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Full text of "A catalogue of convention badges & medals, 1908-1968"

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I- 




HISTOIRE 



DE 



LA MISE EN SCENE 



DANS LE 



THEATRE RELIGTEUX FRANCAIS 

DU MOYEN AGE 



PAR 



Gustave/ COHEN 



<i 




PARIS 
Honore OHA.»II*ION, lil>raire-ecliteu.3r 

5, Qiiai Malaquais, & 

1906 



MAURICE WILMOTTE, 

hommage de profonde reconnaissance 

et de respectueuse affection. 



Exlrait des Memoire.s couronms publics par la Classe des leltres et des sciences 
morales et politiques de rAcad^mie royale de Belgique, Nouvelle s6rie, Collec- 
tion iu-8o, tome I, 1906. 



Vf^Q.(,22 




at^^i^-'i^ 




HISTOIRE 



DE 



LA MISE EN SCENE 



DANS LE 



THEATRE RELIGIEUX FRANgAIS 
DU MOYEN AGE 



EN PRfiPARATION 



Le parlor beige. Etude historique et philologique. 

La Nativity du manuscrit 617 de la Biblioth^ue de Gliantilly. Edition 
critique . 






LA MISE EN SCENE 



DANS LE 



THEATRE RELIGIEUX FRANCAIS 



DU MOYEN AGE 



PAR 



Gustave COHEN 




PARIS 

Hoxiox*^ 0HA.»tF»X01V, lUbraire-^diteur 

3, Quai Malaquais, 3 

1906 



HAYEZ, IMPRIMEUR DES ACADEMIES UOYALES DE BELGIQUE, BRUXELLES 






INTRODUCTION 



Nous sommes k Teheran : des milliers de Persans se 
pressent dans un carrefour, autour d'une ^I^vation carree 
de 4 k 5 pieds de hauteur ou gesticulent quelques hommes 
ricbement vetus. 

Pourquoi une Amotion sans borne agite-t-elle de tremble- 
ments convulsifs tous les spectateurs, depuis les ricbes 
jucbes sur leurs ^chafaudages somptueux ornes de tentures 
et de tapis, jusqu'aux miserables accroupis sur leurs talons 
et que de longs sanglots secouent?... Cest que sur cette 
scene primitive oil un fauteuil represente un trdne, et un 
bassin de ctiivre un fleuve bondissant, se joue un drame 
auguste et t^rible, qui retrace le martyre affreux de Houssein 
le Y^n^re et des autres imans, ses compagnons, massacres 
jadis dans la plaine de Kerb^lo par I'usurpateur Y^zid. Et 
c'est pour bonorer le nom du glorieux iman que les croyants 
se sont assembles aujourd'bui dans ce tbektre, comme pour 
une collective priere. Jadis, il avait suffi k cette foule de 
chanter les malheurs de ces h^ros religieux ; puis on les avait 
fait paraitre, leur faisant reciter a chacun une complainte, 



420749 



— 4 — 

et on avail abouti enfln k ces drames gigantesques dont 
s'^mouvaient des villes emigres *. 

Or, un martyre plus auguste ayait eu pour si^ge la Judee 
et pour victime J^sus. Le sacrifice de Celui qui voulait 
sauyer rhumanite et qui mourait sur la croix provoquait, k 
plusieurs siecles de distance aussi, une indicible emotion 
chez les fideles de son figlise. Les r6cits des fevangiles qui 
disaient la fin tragique du Christ emouvaient profondemen t 
le peuple comme les pretres . Ceux-ci, pour rendre ces 
eyenements plus sensibles aux masses, prirent les roles des 
vrais acteurs du drame Chretien. Puis des chants exalterent 
la douleur des Maries allant au tombeau oindre le corps de 
leur Maitre. Bientot, les vieux prophetes ressusciterent un 
instant pour t^moigner de la venue du Messie. Tous ceux 
qui avaient honore renfant sacr^ a sa naissan ce, tous 
ceux qui avaient pleur6 sa mort et qu'avaient raffermi sa 
Resurrection, parurent alors non plus dans le choBur d^sor- 
mais trop elroit, mais dans la nef meme. Peut-etre les piliers 
austeres s'^tonnerent-ils de ces mimiques ou de ces costumes 
profanes. 

Le peuple voulul k son tour participer a ces ceremonies 
saintes, et comme les bas-cotes ne suflSsaient plus k abriter 
les assistants, on transporta les decors plus perfectionnes 
sur le parvis; puis, une audace plus grande r^unit autour 
des echafauds de bois, sur les larges places publiques ou 
dans les cimetieres, les nobles, les bourgeois, les ouvriers 



* Cf. DE GoBiMEAU, Les religions et les philosophes dans VAsie centrale, 
2« Edition. Paris, Didier, 1866, et le Thedtre Persan, par Ad. Thalasso 
(Revue Theatrale, juillet 1905). 



— 5 — 

et ceux que, du fond des campagnes, attirait le pieux diver- 
tissement. 

Mais, en depit du luxe des toiles peintes et des vetements 
passement6s d'orfrois, malgr^ les plaisanteries orduri^res -7 
des bourreaux et l6s hurlements fous des diables, e'est une 
pensee religieuse qui, jusqu'au XVI* siecle, oarait rassem- 
bler ces foules ^normes autour des larges tr^teaux charges 
d'acteurs. 

Ce n'est pas une distraction de Tesprit, mais un acte 
solennel et meritoire que semblent accomplir Tauteur, 
I'acteur, le spectateur : Tfiglise veille sur eux, protegeant 
de son autorite et de sa bienveillance la representation des 
mysteres. Une emotion sacr'ee s'empare des hommes les 
moins cultives a la vue des tourments qu'on fait subir a 
Celui qui est mort pour eux; et des sanglots se pressent 
dans leur gorge, qu'un hoquet de rire prenait il n'y a qu'un 
instant. Maintenant, la tristesse dont leur ^me est saisie leur 
semble une priere qui les menera plus vite aux jouissances 
eternelles. 

Ainsi, a plusieurs siecles de distance s'est reproduite une 
semblable marche de la messe catholique au mystere cycli- 
que et des vieux cantiques persans au tazyeh moderne. En 
litterature comme en biologie, il y a des lois d'^volution 
qui font naitre des memos causes les memos effets. Cepen- 
dant, jeune encore, le theatre persan n'a pas acheve de per- 
fectionner ses moyens sceniques ; d'ailleurs, la somptueuse 
imagination orientale pent se contenter longtemps de la 
paille hach^e qui indique le desert. 

L'Occident fut, des le debut, plus difficile ; son imagina- 
tion moins fertile exigea une reproduction plus exacte des 



— 6 — 

faitSy et ce besoin de verite augmentant aboutira a la mise 
en scene luxueuse des mysteres d u XVP siecle. Sans doute, 
ce fut dans un but d'edification et pour faire entendre les 
verites de la religion k ceux qui ne savaient pas lire et qui 
ne comprenaient guere le latin des offices, que les gens 
d'eglise songerent k faire paraitre aux yeux des fideles les 
etres qui peuplaient les ^vangiles. G'est pour qu'au temps 
pascal le peuple pleurat la mort de Jesus, qu'on eteignait 
toutes les lumi^res et qu'on voilait de noir la croix sur 
laquelle un dieu ne faisait pas encore saigner ses blessures. 
C'est pour qu'on se r^jouit de la Resurrection que trois 
clercs representant les trois Maries, vetus de dalmatiques et 
coiflfes de Tamict, se dirigeaient vers la croix qui repre- 
sentait le Sepulcre et que le chantre qui figurait I'ange 
devoilait a leurs yeux ^tonn^s pour leur apprendre la mer- 
veilleuse verite. Et c'est pour qu'en toutes les kmes habitat 
la plus foUe joie, c'est pour que toute reglisjLEfinlfinlilJkjcris 
d*allegres §e, qu'a la Noel les trois Mages se rendaient vers 
Fautel ou les suivaient les patres naifs et adorants. Mais ce 
qui n'etait pas necessaire k Tediflcation, c'etait de faire 
mouvoir devant les rois Teloile montee sur un b&ton; ce 
qui n'etait pas indispensable, c'etait d'attifer comiquement 
les bergers; il n'etait pas tout a fait utile de faire accomplir 
a Herode une gesticulation grotesque et d'attacher des ailes 
au dos de I'ange du Sepulcre. Fallait-il que Nabuchodo- 
nosor fut suivi de ses soldats? Fallait-il le feu d'etoupe du 
supplice de Daniel? Enfin, pour persuader les Juifs de la 
venue du vrai Messie, devait-on couvrir un personnage d'une 
peau d'^ne, le donner comme monture k Balaam et Je faire 
s'arreter au milieu de la nef, devant I'epee nue de I'ar- 
change, avec des hi-hans prolonges et formidables? 



— 7 — 

Oil a vu des enfants de 4 ans compl^tement ignorants 
de ce que peut £tre un tbeSitre, repr^enter entre quatre 
chaises une hisloire qu on leur avail contee. Or les peuples 
jeunes sont des enfants, ils sont plus accessibles a la sensa- 
tion qu'a rid^e. Aussi ont-ils depouille peu ,k peu les pre- 
mieres representations de leur caractere symbolique et 
liturgique : ils les ont materialisees et ont accruT^l^ment sen- 
sible, I'element pittoresque. L'homme du moyen &ge veu t 
voir et touchej , en quelque sorte, l es personnages sur les;; 
quels les traditions evangeliques ne lui donnent jamais assez 
de details pour satisfaire sa curiosity puerile . 

Get instinct qui forcera le drame k briser ses entraves, a 
franchir la balustrade du choBur, puis la porte des nefs, 
anime les chanoines, les diacres et les pretres; mais cesont 
l es jeunes clercs q ui sont surtout responsables sans doute des 
fol&tres additions profanes qui grossissent ces primitives 
representations jusqu'k les faire se developper et se d^s- 
agreger en plusieurs drames distincts. 

Or cet instinct dramatique ne s^est pas seulement exerc^ 
sur le texte, en Tamplifiant et en Tornant de plus en plus, 
mais il a agi particulierement sur la mise en scene, en mul- 
tipliant lesjj^££u:s, en creant une machinerie rudimentaire 
et en jiiff^rencjant les acteurs dans leur costume, leur 
mimique et leur diction j la grande satisfaction des specta* 
teurs dont les yeux s'ouvraient avidement k ces visions nou- 
velles pour eux. 

Comment la mise en scene s'est affirm^e, besitante, 
aupres des autels ; comment elle s'est etalee avec plus d'am- 
pleur, dans la ne f ; puis avec u ne franchise et une richesse 
c roissante sur le parvis; comment elle a atteint sur la place 



— 8 — 

publique des proportions inouies dans un d^ploiement 
effrene de luxe et ayec un perfectionnement extraordinaire 
de la machinerie : yoilk ce que doit montrer ce travail. 

Mais il ne suflSt pas d'exposer T^tat des choses a chaque 
peiiode de Fbistoire du theatre, il faut encore essayer de 
[ montrer k trayers chaque transformation sc^nique h trans- 
formation des etats d'&me des auteurs, des organisateurs et^ 
des spectateurs, II faut prouver, par exemple, le manque 
absolu de sens historique de ceux qui faisaient tonner Fartil- 
jerjifi de Nabuchodonosor et les coujeuvrines qui accueillenl 
Jesus aux enfers; il faut, en un mot, montrer que, tout 
comme les institutions. Tart et la litterature, l a mise en 
scene est Texpression du milieu oil elle se d^yelo p pei 

Nous ^tudierons successivement Templacement oil se 
joue le drame; la scene, echafauds et decors; la situa- 
tion respective de Y « Enfer » et du <c Paradis »; et 
comme ces decors sont le plus souvent Toeuvre de 
peintres, nous aborderons Tinteressante question des rap- 
ports de Tart et du mystere* Alors nous entrerons en 
curieux dans les coulisses : nous d^monterons les « secretz » 
les plus etonnants, les « tonnerres » formidables, les 
c( charni^res » ingenieuses, les lumi^res flamboyantes, 
nous dresserons Tinventaire des machines, des accessoires, 
des tentures et des rideaux; en un mot nous verrons k 
Toeuvre les anc^tres des habiles machinistes du Ch&telet. 

Nous suivrons alors les « meneurs de jeu » et les « super- 
intendants » dans leurs d^bours compliqu^s, leurs d^m^l^s 
entre eux et avec I'autorit^, leurs visiles k Tauteur. 

Nous ^tudierons les moeurs de celui-ci, sa fa^on de tra- 
vailler et nous nous int^resserons k ses menus gains. 



— 9 — 

Nous mettrons dans les mains des acteurs le libretto, le 
« rollet » et nous les verrons k Foeuvre, s'organisant, s'asso- 
ciant, etudiant, repetant, jouant et a la fin se partageant les 
benefices : toute leur kme se marquera dans les nuances de 
leur diction, dans leurs gestes et dans leurs costumes ; nous 
redescendrons alors parmi les spectateurs, nous observerons 
dans leurs loges les nobles et les souverains et, a toutes les 
periodes, nous nous melerons a la foule od parmi les cou- 
doiements, les poussees, les rires, les pleurs, les huees, les 
« grandes admirations » qu'elle fait nous t&cberons de sai- 
sir au vol cette grande chose impalpable et pourtant reelle 
qa'est Vkme d'une nation . 

Cette marche cyclique nous Taccomplirons trois fois, 
d'abord dans le drame l iturg ique, puis dans le drame semi- 
jitorgique, et enfin dans ce qu'on est conyenu d'appeler plus 
particuli^rement lesjnjsteres. 

Cette division n'a qji!une yaleur didactique. EUe n'est pas 
rigoureuse quant au fond^ parce qu'il est des drames qui ^ 
sansetre incorpor^s obligatoirement a T'oflSce, ce qui est le 
caractere distinctif du drame liturgique, ne sont cependant 
pas assez developp^s pour etre ranges parmi les drames 
semi-liturgiques. Le vrai type de ces derniers est le « Jeu 
d'Adam » qui, par la presence de Dieu en costume d^ofS- 
ciant, par les repons qui le commencent, le defile des pro- 
phetes qui le termine et Teglise qui sert de coulisse tient 
encore k roflSce et s'approche cependant du theatre laic a , 
sujet religieux par I'extraordinaire developpement du texte i 
et de la mise en scene. Le « Jeu d'Adam » est si isole dans 
Tensemble de la litterature dramatique, qu'il formera avec 
une ou deux autres pieces le fond de notre etude sqr la mise 



— 10 — 

en scene dans le drame semi-liturgique. Noas avons prefere 
eloigner de cette categorie les drames qui se jouent dans 
Teglise. 

Notre division n'est pas non plus rigoureuse quant au 
lieu de la sc^ne : on ne pent etablir d'une fa^on absolue que 
l e drame liturgioue ait occupe Tinterieur de T^glise , le 
s emi'liturg;ique le parvis, et le mystere, la place publiqu e. 
Gar, d'une part, certaines processions purement liturgiques 
se Torment au parvis pour p^netrer k la suite de Jesus par les 
portes de Teglise derri^re lesquelles le d6mon essaie en vain 
de se retrancher i. D'autre part, avec sa mise en sc^ne dejk 
fort d^velopp^e, « ToflSce des anes » de Rouen pourrait se 
classer parmi les drames semi-liturgiques, puisque son incor- 
poration k Totlice n'est que facultative. Par centre, les 
^glises telles que celles de Saint-Maclou, a Rouen, virent 
representer sous leurs voutes une assez longue Nativity el 
cela en plein XV® siecle ^. 

La division adoptee n'est pas plus exacte historiquement, 
car les drames liturgiques continuent a prosp erer pendan t 
tqutje moyen Jige-^et-jusqu'au XVIII® siecle ^ (il en reste 
meme encore des traces), tandis qu'au dehors fleurissaient 
le s^myst feres laics : ceux-ci se sont perpetues jusqu'k nous, 
par exemple dans la procession deFu^rnes^^ 
d'OberammergaiL 



* Ordo augustensis dans Milchsack. (Die Ostbr- und Passionsspiele. 
Wolfenbiittel 1880, p. 128; m6me jeu dans VOrdo wirceburgensis ; 

f IBIDEM, p. 135.) 

^ En 1451. Gf. Leverdier, Vincamatwn et la nativite. MysUre du 
XV^ siicle, pp. xlv, 258, 259, 300. 
, ' Cf. de Mauleon, Voyages liturgiques en France, 



— H — 

En resume, une division des drames religieux est impos- 
sible, car ici, comme en toute cbose, dans le monde des id^es 
aussi bien que dans celui des ph^nomenes, tout s*enchaine, 
left ^I^ments surgissent spontanement les uns des autres et 
toute classification est d'avance eondamnee k n'avoir de 
valeur que pour faciliter I'expose de la matiere. 

La question que nous traitons dans ce travail a dejk pre- , 
occupe les ^rudits : les freres Parfait dans leur indispensable ^^ 
^tude sur le theatre frangais^, et Berriat Saint-Prix* s'en 
sont inquiet^s. Mais il faut arriver k i856 pour rencontrer 
un essai d'histoire de la mise en sc^ne par Emile Morice ^ : 
helas ! toutes les erreurs de ses pred^cesseurs y etaient con- 
tinuees et renforcees : aucun ordre con^u a Tavance ne pr6- 
sidait a I'expose des renseignements que contient cet 
ouvrage et qu'il est impossible de controler faute de renvois 
aux sources. 

II fallut que Paulin Paris, dans sa magistrale le(^on du 
College de France, remit les choses au point etexposSit brie- 
vement les faits alors connus, en rectifiant des erreurs trop 
r^pandues. 
Pen de temps apres, M. Sepet consacrait k la mise en ^ 



* Paris, 1734-4749, quinze volumes in-i2. 

* En 1823, dans son etude sur les MysUres, parue dans les Bulletins 

DE LA SOGIETE DES ANTlQUAIRES DE FrAMCE. 

5 Une citation montrera d'un trait la valeur scientifique de cet 
ouvrage ; « Vers le milieu du m^me si^cle (le Xll®) panirent un certain 
nombre de tragedies en rimes latines, dans Tune d'elles, dont le heros 
est saint Martial de Limoges... » Or Saint-Martial de Limoges est le nom 
de Tabbaye d'oCi provient le manuscrit de la pi6ce dont il est question 
et qui date du Xl® et non du XII* siecle. 



— 12 — 

scene sa these de Tficole des Charles, dont il lira plus lard 
sa fameuse etude sur les prophetes du Christ. Enfin, Petit 
de Julleville, dans le premier volume de ses Mysteres^ con- 
sacrait k notre question quelques pages solides, pleines de 
I fails, mais forcement restreintes *. 

Ses conclusions et son expose furent en grande partie 
repris par M. Bapst dans son int^ressante j^^wdejurjo^w^ 
en scene , rapport redige pour une des sections de TExposi- 
tion de Paris en 1889, et qui versa aux debats quelques 
documents nouveaux; mais M. Bapst n'usa pas de la me- 
tbode comparative dont M. Bruneti^re fait avec raison la loi 
de toute recherche litteraire, et n'etudia pas revolution de 
la mise en scene des drames liturgiques sans laquelle la 
mise en scene des grands mysteres fran(^is du XY"" siecle est 
inexplicable. 

La premiere partie de notre travail cherche k combler 
cetle lacune. Pour la fin du moyen &ge et de la Renaissance 
nous avons pu mettre a profit de nombreux documents 
d^archives, comptes des villes et des princes, relations, 
memoires, etc., dont beaucoup n'ont et6 reveles que par 
des publications toutes r^centes. 



* On ne saurait oublier non plus le ires interessant essai de recon- 
stitution d'une representation theflitrale au moyen flige qu*a tente 
I M. Kr. Nyrop. (En Tealer forestilling i Middelalderen, SttuLier fra Sprog- 
og Oldtids forskring. N^ 9. Copenhague, Klein, 1892, in-8o.) n n*y a rien 
a tirer par centre du travail de J. Schiott, Beitr&ge zur Geschichte der 
Entunckelung der miUelalterlicken Buhne (Herrig's Archiv, 1882, 
t. LXVIII, in 8°, p. 129) dont rinformation et la critique sent insuffisantes. 
M6me observation pour le chapitre que Laumann consacre au moyen 
ftge. {La machinerie au thidlre, Paris, Didot, s. d., in-S®, pi.) 



- 13 — 

Pour le drame liturgique, nous n'avions guere k notre i 
disposition que les testes d'auteurs ecclesiastiques et les 
indications pr^cieuses fournies par les rubriques des pieces 
elles-memes. Nous avons entrepris le depouillement des\ 
quelques centaines de drames imprimes et manuscrits que 
nous possedons en tachant de nous rendre. compte des pro- 
gres de Tart de la scene. Ge d^pourllement des textes et des 
rubriques nous a paru indispensable aussi pour les innom- 
brables mysteres posterieurs au XIP siecle, et nous Tavons 
fait sur les nombreuses editions modernes que nous en^ 
avons ou, k defaut de celles-ci, sur les incunables et les / 
manuscrits plus nombreux encore des bibliotheques de 
Paris, de Ghantilly et de Bruxelles. Enfin, Ik oti ces sources 
ne nous suffisaient pas, nous avons recouru, mais avec une 
extreme circonspection, aux miniatures des manuscrits et, 
dans une moindre mesiire, aux oBuvres de la peinture et de 
la sculpture m^dievales. On trouvera ici, reproduites par la 
photographic, des miniatures inedites et un dessin qui nous 
paraissent d*un grand interet pour Thistoire du theatre. 

Est-il besoin d'ajouter que, nous appropriant la m^thode 
de rhistoire comparee des litt^ratures, nous avons, dans la 
mesure du possible, complete et eclaire certains elements de 
la mise en sc^ne fran^aise par Texpose des procedes sce- 
niques employes k la meme epoque en Espagne, en Italie, 
en Allemagne, en Angleterre et aux Pays-Bas? L'historien, 
si modeste soit-il, ne saurait s*isoler dans son sujet; il doit 
Feclairer aussi par le dehors. 



y 



HISTOIRE 

DB 

LA MISE EN SCENE 

DANS LE 

THEATRE RELI6IEUX PRANgAIS 
DU MOYEN AGE 



LIVRE PREMIER 

La mise en sc6ne dans le drame 
liturg^que. 



'^ INTRODUCTION 

Le drame liturgique se d^veloppa au moyen ^ge dans toutes 
les ^glises de rOccident. Sa presence nous est attest^e du Mont 
Saint-Michel en France a Bari en Italic, de Silos en Espagne 
k Vienne en Autriche^ mais il ne s'attache pas k T^tude de ces 
anciens drames et de leur mise en sc^ne, un simple int^ret 
r^trospcctif ; nous ne r^unissons pas ici ces documents comme 
I'antiquaire rassemble dans son mus^ les vieilles poteries et 
les vieilles armures pour r^jouir, par Taspect de choseo poos- 



— 16 — 

si^reuses et anciennes, son coeur et son esprit, amoureux du 
disparu. 

Nous pensons que ces donn^es expliqueront bien des cou- 
tumes et ^claireront des ph^nom^nes actuels. Pourquoi, au 
coup de minuit, k la messe de Noel, dans I'abbaye de Mared- 
sous, toutes les lumi^res, tous les cierges sont-ils allum^s 
subitement par I'effet d'une 6toupe enflamm^e; pourquoi k ce 
meme moment, pendant que le petit orgue souligne de sa voix 
gr^le le m^le et joyeux chant des moicc^j, pourquoi une ^toile 
flamboyante de lumi^re descend-elle lentement jusqu'i I'autel? 
Cest parce quMl y a bientdt huit si^cles, une ^toile flamboyante 
aussi, mais d'une flamme plus modeste guidait vers Fautel les 
trois clercs costumes en rois. 

S'il avait ^t^ mieux p^n^tr^ de cette v^rit^ que le th^^tre est 
sorti des offices^ le cardinal-archev^que de Paris aurait ^te 
moins dur peut-^tre pour Tabb^ Jouin, cur^ de Saint-Augus- 
tin, qui faisait jouer dans une pens^e tr^s pieuse la cc Passion 
du Christ » au Nouveau-Th^^tre ^ 

Si M. le Pr6fet de police de Berlin et le tribunal supArieur 
d'administration qui confirma la sentence, avaient su que 
Marie-Madeleine, en costume de courtisane, avait figure dans 
un drame liturgique ex^cut^ dans T^glise, peut-etre se fussent- 
ils dispenses d'interdire au th^^tre Lessing la Marie de Magdala 
de Heyse'^. 

Comment comprendre, si Ton ignore r« Office des pasteurs », 
si populaire au moyen kge, la singuli^re messe de Noel que 
Loti nous d^crit dans « Figures et choses qur^assent » 3 et oti 
une poup^e qui repr^sente J^sus est offerte dans ses maillots 
d'enfant, aux baisers des fiddles, tandis que la musique joyeuse 



^ Dans une lettre a la Semaine religieuse. La premiere representation 
de ce myst^re cut lieu k Paris, le 44 mars 4902. 

« A Berlin, le 22 Janvier 4903. 

' Galmann-Levy, pp. 442-443. La sc^ne se passe au couvent des Gapu- 
cins, sur la Bidassoa. 



— 17 — 

dfs castagnettes et de8 tambourins ^late en sons stridents? 

Mais ce sont les coutumes populaires de la Flandre et de la 
Wallonie^ qui demeurent encore plus insaisissables pour celui 
qui connait mal ces origines dramatiques. Pourquoi, au 
jour des Rois, ce pauvre gar^n, le visage noirci, une lance 
k la main et une chaine autour du corps, est-il maintenu 
par deux de ses camarades? II souflFle, il grossit, il hurle. 
Est-il fou? Non pas! A plusieurs slides de distance, il joue 
a son tour le r61e d'H^rode et sa colore est celle qui agite ce 
barbare et craintif souverain a Tarriv^e des adorateurs du Roi 
des rois. 

Ailleurs, rappelant les memes c^r^monies de jadis, mais 
ignorant qu'ils portent sur leurs 6paules un si formidable 
pass^, de petits paysans s'affublent de couleurs voyantes et de 
fragiles couronnes : Tun d'eux porte un Mlon surmont6 d'une 
6toile qu'il fait sans cesse lourner au moyen d'une corde 
enroul^e k une petite poulie. Reconnaissez-vous la « charmante 
etoile » des vieux Noels? 2 

De la m^me fagon nous pourrons nous rendre compte des 
creches qui ornent k Noel Tautel de nos^glises; nous nous 
expliquerons comment en plein XIX« si^cle a Jauer, en Sil^sie, 
on faisait descendre du plafond de I'^glise, un pigeon 3, usage 
gfenferal a la Pentec6te jusqu'au XVI' si^cle. Heureux quand ce 
n'fetaient pas des ^toupes allum^es^? ou des diables enflammes 



* Nous empruntons ces details au curieux article de M. Dewert, Revue 
de folklore de Belgique, 15 novembre 1902, mais noire enqu6te person- 
nelle nous a fait trouver partout les m6mes coutumes, surtout en 
Flandre. 

* « Ma charmante 6toile, peuples venez tous ». Ainsi commence un des 
plus jolis Noels harmonises par M. Gevaert. 

5 Au temoignage de Tabbe Renier, cite par Du Meril, Origines latines 
du thedtre modeme. Paris, 1889, in-80. 

* Cf. Gaste, Les drames liturgiques de la cathedrale de Rouen, Caen, 
1893, in-80, p. 75. 

b 



— 18 — . 

que Ton pr^cipitait sur les fiddles ^, nous allions dire les spec- 
tateurs, ^merveill^s 6u ^pouvant^s ^, 

II n'est pas jusqu'aux Evangiles dialogues de la semaine 
sainte 3 qui ne trouvent leur explication dans cette n^cessit^ 
pour TEglise primitive, de rendre plus dramatique la relation 
de la Passion. D^s le IX^' sii^cle, cette lecture dialogu6e nous 
est attest^e 4, et il est certain que c'est 1^ et dans les dialogues 
des Evangiles memes qu'il faut chercher le noyau des drames. 

Mais avant cette ^poque d6j2i on pourrait retrouver des 61^- 
ments ve^ritablement sc^niques dans certaines coutumes en 
usage dans quelques ^glises romaines au temps de Charle- 
magne. 

A I'office du Vendredi-Saint k Sainte-Croix de Jerusalem, on 
^teignait, Tune apr^s Tautre, toutes les lumi^res, de softe«|.u'^ 
la fin du Benedictus de laudes il n'en restait plus d'allum^e 
qu'une seule que Ton faisait alors disparaitre derrl^re Tautel. 
C'^tait le signe que la lumi^re du monde ^tait ^teinte, le Christ 
morl et que les l^n^bres se faisaient sur toute la terre ^. 



* Cf. Du Meril, p. 51. 

* L'ordinaire de Bayeux (X1I1« si^cle) indique qu'a la Pentecdte des 
fleurs, des nuages et du feu seront precipites du haul des voiites. (Biblio- 
theque Uturgique, t. VII.) 

' Un des officiants represente Jesus, le second le peuple juif, le troi- 
sieme Tfivangelisle. Gf. Leverdier, op. cit., p. xlhi, et I'usage general. 

* Par M. I'abbe Muller dans une seance de I'Acad^mie des inscriptions 
el belles-lettres a propos des sit^les de I'fivangeliaire de Noyon. Cf. 
Revue des qiiestions historiques , !«' juillet 190:2, p. 279, et Bulletin histo- 
rique et philobgique, 1902, nos 1 et 2, pp. 132-133. Voyez aussi le remar- 
quable texie du Mont Cassin r6vele par M. Wilmotte et oii, selon son 
interpretation les lettres H, Su, P designent respectivement ^ Jhesus » 
le peuple juif (Synagoga?) et I'apdtre Pierre? (Academie royale de 
Belgique. Bulletin de la classe des" lettres, 1901, n© 7, pp. 746-748.) 

^Relate par M.«^ Pierre Batiffol dans son Histoire du breviaire 
romain, Paris, Picard, 2« edition, 1895, in-8o, p. 112. Nous ne pouvons 
songer a rechercher dans les primitives liturgies tous les elements 
de mise en sc^ne qui s*y trouvent. 11 y aurait *lk une nouvelle etude 



- 19 - 

C'est lem^me sentiment dramatique qui ailleurs fait ^tein- 

dre tons ies cierges pour rappeler le deuil de la nature ^ la 

.mort du Christ et figurer, par le bruit des marteaux et des 

cr^celles, le tonnerre que Ton dut entendre lorsque la terre 

trembla et que W voile du Temple se fendit en deux ^. 

Ce sont 1^ Ies ^l^ments de mise en sc^ne Ies plus anciens 
auxquels nous puissions remonter. II n'y a qu'une transition 
.insensible de ces usages liturgiques a la sc^ne que jouaient Ies 
moines flamands et anglais : une croix voil^e^ 6!ait dress^e 
pr^ de I'autel pour figurer le S^pulcre. La nuit avant Piques 
.on retirait la croix. Un moine en aube, palme en main, s'as- 
seyait pr^s du voile qui gisait k terre. Trois fr^res en dalma- 
tique, repr6sentant Ies trois Maries, et faisant mine de chercher 
s'approchaient; entre I'ange el Ies Maries, le dialogue suivant 
s'engageait : 

« L'ange. — Qui cherchez-vous dans ce S^pulcre? 
» Les Maries. — J^sus de Nazareth. 
» L'ange. — II n'est pas ici, il est ressuscit^ comme il I'avait 
pr^dit, allez et annoncez qu'il est ressuscit^ 3. » 



a faire que plus tard nous entreprendrons peut-6tre. Ailleurs un voile 
tombe et se dechire pour figurer le velum lempli scissum est et un v6te- 
ment de toile represenle le Partiti sunt vestimenta ynea sibi (Chambers, 
Mediaeval Stage, vol. II, p. 5 note 5 et p. 6 note 1. 

* Du Mi^RiL, p. 43. 

* On salt que maintenant dans la semaine sainte la croix et les images 
demeurent toujours voilees. (Cf. Dom. Guerang£R, La Passion et la 
Semaine Sainte in L'Ann^e liturgique, p. 47, 8« edit., 488i. Paris, 
Oudin.) 

3 Cf. Creizenach dans son excellent ouvrage : Geschichte des Neueren 
Dramas, Halle, Niemeyer, 1893, in-8o, t. I, pp. 48-49. Nous ne pouvons 
songer k disculer ici les opinions 6mises par M. W. Meyer (de Spire) 
dans ses Fragmenta Burana (Festschrift der g. g. A. der Wissenschaft, 
4901, in4o) od il combat les theories de M. Sepet, lequel declare d'ailleurs 
les mainteriir. {Le Drame religieux au moyen &ge, Paris, Bloud, 4903, 
in-48, p. 21.) 



.y 



\^ 



— 20 — 

De cet embryon de drame sortira la colossale litt^rature des 
Passions du XV« sitele. 

La sc^ne que nous venons de d^crire avec les additions suc- 
cessives, dialogue de J^sus et de Marie-Hadeleine, achat des 
parfums par celle-ci pour en oindre le corpse du Christ, appa- 
rition des Apdtres, resurrection et apparition de J6sus aux 
p^lerins d'Emmaiis, constitue le cycle de P&ques. 

Les incidents qui marqu^rent la naissance du Christ, Pado- 
ration des bergers, I'adoration des Mages, la colore d'H6rode, 
le Massacre des Innocents, la douleur de Rachel, forment le 
cycle de Noel. C'est 1^ une division classique que nous obser- 
verons souvent et qu'il nous fallait rappeler. 



X 



— 21 — 



CHAPiTRE PREMIER 
Lieu de la ^ctoe. 

Le lieu od se passe le drame liturgique, est-il besoin de le 
dire, est T^glise ou la chapelle du monast^re, particuli^rement 
le cboeur. Mais la procession qui pr^c^de Toffice se forme le 
plus sou vent dans la nef ou sous les arcades conventuelles. 

Dans Tune de ces c^r^monies la procession se pr^sente k la 
porte ext^rieure de T^glise, celle-ci reste ferrate : c'est que par 
uue inversion Strange, T^glise est suppos^e devenue la 
demeure de Satan. L'^v^que qui repr^sente le Christ frappe du 
b&ton la grosse porte qui gronde. Cependant k I'int^rieur un 
jeune clerc ou quelque autre, jouant le r61e du diable, s'torie 
en enflant sa voix : \> 

cc Qui est ce roi de gloire? » ^ 

Apr^ trois sommations seulement, la porte cMe devant 
J^sus qui vient d^livrer les kmes. 



CHAPITRE II 
I«e dteor dans TMlglise. 

Le d6cor le plus rudimentaire que nous puissions dis- 
tinguer ^ travers les primitiyes liturgies est Fautel principal du 
chceur; et c'est un veritable rideau que le tapis que soul^ve 



Vide supra, p. 10. 



— 22 — 

range, comme regardant dans le SSpulcre, avant d'annoncer la 
resurrection aux pseudo- Maries ^. 

Mais bientdt, pour rendre plus palpable ^ ses adeptes la 
gran(|p v^ritfe, TEglise perfectionna cette mise en sc^ne. C'est 
alors que des moines gantois, imit^s un peu plus tard par 
Dunstan et les Anglais, imagin^rent, d^s le X® si^cle ^, de 
repr6senter le S6pulcre par une croix envelopp^e d'un voile 
qui seul demeure apr^s Teril^vement de la croix. 

Ce ne fut pas assez. Presque toutes les ^glises poss^daient au 
centre du choeur ou k Tentr^e de celui-ci une crypte abritant le 
corps du saint auquel Teglise ^tait consacr6e, ou le tombeau 
de quelque autre dignitaire. .On descendait dans cette crypte 
par quelques marches «^. Rien ne peut nous donner une id^ 
plus exacte de ce primitif d^cor que la crypte de la petite 
^hapelle Sixtine a Sainte-Marie-Majeure, ou celle de la cath^- 
drale de Saint-Quentin. Cette adaptation ing^nieuse n'est nulle 



} Office de Sens 11 dans Lange, Die lateinische Osterfeiern. Munich, 
1887, in-8o, pp. 64-65. Nous classons ici les lextes d*une fa^on nouvelle, 
9 non d'apr^s la date des manuscrits qui les renferment, mais d'apr^s 

riraportance de leur mise en scene, consid^rant des textes comme celui- 
ci, bien qu'en usage encore au XI1I« si^cle, comme representant un stade 
beaucoup plus ancien. 
* Vide supra et Dumeril, p. 11 note, 

5 Parker, dans son Glossary of architecture (a Particle ; Sepulcre), 
affirme que beaucoup d'eglises anglaises, par exemple a Navenby, 
Hickinton, etc., renferment encore des constructions de pierre perma- 
nentes, baties specialement pour servir a repr6senter le tombeau de 
J^sus dans les drames de Pflques. Cf. Pollard, English miracle plays, 
moralities and interludes, 4th edition. Oxford, Clarendon Press, 1904, 
in-8o, p. XIV. Ghamrers, dans son Mediaeval Stage, Oxford, Clarendon 
Press. 1903, vol. II, pp. 21-25, consacre a la question du Sepulcre des 
developpements extr^mement interessants. II a vu un beau Sepulcre de 

\ cette esp^ce k Tarrant Hinton, Dorset, et il signale la persistance du 

drame de Piques. M. Enlart a done tort d'affirmer que « le Myst^re 
n*entraine dans Tfiglise aucune disposition architecturale sp6ciale ». 
{Manuel d'Archiologie franpaise, vol. II, Architecture civile et militaire. 
Paris, Picard, 1904, in-8o PH., p. 370.) 



— 23 — 

part mieux indiqu6e que dans le texle de Wurzbourg ^, oh 
les anges, c'est-^-dire deux chanoines v^tus de dalmatiques 
blanches, franchissent la porte du choeur, se dirigent vers 
Tautel de Saint-Pierre, descendent dans la crypte, puis, s'6tant 
ainsi assures de ia disparition de J^sus, attendent les trois 
Maries, c'est-^-dire le doyen et deux chanoines en chapes 
blanches, qui bientdt, y descendent. 

L'oflSce de Noel, qui connut les remarquables d^veloppe- 
ments sc^niques que nous allons d^crire, eut des commence- 
ments aussi humbles. La creche, dont la representation devait 
persister jusqu'^ nos jours, existe d^ja de bonne heure, figur^e 
au moins par Timage de la sainte Vierge pos6e sur Tautel K 
Les pasteurs qui sont de a petits chanoines » 3 ou des vicaires, 
rev^tus de tuniques ei coiff'^s d'amicts, ayant re^u des anges 
I'annonciation, arrivent ^ cette creche. Deux pr^tres de grade 
sup^rieur, v^tus de dalmatiques et tenant le role d'accou- 
cheuses * leur demandent : « Qui cherchez-vous dans la 
creche? Pasteurs, dites-le nous ». Adaptation, a la Noel, de la 
question « Qui cherchez-vous dans le S6pulcre? » du trope 
pascal. Les accoucheuses, apr^s la r^ponse des bergem, 
ouvrent le rideau et montrent Tenfant. 



* Lange, p. 53. 

* La rubrique du drame des Pasteurs de Rouen en est la preuve. 
Pergant ad imaginem Sanctce Maria dans I'^dilion qu'en a donnee D. M. 
ou bien le salutent puerum donn6 par Goussemaker d*apr^s le manuscrit 
Bigot. Cf. K5PPEN, Beitr&ge zur Geschichte der deutscfien Weihnachts- 
spiele. Dissertation de Marburg, 4892, in S®. 

» Institues par Richard Coeur de Lion, en H90, Canonici quindecim 
inarcharum et librarum, Gaste, p. 25. 

* On sait que le moyen kge, suivant une tradition (te4'art byzantin et 
d-e Tart romain. appelle toujours ces accoucheuses aupr^s de la Vierge. 
Les mystfSres les connaissent aussi et elles ont figur^ encore dans le 
Myst^re de la Nativite jou6 en 1451 daiis Teglise de Saint-Maclou, a 
Rouen. Voy. Leverdier, loco citato, Du MERfL, p. 28, qui renvoie ^ 
Clement, Annates arcMologiques, t. VIIl, p. 315. 



— 24 — 

L'imagiuation eccl^siastique ne se conteuta pas de si peu« 
mais ses exigences sont encore bien modestes. Qu'iinportera au 
spectateur sMI voit d*un seul coup d'oeil la fosse aux lions, la 
maison de Daniel et la demeure d'Habacuc ^^ bien que 
celui-ci habitat fort loin de Babylone, oti il est sens^raent 
transports par un ange, ^ travers les airs? Sommes-nous beau- 
coup plus difficiles ^ contenter? Oui, quant aux distances, non 
quant au temps : nous aimons que les peintres dScorateurs 
nous brossent entre les objets eloignSs de larges perspectives, 
mais un quart d'heure d'entr'acte nous suffit k franchir vingt 
ann^s. Cependant nous allons assister a des procSd6s par trop 
simplistes et que nos yeux g&tSs par les faeries gouteraient 
avec peine. Mais pensez que Ton en 6tait aux premiers bSgaie- 
ments de la dramatisation et qn'il a fallu a Tesprit monastique 
un effort considerable pour produire une mise en sc^ne, telle 
que celle de la conversion de saint Paul, dont nous nous bor- 
nerons k traduire la rubrique latine initiale. « Qu'on prepare 
dans un lieu appropri^ une chaire reprSsentant Jerusalem 
iquasi'JeruscUem) et dans laquelle siSgera le Prince des prStres. 
Qu'on prepare aussi une autre chaire; dans celle-ci siSgera un 
jeune homme tenant le rdle de Saiil (nom qu'il echangera pour 
celui de Paul apr^s sa conversion), et qu'il ait avec lui des ser- 
viteurs armSs. Mais, d'un autre cdtt^, assez loin de ces chaires 
{aliquantulum longe), que deux autres chaires soient appr^tSes 
pour tigurer Damas ; que sur Tune d'elles soit assis un homme 
du nom de Judas, sur Fautre le prince de la Synagogue de 
Damas, et qu'entre les deux soit dressS un lit ^ ». Goilte-t-on 
bien toute la saveur de ce naif libretto et de ces timides mais 
precises indications k Tadresse du rSgisseur ecclSsiastique ? 
Mais ce qu'il faut renoncer k rendre, c'est cette indStermination 



* Dan's le Daniel de Beauvais. (Voyez Sepet, Etudes sur les prophdtes 
du Christ, dans la Biblioth£:que db l'£cole des Ghartes, G« s^rie, 
t. m, pp. 262 et 253.) 

< Manuscrit d*0rl6ans dans Du AUril, p. 237. 



— 25 — 

du quasi'JSrusalem, une chaire comme Jerusalem, a tenant 
lieu de Jerusalem », et qui ouvre la voie k toutes les pompes du 
d^cor futur. On comprend si bien que quelque clerc son- 
geant a monter dans son ^lise ce drame passionnant, se soil 
pris k r4ver soudain aux splendeurs de la ville sainte, dont 
sans cesse Tentretenaient les p^lerins, et qu'il se soit mis k 
d^sirer la representor autrementque par unsi^ge plus ou moins 
6lev^ ou plus ou moins par6. Voit-on aussi la valeur de cet 
aliquantulum longe de cette br^ve distance qu> s^pare Damas de 
Jerusalem et qui tend k corriger un peu Tinvraisemblance que 
nous signalions il y a un instant, mais qui ne contredit pas 
notre critique^ car cet effort de v^rit^ d'un obscur metteur en 
sc^ne est rest6 sans imitateur. Un petit 6cha£audage a comme 
un mur » (igurait le lieu, d'oii Paul deyait ^tre prtoipit^ 
k terre par le feu celeste. 

Un des ^mules de cet ordonnateur inventa m6me le change- 
ment de decors; quel dommage qu'il ne nous ait pas confix 
avec plus de prteision comment, dans la « Resurrection de 
Lazare » i, la demeure de Simon 6tait transform^e en une sorte 
de lieu repr^sentant B^thanie, I'^ternel et yague quasi- 
Bdthania. Mais bien que cette pi^ce conniit d^j^ une sc^ne 
platea, c'est-^-dire un espace libre devant les d6cors et 
reserve aux acteurs, ce changement k vue ne devait pas etre 
bien remarquable et ne vaut d'etre signal^ que pour la nou- 
veaute de Tindicat^on ; au surplus, le peu pie se laissait volon- 
tiers persuader que les mages venaient d'un lointain Orient, 
quand les clercs qui en tenaient le rdle sortaient chacun de son 
coin ^. Les connaissanciss gtographiques ^taient du reste 
nulles; qu'on se souvienne que les pauvres gens qui suivaient 
Pierre I'Ermite, i chaque ville qu'ils rencontraient, deman- 
daient si ce n'^tait point 1^ Jerusalem. 



* Resurrection de Lazare, du manuscrit 188 d'Orleans, edite par 
Du Meril. 

* Du Meril, p. 164, dans V Adoration des Mages du manuscrit d*Orleans. 



On sait que le Paradis, d^ns les myst^res, se trouvait tou- 
jours k une certaine hauteur au-dessus du niveau de la sc^ne ; 
cette situation a fait naitre des Equivoques et des hypotheses 
que nous discuterons plus loin. C'est dans le drame liturgique 
aussi qu'il faut ehercher I'origine de cette ^lEvation issue d'un 
sentiment tr^s nature! de respect envers ceux dont les demeures 
dominaient les hauteurs du ciel. Mais il ne fallait pas, pour les 
placer, d'Mifice special; les architectures romane et ogivale 
semblaient y avoir pourvu en ouvrant des tribunes ou en 
faisant courir k mi-hauteur autour de la nef, sur le pourtour 
du choeur, une galerie 4 colonnade telle qu'on en voit dans la 
Lorenzkirche, k B^le, oil k la cathfedrale d'Amiens. G'itait de 
1^, dans les hauteurs ^, ou « dans les voules », comme dit un 
autre texte 2, que l-ange apprenait aux bergers la naissance de 
I'enfant divin. Cepe'ndant, il n'y a pas, k proprement parler, 
dans tout co que nous venons d'exposer, de decors au sens 
moderne du mot ; le stade qui reste k franchir sera parcouru 
par les drames liturgiques de la cathMrale de Rouen, encore 
reprEsent6s au XV« si^cle, mais qu'on peut certainement faire 
remonter au XII* si^cle : au milieu de la F^te des Sines, qui se 
cEl^bre la veille de Noel, doit se jouer le petit drame de Daniel. 
La fournaise oh Nabuchodonosor essaie en vain de faire brililer 
le proph^te est form^e d*6toupes enflamm^s araasst^es dans la 
nef. 

Seul, toutefois, Toffice des P^lerins a Eromaiis, Egalement 
selon Tusage de Rouen, nous atteste la construction dans 
r^glise d'un ^chafaud muni d'un vrai d^cor repr6sentant ie 
chateau d'Emmaus, oti J6sus et ses disciples dinent k une table 
qui y est pr^par^e. 

Un jeu scolaire, le drame de Daniel de Beauvais, semble 
constituer un type de transition qui nous conduira au d^cor 



* Du Meril, p; 162, dans i/w mystere de I'Adorwtion des Mages du 
manuscrit 478 d*Orleans. 
' « Gaste, f>. 26. 



— 27 — 

plus d^veloppe du « Jeu d'Adam ». Le trdne de Balthasar et 
peut-^tre celul de son Spouse sont juchfe sur des ^cbafauds 
entour^s chacun de lig^res cloisons en bois, pour figurer le 
palais des souverains k Babyione. Plus loin, c'est le palais des 
mages, ailleurs la maison de Daniel; les lions ne manquent 
pas h la f4te, mais par quoi sont-ils figures? On ne le sail pas ^. 



CHAPITRE 111 
L'art et le drame liturg^que. 

C'est uue lumineuse v^rit^ que celle qu'a exprim^e L^on 
Gautier : « II cony lent de voir dans les tropes une des origines 
du theatre moderne 2 ». Tout le monde connait plusieurs de 
ces belles additions po^tiques et musicales qui furent compo- 
s^es pour amplifier les offices; certaines d'entre elles ont ^t^ 
heureusement conserv^es dans le Missel r^form^ de Pie Y, tels 
le Victimce Paschali laudes 3, le magniiique Dies irae et le beau 
Stabat mater. Certains de ces tropes eurent une fortune extra- 
ordinaire, tel celui qu'on attribue au moine de Saint-Gall, 
Tutilon. Ce po^te musicien, un des plus remarquables de la 
c^l^bre ^cole de Saint-Gall au X"* si^e, eut Fexcellente id^e 
de rythmer la formule primitive du dialogue qui se tenait 
aupr^s du S^pulcre : 

Int. « Quern quceritis in Sepulcro, o cristicolie? 
Rasp. « Jesum-Nazarenum cnicifixum, o ceiicolas. » 

Int. « Qui cherchez-vous dans le Sepulcre, 6 servants du Christ ? 
R6p. « Jesus de Nazareth crucifie, 6 servants du del. » 



* Sepet. (BiBLiOTHEQUE DE • i/ficoLE DES Chartes, 6« serie, t. Ill, 
p. 251, 1867.) 

* Leon Gautier, Histoire de la poesie liturgique. Les tropes^ t. I 
(seul volume paru). Paris, Picard, 1886, gr. in-8o. 

5 Lange, pp. 69 et 60. 



— ^8 —. 

Tout, prose et vers, y ^tait chants : le manuscrit d'Einsie- 
delD et celui de Tours, qui sont du XII® siteie, en t^moigneat 
par les annotations musicalesdonttout leur texte est souHgn^^. 
II en 6tait de m6me des drames de Rouen dont Le Provost a 
public la musique qui lui avait ^ik transmise par Jean, ^v^que 
d'Avrancbes ^. Le Te deum laudamus termine invariablement 
les myst^res les plus d^velopp^s aussi bien que les drames litur- 
giques, et demeure souvent le seul noeud qui relie k TEglise 
le th^tre si profane d'un Jean Bodel ou d'un Ruteboeuf. 

Dans le Daniel de Beauvais, dont nous parlions il n*y a qu'un 
moment, figure au cortege du roi Darius un veritable orchestre 
de tambours et de cytbaristes, et ce drame aussi est tout entier 
not6 en plain-chant 3. Mais, en somme, c'est surtout Torgue 
et les instruments k cordes, comme le remarque justement De 
Coussemaker 4, qui aceompagnent le drame iitui^ique. Quant 
au caract^re decette musique, lememe auteur^ remarqueaqu'il 
n'y faut pas chercher cette musique rythmic et mesur^ si 
propre k seconder les passions mondaines, mais une musique 
plane, ^tablie d'apr^s les regies de la tonality du plain-chant, 
soumise toutefois k certaines lois de rythme, d'accentuation 
qui... n'ont rien de commun avec la division exacte des temps.» 

Nous n'avons pas I'intention d'aborder en ce moment T^pi- 
neuse question des rapports entre Tart et le drame religieux. 



1 MoNE, Schausfdel des Mittelalters. Mannheim, 185:2, 2 vol., 1. 1, p, 5. 
Celui de Tours est un oflBce de la Resurrection, public par Luzarche, 
Tours, 1856, et accompagn6 de la musique, ^crite sur une port^e de 
quatre lignes. 

« Gaste, p. 3. 

3 Voyez Sepet, loc. cit,, p. 259. On irouvera la transcription en nota- 
tion carree, des neumes de tous ces drames religieux dans les Drames 
liturgigues de Coussemaker. Cf. aussi Chouquet, Histoire de la musiqite 
dramatique en France. Paris, Didot, 1873. 

* Drames liturgiques du moyen dge. Paris, Didron, 1861, in-4o, p. ii. 

» Dans son Histoire de Vharmonie au moyen dge, Paris, Didron, 1852, 
in-4o, plL, pp. 138-139. 



nous prif^rons Texposer dans toute son ampleur a propos des 
myst^res : nous voudrions cependant retenir quelques faits et 
prt^senter quelques documents dont nous nous r^servons de 
tirer plus tard toutes les conclusions qu'ils comportent^. 

Un manuscrit sur parchemin, de Reichenau, qui contient 
les chceurs de Tann^, nous offre une tr^s naive reproduction 
du drame liturgique de Piques ^. 

L'ange aux ailes rouges qui ailleurs 3 interroge puis informe 
les trois Maries aux longs visages ^tonn6Sy n'est pas non plus 
inconnu k nos textes. 

Avouons tout de suite que ces miniatures que nous venons 
de citer ne suffisentpas k elles seules pour nous dieter un arr^t 
d^finitif ou proclamer une loi irrevocable. II nous faut attendre 
la production d'autres arguments pour pouvoir reviser k fond 
ce grave proems qui, heureusement, ne met pas en question 
Foriginalite profonde et admirable des peintres et des imagiers 
au moyen ^ge. 

CHAPITRE IV 
La maobinerie. 

Voil^ un bien grand mot pour ^tiqueter les enfantines ing^- 
niosit^s des premiers metteurs en sc^ne. L'^toile ^ qui doit 



* II y a un livre sur cette question, mais qui est bien loin d'ap porter 
une solution definitive au probl^me : c'est celui de M. Paul Weber, 
Gmtliches Schauspiel und christliche Kunst, Stuttgart, Ebner, 1894, in-8», 
pll. L'ouvrage ne concerne que Ticonographie de Synagogue et d'figlise 
et n'est pas a Tabri de toute critique, comme nous le verrons plus loin. 

* Cf. le dessin de Mone, 1. 1, p. "6, d*apr6s un manuscrit de Karlsruhe 
(XII* sifecle). 

* Biblioth^que Nationale, miniature, f> 21, v® du manuscrit fr. 409 
(Lancelot). 

* Sur Tetoile des mages, voyez I'etude de Kehrer, Die hdligen Drei- 
kdnige, 1904, in-^S^, p. 16. 



— 30 — 

conduire k la crtebe les mages venus de leurs lointaines pro- 
vinces, adorer I'Enfant nouveau-n^, est d'abord simplement 

"^ mont^ sur un b^ton ^ comme elle Test encore dans les cam- 
pagnes et dans les villes les plus recul^es de la Flandre ^, et 
comme on la voit dans la belle eau-forte de Rembrandt 3, Les 

/ moyens se perfectionnant, I'^toile devient une couronne lumi- 
neuse qui pend, brillante devant la croix 4. Cette couronne a 
potirtant le d^faut d'etre immobile et de figurer ainsi assez mal 
r^toile merveilleuse dont la marche guide les rois, et qui ne 
s'arr^te k leur vif ^tonnement que sur la plus humble des 
Stables; aussi suspend-on cette couronne k une corde, et il est 
probable qu'un comparse la tenant par un til s'avangait lente- 
ment le long de ces galeries hautes que les architectes 
nomment coursi^res ou chemins de ronde et que les contem- 
porains appelaient les « al^s » s. 

Toute la science des metteurs en sc^ne ne se bornait pas 
cependant k ce premier effort de I'apparition merveilleuse d'un 
astre. Une main se montrait qui tragait au-dessus de la t^te du 
roi de Babylone, le fatidique « Mane, Techel, Pharos » 6. Si ce 
true, indiqu^ par la rubrique, a ^t^ vraiment ex^cut^, il y a li 
indiscutablement une veritable habilet^ 11 ^tait moins com- 



* Texte de Bilsen dont le manuscrit appartient ^ la biblioth^que des 
RR. PP. Bollandistes. M. Wiliuotte a bien voulu mettre a ma disposition 
la transcription qu*il en a faile. 

* A Furnes, par exemple. 

5 Toujours en qu6te d'une nouvelle et lumineuse interpretation du 
Nouveau Testament, Rembrandt a dessine la une mascarade flamande 
allant vers la Vierge et Tenfant Jesus. 11 est question de cette estampe 
aux pp. 154 et 155, 1. 1 de VOEuvre de Rembrandt, par Ddtuit. Paris, 
A. Levy, 1883, Fo, pll. 

* 0/ficitim stelUe dans Gaste, p. 50. 

« Cf Enlart, Architecture religieuse. Paris, Picard, 1902, in-8<», 1. 1, 
p. 258. 

« Dans les deux drames de Daniel, celui d'ttilaire (Du Meril, p 241) 
et celui de Beauvais (Sepet, Bibliothique de VEcole des Ckartes, 6« s6rie, 
t. Ill, p. 256.) 



- 31 - 

pliqu^ de faire tomber du ciel des bourses remplies d*or, 
t^moignages de la bont^ de saint Nicolas envers ce p^re qui, 
par mis^re, va prostituer ses iilles, lesquelies ne trouvent pas 
k se inarier... faute de dot! Hais le dernier mot de la machi- 
nerie est la F^te des ^nes de Rouen. On voit, par le titre m6me, 
la place qu'occupe le l^endaire animal dans cette procession 
des proph^tes, qui n'a pas ^t^ cr6^e k son intention, et oil ii 
ne devrait 6tre que Taccessoire. Le gout dramatique en a d^cid^ 
autrement. Le plus populaire des annonciateurs du Christ est 
sans contredit Balaam ; bien orn^, il s'avance sur son ^nesse, 
il retient les r^nes et la pique de ses ^perons, mais elle se cabre 
devant Tange ail^ qui l^arr^te de son glaive nu. Aiors quelqu'un 
qui est sous Finesse, masqu^ sans doute par la housse qui 
la recouvre, s'^crie : « Pourquoi me meurtrir ainsi de vos ^pe- 
rons?»^ 

Les lions du Daniel d'Hilaire r^alisent un perfectionnement 
plus grand encore; ils sont naturellement enti^rement« feints»; 
iis ont une m^choire mobile que ferme Tange du seigneur pour 
les emp6cher de d^vorer le jeune isra^Iite; mais ils vont pou- 
voir exercer leur app^tit sur les calomniateurs qu'on leur livre 
et qui disparaitront sans doute dans leur large gueule^. 

Get ^ne double d'un acteur et ce lion artificiel sont les 
ascendants directs des innorabrables « corps feints » que 
construiront les savants ordonnateurs de a secretz » des XV* et 
XVI® slides. 

il est peu probable qu'on ait connu les trappes, dont le 
fonctionnement est indispensable aux myst^res, k moins qu'il 
ne faille expliquer par ce proc^d^ la fa^on dont J^sus disparait 
soudain aux yeux 6bahis des p^lerins du chateau d'£mmaus '^^ 
dress6, on Ta vu d6ja, sur un petit ^chafaud dans la nef princi- 
pale. 



* Gaste, p 10. 

* Do Meril, Daniel d'Hilaire, p. 153. 
5 Ibid., p. 419. 



Nous aurons peu de choses k dire de la lumi^re ; les cierges 
^clairent I'^lise, mais nous avons d^ja vu que leur presence ou 
leur absence est toute une symbolique dramatique qui s'est 
conserv^e jusqu'i nos jours. Depuis Toffice du Vendredi-Saint, 
nous disent les RR. PP. Cahier et Martin ^, jusqu'^ la benedic- 
tion du feu nouveau, Tusage est g^n^ral de ne conserver plus 
de lumi^res dans T^lise; au contraire, pour la Nativity tout 
redifice resplendit de lumi^re pour prendre part k la joie 
commune 2. 

En fait de lumi^re, les Eclairs m^mes ne manquent pas. 
L'Ange s'approche des soldats qui gardent le S^pulcre et leur 
jette ses toudres. Les soldats tombent a terre comme morts 3. 

Abordons la question du rideau : sans doute, le voile qu*on 
l^ve pour montrer la disparition du crucifix ^, le terme m^me 
de « Cortina » employ6 k Cividale, ne nous fixent qu'incom- 
pietement; mais le tapis qui ferme Teatr^e d'un lieu propre k 
repr^senter le S^pulcre k Bamberg annonce v^ritablement la 
courtine qui fermera certaines parties de decors oti doivent se 
passer des choses d^rob^es aux regards du public. II faut rap- 
peler, en outre, le voile qui recouvre la croix ^, symbole du 
S^pulcre, ou les etoifes de soie dont celui-ci est parfois 
drape 6. II se peut aussi qu'^ Tournai dans Tec Aurea Hissa » 
on se soit servi tr^s anciennement comme au XVI* si^cle de 
« cortinae » pour voiler les deux « stallagia » (c'est-i-dire 
I'm estal » de la mise en sc^ne des myst^resj, r^servees dans 
TEglise k la Vierge et k TAnge de I'Annonciation '7. 



* Vitrnux de la catiUdrale de Baurges, vol. I, p. 467, in-folio. 

* Cf. Ordinaire de Parme dans Lange, p. 28. 

' Manuscrit de Tours (XII* si^cle) publie par Luzarche, op. cit., p. 2. 

* Ordo Wirceburgensis dans Milchsack, Die Oster und Passionsspiele. 
Wolfenbuttel, 1880, in-4o. 

8 Lange, p. 38. 
« Gaste. p. 58. 
7 Cf. le lexle dans les appendices de Chambers, op. eit., vol. 11, p. 318. 



— 33 — 

CHAPITRE V 
Li^organisation. 

L'orgaiiisation des representations et r^jouissances est le fait 
du chapitre, des clercs ou des enfants. On allait un peu loin 
parfois et des brefs pontificaux durunt donner aux pretres, aux 
diacres et sous-diacres des avertissements s^v^res. A Rouen ^^ 
les chapelains avaient leur f(gte le jour de Saint- Jean TEvang^- 
liste, mais une deliberation expresse leur recommande de 
c^lebrer I'office bien et honnetement, et de s'abstenir de toute 
derision. II leur fut d^fendu aussi de s'afifubler de costumes 
bizarres. 

Mais les enfants de chueur et les diacres organisaient bien 
d'autres mascarades. Alors on jouait aux d^s et aux cartes sur 
i'autel m^nie, et rev^que des Innocents, 6\u par ses petits 
caniarades, c^l^brait un office qui devait manquer singuli^re- 
ment de dignity. 

Ailleurs c'fetait Tabb^ de Maugouvert, le Lard of Misrule des 
Anglais ^ ou le Pape des fous, qui pr^sidait k ces saturnales, 
malgre toutes les defenses parties d'en haut. 

L'initiative de ces oisiilons qui, une fois i'an, prenaient leur 
vol, se fortifiait de Tanciennete de la coutume. 

Celui qui appeiait en sc^ne les acteurs et souvent les pr^sen^ 
tait au public, remplissant ainsi, a peu pr^s, les fonctions de 
notre r^gisseur actuel, etait gen^ralement le cbantre, qui, livre 
en main, suivait et dirigeait la marche du drame. Souvent ce 
role etait d^f^r^ h un pseudo-saint Augustin ^ qui continuait 



* Gf. Gaste, op. ciL, le chapitre consacr6 ^ Tevftque des Innocents. 

* Brotanek, Die Engliscken Maskenspiele : Wiener Beitrdge zur ^ 
Englischen PhUologie, 1902, in-8o, pp. 403-104. 

' Gomme dans la Passion, pourtant tr^s d^veloppee de Francfort, 
dont il ne nous reste que le livre de sefene ou « Dirigierrolle ». 



— 34 — 

simplement le rdle qu'on lui attribuait dans son sermon 
apocrypbe. L'auteur de la GtS de Dieu tombii au rang de 
r^gisseur, voil^ un spectacle au moins inattendu! 11 est vrai 
que cet Strange tb^tre du moyen Sge nous reserve encore bien 
d'autres surprises. 



CHAPITRE VI 
Auteur et libretto. 

L'auteur? presque toujours un inconnu, qui a tent^ de 
rendre plus ^vidents les grands faits bibliques et puis s'en est 
all^y enseveli dans I'oubli, sans que jamais sonne, pour son 
nom, rbeure de la resurrection. Peut-^tre Tutilon est-il 
Tauteur du trope dramaiique de Piques; dans ce cas nous 
Savons quelque cbose de ce poete, musicien, peinlre et ciseleur, 
tr^s tendre ami de Radpert et Notker dans ce monast^re de 
Saint-Gall, que nous nous plaisons ^ ^voquer dans le lointain 
des IX® et X« si^cles, et d'oti se sont ^lev^es quelques-unes des 
plus belles harmonies humaines. 

Nous connaissons mieux Tint^ressante figure de cet Hilaire, 
auteur de plusieurs compositions dramatiques, la « Resurrec- 
tion de Lazare »« a le Miracle de saint Nicolas » et « THistoire 
de Daniel » qui toutes se font remarquer par la beaut6 du 
style, le rylhme de leurs vers et le sens dramatique qui les 
anime, 

Hilaire, que Ton croit d'origine anglaise, semble avoir ^t^ 
le vrai type de I'^tudiant au XII® si^cle. 11 imita son maitre 
Ab61ard, encore plus dans cet art de la po^sie et du chant, qui 
Tavait aid^ k s^duire H^loise, que dans les graves dissertations 
philoitophiques qui occupaient les loisirs de la petite commu- 
naut6 des environs de Notgeht. Pieces lyriques, saliriques et 
dramatiques, souvent tr^s licencieuses, se succ^dent sous la 
plume du fol^tre clerc, qui composait une ^pitre farcie de 



— 35 — 

latin et de frangais en Thonneur du pape scolaire dont le r^ne 
^tait d'une semaine. 

Peut-elre ses petits drames furent-ils jou^s dans la commu- 
naut^ que pr^sidait Ab^iard. Celle-ci fut le si^ge de tant de 
d^sordres qu'Ab^lard dut la dlssoudre, et Hilaire devait ^tre 
mal fond^ a I'en biftmer dans I'^l^gie oh il chante 

Tort a vers nos li mestre *. 

Les auteurs du drame contenu dans le manuscrit de Kloster 
Engeiberg^ nous sont connus aussi, mais en 1372, on 6tait 
peut-^tre d^j^ moins modeste. Ce sont les deux fr^res Grebler 
et un nomme Wallher Stoffacher. 

Le livre que tenait en main le chantre ^tait TOrdinaire qui 
dScrivait les offices, mais n^indiquait souvent que les premiers 
mots des r^pons et des tropes bien connus. Parfois il donnait 
in extenso^ sur la port^e de quatre lignes, que Gui d'Arezzo 
avait introduite 3, la notation complete de la musique qui 
accompagne les phrases. Mais pour ce qui ^tait de la mise en 
sc^ne, certains de ces livres sont aussi precis qu'unc pi^ce de 
Hugo ou de Dumas; c'est le cas, par exemple, pour celui de 
Rouen; les indications de mise en sc^ne sont presque toujours 
^crites ou soulign^es h I'encre rouge, et cet usage est encore 
observe plus tard, par exemple dans la Passion du manuscrit 
Uidot ^, qui date du XI V^ si^cle. 



*■ Marius Sepet, Saint'Gildas de Ruis. Paris, Douniol, 1900, in-8^ 
pp. 1(>5 sqq. 

« MoNE, p. 22, 1. 1. 

' Gf. Manuscrit de la Resurrection de Tours (Xll« siecle), cit6 plus haut. 

* Bibliotheque Nationale, n. a. fr. 4232. L'encre rouge 6tant le plus 
souveni effacee, ce manuscrit, d6ja en mauvais 6tat, en devient encore 
plus confus. 



— 36 — 

CHAPITRE VII 
Lies aoteurs. 

Chanoines et moines, diacres et sous-diacres, sacristains et 
enfants de choeur furent les premiers acteurs de ce premier 
thfe^tre. Les plus haut places d'entre eux n'y voyaient pas une 
d^ch^ance, mais bien une mani^re d'honorer Dieu et de lui 
^tre agrfeble. 

Aussi les chanoines les plus anciens et les plus v^n^rables 
tenaient-ils ^ jouer les rdles de Pierre et de Jean courant au 
tombeau ^. Et c'est qu'ils couraient r^ellement, le plus jeune 
plus rapidement que son ain^ donnant par avance, dans 
r^glise m^me, une sorte de dementi au fameux mot de Bos- 
suet : « Un ^v^que ne doit jamais courlr ». Des cbanoines du 
plus haut rang s'emparaient aussi du rdle majestueux de rois; 
au contraire, le rdle plus bumble des p^Ierins a Emmaus 
^tait tenu par des chanoines de deuxi^me ordre. 

Les rdles de femmes, tels que ceux des trois Maries et de 
Marie-Hadeleine, ^taient confi^s aussi a des pretres ou ^ des 
clercs en dalmatique 2 qui s'enveloppaient la t^te de leur 
amict afin d'i miter le plus possible la coiffure feminine k la 
mode. Faut-il consid^rer comme la premiere actrice du moyen 
^ge la tr^s belle jeune fille qu'on disait k Beauvais pour 
figurer la fuite en Egypte^.et qu'on jucbait sur un kne avec un 
enfant entre les bras 3. Elle se dirigeait, en cet appareii, de la 



* MoNE, 1. 1, p. 9. F6te de la Resurrection dans la cathedrale de Zurich, 
d'apr^s un manuscril de 4260. 

Par exemple a Narbonne. V. Du Meril, p. 92, mais Tusage se 
retrouve k peu pres partout. 

D'apr6s Du Cange, cite par Gaste, p. 23. 



— 37 — 

cath^drale a T^glise Saint-Elienne, avec un graiid concours de 
clerg^ et de peuple. (le qui est plus extraordinaire, c'est qu'ar- 
rivee au but de sa promenade, elle entrait dans le sanctuaire et 
se tenait avec son ^ne pr^s de Tautel, du cdl6 de TEvangile. 
Alors commengait I'^trange office que nous raconterons plus 
loin. 11 est vraisemblable aussi que dans les monast^res de 
femmes celles-ci ex^cutaient elles-memes certains drames litur- 
giques. 

Les enfants ont egalement pris part k ces spectacles. Nous 
avons d^j^ plusieurs ibis fait allusion k la f^te des enfants de 
choeur, qui, ^lisant leur ^v^que, assistaient k I'office que 
celui-ci, en ornements ^piscopaux, c^l^brait devant eux. Ce 
n'est pas la seule apparition des enfants de choeur sur la sc^ne : ^ 
c'etait k eux que Ton confiait souvent les rdles d'anges. 
. Le peuple ne tarda pas a vouloir prendre part k ces drames 
si int^ressants, afin de travailler ainsi d'une fa^n agr^able k 
son salut ^ternel. II faut avouer qu'il se m^lait parfois a ces 
offices avec plus de curiosity et de d^sir profane que de vraie 
devotion, donnant ainsi libre cours k toutes les licences. Aussi 
Ic Synode de Worms dut-il interdire aux laics de prendre part 
k ces representations, et un concilc ordonna que, pour porter 
remade k ces d^ordres, le mysl^re de la Ufeurrection serait 
jou^ avec devotion et r^v^rence avant Tentr^e du peuple, ce 
qui 6tait, en somme, jouer la pi^ce sans public. 

Les serviteurs des rois mages 6taient sans doute aussi 
d'humbles vilains, puisqu'on partageait entre eux les offrandes 
que faisaient k J^sus les simples fiddles k la suite des mages. 

Mais les plus joyeux des acteurs restaient encore les ^tu- 
diants : il est curieux de constaler avec quelle persistance le 
drame scolaire a subsist^ jusqu'ii nous depuis le a Daniel de 
Beauvais », qui est d'ailleurs plein de choses profanes, de 
musique joyeuse et d*amusantc pompe, jusqu'aux revues 
qu'ex^cutent les ^tudiants de nos faculies universitaires. 

Quant aux mouvements des acteurs dans leur ensemble, lis 
rev^tent presque toujours une allure processionnelle : toutes 
leurs d-marches, tons leurs gestes s'inspirent encore des ^vo- 



J 



— 38 - 

lulions lenles et mesur^es, rythm^es et symboliques des 
pretres 5 Tautel. Comment en serait-il autrement, puisque cer- 
tains personnages, tels I'ange au S6pulcre, se tiennent k Tautel 
m(^me ^ ? 

Pour fixer la position des acteurs, les rubriques se servent 

d^}k des termes de droite et de gauche, qui d^signent non la 

\y droite et la gauche des acteurs, mais celle des spectateurs, 

coutume que connait aussi, comme on salt, le th^^tce mo- 

derne. 

Rien ne peut mieux donner fid^e de ces mouvements de la 
masse des acteurs que la procession qui avait lieu k Eichstadt. 
Tout le clerg^ sorlait par une petite porte de I'^glise, la grande 
restant close. La procession parvenait au porche principal, un 
des pretres s'avangait entour^ du clerg^, frappait de la main 
ou de la croix et disait d'une voix sonore avec le ton de la 
leQon 2 : « Ouvrez vos portes, princes ». 

Le di^ame des proph^tes de Rouen n'est pa$ autre chose non 
plus qu'une procession qui se forme dans la cour du cloitre, 
fait le tour du parvis, p^n^tre dans T^glise par la grande porte 
occidentale, s'arr^te au milieu de la nef pour laisser s'accom- 
plir le minuscule drame de Daniel, reprend ensuite sa marche 
en s'arr^tant, chaque fois qu'k revocation du chantre un des 
proph^tes annonce la venue du Messie, et se termine dans le 
choeur, ou les ministres et les proph^tes entonnent Tintroit 3. 
/ 11 est certain que la foule suit les mouvements lents de ces 
corteges, comme die suit aussi les p^lcrins qui s'avahcent k 
petits pas, par Taile droite de T^glise jusqu'aux portes occi- 
dentales, en tenant toujours la t^te, tandisquepar Taile droite 
aussi un myst^rieux voyageur, nu-pieds el portant la croix sur 



* Office du Mont'Saint'Michel dans Du Meril ou Office de Sens, chez le 
mtoc, p, 98. 

* Texte d*Eichstadt, dont nous suivons d*assez pr6s les rubriques. Cf. 
Lakge, |). 27. 

- 5 Sepet, Bibliothique de I'J^cole des Chartes, 6« serie, I. Ill, p. 229. 



— 39-^ 

r^paule droite, les rejoint bientot, pour se reposer ensuite 
avec eux au chateau d'Emmaiis, qui se dresse au centre de la 
nef ^. 

II serait int^ressant d'^tudier k cette place le costume de 
tous ces graves acteurs 2. 

Dans la Resurrection les pr^tres ou les enfants de choeur 
tenant le role des anges sont vetus d'aubes 3. A Soissons ^ ils 
sont remplac^s par deux diacres en aube simple, la t^te cou- 
verte de leur amict et ayant endoss^ par-dessus des dalmatiques 
blanches. A Narbonne s, deux enfants de choeur rev^tent en 
outre r^tole et paraissent le front ceint d'un drap rouge; deux 
grandes ailes sont adapt^es a leur dos. L'Ange d'Orl^ans est 
plus superbe encore 6 : son aube est dorie et sur sa t^le p6se 
une mitre priv^e de ses riibans; sa main gauche tient une 
palme, sa droite un chandelier brillant^ 
: Les pr^tres qui jouent les trois Maries sont y^tus, soit de 
dalmatiques blanches t, sortes de chasubles k manches, soit 
de chapes, blanches ^galement 8, et presque toujours coiff<6s de 
Famict 9; 11 semble que ce rectangle de toile fine se soit pr^t^ 
particuii^rement k imiter la coiffure feminine de T^poque, ou 
n'y avait-il laqu'une application sp^cialeet non inlenlionnelle 
de ce v^tement liturgique dont Temploi avant le XVI1« si6cle 
6tait beaucoup plus frequent qu'aujourd'hui? Au XVI* sitele, 
les trois Maries, qui continuent a figurer a la fin des grands 
myst^res, quitteront cette simplicity ^vangi&lique pour imiter le 



* Office des pilerins de Rouen, dans Du Meril, p. U8. 

* Ad. Jullien, dans son Hutoire du costume au ihMtre en France 
(Paris, 1880, in-8o), a completement neglige le moyen Sge. 

5 Par exemple k Tours. Lange, op. dt,, p. 24. 
■- *> Voir Lange, op. cit., p. 25. 
5 Ibid., op. ciL, p. 64. - 
•0 Manuscrit 478 d*Orleans, apurf Du Meril. 

7 Texte de Tours, t. II, apud Lange, op. cit., p. 24. 

8 Texle de Spire, apud Lange, op. cit., p. 33. - 

» Texte de Narbonne, apud Lange, op. cit., p. 64. • * 



— 40 — 

luxe ambiant : Marie, fiile de Jacob/ en cotte de damas bleu et 
manteau de toile d'or sur champ rouge, pr^c6dera Marie 
Salom^, en jupe de drap d'or et manteau de satin violet, 
toutes deux ^clips^es par le manteau de velours cramoisl et le 
voile de crepe de sole k franges d'or de la p^nitente Marie- 
Madeleine 1. 

Mais revenons aux XI® et XII® si6cles, oh d^j^ le Christ 
apparait en aube teinte en rouge comme ensanglant^e, cou- \ 

ronn^ d'un diad^me et portant la barbe, ayant la croix en main | 

et les pieds nus 2. C'est une addition bardie que cette appari- 
tion du Christ, mais plus curieux encore seront les travestisse- , 
mentsqu'on lui fera subir et dont nous parlerons plus loin. 
Au surplus, il joue lui-m^me un rdle important dans les | 
scenes qui sont venues se greffer sur celle du S^pulcre et puis 
ont v^cu d'une vie ind6pendante, par exemple, dans les ( 
drames de Tapparition de J^sus aux pdlerins d'Emmaiis : > 
ceux-ci nous sont pr^sent^s envelopp^s d'une tunique et de 
chapeS) sorte de pelerines a capuchon que portaient les 
moines; leurs b^ons et leurs besaces indiquent assez les per- 
sonnages qu'iis repr^sentent : ils portent chapeaux et ont la 
barbe longue 3. Voit-on dans ces indications i'extension de la 
mise en scdneetde I'appareit sc^nique? Sent-on assez dans ces 
details des chapeaux, des besaces et des batons Tinvasion 
sournoise de T^l^ment laic dans la nef, car ced ne se joue d^j^ 
plus dans le choeur ? 

Dans la procession des proph^tes, cette tendance est plus 
evidente encore : Moise, tables en main, apparait en aube et 
en chape, cornu et barbu, Isaac porte une etole rouge, hirsute 



* Relation de Vordre de la triompliante et magnifique monstre du 
mystere des Actes des ApOtres, par Jacques Thiboust, publiee par Labou- 
verie. Bourges, Manceron, 1836, in-S©, p. 27. 

* Office du Sepulcre au Mont-Saint-Michel, apud Do M£ril, op. cit.^ 
p. 94. 

^ Office des voyageurs. Ordinaire de Rouen, apud Du M^ril, op, cit., 
p. 118. 



— a — 

lui aussi; Aaron est en costume d'^v^que et en niitre ; Habacuc 
en dalmatique, grignotant des racines, et d'autres encore 
viennent r6citcr leur prophetic. 

A Rouen ^^ et ailleurs aussi sans doute, c'est a un homme 
couvert d'une peau d'^ne qu'est confix le rdle de la l<^gendaire 
luonture. Cependant, il n'y a pas de spectacle plus agr^able au 
peuple que celui des hommes d'arm^s; ils ne nianquent point 
au d^fil^ : Nabuchodonosor, en ornements royaux, s'avance, et 
c est tout un petit drame dans ie d^fil^, le roi essayant en vain 
de faire p^rir Daniel dans le bucher pr^par^ au centre de 
r^glise. Les gardes du souverain ont, sans doute, la cotte de 
mailles, le heaume en tete ou simplement le chapeau des 
militaires d'ordre inf^rieur au XII^' si^cle 2. 

Zacharie ne tarde pas a les suivre, habill^ en juif, ce qui 
implique un souci de v^rit^ dans Ic costume et une pr^occu- v 
pation de couleur locale, amplement compenst^e par Tanachro- 
nisme de la mitre inflig(^e a Aaron. La Sibylle couronn^ porta 
un v^tement de femme 3. 

La procession des proph^tes de Laon praise davantage 
encore : Habacuc est barbu, courb^ et bossu; Elisabeth, en ^ 
habit de femme, est visiblement enceinte ; Jean-Baptiste a une 
tunique poilue et de longs cheveux; Nabuchodonosor, en 
vetements royaux, a la d-marche orgueilieuse; la Sibylle, en 
habit de femme, ^chevet^e, couronnte de lierre, est semblable 
a une foUe; Balaam, courb^ sur son ^ne, donne de I'^peron^. 
Or, on ne se borne pas-^ annoncer le Christ, on le pr^ente 
dans sa creche entre I'&ne et le boeuf, sur les genoux de la 
Vierge-M6re et veill^ par les deux sages-femmes dont le moyen 
Sge, pr^tendument si id^aliste, ne saurait se passer, et que 



* Gastb, pp. 5-i6. Fesfum asinorum 

« Sepet, Bibliotheque de Vtlcoledes Charles, 6« serie, t. III. p. 228. 

* Le Jeu d'Adam (edlte par Grass, dans la Romanuche Bibliot/iek, n^ii, 
Halle, Niemeyer, i89l), reproduit ce defile avec les memes rubriques. 

* Ordinaire de Laon (XII^ el Xllle sidcles), par le chanoine Ulysse 
Chevalier, Paris, Picard, 1697, in S^, p. 385. 



— 42 — 

reprAsentent deux pr^tres 6n dalmatique ^. Voici que sur- 
viennent les trois rois mages qui, guides par Moile et vetus a 
la facon des rois, done en manteau de pourpre et couronn^s, 
s'acheminent vers le lieu saint. A Limoges, les trois chanoines 
qui remplissent ces fonctions sont v^tus de sole, et ont chacun 
sur la t^tc une couronne d'or et, en main, un seeptro dor6 ou 
un autre joyau precieux '^. Ce n'est que plus tard qu'on noircit 
le visage de Tun deux, parce que les commentaires de B^de ont 
conduit, en vertu du g^nie symbolique du moyen Age, a leur 
faire repr^senter, dte le XV« sitele, les trois parties du monde 
^ alors connues 3. Ainsi les montrent encore les f^tes tradition- 
nelles des rois et les. mascarades enfantines des villages d^ 
Flandre et de Wallonie, quoique souvent, comme k Gausain, 
le drap de lit ait remplac6 la soie 4. 

Des personnalit^s plus humbles n'^taient pas moins sympa- 
thiques a ceux qui se pressaient dans la nef : c'^taient les 
pasteurs, d'abord v^tus de tuniques et d'amicts ^, puis arm^s 
de batons et, enfin, sans doute, mais ici les textes purement 
eccldsiastiques font d^faut, attifi^s plus populairement encore. 
Qu'on ne juge pas, cependant, d'apr^s la simplicity des 
costumes que nous venons de d^crire, qu'il en fut toujours de 
m^me. Le travesti ^tait loin d'etre inconnu aux nefs m6di^- 
vales. Par exemple, apr^s la sc^ne des Maries au tombeau. 



* Officium pastorum, Rouen. Voir Gaste, op, cit.^ p. 97 (ces sages- 
femmes se retrouvent aussi dans riconographie). 

* Du Meril, Office des Mages de Limoges, op. cit., p. 15. 

5 C*est ainsi qu'a evolue IMconographie des mages; qu'on se rappelle 
le tableau de Marguerite Van Eyck a TExposition des primitifs a Bruges. 
Les trois rois ont blanc visage. Le pseudo-BMe {PatroL, t. XCIV) se 
borne a dire que Balthazar avait le teint brun, ce qui conduisit ^ en faire 
un n^gre. Les drames liturgiques ne portant aucune indication de cou- 
leur^ il est certain qu*il en 6tait des offices comme de la peinture, et que 
le compagnon de Melchior et de Gaspard 6tait de teint blanc aussi. Gf. 
Male, L*art reiigieux, p. *252. 

* Dewert, Bulletin de Folklore, 4902, pp. 436 sqq. 
^ Officium pastorum, Rouen. Gaste, op. ciL^ p. 25. 



— 43 — 

Marie-Madeleine, reside en arri^re, apergoit, conformfement au 
lexte des ^vangiles, J^sus en jardinicr ^ ; cc n'est pas tout : 
celui-ci se retire a I'^cart et rentre assez vite. On impose done a 
Tacteur, — on ne pent appeier autreinent le pretre qui remplit 
ce r61e, — une transformation rapide ; k sa rentr^e en scene, il 
apparait velu d'une chape de sole ou d'un manteau de soie 
tenant la croix 2. Mais a Orl6ans, son nouveau costume est plus 
compliqu^ : il est drape dans une dalmatique blanche, sa tete 
est envelopp^e de bandelettes blanches, orn^es d'amulettes 
pr^ieuses; il porte la. croix dans la main droite, et dans la 
gauche, le textedes ^vangiles, recouvert d'une pale momenla- 
n^,ment enlev^e au calice qu'elle voilait 3. Le meme manuscrit 
d'Orl^ans impose k J&sus pour son apparition k Emmaus le 
costume de p^lerin, et Ton recommande k I'ordonnateur beau- 
coup d'exaclitude. On n'h6site pas k appHquer du minium aux 
pieds du Sauveur pour r^pondre au doute de Thomas 4. C6tait 
la m^me substance qui, assur^ment, servait defard^ Marie- 
Madeleine, laquelje paraissait en courtisane ^. Les mascarades 
^taient un fait courant dans les ^glises. Les papes Gr^goire JX 
et Innocent III se plaignent am^rement des jeux de theatre qui 
s*y donnent et surtout des exc^s auxquels se livrent k cctte 
occasion les diacres, pr^lres et sous-diacres <>. L'^veque des 
enfants, origine de noire saint Nicolas, 61u le jour des Inno- 
cents par ses camarades les enfants de choeur, c^l^brait un 
office qui ne devait pas ^tre bien st^rieux, et oh le jeune offi- 
ciant devait se pr^occuper plus de sa mitre, de sa crosse en 



* Montpcllier (manuscrit H. 304], Voyez Gaste, op. cit., p. 33. 

* Officium Sepulchri. Voyez Gaste, op. cit., p. 63. 

5 Manuscrit 178 d'Orleans, Voyez Du Meru., op. cit., p. 115. 

* Mysttre de Vapparilion d Emmaus, Manuscrit 178 d'Orleans. Voyez 
Du Meril, p. 122. 

s Manuscrit 178 d'Orleans. Voyez Du Meril, op. cit., p. 213. Resurrec- 
tion de Lazare. . . 

6 Sepet, op. cit.. p« 264, et Gaste, op oil., Appendice sur la fete des 
fous. . . , 



- 4i - 

argent dor^, de ses mitaines brod^es et de sa chape de satin, 
que de ses devoirs liturgiques. 

Nous allons t^her maintenant de lier plus intimement con- 
naissance avec ces ancetres de nos trag^diens modernes. Nous 
admirerons leurs gestes, nous ^couteronsun instant les sons 
cadences de leurs voix et nous i^cherons, en les revoyant et en 
les ^coutant, de surprendre au vol les mouvements m^mes de 
leur esprit et les Amotions de leur kme. Selon Honors d'Autun, 
le pr^tre, que par une image bardie il appelle <c le trag^- 
dien y>, doit reprdsenter aux yeux du peuple, sur le th^^tre de 
TEglise, le combat et le triompbe du Christ, et, en ^tendant 
les bras, par exemple, tigurer la crucifixion du Sauveur du 
monde^. Ces conseils, donnas au Xll« si^cle, trouv^rent leur 
application dans le drame liturgique, plus encore que dans le 
simple office, et certainement I'ing^niosit^, I'initiative des cha- 
noines et des jeunes clercs ajoutait k la precision d^ji^ tr^s 
grande des rubriques. C'^tail sans doute une lutte fraternelle 
h qui peindrait avec le plus d'expression par I'accentuation et 
la mimique le person nage dont il devait assumer les fonctions. 
Et la recompense se trouvait d^j^ k cette ^poque dans Tanxii^t^ 
curieuse des visages tendus, dans les rires, et plus encore dans 
les larmes des spectateurs. 

Admirez avec quelle gesticulation inqui^te, les yeux vagoes 
et les regards errants, « comme ceux qui cherchent quelque 
chose 3 », les trois Maries s'acheminent, avec leurs parfums, 
vers le tombeau. 

Si d'aucuns doivent courir comme Jean dcvant Pierre, ils le 
font avec moderation '^ 

Voycz cependant quel art raffing il y a dkjh dans cette pan- 
tomime de Marie- Madeleine, qui, laissant s'61oigner un peu ses 
compagnes et les anges, ind^cise encore, regarde k plusieurs 



* Traduit d*apr6s le texte donne par Creizenach, op. cit^^ 1. 1, p 11. 
^ Duns tan Concordia (X^ si^cie), aptid Lange, p. 38. 
» Manuscrit d'Orleans 178, apud Du Meril, p. 113. 



— 45 — 

reprises dans le a monument » et, ne trouvant pas celui qu'elle 
cherche, se retire un peu h I'^cart et feint de pleurer* Les anges 
aussitdt reviennent s'asseoir auprds du Si^puiere. Alors Marie- 
Madeleine delate en lamentations, retourne au S^pulcre, et 
debout, le consid^re en pleurant. Mais tandis qu'elle sanglote, 
elle se baisse et regarde le tombeau : elle repond en soupirant 
aux anges qui lui demandent la cause de sa douleur. Le Christ, 
veto en jardinier, vient, I'lnterroge h son tour, puis, apr^s un 
instant, r^apparait en chape de soie, la croix en main. 

AlorSy Tayant reconnu, commc elle veut embrasser ses pieds, 
il se retire un peu comme pour se soustraire k cette ^treinte, et 
recommandant ^ Madeleine de taire ses larmes, il disparait^. 
N'estce pas tout un petit po^me que cette rubrique que nous 
venous de traduire un peu librement et sur laquelle pouvait 
s'exercer I'insiinct dramatique des oflBciants? 11 fallait d'ailleurs 
k ceux-ci une certainc initiative pour se contenter eux-mSmes 
et satisfaire des spectateurs d^j^ plus raffing. Mages, ils 
devaient feindre de s'endormir apr^s leur adoration pour ne 
plus s'^veiller qu'^ I'appel de Tange qui leur conseille de 
retourner par un autre chemin pour 6viter la colore d'H^rode^; 
enfanls innocents, victimes de la fureur de ce prince, ils de- 
vaient se coucher comme morts sur les dalles ^ ; princes des 
Juifs, craignant de la part du petit Roi des rois quelque usur- 
pation future, ils devaient, h la grande joie de tous, simuler 
par une gesticulation violente une vive colore ^; pr^tres de la 
synagogue, ils devaient, devant les affirmations des proph^tes, 
crisper leurs visages d'un rire grimagant et ^norme ^. Us 
devaient savoir prendre aussi ce masque de tristesse ou de 



* 0/fi^e du S^pulcre de Rouen, p. 63. 

* Office de Vtltoile de Rouen, apud Gaste, p. 51. 
^ Office des Mages de Rouen, apud Gaste, p. 57. 

* OJfvce des Mages d' Orleans, apud Do Meril, p. 167, et le texte de Bilsen 
deja cite. 

5 Apud ScHMELLERj Catmina bnrana reproduit par Du Meril, p. 492. 



1 



— 46 - 

gravity triste sous lequel riconographie religieuse aime nous 
les figurer. 

AUaient-elles oindre le divin cadavre, les trois Maries pre- 
naientcet air grave etafflig^ ^ qui iasensiblement avail allong^ 
et ^maci^ les physionomies, pour former cet id6al de beauts 
du moyen dge, la figure longue et « tr^tice », tir^e, dont nous 
nous ^tonnons quand les oeuvres des primitifs nous les 
peignent dans leur langueur ind^finie et apeur^e. La voix des 
acteurs aussi ^tait pleine de larmes ^, car on tenait beaucoup 
^ la voix, ce qui n'est pas surprenant dans ce drame qui est 
bien plutdt un m^lodrame, au sens ^tymologique du mot ou, 
pour introduirc un terme tout moderne, un drame musical. 
Aussi les libretti pr6cisent-ils que celui qui tient tel rdle doit 
^tre celui qui lit revangile, ou un autre ayant une voix appro- 
pri^e au personnage 3. Les manuscrits sont aussi remplis de 
rubriques demandant k I'acteur de chanter k voix claire. D*ail- 
leursy nos ofiices connaissent encore des inflexions tr^s precises 
et tout k fait intentionnelles : le lecteur de I'^vangile de la 
Semaine sainte, qui remplit le r6Ie de J^sus, prend une voix 
douce, celui qui fait Judas, une voix aigre et d^sagr^ble 4. 
Dans nos drames liturgiques I'ange doit garder une voix 
doux sonnante s, les femmes une voix humble^. 

Quant k Tinstruction qu'on exige des acteurs, elle n'est pas 
trop considerable : assez de latin pour comprenctre les rubri- 
ques ei, si possible, le texte dont beaucoup sans doute ne 
saisissaient pas toutes les nuances, pas plus que nos enfants de 
choeur ne comprennent ce qu'ils chantent. Parfois, cependant, 
on reclame d'eux une certaine initiative et un don d'improvi- 



* Office du Sipulcre de RoueUy apud Do Meril, p. 97, ou MysUre de Id 
Resurrection d'Orlians^ Ibid., p. 410. 

* Office du Sepulcre, apud Gaste, p. 63. 

^ Office de saint Florian, VII, apud Lange. p. 120. 

* Sepet, BibliotfUque de Vtlcole des Chartes, 6® serie, t. Ill, p. 10, 
s « Dulcisone, » Duns tan Concordia, apud Lange, p. 38. • 

8 O/fice de Soissons, apud Lange, p. 25. 



— 47 — 

sation, par exemple, lorsqu'^ Rouen les clercs arm6s qui 
gardent le S^pulcre conversent ensemble. Souvent ils compo- 
saient eux-memes des vers dont on tol6rait parfaitement Tin- 
tercalation dans les offices dramatiques. 

Si nous voulons p^netrer un peu mieux dans les replis 
cachfes de leur Sme, nous Irouverons beaucoup de gravity, la 
parfaite conscience de remplir un r61e religieux dans ua esprit 
d'enti^re pi^t6 et en vue du salut 6ternel. Leur sinc^rit^ est 
complete. Sans nul doute, emportte par Taction, Marie-Made- 
leine, en feignant des larmes ^, s'^mouvait d'une douleur 
r^elle et peut-^tre allait-elle jusqu'^ vraiment pleurer. 

Tons les gestes, si sinc^res fussent-ils, n'en gardaient pas 
moins une sorte de raideur sous laquelle per^ait une certaine 
simplicity, une certaine gaucherie de sentiment. 

Les acteurs ^taient loin d'avoir les moeurs des personnages 
dont ils apprenaient les roles, du moins s'il faut en juger par 
le tableau de la soci^t6 d'alors que nous trace Guibert de Not- ^ 
gens dans ses curieuses confessions 2; mais esp^rons que tons 
les clercs des XI« et XII' slides ne ressemblaient pas ^ ces 
grands vicaires d'Amiens qui n'obtenaient, en 1496, Fautori- 
sation de jouer dans le chneur qu'^ condition de ne pas se livrer 
dans les rues et par les places aux d6sordres attaches d'habi- 
tude ^ cette solennite 3, 

CHAPITRE VIII 
Les spectateurs. 

En principe, les offices du Sepulcre, de la Resurrection et 
des P^lerins avaient lieu a Tfepoque pascale, et de m^m^ ceux 



* 0/ficium Sepulcri, de Coutance, apud Gaste, p. 58. 

* A ce sujet, voyez rinteressant ouvrage de B. Monod, Lemoine Guibert 
et son temps. Paris, Hachette, 1905, in-8o. 

' Actes capitulaires dela catliedrale (T Amiens, cites par Sepet. (Biblio- 
THEQUE DE L'ficoLE DES CHARTES, 8^ serie, t. Ill, p. 246 notc.) 



— 48 — 

des Pasteurs, des Hages et des Innocents, aux jour et heure 
oil la liturgie c^l^brait r^guli^rement ces ^v^nements drama- 
tiques. Mais on ne tarda pas k se plier aux convenances des 
spectateurs, au risque de bouleverser i'ordre des c^r^monies 
religieuses; d6j^ le « Daniel d'Hilaire » pent s'exicuter indifft^- 
remment k matines ou k v^pres ^, mais le plus souvent a 
v^pres. 

Femmes et hommes, ^tudiants et moines, vilains et nobles, 
paysans et bourgeois sont ^galement avides de cette sorte de 
spectacle, au point qu'ils ne tarderont pas, nous I'avons mon- 
tr^, k se m^ler eux-m^mes aux acteurs, puis k supplanter dans 
certains rdles les eccl^siastiques pour se r^unir plus tard en 
contraries exclusivement laiques. 

Le seigneur de Tendroit daigne lui-m6me se placer au pre- 
mier rang des auditeurs, et parfois, par marque de d^f^rence,^ 
I'acteur, au milieu du petit drame, lui donne la paix k 
baiser 2. 

Nous pouvons distinguer chez tons les assistants, deux sen- 
timents principaux, la foi et la curiosity, qui s'allume de plus 
en plus k mesure que se d^veloppent la mise en sc^ne et le 
texte, et qui est une des causes principales de ce d^veloppe- 
ment m^me. Mais il ne faut pas oublier que le peuple attache 
k ce qu'il voit une valeur salutaire. Cest pourquoi k Worms, 
la foule se pr^cipite en une veritable cohue a la representation 
de la Resurrection, croyant ainsi ^viter la mort, et bousculant 
lie clerge en voulant p^n^trer dans TEglise en m^me temps 
ique les chanoines et les vicaires 3. 

La foi du public s'afSrme aussi dans les chants en langue 
vulgaire par lesquels il donne la rdplique aux ministres du 
culte *. 



* Sepet, op. cit., p. 226. 

« Texte d'Eichstadt, apud Lakge, p. 4'?. 

' Ce qui fit ordonner par le Synode de Worms, en 1316, de repre- 
senter le myst^re avant Tentree du public. 

* Par exemple, a Salzbourg et a Freisingen. Pour le premier de ces 
deux textes, voir Lange, p. 102. 



— 49 - 

Curiosity par contre dans le fait de se presser sur le passage 
de la processioD des prophMes du Christ, pour voir allumer 
et bruler I'^toupe du bi]^cher qui respectera Daniel ^. 

Que de joie n'excitait pas, chez les assistants, la sc^ne de la 
course de Pierre et de Jean, que les Allemands surent si bien 
interpreter dans un sens comique 2 » Combien aussi les amu- 
sait le vendeur de parfums chez qui les trois Maries allaient 
acheter leurs ouguents, ou les Mages, quand ils apostrophaient 
Herode dans un charabia analogue au Turc de Moli^re et aux 
incantations des magiciens 3; ou bien encore la colore d'H^- 
rode qui se d^menait comme un polichinelle mena^ant les 
rois de son b^ton, furieux, pret h se donner la mort ^! 

Mais le public a conserve jusqu*^ nos jours une predilection 
particuli^re pour Tapparition des animaux r^els ou figures. 
Le cygne qui am^ne Lohengrin ou les coursiers laineux qui, 
dans la Walkyrie, conduisent vers Wotan son auguste et 
jalouse compagne, int^ressent infiniment plus la galerie que 
le chant meme des personnages. Ainsi en etait-il de T^ne par- 
leur de Balaam. Mais rien ne d^passait le fou rire du peuple 
de Beauvais^ quand, apr^s Tentr^e de la Vierge sur son Sne, 
dans le choeur, le clerg^ entonnait un Introit suivi d'un Kyrie, 
d'un Gloria, d'un Credo dont les derni^res modulations etaient 
un nasillard a bin ban », et le summum du plaisir 6tait de 
ripliquer en choeur au « bin ban » final de la messe, par un 
triple et formidable braiment sortant avec ensemble de toutes 
les gorges k la fois. Cette trop grande liberty laiss^e au public 
aboutissnit h des exc^s, h des folies et a d'insolentes audaces 
(surtout k propos du drame des pasteurs), que souvent des 



* A Rouen. Cf. Gaste, p. 19. 

* Pour lout ceci voyez Toriginale et curieuse etude de M. Wilmotte, 
La naissance de Velement comique dans le thi&tre religieux, (Annales du 
GoNGR^s d'histoire comparee de 4900. Extrait. MScon, Protat. 1900, in-8o.) 

* Office des Mages de Narbonne, apud Gast6, p. 51. 

* Texle de Bilsen cite plus haut et Wilmotte, op ciL, p. 9. 
« Office deja cite. Gf. Gaste, p. 23. 

d 



— 50 — 

ordres s6v^res durent tenter de r^primer ^. Mais comment 
r^primer aussi les sentiments violents de cette foule, ^gale- 
ment excessive dans le rire et dans les larmes, car lorsque le 
soldat, en tuant les Innocents, s'^crie : 

Enfant, apprends a mourir *, 

le public s'amuse de cette f^roce plaisanterie, comme plus 
tard il s'amusera des hideuses farces des bourreaux et des 
« tyrans »• Mais aussitdt qu'il voit Rachel, la m^re 6plor^e, se 
pr^cipiter en sanglotant sur le corps de son enfant mort, alors 
tons les coeurs simples g^missent, et ce sang vers6 les trouble 
d'une impression physique. La douleur de cette m^re, tom- 
bant sur les cadavres des innocentes victimes, agite de saa- 
glots les m^res qui sont dans I'assistance. 

Dans ce passage rapide du rire aux larmes', nous entre- 
voyons toute i'^me du premier moyen &ge. Comme des enfants, 
lis rient d'un long et gros rire ^pais, pour la moindre chose, 
pour un baton lev6, pour un ^ne qui parle, un juif qui remue 
la t^te et frappe dupied; et ils pleurent, se p^mentavec la 
m^me facility. 

II en ^tait ainsi de ces rudes guerriers de F^pop^c qui, si 
leur corps ^tait bard6 de fer, avaient une &me enfantine et 
faible, et s'^vanouissaient comme des femmes. 

Ames mal faites pour les luttes morales, mais merveilleu- 
sement aptes k toutes les joies et k toutes les douleurs, que 
venaient ^veiller en elles ces premiers drames, simples, naifs 
et rudes. 



« Gast£, p. 33 note. 

* Ordo Rachelis de Freising, Du Merxl, p. 171. 



LIVRE II 
La mise en sc6ne dans le drame semi-llturgique. 



Nous Tavons dit d6j§, c'est du Jeu d^Adam qu'il s'agira 
presque uniquement ici. Au milieu de I'aridit^ irremediable 
et sans fin du th^dtre du moyen &ge, parmi cette st^rilit^ des 
dissertations th(^ologiques, des lamentations, des salutations 
et des bouffonneries, Fhistorien, plein de lassitude, s'arr^te 
ici comme a une fraiche oasis : de Tesprit sans recherche, 
presque involontaire, un style pur^ un rythme agr^able, des 
soufiQes de po^sie qui font onduler joliment certains dialogues, 
une psychologic tr^ fine, voil^ tout ce qui distingue cette 
pi^ce du XII® si^cle ^, de celles des si^cles ant^rieurs et des 
si&cles suivants* 

Le diable apparait ici beaucoup plus comme un agriable / 
s^ducteur, comme un don Juan infernal, que comme le 
monstre grimagant qu'ont connu par la suite les myst^res. 
Ecoutez comme le perfide m^dit sournoisement du mari : 

« J'ai vu Adam, il est trop fou ! » 

Eve rectifie : 

a li est un peu ent^t^. » 



* S*ii faut en croire Topinion dominante. Ce n'est pas I'avis de M. Paul 
Meyer, qui n'admet pas non plus que le texte soil anglo-normand. « Je ne 
vols pas, 6crit le savant romaniste, de raison positive pour atlribuer k 
TAngleterre ce petit myst^re qui ne parail pas anl6rieur a la premiere 
moitie du XllI* si6cle. (Rormmia, octobre 4903, p. 637.) 



•" 



— 52 — 

Le diable : 

c( Je le ferai bien plier, 

» 11 est plus obslin^ que I'enfer. » 

La femme, par un reste de pudeur, defend faiblement son 
mari : 

« II est Ir^s franc. » 

Mais entend^z comme le d^mon sait parler le langage de la 
flatterie k la femme coquette et vaniteuse : 

« Oui, mais de moeurs serviles; 

» II ne prend pas a coeur ses interfits. 

» Prends au moins soin des liens, 

» Tu es faiblette et tendre chose 

» Et es plus fraiche que n'est rose, 

» Tu es plus blanche que cristal 

» Et que la neige qui couyre la glace dans la vallee; 

» Le createur vous a mal assonis, 

» Tu es trop tendre, et lui trop dur; 

» Mais cependant tu es plus sage 

» Et ton coeur est plein de sens, 

» II fait bon se livrer k toi, 

» Je veux te parler*. » 

H^las! on n'entendit plus de longtemps, au th^tre, un sem- 
blable langage. Et cependant ce jeu d'Adam est presque encore 
un office : il commence par la legon k laquelle r6plique un 
r^pons bien connu; Dieu, qu'on ne nomme point mais que, 
respectueusementy les rubriques latines d^signent sous le nom 
de Salvator ou Figura, est rev^tu d'habits eccl^siasfiques et 
le choeur m^le sa voix k ioutes les parties du drame, que 
termine la procession des Proph^tes du Christ; lorsqu'il a fini 
ses exhortations aux aieux des races humaines, Dieu se retire 
dans r^glise. Cest assez dire que le drame a d^bord^ sur le 
parvis, la nef ^tant trop ^troite pour contenir la fouie qui se 



* Nous analysons le Jeu d*Adam d'apr^s Ic texte de M. Grass. (Roma- 
NiscHE BxBLiOTHEK, n^ 6. Halle, Niemeyer, 1891.) 



— 53 — 

pressait k ces spectacles; peut-^tre aussi le chapitre estimait-il 
que ce drame 6tait trop profane pour se mouvoir parmi les 
colonnes du temple. 



CHAPITRE PREMIER 
^chaliEiud, dteors, organisation. 

Sous le porche s'^levait un echafaud a quelques pieds de 
terre et des escaliers, sans doute, le reliaient a la place oti, k 
quelques metres de distance, se massait la foule avide de con- 
templer Tenfer dont savons mal la forme, mais qui ^tait peut- 
6tre d^j^ une gueule s'ouvrant pour livrer passage aux demons 
et s'appuyant sur une tour de forteresse, dont parfois s'dchap- 
pait une fum6e sinistre. 

Pourquoi les rubriques souventsi completes n'ont-elles pas 
pris soin de nous informer mieux de ces decors comme fit 
Tauteur de ce fragment de Resurrection du XII® siMe ^ oti le 
prologue prenait soin d'apprendre aux spectateurs ce que 
d^signaient les ^hafauds « lius » ou « estals » qui s'alignaient 
devant leurs yeux et qui se composaient d*un crucifix^ d'un 
s^pulcre, d'une ge61e, de I'enfer et du ciel, de la Galil6e, du 
chateau d'Bmmaus, dcs sieges r^serv^s ^ Pilate, a Caiphe et k 
la Juiverie, k Joseph d'Arimathie et k Nicod^me? 

Lauteur du Jeu d'Adam nous a cependant r^v^l^ que le 
paradis est conslitu^ par une ^l^vation, sans doute un « Echa- 
faud »; celui-ci est entourE de rideaux et d^Etoffes de soie qui 
luontent assez haut pour que les personnages du paradis 
soient caches jusqu'aux Epaules. Des fleurs odorantes et des 
feuillages y sont r^pandus ; « quMl y ait 1^ des arbres d'essences 



* Public par Jubinal, cit^ par Du M6ril, p. 68, note 4. G. Paris place 
cette Resurrection au XIII« siecle. (PoSsie au moyen Age, Paris, Hachette, 
4895, p 237.) 



— 54 — 

diverses couverts de fruits afin que le lieu paraisse trte 
agr^able » ^. 

C'est toute une Evocation que cette rubrique qui marque 
dk]k une imaginalion delicate, plus difficile h contenter, sou- 
cieuse des beaut^s de la nature et d^sireuse de faire aspirer aux 
spectateurs un peu des parfums qui r^jouissaient 1^ haut les 
bienheureux. 

Mais, peut-^tre, I'attention allait-elle surtout h I'enfer dont 
les portes s'ouvraient et se refermaient sans cesse sur les 
formes grimpcstnles des diables que d^sesp^rait la venue du 
Messie, annonc^e par les proph^tes du haut d'une petite 
estrade ou d'une chaire dress6e k cet effet 2. 

On s*amusait de la fum^e qui s'^chappait k grosses volutes 
des tours infernales^. Cette presence du lieu maudit n'^tait 
pourtant pas un fait nouveau dans I'histoire du th^^tre : d^j^, 
dans le drame des vierges sages et des vierges folles qui date du 
Xi® si^cle et qui est un melange de latin et de langue vulgaire, 
on voit les diables pr^cipiter en enfer ^ celles dont F^me a trop 
longtemps dormi dans les p^ch^s. 

Ce qui etait une invention plus nouvelle et ce qui assigne k 
Fauteur une place marquante dans I'histoire de la machineries 
c'est ce serpent. mont^ avec art qui s'enroule le long du tronc 
de I'arbre difendu pour offrir ^ Eve le fruit qui la perdra. 

Ailleurs Abel porte dans le dos une casserole recouverte par 
ses v^tements, ce qui permet k Cain de I'assassiner « belle- 
raent ^ ». 

Tons ces trues d^ji fort perfectionn^s exigent la presence 



* Jeu d'Adam, p. 3. 
« Ibid., pp. 42 et 15. 
» yWrf., p. 33. 

* Du Meril, p. 237. II y a une grande difference entre le drame de 
rfipoux et noire Jeu d'Adam, le premier est plus rapproch6 de la lilurgie 
et est encore presque entierement chante. Cf. Tiersot, Histoire de la 
chanson populaire. Paris, Plon, in-8o, 1899, pp. 490-491. 

' Jeu d'Adam, p. 41. 



constante d'un r^gisseur atteotif, dont il n'est pas question, 
mais qui est indispensable aussi pour bien grouper les pro- 
ph^tes et preparer leur entree. C'est le choeur qui les 6voque 
tour k iouT, remplissant ainsi les fonctions que nous avons vu 
d^f^rer ailleurs k saint Augustin. 



CHAPITRE 11 
L'auteur. 

Uuel regret nous prend de ne pas le connaitre autrement 
que par son oeuvre! Pourtant c'^tait une &me d'artiste que la 
sienne^ et il n'y a gu^re que le d^licat Adam de le Hale ou 
Gr^ban qu'on lui puisse comparer. Mais il a plus d'esprit que 
celuici, moins de longueurs, et il parle une langue plus jolie. 

C'etait un clerc k n'en pas douter, il connait trop ses ripons 
et son latin d*^lise, le but d'^ditication apparaittrop net dans 
cette procession des proph^tes. D'ailleurs la composition 
meme du manuscrit, qui renferme un drame liturgique, des 
hymnes, des sequences et des vies de saints^, vient peut-^tre 
t^moigner encore de la valeur ^dificatrice attribute a cette 
pi6ce. 

C&iBii un clerc ayant quel'ques notions de droit sans doute^ 
comme le montrent les termes juridiques qu'il emploie, par 
exemplCy dans les lamentations d'Adam apr^s la faute : 

J*ai si mal agi envers mon seigneur 
Je ne puis entrer en proces avec lui 
Car j'ai tort el il a le droit pour lui. 
Dieu quelle mauvaise cause est la mienne • I 

Mais il est plus lettr^ encore que juriste : sans doute il avait 



* Jeu d*Adam. Preface, p, v. 

* Nous pr6ferons traduire cette citation comme la pr6c6dente; on 
pourra se reporter au texte, p. 23. 



— 56 — 

lu les innombrables romans que vers le milieu du XII® si^cle, 
les jeunes filles nobles 6pelaient k la veill^e; peut-^tre les 
(Buvres de Ghrestien de Troyes lui 6taient-elles connues, peut- 
Stre aussi V a En6as » ou le « Roman de Thebes ». Ce qui y fait 
penser, ce sont ces jolies comparaisons famili^res aux romans : 

a Tu es plus blanche que cristal, que la neige qui tombe 
sur la glace de la valine. » 

C'est 1^ qu'il avail puis^ ces fagons de parler d^licates, ces 
douces paroles que trouve dans son coeur I'homme qui veut 
sMuire une femme. II nMgnore rien des lois de Thonneur dont 
la lyrique de son temps exposait les rigoureuses exigences. 
Aussi Adam se peint-il lui-meme corame traitre et ftlon envers 
Dieu, son legitime seigneur et suzerain. 

Est-ce la lyrique aussi qui apprit h noire po^te k parler cetle 
belle langue ferme et si fran^aise qui porte le cachet de T^ge 
d'or de la litt^ralure m^di^vale! Entendez la joie d'Eve qui a 
gout^ du fruit d^fendu el en c^l^bre la verlUjCt la saveur ^ : 

£VK. 

J*en at goftt6, Dieu 1 Quelle saveur, 
Jamais ne senlis telle douceur! 
De telle saveur est cette pomme. 

Adam. 

De quelle? 

fivE. 

Telle que n*en goCita nul homme 
Mes yeux sont si clairvoyants 
Je ressemble a Dieu tout puissant, 
Tout ce qui fut, tout ce qui doit 6tre 
Je le connais, j'en suis bien maitre. 
Mange Adam, ne tarde plus. 
Tu le prendras pour ton bonheur *. 



* Jeud'Adam, p. 2i. 

« Adaptation des vers 302 a 314 du Jeu d:Adam. 



— 57 — 

Hais nous sera-tril permis d'^lever un soupgon? 11 y a 
beaucoup de profane dans ce drame. Le bon clerc avait du se 
complaire bien des fois dans la lecture de Tart d'aimer pour 
order un personnage aussi habile et aussi d^lid que Test le 
diable. 11 a rendu un peu trop sympathir|ue la figure de 
r cc anemi » et Timpression qui ressort du drame est qu'on ne 
pent pas etrc bien sdv^re pour la femme qui s'est laisse ensor- 
celcr par un ^tre si plein d'attraits. Peut-^tre H. Jacobsen ^ 
va-t-il un peu loin en voyant d^jk dans Adam, Eve et Diabolus 
les trois personnages de la farce, ie mari, la femme et le sdduc- 
teur. 

Nous ne pouvons pas pousser plus loin nos inductions d^jk 
trop hardies; nous avons t^chd d'^clairer cet ^me inconnue de 
tons les reflets qu'elle a laissds dans son ceuvre, et nous devons 
nous en s^parer pour admirer comment elle tentait de mettre 
son soufiQe dans le corps m^me des acteurs. 



CHAPiTRE III. 
Les aeteurs. 

Les costumes du Jeu d'Adam prdsentent, comme la pitee 
elle-m^me, un caract^re de transition. 

On y trouve encore des v^tements sacerdotaux, mais ils 
prennentun aspect particulier; ilsse laicisent, pour ainsi dire, 
Dieu est en dalmatique ^, comme il sied, mais il ajoute une 
^tole lorsqu'il condamne Adam et prononce sa chute. Est-ce 
un signe de sa juridiction supreme 3? L'ange qui cbasse les 
malheureux p6cheurs et garde le paradis, tenant en main un 



* Gf. Jacobsen, Det komiske Dramas. Gopenhague. Bogesen, 1903, in-8«, 
p. i05. 

* Jeu d'Adam, 6d. Grass, p. 3. 

' Sepet, Bibliothique de VScole des Charles, 4« s^rie, t. IV, pp. 269 et 
270. et Jeu d'Adam, p. 24. 



glaive radieux, est v6tu d'uneaube ^. Personnages liturgiques. 
Par centre, Adam est en lunique rouge, laquellea pu se trou- 
ver au vestiaire de T^glise; five, plus coquette, est v^tue de 
blanCy peut-etre d'une aube modifi^e, et d'un p^plum de sole 
blanche, ce qui ne manquait pas d'^l^ance et 6tait assur^ment 
un ^l^ment etranger, a moins qu'il ne s'agisse d'une chape 
un peu transform^e 2. Le symbolisme apparait clairement 
dans les habits rouge sanglant du meurtrier Cain et dans les 
v^tements blancs de son fr^re. Un detail curieux : aussitdt 
qu'Adam, ayant gout6 la pomme, connprend T^tendue de sa 
faute, il se cache derri^re les toiles des decors, de fa^n k 
ne pouvoir ^tre vu du peuple, enl^ve ses habits luxueux et en 
revet d'autres tr^s pauvres, cousus de feuilles de figuier qui, 
dans l*esp^e, n'^taient probablement que des feuilles de vigne, 
Cette reserve, dans le fait de montrer Tanc^tre de rhomme en 
costume complet et de le faire se d^shabiller et se rhabiller 
dans les coulisses, indique une pudeur que les myst^res des 
si^cles suivants ne connurent plus. 

La premiere rubrique n'est pas moins explicite a d'autres 
points de vue : « Qu'ils se tiennent tous deux devant Dieu; 
Adam plus rapproch^ cependant, le visage grave, mais £ve un 
peu moins s6v^re, et qu'Adam soit bien instruit k donner la 
r^plique afin qu'il ne soit ni trop prompt ni trop lent k 
r^pondre. Et qu'il en soit ainsi non seulement pour lui, mais 
pour tous les personnages; qu'on leur apprenne k parler posfe- 
m.ent et qu'ils fassent les gestes appropri^s k la chose dont ils 
parlent, et que dans les vers ils n'ajoutent ni ne retranchent 
une syllabe, mais qu'ils prononcent tout distinctement et que 
tout ce qui doit ^tre dit le soit dans I'ordre. Chaqlie fois que 
quelqu'un nommera le paradis, qu'il le regarde et le montre de 
la main » 3. 



* Jeu (VAdam, p. 29. 

* Comme le suppose, sans autre preuve d'ailleurs, M. Sepet, op. ciL 
3 Jeu d'Adaniy p. 3, traduction de la rubrique. 



— 59 — 

Quels ^talent les hommes k qui I'auteur infligeait ces con- 
seils un peu injurieux par leur minutie, et vraisemblablement 
si indispensables, on le comprendra tout de suite; ce n'est 
pas k des pretres habitues au geste et h la diction de I'office 
divin, et qui avaient regu des lemons de chant, mais h des 
hommes du peuple ou de la bourgeoisie, membres d'un 
a puy » ou d'une confr^rie quelconque, maladroits et de peu 
de culture, ne sachant pas se tenir en sc^ne, ayant le geste 
gauche des debutants, la diction Irop rapide ou trop lente, 
parlant sans art, massacrant les vers ou les changeant de place 
et k qui le po^te livrait avec crainte ses fragiles et d^licates 
productions. 

Ce ne serait d'ailleurs pas un fait unique k cette £poque que 
la participation des laics h une pareille representation : nous 
savons que des s^culiers empruntaient au sacristain de Saint- 
Alban, en Angleterre, des chapes et des ornements pour exe- 
cuter le « Jeu de sainte Catherine », compost par Geoifroy, 
plus tard abb^ de Saint-Alban, qui mourut en 1147. 

Nos rubriques ont grand soin d'^tablir aussi la position res-^ 
pective des acteurs, mais les d^signent a Tinverse des modernes 
par la droite et la gauche de Tacteur et non du spectateur ^. 

On a d^j^ pu juger ^ la seule lecture de la rubrique, traduite 
plus haut, du soin que Ton apportait dans ce drame k la 
mimiquedescom6diens. Leurt^che ^tait parfoisbien difficile, 
et c'est toute une sc^ne mimte que jouent Adam et Eve apr^s 
avoir ^t^ chassis du paradis terrestre : 

<c Lorsqu'ils seront loin du paradis terrestre, tristes et 
» confus Us se tiendront accroupis... Alors Adam prend 
» une pioche, et Eve prend un hoyau, et ils commencent a 
» cultiver la terre et y s^meront du bI6. Apr^s avoir sem6, ils 
» iront s'asseoir un peu, comme fatigues par le travail et les 
» yeux pleins de larmes, ils regardent de temps a autre le 



* Sit lapis Abel ad dexteram ejus... Jeu d'Adam, p. 37. 



— 60 — 

» paradis, en se frappant la poitrine. Alors le diable survient 
» et plantera dans leur champ (repr^sent^ par quelques mottes 
» de terre) des Opines et des chardons, puis se retire. 

>> Lorsque Adam et Eve reviennent k leur champ et voient 
» les Opines et les chardons, ils se jettent k terre^ envahis par 
» une violente douleur, et s'asseyant de nouveau, se frappent 
» la poitrine et les cuisses, r^v^lant ainsi leur douleur par 
» leur geste * ». 

C'est toute une psychologic du geste au moyen ftge que cet 
abattement si violemment et si curieusement materialist; tous 
ces ^tres d'alors ont de ces mouvemenls rudes traduisant au 
dehors des sentiments primesautiers et ardents. Les chroni- 
queurs nous le riv^lent. Voyez comment, d'apr^s un contem- 
porain, Mathieu Paris [Historica maiorum), les repr^sentants de 
Fr^dt^ric II accueillirent la decision du concile de Lyon qui 
condamnait leur matlre : « Done mailre Thaddte de Suessa et 
» Waller de Ocra et d'autres repr6sentants de Tempereur et 
» ceux qui 6laient avec eux pouss^rent un g^missement 
» plaintif, run sefrappait la cuisse, I' autre la poitrine, en signe 
» de douleur, c'est k peine s'ils pouvaient retenir leurs 
» larmes. » 

Se battre les cuisses en signe de douleur est done bien un 
geste medieval, et il est curieux de le retrouver dans le Jeu 
d'Adam 'i. 

Bien curieuse aussi est la peinture des premiers p^cheurs 
devant Dieu : « ils sont debout en face de lui, pas tout k fait 
dresses, mais un pen courb^s k cause de la honte qu'ils ont de 
leur p^che ». Et il y a d'autres gestes si exquis qu'on les 
croirait indiqu^s par un peintre; Adam recevant la pomme que 



1 Jeu (TAdam. p. 30. 

* Voyez un geste analogue dans Dante, Inferno, XXIV-9. fid. Scartaz- 
zini, Ond' eisi batte Vanca et Bible Urimie^ XXXI-1. Cf. Note de Jui.es 
Camus, Giornale Storico della letteratura italiana, 1904, fasc. i, pp. 167, 
168. 



— 61 — 

lui tend sa compagne, comme dans le c^l^bre panneau de Van 
Eyck; Eve pr^tant Toreille au serpent, icoutant son conseil. 
Toutes scenes que tableaux et vitraux ont par la suite popula- 
ris^es, et que peint si d^licatement une miniature du manuscrit 
fr. 19184 de la Biblioth^que Nationale : le serpent est termini 
par un corps de jeune femme, plein de tentation et de 
venust^. 

Le tout est de savoir dans quelle mesure les acteurs ont su 
r^liser tout Tart que Tauteur a d^ploy^ dans ses rubriques ; 
d^sirs d'un homme ^pris d'idt^al et de formes belles et bien 
adapt^es, mais mal second^ sans doute par ses interpr^tes. S'il 
ies avait cru un tant soit peu capables de compr^.hension de 
la mimique, il n'aurait pas dirig^ leurs mains versle lieu dont 
Us parlaient et ne leur aurait pas recommand^ la propri^t^ du 
geste; s'ils avaient su k peu pr^s ce qu'^tait un vers, 11 ne les 
aurait pas pri^s de n'en rien retrancher et de n'y rien ajouter; 
si leur prononciation n*avait pas ^16 confuse, grossi^re, s'ils 
n'avaient pas aux repetitions boulevers6 I'ordre des vers au 
m^pris de Tenchainement des rimes, la recommandation finale 
de la premiere rubrique eut M superfine. Mais il fallait faire 
reducation des premiers acteurs. Rien ne nous dit jusqu'^ quel 
point Tauteur y a r^ussi. 



CHAPITRE IV 
Les spectateurs. 

Mais Fauteur parvint en tous cas k amuser les spectateurs. 
II n'etait pas de ces bommes hautains qui travaillent seulement 
pour Fart et pour Tid^al, il travaillait aussi pour le public, ii 
avait en quelque sorte I'instinct des planches. II savait plaire 
aux puissants et aux lettrfe qui r^coutaient, lecteurs assidus 
des romans d'aventures, en meme temps qu'au vulgaire, dont 
il ne dedaignait pas les rires et la joie. Pour ceux-ci il avait 



— 62 - 

d^ja invent^ ce que nous croyons avoir inaugur6 au XIX* si^cle 
dans nos revues de fin d'ann^e, c'est-^-dire la sc^ne dans la 
salle; et c'^tait grande liesse pour les spectateurs de voir les 
diables s'^battre parmi eux en lanpant h chacun des quolibets, 
ou des satires toutes personnelles et faisant h tout coup de 
folles gambades "i. 

Mais la foule aime le bruit; aussi quelle jubilation lorsque 
les diables hurlaient en enfer en s*^baudissant et a qu'ils entre- 
choquaient leurs chaudrons et leurs marmites de telle sorte 
qu'on les entendit au dehors »! C'^taient dailleurs les seules 
jouissances ^ la port^e du populaire, I'esprit qu'on d^ployait 
dans les tirades n'^tait qu'un son pour ces frustes oreilles. Ces 
drolatiques incidents le distrayaient m^me un peu trop, et il y 
oubliait le grave but de la representation qui 6tait de d^nion- 
trer la naissance du vrai Messie; au surplus, il y croyait ferme- 
ment et n'^tait pas fSich^ de prendre sa part des joies de ce 
monde, en chantant la Nativity. 



^ Discursum faciet per plateam... Jeu d^Adam, p. 15. 



LIVRE III 
La mise en sc6ne dans les mystdres. 



<c L'histoire du drame religieux au moyen ^ge, dit Gaston 
Paris ^, oflPre une singuli^re lacune, et, comme on dit en par- 
lant de certains fleuves, une perte qui nous la d^robe pendant 
pres de deux si^cles. » 

En effety au point oil nous en arrivons dans revolution du 
th^tre francais, nous nous trouvons soudain en plein brouil- 
lard. Quelques falots I'^clairent sans doute : le « Th^ophile » 
de Ruteboeuf, les d^licieuses op^rettes d'Adam de le Hale, au 
XIII* si^cle et, au XIV* si^cle, les a Miracles de Notre-Dame », 
les myst^res du manuscrit de la biblioth^que de sainte Gene- 
vieve, la a Passion » du manuscrit Didot ^ et le « Jour du 
Jugement » que vient de publier M. Roy 3. Mais toutes ces 
pieces nous apparaissent sous un jour ind^cis, et si nous pou- 
vons encore lire les vers qui les composent, nous ne pouvons 



^ La poesie du moyen dge^ 2« serie. Paris, Hachette, 1895, p. 235. 

* Citee plus haut. 

» Etudes sur le thidtre frangais au XIV* siicle. Le Jour du Jugement. 
Myst^e frangais sur le grand schisme, publi6 d'aprds le manuscrit 579 de 
la Bibliothdque de BesanQon, par En. Roy. Paris, Bouillon, 1902. II 
convient de remarquer que la date assignee par M. Roy au myst6re du 
Jugement, et m^me son objet prelendu, le grand schisme, a 6te mis en 
doute par M. Noel Valois. {Journal des Savants, 4903, pp. 677-686.) 
M. Roy, dans son Myst^e de la Passion en France du XIV* au XVI* siicle, 
s'est rendu a ses raisonnements. (Revue Bourgihgnonne, 4903, t. XIII, 
n«» 3-4, p. 67.) Mais M. Roy fait egalemenl remonter au XIV* sidcle les 
myst^res du manuscrit de sainte Genevieve publics par Jubinal. 



— 64 — 

devinerque confusement la sc^ne qui les vit se d6rouler.Sans 
doute, nous connaissons k cetle ^poque beaucoup « d'entre- 
mets » ou myst^res npin^s, tel celui qui fut repr^sent^ au jour 
des rois devant Gharles^en 1J78. Le sujet en ^tait la conqu^te 
de Jerusalem par Godefroid de Bouillon. Un grand vaisseau 
« ayant chastel devant et derri^re » rempli de crois^sen armes 
passa du c6t^ droit de la salle au c4t^ gauche oil ^tait figur^e 
Jerusalem avec ses tours, son temple et ses murailles qu'assail- 
lirent avec succ^s les Chretiens ^. Cependant, il n'entre pas 
dans nos vues d'cHudier ici ces myst^res mim^s, leur mise en 
sc^ne compliqu^e et dont nous poss^dons de si norabreuses 
relations exigerait k elle seule une ^tude s^par6e. Nous ne les 
invoquerons que Ik oh ils peuvent servir k ^clairer la mise en 
sc^ne des mysl^res des XV' et XVI« slides 2. pour ceux-ci 
nous sommes tr^s riches en renseignements et nous esp6rons 
apporter quelques documents nouveaux qui ^claireront un pcu 
certains probl^mes rest^s obscurs. 



CHAPITRE PREMIER. 
Le lieu de la sc^ne. 

Nous Vavons fait pressentir d^ja, le lieu de la sc^ne n'est 
plus seulement T^glise et le parvis. Cependant k Amiens, en 
1496, le choeur retentit encore des scenes animf^cs du jeu de 
Joseph, repr6sent6 paries vicaires; en 1533, le m^me myst^re 



* Cile apr6s beaucoup d'autres. historians, en dernier lieu par M. Roy 
dans son travail tr^s doeumente sur les miracles de Notre- Dame insere 
dans son volume d*etudes sur le theatre fran^ais du XIV* et du 
XVe slides, LaComMie sans litre, Paris, Bouillon, 1902, in-8«, p. cxxxn. 

* M. MoRTENSEN {Ls Mdtre franoav; du moyen dge, trad. Philippot. 
Paris, Picard, 1903) a eu raison d'insister sur Tinfluence de la mise en 
sc6ne des myst^res mimes sur celle des myst^res f)arles. 



— 65 — 

est ex6Gut^ par eux sur le parvis ^ ; il faut mentionner aussi 
le mystdre jou^ dans I'^lise de Saint-Maclou, a Rouen, 
en 1451 2. 

Le cimeti^re qui entourait la cath^rale de Rouen servit 
de cadre a la representation du myst^re de saint Romain 3. On 
sait d'ailieurs que, par une opposition singuli^re, par une de 
ces ironies qui lui sont familidres, le moyen kge a toujours 
reveille ses champs de repos par des rondes folles, des jeux et 
des danses. 

Plus souvent c'^tait sur la place publique que Ton dressait 
les larges ^chafauds oti s'^talait la mise en sc^ne que nous 
allons d^crire : k Laval, c*est <c le grand pav^ », a Romans la 
cour des Cordeliers dont on arrache le gros orme et oh Ton 
^monde les arbres pour ne pas g^ner les charpentiers dans 
r^dification de leur ouvrage 4. Le lieu ^tait plein d'ombre ^tant 
abrite au nord, aumidiet a I'occident par des hautes murailles 
et k I'orient par le couv^nt et r^glise de Saint-Francois, grand 
et bel Edifice du XIII® si^cle. 

A Bourges, en 1536, c'est le circuit de I'ancien amphi- 
theatre romain dont on se sert pour la splendide representa- 
tion des Actes des Apdtres dus aux fr^res Gr^ban, et k laquelle 
nous ferons de frequents emprunts. Sur le « foss^ des vieilles 
ardnes » on avait b^ti k I'usage des spectateurs un amphi- 
theatre k deux etages, voiie par-dessus pour preserver les spec- 
tateurs de rintempirie et de I'ardeur du soleil ^. Get amphi- 



* Cf. Sepet, Les prophites du Christ, cite par Petit de Julleville, Les 
Mysteres. Paris, 4880, in-8'', 2 vol., t. II, p. 66. 

* Cf. Leverdier, op. cit., Introd, p. xlv. 

* Ibidem, p. lii. Un myst^re est joue a Vienne dans le cimeti6re de 
I'abbaye de Saint-Pierre en 1400, et k Romans la Passion est ex6cut6e 
sous les ormes du cimeti6re des Fr6res mineurs, p. 1435. Cf. Mystdre 
des trois Doms, joue a Romans en 1509, publie par Giraud et Ulysse 
Chevauer. Lyon, Brun, 4887. 

* Mysttre des trois Doms, p. xliv. 

* Lassay, Histoire du Berry, cil6 par'JuBiNAL, p. xli. 



— 66 — 



theatre rappelle un peu les amphitheatres de terre, ^ forme 
circulaire, dresses en Cornouailles, au milieu des champs et 
d^sign^s sous le nom de a Rounds » ; de 1^ les speetateurs, assis 
sur des bancs degazon,contemplaient les myst^res de Tancien 
et du nouveau Testament ^ . 

On joua meme la Passion au Colys^e k Rome (Cf. La 
Passione di Cristo... in.,. Coliseo, 1866, pet. in-4°), Qu'on se 
rappelle les belles pages de iM. d'Ancona dans ses Origini del 
Teatro Italiano (2« 6d., t. I, pp. 354, 35S) : « Quelles ^voca- 
tions, quels sentiments, dit le savant historien italien, devait 
provoquer le jeu sacr^ de la Passion, dans le lieu m^me qui 
avait et6 le theatre du martyre des premiers Chretiens 2 » f 

Enfin, d^s 1411 3 pour les myst^res, dds le XIV* si^cle 
peut-^tre pour les miracles, les representations eurent lieu 
dans une salle ferm^e. La raison en ^tait fort simple : beau- 
coup des drames ex^cut^s ^taient des pieces de circonstance 
en I'honneur d'un saint, ou c^l^braient Tanniversaire d'un 
^v^nement memorable; or, comme ces f§tes ou ces anniver- 
saires tombaient souvent en hiver, le froid engourdissait les 
acteurs et les speetateurs; m^me en ki6, la pluie mettait sou- 
vent obstacle k Tach^vement du jeu ; aussi, pour rem^dier k ces 
inconv^nients, les confreres de la Passion s'installent-ils d^s 
le d^but du XV® si^cle i FHdpital de la Trini ty, dont la grande 
salle leur 6tait lou^e par les Pr6montr6s qui en ^taient inten- 
dants. Plus tard, ils ^migr^rent k THdtel de Flandre, et c'est 1^ 
nolamment qu'eurent lieu, en 1541, les somptueuses represen- 
tations des Actes des Apdtres. Ce n'est que plus tard que les 
confreres pass^rent k THdtel de Bourgogne. 



* The ancient Cornish drama, edited and translated by M. Edwin 
NoRRis, 2 vol. Oxford, t. I, pp. 218-219, 479; t. II, pp. 201, 463, sqq. 

Cf. aussi sur ce point Vattasso, Per la storia del dramma sacro in 
Italia, 1903, in-8o, p. 74. 

Abbe Lebceuf, Histoire de la ville de Paris, 1. 1, p. 74, cite par Roy, 
La Comidie sans litre, p. ccxvii. 



-67 — 

Quant aux miracles de Notre-Dame de Liesse, oeuvre de Jean 
Louvet, ils ont ^t^ jou^s, pour des f^tes de la confr6rie, dans 
de grandes maisons particuli^res K 



CHAPITRE 11. 
iSchafauds et dteors. 

Le probl^me de la mise en sc^ne n'est pas aussi simple qu'il 
apparait aux vagues reflexions du public, qui se plaint de Tim- 
perfection de telle ou telle realisation ou qui admire la prom- 
ptitude avec laquelle on vient de le faire passer de la nuit au 
jourou de le faire monter des profondeurs aux sommets. 

Sous le r^gne de I'unit^ de lieu on aboutit vite aux sim- 
plifications extremes du th^^tre classique, comme dans le 
liruttis de Voltaire, acte II, sc^ne 1, oil, dit timidement la 
rubrique, le theatre reprdsente ou est supposd reprSsenter un 
appartement du palais des consuls. Aussi Job. Elias Schlegel 
etait-il fonde k proposer de substituer k ces indications si 
vagues ces mots plus simples : « La sc^ne est sur le th^^tre ^ ». 
On aurait pu dire aussi, selon le joli mot de M. Faguet : « La 
sc^ne est au fond du cceur humain 3 ». AJais d^s I'&ge roman- 
tique, la guerre aux trois unites, Tamour des pays lointains, 
forga les r^gisseurs k faire passer sous les yeux des spectateurs, 
dans un espace relativement restreint et dans un temps tr^s 
court, une s^rie de tableaux divers. 11 n'y avait qu'un seul 
moyen d'ob^ir aux exigences des auteurs, c'^tait le changement 



* Roy, La Comedie sans litre, p. cxlviii. 

' Cit6 d'apres le Cours de litUrature dramatlque de A.-W. Schlegel, 
par M. RiGAL, dans son beau livre, Le ThMre frangais avant la pMode 
classique. Paris, Hachette, 1901, in-8o, p. 299. 

^ E. Faguet, Propos de ttUdtre, 2« serie, La mise en seine dans le 
thidtre classique. Paris, 1905, in-18. 



de d6cors, et le progr^s consista surtout en une rapidity d'ex^- 
cution de plug en plus grande. Ges changements de decors, le 
myst^re ne les a connus qu'^xceptionnellement, et encore, d'un 
jour h I'autre, comme dans le c< Myst^re des trois Doms ^ ». 

Mais le moyen ^ge a trouv6 deux solutions diff(6rentes, le 
chariot et le d^cor simultan^. Le chariot est une esp^ce parti- 
culi^re de d^cor successif; le spectateurreste immobile, tandis 
que le d^ors change, en ce sens que chaque chariot affect^ k 
un tableau d^termin^ passe successivement devant lui, consti- 
tuant ainsi une veritable procession dramatique, telle que 
nous pouYons encore en contempler h Furnes, le dernier 
dimanche de juillet, et telle que Du M^ril en signale une aussi 
k Valence 3. Ce n'^tait pas le syst^me de predilection de la 
France, car nous ne connaissons gu^re que le a Myst^re du 
Juif 3 », qui rentre dans cette categoric. Le Juif qui avait poi- 
gnard^ I'hostie apr^ I'avoir re^ue en gage ^tait li^ sur une 
charrette; apr^s lui venaient les gens de justice, sa femme et 
ses enfants. II faut encore mentionner^ B^thune de frequents 
a ebattements sur cars ». II y en a aussi k Abbeville ^. Mais les 
autres pays nous apportent des attestations en foule. 

Les pageants anglais en pr^sentent les exemples les plus 
connus. Dans les jeux de Coventry, pour lesquels nous avons 
les documents d'archives les plus precis, chaque corporation 
feit les frais d'un chariot et I'orne des decors n^essaires k la 
partie du drame cyclique dont Tex^ution lui est confine; 
chacun de ces v<^hicules est k deux usages, celui du dessus, k 
ciel ouvert, sert k la representation proprement dite; celui du 
dessous, cache par des tentures, sert de coulisse et de vestiaire 
aux acteurs. Apr^s que le premier chariot a donne sa repr^- 



* Page 798. 

* Du Mewl, pp. 4 et 5. 

' Cf. MoRiCE, op, ciLy p. 27, et Le Miracle de la sainte hostie, nouvel- 
lement imprim6 k Paris, in-8«, goth., s. d. 
*> Petit de Julleville, Riper toire du thSAtre comique, pp. 361, 388, 



— 69 — 

sentation devant la demeure du maire, le second chariot arr^le j 
au meme endroit tandis que le premier va divertir les gens du 
prochain carrefour et ainsi de suited. Tous les points d'arr^t 
sont rigoureusement r^gl^s et une forte amende frapperait les 
joueurs qui arr^teraient leur char devant telle ou telle habita- 
tion pour complaire k des amis. Meme usage h Anvers au 
XVI^ si^cle, oil la Nativity du Christ est, suivant la relation de 
Diirer 2, repr&ent^ avec toutes ses circonstances a I'Omme- 
ganck. 

Bruxelles aurait vu cifculer dans ses rues de semblables 
chariots 3. En Flandre les jeux portaient le nom caract^ristique 
de wagenspel, par exemple la satire all^gorique dirig^ contre 
la France et que Maximilien fit jouer a Bruges en 1477^. 

Mais, peut-^tre pour les deux derni^res villes que nous 
venons de citer, ne s'agit-il que de myst^res mim^s. II parait 
en ^tre autrement du wagenspel que des compagnons de 
Bruges, joints k ceux de Damme, repr^sent^rent en 1438 ^, et 
nous pourrions multiplier ces exemples. 

La seconde solution que trouva le moyen &ge fut, nous v 
I'avons dit, le d^cor simultan^. D^j^ celui-ci nous est apparu 
dans r^glise oil nous avons vu. Tune k c6i^ de Tautre, les 
chaires plus ou moins orn^es repr^sentant le palais de Baby- 
lone, la demeure de Daniel et celle de Habacuc. Nous avons 



> Voyez entre autres Jusserand, A note on pageants and « Scaffolds 
Eye » dans An English miscellany presented to D^ FumivalL Oxford, 
1901, in-8o, pll., p. 187. M. Jusserand a decouvert, d6crit et reproduit 
dans son travail de tres curieuses miniatures du XI V^ siecle repr^sentant 
un ces pageants ou echafauds mobiles a deux etages. Gf. aussi Coventry 
Mysteries. Early English Text Society, 1902, t. LXXXVII, p. xni. 

* Cite par Du M^ril. p. 188 note. 

5 S'il faut en croire Morice, pp. 203 a 205. 

* Stecher, Histoire de la litteratnre nierlandaise en Belgique. Bru- 
xelles, Lebegue, s. d., in-8o, p. 142. 

5 Le thidtre villageois en Flandre, par Ed. Vanderstraetbn. Bru- 
xelles, Claessen, 1874, in-8o, t. 1, p. 31. 



— 70 — 

suivi les fiddles qui se d^placaient de Taile droite k la nef 
centrale avec les pterins allant au chateau d'Emmaiis. Les 
deux principes de la mise en sc^ne simultante se trouvaient 
done en germe dans le drame liturgique : le premier de ces 
principes veut que tous les lieux ditt'^rents oil doit se passer 
successivement Taction soient juxtaposes;; le second de ces 
principes veut que le long de ces decors fixes le spectateur 
se d^place selon que Taction se transporte d'un point a un 
autre du monde alors connu et figured en raccourci sur un 
echafaud de quelques metres de longueur, 
r A d6faut de se d^placer lui-m^me, le spectateur se contente 
le plus souvent de d^placer ses regards. 

Sans doute, en contemplant T6chafaud ou « hourdement » 
du mystdre de Valenciennes (cf. pi. I), le spectateur moderne 
peu instruit ou peu refl(^.chi sourira de voir se coudoyer le 
temple de Jerusalem et Nazareth, la maison des 6v^ques, la 
porte dor^e et la « mer », quand m^me le minuscule bassin 
qui peint le lac Tib^riade ne susciterait pas ses railleries. Mais 
remettons les choses au point. Les conventions que nous 
raillons 1^-bas, nous les acceptons chez nous, tout n'est-il 
pas convention dans le th^^tre? Vous vous rendez au spectacle 
et vous achetez au bureau le droit de p^n^trer du regard tous 
les detours des appartements, tous les secrets des faommes 
qui vous confient mille choses personnelles oh vous n'avez que 
faire ; vous ne vous 6tonnez pas de voir des gens penser tout 
haut, ce qui est une habitude de maniaque; vous ne craignez 
pas de voir les flots du Rhin qui d^borde se d6verser sur vos 
chapeaux de soie et vos habits noirs, bien que la sc^ne vous 
domine de plusieurs metres. De gr^ce, soyons un peu moins 
R^vi^res, et que celui qui ne s'est jamais laiss^ aller de bon 
coeur a Tenchantement de Tillusion th^^trale jette au pass^ la 
premiere pierre. Nos anc^tres n't^taient pas beaucoup plus cr^- 
dules quB nous, ils se doutaient bien que Jerusalem £tait 
s^parc^ de Damas par plus de 25 centimetres, mais ils se 
laissaient volontiers sMuire; nous sommes un peu plus diffi- 
ciles, la Kerie nous a g^t^s, voill tout. Ce n'est pas la nudity 




■•g 

a. 









•I ^ 



-3 

I 



— Ti- 
de la sc^ne anglaise qui entrava le drame shakespearien, et ce 
n'est pas Tabsence d'habilet^ sc^nique qui a empech^ I'ancien 
th^Htre frangais de donner un seul chef-d'oeuvre : c'est plutdt 
Fabsence de I'unit^ d'action. 

Sans doute, c*est le, d^vouement de J^sus k Phumanit^ q ui 
forme le th^me des « Passions », et il n'en est pas de plus 
sublime qui puisse etre propose k I'audace des dramaturges 
croyants. Mais le moyen ^ge ne sut pas se borner k prendre un 
seul moment de ce long sacrifice et k concentrer sur ce mo- 
ment tout Teffort de son imagination dramatique, comme 
I'eussent fait les classiques, s'ils avaient os^ aborder un pareil 
sujet. 

11 resta conteur et conteur maladroit^ voulant tout dire, 
s'attardant aux details et aux Episodes, prenant toutes choses 
de leur origine k leur fin, du berceau k la tombe ; il usa son 
g^nxe dramatique sur de menus d6tails inutiles, et de la Con- 
ception k la Resurrection il ne nous fait gr^ce d'aucun Episode 
apocryphe. 

La sublime grandeur du denouement disparut dans la cohue 
des episodes, et la port^e morale du spectacle s'^gara dans les 
bouffonneries des « tyrans ». 

Cette volonte de tout expliquer, cette manie scolastique, 
symbolique, proph^tique de presenter la vie d'un saint, depuis 
sa prime enfance jusqu'i son martyre en passant par tous ces 
hauts faits, cette folic de remonter k la creation du monde et 
des hommes, ou au sacrifice d'Abraham pour annoncer le 
Christ, alors que chacun de ces themes serr^ de pr^s eut pu 
feire un bon drame, tendent a transformer le theatre en une 
vaste 6pop6e ^ dramatiq ue, ou mieux en un conte dramatiQue 
illitstrS var d ecors et personnaQes : et c'est ce caract^re cyclique 
resultant du but mSme de toutes les pieces religieuses du 
moyen ^ge qui a necessity le ddcor cyclique od pouvait seule se 
d^rouler dans son ampleur cette action qui, forc^ment, reve- 
nait sans cesse aux m^mes lieux. 

Ajoutons que la t^che du spectateur etait facilitee par le fait 
qu'on laissait aux acteurs le temps de s'acheminer lentement 



— 72 — 

[ de Jud^e h Rome ou du del en enfer, en faisant intervenir des 
personnages ^pisodiques, tels Taveugle et son valet ou quelque 
autre Wliire, ou encore en reprenant un instant le fil d'une 
autre action parall^le interrompu nagu^re pour des motifs 
analogues. Ainsi, ces mille ^cheveaux conduits par une main 
habile finissaient par former une trame transparente pour 
Fauteur et les spectateurs. 

Or cette diversity n^cessaire, ^tant donn^e leur syst^me dra- 
matique, n'^tait possible que si les personnages restaient 
constamment dans I'lnde, dans la Bactriane, en Macedoine ou 
ils exer^aient leur apostolat, et n'eut pas ^t^ possible avec un 
d6cor successif qui eut produit dans les esprits un peu simples 
un veritable tourbillon. 

Cependant la mise en sc^ne simultan^e une fois resserr^ 
dans une salie 6troite, tomba sous les coups des th^oriciens 
des trois unites ^ et particuli^rement de Georges de Scud^ry 
qui, dans ses observations sur le Cid ^ en 1637, terivait : oc Le 
theatre y est si mal entendu qu'un meme lieu repr^ntant 
I'appartement du roi, celui de I'infante, la maison de Chim^ne 
et la rue presque sans changer de face; le spectateur ne sait, le 
plus souvent, oh en sont les acteurs. » Nous pensons, au con- 
traire, que le spectateur ne s'y trompait gu^re, car il ^tait 
habitu^ au d6cor simultan^ que I'Hdtel de Bourgogne et en 
particulier Hardy, avait h6rit^ des confreres de la Passion. Rien 
ne pent nous en donner une meilleure id^e que ce d^cor de 
la c( Folic de Clidamante » que nous reproduisons pour la pre- 
miere fois (pi. II) d'apr^s les curieux m^moires du machiniste 
Mahelot ^ : un palais au milieu oh s'ennuie, isol^, un grand 



* Cependant elle est n^cessaire ^ toutes les tragedies du XVIe si6cle si 
Ton prend a la lettre les indications fournics par les textes et les 
rubriques. Cf. E. Rigal, La mise en seine dans les tragidies du 
XVb siicle. ^Revue d'histoire litteraire, 1905, fasc. 1 et 2.) 

* Cite par Perrin dans son Etude sur la mise en scene, Paris, Quantin, 
1883, in 8s p. x. 

5 Manuscrit fran<?ais 24330, fol. 26, v^. Le texte, malheureusement 




Planche II. 

D^cor de « La Folie de Glidamante > de A. Hardy, 

d'apr^s les M^moires de Mahelot. 

(B. N. Manuscrit fraoQais 24330.) 



— 73 — 

fauteuil royal, une chambre ^ colonnades ferm^ par un rideau, 
sur la gauche; la mer avec un vaisseau, toutes voiles dehors, 
et c'est tout. 

Or le Cid a ^t^ certainement repr^senti avec des comparti- 
raents analogues, mais moins distincts sans doute; les acteurs 
passaient sans cesse de I'un k Tautre, ce qui ^tablissait une uniti 
factice^. 11 est avec I'unit^ des accommodements, et le grand 
Corneille avait k cet ^gard toutes esp^ces de l^chet^s. Qu'on en 
juge par ce passage oh la n^cessit^ d'un dicor simultan^ est 
nettement 6tablie : « J'accorderais tr^s volontiers que ce qu'on 
ferait passer en une seule ville aurait I'unit^ de lieu. Ce rCest 
pas que je vouliisse que le thidtre representdt cette viUe tout 
entiere, cela serait un peu trop vaste, mais seulement deux ou 
trois lieux particuliers, enfermis dans Venclos de ses murailles... 
Le Cid multiplie encore davantage les lieux particuliers sans 
quitter Seville ; et comme la liaison des scenes n'y est pas 
gardte, le th^^tre, d^s le premier acte, est la maison de Cbi- 
m^ne^ Tappartement de Tinfante dans le palais du roi et la 
place publique. Le second y ajoute la chambre du roi et, sans 
doute, il y a quelque exc^s dans cette licence ^ ». Singuli^re 
humility du g^nie devant les tyranniques thtories! 

Ce qui est plus extraordinaire, c'est qu'au XVII® sitele encore 
Voltaire, sans connaitre le syst^me de decors du moyen ^ge, 
appelait de ses voeux une mise en sc^ne identique k celle de 
(( ces temps de barbaric » : « Nous avons dit ailleurs que la 
mauvaise construction de nos thi^tres, perp^tu^e depuis les 
temps de barbaric jusqu'i nos jours, rendait la loi de I'unit^ 
de lieu presque impraticable. Les conjures ne peuvent pas 



sans les nombreux dessins qui font le principal attrait de ce manuscrit, 
a 6t6 public par M. Darcier dans les Mimoires de la SocUti de Vhistoire 
de Paris, 1901, t. XXVIII, p. 105. 

* Cf. RiGAL, Le Thi&tre frariQais, p. 29. 

« Discours sur lepo&me dramatique. OEuvre de P. et de Th Corneille. 
Paris, Gamier, in4'» pi., p. 36. 



— 74 — 

conspirer contre C^sar dans sa chambre : on ne s'entretient 
pas de ses int^r^ts secrets dans une place publique ; la m^me 
decoration ne peut repr6senter k la fois la fa^^ace d'un palais 
et celle d'un temple. II faudrait que le theatre ftt voir aux yeux, 
tons les endroits particuliers oil la scbte se passe, sans nuire ^ 
Vuniti de lieu : id une partie d^un temple, Id le vestibule d'un 
palais, une place publique, des rues dans Venfoncement, enfin 
tout ce qui est nicessaire pour montrer h todl tout ce que Voreille 
doit entendre. L'uniti de lieu est tout le spectacle que Tneil peut 
embrasser sans peine. Nous ne sommes point de I'avis de 
Corneille, qui veut que la sc^ne du menteur soit tantdt i un 
bout de la ville, tantdt k I'autre. // itait tres aisi de remidier It 
ce difaut en rapprochant les lieux. Nous ne supposons m^me 
pas que Taction de Cinna puisse se passer d'abord dans la 
roaison d'Emilie, ensuite dans celle d'Auguste. Rien n'^tait 
plus facile que de faire une d6coration qui repr^sentftt la 
maison d'Emilie, celle d'Auguste, une place, des rues de 
Rome * ». 

Non seulement cette mise en sc^ne ^tait employee dans la 
premiere moiti^ du XVil^ si^cle et postul^e au XYlil*, mais 
encore elle surgissait universellement en Europe des m^mes 
origines liturgiques. Pour I'Allemagne il suftira d'examiner 
« PHimmelfahrt Maria » publi^e par Mone 2 pour se rendre 
compte qu'on ne pourrait expliquer autrement les rubriques 
cc Marie se dirige vers le lieu du bapt^me », « Marie serend de 
nouveau au lieu de la Passion », etc. Meme observation pour 
le fameux « Paaschspel » de Maestricht, pour la Passion de 
Benediktbeuer, etc. 
) " L'Angleterre a connu ce m^me syst^me de decors comme en 
' t^moigne la XVII® partie des « Yorkplays », qui exige trois loca- 
lisations diff^rentes et juxtapos^es : la cour de Jerusalem, la 



* Discours sur le poime dramatique, par P. et Th. Corneille, p. 35, 
note 1. Commentaire de Voltaire sur ce discours, 

* Altdeutches Schausptel, pp. 46-47. 



— 78 — 

cour d'H^rode, une maison k Bethldem surmont^e d*une [ 
^toile^. Et nous pourrions multiplier ces exemples qui, par 
leur universality, plaident en faveur des decors juxtaposes. 
Tout n'est done pas mauvais dans la mani^re du vieux temps ; 
nous pensons avoir prouv^ que le syst^me adopte par nos 
anc6tres 6tait le plus en rapport avec les exigences de la pi^ce 
et les larges terrains dont ils disposaient. 



Description des d^coks. 

Pourtant on ne pouvait jur un espace resireint aligner les 
quelque vingt decors qiTil etit fallu pour suflSre aux exigences de 
ces pieces qui parfois transportaientlasc^neen£gypte,enSyrie, 
en Ethiopie, a Rome, en Perse, en Inde, en Jud6e, dans le cours 
d'un seul et m^me acte. 11 fallait done se borner aux simples 
indications d'une peinture primitive, indications auxquelles 
suppl^aient en outre les ^criteaux bien connus et familiers aux 
admirateurs de Shakespeare. Ces toiteaux sont plus rares en 
France, semble-t-il, que dans le th^fttre anglais. Cependant 
nous les trouvons k Rouen fix^s sur les ^chafauds. C'est ce que 
nous riv^le le prologue : 

Present des lieux, vous les povez cognaistre 
Par Tescritel que dessus voyez estre K . 

Le Myst^re du Vieux Testament connait un ^criteau qui porte 
« Coelum Empireum » 3. 
Plus souvent encore I'acteur charge du prologue faisait la 



* YoRKPLAYS, The plays performed by the crafts or Mysteries of York on 
the day ofCorptis Christi in the 44th, iSth and 46th centuries. Edited by 
Lucy Toulmin Smith. Oxford, Clarendon Press, 1885, in-8», pi., pp. 126, 
128 et 134. 

* Leverdier, p. 4. 

5 MORICE. p. 81. 



— 76 - 

presentation des decors au public, selon un usage qui, nous 
I'avons vu, ^tait d^j^ en vigueur au Xll^ si^cle. Rien de plus 
naif que cette description : on voit si bien les yeux ^carquill^s 
des spectateurs suivant du regard le geste du meneur de jeu 
montrant les diff^rentes mansions du myst^re de saint Vincent^ . 

Premier voiez la en droit paradis 
Dieu seswangels et ses sains vrois amis 
La est Torrible ort et puant enfifer 
et le pervers, inique Lucifer 
acompaigne de dampnez et de deables, 
plains de tourmens, huz et cris miserables. 
De cele part est Dioclicien 
et assez pr^s de li Maximien 
Empereurs sont et princes des Romans, 
Cruels f61ons et tyrans inhumains, 
Chacun d'eulx a ses gens et familiers 
Avecques lui la sOnt leurs conseillers. 
Les senateurs de Rome, fans frivoUes 
Pent on bien veoir(s) dedan le capitolle. 
La est le fier et felon Dacian 
Faulx deslructeur du peuple chr^tien, 
Avecques lui ses gens et sa famille. 
La en ce bois habitent ses soudars 



Or regardez Valence la cite 
Dont je vous ay cy dessus recite 
Les deux portiers davant le porte sont 
Et ses seigneurs qui demourante y font 
Sont principaulx conseilliers de la ville. 



* Bibliotheque Nationale, manuscrit fran^ais 12538, f® 2 verso. On 
trouvera dans le Mysttre de Saint-Laurent, chez Alain Lotrian et Denys 
Janot, reproduit par Sdderhjelm et A. WallenskOld (Acta Societatis 
scientiarum Fennic^e, t. XVIII, pp. 111-288. Helsingfors),un autre exemple 
de cette presentation des decors aux spectateurs. 



— 11 — 

Val6rien, le bon ev6que utille 

De ce dit lieu avecques luy Vincent, 

Son diacre povez veoir(s) la present, 

La aussi est le temple des ydolles 

Et les prestres toutz remplis d'oeuvres foUes 

Le chartrier, sa femme et son varlet 

Sont en la chartre ou 11 fait ort et let. 

En ce vesseau voy la deux mariniers 

Lesquels auront grand plante de deniers, 

Pour mectre au fond de la mer le corps mort 

De Saint Vincent qui plustost qu'els au bord 

U rivera terres qu'ils ne feront, 

Ces pauvres gens Ik Tensepveliront, 

Par I'ordonnance a sa bonne matrone 

A qui Jhesus envoya de son trosne 

En son dormant divisne advision. 

Pour y donner saine provision. 

Et cela fait la fin de nostre jeu. 

Et s'il y a quelqu*autre personnaige 

Au myst6re 

De les nommer m'en passe. 
Gar ilz ne sont (pas) de n^cessit^. 

C'est fort heureux... quarante-cinq vers pour presenter 
douze fractions de decors et les personnages qui les occupent! 
II est vrai que le moyen Sge a le temps, que toute la journ6e 
s'^tendait devant les faiseurs de myst^res pour faire d6rouler 
la longue et interminable d^b^cle de leurs vers grossi^rement 
chevilI6s« 

La sc^ne. 

Comment 6taient disposes ces decors que les ^riteaux ou 
les prologues tentaient de d^crire? Quel ^tait I'aspect g^n^ral 
des ^chafauds sur lesquels allait se d^rouler Taction du 



— 78 — 

drame? tel est le probl^me que nous allons avoir maintenant 
k r^soudre, et pour arriver k une solution vraiment critique 
nous aurons d'abord a ^tudier Tancienne hypoth^se des Stages 
superpos(^s qui persiste jusque dans certains travaux r^cents 
et non des moins inform^s ^. 

Emile Morice, apr^s les fr^res Parfait, le due de la Vallifere 
et Berriat Saint-Prix, Texprime avec le plus de nettet^ dans 
le passage qu'on va lire. Apr^s avoir reconnu que la disposi- 
tion en ligne a ^t^ adoptee dans certains cas (c'^tait dans la 
plupart des cas qui! fallait dire), il ajoute : a Mais les propor- 
tions d^mesurfees de cette forme de theatre et la n^cessit^ pour 
rint^r^t du sujet aussi bien que pour la commoditc^ des spec- 
tateurs, de concentrer Taction dans I'espace le plus restreint 
possible, firent que, g^n6ralement, on adopta la division par 
stages. Dans cette disposition, le thi^^tre, form6 de plusieurs 
Stages de galeries superpos^es en retraite les unes sur les 
autres ou perpendiculaires, s'^levait pyramidalement jusqu'^ 
une grande hauteur. Chaque itage itait affedi h une ville ou 
province, telle que Rome, Jerusalem, la Judie,.. et se subdi- 
visait au moyen de cloisons en- un plus ou moins grand 
nombre de scenes partielles... Qu^onse figure vne maison haute 
de cinq h six Stages subdivisSe en un grand nombre de pidces et 
dont la faoade, totalement enlevie^ laisse voir de haut en bas 
tout FintMeur diversement dicori 2. » Parfois aussi, d'apr^s 
Emile Morice, on voyait plusieurs th6&tres les uns k cdt6 des 
autres, ayant chacun plusieurs Stages. Mais il n'y aurait qu'une 
seule mention positive de cette derni^re forme, c'est k Angers, 
en 1468, lors des c^lebres representations de la Passion de 
Jean Michel : il y est dit que le th^Stre construit au bas des 
balles avait cc cinq eschafPaultz k plusieurs Stages, 'converts 



* Chez M. Enlart, par example, Architecture civile et militaire, 1904, 
p. 372. 

« E. Morice, Op, cit., pp. 41-42, of. aussi, 1. 1, de VHistoire du Thi&tre 
frangais, des fr^res Parfaict. Amsterdam, 1735. 



— 79 - 

d'ardoises » et que le paradis, qui 6tait le plus ^\e\k, contenait 
deux Stages ^. 

Nous ne savons malheureusement pas d'oii Horice a extrait 
ce renseignement. Ce n'est, k coup sur, pas de la pi^ce dont 
nous avons avec soin examine k Paris les Editions incunables 
contemporaines des representations d' Angers et de Paris. 11 
ne nous reste done qu'^ soumettre la phrase k un examen 
critique. Or, dans la phrase d'Emile Morice, une ^tranget^ 
nous frappe tout d'abord : c'est que le paradis, qui est T^cha- 
faud ie plus ^lev^, ne coniienne que deux Stages, alors que les 
autres ^hafauds moins ^l^v^s en contiennent plusieurs, c'est- 
i-dire probablement plus de deux. En rtelit^, ^tage est ici syno- 
nyme de loges ou mansions. Nous n'en voulons pour preuve 
que les termes dont on se sert dans lemyst^rede Saint- Laurent, 
oik les mots c< eschaufiPaut » (^chafaud) et « estages » sont 
employes alternativement et indiff6remmenl Tun pour I'autre. 
Par exemple : « Adonc s'en va devers le maistre d'^cole et 
Passevant dit, devant Vestage du roy de Gaule ... Passevant 
devant le roy de Gaule .. dit (III eschauffault)^. Dans le myst^re 
de Saint-Laurent les ^cbafauds devaient ^tre s^par^^s et l^g^- 
rement surelev^s sur une sorte de pilotis voil6 par des 
rideaux 3. La sc^ne ou champ ne devait pas ^tre sur^lev^e. II 
en 6tait sans doute de m^me dans le myst^re de la destruction 
de Troie *. D'ailleurs, notre interpretation de I'^tage par 
^chafaud ou mansion est celle de M. Nyrop, et Ton ne saurait 
avoir un guide plus sur s. Peut-etre les « drye stagien » du 
chroniqueur flamand ne sont-ils pas autre chose que des man- 
sions 6. Au reste, le sens ordinaire de « ^tage », dans la langue 



1 E. Morice, p. 44. 

« Page 130. 

5 Page !273. 

* Bibliolh^que royale de Bruxelles, manuscrit 10194. 

5 En Teater forestilling i Middelalderen, p. 17 et note p. 2. 

> Nous soumettons cette interpretation a M. Endepols, qui dans son 
recent travail : Het decoratief en de opvoering van het middelneder- 
lansche Drama, 6tudie cette expression. Amsterdam, Van Langenhuysen, 
1903, in-8o, pll., pp. 41-42. 



- 80 — 

du moyen §ge, n'est pas celui de notre langue, mais bien le sens 
d*habitation, demeure, s^jour (cf. le dictionnaire de Godefroy). 
Le plus ancien exemple de 6tage avec le sens moderne est de 
1398. Godefroy semble n'avoir pas connu les exemples que 
nous venons de tirer du myst^re de Saint-Laurent, mais il cite 
celui-ci, qui confirme notre th^se et oil etage a le sens de sc^ne 
de tb^^tre : 

Et ne montrer le mort, aporte sur T^tage 
Qui cach6 des rideaux aura re^u Toutrage 
Gar cela doit se dire et plusieurs faits ostez 
Hors de devant les yeux sont mieux apr^s contez. 

(Yauqubloi de la Fresnaye. Art poitique.) 

L'autre argument d'Emile Morice est ce passage de la chro- 
nique de Metz a propos de la Passion qui fut repr^sentte dans 
cette ville en 1437 : « Le theatre fut fait d'une tr^s noble facon, 
car il estait de neuf sieges de haut », et plus loin : « Tout autour 
estoient grans sieges et louges pour les seigneurs et dames » ^. 
Or, pour tout esprit non pr^venu, les neuf sieges de haut sont 
les gradins de Tamphitb^tre destine aux spectateurs, et ces 
gradins eux-m^mes domin6s par les loges destinies aux 
notables de la ville et des environs. Invoquer ce texte en faveur 
de i'hypoth^se des multiples Stages superpose, c'est, comme 
on a fort bien dit, mettre les acteurs. ^ la place des spectateurs 
et r^ciproquement. Ajoutons que I'^tude des miniatures est 
venue encore infirmer les vieilles hypotheses. 

Cependant I'insuffisance et la faiblesse des arguments inyo- 
qu6s par ses pr^d^cesseurs n'eclaire pas Jubinal, qui reprit k 
son compte Thypotb^se et pr^cisa qu'il y avait g6n6ralement 
trois Stages dont le plus ^lev^ 6tait le Paradis, le moins ^lev6 
I'Enfer et Tintermfediaire, le Purgatoire. Au bas des 6chafauds 
et non sur le th^tre on voyait s'ouvrir et se refermer succes- 
sivement la giieule d'un dragon. C'est cela qu'enl882 M. Gour- 



*■ E. Morice, p. 46. 



— 81 — 

don de Genouillac, dans son a Histoire nationale de Paris » i 
a imaging de restituer par le dessin. C'est cette m^me hypo- 
th^se que reprend k son tour H. Bapst 2, sur le t^moignage de 
Fournier. 11 faut dire que ce d^cor n*est pour lui que celui 
des salles de spectacle ferrates et non du theatre en plein air, 
mais son adhesion k la th^se de Jubinal est d'autant plus sur- 
prenante qu'^ propos des decors ^lev^s sur les places publi- 
ques il avait pr6cedemment admis la th^se de Paulin Paris 3. 
C'est ce c^l^bre ^rudit, en effet, qui, dans sa le(?on du College 
de France en 1855 \ abandonna d^cid^ment I'hypoth^se des 
Stages superposes pour y substituer celle des decors juxta- 
poses sur une ligne horizontale dominie k I'arriere-plan par un 
paradis en gradins. 

Reste k savoir si tout est k rejeter dans la th^orie des Stages. 
Pour cela, il nous faut entreprendre un voyage d'observation 
impartiale k travers les textes. Remarquons d*abord quil y a 
presque toujours sur la sc^ne certaines hauteurs, la montagne 
sur laquelle J^sus se trouve transports lors des tentatives de 
seduction de Satan 8, et le « mont d'Olivet ». Or ce mont 
d'Olivet dans la Resurrection 6 faussement attribute a Jean 



* Pages 232 sqq. Et k ce propos il est regrettable que dans V Album histo- 
rique, de Lavisse et Rambaud (Paris, Colin, 1896, 1. 11, p. 173), on ait cm 
devoir abandonner a une fanlaisie d'artiste la reconstitution d'une repre- 
sentation dramatique au moyen &ge. 

* Op. ciL, p. 69. 

» M. ENLART,dans son Architecture civile et militaire, deik citee (Paris, 
1904), p. 372, a malheureusement reproduit les assertions de M. Bapst, 
que suit aussi M. Endepols, op, dt,, p. 11. 

* Paris, 1855, br. in-8o. 

5 Le mistere de la passion Jesuscrist,jouie h Angiers (en 1486). (In-fol. 
goth. s. 1. n. d. Bibl. Nat. Inv. res. Y. f. 69). Cetie passion serait roeuvre 
d*un remanieur, le scientifique docteur Jean Michel, medecin, dont on 
ne sail que peu de chose. Voyez plus loin « TAuteur ». 

« Ensuit le mistire de la resurrection de nostre Seigneur Jesuscrist^ 
imprimee k Paris (Verai-d). Bibliotheque Nationale inc. V.4353, anterieur 
a 1499, in-fol. goth. 

f 



Michel ^ est situ6 sous le paradis ^, ainsi que la maison du 
C^nacle, r^serv^e k la Vierge et aux ap6tres 3. Le paradis est 
done un veritable ^tage surplombant une partie de la sc^ne et 
non un simple dchafaudage en gradins, comme le pense 
P. Paris; il faut d'ailleurs qu'il en soit ainsi pour qu'un treuil 
puisse y souiever miraculeusement J^sus et les trois anges 
Gabriel, Raphael et Uriel, tandis que & les deux filz Sym^on 
ressusciti^s et les quarante-neuf qu'il m^nera monteront 
secretement en paradis par voye sans qu'on les voye mais leurs 
statures de papier ou de parchemin bien contreffaietes jusqucz 
au dit nombre cinquante et un personnages seront atachez k 
la robe de Jesus et tirez amont... » 

f Les gradins dont parle M. Paris existent aussi, mais k T^tage 
sup^rieur que constituait le paradis, afin de supporter les 
groupements des divers ordres des S^raphins, des Ch^rubins, 
(( des trosnes, des dominacions, des vertus, des puissances, 
des principaut^s, des archanges et des anges ». Six anges 

I repr^sentent leur ordre sur chacun des neuf gradins qui s'^1^- 

- vent vers Dieu. L'ascension de J6sus est assez longue et la 
hauteur assez grande, car en regardant J^sus monter les anges 
r^citent une foule de vers, « par forme de question et d'admi- 
ration^w. Ges couplets finis, J^sus arrive, se fait ouvrir la porte 

1 du paradis, ce qui implique bien un ^tage sup^rieur et non pas 
seulement des gradins, et suivi des anges qui derri^re lui se 
forment en procession, vient s'agenouiller devant la Majesty 

, divine. S'il faut d'autres preuves de ce que le « hault Paradis » 5 
est bien un etage, regardez Saul a cheval passant avec ses com- 



* Par r^diteur Antoine Verard, comme Fa d6montr6 M. Macon dans sa 
Note sur le Mystire de la RSsurrectioriy atlribu6 k Jean Michel. Paris, 
Techener, d898. Extrait du Bulletin du Bibliophile. Sa th^se est admise 
par Gaston Paris dans Romania^ t. XXVII, p. 623. 

* Resurrection, attribute ^ Jean Michel, f" 116 v®. 
3 Ibid., f° 121 yo. 

* Ibid,, fo 122 vo. 
B Ibid., f> 35 ro. 



* Jubinal, 1. 1, p. 27. 

* Recueil (Tactes notaries relatifs a Vhistoire de Paris et de ses environs 
au XVb siMe, public par M. Coyecque, 1. 1. Collection de Vhistmregine- 
rale de Paris, nouvelle s6rie, gr. in-8<> jesus. 

' Paris, Les AngelierSy 1541, p, 164 i*. Nous avons consulte rexem- 
plaire de M»ne de Pompadour, conserve a la Bibliolh^que royale de Bru- 
xelles. 

* Paris, op. ci^, p. 6. 



- 83 — 

pagnons par « dessoulz Paradis » et se laissant choir h terre 
sous ie brandon de feu que J^sus jette sur lui'i. 

M. Coyecque, nagu^re archiviste du d^partement de la Seine, 
a bien voulu ik>u^ signaler un contrat pass^ devant le notaire 
Fardeau, en 1543,' entre un maQon entrepreneur et des orga- 
nisateurs de myst^rcs r^sidant ^ Saint-Marcel; ce document 
nous donne quelques renseignements sur la dimension du 
paradis et son ^l^vation au-dessus du niveau de la sc^ne '^. 
Pour un ^chafaud long d'environ lO^SO sur 4™90 de large, 61eve 
dans c( le logis appel6 Hdtel d'Orl^ans », pour servir au cc mys- 
t^re de Saint-Christofle », on pr^voit « un paradis de douze 
pieds (3™89) de hault au dessus du diet eschafauld (c'est-^-dirc 
la sc^ne), ayant une toise (1°»95) de dedans oeuvre et cloz d'aiz 
et fera I'entour, fors le dedans, et couvert d'aiz ; et fera le diet 
Cjorivault (entrepreneur) ungne petite saillie pour mectre deux 
anges aux deux coings du diet paradis, regardant sur T^scha- 
fault et ung buys (porte) souz le paradis... » C'est une construc- 
tion analogue qu'implique la miniature de Fouquet dont nous 
reparlerons bientdt. 

Au III® livre des a Actes Ties Apdtres » nous trouvons cette v' ' ' ^ 
note : « H. (Pierre) doit aller pr^s d'ung pillier de paradis et 
se attacher pour monter comme une ascension quand temps 
sera » 3. On voit par ces citations d^ja trop nombreuses com- 
bien ^tait insuftisante Thypoth^se de P. Paris qui con^it le 
paradis comme un grand berceau construit solidement, dont 
les parois concentriques formaient une double ou triple rang^e 
de gradins en retrait 4. Sans doute, ces gradins existaient et 



\ 



— 84 - 

m^me plus nombreux, comme nous Tavons vu, mais consti- 
tuant un veritable ^tage en retrait sans aucun doute, afin de 
permettre d'une part aux spectateurs de toutcs les places de le 
contempler, d'autre part, pour permettre aux habitants des 
celestes demeures de veiller sans cesse sur la marehe du mys- 
t^re; tels aussi sur une sc^ne sup6rieure apparaisisent les dieux 
dans les trag6dies grecques ^. 

II n'est pas plus exact d'afBrmer, comme le fait M. Paris 
suivi par M, Bapst, que Tenfor est souvent en dessous de la 
sc^ne ^. Nous savons parfaitement que Ton a fait k Romans 3 
des fouilles sous la sc^ne pour Templacement de Tenfer, mais 
c'est pour que lesdiables pussent yfaire grande noise^ce sou ter- 
rain n'est pas vu du public et ne peut pas plus elre consid^r^ 
comme une sc^ne inf^rieure que les couloirs mc^nag^s sous la 
plate-forme et oil J^sus disparalt dans Tintervalle de ses appa- 
ritions. 

Au contraire, le manuscrit de la Resurrection nous apprend 
que tons les diables « demourront devant enfer puis Cerberus 
les appellera et monteront en enfer » 4. Ailleurs on precise 
plus encore. « Le puis d'enfer doit ^tre edifi^ jouxte le pallour 
(parloir) de dessus iceluy portal et la tour du limbe par devers 
le champ du jeu pour estre myeulx veu ». 

Quant au purgatoire ou aux limbes, ils ne sont pas non plus 
ce que pretend Jubinal, un ^tage interm^diaire entre le ciel et 



^ G'estce qu'on appelait d'un nom significatif « theologeion ». Gf. 0. Na- 
varre. DyonisoSy Paris, Klincksieck, 1895, 8^ pi. 

« Bapst, p. 28, et Paris, p 6. 

' Trois Doins, p. l, note 4. 

^ Manuscrit iran^ais 972. Le manuscrit de la RSsurrection attribu^ 
a Jean Michel, qui a premiere vue parait identique k Vlncunable^ 
rey^le, a un examen plus approfondi, des scenes et des rubriqaes plus 
d^veloppees, et nous fait voir en lui un vrai livre de sc^ne ayant appar- 
tenu a quelque confrerie. 11 est k ces points de vue beaucoup plus 
curieux que le manuscrit de Ghantilly, renfermant le m^me myst^remais 
sans ces pr^cieuses additions. * - 



— 85 — 

J'enfer, hypoth^se toute gratuite accept^e par M. Bapst. Nous 
Savons^ au contraire^ que dans la Resurrection, par exemple, 
« le limbe doit estre au costi du parloer qui est sur le portal 
d'enfer»^. 

La concession que H. Bapst, moins radical que M.Paris, fait 
a rhypoth^se des Stages n'est pas suffisante non plus. H. Bapst 
admet (c dans quelques cas certains decors comportant des 
^chafauds k deux Stages ; le paradis, les places des proph^tes, 
par exemple, furent quelquefois instali^s au second ^tage... » 
Dans la forme cette affirmation, exacte en ce qui concerne le 
paradis, est fausse en ce qui touche les proph^tes et les figu- 
rants : les premiers, nous le savons, avaient parfois des 6cha- 
fauds disperses hors de la ligne r^guli^re des mansions, mais 
il n'y avait aucune raison de les mettre au second ^tage. 

II faut cependant admettre Fexistence de ce second ^tage 
dans les salles trop ^troites pour permettre dans toute leur 
largeur I'alignement ^norme des mansions, comme c'^tait le cas 
k THopital de la Trinity, et il n'est pas possible d'expliquer 
autrement les rubriques suivantes 2 ; 

(( 11 fault que icy soit Joseph descendu et assis en chaire, non 
pas au pare du roy mais ailieurs 3 », on le voit plus loin 
retourner « en hault » (V. 18770). Le Pharaon est aussi « en 
hault », et on pense bien qu*il ne s'agit pas d*un paradis, 
puisque c'est 1^ que sont aussi les mMecins ^. 

Pour nous r6sumer, la sc^ne se pliait aux exigences du 
milieu. Disposait-on d^une large place, comme c'^tait le cas la 
plupart du temps, on alignait les decors les uns k cot^ des 
autres, dussent-ils atteindre un d^veloppement de 100 metres. 
Les gradins du paradis occupaient un second ^tage, en retrait, 



* Resurrection attribute a Jean Michel, f» 22. 

2 Publie par Rothschild et M. Picot dans la SocUU des Anciens textes 
franoais, 6 vol. in-8®. 

3 Mysth-e du Vieux Testament^ t. Ill, p. 166. 

* V. 20647 et 19353. 



— 80 - 

rnont^ sur piliers assez hauts au-dessus de certaines mansions, 
telles celles du C^nacle et du mont des Olivets. Des escaliers 
ou des praticables, cach6s ou 4 d^couvert, y conduisaienl. II en 
est ainsi egalement dans le th^^tre flamand ^ 

Lorsque Tc^tendue du d^cor devait ^tre restreinte par le peu 
de largeur d'une salle ferm^e, on coupait pour ainsi dire en 
deux la ligne des mansions et on en transportait la moiti6 
au-dessus de I'autre, en formant ainsi un second ^tage Egale- 
ment en retrait. 

Mais jamais on n'Eleva des scenes k cinq ou six Stages, com- 
parables k une maison dont on aurait enlevE la fagade. 

Les decors ne s'alignaient pas nt^cessairement suivant une 
ligne r^guli^re, comme le repr^sente la miniature du manuscrit 
fran^ais 12836 2 {pL I) ; les Echafauds pouvaient se placer en 
demi-cercle ou en cercle comme cela se voit dans la curieuse 
miniature du martyre de sainte Apolline de Jean Fouquet 
signal^ par M. Bapst '^ et dont nous donnons ici une repro- 
duction d'apr^s I'original qui se trouve k Chantilly (pi. Ill); 
le second Etage peut ^tre r6servE en partie au paradis et k 
l*empereur, en partie aux spectaleurs privilEgiEs et enfin k cer- 
tains diables. 

Au-dessous de F^tage circulaire ou semi-circulaire est massE 
le gros du public ^ qui entoure tr^s souvent la sc^ne de toutes 
parts ainsi que dans un cirque. 



* Cf. Endkpols, op. ctt., pp. 41 k U. Le theatre shakespearien pre- 
sentait aussi une partie sur61evee, qui est peut-^tre une survivance de 
I'aneienne mise en sc^ne. (Voyez les plans dans Brodmeier, Die Shakes- 
peare Buhne. Weimar, Buchmann, 1904.) 

« Pages 30 et 31. 

» Reproduite par Petit de Jolleville, Histoire de la litUrature fran- 
Qaise, t. II, et d'apr^s laquelle a ete faite rexcellente maquelte qui a figur6 
a TExposition de Paris en 1878 et qui est maintenant au Musee de TOpera, 
k Paris. . 

^ G'est du moins ce que permet de supposer un examen attentif de la 
gravure. Comment M. Mautzius peut-il ^crire que T^tage de plain -pied 




PLA^GHC III. 

Le Martyre de sainte Apolline, d'apr^s une miniature de Jean Fouquet 
(Mus^e Cond6, k Chantilly.) 

Photographic Braun, Clement et G<". 



— 87 — 

Somme toute, la sc^ne m^di^vale n'^chappe pas k la loi de 
diversity et se plie avec une tr^s grande souplesse aux exigences 
de temps et de lieu qui en d^terminent I'aspect. 

Les ^chafauds. 

Maintenant que nous avons esquiss^ le plan g^n6ral du 
th^^tre, laissons la place aux entrepreneurs et aux charpen- 
tiers qui vont Mlir les « ^chaufauds » ou « establies » qui 
supporteront la sc^ne et les decors; souyent il n'y aqu'un seul 
^chafaud, mais souvent^ aussi quelques Stabiles secondaires, 
par exemple celles qu'on reserve aux proph^tes, spectateurs 
plut6t que vrais acteurs, sont laisstes en dehors de la ligne 
g^n^rale des decors et dispers^es sur la place publique. 

Ce n'(^tait pas une mince affaire que de dresser sur piliers 
cette plate-forme qui, k Romans, avait environ SS^SO de long 
sur une largeur moindre de moiti^^, qui, a Faoslel d'Orl^ans», 
k Saint-Marcel, avait 19"49 de long sur 4"86 de large 3, mais 
qui, par contre, atteignait a Rouen 60 metres de long pour les 
^tablies ou compartiments divis^s en quatregroupesdistincts. 
Et c'est qu'il ne fallait pas manager le bois, mais veiller i ce 
que les ^chafauds du paradis et des spectateurs fussent garnis 
(c d'aiz tenement qu*il n'en puisse venir faute ». Aussi ces 
constructions si simples qu'elles paraissent coutaient-elles fort 
cher. A Romans, le th^^tre (bois, fer, etc.) a cout6 environ 
8,221 ^ francs de notre monnaie. Parfois on faisait reprendre 



avec la sc^ne ne parait pas avoir ^te employe si ce n'est comme vestiaire 
pour les acteurs? History of the Theatrical Art, Translated by L. von 
GossEL. London, Duckworth, 1903, t. II, pp. 66-67. Nous ne saurions 
accepter interpretation donnee de cette miniature par M. Mautzius, pas 
plus que celle de M. Bapst, critiquee par lui. 

^ Comme k Rouen en 1474. Gf. Leverdier, t. II, p. 2. 

■ Mystdre des trois Dams, pp. xliv-xlv. 

3 Gontrat signal^ par M. Goyecque. Voyez plus haul. 

* Hysttre des trois Doms, p. lxxxvi. 



— 88 - 

k I'entrepreneur son bois et ses ais h la fin du jeu ^, ou encore 
on Ics vendait aux ench^res, ce qui ^tait moins avantageux. La 
besogne 6tait si considerable que les charpentiers de Romans 
rcQurent 1,168.96 francs pour faire ces 6chafauds et la plate- 
forme, les « chateaux, villez, tours, tornelles, paradis, anfert ». 
II s'agit I^, comme on le voit, d'une enlreprise k forfait 2. 
Souvent on employait d'autres mat^riaux que le bois; sans 
parler du fer, qui servait aux clous et aux ancres, des ouvrages 
en ma^nnerie dresses k Taide de pierres, de moellons et de 
pl^tre servaient k Fenfer 3. 

Pour diminuer les charges des communes, Philippe, ducde 
Bourgogne, se conformant k une coutume g6nerale dans le 
comte d'Artois, permet, en 1459, aux habitants d'Aix, de 
prendre dans ses domaines qui entouraient la ville une mesure 
de bois de la valeur de 8 livres *. 

Sg£:ne proprement dite. 

Les ^chafauds comprenaient, comme nous venons de le voir, 
des constructions de bois et, en avant des mansions, une plate- 
forme rfeservAe aux Evolutions des joueurs. Get espace libre 
s'appelait le champ ^, la terre, le pare ou parquet 6; c*est le 
« deambulatorye » des Anglais '^-. 



* Contrat signal^ par M. Coyecque. 

* MysUre des trois Doms, p. 600. On trouvera aux pages 796-801 le 
texte complet du contrat pass6 entre les trois charpentiers d*une part 
et les messieurs de I'^glise et de rechevinage, de Tautre. 

5 Contrat signal^ par M. Coyecque. 

* Voyez Passion d* Arras, par M. Richard. Arras, ^893, in-i®, p. xxii. 

* Ex. : en allant parmy le champ : Rubrique de la Resurrection, attri- 
buee ^ J. Michel, fol. 45 v®. 

^ My s tires des trois Doms. 

7 On trouvera le tei-me emplaye dans Mankind, moralite du XV« si^cle 
apud Brandl. Quellen des Weltliclien dramas in England voi' Shakespeare. 
Strasburg, Trubner, 1898, in-8o. . 



— 89 — 

Tous ces termes, comme on le voit, rappellent un temps oh 
il n'y avait pas encore d'6chafauds et oh. le jeu se faisait sur la 
terre^ dans un pare, sur une pelouse. Quelques indications, 
recueillies dans le texte de la Resurrection, soul^vent un doute 
dans notre esprit, a Lors T^me de Jesus doit ficher sa croix en 
terre », et au folio 47 v% il est question d'une trappe couverle 
de terre, pour qu'on ne la distingue pas : or si le reste de la 
sc^ne n'avait pas et^ au moins en partie recouvert de terre, 
e'eut ^16 le bon moyen de la signaler aux yeux du public. Les 
acteurs se mouvaient-iis siir le sol m^me, celui-ci ^tant creus^ 
de galeries souterraines permettant le jeu des trappes ou la 
plate-forme, ^tait-elle sem6e de terre et de gazon comme la 
sc^ne de Shakespeare ^tait couverte de joncs, cette derni^re 
solution est la plus plausible. 

Les mansions. 

Chaque partie des decors juxtaposes et d^signant un lieu 
different, s'appelait mansion, etablie ou ^tage, nom qui a pu 
tromper les anciens historiens. On n'en comptait pas moins de 
dix pour la « manekine » dramatis^e. C'^taient : 

I. La cour du roi de Hongrie. 
IL Celle du roi d*ficosse. 

III. La demeure de la m^re du roi d'ficosse. 

IV. Senlis. 

V. La haute mer. 
VI. Le rivage pres de Rome. 
VII. La cour du pape. 
VIII. La maison du senateur, a Rome. 
IX. L'eglise de Saint-Pierre, a Rome. 
■ X. Le Ciel *. 



* Voyez OEuvres de Beaumanoir, editees par M. Suchier (Soci£TE des 

ANCIENS TEXTES FRANgAIS, t. 1, p. I^XXXVI. 



rtfl %' *- 



— 90 - 

Mais le Mysl^re de I'Incarnation joue k Rouen en 1474 n'ea 
exige pas moins de vingt-deux ^. Celui du manuscrit de 
Donauesehingen en demande autant 2, et sans aucun doute 
pour le Myst^re des Aetes des Ap6tres un plus grand nombre 
de mansions est encore n^cessaire. 

Toutefois, les mansions n'^taient pas partout les m^mes. 
'Quand les spectateurs entouraient la sc^ne de toutes parts, 
com me c'^tait lecasdansla passion allemande que nous venons 
de citer, quatre piliers surmont^ d'un toit ISger sufSsaient k 
repr^senter un palais ou une maison, les habitants ^tant ainsi 
Gonstamment visibles a tons les spectateurs 3. Mais si les 
decors ^taient adoss^s h un mur faisant front au public, ils 
^taient plus compacts et plus solides, car ils devaient supporter 
parfois des personnages, comme^l'ange Gabriel, par exemple, 
qui s'en va ccdessus Tabbaye de Grammont^j). On le voit, il ne 
sufSsait pas toujours d'une simple toile peinte, il fallait g^n^- 
ralement un 6chafaudage que Ton recouvrait de tapisseries ^ 
peintes par des artistes dont plusieurs sont fort connus et 
dont nous reparlerons plus loin 6. Ceux-ci brossaient d'apr^s 
des miniatures modules qui leur (^taient fournies. Ces minia- 
tures ou les maquettes ainsi que les manuscrits ^taient con- 
serves avec soin par les municipalit^s pour des representa- 
tions ult6rieures t. On n'6pargnait d'ailleurs ni I'argent ni la 
peine. Les frais de decoration k Romans, en 1509, s'Sleverent k 
1,801.64 francs 8. 



* LeVERDIER, t. I, p. LI. 

* MoNE, p. 157. 
5 Ibid,, p. 158. 

* Mystdre du roi Avenir, Bibliotheque Nationale, fr. 24334, p. 74. 

5 Comma a Seurre pour le Mystire de saint Martin, Cf. Jubinal, t. I, 
p. xLVi. Gependant on 16ve une tourelle faite de toile dans le Myst^e de 
la Vengeance et Destruction de Jerusalem, in-4o, goth. fol. 107. 

* Voyez Art et Mystere. 
T Bapst, pp. 64-65. 

« Myst^e des trois Doms, p. Lxxxin. 



— 91 — 



Paradis. 



C'^tait surtout au paradis, dont nous connaissons mainte- 
nant la situation, que les d^corateurs donnaient tous leurs 
soins. Les auteurs eux-m^mes les en priaient : « Adoncques se 
doit monstrer ung beau Paradis terrestre le mieulx et trium- 
phammenl fait qu*il sera possible et bien gamy de toutes fleurs, 
arbres, fruictz et autres piaisances, et au meilleu Tarbre de vie 
plus excellent que tous les autres ^. » 

Mais I'auteur inconnu de la Resurrection au milieu du 
XV« si^cle est bien plus pr^is encore et bien plus exlgeant : 
c( Et icelui paradis doit estre fait de papier au dedens duquel 
doit avoir branches d'arbres, les ung fleuriz> les autres charges 
de fruitz de plusieurs espies com me cerises, poires, pommes, 
figues, raisins et telles choses artiBciellement faictes, et d'autres 
branches vertes de may et des rosiers dont les roses et les 
fleurs doivent exc^der la haulteur des carneaux (cr^naux) et 
doivent estre de frais couppez et mis en vaisseaux plains de aue 
pour les tenir plus freschement » 3. Le manuscrit qui renferme 
le m^me texte, mais avec d'intcressantes variantes, ajoute k son 
paradis des « prunes, poires allemandes, orenges, grenades, 
des romarins et des marjolaines », et m^me on n'oubliera pas 
la « fontaine qui se d^versera en quatre ruisseaux » 3. 

On pense bien que lors de la representation des Actes des 
Ap6tres qu'ils organisaient en 1536, les marchands de Bourges 
eurent h cceur d'^crasier par un d^ploiement de luxe inoui tout 
ce qui avait ^t^ fait jusqu'a eux. Dans la « monstre », c'est- 
^ dire le cortege pr^paratoire des acteurs, qui parcourait la 
ville avant le spectacle, « estoit conduit et men^ ung paradis de 



* Mystire du vieux Testament, 1. 1, p. 27. 
« Fol 42 V*, 2e col. 

' Manuscrit de la Risurrection^ attribue a Jean Michel, Biblioth^ue 
Nationaie, p. 84 v«. 



— 92 — 

huit pieds de large et douze de long; il estoit tout a I'entour 
circuit de throsnes ouverts ; peints en forme de nu^es pas- 
santes et par dehors et dedans petils anges, comme chferubins, 
s^raphins, poteslats et dominations, ^lev^s en bosse les mains 
jointes et loujours mouvans. Au milieu estoit ung si^ge fait en 
faQon d'arc en ciel ^ sur lequel estoit assise la Divinil6, P^re, 
Fils et Saint Esprit, et par derri^re deux soleils d'or, au milieu 
d'ung throsne, qui tournoient sans cesser, Tung au contraire 
de I'autre. Aux quatre angles avoit des sieges auxquels estoient 
les quatre Yertus, Justice, Paix, Verity et Mis6ricorde, richement 
habill^s, et aux cost^s de la Divinity avoit deux autres petits 
anges chantant hymnes et cantiques, qui s'accordoient avec des 
joueursde flustes, harpes,luths, rebecs etvioles,qui marchaient 
k Tentour du paradis»!^. C'^tait d'un d6cor pareil que le maitre 
des oeuvres pouvait dire avec orgueil, non sans une pointe 
d'ironie, « Regardez, voici bien le plus beau paradis que vous 
vites ou que vous verrez jamais » 3. Les habitants de Rouen * 
et d'Arras ^ en pouvaient contempler d'aussi beaux. 

L'enfer. 

D'un c6t6 un jardin fleuri, c'estle paradis, de I'autre un lieu 
qu'on fait le plus h6riss^, le plus formidable possible, c'est 
l'enfer. II est essentiellement compost de trois ^l^ments : une 
tour de forteresse, sur le plan de celles dont ^taient flanqu^es 
les villes du moyen ^ge; un puits oh. Jesus ayant bris^ les portes 
d'enfcr jette Satan, et une entrfee g^n^ralement en forme de 



* Detail qui se retrouve dans le Mystire du Jugement de Lucerne, Gf. 
Roy, Lejour du Jugement, Paris, Bouillon, 190-2, in-8», p. Wi, note. 

* Relation de VOrdre de la triomphante monstre du Mystere des Actes 
des Apdtres, par Jacques Thiboust, secretaire du roy, edite par Labou- 
verie. Bourses, 1836, in-8o, pp. 72-73. 

' Paulin- Paris, op, cit., p. 6. 

* Leverdier, t. II, p. 106. 
5 Passion d^ Arras, p. 2. 



— 93 — 

gueule monstrueuse, qui s'ouvre et se referme pour livrer 
passage aux diables. 11 faut y ajouter un parloir ou place oh 
les diables iiennent k la vue du public, souvent au-dessus de 
la porte, ou sur une des plates-formes de leur forteresse, leurs 
orageuses assemblies *. Mais cela, c'est I'enfer complet avec 
tout son appareil grotesque et meDagant; souvent, on se con- 
tente plus simplement d'un puits, c'est le « pit » des myst^res 
anglais 2, parfois d'une vaste chaudi^re, com me celle ou les 
demons pr^cipitent N^ron 3. Un tonneau dans lequel Lucifer 
est assis, enchain^, sutiit k Timagination allemande pour 
evoquer les regions infernales*. Qu'on compare k cette simpli- 
city archaique la complication d'un enferfraiiQais au XV^si^cle! 
Le gardien Cerberus, que le moyen ^ge a h^rit^ de Tantiquit^, 
(c fait son cry » comme le h^raut d'une commune. Les circon- 
stances sont critiques, la patrie infernale est en danger, le 
Christ s'avance arm^ de sa croix redou table et de son incor- 
ruptible vertu pour briser les portes des limbes et d61ivrer les 
innocents et les vieux proph^tes. A l^appel du h^raut-portier, 
a tous les diables, excepts Sathan, viennent vraiment tous 
k Tentr^e d'enfer et lors comme espovent^s feront signes admi- 
ratifs en mettant coulleuvrines arbaleste et canons par mani^re 
de deffence... » Cet anachronisme n'est pas isol^. Saint Louis 
fait en pleine croisade tonner ses canons ^ et, dans le Vieux 
Testament, Nabuchodonosor, avant de partir pour la guerre, fait 
inspection de sa nombreuse artillerie. Mais revenons k Vkme 



1 Manuscrii de la Resurrection, attribu^ k Jean Michel, Biblioth^ue 
Nationale fr., 97^. 

' EberVs Jahrbuck, 1. 1, p. 68. Remarquons en passant que Dante place 
aussi Lucifer dans un puits. 

' JUBINAL, t* I, p. 94. 

* MONE, t.ll, p. 71. 

s Myst^e de Saint-Louis (XV^ si^cie), edite par Fa. Michel pour le 
Roxburj;he Club, d870. 1 vol. pi. Nous avons consulte Texemplaire du 
due d*Aumale, k Ghantilly. 



- 94 — 

de J^sus qui, accompagn^e de quatre anges et de I'^me du bon 
larron, vient aux portes d'enfer, trainaDt apr^s elle Salan 
enchain^. Les portes se brisent sous la croix qui frappe avec 
impetuosity. « Icy I'^me de iksus et les dictes anges lient 
Sathan piez et mains et puis le mettent sur la marche du puis 
d'enfer... Notez que I'^me de J6sus jeete Sathan au puis et crie 
moult horriblement et icelluy puis doit estre Mifiijouxte le pal- 
lour (parloir) de dessus le portal d'enfer entre iceluy portal et la 
tour du limbe par devers le champ dujeu pour estre mieulx veu. 
Et doit estre fait ledit puis en telle maniire qu*il resemble par 
dehors estre massonnS de pierres noires de taille ! » Tout cela est 
si precis qu'on en ferait ais^ment un croquis 

Le limbe nous sera d6crit avec le m^me luxe de details, par 
les rubriques suivantes. « Et notez que le limbe doit estre au 
cost^ du parloer qui est sur le portal d'enfer et plus haut que 
le dit parloer en une habitation qui doit estre en la fasson 
d'une grosse tour quarr^e environn^e de retz et de filetz ou 
d'autre chose clere (transparente) affin que parmy les assistens 
puissent veoir les ^mes qui y seront quant T^me de Jesu« aura 
rompu la dicte porte et sera entree dedens. Mais par avant la 
venue de T^me J^sus Crist en enfer la dicte tour doit estre 
garnie tout h Tenviron par dehors de rideaux de toille noire 
qui couvreront par dehors les dits retz et filetz et empescheront 
que on ne voye, jusques ^ Tentr^e de la dicte 4me de J^sus. . 

» U est k noter que la chartre (prison) du purgatoire doit 
estre au dessoubz du limbe k cost^ auquel doit avoir dix kmes 
(celles des anciens proph^tes) sur lesquelles doit apparoir sem- 
blance d'aucuns tourmens de feu arlificiellement fait par eaue 
de vie et d'iceluy purgatoire T^me de J6sus rompra la porte 
pareillement k force et puis entrera dedans accompaign^ desdits 
anges et dira ce qui s'ensuit.... Icy endroit I'^me de J^sus tire 
hors toutes les ^mes du purgatoire et les amaine .avecque les 
autres 4mes du limbe des p^res et doit avoir ung autre limbe 
d^put6 pour les pelits enfans non circoncis et sans avoir eu 
remMe contre le p6ch^ originel. Lequel limbe des p^res a 



— 95 — 

cost^ dont (duquel) une ame d'enfant pour soy et pour les 
autres estans avecques elle dit ce qui s'ensuU.... ^. » 

La montre de Bourges trainait apr^s elle son splendide 
enfer « de quatorze pied de long, et huit de large fait en fagon 
d'un roc sur lequel estoit assise une tour toujours brulante et 
faisant flamme, en laquelle estoit Lucifer qui apparoissoit du 
corps et teste seulement. II estoit vestu d'une peau d'ours, ou 
h chacun poil pendait une papillotte. II avoit un symbre ^ k 
deux museaux, estoffe de diverses couleurs, il vomissoit sans 
cesse flammes de feu, tenoit en ses mains quelques esp^ces de 
serpens ou vip^res, qui se mouvoient et getoient feu. Aux 
quatre coins du dit roc estoient quatre petites tours dedans 
lesquelles apparoissoient des ^mes en diverses esp^ce de tor- 
mens. Et sur le devant d'iceluy sortoit un gros serpent sifBant 
et jettant feu par la gueule narines et oreilles ; et par tons les 
endroits du dit roc gravissoient et montoient toutes esp^ces de 
serpents et gros crapauds. II estoit conduit et men6 par certain 
nombre de personnes, estant dedans, qui faisoient mouvoir les 
tormens es lieux ainsi que leur estoit ordonn6 3. » 

Le gros serpent k la gueule fumante dont il vient d'etre 
question, c'est a la chappe d'Hellequin » ^ ou gueule d'enfer. 
Cette chape d*Hellekin vaut une explication, surtout depuis 
qu'un livre rteent 5 vient de jeter sur cette question une nou- 
velle lumi^re. 

Nous savions d^j^ par le curieux travail du R. P. Van den 
Gheyn 6 1'origine de cet Hellequin dont la « mesnie », qui passait 
en temp^te, troublait les nuits superstitieuses des gens du 



^ Risurrection attribute a Jean Michel. 

2 Peau de martre ou d'hermine. 

5 Thiboust, p. 22. 

* Paulin Paris, op, dt,, p 5. 

s Driessen (0.), Der Ursprung des Harlekin, Berlin, Duncker, 1904, 
in-8o, pll., notamment aux pp. 66-86. 

« Essai de mythologie et dephilologie comparee. Bruxelles, Soci6t^ beige 
de librairie, 1885, -8o, pp. 107-131. 



— 96 — 

moyen §ge. Hellekin c'est TErlkonig des Allemands, le roi des 
Aulnes, que Gothe et Schubert ont immortalis6. Ce roi des 
Aulnes ou des Elfes c*est Wotan ou Odin avee son Wiithendes 
Heer, son arm^e furieuse ou sa Wildesjacht, sa chasse sauvage, 
en tout pareille h la k mesnie » des visions frangaises. Divinity 
des ventSy Hellekin-Wotan dirige la temp^te et c'est sa grande 
voix que Ton entend lorsque le vent hurle la nuit. Or void que 
par un processus bien naturel et bien des fois r^p^t^, la divi- 
nity a^riennegermanique devient un mauvais g^nie, un diable 
de la croyance chr^tienne qui dut s'assimiler une fois de plus 
la croyance populaire. Le theatre m^di^val s'empara d'Helle- 
kin et en fit un personnage important, que, sous le nom 
d'Arlequin, r^sultat d*une prononciation parisienne ^, il c^da 
a la com^die italienne 3. Mais cet Hellekin des l^gendes ^tait 
surtout remarquable par son effroyable hure, par sa chape qui 
lance feu et tlamme 3, c'est 1^ un souvenir de son origins 
a^rienne. Hure et chape ne tard^rent pas k se confondre, et Ton 
employa indiff^remment Tune pour Tautre ^. Aussi, la gueule 
d'enfer qui pouvait emprunter k un des diables les plus popu- 
laires, le nom de hure d'Hellekin s'appela-t-elle plut6t chape 
d'Hellekin. Ce nom, chose Strange, s'est maintenu dans le voca- 
bulaire du th^tre sous la forme de « manteau d'Arlequin », 



* Au t6moignage de Godefroy, Dictionnaire de Uandenne langue fran- 
gaise^ k Vervins, le mot Ariequin d^signe maintenant les « feux follets ». 

* N'oublions pas qu'un des diables de Tenfer de Dante et qui pr^cise- 
ment y joue un r61e grotesque, s*appelle Alichino : « Tratti avanti Alichino 
et Galcabrina d. (Dante, Dimna Commedia, Ed Scartazzinu Inf. XXI, 
vers 118 et XXII, 1l!2 « Alichin non si tenne... etc. » On ne saurait 
s^rieusement accepter T^tymologie proposee en note a la page 208 de 
r^dition citee : « Alichino : da chinar le ali? Veraniente questo diavolo 
si mostra pronto a chinarle » I 

» Driesen, op. cit., p. 68, n° 2. 

* Cf. ce passage bien connu de la Chronique de Metz, cite par P. de J., 
pp. lS-14 : « La bouche et entree de Tenfer de icelluy jeu estoit tr^s bien 
faicte... et avoit celle hure deux gros yeulx d'acier qui reluisoient k mer* 
veille ». 



— 97 — 

I mot qui d^signe une decoration en forme de draperie qui 

encadre la sc^ne d'un th^tre en arri^re de la toile qui sert k 
en diminuer la hauteur et la largeur ^. M. Driesen semble 
se donner beaucoup de peine pour d^montrer le passage de 
c< chape d'Hellekin », signifiant « gueule d'enfer », k notre 
modeme manteau d'Arlequin. En r^alit^, il faut conclure k une 
simple synecdoque, comme disent les vieilles rh^toriques; on 
a pris la partie pour le tout, le nom qui d^ignait les draperies 
de la a gueule d'enfer » a ^t^ etendu k la draperie qui encadre 
tout le tht^Mre. 11 y a done lieu de n^gliger I'explication habi- 
tueile qui affirme qu'Arlequin entrait et disparaissait derri^re 
cette draperie ^, d'oti ce nom de « manteau d'Arlequin ». Une 
fois de plus, il se v^rifie que la scdne modeme doit plus qu'on 
ne le croit gto^ralement k la mise en sc^ne m^di^vale. 

Les myst^res ne font pas toujours mention de la « gueule », 
mais elle est un des Aliments essentiels de I'enfer et luisert de 
porte. On verra cette gueule fort bien dessin^e dans la minia- 
ture du manuscrit de Valenciennes (pi. I) : cc Enfer fait en 
mani^re d'une grande gueule se cloant et ouvrant quant 
besoing en est »• Ainsi parle la description des a establies » 

i qui suit le Myst^re de I'f ncarnation 3. 

L'Angleterre a connu aussi et a peut-^tre emprunt^ k la 
France ce singulier dteor dont, k notre grand 6tonnement, la 
rubrique si d^veloppee du Myst^re de la Resurrection ne fait 
aucune mention 4. D'oti vient I'idee de repr^senter ainsi les 
portes maudites? Simplement de Tinterpr^tation de certains 
passages de la Bible : « L'enfer dilata sa poitrine et ouvrit sa 
gueule jusqu'a I'infini ^ », mais plus encore de Textension du 



1 Dakbibstetek Hatzfeld et Thomas, Dictionnaire general de la langue 
franoaise, Paris, Delagrave, v® Manteau*. 

* Cf. MoYNET, TriLCs et decors, Paris, librairie illustr^e, in-S^ pll. 
3 Joue k Rouen en 1474. Gf. Leveroier, t. Ill, p. 474. 

* Ebert, op, cit., p. 68. 

s Isaie V, 14. Cf. Vitraux de la cathedrale de Bourges, par les 
RR. PP. Gahier et Martin, in-foL, pi. 



- 98 — 

ayrabolisme du L6viathan d^crit en ces termes par le cha- 
pitre XLI du livre de Job : « Qui a ouvert les portes de sa 
gueule? La terreur est autour de ses dents... De sa bouche 
sortent des lueurs et s'^chappent des ^tincelies de feu... Dc ses 
narines sort une fum^e, comme d'un vase qui bout ou d'une 
chaudi^re; son souffle enflammerait des charbons et une 
flamme sort de sa gueule ». On croirait entendre une rubrique 
de myst^re. On le voit, tout y est : les dents, les flammes, la 
fum^e, la chaudi^re, autant de details que la mlsc en sc^ne n'a 
eu qu'k reproduire d'apr^s le texte biblique. Souvent on irou- 
vera que I'ancien et le nouveau Testament et plus encore les 
Evangiles apocryphes ou les meditations de saint Bonaven- 
tur6 1 donneront la solution de bien des probl^mes restes 
obscurs dans Thistoire du th^^tre et les sources des myst^res. 
Toute cette sc^ne de J^sus aux enfers est, dans ses moindres 
details, emprunt^e k TEvangile apocryphe de Nicod^me, qu'il 
suffit de versifier et de dialoguer compl^tement pour le trans- 
former en un myst6re du XV® si^cle. Cependant, il n'est pas 
question de gueule dans ce dernier ^vangile. 

Get enfer qui lance feu et flammes a laiss^ des traces dans 
le th^^tre classique^, car c'est bien une relique du moyen Age 
que cette rubrique finale du « don Juan » de Moli^re : « Le 
tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands Eclairs sur 
don Juan. La terre s'ouvre et Tabime: et il sort de grands feux 
de Tendroit oh il est tomb6 3 ». Ce qui est bien caract^ris- 



* Cf. Male. Gazette des Beaux-Arts, i^ fevrier 1904. La renovation 
de VArt par les My stores, passim. 

« On le voit, c*est une assertion aussierron6e pour la com6die que pour 
latrag6die que celle de M. P. de J . : <c Entre le myst^re et la tragedie il n'y 
a v6ritablement rien de commun. Quand on passe de Tun a Tautre, la 
nature du sujet, la conduite de Taction, la versification, la mise en seine 
et les precedes dramatiques, en un mot, la forme et le fond, tout parait 
chang6 ». {La conUdie et les momrs en France au moyen dge» 4* ed., 
Paris, Cerf, I vol. in-18.) 

> Molitre dans la collection des grands icrivains. Ed. Despois et 
Mesnard, t. V, p. i03. Paris, Hachelte, in-S*. 



— 99 — 

tique, c'est que les Mitions de 1683 A et 1694 B ^ suppriment 

tout ce jeu de sc^ne que )cs machinistes et le public de la fin 

du XV1I« si^cle ne comprenaient sans doute plus. Les autres 

don Juan, contemporains de celui de Molidre, ont des 

rubriques analogues, le « don Juan de Dumenil, dit de Rosi- 

mend (1666), s'exprime ainsi : « On enlend un coup de ton- 

nerre qui fait abimer don Juan et le theatre paroi$tre en 

feu !ss ». Dans le « Festin de Pierre » de de Villiers (1659), on 

lit '^ : « Icy on entend un grand coup de tonnerre, des Eclairs 

qui foudroient don Juan ». Tirso de Molina, dans son « Burla- 

dor de Sevilla ^ », dit : « Hundese con gran Ruido el sepulcro 

con don Juan i don Gonzalo i caese catalinon ai suelo ». Cepen- 

dant, le jeu de sc^ne des premieres Editions de Moli^re est plus 

complet et parait se rattacher plus ^troitement aux vieilles 

traditions de la mise en sc^ne m^di^vale. Ce n'est pas la seule 

survivance de celle-ci chez Moli^re,. il en est une autre plus 

caract^ristique encore dans sa « Psyche » : a La sc^ne repr^- 

sente les enfers, on y voit un^ mer toute de feu, dont les flols 

sont dans une perp^tuelie agitation. Cette mer effroyable est 

born^e par des ruines entlamm^es et au milieu de ses flots 

agites, au travers (tune gueule affreuse, parait le palais infernal 

de Pluton o ». On voit done que m^me la gueule d'enfer est 

connue des metteurs en sc^ne de la troupe de Moli^re. 

AUTKES o^cous. 

D'autres decors m^ritent d'etre slgnal^s parce qu'ils sont 
parti culi^rement frequents : les tours d'od les veilleurs se 



* Ibid,, note 4. 

* FouRNEL, Les contemporains de Moliere, 3 vol., 1863-1875, t. Ill, 
p. 377. 

» Edition KnCrrich. fleilbronn (1888;, in-18. 

* « Comedias de Tmso de Mouna » dans la « Bibl. de aut. esp. » 
5 MoUtre, Edition pr6cit6e, t. VIII. 



- 100 - 

livrent k leurs fac^ties habituelles ^. Dans le Mystdre de saint 
Christophe S, de Claude Chevalet, un veilleur, du haut d'une 
tour, voit sa femme viol^e par un ribaud et ne sait s'il doit 
desccndre pour d^fendre son honneur conjugal, partag^ qu'il 
est entre le devoir qui le retient la-haut^ et son droit qu'il 
voudrait bien sauvegarder. 

Mentionnons aussi les portes de ville, les temples, composes 
d*un petit ^chafaud surmont^ de quatre colonnes supportant 
uuc coupole byzantine qui abrite un tabernacle avec les tables 
de la loi (voyez planche IV, reproduisant une miniature incite 
du manuscrit 12536); le pr^toire de Pilate, que repr^sente si 
bien la miniature de Jean Fouquet dans le livre d'Heures 
.d*]^tienne Chevalier : « II y a au meilleu du jeu ung parquet 
tout clos en carr^ et dedens ce parquet il y a une cbaire haulte 
bien par^e et aultre seconde chaire et en ceste seconde se siet 
Pilate et ne se siet point k .la haulte chaire jusques ad ce qu'il 
donne sentence. Dedans le parquet du pr^toire, n'y a que J^sus 
ly^ par corps et bras et Pylate 3 ». 

Notons encore I'inivi table prison et les ge6Uers, la creche 
dont Fouquet nous donne une si exquise interpretation, tr^s 
voisine d'ailleurs de celles qu'en donnaient les metteurs en 
sc^ne des myst^res ; le th^kire romain ^, sous la forme d'un 
amphitheatre sans doute, et qui m^rite d'etre signal^ comme la 
premiere apparition d'un th^tre sur la sc^ne, comme il s'en 
trouvera plus tard dans Hamlet, par exeniple. 

Citons aussi le navire cher au public des XV«, XV1« et 
m^me XYII® si^cles (cf. pi. II), qui apparait dans toutes les 
pieces pour transporter dans les pays lointains, au del^ d'un 
petit bassin d'eau, les saints et les apdtres. Cela donne lieu k 



* Les trots Doms, p. 215, sqq. 

« Ce myst^re est un des plus interessants et un des mieux Merits 
du XVI® si^cle. Nous avons consul te rexemplaire de Chantilly. 
' Passion de J. Michel, BibliothSque Nalionale. Inc. 

* Les trois Doms, p. 597; Mystire desAetes des Apdtres, fol. 125, v®. 




Planche IV. 

Min<aiure du manuscrit franQais 42536. 
(Bibliotb^que nationale.) 



— 101 ^ . ':;: 

des scenes tr^s curieuses, qui permettent un d^ploiement de 
manceuvres et de termes maritimes que nous signalons k ceux 
qui s'occupent d'bistoire de la navigation, et qui devaient pro- 
digieusement amuser les spectateurs des myst^res. 

Dans le Myst^re de saint Louis ^ on assiste m^me k un com- 
bat naval i Damiette. 

Void un ^cbantilion de ce genre de scenes. Les disciples 
vont k la p^che dans la mer, laquelle, ne I'oublions pas, est un 
miserable baquet, et « Adrien » de commander : 

Drecez vostre voile, au van 

Et vous tirerez ces auban 

Nalaniel, et vous, jacquel 

lecterez Peaue du bai'xjuet 

Et puis si tiendrez les esgoutes (ecoutes) 

Et se ie vois qu'il y ait doubles 

Je ciiray alors hault et fort 

Puis a treboit (tribord), puis k basport {lisez bord) 

Pour le bas bort a senestre 

Pour trestous tirer a dextre *. 

Ailleurs, des marins jettent la sonde et un des personnages 
demandant si la nef est loin ou pr^s de toucher la terre, 
le patron du bateau, Palinurus, lui r^pond : 

J 'en ferai mainlenant enquerre 

Pour mettre vos cueurs hors de double. 

Premier marinier. 
Bault la barre. 

Abanes. 
Lasche Tescoute. 



. * Cit6e plus haut, p. 136. 
* Risurreclion attribuee a J. Michel. 



t • m • • • • 



Second marinier. 
All lof. 

Edipus. 

r 

Tout va le mieulx du monde. 

Second marinier. 
A la boulingre. 

Palinurus. 
Sonde, sonde. 

Edipus. 
De paour tout le cueur me fr^mie. 

Second marinier. 
Combien? 

Premier marinier. 

Trois brasses et demie 

Nous serons maintenant au port *, » 

Les Anglais ont aussi connu et aim^ ces choses-l&. M. Jusse- 
rand en explique trte justemenl la raison et ce qu'il en ditest 
vrai aussi pour les Franoais : « le public moderne ayant 
appris un jour que, sur la sc^ne, se verrait un chemin de fer, 
y courut en foule parce que cette vue qui lui 6iait pourtant 
famili^re ^tait inattendue h cette place »; ainsi il en ^tait des 
nefs du drarae inddidval 2. 



* Acte des Apdtres, 1. 1, fol. 98. 

* A note on pageants and Scaffolds Hye, Melanges Furnivall. Oxford, 
1901, p. 486. 



103 



Voiles et tenturbs. 

Acteurs et spectateurs s'abritaient souvent du soleil ou de la 
pluie par une immense tente en toile fix^e par des cordages ^ 
d'^normes piliers en bois et arrSt^e par des crochets de fer aux 
murs avoisinants^. 

Des tentures garnissaient le paradis et formaient des nuages. 
Sur ces toiles ^taient peintes parfois un soleil, la lune et les 
etoiles 2. 

D'autres tentures ornaient le lit qui figure presque toujours 
dans les myst^res et qui, « tendu de tapisserie, ung del dessus, 
et encourtin^ tout autour » 3, cach^, k propos, par un rideau, 
^ervait k voiler les situations difficiles : les accouchements, des 
scenes de la vie conjugale et les 6preuves de sainte Agn^s toute 
nue dans la chambre d'uno courtisane 4. 

Des toiles aussi, ou des praticables recouverts de papier 
peint servaient sans doute k representor les arbres et les bois s, 
od dans beaucoup de mysl^res on se livre k de curieuses 
chasses, m^me k des chasses k courre. 

DEFENSES. 

On connait par les registres de Lagrange toutes les d^penses 
et les recettes de la troupe de Holi^re. Les frais de decors et 
de materiel y sqnt rarement mentionn^s. Pour le Myst^re des 
trois DomSy au contraire, nous avons les comptes detaill^s des 
frais de decors et de machines joints a ceux de la construction 
du ih^tre, et qui s'^lev^rent a fr. 16,563.50 environ de notre 



* Par example k Romans, en 1509. Trois Doins, pp. xlv et xlvi. 
. * Roy, Jour du Ju^ement, p. 115. 

3 Mysttre de saint Martin. Biblioth^que Nationale, ms. fr. 24332. 

^ Sancta Agnes^ Provenmlisches Geistliches Schauspiel^ ^^^' von 
K. Bartsch. Berlin, 1869, in-12. Gl. aussi I'^dition de M. GMdat. 

s Myst^e du Viel Testament, 1. 1, p. 140 



— 104 - 

moDnaie, mais comme en les revendant on en tira k peu pr^s 
fr. 738.S0, la d^pense se r^uisit k 16.826 francs, ce qui est 
pour I'^poque un joli denier. 



CHAPITRE HI 
Art et mysMre. ] 

Pour tous ceux qui ch^rissent et admirent les vieux tableaux ' 

des anciens maitres, pour tous ceux qui devant les bas-reliefs 
des cath^draleSy les ritraux vivement color^s, les panneaux 
riches et naifs, ont senti passer en eux le frisson que provoquent 
les belles choses, la question de trouver la source de cette^ 
insprration qn1ls admirent ne saurait ^tre tout k fait indiff<^- 
rente. 

S'il pouvait ^tre prouv^ que la litt^rature dramatique, les 
myst^res, ont eu sur Tart du moyen ^ge une influence djicisive 
et qu'ils lui ont fourni non seulement des details pittoresques ^ 

mais encore des scenes enti^res, des sujets que jusqu'alors le ( 

pinceau ou le burin n'avaient point effleurfts, le myst^re et en i 

particulier la mise en sc^ne de ces myst^res atteindraient alors 
une importance inattendue. Si I'influence dont nous parlons 
se trouvait etre ^tablie h T^gal d'une loi, bien des questions 
resides sans solution dans Ic domaine de I'histoire de Tart 
s*^claireraient sans doute, et peut-^tre m^me certaines oeuvres 
pourraient-elles ^tre ainsi approximativement dat^es. 

Ce sont les PP. Cahier et Martin qui semblent avoir les 
premiers 80upconn6 et tent^ d'^tablir les relations dont nous 
parlons i. Apr^s eux, Springer, en 1866 2, et Carl Meyer 3 



* Vitraux de la cathedrale de Bourges. 

« Ikonographische Sttidien (Mitt.d^k. k. Gbntr. Kom., 1860) et plus tard i 

dans son etude Ueber die Quellen der Kunstdarstellvngen im Mittelalter, ^ 

(SiTZBER. D. K. SACHS. Ges. j>. Wiss. Phil. Hist. Klasse, 1879.) Cf. Weber, 
Geistliches Schauspiel und kirchliche Kunst, dejk cite, p. 5. 

3 Geistliches Schauspiel und kirchliche KunsL (Geiger Viertel- 
Jahrsschr. for Kultur und Litt. der Renaissance, I.) Cf. Weber, p. 8. 



— 108 — 

pen^treut au coeur da sujet. D'autre part, M. Julien Durand ^ 
retrouve dans les sculptures de la facade de Notre* Dame-la^ 
Grande k Poitiers un veritable drame de Noel. Bientdt apr^s lui, 
M. Weber ^ s'attaque au th^me special de la « lutte de Syna- 
gogue et Sainte-Eglise », pour ^tablir \k^ d'une fagon k peu 
pr^s sure, quoique avec une critique parfois un peu vacillante, 
une influence du myst^re sur Ticonographie. L'6crivain alle- 
mand en arrive a g6n^raliser ses conclusions et k exprimer 
quelque part cette loi assez g^n^rale : a Le drame religieux est 
dans un grand nombre de cas la source du choix et de la 
disposition de la decoration des porches des cath6drales 
gothiques. Les sculptures de Text^rieur de I'^glise et, en 
beaucoup d'endroits, les peintures de rint^rieur ne sont souvent 
qu'une fiddle reproduction des episodes qui se d^roulaient 
sur la scdne a rinterieur de I'^glise ou sur la place 3. » 

En Belgique, M. Destr^e, dans son ^tude sur la Sculpture 
brabanQonne, et M. Maeterlinck, dans son curieux livre sur le 
Genre satirique 4, ont song^ aussi k recourir aux drames pour 
rinterpr^tation des oeuvres qu'ils ^tudiaient. 

De leur cdt^, les ^rudits frangais ne restaient pas en arridre. 
M. Alarignan nous dcrivait nagudre : « Je crois qu'on retrouve 



* Monuments figures du moyen age executes d'apr^s les textes litur- 
giques (Bulletin monumental, 1888, p. 521 sqq.) Voy. Paul Webeh, 
Geistliches Schauspiel und kircfUiche Kunst in ihrem Verh&Unis erl&utert 
an einer Ikonographie der Kir die und Synagogue* Stuttgart, Ebner, 
1894, in-8«, pi. 

* M. WiLMOTTE {La naissance de I'eUment comique dans le thidtre reli- 
gieux. Macon, Protat. 1901, in-8°) remarque que M. Weber « vieillit a 
tous prix les manifestations du theatre au moyen Age pour les mettre en 
correlation avec les produits des arts plastiques ». Voyez aussi la mani^re 
fantaisiste dontM. Webec, pp. 91, 92, sans preuve aucune, voit dans les 
habitations d'od sortent Synagoga et Ecclesia (Retables de Zillis, minia- 
tures de la Bible bourguignonne. Biblioth^que Nationale, manuscrit 
fran<;ais 166, etc.) des mansions de mvst^res. 

3 Weber, op. cit.,p,S. 

* L. Maeterlinck, Le genre satirique dans la peiuture flamande, Gand, 
1903, in-8o, pi. 



— i06 — 

la mise en.sc^ne des myst^res dans les ceuvres d'art du Xil® et 
du XIll^ si^cle. » M. Picot, T^rudit historien du th6^tre, se 
prononcait dans le mSme sens; M. Bouchot, le savant conser- 
vateur des estampes de la Biblioth^que Nationale, nous disait 
de m^me un jour : a Plus vous chercherez, plus vous trouverez 
que la mise en sc^ne du drame religieux a agi sur Tart ». 

Fort de pareils encouragements, nous avons cherch^, et une 
^tude impartiale et conseiencieuse nous a conduit au r^ultat 
pr^dit par ces maitres. Alais la solution pr^conis^e par celui 
qui se plagait au point de vue de Thistoire litt^raire aurait eu 
peu de valeur si elle n'avait ^t^ soutonue ^galement, et cette 
fois avec des afSrmations formelles, par un historien de Tart 
mMi^val. Al. M&le, dout on connait bien Tadmirable livre sur 
Uart religieux du XIII^ sidck en France ^, a, en effet, public 
dans la Gazette des Beaux-Arts 2, un article dont le titre 
mSme est Texpression la plus radicale de la th^se que nous 
soutenons ici, puisqu'il est intitule : « Le Renouvellement de 
TArt pur les Hyst^res ». Nous allons tocher de r^sumer ici les 
arguments de M. M^le en les classant par themes et en nous 
permettant de les conflrmer parfois par des exemples ou des 
citations 3, r6servant provisoirement les critiques que nous 
aurions a faire. 

Le point de depart de H. H^le est celui-ci : 

Apr^s avoir constat^ un changement g^n^ral intervenu dans 
Tart k partir de la fin du XIV^ si^cle et dans le courant du 
XV® dans le sens d'un r^alisme tr^s marqu^, il explique ce 
changement par Taction du drame religieux dont T^panouis- 
sement date de cette ^poque *. 



* Paris. Colin, 1902, pL 

* 1 fevrier-1" mai 1904. Get article sera cite. Male, G, d. B, A., suivi 
de I'indication de la page. 

5 Des renvois aux sources suflBront ^ distinguer nos observations de 
celles de M. Mdle ; nous avons pense qu'il valait mieux ne pas les dis- 
joindre quand il s'agissait du mtoe objet, afin d*6viler les redites. 

* Male, G. d. B. A., 96. 



— 107 — 

Voici maintenant les rapprochements qui permettent de 
discerner cette action dent nous venons de parler : 

Le d^bat des « Quatre Vertu R » pst fr<^qiiftTnmp.nt rptrar>4 i\^na 
l es miniatures des manuscrits ^ partir He la sfinnndft mniti<s. ^ u 
XV^ si^cle ^. Or on sait I'importance que ce d^bat avait prise 
dans les myst^res de la Passion, dont il formera pour ainsi 
dire la thfa e philosop hique, et c'est pr^cis^ment dans la pre- 
miere moiti^ du XV^ si^cle que les prands mvst^res ont donn^ 
a cet Sl^ment toute son ampleur. Done si le d^bat avait ^t^. 
empruntiS directement par les artistes aux meditations de 
saint Bonaventure, ils I'auraient fait depuis longtemps et 
n'auraient pas attendu que les auteurs de myst^res y puisassent 
le m^me sujet. Ce n'est, d'ailleurs, qu'aux myst^res qu'ont pu 
etre emprunt^s des details- vraiment sc^niques comme le 
baiser de la Paix et de la Justice. (Manuscrit de la Legmde 
Doric. Biblioth^que Nationale, manuscrit frangais 244, fin du 
XV^ siecle 2.) 

Pour re pr^senter la Trinity, Ticonographie du X1V« siecie 
montre le P^re assis sur un tr^ne et soutenant le Fils attach^ 
^ la croix. La Colombe du Saint-Esprit semble aller de Tun a 
Fautre. Cet « hi^roglyphe mystique » se maintient jusqu'au 
XVI« si^cle. Hais a cdt^ de cette symbolique, on trouve d^s la 
fin du XYl® siede des figurations plus naturelles : le Fils assis 
k cdt^ du PAre et montrant une cicatrice sur sa poitrine nue. 
(Biblioth^que Nationale, manuscrit francais 376, fol. 218.) Tel 
il (^.tait remonte aupr^s de lui et s'^tait assis ^ ses cdtfe apr^s 
l a Resurrection dans les Myst^res ^, 

Passons a TAncien Testament. Le c^iebre enlumineur Bour- 
dichon ^ a entrepris de repr6senter David dans le p^che : 
Bethsabee est nue, deux suivantes s'empressent autour d'ello 



« Male, G. d. B. A., pp. ^216-218. 

« Ibid., pp. 216-218. 

5 Ibid., p. 229. 

* Ibid,, pp. 388-389. 



— 108 — 

aveo un miroir^ un peigne, une corbeille pleine de bijoux et 
de fleurs. Du baut d*un balcon, David Tadmire. Ge n'est pas 
dans la Bible que renlumineur a puis^ ce thdme; mais oti 
serait-ce, si ce n'est dans le « Myst^re du Viel Testament », oti 
I'on Yoit aussi Darid regarder d'une fen^tre de son palais 
Bethsab^e qui se baigne dans la fontaine. L^ aussi une servante 
lui pr6sente un miroir, une autre la peigne, ses bijoux sont 
d^j^ pr6par^s. 

La miniature n'a pu pr^c^er le myst^re ; nous n'avons, it 
est vrai, pas de preuva^que cette sc^ne ait ^t6 jou^ avant 
Bourdichon et devant lui ; mais nous ne connaissons pas de 
r^eit dont il I'ait pu tirer et nous savons trop bien que le fait 
de repr^senter en tous ses details, dans les drames, la mon- 
danit^ d'un saint personnage est dans les traditions et les 
r^.glesdu th64tre m^di6val. Qu'il nous suffise d'^voquer ici les 
Madeleines des Passions allemandes du XIV* si^cle et. de la 
Passion de J. Michel. La tradition de la mondanit^ de David a 
pass^ des miniaturistes aux peintres, comme 11 est souvent 
arrive, et a inspire le Cranach du Mus6e de Berlin. 

D'autre part, la figure de saint Jean-Baptiste enfant et savant, 
qui a inspire les peintres italiens et notamment Leonard de 
Vinci, a di!l leur ^tre r^v^l^ par des drames tels que le a Saint 
Jean-Baptiste au desert », jou6 § Florence ^. 

Dans c( I'Annonciation », au XIII® si^cle, et pendant une 
partie du XIV^', la Vierge et Tange se tiennent debout Tun 
devant Tautre. 

A partir du milieu du XIV« si^cle, au contraire, Tange 
s'agenouille devant la Vierge. Quand on salt la lenteur avec 
laquelle se transforment les sujetsreligieux, on ne pent s'expli- 
quer ce changement que par une influence de la mimique 
dramatique par laquelle I'ange devait s'agenouiller devant la 
Vierge, au XIV® comme au XV® si^cle 2. 



* Male, p. 223. 
« Ibid,, p. 220. 



— 109 — 

On pourrait attribuer k la m^me inspiration I'oratoire 
domestique qui se retrouve au Mystdre de Rouen et devant 
lequel les imagiers, d6s le XIV« si6cle, font s'agenouiller Notre- 
Dame ^. 

Les modifications survenues dan& I'iconographie de la Nati- 
vity h la fin du XIV* si^le, sont au XV* si^cle plus caract^ris- 
tiques encore. 

Tant de details familiers apparaitront, qui 6taient inconnus 
jadis : le clayonnage que construit le charpentier Joseph pour 
prot^ger la creche est a la fois dan» le Hystdre de Rouen et 
dans les images de la Natirit^, par exemple dans le Br^viaire 
du due de Bedford. 

La Vierge, d^sormais, restera agenouill^e ^ devant son Pi is 
coucM tout nu sur une botte de foin. Les plus grands peintres, 
Rubens notamment, n'ont pas ^chapp6 k cette tradition 3. Lui 
aussi a trac6 aupr^s de Tenfant de naives figures : une vieille 
femmea d^pos^ a terre un panier d'oeufs qu'elle vient d'offrir 
k Tenfant; les dons des humbles, I'Adoration des bergers tout 
entidre est inconnue au XIll® et au X1V« si^cle, qui ne con- 
naissent que Tannonce de Tange aux bergers 4. Le fait que ces 
pfttres dans les miniatures jouent de la musette et offrent un 
flageolet, apprennent des tours k leurs chiens et couvrent de 
fleurs leur berg^re, n'est-il pas, k toute Evidence, inspire des 
myst^res qui ont su d^peindre tout cela en des scenes si frap- 
pantes et si jolies, telles que celles du Hyst^re d'Arras (premiere 
moiti^ du XV« sS^cle) et du Myst^re de Gr^ban , d ont il y a d6] k 
u n embryon dans la Nativity publi^e par Jubinal ^ et gu'j l 
faut, selon M. Roy, faireremonter au XIV* si^cle^? Ce flageolet 
est familier au myst^re. 



* Male, p. 379. 

« Male, G.d.B.A,, pp. 250-2^21. 

3 Cf. La4)lanche grav6e par Vosterman, 1620. 

* Male, G. d. B. A., pp. 286-'288. - - 

5 Myst^es inidits du XV^ siecLe. Paris, 1837, 1. 1 sqq. 
^ Vide supra. Introduction du livre III de notre travail.* 



— 110 — 

(( II me parait ^ridenty ajoute M. M^le, que le toit l^ger, 
port^ par quatre poteaux qui, d6s le XIY* si^cle, abrite la 
Sainte Famille est un d^cor de th^^tre i. » 

Si le th^mc byzantin des sages-femmes, attestant la virginity 
de Marie, a M repris apr^ uue cinquantaine d'ann^es 
(vers 1380), il faut rattribuer aux Nativit^s qui, comme celle 
qu'a publi^e Jubinal, ont remis en honneur ces personnages 
empruntte par les drames a la Ligende dorie '^ et que lo drame 
liturgique, par exemple, 1' « Office des Pasteurs » a Rouen 3 
n'a pas ignores non plus. II faudrait atiribuer ^unesemblable 
origine les humbles occupations auxquclles, dans I'iconogra- 
phie, on monlre Joseph s'attardant : allumer un petit feu, 
faire chauffer les langes et bouillir le lait de Tenfant^^. 

M. M&le ajoute : « Je tiens pour certain que les myst^res ont 
mis sous les yeux des artistes des scenes de la vie de J^sus- 
Christ auxquelles ils n'ayaient jamais pens^ et leur ont donn^ 
I'id^e de les reprdsenter. » II en serait ainsi de la femme adul- 
t^re, de la Samaritaine et des soldats renrersis k Tarrestation 
de J^sus, parce que, en un mot, la vie publique du Christ est 
fetrang^re k la peinture avant le XV« si^cle s. 

r/est ainsi que les « Adieux de J^sus k sa m^re », qui consti- 
tuent une des plus belles scenes des myst^res, n*ont apparu 
dans Tart qu'^ leur grande p^riode de floraison, c'est-^-dire 
vers 1450; c'est, en effet, aux environs de cette date qu'un 
Vilrail de Verneuil exploite ce motif 6. 

Au mont des Oliviers, J^sus prie; prds de lifi sont endormis 
Jean, Jacques et Pierre. Celui-ci serre une ^p^e; voyez, par 
exemple, la gravure de Durer. Or dans la Passion d' Arras, 
Tachat de Ffep^e, par Pierre, chez un fourbisseur, est I'objet 



* Male, G. d. B. A., 1904, p. 380. 
« lifid,, pp 283-284. 

3 Gaste, Drames Liturgiques de la cathidrale de Rouen, p. 27« 

* Male, G. d. B. A., pp. 285-286. 
B iWd., pp. 288-289. 

6 Ibid., p. 223. 



— Ml — 

d'un« sc^rie tr^s d^velopp^e. Maichus renver86 a une lanterne 
pr^s dc lui, et dans la Passion de J. Michel, il vaen demander 
une ; de plus, le jardin des Oliviers est reprisent^ par un verger 
rustique clos d'une palissade; on y pfenAlre par un portail ^ 
auvent. Or les miniatures du manuscrit de la Passion de 
Valenciennes ont aussi tous ces details, ce qui semblerait 
prouver qu'il y a I§ un d^cor traditionnel ^. Tous les person- 
nages 6pisodiques des Passions, rhomme qui prepare les 
verges, les charpenliers qui pr^parent la croix, et qu'on voit 
chez Diirer aussi bien que sur le vitrail de Saint-Vincent k 
Rouen, se retrouvent dans les inyst^res 2. C'est de 1^ que vient 
aussi la foule pittoresque qui, au XV« sidcle, entoure la cruci- 
fixion; au Xlll® si^cle, J^sus sur la croix, Synagogue d'un cdti, 
sainle Eglise de Tautrcj la Vierge, saint Jean, le porte-lance, 
le porte-^ponge en constituent les seuls personnages. Mais la 
fin du X1V« si^cle et le XV« s*eloignent de ce symbolisme; les 
Juifs, les ftomains se pressent autour, les larrons se tordent 
de douleur; lorsqu'on donne k J^sus un coup de lance, la 
Vierge s'6vanouit, les bourreaux jouent la tunique aux d^s. 
Cette dramatisation de Tart vient, k toute Evidence, des mys- 
t^res paries ou mim^s. C'est k eux aussi qu'il faut attribuer le 
fait qu'au XV' si^cle seulement on songe k peindre les bour- 
reaux clouant Jesus k la croix. Jusque-1^, « conform^ment k 
la tradition du XI 11* si^cle. Tart ne retenait de la vie de J^sus- 
Christ que les faits qui ^talent des dogmes. On ne montrait 
pas le Christ d^pouill6 de sa tunique ou clou^ k la croix : on 
montrait J^sus mourant sur la croix pour le salut des hommes. 
Mais le jour oil Ton joue la Passion sur un th^^tre, il fallut 
repr^senter les faits dans leur continuity. C'est ainsi que les 
artistes eurent sous les yeux un tableau auquel ils n'avaient 
gu^re song^, et qu'ils n'avaient m^me jamais repr^sent^ : la 



/ 



« Ibid., p. 381. 

^- Ibid., pp. 292-293. 

3 Ibid., p. 295. 



— 112 — 

raise en croix. Celle-ci apparait pour la premiere fois dans les 
« Grandes Heures » du due de Berry (vers 1400) i, et en m^me 
temps parait la « Viei^e de Pitid »; or c'est k ce moment 
pr^cis^ment que dans les premieres Passions dramatis^es 
Notre-Dame regoit sur ses genoux le cadavre de J^sus ^. 

Dans la Resurrection, les cheraliers ^taient jadis, dans 
riconographie, paisiblement endormis. Au XV« si^cle, ils sont 
jet^s k terre en des gestes de terreur 3. J^sus apparaitra, a cette 
m^me ^poque, k Marie-Madeleine, portant une b^che ; avant 
cela, il portait la croix k Toriflamme* Ce sont les Passions qui 
ont familiarise le public avec cette figure du Jardinier divin *. 
Pour ce qui est del* Ascension, les comparaisons he sont pas 
moins tecondes. Le choeur de Saint-Taurin d'Evreux est d6cor6 
d'un vitrail du XV1« si^le repr6sentant I'Ascension sous un 
aspect insolite 5 : J&us s'^l^ve de dessus la terre et en m^me 
temp&que lui montent les saints de I'ancienne Loi. Qu'on se 
rappelle la rubrique de la Resurrection de Jean Michel, oil 
Ton voit les anciens proph^tes sous la forme de mannequins 
de parchemin entrain^s vers les cieux par J^sus, et Ton 
percevra la certitude d'une influence du myst^re sur Toeuvre 
d'art. 

11 est probable qu'il en va de m^me pour la mort de la 
Yierge 6 et que le cierge qu'elle tient dans la maiii (jusque dans 
k gravure d' Albert Durer), I'encensoir sur lequel on soufQe, 
details quasi universels dans la peinture, derivent de la memo 
source. C'est la somptuosit6 d^ployee dans les costumes des 
acteurs qui a engage les pnmiti& k surcharger d'or et de 
bijoux les prophetes, les anges et Dieu. Comment s'explique- 



* Ibid., p. 2-24. 

« IM., pp. 226-226. 
» Itnd., p. 296. 

* Ibid,, pp. 384-385. Nous avons vu cependant que Jesus jardinier 
n'etait pas inconnu au drama liturgiquc. 

» Ibid., p. 228. 
6 iM,^ pp. 387-388. 



■^■^.x 



w^.. 






3' ... 



• ^ ^ ' 






Planchb v. 

La descente de J^sus aux Enfers. Miniature du manuscrit franQais 409. 
(Biblioth^que nationale.) 



— 113 — 

rail-on autrement que soudainement, vers 1380, les anges aient 
rettiplac^ leur longue robe blanche du XIII® si^cle par des 
chapes ^clatantes ferm^es d'agrafes d'orfi&vreries, et aient pos6 
des cercles d'or sur leurs cheveux ? Pourquoi Dieu est-il devenu 
un pape coiff^ de ]a tiare et suivi d'une ample coiir, au lieu 
d'etre comme jadis t^te nuc, en tunique simple et b^nissant 
de la droite ^ ? Pourquoi J^sus, h rimilalion de ce qui se pas- 
sait dans les myst^res, a-t-il une robe violette pendant sa vie, 
rouge apr6s sa mort? C'est 1^ certainement un usage des mys- 
t^res. Voyant arriver J6sus les anges du myst^re diB la Resur- 
rection s'^crient : 

Qui est celuy dont la vesture 
Est tainte de rouge tainture? ' 

Ce qui ^st plus Evident encore, c'est que les plus grands 
artistes ont emprunt6 aux Mysl^res le d^cor simultan^, temoin 
la Passion de Meraling k la Pinacothfeque de Turin ^, temoin 
la miniature de Fouquet pour le livre d'beures d'El. Cheva- 
lier, h Chantilly, et qui montre en m6me temps deux actions 
successives : dans le fond, I'Annonce de Tange aux bergers, et 
k Tavant-plan, T Adoration des memes bergers; temoin la Pas- 
sion de Francfort, incontestablement inspir^e du myst^re *, 
temoin encore la « Conversion de saint Paul », de Lucas de 
Leyde ^, dans le lointain k gauche, le cheval de saint Paul 
abattu par un rayon de lune, et sur la droite, saint Paul 
aveugie marche k c6U de son cheval...; temoin le « Martyre 



< Ibid,, pp. 296 et 298-299. 

« MysUre de la Resurrection attribu6 k Jean Michel. (Biblioth^que 
Nationale, Inc. H. 4353.) 

5 Male, G. rf. B. /I., p. 390. 

* Cf. Froning, Das Drama des Mittelaltej^s. Zweiter Tell : Passionsspiele 
(vol. XIV de la Deutsche national Litteratur de Kurschner, pp. 338- 
On y retrouvera la reproduction de cette Passion. 

^ Bartsch, Le Peintre graveur, p. 107. 

h 



- H4 — 

de saint Denis » qui est au Louvre et qui figura k TExposition 
des primitifs fran^ais de 190i : la geole od saint Denis re^oit la 
communion de J^sus, figure k cdt6 de sa marche au supplice 
et de sa decollation, tandis que r^gne au centre une grande 
crucifixion surmont6e de Dieu le P^re; t^moin, enfin, des 
cenlaines d'oeuvres semblables. L'aclion y est simultante 
comme dans les Hyst^res et un meme tableau represente sur 
un m^me plan, k des places parfois rapproch(5es, trois moments 
diff<6rents de la m^me sc^ne. 

Les conclusions de M. M^le se Irouvent netlement con- 
dens^es par iui dans les phrases suivantes : cc On pent dire de 
toutes les scenes nouvelles qui entrent alors dans Tart plas- 
tique qu'elles ont ^t^ joules avant d'etre peintes ^ Maisil ne 
sufHt pas de reconnaitre que les Mystdres ont propose a Tart 
des arguments nouveaux, ils ont fait bien plus : ils ont trans- 
form^ Tart lui-m^me, en ont renouvel^ Tesprit. Gr^ce aux 
Myst^res, Tart du XV« sidcic s'est attach^ k la r^alit^ plutot 
qu'au symbole. C'en est fait d^sormais de Tart profond du 
XIII® si^cle oil toule forme (^lait le vetement d*un dogme; nous 
voici maintenant en face de I'histoire : J6sus vit et souffre 
devant nous. Les scenes de la vie de Jdsus-Christ cess^rent 
d'etre pour eux des hi^roglyphes symbol iques oil tout est fix6 
depuis des si^cles et qui ne parlent plus qu'^ I'esprit. Ilsvirent 
les acteurs du drame sacr^ se mouvoir devant eux dans un 
d^cor familier. Ils comprirent qu'ils avaient vdcu. Ce qu'ils 
avaient entrevu jusque-la par Timagination, ils le virent de 
leurs yeux. Pour la premiere fois, ils eurent des modules et 
ils essaydrent de les copier 2, » 

Quoi qu'il en soit, il n'est gu^re douteux que la th6se 
brillamment exposde par M. Mle, ne soul^ve d'ardentes 
pol6miques. On Iui objectera que parfois, faute de documents 
litt^raires, il doit admettre, comme existant k des dates ant^- 



J Male, G. d. B. A., p. 216. 
« Ibid., p. 391. 



— H5 — 

rieures, certaines scenes ou certains traits qu'on ne trouve que 
dans des myst^res post^rieurs h Foeuvre d'art analys^e ^ ; on 
lui reprochera de conclure de i'existcnce d'un trait dans I'art, 
k sa preexistence dans le theatre 2, Peut-etre lui demandera- 
t-on aussi d'^tendre son enqu^te k I'influence du drame litur- 
gique dont il a ^t^ question dans la premiere partie de ce 
travail, et de rechercher si Tart des slides ant^rieurs aux XIV® et 
XV® si^cles he leur a pas emprunt^ quelque chose. Mais n'ou- 
blions jamais que ces questions ne sont pas susceptibies de 
demonstrations rigoureuses comme lorsquMi s'agit d'dtablir les 
sources d'un auteur. L'oeuvre d'un artiste est faite de tant 
d'impressions subtiles, de tant dinspirations qui se sont 
m^l^es en lui, que Ton ne sait plus d'od elles lui sont venues. 
Et cependant c'est une sorte de d6monstration rigoureuse 
qu'a entreprise, avec patience, un savant ^rudit allemand, 
M. W. Meyer (de Spire) 3. M. Meyer, que ses « Fragmenta 
Burana » * pr^paraient excellemment k ce genre de recher- 
ches, s'est mis k ^tudier d'abord les donn^es Ihtologiques du 
th^me de la Resurrection, et n'a pas tardfe k d6couvrir que selon 
les Evangiles (Matthieu, 28, 1-6) et tons les th^ologiens, le 
Christ etait d^j^ ressuscite quand I'ange est descendu et a 
recul6 la pierre pour montrer aux Maries et k tous, la v^rite et 



1 Comme aux pp. 289-290, quand M. M2lle etablit une relation entre 
la fa^on dont Thierry Bouts dispose les personnages de la C6ne (eglise 
Saint-Pierre, k Louvain) et la mise en sc^ne pr^vue vingt ans plus tard 
par J. Michel. 

* Parexemple, pp. 220-221 . « On ne peut douter que cette sorte de clayon- 
nage qui ferme tant bien que mal la creche, n'ait ete un des decors ordinaires 
de la Nativity. La preuve, c'est qu'au XV' siicle et des la fin du XIV' sU- 
de, lesminidturistes ne I'oublient gudre», et k propos de la vieille H6droit : 
« Avant Jean Michel, d*autres avaient dii la mettre en sc6ne. Nous en 
trouverons la preuve dans les oeuvres d^art, pp. 290-292. » 

' Dans Nachrichlen von der K. Ges. der Wissenschaft zu GOttingen, 
Pbilologisch-historische Klasse, 1903. Heft 2, pp. 236-294. 

* Festschrift der G. G. d. Wissenschaft y 1901, in-4«>, pi. 



— H6 — 

pour leur dire ; Sutrexit enim sicut dixit. Le Christ ^tait res- 
siiscit^ ^ travers la pierrc dumerit scell^e, bien avant que 
celle-ci fut 6cart6e par Tange ; c'esi ce que praise fort bien 
B6da4 ; telle est la conception correcte ct mdtaphysique de la 
Resurrection qu'a r^pandue la theologie et que I'art chr^tien 
s'est appliqu^ k interpreter j usque vers Tan mille : un temple 
aux portes entr'ouvertes dans le fond et les trois Maries s'ap- 
prochant, tel est le type que Ton rencontre ordinairement. 

Vers le XI® sitele et plus encore vers la fin du XII% un 
nouveau type s'affirme : la pierre du tombeau est ^cart^e, 
le Christ, une jambe en avant, franchit la paroi du s6pulcre, il 
live une main et de Tautre lient une croix k oriflamme. Or, 
c'est 1^ une interpretation nalurelle, sensible et antimeta- 
physique, extra-textuelle, si Ton pent dire, de la Resurrection; 
d'oti serait-elle venue, si ce n'est du drame liturgique ; Tab- 
sence d'une machinerie developpee qui aurait permis k jesus 
de sortir miraculeusement d*un sepulcre dAment scelie ame- 
nait tout naturellement Tange k ecarter la pierre pour laisser 
sortir jesus, et c'est un geste d'acteur, un geste humain que 
celui de poser un pied sur la paroi ou en dehors de la paroi 
du tombeau pour en sortir; ce mouvement-li, le plus carac- 
teristiqiie h coup sAr, a frappe Tartiste inconnu qui Ta peint 
pour la premiere fois, et cette realisation a fait fortune. 

II faut croire que les thfeologiens s'irriterent de cette audace, 
car, par un compromis etrange, on vit des peintres allemands, 
dte le deuxi^me tiers du XV® sidcle, dessiner Jesus avec une 
jambe en dehors et Tautre jambe prise jusqu'a la cuisse dans 
le couvercle scell6, ce qui, pour etre plus orthodoxe,n'en 6tait 
pas artistiquement meilleur; plus tard, on fit, h Timitation 
des Italiens, le Christ planant ou debout sur le tombeau ferme, 
et c'est ce type qui Temporta. 

Si decisifs que soient les faits enumeres jusqu'ici, nous 
pensons en avoir lrouv6 de plus concluants encore : le fron- 



* Angelas accedens revolvit lapidem, non ut egressuro domino. 




Planche VI. 

L'adoration des bergers. 

Frontispice des Sarum Horae d'apr^s Pollard. 



— HI — 

tispice des Sartim Horce (pi. VI, 1S02), que H. Pollard a eu 
le m^rite de signaler et de reproduire en tdte de la quatridme 
Mition de ses excellents English Miracle plays ^, nous pr^- 
sente une Adoration des Bergers. A cot^ de chaque berger 
et de chaque berg^re agenouill^s devant la mdre et Tenfant 
est inscrit un nom. Une des bergdres s'appelle Mahauls et 
vient oifrir un agneau. Or, dans la Nativity de Chantilly, le 
troisidme pasteur dit ^ : 

Aweucqz v[ost]re companig[n]e Mahon ' 
Qui enporterat une angneaus. 

M6me nom k peu pr^s et meme don dans la planche et dans 
le manuscrit, la coincidence est vraiment merveilleuse. Mais il 
y a plus : une autre berg^re du frontispice porte, d'apr^s 
rinscription, le nom d* Alison et elle offre des fruits; or, 
r a Eylison » du manuscrit 617 ^ dit : 

Vechy des nois et p(r)umes 
en n[ost]re panthier. 

De plus, comme Eylison invite le troisi^me pasteur h pren- 
dre un flageolet, il lui r^pond : 

Et de par Dieu j'en ale un. 

Le graveur ne Ta pas oublie non plus dans les mains du 
beau Roger qui voisine dans la planche des Sarum Horce 
avec Gobin le Gay, deux noms qui, bien certainement, viennent 
des mystdres. II en est de m^me des noms des deux autres 
bergers Aloris et Ysanbert, qui sont communs au bois des 
Heures et au Mystfere de Gr^ban. (Cf. pl. VI.) 



* Oxford, Clarendon Press, 1904, in-H®, pi. 
« Manuscrit 617, fol. 2 ¥<>. 

5 Ailleurs, par example fol. 3 to, Mahayl et Mahay. 

* Ibidem. 



— H8 — 

On est done. forc6 de conclure que Tartiste s'est inspire du 
theatre pour illustrer un livre religieux qui n'avaitaucun 
rapport avee le drame, et la demonstration est de celles qu'on 
ne refute point, puisque en inscrivant k c6t6 de ses bergers des 
noms emprunWs aux myst^res qu'il avait du voir, I'artiste 
semble Tavoir approuv6e par avance. 

Fort d'une d6monstralion aussi decisive, nous pouvons, 
dans beaucoup d'autres cas, conclure k une influence du mys- 
tdre. L'estampe ^ oil Ton volt I'^nesse de Balaam s'arr^ter 
devant I'ange qui la menace du glaive correspond exactement 
h la rubrique de la procession de Rouen. 

Ne faut-il pas voir aussi une reminiscence des mystc^res 
dans cette image de la Divinity qui, du haut d'une loge ou 
d'un etage k baldaquin, surveille la scdne retracde; par exemple 
dans cette « Annonciation » qui se voit k Tfiglise de la Madeleine 
k Aix et que la r^cente Exposition des primitifs frangais a 
rendue c^l^bre? 

Ne pourrait-elle pas servir d'illustration au jeu d'Adam, cette 
gravure du Spirituale Pomerium 2, od Ton voit Dieu le P^re, 
environn^ de nimbes, tenant dans la gauche un monde sur- 
mont6 d'une croix? L'ange sort d'un porche d'eglise, le glaive 
maladroitement menagant, Adam d'un geste effray^ s^abrite 
sous son bras. 

Et n'est-il pas semblable commc situation au paradis du 
jeu d'Adam, celui qui occupe la pause de la lettrine reproduile 
par M. Maeterlinck '^1 

D'autre part, la a Vierge d'Einsiedeln » du mailre E. S. 1466 
ne s'inspire-t-elle pas des rayst^res avec son paradis au premier 
^lage, garni d'un balcon abrit^ sous un dais peupl^ d'anges 



* PL XVIII, 1. 1 du Manuel de V amateur d*eslampes, de DutuiT. Paris, 
A. L6vy, 4884, in-4o, pi. 

2 Manuscrit 42070, de la Bibliotliftque royale a Bruxelles, planche II. 

5 Op. cit.f fig. IS. Bible de saint Omer, fin du XIIl® ou commence- 
ment du XlVe si^cle. 



^ 419 ^ 

jouant de mille instruments et entouranl Dieu le P^re et Dieu 
le Fils avec, au milieu, le Saint-Esprit en forme de colombe? 

Pourrait-on interpreter autrement que coiiame un accessoire 
de th^l^tre cet ^cran en vannerie qui aureole la t6te de la 
madone du maitre de Fldmalle ^ ? Rien n'^tait plus facile k 
Fartiste que d'employer pour ce nimbe de Tor, comme le fai- 
saient depuis longtemps ses confreres; mais non, il a pr^fSrS 
cet 6cran en vannerie qu'il a pu voir ddja chez un de ses 
pr^ddcesseurs 2, lequel i*aura vu employer par un acteur pour 
figurer la lumi^re divine s'^panouissant autour d'un front. 

C'est aussi k des sources dramatiques que Lucas de Leyde a 
du puiser sa mondanit^ de Madeleine : car le corpulent sei- 
gneur qui donne la main ^ la p^cheresse et les groupes foli- 
tres qui les entourent sont familiers au th^Mre, notamment 
aux Passions allemandes et flamandes, et ne peuvent avoir ^t^ 
cherch^s ailleurs. 

S'il faut se garder d'invoquer les illustrations d'oeuvres dra- 
matiques, les deux cent Irente-deux miniatures du « Terence 
des Dues » 3 (XlV®si6cle) et de tous les Terences histories qui en 
g^n^ral reproduisent, non des scenes du thi^l^tre antique, mais 
des scenes du th^tre m^di^val; les vignettes des Editions 
gothiques de la Resurrection; les tr^s beaux lavis qui illustrent 
la Passion d' Arras *; les fines miniatures des manuscrits des 
miracles deNotre-DameS, les grossi^res images qui remplissent 




* Collection Georges Salting (Londres), jadis dans la collection Somzee, 
a figure a TExposilion des primitifs fran^ais, a Paris, 1904. 

* Cf. H. Hymans : La peinture a V Exposition des primitifs francais. 
(L'Art flamand et HOLLANDAis, 15 aoiit 1904, p. 38.) 

5 Bibliotheque de TArsenal, n® 663. En partie reprodaites avec un 
excellent commentaire par M.. H. Martin. (Bulletin de la Societe de 
l'Histoire du Theatre. Paris, Schmidt, n® 1, Janvier 1902, pp. 15 k 42.) 

* Manuscrit 697 de la Bibliotheque d'Arras, public par Richard Arras, 
1893, preface. Plusieurs ont et6 reproduits dans le numero de Noel de 
la Revue thedtrale, 1905. 

5 Manuscrit Cange, Bibliotheque Nationale, fr. 819-820. Voyez datis 
le manuscrit 820, Guibore surle bucher. ' • -^ 



- no-. 

le manuscrit de la Passion de Valenciennes (XVI<' si^cle, QL 
pi, IV) ^, il convient par contre de ne pas n^gliger une a^rie 
d'autres documents. 

On sait quel grand rdle jouent, dans la prMiction d^ la 
Nativity, les Stbylies. Leur introduction, qui a pour origine 
certains passages de Lactance, de saint Augustin, d'Isidore de 
Seville, de BMe le V^n6rable, cit6s par Vincent de Beauvais« 
est aussi extraordinaire que celle de Virgile, comme proph^te 
du Christ. On sait, en effet, que Virgile est pour le moyen 4ge 
plut6t un grand sorcier qu'un grand po^te 2. Cependant les. 
Sibylles ont la gloire de repr6senter aussi I'antiquit^ toujours 
v^n^r^e, bien avant la Renaissance, et d*apporter au Hessie leur 
^datant t^moignage; mais elles eurent tant de vogue qu*eiles 
se multiplidrent et qu*on finit par repr^enter dans la pro- 
cession des proph6tes, la Sibylle d'Erythr6e 3, ia Sibylle de 
Cumes, laTiburtine, etc. ; k Chaumont, elles avaient un th^&tre 
particulier oil dtaient joules leurs proph^ties. En 1491, k 
Tentrfe d'Anne de Bretagne k Tours, on monte un Myst^re 
des Sibylles ; or, ces Sibylles, nous les retrouverons avec des 
atlributs identiques k ceux qu'on leur donne dans les drames, 
dans les peintures murales de la cath^drale d'Amiens ; on les 
revoit dans le livre d'hcures a Tusage de Rouen (Paris, Symoa 
Vofitre, 1S08) et au nombre de neuf dans les stallesd'Ulni, 



* Bibliolhftque Nationale, fr. 19536. 

* Cf. le beau livre de Comparetti, Virgitio net medio evo, 2® Edition. 
Florence, Seeber, 1896, 1. 1, ch. VII, p. 129. Virgilio profela di Crista. 

5 La plus coniiue de toutes; c'est elle qui figure dans le c^l^bre 
passage du Dies irae : 

Dies irae, dies ilia 
Solvet seclum in favilla 
Teste David cum Sibylla. 

C*est elle aussi sans doute que Ton retrouve k Auxerre et ^ Laon. 
Cf. Male, LArt religieux au !///« siicte en France. Paris, Colin, 1902, 
in-4o, pL 



— 121 — 

oeuvre de Syrlia (seconde moiti^ du XV'* si^ole : sur les stalles 
des oflSciants, la Sibylle de Samos et la Sibylle d'Erythrte et but 
les autres la « Sibylla Delphica, Sibylla libica, Sibylla tiburtina, 
Sibylla elespontica in agro Trojano, Sibylla Gumana quae 
Amalthea dicitur, Sibylla cinaerra, Sibylla frigia »). 

U importe de remarquer que Michel-Ange lui-m^me, dans 
les mervei I leases fresques de la chapelle Sixtine, a plac^ des 
Sibylles h la tete des Gentils K 

On voit, d'apr^s Mone, dans de vieilles peintures, le diable 
entrainant les damnfes, par une corde, vers la gueule d'enfer ; 
or, ce detail se retrouve dans lemanuscritde Saint-Gall de 1467 
contenant le Myst^re du jugement dernier 2. De 1^ ausai le 
proverbe allemand : a Le diable le tient par sa corde »; la 
corde du diable se trouve encore chez Jubinal : 

Car Belgibuz tient ja la corde 
Pour moy fort lier et estraindre ' ; 

et ce qui est plus curieux, cest de trouver chez Gallot, 
dans le « Triomphe de la Vierge » *, le diable se servant de 
cordes pour entrainer les damn^s. 

Les toiles peintes de Reims sent remarquables par les 
decors d'arrifere-plan qui s'y trouvent juxtaposes et qui sont 
surmontfe d'un 6criteau pour en indiquer le rdle. Ces toiles 
presentent aussi une s^rie de types de bourreaux et de iyrans 
tels qu'en connaissent les myst^res et tels qu'on en retrouve 
chez Diirer. Louis Paris ne doute pas que les toiles peintes 



* Du Meril, p. 185, notes. On volt aussi les Sibylles dans notre plan- 
che VI, ce qui en augraente Tinter^t et en determine avec plus de cer- 
titude encore rinspiration. 

« Pages 266-295, de Mone. Mone ne precise pas les oeuvres auxquelles 
U fait allusion. Peut-6tre designe-t-illa frise sculptee du chtDeur de Saint- 
Sebald, h Nuremberg. Elle est reproduite dans Maeterlinck, op. a^, 
fig. 97. 

.^ Vol. II, p. 17, 

* Meaume, Rechercfie sur la vie et les ouvrages de Jacques Callot, 1860. 



— 122 — 

de Reims datent du XV« si^cle et reprSsentent^ les unes la 
Passion, les autres « la Vengeance nostre Seigneur », a n'aient 
M inspir^es par ces jeux (les myst^res) et ex^cut^es k la suite 
d'une de ces solennit6s pour en perp^tuer le souvenir ». Avec 
un pareil point de d6part, M. Paris a pu eonsacrer deux forts 
in-4» a expliquer ces oeuvres k I'aide de fastidieuses para- 
phrases de la Passion de J. Michel, sans d'ailleurs ^tablir avec 
assez de precision la relation entre cds oeuvres lltt^raires et les 
tapisseries dont il s'occupe^ . 

Les peintures de Saint-Martin de Connie ne peuvent, 
d'apr^s le P. Pottier, s'expliquer pour la plupart que par le 
Myst&re de sainte Barbe, qui fut jou6 a quelques lieues de 1^, 
k Laval, en 1473. II n*y a, en g6n6ral, pas grand'chose de 
d6cisif dans ses arguments^; pourtant le panneau L avec 
son ange dans le ciel, ses curieuses t^tes coup6es k I'arridre- 
plan et ses deux figures qui repr^senlent les deux morts de 
rarm6e chr^tienne rendus k la vie par sainte Barbe, parait 
bien inspire du myst^re du manuscrit dc la Biblioth^que 
Nationale 3. 

Quant aux « proph^tes du Christ », avec lesquels Mude du 
drame liturgique nous a d^j^ familiarises et que la sculpture 
aime tant k repr^senter, ils ont pr^cis^ment sur leurs phylac- 
tdres, k Notre-Dame-la-Grande, a Poitiers, et sur les facades des 
cathiSdrales de Ferrare et de Cr^mone, les propres paroles que 
leur fait reciter le sermon apocryphe de saint Augustin, d'ou 
sont sortis tons les drames de TAnnonciation^. 

Les fameux bas-reliefs du choeur de Notre- Dame de Paris, 
ceuvre de maitre Le Bouteiller, tailleur damages', se rattachent 



* Toiles peintes et tapisseries de la ville de Reims, 1. 1. Paris, 1843, 
2 vol., in-4o, pll. et un vol. de pU. in-fol. 

* La Vie et Histoire de Madame sainte Barbe, le mysUre joai It Laval 
en 449-3, et les peintures de Saint-Martin de Connie, Laval, Goupil, 1902, 
in-8», pll. Voyez notamment pp. 59 et 62. 

3 Fr. 976 et copie moderne 24333 a 24339. 

* Gf. Male, Lart religieux au XIII* siicle, p. 195. 



— 123 — 

^troitement k la f^te de Piques et ne sont que le rappel de la 
semaine liturgique ^. 

La scdne de J6sus aux enfers, popularis^e comme nous 
Favons vu par le drame liturgique, se retrouve fr^quemment 
dans Part, par exemple sur un volet d'un des diptyques qui 
ornent les chapelles lat^rales de la joIie^glisedeL^au (Brabant) 
ou dans les panneaux d'ivoire sculpte que poss^de le British 
Museum^. 

Enfin, il est int6ressant de constater la presence sur les vi- 
traux de la cathMralede Bourges3 et dans biend'autresoeuvres, 
de la gueule qui engloutit les danin^s; mais il faut, si Ton 
alldgue ces exemples, remarquer, en meme temps, que la 
gueule y est pr^sent^e renvers^e et l^chant de ses flammes 
unechaudi^re qu'elle soutient. Toutefois, la lettrine que nous 
avons trouv^e dans un manuscrit du XI V« si^cle (cf. planche VJ 
et contenant una vie du Christ, nous paraft, k cet ^gard, bien 
plus caract^ristique, car elle repr^sente la gueule d'enferfaisant 
face k J^sus qui cc print Adam par la main, si le livra k 
Saint-Michel et toz les sains avec, si mena en la gloire de 
paradis*». Qu'on prenne la peine de comparer cette gueule 
d'enfer avec celle que reproduit la premiere miniature de 
Caillaux dans le manuscrit de la Passion de Valenciennes, et 
Ton remarque les m6mes dents bien align^es, les m^mes yeux 
ronds et terribles. Cette gueule d'enfer « asenestr^e » se retrouve 
dans le « Parement de Narbonne » du Mus^e du Louvre »; dans 
la huiti^me figure de V cc Ars Moriendi », oil elle engloutit les 



* Male, ifrirf., pp. 217-218. 

* Catalogue of early Christian antiquities and objects from the cliristian 
East in the department of British and mediaeval antiquities and ethno- 
graphy^ by 0. M. Dalton. London, 1902, in-4o, pU. 

3 Cahier et Martin, 1. 1, pi. IX. 

* Celte vie du Christ est a la suite du Lancelot. II s'agit de la minia- 
ture, f« 28 ro, du manuscrit francjais, p. 409. 

8 Cf. G. d.B,A. ler Janvier 1904, p. 13. 



— 124 — 

p^cbeurs^ ; dans la Biblia pauperum de la Bibliothdque royale 
de Belgique2; Durer, dans I'a Apocalypse »3 et dans la derni^re 
pitee de la petite Passion sur bois, a connu aussi cette gueule 
d'enfer tout en I'interpr^tant selon sa fantaisie, en la faisant 
grimacer et en Tallongeant. La miniature du mannscrit fran- 
gais409, au contraire, en fait une gueule m^caniquebeaucoup 
plus proche de celle des myst^res. Ne faut-il pas voir aussi une 
influence des myst^res dans ce portail d'enfer de Diirer, sur- 
mont^ d'une sorte de lucarned'oti un diablehideux, k t^te de 
sanglier, dirige sur le Christ un ^pieu de bois taill^ en fer de 
lance? Derri^re cet ^tre horrible apparait une tdte de cbien. 
Est-ce le Cerbire de nos myst^res? 

Les diables sortant de la gueule, peinte par Caillaux, sont 
identiques k ceux qui grimacent dans d'autres miniatures du 
manuscrit de la vie du Christ, all^gu^ il n'y a qu'un instant^. 
Toutes les illustrations de cette sorte d'^vangile populaire en 
langue vulgaire avec leurs trois rois naifs, couronn^s, charges 
de cassolettes et montrant dans le ciel T^toile r^v^latrice, avec 
leurs Maries naivement ^tonn^es en face de I'ange, aux aites 
rouges, qui garde le tombeau, avec leurs chevaliers bard^s de 
fer et grotesquement accroupis, nous semblent une vraie 
reproduction par Timage, des jeux que peuple, bourgeois et 
nobles admiraient sans cesse sur la place publique ou dans 
les ^lises. 

11 y a aussi inspiration des myst^res dans riconographiede 



* DuTUiT, Manuel de I'amateur d'estampes. Paris, A. Levy, 4884, in4o, 
pi. V, L, I'e partie. Dans le mSme recueil, voyez aussi la gueule asenes- 
tree. Ibid,, p. 126. 

« Inc. 1986 (V. H. 190), pet. in-foL, pi. 28. 

5 Nuremberg, 1498. Biblioth^que royale, k Bruxelles. Cabinet des 
estampes, 82545, fol., pi. IV. 

* Voyez la lettrine qui represente Satan, cornu et grima^ant, annon- 
Qant la venue de Jesus. «• Infers » est un monstre k forme humaine, aux 
pattes fourchues, poilues, aux yeux inject^s de sang, aux dents appa- 
rentes. 



— 128 — 

TAscension ^ et dans la representation des &mes ^. Cette in- 
fluence que nous avons t^ch^ de d^montrer, elle existe en 
Ilalie aussi,otile savant historien d'art, M. Michel 3, laretrouve 
^ Hod^ne, dans les « Adorations » de terre cuite polychrom6e 
de Guido Mazzoni et ailleurs, dans des stalles de choeur et des 
retables d'aulel. 

II semble bien que I'habitude d'^crire, comme Bruegel I'a 
fait dans sa fameuse plancheaEIckn^ etdansIaaTemp^ranco^ 
les noms des personnages sur leur manteau, dt^rive d'un usage 
constant dans les morality, ainsi que Taltesle le texte r^v^l^ 
par M. Logeman*^ et les dessins de Bruegel oti apparaissent 
les th^Mres forains. 

D'autre part, Tarc-en-ciel sur lequel Dieu est assis, dans le 
« Jugement dernier » de J^r. Bosch, doit-^tre rapprochf^ d'une 
mise en sc^ne identique dans les myst^res, par exemple, 
dans celui de Lucerne 6. 

Mais ce n*est pas tout d'avoir ^tabli avec certitude le fait 
de I'influence du myst^re sur Tart : il faut encore Texpliquer, 
et pour cela, constatons tout d'abord Monnante plasticite des 
rubriques; beaucoup d'entre elles sont de v6ritables petits 
tableaux, dont tous les traits se retrouvent dans les oeuvres des 
primilifs. On comprend, en les lisant, que les melteurs en 
sc^ne y ont trouv^ mati^re k des tableaux vivants, dignes 
d'inspirer les maitres. Transcrivons, par exemple, les nnes k 
la suite des autres, les rubriques qui entrecoupent le texte de 
la Passion de Jean Michel (fin du XV® si^cle) apr^s la cruci- 
fixion. 

<c Monte Nicod^me devant la croix el Joseph par derri^re, 



* Vide infra, 

* Vide infra, 

' Lavisse et Rambaud, Histoire gdnerale, t. IV, pp. 245 et 287. 

* Reproduite par MM. Van Bastelaer et H(ulin) de Loo, dans leur 
bel ouvrage sur Bruegel. Bruxelles, Van Oest, en cours de publication. 

e Vlaamse school, Maart 4901, p. 73. 
6 Roy, Jour du Jugement, p. 473. 



— 126 — 

et porte Joseph les tenailles et marteau, et Nicod^me le 
suaire... Joseph frappe sup le clou... Icy embrasse Nicodfeme 
ce corps de J^sus et Joseph va d^clouer ies pieds. Joseph aux 
pieds de J^sus se repose, frappe... Icy le descendent de la 
croixdoucementet Saint-Jean lui pourra aider et la Madeleine... 
Notre-Dame s'assied k terre et prend Jisus en son giron et les 
Maries sont dedens le monument, I'y couchent, mectent la 
pierre k Tuys du monument i. » On n'imagine pas de descente 
de croix plus impressionnante ni plus belle. Tel detail, comme 
ce merveilleux geste de m^re prenant son fils en son giron, 
nous fait penser aux fameux Rubens de la cath6drale d'Anvers. 

La rubrique laline de la Passion de Lucerne, dans une 
sc^ne identique, est aussi remarquable, quoique plus br^ve : 
« Que des serviteurs, y est-il dit, appliquent k la croix les 
^chelles, ^tendent le linceul et que Nicod^me monte par 
derri^re la croix et qu'arriv^ au sommet il regarde le corps du 
crucifix et secoue la t^te en disant d'une voix pleine de 
larmes... ^» 

La Passion du manuscrit de Donaueschingen precise encore 
certains details dans une curieuse rubrique allemande : « Et, 
alors, la tele du Sauveur penche k droite et le voile du temple 
tombe et les morts ressuscilent... et derri^re le Crucifi6 appa- 
raissent le soleil et la lune qui sont pr6par(^s pour cela. » 
Qu'on se reporte au « Spirituale Pomerium » ou k tant 
d'autres oeuvres ob. Ton voit le soleil et la lune naivement 
opposes sur un m^me plan et semblables k des ^crans de 
papier3. 

II faut se souvenir aussi, d'autre part, de tous les documents 
qui ^tablissent la constante participation des peintres du 
moyen ^ge, et non des moindres, k Torganisation des myst^res 



* Passion de Jean Michel. Paris, V6rard, 1490, in-fol. goih. 

* Apud MoNE, t. II, p. 137. 

' Spirituale Pomerium, BibliolhSque royale de Belgique, manuscrit 
12070, fol. 1. 



— 127 - 

et k I'ex^cution des decors. A Lyon, on nous signale, du XIV« 
au XVI* si^cle, cinq cents peintres qui ont ex6cul^ des decors 
sur la Yoie publique pour les myst^res paries et mim^s. A 
Tentr^e du cardinal Amboise h Lyon, c'est Jehan Yvonel, 
peintre, qui dirige les mysteres^. Un de ses conciloyens, 
iean Hortart, fait des « porlraicls » ou decors 2. A Romans, le 
peintre Th(5venot regoit cent florins, c'est-i-dire environ 
1,273 francs en valeur actuelle, pour ex^cuter la d^oration du 
mysl^re des Trois Doms^. Et depuis /can. artiste de Ch^teau- 
Goutier, le premier peintre que nous trouvions employ^ a cet 
office (1379), les meilleurs artistes s y adonn^rent. En 1461, la 
ville de Tours charge Jean Fouquet, le chef de T^cole fran^aise, 
d'^tablir les devis des ^chafaudages pour les myst^res et 
farces organises k Toccasion de I'entr^e de Louis XI; le peintre 
se met k Toeuvre, mais la nouvelle transmise k la ville que cc le 
roi n'y prend nul plaisir » vient arr^ter ses travaux. A Lyon, 
en 1489, Perr^al, dit Jean de Paris, fut plus heureux: il est 
vrai qu'il s'agissait d'amuser le jeune Charles VII, d'humeur 
moins reveche que son p^re. a Aid^ du peintre Jehan Provost 
et de I'architecte Clement Trie, il fit dresser des ^chafauds 
dans diff^rents carrefours,r^g1a la marche, dessina les costumes 
des personnages et des diables ou fous qui devaient ex^cuter 
des intermMes sur le parcours du cortege et peignit les 
maquettes des decors des myst^res. » 

Jean Poyet fait de m^me k Tintention d'Anne de Bretagne, 
pour qui il avail enlumin^ un livre d'heures. Coppin Delf, 
auteur des fresques de T^glise Saint-Martin de Tours, Michel 
Colorabe, le sculpteur du tombeau de Francois II, k Nantes, 
sont occupes aussi k la mise en sc^ne des myst^res^. 

Dans la seconde moili^ du XVI« si^cle, k Meulebeke, le 



* Voy. Journal des Savants, fevrier 1901, note de M. Picot. 

* RoNDOT, Riunion des societes des Beaux-arts des departements, 
p. 431, cit6 par Male, G. d. B. A., 1904, p. 215. 

' » Pages XLVi-L. 

* Voy. Bapst, pp. 60-63. 



— 128 - 

e^l^bre peintre flamand Carl Van Mander s'^tait conquis, par 
ses somptueuses mises en sc^nedemyst^res, plus de reputation 
encore que par ses tableaux. Pour reprfesenter le deluge, il fit 
tendre en travers du th^&tre une grande toile oii 6taient peints 
des hommes qui senoient, et elle repr^sentaitsi ^nergiquement 
la destruction des impies, nous dit na'ivement /acques De 
Jonghe, que nombre de speclateurs fondirent en larmes^. 

En AngFeterre, sous Henri VII, Holbein peignit lui-m6me, 
sans doute, les decorations de certains myst^res mim6s, entre- 
mets ou mascarades, peut etre celui qui representait le si6ge 
de TherouanneS. En Tyrol, au d6but dii XVI^si^cle, le peintre 
Vigil Raber va de ville en ville copier et monter des myst^resS. 
En cela, les maitres dont nous avons parle furent suivis par 
leurs emules des siteles ulterieurs, Francois Boucher, Joseph 
Vernet, Isabey, qui n'ont pas craint de d^ployer, pour des 
OBuvres destinies k une rapide destruction, leur admirable 
talent. Mais le fait, maintenant 6tabli, des relations entre les 
peintres et les mysteres ne r^Sout pas encore la question des 
relations entre leurs oeuvres et les mysteres. 

Comment I'artiste aurait-il pu 6chappor a I'obsession des 
types que les representations dramatiques avaient mis k la 
mode? Comment aurait-il pu echapper k I'ordre tacite que lui 
donnait le public de reproduire et de perp^tuer des visions 
que le drame avail rendues imp6rieuses et famili^res? Comment 
ces drames ne se seraient-ils pas imposes k imagination de 
rimagier, puisqa'il vivait dans leur atmosphere et qu'il y 
assistait, meie A la foule? Les paroles de M^le* k propos des 
prophetes du Christ p^uvent s'appliquer k bien d'autres 
oeuvres : « lis admiraient comme les aulres, dit le savant histo- 



* Van der Straeten, op, ciL^ pp. 39-40, 1. 1. 

* Brotaneck, Die Englischen Maskenspiele. (Wiener Beitrage zdr 
^NGLiscHEN Philologie. Wien, 1902, in-8o, p. 101.) 

5 Wackernell, Altdeutsche Passionsspiele aus Tyrol. Graz, 1897, in-S®, 
pp. vni-x. 

* Pages 202-203. 



— 129 - 

rien, el il leur 6tail probablement bien difficile d6 se figuref 
les proph^tes autrement qu'ils les avaient vus ce jour-U (lori 
de la procession des prophftles du Christ). On pent encore 
croire qtie les belles statues de Reims ou d'Amiens repro- 
duisent quelque chose du costume et de Taspect des acteur^ 
sacr^^s... Je ne doute pas que les costumes magnifiques des 
proph^tes d'Auch ou d'Albi, raanteaux merveilleux sem^s.de 
larges fleurs, turbans orientaux, chapeaux fastueux d'oi)[ 
pendent des poires de diamant el des chaines d^ pcrles, ne 
soienl un souvenir de quelque representation de myst^re. » 

Mais p^n^trons un peu h la suite de Mftle (nous ne saurions 
trouver un guide plus agr^able ni plus sur) dans I'atelier de 
ces cc tailleurs d'images )»; voyons un peu quels hommes 
cYtaient, quelle ^tait leur mani^re de travailler, et ils nous 
livreront peut-^tre le secret de leurs inspirations. Gardez-vous 
de croire d'abord que vous allez vous trouver en presence 
des libres esprits dont parte Hugo dans Notre-Dame de PariSy 
de ces penseurs qui profilaient de la liberty de Tarchitecture 
comme nos toivains usent de la liberie de la presse : « Cette 
liberty va tr^s loin. Quelquefois un portail, une fagade, une 
^glise tout enti^re pr6sentent un sens symboliquc absolumenf 
Stranger au culte ou ra^me hostile k I'Eglise ». En v^rit^, 
cede pr^tendue ind^pendance n'existail que dans les motifs de 
pure decoration. Tout le reste, choix des sujels, mise en page, 
symbole, appartient aux clercs qui conduiscnt leur ciseau 
ou leur burin. Pourrait-il en etre autrement, puisquc ces 
consciencieux artistes ne sont que de pauvres ouvriers qui 
travaillent du soleil levant au soleil couchant « jusqu'i I'heure 
qu'ils pussenl avoir soupe » et ^ qui on retranche de leur 
salaire pour un jour de chdmage force? Ces braves gens avaient 
beaucoup de talent mais peu de lettres; ils ne savaient pas le 
latin; le plus instruit d'entre eux ecrivait « Illud bresbiterium 
(presbyterium) invenerunt Vlardus de Hunecourt... » Et Ton 
voudrait qu'ils eussent tire de patientes recherches d'eruditiori 
rornementation de la proph6tique cathedrale d'Amiens, de la 
symboliste cathedrale de Laon, de I'historique cathedrale de 



- 130 — 

Reims; et Ton voudrait qu'ils eussent improvise ces vitraux 
th^ologiques de Bourges ou de Chartres et qu'ils eussent 
traduit, sur les verri^res du Mans, un passage du Lectionnaire ! 
En r^alit^, ils suivaient scrupuleusement le livret, oral ou 
^crit^ dict6 par leselercs. Quand il s*agit de d^corer de tapis- 
series r^glise de la Madeleine, k Troyes en 1425, « Fr^re 
Didier, /acobin, ayant extrait et donn^ par ^crit Thistoire de 
Sainte-Madeleine, Jacquet, le peintre, en fit un petit patron 
sur papier. Puis Poins6te, la couturi^re et sa chambrifire 
assembl^rent de grands draps de lit pour servir h ex^cuter les 
patrons qui furent peints par Jacques le peintre et Symon 
I'enlumineur ». Le fr^re Jacobin revint k plusieurs reprises au 
cours du travail pour s'assurer que le peintre restait tid^le k 
son livret, il donnait des conseils en cc buvant le vin » avee les 
artistes *. N'oublions pas que ceci se passait en plein XV« si^cle 
et que la docility des artistes, aux si^cles ant^rieurs, devait etre 
plus grande encore. Or ces clercs, chapelains, ^v^ques ou doc- 
teurs qui dictaient la besogne aux artisans ^taient aussi ceux 
qui faisaient, organisaient, montaient les myst^res, soit dans le 
choeur, soit dans la nef, soit sur les places publiques. Leurs 
renseignements ils les puisaient ou directement dans la Bible, 
ou plus souvent dans les Histoires Scolastiques, les Bestiaires, 
les Lectionnaires, les Sommes de toutes esp^ces; ils les cher- 
chaient dans les oeuvres apocryphes de BMe et de Saint- 
Augustin, dans Isidore de Seville, Pierre Comestor, Honors 
d'Autun, Vincent de Beauvais, ou dans les Meditations de 
saint Bonaventure. C'est la qu'il faut chercher Torigine du 
fameux D^bat des quatre Vertus, ainsi que I'a justement 
montr^ M. M^le 2. 
11 y a toujours un point commun entre I'art et la mise en 



* D'aprSs Guignart; Mimoires fournis aux peintres pour une iapis^ 
serie de. Sain t-Ur bain de Troyes, cMs par Male, p. 437. 

> Gomme Ta afiirme Levebdier dans les notes du Mystere de VIncar* 
nation. Voyez aussi Male, G. d. B. A., 1901, pp. 216-218. 



— 131 — 

sc^ne, c'est qu'ils ont, en derni^.re analyse, un auteur commun, 
doht le but unique est d'illustrer la foi aux yeux des fiddles 
ignorants. Puisqu'on avait trouv^ ce merveilleux moyen d'^di- 
fication de faire vivre sur une sedne les v^rit^s que chantaienl 
les offices, comment n'edt-on pas song^ h perpdtuer aiissi ces 
mdmes v^ritte par la pierre, le bois et le verre? 

Comment n'eut-on pas song^ h figer sur les murailles les 
mystdres, qui n'avaienl qu'un temps, afin que leur image suivit 
sans cesse les fiddles pour diever leur ^me vers Dieu ? 

Et Villon meme en dtait touchd, puisqu'il fait dire k sa 
mdre : 

Femme je suis, povrette et ancienne 
Ne riens ne scay ; oncques letire ne leuz 
Au moustier voy, dont suis paroissienne, 
Paradis painct o£i sont harpes et luz 
£t unc enfer oil damnes sont boulluz. 
L'unc me fait paour, Tautre joye et liesse 
La joye avoir fais moi, haulte dedsse 
A qui pecheurs doivent tous recourir 
Comblez de foy, sans fainete ne paresse 
En ceste foy je vueil vivre et mourir. 

Ajoutez que le peinlre ou le sculpteur inlerprdtait encore k 
I'aide de ce qu'il avait vu k P^ues ou k Noel, les indica- 
tions parfois un peu abstraites que lui donnaient ses maitres. 
On imagine facilement un dialogue entre le chanoine et 
Partisan : a Vous souvenez-vous, dit le prdtre, d'avoir vu, k 
Noel dernier, k la procession des prophdtes du Christ, Moise 
les tables en main, des cornes au front et la barbe longue; 
vous rappelez-vous Aaron qui portait une mitre et Habacuc, 
et Balaam, et Daniel qui ^tait tout jeune, puis la Sibylle en 
vdtements de femme et couronnde de lierre? »; et Tartiste de 
rdpondre : « Oui, maitre, je me souviens et je ferai selon 
votre volontd pour que tous aient bien mine de venir tdmoi- 
gner de la naissance de Notre-Seigneur, qui nous prenne avec 
lui en sa gloire. Et pour montrer comment notre divinSauveur 
est venu d^livrer les Pdres des mains de Fhorrible Sathan, je 



— 132 — 

tracerai une large gueule vomissant des flammes, comme celle 
que j^ai dH iaire pour le grand et beau myst^re que vous aVie2 
compost pour ^tre jou^ sur la Grand'place, et 06 il y avail 
tant de monde^ veou de partout ». 

Et c'est pourquoi, comme dans le myst^re, le peintre a 
montr^ V « Adoration des bergers », en inscrivant parfois k 
c6U de ses personnages les noms avec lesquels les myst^res 
Tavaient familiarise; c'est pourquoi il a fait caracoler la che- 
vauch^e somptueuse des rois, et a group6 autour de la cru- 
cifixion la foule barlol<ie des Juifs; c'est pourquoi il a fait faire 
k iisus ressuscitant, et cela au m^pris de la th^ologie, le geste 
de I'acteur franchissant les parois du s^pulcre; c'est pourquoi 
aussi, comme dans le myst^re, I'artiste donne une corde au 
diable pour tirer les damn^s; c'est pourquoi sur les volets des 
retables les scenes et les lieux se coudoient, comme les decors 
du myst^re, afin que le peuple voie d'un seul coup d'oeil 
toute une vie; c*est pourquoi il jette sur ses panneaux des 
corps feints lels que ceux qu'il avait vus, qu'il avait faits peut- 
etre, pour les organisateurs des myst^res. C'est pourquoi 
Jean Fouquet lui-m6me, devant, dans un livre d'Heures, 
repr6senter les myst^res de sainte Apolline, ne trouve rien 
de mieux que de rappeler au lecteur, en le reproduisant sans 
y rien retoucher, un myst^re c^l^brant la mort de cette sainte. 
Les plus grands maitres n'^chappent pas k cette inspiration. 
Le soleil et la lune qui ^clairent les crucifixions des premiers 
peintres sont les astres de cuivre fix^s aux rideaux des mys- 
t^res; leurs ribands, leurs tyrans, chers surtout k Durer, sont 
les Heurtault, les Dentart, les Hapart, les Trenchart des 
myst^res. Les sibylles de Michel-Ange sont, k son insu, les 
descendantes legitimes de celles de Laon et de Rouen. 

Est-ce faire injure aux grands artistes du pass^ que de 
ri^v^ler ainsi leur peu d'initiative? Non pas. La grandeur de 
Tartiste est aussi dans Tinterpr^tation, dans la mise en page, 
dans Fex^cution et non uniquement dans Toriginalite de la 
conception. Les plus g^niaux n'ont fait souvent que mettre en 
oeuvre les donn^ts fournies par d'autres. II y a dans la litt^ra- 



— 133 -- 

ture et dans I'art des manoeuvres qui preparent le mortier 
qu'^crasera et mod^lcra la truelle des mailres, Les clercs ont 
m les manoeuvres, les artistes ont ^te les macons. lis n'ont 
pas a rougir d'avouer qu'ils ont pu trouver une inspiration 
sur un 6chafau(J primitif, oii s'agitaient des acleurs maladroits 
et oil se dressaient des d^oors rudimentaires qu'eux-m^mes 
souvent avaient faits. L'artiste prend son bien oix il le trouve 
et nous n'avons pas, nous, h lui en demander compte. Qu'im- 
porte qu'un Hairet ait ouvert la voie k un Corneille? Qu'importe 
Cyrano si Moli^re a fait mieux, qu'importe Kyd si Shakspere 
est plus grand? Rubens estil moins beau pour avoir ^tudi^ les 
Italiens et avoir puis^ chez eux bien des inspirations? 

Que si Ton entrevpit une humiliation dans cette suj^tion de 
Tartiste, on trouvera une ample compensation dans Taction 
que, par la suite, I'art exercera sur le theatre et sur la mise en 
sc^ne : k Paris, un myst^re mim^ s'attache a reproduire les 
sculptures du choeur de Notre-Dame ^ ; les rh^toriciens de 
Gand essaient d'imiler la c^l^bre a Adoration » de Van 
Eyck ^, des maitres comme le grand Isabey font des maquettes 
de decors; et ce sont de v6ritables artistes que ceux qui font 



* Cf. Enlart, Architecture civile et militaire, Paris, Picard, 1904, 
in-8o, pi., p. 381 : « D6ja en 1420 on avail represents en pareille 
circonstance, rue de la Calende, sur un echafaud de 100 pas de long 
« ung moult piteux misl6re de la Passion Noslre-Seigneur au vif selon 
que elle est figurSe autour du cueur de Noslre-Dame de Paris ». Les 
sculptures de Jean Ravy et de Jean le Bouteiller avaient done servi de 
module aux acteurs de ces tableaux vivants et le the&tre dut ainsi plus 
d^une fois s'inspirer de Ficonographie des Sglises qui avail d'ailleurs 
atteinl avant lui son plein developpement. » Nous avons vu que H. Male 
n'avait pas souscrit k cette derni^re affirmation. Heureusement M. Enlarl 
ajoule : « R6ciproquement, des artistes ont pu s'inspirer du theatre ». 

* Weber, p. 143, Huet, Revue critique, 1904, p. 266, et la description 
du chroniqueur. (Worp, Gesch. van het drama en van het tooneel in. 
Nederland, Eersle Deel. Groningen, Welters, in-8», pp. 42-43.) 



— 134 — 

surgir des fictions de la toile les gigantesques constructions du 
Walhalla. 

11 nous faut conclure en quelques mots : une hypothSse 
directrice nouvelle est d^sormais acquise, croyons-nous, k 
Thistoire de I'art. EUe pourra servir souvent k dater ou k 
identifier des oeuvres d'art, a en expliquer d'autres; en un 
mot, elle servira a r&oudre une foule de problSmes rest^s 
jusqu'ici sans solution et k susciter blen des recherches 
nouvelles et f^condes. 

La musique. 

Nous avons vu que les drames liturgiques n'^tant en quelque 
sorte que des accroissements des offices, 6taient pour la grande 
partie ex^cut^s en plain-chant. 

La musique dans le drame liturgique a ^16 Tobjet d'^tudes 
int6ressantes et tr^s fouill^es de Coussemaker et de F^tis 
qu'on trouvera r^sumfees par M. Tiersot dans son Histoire de 
la chamon populaire en France^. Mais celui-ci se trompe quand 
il affirme que, dans les myst^res, le rdle de la musique est 
tr^s effac6, souvent nul 2. Nous consacrerons quelques pages 
k r6futer cette assertion, car le livre de M. Chouquet, Histoire 
de la musique dramatique en France 3, ne renferme gu^re que 
des renseignements litt6raires et non ceux qu'on penserait 
ou qu'on voudrait y trouver. 

Nous ne saurions trop le r^p6ter, il n*y a pas entre le drame 
liturgique, le drame semi-Iiturgique et les myst^res, de ligne 
de demarcation bicn trac£e. A chaque instant dans la pi^ce 
aux scenes parfois si profanes, jaillissent du haul et lointain 
paradis, parmi les parterres de fleurs parfum^es et parmi les 
tentures de rouge et d*or, les voix enfantines et cJaires, har- 



4 Op. cit., chap. IV. 
« Ibid., p. 489. 

5 D6j4 cite. 



— 138 -^ 

monieuses et nuanc^es, cc des ^mes qui sont musiciennes » et 
qui « chantent une chanson m^lodieusement : Regina cell 
Icetare alleluya ^ ». Dans le « Miracle du Paroissian exconm6ni4 
pardonn^ a la requite d'un bon fou », on dit un motet ^. 

Les bergers eux-m^mes entonnent un requiescat in pace ^ et 
les anges ex6cutent le Stabat mater dolorosa 4. ' 

Ne devait-on pas se croire alors transport^ dans T^glise 
sonore par la baguette magique des religieuses melodies ? 

L'ouverture musicale, qui pr^cMe presque tous les drames 
religieux, en font les v^ritables pr^curseurs de TopSra 5. 

Ces rondeaux, ces chants royaux, ces ballades, ces virelais, 
tious paraissent insipides et nous rendent extr^mement p6nible 
la lecture des myst^res; mais si, comme les contemporains, 
nous pouvions entendre la musique qui les soulignait <>, nous 
nous laisserions charmer par la m^lodie. 

Pouvons-nous supporter la lecture d'un livret de Scribe? 
Les stances sur lesquelles Papageno fait pleuvoir des notes 
cristallines sont insipides a la lecture, et cequi est vrai pour La 
Flute enchantie est vrai pour la plupart des libretti de Mozart, 
de Gliick et de Rossini. 

M. Tiersot dit encore : « l^es instruments qui accompa- 
gnaient les repr6sentations et jouaient m^me parfois un role 
dans les pieces, sonnaient des chansons comme on disait au 
XVI«si^cle». 

La plupart des indications sc^niques, il est vrai, ne nous 
apprennent rien 14-dessus : « les instruments jouenl, » disent 



* Risurrection, attribue a Jean Michel, fol. 148. 

« Miracles de Notre-Dame, edit^s par G. Paris et Ul. Robert. (Societe 

DES ANCIENS TEXTES FRANQAIS, t. Ill, p. 58.) 

5 Dans le Mysttre de V Incarnation^ voyez Leverdier, op. cit,, 
pp. 454 sqq. 

* Manuscrit de la Resurrection attribue a Jean Michel. Bibliotheque 
Nationale, 972, fol. 26 vo. 

^ MoNE, AltdeiUsche Schauspiele, 1841, p. 23, notes. 
« Ainsi que le remarque dej^ P. Paris, op, cit., p.' 10. 



— 136 — 

aimplement les livrets. Cette ind^termination exisle peut-^tre 
dans les « mpralit^s » et « farces » dont M. Tiersot s'est surtout 
pr^occup^; mais h I'aide de quelques renseignements que nous 
cueillons Qk el Ik dans les myst^res, nous d^montrerons qu'ii 
n'en est pas ainsi dans les grands drames religieux des XV^' et 
XVI* si^cles. 

La bruyanle trompette ^ la claironnanle buccine 2 pr^, 
cMent les corteges, inlroduisent les grands discours, annon- 
cent le jugement. L'aigre cornemuse y nasilie, tandis que les 
harpes, luths, rebecs 3 font vibrer m^lodieusenient leurs cordes 
et qu'un a doux tonnerre de quelque gros tuyau d'orgue ^ 
accompagne la marche de J^sus qui va pr^cher au temple ». 

Tambourins et fifres etaient plutdt destines k ^gayer le 
peuple et k Tappeler aux « monstres » ou se faisait le cc cry » 
ou proclamation du myst^re qui allait se jouer sur la place 
publique. Les archives notariales, d^pouiilees par M. Coyec- 
que s, viennent de nous reveler un contrat pass^ entre les 
musiciens et des organisateurs de myst^res : 

« Engagement par Nicolas de Louvi^re, rue Mouffetard, 
/ean La Voile, joueur de tambourins de Suisse et Elienne 
BouUard, joueur de fifre vis-^-vis des dessus diets de jouer 
desdicts instruments de tambourins et tiTre pour les dessus 
dictz audit jeu et mystaire St-Christofle 6, et aussi par chascun 
jour de feste et demanche qu'ilz jouront ledict mystaire et vie 
parmy les rues et carrefours de Paris et le jour de la monstre 
desdicts jeus et aussi de batre par I'un d'euls des sonnettes si 



* Vict Testament, t. I, p. 333 et dans presque tous les mysl^res. 
Cf. Denn zekand blausent zi ufdie vier horn mil grimme (il s*agit de la 
trompette du jugement dernier). Mone, 1. 1, p. 279. 

« Viel Testament, t. Ill, p. 343. 
•^ Thiboust, op, cit., p. 52. 

* Passion, de Jean Michel. 

« Op, cit,; nous remercions M. Coyecque d'avoir bien voulu nous 
permellre de depouiller les bonnes feuilles de son interessanl ouvrage. 
^ Voyez plus haul. 



- 137 — 

mestier (besoin) est, et ce songneusement Men et (}euement 
comme il appartiendra selon le jeu, et tant a Tentr^e qu'4 
Tissue dudict jeu etjusques a ce qu'il soit fmy moiennant.., 
10 solz 6 deniers tournois pour chascune journ^e d'eulz tous 
ensemble qu'ilz joueront et pour ce faire seront tenus lesdicts 
de Louvi^re et ses autres consors de eulx trouver k Theure de 
dix heures du raalin pour le plus lard ; aussi lesdicts Veau et 
ses consors les seront tenus nourrir lors et les paier au soir 
de la journt^e qu*ilz auront jou6e; et seront tenuz eulx trouver 
k la dicte monstre de samedi prochain en huict jours pour 
faire la dicte monstre et le dimanche ensuivant et les autres 
jours dudict jeu aussi eulx y trouver sans faulte. » 

A travers ce verbiage de nolaire on voit que ces deux chefs 
d'orchestre recevaient pour un service assez dur Iji modique 
somme de fr. 11.13 environ, dont lis devaient distraire le 
salaire de leurs accolytes, et notamment celui du joueur de 
sonnelte. II est vrai qu'il faut, dans revaluation de ce salaire, 
tenir compte du fait que la nourriture leur 6lait fournie par 
les entrepreneurs du jeu. On voit ainsi que les musiciens 
devront jouer une ouverture et ciore la representation par un 
petit morceau. Les remunerations n'etaient pas toujours aussi 
modestes; les quatre Irompettes que les habitants de Romans 
avaient fail venir de Valr^as ne leur cout^rent pas mbins de 
six cent trente-six francs soixante-quinze centimes, et les 
quatre joueurs de tambourin, qui etaient de la ville, quatre 
cent cinquante-huit francs quarante-six centimes, ce qui est 
considerable pour I'epoque. 

Les musiciens sont places tant6t dans le paradis, tant6t sur 
une elevation quelconque; lis sont meme souvent masques 
derriere les coulisses, tandis que « les anges tiennent les 
instrumens et font maniere de jouer ». Nos theatres modernes 
ont recueilii ceite coutume, et Ton en abuse depuis le comte 
Alniaviva jusqu'a Beckmesser. On salt que dans la comedie 
romaine le meme usage exislait ^. 



* Marquardt, p. 322. 



— 138 — 

Tout le myst^re de rincarnation de Rouen est rempli de 
d^Iicieux couplets que disent et chantent las anges ; il y a sur- 
tout k retenir une leQOQ de chant d'un vieux berger h un plus 
jeune, qui est bien un peu p^dante^ mais qui est ^gay^e par 
les niaiseries du maladroit ^I^ve ^ . 

Les instruments accompagnaient souvent, dans les Hystdres, 
des mouveraenls de danse. Dans le Myst^re de saint Louis, aux 
fdtes du mariage de Louis et de Marguerite, les jeunes sei- 
gneurs et demoiselles dansent I'Orl^anaise^ ou autre dit 
laconiquement la rubrique. A un banquet que donne H6rode, 
sa fille se 16ve, salue le roi, son p6re, et commence k danser 
en sonnant le lambourin a une entree de morisque 3 ». Gepen- 
dant le rdle principal des instruments, en dehors de Touver- 
ture, c'est d'annoncer qu'un personnage important va faire 
son entree ou va pendre la parole; il en ^tait de mSme sur 
la sc^ne Schaksperienne, la trompette pr^c^de rarrivfe de 
chaque acteur^-. Au moyen ftge cela s'appelle un «Silete» 
(faite silence) qui reveille brusqueinent I'attention endormieou 
lassie des spectateurs. Ce rdle est confix souvent k Torgue. La 
pause est T^quivalent du silele; clle est rempiie par les instru- 
ments mais a surtout pour but de reposer un instant I'attention, 
de permettre k un personnage de reprendre haleine ou de se 
diriger d'une mansion k Tautre. Les deux termes, combinfe 
avecceuxqui d^signent les instruments ou les instrumentistes, 
abouissent k ces expressions si fr^quentes des rubriques 
<c Silete de tous les instruments du jeu »... a lors on sonne 
dessus le temple timbres et trompettes.. . de tous les instrumans 
du jeu soit jou^ beau silete ^ ». « Silete ou pausa cum orga- 



* Jdystires de V incarnation (1474), cf. Leverdier, t. IL 

* HysUre de saint Louis, public par Fr. Michel, deji cite, p. 40. 
'^ Passion, de Jean Michel. 

* Max Koch, Shakespeare, p. 261. 

° Mystere de I'Annonciation de la Conception et de la Nativite de la- 
Vierge, manuscrit 657 de Chantilly. 



— 139 — 

nis ^ »y mention qui montre que e'^tait trds souvent k Torgue 
que ce rdle incombait ; parfois il est confix aux voix : k Fentr^e 
de J6sus k Jerusalem a y aura enfans chantant m^lodieusement 
jusques i ce que bonne silence soit faicte en lieu de prologue 3i>. 
Le public se r^jouissait sans doute de voir cette fois-1^ Finter-' 
minable prologue, le plus souvent encombr^ de dissertations 
thtologiques, remplac^ par un chant qui charmait agr^able- 
ment son oreille. Les voix des anges entonnent des choeurs 
celestes. Leur chanson est souvent a trois parties : « t^nor^ 
contrat^nor (basse) et concordans (baryton) ». Los instruments 
ex^cutent la m61odie tout enti^re, les anges chantent alors k 
trois parties le premier couplet; puis les joueurs^ caches 
comme nous Tavons vu, r^p^tent le th^me et les anges font 
mani^re de jouer, puis disent le second couplet, suivi de la 
niSme reprise du th^me par les instruments; le troisi^me 
couplet est k son tour suivi de la melodic ex^cut6e de nouveau 
dans son entier par Torchestre. Tout cela indique d^j^ une 
grande entente des voix, des instruments et de leurs combi- 
naisons 3. 

II arrive que Ton cache les chanteurs dans les coulisses 4, 
comme on le fait dans tant d'op6ras modernes. Cervantes se 
plaint m6me, dans un prologue, de ce qu*on cachait ancienne- 
ment, derri^re la vieille couverture qui servait de d^cor de 
fond, des musiciens qui chantaient sans guitare, quelque 
ancienne romance, et trouve tr^s heureux que Navarro ait 
mis la musique en avant 5. 



1 Cf. Manuscril de la Resurrection atiribue k Jean Michel, fol. iii v^. 

* Passion, de Jean Michel, troisi6me journ6e. 

5 L'auleur du MysUre de Vlncarnation a Rouen (1474) auquel nous 
faisons de nouveau allusion ici, parait d'ailleurs grand clerc en mati6re 
musicals, a en juger par les notes savantes dont il emaille son texte et 
oCi il cite le de arte musica de Johannes de Muris, ouvrage alors clas- 
sique sur la mati6re. 

* Cf. Passion de Saint-Gdll, apud Mone, 1. 1, p. 77. 
3 Cit6 par Morice, p. 289. 



~ 140 ^ 

Un des plus jolis exemples de musique de sc^ne dans las 
coulisses est celui que nous avoas trouvi^ dans la Passion de 
Jean MicheH. C'est au moment du bapt^me de Iteus par 
saint Jean-Baptiste apr^s la descente du Saint-Esprit sur la 
t^te du Christ, Dieu le p^re prononce des paroles latines 
suivies de leur traduction fran^aise. cc Et est k noter que la 
loquence de Dieu le p^re se doit pronuncer entendiblement et 
bien atraict en trois voix cest assavoir ung hault dessus, une 
haulte contre et une basse contre bien accord^es et en ceate 
armonie se doit dire toute la clause qui s'ensuit... » On ne 
saurait imaginer illustration plus ing6nieuse du dogme de la 
Trinity. 

La chanson populaire qui a toujours ^t^ en connexion 
intime avec le drarae depuis ses origines, n'a pas cess^ d'y 
figurer, a la grande joie du populaire qui peut-Stre la reprenait 
en choeur. 

En voici deux emprunt^es au myst^re de la Resurrection ^ 
et que M. Tiersot n'a pas mentionn^es. 

Le messager des princes pharisiens^ en allant mander 
auprfes d'eux Joseph d'Arimathie, boit et chantc tour k tour : 

Verdure le boys, verdure 
Je revenoye de ture 

Verdure le boys 
Trouvay une vieille dure 
Verdure le boys verdure 
Qui avail une grande hure 
Verdure le boys verdure 
Plaine de toute laidure 
Verdure le boys verdure. 



* Dans la superbe edition de 1491 de chez V6rard sur velin avec enlu- 
minures. Bibliotheque Nationale, Y. K., p. 350. 

* Attribue a Jean Michel, fol. 86 r®. 



— 144 — 
puis Ji un autre voyage : 

Margot cast (s*est) enamouree 

D'un gracieux valeton 

Bien resiouy s*en dit-on 

Martin a troave bouree* 

Margot, 
La feste en est honouree 

Car ce sont gens de fasson 

II convient que en fagon (lisez : fassions) 

Chapellet de gyroufl^e. 

Margot. 
Laissons robes demouree 

Et de vert et nous veston 

De vermeil pour chapperon 

Et soyons de leur livr6e. 

Margot *. 

Au refrain, k la gr^ce du vers, & la fratcheur naive de 
rinspiration on reconnait aussitot des chansons du XV« sifecle, 
dont les melodies gardent pour nous encore un indicible 
charme 2. 



^ Ces chansons roanquent au recueil des chansons fran^aises du 
XVe siecle, publi^es par G. Paris et Geyaert. (Society des anciens 

TEXTES FRANgAlS, 1875.) 

* M. AteDARD Verkest, Ver toons telling van Vlaamsche Primitieven en 
oude Meesters, pense que les naives chansons flamandes et surtout les 
Koels ont inspire les vieux peintres de Flandre (voyez k sujet rint^res-- 
sant article de M. Gamille Huysmans dans le supplement litt^raire du 
Petit Bleu de Bruxelles (17 mai 1903). Les Noels populaires etant intime-' 
ment li^s aux r^jouissances et k Toffice dramatique de Nogl, la th^se de 
M. Verkest semble venir encore a Tappui de celle que nous avons 
soutenue au commencement de ce chapitre. Beaucoup de ces NoSls ont 
m^me gard^ nettement le caract^re dramatique, tels ces Noels wallons 
qu'a publics M. Dodtrepont, Revue des patois gallo-romans, 1893, in-S®, 
extrait. . . 



— 142 — 

CHAPITRE IV 
La machinerie. 

G'est k tort que Hone^ meconnait rimportance de la machi- 
nerie et afBrme que le texte est tout. II semble croire qu'elle 
est absolument inconnue au inoyen dge. Cette opinion lui 
vient sans doute de ce qu'en Aliemagne la machinerie ne prit 
pas, dans les myst^res, r^norme developpement que connurent 
les drames fran^ais. Qu'on en juge par le naif etonnement du 
vieil historien de Valenciennes ^ : 

(( Aux festes de la Pentecoste de Tan 1847, les principaux 
bourgeois de la ville repr^sentdrent sur le th^^tre en la maison 
du due d'Arschot, la vie, mort et passion de Nostre Seigneur 
en vingt-cinq journ^es, en chacune desquelles on vit paraitre 
des choses estranges et pleines d'admiration. Les secrets du 
Paradis ct de r£nfer estoient tout h fait prodigieux, et capables 
d'estre pris par la populace pour enchantemens. Car Ton 
voyait la V^rit^, les Anges et divers personnages descendre de 
bien haut, tantost visiblement, autrefois comme invisibles, 
puis paroistre tout h coup; de TEnfer, Lucifer s'^levoit, sans 
qu'on vit comment, port6 sur un dragon. La verge de Hoyse, 
de s^che et sterile, jettoit h coup des fleurs et des fruictz; les 
§mes de H^rodes et de Judas estoient emport^es en I'air par 
les Diables; les Diables chassis des corps, les hydropiques et 
autres malades gu^ris, le tout d'une fa^on admirable. Ici J^sus 
Christ estoit ties6 du diable qui rampait le long d'une 
muraille de quarante pieds de haut ; li, il se rendoit invisible; 
ailleurs, il se transfiguroit sur la montagne de Thabor. On y 
vit I'eau changte en vin, si myst^rieuscment qu'on ne le 



* Page 2. 

* H. d'OuTREMAN, Uistoire de la ville et comti de Valenciennes. Douai, 
1639, p. 396, cite par P. db J., pp. 165-156 au t. lU 



— 143 - 

pouvoit croire; et plus de cent personnes voulurent gouster de 
ce vin; les cine pains et les deux poissons y furent semblable- 
ment multiplies et distribu^s k plus de mille personnes; nonob- 
stant quoy il y en eut plus de douze corbeilles de reste. Le 
figuier maudit par Nostre- Seigneur parut s^ch^e et les feuilles 
fl^tries en un instant. 

« L'^clypse, le terre tremble, le brisement des pierres et 
les autres miracles advenus k la mort de Nostre-Sauveur 
furent repr^sent^s avec de nouveaux miracles. » 

Voili les choses vues du dehors, c6te public; nous, nous 
irons derri^re les coulisses : comme les enfants, nous ouvri- 
rons la poup^e pour voir ce qu'il y a dedans et il s'ensuit 
toujours un peu de disillusion. Laissons-nous guider dans 
notre promenade au verso du th^^tre par un des savants 
inventeurs « facteurs ou conducteurs de secrelz », comme on 
disait, ceux-ci sont le plus souvent nombreux ^ et nous n'au- 
rons gu^re que I'embarras du choix. 

Quelques-uns jouissent d'une veritable reputation, comme 
ce maistre Germain Jacquet que les organisateurs au mystdre 
de saint Martin k Seurre, en 1496, envoy^rent qu^rir k Autun 
pour c< faire les ydolles, secretz et autres choses ». A ces con- 
ducteurs de secrelz on remettait g^neralement un llvre des 
feintes ou machines n^cessaires h la pi^ce. L'un de ces livrets 
nous a 6te conserv6 et a M public par M. Girardot 2. 

A Romans, Jean Rosier, horloger, employ^ comme machi- 
niste pour les feintes du mysl^re des Trois Doms (ce choix 
etait fort heureux), regut pour son salaire environ quatre cent 
vingt francs, ce qui montre Timportance qu'on attachait k 
cette fonclion. C'est qu'en effet ces a feintes » etaient la grande 



* Manuscrit fran^ais 12536. Passion de Valenciennes : contrat entre les 
acteurs a la fin du manuscrit. Voyez P. d, J., t. II, pp. 445 sqq. 

* Mystire des Actes des Apdtres, represente a Bourges en avril 1536, 
public d'apr^s le manuscrit original par le baron de Girardot. Paris, 
ftidron, 1854, in-4o. 



— 144 — 

attraction des myst^res et le public les recherchait, les admi- 
rait et les goAtait, comme il le fait maintenant k un op^ra ou 
k une faerie. Aussi les contrats d'organisation stipulent-ils 
que Tetitrepreneur devra livrer les « ydolles feintes, d6cola- 
tions (nous verrons ce qu*il faut entendre par 1 &)..., martires 
et toutes fainctes, contenues audit jeu... en luy baillant le 
repertoire ou m^moyre pour ce faire ». Le a fainctier », tel 
etait, en effet, le nom du fabricant de feintes et machines, 
devait recevoir plus de huit cents francs pour prix de sa 
besogne ^. 

Faisons-nous confier maintenant ces beaux « secretz » dont 
il est si souvent question k propos des myst^res et p^n^trons 
derri^re les rideaux. 

Les rideaux, avons-nous dit, pas le rideau. ^mile Morice ^ 
croyait qu*il n'existait que des courtines destines k fermer 
Un lit oti se passait un accouchement ou d'autres choses plus 
d^iicates k dire, mais que le myst^re ne dissimulait qu'i 
moitie. M. Paulin Paris est plus pr^s de lav^rit^ en sou tenant 
que la plupart des mansions se fermaient. Nous savons qu'il 
en etait ainsi dans les mystSres anglais; tandis que le Christ 
entre dans la maison pour son dernier repas avec ses disciples, 
la maison du conseil, en face doitsoudain s'ouvrir « montrant 
les 6v£ques, pr^tres et juifs assis k leur place comme d^lib^- 
rant » 3. 

En ce qui concerne les pitees frangaises, notre informa- 
tion est plus complete encore. Sans cesse nous trouvons des 
indications comme celle-ci : « Paradis s'ouvre, se redout (se 



^ MysUre de la vengeance et de la destruction de Jerusalem, k Plessys- 
Picquet (pr6s Paris) en 1541 ; cette representation n*est pas signal6e dans 
P. d. J. Voyez Table des reprisentations, t. II, p. 175. CJontrat public par 
M. Coyecque, t. II, n© 1780. 

* Page 77. 

5 Pollard, English Miracleplays, moralities and interludes. Oxford, 
Clarendon Press, in-S®, 1898, p. xxvn. 



— us — 

referme) ^. x> G'est probablement pour un semblable usage 
(fae le ehapitre, k Rouen, pr^te pour le myst^re de sainte 
Catherine, des rideaux verts, k condition qu*on les lui restitue 
intacts sous tous dommages et int^r^ts 9. Ailleurs, comme 
eela se passait d»ns les moralit^s angtaises du moyen kge 3, 
on « tyre la cortine », c'est-^-dire le rideau, sur les seigneurs 
qui se retirent en leur ^chaufeud aussi longtemps qu'ils ne 
prennent plus part k Taction ; le rideau s^pare aussi de la sc^ne 
sainte Anne et Joachim qui vont diner 4. 

L'in^puisable myst^re de la R&surrection ^ va nous fournir 
un renfort de details : « La dicte tour du limbe doit estre 
garnie tout a I'environ par dehors de rideaux de ioile noire qui 
couvreront par dehors lesdictz retz et filetz (ou sont enferm^es 
les kmes) et empescheront que Ton ne voie jusqu'^ I'entrfe de 
la dicte &me de J^sus et lors k sa venue seront iceulz rideaux 
subtilement tirez d, cosU tellement que les assistens pourront 
veoir dedens la tour. » Ainsi done tiris h cdte ni plus ni 
moins que sur les scenes les plus modernes. U n'est pas dou- 
teux, bien qu'il faille toujours ^tre prudent dans ces sortes de 
rapprochements, que notre rideau ne derive de 1^, car par 
Fintermfediaire des confreres de la Passion, itablis k I'hdtel de 
Bourgogne, les traditions de la mise en sc6ne se continu^rent 
comme nous Tavons vu d6j§. Faut-il voir le premier exemple de 
rideau couvrant toute la sc6ne dans cette rubrique du mystfere 
de saint Louis 6 (XV® si^cle)? « On tire les courtines du lit et 
entour les eschauffas (^chafauds) pour diner et cy fine le pre- 



^ Par exemple, dans le Mysttre des trots Dams, pp. 133-134. 

* Archives de la Seine-Inf6rieure, G,, 2135, cit6 par Leverdier, t. I, 

p. XLVIU. 

» Le roi est cach6 par un rideau quand il ne parle pas dans The pride 
of life (premiere moiti6 du XV^ si^cle), apud Brandl, op. cit.y p. xix. 

* Manuscrit 657 de Chantilly. 
» Attribu6 k Jean Michel. 

« Public par Fr. Michel et deja cit6, p. 74. 

; 



— 146 — 

mier demy jour. » Le terme « entour » semble bien indiquer que 
toutes Ics mansions sont rendues invisibles par un seul rideau 
qui les enveloppe toutes, car s'll en 6tait autrement on se 
serait servi des expressions ordinaires a soient tirtes les cor- 
tines des eschauflas)> ou quelque autre expres3ion analogue. La 
France aurait done pr6c^d^ en cela i'Angleterre oil, en 1576, 
le rideau ^tait encore chose si extraordinaire, que Tun des 
premiers th^^tres permanents qui s'en servit fut baptist « The 
Curtain ». 

Feintes d'ames, d'animaux, oe plantes. 

Tout le monde a vu sans doute ces na'ives peintures des 
temps anciens oh Vkme, sous la forme d'un petit enfant aux 
ailes blanches, s*^chappe de la bouche d*un personnage expi- 
rant. lei encore Tart emprunta peut-^tre auxmyst^res. Parfois 
c'est une image peintequi pendde la bouche du larroncrucifi^^, 
parfois un oiseau qui s'^chappe comme dans cc Het spel van 
sint Trudo », dont le manuscrit est k la Biblioth^que de I'Uni- 
versit^ de Li^ge. L'^me de Judas dtant perverse, ne peut passer 
par cette bouche qui a bais^ J^sus; aussi trouve-t-elle un autre 
chemin, car le traitre, s'^tant pendu, « crdve par le ventre et 
les tripes saillent dehors » ^^ livrant passage 5 Time mauvaise. 
L'Allemagne est aussi r^aliste. Un diable sort du corps de 
Judas sous la forme d'un oiseau noirqu'il tient dans la bouche 
par les pattes et laisse soudain s'envoler. Judas doit avoir des 
tripes d'animal qui tombent quand le diable lui ouvre la 
robe 3. Mais ce n'est qu'am^nit^s au prix de ce que nous ver- 
rons bient6t. 

(c Qui ne pcult, dit gravement i'auteur du myst^re de Tin- 
carnation et de la Nativitfe ^^ trouver des cors de I'asne et du 



1 Passion de Francfort, cit6 par Mone, pp. 161-163. 

« Passion, de Jean Michel. 

' Passion de Donaueschingen, Mone, lac. dL 

* Rouen, 1474. Voyez Leyerdier, deuxi6me journee, p. 375. 



— 147 — 

boeuf fains ^ soit laiss^ ce qui s'ensuit... Mais qui en pourra 
avoir, ils se doivent agenouiller devant I'enfant et alener (souf- 
fler) centre luy pour Teschaufer. » 

Soyez persuades qu'on n'en manquait jamais, le public, 
g&t6 dijk par queique ing^nieux innovateur, aurait certaine- 
ment protest^. Les animaux feints, les animaux m^caniques 
ne faisaient jamais d6faut; il y en a de toutes espdces, depuis 
le lion jusqu'au chien ; c'est une vraie menagerie. Un ours, 
puis un chien qui veulent emporter le mouton que garde 
David, tombent successivement sous sa houlette vengeresse^; 
un sanglier est traqu^ par des chasseurs 3; un leopard s'arrSte 
devant saint Andr6, le flaire, puis va ^trangler le fils du 
provost Urinus ^ ; des lions s'agenouillent devant saint Denis S; 
un grand dromadaire, fort bien fait, qui cc mouvoit la teste, 
ouvroit la bouche et tiroit la langue » figurait k la monstre de 
BourgesS; le fameux cheval de Troie rec^le dans son ventre 
les soldats grecs ^ ; un dragon sort d'une idole et renverse 
cinq personnes^. De dessous terre viennent des diables « en 
forme de chiens et de loups ^ ». Hais devant Tinvincible puis- 
sance des saints, les dragons et serpents les plus horribles 
(( gettans feu par la gueulle, nez, yeux et oreilles » se couchent 
dans une muette adoration ^o. A la creation « on fait montrer et 



* C*est au IVc si^cle, dans le pseudo-evangile de saint Mathieu, cha- 
pilre XIV, qu*apparaissent ces l^gendaires animaux qui ont joui d*une 
telle fortune. Cf. Kehrer, Die hdligen DreikOnige, 1904, p. 99. 

« Viel Testament, t. IV, p. 112. 

5 Actes des Apdtres, livre IV, fol. 67 v» sqq. 

* /^id., livre IV, fol. 68 ro. 

* GiRARDOT, op, Cit, 

« Voyez Thiboust, Relation, etc., p. 39. 

^ Uistoire de la destruction de Troie, par Millet, exemplaire de la 
collection Dutuil au Petit Palais k Paris, edition gothique, 1498. Minia- 
ture, fol. D 11. 

8 Actes des Apdtres, livre III, fol. 21 ro. 

9 /Wrf., livre m, fol. 23 fo. 
«o Hnd.y livre II, fol. 9 ro. 



— 148 — 

saulter des poissons ». No^ people son arche de tous les ani- 
maux imagioables ^. Mais arretons-nous, car les myst^res 
eux-m^mes sont une v6ritable arche de No6 donl le d^nom- 
brement serait aussi fastidieux qu'inutile. 

Ges nouveaux miracles, comme les appelait Thistorien de 
Valenciennes, s'exer^aient aussi dans le r^gne v^g^tal ; lors de 
la creation des plantes par Dieu, on voyait sortir de terre 
« petis arbres, ruisseaux et les plus belles fleurs selon la gsaison 
qui sera possible ^. Ou, encore, aussitdt que No^ a plants la 
vigne et Ta taill^e, du raisin noir y apparait, du vrai raisin, 
puisqu'il en prend une grappe ou deux el en recueille le jus 
dans quelque recipient, dont il boit la moiti6. 

Executions et tortures. 

On ne con^oit pas de myst^re, qui ne pr^sente au moins 
une execution ou une sc^ne de torture : les plus goutte 
dtaient certainement ceux qui en renfermaient le plus. Cest le 
cas notamment pour les Actes des Apdtres, dont la vogue 
^tait si grande, qu'ils n'eurent pas moins de trois Editions en 
quatre ans 3. Cest aussi dans ce domaine que dut s'exercer 
Tart des machinistes, afin de plaire k un public peu raffing et 
dont les gouts barbares se plaisaient a ce genre de spectacles. 

Leur principe est de ne jamais cacher une execution dans 
les coulisses, mais de presenter le fait dans toute son horreur, 
dans toute sa erudite, les bourreaux dussent-ils mSme se livrer 
sur une femme a des actes ignobles ^. Principe ^videmment 
dict^ par les moeurs du public et le goflt du temps pour les 
choses atr(>ces et sanglantes. Qu'on relise k ce sujet les belles 



* Viel Testament, 1. 1, p. 290. 
« Ibid., 1. 1, p. 25. 

3 Annees 1538, 1540 et 4541. 

* Voyez dans la miniature de Fouquet, repr^sentant le martyre de 
sainte Apoline, le bourreau qui rattache ses braies (planche III). 



— 149 — 

pages de Talne dans son Voyage aux Pyrenees. 11 en va de la 
sorte aux XVl® si^cle, comme au X1V« et au XV« si^cle. 

Tonte diff^rente est la th6orie des classiques : ni meurtre ni 
execution sur la sc^ne; Horace poursuit Camiile et la tue... 
dans les coulisses ; Athalie sort avant de tomber sous le fer des 
Invites. M. Sardou lui-m^me, moins scrupuleux dans le choix 
desmoyensde provoquer I'^motion, cache cependant derri^re 
les coulisses la sc^ne de la torture de la Tosca: mais le 
sinistre craquement des os, secoue les assistants d*une impres- 
sion presque physique; les auteurs du moyen age, ne deman- 
daient pas autre chose et les cc conducteurs de secrets » 
appliquent leur ing^niosit^ k reproduire Thorreur avec le plus 
de r^alisme possible. Leur moyen habituel est de remplacer 
au moment de I'exfoulion, Tacteur par sa « feinte », c'est-S- 
dire, son image feinte 'i ou un simple mannequin destin6 § le 
repr^senter et sur lequel le grimagant bourreau, qui est I'^me 
damn^e du myst^re, se livre h toutes les cruautfe que purent 
inventer ces Sges de tortionnaires, renchferissant encore sur 
les vrais tourments qu'avaient subi les martyrs. On pense bien 
que ces substitutions exigeaient une grande habilet^ technique, 
pour ne pas trop d^sillusionner le spectateur, chez qui une 
fiction d^couverte aurait emp6ch^ T^motion cherch^e. 

Un second syst^me fort en usage, 6tait de rendre inoifensifs 
les instruments de torture, en se servant, par exemple, de 
batons et de fouets peints 2, ou bien encore en faisant mine 
de pendre r6ellement Judas k un arbre et J^us sur la croix, 
mais bien des fois cela faillit couter la vie a Tacteur 3. 

Pour donner une id6e des secrets employes dans les tortures, 
et en comprendre le mdcanisme, il nous suffira de parcourir 



* Celle-ci etait sculpt6e en pierre, puis copi^e ensuite en carton. Le 
peintre la coloriait apres. Cf. Bapst, p. 52. 

« Actes des Apdtres, t. IV, fol. 86 r^. 

3 Comme a Metz en 1437. Actuellement encore a la c616bre Passion 
d*Oberammergau, I'acteur est soigneusement osculte avant de subir cette 
efFroyable torture de la suspension k la Croix, par les poignets. 



— loO — 

le manuscrit du mystSre du Roi Avenir, oil les rubriques sont 
explicites k souhait^. Le Roi Avenir exerce de cruelles perse- 
cutions contre les moines de Grammont, dont Tapostolat 
r6pand, avec vigueur et succ^s, le christianisme dans ses Etats. 

On boulanger est Tinstrument de ses vengeances, comme 
cela se voit encore dans les autres mystdres : le four est allum^. 
et pour bien prouver aux badauds que le feu brule r^ellement, 
« le fournier aura bout^ son pain tout cru et le retirera tout 
cuit; le four sera creux dedans et y en metlra-t-on de cuit 
dessous ». Les moines y sont bientdt enfourn6s a leur tour. 
« Le fournier boute le feu dedans et clot le four et ils descen- 
dent par dedans le four... » ^videmment au moyen d*une 
trapped. A un autre moment de la pi^ce, un due grec ordonne 
qu'on tranche la t^te de Gadifer sur un bloc. « Et sera le bloc 
creux dessous et quand on le sailera (on vient, en eifet, de 
r^corcher et de le saler), on le mettra en bas et boutera sa t^te 
dedans le bloc et 1^ parlera et on aura une autre charni^re k 
qui on coupera la t^te » (charni^re est le terme technique qui 
sert a designer le mannequin destine aux executions), puis 
I'auteur ajoute : « Celui dedans le bloc parle et dit...3. » 

Nos d^capit^s parlants ont done aussi des anc^tres. Les 
^corchures ^taient sans doute des empl^tres sanglants comme 
les plaies qui rongent les cuisses du pauvre ^, Ailleurs encore, 
toujours dans le m^me myst^re, un des tortionnaires se munit 
d'un torchon de paille et brule le visage d'un moine ou plutdt 
les etoupes dontsa barbe estgarnie; apr^s quoi il ordonne au 
moine de se baisser, et pendant ce temps, le rev^t d*une char- 
ni^re habill6e comme lui, le frappe de son couteau et lui coupe 



* Bibliotheque Nationals, manuscrit fran^ais 24334. Le Myst^re est du 
XVe si^cle et est Toeuvre de Jean le Prieur. (Voyez plus loin : Tauteur). 

2 Loc. laudato, 1. 1, p. 218. 
5 Ibid., t. II, p. 20. 

* Ibid., I. II, p. 104. 



— 151 - 

la gorge ^. Parfois il est ndcessaire de tirer un rideau pour 
masquer la substitution s. 

Le comble de Thorreur n'est cependant atteint que par le 
c< Myst^re de la Vengeance et destruction de Jerusalem » 3. 
On y reprfesente N6ron dans toute sa cruaut^, voulant savoir 
comment il ^tait n^ et faisant venir pour cet ceuvre abomi- 
nable, un m^decin, qui n'est autre que le diable. Gorgarant 
deguis^ en fervent d'Hypocrate, le tailleur qui est une mani^re 
de chirurgien, et les tyrans Grapart et Trenchart : « Nota 
qu*ilz la (Agrippine) lyent icy sur ung banc, le ventre dessus 
(et fault avoir une fainte pour I'ouvrir). » Elle se bat les ma- 
melles, se tire les bras en les destordant. La m^re « ainsy 
qu'on lui fend le ventre », supplie en vain son fils. L'impi- 
toyable s'^crie : 

Mais il faut maintenant qu^rir 
Le lieu ou les femmes recoipvent 
La semence dont ilz con^oivent 
Les enfans. 

Le TAUJ.EUR : 

Sire le voil4.„ 
C'est la matrice. 

On ne saurait aller plus loin dans Todieux. On comprend 
que le r^gisseur ait pu cong6dier son public, en r^capitulant 
sans exag^ration ce qu'ils avaient vu repr^senter : 

Vous avez veu vierges d^puceller 
Et femmes marines violer. 

Si c'^tait cela qu'ils cherchaient, il faut convenir qu'on leur 
avait fait bonne mesure. 



* md., t. Ill, pp. 135-136. 
2 IHd,, t. IV, p. 64. 

' Paris. V. Jehan Trepperel et Jehan Jehannot, pet. in4o, gothique, k 
deux colonnes, 1510 (Biblioth6que de Chantilly), fol. 49 v^ a 50. 



— 182 — 

On con^oit que pour de telles scenes, le sang 6taU le com* 
pigment indispensable des operations des bourreaux. Aussi 
jaillissait-il abondamment de la tSte de saint Jean-Baptiste 
d(6capit6^, et I'on pourrait ^.tendre k tous les mystftres cette 
rubrique, qui figure queique part dans le a Myst^re du Vieil 
Testament » ; c< II faut du sajoig ^ ». 

VOLEEIES. 

Afai6 reposons nos yeux par les spectacles plus attrayants 
d'anges et de colombes transport's dans les airs, par i'habilet^ 
des premiers mecaniciens. a Volearie » est un terme g^n&*ique, 
que nous 6tendrons h tous leg appareils qui servaient k enle* 
ver dans les airs des personnages ou les animaux. 

Les plus usit^s ^taient les contrepoids, qui servaient, par 
exemple, dans la « Tentation de J^sus par Satan », k Clever 
rapidement les deux acteurs, jusqu'au haut du pinacle, par- 
fois k une hauteur de 40 pieds, comme ce fut le cas k Valen- 
ciennes 3. C'est probablement par le m^me « subtil engin » 
que dans le Vieil Testament*, VAnge emporte Enoch en paradis 
terrestre. 

Dans la chute des anges, Torgueilleux Lucifer vient s'asseoir 
k la droite de Dieu, les anges le suivent, mais la vengeance 
divine est prete sous les esp^ces d'une roue a secr^tement faicte 
dessus ung pivot k vis » qui les soul^ve un instant, pour les 
faire tr^bucher ensuite dans les precipices de Tenfer 5. 

C'est du paradis aussi que descend sans doute, retenu par 
un simple fil, le pigeon en fer blanc 6 qui repr^sente le Saint- 



* MysUre de la Passion, de Jean Michel, foL 8 v». 
« Itnd., 1. 1, p. 583. 

3 Ibid. 

* Ibid., 1. 1, p. 210. 

5 Viel Testament, 1. 1, pp. 16-17. 

^ Cette substance est indiqu6e dans le manuscrit de la Resurrection, 
attribue k Jean Michel. Bibliotb^que Nationale. 



— 183 ^ 

Esprit et qui se pose sur la t^te de J^us pendant son hapt^me 
dans les eaux du Jourdain ^^ ou bien qui apporte ^ T^veque le 
chr^ie dont il va oiudre Clovis ^. 

Autre accessoire indispensable : les nu^es, g6n^ra(ement 
fiiites, comme actuellement enoore, de toiles peintes. Celles-ci 
cachaient sou vent des c< tables » ou plates* formes. Ges plates* 
formes 6taient parfois assez larges pour supporter qaatre per- 
sonnages. Ici encore, c'est le myst^re des Actes des apdtres q^iii 
donne les derniers perfectionnements, et il se v^rifie ainsi une 
fois de plus, que cette pi^ce est vraiment Tapog^' du genre, 
pottssant k Texlr^nie tons les caract^res du drame religieux. 
Les apdtres portent le corps de Nolre-Dame : a Icy doit descendre 
une nute ronde en forme de couronne oil doivent estre plu- 
sieurs anges faincts, tenant espees nues et dards avec Gabriel 
et les trois autres 3... », et avant cela « Icy doit faire ung ton- 
nerre en une nue blanche qui doit couvrir les apostres pres- 
chans en diverses contr^s et les apporter devant la porte de 
Notre-Dame »; il s'agit 1^ d'une simple plate-forme entourte de 
toiles peintes, que des cordes, passant par une fente longitudi- 
nale pratiqu^e dans le plancher du paradis, soulevaient k une 
certaine hauteur et faisaient glisser, sans doute, jusqu'^ la 
mansion oh gisait Notre-Dame. 

Pour soulever ces masses fort lourdes, on se servait de fil 
d'archal qui avait Tavantage d'etre assez mince pour n'etre 
gu^re visible et assez resistant pour soulever, par exemple, la 
tour oil est enferm^ Joseph d'Arimathie, ainsi miraculeuse- 
ment d^livr^ par J6sus ^ dans le drame de la Resurrection. 

Mais le « clou » de ce myst^re, comme nous dirions mainte- 
nant, etaitTascension de J^sus et des ^mes d^livr^es des iimbes. 



* Passion, de Jean Michel. 

« Miracle de Notre-Dame, apud Monmerqu6 et Francisque Michel. 
(Theatre fran^ais i>u moyen age. Paris, Didot, 1839, gr. in-8», p. 664.) 
' Acte des Apdtres, livre I, fol. 126 v°. 

* Manuscrit de la Resurrection, attribue k Jean Michel. Biblioth^que 
NatioDale, manuscrit fran^is 972, fol. 133. 



— 154 — 

Nous laisserons parler la rubrique ^ : J6sus a avecques les 
trois anges, Gabriel, Raphael et Uriel, sera tir6 k part le pre- 
mier, tout en paix, et les deux fils Sym^on ressuscit^s (Carinus 
et Leontius) 2 et les 49 qu'il menra monteront secr^tement en 
paradis par une voye sans qu'on les voye, mais leurs statures 
de papier ou de parchemin bien contreffaictes jusquez au dit 
nombreSl personnages seront atachez k la robe de J^sus et tirez 
amont, quant et quant Jh^sus (c'est-^-dire k mesure que J^sus 
montera) et si seront les tables (plate-formes) avironn^s de 
nues blanches »... Le manuscrit de la m^me pi^ce3, conserve 
k la Biblioth^ue Nationale et qui nous parait un livre de sc^ne 
ayant appartenu k une confr(5rie, est plus explicite encore, ce 
qui vient k I'appui de notre affirmation, et donne de Tascen- 
sion une version un peu diffi^rente : 

a Doit estre avec lui Gabriel, Raphael, Carinus, Leoncius et 
le doit on veoir les jambcs par-dessoulz Tengin et par-dessus 
le chief et les mains joinctes et pardessus Tengin sur la taille, 
partout doivent estre painctes les ^mes des saincts p^res qui 
entreront en paradis secr^tement par eschelles, soubz paradis 
etles cordes qui tireront Tinstrument ou Jhesus sera, doivent 
estre muss^es (cach^es) de toile en mani^re de nue ». On ne 
saurait mieux faire. Quel souci de v^rit^ dans ce detail des 
cordes qui doivent ^trecach^es! Remarquons aussi, qu'ici il 
n'est pas question de tables, et que Tappareil « Tinstrument » 
saisit J^sus k la taille. L'indic^tion « luy doit on veoir les 
jambes par dessouiz Pengin » n'^chappera pas k ceux qui ont 
vu les primitives peinlures, repr^sentant TAscension et oh Ton 
voit les disciples prosternfe, contemplant avec admiration deux 
pieds nus, entour^s d'une rob3 flottante, suspendus dans le 
haut du tableau. Les toiles peintes de Reims ^ semblent ne 



* /frirf.. fol. 121 yo. 

2 Dont le t6moignage joue un r61e si considerable dans Tfivangile 
apocryphe de Nicodftme. 

3 Aufol. 292ro. 

* Cf. Talbum de planches, in folio, joint k Touvrage dej^ cite de 
L. Paris. 



— 188 — 

faire que reproduire ce chef-d'oeuvre de machinerie, et Tima- 
gerie religieuse a perp6tu^ ce type jusqu'^ nous. 

Eau, pluie, d&luge. 

Ceci est un chapitre d'hydrographie th^&trale. Sur la sc^ne : 
<( II gresle, tonne et pleut » ^, quand c'est la volont^ de Dieu, 
second^e par de bons machinistes. Hoise frappc de la verge un 
rocher et k raerveille il en sort de I'eau 2. Mais au rasserable- 
ment des eaux, lors de la cr^tion du monde « se doibt montrer 
comme une mer qui, par avanl ayant est^ couverte, et des pois- 
sons dedans » ^. 11 s'agit done bien d'eau veritable : il en fal- 
lait d*ailleurs pour supporter les vaisseaux dont nous avons 
suivi, il y a peu de temps, les Evolutions compliqu^es. Un 
bassin en maQonnerie servait, sans doute, ^ la contenir, car il 
est peu probable qu'on I'ait remplac^ par des toiles. L'eau jaillit 
aussi par « les quatre ruysseaux comme k mani^re de petites 
fontaines » qui sont aux parties du paradis terrestre ^. Le 
Yiel Testament est au surplus un myst^re tout a fait aquatique, 
car c'est 1^ que le d61uge commence k pleuvoir au point que 
« Tubal meurt en I'eaue » et que a icy surmonteront les eaues 
tout le lieu, la oti Ton joue le mist^re et y pourra avoir plu- 
sieurs hommes et femmes qui feront semblant d'euls noyer, 
qui ne parleront point ». Et, il n'y a pas k en douter, c'est 
bien toute la scEne « tout le lieu la ou on joue le mist^re » 
qui est sous I'eau pour qu'on puisse avoir Fair de se noyer. 
On ne voit pas tr^s bien comment les confreres de la Passion 
ont dans leurs hotels rdalis^ cette mise en sc^ne ! 

Cela nous remet en m^moire la plaisante aventure du 
peintre flamand Karl Van Maonder, qui r^alisa le deluge dans 



* Viel Testament, t. IV, p. 95. 
« Ibid, t. Ill, p. 397. 
3/^irf.,t. I,p. 24. 

* Ibid,, t I, p. 27. 



— 166 — 

un de ses mystftres, avec tant de perfection, et y fit verser tant 
de seaux d'eau, que presque tous les spectateurs en furent 
inond6s; mais le chroniqueur ajoute que cela plongea, c'est le 
cas de le dire, les spectateurs dans la plus profonde admira- 
tion ^. 

Feu. 

Sur les planches, le feu voisinait avec I'eau. Les mystSres 
sont remplis d'indications comme celles-ci : a II doibt venir 
dessus son chief un tourbillon de feu subtilement fait, sans 
toucher k la teste (de saint Martin) et y demeurer une petite 
espace de temps 2. He en cantan trameto lo Sant Sperit sobre 
totz an lenguas de fiwch ». (Et tandis qu'on chante, descende 
le Saint-Esprit sur eux tous en langues de feu) 3. Tout cela 
ne nous dit pas grand' chose. C'est encore le myst^re de la 
R&urrection 4 qui sera plus explicite. « Doit avoir (k c6i^ du 
limbe) dix ^mes sur lesquelles doit apparoir semblance d'au- 
cuns tourmens de feu artificiellement fait par eau de vie. » Et 
plus loin est r^v^l^ aussi le « true » du Saint-Esprit descendant 
en langues de feu sur les apdtres, rdunis au c^nacle, en 
dessous du paradis. « Icy endroit doit descendre grant bran- 
don de feu artificiellement fait par eaue de vie et doit visi- 
blement descendre en la maison du c^nacle sur notre dame et 
sur les femmes et apostres, qui alors doivent ^tre assis... sur 
chascun d'eulx, doit choir une langue de feu ardant du dit 
brandon et seront vingt et un en nombre »... c'est- i-dire que 
r^toupe imbibde ^tait partag^e en vingt et une parties, toutes 
flambantes. 



* Van der Straeten, 1. 1, pp. 39-40. 

* Manuscrit du My s tire de saint Martin, Biblioth^que Nationale, 
manuscril fran^ais 24332, fol. 17620. C'est celui qui est roeuvre d'Andrieu 
de la Vigne, et qui fut represenle a Seurre en 14^. 

5 Jeanrot et Teuli£, Mys tires provengaux du XV^ siMe. Touloase, 
Privat, 1893, in-8o, p. 15. 
^ Attribu6 k Jean Michel, fol. 26. 



— 157 — 

Parfois on assistait k de vdritables incendies, comme celui 
qui dans lee Actes des Apdtres se communique par trainee, 
de I'hdtel d'Iphig^nie,que protege la presence de saint Hathieu, 
k I'hdtel du paien Hirtarcus ^. Le feu consume Jerusalem 
dans le c( HystSre de la Vengeance » 2, comme il d^vore aussi, 
au a Jugement dernier », les Idg^res constructions de toile 
peinte, mont6es sur carcasse d'osier, qui s'efFondrent et s'en- 
flamment par Teffet de la colore divine 3. 

Cependant c'est Tenfer qui, comme il est naturel, use le 
plus de ces a tourments de feu ». Sans cesse la gueule crache 
les flammes par le nez et les oreilles 4. L^, pour obtenir beau- 
coup de fum^e, et un peu de la puanteur, qui convenait k 
I'enfer, c'^tait du soufre qu'on brulait 5. Nous avons vu qu'il 
^tait rest6 quelque chose de cela dans le don Juan de Moli^re, 
oil le sceptique est englouti : « et il sort de grands feux de Fen- 
droit oil il est tomb6 ». 

Lumi£:re. 

Comme les representations avaient lieu le jour et commen- 
gaient m^me parfois de tr^s bonne heure, pour ne se terminer 
qu'au cr6puscule, comme nous le verrons plus loin, les frais 
de lumidre n'^taient pas tr^s considerables. Cependant les 
efiiets de lumi^re, qui sur nos scenes ajoutent tant au charme 
et k I'illusion, et font paraitre une femme vetue de blanc dans 
un nimbe de clart^^ n'^taient pas inconnus aux machinistes 
d'alors, car nous lisons dans les Actes des Apdtres, des men- 
tions comme celle-ci ^ : « ley doit pour exterrir (eflfrayer) les 



* Livre ffl, fol. 28 yo et 29 r<>. 

* Impression gothique, 1539, chez Alain Lotrian. (Exemplaire de 
ChantiUy.) 

5 Cf. Roy, Lejour du jugement, p. 112. 

* Cf. Thiboust, Relation, etc., p. 20, el Mystire de VlncamcOicn, 
public par Leverdier, livre II, p. 247. 

» Resurrection^ altribu6 k Jean Michel, fol. 20 r®. 
^ Livre I, fol. 3 v°. 



— 158 - 

faulx juifz, apparoir le visage de saint Etienne, reluysant 
comme le soleil », et quelques lignes plus loin : « Icy doit 
retourner le visage d'Estienne en forme premiere ». La m^me 
indication se retrouve k propos de la vierge Marie ^ et de 
Tapparition des anges. c< Avant son parler (il s'agit de saint 
Michel) y doit avoir grande lumi^re. » Lors de la cr&tion des 
anges, Lucifer, pour mieux m^riter son nom, oc a un grant 
soleil resplendissant darri^re luy » ^. S'agit-il simplement 
d*un nimbe en papier dor^? Nous ne le pensons pas. 

cc Le Myst^re de Valenciennes », dans une note du r^dac- 
teur^ d6crivant les beaux secrets du jeu 3, nous donnera la 
solution cherch^e. « Les anges voUant en Fair, et chantant et 
faisant grand splendeur de flambe, au moyen de quelque 
baston dor6, quMl tenoient en leurs mains, en forme de lampe 
au boult, dont sortoit la dicte flambe, soufflant quelque peu 
le diet baston. » 

Souvent Teffet de lumi^re 6tait produit par des flambeaux, 
apparaissant et disparaissant soudain derri^re des toiles et 
restant invisibles aux spectateurs. Ainsi s'expliquent les clartte 
que nous avons vues paraitre sur certains visages. 

Parfois on montre celles-ci comme lorsque « forces lampes » 
telairent la chambre de « nostre dame ». Holi^re ne se ser- 
vait que de chandelles, meme pour la rampe; plus tard 
celles-ci furent remplac^es, dans la seconde moiti^ du 
XVIII^ si^cle, par des bougies de cire, tandis que rOp6ra 
s'dclairait avec des lampes k Thuile ^. 

Mais revenons k nos myst^res. Une grande clart6 est exig^e 
aussi pour illuminer le paradis, lorsqu'il s'ouvre ^. Le soleil 
et la lune, que dans le Vieil Testament ^ on fait apparaitre au 



* Livre I, fol. 206. 

« Viel Testament, 1. 1, p. 3. 
' P. DE J., t. II, p. 155. 

* Cf. Perrin, op. cit., pp. 4344. 

5 Actes des Apdtres, livre IV, fol. 60 v®. 
« Ibid,, livre I, p. 25. 



— 159 - 

moment de leur creation par Dieu, ne sont probablement que 
des disques de cuivre ou des toiles peintes, comme ce a del 
painct tout semd d'esioiJles et )es noms des pianettes », qui 
apparait peu apr^s ^. C'dlait probablement le m^me syst^me 
qu'on employait pour reprdsenter Tarc-en-ciel 2. 

On s*est demand^ comment il fallait entendre cette rubrique 
« Icy se font t^n^bres » 3 si fr^quente dans les textes, apr^s la 
mort de J^sus. La question parait embarrasser beaucoup les 
auteurs. Un passage du « Myst^re du Viel Testament » r6sout 
la difficult^ : c'est au moment de la separation des t^n^bres 
d'avec le jour, dans la creation du monde; a Adonc se doibt 
monslrer ung drap peinct, c'est assavoir la moyti^ toute 
blanche et Tautre toute noire »; c'est fort simple. Pour les 
t^n^bres seules, le drap ^tait enti^rement noir 4-. 

Brcjit. 

Foudre, tonnerre, tempetes et canons sont Tapanage pres- 
que exclusif de Tenfer, car il nous faut exclure de ce para- 
graphe, le tonnerre de gros tuyaux d'orgues « bien concors 
ensemble et en doulceur » qui accompagne la descente du 
Saint-Esprit 3, puisqu'il en a ^t^ question au chapitre « Mu- 
sique ». 

Chez les Romains, c'est r^diie Claudius Pulcher (99) qui, 
nous dit-on, perfectionna les appareils destines k imiter le 
tonnerre au theatre 6. Chez les Espagnols, c'est Navarro, s'il 
faut en croire Cervantes t. Ici aucun nom ne nous est trans- 



» Ibid,, livre I, p. 26. 

2 Qui se montre dans le Viel Testament, 1. 1, p. 224 el qui supporte k 
Lucerne le Christ et les Apdtres. Cf. Roy, op. cit., p. Id 2. 
' Par exemple dans le Mysttre de la Passion, de Jean Michel. 
» Viel Testament, 1. 1, p. 23. 
* Resurrection, altribu6 k Jean Michel. 
« Cf. Marquardt, op. cit., p. 326. 
7 Dans une preface citee plus haut. 



- 160 - 

sis, et i\ faut supposer que chacun y met du sien, et fait da 
bmii k qui mieux mieux, pour ex^cuter I'ordre donn^ par 
Tauteur ou Tarrangeur k toutes les pages : « Adoncques se 
doibt faire une grande tempeste en enfer ». La tradition s'en est 
conserve jusqu'^ la fin du XVI" si^le, dans le « Cam n de , 
Lecocq, oil Ton retrouTe le « Soit faict quelque tonnerre » ^. 
Quand les diabies sortent de leurs cachettes, ce n'est jamais 
qu'avec oc feu et fouldre orrible » ^. Le tonnerre s'accompagne 
sou vent d'un « trerablement de terre merveilleux », qui fait 
choir tous les m^er&nts 3, surlout k la mort du Christ *. 

On s'^tonnera peut-^tre davantage d'entendre ^clater en 
enfer des canons et des couleuvrines. « Fait grant tonnerre et 
on tire canon », dit-on dans le « Myst^re de saint Vincent » «; 
I'artillerie tonne aussi dans le « Hyst^re du Vieil Testament », 
k la defense de B^thulie, et dans le « Myst^re de rincarnation» 
k Rouen (1474). « Adonc, crient tous les diabies ensemble et 
les tambours et autres tonnerres, fais par engins et gettent 
les couleuvrines... », voila on tumulte, qui devait r^joair bien 
des oreilles peu d^licates. Cet emploi du canon est trds ancien, 
et il ne mit gu6re de temps k passer du champ de bataille ^la 
sc^ne. 

On I'employait d^j^ avant 1380, dans le « Hyst^re de la Pas- 
sion », qui se jouait annuellement k Paris ; en 1384, on le 
retrouve employ^ k Aunay-les-Bondy, pr^s Paris, et non pour 
la premiere fois sans doute; mais les machinistes ^taient plus 
inexp^riment^s encore que les artilleurs, car cela ne se passa 
pas Sana qu'il y eut mort d'hommes ; la premiere fois, I'aide- 
machiniste succomba aux briilurcs caus^es par une d6charge 



* Gf. Darhbsteter et Hatzfeld, Le XW siicle, Extraits et notices, 
p. 320. 

* MysUre de saint Martin. BibliothSque Nationale, manuscril fran- 
Cais 24332, fol. 2 ro. 

' Actes des Apdtres, livre II, fol. 20. 

* Passion, de Jean Michel, fol. 107. 

8 En 1476. Biblioth^que Nationale, manuscrit fran^ais 2538, fol. 9 Y*. 



— 161 — 

inattendue, et la seconde fois, la bourre alia frapper dans 
Toeil, un spectateur trop curieux ^. Nous verrons d'autres 
exemples encore du danger qu'il y avail k tenir les r61es de 
diable. Aussi remplace-t-on parfois les canons par un tonneau 
rempli de pierres ou de boules de bois rapidement remu^es ^. 



Trappes. 

Ce fut un ^norme progr^s dans la mise en sc^ne que 
Tinvention de la Irappe; invention est trop dire, reinvention 
serait plus exact, car les Grecs la connaissaient d^j^ et s'en 
servaient pour faire apparaitre des divinity souterraines 3. 

8'il est vrai, comme nous sommes porl^ h le croire 4-, que 
les Myst^res, publics par Jubinal, sont du XIV® sitele, ils 
nous donnent un jeu de sc^ne, qui est une transition entre 
IMtat de choses antirieur et les syst^mes de trappes perfec- 
tionn^s que connaissent les pieces ult^rieures : « Cy preingne 
Dieu du limon et face semblant de faire Adam ; et Adam et live 
soient couvert d'une couverture ^. » De 1^ k les faire appa- 
raitre par dessous terre, au moyen d'une trappe secrete, il n'y 
a qu'un pas; c'est ce que Ton fera dans le « Viel Testament ^ ». 



* A. Thomas, Le tMdtre H Paris au XI V^ siicle. (Exlrait de la Romania, 
I. XXM893, in-8o.) 

' Manuscrit 632 de Chantilly, qui nous donne la plus ancienne version 
du Myst^e de la Resurrection, attribu6 a Jean Michel, p. 44. 

3 Ces trappes s'appelaient AvaicXedfjiaTa. II y en avait deux, Tune sur 
le logeion ou sc6ne, Taulre dans I'orchestre oix se mouvaient le choeur el 
souvent les acleurs. Celle-ci devait 6lre en communication avec les corri- 
dors souterrains, semblables a ceux qu'on a decouverls a Eretrie el dans 
plusieurs autres theftlres. (Cf. Navarre, op. ctt., pp. 138-139.) 

* Et comme essaie de le d^montrer, M. Roy, dans 5on recent livre d6ja 
cit6, Le jour du Jvgement, Voyez note, pp. 105 et 106, el la conclusion, 
p. 207. 

5 Jubinal, t. II, p. 5. 

6 T. I, p. 24. 

k 



— 162 — 

Le progr^s consistera k la bien cacher et a miner la terre' 
au-dessous de la sc^ne, ou h manager sous les ^chafaudages 
des passages qui permettent aux ressuscit6s de faire de subites 
et miraculeuses apparitions sur tous les points de la sc^ne. 
C'estceque r6aliseront k merveille les machinistes du mystfere 
de la Resurrection. « Apr^s la dicle r(§surrection faicte, s'en 
doivent les dictes troys ^mes, aler par soubz terre (e'est-^-dire 
par ces galeries m^nag^es au-dessous du plancher de la 
sc^ne)... £t Jf^sus vestu de blanc, accompaign^ de troys anges, 
Michel, Raphael et Uriel, doit soudainement et subtiiement 
saiilir de dessoubs terre de cost^ son tombeau, par une petite 
trappe de boys, couverte de terre, laquelle se reclost sans 
qu'on s'en apperooive ^. » Le manuscrit veut m^me que la 
terre soit herbue pour rendre la trace moins visible encore 2. 

Apparitions et changenents a vue. 

Le triomphe de toute mise en sc^ne a toujours ^t^ un 
changement k vue. Moise jetant une verge et la verge se chan- 
geant en couleuvre 3 ; la femme de Loth chang^e en pierre de 
sel *; les Juifs voyant soudain leurs bras devenir sees et noirs, 
pour avoir os6 toucher k la liti^re qui transporte la Vierge § ; 
les Idoles, qui « hurlent et braient k cruelle voix », puis 
cc fondent en poudre 6 ,y, voila certains chefs-d'oeuvre de Tan- 
cienne machinerie. 



* Fol. 47 Y^ et vo. 

« Manuscrit de Chanlilly 632. 
5 VieL Testament, t. II, p. 253. 

* Ibid., t. I, p. 369. 

5 Artes des Apdtres, livre I, fol. 499 sqq. 

« Ibid., livre II, fol. 12, et livre III, fol. 57 r©. Ce trait de la chute des 
Idoles, qui se retrouve dans la sculpture ei la.peinture, est emprunte a 
L'£vanijile de la Nativiti de Marie et du Sauveur, par rinlermediaire de 
la Legende doree; le m6me trait se retrouve dans Eusebe, saint Allianase, 
saint Bona venture. Gf. Male, p. 254, et Leverdier, 1. 1, p. 33, note. 



— 163 — 

Les apparitions ont lieu le plus souvent sur la sc^ne sup^- 
rieure, c'est-^-dire dans le paradis; c'est tout un petit tableau 
que I'apparition de la Vierge et I'enfant k I'empereur Octavien. 
cc Lors se desqueuvre Octavien et regarde au Ciel, voit une 
grande clart^ et est en Ter (air) une Vierge tenant ung enfant 
entre ses bras... La voix du Ciel tonne et se monstre encor 
plus apparemment la Vierge et I'enfant et resplendit grande 
clart^, tant que 0(;tavien chet k terre tout pasm^... et Ici se 
clot... le paradis ou lieu oil est la Vierge et son enfant 4. » 

La sc6ne suivante, que nous empruntons aux Actes des 
Apdtres, exigeait le maximum d'ing^niosit^ de la part des 
machinistes et rappelle de tr^s pr^s les m^morables f(6eries 
des myst^res mim^s, telles qu'on les pratiqua k la Cour de 
Philippe le Bon, dans le fameux a Voeu du faisan ». L'action 
s'est transpori^e dans un temple paien : « Icy leur monstre (le 
pr^tre) ung temple od il y aura deux chariotz Tung tir^. k 
chevaulx dessus» et I'autre tir^ k beufz et dessus, ung soleil et 
sur I'autre une lune, et dessoubs, les dits chariotz ung Ethio- 
pien noir et terrible et derri^re deux furieux... » Sur I'ordre 
de saint Symon et saint Jude a doivent saillir du soleil et lune 
deux Ethiopiens noirs, hideux et horribles, qui rompent tout 
et s'en vont en rompant les chariotz ». 

Cependant Tadmiration du populaire 6tait plus grande 
encore et elle se compliquait d'une Amotion profonde et d'un 
pieux eifroiy devant les miracles qui s'accomplissaient k la 
mort du Sauveur. « Icy encline Jhfesus le chef (la t^te) et rend 
I'esp^rit et doit trambler la terre, les pierres se fendre, plu- 
sieurs morts rcssusciter, le voile du temple doit partir et 
rompre en deux 2. » 



« Viel Testament, t. VI, p. 211. 
* Passion, de Grj^ban, p. 399. 



— 164 - 

CHAPITRE V. 
L'organisation. 

L'organisation ^tait Toeuvre de la commune lout enti^re : 
il n'^lait personne qui, direclement ou indirectement, n'y 
particip^t, Mt-ce par une simple contribution en argent. Le 
mystdre fait partie de Texistence de la commune; il en est une 
des plus 6b1ouissantes manifestations 

Les rois s'y int^ressent, accordent des priyil^es k une 
confrdrie c^l^bre, dont les jeux les ont depuis longtemps 
charm^s, et k qui ils donnent une existence officielle k partir 
de 1402 i. 

Ren^, due d'Anjou, comte du Maine et de Provence, roi de 
Sicile in partibus, paie 18 6cus d'or une representation de la 
Resurrection, qui eut lieu devant lui, h Angers, en 1456; il 
commande ^ Jean Le Prieur le a Myst^re du Roi Advenir 2 ». 

Arnould de Cordes, seigneur de Maubray, figure, parmi les 
organisateurs ou superintendanls du Myst^re de la Passion, k 
Valenciennes en 1847 3. 

Les fabriques d'^glise accordent des claies et le materiel 
n^cessaire pour les etablies; le chapitre pr^te la crosse archi^- 
piscopale pour saint Romain, des ornements ecciesiastiques 
et des tuniques ^ ; il autorise les chapelains de la cath^drale k 
figurer dans le Hystere sans perdre les avantages resultant 



* Voyez plus loin les quelques mots que nous consacrons aux 
confreres de la Passion. 

« P. DE J, p. 350. 

3 Voyez le fameux contrat, reproduit dans le manuscrit fran^ais 1^6, 
de la Passion de Valenciennes, public par P. de J., I II» pp. 146 k 152. 
[Cite Contrat de Valenciennes, suivi de rindication du folio du 
manuscrit.] 

* Leverdier, 1. 1, livre II sqq. 



— 165 — 

ordinairement de leur pr^ence au choeur; il change les 
heures des offices, manage le bruit des sonneries, conserve et 
expose dans T^glise iine gargouille qui a servi k la repr^sen- 
tation ^. A Hetz, en 1437, T^v^que organise une representation 
de la Passion. £n 1447, Jean Montb^liard, pretre, dirige k 
Dijon un Hystdre de saint Eloi ^. 

A quoi bon multiplier les exemples? 

Les plus humbles d'entre les hommes du peuple, dans les 
moindres villages, se preoccupent d'imiter les grandes villes. A 
Plessys-Picquet, pr^s de Paris, un simple laboureur de Sceaux, 
Robert Landois, monte avec un certain Jean Brumereau, 
pretre 'a Bi^vres, le « Jeu de la Vengeance et Destruction de 
Jerusalem ». I! s'ugit 1^ d'une veritable soci^t^ en nom colleclif ; 
ni I'un ni Tautre n'appartiennent a la locality en question; 
il nVst pas fait mention dans le contrat, que nous analyse- 
rons plus loin, d'une participation de la commune de Plessys- 
Picquet 3. 

Les administrations municipales, maires et ^chevins paient 
de leur personne ou accordent des subsides. Cela se com- 
prend ais^ment. L'int^r^i de la commune enti^re est en jeu ; 
I'affluence des Strangers, les beuveries ^normes qui s'en- 
suivent, tant de la part des acteurs que de la part des specta- 
teurs, favorisent le commerce local. Des mesures de police 
sont n^cessaires. C'est dans ce but, et aussi pour rehausser 
I'eclat de la c^r^monie, comme disent les reporters, que « d^s 
6 heures du matin, le maire et ^chevins de la dite ville (de 
Bourges), accompagn6s des officiers d'icelle, au nombre de 



* P. DEj.,t. I, p. 348. 

* En Italic des confr6ries se chargeaient de prater les accessoires. 
Nous avons conserve certains registres de pr6t. Cf. Trabaldaza, Una laude 
umbra e un lihro di prestanze dans les Scritti vari di Filologia rotnanza, 
a E. MoNACi. Roma, Fonzani, 4901, in4o, p. 190, et le curieux livre de 
Vattasso, Per la storia del dramma sacro in Italia, Roma, Tip. Vat., 
1903, in-8«. 

» CoYECQUE, op, cit., t. II, p. 331, no 1748. 



- 166 — 

trente-six, vestus de leurs robes rouges et vertes, savoir : les 
dits maire et ^chevins sur leurs mules avec bousses, et les dits 
oiBciers a pied, ayant chacua un baston blanc en leurs mains, 
pour donner ordre et garder la foule du peuple, se sont trans- 
port's en Tabbaye et monast^re de Saint-Sulpice, ont fait 
sonner le rassemblement par les trompettes» les fifres et les 
tambours, ont fait I'appel des acteiirs et les rangent en bon 
ordre pour faire k travers la villc une grande et iriomphante 
monstre * ». 

A Bourges, d'ailleiirs, le maire de la ville, Claude Genton, 
pr'v6t de Thdtel du roi, figure parmi les ordonnateurs du 
Myst^re des Acles des Apdtres, k cdt6 de Pierre Joubert, le 
riche grainetier, et de Jean Girard, seigneur des Bergeries^. 
: D'autres fois, le concours des autorit's no consiste que 
dans Toctroi d'un subside : en 1454, les ichevins de Rouen 
allou^rent aux quatre confr'ries qui avaient organist un 
Hyst^re de sainte Catherine une somme de 25 livres, e'est- 
a-(lire environ 375 francs, parce que le Myst^re « fut c'libr' et 
d'monstr' moult notablement k tr^s grands frais et coustaiges 
et plus grands de beaucoup que Ton ne ouidoit 3 ». 

Voil& qui indiquait un certain manque de prdvoyance chez 
les organisateurs ; pourtant ce fut un Rouennais, Thomas 
Le Prevost, qui fut mand' k Saumur pour y organiser un 
myst^re. 

D'autres ordonnateurs ont conquis une cerlaine notori't^; 
le plus connu d'entre eux est le procureur Jean Bouchet, le 
grand Rh'toriqueur poitevin qui, apr^s avoir mont6 la Passion 
k Poitiers, en 1508, vit grandir k tel point sa rt^putation que 
les vilies, m^me lointaines, se le disput^rent k prix d'argent. 
Les habitants d'Issoudun se pr6paraient k repr'senter la 
«; Tragedie du Christ occis », mais il leur manque un conduc- 



* Thiboust, pp. 17, 18 et 19. 
« Id ., p. 10. 

3 LeVERDIER, t. I, pp. XLVII-XLVIII. 



— 167 ~ 

teur ou « Due de navigage », comme disent les pr^ieux du 
temps, lis envoient k Bouchet un petit present, en promettant 
davantage et en vantant I'excellence de leur vin ! Bouchet 
refuse Toffre, mais envoie le manuscrit de son arrangement 
du Mysl^re de la Passion, car il s'est d^fendu d'avoir jamais 
invent^ aucune pi^ce ou jeu. 

Les organisateurs de Bourges, pour ce fameux myst^re, 
dont tous les alentours s'6mouvaient, d^jk longtemps avant la 
date fix6e pour la representation, voulurent aussi recourir k sa 
docte competence. Mais Bouchet d^clina cet honneur, par une 
nouvelle epftre, et refusa de visiter, comme on le lui deman- 
dait. les livres et papiers du jeu, se d^chargeant de cet 
offic. sur son correspondant, Jean Chaponneau, docleur en 
thtologie de Tordre des Augustins, k qui, avec une courtoisie 
toute rhetoricienne^ il attribue un « evangelic SQavoir ^ ». 11 
regrette que ses occupations de procureur le retiennent et 
Temp^chent aussi d'assister au fameux myst^re, dont il esp^re 
bien.feuilleter plus tard les excellentes pages. 

II n'y eut pas jusqu's^ Bordeaux qui ne Tinvoqu^t aussi 
dans de semblables circonstances, mais les relations de Jean 
Bouchet avec les Nantais montrent mieux encore la repu- 
tation dont il jouissait, et nous permettront de tracer un 
portrait d'apr^s nature d'un organisateur de myst^res. 

Quand, en 1832, la viile de Nantes voulut ceiebrer digne- 
ment, comme c'etait Tusage, Tentr^e de la reinc Eieonore et 
celle du Dauphin, les bourgeois consulterent le po^te sur 
« les joyeulsetes et fainctes » qu'ils voulaient repr6senter. 

La r^ponse ayant plu beaucoup, Jean Chusault fut envoys 
par les magistrals de la ville pour prier le « Traverseur des 
voies perilleuses » de venir prendre lui-m^me la direction des 
mysteres. 

Apr^s un premier refus, on lui d^p^cha Gilles Kernela, 



* Sur ce Chaponneau, voyez Notice sur Jehan Chaponneau, par 
E. PicoT. Paris, Morgand et Patout, 1879, i plaquette, in-18. 



- 168 - 

Le succ^s de ce deuxi^me ambassadeur ne fut que partiel : il 
obtint un manuscrit, mais n'obtint pas un deplacement du 
procureur, qui craignait de perdre sa clientele. Bouchet se 
pr^parail pr6cis6meiit h quitter Poitiers pour se r6fugier k la 
cianipagne, par crainte de la peste, qui k ce moment ravageait 
la ville. Kernela le retint k force d'instances et d'argent, lui ' 
emprunta ses id^es et s'en servit pour organiser les Hyst^res 
de Nantes, qui eurent plein succ^s ^ 

Nous avons parl^ d'organisateurs formant une sorte de 
soci^t^ en nom coliectif; le cas n'est pas isol6; deux oa 
plusieurs individus assument tons les risques et partagent les 
b^n^fices, toujours un peu al^atoires d'ailleurs. Parfois un 
individu prend k lui seul cette lourde responsabilit^ 2. ^ 

Mais le plus souvent, nous nous trouvons en presence 
d'une mani^re de soci6t^ cooperative, ob. les associ^s sup- 
portent en commun les frais et se partagent les benefices. 
En font partie tous les joueurs, qui conf^rent a certains d'entre 
eux les fonctions de commissaires ou de superintendants. 

Cest le cas k Tournai en 150'^ 3. C'est aussi le cas k Valen- 
ciennes en 1547, ainsi que cela ressort du contrat, que par 
bonheur nous avons conserve en entier. Les modalit^s du 
partage des benefices, rejection des superintendants ou com- 
missaireSy ie pouvoir discr^tionnaire a eux confSr^ pour la 
direction du jeu, les amendes aux acteurs trop peu conscien- 
cieux ou qui ont n^glig^ de leur soumettre leurs petites 



* Nous trouvons tous ces details dans Tinteressant chapitre que 
M. Hamon a consacre a Tordonnaleur de myst^res, dans son livre inti- 
tule : Un grand rhetoriqueur poitevin, Jean Bouchet, 1476-1557. Paris, 
Oudin, 1901, in-8o, p. 106 [cite Hamon], et dans Tetude de M. Clouzot, 
Vancien ttiedire en Poitou. Niort, Clouzot, 1901, in-8', pp. 31 et 39 [cit6 
Clouzot I. 

* Comme Guillaume Le Doyen, k Laval. Cf. ses chroniques, apud 
P. DE J., t. n, pp. 63-64. 

^ Cf. HoYOis, Les leiires tournaisiennes. Gand, Siflfer, 1893, in-8*>, 
p. 91. 



- 169 — 

rivalit^s, le serment de mener jusqu'au bout I'entreprise, les 
obligations diverses des joueurs, la distribution des rdles, 
rien ne manque k ce contrat, si utile encore h tant d'autres 
^gards 1. 

Le nombre des superintendants est fix^ k douze, ici comme 
k Bourges, mais ils peuvent d^lib^rer yalablement d^s qu'ils 
sont sept^. Nous venons de voir que ces superintendants 
<§taient 61us. 

A Laval, ce ful le comte Guy XV qui les nomma, afin 
d'apaiser les multiples querelles qui avait surgi : 

Mais fut fait vitup6re 
Par compaignons entrepreneux 
Qui se voulurent faire outraigeux, 
Tenement que tout a nyant (neaiit) 
Demoura '. 

Quel 6tait le but qui poussait ces compagnons, ces bour- 
geois et ces paysans k s'associer pour la representation d'un 
myst^re? Quand it s'agit d'une confr^rie, c'est souvent pour 
obtenir des subsides, parfois pour recommander un culte . 
particulier ou des reliques, comme celles de sainte Marguerite 
dans le myst^re qui est consacr6 a cette martyre ^. 

Le plus souvent, c'est dans un but de pi^t^ plus g^n^ral, il 
faut le proclamer bien haut, sans s'efFrayer de Textraordinaire 
melange de profane et de religieux, de cynique et d'h^roique, 
que renferment les myst^res. 

On sait que c'est I'usage en Perse de repr&enter des mys- 
t^res ou « taziehs » comme oeuvre de pi^t^. Si quelqu'un est 
malade, on en fait jouer un; si quelqu'un desire fortement 



* Contrat de Valenciennes, vide supra. 
« Contrat de Valenciennes, fol. 296. 

3 GuiLLAUME Le Doyen, Annales et Chroniques, * dsins P. de J., t. II, 
pp. 6465. 

* P. DE J., 1. 1, pp. 344-345. 



— 170 — 

une chose, il fait un voeu, qui aboutit encore k un tazieh ^ ; 11 
en ^tait ainsi au moyen §ge. Un de ces actes de fondation de 
mystdre nous a ^16 transmis. Jean Bazire, cbanoine de Cou- 
tances, afiecte une somme de « 90 livres tournois, pour ckl^- 
brer devant Tymage de Notre Dame du Pillier, une fois en Tan, 
la veigle de Tannonciation Notre Dame, ung certain service et 
mistftre de Tannunciation de la benoiste Vierge. Marie.... et 
faire representation par personnages de la dicte annunciation 
par deux des enffans de cueur de la dicte Eglise acoustr^s, 
c*est assavoir, Tun k repr^senter la dicte Vierge, Tautre k repr^ 
senter Tange, et faire descendre la repr^sentacion du Saint- 
Esprit dessus la dicte repr^sentaclon de la Vierge ^ » (15:21). 

Tant6t c'^tait une pens^e de reconnaissance qui poussait 
les fiddles k Torganisalion d'un myst^re, tantdt le d^sir d'ob- 
tenir par \k de la Bont^ celeste la d^livrance de leurs maux ; 
ceci est le cas k Poitiers, en 1808, alors que la ville ^tait 
ravag^e par la peste et que la r^colte avait ^t^ mauvaise 3. 

Pens^e de reconnaissance plut6t chez les habitants de 
Romans qui, en 1509, repr^sentent le « Myst^re des Trois 
Doms X), pour remercier Dieu de leur avoir, k la suite d'une 
procession solennelle, accord^ des pluies bienfaisantes apr^s 
la p^riode de s6cheresse dont ils souffraient 4. 

Parfois la satire s'en m^lait, et Ton voyait les habitants de 

. Seurre faire sulvre le Myst^re de saint Martin d'une morality 

de c< TAveugle et du Boiteux » qui semble une parodie 

des miracles du saint ^. On allait jusqu'4 attaquer les puissants, 

et les Myst^res proven^aux n'y vont pas de main morte 6. 



* GoBiNEAU, op. ciL, p. 367. 

* GastA, op cit., p. 79. 
' Clouzot, p. 35. 

* Trois Doms, p. xvi. 
s P. DE J., t. II, p 19. 

« Yoyez Jeanroy et Tellie, dans Le Jugement dernier qu*ils ont 
publie ; Tauteur, qui est lui-m6me un clerc, attaque avec violence le haut 
clerge, les moines et les riches seigneurs. . , 



- 171 ~ 

Aussi iean Bouchet, qui est homme de bon conseil, fait-il ces 
cxcellentes recommandations : 

Le sage dit qu*on ne doit murmurer 

Centre les Roys, ne le temps, pour durer, 

Gar les haux faictz du temps et des grands princes 

Sent absconsez (caches) aux gens simples et minces *. 

Ce n'^lait pas une petite affaire que d'organiser un mysl6re; 
Jean Bouchet en convient lui-m^me : 

J*y ay pass6, je s^ay lr6s bien que c*est '. 

Aussi nous donne-t-il avec une parfaite competence d'excel- 
lents conseils. 

II faut k Tordonnateur de myst^res une patience k toute 
dpreuve et une abnegation complete. L'entreprise est difficile 
et le r^sultat douteux. Impossible de contenter tout le monde 
et surtout Tenvieuse critique. 

11 faut avant tout parler aux yeux : 

. . . plus content est Tesprit 
De veoir qu*ouyr, la chose qu'on veoit visue, 
Icelle oyanl, est plus apprehensive. 

Que toutes les mansions ou h^berges soient plac6es et les 
feintes dument essay^es. 

. . . fault que de vos fainctes 
Ayez Tessai, ne feussent ores painctes, 
Et que mettez les h^berges au jeu 
Distinctement, et chacune en son lieu, 
Tant que congnoistre on puisse ceulx qui jouent *. 

11 recommande dans le costume un grand souci d'exactitude, 



* Hamon, p. 123. 

* Clouzot, p. 42. 
» Hamon, p. 120. 



— 172 - 

que chacun soil accoutre ainsi qu*il convient k son ^ge et d 
son ^tat : 

Je vous supply que tous vos personnages, 
Vous assignez a gens selon leurs aages 
Et que n*usez tant d'habils empruntes 
(Fussent-ils d'or) qu'ils ne soienl adjustez 
Commodement aux gens selon leurs rooUes. 
II n'est pas beau que les docteurs d'escolles, 
Pharisiens el les gens de Conseil. 
Ayent vestement a Pilate pareils *. 

La diction des acteurs doit etre aussi I'objet d'une constante 
preoccupation. 

L'ordonnateur doit, le contral de Valenciennes nous i'ap- 
prend apr^s d'autres documents, distribuer les rdies selon les 
facult^s de chacun, apr^s entente avec les principaux int^- 
ress^s. 

11 doit se procurer un entrepreneur et lui faire ex^cuter les 
ichafauds de la sc^ne, les difRrentes mansions, les poteaux 
qui servent aux executions et la ma^onnerie de I'enfer. II trai- 
tera alors avec un peintre « fainctier » pour la peinture des 
decors, mannequins et costumes diaboliques ^. 

II doit s'assurer de I'exacte livraison des marchandises et 
de leur quality. Parfois, comme Henry d*Oultreman, k Valen- 
ciennes, il est en m^me temps « joueur de aulcunes par- 
chons et avecq conducteur des secrets, lesquels il estoit 
opportun en infer ^ », cumulant ainsi les fonctions de r^gis- 
seur, d'acteur, de machiniste et de directeur de th^^tre. 

II exerce un pouvoir judiciaire, inflige aux acteurs qui ne 
remplissent pas leur devoir avec assez de z^le, ou qui man- 



* P. DEJ.,t. I, p. 380. 

« Cf. dans Coyecque, I. I, p. 294; t. II, p. 331, les Contrats d6ja sou- 
vent all6gues. 
' Contrat de Valenciennes, fol. 293 v<*. 



- 173 — 

quent k I'une de leurs obligations contractuelles, une amende 
pr^lev6e sur T^cu d'or qu'ils ont vers6 en garantie de Tex^u- 
tion de leurs promesses. II exerce un pouvoir arbitral, en 
vertu duquel les diif6rends surgissant entre les acteurs doi- 
vent ^tre port^ devant eux et non devant les juges ordinaires, 
le tout sous peine d'amende. 

Enfin et surtout, il est le r^gisseur toujours sur les plan- 
ches; dans les coulisses il surveille ceux qui sont pr^pos^s 
aux secrets; il confie h certains hommes, dont il est sAr, 
le soin de recueillir I'argent a Tentr^e du jeu; sur la sc^ne, il 
se multiplie: livre en main, b^ton lev^, il sert de souffleur et 
de metteur en sc^ne; il est vraiment le a mestre du jeu ». II 
met en ordre les enfants qui doivent saluer J^us h son entree 
k Jerusalem; il indique aux acteurs le moment oh ils doivent 
passer d'un lieu de la sc^ne k I'autre et il r^gle soigneusement leur 
marche. II est celui qui portele livre. Chef d'orchestre, il com- 
mande aux musiciens qui sont en paradis les beaux <c silete » 
et aux diables les formidables tonnerres, par lesquels ils 
accueillent tons les triomphes de la foi. 11 est aussi le « proto 
cole », celui qui, par d'onctueuses et prudentes paroles, apaise 
la voix du public qui se place et se presse pour mieux voir et 
mieux entendre. II appelle Tattention sur les grandes mer- 
veilles qui iui seront pr^sent^es, sur la port^e religieuse et la 
parfaite orthodoxie des paroles qu'il va entendre ^; il lui 
interpr^te k Favance toutes les hautes v^rit^s qui ne tarderont 
pas k se d^plcyer 1^ par personnages et il lui met de petits 
morceaux de th^ologie tout m^ch^s dans la bouche. Enfin, il 
adjure le populaire de faire « bonne silence » pour bonorer 
Dieu et ses saints. 

II reprend souvent la parole k la fin de la matinc^e pour 



* Au sujet du r61e religieux et de Torigine religieuse du « prologue » 
voyez les excellentes pages de M. Lebraz, Essai sur Vhistoire da thedtre 
cdtique. Paris, Calmann-L6vy, 1904, in-8*. pp. 478-479 sqq, qui a 
d6montr6 une fois de plus Torigine frauQaise des myst^res brelons. 



- 174 - 

inviter assistants et acteurs h prendre un pen de rel^che et h se 
restaurer. Au commencement de Tapr^s-midi, il r^ume ce qui 
a ^t^ jou^ dans la matinee, et il fait.de meme le lendemain. 
Quand le cr^puscuie tombe, il reprend encore une fois ia 
parole, mais c'est pour remercier le public et promettre pour 
le lendemain des merveilles plus grandes encore que celles 
qui ont ^t^ vues et ouies, et enfin, il invite chacun k entonner 
avec lui un formidable « Pater Noster » ou un retentissant 
c( Te Deum ». 

Le peintre Cailleau nous a laiss^ le portrait d'un meneur de 
jeu. Courts houseaux, (unique violette, petite calotte plate sur 
la t^te, son b§ton de commandement dans la main gauche, le 
« rollet » dans la main droite, tel nous pouvons le croquer 
en peu de mots. Celui qui figure dans le Myst^re de sainte 
Apolline, d'apr^s la miniature de Fouquet (voir planche 111) 
semble prendre son r61c moins cavali^rement que son confrere 
du XVI* si^cle; il est drap^ dans une longue chape k capuchon, 
sur la t^te un bonnet de docteur ayant la forme d'une tiare. 
11 tient le livre de sc^ne dans la main gauche, et sa droite, 
ley^e presque mena^ante, semble commander du b^ton aux 
m^nestrels du paradis un sonore « silete » de tous les instru- 
ments du jeu. 

Pour ces multiples travaux, pour avoir preside aux fouilles 
n^cessaires aux fondations de la sc^ne, pour avoir fait garnir 
le temple de luminaire, avoir surveill^ les habillements, les 
decorations, Sanche Dijon, qui a ^t^ deux fois consul, recoit 
a Romans 18 florins (environ 229 francs ^) pour quatre mois, k 
raisonde4V2^^^'^^P^^ mois. Ce n'etaitgudre,etcetraitement 
minime montre que ces hommes accomplissaient souvent ces 
fonctions par conviction ou par gloriole, mais non par esprit 
de lucre. 

C'est ici le lieu d'examiner k combien se montaient les 



* Quand nous donnons ia valeur en francs, il s'agit toujours de la 
valcur approximative actuelle. 



— 178 — 

d^penscs et les recettes des organisateurs, en un mot de 
lecher d'^tablir le budget d'un mystdre. 

A Vienne, en 1400, on d^pense en tout 12S florins^. Hais 
d^s la seconde moitii du XV« si^cle, les frais deviennent si 
considerables, a cause des goiits luxueux et de la magnificence 
extraordinaire que Ton tenait k d^ployer, que le roi Ren^ fail 
remise k ses sujets de 600 livres tournois de taille, k raison des 
d^penses occasionn^es par le Myst^re de la Passion (1462) 3. 

A Rouen, en 1410, on devait donner le Myst^re de la 
Pentec6te; on s'en occupait depuis longtemps, mais la ville 
fut frappee en mars d'un emprunt de 18,000 livres. Le Conseil 
des echevins dut interrompre le jeu de la Passion 3. 

En 1491, les Rouennais furent moins heureux encore. On 
parlait beaucoup, k ce momcnt-li, d*une nouvelle visite du roi 
Charles VIII. Tasserie, auteur du « Triomphe des Normans » 
entreprit de faire jouer le Myst^re de la Passion. Les pr^para- 
tifs se poursuivaient depuis plusieurs mois; on ^tait k bout de 
ressources. Le voyage du roi parait ajourn^. Que faire? D^j^ 
les bourgeois murmurent, on d^lib^re k rH6tei de ville. 
Tasserie, affirme Robert le Lieur, a pris la charge du Myst^re 
et a d^ji d^pensfe 7 k 800 livres; trois ou quatre cents per- 
sonnes ont contribu^ aux frais; il fait valoir qu'on ne pent 
abandonner I'aifaire. Le lieutenant du bailli, Pierre Giel, dit : 
c< qu'il est eschevin et fr^re de la charity de la Passion et qu'il 
a rintention de s'acquitter k son povoir et serait bien d'oppi- 
nion de jouer, si le Mlst^re ^tait bien dispos6; dit qu'il y a 
dix-huit ans que le livre est encommenc^,.. qu'on ne pent en 
rester 1^, plusieurs le font par d^voction et ont rompu leurs 
lasses (bourses)... que les reliques de la Passion y ont M 
engag^es et y a de grans frais fais, et sera la frarye destruicte... 
que les petils enffans en ont fait une chanson ^ », 



1 Trois Doms, chiipitre VII. 

< Extraits des Comptes et minioriaiLX du roi Rene, publics par Lecoy 
DE LA Marche. Paris, Picard, 1873, in-8o, p. 328. 
» Leverdier, p. XLiv au 1. 1. 
* Voyez Leverdier, 1. 1, pp. liv et lv. 



— 176 — 

Les reliques au mont-de-pi^td et les enfants chansonnant les 
confreres, petits details qui r^v^lent un c6tfe curieux de la vie 
urbaiDe au moyen ^ge. 

Pour deux myst^res, celui de Valenciennes et eelui des 
« Trois Doms », nous avons des documents si abondants, qu'ils 
nous permettent de faire un tableau assez complet des d^penses 
et des recettes. Pour Valenciennes (1547), nous empruntons k 
Petit de Julleville ce 

Tableau des Recettes et Dipenses. 

Recettes des vingt-cinq journ6es. 4,680 1. 14 s. 6 d. * (environ 16,700 fr.) 
Vente du materiel (apr^s la re- 
presentation) 7281. 12 s. 6 d. 

Total des recettes 5,409 1. 7 s. 

D^pense totale 4,1791. 4 s. 9 d. 

Benefice. ; . 1,2301. 2 s. 3d.« 

Pour ce qui est du « Myst^re des Trois Doms », reprfesent^ k 
Romans en 1509, nous poss^dons un compte complet, authen- 
tique, de la main m^me du consul Jean Chonet, et qui relate 
jour par jour les arrangements pris, les contrats passes, les 
sommes payees ou reQues, les salaires des auteurs, macbinistes, 
peintres dicorateurs, commissaires, charpentiers. Cest le vrai 
livre-journal d'un organisateur de myst^res, et nous n'avons 
qu'a dresser ici, d*apr^s les donnees si minutieuses et si pre- 
cises qui nous ont ^t^ fournies par le savant ^diteur, le 
cbanoine Ulysse Chevalier, le tableau des recettes et depenses 
du cc Hyst^re des Trois Doms 3 ». 



* J.e marc d'argent valait alors 14 livres tournois, c'est-Si-dire un peu 
moins de i)0 francs. Gf. E. Morice, pp. 161 sqq. 

* P. DE J., p. 152. E Morice avait deja publie avant lui ce tableau et 
avail calcule avant lui aussi le nombre des spectateurs; il est etonnant 
que P. de J. n*ait pas song6 ^ en faire la remarque en note. 

' Trois DornSy pp. xli et xliv. 



— in - 



Tableau des Recetles el D^pemes. 



Honoraires de rauteur. . . . 


255 fl. 


Os. 


Od., 


soit fr. 


3,247.42 


Honoraires de Chevalel * . . . 


27 fl. 


5 s. 


9d., 


— 


349.93 


Paye aux copistes 


48 fl. 


3 s. 


Od., 


— 


232.41 


CoAt du theatre (bois, fer, etc.) . 


645 fl. 


7 s. 


Od., 


— 


8,221.51 


Decorations at machines . . . 


655 fl. 


Is. 


5d., 


— 


8,342.92 


Musique du jeu 


00 fl. 


Os. 


Od., 


— 


1,146.15 


Frais gen^raux 


45 fl. 


7 s. 


Od., 


— 


580.61 


Total des d^penses 


1,737 fl. 


Os. 


2d., 


soit fr. 22,120.87 


Total des recetles. lintr^es et vente 












du materiel apr6s la represen- 












tation 


738 fl. 


4 s. 


3d. 






Deficit. . . 


998 fl. 


10 s. 


lid. 





Ce deficit restait h la charge de la ville et du chapitre 2. 

Nous sommes loin, comme on voit, des 50,000 francs de 
d^pense, des 24,000 francs de recette et du deficit de 
29,000 francs dont parle Petit de Julleville 3. Mais nous 
sommes plus loin encore des sommes inouies qui furent 
d^pens^es ^ Bourges en 1S36 pour le cc Myst^re des Actes ». 
M. Picot, r^rudit historien du theatre comique^ nous disait 
qu'il fallait ^valuer k plusieurs millions les frais qui y furent 
faits; beaucoup de grands n^gociants s*y ruin^rent. Et nous le 
croyons vol DUtiers en consid^rant cette extraordinaire d6bauche 
do satin, d'orfrois, de damas, de velours, de cr^pe de toutes 
couleurs, en voyant scintiller au soleil ces rubis, ces perles, 
ces topazes, ces diamantset saphirs qui chargent les coiffures 
des femmeSy les bonnets orientaux des hommes. La reine 



* Voir plus loin, au chapitre Auteur, Fexplication du curieux rdle que 
joua Chevalet dans ces circonstances. 
« Trois Doms, pp. lxxxii et lxxxvi. 
5 Ibid,, t. I, pp. 363-304. 

/ 



— 178 — 

Dampdeomopolys porte k sa cotte de drap d'or « unebordure 
de pierres prteieuses de plus de deux mille 6cus » : c'est-^-dire 
au minimum 10,000 francs ^. 

Et n'allez pas croire h une fantaisie ou h une invention du 
narraleur fiddle qui nous a d^crit ces merveilles; les costumes 
d'apparat du temps exigent autant de richesse, et il a pris soin 
de pr^venir notre ^tonnement en ces termes, au d^but de sa 
fiddle relation : 

Ne pensez pas, amyables lecteurs 
Que de la Monstre ici aprds deduile 
Soil une fable, ou que les directeurs 
Ayent voulu que verite escrite. 
II est certain qu*elle a ete reduite 
De point en point, selon la veue d'oBil. 
Et voudrois bien que selon le mien veuil 
Dieu tout-puissant la voir vous eust permis : 
Lors vous diriez : L'auleur de ce Recueil 
A plus laisse que davantage mys *. 



CHAPITRE VI 
L'auteur. 

Nous n'avons pas Tintention de parler ici de chaque auteur 
en particulier. Nous ne d^marquerons pas le travail de 
M. Rohnstrom sur Jean Bodel3, le livre de M. CIMat sur 



* Thiboust, p. 45. 

2 Id., p. 76. 

5 RohnstrQm, ^tude sur Jean BodeL Upsal, Almqvist et Wiksell, 1900, 
in-8o. On trouvera une bonne analyse du miracle de saint Nicolas, qui 
dale de la fin du Xlle si^cle, aux pages 56 a 60 de Touvrage cite. Le 
Tfieophile de Ruteboeuf et les delicieuses pieces d'Adam de le Hale 
sont de la seconde moitie du Xllh si^cle. 



— 179 — 

Rutebeuf ^, la belle ^tude de M. Guy sur le Trouv^re Adam da 
le Hale ^. Nous ne parlerons pas davantage de Mercad^, 
Tauteur de la « Vengeance Nostre-Seigneur ^ », des Gr^ban, de 
Guillaume Flamant, chanoine de Langres, de Jean du Puis, 
mar^chal des logis, de Jean Louvet, sergent a verge au Ch^te- 
let de Parish, de Guillaume le Doyen, d'Andrieu de laVigne, 
de Gringoire et de Chevalet. On trouvera dans Petit de Julle- 
ville ^ le peu de details biographiques qu'on a pu rassembler 
sur eux. 

Qu'il nous soit permis seulement de classer par ordre de 
professions les auleurs dont les noms nous ont ^t^ transmis. 
Neuf ^taient des eccl^siastiques : Eustache Meread6, Arnoul et 
Simon Gr^ban, Guillaume Flamant, Michel le Flameng, Claude 
Doleson, le chanoine Pra, Loys Choquet et Nicolas Loupvt^nt. 
Jacques Millet et Barth61emy Aneau sont juristes. Louvet est 
huissier, Guillaume le Doyen et Jean d'Abondance sont 
notaires; Jean Michel est m^decin; Jean le Prieur et Eloy du 
Mont sont valets de chambre de rois. Andrieu de la Vigne, 
Pierre Gringoire, dans une certaine mesure, Arnoul Gr6ban et 
a coup sur Claude Chevalet, peuvent seuls ^tre classes parmi 
les auteurs dramatiques de profession vivant de leurs oeuvres.; 

11 convienl peul-^tre d'associer k ces noms ceux des arran- 



* Auteur d'un Ires curieux miracle de TMophile. (Cf. OEuvres de 
Rutebosuf, publiees par Jubinal, nouv. edit. Paris, Delahays, s. d., I. II, 
pp. 231-!262.) Le livre de M. Cledat a paru dans la Collection des Grands 
ficrivains Fran(;ais. 

* Auquel il convient de joindre les commenlaires de M. Guesnon dans 
le Moyen Age. 

* El peut-etre de la Passion d'Arras, s'il fallait en croire I'editeur 
M. Richard; raais sa demonstration est tout a fait insuffisante. Cf. dans 
Tarticle critique de M. Stengel, dans la Zeitsckrift fur franzdsische Sprache 
und Litleralur, t. XVII, 1895, pp. 217 sqq. de la deuxi^me partie, et 
Rom., t. XXVlil, 1899, p. 468. la note de M. Paris. 

^ Sur ce sergent- podte, voyez Em. Roy, La Comidie sans litre, 
p. cxui sqq. 
s Tome I, chapitre IX. 



- 180 - 

geurs connus : le rh^toriqueur Jean Bouchet^, Pierre de 
Hurion, qui travaillait pour le compte du roi Ren6^, Pierre 
Curet, chanoine du HansS^ et, enfin, la c^l^bre Marguerite de 
Navarre qui composa des « comedies sacr^es ». 

Nous essaierons plut6t de tracer ici, de peindre I'auteurdes 
myst^res, d'assister k ses entrevues avee les organisateurs, de 
le suivre dans la composition du livre, de compter avec lui les 
deniers qu'il re^oit pour son oeuvre; nous nous insinuerons 
dans son esprit, ^tudierons ses gouts et ses facuit^s ^ travers 
son oeuvre et k travers sa vie ; en un mot, nous voudrions 
dessinerla psyehoiogie d'un auteur de myst^res. 

Une remarque s'impose tout d*abord : par la seule liste que 
nous venous de dresser, on comprend que depuis le Xli« si^cle, 
une grande revolution litt^raire s'est op^r^e. La litt^rature et 
surtout la litterature dramatique a cess^ d'etre en grande par- 
tie anonyme. A mesure qu'on marche vers la Renaissance 
I'individu adavantage Torgueil de lui-m6me et de ses oeuvres. 

En art comme en litterature, T^poque des oeuvres sign^es a 
sonn^. 

Nous nous repr^senterons assez bien Tauteur au travail, en 
admirant la belle gravure de Durei, ou Ton voit Erasmeenve- 
4opp6 d'une ample toge k large manches, debout devant une 
table, et se disposaiit h continuer la page commenc^e, suppor- 
t^e par un grand pupitre de bois. Autour de la table devant 
laquelle il se tient, s'^tagent, sur des bancs de bois, d'^pais 
in-fo1ios aux fermoirs de cuivrc, dont quelques-uns sont large 
ouverts. Le grand « essayisle » parait mddiler et regarde, sans 
voir, Tencrier en plomb qu'il tient dans la main gauche, ou la 
plume qui est dans sa droite. 

Mettez h la place d'Erasme un Jean Michel et il n'y aura pas 



* Voyez le chapilre precedent. 
« Cf. Lecoy de la Marche, Le Roy Rene, t. II, p. 143. 
' Cf. Le P. Louis Pottier, La vie et histoire de Madame sainte Barbe. 
Mamers, Fleury, 1902, in-8», pL, p. 9. 



— 181 — 

grand' chose k changer au tableau, sauf un detail pourtant : 
les livres qu'il a autour de lui sont sans doute des oeuvres 
d'(^rudition, des Sommes th^ologiques, des Historice scolasticce, 
des encyclop^dies quelconques, des « arts de dictier et faire 
chansons », mais ce sont egalement les manuscrits des Pas- 
sions, jeux et miracles que ses pr^d6cesseurs ont composes. 
L^, il pille sans piti^, sans pudeur, sans vergogne; tout lui 
est bon : rimes, vers, scenes enti^res. Un tel a traits la meme 
mati^reque lui; n*est-il pas nature! qu'il profile du travail de 
son ain^? A quoi bon se forcer Tesprit k trouver du nouveau, 
si la sc^ne heureuse et pleine d'effets a d^j^ ^t^ trac6e. Menta- 
lity diif^rente de celle de notre epoque, qui a cr^e les droits 
d'auteurs; pour lui, le droit d'auteur est le droit de prendre 
son bien ou on le trouve, sans jamais citer. II fusionne aussi 
deux scenes trouv^es dans deux drames diif^rents en y met- 
tant k peine une soudure. C'est ce qu'a fait Taiiteur des 
myst^res rouergats, dont nous poss6dons probablement le 
manuscrit original. 

11 a du ^crire les morceaux dont son oeuvre se compose, non 
dans Tordre que semble indiquer celui oil nous les trouvons, 
mais au fur et a mesure que se pr^sentaient les originaux 
qu'il entendait reproduire ou imiter; il en commen^italors la 
transcription k tel endroit de son volume, selon la place que 
leur assignaient les (^.v^nements mis en sc^ne, se r^servant 
Tespace qu'il jugeait n^cessaire pour les morceaux qui devaient 
prec^der... Plusieurs fois, ses calculs I'ont tromp^ et des 
feuillets sont rest^s blancs entre un morceau et Tautre t. 

Cette mani^re de proc^der explique admirablement bien le 
d^cousu de certains myst^res. 11 est presque certain que les 
auteurs ou arrangeurs du « Myst^re du Viel Testament » (il est 
bien ditBcile parfois de les distinguer les uns des aulres) ont 
|)roc^d^ d'une fagon identique, et que cet immense cycle est 
le rteultat d'une juxtaposition, d'une agglomeration de drarnes 



* Preface de Jeanroy et Teulie, p. vi. 



- 182 — 

successifs ^, depuis la procession des proph^tes, elle-meme 
issue du sermon apocryphe de saint Augustin, jusqu'aux 
interminables complications de Timprim^ du XVI® si^cle. 

Couper, souder, ajouter, c'est tout ce que fait I'auteur de 
myst^res, et Ton en est vraiment k se demander s'i] m^rite un 
autre nom que celui d'arrangeur ou de « fabricateur selon les 
arts de rh^torique », comme on qualifie Roland Gerard k 
Valenciennes. On y ajoute, il est vrai, le titre « d'originateur ». 

Jean Bouchet, qui s'attela souvent k une semblable besogne, 
d^voile en quelques vers toutes les ficelles du metier : 

Du moule ay prins ce que j'ay bon trouve, 
Et ce qui est par r£glise approuve, 
Car il y a au moule aulcuns passages 
Qui n*ont passe par Tescolle des sages : 
Dont par conseil j'ay fait rescision, 
£t en ces lieux mis quelque addition '. 

Ces additions ^tait le plus souvent des scenes plaisantes ou 
grossi^res, des imprecations de bourreaux et de tyrans, des 
dialogues de p^tres, d'ouvriers et de ge61iers, des scenes de 
diablerie, des scenes d'hdtellerie, dont le jeu de « Saint- 
Nicolas », de Bodel, avait brillamment ouvert la s^rieS. Tou- 
liffault, Mauduyt, Trouillart et Torcbemuseau ^, Panthagruel, 
Agrappart et Titynillus 6taient chers aux spectateurs ^; et 



* Cf la preface de M. Picot, Mystire du Viel Testament. 

* Clouzot, p. 35. 

» Jeanroy et Teulie, p. xxvu. 

* Sur les tyrans et bourreaux, voyez la recente dissertation de 
M. G. Lindner, IHe Henker und Hire Gesellen in der altfr, Mirakd- und 
Mysteriendichtiing. Greifswald, Adler, 1902. 

** Sur les diables, voyez la dissertation de H. Wieck, Die Teufel auf 
der miltelalterlichen Mysterienbiihne FrankreichSj et le livre de M. Ern. 
SoENS, De rol van het booze beginsel op ttet midddeeuwsch tooneel, Gent, 
Siffer, in-8o, 4892. 



— 183 — 

il les auraient au besoin r^clam^ k grands cris; ils y tenaient 
comme les Napolitains h leur Polichinelle. 

-C'est dans ces scenes qu'il faut retrouver la personnalite de 
Tauteur ; c'est 1^ qu'6clate I'originalitfe de Gr6ban, le seul rema- 
nieur du XV« si^cle qui fiit dou6 d'un g^nie litl6raire, et dont 
les aimables pastorales et la belle a Chanson des damn^s », 
reposent des platitudes environnantes ; c'est 1^ aussi que 
jaillit Tesprit, si heureusement comique d'Antoine Chevalet et 
la verve un peu surabondante de rhypoth6tique Jean Michel. 
On sent bien que tout Teffort de leur composition porte sur 
les scenes de ce genre, chores aux hommes du peuple, las des 
plaintes de Marie et des pr^ches de J6sus ou des Apdtres. 

C'6tait d'ailleurs un moyen de faire avaler un peu de morale 
enire deux boquets de rire, comme une pilule entre deux 
gorg^es d'eau. 

Mais ne Toublions pas, le but et I'esprit du myst^re restent 
invariablement religieux, plus encore pour I'auteur et I'acteur 
que pour le spectateur. Un pr^lre, Eloi d'Amemol, nous a 
cont6 lui-mSme comment il fut amen6 a composer la grande 
diablerie des « Peines de TEnfer 4 » : 

c< Un jour ^tant couch^ seul dans ma chambre, il me sembla 
qaon mo transportait aux portes des Enfers et que j'entendais 
Satan qui conversait famili^rement avec Lucifer et lui racon- 
tait toutes les ruses qu'il employait pour tenter les cbr^tiens; 
car pour les h^r^tiques et les infid^les, continuait-il, comme 
ils me sont d^vou6s, je ne m'en embarrasse gu^re. Le diable, 
croyant n'^tre entendu de personne, d^couvrait a son maitre 
toutes ses ruses sans d<^guisement. Et lorsque je fus de retour 
chez moi, je pris promptement une plume, de I'encre et du 
papier, et m*6tant mis 2i dcrire, je couchai sur le papier, non 



* Quand il y avail moins de quatre personnages, on parlait d'une 
« petite diablerie »; de 1^ Texpression : faire le diable a quatre. (Note de 
Dom PiOLiN, Le lliidtre chritien dans le Maine au cours du moyen dge. 
Mamers, Fleury el Danzin, 1892, gr. in-8o, p. i89.) 



— 484 — 

tout ce que j'avais entendu, mais seulement ce que ma faible 
m^moire avait pu retenir, afin que les Chretiens, instruits des 
tours de Satan, pussent les pr^venir et les ^viter i. » 

Cette tendance apostolique est parfaitement soulign^e dans 
cette note presque rageuse, en marge d'un myst^re encore 
in^dit de Chantilly : « Notez en ceste page la preservacion du 
p^ch^ originel au regart de Notre Dame ! qui dist ie contr^re 
est escommuni^, puisque T^glise Ta d^termin6 3. » 

Souventy pour rendre son preche plus eiiicace, Tauteur cite 
ses sources dogmatiques; 11 y met plus de bonne volont6 qu'a 
ciler ses sources litt^raires. Pour tout dire, les premieres sont 
g4n^ralement apocryphes. Le sens critique faisant totalement 
d^fauta I'originateur, nous en verrons plus loin d'aboodantes 
preuves, plus une source est f(6conde en (Episodes varies et 
int6ressants, meilleure clle est. Evangile de Nicod^me, Evangiie 
de la Naissance de Marie, L^gende dor^e, tout lui est bon. Gr^baa 
lui-m^me, si soucieux, d*apr^s G. Paris, d'^carter les Episodes 
apocryphes, au lieu de se borner aux quclques lignes du 
chapitre Vlil, consacr^es a Simon le Hagicien, par les Actes 
des Ap6lres, recourt a la Relation de Marcel pour raconter 
tout au long dans le « Myst^re des Actes », la comparution de 
Simon et de saint Pierre devant N^ron. 

L'auteur du Myst^re de Tlncarnation et de la Nativity 3 se 
plait k d^ployer dans ses notes marginales T^rudition la plus 
vaste; il semble y mettre un point d'honneur. 

11 est aussi juriste puisque Normand. Ses confreres n'ont 
rien h lui envier d'ailleurs. Tout le myst^re du moyen §ge est 
un Evangiie judiciaire : c'est Fhistoire d'un gigantesque proems 
entre Paix et Mis6ricorde d'une part, qui veulent sauver 
Phomme, victime du p^h6 originel, et de Tautre cdl6, Justice 



* Idem, Ibid., p. 190, d'aprds les pdres Parfaict. 
« Manuscrit 657 de Chantilly, p. 65. 
» Leverdier, Passion, 1. 11 el III. 



— 185 - 

et V^rit^, qui font reconnaitre I'^tendue de sa faute ^. La 
passion rouergate 2 est un proems rim^. 

II enl^ve au sacrifice du Christ toute grandeur en lui faisant 
^puiser tous les recours, que de droit : 

Les juges, conseillers, avocats et notaires (entendez les gref- 
fiers et avou6s) et le sergent Roma (entendez I'huissier) ont 
rev^tu le costume qui convient k leur respectable profession et 
s'asseyent chacun k leur place. 

Survient Nature humaine, habill^e en vieillard; elle fait 
ridiger, par le Notaire du tribunal de la Loi de Nature, un 
exploit d'ajournement, qui est signifi^ a Jesus, par le minist^e 
du sergent Roma : 

A la resquesta He Natura Humane 

Jeu Yos ajorni personalmen 

Que agatz (ayez) a comparer encontinen 

Per davant las jutges de la ley de Natura *. 

.Adam, qui pr<^side les d^bats, refuse d'^couter Nature 
humaine et iui d^signe d'offlce un avocat; c'est Charity, ct a 
J^sus, ii donne comme d^fenseur Ignocensia (Innocence). 
Celle-ci fait semblant de parler a I'oreille de sa partie, cc et que 
le greffier, dit la rubrique, fasse semblant d'ecrire tout ce que 
disent les parties ». 

Charit6 pretend que J^sus doit mourir au nom de la loi de 
Charity ; ignocensia proteste au nom de son client. Apr^s les 
plaidoiries, chacun se rassied, puis Adam se concerte avec ses 
collogues et finit par rendre un jugement de condamnation, 



* Ge debat des « Quatre Vertus », parfois r^duites a deux ou grossies a 
cinq, se retrouve aussi dans les mysteres germaniques, notamment dans 
le Paaschspel de Maestricht. Gf. M. Wilmotte, Les Passions allemandes 
du Rhin dans leiir rapport avec Vanden iMdlre franoais. (Academie 
KOYALE DE Belgique. M^moires couronnes, in-8o, t. LV, 1898, pp. 97-98.) 

* Jeanroy et Teulie, Mystire rouergat, pp. 494 sqq 
» Loc. cit., p. 26. 



- 186 — 

que confirment les autres juges, Noe, Abraham et Jacob. 
Adam et ses acolytes prennent meme la peine de s'excuser 
aupr^s de la Vierge Harie, en ali^guant qu'iis ont de Tenfer 
pardessus la t^te ; ils y sont depuis 5,000 ans. 

Le m^re de Dieu ne se lient pas pour battue; elle interjette 
appel devant les juges de la Loi d'Ecriture, et apr^s les mSmes 
formalit^s rigoureusement observ^es, Fidfelit^, d^sign6 k J^sus 
comme avocat par le president David, defend avec Anergic son 
client. V6rit6 plaide pour Nature humaine, et ses conclusions, 
d^favorables k J^sus, sont adoptees par le tribunal. Notre- 
Dame maudit ses juges et prend son recours en cassation, 
devant la Loi de Gr^ce. Humility plaidera en vain pour J6sus; 
Nfecessit^, d^fenseur de la partie adverse, Temporte d6fini- 
tivement^. 

J6sus apparait ainsi comme la molle et inconsciente victime 
d'une erreur judiciaire. 

A c6i6 de Tinfluence du Palais, il convient de signaler 
rinfluence antique qui se fait particuli^rement sentir aux XV® et 
XVI® Slides. Plus on approche de 150.0, plus cette tendance 
s'accentue. Toutes les figures de la mythologie apparaissent. 
Gerb^re transform^ en d^mon grogne k la porte et, en bon 
portier, envoie les visiteurs h tons les diables; Minos apparait 
h c6t6 de Plutou ^. Proserpine a un succ^s tout particulier : 
elle est la reine des enfers et comme telle s'avance a Bourges, 



* On trouve encore un bien joli exemple de proems Iheologique, dans 
VAdvocacie Notre Dame, oeuvre d'un rimeur bas-normand. Le litige 
porte sur le genre humain. Satan est demandeur, Notre-bame defen- 
deresse. II depose des conclusions tendaiit a recuser Tadvocate de la 
partie adverse : I® parce que femme, done inhabile ^ plaider; 2o parce 
que mere de Dieu, done parente du juge. Satan, battu sur ce point, 
invoque la prescription et le passage de Tfivangile qui Tappelle roi de 
la terre. La Vierge recourt aux larraes, ce qi|i souleve les protestations 
de Tavocat infernal contre cet abus du path^tique. Faut-il aj outer que 
TEnnemi perd son procds? Cf. Lenient, La satire en France au moyen 
age. Paris, Hachelte, 1877, ia-8o, pp. 176-178. 

2 Cf. la dissertation Wieck, pp. 9 et 40, ot Ton trouvera urie Enume- 
ration plus compliile. 



— 187 — 

(( vestoe d'une peau de ourse, ayant tongues mamelles, dos- 
quelles digoutoit incessamment du sang, ct parfois jettoit feu 
sifflant ^ ». L'Enfer chr^tien s'habilie de d^froques classiques. 
L'auteur tient k faire parade de son savoir antique : Terudi- 
tion et rantiquit^ sont ^ la mode, ii sacrifie aux puissances du 
jour. Au surplus, il le fait sans le moindre discernement. 
Gr^ban, tout docteur qu'il est, place dans la bouche de deux 
pr^tres egyptiens, Thtodas et Torquatus, ces lamentations sur 
leurs idoles d^truites. 

Theodas. 

Veez cy le grand dieu Mahomet 
Qjai ha la teste despecee ; 
Veez cy Venus toute cass^e, 
Veez cy Apolo et Juppin. 

Torquatus. 

Veez la Saturne et Adoyn (Adonis) 
Pana, Gloto et Lachesis, 
Demoguorgon (?) avec Ysis 
Mis par terrc avec Ycaras (Icare). 

Theodas. 

Veez ey Flora et Zephirus, 

Juno, Scelion (.') et Mynerve ', etc. 

Ce myst^rieux Demogorgon est encore invoqu^ par Aman 
dans le « Myst^re du Viel Testament », en m^me temps que 
Promfeth^e et Deucalion 4. 



* Thiboust, p. 2-i. 

* On salt que Mahomet 6tait pour le moyen age, avec Apollin (Apollon) 
et Tervagan (Hermes Trism6giste, d'apr^s M. Breal) un des trois grands 
dieux des Sarrasins, autrement dit des paiens, car les Saxons eux- 
m^mes etaient qualifies Sarrasins. 

' Passion de Greban, v, 7494 a 7503. 

* Tome VI, p. 167. 



— 188 — 

Les auteurs ^talent encore leur pMantisme en intercalant 
dans leur texte des passages en pseudo-h6breu, en simili-alle-- 
mand, flamand ou breton ^. 

Le m^me drame cyclique du « Viel Testament » renferme une 
sc^ne d'un d^Iicieux anachronisme qui fixera d^finitivement les 
id^es : Nabuchodonosor mande auprds de lui» par rinterm6- 
diaire d'Holofernes, son maitre d'artillerie! Et I'on assiste h une 
inspection d'armes des plus completes; c*est tout un arsenal 
d'engins de guerre du XV1« si^cle qui tigure ici. 

<c Le maitre d'artillerie, avec ses gens, met ^ point certaines 
pitees d'artillerie », puis, avec le s^n^chal et le mardchal, fait 
rinventaire des instruments d'attaque et de defense. 

T^chons maintenant de p^n^trer plus avant dans T^me des 
auteurs; en g^n^ral fort humbles, lis traitent docilement les 
sujeisqu'on leur commande : tel ce Jean du P^rier, dit lePrieur, 
mare^chal des logis du roi Ren6, qui re^it une grosse somme 
« pour certains livre ou histoire des Apdtres, qu'il avait 
nagui^res dressi6 et mis en ordre selon la mati^re que le dit 
seigneur lui avait baill^e 2 ». Aussi le m^me auteur explique- 
til lui meme au public, dans le prologue, comment le roi 
Ren('. a charge d'une si lourde t^che un simple « valet de 
chambre '^ ». 

Le plus bel exemple de cette humility de I'auteur est celui 
du chanoine Pra, qui n'avait de talent que tout juste assez pour 
composer un fastidieux myst^re, et qui soumet sa copie aux 



* Nous avons soumis a M. Schwab tous les textes pretendi]lment 
hebreux trouves par nous dans les mysteres. II les a analyses dans la 
Revue des itudes juives, octobre- decern bre 1904 et janvier-mars 4903, 
pp. 448-451. Pour le flamand, voyez Bulletin du bibiiopkile, 4878, p. 41 
(note de M. Macon); pour le celiique, Uullelin du bibliophile, 4899, 
p. 492, et Revue celtique, 1899, pp. 183-490. 

» Archives des Bouches-du-Rhdne, B. 273, fol. 193, cite par Lecoy 
DE LA Marche, Le Roy Reni, t. II, p. 143, in-8<>. 

3 Biblioth^que Nationale, manuscrit fran^ais 24334, prologue. 



— 189 — 

organisateurs comme un enfant remet au maitre un devoir k 
corriger. 

Six semaines aprds la commande qu'on lui a faite d'un 
myst^re des « Trois Doms », il arrive a Romans avec ce qu'il 
avail compost de la premiere journte. Les commissaires se r^u- 
nissent k Thdlel de ville pour entendre la lecture. H^contents, 
ils envoient un express k maitre Chevalet, « fatiste » ou po^te, 
de Vienne, pour le prier de venir a Romans collaborer au livre 
des trois martyrs comme « coadjuteur )> du chanoine Pra. Ce 
Claude Chevalet s'<itait acquis k cette ^poque une certaine 
reputation. C'^tait lui qtie les Lyonnais avaient charge de la 
« poetrie et versification » du mysl^re jou^ k I'entr^e de 
Charles VIII. Valence le fait venir pour preparer les farces k 
Tentr^e de T^v^que Gaspard de Tournon, mais, enivr^ par ses 
succ^s, il le prend de tr^s haut avec les consuls et refuse de 
livrer son manuscrit avant r^glement complet de la somme 
fix^e pour son travail. C'^taient tous ces triomphes qui justi- 
fiaient Tincipit de T^dition posthume du Hyst^re de saint 
Christophe en 1527 : « S'ensuyt la vie de sainct Christofle ^A&- 
gamment compos^e en rime fran^oise et par personnages par 
maistre Chevalet jadis souverain maistre en telle composi- 
ture. » 

Void done notre souverain maitre arrive ^ destination. 

A en juger par son ceuvre, libre, capricieux, ind^pendant, 
plein de verve, cynique, brutal, il ne put se plier a €tre le 
coadjuteur de quelqu'un, et au bout d'une semaine quitta la 
ville (c pour ce qu'il ne volit pas besoigner avec le chanoine 
Pra. » Une indemnity de 10 florins 8 s. lui fut payee pour son 
d^placement. 

Le pauvre chanoine est abandonn^ a ses propres forces; il 
travaille patiemment comme une fourmi, mais sa fourmili^re 
^tait sans cesse ddtruite par des mains impitoyables. 

D^s qu'une parlie ^tait termin^e, les commissaires proc^- 
daient ^ la « visile du livre ». II y eut des stances oh. Ton vaqua 
jour el nuil, ni plus ni moins que dans un parlement, pour 
amender Tinfortun^ manuscrit. Les corrections furent si nom- 



— 190 — 

breuses qu'il fallut le recopier en entier. Ce qui nous en reste 
ne plaide ni en faveur de Tauteur ni en faveur des correcteurs. 
On comprend d'ailleurs quelle mosaique devait former une 
oeuvre aussi remani^e. 

Malgr^ tout, les commissaires furent pris de peur au 
moment de la representation. Pauvre chanoine, le jugeait-on 
assez mediocre! 

On r^solut de faire « radouber » le r6le de bourreau et Ton 
recourut... a qui? k Chevalet; il ^lait I'homme indispensable. 
Aussi iui d^p^cha ton un certain Combez des Coppes, noble 
romanais qui passa quatre jours avec le po^te pour Iui arracher, 
moyennant 7 florins, les corrections d^sir^es. Les repas de 
Tauteur ^taient en outre largement pay^s. 

Chevalet corsa le role des tyrans, mit partout les grossi^ret^s 
spirituelles qui ^taient son talent particulier, arrondit cer- 
taines tirades et de ci de la poussa un peu le sentiment ^. 

Un autre trait bien curieux de la vie des anciens drama- 
turges est celui du bourgeoisd' Abbeville allant,enl452,trouver 
Arnoul Greban en son logis h Paris et Iui payant la somme 
de dix ecus d'or pour avoir un exemplaire du fameux jeu de 
la Passion ^ qu'il avait compose nagu^re h la a requeste » de 
ceux de Paris Or, comme ce pr^cieux manuscrit avait ete clos 
et scelie des sceaux du magistral d'Abbeville, « et mis en un 
coffre en r^chevinage de la dile ville, tant et jusques k ce qu'on 
verra iceulx juer », d'aulres villes de province avaient du 
imiter leur soeur de Picardie et fournir ainsi k Theureux doc- 
teur d'abondantes ressources 3. 

La dur^e de la composition de pareils ouvrages ne nous est 
pas toujours connue avec la meme precision que pour I'his- 
toire des « Trois Martyrs » de maiire Jean de Mont, c< lequel est 
demeure k le faire quatre moys * ». Andrieu de la Vigne ter- 



* Trois Dmns, pp. xxx a xxxvi el liv-lvi. 
» Vers 1450. . 

» P. Paris, op. ciL, pp. 7-8. 

* Representation ^ Valence 1469-1470. Voyez Trois Doms, p. yul 



— 191 - 

mine en cinq semaines le Myst^re de saint Martin ^. Mais k 
Rouen, en 1491, le livre 6tait commence depuis dix-huit 
ans 2 ! 

Le registre, de forme tr^s variable, . 6tait souvent oblong 
comme les livres portatifs des collecteurs d'imp6ts : c'est le 
cas pour les nombreux manuscrits qui nous ont ^t^ conserves 
des myst^res de Lucerne; c'est le cas aussi pour le manuscrit 
617 de Chantilly. 

Parfols aussi, c'est un rouleau que Tun des metteurs en 
sc^ne qui joue le r51e de souffleur garde en main et qui ne 
contient gu^re que les rubriques et les premii^res notes des 
r^pliques. 

L'exemple le plus remarquable que nous ayons conserve de 
ce genre de libretto est la Frankfurter DirigierroUe, h la fin du 
XV® si^cle 3. Dds le dernier tiers, on imprirae les myst^res k 
I'initiative, soit de queique riche bourgeois comme Alabat 4, 
qui sollicitait et obtenait du roi un privilege, soit d'un 
imprimeur-6diteur comme Antoine V^rard, Jean Trepperel, 
Alain Lotrian, etc. Ces privileges 6taient fort disputes, des 
contrefa^ons se produisaient sans cesse et il fallait les faire 
renouveler s. 



* Proces-verhal de la representation de 1496 k Seurre, dans Jubinal, 
t. I, p. xuv. 

2 Leverdier, p. LVI. 

* Cf. MoNE, t. II, pp. 149-120; Richard, Frankfurtisches Archiv fiir 
altera deutsche Litteratur und Geschichte, t. Ill, p. 437 ; Froning, Das 
deutsche Drama des Mittelalters. (Deutsche national Litteratur, t. XIV, 
3 Telle. Stuttgart, 4891, in-«o, et Du Meril, p. 297.) 

^ Riche bourgeois et marchand dc la ville de Bourgesqui fit imprimer 
a ses frais, par Nicolas Cousteau, le MysUre des Actes des Apdtres, en 4537. 
Cf. rexemplaire du due de la Valliere, a Chantilly. 

^ Cf. les Editions ulterieures de 1540 et 1544 du m^me myst^re (6dit. 
de 1540), se trouvententre autres a la Biblioth6que Nationale et au Musee 
Conde. La Bibliotheque royale a Bruxelles poss6de de Tedition do 1541 
un exemplaire dans lequel nous avons malheureusement constats une 
substitution de feuillets. Voyez aussi Cahier et Martin, Vitratcx de la 
cathMrale de Bourges, in-fol., 1. 1, p. 453. 



- 192 — 

Cependant comme ces livres coutaient fort cher ^ et qu'il 
eAt ^t^ difficile d'y faire des annotations suppl^mentaires, on 
les recopiait en y ajoutant certains dialogues k effet ou des 
indications sc^niques. L'^riture devait d'ailleurs ^tre employee 
pour la musique, inseparable du myst^re, et qu'un calligraphe 
intercalait dans les intervalles laiss^s en blancpar rimprimeur, 
car on n'appliquait pas encore au XV® si^cle les proc^d^s de 
la presse, pour la reproduction des port6es et des notes 2. 

L'^dition ^tait surtout destin^e aux acteurs de province qui 
d^siraient reproduire les merveilles ex^cut^es par les confreres 
parisiens. Paris ^tait, comme maintenant encore, le grand 
centre d'6ditioh des pitees de theatre. 

Mais on achetait bcaucoup les myst^res pour les lire et s'en 
donner ainsi le spectacle dans un fauteuil. Nous en trouvons 
des exemplaires dans des biblioth^ques d'avocats et de mar- 
chandsdeParis3. Ainsi s'expliquent les trois Editions du Hys- 
t^res des « Actes des Apdtres » qui se succMenl dans Tespace 
de quatre ans 4. Ainsi s'explique aussi qu'un exemplaire soit 
venu ^chouer chez la Pompadour, qui, sans doute ne Ta 
jamais lu §. 

Le voeu formula par Guillaume Alabat ^tait done r^lis^ : 
« Je d^sirant... comme ces jours passf^s ont est^ en la ville de 
Bourges, triumphamment representez etnon jamais ail leurs .. 
Affin que la lecture bu audience d'iceulx parvint non seule- 



* En Italie, a P6rouse par example, c'etaient des confreries qui pr6- 
taient les libretti et elles tenaient meme un registre des prets. (Cf. Giro 
Trabaldaza, Una laude umbra e un libro di prestanza dans les Scritti 
vari di Filologta a Ernesto Monaci, el Monaci, Appunti per la storia del 
teatro ilaliano, t. 1, 1874, in-S®, pp. 28 et 30. 

* Leterdier, p. XVIII. 

' Cf. CoYECQUE, op. dt.y p. 48, inventaire apr6s d^c^s des biens de 
Macee Myette, premiere femme de Fr. Cousinot, avocat, et de feu Nicolas 
Boudier, marchand et bourgeois de Paris (1513). 

* Annees 1538, 1540, 1541. Voyez P. de J., pp. 461 el 462. 

* C*est Texemplaire de Bruxelles. 



— 193 — 

ment aux pr^sens mais aussi aux yeulx et aux oreilles de ceulx 
qui sont k venir ct des lointains... » ^. 

L'^dition de 1837, dont nous extrayons ces lignes, renfermait 
quelques feuillets probablement extraits d'une Edition ant^ 
rieure et intercaMs par un bibliophile; par la suite, ils furent 
jug^s trop hardis, et on ne les retrouve plus dans aucune Edi- 
tion ult^rieure. 

C'est assez dire qu'il existait une censure. Celle-ci partageait 
le privilege de toutes les censures, c'est d'etre k la fois aveugle 
et inefiScace : on supprimait des pages fort innocentes, comme 
celles que nous venons de citer et qui renferment une sentence 
donn^e par Justice Divine contre Lucifer et i'admettant k 
plaider sa cause en paradis : mais on en laissait d'autres, ex6- 
cut^es et imprim^es sous Fapprobation des autorit^s, et qui 
^taient pleines de simulacres de viols et versaient des hott^s 
d'ordures. 

Les interdictions et les approbations ^manaient des souve- 
rains, des municipalit^s ou du clerg^. Tout le monde connait 
ie fameux document du 4 juin 1398, d'oti il j'6sulte qu'un ser- 
gent au Ch^telet se transporta k Saint-Maur pour faire publier 
Tordonnance du pr6v6t de Paris, ^dict^e la veilleet defendant 
(( a tous manens et habitans en la ville de Paris, de Saint-Mor 
et autres yilles de autour Paris que ils ne facent ne se 
esbatent [^] aucuns jeux de personnages )>, sans Tautorisation 
expresse du roi. Le proc^s-verbal constate que « nonobstant 
furent aucuns qui jou^rent personnaiges de la Passion Nostre 
Seigneur 2. » 

Les administrations communales remplacent le plus souvent 
la censure royale. En 1462, a Tournai, la soci^t^ des a Coeurs 
Joyeux » sollicite I'autorisation de reprfeenter pendant les fetes 
de Noel rabr^g6 de Thisloire de la destruction de Troie. En 
f^vrier 1541, Jehan Seneschal et autres joueurs des Actes des 



* Preambule de Tedition de 4537. 

* P. DE J., 1. 1, pp. 444-415, dans Thomas, op, cit. 

m 



— 194 — 

Apdtres demandenl aux c< consaux » de verifier leur pi^ce ^. 

Mais la vraie censure, celle qui porte uniquement sur le 
texte, et qui n'est pas fondde sur des raisons d'ordre int^rieur 
et de police g^n^rale, est le fait des Of&cialit^s, des Chapitres 
ou simplement des cur6s. Lors de la Passion de Valenciennes, 
r^V^que de Cambrai, Robert de Croy, charge de savants doc- 
teurs d'examiner et de contr61er le manuscrit ^2. 

En 1476, quatre habitants de Creil furent mis ^ I'amende 
pour avoir jou6 une « Vie de saint Victor » malgr^ Tinterdiction 
du cure. Pour tout dire, ils avaient derob^ k T^glise une statue 
desainte pour en faire une idole *^l 

Aucun texte ne marque mieux la soumission de Tauteur a 
l*6gard de Tautorit^ seigneuriale et eccl^iastique que ce pro- 
logue du Myst^re de la Resurrection *. 

Car oil qui las rymes en fist. 

En Tonneur du doulx Jhesucrist, 

Ne les eust oze entreprendre 

S'ils n'eust pleu au[x] clercs luy aprendre 

Comment il s*en devoit chevir (venir k bout). 



Je proteste publiquement 

Pour tous joueurs g^neraumenl. . . 

Que au cas qu'il seroit par aucun 
Centre la foy riens dit ou fait, 
11 soit repute pour nort fait. 
Car nous n'entendons dire ou faire 
Riens qui soit a la foy contraire 
Ne qui la noble seigneurie 
De rien offende ou injurie. 



* Cf. HoYOis, Les lettres lournaisiennes, pp. 90-91. 

* P. DE J., Contrat de Valenciennes, t. II, p. 145. 
» P. DEJ.,t. I, p. 384. 

* Manuscrit de Chantilly, dans Macon, op, cit., p. 5. 



-^ 195 — 

Nous soubmectans sans fiction 
A la bonne correction 
De la noble universite, 
b'Angiers, Tancienne cit6 
Et pareillement sans Debat 
De Monseigneur notre prelat. 

Que ceci vaille en m^me temps comma example de Tart de 
cheviller, si familier k Tauteur de mystftres. La rh^torique 
le p4n6tre compl^tement. La « tabulature » hante son esprit 
et il ^puise dans ses oeuvres toules les formes tourment^es que 
r^clamait la lyrique contourn^e du temps. Quelques-uns, 
comme Gr^ban, en ont tire le plus heureux parti, comme dans 
oe rondeau diabolique que nous appellerions maintenant 
triolet. 

La dure mort ^terneHe 
G*est la chanson des dampnes ; 
Bien nous tient a sa cordelle 
La dure mort eternelle ; 
Nous I'avons desservy telle 
Et a luy sommes donnas ; 
La dure mort eternelle 
C'est la chani?on des dampnes *. 

Mais ce qui est vrai dun homme de r^el talent comme ce 
Gr^ban ne doit pas s'entendre des autres rimailleurs de mys- 
t^res, qui m^ritent d'etre flagell^s du nom que se donne avec 
fiert^ Tun d'entre eux : « fabricateur selon Tart de rh^lo- 
rique2 ». 

Combien gagnait Tauteur k faire de si bel ouvrage? Cela 
varia suivant les epoques, les ressources des communes et 



* Passion de Greban, v. 3852 k 3859. 
. ' 11 s*agit du clerc Roland G6rard, Tun des « originateurs » de la 
Passion de Valenciennes (1547). Cf. P. PE J., Contrat, p. 146. 



— 196 — 

riroportance de I'oeuvre. A Vienne, en 1400, maltre Jean Gorio 
dit Galaot re^oit 40 florins et une gratification stippl^mentaire 
de 10 florins parce que Ton a i^t^ content de lui ^. 

Plus tard, en 1478, Jean du P^rier recoil du roi Ren^ la 
somme de 250 florins, entre autres pour sa a refa^on » des 
c( Histoires des Apdtres ^ ». 

A Romans, en 1509, le chanoine Pra recevait pour son gros 
Myst^re 159 florins, et pour huit mois de d^penses k Romans, 
k 12 florins par mois, 96 florins; au total 255 florins, ce qui 
vaudrait aujourd'hui quelque chose comme 3,247 fr. 42 c*. Le 
papier dont il avail besoin pour reviser le manuscrit lui avait 
^t^ paye en outre 3 florins 3 sous. Les frais de copie (^.taient 
^galement k la charge des organisateurs et s'elev^rent k 
15 florins. 

Le chanoine Pra recevait 3,247 francs. Un peu plus tard, au 
temps de Shakspeare, on payait 1,000 francs un chef-d'oeuvre 3. 



CHAPITRE VII 
Les Aoteurs. 

Condition des acteurs. 

En g^n^ral et surtout avant le XVI® si^cie, les joueurs de 
myst^res sont des acteurs d'occasion et non des professionneis. 
Ce sont, pour la plus grande partie, des bourgeois et des 
ouvriers qui se r^unissent un peu pour la gloire de Dieu, mais 
beaucoup plus pour le plaisir de jouer un drame, pour Thon- 
neur de figurer un personnage plus haut que soi ou simple- 
ment pour le bonheur de quitter un instant la monotonie de 



* Trois Doms, p. cvn. 

^ Texte dej^ cite dans Lecoy de la BIarche, Le Roi RenS, t. II, p. 143. 

3 Cf. Koch, Shakespeare, p. 260, 



- 197 — 

la vie quotidienne. Beaucoup aussi, dans le but d'amuser la 
foule, de lui plaire et de conqu^rir ses suffrages. Mais nobles 
et pretres ne craignent pas de se m^Ier k la foule des acteurs 
du tiers dans une touehante fusion des Classes; ce n'est pas 
quMIs n'y gardent leur rang et qulls n'y assument les r61es de 
rois et de princes, de pr^f^rence k ceux de diables ou de 
bourreaux, mais cependant, c'est un noble qui, k Romans, 
joue le r61e de Brisebarre, premier tyran ^. Les pretres s'ad- 
jugent plutdt les rdles de saints, de saintes et de personnes 
divines ; mais un des leurs ne craint pas d'etre, k Metz, le bour- 
reau de Dieu '^. 

Quatre des acteurs de Romans appartiennent aux premieres 
maisons de la ville. 11 est vrai de dire qu'ils sont en bonne 
€ompagnie, car le maitre de la monnaie, Girard Chastaing, le 
juge de la ville, Messire Louis Perrier, le chanoine Chastillon, 
I'official lui-m^me, c'est-^-dire le repr^sentant de I'archev^que 
de Vienne, y figurent egalement 3« 

L'eccl^siastique reste, en eflTet, Tftme du myst^re. 

En 1436, k Romans, une subvention de 5 florins eist 
accord^e a deux cur6s, pour faire un jeu sur la place 
publique 4. 

A Hetz^ en 1437, un religieux et deux cur^s tiennent les 
rdles de saint Jean, J^us, Judas, Titus. 

En 1490, k Troyes, Nicole Molu, jacobin, avouait que depuiis 
sept annees il n^gligeait ses devoirs religieux pour ^tudier et 
jouer le rdle de J(^sus ^. 

Dans le Myst^re de saint Martin, k Seurre (1496), le rdle du 
p^re du saint est rempli par Messire Oudet Gobillon, vicaire. 
Cinq religieux tiennent en outre les rdles de r^vdque des 
Ariens, de maitres et de secr^tain (sacristain) 6. 



* Trois Doms, p. lvi. 

« En 1437. Cf. P. de J., p. 13. 
' Trois Doms, p. xxxix. 

* Ibid., p. DCCLiv. 

K P. DE J., 1. 1, p. 367. 

* JUBINAL, t. 1, p XLIX. 



— 198 — 

A Laval, en iS07, au timoignage de Guillaume le Doyen, 
le clerg^ de Sainte-Thugal repr^sente sur le grand pav^ « le 
sacrifice d* Abraham »^. La m^me ann^e, h Amboise, plusieurs 
eccl^siastiques obtiennent la permission de laisser pousser 
leur barbe pour figurer mieux leurs personnages dans les 
mystftres?, de m^me que les paysans acteurs d'Oberammer- 
gau se composent longtemps k I'avance la physionomie de 
leur rdle. 

L'annte suivante, plusieurs eccl^siastlques regoivent du 
chapitre la permission de figurer dans un myst^re et le 
chantre remplit m^me le rdle de Satan 3. Le chapitre de la 
cath6dra1e de Rouen s'6tait montr^ plus liberal encore : en 
1476, 11 permet aux chapelains de participer au myst^re 
sans perdre les avantages resultant ordinairement de leur 
presence au choeur ^. 

Comment concilier cette bienveillance extreme avec la 
s^v^re defense faite par le chapitre de Saint-Hilaire (Poitiers) h 
Jean de Baveay, maltre de chapelle, de se meler, sous peine 
d'excommuiiication, k a ces jeux yils, honteux, inf^mes, 
d^shonn^tes, vulgairement appel^s farces, moralit^s, et d*en- 
gager personne, surlout des gens d'^glise, k se livrer k de 
telles insolences »? 

L'interdiction ne produisit que peu d'effet, puisqu'elle dut 
4tre renouvel^e deux ans apr^s ^. 

C'est que TEglise a fait, d^s cette 6poque, une distinction 
Strange entre les myslires et miracles, pieces cens^es purement 
religieuses, et la com^die profane, farces et moraiit(^.s. Ce 
n'est pas qiie les pi^es ne fussent parfois beaucoup plus 
d^centes que les myst^res, mais TEglise n*a cess^ de honnir 



* Viel Testament, t. II, p. ii. 
< Du Meril, p. 61, note 4. 

' Hamon, op. cit., p. Hi. 

* Lbverdier, 1. 1, p. Ln. 
8 Clouzot, pp. 26-26. 



— 199 — 

les unes et de prot^ger les autres. Alphonse X ^tablissait d^j^ 
au \U\^ si^cle, dans ses Siete Partidas, cette distinction : 
La loi 34 (litre VI de la Partida prima) a defend aux clercs de 
faire des representations sc^niques dans les ^glises ou m^me 
d'y assister comme d'aulres le font ». Pourtant, ajoute la loi, 
il est telle representation qui est permise aux clercs, comme 
celle de la Naissance de Notre-Seigneur, annonc^e aux pas- 
teurs par un ange, ou quand on expose TAdoration des rois 
mages, le Crucifiement du Sauveur et la Resurrection au 
Iroisieme jour, etc. De tels spectacles excitent Thomme k bien 
faire et ralTermissent ^. 

Or, telle a kik invariablement la doctrine romaine. On ne 
peut pas dire que I'Eglise ait jamais formellement interdit les 
myst^res; on continua ^ les jouer sous sa haute approbation 
jusqu'au XVI11<* si^cle, et m^me il ne serait pas difficile d*eta- 
blir une s^rie h peu pr^s continue de representations depuis 
les origines jusqu'i nos jours 2. 

Examinons les interdictions qui se sont succede dans le 
diocese du Mans. Qu'y constatons-nous? D'abord que les 
mysteres n'y sont pas compris, ensuite qu'il fut bien malaise 



^ Manuel Garcia de Yillanueva Hagaldo y Peera, Origen, epocas y 
progresos del teatro espanol, Madrid, 1802, dans Jobinal, 1. 1, p. xvm. 

' Cela est si vrai, par exemple pour TEspagne, que la reine Isabelle 
rendit, le 30 avril 1856, une ordonnance ainsi con^jue : 

« Article premier. — A partir de ce jour, ne pourront pas 6tre repre- 
sentes sur les theatres du royaume, des drames dits sacres ou bibliques, 
dont le sujet appartiendrait aux mysteres de la religion chretienne ou 
parmi les personnages desqueis tigureraient ceux de la Tr^s Sainte 
Trinite ou de la Sainte Famille. » 

Gette ordonnance fut donnee, dit la Gazette de Madrid, a la suite d'une 
plainte du vicaire de Madrid, a Toccasion du drame de la Passion, 
represente sur le theatre de la princesse. (Cf. Ad. Fabre, Les clercs de 
la Basocke, 1875, in 8», p. 188.) Gette Passion 6tait rarriere-petite-filie 
des ceiebres « autos sacramentales » du XVI« siede, dont la lignee 
continue jusqu'a nos jours dans les representations qui ont lieu encore 
dans de petits villages du Nord de TEspagne. 



— 200 — 

d'emp^cher les eccl^iastiques de continuer ^ jouer eux-m^mes 
dans les farces et jeux publics. 

La premiere des deux ordoanaaces synodales auxqueiles 
nous faisons allusion, s^exprime ainsi : « . . Et suivant les 
anciens canons et constitutions eccl^siastiques leur df^fendons 
(aux ecclesiastiques) de se trouver aux spectacles, farces et 
jeux publiques et surtout de n'y jouer et faire aucun person- 
nage, et ceux qui depuis mois se sont tant oubliez que de 
servir aux dits jeux, les admonestons et leur ordonnons de 
s'adresser k nous ou k notre p^nitencier pour Stre pourveu k 
seuret^ de leur conscience. 

» Et sont faictes deffenses aux curez et tous ecclesiastiques 
ne permettre et souffrir les diets jeux et spectacles estre faicts 
^s 6glises et lieux distincz pour la pri^re et devotion. » 

Halgr^ cette ordonnance, la participation des pr^tres aux 
jeux et farces les plus profanes fut si active, qu^elle appela 
une nouvelle sentence synodale du 6 mars 1626 . cc D^fendons 
k tous ecclesiastiques les brelans publics et d'assister aux 
spectacles, farces et surtout d'y jouer, n*y repr^enter aucun 
personnage, enjoignant express^ment aux curez et autres 
ecclesiastiques de ne permettre ny souffrir les diets jeux et 
spectacles estre faits ^s ^glises cymeti^res et lieux destinez 
pour la pri^re et la devotion ». Encore une fois, aucune inter- 
diction n'est lanc^e contre les myst^res, car ils eussent m 
express^ment mentionn^s. 

Au contraire, le drame hi^ratique se maintient dans le 
Maine jusqu'au XVIII^'siede ^. Loin que le grand mouvement 
des myst^res ait pris fin en 1848, comme semble le croire 
M. G. Parish. 

Cependant, aux XIV*, XV* et XVI* siftcles, les acteurs se 
recrutaient pour la plupart dans le tiers 6tat, parmi les bour- 
geois et les ouvriers. 



« Dom PiouN, Le tfUdtre Chretien dans le Maine. Mamers, Fieury et 
Danzin, 1892, in^o, pp. 130-^31. 
* Preface de la Passion de Griban, p. xx. 



— 201 — 

Les ^tudiaDts continuent k ^tre animus du m^mc z^le dra- 
matique que leurs camarades de Beauvais aux si^cles pr^- 
dents. On sail que « ^coliers et tils de bourgeois » jouaient 
habituellement a Angers aux foires de Pentecote, notamment 
le d^licieux jeu de Robin et de Marion^ et il y a de bonnes 
raison de supposer qu'ils ont pris leur part de la Passion qui 
y fut jou^e en 1486 « moult triumphamment et sumptueuse- 
ment2». 

Faut-il rappeler que les juristes ont toujours pris une large 
part de ces r^jouissances publiques? Qu'on pense aux repre- 
sentations fameuses desclercs de la Basoche, dontnous n'avons 
pas h parler ici 3. Le notaire Jean Didier joue le rdle de 
sainte Catherine ; un jeune avocat se fait remarquer k Laval, 
od le notaire Guillaume le Doyen remplit plus tard le rdle de 
Judas. 

Au Temple, k Londres^, oase m^lait aussi de jeux drama- 
tiquesy et les masques, les danses et les chants venaient souvent 
faire trembler les gri moires et fiatire sauter les perruques. 

Celte tradition n'est pas tout k fait morte au Palais. 

Mais un plus grand nombre d'acteurs se recrutent encore 
dans la petite bourgeoisie, les ouvriers des corporations, 
comme nous le prouverons bientdt, ou de simples paysans. 

On nous conte m^me, k ce sujet, une douloureuse histoire : 
C'^tait k Beaulieu, pr^s Laval, en 1881 ; des gens du peuple 
avaient mont6 un th^&tre fort primitif. One dizaine de jeunes 
nobles un pen avin^s sortirent de chez Jean de Launay pour 
aller voir le myjtftre. L'un d'eux, le sieur de Villedi, se prit de 
querelle avec I'un des acteurs, Alain Ghany; celui-ci futbless^ 
si gri^vement qu'il mourut deux jours apr^s; de Villed^ lui~ 



» D'apr^s Du Cange, t. V, p 784, col. i, dans Du Meiril, p. 65i 
< Incipit de T^dition princeps de la Passion de Jean Michel. 

* Bien qu'ils eussent jou6 des caricatures de myst^res. Gf. Ad. Fabre, 
Les clercs du Palais, 2^ Mit. Lyon, Scheuring, 1875, pp. 128-129. 

* Gf. Brotanek, Die Englischen Maskenspiele, passim. 



— 202 — 

m^me ne 8*en tira pas sans domraage; les amis vinrcnt k la 
rescousse, tir^rent leurs 6p^es, coup^rent les cordages des 
^chafauds, d^truisirent la loge de feuillage qui constituait 
TEnfer et commirent cent exc6s. 

Le tribunal fut impitoyable : il condamna a mort le jeune 
d^linquant et d^r^ta la confiscation de ses biens. Jean de 
Launay fut par la suite graci^, les autres prirent la fuite ^. 



Grocjpements. 

Les troupes permanentes d'acteurs sont des institutions qui 
ne se trouvent que dans les civilisations d^j^ ratiin<^es. En 
Angleterre cependant, on connalt des acteurs professionnels 
d^s 1464 3. lUais ce sont des a interluders », des « players » et 
non des joueurs de myst^res. 

Les acteurs se pr^sentent k nous, r^unis en confr^rie ou pays 
comme les « pays Notre- Dame », qui jonaient surtout des 
miracles en Thonneur de la Vierge^ tels que ceux du manuscrit 
Cang^. On rencontre aussi des associations temporaires.d'ac- 
teurs, s'organisant pour Tex^cution d'un myst^re d^termin^. 
Nous ne trouverons de troupes permanentes et nomades que 
vers le milieu du XVI« sitele. 

Les confr^ries sont extr^mement nombreuses et toutes se 
prtoccupent plus ou moins de repr^senter des myst^res. C'est 
le cas i^ur celles de Chartres, de Rouen 3, d'Amiens, de 
Limoges, de Compi^gne, etc. 

L'une d'entre elles, celle des Confreres de la Passion de Paris, 
reconnue par les fameuses lettres patentes de 140:2, a jouid'une 



* Dom PiOLiN, op. «V., pp. 197 ^ 200. 
. * KooH^ Shakespeare, p, %^. 

' Voyez Leverdier, Documents relaiifs li la ConfrMe de la Passion de 
Rouen, s. 1. n. d. 



juste renomm^e. Son histoire a 6t^ trop bien tracfee par 
M. Petit de JuUeville pour que nous ne nous bornions pas k 
y renvoyer le lecteur ^. Mais compl^fons son expose par ce 
que nous ont appris de tout r^eents travaux. Rien ne pronve, 
comme I'a fort bien reniarqu6 H. Thomas 2, contrairement k 
{'affirmation de M. Petit de JuUeville, que ce soient les confreres 
que Ton trouve a Saint-Haur en 1 398 ; mais ce sont bien eux qui 
ont jou6, en 1380, un Myst^.re de la Passion. En effet, une iettre 
de remission, en faveurd'un certain Guiliaume Langlois, cause 
invoiontaire d'un accident mortel survenu pendant la repr^- 
sentatioUy mentionne que ledit Langiois avait M requis par 
les diables de tirer des canons « si comme es diz jeux on a 
coustum^ h faire par chascun an k Paris 3 ». 

Cette demi^re phrase indique assez une periodicity d4j& 
depuis longtemps constante et qui implique une soci^t^ per- 
manehte, s'occupant de I'organisation. Cette date de 1380 jus- 
tifierait le terme de autrefois dont s'est servi la roi dans les 
leltres paten tes, en parlant des myst^res qui avaient ^t^ repr^- 
sent^s devant iui par les confreres. 

Les confreres t^taient pour la plupart, nous I'avons dit d^j^, 
de simples ouvriers. Le r^quisitoire du procureur g^n^ral 
contre les acteurs du « Myst^re des Actes des Apdtres » les 
traite de « Gens non lettrez ni entenduz en telles afifaires, de 
condition inf&me, comme un menuisier, un sergent k verge, 
un tapissier, un vendeur de poisson... ^ ». Ailleurs, il dit que 
« Tant les entrepreneurs que les joueurs, sont des gens 
ignares, artisans m^caniques... ^ i>. 

Les corporations s'occupaient d^ji au XI V« si^cle d'organiser 
des myst^res ; sous Philippe le Bel, des tisserands repr^sentent 



* P. DE J.,t. I, chapitre XIL 

« Op, ciL, pp. i-2. (Romania, 1892, pp. 607 sqq.; 

* Ihid., pp. 4-6. 

* P. DE J., 1. 1, p. 424. 
« Id., p. 423. 



— 204 — 

Adam et Elve et Pilate; les corroyeurs contrefont la vie de 
Renard ^. Mais il ne s'agit I^ que de myst^res mim^s. Les cor- 
donniers organisent la representation de Thistoire de saint 
Cr^pin et saint Cr^pinien; les ma^ns et charpentiers com* 
mandent a Gringoire un myst^re de saint Louis ^. 

Dans les deux cas, il s'agit d'une fete patronale. Le systdme 
de la representation confine k des corporations n'est done pas 
aussi g^n^rai qu'en Angleterre, oil, ^ Coventry par exempie, 
chaque metier paie la sc^ne, la machinerie, ie registre, les 
costumes dont il a besoin 3. 

La distribution des diff^rents actes est, comme dans les ForA:* 
plays, parfois d^termin^e par ies connaissances techniques et 
les accessoires que comporte Tex^cution de telle sc^ne du 
cycle. Aux constructeurs de navires <^choit la construction de 
I'arche de No^; aux poissonniers, ie deluge; aux orf(&vres et 
batteurs d'or, lestrois Rois, ^ cause des couronnes etdes joyaux 
pr6cieux, etc. ^. 

Le plus ancien exempie d'acteurs de myst^res voyageant 
ensemble et constitu^s done en vraie troupe de com^diens 
ambuiants est de 1545, od des confreres de la l^assion parcou- 
rent le Poitou et se font entendre, notamment k SaintMaixent, le 
12 juillet. lis jou^rent quinze jours de suite, faisant suivrechaque 
rayst^re d'une farce joyeuse^. Nous ne savons pas si les acteurs 
dont M. Coyecque a publi6 le curieux contrat d'association, 
date dei544, sesont ^galement pr^occup^s de jouer des drames 
religieux en m^me temps que leursa moraiitez, farces ct autres 
jeux roumains et frangoys ». On ne peut done plus affirmer, 



< JuBiNAL, 1. 1, p. xxn. 

« P. DE J., 1. 1, p. 422. 

3 Eberts Jahrbuch, 1. 1, p. 55. 

* Voyez la liste complete des corporations et des drames qui leur sont 
confies aux pages xix k xxvn des Yorkplays^ 6dit. Lucy Toulmin Smith. 
Oxford, 1885, in-8«. 

s Clouzot, op. ct/., p. 43. 



— 205 - 

avec H. Petit de Julleville ^, que c'est en 18S6 que pour la pre- 
miere fois une troupe joue en public moyennant salaire. Ce 
contrat est ^galement ant^rieur d'un an k celui qu'a signaie 
Boyer 2. 

Ce que nous venons de dire montre que les joueurs^ n'^tant 
pas des professionnels, ue torn baient pas sous le m^pris 
absurde qui frappe encore actueilement les acteurs. lis se ras- 
semblent simplement afin de gagner un petit oc supplement ». 

C'^tait dans cettemesure que le Conseil de la cit6 de Londres 
admettait la profession d'acteur; mais dans sa decision de 1S75 
relative k un appel interjet^ par des com^diens, ii trouvait par 
contre inoui que des gens pr^tendissent trouver sur les 
planches ieurs moyens d'existence et qu'il leur fallait d^sor- 
mais cultiver d'autres arts honorables et legitimes 3! 



Les femmes sur la scfiNE. 

On entend aflSrmer quelquefois que si les femmes ne paru- 
rent pas sur la sc^ne en Gr^ce, k Rome, en Angleterre, m^me 
sous Shakespeare, c'est que leur pudeur eAt ^t^ trop vivement 
alarm^e par la grossi^rete des pieces. C'est \k une erreur pro- 
fonde. La pudeur au sens moderne est d'aiileurs parfaitement 
inconnue des anciens. La raison de cetle abstention forc^e des 
femmes n'est pas 1^; nous n'en voulons pour preuve que leur 
presence dans les pantomimes k Rome et en France, oh de 
bonne heure on les voit, dans les costumes les plus inddcents 
et les deshabilles les plus complets *. 

La vraie cause doit etre recherch6e dans Torigine religieuse 



* RSpertoire du iMdtre comique, p. 391. 

« Cf. G. Lanson, ]£tudes sur les origines de la tragedie, (Rev. hist. 
LiTT., 1903, p. 493.) 
5 Koch, Shakespeare, pp. 252-253. 

* P. deJ., 1. 1, p. 371. 



— 206 — 

des drames. Oa n*a jamais admis que des femmes se m^las- 
sent directement i la c^Ii^bration du cuite. Les religions rece- 
vaient bien les femmes pour adeptes; elles n'en voulaient pas 
pour pr^tres. Les th^^tres issus du culte conserv^rent plus ou 
moins consciemment les memes principes. Ce n*est qu'apr^s 
une longue ^volution^ quand le lien avec la lilurgie devint de 
plus en plus l^che, et m^me longtemps apr^s seulement que 
ce lien eut 6i^ rompu, que les femmes furent appel^es k rem- 
plir les roles de femmes. 

Les puri tains anglais du XVI^ si^cle, qui ne comprenaient 
pas que c'^tait pour une raison religieuse que ces rdles ^taient 
tenus par des hommes, fulminaient contre cet usage et le qua* 
lifiaient ^nergiquement de sodomie ^. 

Le moyen ^ge, qui n'avait pas de puritains, pensait toutdif* 
fi^remment. 

En 1485, le jeune fils d'un barbier nomm6 Lyonard tit h 
Metz le personnage de sainte Barbe c< si prudemment et d6vo- 
tement que plusieurs personnes pleuraient de compassion ». 
D'ailleurs, il « 6tait un tr^s beau fils et ressemblait une belle 
jeune fiile ». Plusieurs personnes s*int^ress^rent a lui et lui 
firent faire des etudes. II devint chanoine. 

Cependant, la m^me ville de Metz avait vu la premiere actrice 
de myst^re en 1468. Dans un jeu de sainte Catherine, le rdle 
de la sainte fut rempli par une jeune fille d'envhron 18 ans, qui 
rt^cita sans faiblesse deux mille trois cents vers et cc parla si vive- 
ment et si piteusement, qu'eile provoqua plusieurs gens k 
pleurer, etqu'un genlilhomme T^pousa ^ ». 

D^s la premiere moiti^ du XV^ siecle, quoi qu'en pense 
M. Petit de Juileviile, les acteurs f^minins sont tr^s nombreux. 
Dans le myst^re des a Trois Doms 3 » (1508) les roles de femmes 
furent tous tenus par des femmes. 



* Koch, op. cit , p. 264. 

« P. DE J., 1. 1, p. 370. 

' Gf. p. cxvii et pp. 573-577. 



— 207 — 

Quelquefois on les traite assez brutalement; t^moin cette 
deliberation du Conseil de la ville de Grenoble en 1515 : « On 
expose qu'aucunes femmes ni filles ne veulent jouer sur tes 
6chafauds pour la venue du roi. Que faire? » 

On conclut que les nomm^s Chanterelle, Martin, etc., iront 
trouver les p^res, nitres ou maris des femmes et des fiUes, et 
les prieront de faire jouer celles-ci, selon I'ordre du chanoine 
Pra^. 

En 1516, une femme devant jouer un rdle injuria Tun des 
consuls. Son r61e lui fut retir6 et donn^ k une autre. 

On ne pense done plus k les remplacer par des hommes; 
cela eut ^i6 plus simple que d'agir sur les maris. 

A Grenoble, quelques ann^es plus tard, en 1535, FrauQoise 
Buatier se faisait remarquer « par les gestes, la voix, la pro- 
nonciation, le d^bit; elle sut charmer tous les spectateurs, au 
point d'exciter une admiration gin^rale ; la gr&ce et la beaute 
s'ajoutaient chez elle au bien dire ^ »• 

Cependant les actrices de drames religieux semblent plus 
rares dans leNord, ou peut-Stre nous restent-elles simplement 
inconnues, k cause de I'insuffisance des documents que nous 
poss^dons. 

Le contrat d'organisation de Valenciennes (1547) repr^sente 
bien un stade de transition : on confie k Jean Le Li^vre, dit 
TEnfant, le rdle spirituel et d^licat de la courtisane Madeleine, 
Jean de Lamyne fait sainte Anne, m^re de Notre-Dame; 
Nicolas Desmaret joue « Sapience » dans le d^bat des Vertus 
et Simon Longenier, la Justice, tandis que Jean Devis, alors 
<€ sergeant de la Paix » k Valenciennes, s'est reserve celui de la 
verity en Paradis et de la reine d'Yscarioth 3. 

Au contraire, un seul rdle important de femme, celui de la 



* Trots Doms, p. 662. 

« Du RivAiL, de Allobrogibus, apud P. de J., p. 370, et Trois DomSy 

pp. CXVI-CXVII. 

» Contrat de Valenciennes, fol. 294-295. 



— 208 — 

Vierge Marie, est tenu par une jeuae fille, Jeannette Carabeu ; 
ses quatre compagnes Jennotte Watiez, Jennette Tartelette, 
Cteile Gerard et Cole Labequin, qui toutes ont des parents 
parmi les joueurs^ ne rempHssent que des rdles accessoires et 
ne sont pas comprises dans la lisle des acteurs principaux et 
r^guliers ^. 

Les femmes sont done loin k ce moment-I^ de poss^der le 
raonopole des rdles f&minins. II importe de remarquer que si 
leur victoire a ^ii lente, elle n*en a pas ^t^ moins complete, 
au point d'envahir m^me les rdles d'homme. U*"^ Sarah Rern- 
hardty en jouant si brillamment Hamlet, a veng^ les femmes 
des injustices du si^cle de Shakespeare. 



Les enfants sur la 6c6ne. 

Les premiers acteurs. pu^ri Is ont ^t6, nous Tavons vu dijd, 
les enfants de chceur. Apprendre un rdle ^tait pour eux une 
distraction, et le maitre de la psalette, il faut bien le dire, les 
y encourageait de tout coeur, puisqu'il aimait iui-mdme figurer 
dans les myst^res. C*^tait aussi pour les petits une source de 
b^n^fices ; car les enfants de choeur de Saint-Laud d^Angers, 
par exemple, re^urent de Jeanne de l^aval 50 sous pour avoir 
jou^ une farce devant elle 2. 

Les rdles d'anges ^taient presque toujours r^serv^ k des 
enfants ; aussi dans les rubriques le mot a Angeli » est-il sou- 
vent remplac6 par « pueri 3 ». 

Des petits enfants formaient aussi une partie de la suite 



* Elles sont comprises avec d'autres joueurs sous la rubrique sui- 
vante : « S'ensivent les noms de aucuns joueurs lesquels n'estoient de 
robligation, mais furent reprins appres les aultres. » Cf. P. de J., t. II, 
pp. 448-149. 

* Comptes de Jeanne de Laval, apud Lecoy de la Marche, Le Roy 
Reni, vol. II, p. 445. 

3 MoNE, Altteutsches Schauspiel, p 23, note. 



— 209 — 

d'H^rode Antipas h Bourges ; ils paraissaient les bras et les 
pieds nus, la l6te couverte de lauriers; « les ungs portaient 
harpes, luths, rebecs et cornemuses, donl ils savoient fort bien 
jouer; les autres chantoient de musique ^ ». 

On les empioyait enfin surtout pour repr^senter les « en- 
fances » des personnages. Le moyen ^ge a pouss6 j usque dans 
ses derni^res limites le m^pris de Tuniti de temps, puisquMl 
consid^re le drame comme unc histoire, comme un cycle et 
non comme un ou plusieurs moments caract^ristiques de la 
vie d'un individu. Aussi tombe-t-il h merveille sous la critique 
de Boileau : 

La souvent le heros d'un spectacle grossier, 
Enfant au premier acte, est barbon au dernier *. 

Le grand critique ne devait pas passer les Pyr^nies pour 
trouver qui frapper. Au fond, chaque th^^tre a I'esth^tique 
qui convient au milieu, aux circonstances de temps, de lieu et 
de sujet dont il derive. 

Le moyen ^ge veut tout savoir de la vie d'un homme. 11 
n'a pas assez de tel Episode de F^ge mi!^r, il lui faut des 
« enfances 3 », qu'il s'agisse de Garin, d*Oger et de Vivien ou 
du Christ et de la Vierge Marie 4. II ne se contente pas de 
I'^mouvante Passion, il veut savoir ce qui est arrive apr^s, et 
le pseudo-Evangile de Nicod^me vient lui apprendre les p^ri- 
p6lies de la descente de J^susaux Enfers Ne croyez pas quil 
s'arrete a TAscension : Notre-Dame reste vivante, il faut suivre 
jusqu'^ sa mort la m^re de Dieu, et Ton toit la mort Nostre 



* Thiboust, p. S2. 

* Art poMqiie, chapitre III. 

3 C'est-^-dire le r6cit des premiers exploits. 

^ Cf. VSvangile de Venfance, histoire des premieres annees de Jesus; 
une des versions est de Gautier de Coinci. Voyez Paris, Manuel de la 
litidrature frangaise au moyen dge, 2e edit. Paris, Hachette, 1890, in-8o, 
§6, pp. 140-141. 

n 



— 210 — 

Dame ^. Ce n'est pas tout. Quand les disciples ont enterr^ la 
Vierge, on les suit encore dans tous les pays oh ils vont semer 
la parole ^vang^Iique ^. 

L'enfant a qui Ton raconte I'histoire la mieux terminde 
demande toujours : et apr^s? 

Or, Tauteur de myst^res lit aussi dans les yeux des assistants 
rinterrogation anxieuse : et apr^s? L'auteur va y r^pondre! 
On est habitu^,auxXV^et XVhsi^cles, aux longs r^cits en prose 
qui ont d^Iay^ T^pop^e et le roman et ont ins^r^ en un inter- 
minable rdcit tous les fragments, toutes les traditions qu'ils 
ont pu recueillir. Le Hyst^re suivra les m^mes errements. 

Mais comme il lui faut au d^but un Christ nouveau-nd, 
puis un Christ enfant discutant au temple avec les docteurs, 
puis un Christ adulte, il prendra pour le premier une poup6e 
quelconque, pour le second un jeune gargon; pour le troi- 
si^me un homme, car un seul acteur, n'^tant pas dou^, comme 
Simon le Magicien, de la faculty de se m^tamorphoser de la 
sorte, ne pourrait suffire au r61e. 

Aussi rencontrons-nous sans cesse ce.s mentions qui, apr^s 
ce que nous venons de dire, apparaitront fort claires. Ainsi 
dans le Myst^re de saint Louis 3 : « Icy doit jouer le person- 
nage de saint Loys ung homme et devant jusqu'^ cy ung 
enfant comme de XII ans ». Jusqu'^ cy, c'est-a-dire jusqu'au 
moment oh on veut lui faire ^pouser Marguerite, fiUe du 
comte de Provence ^. Le changement ^tait un peu brusque, 
mais si la nature ne fait pas de bonds, Timagination en est 
volontiers coutumi^re. 

Le cc Myst^re du Viel Testament ^d cache sous des termes 



1 Cf. Ibid. 

* Comme dans les Actes des Apdtres, 

' Public par Fr. Michel, different de celui de Gringoire, auquel nous 
a\ons fait allusion plus haut. 

* Loc. cit,, p. 23. 

« Tome III, pp. 43 et 47, et t. IV, p. 57. 



— 211 — 

moins cxplicites une substitution pareille : « tin du petit Joseph », 
et un peu plus loin : cc Le grant Joseph commence ». Ailleurs 
encore : « Icy fine le petit Samuel et Hely dort, et le grant 
Samuel est couch6 pr^s de Tautel ». Si les entrdes et sorties 
n'etaient pas bien m^nag^es, ce qui est infiniment probable, 
deux acteurs au role identique devaient souvent paraitre en 
meme temps sur les planches. 

On a fait paraitre sur la sc^ne jusqu'^ des enfants de quatre 
ans. « Soit un enfant d'environ quatre ans suz aucunc chose 
faite comme la gueule d'un puis ^ », et m^me un nouveau-n6, 
sans doute figure par une poup^e, t^moin la rubrique du 
c( Vie! Testament » : « II faut ung lit de camp oil Sarra enfan- 
tera... II fault ung enfant nouveaurufe qu'Agar apporte » -. 

Figurants. 

Nous avons vu, dans les personnages muets qui formaient^ 
Rouen la suite des rois, les premiers figurants de la sc^ne 
m^dievale, mais les myst^res ult^rieurs en ont consid^rable- 
ment grossi le nombre. 

La mention la plus precise, signalant la presence de person- 
nages muets et d^coratifs sur la sc^ne, est dans le manuscrit 
du Myst^re de saint Martin. Le « grant turc de tartaric », le 
(( grant Soubdan des Indes la major » paraissent avec leurs 
conn^tables, capitaines et barons. Dans la marge, on trouve 
cette rubrique, ajout^e sans doute par le metteur en sc^ne : 
« Chascun selon son estat doit estre acoultr^ et doibvent avoir 
avec eulx une douzayne de gendarmes du moins qui ne diront 
mot 3 ». 

On ne saurait donner de meilleure definition. Figurants 
aussi, « les hommes et femmes, qui apportent des bagues et 
ostent les anneaulx de. leurs oreilles » pour en faire le veau 



* Miracle desainte GenevUve, apud Jubinal, p. 231 du tome f. 

« Tome I, p. 373. 

3 Bibliotheque JNatioiiale, manuscril fran^ais 24332, fol. 53 v^. 



— 212 — 

dW^ ou ceux qui satisfont k la rubrique : « Icy doit avoir 
grant multitude de gens au temple ^ ». Figurants encore les 
chevaliers qui entourent les dues et pharaons <S ou les cinq 
ou six jeunes filles qui accompagnent Rebecca 4. 

Animaux.^ 

L'ftne resie le favori des myst^res, comme il avait 4te le 
favori des drames liturgiques; il continue avec son confrere le 
boeuf k haldner I'enfant J^sus; il porte J6sus k son entree k 
Jerusalem ^. Les chanoines continuent de ci de 1^, par exemple 
k Bourges, k repr^senter la procession des proph^tes : Balaam, 
mont^ sur un kne richement harnach^, entrait dans le (^hoeur 
et faisait lentement, irois fois, le lour du pupitre. Pendant ce 
temps, on chantait la prose suivante, dont une strophe paro- 
die ^trangement un r^pons c^l^bre : 

Aurum de Arabia « 
Thus et mirrham de Saba 
Tulit in Ecclesia 
Virtus asinaria. 

A chaque couplet on reprenait le refrain : 

Hez, sire asne, ^a chantez, 

Belle bouche, rechignez ; 

Vous aurez du foin assez 

Et de Tavoine a plante (en abondance '). 



* Viel Testament, 1. 1, p. 353. 

* Actes des Apdtres, 1. 1, fol. 7 v®. 

» Viel Testament, 1. 1, pp. 296-399. 

* Ibid., t. II, p. 97. 

« Dans MoNE, Passion de Saint-Gall, p. 96. 

« L'Ane courageux a apport6 k I'figlise, Tor de TArabie, Tencens et la 
myrrhe de Saba. 

^ Notes extraites de VHistoire manuscrite du Bern de Rotnnet des 
Grangiers, ancien magistral et echevin de la ville, public par Labouyrie, 
a la suite de la Relation, etc., de Thiboust, pp. 170-474. 



— 213 — 

On &nier avec son baudet figure aussi dans le « Miracle de la 
M^re du pape^ ». II est probable que dans d'autres miracles, des 
chevaux b.ien dresses ont circuit sur la sc^ne^, ^ moins qu'ils 
n'aienl 6volu6 devant la sc^ne, ainsi qu'il en 6tait dans le 
theatre grec. De la sorte s'expliquerait le « Lors descendent de 
i'eschaifauU.. lors montent ^ cheval»du Myst^re deTroie3. 

Dans la Passion de Jean Michel, Bruammont, qui est gran4 
chasseur, c< m^nera ses chiens apr^ luy ^ ». Un agneau est 
n^cessaire au sacrifice d'Abraham : a Icy est unz aigneau 
dedens ung buisson qui doit tenir par les comes ^des ronces. 
Abraham prent i'aigneau et le tue ». Dans le meme c< Myst^re 
du Vieil Testament », qui est aussi peupl^ d'animaux que les 
« Actes des Apdtres », « il fault des bestes comme aigneaux, 
chevreaux et autres bestes ^ ». L'arche de No^ est remplie de 
quadrup^des et d'oiseaux de toute esp6ce, et un pigeon bien 
apprivois^ rapporte h son maitre ce rameau d'olivier, precur- 
seur du salutB. 

La creation ayait auparavant pr^sentfe un spectacle bien 
plus vari6 encore. « Adoncques doit on secr^tement getter 
petits oyseaulx volians en Tair et mettre sur terre oysons, 
cygiies, canes, poules et autres oyseaulx avecques le plus de 
bestes estranges qu'on pourra trouver 7. » 



* Miracles de ^otre-Dame,, publie par G. Paris et Ul. Bobert, pour la 
Societe des anciens texles fran^jais. Paris, Didot, 4877, in-S^ t. II, 
pp. 401 sqq. 

* Cf. Roy, Les miracles de Notre-Dame, dans ses Etudes slr le theatre 

FRANgAIS DES X1V« ET XV^ SIECLES DE LA COM^DIE SANS TITRE, pp. CXXXYU 

sqq. 

» Jean Millet, Myst^e du si^ de Troie. « Lors Helene et tous les 
aultres descendent et montent sur TeschafPaut. » (Bibliolh^que royale dei 
Bruxelles, manuscrit 40494, fol. 67 r<> et 70 r^.) * 

* Fol. 5 v«. 

8 Viel Testament, t. II, pp. 67 el 494. 

6 Ibid., 1. 1, p. 232. 

7 Ibid., t. I, p. 26. 



— 214 — 



NOMBRE UES AGTEURS. 

On comprendra facilement que pour ces vastes cycles, un 
nombre d'acleurs relativement considerable ^tait n^cessaire, 
bien que beaucoup d'entre eux assumassent plusieurs roles. 
Lc nombre des personnages du « Myst^re des Actes des 
Ap6tres », qui se monte k 494 ^, ne correspond done pas 
exactement au nombre des acteurs, qui est inPferieur k 300. 

Le Mystftre de saint Martin en exigeait 120, pour 182 per- 
sonnages 3. 

lis ^taient environ 72 k Valenciennes, pour plus d'une 
centaine de parchons ou rdles 3. A Romans, en 1S09, ils 
^talent 71 pour faire 96 personnages *. 

La Passion de Francfort mentionne 259 personnages 5, 
celle de Gr^ban 490, presque autant que dans les « Actes des 
Apdtres ». 

Distribution des r6les. 

On prenait grand soin, surtout k partir de la fin du 
XV* si^cje, de r^partir les rdles entre ces acteurs d'occasion, sui- 
vant leur faculty et les exigences de leur personnage. A Seurre, 
le maire lui-m^me, aid^ de trois assesseurs, assume cette 
importante mission 6. Pour la representation des « Actes » 
k Paris, en 1840, un cry ou proclamation fit appel k tous l^s 
gens de bonne volont^, leur demandant de se presenter « le 



* GiRARDOT, Mystire des Actes des Apdtres, Paris, Didron, 1854, in4®. 
p. 9. 

« P.deJ, t. II, p. 72. . 

3 Contrat de Valenciennes, P. de J., t. II, pp. \U a 152. . 

* Trois Doms, pp. 593-597. 
s Du Meril. p. 69, note 4. 

6 Cf. JUBINAL, t. I, p. XLIV. 



— 215 — 

jour et feste de Saint-Estienne en la salle de la Passion ». L^ 
des commissaires ctaient « establis et d^put^s pour ouir les 
voix de chascun personnage ». Get appel fut entendu. 

On sait qu'une semblable commission s'^tait constitute h 
York. Les corporations^ au terme de la proclamation publique, 
avaient a se pourvoir de « bons joueurs, bien accoutres et 
parlant distinctement ». D6s 1476, le Conseil de cette ville 
avait d^cid6 « que tons les ans^ au printemps, on appellera 
devant le maire, quatre des plus habiles et les plus capables 
acteurs dela vilje, pour rechercher, entendre et examiner tous 
les joueurs... pour accepter et admettre tous ceux auxquels ils 
trouveront des qualit^s physiques etintellectuelles sufSsantes... 
et pour destituer, Eloigner et ^carter tous les personnes recon- 
nues insufBsanteSy soit en voix, soit en savoir ^ ». 

Obligations des acteurs. 

Les obligations des acteurs nous sont d^rites avec une telle 
prteision dans le Contrat de Valenciennes 2, qu'il n'y a gu^re 
autre chose a faire qu'a les r^sumer et k les ^tendre aux 
autres localit^s oil se sont c^l^br^es de semblables fi§tes : 

Tous les joueurs sont tenus de s'engager par serment et 
devant notaire de jouer aux jours fix^s par les surinten- 
dants 3, sauf en cas de maladie. 

Chaque joueur doit : 

Accepter les rdles qu'il plaira aux surintendants de lui 
confier; 

Se rendre aux repetitions aux jours et heures fix^s, k moins 
d'excuse valable, sous peine d'une amende de trois patars, 
chaque fois qu'il y manquera; 



* Cf. Yorkplays. . ., edition deja cit6e, p. xxxii. 
« P. deJ., pp. 449 sqq. 

' Voir plus haut Texplicaiion de ce terme, au chapitre traitant de 
'organisation. 



Parailre au th64tre d6s 7 heures du matin, pour r^p^ter 
tous les jours des representations, sous peine d'une amende 
de 6 patars ; 

Etre en sc^ne a midi, pret ^ commencer, sous peine de 
payer 10 patars. 

II est d^fendu k tous les joueurs de sHng^rer dans les affaires 
des organisateurs ou de murmurer contre leurs decisions, 
sous peine de telle amende arbitraire prononc^e par les 
surintendants. 

Nul joueur ne peut quitter les coulisses sans la permission 
des r^gisseurs ou sans excuse legitime, sous peine de payer 
10 patars. 

Nul joueur ne doit se mettre k I'entr^e pour recevoir 
Targent, besogne incombant k ceux que les surintendants ont 
d^sign^s^ cet efifet, sous peine d'une amende de 6 patars. 

Tout joueur, en recevant un rdle, devra payer un 6cu d'or 
pour subvenir aux d^penses du jeu, pour avoir une part dans 
les benefices et comme garantie des amendes dont il pourrait 
8tre frapp^. 

Les joueurs ne pourront faire, les jours de reprfeentation, 
que ce soit avant, pendant ou apr^s, aucune reunion illicite, 
ni s'assembler en aucune beuverie; ils devront se contenter 
de la collation que les surintendants leur serviront sur place. 

lis devront soumettre leurs diif^rends ^ventuels aux surin- 
tendants, sans aller en justice, sous peine d'avoir k payer 
10 patars d'amende. 

Les joueurs qui ne voudront pas donner I'^cu d-or dont il 
a 6X& question plus haut devront se contenter de ce que les 
surintendants voudront bien leur donner k la fin du jeu. 

Quant au benefice, il en sera fait deux parts ^gales : la 
premiere sera attribu^ k tous les surintendants, joueurs et 
administrateurs, au prorata de ce qu*ils auront d^bours^; 
la seconde sera r^partie entre les joueurs et administra- 
teurs en proportion des services rendus ou de Timportance 
des rdles, et ce ^ Testimation des surintendants. 

Si un joueur a assume un rdle et s'il refuse aprte cela de 



— 217 - 

le jouer, on pourra exercer sur lui la contrainte par corps ou 
saisir ses biens ^. 

Si les stipulations avaient ^t^ partout aussi precises, on 
aurait ^vit^ des incidents comme celui qui faillit compro- 
mettre les representations de 1535 h Grenoble : Pierre Duchi- 
chard, docteur en droit, avail accept^ de faire le rdle de J^sus 
gratuitement. Tout a coup, au bout de cinq mois de repeti- 
tions, il d6clare ne plus vouloir le jouer. Vif ^moi parmi les 
organisateurs. Le procureur g^n^ral du Dauphin^ et le 
Conseil de la ville adressdrent une supplique au Parlement, 
pour contraindre Tacleur recalcitrant ^ reprendre son rdle, 
sous tous dommages-interets ^. 



Gain des aoteurs. 

Nous vciions de voir quel fut le mode de repartition des 
benefices adopte k Valenciennes ; le contrat ne nous apprend 
malheureusemenl pas ce que chacun regut chaque jour; il 
nous dit seulement d*une fa^^on assez vague que le benefice net, 
se montant k 1,230 livres 2 sous 3 deniers, fut r^parti par les 
surintendants aux organisateurs et aux joueurs selon qu'-ils 
avaient rempli de grands ou de petits rdles. 

Quoi qu'il en soit, le salaire ne compensait guere la peine 
et les nombreuses journees de travail perdues par ces joueurs 
pour la plupart « artisans mecaniques » ou ouvriers manuels, 
comme nous dirions maintenant. 

Car il faut penser aussi que les acteurs deyaient se procurer 
eux-memes leur costume et certains accessoires, et Ton sait 
quel les etaient» h cet egard,: les folles exigences du temps 3. 



* Celte derni^re stipulation figure au debut du contrat. 

* Trois Doms, p. cxvi. 

' Voyez ce que nous disons du costume des acteurs, un peu plus loin, 
pages 220 et suivantes. ... 



— 218 — 

Un jour, c'^tait en 1562^, un acteur nomm^ Le Chevalier, qui 
devait jouer Pilate, voulut 6blouir tous les Rouennais par un 
luxe inaccoutum^ : il commanda k un certain Souldain un 
trdne magnifiquement d^cor^. Mais, la representation termi- 
n^e, il fallut d^chanter; Souldain r^clamait 80 livres. Apr^s 
expertise, TEchiquier, en dernier ressort, condamna Pilate k 
payer les frais de sa vanity. 

En Angleterre, les acteurs des « pageants » n'^taient gu^re 
plus avantag^s que leurs confreres de France.- A Coventry, 
Pilate regoit 4 shillings, H^rode 3 shillings 4 pence et le Christ 
. 2 shillings seulement. 

Pour ^tre juste dans revaluation des salaires, il faut tenir 
compte du fait que les repas ^taient aux frais des organisa- 
teurs. On installait sur la sc^ne ou dans les coulisses des 
mani^res de buvettes,. oti les joneurs, auteurs et administra- 
teurs pouvaient se restaurer ensemble ou s^par^ment. La on 
vendait du vin, de la cervoise a forte et petite » et Ton pouyait 
s'y procurer^ en payant, tout ce qui ^tait n^cessaire pour 
a rechyner » (souper). Vieux et jeunes, gargons et filles rece- 
vaientpour faire bombancelS deniers, environ fr. 1.50. 

Les enfants doivent se contenter de fr. 0.50. 

A Romans, apr^s chaque repetition, on offreaux joueursdes 
gateaux, du vin et des fruits ^. 

En Angieterre,on etait plus g^n^reux encore : apr^s la repre- 
sentation, les premiers rdles recevaient du veau, de I'oie, de la 
bi^re etdu vin 3. 

Position des agtgurs en sg&ne. 

• Tr^s souvent au lieu de disparaitre dans les coulisses comma 
dans nos theatres modernes, les acteurs qui ne jouent pas 



* Cf. Leverdier, 1. 1, p. Lvni. 

* Trots Dams, p. li. 

3 Ebert's Jahrhuch, 1. 1, p. 60. 



— 219 — 

attendent patiemment leur tour sur des sieges diss^min^s ^ 
droite et k gauche. Le public ne s'en pri^occupait pas plus 
qu'il ne s'inqui^te actuellement des reines etdesh6rosd'op6ras 
assistant a Tex^cution d'un ballet ^ 

Get usage provoque Tironie de Scaliger : « Les personnages 
ne s'en vont jamais; ceux qui se taisent sont r^put^s absents; 
cela est supr^mement ridicule ; le spectateursaitque tu entends 
parfaitement, tandis que toi tu feins de ne pas ouir ce qu'un 
autre dit de toi, en ta presence m^me, comme si tu n'^tais pas 
oil tu es » 2 ! 

Nous trouvons fr^quemment des indications comme celle-ci : 
« Chacun s'en va en son si^ge 3 », et il faut le comprendre au 
sens le plus littoral. En Angleterre on est quelquefois plus 
scrupuleux et Ton cache les acteurs derri^re un rideau ^; 

En Allemagne, les personnages restent prteents ^galement. 
Ceux qui ne jouent pas portent le nom bien caract^ristique de 
« statisten ». Dans le myst^re allemand de la Resurrection ^, 
par exemple, le messager court de ci de 1^, jusqu'^ ce quMl ait 
trouv^ son hoAime, parmi ceux qui attendent; cette maladresse 
sc^nique est Torigine d'une gesticulation comique. 

Les acteurs, ^ la fin de la representation, sortent en general 
en groupe, .sou vent processionnellement, par le devant de la 
sc^ne; exception est faite pour certains personnages, par 
exemple ceux qui le lendemain devront r^apparaitreyenferm^s 
dans les limbes : « Icy despartent tous les joueurs except^ 



* Cf. P. Paris, p. 6. 

* TTadail du (chapitre II) livre VI de la Po6lique de Scaliger : on trou- 
vera le lexte dans Brandl, op, cit , p. xxi. 

» Cf. Viel Testament, 1. 1, p. 144. 

* Cf. dans The Pride of life (premiere moitie du XVe si^cle), apud 
Brandl, p. xix. 

» Apud Mor^E, Allleutsches Schatispiel (1841), p. 22, note du vers 44. 
Dans la Passion de Donaueschingen (apud Mone, p. 158), Tacteur reste 
^ sa place « donee ordo eum tangat- ». La Frankfurter Dirigienrolle 
indique un procMe identique par Texpression « surgal a loco sue » . 



— 220 ~ 

r^me dc J^sus et celles du limbe lesquelles ne se monstreront 
point jusque au lendemain qu'eiles ystront hors du limbe quant 
iesjoueurs seront retourn^s au pare (c'est-^-dire seront de nou- 
veau assis sur la sc^ne, chacun k son si^e) i. » Le « Mystdre de 
saint Louis » pr^voit ie cas oil des personnages devront changer 
d'habits pendant un entr'acte, « chascuns disnet et s'aucuns 
personnagez en jouent deux, ils se doivent abiller en eschauf- 
faus encourtinez (entour^s de rideaux) sans c'on les voye et 
estre en leur sieges, tout en estat, quant on commencera ». 



Le costume. 

Le moment est venu de parler du costume des acteurs. Pour 
le XIV« si^cle, les miniatures des manuscrits vont supplier au 
silence des rares textes fran^ais que nous poss^dipns a ^ette 
^poque. Celles du manuscrit 579 de Besangon, qui renferme 
un myst^re intitule « Le jour du Jugement », ont servi k 
M. Roy 2 pour determiner la date dece drame par le seul examen 
des costumes qu'eiles peignent. Les soldats, dont Tapparition 
sur la sc^ne est reside si ch^re au peuple, sont coiff6s du cha- 
peau de fer aux ailes rabattues et portent une sorte de glaive 
nomm^ « malchus », la hache et a maillets d'acier et p^rilleux 
batons pour effondrer heaumes et bassinets », comme dit Frois- 
sart. Les chevaliers a pied sont coiff6s de casques ovoides ou 
de bassinets k camail de mailles» leur cachant les tempes; lis 
portent des haubergeons, sorte de chemise de maiiles, descen- 
dant jusqu'i mi-cuisses, et tiennent en main de longues lances 
unies, comme on en volt dans la miniature attribute k 
Jean Fouquet par le comte Durieu, et repr^sentant la Crucr- 



1 Manuscrit de la Resurrection, attribue a Jean Michel. Biblioth^que 
Nationale, manuscrit franc^ais 972. 
* E. Roy, Le Jour du Jugement, Paris, Bouillon, 1902, pp. lid-118. 



— 221 — 

fixion^. Le diable Enguignart porte un surcot bleu h capuce 
rouge. II a voulu se d^uiser en jeune dandy du temps. Aussi, 
en signe de noblesse, les manehes pendues de son surcot, dou- 
bl^es d'hermine, tombent-elles presque jusqu'^ terre, mode 
g^n^rale au moyen ^ge, et dont les manehes tombantes de nos 
toges d'avocat ne sont que des survivances. Cependant, ees 
fausses manehes sont perches k la hauteur du poignet pour 
laisser paraitre les petites manehes serr^es de son pourpoint 
mauve. Les autres diables sont moins gracieux, g^n^ralement 
peints en noir ou en roux; leur queue fr^tilie au has de T^chine; 
leurs boueliers de couleurs voyantes, choqu^s k leurs fourches, 
font un tintamarre assourdissant. 

Un document plus pr^cieux encore pour Thistoire du cos- 
tume au th^^tre et dans la vie civile, sous Charles VI, est le 
fameux Thence de I'Arsenal 2. Ses miniatures d^ploient k nos 
yeux I'invraisemblable vari^t^ des coiffures que pr^sentait, non 
Tepoque du grand comique latin, mais la cour de la vaniteuse 
Isabeau de Bavi^re : voici les chapeaux k hautes formes coni- 
ques, tronqutes, presque sans bords, les bonnets de fourrure, 
les chaperons cent fois modifies des hommes et dont les 
longues queues tombent sur le dos et traincnt jusqu'^ terre. 
Voici les chapeaux de femme, huves ou guimpes blanches, 
retombant en plis flottants sur les 6paules, atours extraordi- 
naires, rouges pour les femmes du peuple, noirs, roses ou 
bleus pour les demoiselles et les bourgeoises et qui tigurent 
de chaque cdt^ de la t^te des cornes si d^mesurees, que cc lors- 
quVlles voulaient passer Thuis d'une chambre, il fallait qu'ellcs 
se tournassent de cdt6 et se baissassent 3 », a telle enseigne 



* Voir Devx miniatures inedites de Jean Fouquet, par le comte P. DuR- 
RiEU. (Bulletin et memoiues de la Societe national: des antiquaires 
DE France, 7^ serie, 1. 1, 4900, in-8o.) 

* Bibliolh^que de I'Arsenal, manuscrit 664. (Voir I'analyse de M. Henri 
Martin dans le Bulletin de la Soci^ti d*histoire au thidtre, n^ 1. Paris, 
Schmidt, 4902, gr. in-Ss pi.) 

3 Paroles d'un contemporain , Juvenal des Ursins, .cil6 par Roy, 
op, cit.y p. 447. 



— 222 — 

qu'Isabeau de Bavi^re dut faire agrandir les portes des appar- 
tements de Vincennes. La houppelande fait fureur, longue ou 
courte, en forme de large manteau ouvert pour les femmes, 
en mani^re detunique pour les hommes. Elle est fourrte d'her- 
mine; les ceintures des hommes sont orn^es de pierres pr^- 
cieuses; leurs jambes emprisonn^es dans des chausses mi- 
parties, c'est-^-dire une jambe rouge, I'autre jaune, jusqu'^ 
employer pour un m^me costume six couleurs entrem^I^.es. 
Les souliers d'^tofle ont le plus souvent des pointes relev^es, 
et parfois munies d'une clochette, comme d'ailleurs le bas 
du surcot 1. 

Pour le XV^ si^cle, nous ne devrons plus nous borner ^ des 
hypoth^es ou h I'examen de miniatures, toujours sujettes a 
caution, a cause de la fantaisie de Tartiste. 

U est faux de dire, comme Fa fait m^me M. Petit de Julie- 
ville ^, que « jusqu'^ la Renaissance, aucune preoccupation de 
couleur locale ou de v^rit^ dans la mise en sc^ne ne sollicita 
les auteurs ou entrepreneurs des mysldres ». La preoccupation 
existe, mais mal informee : si la Vierge et les Maries sont en 
religieuses du moyen ^ge; si le grand-pr^tre juif est en bonnet 
bleu, rabat blanc et toge rouge, ce qui est une tentative de 
c( couleur locale » non suivie d'heureux effets ; si les soldats 
romains ont des cuirasses bleu d'acier, des brassards et cuis- 
sards de cuivre dor6 3, c'est que les organisateurs, dont I'infor- 
mation 6tait aussi limit6e que celie des peintres, croyaient 
sinc^rement que les Romains et les Juifs ^taient revetus d'or- 
nements et d'accoutrements semblables aux leurs. De plus, en 



* Voir les pages consacrees a celte mati^re par M. Vanderkindere, 
Le Slide des Arteuelde (Bruxelles, Lebegue, 4879, p. 391), oil revit mer- 
veilleusement cette epoque. 

* Les mysteres, Paris, Hachette, 1880, 2 vol. in-Ss 1. 1, p. 37. 

3 Voir les miniatures de I'edition sur velin de la Passion, de Jean 
iMliCHEL, a Paris, chez Verard, U90. (Biblioth6que Nationale, Incunables, 
Y. K., 360, Salle d'exposition, R. L, no 320.) 



— 223 — 

eux s'entre-choquaient le d^sir de faire juste et celui de faire 
somptueux, afind'honorer mieux la religion. Dans la Passion 
de Donaueschingen, un personnage symbolique, Judea, qui 
dispute suivantTusage, avec Christiana, apparail, dit larubrique, 
c( judai'quement v^tue », done h la mode judaique. Comment 
nier encore, en presence de ce texte et d'autres que nous pour- 
rions citer, la preoccupation de \kni6 dans le costume, prtoc- 
cupation mal servie par uno connaissance insuflSsante? 

Dieu sur sa cc chaire » v^tu en empereur ou en pape, tiare ou 
couronne sur la t^te, tieni dans la main gauche le globe impe- 
rial et dans la droite un sceptre ^. J^sus sur le mont Thabor, 
apr^s etre sorti du d^cor repr^sentant la montagne et oii il s'est 
habilie, r^apparait k ses disciples avec « la robe la plus blanche 
que faire se pourra et une face et les mains toute d'or bruny. 
Et ung gran soleil ^ rays (rayons) par derri^re ^ ». C'est le 
nimbe dor^ de Ticonographie. Au moment des tortures que lui 
font subir les bourreaux d'H^rode, la robe blanche dont on 
Taffuble est celle des fous. Ainsi Tordonne Herode : 

Prens rabillement 
D'un de mes foulz, qui soit bien simple. 

Cragnart saisit un habillement blanc et en rev^t le Christ 
par-dessus sa robe de pourpre. J^sus a, de plus, « une cappe 
derri^re, longue jusqu'au dessous du gras de la jambe, et sera 
ceint d'une ceinture blanche 3 ». Mais cette robe de pourpre, 
dont il vient d'etre question, est le vrai et naturel vetement du 
Sauveur et symbolise le sanglant sacrifice'. 

Qui est celuy dont la vesture 
Est tainte de rouge tainture * 



1 Voir Bapst, Essai sur I'histoire du tMdtre, Paris, 4889, in-4o, pi. 

* Jean Michel, Passion^ deja cilee, l^* edition golhique. 
5 Ibidem, 

* MysUre de la Resurrection attribu6 k Jean Michel. 



— 224 - 

s'ecrient les anges qui le saluent h sa mont6e en paradis ter- 
restre avec les ^mes des anciens proph^tes. S'il est vrai que 
les peintures de I'^glise Saint-Martin de Connie ne sont, 
comme raffirme le P. Pettier ^, qu'une reproduction du drame 
jou6 k Laval, nous sommes bien inform^ des costumes du 
c( Myst^re de sainte Barbe ». La sainte, qui est fille de roi, est 
v^tuede la robe ^cariate doubl6e d'hermine, au corsage ajust^, 
des dames de quality du XV® si^le, vetement trop riche qu'elie 
d^pouille par la suite pour une simple robe verd^tre. Nous 
devons aussi supplier par des peintures, inspir^es, semble-t-il, 
des representations dramatiques, k Tinsuffisance de nos ren- 
seignements sur les costumes des hommes du peuple. Le fos- 
soyeur qui enterre sainte Barbe est coiff*^ d'un chapeaii de 
paille aux bords rabattus et porte un haut de chausses collant, 
des chausses ou gu^lres blanches et des sabots noirs. Les 
bourreaux de sainte ApoUine rappellent, avec leurs chausses 
mi-partie jaunes et vertes, les serviteurs de ville dont le cos- 
tume se maintint longtemps encore, tel que nous le pr^sente 
la miniature citee 2. Le l^preux, cette plaie des communes 
m6di6vales, parcourt les ^chafauds en faisant sonner ses cli- 
quettes 3, qui doivent ^carter de lui les hommes apeur^s, et il 
se rencontre avec les pauvres en guenilles qui couvrent les 
scenes de leurs voix hurlantes et lamentables ou de leurs plai- 
sanleries de cour des miracles. 

Consid^rons maintenant le paradis. Gabriel est v^tu deblanc 
et le visage teint en rouge, tandis que S6raphin, fard^ aussi, a 
une robe pourpre 4. Les travestis sunt d^ja en faveur; Satan, 
qui essaie de tenter J^sus dans le desert, disparait un instant 



* Vie et histcdre de Madame sainte Barbe. Leval, 4902. 

* Gruyer, Les quarante Fouquet, cit6 par le P. Pottier, op. cit,, 
p. 77. 

3 Manuscrit 657 de Chantilly, p. 21 ¥<>. 

* Resurrection attribuee k Jean Michel. Manuscrit frariQais 972. (Llncu- 
nale n'est pas la reproduction du manuscrit de Chantilly ni du manuscrit 
frangais 972 de Ta Biblioth^que Nationale, que je cite ici fol. 42 v" et 
63 vo.) 



potir reparaitre en habit d'ermite, puis en toge de doeteur, 
enfin, en y^tements royaux. Bien plus, nous assistons en 
pleine Passion de Jteus-Christ h la toilette de la voluptueuse 
Marie- Madeleine qui, s*^tant iav^e k Teau de rose avec un 
linge fin, et sYtant fard^e, s'inqui^te de ce qu'ou pensera 
d'elie, et P6rusine, sa suivante, de lui r^pondre : 

Je croy qu'au monde n'y a femme 
Qui ait plus d'amignonnements. 

C'est-i-dire accoutrements; mot charmant et intraduisibie* 

Suis-je assez iuisante ainsi? 
fait-elle. 

Perusine. 

Tr6s. 
G'est une droite image escripte. 

Magdaleine. 
Et ma locquade ? (Toque.) 

Pasiph^b (autre suivante). 

A la polite (616gamment). 
Magdaleine. 
Mes oreiUettes? (Pendants d*oreilles.) 

P&RUSINB. 

A la mode. 

La coquette veut ^tre ^ la derni^re mode et ordonne k scs 
femmes de r^pandre tous les parfumsi terre, et s'^rie par un 
dernier trait de folle I<5g6ret6 : 

Je vueil qu'on me suive k la trace *, 



* Jean Michel, Passion, Edition princeps. Incunable d^j^ cit6, 





Malgr6 cette invasion de T^Iiment profane, le clerg^ n'h^- 
fiite fas^k prater, k Rouen, par exemple, une crosse archi^pi- 
scopale, des ornemente, des tuniques pour les anges ^. Plus 
souvent les aeteurs doivent se procurer eux-m^es « des 
habiUements honnestes », c'est-ji-dire convenablemeni appro- 
pri6s k leur rdle 3. S'ils ne s'ex^utent pas, ils paient jusqu'ii 
10 ^cus d'amende 3. A Chftlonssur-Harne, en 1507, les habi- 
tants riches qui ne joueni pas sont obliges d'habiller les 
joueurs pauvres 3. Ces costumes ^talent coAteux, si Ton en juge 
par les 10 6cus d'or que re^ut celui qui habilla, en 1486, les 
personnages de la Resurrection k Angers 4. 

Hais tout cela n*est que bagatelle au regard de ce qu'on 
d^pensa au XVI* si^cle : Jacques Thiboust ^ nous a donn^ pour 
lesa Actes des ApdtresD une description des plus d^taill^es. C'est 
un document unique pour T^tude du costume au XVI^' sitole. 
Tous les personnages ^talent des atours d'un luxe inou'i. Les soi- 
xante-deux disciples ^taient v^tus de robes de velours, de satin 
cramoisi et de damas. Et ils sont en « ^tat de simplicity ^ »! La 
mitre de Caiphe est en satin cramoisi, cercI6e de perles orien- 
tales, sem6e de rubis, diamants, balais^, topazes, saphirs, etc. t. 
La reine Dampdeomopolys, parmi cent ornements extraordi- 
nairement.prdcieux, porte une bordure de pierres pr^ieuses, 
rubis et diamants de la valeur de 2,000 ^us 8. Et, comme le 
remarque H. Didron, nous savons d*apr^s Ticonographie du 
XVI* si&cle et les v^tements de parade que nous pr^sentent les 



* Mysttre de Vlncamation etdela Nativiti, 1. 1, p. Ln. 

« A Chaions-sur-Sa6ne, 1497. Voyez P. de J., op, ciL, 1. 1, p. 379. 

5 P. DE J., op. cit.y p. 379. 

^ Comptes de la ville d^ Angers^ cite par H. G. Macon, dans sa Note sur 
U MysUre de la Risurrectum attribu6 k Jean Michel. Paris, Techener, 
1898. (Extrait du Bulletin du Bibliophile.) 

» Thiboust, op. diu, p. 29* 

« Sorte de rubis. 

7 Thiboust, op, cit,, p. 36. 

* Ibid., p. 45. 



— 227 — 

tableaux de Tipoque, qu'il n'y a 1& aacune exag^ration du nar- 
rateur ^. U faliait yraimcnt du damas, de la soie, du taffetas, 
du velours, du cr^pe pour les costumes de c^r^monie du 
temps, tels que ceux que portaient les acteurs de Bourges. 
Crises, violettes, blanches, rouges, bleues, jaune-orange, 
tannics 3, vertes, les ^toffes s'assemblaient en un veritable 
papillotement de couleurs. Un simple chevalier 3, mont^ sur 
une haquen^e noire, couverte d'un caparaQon de satin blanc, 
chevauche, v^tu d'une soie ou casaque de satin cramoisi pour- 
fil6 d'or et double d'un drap d'or damass^ qui apparait aux 
paremenls. Les enfants sont plus modestement altif^s : ceux 
de la suite d'Antipas, bras et pieds nus, ont sur la t^te un 
simple chapeau de laurier; leur petit corps est serr^ dans une 
casaque de taffetas bleu ^. Quant au costume des femmes et 
surtout des reines, il d^passe tout ce qu'on pent imaginer. La 
femme d'Antipas 6tait v^tue d'une cotte de velours cramoisi 
violet dont les manches 6taient di^coup^es pour laisser voir la 
doublure de drap d'or, et d'un manteau de satin pourpre dou- 
ble de toile d'argent; une coiffe de velours noir garnie de perles 
et des patins de la m^me itoffe, k la pointe sertie d'un saphir, 
jelte une note sombre dans ce trop vif ^ciat des ^toffes 
voyantes et des ^tinc^lantes parures s. Satan n'est pas moins 
telatant dans son velours cramoisi. Ailleurs il est « comique- 
ment travesti en mtidecin 6 » ou, plus souvent encore, suivi de 
diablotins, « capparassonn^s de peaulx de loups, de veaulx et 



* Baron de Girabdot, Myslires des Actes des Apdtres, Paris, Didron, 
1854, in4», p. 5, note. 

* De couleur fauve. 

» TfflBOUST, op, cit., p. 47. 

* Ibid., p. 52. 

« Est-il besoin de dire que nous n'ajoutons rien au r6cit du conlem- 
porain 6merveille? Thiboust, op. cit., pp. 53 et 54. 

* Dans la Vengeance et destruction de Hierusalem, par personnages, 
ex6cut6e par Vespasien et son fils Titus. Imprim6 ^ Paris ^n 1519, en 
venle chez Alain Lotrian, fol. 42. (Incunable, Biblioth^que Nationale.) 



~ 228 — 

de b^liers passement^es, de testes de mouton, de comes de 
boeufz et avec de grosses courroies esquelles pendaient grosses 
cymbales de vaches et sonnettes de muletz h bruit borrifique», 
c'est ainsi que Rabelais nous d^crit les compagnons du podte 
Villon dans la Passion qu'il aurait fait repr^senter k Saint- 
Maixent ^. Dans le « Vieux testament 2 », le d^mon, pour 
sMuire Eve, est couvert d'un habit en manf^re de serpent et a 
un visage de pucelle. 

Ailleurs qu'^ Bourges, ou I'aveugle et son valet sont en 
satin gris et rouge, le paralytique en taffetas changeant, et oh 
boiteux, fi6vreux et b^litres sont en drap de soie « mieux qu'^ 
Leur ^tat n*appartenait 3 », un certain r^Iisme est appliqu6 
au costume des mendiants et des bergers. Les premiers, dans 
les miniatures grossi&res du manuscrit de la cc Passion » de 
Valenciennes, sont en longue tuniquejaune, tombantjusqu'auit 
genoux, la cuisse restant nue, et en chaperon de couleurs 
vari6es, mais grossi^res *\ les p^tres out les cuisses nues aussi 
et des chausses montant jusqu'aux genoux; un chapeau mou, 
semblable au feutre tyrolien, et une capeline courte, jet^e sui* 
les ^paules, compl^tent leur accoutrement. 

Nous ne pouvons pas nous attarder k d^crire toutes les 
coiffures, tous les bonnets sem^s de pierres pr^cieuses, fourr^ 
d'hermine, enrichis de perles, tous les chapeaux de velours^ 
les capuchons de satin r^vd^s par Tbiboust ^. 

Que nous voil^ loin de TEspagne, oil, k cette ^poque, tout 
Tattirail d'un maitre de comedies s'enfermait dans un sac, 
ainsi que nous le declare Cervantes! 

C*etaient trois ou qualre vestes de peaux blanches garnies de 



* Rabelais, OEuvreSy livre IV, chapitre XIII. PaHs, Gamier. 
« D^i^ cii6, 1. 1, p. 44. ' * 

» Thiboust, op, ciL, p. 23. 

* Manuscrit frangals 12536 *(Bibliolh6que Nationale), fol. 29' v^. Cf! 
planche IV. ^ » 

* Thiboust, op. cii., passim. 



cuir dor^, autant de barbes, de perruques et de hauts-de- 
cbausses, le tout pouvant tenir sur le dos d'une araign^e ^. 

Perruques et fausses barbes 6taient naturellement famili^res 
aux metteurs en scdne ou « meneurs de jeu » francais. Le roi 
Dampdeomopolys avait une perruque fort tongue, approchant 
de la mode juda'ique s. Christophe Loyson, peintre au fau- 
bourg Saint-Marcel, pr^s Paris, doit fournir aux organisateurs 
d'un myst^re k Plessys-Piequet lesdiad^mes pour Dieu lePdre, 
le Fiis et Ic Saint-Esprit, ainsi que ies perruques, cheveux, 
barbes et nuages, sans compter Ies couleurs pour peindre Ies 
habits des diables, le paradis et Tenfer 3. Si la fourniture des 
costumes fait parfois Tobjet d'un contrat tel que celui que nous 
signalons ici, le plus souvent Ies acteurs doivent, comme au 
XV<> si^cle, s'habiller h leurs frais. 

Le m^moire des d^penses du « Myst^re des Trois Doms » 4, 
si precis et si explicite, ne contient, en effet, aucuh poste 
rfeserv^ k cet objet, sauf en ce qui concerne le v^lement des 
feintes ou charni^res, dont nous avons parl^ plus haut. Le 
Myst^re fini, on vend souvent k Tencan ces habits, Ies acces- 
soires et Ies planches. Le clerg^ continue k prater chape et 
6tole a Dieu le P^re, k condition que Ies jeux ne soient pas 
trop dissolus, et c'est aussi I'usage de Bruxelles, nous dit 
Rabelais s. 

Une question, la plus int^ressante k coup sur, resto k exami- 
ner: c'est celle du souci de couleur locale et d'exactitude dans 
la reproduction des costumes anciens, qui tend de plus en 
plus k s'introduire dans Ies representations th^^trales; nous^ 



* Cit6 par Morice, Histoire de la mise en scene, Paris, 4836, in-S**, 
p. 289. 

* Thiboust, op, ciL,p. 44. 

> Telles sont Ies stipulations de son contrat pass6 devant notaire, apud 
M. Ck)YECQUB, 1. 1, no 1780. 

* Jou^ a Romans Qn 1509 et public par E. Giraud et Ul. Chevalier. 
Lyon, Brun, 1887. 

» Loc, ciL 



— 230 — 

sommes k une 4poque de transition oh les plus flagrants ana- 
chronismes se mSient k ce souci constant. Avec cette igno* 
ranee dont nous avons d6ja donn6 des preuves, la monstre de 
Bourges affuble la femme d*H^rode-Agrippa d*une robe dou- 
bl^e de drap d'or fris^ « k Tespagnole »; et pourtant, les r^gis- 
seurs de ce fantastique spectacle, dont nos fi§tes les plus consi- 
derables ne donnent qu'une faible id^e, ont parfaitement 
conscience de bien faire en donnant aux princes et princesses 
de Jud6e des habits taill^s a k la mode judaique ^ ». Cela n'em- 
pdche pas le chef des Pharisiens de porter une mitre et de se 
faire suivre de six ^v^ques en robes d'^carlate et en rochets! 
En prendrions-nous texte pour railler les entrepreneurs et 
auteurs de myst^res? Pour ^tre juste, il faudrait se souvenir 
qu'au XVll* si^cle, Cinna, Augusle, Pyrrhus ont porl^ la 
longue perruque de la Cour de Louis XIV, qu'ils ont quitt6e 
au XVlll« si^xle pour la perruque poudrde de la R6gence. 
Nous ne saurions oublier que la Champmest^y dans le role 
de Ph^dre, paraissait sur la sc^ne en robe de velours amaranle 
a entrelacs d'argent, la tdte par^e d'un haut diad^ine surmont^ 
de plumes et orn^ de diamants, cc qui rendait plus vraie 
encore I'exclamation de la reine : 

Que ces vains ornements que ces voiles me p^sent I 

Si le personnage ^tait Grec, Tacteur avait un casque et s'il 
etait Romain, un chapeau surmont^ d'un haut plumet. Cette 
coiffure couronnait une large perruque a trois marteaux ^. 
M"« Dumesnil et M"« Clairon 3, malgr^ rintelligente lutte que 
celle-ci enlreprit avec Lekain dans la seconde moiti6 du 
XVlil® si^cle pour la rdforme du costume, paraissaient dans 
tous leurs rdles tragiques en grandes robes k paniers, et le 



* Thiboust, op, cit., pp. 28, 32 et 37. 

^ PouGiN^ Dictionnaire du ihi&tre. Paris, Didot, 1885, in4o, pL, artiele : 
Costume. 
' Perrin, £tude stir la mise en sc^ne, p. 59. 



— 231 — 

public, sartout aux loges, aurait protests si, par une ine(Hiv&- 
nance supreme, elles en avaient usi autrement. Dans notre 
si^cle, il ne serait pas difficile de relever de semblabies incoH- 
s^qnenceSy mais le progr^s du sens critique et du sens hi6to- 
rique, comme aussi la penetration lente de connaissances 
historiques dans les foules et la diffusion de Tinstinct chrono- 
logique, defend d^sormais aux metteurs en sc^ne, comme aux 
artistes, de faire preuve d'une trop grande ignorance du pass^. 
Aussi partout les r^gisseurs et les costumiers, de m^me qu6 
les artistes, ont apport^ un soin extreme ^ reproduire aussi 
fidMement que possible les costumes anciens. Mais, connais- 
sant r6tat actuel des choses, il nous a paru intiressant de 
recbercher comment on y est arrive k travers de longs t^ton- 
nements. 

Reste une question k examiner; elle a ^t^ fort discut^e : 
Comment s'y prenait-on quand il fallait presenter sur la sc^ne 
des personnages d^pouiil^s de tout vStement? 

Le c( Myst^re du Vieux Testament ^ », montrant la creation 
de rhomme, precise que cc se doit lever Adam tout nud »• 
Beaucoup d'^rudits ont voulu comprendre, chaque fois qu'il 
y avait le mot nu, que le personnage se mettait en chemise, 
et ils se sont appuy^s sur certains textes. Nous voulons 
bien que, dans quelques cas, leur interpretation soit exacte. 
Dans le « Myst^re de saint Vincent », le bourreau Heurtault 
dit au martyr : cc Despouill^s serez tr^s tout nu ^ ». En marge, 
la rubrique explique : « lis les despouillent en la chemise et le 
d^chaussent », et plus explicitement ailleurs : a ils le d^pouil- 
lent tout nu jusques aux petis draps ». Le sens de jusque est 



< Public par James de Rotsghild et M. £mile Pigot, Society des anciens 
textes franQais, 1. 1, p. 38. Bien que rimprim6 qui y est reproduit date 
du XVI* si^cle, la plupart de ces myst^res sont anterieurs k cette 
epoque. 

< Biblioth^que Nationale (Paris), manoserit fraiM^ 12538 (1476), 
foL118roetmvo. 



dou.teux cependant : on ne salt si on le d^pouille des petits 
draps ou non. Mais dans d'autres cas, il n'y a plus aucun doute, 
t^moin ces mots de Gr^ban apr^s le p^ch6 originel : cc Icy 
assemblent des feuilles de figuier et en couvrent leurs 
natures ^ ». II en est de mSme chez les Anglais dans le a Jeu 
de Coventry ». Ailleurs J^sus sur la croix est compl^tement 
nu 2. 

. Ces denudations ne iaissent pas d'etre parfois diffieiles, 
comme dans le cas oh sainte Barbe, qui est representee par 
un jeune gargon, apparait nue sur le theatre (Metz, 1468). La 
mdme question se pose pour un texte des « Miracles de Notre- 
Dame » (XIV« si^cle) 3, oti la presentation d'une nuditfe com- 
plete sur la scene est irrefu tablemen t attestee. line femme 
s'est detachee des liens conjugaux pour se refugier dans un 
monastere d'hommes, oil elle vit pieusement, deguisee en 
moine. Elle meurt : son marl en ayant regu avis reclame le 
corps comme celui de sa femme. L'abbe fait depouiller la 
morte a toute nue » pour s*assurer de son sexe et commentant 
ses constatations, dit : 

Or regarde, 
Tu vols k son sexe devant 
Qu'il etait femme. 



MlHIQUE. 

Les sujets n'ayant guere change depuis le XH*' siede, le 
texte s*etant seulement ampliRe, il semble que les traditions de 
la mimique se soient egalement perpetuees. Qu'on compare 



* Arnoul Gr^ban, MysUre de la Passion, publie par Gaston Paris et 
G. Raynaud. Paris, Vieweg, 1893. 

« Jean Michel, MysUre de la Passion, joue k Angers en t486, s. 1. n. d., 
in-fol., goth. (Bibliotheque Nationale.) 

» Miracles de Notre-Da^ne, edites par G. Paris et Ulysse RoBBRt, pour, 
la Societe des anciens textes fran^ais, t. Ill, pp. 124-i25, 



— 233 - 

par exemple, a ce point de vue^ les drames liturgiques des 
Trois Maries k la visite au s^pulcre, qu'on trouve dads la: 
« Resurrection » du XV« sitele. Ce sent les ni^mes mouve- 
menls, presque les jn^mes paroles, sauf que partout la langue: 
Yulgaire s'est substitute au latin. 

cc Les quatre femmes entrent dedens le jardin et regardent 
dedens le tombeau et si ne verront synon le suaire et les 
linceux ply^ et chercheront k I'environ < et en ce faisant 
verront deux anges. Tun au pi^s et I'autre au chief du 
sepulchre, c'est assavoir Gabriel et Uriel, qui leur demandent 
ensemble : 

Bonnes femmes que querez vous 
Le vivant avecques les morts?. . . 

» Doit lors demourer seule (Marie-Madeleine) pr^s le s^pul- 
cre et qu^rir tousiours J^sus,... Icy Magdeleine, en cerchant, 
apercoit deux anges qui s'inclinent quant J^sus apparoist en 
estat de jardinier... Magdeleine se jecte k genoulz et face 
semblant de lui vouloir accoler les jambes et luy baiser ses 
piez et il lui deffent en la boutant du pouce de la main dextre 
par le fronc,.. Icy J^sus fait le signe de la croix sur Magde- 
leine, laquelle s'incline en genoilz et ce fait, J^sus s'en va par 
dessoubz terrc...2.» J6sus apparait alors k saint Pierre qui est 
retourn^ « comme triste et d^soU » dans la fosse oh il faisait 
penitence. 

Pendant ce temps, les quatre chevaliers qui gardaient le 
tombeau se sont lev^s pour aller conter aux Juifs les mer- 
veilles auxquelles ils ont assist^. Au moment precis de la 
Resurrection, ils ont eu une mimiquefort bien observ^e : « Et 
lors soit fait artificiellement un escroix (fracas) terrible et ung 
iremblement de terre dont les gardes ch^ent (tombent) comme 



* Gf. le quasi quaerentes des drames liturgiques. 

* Myst^e de la Resurrection, attribu6 k Jban Michel, fol. 55 ¥«>. 



_ 234 -^ 

mors tous platz, de grant paour sans soy lever, si non les 
tiestes^. 

Cost le m^me geste de curiosity craintive que Ton retrouve 
dans la sculpture et la peinture de T^poque. 

Comme en art aussi, les gestes traditionnels du premier 
homme k la creation se sont conserves : a Adonc se doit bien 
lever Adam tout nud et faire grandes admiracions en regar- 
dant de tous cdt^s, et puis se doit mettre humblement a 
goaoulxy les mains joinctes... Adonc doit Dieu prendre Adam 
par la main en parradis terrestre... Adonc se doit coucher 
Adam sur son cost^ et face semblant de dormir, adonc doit 
faire mani^re de prendre une des costes de Adam et faire la 
benediction dessus, et puis en soy baissant, sera produite Eve 
sur terreS. » C'est ce geste que Michel-Ange tixera dans la 
merveilleuse fresque de la creation a la Chapelle Sixtine. 

La nouveaute n'est done pas dans ces gestes hi^ratiques et 
pour ainsi dire figds; elle sera dans la grimace. 

La grimace est d^jk d'une 6poque plus tourment^e. C'est le 
XllI* si^cle qui a surtout inaugur^ en art ces demons hideux, 
aux l^vres sabr^es k travers le visage, au nez ^pate, aux 
yeux ronds et moqueurs, au nombril convert d'un visage 
horrible 3. 

Le Myst^re les a connus aussi avec leurs ricanements, leurs 
gestes menagants, leurs froncements de sourcils oti il y a de 
I'amertume et de la colore. 

Le naturel, selon la notion qu'on s'en formait alors, et qui 
6tait sensiblement diffdrente de la ndtre, ^tait fort en honneur. 
II est certain que Tex^cution ponctuelle dans le tragique ou le 
s^rieux, du geste conventionnel, devait suffire aux contem- 
porains. II fallait presenter au peuple la mimique qui lui 



* Ibid., fol. 56 yo. 
s Viel Testament, 1. 1, pp. 30 a 32« 

> Par example, dans les VUraux de la cathidrale de BourgeSy publie 
par Cahibr et Martin, voyez planche XVII, et Mau, p. 424. 



— 235 ^ 

semblait ^tre n^cessairement celle de Dieu ou des anges et 
non pas reproduire le geste de la r^iit^ journali^re. C'est 
dans ce sens qu'il faut entendre, pensons-noos, les admira- 
tions des conteinporains pour les a hommes graves qui 
savoient si bien feindre, par signes et gestes, les personnages 
qu'ilsrepr^sentoient, que la plupart des assistants jugeoient la 
chose 6lre vraie et non fausse ^ m. 

Dans le comique il y a ea, d^s les origines, beaucoup plus 
de vrai naturel; aussi comprend-on parfaitement le succ^s que 
firent les Poitevins a Jean Formond, sacristain de Notre-Dame- 
la-Petite, 

Qui dansait fort bien en lourdois. 
De sa myne, bouche et des doigts 
II faisait tout le monde rire *• 

Les giMinaces du rire et les contorsions de la douleur, 
voil^, en deux mots, toute la mimique des acteurs de myst^res. 
LMmpassibilit^ douloureuse de nos trag^diens^otilasouffrance 
ne se marque parfols que par des ondulations qui assom- 
brissent leur visage, semble inconnue au moyen Sge; les 
nuances fines de Tironie leur demeurent ^galement ignor^es? 
II faut que dans la joie un rire ^norme balafre leur face 
r^jouie. Nous n'avons trouv^ que dans une seule pi^ce, cette 
rubrique pleine de promesses : a Le baron en souriant 3 ». . 



Diction. 

La diction th(^.^trale a subi pendant le moyen ^ge la m^ine 
Evolution que le geste. Pour toutes les scenes purement hi^ra- 



* Chaumeau, Histoire du Berry, livre VI, cbapitre VII, cite par 
GiRARDOT, op, ciL, p. 1. 

* Jean Boucbet, cit6 par Glouzot, p. 38. 

' MysUre du Roi Advenir. Bibliothdque Nationale, manuscrit fran^ais 
24334, t. II, p. 109. 



tiques, elle est reside ce qu'elle 6tait dans le drame religieux, 
elle nerenie pas ses origines.*. elle demeure psaimodiante, bien 
qjue tout le drame ne soit pas enti^rement accompagn^ de mu* 
sique. On sait que ce chantonnement monotone dans la r^cita* 
tion des vers dramatiques s'estperp^tu^jusqu'au XVIII® sitele, 
et qu'il a fallu les intelligentes r^formes de Voltaire et de sa 
partenaire, M"*' Clairon, pour mettre enfin un peu plus de r6a- 
lisme dans la diction. Pour nosacteurs de myst^res, la diction, 
tout commelegeste,est Fex^cutiond'uneimmuableconvention. 
Dans le comique, naturellement, plusde laisser-aller et plus de 
vraisemblance. 

Jean Bouchet, que nous avons vu prendre tant de soin de la 
mise en sc^ne, se pr6occupe 6galement de la prononciation. 
Ses acteurs de Poitiers ne I'avaient gu^re satisfait k cet ^gard, 
et il parvint sous le voile d'une adroite flatterie k donner k ceux 
d'Issoudun d'excellents conseils : 

Uuant aux joueurs, je scay votre langage 
Sans faulx accent, non bar bare en Tusage, 
Et croy pour vray qu en Gaule point ne court, 
Langue plus propre au langage de court, 
Les Berruyers ont la langue diserte, 
La voix bien doulce et assez descouverle *. 

Justesse d'accent, respect de la langue, douceur de la voix, 
nettet^ dans Tarticulation, voil^ done ce que reclame des 
joueurs le rhetoricien. 



ESPHIT ET MOEURS DBS AGTBURS. 

Dans une requite confre les confreres de la Passion, qui 
avaient I'intention de repr^senter, en 1542, le « Viel Testa- 



< Hamon, op. cit,, p. 127. 



— 237 — 

ment », un procureur g^n^ral au Parlement de Paris fait de ces 
joueurs de myst^res un portrait vraimenl peu flatteur : 

u Tant les entrepreneurs que les joueurs sont gens ignares, 
artisans m^caniques, ne sachant ni A ni B, qui oncques ne 
furent instruietz ni exercez en th^^tres et lieux publics k faire 
telz actes, et davantage n'ont iangue diserte, ni langage propre 
ni les accents de prononciation d^cente, ni aulcune intelligence 
de ce qu'ils disent; tellement que le plus souvent adviedt que 
d'un mot ils en font trois, font point ou pause au milieu d'une 
proposition sens ou oraison imparfaite; font d'un interrogatif 
un admirant ou autre geste, prolation ou accent contraires k 
ce qu'ils disent, dont souvent advient d6rision et clameur pu- 
blique dedans le th^^tre m^me, tellement qu'au lieu de tourner 
ii Edification leur jeu tourne k scandale et derision ^. » 

A en juger par ce portrait, qui est un peu une charge pent- 
^tre, les artisans auraient joint une inintelligence absolue k 
une impropriate de geste continuelle, k une prononciation dif- 
fuse, k une diction trop rapide et coup6e k contre-sens, 

HalgrE la violence des termes, il est probable qu'il y a beau- 
coup de \6tM dans ce portrait indigne ; mais comment exiger 
de simples ouvriers qu'ils aient la mimique appropri^e, la dic- 
tion juste, claire et harmonieuse qu'on serait en droit d'attendre 
des professionnels des planches ?Ceux-ci, m^me auXVJI* si^cle, 
ne valaient pas toujours beaucoup mieux. Entendez les repror 
ches de TabbE d'Aubignac k ceux qui ont represents la 
c< Pucelle » : « En plusieurs endroits ils ont change les termes 
pour ne savoir lire qu'^ grand' peine les ouvrages manu- 
scrits... ils ont tantdtrSuni, tantdt sdpar^ les tirades, faute de 
leacomprendre; les com^diens ignorants et avares ont refUsS 
de faire la dSpense de machines nScessaires 2, etc. » 



^ P. DE J., 1. 1, p. 423. Ces reproches sont les m^mes que ceux que 
fait Shakspeare aux ouvriers acteurs dans sa mordante satire du Songe 
d'une nuit d*iU.yoyez notamment acte V, sc^ne I. 
« Cf. LiVET, Precietixet Pricieuses, Paris, Didier,-1859, in*8o. 



— 238 — 

Comment exiger de joueurs d'occasion ce qu'on ne peut 
obtenir de troupes permanentes, oi^me au si^cle suivant? 

Cependant, comme les Italiens dans la Commedia delP Arte^ 
ils doivent d6pIoyer parfois un vrai talent d'improvisation. 
Dans beaueoup de pieces, un personnage nomm4 dont le rdle 
est laiss6 en blane dans le manuscrit, se r^pand en plaisante- 
ries pour amuser les badauds ou r^veiller leur attention. C*est 
le cas du (c Villain » dans le cc Myst^re de saint Vincent < » rem- 
plac£ dans le « Hyst^re de saint Adrien » par un personnage 
nomm^ le Rusticus et qui a pu parler un melange de frangais 
et de flamand fort goAt6 des spectateurs de Grammont 3. 

Ce talent d'improvisation faisaitcourir parfois grands risques 
k Forthodoxie et donnait des inquietudes ^ la censure. Aussi 
i'auteur inconnu du a Hyst^re de la Resurrection 3 » fait-il k 
cet 6gard de s^veres recommandations : 

Etse garde... 

Ghascun joueur que aucunement 
N'y soil par luy rien adjoust^ 
Ne de son personnage oust6. 

Les acteurs de 1456, toutefois, n'avaient pas laiss^ d'ajouter 
des scenes de leur cm ; aussi ne furent-clles pas ins^r^es dans 
le livre : cc Regect^es et en ce (manuscrit) non comprinses 
aucunes addicions particuli^resque aucuns des joueurs d'iceluy 



< Bibliotiidque Nationale, manuscrit frangais 42538, fol. 59 r> et 
69 vo. 

* Gette hypoth^se nous semble plus plausible que celle du savant 
editeur M. Picot. (Le livre et mistiredu GUnieux Seigneur et Martir saint 
Adrien, public par £mile Pigot. Imprim6 pour le Rorburghe Club, 1895, 
in-8o, p. xm.) Celui-ci pense que le Rusticus 6tait charg6 d^interpr^ter la 
pi^ce aux auditeurs flamands dans leur langue natale. Nous nous ^ton- 
nons de ce que M. Picot n*ait pas rapproch^ son Rusticus du Vilain du 
Mystire de saint Vincent plut6t que du sot de la Passion de Troyes^ des 
Mysttres de saint Bernard de Mentkon, de sainte Barbe, de saint J>idier 
ou de saint Christofle. 

> manuscrit de Ghantilly. Prologue. 



— 239 — 

myst^re y cuid^reni adjouster k leur plaisance, pour ce quVlles 
estoient impertinentes h la mati^re et furent blasm^es de 
maistres en th^iogie... » 

L'acteur est naturellement plus appr^ci6 sMl est chanteur, 
car dans la Passion ^y par exemple, les valets doivent chanter 
une chanson dont le refrain seul est indiqu^ par le manuscrit. 

Varlet de forge doit-on amer. 

S11 est instrumentiste, c'est mieux encore, surtout si, par 
exemple, il doit remplir le r61e de David « Adonc harpe s'il 
est harpeur ou sinon laiss^ cette clause 2... ». 

L'effort de m^moire qu'on r^clamait des acteurs d^passe ce 
que Ton exige du plus capable d'entre les ndtres : rimprimerie 
n'avait pas encore gk\k Tesprit, et la m^moire itait presque 
encore aussi prompte et aussi fiddle qu'aux dges oti les jon- 
gleurs allaient de chateau en ch&teau, portant l^g^rement dans 
leur t^te les milliers et les milliers de vers des l^gendes 
arthuriennes et carolingiennes. 

Le Christ devait dire en croix trois ou quatre cents vers : Ik^ 
le supplice n'6tait pas seulement pour la m^moire, il ^tait 
aussi pour le corps, dont la position n'^tait pas qu'une figura- 
tion de torture. On a cit6 vingt fois Texemple de ce pr^tre 
qui faillit y perdre la vie et de cet autre pr^tre qui repr^sentait 
Judas, k la m^me « Passion» et qu'on faillit laisser mourir, en 
ne le dependant pas assez yite 3. 

Etre acteur n'^tait done pas une sinecure : il fallait que cha- 
cun diploy^t un reel d6vouement. 

Les Hessins de 1812 recommenc^rent Taventure de 1437, 
mais avec plus d'habileti : « Et oudit jeu (de la reine Ester)... 
en y olt (eut) 3 des pendus bien subtillement et y demourarent 
assez longuement ^ ». 



« Biblioth^qne Nationale, manuscrit frangais 904. 

* Leverdier, Mysttre de V Incarnation, etc., 1" part., p. 14. 

s Jlbinal, 1. 1. p. xun. 

^ Viel Testament, t. VI, p. xxii. (Chbonique de Metz.) 



- 240 — 

: Les diables couraient aussi parfois de grands dangers. Nous 
avons parl6 du p^ril qui r^sultait de Temploi des canons par 
des homines inexp^ri mentis ou k proximity des spectateurs 
jmprudents et trop curieux. 

Voici une autre anecdote. C'^tait au « Myst^re de saint 
,Martin », k Seurre en 1496... mais laissons plut6t la parole k 
Tauteur du proc^s-verbal de la representation : 

c< Celui qui jouoit le personnaige de Sathan ainsi qu'il volut 
sortir de son secret par dessoubz terre, le feu se prist k son 
habit autour des fesses, teilement qu'il fut fort brusl^; mais 11 
fut si soubdaynement secouru, deyestu et rabiile, que sans faire 
semblant de rien, vint jouer son personnaige; puis se retira 
en sa maison. Do ceste chose furent moult fort espoventez les 
dits joueurs; car ils pensoyent que puisque au commencement 
incontinent les assailloit, que la fin s*en ensuivroit... » 

Et Ton repara Tincident par un couplet qui, s'il n'a pas le 
m^rite de la distinction, a, au moins, celui de I'a-propos. Satan, 
rentrant en sc^ne aprds I'entr'acte dit k Lucifer : 

Malle mort te puisse avorter, 
Paillart, fils de putain cognu, 
Pour k mal faire t*en orter 
Je me suis tout brai6 le cul *. 

La crainte superstitieuse des acteurs ne fut pas de longue 
durde et bientdt ils se remirent k leur rdle avec un jeu si vif 
que c< tout le monde tant les joueurs que les assistants furent 
moult esbahis et defait »... Et le narrateur trouve des termes 
bien emphatiques pour exprimer la conscience que les acteurs 
mettaient k d^biter leur personnage : « Les dits joueurs prin- 
d'rent une telle hardiesse et audasse en eulx qu'onques lyon 
en sa tany^re ne meurtrier en un boys ne furent jamais plus 
fiers ne mieulx assurez quMIs estoient quand ilz jouoient ^ ». 



^ JOBINAL, t. I, p. XLVII. 

* Idem, Ibid. 



Cette conscience du rdle, cette conviction dans rinearnation 
d'un h6ros est d'ailleurs la caractiiristique des acteurs amateurs. 
Consid^rez, par exemple, Gaiphe : « II tenoit bonne gravity, 
par representation d'une si trte-assur6e contenance, que I'on 
eut pu juger estre encore celui qui poursuivoit la mort de 
J^sus-Christ ^ ». 

Le spectacle fini, il fallait en rabattre, et ce n'^tait pas sans 
peine qu'on quittait un personnage k I'autorit^ souveraine ou 
au costume ^tincelant pour rcntrer dans la vie ; ces regrets 
inspirent une comparaison ing6nieuse au grand rh^toriqueur 
poitevin 2. C'est un vrai myst^re. que la vie; le jeu fini, il nous 
faut quitter nos brillants costumes et nous contenter d'emporter 
rhonneur ou le bl^rae. 

A ceste cause il s'en fault aller nu 
Dehors du jeu, comma on y est venu, 
Ay ant regret de laisser les liesses 
Eshatemens, honneurs, bombans, richesses; 
Rien on n'emporte apr6s avoir jou6 
Fors que Tung est blasm6 Taultre lou6 ; 
Qui joue bien acquiert bon bruit et fame 
Qui joue mal est a jamais infame. 

11 est vrai que chacun se consolait en se disant qu'il avait 
travaill6 k une oeuvre pieuse. On c^l^brait presque la messe 
sur la sc^ne : cr Saint Martin pourra dire la messe toute, mais 
il ne consacrera point. Puis quant se viendra k la levacion du 
corps de Dieu, jusques a la poitrine seulement 3 ». 

Ce qui ^tonnera celui qui n'est pas accoutum6 aux curieuses 
contradictions du moyen ^ge, c'est que le m^me homme, qui a 
^coute religieusement de saintes choses^ rira un instant apr^s 



* Thiboust, p. 36. 

* Jean Bouchel, voyez Hamon, p. 109. 

' Myslere de saint Martin. (Btblioth^que Nationale, manuscrit fran- 
^ais 24332, fol. 176 v\) 



k gorge d^ploy^e de la licencicuse <c Farce du Meunier ^ », qui 
r^v^lera aux auditeurs du myst^ro, les amours du cur^ et de la 
meuni^re et d'autres choses qu*OQ ne peut gu^re essayer m£rae 
de designer. 

Etudions maintenant ia conduite et ies moeurs des joueurs : 
ceux-ci se jalousaient et se disputaient pour la distribution 
des r61es, et il faliut parfois leur donner pour commissaires : 



Trois ou quatre bourgeois bien saigas 
Pour d^partir les personnaiges •. 



L'esprlt de ciocher s*en melait. Et la diablerie de Saint- 
Maixent se flattait de d^passer la diablerie de Saumur, de 
Langres ou de Poitiers 3. Voyez comme les diables traitent 
ce pauvre fr^re Tappecoul, qui a refuse de prater des costumes 
eccl^siastiques pour la cc Passion » de saint Maixent. Us 
entourenl sa jument, lui jettent des fusses en sonnant de leurs 
cymbales et hurlant k la raort. La jument se cabre, s'effraie, 
renverse son cavalier et le traine ainsi k « ^corche-cul » par 
les haies, buissons et fosses. La jument ne ramena aa convent 
que le pied droit du pauvre moine ^. 

Souvent, semble-t-il, les representations aboutissaient k des 
debauches sans nom, que Rabelais ne manque pas de nous rap- 
porter, et il y a peut-6tre quelque chose devrai dans son r^cit: 

« Mais k la Passion qu'on jouoit k Sainct-Maixant, entrant 
un jour dedans le parquet je vis... soudainement tons, tant 
joueurs que spectateurs, entrer en tentation si terrificque 



* Publie par P.-L. Jacob, dans son Recueil de farces, soties et mora- 
litds du JF« sUcle. Paris, Dalahays, 1859, in-S^ (Biblioth6que gauloise), 
pp. 233 a 263. 

^ Guillaume le Doyen, apud P. de J ., t. II, p. 64. 

* Cf. Rabelais, livre IV, chapitre XIII, dans T^dition Moland. Paris, 
Gamier. 

■ ^ Rabelais, livre IV, chapitre XIII; Tanecdote est rapport6e par lui, 
sans raison suffisante, a Villon. 



— 243 — 

qu'il n'y eut ange, homme, diable ou diablcsse qui ne voulut 

biscoter ( !) Le porlecole (r^gisseur-souffleur) abandonna 

sacopie; celuy qui jouoit saint Michel descendit par la vol- 
lerie; les diables sortirent d'enfer, et y emporloient toutes ces 
pauvre femmelettes ; mesmes Lucifer se deschayna ^. » 

A quoi bon ajouter un trait k ce tableau? Quelques instants 
apr^s ces d^sordres, les acleurs se sont peut-^tre ressaisis et 
ont ex^cut^ avec gravity et dans une pens^e parfaitement 
pieuse un beau myst^re. 



CHAPITRE VIII 

Les spectateurs. 

Voici que le mysl^re est organist, r^dig^, mont^; les repe- 
titions sont termin^es ; nous allons assister h la representation 
en nous melant aux spectateurs. 

Nous ne sommes plus dans Tdglise dont les murs evo- 
quaient et perp^tuaient un enseignement dogmatique et ency- 
clopedique; nous sommes cbez les Confreres de la Passion, 
dans une salle rectangulaire de I'Hdpital de la Trinite ou de 
rHdtel de Flandre, ou encore sur la place publique, dans un 
pre ou dans une cour. Un a tendu au-dessus des spectateurs 
et de la scene une immense toile, fix6e par des cordages 3. 



* Rabelais, livre III, chapitre XXVII. Cf. Clouzot, p. 47. 

* Tel il existait dej^ chez les Remains. (Cf. Marquardt, p. 310.) On 
trouve ce voile, par exemple, k Romans et k Bourges. (Voyez Les Trois 
DoinSf p. XLV, et Thiboust, p. 11.) Le plafond de la salle du Palais- 
Royal, obtenue en 1660 par Moliere, etait constitue aussi par une toile 
suspendue par des cordages. (Cf. Perbin, tJtude sur la mise en seine, 
p. 33.) 



- 244 - 

Les spectateurs se masscnt, ou sont assis sur les degr^ du 
large amphitheatre qu'on a construit pour la eirconstance ou 
qu'on a adapts h un ancien cirque romain. 



Les loges. 

Certains spectateurs sont naturellcment privil^gi^s, soit k 
raison de leur situation officielle, soit k raison de leur quality. 
En cela, le carrefour ne fait qu'imiter T^glise, oh des places 
plus commodes et micux orndes sont reserv^es aux puissants. 
« Messieurs les Echevins d'Amiens, dit une deliberation du 
5 niai 1455, auront un hours, c'est-a-dire un echafaud pour 
voir le mist6re ^ ». Ces echafauds sureievfes r^servfes aux auto- 
rites sont Torigine des loges de nos salles modernes. 

Un des comptes du roi Ren6 nous renseigne trte exactement 
sur la forme d'une de ces loges 2. Elles se composaient d'un 
echafaud de 24 pieds de long sur 30 de large, dontle plancher 
et le toit etaient formes d'ais rejointoyes k grand renfort de 
clous. Elles etaient divisees en deux parties: en avant, la 
grande salle et en arriere, la chambre de retrait. Entre deux 
cloisons de planches s'alignaient des reduits pour I'echan- 
sonnerie, des chambres et retraits secrets. Des escaliers con- 
duisaient k rechafaudage. L'ouvrage enticr fut paye IS livres 
tournois. 

Un roi de France assistant un jour k un mystere 3, et crai- 
gnant beaucoup les vents coulis qui le genaient dans son 
retraict (petite loge), fit calfeutrer les joints des planches et 
coller sur ces joints des bandes de papier. 



« P. Paris, p. 3. 

* II s'agit d'une loge construite k Tintention du roi Rene^ lors de la 
representation k Angers du Mystire de saint Vincent, vers 1474. (Cf. 
Comptes et mimoriaux^ deji cites, p. 329.) 

> De Saint-Genou, k Montilz-les-Tours en 1490. (Means plaisirs, 1490.) 
Cf. Gal, Dictionnaire critique. . 



- 243 — 

II ne faudrait pas croire que les souverains fussent seuls k 
occuper des loges. A Romans il y avait quatre-vingt-quatre 
loges fermant k clef et garnies d'une sortc de barri^re « sur le 
regard du jeu, pour garder de lumber et une post k travers k 
cause des petits enfans ». Elles couronnaient la sommite des 
degr^, et Ton y parvenait par un escalier, donnant sur une 
galerie aux deux bouts de laquelle ^tait un retrait ^. 

Prix des loges. 

Alphonse le Sage, dans un article de ses « Sept parties », 
s'indigne qu'on fasse payer ceux qui veulent « assister k un 
auto ^ ». Les Grecs avec la meme logique partageaient cette 
conception. En principe, tant que le th^^trc reste un acte 
religieux, et que le fait d'y assister est Taccomplissement d'une 
c^r6monie liturgique, il nesaurait ^tre question d'un vrai (arif 
de places. Mais n'oublions pas que le th64tre religieux 
s'oriente de plus en plus vers le profane. 

On loue g(^ndra1ement une loge pour toute la dur^e de la 
representation. A Romans on paie 3 florins, pr^s de 39 francs 
pour les trois jours 3; ^ Vienne, I'annte suivanle, c'est-4 dire 
en 1516, 12 florins, pr^s de 150 francs pour les huit jours que 
durent les representations. Le produit de la location des loges 
pour le c( Hyst^re des Trois Doms » donna 237 florins. 

Comme ces prix n'^taient gu^re k la port6e des fortunes de 
la moyenne bourgeoisie, on fit ^ Valence, en 1526, des cham- 
bres basses, que repr^senteraient assez bien nos actuelles bai- 
gnoires, et qu'on louait 15 sols ^ (15 francs environ). A Paris, 
une loge, au « Uystdre du Viel Testament », chez les confreres, 
coAtait 30 ecus t^... Le commun payait moins cher. 



• Les TroU Ihtns, p, xlv. 

• DD HlgftiL, p. 75, note 2« 
^ Les Trois boms^ p« lxxx. 

• lbid.f p. cxiv. 

» Viel Testament. 1. 1, p. xiv. 



— 246 — 



Prix des plages inf£:ri£ures. 



La foule se tassait sur les ^chafauds, qui k Romans, par 
exemple, s'^levaient en gradins sur une profondeur de 6 toises, 
(pr^s de 12 metres). Elle <itail s^par^e de la sc^ne par un espace 
de 2 ^ 3 pieds et par une cI6ture en liteaux treilliss6s, que 
parfois on appelait le cr^neau ^. 

A Valenciennes, sur les gradins, on payait 1 sol (c'est-i-dire 
fr. 1.06), mais le vulgaire restait a terre, et ne payait que 
6 deniers (environ fr. 0.50) 2. C'est Torigine de notre parterre. 
En AUemagne ou en Angleterre, il y a beaucoup de th^&tres 
oh au parterre on se tient encore debout. II n*est pas douteux 
que les spectateurs n'y aient souvent apport^ eux-m^mes des 
sieges; cela exit k une certaine ^poque de la R^publique 
romaine excite Tindignation du S^nat, qui rendit un jour un 
s6natus-consuIte defendant aux spectateurs de s'asseoir 3. 

On voit que les spectateurs pauvres n'^taient pas encore 
rel^gu^s dans les hauteurs. Notre terme familier de paradis, 
qui d^igne les hautes spheres du th^&tre, n'est pas venu du 
paradis sur^ley6 des myst^res, mais d'une plaisanterie toute 
naturelle 4. 

II n'existe pas de demi-places : grands et petits paient, k 
Romans, ^/g sou (environ fr. 0.80). 

On ne d^livre pas de billets, mais on paie le prix k la porte, 
d*oti rinterdiction faite aux acteurs, ^Valenciennes, de se placer 



* P. Paris, op, cit., p. 5. 

' HORIGE, p. 157. 

' Marquardt, op. cit., p. 306. 

^ Ge n'est pas Tavis de M. Suchier dans Tinteressante Geschichte der 
franzOsischen LitteratuTy qu'il a public avec H. Birgh-Hirschfeld. 
Leipzig, Bibliogr. Instit., 1901, in-8o, pL, contredit par M. Paris, dans 
4on article critique du Journal des savants^ 1901 , p. 784, note 3. 



— 247 — 

klBL porte pour recevoir I'argent sans en avoir re^u mission 
expresse des administrateurs^. 

Certaines places sont r^serv^es gratuitemcnt aux propria- 
taires de Timmeuble occup<6 par le th^^tre. A Romans une loge 
est r^serv^e aux moines, dans la cour desquels on joua le 
cc Myst^re des Trois Martyrs » ; une autre au peinfre ddcorateur, 
Frangois Th^venot et ses amis; une autre encore aux charpen- 
tiers constructeurs. Les commissaires n'usdrent pas de celie k 
laquelle lis avaient droit ^. 

Dans le contrat de location perp^tuelle de Thdtel de Bour- 
gogne aux confreres de la Passion (1518), lebailleur pr6voyait 
aussi « une loge k son choix pour luy, ses enfants et ses amys, 
leurs vies durant, sans aucune chose en payer 3 ». 

Les entries de faveur ne tard^rent pas k donner lieu k des 
abus; aussi sont-elles abolies compldtement k Valenciennes 
en 1547, oil Ton ^dicte cette r^gle s^v^re : « Nuls ou nulles ne 
pobroit entrer au ju (jeu) sans payer, que les personnes des 
superintendans, jueurs ou administrateurs, tant seulement et 
non leurs femmes, enfant ou fomille ». 



Jours et heurbs des representations. 

Nous avons vu que les drames liturgiques ^taient au d^but 
n^cessairement repr^sent^s k la date commemorative de I'^v^- 
nement qu'ils 6taient destines k c^l^brer ; le drame de la 
R&urrection k Piques, le drame de la Nativity k la Noel, etc. 

Cette tradition se continue parfois encore jusque fort avant 
dans le XV® si^cle. Un a Myst^re de I'Ascension » est repr^enti 
k Lille en 1416, le jour mSme de I'Ascension. Un « Myst^re de 
saint Cr^pin » en 1458, le jour de la f^te du saint, la « Nativity » 



* Vide supra. 

* Les Trois Doms, p. lxxx. 

* P.DEJ.,t.I, p.427. 



— 248 — 

^Aooen en 1474, k la Noel, la « Passion i» en 1491, le Vendredi* 
Saint, etc. 

Mais d^s 1298, h Cividale en Friool, la « Passion » est jou^e le 
joar de la P«ntecdte ^, et k Die (Drome), le jour des Rameaux 3. 

Bien plus, on alia m^rae jusqo'^ interdire les mystdres aux 
jours de Kte; t^moin les lettres patentes accordant permission 
k -Charles le ftoyer et consorts de repriisenter 1' cc Ancien Testa- 
ment »^ k condition que a n'y sera proc6d6 q\x*k jours de festes 
non solennellesD. 

Gette Evolution 6tait d'ailleurs fatale^ car les jours de fSte ne 
suffisaient plus k la passion croissante du tMfttre dont ^tait 
saisi le public. D'ailleurs mille causes intervenaient qui empe* 
chaient que la repr^ntation eHi lieu k date fixe. 

Les principales de ces causes 6taient la guerre, les intern- 
p6ries, lee moissons et les vendanges. Le cc M yst^re de saint 
Martin », par exemple, devait ^tre jou^ k la Saint-Martin et a se 
n'eustest^lo bruyt de guerre et I'abondance de gendarmes ».0n 
choisit alors le jour de la foire annuelle. « De rechief pour aui- 
cunes males (mauvaises) nouvelles de guerre courans en icelle 
foire ne fut possible de jouer ledit jour; et la sepmaine ensui- 
vant se commanc^rent vendanges de tous cotez, pourquoy 
force fut d'actendre qu*elles fussent faictes, aultrement il y eust 
heu (eu) pen de gens *^. » 



Proclamation. 

On s'arr^ta I la Saint-Denis. Cinq jours avant on fit crier k 
son de trompette que a toutes gens ayant parsonnaige^ du dit 
mistdre s'assemMassent k I'eure de niydi en Lombardie(au 
Mont de Pi^?), chacun acoustr^ selon son personnage. Apr^ 



* Du Bttan., p. 63. 
« P. DE J., t. U, p. 45. 

> JUBINAL, pp. XUY-XLY. 



- 249 — 

leqtiel cry fait, se rendirent les ditz joueurs aa dit liea et furent 
mys en ordre. Tun aprds Tautre, monstr^, acoustr^, arm^ et 
appoinct^ si trte bien,qu*il estoit impossible de mieulx » ^. 

Puis le narrateur insiste sur i'^tendue de cette procession. 
C'-^tait Ift ce qu'on appeiait la'a'montre », c*est-4-dire iecortfege 
des acteurs parcourant la ville pour battre le rappel des curio- 
sittfs populaires et amener le plus de monde possible au spec- 
tacle prochain. La monstre, qui 6tait pr^c^d^e d'un cc cri », 
c'est-^-dire d'un appel des acteurs, remplagait nos affiches, de 
m^me que le h^raut des viiles servait k la proclamation des 
Mits. Or, ainsi que celui-ci a laiss^ un survivant dans le son- 
neur de trompe, qui a Paris encore appelle, en se tournant 
vers toos les points de Thorizon, les coupables en fuite, la 
« montre » a laiss^ des traces dans la cavalcade bruyante des 
forains qui s'arr^tent aux carrefours pour y feire leur petit 
boniment. 

Le jour de la repr^ntation, la montre se reformait pour 
sortir du lieu oil s'habillarent les acteurs et faisait le tour de 
la scdnecci sons de trompete,clerons, bussines, orgues, harpes, 
tabourins, etc., jouans de tous costez » 3. 

Le proems- verbal de la representation de Seurre est plein 
d'admiration pour cette montre. Toutes les relations sem-* 
blables sont remplies du m^me enthousiasme. Celle de Bour** 
ges nous peint un d^ploiement de richesses plus extraordi- 
naire que partout ailleurs. Les acteurs s'habillarent dans un 
monast^rCy puis furent ranges en bon ordre, selon le livret, 
par les maires et ^chevins 3. Les acteurs parcourent alors la 
ville. 

C'^tait encore un usage courant chez les com^diens du 



* ltm,j l^, cit. 

' JuBiNAL, p. xLvn. Le iii6me usage existait en Allemagne dans la 
Passion d'Alsfeld; nous connaissons m^me Tordre de la Processio ludi, 
Gf. Mdm, t. H; pp. i«).m. 

' Thiboust, pp. 17-19. 



— 250 - 

commencement du XVII^' si^cle. Le prologue de la curieuse 
comddie de Georges de Scud^ry, intitul6e : « La Com^die des 
com6diens », apprend aux auditeurs que Ton est k Lyon, que 
le tambour et I'Arlequin doivent parcourir la viile « comma 
le pratiquent ies petites troupes )x Le tambour et Arlequin, 
grand espoir de la troupe, reviennent sans amener un seul 
spectateur. Et Arlequin navr^ s'^rie : cc Cependant cette villa 
n'a point de carrefours oh je n'aye fait le crieur public * ». 



DuR^E DES repr£:sentations. 

L^ oh il n'y a pas de theatre permanent, le peuple se h^te 
vers la representation qu*on lui offre. Plus elle est longue, 
plus il est satisfait. 

L^ est I'explication des deux, trois, quatre, onze jours de 
representations cons^cutives des Myst^res de la Conception, 
de la Resurrection, de la Passion, etc. 2. II faudrait se garder 
cependant de croire, comme E. Morice, que Ies journ^es, 
divisions ordinaires de nos myst^res, d^signent toujours des 
jours de representation. Nous savons pourtant, d'une fagon 
tres precise, que la representation des « Actes des Apdtres », 
i Bourges, dura quarante jours. 

La duree moyenne d'un mystere pent etre evaluee k trois 
jours. 

Heure des rbpr£semtations. 

Et qu'on ne croie pas qu'il se soit agi li de representations 
plus courtes ou au moins aussi courtes que Ies n6tres. 

Le a Hystere de saint Martin » commen^aiit entre 7 et 
8 heures du matin, pour se terminer entre 11 et 12 heures et 



< Gf. LiYET, Pricieuxet Precieuse. Paris, Didier, 1859,.in-8«, p. 218, 
«£. Morice, pp. 139-140. 



— 281 — 

reprendre k 1 beure, pour se proIoDger jusqu'^ 6 heures du 

soir ^. 
Les acteurs et les r^gisseurs mesuraieut les actes d'aprds la 

patience de leur public. La piupart des textes pr^voient des 

coupures et indiquent Tendroit oil el les pourront ^tre faites, 

ainsi que les formules de raccord, annonQaat Tentr'acte ou la 

fin de la repr6sentation du jour. 

En voici un exemple, tir^ d'un manuscrit de ChantilJy : 
« S'ensuivent les paroles qui seront dictes au jeu, quand on 

vouldra disner le dit premier jour » : 

Tous ceulx qui sont dedans cast estre 
Et ont voulent6 de repestre 
Si le facent et sans demeure 
De cy jusques k demye heure *. 

Pour le cong^, le meneur de jeu dira : 

Ceux qui de J^sus vouldront voir 
Jouer le resuscitement 
Si reviennenl cy vistement 
Demain le matin, car pour Teure 
Plus ne ferons cy de demeure 
Ne de mist6re pour ce jour, 
Mais nous en aliens sans sejour '. 

Peut-^lre I'expression de matinee, dont nous nous servons 
pour designer les spectacles de rapr^midi, vient-elle de ces 
representations du matin : dans le a Myst^re de saint Martin i> 
on trouve mSme Texpression : « Cy finist la mating » 4. 

On vient de voir, par le premier des deux passages que 



< JUBINAL, p. XLYU. 

^ Hanuscrit 632 de Ghantilly. Myst&re de la Risurrection (milieu du 
XVe sidcle), fol. 5 >•• el 6. 
' D'apr^s rincunable de la Risurrection attribute k Jean Hichel. 
* fiiblioth^que Nationale, manuscrit francais 24332, fol. 43 ¥<>. 



— 282 — 

noua veaons d6 citer^ que Tentr'aete 6tait surtout destine au 
repos. 

Les seigneurs se faisaient apporter k manger dans leurs 
log^s, parfois aux frais de la ville 4. 

Quant an peuple, il se pressait devant les buvettes instances 
k son intention. Parfois, comma k Reims en 1490, au dire des 
vieux cbroniqueurs, on pr^sentait du vin, de la part de la 
ville, aux spectateurs du myst^re ^, 



Aspect de la ville pendant la representation. 

On le comprendra sans peine : c'^tait toute la ville qui dtait 
mass^e la devant les ^chafauds; on y allait d'ailleurs volontiers; 
chacun pour ainsi dire ayant sur la sc^ne un parent acteur ou 
un ami k admirer et k applaudir. Au reste, bon grk mai gr^, il y 
fallait aller, puisqu'il ^tait d^fendu de faire « oeuvre mecqua- 
nique » pendant la dur^ du jeu ^. U n'y avait gu^re que les 
brigands et escarpes de toute esp^ce qui cependant ne chd- 
massent point. Aussi double-t-on parfois ie guet aux portes 
de la ville 4-, Toutes les forces vives etaient concentrtes sur un 
point, la place oti se jouait le myst^re. Le sang de toutes les 
art^res semblait afiluer 1^ ; tout le reste ^tait comme assoupi ; 



* Ba»st, p. 24, note 8. 

* CI. Loins ?ARiSyTaiUs peintes et lapisseries de la ville de Reims, d^jk 
cit6, p. Lx. 

» Par example a Seurre, an 1496. Cf. P. de J., p. 354, 1. 1. 

* Item ^ Herman, porteur, Henry de Money, Ramisson at Gerart 
Rolant, pour avoir fait le guact as portas avac les portiars, durant les 
jours que on jouait le mist^re da la Passion N. S. afin de miculx gardar 
la villa, oCi ilz ont vacqu6s chacum vi jours pour ca .. *.. xxxu s. 
(Archives ^ommunales de Mezi^ras, cit^ ps^r M« Gailly d£ TAuamBS. Une 
reprisentatixm du MysUre de la Passion ii MizHres en ISSi* Pahs, 
Picard, 1903, in-^. (Extraits de la REyuE historiqub AAMfiNBrAiSft^ i^irs^ 
avrill903.) 



-^ 288 — 

la circulation 6tait interrompue, la vie ^onomique momen- 
tan^ment troubi^e, les 6glises ^taient vides de fidMes et de 
clerg6. Celui-ci fermait ses temples, comme I'ouvrier son 
atelier. On avan^ait les offices du matin, on retardait eeux du 
soir ; nef et choeur demeuraient vides depuis la messe matinale 
du Saint-Esprit ^, qui avait appel6 la b^n6diction du ciel sur 
les joueurs et les spectateurs, jusqu'aucr^puscule^otilesacteurs 
c( venaient chanter d^vostement », en rendant graces k Dieu, un 
Salve regina^. 

La ville ne retentissait plus comme k Tordinaire des tinte- 
ments joyeux ou graves des carillons et des cloches. Celles-ci 
se taisaient par ordre du chapitre, pour ne pas g^ner les 
acteurs pendant Taction et ne pas nuire k Tattention de ceux 
qui les entendaient 3. 

Mais le soir arrive, c'dtait un d^bordement de joie et de 
mouvement. A la Rochelie, en 1492, (c durant plus de huit 
jours, grand nombre de musiciens et joueurs d'instruments 
ne cessoient, tant de jour que de nuit, k recrtor le peuple, 
tenement que la plupart des nuicts, pendant la dite huitaine, 
se pass^rent en toute sorte d'esbattement, tant pour les Stran- 
gers, que pour les habitans ». 



NOMBRJB DES SPECTATEURS. 

De toutes parts les auditeurs accouraient en foule; il en 
venait, nous dit-on, de trente iieues ^ la ronde, ce qui semble 
un peu exagSrS. Le jurisconsulte Chassan^, dtoivant Tamphi- 
th64tre d'Autun, lors de la repr^entation qui y fut donn6e en 
1516, lvalue k 80,000 le nombre des auditeurs 4. Nous ne 



* Louis Paris, op. cit,, p. lix. 

' JUBIMAL, t. I, p. XLVm. 

5 Dom PioLiN, op. du, p. 127. 

* P. DE J., p. 405 au 1. 1. 



— 254 — 

pouvons accepter ce chiffre. Notre atmosphere septentrionale 
n'est pas assez pure pour que des paroles soient entendues 
de tous dans un espace assez large pour contenir tant de per^ 
sonnes. 

Nous sommes plus disposes a admettre qu'a Reims, en 
1490, le dimanche oh Ton repr^senta la « Crucifixion », il y 
eutbien « seize mille personnes regardant » ^. Cependant, l^ 
encore, le chroniqueur a sans doute exag6r^. Plus acceptable 
est le chiffre de 5,616, 6tabli par E. Morice d'apr^s le nombre 
des entries 2. 

Pour la representation de 1509, k Romans, nous ne sommes 
pas r^duits k des hypotheses : nous pouvons calculer assez 
exactement le nombre des entries d'apr^s la recetle, et pouvons 
etablir les proportions suivantes : 

Premier jour .... 4,780 personnes. 
Deuxiemejour. . . . 4,220 — 
Troisi6me jour. . . . 4,947 — 

Ce qui fait en tout 13,947 entries et non 13,947 speclateurs, 
comme dit erron^ment M. Ul. Chevalier 3. On voit que rint^r^t 
faiblit au second jour, a cause de Tennui qui se d^gage de 
cette interminable pi^ce, et qu'au contraire Taffluence aug- 
mente au troisi^me jour, ce qui s'explique aussi bien : on veut 
avoir vu le beau mysl^re et assister k la fin de Tenlreprise. 
Enfin, il y a un fonds de speclateurs, en nombre beaucoup 



* Cit6 par L. Paris, op, dt., p. lx. Les amphitheatres romains conte- 
naient sans doute un nombre plus grand de spectateurs, mais \k il s'agit 
de voir et non d'entendre (amphitheatre de Balbus, 11,510 spectateurs; 
de Pompee, 17,S80 spectateurs; de Marcellus, 20,500 spectateurs). Voyez 
Friedlander, Darstellung aus der Sittengeschichte Roms in der Zeit von 
August bis zum Ausgang der Antonine, 5** Autt., Zweiter Theil. Leipzig^ 
Birzel, 1881. 

« Page 153. . , . 

3 Les Trois Doins, p. Lxxxii. 



— 285 — 

plus considerable, qui restent des auditeurs] invariablement 
fiddles, ne manquant pas un seul acte. 



Condition des spectateurs. 

Le prologue du Myst^re in6dit * de la Conception, Nativity, 
Mariage et Annonciation de la Vierge nous montre assez bien 
la presence de toutes les classes de la soci^t^ aux representa- 
tions des myst^res. Sans cela, le protocole n'eut pas pu, apr^s 
avoir honor^ de paroles flatteuses la noblesse assembl^e, et 
particuli^rement Monsieur le Comte et Madame de Monpan- 
sier, s'exprimer en ces termes : 

Tous aultres je veulx saluer 
Segnieurs et dames, bourgeois, 
Les laboureurs aussi des champs, 
Tous sonz les tr6s bien venus. 

A Laval, en 1493, au « Myst^re de sainte Barbe », Monsieur 
et sa noble comtesse (il s'agit du comte Guy XV) furent pre- 
sents 2. Bien plus, les membres du Parlement de Paris y vinrent 
assister, le comte leur payant le voyage : 

Monsieur, par son commandement, 
De Paris, sieurs de parlement 
Fist venir, a ses propres mises, 
Pour de Barbe veoir les devises. 

En 1484, nous voyons Marguerite, la future gouvernante 
des Pay&-Bas,4gee de4 ans et fiancee alors au futur Charles Vlll, 



* Et qui le restera vraisemblablement toujours, 6lant depourvu de 
tout inter^t litteraire ou historique. Manuscrit 657 de Chantilly. Ce 
manuscrit n*est pas mentionne dans le repertoire dresse par P. de J. 

* GuiLLAUHE Le Doyen, Ckroniques,cii6 par P. de J., t. II, p. 65. 



— 2»6 - 

qui avait dix ans de plus, assister avec dames, demoiselles, 
gentilshommes et offieiers au cc Myst^re de la Passion » k 
Tours ^ 

La municipality offrait aux nobles visiteurs ie vin d'bonneur. 
Les comptes de Mdzi^res, en 1536, mentionnaient une d^pense 
de c( XLII sous pour 12 pots de vin, bailies k plusieurs fois, 
tant ^ mons'' Ie comte de Porcien, madamc de Busancy et 
autres, qui estoient venus voir Ie diet mist^re » 2. 

L'Echevinage de Reims d^cida en 1490 « que aux sieurs 
grans personnages, qui viendroient pour veoir Ie a Myst^re de 
la Passion)), Ton pr^sente en buire les deux poinssons de vin 
que J. Foulquart a dit avoir est^ acheptds, pour ce faire, Ie prix 
de'24 1. t. », c'est-^-dire pr6s de 800 francs. Ce n'est pas tout, 
il fallait encore s'entendre avec les gens d'dglise pour offrir un 
present k n Madame la Capitaineresse y)^. 

Les eccl^siastiques n'^taient pas moins nombreux que les 
nobles. Cependant quand les mysl^res commenc^rent k 
devenir un peu trop profanes, Tautorit^ eccl^siastique exigea 
que les pr6tres lui demandassent Fautorisation d'y assister. 
Un chapelain de la cath^drale de Rouen, un jour, en 1447, 
ayant n^glig<^ cetle formality, fut condamn^ k une amende ^. 

Mais ceux qui montraient sans conlredit Ie plus d'empres- 
sement ^taient les gens du peuple. Us allaient prendre leur 
place depuis 4 beures du matin 3. Les femmes ^taient tr^s 
nombreuses. D^s la fin du Xll^ si^cle, les « dames de la 
Gr^ve et de Champeaux se pressaient pour admirer lesjeux 
qui se jouaient k Paris, aux environs des Halles ))6. 



< Jal, Dictionnaire critique, au mot Passion. 



* Gailly de Taurines, op. cit. 

* Louis Paris, op, cit., p. Lvm. . . 

* Leverdier, 1. 1, p. ex. 

B Par exemple ^ Metz (1485, au MysUre de sainte Barbe), Gf. P. de J., 
t. II, p. 48. 

« Texte de M« Belie, commente par G. Paris, Histoire Uttiraire de la 
France, t. LXXIX (1885), pp. 459-460, et par Roy, tltude sur U tMtlre 
frangais des XIV* et AT« sidles. La comidie sans titre, D6ji cite, p. cxci. 



— 287 — 

Elles y am^nent de petits enfants qui braillent lugubrement 
et k contretemps aux passages les plus passionnants. Aussi 
k part aux foges, dont on n'ose interdire Tacc^s aux b^bfes 
nobles et ob. des garde-fous les emp^chent de tomber, leur 
defend-on parfois Tacc^s des ^chafauds... II en est ainsi k 
Valence, oil Ton decide que « nul n'y meyne anfans que ne 
sont de ^ge de dix ou douze ans » ^. 



Esprit et moeurs du public. 

Le premier ^Idment psychoiogique qu'on peut facilement 
d^gager chez les spectateurs des myst^res est une Intense 
curiosity, une irresistible attraction, qui le pousse vers ces 
drames qui vont charmer leurs yeux et leur coeur. Chacun 
lend la t^te et le corps pour mieux voir et pousse violemment 
ceiui qui le pr^c^de. Des barri^res ou un foss^ rempli d'eau 
doivent prot^ger la sc^ne contre ces envahissantes pousstes 2. 

Gabriel Naud^ raconte qu'en 1841, on s'^louffait litl6rale- 
ment k i'hdtel de Flandres pour voir les aActes des Ap6tres», 
jou^s par les confreres 3. 

Pendant les travaux d'^rection des 6chafauds, il fallait faire 
garder Tentr^e de Tenceinte par une sentinelle pour prot^ger 
les ouvriers contre Finvasion des curieux -*. 

Le public d'alors montrait une endurance que le n6tre ne 
d6pioierait plus, a regard d'une pi^ce de iMkire, mais dont il 
est encore capable pour les grandes r^jouissances populaires, 
comme I'entr^e d'un souverain ou Tenlerrement d'un grand 
personnage. 



* A Valence en 1526. Cf. Trois Doms, p. 870. 

* On Irouve un fosse d*eau k rampbith^atre d'Autun. Voyez P. de J., 
p. 405. De m^me en Angleterre et en Aliemagne. Cf. Brandl, op. cit., 

p. XXt 

3 Note manuscrite du catalogue des manuscrits de Ghantilly. 

* AHomans en 1509. Cf. Trois Dom, p. lvu. 



— 2^8 — 

A Poitiers^ pendant pnzc jours cons^cutifs, les spectateurs 
gard&rent leur place, sous un soleil si brulant « qu'on n'ouit 
jamais parler du vivant des hommes de si grandes et conti- 
nuelles chaleurs au dit pais » i. Et pensez qu'il leur fallait 
Toir delayer pendant ce temps, quelques trente miile vers. A 
Bourges, il en fallait entendre plus de soixante mille. 

Aussi cela n'allait-il pas sans une certaine impatience de la 
foule. Celle-ci, d'ailleurs tr^s m^l6e, ^tait aussi extr^mement 
bruyante. D'od les incessants silete, qui & sons de trompette 
la font taire un instant et rappellent son attention assoupie. 
D'oti aussi les appels au calme, cent fois r^it6r6s par les pro- 
logues. 

Au Xyil® si^cle, il en ^tait encore de mSme, et le public 
^tait si tumultueux que les acteurs s'interrompaient parfois 
pour demander le silence : c'est du moins ce que nous 
apprend ce curieux passage de la Pratique du thidtre de Tabb^ 
d*Aubignac. «0n soufFre bien, dit-il, qu'un acteur s'inter- 
rompe quelquefois pour demander silence, parce que Ton 
concoit ais^ment en ces rencontres, que c'est Bellerose ou 
Mondor^ qui parle et non pas un dieu ou un roi ^ )i. 

Le public de Shakspere ne valait certes pas mieux. On boit, 
on mange. Les pommes volent vers la sc^ne. Un jour, les 
spectateurs du cc pit » renversent la sc6ne. Dans la salle est 
dress^ un poteau auquel on attache le pickpocket surpris en 
flagrant d^lit. II n'en allait pas autrement en France. Pendant 
que des jeux et farces sont repr6senl6s devant la reine Yolande 
et ses gens, des larronss'approchent d'un spectateur Yvonnet 
Coyrant, lui coupent la manche de sa robe et lui d^robent 
10 sols et un sceau 3. 

Des querelles surgissent, des propos orduriers s'^changent, 



* Cite, Clouzot, p. 39. 
' Cit6 par LiVET, op. cit., p. 180. 

» En 1409. Cf. Extraits des comptes el mimoriaux du roi Reni, d^ja 
cite, p. 323. 



on jou6 aux dis et aux cartes. Ecoutf z la plainte d'un ver- 
tueux auteur conire les Confreres de THotfl de Bourgogne 
(1588) : a En ce lieu ee donnent mille assignations scanda* 
lenses an prejudice dc I'bonnestet^ it pudicit^ des femmes, et 
^ la mine des families des pauvres artisans, desquels la salle 
basse est toute pleine, et lesquels plus de deux heures avant 
le jeu, passent leur temps en devis impudiques, en jeux de 
cartes et de dez, en gourmandises et yvrongnerie... etc., d'oii 
viennent plusieurs querelles et batteries * ». 

Comment, d*ailleurs, les spectateurs eussent-ils ^t^ calmes, 
puisqu'ils se poussaient sans cesse vers la mansion oil se 
passait Taction, avec des remous incessants, des cris de gens 
^touS^s et m^conteats, des lazzi etdesslHlets. 

Ce que nous venons d'en dire montre assez que nous ne 
sommes plus en presence du public respectueux et d^cemmenl 
curieux des drames liturgiques. Une Evolution s*est produite : 
Texistence en commun dans les grandes villes, la vie munici- 
pale, la grande industrie qui nait, les graves et les revokes 
populairesont donn^aux esprits un peu plus dlnd^pendance 
et meme de libertinage, et lui ont enlev6 sa docilit6 de jadis. 
Aussi, pour les pr&urseurs de la R^forme, le myst^re est deji 
un objet de scandale. 

Les sectateurs de Wiclef attaquent avec violence les a mira- 
cle-plays ». L'un d'eux met dans la boucbe d'un artisan des 
myst^res les paroles suivantes, qui monlrent bien Tdl^ment 
profane apparaissant k (ravers I'^l^ment religieux : 

« Souvent en voyant jouer ces miracles, lui fait-il dire en 
substance, des hommes ont ^t^ converlis k la bonne vie. Sou- 
vent aussi, en voyant la « Passion du Christ et de ses saints », 
hommes et femmes ont ^t^ ^mus de compassion et de devotion, 
et ont pleur6... Les hommes doivent aussi se r^cr^er un peu. 



« Ci(6 P. DE J., p. 405 au 1. 1. 



ct il vaut mieux qu'ils trouvent des distractions on jouant des 
miracles qu'en s'amusanl k d^aulres exercices. Pourquoi cela 
ne scrait-il pas aussi bon que la peinture? L'cffet en sera 
m^me plus intense, car la peinture est un livre mort el Taction 
un livre vivant ^. » 

On ne saurait d^fendre plus 61oquemment les myst^res, mais 
sous r^l6ment religieux, on voit percer F^l^ment profane. A 
parlir du XIV« siMe surtoul. celui-ci Temportera de plus en 
plus, et les spectateurs seront de moins en moins des fiddles 
contemplant une c^r^monie du culte, une illustration de la 
foi. 

Sans doute, il leur arrivera encore en 1408 d'entendre, apr^s 
un jeuy la messe dite sur un autel portatif, plac6 sur les ^cha- 
fauds memes ^. Sans doute, un moine franciscain, Jean Ala- 
mand, pour rendre plus solennel son sermon du Vendrcdi- 
Saint^ fera, en 1453, jouer la « Passion » sous les ormes du 
cimeli^re 3. 

Sans doute aussi en 1462, le roi de Sicile pr^tendra faire 
jouer la « Passion » « pour exciter le couraige (le coeur) de scs 
subg^s k d^vocion » 4, et les prologues annonceront des fins 
idcntiques. Hais si tel est vraiment parfois le but des organi- 
sateurs et des auteurs, il n'est gu^re entendu du peuple, qui se 
soucie assez peu des internriinables lemons de thtologie qu*on 
lui donne dans les drames et que, d'ailleurs, il ne comprend 
pas : il vient surtout pour rire des grosses plaisanteries, dont 
sont parsemdcs les pieces, et pour admirer les decors, les 
trues et les costumes. . 

Bien plus, il lui arrive de deserter les offices, qui I'ennuient, 



* Voyez roriginal anglais, dans Pollard. English miracle-plays, mora- 
lities and interludes. Oxford, Clarendon Press, 4898, in-8'*, pp. xxii 
el xxm. 

« Bapst, p. 23. 

5 Les Trois Doms, p. cviii, 

^ Comptes et memoriaux du roi Reni, d^jk cit6, p. 328. 



— 261 — 

pour le myst^re qui Tamuse. C'^sl la seule raison qui provoqua 
la cremation du droit des pauvres, que la ville de Paris prd^ve 
encore sur la recelte des theatres, et qui Jut ^labli par ordre 
du Parlement « h cause que le peuple sera distraict du ser- 
vice divin et que cela diminuera les aulmosnes, ilz (les Con- 
freres) bailleront aux pauvres la somme de mil livres, sauf k 
ordonner de grandes sommes » ^. 

Non seulement le peuple abandonne les offices^ mais ii se 
livrc k toutes sortes de plaisanteries, peu orihodoxes qui 
indignent I'aust^re procureur du Parlement de Paris : « Et 
retournant des ditsjeux, se moquoient hautemcnt et public- 
quement par les rues, criant par ddrision que le Saint-Esprit 
n'avoit point voulu descendre, et autrcs moqueries... » Les 
pr^tres, chantres et chapelains discnt les v^pres h Theure de 
midi, pour aller a ces jeux, et encore ils les disent a en po&te 
et a la l^g^re » 3. 

La decadence du sentiment religieux se marque surtou'i 
dans I'eftlorescence extraordinaire de I'^l^ment comique, dont 
nous avons montr^ les germes dans le drame liturgique lui- 
m^me. La satire s'introduit dans le drame allant parfois 
jusqu'^ rindignalion, corame dans le « Jugement dernier » 
provengal : 

« Vous aulres pr61ats et riches, s'^crie le souverain juge, 
vous avez vol^ vraiment toute mon ^glise, en depouillant les 
pauvres ouailles... 

» Afaintenant, dites-moi, vous autres, quelle simonie vous 
avez commise en vendant votre b^n^fice. » Apr^s les avoir 
condamn^s, Dieu s'adresse alors en ces lermes aux religieux, 
Bernardins, C^leslins, Augustins, Carmes, Cordeliers, Obser- 
vanlins, Precheurs, etc. : 

c( Hauvaise gent perdue, qui avez toujours jou^ du Sanctus 
et avez commis toujours de grands abus. 



* Viel Testament, 1. 1, preface. 
« P. DE J., 1. 1, p. 424. 



Voire perversit6 est 6vi(lente a tous... », etc. II les accuse de 
faire toujours les hypocrites et leur fait subir le mSme sort 
qu'aux prfeAdents^. 

Le paralytique comparaissant & son tour, formule des 
plaintes violentes, contre ies puissants. 

c( Seigneur, il est bien vral que les rois nous ont chass^ de 
notre repaire ct de noire gite, nous qui dtions pauvre el sans 
p^re ni m^re.... Ainsi, ils nous ont mang6 tout nos biens, et 
la chose, Seigneur, a 6t6 si mal, qu'il a failu que nous soyons 
mene^s k rbdpital, et que nous demandions I'aumdne par la 
morl-Dieu. lis ont commis mille extorsions, mal6diclions, 
usureSy fourberies et autres p6ch6s. lis n'ont jamais eu piti6 
de nous, quand nous sommes venus devant leur porte leur 
demander aumdne pour Dieu. » C'est un veritable plaidoyer 
r^volulionnaire, qui aboutit a la condamnation des cmpc- 
reurs, rois, dues etcomtes, qui vont rejoindre k la gauche du 
juge, les avocats, exploiteurs els6ducteurs 2. 

Ce cri de r^volte reste cependant isold et la satire est surtout 
ironique, et porle sur la vie journali^re. Le Frangais a toujours 
aim6 k se moquer de lui-m^me. Parisiens ct provinciaux, en 
arriv^xent de plus de plus, k vouloir trouver, surtout dans le 
mysl^re, les menus d^fauts, les ridicules, les incidents de tous 
les jours, et cet ^l^ment laic devient si envahissant, que v^ri- 
tablement le peuple ne desire et n'entend plus rien autre : 
force est a Tauteur de le salisfaire. C'est pourquoi nous assis- 
tons k ces scenes de metiers, de boutiques el d'hdlelleries, 
tout^ fait ^pisodiques, d'un grand int^r^t pour la reconslitu- 
tion de la vie sociale aux XV« et XVI® si^cles. Le s )ldat fanfa- 
ron, M. Turelututu et son ami M. de Tranche-vuyde, vaillant 
hardy sur la poulaille 3, qui rappelle le Franc Archer de Bai- 
gnollet, mourant de peur devant un ipouvantail, \o\\k les 



< Jeanroy el Teulie, pp. 206-22i. 

« Ibid., pp. 3C3-373. 

5 Viel Testament, I. V, p. 244. 



types qui lui plaiseut, et c est surtout pour eux que le peuple 
assiste aux myst^res. 

Les deux m^res qui se disputent l^enfaot, dans le jugemeot 
de Salomon, sont des fiiles l^gftres, dpnton nous d^peint les 
moeurs au naturel et dont I'une dit k son mioche en Tendor- 
mant : 

Mais par mon serment 
CongnoisU'e ne sauroys ton pere *. 

On insiste sur la mondanit^ de Harie-Madeleine et sur celle 
de son fr^re Lazare. 

Les hommes de metier, dans dMnterminables boniments, 
font I'expos^ de leurs talents comme le charlatan k la foire : 

Sauray bien faire tours quarrees 
Ou rondes ou bien carael^es 
Avecques leurs marcliecoMes. . . 

Le charpentier n'est pas moins habile et s'en vante iongue- 
ment. 

Tout cela k propos d'uiie prison qui leur est command^ 
par les juifs 3. 

Ailleurs, dans ie « Viel Testament », Casse-tuiileau, ma^on ; 
Gaste-bois, charpentier; Cul-esvent^ et Pille-Mortier, leurs 
manoeuvres, s*emploient k construire sur la sc^ne la fameuse 
Tour de Babel, tout en dialoguant dans leur argot 3. 

Gandeloche et Hurgault, maitres masons, qui besognent 
dans le « JHyst^re de sainte Barbe ^ », g^missent de ce que les 
affaires ne marchent plus comme au bon vieux temps. 



* Viel Testament, t. IV, pp. 276 sqij. 

« Resurrection attribute k Jean Michel, fol. 32 yo et 332 v<>. 

5 Viel Testament, 1. 1, p. 259. 

^ Biblioth^que Nationale, mahuscrit fran^ais 24335, p. 180. 



— 264 — 

cc Les maQons ne gagnent plus rien ». Et ils se plaigaent, de 
ce qu^on ne fasse plus miile ch&teaux. 

Si fermes, si forts et si beaux 
Gomme on souloit faire jadis. . . 

Oq nous introduit parfois aussi dans Tatelier d'un taiileur 
damages et on nous le montre faisant des b^n^fices plus ou 
moins licites, surla mati^re premiere qu*on lui fournlt : 



Faul-il pas bien, quant le gain vient 
Le prendre? dit-il *. 



Mais les seines qui amusent le plus sont^sans nul doute, les 
seines d'hdtelleries et de cabarets. Le tavernier faisant crier, 
par son valet, son vin d'Auxerre dans le « Jeu de saint 
Nicolas » ^ (fin du Xlh siicle) est Tancitre d'une innombrable 
lign^e d'hdteiliers, grands courtisans des escarceiles pleines, 
grands ennemis des besaces plates; fourbes, menteurs etgron- 
deurs. 

Ces cabaretiers ont des valets qu'ils gourmandent, et des 
clients de moeurs douteuses : messagers, brigands et men- 
diants, grossiers paillards, ivrognes, sagaces inventeurs de 
maux imaginaires : ceux-ci apportent sur la seine, toutes les 
fausses plaies qu'ils italent sous les porches des iglises et aux 
grandes foires de Tannie. 

a Ung jour voie-je droit, I'autre je cloche » 3, avoue Tun 
d*eux. Leurs horribles plaisanteries ne tarissent point. Le peuple 
trouve aussi k satisfaire ici ce gout du faste, qui lui fait aimer 
les entries splendides des princes et les uniformes chamarris 
d'or. Iladmireles troisRois,dontlecorlige s'est singuliirement 



4 Vid Testament, t. VI, pp. 189 sqq. 

> De Jean Bodel, pp. 162 sqq., de Michel et Monmerque, TtUdtre fran- 



fois au mayen dge, 1839. 
» Actes des Apdtres, livre I, fol. 102 v*. 



accru, depuis le XI^ si^de, et qui^ suivis d'une longue file de 
chevaliers et de serviteurs, s'avancent majestueusement, comme 
dans le tableau de Gentile da Fabiano k TAcad^inie des Beaux- 
Arts k Florence. 

Dans le « Myst^re des Actes des Apdtres », le roi Gondo- 
forus, sans raison apparente, visile sesEtats : c'est pour qu'ici, 
aux termes de la rubrique, se puisse faire cc assembi^e 
d'hommes, de femmes, de chameaulx et de dromadaires, pour 
compaigner le roy en son voyage » *. 

Quand dans le Jugement g^n^rai, on voit sur une chaise 
bien par^e, J^sus, Notre-Dame et les anges,et sur des estrades 
de droite et de gauche, les empcreurs, les rois, les papes, les 
h^r^tiques^ les idol^tres ; que les morts surgissent des tom- 
beaux, ^ Tappel solennel des trompettes; que les bons sont 
group^s h droite, les mauvais 5 gauche, et que Dieu du haut 
de son Paradis, domine cette foule, qui repr^sente toute une 
humanitc^, les yeux s'agrandissent tandis qu'une immense 
admiration remplit les coeurs. 

Puis on aime les grands coups d'^p6e, les assauts de viUe^ 
ob les infid^les sont toujours battus : les incessantes luttes qui 
dans le a Hyst^re de sainte Barbe » ne se comptent plus; a bat- 
teries », corteges splendides, plaisanteries immondes, « volle- 
rie » et machines extraordinaires, c'est 1^ ce qui est surtout k 
la port^e de ceux du parterre. Ce n'est pas qu'il ne faille une 
certaine imagination pour que les artifices sc^niques pro- 
duisent tout leur effet. Mais il en faut bien plus au si^cle 
de Shakspere, si Ton s'en rapporte k Sidney : « Maintenant 
viennent trois dames cueillant des fleurs, et nous devons 
croire que la sc^ne est un jardin. Bientdt nous entendons par- 
ler d'un naufrage k la mSme place, et alors c'est notre faute si 
nous ne voyons pas dans la sc^ne un rocher. Et puis vient un 
vilain dragon d^gageant feu et fum^e, et le pauvre spectateur 



* Ibid., Uvre I, fol. 108 v*. 

* Le mystire du roi Avenir, 



— 266 — 

doit croire k une caverne. Dans Tintervalle s'avancent deut 
armies representees par quatre ^p^es et qaatre boucliers, et 
qui a le coeur assez insensible pour ne pas admettre qu'il y ait 
I^ un vrai champ de bataille? » ^. 

Peut-etre les speclateurs des loges comprennent-ils quelque 
chose aux discussions casuistiqucs qui s'^tirent dans les mys- 
i^res, mais ie gros des auditeurs n'y entend goutte. Or, 
com me c*est pour eux qu*on ^crit, les prologues sont pleins 
de recammandations qui temoignent, k un degr^ tout k fait 
humiliant, de leur manque d'intelligence : on les averlit qu'ils 
enicndront un sermon « sur choses hautes et subtiles » et on 
ies prie de « les interpreter en bien, sans en m^dire aucune- 
inent ». Les miracles, leur dit-on, s'accomplissaient avec une 
soudainete dontnous ne saurions approcher. Celui qui tient le 
livre{et c'est souvent I'auleur) s'excuse en des termes peu llat- 
teurs pour la generality de ses auditeurs, de devoir toujours 
demontrer par personnages, les mysteres de la religion. 

Car on ne pourroit demonstrer 
Le misl^re sans le monstrer 
Aux simples, qui ne rentendroient 
Pas bien quant point ilz ne verroienl 
Les personnages de leurs yeulx *. 

Le regisseur doit aussi avertir les « simples » en question, 
que le nombre des Peres est superieur k celui des acteurs, qui 
les representenl 3. 

II croit meme indispensable de les prevenir, que les farces 



* Traduit sur la version allemande donnefe par Koch, dans son Shaks- 
peare, p. 265. 
« Rdsurrection attribute a Jean Michel. Prologue. 
5 Ibid., fol. 412 ro. 



- 267 - 

do raveug!« et du valet ne soat pas indispensables k I'aetion et 
sont ^trang^i'es aux textes bibiiques : 

Aassi y sont par intervalles 
Aucons esbatements et galles 
De Taveugle el de son vartel 
Qui ga^res ne servent au fait, 
Si ce n*est pour vous resjouir 
Kt pour esperitz refreschir. 

Les spectateurs enfin sont superstilieux et ils g'amusent k 
remarquer que les personnages, qui joueront les diables k 
Meaux en 1547, moururent fort pauvres, que celui qui faisait 
lerdlede Satan fut pendu el que celui qui jouail D&espS- 
rance s^empoissonna ^ . 

Faut-il remarquer que tous sont trop ignorants pour criti- 
quer les anachronismes, et que le canon tonnant au si6cle de 
saint Louis ^ ne les g^nc pas plus que Tartillerie de Nabucho- 
donosor. 

Cctte mtoe naivete leur fait consid6rer avec une stupefaction 
profonde les beaux secrets qui n't^tonncraient gu^re nos yeux, 
accoutum6s aux f6eries du Ch^tclct. Nous ne serons done pas 
surpris d'entendre les historiens affirmer que souvent la chose 
paraissait au public « estrc vrayo et non feincte ». 

Cette cr^dulite, ce don de Tiilusion, rendcnt plus graves 
encore les rafBnements de cruaut^, que nous avons d6j^ vu 
ddployer sur la sc^ne dans les supplices. La vie au moyen ^ge 
ne se couQoit gu^re sans le tortionnaire et le bourreau : il en 
est de m^me dans le myst^re. 

Comme Ta fait remarquer Paulin Paris, le supplice durait 
sur la scdne plus longtemps qu'il n'avait dur^ dans la r6alit6. 
Le pis est que les abominables proc^d^s des tyrans excitaient 
plus de joie que de dugout ou d*horreur. 



* Viel Testament, U ¥1, p. 231. 

* Mysth'e de saint Louis, p. 43. 



II n'y a pas de type mieux caract^ris^ du bourreau que ce 
Daru, qui, dans les « Actes des Apdtres », se trausporte d'ua 
pays k I'autre, pr^t h accomplir les hautes oeuvres de tous les 
despotes, paiens. Au surplus, ii se d^Rnit fort bien lui-m^me : 

C'est Dam, 

Bon pendeur et bon escorcheur 
Bien bruslant homme, bon tren*',heur 
De testes... 

Au reste, il a de qui tenir : son grand-p^re a ^t^ pendu, sa 
m^re vivait du triple b<^n^fice de la prostitution, de la sorcel- 
lerie et de I'avortement. Son p^re a ^t^ briil6 vif et son fr^re 
d^capit^ *. 

Les bourreaux sont, au reste, ^troitement apparent^ aux 
messagers et aux lyrans (sortc de sergents) qui les mandent, et 
aux g^dliers qui les achalandent... 

Ne croyez pas qu*on nous fasse gr^ce d'un seui detail 
d'ex^cution et que rien soit cach^ par la discretion des decors. 

II n'y a pas, dans aucun theatre, de sc^ne plus ignoble et 
plus r^voltante que celle ou Malchus et ses accolytes tirent au 
sort les parties du corps du Christ h la colonne, pour les attri- 
buer aux coups de chacun. lis le couvrent de leur immonde 
salive, et Tun deux de s'^crier : 

11 est tout gasl6 

De crachas amont et aval K 

Faut-il rappeler la sc^ne ofi Daru, sur Tordre de N^ron, 
couche Agrippine a sur la table et luy fend le ventre et en tire 
les entrailles » 3. Nous connaissons maintenant les details de 
cet atroce simulacre. 



* Actes des Apdtres, livre III, fol. 34 v©. 

< Passion^ de Jean Michel. 

' Actes des Apdtres, livre IV, fol. 110 r®. 



Dans le a Hyst^re de la Vengeance et destruction de Jeru- 
salem », Marie, dit la rubrique, fait cuire son enfant comme 
un cochon, puis le mange ^. C'est dans le m^me drame que 
le meneur du jeu, r^sumant ce que les spectateurs ont vu, 
s'^crie : 

Vous avez veu vierges d6puceller 
Et femmes marines violer. 

ct il n'est pas doulcux que, dans ce sauvage myst^re, Timita- 
tion de la r^alit^ ait ^t^ poussde jusqu'aux derni^res limites. 
11 y a \k une impudeur que nous ne pouvons pas nier^ et une 
absence complete de toute d^licatesse et de toute reserve, 
qu'exag^re encore le retour aux instincts primitifs,particulier, 
comme Fa si bien expliqu6 M. Gustave Lebon, aux hommes ^ 
r^unis en foule. Par contre, cetle autre loi, formulae par le 
m6me auteur, ne se v^rifie gu^re pour le pass^ : a qu'au 
th^tre, une assistance, m^me compos^e d'6I6ments inf^rieurs, 
se montre g^n^ralement tr^s prude. Le viveur profession nel, 
le souteneur, le voyou gouailleur murmurent souvent devant 
une sc^ne un peu risqude ou un propos 16ger, fort anodins 
pourtant aupr^s de leurs conversations habituelles. » Les spec- 
tateurs de myst^re n'^taient pas aussi ddlicats. 



* Fol. 191. 

* Cf. Lebon, Psychologic des foules, 3® 6dit. Paris, Alcan, in-S®, 1898^ 
p. 24. 



— 270 — 



CONCLUSION. 

Nous touchoDS au terme de noire voyage, et nous avons i 
nous rappeler le cbemin parcouru. 

Nous avons vu la mise en sc^ne naltre peu k peu du noyau 
mdme de rOflSce, afin que celui-ci s*adapiilt mieux aux ^mes 
incultes des peuples ignorants, afin que les principaux ^v^ne^^ 
ments, comm^mor^s par la liturgie, parussent plus clairs aux 
esprits, par i'^vidence m^me des images et par la reproduction 
de plus en plus exacte des divers incidents qui marqu&rent le 
rachat des p^ch6s de Ihomme par le Fils de Dieu. Le gout 
naturel de rhomme pour la materialisation des faits racont^, 
le besoin de faciliter, par Tinterm^iaire des sensations 
visuelles, la conception et la retention des r^aiit^s pass^es^ 
s'est alors ajout^ au but didactique et conscient du clerg^, eta 
favoris6 ce d^veloppement de la mise en sc^ne. Le nombre des 
personnages et Timportance du d^cor s'est tellement accruy 
que la sc^ne n'a pas tard^ k quitter le choeur pour la nef, la 
nefpour le parvis, le parvis pour la place publique ou pour 
de grandes salles ferm^es. 

Mais la cellule-m^re a continue a vivre parfois jusqu'^ noire 
epoque et le drame liturgique, alaiss^ des traces jusque dans 
nos offices actuels, tandis que, en Bretagne par exemple, des 
myst^res se jouent encore. 

Get eiargissement progressif du thi^^tre, est du k Timpor- 
tance toujours croissante des decors. Born^s d'abord k una 
simple croix de bois, recouverte d'un linceul et repr6sentant 
le Saint-S^pulcre, ils se sont d^velopp^s ensuite en une vraie 
crypte, puis en certains praticables auxquels s'attachaient des 
localisations precises. 



— 274 — 

D6j^, le principe du d^cor juxtapose est ici en germe. MaiB^ 
les anges, par rannonciation aux bergers, se placent dans lea 
galeries hautes. L^, se retrouve I'origine de la position symbo- 
liquement sur^Iev^e, qu'occupa toujours le paradis, dans les 
raysl^res. 

II n'y a jamais eu cinq ou six Stages superpose ; f! n'y a pas 
eu non plus trois Stages superpose, ciel, enter, et, entre les 
deux, la terrOi comme on Ta pr^tendu r^cemment encore. 
Mais r^troitesse de Tespace dont on disnosait dans certainca 
sa lles ferm^es , parfois contraint les organisateurs a rianger les 
m ansions sur deux stages un peu en retrait Pun sur Tauty e. 

Le d^cor simultand qui fut celui du moyen dge, n'6tait pas 
inconnu k Corneiile, et Vollaire le r^clamait. 

Quant a I'artiste, nous I'avons vu puiser dans les myst^res 
une inspiration qui r^suitait ou de la vive impression, causfe 
sur son esprit par les drames, ou de Tidentit^ de eeux qui 
cr^aient les myst^res el de ceux qui dictaient roeuvre d'art. 
Nous Tavons montr^ ensuite s'affranchissant graduellement de 
cette influence. 

Les trues des inventeurs de « grands et beaux secrets » sont 
all^s en se perfectionnant ; depuis T^toupe enflamm^e de 
Moile des mages ou du bAclier de Daniel, du drame litur- 
gique, et depuis le serpent artificiel, le feu et la fumde 
du drame semi-liturgique, jusqu'aux merveilles de la menage- 
rie artiflcielle des Actes des Apdtres. 

Les premiers organisateurs n'avaient d'aulre but que d'iU 
lustrer la liturgie; ceux des derniers si^clesdu moyen dge, au 
contraire, pensaient un peu k la religion, mais beaucoup plus 
a offrir au peu pie, une grande r^jouissance et un ^clatant 
spectacle. 

L'auteur a suivi Ic m£me courant qui entratnait le myst^re, 

du religieux vers le profane, et il a adapt6 ses moyens au goil^t 

du public. 

Les acteurs, eux aussi, ont ^t^ d'abord des pr^tres. 

Leurs gestes hi^ratiques ^taient tout proches de TOffice, 

puis, progressivement, leur mimique s'^tait d^gagde des con^ 



— 272 — 

venlions rituclles; leur diction, peu k peu, a quitt^ le ton de la 
lecon ou du r6pons, pour prendre, surtout dans le comique, 
un ton plus nalurel et moins musical. Purement p^ndtr^s de 
leur mission religieuse aux d(^,buts, ils se sont, par la suite, 
]a'icis(^s et sentis plus acteurs. 

Chez les spcctateurs, Evolution parali^le; d'abord fiddles 
r^duits h se contenter du mince ^I^menl comique du drame 
liturgique, ils sont de plus en plus devcnus public de th^dlre, 
exigeant plus de farce et de diablerie que de vraie religion. 

II faut maintenant, apr^s avoir fail I'appel de nos souvenirs, 
oublier ce qui 6lait le parliculier et I'accident, pour ne plus 
songer qu'^ ce qu'il y a la de permanent et de g^n^ral pour 
tocher d'apercevoir, a travers les manifestations particuli^res 
de la mise en sc^ne, TAme collective qu'on peut y retrouver. 

Tant que les prStres seuls ont ^t^ organisateurs, auteurs 
et acteurs du drame religieux, ^ une ^poque oh TEglise ^tait 
encore toute voisine du symbolisme jud^o-grec, la mise en 
sc^ne a ^t^ une symbolique tr^s ^lev^e, tr^s pure, toute spi- 
rituelle. Le Christ ^tait repr^scnt^ par une croix de bois toute 
unie et le lombeau, par Fautel, dont un prelre soul^ve le 
tapis, pour montrer k ses acolytes que le s6pulcre est vide et le 
Sauveur,ressuscit^. Hais voicique Ton s'^loigne de plus en plus 
du monde gr^co-romain, que le souvenir des P6res s efface, 
que I'Eglise entre toujours davantage en contact avec les bar- 
bares qu'elle conquiert k la foi. Comme il arrive, rinf(^riorit6 de 
r^l^ve oblige le maitre k s'amoindrir pour se mettre a sa port^e. 

Pour des intelligences mat^rielles, il faut mat^rialiser, pour 
p6n6trer plus profond6ment dans les foules, il faut s'abaisser 
jusqu'^ elles, infliger ^ leurs sens des images vives et parlantes. 
Alors, sur la croix de bois^ on fait saigner les plaies du Christ, 
ce qui eut r^pugn^ aux premiers Chretiens. La Vierge tient 
l!enfanl sur ses genoux et le peupic, en voyant I'^ne et le boeuf, 
comprend que Je roi des rois est nd dans une Stable; cela plait 



— 273 — 

k sa simplieitd et le berce d'une esp^rance de mansu^tude et de 
pardon. 

Bien plus, deux sages-femmes, repr^sent^s par des pr^tres, 
entourent Notre-Dame ; les ignorantes et les incr^duies son! 
bien sures alors que le petit J^sus est n^ d'elle. 

Mais qu41 soit le vrai Hessie, c*est ce que leur apprendront 
de vive voix les proph^tes, dont il ne suffit plus d*entendre le 
t^moignage chez le pseudo saint Augustin. 

Alors, plus le drame devient peuple, et il le devient, en s'dcar- 
tant des autels, plus il se materialise^ plus il materialise la 
religion ; le clerg^ ne comprend que trop tard le danger. Avec 
une complete inconscience, il pousse k cette besogne qui sera 
fatale a I'Eglise, dans sa joie de voir ie peuple s'int^resser k 
I'organisation, au jeu et au spectacle des myst^res, oeuvre en 
apparence si religieuse et si venerable. 

Cette materialisation populaire se r^v^le k un degre extraor- 
dinaire dans les decors. Ce n'est pas le paradis de Dante, oil 
toute la beatitude deseius est dans la contemplation de la divine 
Trinite, mais c'est le paradis, que Taieule de Neeriande prbmet 
aux petits enfants bien sages : un lieu od on mange du riz au 
lait avec des cuillers en or. Car c'est bien cela cet Empyr^e, 
plein de fleurs fraichement cueillies et de fruits deiicieux, 
oranges, poires allemandes, pommes, raisins el figues fraiches. 

L'enfer est la traduction, en pierres et en toile, d'idees plus 
materielles encore. Que nous voil^ loin de l'enfer du « docteur 
6vangeiique », oil I'horrible peine des damnes consisle dans la 
privation de Dieu ! Non, ici nous sommes en pieine cDisine 
satanique, des marmites bouillantes, des tenailles qui ont 
rougi au feu <c siclopeen » pendant six mille ans, des puits 
horribles qui crachent flamme et fumee. 

Les diables tirent une femme de la chaudiere. lis la t&tent et 
Satan ordonne de Ty remettre, parce qu'elle n'est pas assez 
cuite^. 



* Mystire du roi Advenir, d6j^ cite, 1. 1, p. 42. 



— 274 — 

Aprte une bataille, les demons emportent les ^mes dans des 
hottes, des charrettes et des brouettes 4. Ces &mes sont repre- 
sentees par des oiseaux, vivants ou feints, ou par de petites 
figurines d'enfants. Les spectateurs croient si bien que tel est 
Taspect rtol de T^me, et que ce]le-ci est une substance sensible, 
que le prologue est oblige de lui expliquer : 

Et si seront les personnages 
Et les esperiz ^ vous visibles 
Quoiqu*esp6riz soient invisibles *. 

Le paradis d'une part, oti vont les ^lus de Dieu; Tenfer 
d'autre part, od vont les m^cr^ants, c'est toute la morale sim- 
pliste du myst^re et partant celle des spectateurs. On est paien ou 
Chretien. Si Ton est chr^tien, dans le grand jardin; si Ton est 
damn^, k la chaudi^re. lis n*imaginent pas que le mal puisse 
lutter contre le bien avec des armes simplement humaines, et 
que tel principe de morale puisse entrer en rivalit^ avec tel 
autre. 

La psychologie rudimentaire des myst^res ne permet pas les 
raille nuances des conflits moraux. C'est ce qui fait leur pau- 
vrete litt^raire. Toute la grandeur du th^^tre grec est dans 
Antigone, partag^e entre le respect de la loi impitoyable et sa 
pili^ fraternelle, qui la pousse k ensevelir Polynice, rejete de la 
cite des morts comme traitre k sa patrie, ou encore dans 
Agamemnon, partag^ entre son amour paternel et Tinter^t de la 
Grftce. Toute la majesty du theatre classique est dans la lutte 
philosophique des passions, dans le choc de Thonneur, de la 
foi et de Tamour, ou dans la subtile analyse de Tinfluence de 
la fatalit^sur la destin^e de PhMre, d'Oreste etd'Athalie. 

Le D** Stockman, dans V « Ennemi du peuple », pr^f^rant a 
rinterSt de la cite celui de I'humanite, S6lysette partag^e entre 
son amour et Tesprit de sacrifice, voila ce qui fait Tinterei du 



* Myst^e de sainte Barbe, X, II, p. 43. 

* Prologue du Mystdre de la Resurrection, attribu6 a Jean Michel. 



~ 278 — 

drame moderne ; voil^ ce qui a manqu^ au th^fttre du moyen 
Age. 

Car on ne peut s^rieusement pr^tendre voir rexpos^d'un con- 
flit moral dans le fameux d^bat des qualre vertus, qui domine 
tous les myst^res de la Passion. C'est U une lutte d'abstractions 
logiques, quelque chose comme le carr6 d'Arislote. En un mot, 
c*est de la scolastique. Or, en lilt^rature, la scolastique 
n'aboutit qu'^ la fastidieuse rh^torique qui surcharge les 
mysttoes. 

La scolastique n'ayant pas connu les profondes analyses 
int^rieures que connaitra la philosophic cart^sienne, le 
myst^re ignorera toujours la veritable analyse d'^me, ou le 
d^bat int^rieur d'un Hamlet. 

Aussi ne crtera-t-il pas un type. Or, c'est par la seulement 
qii'un thidtre peut ^fre grand. Bien plus, il n'a pas m^me su 
faire viyre le divin h^ros, k la louange duquel il s'^tait con- 
sacr^. Le Christ des myst^res n'est qu'une poup^e de bois, 
dont Dieu tire les ficelles. Inerte, il se soumet k la loi de piti^, 
sans aucune grandeur dans le sacrifice. Rien ne diminue plus 
la personne divine que les mysl^res. Comment en serait-il 
autrement? II ne saurait y avoir de theatre de dieux. Com- 
ment ne pas amoindrir ce qu'on conQoit comme Tinfinie 
grandeur, Tinfinie bont^, Tinfinie puissance, en le transfor- 
mant en un homme forc^ment gauche et malhabile, soumis 
aux contlngences mesquines de la sc^ne, avec ses (rappes et 
ses machines volantes? 

C'est d^ja beaucoup que Ton y puisse faire mouvoir des 
h^ros surhumains; il ne faut pas esp^rer atteindre au dela. 

II y a, d'ailleurs, quelque chose d'odieux et d'irr^sistible- 
ment r^voltant, dans le fait de repr^senter au nalurel toutes 
les indignit^s dont le Fils de Dieu a 6td victime de la part de 
ses bourreaux. 

Nous ne saurions trop y insister; si le peuple n'avait pas 
aimi les supplices, il n'aurait pu en supporter la vue; avec sa 
naivete, il aurait mastacr^ ceux qui crachaient sur son Sauveur 
et son Dieu, comme on a vu de nos jours le public altendre, 



— 276 — 

k la sortie, le traitre d'un m^Iodrame pour lui faire un mauvais 
parti. Ce luxe de « feintes », ces innombrables trues, destines 
a figurer, au naturel, les executions de saints et de saintes, ces 
appareils de torture aussi nombreux qu'ils I'^taient dans les 
chambres d'inquisition, montrent assez qu'il s'agit Ik d'une 
tendance universellement cruelle, quelque chose comme ces 
perversions de Tinstinct sexuel qui font les tueurs de femmes 
et les ^ventreurs de toute esp^ce. 

Au lieu de verser au peuple la piti^ et Tamour du sacrifice, 
la charity et la foi, les myst^res nourrissaient sa cruaut^. 

La charitd, en effet, y est bafou^e k ton les les pages, car les 
gu^risons extraordinaires tombent comme la pluie du ciel sur 
le bon grain et Tlierbe mauvaise, car on y voit des saints qui 
gu^rissent, au petit bonheur, les plus inf^mes truands, frau- 
deurs et fourbes, impies dans leurs propos et ignobles dans 
r^me; car on y voit Taveugle, odieusement mallrait6 par son 
valet et, d'ailleurs, passablement odieux lui-m6me. La mis^re, 
^tal^e sous la forme de paillards trompeurs et grossiers, voila 
ce que le dramereligieux offre k la pi^t^ des foules. 

Quant k une haute conscience morale et sociale, elle ne se 
trahit nuUe part. Des luttes sociales, des combats int^rieurs 
de la conscience humaine, pas de trace. Tout cela, le myst^re 
semble I'avoir recouvert de la pourpre et de la soie de ses 
^clatanls costumes. 

C'cst pourquoi, lorsque cette pompe du v^tement et du 
d^cor aura atteint son maximum d'intensit^, ce theatre d'im- 
moralit^s et de grossi^ret^s devra sombrer sous les attaques 
des proteslants, des cathoUques clairvoyants et sous le m^pris 
de ceux qui, au XVI« sitele, rfivent d6ji d'un thd^tre plus 
eiev^, renouant la tradition des grandes tragedies heli^niques. 

Le drame philosophique et humain, qui fera la principale 
grandeur du XVII« si^cle, a, si on le compare au drame reli- 
gieux, rinconv^nient d'etre un th^^tre de cour, et de divorcer 
d'avec le peuple; mais il aura Timmense avantage de s'^lever 
dans le domaine infini des id(^.es. 

Un d^cor rudimentaire lui suiBt, car la mise en sc^ne n'est 



— 277 — 

que le rev^tement ext^rieur, la forme visible, et Ticl^e peut se 
mouvoir sans elle et au del^ d'elle. 

Cependant, si belle que soit I'id^e, elle s*embellit encore en 
prenant corps dans une heureuse r^iisation. Et il semble que 
i'efiort moderne doive tendre de plus en plus k mettre le 
drame d'accord avec son cadre, en faisant appel k la peinture 
pour le d^cor, k la plastique pour la mimique des acteurs et, 
enfin, k la musique. Or, ce d^veloppement integral, harmo- 
nieux et parall^le de la mise en sc^ne et de Taction, ne se 
r^lisera que lorsque les arts et partant les artistes auront 
cess^ de vivre d*une vie s6par^e et pour ainsi dire hostile. Et 
comme la scdne est une reduction de Thumanit^, cette har- 
monie ne saurait exister que par une harmonic plus grande 
entre les hommes. 



— . 278 -r 



BIBLIOGRAPHIE 



Lisle des ouvrages consultes et des abreviations employees dans les 
notes [ces abreviations sont entre crochets] : 
B. N. = Bibliothfeque Nationale. 
Bibl. Roy. = Bibliotheque Royale a Bruxelles. 
Inc. = Incunable. 

Ms. fr. = Manuscril du fonds fran^ais. 
N. a. fr. = Nouvelles acquisitions fran^aises. 



A, — Manuscrits, incunables, Editions 
du XVi^' sidde. 

IiIBLlOTHfiQUE NaTIONALE. 

a) Manuscrits. 

Ms. fr. 004. — Fragment de la « Resurrection ». 

Ms. fr. 409. — Lancelot, « Vie du Christ, etc. ». 

Ms. fr, 24550. — Memoires de plusieurs decorations, par Laurent Mahe- 
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Ms. fr. 24352. — « Mist^re du glorieux saint Martin », p. pers., par 
Maislre Andrieu de la Vigne, et « Moralite de TAveugle et du Boi- 
teux », et la « Farce du Meunier », le tout repr6sent6 a Seur re- 
en -Bourgogne, les lundi 10, mardi 11 et mercredi 42 octobre 4496. 
Papier du XV* si6cle. 

Ms. fr. 072. — « Myst6re de la Resurrection » attribu6 ^ Jean Michel. 
Inc. : S'ensuivent le sermon et la division du premier jour de la 

Resurrection Nostre Seigneur J.-C. 
Explicit : Finis misterii resurrectionis 
dni. nri chri. 

die xn mesis Januarii anno m^ quadrmo. 
nonagesio pmo 
per manus domini Nicholai bouguier grafficati (scribe?). — Sonnez 

toutes manieres de menestrelz. 



— 279 — 

Ms. fr. 24334. — « Le Mist^re du Roy Advenir », oeuvr^ par Jehan du 
Prier dit Le Prieub, mar^cbal-des-logis du roy de Sicile, Ren6 le 
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Inc. : Aysi comesa la Pasio de Jhesu Christ (fol. 19). 

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Ms, fr. 24335 a 24339. — « Vita uel tragoedia beatae Barbarae vir- 
ginis et martirii, tilia {sic) Dioscori ». Papier du XVIII* si^cle. 

Ms. 12338 (suppl. fr. 264). — « Le Myst^re de saint Vincent », p. per- 
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Au ro du dernier feuillet, on lit : permis de jouer, par Jehan Jous- 

bert, prieur de Raillon. 
« Actum apud Ludium, 1-' aoClt 1476. » Papier du XV« si6cle. 

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in-fol. goth., s. 1. n. d. [Passion de Jean BIichel.] 

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V. 4333. — « Ensuit le mistftre de la resurrection de nostre seigneur 
jesucrist », imprim6 k Paris (Verard). [Resurrection attribute k 
Jean Michel.] 

c) Estampes. 

Ad. 133 a 133 f, 130 a 130 x, 13i a 131 I. — Bastard d'Estang, 
« Les ornements des manuscrits », 40 vol. de caiques. 



BiLIOTHfiQUE DB ChANTILLY (Mus£b GoND£).* 

a) Manuscrits. 

Ms. 632 — a Myst^re de la Resurrection » (erron^ment attribu^ k 
Jean Michel). 

Mi. 637 — « Myst^re de la Conception^ Nativite, Manage et Annonciation 
de la Vierge », vers 1485. 

Ms. 632. — « Nativite et Moralites diverses. » 



b) Incunables. 

« MystSre de saint Christophe », par Ghbyalet. Grenoble, 1327, in-i®. 

« La vengeance et la destruction de Hi^rusalem, p. personnages, exe- 
cirt6e par Vaspasien et son filz Titus ». Paris, V''* Jefian Trepperel et 
Jehan Jehannot, pet. in-4o goth. k 2 col.,. 4510. [Myst6re de la Ven- 
geance.] 

<c Miracle de la Saincte Hostie », nouvellement imprim6 k Paris, in-8o 
goth., s. d. 



Biblioth6que Rotalb a Bruxbllgs. 

a) Manuscrits. 

Ms. 18070. — « Spirituale Pomerium. » 

Ms. 10184. — « MystSre de la destruction de Troie », par Jacques Millet. 

b) Incunables. 

1986 (VH 190). — a Biblia Pauperum », pet. in-fol., pi. 

II 64427. — « Le Myst^re des Actes des Ap6tres », p. pers. Paris, 
Les Angeliers, 1541. Gf. Le m^me, aux frais de Nicolas Gousteau 
en 1537 (B. de Ghaniilly). [Actes des Apdtres.] 

c) Estampes, 
U 89^4^. DUrer (A.). — <c L'Apocalypse >>. Nuremberg (1498), in-foi. 

BlBLIOTH^QUE DBS RR. PP. BOLLANOISTBS (BrUXELLBS). 

« Drame liturgique de NoSl » (dit drame de Bilsen), d'apr^s la transcrip- 
tion obligeamment communiqu^e parM. Wilmotte. 



— 281 — 

B. — Imprimis modemes 

par ordre alphab^tiquc des auteurs. 

Acta So^ietatis Scientiarum fennicae, 4894, t. XVIII. (Voyez MYsifeRB 
DE saint Laurent.) 

Ancona (d*), Origini del Teatro Ilaliano, 2" ediz. Torino, Loescher, 4894, 
2 vol. in-8o. 

Art (L*) flamand et hoixandais, 45 aoiit 4904. 

Bapst (G.), Essai sur Thistoire du th^Stre, la raise en sc^ne, le ddcor, le 
costume, Tarchiteclure, T^clairage, I'hygi^ne. (Extrait des rap* 
ports du Jury international de TExposition universelle de 4889. 
Paris, 4893, imprimerie Lahure, rue de Fleurus, 9.) 

Bartsch (Adam von), Le peintre graveur, 4802-4824. 

Battiffol (Mk'), Histoire du Br^viaire romain, 2© 6dit. Paris, Picard, 
4895, in-8o. . 

Beaumanoir, (Euvres ^dit^es pap Sughier. {Soditi des anciens textes 
. frangais), 2 vol. in-8o. 

BiBLiOTH^QUS liturgique. Voyez Ordinaire de Bayeux. 

Brandl, Quellen des Weltlichen Dramas in England vor Shakespeare. 
Strasbourg, 4898, in-8o. 

— Quellen und Forschftngen zur Sprach- und Gulturgescfa. der germ. 
Vdlker, herausgegeben von Branol. Martin Schmidt, 80. Heft. 

Brodmeier, Die Shakespeare Buhne. Weimar, Buchmann, 4904, \n-4P, 

Brotanek, Die Englischen Maskenspiele. Wien, Braumuller, 4902r 
(Wiener Beilrdge zur engl. Phil., t. XV.) 

Bulletin historique et philologique, 4902, n9^ 4 et 2. 

Gahier (Le P.). Cf. Martin. 

Camus (Jules). Cf. Giornale storico, etc. / ' /-^ 4 r 

Chambers (E. K.), The mediaeval Stage. Oxford, Clarendon Press, 4903, 
2 vol. in-8o; pi. 

Chantilly, Le cabinet des livres. Paris, Plon, 4900, vol. II, mss. 



Chbvallier (U.). Voyez Ordinaire de Bayeux. 

— Voyez GiRAUD el — . 

— Ordinaire de Laon (XII« et Xllle si^cles). Paris, Picard, 1897, in-8ot 

Chodquet, Histoire de la musique dramatique en France, Paris, Didot, 
1873, in-8o. 

Glouzot, L'ancien th6atre en Poitou. Niort, Clouzot, 1901, in-8o, 

Corneille (P.), (Euvres. Paris, Gamier. in-4«, pi. 

CossEL (Louise von). Voyez Mantzius. 

CoussEMAKER (F. db). Drames liturgiques au moyen Age. Paris, Didron, 
1861, in.40, pi. 

— Histoire de Tharmonie au moyen Age. Paris, Didron, 1852, in-8«, pU 

CoYECQUE (E.), Recueil d*actes notaries relatifs k I'histoire de Paris et de 
ses environs au XVI® siftcle, 2 vol. dans la Collection de Thistoire 
g6n6rale de Paris, publi6e par la municipality parisienne. (Nou- 
velle s6rie, gr. in-8<> jesus.) 

Greizenach, Gesch. des neueren Dramas. Halle a, s., 1893, 3 vol. parus. 

Dante Alighieri, La divina Commedia. Riveduta nel teste e commentata 
da G.-A. Scartazzini, 3^ ediz. Milano, Hoepli, 1899, iQ-12. 

Darmesteter et Hatzfeld, Le XVI<» si^cle. (Extraits et notices. Paris, 
Delagrave, 1885, in-80.) "^ 

Darmesteter, Hatzfeld et Thomas, Dictionnaire g^n^ral de la langue 
frauQaise. Paris, Delagrave, 2 vol. in-4o, 

Des MiLOiZBS. Voyez Vitraux. 

Despois (Ed.). Voyez Moli^re. 

Db Wert, La f6te des Rois. (BaUetin du Folklore, 1902, pp. 136 sqq.) 

DoUTREPONT (A.), Noels wallons. (Extrait de la Reuue des palois gallo- 
romans. Neuchatel, Attinger, 1888.) ^ 

Driesen, Der Ursprung des Harlekin. Berlin, Duneker, 1904, in-<4^, pi. 

Du Mbril, Origines latinos du theatre moderne. Paris, i849.in-8». 

DuaaiBU (le comte P.), Deux miniatures in^dites ae iean Fouquet. 
{Bulletins et Mimoires de la Soci^td natienale des antiquaires de 
France, 7e.s6rie, t. Ill, 1900, in-8^ pi.) 



— 283 — 

IMrruiT,. Manuel de Tamateur d'Eslampes. Paris, A. L6vy, 1884, in4P, pi. 

— L'oeuvre de Rembrandt. Paris, A. L6vy, 4883, 2 vol. in-foL, pi. 

Ebert (Adolf), Die englischen Mysterien. {Jahrbudh fur rom. vnd engU 
^ ' Liter, von Ebert, 1. 1, 1853, pp. 55-82 et 131-170.) 

Endepols (D' H.-J.-E.), Het decoratief en de opvoering van bet middel- 
nederlandsche Drama volgens de middelnederlandsche tooneel- 
stukken. Amsterdam, C.-L. Van Langenhuysen, in-8«, pi. 

Enlart (Cam.), Manuel d'archeologie franc^aise : I'^ partie : Architecture 
religieuse. Paris, Picard, 190?, 1 vol. in-8«>, pi ; II* partie : 
Architectures civile ef militaire. Paris, Picard, 1904, 1 vol. 
in.8o,pl. /*. ^ -^ . ^ ^w . ' W/^ 

Fabre (Ad.), Les clercs de la Basoche, 1875, in-8o# 

FouRNEL (V.), Les contemporains de MoliSre. Recueil des comedies 
rares ou peu connues, jouees de 1650 a 1680. Paris, 1863-1875, 
3 vol. 

— Les contemporains de MoliSre, 1863-1875, 3 vol. in-S**. 

Friedlander, Darslellung aus der Sittengeschichte Roms in der Zeit von 
August bis zum Ausgang der Antonine, 5. Aufl., 2. Theile. 
Leipzig, Herzel, 1881, in-8o. 

Froning, Das deutsche Drama des Mittelalters, 3. Telle. Stuttgart, 
t. CLXXIV, CLXXy, CLXVIII de la collection Kurschner. /^f^' 

Gailly de Taurines, Une representation du Myst^re de la Passion k 
Mezi^res en 1531. Paris, Picard, 1903, in-8o, extr. 

Gaste (A.), Les drames liturgiques de la cath6drale de Rouen. Evreux, 
imprimerie de TEure, 1893. (Extrait de la Revm catholique de 
Normandie.) 

Gautier (Leon), Histoire de la po6sie liturgique : les tropes (seul volume 
paru). Paris, Picard, 1881, gr. in-8«. 

Gazette des Beaux-Arts, f6vrier, avril, mai 1904. (Voyez Male.) [Cite 
m\e, G. d. B, A.] 

GlORNALE STORICO DELLA LETTERATURA ITALIAN^ 1904, ^SC^Iv ' 

Girardot (Baron A. de), Le Myst^re des Actfe^dK. 4pdt/e^ repi-^sente ^ 
Bourges en avril 1536. Paris, Didron, 185i, in-4*. 

GiRAUD (P.) et CHBVALLiBa (U*), Le Mystfere des Trois Doms. Lyon, Brihs, 
1887, in-4o, [Trois Doms.] • - : - 



— . 284 — 

GoDEFROY (Fred.), Dictionnaire. de Tancienne langue franQaise. Paris, 
Bouillon, 1904, in-4«, 40 vol. 

Grass. Gf. Jeu d'Adam. 

GuERANGER (Dom), Annec lilurgique. La Passion et la Semaine sainle, 
8e edit., 1882. Paris, Oudin. 

Hamon (A.), Un grand rh6loriqueur Poitevin : Jean Bouchet. Paris, Oudin, 
. 1901, in-8o. [Hamon.] 

Hatzfeld. Voyez Darmesteter, 

Hone (W.), Ancient Mysteries, described especially : the english Miracle 
plays, founded on apocryphal New Testament story. London, 
1823, in-8o. 

HoYOis, Les lettres tournaisiennes. Gand, Siflfer, 1893, in-S®. 

Huet, Revue critique, 1904, p. 2t)6. Critique du livre de Worp. (Voyez 
*" Worp.) 

Hthans (H.), La peinture a TExposition des primitifs fran^ais. (Dans TArt 

FLAMAND ET HOUJ^NDAIS, 15 aodt 1904.) 

Jacob (J.-L.), Recueil de farces, soiies, moralit^s du XV© si^cle. Paris, 
Delahays, 1859, in-8». 

Jahrbuch fOr romanische und ENGL. LiTERATUR, herausgegcben von 
.Wolf und Eberl, t, I et t. VI. Au 1. 1, Tarticle d'Ebert sur les 
Myst6res anglais [Ebert] ; au t. VI, La farce de TAveugle et de 
son Valet. Cf. Ebert et Meyer^ 

Jacobsen (J.-P.)« Det Komiske Dramas. Oprindelse og Udvikling i Frankrig 
for Renaissancen. Copenhague, Bojesen, 1903, in-8o. 

Jal, Dictionnaire historique et critique. 

Jeanroy (A.) et Teuli^ (H.), MystSres proven^aux du XV® si^cle, publics 
pour la premiere fois avec introduction et glossaire. Toulouse, 
Privat, 1893, in-8«>. [Jeanroy et Teuli6.] 

— L'Ascension. Myst^re proven^jal du XV® si6cie. Toulouse, Privat, 1895, 

in-8o. 

Jeu d'Adam, Romanische Bibliothek, no 6. £dite par Grass. (Halle, Nie- 
meyer, 1891, in-8o.) [Jeu d'Adam.] 

Journal oes savants, 1901. Articles de MM. Paris et Picot. 

- 1903, pp. 677-686. 



JuBiNAL. Cf. Myst6res in^dits.du XV« si^cle. 

JuLLiEN (Ad.), Histoire du costume au theatre depuis les origines du 
theatre en France jusqu'^ nos jours, in-S^^ iggQ. 

JussERAND (J.-J.)) A note on pageants and Scaffolds Hye, ins^r^ dans le 
volume intitule : An english miscellany presented to D' Furni- 
vall. Oxford, Clarendon Press, 4904, in-S^, pi., pp. 483-495. . 

Kehrer (H.), Die beiligen Dreikonige in der Legende und in der deutschen 
bildenden Kunst bis Albrecht Diirer. {Studien zur deutschen 
Kunslgeschichte, 53. Heft. Strassburg, Heitz, 4904, in-8», pi.) 

KnOrrich. Voyez de Villcers. 

Koch (Mai), Shakespeare. Stuttgart, Cotta. 

KOppen (Wilhelm), Beitrage zur Geschichte der deutschen Weinachts- 
spiele. Inaugural Dissertation zu Marburg, 4892, in-8o. 

KdRTiNG (D' G.), Grundniss der Geschichte der engl. Literatur, 2. Ausg. 
Munster, SchOningh, 4893. (11 en a paru une Edition plus 
r^cente.) 

Lange, Die lateinischen Osterfeiern. Munich, Stahl, 4887. [Lange.] / 

Lanson (G.), Etudes sur les origines de la trag^die classique en France. 
(Revue d^ histoire littiraire de la France, 4903.) 

Laumann, La machinerie au theatre. Paris, Didot, s. d., pi. 

Lavisse (E.) et Parmentier, Album historique. Paris, Colin, 4896-4904, 
4 vol. 

Lavisse (E.) et Rambaud, Histoire g^n^rale. Voyez A. Michel. 

Lebon, Psychologic des foules, 3« 6dit. Paris, Alcan, 4898, in-8«. 

Le Braz (A.), Essai sur Thistoire du theatre celtique. Paris, Calmann- 
L6vy, 4904, in-8». 

Lecoy de la Marche, Extraits des comptes et m^moriaux du Roi Ren6. 
Paris, Picard, 4873, in.8«. 

— Le Roi Ren6, sa vie, son administration, ses Iravaux artistiques et 

litteraires, 2 vol. in-S©. Paris. Didot, 4875. 

— Cf. aussi Mystere de saint Bernard. 

Lenient, La satire en France au moyen age. Paris, Hachette, 48T7, in-8*>. 
Le Roy (0.), Etudes sur les myst^res. Paris, 4837, in-S^. ; 



/<. 



— 286 — 

LE VeRDIER. Cf. MYSTfeRE DE L'InCARNATION. / / H ^ / LC/t ^ ' ^ T^i/I 

— Dotuments relatifs a la confr^rie de la Passion de Rouen, s. 1. n. d. 

Lindner (G.), Die Henker und ihre Gesellen in der altfr. Mirakel- und 
Mysteriendichtung. Greifswald, Adler, 1902. Dissert. in-S®. 

LrvET, Pr^cieux et Pr^cieuses. Paris, Didier, 1859, in-S®. 

Logeman, Elckerlijk. (Dans de Vlaawse Scfwd, mars 1901.) 

LoTi (P.), Figures et choses qui passaient. Paris, Calmann-L^vy, 1898, 
in-8«. 

LuzARCHE, OflBce de la Resurrection de Tours, 1856, in-S®, pi. 

Macon (G.), Note sur le MyslSre de la Resurrection attribu6 ^ J. Michel. 
Paris, Techener, 21 pp. in-8«, 1887, 1 fac-sim., 1898. (Extr. du 
Comple rendu de G. Paris dans Romania, I. XXVII, p. 623.) 

Maeterlinck (L.), L'art et les rayst^res en Flandre. {Heme de VArt aneUn 
et moderne, avril 1906.) 

— Le genre satirique dans la peinture flamande. Gand, 1903, in-8o, pi. 
Male (E.), L*art religieux au Xllle siecle, 2* edit. Colin, 1902, in-4o, pi. 

— Le renouvellement de Tart par les my stores, {Gazette des Beaux- Arts 

des ier fevrier, l*"^ mars, 1®' avril, l^r mai 1904.) 

— Une influence des mysteres sur Tart italien du XV^ sifecle. {Gazette 

des Beaux-Arts, 1" fevrier 1906.) 

Mantzius, a History of theatrical Art, transl. by Louise von Gossel. 
Londres, Duckworth, 1903, 2 vol, 

Martin (Henri), Le Terence des dues et la mise en sc^ne au moyen age. 
{Bulletin de la Sociiti de Uhistoire du thidtre, n^ du 1" Jan- 
vier 1902.) Paris, Schmidt, in-8s pi. 

Martin (Le P.) et Cahier (le P.), S. J., Monographic de la cath^drale de 
Bourges. Paris, Poussielgue, 1841-1844, 2 vol. in-fol. 

Meaume, Recherches sur la vie et les ouvrages de Jacques Callot, I860. 

Mesnard. Voyez Moli£re. 

Meyer (Paul), L'Aveugle et son Valet, dans Ebert's Jahrbuch, t. I, 
pp. 147 sqq. 

— Voyez Romania, octobre 1903. 



— 287 — 

Meyir (Wilhelm), de Spire, Fragmenta Burana. (Festschrift der G. G. 
Ak. d. Wiss., 1901, in-4o.) 

— Nachriehten von der KOnigl. Gesellschaft der Wissenschaften zu G6t- 

tingen. 

— Philologisch-hislorische Klasse, 1903, 2. Heft, pp. 236-254. 

Michel (A.), L'Art en Italic. (Dans VHistoire ginirale de Layisse et Ram- 
baud, t. IV.) 

Michel (Fr.), Voyez Myst^re de saint Louis et Monmerqu£. 

MiLCHSACK, Die Oster und Passionsspiele. WolfenbtLttel, 1880. [Milch- 
sack.] 

Miracles de JNostre-Dame par personnage, publics par G. Paris et 
Ul. Robert, 7 vol. {Soci6t6 des anciens textes frangais, 1876-1883, 
in-8o.) 

Myst&re de la Passion de J. Michel, Edition sur v^lin, miniatures. 
Paris, V6rard, 1490. (Incunables B. N. Y. K. 360, salle d'expo- 
sition, R. L., no 320.) 

Mist£ji£ du Viel Testament. Voyez Rothschu^d. 

MouiRE, (Euvres. {Collection des grands icrivains de la France.) 

MoLTZER, De middelnederlandsch dram. Poezie ingeleid en toegelicht 
door — . Groeningen, 1875, in-8o. Bibl. v. middeln. lettcrk. 
aff. 1, 3, 9, 13, 16. 

Monaci. Cf. Ttabaldaza et Scritti yari. 

— • Appiinti per la sloria del teatro italiano. Imola, 1874, in-8o. 

Mone, Altteutsches Schauspiel, 1849, in-8o. 

— Scbauspiel des Mittelalters. Mannheim, 1852. Bensheimer. 

Monmerque et F. Michel, Th^Mre fxan^ais au moyen dge. 

MoRiCE (E.), Histoire de la mise en scene, depuis les Myst^res jusqu'au 
Old. Paris, Librairie frsm^aise, allemande et anglaise, 1836. 

Moynet (Georges), Tnics et decors. Paris, Librairie illustree, in-8», pi. 

Muller (Abbe Eugene). Cf. Bulletin historique et philologique, 1902, 
nos 1 et 2, 

Mystere du glorieux saint Adrien (Le livre et), public par Picot (Rox- 
' burghe Club), 1895, in-4o. 



— 288 — 

/ MystIire de saint Bernard de Menthon, public par A. Lecoy de la Marche 
' /{Soci^U des anciens textes frangais), 1888, in-8**. 

31yst£:re de l'Inciarnation et de la Nativite, repr6sente k Rouen 
en 1474, public par Leverdier. Rouen, Cagniard, 1886, 3 voh 
in-8o. (Socidt6 des bibliophiles normands.) 

MYSTiRES LN^DiTS Du XV*" sifeCLE, publics par A. Jubinal. Paris, Techener, 

1837, 2 vol. in-8«, pi. [Jubinal.] 

Mystere DE SAINT LAURENT, public d'apr6s la seule Edition gothique et 
accompagne d*une introduction et d*un glossaire par W. Sdder- 
hjelm et A. Wallenskold. {Acta Societatis scientiarum fennicae, 
tomus XVIII.) Helsingfors, 1891, in4o, pp. 111-287. 

MystMe de SAINT Louis, 6dite par Fr. Michel (pour le Roxburghe Glub)« 
Westminster, Nichols, 1871. [Mystere de saint Louis.] 

Myst&re de la Passion d'Arnoul Gri^ban, public d'apr6s le manuscrit de 
Paris, avec une introduction et un glossaire, par G. Paris et 
G. Raynaud, gr. in-8o j6sus a 2 col. / / / / \^iX. ^^c . j - 

Mystere de la Passion (texte du manuscrit 697 de la Biblioih^que 
d'Arras), public par J -M. Richard, ancien archiviste du Pas-de- 
Calais. Paris, Picard, 1893, in4o. 

Myst^es PROVENgAUX. Voyez Jeanroy. 

/ Navarre, Dionysos, fitude sur Torganisalion mat6rielle du theatre ath6- 
^ nien. Paris, Klincksieck, in-8o, pi. 

Nyrop (Kristoffer). En Teater forestilling i Middelalderen. (Studier fra 
Sprog- og Oldtidsforskning,) Copenhagen, Klein, 1892, in-8o. 

Ordinaire de Bayeux, Biblioth^que liturgique, t. VIII. Paris, Picard. 

Parfaict (Les freres), Histoire du theatre fran^ais. Amsterdam, 1735. 

Paris (G.), Manuel d*ancien fran^ais. La Littdralure fran^aise au moyen 
age, 2e 6dit. Paris, Hachette,J890^ in-8o. ^ ^* * -^ " 

— Voyez Mystere de la Passion d'A. Greban et Miracles de Notre- 

Dame. Cf. aussi Macon. 

— La po6sie au moyen age. Paris, Hachette, 1895, in-18. 

^ Paris (Louis), Toiles peintes et tapisseries de la vilte de Reims ou la 

/ mise en sc6ne du theatre des confreres de la Passion. Etude de 

myst^res et explications historiques. Planches par Leberthais, 



Paris (Paulin), La mise en sc6ne des myst^res. P. Dupont, 1855, broch. 
in-8«». 

Parmentier. Voyez Lavisse et — . 

Perrin (E.), fttude sur la mise en sc6ne. Lettre k M. Fr. Sarcey. Paris, 
Quantin, 1883, tir6 ^150 exemplaires num6rotes. 

Petit de Julleville, J^a comedie et les moeurs en France au moyen Age, 
40 6dit. Paris, Cerf, 1 vol. in-18. 

— Les MystSres. Paris, 1880, 2 voL 

PicoT (E.), Notice sur Jehan Chaponneau. Paris, Morgand et Fatout, 1879, 
in-18. Voyez aussi Myst£;re de saint Adrien. 

PiOLiN, Le theatre Chretien dans le Maine au cours du moyen age. 
Mamers, Fleury et Dangin, 1892, gr. in-8». 

Pollard (Alfred W.), English Miracle plays Moralities and Interludes, 
4th edit. Oxford, Clarendon Press, 1904, pU. 

Pottier, Vie et histoire de Madame sainte Barbe. Laval, 1902, extr. 

PouGiN, Dictionnaire du theatre. Paris, Didoi, 1885, in-4o, pi. 

Rabelais, (Euvres, Edition Moland. Paris, Garnier. / 

Raynaud, Voyez Myst^ire de la Passion. 

Rembrandt, Voyez Dutuit. 

Revue de l'Art ancien et moderne, avril 1906. Voyez Maeterlinck (L.). 

Revue d'histoire litt^rajre de la France. Voyez Lanson et Rigal. 

Revue des questions historiques, !«' juillet 1902, p. 279. 

Revue th^atrale, juiliet 1905. Voyez Thalasso. 

— D^ceinbre 1905, num^o dc N06I. 

Richard, Gf. MystMe de i^a Passion d' Arras. 

Rigal, Le theatre fran^ais avant la p6riode classique (fin du XVI* si6cle / 

et commencement du XVIIe). Paris, Hachette, 1 vol. in-18. 

— La mise en sc^ne dans les tragedies du XVI^ si6cle. {tievne (t histoire < 

liU&raire, 4905, fasc. 1 et 2.) / 

Robert (Ul.), Voyez Miracles. 

RoHNSTRdM, fitude sur Jehan Bodel. Upsal, Almqvist et Wiksell, 1900, 
in-8<>, th^se de rUniversit6 d*Upsal. 



/ 



Romania, octobre ldQ3. 

— Cf. Macon, Stengel et Thomas. 

Rothschild (J. de) et Picot (E.), Mistfere du Viel Testament. (SocUUdes 
. andens teoUes franfaU.) Paris, 1878-1«85» 6 vol. in-S®. 

Roy (E.), fitude sur le theatre fran^ais du XIV® et du XV® si^cle. La 
GomMie sans litre, publiee d'apr^s le manuscrit ktin 8163 de la 
Biblioth^que Nationale et les Miracles de Notre- Dame par 
personnages. Paris, Bouillon, 1 vol. in-8o. 

— Etudes sur le theatre fran^ais au XIV® si^cle. Le Jour du Jugement, 

Myst^res "francais sur le grand schisme, public d*apres le 
manuscrit 579 de la Biblioih^que de Besan^on. Paris, Bouillon, 
1902, 1 vol. in-8«. 

— Le Myst6re de la Passion en France du XIV© au XVIe si^cle. (Revue 

bourguignonne, 1903, t. XIII, no« 3-4.) 

Rutebceuf, (Euvres completes, par Jubinal, 3 vol. in-S®. Paris, Delahays, 
s. d. 

ScARTAZZiNi. Voyez Dante. 

SchiOtt, Beitrage zur Geschichte der Enlwickelung der Mitteralterlichen 
Biihne! (Herrig's Arckiv, t. LXVIII, 1882, in-8^, p. 129.) 

ScRiTTi VARi Di FiLOLOGiA a ERNESTO MoNACi. Roma, Forzani, 1901, 
in-4». 

Sepet (M.), Saint-Gildas de Ruis. Paris, Douniol, 1900, in-18. 

— Les origines catholiques du theatre moderne. Paris, Lethielleux, 1901, 

in-8o. 

— Le drame religieux au moyen a'ge. Paris, Bloud, 1903, in-18, 

— Les prophetes du Christ. {BibL Ec. des Ch,, t. XXVIU, pp. 1 a 211 ; 

t. XXIX, pp. 105 a 261 ; t. XXXVIU, p. 397.) 

S5DERHJELM (W.), Voycz Mystere de saint Laurent. 

Soens (EttN.), De rol van het Booze Beginsel op het naiddeleeuwsch ' 

tooneel. Gent, Siffer, 1899, in-8o. 

Stecher, Histoire de la lilterature n^erlandaise en Belgique. Bruxelles, 

Leb^gue, s. d., in-8o. g- 

Stengel, Die alteslen franzCsischen Sprachdenfcmaler, 2« 6dit. Marburg* 

1901 . (Ausgaben und Abhandlungen herausgegeben von Stengel, k 

no XL) 



I 



— 891 — 

Stenghel, Zeitschrilt fur franzOsische Sprache und Literatur, t. XYII 
(1895). Cf. RoMANU, t. XXVm (1899), p. 468. 

Sweet, Extracts from Chaucer, 2« edit. Oxford, Clarendon Press, 4B99, 
in-8». 

iKJSLVk, Cf. Jeankoy. 

Thalasso (Adolphe), Le theatre persan. {Revue thMrade, juillet 1905.) 

Thiboust, Relation de Tordre de la triomphante et magnifique monstre 
du Myst^re des Actes des Ap6tres, 6dile par Labouvrie. Bourges, 
Manceron, 1836, in-S^. [Thiboust ou Monstre Bourges.] 

Thomas (A.), Notes d'histoire litt^raire. Le theatre a Paris au XIV* si6cle, 
(Extrait de la Romania, t. XXI. Paris, 1893.) 

— Voyez Darmesteter. 

TiERSOT, Histoire de la chanson populaire en France. Paris, Plon, 1889, 
in-8*>. 

TiRSO DE Molina, Comedias. Bibl. de autores espafioles.. 

TouLMiN Smith (Lucy), The plays performed by the crafts or Mysteries of 
York on the day of Corpus Christi in the XlVth, XYt** and 
XVIth centuries. Ed. by —. Oxford, Clarendon Press, 1885, in-8o. 

Trois Doms. Voyez G^RADD. 

Trabaldaza, Una kude umbra e un libro di prestanza (Dans Scritti 
VARi DI FiLOLOGiA a E. MoNAGi. Roma, Forzani, 1901, in-4o.) 

Valois (Noel). Voyez Journal des savants. 

Van den Gheyn (S.-J.), Essai de mythologie et de philologie compar^e. 
Bruxelles, SociiU beige de librairie, 1885, in-8o. 

Vanderkindere (L.), Le siecle des Artevelde. Bruxelles, Lebegue, 1879, 
in-8^ 

Van DER Straeten, Le Ih^Alre villageois en Flandre. Bruxelles, t. I, 
Claessen, 1874 ; t. II, Tillot, 1880,. in-8o. [Van der Straeten.] 

Vattasso (M.), Per la storia del dramma sacro in Italia. Roma, tip. vat., 
1903, in-8o. 

Villiers (de), Le Festin de Pierre, edit6 par Kn5rrich. Heilbronn, 1881, 
in.l8. 

i Villon (F.), (Euvres completes, collection Jeannet. Paris, Flammarion, 

s. d., in-18. 



— 292 - 

YiTRAUX DE LA CATHisDRAtE DE BouRGES, publie par Des Meloizes. Paris, 
Desclee-de Brauwer, 1891-1897, in-foL, pi. 

Vlaamsb School. Voyez Logeman. 

Wackernell (J.-E.), Altdeutsche Passionsspiele aus Tyrol. Quellen und 
Forschungen zur Geschichte, Literatur und Sprache Oester- 
reichs, herausgegeben von Hirm und Wackernell. I, Graz, 
1897, in-8o. 

WallenskOld (A.). Voyez Myst^re de saint Laurent. 

Weber (P.), Geistliches Schauspiel und Kirchliche Kunst. Stuttgart, Ebner, 
1894, in-8o, pi. [Weber.] 

WiECK, Die Teufel auf der mittelallerlichen Mysterienbiihne Frank- 
reichs. 

WiLMOTTE, Origines du drame liturgique. {Bulletin de la Classe des lettres 
de VAcadimie de Belgique, 1901, n© 7, pp. 715-748.) 

— Naissance de r616ment comique dans le theatre religieux. (Tirage a 
part des Annales intemationales d'histoire, Paris, 1900, p. 53.) 

/ — Les passions allemandes du Rhin dans leur rapport avec Tancien 
theatre fran^ais. (Academie, M^oires couronnis, in-S®, t. LV, 
f6vrier 1898.) 

WoRP, Geschiedenis van bet drama en van bet tooneel in Nederland, 
eerste deel. Groeningen, Wolters, 1904, in-S®. 



;* 



— 298 — 



ADDENDA 
au Livre 111, Chapitre III (Art et MisTfiRE). 



Un recent article de M. Mftle {Gazette des Beaux-Arts, !«' fevrier 1906) 
vient de r6v61er une trace de Tinfluence des myst^res sur Tart italien du 
XV* si^cle. II y constate que les vers retraces au-dessous des figures de 
Sibylles de Baccio Baldini sont (sauf quelques variantes sans importance) 
emprunt^s a un Mystire de VAnnondation, public par M. d*Ancona. 



D'autre part, dans un article tres documente de la Revue de I' Art 
ancien et modeme (avril 1906), M. L. Maeterlinck vient de constater, pour 
deux triptyques du Mus^e de Gand : La « Transfiguration » et les « Huit 
Beatitudes » (ce dernier, restitue par Tauteur ^ C. Van Mander), Tinfluence 
tr6s marquee des myst^res flamands et de leur mise en sc^ne. 

On le voit, les recherches et les decouvertes se multiplient, et la v^ritc 
de la th^se soutenue ici s'atteste de plus en plus. 



294 



TABLE DBS PLANCHES 



Pages. 

Planche I. — Le theatre oti fut jou6e la « Passion » k Valenciennes , 
en 1547, d*apr6s Petit de JuUeville *. (Biblioth6que Nationale, 
manuscrit frangais 12536.) 70 

Planche II. — D6cor de « La Folie de Glidamante », de A. Hardy, 
d*apr^sun dessin inedit des memoires de Mahelot. (Biblioth^que 
Nationale, manuscrit frangais 24330.) 72 

Planche III. — Le Myst^re de sainte Apolline, d'aprSs une minia- 
ture de Jean Fouquet. (Mus6e Conde, a Chantilly.) 86 

Planche IV. — Miniature in6dite du manuscrit fran^ais 12536. 
(Biblioth^que Nationale.) 100 

Planche V. — La Descente de J^sus aux Enfers. Lettrine in6dite 
du manuscrit fran^ais 409. (Bibliothdque Nationale.) .... 112^ 

Planche VI. — L'Adoration des Bergers. Frontispice des Sarum 
fforog, d*apr6s Pollard . ..." .116 



* Histoire de la litUrature franoaise. Paris, Colin, 8 vol. in-8®, pi. 



TABLE ANALYTIQUE DES MATlllRES 

(Les chiffres renvoient aux pages.) 



INTRODUCTION 

Gomparaison de revolution du th^dtre religieux persan et du the&tre 
religieux fran^ais, 3-5. — Pens6e pieuse et instinct dramatique profane, 
5-7. — But de ce travail : tracer revolution de la raise en sc^ne niedi6- 
vale et la montrer, k chaque ^poque, reflet des id6es et des mceurs du 
si6cle, 7-8. — • Plan, 8-9. — Critique de la division adoptee, 9-10* — 
Sources imprimes et manuscrites, 40-12. — M^thode, 13. 



LIVRE PREMIER 

La mise en seine dans le drame liturgique. 

INTRODUCTION 

Universality du drame liturgique, 15. — Survivances dans Tfiglise et 
dans les coutumes populaires, 16-17. — Origine : fivangiles dialogues au 
IX« si^cle, 18. — Elements dramatiques dans les liturgies primitives, 
18-19. — Le premier dialogue pascal, 19. — Cycle de Pftques ; cycle de 
Noel, 20. 

CHAPITRE PREMIER 

Lieu de la sc^ne 

Lieu de la sc^ne : la nef, les bas-cdt^s et rarement le parvis; parfois 
les arcades d'un convent, 21. 



CHAPITRE 11 

Le DtCOK DANS L'^GUSE 

Premier d6cor rudimentaire : Tautel et le tapis qui le recouvre, 21-22. 
— La croix et son voile, 22. — La crypte-s6pulcre, 22-23. — La creche 
de No6l. 23. — Les debuts de la Nativity, 23. — Le d6cor simu lteR^ dans 
le drame liturgique, 24. — Mise en sc6ne de la Conversion de saint Paul, 
24-25. — Premier changement k vue, 25. — La platea, 25. — Paradis 
sur^lev^, comme plus tard dans les myst^res, 26. — D6veloppement de 
la mise en sc^ne dans le drame de Daniel^ 26-27. 

CHAPITRE 111 

- > L'art et le duame liturgique 

La musique. Importance des tropes chant^s, 27. — Rdle de Torgue et 
des instruments k cordes, 28. — Caract^re de cette musique, 28. — 
Rapports de Ticonogrophie et du drame (vide infra, chapitre : Art et 
Myst^re), 28-29. 

CHAPITRE IV 

La biachinerie 

Le « true » de T^toile, 29-30. — Coutumes populaires de Flandre et 
des Pays-Bas, 30. — Une eau-forte de Rembrandt, 30. — La main myst^- 
rieuse, 30. — Les bourses d*or miraculeuses, 30-31. — L'ftne parlant de 
Balaam, 31. — Les lions mecaniques, 31. — Les trappes dans T^glise?, 
31. — Lumiferes, foudre, Eclairs, 32. — Le rideau, 32. 

CHAPITRE V 

L'ORGANISATION 

L'organisation est le fait du chapitre, des clercs, des enfants de choeur, 
33. — L'6v6que des innocents, 33. — Saint Augustin, r^gisseur et pro- 
logue, 33-34. 



— 291 — 
CHAPITRE VI 

AUTEDR ET LIBRETTO 

Anonymat presque g6n6ral, 34. — Tutilon, 34. — Hilaire, 34. — Le 
scenario est dans.l'Ordinaire, 35. — Precision des « rabriques », 35. — 
Usage de Tencre rouge pour les « rubriques », 35. 

CHAPITRE VII 
Les agteurs 

Les acteurs sont les pr6tres, moines et enfants de choeur, 36. — 
Distribution des r61es suivant le rang, 36. — Glercs tenant le rOle des 
Maries et de Madeleine, 36. — La jeune fiUe de Beauvais, 36-37. — 
Participation du peuple, 37. — Les 6tudiants, 37. — Allure procession- 
nelle des acteurs, 37-38. — Leur costume, 39-42. — Le travesti, 43-4i« — 
Mimique dej^ vari6e, 44-46. — Diction, 46-47. — Instruction des acteurs, 
46-47. — Sentiments qui les animaient, 47* 

CHAPITRE VIII 
Les spegtateurs 

Dates des representations, 4748. — Composition du public, 48. — Foi 
et curiosity, 4849. — Le rire et les larmes, 50. 



LIVRE 11 
La mise en sc^ne dans le drame semi-liturgique. 
INTRODUCTION 
Le jeu d'Adam, 51-52. — Caract^re de transition, 52-53. 

CHAPITRE PREMIER 

£CHAFAUDS, DECORS, ORGANISATION 

L*Enfer, 53. — Fragment de la Resurrection, XII© si^cle, 53. — Le 
Paradis, 53-54. — Chaire des propb^tes, 53. — Le serpent machine avec 
art, 54. — Le meurtre d'Abel, 54. — Role du clioeur, 55. 



CHAPITRE II 
L'auteor 

L'aateur du jeu d'Adam, 55. — l)n clerc Ifettr^, 55-56. — Le diable 
s6ducteur, 57. 

GHAPITRE III 

Lbs acteurs 

Leur costume, 57. — V6tements religieux, 58. — Symbolisme, 58. — 
Mimique, 58. — Diction, 59. — Participation des laics, 59. — Le jeu de 
sainte Catherine en Anglelerre au XII* si6cle, 59. — Position des acteurs, 
59. - Sc^ne raim6e ; le desespoir d*Adain et d'6ve, 59-60. — Psychologic 
du geste au raoyen Sge, 60. — Maladresse des acteurs, 61. 

CHAPITRE IV 
Les spectateurs 

La premiere sc^ne dans la sall^, 6:2. — Les diables Element 
comique, 62. 

LIVRE ill 

La niise en seine dans les mystires. 

INTRODUCTION 

Manque de renseignements pour les XIII^ et XIV© si6cles, 62. — Impor- 
tance des myst^res mim^s, 62. 

CHAPITRE PREMIER 
Le lieu de la scene 

Le parvis, 64-65. — Le cimetiftie, 65. — La place pubRque, 65. - Les 
cours, 65. — Les amphitheatres romains, 63. — Les « rounds » en Cor- 
nouailles, 66. — Le Colys6e, 66. — Les salles ferm^es, 66. 



— 299 — 
CHAPITRE II 

£CHAFAUDS ET DECORS 

Simplicite de la sc^ne classique, 67. — Le d6cor romanlique, 67-68. — 
Le d6cor medieval. Le chariot, 68. — Les pageants anglais, 68. — 
Le wagenspel flamand, 69. — Le d6cor simultane, 69 71. — Mcor 
cyclique, 71-72. — Decor simultane dans la trag6die classique el le Cid, 
72-73. — Opinion de Voltaire, 73-74. — En AUemagne, 74. — En Angle- 
terre, 74-75. 

Description des dicors, — Les 6criteaux, 7S. — Le prologue descriptif, 
75-76. 

La seine, 77. — Ancienne hypothSse des etages superposes, 78. — 
Critique : sens du mot elage en ancien frangais, 79-80. — Survivance de 
Tancienne hypoth6se, 80-81. — Elevations diverses, 81-82. — Gradins du 
paradis, 82. — Le paradis, etage sup6rieur, 82-84. — Position de Tenfer, 
84. — La sc^ne sur etage dans les salles ferm^es, 85. — Conclusion, 
85-86. — La miniature de la Passion de Valenciennes, 86 (pi. I). — 
Description de la miniature de Fouquet (pi. III). 

Les Schafauds. — La plate-forme, 87. — Dimensions, 87. — Coiit, 
87-88. 

Seine proprement dite, — Le champ, 88. — La terre? 88-89. 

Les Mansions, 89. — Leur nombre, 89-90. — Leur construction, 90. 

Le Paradis. -^ Fleurs et fruits, 91. — Le paradis a Bourges, 91-92. 

VEnfer. — Le puits, 92-93. — La chaudi^re, 93. — Le lonneau des 
AUemands, 93. — L'artillerie infernale, 93. — La forteresse, 93. — 
L'enfer dans la Resurrection, 93-94. — Les limbes, 94. — L'enfer de 
Bourges, 95. — La gueule d'enfer on « chappe d*Hellequin », 95. — 
Origine et developpement de celte expression, 95. — La « mesnie Helle- 
quin », 95. — Hellequin-Arlequin, 96. — Alichino chez Dante, 95. — Le 
manteau d'Arlequin, 96 97. — Origine du symbolisme de la gueule 
d'enfer, 97-98. — Survivance chez Moli6re, 98-99. 

Autres decors. — Les tours, 99-100. — Temples, pr^toire, prisons, 
theatre romain, 100. — - Le navire et la mer, 100. — Scenes maritimes, 
101-102. 

Voiles et tentures, — Tente-abri, 103. — Courtine du lit. Toiles 
peintes, 103. 

Depenses, — Frais de d^ors 6normespour Tepoque, 103-104. 



— 300 — 
CHAPITRE III 

Art ET MYSTfcRE 

La mise en sc6ne des myst^res a-t-elle influence Tart medieval? 104 — 
Recherches et opinions des RR. PP. Cahier et Martin ; de MM. Springer, 
Carl Meyer, Julien Durand, Weber, Destr6e, Maeterlinck, Marignan, 
Picot, Bouchot, 104-106. — Le renouvellement de Tart par les myst^res, 
selon M. Male; expos6, additions et critiques, 106115. — Travail de 
M. Meyer (de Spire) sur le th6me de la Resurrection, 115-116. 

line Adoration des Bergers (pi. VI), k toute Evidence inspir^e d'un 
drame de la Nativite {manuscrit 617 de Chantilly ?), 116-117. 

Autres themes et oeuvres vraisemblablement inspires par le drame 
religieux : L*anesse de Balaam, 118. — L'Annonciation d*Aix, 118. — Le 
Spirituale Pomerium, 118. — La Bible de Saint-Omer, 118. — La Vierge 
d'Einsiedeln du maitre E. S. 1466, 118. — La madone du Mailre de 
Fl^malle (coll. George Salting), 119. — La Marie-Madeleine de Lucas 
de Leyde, 119. - Les Sibylles, 120-121. — La corde du diable, 121. — 
Toiles peintes et tapisseries de Reims, 121-122. — Peintures de Saint- 
Martin de Connie, 122. — Les proph^les du Christ, 122. — Les bas-reliefs 
du choeur de Notre-Dame de Paris, 122-123. — Jesus aux Enfers, 123. — 
La gueule d*enfer, 123-124. — L*Ascension, 424-125. (Voyez aussi pp. 154- 
155.) — La Representation d^s ftmes, 125. (Cf. aussi p. 146.) — Les 
(( Adorations de Guido Mazzoni », selon M. Michel, 125. — Le « Elck » 
et la « Temperance » de Breugel, 125. — L'arc-en-ciel chez J^r. Bosch, 
125. — Art et myst^re en Flandre; en Italic. Addenda, p. 293. 

Explication de cette influence, 125 el suivantes. 

Plasticite des rubriques, 125-126. 

Les peinlres et la mise en scene, 126-128. 

Psychologic de Tartiste medieval, 128-132. 

Conclusion, 132-134. 

La musique, 134. — Alleluias. Motets. Requiescat. Slabat Mater, 135. 
— Le Myst^re est un milodrame, 135. — Les instnmients, 135-13C. — 
Les musiciens, 136-138. — Les danses, 138. — Les silete, 138-139. — Le, 
chant, 139. — Chansons populaires, 140-144. 

CHAPITRE IV 

La haghinerie 

Son importance, 142-143. — « Conducteurs de secrete » et « fainc- 
tiers », 143-444. — Le et les rideaux, 144-146. 



— 301 — 

Feintes (Tdmes, (Tanimaux, de planCes, 146-148. 

Exicutions et tortures. — Principes differents de ceux des classiques, 
148-149. — Goftts de I'horreur, 149-45i. — Le sang, 162. 

Voleries, — Tentation de J^sus, 152. — Le Saint-Esprit, 152-153. — 
Les nuees el les plates-formes, 153. — La Resurrection, 164-155. 
Eau, pluie, deluge, 155-156. 

Feu. — Langues de feu, 156. — fncendie, 157. — Feux de I'enfer, 157. 
LumUre, 157. — Clartes myst^rieuses, 158-159. 

Bruit. — Le tonnerre au theatre, 159-160. — Les canons en enfer, 
160. — Accidents, 160-161. 

Trappes. — Couverture tenant lieu de trappe, 161. — Apparitions et 
resurrections, 162. 

Apparitions et changements h vtie. — Transformations. Chute des 
idoles, 162. — Apparition de la Vierge, 163. — Miracles des Actes des 
Apdtres, 163. — A la mort de Jdsus, 163. 

CHAPITRE V 

L'ORGANISATION 

Participation de la commune, 164. — Des rois et des nobles, 164. — 
De rfiglise, 164-165. — Du peuple, 165. — R61e des maire et echevins, 
165-166. — Le grand rh6toriqueur Jean Bouchet, organisateur de 
myst^res, 166-168. — Responsabilite, 168. — Repartition des benefices, 
168-169. — Nombre des « superintendants ». But des organisateurs : 
faire oeuvre de pi6le, 169-170. — Qualit6s et devoirs d*un bon organisateur 
selon Bouchet, 171-174. — Portrait d*un « merieur de jeu », 174. — 
Budget d'un myst^re, 174-178. 

CHAPITRE VI 

L*AUTEUR 

Profession des divers auteurs connus, 178-179. — L*auteur a sa table 
de travail, 180-181. — Creation et compilation, 181-183. — But moral, 
183-184. — Absence de sens critique, 184. — fitalage d*6rudition, 184. — 
Manie juridique, 184-186. — L'influence antique, 186-188. — Les 
anachronismes, 188. — Humility, 188. — L'histoire du chanoine Pra et de 



— 302 — 

Claude Ghevalet, 488-190. — Les premiers dramaturges professionnels, 
190. — Dur6e de la« composition, 190-191. — Le libretto, 191. — Editions 
anciennes des myst^res, 191-193. — La censure, 193-195. — Honoraires 
de rauteur, 195-196. 

CHAPITKh: VII 

Les acteuhs 

Ckmdition des acteurs, 196. — Nobles et bourgeois, 197. — Pr^tres, 
197. — Defenses prononcees par Tfiiglise. Distinction faite par elle entre 
les farces et moralit6s, d*une part, les myst6res, d* autre part, 198-200. — 
Les ^udiants, 201. — Les juristes, 201. — Les gens du peuple, 201-202. 

Groupements, — Temporaires, 202. — Permanents, 202, — Les 
Confreres de la Passion, 202-203. — Les corporations. 203. — En Angle- 
terre, 204. 

Premieres troupes permanentes et errantes, 204-205. 

Les femmes sur la schie. — Motif religieux de Tabstention des femmes 
a I'origine, 205-206. — Premieres actrices, 206-208. 

Les enfants sur la seine. — Les enfants de choeur, 208. — Les anges, 
208-209. — Importance et raison d'6tre de leur presence pour jouer les 
« enfances » des personnages, 209. — Idees du moyen age k ce sujet, 
209211. 

Figurants, 211-212. 

Animaux. — Vkne de Jesus, 212. — L'&ne de Balaam, 212. — Les 
chevaux sur ou devant la sc^ne? 213. — Autres animaux, 213. 

Nombre des acteufs, 214. 

Distribution des rdles, selon les talents, 214-216. 

Obligations des acteurs, — Le contrat de Valenciennes, 215^17. 

Gains des acteurs, 217-218. 

Position des acteurs en seine. — L'acteur qui ne parle pas, s*assied « en 
son si6ge » aux yeux du public, 218-219. — Railleries de Scaliger, 219. — 
Procession des acteurs, 219-220. 

Le costume. — Au XIV« si^cle, 220-221. — Le diable Enguignart, 221. 
— Le Terence de TArsenal, 221-222. — Robe blanche et robe pourpre de 
J6sus, 223-224. — Sainte Barbe, 224. — Les lepreux, 224. — Les anges, 
224. — Le travesti, 224-225. — Le boudoir de la coquette Marie-Made- 
leine, 225. — Prix des costumes, 226. — Luxe deploy^ k Bourges au 
XVl® si6cle, 226-228. — Contrasle avec le theatre espagnol de la m^me 



— 303 — 

6poque, 228-229. — Perruques et fausses barbes, 229. — Preoccupation 
de Gouleur locale au moyen Age, 229-230. (Cf. aussi 222-223.) — Au 
XVI1« siecle, 230. — Au XV1II« si^cle, 230-231. — De nos jours, 231. — 
Le nu au theatre, 231-232. 

Mimique. — Les trois Maries au s6pulcre, 232-233. — Les chevaliers au 
tombeau, 233-234. — Adam et Eve, 234. — Continuation des gestes 
hi^ratiques du drame liturgique, 234. — Les grimacements, 234. — Le 
naturel, 234-235. — Le comique, 235. — L'ironie, 235. 

Diction. — La melopee, 235-230. 

Esprit et mceurs des actmrs, — Les confreres de la Passion selon le 
procureur du Parlement de Paris, 236-237. — Les acteurs au XVII« si^le 
seloii rabb6 d'Aubignac. L*improvisation, 238. — Le « rusticus » ou 
a villain », 238. — Les acleurs, chanleurs et instrumentistes, 239. — La 
m^moire, 239. — Dangers courus, 239-240. — Conscience du r61e, 240- 
241. — Esprit religieux, 241. — M^le de sentiments profanes, 242. — 
Rivalit^s d'acteurs, 242. — Debauches et piet6, 242-243. 

CHAPITRE Vlli 
Les spectateurs 

Le thidtre : la salle, la place publique, une cour, 243-244. 

Les loges, r6servees aux autoriles, 244. — Leur aspect, 244245. 

Prix des loges. — Le fail qu'on paie sa place marque une 6lape vers le 
profane, 245. — Origine des baignoires, 245. 

Prix des places inferieures, — Le parterre, 246. — Origine du temae 
paradis, 246. — Entries de faveur, 246-247. 

Jours et heures des representations, — Jour parfois en rapport avec le 
sujet, 247-248. — De plus en plus sans relation avec le sujet, 248. — 
Emp6chemenls, 248. 

Proclamation. — Le « cry » et la « monslre », 248-249. — Survivance 
de cet usage au XVII« siecle, 249-250. 

Durie des representations. — De un a quaranle jours, 250. 

Heure des representations. — Interruptions, 250-251. — Origine de 
rexpression Matinee, 251. — Enti-'actes, 251-252. 

Aspect de la ville pendant la reprisentaiion. — Toute la vie se eon- 
centre sur la place du theatre, 252. — Police, 252, — Suspension; des 
offices, 253. — Joie et animation, 253. 

Sombre des spectateurs. — 80,000 a Autun? 253-254. — Plusieurs mil- 
liers, 254-255. 



— 304 — 

(Condition des spectateurs. — Melange des classes, 255. — Nobles et 
souyerains, 256. ~ Clerg4, 256. — Peuple 256. — Petits enfants, 257. 

Esprit et m(Burs du public. — Curiosite passionnee, 257. — Endurance, 
258. — Impatiences, 258. — Agitation et tumultes, 258. — Querelles et 
rixes, 258-259. — Le public au XVlIe si6cle, 258. — Le public shaksp6- 
rien, 258. — Remous et oris, 259. — Predominance croissante de Tesprit 
profane, 259-260. — Survivance du caracl6re religieux, 260. — Impi6t6s, 
260-261. — La satire sociale, 261-262. — La satire de la vie journaliSre : 
hdteliers, boutiquiers, ouvriers, truands, valets, 262-264. — Goftt des 
spectacles fastueux : cort^es, jugement general, batailles, 264-265. — 
Imagination, 265-266. — Inintelligence de la majorite, 266-267. — 
NaXvet6, 267. — Instincts craels : bourreaux et tyrans, tortures, 267-269. 

— Psychologic de la foule, 269. 

CONCLUSION 

Evolution revelee par I'histoire externe du theatre, 270-272. — Du 
symbolisme a une materialisation grandissante : TAne et le boeuf ; les 
sages-femmes ; les proph6tes, "272. — Paradis et Enfer materialises, 273. 

— Les ames en brouette. 274. — Morale rudimentaire rev616e par la raise 
en sc6ne, 274. — Absence de conflits de passion, 274. — La scolastique, 
275. — Absence de type, 275. — Cruaute des mystSres, 275-276. — 
La charite, 276. — Les luttes sociales, 276. — Le luxe, 276. —"Evolution 
d'^ la mise en scene dans les siecles suivants, 276-277. 

B.dLIOGRAPHIE, 278. 

Addenda. — Une influence des mysteres sur Tart ilalien du XV« si^cle, 
selon M. Male, 293. 

Les Mysteres et TArt flamand selon M. L. Maeterlinck. Les triptyques 
du Mus6e de Gand, 293. 

Table des planches, 294. 

Table analytique des matiI^res, 295. 



ERRATA 



Page 83, au lieu de : H, lire : II. 

Page 60, au lieu de : Historica, lire : VHistoria. 

Page 119, note 4, un point apr6s Richard. 

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