
t. II, p. 210). 

(5) « Le combat donné entre un vaisseau français commandé par le che- 
valier de Valbelle et quatre frégates angloises vers les isles de Cabrères et 
de Maillorque : » Gazette de France, 1655, p. 377. — Julian S. Corbetï, 
England in the Mediterranean (1603-17 13), t. I, p. 283, 303, note. — 
Despré.s, u La vie de M. le baiily de Valbelle, « Bibl. d'Aix, ms. 1194. . 

(6) Le Lancjport de 50 canons et 260 hommes, le Diamond et le Ruby 
de 36 canons et 160 hommes chacun, et la Pearl de 22 canons et 
100 hommes (Granville Penn, Memorials of tlte professional Life and times 
o/sir W. Penn. London, 1833, in-S", t. II, p. 150.) 

V. 14 



210 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

pauvre Persée, forcé de s'acculer dans l'anse de Campos à 
Majorque, prend pourtant la supériorité du feu sur ses 
quatre ennemis : leurs canots sont tenus à distance par les 
pierriers de sa chaloupe. Le Ruby, qui s'aventure à demi- 
portée de mousquet pour lui donner le coup de grâce, 
talonne; et l'équipage anglais est réduit à se cacher sous la 
poulaine pour esquiver nos rafales. Le capitaine Edmund 
Curtis propose à Valbelle un accommodement que toute- 
fois Roger Cuttance, capitaine du Langpori, refuse de rati- 
fier : chacun eût tiré de son côté, nous vers Toulon, les 
Anglais vers Tunis. Pour triompher de Yalbelle, il fallut, 
après trois jours de combat, l'appui d'une batterie de six 
pièces amenée par le vice-roi de Majorque. Quatre-vingt- 
sept hommes, le tiers de notre équipage, étaient hors de 
combat; le Persée avait quatre-vingt-trois blessures quand 
il amena pavillon; les survivants, Valbelle, Vincheguerre, 
les lieutenants d'Isnard et Bar, les capitaines d'armes Mur- 
ris et Baptiste, et leurs braves furent rapatriés à la Ciotat. 
La rupture entre la France et l'Angleterre semblait 
imminente; le major Robert Sedgwick avait déjà pris pos- 
session de nos forts en Acadie (1); Blake venait nous livrer 
bataille dans la Méditerranée (2), quand un coup de 
théâtre se produisit. Blake reçut l'ordre d'intercepter les 
flottes espagnoles à destination ou en provenance des 
Indes Occidentales (3). Après avoir balancé entre les 
avances de la France et de l'Espagne, Gromweli s'était 
retourné contre le roi Catholique. Le 3 novembre 1655, le 
traité de Westminster avait rétabli entre les Anglais et 
nous la sécurité des transactions commerciales. 

(1) Noël Saissbcry, Calcndar of State papers. Colonial séries (Î576- 
i660). London, 1860, in-8°, p. 424, 497. 

(2) Babrionuevo, p. 3J8. 

(3) Cromwell à RIake. 13 juin 1655 (Thomas Cablyle, Olivier Croviwell, 
sa correspondance, ses discours ; traduit par Edmond Barthélémy. Paris, 
1914, in-12, t m, p. 405). 



LA GUERRE AVEC L'ESI'AOiNE -211 



XIII 



DERNIERE EXPEDITION DE NaPLES 

il Ce monde n'étant qu'une comédie, le premier acte de 
la mienne s'était achevé par des coups de bâton, comme 
fait d'ordinaire celuy des comédies italiennes (l). " Ainsi 
devisait gaiement de son expédition napolitaine de 1047 
Henri de Lorraine, duc de Guise. Le second acte se joua 
sur le même théâtre, mais non plus avec une poignée de 
figurants. Les licutenants-générau.v Du Plessis-Bellière et 
Folleville, avec sept mille hommes, et le lieutenant-général 
des mers du Levant chevalier Paul (2), avec les vingt-cinq 
vaisseaux du vice-amiral Mole et les six galères du chef 
d'escadre de Manse, faisaient escorte au prétendant. Maza- 
rin écrivait à tous (3) que la France ne s'unissait aux 
Napolitains que pour les débarrasser de la domination 
espagnole. Mais le jeune frère du roi laissait entendre que 
la conquête du royaume de Naples serait à son profit et 
qu'il y renouerait la tradition des anciens rois angevins (4). 

Le chevalier Paul avait malheureusement à compter 
avec l'indiscipline des capitaines, qui allait jusqu'à mena- 
cer u de jeter à la mer n l'intendant Colbert de Tcrron (5), 
et avec la vétusté des vaisseaux, insuffisamment pourvus 

(J) Les Mémoires de feu Monsieur le duc de Gcisk, éd. de 1668, 
p. 521. 

(2) Promu au choix le 10 mars 1654 (H. Oddo, le Chevalier Paul, 
p. 105). — Colbert à Mazarin, iO juillet (B. N., Baluze 176, fol. 94). 

(3) Aux cardinaux d'Esté, Bichi, Orsini, Barberirii. 9 décembre 1654 
(Lettres de Mazarin, t. VI, p. 664). 

(4) Dépêche du nonce, il décembre (Vatican, JS'uuziaturc. di Francia 
281, fol. 46). 

(5) Mazarin à l'évêque d'Orange. 16 janvier J655 (Lettres de Maz.\ris,. 
t. VI, p. 673, 678^. i 



212 HlSTOIllE DE LA MaRINE FRANÇAISE 

de voiles et de cordages (1). Le Purgatoire et la Victoire 
sombrèrent, l'un avec les munitions de l'armée, l'autre 
avec quatre cents hommes du régiment d'Estrigy. Le Mara- 
bout, chargé de huit cents hommes, faillit avoir le même 
sort durant la longue traversée qui mena la flotte dans le 
golfe de Cagliari, à l'île de la Favigliana et enfin à Malle, 
alors que l'objectif était Reggio en Galabre. Le crochet 
par Malte nous valut une avanie, — l'Ordre nous refusa 
à coups de canon l'entrée du port, — et la ruine de notre 
plan de campagne. Comme les vents empêchaient d'embou- 
quer le phare de Messine pour atteindre Reggio, on se 
décida à contourner la Sicile pour venir mouiller, le 
13 novembre 1654, dans le golfe de Naples devant Caslel- 
lamare di Stabia (2). 

Sous la protection de nos vaisseaux, les marquis Du 
Plessis-Bellière et de Yallavoire prirent pied à droite et à 
gauche de la ville. Une contre-attaque de treize galères, 
venues de Naples, échoua devant les bordées du chevalier 
Paul. El le lendemain, 14 novembre, le duc de Guise 
entrait à Castellamare. Au lieu de garder prisonniers les 
cinq cents Napolitains de la garnison, il les renvoya en 
les chargeant de manifestes destinés à soulever le peuple. 
Mais la marche de l'armée sur Naples fut arrêtée dès la 
Torre délia Nunziata, où les Espagnols soutenus par leurs 

(1) Affaires Etrangères, Mémoires et documents 1718, fol. 224. 

(2) Henri de Guise, Relation de tout ce (jui s'est passé ait voyaqe de 
Naples. Du Cap de Corse, le 17 décembre 1654 : publiée dans le Recueil 
historique contenant diverses pièces curieuses de ce temps. Cologne^ 1666, 
in-12, p. 146. — De Folleville, la Responce au manifeste de M. de Guyse 
envoyé à la Cour, ou la véritable relation de son voyage au royaume de 
Naples. In-4», s. 1. n. d. (B. N., Franc. 15645, fol. 87). — tieiation de 
l'intendant Colbert de Tereon à Madame. « De Castelamare, ce 15" no- 
vembre 1654, le lendemain de la prise de la ville » (B. N., Franc. 20475, 
fol. 69). — Di Castel a mare, li 16 di novembre 1654. In-fol. (Ibidem, 
fol. 57). — » Ce qui s'est passé en la navigation de la flotte commandée 
par le duc de Guvse. Paris, 11 janvier J655 » (Gazette de France, 1655, 
p. 37). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 2lâ 

galères Firent tête : le marquis du Plessis-Bellière fut mor- 
tellement blessé, le maréchal de camp de Lioddy fait pri- 
sonnier. L'approche de l'armée de Carlos de La Gatta 
obligea à battre en retraite et à rembarquer les troupes, 
puis, après quinze jours de station dans le golfe de Naples, 
à reprendre la route de la Provence. Les superstitieux 
Napolitains attribuaient au vol d'une statue de saint à 
Castellamare la tempête qui nous avait assaillis dans le 
golfe. Le 22 décembre, au moment même où le comman- 
deur de Nuchèze avait ordre de rallier Paul avec la divi- 
sion du Ponant (1), l'expédition prenait fin par le retour 
de la flotte à Toulon. 

L'échec laissa Mazarin indifférent : « Ce n'est pas la 
faute de .\L de Guise, nv la nostre ; c'est la faute du mau- 
vais temps. Après tout, le mal n'est pas grand (2). » 



XIV 

FIN DE L'EXPÉDITION DE CATALOGNE 

En conformité du proverbe espagnol : « Les nouvelles 
sont comme les perdrix, appariées, l'une bonne et l'autre 
mauvaise (3), » le prince de Conti, qui avait trouvé dans 
la vice-royauté de Catalogne un emploi à sa turbulente ac- 
tivité, avait enlevé le 27 mai 1055 la petite place de Cada- 
quès (4) : les six vaisseaux de Louis de Vendôme, duc de 



(1) Louis XIV au commandeur de ]?suchèze. 24 décembre (Ch. de Cuf:rgÉ, 
François de Nuchèze, p. 20. — B. N., Nouv. acq. franc. 4968, 
fol. 239). — Vittorio SiRi, t. XV, p. 8J6. 

(2) Mazarin au comte de Carrés. Paris, 16 décembre (Affaires Etran- 
gères, Mémoires et documents 1718, fol. 247). 

(3) BinRiONCEvo, p. 294. 

(4) La prise de la ville de Cap de Ouiers par le prince de Conty » 
(Gazette (le France, 1655, p. 617). 



ÎU HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Mercœur, et les six galères du lieutenant-général Gaspard 
de Comminges de La Perrière (1) lui avaient, par un bom- 
bardement, facilité la lâche. Nous étions victorieux. Mais 
nos galères étaient condamnées. Elles disparurent corps et 
biens durant le voyage de retour. Une rame aux armes de 
La Ferrière, trouvée au milieu de cadavres épars, fut le 
seul vestige d'un terrible naufrage advenu le 17 jviin sur 
les côtes sardes (2) . 

Gonti assigna pour le 10 septembre un nouveau 
rendez-vous au " généralissime des armées navales (3) » 
César de Vendôme, qui relevait son fils dans le com- 
mandement à la mer. Après une course infructueuse 
du côté de la Spezia où était signalée une flotte ennemie, 
Vendôme « se trouva à point nommé devant Palamos, 
mais fort inutilement, faute de pouvoir empescher les 
galères ennemyes de passer (4). ^ Il fallut abandonner, 
le 21, le siège de cette place forte pour se rabattre sur 
le fortin de las Medas, que nos troupes de débarquement 
occupèrent (5% 

Sur l'avis qu'une grosse flotte arrivait de Naples renfor- 
cer l'escadre de Barcelone, Vendôme se porta au large de 
la capitale de la Catalogne : un fort coup de vent jeta hors 
de leur route huit vaisseaux sur dix-sept et trois brûlots 

(1) Figurés par Be\uliec le Donjon dans le Plan de la ville rie Cap de 
Qiiieis eu Catalogne assiège' le joui- de may 1655 : B. IS., Estampes P il', 
fol. 245). — Revue des si.\ galères (Affaires Étrangères, Mémoires et docu- 
ments 1718, fol. 359) : La Ferrière, Collongue, Boissise, Mercœur, Castel- 
lane, Monrèale. 

(2) Gazette de France, 1655, p. 755. — H. Bouche, t. II, p. 989. 

(3) C'est le titre que prend Vendôme dans les « Ordres et signaux » 
qu'il promulgua en prenant le commandement. 1655 (Bibliothèque du 
ministère de la marine, ms. 1, fol. 53. 59). 

(4) Mazarin à Mercœur. 4 octobre (Affaires Etrangères, Mémoires et do- 
cuments 1718, fol. 331). — D'Etemare à Mazarin. En rade de Palamos, à 
bord de l'amiral, 16 septembre (Affaires Étrangères, Mémoires et docu- 
ments 897, fol. 172). 

(5) Miguel Parets, Cronica catalana, dans le Mémorial histôrico cspa- 
nol, t. XXV, p. 225. 










i- J 
b I 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 215 

sur cinq (I). Avec le reste, Vendôme eut à tenir tête, le 
29 septembre, aux douze vaisseaux, aux six frégates et aux 
trois brûlots de Luis Fernandez de Gôrdoba. Malgré son 
infériorité numérique, à l'instigation du chevalier Paul, il 
attaqua. 

Bataille navale de Barcelone 
(29 septeiiibre-l^' octobre J655.J 

De la montagne de Monjuich, on vit les vaisseaux de 
Paul, Gabaret, Fricambault et d'Aisnay fondre avec deux 
brûlots sur lavant-garde espagnole. Fernandez de Gôrdoba 
évila les brûlots, coula l'un, dégréa l'autre. Mais désorienté 
par notre fougueuse attaque, — le galion Saint-Martin 
et l'amiral de Dunkerque démâtés, — il battit en retraite 
sur Barcelone, où le renfort des six galères de garde le mit 
en état de reprendre l'offensive. 

Dans la nuit du M) septembre, ses feux se trouvèrent 
mêlés aux nôtres, si bien que le Triomphe d'Hector Des 
Ardents, erovant rallier notre pavillon, tomba dans l'ar- 

(1) La gravure du siège «le Cadaquès par BEàOLiEr lk Donjon figure une 
partie de la Hotte : la Lune, amiral, le Mercœur, vice-amiral, le César, 
l'Anna, le Drarjon, le Samuel et deux barques, outre les six galères alors 
en ligne. 

{%,) Sur la bataille navale des 29 septembre et 1'^ octobre 1655 : 
Sources fraxuaises et catalanes : « Les particularitéz du grand combat 
donné près de Barcelone entre l'armée navale du Roy commandée par le 
duc de Vendôme et celle des Espagnols» (Gazette de France, 1655, p. 1225). 

— L'évêque d'Orange à ^lazariu. Toulon, 2 novembre (Affaires Etrangères, 
Mémoires et documents 897, fol. 191). — Avis de Marseille. 19 octobre 
(Affaires Étrangères, Mémoires et documents 897, fol. 187). — Miguel 
Pareïs, Cronica Catalana, dans le Mémorial historien espanol, t. XXV, 
p. 225. — H. Oddo, le Clievalier Paul, p. 117. — Chêrufl, Histoire de 
France pendant le ministère de Mazarin, t. II, p. 332. 

Sources espagnoles : Sangrienta batalla que tuvieron seis navios de la 
armada real de Espana a las ordenes de Don Luis Fernandez de Côrdoba 
contra 17 bajeles de yuerra y (juatro de fuego de la armada de Francia <jue 
gohcrnaba et ducjue de Vandoma. Sevilla, Jnan (îomez de Blas, 1655, in-i". 

— C. Fernandez DuRO, t. V, p. 13. 



216 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

rière-garde espagnole et fut enveloppé. Vendôme enfonça 
les assaillants, dégagea le Triomphe et, par une vio- 
lente canonnade, refoula Gôrdoba. Le Soleil de Fricam- 
bault et le César du chevalier d'Aisnay avariaient le 
vice-amiral espagnol, au point qu'il dut se faire prendre 
en remorque par les galères pour esquiver le brûlot de 
Cléron. Cabaret tenait en respect Tamiral de Dunkerque 
que la galère Santa Maria dut retirer, tout avariée, 
» du mitan de Tarmée de France; " le vice-amiral de la 
même escadre, maltraité par quatre de nos vaisseaux, 
tirait le canon d'alarme. L'amiral Juan de Matos était 
tué, ainsi que soixante hommes; quatre-vingt-six étaient 
blessés. Gôrdoba, à trois heures, vira de bord vers Gar- 
thagène. 

La victoire nous coûtait la frégate la Magdeleine, que 
l'impéritic du chevalier de Roussel avait laissé couler 
bas (l), et quelques blessés, dont le contre-amiral Gabaret 
et le capitaine de pavillon Forant. De ce modeste succès, 
Vendôme tira gloire en inscrivant sur ses jetons de marine 
la devise : ceuit et imperat, au-dessus d'un vaisseau pa- 
voisé (2) . 

Nos opérations navales n'eurent plus en Méditerranée 
qu'un intérêt é[)isodique, malgré nos promesses de » pro- 
curer la liberté à la noblesse et au peuple napolitains op- 
primés par les Espagnols » . " Nostre sœur la reyne Ghris- 
tine de Suède, écrivait Louis XIV (3) en 1658, doit se 
porter en nos armées de mer et de terre à ladite entreprise 
de Naples, en suitte de ce que nous sommes convenus 
ensemble. » L'assassinat odieux de son écuyer Monaldes- 

(1) L'c'vêque d'Orange à Mazarin. Toulon, 2 novembre (xlffaires Etran- 
gères, Mémoires et documents 897, fol. 191). 

(2j 1656 (F. Feuabdent, Collection Feuardent. Jetons et méreaux. Paris, 
1904, in-8«, t. I, n« 1187). 

(3) Au duc de Mercœur, lieutenant-gén,éral de l'armée navale. 10 mars 
1658 (Guerre, Archives historiques 153, foj. 74). 



LA GUERRE AVhC L'ESPAGNE 21' 



chi (l) l'avait rendue indésirable à la Cour : et Louis XlV 
l'expédiait en Italie pour se débarrasser d'elle. L'escadre 
française, que montait la reine de Suède (2), ne dépassa 
point Viareggio où elle menait comme renforts pour le duc 
de Modène les régiments des princes d'Esté (3). Christine 
de Suède fut hébergée par les princes d'Esté dans leur dé- 
licieux palais de Sassuolo, après quoi elle alla fixer sa rési- 
dence à Rome (4). L'expédition de Naples n'était qu'un 
leurre. 2^ous avions de tout autres préoccupations. 



XV 

COMPLICATIONS AVEC LES P.AYS-BAS 

Depuis le traité de Westphalie, les Hollandais ne ces- 
saient de prêter des transports aux Espagnols (5V Parfois 
même, ils leur servaient de compères. Ainsi, le 10 no- 
vembre IQô'i, le Postillon, qui allait de Marseille à Smyrne 
avec une cargaison d'un million, venait d'échapper à la 
poursuite de trois requins de l'escadre espagnole de 
Dunkerque; et « ses canons détapés, » mais " ses mèches 
éteintes, par une œconomie peu sensée et qui ne se pra- 
tique jamais dans les vaisseaux du Roy, » il reposait à 
l'ancre dans le port de Livourne, quand trois navires hol- 

(1) Le iO novembre 1657 (Alfred Franklin, Christine de Suède et l'as- 
sassinat de Monaldeschi. Paris, 1912, in-lS). 

(2) La Viez-ge, le Faucon, le Tigre, la Licorne, la liéqine et le Dragon. 

(3) « Estât des trouppes embarquées à Tolon pour passer en Italie » : 
1536 hommes. 3-8 mars 1658 (B. N., Franc. 21432, fol. 225. — Franc. 
20660, fol. 84. 108. — Gazette de France, 1658, p. 365, 459). 

(4) Gaudenzio Claretta, la Regina Cristina di Svezia in Ltalia (1655-1689). 
Torino, 1892, in-S", p. 115. 

(5) Dépêches de Du Quesnc, 10 novembre 1648; Le Roux d'Infreville, 
17 mars 1649, etc. citées au chapitre précédent, de même qu'un arrêt du 
Conseil d'Etal du 27 janvier 1650 prohibant les prises de navires hollandais 
frétés par l'Espagne. 



218 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

landais tenus pour amis le joignent. Le Saint-Pierre se jette 
sur le Postillon, mais si maladroitement qu'il embarrasse 
son beaupré dans nos haubans et ne peut faire jouer son 
artillerie, tandis que les pierriers du capitaine Nicolas 
Grimaud, dirigés par un septuagénaire, font « un carnage 
prodigieux u des assaillants hollandais. La forteresse de 
Livourne, en couvrant de projectiles des combattants qui 
violaient les eaux territoriales de la Toscane, leur fit 
lâcher prise. Il nous resta, en guise de trophée et de témoin 
de Taltentat, le chien du Saint-Pierre, dogue monstrueux 
« qui grimpait dans les cordages comme les matelots les 
plus alertes (1). » 



L'incident de » la Régine " et du " Chasseur » . 

(28 février 1657.) 

Pareille félonie de la part des Hollandais légitima des 
représailles dont ils eurent promptement à se repentir. Ils 
chiffrèrent bientôt les prises faites sur eux à trois cent 
vingt-huit bâtiments et trois cents tonnes d'or. Exaspérés 
aussi du meurtre de leur consul à Toulon, éventré, disaient- 
ils, pour avoir demandé justice (2), les Hollandais obéirent 
Il aux suggestions des Espagnols qui remuaient ciel et 
terre pour les engager à rompre (3 . " 

Le 28 février 1657, deux vaisseaux du roi, le Chasseur et 
la Régine de vingt-huit et trente-deux pièces, cent quatre- 



(1) Mémoires du chevalier d'Arvieux, eni'oyé extraordinaire du Roy à la 
Porte, consul d'Alep, d'Alger, de Tripoli et autres Echelles du Levant, par 
le R. P. J.-B. L*BA.T. Paris, 1735, in-12, t. I, p. i^ 

(2) Gérard Brasdt, La vie de Michel Ruyter... oit est comprise l'histoire 
maritime des Provinces Unies depuis l'an 1652 jusques en 1676, traduit 
du hollandais. Amsterdam, 1698, in-fol., p. 78. 

(3) Mazarin à M. de Bordeaux, ambassadeur de France à Londres, 
28 avril 1657 illettrés de Ma/arin, t. VIJ, p. 452). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 219 

vingt-deux et deux cent trente hommes, rangeaient la Corse 
en revenant de conduire des troupes à Viareggio, lorsqu'ils 
aperçoivent une escadre sous pavillon anglais, le cap sur 
eux. Ils hissent leurs perroquets pour éviter la rencontre : 
mais l'escadre mouille ses voiles, largue ses garcettes, les 
rattrape, hisse les couleurs de Hollande à la place du faux 
pavillon d'Angleterre et somme les chevaliers de Ladignac 
et de La Lande de venir à bord de l'amiral. L'un est cerné 
par Ooms et Van der Zaan, l'autre par Ruyter et de Wildt : 
l'un de nos lieutenants envoyé en parlementaire est sommé, 
(i pistolet à la teste, " de persuader son commandant de 
venir au bord de Ruyter. Il refuse avec indignation. La 
Lande est alors prié avec civilité d'être Tbôte de l'amiral 
hollandais, qui l'appréhende comme ayant à purger vingt 
condamnations : les vaisseaux du roi sont confisqués, les 
équipages dépouillés, puis débarqués à Barcelone; la 
Régine est vendue à Cadix, les capitaines acheminés sur 
Amsterdam (1). 

» L'insolence de Ruyter " peut avoir d'incalculables 
conséquences. Sous l'affront, Louis XIV frémit de colère. 
Le Conseil est résolu d'aller u aux dernières extrémités 
plutôt que de souffrir l'injure, » malgré les avis plus 
modérés du chancelier, de Brienne et de Villerov {2). — 
« Vos gens ont excédé, éclate le monarque courroucé 
devant l'ambassadeur Boreel : dans mes mers qui m'appar- 
tiennent en souveraineté, ils ont pris mes vaisseaux. — La 

(1) SouKCES HOLLANDAISES : Déposition du Cloppenburg, maître du San 
Salvador (Barthélémy Piélat, la Vie et les actions mémoiables du sieur 
Michel de Ruyter. Amsterdam, 1677, in-12, p. 47. — Journal du voyage 
de deux jeunes IJollandois (de Villiees) à Paris en 1656-1658, 
éd. A. Faugère. Paris, 1862, in-8°, p. 114, 154. — Rrandt, p. 80. 

Sources françaises : B. IN., Franc. 17871, fol. 70. — Gazette de France, 
J657, p. 187, 381, 452, 524, 572, 632, 727. — A. J.\l, Abraham Du 
■Quesne, t. I, p. 215. — Cuércel^ Histoire de France sous le ministère de 
Mazarin, t. III, p. 58. 

(2) Brandt, p. 82. 



220 HISTOIRK DE LA MARINE FRANÇAISE 

mer est un élément commun à toutes sortes de nations, 
chicane le diplomate. — 11 semble que vous veuillez faire 
icv le déclamateur, interrompt brusquement le cardinal. 
— Monsieur, j'ay l'honneur de parler au roy. — Jamais 
ambassadeur ne parla si haut à la Cour, riposte Mazarin; 
vous pourries bien vous en repentir (1). " 

Les navires des Pays-Bas sont partout confisqués, le paie- 
ment des lettres de change suspendu : « et ce qu'il y a de 
bon, c'est que nous trouvons plus de fonds qu'il ne nous en 
faut pour la despense de nos armements, dans les saisies 
faites. Nous pi'enons nos mesures pour armer quarante vais- 
seaux de guerre en Angleterre et, en France, vingt-quatre 
de ceux du Roy. De Bretagne, la Rochelle, Normandie et 
Provence, l'on faict desja des propositions pour armer 
près de cent vaisseaux aux despens des particuliers (2). i> 
Les dix vaisseaux du marquis de Martel iront quêter l'ap- 
pui du Portugal (3), si acharné contre les ravisseurs de ses 
colonies que nous devrons plus tard servir de conciliateurs 
entre les Hollandais et lui (4). Au traité d'alliance signé 
le 28 mars avec l'Angleterre, un codicille secret est envi- 
sagé qvii prévoit la conquête de la Hollande à frais com- 
muns (5). Et Mazarin de jeter cette menace aux gens des 
Provinces Unies : " Au lieu de venir fermer les embou- 
chures de nos rivières, ils verront possible pratiquer contre 
eux quelque chose à laquelle ils ne s'attendent pas (6). » 

(1) PiÉLAT, p. 47-126. — Journal... par deux Hollandais, p. 114. 

(2) Mazarin à M. de Thou, ambassadeur de France en Hollande. 
17 mai J657 [Lettres de Mazabin, t. VII, p. 463). 

(3) B. N., Franc. 21432, fol. 230. — Gazette de France, 1657, p. 809, 
882, 956. 

(4) Le 19 octobre 1657 (Ph. Tamizky de Labroqce, Lettres du comte de 
Cominges, ambassadeur extraordinaire de France en Portugal (1657- 
1659). Pons, 1885, in-8", p. 14, 18). 

(5) Projet du 10 mai (B. IN., Cinq-Cents Colbert 323. — Affaires Étran- 
gères, Angleterre 69, fol. 39). 

(6) Mazarin M. de Thuu. 17 mai. 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE - 221 

Le blocus de nos côtes, tel est en effet le plan de cam- 
pagne des Hollandais : Tronip opérera dans la Manche, 
Evertsen dans l'Océan, Ruyter en Méditerranée, avec 
Tappui éventuel des escadres espagnoles que l'ambassa- 
deur du roi Catholique leur a fait entrevoir ([). 

Or, le chef d'escadre Pierre de Certaines de P'ricam- 
bault, qui sillonnait les mers du Levant à la poursuite des 
pirates (^j, fut lui-même pris en chasse par Ruyter. Il 
venait de conduire à Viareggio, sous l'escorte de cinq vais- 
seavix de guerre, «juatre transports chargés de troupes, 
quand il fut rejoint le i25 juin par son redoutable adver- 
saire. Circonstance aggravante pour nous, les transports 
sont tous des navires saisis sur les Hollandais. Fricam- 
bault gagne le large et distance Ruyter, ne laissant qu'un 
traînard : l' Agneau blanc de Horn, de vingt-quatre canons, 
que montait le capitaine Courdeau avec soixante soldats, 
se rend sans résistance. Fricambault gagne l'abri du port 
de la Spezia. Ruyter n'était plus qu'à une portée de pis- 
tolet de nos huit voiles, lorsque le gouverneur de la for- 
teresse l'invita fermement à s'abstenir de tout acte d'hosti- 
lité. A l'observation de Ruyter, que trois des navires 
bloqués devaient lui être restitués, le go.uverneur répliqua 
qu'il n'avait pas à en connaître et qu'il ne permettrait à 
personne de se battre dans le port, sans un ordre écrit de 
la Seigneurie de Gênes. 

En attendant l'autorisation de livrer bataille, qu'il 
envoya par deux fois demander au doge de Gênes, Ruyter 
maintint le blocus de notre division navale et, pour parer 
l'attaque à revers d'une demi-douzaine de vaisseaux qui 
s'apprêtaient à Toulon, invita le commodore de Wildt à 



(J) Toulon arme deux brûlots pour se couvrir contre l'attaque éventuijlle 
d'une flotte espagnole. 18 juin (Archives municipales de Toulon, BB. 61). 

(2) D'après les instructions de Louis XIV des 18 et 24 octobre 1650 
(B. N., Franc. 5581. fol. 6 et 7). Il commandait le Soleil. 



222 HISTOIRE DE La MARINE FRANÇAISE 

rallier le pavillon. Le doge, menacé de représailles parle 
duc de Modène et par nos troupes, au cas où il laisserait 
insulter nos vaisseaux sous la forteresse de la Spezia, avait 
repoussé la proposition de Ruyter. Frlcambault, à court 
de vivres et enfermé comme dans un trébuchet, déses- 
pérait d'en sortir. Mais " né gentilhomme d'une bonne 
maison du Nivernais, 11 n'avoit nulle inclination qui ne 
répondit à sa naissance. Plein de cœur, d'honneur et de 
probité (1), " il ne capitula point, il fit touer vers la terre 
ses bâtiments, les rangea flanc à flanc et, de ses mâts de 
hune et de ses vergues, fabriqua une estacade pour les 
couvrir contre l'attaque des brûlots. Ayant débarqué 
canons, poudre et munitions, 11 s'apprêtait à couler bas ses 
navires; il les avait même percés de trous que bouchaient 
provisoirement des chevilles; ses marins désertaient en 
foule, et Ruyter, avec ses huit vaisseaux de guerre, esquis- 
sait une tentative d'attaque que le gouverneur de la Spezia 
avait peine à réprimer en bordant de nombreux soldats les 
remparts, quand le blocus reçut une solution inattendue... 
Le 14 juillet, un capitaine hollandais apportait la nou-* 
velle que toutes difficultés étalent aplanies entre la France 
et les Pays-Bas (:2). 

Le 20 juin 1657, l'ambassadeur de Thou avait mis fin 
au déplorable incident de la Régine et du Chasseur, en 
obtenant des Etats généraux restitution des navires saisis 
et blâme d'un acte commis « contre les lois de la mer, » 
sous la clause que le roi, par réciprocité, ferait bonne et 
promplejustice aux sujets lésés des Pays-Bas. Une courtoise 
visite de Ruyter (3) effaça les traces de la fâcheuse ten- 



(1) Suivant les termes du journal de la campagne de 1666, durant 
laquelle Fricambault mourut à Lagos, le 4 juin (A Jal, t. I, p. 400). 

(2) Gérard Br.\ndt, p, 88-93. 

(3) 25 juillet-2 août {Ibidem. — Archives municipales de Toulon, 
BB 62, fol. 70). 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 223 

sion : l'amiral hollandais restitua les canons de ses prises 
et livra les déserteurs français qu'il avait recueillis à la 
Spezia, après avoir préalablement obtenu du commandeur 
Paul la promesse qu'ils n'encourraient aucun châtiment. 



XVI 

LA REPRISE DE DUNKERQUE 
(1658.) 

Noire entente avec l'Angleterre avait galvanisé chez 
nous des ardeurs belliqueuses que la fatigue éteignait. En 
165(3, l'escadre du chevalier Paul se tenait prête à renfor- 
cer la flotte de Blake (1), à qui le Protecteur assignait 
comme objectif Gibraltar : u Six frégates légères abritées 
là, disait Cromwell 2), feraient aux Espagnols plus de 
mal qu une flotte, ce qui allégerait nos charges. " Mais 
pour enlever Gibraltar, il fallait cinq mille soldats; et 
Cromwell dut renoncer à la dangereuse entreprise (3), 
pour se contenter du bombardement de Cadix et de 
Malaga. 

Plus pratique et plus facilement réalisable par les 
Anglais et par nous, le traité du 23 mars 1657 organisait 
la conquête, à frais communs, des places maritimes du 
Nord. Dunkerque et Mardick étaient dans le lot des 
Anglais (4), qui devaient appuyer de six mille hommes et 
de vingt vaisseaux les travaux de siège. 



(i) Dépêches de l'ambassadeur de Venise. 28 mars et J5 avril 1656 
(B. N., Italien J842, fol. 15 et 22). 

(2) A Blake et Montagu, 28 avril 1656 (Carlylk, t. III, p. 459). 

(3) Cromwell aux mêmes, 28 août [Ibidem, p. 478). 

(4) Dans un écrit empreint d'une patriotique indignation, le cardinal de 
Retz protesta contre « la remise des places maritiuies de Flandres entre les 
mains des Anglais» {OEuvres, t. V, p. 275). 



224 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Le 25 mai 1658, Dunkcrque était investie par l'armée 
de Turenne et par la flotte anglaise d'Edward Mounlagu, 
qui débarquait les troupes de William Lockart avec une 
batterie de siège pour nous soutenir. Louis XIV était venu 
encourager l'armée de siège : à Mountagu, il avait donné 
son portrait avec une chaîne d'or, des médailles aux capi- 
taines, des pistoles aux matelots. Don Juan d'Autriche et 
Condé tentèrent de secourir la place. Mais pris de flanc 
par l'artillerie de la flotte anglaise, le 14 juin l()58, ils 
furent battus par Turenne à la bataille des Dunes. Onze 
jours plus tard, Dunkerque capitulait : et Lockart en pre- 
nait possession au nom de l'Angleterre (I). La ville devait 
nous faire retour quatre ans plus tard par un rachat en 
espèces. Et c'est son ancien défenseur, le brave d'I^strades, 
qui aura la joie d'en « ménager par sa bonne conduite et 
par sa prudence la rédemption (2). » 

La prise d'Audenarde, Ypres et autres villes avait suivi. 
Et pour coopérer à la campagne de 1659 contre les Pays- 
Bas espagnols, notre escadre méditerranéenne avait ordre 
de passer dans le Ponant (3). 

Mais une grave émeute qui avait éclaté à Marseille en 
juillet 1658 avait montré la nécessité de maintenir dans 
le Levant nos forces navales. G est la division du chevalier 
Paul, mandée de Toulon, qui avait réprimé l'insurrection 
avec l'aide de cinq régiments en partance pour la Cata- 



(1) Gazette de France, 1658, p. 494, 596. — Mémoires du maréchal de 
Turenne, éd. Paul Mariciial. Paris, 1914, in-S", t. II, p. 94 (Société de 
riiistoire de France). — Mercurius politicus, 22 juin 1658. — F. R. Harris, 
The Life of Edward Moiwtagii, K. G.first earl of Sandwich (1625-1672). 
London, 1912, in-8", p. 110. — Lieutenant-colonel J. Bourelly, Cronnvell 
et Ma'^arin. Deux campagnes de Turenne en Flandre : la bataille des 
Dunes. Paris, 1886, in-12, p. 150 

(2) Janot à Colbert. La Haye, 28 décembre 1662 (A. Jal, t. I, p. 287, 
.note). 

(3) « Projet d'armement des 6 vaisseaux qui c'oivent passer en Ponant " , 
avec 1800 hommes d'équipage. 1659 (Archives Nat., Marine B*o, fol. 67)! 



LA GUERRE AVEC L'ESPAGNE 225 

logne : la popularité du chevalier dans une a ville qui 
avait eu la gloire de l'avoir vu naistre, » avait contribué à 
apaiser les esprits (l). Deux ans plus tard, les troubles 
éclataient à nouveau, au point de motiver le voyage du roi 
à Marseille. D'autres symptômes de mécontentement déce- 
laient l'énervement d'un peuple las d'une guerre qui durait 
depuis un quart de siècle. Ils n'avaient point échappé à un 
ambitieux qui disposait des finances de l'État. Et nous 
verrons ailleurs à quel danger latent un acte d'énerpie 
opportun parvint à nous soustraire (2). 

Louis XIV aussi s'en rendait compte. Il avait, dès le 
15 août 1658, manifesté son désir de mettre fin à la guerre 
en adhérant comme a membre de la paix » à la Lip^ue du 
Rhin. De discrètes avances à l'Espagne lui avaient claire- 
ment laissé entendre qu'au prix d'une alliance matrimo- 
niale, a la paix serait bientôt conclue. » Les conditions de 
l'une et de l'autre furent longuement débattues au con- 
grès des Pyrénées, qui ne liquida une guerre que pour en 
amorcer une autre. 

Si la paix des Pyrénées nous donnait le Roussillon, la 
Gerdagne, l'Artois et le Barrois en compensation de la 
ligne de l'Yser restituée par nous, elle stipulait que l'In- 
fante Marie-Thérèse ne renonçait à la succession paternelle 
que « moyennant le paiement effectif » de 500 000 écus. 
Le mariage avec Louis XIV fut consommé en juin 1G60 
sans que la dot eût été versée. Dès lors caduque, la renon- 
ciation conditionnelle de l'Infante ne pouvait écarter une 
nouvelle guerre. Elle la motiva (3). 



(1) H. BoncHE, l'Histoire clironolofjique de Provence, t. II, p. 1008. 
— Ad. GnÉMiEux, t. II, p. 550. 

(2) Voir ci-dessous, au chapitre Colbert : le Vrai crime du surintendant 
Fouquet. 

(3) Cf. plus bas u Guerre des droits de la reine. 

"• 15 



EFFONDREMENT DE NOTRE EMPIRE COLONIAL 



Qu'il est loin, le temps où des Compagnies à monopole 
sous pavillon français se partageaient l'Afrique Occiden- 
tale depuis Salé jusqu'au Niger; où un Rouennais auda- 
cieux, Charles Le Cauchois, après un séjour à Mexico, 
allait commercer pendant quinze ans aux Philippines (1) 
sévèrement interdites aux étrangers; où nos flottilles se 
succédaient en ordre dispersé vers les îles de la Sonde et 
des Moluques; où a vingt mille personnes avoient fait des 
colonies volontaires et des établissements à l'honneur de 
la France (2)! d 

Dans les désordres de la guerre civile, dans l'indiffé- 
rence des grands maîtres de la navigation, l'empire d'outre- 
mer issu du génie de Richelieu s'effondre. La Plus 
Grande France se désagrège. De la Nouvelle-France, la 
Nouvelle-Guyenne se détache pour devenir sous la domi- 
nation anglaise la Nouvelle-Écosse. Les Iroquois, enhardis 
par notre faiblesse, déterrent la hache de guerre pour se 
porter contre Québec. Aux Bahamas, nous ne retrouvons 
plus la moindre trace de la colonie fondée sous Riche- 

(1) De 1620 à 1635. Il fut arrêté et emprisonné à son retour à Mexico, 
au moment où s'ouvrirent les hostilités entre la France^ et l'Espagne (Lettres 
patentes de Louis XIV. 25 septembre 164'<- : Affaires Étrangères, Mémoires 
et documents 850, p. 89). 

(2) FoucQtFKT, Défenses su?- tous les poincts de vwn procès, t. III. 
p. 349. 



EFFONDREMEM" DE NOTRE EMPIRE COLONIAL 227 

lieu (l). Aux Antilles, la désastreuse rivalité de deux lieu- 
tenants-{]énéraux nous oblige à placer les îles sous l'égide 
de rOrdre de Malte. La France Equinoxiale devient un 
tréteau de charlatans : et la France Orientale, à Mada- 
gascar, tombe dans un inqualifiable abandon. 



TARLEAU DE NOTRE DÉSARROI COLONIAL 

Aux Antilles, une faute avait déchaîné la guerre civile 
avant que la métropole en eût connu les horreurs. Riche- 
lieu y avait nommé (2) lieutenant-général Philippe de 
Longvilliers de Poincy, chef d'escadre de Bretagne. Ce 
chevalier de ^Nlalte, formé à l'école de Fressinet, son com- 
pagnon d'armes dans la terrible bataille de l'an 1609 où 
Fressinet, tout seul avec son galion, combattit quarante- 
deux galères turques (3), ce héros, qui avait tenu tète aux 
Anglais à la Rochelle (4), aux Espagnols lors de la con- 
quête des lies Lérins (5), s'était révélé par surcroît un 
administrateur fort habile. JNon content d'accroître de 
tout un archipel (6) les possessions de la Compagnie des 

(1) Aux Lucayes et Bahauias, « des Messieurs d'une Compagnie en 
France, ayans voulu faire un establissement, y envoyèrent un vaisseau 
chargé de monde; mais y en ayans envoyé trop tard un second, ils n'y 
trouvèrent plus personne; et ils ne purent sçavoir jamais si les Espagnols 
ou les sauvages les y avaient massacrez. » (« Information «uccinte de quel- 
ques establisseraens aux pays de l'Amérique méridionale prise de divers 
capitaines de navires, 1661 » : Archives Nat , Colonies, C* b ]). 

(2) Le 15 sepleirdire 1638 (Cf. supra, t. IV, p. 664). 

(3) Michel Haudiku, du Languedoc, Inventaire de l'histoire généralle 
des Turcz... avec la mort et belles actions de plusieurs chevaliers de Malte 
et austres (jentillhomnies et seicjueurs françois. Paris, 1620, in-4", p. 766. 

(V) Cf. supra, t. IV, p. 544. — Durant cet hiver-là, 1627-1628, il cap- 
tura près de la Rochelle sept navires anglais (Archives Nat., 7M 103). 

(5) Cf. supra, p. 29. 

(6) Cf supra, t. IV, p. 666. 



228 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Isles d'Amérique, il avait étendu son rayon d'action depuis 
l'Acadie, où il avait affermi notre domination (l), jusqu'à 
la Guyane, où des navires équipés à ses frais avaient jeté 
à Demerara les bases d'un établissement (2). 

A la suite de dissentiments avec l'intendant des îles et 
le gouverneur de la Guadeloupe, Poincy fut pourtant 
remercié. Comme son successeur n'avait d'autre titre aux 
lourdes fonctions de lieutenant-général des Isles d'Amé- 
rique (3) que la faveur de la reine, Poincy jure de se faire 
tuer plutôt que de se démettre. Des lettres de cachet qui 
le rappellent, un exempt du grand prévôt qu'on lui 
dépêche, son neveu qu'on lui adresse en conciliateur, ne 
font que l'exaspérer. Le 25 novembre 1645, lorsque Noël 
Patrocle de Thoisy se présente devant Saint-Christophe à 
bord de t'Hoinme d'Or (4), Poincy refuse de le recevoir; 
que dis'je! Robert de Longvilliers, son neveu, parle de 
tirer sur le vaisseau royal, et le capitaine Labbé s'en 
a[)proche pour y mettre le feu. Thoisy se replie sur la Gua- 
deloupe. Son adversaire entre en révolte ouverte, séquestre 
le gouverneur de la Martinique, lie partie avec les Anglais 
de Saint-Christophe, réquisitionne " d'auttorité et de 
force » six navires (5) qu'il place sous les ordres de son 
neveu de La Vernade, et se fait livrer « l'homme du roy » 
parles officiers de la Martinique (6). Le 24 janvier 1647, 

(1) Cf. supra, t. IV, p. 647. 

(2) Apologie pour la défense des habitans de l'isle Sainct-Christophle... 
sur le refus et opposition qu'ils font au despart de M. le Commandeur de 
Poincy. S. 1. n. d.. p. 24 (B. N., Franc. 18593, foi. 398). 

(3) Noël Patrocle de Thoisy fut nommé le 26 décembre 1644 par Brézé 
et oommissionnc le 20 février 1645 par le roi (Le R. P. Du Tehtbe, 
Histoire générale des Antilles. Paris, 1667, ïn-k", t. I, p. 252). 

(4) Capitaine Bontemps (De Tkrtre, t. I, p. 286). 

(5) Le 31 décembre 1646. 

(G) Inventaire des pièces rjue produit le sieur Thoisy, lieutenant général au 
gouvernement des Isles de l'Amerir/ue, contre le commandeur de Poincy. S. 1. 
n. d. (B. IN , Thoisy 123. fui. 196) — l^. Cl'ltru, Le c>mimandeur de Poincy 
il Saint-Christophe, dans la Jteinic de l'histoire des Colonies françaises (1915). 



EFFONDREMKiM UE iNOTRt: E.MPIItE COLOMAL -2-29 

des salves d'arlillerie saluaient ironicjuement l'entrée de 
Thoisyà Saint-Christophe... comme prisonnier. De nuit, il 
gagnait un navire malouin qui avait ordre de le rapatrier 
en France. 

Poincy restait maître de la situation. Telle était la fai- 
blesse des pouvoirs publics que sa révolte demeura impu- 
nie : Thoisy dut se contenter d'une transaction (1). La 
victime de l'affaire fut la Compagnie des Isles, dont l'auto- 
rité se trouva ruinée. Elle le comprit et liquida. Ses pos- 
sessions formaient trois secteurs où de petites îles ser- 
vaient de satellites à la Guadeloupe, la Martinique et 
Saint-Christophe ('2). C'est aux gouverneurs de ces trois 
îles qu'elle vendit le tout par lots : Hoiiel eut la Guade- 
loupe, Marie-Galante, la Désirade et les Saintes (3) ; Dyel 
Du Parquel, la Martinique, la Grenade, les Grenadins et 
Sainte-Lucie (4); l'Ordre de Malte, Saint-Christophe, 
Saint-Barthélémy, Saint-Martin et Sainte-Croix (5). 

Promu bailli par son Ordre, Poincy reçut de Louis XIY 
jn mot d'éloge, car un souverain sait reconnaître en dépit 
les défaillances les services passés : et le «lieutenant géné- 
-ai cz isles de l'Amérique n'a rien épargné pour y main- 
enir nostre authorité et la dignité du nom françois (6). i- 
Restait la Tortue. Dans son nid d'aigle, où l'on accédait 
)ar une échelle mobile et par une corde à nœuds, le 
mguenot Le Yasseur narguait l'autorité du chevalier de 

(1) 25 août 1651 (Du Tertre, t. I, p. 392j. 

(2) .. Relatiou des isles de la Martinique et de Saint-Christophe, par le 
'.Jean IIai.lay ,. (B. N., Moreau 841, fol. 158). — [César de Rochefort], 
'istoire naturelle et morale des îles Antilles de l' Amérique. Roterdani 
558, in-4», p 288. 

(3) Le 4 septembre 1649 pour 60 000 livres. 

(4) Le 27 septembre 1650 pour 60 000 livres. — Il céda la Grenade au 
)mte de Cérillac, qui y conduisait, en novembre 1657, 550 personnes et 
58 nègres de Guinée {Gazette de France, 1657, p 1244) 

(5) Le 24 mai 1651. 

(6) Lettres de Louis XIV de mars 1653 (Du Tertre, t. I, p. 456). 



230 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Malte (1), son chef. Vivant en tyran, comme beaucoup de 
tyrans, il se fit assassiner. Poincy profila de l'incident pour 
envoyer dans l'île un de ses frères d'armes, qui prit le 
titre de gouverneur de la Tortue et de la côte de Saint- 
Domingue. Le chevalier Timoléon Hotman de Fontenay 
était à peine installé que cinq navires espagnols partaient 
de Saint-Domingue avec cinq cents hommes pour le délo- 
ger. Par mer, Juan de Morfa Geraldino, par terre, Gabriel 
de Royas linvestissaient le 4 décembre 1653. Écrasé par 
le feu d'une batterie hissée sur la cîme d'une colline, le 
chevalier de Fontenay capitulait : quatre-vingt-six canons 
et trois navires, tel était le butin de l'ennemi. Un retour 
offensif du chevalier pour reprendre la place, échoua (2), 

Au Canada, la prospérité de notre colonie avait disparu 
depuis le départ du gouverneur, Charles Huaut de Mont- 
magny, en 1648 (3). Les successeurs de ce digne héritier 
de Champlain ne surent ni tenir en respect les Iroquois, 
ni protéger contre eux les Hurons, nos clients. De nom- 
breux combats où ceux-ci furent écrasés, refoulèrent les 
débris de leurs tribus jusqu'aux portes de Québec, dans 
l'île d'Orléans. La capitale de la Nouvelle-France, mena- 
cée par l'offensive victorieuse des Iroquois, dut se mettre 
en état de défense, les maisons furent barricadées, les 
murs des couvents percés de meurtrières; la ville courait 
les plus grands dangers quand une action sublime en 
mai 1660 la sauva. Une poignée de jeunes gens de Mont- 
réal, — seize hommes conduits par Adam Dollard des 
Ormeaux, — intimida les sauvages en faisant subir à sept 

(i) Le récit de la conquête de l'ile de la Tortue par Le Vassenr en 1640 
a été publié, d'après un rapport de Poincv, par Pierre de Vaissière, Saint- 
Dominçjue (1629-1789). Paris, 1909, in-8°, p. 375. 

(2) CiiAiiLEVOix, Histoire de l'Isle Espc(quolc ou de Saint-Dominque. Paris, 
1731, in-4°, t. II, p. 21. — C. Fernandez DuiiO, t. V, p. 36. 

(3) Cf. supra, t. IV, p. 641. 



EFFONDREMENT DE NOTltE EMPIRE COLONIAL 231 

cents d'entre eux, au pied du Long-Sault, des pertes ter- 
ribles : et comme T^éonidas aux Thermopyles, elle périt 
en combattant. Mais « la Nouvelle-France était réduite 
aux abois. Écoutez, sire, sa voix languissante et ses der- 
nières paroles : Sauvez-moi! d écrivait un Jésuite (1). Le 
gouverneur Jean Du Bois d'Avaugour ne demandait pas 
moins de trois mille hommes pour la mettre à l'abri de 
l'insulte des Iroquois. La Compagnie de la iNouvelle-France 
n'était plus en mesure de consentir pareil sacrifice. Elle 
abdiqua, le 24 février 16(33, entre les mains du roi. 

En Acadie, l'énergique lieutenant-général qui avait tenu 
tête aux Anglais (2), Charles de Menou d'Aulnay, étant 
mort le 24 mai 1650, ses fonctions... et sa femme furent 
revendiquées par son ennemi mortel. Charles de Saint- 
Etienne dit La Tour, l'ancien complice des Anglais, reprit 
possession du fort Saint-Jean au nord de la baie de Fundy. 
Mais l'armateur rochelais Emmanuel Le Borgne se fit 
adjuger les territoires du sud, les forts de la Hève, Port- 
Royal et Pentagoët, en nantissement des créances qu'il 
avait sur Menou d'Aulnay et en dépit de La Tour, qui appela 
comme jadis les Anglais du Massachusetts à la rescousse. 
Port-Royal, défendu par Le Borgne et cent cinquante 
hommes, se rendait le 16 août 1654 au major Sedgwick. 
La Hève était enlevée par les Anglais malgré la vigoureuse 
défense du Rochelais Guilbault. L'Acadie redevenait la 
Nouvelle-Ecosse; le colonel anglais Temple en était nommé 
lieutenant-gouverneur; et La Tour avait la honte de rece- 
voir de Cromwell, le 9 août 1656, ses lettres d'investiture (3). 



(1) Le P. Lejecne, Épistre au Koi en tête de la Relation de ce qui s'est 
passe (le plus >ema}-<iuahle aux missions des Pères de la Compac/nie de Jésus 
en youvelle Fiance. 1662. 

(2) Cf. supra, t. IV, p. 647. 

(Z) W. Noël Sai.nsbl'ry, Calendar of State papers. Colonial séries (1574- 



232 HISTOIRE DE LA M A li I N E FRANÇAISE 

Emmanuel Le Borgne fut plus énergique. 11 était de 
ces Rochelais qui n'avaient jamais cessé de hanter les 
parages acadiens, tel, David Lomeron, qui avait fondé au 
cap Fourchu le Port-Lomeron (1); tel, Rivedou, qui avait 
tenté au cap de Sable un éphémère établissement de 
pêche (2). Avec ses seules forces, Le Borgne voulut recon- 
quérir l'Acadie. A la tête d'une trentaine d'hommes, en 
mai 1658, son fils Alexandre enlevait le fort de la Hève 
dont le gouverneur, Ralph Wolseley, était fortuitement 
absent. Wolseley revient à la rescousse, somme le jeune 
Le Borgne de se rendre, donne l'assaut. Il tombe; neuf 
de ses officiers, de nombreux soldais anglais sont hors 
de combat, avant que notre héroïque petite troupe con- 
sente à capituler. Le colonel Temple reste néanmoins si 
inquiet qu'il refuse, en 1659, la libre pratique à deux 
navires marchands venus de la Rochelle et qu'il se met 
en (i posture of defence » dans l'appréhension d'une 
attaque contre le fort Saint-Jean (3). Ces préparatifs 
furent vains. 

Il n'a plus d'autre rival en Nouvelle-Ecosse qu'un pai- 
sible pécheur. Denys, u propriétaire de toutes les terres et 
isles depuis le cap de Gampseau jusques au cap des 
Roziers (4), « s'était fait décerner par Louis XIV les pro- 



1660. Lontlou, 1860, in-8°, p. 437, 470, 472 : le capitaine John Leverett 
fut ensuite le commandant des forts pris aux Français en Xouvelle-Écosse. 
— Rameau de Saint-Père, Une colonie féodale en Amérique, l'Acadie 
(1604-1881). Paris, 1889, in-12°, t. I, p. 122. 

(1) En 1634, il mène en Acadie le Saint-Jean (G. Musset, les 
Rochelais a Terre-Neuve (1500-1789). La Rochelle, 1890, in-12, 
p. 86). 

(2) Que le capitaine de vaisseau Gabaret visita en 1651 (DE:)iYS, Descrip- 
tion (jéocjraphique et historique des costes de l' Amérique septentrionale. 
Paris, 1672, in-12, t. II, p. 235). 

(3) Lettres du colonel Temple. Roston, 6 septembre et 29 décembre 1659 
(W. N. Sainsbury, p. 469, 474, 478). 

(4) C'est le titre qu'il se donne en tête de la Description géographique de 
l'Amérique. 



EFFONDREMENT DE NOTRE EMPIRE COLONIAL 233 

,'isions (le lieutenant-général du territoire, les iles de 
ferre-Neuve et Cap-Breton y comprises (1). 



Il 

ENGOUEMENT DES PARISIENS POUR LES COLONIES 

De tous temps, les expéditions coloniales avaient excité 
i Paris une sympathique curiosité. De nombreux enfants 
ie la capitale étaient tombés pour la défense de Saint- 
Louis de Maranhâo en 1614. Et Richelieu avait trouvé 
:)arnii les bourgeois de Paris la plupart de ses commandi- 
aires pour la Compagnie des voyages au long cours. Le 
:riste lieutenant-général de l'Acadie, La Tour, était le fils 
l'un maçon du boulevard Saint-Germain ; le lieutenant- 
jénéral de la France Equinoxiale, un » Néron » en cos- 
tume écarlate, Poncet de Brétigny, était aussi un Parisien, 
3omme cet autre Poncet qui avait fondé, pour la décou- 
i^erte du détroit polaire, la Compagnie du Pôle Arctique (2). 

En un temps où les désordres de la Fronde donnaient la 
nausée de la vie, où Condé dégoûté de tout rêvait d'habiter 
a quelque île nouvelle (3), " ce fut une vogue dans la 
capitale d'émigrer aux colonies. Aux Antilles, « de jeunes 
dames parisiennes » allaient rejoindre leurs maris (4); et 
d'alléchantes affiches représentant comme un éden, doté 
(i d'un perpétuel printemps, " la Guyane! réservaient à nos 
citadins les plus cruelles mésaventures. 

(1) Le 30 janvier 1654 (F. -X. Garneau, Histoire du Canada. 5"= ctlition, 
revue et annotée par Hector Garneau, préface de M. G. Hanotaux. Paris, 
1913, gr. in-8°, t. I, p. 195 (Bibliothèque France-Amérique). 

(2) Cf. supra, t. IV, p. 358, 496, 504, 635, 671. 

(3) Lavis.se, t. VII ', p. 56. 

(4) Histoire véritable de l'embrasement d'un vaisseau arrive' à la rade de 
Dieppe, chargé de trois cents personnes. Paris, 1649, in-4°. 



234 HISTOIHK DE LA M A 1! I N E F11aNÇAI>E 

Sans se laisser rebuter par Téchec de Poncet de Brétigny 
en Guyane (1), des Parisiens y abordaient le 26 mai IG48. 
Au départ de Saint-Nazaire, le baron de Dornielles, leur 
chef, les ayant abandonnés, et à Berbice, leur lieutenant- 
général, M. de La Fontaine, ayant disparu le jour même 
du débarquement, ils n'eurent d'autre ressource que de se 
rendre à la Martinique avec le sous-lieutenant de Château- 
fort. Par surcroît d'infortune, le capitaine Maurice, qui 
ramenait les navires, fit naufrage aux Açores. 

A l'instigation du capitaine de Maucourt, la Compagnie 
se reconstitua. La colonie à fonder aurait pour u pa- 
triarche )) un savant astronome, l'abbé de Marivau.>L. Mais 
au quai d'embarquement, l'astronome, " portant avec lui 
ses livres et instruments, tomba en l'eau et ne put jamais 
estre garanti d'être noyé, » fâcheuse aventure dont le 
bonhomme La Fontaine a tiré une fable. Ce jour-là, le 
19 mai 1652, a il y eut au-dessus du Pont-lSeuf bien du 
bruit et happement des bateliers à l'embarquement de 
trois cents personnes destinées pour le Cap du Nord, en la 
terre ferme de l'Amérique (2). " Les Parisiens partaient 
sous la conduite d'un gentilhomme du Pays de Caux, Le 
Roux de Royville, avec le doux rêve de fonder une répu- 
blique féodale et avec tant de conviction que leur chef, 
ayant voulu jouer au » général perpétuel » et substituer la 
dictature u à la multiplicité des seigneurs et à leur inca- 
pacité, " fut poignardé au cri de : " Vive la liberté! » Et 
lorsque » la mer, quittant sa couleur de purée, reprendra 
sa céleste parure, " aux approches de Cayenne, ils décide- 
ront que le défunt sera solennellement exécuté en effigie, 



(i) Paul BOYER DU Petit-Puy, Véritable relation de tout ce qui s'est fait 
et passé au voyage que Monsieur de Brétiqny fit a l'Amérique Occidentale. 
Paris, l(i54, in-8°, p 284. — Cf. supra, t. IV, p 67i. 

(2) Journal des querres civiles de Dubuisson-Aubenay (1648-1652), éd. 
G. Saige. Paris, 1885, in-8°, t. II, p. 226. 



K.KFOM)HKMENT DK NOTRE EMPIRE COLONIAr, 235 

son " pliantosme » écartelé et la sentence gravée sur l'airain 
au sommet d'une pyramide (1). 

|ja place n'est pas libre. Elle appartient à une Com- 
pagnie rouennaise (2). Mais en temps de guerre civile, que 
pèse le droit d'autrui! la force seule fait loi. Les Parisiens 
ont devancé la frégate du capitaine Courpon, qui amène 
à la garnison de Gayenne un renfort de cinquante-huit 
Normands. A la première sommation, le sergent î^avarre 
leur fait remise du fort Seperoux, « petite éminence un 
peu moins haute que Montmartre, escarpée de tous 
costéz, » oii le nouveau gouverneur, Vertaumont, fait 
hisser une batterie de six pièces : trois barques, apportées 
de France « en fagot, » contiendront les Indiens du voisi- 
nage, Galibis, Arouagues ou Palicours. Troupes et colons 
débarqués, les capitaines de Maucourt et d'Aigremont 
retournent en France (3) recruter de nouveaux engagés... 
et aussi des actionnaires. 

Un bluff insensé, la promesse d'un dividende de 300 
pour 100, le mirage d'un coffre-fort dont les directeurs de 
la Compagnie exaltent l'énorme contenu... sans avoir 
jamais ensemble les trois clefs nécessaires pour l'ouvrir, 
exercent sur les esprits un effet magique. Le médecin 
même du roi, Nicolas Papin, a donne dans le panneau, » 
avance des fonds et remet en état d'appareiller à Nantes 
les deux vaisseaux de la Compagnie. Mais de celle-ci, le 

(1) Relation du voyage fies François fait au cap de JSord en Ainéiicfue, 
dédiée et Madame la duchesse d'Esquillon, par I. de Laon, sieur d'Aigre- 
mont, ingénieur du Ilov et capitaine clans les troupes de France Equinoc- 
tialie. Paris, 1654, in-8°. — tactum pour les associez et intéressez, en la 
Compagnie de iestablissement des colonies françoises dans les terres 
fermes de V Amérique, deffendeurs contre les parens du feu sieur Le Roux 
de Rojvillc, soy disant nommé par Sa Majesté général pour ledit establis- 
sement. 1()53 (B >'., Tlioisy 89, fol. 237). 

(2) Cf. supra, t. IV, p. 671. 

(3) Le 30 novembre 1652, à liord de la Charité et du Grand Saint- 
Pierre. Les promoteurs de l'expédition étaient l'intendant Dolu et l'abbé 
de risle Marivaux. 



230 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

crédit s'effondra dès que le Sésame s'ouvrit... La caisse 
élaitvide (l\. 



III 



NANTES METROPOLE COLONIALE 

D'autres expéditions coloniales, parties de Nantes, 
avaient mieux réussi. La Giraudière avait organisé en 
Acadie la pèche sédentaire et fondé un établissement à 
Sainte-jNIarie (2), et des marins nantais allaient sauver 
Madagascar. Nantes devenait ainsi la métropole de nos 
colonies (3). A qui devait-elle cette situation? Au duc de 
La Meilleraye. 

A ses magnifiques appartements qui forment à Paris le 
joyau de notre bibliothèque de l'Arsenal, le grand maître 
de l'artillerie Charles-Armand de La Porte de La Meille- 
raye préférait la résidence de Nantes d'où il gouvernait la 
Bretagne. L'autonomie maritime dont jouissait la pro- 
vince lui fournit le moyen et le droit d'équiper une 
escadre, qu'il arma tant pour la guerre que pour les 
voyages au long cours. 

Il y avait quelques années qu'un Nantais du nom d Éon, 
voyant le trafic maritime " presque tout anéanly, " avait 
préconisé « l'établissement de la Bourse et société de 
Nantes pour le commerce de mer. " Les Nantais avaient 

(1) Factu7ii du sieur Nicolas Papin, conseiller et médecin ordinaire du 
Roy, demandeur, contre les seigneurs associés en la Compagnie de l'Amé- 
rique. S. 1. n. d. (B. N., Thoisy 89, fol. 225). 

(2) Desys, Description géoqraphicjue et historique des costes de l'Amé- 
rique septentrionale, t. II, p. 235. 

(3) Une vue de ISantes à cette époque se trouve dans la « Carte générale 
de la coste de Bretaigne présentée au roy par le duc [Armand-Charles de 
La Porte de La Meilleraye, duc de] Mazarin, son lieutenant général « 
(Bibliothèque du Service hydrographique de la marine, ms. 85 (976), 
fol. 21). 



EFFONDREMENT DE NOTRE EMPIRE COLONIAL 237 

réuni (Hia fonds assez puissant pour entretenir les voiages, 
et des vaisseaux à suffisance » pour exécuter sous la 
protection de navires de guerre ce « Commerce hono- 
rable (l). » Mais l'on jugera de son aléa par ce fait que 
l'armateur Gratien Libault de La Templerie ne perdit pas 
moins de vingt et un navires sur vingt-deux en un quart 
de siècle (2). Les échecs successifs des expéditions colo- 
niales parties de Saint-Nazaire n'ébranlèrent pas la robuste 
confiance des Bretons. C'est que les pertes étaient com- 
pensées par les profits de la guerre de course. Henri Danton 
de Pontézière, placé à la tête des corsaires (3) du maré- 
chal de La Meilleraye, sillonnait les océans à la poursuite 
des Espagnols et, le cas échéant, des Anglais (4; ou des 
Frondeurs. Une de nos colonies dut au maréchal son salut. 
Etienne de Flacourt se morfondait à Madagascar où 
l'oubliait la Com.pagnie de la France Orientale, lorsque le 
capitaine de La Forest des Royers, venu dans l'océan 
Indien avec deux navires (5), lui remit, le 20 août 1654, ce 
message : " Depuis nombre d'années, vous avez resté sans 
aucune assistance. Je me trouve en lieu de vous en pouvoir 
donner non seulement pour continuer le dessein que vous 
avez entrepris, mais encor de 1 augmenter. " Le message 
était signé de La Meilleraye (6). Et le duc tint parole. 



(1) [Êon], le Commerce honorable, ou Considérations politicpies conte- 
nant les motifs de... former des Compagnies. .. pour l'entretien du com- 
merce de mer en France. Nantes, 1646, in-4°, p. 302. 

(2) L. Maître, Situation de la Marine marchande du comté Nantais 
d'après l'enquête de 1664, dans les Annales de Bretagne, t. XVllI, p. 326. 

(3) L'Armand, le Neptune, le Saint-Pierre, le Saint-Georges et un cin- 
quième bâtiment, commandés par Pontézière, Jacob Du Quesne, de Boues- 
sicq, Coulon et Le Gras, enlèvent le 25 juin près de Cadix le Te Deum et le 
ramenèrent à Saint-INazaire avec d'autres bâtiments capturés (A. Jal, t. I, 
p. 209). 

(4) B. ]N., Franc. i85'J2, fol. 567 : Nouv. ac(i. franc. 4968, fol. 23i. 

(5) L'Ours et le Saint-Georges. 

(6) De Fi.ACOCnr, Histoire de la grande isle Madagascar. Paris, 1661, 
in-4°, p. 385. 



238 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Quatre de ses vaisseaux quittaient la Loire en octobre 
1656 avec les huit cents hommes de Louis de La Roche- 
Saint-André que guidait Rézimont, l'un des premiers explo- 
rateurs de Madagascar. A l'escale de Sierra-Leone, un pli 
cacheté qu'on ouvre prescrit un crochet vers le no de La 
Plata, " le meilleur païs qui soit au monde, " où deux 
grands galions espagnols chargent huit millions. Mais La 
Roche-Saint-André, excellent marin pourtant, doit avouer 
qu'il ignore la route de Buenos-Ayres; Rézimont, qui a 
indiqué ce coup de main, n'est pas plus instruit : force est 
de continuer vers Madagascar où La Meilleraye envoie 
comme gouverneur Du Riveau 1 1). 

Dès l'arrivée à l'île Sainte-Mane sur la côte madécasse, 
Rézimont passe de vie à trépas. L'île devient un cimetière; 
le Grand Armand qu'il commande y termine sa carrière, 
de même que la Duchesse, qu'afflige « un tour de reins » 
depuis sa sortie des chantiers de Paimbœuf. La Roche- 
Saint-André, après une vaine croisière aux abords de la 
Mer Rouge, doit reprendre sur lest la route de France. Le 
31 mars 1657, les Hollandais du Cap de Bonne-Espérance 
voyaient repasser, non plus une belle escadre '2) , mais une 
seule frégate et cent soixante-dix hommes : encore la Maré- 
chale était-elle si fatiguée qu'il fallut la .> dégrader» dès 
son arrivée à Saint-Nazaire le l" septembre. Un autre 
navire en partance avec une relève pour Madagascar, le 
Saint- Jacques, venait d'y périr par accident (3). 

(1) Journal de bord de La Roche-Saint- André : Archives nationales, Colo- 
nies, série C"", correspondance de Madagascar, Carton 1. 

(2) Qui avait séjourné au Cap au vovage d'aller, entre le 25 mars et le 
2 avril 1656. Les Hollandais évaluaient alors nos effectifs à 1.000 hommes 
et 126 canons pour la Duchesse, capitaine La Roche-Saint-André, la 
Maréchale, capitaine Coulon, le Grand-Armand, capitaine Rézimont, le 
Saint-Georges, capitaine Labriauté (D"^ E. C. Godêe Molsbkrgex, De 
Stichter van Bollands Zuid Afrika Jan Van Vriebeck (1618-1677). Ams- 
terdam, 1912, in-8°, p. 130). 

(3) Avec 124 matelots et soldats, le 3 novembre 1656. 



EFFONDREMENT DE NOTRE EMPIRE COLONIAL 239 

La fatalité poursuivait le maréchal de La Meilleraye. En 
avril 1658, son vaisseau le Gaspard^ commandé par l'an- 
cien gouverneur de l'île de la Tortue, Timoléon Hotman 
de Fontenay, et la Renommée du vieux héros de la Rochelle, 
Forant, forcent 1 entrée de Buenos-Avres, mais se heurtent 
à trois vaisseaux hollandais qui soutiennent les Espagnols. 
Après un violent combat où le chevalier de Fontenay se 
fait tuer, le Gaspard est capturé; et la Renommée bat en 
retraite avec une prise (l). 

La Meilleraye apprête une revanche. Il joindra un de ses 
vaisseaux aux cinq frégates royales, aux cinq barques lon- 
gues et aux doubles chaloupes qu'Abraham Du Quesne 
a ordre d'armer au long cours avec quinze mois de vi- 
vres pour « ferre un coup d'importance. " Il s'agit « d'o- 
bliger l'Espaignol de permettre aux François le négoce des 
Indes (2) " . Mais l'état des finances royales et les prélimi- 
naires de la paix des Pyrénées empêchent de donner suite 
à l'affaire. 

Et le maréchal se rabat sur Madagascar. Il remet péni- 
blement à flot la Maréchale, à défaut d'un navire vainement 
commandé en Hollande, à défaut du Saint-Louis séquestré 
par l'amirauté d'Amsterdam au moment d'appareiller 
pour le Siam, la Cochinchine et la Chine avec trois vicaires 
apostoliques, Mgrs de La Mothe-Lambert, Gotolendy et 
Fallu, évéques de Béryte, de Métellopolis et d'Hélio- 
polis (3). La dernière survivante de la belle escadre 

(1) Relation d'un témoin qui était à bord d'un des quatre vaisseaux espa- 
gnols en rade, ou « Relations des voyages du sieur... dans la rivière de la 
Plate " (TiiF.vKSOT, Relations de divers voyages curieux. Paris, 1672, 
in-fol., t. IV, p. 2). — Haag, la France protestante, éd. Bordier, t. \'I, 
p. 598. — !)"■ E. G. GoDKK Molsuehgen, p. 131. 

(2) Du Quesne à Mazarin. 15 octobre 1659 (Archives particulières, 
copiées dans B. N., Nouv. acq. 4968, fol. 262). 

(3) En 1660 (M. DE BocRCKSj Relation du voyage de Mgr l'e'vèque de 
Béryte, vicaire apostolique du royaume de la Cochinchine, 2° éd. Paris, 
l668, in-12, p. 21. — Mgr François Pallu, évesque d'Héliopolis, Relation 



240 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

d'antan ne revit j)oint non plus la grande île africaine. 
Partie le 18 janvier 16G0 avec une mission de Lazaristes 
dont le chef, Nicolas Etienne, avait rang de préfet aposto- 
lique, elle fut jetée à la côte le 19 mai. C'était dans les pa- 
rages du Gap de Bonne-Espérance, près de la redoute Duin- 
hoop : de l'épave, les Hollandais tirèrent vingt-trois canons 
pour garnir leurs forts; et l'équipage, en partie composé de 
protestants, fut dirigé sur leurs établissements des îles de 
la Sonde (2) . 

C'est là, à Java et à Sumatra, qu'une Compagnie nanto- 
rochelaise, enrichie par la traite des nègres de Guinée, se 
proposait d'envoyer trois navires avec retour à Belle-Isle. 
Le projet fut trouvé plus tard dans les papiers de Fou- 
quet (3). " Se voyant moribon, un vieil homme, " La Meil- 
leraye avait légué à autrui sa « haute entreprise " dont il 
traçait ainsi le programme : avec sept cent cinquante 
hommes, rendez-vous maîtres de Madagascar, de l'île Bour- 
bon et des Comorres : vous trouverez au port d'Itaperina et 
ailleurs des vivres à profusion qui vous permettront de 
pousser jusqu'en Perse, à Ceylan et en Chine (4). 

abréqée des missions et des voyages des évesques français envoyés aux 
royaumes de la Chine, Çoehinchine, Tonfjuin et Siam. Paris, 1682, in-12. 

(1) ïîenri Froidevaux, les Lazaristes à Madacjascar au XVII^ siècle. 
Paris, s. d , in-12, p. 177. 

(2) Cinquante-huit marins, dont 44 huguenots, furent acheminés sur 
Batavia. La Maréchale avait pour capitaine Simon Véron, pour se.-ond de 
Kergadiou et pour lieutenant Pierre Gelton (Lettre du gouverneur du Cap, 
Van Riebeeck, aux États-Généraux, 11 mars 1661 : D"^ E. C. Godée Mols- 
BERGEN, p. 131, 270. — Henri Dehérain, Études sur l'Afriifue (seconde 
série). Le Cap de Bonne-Espérance au XVII' siècle. Paris, 1909, in-12, 
p. 22). 

(3) «Proposition des marchands de Tours, INantes, la Rochelle... con- 
cernant le commerce des Grandes Indes. Mémoire envoyé de Bellisle et 
faict autrefois pour M. Foucquet» (B. N., jNouv. acq. franc. 9342, fol. 59). 

(4) H Mémoires pour soustenir l'établissement fait par M. de La Meil- 
leraye à Madagascar. « 1663 (.Vrchives Mat., Colonies G^^ : publié par 
Henri Froidevacx, les Derniers projets lu duc de La Meilleraye sur 
Madagascar (1663), dans la Revue de l'histoire des colonies françaises, 
3' année (1915), p. 410). 



EFFONDRE>[ENT DE NOTRE EMPIRE COLONIAL -241 

La (1 haute entreprise » était de trop vaste envergure 
pour un particulier, fût il lieutenant-général de Bretagne : 
de son père, Armand-Charles de La Meilleraye, duc de Ma- 
zarin, n'héritait qu'une malheureuse escadrille de trois 
vaisseaux. Il passa la main, le 3 septembre 1664, à une 
Compagnie puissante dotée du monopole commercial des 
Océans Indien et Pacifique, à la Compagnie des Indes 
Orientales dont il devint un gros actionnaire (I). 

Le rôle de Nantes comme métropole coloniale avait pris 
Bn. 



(1) Deesis, Recueil ou Collection des titres, édits, déclarations, arrêts, 
règlements et autres pièces concernant la Compagnie des Indes Orientales. 
Paris. 1755, in-V. 



16 



GUERRE DE CANDIE 

L'ACTION INDIRECTE DE LA FRANCE 

(1645-1669) 



Sur la guerre qui pendant trente ans ensanglanta l'Eu- 
rope, s'en était greffée une autre, qui en dura presque au- 
tant et qui eut un retentissement énorme, malgré l'étroi- 
tesse du théâtre où ellesemblaitlocalisée. Je veux parlerde 
la guerre de Candie. Les Turcs, en mars 1646, jetaient en 
Crète une armée formidable. Les Vénitiens leur opposaient 
une résistance héroïque, mais clamaient à l'Europe chré- 
tienne un appel éperdu. Emue par cette détresse, 
la France, par deux fois, proposa à l'Espagne une sus- 
pension d'armes pour venir en aide aux assiégés. Elle ne 
fut pas écoutée. 

I 

AIDE OCCULTE PRÊTÉE AUX VÉNITIENS 

S'aliéner la République de Venise ou se brouiller avec 
les Turcs, tel fut alors le dilemme qui sollicita les res- 
sources d'un esprit fertile en combinazioni. Et Mazarin, de 

(1) Affaires Étrangères, Mémoires et documents 856, fol. 189 v". 



GUERRE DE CANDIE 243 

fait, trouva l'élégante solution de satisfaire la République 
sans porter ombrage à la Sublime Porte. Il laissa recruter 
par les agents de Venise plusieurs milliers de marins et de 
soldats et promit 400 000 francs, de quoi équiper une dou- 
zaine de vaisseaux (1). Que dis-je! il livra au consul de la 
République quatre brûlots de l'arsenal de Toulon (2), un 
genre de bâtiments dont la France, disait-on, avait le se- 
cret (3) et sur qui les Vénitiens fondaient de grands espoirs. 

Mais l'escadre promise, — et c'est là que s'affirmait l'es- 
prit machiavélique du cardinal, — ne s'armait point en 
France! Deu.\ de nos officiers de marine avaient été la qué- 
rir hors de nos frontières, Montade en Toscane (4), Nu- 
chèze en Hollande, sous le préte-nom d'un agent de 
Venise (5). Le second fut seul à appareiller pour la Crète (G), 
la mort de Brézé ayant forcé à ne pas affaiblir, par le dé- 
part de Montade, notre armée navale du Levant (7). 

Rien de plus logique du reste que l'entrée en ligne de 
Nuchèze dans la guerre de Candie, étant de ceux qui 
l'avaient déclanchée (8). Le 28 septembre 1644, à quelque 
distance de Rhodes, six galères de Malte livraient un fu- 
rieux combat à l'escadre turque du grand eunuque noir du 



( i) Dépèche de Nani, ambassadeur de Venise, 21 novembre 1645 (Gio- 
vanni ZuLiAS, te Prime iclaziniii tra il card. Gitilio jMazzarini e Venezia, 
dans le Nuovo Archivio Veneto, nuova série, n" 33 (1908), p. 76). 

(2) Les « quatre bruslots livrés au consul des Vénitiens » , en 1645, 
étaient la Marcjuerite de Levant, la Terre de Proniissioii, l'Aitiitie, le 
Petit Turc (Affaires Etrangères, Mémoires et documents 852, fol. 136). 

(3) Dépèche du 18 avril 1645 (Zcli.o, p. 62, 78). 

(4) B. N., iSouv. acq. franc. 4968, fol. 118. 

(5) Mazarin à Brasset, notre résident à la Haye, 17 mars 1646 (Lettres de 
Mazarin, t. II, p. 265, 298). 

(6) « Instruction à M. le commandeur de ]Neuchaize et à M. de Montade 
allans servir en l'armée navale de la l^épublique de Venise, avec chacun une 
escadre de six navires de guerre. " 22 juin 1646 (Affaires Etrangères, 
Mémoires et documents 854, fol. 156). 

(7) 27 juin (Ibidem, fol. 225). 

(8) Auiy A. Bkbnardy, Venezia e il Turco nella seconda meta dcl secolo 
XMI. Firenze, 1902, in-S". p. IV. 



244 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

harem impérial, Sumbul agha, qui conduisait en pèlerinage 
à La Mecque une des épouses du sultan Ibrahim. Le géné- 
ral Gabriel de Chambres de Boisbodrant tombait mort; et 
c'est à son capitaine de pavillon, François de Nuchèze, 
blessé d'une balle à la cuisse, que revenait l'honneur d'en- 
lever à l'abordage le vaisseau amiral des Turcs, monté de 
six cents hommes. La sultane et son fils étaient parmi les 
prisonniers (1). Les galères victorieuses avaient fait escale à 
Candie; et c'est de ce fait que les Turcs prirent argument 
pour débarquer l'année suivante en Crète et se venger sur 
les Vénitiens de l'affront reçu des chevaliers de Malte, un 
de leurs espions, " homme d'esprit (2j, v ayant reconnu 
que le rocher de Malle était impossible à enlever. 

Si la bataille navale de Rhodes, puis la capture de 
quatre vaisseaux espagnols étaient des gages suffisants de 
bravoure pour commander une escadre, les instructions 
données à Nuchèze exigeaient par surcroît qu'il fût un 
parfait diplomate. Il avait pu contourner l'Espagne sous 
pavillon fleurdelisé, non sans s'être « précautionné de 
quelques bannières de Venise; » mais à partir de Toulon, 
il eut Tordre exprès de ne plus laisser flotter sur son 
escadre disparate, — quatre vaisseaux achetés en Hol- 
lande, deux frégates de Brest et des bâtiments floren- 
tins (3), — que la bannière de Saint-Marc, sans qu'il 

(1) « La signalée victoire navale remportée sur les Turcs par les galères 
de la religion... en laquelle a esté pris un grand galion de la Sultane, avec 
380 captifs 11 (^Gazette de France, année i()44, p. 1033). — En réalité, la 
pseudo-sultane Zatira n'était que la nourrice du tils aine du sultan Ibrahim. 
Son propre tils embrassa le catholicisme et devint le Père Ottoman 
(H. MisSAK, le Père Ottomann (1644-1676). Paris, 1903, in-8° : extrait 
de la Revue d'histoire diploinatifjiie). 

(2) Hassan Effendi, d'après les mémoires d'un chirurgien captif à 
Tripoli, qui avait reçu les conlidences dun oflicier du Capoudan pacha 
(B. N., Franc. 12219, fol. 216.) 

(3) La Pucelle, le Grand Maltais, le Grand Alexandre, de 700 tonnes 
chacun, le Fort de 500, les frégates de Brest l' Orange et la Croix de 
Malte, les bâtiments florentins i Alexandre du Levant, l'Aigle Noir, le 



GL'ER RE DE CANDIE 245 

subsistât à bord « aucune marque contraire à ladite ban- 
nière (I). » Au général seul de la Hotte vénitienne, il révé- 
lerait " en confidence le secret de l'armement. » Il avait 
quitté Toulon en août lGi6, laissant entre les mains de 
l'intendant tous les « congés de guerre » reçus du roi (2). 

Il succédait sur les côtes de Crète aux petites divisions 
navales des Ordres de Malte et de Saint-Etienne, qui 
n avaient pas voulu s'aventurera livrer bataille aux quatre- 
vingt-dix galères turques, dans la crainte de rester sans 
soutien. » Il n'est pas de mémoire d'homme, disait l'un 
de leurs amiraux, que les Vénitiens aient jamais com- 
battu : ils [)réfèrent laisser autrui dans l'embarras, nelle 
peste (3). " 

Nuchèze, au contraire, livra plusieurs combats, où il 
perdit tous ses brûlots et l'un de ses capitaines, Denys de 
Vitray (4) . Et il importe d'autant plus de lui rendre justice 
qu'un écrivain contemporain, ignorant notre coopération 
secrète, incrimine la France de trahison envers la Répu- 
blique. Nous aurions été invités par le grand vizir à fournir 
dix vaisseaux contre Candie (5). 

L hiver approchant, en novembre, Nuchèze appareilla 
pour la France, laissant à Candie trois de ses navires, sa 
propriété personnelle. Il avait parlé de revenir, et Mazarin 



Saiiit-IÙieniie, le Mercure, le Dauphin et iAiiqlois (B. N., Nouv. acq. 
franc. 49(58, fol. 118. — Affaires Etrangères, Mémoires et documents 854, 
fol. 32, 125 — Ch. DE CuKBGÉ. François île Xuchèze, vice-amiral, inten- 
dant c/énéral de la marine de France. Poitiers, 1854, in-8°, p. 12). 

;P Instructions à M. de Nuchèze. 22 mars, 21 mai, 22 juin et i" août 
1646 (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 854, fol. 32, 125, 156, 
225.) 

(2) Le chevalier de Nuchèze à Mazarin. Rade de Toulon, 18 août 1646 
(Affaires Etrangères, Mémoires et documents 856, fol. 38). 

(3) Lettre de Lodovico da Verrazzano, amiral de l'ordre de Saint-Etienne. 
9 novembre 1645 (M.\>'from, 1 Francesi a Candia, dans le Nuovo Aichivio 
Veneto, t. 45 (1902), p. 388). 

(4) Ch. DE Ghergé, p. II. 

(5) Bernardy, p. 25, n° 2. 



2i6 HISTOIlîK Dli LA MaUINE FRANÇAISE 

ne le désavouait point (1 . Mais des raisons stratégiques et 
financières, la nécessité dentretenir les quatre armées de 
France, d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne, — alors que le 
trésor était vide, les recettes de l'année dépensées d'avance 
et le budget de 1648 entamé ("ij, — forcèrent de renoncer 
à toute intervention nouvelle en faveur de Venise. Pour 
n'avoir pas reçu de la République le prix de ses vaisseaux, 
:Suchèze faillit même se retourner contre elle (3i, avec des 
lettres de représailles signées du roi (4). Mais son dépit ne 
dura point. 

Et tout au contraire, les Français continuèrent à se 
faire tuer au service de Venise. La famille du poète Marc- 
Antoine de Gérard de Saint-Amant mérite entre toutes de 
figurer dans le palmarès de ces nouveaux croisés (5 : le 
père, un chef d'escadre, et l'oncle ont été jetés dans les 
cachots de Constantinople; deux cousins germains et un 
frère ont péri en combattant contre les Turcs, tandis qu'un 
second frère, ancien capitaine de vaisseau du comte 
d"Harcourt, tombe à Candie à la tête d'un régiment d'in- 
fanterie française dont Venise lui a confié le comman- 
dement. 

Un autre de nos capitaines de vaisseau, Allard, propose 
à la République de porter un coup terrible à l'Islam A la 
tète de dix vaisseaux et deux galéasses, il offre de ^ razer 
la place " de Tripoli, à qui la brillante conduite de lamiral 
Cuchut a valu la primauté maritime et le commandement 
de toutes les forces barbaresques. Adoptée par le commis- 
saire général Morosini, sa proposition fut communiquée 
au généralissime, « et l'on tient pour constant que ce des- 

(1) Dépêche de l'ambassadeur ^'ani. 7 janvier 1647 (G. Zcuan, p. iJi). 

(2) Dépêche du même. 15 janvier (Ibidem, p. 112). 

^3) Avec la Pucelle et L- Prince Henry, armés à Toulon le 18 février 
1650 (B. N., Thoisy 91, fol. 37). 

(4) Louis XIV au doge. 20 décembre 1651 (Cb. de Chergé, p. 10). 

(5) Saint-Amant, OEuvres, préface de l'édition de 1649. 



GUEKRE DE CANDIE 247 

sein auroit esté exécuté, si Grimany ne fût pas resté dans 
le naufraj^e que l'armée vénitienne fit à Psara peu de 
temps après (I) . » 

Ah! le magnifique moral de nos marins! Et qu'ils por- 
taient haut sous pavillon étranger le renom de la France, 
alors que chez nous la marine agonisait. Un Frère servant 
de rOrdre de Malte, Frère Gonod, natif du Vivarais, livre 
bataille en 1652 quatre jours et quatre nuits à toute la 
flotte tripolitaine. Fait prisonnier, menacé d'exil au Bor- 
nou qu'on lui représente comme un pays d'anthropo- 
phages : — il Quelle aubaine pour un blanc! s'écrie-t-il 
gouailleur. Dans un pays où il n'y a que des nègres, je 
serai élu roi (2j. » 

A la bataille navale des Dardanelles le 24 juin 1656, où 
les cinquante-six bâtiments de Lorenzo Marcello barrent 
aux cent navires de Sinan la sortie du détroit, c'est un 
capitaine français posté en avant des galères de Malte qui 
engage 1 action contre un camp volant sis à la pointe 
d'Asie et saute à l'abordage d'un vaisseau turc : cependant 
que d'autres Français, les commandeurs de Jalesnes et 
François Petit La Guerche, les chevaliers Alexandre de 
Boulier et Gabriel Davet Des Marets, commandant les 
galères de Malte, écrasent sous le château d'Abydos la 
division d'Hadji Ali Babouchi : « Nous menasmes bastant 
les ennemis partout, écrivait le chevalier de Larrocan 
d'Aiguebère; et nos sept galères de Malte prirent huit 
Lgalères] et trois galéasses. Tout ce qui entra au combat, 
fut vaincu, pris ou bruslé (3). " 



1) " J'av des mémoires très seures et très particulières qui asseurent que 
les Vénitiens eurent dessain à cette campagne d'attaquer Tripoly, Allard, 
François, capitaine d'un vaisseau de guerre vénitien^ s'offrit pour chef de 
cette entreprise » (Mémoires d'un chirurgien de marine provençal, captif à 
Tripoli : B. ^'., Franc. 12219, fol. 217). 

(2) B. N., Franc. 12220, fol. 26. 

(3) Mémoires et caravanes de J. B. de LuppÉ du GahraxÉ, suivis des 



248 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Ce besoin de courir sus aux Turcs était si ardent chez 
nos marins qu'ils y allaient dans le plus grand secret (l) et 
que « l'un des meilleurs hommes de marine qui fût au 
monde, un tigre, » le chevalier Jean-Baptiste de Valbelle, 
déserta pour y satisfaire. Invité par le chevalier Paul à 
allier le pavillon, poursuivi même, Valbelle se dérobe, 
gagne l'abri de Yillefranche et, sur la Vierge et la Levrette 
de Marseille qu'il commande, arbore la bannière de Savoie. 
Sa rébellion, qui lui valut une condamnation à mort par 
contumace (2), affaiblissait notre escadre à la veille d'une 
importante démonstration navale dont nous parlerons. 
Elle fut rachetée par ses exploits. 

Valbelle attaquait aux approches d'Alexandrie dix bâti- 
ments turcs venant de la mer Noire et lançait à l'abordage 
du vaisseau amiral cinquante de ses braves, « pistolet 
dune main, espée de l'autre, avec des haches d armes 
pendues à la ceinture : d la Cloche était réduite en un ins- 
tant malgré la force de son équipage, ainsi que le Prince 
d'Orange, autre bâtiment turc, dont l'emblème était figuré 
à la poupe. Dans l'entrepont, gisaient de malheureux 
esclaves chrétiens, mutilés au moment du combat 

Peu de jours auparavant, le 24 février I66I, La Vierge 
avait soutenu à dix milles d'Alicante le terrible choc de 
sept vaisseaux algériens plus forts qu'elle. De ses trente- 
deux pièces, elle avait riposté aux effroyables bordées dont 



Mémoires de son neveu J. B. de I>arbocak d'Aicuebère, publiés par le 
comte DE LuppÉ. Paris, 1856, in-8°, 2^ p., 30. — Jean Coppix, le Bouclier 
de l'Europe ou la guerre sainte. Lyon, 1686, in-4'', p. 51. — Fr. Bartolomeo 
DAL Pozzo, Historia délia sacra reliqione. .. di S. Giovanni, t. II, p. 238. 

(1) Sous pavillon étranger « au luespris des précédentes deffences, avec un 
tel secret que leur dessein n'est connu de personne. » Ordonnance 
d'août 1658. 

(2) « Les sieurs de Valbelle et La Bretesebe ont esté condamnez à avoir 
la teste trancbée, les autres officiers à estre penduz. » La Guette à Mazarin. 
Toulon, 3 août 1660 (Arcbives Nat., Marine B'g, fol. 5). — L'arrêt ne fut 
pas exécuté. 



GUERRE DE CANDIE 249 

par trois fois ses ennemis l'assaillirent. Les nuUs brisés, les 
a^rès rompus, elle ne gardait intact que son Dieu-conduit, 
la statue de Notre-Dame. Le lieutenant de Saint-Germain, 
gentilhomme niçard, et cinquante hommes étaient hors de 
combat : mais les Algériens, un de leurs vaisseau.\ coulé 
à fond et deux autres fort maltraités, n'eurent pas le cou- 
rage de sauter à bord. Nous étions du reste » tous résolus 
de combattre jusques à la dernière goutte de notre sang 
ou de nous brusler plustost que de nous laisser prendre (1). >' 
Telle était en effet la consigne : « Ne jamais demander 
Cartier, mais mettre le feu au.\ poudres pour brûler avec 
tous les navires turcs accrochés " au.v bordages (2). 

... Les années passaient. Candie résistait toujours. A 
Toulon, au printemps de 1600, une expédition se prépa- 
rait pour 11 un dessein important. » C'est en ces termes 
énlgmatiques que le roi donnait au prince Almerigo de 
Modène commission de commander en chef les quatre 
mille fantassins et les deux cents cavaliers du corps expé- 
ditionnaire, qui prendrait passage à bord (3). Almerigo, 
au surplus, devait tenir u fort secrètes les lettres patentes 
de Sa Majesté, par lesquelles Elle luy donnait le comman- 
dement de ladite armée : qu'il fasse, lui disait-on, courre 
le bruit que l'armée a esté levée par les ordres de Sa Sain- 
teté et que c'est d'Elle qu'il en a le commandement, u En 
un mot. Il que le Turc n'ait aucune congnoissance que Sa 
Majesté donne des secours à la République » de Venise. 
Tel était en effet le mot de l'énigme : lexpédition partait 
au secours du provéditeur général Morosini, dont elle ral- 
lierait à File de Zante l'armée navale (i), grossie des con- 

(1) «Narration de la campagne ou voyage de course de .lean I^ourneuf, 
Parisien, en Levant contre les Tarez soubs le conimandenient du ciievallier 
Yalljel, faicte en l'année 1660 » (B. N., Franc. 14282). 

(2) Le chevalier Paul à Colbert. 12 décembre 1662 (H. Oddo, p. 153). 

(3) Avignon, 28 mars 1660 (Guerre, Archives historiques 16V, p. 85). • 
(V " Instruction à M"'' le prince Almérik de Modène s'en allant com- 



•250 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

tingenls du pape Alexandre VII et de l'Ordre de Malle. 
Pour concourir ainsi au » bien général de la Chrétienté, « 
le roi se retranchait derrière " sa qualité de fils aîné de 
rÉglise, II dans la commission de lieutenant-général don- 
née pour le voyage du chevalier Paul (I). 

De la prise de la Ganée et de la défaite du camp des 
Turcs devant Candie, dépendait le recouvrement de la 
Crète. C'est ce qui résulta du conseil de guerre tenu à 
Cérigo entre les états-majors français et vénitiens. Les 
troupes alliées, au nombre de cinq mille cinq cents hommes, 
débarquèrent en conséquence le 25 août à proximité de la 
Canée, enlevèrent le fort de Sainte-Yénérande et culbu- 
tèrent à Cicalaria Raterjocoli pacha, venu à la rescousse 
de la ville. — Les nouveaux chrétiens auxquels j'ai eu 
affaire, écrivait le pacha, ressemblent plus à des tours 
qu'à des hommes. — Ces tours, les régiments d'Artois, de 
Lyonnais, de Persan, de Broglio, s'avancèrent contre la 
Ville neuve que les Turcs avaient édifiée sur trois collines 
à l'entour de Candie pour la tenir investie (2). Mais la 
valeur de nos officiers, du prince de Modène, des lieute- 
nants-généraux de Grémonville et de Baas, des maréchaux 
de camp de La Grange et Jeure-Millet, ne put triompher 
de la résistance des Turcs, qui maintinrent leurs positions. 
2sos troupes, repoussées avec pertes, le 17 sejitembrc, se 
rembarquèrent le 1" novembre j)Our aller prendre leurs 
quartiers d'hiver à Paros, dans l'Archipel, où leur chef, 
Almerigo de Modène, mourut de la fièvre (3). Elles séjour- 

mander le corps de troupes qui devoit estre embarqué à Toulon. « Avi- 
gnon, 29 mars t660 (Ibidem, p. 89 v"). 

(1) H. OoDO, le Chevalier Paul, 2** édit., p. 136. — Archives ]Sat., 
Marine B' 3, fol. 140. 

(2) i< Histoire chronologique du royaume de Tripoly, » par un chirur- 
gien de marine captif (B. ]S., Franc. 12220, fol. 38. — Bartolomeo dal 
Pozzo, Historia délia sacra reliqione militare di San Giovanni, p. 288). 

(3) Almerigo d'Esté de Modène à son père François, duc de Modène. 
Candie, 22 septembre (Rome, Archives de l'ambassade d'Espagne, Espagne 



GUERRE DE CANDIE 231 

nèrent successivement dans les îles deCérigo et de Naxos (1), 
si éprouvées partout, qu'il suffit de deux -vaisseaux, le 
Jules et la Lune, pour rapatrier, le 23 janvier 160:2, les 
débris du corps expéditionnaire : onze cent quarante-six 
officiers et soldats (2). 

II 

LA FRANCE ENTRE EN LIGNE CONTRE LES B ARR AR hSQU ES 

Le chevalier Paul, en 1660, ne s'était pas attardé avec 
les Vénitiens. Pour ne point nous compromettre, il s'était 
retourné contre les Barbaresques. Une mauvaise affaire 
avait envenimé, deux ans auparavant, nos rapports avec 
Alger : le gouverneur du Bastion de France, Thomas Pic- 
qi'.et, perdu de dettes, avait quitté l'Afrique sans payer 
tribut au dey : il avait aggravé son cas en enlevant des 
indigènes de la Galle (3). Les violentes représailles qu'il 
avait ainsi provoquées nous avaient forcés à éc|uiper des 
croiseurs (-4). Abraham Du Quesne proposa d'organiser 
avec Guillaume d'Alméras le blocus d'Alger, de Tunis et de 
Tripoli (5). Le blocus fut confié au chevalier Paul. 

Paralyser les escadres barbaresques, c'était de façon 



374). — llelation de tout ce qui s'est passé dans le royaume de Candie, 
1660, par le sieur « de Jeure Millet, président du conseil de guerre en 
ladicte armée » (B. N., Franc. 11322). Sa nomination comme tel était du 
4 avril (B. N., Cangé 30, p. 18). 

(1) Lettre de Fricambault, capitaine du Jules, à Colbcrl. Malte, 25 dé- 
cembre 1661 j^B. N., Mélanges Colberl 106 his, fol. 370. — Bernardy, 
P-43). 

(2) Le 10 mars, ils débarquaient à Toulon (B. IN., Mélanges Colbert 107, 
fol 187; Guerre, archives hist. 170, fol. 66). 

(3) Paul M.vsso», Histoire des étahlissemenls et du commerce français 
dans l'Afrique barharesque {1560-1793). Paris, 1903, in-8", p. 114. 

(4) Sous le commandement de Fricambault. 

(ô) Du Quesne à Mazarin. 15 octobre 1659 (A. J.\l, Abraliam Du Quesne, 
1. I, p. 219). 



252 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

indirecte intervenir dans la guerre de Candie et neutraliser 
le concours des quarante vaisseaux que Tamiral tripoli- 
tain, commandant en chef des flottes de l'Afrique, ame- 
nait au capoudan pacha (l). Tunis prit les devants en 
nous déoêchant une ambassade qui répudia tout sentiment 
d'hostilité à notre égard (2). Restaient Alger et Tripoli. 

Ici, douze navires blottis derrière une estacade narguent 
le chevalier Paul le 24 juillet IGfîO. Il a quinze vaisseaux 
et menace de déclarer la guerre si on ne relâche nos 
captifs. jNïais renseigné par l'indiscrétion d'un capitaine 
provençal, Osman sait que la menace ne sera pas exécutée. 
Et il réplique : « Plutôt verser notre sang. » Réduit à tran- 
siger pour racheter cent quatre-vingt-six captifs, le cheva- 
lier doit faire cadeau d'un riche diamant au pacha. 

A Alger, le 31 août, quarante bâtiments désarmés 
seraient une belle proie pour nos brûlots, et un bombar- 
dement de la ville une sanglante riposte à l'insolence du 
dev. Mais celui-ci nous arrête d'un mot : " Au premier 
coup de canon, je mettrai consul, chevaliers, prêtres et 
autres Français de marque à la bouche de mes pièces, et 
vous les enverrai aA^ec mes boulets. » Gabaret et Des 
Ardents passeraient néanmoins à l'attaque sans » l'obsti- 
nation du vent (3) . » 

De retour à Toulon, Paul ne songe qu'à « abattre 1 or- 
gueil des Barbares. " Huit vaisseaux et quatre brûlots v 
suffiraient, en gardant le détroit de Gibraltar et en battant 



(1) B. N., Franc. 12219. 

(2; Relation des voyaqcs faits a Thunis par le sieur de Bricabd par les 
ordres de Sa Majesté Yi660^y dans CiMBEn et Da^jou, Archives curieuses de 
l'histoire de France, 2^ série, t. X, p. 89. 

(3) Délibérations du conseil de guerre de l'armée navale. 14- juillet-6 sep- 
tembre 1660 (Archives ]Sat., Marine B% fol. 75, 96, 102 : H. Oddo, le 
Chevalier Paul, 2° édition, p. 245). — Les lettres échangées entre Osman 
pacha de Tripoli et le chevalier Paul sont publiées par G. Lacocr-Gaykt, 
la Marine militaire de In France sous les règnes de Louis XIII et de 
Louis XIV, p. 175. 



GUERRK DE CANDIE 253 

les repaires des pirates, qu avec six vaisseaux de plus et 
des u {^ens obéissants et braves, " on attaquerait a à force 
ouverte. » 

Son » dessein de brûler les vaisseaux mouillés sous les 
forteresses de la Goulette » avait été contrarié par une 
« mer courroussée et des venls forcés, " qui l'avaient 
empêché de dépasser Cagliari (l). Dans l'espoir de prendre 
une revanche, il demandait une trentaine de bâti- 
ments (2), des frégates légères armées d'avirons propres 
à la course, deux vaisseaux accommodés pour recevoir des 
mortiers à bombes et de vieux navires chargés de pierres 
pour les couler dans le chenal de Bizerte ou d'Alger. 
Quant à la conquête des repaires de pirates, si elle était de 
nature à enrichir cent mille personnes, elle demandait 
une armée : vingt-cinq mille hommes pour Alger, cinq 
mille pour Tripoli (3). 

Suivant le principe de Colbert de ne laisser aux pirates 
aucun l'épit (4), l'escadre du Ponant aux ordres de Nuchèze 
et de Beaufort avait relevé de croisière le chevalier Paul. 
En dehors de la consigne habituelle d'essayer l'embouteil- 
lage d'Alger (5), Beaufort avait à se prononcer sur la valeur 
àe deux postes à occuper éventuellement sur les côtes 
barbaresques (G). 

(1) llapport du chevalier Paul. A bord de la Française, en rade de 
?-agliari, 9 niars 1661 (H. Oddo, p. 25S). 

(i'iVingt à 25 navires de guerre, 4 brûlots, 1 hôpital, 6 galères. «Mémoires 
loiinés par le chevalier Paul de ce qu il y a à faire pour ruiner Alger, 
funis et Tripoly, » annotés par Colbert (Archives Nat., Marine B*.,, 
■ol. 109). 

(3) CiMiiER ET DAîtJOu, 2' série, t. X. 

(4) Colbert à la Chambre de commerce de Marseille. 17 octobre 1662 
Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant, p. 219). 

(5) Au moyen de vieilles Hûtes à y couler (Mémoire de la Guette, 
roulon, 9 novembre 1661. Archives Nat., Marine 8^3, fol. 12). 

(6) Et repérés l'année précédente par un ingénieur, par le chevalier de 
[llerville. Clerville à Colbert, 18 novembre 1661 (B. N., Mélanges Colbert 
105, fol. 126: Ch. M(jxcnicouRT, l'Expédition de Djidjelli (^166-JJ. Paris, 
t898, in-8° p. 16 : Extrait de la Revue iharitime). 



254 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

«Le plus bel endroit de la Barbarie (1), " voire le plus 
sûr, dans " pn pays qui, depuis le destroit jusques à Alger, 
vault mieux dix fois que l'Espagne (2), » c'est alors le 
petit archipel des Zaffarines. Il permettrait de contre- 
balancer la puissance maritime des Anglais, s'ils donnaient 
suite à leurs projets de " prendre Gibraltar et Geuta pour 
se rendre maistres absolus du destroict (3). » Les suffrages 
se portèrent pourtant sur l'ile d'Alhucemas, de l'autre 
côté du cap Très Forças (4), où nos capitaines avaient 
l'habitude de se mettre à l'abri durant nos guerres avec 
l'Espagne; les négociants de Marseille y avaient lié com- 
merce; un consul y fut établi; et les concessionnaires du 
Bastion de France, les frères Fréjus, y fondèrent un comp- 
toir (5) pour remplacer le Bastion que les Algériens ne leur 
permettaient pas de rétablir (6j et pour propager le com- 
merce marseillais dans le royaume de Fez. 

Cependant, nos détachements battaient la Méditerranée, 
Du Quesne du côté de Tripoli (7), Nuchèze et Jean d'Es- 



(i) B. N., Glairambault 881, p. IW. 
. (2) Beaufort à Colbert. Majorque, 24 avril 1662 (B. N., Mélanges 
Colbert 108, fol. 236). — Journal de la campagne de Nuchèze depuis 
le départ de La Palisse le 11 mars 1662 (Archives Nat., Marine B'.j, 
fol. 132.) 

(3) Journal de la campagne de Nuchèze, au 12 septembre (Archives Nat., 
Marine B*.>, fol. 139;. — Rapport de Heaufort. 16 juin (B. N., Mélanges 
Colbert 109, fol. 278). 

(4) La Guette à Colbert, l" août (B. N., Mélanges Colbert 110, 
fol. 74). 

(5) Arrêt du Conseil. 4 novembre 1664 (Paul Masson, Histoire des éta- 
blissements et du commerce français dans l'Afrique Barbarescjue, p. 18o : 
B. N., Franc. 18 595, fol. 98 : Affaires Étrangères, Mémoires et documents, 
Afrique 5, fol. 32. — Rocard de C.vrd, Une Compagnie française dans 
l'empire du Maroc au XVII' siècle. Paris, 1908, in-8°. — Relation d'un 
voyage fait dans la Mauritanie en Affrique, par le sieur Roland Fréjus... 
en 1666... pour l'établissement du commerce dans... le royaume de Fez. 
Paris, 1670, in-12). 

(6) La Guette à Colbert. 18 décembre 1663 (B. N., Mélanges Colbert 
118 bis, fol. 879). 

(7) B. N., Mélanges Colbert 106, fol. 484; et 107, fol. 338. 



GUERRE DE CANDIE 255 

pincha marquis de Ternes vers Gibraltar (l) ; les chefs 
s'entendaient mal entre eux; Du Quesne accusait Nuchèze 
de le desservir (:2) ; et le marquis de Ternes se montrait 
n un bonhomme épineux, difficile à ajuster avec tout le 
monde (3). » Leur mésintelligence enleva à la campagne 
de 166:2 toute espèce de fruit; et rien ne compensa le nau- 
frage de deux de nos galères (-4). 

Contre cette mollesse des officiers, le chevalier Paul 
réagit par un ordre extrêmement énergique <i d'aborder 
hardiment les navires turcs et de les vaincre ou de mourir. 
S'ils manquoient de faire leur devoir pour la gloire des 
armes du Roi, Sa Majesté leur Jeroit couper le col. Que si 
quelqu'un des navires du Roi, seul, fût attaqué de cinq 
ou six navires turcs, il se défendrait jusqu'à l'extrémité. 
Lorsqu'il se verrait perdu sans ressource, loin de demander 
quartier, il mettrait le feu aux poudres pour brûler tous 
les navires turcs accrochés avec lui (5). h 

Le chevalier Paul ajoutait : " Attaquez vertement sans 
rien ballancer, et, faisans feu de toutes parts,» allez, trois à 
l'abordage, trois « sur les aisles " en soutien. Mais il ne se 
trouva à la Gouiette, le 14 mars 1663, que deux petits bâti- 
ments Sous le feu des forts, le chef d'escadre Hector des 
Ardents et l'enseigne de Béthomas allèrent y attacher des 
iichemises à feu» qui leur furent des tuniques de Nessus (6) . 

(1^ « .Journal de la routte des six vaisseau.v de Nuchèze " , depuis le 
7 août 1662 (B. N., Mélanges Colbert iJO, fol. 535). 

(2) 14 juillet 1662 (Archives Nat., Marine BS, fol. 139. — Nuchèze lais- 
sait entendre à Colbert que, si Du Quesne avait contrefait «le marchand, » 
il aurait pu rattraper et capturer trois navires turcs (A. Jàl, t. I, p. 280). 

(3) Selon Beaufort (A. Jal, t. I, p. 300). 

(4) La Croix de Malte, commandée par le chevalier d'Oppède en rade 
de Carthagène, et la galère de Montolieu en rade d'Alniunecar. Lettres de 
Clcrville, Montolieu, de Ternes à Colbert, 7, 17 et 17 octobre 1662(B. N., 
Mélanges Colbert 112, fol. 61, 189, 191; Mélanges Colbert J 13, fol. 151). 

(5) Le chevalier Paul à Colbert. Toulon, 12 décembre 1662 (A Jal, 
Abraham Du Quesne, t. \, p. 289). 

(6) Paul à Loménie. A bord de l'Hercule, Toulon, 20 février 1663, etc. (Af- 



256 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Deux mois plus tard, nouvel ordre d'attaque (l). Con- 
duits par le chef descadre Pierre de Certaines de Fricam- 
bault et le major de Belle-Isle-Érard, les mousquetaires et 
deux cent quarante marins débarqueront de nuit dans le 
plus grand silence, cache-mèches aux mousquets, pour 
donner tête baissée dans un port qu'à l'aube l'escadre du 
chevalier Paul bombardera. Le point menacé était Le 
Collo. Mais les sottes indiscrétions du chef descadre Ma- 
thurin Gabaret avaient permis aux Barbaresques d'y 
masser des troupes qui hrent échouer, le l" juin, notre 
coup de main. Le seul fruit de la campagne fut la capture 
de la Perle d'Alger, qui avait livré bataille l'année précé- 
dente à la Lune; elle se rendit au 5o/ei7 commandé par Du 
Quesne : le lieutenant de Beaulieu y éteignit à temps 
les mèches allumées par l'équipage pour le faire sauter f2). 

A peine de retour, Paul reprend la mer avec le duc de 
Beaufort et le marquis de Ternes (3), afin « d'établir les 
armes du roi au port de Stora (4). " Mais Beaufort propose, 
à la place d'un a- lieu inutile, un port assuré pour galères 



faires Étrangères, Mémoires et documents, Tunis 1 : Archives Nat., Ma- 
rine B*2, fol. 172 : H. Oddo, p. 155, 267. — Eug. Plastet, Correspon- 
dance des beys de Tunis et des consuls de France avec la Cour. Paris, 
1893, in-8°, t. I, p. 172). — « Voyage de six vaisseaux du Roy nommés 
l'Hercule, le Soleil, le Mercœur, le Jules, le Saint-Sébastien et la Victoire, 
coimnandéz par MM. le commandant Paul, lieutenant-général. Du Quesne, 
Gabaret, de Fricambault, Des Ardens, chefs d'escadre, et du chevalier de 
Buous, et une flule servant de magazin et de brusleau. » 3 mars-juin 1663 
(Archives Nat., Marine B*2, fol. 164j. 

(1) En rade du golfe de Paltiia en Sardaigne, 20 mai (B. N., Mélanges 
Golbert 116, fol. 54 : A. Jal, t. I, p. 298) 

(2) Archives Kat., Marine B-'o, fol. 192. — Paul et Du Quesne à Gol- 
bert. Formentera, 22 et 23 juin 1663 (B. ;X., Mélanges Colbert 116, 
fol. 260, 270 : Eugène Gbiselle, Documents d'histoire, 'd' année (1912), 

(3) Avec six vaisseaux et six galères. Instructions du 17 juin 1663 au 
marquis de Ternes (Archives Nat., Marine B-j^, fol. 6). 

(4) Clerviile à Golbert. 30 mai 1662; La Guette à Golbert. 22 juin (B. N., 
Mélanges Golbert 108, fol. 847; Mélanges Golbert 109, fol. 425 : Mo.nchi- 
•- oum, p. 19). 



GUERRE DE CANDIE 257 

t A-aisscaux dans le plus fertile pays du monde, endroit 
out bâti par surcroît et même à demi fortifié par son 
ssiette (1). " Ce sera le thème de la campagne de 1664. Il 
agit de Djidjelli. 

En attendant l'acquiescement du roi. Beaufort et Paul 
onvienncnt d'un coup de main à exécuter de nuit contre 
LJger i:2) : deux brûlots en remorque mettront le feu dans 
a darse, quatre galères enlèveront les navires en rade, 
lais il arriva cette chose inouïe : des [)ilote8, qui avaient 
éjourné plusieurs années à Alger, manquèrent l'entrée de 
a rade et la dépassèrent de six milles sans voir le phare 
ur lequel ils devaient se régler (3 . 

La surprise était manquée. Elle se retourna contre le 
hevalier Paul. Isolé pai' roura;;an, L'Hercule fut soudain 
erné par vingt-cinq navires du capoudande Tunis. Résolu 
e mourir plutôt que de se rendre, Paul lutta un jour entier 
n virant bord sur bord pour dérouter ses adversaires. La 
uit venue, il laissa aller à vau-le-vcnt une mauvaise cha- 
Dupe, fanal allumé, que les Barbaresques pourchassèrent, 
îndis f\\\\\ s'éloignait traii(|iiillcment à contre-bord (4). 



L'expédition de Djidjelli. 

(16(54.) 

De plus en plus apparaissait la nécessité d'avoir aux 
ôtes d'Afrique une base d'opérations qui nous permît de 
ontrebattre chez eux les pirates barbaresques. Des régi- 



^1) Heauforl à Colbert. 25 août 1663 (H. !N., Mélanges Colhcrt 116 his, 
)l. 930 : MONCIIICOURT, p. 21). 

(2) Colbert à I-ouis XIV. 17 août 16!53 (Ciumpoi-I-io^-Figeac, Documcnti 
istorùjues inédits, t. II. p. 510, dans la (Collection des documents inédits). 

(3) La Guette à Colbert. 11 septembre (B. N., Mélanges Colbert 117. — 
'azette de France, 1163, p. 923). 

(4) II Oddo. p. 165. 

^. n 



258 HISTOIRE DE La .MaRI>E FKANÇaI.SE 

ments de Picardie, de Normandie et de Navarre, des 
Gardes, des Royaux et des Vaisseaux, fut tiré un corps 
expéditionnaire de cinq mille hommes dont le lieutenant- 
général Charles-Félix de (^aléan de Gadagne prit le com- 
mandement. Lestancourt dirigeait l'artillerie, Clerville le 
génie, Charnel l'intendance. 

La flotte de Beaufort comprenait les quatorze vaisseaux 
du chevalier Paul, huit galères du marquis de Ternes et 
une escadre auxiliaire de sept galères de Malte amenées 
par le commandeur de Galdianes (1). Une mission secrète 
donnée au comte de Vivonne de contrôler les actes de 
Beaufort (2) ouvrit la porte à toutes les discussions; et 
(i dame discorde se mêla " de la partie (3), dès que l'expé- 
dition eut quitté l'étape des Baléares. 

C'est que l'objectif de la campagne était encore si nua- 
geux qu'en passant devant Bougie, le 19 juillet 1664, les 
lieutenants-généraux Paul, de Ternes et de Gadagne insis- 
tèrent pour qu'on s'en emparât. La défense serait nulle, 
et la rade était sûre. Beaufort ne voulut rien entendre. Il 
vantait i' une place miraculeuse, » abritant deux rades 
sous un rocher plat en forme d'enclume, qu'un isthme 
étroit reliait au continent. L'objet de ses rêves, Djidjelli, 
était en réalité " une méchante bicoque composée de 
huttes ressemblant à des retraites de voleurs (4), » devant 
laquelle nos vaisseaux se déployèrent en ligne de bataille 
le 22 juillet. 

Le feu de l'artillerie ennemie éieint par nos bordées, le 
débarquement commença. Vivonne à gauche, Galdianes 
au centre, Beaufort à droite chargèrent la cavalerie qui 

(i) Liste de la flotte (A. Jal, t I, p. -315). 

(2) Louis XIV à Vivonne. 10 juillet 1664 [OEuvtes de Louis XIV, t. V 
(1806). 

(3) La Guette à Coibert. 24 juillet ^'Archives Nat., Marine B'3, 
fol. 426). 

(4) Archives Nat., Maiine B*.,. fol. 371. 



GUERRE DE CANDIE 2:.9 

les suivait en caracolant depuis Boujjie, tuèrent quatre à 
cinq cents hommes et entrèrent dans la ville dont les habi- 
tants avaient fui. La prise de » Gigeri » passionna l'opi- 
nion. Louis XIV gratilia Galdianes de son portrait sur une 
boito enrichie de diamants; Marseille expédia des vivres, 
et nos arsenaux des ouvriers du génie (1) pour renforcer 
les défenses de la place, vers laquelle s'acheminèrent les 
divisions navales du lieutenant-général marquis de Martel 
cl du chef d'escadre d'Alméras (2). 

Pour faire de Djidjelli (3) une base navale, le chevalier 
de Clcrville proposait une citadelle (4) et le chevalier Paul 
un mole, voire deux, de façon à protéger une vingtaine de 
vaisseaux et une douzaine de galères (5j . Un camp retran- 
ché, demi-lune, fortin et réduit, abrita les troupes de 
(îadagne, avec une grand'garde sur le Djebel el Korn. 
Mais cette colline était en contre-bas du Djebel Ayouf, dont 

(1) 28 août (Affaires Étrangères, Mémoires et documents, France 917, 
fol. 184) 

(2) Septembre et octobre (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, 
Alqer 15, p. 156, 158, 161). 

(3) Bibliographie de l'expédition de Djidjelli : 

Archives Nat., Marine B*.,, campagne; B'3, correspondance; B'^g et 
H'20-,. consulats de Barbarie ; — Archives du service hydrographique 96, 
29-37, côtes de Barbarie; — Bibl ^'at., Franc. 18996, fol 61 et 186, 
« Récit très véritable, » et " Relation de Gigéry faite au Roy par M. dk 
Gad\gxe: " Clairambault 880, fol 143, «Relation de Gigéry;" Mélanges 
Colbert 103-123, lettres de Clerville, La Guette, Beaufort, Fricanibault, etc. ; 
— Guerre, Archives historiques 184, p. 327; et 189, p. 197. — Relation 
de l'expédition de Gigéry par M. de Castellan, dans Gimber et DA:fJou, 
Archives cuiieuses de l'histoire de France, 2' série, t, X, p, 99, — Let- 
tres... de CoLBEUT, t, VI, p. 234 : Mémoire sur Gigéri. — Gazette 
de France, 1664, p. 837. — Desclozeadx, Première tentative d'éta- 
blissement des Français en Algérie, dans la Revue maritime et coloniale, 
1887, p. 188. — Gh.Mo.NCHicoCRï, l'Expédition de Djidjelli (1664). Paris, 
1898, in-8°, bon opuscule extrait de la Revue maritime. — Plan de 
« Gegery .. , avec le Fort des Français dans PÉri.s de La Croix, Relation 
universelle de l'Afrique. Lyon, 1688, t. II, p. 100. — » Carte de la posi- 
tion de nos troupes » (B. ]S , Estampes Vd' a). 

(4) " Griffonnement de Gigéri pour M. de Colbert» (Archives du Service 
hydrographique, 106. 8.). 

(5) 8 septembre (Archives ^at., Marine B^^, fol, 448), 



2tiO HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

les rampes venaient mourir près de la rade el qu'on laissa 
occuper par les Kabyles du marabout Sidi Mohammed. 
Leurs incessantes escarmouches et les maladies, au 10 sep- 
tembre, avaient réduit d'un tiers nos effectifs. Les galères, 
faute d'un refuge contre les bourrasques dëquinoxe, re- 
çurent congé. Un vaisseau chargé de matériel de guerre 
pour la place sombra (l). La désillusion commençait. 

Gadagne ne parlait que » du chagrin et du déplaisir de 
demeurer » là (2), Beaufortdes <* désunions de l'armée (3).» 
Il lui fallut aider les troupes à soutenir le choc de onze 
mille Turcs et Kabyles, dont le flot brisé le 5 octobre reflua 
avec sept cents hommes hors de combat. Le 22, la division 
du marquis de Martel (4) amena deux escadrons et le 
major de Gastellan, chargé dinspecter les lignes de 
défense. Les lignes avaient été à peine commencées par 
Clerville, le camp était encombré de douze cents malades, 
et nous avions laissé à l'ennemi le temps de hisser sur le 
Djebel Ayouf une batterie lourde débarquée de nuit par 
les galères de Bizerte : Beaufort appareilla pour l'inter- 
cepter que déjà elle avait démoli nos ouvrages du Djebel 
el Korn (5) . 

Et maintenant, ses boulets de quarante-huit livres écra- 
saient le camp et démontaient les pièces qu'on mettait en 
position pour la contrebattre. 

La démoralisation gagna les troupes; l'évacuation de la 
place fut décidée. Elle s'opéra le 31 octobre à bord des 
vaisseaux de Martel, pendant que 1 arrière- garde soutenait 
les attaques des Kabyles et faisait sauter les magasins de 



(1) Le Tigre. La Guette à Colbert, 30 septembre (Archives >iat., 
Marine 6^3, p. 525). — Gazette de France, 1664, p. 860. 

(2) Gadagae à Colbert. 14 octobre (Archives 2^at., Marine 8^3, p. 423). 

(3) Beaufort à Colbert. 12 septembre (Ibidem, p. 313). 

• (4) Le Dauphin, le Soleil, la Lune, la Notre-Dame, une flûte, un bn'ilut 
(A. Jal, t. I, p. 318). 

(5) Beaufort à C.olbert. 29 octobre (Archives ^at., Marine B^^. p. 321(). 



GUERRE DE CANDIE 2(51 

munitions. Nous abandonnions cent cinquante des nôtres, 
malades ou prisonniers, et nos canons, faute de palans 
pour les hisser à bord. Parti le 27 octobre avant la débâcle, 
Beaufort eut l'amère surprise de retrouver à Toulon les 
débris du corps expéditionnaire dont son incapacité avait 
engendré la perte. Et encore le régiment de Picardie 
venait-il d'être englouti, en vue des îles d'Hyères, avec la 
Lune, vieux vaisseau de quarante-huit canons, « qui s'ou- 
vrit et coula comme du marbre (1). " On ne sauva que 
soixante hommes, dont le capitaine de vaisseau de Verdille. 
Profondément irrilé de la perte de Djidjelli, Louis XIV 
prescrivit à Saron de Champignv d'ouvrir une enquête. 
Gadagne publia son apologie : chacun des officiers géné- 
raux rejeta l'échec sur autrui; personne ne fut puni; la 
presse eut ordre de faire le silence. Le coupable avéré, ce 
fut... la peste. « Sa Majesté avoit pourveu à tout, elle avoit 
ordonné tout., elle avoit préparé tout; les vaisseaux estoient 
en mer, les hommes en marche et les munitions amassées 
dans la ville de Toulon. La peste afflige inopinément Tou- 
lon (2), )) et Djidjelli ne peut être secouru. Mais Beauforl 
a ordre de laver l'affront (3). 



Combats navals de la Goidette et de Cherchell. 
(1665.) 

Il offrait du reste lui-même de " réparer cette brèche à 
notre réputation (4). » « Depuis l'affaire de Gigelly, les 

(1) Beaufort et Charuel à Colbert. 21 novembre (A. Jal, t. I, p. 322). 

(2) Lettre d'un gentilhomme français a un prélat romain sur la relation 
italienne « De la conduite présente de la Cour de France, » dans CmiiKn et 
D.tNJor, Archives curieuses de l'histoire de France, 2° série, t. X, p. 74. 

(3) Instructions du 23 novembre (Affaires Etrangères, Mémoires et docu- 
ments, Alger 12, fol. 150). 

(4) Beaufort à Colbert 7 novembre 1664 (A .I\i,, t. I, p. 323). 



2(52 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

habitants de Tunis n'avaient que des paroles de moquerie 
pour les François, i' quand à ces » sots discours " une 
aclion d'éclat mit un point final. Le 1" mars 10(35, trois 
vaisseaux algériens de 46, 34 et 1:2 canons se repliaient 
précipitamment sur la Goulette, où les deux derniers 
s échouaient (1). Le premier, le plus beau vaisseau qu'on 
eût encore construit à Alger, restait à flot à une portée de 
carabine des forteresses. Sur Barbier Hassan, vieux rené- 
gat portugais qu'on dotait généreusement de cent cinq 
hivers et qui avait jiiré en capitaine Fracasse d'attaquer, 
où que ce fîit, les pavillons de France et de Hollande, 
l'apparition de Beaufort avait produit l'effet d'une tète de 
Méduse. 

Malgré qu'il n'ait pas plus de cinq navires légers et deux 
brûlots (2), Beaufort décide avec Mathurin Gabaret d enle- 
ver la division algérienne "au clair de la lune (3).;) Retardée 



(i) (> Ilelation de ce qui s'est passé en la dernière occasion d'une ren- 
contre de l'escadre commandée par M. de Beaufort. A bord de l'amiral, de 
la rade de la Goulette proche Tunis, ce 12" mars 1665 « (Guerre, Archives 
historiques 251, pièce 49 : [lubliée partiellement par A. Jal, Dictionnaire 
critique, art. Beaufort). Elle a servi de thème au récit de la Gazette de 
France de 1665 (p. ^j89) : « Le combat donné entre les vaisseaux du roy 
sous le commandement du duc de Beaufort, et ceux d'Algier sous le fort 
de la Goulette. « — Beaufort à Colbert. Rade de Tunis, 12 mars (Archives 
Nat., Marine B*2, fol. 264 : publié par Eug. Pl\î(Tet, Correspondance 
(les beys de Tunis et des consuls de France avec la Cour, t. I, p. 176j. — 
Il Rôle des soldats et matelots blessés après le combat du Barbier Rasant » 
(Archives INat., Marine B''-;, fol. 200). — u Mémoire des Turcs pris par 
M. de Beaufort en 1665 » (Affaires Etrangères, Mémoires et documents, 
Afrique 8, fol. 116). 

(2) La Royale, le Mercœur, l'Etoile et la Perle, vaisseaux, la Sainte- 
Anne et le Saint-Cyprien, brûlots. 

(3) « Le combat donné entre les vaisseaux du roy commandez par le duc 
de Beaufort et ceux des corsaires d'Afrique, sous la forteresse de Serselles 
près d'Algier le 24 aoust 1665, » dans la Gazette de Fi-ance, 1665, 
p. 90t. — Procès-verbal constatant 1 état des trois vaisseaux pris aux Turcs 
et amenés par M. de La Giraudière. 24 septembre 1665 (Archives ~SdX., 
Marine, 6*0, fol. 493). — » Gecy est la ville de Sarcelle en Barbarie, 
ainsi que voyes la figure : c'est là où l'armée de France comandée par 
Mgr le duq de Beaufort, admirai, print trois navires de guerre d'Alger, de 



GUEK RE DE CANDIE 263 

par la brise de terre qui « toutes les nuits vient de l'étanjj 
de Tunis,» Taction se déroula le lendemain. L'Etoile relève 
au feu la Royale (jui a talonné. « Avec une chaleur mer- 
veilleuse, comme un César dont il avoit le cœur, " Des 
Lauriers plante son beaupré entre la civadière et la 
misaine de l'amiral Barbier Hassan. 11 n'a que aeux cent 
trente hommes contre six cents et il attaque au mousquet 
et au canon, « à bout touchant. " Les gardes de Beaulort, 
des matelots d'élite venant à sa rescousse. Des Lauriers 
montait ù l'abordage quand il tombe foudroyé. L'enseigne 
de Hiquetti, le chevalier de Loire qui commande les 
gardes du pavillon, le maître d'équipage du vaisseau ami- 
ral, le capitaine Jambonneau sont blessés; blessé aussi, le 
Hls de Mathurin Gabaret continue le combat. Barbier 
Hassan est tué; ses hommes commencent à se jeter par- 
dessus bord, quand l'Étoile, beaupré rompu et manœuvres 
brisées, déborde. Le vaisseau algérien, parti à la dérive, 
est aussitôt accroché par le Mercœur. François Thiballier 
de Thurelle " fort gayement " lance cinquante hommes à 
l'assaut, après avoir balayé de son feu les gaillards, lors- 
qu'il est forcé de se dégager à toutes voiles. Le Barbier 
Rasant, selon le pittoresque calembour de nos marins, est 
en flammes. On ne sauva de l'épave que quelques esclaves 
chrétiens. 

Un second vaisseau algérien a pris feu sous les canon- 
nades de tÉcureuil, commandé par Raymond-Louis de 
Crevant, marquis de Preuilly d'Humières. Il avait à bord 
les trois cents hommes du renégat Pied-de-Galle, qui 
venait d'opérer la relève de la garnison de Bône. Le der- 
nier bâtiment ennemi a été coulé à fond par la Perle de 
Kerjean-Lesmouel. Quarante tués et blessés sur l'Etoile, 

40 pièces de canon, et deux de hrusletz de uiesme grosseur, en l'année 
1665 : 1) dessin de Cogolik, qui assista au combat naval (B. N., Franc. 
13372, fol. 11). 



■2b4 HISTOIIiK DE LA MARINE FRANÇAISK 

une douzaine sur le Mercœnr, autant sur la Royale, quatre- 
vingt-dix hommes en tout, tel était le prix de la victoire. 
Le corollaire, c'eût été de « réduire Alger en état de rece- 
voir la loi. » 

Le 26 juillet 1665, Beaufort réappareillait donc à Tou- 
lon. Avisé que neuf vaisseaux algériens lancés à la pour- 
suite des convois des Indes allaient rentrer, il leur prépara 
une souricière (l) : entreprise hardie, car il n'avait pas 
plus de bâtiments que ses adversaires, les galères du mar- 
quis de Ternes l'ayant quitté pour se mettre à l'abri des 
vents à Iviça. Il disposa son escadre en éventail aux abords 
d'Alger, le marquis de Martel à l'est par le travers du cap 
Matifou, le chevalier Paul à l'ouest vers Gherchell, lui au 
centre : un magnifique vaisseau de 74 canons, tout neuf, 
le Saint-Philippe, portait son pavillon. 

Dans la soirée du 22 août, une violente canonnade éclata 
à l'ouest, dans le secteur du chevalier Paul : ses collègues, 
ralliant au canon, aperçurent la Royale qui, toute seule (2), 
pourchassait cinq autres vaisseaux et les forçait à se réfu- 
gier sous la forteresse de Gherchell. En hâte, pour résister 
au chevalier Paul, les Algériens débarquaient du canon et 
installaient leurs batteries dans les ruines de l'antique cité 
romaine. Beaufort les écrasa sous les bordées de sept vais- 
seaux, puis lança à l'abordage toutes ses chaloupes, en les 
faisant soutenir par la Perle et la Sainte-Anne des capitaines 
de Kerjean-Lesmouel et Pierre de Belle-îsle-Person 2). Les 
chaloupes s'attachèrent chacune à un bâtiment ennemi, 
d'Ectot au Pot de Fleurs qui battait pavillon amiral, La 



(1) L'Hercule et le Jules avaient perdu de vue le pavillon du cheva- 
lier Paul qui flottait sur la Royale. La Royale avait 56 canons el 
400 hommes. 

(2) Les autres vaisseaux étaient le Saint-Philippe, capitaine Mathurin 
Gabaret, battant pavillon amiral ; la Royale, chevalier Paul ; le Dauphin, 
marquis de Martel; la Reine, Des Ardents; la Notre-Dame, de La Girau- 
dière, et le brûlot du capitaine de C jux. 



GUERRE DE CANDIE 265 

Biiore au Cheval Blanc, puis au Croissant, le chevalier de 
Montbron au Palmiei\ Saint-Aubin et Baudoin au Soleil 
d'Afrique. Les trois derniers bâtiments furent amarinés el 
remorqués hors du port, malgré le feu violent des Algé- 
riens : le Pot de Fleurs, brisé par nos salves, fut coulé bas 
par Cogolin [l], le Cheval Blanc incendié par son équipage. 
La victoire était complète, une escadre détruite, trois 
navires de ligne incorporés à notre flotte (!2j , trois pavil- 
lons amiraux capturés, quatre-vingts canons pris ou récu- 
pérés, — quatorze provenaient de Djidjelli, — telle était 
l'éclatante revanche de notre échec passé. Et à quel faible 
prix! quelques tués, comme Herpm lieutenant du cheva- 
lier Paul, et quelques blessés, d'Amfreville, le comte de 
Tanes... Officiers et volontaires avaient " fait au delà de 
tout ce qu'on en pou voit attendre. » 

Et nos pécheurs se mettaient à l'unisson. Trois terreneu- 
viers malouins, attaqués par trois grands corsaires algé- 
riens à la fin d'octobre 1G65 comme ils passaient par le tra- 
vers du cap Saint-Vincent, alignèrent leurs cent vingt 
hommes contre cent vingt canons. Ils combattirent un jour 
entier : leur bateau amiral, en s'ensevelissant dans les flots 
après une magnifique défense, illustra pour la seconde fois 
le nom du Lion Couronné. La Trinité, ayant repoussé deux 
assauts, périt incendiée dans une dernière attaque où suc- 
combèrent nombre de Maures; son capitaine, La Lande, 
gagna, blessé, les côtes de Portugal avec les débris de son 
équipage de quarante hommes. Le Pélican enfin perdit le 
capitaine Emmanuel Ager et vingt hommes sur trente, 
mais coula son formidable adversaire : il entra à Malaga 
aux acclamations de la foule, enthousiasmée d'un duel où 



(i) L'auteur du joli dessin qui figure le combat naval. 

(2) Le Palmier, le Soleil d'Afrique et le Croissant d'Afrique Hgurent en 
1666 dans la liste de la Hotte royale : ils ont 36 canons chacun et de 230 à 
282 hommes d'équipage (Archives Nat., Marine B-3, fol. XXXIV v'j. 



266 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

des pêcheurs avaient mis un vaisseau de guerre et trois cent 
cinquante hommes hors de combat (l). 

De graves complications européennes, en appelant toutes 
nos forces navales dans l'Océan (2), nous forcèrent à liqui- 
der proniptement nos conflits avec les Barbaresques. Le 
pacha de Tunis se décida le 25 novembre lfî65 à signer un 
accommodement avec le duc de Beaufort (3), qui, en retour, 
le combla de présents, montres en or, lustres en cristal, 
chaise roulante et chaise à porteurs aux dehors fleurdeli- 
sés (4). Une révolution, à Alger, jeta bas Ghaban aga. Et en 
dépit des intrigues anglaises, malgré l'offre du concours de 
trente vaisseaux britanniques (5), le dey Ali aga fit bon ac- 
cueil à André-François Trubert, commissaire général des 
armées navales, qui obtint, le 17 mai 1666, le rétablisse- 
ment du Bastion de France (6). 



III 

LES LEVANTl FRANÇAIS DURANT LE SIÈGE DE CANDIE 

La paix à peine signée entre eux, Français et Barbares- 
ques se trouvèrent en présence, les uns sous l'étendard de 



(1) Lettres de Guillaume Cou. Cadix, 31 octobre, et François Gaillard, 
Saint-Malo, 31 décembre 1665 (A. Jal, l. I, p. 369.) 

(2) Affaires Etrangères, Mémoires H documents, 920, fol. 27. 

(3) Eugène Plastet, Correspondance des beys de Tunis et des consuls de 
France avec la Cour, t. I, p. 182. 

(4) Mémoires du chevalier d'Arviedx, t. III, p. 420. 

(5) Arnaud à Colbert. Alger, 20 mai 1666 (A. Jal, Abraham Bu Qucsne, 
t. I, p. 494). 

(6) Louis XIV au divan d'Alger. 7 septembre 1666 (Eugène Plantet, 
Correspondance des deys d'Alger avec la Cour de France. Paris, 1889, 
in-S", t. I, p. 59). — La Compagnie fut reconstituée par trois protestants : 
Jacques Le Masson de La Fontaine, de Paris, Ale.xandre de Vase de Lalo, 
de Grenoble, et .lacob de La Font de la Tour des Champs, de Lyon (d'Ah- 
viEUx, t. V, p. 63). 



GUERRE DE CANDIE '267 

la croix, les autres sous le croissant, pour défendre ou pour 
attaquer Candie. Mais noire concours fut silencieux, 
notre aide fut discrète et le ilrapean de Saint-Jeaû ou 
de Saint-Marc couvrit de nieiveilleux faits d'armes dont 
l'honneur était dû à des fils de France. Ces Gesta Dei 
ver Franros n'ont point eu d'historien. El alors qu'il s'est 
trouvé un OExinelin pour claironner les coups de main de 
nos flihustiers aux Antilles, les exploits de nos "armateurs» 
du Ijcvant sont restés ensevelis dans les papiers de deux 
annalistes qui écrivaient en cachette dans un bagne de Tri- 
poli (Ij et à l'ombre delà mosquée de Sainte-Sophie (2j. 

Ils étaient légion, a ces aventuriers de Provence qu'on 
appelait des Levanti, gens accoutumés d'aller à la meravec 
des corsaires de Malte (3). » 

Ces vagabonds de la gloire, n'étant avoués de personne, 
usaient comme subterfuge de tous les pavillons; ils en 
avaient un jeu complet pour prendre autrui au piège 
comme alouettes au miroir. Aux yeux éblouis d'un archéo- 
logue français qui se rendait à Athènes, un corsaire en 
goguette fit défiler comme en une lanterne magique « le 
pavillon de Barbarie, coupé en flamme, my-party de gueules 
et d'azur, au croissant descendant; le pavillon rouge 
d'Angleterre, au premier quartier blanc avec une croix 
rouge; celuy de Portugal, d'argent à cinq écussons d'azur 
péris en croix et chargez de trente bezans, les trente deniers 
de Judas; celui de Raguse, un Saint-Biaise sur fond blanc. 
La bannière de Hollande, à trois bandes de rouge, de 
blanc et de bleu, fut relevée par celle de France, puis par 
celle de Hambourg, rouge à trois tours blanches, et par la 
croix blanche sur fonds bleu de Savoie. Gela fut suivy du 



(1) B. N., Franc. i£220. 

(2) B. N,, Franc, 14679. 

(•>) Lettre tie Vivonne, 13 avril 1666 (A. Jai,, AhrnUain J)u Quesnc, t I^ 
p. '«■83). 



268 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

pavillon du pape, deux clefs en sautoir sur un fonds blanc, 
aux armes de la maison de Rospigliosi, et de ceux d'Alger, 
couppé à six costéz égaux, un fonds rouge au croissant 
descendant, et de Venise, quarré, un lyon d'or sur un fonds 
blanc. » 

Puis le corsaire " contrefit le bord d'un admirai en met- 
tant le pavillon quarré au grand mats. L'avant osté, il 
s'érigea en vice-admiral, arborant le pavillon (juarré au 
mats de mizène. Puis il fit le contre-admiral, pavillon 
quarré à l'artimon. En suite, il mit la flame au grand 
mats, comme fait le major de la flotte; et un moment 
après, il parut en chef d'escadre, la cornette au grand 
mats. " [ja fantasmagorie terminée, il s'éclipsa (1). Cet 
« armateur chrétien qui faisait trembler les cosles de 
Turquie, » s'appelait Théméricourt : nous en verrons 
bientôt les exploits. 

Ses corsaires attaquaient avec toute la furia francese^ 
leurs canons chargés » de vieux linges huilez, trempez 
dans l'eau-de-vie » pour brûler les voiles. Et ils semaient 
l'épouvante au moment des abordages en accablant les 
Turcs d'un « orage " de grenades et de » bosses » en verre 
remplies de poudre. Matés, « ne sçachant qu'opposer à 
cette horrible gresle, les Turcs s'asseyaient, les bras 
croisez, penchant la teste, comme des gens qui ne pou- 
vaient faire autre chose que se soumettre à leur des- 
tinée (2). 1) 

Nos gens, au contraire, un contre cent acceptaient la 
bataille. Avec soixante-dix-huit hommes, Jean Barban 
soutenait le choc des douze galères du capoudan-pacha 
Kara Mustapha et ne succombait que devant l'entrée en 



(1) [George Gcillet nE Saint-George, dit] le sieur de La Gdilletière, 
Athènes ancienne et nouvelle et l' estât présent de Vempire des Turcs, 2* éd. 
Paris, 1675, in-i2, p. 15, 60. 

(2) Guillet de Saint-Georges de La Gdilletière, Ibidem. 



GUERRE Dli CANDIE 269 

ligne de quinze autres galères (l). Le chevalier de La Barre, 
avec deux canons seulement et quatre-vingts hommes, 
livrait bataille, le l'"' septembre 1064 (2), à toute la Hotte 
Iripolitaine, tentait d'enlever à l'abordage le vaisseau 
amiral de Mahomet Tagarin et ne baissait pavillon qu'après 
avoir subi pendant deux heures un feu écrasant. Cette 
même flotte avait pris la fuite devant deux autres de nos 
chevaliers, La Richardicre et La Bretesche (3). 



Le c/tevoh'er d' Hocguùicoui-t : /a jeunesse de Tourville. 

Mais aucun corsaire n'eut la virtuosité du chevalier 
Honoré de Monchy d'Hocquincourt, fils du maréchal de 
France. Encouragé parle fameux commandeur de Valençay 
son oncle, le chevalier quittait Marseille le 26 no- 
vembre 1664 pour courir sus aux Turcs. Sa frégate de 
36canons, spécialement construite pour lui (4), était montée 
de trois cents braves encadrés par les chevaliers de Tour- 
ville, de Farnières, de l^réaux, de Mole et Du Moulin [o]. 
Tous deux âgés de vingt-quatre ans, Hocquincourt et 
Tourville se complétaient heureusement. 

^é à Paris le 24 novembre 1642, peu de jours avant que 
sonnât le glas de Richelieu, Anne-Hilarion de Gostentin de 
Tourville avait vu autour de son berceau ces bonnes fées 
que sont des protections exemptes de basses intrigues. 
Lne La Rochefoucauld lui avait donné le jour; et son père 



(1) En juin 1662 (Pétis dk La Croix, « Journal des campagnes de 
'année navale ottomane : » B. N., Franc. 14679, fol. 140 v"). 

(2) Près de Gozzo (B. N., Franc. 12220, fol. 58j. 
(3; En 1663 devant Chio {Ibidem, fol. 56). 

(4] Elle avait " 28 pans » de hauteur (Inventaire des vaisseaux inarseil- 
ais de 1664 : B. ^'., Cinq-Cents Colhert 199, fol. 181 v"). 

(5) Relation de la campagne par le chiiurgien du vaisseau d'Hocquin- 
:ourt, rédigée dans le hagne de Tripoli (B. >«., Franc. 122iO, fol. 61). 



•i70 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAIS!: 

était premier gentilhomme de la chambre du duc d'En- 
ghien. A quatre ans, Tourville était chevalier de Malte (Ij. 
La nature le dotait par surcroit de toutes les séductions 
d'un héros de roman, d'une amabilité sans platitude, d'une 
bravoure sans forfanterie et d'une prudence exclue de fai- 
blesse. " Blond, mais d'un blond à éblouir, les yeux bleus, 
d'un feu et d'un brillant difficile à soutenir, les traits fins, 
la taille des plus grandes, on n'avait guère vu d'homme 
mieux fait, ni plus beau ("2). " 

Il formait contraste avec le chevalier dHocquincourt 
qui était de moyenne taille. « Elocquant sans affectation, 
libéral sans excès, vaillant sans témérité, officieux envers 
tout le monde et, ce qui est admirable, dune chasteté 
mervellieuse (3), " Hocquincourt n'avait point de ces sou- 
venirs qu'évoquait ainsi un compagnon de Tourville, en 
parlant d'un combat naval livré le 25 août 1661 : Non ce 
mente iwpossibile al fuoco délia gioventii amhitiosa e a un 
cunr innamorato (4). Tourville avait commencé sa carrière 
maritime à dix-huit ans dans les parages sillonnés par 
Ulysse, où une belle Grecque qui n'avait rien de Galvpso 
l'honora de son amour. Mais, en fait d'Homère, le cheva- 
lier n'eut pour chanter ses exploits qu'un abbé verbeux. 
Son odyssée valait mieux. La relation du chirurgien du 
bord va nous en convaincre. 

L'Adonis était un lion. Deux vaisseaux algériens en 
firent l'épreuve. Chargé de la défense du pont, Tourville 
extermine une soixantaine de pirates qui tentaient l'abor- 

(i) Suivant induit d'Innocent X du i" février 1647 et bulle du grand 
maître Lascaris du ii avril suivant (A. Jal, Dictionnaire critique, art. 
Tourville. — J. Delarbbe, Tourville et la marine de son temps. Paris, 1889, 
in-8°, p. 6). 

(2j Guillaume Plantavit de La Pause, abbé de Margo> , Mémoires du 
maréchal de Tourville. Amsterdam, 1742, 3 vol. in-i2. 

(3) B. N., Franc. 12220, fol. 61. 

(4) Lettre de Beaujeu. 24 mars 1693 (A. Jal, Abraliam Du Quesne, t. I, 
p 234). 



GlERRE DE CANDIE 271 

dage, pendant que le vieux corsaire Crevillier mettait à 
mal l'autre Algérien. Tout à coup surgirent deux nouveaux 
adversaires jusque-là cachés derrière le cap Matapan. 
Tourville fonce sur un de ces nouveaux adversaires, monte 
à l'abordage avec treuie-six hommes et, malgré trois bles- 
sures, en impose tellement par sa valeur à ses deux cents 
adversaires qu'ils mettent pavillon bas. Le vaisseau était 
de Tripoli. Et voilà notre héros promu capitaine. 

Sept corsaires d'Alger cherchent à venger leurs frères 
d'armes. Tourville leur livre bataille et, après neuf heures 
d'une lutte acharnée qui lui coûte cinciuante hommes, il 
met en fuite toute la harde. 

Mais voici le majjnifique exploit qui valut aux deux 
chevaliers, à Hocquincourl surtout, la célébrité (]). Le 
27 novembre 1665, leur frégate venait d'entrer avec une 
riche prise dans le port de Kolokithia, olias Porto Delfino, 
sur la côte orientale de 1 ile de Chio, quand vingt-quatre 
galères de Memmi Pacha Oglou surgirent à l'entrée de la 
rade. La partie sud du port est couverte par l'îlot de San 
Stefano, « l'écueil des Vignes.» Dans l'étroit chenal qui 
l'isole de la pointe Pâli, Hocquincourt s'engagea pour 
tâcher de gagner le large. La bonasse l'empêcha d'avancer. 
Et les galères turques, se dérobant à ses redoutables bat- 
teries de flanc, contournèrent l'îlot pour l'attaquer par 
derrière (2) : leur meute, rangée en demi-cercle, donnait 

(i) llelalion de la campagne par le Chirurgien du vaisskau (B. N., 
Franc. 12220, fol. 61-. — » Mémoire des occasions où le chevalier de 
Tourville s'est trouvé, » rédigé par Tourvillk (J. Delarbrk, Tourville et la 
marine de son temps. Paris, 1889, in-8", p. 261). — Peïis de La Croix, 
Il Journal des campagnes de l'armée navale othomane depuis l'année 1656 
jusque après la conqueste du royaume de Candie » (B. N., Franc. 14679, 
fol. 147). — Mémoires fin maréchal de Tourville, t. I, p. 297. — Barto- 
lonieo DAL Pozzo, Historia délia sacra reliqione militare di San Giovanni 
gerosolimitano. Venezia, 1715, in-4", t. II, p. 329. 

(2) Il Porto DeUino avait un bon poi-t et une rade qui pouvoit bien 
contenir quatre-vingts vaisseau.\ « (0. Dapper, Description exacte des 
isles de l'Arcliipel. Amsterdam, 1703, in-fol., p. 213). 



2-J2 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

de la voix des gros canons de coursie, que soutenaient les 
arquebusades de nomJMeux janissaires débarqués sur 
recueil. 

Du haut de la poupe où ses mousquetaires tiraient « en 
bel ordre » à l'abri de « paillets, " Hocquincourt dirigeait 
la défense. Tourville, des quatre pièces d'arrière « char- 
gées à cartouche, " faisait un carnage affreux parmi les 
équipages et les chiourrnes. Gomme pour narguer l'ennemi, 
les sculptures de la poupe figuraient deux Turcs prostrés 
devant une comète fulgurante. Les Turcs la criblaient de 
flèches dont l'vine aurait atteint Hocquincourt au cœur, 
sans l'épaisseur de son pourpoint. Un boulet lui avait 
passé entre les jambes, son chapeau était percé de balles 
et s'-.s vêtements couverts de sang : son valet de chambre, 
à ses côtés, était tombé décapité. Mais rien ne pou- 
vait ébranler la » grande fermeté d'esprit » du chevalier. 

Tout à coup, Memmi Pacha Oglou (1 fonça sur notre 
vaisseau avec une telle violence qu'il le projeta hors du 
chenal. Un Turc qui se hissait sur le trinquet pour arra- 
cher notre bannière, fut abattu d'un coup de pistolet par 
le chevalier Du Molin, bientôt frappé lui-même. Mais la 
capitane ne peut tenir sous la mitraille des pièces de Tour- 
ville, sous la grêle de nos grenades et la pluie de nos lances 
à feu : au bout d'une demi-heure « d'un grand carnage, 
elle scia toute en désordre, laissant pour trophée de sa 
honte son nés " : son éperon demeura planté dans notre 
poupe. Aucune autre galère ne risqua l'abordage : mais 
toutes, « avec de grandes huées, » par trois fois exécu- 
tèrent de près d'effroyables décharges. Impassible, Hoc- 
quincourt attendait l'assaut, cimeterre au poing, ayant 
remis au fourreau la fameuse épée que portait son père le 
maréchal lors du forcement des lignes d'Ârras. 

(i) Selon le chirurgien d'Hocquinitoiirt : I)ouraoli Bev et Issouf Parlia, 
selon les autres récits. 



GUERRE DE CANDIE 2-3 

Il y avait cinq heures que durait la bataille. Vers deux 
heures, parurent dix autres galères que Dourach Bey ame- 
nait de Sniyrne avec une cargaison de munitions. Mais le 
vent s'était levé : notre vaisseau, virant de bord, présenta 
le flanc aux galères qui s'éparpillèrent comme une volée 
d'oiselles « pour ne pas être cueillies de Fartillerie des 
Ghrestiens. » Trente-quatre galères laissaient notre vais- 
seau « maistre du champ de bataille. » Dix-sept mille 
hommes prenaient la fuite devant trois cents. Le bilan de 
nos pertes ne dépassait pas dix-sept morts et quarante-huit 
blessés, — et, parmi ceux-ci, presque tous les chevaliers, 
— tandis que les Janissaires à eux seuls comptaient plus 
de trois cents morts. De quinze jours, la flotte avariée ne 
put reprendre la mer. 

L action eut un retentissement extraordinaire. Les géné- 
ralissimes de la flotte et de l'armée vénitiennes. Corner et 
le marqjiis Ville, leurs lieutenants-généraux Pisani et 
Giustiiiiani, rendirent visite au vainqueur dans le port de 
Paros. Louis XIV et le duc de Beaufort le gratifièrent de 
lettres autographes qui malheureusement ne le touchèrent 
pas. Car au lieu de revenir en France, avec le rang de 
capitaine de vaisseau, Hocquincourt poursuivit ses courses 
solitaires. Et le 14 mars 1666, son vaisseau sombrait dans 
le détroit semé d'écueils qui sépare de la Crète Tile de 
Kasos. Sur les trois cent trente hommes de l'équipage, 
deux cent huit périrent et, parmi eux, le chevalier d'Hoc- 
quincourt. Son corps rejeté sur la plage fut inhumé dans 
la chapelle de Sainte-Marine près de Kasos, sous une 
modeste épitaphe en papier où son chirurgien avait relaté 
sa campagne navale. 

Tourville n'était point à bord. Rappelé par les ins- 
tances de sa famille, il avait pris la route de Venise où 
la République le gratifia d'une médaille d'or et d'un 
certificat dithyrambique délivré à « l'Invincible protec- 
V. 18 



274 HISTOIRE DR LA MARINE FRANÇAISE 

teur du commerce maritime, à la terreur des Turcs» (1). 
Un cousin d'Hocquincourt, le chevalier d'Estampes, 
ramenait une prise quand il rencontra dans les mers 
d'Alexandrie cinq gros vaisseaux de guerre. Il livra bataille 
depuis le matin jusqu'au soir et se fit tuer plutôt que de 
se rendre. Seul, son compagnon, le chevalier Charles de 
Saint-Pern du Laté survécut et fut emmené à Tunis comme 
esclave (2). 

Les chevaliers de Théméricourt. 

Un de nos meilleurs « armateurs» était « l'illustre mon- 
sieur le chevalier de Binanville (3), " gentilhomme de 
l'Ile-de-France, mais d'origine béarnaise, François-Maxi- 
milien d'Abos de Binanville, auquel on faisait honneur de 
la capture d'un vaisseau algérien de quarante canons, 
commandé par le fils du dey (4). Il avait pour lieutenant 
un « homme d'une valeur et d'une résolution singu- 
lières (5) « qu'on avait vu rentrer au port avec seize prises 
o à la queue » l'une de l'autre. 

Si fameux qu'il fût, Binanville fut éclipsé par la gloire 
de ses neveux Les chevaliers Maximilien-François et Ga- 
briel d Abos de Théméricourt n'avaient pas vingt ans (6) 

(1) Mémoires du maréchal de Tourville, t. II, p. 31. 

(2) 1666 (Requête de Claude Budes, chevalier de Malte, aux États de 
Bretagne pour sa rançon : Bulletin de l'Association bretonne, t. XVII 
(1899), p. 191). 

(3) Nouvelle relation du voyaqe et description exacte de l'isle de 
Malthe,... avec des particularités du Levant, par un gentilhomme françois, 
Paris, 1679, in-8»p. 49, 131. 

(4) Le 7 juin 1670, Binanville commandait la Patronne de Malte (Barto- 
lomeo DAL Pozzo, Historia délia sacra Reliqione militare di S. Giovanni 
Gerosolimitano. Venezia, 1715, in-4% p. 386, 397). 

(5) Le capitaine Ghadeau de La Clochetterie, de La Rochelle, avant 1665 
(SocGHU DE Reknefort, Histoire des Indes Orientales, p. 7). 

(6) Le premier ëtait né le 1" septembre 1645, le second le 15 dé- 
cembre 1646. 



GUF.HP.E DE CANDIE 275 

qu'ils avaient conquis la renommée. Leur oncle leur avait 
fait cadeau de deux prises. Et en 1665, Gabriel (1) culbu 
tait dans le canal de Samos les vinj^t-deux bâtiments de la 
caravane d'Egypte, en coulait une partie, capturait six 
navires, mettait le reste en déroute, et avec quels faibles 
moyens! une frégate, soutenue par les quarante canons du 
Jardin de Hollande que montait le chevalier Jacques de 
Foville d'Escrainville. 

Ce n'était que le prélude d'une « avanture de ro- 
mant 2;. » En mai 1668, les deux Théméricourt radou- 
baient à ^io, lune des Cyclades, leurs frégates de vingt- 
quatre et vingt-deux canons, qu'escortaient deux navires 
légers. Ils avaient, pour montrer carène au fond de la 
rade (3, mis à terre dans des baraquements vivres et 
bagages, quand de la montagne la vigie signala l'approche 
de cinquante-quatre galères. C'était toute la flotte du ca- 
poudan-pacha qui amenait de nombreux renforts pour le 
siège de Candie. L'attaque se dessina le 2 mai pur une 



(t) Chevalier de Malte depuis le 7 août 1663. 

(2) " T.e combat donné entre quatre vaisseaux de Malte et cinquante- 
quatre galères des Turcs commandées par le Gapitan Bassa : u Gazette de 
France du 12 juillet 1668, p. 64-9. — Bartolomeo dal Pozzo, Bistoria dellu 
sacra Religiniie di S. Giovanni Gerosoliinitano, p 356, 405. — Antlioine 
Dks Barres, l'Estat présent de l'Archipel, Paris, 1678, in-16, p. 141. — 
M. le C. DE La Magdeleine, le Miroir ottoman avec un succinct récit de 
ce qui s'est passé de considérable pendant la (juerre des Turns en Pologne 
fusifuen 1676. Basle, 1677, in-8°, p. 69. — Pétis de La Croix, «Jour- 
nal des campagnes de l'armée navalle othomane » : B. N., Franc. 14679, 
fol. 175. — Abbé de Veiitot, Histoire des chevaliers hospitaliers de S. Jean 
de Jérusalem. Paris, 1772, in-12, t V, p. 204, 210, 213. — A de Bré- 
MOND d'ArS; Héros martyr oublié : le chevalier de Théméi icourt, 1646- 
1672, extrait de la Revue catholique et royaliste. Paris, 1906, in-8*, 15 p. 
— Gabriel de Théméricourt est ce « chevalier de *** » dont il est question 
dans les Mémoires du chevalier d'Arvieux, t. VL p. 184. 

(3) « Il y a un bon havre au sud, qui court nord-nord-ouest et dont 
l'entrée est saine, mais étroite. Dès qu'on a gagné le port, on y est à l'abri, 
enfermé par les terres » (Voyaqe du Levant par M. Robert (1692), publié 
à la suite du tome V du Voyaqe de Guillaume Dampier au.x Terres Aus- 
trales Amsterdam, J712. in-12, p. 297). 



2-6 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

action convergente de la Hotte et d'une colonne de débar- 
quement : trois mille janissaires marchaient sur nos bara- 
quements, et le capoudan Mustapha dit Kaplan, « le 
Tigre, » sur l'entrée du port. 

Laissant au Marseillais Brémont et au chevalier de 
Verriie, qui n'ont pas plus de douze et de huit pièces 
légères, le soin de canonner la colonne de débarquement, 
les Théméricourt tiennent tête au Tigre. Sur chacun de 
leurs deux petits vaisseaux qu'un câble unit au travers du 
poulet, Kaplan lance huit galères, puis dix autres : un feu 
roulant d'artillerie et de mousqueterie brise l'attaque; à 
bord de la capitane, trente-deux hommes sont tombés dès 
la première salve, et la belle veste de zibeline du capoudan 
a été mise en lambeaux. Une dernière charge échoue : 
Verrue est venu s'aligner aux côtés des deux frères qui 
n'ont pas tiré moins de trois mille cinquante coups de 
canon, a Le Tigre » a perdu cinq cents hommes, quatre 
capitaines, trois galères. A la nuit, il s'enfuit honteusement 
à L'Argentière, aujourd'hui Kimolo, et recule à Paros, le 
(5 mai, devant l'apparition de l'escadrille victorieuse que 
la mort de vingt-quatre hommes seulement n'a guère 
affaiblie. 

Un mois après, le 6 juin, « le Tigre » prit sa revanche, 
mais dans quelles conditions ! Avec cinquante galères 
turques et six vaisseaux tripolitains contre deux vaisseaux 
de trente et trente-six canons. Le Marseillais Thomas de 
Lescases, ancien capitaine de vaisseau que Venise avait 
pris à sa solde avec le grade de colonel surintendant de 
l'artillerie (1), et le Corse Georges-Marie Vitali, qu'elle 
avait honoré du collier de Saint-Marc, sortaient du port de 
Moskonisia, au milieu d'un essaim d'îlots de la côte anato- 
lienne. 

(t) A bord du Neptiate, qu'il montait, se trouvait le chirurgien dont 
j'analyse ici la relation (B. ^., Franc. 12220, toi. 83). 



GUERRE DE C A NUI E 277 

Vitali, la terreur des Turcs, " commetoit une infinitté 
d'hostilitéz dans les Estais de TOtoman et s'estoit rendu 
tributaires la plupart des peuples qui habitent les costes 
de la Macédoine, Trace, Thessalie, Béotie, Morée, Nègre- 
pont, Mételin, Et mesme ses gens faisoient des ravages sur 
les costes de la Natolie, Caranianic et Syrie, ce que les 
Vénitiens ny aucun autre potentat chrestien n avait jamais 
peu faire. " 

Laissant au Neptune de Lescases et à ses cent dix hommes 
le soin de contenir les Tripolitains qui s avançaient en 
colonne double, Vitali fonça sur les galères avec une telle 
impétuosité qu'elles s'éparpillèrent avec épouvante. L'épée 
à la main, Kaplan les ramena à l'attaque et, après cinq 
heures de canonnades, lança quatre galères, deux de 
chaque bord, sur le noble vaisseau. Les Turcs qui sau- 
tèrent à l'abordage furent jetés à la mer. Vitali, par 
malheur, était mortellement blessé. Ses gens, que ne sou- 
tenait plus son exemple et qui ne surent pas s'entendre 
sur le choix d'un chef, finirent par perdre courage : et au 
prix de trois cent cinquante tués et blessés (l), le Tigre 
connut le lendemain la victoire. 

Le Neptune, fracassé au passage par deux décharges des 
galiues, soutenait l'attaque de l'escadre Iripolitaine. Pen- 
dant huit heures, il lutta. A la fin, les n passades " enne- 
mies l'avaient réduit à l'état de u crible : " soixante-dix- 
huit hommes étaient hors de combat, Lescases grièvement 
blessé avait été transporté à fond de cale, le lieutenant de 
sa compagnie française avait les deux jambes emportées, 
les deux enseignes ne valaient guère mieux. Au moment 
de mettre le feu aux poudres, Lescases affaibli par ses 
blessures tomba évanoui; le vaisseau coulait bas; un ma- 
telot hissa H un linge blanc pour marque de redilion. " Et 

(1) La seule galère de Mustapha Pacha comptait soixante-cinq tués. 



2T8 HISTOIHE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Tadversaire qui recul l'cpcc de Lescascs, était rancicn 
nocher du chevalier Paul, Bayrau raïs (1), un Provençal 
comme lui. 

Le 14 juillet, à une quarantaine de milles au sud de 
Rhodes, l'escadre tripolitaine croisait un vaisseau de 
Irentc-deux canons qu'elle foudroya selon sa tactique 
habituelle, sans risquer l'abordage. Seul contre six, ayant 
soixante-dix-huil hommes sur deux cent huit hors de com- 
bat, la poupe en feu, le vaisseau succomba : le cheva- 
lier Louis de Blacourt de Tincourt et son camarade, le 
chevalier Balthazard de Pons, tombèrent au pouvoir de 
Bavran raïs, avant d'avoir pu se joindre au chevalier de 
Théméricourt (2). 

Celui-ci au même endroit prit une revanche. Les 
Théméricourt, ralliant à eux les corsaires du Levant, 
Français, Corses, Grecs du Maïna et Maronites de Bey- 
routh (3j, en tout treize voiles, attaquaient en juin 16(59 
la caravane d'Egypte, que la présence de sept sultanes 
gigantesques de soixante à soixante-dix canons rendait 
redoutable. Gabriel de Théméricourt tombe sur l'amiral, 
lui envoie une salve, manque l'abordage et, sous un 
ouragan de fer, accroche la sultane contre-amirale. Mais 
son beavipré, s'enchevétrant dans la poupe ennemie, main- 
tient sa petite frégate à distance sous un feu meurtrier. 
Maximilien, son frère aîné, a mieux réussi : l'amiral a été 
par lui enlevé à l'abordage. Le vice-amiral, étreint par le 
frère servant Marion que renforce l'équipage du capitaine 



(1) Le récit est d'un témoin oculaire, le chirurgien du vaisseau de Les- 
cases, qui tomba prisonnier ( « Histoire chonologique du rovaume de Tri- 
poiy. i()85 : " H N., Franc. 12220, fol. 83 v"). 

(2) Ibidem'i foll 8(i v°. — Tincourt avait été reçu chevalier de Malt( 
en 16t)l, Pons, en .1656.: 

(3) Journal d' Antoine GALL.\^D pendant son séjour à Constantinopli 
(1672-1673), publié par Charles Schefeh. Paris, 1881, in-8°, t. Il 
p. 176,178. 



GUERRE DE CANDIE 2-9 

Daniel, ne parvient pas à se dégager et se fait sauter, 
entraînant avec lui la frégate de Marion. 

Avec le vaisseau de quarante canons qu'il vient d'en- 
lever à Buba Hassan, Maximilien de Thcmcricourt pour- 
suit deux autres sultanes qui se hâtent vers Alexandrie. 
Il leur barre la route. Mais un coup de mousquet à la lêle 
l'étend mortellement blessé. La sultane qu'il a accrochée 
met le feu aux poudres. Et le chevalier de La Barre eut 
peine à dégager de l'épave incandescente le vaisseau du 
moribond. 

En mai 1671, dans les eaux d'Égine, Gabriel entouré de 
sa vieille garde, de Creviller, de Daniel et de deux autres 
corsaires, tint une dernière fois tète au capoudan-pacha. 
En vain Kaplan le foudroya-t-il des pièces lourdes de ses 
quarante galères; en vain lança-t-il ses navires rapides à 
l'attaque par escadres de huit. Après sept heures de lutte, 
« le Tigre " dut reculer (1). 

Et l'amiral tripolitain Haly ne réussit pas davantage le 
6 octobre. Gabriel de Théméricourt était pourtant réduit 
à cent dix hommes, quand les cinq vaisseaux tripolitains 
l'assaillirent... à distance : car tous les capitaines « sei- 
gnèrent du nez » à la sommation d'aller à l'abordage. Thé- 
méricourt poursuivit sa roule sans dévier, en contenant 
ses adversaires par le feu de ses grosses pièces de retraite. 
Mais son tir avait ébranlé et disjoint la poupe, qui faisait 
eau. Et le 28 octobre, le héros qui n'avait point connu la 
défaite, fut vaincu par les éléments : il sombra sur la côte 
d'Afrique à soixante-dix milles de Tripoli, où des spahis 
l'amenèrent captif (2). 

" L'un des plus fermes appuis de la Chrétienté, l'un des 



(1) PÉTis DK La Choix, fol. 175. 

(2) u Histoire... de Tripoly : » le chirurgien fut au bagne le compagnon 
(les chevaliers de Théméricourt, de Tincourt et de Pons (H. ]N., Franc. 
12220, fol. 138). 



280 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

plus grands capitaines qu'on eût vu depuis longtemps (1),» 
fut envoyé comme un insigne trophée à Andrinople où se 
trouvait le sullan. Mahomet IV le fit comparaître et jamais 
l'on ne vit chez un captif « tant de majesté dans un tel 
abaissement. » Théméricourt ne paie pourtant point de 
mine; de petite taille, le visage long, les yeux bleus, il n'a 
rien qui impose. Mahomet IV lui offre le choix : » l'al- 
coran ou la mort. " Le coran, c'est une fortune éclatante, 
c'est le commandement de la flotte turque avec la main 
d'une princesse du sang, et c'est la souillure de l'apos- 
tasie. Plutôt la mort! Quinze jours de tortures affreuses 
ne le font point varier. L'interprète Panaiotti, que les 
Théméricourt ont jadis frustré d'une belle esclave polo- 
naise en la rendant à la liberté, attise la haine du sultan. 
Et le bourreau enfin, sur un signe, abat la tête du martvr 
à la porte du sérail; le corps resta toute une semaine 
exposé sous cette inscription glorieuse : « Le Fléau des 
mers est mort. " Puis, on jeta ses restes dans la Marilza. 
Des mains pieuses avaient recueilli comme des reliques 
son scapulaire et son rosaire teints de son sang (2) . 



IV 



LES DERNIERS JOLRS DU SIEGE DE CANDIE. 

Vis-à-vis de la Sublime Porte, là situation de Louis XIV 
devenait de plus en plus fausse, de plus en plus difficile 
la tâche de concilier nos intérêts commerciaux avec les 
devoirs du fils aine de l'Eglise. Le commerce du Levant, 



(i) Au témoignage d'un gentilhomme alleuiancl qui le connaissait 
(Anthoine Dks Barres, p. i4ij. 

(2) Mémoires du chevalier u'À.R\iEV\, t. VI, p. ISV. 



GL KHRIi DE CAM)1E '281 

qui iipporLait anniioUcmeiiL six millions à la Couronne (Ij, 
— encore que noire marine marchande de Provence fût 
tombée en quelques années de cinq cent cinquante-quatre 
bâtiments à trente (2), — obli^reaii à des ménagements 
envers les Turcs. Et ceux-ci mettaient à profit notre vif 
désir de renouveler, avec le>; Capitulations, le protectorat 
de la France en Orient (ÎJ;, pour ne rien accorder et 
demander pourtant des gages. Ils réclamaient le prêt de 
trente vaisseaux qui serviraicuL contre Venise (4). Que dis- 
je! Sur une réponse dilatoire de Louis XIV, qui ne consti- 
tuait point un refus formel, le capoudan-pacba réquisi- 
tionnait à Constantino[)le trois de nos vaisseaux pour les 
envoyer, chargés de troupes ottomanes, à Candie (5). 

Ces actes de pression amenèrent Louis XIV à faire une 
démonstration en sens inverse; il prêta des vaisseaux aux 
volontaires (jui partaient pour Candie (Oj avec François 
d'Aubusson de La Feuiliade et le comte de Saint-Pol, fils 
cadet de la duchesse de Longuevillc. Ces six cents hommes 
d'élite, presque tous gentilhommes et officiers reformés (7), 

(1) D'après un propos d'Iiugues de Lionne au nonce Bargellini. 16 mai 
16()S (Cil. Tkrli:«de\, le Pape Clément IX et la guerre de Candie 
'1667-1669), d'après les Archives secrètes du Saint-Siège. Louvain, 1904, 
in-8", p. 107 : Université de Louvain, recueil des travau.x). 

{2j En 1633, la Provence avait 554 bâtiments, dont 182 faisaient le 
:ouimerce en Levant; en 1664, elle n'en avait plus que 30 (l^aul Massox, 
Histoire du commerce français dans le Levant au X VU" siècle. Paiis, J897, 
n-8% p. 133). 

(3) Ch. Teiii,i:«dks, p. 105. 

(4j En août 1665 (Ch. ïerlinde:», p. 44). 

(5) En avril 1668 (Ch. Thrlisdkk, p. 104). 

(6) Le nonce Bargellini au cardinal Rospigliosi, 3 août 1668 (Ch. Terlij»- 
)EN, p. 97). 

(7) BiccE, la Guerra di Candia necjli anni 1667-1669, traduzione del 
:oniando del corpo di Stato maggiore, Torino, 1901, in-8'', p. il8. — 
« Estât des gentilshommes que S. A. M. le comte de Saint-Paul mène 
ivec lui en Candie. » (Archives du Vatican, Nunziature di Frauda 135, 
cl. 280.) — «Journal véritable de ce qui s'est passé en Candie, sous M. le 
lue de la Feuiliade, par Des IIocues » (D.tRU, Histoire de la Républif/ue de 
Venise. Bru.xelles, 1840, t. VII, p. 88). 



2S2 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

par leur attitude martiale, impressionnèrent la garnison 
de Candie, lorsque le capitaine-général Morosini les passa 
en revue sur les remparts. Ils voulurent donner tout de 
suite la mesure de leur vaillance. Le 16 décembre 1068, 
La Feuillade, le fouet à la main, opérait une sortie; 
armés à la légère d'une épée et de deux pistolets, ses gens 
attaquaient avec furie les retranchements élevés en face 
du bastion de Sabionero, emportaient la première ligne, 
puis la seconde, couchaient bas douze cents Turcs, mais 
là s'arrêtaient. Lcrasée par le feu des défenseurs de la troi- 
sième ligne, cette poignée de héros dut battre en retraite, 
laissant deux cent soixante-dix gentilshommes sur le ter- 
rain. Découragés, les survivants reprenaient dès janvier la 
route de France (1), à bord de la division royale qui les 
avait amenés sous le couvert du pavillon de Malte {"I). 

Un autre Ordre militaire, entièrement français celui-là, 
rOrdre de Notre-Dame du Mont-Garmel et de Saint-Lazare, 
qui venait de guerroyer contre les Anglais, proposait de 
mettre au service de Venise quatre de ses vaisseaux avec 
un régiment de huit cents hommes (3), tous Français. Ainsi, 
de toutes parts, de toutes manières, sous tous les pavil- 
lons autres que le drapeau fleurdelisé, les ministres de la 
Porte ne vovaient à Malte, à Candie, en mer que nous : 
Il Les Français sont plus ennemis que nos ennemis 
piêmes, " clamaient-ils à notre ambassadeur (4). Un 
dernier épisode le mit hors de doute. 

(1) De Jarry, Histoire du siège de Candie. 

(2) Le Duc, la Sjrène et le Petit Chalain {Journal de l'expédition de 
M. de La Feuillade pour le secours de Candie. Lyon, 1669, in-J!2, p. 189). 

(3) " Projet de ce que l'Ordre royal de ]\otre-Dame du Mont-Carrnel et 
de Saint-Lazare de Hiérusaleni peut faire pour le service de la llépublique 
de Venise » (Archives du Vatican, Nunziature di Francia 136, fol. 59) — 
Le cardinal Rospigliosi au nonce Bargellini. 30 octobre 1068 (Ibidem, 
vol. 316, fol. 256). 

(4) La H^ye à Louis XIV. 4 février 1668 (Affaires Étrangères, l'anjuie^ 
(GÉRI.N, t. II, p. 316). 



GUERRE DE CANDIE 283 



L' expédition du duc de Beaufort. 

Le pape avait parlé. Aux Cours d'Europe, les nouées de 
Clément IX ont demandé vingt mille hommes pour jeter 
les Turcs à la mer (1). D'un geste magnifique, Louis XIV a 
promis " d'entreprendre tout à lui seul, >» sous la seule 
clause que les autres puissances feraient le sinjulacre de 
l'aider (2). Il fournirait " quatorze vaisseaux et quinze 
galères pour la campagne prochaine, " avec mission de 
u transporter des Irouppes en Candie et y agir mesme à la 
mer contre les Turcs; » le corps expéditionnaire, tiré des 
régiments d'élite, gardes du corps, mousquetaires, chevau- 
légers et petits vieux, serait commandé par un lieutenant- 
général, deux maréchaux de camp et deux brigadiers, voire 
par des maréchaux de France, Bellefonds et Turenne, qui 
s'étaient offerts pour le conduire. Fidèle malgré tout à 
cette fiction de neutralité qu'il gardait depuis le début de 
la guerre pour ne pas porter atteinte aux Capitulations, 
Louis XIY empruntait l'étendard de l'Eglise comme pavil- 
lon (3). 

Mais combien était significatif le choix des chefs de 
l'armée navale (4; : Beaufort, cousin du roi et grand maître 

(1) Ch. Tkrlindkn, p. i35. 

(2) Le nonce Bargellini au cardinal Rospigliosi. 4- décembre 1668 
(Ch. Tkrlindek, p. 137) 

(3) Hugues de Lionne au cardinal Rospigliosi. 11 janvier 1669 (publié 
par Ch. Teklisdkn, p. 145 : cf. p. 162.) 

(4) Pour l'expédition de 1669, les sources manuscrites et imprimées 
abondent. On en trouvera la bibliographie en tête de l'ouvrage de' Tkrlindkn, 
à part cpielques-unes que j'ajoute ici, en relevant spécialement ce qui 
concerne notre action na\ale : Mémoires de Sai.^t-Hilaihk publiés pour la 
Société de l'Histoire de France, par L. Lecestre. Paris, 1903, t. I. p. 6ô. 
— Des RK.irx ue La Richardièhk, le Voyaqe de Candie fait par i armée de 
Frétiice (la flotte de- Beaufort) en l'année 1669. Paris, 1671, in-16. — 
J.-B. r>i;(:iiK ijK Vancy, Journal de la navigation îles (jalères de France, 



284 HISTOIRE DE EA MARINE FRANÇAISE 

de la navigation, Vivonne, frère de la favorite (l) et géné- 
ral des galères! Encadrés par les vingt-cinq vaisseaux et 
brûlots de l'un, par les seize galères et galiotes de l'autre, 
protégés par onze mille marins et un millier de bouches à 
feu (2), des transports emmenaient le corps expédition- 
naire de Philippe de Montant de Bénac, duc de Navailles. 
Sept mille deux cent soixante-quatorze soldats, mousque- 
taires, cavaliers, gardes-françaises et volontaires (3) 
allaient au secours de Candie, avec les maréchaux de 
camp Edouard Golbert de Maulevrier et Alexandre Le 
Bret, avec les brigadiers marquis de Dampierre et de Ram- 



publié en appendice de : Jean Cordey, Correspondance du maréchal de 
Vivonne relative à l'expédition de Candie (1669), publiée pour la Société 
de l'Histoire de France. Paris, 1910, in-8°. — Duc dk NvvAiLr.KS, Mémoires. 
Paris, 1751, in-8", p. 252. — Mémoires du temps de Louis XIV par Du 
Causé de Nazelle, publiés par Ernest Daudet. Paris, 1899, in-12, p. 36. — 
Mémoires ou relation militaii-e contenant ce qui s'est passé de plus consi- 
dérable dans les attaques... de Candie, par un capitaine français [L. de L.v 
Solaye]. Paris, 1670, in-12. — Correspondance et documents relatifs à l'expé- 
dition (Archives nat.. Marine 6*3; et 0' 13, fol. 97 v". — Bibl. Nat., 
Mélanges Colbert 153 bis. — Guerre, Archives historiques 238.) — Gazette 
de France, année 1669. — Correspondance entre Morosini, Beaufort, 
Vivonne et Navailles (Venise, Archives des Frari, Senato, Sécréta, dispacci 
n" 32), — K Pianta délia cittâ di Candia attacata dallaruie ottomane... 1669 « 
(Venise, Bibl. Mareiana, ms. Cl. VII, cod. ce, pièce 115). — « Viaggio 
del Ecc. S'' Fra Vincenzo llospigliosi in Levanto, l'anno 1669 » (Rome, 
Bibl. Vaticane, ms. Ottoboni 1852). — (correspondance du nonce Bargellini 
avec le cardinal Rospigliosi (Rome, Archives du Vatican, Nunziature di 
Francia 133-14^0, 269-278). — Bigge, Der Kumpf um Candia in den 
Jahren 1667-1669 . Berlin, 1899, que je cite d'après la traduction italienna 
parue en 1901 à Turin. — André Le Glay, l'Expédition du duc de liean- 
fort (1668-1669), dans la Revue d'histoire diplomatique (1897), p. 19i. 
— A. Jal, Abraham Vu Quesne et la marine de son temps. Pari=, 1872, 
2 vol. in-8''. — • E.-T. Hamy, François Panetié, premier chef d'escadre des 
armées navales (1626-1696). Boulognc-sur-Mer, 1903, in-8°. — Ch. GÉniN, 
Louis XIV et le Saint-Siè()e. Paris, 1894, 2 vol. in-8°. 

(1) Louis-Victor de Rochechouart, cornte de V^ivonne, était frère de 
Mme de Montespan. 

(2) Les vaisseaux, avaient 4670 hommes d'équipage, 840 bouches à feu; 
les galères 1463 soldats et 5074 rameurs (Bigge, p. 119). 

(3) Six cent vingt-neuf officiers et 66'<'5 soldats (Guerre, Archives histo- 
riques 238, n° 72 bis). 



GUEKR K DK CANDIE 



bures. Pour la première fois, la compassion féminine 
s'ouvrait une voie en se donnant mission de pallier les 
horreurs de la guerre : des dames charitables, sous la pré- 
sidence de la duchesse d'Aiguillon, avaient organisé un 
hôpital de campagne abondamment pourvu de vêtements, 
de linge et de médicaments (l), où l'on peut voir le loin- 
tain ancêtre de nos Croix-rouges. 

u Rien n'était plus beau que cette grande flotte, sous ses 
voiles déployées, ses riches pavillons et ses autres orne- 
ments : C'était un spectacle magnifique et charmant (!^) • " 
Un ordonnateur y manquait pourtant; la dualité du com- 
mandement, — la charge de général des galères et celle 
d'amiral étant indépendantes l'une de l'autre (3), — allait 
inévitablement amener des conflits, que des mesures de 
fortune furent impuissantes à éviter (4). 

Bcaufort et Yivonne commencèrent par faire route à 
part. Parti le dernier de France, Beaufort fut le premier au 
rendez-vous, fi.vé à Cerigo. Son collègue n'y était pas. Mais 
le capitaine Taddeo Morosini attendait les nôtres avec des 
nouvelles désespérées. «N'yayantpasun moment à perdre," 
Beaufort brûla l'étape, en dépêchant un messager à Vi- 
vonne (5). Le 19 juin dans la soirée, Candie était en vue. 

Quelques mois auparavant, le défenseur de la place 
avait conseillé à nos gens d'attaquer la Canée, de s'y 
établir et de prendre ainsi à dos l'armée assiégeante (6). 



(1) Le nonce Bargellini au cardinal Pvospigliosi, 3 avril-3 mai 1669 
(Ch. Terlinden, p. 161). 

(2) Du Causé de Nazelle, p. 36. 

(3) Lionne au cardinal Ilospigliosi. 20 août (Ch. Tebuxden, p. 214). 

(Vj Matharel avait rédigé un mémoire tout exprès pour établir le droit 
qu avait l'aniiral de commander les galères on cas de jonction avec les vais- 
seaux. 2 avril 1669 (Archives Nat., Marine B*3, fol. 198) — Par contre, 
Beaufort avait ordre de subordonner les opérations de la flotte à celles de 
l'armée de terre. 30 mars, 26 avril, 17 mai (Gérik, t. II, p. 328). 

(5) Beaufort à Yivonne, 17 juin (Coiîdey, p. 46, 48). 

(6) Lionne au cardinal Piospigliosi. 26 avril (Ch. Teri.isdex, p. 219). 



286 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Mais le temps avait passé. La défense de Candie faiblis- 
sait; quand les troupes de Navailles débarquèrent, elles 
trouvèrent une garnison harassée, Tassaillant, de plus en 
plus mordant, déjà maître du bastion Saint-André. « De 
quelque costé que I on tournât, on rencontroit des soldats 
tuez, blessez ou estropiez : il n'y avoit pas une église, pas 
un bâtiment dont les murailles ne fussent percées et 
presque ruinées par le canon (1). » Sur ces ruines, se dres- 
sait, comme un drapeau de ralliement, l'uniforme écar- 
late d'un héros, Morosini. 

Une sortie fut aussitôt décidée pour donner de l'air à la 
défense, quoi que fît Morosini pour la différer. L'habile 
généralissime des Vénitiens eût voulu, avant de tenter une 
action décisive, familiariser nos soldats avec le terrain et 
avec la manière de combattre des Turcs (2), d'autant que 
nos troupes de terre, incommodées par le roulis, « avaient 
extrêmement souffert dans le trajet (3). » Et que la guerre 
de tranchées leur était étrangère ! 

A l'ouest et à l'est de la place, les Turcs assaillaient 
les bastions de Saint-André et de Sabionero, qui termi- 
naient l'enceinte du côté de la mer et se trouvaient plus 
vulnérables, n'étant point flanqués. Le premier venait 
de succomber. On résolut de sauver le second. N'avanl 
pas <i l'habitude de garder les manteaux, )> Beaufort 
voulut être de la partie à la tête de quinze cents de ses 
marins, que conduisaient le chef d'escadre d'x\lméras et 
les capitaines de vaisseau, dits d'augmentation, embar- 
qués en surnombre. Avec Golberl de Maulevrier, il atta- 
querait les tranchées de gauche, après que Navailles 
et Le Bret auraient prononcé leur offensive contre celles 
de droite. Mais une partie des troupes de mer n'eurent 

(1) Des Réaux de La Richardièhe, p. 58. 

(2) Mémoires de Saint-Hilaire, t I, p 69. 

(3) Du Causé de Nazeli,e, p. 37. 



GUERRE DE C.A^DIE 28" 

pas assez de temps pour gagner leur place d'armes. 

Dans la nuit du 24 au 25 juin, Navailles « file sans 
bruit 1! vers les retranchements turcs proches de Sabio- 
nero et, couché sur le ventre, attend pour donner que 
l'ennemi ait sonné la diane : il s'est couvert, du côté de 
Candie la Neuve, où les ennemis ont un camp, par la 
grand'garde de Ghoiseul. Dès que bat la charge, les régi- 
ments de pointe, Saint-Vallier et Lorraine, emportent les 
tranchées turques; une colline, que défendent deux 
redoutes et une batterie de sept pièces, est enlevée par 
le régiment des Gardes et un bataillon d'officiers réfor- 
més. Au canon de Navailles, trois cents marins de Beau- 
fort, qui attendent dans une demi-lune ce signal, se 
lèvent et chargent. Les Turcs, qui échappent au carnage, 
H abandonnent la tranchée, la batterie, jusques au pre- 
mier rideau (l) » et fuient en désordre vers Candie la 
Neuve. Il Si l'on s'en fût tenu là et qu'on eût comblé leurs 
travaux, la ville eût été sauvée. L'action ne pouvait être 
ni plus utile, ni plus belle. Mais on se mit à la poursuite 
des fuyards (2). » 

Et alors, le labyrinthe des tranchées brise notre élan : 
la batterie conquise saute, une quarantaine des nôtres 
sautent en même temps. Nos soldats s'imaginent que toute 
la campagne est minée et, dans une terreur panique, « se 
renversent les uns sur les autres et fuyant dans un désordre 
extrême (3), » en tirant sur une troupe de réserve postée 
sur la contrescarpe. Nos vaisseaux, faute de vent, n'ont pu 
s'embosser près du Lazaret pour prendre d'enfilade les 
tranchées ennemies : de Candie la Neuve, les réserves 



(1) Relation signée de « Bonair Sluart. » Paris, 2 octobre I ()()9 (Henri 
Stcart de Bonair, « Les Trophées et les disgrâces de la n.aison de Van- 
dos.iie : . B. N., Franc. i4, 3W, fol. I8j. 

(2) Du Causé de Nazelle, p 39. 

(3) Saint-Hilaire, t. I, p. 7i. 



288 HISTOIUE DE LA MARINE FRANÇAISE 

turques accourent, les Vénitiens du sergent de bataille 
Kielmansegg restent cols. 

Dans la débâcle, Beaufort fait ferme « et se porte à perte 
d'haleine jusque dans les premiers rangs des troupes : » il 
tente d'arrêter les fuyards au cri de ralliement : « Saint- 
Louis! A moi, mes enfants, je suis votre amiral. " ci Ses 
efforts furent vains; on pliait de toutes parts en même 
temps. " Le corps de flanc-garde de Choiseul, attaqué par 
les Turcs " qui arrivaient et du camp de Saint-André et 
de Candie la Neuve, se mit honteusement en fuite. » Choi- 
seul, Le Bret, tous les chefs restent seuls à se battre (1). 

Beaufort a laissé en arrière le capitaine de ses gardes, 
en lui disant de l'attendre : ce qui vaudra plus tard un 
blâme au chevalier de La Fayette : « Un capitaine des 
gardes, dont toute la fonction est d'être auprès de la 
personne de son maître, ne doit jamais s'en séparer dans 
ces rencontres, quelque ordre contraire qu'il ait. Il doit 
plutôt renoncer à sa charge qu'à son devoir. » Beaufort n'a 
près de lui que le chevalier de Villarceaux « dans le fort 
de la mêlée » où sa valeur l'emporte. Son compagnon 
d'armes est tué : Beaufort tombe de cheval, frappé d une 
balle à la cuisse : un mousquetaire, qui fuit, tente de le 
prendre en croupe, sans succès. L'amiral disparaît, " écrasé 
sous les pieds des combattants (2) . » Les capitaines Gravier 
et de Sauvebœuf, qui le soutenaient, le perdent de vue. 

Un mouvement tournant de quatre mille Turcs précipite 
la retraite : « tout achève de se rompre. » Navailles a un 



(J) » Relation de ce qui s'est passé à la sortie faite sur le camp des 
Turcs, 11 par M. de La Croix (Guerre, Archives historiques 238, n° 81). — 
Autre relation (Archives ]Nat., Marine ^^^, fol. 221). — Relation de 
M. DE SoisiGNY, aide-major du bataillon de l'amiral. Candie, 30 juin 
(Archives Nat., Marine 6*3, fol. 225). Toutes ces relations ont été 
publiées par M. L. Lecesthe en appendice àe^ Mémoires de S\ist-Hil.*ire, 
t. I, p. 314. 

(2) Du C\L'.sÉ DK Nazem.e, p. 39. 



GLÎKRRE DE CANDIE 289 

cheval tué sous lui; ses aides de camp, ses officiers 
sont tués ou blessés. Colbert de Maulevrier, Le Bret, 
les colonels de Saint- Voilier, de Lignières, de Rozan, 
Fabert, de Novion, de La Marlière, les capitaines de 
vaisseau de Yandes et de la Baume sont hors de combat : 
deux cent quarante-cinq officiers, cinq cent soixante sol- 
dats et marins gisent sur le champ de bataille (l). Dans 
II cette malheureuse sortie, toutes les troupes ont très mal 
fait (2). » 

A l'humiliation de la défaite, s'ajoute l'angoisse de l'in- 
certitude : Beaufort a disparu, sans qu'on puisse savoir 
son sort (3). Les espions, que Morosini entretient dans le 
camp turc, ne peuvent donner sur lui aucun renseigne- 
ment, quelque " perquisition » que fasse son neveu, le 
chevalier de Vendôme. Un esclavoa assure toutefois avoir 
vu vendre ses armes : " à l'égard de son corps, il avait été 
dépouillé, et sa tête coupée et amoncelée avec les autres 
sur le champ de bataille (i). " Un capitaine de vaisseau, 
le chevalier de Flacourt, et un autre officier, Saint-Marc, 
vont sous pavillon parlementaire s'enquérir d'un officier 
il blond et de taille élevée » tombé parmi les Turcs. Ils 
n'obtiennent aucun indice sur le sort de celui qui fut 
l'idole des Parisiens, le roi des Halles. » On a toujours 
ignoré sa destinée, » avoue Saint-Hilaire (5). a Jamais qui 
que ce soit, ne m'en sceut rien dire; oncques depuis je 
n'en ay ouy parler, » écrivait à Golbeit un autre de ses 
compagnons d'armes (6). 

(1) Affaires Etrangères, Venise 89, fol. i07, i41). 

(2) Marquis de Martel, viee-amiral de la Hotte, à Colbert. 4 juillet 
(GÉniN, t. Il, p. 337). 

(3) Morosini au Sénat. Candie, 28 juin (Venise, Archives des Frari, 
Si'iiato, sécréta, dispacci 32). 

(4) Dd Causé de N.\zkllk, p. 42. 
(5). T. I, p. 72. 

(6) Colbert de Maulevrier à Colbert. Candie, 30 juin-4 juillet (R. N., 
Mélanges Colbert 153 bis, fol. 931). 

^- 19 



290 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Parti de France le 21 mai, quinze jours avant Beau- 
fort, qu'était devenu Vivonne? Il s'attardait à Zante à 
de mesquines querelles de préséance. Le général des 
galères du pape, Vincenzo Rospigliosi, arborait comme 
tel le labarum de la Chrétienté, l'étendard du Crucifix, 
alors que nos amiraux n'avaient que l'étendard des 
États de l'Église, où les effigies des apôtres Pierre et 
Paul se détachaient sur fond pourpre. Au mépris de 
ces nuances, Vivonne exigeait que toutes les galères du 
Saint-Siège et de Malte vinssent à sa rencontre : Rospi- 
gliosi prétextait que « le crucifix ne devait jamais aller 
au-devant d'aucun autre étendard, i' Il finit par céder 
pourtant pour ne pas mettre en péril la cause de la 
chrétienté (1). 

Le 3 juillet, le généralissime de l'armée navale, avec 
sept galères pontificales, sept de Malte, cinq de Venise, 
treize de France, celles-ci flanquées de trois galiotes, 
ralliait à Candie les vaisseaux de ligne, dont le marquis 
de Martel avait pris le commandement à la mort de 
Beaufort. Martel eût voulu aller, sur les côtes de Morée, 
donner le coup de grâce à une escadre barbaresque 
maltraitée par les Vénitiens (2). Mais Vivonne préféra 
conserver en mains toutes nos forces navales pour bom- 
barder les positions turques du côté du bastion de Saint- 
André et faciliter ainsi une sortie contre les lignes d'in- 
vestissement (3). 

L'opération, retardée par les vents, eut lieu le 24 juillet 
Toute la flotte, en ligne de bataille, s'avança contre les 
formidables batteries édifiées par les Turcs le long de la 



(i) V^ivonne au généralissime Rospigliosi, 29 juin. — - Le cardinal Hospi- 
gliosi au nonce Pargellini. 23 juillet (Ch. Terlinden, p. 339). 

(2) Martel à Vivonne La Fosse de Candie, 2 juillet (Cobdey, p. 51). 
-■('à^ (' Avis de M. de Vivonne, général, pour canonner les retranchements 
des Turcs en Candie " (Cordey, p. 59, 62). 



GUEKRË DE CANDIE 2J1 

:ôlc pour é[)iuiler le bastion Saint-André. A bord de la 
>apilanc pontiBcalc, l'étendard du Crucifix portait la 
levise : Dissipentur omnes inùnici ejns. Aux Maltais, aux 
'onlificaux et aux Vénitiens, était dévolue la facile 
jeso<jne de prendre à revers le camp turc de la rivière 
jioffiro, afin d'empêcher par leurs canonnades tout envoi 
le renforts au bastioix. Nos vaisseaux et nos galères enti'e- 
tiélés, à la demande de Vivonne qui avait revendiqué pour 
es siens le poste le plus dangereux, attaquaient le bastion 
le Saint-André et les batteries voisines établies sur de 
rrandes plates-formes au bord de la mer. 

L'Étoile de François de Contay d'Humières, puis le Cour- 
isan du lieutenant-général de Martel, à la remorque de 
leux galères, " prirent les premiers leurs postes à demi- 
jortée de mousquet de terre, " ouvrant un feu roulant 
H aussi juste que pourroit faire l'infanterie avec le mous- 
quet. Tout le monde dans la ville en fut dans l'admira- 
Lion (l). 1) Le Monarque, que jadis montait Beaufort, et la 
Capitane de Vivonne s'embossèrent à leur tour avec la 
première escadre que prolongèrent, à droite, six galéasses 
irénitiennes. Sept autres de nos vaisseaux de ligne et autant 
ie galères (2), prenaient position de l'autre côté des 

(1) Vivonne à Colbert. 24 juillet (Coudky, p. 82). Le plan qui acconipa- 
»nail sa lettre se trouve à la bibliothèque du ministère «le la marine, 
ms 142. Cf. aussi la « Pianta délia città di Candia atlaccata, » citée 
L'i-dessus. — Relation du marquis de Martel. Candie, 9 août (Arch. I\at., 
Marine B*3, fol. 237). — De La Guilletikre, Athènes ancienne et nouvelle, 
p. 407. 

(2) Voici comment étaient amatelotés vaisseaux et galères de France : 

IJ Etoile, cap. François de Contay d'Humières, et la Renommée, de 
FollevilK •; 

l.e Ciiurtisan, marquis de Martel, et lu Force, Antoine Le Tonnelier de 
Breleuil ; 

Le Monarque, de La Favette, et la Capitane de Vivonne, Antoine de 
Manse ; 

Le Comte, I^e Barbier de Kerjeaii, et la Saint-I^ouis, Louis de 
Monioiieu ; 

/..■ Bourbon, Constantin-Ignace de La Toir d'Auvergne, bailli de 



292 HISTOIUK DE LA MARINE FRANÇAISE 

galéasses, sous les ordres du contre-amiral Cabaret, qui 
agit » à son ordinaire, c'est-à-dire qu'il ne se peut mieux.» 
Sous un ouragan de quinze mille boulets qui s'abattait 
sur eux, les Turcs avaient promptement gagné Tabri de 
leurs tranchées où ils s'étaient tapis, sans riposter. Tout à 
coup, vers dix heures, une détonation épouvantable reten- 
tit, couvrant tout de son fracas. Une imprudence avait mis 
le feu aux poudres de la Thérèse, beau vaisseau de soixante- 
dix i)ièces, qui sautait en l'air : des trois cent cinquante 
hommes du capitaine d'Hectot, il n'échappa que sept 
hommes; des effets de >'availles restés à bord, argenterie, 
garde-robe, coffre-fort, on ne put rien sauver. Telle fut la 
commotion que a la mer s'entrouvrit et coucha la Capùane 
plusieurs fois tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, de ma- 
nière que l'on en vit la quille et qu'un chacun la crut 
perdue. » A bord de la Capitane, les débris lancés par le 
volcan emportaient l'arrière, tuaient deux officiers, bles- 
saient le capitaine, le major des galères François de 

Bouillon, et la Victoire, I.ouis-Ale.vandre de Clenuont, chevalier de 

Tonnerre; ■ ^ -c \ • 

Le Provençal, coannandeur de Boulliers, et la Couronne, Louis de torbm, 

commandeur de Gardane; 

La Thérèse, d'Hectot, et la Dauphine, Pierre de Lucas de \.ileneuve; 

Le Toulon, marquis de Belle-Isle-E.ard, major des vaisseaux, et la 
Patronne, Jacques de La Haye de La Brossardière ; 

La Princesse, contre-amiral Jean Cabaret, et la France, Eléonor de 
Beaulieu, chevalier de Béthomas; 

Le Flenron, François Thiballier de Thurelle, et la Croix de Malte, 
Vincent de Forbin, commandeur d'Oppède; 

La Sirène, chevalier de Cogolin, et la Fleur de Lys, Charles de bavon. 
nière, commandeur de La Bretesche; 

La Royale, de La Hiilière,et la Fortune, Albert de Forb.n, chevalier d. 

Janson; . 

Le Lys, François-Benedict Rouxel de Médavy, marquis de Grancey, e 

la Valeur, de Viviers; 

Le Dunher.juois, chevalier de La .Mothe-Viala, et la Viç,ilante, d Lspane 
Le Croissant, Anne-Hilarion de Costentin, chevalier de Tourville et^ 

Subtile, Maurice Grimaldi, comte de Bueil (DcchÉ dk Vancv, fol. 4Ô 

cf. Téd. (lOBDliY). 



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GUERRK DE CANDIE -293 

Kiquetti (le Mirabeau, Yivonne lui-même et mettaient 
hors de combat cinquante hommes; à bord du Provençal, 
vingt-cinq hommes étaient atteints. 

Le bombardement se ralentit. Rospigliosi donna l'ordre 
de cesser le feu; on commit la faute de ne pas l'éteindre 
graduellement en se retirant par échelons; on lait^sait 
ainsi aux Turcs le loisir de sortir de leur abri pour saluer 
la retraite d'une grêle de projectiles. Sans l'accident de /a 
Théi'èse, nos perles néanmoins auraient été faibles : quel- 
ques vaisseaux atteints à fleur d'eau ou dans leurs hauts, 
et six cent soixante tués et blessés (l). D'après les récits 
des déserteurs, les Turcs auraient été deux fois plus 
éprouvés. Mais le bombardement n'avait eu aucun résultat 
pratique. Instruits par ce long siège, qui avait été pour eux 
l'école de la guerre de tranchées, les Turcs serraient de 
plus en plus la place. A Candie (2), la mésintelligence crois- 
sait entre les chefs, la maladie parmi les troupes : les vivres 
liraient à leur fin. Il fallait partir. En quelques semaines, 
le corps expéditionnaire avait perdu le tiers de ses effectifs. 
Les vaisseaux de ligne, à eux seuls, comptaient mille 
sept cent quatre-vingt-dix tués, blessés ou malades sur un 
total de quatre mille six cent soixante-dix hommes (3). A 

(1) « Listes des tués et blessés sur les navires de France : » Le Monar/jiu;, 
vaisseau amiral, 41 tués et blessés; le Courtisan, vaisseau vice-amiral. 
30 tués et blessés; la Primesse, contre-amiral, 18; le Fleuron, 34; Ir 
Provençal, 35; la galère Patronne, 43, etc. (Cobdey, p. 79). 

(2) OEuvres (le LKinsiz, éd. A. Foucher de Careil. Paris, 1864, in-S", 
t. V, p. 257 : C'est à la suite du siège de Candie que les Turcs protégèrent 
les abords de Conslanlinople par des fortifications analogues à celles du 
peste de l'Europe. 

(3) Les plus éprouvés étaient le Monarque, 370 hotinnes hors de combat 
>ur 600, le Bourbon, 140 sur 200, la Royale, 144 sur 280, la Sirène, 
137 sur 220^ le Provençal, 122 sur 350, etc. Les galères et galiotes 
ivaient 496 morts ou indisponibles sur un effectif de 1463 soldats, notam- 
nent la Capitane, qui en comptait 86, ei la Victoire, ()ô. Des 5074 rameurs 
qu'elles avaient à bord, on ne spécifie pas le déchet (Bicge, la Guerra di 
Caiidia, p. 119, 122, 129). — Vivonne à Colbert, 21 août (Archives Nat., 
Marine B^.,, fol. 389). 



2114 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

terre, Navailles, malade, impuissant et découragé, voyait 
de même fondre ses troupes. Il se résigna à rembarquer 
les survivants. Le 30 août, toute la flotte appareilla à la 
faveur des ténèbres, évitant d'attirer l'attention des Turcs; 
les vaisseau-x gouvernèrent sur la France. Les galères de 
Vivonne et Rospigliosi voguèrent vers Cerigo, afin de bar- 
rer la route à des troupes de renfort que les Turcs 
envoyaient de Morée en Crète. Elles arrivèrent un jour 
trop tard (1). Le convoi venait de passer. 

Navailles- rencontra en outre, à la hauteur de Malte, les 
quatre vaisseaux du chevalier de Valbelle envoyé pour lui 
porter des vivres et l'ordre de prolonger son séjour. Var- 
belle continua sa route vers la Crète et ravitailla la Sude 
àdéfaul deCandie (2j. 

La retraite de nos troupes de terre et de mer causa en 
France une véritable stupeur. « Il y a plus de dix ans que 
Sa Majesté n'a ressenti un si cubant déplaisir, écrivait un 
des ministres; elle A'^enoit d'envoyer un nouvel ordre à 
M. de INavailles de demeurer dans la place assiégée jusqu'au 
20 de novembre (3), v jusqu'à l'arrivée de trois mille cinq 
cents hommes de renfort commandés par le maréchal de 
Bellefonds (4). Le soin de les conduire était confié au mar- 
quis de Martel, avec les neuf vaisseaux et les trois brûlots 
de son escadre (5). 

Mais hélas! il n'était plus temps. Le départ des armées 
navales de la Chrétienté avait précipité 1 issue du drame 
qui se jouait depuis un quart de siècle entre le chrislia- 



(t) Dpcué de V.\kcy, p. 91, 98. 

(2") Le nonce Bargellini au duc de Navailles, 22 novembre (Archives du 
Vatican, Nnnziature di Frauda 140, fol. 380. — Ch. Terlinden, p. 272). 

(3) Lionne au cardinal Rospigliosi, 25 septembre (Ch. Tehlixden; 
p. 262). 

(4) « Estai des troupes destinées au secours de Candie " (Archives du 
Vatican, Nniiziature di Francia 140, fol. 158). 

(5) Louis XIV à M. de .Martel 27 septembre (Gf.him, t. II, p. 354). 



GUERRE DE CANDIE 291 

nisme et rislam et qui avait coûté la vie à cent cinquante 
mille hommes (1). Le 5 septembre 16G9, l'héroïque Moro- 
sini avait capitulé. Ahmed Kupruly était maître du boule- 
vard de la Chrétienté. De dépit, Louis XIV défendit à 
Navailles de reparaître à la Cour. 

Longtemps, on ne voulut pas croire à la mort du duc de 
Beaufort. Quand les espérances commencèrent à s'évanouir, 
« il n'y eut jamais tant de deuil parmi le peuple de Paris : 
s'il avait été esclave, on aurait trouvé des millions pour le 
racheter; des simples crocheteurs avaient déjà consigné 
dix pistoles pour leur part (2) . i> Les circonstances tragiques 
de sa disparition accréditèrent, au reste, la légende qu'il 
vivait encore dans une mystérieuse retraite, prisonnier du 
roi sous un masque de fer ou esclave du sultan. Le parle- 
mentaire envoyé au camp des Turcs après la bataille, 
n'avait-il pas rapporté « qu'ils avoient vingt-deux prison- 
niers, qu'ils n'avoient voulu ny faire voir ny nommer (3).» 



V 

AU LENDEMAIN DE LA PRISE DE CANDIE 

Tel était l'imbroglio de nos relations avec la Sublime- 
Porte qu'au moment de notre expédition à Candie, une de 
nos divisions était pacifiquement mouillée à Constanti- 
nople. Des intérêts commerciaux interdisaient de pousser 



(l) Trente mille neuf cent quatre-vingt-cinq du côté des Vénitiens, 
118 754 du côté des Turcs (0. Dappeb, Description exacte des isles tie 
l'Archipel. Amsterdam, 1703, in-fo1., p. 440). 

(i) Paris, il octobre 1669 (Marquis de S\i>t-Macrice, Lettres sur la 
Cour de Louis XIV (1667-1670), publiées avec une introduction et des 
notes par Jean Lemoine. Paris, 1911, in-8°, p. 344). 

(3) Brodard à Golbert. Candie, à bord de la Princesse, 27 juin-1" juillet 
1669 (B. IN., Mélanges Golbert 153 bis, fol. 835). 



29ti HISTOIRK 1)K LA MARINE FliANÇAISE 

la tension jusqu'à la rupture : et même, le chef d'escadre 
Guillaume d'Alméras, ayant reçu de la Porte « toute sorte 
de courtoisie, de rafraîchissemens et de bons traitemens 
avec des passeports tout-à-fait honnêtes (1), « embarqua 
comme passager un envoyé extraordinaire que Moham- 
med IV dépêchait à Louis XIV (2). 

Comme le Roi-Soleil et « l'Ombre de Dieu v cherchaienl 
mutuellement à s'éclipser, « l'Excellence mahométane v 
fut reçue en Cour avec le raffinement des mesquineries 
orientales, attente prolongée avant la réception officielle, 
présentation des lettres de créance au bas d'un sofa où le 
ministre de Lyonne trônait avec l'indolence d'un grand 
vizir. Mais quand on apprit que l'ambassadeur Suleiman- 
Aga était tout uniment — ô ironie orientale — un jardi- 
nier, on faillit l'expulser comme espion (3). 

Cette insolence préméditée, semble-t-il. méritait une 
leçon. Quatre de nos « forteresses flottantes, » pénétrant 
dans le port de Constantinople le 22 octobre 1670, «i mor- 
guèrent » le Grand Seigneur en défilant sans saluer devant 
le Sérail. — Bak, « regarde, » béaient les Turcs frappés de 
stupeur. Le bey de Rhodes, Massamama, protesta. A son 
messager, le chef d'escadre Dumé d'Aplemont donna pour 
toute réponse... un soufflet. Ébahi, le capoudan-pacha 
Kaplan n'osait se risquer à une nouvelle mortification, 
lorsque la Sultane Validé avec l'adresse slave, — elle était 
russe, — sauva la situation. Elle obtint de notre courtoisie 



(i) Mémoires du chevalier d'Arvieux, éd. J.-B. Labat, t. IV, p. 128, 
168, 212. 

(2) Il débarquait à Toulon le 4 août 1669 ([De La Hâte Vkntelet], 
Lettre d'un ambassadeur de France à Constantinople au roi Louis XIV, 
contenant une relation de son ambassade, dans Continuation des métnoires 
de lilte'rature et d'histoire. Paris, 1727, in-8°, t. IV, p. Il, p. 275). 

(3) Lettre de M. de Lyonne, 3 novembre 1669 (Affaires Etran- 
gères, Constantinople 9). — Albert Vandal, l'Odyssée d'un ambassadeur. 
Les voyages du marquis de JSointel (1670-1680). Paris, 1900, in-8°, 
p. 27). 



Gl ERRE DE CANDrE 29" 

ce que la menace n'aurait pu nous arracher : u\i salut (l). 
De pareilles prémisses n'étaient point de nature à faci- 
liter la mission de Charles-Marie-François Olier, marquis 
de Xoinlel, qui était d'obtenir le rétablissement de nos 
prérogatives, l'astreinte des commerçants étrangers à arbo- 
rer noire pavillon, en un mot le renouvellement des Capi- 
tulations. 

La tension de nos rapports avec les Barbaresques, vas- 
saux de la Porte, ne lui facilitait point davantage la tâche. 
L'expédition de Candie les avait déclanchés contre nous à 
'invite du capoudan-pacha (:2). Avec des bandits, toute 
saix reste boiteuse, étant de ces gens qui « baisent la main 
ju ils ne peuvent couper (3). » « Ils ne reconnaissent 
amais que la force (4). u Une bastonnade leur était néces- 
laire. A Alger, il suffit d'une menace; dès l'apparition de 
'escadre commandée par Vivonne (5), on nous rendit rai- 
lon. Les Tunisiens furent plus rétifs, parce qu'ils auraient 
!u de lourdes restitutions à nous faire : le seul navire du 
îapitaine Vidal leur avait rapporté trois quarts de mil- 
ion (6). 

Administrée par le pacha, Tunis était une république 
[ont le chef était le dey, « l'oncle maternel, » le sultan 
liant le père des soldats et la république leur mère nourri- 



(1) [PÉTis DE La Croix], « Journal des campagnes de l'armée navale 
thomane » (B. N., Franc. 14679, fol. 174). — Mémoires du sieur de L.\ 
:iioix, cj (levant secrétaire de l'ambassade de Coiislaiiliiiople. Paris, 1684, 
i-t2, p. 27. 

(2) Ismaël, pacha d'Alger, à Louis XIV. Alger, 6 décembre 1668 
Eugène Plantet, Correspondance des deys d'Alger avec la Cour de 
'rance. Paris, 1889, in-8'', t. I, p. 65). 

(3) Dicton rapporté par l'intendant Arnoul (A. Jal, t. I, p. 494). 

(4) Arnoul à Colbert. 15 janvier 1669 (Archives Nat., Marine B« -o, 
)1. 130). 

(5) ■' Ilelation de ce qui s'est passé à Alger pendant que M. le comte de 
ivonne y a esté avec quatre vaisseau.x. .. 28 mars 1669 (Archives Nat., 
farine B'g, fol. 249). 

(6) R. N., Mélanges Colhert 156, fol. 134. 



298 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

cière. Ses vaisseaux de guerre séjournaient d'ordinaire à 
Porto-Farina et ses galères dans la rade de Bizerte, dont 
un de nos diploma'tes prédisait, deux siècles et demi 
d'avance, le magnifique avenir : « L'on pourroit, disait- 
il, V faire un port des plus considérables et des plus 
sûrs (1). " Pour l'instant, « les Marseillais et quelques 
autres peuples de Provence » pensaient faire un second 
Malte (2) d'une île de légendes, où « les faiseurs de romans 
ont hardiment avancé que Rolland le Furieux s'était retiré 
par desgout du monde. " L'îlot désert de Lampedouse était 
res rtultnis, à telle enseigne « qu'une grotte sous un rochei 
servoit d'oratoire commun aux Chrétiens et aux Turcs. » 
Une crédence recevait les ex-voto offerts à la Vierge, une 
grande caisse en forme du sépulcre de Mahomet, les 
offrandes des musulmans au Prophète (3). Telle était la 
base navale que nous eûmes la velléité d'occuper (4) e1 
qui nous eût fort servi pour le blocus de la côte tunisienne 
et tripolitaine, pour une guerre d'usure où nos divisions 
allaient sans fin se succéder. 

il Le marquis de Martel ayant proposé de brûler tous les 
vaisseaux de l'une ou de l'autre des villes d'Alger, Tunis el 
Tripoli, 1) carte blanche lui fut donnée pour exécuter son 
programme (5) avec quinze vaisseaux et trois mille ceni 

(1) D'Abvieux, t. IV, p. 52, 57. 

(2) PouLLET, Nouvelles relations du Levant. Paris, 1668, in-8*, p. 547, 

(3) Ménioifes de... J.-B. de Larrocan d'AigbebÈre, commandeur de 
Bordèies, publiés par le cotnte de Luppé à la suite des Mémoires et cara- 
vanes de J. B. DE LcpPE DU GaruanÉ, chevalier de Saint-Jean de Jéru- 
salem. Paris, 1865, in-o", p. 45. Larrocan y trouva en 1655 un Provençal 
« bien dégourdi. » 

(4) 1671 (B. N., Marine V,\^, fol. 381, 397). — « Si dice che il nostrc 
Re Christianissiino habbia intentione di far un porto e forfezza nell' isola 
Lanipadosa per itiipedire alli corsari di Tunisi e Algieri. » Wansleben à 
Garcavy. Malte, 2 juin 1671 (tl. Omoxt, Mif^sinns archéologiques françaisa 
en Orient aux XVJI" et XVIII" siècles). Paris, 1902, in-4°, p. 73 (Collec- 
tion des documents inédits). 

(5) 12 octobre 1669 (E. Plantkt, Correspondance des beys de Tunis 
avec la Cour, t. I, p. 249). 



GUERRE DE CANDIE 299 

cinquante hommes. Il exigea d'Alger la libération de nos 
prisonniers, bloqua Tunis et Porto-Farina sans parvenir à 
a conclure la paix comme il l'eût désiré. " Sommé le 
12 avril 1670 de restituer nos compatriotes prisonniers, le 
dey Hadj Ghaban répondit : — " Contre argent comptant. » 
Et pour nous enlever tout moyen de prendre des gages, il 
cOula derrière les forts de la passe de Porto-Farina ses 
treize vaisseauJc de guerre (1). 

L'an d'après, en 1671, le chef d'escadre d'Alméras 
reprit la mer avec onze vaisseaux. Les Tunisiens n'avaient- 
ils pas eu l'audace de venir croiser avec douze bâtiments 
à l'embouchure du Rhône au moment de la foire de Beau- 
caire! Jean-Baptiste de Valbelle, La Fayette, Des Pallières 
et Beauvezet, se mêlant à eux, les canonnèrent «si furieu- 
sement » qu'ils en coulèrent six, dont l'amiral ; deux autres 
furent mis à mal durant leur fuite par Beauvezet. Valbelle 
avait failli être tué en attaquant à portée de pistolet 
l'amiral : " Un de ses valets de chambre qui luy versait à 
boire, receut un coup de mousquet qui luy cassa la tête : la 
cervelle tomba sur le collet et les mains du chevalier (2). " 

Tourville se signala de son côté par « une action géné- 
reusement entreprise et vigoureusement exécutée. « 

Celait à Sousse en août 1671 . Son vaisseau, le Duc, isolé 
de l'escadre d'Alméras, trouvait acculés dans le port seize 
bâtiments barbaresques. De nuit, Tourville emmène deux 
chaloupes, enlève une polacre et y met le feu. Que l'in- 
cendie gagne, et toute l'escadre ennemie est brûlée. Il 
advint par malheur que l'équipage d'un vaisseau de guerre 



( l) Colbert au marquis de Martel. 17 inai et 27 août 1()70 (F^ugène 
Plamtkt, Coj-iespondance des heys de ruiiis et des cnnsu/s de France avec 
la Cour, t. I, p. 253, 256). 

(2 Toute la campagne de Martel en 1670 et d'Alméras en 1671 est relatée 
par DKSpnÉs, capitaine de brûlot, « La Vie de M. le bailly de Valbelle « : 
Bibliothèque d'Aix, ms. 1194. — Matharel à Colbert; et Colbert à Tour- 
ville. 16 et 30 octobre 1671 (J. Delarbre, p. 70). 



300 HISTOIRE Dt LA MARINE FRANÇAISE 

algérien, bord à bord avec la polacre, se rendit maître du 
feu. Tourville sera " au désespoir de n'en avoir pu faire 
davantage (1). " 

Guillaume d'Alniéras, qui avait proposé d'embouteiller la 
passe de Porto-Farina avec des flûtes chargées de pierres (2), 
se contenta d'y détacher un vaisseau en observation (3) : il 
envova contre Tripoli, où le Lys de La Fayette faillit 
s'échouer (4), la division de Preuilly d'Humières, et 
contre Sousse, où armaient u ces Messieurs de Tunis, n la 
division Gombault. Gombault perdit vingt-cinq hommes et 
un brûlot sans parvenir à brûler un vaisseau réfugié sous 
les remparts (5). Tourville faillit, quelques semaines plus 
tard, réussir. 

Le lieutenant-général marquis de Martel voulut en finir 
avec la flotte tunisienne. Après une relâche à Alger où il 
trouva (i le dey fort bien intansionné « à l'égard de la 
France (6), il donna rendez-vous aux dix galères de La 
Brossardière devant Porto-Farina : tout était si bien réglé 

(1) Tourville à Seignelay. Porto-Farina, 12 août 1671 (Archives Nat., 
Marine B\, fol. 275 : J. Delarbre, p. 267). 
(2' B. N., Mélanges Colbert 156, fol. 134. 

(3) Le Bourbon. — Guillaume d'Alniéras montait le Monarque, que 
suivaient huit autres vaisseaux et trois brûlots passés en revue en rade de 
Tunis, 22 juin 1671 (Archives ]Nat., Marine B*^, fol. 225». — DWlméras à 
Colbert. Tunis, 3 juin [Ibidem, fol. 221). 

(4) Ibidem, fol. 280. 

(5) « Routte des vaisseaux quy composent l'escadre commandée par 
M. le marquis d'Alniéras « [Ibidem, fol. 240). 

(6) Dépêche de Martel. 12 avril 1672 (Archives JSat., Marine B*^, 
fol. 404). — Relation de ce qui s'est passé en la rade d'Alger depuis l'ar- 
rivée du marquis de Martel (B. N., Clairambault 1153, fol. 116). — Le 
marquis avait son pavillon sur la Royale Thérèse que suivaient sept vais- 
seaux, une flûte, un brûlot et une tartane : " Routte des vaisseaux du Roy 
commandez par M. le marquis de Martel " (Archives ?vat., Marine B*^, 
fol. 433). — Ce dev était l'ancien générai de la flotte algérienne Mehemel 
Tricq, que la perte de deux vaisseaux, capturés par le chevalier Paul et 
par Beaufort, nous avait rendu » tousjours contraire. » Jean Dubourdieu, 
consul à Alger, à Colbert. 29 septembre et 4 novembre 1671 (Affaires Etran- 
gères, Affaires reli(jieuses et missions dans les pays barbaresqiies (1660- 
1806). 



GUERRE DE CANDIE 3'Jl 

d'avance que lintendant Araoul avait transmis au roi le 
plan d'attaque, avec la position des batteries ennemies et 
celle de nos vaisseaux (1). Mais les galères arrivèrent au 
rendez-vous avec douze jours de retard (2) : notre coup de 
main était manqué. 

Louis XIV autant que son ministre s'énervaient de ces 
échecs : "Je m'assure que, après tous les entretiens que 
nous avons eus, vous ferez quelque action d'éclat, " disait 
l'un (3). " Il y a quelque sorte de honte, » ajoutait l'autre (4), 
et " il me deplaist fort d'avoir à faire si longtemps la guerre 
avec d aussv puissantes forces que celles que j'ay présente- 
ment en mer, contre d'aussy faibles ennemis (5). " 

(jes faibles ennemis, c'étaient les corsaires salétins contre 
lestjuels le vice-amiral d'Estrées avait emmené six vais- 
seaux de ligne en 1670 (6), dix vaisseaux et six frégates ou 
brûlots l'année suivante. « Et la campagne de 1671 allait 
faire voir combien l'on avoit peu de connoissance de ce 
qu il V avoit à faire dans cette petite guerre, et combien on 
avoit de fausses opinions et sur les mouillages et sur l'ap- 
proche de la coste (7). » Ayant chargé le marquis de Lan- 
geron de dresser par un beau clair de lune l'hydrographie 
du port de Salé, le vice-amiral d'Estrées en commença le 
bombardement le 30 juillet 1671 (8), pendant que le Tigre 

(1) « Dessein de l'entreprise sur Portfarine. » 27 juin 1672 {Ibidem, 
fol. 414). 

(2) I^eltre du chevalier de Breteuii. 9 juillet (^Ibidem, fol. 508). 

(3) Colberl à d'Aiinéras. 24 avril 1671 (^Lettres de Colpert, t. III, p. 359). 
— " Que la fortune de la marine change, " éciit Louis XIV à d' Aimeras. 
10 juin (B N., iNouv. acq. franc. 9390, fol. 77;. 

(4 Louis XIV au comte d'Estrées. 14 juin 1071 (Archives ]Nat., Marine 
B*302, fol. 59. 73). 

(5) Louis XIV au comte d'Estrées. 1"^ octobre (Ibidem, fol. 111). 

(6) « Instruction donnée au sieur comte d'Estrées pour l'escadre de dix 
vaisseau.x, trois frégates légères, une flûte et deux brûlots " qu'il com- 
mande. 22 mars 1671 (B. N., Mélanges Colbert 84, fol. 211). 

(7) Archives Nat., Marine B* 301, fol. 13. 

(8) Vue de Salé et de ses baUeries, avec le Saint-Louis, iAlsace et 



302 HISTOIRE DE LA MARINE FRA^ÇAISE 

armé en brûlot tâchait de pénétrer dans la passe. Mais 
faute de chaloupes et de pilotes, il ne put incendier les six 
vaisseaux des pirates. Et le vice-amiral de France s'en alla 
sans « pouvoir faire quelque action qui pût donner à 
Sa Majesté l'opinion de sa marine qu'elle souhaitoit (Ij. » 
Château-Renault, qu'il laissait derrière lui avec une petite 
division (2), réussit mieux : en harcelant sans trêve les 
pirates, il en détruisit six, leur ravit des prises, les jeta 
dans le découragement et les inclina vers la paix. 

Mais le roi de Fez « naturellement dur » s'opposait à 
tout accommodement avec les chrétiens. Un malheureux 
incident avait excité Muley er Rachid contre nous, u Le 
consul de la nation françoise en la ville d'Albouzème, » 
Roland Fréjus (3), avait commis l'imprudence de projeter 
la construction d'un nouveau bastion de France sur l'une 
des îles Alhucemas. En tirant son mouchoir de sa poche, 
il en laissa tomber le planque ramassa un renégat français. 
Portée au roi do Fez, la pièce motiva l'arrestation immé- 
diate de notre consul (4). 

A Constantinople, nos affaires n'allaient guère mieux. 
Furieux de notre intervention en Crète et de notre entrée 
insolite dans le Bosphore, le grand vizir Ahmed Kupruly 
exhala sa rancune avec des paroles malséantes que notre 
ambassadeur ^Soinlel n'osa toutes rapporter : a II se peut 
que votre roi soit un puissant monarque, mais son épée 
est encore neuve, '^ grondait Kuprulv (ô) ; et il nous 

l'Hermine qui bombardèrent la ville (Archives Nat., Marine B*r, fol. 306). 
(i) Le comte d'Eslrées à Louis XIV. 15 et 23 août {Ilndem, fol. 193, et 
B' 302, fol. 133, 161). 

(2) Le Saint-Louis, les Jeux et la Mutine. 

(3) Ses provisions de Consul sont du 19 novembre 1664 (Archives ?sat., 
Marine B' 49). 

(4) Le consul Du Pin à Colbert, 10 octobre 1671 (Affaires Étrangères, 
Maroc, 1577-1693 : Paul Masson, Histoire des établissements et du com- 
merce français dans i Afrique barbaresque . Paris, 1903, in-S", p. 191). 

(5) CiiARDis, Voyage en Perse et autres lieux. Amsterdam, 1721 



OUKRRE DE CANDIE 303 

3nnait six mois pour nous déclarer amis ou ennemis. 

A cette impérieuse alternative, la France oppose une 
lise en demeure aussi énergique (1) : ou le rappel de 
otre ambassadeur, ou « le renouvellement gracieux des 
apitulations. " Le courrier de cabinet dépêché près de la 
orle, Laurent d'Arvieux, homme fort spirituel, le metteur 
1 scène du ballet turc du Bourgeois gentilhomme et le 
jlporteur des tragédies de Corneille dans le Levant (2), 
icha de trouver un terrain d'entente. Mais son esprit ne 
ut avoir raison de la force d'inertie orientale. Aux ré- 
DDSCS équivoques du grand vizir, le drogman Panaiotti 
onna une allure si fluide que notre ambassadeur, Nointel, 
iclama ses passeports (3j. Il ne les obtint pas. Et le Dia- 
mant, qui avait amené cinq mois auparavant le chevalier 
Arvieux, quitta Conslantinople le 29 juillet l(n2 avec des 
épéches éplorées. 

Déçu, le courrier de cabinet ne rêvait que représailles, 
jppel de notre ambassadeur, évacuation des Echelles par 
os marchands, forcement des Dardanelles, occupation des 
liâteaux d'Europe et d'Asie, blocus de Constantinople, 
lainmise sur » toutes les isles de lArchlpel en moins 
'un mois. Douze coups de canon pourroient mettre par 
;rre le château de Smyrne. Chio naltendroit pas qu'on 
rat un seul coup pour remettre ses clefs, et I épouvante 
3 répandroit dans toute l'Asie (4j. » 

Un philosophe renchérissait. A la croisière, Leibniz 
roposait de substituer la croisade; à la France il offrait 
Egypte, à la Chine de l' Occident la Hollande de F Orient, 

le sanctuaire des prodiges de la nature, " le nœud des 

(1) 1(5 août 1071 (Mémoires du chevalier d'Abviecx, éd. J -B. LiBAT. 
IV, p. 300). 

(2) D'AnviEux, t IV, p 252, 351 

(3) Nointel h Pomponne l*''^juin 1672 (Vaxdal, p. 98 . 

(4) Projet soumis à Louis XIV par le chevalier d'Arvieux. 24 sep- 
;mbrc 1672 (d'Auvikus, t V, p. 18). 



304 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

continents. La conquête faite, « les destinées de l'empire 
turc seront finies; il croulera de toutes parts et, pour arra- 
cher à la France le sceptre du monde, l'Europe entière se 
liguerait en vain (1). » 

Tel était le rêve; quelles étaient les possibilités? Guil- 
laume d'Alméras les avait résumées dans un plan de cam- 
pagne destiné à « interrompre le commerce des Estats du 
Grand Seigneur. » De Milo et de Paros comme bases, il 
commanderait toutes les routes qui de Morée, d'Asie ou 
d'Egypte convergent vers la capitale. Au besoin, il forcerait 
les Dardanelles pour a aller jusqu'à la porte de Constanti- 
nople. " Les soixante galères du capoudan ne l'efîrayaient 
pas, et si celui-ci appelait comme réserves les Barbaresques, 
les Maltais seraient là pour les contenir (2). 

Et voilà comment les vingt-cinq navires de Guillaume 
d'Alméras et du marquis de Martel jetèrent en 1672 l'épou- 
vante à Constantinople. Le capoudan-pacha entra dans une 
colère folle contre le grand vizir : « Dort-il, criait-il; ou 
est-il yvre; ou est-il fou? Voilà l'ennemy à nos portes. Nous 
serions en seureté si on me donnait une armée comme je 
l'ay demandé tous les jours. Toutes nos isles sont dégar- 
nies de monde, la Candie, Chipre, Rhodes, Scio, Mételin. 
Quand le roy de France aura débarqué du monde dans 
quelqu'un de ces lieux, nous aurons de la peine à l'en 
faire sortir (3). » 

Mais l'ennemi que venaient chercher nos marins jusque 
dans le cul-de-sac du Levant, n'était plus le Turc, ni le 
Barbaresque. Un traité hâtivement signé le 28 juin 1672 

(1) Leirmz, De expeditione œqyptiaca, epistola ad i-eqem Franciœ 
scripta, dans les OKuvi-es de Leibniz, éilition Foucher de Careil, t. V. 

(2) Ce plan de campagne avait été dresse par d'Alméras le 14 octobre 1670, 
à l'invite de Colbert (Archives Nat., Marine B*^, fol. 5). 

(3) Journal d'Antoine GALLA^D pendant son séjour à Constantinople 
(i672-i673), éd. Ch. Schefer. Paris, 1881, in-8", p. 28, à la date du 
28 janvier 1672. 



GUERRE DE CANDIE 305 

avec Tunis (1) avait mis un terme provisoire à nos expé- 
ditions en Afrique. Le redoutable adversaire contre lequel 
se concentraient nos forces navales et qui avait vainement 
offert au sultan le concours d'une forte escadre pour 
obtenir son entrée en ligne contre nous (2), c'était le Hol- 
landais. 



(1) E. EoDARD DE Gard, Traités de la France avec les pays de l'Afrique 
du Nord. Paris, 1906, in-8», p. 129. 

(2) État qénéral de l'empire ottoman, par un solitaire turc, traduit par 
M. DE La Croix. Paris, 1895, in-12, t. I, p. 301. 



20 



COLBERT 



Quaad la reine Anne d'Autriche s'était revêtue de la 
Grande Maîtrise de la navigation, le procureur général 
Omer Talon, chargé de requérir en Parlement l'enregis- 
trement de ses lettres d'office, n'avait trouvé pour cette 
extravagance que d'hyperboliques éloges. Divinité du Bon 
vent adoré des Grecs, dieu-conduit tutélaire que les vais- 
seaux portaient au miroir de poupe, météore précurseur de 
l'accalmie, si connu sous le nom de feu Saint-Elme, il 
n'était métaphores dont le courtisan n'usât pour saluer la 
nouvelle Maîtresse de la mer f l) . Qu'eût-il bien pu imaginer 
vingt-trois ans plus tard pour se faire entendre du comman- 
dant suprême de nos forces navales! Ce a capitaine général 
de la mer, " l'amiral de France, était en 1669... un bébé de 
deux ans. A quoi bon le nommer? Le bâtard de Louis XIV 
etde Mademoisellede La Vallière {2) ne passera à l'hisloire 
que par des signatures apocryphes, ' les estampes et 
caractères " d'une griffe apposée sur les actes officiels (3) 
et par des jetons de marine allégoriques figurant un alcyon 
sur la mer ou sur un rocher... une huître (4). 



(1) Harangue d'Oiner Talon. 16 juillet 1646 (^Mémoires d'Oinei- Talon, 
dans la Collection Michaud et Poujoulat, 3" série, t. V, p. 189). 

(2) Louis de Bourbon, comte de Veniiandois, né le 2 octobre 1667, mort 
le 22 novembre 1683, fut nommé amiral de France le 12 novembre 1669 

(3) Par un conseiller dEtat, suivant lettres-patentes de novembre 1669 
(Biiiiiothèque du Service hydroqrnphique, ms. 4 (87'^), pièce 47). 

(4) Feuahdest, Jetons et me'reaiix, t. I, p. 92 : et jeton de 1675 dans la 
collection d"; l'amiral de Milford Haven, à East Gowes. 



COLBERT 307 

Femme et enfant, un météore et un hochet, n'est-ce 
)oint là signes symboliques de la surprenante légèreté avec 
aquelle les Français confient leurs destinées maritimes à 
les fantoches ! Pourtant, — et voilà son excuse, — si la 
einc a pris en mains la grande maîtrise de la navigation, 
;'est qu'elle refuse de la confier à un prince du sang tur- 
)ulent et séditieux, bientôt l'un des fauteurs de la Fronde, 
I Condé. Ft la nomination plus tard d'un amiral-enfant, 
;'est, — l'opinion ne s'y méprend pas, — « un coup de 
lîonsieur Colbert pour se rendre maître de la marine (1), " 
lisons mieux, pour rendre la marine au roi. La royauté 
vail abdiqué, entre les mains du surintendant de la navi- 
;atlon, tous ses droits souverains, nomination des officiers, 
dministration de la justice, entretien et commandement 
le la flotte : si bien que la marine était tombée dans un 
liscrédit profond. Le dédain des « hommes de qualité " 
►our des emplois militaires qui ne relevaient point du roi, 
l'avait d'égal que le mépris des " hommes de bonnes 
nœurs et de bonne famille " pour les charges vénales des 
mirantes (2). C'est à réformer tout cela que va s'employer 
ean-Baptiste Colbert. 



I 



A L ENSEIGNE DU « LONG-VESTU » 

A renseigne du Long-Vestu à Reims, dans une de ces 
icilles maisons aux assises médiévales que respectait le 

(i) Lettre du marquis de Saint-Maurice, 22 novembre 1669 (Marquis de 
aint-Matjhice, Lettres sur la Cour de Louis XIV (1667-1670), çat Jean 
.emoine. Paris, 1911, in-8", p. 363). 

(2) Mémoire autographe de Colbert {f^ettres, instructions et mémoires de 
OLBKUT publiés par Pierre ClÉmknt. Paris, 186J-IS82, 8 vol. in-8", t. III, 
° partie, p. 705). — Autre mémoire consacré par Colbert aux « pouvoirs 
t avantages de la charge d'amiral de France» (B N., Franc. 8025, p. 6.) 



3' 8 HISTOIRE DE LA xMaRINE FRANÇAISE 

temps, mais que le vandalisme allemand ne devait point 
épargner, naissait, le 29 août 1619, l'un des plus grands 
hommes que la France ait eus (1). Fils, petit-fils, arrière- 
petit-fils de marchands rémois, Jean-Baptiste Colbert était 
de bonne souche bourgeoise. Mais au lieu d'en convenir, 
1. il se piquait d'une grande naissance et avait là-dessus un 
furieux faible. » Une mauvaise langue lui prêtait même la 
folie d'avoir enlevé de nuit, dans l'église des Cordeliers de 
Reims, l'épitaphe de son grand-père, le marchand de laine, 
pour y substituer celle d'un » preuz chevaliers Richarl 
Colbert, dit li Escossois. » On put le voir agenouillé sui 
la pseudo-tombe ancestrale, qui l'eût rattaché aux roi{ 
d'Ecosse par les barons Guthbert de Castlehill (2) et qui 
permit aux siens de fournir de fallacieux quartiers dt 
noblesse. 

« C'est l'aveuglement ordinaire à tous les gens eslevés, » 
écrivait philosophiquement un magistrat (3) d'un travers 
que les étrangers jugeaient avec plus de sévérité (■4) : .i Li 
France n'est point capable d'un grand trafique : le génie 
(le la nation n'y est pas propre pour y être trop attache 
aux plaisirs et à la vanité, n'y avant point de marchanc 
riche de cent mille écus et moins, qui n'emploie son hier 
à l'acquisition d'une terre ou d'une charge, et ne démeubh 
par ce moyen le commerce de toute sa subsistance. " L( 
petit-fils des drapiers rémois n'échappa point à la coiii' 
mune règle. Il sortit du commerce, mais pour se donnei 
tout entier à la France (4). 

(1) Henri Jadart, la Maison natale de Colbert. Paris, 1900, in-S". 

(2) Mémoires de l'abbé de Choisy, dans la Collection ^licliaud et Pou 
joulat, 3° série, t. VI, p. 575. — A. de Boislisle, Documents inédits sm 
Colbert. Nogent-le-Rotrou, 1874, in-8°, extrait du Bulletin de la Société di 
l'histoire de France. 

(3) Journal d'Olivier LefÈvre d'Ormesso^, éd. CuÉRrEL dans la Collée 
lion de documents inédits, t. II, p. 549, à l'occasion de l'entrée d'Antoin' 
Colbert dans l'Ordre de Malte, 1668. 

(4) Lettres de Pierre de Groot, ambassadeur des Provinces-Unies,. i. 



COLBERT 309 



Car, à cette faiblesse de croire à la vertu souveraine 
d'un titre nobiliaire s'arrêta le travers d'un bourgeois qui 
n'eut rien par ailleurs du bourgeois gentilhomme. Le cin- 
plant caricaturiste que je citais tout à l'heure, ce singulier 
abbé de Choisy qui allait, costumé en femme et fardé de 
mouches, quélcr dans les rangs des fidèles, rend pleine 
justice à sa valeur : 

Il Jean-Baptiste Colbert avoit le visage naturellement 
renfrogné. Ses yeux creux, ses sourcils épais et noirs lui 
faisoient une mine austère et lui rendoient le premier 
abord sauvage et négatif. Mais dans la suite, en rap])ri- 
voisant, on le trouvoit assez facile, expéditif et d'une sûreté 
inébranlable. Il étoit persuadé que la bonne foi dans les 
affaires en est le fondement solide. Une application infinie 
et un désir insatiable d'apprendre lui tenoient lieu de 
science. La nature ne lui avoit pas été libérale. Il n"y 
avoit chez lui rien de bien fait que ce qu'il faisoit lui- 
même, et il ne faisoit rien qu'à force de travail, » sans 
être jamais content.de lui. Avec sa fausse gloriole nolji- 
liaire, contrastait l'humilité de ses actions. Écoutez-le : 
H II ne faut jamais se mettre dans l'esprit que ce que l'on 
fait, est parfait. Mais il faut toujours chercher à avancer 
pour approcher de la perfection, qu'on ne trouve 
jamais (l). » Ne croirait-on pas lire l'Imitation. 

Et pourtant l'hnitation ne fut point son livre de chevet. 
Elle préconise le détachement des biens de ce monde, 
qu'il rechercha au contraire avec passion pour sa famille 
et pour lui, en » homme qui ne perd point les occasions " 
et à qui la fortune ne cesse de sourire (i2). a Je vous avoue, 



Abraham de Wicquefort (1668-1674). La Haye, 1894, ln-8", p. »4. 

(1) Colbert à Arnoul. 18 août 1673 [Lettres de Colrert, t. III, 
p. 503). 

(2) Journal d'Olivier LefÈvre d'Obmesson, t. II, p. 417, 452 : dé- 
cemhre 1665, mars 1666. 



310 HISTOIRE DE LA MARINE FRA.NÇAISE 

écrivait Colbert à un de ses frères (1), que je brûle 
d'envie de voir notre famille s'élever par les voies d'hon- 
neur et de vertu, et que tout le monde demeure d'accord 
que la fortune que nous avons, nous est due. Nous 
sommes quatre frères : les trois autres sont en assez bon 
chemin de parvenir, et je fais encore plus de fonde- 
ment sur vous. 1) Charles Colbert, marquis de Croissy, 
ne déçut point cette espérance, puisqu'il fut ambassa- 
deur et ministre des Affaires étrangères. Edouard fut 
lieutenant-général sous le nom de Colbert de Maulevrier; 
Nicolas occupa le siège épiscopal de Richelieu à Luçon. 
Mais aucun n'atteignit l'extraordinaire fortune de Jean- 
Baptiste, dont ses fils participèrent aussitôt : l'aine, le 
marquis de Seignelay, qui s'appelait tout uniment Jean- 
Baptiste Colbert comme son pcre, eut dès sa majorité la 
signature des actes ministériels; les filles furent recher- 
chées en mariage par les familles ducales, Beauvilliers, 
Chevreuse, Mortemart; les cadets devinrent colonel, ins- 
pecteur général de l'infanterie (1), grand-croix de Malte 
et général des galères de l'Ordre, en produisant « les 
plus belles preuves de noblesse de la France »... Dans 
le temps que les pamphlétaires persiliaient : " Ou 
n'admet au gouvernement que des gens propres à faire 
des esclaves, des hommes d'une naissance au-dessous de 
la médiocre : tel, un Monsieur Louvois, petit-fils d'un 
bourgeois de Paris; tel, un Monsieur Colbert, fils d'un 
marchand de Reims {2). » A ces bourgeois, le soleil royal 
emprunta une partie de son éclat : à lui, ils durent leur 
fortune. 

(1) Charles Colberl de Croissy. 8 août i659 [Lettres de Colbkivj, t. I, 
p. 106). 

(2) Soupirs (le la Fiante esclave tjui aspire après sa liberté. 



COLBERT Sll 

II 
LE VRAI CRIME DU SURINTENDANT FOUQUET 

Jean-Baptiste Colbert s'était formé aux affaires publiques 
sous Michel Le Tellier et Mazarin. Du ministre de la 
guerre, il est à vingt ans le commis, et du cardinal, à 
trente-deux ans, l'intendant. D'aucun, il ne reste le dis 
ciple, mais bien d'un maître depuis longtemps disparu qui 
n'est pas sans porter ombrage au Roi-Soleil : « Voilà Col- 
bert qui va nous répéter : Sire, ce grand cardinal de Riche- 
lieu... » raillait Louis XIV (1). Et Louis XIV avait tort. 
La grande figure du cardinal éleva au-dessus des mes- 
quines questions d'intérêt personnel, où il se serait enlisé, 
l'intendant de Mazarin. 

Ni Le Tellier, ni Mazarin ne pouvaient être des modèles 
L'un, « esprit doux, facile, insinuant, qui promettoit beau- 
coup et tenoit peu, excelloit en patelinage (12), » ce qui 
n'est point le piopre d'un grand homme d'Etat. L'autre 
était irrésolu et prime-sautier au point que deux affaires 
ne pouvaient trouver place simultanément en son esprit, 
c'est Colbert qui l'observe avec finesse : « Quand l'une est 
un peu pressante, elle efface l'autre : et quoi que la 
mémoire fasse pour l'y remettre de temps en temps, la 
place étant remplie, elle ne peut mettre le pied que sur le 
seuil de la porte, d'où elle est rechassée immédiate- 
ment (3). " 

Bien plus! La souplesse de caractère de lltalien, porté 

(1) Mpinoires du marcjuis de Villette^ ëd. MonmkrquÉ, p. 52. 

(2) Mcmoires de Sainï-Hilaire, t. I, p. 8. 

(3) Colbert à Le Tellier. 12 avril, 12 juin 1650 (P. ClÉmknt, Histoire 
de Colbert, Paris, 1874, in-8", t. 1, p. 10), 



312 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

à trouver « tout accommodement facile, pourvu qu'il le 
pût faire pour de l'argent, » offusquait l'homme rigide que 
guidaient des maximes d'une mâle beauté : « La principale 
et seule partie d'un honnête homme, écrivait Colbert, est 
de faire toujours bien son devoir à Tégard de Dieu, d'au- 
tant que ce premier devoir tire nécessairement tous les 
autres après soi et qu'il est impossible qu'on s'acquitte de 
tous les autres, si l'on manque à ce premier... Il n'y a que 
l'application qui attire du mérite, d où vient l'estime et la 
réputation, qui est la seule chose nécessaire à un homme 
d'honneur... Aucun homme n'a de satisfaction et de gloire 
dans le monde qu'autant qu'il entreprend des choses diffi- 
ciles et qu'il en vient à bout (1). « 

Mazarin, en mourant le 8 mars 1661, avait légué au roi 
son « domestique » en lui décernant un certificat de « fidé- 
lité (2) )) : « Je vous dois tout. Sire; mais je crois m'acquit- 
ter en quelque manière en vous donnant Colbert (3). » Et 
dans l'ombre du roi comme il le fut dans celle du cardinal, 
Colbert va remettre sur pied le budget de l'État. Pour y 
arriver, tous les moyens lui seront bons : on ira jusqu'à 
dire de cet honnête homme qu'il était " capable de perfi- 
dies noires, de violences et de bassesses (4). » Et pourquoi? 
Parce qu'un drame édifiera sa fortune sur la ruine d'au- 
trui. Pourquoi, dis-je? Parce qu'il fut un justicier (5). 

Les finances sont entre les mains du surintendant Nico- 
las Fouquet, un homme à bonnes fortunes, mécène des 
gens de lettres et des artistes, mais un voleur. Le fastueux 
propriétaire du château de Vaux puise à pleines mains 
dans les coffres de l'État dont il a la garde, pour subvenir 

(1) P. Clément, t. I, p. 490. 

(2) Id., ibid., p. 112. 

(3) Mémoires de iabbé de CnoiSY. 

(4) E. Lavjsse, Histoire de France, t. VII', p. 144. 

(5) ChÉucel, Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet. Paris, 
1864, 2 vol. in-S" 



COLBERT 313 

à SCS dépenses paiiiculières, sans souci de conduire à la 
ruine le crédit de la France. 

Colberl, dès 1659 et encore qu'il ne soit que l'intendant 
de Mazarin, a donné l'alarme et prononcé le mot de ban- 
queroute (l). On ne l'a pas écouté. Mais depuis la mort de 
Mazarin, Fouquetse sent l'objet d'une surveillance occulte 
qui Fait dire à la marquise d'Assérac, son amie : u L'envie 
est d'ordinaire l'ombre des grandes fortunes : plus la 
vôtre s'élèvera, plus l'effort de vos ennemis sera grand. » 

Et près de qui trouver un refuge? Un tableau allégo- 
rique, au château de Vavix, représente un écureuil blotti 
entre les pattes d'un lion, et un Fouquet n'est autre que 
l'hôte agile de nos bois. Ajoutez au tableau un accessoire; 
ajoutez la couleuvre emblématique de Colbert à l'écureuil 
de Fouquet, et vous aurez le sens du drame poignant qui 
se joue, en présence du roi, entre l'intendant et le surin- 
tenilant. Quelle prise n'offrait point à la critique l'étrange 
système financier qui faisait de Fouquet le débiteur direct 
des fonds empruntés pour le roi et du roi le débiteur de 
Fouquet (2). Colbert n'a point eu de peine à convaincre 
Louis XIV de la fausseté des états qu'on lui présente, où 
sont majorées les dépensL's et les recettes amoindries. 
Forcé de s'expliquer, Fouquet « avoue ses volenes, » mais 
promet de s'amender (3). Et le roi magnanime se contente 
de li prendre avec lui des sûretés » en lui donnant » Col- 
bert pour contrôleur, » ce sont les propres expressions des 
Mémoires de Louis XIV (A) . Ainsi l'arme dont Colbert a frap[)é 
son rival ne l'a pas abattu; en a-t-il une autre eu réserve? 

Dans un u Mémoire échappé de ses mains » le 1" oc- 

(1) P. ClÉmeti-, Histoire de Colbert, 2^ éd., t. I, p. 93. 

(2) Jules Laïr, Nicolas Foucquet, procureur général, surintendant des 
finances, ministre d'État de Louis XIV. Paris, 1890, 2 vol. in-8°. 

(•5) Discours de Louis XIV à l'ouverture du Conseil des tinances (P: Clé- 
MKNT, t. I, p. 151). 

(4) Paris, 1806, in-8°, t. I, p. 4. 



314 IlISrOlRE DE LA MARIiNE FRANÇAISE 

lobre IG59, Golbcrt incitait vivement Mazarin à " rétablir 
la gloire et riionncurdu royaume sur la mer, en remettant 
sur mer un nombre considérable de galères et de vais- 
seaux, en reprenant surtout les voyages de long cours (1). » 
En deux traits, « le domestique » du cardinal traçait le 
programme du futur ministre de la marine. Mais par qui 
et au profit de qui le voit-il réaliser? 

D'un homme qui avait pour devise V orgueilleux Qito non 
ascendety ce ne fut pas 1 une des moindres outrecuidances 
de se poser en unique héritier de la politique de Riche- 
lieu : « Monsieur le cardinal m'avoit faict l'honneur de 
me confier, à moy seul, un illustre dessein et digne d'un 
si grand homme pour la gloire de l'État. Ce dessein étoit 
fondé sur les colonies (2). » « J'achetay des vaisseaux mar- 
chands et envoyay à la Terre Neufve, aux Indes Orientales, 
à l'Amérique et aux balaines. J'avois des lumières pour 
produire au Roy des revenus immenses (3). v 

Au Rov? Non. Mécène des expéditions exotiques, des 
explorateurs qui lui dédient leurs ouvrages (4), des mission- 
naires qui l'implorent (5), des géographes qui lui offrent 
leurs caries (6), c'est à lui-même que songe Fouquct en 
essayant de fonder « une grande Compagnie où il prendrait 
une part très considérable. » Mais par malheur, dans le 
conseil qu'il tient « toutes les semaines au logis pour dis- 
cuter les affaires de marine et de commerce, » il est épié 
par un implacable argus, par Colbert (7). 

(i) P. Clkmkxt, t. I, p. 94. 

(2) l\éponse de FoucQcET à l'acte d'accusation du procureur {jénéral 
Denis Talon (B. N., Mélanges Colbert 32, loi. 652 v»). 

(3^ FoucQUKT, Défenses sur tous tes points de mou procès, G*" chef, p. 70 

(4') Etienne Di Flacol'rt, Description de Madagascar. Paris, 1658. 

(5) Le P. Pkllkpii.vt, Relation des tnissions des PP de la Cnmpaqnie de 
.li'sus dans les isles et dans la terre ferme de i Ainericiuc méridionale. 
l'aris, 1655. 

^6) N. S.xNSo.N, l Amrrinue en plusieurs ciirtes nouvelles ■■ B. N , l'. 43. 

^7) FouiQUKT, 6" clief, p. 70. 



COLBEHT 315 

Fouqiiet a acheté en Hollande une demi-douzaine de 
vaisseaux, et des frégates » qui volent sur la mer (1) » 
sous la conduite d'un magnifique bâtiment aux armes par- 
lantes, le Grand Écureuil. Il en tient en partance pour la 
Baltique où Ton songe à envoyer comme héritier du trône 
de Pologne, avec des monceaux d'or, le duc d'Enghien (2), 
pour Madagascar où le Hollandais Hugo va essayer de 
supplanter le gouverneur établi par le maréchal de La 
Mcilleraye (3), — pour Java et Sumatra où une Compagnie 
nanlo-rochelaise compte expédier trois navires avec re- 
tour (4j à Belie-Isle, — pour les Antilles où Fouquet a 
acheté l'île Sainte-Lucie (5) et fondé à la Martinique un 
poste fortifié (6), pour Terre-Neuve où les Anglais veulent 
évincer (7j un malheureux mutilé, Gargot dit Jambe-de- 
Bois doté, en fief héréditaire, du comté de Plaisance, du 
Pelit-I^aradis et de toute la côte méridionale de 1 île (8). 
Obligé de vendre ses pauvres « bardes » pour payer sa 

(1) La Renovunée, le Saint-Jean-Baptisle, l'Aigle d'Or, le Jardin d,.- 
Hollande, le Saint-Antoine de Padoue, la Sainte-Anne, le Saint- Sebastien 
(B. N., Mélanges Colbert 32, fol. 651, 653, etc. — Mél. Colbeit 107. 
fol. 45.) 

(2) Le Saint-Jean, entre autres navires de Fouquet, commandé par le 
capitaine bordelais de I^age, devait charger, en guise d'une cargaison de 
sel, (leu.v millions en or (D'fcnscs de FoucouKT, t. XI., p. 31. — J. JjAin, 
t. Il, p. 5, 23). — - Sur ses achats en Hollande en 1660, cf. la Continuation 
de production de M. FoucQrKT, p. Î04, 205, 208. 

(3) S()U(;uc DE Rkn.neiort, Histoire des Lndes Orientales. Paris, 1688, 
in-'*". 

(4) Piopositions faites à Foucquet avant sa détention (B. N,, INouv. acq. 
franc. 9342, fol. 59). 

(5) Trente-neuf mille livres (B. ^\, Mélanges Colbert 32, fol. 655). 

(6) Aux Trois Rivières. La Payre à Dolu, La Martinique, 14 mars 1663 
(B. ?^., Mélanges Colbert 116, fol. 115). 

(7) Mémoire sur les prétentions des Anglais à s'approprier Terre-INeuve, 
27 oeti.bre 1661 (B. N., Mélanges Colbert 105, fol, 26). 

(8) En 1658. Une commission royale lui fut délivrée en 1660 pour aller 
se saisir du Grand et du Petit-Plaisance, du Petit^Païadis et autres lieu.v à 
Terre-Neuve (B. N., Baluze 149, fol. 5. — G. M.vrgei,, le Surintendant 
Fouquet, rice-roi d'Ainériijiie. Paris, 1885, in-i8"', extrait de la Revue de 
Géo(jrapliie). 



3J6 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

logeuse (I), Gargot ne pourrait prendre possession de 
Terre-Neuve, si Fouquet ne lui avançait en sous-main les 
frais de l'expédition. Mais le mystère planera sur l'inter- 
vention du surintendant (2). 

Il plane de même sur la création d'une vice-royauté des 
deux Amériques qui englobe sons une direction unique 
nos possessions du Nouveau-Monde (3). Le bénéficiaire, 
Isaac de Pas, marquis de Feuquières, reconnaissait, le 
15 septembre 1660, dans une contre-lettre tenue secrète, 
que K la charge de vice-roy d'Amérique appartenoit au 
sieur Fouquet, qui l'avoit payée trente mille escus. » 

Par une autre personne interposée (4), Fouquet mettait 
la main sur la puissante Compagnie du Nord pour la pèche 
des baleines (5), aux « vingt cinq à trente grands vaisseaux 
armez et équippéz en guerre, force toute parée à servir à 
l'occasion contre les ennemis (6).ii 

... Contre les ennemis du surintendant. Car Fouquet en 
a, et il se prémunit contre eux. Au gouverneur du petit port 
fortifié de Concarneau qu'il a acquis, il fait signer (7) l'cn- 



h) Ménioii'e de la vie et des aventures de Nicolas Gargot. S. 1. n. d., 
in-4°. 

(2) Gargot à Fouquet, 21 décembre 1660 (G. Marcel, p. 12). — Gargot 
à Colbert, 17 juillet 1662 (B. N., Mélanges Colbert 109 bis, fol. 847). 

(3) En août 1660 (G. Marcel). — La Compagnie de la Nouvelle-France 
protesta " contre la prétention de M. de Feuquière d'estendre l'authorité de 
sa charge de vice-roy de l'Amérique sur la Nouvelle-France » (Affaires 
Étrangères, Amérique 2, p. 192). 

(4) Robert Ivon de Saint-Maur. 

(5) Ordonnances des 23 juillet et 6 octobre 1660 (B. N., Franc. 21432, 
fol. 15. — Cb. DE La RosciÈre, la France Arctique ou les baleiniers bas- 
ques au Spitzberq, dans la Revue du Be'arn et du pays basque, t. II (1905), 
p. 102). 

(6) Mémoire servant de très humbles remontrances au Roy pour la Com- 
paqnie du Nord, establie en France pour la pesche des ballaines. In-fol. 
(B. N., Factum Fol. Fm 3916). — Un de ces baleiniers, la Sainte-Barbe, 
avait livré bataille pendant une demi-journée à deux grands vaisseaux 
espagnols. — Cf. aussi Galette de France (1661), p. 1109, 1156, 1320). 

(7) Le 2 juin 1658 (Cheruel, t. I, p. 364). — Défenses de FoucocEï, 
t. III, p. 299). — C'est des chantiers de Concarneau qu'étaient sortis deux 



COLBERT 317 

gagement de le servir u contre toutes sortes de personnes 
sans exception d et d'accuniiiler « sans mot dire » vivres 
et munitions " pour quand il seroit temps. " Presque en 
même temps, le 5 septembre 1(J58, sous le prétexte qu'il y a 
danger à le laisser aux mains d'une famille aussi frondeuse 
que celle du cardinal de Retz, il se fait céder flj un nid 
d'aigle : Belle-Isle-en-mer. Ce » chasteau extrêmement fort 
et pres(jue imprenable, étant situé sur un rooher, si bien 
qu'il est impossible de le miner par dehors (2), » lui ser- 
vira de " retraitte en cas de quelque sinistre accident. » 

En juin 1661, une légion d'ouvriers y travaillent dans un 
tel mystère qu'il est impossible à Colbert de se renseigner 
sur la nature de leurs travaux (3). Et voici pourquoi : 
quand liiigénieur d'Aigremont aura renforcé les dé- 
fenses du château en enveloppant d'une vaste enceinte 
la future capitale de l'île (4), quand le Hollandais Loger 
en aura approfondi le port pour contenir la flotte du surin- 
tendant, quand un arsenal y aura été créé, Fouquet pourra, 
à l'abri de deux cents canons venus svibrepticement d'An- 
gleterre et de Hollande (5), défier toutes les attaques. Or, 
il dispose d'autres ports : il a chassé de l'ile d'Houat en 
1659 une garnison espagnole, acquis secrètement le port 
de Vannes et vingt seigneuries d'alentour (6) : et une 

de ses vaisseaux, le Grand Ecureuil et le Petit Chalain; celui-ci portait le 
nom du président Fouquet de Clialain, son parent (B.N., Mélanges Colbert 
32, fol. 653). 

(1) Pour 1300000 livres (B. N., Mélanges Colbert 32, fol. 644 v». — 
Chkruel, t. I, p 395). 

(2) Le Mercure hollandois. Amsterdam, 1676, in-16, p. 642. 

(3) Colbert de Terron à Colbert. 10 et 17 juin 1661 {^Lettres de Colbert, 
t. I, p. cxciv). 

(4) Les plans de l'île aux armes de Fouquet, avec les projets de travaux, 
se trouvent à la B. N., Estampes, topographie du Morbihan. — Lair, t. I, 
p. 522. 

(5) Cinquanle-trois canons de fonte, 157 de fer (B. N., Mélanges Col- 
bert 107 Ins, fol. 368). 

(6) Janvier 1661 (/>e surintendant Foufjuet et le port de Vannes, dans la 
Revue des Etudes historir/ues, 19i0). 



318 HISTOIRE DK LA M A 1! I N E FRANÇAISE 

veuve de ses amies, Pélagie de Rieux, marquise d\\.ssérac, 
s'est engagée secrètement à lui remettre dès la première 
réquisition (I) l'île d'Yeu, Guérande, le Croisic et la forte- 
resse invincible du Mont Saint-Michel. 

Alors apparaît le danger de ces nombreuses bases d'opé- 
rations navales dans une province où les natifs, très braves, 
mais très indépendants, rattachés depuis un siècle et demi 
à la Couronne, ont encore « la présomption de croire qu'ils 
ne sont pas des sujets à mesme tiltre que les autres. » Ils 
ont maintenu leur autonomie maritime : et un simple in- 
génieur des fortifications prendra « la liberté » de mettre 
Louis XIV en garde contre « les tentations que la mer et la 
STiggestion de quelques mauvais voisins peuvent inspirer à 
des sujets que l'inviolabilité de leurs privilèges persuade 
quelquefois de l'impuissance des princes qui ne les ont pas 
voulu violer (2). " 

Mais il y a pis. La marine royale elle-même va échapper 
au roi. Fouquet est le maître occulte de la mer. En juillet 
1661, il a acheté le généralat des galères (3) pour un homme 
de confiance, François de Créquy, gendre de la marquise 
Du Plessis-Bellière, sous la clause secrète que son propre 
fils en héritera. Le 7 mai, il a payé au commandeur de Nu- 
chèze la charge de vice-amiral de France (4) , dont le fils de 
Mme Du Plessis-Bellière est assuré par une contre-lettre de 
recevoir la survivance : « M. le commandeur de Neuchaize 
n'a fait achapt de la charge de vice-admiral de France que 
des deniers qui luy ont esté bailés par M. Fouquet, écrit-on 
secrètement à Golbert avec prière d'en informer le roi. La 



(J) 26 février 1659 (Ghérukl, t I, p. 367. — L\ir, t. I, p. 5V6). 

(2) Le chevalier de Glerville à Louis \IV . Brest, 14- janvier 1667 (Biblio- 
thèque du port de Brest, ms. 163j. 

(3) Payé 200000 livres au duc de Richelieu (Le P. Anselme, t. VII, 
p. 937. — B. N., Franc. 8025, p. 7). 

(4) Ch. DE GhergÉ, François de Nuchèze, vice-amiral, iiileudant (général 
de la marine de France. Poitiers, 1854, in-S". 



COLIiKUT 3IÎ> 



luspart des officiers qui commandent à présent Tarme- 
lent de mer, sont de sa cabale et faction. Sur M. de Ven 
osme, il a eu tant de crédit que, par le moien de l'argent 
udit Fouquet et des pensions qu'il donne aux domestiques 
e M. l'admirai, il a establi presque tous les officiers, tant 
apitaines que commissaires. Le sieur Du Quesne, dont 
;s desseins sont aussv cachés que ceux du sieur comman- 
eur, est un des pensionnaires dudit Fouquet, avec lequel 
conférait souvent à Paris et dont il dépendoit en toutes 
hoses (1). " Que se trame-t-il donc dans l'ombre? 

Colbert n'a pas attendu, pour agir, cet avis anonyme. Un 
oup de théâtre se prépare, que le ^iachiavel n'a point 
irévu... Nous voici à Nantes, où Louis XIV est venu tenir 
es États de Bretagne. Le 4 septembre 1661, des mouve- 
[lenls insolites de troupes donnent l'alarme aux familiers 
u surintendant. Mais lui d'en rire : « Vous êtes de mes 
rais, dit-il, je vais m'ouvrir à vous. Colbert est perdu. Ce 
era demain le plus beau jour de ma vie. J'ai donné moi- 
aéme les ordres pour le faire conduire au château d'An- 
;ers. »... Le lendemain, Fouquet sort de l'audience royale, 
onvaincu » d'être dans l'esprit du roi mieux que personne 
lu royaume, " quand d'Arta;i;naa le rejoint à la tête de 
es mousquetaires et l'arrête. L'ordre d'écrou est signé de 
jOuis XIV, et c'est Colbert qui a réglé tous les détails de 
incarcération. Jamais secretd'Étatne fut si bien tenu. Le 
lOir même, cinq compagnies d'infanterie partaient pour 
)ccuper la forteresse du surintendant à Belle-Isle, pendant 
ju'Abraham Du Quesne recevait ordre de saisir, où qu'ils 
'ussent, les neuf vaisseaux du captif (2). 

Colbert triomphe. Des perquisitions sont opérées dans 



(1) Avis à Colbert (B. >., Mélanges Colbert 107 bis, fol. 1157). 

(2) Guerre, Archives historiques 170, p. 10. — B. N., Mélanges Col- 
vert 107, fol. 453; Mélanges Colbert 113, fol. 642. — G. Dcbvillk, Voyage 
le Louis XIV à Nantes. ÎSantes, 1918, in-8". 



320 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE. 

tous les hôtels et palais du surintendant : et voilà qu'à 
Saint-Mandé, des sondages dans les murs amènent la dé- 
couverte, derrière une glace, d'un plan de révolte " en cas 
d'oppression (1). » Colbert se hâte de le mettre sous pli ca- 
cheté. Il tient une inculpation capitale. 

Dans le plan insurrectionnel, le vice-amiral de Nuchèzc 
opposera aux ordres de la Cour la force d'inertie : " et ja- 
mais homme, écrivait Fouquet, n'a donné de parolles plus 
formelles que lui d'cstre dans mes intérests en tout temps, 
sans distinction et sans réserve, envers et contre tous, 
Gomme les principaux establissemens sur lesquels je me 
fonde, sont maritimes (2), » la marine aura un rôle pré' 
pondérant. Par Calais, le surintendant tient la clef di 
détroit; par le Havre, la clef de la Seine; et Belle-Isle es 
le réduit central d'où il peut lancer ses vaisseaux dani 
toutes les directions. Et voici son plan. Un capitaine d( 
vaisseau déterminé, Guinant (3), prendra le comman 
dément de sa flotte et, par des croisières sur les côtes, pai 
une irruption dans la Seine, par l'armement en mass( 
des prises au moyen de matelots étrangers, il exercen 
un blocus qui jettera la Cour dans l'épouvante. La Frond< 
qui couve encore (4), peut en rebondir. 

Le 16 septembre, un ambassadeur étranger, l'abbé Siri 
écrivait : « Fouquet avait renforcé de cinquante canoni 
l'artillerie de Belle-Isle et acquis tout récemment des vais 
seaux de guerre en Hollande : qu'il eût cultivé des intel 
ligences avec l'Angleterre, et il aurait très facilemen' 

(1) J. Lair, t. II, p. 66, 77, 79, 315. 

(2) Ch. DK ChergÊ, François de Nuchéze, vice-amiral, p. 26. 

(3) Guinant commandait en 1652 le vaisseau l'Anna dans l'escadre d( 
V^endôuie, qui remporta la victoire du Pertuis d'Antioche. 

(4) Il Le principal subjet de mon voyage ea cette province a esté d< 
restablir la tranquillité dans cette ville de Marseille. « Louis XIV à Mer- 
cœur. Marseille, 6 mars 1660 (Guerre, Archives historiques 161^ fol. 318) 
— Sur l'esprit de fronde qui sévit en Poitou et en [Normandie, cf. une 
lettre de Colbert du 17 août 1659 (P. Clément, t. !, p. 84). 



COI.IiERÏ 321 

réussi à se maintenir en dépit de la France, voire à causer 
de jjraves embarras en Bretaj^jne. Aussi le roi était-il pressé 
de s'assurer de cette place et fort soucieux de l'issue de 
l'entreprise dont le succès l'enchanta (1). " A quoi les 
Mémoires de Louis X/F répondent comme un écho : a For- 
tifier des places, former des cabales et mettre sous le nom 
de ses amis des charges importantes dans l'espoir de se 
rendre bientôt l'arbitre souverain de TElat, " tel fut le vrai 
crime du surintendant Fouquet. 

Mais lui de s'en défendre devant la chambre de justice 
instituée pour le juj^jer sous la présidence du chancelier et 
sous l'impulsion occulte de Colbert. De ce que Belle-Isle a 
ouvert ses portes dès la première réquisition, de ce que 
ses capitaines de vaisseau n'ont pas esquissé de résistance, 
il tire parti et argument. Il n'est qu'un pacifique armateur, 
son plan de révolte qu'une extravagance sans lendemain. 
Et quant au.\ tractations qui mettaient ù sa discrétion les 
titulaires des grandes charges de la marine : u Je pouvois 
avoir besoin de ces personnes, expliquait-il, tant pour les 
eslablissemens de colonies que pour les voyages au long 
cours. " 

Là était le nœud de l'affaire : ces obligés seraient-ils, le 
cas échéant, des complices? La Chambre de justice n'en 
connut pas. Pourtant, si elle avait suivi après l'incarcé- 
ration du protagoniste la trace de ses éventuels comparses, 
elle aurait vu ceci : un de ses capitaines de vaisseau. 
Forant, en fuite aux Dunes d'Angleterre (2) ; un vice-amiral 
de France, mortellement inquiet d'être mandé au procès 
de Fouquet (3), implorer Colbert qui lui dépeint l'état de 

(1) Archivio di Stato di Napoli, Carte Faniesiaiic. Francia, fascio 196, 
fol. 166 : dépêche du 16 septernl)re 1661. 

(2) Et forcé de ramener en Seudre le vai.'sseau de Fouquet (Archives Nat., 
Marine BU, fol. 67). 

(•î) Billet, non signé, du duc de Beaufort. Fontainel)Ieau, 19 octobre 
1661. 

V. 21 



322 HISTOIRE I) K LA MARINE FRANÇAISE 

ses affaires comme à moitié désespérées (I). " — « Lors- 
qu'on m'en parle, ajoute le grand maître de la naviga- 
tion (2), je réponds des épaules, puisque vous estes caché 
de moy comme des autres. " Et Nuchèze finira par con- 
fesser à l'intendant Colbert de Terron » une partie de ses 
affaires, tout en avant bien de la peine à se descouvrir (3) . » 
Un chef d'escadre, voisin de campagne de Fouquet, Du 
Quesne, est contraint à de pénibles explications pour 
n'avoir pas incorporé à sa division navale les navires du 
surintendant (A). Le capitaine de vaisseau Guinant, 
l'homme de main de Fouquet, rachète son erreur ou sa 
faute par l'offre de retourner contre l'Angleterre le blocus 
qu'il devait diriger contre la France (5). Le général des 
galères et le vice-roi d'Amérique, deux prête-noms de Fou- 
quet, sont disgraciés (6). Sa grande amie, la marquise 
d'Assérac, restée frondeuse, "prendra sous sa protection» 
les matelots bretons qui se mettront « sur le pied de 
rebelles (T). » Et l'ingénieur d'Aigremont, le constructeur 
de la forteresse de Belle-Isle, trahira. Il guidera en 1674 
l'escadre hollandaise qui infestera les côtes de Bretagne, 



(1) Lettres de Colbert. 14 et 26 octobre, 9 et 24 novembre. 

(2) Lettre de César de Vendôme. 31 octobre (Archives de Nuchèze : 
Cb. DE ChergÉ, p. 30-32. — A. Jai., Abraham Du Quesne, t. I, p. 238. — 
B. IS , Nouv. acq. franc. 4968, fol 328 et suiv.). 

(3) Colbert de Terron à Colbert. Brouage, 30 octobre; La Rochelle, 
24 novembre (B. N., Mélanges Colbert 103, fol. 313, 328). 

(4) Lettre d'Abraham Du Quesne. Février 1662 (B. N., Mélanges Colbert 
107 bis, fol. 1155). 

(5) Colbert à Colbert de Terron. 29 mars 1666 (Lettres de Coi.hebt, t. HL 

(6) Le 5 octobre 1661, Feuquières remettait sa démission (G. M.\rcel, 
p. 8). — Dès le 16 août, un arrêt du Conseil d'État, en révoquant les con- 
cessions faites des terres et pays de l'Amérique et de lAfrique, semblait 
atteindre le marquis de Feuquières comme vice-roi d'Amérique (H. H.4n- 
RISSE, Sotes pour servir à l'histoire, à la bibliographie et à la cartographie 
de la Nouvelle-France. Paris, 1872, in-8°, p. 103). 

(7) Lettre de l'intendant de ÏNarp. Saint-Malo, l''^ février 1673 (B. IN., 
Mélanges Colbert 163, fol. 182). 



COLBERT 3-23 



fera une descente à Belle-Isle et préparera sourdement en 
Cornouallles 1 insurrection des Bonnets ronges (1). 

Ainsi, à la lumière de ces faits nouveaux, à l'attitude 
suspecte des éventuels complices, les ténébreuses machi- 
nations de Fouquel apparaissent comme tout autre chose 
que le « fantôme " d'une cabale : elles étaient pour l'État 
un danjjer latent. L'instruction ne le mit point en évidence, 
malgré la durée interminable des interrogatoires, malgré 
la diligence des affidés de Colbert. Écartant le crime de lèse- 
majesté, sous le prétexte que le projet de révolte n'avait 
reçu aucun commencement d'exécution, le rapporteur 
d'Ormesson ne retint que le chef de péculat, et la Chambre 
ne prononça que le bannissement. Mais Louis XIV commua 
la peine en l'aggravant. 11 frappa le condamné d'une réclu- 
sion terrible, qui le retranchait du monde des vivants; il le 
mit en chartre privée sans fenêtre sur le dehoi's. Dans 
l'àme du jeune monarque, la guerre civile avait imprimé 
un tel sentiment d'horreur qu'il voulait à tout prix en con- 
jurer le retour : car le vrai crime du surintendant, pour 
Louis XIV, c'était d'avoir u voulu bouleverser l'État. " 

On sait combien l'opinion en France est émotive et com- 
bien elle se passionne pour l'infortune. Joignez que, de 
phvsique agréable, Fouquet avait de la galanterie; Col- 
bert était de glace, " le Nord, " disait la spirituelle 
Mme de Sévigné; il n'en fallut pas davantage pour 
ameuter pour l'un et contre l'autre la Cour et la ville. Si 
bien que la généreuse indignation de Mme de Sévigné, des 
légendes attendrissantes sur le prisonnier mystérieux de 
Pignerol et de l'île Sainte-Marguerite, la compassion de 
quelques gens de plume ont prêté au surintendant Fou- 
quet une fausse auréole de martyr, à Colbert et Louis XIV 
une vague allure de tortionnaires. 

(1) Arthur de La Bordkhie, la Révolte du papier timbré advenu en Bre- 
tarjne en 16 75. Saint-Brieuc, 1884, in-S", p. 93. 



3-.>i HISTOIRE DE I.A MARINE FRANÇAISE 

A. celle fantasmagorie, 1 hisloire ne peut s'arrêter. 
Nymphes de Vaux, séchez vos larmes. Gardez les vôtres, 
belle marquise, pour de plus nobles causes, pour celle par 
exemple de vos pauvres paysans de Bretagne que ron 
pend. Et vous, crédules partisans d'une légende, n ajoutez 
point au châtiment le poids d'un masque de fer que le 
condamné ne porta jamais. Laissez passer la jtislice de 
Louis XIV. Elle ne fut point exclusive de pitié. L'homme 
qu'elle mit hors d'état de nuire, n'était point seulement un 
prévaricateur, c'était un insurgé. Avec lui, s'évanouit le 
spectre de la ?>onde. Ce fut le premier service rendu par 
Colbert à l'État. Et voici le second qui est le corollaire du 
premier. 



III 

LOUIS XIV ET LA MARINE (i) 

ïlien ne met plus en relief le péril du plan de Fouquet 
que la faiblesse de la marine royale. La fâcheuse leçon du 
règne précédent, où 1 Etat avait du mendier une escadre 
anglaise et une escadre hollandaise pour réduire en 1625 
des sujets rebelles (2j, avait été complètement oubliée. La 
marine de guerre était à l'agonie : l'inventaire, qui en fut 
dressé en IG61, était un uécrologc de vaisseaux coulés bas 
dans les ports ou bons à rompre, à vendre et à servir de 



(l) Dans le petit volume que j'ai fait paraître récemment sur Colbert 
(Paris, Pion, 1919, in-12), ce chapitre portait comme titre : L'indifférence 
(le Louis XIV pour la marine. Ce titre, je ne le maintiens pas, parce que 
les sentiments du roi furent complexes. Si le roi s'abstint par exemple 
d'apporter à ses marins, comme il le faisait pour ses soldats, le réconfort 
de sa présence, il n'était insensible ni à leurs succès, ni à leurs déboires. 
Mais les critiques incessantes de Du Quesne l'indisposirent (cf. p. 331) 
autant que les premiers échecs d'une marine improvisée. 

.'2) Cf .wprà, t. IV, p. 432. 



COLBEHT 325 

brùlols (l). « Depuis dix ans, écrivait Golberl, l'on 
n'avait jamais vu en mer plus de deux ou trois vaisseaux 
de guerre François; tous les magasins de guerre étaient 
entièrement dénués; tous les vaisseaux réduits à vinjjt, 
— plusieurs niesme hors d'estat de servir, — toute la 
chiourme à huit ou neuf cens forçats, la pluspart malades 
et affoiblis; six meschans corps de galères; enfin cette 
nature d affaires en laquelle réside la meilleure partie de 
la gloire du prince et le respect de son nom dans les pays 
eslrangers, réduite au plus pitoyable estât que l'on puisse 
imaginer. ■» 

Pas de flotte! Pas de budget! Trois cent douze mille 
cent quatre-vingt-une livres en 1G5() au lieu des cinq mil- 
lions consacrés à la marine dix ans auparavant (2i. Et le 
Suisse Georges Pelissari, trésorier général de la marine, 
M chicane jusqu'au mourir pour voler le Roi (3). " 

Pas de marins! Six mille ont pris du service à l'étranger. 
Les autres?... Le chef d'escadre d'Alméras s'est fait cava- 
lier : (i Ce n'estoit pas luy qui avoit quitté la marine; la 
marine l'avoit quitté, luy; et personne n'ignore, disait-il, 
que le désordre des guerres civilles a supprimé la marine 
en France. Qui est celuv de toute la marine qui n'a pas 
interrompu le service plus qu'Aimeras. Depuis 1648 
jusques IGGO, personne n'a esté à la mer trois fois. Du 
Quesne a esté douze années sans aller à la mer (4). » 



{^ij Sur dix-huit vaisseaux, deux datent de 1640, deux de 1645 et sept 
de 1646 {Lettres de Golbert, t III, 2 p., p. 699). — " Estât des vais- 
■seaux et tlustes appartenant au Roy , vaisseaux inutilz, 2; vaisseaux vieux 
et hors de service qui ne peuvent plus servir qu'à rompre pour en avoir le 
fer, 3; vaisseaux de service, 6, la Sainte-Anne, ne vaut pas son i-adouh. » 
Toulon, 3 mai 1661 (Archives Nat , Marine B*I, fol. 48). 

(2) P. ClÉ.ment, Histoire de Colhert, 2* éd., t. I, p. 403. 

(3) César de Vendôme au vice-amiral de JNuchèzc, 12 juillet 1661 (A. JiL, 
Abraham Du Quesne, t. I, p. 231. 

(4) Observations sur le règlement de la marine de 1647, par G. d'Ai.mk- 
EAS (Archives Nat., Marine R-8, fol. 3 v°). 



326 HISTOIRE DE LA MARINK FRANÇAISE 

E» pourtant, « la France a veu depuis trente années que 
les plus grandes conquestes qu'elle a falotes pendant ces 
dernières guerres, ce a esté par les forces maritimes : et 
quand on les a négligées, la perte des dittes conquestes 
s est cnsulvye (1). » Mais qui est en état de le comprendre 
et « d'effacer cette tache qui ternit en quelque manière le 
lustre de notre histoire, la honte que le premier empire 
du monde ayt esté si longtemps le plus foible de tous sur 
la mer (2), » Quel homme est capable de « restablir un 
corps abattu dans une vigueur digne du nom francois? « 
Qui le mettra en mesure de « faire connaître que ceux qui 
offencent les grandz roys, ont toujours subjet de s'en 
repentir (3)? » Le grand maître de la navigation, César de 
Vendôme, a tout laissé péricliter; le secrétaire d'Etat qui 
expédie les affaires de la marine, Hugues de Lionne, ne 
s'occupe que des Affaires étrangères. 

A la marine, le salut viendra d'un modeste « membre 
du Conseil du grand maître de la navigation (ij, » d'un 
simple intendant des finances qu'une lettre de service 
accrédite près des officiers généraux et des ambassadeurs 
comme chargé de » prendre soin de toutes les affaires de 
la marine (5). » Coîbert, en 1(361, n'a point d'autres titres. 
Mais il a un passé. Il n'a pas, comme Richelieu, la bonne 
fortune d'appartenir à la marine par toutes les fibres de 
son être, d'avoir pour bisaïeul un vice-amiral, un capitaine 

(1) « liaisons principales pourquoy le Roy doibt avoir incessanment de 
ses vaisseaux en nier. « 15 novembre 1661 (Archives Nat., Marine B*.2, 
fol, 125). 

(2) Discours du maître des requêtes Charles Colrert aux Etats de Bre- 
tagne. 19 août 1665 (Dkppisg, Correspondance administrative sous le rèpie 
de Louis XIV, t. I, p. 486, note). 

(3) Testard de La Guette à Colbert. Toulon, 3 et 17 octobre 1662 
(Archives Nat., Marine B^3, fol. 38 et 57). 

(4) C'est le titre que porte Colbert en 1661 (A. Jal, Dictionnaire cri- 
tique, art. Colbert). 

(5) Circulaire du 31 décembre 1662 renouvelant ses ^oxwo'irî, (^Lettres de 
Coi.BF.nT, t. III, p. 28). 



COLBERT 3-27 

de vaisseau pour aïeul et pour père un armateur, d'être le 
neveu d'un chevalier de Malte en renom et le frère d'un 
voyageur qui a fondé une colonie au Maranhào (Ij. Non, 
Colbert est un terrien. Mais depuis une dizaine d'années, 
il s'est familiarisé avec les questions maritimes pour le 
compte de Mazarin ou du roi : il s est occupé d'armements 
au bénéfice du cardinal (2j , de constructions navales pour 
l'État. Son cousin, Colbert de Terron, intendant de la 
marine à Brouage, a parachevé cette initiation. Et voilà 
pourquoi Jean-Baptiste Colbert a percé à jour les plans 
ténébreux de Fouquet; voilà comment il est en mesure 
dès 1(559 de tracer déprogramme le son futur ministère de la 
marine : " Rétablir la gloire etl'honneur du royaume sur la 
mer, en remettant sur mer un nombre considérable de vais- 
seaux, en reprenant surtout les voyages de long cours (3). » 
Tout de suite, il se place sous le patronage moral de son 
maître : u Je ne faisois que fournir la carrière dans laquelle 
le cardinal de Richelieu était entré. De tout ce que le car- 
dinal de Richelieu avoit entrepris pour la gloire du 
royaume, il n'y avoit rien de plus important que la naviga- 
tion et le commerce (4). » Et malgré qu il ait une situation 
subalterne, qu'il ne soit point grand mailre de la naviga- 
tion comme le cardinal, mais simple conseiller du grand 
maître, Colbert prend sur les officiers de marine un tel 
ascendant qu'il craint d'offusquer un monarque décidé à 
gouverner par lui-même. «Ce m'est une morliffication très 
sensible que l'on me traitte avec cette manière soumise, » 



(1) Cf. supra, t. IV, p. 486. 

(2) Envoi de l'Hudson à Terre-Neuve, de la Vierqe en Levant, etc. 1656 
(B.N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 247). Mazarin écrit le 20 juin 1651 à 
Colbert : « Mes vaisseaux consistent à l'Anne, le Fort, le Berger, i Espé- 
rance et le Sainson. » 

(3) Mémoire du 1'^ octobre 1659. 

(4) Testament politi(iue de Jean-Baptiste Colbert. La Haye, 1693, 
in-i2, p. 185, 193. 



328 HISTOIRE UE l.A MARINE FRANÇAISE 

écrit-il au vice-amiral de Niichcze . Ij . Mais son ^ inquié- 
tude » d'exciter la jalousie du roi (2j est mal fondée (3). 



(i) Le 7 juillet 1662 (J. Delarbre, Tourville et la marine de son tenipx. 
JSoles, lettres et docuiiieiits (1642-1701^. Paris, 1889, in-8°, p. J5). 

(2) Colbcrt à Testaril de La Guette. 30 novembre 1662 (J . I»EtAnniiE, 

(3) Sur Colbert, intendant, puis ministre de la marine et des colonies, 
consulter : Sodeces : Archi\es nationales, Marine B-1 à 49, dépêclies 
concernant la marine (1662-1683): — ' B^5 à 43, réponses des inten- 
dants, etc.; — B*2 à 9, campagnes navales; — B^l à 15, dépêches concer- 
nant les galères; — G. 184-185, lettres et mémoires autographes de Col- 
bert. 

Archives Nationales, Colonies C^i, 0^62, C«l, Cl, C^H, CH, C^H, 
C'O-^l, G'O^, C'^; — Moreau de Saint-Méry, F326, F'164-168. 

Bibliothèque Nationale : Fonds Français 8025 à 8030, notes et mémoires 
autographes : 8031-8033, 8751-8752, etc.; Mélanges Colbert 111 à 176 bis, 
correspondances adressées au ministre ; — Cinq-cents Colbert li6 et .^03, 
dépêches concernant la marine ; — Nouv. acq. françaises 9342, 9390, etc. 
Copies faites par Marcry, archiviste de la Marine, de documents sur la 
Marine et les Colonies; — Nouv. acq. franc. 4967 à 4973, copies faites 
par A. Jal. historiographe de la Marine, de documents relatifs à la marine 
au temps de Du Quesne; — Fonds Clairambault 709, registre de dépêches, 
854, inventaire des papiers de Colbert sur la marine. 

Affaires Étrangères, 292, 298, 872, 874 à 876, 879, 881 à 885, corres- 
pondance. 

Rochefort, Archives de la marine, dépêches de Colbert publiées par 
L. Delavaud, Rochefort en 1672 et 1673 : correspondance de la Cour 
avec les intendants. Pons, 18S3, in-S", extrait du t. XI des Archives histo- 
riques de la Saintonqe et de l'Aunis. 

Lettres, instructions et mémoires de CoLnERï, publiés par Pierre ClÉmext. 
Paris, 1861-1882, 10 vol. in-S", et surtout les tomes III' : Marine et Ga- 
lères, et III- Colonies. — Correspondance administrative sous le règne de 
Louis XIV, recueillie par G.-B. Deppixg. Paris, 1850-1855, 4 vol. in-4" 
(Collection de documents inédits sur l'histoire de France). — Testament 
politique de Messire Jean Baptiste Colbert. La Haye, 1693, in-12. — Mé- 
moires de Colbert pour son hls dans la Collection des documents inédits 
sur l'histoire de France, Mélanges historiques, 1848, t. IV. 

Sandraz de CocRTiLZ, Vie de M. Colbert. Paris, 1695, in-S" (pamphlet). — 
Claude Perrault, Mémoires contenant beaucoup de particularités et d'anec- 
dotes intéressantes du ministère , de M. Colbert. Avignon, 1759, in-12. — 
Pierre Clément, Histoire de la vie et de l'administration de Colbert. Paris, 
1846, in-8''. — Pierre CLÉME^•T, Jlisloire de Colbert et de son administra- 
tion. Paris, 1874, 2 vol. in-8". — Alfred Nevmarr, Colbert et son temps. 
Paris, 1877, 2 vol. in-8'. — L. Cordier, les Coinpagnies a charte et la 
politique coloniale sous le ministère de Colbert. Paris, 1906, in-S". — 
Slewart L. MiMS, Colbert's West Jndia policy. New Haven, 1912, in-8''. 



COLRERT 329 

Louis Xn n éprouve j)as une prédilection marquée pour 
une arme dont le succès des ra])ord ne vient pas rehausser 
sa gloire (Ij, celte gloire, dit-il, dont u Tamour a les mêmes 
délicatesses, et si je iose dire, les mêmes timidités que 
les ()lus tendres passions (i . .. Son a aversion naturelle 
pour les profusions lointaines (3), » s'aggrave à chaque dé- 
boire nouveau, la perte de Djidjelli en 1664, la stérile 
campagne navale de 1666, la désastreuse expédition de 
Candie en 1669, sans .. luv faire perdre entièrement la 
pensée d'avoir des forces maritimes. » Colbert se sent si 
seul, si peu soutenu, qu'il écrira dans un accès de décou- 
ragement : u 11 vaudroit mieux abandonner tout à fait le 
dessein de la marine que de s'engager à des dépenses 
exorbitantes et s'exposer en mesme temps à la raillerie des 
estrangers, qui se mocquent de ce que nous emplovons si 
inutillement des sommes immenses. D'Angleterre, Ion 
nous traicte comme des ridicules et des gens incapables des 
affaires de la mer (4). v Et quand, peu d'années après, 
Colbert aura transformé les railleurs en envieux, le roi 
écrira en 1671 à son ministre : u Si la marine ne vous con- 
vient pas, si vous ne l'avez pas à votre mode, si vous aime- 
riez mieux autre chose, parlez (5). » 

Colbert avait parlé. Quatre ans auparavant, se sachant des 
«ennemis en grand nombre (6), » il avait demandé à être 
relevé d'une tache qui n'était point officiellement la sienne. 

(Ij « Sa Majesté tesiiioijjne estre fort dégoustée des affaires de la ma- 
rine. .. Colbert a» vice-amiral de Auehèze. 7 juillet 1662 (Lettres fie Coi- 

BEBT, t. III, p. 5). 

(2) Mémoires rie Louis XIV (1806), t. l, p. 12. 

(^3) Reiazione di Francia di Giovanni Morosim. 28 octobre 1671 (Nicolo 
Barozzi et Guglielmo Berchet, Le relazioni de<fli Stati europei lettc al 
tenaio defjli amlyasciatori Veiieti, Série II, vol. lil, Francia, p. 2J5). 

(4) Colbert à Testard de La Guette. 15 septembre 1662 (J . Delarbre, 
Tourville et la marine de son temps, p. 17), 

(5) Louis XIV à Colbert. 23 avril 1671 ( Letties de Colbkrt, t. VII. 
p. 53). 

(6) Testament polii^i,/ue do Messire Jean Baptiste Goi.berï, p. 187. 



330 HISTOIRE DE LA M A Kl NE FRANÇAISE 

M Affaires de la marine, économie des vaisseaux, corres- 
pondance avec les consuls, conservation et augmentation 
des colonies françoises, direction des Compagnies des 
Indes » étaient alors du ressort d'Hugues de Lionne. Mais 
Hugues de Lionne s'était défendu d'enlever à un collègue, 
qui s'y était » acquis une grande facilité par une longue 
expérience, " le soin de rédiger les dépêches maritimes : il 
se bornait à en assurer les expéditions il), jusqu'au jour 
où Colbert devint titulaire, le 7 mars IGOi), du départe- 
ment de la marine (2). 

Dans les Mémoires de Louis XIV, si précis pour les opé- 
rations militaires, il n'est question que d'une seule cam- 
pagne navale, celle de IG60. Et encore pourquoi? Parce 
que le roi veut se justilier du grief allégué par les Hollan- 
dais, ses alliés, d'avoir à leur dam ménagé sa flotte. Un 
autre fait témoigne de l'indifférence royale pour les choses 
de la mer. Dix-huit ans après avoir pris en mains le pou- 
voir, le roi-guerrier n'avait encore vu aucun de ses vais- 
seaux. Depuis les tristes jours de la Fronde où il était entré 
tout enfant à Bordeaux à la tête des débris de la flotte 
royale, Louis XIV n'avait en effet pris contact avec la ma- 
rine de guerre que pour en constater la ruine en 16G0 et 
casser aux gages des galères branlantes de vétusté (3). 

Il en comprime les crédits et les ramène de dix millions, 

(1) Il en résultait un véritable imbroglio administratif : « Ledit sieur 
Colbert, déclarait le règlement du il mai 1667, fera les mémoires des 
ordres à expédier, les lira en présence de Sa Majesté et, après les avoir lus, 
les remettra audit sieur de Lionne pour en dresser les expéditions. Après 
que ledit sieur de Lionne les aura faites, il les enverra toutes à cachet 
volant audit sieur Colbert, y joignant des lettres de sa main pour ceux aux- 
quels les lettres s'adresseront. Colbert les accompagnera d'une de ses 
lettres. » (Archives Nat., Marine B-8, fol. 27. — - Lettres de Colbkrt, 
t. III, p. 91). 

(2) Lettres de Coi.bkrt, t. III, p. 104. 

(3) Louis XIV, ayant « par son Ordonnance du XIl^ du présent mois 
cassé et supprimé le corps des gallaires, » ne conserve que huit d'entre 
elles. Toulon, 18 février 1660 (Guerre, Archives his^riques 161, p. 211). 



COLUERT 331 



en 1070, à quatre, eu 1(375 (I), somme infime pour payer 
la gloire qu'Abraham Du Quesne jetait enfin sur les fleurs 
de lis. Mais Du Quesne, par ses critiques et « difficultés 
Infinies, " en signalant sans cesse une » grande igno- 
rance dans la marine, faisait beaucoup de peine au 
Roi » (2) et ne servait pas une cause dont se désintéressait 
l'opinion. Par un fâcheux paradoxe, un pays que baignent 
[juatre mers, un pays qui a des fenêtres ouvertes de toutes 
parts sur les océans, ignore les questions maritimes. Pour 
îduquer l'opinion, la Restauration imagina de créer au 
Louvre, comme leçon de choses, un musée de marine. 
Pour éduquer Louis XIV, Colbert avait fait mieux encore. 
Comme le roi n'allait point à la marine, la marine vint à 
lui et non pas seulement sous la forme des vues ou u ta- 
bleaux de l'armée navale " du peintre La Rose (3). Le mi- 
nistre qui avait tiré du sol comme par enchantement un 
palais des mille et une nuits, improvisa au milieu des terres 

(1) Hudgcts de la iiiarine au temps de Colbert : 
I6(i7. Comptes arrêtés à 10225 361, plus les fortitications 820 583 1. 
(Archives Nat., Marine B*l, fol. 311 y"). 



1670. 


Prévisions 


pour la marine : 


; 10 000 000. 


Dépenses 


: 11703 425. 




— 


pour les galères : 


2 000 000. 


— 


1 693 449, 


1671. 


— 


— marine : 


9 000 000. 


— 


10 556 154. 




— 


— galères : 


1 700 000. 


— 


1 875 155. 


1673. 


— 


— marine : 


7 500 000. 


— 


9 700 854. 




— 


— galères : 


1 500 000. 


— 


1 761 326. 


1675. 


— 


— marine : 


4 000 000. 


— 


7 934 318. 




— 


— galères : 


2 000 000. 


— 


2 226 428. 



(Carnets de Louis XIV à la Bibliothèque Nationale, Franc. 6763-6782; 
el B. N., Nouv. acq. fr. 4972, toi. 1, 20, 36, 108). 

1681 : 4 634 186 1. 8 s. 

f « Balance de.s fonds et des remises faites pour la marine en 1681 n , 
signée de Louis XIV le 29 janvier 1682 : Bibliothèque du service hydro- 
graphique, ms. 126, fol. 123). 

(2) Colbert à Du Quesne, 9 mars 1677 et 8 mai 1678 (A. Jal, t. II, 
p. 296 et 319). 

(3) De Jean-Baptiste de La Rose, Mignard se plaisait à louer « le grand 
talent pour les marines. » — En 1668, une de ces marines fut envoyée de 
louion au roi (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 534. — A. Jal, Uic- 
liontiaire critique de biographie et d'histoire, p. 740). 



332 HISTOIRE DE LA MAhlNK FRANÇAISE 

une Petite Venise avec Grand Canal et canaux, où deux 
gondoles étincelantes de dorures offertes par le doge et 
montées de harcaiuoli de l'Adriatique aidaient à la couleur 
locale (1). Tel, dans le lac de Nenii, 1 empereur Tibère 
avait des trirèmes de plaisance qu'on aperçoit encore à 
travers les ondes transparentes du Miroir de Diane, tel, 
Louis XIV eut à Versailles une Hotte en miniature. 
Dès'l6G9, des embarcations mandées de Rouen par le duc 
de Beaufort et une chaloupe venue de Biscaie, se rangent 
dans le Grand Canal derrière une galiotte du Havre (2) 
armée de trente-deux canons minuscules (3). 

La Petite Venise devient un musée naval, où les tvpes 
les plus divers se donnent rendez-vous, où la sveltesse de 
Tart levantin se marie à la robustesse des constructions du 
Ponant. Les felouques napolitaines et provençales, les 
gondoles, les piotes » à la mode de Venise. » les yoles 4) 
contrastent avec les lourds heus de Hollande et les cha- 
loupes dunkerquoises. Deux yachts construits en Angle- 
terre par Maître Deane, « le plus habile homme qu'il y eût 
au monde (5), » et qu'une mission de peintres et de sculp- 

(1) Sur la Petite Venise et la Hotte du Grand Canal, voyez : Just Fen'.ne- 
BRESQrE, la Petite Venise, histoire d'une corporation nautique. Paris, 
1899, in-8". — J. Fes:«ebresqce, Versailles royal. Paris, 1910, in-8", p. 1 
et 52 : « La petite Venise » et « la flottille du Canal. » — P. de Aoluac, 
la Flottille de Louis XIV au Grand Canal de Versailles, dans le Corres- 
pondant du 25 mai 1900. — P. de Noluac, la Création de Versailles. Ver- 
sailles, 1901, in-fol.,p. 155. — P. de NoLu.^c, Histoire du château de Ver- 
sailles. Paris, 1911, in-4°, t. I, p. 189. — Jules Gciffrey, Comptes des 
bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV, t. I, p. 339. 

(2) Colbert à Dumas, commissaire au Havre, \iS69 (Alphonse Martin, 
la Marine militaire au Havre. Dix-septième-dix-huitième siècle. Fécamp, 
-1899, in-S"). 

(3) Sculptées en 1670 par Gaspard Marsv : la galiotte elle-même avait 
été Ornée de sculptures par Mazeline. 

(4) Archives >"at., Marine B^31, fol. 196, 199 — Bibliothèque du mi- 
nistère de la Marine, ms. 342 (G. 187), fol. 14, 15. 

(5) Ces « iacks « de 15 mètres de long et un mètre de tirant d'eau, dont 
les sculptures avaient été préalablement soumises au roi, furent amenés par 
Deane au Havre et remontant la Seine jusqu'à Marlv, furent trainés de là à 



COLBKKT 33S 

leurs a été décorer oulrc-mer d'après les dessins de Le 
Brun ' l), rivalisent avec la Grande Galère du Marseillais 
Chaberl et avec le Grand Vaisseau du marquis deLangeron, 
cjui bat pavillon royal et porte fanal de commandement. 
Car la flottille de Versailles, — on peut s en assurer par les 
Dfravures de Pérelle, — a, comme la grande flotte, des 
équipages en justaucorps uniformes, commandés par u le 
capitaine des vaisseaux " Consolin, et des forçats barba- 
resques aux ordres d'un comité et d'un sous-comite, en 
tout deux cent soixante bommes i:2). 

Là, en IG73, l'ingénieur Massiac de Sainte-Colombe sera 
invité à expérimenter, avec le seul secours d'une u façon de 
:abestan qui faisait mouvoir des roues posées sur les costés 
Ju bastiment, " noire premier navire à aubes ( 3 . Là, en 
1081, le ÎSapolitain Biagio Pangallo. u Maître Biaise, " 
îxhibera une frégate qui voguera par vent frais et huniers 
léferlés sur le Grand Canal fi) et dont le gabarit sera 
»do[)té pour nos vaisseaux de ligne (5) comme un Modèle, 
î'est le nom qui lui est donné dans les comptes des bâti- 
ments (6). Là sera institué entre les char[)entiers de marine 
in concours dont Tourville et Du Quesne formeront le 



^'cisailles en 1675 (Archives >sat.. Marine R-30, fol. 209 v'\ — Lettres de 
JoLiiKiiT, t. IH, p. 535; t. V, p. 323). 

(1) Colhert à Le Brun. 3 mais et 30 avril 1675 {Xonrcllcs arcliivc^ de 
'art français, 3' série, î. V, p. 170). 

(2) Archives Nat., 04792. 

(3) Colbert à Colbert de Terron. 9 mars 1673 : " Mémoire douiu' par 
11. le vice-ainiral pour des machines proposées par le sieur de Saintt^- 
iolombe, pour en parler au roi. » (B. ]N., Nouv. acq. franc. 9480, fol. 18). 
— Poinlis à Seifjnelav. 4 juin 1687 [Ibidem, fol. 21). 

(4) Parmi les navires armés contre Alger figure une « petitte frégatte de 
55 tonneaux que M. le chevalier de Tourville a fait bâtir par un charpen- 
ier italien M-nitrc Biaise,... l'Ardaute, du mesme gabari que celle qui est 
i Versaillc, qui est aussi de l'ouvrage de ce Maître Biaise. » Brodeau à 
^abart de Viliermont. Brest, 23 février 1682 (B. N., Franc. 22799, fol. 86). 

(5) Tourville à (Colbert. 6 et 15 août, 17 septembre 1680 (J. Delarbr?;, 
Tourville et la marine île son temps, p. 290). 

(6) ,1. Fk.nnkbrksque, la Petite Venise, p. 49. 



334 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

jury (1). Là enfin, le sculpteur Pugel, le décorateur de notre 
flotte du Levant, proposera d'érij^er sur le Grand Canal un 
Apollon gigantesque dont les jambes écartées eussent laissé 
passer la flottille (2) : Cependant que le fils d'un ingénieur 
napolitain, Philippe Caffiéri, reproduit pour le Grand Vais- 
seau les poulaines, bouteilles, cariatides et dieu-conduits 
qu'il a conçus pour nos vaisseaux de ligne (3). 

Car dans la flottille, châteaux d'arrière finement ciselés, 
galeries à cariatides, artillerie minuscule, tout est la mi- 
niature Il des différentes espèces de bastimens dont on se 
sert à la mer (4)." jjorsqu'en descendant du Tapis vert, 
on aperçoit le pavillon rouge fleurdelisé, les girouettes en 
toile qui ondulent au vent, les tendelets de brocart bleu 
ou de velours rouge des brigantins et des berges, les 
flammes, les cornettes, les matelots en justaucorps, les 
gondollei's en veste de brocart cramoisi, on se croirait sur 
les bords de la mer plutôt qu'à Versailles (5). C'est la seule 
façon pour le ministre de donner au roi « une légère idée 
de la magnificence de la marine (6). " 

Hanté du désir de montrer à Louis XIV les progrès réa- 
lisés, Colbert avait imaginé de lui offrir comme spectacle 
la construction accélérée d'une frégate ou d'une galère. Ja- 
dis, les Vénitiens avaient bâti une galère en vingt-quatre 



(1) J.-A. Le Roi, Travaux hydrauliques sous Louis XIV. Versailles, 
1865, in-8°, année 1681. 

(2) Philippe AuQUiER, Pierre Puget. Paris, 1904, in-8°. 

(3) Jules GuiFFREY, les Caffiéri. Paris, 1877, in-8°, p. 464. — Les des- 
sins de marine de Caftiéri sont à la Bibliothèque du ministère de la marine, 
ms. 342 (G. 187); aux Archives Nationales, Marine D'56, 63, 65; au 
musée de la Marine au Louvre, etc. 

(4) Colbert à Brodart en lui demandant une galère en miniature pour 
Versailles. 15 mai 1681 (Lettres de Colbert, t. III, 2' partie, p. 208). 

(5) FÉLiBiEN, Description soinmaire des châteaux de Versailles. 1674, 
in-8°. 

(6) Colbert cherchait en vain « la première occasion de faire paroistre 
un vaisseau devant ses yeux. » Colbert à de Seuil. 21 décembre 1678 
(Lettres de Colbert, t. III, 2* partie, p. 139). 



COLBERT 335 

heures en présence de Henri III, et les gens de Saardam se 
disaient en mesure de lancer un vaisseau par jour. Dans un 
concours de vitesse entre les ports, Rochefort réussit à mon- 
ter une frégate en trente heures, Brest en vingt-deux, et 
Marseille en sept (1). Sur une galère mise en chantier à six 
heures et demie du matin à Marseille, Seignelay et le ma- 
réchal de Vivonne s'embarquaient à cinq heures du soir 
pour se rendre au château d'If (2j. Les répétitions se succé- 
dèrent d'année en année. Dix ans, le ministre annonça dans 
les ports Tauguste visite; il avait combiné un uniforme 
tricolore, bleu, blanc et rouge, aux couleurs de nos ban- 
nières de marine (3 , pour les marins appelés à l'honneur 
de manœuvrer devant le monarque (4); on recruterait les 
soldats de marine <» les mieux faits et les plus grands " aux 
quels on laisserait » venir une grosse barbe, cela servant 
beaucoup à parer un soldat. » 

En juillet 1680 enfin, l'épreuve tant souhaitée j)ar Col- 
bert et tant remise par le roi, la simple « occasion de faire 
paroistre un vaisseau devant ses yeux, » eut lieu, et encore 
de façon accidentelle, à Dunkerque. Colbert saisit l'instant 
où Louis XIY venait inspecter les fortifications de Yauban, 
pour lui présenter un vaisseau de ligne. Ce fut au cheva- 
lier Henri Cauchon de Lhérv qu'échut l'honneur d initier 
le monarque aux choses de la mer par la visite, ^ de toutes 

(1) Sur la frégate bâtie en sept heures, cf. Arehises Nat., Marine B'32. 
fol. 389 et aussi 118, 212 et 385. — Colbert à Brodart, intendant des ga- 
lères à Marseille. 26 août et 26 décembre 1678; — Colbert à Levasseur, 
contrôleur à Brest. 17 juillet 1679; — Seignelay à Valbellc, 27 juillet 
(Lettres de Colbebt, t. III, 2* partie, p. 115, 121, 162). 

(2) Gazette de France, 11 novembre 1679. 

(3) I^a frégate la Charité avait « une bannière d'étamine rouge, blanche 
et bleue » en 1647 (A. Jal, Abraham Du Qiiesne, t. I, p. 165, note). 

(4) Camisole rouge, pantalon et bonnet bleus, écharpe blanche pour les 
matelots avec galon d'argent pour leurs bas-ofHciers ; justaucorps bleu, 
chausses rouges et plumet blanc pour les ofticiers. Colbert à de Seuil. 
21 décembre 1678. 10 janvier et 11 mars 1679 (/,e«/es </e Colbert, t. III, 
2' partie, p. 139, 141, 147). 



336 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

manières» de l'Entreprenant (1). Colbert avait été à la peine; 
il fut à la gloire (2). Pour la Cour, le spectacle d'un branle- 
Las fut une révélation : 

a 11 est impossible d'antandre tous les applaudissements 
que le Roy et les courtisans doneulaus merveilles qu'on voit 
icvdela marine. Sans vous en faire un compliment en parti- 
culier, Sa Majesté fut hier près de deux heures sur le vais- 
seau du chevalier de Léry, ne pouvant se lasser d'en admi- 
rer la beauté et la magnificence... Les soldats firent l'exer- 
cice avec la mesme justesse que les mousquetaires du Roy; 
et pourles matelots, la légèreté et la vitesse avec laquelle ils 
montèrent et descendirent plusieurs fois du plus haut des 
verges et des mats du vaisseau, servit de spectacle aussy di- 
vertissant pour toute la Cour qu'il étoit extraordinaire et 
nouveau (3). " 

Surpris et charmé, Loui? XIV avouait : <i J'entendray 
bien mieux présentement les lettres de marine que je ne 
faisois. Je n'ai jamais vu d'hommes si bien faits que 
le sont les soldats et les matelots. Si je vois jamais beau- 
coup de mes vaisseaux ensemble, ils me feront grand 
plaisir (4). » Ce plaisir, il l'évita. 

(1) L'E)itreprcnant avait un eapitMino, un capitaine en btcond, quatre 
lieutenants, quatre enseignes, Itt garcles-niarincs, 68 oflicicrs mariniers, 
182 matelots et 100 soldats. 

(2) Journal du voyaqe du Roy en Flandre, avec une relation de ce qui 
s'est passé sur le vaisseau l'Entreprenant et au combat des deux frégates à 
la rade de Dunkerque. Paris, 7 août 1(580, in-32. — Relation de ce qui 
s'est passé sur le vaisseau l'Entreprenant, et le combat des deux frégates en 
présence de leurs Majestés, à la rade de Dunkerque, avec la suite du 
journal du voyaqe du Roy. Paris, 1689, in-32 : réimprimé par Quarré-Rey- 
bourbon. Lille, 1883, in-8° — Emile Manckl, l'Arsenal de la marine et 
les chefs maritinu's a Dunkerque (1662-1899). Dunkerque, 1901, in-8", 
p. 69. — B. N., Clairambault 290, fol. 84. 

(3) Colbert de Maulevrier à Colbert. 27 juillet 1680 (B. N., Mélanges 
Colbert 135, fol. 443). — Kiffaut de Château-Guillaume à l'abbé Bernon 
(B. N., Clairambault 299, fol. 84 : A. Jai,, t. II, p. 377). 

, (4) Louis XIV à Colbert, Î9 juillet (Pierre Clément, Histoire de Col- 
bert, t. II, p. 415. — E. Ma>«:ki., p 72). 



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POIPE 1) l > VAISSKAI DF. LOI IS XIV 



COLIÎERT 337 

Car sa fugitive impression n'aura pas de lendemain! 
Désolé de rester incompris, tout en étant comblé d'hon- 
neurs, (i Colbert mourra de chagrin après avoir rendu les 
plus grands services au Rov. Seignelay, plusieurs fois, sera 
sur le point de quitter sa charge à cause des chagrins qu'il 
y recevait : » en vertu de quoi, l'intendant général d'Usson 
de Bonrepaus refusa de leur succéder (I) comme ministre 
d'une marine qui connut sous eux l'apogée et qui, eux 
disparus, tombera de chute en chute. 

Colbert? des caricatures le représentent sous les traits 
d'un avare qui compte ses écus, taadis que la mort aux 
orbites vides se penche sur lui. Telle est pourtant la pro- 
bité et l'esprit d'ordre du petit-fils des drapiers que le roi 
a étendu « le département de sa charge» à des attributions 
qui seraient aujourd'hui du ressort d'une demi-douzaine 
de ministères : le contrôle général des finances, la surin- 
tendance des bâtiments, des arts et des manufactures, la 
bibliothèque royale, " la Maison du Roy, Paris, l'Isle de 
France et le gouvernement d'Orléans, les affaires générales 
du clergé, le restablissement des haras, la marine, les 
galères, le commerce, les consulats, les Compagnies des 
Indes Orientales et Occidentales et le pays de leur 
concession (2). » 

Si diverses soient-elles, toutes les charges assumées par 
Colbert, dans une harmonieuse cohésion, se prêtent un 
mutuel concours pour répandre dans le monde le rayonne- 
ment du Grand Règne. Le contrôleur des finances ouvre ses 
coffres au » chef perpétuel » des compagnies de navigation 
qui assure des débouchés aux produits du surintendant des 
arts et manufactures. Le surintendant des arts et manu- 



(1) D. îSeuville, les Etablissements scientijitfues de l'ancienne marine. 
Paris, 1882, in-S», p. 102 note. — J\eymarck, t. II, p. V53. 

(2) ■< Instruction pour mon fils pour bien faire la première commission 
de ma charge. >> 1671 (Lettres de Colbert, t. III, 2* p., p. 46). 



338 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

factures crée une école de drogmans, « les Jeunes de 
langue, » en vue des consulats dont il a également la 
charge, il met à la disposition du ministre de la marine 
des ingénieurs et des architectes en renom povir la cons- 
truction des arsenaux, des astronomes et des savants, des 
peintres et des sculpteurs pour le décor de vaisseaux dont 
la sobre élégance fera sensation dans le monde. Comme 
garde de la Bibliothèque royale il héberge la commission 
qui réforme les longitudes et donnera une base sûre à la 
navigation. Ainsi l'œuvre de notre premier ministre de la 
marine a avitrement de plénitude que celle du premier 
grand maître de la navigation. 8i la conception de notre 
empire colonial est de Richelieu, son assiette date de Gol- 
bert. C'est à lui que dans tous les domaines, administratif, 
militaire, scientifique, législatif, la marine devra son statut 
fondamental. 

Avec l'ampleur des résultats, contraste l'économie des 
moyens. Jamais ministre de la marine n'eut moins d'auxi- 
liaires : un secrétaire général (1), sept ou huit commis (2), 
voilà toute l'administration centrale du temps. C'est que le 
ministre rédige tout lui-même. 

Courbé sur sa lourde tâche, Colberl s'exténue : « Il pile 
du soufre (3;. " Un mauvais estomac, des insomnies fré- 
quentes, des accès de fièvre qu il combat par le quinquina, 
des accès goutteux et tout le cortège des misères inhérentes 
au surmenage le condamnent à un régime sévère : « Un 
seul poulet à disneravec du potage, le soir et le matin, un 
morceau de pain avec du bouillon, » tel est le sobre menu 



(1) Le Foin, qui succéda en 1670 à Louis Malharel. 

(2) Desniarets tils, Clairambault, Roze de Coye, Bessard, Charles Per- 
rault, de Matucières et de La Grange en 1670 (A. Jal, Abraham Du Quesne, 
t. 1, p. 584, n. 2.) — Lagarde, autre couiniis, avait parfois la signature des 
dépêches en l'absence du ministre (Lettres de Coliîkbt, t. III, p. 508.) 

(3) Disait un bel esprit, le commandeur de Jars (Journal d'Olivier 
Lekèvre d'Oumesson, t. II, p. 495). 



COLBERT 339 

que se fixe ce rude travailleur (L), en un temps de ^vos 
mangeurs où « les dames de la Cour sentent la soupe cl le 
rayoïit et ont bu à neuf heures du matin cinq ou six sortes 
de vin (2). " Courtoisement, Louis XIV marque sa sollici- 
tude à son précieux auxiliaire : u Vostre santé m'est néces- 
saire ; je veux que vous la conserviez et que vous croies que 
c'est la confiance et l'amitié que j'ai en vous et pour vous 
qui me font parler comme je fais. " 

... Et aussi l'intérêt. Car il n'est pas de ministre plus 
dévoué, témoin le magnifique portrait de Colbert par un 
étranger : u Cette multitude de fonctions exercées avec 
l'exactitude dont il assaisonne ce qu'il fait, l'expose à une 
foule prodigieuse de gens qu'il est besoin d'escouter. Il 
s'en dépesche par des audiences réglées qu'il donne plu- 
sieurs fois la semaine avec beaucoup de patience, de modé- 
ration et d expérience, agissant à l'esgard de tous d'une 
manière telle qu'on voit aisément qu'il cherche bien moins 
k se faire des créatures et des amis qu'à faire le profit et 
l'avantage de son maistre (3). " 

Après l'audience, la méthode de travail du ministre n'a 
rien qui allège le poids de ses occupations. Après avoir lu 
et relu toutes les dépèches, il les annote en marge; il cor- 
rige les réponses; il en fait d'amples extraits pour les sou- 
mettre au roi chaque vendredi. Par celte répétition, on 
;'im[)rime fortement dans l'esprit toutes les matières qu'on 
ioit traiter, expliquait-il à son fils en le mettant au courant 
lu métier (-4). 



(1) Colbert à Colbert de Croissy. 19 novembre 1672 (Lettres ue Colrhht, 
. III, p. 479). 

(2) Journal... D'OnMKssoN, t. II, p. 495. 

(3) Relation de la conduite présente de la Cour de France, par un Sei- 
;neur romain de la suite de S. E. Mgr le cardinal Flavio Chigi. I(i65, dans 
hMBKR et Dxyjov, Arcliiues curieuses de l'histoire de France. 2' série, t. X, 
). 62 

(4j ■( Méa)oire pour mon tils » (Lettres de Colbert, t. III, 2* p., p. 138j. 



340 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

IV 

L'APPRENTISSAGE D'UN MINISTRE 

A une époque de tradition où les grandes charges se 
transmettaient par survivance, où Beaufort succédait à 
Vendôme, Louvois à Le ïellier, Mortemart à Vivonne, où, 
sous cette apparente diversité de noms, c'étaient des iils 
qui héritaient de leurs pères, Jean-Baptiste Colbert se 
donnait pour coadjuleur son fils aîné Jean-Baptisle, mar- 
quis de Seignelay. Frais émoulu d'un cours de hautes 
études juridiques, Seignelay abordait à dix-neuf ans, 
en IG70, la carrière paternelle. De sévères axiomes en 
ornaient le seuil : " C'est la volonté qui donne le plaisir à 
tout ce que l'on doit faire; et c'est le plaisir qui donne 
1 application. " " L'esprit naturel du François porte à la 
légèreté; la jeunesse y précipite. Mais il faut que vous 
résistiez (l). » 

Avant fait cette découverte qu'un ministre de la marine 
avait besoin d'un apprentissage, Colbert octroyait à son 
fils 'i la grâce » de prendre en mains son éducation profes- 
sionnelle. Il lui formait u le style et le jugement (2^ » par 
des lectures quotidiennes sur les questions maritimes, par 
des voyages dans les ports et des mémoires à écrire sur un 
questionnaire dressé d'avance, où il trouvait lui-même son 
compte. Du fauteuil ministériel où l'attachaient les multi- 
ples devoirs de ses charges, Colbert n'aurait pu suivre 
de visu les progrès de nos constructions navales, ni 
examiner celles de nos voisins. A l'œil du maître pourtant 
rien n'échappa, grâce au Missiis dnminicus que fut son fils. 

(1) Lettres de CoLBiiRï, t. III, i' p., p. V, 14, 4(i. 

(2) Seignelay à Colbert, La Rochelle. 11 août 1670 (Ibidem, p. 10). 



COLBERT 341 

Ce Missus dominicus, tel tableau de Versailles nous le 
Sgure, 1 air doux et presque étonné, au moment oîi le 
jénéral des galères duc de Vivonne et l'intendant Brodart 
ni font les honneurs de la Réale dans le vieil arsenal de 
Marseille (l). 

L'initiation avait commencé par un stage à l'arsenal de 
Rochefort, où Seignelay dressa des états de solde et d'arme- 
iients sous la direction de l'intendant Colbert de Terron. 
Il Ne le flattez point du tout, écrivait Colbert au cicc- 
'one (2), particulièrement sur la facilité qu'il a de com- 
jrendre : je ne crains rien tant que cette facilité, parce 
ju'elle le porte à avoir bonne opinion de luy et à se con- 
.enter de cette première connoissance des choses, laquelle 
le fit jamais un habile homme. » Ainsi la promptitude 
l'assimilation de Seignelay alarmait la lenteur réfléchie de 
;on père. Elle lui vaudra de nombreuses apostrophes 
aaternelles : " Gecy est parfaitement gallopé, en mauvais 
icribe, et non en maître qui en veut faire son proffît. Si 
irous ne voulez pas faire i-eflexion à tout ce qui regarde la 
narine, vous verrez assurément que tout menace une 
'uine prochaine, et tout cela parce que vous ne voulez pas 
"aire ce que je vous ay desjà escrit cinq ou six fois et ce 
jue je vous ay dit peut-être cinq cents. Il n'est point ques- 
ion de travail, mais seulement de penser aux principales 
choses que vous avez à faire lorsque vous arrivez en car- 
rosse mesme, en vous levant, en vous habillant et en toutes 
)ccasions. Ce que je vous demande, se peut faire par 
homme le plus incommodé, et quelque indisposition que 

(1) .Iean-,I . Marqukt dk Vasselot, la Galère Réale et le vieil arsenal de 
Marseille vers 1673-1676 d'après un tableau du musée de Versailles, 
'aris, 1901, 8", extrait delà Bévue (Vhistnire moderne et contemporaine 
.90()-l»>01. t. II, p. 178. 

(2) 4 août 1070 {Lettres de Golbeut, t. III, p. 269 et 2'= p., p. 9). Sei- 
[nelav adressa à son père une série de mémoires sur les constructions 
lavales, le personnel, les munitions. 1670 (B. N., Mélanges Colbert 84j 



342 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

j'aye eue, j'en ay toujours fait beaucoup davantage (1). » 
En 1671, Selgnelay avait visité l'Italie, la terre classique 
des beaux-arts où le futur surintendant des bâtiments était 
appelée se former le goût autant que le futur ministre de 
la marine à inspecter « les forces maritimes de tous les 
Estats, ensemble tous les ouvrages qui se font contre la 
mer, cela estant de la fonction qu'il devait faire pendant 
toute sa vie fâ). " D'où une double touche dans sa relation 
de voyage, où une étude très fouillée sur la marine véni- 
tienne voisine avec les notes dun critique artistique (3). 

Alors commence pour Seignelay l'ère des missions de 
confiance, où il se fera " une affaire d'honneur de réussir. » 
La reine des batailles, alors comme aujourd'hui, « celle 
qui décide de tous les combats de mer '4), « c'est l'artil- 
lerie. En quoi étions-nous inférieurs à nos rivaux hollan- 
dais et anglais, en fait d'alliages, manœuvre des pièces, 
rapidité du tir, accroissement de la portée (5), emploi 
des gros canons au « furieux poids. » usure des pièces, 
usage des cartouches, des boulets à pointes, à chaînes, à 
tranchants et à deux têtes, c'est ce qu'il fallait scruter au 
cours d'une minutieuse enquête à l'étranger (6). L'immi- 
nence d'une guerre avec les Pays-Bas en soulignait 
l'urgence et aussi les difficultés. Nonobstant le mauvais 

(i) 22 février i(i78 [Lettres de Colbkht, t. III, 2" p., p. 194). 

(2) « Instruction pour mon Hls dans son voyage d'Italie " . 31 jan- 
vier 1671 (Lettres de Colbp;rt, t. III, 2' p , p. 29). 

(3) Relation du vovage du marquis de Seignelay en Italie. 1671 (Ibidem, 
p. 221). 

(4) Mémoire sur les magasins des arsenaux. 8 octobre 1670 ^Ibidem, 
l^'p., p. 296\ 

(5; Un Hollandais avait le secret pour augmenter la portée du canon. 
(Dépêches de Colbert en 1669 : Archives >'at , B*9, fol. 217). 

(6) Colbert recommandait à son cousin Colbert de Croissv, ambassadeur 
en Angleterre, d'inviter toujours à sa table, en même temps que Seignelay, 
« trois ou quatre des principaux ofHciers de marine d'Angleterre, afhn qu'il 
puisse toujours parler de leur mestier. » 16 janvier 1672 (Deppi.nc, t. IV, 
p. 706). — « Instruction pour mon tils pour son voyage d'Angleterre et de 
Hollande. .. 9-10 juillet 1671 {Lettres de Colrkrt, t. III, 2^ p., p. 35). 



COLBERT 343 

vouloir qu'opposèrent des esprits " effarouchés et sur leurs 
gardes, de ne laisser entrer personne dans Tcnclos des 
magasins et des vaisseaux. (Ij, » Seignelay parvint à ses 
fins : le fonctionnement des cinq amirautés, la liste de la 
flotte, les services des arsenaux, n'eurent pas de secret 
pour lui : et il nota particulièrement l'usage des pièces 
lourdes du calibre de 48 livres et des mousquets à rouet 
pour cracher la mitraille {"2). 

La brillante campagne de reportage de Seignelay valut 
à sou auteur le plus flatteur des suffrages. Le:2;îmars I()72, 
Golbert avait la joie d'écrire : « Le Roy a aujourd'huy 
accordé à mon fils la grâce de l'admettre à la signature et 
aux autres fonctions de ma charge de secrétaire d'Etat (3). 

— C'est une jeunesse; il a vingt et un ans, et c'est assez 
dire. Mais en m'appliquant à l'instruire, je redresserai 
facilement ses fautes jusqu'à ce que l'âge luy avt donné 
plus d'expérience (4). " Et le mentor était rigide : <■<■ Je 
vous déclare, mon tils, que si vous ne changez et ne vous 
appliquez davantage, vous ne durerez guère. Voici cinq 
heures entières que j'emplove aujourd'huy à vostre instruc- 
tion sur des matières qui devroient vous faire la dernière 
honte (5). — C'est une chose bien extraordinaire que vous 
n'ayez point encore appris à lier un cahier de papier (6). 

— Que ce soit la tin de mes instructions, et qu'enfin je 
voye quelque fruit et quelque soulagement de tant de 
peine que je me donne depuis dix ans (7). i Et en bon 

(1) Seignelay à Colbert. Amsterdam, 22 juillet 1671 {Ibidem, t. III, 2^ p , 
p. 293), 

(2) Mémoire concernant la marine de Hollande [Ihii/cni, t. III, 2'' p , 
p. 30J). 

(3) Colbert à Brodart (Ibidem, t. III, I"p., p. 4231. 

{'*) Colbert à Colbert de Croissv. 28 juin 1673 {Ibidem, i. lll, I"^^ p., 
p. 495). 

(5) Golbert à Seignelay, 24 août 1673 {Ibidem, t. III, 1" p., p. 123). 

(6) Ibidem, t. m. 2= p., p. 141. 

(7) K Mémoire pour mon Hls. » 1673 {Ibidem, t. lll, 2' p., p. 138). 



344 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

fils, Sei^nelav dresse un » mémoire de ce qu'il se pro- 
pose de faire pour se rendre capable de soulager son 
père (1). -> 

La collaboration du père et du fils est devenue si intime 
qu'on ne sait trop parfois duquel émane les dépêches de la 
marine. Ce qui est certain, c'est qu'en 1678 Seignelay signe 
toutes les dépêches de son département, au cours des 
déplacements du roi (2), et que les registres de la cor- 
respondance générale de 1681 portent : « Ordres du roy 
concernant la Marine expédiez par Monseigneur le mar- 
quis de Seignelay. " Colbert se réserve de lui donner toutes 
les directives nécessaires, dont voici quelques-unes : 
« Aymer à faire plaisir sans préjudicier au service. Faire 
promptement tout ce que le roy ordonne pour les parti- 
culiers. Ne jamais rien expédier qui n'avt esté ordonné par 
le Roy. " 

Ces axiomes font partie d'un petit traité autographe de 
Colbert sur la marine de guerre, qui est une merveille de 
lucidité (3). On y voit défini nettement ce qui est 1 apa- 
nage de l'amiral, la justice qu'il exerce par les juridictions 
d'amirauté, et la guerre qu'il conduit au moyen des vice- 
amiraux, lieutenants-généraux et chefs d'escadre. Le reste, 
« tout ce qui reste à faire pour mettre les vaisseaux en 
mer, " relève du secrétaire d'Etat. Nous apprenons par là 
qu'un bon ministre doit être un critique militaire, capable 
d'apprécier la valeur des gens. Et qu il est urgent, pour 
relever la marine, de donner aux hommes de valeur le 
moyen d'émerger. 

(i) P. Clément, Histoire de la vie et de i administration de Colbert, 
p. 307. 

(2) Archives Nat., Marine B^44, fol. 4. — Bibliothèque du ministère de 
la Marine, G. 184, n" 39. — J. HkYEM, Mémoires et documents pour servir 
il l'histoire du commerce en France. Paris, 1911, ia-8°. 

(3) « Instruction pour mon fils pour hien faire la première coniniission 
de ma charge. » 1671 {Lettres de Colbkrt, t III. 2^ p., p. 46). 



COLliERT 34; 



V 



« LE PREMIER MOTEUR » 

Alors que la bravoure de nos corsaires remplit le monde 
du bruit de fabuleux exploits, au moment où le chevalier 
de Théméricourt tient tête à toute la flotte du Capoudan- 
pacha, où La Cbesnaye avec un seul vaisseau livre bataille à 
toute la Hotte de Don Juan d'Autriche, où Monbars l'Exter- 
minateur, Nau rOlonnais et autres Frères de la Côte 
immortalisent le nom de nos flibustiers, c'est un spectacle 
lamentable que l'apathie de la marine royale et sa a disette 
d'habiles gens (1). " A ce spectacle, rien d'étonnant. 

La Fronde avait porté aux premiers rangs de la marine 
trois rebelles. César de Vendôme, Foucault du Daugnon et 
le duc de Beaufort, trois de ces arrivistes dont Colbert 
traçait ce vigoureux crayon : « L'ambition donne des pré- 
tentions en des temps où le mérite est moins considéré que 
la faveur. Sans capacité ni pratique, certains font solliciter 
des emplois et allèguent des diflicultés sans fondement 
pour exclure de la marine ceux que le long service du Roy 
rend considérables (2) . » 

u César, duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de 
Gabrielle d'Estrées, avoit été de tous les partis qui s'étoient 
formés contre le gouvernement, sans s'être fait considérer 
dans aucun. Son humeur inquiète le portolt à embrasser 
toutes les nouveautés qui se présentoient (3), » et sa versa- 

(1) Colbert au comte d'Estrées, iS janvier 1671 {^Lettres de CotnERT, 
t. III, l-^' p , p. 214 note). 

(2) Mémoire de Colbert pour prouver que l'amiral n'a pas le droit de 
nommer les capitaines de vaisseau, publié par L. GcÉrin, Histoire tnaritime 
de France, t. III, p. 490. 

(3) Mémoires de M. de '^^ pour servir à l'histoire du X\'II' siècle, dans 
la collection Michaudet Poujoulat, 3^ série, t. VII, p. 470. 



34« HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

tilité à délaisser complètement les intérêts maritimes dont 
il avait la charge. « Employez votre crédit et votre adresse 
pour empêcher que M. de Vendôme n'aille à la mer. Il y va 
du service du Roi (l). » Voilà ce qu'écrivait son fils à 
Colbert. Or, dès sa nomination en 1650, Vendôme avait 
assuré à ce fils ingrat la survivance de grande maîtrise de 
la navigation (2) et, par là, asservi nos destinées maritimes 
à un homme que les chansonniers traitaient « d'Oison ^ et 
le cardinal de Retz de » lourdaud, u 

Il La mine efféminée, " avec de beaux cheveux blonds 
tout droits qui le faisaient prendre pour un Anglais, Fran- 
çois de Vendôme, duc de Reaufort, avait hérité de sa 
grand'mère la beauté et du Vert-Galant la bravoure, — i^il 
étoit un des meilleurs pistoliers de France, » — mais non 
l'esprit. Ses u expressions basses et populaires (3 " l'avaient 
sacré roi des Halles au temps de la F' ronde. » Un corps de 
fer tenant ceux qui ont 1 honneur d'être avec lui dans une 
perpétuelle action qui n'est pas toujours utile (4;, » tel est 
cet agité. Avec cela, si peu docile à faire son « apprentis- 
sage " nautique (5), qu'un vice-amiral et un lieutenant-gé- 
néral, le commandeur de Nuchèze (6j et le chevalier Paul (71, 
usèrent leur patience à dresser » le plus jaloux et le plus 
difficile prince du monde (8). " Comment corriger en effet 
l'étroltesse d'esprit et la manie d'entrer dans le détail et de 

(i) 20 février 1662 (A. Jai,, Ahraham Du Quesiie, t. I, p. 252). 

(2) Vendoiue mourut le 22 octobre 1665. 

(3) Mémoires de M. de "'. — Journal de Jean Vallier, éd. H Cour- 
teault, t. III, p. 353. 

(4) Colbert de Terron à Colbert. 30 mai 1666 (A. Jal, t. I, p. 499'. 

(5) Vendôme à ]^^ucllèze. 7 décembre 1661 (Archives de Nuclièze : 
A. Jal, Dictionnaire critique, art. Beaufort). 

^6) " Il veut faire les choses comme il lui plait, et je n'en pcu.\ pas 
répondre. » Nuchèze à Colbert. 23 avril 1662 (B. N., Mélanges Colbert 
108, fol. 216). 

(7) Le chevalier Paul à Colbert. 15 mars 1665 (H. Oddo, p. 185). 

(8) La Guette à Colbert. 3 janvier 1652 B. N., Mélanges Colbert HM bis, 
foL 1075). 



• OLHEKT 347 

faire les fonetions des ofHeicrs subalternes, au lieu d'ap- 
prendre le mclier de général. Une façon de donner des 
ordres eonfus et parfois contradictoires sans prendre l'avis 
des oflieiers supérieurs (1) , une '* précipitation à décidersur 
la marine sans y avoir fait de réflexion (2)," tels sont, jugés 
par Golbert, des défauts capitaux qui n'échappent point 
non plus à la perspicacité du roi (3). 

On vit même cette chose inouïe : un gouvernement, et 
quel gouvernement! confesser le a défaut d'expérience 
de M. de Beaufort » et demander à nos alliés des Pays-Bas 
Il quelqu'un de leurs plus expérimentés capitaines pour 
mettre sur le vaisseau amiral de France et servir de conseil 
à M. le duc de Beaufort (4). » 

Au lieu que toute impulsion doit venir d'en haut, aucun 
des successeurs de Richelieu et de Brézé dans la grande 
maîtrise de la navigation n'a été un entraîneur d'hommes, 
un excitateur d'énergie, un a Premier moteur, » selon la 
jolie définition d'un voyageur médiéval (5). 

Un II Premier moteur, n c'est ce que sera pour la marine 
Jean-BaptisLe Golbert. De son fauteuil ministériel, il u tache 
d'animer tout le monde (0). " Ecœuré de a ne voir dans 
nos gens de marine qu'une ambition fort bornée, je ne sais 
pas, disait-il, quand nous serons heureux d'en trouver 
quelqu'un qui veuille faire quelque chose d'extraordinaire 
et relever la réputation des armes maritimes du Roy par 

(1) Golbert à Colhert de Terron. 18 juin 1G()() { Lettres fl c CoLitKRr , t. III, 
,..85). 

(2) Quoi que fasse tJeaufort pour s'en disculper. 21 ot'tohre 16()2 (A. .Ial, 
art. cité). 

(3) « J'ai bien plus de confiance en la valeur de mon cousin qu'en pln- 
sieur» résolutions oîi elle pourroit le porter. » Louis XIV à Vivonne. 
28 avril 1<)6V {OEuvres de Louis XIV, t. V (ISOtt). 

(4) Louis XIV aux Etats généraux «les Pays-Bas. 26 février l(jO(i (B. N., 
Cinq-Cents Golbert 126, fol. 80). 

(5) Cf. supra, t. 1, p. 264. 

(6) Golbert à Golbert de Terron. 29 janvier 1666 (f.ettres île Goi.nKitr, 
t. III, p. 49). 



348 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

quelque action éclatante fl). " Prébendiers endormis dans 
la douce quiétude des heati possidentes, les capitaines 
des galères, par exemple, attendent la belle saison (2) pour 
promener leurs " demoiselles, " — ainsi les appelle dédai- 
gneusement Du Quesne (3), — n'ayant d'autre souci que 
d'en prolonger la vétusté existence aux frais du Trésor. Et 
que les contrôleurs de la marine demandent à l'un d'eux la 
justification de ses dépenses : " Je n'ay à donner compte à 
personne, " répliquera, en leur tournant le dos, Jacques do 
la Haye Du Plessis Brossardière (4). Et ainsi du reste. 

Autre défaut : dans la marine traînent encore des relents 
de Fronde : « De grâce, Monseigneur, écrivait Du Quesne, 
faite que nous avons la paix dans ce corps, affin que nous 
servions tous le Roy avec alégrece (5). n a Tous nos vieux 
officiers ont dans la teste des maximes dont ils ne se peu- 
vent déprendre (6), un esprit d'altercation et d'inimitié les 
uns contre les autres si contraire au service du roy (7) " 
que celui-ci en est « scandalisé (8). " A réformer cette men- 
talité, " Colbert n'épargna ni avis, ni instructions, ni ré- 
compenses. Il y employait surtout ces manières polies et 
engageantes qui font sentir aux gens de mérite l'estime et 

(1) Colbert à Colbert de Tenon. 6 et 19 février 1671 (Archives Nat., 
Marine £-14-, fol. 75, 91 : Calmon-Mai.so\, le Maréchal de Château- 
Renault, p. 30). — Colbert au marquis de Martel. 17 mai 1671 (Lettres de 

COLBEUT, t. III, p. 240). 

(2) " Le moindre nuage épouvante » les galères, e'crit Colbert au chef 
d'escadres des galères de Manse. 27 juin 1677 (Lettres île Coi.BEnx, t. III, 
2«p.,p.59). 

(3) Documents d'histoire, édités par E. Grisellk (1911), p. 103. 

(4) 18 avril 1658 (B. N., Franc. 20660, fol. 68). 

(5) Du Quesne à Colbert. Messine, 6 mai 1676 (Lettre qui appailenait 
à M. Charles Gunat, historiographe malouin, copiée dans B. N., Nouv. 
acq. franc. 4972, fol. 216). 

(6) Colbert à Colbert de Cioissy. 27 septembre 1673 (Lettres de Coluert, 
t. III, 2' p , p. 509). 

(7) Colbert à d'Alméras. 1" juillet 1673 (Ihidem, p. 496). 

(8) Colbert au marquis de Martel. 1'' janvier 1666 (Ibidetn, t. III, 
p. 29). 



COLBERT 349 

le discernement que l'on fait deux. Il avait soin d'expli- 
quer ses intentions d'une façon claire et bien circons- 
tanciée et ne connaissait point cette politique dangereuse 
des ordres ambigus qui s'interprètent suivant l'événement 
et qui laissent aux ordonnateurs la gloire des heureux suc- 
cès et la liberté de rejeter sur l'exécution le blâme des mau- 
vais. Il abandonnait volontiers à ceux qu'il mettait en 
œuvre le choix des moyens, voulant que, dans les occasions 
où la diligence est nécessaire (et elle l'est presque toujours 
dans les opérations de marinej, un homme en place sût 
vaincre les petites difficultés et prendre sur lui les partis 
les plus convenables au service (Ij. » 

Il De l'application, de la diligence et du feu (2), » voilà 
ce qu'il demande : et aussi, de la dignité. Au chef d'escadre 
d'Alméras qui quête son appui : « Vous me dites que vous 
estes ma créature, écrit-il (3). Il n'y a qu'un créateur dans 
le ciel qui est Dieu et un créateur dans l'Estat qui est le 
Roy, lequel élève et récompense ceux qui ont l'honneur de 
le servir, suivant leur mérite et application. " 

Autrement féconds que les Maximes désenchantées de 
La ilochefoucauld ou le scepticisme de La Bruyère, les 
axiomes directeurs de la politique colbertine ne dénigrent, 
ni ne dissèquent la société. Ils la moralisent par des prin- 
cipes de vie. Au lieu de dépeindre des Caractères^ ils en 
forment. 

Dans une formule lapidaire, Colbert inscrivait au fronton 
de son ministère la condamnation du favoritisme : « Le 
Rov ne donne les charges de la marine qu'au mérite et non 
à la recommandation. Il n'y a qu'un moyen de parvenir 

(1) l^ii)ANS\r UK ^I\inoi!KRT, Principes sur la Marine tires des dépêches de 
Colbert, publiés en appendice des Lettres de Coi.bert, t. III, 2' p., p. 708. 

(2) Colbert à Seignelay. 16 février i()78 (B. >î., Nouv. acq. franc. 
4972, fol. 280j. 

(3) 20 avril 1668 (Archives de la famille Bossolasclii, copie dans B, N., 
Nouv. acq. franc. 9390, fol. 71). 



350 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

dans le service : le temps et les belles actions (l). « La 
Bruyère disait : «Sa propre industrie ou l'imbécilité des 
autres. » Le temps! Avec un sens tout moderne des reven- 
dications sociales, la création d'une liste d'ancienneté 
constitue pour les officiers, pour ceux « qui prétendent 
avoir esté mis hors de leur rang ("2), " la meilleure sauve- 
garde contre les passe-droits. Un Saint-Simon, ami de 
l'intrigue, en sera scandalisé. 

Ah! pour les courtisans, quelle abomination de ne plus 
se pousser par la faveur, de ne plus « passer sur le ventre » 
ri'autrui (3). u Vous n'avez que faire d'aller à la Cour, écrit 
le duc de Beaufort à un de ses officiers (4). Ce n'est pas là 
qu'on fait valoir ses services. " Un autre capitaine de vais- 
seau reçoit d'une cousine le judicieux conseil de ne pas 
effaroucher par ses démarches tel de ces ministres u qui 
appréhendent plus que toutes choses les gens inquiets et 
intrigants (5). » Et elle ajoutait : » Vous avez fait des 
merveilles. Mais continuez à vous aider, car mon crédit est 
médiocre; et ce que vous avez fait, sera votre meilleure 
recommandation] auprès du Roi et aura plus de succès que 
les offices de tout ce qu'il [yj a de dames en France (6). » 



(1) Colberl à Médavy de Grancey. 1669 (Archives Nat., Marine B-9, 
fol. 492, 523); et au comte de Blénac. 11 décembre 1671 (Lettres fie Col- 
BERT, t. III, p. 408). 

(2) Et qui produisent en conséquence leurs lettres d'ol'Hces; nous avons 
des spécimens de ces réclamations à la date du 29 octobre 1673 (B. N., 
Clairambault 867, fol. 99). — Les règlements relatifs à la liste d'ancien- 
neté sont du 1" avril 1672 et du 15 janvier 1676. 

(3) « Quelques capitaines que le crédit de M. de Mortemart m'a fait 
passer sur le ventre. » Le chevalier de Saint-Geniès à Cabart de Viller- 
mont. Toulon, 16 juillet 1684 (B. N., Franc. 22799, fol. 172). — C'est en 
1668 qu'une quinzaine d'officiers avaient demandé la création d'une liste 
d'ancienneté (A. Jal, t. I, p. 536) 

(4) G. d' Aimeras. Brest, 10 décembre 1666 (Archives de la famille Bos- 
solaschi, copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 55). 

(5) Mémoires du marquis de Villette, édités par Monmkrqik pour la 
société de l'histoire de France, p.' vu. 

(6) Mme de Maintenon à M. de Villette à Messine 26 février 1676 



COLHERT 351 

La cousine en question devint, au soir du grand siècle, 
la compagne du roi. Pour le malheur de la marine, elle 
oïdjlia le conseil donné au capitaine de vaisseau Villette- 
Mursav. Et un sobriquet énergique cingla dans la marine 
les créatures de Mme de Maintenon : les bâtards du 
cotillon (I). Que les temps seront alors changés! Les offi- 
ciers de marine viendront faire leur cour à Versailles, 
alors que le rigide Colbcrt les invitait à ne pas s'attarder 
aux délices d'un séjour où se perdaient les qualités et le 
coup dœil du marin f2). 

Autre contraste! Huguenolte convertie, Mme de Main- 
tenon n'aura pas la tolérance de i> ^lonsieur Colbert qui ne 
pense, dit-elle, qu'à ses finances et presque jamais à la 
religion. » Avec les débuts de la favorite, coïncident les 
proscriptions. L'ordre " d'oster petit à petit du corps de la 
marine tous ceux de la Religion prétendue Réformée (3)," 
prélude à la révocation de l'édit de Nantes, sous le prétexte 
que a le consistoire est un dangereux gouvernement qui 
fait les Républicains (4). " 

Écoutez au contraire les paroles de concorde de Colbert, 
qui respecte les consciences, mais non la débauche : i^ Tra- 
vaillez à réunir tous les cœurs et à les faire conspirer au 
bien du service (5). — Montrez plus de chaleur que qui 
que ce soit : et servez d'exemple à tous les autres officiers 
pour supprimer toutes les chicanes (Gj. — Il se commet 

'^CorrespiDiilanct^ (jénerale de Madame de Mainte^jo^, éd. Th. Lavallée. 
Paris, 18(J5, in-12, t. I, p. 298). 

(1) Journal de l'écrivain de l'Ecueil, publié par Jules Sottas, Une 
fscadre frniiraine aux Indes en 1690. Paris, 1905, in-8", p. 229. 

(2^ Lettre de l'ambassadeur vénitien Contarini. 13 janvier 1678 (B. N., 
Italien 188(5, p. 155). 

(3) 14 avril 1860 (Alemoire!: du marquis de Villettk, p. 177 note). 

(4) B. >"., Franc. 7044, fol. 28. — Eugène Giittart, Colbert et Seigne- 
lay contie la Reliqion réformée. Paris, 1912, in-S", p. 28. 

(5) Colbert au marquis de Martel, l'' janvier 1666, cité. 

(6) Colbert à Des Ardents. 7 mai 1674 (Lettres de Colbert, t. III, 
p. 517). 



352 HISTOIRE UE LA MARINE FRANÇAISE 

des débauches infâmes dans la marine : appliquez-vous à 
connoistre ceux des officiers qui sont accusés de ces 
désordres (1). — Soyez bien persuadé de deux vérités (:2) : 
l'une, que vous ne pourrez rien faire pour votre gloire et 
vos avantages particuliers qu'en contribuant à la gloire et 
aux avantages de ceux qui vous commandent, et l'autre, 
que vous ne trouverez de disposition ni en mov, ni en mon 
fils à recevoir des traits de malignité contre qui que ce soit. 
Il n'v a rien à quoy le Roy nostre maistre s'applique davan- 
tage qu'à establir une subordination aveugle des inférieurs 
aux supérieurs. " " Point de quartier à cet égard (3). Point 
d'excuses envers le maistre (4). " — Que nous voilà loin 
du temps où le grand maître de la navigation, Beaufort, 
disait de trois de ses capitaines : "MM. deThurelle, Yille- 
pars et Rabesnicres sont des manières d'amiraux qui ne 
rendent compte de leurs actions qu'autant qu'il leur 
plaist (5). " 

Pour l'inflexible ministre, la discipline est chose sacrée 
qu'on ne transgresse pas en vain. Il ne souffre "ui chicane, 
ni difficulté, de quelque nature qu'elles soyent, sur le fait 
de l'obéissance dans la marine (G). " Château-Renault, 
un chef d'escadre, tarde à obéir... » Si Sa Majesté reçoit 
encore une lettre de vous par laquelle elle voye que vous 
n'ayez point exécuté son ordre, elle enverra celuy de vous 
faire arrester sur vostre bord (7). " Et à un intendant : 
il Exécutez avec vigueur et sans aucune circonspection 
l'ordre qui vous est donné de destituer les capitaines qui 

(i) Colbert à Vauvré. 3i janvier 1682 (Ibidem, t. III, p. 217). 

(2) Colbert à Valbelie. 1" juin 1676 (Ibidem, t. III, 2« p., p. 11). 

(3) Colbert à Colbert de Croissj. 7 juillet 1673 (Ibidem, t. III, p. 499). 

(4) Colbert à Colbert de Terron. 22 avril 1672 (Ibidem, p. 427). 

(5) Beaufort à G. d'Alméras. Brest, 10 décembre 1666 (Archives de la 
famille Bossolaschi ; copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 55). 

(6) Colbert à Cabaret, 12 octobre 1674 (Lettres de Colrkrt. t. III, 
p. 531, note). 

(7) Colbert à Château-Renault, 2 octobre 1675 (Ibidem, p. 565). 



COLBERT 353 

ne voudront pas se soumettre au rèjjlenient (I). » a L'in- 
dulgence dans des matières contraires à la discipline n'est 
pas une qualité (2). " 

Des châtiments exemplaires, l'envoi du lieutenant- 
général de Martel à la Bastille pour avoir osé à l'étranger 
critiquer son chef (;5), donnent aux paroles du ministre un 
saisissant relief. Pour avoir été absent du l)ord au moment 
où le Rouen a fait naufrage en rade du Havre, le capitaine 
Pierre Guérusseau Du Magnou est condamné par contu- 
mace à avoir la tête tranchée : en attendant d'être exécuté, 
il le sera a par effigie dans un tableau attaché à une 
potence. " L'enseigne et le maître d'équipage, condamnés 
aux galères pour impéritie, font préalablement n amende 
honorable au prétoire de la justice de la ville du Havre et 
ensuite à l'endroit du bassin devant un des vaisseaux de 
Sa Majesté, nuds, en chemise, la corde au col (4). » 

Et voici l'envers du tableau, le sublime spectacle d'un 
commandant qui de son vaisseau se fît un cercueil. 
Au large d'Ouessant, le !21 octobre 1679, le Conquérant 
défoncé par les lames d'une mer en furie sombrait, quand 
parut un navire anglais accouru au canon d'alarme. 
il Enfans, sauve qui peut, " cria le capitaine Cyprien Gha- 
bert à ses matelots, épuisés par la terrible lutte qu'ils sou- 
tenaient depuis la veille avec six pompes en batterie. Quand 
le dernier d'entre eux eut quitté le bord, stoïque, Cyprien 



(1) Colbert à de La Guette. 8 décembre 1662 (A. Jal, Abraltain Du 
Quesiic, t. I, p. 288). 

(2) Colbert à Château-Renault. 29 avril 1678 (Lettres de CoLnERï, t. III, 
2* p., p. 97). Le préambule d'un règlement du 14 juillet 1675 débute ainsi : 
" Depuis assez longtemps, les ofHciers généraux, les capitaines et autres 
ofticiers de la marine se dispensent facilement de l'exécution ponctuelle des 
ordres » de Sa Majesté (A. J.\i,, t. I, p. 278). 

(3) Seignelay à Colbert de Croissv, ambassadeur à Londres. 17 septembre 
1673 (A. Jal, t. H, p. 121). 

(4) Arrêts de l'amirauté du Havre des 8 et 10 mars 1670 (Al[)lionse Mar- 
tin, la Marine militaire au Havre. Fécamp, 1899, in-S", p 104). 

V. 23 



S54 HISTOIRE UE LA MARINE FRANÇAISE 

Chabert, « ayant enfoncé son chappeau dans sa leste, se 
retira dans sa chambre ;: pour accompagner son vaisseau 
dans labime (1). Voilà le fruit des leçons d'énergie don- 
nées par Colbert : " Un capitaine doit être à l'égard de son 
vaisseau ce qu'un gouverneur est à l'égard dune citadelle. 
— 11 est de son devoir de le faire sauter j)lutôt que 
d'avoir la bonté de le remettre entre les mains de l'en- 
nemi \2). " 

Qui ne sait se sacrifier, qui ne sait obéir, est indigne de 
commander, telles sont <• les véritables maximes de la 
guerre : " elles mettront sur u un pied de bravoure et 
d'babilelé (3) " jusqu'alors inconnues la marine de guerre : 
elles lui feront prendre, suivant les termes du duc de Beau- 
fort, 1' un vol plus grand que jamais (4). » Elles banniront 
«cette licence à quoy les officiers s'estoient insensiblement 
accoustumés (5) " et leur donneront l'esprit d'ofïensive qui 
est l'essence de la victoire (6) . 

...A une condition : c'est que le choix des hommes 
réponde à la sûreté des principes. Et Colbert de faire appel 
aux chevaliers de Malte ~ , à l'Ordre de ]^otre-Dame du 

(1) La Touclie à Pierre Arnoul. La Rochelle^ 27 octobre 1679 (A Jal, 
Abraham Du Quesne, t. II, p. 339); et enquête sur le naufrage (Archives 
Nat., Marine B-32, fol. 518 : cf. ci-dessous le chap. Deux grands marins). 

(2) Colbert à Colbert de Terron. 11 décembre 1670; — et à de Seuil. 
24 juillet \.G~ô (Lettres de Colbert, t. III, p. 315 et 550). 

(3) Mémoires de l'abbé de Choisv. 

(4) Beaufort à G. d'Alméras. Brest, 15 juillet 1668 (B. N., Nouv. acq. 
franc. 9390, fol. 73). 

(5) Relation de la campagne du comte d'Estrées. 1670 (Archives ^at., 
A/a;me B*301, fol. 165). 

(6) C'est ainsi que le capitaine de Gorris la Guerche en vient à refuser 
d'obéir au chef d'escadre Dumé d'Aplemont, parce qu'un pacifique retour 
à Toulon lui ravirait l'honneur de participer à « une action d'éclat sous le 
pavillon rouge. » (Gorris à Dunié d'Aplemont. Malte, 11 février 1671 : 
BORÉLY, Histoire de la ville du Havre, t. III, p. 87). 

(7) Colbert à Arnoul. 30 août 1669 : savoir « le nom de tous les cheva- 
liers de Malte qui arment en cours et leur réputation, afin que le Roy 
puisse choisir les plus braves pour servir sur ses armées navales » (Archives 
Nat., Marine B",, fol. 153). 



COLBERT 355 

Mont-Carniel (Ij et aux mousquetaires du roi (2 pour ali- 
menter le corps des officiers de marine, dont rien ne peint 
mieux l'extraordinaire pénurie que le bizarre recrutement 
du grand état-major : un lieutenant-général des troupes 
de terre f3) et deux mestres de camp de cavalerie (4) pour 
amiraux; » un maître des requêtes transfiguré en homme 
de guerre (5), » un officier des troupes de Turenne (6) et 
un ex-abbé (7), devenu colonel, pour chef d'escadre! 

Et mine erudimini. Tous ces marins d'occasion, si braves 
soient-ils, seront victimes de leur présomptueuse inexpé- 
rience. Esprit brouillon au point de se voir maintes fois 
inviter par Colbcrt à u changer de style, " comme si le 
stvle n'était pas la marque indélébile du caractère; le vice- 
amiral comte Jean d'Estrées indispose par ses fausses 
manœuvres les amiraux britanniques et contribue par là à 
la rupture de l'alliance anglaise : puis, son impéritie met 
au plein sur les récifs des îles Aves toute une escadre, 
naufrage effroyable qui nous coûte des centaines d'hommes 
et cinq cents canons. Des deux mestres de camp de cava- 
lerie envoyés comme amiraux par delà la Ligne d'équinoxe, 
l'un, François de Lopis de Mondevergue, est révoqué pour 
insuffisance et meurt de chagrin dans les cachots de 
Saumur; l'autre, Jacob Blanquet de La Haye, faute d'atta- 
quer à Ceylan l'escadre hollandaise, se laisse grignoter par 
elle, perd un à un tous ses vaisseaux et est rapatrié en 
France prisonnier de l'ennemi. Aux Antilles, le maître des 
requêtes Antoine Le Febvre de La Barre laisse détruiie 

. (1) Cf. infra le chapitre sur l'escadre de l'Ordre du Mont-Carinel. 

(2) « Sur toutes les galères, il faudroit mettre quatre mousquetaires de la 
Compagnie du Roy pour y servir volontaires, lesquels se rendroient en peu 
d'années bons capitaines de galères. » i669 (Lettres de Colbert, t. III, p. 143). 

(3) Jean, comte d'Estrées. 

(4) François de Lopis de Mondevergue et Jacob Blanquet de La Haye. 

(5) Antoine Le Febvre de La Barre. 

(6) François-Louis de Rousselet, chevalier do Château-Renault. 

(7) François-Bénédict Rouxel de iNIédavv, marquis de Grancey. 



356 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

toute sa flotte le long de la plage du Port Saint-Pierre à la 
Martinique, pour n'avoir pas su prendre [)osition dans le 
cul-de-sac fortilié du Fort-Royal qui verra, un peu plus 
lard, un de nos plus beaux faits d'armes navals. Combien 
contraste l'inexpérience de ces marins d'occasion avec les 
brillantes qualités manœuvrières de vieux loups de mer 
comme Du Quesne ou de valeureux chevaliers de Malte 
comme Valbelle et Tourville. 

Mais vovez le paradoxe. Tandis que l'aristocratique 
cardinal de Richelieu appelait au commandement les 
plébéiens et « plutôt de gros mariniers vaillants, novirris 
dans l'eau de mer et la bouteille, que des chevaliers 
frisés (l), » le petit-fils des drapiers rémois ne confiera les 
vaisseaux du roi qu'à des » gens de bonne famille (2), v à 
u des gens de qualité et qui ayent du bien f3) , » en 
vertu de cet axiome nouveau : u L'officier est l'àme du 
vaisseau : entre tous les officiers, ceux-là sont les plus 
considérables qui adjoutent la naissance et la noblesse 
aux autres qualitéz nécessaires, parce que le soldat et le 
mathelot ont pour eux plus de respect et d'obéissance (4). » 
Le naufrage du vice-amiral d'Estrées aux îles Aves amena 
le ministre à résipiscence : 'i ^os anciens capitaines de 
marine, néz matelotz et nourris dans la mer, ne seroient 
point tombez dans un aussv funeste désastre que celuy-là, 
avouait Colbert : par conséquent, il les faut cultiver et 
avoir le rolle de tous les capitaines marchands qui sont 
babil navigateurs, pour s'en servir dans les occasions (5). » 

(1) Cf. supt-a, t. IV, p. 599 : Richelieu au commandeur de La Porte, 
30 juin 1627. 

(2) Colbert à Colbert de Terron. 2 mars 1666 (Lettres de Colbert, t. III, 
p, 64). — « Pour répondre au mémoire de mon tils. " 8 août 1673 (Ibi- 
dem, t. III, 2' p., p. 123). 

(3) Ce que conseillait Beaufort en 1662 (A. J.m., Abraham Du Quesne, 
t. I, p. 272). 

(4) B. N., Thoisy 90, fol. 398. 

(5) 1678 (Archives >'at.. Marine B'8. fol. 254). 



COLBERT 357 

... Mais dans les occasions seulement, El telle était la 
morgue du temps que le marquis de Langeron osera dire 
du grand Du Quesne que a c'étoit un homme de rien (1). " 
Que nous étions éloignés du système anglais qui choisis- 
sait les capitaines de vaisseau .' sur la réputation qu'ils 
s'étaient acquise dans les vaisseaux marchands, où il se 
trouve quelquefois des occasions aussv chaudes que dans 
la p^uerre (2). " Seuls et par dérogation à l'Ordonnance qui 
défendait passements et broderies, des gentilshommes 
portèrent l'uniforme adopté par Colbert (3) pour les offi- 
ciers de marine, u un justaucorps de couleur bleue, 
garni de galon d'or ou d argent jusqu'au nombre de 
quatre (4), " avec écharpe de satin blanc et bas de soie 
cramoisie; pour exciter l'émulation, il avait inventé cette 
petite chose à laquelle les Français sacrifient leur vie : une 
marque d'honneur, le galon. Et voici la conception que se 
fait le ministre d'un état-major idéal : u Je voudrais mettre 
toujours ensemble un bon capitaine gentilhomme, un 
lieutenant et un enseigne de mesme, avec trois officiers 
matelots en second, le tout d'un mesme pays en amis, en 
sorte qu'ils puissent bien s'accommoder ensemble (5). " 

A celte réserve près que leur recrutement n'est pas 
ouvert à tous, la sélection des officiers d'avenir est entourée 
des plus sérieuses garanties. La valeur de chacun, » soit 

(1) Rapport du commissaire généial de Combes. 15 novembre 1707 
(A. Jal, Abraham Du Quesne, t. II, p. 392). 

(2^ « Uomarques failles par le sieur Arsoul sur la marine d'Hollande et 
d'Angleterre. » 1670 (B. N., Cinq-Cents Colbert 201, 2«p., p. 18). 

(3) " Le juste-au-corps en une forme et manière » aurait été adopté 
pour établir l'égalité enti-e les oftifiers de marine et empêcher des prodiga- 
lités ruineuses pour les ofliciers pauvres (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, 
p. 336) 

(4) Ordonnance du 3 mars 1665 (Archives Nat., Marine B'8, fol. 14 v° : 
Édits, (leclaratio)ts, rèqlemens et ordonnances du fioy sur le fait de !a 
marine. Paris, 1677, in-4'', p. 722). 

(5) Colbert à Colbert de Terron. 4 novembre 1669 (Lettres de Coi.bert, 
t. III, p. 185) 



358 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

pour les actions de bravoure, soit pour les manœuvres, 
soit pour la conservation des équipages et la propreté du 
vaisseau (l), " est l'objet d'une fiche signalétique transmise 
au ministre par l'intendant. Rien de plus honnête et de 
plus perspicace que ces notes confidentielles : nous en pou- 
vons juger par celles qui subsistent pour les départements 
de Brest et Rochefort. En deux traits, l'intendant de 
Demuin caractérisera la valeur relative de deux chefs 
d'escadre : " M' Gabaret, peu actif et d'une eslévatiou 
médiocre, n'ayant pas le relief nécessaire pour estre à la 
teste d'un corps. — M' le chevalier de Tourvilie, bon offi- 
cier, uniquement appliqué à son mestier où il s'instruit 
tous les jours, capable de mettre la discipline dans la 
marine, et distingué par sa valeur (2). » L'histoire ne 
saurait mieux juger. 

C'est que le grand minisire demande aux intendants, 
ses subordonnés directs, d'être des esprits nets, aussi 
ennemis du a galimatias (3) '! administratif que du » fatras 
des pièces inutiles -4 . " de même qu'il demande aux offi- 
ciers d'épée d'être des " instruments tranchants (5). >i Tout 
u défaut de prévoyance et d'application )> est repris très 
rudement (6) ; et s'il y a récidive, si l'intendant com- 
promet les mesures " prises pour eslablir un bon ordre 

(1) Colbert à de Seuil. 14 octobre 1673 (Archives Nat., Marine B-24, 
fol. 499). 

(2) " Liste des officiers de marine du département de Rochefort » , avec 
leurs notes signées de l'intendant « de Demtis » . Rochefort, 13 juillet 1673 
(B. N., Clairambault 867, fol. 290). — « Mémoire concernant les officiers 
des vaisseaux qui sont du département de Brest, » signé de l'intendant 
« De Secil. » Brest, 3 mai 1681 (Ihulcm, fol. 327). 

(3) Colbert à Arnoul fils, intendant à Toulon 15 juin 1671 (^Lettrcs de 
Colbert, t. III, 2' p , p. 111). — " Le secrétaire d'Estat doibt voir par 
leurs yeux tout ce qui se passe dans les ports " (Ibidem, p. 138). 

(4) Colbert à Brodart, intendant des galères. 20 septembre 1677 {Ibidem, 
p. 64). 

(5) PlDAXSAT DE MaiROBERT. 

(6) Colbert à Arnoul fils. 22 février '678 (Lettres de CotnERT, t. III, 
2^ p., p. 83). 



COLBERT 359 

dans la marine, " une lettre glaciale lui signifiera sa 
révocation : 

« Vous pouvez compter dès à présent que le Roy ne peut 
plus se servir de vous, ni dans Temploy que vous occupez, 
ni dans aucun autre (1) . » 



VI 



LA HIERARCHIE .NAVALE 

Mais la réforme capitale de Colbert consiste à mettre fin 
à rincohérence qui investissait de droits souverains le chef 
de la marine. Réservant exclusivement à la Couronne les 
nominations d'officiers jadis dévolues au grand maitre de 
la navigation, il tient pour nulle et non avenue toute pro- 
vision qui n'émane point du roi (2). En conséquence, le 
jour même où le petit comte de Vermandois fut nommé 
amiral de France i3), tous ses subordonnés, le vice-amiral 
du Ponant (4), les deux lieutenants-généraux (5), les chefs 
d'escadre de Provence, Poitou, Normandie et Dun- 
kerquc (0), les capitaines, reçurent également leurs provi- 
sions d'offices. 

(i) Colbert à Arnoul fils. 16 novembre 1679 {Ibidem, p. 173). — Et au 
coinmissaire de Séraucourt : vos « lettres sont pleines de vos louanges; 
mais le malheur pour vous veut que vous soyez le seul qui les publiiez. » 
26 novembre 1677 {Ihidem, p. 72). — Sur les divers intendants de la 
«narine au temps de Colbert, cf. D. Neuville, Etat sommaire des archives 
de la marine, p. 29. 

(2) Mémoire de Colbert prouvant que le roi seul, et non l'amiral, a 
droit de nommer les capitaines (GuÉri.n, Histoire maritime de la France, 
t. III, p. 489). 

(:5)Le 12 novembre 1669 (Archives Nat , Marine B^8, fol. 170 v°-181). 

(4) Jean, comte d'Estrées. La vice-amirauté du Levant resta vacante. 

(5) Abraham Du Quesne et le marquis de Martel, lieutenants généraux 
des 26 janvier 1656 et 27 août 1667 (Didier Neuville, État sommaire des 
archives de la marine antérieures a la Révolution. Paris, 1898, in-8°, 
p. 322). Un troisième lieutenant fut nommé en 1676. 

(6) Provence : Guillaume d'Alméras. 9 octobre 1662; — Poitou : Ma- 



360 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Chose étrange, sous un roi dont le bon plaisir faisait loi, la 
légendaire ténacité des Bretons avait eu raison de la volonté 
royale et maintenu, en dépit des remontrances du Parle- 
ment (1), l'hégémonie maritime de leur u province et 
duché : " la Bretagne, exclue du ressort de l'amiral de 
France (:2j, prétendait ne relever que de son gouverneur, 
en " possession du titre d'amiral de Bretagne, marque de 
l'ancienne souveraineté » du vieux duché. Et le gouverneur 
voulait avoir, comme l'amiral de France, une compagnie 
de cent gardes-marines et une académie navale, u séminaire 
inépuisable de bons officiers (3), " qui de fait exista à 
Saint-Malo (4). Si bien que, en dehors de Brest qui relevait 
du grand chef de la marine française, le reste des ports de 
Bretagne était de l'obédience maritime du gouverneur : et 
la garde des côtes de la province fut confiée à l'escadre de 
l'Ordre du Monl-Carmel. 

Même amputés du droit souverain de nommer les offi- 
ciers de marine et restreints aux attributions militaires et 
judiciaires (5), les pouvoirs de l'amiral de France restaient 
considérables. Leur délégation à un enfant était un non- 
sens qu'on voulut corriger. Mais le personnage auquel on 
les proposa, le général des galères Rochechouart do 
Yivonne, en bon courtisan, se déroba, de peur de se faire 

thurin Gabaret. 30 novembre 1669; — Normandie : François Thibal- 
lier de Thurelle. 12 novembre 1669 ; — Dunkerque : commission en 
blanc. Le nombre des chefs d'escadre fut porté à six en 1673. Les deux 
autres furent au titre de la Guyenne et du Languedoc. 

(1) Colbert au procureur général du Parlement. 30 novembre 1669, 
20 janvier 1670 (B. N., Franc. 17413, pièce 164). 

(2) 12 novembre 1669 (Archives ?<at., Marine B*8, fol. 176). 

(3) Placet du gouverneur de Bretagne aux Etats de la province (B. N., 
Thoisy 90, fol. 398). 

(4) Colbert aux maire et échevins de Saint-Malo. 10 septembre 1669 
{Lettres </e Colbert, t. III, p. 163). — Nous verrons ci-dessous qu'il y eut. 
pour la Bretagne, une rédaction spéciale de l'Ordonnance sur la marine. — 
Pour l'escadre de l'Ordre du Mont-Carmel, voir ci-dessous. 

(5) « Instruction pour mon tils pour bien faire la première commission 
de ma charge « 1661 [Ibidem, t. III, 2' p., p. 46). 



COLBERT 361 

du bàlard du roi un futur ennemi (Ij. Le maréchal de 
Bellefonds qui avait collaboré en I6G6 au plan de la cam- 
pagne navale 2) et sollicité le commandement d'un vais- 
seau (3), esquissa une candidature qui n'eut aucun 
succès (4j. Et ce fut en définitive le comte Jean d'Estrées 
qui recueillit, sous le titre de vice-amiral du Ponant, 
l'héritage du duc de Beaufort (5 . Il n'y eut d'autre vice- 
amiral que lui. 

De la hiérarchie navale. Colhert fixa les points encore 
obscurs avec ce souci de Tordre qui est la caractéristique 
du règne. Les deux, lieutenants-généraux sont assimilés 
comme grade à ceux de larmée de terre. » Les chefs d'es- 
cadre sont les mestres de camp des capitaines (6), " u les 
capitaines sont réputés colonels (";. » L'intendant a sur le 
chef d'escadre la préséance à terre, ainsi que dans les 
conseils de discipline (8j . En une formule lapidaire, 
Colbert a défini les rôles respectifs du général des galères 
ou du chef descadre et de l intendant : " Toute la guerre 
à M. le Général ; toute la justice, police et finance à l'inten- 



(1) Vivonne à Duché de Vancy, 5 mai 1671 {Correspondance de Louis- 
Victor de Rochechouart, comte de Vivonne, éd. .1. Cordey, p. G3). 

(2) " Mémoire sur la résolution que le Roy a prise après avoir entendu 
les sieurs marquis de Bellefonds et Du Quesne pour l'entretènement de ses 
forces maritimes. » 23 octobre J 666 (Archives ]N'at., Marine B-4, 
fol. 229, 245). 

(3) Le 6 décembre 1666 (A. .Iai.. Abraham Du Quesne, t. I, p. 473). 

(4) Bernardin Gigauit de Bellefonds inspecte pourtant en 1669 les ports et 
les fonderies (F). ^Nkuvillk, les I-Jahlisxcnicnts de l'ancienne marine, 
p. 93) 

(5) Moyennant indemnité aux héritiers de Beaufort (A. Jal, Abraham 
Du Quesne, t. I, p. 585). 

(6) Mémoire de Colbert pour prouver que l'amiral n'a pas le droit de 
nommer les capitaines de vaisseau (GuÊrih, Histoire maritime de la France, 
t. III, p. 489). 

(7) Vivonne à Duché de Vancv. 10 mars 1671 (Correspondance de 
Louis-Victor de Rochechouart, comte de V^ivossE, p. 34). 

(8) Règlemenl du 21 mars 1668 Ce rcj^lcment, comme les suivants, est 
imprimé dans les lidits, déclarations, rèqiemcns et ordonnances du Roy- 
sur le fait de la marine. Paris, 1677, in-4°. 



S62 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

dant (1). " Vis à vis du lieutenant-général, le chef d'escadre 
prétendrait à l'indépendance et au commandement entier 
dans les ports de son département, " si une brève note ne 
le rappelait à l'ordre (2). Les capitaines en second, qui font 
un stage d'apprentissage au commandement, sont subor- 
donnés aux II anciens lieutenans (3); " ceux-ci relèvent des 
capitaines de frégates légères (4), qui ont aussi le pas sur 
les capitaines de brûlots (5). 

En marge de la flotte régulière, nous comptâmes deux 
escadres exotiques ayant capitaines généraux et bases à 
part : les frégates de l'Ordre du Mont-Garmel à Saint- 
Malo, les galères du marquis génois Ippolito Genturione à 
la Giotat. Genturione, propriétaire d'une forte escadre 
jusque-là entretenue à la solde de l'Espagne (6), avait con- 
quis sur mer la renommée et la richesse : la renommée, en 
livrant bataille avec un seul navire aux quatre-vingts galères 
du capoudan-pacha (7) ; la richesse, en se mettant en 
mesure de nous vendre toute une escadre de haut bord (8), 
sans préjudice de l'escadre de galères qu'il nous ame- 
nait (9). 

(1) Arnoul à Colbert. 4 février 1668 (A. Jal, Abraham Bu Qtiesne, t. I, 
p. 539). 

(2) 12 mars 1672. 

(3) 24 mars 1672. 

(4) 18 juin 1672. 

(5) 14 décembre 1674. 

(6) Suivant traité du 25 décembre 1664, il servait l'Espagne dans les mers 
de Sicile en qualité de capitaine général des sept vaisseaux et de la patache 
lui appartenant (G. Fernandez Ddro, Armada Espanola, t. V, p. 424). — 
Inventaire de ses galères (Arcliives Nat., Marine Wi, fol. 220 v°. — 
D. Neuville, Etat soinmaire des archives de la Marine, p. 231, note 2). 

(7) [De La Haye-Ventelet], Lettre d'un ambassadeur de France a Cons- 
tantinople au roy Louis XIV; contenant une relation de son ambassade, 
publiée dans la Continuation des métnoires de littérature et d'histoire. 
Paris, 1727, in-8», t. IV, p. ii, 283. 

(8) De ses cinq vaisseaux, nous n'achetâmes que la Princcssc-du-Ciel, 
le Saint-Auqustin et la Frégate de Portugal, de 40, 44 et 48 canon» 
(Archives Nat., Marine BH, fol. 345. — Bibl. de la Marine, ms. G. 1) 

(9) Une capitane, une patronne et une galère ordinaire, suivant contrat 



COLBERT 363 

u Élever des jeunes gens de bonne famille dans les em- 
plois de marine (1) « est la constante préoccupation de Gol- 
beit. Aussi, dès l'année où il devient titulaire du ministère 
ie la marine, provoque-t-il la création de collèges spéciaux 
î Saint-Malo (2), à Bordeaux (3i, à Montpellier f4)... avec 
l'assistance du chevalier Gabriel Peschard, baron de Bos- 
>ac, et de l'Ordre du Mont-Carmel (5). 

Mais a tirer les enseignes du collège ou de l'académie » 
28t aussi vain, à l'estime d'un chef d'escadre (6), que de 
leur faire l'apprentissage de volontaires, " mcstier où on 
l'apprend jamais rien en mangeant les poullets du capi- 
taine. '• Qu'ils sortent du rang en commençant par faire à 
bord le maniement du mousquet! Et l'on voyait, à bord de 
certains vaisseaux, des enfants de treize ans qui avaient 
déjà trois campagnes et des blessures (7). 

La tradition est que les futurs officiers servent comme 
orardcs du pavillon ou gardes de l'étendard. Ceux-ci ont le 
prestige de luniforme fort seyant que leur a donné en 1670 
le général des galères, une casaque bleue brodée d'un grap- 
pin, et (jue le même Vivonne change en 1681 en un justau- 
corps écarlate, avec culotte et bas de même, et bandoulière 
de veloui's bleu. Ceux-là sont embrigadés, depuis le 24 dé- 
cembre 1669, en deux détachements, l'un pour le Ponant, 

du II décembre 1669 (Archives i\at., Marine B*3. fol. 395. — Archives 
Nal., R. 1355, n" 1). 

(1) Colhert à Colbert deTerron. 29 juillet 1669 (Lettres de Colbert, t. III, 
p. 163, note). 

(2) Colbert au maire de Saint-Malo. 10 septembre 1669 (Ibidem). 

(3) Colbert au commissaire général des fortifications, chevalier de Cler- 
ville. 12 février 1669 (D. îSedville, p. 99). 

(4) En 1671, à Paris en 1677. 

(5) Suivant lettres-patentes du 31 octobre 1669 (Gautier de Sibert, 
Histoire des Ordres royaux hospitaliers-militaires de Noti-e-Dame du Mont- 
Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem . Paris. 1772, in-i", p. 375). 

(6) Guillaume d'Alméras, Mémoires de 1667 communiqués par Mme Bos- 
solaschi à Margry (B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 56). 

(7) Relation d'un vuyaqe fait en Provence, par M. /.. M. D. P. [De 
Prkchac] Paris, 1683,'in-12, Vp., p 81 



364 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

l'autre pour le Levant, sous les ordres d'un capitaine 
aux gardes françaises ayant brevet de colonel et i-ang 
après les chefs d'escadre, M. de Cajac. Plies par des 
lieutenants, enseignes et maréchaux des logis à toutes 
les exigences de la discipline, « les Cajacs " reçoivent 
de maîtres d'hydrographie l'enseignement professionnel, 
de maîtres de dessin, de danse et d'escrime les connais- 
sances nécessaires à un u honneste homme (1) : » et 
leur entraînement s'achevait à bord des vaisseaux ami- 
raux ou à bord d'une frégate-école spécialement amé- 
nagée pour eux. Nous apprenons, par les notes du capi- 
taine Le Bret de Flacourt, commandant la frégate-école, 
que certains gardes avaient jusqu'à vingt ans de services. 
Leurs effectifs, sans cesse accrus et répartis entre les 
trois grands ports, avec dépôt à Indret pour les nouveaux 
convertis, atteignaient huit cents hommes à la mort de 
Colbert : Lecti juvenes in navalem militiam conscripti oclin- 
genti. 

(i) Colbert à Brodart . 15 février 1670 : » L intention du Roy est de ne 
conserver que 25 gardes des 49 de feu M. le duc de Beaufort... n — Colbert 
à Matharel. 5 juillet i(i70 : » A l'égard des cent gardes de la marine qui 
sont à Toulon, j'ay cy devant envové à M. d'Infreville le règlement fait sur 
le nondire qui doit estre embarqué sur chaque vaisseau portant pavillon. » 
(Lettres de Colbert, t. III, p. 20;], 246). — Ordres du roi du 23 avril 1670 
sur les gardes de la marine (Archives Nat., Marine B*301, fol. 357). — 
« Estât des bardes... que le sieur maréchal duc de Vivonne, général des 
galères de France, envoyé à Marseille pour habiller la compagnie de ses 
gardes. « 1681 (A. ikL, Glossaire nauticjue, art. Gardes de l'étendart; 
cf. aussi les art. Gardes de la marine et Capitaine-colonel). D'après le der- 
nier texte de Jal, M. de Cajac conserva le titre de capitaine-colonel du 24 
décembre 1669 au 18 décembre 1671. Il devint simple capitaine d'une des 
compagnies des gardes de la marine à la suite d'un démêlé avec un officier 
général de la marine (Le P. Tuéouore de Blois, Histoire de Bochefort. 
Paris, 1733, in-4°, p. 189). — " La frégate d'Ecole instituée pour l'instruc- 
tion des jeunes officiers des vaisseaux et des gardes de la marine, « était en 
1681 sous le counnandement du chevalier de Flacourt (Mercure Galant, 
janvier 1682, p. 241). 



C0L15ERT 365 

VII 

L'INSCRIPTION' MARITIME 

L'accroissement de nos forces nuu-itiiues posait un grave 
problème, qui arrachait à Louis XIV ce mélancolique 
aveu : » Il est impossible de faire de grands arméniens, si 
je ne trouve moyen de changer Taversion presque insur- 
montable qu'ont les gens de mer de s'engager au service de 
mes vaisseaux (I). » Nos adversaires en étaient si bien per- 
suadés qu à la veille d'entrer en lutte contre nous, les Pavs- 
Bas recevaient de leur ambassadeur en France ce dédai- 
gneux rapport : « La France n'a pas de quoi fournir à la 
monture de quarante vaisseaux de guerre i'2j . » Manquait- 
elle donc de matelots? Non. » Au moindre témoignage que 
je donnai de ma volonté, écrivait plus tard Louis XIV, il 
s'en trouva une si grande abondance qu'au lieu de soixante 
vaisseaux que j'équipois, j en aurois pu armer plus de cent. 
Des provinces presque entières s'étoient offertes à me 
servir 3) . » 

Quel était le secret de cette métamorphose et quel était 
le magicien? Le bon plaisir du roi n'v était pour rien. Ren- 
dons à Colbert ce qui était dû à son génie. Au svstème 
de la presse, à la levée par force (i , dont l'arbitraire et la 
violence provoquaient la désertion des matelots, il avait 

(1 Louis XIV au duc de Beaufort. i9 avril i(J69 [Lettres de Colbert, 
t. III, p. 120). 

(2) Rapport du 22 janvier J672 (Lettres de Pierre de Groox à Abraham 
de Wicquefort, p. 64^. 

(3) Mémoires de Locis XIV, éd. de 1806, t II, p. 73. 

(4) Ordonnances d'avril 1(535, 5 mars 1647, 14 avril 1654, 17 dé- 
cembre 1665, 16 février 1667 (Jacques Captier, Elude historique et écono- 
miijue sur V inscription maritime. Paris, 1907, in-S", p. 19, 147. — B. N., 
Mélanges Colbert 143, fol. 177, 178, 278, 291). 



366 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

substitué un régime plus souple, plus conforme aux ten- 
dances du caractère français. Tenant compte des judi- 
cieuses observations de certains intendants (1), il avait 
cherché à satisfaire les instincts de liberté et d'égalité des 
marins, au lieu de les traiter en » bêtes farouches " et d'en 
pendre pour l'exemple, comme le demandait le roi des 
Halles (2j. Il avait d'abord songé à traiter avec les commu- 
nautés maritimes pour obtenir annuellement de chacune 
un chiffre fixe de matelots (3). Puis il avait trouvé mieux. 

Sans rien connaître de cette savante organisation byzan- 
tine qui s'abritait, contre la fougue arabe, d'un double 
rideau de flottes servies par des inscrits, sans être initié 
davantage aux arcanes de la Descripiion maritime proposée 
au roi Henri H, les mêmes maux appelant les mêmes 
remèdes, Colbert réinventa l'Inscription maritime. Ce fut 
toute une révolution navale qui assura à la marine de 
Louis XIV les bénéfices de la conscription moderne. En 
voici les étapes : 

22 septembre 16(>8, enrôlement de tous les gens de 
mer (4) et recensement général comme il n'y en avait plus 
eu depuis de longues années (5). 

4 septembre 16(39, répartition des inscrits parévêchésen 
« tant de départemens qu'il faudrolt pour former des équi- 



(1) «J'estime que le meilleur serait de laisser les matelots et soldats libres 
d'aller chez eux ou de demeurer entretenus; car de les tenir trois années 
enfermés dans un vaisseau par contrainte \ c'est leur faire fuir le service. » 
La Guette à Colbert. 3 janvier 1665 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, 
p. 833). 

(2) Lettre de Beaufort du il mars 1668 (Ibidem, p. 544). 

(3) Colbert de Terron à Colbert. 5 janvier 1668 (J Captikr, p. 387). 

(4) Édils, déclarations, rèqlcmens et ordonnances du roy sur le fait de 
la marine. Paris, 1677, in-4°, p. 307. 

(5) Car il y en avait eu auparavant. Le 10 février 1608 par exemple, 
l'amiral de Montmorency faisait dresser un état de tous les marins (Institut, 
Collection Godefroy 264, fol. 145). En 1624, l'amiral Henri de Montmo- 
rencv renouvelait la prescription, qui fut reproduite en 1629 dans le Code 
Michaud. 



Ct)LnERT 367 

pages de 300 hommes, " capitaine, lieutenant et enseigne 
compris, de façon que la niol)ilisation navale fût instan- 
tanée (l;. 

13 juillet l(>70, institution du svstènje des c/a55e5, c'est-à- 
dire du service par roulement sur les vaisseaux du roi, 
avec peine de mort ou des galères pour les déserteurs (2). 
Les inscrits étaient pourvus de livrets militaires en par- 
chemin où le commissaire du département portait leurs 
u noms, surnoms, aages, demeures, signaux (signale- 
ment) et qualitéz, ensemble celuy de leurs femmes et le 
nomhre de leurs enfants. " Ne pouvaient s'engager dans 
la marine marchande que les inscrits dont la classe 
n était pas appelée. Et pour que nul n'en ignorât, un 
double des rôles était affiché à « la porte principale de la 
parroisse (3; . » 

La réforme de Colbert eut, suivant les provinces, une 
fortune diverse. La perspective de toucher une demi-solde 
en cas de non-emploi sur la flotte royale séduisit les mate- 
lots bretons qui s'enrôlèrent en foule. Alors qu'un recense- 
ment opéré en Bretagne en 1667 (4) n'avait relevé que cinq 
mille cent quarante marins, 1 Inscription maritime en four- 
nit vingt mille (5 . Et Louis XIV put dire d'eux que, s'il 
l'avait voulu, ils n'auraient laissé dans leurs maisons que 



(il B. N., Mélanges Colbert 84-, fol. 172. — Lettres de Colbert, t. III, 
p. 159 

(2) Édits de janvier 1670 et 19 septembre 1(Î76 (^Isambert, Recueil 
général des anciennes lois françaises, t. XVIII, p. 369 : t. XXI, p. 165). 

(3) B. X., Clairambault 854-, fol. 116. — «Instruction pour le s' Dorin- 
ville, chargé de l'establissenient des classes... des éveschéz de Tréguier, Léon 
et Quiinper. » 28 mars 1680 (Captieb, p. 389). 

(4-) Par les marquis de Coëtlogon et de La Coste : Livre des cartes par- 
ticulières de la province de Bretagne (Bibl. du Service hydrographique, 
a.s. 3964, fol. 13). 

(5) « J'av esté surpris, écrivait Colbert le 4 septembre 1673, qu'il n'y ait 
que 6 773 matelots dans toutes les classes depuis la Bretagne jusqucs à 
Bayonnc: la Bretagne seule en fournit près de 20 000 (Delavaud, Rochefort 
en 1672 et 1673, p. 73). 



368 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

leurs femmes et leurs filles pour se rendre en plus grand 
nombre sur la Hotte (I). 

Ailleurs, l'inscription maritime fut accueillie beaucoup 
plus fraîcbement. Elle donne lieu, en Béarn. à des émeutes 
dont « la chaleur n a peine à se calmer; à Martigues, à 
Marseille (2), à de violentes manifestations contre u les 
chausses rouges et le chapeau blanc " des commis des 
classes, à qui on ne parle de rien moins que de « coupper 
la porge (3). " Malgré la menace de voir occuper leurs mai- 
sons par des garnisons militaires qui vivraient à leurs dé- 
pens (4), les matelots de Rochefort, plutôt que de servir, 
abandonnent en masse la ville 'o). Au Havre, il faut fermer 
les portes de la cité pour aller de maison en maison 
prendre tous les hommes qui ont monté en mer (Oj . » Ceux 
de Dieppe, aussi insoumis, se réfugient dans le voisi- 
nage (7). " A Marseille, il n'y a pas un matelot qui n'ait un 
gentilhomme ou une femme qui le protège et ne cherche à 
l'exempter du service 8) . » 

Le système des classes fonctionnait malgré tout, quand 
la guerre de Hollande lui porta un coup des plus rudes. Il 
fallut appeler « tout ce qu'il y avait de bons officiers mari- 



(1) Mémoires de Lodis XIV, t. II, p. 73. 

(2) Lettre de cinquante matelots « du cartier de St-Jean- au gouverneur 
de Marseille (CiPTiER, p. 433). 

(3) Rapport de Brodart. 6 septembre 1670 (Archives ]Sat., Marine B^9, 
foL 362 : CiPTiEB, p. 125. — Et Archives Xat., Marine B*29, fol. 361 : 
Captier, p. 433). 

(4) Lettre de Colbert de Terron. Piochefort, 10 mars 1672 (B. N., 
Mélanges Colbert 158, foi. 364; CàPTiEB, p. 135). 

(5) Colbert au duc de Saint-Aignan. 21 juin 1673 {Lettres de Colbkrt, 
t. III, p. 493). 

(6) Colbert à Brodart. 25 mars 1673 (Ibidem, p. 489, note). 

(7) Arnoul à Colbert. 6 décembre 1676 (B. N., Nouv. acq. franc. 21322, 
fol. 283). — Presque dans les mêmes termes, Colbert écrivait à l'intendant 
de Seuil, à Brest, le 22 novembre 1669 : » Il n'y a pas un matelot qui ne 
donne volontiers trois et quatre pistoles pour s'exempter du service » 
(Lettres de ColberT; t. III, p. 191). 

(8) Louis XIV à Colbert de Terron. 4 janvier 1672 [Ibidem, p. 412). 



COLBERT 369 

nicrs, matelots et soldats dans l'estendue des costes, sans 
considérer les classes de service. •> Le remède, c'était 
la création d'effectifs permanents au moyen d'engagements 
volontaires jusqu'à concurrence de deux mille par port : 
les classes n'eussent constitué en ce cas que la réserve de 
l'armée de mer (1 . Le projet resta lettre morte, parce que 
trop onéreux : « Voicy nostre marine establie, avait écrit 
Colbert : il faut travailler à présent à la conduire avec 
économie (2). » 

Le premier malaise passé du reste, le svstème des classes 
s'est acclimaté parmi les gens de mer. D'autant que des 
mesures de prévoyance sociale, jointes aux libéralités de 
l'Inscription maritime, achèvent de donner aux matelots 
une situation privilégiée. C'est la délégation de solde aux 
familles pendant la durée de la campagne (3 ; c'est l'ins- 
truction gratuite donnée aux enfants des inscrits par les 
curés des paroisses (4) ; c'est le paiement à domicile, afin 
d'éviter les ruineuses prodigalités et les dégradantes 
débauches du retour à terre (5; ; c'est enfin la Caisse 
des Invalides, dont l'institution porte la date du 23 sep- 
tembre IG73. 

Une retenue de 2 pour 100 sur la solde })ermet de 
créer à Rochefort et Toulon le pendant de l'Hôtel des 
Invalides; c'est là que la marine hébergera ses mutilés, 
s ils ne préfèrent rentrer dans leurs foyers avec une indem 

(i) Mémoires des 6 mai et 25 juillet 1674, préconisés par Coll)ert de 
Terron dans une lettre à Louis XIV le 6 août (B. N , Mélanges Colbert 
168 his, fol. 515. — J. DE Culsenoy, Mémoire sur V Inscription maritime 
adresse à la Commission d'enc/itéte sur la marine marchande. Paris, 1870, 
p. 32). 

(2) Colbert à Colbert de Terron. 6 novembre 1670 {Lettres de Colbebt, 
t. lit, p. 307). 

(3) 7 août 1677 (Kdits, déclarations, rèt^lements et ordonnances du roy 
sur le fait delà marine. Paris, 1677, in-4°, p. 767). 

(4) Colbert au commissaire Lombard. 31 mars 1682 (^Lettres de Coi.bebt, 
l. m, p. 219), 

(5) 20 octobre 1672 {Kdits..., p. 368). 

V. 24 



370 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

iiité égale à » trois années entières de leur subsistance (l). » 
L'institution était si équitable et si humanitaire que les 
marins des galères, qui formaient corps à part, en récla- 
mèrent le bénéfice, moyennant une semblable « retenue 
de deux liars pour livre (2). » Quant aux forçats, ils avaient 
à Marseille leur hôpital : conçu par saint Vincent de Paul, 
il avait été réalisé par Gaspard de Simiane, chevalier de 
La Goste, un saint aussi, qui avait consacré sa fortune à le 
construire et ses démarches, — onze mois de sollicitations 
à la Cour, a un enfer! » — à obtenir de quoi Tentretenir : 
trois sous par jour et par forçat! C'était peu : et comme 
« les religieux de la Charité ne voulaient pas s'embarquer 
sans biscuit dans l'administration de l'hospital, » La Coste 
eut recours aux prêtres de la Mission (3j. Ajoutons enfin 
qu'un vaisseau-hôpital attachée chaque division navale (4; 
recueillait les infirmes et les blessés. 

Colbert « posait pour fondement » que toutes les entre- 
prises maritimes devaient être réalisées « avec nos seules 
forces maritimes sans aucun secours de la terre, d'autant 
que ce meslange » eût amené la confusion (5). D'où la 

(1) 23 septembre 1673 {Ibidem, p. 397. — Le P. Théodore de Hi.ors, 
Histoire île Rochefort, p. 249). — « Roolle de partie des niatelotz et soldats 
estropiez dans la dernière campagne contre les Hollandois et des sommes 
qui leur ont esté payez pour leur récompense. » Rochefort, 25 dé- 
cembre 1673 (Captier, p. 399). 

(2) Du Plessis-Brossardière à Colbert. Marseille, 19 novembre 1675 
(Archives Nat., Marine B*6, fol. 333). 

(3) De Ruffi, la Vie de Monsieur le chevalier de La Coste. Aix, 1659, 
in-8", p. 123, 132, 156, 174 : lettres du chevalier des 29 décembre 1649, 
9 février, 23 février et 15 juillet 1646, relatives à l'hôpital des forçats. 

(4) Aux termes du règlement du 6 octobre 1674. Mais déjà les Hottes de 
Brézé en 1640 (B. N., Franc 8022, fol. 33) et de Beaufort en 1669 étaient 
pourvues d'un navire hôpital. Cf. aussi D"' E.-T. Hamy, les Blesses de 
Béveziers. Notice pour servir ti l'histoire des débuts de la médecine navale 
en France. Extrait du Bulletin de la Société française de l'histoire de la 
médecine (1902). 

(5) Colbert à Colbert de Terron. 21 août 1670 (Cuampoluo.n-Figeac, 
Documents historiques tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque 
Nationale, t. IV, p. 523, Coll. des documents inédits). 



COLBERT 371 

nécessité de troupes crinranleric de marine. Le ministre 
décida en IG(Jl) qu'il v aurait deux régiments de vingt com- 
pagnies chacun, le Royal Marine et le Vermandois, Tun 
pour le Ponant, l'autre pour le Levant (l). Il avait déjà 
délivré des brevets d'ofticiers, quand Le Tellier et Lou- 
vois protestèrent " qu'on faisoit tort à leurs charges ; 
Louis XIY leur donna raison et rattacha les deux régi- 
ments à la Guerre (2). u Déchus» des avantages qu'ils 
avaient trouvés à former un corps séparé de l'armée, les 
officiers du Royal Marine et de Vermandois servirent avec 
dégoût à bord et dans un esprit tout contraire à la disci- 
pline (3). Il fallutles relever dès HJTl du service maritime, 
où des compagnies de soldats gardiens d'arsenal, des demi- 
soldes et autres créations éphémères tachèrent de suppléer 
à leur absence (4 . Encore ne conservait-on que les cadres, 
« les testes des compagnies, sergens, caporaux ou princi- 
paux soldats, " deux cents hommes (5) . 

11 n'y avait pas davantage d'artillerie de marine. Golbert 
pressait ses intendants de former quatre ou cinq com- 
pagnies de canonniers et d'exciter leur émulation par des 
pi'ix pour les meilleurs tireurs fO) . Mais les cadres man- 
quaient. On ne rougissait point de mander d'Angleterre 
ou de Hollande des canonniers pour u dresser " les 
nôtres (7), quand l'invention des galiotes à bombes vint 
révolutionner le tir en 168:2. Des officiers de marine furent 



(i) Golbert à CoIIilmI de ïerroii. 2 déeeml)re 1669 (Lettres de Colbebt, 
t. III, p. 197). 

(2) Mémoire sur la levée des équipages. 7 juin 1671 {Ibidem, p. 373). 

(3| Mémoire de i6S2 (Archives N'at., Marine B* 301, p. 3. — D. Neu- 
ville, État soinmaire des areliivcs de la marine, p. 419). 

(4) I). Neuville, p. 420. 

(5) Coibert à Du Quesne. 25 septembre 1678 (Lettres de Golbert, t. III, 
2^ p , p. 129\ 

(6)Goli)ert à 1 intendant de Toulon. Avril Hj72 (Lettres de Golbeut, t. III, 
p. 231). 

(ï) 1660 (Archives Nat., Marine BH, fol. 37j. 



372 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

envoyés à l'école d'artillerie de Metz pour en suivre les 
cours. Et l'on forma un corps d'artillerie de marine, avec 
trente officiers et deux commissaires, qui tout de suite 
étonna le monde par son habileté (1). 

... Si l'inscription maritime pourvoyait à l'équipement 
des vaisseaux, le recrutement de la chiourme pour une 
trentaine de galères restait un problème. Les volontaires, 
les bonnevogh', se raréfiaient. Quant aux forçats, les 
comités les décimaient par leurs violences, « étant 
quelquefois quelque chose de pire que les cochers de 
Paris, qui tueroient volontiers leurs chevaux pour passer 
les premiers, i» Et l'intendant Arnoul renchérissait : 
il Nos malheureux forçats vendent leurs chemises et 
habits pour ivrogner, j'en ai fait châtier en ma pré- 
sence quatre ou cinq, mais comme les coups de gour- 
dins et de lattes ne sont que des chatouillements pour 
eux, je leur ai promis de leur faire couper le nez aux 
Chrétiens et les oreilles aux Turcs. Il faut nécessairement 
cette sévérité, et quelque chose au delà, et forcer son 
naturel (2). « 

Ces damnés étaient de toutes races et de toutes prove- 
nances, des vagabonds, des déserteurs, des faux-sauniers, 
des rebelles, des prisonniers turcs et barbaresques dont les 
chevaliers de Malte faisaient trafic (3), des Sénégalais 
achetés sur le pied de trois cents livres tout venant (4), 
mais qui se laissaient mourir de froid, de mélancolie et 
" d'obstination, i> des " esclaves Russiens (5), » des Iro- 
quois dont la capture provoqua une telle révolte parmi 
leurs compatriotes qu'il fallut les relâcher. Le temps n'est 

(1) Cf. les mémoires cités par D. Nedvili.e^ p. 423. 

(2) Arnoul à Colbert (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 483). 

(3) Lettres de Colrerï, t. III, p. 392, 400, 502. 

(4) Et livrables à la Rochelle. î^oveinbre IGIG (B. jN., Mélanjjes Colbert 
173 bis, foi. 631. — Lettres de Colbert, t. 111, 2*= p., p. 154). 

(5) Lettres de Colberï, III, t. 2' p., p. 39. 



COLBERT 313 

plus loin OÙ on leur adjoindra des Français condamnés pour 
cause de religion (l). 

VIII 

L'ART AU SERVICE DE L'ARCHITECTURE NAVALE 

Le lamentable bilan de notre flotte, déposé en 1661 
entre les mains du roi, se traduisait par un tel passif que, 
d'urgence, il y fallut remédier. Renversant la force centri- 
fuge qui avait amené, faute d'emploi, l'exode de nos éner- 
gies, un mouvement inverse réalise l'attraction de toutes 
les initiatives et de toutes les capacités. On ne verra plus 
des Provençaux bâtir dans les chantiers do Tripoli toute 
une escadre de croiseurs i'2i, ou tel autre Français (3) 
essaver à Rotterdam un tvpe de navire destiné à révolu- 
tionner lart nautique. Non, toute l'Europe au contraire 
est mise à contribution par nous. 

De Malte, Colbcrt rappelle Chabert, constructeur en 
renom (A); de Barbarie, de Barcelone, il fait revenir des 
maîtres charpentiers provençaux (5). De Hollande, il 
mande comme au temps de Richelieu, des construc- 
teurs 6), des cordiers (7), des fabricants d'ancres, un sau- 

(1) E. LiTissE, Sur les galères du Roi, dans la Revue de Paris, 15 no- 
vembre 1897. 

(2) Maitre Auger, en 1654, et Maître Pierre Pellenc construisent à 
Tripoli six beaux vaisseaux de guerre (B. N., Franc. 12219, fol. 52). 

(3) De Son. Cf. plus haut, t. IV, p. 613. 

(4) r.ouis XIV au grand maître de Malte. Toulon, 16 fëvrler 1663 
(Guerre, Archives historiques 161, p. 212). 

(5) i> Maitre Jean, revenu de Barbarie, Maitre Audibert, retiré de Barce- 
lone, » construisent chacun un vaisseau royal. 1666 (Archives Nat., 
Marine BH, fol. 228). 

(6) Colbert de Terron, qui avait quatorze charpentiers hollandais à 
Rochefort, en réclame quarante autres. 1669 [Lettres de Colbert, t. III, 
p. 100. 133). 

(7 1669 (Archives Nat., Marine B''l, fol. 142 : Lettres de Colbebt, t. III, 
p. 153). 



374 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

veteur qui repêche « avec son vaisseau, ses machines et 
ses plongeurs » les bâtiments naufragés (1). 

Des missions d'officiers, de charpentiers ou d'inten- 
dants ne cessent de parcourir les ports de l'étranger pour 
V quérir des vaisseaux ou des modèles comme au temps 
de Mazarin. Colbert achète au marquis Centurione de Gènes 
toute une division navale (2), à un cardinal de la Sainte- 
Église un vaisseau (3), au pape une galère (4), au duc de 
Courlande des navires plats de varangue et forts de mem- 
brure, propres à s'échouer sans se blesser, qu'un de nos 
capitaines a été examiner dans les chantiers de Mittau !^5). 
A Copenhague, il commande deux vaisseaux de ligne (6) 
et cinq à Amsterdam (71, que douze autres devront 
suivre (H), a D'un grand atelier m que notre résident a ins- 
tallé à Stockholm, sortiront six vaisseaux et du bois pour 
en bâtir trois fois autant fO). Joignez à cela des vaisseaux 
de course malouins, des long-courriers acquis par 

(i) Privilège du « sieur Fluymer de Middelbourg de repescher les basti- 
mens qui ont fait naufrage. » 7 août 1669 ^Lettres de Colbert, t. III, 
p. 150). 

(2) La Prince.fse-du-Ciel, le Saint-Augustin et le Saint-Antoine de 
Portugal, de 28, 24 et 40 canons, inventoriés par le capitaine 
de vaisseau de Saint-Tropez. Toulon, 28-31 décembre 1669 (Archives 
Nat., Marine B'I, fol. 345. — Bibliothèque du ministère de la Marine, 
ms. G. 1). 

(3) Acheté en 1669 au cardinal de Vendôme. 1669 (Archives ^at., 
Marine B«l, fol. 52 v», 151). 

(4) Décembre 1669 (Lettres de Colbebt, t. III, p. 200). 

(5) « Instruction au chevalier de La Rochette-Gargot allant dans la Bal- 
tique. » 5 avril 1664; — « pour le sieur Gargot s'en allant par ordre en 
Poméranie, Prusse et Courlande » (Affaires Etrangères, Mémoires et docu- 
ments 917, fol. 58. — Archives Nat., Marine B^3, fol. 22). 

(6) Le Grand Danois et le Frédéric (Archives Nat., Marine B-3, fol. IIP, 
XIX). _ 

(7) L'Invincible, l'Intrépide, le Conquérant, le Neptune et le Courtisan 
d'Amsterdam (Archives Nat., Marine B-6, fol. VIII v", VII" II). 

(8) Instruction pour Dumas et Forant. 8 janvier IQGd (Lettres de Coi.v,ETtT, 
t. III, p. 34). 

(9) Colbert à Courtin, résident à Stockholm. 2 janvier 1666 (Ibidem, 
p. 33). 



COLBERT 375 

l'Etat (I^, (les navires d'armateurs provençaux (i2), des 
prises barbaresques incorporées dans noire flotte (3). De 
tous les échantillons possibles d'un navire de guerre, se 
dégagera un type idéal. 

Nous cesserons d'être à la remorque des Hollandais '4). 
Depuis que le roi Henri IV a acheté chez eux son seul vais- 
seau de haut bord, le vaisseau de ligne qui écrasa à la 
Goulctte la flotte barbaresque, les Hollandais avaient con- 
quis notre clientèle par leur renom d'habileté à » bastir 
légèrement (5) » et par un certain tour de main dans 
« l'économie et le mesnage des bois (6). » Le duc de Beau- 
fort déclarait " de la dernière importance pour le roy de 
faire venir Jean de Wert, » l'un d'eux, « le plus habile 
ouvrier du monde, » que nous avions déjà mandé en IGiO 
pour inspecter nos vaisseaux (7) . « Luy en Seudre, Laurens 
[Hubac; à Brest et Rodolphe ^Gédéon! à Thoulon (8), les 
magasins fournis, le roy est maistre de la mer quand il lui 
plaira (0). t Comme on faisait grief à maître Rodolphe «de 
ne pouvoir quitter l'idée de la fabriqvie des vaisseaux de 
son pays " de Hollande, il démontra que le Saint-Philippe, 

(1) Le Daupliîn de Saint-Malo, 44^ canons, deux navires de la Compagnie 
des Indes. 16(i7 {Ibidem, p. 49). 

(2) Le Saint-Joseph de .Marin de la Ciotat, le Lion louqe d'Etienne Jean 
de Marseille, etc. (A. J.\l, t. I, p. 393). 

(3) L'Etoile de Diane, la Perle^ le Croissant, la Couronne de 2\aplcs, 
le Soleil d'Afri(iiir (Archives Nat., Marine B'I, fol. 362). 

(4) Etienne Hubac est envoyé en Hollande pour voir i< s'il v a quelque 
différence du gabarit des Hollandois au nostre et les raisons pourquoy. » 
6 décembre 1669 (Lettres de Colbkht, t. III, p. 199). 

(5) Colbcrt à Colbert de Terron, 5 mai 1670 (Lettres r/e Colbert, t. III, 
p. 239). 

(6) Colbert à Colbert de Terron. 22 février 1669 (L.ettres de Colbert, t. III, 
p. 100). 

(7) A. Jal, Ahrahani Du Oucsne, t. I, p. 150. 

(8) K A Rodolphe Gédéons, maître charpentier des vaisseaux du roy sui- 
vant son contract faict en Hollande " (Archives Nat., Marine B"l, 
fol. 139). 

(9) Reaufort à Colbert. Rrouage. 6 février 1662 (B. >'., Mélanges (îol- 
bert 107, fol 432). 



376 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

alors en chantier, avait des formes plus élancées et une 
plus grande hauteur d'entrepont que le Spiegel, bâti dans 
le même moment pour Ruyter (l). Tel était le premier 
effet de l'influence des méthodes anglaises. 

Un capitaine hollandais, Louvis Van Heemskerck, s'en 
était si bien inspiré qu'il avait lancé à Portsmouth un 
navire rapide, le Sans-Pareil, allant « un cinquième plus 
vite qu aucun autre vaisseau : » et ayant pris du service en 
France, il offrait de nous doter de son invention (2). Nous 
n'étions point sans préventions contre les constructions 
britanniques, depuis qu'un vice-amiral anglais, venu avec 
la cour fugitive de Charles II, George Garteret, s'était fait 
l'apôtre des frégates légères (3), comme si le roi eût voulu 
« s'ériger en corsaire. Tous nos voisins ont tous navires 
fortz, grondait-on. Les Espagnols ont leurs gallions; les 
Anglois les plus beaux et les plus forts bastiments du 
monde; et pour le roi on bastit des frégatilles (4)! » 

Mais bientôt, avec les missions d'Arnoul et de Seignelay 
en Angleterre, un revirement se produit dans l'opinion : 
et nos maîtres charpentiers sont invités à mesurer à l'éta- 
lon de la marine anglaise, et surtout des œuvres de maitre 
Deane, la valeur de la nôtre. Avec une louable modestie, 
« un de ceux qui avaient le plus travaillé au règlement sur 
les constructions, " maitre Guichard, convint que nos 
navires étaient « trop coupés (5), » n'ayant en long que 



(i) ie Spiegel a 155 pieds de long, 4-3 de large, 6 1/2 de haut; 
Le Saint-Philippe 170 — 44 — 7 1/2 — 

(« Mémoire du cappitaine Rodolphe, maitre charpentier des vaisseaux 
du rov. « 1663 : Archives Nat., Marine B'^, fol. 150). 

(2) 1670 (Lettres de CoLBf;RT, t. III, p. 239. — Bibliothèque du minis- 
tère de la Marine, G. 144). 

(3) Qu'il fait construire à Soubise : elles ont 800 et 400 tonneaux. 1656 
(Affaires Etrangères, Mémoires et documents 897, fol. 287). 

(4) Lettre de Colbert de Terron. La Rochelle,' 23 janvier 1656 (B. N., 
JSouv. acq. franc. 4968, fol. 243). 

(5j « L'opinion commune en France, c'est qu'un liastiment ne peut bien 



-1-7^ 





LE ROYAL-LOUIS 
par Maiire Hotlolphe 11)68) 



COLBERT 377 

quatre fois leur largeur : a On se régloit pour lors sur 
les Hollandais et sur la mode qui couroit des estraves 
droites et dont ils éloient peu à peu revenus (1). » « Ce que 
nous gagnions par la coupe, nous le perdions par la pesan- 
teur des membres et par la quantité de fer dont nous char- 
gions nos vaisseaux (2). » Observant que « les vaisseaux 
anglais, plus longs et plus ras que les nostres, les sur- 
passent en vitesse, " Colbert donne en conséquence l'ordre 
de s'en inspirer 3i. 

Sveltesse des formes, sobriété d'ornements dans les gale- 
ries qui s'effilent, arrasement des ponts qui offrent peu de 
prise aux coups, rondeur de la poupe pour faciliter les 
virages, ventre qui bombe et haut qui sétrécit, les bâti- 
ments de guerre anglais ont tout, le confort, l'assiette et la 
légèreté sous voiles. Avec cela, ils sont bâtis en force. 
Leurs ponts trapus, campés sur des piliers et des poutres 
en sautoir, supportent une artillerie lourde du calibre de 
•48 livres, sans que 1 alternance des sabords, qu'on se garde 
de superposer, affaiblisse la membrure. De fréquents 
radoubs dans des ^ docks, " oii la marée les pousse et où 
des écluses les retiennent à sec, donnent aux vaisseaux 
anglais une longévité de centenaires : V Arc-en-Ciel date 
d'Elisabeth; le Royal Snvereign, vieux d'un demi-siècle, 
garde son rang à la tête de la flotte (4). C'est à un 

aller à la voille qu'il ne soit extrêmement taillé. " («Remarques faictes 
par... AnsouL :» B. N., Cinq-Cents Colbert 201). 

(1) « Proportions angloises. — Métode du sieur Deane pour trouver 
les proportions de son navire » (Bibliothèque du Service hydrographique de 
la Marine, ms. 90, fol. 7 et 14). — Dépêche de Colbert sur le défaut des 
vaisseaux d'ilubac. 1669 (Archives Nat., iV/a/ùit' B-9, fol. 163). 

(2) Colbert à Colbert de Terron. 19 février 1671 (Lettres de Comskrt, 
t. III, p. 337). — Nos " maitres de hache, » Laurent Hubac entre autres, 
préféraient aux vaisseaux longs de l'Angleterre des navires courts et larges, 
comme » se soutenant mieux à la voile. » ÎN'ovembre 1670 [Ibidem, p. 309). 

(3) Colbert à de Seuil et à Colbert de Terron, 5 mai et 14 juin 1670 
{Ibidem, p. 243). 

(4) Mémoire de Skigsklay sur la marine anglaise. 1671 [Lettres de Coi,- 



378 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Anglais (Ij que nous devons l'usage des formes pour nos 
constructions navales, et peut-être des prélarts, tentes 
et paillets qui sont pour les vaisseaux u leur rohbe 
d'hiver (2). » 

Un des grands avantages que les Anglais et les Hollan- 
dais ont sur nous consiste dans la rapidité de leurs cons- 
tructions, Il les bastimens de mer étant beaucoup meilleurs 
quand ils sont achevés promptement (3). » La perspective 
de nous mesurer en 1066 avec la Hotte anglaise nous 
force à précipiter le rythme des nôtres, si lent qu'on ne 
bâtissait annuellement qu'un vaisseau par arsenal f4). 
Puis, notre Hotte de Toulon s'était accrue de cinq vais- 
seaux en deux ans, alors que les Hollandais n en lançaient 
pas moins de douze par trimestre (5). L'énergique impul- 
sion de Golbert, réagissant contre cette mollesse, prescrit 
d'achever un vaisseau < de tout point en trois ou quatre 
mois à compter du jour que la quille est mise eu 
place (6). " Et le débit annuel (7), à partir de l()()9, fut de 
quatre vaisseaux de ligne pour un seul arsenal (8 . 

La dernière patine à leur type idéal fut encore ^a■u^re 

BEBT, t. III, p. 314). — .' Remarques faictes par le sieur Aenotl sur la 
marine d'Hollande et d'Angleteire. » 1670 (B. N., Cinq-Cents Coibeit 201, 
fol. 10). 

(1) A Georges Carteret, d'après une lettre de Colbert à Arnoul. 16 août 
1669 (Archives Nat., Murine W'ï, foi. 142;. 

(2) A. Jal, Glossaire uautiqxie, art. Robe d'hiver. 

(3) Colbert à Arnoul. 25 mai 1669 [Lettres de Colbkrt, t. III. p. 128). 

(4) » Vous m'avez cy devant mandé qu'il ne faloit bastir qu'un vaisseau 
par année. « Teslard de La Guette à Colbert. 31 octobre 1662 (R. IN., 
Mélanges Colbert 112, fol. 427). 

(5) Colbert à Leroux d'Infrevilie. 1" mars 1669 {Lettres de Coi.iiEirr, 
t. III, p. 103). 

(6) Colbert à Colbert de Terron. 21 mars 1669 (A. Jal, Glossaire nau- 
tique, art. Vaisseau). 

(7) En 1666, dans le seul port de Brest, Laurent Hubac n a pas moins 
de dix grandes frégates en chantier (Archives Nat., Mui-ine R'^1, fol. 228). 

(8) Il Mémoire de l'aage des vaisseaux qui sont dans le département de 
Tholon, 11 par Matharel. Toulon, 14 août 1671 (Archives Nat., MurineVi'i, 
fol. 362. — A. Jal, Glossaire nautique, art. Vaisseau). 



COLBERT S-iy 



d'un étranger, malgré le désir de Golbert de " nous passer 
d'estrangers pour la direclion de nos ateliers (l) » et 
d'ériger Du Quesnc en grand niaitre pour a les règles et 
mesures » de nos constructions (2j. Trop d'accastillage, 
une taille trop courte, - point assez de soulier de l'avant 
et de l'arrière " et une tendance à u travailler extrême- 
ment dans leur radoub (3) " sont des défauts que " le 
plus habile homme qu'il y eut" au monde s'appliquera à 
corriger. Il va « donner aux navires de bonnes manières et 
à nos poupes et à nos galeries un air que nous n'avions 
point encore. Jamais vaisseaux ne seront mieux conduits 
et avec de plus belles liaisons. - Ce maître qui mérita les 
suffrages de Tourville, cet homme ingénieux qui allait de 
port en port u montrer sa manière de bâtir " à nos char- 
pentiers, à Salicon et aux fils de Coulomb, Honorât et 
Hubac, avait nom Biagio Pangallo; on l'appelait " maître 
Biaise. " C'était un Napolitain : il eut 1 honneur d'exhiber 
à Paris et de faire applaudir à Versailles les petits modèles 
qui jious servirent de gabarits (4), à défaut de ceux du 
grand constructeur anglais Deane qui s'était fait empri- 
sonner outre-mer pour nous avoir servis (5). 

De ces emprunts à l'étranger, a l'industrie française, 
qui renchérit toujours sur les inventions d'autruy (G), d a 
su tirer un tel parti qu'elle arrache à l'intendant Matha- 
rel (7) ce cri d'enthousiasme : » Il n'y a point, dans l'Eu- 



(1) Colbcrt à d'Infreville. 5 mars 1666, — et à Arnoul. 3 août 1674 
{Lettres fie Colbert, t. Ill, p. 67, 523). 

(2)29 avril 1680 (Ilmlem, t. III, 2« p., p. 191). 

(3) Tourville à Colbert. Uochefoit, 7 juillet 1680 (J. l>Ei,iBT)BK, Tourville 
et la marine de son temps, p. 289). — Colbeit à Tourville. 1"'' septembre 
{Lettres de Colbert, t. III, 2* p., p. 198) 

(4) Tourville à Colbert llochefort, 6 et 15 août, 17 septembre 1680; — 
Renau à Colbert. Brest, 6 et 30 juin 1681 (J. Delarbre, p. 290). 

(5) En 1679 {f.i'ttrps de Colbkrt, t. III, p. 536, note.) 

(6) Coll)ert à Colbert de Terron. 6 juin 1669 [Ilmh-m, p. 132). 

(7) 3 mars 1671. 



380 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

rope, de vaisseaux qui aient la grâce et la beauté de 
ceux de France, rien qui frappe tant les yeux, ni 
qui marque tant la magnificence du roy " que leurs 
sculptures (l). 

n Fort envolumé et chargé de quantité de figures qui 
contribuent à sa beauté, " un des vaisseaux construits par 
Rodolphe, le Royal-Louis^ porte la signature d'un peintre 
et d'un statuaire également célèbres, Charles Le Brun et 
Girardon, le directeur des Gobelins et l'auteur du mau- 
solée de Richelieu, qui ont uni leur génie, l'un pour con- 
cevoir, l'autre pour exécuter l'ornementation du n vais- 
seau le plus magnifique qui ayt jamais esté à la mer (2). » 
Un concours pour le décorer avait été ouvert entre les 
artistes habituels du port de Toulon, le peintre Jean- Bap- 
tiste de La Rose, le sculpteur du Saint-Philippe, Nicolas 
Levray et Rombaud-Languenu. 

Mais leurs devis furent trouvés insuffisants par Colbert, 
qui fit appel au talent du premier peintre du roi, Charles 
Le Brun, pour donner les dessins des peintures et des 
sculptures du Royal-Louis. Le commissaire Hayet (3) 

(1) Sur les peintures et sculptures des vaisseaux de Louis XIV, 
consulter : 

Louis CakkaisÉsa, Dépèches de Colbert relatives à la décoration des vais- 
seaux, dans les Nouvelles archives de i art français , 3' série, t. V, p. 168. 
— V. BuuN, Notice sur la sculpture navale et chronologie des maîtres 
sculpteurs et peintres du port de Toulon. Toulon, 1861, in-S". — Ch. Gisors, 
J)e la décoration navale au port de Toulon, dans la Réunion des Sociétés 
des Beaux-Arls des départements ci la Sorhonne en 1884, p. 340. — Léon 
Lagba^gk, Pierre Puqet, peintre, sculpteur, architecte, décorateur de vais- 
seaux, 2' édition. Paris, 1868, in-12. — Philippe Auouieb, Pierre Puqet. 
Biographie critique illustrée. Paris, 1904, in-8°, p. 69. — H. Jocix, 
Charles Le Brun et les arts sous Louis XIV. Paris, 1889, in-4'', p. 254, 
617. — Cil. Gisorx, les Ecoles d'art à Toulon. Jean-Baptiste de La Rose. 
Paris, 1887, in-8°. — Jules Guiffrey, les Caffiéri. Paris, 1877, in-S", 
p. 464. — A. Jal, Dictionnaire criliijue de biographie et d'histoire, 
p. 740. 

(2) D'Infreville à Colbert. 24 juillet 1668 (V. Brin, p. 16, 81). 

(3) [Hayet, commissaire,] Description du vaisseau le Royal Louis : dédie 
à Mcssirc Arnoul. Marseille, 1677, in-4" : un dessin du vaisseau vu de 










|^MrAy^;;MâU 



tC 




POIPE DU ROYAL-LOUIS 
D'après les dessins de Le Bruii, sculptures de Girardou 



COLBERT 3S1 

va nous faire les honneurs de ses chambres féeriques 
aux parquets marquetés d'olivier, d'ébène et d'ivoire, 
aux ciels d'azur semés de soleils, de fleurs de lis et 
de couronnes d'or : sur les murs de la chambre des 
Volontaires, A.pollon poursuit Daphné ou tient com- 
pagnie à Giipidon. Dans la chambre du Conseil, Apollon 
joue du violon ou écorche Marsyas sous les regards 
u de nostr'invincjble monarque fait de la main du sieur 
Fauchicr, » de la Reine, du Dauphin et de Monsieur. 
Au dehors, la cloison est décorée de scènes de corps 
de garde. Les cabines de la dunette sont ornées de 
paysages, combat naval, siège d'un port, passage du Rhin, 
que le peintre Jean-Baptiste de La Rose a encadrés de 
victoires (l). 

Sous la direction de Girardon, Gabriel Levray et Guil- 
laume Gay (2) ont sculpté la poulaine de Renommées, 
sirènes et » tritons porte-grues. " L'arrière est une Gloire : 
en plusieurs étages de galeries, chevaux marins, sirènes et 
tritons servent de supports à Neptune et à Thétis qui offrent 
« les richesses de la terre et de la mer à la figure du Rov 
assis dans son trône de justice : " la Victoire la ceint de 
lauriers et la Paix lui tend le rameau d olivier. Le portrait 
royal et les statues de bâbord façonnes par Pierre Turreau 
ont été retouchés par Girardon qui leur a donné plus de 
sveltesse et contribué de sa main à l'apothéose du Roi- 

l'airière et de 1 avant y est joint dans l'exemplaire de la Bibliothèque 
JNationale. 

(1) Catalo<fiie des dessins de la collection du Jiianfiiis de Chennevières 
exposes au musée d'Alcnçon. Paris, 1857, in-12, p. 33. — l^éjà, en 1G62, 
un de nos intendants disait de notre Capitane des galères : <> La Capitane 
sera la plus éclatante que les François avent jamais mise en mer. Tout le 
dedans de la poupe sera marqueté comme sont les cabinets d'Allemagne, 
ayant fait venir des Flamands pour v travailler. Tout le dehors de la 
poupe sera peint et doré sur une des .sculptures les plus rares qui se puissent 
voir. . n La Guette à Colbert, 23 mai (A. Jal, Abraham Du Qnesnc, t. 1, 
p. 260) 

(2) Guillaume Gay était Flauiand (A. Jai., t. l, p. 512). 



382 HISIOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Soleil (1). Au pied du mat d'artimon, est inscrite la 
devise : 

Je suis l'unique dessus l'onde, 

Et mon rov l'est dedans le monde. 

L'apothéose se fera plus discrète en se renouvelant au 
carrosse de la Réale^ à l'arrière du Soleil-Royal et du 
Monarque. Apollon quittant Vénus assise sur une conque 
marine, pour s'élancer sur son char aux harnais fleurde- 
lisés, cependant qu au-dessus de sa tête, des amours dérou- 
lent la devise : Nec pluribus inipai\ c est le Roi-Soleil (2); 
— Phœbus qui passe au galop entre les guerriers d'Orient et 
d'Occident, c'est lui; — lui encore, cet empereur romain 
environné de Renommées et auréolé de Génies, que Neptune 
et Cybèle en grand cortège de tritons et de cavales marines 
viennent saluer (3). 

L'auteur de ces merveilles, u le plus habille sculpteur 
de France (4), " a posé des conditions olympiennes «avant 
que d'entrer au service du Roy dans son arsenal de Toulon. 
Il me sera permis, a-t-il spécifié (5), d'enrichir de mes 
ornemens à ma façon, sans qu'on me contredise, l'architec- 
ture du navire hors de l'eau. " D'où conflit : on reproche 
au grand sculpteur Pierre Puget de s'attacher plus ' à la 
démengeaison de faire de belles figures qu'au besoing, 
commodité et service du vaisseau. Ses pesantes machines 
ne font qu'embarrasser le derrière des navires. Que le Roy 
luy donne dix mille escus tous les ans, déclare brutalement 

(1) Les statues de tribord étaient de Rombaud-Languenu (V. Brcn, 
p. 17). 

(2) Voyez la description des sculptures do la Reale conservées au Louvre 
dans Jean Destrem et G. Clerc-Rampal, Musées Nationaux, Catalogue rai- 
sonné du musée de marine. Paris, 1909, in-8°, p. 222. 

(3) Philippe AcQCiER, Pierre Puget, p. 69. 

(4) Louis Testard de La Guette à Colbert, 7 novendire 1662 (Pierre Mar- 
GRY, dans les Archives de l'art français, t. V). 

(5) Le 18 janvier 1667 (Ph. Auouier, p. 47). 



COLBERT 383 

le chef d'escadre d'Alméras,.-- pour ne mettre jamais le 
pied dans l'arsenal (1). » Et Guillaume d'Alméras, appuyé 
par le lieutenant-général de Martel, eut gain de cause, 
malgré l'avis de certains officiers qui a s'opiniâtraient » à 
réclamer de vastes galeries de poupe, grandes et ornées 
comme des « Jardins, " d où leur nom (2). 

Puget se corrigea, soit que le ministre ait soufflé sur ses 
u chimères (3), " soit que la rivalité de Gaffîéri, grand 
artiste lui aussi en sculptures navales, l'ait contraint à se 
surpasser. S'adaptant aux besoins du vaisseau, le souple 
génie du sculpteur marseillais réalisa des modèles de sobre 
élégance : la nef des nautes de Lutèce, une grande dame 
qui joue de l'éventail au milieu d'un cercle de courtisans, 
deux figures finissant en queue de poisson, une nymphe à 
cheval sur un âne, ornent comme des armes parlantes 
l'arrière du Paris, de la Madame, de la Trompeuse, de la 
Bouffonne (4) . 

Lps galères, dont la reine, la Réale, est une merveille de 
grâce et de splendeur, portent la marque française des 
Chabert père et fils (5 ". Moins pesantes que celles de 
Gênes (6 , aussi belles que celles de Pise (7), elles ont la 
rode de proue plus élancée et plus propre à fendre les eaux 

(1) Mémoire au llov. il juin 1071 (H. 2s., Nouv. acq. franc. 9380, 
fol. 106). 

(2) Lettres de Coliikrt, t. III, p. 403. 

(3) Ph. AuQUiER, p. 68. — Les lettres de Coibert relatives aux ornements 
à faire aux poupes par Puget en 1670 sont aux Archives ?<at., Marine B-12, 
fol. 442, 449, 468. 

(4) Ph. AcQuiER, p. 72. 

(5) « Que vostre tils, écrit Colbert à Arnoul, s informe soigneusement de 
tout ce qui regarde les galères du pape, de Venise, Florence et Malte et les 
galéasses, ahn qu'il puisse à son retour m'envover une information exacte. >> 
10 mai 1669 (Archives Nat., Marine B'^l, foi. 97). Arnoul, déjà, faisait 
peindre Ir tableau de la Capitane de Venise. 1668 (A. J.\L, t. I, p. 542). 

(6) Tcstard de La Guette à Colbert. 31 octobre 1662 (B. N., Mélanges 
Colbert 112, fol. 427). 

(7) Colbert à Testard de l.a Guette. 15 octobre 1662 [Lettres de Colmkiit, 
t. III, p. 17). 



384 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

que celles de Venise, qui, par conlre, ont plus do plan, 
parlant moins de roulis, la poupe coupée et non « eu cul- 
de-nioulin, " le grand mât plus haut avec létal d'une ché- 
lamide, et le vibord garni d un parapet au lieu de batail- 
loles et de Hlarets l). Et Colbert éprouve quelque tierté à 
dire : h Le roi n'a pas besoin d'avoir recours à aucun Eslat 
de la Chrestienté, ni à aucune personne pour la construc- 
tion de ses galères f2). — Il nV a rien qui frappe tant les 
veux, ni qui marque tant la magniticence du roy (3 • que 
leurs ouvrages de sculpture. Un cours de constructions 
navales, que le jeune Ghabert eutordrc d'ouvrir à Marseille, 
initia les officiers subalternes des galères aux secrets du 
métier (4; . 

En marge de ce Ivpe classique, une idée essavait de se 
faire jour, qui eût révolutionné l'art nautique. Un croiseur 
mixte avait été imaginé par le capitaine Henri d'Estival sur 
le même principe que nos cuirassés modernes. Au centre 
du franc-tillac, un réduit; sur les plages avant et arrière, 
deux couples de pièces lourdes; et comme moteur auxi- 
liaire de la voilure, tout un jeu de rames sur des râteliers 
à postiche. Stabilité, légèreté, vitesse, Estival trouvait au 
nouveau tvpe de navire, long de 104 pieds sur 25, toutes 
les qualités, et les charpentiers de Brouage tous les défauts. 
Le prototvpe du cuirassé moderne fut donc condamné 
comme trop ras et u trop jaloux " aux coups de mer, trop 
faible contre les navires de guerre du temps (5). En guise 
d'encouragement, son inventeur eut cette fiche méprisante: 

(1) Relation du voyage de SeiG.XKr.AY en Italie. 1671 (Letties de Colbkrt, 
t. III, i' p., p. 221). — Colbert à Arnoiil, 10 mai 1669 (Archives ]Sat., 
Marine B«l, fol. 97). 

(2) Colbert à l'abbé de Bourlétiioiit à lîoine. 30 janvier 1671 (lettres fie 
Coi.BKnr, t. III, p. 336). 

(3) Colbert à dinfreville. 19 juillet 1669 {Ibidem, p. U7). 

(4) Colbert à Brodart. 19 mai 16S2 {Ibidem, t. III, 1' p., p. 223). 

(5) Mémoire d'Estival et rapport des charpentiers de Brouage le 
4 juin 1664 (B. N., Nouv. acq franc. 9483, fol. 16). 



COLBERT 385 

«Estival! Il ne sort rien de la teste de cet homme-là que 
des nuages et des embarras (l). » 

Infortunés inventeurs! A "un Capucin qui proposait une 
machine flottante invincible, " on déclare brutalement que 
sa " resverie méritoit des bouillons restorans (2). " Un 
hébraïsant, Nicolas Thoynard, n'est guère mieux venu à 
parler d'un vaisseau à double quille, et l'ingénieur Massiac 
de Sainte-Colombe d'une machine capable de faire mar- 
cher un vaisseau sans vent, sans avirons et sans voiles. 
Golbert proféra cependant à ce propos une de ces maximes 
pleines de sens dont il était coutumier : a II y a égal incon- 
vénient à admettre ou à rejeter trop légèrement des 
méthodes et des machines nouvelles dans la marine dont 
l'art n'est encore qu'au berceau. >» En vertu de quoi, il 
adopta les galiotes à bombes imaginées par Renau d'Eliça- 
garay (3). 

Qu'il eût été bien avisé aussi, s'il avait suivi de 
près une invention qui préoccupait depuis un demi- 
siècle les Anglais, celle des mines flottantes dirigeables. 
Un des nôtres était en voie (4) de perfectionner les 
water-mynes emplovées dès 1628 pour forcer le blocus 
de la Rochelle : it II v a à Londres, écrivait-on en 1666, 



(1) Mémoire de Colbert de Tcrron sur les ofHeiers du Ponant, i" oc- 
tobre 1671 (B. N., Clairambault 867, fol. 28). 

(2) Testard de La Guetlc à Colbert. 19 décembre 1662 (Archives Nat., 
Marine 8^3, fol. 102). 

(3) En 1682 (Cf. ci-dessous le chapitre : Bombardements d' Al fier). 

(4) A bord de la Hotte de Buckingham, en 1626, il y avait, selon 
des états des 26 janvier et 29 juin : » 50 water mynes, 290 water 
pétards and two boats to conduct theni under water..., boutes to qoe 
itiider ivater, » torpilles et sous-marins! (British Muséum, ms. Har- 
leian 429). — D'après l'interrogatoii'e d'un prisonnier rochclais Charles 
de La Grossetière, qui revenait d'Angleterre, le 25 juillet 1628, les 
torpilles du temps étaient des » globes d'artifices qui vont entre deux 
eaues : venant à toucher contre quov que ce soyt, ils se crèvent et 
enlèvent tout ce qui est dessus » (Affaires Étrangères, Mémoires et docii- 

^^ments 788, fol. 78). 

V. 25 



386 HISTOIRE DE LA MARI>E FRANÇAISE 

un arthlsan français qui prétend d'eslre un fameux 
méchanique. 11 travaille incessamment à des machines 
de feu qu'il prétend faire nager en ligne droite une lieue 
sous l'eau, avec tant de force qu'en abordant aucua 
vaisseau de guerre, il le mettra en pièces et l'enfoncera 
sur le moment. La machine en tout ne pèsera que dix 
livres (l). " ^^e croirait-on pas lire la définition de notre 

torpille! 

Et puisque nous parlons d'engins de guerre modernes, 
on connaissait aussi du temps de Louis XIV les gaz 
asphyxiants : ^'Les Hollandais, écrivait l'intendant Arnoul, 
ont des pots remplis d'une drogue dune puanteur épouvan- 
table et capable de faire crever tout un équipage : mais ils 
ne s'en servent point, de peur que le mal qu'ils voudraient 
faire aux autres, ne leur arrivast, sy par malheur cela 
venait à crever chez eux (2j. » 

A dater de 1671, l'effectif des vaisseaux de ligne dont le 
roi « veut bien se contenter (3), « mesurant nos forces 
navales à celles des Anglais (4) et aux capacités de l'Ins- 
cription maritime, reste fixé à cent dix, non compris plus 
d'une soixantaine de navires légers. A l'instar de la manne 
anglaise, ils sont répartis en cinq rangs (5), qui forment 
autant de classes homogènes aux pièces d'artillerie inter- 
changeables : trois ponts armés en totalité ou aux deux 
tiers de pièces de fonte, deux-ponts ayant la moitié, les 

(1) . Mémoires du sieur O'Riordan. » 1666 L\rchives Nat., Marine B*3, 

(2) «Remarques faicles par le sieur Abnoul sur la marine d'Hollande. » 
1670 (B. Î4., Cinq-Cents Colbert 201, fol. 21). 

(3) Instruction pour l'intendant de Matharel. Avrd 16.0 (Lettres de 
COLBEHT, t. 111, p. 231, 295). — Colbert à Colbert de Terron, 22 sep- 
tembre 1679 {Ibidem, p. 278). 

(4) L'Angleterre avait, en 1671, 132 vaisseaux de hgne reparus en s..k 
rangs, 5 660 canons, 28 590 bommes d'équipage (Mémoire de Seig.nel.xv sur 
la marine d'Angleterre : Ibidem, p. 31V). 

(5) Règlement du 1" décembre 1669 (Ibidem, p. 189). 



COLBERT 387 

deux tiers ou la totalité de leur artillerie en canons de 
fer (1). 

A Iheure de prononcer son nunc fliniittis, en 1683, Col- 
bert dressait un tableau impressionnant de son œuvre. La 
Il Comparaison de la marine de Tannée 1661 à celle de 
Tannée 1683 » opposait aux dix-huit mauvais vaisseaux 
qu'il avait trouvés à son arrivée et dont un seul subsistait, 
le chiffre imposant de cent dix-sept vaisseaux de ligne et 
trente galères, sans compter un bon nombre de frégates, 
flûtes, galiotes, barques longues et " bastimens inter- 
rompus. " Sur le pied de guerre, la flotte atteignait 
l'effectif formidable de douze cents officiers et cinquante- 
trois mille deux cents hommes (2). Encore le roi pouvait-il 
disposer, le cas échéant, d'une flotte auxiliaire de quatre- 
vingts corsaires malouins, dieppois, rochelais, dunker- 
quois. qui portaient à deux cent cinquante'huit voiles le 
bilan de nos forces navales f3) . 



(i) Voici la liste de la flotte française en 1677 et i683 : 

En 1677 Eu 1683 

Vaisseaux de i"' rang ^- \ ^^ 

— de 2= — 26 ) 20 

— de 3« — 30 W16 29 > 117 

— de 4» — 22 i 25 

— de 5' — 26 j 21 

Frégates 28 | 25 

Brûlots 17/ 7 

Flûtes 24 \ 83 20 ^ 69 

Barques longues 14 l 10 

Galiottes à bombes j 7 

« Bastimens interrompus » ? 68 

(2) Agenda de marine. 1683 » : relié au.K armes de Coibert (B. N., 
Franc. 14284). 

(3) Listes fies vaisseaux du Roy commandez par M^' le duc de Veiman- 
dois et par M*' le duc de Vivonne. Placard impr. de 1683. — Cf. 
Alphonse .Martin, la Marine du Havre, p. 177. 



388 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 



IX 



LE CEREMONIAL A LA MER 

De notre puissance navale, le cérémonial à la mer don- 
nait la mesure. C'était plus qu'une question d'étiquette : 
le maître du protocole, M. de Salo, graduait ainsi l'impor- 
tance des quatre sortes de saints (Ij. Prendre le dessous 
du vent était simple marque de « civilité : » tirer plus de 
sept coups de canon à la vue d'un vaisseau de nation amie, 
était « excès de courtoisie : " y ajouter le feu d'artifice de 
quelques » boites, " tombait dans « la galanterie. " Amener 
les voiles, la maîtresse voile pour les navires marchands, 
le perroquet pour les valsseau.v de guerre, était plus 
sérieux. Les Hollandais avaient stipulé en 1646 que leurs 
bâtiments « ne seroient point tenus d'amener devant nos 
vaisseaux de guerre, mais seullement de se soustenir, c est 
à dire d'arrester un peu leur course pour donner moyen à 
une chaloupe de les aller visiter. » Quant au dernier mode 
de salut, il était la marque « de la plus grande soumis- 
sion : » il consistait à abaisser le pavillon. Défense était 
faite à nos marins d'abaisser le nôtre. « Le pavillon 
admirai ne doit jamais commencer à saluer qui que ce 
soit (2). 1) 

Sur terre et sur mer, à la Cour des rois comme à la sur- 
face des flots, il la France prétend que toutes les autres 



(1) Résumé du mémoire de M. de Salo dans un manuscrit de peu pos- 
térieur à 1670 : Il Conférence des ordonnances et loix de la mer >' (chez 
M. Gougy, libraire). 

(2) Gravier à Matharel, 2 janvier 1664 (Archives Nat., Marine B^8, 
fol. 13 V"). 



COLBERT 389 

nations doivent luy céder (1). » Pour que nul n'en ignore, 
pour que les marins aient la notion très nette qu'ils ont en 
mains le prestige de la patrie, au grand mat est affichée la 
réglementation des saints f2i, que l'intendant « lit à haute 
voix dans l'arsenal en présence de tous les officiers (3j . » 
Elle ministre compte en régler le cérémonial d'après «ce 
qui s est pratiqué au temps des Romains. " 

(1 Extrêmement jaloux des saints et du point d'hon- 
neur (4;, " Louis XIV a en effet tout de 1 Imperator qui à 
la mer comme au continent dicte ses lois. Et ce sentiment 
de la grandeur de la France est partagé par ses officiers. Sa 
flotte n'est encore en 16G2 qu'un fantôme qu'elle prétend 
garder le pas : ^ J'ai jadis trouvé l'amiral Tromp avec 
quatre-vingt-onze navires de guerre, quoi que je n'en eusse 
que cinq, écrit fièrement le vice-amiral de Nuchèze (5j, il 
m'a salué; et toute son armée » a fait de même. 

Apprenant qu'une flotte britannique cherche la nôtre 
pour la contraindre à baisser pavillon, notre ambassadeur 
à Londres, le brave d'Estrades, riposte qu'elle se heurtera 
à vingt vaisseaux (?) et à vingt brûlots montés des « capi- 
taines les plus déterminez. Cet armement peut trouver des 
flottes plus fortes en nombre, mais non pas plus résolues à 
périr, si on leur veut contester ce qui est deu à Sa Ma- 
jesté iO). II 

Déjà Richelieu avait envisagé divers expédients pour 

(1) K Difficultés à examiner sur le sujet des saluts maritimes. » 25 sep- 
tembre 1667 (Letties de Colbert, t. II i, p. 93). 

(2) Elle est placée en tète dos Edits, déclarations, rèqlemens et ordon- 
nances du Roy sur le fait de la marine. Paris, 1677, in-4°. 

(3) Colhert à Desclouzeaux. 4 juillet 1663 (L. Delavaud, Rochefort en 
1672 et 1673. Correspondance de la Cour avec les intendants, p. 54). 

(4) Lettres de Colbert, t. III, 2"' p., p. 736. 

(5) Journal de route de Nuchèze, 21 mars 1662 (Archives Nat., Marine 
R*2, fol 132). 

(6) D'Estrades à Louis XIV. Chelsea, 20 janvier 1662 (Archives INat., 
Marine B-8, fol 39 v"). 



,.j„ HISTOIRE DE LA MABINE FBANÇAISE 

„ conserver la bonne intelligence « entre les deux 
nations : la flotte qui sera.l dans les eaux du royaume 
voisin ou qui serait la plus fa.ble en nombre, par 
exemple, saluerait la première. Mais le card.nal ex.gea, 
un pied d-égalUé que les Anglais nadmetta.eut pomt 
. en telle matière, ne connaissant autre équ.te que a 
force (1) » Sur l'éperon du Royal Charles, on l.sa.t a 
devise : Quatuor maria vindico, qu'un juriste tentait de 

légilimer (2). , „ „ i. 

Des Anglais ,. les prétentions sont plus enllees que a 
mer Us prétendent que tout pavUlou doit se baisser à la 
rencontre de leurs vaisseaux dans la mer britannique; et 
la mer britannique, à leur compte, s'élenl ji.squ aux 
Pvrenées. En toutes les autres mers, on baisse les hautes 
voiles devant eux, qui ensuite rendent le même salut (3) . . 
Un de nos diplomates en prit texte pour élaborer une tran- 
saction qui nous eut donné le pas dans la Méditerranée et 
leût laissé aux Anglais dans l'Océan. 11 fui aussitôt désa- 
voué • - Marché de . dupe, écrivit Colbert. Les Anglais 
ne peuvent jamais contester la mer Méditerranée. Il auro.t 
este du bien commun des deux nations et de l'intérest des 
rovs d'establir la parité dans toutes les mers (4). » Mais un 
é/al amour-propre à repousser .la chimérique prétention,, 
dlutrui à la suprématie navale, empêcha tout compromis. 
Ne voulant ., ni demander ni rendre aucun salut (oj,. bran- 

(1) Tesumen. poliùq». d» cardinal duc .. Ric.u.r, dan. Keceil Je, 
testamens politiques, t. U, p- Q^- 

(2) Seloen, Marc Cla^cs,nn honi.n., i63o , 

(3) Note de notre ambassadeur a Londres M. de ^^"^'8" ' 

la suite d'un entretien avec lord Coventry 14 novembre 16b. (A. J..L, 
Abraham Du Quesne, t. I, p. 531). ^ggg 

(4) Colbert à Colbert de Croissy, ambassadeur ^ ^^^mUes ^l P 
(DEPP.NG, Correspondance administrative sous le reç,ne de Loms Xn , 

' ÎJI'^/Ïiglais (..«len^ent du 9 mai 1665: instructions du 21 avril 
1680). 



COLBERT 391 

çais et Anglais s'évitèrent (1), même au temps où ils étaient 
alliés (2). 

A l'unisson de l'Angleterre qui revendique comme 
siennes les mers Jermées (3j, " le Roy veut estre entière- 
ment le maistre de la Méditerranée (4). » u Mes mers m'ap- 
partiennent en souveraineté, » dira-t-il en parlant des 
parages de la Corse (5). Il y aura des «mers gallicanes" 
comme il y a des « mers britaniques (G), n Et là, tous les 
drapeaux s'inclineront devant notre étendard, depuis le 
labarum de la Gapitane pontificale (7) jusqu'au pavillon 
d'une monarchie sur laquelle le soleil ne se couchait 
pas (8). iN'ayant que six vaisseaux contre quarante, le lieu- 
tenant-général de Martel jure de périr plutôt que de 
s'effacer devant l'amiral de Montesarchio (9^. Beaufort, 
Vivonne, Château-Renault, Du Quesne auront l'ordre 
formel de pourchasser les galères d'Espagne et de a les 
combattre, fort ou faible, si elles ne se résolvent au 
salut (10). I) 

(1) Le roi d'Angleterre donna ordre «d'éviter soigneusement la ren- 
contre de la flotte de France. " " I>ifticultés à examiner sur le sujet des 
saluts maritimes. » 25 septembre 1607 {Lettres de Colhert, t. III, p. 93). 

(2) En 1672 (Archives Mat., Mcwine B*303, fol. 119). — Lettres de 
COLBEIiT, t. III, p. 424). 

(3) Le débat sur la liberté des mers s'est rouvert, depuis la guerre, de 
façon passionnée. Les Allemands ont pris position contre toute restriction 
à cette liberté : Fr. Stier-Somlo, Die Freiheit der Meere iind das Volker- 
recht. Leipzig, 1917, in-8". — W. vo:!< Siemens, Die Freiheit der Meere. 
Berlin, 1917, in-8". — J. Neumann-Frohnau, Die Freiheit der Meere. 
Berlin, 1917, in-S", etc. 

(4) Louis XIV à Vivonne. 3 septendjre 1679 [Lettres de Coi.BKnT, t. III, 
2» p., p. 165). 

(5) En 1657 : cf. ci-dessus l'incident de la Réijinc et du Chasseu?- (p. 217). 

(6) « Conférence des ordonnances et loix de la marine. » 

(7) Vivonne au généralissime Rospigiiosi. 29 juin 1669 (Ch. Teblisden, 
L.e pape Clément IX et la (juerre de Candie, p. 339}. 

(8) Beaufort met des galères espagnoles « en estât d'estre prises » pour 
avoir hésité à saluer. 8 août 1665 [Lettres de Colbert, t. III, 2* p., 
p. 655). 

(9) Mars 1673 (Archives Nat., Marine B^5, fol. 3, 17). 

(10) Louis XI V^ à Vivonne et à Château-Renault, 3 et 15 septembre 1679; 



392 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Quand il s'agit des " préséances et prérogatives de 
la Couronne de France, " Louis XIV ne supporte ni 
discussion, ni a tempérament. " Ordre est donné de 
couler bas les navires des Portugais, nos alliés de 
la veille, s'ils refusent le salut (Ij. Pour s être mis 
dans ce mauvais cas, Joaô Rodriguez, capitaine de deux 
vaisseaux de guerre portugais, est attaqué par ïEn- 
treprenant du chevalier de Lhéry, le seul bâtiment 
de guerre qui ait eu l'honneur de recevoir à bord 
Louis XIV. Et après deux heures d'un vif combat, il 
est contraint de demander quartier et de saluer de onze 
coups notre pavillon (2). A Jjivourne, le contre-amiral 
Van Stirum est forcé de céder le pas aux galères du duc 
de Mortemart (3). 

Louis XIV voudrait ériger en dogme notre suprématie 
navale. Nos navires marchands eux-mêmes, qui arborent 
(c l'ancien pavillon de la nation française, » bleu à croix 
blanche, écussonné de fleurs de lis (4), ont la faculté d'y 
ajouter n la même enseigne de poupe que nos vaisseaux 
de guerre (5), " rouge ou blanche, suivant que nous com- 
battons les Espagnols ou les Anglais (6), qui ont la cou- 
leur inverse. Il n'en découlait point le droit au salut que 
le Roi exigeait pour ses vaisseaux, mais le pouvoir 

Du Quesne, 21 avril 1680 {Lettres de Colbeut, t. III, 2* p., p. 164 et 187. 

— Mémoires de Villktte, p. 266, note ). 

(1) Versailles, 20 octobre 1673 (Archives Nal., Marine B*.^;, fol. 520). 

(2) Le mardi 10 septembre 1680. Instruction au marquis d'Oppède 
allant en Portugal, 19 janvier 1681 (Vicomte de C.vix de Saint-Aymocr, 
Recueil des instructions données aux ambassadeurs de France, Portugal, 
p. 145). 

(3) 1681 (Sandras de Courtilz, la Vie de Colhert, p. 215). 

(4) Ordonnance du 9 octobre 1661 (Archives Nat., KK. 931, fol. 129; 

— Marine A**, fol. 72; Marine B'8, fol. 38. — Jean de Boishsle, Mémoriaux 
du Conseil de 1661, t. I, p. 98, note ). 

(5) Décembre 1669 (A. Jal, Ahraliam Du Quesne, t. I, p. 588). 

(6) Procès-verbal d'une délibération signée de l'intendant d'Infreviiie, 
des chefs d'escadre d'Alméras, Preuilly d'Humières, etc. Toulon, 26 sep- 
tembre 1669 (Ibidem). 



COLBERT 393 

d'esquiver le droit de visite des navires de guerre 
étrangers (l). 

Ces exigences ne comportaient aucune restriction à 
l'égard des républiques, Hambourg, Gênes, Hollande (2) ; 
mais elles subirent à l'usage plus d'une rebuffade. Un chef 
d'escadre à notre solde, le marquis Ippolito Centurione, 
qui sillonnait la Méditerranée pour faire saluer l'éten- 
dard de ses trois galères (3), essuya à Villefranche un 
refus, à Naples une fin de non-recevoir, à Malte une 
leçon : l'Ordre, dont la Capitane avait rang après les Réaies, 
ne saluait point de simples cornettes (4). 

La république de Gênes se montra encore plus désin- 
volte le 2() juin 1678 à l'apparition d'une de nos escadres 
venue pour réclamer le salut. « Aucune flamme sur les 
navires en rade, aucune bandière dans la ville : il sem- 
bloit que tout le monde étoit mort (5). " Une aubade de 
deux mille cinq cents boulets le réveilla, si bien que l'al- 
tière République ne sut bientôt plus « où donner de la 
teste (6). 'I Six ans plus tard, une aubade autrement ter- 
rible amènera le doge à Versailles dans l'humble posture 
d'un suppliant. 

... Sur un jeton de marine où un aigle plane au-dessus 

(1) Louis XIV au marquis de Villars. 15 avril 1672 (Depping, t. III, 
p. 492, note). 

(2) Ordres et règlements du 9 mai 16<i5 et du 12 juillet 1670 (Archives 
Nat., Marine B-8, fol. 15 v°). 

(3) Il Relation de voyage que M. le marquis de Centurion a fait à Malte 
avec les galères du Roy ». 1670 (Archives Nat., Marina B*7, fol. 13. — 
Kartolonieo dil Pozzo, Historia délia sacra reli<jione militare di San Gio- 
jauni, p. 391) 

(4) Le pavillon du lieutenant-général marquis de Martel en no- 
vembre 1670, pas plus que la cornette du chef d'escadre de La Brossar- 
dière en juillet 1673 (B. dal Pozzo, p. 392, 411). 

(5) Du Plessis-Brossardière à Seignelay. Gênes, 27 juin 1678 (.Vrchives 
Nat., Marine B*8, fol. 220). 

(6) Du Plessis-Brossardière à Seignelay. Villefranche, 2 août; — Du 
Quesne à Seignelay. Par le travers d'Antibes, 2 aoû (Ibidem, fol. 226, 
156). 



394 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

des flots, on lit l'altière devise de Louis XIV : TOUT me 

CÈDE ou ME FUIT (l). 



X 

LES ARSENAUX DE VAUBAN 

(i II n'y avait en ce temps-là — avant Colbert — aucun 
arsenal, mais seulement quelques petits magasins dis- 
persés d'un costé et d'un autre et mal fermés, avec des 
ateliers qui ne l'estoient point du tout, en sorte que les 
particuliers y allaient prendre furtivement ce qui leur 
convenoit pour les arméniens des vaisseaux corsaires. 
M. Colbert, pour remédier à cet inconvénient, fit rassem- 
bler dans un mesme lieu tous ces différents magasins par 
une enceinte de murailles, qui fut appelée parc. Il n'y 
avolt qu'une seule porte, gardée par des Suisses (2), et 
ces Suisses retenoient ceux qui emportolent quelque 
chose. Ce premier ordre establl, il fit le projet de bastir 
des arsenaux plus grands et plus commodes, dignes de la 
magnificence du Roy (3), " et régis par une police rigou- 
reuse (4) . 

Ainsi parlait l'intendant d'Usson de Bonrepaus. Et l'in- 
génieur de Clerville ne le démentait pas. " Une petite for- 
tification mal conçue et si mal conduicte que le peu qui 
en a esté esbauché est, pour la plus grande partie, déjà 
ruynée, » un vieux magasin aux armes de François l", 



(1) 1682 (FErARDENT, Jetons et méreaux, t. I, p. 106, n" 1406). 

(2) « Juste corps et haut de chausses des Suisses gardes de l'arsenal » 
de Toulon. 1670 (Bibliothèque du Service hydrographique, ms. 3 (84), 
t. II). 

(3) Archives Nat., K. 1350 : cf. D. Neuville, État sommaire des 
aî'chives de la marine, p. xxiii. 

(4) Mémoire sur le règlement à faire pour la police générale des arse- 
naux. Octobre 1670 (Lettres de Colbeht, t. III, p. 282). 



COLBERT 395 

une corderie, une maison à Recouvrance, une petite hue, 
trois hangars, « le tout caduc : " voilà, à la date du 
14 janvier 1GG7, tout l'arsenal de Brest (1), « une gueu- 
serie! (2) " — Dix ans plus tard, quelle métamorphose! 
Et à voir la magnifique perspective qui en fut alors 
dressée, quel éhlouissement! Des chantiers de construc- 
tions pour six vaisseaux de ligne, trente magasins pour 
autant de vaisseaux, des quais longs de mille toises, des 
magasins à triple étage pour les vivres, les cordages, les 
ustensiles, les affûts et les munitions, des hangars pour 
les chaloupes, les futailles et les voiles, des boutiques 
pour tous les corps de métiers, des forges, des étuves, une 
prison, une chapelle, un aqueduc avec des réservoirs, un 
jardin pour les officiers, un hôtel pour leur chef, un 
pavillon pour l'école des canonniers, réalisent les derniers 
progrès de l'art naval (3). Conçu d'après les plans des arse- 
naux anglais et hollandais, que manque-t-il encore à celui 
de Brest pour être complet? Une poudrière, un mur d'en- 
ceinte et des batteries » à fleur d'eau et en façon d'amphi- 
théâtre " pour interdire l'accès du Goulet. La mise au 
point de la défense sera l'œuvre du grand maître en l'art 
des fortifications. 

(1) Mémoire du chevalier de Clerville, et " plan géométriquement des- 
siné de la ville et château de Brest, " par le chevalier de Clerville (B. N., 
•Géographie D. 5227). 

(2) Déclarait le duc de Beaufort, qui proposait de transférer le port de 
guerre à Landévennec et » d'y faire de grands et beaux magasins et même 
une ville, « Beaufort à Colbert. 10 octobre 1666 (A. Jal, Abraham Du 
Quesne, t. I, p. 454). 

{''\) « Mémoire sur le plan du port de Brest du 24 août 1676 envoyé par 
M. de Seuil, relatif au grand plan de 6 pieds et à celui réduit par le 
s. Ci.ÉMENj !i (Bibliothèque du port de Brest, ms. 163). Le « grand plan de 
6 pieds, 11 ou « Plan du port et de l'arsenal de Brest » avec " papillons 
volants raporté» sur la carte marquant ce qui est encore à bâtir pour para- 
chever l'arsenal n en 1676, est aux Archives du Service hydrographique 47, 
4. 4, — JiKRTiGsos, maître de dessin des gardes de la marine, « Veue de la 
ville et château de Brest avec une partie du port et de la rade. » 1692 
(Bibl. Nat., Estampes, topographie de la France, Finislère). 



396 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Loin de se contenter des deux batteries établies par 
Du Quesne à l'entrée du port, Vauban pousse des ouvrages 
avancés jusque dans le Goulet et dans son » vestibule, » 
à Camaret, de façon à rendre " la rade mieux assurée que 
le port mesme : » Tutela Classium Oceani, lit-on au-des- 
sous d'une vue de Brest gravée sur une médaille du temps. 

Il ne manque à l'œuvre de Yauban qu' « une pièce 
enchantée, très belle à voir, mais horrible à approcher, » 
un sombre donjon à deux étages, et quel donjon! u Pour 
porte cochère une embrasure, pour escalier une échelle de 
corde, pour basse-cour la mer et les courants. » N'ayant 
« pas un Miserere d'intervalle entre le tlux et le jusant, » 
le grand ingénieur ne parvient pas, malgré ses efforts, à 
construire sur l'écueil de la Roche-Mengam, le fort rêvé, 
dont les feux prendraient en écharpe tout navire ennemi 
qui se risquerait dans le Goulet (1). 

Avec l'autorité suprême que lui donne depuis 1678 le 
titre de commissaire général des fortifications, Vauban ne 
cesse de parcourir notre front de terre et de mer pour en 
parfaire les défenses et doter la France d'une ceinture 
de forts. Il inspecte Antibes, Toulon, Marseille et Port- 
Vendres en 1679, Blaye, Bordeaux et Bayonne l'an d'après, 
puis Ré, la Rochelle, Brouage, Rochefort et Oléron, et 
enfin les ports de la Manche. Plus d'une fois, sa clair- 
voyance nous eût évité des mécomptes si l'on avait suivi 
ses conseils, si » la jalousie d'un ministre » n'avait pas 
entravé les fortifications de Port-Vendres (2j, si des 
ouvrages tracés par lui à Saint-Malo et Dieppe, n'avaient 
pas été ensuite rasés à la veille des terribles bombarde- 
ments des Anglais. 



(i) P. Levot, Histoire de la ville et du port de Brest. Brest-Paris, 1865, 
in-8°, t. II, p. 17. 

(S^l Abrégé des services du maréchal de Vaub.vn /«/f par lui en 1703 
publié par M. Angoyat. Paris, 18.39, in-S". 



COLBERT 397 

Et la France n'aurait pas eu à déplorer les désastreux 

lendemains de la victoire de la Hougue, le Soleil-Royal 

n'eût pas sombré en flammes devant l'inhospitalière 

n Auberge de la Manche, " si on avait écouté Vauban. Il 

proposait de transformer en port de guerre une ville 

li ruinée de vieillesse, » — mais dont les murs d'enceinte, 

« brélessés et machicoulisscs, étaient assez bien sur leurs 

pieds, » — en la couvrant de deux ouvrages avancés, l un 

sur un rocher, l'autre à la tête dune jetée. Vous avez 

reconnu Cherbourg. Un vaste bassin à flot eût contenu 

au liesoiM une (juarantaine de frégates postées » là 

mieux qu'en aucun lieu du rovaume » pour faire la 

course il . 

La première idée de créer à Cherbourg » un bassin 
ouvert, un moule et un havre tout ensemble pour mettre 
mille naAirescn repos," remontait à l'année 1605. Un sieur 
Baudouvn offrait de fermer le port par une " chausseve à 
pierre perdue de deux cent cinquante toises de long, de 
quarante-huit pieds de haut et de soixante-quatre de 
large i'I). » Mais l'intendant Colbert de Terron avait cru 
trouver mieux à quatre lieues de là et proposait de créer 
dans la fosse d'Omonville " un port flottant pour servir de 
retraite à vingt-cinq grandes frégates (3). " Le projet n'eut 
pas de suite. 

Avec une commission d'ingénieurs et d'architectes, avec 
Renier, Jansse, Blondel et Chastillon, l'intendant était 
en quête d'un emplacement pour un nouveau port de 

(1) Joachim Menant, Mémoire du maréchal de Vaubas sur les fortifica- 
tions de Cherbourq (1686j. Paris, 1851, in-8°. — " Le grand dessein d'en 
Faire un port pour les vaisseaux du Rov " émanait à la vérité de l'ingénieur 
ic Sainte-Colombe et datait de 1678 Archives du Service hydrographique, 
[Carton 16, pièce 4). 

(2) « Description d'un havre à Cherbourg au lieu dit le Galle, n (Bibiio- 
hèque du Service hvdrographique, ins. 271, fol. 107). 

(3) Colbert de Terron à Colbert. 1" décembre 1664 (A. Jai,, Abraham 
Vu (^uesne. t. 1, p. o29). 



398 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

guerre (1), meilleur que la rade du Havre. Condamné 
comme inutile à l'Etat, le chef-lieu de notre marine mili- 
taire sur la Manche fut sauvé par Du Quesne. La cause 
première de son dépérissement était u un accident à la 
platte forme sur quoy roulaient les portes » du hassin 
construit en 1()35 : on y remédia (2 ; l'hôpital fut trans- 
féré à Ingouville; et son local, tout proche du bassin du 
roi, devint un magasin flanqué de corderies et de forges. 
Revivifié en ICGG par l'afflux des eaux du canal de Har- 
fleur, et couvert par les batteries installées sur les musoirs 
de la jetée (3), Le Havre resta un port militaire de second 
ordre pour navires légers, de ces navires qui pouvaient 
il échouer sans risques dans toutes les retraites disposées 
dans la Manche f4). » Le Havre gardait ainsi son rôle stra- 
tégique au centre de notre front de mer sur la Manche. 

Estimant " avantageux au service du Rov " d'avoir aussi 
une base navale sur la mer du Nord et u par conséquent 
d'augmenter considérablement sa puissance maritime, » 
Golbert en avait demandé les plans à Vauban. Dunkerque 
n'était alors en 1(375 qu'un port de câpres, où ces corsaires, 
à l'abri des bancs, défiaient la poursuite des vaisseaux de 



(i) On arrêt du Conseil d'État, en date du 24 janvier 1665, avait pres- 
crit la visite, » par personnes intelligentes, des havres, rades, embouchures 
des ports et rivières » (Bibl. du service hydrographique, ms. 271, fol. 1). 

(2) « Mémoire de ce qu'il conviendrait faire au Havre de grâce pour 
entrer dans le port de toutes marées : » " baisser la platteforme du pont à 
chaisne, construire les portes roullantes, faire un bassin au Hoc, à une lieue 
de Hartleur, « d'après la grande enquête de 1665 (Ibidem, fol. 63). 

(3) Abraham Du Quesse, Mémoire du Havre de Grâce, de celuy de 
Fécamp et de Honfleur (1665), dans le Bulletin de la Société normande 
de Géoc/raphie (1890J, p. 218. — Correspondance de Colbert et de Seigne- 
lay avec Brodart, commissaire de la marine au Havre, 1673-1674 (Biblio- 
thèque du ministère de la marine, ms. 340 (G. 185). 

(4) Instructions de Colbert à Du Quesne, février 1668, etc. (Alphonse 
Martin, la Marine militaire au Havre (XVI' et XVII' siècles). Fécamp, 
1899, in-8°, p. 90). — BonÉLY, Histoire de la ville du Havre, t. III, 
p. 26. • — A. Do.NEACD, la Marine française et ses aisenau.w Paris, 1870, 
in-8°, p. 37 : extrait de la Revue maritime et coloniale. 



GOLBERT 399 

ligne. Yauban parle d'ouvrir un chenal à travers les 
sables et de » bonifier le port » à l'aide des jetées; tout 
crédit lui est ouvert; le concours de » tous les peuples des 
chastelleries voisines " lui est acquis. Et en quelques 
années, Dunkerque se transforme : à l'entrée du chenal, 
les feux croisés du fort Vert et du fort de Bonne-Espé- 
rance empêchent l'ennemi d'attenter à son " repos; » à un 
autre ennemi, à l'ensablement, fait face un jeu d'écluses 
répondant aux canaux de Bergues et de la Moére. Trente 
vaisseaux de ligne ont, pour se tenir à flot, un vaste bassin 
creusé entre la ville et la citadelle; pour s'équiper, tous 
les services normaux d'un arsenal, et pour soigner leurs 
éclopés, l'hôpital maritime des Bons fieux de Saint-Fran- 
çois il). L'œuvre admirable de Vauban réunira tous les 
suffrages, depuis ceux de Louis XIV et de vSeignelay 
jusqu aux éloges d'un Prussien, Spanheim, qui la citera 
en 1G90 comme le modèle des ports de guerre (2). 

Et Barin de La Galissonnière propose de généraliser à 
tous nos ports une création qui fait merveille à Dieppe : 
le sémaphore. Un a balisier " désigné par les capitaines 
et pilotes les plus expérimentés hisse « au hault d'un mas 
un pavillon blanc quarré pour signal qu il est flot, " ou 
par <i temps brun •: allume des feux (3). 



(J) « Mémoire des préparatifs nécessaires pour le rétablissement du port 
de Dunkerque. » 1677 (Archives Nat., Marine B'24, fol. 111). — Colbert 
à Vauban, 9 mars 1675, 10 mai 1678, etc. (Archives du Dépôt des fortifi- 
cations : Emile Mancpx, l'Arsenal de la marine et les chefs niaritirties à 
Dunkerque, 1662-1899. Dunkerque, 1901, in-8», p. 46, 56). — Beli- 
DOR, Architecture hydraulique. Paris, 1739, in-4°, Part. II, t. II, p. 81. 
— Faulcon^'ier, Description historique de Dunkerque. Bruges, 1730, 
2 tomes en 1 vol. in-fol. 

(2) E. Spasheim, Relation de la Cour de la France en 1690, publiée 
pour la Société de l'Histoire de France par M. Ch. Schefer. Paris, 1882, 
in-8°, p. 301. 

(3) « Advis de M. de La Galissonnière. Mai 1670 » (« Conférence des 
Ordonnances et loix dé la marine : " ms. de peu postérieur, chez M. Gougy, 
liljraire à Paris] . 



400 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Pour corriger un vice de la natvire qui Tempêchait d'être 
«puissant sur la mer Océane (1), '^ le Roi cherchait où 
« eslablir un arsenal de marine digne de la majesté de son 
règne et de la grandeur de ses armées navales. " Cité poi- 
trinaire au milieu des marais, Brouage agonisait comme 
jadis l'Aigues-Mortes de saint Louis. Et du grand port de 
puerre de Richelieu, il n'allait bientôt plus subsister qu'un 
simple village dont les rues presque désertes, dans une en- 
ceinte forlitiée et ombragée d'ormes séculaires, ont le 
charme mélancolique des villes mortes du golfe du Lion. 
Nos escadres le désertèrent pour la Seudre, puis, — la 
Seudre étant semée de saisies mouvants, — pour la Cha- 
rente, où se rendit la commission chargée de déterminer 
l'emplacement du nouveau port. 

Le choix des commissaires s'arrêta sur un vieux château- 
fort entouré de marais, à quinze kilomètres de l'embou- 
chure du fleuve. Soubise et Tonnay-Charente, où nos vais- 
seaux de guerre avaient hiverné, eussent peut-être mieux 
convenu; mais l'une appartenait aux Rohan, l'autre aux 
Mortemart, de grands seigneurs qui refusaient de s'en des- 
saisir, au lieu que ^L de Cheusses, petit-fils d'un valet de 
chambre de Henri lY (2), était trop petit personnage pour 
disputer Rochefort au roi. Il s'y essaya pourtant, de même 
que jadis le propriétaire de l'île d'Indret avait cru pouvoir 
résister à Richelieu : « Colbert du Terron ayant voulu ache- 
ter Rochefort, et le seigneur s'étant opiniâtre à ne le point 
vouloir vendre, de dépit y voulut être plus maitre que lui. 
11 persuada à la Cour que c'était le lieu du monde le plus 
propre pour en faire un excellent port et le plus propre aux 
constructions de navires. On le crut, on y dépensa des mil- 
lions. Mais quand tout fut fait, il se trouva une telle dis- 

(1) Journal d'Olivier LefÈvre d'Obmkssox, t. II, p. 474. 

(2) Lettre de Colbert de Tenon. 6 mai 1666 (A. J.al, Ahraham Du 
Quesne, t. I, p. 372 note). 



COLBERT 401 

tance de ce lieu à la mer, un coude entre autres si fâcheux 
et la Charente si basse que les fort ^;ros vaisseaux ne pou- 
vaient y aller, et les autres qu'avec deux vents différents. 
Il n'eût pas été difficile de voir ce défaut qui sautoit aux 
yeux, avant de s'engager en une telle dépense. Le sort des 
choses publiques est presque toujours d'être gouverné par 
des intérêts particuliers (1). " 

Et cette mauvaise langue de Saint-Simon n'avait pas 
tout à fait tort. L'homme-protée qui édifia l'arsenal de 
Rochefort, une des n personnes intelligentes " de la Com- 
mission, était capitaine des galères, aide de camp dans les 
armées déterre, mathématicien, bombardier, ingénieur (2). 
Un peu de circonspection eût mieux valu pour François 
Blondel que beaucoup de titres. Car, dans la prairie 
où il jeta les fondations du nouveau port, il ne ren- 
contra que de la glaise et se vit contraint, pour les 
asseoir, de noyer dans l'argile des grilles en charpente (3). 
D'où une grande dépense, « une grande folie, » diront les 
ennemis de Colbert (4). 

Colbert releva le défi en chargeant François Le Vau, 
frère du constructeur du magnifique château de Vaux-le- 
Vicomteet du futur palais de l'Institut, de parfaire l'œuvre 
de François Blondel : " Travaillez, disait-il, à perfection- 
ner le plan que vous avez fait, en sorte qu'il soit conforme 
à la grandeur, à la magnificence que je me suis proposé. 
Il pourra servir pour tous nos autres arsenaux (5). " Avec 
cette restriction que Rochefort ne fut point transformée en 
place forte, comme le voulait Clerville : on se contenta 

(1) Mémoires de Saint-Simon, éd. de Boislisie, t. XIII, p. 28. — Le 
P. TiiÉODOKE DE Blois, Histoire de Rochefort. 1733, 111-4°, p. 38. 

(2) Arctiives de l'Aisne, B. 18. 

(3) François Blondel, Cours d'architecture. Paris, 1675-11)83, p. 656. 
(i) Olivier d'Ormesso^, Journal, t. II, p. 6J2. 

(5) Colbert à François Le Vau. 21 août 1671 (B. N., Nouv. acq. franc. 
4972, fol. 30). 

V. 26 



402 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

d'une modeste enceinte avec quelques ilanquements suffi- 
sants pour déjouer un coup de main (l). 

Dans la Méditerranée comme dans l'Océan, une Commis- 
sion oùfigui-ait, avec Glerville et Régnier Jansse, » le sieur 
Cézar d'Arcous, personnage très entendvi à la nature des 
mers (2), " examinait soigneusement les points « où la na- 
ture pouvoit estre aydée par le secours de l'art. » » Klle 
n'en trouva aucun où il y eust de plus heureuses disposi- 
tions qu'à Cette (3). " Et le chevalier de Glerville d'étahlir 
des devis |)Our transformer en port de guerre la tête de 
ligne du Canal des Deux-Mers; mais on se contenta de fer- 
mer le port de Cette par une double jetée (4). Car Vauban 
opinait pour Port-Vendres et s'indignait de « la noncha- 
lance qu'on avait eue pour ce poste. Si je vivois cent ans 
et qu'on me fît faire cent voyages en Roussillon, je me 
ferois toujours un point de conscience d'en proposer la for- 
tification (5). 1) 

Ailleurs, il fulminait contre » l'indolence " avec laquelle 
on laissait combler par a deux méchants ruisseaux la 
plus belle rade de la Méditerranée (6). " Déjà avant lui 
la Commission dont j'ai parlé, avait signalé la situation 
lamentable du port de Toulon, où « un grand navire ne 
pouvait point entrer qu'avec peine, » alors que jadis, 
a toutes sortes de bastimens de mer mouillaient par tous 
les endroits de la rade, et les plus grans navires entraient 

(i) Colbert à l'intendant de Deinuin. 28 décembre 1674 (Archives Nat., 
Marine B'-'2Q, fol. 492). 

(2) César d'Arcocs, le Secret du flux et 7-e flux de la mer et des lonqi- 
tudes. Rouen, 1655 et 1656; Paris, 1656 et 1667. 

(3) Juillet 1665 (Bibliothèque du Service hydrographique, nis. 271, 
foi. 244). 

(4) En 1676 (Archives du Service hydrographique, portefeuille 73. 10. 1. 
et 24). — Ouvrages proposés par le sieur de I^a Fueille. 1677 [Ibidem, 
73, 10, 25 et suiv.). — Lettres de Coi.BKnT, t. IV, p. 362, 364. 

(5) PiGANiOL DE L.\ Force, Nouvelle description de la France, t. IV, p. 3. 

(6) Mémoire de Vauban. 1679 (Archives des Pyrénées-Orientales, 
C. 1155). 





^m 


Sx- 




COLBERT 403 

et sortaient à la voille tous chargés avec {jrande facil- 
lité(l)." 

A cette situation intolérable, Golbcrt allait mettre fin 
en rendant à Toulon la vie et en le dotant d'un arsenal 
suflisant pour recevoir toutes nos forces navales : a Nous 
ne sommes pas en un règne de petites choses, disail-il; 
il est impossible que vous puissiés imaginer rien de trop 
grand (2j . " Un a sculpteur architecque en la marine,» 
l'auteur du Milan de Crotone et, pour tout dire, Puget, en 
prit texte pour présenter un devis oîi les services se 
déroulaient en une grandiose perspective autour d'un 
pavillon central à coupole et d'un bassin à Ilot. L'appro- 
bation unanime des intendants de la province, des galères 
et du port ne désarma point les critiques de l'ingénieur de 
Clervillc contre » tant de colifichets qui ne répondoient 
absolument pas à la majesté d'un ouvrage destiné à la 
guerre (3). " 

kw rejet des plans de Puget, la perspective perdit peut- 
être : mais le port y gagna d'être repris en mains par 
Yauban. 

... Un archéologue parisien qui visita Toulon en 1630 
comparait u le port artificiel, " — par opposition au u port 
naturel » de la rade, — à » un théâtre dont le môle repré- 
sente la scène " C'était l'antique clos des galères avec che- 
min de ronde et chaîne de clôture (4). Dans un vaste péri- 
mètre à l'ouest de la ville, le grand ingénieur ménagea une 

(1) Bibliothèque du Service hydrographique, ms. 271, fol. 188. 

(2) Colbert à Clervillc. 4 octobre 1(369 (I.e D'' Gustave Lambert, Histoire 
de Toulon. Toulon, 1899, in-8", t. Ilf, p. 423). 

(3) Projets, de construction de l'arsenal par Puget. 1670-1671 (Archives 
Nat., Mari,u-B'9, fol. 269, 280, 314; BUl, fol. 17, 64, 120, 183,202). — 
«Dessein de la ville de Toulon et partie de son arsenal, » par Puget, 1676 
(Archives du Service hydrographique, Portefeuille 76, 0, 12. — Philippe 
Ai-QDiEB, Pic-ne Puc/et. Paris, 1904, in-8°, p. 63). 

(4) Les Confessions de Jean-Jac/jues Bouchard, parisien, suivies de son 
voyage à Borne en 1630. Paris, 1881, in-8», p. 192. 



404 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

darse pour cent vaisseaux (1) : au Las et à l'Eygoutier, il 
creusa des lits qui écartaient de la rade leurs eaux limo- 
neuses; une jetée au parapet crénelé couvrait le front de 
mei', dont les ouvrages avancés étaient le fort de TÉguillète, 
la Grande et la Petite Tour. Et l'arsenal s'élevait majes- 
tueux. De « la plus belle pièce de l'univers, " — le mot est 
de Vauban, — on admire encore la Gorderie longue de 
deux cents toises, le Magasin général a d'où il y a mille 
choses à tirer, » un chantier d'une " ample étendue, » l'hô- 
pital de Saint-Mandrier (2)..., bref, tous ces grands ou- 
vrages sortis du fond de la mer ou de la vase des marais que 
l'histoire métallique immortalisa : Toloni portus et navale. 
Marseille était à l'unisson. A l'arsenal commencé sous 
Louis XIV par l'ingénieur milanais a Juhan Antoni (3), " 
on avait substitué un nouveau parc de galères (4) que 
Louis XIV avait fait installer au Plan Fourmiguier. De- 
vant l'œuvre accomplie, un voyageur extasié ne savait 
qu'admirer : " le parc royal, bastiment magnifique » au 
dôme surmonté d'une grande fleur de lys; "l'arcenal peint 
en bleu, semé de fleurs de lis jaunes, aux ràleliers remplis 
de piques, de mousquets et de certains boucliers à l'antique 
dont on orne les poupes des galères; " les " grandes gale- 
ries où deux ou trois cens ouvriers de l'un et de l'autre sexe 
travaillent incessamment à faire le linge et les habits des 
matelots; » les cales couvertes où se construisent les bàti- 

(1) A la suite d'un incendie qui dévora en avril J677 une partie de l'ar- 
senal. Celui-ci datait du temps de l'intendant Arnoul, envoyé par Richelieu 
à Toulon (D.-M.-J. Henry, Mémoire sur l'état primitif de la ville de 
Toulon et de son port. Toulon, 1850, in-S", p. 41). 

(%) Une forme fut également exécutée pour la construction et le radoub 
des vaisseaux. Et Vauban dressa un plan de la manière dont cette forme 
devait être assujettie dans l'endroit où elle serait coulée à fond. 1680 
{Lettres de Colbert, t. III, 2» p., p. 184 : B. N., Franc. 22 799, fol. 38). 

(3) A. RuFFi, Histoire de la ville de Marseille, It éd. Marseille, 1696, 
in-fol , t. II, p. 300. 

(4) .\ Guilbert « pour les plans et dessain de la darse » de Marseille. 
1670 (Ribl. du Service hydrographique, ms. 3 (84), t. II). 



COLBERT 405 

nients, quun jeu d'écluses met à flot aussitôt achevés; la 
citadelle, » bastie et fortifiée à la moderne (1). " Tel était 
bien la caractéristique des ouvrages conçus par Colbert et 
Vauban : tous nos « six principaux ports et arcenaux, 
Toulon, Marseille, Rochefort, Brest, le Havre et Dun- 
kerque (:2), » étaient «à la moderne. » 



XI 

LA RÉFORME t)E LA SCIENCE NAUTIQLE 

Novateur puissant dans le domaine scientifique non 
moins que dans le domaine administratif et militaire, Col- 
bert substitue à l'empirisme des pilotes la science des 
ingénieurs et des astronomes. Les cartes à point carré) 
graduées en longitudes et latitudes, évincèrent les cartes 
de distance établies sur un canevas de roses des vents (3). 
L'hydrographie remplaçait la loxodromie de la navigation 
à l'estime. 

La loxodromie, " la course oblique » du navire qui suit 
d'un endroit à un autre le rbumb tracé sur la carte, en 
coupant sous le même angle tous les méridiens, était un 
procédé commode pour les faibles trajets, mais fautif pour 
de longs parcours, sa spii'ale étant moins courte que la 
courbe du grand cercle. L'hydrographie, elle, nécessitait 
des calculs. Faire le point, c'est déterminer, par l'intersec- 
tion de la longitude avec la latitude, le point où l'on se 
trouve. Prendre, et par suite trouver, la latitude, n'était 

(1) Relation d'un voyaqe fait en Provence contenant les antiquitéz les 
plus curieuses de chaque ville, par M. I^. M. D. P. [dk Préchac . Paris, 1683, 
in-12°, 1' p., p. 92. 

(2) Archives Nat., Marine B-26, fol. 76 v°, 

(•î) Guillaume de Gi.os, hydrographe et professeur en histiodroniie à Hon- 
fleur. Manuel des pilotes. HonHeur, J678, in-8", p, 59. 



406 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

point malaisé : nos marins n'avaient que le choix entre les 
instruments, depuis l'astrolabe médiévale, le modeste 
bâton de Jacob, le quadrant et le quartier, jusqu'à l'opu- 
lente hémisphère marine pourvue d'horizon, équinoxial, 
arc de déclinaison et demi-cercle d'altitude (1). 

Mais la longitude? Hélas! elle restait pour les astronomes 
un problème, pour les navigateurs un cauchemar. Améric 
Vespuce en perdait le sommeil; l'astronome Ruy Falero 
s'abandonnait, en désespoir de cause, aux inspirations de 
son démon familier qui se montra bon diable, puisque son 
traité servit à guider Magellan. Mais " Dieu n'avait pas 
permis à l'homme l'usage de la longitude (2), ^ écrivait 
Champlain après des essais qu'un « professeur en la divine 
mathémathique '! persiflait sans pitié : a Je voudrois bien 
savoir quelle certitude peut avoir le sieur de Champlain 
qu'une longitude observée par la mécométrie à la Nouvelle- 
France sera véritable. Aura-t-il point trouvé en Canada 
quelque Ptolémée manuscrit qui contienne les longitudes 
d'iceluy pays (3)? « 

« L'avorton " que le professeur en la divine mathéma- 
tique Dounot de Bar-le-Duc eût voulu u estouffer au lieu 
de sa naissance, » la Mécoviélrie de l'aymant, avait la vie 
rude. Il survécut. C'était un procédé empirique qui consis- 
tait à déterminer la longitude par les variations de l'ai- 
guille aimantée, supposées constantes avec les méridiens. 
Après Colomb, Cabot et Pigafetta, et presque en même 
temps qu'Alonso de Santa Cruz (4), cosmographe officiel 

(1) Cf. l'Hémisphère marine dessinée dans les « Premières OEuvres de 
Jacques de Vaulx, pillote en la marine : » B. N., Franc. 150, fol. 22 : et 
reproduite dans mon tome II, p. 520. 

(2) Je renvoie, pour plus amples références, à un de mes articles : Ch. me 
La RoxciÈre, Oriqiiies du Sei-vice hydrographique de la marine. Paris, 
1916, in-S" : extrait du Bulletin delà Section de Géographie. 

(3) DotiNOT DE Bar-le-Dcc, Confutation de l'invention des longitudes ou 
de la Mécométrie de l'ajmant. Paris, 161J, in-4', p. 42. 

(4) Auteur du Libro d-e las Longitudes ; cf. Manuel de La Piknte y Olea, 



COLBERT 401 

de l'Espagne, un de nos anciens colons de la France Antarc- 
tique (Ij, Toussaint de Bessard avait posé en principe que 
le II vray méridien » passait par Tile de Fer, que là, u Fai- 
guille était dressée nord et sud, à Fheure de midv. " Par- 
tout ailleurs, elle oscillait vers lest ou Fouest. «En tastant à 
la main ses variations (2), h on pouvait dresser une table de 
leurs concordances avec les longitudes. Un cadet de Lan- 
guedoc, Guillaume de Nautonnier de Castelfranc, dans sa 
Mécographie de fermant (;5) et sa Mécométrie de l'eyviant (4) , 
voulait en faire la base d'une réforme de la cartographie. 

Cette thèse avait pour champions les meilleurs naviga- 
teurs du dix-septième siècle, depuis le cosmographe major 
de Portugal Manoel de Figueiredo (5) et le célèbre naviga- 
teur anglais John Davis, jusqu'aux plus " habiles pilotes 
hollandais de la carrière des Indes Orientales : " l'un d'eux 
prétendait que, dans la longue course du Cap à Batavia, 
on dérivait de deux cents lieues quand on ne corrigeait 
pas 1 estime » par les observations de la déclinaison de 
1 avman (G) . » 

C'est à cette correction que s employait le pilote diep- 
pois Jean Le Telier durant un voyage aux Indes Orien- 
tales (7 . Car la détermination u des longitudes par la 

Estudios espannles. Los trahajos geograftcos de la Casa de Coiitrataciân . 
Séviile, 1900, in-V, p. 3U. 

(i) «Par l'espace de dix ans que j'ay demeuré continuellement en la terre 
de l'Amérique souz le tropique du Capricorne au lieu nommé le Cap de Frie 
et rivière de Janvière» {^L' Ai q le- Compas de T. de Bessard, d'Auqe en Nor- 
mandie, avec son usage. Paris, 1572, in-i"). 

(2) Dialogue de la longitude Est-Ouest, de T. de Bessard... Rouen, 
1574, in-4», p. 36, 61. 

(3) Venez, 1602, in-fol. 
(V) Venes, 1603, in-fol. 

(5) Hidrographia, exanie de pilotas. Lisboa, 1625, in-4*. 

(6) Discours sur l'art de la navigation, dans Thévenoï, Recueil de 
voyages. Paris, 1681, in-S", p. 28. 

(7) Voyage aux Indes Orientalles, pu)- Jean Le Telieh, natif de Dieppe, 
réduicl par Iny en tables pour enseigner à trouver par la variation de 
iayniant la longitude . Dieppe, 1631, in-4''. 



408 HISTOIRE DE LA MARIEE FRANÇAISE 

déclinaison de laymant " était de dogme pour l'école 
d'hydrographie de Dieppe (l). Et il n'y avait de traditions 
hydrographiques que là. De même qu'autrefois l'entretien 
du feu sacré était un sacerdoce, de même des prêtres s'y 
transmettaient religieusement le flambeau de la science 
nautique. Commencée avec l'abbé Desceliers, la tradition 
s'était continuée avec un autre prêtre d'Arqués, G. Breton, 
auteur d'une carte des Indes Orientales (2), avec l'abbé 
Prescot, avec Jean Cauderon, « un très honneste homme 
de prestre et l'un des plus savants en la théorie de l'art 
de la marine, » mort victime de son dévouement à la 
science (3), et enfin avec l'abbé Guillaume Denis. 

Des variations du compas pour fixer la longitude, le 
« très docte » Guillaume Denis (4) fit le thème de l'Art de 
naviguer (5). Et le pis est que son titre de maître d'hydro- 
graphie et de pilote-examinateur à Dieppe, conféré par 
Colbert (6), donnait à l'enseignement une investiture offi- 
cielle, et à son cours un tel succès que le malheureux 



(i) Guillaume Le Vassecr, « Traicté de la Géodiographie, ou art de 
naviguer .. (B. N., Franc. 19112, fol. 41). 

(2) Carte signée G. B., appartenant à M. H. Yates Thompson, qui l'ex- 
posa en 1895 au Congrès de géographie de Londres. 

(3) Dksmarqtjeïs, Mémoires chronologiques pour servir a i histoire de 
Dieppe et a celle de la navigation française. Paris, 1785, in-12, t. II, p. 7. 
Cauderon se noya le 2 novembre 1655 en faisant route pour Madagascar. — 
Sur la réfection de nos cartes marines du Ponant tentée par Cauderon, 
cf. mon article Origines du Service hydrographique de la inai-ine, p. 9. Nanti 
de ses cartes gravées sur cuivre, son frère, Cauderon le Cadet, s'établit à la 
Rochelle. 

(4) Lettre de Barbara. Dieppe, 29 novembre 1665 (B. N., Mélanges Col- 
bert 133, fol. 721). 

(5) L'Art de naviger, perfectionné par la connaissance de la variation de 
l'aimant, ou le traité de la variation de l'aiguille, aimantée. Dieppe, 1668, 
in-8«. 

(6) Le 18 mars 1666 (David Asseli.ne, les Antiquités et Chroniques de 
la ville de Dieppe. Dieppe, 1874, in-8'', t. II, p. 321). — « L'ouverture de 
son escolle publique « et gratuite eut lieu en septembre 1665 (Depping, 
Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. IV, 
p. 558). 



COLBKRT 409 

abbé, aux prises avec plus de deux cents élèves, " dont 
la plupart avaient la teste dure comme la pierre, '> avait 
recours à un corsaire pour les surveiller (Ij. De là, sortirent 
nombre de ces maîtres d'hydrographie que le grand 
ministre essaimait à Toulon. Bayonne, Brest, le Havre, 
Rouen, et jusque dans la Nouvelle-France (2), et qui 
étaient tenus de faire jusqu'à deux leçons par jour {3j. 

Contre les errements de Técole dieppoise, s'éleva l'ensei- 
gnement des Jésuites, du Père Fournier d'abord (i), du 
Père Claude-François Milliet de Châles ensuite (5). Avec 
l'autorité que lui conférait la qualité de professeur royal 
d'hydrographie à Marseille et sous l'inspiration des 
méthodes anglaises, le Père Milliet de Châles faisait 
valoir cette raison péremptoire contre les concordances 
entre les méridiens et les variations de la boussole : « La 
déclinaison est changeante et différente en plusieurs 
endroits du même méridien, d C'est ce qu'avait démontré 
en I();i5 un professeur de Gresham Collège, Henry Gclli- 

(1) Ch. BrÉard, Un corsaire normand . Mémoires de Jean DoroLET de 
Honfleur. Paris, 1880, in-S", p. 33 : eslrail de la Revue historicjue. 

(2) François Gaulette, natif du Polet, à Toulon, Voutrerner, élève de 
Denis, à Bayonne, Le Gordier au Havre, Berthelot, pilote ponantais, à 
Marseille, G. Coubard à Brest, Jean-Baptiste Pranquelin à Québec (D. Neu- 
ville, les Ktahlissements scientifiques de l'ancienne marine. 1. licoles 
d'hydrographie, ingénieurs de la marine au XVII' siècle. Paris, 1882, in-8°, 
p. 52, etc.). — ConBARD est l'auteur d'un Abrégé de pilotage pour servir 
au.x conférences d'hydrographie que le Roi fait tenir pour ses officiers de 
marine. Brest, 1685, in-12. 

(3) Lettres de Colbkrt, t. III, 2" p., p 192. 

(4) Hydrographie, éd. de 1667, p. 473. 

(5) L'Art de naviguer démontré par principes. Paris, 1677. — Les prin- 
cipes généraux de géographie. Paris, 1677, in-S". — Cursus mathematicus. 
Lyon, .1674. — De nombreux Jésuites, notamment le Père Polla en 1672 
(Archives N.at., Marine B^^^, fol. 36), professaient l'hydrographie. En 
dehors de Marseille, ils avaient la plupart des chaires bretonnes, celles de 
ÎSantes et de Rennes créées en 1671 et en 1673. Saint-Maio avait son col- 
lège de marine depuis 1669 (H. Bourde de La Rogebie, Oiigine et organi- 
sation des sièges d'amirauté établis en Bretagne, dans le Bulletin de la 
Société archéologiguc du Finistère, t. XXIX, p. 148. — DEPPI^■G, t. IV, 
p. 558, note). 



410 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

brand il), et que corrobora, à la fin du dix-septième 
siècle, le célèbre astronome anglais Halley à la suite d'une 
longue croisière dans l'Atlantique. On chercha autre chose. 

Il Demander son chemin... à la lune, » au moyen de 
tables donnant Iheure de ses occultations pour le méri- 
dien initial, était la solution proposée par plusieurs bons 
esprits, depuis Améric Vespuce jusqu'au Récollet Duliris, 
qui disait au temps de Colbert : u Le vray moyen de con- 
noistre la différence de longitude d'un lieu à l'autre, est 
de connoistre le mouvement propre que fait l'astre entre 
leurs deux méridiens '2 1 . » Mais l'observation des distances 
lunaires suppose une science exacte des mouvements de 
notre satellite, dont la trajectoire à travers le ciel est d'une 
détermination malaisée (3). 

La vraie solution du problème des longitudes, — Gemma 
le Frison l'indiquait au siècle précédent (-4, — c'était la 
pratique des montres marines. Mais pour garder l'heure 
du méridien initial, quelle précision pouvait-on demander 
aux sabliers du bord et à lécoulement de leur poudre 
d'écaillé d'œufs ou de limaille d'argent (5), alors même 
que les hommes de quart ne précipitaient point le temps, 
telle la Parque antique, en <<■ mangeant le sable 6). » 

(1) A discouise mathematical on the variation ofthe inagnetical Necdle. 
— Sur le progrès de l'hydrographie anglaise à cette date, cf. F. Marçuet. 
Une histoire de la navigation [1550-1750), traduit des « Éléments de 
navigation » de Robertson fl780). Paris, 1918, in-8°. 

(2) Iiphéméride maritime dressée pour observer en nier la longitude et 
la latitude selon l'invention du P. Léonard Ddliris, récollet, dédiée au duc 
de Richelieu, général des galères. Paris, 1665, in-fol. — Le mathématicien 
Deshayes k prétendait inférer la longitude de la différence des mouvenions 
du soleil et de la lune » (L'ingénieur de Sainte-Colombe à Colbert de Ter- 
ron. 2 décembre 1669 et 14 avril 1670 : ]\ecville, p. 97). 

(3) Lieutenant de vaisseau Margcet, Histoire de la longitude à la mer, 
dans la Revue de la Marine marchande, n"' de décembre 1915-mars 1916. 

(4) Ge.mma Fbisius, Cosmoqiaphia. Antverpiae, 1584, in-4"', p. 242. 

(5) Guillaume Le Vasseur, « Traicté de la Géodrographie " : B. N , Franc. 
19 112, fol. 41. 

(6) Cf. supra, t. II, p. 527. 



COLBEPT 411 

L'Anglais Dudley proposait des clepsydres à mercure 
renouvelées de rAntiquilé (l . Mais le Hollandais Huvgens, 
mandé en France par Colbert, l'emporta avec ses hor- 
loges à pendules (2), où des cycloïdes placés « vers 
la racine du petit rul)an qui soustenoit le pendule, » 
maintenaient l'égalité des oscillations. De ces montres 
à secondes et à demi-secondes, sorties des ateliers pari- 
siens du sieur ïhuret, l'astronome Richer fit l'épreuve 
en IGTO et Hu'2 au cours de deux voyages en Acadie 
et en Guyane, sans résultats décisifs (3). La transforma- 
tion du pendule en un ressort d'acier acheminait vers la 
solution A). 

Dans son Parallèle des Anciens et des Modernes, l'acadé- 
micien Perrault a rendu justice à la ténacité avec laquelle 
le ministre cherchait à percer le secret des longitudes : 
<i II n'a pas tenu à M. Golbert qu'on n'ait trouvé les 
moyens de conserver à la pendule la justesse de son mou- 
vement; car il n'a épargné aucune dépense à faire faire 
toutes les machines qu'on luy a proposées pour en venir à 
bout. 11 n"y a point d'expérience que l'on n'ait faite, point 
de manière de genou et d'autre suspension que 1 on n'ait 
essayée. Il est toujours venu des coups de vent si subits et 
si contraires les uns aux autres, dans le même moment, 

(1) Robert Dudlf.y, Dell' Arcano dcl mare. Firenze, 1646, in-fol. 

(2j HuYCKNS, Lettre touchant une nouvelle invention cihoi locjes très 
justes et portatives, 1666, dans les Mémoires de l'Académie royale des 
Sciences, t. X, p. 381. — « Au sieur Huvgens, hollandois, grand mathé- 
maticien, inventeur de l'horloge de la pendule, 1200 livres. » 1664 et 
années suivantes {Lettres de Colbert, t. V, p. 464). 

(3) RicHEB, Observations astronomiques, dans les Mémoires de l'Académie 
royale îles Sciences, t. VII, p. 233. — Colbert décide u d'éprouver les hor- 
loges et pendules fabriquées pour connoistre les longitudes sur mer. » 
Lettre à Colbert de Terron, 10 mars 1670 {Lettres de GoLHEnx, t. V, 
p. 294). — Déjà, en 1669, le duc de Beaufort devait «achever l'expérience 
de pendules sur mer de M. Huggens ■■' (Dkpping, Correspondance adminis- 
trative sous le rèqne de Louis XIV, t. II, p. 558). 

(+) Factum touchant les pendules de poche par M. Jean de Haitefeuille 
contre Maistre Christian Huquens sieur de Zulichem. 1675, in-4''. 



41-2 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

qu'il n'y a rien qu'ils n'ayent déconcerté (l). " Rien ne 
valait les pendules " d'une justesse inconcevable » de 
l'Observatoire, dont l'étalon boraire allait devenir par la 
force des choses le méridien u radical " jadis proposé par 
Oronce Fine à François I" (:2) . 

Un Observatoire se construisait en effet à Paris sous la 
direction du chef d'une glorieuse dynastie de géographes, 
Jean-Dominique Gassini, mandé spécialement de Rome en 
10G9. Ayant découvert les satellites de Jupiter, Gassini fit 
de l'examen de leurs émersions la base de la détermination 
de la longitude. Tandis f|u'il faisait des observations à 
Paris, des missions scientiliques opéraient simultanément 
en Acadie, à Cavenne, à Gorée et à Uranienbourg dans le 
célèbre observatoire de Tycbo-Brahé (3). 

11 avait pour auxiliaire un corps savant hébergé par 
Golbert à la Bibliothèque royale, I'Académie des sciences. 
Non contents d'éditer à l'usage des marins la Connaissance 
des temps qui leur indiquait pour chaque jour de l'année 
la position des astres, les membres de l'Académie recti- 
fiaient les cartes entachées jusque là des énormes erreurs 
de longitude léguées par Ptolémée (4). Les progrès réalisés 



(1) Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes, ou il est tiaitc de 
l'astronomie, de la qéoqraphie . .. Paris, J697, in-i2, t. IV, p. 98. — Les 
chronomètres ne devinrent point rie pratique courante, témoin ce suggestif 
examen des pilotes, décrit par un hydrographe : " Comment trouve-t-on la 
longitude? — Jusqu'à présent, on n'a point encore trouvé de voye assurée 
pour en avoir une solide et parfaite connoissance " (S. Lk Cordier, hydro- 
graphe au Havre, Instruetion des pilotes. Au Havre de Grâce, 1683, in-8°, 
p. 105). 

(2) Avril 1543 (B. N., Franc. 1337, fol. 9, 13). 

(3) " ^'ie de Jean-Dominique Gassini écrite par lui-même, « ms. à la 
Bibl. Nat., Géographie DD. 2066, p. 44. — Les élémens de l'astronomie 
vérifiez par Monsieur Ci^ssisi par le rapport de ses tables aux observations 
de M. Eicher faites en iisle de Cayenne, avec les obsei-vations de MM. Va- 
rin, Des Ilayes et de Glos faites en Afrique et en Amérique. Paris, 1684, 
in-fol. — Bibliothèque de l'Observatoire, ms. B. 52 (8). 

(4) Mémoires de La Hire, Picard, etc. dans les Mémoires de l'Académie 
royale des Sciences, t. VU. 



COLBERT 41;î 

furent consignés dans l'Atlas de Sanson offert en 1679 au 
Dauphin et dans un superbe glolje de cuivre où les méri- 
diens nouveaux étaient en relief (11. 

Ayant « la conduite des opérations qui se dévoient faire 
dans des pays éloignes pour la détermination des longi- 
tudes (2), )» Cassini préparait aussi, en collaboration avec 
Jean-Mathieu de Chazelles, le maître attitré des officiers des 
galères, un » atlas nouveau des cartes marines levées par 
ordre exprès du Roy pour l'usage de ses armées de mer. » 
Les levés étaient confiés à un corps a d'ingénieurs géo- 
graphes Il et centralisés par l'un d'eux, du nom de Pêne, 
chargé " des cartes et plans du roy f3). » 

Une autre de nos institutions scientifiques venait de 
naître : LE Service hydrographique de la mariine. Parfaite- 
ment au courant des « travaux à faire contre les efforts de 
la mer, capables de l)ien reconnoistre les ports et de nous 
faire des cartes de toutes les costes (4), n les ingénieurs 
reçurent de Golbert des instructions précises, dont voici 
un spécimen : « Pour parvenir à une connoissance parfaite 
de la disposition des rades, bancs et escueils, M. de La 
Favollière reconnaistra toutes ces choses par luy-mesme 
sans se ti?r au rapport de personne, s'aidant seulement des 

(1) Le globe coniinémoratif des travaux de l'Académie des Sciences, en 
date de 1698, se trouve dans l'hôlel annexe du nunistère de la Marine, 
salle des Archives, rue Octave-Gréard. 

(2) De l'œuvre de l'Observatoire et de l'Académie des sciences, tiuygens 
traçait en 1679 un magnitique taljleau qui était son raccourci de la philoso- 
phie des sciences (OEuvres complètes de Huygens, t. VIII, p. 190). 

(3) H Le sieur Penne, ingénieur chargé des cartes et plans du roy, » 
mourut le 5 octobre 1701 : les scellés furent aussitôt mis chez lui (B. N., 
Nouv. acq. franc. 9498, fol. 46). — « Portulan venant de l'inventaire de 
M. Pêne » (Bibliothèque du Servi'ce hydiographique, ms. 102 (1037). — 
« Mémoire de toutes les cartes des costes du royaume qui manquent... 
Les cartes que Monseigneur me fit laisser à Versailles. » Pêne à Colbert. 
Paris, 8 août 1682 (B. N, Nouv. acq. franc. 9498, fol. 41). — Instruc- 
tion de Colbert aux sieurs Pêne, de Sainte-Colombe, de La Favollière, 
ingénieurs géographes. 1678 (Lettres de Coliîkrt, t. III, 2" p., p. 77). 

(4) Colbert à Colbert de Terron. 23 janvier 1671 (D. Neuville, p. 102). 



414 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

notions grossières des pilotes costiers. Il continuera à 
pousser ladite description jusque dans la mer autant qu'il 
se pourra, particulièrement dans les lieux remarquables 
par des isles, bancs, roches, rats et autres écueils dont la 
connoissance est nécessaire à la sécurité de la navigation. 
Qu'il fasse certifier la carte qu'il en aura faite, par les plus 
experts pilotes en chaque gouvernement (1). » 

Au lieu que précédemment nos hydrographes, faute 
d'emploi, prenaient du service à l'étranger, que le Hon- 
fleurais Pierre Berthelot dressait en 1635 l'hydrographie 
des mers Orientales pour le compte du Portugal (2) et que 
Le Vasseur de Beauplan rédigeait au service de la Pologne 
la carte et la Description de l' Ukranie (3), Golbert demande 
à tous nos ingénieurs, à tous nos professeurs d'hydrogra- 
phie un travail intensif pour dresser le planisphère du 
monde. Ils auront à » tirer de toutes nos navigations et 
des journaux qui en sont tenus, des connoissances exactes 
et fidèles pour composer des cartes marines. » 

... Et d'abord des mers de France. Une foule de cartes 
furent exécutées sur l'ordre de Golbert : bassins fluviaux, 
avec " isles, rades, chenaux, bancs " du littoral, par le 
chevalier Louis de Glerville (4) ; Pas-de-Galais, reconnu 
d'urgence par a les principaux pilottes costiers et officiers 
mariniers (5),» à la veille de la guerre de Hollande (6); 

(1) Instructions du 23 mai 1671 (D. Neuville, p. 104). 

(2) Gh. DE Li RoNCiiiBE, la Première hydrographie française des mers 
Orientales. Paris, 1917, in-8° : Extrait du Bulletin de la Section de Géo- 
graphie. 

(3) Golbert à Golbert de Tenon. 18 août 1670 (^Lettres de Coluebt, t. III, 
p. 264). 

(4) u Garte géographique des entrées et cours de la rivière de Seine, " — 
» de la rivière de Loyre » (Bibl. du ministère de la marine, ms. 365 (G. 209). 
— Archives du Service hydrographique, portef. 52, n"' 1-3). — Gartes 
marines de Normandie, Picardie, Bretagne, etc. (Archives du Service hydrogra- 
phique, portef. 36, 1, 3, 4 et 5, portef. 37, 1, 1; portef. 40, 1, 2 à 19, etc.). 

(5) 1672 (Ibidem, portef. 33, 4). 

(6) Golbert à Golbert de Terron. 2 juillet 1671 (Ghampolliok-Figeac, 



COLBERT ^15 



lilloral normand, du Tréport à la Hougue, levé « sur les 
lieux, sans se fier à personne, " par l'ingénieur Pêne fl); 
embouchure de la Seine, par Boissave Du Bocage (2; ; » le 
port de L'Orient jusques au dehors du Port-Louis, " par 
Lambety (3) ; les côtes de Saintonge, Bretagne et Nor- 
mandie, « ainsi que les plans des ports, havres et rivières 
justiu'à la dislance de deux lieues dans les terres, » par 
Massiac de Sainte-Colombe (4). 

La Méditerranée, où " les pilotes provençaux ne 
savent leur métier que par routine (5 , " n'avait que des 
portulans vieillis, inférieurs à ceux du quatorzième siècle 
dont ils étaient de mauvaises répliques, quand le Père 
Milliet de Châles lui consacra une magnifique carte de 
vingt-sept pieds de largeur sur douze de hauteur, le plus 
grand portulan cjui soit (Gj. 

• Ce fut la base de nombrevix levés, sondages, plans et 
profils de côtes exécutés par une légion d'ingénieurs en vue 
d une nouvelle carte marine, ^ dans laquelle seraient mar- 
qués suivant la hauteur du pôle tous les lieux principaux. » 
Le capitaine de Cogolln travailla aà la reconnoissance" des 
côtes de Provence, de Languedoc, d'Espagne, de Sicile (7) 



Documents historiques inédits tirés des collections manuscrites de la Biblio- 
thèque Nationale, t. IV, p. 536). 

(1) Instruction de Colbert. 5 février 1677 {Lettres de CoLiiEnT, t. III, p. 77). 

(2) Hvdrograplic au Havre. 1666 et 1667 (Archives du Service hydro- 
graphique, portef. 36, 1, 1 ; et portef. 37, 3, 4). 

(3) B. ]S., Géographie, portef 77, n" 37. 

(4) Instructions du il juillet 1680 (P. Lkvoï, Histoire de la ville et du 
port de Brest. Paris, 1864, in-8", t. I, p. 158). — Rien de plus sevani que 
les vues prises du large par Sainte-Colombe et donnant en perspective les 
ports normands. 1676-1680 (Archives du Service hydrographique, portef. 
33, 6, 7, 8; portef. 37, 1, 3; portef. 38 bis, 1, 8). 

(5) Lettre de Colbert d'avril 1670 {Lettres de Coi.bert, t. III, p. 231). — 
« Vous n'avez pas à Toulon un vrav bon pilote pour la moitié de la Médi- 
terranée. 11 Mémoire sur le pilotage en 1707 (D. ?seuvii,i,e, p. 20). 

(6) Archives du Service hydrographique, portef. 61, 1, 1. 

(7) Instructions de Seignelav à Cogolin. 10 juillet 1679, il mars, 
24 avril et 12 mai 1685 : « Toutes les cartes marines faites iusques à pré- 



416 HISTOIKE DE LA MARINE FRANÇAISE 

et de Sardaigne (1), Pêne reconnut les Baléares (2), Pétré 
TArchipel (3), Plantier l'Asie Mineure (4), Beaujeu TRs- 
pagne (5), Combes le littoral algérien, en masquant leurs 
travaux scientifiques par de fictives opérations commer- 
ciales (6). 

Pour la » Mer Océane éthiopienne et la mer des Indes 
Orientales, » les navigations d'Augustin de Beaulieu en 
iGlG-1622 fournissaient ^ les desseins des principales 
costes, » dont vin pilote de son équipage nommé Varin 
avait noté » les gissements (7). " De multiples reconnais- 
sances hydrographiques, [Langeron à Salé (8), DElbée 
en Guinée (9), Salomon le Sage à Trinquemalé (10;, Du 
Mesnil le long de la côte malabare (11),] y apportèrent 
d'utiles corrections qui furent utilisées dans le Routier des 
Indes Orientales et Occidentales, de Dassié 12^, el dans le 
Petit flambeau de la mer, du maître de navire Bougard 13). 

sent des costes de la Méditerranée ne s'estant pas trouvées justes, Sa 
Majesté a résolu d'en faire une nouvelle... " 11 mars 1685 (Dossier Cogolin 
appartenant à M. le lieutenant de vaisseau Vivielle.) 

(1) B. N., Franc. 13 372. 

(2) 1680 (Archives du Service hydrographique, portef. 68, 2, 17; portef. 
69, 2, 7. — Bibliothèque du Service hydrographique, ms. 92 (1000). 

(3) 1685 (Bibliothèque du Service hvdrographique, ms. 107 (1064). 

(4) Ibidem, ms. 109 (1067). 

(5) Lettres de Colbert, t. III, 2^ p., p. 215 note. 

(6) Colbert à Brodart, 15 avril 1680, et à Vauvré, 24 novembre 1681 
(Ibidem, p. 186 et 214). 

(7) M. TfiÉvK^OT, Relationa de divers royaqes curieux, qui n'ont point 
été publiées. Seconde partie. Paris, 1664, in-fol., préface. 

(8) Juillet 1671 (Archives ÎNat , Marine B*4, fol. 306). 

(9) 1670 (B. N., Mélanges Colbert 84, fol. 25, 31). 

(10) Il Port et isle du Soleil dans la juridiction de Trinquemalé, " par 
Salomon le Sage, 1672, avec les sondes; » Plan géométrique de la baye de 
Trinquemallé à l'est de l'isle de Ceyion, observations de Villeneufves 
Moreau, anno 1672 » (Archives du Service hydrographique, portef. 205, 
6, 1 à 5 : H. DehÉrain. Cartes françaises de la baie de Trinfiuernalé 
(Ceylan) dressées au XVIP siècle. Paris, 1917, in-8°, extrait du Bulletin 
de la section de géographie). 

(11) David AssELixE, t. II, p. 325 

- (12) K Avec 26 différentes navigations. " Paris, L677, in-4''. 

- (13) Au Havre, 1684, in-4°. 



COLBERT 417 

Aux Antilles, ringénicur de Combes (l), puis le lieute- 
nant de Gennes, fort versé dans » les parties des mathé- 
mathiques (^), " levaient a des cartes exactes de toutes les 
mers aux environs des isles d'Amérique. » Le lieutenant 
de vaisseau de Gourcelle faisait » le tour de Tisle de Terre- 
îseufve " et substituait une carte nouvelle, enrichie d ins- 
tructions nautiques (;i), au routier basque dont se servaient 
depuis un siècle nos terre-neuvas, aux Voyages avanlureux 
du capitaine Martin de Hoyarsabal (4). 

La mise au point de tous ces travaux devait demander 
des années. En 1093, paraissait le premier de nos atlas 
ofticiels à l'usage des armées navales, le Neptune fran- 
çais 5). Et telle avait été l'ampleur des réformes colber- 
tines, telle avait été la sûreté de notre méthode que, de 
tributaires des étrangers (Oj devenant leurs maîtres, nous 
eûmes l'orgueil de le voir aussitôt traduit en hollan- 
dais i7). Nous n'avions plus rien à envier à autrui, puis- 
(ju'il nous copiait. Et nous allions lui servir de modèles 
dans un autre domaine encore. 



(1) Instructions du J6 décembre 1676 (Archives Nat., Marine B*7, fol. 186). 

(2) D'Estrées à Seignelay. 26 août 1680 (^Mémoires du marquis de Vii.- 
LEITE, éd. Moninerqué. Paris, 1844, in-8", p. 215). 

(3) « Faite à Breste le 14' janvier 1676» (Archives du Service hydrogra- 
phique : fac-similé dans Henri Harrisse, Découvertes et évolution carto- 
uvaphi(jue de Terre-Acnve et des pays circonvoisins (1-^97-1501-1769}. 
Paris, 1900, gr. in-8% p. 324) 

(4) Bourdeaux, 1579, in-S" : réédité en basque : Liburu hau da ixasco 
nahigacionecoa Martin de Hovauzabai-ec egina frauceses, et a Pierres 
d'Etcueveriiy, edo Dorrec. Bayonan, 1677, in-S" : Ch. de la Bongière, le 
Premier routier-pilote de Terre-Neuve (1579). ^xtvAii Ae la Bibliothèque 
de l'École des Chartes, t. LXV (1904). 

(5) Il ne comprenait encore que les côtes d'Europe, depuis la Norvège 
■jusqu'à Gibraltar. 

(6) En 1609, par exeuqjlc, un marchand de la Ilochelle, P. Yvof(>ET, 
publiait à Amsterdam le Grandet nouveau miroir ou flambeau de la mer, 
traduit du flaman. 

(7) De Fransche Neptuniis. Amsterdam, 1693, gr. in-fol. — Cf. pour 
la suite du Neptune, mon article sur les Origines du Service hydrogra- 
phique de la marine. 

V. 27 



418 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 



XII 



UN CHEF-D'OEUVRE LEGISLATIF 

Jusqu'à Louis XIV, point de législation maritime, point 
de législation coloniale, point de législation forestière. Et 
voyez comme tout se tient dans l'œuvre de Golbert : l'Or- 
donnance de 1669 sur les eaux et forêts aura comme point 
de départ l'exploitation des bois pour la flotte, de même 
que le Code Noir fixera le sort des nègres transportés par 
elle outre-mer. Nos tribunaux d'amirauté jusqu'alors «se 
réglaient sur le droit écrit (I), les jugemens d'Oléron, les or- 
donnances appelées de Wisby et celles de la Hanse. Comme 
toutes ces pièces sont estrangères, — écrivait Golbert, — le 
Roy a résolu de faire un corps d'Ordonnances en son nom 
pour régler toute la jurisprudence de la marine (2). » 

Ce Corpus, ce fut l'Ordonnance d'août 1681, un chef- 
d'œuvre! Aux plus éminents jurisconsultes, les auteurs du 
Code de commerce font écho pour le célébrer comme u un 
des plus beaux monumens de législation qui honorent le 
siècle de Louis XIV ; » un avocat général, en audience solen- 
nelle, en proclamait naguère i^ la supériorité sur notre légis- 
lation moderne qui a dispersé des pouvoirs centralisés jadis 
par l'amirauté (3). » « Les nations les plus jalouses de notre 

(1) Le Livre du Consulat, trad. du Catalan, Aix, 1577. 

(2) « Instruction pour mon fils pour bien faire la première commission 
de ma charge. » 1671 [L^cttres de Golbert, t. III, 2" p., p. 46) : ■< La jus- 
tice de l'amiral s'estend sur tout ce qui se passe en mer et partout où le 
flot de mars s'étale. Elle s'e.xerce par les officiers des sièges d'amirauté : 
l'appel va au.\ chambres de l'amirauté establies dans tous les parlcmens; et 
l'appel de ces chambres va au Parlement. » 

(3) F. Maitrejean, la Flotte nous Colbcrt et i Ordonnance maritime de 
1681. Bordeaux, 1868, in-8", p. 33. 



COLBEHT 419 

gloire, déposant leurs préjugés, leurs haines même, l'adop- 
taient à 1 envi comme un monument éternel de sagesse et 
d'intelligence (!_)• » Au moment le plus tragique des guerres 
napoléoniennes, l'Xnglais Marshall oubliait toute rancune 
pour le glorifier. Le droit russe enfin s'y réfère comme à 
une autorité décisive '2 . 

Du chef-dœuvre, le ministre partageait la gloire avec de 
plus modestes artisans, avec Le Vayer de Boutignv, un des 
défenseurs de Fouquet, Barillon de Morangis et Henri, 
Lambert dHerbigny, mar(|uis de Thibouville. Lambert 
d'Herbigny réunit pendant dixans " les statues, règlemens 
ordonnances et arrêts dont les officiers de l'amirauté 
s'étaientservisjusqu'alors (3j, » et, pourse documenter, lut 
(i tous les traictéz de marine et visita avec grand soin tous 
les papiers des greffes " L'idée dont il devait se pénétrer, 
selon les instructions de Colbert (4 , c était de ^ délivrer 
tous ceux qui naviguent et (jui font commerce dans les ports 
du royaume, de toutes les vexations qu'ils peuvent souffrir 
parlesju{;es, et de régler la jurisprudence de telle manière 
qu'ils puissent recevoir justice avec diligence et sans beau- 
coup de frais. " Les rapports de Lambert d'Herbigny étaient 
examinés chaque semaine par une commission de trois avo- 
cats, Gamont, Billain et Foucault, présidée par Barillon de 



(1) Valin, Nouveau commentaire sur i Ordonnance de la marine. t760, 
in-i". t. I, p. 3. — Commentaire sur iOi-donnaiice de la marine du mois 
d'août 1681, par R.-J. Vahn, avec des notes par V. Bégase. Paris, i84i, 
2 vol. in-8°. — P.vRDESsrs, Collection de lois maritimes antérieures au 
XVIII' siècle. Paris, 1837, in-4», t. IV, p. 325. 

(2) Pardessus, t. IV, p. 239. 

(3) Commission du 8 janvier 1671 (Paedesscs, t. IV, p. 243. 

(4) Des 4 et 25 septembre 1671 (Deppi^g, t. III, p. 588). — De leur 
côté, les lieutenants généraux de l'amirauté avaient ordre de « faire des 
extraits fidèles de tous les jugcinens rendus depuis 1660 pour raison des 
contrats d'affrctement, connoissemens, obligations à la grosse aventure, 
polices d'assurances, avaries, jet, naufrages, « etc., en vue « d'un corps 
d'ordonnances de marine. » 13 avril 1679 (^Lettres de Coldert, t. III, 
2.' p., p. 153). 



420 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Morangis (1). De ces enquêtes (2j et de ces délibérations 
sortit l'Ordonnance de 1081. 

Le préambule en indique parfaitement Tobjet. C'est de 
(i fixer la jurisprudence des contrats maritimes, régler la 
jurisprudence des officiers de l'amirauté et les principaux 
devoirs des gens de mer, établir une bonne police dans les 
ports, côtes et rades " et réglementer la pêche. Même 
amputes du droit de nommer aux offices de guerre et de 
finances, les pouvoirs de l'amiral restaient encore con- 
sidérables, puisque la justice était rendue en son nom 
par des tribunaux d'amirauté dont tous les magistrats, avo- 
cats et sergents relevaient de lui. Interprètes, courtiers, 
maîtres d'hydrographie et consuls étaient sous sa dépen- 
dance. Dixième des prises et des rançons, toutou partie des 
amendes, tiers des épaves, droit d ancrage, de tonnage et 
de balisage Itri appartenaient. Constructions navales, frets, 
polices d'assurances, naufrages, congés, pèche, guet et 
garde des côtes, délits commis en mer étaient de son res- 
sort. Et de tous ses justiciables, l'Ordonnance fixait le sta- 
tut, de chaque matière la jurisprudence, formant ainsi et 
pour la première fois un cycle complet de législation mari- 
time {'ij. 

XII 

LES COMPAGNIES DE NAVIGATION 

» Gouster Taise et le repos acquis par la paix, » sans ré- 
pandre a Tabondance par le restabllssement du com- 

(1| I'. Ci.KMKST, Histoire de la vie et de C administration de Culhert 
(1846), |). ;iS6, note 2, et 481. 

('!) INous avons un spécimen de ces travaux préparatoires dans un uis. 
<le puu postérieur à 1670 : « Conférence des ordonnances et loix de la 
marine » (chez M. Gougy, libraire). 

(3) Une rédietion spéciale de l'Ordonnance fut faite pour la Bretagne et 



COLBERT 421 

nicrce (l), " est un principe d'inertie que ne peut admettre 
le descendant des drapiers. Un de ses aphorismes familiers 
sur le commerce « source de la finance, " elle-même « nerf 
de la guerre (2), " le porte à en considérer l'accroissement 
comme » bien plus important pour le service du Roy " que 
celui des forces navales (3). a Les vaisseaux marchands 
servent de principe à toute puissance de mer, et tout Estât 
ne peut avoir celle-cy qu'à proportion de ceux-là (4). » Or, 
le long de nos côtes, il ne s'est pas trouvé, lors du recense- 
ment de 1064 i'5), deux cents navires de haute mer i6). Pour 
le pavillon de la nation française, quelle misère à côté des 
quatre mille navires de commerce anglais, des seize mille 
bâtiments hollandais (7) ! Mais comment réagir contre la 
« meschanle coustume de refretter des vaisseaux hoUan- 
dois " plutôt que d'en bâtir nous-mêmes (8). 

En France, on n'est que trop enclin à demander à l'Etat 
une panacée universelle dans ces moments de crise. Qua- 
rante ans auparavant, l'ambassadeur Du Fargis, témoin de 
notre désarroi maritime, ne conseillait-il pas la mainmise 
de l'État sur les navires des particuliers! Officiers et fer- 

publiée sous le titre : Ordonnance touchant la marine sur les côtes de Bre- 
tagne. Vannes, 1685, in-i". 

(1) Circulaire royale du mois de juin 1664 (P. Boissonxade, Colbert et 
la souscription aux actions de la Compagnie des Indes, spécialement en 
Poitou (1664-1668). Poitiers, 1909, in-S"). 

(2) Colbert à Colbert de Terron. 11 janvier 1666 {Lettres de Colbert, 
t. III, p. 37). 

(3) Colbert à Arnoul. 16 mars 1669 (Archives Nat , Marine R"l, 
for 52 V»). 

(4) Mémoire de Coll)ert de mars 1669 : u Quelle des deux alliances de 
France ou de Hollande peut estre plus avantageuse à l'Angleterre » [Lettres 
de CoLBEBT, t. VI, p. 265). 

(5) A la R. N., Cinq-Cents Colbert 199. 

(6) Mémoire sur les affaires de finances. 1663 {Lettres de Colbert, t. II, 
p. 48) 

(7) Mémoire de Colbert de mars 1669 déjà cité : à cette date, le chiffre 
de nos bâtiments de commerce avait passé de 200 à 5 ou 600. 

(S) Le chevalier de Clerville à Colbert. Rouen, 18 mai 1663 (Deppi>g, 
Correspondance administrative sous Louis A/F, t. III, p. 337). 



422 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

niicrs à la fois, les directeurs de la navigation eussent alors 
fourni aux capitaines des correspondants, aux facteurs des 
interprètes, aux armateurs des {)oIices d'assurances que le 
manque de ressources sur nos ])laces les forçait de con- 
tracter à l'étranger (1). Mais le ministre de Louis XIV 
répugne à ces extrêmes. A la résurrection de la marine 
riationale il associera l'effort de la nation. Trop de Ailles 
croupissent dans une « extrême fainéantise : » il secouera 
leur indolence. « Nos négociants n'ont pas assez de force 
pour entrer dans les affaires qui ne leur sont pas bien con- 
nues (2) : V il leur arrachera " ces deux passions lasches 
qui gèlent le cœur, la crainte et la défiance (3j. » 

Inspiré par un comité consultatif de trois membres qu'il 
a choisi en 1664 parmi les délégués des armateurs, Colbert 
prend une série de mesures capitales pour la résurrection 
de notre marine marchande : droit d'ancrage surtout vais- 
seau étranger; primes progressives avec le tonnage aux 
constructions navales (4) ; avantages similaires aux arma- 
teurs étrangers qui s'établissent en France (5) ; primes de 
navigation pour les voyages au long cours; exonération de 
tout droit de douanes pour les bois propres à bâtir des vais- 
seaux (6) ; autorisation pour la noblesse de se livrer au com- 
merce de mer sans déroger (7) ; monopole du commerce co- 
lonial assuré au pavillon de France (8). Bref, à la mortdu 
grand ministre, les seuls ports du Havre et de Dieppe en Nor- 



(1) Cf. siiprà, t IV, p. 487. 

(2) Colbert de Terron à Colbert. Février 1664. 

(3) Discours (l'un fidèle sujet du roy touchant l' établissement d'une 
Compagnie française pour le commerce des Indes OrzeHfa/es [par l'Acadé- 
micien Cii.^nPESTiER]. S. 1. n. d., p. 42. 

(4) Arrêt des 5 décembre 1664, 7 septembre 1669, 24 octobre 1679. 

(5) Arrest du Conseil de commerce. . 7 décembre 1669. Paris, 1669, 
in-4°. 

(6) Arrêt du Conseil d'Estat... 30 octobre 1670. Paris, 1670, in-4''. 
, (7) Édict du Boy... 13 aoust 1669. Paris, 1669, in-4°. 

(8) Ordonnance du Roy... 10 juin 1670. Paris, 1670, in-4''. 



COLIiERT 423 

niaiulie, de Saint-Malo et de Nantes en Bretagne auront 
deux fois plus de navires long-courriers qu'il y en avait 
dans toute la France quand il reçut la direction de nos 
affaires maritimes (Ij. 

Il Pour le relièvement du navigaige et de la marchandise 
de la mer, » Targentier de Charles VII réclamait ^ des 
voves et robines par oîi est besoing que passent les barques 
pour aler à la mer pourter les marchandises à gros vays- 
seaulx (2j . » Ces " robines, » Colbert les exécuta en creu- 
sant les canaux de Tancarville, Silveréal, Bourgidou, la 
Radelle, et surtout en ouvrant " la tranchée de l'Aude 
jusques à la Reige qui se mêle avec la Garonne, » tour de 
force préconisé depuis 1623 par un apôtre de la ligue des 
Nations (3). Ce tour de force n'était rien moins que la 
jonction des deux mers. 

C'est à un fermier des gabelles, n'entendant ni grec ni 
latin, Pierre- l^aul Riquet, que la Méditerranée dut de 
s unir à l'Océan. Approuvée par l'ingénieur de Clerville 
avec cette restriction, toutefois, dont Colbert fut marri (4), 
qu'on n'y pourrait faire passer ni vaisseaux de guerre, ni 
galères (5), la colossale entreprise fut achevée en quinze 
ans, en 1G8I, alors que venait de mourir le Moïse du Lan- 
guedoc. Du point de partage des eaux où l'alimente le 
bassin de Naurouze, le canal des Deux-Mers descend par 
un double palier d'écluses vers la Garonne et vers la mer 
où il aboutit à Cette (6j. 

(1) Au 1" janvier 1687, Saint-Malo a 117 grands navires de haute mer, 
le Havre 114, Dieppe 9(5, la llochelle 93, Nantes 84, Bayonne 61, Dun- 
kerque 59, Marseille 47, etc. (BobÉly, Histoire de la ville du Havre, t. III, 
p, 65). 

(2) Cf. supra, t. II, p. 281. 

(3) Ein[érit'] CK[rcK], le Nouveau Cjnée. Paris, 1623, in-8°, p. 35. 

(4) Colbert à Clerville. 28 juin 1669 [Lettres <^/e Colbebt, t. IV, p. 334). 

(5) .Mémoire de Clerville du 5 octobre 1666 (B. N., Cinq-Cents Colbert 
202, fol. 245). 

(6; Biquet à Colbert. 1662, etc. [Lettres de Colbefï, t. IV, p. 303, 



424 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Dès Tannée IGTl, le canal était ouvert de Toulouse à 
Naurouze. Inauguré avec « une barque magnifique faite 
exprès pour la cérémonie, avec trois des plus grands vais- 
seaux de la Garonne, » il était sillonné par des coches 
d'eau qui faisaient trois fois par semaine le service entre 
les deux points. Quant au port de Cette, le général des 
galères, escorté de capitaines de vaisseau, de Tarchevcque 
de Toxilouse et du lieutenant-général de la province, en 
avait consacré dès lors officiellement la naissance (1). 

Dans la forêt des droits qui gênent la circulation com- 
merciale, Colbert pratique des coupes claires. Il accorde 
la liberté du transit à travers le royaume aux produits 
manufacturés des Flandres françaises (2). Des ports francs 
ouvrent aux négociants « les portes de la France comme 
une étape générale, " sauf à subir, hors de l'étape, des 
tarifs prohibitifs s'ils tentent de concurrencer nos fa- 
briques : 20 pour 100 sur les marchandises du Levant 
transitées par Gênes ou Livourne (3), 30 pour 100 sur les 
produits de l'industrie espagnole... (4). Plus draconienne 
encore, une interdiction absolue qui frappe les produits 
rivaux du Milanais et de Gènes, donne l'essor à nos 
fabriques lyonnaises d'or filé, de damas, de velours et de 
soieries (5). Et toi est l'élan de l'industrie nationale 



322, 339, etc.). — [Sandhaz dh Coubtilz,] la Vie de Jean-Baptiste 
Colbert. Cologne, 1695, in-12, p. 128. 

(1) M. DE Froidotr, Lettre à M. Barrillon Damoncourt concernant la 
description des travaux qui se font en Lan (juedoc pour la communication 
des deux mers. Toulouse, 1672, in-8°, cartes. 

(2) Et de plus, il accorde aux marchand.s de Lille et pays conquis des 
frégates royales du Havre pour véhiculer leurs produits en Espagne et Por- 
tugal, 1669 (Deppisg, Correspondance administrative sous Louis XIV, 
t. III, p. 478. — Ainsi donne-t-il la franchise de transit aux marchand» 
qui 86 rendent aux foires de Beaucaire {Arrest du Conseil d' Estât du 
5 juillet 1670. Paris, 1670, in-V). 

(3) Arrest du Conseil d' Estât du 9 anust 1670. Paris, 1670, in-4°. 

(4) Arrest du Conseil d' Estât du 15 novembre 1670. Paris, 1670, in-4*. 

(5) Arrest du Conseil d' Estât du 31 mars 1670. Paris, 1670, in-4°. 



COLBKRT 425 

qu'une foule de manufaclures exotiques acclimatées par 
Colbert en France (1), fonderies à l'allemande, glaces et 
dentelles à la vénitienne, fabriques d'étoffes à la hollan- 
daise, tapisseries des Gobclins... frustrent nos voisins 
» des tributs serviles (|ue paie à leur art le luxe de nos 
villes. ' Mais là sera l'erreur de Colbert de croire " que 
le royaume de France se pourrait suffire à lui-même, 
oubliant que le Créateur de toutes choses n'a placé les 
différents biens dans les différentes parties de l'Univers 
qu'afin de lier une société commune » entre les peuples. 

u Toujours magnifique en idées (2), " Colbert espère 
condenser dans l'unité d'action les énergies de la race et, 
par elles, " dilater " l'action de la France dans l'univers. 
Mais l'union, quelle chimère! " Que nos François, les 
peuples du monde les plus polis, que leur union soit si 
difficile, leurs sociétés si inconstantes, et que les meilleures 
affaires périssent entre leurs mains par je ne sais quelle 
falalité, " c'est un fait que constate Colbert et un défavit 
dont il veut "effacer jusques aux moindres vestiges (3). » 
Oîi deux souverains aussi avisés qu'énergiques, où Louis XI 
et Henri IV ont échoué en voulant grouper nos marchands 
dans des Compagnies générales de navigation, Colbert va- 
t-il réussir? 

Colbert, dis-je, et aussi le Mantouan Francesco Bellin- 
zani, Eminence grise de Colbert avec titre d'intendant 
général du commerce et situation prépondérante au Con- 
seil de commerce créé en IGGi, ins{)ccteur général des 
manufactures (4j , directeur de la Chambre d'assurances 
maritimes créée en 1669, et qui trois ans plus tard faisait 

(1) Germain Martin, la Grande industrie sous te règne de Louis XIV. 
Paris, 1899, in-8°. 

(2) Mémoires de l'abbé de Ciioisy, éd. Michaud, p. 576. 

(3) [CuARPEMiER,] Discours d'un fidèle sujet..., p. 28. 

(4) Germain Martin, la Grande industrie sous le règne de Louis XLV, 
p. 33. 



426 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

sept millions (1), Bellinxani s'occupe de toutes nos Com- 
pagnies, celles du Nord, du Levant et des Indes, du 
Sénégal, du Canada et du Bastion de France, dont les 
avatars lui incombent au même titre qu'au ministre. Car 
ici, Colbert connut TinsuccèSi 

Confiant dans le pouvoir de la presse, il emploie à 
incliner la nation vers les idées coloniales, Téloquence de 
Tacadémicien Charpentier qui poussera l'hyperbole jusqu'à 
définir Madagascar « sans exaggération un vray paradis 
terrestre (2). " Il veut nous doter des " avantages con- 
sidérables " que procurent à leurs actionnaires les Compa- 
gnies des Indes d'Angleterre et de Hollande. Et en 1664, 
il partage les Océans entre deux Compagnies à charte, celle 
des Indes Orientales et des Indes Occidentales, les Com- 
pagnies de l'Est et de l'Ouest, que suivront bientôt celles 
du Nord et du Levant. Pour asseoir leur monopole, il leur 
prête l'appui du pavillon royal, l'escadre des Antilles et 
l'escadre de Perse. Il les couvre du prestige minisiériel en 
devenant leur » chef perpétuel, président et directeur pour 
Sa Majesté (3). » Leurs assemblées solennelles se tiennent 
au Louvre en présence du roi (4) . " 

Organisme gigantesque qui embrasse les deux rives de 
l'Atlantique, — l'Afrique fournissant à l'Amérique la main 
d'œuvre, — la Compagnie des Indes Occidentales absorbe 
toutes nos petites sociétés de colonisation au Sénégal (Sj, 

(1) Savary, le Parfait négociant. Paris, 1675, in-i", t. II, p. 112. 

(2) [Charpe>tier,] Discouvx ci un fidèle sujet, p. 18 

(3) Dernis, Recueil ou collection des titres, édits, déclarations, arrêts, 
règlements et antres pièces concernant la Compagnie des Indes Orien- 
tales. Paris, 1755, in-V, t. I, p. 367, 

(4) Le 15 décembre 1668 par exemple pour la Compagnie des Inde» 
Orientales : B IN., Nouv. acq. franc. 9342, fol. 93). 

(5) Dont les comptoirs furent acquis 150 000 livres. 28 novembre 1664 
(Archives ISat., Colonies F*17. . — Chemin DrPONTÈs, les Compagnies 
de colonisation en Afrique Occidentale sous Colbert. Paris 1903, in-8', 
p. 32). 



COLBERT 427 

en Guyane (l) et à la Nouvelle-France (2). Elle rachète 
Saint-Christophe, Saint - Martin, Saint-Barthélémy et 
Sainte-Croix à rOrdre de Malte (3), la Guadeloupe (4), la 
Martinique (5), la Grenade ((Jj, la Désirade, Marie- 
Galante à leurs seigneurs particuliers. Elle achetait, mais 
ne payait pas. Des licences accordées au.v armateurs Hrent 
brèche à son monopole (7j . Des guerres successives avec 
les Anglais, puis avec les Hollandais, la ruinèrent. Dotée 
dun privilège pour quarante ans, elle n'en vécut pas dix 
et mourut insolvable (8). 

Et malgré la couverture de quatre millions que lui 
donnait le roi pour combler le déficit des pi'emières 
années (9), il n'en allait pas autrement de la Compagnie 
des Indes Orientales, sa sœur jumelle. Subrogée à la société 
du maréchal de La Meilleraye dans la possession de Mada- 
gascar, elle lui emprunta programme (10) et capitaines. La 
Meilleraye armait au Port-Louis : c'est près de là que 
naquit, en juin IGGG, le port de la Compagnie de L'Orient, 

(1) Fondé le 12 octobre 1663 par Lefeljvre de La Barre, la Compagnie 
nouvelle du Cap de Nord ou de Cayenne fut le noyau de la Compagnie des 
Indes Occidentales qui lui emprunta ses actionnaires (Slewart L. Mims, 
Colhert's IVest Iiulia policy. New Haven, Yale University Press, 1912, 
in-8°, p. 58). 

(2) Qui avait fait remise de sa concession au roi le 24 février 1663 
(François-Xavier Gar.neac, Histoire du Canada. 5'^ édition revue par Hector 
G.AHNEAU. Paris, 1913, gr. in-8°, p. 185). 

(3) Un demi-million. 

(4) 122 000 livres à .\I. de Champigny. 

(5) 240 000 livres à Dyel. 

(6) 100 000 livres pavés à Cérillac. Tous ces contrats en date de juillet, 
14, 25 et 27 août 1665 sont aux Archives Nat., Colonies F*17; et dans Dv 
Teuihe, Histoire qénérale des Autistes habitées par les François. Paris, 1667- 
1671, t, III, p. 250, 266. 

(7) SwARï, le Parfait négociant, t. II, p. 131. 

(8) Arrest du Conseil d'Estat <jui ordonne que les propriétaires des Isles 
et autres créanciers privilégiez de la Compagnie des Indes Occidentales 
seront payez... Du 8 avril 1769. Paris, 1680, in-4°. 

(9) Assemblée des intéressés de la Compagnie des Indes Orientales au 
Louvre, 15 décembre 1668. 

(10) Cf. plus haut, p. 241. 



4-28 HISTOIHK DE LA MAKI ^E FRANÇAISE 

Lorient (l). Golbert avait rêvé pour elle d'un avenir sem- 
blable à celui de la Compagnie hollandaise des Indes, de 
diA'idendes de 25 et 30 pour 100, de Hottes de soixante vais- 
seaux capables de faire la guerre aux rois indigènes et de 
ramener vers la mer Rouge et listhme de Suez un com- 
merce intense dont une autre Compagnie française aurait 
bénéficié de l'autre côlé de l'isthme. Il lui avait donné 
pour armes symboliques le soleil et le globe où brillait une 
Heur de lis : Florebo quocumque ferar (2j. La Heur se fana 
avant que le ministre fût descendu dans la tombe. Seul, 
le partage du monopole avec d'autres armateurs (3) prévint 
une irrémédiable déchéance de la Compagnie. 

C'est que les colosses avaient des pieds d'argile, n'ayant 
point pour support la nation. Malgré l'habile mise en 
scène d'une réclame retentissante, bien que le roi fit 
porter en grande pompe, tambours battant, trompettes son- 
nant, à l'hôtel de chacune des Compagnies les trois mil- 
lions de sa souscription, son exemple n'entraîna que la 
Cour, princes, ministres et conseillers d'Etat, et tous ceux 
qui relevaient de Colbert, secrétaire général de la marine, 
fermiers, collecteurs de taxes, payeurs de rentes et « mar- 
chands de vin privilégiés (4). n L'énergique pression du 
minisire arracha aux Cours supérieures un million, en 
menaçant de «disgrâces » ceux qui résistaient (5), taxa les 
négociants normands, menaça les armateurs bordelais, se 
fit sentir partout, sans parvenir à rassembler les quinze 
millions de l'actif de la Compagnie des Indes Orien- 



(1) A. JÉGOu, Histoire de la fondation de Lorient. Lorient, 1870, in-8°, 
p 43, 48. 

(2) E. Lavis.se, t. VII', p. 239. 

(3) 19 avril 1681 (Deiums, t. I, p. 351). 

(4) u Liste des intéressez en la Compagnie des Indes Orientalles. » 1664 
(B. N., Clairambault 532, fol. 57, 65). 

(5) Lettres de l'intendant Pellot, du président Brulart, etc. 1604 (Dep- 
piNG, t. III, p. 362). 



COI.BERT 429 



taies : des cinq Miilllons et demi du capital social de 
l'autre, les trois cinquièmes étaient sortis des coffres du 
roi (Ij... Louis XI, deux siècles avant, n'avait pu obtenir 
de ses bonnes villes cent mille livres pour créer la Com- 
pagnie de navigation du Levant (^j. 

Le ministre, mal écouté en France, fit appel à l'étranj^er. 
Aux rois du Nord, aux princes d'Allemagne, il offrit une 
part dans des entreprises dont la réussite, « soutenue par 
de si grandes sommes de deniers et par une protection tout 
entière de Sa Majesté, » était, disait-il, hors de cause. En 
leur faveur, le capital de la Compagnie des Indes Occiden- 
dales serait doublé, et un directeur de leur choix siégerait 
à Paris, dans la Chambre de la direction générale (3). Des 
Allemands répondirent à l'invite et demandèrent, en 
avril I()G5, à devenir nos vassaux. Contre payement d'une 
couronne et d'un sceptre d'or à chaque avènement, 
l'évêque de Mayence et le duc de Bavière obtinrent licence 
de peupler en Guyane un degré de territoire; mais ils n'y 
donnèrent aucune suite (4). En fait de colons, les Prus- 
siens ne nous fournirent que des négriers, le capitaine 
Heinrich Carolof et le noble baron Johann Andréas von 
Woltrogue (5) . 

Notre Compagnie des Indes Orientales ne recueillit pas 



(i) 3026545 livres 8 sols 6 deniers sur 5 522 345 livres 8 sols 6 deniers 
(MiMS, p 8i). — P. BoissossADE, Colbert et la souscription aux actions 
de la Compaqnic des Iniles, spécialement en Poitou (1664-1668J. l^oi- 
tiers, 1909, in-8°. — Cf. les excuses alléguées par les gens de Saint-Jean- 
de-Luz, Narbonne, Montpellier, Angers, pour ne point souscrire (E. Lavisse, 
X. VIII', p. 241). 

(2) Cf. suprà, t. II, p. 385. 

(3) « Mémoire des offres faites de la part des Espagnols pour composer 
une Compagnie de commerce pour les Indes avec divers princes d Alle- 
magne 11 (Lcltres de Colrkrt, t. III, 2' p., p. 429). 

(4) Affaires Étrangères, Mémoires et documents, France 2135 : L. Dela- 
vAiri, apud Revue de l'histoire des colonies françaises, 1916, p. 394; 
et 1918. 

(5.) Cf. le chapitre consacré à nos campagnes dans 1 Océan ludien. 



430 HISTOIRE DK LA MARINE FRANÇAISE 

davantage le concours que le ministre attendait des Portu- 
gais. Seules, des adhésions individuelles nous vinrent de 
négociants hollandais, persans ou autres, qui furent une 
cause de perturbation plutôt qu'un appui, tandis que les 
Hollandais par un coup droit nous évinçaient; ils imagi- 
nèrent la A-^ente à perte, le moderne dumping qui enlève à 
autrui toute clientèle (1). 

Ils ruinaient ainsi notre projet de rendre au bassin médi- 
terranéen l'activité et l'importance des temps antiques, en 
faisant passer par l'Egypte un large Hot de transactions 
commerciales. Notre ambassadeur près de la Sublime Porte 
demandait la franchise du transit à travers 1 isthme de 
Suez avec faculté d'établir des magasins à ses deux extré- 
mités (2). Par là, la Compagnie des Indes Orientales en 
Mer Rouge et la Compagnie du Levant en Méditerranée 
eussent échangé leurs marchandises (3) 

Une opération semblable à celle de Riquet eût encore 
développé notre trafic : le percement de Tisthme de Suez. 
Dans son Parfait négociant (4), Savary en lança l'idée; mais 
il ajoutait sagement : " Il serait dangereux de rendre 
publics les moyens qui pourront servir dans d'autres temps 
pour l'avantage de l'Etat et la gloire de la nation française. » 

Autant que le trafic océanique, le commerce méditerra- 
néen nous échappait. Pour toute la côte provençale et lan- 
guedocienne, le recensement de 1664 n'accusait pas plus 
de trente navires marchands (5). Faussé par la guerre de 
Trente ans et par la Fronde comme il l'avait été par la 

(1) Colbert à Pomponne, ambassadeur en Hollande. 4 juillet 1670 
(Deppi>g, t. III, p. 448). 

(2) Instructions au sieur de La Haye-V^entelet, ambassadeur à Constan- 
tinople. 22 août 1G65 (Affaires Etrangères, Constantinople 7, fol. 202 ; 
Vasdal, p. 274 j. 

(3) Instructions au sieur de Noinlel (Archives Nat., Marine B"5i : Yas- 
DAi., p. 278). 

(4) T. I, p. 462. 

(5) B. N., Cinq-Cents Colbert 199. — Archives INat., Marine B^488. 



C0L15ERT 431 

fjuorre de Cent ans, Taxe commercial de l'Europe s'était de 
môme déplacé vers l'Est, vers Livourne pris comme entrepôt 
par les Anglais et les Hollandais, vers Villefranche où le 
duc de Savoie avait ouvert un port franc (l). Richelieu 
avait longtemps méconnu — il en faisait l'aveu — l'utilité 
du commerce du Levant : il le croyait même " préjudi- 
ciable à l'Etat, sur l'opinion commune » que l'exode du 
numéraire en était la conséquence. Une plus « exacte con- 
noissance de ce trafic,» où nous portions ^beaucoup moins 
d'argent en Levant que de marchandises fal)rif[uées en 
France, » l'avait fait totalement changer d'avis : il encou- 
ragea les armateurs au point de leur confier des vaisseaux 
du roi (2). Mais le mal était fait. 

Les mêmes causes économiques appelant les mêmes 
effets, Colbert réagit comme l'avait fait Jacques Cœur; à 
Villefranche il opposa un autre port franc, Marseille; et il 
constitua une Compagnie qu'il eût voulu assez forte pour 
tenir tête aux pirates et procurer du débit à nos manufac- 
tures (3) . Pour avoir fraîchement accueilli cette Compagnie 
« odieuse à Dieu et au monde, « un « coupe-gorge, » 
disaient-ils, les négociants de la Chambre de commerce 
marseillaise, povir qui le négoce pourtant était une 
noblesse ri), se virent vertement rabrouer : u Sobres et 
fainéants, grands parleurs et diseurs de nouvelles, abâtardis 
à leurs bastides, méchants trous de maisons qu'ils ont dans 
le terroir, ils abandonnent la meilleure affaire du monde 
plutôt que de perdre un divertissement. De maîtres du 

(1) En 1667 (Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Le- 
vant au XVII' siècle. Paris, 1897, in-8°, p. 162). 

(2) Testament politique du cardinal de Richelieu, dans le Recueil des 
testaments politiques, t. II, p. 87. 

(3) P. M.\sso>', p. 178. — E. Lavisse, Histoire de France, t. VII', 
p. 250. 

(4) MAnciiETTi, Discours sur le négoce des gentilshommes de la ville 
de Marseille. .Marseille, 1671, in-4". — La Chambre de commerce de 
Marseille à Bouin, député en Cour. 28 juillet 1665 (P. MassOn, p. 181). 



43-2 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

commerce devenus les valets (l), » ils sont subordonnés à 
des négociants qu'on dit capables d'affaires de grande 
envergure, tandis qu'à Marseille on se ])orne à « enfiler le 
chapelet par grains séparés (2j. » Des dix-huit fondateurs 
de la Compagnie du Levant créée le 22 avril IG70 (3j, seize 
habitent Paris. A l'image de ses aînées, la Compagnie du 
Levant absorbera les petites sociétés en exercice dans la 
mer qu'elle exploite, la séculaire Compagnie du Bastion de 
France et la Société naissante des îles Alhucemas, où le 
négociant Roland Fréjus avait tenté un éphémère établis- 
sement (4) . 

Mais tout de suite apparut une disproportion flagrante 
entre ses ressources, — 540 000 livres, — et ses visées ; 
elle n'avait pas plus de sept navires : trois furent 
hors de cause dès la première campagne. La guerre de 
Hollande la frappa mortellement, de même qu'elle avait 
frappé les Compagnies des Indes, de même que la guerre 
de Trente ans avait tué nos Compagnies coloniales d'Afrique. 
Si son privilège fut bien renouvelé en 1678, elle n'était plus 
assez vivace pour le mettre à profit. 

Dans la Baltique, notre commerce était insignifiant, 
« une infinité de négociants français s'v étalent ruinés, » 
sur trois vaisseaux expédiés à Stockholm et Dantzick, l'un 

(i) Arnoul à Colberl. 25 juin 1668 (Depping, t. III, p. 403). 

(2) Arnoul à Colbert. 18 juillet 1667 (Depping, t. II, p. 772). 

(3) Mais dè.s le 16 mars 1669, Colbert écrivait à Arnoul : « Appuvez 
fortcuient la C de Chauvigny pour le Levant » (Archives Nat., Marine B^i, 
fol. 52 V»). 

(4) C'était à M. de Chauvigny, de la Compagnie du Levant, de fixer ce 
que « la C'" avait résolu pour le soutien de ce négoce » (Relation d'un 
voyage fait clans la Alaiiritanie en Affrique par le sieur Roland FhÉjcs, de 
la ville de Marseille, par ordre de Sa Majesté, en l'année 1666, vers le 
roy de Tafilete, Muley Arxid. Paris, 1670, in-12. — Eugène Plantet, 
Moulay Ismael, empereur du Maroc, et la princesse de Conti. Paris, 1912, 
in-8°). — Le privilège de commerce à « Albouzème dans le pays de Mauri- 
tanie « fut accordé aux frères Roland et Michel Fréjus le 4 novembre 166'f 
(Arch. Nat., Marine B'19, p. 189. — P. Masso.n, Histoire des établisse- 
ments et du commerce français dans l'Afrique barbaresque, p. 119). 



COLBERT 433 

était revenu sans profit, un autre avec 50 pour 100 
de perte (1), quand le ministre reprit l'affaire (2j . Par «les 
difficultéz apportées tous les jours au commerce des 
Hollandois, » il espérait faire « tomber entre nos mains 
presque tout le commerce du Nord (3). " Pour y réussir, 
— le manuel du Parfait Négociant l'établissait de façon 
péremptoire (4), — il fallait un fonds considérable qui 
permît la vente à crédit et l'achat argent comptant 
avec des rixdales hollandaises, l'entretien de correspon- 
dants dans les ports et de navires convoyeurs sur la route 
des mers, comme le faisait la Chambre des assurances 
d'Amsterdam. 

Ce fut l'objectif de la Compagnie du Nord, créée en 
juin 1669 au capital d'un million (5). Si faible que fut le 
fonds social, on eut peine à le réunir, malgré la pression 
exercée par les intendants sur les marchands portugais de 
Bordeaux, " quasi tous juifs, » sur les officiers royaux, sur 
les directeurs de la Compagnie des Indes, etc. (6). D'autres 
déboires nous étaient réservés. Ni en Moscovie, ni en 
Suède, la mission commerciale envoyée par la Compagnie 
ne trouva d'écho. Si le Danemark et le Brandebourg se 
prêtaient à nos vues, la fourniture du sel nécessaire aux 
États de l'électeur et la vente de nos eaux-de-vie ne deman- 
daient pas plus de quatre navires de la Rochelle pour les 

(1) Déposition de l'armateur dicppois Saloinon Deslandcs devant le lieu- 
tenant-général de l'amirauté à Dieppe, 24 mars 1664' (Bibliothèque du Ser- 
vice hydrographique, ms. 271, fol. 47). 

(2) u Estât de la dépense que le Roy veut estre faite pour le voyage de 
la mer Baltique. » 1064 (Archives Nat., Marine B=l, fol. 144). 

(3) Colliert aux directeurs de la Compagnie du Nord à la Rochelle. 
23 janvier 1671 (Dkppisg, Correspondance administrative sous le rè<jne de 
Louis XIV, t. III, p. 539). 

(4) Par Jacques Savary, t. II, p. 82. 

(5) Déclaration du Roy portant establissement d'une Compagnie du 
Nord. Paris, 1669, in-4°. 

(6) L'intendant Pellot à ColLert. Bordeaux, 12 avril 1669 (Dkpping, 
t. III, p. 416). 

V. -28 



434 HISTOIRE DE LA .MARINE FRANÇAISE 

transiter (Ij . Aussi l'auteur du Parfait Commerçant était-il 
d'avis de limiter à Arkhangel notre action commerciale en 
Moscovie, sûr d'y rencontrer un grand débouché pour 
nos vins, nos eaux-de-vie et nos castors du Canada (2^ . 

Mais il fallait vaincre la répugnance des négociants bor- 
delais à envover dans le ÎNord leurs vins et à les » frelater » 
comme le faisaient les Hollandais « pour les mettre en 
estât de pouvoir souffrir la mer (3). » Il fallait «augmenter 
considérablement tous les ans les vaisseaux de la Compa- 
gnie (4), 1) et créer des chantiers de constructions et de 
radoub à la Rochelle. Il fallait une entente entre la Com- 
pap^nie des Indes Occidentales pour un u contre-secours mu- 
tuel » et un <i eschange réciproque de marchandises (5). » 

Sous ce faix d'obligations, la Compagnie du Nord ne fut 
pas plus viable que ses congénères. Le monopole les avait 
tués. <' Il n'v a rien qui establisse tant la navigation et le 
commerce que la liberté, disait-on à Colbert, rien qui les 
ruine tant que les partis (6j . » » En survendant aux colo- 
nies les marchandises, les Compagnies privilégiées les em- 
pêchaient de se procurer, par le moyen de leur industrie, 
plus commodément le nécessaire (7); n et partant, Vauban 
prononçait la condamnation des monopoles. Colbert lui- 
même, à l'usage, avait reconnu son erreur de " restreindre 
aux mains d'une Compagnie ou de quelques particuliers n 
les transactions commerciales. " Il est nécessaire que vous 

(i) Correspondance de Colbert avec les directeurs de la Compagnie du 
Nord. 19 décembre 1670 — 30 juillet 1672 (Dkppog, t. III, p. 536). 

(2) Jacques S.wary, t. II, p. 106. 

(3) Colbert à d'Aguesseau 12 septembre 1670 (Dhppl.ng, t. III, p. 518). 

(4) Selon les instructions de Colbert à Bellinzani. 

(5) Colbert à Brunet, directeur de la Compagnie des Indes Occidentales. 
27 octobre et 19 décembre 1670 (Dkpping, t. III, p. 521, 524). 

(6) Mémoire du sieur Formot. 1662 (Archives Nat., Colonies, C* B'). 

(7) Colbert à M. de Baas, lieutenant-général aux Antilles. 9 avril 1670 
(Chkmi.n-DcposïÈs, p. 74. — Ccltru, les Origines de l'Afrique Occiden- 
tale : Histoire du Sénégal, p. 57). — Colbert à Lambert d'Herbigny. 4 et 
25 septembre 1671 (Deppisg, t. III, p. 588). 



COLBERT 435 



ibolissiez au plus lot cette coutume, écrivait-Il au {jouver- 
leui" des Antilles. " Et il adoptait cette formule, toute nou- 
'clle sous sa plume : " La liberté est l'âme du com- 
nerce (1). » 



XIV 

LA PLUS GRANDE FRANCE 

Les Compagnies disparues, les colonies restaient. Col- 
lert avait parachevé Toeuvre de Richelieu. Madagascar 
'était donné comme satellite l'ile Bourbon. Pondichéry, 
t un moment Trlnquemalé et San-Thomé, marquaient 
lotre emprise sur l'Inde. Le Sénégal, la Côte de l'Or et le 
)ahomey, " le royaume d'Ardres, « alimentaient de main- 
l'œuvre nos établissements des Antilles, dont l'essaim 
liait de la Guyane à Saint-Domingue \'2) . Terre-Neuve 
evenait la sentinelle française d'un immense territoire 
[ui s'étendait de la baie d'Hudson et du Saint-Laurent au 
elta du Mississipi. 

Dans ces solitudes où il n'a pas trouvé plus de deux 
lille cinq cents colons, Colbert tlépose un germe de vie 
Croissez et multipliez, telle est la parole de la Genèse 
ont le ministre du roi se fil le missionnaire, admettant 
aême les mariages mi.xtes entre Français et Indiens. " Sa 
lajesté comptera vos services par le nombre des colons 
ue vous attirerez, » écrit-il au.\ gouverneurs (3); — et à 



(i) Sur les difficultés qu'il rencontre de l'autorité ecclésiastique, cr, 
AvisSE, t. VII, p. 257. — Th. GnAi'Ais, Jean Talon, intendant de la JSou 
;tle-Fiance. Québec, 1904, in-8°. 

(2) Cf. les chapitres Compagnies des Indes. 

(3) A Clodoré, gouverneur de la -Martinique. 7 mai 1665; et Frontenac, 
JUTL-rneur du Canada. 7 avril 1(572 (Lettres de Coldkht, t. 111, 2*' p., 
. 397 et 537.) 



43e HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Vin évêque (1) : « Par les mariages et les baptêmes, aug- 
mentez considérablement la colonie. » Aux ménages des 
colons, est allouée une pension de trois cents livres s ils 
ont dix enfants, quatre cents livres s'ils en ont douze : aux 
célibataires de porter le poids de l'impôt (2). A sa mort, le 
nombre de nos colons a quadruplé. C'est ainsi que l'équité 
de Golbert, en proportionnant les charges des individus à 
leur utilité sociale, donna le branle à cette magnitique 
natalité canadienne qui a conservé outre-mer, selon le 
vœu suprême de Ghamplain, » avec la langue française, 
un cœur et un courage français. » 

Au cœur du continent américain se déroule une magni- 
gnifique épopée (3). Coureurs des bois et missionnaires, 
trappeurs, frères gris et robes noires portent à travers les 
tribus indiennes l'amour de la France. Par une matinée 
de juin 1G71, des canots arrivent de toutes parts au Saut- 
Sainte-Marie. Là, au pied d'une gigantesque croix qu'en- 
tourent les Hurons et les Ottawas, Simon-François Dau- 
mont de Saint-Lusson prend solennellement possession de 
toutes les contrées qui s'étendent des mers du INord et de 
l'Ouest jusqu'à la mer du Sud. Dans un style imagé, un 
simple chasseur de fourrures, jNicolas Perrot, explique 
aux peuplades indiennes qu'elles sont désormais les enfants 
du capitaine des plus grands capitaines, dont les vaisseaux 
portent chacun jusqu'à mille hommes et dont les soldats 
sont en tel nombre qu'ils couvrent de leurs files une ving- 
taine de lieues. 



(1) L'évêque de Pétrée au Canada. 15 mai 1669 (Ibidem, p. 451). 

(2) Ordonnance du 5 avril 1669 (Ibidem, p. 657). 

(3) On en trouvera la bibliographie complète dans F.-X. Garneau, His- 
toire du Canada, cinquième édition revue et annotée par Hector Gabneau. 
Préface de M. G. HAsOTArx. Paris, 1913, gr. in-8", t. I, p. 296 et suiv. — 
Cf. aussi John Finley, The Freiich in the heart of America. New- York, 
1915, in-8". Le savant président de l'Université de New- York y a retracé 
de façon magistrale l'épopée de nos pionniers. 



COLRERT 437 

Comme ce flambeau allumé que se passaient de main en 
nain les coureurs antiques, nos missionnaires s'étaient 
ransmis la foi de Champlain dans l'existence d'une mer 
lîtcrieure d'où « l'on aurait entrée vers le Japon et la 
Ihine. " A travers les grandes artères fluviales du iSouveau- 
londe, s'aventurent en canots d'écorce le Père Marquette 
t Louis Jolliet de Québec, cherchant « la rivière qui va à 
a mer du Sud vers la Californie (1), n tandis que d'autres 
spèrent trouver par le détroit de Davis la communication 
les deux Océans (2). Dans la carte qu il adresse en 1674- 
u gouverneur de Frontenac (3), Jolliet dévoile enfin 
luelle est cette mer intérieure dont on rêve : « La rivière 
Ioll)ert se descharge dans le sein Mexique. " 

G est en effet dans le golfe du Mexique que se jette le 
ilississipi, le Père des eaux, « la rivière Colbert. " Un 
lavire de sept canons, monté de trente-cinq hommes, le 
Griffon, avait traversé en 1679 les lacs Huron et Ontario, 
îtant de Uouen et Normand, l'explorateur Robert Cavelier 
le La Salle avait eu l'idée singulière de se faire accompa- 
;ner d'un notaire pour consigner dans les formes juri- 
liques ses découvertes. Le dernier procès-verbal, véri- 
ahle chant de triomphe, constatait l'arrivée au but dans 
e golfe du Mexique : 

Il Savoir faisons, écrivait maître Jacques de La ^iétairie, 
[u'ayant été requis par mondil sieur de La Salle de lui 
lélivrer acte de la possession par lui prise du pays de la 
-iOuisiane, près les trois embouchures du fleuve Colbert 
lans le golfe Mexique, le 9 avril 1682, au nom de très 
laut, très puissant et très invincible et victorieux prince 

(1) " Et c'est ce que j'espère de rencontrer par la Pekitanoni, » dit le 
'ère Marquette {Recueil des voyages de M. THÉvE^■OT. Paris, 1681, in-8°, 
). :iO). 

(2) Le capitaine Poulet (Colbert à Talon, intendant du Canada. 11 fe- 
rler 1671 : Lettres de Colbert, t. III, 2'' p., p. 517). 

(3; Gravieb, Etude sur une carte inconnue. Paris, 1880, in-8"'. 



438 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Louis le Grand, par la grâce de Dieu roi de France et de 
Navarre, quatorzième de ce nom, et de ses hoirs et succes- 
seurs de sa couronne, nous, notaire susdit, avons délivré 
ledit acte à mondit sieur de La Salle (1). " 

En manteau écarlate à bordure d'or, tel un imperator, 
e descendant des Vikings venait de donner à la France « le 
pays le plus riche de la terre, un sol arrosé par d'innom- 
brables rivières, parsemé de forêts magnifiques, " la 
Louisiane (2). 

li Le passé s'oublie, le présent s'échappe et l'avenir 
louche trop faiblement pour engager à des recherches 
pénibles dont le mérite parait incertain. Les affaires, dit- 
on. ont changé de face; ce qui était bon alors ne vaut 
plus rien à présent; il faut vivre au jour le jour; un bon 
esprit vaut mieux que toutes les vieilles maximes, n Ainsi 
concluait mélancoliquement, il y a deux siècles, l'avocat 
Pidansat de Mairobert, après avoir tiré des dépêches de 
Colbert un traité de Principes sur la marine. Et son pessi- 
misme avait tort. 

Ces principes, loin d'être dès lors surannés, resteront 
d'une éternelle actualité, tant ils contiennent de vérités 
bonnes à redire : pour une marine l'esprit de suite et l'art 
de tirer de l'étranger d'utiles leçons, pour un ministre la 
nécessité d'un apprentissage, pour un chef le devoir de se 
faire un excitateur d'énergies, pour des officiers l'esprit 
d'offensive, à tous les degrés de la hiérarchie la responsa- 



(1) Procès-verbal de la prise de possession de la Louisiane (1*. M.\rcry, 
Mémoires et documents pour servir à l'histoire des origines françaises des 
Pays d'outremer. Paris, i879, in-S", t. II, p. 186). — « Relation de la 
descouverte de l'embouchure de la rivière Mississipi dans le golfe du 
Mexique faite par le sieur de La Salle l'année passée, 1682. .' dans Tho- 
"MASSY, Géologie pratique de la Louisiane. 1680. — Henxepis, Description 
de la Louisiane. Paris, 1683, in-lS". 

(2) Garneac, p. 298. 



COLBERT 439 

hilitc et la discipline, l'horreur des recommandations et 
des intrigues, point de paperasserie ni de » galimatias " 
administratif, voilà la doctrine colbertine. Et quoi de 
plus moderne que ses institutions : les primes aux cons- 
tructions navales, les écoles de canonnagc. la frégate- 
école pour les futurs officiers, la caisse des invalides 
alimentée par des retenues sur la solde, ou le service 
obligatoire des inscrits avec livret militaire, en un temps 
où Tarmée de terre était soumise aux aléas du recrute- 
ment. Nos arsenaux actuels datent de là : et la plupart 
d'entre eux portent la signature d'un homme de génie : 
Vauban. 

A la marine, aux colonies, Colbert donne pour statuts 
deux chefs-d'œuvre législatifs, l'Ordonnance de 1681 et le 
Code Noir. Aux navigateurs, jusque-là tributaires de l'em- 
pirisme des pilotes, il fournit des cartes et des instructions 
précises auxquelles collaborent trois établissements créés 
par lui, l'Académie des sciences, l'Observatoire, le service 
hvdrographique. et que divulguent dans chaque port des 
maîtres d'hydrographie. Des conquêtes de la science ou 
des armes, l'Académie des inscriptions, — autre créa- 
tion de Colbert, — burine le souvenir. Et tout cela sur- 
vivra. Car le propre de l'œuvre ministérielle, c'est la 
pérennité... à une exception près. 

En politique, a dit un illustre maître (1), en économie 
politique plutôt, « Colbert a eu la vue intense, mais immé- 
diate et courte des mvopes. » Il s'est trompé dans la con- 
ception d'un impérialisme mercantile qui répondît à 
1 axiome roval : « L'Etat, c'est moi. » Etatiser les manu- 
factures, substituer aux initiatives privées les Compagnies 
à monopole sous la tutelle ministérielle, c'est « vouloir 
forcer la nature qui est toujours la plus forte. » L'esprit 

(1) Conclusion d'un article de M. E. Lavisse sur Colbert, intendant de 
Mazarin, dans \aL Beviie de Paris de septembre 1896, p. 20. 



( 
440 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

alerte d'un Béarnais (1) le traduisait à Colbert sous forme 
d'un paradoxe : « Nous ne connaissons pour règle que 
l'honneur, la passion ou la fantaisie, sans que la raison y 
aie jamais de part. » Entendez par là que le génie de 
l'organisation n'est pas tout. Dans un pays exempt d'esprit 
de caporalisme, il ne suffit pas d'agir à coups d'ordon- 
nances pour qu'il v ait coordination de tous les efforts, il 
faut qu'il y ait libre consentement de tous à l'œuvre com- 
mune. 

(1) Le comte de Guiche à Colbert. Saint-Jean-de-Luz, 12 février 1671 
IDeppikg, t. II, p. 821). 



GUERRE ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 

(1665-1667) 



LA FRANCE, FIDELE A SA PAROLE, 
S'Y ENGAGE CONTRE SES INTÉRÊTS 

>. Jamais roi délibérant pour bien prendre son partv 
dans une affaire épineuse, ne fut dans un plus fâcheux 
embarras, « écrivait Louis XIV (1). Les Anglais, sans 
déclaration de guerre, venaient d'enlever les colonies hol- 
landaises de Cape Coast en Guinée et de la Nouvelle- 
Amsterdam qui devint New-York. Or, un traité d'alliance 
nous obligeait à secourir les Hollandais au cas oîi nous ne 
pourrions " moyenner un accommodement équitable '» 
entre les belligérants (2). » Si j'exécute à la lettre le traité 
de 1662, songeait mélancoliquement le roi (3), je ferai un 

(1) Instructions an duc de Verneuil et à Courtiii, ses ambassadeurs à 
Londres. Février 1665. 

(2) Description exacte de tout ce qui s'est passé dans les guerres entre le 
Roy d'Angleterre, le Roy de France, les Estats des Provinces Unies du 
Pays-Bas et iévesque de Munster (1664-1667). Amsterdam, 1668, in-8'. 
— N. Japikse., Louis XIV et la guerre anglo-hollandaise de 1665-1667 . 
Paris, 1908, in-8", extrait de la Revue historique . — Les Anglais menaçaient 
aussi nos colonies, ainsi que l'écrivait Lefebvre de La Barre à Colbert. 
Caycnne, 15 août 1664 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 331). Waer- 
nard avait même occupé Sainte-Lucie en juin (Archives Nat., Colonies F^2(i^j. 

(3) Louis XIV à d'Estrades. 19 décembre 1664 (E. Lavissk, Histoire de 
France, t. Vil-, p. 282j. 



442 HISTOIRE DE I.A MARINE FRANÇAISE 

très grand préjudice à mes principaux intérêts, et cela 
pour des gens dont je ne tirerai jamais aucune assis- 
tance... " Que dis-je! Dans le « seul cas où il aurait besoin 
de les avoir favorables, " au moment du partage des biens 
de son beau-père le roi d'Espagne (1), ces gens-là lui 
seront « directement contraires. » 

Le roi était hésitant. N'ayant point encore une marine 
suffisante pour disputer l'empire des mers « dont les 
Anglais se montraient avides (2), v n je ne pouvais rien 
conquérir sur ces insulaires qui ne me fût plus onéreux 
que profitable, " disait-il. Ils étalaient avec complaisance 
à nos envoyés la longue liste de leurs cent trente-deux 
navires de guerre, la ricbesse de leurs arsenaux de Londres 
et de Hull et l'adresse de leurs canonniers (3), que la 
bataille navale de Lowestoff le 13 juin 1665 mit en évi- 
dence. Ce jour-là, l'amiral duc d'York, frère du roi, battait 
le baron Jacob Yon Wassenaer-Obdam, qui perdit quinze 
navires et périt avec son vaisseau; trois bâtiments britan- 
niques seulement succombèrent (4). 

Malgré sa défaite, la flotte hollandaise, reprise en main 
par Ruyter qui venait d'e.-ipuiscr de Guinée les Anglais, 
restait redoutable. Un de nos officiers comptait quatre- 
vingt douze " grands navires combattants " et dix galiotes 
hollandaises en route pour la Tamise (5). Les escadres de 
Rotterdam, d'Amsterdam et de Zélande, — Ruyter-, Tronip 
et Evertsen, — alignaient 20 460 hommes et 4 716 canons 
contre les 21 085 hommes et les 4460 canons du duc 



(i) Philippe IV mourut le 17 septcmhre 1665. 

(2) Description exacte... 

(3) llelation d'Angleterre. J()6.) (H. N., Cinq-Cents Colbert 478, 
fol. 127). 

(4) A. LefÈvre-Pontalis, Jean de Witt, (^rand pensionnaire de Hollande. 
Paris, 1884, in-8", t. I, p. 344. 

(5) Lettre de Fly. Calais, 21) octohre 16G5 (A. Jal, Abraham ])n Quesne, 
t. I, p. 369). 



GUERRE ENTRE LA HOLT-ANDE ET L'ANGLETERRE 443 

d'York, du prince Rnpcrt et de lord Sandwich (1). 

Ce qui devait, seml)le-l-i], faire pencher la balance, 
c'était l'appoint de nos forces navales. Louis XIV, après 
d'infructueux efforts pour ramener la paix, " obligé par 
l'engagement de sa parole, " s'était résigné à les mobiliser 
pour se ranger le 2G janvier 16G6 aux côtés des Hollandais. 
Pour nous exciter contre les Anglais, n'avaient-ils point 
fait état des déclarations de l'ambassadeur britannique à 
la Haye : " Les maximes de l'Angleterre ne voulaient pas 
que l'on souffrist que la France se rende puissante par 
mer (2). » 

Ne laissant à la garde de la Méditerranée que la divi- 
sion de Martel et les galères de Vivonne (3), Beaufort 
devait rallier dans le Ponant les quinze vaisseaux d'A- 
braham Du Quesne (4). Entre temps, pour empêcher 
Du Quesne d'être écrasé, Colbert proposait d'encadrer 
chaque vaisseau entre deux brûlots : une chaîne d'or 
magnifique récompenserait l'audace du premier capitaine 
de brûlot qui s'attacherait à un vaisseau anglais (5). Et il 
conseillait l'offensive. 

Allant deux par deux comme des oiseaux de proie dans 
les mers ouvertes où ils pourraient facilement se dérober 
aux escadres, nos croiseurs mettraient à mal le commerce 



(1) Archives Nat., Marine BK^, fol. 240. — Description exacte, p. 130, 
132. — Au début de la guerre, Jacob Van Wassenaer-Obdam avait 
103 vaisseaux, 7 yachts, ii brûlots, 12 galiotes, 4 869 canons, répartis en 
sept escadres; et le duc d York, 109 vaisseaux, 21 brûlots, 4 192 canons 
(Gerhard L. Grove, Til orloqs under de Euyter, daqho(/sopteçnelser af 
Mans Svendsen (1665-1667)'. tvobenhavn, 1909, in-8",' p. 24). 

{i) Lettres et négociations de Jean dk Witt, t. III, p. 71. 

(3) Archives Nat., Marine \i%, fol. 22 v°. 

(4) Montés de 4 230 hommes et 578 canons; de plus. Du Quesne avait 
sept brûlots Archives Nat., Marine h^-^, fol. XLIII). 

(5) Il Vingt bons vaisseaux, accompagnés chacun de deux bruslots, 
seroient meilleurs que quarante grands vaisseaux. » Colbert à Colbert île 
Terron. 1'^ janvier et 16 mars 1666 (Lettres de Colbert, t. III, p. 31. — 
DELARnBE, Tourville et la marine de son temps, p. 29). 



444 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

britannique et feraient par là » naître de grands embarras 
dans la direction des affaires de l'Etat, " car il n'est pas de 
nation n plus bilieuse et plus impatiente des pertes qu'on 
lui fait souffrir (1). » Gouverneur, officiers, gentilshommes, 
marchands, les Bretons furent invités à armer en masse. 
Au lieu d'une trentaine de corsaires qu'on escomptait ainsi, 
les Malouins, à eux seuls, en proposèrent le double avec 
six cent cinquante-six canons (2). Et Guinant, le hardi 
condottiere du plan insurrectionnel de Fouquet, se disait 
en mesure de « tailler nuit et jour de la besogne " à 
l'ennemi en prenant position aux Sorlingues, à portée de 
l'Irlande (3j. 

Là, en Irlande, l'archevêque d'Armagh nous avait fait 
espérer qu'avec un peu d'aide, les insulaires « seraient en 
disposition de se révolter. » L'arrivée de » huit mille 
hommes avec quantité d'armes et de munitions de guerre» 
serait le signal d'un soulèvement général. Louis XIV pro- 
mit quatre cents hommes et six cents mousquets que les 
vaisseaux rochelais des capitaines Micheau et Gosse débar- 
queraient dans la baie de GaKvay comme prémisses « d'un 
secours plus considérable f4j. n i^éjà l'apparition d'un de 
nos vaisseaux, suivi au loin de trois autres, dans la rivière 
de Kilmore avait jeté l'alarme en avril 1G66 parmi les 
troupes anglaises (5). Sept vaisseaux de guerre étaient 

(1) Colbert de Terron à Colbert. 30 novembre 1665 (B. N., Mélanges 
Colbert 133, fol. 523 : A. Jal, t. I, p. 372). 

(2) Lettre de Fr. Gaillard. 13 décembre 1665 (A. Jal, t. I, p. 375). 

(3) Colbert à Colbert de ïerron. 29 janvier 1666. (Lettres de Colbert, 
t. III, p. 49). 

(4) « Mén)oire du Rov pour servir d'instruction à M. Colbert de Terron 
sur les affaires d'Irlande. " 27 août 1666; — « Mémoire sur l'affaire d'Ir- 
lande. 1 Brest, 25 novembre 1666; — » Mémoires du sieur O'Hiordan « 
(Guerre, Archives historiques 205, p. 65. — Archives Nat., Marine h'^^, 
fol. 4. — A. Jal, t. I, p. 498). 

(5) Le comte d'Orrery au lord lieutenant d Irlande. Avril 1666 (Robert 
Pentland Mauaffy, Caleiular of State papers relatiufj to Ireland (1666- 
1669). London, 1908, in-8", p. 91). 



GUERRE ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 445 

venus à Klasale pour déjouer nos attaques (l). Mais le 
chef des rebelles, Edniund Nan^jle, sur lequel nous comp- 
tions, s'était fait tuer ù Longford en attaquant un déta- 
chement britannique : une proclamation trouvée dans sa 
poche avait livré à l'ennemi les noms de ses affidés. 
Ordre fut donné à nos marins de « surseoir (2). » 

A défaut de l'Irlande, Jersey. " Située avantageusement 
soit pour la {guerre, soit pour le commerce, " c'était une 
proie tout indiquée (3) Mais les Anglais y faisaient bonne 
garde. La Vierge-de-bon-poiH, au retour de l'Inde, » enfi- 
lait la Manche, fardée comme une coquette, ajustée de 
banderolles, les galeries peintes à neuf et tous ses vieux 
dehors revêtus de belles apparences, » quand, le juil- 
let IGGG, trois vaisseaux lui barrèrent la route en vue de 
Guernesey. A l'ordre de Christophe Goodman : u Amène 
pour le roi d'Angleterre! » Truchotde La Chesnaye riposte 
par une bordée. Il ne peut aligner tjue soixante et onze 
hommes, mais des tireurs d élite qui abattent d'une balle 
au front tout ennemi à découvert, ou des héros comme 
Petit de La Lande, lequel, une jambe et un bras emportés, 
se fait « planter d dans les haubans pour combattre encore. 
Quarante d'entre eux gisent tués ou blessés; la Vierge est 
une écumoire; elle va devenir un volcan, La Chesnaye a le 
boute-feu en mains, quand les Anglais crient : « Bon quar- 
tier! 1) A peine étaient-ils à bord de la prise qu'elle cou- 
lait, engloutissant pêle-mêle vainqueurs et vaincus, cent 
vingt hommes (4). 



(1) Le comte d'Orrery à Conwav, 17 juillet (Mahafiy, p. 156). 

(2) Avis de Dublin, 17 juillet (Mauaffï, p. 159). 

(3) En septembre (A. Jal, t. I, p. 500). — Mémoires de Louis XIV. 
Paris, 1806, in-8% t. I, p. 194. 

(i) Soutenu DB Rennefort, Histoire des Indes Orientales, p. 152 : l'au- 
teur était à bord de la Vierge, qui avait 20 canons : Goodman coiuiuandait 
l'Orange. 



446 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

II 

LA CAMPAGNE DU DUC DE BEaUFORT 

Assisté du chevalier Paul, ^ vieil ofHcier généreux et 
expérimenté, » dont l'ascendant devait maintenir entre 
Il tous ceux de même corps » la concorde et l'union fl), 
Beaufort avait quitté Toulon le 29 avril 16G6 avec une 
flotte imposante, — trente-deux vaisseaux, huit brûlots, 
mille cent quatre-vingt-deux canons, dix mille quatre cent 
soixante-quatre hommes (:2), — renforcée par une petite 
division hollandaise et grossie de navires marchands. 
«Pourvu que Smith ne vous échappe pas! » lui écrivait le 
roi (3). « Goustelatz, pistoletz, haches d'armes, potz à feu, 
grenades » en auront vite raison, opinaient de vieux capi- 
taines, car il n'est rien que les Anglais appréhendent 
autant que l'abordage (4;, n'ayant qu'un château pour se 
défendre au lieu de deux (5). 

Pour plus de sûreté, les douze galères du comte de 
Yivonne rejoignirent à l'entrée du détroit de Gibraltar la 
flotte de Beaufort. Elles n'avaient rencontré d'autres forces 
navales que sept galères espagnoles du général marquis de 
Santa Cruz, auxquelles elles avaient intimé de saluer : sur 



(1) Louis XIV au chevalier Paul. 18 février 1666 (H. Oddo, p. 191). 

(2) " Estât des vaisseaux de guerre dont l'araiée du roy, coiniuandée 
par Mgr le duc de Beaufort, est composée » (Archives îNat., Marine B^3, 
fol. xsxiv; B*;î, fol 68 : B5j, fol. 225 : A. J.u., I. 390) —Journal du 
marquis de Vallin (Guerre, Archives historiques 463, p. 12j. 

(3) 5 et 16 février 1666 (OEuvres de Loris XIV, éd. Grimoard, t. V, 
p. 358, 363). — Golbert à Beaufort. 12 mars '^Lettres... de Colbert, 
t. III, l«p., p. 69). 

^4) Avis de Forant et Carel de Meautrix. 31 décembre 1665 (Archives 
Nat., Marine B*3, fol. vu, ix). 

(5) « Relation d'Angleterre » (B. N., Cinq-Cents Colbert 478, fol. 127). 



GUERRE Ei\TRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 447 

la réponse du général que pareil acte lui ferait «i couper la 
léte, " nous avions eu pitié d'un homme qui se niellait à 
notre discrétion; et il avait passé au large (Ij. 

Quant aux Anglais du vice-amiral Jeremiah Sniilh, sans 
attendre le choc, ils s'étaient repliés sur la Manche. Et 
Louis XIV de les railler » des merveilles qu'ils avoient 
dites sans se mettre en peine d'en faire. C'étoit sans doute 
assez glorieusemenl commencer cette campagne navale 
que d'avoir ainsi contraint des gens qui se croient les 
maîtres de la mer, à fuir devant ceu.v qu'ils avoient 
menacés; mais ne voulant pas en demeurer là, je résolus 
de les faire suivre jusque dans la mer Océane (2). ^ 

Le 9 juin, Beaufort était à l'entrée du Tage, quelques 
semaines après qu'une de nos frégates avait livré bataille 
aux Anglais. Chargée de couvrir un convoi, la Victoire du 
chevalier Charles de Certaines s'était u jetée au large» au- 
devant d'rfn vaisseau de ligne qu'elle avait u fort mal- 
traité. '' Le 1(3 avril, après des réparations sommaires, 
elle se trouva aux prises avec deux autres vaisseaux britan- 
niques de soixante et vingt-quatre canons : n'ayant que 
trente pièces et deux cent cinquante hommes, elle se battit 
pourtant seize heures et repoussa trois abordages. Au qua- 
trième, un témoin ne vit plus " sortir de feu de notre 
navire. " La Victoire était captive (3). 

C'est dix-huit vaisseaux espagnols cette fois que Beau- 
fort trouvait devant lui. Il les somma de saluer nos cou- 



(1; Suivant le journal de la Holte de Beaufort, longuement analysé par 
A. Jal, Abraham Du Quesiie, t. I, p. 395. 

(2) Mémoires de Louis XIV, écrits par lui-même, composés pour le Grand 
Dauphin. Paris, 1806, in-S", t. I, p. 169. — Les couiiuandeurs de Gar- 
dane et d'Oppède, capitaines du Cheval Marin et de la Sjrène, restèrent 
dans la Méditerranée pour courir sus aux Anglais. Instructions de 
Louis XIV et de Beaufort, 25 septembre et 10 octolîre 1666 (Archives 
Nat., Marine B-4, fol. 204; H-3, fol. ii'= xu) . 

(3) Lettres écrites de Cadix, 14- mars 1666; La Uochelle, 12 avril et 
30 mai (A. Jal, Abraham Du (Juesne, t. I, p. 501). 



448 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

leurs. L amiral Mateo Mas s'inclina, amena son pavillon et 
décampa, humilié de n'avoir pu ni » fermer l'entrée de la 
rivière de Lisbonne, ni prendre la reine de Portugal (1). » 

La Reine de Portugal, devant qui les Anglais s'étaient 
galamment effacés, laissant la voie libre f2), était une fille 
de France : » Sachant combien la guerre de Portugal don- 
noit de peine à toute l'Espagne et combien la durée de ce 
mal intestin étoit capable de consumer avec le temps les 
forces de cette couronne (3 , » Louis XIV donnait pour 
compagne au roi Alphonse YI la duchesse de Nemours, 
Elisabeth de Savoie. Le 2 août, elle faisait son entrée à 
Lisbonne après une heureuse traversée. Le lieutenant- 
général Henri de Massue de Ruvignv et Abraham Du 
Quesne, qui avait failli a crever de douleur » d être en 
sous- ordre d'un officier général des armées de terre, 
l'avaient convoyée depuis la Rochelle '4i. Toutes nos 
forces navales étaient désormais massées sous les ordres 
du grand maître de la navigation, pour qui les conseils du 
chevalier Paul, peu familier avec les mers du Ponant, 
étaient malheureusement d'un maigre secours. 

Contre les Anglais, quelle tactique allait-il adopter : ou 
les écraser, ou les user? Ou, toutes forces jointes, avec 
cent cinquante vaisseaux franco-hollandais (5) renforcés 
des danois, livrer une bataille décisive; ou « mieux l'éviter 
pour consommer les Anglois et les obliger, par l'impossi- 



(1) C. Fernandez DuRO, Armada Espanola, t. V, p. 90. 

(2) A tout événement, la division Tliiballier de Thurelle suivait à dis- 
tance Du Quesne pour lui porter secours (A. Jal, Dictionnaire critique, 
p. 806). 

(3) Mémoires de Locis XIV, t. I, p. 64. 

(4) Du Quesne à Coibert. 14 juin (A. Jal, AbrahaiÈi Du Quesne, t. I, 
p. 381). — Instructions au lieutenant-général marquis de Ruvigny. 
28 mai (Archives ]Nat., Marine B-3, fol. Cil). — Gazette d'Amsterdam, 
9 septembre 1666. 

(5) 83 vaisseaux hollandais, 44 vaisseaux et 14 brûlots français, 30 ou 
40 vaisseaux danois. 



GUERRE EMRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 449 

bililé de soustenir cette dépense, à entendre la paix? » 
Louis XIV penchait pour la guerre d'usure (1). Mais déjà 
ses partenaires avaient engagé l'action. 

Dans I instant où Beaufort contraignait au salut un 
amiral espagnol, nos alliés livraient une bataille de (juatre 
jours, du II au 14 juin IGGO, à la flotte britannique de 
Monk. C'était au large de Dunkerquc. Tromp, Ruyter et 
Cornelis Evertsen, a tous leurs officiers parfaitement bien 
unis, le monde gai comme s'il allait aux noces, et le tout à 
souhait ("2), M attaquaient avec violence leurs adversaires, 
Monk d'Albemarle, Ayscue et Thomas Allen, dont les 
matelots manquaient d'allégresse : on les avait recrutés en 
(i les pourchassants avec des cavaillers, comme des trou- 
peaux de moutons d'Irlande, jusqu'à Doevres (3). )> Les 
Hollandais, maîtres du vent, coulèrent le vaisseau amiral 
du pavillon blanc, le Royal Charles, commandé par le 
chevalier George Ayscue. Le dernier jour, le prince 
Rupert, resté en grand'garde pour barrer la route à l'es- 
cadre française dont a l'ombre mô_me fit en ce rencontre 
des miracles (4), " accourut de Wight avec seize vaisseaux; 
Ruvter lui opposa vine réserve de douze vaisseaux qui 
achevèrent la déroute de la flotte britannique (5). Mais le 
4 août, les Anglais reprenaient leur revanche sur Ruyter 



(i) Louis XIV au comte d'Estrades, 21 mai (Archives Nat., Marine B*4, 
fol. 105. — Lettres, inémoires et néqociaàons de Monsieur le comte d'Es- 
trades, t. III, p. 61, 312). 

(2) Jean de Witt au comte d'Estrades. 4 et 9 juin (Correspondance 
française du grand pensionnaire Jean de Witt publiée par Fr. Combes, 
Mélanges historigncs, nouvelle série, t. 1, p. 266, 268, dans la Collection 
de documents inédits). 

(3) Description exacte, p. 130. 

(4) .Mgr de tlarlay à Colbert. 22 juin (A. Jai., t. I", p. 422). 

(5) Lettre de Michel Adriaensz de Ruyter. A bord des Seven Provinzien. 
14 juin (Description exacte, p. 135). — Armand de Gramont, fils du 
maréchal, et Louis Grimaldi prince de Monaco, son beau-frère, étaient à 
bord du Duivenvoorde, et MM. de La Ferté à bord du Gelderlandt 
(A. J.M., t. I", p. 420). 

V. 29 



450 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

et Evertsen. Et c'était à des mousquetaires français, 
menés en deux chaloupes par les chevaliers de Cangé, 
d'Harcourt et de Goislin, queRuyter devait d'être préservé 
des flammes d'un brûlot anglais. 

Les Etats généraux n'en attribuèrent pas moins leur 
revers aux retards de notre escadre, « voyant bien que le 
Roy les abusoit et qu'il vouloit les faire consommer avec 
les Anglois pour profiter de leur ruine : mais ilz feroient 
la paix sans luy (1). » Vivement blessé de cette suspicion, 
Louis XIV a pris d'autant plus de soin de s'en disculper 
dans ses Mémoires, qu'il avait écrit à Beaufort une phrase 
ambiguë : Ne faites pas " courir quelque risque à mon 
armée, laquelle il est nécessaire de conserver pour une 
infinité de raisons (2). " 

Sur les instances réitérées des Hollandais qui » le pres- 
soient continuellement de faire avancer sa flotte (3), » 
Louis XIV avait donné des ordres plus énergiques. Au 
lieu de contourner les iles britanniques « à droitte routte 
au nort d'Irlande (4), » Beaufort devait s'engager dans le 
coupe-gorge de la Manche avec toutes nos forces, qua- 
rante-sept vaisseaux et quatorze brûlots : et le chevalier 
Paul ayant " peu d'expérience » de cette mer (5), il appela 
à son bord comme guide Abraham Du Quesne. 

a Je lui commandai de marcher droit à la rencontre de 
notre allié, écrivait Louis XIV. J'avois commandé que, de 
chaque place maritime, on donnât promptement avis à 
mon amiral de ce que l'on pourroit apprendre, afin qu'en 



(1) Journal d'Olivier LefÈvre d'Ormksson, t. II, p. 466, à la date du 
9 août 1666. 

(2) Guerre, Archives historiques 205, p. 11 : A. Jai., t. 1, p. 399. 

(3) Mémoires de Loris XIV, t. I, p. 257. 

(4) Avis de Colbert de Terron. 30 novembre 1665; de Forant et de 
Carel de Meautrix. 31 décembre (Archives Nat., Marine B^3, fol, vu, ix ; 
A. Jal, t. I, p. 372). 

(5) Du Quesne à Golbert. 20 décembre 1666 (A. Jal, t. I, p. 475). 



GUERKE ENinE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 451 

quelque lieu qu'il se trouvât, il vit, sans sortir de son bord, 
ce qui se passoil en toute la Manche. Ayant sujet de penser 
que nous aurions infailliblement combat avec la flotte 
d'Anjjleterre, j'avois commandé six cents hommes de ma 
maison pour monter sur mes vaisseaux, eti'avois ordonné 
au duc de Beaufort de les venir prendre à Dieppe (l). », 

Or, Uuyter avait franchi le 1 1 septembre 16G0 le Pas-de-f 
Calais avecquatre-vingt-un vaisseaux et treize brûlots : il 
bousculait à la hauteur de Boulogne la flotte anglaise, lui 
mettait quatre bâtiments hors de combat ["2), mais ne 
dépassait point les parages de Dunkerque, quelques ins- 
tances (3) que fissent près de lui J^a Feuillade et Ville- 
quier, quelque ordre pressant qu'il reçût des États géné- 
raux. Il avait la fièvre. Dans la nuit du 27, un orage 
démâta cinq ou six de ses vaisseaux (-4). « Dans un abatte- 
ment terrible, « les Hollandais regagnèrent leurs côtes, 
prétextant qu'en cas de défaite, « depuis Brest jusques à 
Dunkerque, la France n'avoit pas un port pour retirer un 
grand vaisseau (-4) . " 

(i De l'ile de Wight, laquelle voit toute l'entrée de la 
Manche, " les Anglais guettaient Beaufort, désormais 
ex[)0sé à « tomber seul et sans être averti entre leurs 
mains (5). » Le 23 septembre, sur la nouvelle que les 
Hollandais ont livré sans lui un troisième combat, " la plus 

(1) Mémoires de Louis XIV, t. I, p. 259, 261. — De fait, 800 gardes du 
Jorps et mousquetaires étaient passés en revue près du PoUet (Miehel- 
Claude Guibkrt, Mémoires pour servir à l'histoire de Dieppe, t. I, p. 339). 

(2) Description exacte, p. 165. — D' E.-T. Hamy, Deux combats sur 
mer devant liouloqne, épisode de la campagne navale de 1666. Boulogne- 
iur-Mer, 1904-, in-S". — D' E.-T. Hamy, François Panetié. Boulogne-sur- 
Vler, 1903, in-S", p. 14. 

(3) Instructions de Louis XIV à Villequier. 24 septembre (Archives Nat., 
Marine B*4, p. 195. — - Bibliotlièque du ministère de la marine, ms.). 

(4) Jean de Wilt au duc de Beaufort 29 septembre (François Comdes, 
Correspondance française du qrand pensionnaire Jean de Witt, dans les 
Mélanines liistorii/ues de la Collection des documents inédits, t. I, p. 294). 

(5) Mémoires de Louis XIV, t. I, p. 265. 



45-2 HISTOIRE DE LA MAKINE FRANÇAISE 

douloureuse chose qui lui pouvoit arriver et la plus 
préjudiciable à la réputation des forces maritimes de Sa 
Majesté, il ne songe quà donner lieu à nos alliés de ne pas 
se plaindre de nous avec justice (l). " Depuis le 17, il a 
dicté ses « Ordres et signaux pour le jour du combat (2). » 
Il mande « à bord, sur l'heure, soit de gré, soit de force, 
tous les pilotes ayant quelque connoissance de la Manche 
et de la Hollande, jusques aux lamaneurs accouslumés de 
naviguer en Zélande. " Et aux traînards, il laisse cet ordre : 
passer « droit en Zélande, où nous nous en allons, sans 
nous arrcster, joindre les HoUandois (3). » 

Mais de nouvelles instructions lui prescrivent de ne point 
(i s'exposer à un combat certain contre la flotte anglaise, » 
avec le désavantage du nombre et du vent (4). On craint à 
la Cour que la retraite des Hollandais (5) soit voulue et qu'en 
exposant notre flotte à une défaite, ils veuillent faciliter leur 
accommodement avec l'Angleterre (G). Beau fort se décide 
donc, sur l'avis du mai'quis de Gréquy et de l'intendant 
Golbert de Terron, à revirer de bord vers Brest |7). P'orce 
est de passer à portée de la flotte anglaise, dont les vigies 
nous découvrent le l27 septembre (8) . « Par un bonheur 
extraordinaire, " les Anglais ne peuvent quitter Wight à 
cause du vent contraire, pour nous attaquer (9). ^ 

Mais Beaufort a laissé « quatorze vaisseaux se sépareif 

(1) Mémoires île Louis XIV, t. I, p. 263. 

(2) Beaufort à Golljert. 23 seplemljre (A. Jal, Dictionnaire criticjue de., 
bioqraphie et d'histoire, art. tieaufort). 

(3) A bord de Tamiral, 17 septembre (B. N.,. Franc. 22T(i8, fol. 131). 

(4) Beaufort au commandant de l)ieppe pour faire tenir aux « vaisseaux 
qui viennent derrière l'armée. » A bord de l'amiral, 22 septembre (A. Jal, 
Dictionnaire critique, art. Beaufort). 

. (5) Louis XIV à Beaufort. 24 septembre (Arch. Nat., Marine B^4, p. 183). 

(6) Journal d'Olivier Lefèvue d'Obmkssox, t. II, p. 470. 

(7) David Asseline, les Antii/uitéz et chroniques de Dieppe, t. II, p. 329. 
(8l Correspondance de Jean de Witt, dans les Mèlanqes historiques, 

t. l, p. 280. 

(9) Journal d'Olivier Lefkvue d'Ormes.sox, t. H, p. 474. 



GUERRE EMRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 45.3 

du pavillon (l), " notamment la petite division hollandaise 
qui le suit depuis Toulon. 

Par [jros temps, ces bâtiments <i vindrent tomber dans la 
bouche " de leurs ennemis au cap Dunjijeness. Gharj^csà 
toutes voiles par Thomas Allen, amiral de l'escadre au 
pavillon bleu, ils s'éparpillèrent dans toutes les directions; 
la Ville-de-Rouen el\e brûlot le Saint- Antoine de Padoue 
allèrent jusqu'à Middelbourg. Le Bourbon de Rabesnières- 
Treillcbois et le Mazarin de Villepars, après un violent 
combat contre six adversaires, où Rabesnières « tira plus 
de onze cens coups en chargeant ses canons à double 
charge, en mettant sur chaque boulet rond une balle à 
deu.\ têtes et le plus souvent une lanterne pleine de fer- 
raille, Il se traînèrent « en fort mauvais état " jusqu'au 
Havre. Ils y furent rejoints par le Mercœur de Thurelle et 
lePrins te Paard du Hollandais Verburg, dont les deux col- 
lègues, Ooms et Rœtering, avaient dû se jeter à la côte. 
Entouré par trois vaisseaux anglais, le Dragon de Préaux- 
Mercey en avait démâté deux, puis avait gagné Dieppe. Le 
yVîom^vAe échappa aussi (2). 

Seul, un vaisseau dé cinquante canons, le Uubis, qui 
revenait de convoyer jusqu-au large de l'Espagne une Hol- 
tille de la Compagnie des Indes (3), servit de trophée aux 
Anglais. Pendant sept heures, il avait tenu tête à une divi- 
sion de neuf vaisseaux et abattu de nombreux adversaires. 



(1) Louis XIV à Beaufort. 20 octobre (Arcliivcs ]Nat., Maiinc B-4, 

(2) Description exacte, p. J67. — Louis XIV à Beaufort. 3 et 8 octobre 
(Archives Nat , Marine B^4, p. 210. — H. Oddo, p. 202). — D'Elhée, 
Relation de ce qui s'est passe clans les isles de l'Améric/ue, t. I, p. 44. — 
Gazette d'Amsterdam, 14 octobre 1666. — B. N., Mélanges Colbert 134. 
— Mémoires de Louis XIV, t. I, p. 268. — A. J.\l, t. I, p. 444 : lettres de 
La Uoche-Saint-André datée de »■ l'entrée de la rivière de Londres, le 
13 octobre » ; de Rabesnières. I^e Havre, 13 octobre. 

(3) Instructions du 8 mars 1666 (Archives Nat., Marine B'3, fol. 78; 
B*2, fyl. 277). 



454 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

dont une quarantaine au seul vaisseau du capitaine Dij^by. 
Ayant cent seize hommes hors de combat, l'énergique 
capitaine Louis de La Roche-Saint-André « souhaitait 
mille fois et cherchait les occasions de périr. Mais, — 
disait-il (l), — je n'ai pas trouvé dans mes gens la même 
disposition ; et quelque chose que j'aie pu faire avec Taide 
de mes officiers, je n'ai pu soutenir davantage, ni prendre 
le parti de l'extrémité. J'en aurai pour le reste de ma vie 
la larme dans le cœur. » 

Cette belle conduite lui valut du roi d'Angleterre sa 
mise en liberté, du duc d'York une épée et de Louis XIV 
le collier des Ordres avec le commandement d'une 
escadre (2). Les autres prisonniers français, traités avec 
« toute sorte d'honnestetéz " par nos hôtes de la veille 
et par leur ancien compagnon d'armes le chevalier Car- 
teret, redevenu commissaire général de la flotte anglaise, 
trouvaient « le séjour de Londres extrêmement divertis- 
sant et presque tous les plaisirs exquis (3). n 
• Louis XIV, de son côté, se vantait d'avoir eu une h con- 
duite tendre et obligeante pour son frère d'Angleterre. 
Forcé par son honneur à faire une déclaration de guerre, » 
il avait eu soin d' «envoyer sa flotte aux noces de la reine 
de Portugal, sans jamais avoir voulu joindre ses vaisseaux 
à ceux des Hollandais (4). » Navré à en « mourir de tris- 
tesse » de nos atermoiements, Beaufort grondait sourde- 
ment : " Il y auroit plusieurs choses à dire, si je voulois- 
découvrir tout ce qui est venu à ma connoissance sur ce 

(1) liCttre du '3 octobre citée, adressée à Colbert. 

(2) Du Grand Danois et du Frédéric, commandés aux chantiers de 
Copenhague, de l'Invincible, de l'Intrépide, du Conquérant, du Neptune, 
du Courtisan, construits à Amsterdam (Archives Nat., Marine B'^3, fol. m' 
xix; B-6, fol. vni v°, vu"" ii). — La Roche-Saint-André fut promu chef d'es- 
cadre le 27 août 1667 (Archives Nat., Marine B^7, p 63) 

(3) SoucHU DE Re.nneforï, Histoire des Indes Orientales, p. 172. 

(4) Instructions au marquis de Ruvigny, ambassadeur près de 
Charles II (BorÉly, Histoire de la ville du Havre, t. II. p. 78 note). 



GUERRE ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 455 

sujet. " Et il estimait nécessaire de " bazarder quelque 
chose pour la réputation publique, afin de montrer 
rhonnesteté et la vigueur de nos intentions : " » Avec 
dix ou vingt bons navires, je ne tiens pas impossible d'en 
incommoder trente de MM. les Atiglois (1). » 

11 proposait de se rendre en Hollande, pourvu que la 
flotte des Pays-Bas vint en tout ou partie au-devant de lui à 
la hauteur d'Ouessant (2) . La division Gabaret fut détachée 
en croisière à l'ouvert de la Manche (3), en attendant que 
Beau fort fût en mesure de mobiliser les escadres de Brest 
et la Rochelle (4). Et les vaisseaux que La Roche Saint- 
André amenait de Danemark et de Hollande pour le compte 
du Roi, eurent ordre de se ranger sous le pavillon de 
Ruvter (5). Le 15 août 1667, nos alliés qui venaient d'en- 
lever quatre vaisseaux britanniques dans la Tamise, 
étaient au rendez- vous : " Nous nous trouvons présente- 
ment aux environs des isles de Sorlingues environ trente 
et trois bons vaisseaux de guerre, bon nombre de brûlots, 
pattaches, etc., afin que la jonction puisse se faire et que 
nous puissions conjunctement faire des entreprises plus 
considérables sur l'ennemy commun (G) "... Mais il était 
trop tard. Beaufort avait un nouvel ol)jectif (7). 

(1) Beaufort à Colbert. 23 septembre (A. J.\l, Dictionnaire critique, art. 
Beaufort), et 29 novembre (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 467). 

(2) « Project faict par l'ambassadeur extraordinaire de Frani-e et les députez 
des Estatz généraux pour la campagne 1667, » annoté par Beaufort avec des 
remarques autographes de Colbert (Archives Nat., Marine B''3, fol. 133). 

(3) Dix à douze vaisseaux devront croiser entre le Cap Finisterre et les 
Sorlingues, trois à quatre à l'ouvert de la Manche. Louis XIV à Beaufort, 
27 avril 1667 (Archives Nat., Marine B-7, fol. 25). 

(4) Gazette de France, 1667, p. 606, 657. 

(5) Jean de Witt au comte d'Estrades. 23 mai (François Combes, Corres- 
pondance française du grand pensionnaire Jean de Witt, dans Mélanges 
historiques, t. I, p. 294). 

(6) Lieuwe Van Aitzkma, SaLen van Staet en Oorloqh in ende omtrent 
Nederlanden. Sgravenhage, 1672, in-fol., t. II, p. 125. 

(7) La liste de sa Hotte en 1667 est à l'Institut, Portefeuilles Godefrov 68 
fol. 295. 



45(i HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 



III 



L'ORDRE DE NOTRE-DAME DU MO^ïT-CARMEL 
ET LA DÉFENSE DES CÔTES 

Encore convalescente, notre marine de guerre était si 
fragile que Louis XIV avait hésité à Texposer seule aux 
coups de l'ennemi : pour la soulager, il avait eu recours 
aux bons offices d'un Ordre militaire et d'une Compagnie 
de navigation. A l'Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, 
fut confiée la garde des côtes de Bretagne; à la Compagnie 
des Indes Occidentales, la défense des Antilles. 

Depuis 1607, végétait un petit Ordre de chevalerie dont 
les membres avaient pour insignes une croix amaranthe sur 
le manteau et au cou une croix d'or écussonnée des images de 
Saint-Lazare et de Notre-Dame. L'Ordre de Notre-Dame 
du Mont-Carmel était l'apanage d'une famille du Velav, 
les Nérestang (1). L'un de ces gentilshommes terriens, 
Charles-Achille de Nérestang, orienta vers la marine l'ac- 
tivité de ses chevaliers. Dans l'espoir d'obtenir, comme 
siège de sa grande maîtrise, la concession d'une île du 
littoral, — Ré ou Portcros (2), — il prêta au roi Louis XIV 

(1) Gactieb de Sibebt, Histoire des Ordres royaux hospitaliers-inili- 
taires de Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem. 
Paris, 1772, in-4", p. 375. — Le P. Tocssaist de S\i>T-Lrc, Mémoires ou 
extraits des titres tjui servent à l'histoire de l'Ordre des chevaliers de 
Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem. Paris, 
1681, in-S", p. 206. — Jullien de Saint-Didier, Abrégé sommaire histo- 
rique et chronologique des Ordres roYaux militaires et hospitaliers de 
Notre-Dame du Mont-Carmel et de Saint- L.azare (B. N., Nouv. acq. 
franc. 4132, p. 224). — Ch. de L\ Roxcière, l'Ordre de Notre-Dame du 
Mont-Carmel et ses destinées maritimes. Paris, 1914, in-8°, extrait de la 
Bibliothèque de l'Ecole des chartes. 

(2) L'Ordre demanda même les deux, Ré et l'archipel des isles d'Hyères 
(B.N., Nouv. acq. franc. 2486, fol. 22). 



GUERRE ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 457 

l'appui de son Ordre en armant, le IG avril 1GG6, les 
fréj^jatcs malouines Notre-Dame du Mont-Carmel et Saint- 
Latare. 

Le commandeur placé à leur tête (l), Louis de La Barre 
d'Arbouville de Groslieu, se signala aussitôt par l'attaque, 
la prise ou la destruction, dans la haie de Mountsbay, de six 
vaisseaux anglais (2). Assaillie à son tour par trois grandes 
frégates, que deux autres le lendemain rejoignirent, la 
Notre-Dame du Mont-Carmel résista jour et nuit, repoussa 
deux fois l'abordage du Paradox de Léonard Guy, de 
V Oxford et de leurs conserves; et n'ayant que dix-sept 
hommes autour de lui, couvert de Idessures, Groslieu 
mourut les armes à la main, face à l'ennemi. C'était la 
veille d'une fête de Notre-Dame, le 14 août 106G. Une 
plaque commémora tive du glorieux combat fut posée dans 
l'église des Carmes. 

L'Ordre, doublant le nombre de ses frégates, les confia 
au fils du doyen du parlement de Bretagne, à Frère René 
Champion de Cicé (3), en même temps qu'il créait à Saint- 
Malo une agence générale (4). Gommissionné par le roi, 
qui esquivait ainsi les difficultés soulevées par l'amiral de 
France et qui prescrivit au duc de Mazarin, gouverneur de 
Bretagne, de « favoriser les entreprises de l'Ordre (5 , » 

(1) Suivant commission royale en date du 10 juillet l(i6(5 (Affaires 
Etrangères, Mémoires et documents 920, fol. 123; Arch. jNat., Marine 
B-3, fol. cxv v"; Gautier de Sibkrt, p. 430). il avait pour second le 
chevalier de La Rivière. 

(2) Ses quatre prises furent placés sous les ordres des chevaliers de Bri- 
say de Denonville, de Villemor, Botrel de Beauvais el de T. éons (Gautier de 
SiBERT, p. 431. — Le P. Toussaint de Saint-Luc, p. 226). — Gazette rie 
France, 1666, p. 982. — Mary-Anne Everett Grken, Calendar of State 
papcrs, Domestic séries of the reic/n of Cliarles H (1666-1667). London, 
1864, in-8", p. 13, 20, 35, 41. 

(3) Le 31 mars 1666 (Arch. Nat., Marine B-6, fol. """^vii). 

(4) Lagent général des affaires de l'Ordre à Saint-Malo était le frère 
servant Michel Baudran de Brisselène et de Maupertuis, novembre 1666 
(Gautier de Sihert, p. 436, note 1). 

(5j Lettres royales du 10 juillet 1666 (Gautier de Sibert, p. 429). 



458 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Clcé ne cessa de sillonner la Manche à la tête de ses quatre 
frégates et de corsaires dunkerquois rangés sous sa 
bannière. En revenant de Flessingue, où elle avait été 
porter une dépêche de la Cour, sa frégate le Nérestang 
fit la rencontre de deux vaisseaux de guerre britanniques, 
le 3 juin 1667. Cicé en coula un; il jetait sur l'autre 
les grappins d'abordage, lorsqu'une grenade en éclatant 
lui creva les yeux; une balle l'acheva : « Messieurs, 
prenez courage, ce n'est rien, » dit-il, et il tomba sur 
le tillac, la tète fracassée, à côté du chevalier de Vil- 
lemor et de trente de ses hommes hors de combat. Son 
corps, enveloppé dans le suaire de son pavillon, fut ramené 
à Dieppe (1). 

Son remplaçant. Frère Philippe du Coudray de Condé (2), 
continua la tradition en amarinant un beau bâtiment de 
commerce (3). Puis le grand maître lui-même, breveté 
chef d'escadre, le marquis Charles-Achille de Nérestang, 
recevait la glorieuse mission de commander ses deux 
frégates et les trois garde-côtes de Bretagne (4) sous 
les ordres immédiats de l'amiral, sans être subordonné à 
autrui (5) . 

J'ai dit déjà comment la Bretagne avait obtenu le main- 
tien de son hégémonie maritime. 

(1) Toussaint de S\int-Lcc, p. 229. — Avis daté de Dieppe, 15 juin 
(Gazette de France, année 1667, p. 583). 

(2) Nommé chef de l'escadre des quatre vaisseaux de l'Ordre, le 15 juin 
1667 (Arch. Nat., Marine B*6, fol. ii-^ in"iv). 

(3) Nouvelles datées de Morlaix, 28 août (Gazette de France, année 
1667, p. 864). 

(4) 31 décembre 1667 (Arch Nat , Marine B-6, fol. v» uin, et B^7, 
p. 85, 89, 91, publié par Georges Toudouze, la Défense des côtes de Jhin- 
Lerque a Boulogne au XVII' siècle. Paris, 1900, in-8°, p. 276). — Gazette 
de France, année 1668, p. 48. 

(5) Louis XIV au duc de Beaufort, 21 mars 1668 (Arch. Nat., Marine 
B^7, p. 39). 



GUERRE ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 459 



IV 



LA COMPAGNIE DES INDES OCCIDENTALES 
ET LA DÉFENSE DES ANTILLES 

La réorganisation de notre empire colonial avait été con- 
fiée en 1664 à un " lieutenant-général dans toute l'Amé- 
rique, méridionale et septentrionale, tant par mer que par 
terre (1). " Rétablir l'autorité royale méconnue par les gou- 
verneurs (2) ou par l'étranger, installer partout la Compa- 
gnie des Indes Occidentales et faire respecter ses privilèges, 
telle était la mission d'Alexandre de Prouville, marquis de 
Tracy. Quatre vaisseaux de ligne (3), quinze cents marins 
et colons lui faisaient escorte. 

La première étape, le 15 mai 1664, fut Cayenne dont les 
Hollandais nous avaient subrepticement frustrés, u Un 
maistre des requestes transfiguré tout d'un coup en homme 
de guerre, " Antoine Lefebvre de La Barre, débarqua sept 
cent cinquante hommes. Le seul aspect des troupes en ba- 
taille détermina les Hollandais à remettre le fort de Nassau 
et leurs autres établissements, dont Lefebvre de Lézy, fi^ère 
de La Barre, fut nommé gouverneur (4). 

(1) l.e marquis de Tracv avait reçu sa nomination de lieutenant-général 
dès le 19 novembre 1G63 (Dd Tkhtrk, Histoire générale des Antisles habi- 
tées par les François. Paris, 1667-1671, in-4°, t. III, p. 17). 

(2) Colbert à d'Estrades. Septembre 1662 et 27 juillet 1663 (Archives 
Nal , Marine B^2, fol. 132 — Stewart L. Mims, Colbert' s West India policy. 
New Haven, Yaie Univirsity Press, 1912, in-8", p. 58. — Depping, t. III, 

p- m 

(3) Le Brézé, capitaine Forant, l'Aigle d'Or, le Saint-Sébustien, la 
Sainte-Anne et trois flûtes, avec 650 colons. Colbert de Terron à Colbert. 
Brouage, 16 mars 1664 (A. Jku, t. I, p. 329. — B. N., Mélanges Colbert 
119'"', fol 917 : MiMs, p. 66). 

(4) Affaires Étrangères, Mémoires et documents 2135, fol. 25. — B. N., 
Cinq-Cents Colbert 203, fui 405; Franc. 22799, fol. 23 v". — Archives 



460 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Aux Antilles, le lieutenant-général alla d'ile en île pro- 
cédera l'installation des nouveaux gouverneurs nommés par 
le roi sur la présentation de la Compagnie des Indes. 
C'étaient d'anciens officiers d'une bravoure à toute épreuve: 
à la Martinique Robert Le Frichot des Friches de Clodoré, 
à la Tortue Bertrand d'Ogeron, tous deux capitaines au ré- 
giment de la marine; à la Guadeloupe Du Lion; à la Gre- 
nade Vincent, capitaine au régiment d'Orléans; à Marie- 
Oalante M. de Théméricourt, jeune, mais .i sçavant dans 
tous les arts sans les avoir appris (I). » Lan d'après, l'agent 
général de la Compagnie, M. de Chambray (:2), répétait la 
même opération dans les îles cédées par l'Ordre de Malte (3), 
Saint-Christophe, Sainte-Croix, Saint-Martin et Saint-Bar- 
thélémy (4'), où il confirma dans leur emploi le comman- 
deur de Sales et les autres gouverneurs nommés par cet 
Ordre militaire. 

Aux uns et aux autres, il fallait d'autant plus de fermeté 
que la Compagnie des Indes, battue en brèche par tous les 
intérêts que lésait son monopole, par les capitaines hollan- 
dais, par les correspondants des négociants de Dieppe, 
Nantes, Bordeaux, la Rochelle, faisait l'effet " d'un fan- 
tosme, d'un loup garou, " dun vampire. » Un murmure 
général, " qui dégénéra à la Martinique en sédition ouverte, 
s'élevait par toutes les îles (5j . 

Les hostilités avec l'Angleterre aggravèrent la situation. 



ÎVat., Colonies C* i, fol. 190. — Lefebvrp: de L.^ Barhe, Description de la 
France éauiuoctiale, cy devant appelée Giiyanne. Paris, 1666, in-8". 

(1) De Tehtbe, t III, p. 154, 215, ete 

(2) Parti de la Rochelle sur / Harmonie, de 24 canons, qu'escortaient le 
Saint-Sebastien, le Mercier et la Sittaiine, il arriva aux Antilles en 1665 
(Du Tertre, t. III, p. 160|. 

(3) Le 10 août 1665 moyennant 500 000 livres. 

(4) Les 3 et 8 décembre 1665, 1" et 4 janvier 1666 (Du Tertre, t. III, 
p. 252). 

(5) Dr Tertre, t. III, p. 165, 194, 218, 221. — Golbert à Clodoré. 
7 mai 1665 (Lettres de Colbert, t. III, 2' p., p. 397). 



GUERRE ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 46 1 

Lente à s émouvoir des répercussions de la j^uerre, la Com- 
pagnie des Indes Occidentales se berçait de 1 espoir qu'une 
commune entente maintiendrait aux Antilles la neutralité. 
L affaire de vSaint-Christophe, la déclaration de guerre du 
gouverneur anglais Watts à son collègue, dissipa toute 
illusion. t 

Avec des contingents venus de ^sevis et Saint-Eustache, 
avec deux mille cinq cents hommes. Watts cherche à nous 
délogcrde la partie de Saint-Christophe que nous occupons : 
le commandeur de Sales se dérobe par une feinte aux 
troupes anglaises de la Cabesterre, fond sur celles de Ca- 
yonne, les culbute, livre un second combat aux Cinq- 
Combles le 2:2 avril 1GG6 et y meurt victorieux. A la Cabes- 
terre, le colonel Reymes est défait. Un dernier choc à la 
pointe de Sable met aux prises les quatorze cents Anglais 
des colonels Watts et Morgan et les trois cent cinquante 
Français de Longvilliers de Poincy, qui se fait tuer. Mais 
ses deux adversaires le suivent dans la tombe ; les boucaniers 
de Morgan se fontécharper à Tattaque de notre blockhaus; 
les Irlandais catholiques tournent casaque; des pirogues 
de Caraïbes arrivent à notre secours; le colonel Revmes n'a 
plus qu'à se rendre. Tous les forts, tout le quartier anglais 
de Saint-Christophe sont nôtres (I). 

La précipitation du colonel Watts a dérangé les plans 
du capitaine général des Antilles anglaises. Francis Wil- 
loughbv ne trouve plus, ni à Saint-Christophe, ni à Marie- 
Galante, où « mordre (2). » C'est nous au contraire qui 
attaquons : 

Du Vigneau pille lilot de l'Anguille, Bourdet met deux 

(i) Du TebtrEj Histoire générale des Aiitisles, t. IV, p. 24. — Margaret 
Watts à William Darcv. Barbades, 10/^0 avril 166(); — Francis Sampson à 
son frère John. Nevis, 6j\.(j juin (W. iSoël Sai.nsbury, Calendar of State 
papers. Colonial séries, America and West Indies (1661-1668). London. 
1880, in-8", n- 1206, 1212). 

(2) En mai (Du Tertre, t. IV, p. GO). 



462 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

bâtiments hors de jeu sous Nevis ; un autre capitaine enlève 
le vaisseau de guerre du capitaine Steadani. Cependant 
que de France arrivent, par échelons, des renforts : La 
Barre amène neuf légers bâtiments de la Compagnie et 
trois cent cinquante soldats, d'Elbée deux vaisseaux armés 
ed'Hollande, le maréchal de bataille de Saint-Léon quatre 
vaisseaux du roi (1) et huit compagnies. 

Avec son Lys Couronné de trente-huit canons, qu'escor- 
tent la Justice et le Saint-Antoine, d'Elbée n'hésite pas à 
tenir tète, le 31 juillet 1666, aux dix-huit navires de Francis 
Willoughby qui venaient » nettoyer " la Martinique et qu'il 
force à vider la rade de Saint-Pierre (2). 

Willoughby pense trouver une revanche aux Saintes 
contre deux navires marchands. Attaqués par les trois 
frégates du vice-amiral William Hill, les capitaines Reau- 
ville et Baron livrent bravement bataille : l'un tombe pri- 
sonnier; l'autre, après avoir brûlé son navire, se replie 
dans un " fort de rochers » dont l'infructueux assaut coûte 
soixante hommes au seul équipage de la Margaret, capi- 
taine Edward Burd. Ce vigoureux accrochage a retenu la 
flotte de Francis W^illoughby dans le détroit des Saintes, 
où elle est prise dans la spirale d'un cyclone et anéantie : 
une flûte échoua à Montserrat, un brûlot à Antigoa, « un 
cul de navire " à la Guadeloupe; tout le reste, un millier 
d'hommes, avait péri. A terre, les quatre cent cinquante 
marins du vice-amiral Hill, pris à revers par les miliciens 
de la Guadeloupe et les Caraïbes de la Dominique, met- 
taient bas les armes le 16 août (3). D'Antigoa, Henry 



(1) Le Saint-Sébastien, de 28 pièces, l'Aigle d'Or de 26, l'Aurore de 16, 
le Cher-Amy de 10, et des transports (Ibidem, p. 118, 123). 

(2) D'YLlbÉe, Relation de ce (jui s'est passé dans les isles et terre fertile de 
l'Ainérifjiie pendant la dernière guerre avec l'Angleterre. Paris, 1671, 
2 vol. in-12. 

(3 Lettres de Hill, prisonnier. La Rochelle, 27 août 1666. — Henry Wil- 
loughby. :s'evis, 28 août (v. st.) (W. ]Soel Saunsbuisy, n°' 1273, 1523, 1558). 



GUERRK ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 463 

Willoughby, neveu du défunt, accourait à leur secours 
avec un navire de douze canons et cinq barques. D'EIbée 
fondit sur lui comme « le milan sur les poulets (Ij : » deux 
cent trente hommes sur trois cents, trois navires sur six 
reslèrent entre nos mains. 

Nous sommes les maîtres de la mer ('2) : travaillant » à 
plein drap, " l'ingénieur Blondel parcourt les îles pour 
y créer des bases d'opération, des forts, des bassins à 
flot \}i). Une attaque brusquée, en novembre, nous rend 
maîtres d'Antigoa. Le Saint-Christophe et la Vierge ont 
réduit, le 4, le fort de la rade des Ginq-lles : le Florissant, 
battant pavillon de La Barre, et In Justice ont fait taire le 
feu d'une demi-lune. La compagnie de débarquement 
d'Orvilliers a coupé la retraite aux fuyards, enlevé les 
colonels Cardin et Moucb, puis brisé la résistance de 
quatre cents hommes retranchés dans un camp : le 10, le 
colonel Bavard capitule. 

Nevis est l'une des clefs de la domination anglaise. La 
Barre en propose la conquête au conseil de guerre. Mais 
son avis, combattu par la plupart des gouverneurs de 
colonies, ne recueille pas la majorité. On se rabat sur 
Saint-Eustache, où quatre-vingts hommes sont détachés 
comme garnison ; sur Tabago, d'où les Anglais sont expulsés 
par le gouverneur de la Grenade; sur Montserrat, où La 
Barre reçut, le 10 février IG67, le serment de fidélité des 
colons irlandais. 



(1) Avec le Lys Coui-onné, le Saint-Christophe ^ la Concorde et le Saint- 
Antoine, aux équipages renforcés de 400 miliciens (d'Elbéh, t. I, p. 180. 
Dr Tertre, t. IV, p. 113. — Vicomte Du Moïey, Guillaume d'Orange et 
les origines des Antilles françaises. Paris, 1908, in-8°, p. 226), 

(2) Lettre de Henry Willoughljy Nevis, 28 août (v. st.). 

(3) Charles Luc.vs, François Blondel à Saintes, à Eochefort et aux 
Antilles (1666-1667), dans le Congrès archéologique de France, 61^ ses- 
sion (1894), p. 326. — Aux termes de la mission qu'il avait reçue le 19 juil- 
let 1666, le constructeur de Rochefort dressa les cartes des « cinq principales 
isles : » Nous avons à la B. jN., section de Géographie, celle de la Grenade. 



464 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Sur l'avis qu'une flotte anglaise de dix vaisseaux vient 
d'arriver à la Barbade avec ^Yilliam Willoughby, frère 
du précédent gouverneur, Lefebvre de La Barre va en 
hâte à la Martinique masser nos forces navales. Pour 
un lieutenant général des armées de terre et de mer 
en Amérique, c'est une témérité de s'aventurer sur une 
simple patache de vingt-quatre canons et cent dix 
hommes d'équipage. A peine les Armes d'Angleterre ont- 
elles doublé la pointe de l'île Nevis, le 3 avril 16(37, 
qu'une grande frégate de quarante-quatre canons, montée 
de trois cents hommes, leur coupe la route. « A nous 
de vaincre ou de mourir, '> tonne le lieutenant général, 
debout " au milieu du château d'arrière, appuvé sur la 
lice, le fusil à la main; » et il fait ouvrir le feu sur 
le Colchesier qui tente l'abordage par les haubans d ar- 
timon. Deux balles à la cuisse et à la main le couchent,» 
« nageant dans le sang, « sur un matelas. Les assaillants 
déferlent à bord, après une salve à mitraille qui nous a 
abattu une trentaine d'hommes. Mais le capitaine d in- 
fanterie de La Noue les rejette à la mer; le lieutenant 
Goulombier balaie par un feu roulant le beaupré ennemi; 
et de ses quatre pièces de chasse chargées de boulets à 
deux têtes, le capitaine Bourdet fracasse la frégate enne- 
mie. Et soudain, les Anglais de descendre de leurs postes 
d'attaque pour courir aux écoutilles; leur navire fait eau; 
le grand màt s'abat; puis un profond silence dans la 
nuit; le Colchester, croit-on, a sombré. Victorieuses mais 
pantelantes, les Armes d'Atigteterre se traînent à Sainte- 
Croix, puis à la Martinique, où La Barre trouve une 
demande de secours envoyé par le gouverneur de Saint- 
Christophe (Ij. 

(1) D'Elbée, t. II, p. 91. — De Tertrk, t. IV, p. 225. 




^fa \ocfjcUQ^'> 



^ C//''y âl>c>^<6 iiiati.'o, /'rt.'//*-.' c'i ,irai.>.'i\t—, attire- nuiit 'Ji'i '"j 
(. ^ffliit JeouH- i-uuto lc.< A'le.< J.' j Clinciicjiio et CiMiaba a^iiiinc niiM,, 
^\uincc^< de lû.a 12.. ptcc(j Ac caiitin-, et ,'tc>n U,< cntioiic ' a /•'?""'"^f| 



(Ser\ice liy(lro[jrapliii|iii; de hi Mariue, iirs. lôll, année !()"!>.) 



GUERRE ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 465 



Combat naval de l'ile Nevis 
(20 mai 1667). 

Il repart aussitôt pour briser le blocus ennemi. Renfor- 
cée de trois vaisseaux hollandais et montée de douze cents 
volontaires, notre liotle comprenait dix-neuf bâtiments 
en deux escadres : La Barre menait l'une avec les gou- 
verneurs de la Martinique et la Guadeloupe comme 
vice-amiral et contre-amiral (1) ; Abraham Grynssen com- 
mandait l'autre avec son compatriote Leuvelaer pour vice- 
amiral (2). Leurs deux colonnes, beaupré sur poupe, 

(1) Le Zys Couronné, 38 canons, capitaine d'Elbée : 

La Justice, 32 canons, yice-auiiral battant le pavillon de Clodoré, capi- 
taine Jacques Gauvain ; 

La Concorde, contre-amiral battant pavillon de Du Lion, capitaine Ja- 
main ; 

/.e Florissant, 30 canons, capitaine La Jaunaye ; 

Les Armes d' Angleterre, 24 canons, capitaine Bourdet; 

L.e Saint-Christophe, 26 canons, capitaine Séguin ; 

L'Harmonie, 32 canons, capitaine Pingault; 

Lm Noti-e-Dame, 10 canons et 12 pierriers, capitaine Du Vigneau; 

Le Marsouin, flûte, 18 canons, capitaine Sanson ; 

Le Cher-Amy, brûlot, capitaine Lescouble. 

(^2) Le Zelandia, 32 canons, amiral, battant pavillon d'Abraham Crynssen; 

Les vaisseaux vice-amiral et contre-amiral hollandais, 26 et 28 canons; 

L.e Lévrier, hollandais, 22 pièces, capitaine Daniel Pitre; 

Le Saint-Jean, 34 canons, capitaine Chevalier; 

L' Hercule, 26 canons, capitaine Garnier; 

Lj Hirondelle, 14 canons, capitaine Mallet; 

Le Mercier, 24 canons, capitaine Tadourneau; 

Le Soncy, brûlot, capitaine Ferrand. 

(D'Elbkk, t. II, p. 146. — Du Tertrb, t. IV, p. 242. — Gazette de 
France, 1669, p. 1015. — Plaintes et qriefs présentés à Monsei(/ncu> de 
Colbert par M. de Clodoré, gouverneur de l'isle Martinique,... contre 
Monsieur de La Barre, lieutenant général en Aniéiicjue. S. 1. n. d. : Bibl. 
Nat., Thoisy 89, fol. 259 v°. — Rapport d'Abraham Crynssen. A bord du 
Zelandia. 14 juin : Archives Nat., Marine B^3, fol. 131. — William Wil- 
loughby à lord Arlington. Barbades, 25 mai 1667 v. st. : SAK>SBunï, 
p. 469 j. 

V. 30 



466 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

pénétreraient à la file dans la baie de Nevis (1) où Ton 
comptait surprendre la flotte ennemie (2). Mais celle-ci 
était sur ses gardes (3), ayant intercepté une de nos cha- 
loupes-avisos. 

Dix-sept voiles, dont une dizaine de vaisseaux de guerre 
débordèrent de la pointe O.-S.-O de l'île Nevis, dès qu'aux 
premières lueui's du jour, le 20 mai, parurent nos deux 
colonnes. " Que si les ennemis mettent à la voile avant que 
la flote eust doublé la pointe de Nieve, disait notre ordre 
de marche, chaque navire serrera la terre le plus proche 
qu'il pourra pour l'oster avec le vent aux ennemis. Que si 
la Ilote venoit à passer sous le vent de la nostre, chacun 
fera ses efforts pour aborder le navire ennemi le plus 
proche. " C'était clair. Pourtant, lorsque La Barre s'en- 
fonça au travers de l'escadre anglaise pour en rejeter un 
tronçon sous le vent de Crynssen, il y eut une hésitation. 
Mandé par signal à bord du Lys Couronné, le capitaine du 
navire de pointe, Gauvain, avait questionné : « Faut-il 
aller à l'abordage? — Oui, répondit La Barre. — Ce n'est 
pas un ordre précis pour une affaire de telle conséquence,» 
ergota le capitaine de la Justice. Et ce « chien de Nor- 
mand, » imité par son matelot le Saint-Christophe, se 
contenta d'envoyer des bordées au vice-amiral anglais au 
lieu de lui jeter les grappins d'abordage (4). 

Dès lors, notre vaisseau-amiral le Lys Couronné se trou- 
vait isolé au milieu de la flotte adverse : ses deux mate- 



(i) Louis XIV avait donné l'ordre exprès d'attaquer Nevis. 9 février 1667 
(Archives Nat., Marine B*6, fol. vi" vin). 

(2) " Ordres que tiendra la Hotte, tant pour sa route et marche que pour 
le combat. " La Martinique, 14 mai 1667 (Du Tertre, t. IV, p 244). 

(3) Elle comprenait le Colchester, 44 canons; le Bonaventure, 50; la 
Coronation, 52; l'East India, le John Thomas, le Quakers, de 40 à 42 
(D'Elbée, t. II, p. 70; Du Tertre, t. IV, p. 208). 

(4) Déposition de Gauvain, « malade, mais l'esprit sain, pour la des- 
charge de sa conscience. » A bord de la Justice, le jour des Morts 2 no- 
vembre 1667 (Plaintes et jriefs, par M. dk Glodohé). 



GUERRE ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 467 

lois (I; n'avaient pu monter au vent pour avoir serre de 
trop près la cave de Nevis ; l'arrière-^arde était inimoljllisée 
par l'accident de la Concorde, où l'éclatement d'un pot à 
feu avait allumé un incendie. 

Enveloppé de toutes parts, troue de cinquante boulets, 
luttant de ses trente-huit bouches à feu contre six vaisseaux 
qui en avaient chacun jusqu'à quarante-huit à cincjuante- 
deux (2j, le Lys Couronné semblait perdu. La Barre avait 
vu tomber à ses côtés son secrétaire, son maître d'hcjtel, 
une vingtaine d'hommes, lorsque en u braves gens, » 
Grynssen et Leuvelaer accoururent à son secours. Chargés à 
toutes voiles, les Anglais rompirent pour esquiver l'abor- 
dape. Ils nous attiraient sur leurs forts de l'ile 2^evis et sur 
deux brûlots; l'un de ceux-ci enraya la tentative d'abor- 
dage de Grynssen contre l'amiral anglais. En regard de 
vingt-quatre tués et vingt-huit blessés du côté adverse, 
outre l'équipage d'un navire de Bristol qui avait sauté en 
l'air avec une trentaine de soldats [3), nous comptions une 
cinquantaine d'hommes hors de combat, et les Hollandais 
trente : personne ne tenait la victoire: nos alliés s éton- 
nèrent toutefois de nous voir battre en retraite vent arrière, 
poursuivis à coup de canon durant que nous gagnions 
Saint-Christophe. La Barre " voulut jeter le chat au.x 
jambes au capitaine Jamain, » capitaine de pavillon du 
gouverneur de la Guadeloupe, de ne pas l'avoir suivi 
« beaupré sur poupe, » et à Gauvain, capitaine de pavillon 
du gouverneur de la Martinique, de ne pas avoir été à 
l'abordage. A quoi les commandants du contre-amiral et 
du vice-amiral, appuvés par les gouverneurs du Lion et de 



(1) /.f riorissunl et les Armes cl' Angleterre. 

(2) L'amiral anglais avait 52 canons, le vice-amiral et le contre-auiiral 48, 
douze autre» nnvires de 28 à 36 pièces, selon le capitaine du Lys Cou- 
ronné, li'Elrée. 

(3) D'Elree chiffrait lu perle de l'ennemi à 180 hommes. 



468 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

Clodoré, ripostèrent qu'en ne prenant pas la tète de la 
colonne, il avait jeté la confusion partout 

Le retour de La Barre à la Martinique donna aux 
Anglais l'espoir de trouver dégarnie Tile de Saint-Chris- 
tophe. Le 17 juin, leur flotte renforcée par l'arrivée de 
quatre vaisseaux de ligne (l) et d'un régiment de la métro- 
pole, jetait à l'embouchure de la rivière Pelan trois mille 
cinq cents hommes, qu'elle soutenait de son feu. Mais le 
chevalier de Saint-Laurent, le maréchal de bataille de 
Saint-Léon, les compagnies de Navarre, de Poitou et de 
Normandie, les volontaires des iles, les colons chargèrent 
avec tant de vigueur que treize cent cinquante Anglais, les 
colonels Stapleton, Waërnard, Lawi-en, Bonclay, le lieute- 
nant du vaisseau amiral, le capitaine de la compagnie de 
débarquement du même vaisseau, restèrent sur le champ 
de bataille. Le lieutenant général Henry Willoughby avait 
vainement tenté d'enrayer la débâcle par les salves de ses 
vaisseaux. Cela n'avait abouti qu'au massacre des fuyards. 

Pour la seconde fois, les Anglais subissaient à Saint- 
Christophe un désastre : pour la seconde fois, leur préci- 
pitation en était la cause. Henry Willoughby n'avait pas 
attendu l'arrivée de renforts; la division Harman, forte de 
six vaisseaux de ligne, le rallia à Nevis le surlendemain. 



Combat naval de Saint-Pierre de la Martinique 

(^29 juin-7 juillet lfi67}. 

De son côté, Lefebvre de La Barre avait été attendre à la 
Martinique huit vaisseaux de la marine royale (2) et vingt 

(i) Le Jersey, de 64 canons, capitaine Carteret, le Newcastle, de 64, le Castle 
et le Norwich, de 40 (D'Ei.bée, t. II, p. 188. — De Tertre, t. IV, p. 268). 

(2) 6 vaisseaux et 2 Hûtes, entre autres le Saint-Sebastien, V Aigle d'Or 
et le Mercosur (Archives INat., Marine B-i), fol. vui" viii). 



GUERRE ENTRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 460 

compagnies de vieilles troupes que le licutcnant-gcnéral 
de Baas et le capitaine de Beaulieu avaient ordre de lui 
amener fl). Mais rien n'était encore parvenu aux Antilles; 
la division hollandaise d'Abraham Grynssen exécutait un 
raid sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre; et il ne restait 
à La Barre que des vaisseaux de la Compagnie des Indes, 
quand John Harman eut vent de la situation grâce à la 
capture du Hibustier Lombardon : et aussitôt, d'arriver sur 
nous avec neuf vaisseaux, une caiche et un brûlot f2) . 

Le 29 juin 1667, nos dix neuf navires de haut bord et 
quatorze barques se trouvaient en rade du Fort Saint- 
Pierre, « rangés de fil le long de la coste » de la AL^rti- 
nique; le lieutenant-général n'avait rien voulu entendre 
aux observations de Clodoré qui déclarait beaucoup plus 
sûre, et contre l'ennemi et contre les coups de vent, la 
rade du Carénage. A l'apparition de la flotte de John 
Harman, il renforça de trois cents hommes nos équipages 
et prit position au Fort Saint-Pierre: — le gouverneur 
lui reprochera plus tard de s'v être couché au fond d'un lit 
de coton; — Clodoré est posté à la batterie Saint-Sébastien 
et le garde-magasin Héliot Saint-Germain à la batterie 
Saint-Robert, à 1 extrémité du mouillage. Partout, des 
tranchées mettaient nos soldats à couvert des bordées 
ennemies 3) . 

John Harman ne tenta ni débarquement, ni abordage, 
malgré la supériorité que lui donnaient des vaisseaux de 
soixante-huit, cinquante-quatre et quarante-huit canons, 
le Lyon, HEspéray^ce, le Crown, le Dover. Le plus fort des 

(1) Le 16 mars, le duc de Beaufort donnait à Beaulieu le commandement 
des 6 vaisseaux à mener aux Antilles (Archives Nat., Marine, B*7, foi. 14). 

(2) Du Tebtrk, t. IV, p. 276. 

(3) Sur les combats navals des 29 juin, 2, 4 à 7 juillet 1667, cf. D'Elbke, 
t. II, p. 238. — Du Tertre, t. IV, p. 281. — Vicomte Du Motev, p. 284. 
— John Harman à Lord ^V. \VilIoughI)v. A bord du Lyon, 30 juin, 10 juil- 
let (S.\issiiCRY, n'* 1515 et 1517). 



4-0 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

nôtres, le Lys Couronné, n'en avait pas plus de trente-huit. 
Trois fois, les 29 juin, 2 et -4 juillet, Harman défila à 
portée de fusil de nos batteries, provoquant par ses salves 
(i un si horrible tonnerre de canons qu il semblait que lile 
de la Martinique allait sabimer. " A ce jeu nos munitions 
s'épuisèrent. C'est ce que cherchait le contre-amiral anglais. 
En vain, La Barre, pour ménager ses dernières gargousses, 
commandait-il de ne tirer qu à portée de mousquet. 

Le 6 juillet, Harman prononça une attaque décisive. 
Notre brûlot, le Cher-Amy, fracassé de coups, fut incendié 
par son propre capitaine. Un brûlot ennemi s attachait au 
Lys Couronné, aucune des chaloupes du capitaine d'Elbée 
ne fit la moindre tentative pour le détourner du but. La 
panique gagnait l'escadre, et le feu les vaisseaux. Les 
matelots du vaisseau-amiral se sauvaient à terre; ceux du 
Saint-Jean de Saint-Malo les suivirent malgré les éner- 
giques objurgations du capitaine Chevalier. L'incendie se 
propagea aux flûtes le Mercier et le Lion-d'Or, dont la car- 
gaison valait plusieurs centaines de mille livres. Toute la 
flotte eût brûlé sans l'énergie du capitaine La Jaunaye qui 
obligea, le sabre à la main, son équipage à lutter contre le 
feu. Le contre-amiral Jamain était grièvement blessé, le 
capitaine La Fontaine tué, ainsi que le garde-magasin 
Héliot Saint-Germain et plusieurs canonniers des batteries 
de terre. L'action n'avait pas coûté plus de quatre-vingts 
hommes à l'ennemi. Nous parachevâmes de nos mains son 
œuvre. Sur l'ordre de La Barre, nos capitaines, ayant tiré 
leurs derniers coups de canon, sabordèrent leurs propres 
navires. 

Et le vainqueur de cueillir aussitôt les fruits de sa vic- 
toire. Onze de ses navires, avec deux régiments, paraissent 
le 22 septembre 1667 devant Cayenne. Lefebvre de Lézy 
donne partout l'alarme, à Remire, Corou, Sinamary et 
jusqu'à Comariba près de la rivière dYapoc. Disséminée 



GUERRE KNIRE LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE 47 1 

entre tous ces postes, notre colonie ne comprend pas plus 
de mille quarante personnes, colons et esclaves, blancs et 
nègres \l) . Avec une poignée d'hommes, le gouverneur fait 
face à la descente dans 1 anse de llemire; puis il s'affole, 
évacue sans combat le fort Louis de Cavenne et se réfugie 
dans la colonie hollandaise de Surinam. Le contre-amiral 
Harman le suit; et Surinam succombe à son tour (2i. 

En Europe heureusement, la guerre avait reçu une solu- 
tion. " L'Angleterre, trompée dans les espérances qu elle 
avoil fondées sur la ruine des Etats Généraux, épuisée par 
les dépenses et plus abattue encore par l'embrasement de 
Londres, souhaitoit la fin d'une guen-e dont elle n atten- 
doit plus d'avantages. Et la Hollande, qui n'avoit combattu 
que pour la paix, la désiroit avec d'autant plus de sincérité 
que ses armes avoient remporté plus de réputation (3). » 
Le traité de Bréda (4) stipula la restitution réciproque des 
colonies en ce qui concernait la France et l'Angleterre. 
L abandon de Montserrat, d'Antigoa et de la partie anglaise 
de Saint-Christophe fut la rançon de la Guyane et de 
l'Acadie. 



(l) LKKEitvnE DE La Barre, Description de la France équinoctiale, 
p. 40. 

(2)DEi.uÊE, t. II, p. 306. — Dit Tertre, l. IV, p. 310. — Sainshury, 
p. 487. 

(3) Mémoires du marquis de Pomponne, éd. Mavidal. Paris, 1881, in-8", 
t. II, p. 363. 

(4) 31 juillet 1667. On n'en connut l'existence que le 15 octobre au.x 
colonies des Antilles. 



GUERRE DES DROITS DE LA REINE 

(1667-1668.) 



Il y 1 quelques années, on exhumait au Havre une 
plaque commémoralive ainsi conçue : « A la postérité. J'ay 
esté posée sous le glorieux règne de Loviis 14 Dieu 
donné, pendant le temps où ce puissant monarque entroit 
dans les Pavs Bas à la teste d'une armée de GO mil 
hommes pour maintenir les droitz de la Reyne son épouse 
sur le Brabant, le 19 juillet 1667 (1). » Dix jours aupara- 
vant, notre ambassadeur avait quitté Madrid, faute d'avoir 
reçu satisfaction pour les prétentions royales. Louis XIV 
réclamait pour sa femme, en vertu d'une coutume braban- 
çonne, la dévolution des Pays-Bas espagnols. 

Notre ligue offensive avec le Portugal (2) » touchait 
l'Espagne à la prunelle de l'œil. » Elle spécifiait que « tous 
les ports que les Portugais prendraient en Espagne sur 
l'une et sur l'autre mer, seraient mis au pouvoir de la 
France (3) . » 

(1) Alphonse Martin, la Marine militaire au Havre. Fécamp, 1899, in- 
8°, p. 84. 

(2) 31 mars 1667 (DuMOJiT, Corps diplomatique, t. VII, P" p., p. 17. 
— V* DE Caix de Saint-Aymour, Recueil des instructions données aux 
ambassadeurs et ministres de France, t. III, Portugal. Paris, 1886, in-8°, 

P ^^-^ 

(3) Bouclier d' Estât et de justice contre le dessein manifestement décou- 
vert de la monarchie universelle sous le vain prétexte des prétentions de la 
reyne de France. S. 1., 1667, p. 33. 



GUERRE DES DROITS DE LA REINE 473 

I 

OPÉRATIONS SUR LES CÔTES D'ESPAGNE 

Pour empêcher Injonction d une douzaine de vaisseaux 
portugais avec les nôtres, le gouvernement de Madrid con- 
centra ses vaisseaux à Cadix, ses galères à Mahon (1), 

Deux galions s apprêtaient à Santander. Du Quesne 
lança sur eux deux brûlots soutenus des chaloupes et des 
frégates ['1} de 1 escadre, pendant que ses vaisseaux de 
ligne bombardaient le port : mais une batterie postée à 
l'entrée du chenal et une dizaine de pinasses chargées de 
troupes empêchèrent l'opération d aboutir (3j. Il avait 
constaté avec satisfaction que Santoîia était « encore en 
désordre depuis 1 an IG39 qu'elle fut prise par l'armée 
navale de France, " lui présent (4). Nos marins avaient 
pour consigne d'intercepter les renforts envoyés de la 
métropole aux Pays-Bas. Du cap Finisterre au Gonquet 
croisaient les douze vaisseaux de Guillaume d'Alméras (5) ; 
entre Ouessant et les Sorlingues, les garde-côtes de la 
Roche-Saint-André fG) guettaient quatre vaisseaux venant 



(1) Circulaire du 12 juillet à tous les chefs d'escadre (C. Fernandez Duko, 
Armada espanola, t. V, p. 90). 

(2) L'Éloile et la Diliqcntc. 

(3) Du Quesne à Colbert. Brest. 12 septembre (B. N., Mélanges Colbert 
145, fol. 273 : publié dans Documents d'histoire d'Eugène GRiSEr,LE, juil^ 
let 1915, p. 295). 

(4) A J\L, t. \, p. 525. I 

(5) Priuiitivenient destinés à passer en Levant pour rallier vers Iviça les 
trois vaisseaux du chevalier Paul. Ordre du 25 septembre (Archives Nat., 
MarineWl, fol. 67). Un contre-ordre du 1 1 novembre leur prescrit de croiser 
jusqu'en janvier 166S du cap Finisterre au Conquet (Ibidem, fol. 79). 

(6) Instructions de Louis XIV au chef d'escadre de La Roche-Saintl- 
André. 4 et 24 décembre 1(367 (Archives >sat.. Marine B*6, fol. v'= 
Lxxv v"). 



474 HISTOIRE DE LA MABINE FRANÇAISE 

de Saint-Sébastien avec douze cents recrues fl) ; enfin 
« depuis la leste de la Manche, " depuis Ouessant jusqu'à 
Dunkerque, les frégates de François de La Croix-Panetié (2) 
et de .lacobsen étaient doublées d'une demi-douzaine de 
ces câpres dunkerquois qui avaient acquis dans la guerre 
de course " tant de gloire et de succèz (3j. " 

Sur l'avis que Don Juan d'Autriche venu de Cadix 
embarquait à la Corogne cinq mille hommes de troupes, 
le duc de Beaufort eut ordre de lui barrer la route avec 
toutes nos divisions f4), les vaisseaux de Brest, les garde- 
côtes de La Roche-Saint-André f5), les dix frégates de 
l'Ordre du Mont-Carmel commandées par Nérestang (6), 
les navires havrais de François-Louis de Rousselet de 
Château-Renault, a II v auroit moyen, écrivait-il d), l'Es- 
pagne dégarnie comme elle est, — de songer à nouveau à 
Saint-Sébastien et à Fontarabie qui sont en pitovable 
état. " 

Le 29 mai 1668, Beaufort quittait Brest avec le premier 
échelon, dix vaisseaux et quatorze brûlots, sans qu'on en 
sût la destination. Une semaine plus tard, il était au cap 
Firiisterre et envoyait reconnaître la Corogne par La 
Roche-Saint-André. Sur l avis qu'il y avait dans le port 
quelques vaisseaux seulement, il dédaigna une proie aussi 



(i) Instructions de I.,ouis XIV au même. 16 décembre (Archives Xat., 
Marine B-7, fol. 83). 

(2) Coiljert à Panetié. 17 octobre (A. M.vrïis, p. 80). 

(3) " -Vléiuoire pour le sieur Brodard. » 1" octobre (B. N., Cinq-Cent» 
Colbert 126, fol. 251). 

(4) Louis XIV à Beaufort. 17 mars 1668 (Archives Nat., Marine B-7, 
fol 33). 

(5) Louis XIV à La Roche-Saint-André. 18 mars (Ibidem, fol. 35). 

(6) Louis XIV au marquis de Xérestang. 30 janvier flhiffem, fol. 11). — 
Les frégates étaient commandées par les chevaliers Du Coudray, 
Tristan de Saint-Amand, d'Ottonville, de Brisay, de Castelnau, de Méré, 
Botrel, Villemor et de La Borde. Avril (Toussaint de Saist-Luc, 
Mémoires... de l'Ordre... du Mont-Carmel, p. 231). 

(7) Le 11 mars 1668 (A. Jal, t. I, p. 54-3). 



GUERRE DES DROITS DE LA REINE 4T5 

facile et installa sa croisière de blocus aux îles Bayona de 
Mior, d'où il avait » commerce avec les lieutenants géné- 
raux de la frontière de Portugal (I). » 

Mais là n'était point l'intérêt de la guerre, non plus 
qu'aux Pays-Bas ou en Catalogne, où ostensiblement nos 
forces paraissaient occupées. « Avec le dernier secret, » 
des troupes s'acheminaient par diverses routes vers l'est. 
Le 2 février 1668, Louis XIV quittait Saint-Germain pour 
se mettre à leur télé. Le 19, il regagnait la résidence 
royale, la Franche-Comté conquise dans une offensive 
foudroyante. 

Déjà la succession du roi d'Espagne était réglée à 
l'amiable entre les deux gendres, le Roi Très-Chrétien et 
l'Empereur. Les négociations conduites à Vienne avec 
l'allure d'une comédie italienne, où l'impératrice douai- 
rière jouait le rôle de Colombine et notre envoyé celui 
du » Trappolin normand, " avaient abouti, le 19 jan- 
vier 1668, à un traité secret de partage qui laissait à 
Louis XIV les Pays-Bas, la Franche-Comté, la Navarre, les 
Deux-Siciles et les Philippines, et donnait à Léopold 
l'Espagne, les Indes, Milan, la Toscane, la Sardaigne, 
les Baléares et les Canaries (2). 

Des complications et une déception nous attendaient. 
Las de la guerre et contre la reconnaissance de son indé- 
pendance, le Portugal nous abandonnait (3), ce qui nous 



(1) Avis de Brest, 30 mars 1668 ; cap Finisterre, 8 avril, etc. (Gazette de 
France, 1668, p. 336, 382, 609, 671). — Louis XIV à Beaufort. 21 avril 
(Archives Nat., Marine B'-7, fol. 55). — Beaufort à Louis XIV. Brest, 
13 juillet (Archives Nat , Marine B*3, fol. 160). — Le 3 juin, la paix 
signée, Louis XIV lui avait donné l'ordre de ramener l'armée navale 
(Arch. Nat., Marine B^T, fol. 59). 

(2) Dépêche de Grémonville. 18 janvier 1668. — Baron SniTF;MA de 
GnovESTi^iS, Histoire des luttes et rivalités politir/ues entre les puissances 
maritimes et la France durant la seconde moitié du XVIF siècle. Paris, 
1852. in-8°, t. II, p 119 

(3) Le 13 février, il signait la paix avec l'Espagne. 



476 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

obligeait à envoyer quérir par la division Gabaret le corps 
de troupes (1) mis à la disposition de nos ex-alliés. Simul- 
tanément l'Angleterre et la Hollande, oubliant leurs griefs 
dans l'anxiété que leur donnaient nos succès, s'étaient 
rapprochées (2) et avaient formé avec la Suède une triple 
entente médiatrice de l'équilibre européen. 

Entre les belligérants, la Triple-Entente s'entremit, et 
une discrète mobilisation de la flotte anglaise appuya ses 
offres de services. Louis XIV se montra inquiet de la 
savoir à la mer <i sans que personne pût bien dire à quel 
employ » elle était destinée (3). Les médiateurs pi'omirent 
pourtant de se ranger à nos côtés si l'Espagne n'avait pas 
consenti à la paix avant le 31 mai 1668. L'avant-veille du 
terme fatal, elle s'v décida. Le traité d'Aix-la-Chapelle 
nous abandonnait les places de Flandre contre la restitu- 
tion de la Eranche-Comté. Les villes conquises, Charleroi, 
Furnes, Lille, Ath, Tournai, Douai, Gourtrai, Oudenurde, 
fortifiées par Vauban, barrèrent la route de Paris et fer- 
mèrent la brèche de notre frontière du nord. 



II 



LES FRERES DE LA COTE 

Durant la guerre des Droits de la Reine, nous avions ren- 
contré de l'autre côté de l'Océan le concours d'une poignée 
d'hommes. Là, en Amérique, l'immense empire de Gharles- 
Quint était vulnérable. Un transfuge nous avait indiqué 
des points faibles qu'il avait relevés avec les procédés 

(1) 2 000 fantassins et 1000 cavaliers. Louis XIV à Beaufort, 2 mars 
(Archives Nat., Marine B-7, fol. 26). 

(2) Par le traité de La Haye. 23 janvier. 

(3) Louis XIV à Beaufort. 19 juin (Archives ÎNat., Marine B*7, fol. 68). 



GOERRE DES DROITS DE LA REINE ^TT 

méthodiques et sournois de l'espionnage allemand. Alle- 
mand, Balthasar Pardo de Figueroa ne l'était qu'à moitié, 
étant né à Douai de la fille d'un colonel d'outre-llhin 
et d'un mestre de camp espagnol. Des missions de con- 
fiance, les grades de chef d'escadre des galères d'Espagne, 
général de la flotte de Chine et de l'armée navale dir 
Pacifique, la colonisation des îles Salomon et l'hydro- 
graphie <iu détroit de Magellan, n'avaient point enchaîné 
sa gratitude, ni réfréné son ambition. Marié à une prin- 
cesse Inca, il rêvait du trône des Indes. Révoqué pour 
son indiscipline, condamné à une amende de trente 
millions de maravédis et banni en 1G6G, » le protecteur 
général " des Indiens nous apportait son concours et 
la promesse de lever a dans moins de rien trente mille 
chevau.x et trente mille hommes de pied » au Chili et au 
Paraguay. 

Pour il dissiper aussy aysément que le vent toutes les 
forces » ennemies, " qui n'étaient que des ombres, " 
Figueroa nous demandait trois pataches, six pinques, 
quinze cents hommes : sous couleur d'aller à Madagascar, 
u le général » Figueroa appareillerait sous escorte jusqu'au 
Brésil. Au sortir de la baie de Todos Santos, des plis 
cachetés révéleraient le but de l'expédition. Une base 
navale une fois créée dans le détroit de Magellan, de légers 
bàlimenls sous pavillon vert de forbans, bien tapis dans 
des embuscades, brûleraient ou couleraient les galions du 
Callao qui allaient à Panama, ceux d'Acapulco à destina- 
tion de la Chine et les brigantins de Californie entretenus 
pour protéger la pêche des perles. La Hotte détruite, les 
fortifications des villes dont Figueroa donnait le plan ne 
résisteraient pas à une insurreclion indienne. Et ne lais- 
sant rien au hasard, le redoutable aventurier dénombrait 
dans ses moindres détails le corps expéditionnaire que 
nous aurions à fournir, marins, soldats, directeurs, géo- 



478 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

graphes, ingénieurs, interprèles, artisans de tous genres,^ 
jusqu'à des imprimeurs (1). 

Quelques années plus tard, en 1687, des corsaires français 
pénétraient pour la première fois dans le Pacifique. Mais 
leurs pirateries n'avaient rien de commun avec la colossale 
conception de Pardo de Figueroa (2;. Ce n'était que Texten- 
sion au Pacifique des opérations maritimes des flibustiers. 
...D'un îlot des Grandes Antilles, les défenses naturelles 
ont fait un formidable réduit en l'entourant, comme de 
ft côtes de fer, » d'une ceinture de grands rochers. La 
Tortue avait plusieurs fois changé de mains, passant des 
Anglais aux Français et réciproquement, quand elle fut 
conquise de façon définitive en IG57 par Jérôme Deschamps 
du Rausset. Le propriétaire était sous les verrous, à la Bas- 
tille (3), quand la Compagnie des Indes en 1664 se subs- 
titua à lui. 

La Tortue était la place d'armes des boucaniers. Ainsi 
nommait-on, de la claie en caraïbe boucan, où ils fumaient 
leurs captures, les chasseurs qui allaient tuer des taureaux 
sauvages dans l'île de Saint-Domingue pour en vendre les 
peaux. Un étroit caleçon et une chemise flottante « comme 
les roupilles de nos rouliers, ces deux pièces si noires et si 
imbibées de sang et de graisse qu'elles sembloient être de 
toile goudronnée, » des bas de cuir et ^ un cul de chapeau 
dont il restoit environ quatre doigts de bord coupés en 
pointe au-dessus des veux i-4j, u donnaient aux boucaniers 

("1) Mémoire présenté à Louis XIV par D. Balthazar Paudo de Figcero.» 
pour l'engager à entreprendre la conquête du Pérou, publié d'après les 
papiers de Colbert par H. Teuxaix-Compass, Archives des Voja(jes. Paris, 
s. d., t. II, p. 241. 

(2) E. W. Dahlgrex, les Relations commerciales et maritimes entre la 
France et les côtes de l'Océan Paci/itjne. Paris, 1909, in-S", t. I. p. 93. 

(3) 15 novembre 1664 (Archives 2s at, Colonies G"*!. — MoRExr dk S\i>t- 
MÊEY, Lois et constitutions des îles de l'Amérique sous le vent, t. I, p l28). 

(4) L.vBAT, Nouveau voyaqe aux Iles d'Amérique. Paris, 1742, t. VII, 
p. 235. 



GUERRE DES DROITS DE LA REINE 479 

la plus pittoresque des allures. Un long fusil et un arsenal 
de <i couteaux comme des bavonneltes " les rendaient, 
pour les cinquantaines espagnoles lancées contre eux, de 
terribles adversaires. S implantant peu à peu sur la côte de 
Saint-Domingue, les boucaniers substituèrent des maisons 
aux ajoupas de feuillages qui leur servaient d'abri (Ij. 

Un avatar leur donna pour chef un capitaine au répri- 
ment de la Marine. Victime du bluff d'une société colo- 
niale, Bertrand d'Ogeron de La Bouère avait réalisé sa for- 
tune pour s'établir dans le soi-disant paradis terrestre 
d'Oiianatigo en Guyane. En débarquant de la Pélagie en 
septembre 1()57, il avait vu s'évanouir le mirage. Déçu, il 
devint le compagnon de chasse des boucaniers «habitués le 
long des costes de ceste isle Espagnole (2i, dans des lieux 
inaccessibles entourés de montagnes et de mer, » Cul de 
Sac, Port à Piment, Ile à Vache (3). Subjugués par l'ascen- 
dant d'Ogeron de La Bouère, les boucaniers qui vivaient 
Il comme des sauvages sans aucun chef, " se groupèrent 
autour de lui au Petit-Goave, ou auprès de son ancien 
domestique nommé Giraut au Port-Margot. Notre colonie 
de Saint-Domingue était créée. En IGG5, Ogeron en était 
nommé gouverneur ainsi que de l'île de la Tortue. Et dès 
le mois de mai, il exposait au lieutenant-général marquis 
de Tracy, venu au Port-Français pour lui donner l'inves- 
titure, tout un programme d'action (4). 

...Dans l'église Saint-Séverin à Paris, une plaque rap- 
pelle le souvenir de Bertrand d'Ogeron. Recueillez-vous 



(1) Il y avait des boucaniers à Saint-Domingue dès 1653 (Archives ^Jat., 
Co/oH!e./FH68). 

(2j Hispaniola ou Saint-Domingue. 

(3) Bertrand d Ogeron à Colbert. De la côte de Saint-Domingue, 20 juil- 
let 1655 (Archives Nat., CoLouiex C"!). 

(4) Dr TKRTnE, t. III, p. 146. — « Mémoire sur ce qu'on pourrait 
entreprendre sur Saint-Domingue espagnole. » 20 septembre 1666 (Archives 
Nat., Colonies F»164; CaI). 



480 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

devant elle. Si l'on parle encore français à Saint-Domingue, 
c'est à ce modeste serviteur du pays que nous le devons. 
« Riche, brave, généreux, doué d'une bonté singulière, le 
père des pauvres lit passer tous les ans plus de trois cens 
hommes à ses despens » dans la grande île. En un temps 
où "on uzait d'une étrange manière à l'endroit des pauvres 
passagers, -i il prescrivait au capitaine de la Nativité d'en 
(i prendre grand soin, " de fournir « aux malades des 
matelas et de bonnes couvertures, aux pauvres nouveaux 
venus, " altérés par les vivres salés du bord, une nourri- 
ture saine et des vivres frais (1). Grâce à son souci de 
l'hygiène, Ogeron pouvait écrire : « De deux cent vingt 
cinq hommes et femmes qui estoient dans mon bâtiment 
de 70 tonneaux, il n'est mort personne dans la tra- 
versée (2). " Et ailleurs : >> La collonie de la Tortue et 
coste de Saint-Domingue était environ de quatre cents 
hommes, lorsque j'en fus receu gouverneur il y a quatre 
ans. Elle est à présent de plus de quinze cens, tant gens de 
guerre que chasseurs, habitans et engagés (3). » A sa mort 
en 1677, on lui rendait cet hommage : « La colonie de 
Saint-Domingue, par les soins et par la dépense de ce capi- 
taine, est parvenue à un tel point de grandeur qu'elle 
possède aujourd'huy plus de quatre-vingts lieues de pais 
sur neuf ou dix de large, quatre à cinq mille habitans qui 
font tous les ans pour deux millions de livres de tabac (4),» 
et qui réalisent des millions « en fribuste. " 

Les Elibustiers ! De ces bandits de la mer l'un des leurs 



. (i) « Le capitaine qui commandera mon vaisseau la JSativite, aura 
soin... » 166S (Archives JNat., Colonies G'aI). 

(2) Bertrand d'Ogeron à Colbert. La Tortue, 23 septembre 1669 
(^Ibidem). 

(3) Bertrand D'OoEnos, u Mémoire qui regarde la Tortue pour Mgr Col- 
bert » (Ibidem). 

(4) « Mémoire concernant la colonnie de la côte Saint-Domingue. » 
8 juillet 1677 (Ibidem). 



GUERRE DES DROITS DE LA REINE 481 

disait (I) : u Ils n'ont point de pais certains; leur [)atrie 
est le lieu où ils trouvent de quoi s'enrichir; leur valeur 
est leur héritage. Le succès de leurs entreprises semble 
justiHer leur témérité; mais rien ne peut excuser leur bar- 
barie; et il serait à souhaiter qu'ils fussent aussi exacts à 
Tarder les loix qui maintiennent le bon ordre parmi les 
uitres hommes, qu'ils sont hdèles à observer celles qu'ils 
établissent entre eux. " 

De races diverses, de religions variées, malgré les plus 
noients contrastes, ils pratiquaient au plus haut degré 
'esprit d'association et méritaient le surnom de Frères de 
a côte qu'ils se donnaient. Amatelotés deux à deux, 
ivant tout en commun jusqu'aux femmes, les Frères de la 
;ôlc s'associaient pour chaque expédition par une charte 
)u cliasse-partie, qui réglait la part des bénéfices et les 
ndemnités allouées pour les blessures. Les Français de 
a Tortue et les Anglais de la Jamaïque se donnaient 
endez-vous dans quelque île perdue comme « l'ile d'Or, n 
troche le continent, ou l'île Sanla-Catbarina près du 
^osta-Ilica, où ils avaient installé comme gouverneur 
e sieur Saint-Simon, un de ces gens de bonne noblesse 



(1) Alexandre-Olivier OExmelin, Histoire des avanturiers flibustiers nui 
t sont siijualéz dans les Indes.. Trévoux, 1744, 2 vol. in-i2. Cet ouvrage, 
apital pour l'histoire des Hibustiers, parut en hollandais en 1674, en espa- 
no! en l()8i, puis en anglais. — Do Tkrtre, Histoire (générale des 
ntisles de l'Aniericpie. Paris, 1667-1G71, 4 vol. in-4°. — Lk I^kii.s, His- 
)iro de Saint-Domingue : B. N. nis. ; franc. 8992. — Charlevoix, Histoire de 
île Espagnole ou de Saint-Dominque . Amsterdam, 173-3, 4 vol. in-12. — 
lAHAT, JSouveau voyage aux isles de l'Âmeririue. Paris, 1742, 8 vol. in-12. 

- Haveseau de Lussan, Journal du voyage fait à la mer du Sud avec les 
ibustiers de l'Americiue en 1684 et années suivantes. Paris, 1689, in-12. 

- Beauvai.-Ségur, Histoire de Saint-lJomingue : Bibl. INat., ms. nouv. 
cq. franc. 9326. — Moreau de Saikt-.MÉry, Lois et constitutions des côto- 
ies des islcs de l'Amérii/ue sous le vent. Paris, 1784-1785, 6 vol. in-4°. 

- W. Noël SAiNSnrRY, Calcndar of States papers. Colonial séries, America 
iid West Indies, 1661-1668. London, 1880, in-8°. — Pierre de Vaissière, 
aint-Dominqne (1629-1789J : la Société et la vie créoles sous l'ancien 
é(/imc. l'aris, 1909, in-8°. 

V. 31 



482 HISTOIRE DE LA MARIEE FRANÇAISE 

qui ne manquaient point parmi les flibustiers, tel Monbars. 

" 11 semble que la Providence ait suscité les avanturlers 
pour châtier les Espagnols, fléau des Indiens; mais je n'en 
sache point qui leur ait fait plus de mal que le jeune 
Monbars, surnommé l' Exterminateur. La taille haute, 
droite et ferme, l'air grand, noble et martial, le teint 
l)azané, les sourcils noirs et épais en arcade au-dessus 
des veux, dans le combat 11 commençoit à vaincre par la 
terreur de ses regards, et 11 achevoit par la force de son 
bras. " 

De la race de ces justiciers que révolte l'iniquité, — 
dans l'espèce les cruautés exercées aux Indes par les Espa- 
gnols, — ce jeune Languedocien s'est embarqué au Havre 
sur vin vaisseau du roi commandé par un de ses oncles. Au 
premier bâtiment espagnol qu'on rencontre, Monbars fond 
comme un lion sur l'équipage et s'en rend maître. L'action 
s'était déroulée près du Port-Margot, à Saint-Domingue. 
Monbars descend à terre pour donner un coup de main 
aux boucaniers, qu'un parti de cavalerie espagnole pour- 
suit et qui l'écrasent dans une embuscade. Ces boucaniers 
et des Indiens qui les ont aidés, forment l'équipage de sa 
prise. Huit jours après, son oncle et lui tombent, au sortir 
d'une baie, au milieu d'une escadre espagnole, envoyée 
au-devant de la flotte d'argent. L'oncle, " tout goûteux 
qu'il est, " tient tète à deux adversaires, qu'il finit après 
trois heures de combat par couler à fond, mais qu'il suit 
de près dans l'abîme. Aux prises avec deux autres navires, 
Monbars n'a pu se porter au secours de son oncle ; l'exas- 
pération redouble ses coups : un de ses ennemis sombre : 
l'autre, abordé de front par Monbars et à revers par ses 
Indiens, est bientôt enlevé. Monbars, d'entrée de jeu, 
avait ainsi gagné deux beaux vaisseaux. 

S'il est des sceptiques i^ tentez de prendre l'historien 
pour un romancier, écrivait Oexmelin, je ne conseille pas 



GUERRE DES DROITS DE LA REINE 483 

à ces Messicius de lire la vie des HihusLiers, où tout est 
extraurdinairc. " lA pourlaiil rien de plus vrai ; oyez plutôt 
le gouverneur de la Tortue : .^ Je conviens avec luy (1) de 
toutes les choses surprenantes cjue les Ilibustiers ont faites 
en fort petit nombre; » à cinquante d'entre eux, cinq cents 
Espagnols ne pourraient tenir léte. Le Dieppois Pierre Le 
Grand attaque avec vingt-huit hommes et quatre pièces 
légères le galion vice-amiral d Espagne armé de cinquante- 
quatre gros canons, pénètre dans la cabine du comman- 
dant, qu'il fait prisonnier : ses hommes s'emparent de la 
sainte-barbe, et l'équipage terrorisé se rend. 

François Nau ou TOlonnais, sobriquet u sous lequel on 
le connaissait dans toute 1 Amérique, " part en croisière 
avec vingt et un compagnons. Aux abords de la Havane, 
masqués derrière les arbres du rio Efferra, nos flibustiers 
aperçoivent une frégate montée de (juatre-vingts soldats, la 
prennent entre deux feux et, quand ils voient le sang 
couler à Ilots, montent à 1 abordage. Un bourreau était à 
bord pour pendre nos flibustiers. L'Olonnais l'apprend et, 
de rage, fait lui-même sauter la tète aux Espagnols, au fur 
et à mesure qu'ils sortent de l'écoutille; il n'en laissa qu'un 
en vie pour mander sa vengeance au gouverneur de 
la Havane. 

A la gloire de l'Olonnais, la prise de deux navires 
chargés de cacao et de munitions ajoute la fortune. Les 
flibustiers de la Tortue, des volontaires arrivés de France, 
deux neveux du gouverneur d'Ogeron, le major d'Artigny, 
quatre cent quarante hommes s'enrôlent en 1666 sous son 
pavillon ("l'^. Car il a hissé pavillon amiral sur la Cacaoyère, 

(1) Avec 1 ingénieur RIondel qui disait des flibustiers ce que devait dire 
Œxuielin .Mémoire de M. d'Ogeron du 20 septembre 1666 (Archives JNat., 
Colonies F'' 164). 

(2) « Declaracion que presto en Veracruz el niaestre de nao Manuel 
Suarcz Maldonado, retiriendo el desembarco de enernigos en Maracaibo coa 
fuerza de 800 hombres. y 1666 (F. Dl-ro, Ai-mada Espmiola, t. V, p. 168). 



484 HISTOIRE DE LA MARINE FRANÇAISE 

de seize .canons, qu escortent la frégate vice-amiiale de 
Moïse Vauclin, la Poudrière de Dupuis, le brigantin de 
Pierre le Picard et trois barques. Michel le Basque com- 
mande les troupes de débarquement... « L entrée du lac 
de Maracaïbo est comme une gorge, " que commande de 
SCS quatorze pièces le fort de File des Ramiers, occupe par 
deux cent cinquante Espagnols. Après un vif engagement, 
Michel le Basque enlève la position : la flotte entre dans 
le lac, mais ne trouve personne à Maracaïbo; les habitants 
ont fui à Gibraltar, un gros bourg défendu par une batterie. 
Au nombre de six cents, et sous la direction du gouver- 
neur de Mérida, Gabriel Guerrero de Sandoval, ils oppo- 
sent une si vigoureuse résistance que les cinq sixièmes 
d entre eux demeurent sur place, tues ou blesses. L'()lon- 
nais a cent hommes hors de combat; à ce prix, il est maître 
du Gibraltar du Venezuela, qu il pille, puis incendie. De 
Maracaïbo, il enlève tous les objets de prix et jusqu aux 
cloches, pour en doter une chapelle à construire dans 1 ile 
de la Tortue; et il prend le chemin du retour, après avoir 
causé aux Espagnols plus d un million d'ecus de dom- 
mages (l). 

Pour la campagne suivante, l'Olonnais n'accepte que 
six cents hommes. Aux abords du lac de ^Nicaragua, se trou- 
vent, aux dires d un Indien, des richesses inouïes. C'est 
là qu'il veut aller. Mais jeté par les courants hors de sa 
route, il arrive à Puerto-Cavallo, v enlève un vaisseau 
espagnol, puis marche sur San-Pedro. Des embuscades ne 
l'arrêtent pas; mais le bu lin se borne à des charges d indigo. 
Il pense se rattraper sur une belle hourquc de cinquante- 



(1) Le protit de» flibustiers n'atteignil pourtant que 200 écus par tète 
(B. d'Ogeros, k Relation de ce qui s'est passé à l'isle de la Tortue depuis 
la Toussaiats... jusqu'au 20 avril 1667 : » Archives ^at., Colonies ¥' 
164). — - De Tb:rtre (t. IV, p. 172) prétend que le butin comprenait 
80 000 pitoes de huit, des toiles, etc. 



GUERRE DES DROITS DE LA REINE 485 

six pièces, qui arrive frEspa{i;ne. ^fais à bord, on ne trouve 
que du papier, de la toile est du fer. 

La déception entraine la débandade. Pierre le Picard 
quitte son clief pour aller piller Verajjua de Costa-Rica; 
Moïse Vauclin hérite d'un vaisseau amené de France parle 
chevalier Du Plessis et qui a perdu son capitaine dans une 
rencontre contre une frép;ate cspa^jnole. L'Olonnais n'a 
plus que son vaisseau et point de vivres. Il s'obstine. Son 
vaissean se brise sur un récif. L'Olonnais tombe entre les 
mains des féroces Indiens bravos dn Darien ; et cet homme, 
qui ouvrait le ventre de ses prisonniers, fut haché en mor- 
ceaux et rôti, puis mangé. 

Un moment, la guerre entre la France et TAngleterre Ht 
des l'rères de la côte des frères ennemis. Tous ceux des 
nôtres qui se trouvaient à la Jamaïque sont arrêtés : de quoi 
les flibustiers de la Tortue éprouvent une telle exaspéra- 
tion qu'ils auraient attaqué la capitale de la Jamaïque s'ils 
avaient eu des munitions (]]. Ils n'étaient pourtant qu'un 
contre douze, «sans aucuns vaisseaux considérables,» alors 
qu'il y avait à la Jamaïque « trente cinq vaisseaux grans et 
petis armés en guerre, près de 4 mil soldas et 8 à 9 mil habi- 
tans (:2). » Mais la valeur suppléait au nombre. Guillaume 
Champagne, ainsi surnommé de sa