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Full text of "Histoire de la participation de la France à l'établissement des États-Unis d'Amérique. Correspondance diplomatique et documents"





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HISTOIRE 



DE 



LA PARTICIPATION DE LA FRANCE 

À L'ÉTVBLISSE\ÎENT 

DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE 

CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS 

PAU 

HENRI DONIOL 

COUKESPONDANT de l'institut, DIRECTEUII de L'IMPniMEItlB NATIONALE 

TOME DEUXIÈME 




PARIS 

IMPRIMERIE NATIONALE 



ALPHONSE PICARD, EDITEUR 

klUnAir.K DES AUCIIIVES NATIONALES ET DE I.A SOCIÉTÉ DE l.'ÉCOLE DES UIIAIITKS 



M DCCC LXXXVl 



HISTOIRE 



DE 



LA PARTICIPATION DE LA FRANCE 

À L'ÉTABLISSEMENT 

DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE 



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Photogravure typographique de l'Imprimerie Nationale. 



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HISTOIRE 



DE 



LA PARTICIPATION DE LA FRANCE 



7 



À L'ÉTABLISSEMENT 

DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE 

CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS 

PAR 

HENRI DONIOL 

COBnESPOSDANT DK L'INSTITUT, DIllECTKUn DE I/IMPRIMEIIIE NATIONALE 

TOME DEUXIÈME 




PARIS 

IMPRIMERIE NATIONALE 

ALPHONSE PICARD, ÉDITEUR 

LIBRAIRE DES ARCHIVES NATIONALES ET DE LA SOCIETE DE L'ÉCOLE DES CHARTES 



M DCCC LXXXVI 



IMPRIME POUR L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889. 



DÉCISION DE M. LE GaRDE DES ScEAUX MaRTIN-FeUIIXÉE , 

Ministre de la Justice et des Cultes, 

approuvant les propositions du Directeur de l'Imprimerie nationale 

en date du 8 juin 188/1. 



droits de reproduction et de TRADUCTION RESERVES. 



Le premier volume de cet ouvrage et celui-ci retracent la poli- 
tique de la France entre la fin de 1774 et le milieu de mars 1778. 
Cet intervalle de temps constitue une phase de nos annales. Phase 
non sans grandeur, étant donné le moment; trois années pleines 
qui commandent à vrai dire toute la période heureuse du règne 
de Louis XVI : elles la préparent et la produisent. Nous avons, 
croyons-nous, restitué à l'histoire, dont elle semblait comme igno- 
rée, cette première partie de ce règne, restitué dans ses documents 
mêmes et par eux seuls. Le volume qui s'ouvre ici montrera les 
ministres et le roi reprenant le travail, un moment enrayé, d'en- 
gager l'Espagne dans une commune alliance avec les Etats-Unis. 
Ils s'y attachent bientôt avec insistance. A la fin, ils consacrent 
formellement dans un traité particufier les vues et l'intérêt qui les 
y ont portés, allant ainsi au-devant de la guerre contre la Grande- 
Bretagne, au risque de n'être pas suivis par notre alliée. 

La pensée de M. de Vergennes, son impulsion, son esprit pla- 
nent sur ces commencements; c'est pourquoi nous avons mis en 
tête du tome premier la figure de ce ministre, telle que nous 
l'ont transmise le peintre A. Callet et le graveur Vangelisli, posée, 
parée, avec tout le goût de l'époque, pour le plus grand effet de 
la physionomie et pour l'expression du caractère. Comme on a 
cru généralement que le marquis de la Fayette avait déterminé 
les circonstances relatées dans le présent volume, il convenait 
d'y placer les objets rappelant sa personne. D'abord une repro- 
duction héliographique du portrait en pied dû à Le Paon, ayant 



pour fond la bataille de Vorklown et que Noël Le Mire s'em- 
pressa de graver afin de répondre au sentiment public; la compa- 
raison avec des miniatures plus jeunes laisse penser que ce por- 
trait, exécuté à une date assez rapprochée des événements, était 
près de la ressemblance'. A cette planche principale est ajoutée 
l'héliogravure d'un projet de tapisserie encadré dans une riche 
bordure et orné, au-dessous, d'une marine que l'on peut croire 
sortie du pinceau de Casanova. Le Paon, sans doute, fit aussi ou 
se vit emprunter le dessin de ce projet; il représente le jeune 
lieutenant de Washington dans l'uniforme bleu de l'armée améri- 
caine et à cheval, mais les autres détails sont à peu près ceux 
du premier portrait^. Avec la vue des ruines de Vissac, qui a été 
insérée dans le volume précédent, un des aspects du manoir de 
Chavaniac et les armoiries que le marquis se composa en partant 
pour l'Amérique complètent les souvenirs figurés que nous avons 
cru devoir donner de lui. 

Paris, octobre 1886. 



' Ce portrait se vendait avec une no- 
tice imprimée à part, qui le décrivait : 
« Au premier plan , La Fayette , prêt à 
monter à cheval et désignant l'attaque; 
au deuxième, des troupes légères allant 
soutenir l'infanterie; sur le front , la ville 
d'YbrIc; derrière la ville, la rivière de 
Ctiesapeak et le mouillage des vaisseaux ; 
plus loin , la petite ville de Glocester. » I^a 
notice se terminait par la traduction en 
français de la dédicace. [Noël Le Mire et 
son œuwe, par Jules Hidou, Paris, iSyS.) 



^ La maquette appartient au Mobilier 
national. Il y en a cinq autres de même 
facture. Elles paraissent avoir été pré- 
parées, après la paix de 1 ySS , pour des 
commandes devant rappeler les batailles 
des règnes de Ijouis XVI et de Louis XV 
favorables aux armes françaises. Celle 
qui concerne La Fayette le montre sur 
un cheval blanc et porte en frontispice 
YoRKTONN. Les autres figurent la Grenade, 
Brimston-Hill , l^ensacola, puis Fontenoy 
et Lawfeld. 



HISTOIRE 

DE 

LA PARTICIPATION DE LA FRANCE 

À L'ÉTABLISSEMENT 
DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE. 



-><8><- 



CHAPITRE PREMIER. 

LA FRANCE ET L'ANGLETERRE S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 



RAle incommode de notre nouvel ambassadeur à Londres; divergence de ses idées avec celles du 1770. 
ministre en ce moment ; intérêt qui en résulte pour l'histoire. — Fond que l'on faisait sur le 
marquis de Noailles; instructions pacifiques qu'il avait; sous quel jour le ministre lui pré- 
sente les propositions envoyées à Madrid le 3i août; raisons d'être de «l'expectative vigi- 
• lante». — Les ministres anglais font des prévenances, blâment M. de Pombal et excusent 
leurs armements par ceux de la France et de l'Espagne; M. de Vergennes est d'autant plus 
convaincu que l'Angleterre n'a pas d'intentions hostiles; son admiration pour la facilité qu'elle 
trouve à s'armer. — Habileté du cabinet britannique à justifier ses préparatifs et à nous inti- 
mider des nôtres; assurances de M. de Vergeimes à lord Stormout; ce ministre et M. de Mau- 
repas engagent chacun M. de Noailles à moins suspecter l'Angleterre; même note donnée au 
marquis d'Ossun; retraite de M. de Grimaldi. — Comment la réponse du cabinet de Ver- 
sailles aux propositions de Madrid avait di^à rendu difficile la position de ce ministre; le refus 
de satisfaction définitivement opposé par le Portugal la rend intenable; le comte de Florida- 
blanca est nommé pour continuer la même politique; danger que cette politique ne fût diffé- 
rente; justes regrets de M. de Vergennes à la retraite de M. de Grimaldi. — Les effortsx de 
l'Angleterre pour nous abuser avoués par lord Stormont à lord Grantliam; on dévoile en mërae 
temps à Ossun les armements qu'a faits le roi; dispositions confiantes manifestées néanmoins 
à Londres; moindre importance attachée maintenant aux défaites de Washington. 

Du moment que nous ralentissions l'allure avec l'Espagne, notre lan- 
gage à Londres, notre manière d'être même devaient un peu changej-. 
Ce n'était pas un rôle commode qui attendait le successeur en titre 



iwrkiHKiiiK nitiOitLi. 



2 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

1770. du comle de Gaines, lorsqu'il vint prendre son poste à l'ambassade. 
Les disparates n'y seraient pas moins obligés qu'auparavant. Il fallait 
continuer de trouver que l'Angleterre nous donnait beaucoup de mo- 
tifs de nous plaindre d'elle et avoir toujours le parti pris d'en décou- 
vrir de nouveaux. Sonder sans cesse ses dispositions à notre égard et, 
en même temps, apaiser sans cesse les suspicions que nous lui ferions 
concevoir allait devenir de plus en plus nécessaire. S'il avait été malaisé 
jusqu'ici d'accorder ces termes contradictoires, les choses s'y prête- 
raient encore moins; le prix que l'on mettait, à Versailles, à ne pas 
laisser voir de crainte à cause des armements de l'Angleterre et de la 
vigueur qu'elle y apportait serait une complication de plus. Le mar- 
quis de Noailles arrivait avec les idées et les propensions du moment 
précédent; elles cadraient assez mal avec Tobligatiou de sembler ne 
point tenir pour un danger que la Grande-Bretagne format des flottes 
de guerre, rassemblât partout ses matelots, réunît évidemment les 
voies et moyens d'une lutte sérieuse. Il allait de soi, dès lors, qu'un 
peu de désaccord s'établît au début entre le ministre et son représen- 
tant; leur correspondance emprunte à ces divergences l'avantage de 
refléter et les raisons inspirant la conduite que l'on voulait suivre et 
les circonstances d'où dérivaient ces raisons. 

M. de Vergennes ouvre cette correspondance le 26 octobre, l'am- 
bassadeur étant encore à s'installer. Il y attachait « l'intérêt de l'amitié 
et de la confiance », lui dit-il en commençant, et c'était la vérité. Le 
marquis de Noailles, outre sa grande situation de famille, avait l'af- 
fection personnelle de M. de Maurepas'; la considération et la bien- 
veillance du ministre devaient s'ensuivre, n'eussent-elles pas découlé 

' M. de Maurepas lui écrit le 23 novembre : terre, t. 519, n" 54.) — Pendant les premiers 

> Ce sera toujours avec grand plaisir. Monsieur mois de son ambassade, le marquis de Noailles 

«le Marquis, que je recevrai des marques de écrit presque chaque semaine à M. de Ver- 

« votre amitié et de vôtre confiance : je ne ces- gennes privcment, outre ses rapports olFiciels, 

• serai d'y répondre avec les sentimens que plusieurs fois à M. de Maurepas sous la même 

• m'inspirent ceux que j'ai voués depuis tant enveloppe, et 'cette correspondance directe dc- 
« d'années à tout ce qui vous apartient. » ( Angle- vient plus fréquente en avançant. 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 3 

(l'une autre source. Mais l'ambassadeur était un des hommes nou- 1770. 
veaux sur qui les conseillers de Louis XVI comptaient pour servir leur 
politique avec le dévouement qui résulte de la communauté des sen- 
timents et des principes. Leurs rapports deviennent tout de suite in- 
times. La dépêche du 26 octobre traçait des instructions générales; 
le ministre avait pris simplement occasion, pour cela, des affaires déjà 
engagées par Garnier, notamment d'un conflit né, dans la Gambie, 
des procédés violents d'un commandant anglais; nos réclamations à 
ce sujet n'étaient pas encore satisfaites. De l'exercice du chargé d'af- 
faires à celui de l'ambassadeur il n'y avait pas de solution de conti- 
nuité, comme précédemment du comte de Guines à Garnier; M. de 
Vergennes traitait en réalité, dans sa lettre, la question de nos rela- 
tions avec le cabinet de Londres; il écrivait : 

11 ne sera peut elre pas hors de propos d insinuer que le rôle de 

plaignans commence a nous lasser. Ce n est pas le ton naturel d une puissance 
telle que la France ; et i on est bien tenté de se faire justice lors qu on la de- 
mande toujours si inutilement. Vous serés très certainement M. aussi étonné 
que scandalisé de la liste de nos griefs que le S'' Garnier vous présentera et 
sur lescpiels nous attendons depuis des années que le ministère anglois veuille 
bien s expliquer. Le Roi a été également satisfait du compte que M. Garnier 
a rendu de la partie de la conférence avec le Lord Weymouth ou il a été 
question des differens entre I Espagne et le Portugal. Tout ce que le ministre 
anglois a dit a cette occasion s accorde avec le langage que le Lord Stormond 
a eu commission de la cour de me tenir, a cela près qu il ne m'a jamais pro- 
noncé 1 abandon du Portugal ni rien qui en aproclia. J avoue même quand il 
m en auroit fait la déclaration la plus expresse que je n'y prendrois aucune 
confiance. Il est des clioses plus fortes que les hommes, et les grands intérêts 
des nations sont de ce genre et doivent par conséquent I emporter sur la façon 
de penser de quelques particuliers. Je ne m'éloigne pas de croire M. que tant 
que la querelle se concentrera dans les déserts de 1 Amérique Méridionale et 
qu'il ne sera question que de se disputer la possession de la grande rivière de 
S' Pedro , les ministres anglois qui ont mieux a faire que de se batailler pour 



4 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

1770. le Portugal seront assés forts pour empêcher leur nation de se meslér de cette 
querelle , mais ils seroient bien tost sans énergie et peut être même seroient 
ils les victimes du ressentiment national si le Portugal envahi dans le centre 
du Brczil ou dans ses provinces d Europe etoit menacé detre dépouillé des 
possessions dou les Anglois tirent leurs principaux bénéfices de commerce. 
Il ne faut pas s'y tromper la morale des Etats et par conséquent leur jus- 
tice est de s occuper avant tout de 1 avancement et de linterest national. Ainsi 
tout ce qui le froisse quelque juste quil soit en lui même, cesse de letre. Le 
S' Garnier semble se reprocher de n avoir pas saisi le jeu que lui a donné le 
Lord Weymouth pour lui faire articuler s il auroit déclaré au Portugal que 
I Ang"" ne le soutiendroit pas si de gaieté de cœur il provoquoit la guerre. 
Rassurés le M., et dites lui que nous lui savons plus tost gré de s être abs- 
tenu de cette curiosité qui auroit bien pu attirer quelqu'lnslnuation a la quelle 
nous ne devons jamais donner lieu. Si nous avons lair de presser les Anglois 
d abandonner le Portugal ils pourrolent s en faire un titre pour nous demander 
de rester neutres a l égard de l Esp"^. Vous voudres bien vous rappellér ce que 
j ai eu 1 honneur de vous dire avant votre départ. Les obligations du pacte de 
famille sont dune nature différente de celles des alliances delTenslves, elles ne 
laissent lieu a aucun examen et discussion préalable. La partie requise doit 
dans un terme convenu donner les secours qu elle est tenue d'administrer, 
ainsi vous sentes que tout ce (jui tendroit a affoiblir ce pacte solennel si 
interressant a conserver dans toute son intégrité doit être soigneusement 
écarté. Peu importe au reste de savoir si l Angi^ aura fait au Portugal la 
déclaration comminatoire dont il s agit; tant que nous ne la verrons pas en 
mesure de lui prêter une assistance effective nous pouvons bien croire quelle 
ne néglige rien pour fléchir la roideur de M. de Pombal et pour le rendre 
plus conciliant. Si mes dernières notions de Lisbonne sont exactes, les repré- 
sentations du ministère anglois nonl pas persuadé ce ministre; il doit avoir 
repondu a M. Walpole avec sa diffusion ordinaire que le Piol 1res fidèle ne 
pent se prêter a restituer aux Espagnols les lieux qui ont été usurpés dans le 
Paraguay. Si cette déclaration n est pas satisfaisante elle présentera du moins 
un caractère de franchise plus honorable pour le ministre portugais que les 
détours et les subterfuges dont il s etoit envelopé jusqu'à présent. Aparamcnt 
qu il croit ses mesures asses bien prises en Amérique pour avoir peu a redouter 



S'EFFORCENT DE S'ABUSEU. 5 

1 armement prodigieux que lEsp''y fait passer. La décision de la question 17"J0 
sera donc soumise désormais au sort des armes, cest un triste expédient, 
mais 1 Esp'^ n en a plus le choix. Cela n empêchera pas M. que nous ne conti- 
nuions encore a faire tout ce qui dépendra de nous pour disposer les esprits 
a la conciliation, et nous ne doutons pas qu on agira dans la même vue en 
Ang'". G est a cet égard que le Lord We^mouth peut dire avec heaucoup 
de justesse que nous avons un même sisteme. Celui du Hoi est de contrihuér 
au maintien de la paix autant quil le pourra avec dignité et avec justice, 

La lettre de M. Garnier, n° (3o, ne renfermant que des nouvelles elle 
n exige aucune explication de ma part, la seule recommandation que j aie a 
vous faire. M., est de veiller attentivement sur la destination des vaisseaux de 
ligne dont on annonce la prochaine expédition, ainsi que sur le progrès des 
dlfferens arméniens qui se font dans les ports. Ils deviennent trop nombreux 
pour paroitrc indifferens. 

Un autre olyet qui demande bien de l attention est lidée ou ion supose le 
ministère anglols de prendre des Russes a sa solde. Je sens quil vous sera 
difficile de pénétrer avec sûreté ce qui en est, mais le peu que vous pourrés 
découvrir éclairé par vos conjectures et par les avis qui nous viendront d ail- 
leurs pourra percer le voile ténébreux qui nous dérobe les intentions et la 
marche des ministres anglols. J al peine a me persuader s ils veulent avoir 
des Russes que ce soit pour les envoyer en Amérique ou ils ont déjà bien de 
la peine a faire vivre le monde qii ils y ont rassemblé. Il seroit plus tost tenté 
de croire qu ils ne s en assurerolent que pour les faire passer en Portugal si ce 
royaume était menacé. Mais il me semble que si l impératrice de Russie n est 
pas entraînée par son esprit romanesque , elle doit sentir que l une et 1 autre 
querelle lui sont egalem' étrangères et Indifférentes. 

J ai Ih'' detre avec un sincère et parfait att. M. le M'', etc. 

A Fontainebleau le 26 8'"" i 776. 

Angleterre, l. 518, u" 107 '. 

' Nous continuons à reproduire textuelle- accentuation ne se retrouve pas, en effet, dans 

ment les minutes de M. de V^ergennes. Inde- la correspondance de ses secrétaires ou d'autres 

pendamment dune ortliogi-aplie souvent fau- mains contemporaines. On a dû remarquer 

tive, elles se distinguent par une accentuation dans ses lettres l'absence d'apostrophe comme 

(|ui devait être chez le ministre un souvenir du un signe caractéristique de sa manière d'écrire, 

parler local avec lequel il avait été élevé; cette Le plus souvent il remplace ce signe par un 



LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 



1776. 



C'est à ce moment que lord Stormont était venu porter à Versailles 
les assurances pacifiques dont le gouvernement de George III l'avait 
chargé et, pour y mieux faire croire, demander quelles conditions 
pourrait bien mettre l'Espagne à reprendre les négociations relatives 
au Portugal. Le ministre avait pu ne dire qu'un mot de cela à Ossun, 
mais il était nécessaire de régler la conduite de notre représentant 
à Londres d'après l'idée que donnaient ces confidences. Il fallait 
être d'autant plus explicite que, le 28, le marquis de Noailles avait 
indiqué une divergence équivoque dans le cabinet britannique sur 
le désir de la cour de voir le Portugal entendre raison; lord Sulfolk 
critiquait très vivement la conduite de M. de Pombal et lord Wey- 
mouth paraissait s'abstenir de s'en expliquer. L'ambassadeur écrivait 
cependant « qu'à moins d'être trompé par les plus belles apparences, 
on avait des motifs de présumer la sincérité des démarches de 
l'Angleterre lorsqu'elles tendaient à entretenir la paix en Europe ' : 



intervalle et met une lettre majuscule au mot 
suivant , par exemple « beaucoup d E^el ». Nous 
n'avons pas tenu compte précédemment de 
cette méthode; mais dorénavant nous pren- 
drons soin, sans multiplier les majuscules 
comme le l'ont les originaux, ce qui serait 
contraire à une bonne typograpliie, de repro- 
duire les intervalles; leur suppression rend la 
lecture trop peu courante. 

' Angleterre, t. 518, n" 112 : «Les sentl- 
>: mens qui paroissent dominer dans le conseil 

• de Sa Majesté Britannique sembleroient nous 

• faire désirer qu'il n'arrivât point de change- 
u mens dans la manière dont il est composé. 
« Autant il étoit naturel d'avoir des soupçons sur 

• le jugement que portoit l'Angleterre de la con- 

• duite du Portugal vis à vis de l'Espagne , autant 
« les probabilités s'augmentent aujourd Imi pour 
« laisser croire que la cour de Londres souliaite- 
« roit sincèrement la reconciliation de ces deux 

• puissances. Voici, Monsieur le Comte, un 
« trait assés Frappant. Milord SulTolk recevant 



< à sa dernière audience le secrétaire de l'am- 
«bassade d'Espagne, M. le prince de Masseran 

> n'aiant pu s'y rendre lui-même à cause de son 
« incommodité , il fut question des alTaires de 
» l'Espagne avec le Portugal. Les expressions 
' les plus fortes furent emploiées de la part 
K du secrétaire d'Etat pour peindre le cliagrin 

> qu'on ressentoit ici de n'avoir pu encore faire 
K entendre raison à M. de Pombal. Milord Wey- 
• moutli , ajouta-t-il , a du aller cliés M. l'am- 
iibassadeur d'Espagne, et il lui aura dit que 
« nous étions si peu écoutés de la cour de Lis- 
« bonne , que notre ministre s'y plaignoit du 
» défaut d'accès. Mais nous ne souffrirons pas, 

> reprit Milord Suffolk , que ce jeu dure long- 
I tems , et il faudra bien qu'on finisse par nous 
» entendre. 

« Ce qu'il y a de très-étrange , est que Milord 
» Weymoutb n'ait porté aucune parole à M. le 
« prince de Masseran , et qu'il soit encore à 
«s'acquitter d'un devoir dont l'objet ne sauroit 
» paroitre indifférent. Au reste ce qui fait tort 



S'EFFORCENT DE S'ABUSEU. 



sa situation présente, ses colonies d'Amérique perdues à jamais pour 
elle s'il survenait une guerre étrangère, une telle perte la remettant à 
une place aussi pénible pour son orgueil que malheureuse pour son 
commerce. » L'ambassadeur avait reçu pour instruction générale de 
ne faire autre chose qu'observer'; encore convenait-il de lui préciser 
dans quel sens il observerait; le ministre fait donc aussitôt écrire ainsi 
qu'il suit à son représentant: 

A Foulaiiiebleau le i <j'" 1770. 

Sa M. a été très-satisfaite, M., de votre début en Angleterre; elle le regarde 
comme un heureux augure du succès de la mission qu'elle vous a confiée, et 
ce qui la confirme dans ce sentiment c'est la confiance qu elle met dans votre 
zèle et dans votre activité. 

Nous avons apris avec d'autant plus de plaisir, M. , les assurances que les 
ministres anglais vous ont données des dispositions pacifiques du roi de la 
Grande Bretagne, qu'elle sont parfaitement analogues au langage que M'' Stor- 
mont m'a tenu en dernier lieu sur le même objet; cet ambassadeur m'a donné 
par ordre exprès de sa cour les assurances les plus positives des dispositions 
où est S. M. B. de maintenir la paix et la bonne harmonie qui subsiste 
entr'clle et le Roi, et il m'a déclaré en même tems que les travaux qui se 
faisoient actuellement dans les ports d'Angleterre , n'avoient aucun objet hos- 
tile, et, surtout, qu'ils n'avoient absolument aucun raport avec la querelle 
subsistante entre fEspagne et le Portugal, que S. M. BqTie n'avoit d'autre 
viie que de mettre sa marine dans un état convenable et de pourvoir à la 
sûreté de ses ports et de son royaume. Ce langage m'a d'autant plus étonné 
qu'il n'étolt ni provoqué ni prévu : Ma réponse a été que les dispositions de 



\"r,. 



« dans cette occasion aux sentinicns de Milord 
« VVeymoutl) , tourne à la louange des autres 
« membres du ministère , et prouve le véri- 
« table cloignement qu'auroit l'Angleterre à ap- 
« puier les injustices de son allié. On peut être 
« trompé par les plus belles apparences. Mais 

« quand on considère la situation 

' M. de Maurepas mandait peu après au 
marquis de Noailles : « C'est encore pour vous , 
« Monsieur le Marquis , un nouveau sujet d'ob- 



« scrvations, vous savés que nous sommes con- 
« venu que vous n'avies gueres autre chose à 
11 taire où vousètes; mais je vois avec plaisir 
« que vous vous en acquitez avec bien des lu- 
« mières et bien de l'exactitude. Continuez à 
« nous écLiirer, nous continuerons de notre 
« côté a nous préparer et toujours avec le dé- 
«sir de conserver la tranquililé qui, à le bien 
« examiner, est nécessaire à tout le monde. • 
[Aiigkleire, t. 519, n" 5/».) 



8 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

I77fi. '*>• ^ï- •^qï'e étoienl parfailement conformes à celles du Roi, que S. M. y met- 
loit une entière confiance, et qu'elles étoient la baze de sa conduite. Il est 
possible. M., que les ministres anglais vous mettent sur la voye de la décla- 
ration que nous a faite M'' SlormonI, et dans ce cas, vous voudrez bien mais 
sans affectation leur réitérer le langage que j'ai tenu à cet ambassadeur, et y 
ajouter que le Roi n'a d'autre soin que celuy qu'exige de luy l'administra- 
tion intérieure de son royaume, et que l'objet chéri de ses vœux est de con- 
courir au maintien de la paix dont l'Europe jouit, et particulièrement de la 
bonne intelligence qui régne entre la France et la Grande Bretagne. Cette 
matière devant vous conduire naturellement. M., aux griefs que nous avons 
successivement déférés au ministère anglais, vous luy ferez observer la multi- 
plicité ainsi que l'inutilité de nos plaintes, et vous lui donnerez à entendre 
délicatement que la preuve la plus forte de notre penchant pour la paix c'est 
la longanimité avec laquelle nous luy demandons justice contre les violences 
de toute espèce qui excitent nos réclamations. Cette conduite de notre part 
doit être im motif de plus pour la cour de Londres de nous rendre justice, 
et de ne pas laisser accumuler nos griefs, lesquels faute de redressement, 
pourroient nous fournir des motifs plus que suffisants pour nous procurer 
par nous-n)êmes les réparations qu'on nous refuse. Ces considérations, em- 
ployées avec addresse et ménagement, nous paroissent propres à faire envi- 
sager nos plaintes sous leur véritable point de vue, et à pénétrer de plus en 
plus le ministère anglais de la nécessité d'y donner plus d'attention qu'il n'a 
fait jusqu'à présent 

Le propos de M'' Marchemont, lorsqu'il a demandé si vous apor- 

tiez la guerre ou la paix, pèchoit contre les faits; vous ne pouviez porter la 
paix en Ang"' puisqu'elle subsiste depuis treize ans; quant à la guerre aucun 
indice ne l'annonce, la conduite seule de rAng'" peut la provoquer; voilà, M., 
le sens dans lequel je vous prie de répondre si on se bazarde de vous faire 
des questions analogues à celle de M'' Marchemont. 

(/'. 5.) Lorsque vous avés, M. le M'% des choses intéressantes à nous 
marquer, qui exigent célérité, vous ne devés point vous faire une délicatesse 
de dépêcher à Calais un courrier extraordinaire. Celui que vous m'aves en- 
voyé le 39 octobre ne tardera pas à vous être renvoyé; je ne le feray repartir 



S'EFFORCENT DE S'ABUSEI\. g 

cependanl qu'après l'arrivée de vos dépèches du i" de ce mois, la harangue 1770. 
du roi d'Angleterre devant contribuer à fixer vos combinaisons. 

Je vous fais tous mes complimens, M., sur votre début. 

Personne n'y prend interest plus sincère que je le fais. 

Angleterre, I. 519, n* S. 

Lorsque l'on eut arrêté la réponse au mémoire de l'Espagne sur les 
propositions du 3 i août, on ne put manquer d'informer notre repré- 
sentant à Londres de l'esprit dans lequel elle était conçue. Il y avait 
lieu de lui rendre commune avec son collègue de Madrid l'opinion 
du Gouvernement. C'est M. de Vergennes lui-même qui écrivit cette 
fois au marquis de Noailles. Sa dépêche reproduisait, en l'accom- 
modant" du lieu où était celui-ci et en la raisonnant davantage, celle 
qu'en même temps l'on adressait à Ossun : 

A Fontainebleau le G iio\'""' 177O. 

Votre courrier, M. ie M'% qui est arrivé le i" de ce mois m'a remis les 
lettres n" 2 et 3 que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire les 28 et 29 S"*"' 
et un 2'' courrier m'a aporté votre lettre particulière et votre dépêche n" /|. 
A celle ci etoient joints la harangue du roi d'Angré a son Parlement et les 
1"* débats quelle a excités. Je vous serai obligé. M., de vous occuper a nous 
en procurer la suite, ils ne manquent pas d interest et le Roi y donne volon- 
tiers attention. 

Sa M''' est très satisfaite de celle que vous donnés a tout ce qui se passe 
autour de vous et de votre exactitude à lui en rendre compte. Elle est bien 
assurée que vous ne vous desisterés pas de cet état d observation, et elle 
aprouve les expéditions de courriers que vous poiu-res faire lorsque les oc- 
casions vous paroitronl le mériter, elle pense cependant qu'a moins deve- 
nemens tout a fait extraord'^ il conviendra que vos comriers s arrêtent à 
Calais. 

Je partage bien sincèrement M. toute la peine que ne peut manquer de 
vous causer un début plus orageux que nous ne pouvions le prévoir au mo- 
ment de votre départ, mais je me flatte que cette crise ne sera que passagère et 
ne servira qu'a mettre dans le plus grand jour la sagesse de votre conduite 



mnivEitit KiTiosAif. 



10 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

1770. et les ressources de votre génie. Nous ne nous dissimulons pas cependant 
que les démonstrations ou les précautions de lAng"' sont dune nature allar- 
mante; mais malgi'é le sombre qui règne dans la perspective, nous ne pou- 
vons pas encore considérer les mesures qui viennent detre ordonnées ni 
comme une détermination ni même comme une tendance a la guerre contre 
nous. 

Deux motifs principaux peuvent avoir contribué a précipiter les mesures 
qui occupent avec tant de raison votre prévoyance et la notre. Le premier est 
les travaux de nos ports et les armemens asses nombreux de lEsp''. Quoique 
ces prepai'atifs soient intrinsèquement dirigés de notre part a la conservation 
et a la deffense neantmoins comme ils sont susceptibles dun elFet offensif 
nous ne devons pas être surpris que le ministère Bqiie, peut être même contre 
sa propre conviction, témoigne s en allarmér, et quil défère a 1 impression la 
plus générale parmi sa nation qui peu accoutumée a voir la France agir sur 
un plan de prévoyance , n aperçoit dans ses précautions actuelles q'un dessein 
bostile et imminent. En Ang"" plus qu'ailleurs le Gouvernement doit calculer 
le sentiment puljlic et même quelques fois consulter son vœu; rien ne nous 
indique jusqu ici que celui de la nation soit pour la guerre contre nous et nous 
n'apercevons rien qui puisse et qui doive en donner la tentation au ministère. 
Elle ne denoueroit pas ses embarras avec 1 Amérique. Suivant les barangues, 
tout espoir de conciliation est retranché; les Colonies, ou leurs chefs, ce qui 
revient au même, ont rejette avec dédain les propositions qui leurs ont été 
faites en vertu de la commission. Dans cet état de choses la guerre contre 
nous ne seroit donc q'un nouvel embarras. Si nous considérons en suite la 
situation présente de 1 Angî^ ne serons nous pas autorisés a dire que cette 
guerre seroit un acte de démence et de folie. L Ang"^« n'a pas dans son in- 
térieur un corps de troupes suffisant a sa deffense; les 36 vaisseaux quelle 
arme par un effort qui pesé tout a la fois sur son commerce et sur ses fonds, 
sont nécessaires pour couvrir ses cotes les quelles dénuées de cette protection 
seroient ouvertes a l'invasion la plus subite et la plus facile. Tous ses arme- 
mens légers sont emploies en Amérique et il n'y a rien de trop; si dans 
cette position elle nous déclare la guen-e son commerce en Europe est a notre 
direction; nos corsaires seuls suffiront pom' lui faire suportér le mal que ses 
administrateurs se seront proposés de nous faire. Je ne parle pas ici de 1 em- 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. Il 

ploi que nous pourrions faire de nos escadres pour lui faire sentir la foi- 1770. 
blesse de son élat d'offensive ; il ne s agit pas de combiner un plan de guerre , 
mais si les données dont je pars sont exactes je crois que vous en conclurés 
avec moi. M., que les démonstrations présentes de lAngî^ manifestent plus 
de craintes que de mauvaises intentions. 

Le 2'' motif qui peut animer la conduite du ministère Bque est que recon- 
noissant 1 insuffisance de ses mesures contre l'Amérique et sentant indispen- 
sablement le besoin dun plus grand nombre de matelots, il fait ressource 
d un prétexte étranger et asses plausible pour obtenir, sans accuser son défaut 
de prévoyance, l'augmentation qui lui est nécessaire. 

Je ne vous donne que des conjectures. M., vous êtes sur les lieux cesl a 
vous de les eclaircir. Ne craignes pas de nous dire votre sentiment, même 
lors que le notre vous paroitra en opposition; ce nest que par une discussion 
respectivement confidentielle que nous parviendrons peut être a saisir le vrai 
des intentions d un gouvernement que nous ne pouvons surveiller avec trop 
de précaution et de défiance. 

J ai eu Ibonneur de vous informer. M., par mon expédition du 2 de ce 
mois des assurances parfaitement amicales que le Lord Stormond avoit été au- 
torisé a nous donner; nous ne pouvions pas nous attendre lors quil m'a tenu 
ce langage a voir eclore une mesure aussi équivoque que celle de la presse. 
Quoi quelle ait des nuances bostiles, cependant comme elle n'a pas le carac- 
tère d uae bostllité formelle contre nous, le Roi m'a autorisé a repondre 
a cet ambassadevir de manière a confirmer le ministère anglois dans ses dis- 
positions pacifiques si elles sont sincères ou du moins a lui retrancber les 
prétextes qu il pourroit emprunter de 1 ambiguïté des nôtres. Je lui ai déclaré 
que le Roi sensible aux assurances du roi de la G''"' Bretagne m avoit ordonné 
de lui renouvellér toutes celles que j'avois été chargé de lui donner successi- 
vement, et de lui exprimer que Sa M''' concourreroit toujours avec plaisir en 
ce qui dependoit d'Elle a la conservation de la paix , de 1 amitié et de la bonne 
intelligence qui subsistent entre sa Couronne et celle de la G'''-' Bretagne et 
a maintenir la tranqullité générale. Ce discours nous a conduit a parler des 
suppositions étranges du parti de 1 opposition et surtout de l assertion du 
colonel Barré qui a dit savoir de science certaine et par une voye aussi sure 
que secrète que nous avions le projet d'attaquer immédiatement VAngre. Jai 



15 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

1770. laissé aux evenemens futurs ie soin de réfuter cette téméraire assertion. Je 
me suis contenté d observer que le Lord North etoit bien informé lors qu il 
a allirmé que nous n avions que six vaisseaux de ligne et A fiegates en arme- 
ment; en effet nous n'avons rien de plus pour le présent; la destination de cet 
armement n'est même pas encore déterminée , mais j en ai pris a tout événe- 
ment 1 occasion d insinuer que dans 1 état de fermentation et de crise ou 1 on 
est de partout, il est de la prudence de chaque Etat de veiller a la sûreté de 
son commerce et de ses etablissemens. 

Vous voùdrés bien, M. , former votre langage a Londres sur celui que nous 
tenons ici; je ne vous recommanderai pas d'y mettre toute la dignité conve- 
nable, elle est dans votre caractère, et je suis bien persuadé quen vous expli- 
quant sur notre désir de conserver la paix il ne vous echapera rien qui 
indiqueroit laprehension de la guerre. Le Roi ne la souhaite pas, ce nest 
pas quil la craigne, aucun des avantages quil pourroit s en promettre dans la 
circonstance actuelle nechape a sa prévoyance et a ses reflexions, mais Sa M'" 
veut que la justice soit la baze de toutes ses resolutions. Si les ministres an- 
glois sont capables d'apretiér le mérite de nos procédés ils doivent trouver 
ime nouvelle preuve de la sûreté de nos sentimens pacifiques dans la longue et 
généreuse patiance que nous oposons aux griefs multipliés qui se renouvellent 
trop frequement. Si nous voulions la guerre nous ne trouverions que trop 
de justes motifs de la leurs faire dans la lenteur affectée a repondre a tant de 
plaintes que nous leurs avons déférées. Cest une considération que vous ne 
deves pas perdre 1 occasion , lors qu elle se présentera , de leurs faire comme 
de vous même, il sera aussi a propos que vous leurs fassiés sentir qvie toute 
chose doit avoir un terme et que si leur silence etoit prolongé vous craindriés 
qu on ne 1 envisagea comme un denf de justice 

J ai ])ien examiné la harangue du roi d'Angfe, elle parait foible et embar- 
rassée, et ne donne pas encore asses de lumières pom' juger avec certitude du 
véritable but du ministère. Nous le connoitrons mieux par la suite des mo- 
tions qui seront faites en Parlement. Nous n avons encore notion d'aucvme 
convention faite entre f Angre et la Russie pour mettre a la solde de la pre- 
mière un corps de 3o™ Russes. Ce qui vous est revenu a ce sujet peut très 
bien avoir raporl a 1 alliance defl'ensive conclue entre les deux cours en i 70.5. 
Elle neut aucun effet dans le tem's, puis que la Russie ne tarda pas après sa 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 13 

confection a entrer dans des mesures diamétralement opposées a celles (jucllo I770. 
avoit concertées avec l'Angî^é. Quoi qu il en soil s il y'a un accord fait ou renou- 
velle a cet égard, il paroit difficile de suposér quil auroit l'Amérique pour 
objet. Aussi avancée que l est la saison les Russes ne pourroicnt plus elre em- 
barqués pour y être transportés que dans le mois de mai ce qui les rendroit 
parfaitemenl inutiles pour la campagne prochaine, leur véritable destination 
seroit donc ou pour lAngire ou pour le Portugal, si lune ou l autre de ces 
puissances etoit menacée, mais elles ne le sont pas, et rien n annonce encore 
du coté de 1 Esp'^ qu elle pense a attirer en Europe la guerre qu on lui a sus- 
citée en Amérique. L armement de lEsp'' pour le Rio de la Plata etoit prêt 
suivant nos derniers avis a mettre a la voile, nous attendons dun moment a 
l autre la nouvelle de son départ. Nous n avons rien de Portugal si ce n est 
que M. le M" de Pombal qui etoit allé a sa terre d'OEras y étoit resté ou 
affectoit dy elre malade. Cette ruse lui est asses familière lors quil veut éluder 
les instances des ministres étrangers et se dispenser dy repondre. 

Angleterre, I. 519, n° lo. 

On voit que M. de Vergennes ne laissait perdre, à cette heure, 
aucun motif qui pût légitimer le retour à l'expectative vigilante dont 
sa politique d'avant le 3 1 août s'était inspirée. Il les exposait minu- 
tieusement tous à son représentant en Angleterre, pour qui cela avait 
surtout du prix. La communication de ces motifs à Madrid le faisait 
trouver un peu pressé d'abandonner les anciens points de vue. Il avait 
écrit de nouveau à Ossun, le 28 octobre, que certainement l'Angle- 
terre « n'attisait pas le feu que M. de Pombal s'efforçait d'allumer' », 
sur quoi le roi et M. de Grimaldi répondaient à l'ambassadeur'^ qu'en- 
core faudrait-il connaître si, après le dernier refus de M. de Pombal, 
qui mettait l'Angleterre au pied du mur, celle-ci resterait sûrement 
aussi décidée à ne pas soutenir le Portugal. On avait tâché, en effet, 
de faire préciser par l'Espagne les satisfactions qu'elle exigeait de 
Lisbonne; elle en avait demandé de très grandes, en aurait accepté 

' Dépêche à Ossun, du 28 octobre. [Espagne, t. 582, n" 79.) — ^ Ossun le fait connaître dans 
son rapport du 1 1 novembre. 



Itl 



LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 



177ft. 



de moindres, mais M. de Pombal avait bientôt déclaré qu'il n'accor- 
derait rien. C'était embarrassant pour l'Angleterre; elle pouvait dés- 
approuver son allié, même en termes très forts, mais non l'abandonner. 
Or l'Espagne, en ce moment, ne croyait pas perdre à donner cours 
aux événements; c'est pourquoi le roi et M. de Grimaldi objectaient 
avec un peu d'étonnement leur défiance et leurs craintes à la quiétude 
que le ministère de Versailles manifestait'. Ce ministère, au contraire, 
ne se sentant plus prêt à répondre au signal, souhaitait qu'ils ne le 
donnassent pas. 

11 faut dire qu'en cela le gouvernement de Louis XVI pouvait 
sembler se conformer à la situation des choses, même sachant qu'à 



' Espagne, \. 582, ii° 1 13 : «Le Roi G»tlio- 
« lique a aussi observé que lorsque Milord 
« Weymoufh s'est expliqué assez ouvertement 
à M. Garnier Contre la conduite de Li cour 
« de Lisbonne , qu il a reconnu la justice de la 

• cause de l'Espagne et qu'il a donné à entendre 
«que le roi d'Angleterre étoit peu disposé à 
« soutenir celle du Portugal , ce Lord ignoroit 
«encore la resolution où est M. le M" de 
« Pombal de ne pas faire restituer préalable- 
« ment les postes et les terreins envabis en der- 
« nier lieu dans le Paraguay par les troupes 
« portugaises. Le roi d'Espagne a considéré 
«qu'il faloit voir ce que la cour de Londres 
«penseroil d'une résolution aussi intolérable, 
« et comment elle s'expliquera à ce sujet pour 
« pouvoir juger sainement de ses véritables in- 
« tentions, a — Précédemment, le 17 octobre, 
Ossun avait mandé : • Pour ce qui est , M. , des 
« offices conciliatoires de l'Angleterre et de son 
« influence sur la cour de Lisbonne , il paroit 
«que le roi d'Blspagne n'y compte point, et 
« qu'il incline même à croire que le ministère 

• britanni(|ue est intérieurement à cet égard 
«dans des dispositions dépendantes des cir- 
« constances, c'est-a-dire que si la guerre contre 
« les colonies américaines tourne mal , il desi- 
« rera le maintien de la paix entre l'Espagne et 



« le Portugal , mais que dans le cas contraire 
« il appuiera les prétentions et les entreprises 
« de son allié. » [Ibid. , n° Sg.) — Revenant sur ce 
chapitre le 2 8 encore , Ossun écrivait : « H y a ap- 
«parence M. comme vous avez lieu de le pré- 
« sumer du langage que tient le V" de Stormont 
« et des dernières démarches que M. de Wa- 
«pole a faite a Lisbonne pour convertir M. de 
« Pombal que l'Ang" souhaite sincèrement la 
« fin de la discution relative aux limites du 
« Brezil ; malgré cela le Roi Cath' et son mi- 
« nistère conservent beaucoup de méfiance sur 
« la bonne foi angloise, et ce qu'ils craignent le 
« plus dans ce moment est que cette puissance 
«fasse un accomodement avec ses colonies; 
« L'on considère ici que cet accomodement 
«mettroit le ministère britanique en état de 
• former queiqu'entreprise importante en Ame- 
« rique contre les possessions esp'" ou fran- 
« coises, au moyen des subsistances que fourni- 
« roient les colonies angloises et 1 on supose que 
« sans ce secours le succès en seroit bien dou- 
« teux pour ne pas dire impossible. Quoiqu'il en 
«soit, M. le roi d'Esp' continue à faire armer 
« des vaisseaux et il a apris avec beaucoup de 
« satisfaction que l'on prend en France des pre- 
« cautions de nature a déconcerter les vues et 
«les mesures de l'Angleterre.» [Ibid., u° 76.) 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 



)5 



cette heure le cabinet anglais n'élaborait pas seulement l'ordre de pro- 
céder à la presse des matelots, mais qu'il le publiait (28 octobre). Le 
prince de Masserano était alors, somme toute, à peu près de l'avis de 
M. de Vergennes. Le cabinet anglais avait renouvelé ses efibrts en vue 
de dissiper les Inquiétudes des deux cours sur l'importance et l'énergie 
de ses armements. Cette fols les ministres eux-mêmes étalent entrés 
en scène. Lord Weymouth, jusque-là boutonné, brusque, presque in- 
abordable pour l'ambassadeur d'Espagne comme pour Garnler sur la 
politique de la Grande-Bretagne, avait, dans une conversation avec 
le chargé d'affaires français, blâmé ouvertement le Portugal, reconnu 
la justice des griefs que sa conduite soulevait, donné à entendre que 
l'Angleterre ne le soutiendrait pas dans ses prétentions excessives, et, 
avec une attention très inusitée de sa part, il avait répété cela au pre- 
mier secrétaire Escarano, venu à son audience à la place du prince 
de Masserano que la goutte clouait au lit. Immédiatement le cabinet 
avait fait tenir le même langage à Madrid par lord Grantham ', et, ces 
démarches ne semblant pas suffire, lord North, en personne, s'était 
rendu deux fois chez l'ambassadeur espagnol. Il ne traitait jamais ces 
affaires-là , il venait cependant en parler : on y tenait donc bien expressé- 
ment. 11 en avait parlé pendant deux heures, qui plus est, expliquant 
les motifs des armements maritimes et de la presse auxquels se livrait 
son ministère, par la nécessité de faire ce que faisaient la France et 
l'Espagne : c'étaient de pures mesures de défense éventuelle^; si l'on 



1770. 



' Ossiin en informe M. de Vergennes dans 
le post-scriptiim de son rapport du 1 1 novembre 
(Espagne, t. 582, n° lia) et dans son rapport 
du i4 [tbid., n" 1 15). 

' Il ne faisait là que répéter ce que lord 
Weymoutli mandait de son côté à lord Gran- 
tham pour que celui-ci ne parlât pas différem- 
ment à Madrid. Dans une dépêche du a g oc- 
tobre, le ministre du Foretgn office écrivait en 
eflet à l'ambassadeur que la cour de France 
avait bien donné des assurances réitérées de 



n'attacher d'autre but au mouvement régnant 
dans ses ports et ses arsenaux sinon celui de 
remonter sa marine longtemps négligée; que 
l'on ne doutait pas de la sincérité de cette cour, 
mais (jue le degré où les réfections étaient parve- 
nues et l'activité qu'on y apportait mettaient Sa 
Majesté en demeure de se préparer à la défense 
contre une attaque , qu'il le fit donc connaître à 
M. de Grimaldi en l'assurant que Sa Majesté dé- 
sirait d'ailleurs essentiellement la paix et n'était 
portée à ces mesures que par les armements 



16 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

«776. n'avait pas dit au Portugal qu'on l'abandonnait, parce que l'Angleterre 
avait trop d'intérêt à lui voir conserver son bien au Brésil et en Europe 
jx)ur l'abandonner vraiment, on avait écrit à M. de Pombal, avec toute 
la force qu'aurait pu y mettre le roi d'Espagne même, de ne pas s'ima- 
giner que les préparatifs de l'Angleterre pussent servir à l'appuyer dans 
ses injustices. Le ministre tâchait de faire croire à l'ambassadeur qu'il 
lui livrait là, par estime personnelle, des confidences qu'il aurait dû 
garder; d'ailleurs, il ne tarissait pas sur la sagesse, sur la droiture 
du roi Charles. La semaine suivante lord Weymouth, à son audience, 
s'exprimait semblablement avec le prince de Masserano qui, cette fois, 
l'interrogeait. Celui-ci, rendant compte de l'entretien, le raisonne dans 
le plus grand développement^ et dit en définitive, comme M. de Ver- 
gennes, «qu'à bien considérer la situation de cette Couronne et ses 
véritables intérêts, il paraît incroyable qu'il lui convienne de s'attirer 
une nouvelle guerre, laquelle embraserait toute l'Europe». Il pense 
que l'ambassadeur de France, à qui il a fait part sur-le-champ de la 
conférence, s'inquiète à tort, ainsi que M. Garnier, son secrétaire , de 
farmement anglais, que cet armement est à coup sûr « très fort » , mais 
ne pourra être en état de sitôt par la disette de matelots; « en dix joui^ 
la presse en a fourni tant bons que mauvais trois mille et l'on a besoin 
de dix-sept mille ». Comme M. de Vergennes, cependant, il veut que 
l'on se tienne sur ses gardes si l'on ne doit pas avoir de craintes im- 
médiatement. Il se demande si lord North a bien fait cette démarche, 
qu'il appelle « de prévention n , « pour tranquilliser ou pour tromper « ; 
il ajoute que l'Espagne et la France sont dans la nécessité d'armer 
et d'être attentives à la route que prennent les escadres anglaises, 
parce qu'il paraît impossible qu'on les ait constituées dans la seule 
idée de se défendre quand personne ne songe à attaquer. Sa conclu- 
sion dernière est celle-ci : « Je le répète donc, nous ne pouvons nous 

de ta France. (Voir Granlham's papers, uddi- de Grimaldi , du 8 novembre i']'j6{AngleleiTe, 
tioiiaî niss., n" a4, iGa, fol. i3o.) 1. 519, n" li), complétée par une autre dé- 

' Dépêche de M. de Masserano au marquis pèche du i5 (ibid., n° 35). 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 



17 



dispenser de nous préparer, sans nous embarrasser que nos prépara- 
tifs augmentent les soupçons de cette puissance, car la guerre peut 
arriver au moment où nous y penserons le moins. » 

Le marquis de Noailles, lui, ne se détachait pas sans peine du point 
de vue dont M. de Vergennes mettait, pour le moment, ses soins à 
l'éloigner. Malgré ce que lui disait M. de Masserano, notre aml)as- 
sadeur ne trouvait à l'Angleterre que de mauvaises intentions. Les 
entretiens de ses ministres, le langage du roi, celui des orateurs au 
Parlement, les propos en circulation, lui paraissaient indiquer le projet 
de nous faire prochainement la guerre. Sa correspondance interprétait 
dans ce sens tout ce qu'il entendait ou voyait. « Duplicité, mensonge, 
«perfidie, nous n'avons pas autre chose à attendre de ce côté-ci," 
écrivait-il le 29 octobre, et, beaucoup plus tard, il pensait encore 
de même. M. de Vergennes ne se lasse pas de le ramener à la mesure. 
C'est ce qu'il fait notamment le i5 novembre, en répondant à deux 
rapports du 5 et du 8, relatifs aux nouvelles d'Amérique et aux 
débats du Parlement. Le ministre sortait d'un nouvel entretien avec 
lord Stonnont et voulait en préciser à M. de Noailles les termes et le 
sens. Il avait lu, d'ailleurs, les minutieuses explications du prince de 
Masserano, et se sentait d'autant plus fort'. Après diverses réflexions 
tendant à diminuer la portée de la prise de New-York, il expliquait 
donc encore que la cause déterminante des armements de fAngleterre 



1776. 



' En mandant à M. de Grimaldi qu'il a com- 
muniqué ces explications au ministre, le comte 
d'Aranda est tout étonne de n'avoir pu dis- 
cerner chez M. de Vergennes ni chez M. de 
Maurcpas l'efTet qu'elles avaient produit sur 
leur esprit. 11 écrit le 18 novembre : Je vous ai 
« mandé dans ma précédente dépêche le dessein 
«que j'avois de voir au plus tôt M. le C" de 
« Vergennes pour lui communiquer le contenu 
« des dépêches du P" de Masseran , et tacher 
« de scavoir le jugement qu'en porteroit ce mi- 
« nistère. 

« Hier en conséquence je donnai a lire a ce 



«ministère la copie entière que j'en ai gardé; 
« nous discourûmes sur ses détails et principa- 
II lement sur l'objet de la visite du Lord North , 
« et les conséquences de ses explications vis à 
Il vis du P" de Masseran. Mais de vous dire le 
«jugement intérieur qu'en a porté le comte de 
« Vergennes , c'est a quoy je ne scaurois me re- 
II soudre, étant resté fort incertain à cet égard. 
«J'ai eu également un entretien sur cet objet 
« avec M. le C" de Maurepas qui avoit déjà été 
« instruit par M' de Vergennes et qui m'a tenu à 
«peu près le même langage que ce dernier. Jl 
« a ajouté seulement qu'il falloit attendre la 

3 



tvpmiitKfi: siTioxALC. 



18 



LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 



1770. était dans les nôtres, dans ceux de l'Espagne, probablement point 
dans l'idée qu'aurait cette puissance de nous faire en ce moment la 
guerre; que lord North était trop sage pour aller ainsi, « de gaieté de 
« cœur, multiplier les embarras de sa position » et ofTrir aux Colonies 
ce moyen infaillible de consommer leur indépendance; qu'il y avait 
de la bonne foi dans ce qu'avait dit ce ministre à M. de Masserano de 
l'intention où l'on était à Londres de ne pas appuyer le Portugal , car 
lord Nortb n'ignorait pas moins que nous combien il serait interdit 
à l'Angleterre d'abandonner absolument cet allié. Dans les débats du 
Parlement, qu'il n'avait encore pu que parcourir, mais que « le roi 
« avait lus tout entiers », il trouvait « qu'en général on nous supposait 
« plutôt des intentions hostiles qu'on n'en annonçait contre nous » ; 
cela ne l'empêchait pourtant pas de dire qu'il fallait être sur ses 
gardes : « 4i vaisseaux de ligne en commission, 45,ooo matelots ou 
«soldats de marine votés », appelaient la réflexion, et ici le ministre 
ne pouvait retenir l'expression des regrets que ressentait son patrio- 
tisme en voyant l'ardeur et l'aisance de l'Angleterre à réunir ses forces 
et à se mettre debout. « C'est quel que chose d'admirable », dit-il, 

C'est quel que chose d admirable et qui tient en quelque sorte du prodige 
que la facilité avec la quelle la nation ou plus tost ses representans se portent 
a des dépenses aussi efraiantes. Nous avons assurément des ressoiuces plus 
réelles que lAngré, mais il s en faut bien que le jeu en soit aussi facile. Cela 
lient a une opinion qui ne peut pas s'établir dans une monarchie absolue co" 
dans une monarchie mixte. 

S'établir sur le plus grand pied de guerre et n'en protester que 
mieux à la France et à fEspagne des intentions les plus pacifiques, 
leur imputer même d'être la cause de tout ce mouvement, arriver 



• réponse de notre cour a la lettre que je vous 
« ai envoyée par le dernier courrier extraordi- 

• paire , qu'elle mettroit a portée de s'arrêter à 

• un objet et de voir ce qui etoit le plus con- 



« venable qu'au reste dans son premier voyage 
«à Versailles il instruiroit le Roy et confère- 
droit du tout en détail avec M. le C" de Ver- 
«gennes. » (Espagne, t. 582, n° 13 i.) 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 



19 



presque à le leur faire croire, ne satisfaisait pas le cabinet britan- 
nique; il voulait nous intimider sur ce que nous faisions, nous obli- 
ger à en dévoiler le but, l'incriminer pour nous empêcher de faire 
davantage. « Ils se défient plus de la France que de nous, parce 
qu'ils savent où nos armements sont destinés et non ceux de cette 
puissance», écrit M. de Masserano, et les ministres de Saint-James 
ne tardent pas à le faire voir. Lord Stormont était venu le i3 no- 
vembre chez M. de Vergennes. Ils avaient eu ensemble une conver- 
sation que le ministre trouva assez importante pour la fixer sur le 
papier dès que l'ambassadeur fut sorti \ et lord Stormont assez signi- 
ficative pour en tirer immédiatement des inductions avec lord Grant- 
ham, à plus forte raison avec lord Weymouth ^. M. de Vergennes, 
le lendemain, la résumait et en marquait la signification comme il 
suit au marquis de Noailles : 

Il me reste a vous parler, M. , d une conversation que j ai eue hier avec le 
Lord Stormond; après m avoir entretenu des nouvelles de l'Amérique, des 
heureuses espérances qu on en conçoit , et renouvelle les plus fortes assurances 
d'amitié et de bonne intelligence, il m observa quon etoit instruit a sa cour 
que notre armement de Brest étoit destiné pour la Martinique et pour S' Do- 
mingue, et quon craignoit quil neut pour objet de favoriser le commerce de 
contrebande qui s'y fait. Comme je n'ai pas connoissance que le Roi ait encore 
fixé la destination de cette escadre , je me suis retranché dans mon ignorance 
et j'ai fait remarqué que son envoi suposé pourroit tout aussi bien avoir pour 
objet de restraindi'e ce commerce s il existe que de 1 encourager. L'ambassad' 



1770. 



' Nous reproduisons en partie , à l'annexe du 
présent chapitre, la dépêche de M. de Ver- 
gennes. Nous la faisons suivre de la note écrite 
par le ministre sur sa conversation avec l'am- 
bassadeur anglais. 

' Le i8 novembre, lord Stormont écrit de 
Paris à lord Grantham « qu'il ne faut pas s'at- 
tendre à ce que le cabinet français se décide 
contre l'Amérique; que ses armements n'ont 
pas de but agressif et que ceux de l'Angleterre 



ne l'inquiètent point, les sachant motivés par 
le sien, ainsi qu'à Versailles il a été chargé de 
le dire; que ce cabinet désire la paix et sou- 
haite qu'elle ne soit point troublée par la que- 
relle entre l'Espagne et le Portugal, qu'il est 
même léger {levish) dans les protestations 
qu'il fait de son amitié, mais que la masse 
du public veut la guerre et que tout dépend de 
la continuation des succès de l'Angleterre en 
Amérique.» [Grantham's papers, Tp. iA3.) 

3. 



50 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

1776. a repris que beaucoup de batimens partent de ces isles, arborent le pavillon ■ 
François et se dirigent vers 1 Amérique ou ils portent des munitions de 
guerre .... Je n ai point contesté que cela ne peut être , mais a la mer cha- 
cun arbore le pavillon qu il veut , et pour savoir s ils sont François il faut en 
avoir arrêté. Le Lord Stormond interpellé s il y en avoit eu de saisis nen 
etoil pas instruit. J ai reparti que suposé q'un abus si contraire aux intentions 
du Roi règne dans nos isles une force maritime y seroit donc nécessaire pour 
le prévenir; rambassad' nen convient pas; il prétend que la vigilance de nos 
commandans doit y suffire. Cela est de toute impossibilité; leur pouvoir ne 
peut s étendre au delà du rivage; d'ailleurs d'autres considérations pourroient 
nous engager a veiller sur nos isles, elles peuvent participer de la fermentation 
générale; nous avons un vaste commerce a protéger; nous pouvons craindre 
que les Américains ne soient tentés d exercer sur nous les mêmes dépréda- 
tions quils se permettent sur les Anglois; d'ailleurs 1 Angi^ est bien en force 
dans celle partie pour que nous ne devions pas y veiller. Au dire du Lord 
Stormond leur armement ne doit pas causer de 1 inquiétude , composé co*^ 
il est de 2 vaisseaux seulem' il ne peut entreprendre rien de considérable; 
comme si le nombre énorme de frégates qu il reunit ne constituoit pas une 
force réelle. J ai représenté a mon tour a l'ambassad'' que six v* repaitis co'' 
il le disoit lui même en 2 stations pouvoient faire tout au plus une force con- 
servatrice mais jamais entreprenante. Selon lui et des propos publics sur les 
quels il s apuie cette force devoit être jointe par des batimens de Rochfort 
et d'autres endroits. Rien n étant plus vague je 1 ai assuré sur mon honnein- 
quil nen est pas question, en effet je n ai pas connoissance quil se fasse 
d'autre armement que celui de Brest. J abrège des propos qui revenant tou- 
jours sur le même objet ne répandent aucune lumière sur les intentions. 
Enfin après des assm-ances amicales données mutuellement et des témoignages 
de confiance fondés sur la justice respective de nos maîtres j ai conclu que 
comme nous ne nous laissons pas imposer par les déclamations de 1 opposi- 
tion, lAngî^ ne doit pas aussi se laisser abuser par les détracteurs du minis- 
tère. Ils peuvent blamér nos intentions mais ils n ont pas le pouvoir de les 
altérer. Je vous rens compte de ce dialogue M, pour ne vous laisser rien 
ignorer de ce qui se passe , vous n avés aucun usage a en faire a moins qu on 
ne vous mette sur la voie de vous expliquer. Vous serés informé lors que le 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 



21 



Roi aura décidé si son escadre partira et ou elle ira, ce qui est positif est 
qu il ne s agit pas de lui donner aucune destination ailarmante pour qui (lue 
ce soit. Je suis très certain que les Anglois nauroient pas tardé a prendre 
toutes les mesures q'une sage prévoyance conseille, si nous étions dans des 
circonstances pareilles a celles ou ils se trouvent. 
A Versailles le i 4 9''"". 

Angleterre, t. 519, n" 3o. 

L'échange des divergences entre le ministre et son représentant 
n'était pas à la fin. Tandis que M, de Vergennes écrivait, l'ambassadeur 
adressait à Versailles un mémoire sur l'état de la marine anglaise'. Il 
prenait texte du grand accroissement de cette marine pour inquiéter 
le Gouvernement et conclure qu'il fallait augmenter la nôtre; bien 
plus, il en entretenait M. de Maurepas dans un pli personnel. M. de 
Vergennes reprend alors son argumentation précédente, la confirme 
par un billet privé, outre sa dépêche ministérielle, et M. de Maurepas 
y joint sa note, tant il leur semble nécessaire à tous les deux de ne 
pas laisser percer à Londres des impressions qui produiraient facri- 
monie ou tendraient les rapports et précipiteraient les choses-. Le 3o, 



1770. 



' Angleterre , l. 519, n° 43, joint à son rap- 
port du i5 novembre. 

* 23 novembre-, lettre personnelle du mi- 
nistre. Il y résumait ainsi ses raisonnements : 
» Ma dépêche de ce jour vous expose , Monsieur 
oie Marquis, les réflexions que nous ont fait 
nailre votre dernière dépêche et le mémoire 
qui l'acconqiagnoit. Nous avons peine a croire 
« a la guerre , peut être parce que nous ne la 
« desirons pas , mais aussi parce qu'il ne tombe 
« pas sous le sens que les Anglois déjà impliques 
«dans une guerre très dispendieuse puissent 
« regarder comme moien de soulagement d en 
« commencer une autre qui ne seroit sûrement 
« pas a bon marché. S ils la veulent il faudra 
« bien se résoudre a la faire , et nous aurons du 
« moins pour nous la justice. Une puissance am- 
« bitieuse eut profité des embarras de ses voi- 



« sins pour essaiér de leurs porter un coup nior- 
« tel, nous les avons respecté; s ils nous forcent 
« ils ne nous trouveront pas pusillanimes. 

« Avés vous cherché. Monsieur le Marquis, a 
« vous mettre en liaisons avec M'' Mansfield . 
«il aime la paix et j'ai vu des occasions ou il 
« s'expliquoit plus franchement qu'aucun autre 
n membre du conseil , vous n ignorés pas aussi 
«quelle est son influence dans le cabinet. » — 
M. de Maurepas, très bienveillant, parlait de 
même, tous deux d'ailleurs étant loin de blâmer 
l'ambassadeur, occupés uniquement de le gui- 
der : « J'ai lu avec toute l'attention dont je suis 
» capable , le mémoire joint à la lettre dont 
» vous m'avez honoré. Les faits y sont rapro- 
« chés avec la plus grande clarté et l'on no 
» peut mieux justifier la contradiction qui se 
« trouve entre les paroles et les actions. La 



1770. 



22 



LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 



le ministre clôl enfin ce « chapitre des conjectures et des probabi- 
lités», pour emprunter son expression; il précise comme il suit le 
sentiment que l'on avait en ce moment à Versailles et ne veut pas 
que l'ambassadeur n'ait point, dans les avis de M. de Masserano, 
la confiance que méritent ses vues et son sens politique : 



Je conviens avec vous. M., que 1 ostentation que le gouvernement anglois 
met dans ses préparatifs est bien propre a enflamér 1 esprit de sa nation, et a 
soulever le cri gênerai pour la guerre que vous aprehendés et qui pourroit 
mener plus loin le ministère qui! ne se propose peut être d'aller. Quelques 
menaçantes que soient en effet ses démonstrations il est difllcile de croire 
qu il veuille sérieusement allumer une guerre qui n est ni dans le goût de Sa 
M'" Bque ni dans les intérêts de ceux qui ont le plus de part a sa confiance. 
On peut croire sans 1 affirmer cependant que dans le dessein de sortir avec 
réputation de 1 engagement dans lequel on s est embarqué un peu légèrement 
faute den aprofondir suffisament les difficultés on veut écarter les obstacles 
étrangers qui pourroient intervenir, et que c est le but des armemens consi- 
dérables que nous voions faire. Dans la situation ou est cette puissance, elle 
navoit pas de milieu entre faire beaucoup ou rien du tout; un demi effort 
loin de la contenancer convenablement n auroit developé que de 1 impuissance 
ou de la foiblesse. 

11 est probable , M. , que nous jugerons mieux a la session du commence- 
ment de 1 année prochaine du véritable objet de ces préparatifs. En attendant 
il est un juste milieu entre une sécurité profonde et des allarmes excessives 
que nous tacherons de tenir. Le Roi ne veut pas la guerre , il ne la fera point 



« conclusion que vous en tirez n'est pas moins 
«juste. Il faut nous préparer a tout événement, 
« nous en tirerons du moins le fruit de relever 
Il notre marine sans essuyer de la part de l'Ân- 

• gleterre , de contradictions qu'en tout autre 
« tems , elle n'auroit pas manquer de nous opo- 
« ser. Quant à ce qui arrivera par la suite , il 
« est bien difficile et vous le sentez vous même 
«de faire des conjectures sur les quelles on 

• puisse tabler; je suis persuadé que les Anglois 



(1 même , n'ont point de plan formé et que les 
« evenemens seuls pourront les déterminer. Il 
« me semble que le parti de la cour, à en juger 
« par le discours de Milord North , dans la der- 
« niere séance , ne nous craint pas autant que 
« celui de l'oposition semble le faire croire ; 
« mais la pierre de touche qui fera connoitre 
«leur vraie intention, c'est la façon dont ils 
«traiteront l'aflaire du Portugal.» (Angleterre, 
t. 519, n" 54 /"i et 54 fer.) 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 



23 



par ambition, ni dans les vues d'augmenter les embarras de son voisin; mais 
Sa M'° saura la recevoir et la soutenir avec vigeur lorsqu on la lui fera ou que 
sa fidélité a remplir ses cngagemens exigera quelle y prenne part 

Je penserois avec vous, M., qu il peut y avoir de 1 affectation ou de la 
finesse dans la sécurité que M. le prince de Masseran vous témoigne au sujet 
des armemens des Anglois, si je navois la certitude par la communication 
que M. le comte d'Aranda m'a donnée de plusieurs de ses dépêches que son 
langage avec sa cour ne diffère point de celui qu il vous tient. M. le prince 
de Masseran qui a une longue habitude du pays que vous habités, qui connoit 
les inclinations, les principes et les intérêts de ceux qui le gouvernent; qui 
sait le degré de confiance qu on peut mettre dans leurs assurances et qui enfin 
peut avoir des liaisons particulières qui 1 éclairent, peut avoir plus de moiens 
que nous n en avons pour apretiér au juste le véritable ol)jet des préparatifs 
qui se font en Angre. Au reste, quoique cet ambassadeur ne paroisse pas en 
prendre l'allarme, il nen recommande pas moins de prendre respectivement 
toutes les précautions les plus convenables pour notre sûreté commune et 
pour n être pas pris au dépourvu. 

A Versailles le 3o 9'"". 

Angleterre , t. 519, ii" 66. 

La veille, au reste, M. de Vergennes avait instruit Ossun de l'opi- 
nion résultant, pour le cabinet, des conversations avec les lords North 
et Weymoutb , et il en donnait à cet ambassadeur la même interpré- 
tation qu'au marquis de Noailles'. Mais un fait venait de se produire 



1 770. 



' Dépêche à Ossun du 39 novembre : «Le 
i! langage du L'' Grantham et celuy que les L'*' 
« North et Weymouth ont tenu au P" de Mas- 
» seran est , à peu de choses près , conforme aux 
» ouvertures qui avoient été laites au S' Gar- 
« nier, et dont vous avez donné communication 
■ au ministère espagnol; et nous voyons que 
1 S. M. C. en a tiré les mêmes conséquences 
« que nous , savoir, que la cour de Londres tra- 
» vaille de bonne foi au raprochement de celles 
» de Madrid et de Lisbonne et qu'elle les ver- 



« roit avec beaucoup de satisfaction dans des 
« termes de conciliation ; mais que les circon- 
11 stances peuvent changer des dispositions aussi 
« conformes aux désirs du Roi et du Roi G'°* et 
« qu'il est par conséquent nécessaire que nous 
1 nous tenions en mesure contre tous les évè- 
« nements possibles ; je vous ai déjà mandé plu- 
ï sieurs fois, M. que c'étoit là la façon de penser 
1 du Roi et de son conseil, que nous agissions 
I en conséquence , et que nous voyions avec 
I plaisir que l'Espagne en fait autant de son 



24 



LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 



1770. 



à Madrid par lequel le cours des choses jjouvait être si changé qu'à 
défaut d'autres causes il aurait légitimé la retenue et le recueille- 
ment : M. de Grimaldi n'était plus ministre. La réponse du gouver- 
nement de Versailles à celui de Madrid sur ses conquêtes éventuelles 
en Portugal avait en partie causé la retraite du chef du cabinet espa- 
gnol. C'est fort au sérieux que ce cabinet avait fait la proposition d'en- 
gager la guerre tout de suite, sous la condition de la garantie de la 
France pour des entreprises sur Lisbonne. Non pas le roi et son pre- 
mier ministre, mais la majorité du cabinet et la cour s'étaient livrées 
à l'illusion que l'heure de ces entreprises sonnait; en venant dissiper 
cette illusion , le gouvernement de Louis XVI avait porté un coup pro- 
fond. Le parti du prince des Asturies rendit bruyamment le marquis 
de Grimaldi responsable de la déception, et la situation de celui-ci 
ne fut plus tenable. C'avait été une mauvaise idée, de sa part, de 
faire admettre le prince à travailler avec le roi. Le prince n'y avait pris 
que des occasions de marquer son antipathie au ministre avec le peu 
de déhcatesse de sa nature, et des prétextes pour le décrier'. Or, 
au moment même où la France venait d'arrêter l'Espagne, les ruses 
diplomatiques de M. de Pombal procuraient à la pohtique du Pardo 
l'échec dont nous parlions tout à l'heure. Après deux années de négo- 
ciations directes, de correspondances entre les ambassades, de média- 
tions laborieuses, Charles lll et son ministre avaient espéré voir le 
Portugal consentir à restituer les points envahis précédemment dans le 
Paraguay et, par suite, à reprendre la vole des arrangements amiables. 



< côté. Je ne veux pas vous laisser ignorer que 
" le V" de Stormont m'a marqué en dernier 

■ lieu de 1 inquiétude par raport a l'escadre que 
mous armons dans le port de Brest; j'ay ré- 

< pondu à cet ambassadeur que cette escadre 
1 n'avoit d'autre objet (jue celui de notre sûreté 
' sans m expliquer sur aucune destination par- 
1 liculière et que très certainement elle n'avoit 

■ aucun but offensif. Je ne sais si j'ay persuade 



« M'' Stormont , la vivacité de ses apréliensions 
« m'autorise à en douter mais il n'est gueres 
(1 possible de les regarder co' un motif plau- 
« sible du grand armement de 1 Ang". » [Es- 
pagne, t. 582, n° i45.) 

' C'est l'appréciation du comte de Montmo- 
rin, successeur à Madrid du marquis d'Ossun, 
dans une dépêche ultérieure que nous aurons 
l'occasion de citer. 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 



2r» 



Au mois (le juillet on attendait déjà cette solution à laquelle l'Angle- 
terre semblait s'employer. Bien qu'elle manquât encore à la fin d'oc- 
tobre, on y comptait toujours quand on apprit que le ministre du 
Roi Très Fidèle, par une réponse pleine des habiletés audacieuses et 
du peu de scrupule avec lesquels il savait étayer sa ténacité , avait avisé 
le Foreign office que son souverain ne pouvait condescendre à ce que 
l'on exigeait de lui. Ce long travail n'aurait donc servi qu'à cacher 
des agressions successives et successivement plus graves '. 

La première nouvelle de cet insuccès définitif fut portée à Charles 111 
par notre ambassadeur, en suite de la dépêche de M. de Vergennes 
du 2 1 octobre. Elle surprit et affecta ce monarque, rapporte Ossun; 
il exprima le souhait d'être laissé par f Angleterre libre de vider sa 
querelle à son gré^. 11 croyait ses moyens préparés pour cela et il avait 
confiance en leur efficacité quoique son ministre, lui, redoutant ou 



1770. 



' M. de Vergennes mande le s i octobre à 
Ossun à cet égard : « Ce ministre [M. de Pom- 
!■ bal] a enfin repondu par écrit aux instances 
« réitérées de lAng", sa réponse dit on est plus 
« volumineuse que toutes celles qu il a precede- 
« ment produites. 11 sy explique clairement et 
« sans détour que le Roi T. F. ne peut con- 
« descendre a faire restituer a 1 Esp' les lieux 
» usurpés dans le Paraguai. Se croiroit il asses 
« en forces dans cette partie pour résister a 
« celles que 1 Esp* y envoie. L amljassadeur 
«dAng" ne ma point encore parlé de cette 
réponse. Nous verrons s il sera autorisé a me 
« communiquer les réponses que la cour de 
u Lisbonne a faites a la sienne. » — Parlant 
encore de ce fait, dans sa lettre du 7 novembre , 
le ministre s'exprimait plus sévèrement que 
nous ne le faisons ici sur la politique de M. de 
Pombal : » Nous ne pouvons plus être surpris 
«que les restitutions promises n'aient pas eu 
«lieu a 1 époque du mois de juillet, j ignore 
«ce que M. de Pombal dira pour justifier ce 
manque de foi , mais je ne serai pas étonné 



« qu il soutienne qu il est dans les termes de la 
«paix de Paris, les soplnsmes lui sont aussi 
« familiers ([ue la duplicité et la perfidie. » 

' «J'ay eu l'iionneur de dire les mêmes 
«choses au Roy Catholique, écrit Ossun le 
«4 novembre (il en avait parlé d'abord à Gri- 
« maldi). J'ay remarqué qu'il en a été surpris et 
« affecté. Il desireroit dans le fonds une con- 
« ciliation amiable, et après avoir réfléclii un 
« moment il m'a dit « Nous savons enfin à quoi 
« nous en tenir de la part du Portugal. Il faut 
« voir ce que pensera l'Angleterre et comment 
« elle s'expliquera ; je souhaite qu'elle me laisse 
« faire sans se mêler de la querelle ; peut être 
« qu'elle prendra ce parti. » 

« M. le M" de Grimaldi, Monsieur, a.vù avec 
« peine la détermination de M. de Pombal ; il 
« ne se permet pas d'espérer que l'Angleterre 
« reste neutre dans cette discussion, et il pense 
« que la France et l'Espagne doivent travailler 
« sans relâche à se mettre dans le meilleur état 
« possible de soutenir la guerre , si elle devient 
« inévitable. 1 ( Espagne , f . 582 , n° 90. ) 



IMrilWSRIK aAIIOlALK. 



20 



LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 



1770. 



alTectant de redouter la complicité du gouvernement britannique, 
pensât surtout à obtenir que la France s'attendît à être attaquée avec 
l'Espagne et se préparât à se défendre avec elle. Mais les adversaires 
de M. de Grimaldi lui imputèrent les deux défaites, et la dernière avec 
une acrimonie nouvelle en montrant la considération politique de 
l'Espagne jouée et amoindrie. Ils accusaient tout haut le premier mi- 
nistre, en étranger que n'animait pas le sentiment national, de faire 
les affaires du Portugal par la peur qu'il avait de lui. Ils le fatiguaient 
de menaces anonymes; ils allèrent jusqu'à fomenter des démonstra- 
tions contre sa demeure pour le persuader de l'antipathie publique 
et le porter à se retirer'. Quoiqu'il ne cessât pas d'être soutenu par 
le roi, il demanda à résilier sa charge. Ossun écrit le 1 1 novembre 
que « Sa Majesté Catholique vient de combler les désirs de M. le mar- 
quis de Grimaldi en le nommant à l'ambassade de Rome et qu'Elle 



' Le duc de Villa (lennosa , à qui il tardait 
d'avoir une ambassade et qui l'eut en effet bien- 
tôt, fut le principal acteur de ces menées. 11 
les poussa jusqu'à faire simuler un incendie de 
la maison du ministre pour effrayer celui-ci 
sur le sentiment public à son égard. C'est M. de 
Montmorin qui le donne comme un bruit pu- 
blic à M. de Vergennes, le 3i août, en an- 
nonçant la nomination de ce jeune grand 
d'Espagne à l'ambassade de Turin. [Espagne, 
f. 590, n° aa3. ) — Dans un billet privé au 
prince de Masserano, du 27 février 1777, à 
propos de l'arrivée de M. de Floridablanca à 
Madrid le comte d'Aranda se livre avec fami- 
liarité à son antipatbie d'Aragonais pour M. de 
Grimaldi, qu'il appelle le Génois ou par son 
prénom tout court. On voit dans ce billet quel 
grief capital ce parti fit en effet au ministre de 
son insuccès quant au Portugal : « Suivant mes 
« dernières lettres de Madrid le nouveau ministre 
«devoit arriver le mai-dy 18; et le jeudy ao, il 
« devoit aller en public au Pardo diner avec le 
• sortant, qui avoit invité le corps diplomatique 



« à diner pour la présentation réciproque. On 
« croyait qu'après cela il lardcroit peu de jours à 
« partir. Vous voyez que tout se fait avec éclat. 
« L'inclination de paroitre avec la calotte rouge 
« et les bas de perdrix se découvre jusque par les 
« conjonctions. De tous ceux qui sommes em- 
« ployez dans la carrière, vous étiez son apôtre, 
« etmoy son diable. Riez de mes sottises. Pom- 
« bal est très sérieux; et à l'iieure qu'il est notre 
« flotte sera arrivée à sa destination. Gare qu'ils 
« ne soient mieux préparez que Geronimo ne 
« croyait , ce seroit le second volume d'Alger. 
«Je crois que personne n'a été plus facbé du 
« cbangement de notre ministère que Pombal ; 
« car il avoit vaillamment flairé les cbausses du 
• Génois et il s'etoit apperçu qu'elles n'etoient 
« pas propres. C'est cette certitude qui me fait 
« espérer que le superbe ne sera pas tant sur 
«ses gardes, parce qu'il comptoit que jamais 
«le cas n'arriveroit, quoiqu'il ait réduit les 
«choses au point, qu'il a fait sauter le grand 
« maitre de tant d'ordres. » [Angleterre, t. 521, 
11° ia3.] 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 



27 



avait choisi M. le marquis de Floride Blanche pour le remplacer' ». 
Ce n'était pas la solution attendue chez le prince des Asturies. 

Le roi avait prouvé sa gratitude au dévoué serviteur qu'il perdait; 
il s'était refusé à livrer la politique à ses adversaires lorsqu'ils se la 
partageaient déjà. A défaut de M. de Galvès, qui se déroba au fardeau , 
il exclut les candidats de son lils. Le comte de Floridablanca était le 
grand d'Espagne qui pouvait paraître le plus attaché à la conduite 
suivie jusque-là, étant particulièrement lié avec M. de Galvès en qui 
elle avait un partisan avoué. Parlant de ce successeur à l'ambassadeur 
de France, Charles III s'empressa de lui dire «qu'il était dans les 
«1 meilleurs principes par rapport à l'intime union et au plus parfait 
« concert entre les deux Couronnes. » Ossun ne doute pas que les dis- 
positions ne demeurent ce qu'elles étaient précédemment. Il en assure 
de nouveau M. de Vergennes dans ses rapports du i4 et du 3o no- 
vembre^. Une politique produit aisément, toutefois, en changeant 
de mains, les effets d'une autre, différente sous le semblant de rester 
la même. Avec M. de Grimaldi avait régné un esprit de déférence 
envers la France auquel étaient dus pour beaucoup le rapproche- 
ment, étroit à tout prendre, des deux cours et le renvoi au second 



1770. 



' Espagne, t. 582, n° 112. Ossun se trom- 
pait de titre ; Floridablanca était comte et non 
marquis. 

' «M. de Galvès, Monsieur, devient, par la 
«retraite de M. de Grimaldi, le ministre qui 
* aura le plus d'influence sur l'esprit de Sa M" 
11 Cath' et le plus de part à son estime et à sa 
» confiance. Il est lié depuis longtems par la 
« plus intime amitié avec M. le M" de Floride 
« Blanche qui est même son eleve dans la car- 
« rière des bureaux. Je suis persuadé que ces 
« deux secrétaires d'Etat conduiront toutes les 
« grandes affaires de la monarchie et je crois 
« qu'on peut compter sur les principes et sur 
« les dispositions de M. de Galvès pour la plus 
« intime union et la plus parfaite harmonie 
«entre les deux Couronnes.» [Ihid., n° 1 i5.) 



— « 11 y a apparence. M., que cet événement 
« ne changera rien au sistème d'union et de 
« bonne harmonie qui existe entre les deux 
« cours. M. de Floride-Blanche est un honnête 
Espagnol. Il a de l'esprit des lumières , de la 
«fermeté, de la prudence; il est d'ailleurs lié 
« de la plus étroite amitié avec M. de Galvès 
« dont les principes et les sentimens pour la 
France sont tels qu'on peut le désirer. Ces 
« deux minisires seront vraisemblablement fort 
«unis, agiront de concert et gouverneront 
« l'Espagne sous l'autorité du souverain. Jb 
« n'auront point contre eux la taclie d'être 
«étrangers; ils ne seront pas aussi tolérans et 
« aussi timides qu'un étranger, ils ne meniige- 
« ront pas le parti arragonois ([ui dans le fond 
«de l'ame est anti francois. » tlbid., n" i4(>.) 



2a 



LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 



1770. 



plan des vues intéressées ou jalouses. Il succombait à cela en grande 
partie; le courant avait failli le submerger; un nouveau venu, assez 
jeune pour se croire le temps de s'ouvrir une voie personnelle, ne vou- 
drait-il pas échapper à un héritage qui serait un grief et envisager d'un 
autre point de vue les obligations du Pacte de famille.^ Ce nouveau 
venu ne trouverait pas bon accueil. Le choix du roi, qu'Ossun avait 
mandé être « le meilleur que S. M. Catholique pût faire )> , déconcertait 
la cour : « Il n'est pas approuvé par les grands, dit l'ambassadeur, et le 
parti Aragonais en est consterné ' >>. L'obstacle se dressait donc déjà, 
M. de Floridablanca devrait le surmonter; n'y sacrifierait-il pas plus 
ou moins nos intérêts? M. de Vergennes cède d'abord aux impressions 
de l'ambassadeur. Le 29 il « augure on ne peut pas mieux » du minis- 
tère à venir; il se plaît à énumérer les gages qu'il en trouve dans le 
passé du titulaire"; mais il ne tarde guère à faire des réflexions et à 
mesurer la perte dont sa politique est menacée. Il pouvait penser avec 
vérité que l'Angleterre avait les yeux sur ce titulaire. Lord Wey- 
moulh écrivait le 26 novembre à lord Grantham que la retraite de 
M. de Grimaldi, à ce moment, lui semblait «un événement de très 
grande conséquence»; c'était la cour de Versailles, à son dire, qui 



' Espagne, t. 582, n°' laS et i46 : « Ce parti 

• perd ses deux chefs principaux , ajoutait 
« Ossun , M. le C" de Fuentes decedé il y a 
« (juelques mois et M. le duc d'Albe mort de- 

• puis trois jours d'hidropisie. Ils avoient des 
« accès et du crédit dans l'appartement de M. le 

• prince et de Madame la princesse des Astu- 

• ries. Cette princesse qui » de l'esprit et peut 

• être une ambition prématurée, a beaucoup 
« d'empire sur son auguste époux. Au reste 

• toutes ses intrigues se dirigeoient principa- 

• lement contre M. le M" de Grimaldi , qui 
«quoique sur de se soutenir autant qu'il le 
« voudroit, a jugé a propos de se retirer. » 

' Il écrit notamment au marquis d'Ossun 
(ibid., n° lib) : • Nous avons apris avec plaisir 

• M. le choix que le roi d'Espagne a fait de 



« M. le C" de Floride-Blanche pour remplacer 
• M. le M" de Grimaldi; la conduite que ce 
Il nouveau ministre a tenue à Rome , a fait 
« connoitre ses talents de la manière la plus 
«avantageuse, et nous augurons on ne peut 
Il pas mieux de son ministère. Selon ce que 

I vous me mandez M. de Floride-Blanche par- 

II tagera avec M. Galvès la confiance de S. M. 
Il Cqïïe nous en avons d'autant plus de salisfac- 
" tion que l'un et l'autre de ces deux ministres 
■ ont manifesté les dispositions les plus sincère» 
« pour le maintien du système politique qui 
«unit les cours de Versailles et de Madrid. 
11 Vous voudrez bien M. dire à ce sujet les 
I choses les plus flatteuses de notre part à 
I M. Galvès et à M. de Floride-Blanche lors- 
1 qu'il sera arrivé. » 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 29 

avait soutenu celle de Madrid dans son ressentiment contre le Por- 177a 
tugal; les raisons personnelles ont souvent de l'écho dans les affaires 
publiques, ajoutait-il, et les choses auraient été autres avec moins 
d'hostilité entre M. de Grimaldi et M. de Pombal; si «impraticable» 
que se soit montré ce dernier, il pourrait le devenir moins; il disait 
pour conclure : « H est très désirable qu'il n'existe pas autant d'union 
« entre la France et l'Espagne ' . » Cette dépêche , si le ministre français 
avait pu la lire, ne lui aurait rien appris qu'il ne supposât et qu'il ne 
craignît de voir arriver. Aussi mande-t-il à Ossun le 8 décembre : 

Je ne cesse de regretter le parti que M. le M'' de Grimaldi a pris de se 
retirer du ministère quoique je lui sois personnellement trop alaché pour lui 
envier la douceur du repos honorable qu'il s'est procuré. Mais il est fâcheux 
qu'il ait dû céder à une cabale qui n'a de reproche plus essentiel à lui faire 
que celui dêtre étranger. Assurément il compensoit ce deffaut par le zèle le 
plus pur et le plus éclairé pour lintérest de ce royaume et par son attache- 
ment pour la gloire de son roi. 11 a celle d'avoir plus contribué que personne 
à 1 union intime des deux branches de la maison de Bourbon et je ne serois 
pas surpris que plusieurs lui en fissent un grief quoique ce soit 1 ouvrage le 
plus politique qui ait été fait depuis longtems. 

Espagne, t. 582, n° 169. 

M. de Vergennes reviendra un peu sur le compte du marquis de 
Grimaldi; mais les faits devaient justifier à plus d'un égard ces regrets 
donnés à sa retraite. 

A quel degré les deux cours de Londres et de Versailles, celle-ci 
secondée à Madrid, se trompaient l'une l'autre de propos délibéré, 
dans leurs échanges de protestations diplomatiques, on le voit par 
une lettre de lord Stormont à un Anglais non moins jaloux que lui 
de la puissance de leur pays. Chacune s'empressait de prétexter les 

' Grantham's papcrs, fol. i53; Saint-James, 26"' nov' 1777. 



30 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

770. armements de l'autre pour se mettre en réalité sur le pied de guerre: 

Je n'ai que peu de chose à vous dire sur la situation de ce pays-ci et sur les 
intentions de ses ministres, écrivait l'ambassadeur britannique'; mais comme 
vous le savés déjà, leurs protestations sont aussi paciliques que jamais, et 
je les crois parfaitement sincères. Cependant les préparatifs sur mer conti- 
nuent. Leur armement, comme vous le savés, a été la seule cause du nôtre: 
cl le nôtre à son tour a occasionné ime augmentation dans le leur. Ils arment 
six ou sept gros vaisseaux à Brest. Nous ne serons certainement jamais les pre- 
miers à troubler la tranquillité publique. dont la conservation est le seul but 
du Roi, comme toute sa conduite le démontre; mais s'il survenolt malheu- 
reusement quelque événement qui forçât à faire la guerre, nous sommes main- 
tenant en état de la faire s'il le faut; nous la ferons toujours avec répugnance, 
mais si elle survient, elle nous trouvera préparés. J'avoue que j'ai été mal à 
mon aise jusqu'à ce que nous ayons été dans cette position. J'ai maintenant 
beaucoup de doutes, mais point de craintes. Il faut cependant que je rende 
aux ministres, et particulièrement ceux avec lesquels je traite, la justice de dire 
que je les crois pacifiques; mais il y a une fermentation générale dans le peuple , 
ime attente et un désir général de la gueiTC , qui sont de mauvais signes. 

Du 20 décembre 1776. 

Angleterre, I. 519, ii° loi. (Traduction.) 

Mais si les cœurs anglais se félicitaient de nous avoir abusés, nous 
étions restés sur nos gardes. Le cabinet de Louis XVI avait fait suivre 
à ses armements une progression parallèle aux assurances pacifiques 
du cabinet de Londres. Les premiers jours du mois, le comte 
d'Aranda instruisait M. de Vergennes que M. de Grimaldi avait ré- 
pondu aux dernières insinuations de lord Grantham avec une fer- 
meté presque véhémente au sujet de nos armements^; le ministre 

Lettre à Murray Keith. «de sa propre sûreté et défense, sans aucune 

' Le premier ministre avait écrit au comte o vue offensive ; qu'elle s'étoit crue obligée à 

d'Aranda : « L'Escurial le 2 5 9*"' 1 776. — L'am- « cette précaution par les armemens et prépa- 

• bassadeur d'Angleterre vint me trouver un de « ratifs qui se faisoient en France, parceque 

« ces jours et me dit qu'il avoit ordre exprès « quoiqu'on en fit de très considérables en Es- 

«de sa cour de me déclarer que l'armement « pagne, le motif en étoit connu, vu les grands 

"I qu'elle préproit n'avoit d'autre objet que celui «démêlés que nous avons avec le Portugal; et 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 31 

iiiformail aussitôt Ossun ainsi qu'il suit de la consistance de ces arme- 1770, 
ments et annonçait qu'ils cesseraient d'autant moins à cette heure : 

A Versailles le 8 x'"' 177G. 

Le langage que le Lord Grandiam a tenu d ordre de sa cour a M. le M'" de 
Grimaldi louchant 1 armement qui se prépare dans les ports d Ang"^ s accorde 
avec celui que le Lord Stormond m'a tenu sur le même sujet, et semhle devoir 
cxclurre les inquiétudes et les soupçons que 1 activité quelle met dans son 
armement et les moiens extrêmes qu elle y emploie pouvoient exciter. 

Si 1 Ang'''' ne veut que se prémunir contre les desseins quelle a pu nous 
suposér elle doit trouver dans la manière franche et nette de s expliquer de 
M. de Grimaldi de puissans motifs de sécurité; elle n en a pas moins de notre 
part; je nai perdu aucune occasion naturelle de faire connoitre au Lord Stor- 
mond 1 intention persévérante du Roi de maintenir la paix et la bonne intelli- 
gence avec sa cour. S il a voulu m entendre avec impartialité il a du se con- 
vaincre que ce qu on envisage en Ang"' comme des préparatifs ne sont que des 
précautions calculées sur notre deffense et notre sûreté. Nous aurions désiré 
M. pouvoir les prendre avec moins de bruit et d éclat, mais dans 1 état d'aban- 
don ou eloit la marine il a fallu pourvoir a tout et a la fois. Je ne répéterai 
pas ici M. ce que j ai déjà eu 1 honneur de vous mander du produit du travail 



I il est à remarquer que clans cette occasion 
1 cet ambassadeur ne m'a porté aucune plainte , 
< ni témoigné le moindre ressentiment de ce 
1 que la France fournit des secours d'aucune es- 
I pece aux colonies rebelles. — Je lui reponds 
1 que j'étois assuré que la France n'avoit au- 
«cune idée ni projet de guerre, mais au con- 
» traire un grand désir de conserver la paix ; que 
« l'arinemeiit anglois me paroissoit hors de 
« saison et même dangereux , parce qu'il y avoit 
» une grande différence entre caréner des vais- 
» seaux et fournir ses arsenaux , qui est ce qui se 
« fait en France , et armer rapidement un grand 
«nombre de ceux qui sont prêts et carénés, 
« qui est ce que le ministère britannique a or- 
« donné de faire; qu'à la rigueur c'etoit mettre 
«les actions en contradiction avec les paroles. 



let qu'ainsi la partie n'élant pas égale, je ne 
I savois quelles suites pourroient en résulter. 
I — Je m'exprimai avec tant de véhémence 

< et en même tems avec un air si franc , que 
. non seulement Milord Grantham s'avoua con- 
I vaincu , mais qu'il en vint encore à me dii-e 
I qu'il étoit très content de notre conversation , 
let que même il desiroit expédier un courier 
1 à sa cour pour mieux s'étendre dans ses dé- 

< pèches et qu'il se flattoit que ses réflexions 
I suspendroient peut être les armemens rapides 
1 (|ui se faisoient. — Je fais part à V. E. de ce 
« qui s'est passé à cette conférence , pour qu'elle 
I en informe M. le C" de Vergennes et je dois 
j ajouter qu'en effet Mylord Grantham expe- 
I dia son courier deux jours après. » ( Espagne , 
t. 582, n" 137.) 



32 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

1770. de cette année; si nous ne sommes pas interrompus dans celui qui est pro- 
jette pour la prochaine notre marine sans être tout a fait au point ou il con- 
vient de la porter se trouvera cependant sur un pié asses solide pour conjoin- 
tement avec celle d Espagne obliger lAng"^" a plus de menagemens quelle ny 
est naturellement disposée. 

Un des piincipaux sujets des allarmes du ministère Bque et que le Lord 
Stormond ne ma pas dissimulé dans nos derniers entretiens est 1 envoi suposé 
de l'escadre de M. du Chafi'ault en Amérique. Quoi quelle ne soit composée 
que de six vaisseaux et de 4 frégates on s en fait un epouventail a Londres co* 
si elle pouvoit faire la loi dans cette région. Rien n'entre assurément moins 
dans les vues du Roi. Je ne suis pas convenu avec l'ambassad"^ d Ang'" que 
cette escadre eut cette destination, il n'y avoit en effet rien d'arrêté a cet 
égard lorsqu il m'en a parlé ; maintenant il paroit décidé qu elle ne sortira pas 
a moins que des evenemens ne 1 exigent. 

Quelques satisfaisantes que soient les assurances des Anglois, surtout étant 
garenties par la continuation de leurs embarras avec leurs Colonies, la masse 
des forces qu ils préparent en Europe est trop considérable pour se contenter 
de 1 observer impassiblement. 11 seroit dangereux de rester desarmé vis a vis 
im voisin trop puissament armé. Le Roi voulant pourvoir a sa sûreté sans 
compromettre cependant la paix , a jugé devoir former une escadre d'obser- 
vation à Brest. Celle de M. Duchafiault en sera la motrice. On va lui joindre 
d'abord 3. v" de y^. a 70. du même département qui seront joints par trois 
autres de Rochefort et un 4" de Lorient en tout 1 3 v" de ligne. On recensera en 
même tems les autres vaisseaux de Brest qui sont en elat aux petites répara- 
tions près qui ne se font quau moment dun armement. Le tout pourroit 
former dans le besoin une escadre de 26. vaisseaux de ligne si les circon- 
stances exigeoient cet effort dispendieux. 11 nest pas question pour le présent 
d'armer les navires de la Méditerranée, cela ne seroit bon que dans le cas de 
guerre, et il faut espérer quon nen viendra pas la. Rien ne peut plus contri- 
buer a la faire éviter que de se montrer respectivement en situation de la 
faire. Vous voudres bien M. communiquer confidement à M. le M" de Gri- 
maldi et seulement verbalem' les détails que je vous confie, et je vous prie de 
m instruire si vous le pouvés du nombre de vaisseaux que S. M. Cque peut 
avoir présentement armés ou de ceux qu elle se propose d armer d ici au prin- 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 33 

tenis, indcpendament de ce qui a été expédié pour 1 Amérique septeiilrionule 1770. 

et des departemens ou ils sont. Si les allarmes de guerre prenoient plus de 

consistance, il pourroit être a propos que la principale escadre espagnole se 

tint au Ferrol. 

Espagne, t. 582, n" iSg. 

Il fallait, toutefois, donner à Londres une note différente, appro- 
visionner seulement l'esprit de l'ambassadeur de raisons explicatives. 
Aussi M. de Vergennes avait-il- écrit, de sa main, la veille même, la 
dépêche suivante au marquis de Noailles : 

A Versailles le 7 x""* 1776. 

Après avoir discuté autant que nous l'avons fait jusqu'ici le chapitre des 
conjectures et des probabilités il faut attendre du tenis et des eveneuiens la 
lumière que nous ne pouvons acquérir par le secours seul de la reflexion et 
de la prévoyance en prenant avec sagesse les précautions q'une circonstance 
aussi critique et aussi équivoque semble exiger. L armement qu'on prépare en 
Angre et la vivacité qu'on y met ne peuvent être envisagés avec indiftérence , 
le Roi y donne f attention la plus suivie; Sa M**^ s occupe de toutes les me- 
sures les plus propres a prévenir l embrasement qu on peut aprehendér. 

Quoique je ne doute pas, M, que M. le prince de Masseran ne nous fasse 
part de tout ce qui lui revient de sa cour ou d ailleurs et qui peut servir a 
fixer votre jugement sur les objets qui sont dun interest commun je ne me 
dispenserai pas pour cela de vous transmettre un avis que je recois de Madrid 
et qui doit être de quelque poids si le ministère Bque n a pas abjuré tout 
sentiment d honnêteté et de pudeur, ce quon ne doit pas suposér légère- 
ment. M. le M'* d'Ossun m'écrit en datte du 2 1 9''" que M** Grantham avoit 
eu une seconde explication par ordre de sa cour avec M. le M" de Grimaldi 
relativement aux dispositions amicales et pacifiques de f Angre pour l'Espagne , 
et pour tranquilisér le Roi Cque sur 1 armement extraord"^ M'' Grantham a 
assuré le gouvernement espagnol que ce n'etoient pas les armemens de 1 Esp*-" 
qui avoient attiré 1 attention du ministère Bque par ce que le motif en étoit 
connu; mais que les grands préparatifs maritimes de la France sans aucun 
motif aparent avoient donné une juste inquiétude a TAngi^ et 1 avoient déter- 
minée a préparer sans délai f armement dont il s agit, non pas dans la vue de 



mniiititiK NJnoitiK. 



34 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

1770. faire la guerre a la France ou a 1 Esp*" mais pour être en état de se defiendre 
si on 1 attaqiioit. M. de Grimaldi a répondu que Sa M'" Cque desiroit sincère- 
ment de maintenir la paix et la bonne harmonie avec lAngre et quil croloit 
pouvoir repondre que la cour de France efoit dans les mêmes dispositions; 
qu au surplus les mesures qu elle prenoil pour mettre sa marine en état etoient 
bien naturelles dans les circonstances présentes; quelles aurolent pu engager 
lAngrë a en prendre de semblables, mais quil y avoit bien de la différence 
entre se mettre en état d'armer des vaisseaux ou les armer effectivement 
comme l'Ang"^ le faisoit et qu il ne pouvoit prévoir les conséquences qui 
en resulteroient. M'' Grantham a paru fort content de cette réponse et il a 
dépêché tout de suite un courrier pour la communiquer a sa cour. 

M. le M" d'Ossun ajoute. M., une circonstance qui a dû convaincre l'am- 
bassadeur anglois de la sincérité de M. le M" de Grimaldi. Ce dernier venoit 
de terminer sa lettre coniidentielle a M. le P*^" de Masseran , il Ta lue a l'am- 
bassadeurj elle contenoit précisément des reflexions et des conjectures sur les 
raisons qui avaient pu déterminer les ministres Bques a faire un armement 
extraord", et elle developoit le sisteme pacifique de la France et de 1 Espagne. 
Le langage que M. le M'* de Grimaldi a tenu au Lord Grantham est le même 
que je tiens moi même au Lord Stormond lors qu il me donne occasion de 
m expliquer, je n'ai jamais hésité a lui exposer affirmativement les intentions 
pacifiques du Roi, par ce quelles le sont réellement, et que les occasions les 
plus séduisantes pour 1 ambition n'efleurent pas les principes de justice dont 
Sa Maj''' fait la baze de son administration. Mais je ne laisse pas ignorer en 
même tems qu'aussi éloigné que le Roi 1 est d entreprendre une guerre qui 
ne seroit pas parfaitement juste , aussi disposé le trouvera t'on a la recevoir 
ou a la faire lors qu on la lui déclarera ou qu on le provoquera. 

Les Anglois s etonneroient moins de ce qu ils appellent la grandeur de nos 
préparatifs maritimes, si mieux instruits de letat dans lequel se trouvoit notre 
marine a 1 avènement du Roi, ils savoientquil y avoit tout a y faire. Pas un 
vaisseau en état, pas un magazin garni; il a fallu pourvoir a tout et a la fois, 
et c est ce qui a donné a ces précautions et a ces travaux un état que nous 
aurions désiré éviter, mais que la nécessité rendoit indispensable. La plus 
forte partie de la besogne est faite, et si les Anglois sont de bonne foi dans 
l'assurance qu ils donnent que leurs vues ne se tournent point a la guerre ils 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 35 

ne tarderont pas a se convaincre par les faits cj'iine prévoyance de sûreté a I7"0. 
dirigé seule nos mesures. 

Quant a 1 escadre de M. du ClialTault qui a paru être 1 objet le plus instant 
de 1 inquiétude du ministère Bque quoi qu'assurément elle ne dut pas en 
exciter, il n'y a encore rien de décidé pour la prétendue destination ([u on lui 
suposoit. Elle va être augmentée; je ne puis pas vous dire au juste dans 
quelle proportion; mais elle sera probablement relative a 1 armement qui se 
fait en Angî^; c est pour votre instruction seulement, M, que je vous préviens 
de cette disposition; vous n'avés aucun usage a en faire; mais si on vous en 
parloit vous pouvés repondre amicalement, que les mêmes raisons qui ont 
pu porter 1 Angre a préparer I armement formidable dont elle s occupe avec la 
plus grande activité sont un motif cpii invite les puissances voisines a user de 
la même prévoyance, parce quelles pensent quil nest point de sûreté mieux 
établie que celle qu on se doit a soi même. Vous pouves encore ajouter que 
comme nous sommes très persuadés que les mesures de lAng"^ ne tendent a 
1 offense de qui que ce soit , vous êtes fondé a assurer que les nôtres n ont 
pour unique objet que linterest de notre tranquilité et de la conservation de 
la paix. 

J'ai quelque regret , M. , que vous n aies pas saisi le propos que vous a terni 
le Lord Weymouth pour l'amener a une explication, lors quil vous a dit, 
71005 nous donnons des assurances d'amitié -et nous agissons d'une manière contraire. 
Ce que vous lui avés répondu etoit très à propos, mais j'aurois soubaité que 
vous lui eussiés demandé franchement ce qu il entendoit dire. La précipitation 
avec laquelle vous avés changé la conversation peut lui donner lieu de croire 
que vous avés fui 1 explication et que vous aviés des raisons pour 1 éviter. Ce- 
pendant elle ne pourroit vous embarrasser jusqu a un certain point , vous avés 
toujours la ressource d ignorer les faits sur lesquels vous craindriés de vous 
expliquer de vous même et de les prendre ad référendum. Ce n'est point par 
esprit de criti((ue que je vous fais cette observation mais pour vous servir de 
direction dans le cas ou ime pareille occasion se reproduiroit 

Angleterre, i. 519, n°-j5. 

On ne voulait donc j)oint cesser d'armer. Si éloigné de la guerre 

5. 



36 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

1770. qu'il tint à le paraître depuis la nouvelle de Long-lsland, le cabinet 
de Versailles n'entendait même pas s'abstenir des menées commencées 
précédemment. Elles n'avaient, on le verra, jamais été plus actives ni 
aussi près de recevoir leur effet. M. de Vergennes n'avait pas eu l'idée 
d'aller, en les suspendant, contre cet entraînement général que lord 
Stormont donnait comme imposé par l'opinion. Dès le milieu d'oc- 
tobre, on n'attribuait plus qu'une importance minime à la défaite de 
Washington; on trouvait qu'elle n'obligeait pas moins l'Angleterre à 
poursuivre ses efforts et que par là elle servait les plans des deux Cou- 
ronnes. Le secrétariat du ministre en parle ainsi dans une dépêche à 
Garnier, le 18 \ et le ministre lui-même à Ossun le 1 9. A propos du 
cabinet anglais M. de Vergennes écrit ce jour-là à l'ambassadeur : 

Le succès qu'il vient d'avoir sur Longlsland et qu'il fait sonner je crois 
beaucoup plus qull ne vaut lui donnera de nouveaux molens de tirer abonda- 
ment de sa nation tous les subsides nécessaires pour soutenir cette guerre 
contre nature. Ne nous en plaignons pas; ce nest pas un spectacle afllgeant 
pour les deux Couronnes de voir l'Angre se déchirer de ses propres mains. 
Ce qui nous importe est que cette guerre dvire encore quelque tems, et tout 

semble devoir le faire espérer. 

Espagne, t. 582, n" ii. 

Des informations de Philadelphie, communiquées par Silas Deane ^ 
légitimaient ce jugement et il était corroboré par un avis du prince 
de Masserano dont Ossun, le 3 i, transmettait la copie. La cour était 
à fEscurial; ce dernier reflétait probablement avec exactitude fim- 
pression qui y régnait, en mandant : 

M. le prince de Masseran, Monsieur, a informé sa cour de f avantage que 
les troupes anglolses ont remporté sur les insurgens dans lisle de Longlsland; 
il mande que malgré cet échec considérable, les Colonies s'etoient entière- 
ment refusées d'entendre à de nouvelles propositions d'accomodement, ce 
qnl fait présumer ici que la fermeté des colons, la difficulté des subsistances 

' Angleterre, 1. 518, ii° ijS. — ' États-Unis, t. I , n" 58. 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 



37 



et la rigueur du climat, la saison étant fort avancée, donneront encore bien 
de la besogne au ministère britannique et prolongeront une guerre dont 
Sa Majesté Catholique et son ministère redoutent la fin précipitée. 

Espagne, I. 582, ii" 83. 

Noire marine, impatiente de se retrouver en face des vaisseaux 
anglais pour laver dans de sérieux combats les surprises de lySô, 
s'était efforcée de s'instruire des faits. De la Martinique, le comte 
d'Argout avait envoyé la corvette la Favorite, du lieutenant de vaisseau 
comte de Kersaint, porter en Europe ses renseignements sur les opé- 
rations de Howe et sur la situation de Washington. Ils étaient faits 
pour amoindrir l'importance des avantages de l'armée royale. Kersaint 
avait abordé au premier port d Espagne, s'était hâté de faire par- 
venir ses plis au marquis d'Ossun, et celui-ci de les dépêcher à Ver- 
sailles. Mais, à leur arrivée, M. de Vergennes se trouvait convaincu; 
il regrettait les frais de la dépêche et il le mandait à l'ambassadeur '. 
En réalité, ni la cour de France ni la cour d'Espagne ne pensaient à 
revenir sur les appréhensions, les sentiments ou les vues dont elles 
s'étaient inspirées ensemble pour s'apprêter contre l'Angleterre. Un 
fait significatif se produisait, à cet égard, au moment même où le 
cabinet de Versailles donnait à son ambassade de Londres des appré- 
ciations ou des conseils en apparence opposés aux propensions si 
ouvertement dévoilées par lui le lendemain de la déclaration d'indé- 
pendance. Le commandant de Bilbao, sur la réquisition du résident 
anglais, avait saisi un croiseur américain qui venait d'entrer dans 



1770. 



' Ossun envoie la dépêche de Kersaint avec 
son rapport du 4 février 1777. [Espagne, t. 513, 
n° 68.) — M. de Kersaint était parti de la Mar- 
tinique le 24 décembre. Le pli du comte d'Ar- 
gout faisait ressortir la vigueur de la défense 
de Washington, les efforts considérables qu'elle 
avait coûtés aux Anglais , le campement solide 
où le général américain était maintenant éta- 



bli. Aux yeux du gouverneur de la Martinique , 
les succès dont Howe « leurait le peuple » en 
faisant sonner très haut sa victoire, se bornaient 
• à être entré dans une ville abandoimée par 
ses défenseurs pour des positions qui rendaient 
vains l'art et le courage des meilleures troupes 
et d'un général habile ». [Ibid. , n° 69. ) — M. de 
Kersaint signait : Ksaint. 



1770. 



38 LA FRANCE ET L'ANGLETERRE 

ce port. Cela pouvait signifier l'abandon des dispositions jusqu'alors 
manifestées par l'Espagne. Silas Deane et ceux qui travaillaient avec 
lui furent en émoi. Beaumarchais, prenant feu, exprime aussitôt 
à M. de Vergennes les craintes qu'ils concevaient tous'. Mais le mi- 



' Ce n'est pas la moins caractéristique des 
lettres de Beaumarchais au ministre, ni celle 
où se voit le moins le mélange de sentiment 
patriotique et d'activité fébrile qu'il mettait à 
son rôle politico-commercial. Elle est datée de 
Paris, le i4 octobre 1776. «Monsieur le comte, 
« il serait de la dernière conséquence qu'on 
« apprit en Amérique que la cour de Madrid 
a maltraité un de leurs armateurs. Alors ils 
« se croiraient très-assurés qu'ils n'ont rien à 
« espérer de la France et de l'Espagne , propos 
«que les Anglais y accréditent de tout leur 
«pouvoir; et cela seul serait capable de leur 
« faire agréer ou trêve ou négotiation ouverte , 
« et peut-être un raccomodcment total avec 
« l'Angleterre qui profitant d'une faute aussi 
« grossière de la part de l'Espagne ne manque- 
« rait pas d'en grossir les conséquences et de 
« faire un pont d'or aux Américains pour les 
« réunir à la métropole. Le remède à ce mal est 
« d'envoyer promptement un courrier à Madrid 
« et d'y reccomander que , sans avoir égard au 
« motif inique ou juste qui a pu faire arrêter ce 
«vaisseau la cour ou le délivre, ou du moins 
« ne donne aucune décision contraire , jusqu'à 
« ce qu'un plein succès des Américains à New- 
«York apprenne à cette cour qu'elle peut sans 
« risque offrir ses secours à une brave nation 
« qui n'en aura plus besoin ; ou que le mallieur 
« de leurs armes lui fasse faire de cet armateur 
«un lâche trophée à la cour d'Angleterre, 
« comme la faible Cleopâtre offrit à César vain- 
« queur la teste de Pompée qui s'était remis 
«en ses mains. Passe encore de tergiverser, 
«de les abandonner à leur propre courage et 
«de ne pas les aider à écrazer notre seul en- 
• nemi. L'on peut croire que nous nous y pré- 



« parons, et cela sauve en partie l'honneur de 

« notre jugement. Mais arretter un brave ar- 

« mateur ! déchirer le voile qui rendait l'in- 

« tention des. Espagnols au moins équivoque ! 

En honneur, il y a de quoi perdre l'esprit de 

douleur ou de fureur. Pardon, M. le Comte, 

si je cède au chagrin que cela me cause. 

« Pauvre France ! Mille ans ne te rendront pas 

le moment que tu perds! Et ce moment 

perdu tu seras la fable et la risée de tous les 

gens sensés qui prendront la plume en Eu- 

« rope pour raconter cet événement à nos en- 

«fans! Ecrives, je vous en conjure. Monsieur 

le Comte , à ces cruels Espagnols ! Eh ! Grands 

Dieux ! s'ils ne veulent pas y servir, qu'ils n'y 

nuisent pas au moins. Est ce trop exiger 

d'eux ? 

« Toutes les fois que je réfléchis que nous 
«tenons dans nos mains le destin du monde, 
1 qu'il ne tient qu'à nous d'en changer tout 
le système, et que je vois tant de biens, de 
gloire , et d'avantages prêts à nous échapper, 
je regrette bien de n'avoir pas plus d'influence 
sur les résolutions du conseil des deux cours 
et de ne pouvoir me multiplier pour empê- 
cher le mal d'un côté et concourir au bien 
de l'autre. Je connais trop votre patriotisme 
pour craindre de vous offenser en exhalant ici 
mes vives inquiétudes. 

« Je compte être à Fontainebleau jeudi au 
plus tard. D'ici la , je ne dormirai point que 
je n'ave achevé le travail de finances que j'ai 
promis à M' de Maurepas. Point de banque- 
route, elle serait infâme en pleine paix. Un 
meilleur ordre seul dans la perception doit 
donner avant peu le moyen de faire une 
guerre que les événemens rendent indispen- 



S'EFFORCENT DE S'ABUSER. 39 

nlstre n'avait pas été moins impressionné et il s'était hâté de mettre 1770. 
Ossun en mouvement. «On voit», dit-il à celui-ci le 18, dans une 
dépêche de sa main, 

On voit dans les nouvelles publiques qu'on a arrêté a Bilbao a la réquisi- 
tion de la factorerie augloise un corsaire américain; j espère que le ministère 
espagnol lui aura fait rendre la liberté; les mêmes raisons qui militent pour 
ne pas refuser 1 entrée a leur navires de commerce plaident pour ceux anués 
en course et en guerre. Ces gens là, si nous les indisposons, peuvent nous 
faire beaucoup de mal sans que nous puissions nous en ressentir, il y auroit 
de la duperie a risquer notre commerce pour complaire aux Anglois qui ne 
nous le rendroient pas dans 1 occasion. Si cette détention subsistoit elle im- 
primeroit certainement plus de terreur en Amérique que la défaite de Long- 
island. 

Espagne, t. 582 , 11° 4 1 . 

Or, le gouvernement espagnol s'était empressé de désavouer l'acte 
de son subordonné. Au prix même d'observations de la part de lord 
Grantham, le cabinet de Madrid avait donné une satisfaction immé- 
diate. L'ambassadeur pouvait mander le 4 novembre : 

Le roi d'Espagne a désapprouvé cette démarche , et ordonné que la liberté 
fut immédiatement rendue à ce bâtiment, et que ceux de course ou de com- 
merce qui entreroient à favenir dans ses ports y fussent traités comme amis, 
et qu'on leur administrât les secours dont ils pourrolent avoir besoin; M. le 
marquis de Grimaldi s'est expliqué dans ce sens avec Mylord Grantham, qui 
a fait des Insinuations à ce sujet, comme venant de lui même; le ministre lui 
a répondu, que Sa Majesté Catholique ne vouloit pas exposer les batimens 
du commerce espagnol au ressentiment et aux déprédations des corsaires 
américains, et l'ambassadeur n'a scu qu'opposer à un motif aussi juste. Il 
a prétendu ensuite avoir des indices qu'un Espagnol elolt en société pour 

«sables, et que nous ne fuyons peut-être que «(P. S.) En me relisant je me trouve eni- 

» par la frayeur de n'avoir pas de quoi la sou- « porté par un sentiment si vif que j'invoque 

I, tenir. » votre indulgence en écrivant à vous seul. » 

«Agréés mon respect et mon dévouement. [Angleterre, t. 518, n'So.) 



40 LA FRANGE ET L'ANGLETERRE S'EFFORGENT DE S'ABUSER. 

1770. l'armement du corsaire retenu à Bilbao; M. le marquis de Grimaldi l'a assuré 
qu'il feroit prendre des informations exactes sur ce fait, et que s'il étoit vrai 
l'Espagnol seroit sévèrement puni; mais il paroit par les recherches qu'on a 
faites que la prétendue association dont il s'agit n'a jamais existé. 

Espagne, t. 582, n° go. 

Avec une joie vive Sllas Deane signale tout de suite au comité 
de Philadelphie cette résolution du gouvernement de Madrid. Il lui 
trouvait non à tort une portée notable ^ 

' Lettres au Comité de correspondance secrète, des a 7 novembre et 1" décembre. [Diplomatie 
correspondance , p. 66 et 86.) 



ANNEXE DU CHAPITRE PREMIER. 



APPRECIATIONS DE L'AMBASSADEUR ET DU MINISTRE SUR LES INTENTIONS 

DE L'ANGLETERRE. 



1 . LE COMTE DE VERGENNES AU MARQUIS DE NOAILLES. 

A Fontainebleau le li g""' 1776. 

J'ai reçu M. le M" les deux lettres que vous m avés fait 1 honneur de m écrire 
les 5 et 8 de ce mois et toutes les pièces qui y etoient jointes. La 1 " n aiant raport 
qu'a 1 évacuation de la ville de New Yorck n exige de ma part que des remercimens 
de votre exactitude a nous faire part des evenemens qui interressent le pays ou vous 
résides. On ne peut regarder cette conqueste que comme très importante , mais elle 
ne sera réellement décisive pour assurer a 1 armée angloise avec la possession de 
toute lisle du même nom des quartiers d hiver commodes et tranquilles que lors 
qu elle aura réussi a deposter les insurgens du camp qu ils ont pris au pont du Roi ; 
c est ce dont il paroit qu on ne doute pas a Londres. En effet le gênerai Howe est 
si supérieur par ses connoissances militaires et par la science des manœuvres a ses 
adversaires qu on ne peut que bien augurer de ses opérations ultérieures. Le succès 
en seroit des plus complets si le gênerai Burgoyne réussissant a passer les Lacs 
avant la fin de la saison se rendoit maitre d'Albany et du cours de la rivière d Hud- 
son. La communication entre les Colonies du Nord et du Sud se trouvant absolu- 
ment interrompue, il y a toute aparance que 1 esprit de conciliation prendroit 
immancablem' la place de celui de résistance qui a dirigé jusqu ici les Américains. 
Un propos que le Lord Stormond m'a tenu hier peut faire augurer, M., qu on n est 
pas sans espérance a cet égard a S' James. Cependant j observe que tant que les 
Américains ne seront pas réduits aux plus dures extrémités la proclamation de 
M"" Howe semble peu propre a accélérer cette heureuse évolution; elle caractérise 
trop 1 intention de diviser les Colonies, ce qui est manifester le dessein de les sub- 
juguer en détail; d'ailleurs la rejection par le parti de la cour de la motion pour 
revoir dès a présent et reformer les statuts parlementaires qui peuvent lezér les 
droits constitutionels de ces Colonies ne semble pas devoir exciter leur confiance 
II. C 



42 ANNEXE DU CHAPITRE I. 

dans les propositions quon leurs fait. Le ministère en retardant cette reWsion se 
reserve evidement le moien de 1 éluder, et Ion peut croire avec d autant plus de 
fondement que c est son dessein, quil ne peut reconnoitre et avoiiér 1 illégalité des 
actes dont les Américains se sont plaints sans condamner lui même les mesures 
ruineuses dans lesquelles il a engagé sa nation pour les soutenir. 

Le Roi a aprouvé. M, la manière dont vous avés présenté au ministère anglois 
les plaintes que vous avés été chargé de porter contre le s' Makemara , vous y aves 
mis la force et la dignité qune conduite aussi irreguliere que celle de cet officier 
exigeoit sans blesser 1 opinion que les ministres anglois peuvent désirer que nous 
conservions de leur bonne foi et de leur justice. Nous serons contens de la réponse 
du Lord Weymouth et des assurances de satisfaction qu il vous a données si les 
faits justifient les paroles. C est ce dont nous ne tarderons pas a être convaincus s il 
est exact a vous communiquer les ordres quil vous a promis d envoyer. Pour ce 
qui est de 1 exclamation que vous aves remarquée si a propos , M. , tant qu il n'y aura 
que cela la bonne harmonie entre les deux cours ne sauroit être troublée. Elle prouve a 
mon avis que ce ministre s est trouvé fort soulagé de n avoir a repondre qu a un 
grief si facile a redresser. Il est probable que jugeant par vos instances pour accé- 
lérer le moment de la conférence que vous lui aviés demandée de la gravité du 
sujet qui devoit en être 1 objet, il sattendoit a une discussion beaucoup plus sérieuse 
et plus épineuse. 

Je conviens avec vous. M., que les affaires du pays que vous habités prennent 
une tournure bien compliquée, mais nous devons reconnoitre aussi que les Anglois 
peuvent se croire également fondés a juger de même de notre marche et de celle 
de lEsp". Si nos armemens sont peu de chose, nos travaux sont considérables; a la 
vérité ils n ont raport qua notre sûreté; mais ce qui sert a la deffense se tourne 
facilem' a lofiense, et cest ce qui tient les états voisins dans une observation respec- 
tive qui aproche beaucoup de la défiance. Nous ne pouvons gueres nous dissimuler, 
M. , que tout ce qui se fait en Esp*" quoique nécessaire ne puisse allarmér. La flotte 
destinée pour le Paraguay est bien propre a opérer cet effet; sa destination il est 
vrai est connue, mais elle peut être changée, et cette possibilité quoi que peu pro- 
bable ne serviroit pas d excuse au ministère Bque s il se laissoit sur2irendi'e. D'une 
autre part I Esp*^ arme encore une nombreuse escadre. C est une mesure conserva- 
toire, mais si elle la prend malgré les assurances de paix et d'amitié qu elle reçoit 
c est une preuve qu elle n'y met que la confiance que 1 on doit avoir dans toute 
assurance de cette espèce. Il n est de sûreté réelle pour un Etat que celle qu il em- 
prunte de sa propre tenue. Au reste en vous exposant ces réflexions , je ne pretens 
point former une opinion décisive. J attendrai le mémoire raisonné et relatif aux 



ANNEXE DU CHAPITRE I. liA 

circonstances que vous ni annoncés pour discuter cette matière plus a fond que je 
ne pourrois le faire dans ce moment ou je ne vois qu'obscurité. 

Suivant des avis indirects dans les quels on m invite a prendre confiance le minis- 
tère anglois n'a précipité ses arméniens que pour en imposer a i opposition qui se 
preparoit a 1 attaquer sur son incurie. Si c est la le véritable motif de ce grand 
mouvement, nous pouvons, semble-t-il recevoir avec moins de défiance les protes- 
tations amicales qu on ne nous prodigue pas moins ici qu'a Londres. Il passe pour 
asses constant que le Lord North n est pas guerroiant par caractère, et il nest 
gueres concevable q'un homme aussi sage veuille de gaieté de cœur multiplier les 
embarras de sa position. Ce seroit un étrange p.iradoxe de présumer que la guerre 
contre la France et lEsp* donneroit des moiens de finir avec les Colonies. Celles ci 
enorgeuillies par cette diversion en deviendroienl moins conciliantes et moins trai- 
tables, et qui nous empecheroit pour lors de former avec elles des liaisons qui les 
separeroient pour jamais de leur métropole. Je ne conclurrai pas de la. M., que ce 
projet que vous soupçonnés soit impossible, je sais quon ne peut repondre de rien 
avec des hommes que des passions violentes remuent, mais je vous propose mes 
doutes pour que vous voulies bien les examiner et les résoudre. Je trouve de la 
bonne foi , M. , dans ce que Milord North a dit a M. le P" de Masseran qu en même 
tems qu on avoit prévenu M. de Pombal quil ne s avisât pas de présumer que les 
annemens qui se font en Angre auroient raport aux affaires du Portugal , et qu on 
n avoit rien négligé pour amener la cour de Lisbonne a faire satisfaction, et restitu- 
tion a 1 Esp' on ne lui avoit pas articulé qu on ne la soutiendroit pas. En effet quand 
bien même cette déclaration seroit faite de la manière la plus expresse ni M. de 
Pombal n en seroit la dupe ni nous y' trouverions plus de sûreté. Le ministre portu- 
gais ne jjeut connoitre moins bien que nous linterest de lAngrê qui ne lui per- 
mettra jamais d'abandonner absolument le Portugal. Je crois bien tant que la 
querelle se maintiendra dans les déserts du Paraguay que les ministres anglois ne 
se presseront pas d'y prendre part; la possession du Rio grande de S' Pedro leurs 
doit paroitre très indifférente, mais si 1 Espagne vouloit réduire sous ses loix le 
Brezil ou endomagér le Portugal dans ses domaines d Europe, quel que put être 
1 inclination et la volonté des ministres Bqîies, ils auroient la main forcée, et 1 inte- 
rest de leur conservation les entraineroit dans la guerre. Nous ignorons M. ,jusquou 
le Roi Cque pourra porter son ressentiment , et si content de récupérer ce que les 
Portugais lui ont trop outrageusement usurpé il bornera la ses entreprises. Il est 
fâcheux que lorgeuil ou 1 entêtement de M. de Pombal ait réduit les choses aux 
extrémités ou nous les voyons et que les principales puissances de fEurope se voient 
menacées d une guerre pour un différent aussi peu interressant que la possession de 

6. 



Ml ANNEXE DU CHAPITRE I. 

quelques déserts de 1 Amérique Méridionale. Je suis bien convaincu que le Roi d Esp' 
se prêtera autant que sa dignité le lui permettra a tout ce qui pourra arrêter le pro- 
grès de 1 incendie , mais les choses ne sont plus entières , des réparations peuvent 
être maintenant insuffisantes, et ce prince peut très bien prétendre des indemnités 
des dépenses énormes dans lesquelles la mauvaise foi de M. de Pomhal 1 a nécessaire- 
ment constitué. 

Je nai pu encore que parcourir, M., l'extrait des débats de la Chambre des Pairs 
que vous m avés envoyé. Le roi la lu tout entier. Je donnerai une attention princi- 
pale aux deux discours que vous me recommandés. Ce que j observe en gênerai est 
qu on nous supose plus tost des intentions hostiles qu'on en annonce contre nous. 
Cependant il faut être sur ses gardes quand on voit 4 1 vaisseaux de ligne mis en 
commission et /iSooo. matelots ou soldats de marine votés. 

Angleterre, t. 519, n" 3o. 
2. RELATION DE L'ENTRETIEN AVEC LORD STORMONT. 

Extrait de ma conférence avec le Lord Stormond le 13 9'"' 1776. 

Le Lord Stormond confirme les avantages remportés à New York et en annonce 
de plus considérables. Le gênerai Burgoyne ayant fait toutes ses dispositions a du 
s embarquer le i 8*"* avec dix mille hommes sur le lac Ghamplain; le colonel 
Jonsthon avec un corps de troupes légères et de Canadiens doit entrer par le lac 
Ontario dans la rivière de Mohacas pour arriver sur Albany en même tems que le 
gênerai Burgoyne et prendre les Rebelles a revers a moins q'un accomodement ne 
prévienne le danger qui les menace. Lord Stormond prétend avoir des avis particu- 
liers qu il y a des dispositions a une pacification. L'ambassadeur d'Angre a rendu 
compte a sa cour de la manière satisfaisante dont on a reçu ici les assurances ami- 
cales quil a eu ordre de donner en annonçant les dispositions que sa cour ne 
pouvoit se dispenser de prendre, il est chargé de les renouveller et de les con- 
firmer. Il doit observer en même tems qu on est instruit a sa cour que 1 armement 
qui se prépare a Brest est destiné pour la Martinique et pour S'-Domingue et 
qu on craint qu il n'ait pour objet de favoriser le commerce de contrebande qui 
se fait dans ces deux isles. 

J'ignore, ai-je repondu, si cette escadre est destinée pour les isles, je nai pas de 
connoissance que le Roi en ait encore fixé la destination , mais si elle y etoit envoyée 
ce seroit bien moins dans la vue d encourager ce commerce que de le restraindre 
s'il existe, ce que nous ignorons — mais bien des balimens portans pavillon 



ANNEXE DU CHAPITRE I. '»5 

francois en partent et se dirigent vers 1 Amérique ou ils portent des munitions de 

guerre - a la mer chacun arbore le pavillon quil veut, et pour décider si 

ce sont veritablem' des Francois il faudroit en avoir arrêté. L intention du Roi n est 
point que ses sujets naviguent a l'Amérique septentrionale. En a t on pris quel q'un 

qui justifie la plainte pas que je sache — comment donc empêcher 

1 abus du pavillon s il n'y a pas une force maritime pour y veiller — vos com- 

mandans sont si actifs quils peuvent y tenir la main. ■ Fort bien a terre, mais 
hors de la ils sont sans autorité, d ailleurs nous pouvons avoir des raisons de veiller 
sur nous même; il peut y avoir de la fermentation dans nos isies; vous n ignorés pas 
leur état de soufrance : notre commerce peut aussi exiger des précautions. Il est 
soumis a passer le long des cotes de l'Amérique, les Américains après avoir pris sur 
les Anglois peuvent être tentés de prendre sur nous ; comment s'en préserver si nous 
n'avons pas des moiens de les contenir. D ailleurs vous êtes bien puissament armés 

dans cette région - - Cet armement ne peut causer de 1 inquiétude, nous n avons 

que deux v' de ligne, le reste qui consiste en frégates ne peut rien entreprendre de 

considérable — Mais le nombre en est si prodigieux quil fait une force réelle 

sur tout lors quil n'y a point d'obstacles; et ques ce aussi que 6 v' repartis coSous 
le dites vous même en deux stations. Ce peut bien être une force conservatoire mais 

jamais inquiétante — Mais cette escadre doit être renforcée par des v' sor- 

tans de Rochefort et d'autres endroits - - J ignore si cette escadre doit sortir 

et ou elle ira, mais sur mon honneur il ne se prépare ni a Rochefort ni a Toulon ni 

ailleurs aucun armement pour la joindre — Nouvelles assurances de vœu 

sincère du roi d'Angre pour la paix et que si elle ne doit être troublée que par lui, 

on en jouira long tems — Réciprocité d'assurances de mon coté fondées sur 

1 amour de 1 ordre et de la justice qui est dans le caractère et les principes du Roi. 
Confiance dans la connoissance que nous avons des sentimens honnêtes et vertueux 
du roi de la C" Bretagne. Nous ne nous laissons pas imposer par les déclamations 
de 1 opposition; lAngre ne doit pas se laisser aussi abuser par les détracteurs du 
ministère. On blâme la conduite présente, mciis ce blâme ne change pas les prin- 
cipes de direction. Encore quelques mots de contrebande elle est impossible 

a empêcher, le commerce veut gagner, et peut être s en fait il plus par l Angre que 
par la France. 

Rien de nouveau du Portugal. 

Angleterre, t. 519, n° a8. (Minute de M. de Vergennes.) 



'i6 ANNEXE DU CHAPITRE I. 

3. LE COMTE DE VERGENNES AU MARQUIS DE NOAILLES. 

A Versailles le 23 g""' 177C. 

J ai reçu M. le Marquis la lettre n" 7 que vous mavés lait 1 honneur de m écrire 
le 1 5 de ce mois et le mémoire sur larmement actuel de lAngre qui y etoit joint. 
J ai mis le tout sous les yeux du Roi et c est avec bien du plaisir que je vous trans- 
mets 1 aprobation que le Roi et son conseil ont donnée aux fruits de votre aplication 
et de votre zèle. Ce n est pas cependant que nous pensions uniformément avec vous 
sur tous les points , mais il s agit moins entre nous d un conflit d opinions que de 
nous aider mutuellement a trouver la lumière et a découvrir le véritable but auquel 
les Anglois peuvent tendre par leur marche compliquée. Vous nous ouvrés toutes les 
voyes qui peuvent nous conduire à cette découverte, mais les ministres Bques 
n'aiant pas moins d interest a couvrir leurs intentions que nous a les dévoiler 1 in- 
certitude est toujours la même sans que de votre part comme de la notre il soit 
possible de la fixer. Il ne 1 est gueres plus de se persuader que le ministère anglois 
embarrassé co' il 1 est des aflaires des Colonies veuille s embarquer de gaieté de 
cœur dans une nouvelle guerre dont il ne peut se dissimuler ni les dangers ni 
les dépenses. Et croies vous, M., que la nation malgré lentousiasme dont vous 
la juges susceptible aplaudiroit a une resolution aussi hazardeuse et dont rien ne 
justifieroit la nécessité urgeante. A parler hipotetiquement on pourroit croire que 
les démonstrations de lAngre peuvent avoir autant pour objet den imposer qune 
détermination prise de nous attaquer. Quoi qu'elle n'ait aucune raison instante 
de se défier de nos dispositions pacifiques, elle peut craindre cependant quelles ne 
soient pas persévérantes; en rendant même justice aux motifs qui ont déterminé 
nos travaux de marine, elle ne doit pas se dissimuler quiis sont susceptibles d être 
emploies a l'offensive comme a la deffensive. Elle sent d une autre part que 1 occa- 
sion peut être séduisante et que notre interest peut nous convier a en profiter; 
en effet, que pourroit-il nous arriver de plus avantageux que d'assurer dune ma- 
nière irrévocable la séparation de ses Colonies.? Si Ion réfléchit dune autre part 
sur la situation présente des affaires entre 1 Esp° et le Portugal , la première evide- 
ment provoquée par 1 autre et pouvant donner a son ressentiment et a sa vangeance 
une extension qui froisseroit essentiellement les interest de lAngre, on est moins 
surpris de voir celle-ci se mettre en posture malgré les embarras qui la circon- 
viennent de se maintenir dans la possession de 1 arbitrage que ses succès et nos 
revers ne 1 ont que trop accoutumée a exercer. Cette vue ne semble nullement équi- 
voque en se rapellant les propos du Lord North à M. le P" de Masseran. M. le 



ANNEXE DU CHAPITRE I. 'i7 

C" d'Aranda m'a confié la relation que cet ambassadeur en a fait a sa cour, elle ne 
sauroit être plus interressante. Le ministre anglois ne cherche point k déguiser ses 
sentimens et par conséquent ceux du conseil dont il est membre. Il trouve juste 
que le roi d'Esp" se ressaisisse par tous les nioiens possibles de ce qu on a pu lui 
usurper dans le Paraguai si on ne le lui restitue pas de bon gré; mais il ne pourroil 
voir avec indifférence que S. M" Gque s en fit un titre pour attaquer le Brezil ou 
pour envahir le Portugal en Europe. Un langage aussi franc et si propre a exciurre 
tout soupçon d artifice peut donner en partie la clef de démonstrations présentes 
de lAngre, mais il seroit superflu de donner plus détendue a cette discussion, car 
quel que soit I objet des armemens de lAngre il faut nécessairement se reunir a la 
conclusion qui termine votre mémoire et c est la seule qu on puisse raisonablem' 
former; aussi a-t-elle été adoptée sans difliculté dans le conseil, et je suis bien 
persuadé qu on ne la perdra pas de vue dans tout ce qui reste h faire pour 1 entier 
rétablissement de notre marine. 

Je viens maintenant, M. aux articles de votre dépêche qui exigent explication de 
notre part. 

Nous ne pouvons qu'aplaudir a la suite que vous vous proposés de mettre a vos 
représentations auprès du Lord Weymouth pour 1 amener a nous procurer la juste 
satisfaction de tant de griefs cumulés dont nous nous plaignons et nomément de 
celui occasionné par I inconduite et la mauvaise volonté du S' Macnemara. Nous 
ne sommes pas inquiets que vous ne fassiés une juste différence entre ceux de nos 
griefs qui ont une certaine gravité et ceux dont on ne porte plainte que pour ne rien 
taire, tels par exemjile que les coups de canon tirés a boulet par des frégates pour 
faire venir des marchands a I obéissance; d'ailleurs nous ne doutons pas que vous 
n'adaptiés votre langage avec le ministre anglois a I observation que je vous ai faite 
dans mes précédentes dépêches que rien ne pourroit mieux constater notre inclina- 
tion pacifique que notre attention a déférer jusqu aux plus légères plaintes au lieu de 
les réserver pour nous en faire dans 1 occasion des motifs de rupture. Il est fâcheux 
que vous aies a traiter avec un ministre qui naturellement peu porté a la concilia- 
tion ne paroitgueres susceptible de délicatesse et de bons procédés. 

Ce que le ministre de Portugal a dit a celui de Suéde que si la guerre tenoit a la 
restitution la guerre eloit sure. Ce propos se conforme avec ce qui m etoit revenu de 
Lisbonne de la réponse de M. de Pombal aux instances de 1 Angre. Cette réponse 
si peu favorable semble excuser la réticence des ministres anglois envers nous; ils 
peuvent craindre que la cour d'Esp" ne voiant plus de possibilités a une négociation 
amiable s empresse de ne donner le plus grand essor a sa vangeance. Peut être ne 
désespèrent ils pas encore de llechir la roideur de M. de Pombal, le langage du 



48 ANNEXE DU CHAPITRE I. 

Lord Norlh a M. le prince de Masseran peut le faire suposér, mais comme il seroit 
fort interressant , M. , de pénétrer ce que les ministres Bques peuvent penser et faire 
dans cette occasion je ne verrois aucun inconvénient a ce que vous entamassiés le 
Lord Weymouth ou tout autre ministre avec lequel vous confereriés sur ce quils 
espèrent encore de la docilité de M. de Pombal et des moiens qu ils prennent pour 
s en assurer. Cette démarche me sembleroit même d'autant plus convenable, qu'in- 
dependament qu il est de la dignité et de la justice du Roi de s interressér a 1 affer- 
missement de la paix en gênerai, sa Maj'' ne peut marquer du zèle pour apaiser la 
querelle qui s allume entre 1 Esp° et le Portugal sans donner une nouvelle preuve de 
ses dispositions pacifiques et par conséquent sans combattre d une manière décente 
les défiances que les Anglois peuvent avoir conçues de ses véritables intentions. 
J'ajouterai encore que le Roi aiant partagé jusquici avec lAngre la médiation entre 
les deux puissances, elle ne pourroit s'y montrer tout a fait indill'erente et paroitre 
1 abandonner sans donner lieu de lui suposér des vues différentes de celles qui ont 
jusqu ici dirigé ses conseils et ses resolutions. 

Il est assés naturel. M., que les Anglois prennent plus facilement lallarme de nos 
démonstrations que de celles des Espagnols; voisins comme nous le sommes de leurs 
cotes nous pourrions être dans leur ile avant qu ils ne fussent en état de nous en 
disputer le chemin s ils ne s'y etoient pas préparés a 1 avance. Quant a 1 impres- 
sion que paroissent faire les armemens actuels de lEsp" comparée avec le peu de 
sensation que fit celui de I année dernière quoique assés considérable vous n aurés 
pas oublié sans doute. M., comment les Anglois parvinrent a acquérir la connois- 
sance de la destination de celui-ci en faisant violer le bureau de la marine ; cette des- 
tination netoit pas dune nature allarmante pour eux; elle ne menacoit aucun de 
leurs alliés, et l'Angre loin d'avoir aucun interest a détourner fEsj/ de son entre- 
prise sur Alger, avoit plus tost raison de se féliciter de lui voir si mal emploiér ses 
forces. L aspect des choses n est plus le même aujourdbui, le Portugal est menacé 
et en plus d un endroit; quoique 1 Esp' ne paroisse pas encore déterminée a I at- 
taquer en Europe elle n en fait pas moins la démonstration ; d'ailleurs ses armemens 
maritimes independament de la flotte destinée pour la rivière de la Plata sont bien 
supérieurs a ceux de I année précédente. Je ne puis pas juger comme vous, M. , du 
discours du Lord Nortb dans la séance ou les communes ont voté la taxe de h schel- 
lings par livre sur les terres. Il me paroit très fort de choses et puissant en raisonne- 
mens. Il s exprime dun ton tranchant sur la nécessité de la continuation de la 
guerre en Amérique : il n en dissimule pas la longeur et les difficultés; il omet de 
flatter la Chambre des mêmes espérances de reconciliation dont il I avoit entretenu 
a 1 ouverture; il promet des économies qui sont dans la nature même des choses, 



ANNEXE DU CHAPITRE I. 49 

en effet la guerre d'Amérique n exige plus les frais de première mise qu elle a occa- 
sionnés la campagne dernière. Enfm il s attache a rejetter et a détruire I idée que 
1 Angre seroit menacée dune attaque étrangère. Les fondemens sur lesquels il établit 
sa confiance sont ceux d un grand homme d Etat qui a pesé et calculé les moiens 
des puissances qui 1 environnent. Si le Lord North est aussi exact dans le tableau 
brillant qu il fait de la situation florissante de 1 Angre que dans celui qu il craionne 
de la position financière des autres Etats, on ne peut qualifier de témérité la con- 
fiance avec laquelle ii assure que la paix n est pas menacée d être troublée. C est a 
votre sagesse, M., que je livre cet aveu qui est pour vous seid sans aucune espèce 
d exception. 

Le Lord North se rendant en quelque sorte caution envers sa nation quelle nest 
menacée de la part d aucun de ses voisins, lui annonçant des diminutions de dé- 
penses, des vues d économie, comment se persuader q un langage aussi affirmatif 
n'est qu'une ruse d'agioteurs et voile le dessein pris et arrêté d'entrainer cette même 
nation qu on prend tant de soin de rassurer, dans une guerre dont elle ne témoigne 
point le désir et qui ne pourroit être que contraire a ses intérêts. Nous n oublions 
pas la surprise qui nous fut faite en i ySS. Mais elle avoit été précédée par des expli- 
cations sur des objets contentieux, et même par des hostilités de notre part dans le 
continent d'Amérique. H y avoit alors un prétexte, mais dans le moment présent il 
n'y a pas même sujet a une explication tant soit peu sérieuse. 

Je vous livre mes doutes , M. , sans autre dessein que de vous engager a les eclaircir ; 
serviteurs d un même maitre , nos efforts communs tendent a un même but , por- 
tons nous y avec courage, et ne craignes pas que les evenemens vous soient imputés. 
Le Roi est trop équitable pour vous rendre responsable des resolutions de la cour 
ou vous êtes; Sa M'° connoit trop votre attachement a son service pour douter que 
vous ne cherchiés a lui en donner de nouvelles preuves dans la circonstance cri- 
tique et importante ou vous vous trouvés. 

Receves tous mes remercimens. M., des nouvelles que vous nous donnés et ne 
doutés pas du sincère et inviolable attachement avec lequel j'ai Ih' detre, M. . etc. 

DE VERGENNES. 

Angleterre, I. 519, n° 54. (Minute de M. de Vergennes. ) 



7 



CHAPITRE II. 

TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMÉRIQUE. — LE STATHOUDÉRAT 
DU COMTE DE BROGLIE. 



Rapports quotidiens du gouvernement de Louis XVI avec l'envoyé de l'Amérique et activité des 
opérations de celui-ci, dans l'automne de 1776; instructions écrites par le roi pour le comman- 
dant de la petite escadre de Brest : elle fera respecter le pavillon de Sa Majesté, même par 
les armes. — Continuation de nos bons offices à l'Espagne à l'égard des Barbaresques et de 
Constantinople ; on entame avec le comte d'Aranda les négociations de la paix avec Alger. — 
Beaumarchais est remis en mouvement par la prise de New- York ; ses instances pour expédier 
des artilleurs en Amérique; trop peu de secret de ses mouvements; connaissance qu'on en 
avait à Londres; retards qui y étaient apportés pour tromper l'ambassade anglaise; son rôle 
dans les menées politiques. — Du Coudray; antécédents de cet officier; ses manœuvres afin 
de paraître un personnage principal; elles dévoilent les départs préparés au Havre; il prend 
enfin la mer sur l'Ampliitrite; ordre qui cloue les autres vaisseaux au port. — Projet plus 
sérieux que cet ordre fait échouer; Deane et le baron de Kalb; mission réelle de ce der- 
nier; il fait engager le vicomte de Mauroy et lui comme majors généraux dans l'armée des 
Etats-Unis, avec quinze officiers du comte de Broglie. — Kalb savait-il pourquoi il agissait et 
pour qui? Comment il en est instruit par Boismartin, secrétaire du comte; Deane en accueille 
la confidence; départ pour le Havre où la Seine attendait les enrôlés. — Efifet de l'arrivée de 
Franklin; Kalb envoie à son intention un exposé à Deane, tendant à faire demander au roi, 
comme générafissime des Etats-Unis, un personnage qui était le comte de Broglie. — Com- 
ment, de sa terre de RulTec, le comte suivait ces combinaisons; à quelle heure il voulait 
donner à Kalb les instructions nécessaires; mémoire de celui-ci paraphrasant à Franklin par 
avance les instructions du comte. — Le comte de Broglie avait-il l'assentiment du gouver- 
nement du roi ? peu d'attention que Franklin paraît avoir accordé à ses démarches ; efforts 
inutiles de Kalb pour prendre la mer; dispersion de ses officiers. — L'Angleterre travaille à 
affaibfir le lien des deux Couronnes ; lord Suffolk et , peu après , lord Mansfield parlent au prince 
de Massei-ano du désir qu'elle a de la paix; «les folies» de M. de Pombal sont ouvertement 
sacrifiées; démarches analogues de lord Grantham à Madrid et de lord Stormont à Versailles. 
— Réserve de M. de Vergennes ; sincérité qu'il se montre porté à reconnaître à l'Angleterre ; 
son désir, en même temps, de rouvrir avec la cour d'Espagne le concert interrompu; dépêche 
à Ossun sur l'intention, manifestée par les Anglais, d'autoriser la course contre les navires 
américains. — Comment le ministre fait savoir à Madrid et à Londres l'arrivée de Franklin en 
France; dispositions dans lesquelles se trouvait, au fond, le gouvernement du roi. 

1770. Les relations et les entretiens du gouvernement de Louis XVI 

avec l'envoyé américain étaient presque de chaque jour, durant 



LE STATHOUDÉRAT DU COMTE DE BROGLIE. 51 

l'automne de i 776. Dans les opérations de Deane avec Beaumarchais 1770. 
ou avec d'autres traitants régnait la plus grande animation, La prise 
de New-York, qui suivit de près l'échec de Long-Island, ne ralentit 
pas du tout les menées; on s'était attendu au second événement comme 
à la conséquence de l'autre. Le i5 novembre, en conseil chez le roi, 
on arrêtait pour le comte du ChafTault, à qui avait été donné le 
commandement de la petite escadre de Brest', de minutieuses instruc- 
tions particulières lui prescrivant de faire respecter, même par les 
armes, le pavillon et les possessions de la France, Il se dirigerait sur 
la Martinique, établirait des croisières pour protéger le commerce 
des îles du Vent et sous le Vent, défendrait les vaisseaux des Améri- 
cains ou ceux qui auraient été chargés pour eux par d'autres nations 
d'Europe, garantirait Saint-Domingue si les Anglais l'attaquaient. 
C'était le complément des résolutions du 22 avril. Différées par les 
circonstances politiques, on commençait maintenant à leur donner 
cours, tout en tâchant d'en sembler éloigné. Le roi n'avait pas mis 
seulement son approuvé au pied de ces instructions; il les avait tran- 
scrites de sa main, soigneusement, y prenant sans doute la même 
satisfaction intime qu'il éprouvait à écrire ses réflexions morales. Il 
pourra, douze années après, être trouvé impropre, opposé, bien 
plus, aux réformes sociales et politiques; le temps était passé où les 
rois allaient d'eux-mêmes au-devant de ces besoins de leur peuple; 
mais la dignité et le rang de leur maison, dans laquelle la nation se 
confondait, demeuraient leur affaire; on reprocherait injustement à 
Louis XVI d'y avoir manqué, dans ces premières années de son 
règne, étant données les circonstances et étant donnée sa nature. 

Les instructions du comte du Chaflault attestent que l'on était 
déterminé à ne subir nulle part la loi du gouvernement anglais 
sur la mer contrairement au droit des gens, et à ne pas la laisser 
subir. Cela équivalait à assurer contre les croisières britanniques les 

' Du ChafTault de Besné, lieutenant général des armées navales. 



52 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMÉRIQUE. 

1776. chargements d'armes et de munitions qu'avaient faits en France et autre 
part les agents américains. Le roi parlait notamment comme il suit ' : 

Sa Majesté ayant ordonné l'armement an port de Brest, d'une escadre de 
six vaisseaux et quatre fiégates dont elle a confié le commandement au s' C^ 
Duchaffault, elle va lui expliquer ses intentions sur la conduite qu'il aura 
à tenir dans le cours de la mission dont Elle fa chargé. 

Le s'' Du ChalTault appareillera, de la rade de Brest au premier vent favo- 
rable, aussitôt qu'il aura reçu la présente instruction et il fera route pour 
la Martinique ou il se rendra le plutôt que les circonstances de temps le lui 
pernîettront. 

Pendant sa navigation, il aura attention de faire faire fréquemment branle- 
has, de jour et même de nuit, aux vaisseaux et autres hatimens de son escadre; 
il recommandera aux capitaines et autres officiers qui les commandent de 
tenir la main à ce que ces branlebas soient faits avec le même soin et la 
même exactitude que s'il s'agissoit de livrer un combat. 

A fégard des croisières que le s' Duchalfault doit établir sur les îles du 
Vent, avec les autres vaisseaux et frégates de son escadre, Sa Majesté s'en 
repose entièrement sur ses lumières, sa prudence et son expérience pour le 
choix des stations et la distribution des bàtlmens sous ses ordres; il suffit 
qu'il soit prévenu que fobjet de sa mission est de protéger le commerce de 
* ces îles; de contribuer de tout son pouvoir à leur tranquiiité et a leur sûreté; 

d'empêcher qu'il ne soit fait aucune insulte ou violence soit aux bàtimens 
de la Nouvelle Angleterre, soit à tous autres, qui viendroient, ou y com- 
mercer ou s'y réfugier; et de faire en toute occasion respecter le pavillon de 
Sa Majesté. 

' La minute du roi est aux archives de la instructions techniques avaient été dressées 
Marine, datée du i5 mai 1776, et la copie dès le mois de mai. Elles furent retranscrites, 
délibérée en conseil, du i5 novembre, porte simplement, à cette date de novembre. La 
au bas l'approuvé de Louis XVI. Nous donnons seconde expédition porte l'intitulé de Projet, 
le texte de cette copie à l'annexe I du présent qui était sans doute dans l'original ; en sous- 
chapitre. Elle a pour intitulé : Mémoire du roi titre il y a : Mémoire du roi pour servir d'in- 
poar senir d' instruction particulière au s' c" Du- struction à M. Duchaffault, chef d'escadre des 
chaffault chef d'escadre des armées navales. Les armées navales. 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE BROGLIE. 53 

Il sera en conséquence moins occupé de poursuivre le commerce inlerio|)e 1776. 
que les Ameriquains peuvent continuer, qu'à tenir ses croisières à d'assez 
grandes distances des îles pour en écarter les frégates angloises et empêcher 
qu'elles n'osent s'approcher de la côte en deçà des limites fixées, et encore 
moins en fouiller les ports et les différents mouillages comme elles ont entre- 
pris de le faire et il concertera avec les commandants généraux des Colonies , 
la conduite qu'il aura a tenir a l'égard des dites frégates. 

Le s' Du Chaffault doit être prévenu que les Anglois ont actuellement aux 
îles du Vent, sous le commandement du vice amiral Young deux vaisseaux 
de 5o canons, et plusieurs frégates ou corvettes. 

Il ne recherchera point la rencontre des vaisseaux de S. M. Britan"; mais 
lorsqu'il ne pourra les éviter, il en usera avec beaucoup de politesse envers 
eux, suivant la bonne intelligence qui règne entre les deux Couronnes; mais 
toutefois, s'il est dans le cas de les approcher, ce ne sera qu'avec la plus 
grande réserve. Sa Majesté lui recommande très expressément de diriger 
toute sa conduite de manière à ne point donner lieu a des réclamations de 
la part de la Grande Bretagne, d'éviter toute hostilité et d'en user en toute 
occasion avec beaucoup de circonspection, sans toute fois permettre que, dans 
aucun cas, il soit manqué au respect de son pavillon. 

Dans le cas ou un bâtiment de la Nouvelle Angleterre, appartenant aux 
Insurgens seroit poursuivi par un vaisseau anglois et reclameroit la protection 
du pavillon de France, le s' DuchalTault la lui accordera; et si nonobstant la 
déclaration qu'il en aura faite, le vaisseau anglois s'obstinoit à la pom'suite 
de l'insurgent, et vouloit s'en emparer, le s'' Du Chaffault emploira pour s'y 
opposer, les forces que Sa Majesté lui a confiées mais ri n'en viendra à cette 
extrémité qu'après avoir belle le vaisseau anglois et lui avoir déclaré à la voix 
que les ordres du Roi lui prescrivent d'accorder l'azile de son pavillon à tous 
les bâtimens qui pourront le réclamer, et de s'opposer par la force a ce qu'il 
soit fait aucune violence sous son pavillon. 

Quand serait donné le signal de faire usage de ces instructions, 
autrement dit l'ordre de mettre à la voile? on n'aurait pu le prévoir. 
Les intentions d'agir allaient plus vite que les déterminations. Au sujet 



54 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMÉRIQUE. 

1776. de l'escadre de Brest, les déterminations devaient dépendre encore 
de bien des considérations et de plus d'une circonstance. En atten- 
dant, on continuait en faveur de l'Espagne les bons offices déjà com- 
mencés quant aux Barbaresques et à Constantinople. M. de Vergennes 
ne cessait pas d'être préoccupé par les buts lointains de la négocia- 
tion avec ces puissances. C'était le sujet principal de sa dépêche du 
18 octobre, tout à l'heure citée. Le comte d'Aranda ayant été mis par 
son gouvernement à même de s'en expliquer avec le ministre, l'affaire 
fut entamée peu après. Celui-ci en parlait comme il suit à Ossun, ce 
même 18 octobre, puis le mois suivant : 

Je ne tarderai pas a m entendre avec cet ambassadeur sur ce qui concerne 
la négociation a introduire a Alger et a ConstP'''; ce sera un ouvrage de longue 
haleine; il faut s attendre a y rencontrer bien des difficultés; elles ne nous 
rebuterons pas; je vous prie d en assurer M. le M" de Grimaldi et que nous 
y mettrons le zèle le plus infatigable sans nous relaschér des menagemens 
que la délicatesse et la dignité du Roi Cque exigent. 

bidependament des considérations que je vous ai exposées M. dans une de 
mes précédentes dépêches pour justifier notre répugnance a nous lier dans ce 
moment ci avec la Porte ottomane par une alliance défensive, je ne vous dis- 
simulerai pas que j en aurois une bien plus invincible a entendre a un traité 
de subsides qui me paroitroit tout a fait contraire a la dignité des deux Cou- 
ronnes. Elles ont un si grand interest a ne pas soufrir la subversion de ce 
grand empire que lorscpie leurs circonstances leurs permettront de s occuper 
a en prévenir ou a empêcher la conqueste , elles y aproprieront sans doute 
tous leurs efforts sans qu il soit besoin pour cela de prendre des engagemens 
éventuels quon n'a pas toujours la possibilité de remplir. Nous voions avec 
satisfaction M. que S. M. Cqïie et son conseil ont bien voulu se reunir a cette 
façon de penser et cest sur cette base que nous dirigerons nos insinuations 

a ConstP'". 

Espagne, t. 582, n° /ii. 

M. le C* d'Aranda a reçu les instructions de sa cour relativement à la paix 
qu'il s'agit de négocier avec les Turcs et les Régences barbaresqvies ; j'ai 
même conféré sur ces deux objets avec cet ambassadeur, et les ordres du 



LE STATHOUDÉRAT DU COMTE DE BROGLIE. 55 

Roi, conformes aux désirs du Roi son onde, ont déjà été expédiés pour 1770. 
Gonstantinople; ceux pour les trois régences d'Afrique ne tarderont pas à 
l'être, et vous pouvez assurer le ministère espagnol, que nous ne négligerons 
rien pour amener les deux objets dont il s'agit à une heureuse conclusion. 

Espagne, l. 582, 11° 116. 

On suivait activement aussi, quoique avec des intermittences et 
des changements fréquents dans les ordres, les opérations de Silas 
Deane. Le marquis de Noailles et Beaumarchais avaient à la lois in- 
formé le ministre de la chute de New-York. Ce fut pour celui-ci l'oc- 
casion d'écrire que les Américains avaient le dessous faute d'artil- 
leurs, et de presser une fois de plus M. de Vergennes de le mettre à 
même de faire partir ceux que du Coudray devait emmener'. Les re- 
tards provenaient bien un peu des rouages à travers lesquels les opé- 
rations avaient à passer, des bureaux de la Guerre et de la Marine, 
qui devaient et imprimer et dissimuler le mouvement; c'est pourquoi 
le ministre y pouvait peut-être quelque chose. Mais, en présence des 
indiscrétions inévitables et des incidents qu'elles faisaient naître, de 
l'obligation où l'on se trouvait d'abuser cependant l'Angleterre puisque 
l'on se croyait trop peu prêt à la braver, ces retards n'étaient pas sans 
dériver aussi des enchevêtrements nécessités par le fonctionnement 
de la maison Hortalès et C'" tel qu'il avait été conçu et qu'il s'effec- 
tuait. La multiplicité des préparatifs; les allées et venues de Deane, de 
Beaumarchais, de leurs intermédiaires; le manque de retenue qu'au- 
torisaient soit le courant de l'opinion, soit la confiance donnée à 
tous les agents employés par l'idée qu'ils avaient fappui du Gouverne- 
ment et qu'ils lui rendaient des services, tout cela divulguait les actes. 

' Il Il me parait que ce qui les fait « bientôt prendre une autre couleur a leur ma- 

n ainsi reculer est le peu de parti qu'ils savent « niere de se retrancher et de se deffendre. 
« tirer de leur artillerie, ils ont du courage et «N'êtes vous pas de mon avis, Monsieur le 

« point de sience. Il me parait de toute impor- « Comte? — Paris 9 9'™. • [Angleterre, t. 510, 

«tance que rien n'arrette davantage notre ""ig) — La lettre entière se trouve à l'annexe I 

«comp" d'artilleurs et d'ingénieurs qui fera du présent chapitre. 



50 



TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 



1770. 



En échangeant avec Londres tant de protestations pacifiques, il aurait 
fallu du moins que les faits ne les infirmassent pas. Le cabinet de 
Saint-James ne cachait point qu'il savait à quoi s'en tenir. Le 1 5 no- 
vembre, lord Weymouth, sans grands détours on fa vu, parlait de nos 
armements à f ambassadeur d'Espagne comme d'une menace. Quelques 
jours après, le 22, à un dîner de ministres, il s'exprimait plus forte- 
ment encore, opposant aux réponses très serrées du représentant de 
Charles III f assurance non moins ferme que nous armions contre f An- 
gleterre; que, de concert avec f Espagne, nous assistions f Amérique; 
que le ministère de Versailles y envoyait des munitions, de f artillerie, 
des officiers pour soutenir la révolte '. Par d'autres voies, M. de Ver- 
gennes avait reçu favis que nos menées étaient presque exactement 
connues-. Quelque chose de plus que des assurances verbales était 
donc nécessaire pour faire croire à la parole de la France. Alors on 
entravait faction de Beaumarchais. C'est ainsi que du Coudray, mis 
en mouvement dès le mois d'août et à qui la Guerre avait donné, le 
i4 septembre, un ordre écrit précédé d'un autre du 1 1 f accréditant 
dans les arsenaux, recevait le 20 le commandement de suspendre et, 
quelques jours après, était invité à recommencera Ou bien on recou- 
rait à de fausses manœuvres, comme d'envoyer à Brest, port militaire, 
les munitions destinées en fait au Havre , port de commerce dans lequel 



' Traduction des dépêches du prince de 
Masserano, du 1 5 et du 22 novembre 1776. 
(Angleterre , t. 519, n°' 35 et 53.) 

* C'est ce dont témoigne la note suivante , du 
8 novembre , en marge de laquelle sont écrites 
de la main du ministre , comme il suit , la pro- 
venance et la date : a Note. — D'Angleteire sa- 
» medi à midi. — Le s' Langlois , actuellement 
«à Paris, mande ici à son frère, qui a été se- 
« crétaire d'ambassade à Vienne du tenis du 
«L'' Stormont, que M. du Coudray doit par- 
« tir pour l'Amérique avec dix ingénieurs et 
Il 200 pièces de canon qu'on envoyé aux Amé- 
« ricains ; que la brigade irlandaise a ordre de 



« se tenir prête à s'embarquer ; qu'elle est des- 
« tinée pour S' Domingue et ultérieurement 
pour prêter secours aux Américains ; que 
«M. le duc de Fitzjames, colonel d'un de ces 
« régiments voulant éviter cette destination 
« est parti pour Fontainebleau afin de soUici- 
II ter une autre destination. M' Langlois a trans- 
it mis cet avis au Lord Mansfield qui l'a fait 
«passer mardy dernier au L* Nortli. » (Ibid., 
n" 12.) 

' Nous précisons ces dates d'après l'indica- 
tion donnée par du Coudray lui-même, dans 
un mémoire au congrès des Etats-Unis dont il 
sera ultérieurement question. 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE BROGLIE. 57 

elles étaient suspectes, sauf à les ramener plus tard au premier point 1775. 
d'embarquement, pensant dépister par là lord Stormont; on déciiar- 
geait l'artillerie des navires où elle se trouvait déjà, pour que, malgré 
l'ambassadeur, ils pussent prendre la mer avec le reste de l'arme- 
ment. 

Beaumarchais, qui voyait contrarier ses combinaisons par ces 
changements, atteindre ses intérêts par les contre-ordres, quoiqu'il 
eût accepté d'avance de les subir moyennant des indemnités ulté- 
rieures, en tirait le droit de se montrer plus pressant encore, d'arguer 
avec plus de poids du but où l'on tendait. Il n'avait garde de n'en pas 
user. A ces dates, il était vraiment en pied dans les agissements poli- 
tiques. 11 attendait les derniers compléments de matériel et de poudre 
pour le vaisseau de du Coudray ; il avait indiqué à M. de Maurepas un 
plan de finances qui ferait trouver, dans des économies de dépense, 
des ressources pour armer sans augmenter l'impôt, et la mission lui 
avait été donnée d'étudier l'exécution de ce plan, d'en conférer chez 
M. Necker, qui venait d'être appelé à l'intendance du Trésor; il avait 
conçu avec Silas Deane, peut-être un peu avec M. de Vergennes, 
ia création d'une banque en vue d'émettre un emprunt des États- 
Unis gagé sur des terres en Amérique'. Deane venait de notifier au 
gouvernement du roi la déclaration d'indépendance des Colonies et 
d'aviser ce gouvernement de l'intention où était le Congrès de nouer 
avec lui une alliance dont il s'occupait de délibérer les bases "^; il allait 
en faire autant à f égard du gouvernement de Madrid dans la per- 
sonne de son ambassadeur; la manière dont s'effectuerait cette pre- 
mière entrée en rapports des Américains avec la cour d'Espagne, les 

' Deane rend compte de ce plan à Pliila- qu'il a à sa solde près de 80,000 hommes 

delphie le 1" décembre. {Diplomatie correspon- armés dans les différentes colonies, qu'il veut 

dence, p. 77.) que son indépendance soit solennellement dé- 

' La lettre de notification est en anglais. clarée en Europe , et d'abord à la France avec 

{Etats-Unis, t. 1, n° 36.) Elle assure que «le qui il désire une alliance dont il rédige les 

Congrès a pris en grande considération les prin- propositions telles qu'elles puissent satisfaire 

cipaux points d'un traité à proposer à la France , les deux parties ». 

II. 8 

lUPniVtniS KATIOKILK. 



58 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 

1770. indiscrétions possibles du comte d'Aranda ne donneraient-elles pas 
naissance à plus d'un embarras? Beaumarchais se hâte encore d'inter- 
venir pour conjurer les inconvénients. Tout cela autorisait beaucoup 
le « Barbier de Séville » , comme on l'appelait couramment; c'est pour- 
quoi il s'adressait avec insistance au ministre, lui demandant d'être 
mis en situation de mener à fin ce qu'on l'avait encouragé à entre- 
prendre, ce qu'on lui avait fait commencer, et ses lettres témoignent 
bien du mélange de gène et de désir d'agir, de crainte de le laisser 
aller et d'intention de rendre ses services effectifs, qui a caractérisé 
cette politique occulte. Il pensait que les hésitations, les retours ve- 
naient de M. de Maurepas; il ne trouvait plus chez lui le même accueil; 
il insistait auprès de M. de Vergennes, afin que celui-ci ramenât à 
ses bonnes dispositions précédentes ce conseiller prépondérant du roi. 
Il écrit le 12 novembre, un mardi : 

Monsieur le Comte. 

Je serai vendredi à huit heures chez Votre Excelence. 

Si je n'étais pas certain que j'entre dans vos vues en désirant que vous 
leviés autant quil est en vous les obstacles qui retardent ma course, je n'au- 
rais pas l'indiscrétion d'observer, lorsqu il semble que je ne doive que me 
soumettre. Mais je sais que vous êtes aussi contrarié que moi de tout ce qui 
nuit a mon objet : cette idée me console et me fait prendre en patience les 
mortels dégoûts d'un travail sans dédomagement, s'il n'avait pas favantage 
de vous être agréable. Car il y a encore bien loin du point d ou je pars, avec 
les faibles secours que j'ai reçus, au but que je me suis proposé, de rapro- 
cher par toutes les voies possibles les A. . . . de nous, de les lier par fattrait 
d'un commerce avantageux, et de leur faire trouver en France tous les agré- 
mens aux quels ils ont renoncé de la part des Anglais en se séparant d'eux. 
Ce grand objet m'enflame a la vérité, mais qu'il y a loin! Mon Dieu qu'il y a 
loin! de ce que je fais avec ce qu'il faudrait faire pour cela! L'ambassadeur 
d'Espagne dirait bien ici : Dieu il est Bourbon etc 

Ne regardés donc pas, Monsieur le Comte, mes impatiences, mes chagrins 
comme de l'insubordination; ce n'est autre chose que du zèle; et faites moi 
la grâce d'observer que si je dois aller a S' Doniingue, il était fort peu utile 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE BROGLIE. f)» 

qu'on transportât l'artillerie de Dunkerque a Brest, lors que le vaisseau qui I77fl, 
l'attend est en panne au Havre. Est elle moins en France a ce port, (|u"a celui 
de Brest; et n'est ce pas de l'argent et du tems perdu gratuitement, que de 
me laisser sur le corps un vaisseau fretté exprès, qui ne va plus savoir que 
faire , a moins qu'avant de sortir de Fontainebleau vous n'ayés la bonté de 
faire expédier par M. de S' Germain l'ordre de me livrer au Havre et a Nantes 
deux mille quintaux de poudre avec quoi je partirai sous la garde de Dieu et 
de votre flotine? Tous les magasins sont garnis a crever, et le ministre de la 
guerre est encore bien loin d'avoir pris aux régisseurs la quantité de poudre 
qui lui revient. Autant a Marseilles , et me voila un peu consolé; parce qu'au 
moins je ne suis pas tout a fait inutile, et que mes navires auront en charge 
de quoi payer les frais de leurs armemens. 

Suppliant après cela le ministre de lever les obstacles, Beaumarchais 
expliquait le tort causé aux opérations, « le cœur bien serré, disait-il, 
«de voir comme tout allait ou plutôt comme tout n'allait pas' ». En 
fait il n'était pas étranger à ce que « tout n'allait pas » , et moins encore 
les gens qu'il employait : lui, pris d'une sorte d'ivresse d'activité et de 
confiance en lui-même qui le détournait parfois des précautions; les 
autres, officiers enrôlés ou ceux, trop nombreux, qui demandaient à 
l'être", répandus dans les lieux publics de Paris ou des ports et y 
dépensant leur oisiveté en forfanteries ou en exigences que les re- 
tards d'embarquement, en les faisant durer, rendaient tous les jours 
plus embarrassantes. On n'avait pas eu la main heureuse en laissant 
du Coudray devenir le personnage principal de ces recrues, infatuées 
pour la plupart autant que besoigneuses. Se voyant la cheville ou- 
vrière des préparations que Ton faisait, un peu comme à la tête 
du personnel qu'on mettait les insurgents à même de former, l'idée 
lui était vite venue de se ménager en Amérique, grâce à son grade 
en France, tout le bénéfice de sa mission. Du Coudray, qui avait 

' Cette lettre se trouve à l'annexe II, n" i, ccrit à Philadelphie qu'il est i fatigué à en 
du présent chapitre. mourir (well nigh harassed to death) par les 

" A la fin de novembre (le 28) Silas Deane demandes». (Diplom. cotresp , t. I, p. 71.) 

8. 



60 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 

1770. été précepteur militaire du comte d'Artois, puis du duc de Chartres, 
se trouvait en garnison à Metz en 177^. Il fut alors détaché à l'ad- 
ministration centrale pour l'inventaire du matériel des places et des 
arsenaux. Quand M. de Vergennes commença à utiliser Barbeu Du- 
bourg, du Coudray était encore dans les bureaux du commandant 
de l'artillerie, M. de Gribeauval. 11 avait, paraît-il, capté les bonnes 
dispositions de ce dernier. Son emploi le désignait naturellement 
pour aller procéder au triage et à la mise en état de l'armement 
qu'on voulait céder aux Américains; c'est comme cela qu'il avait été 
connu de Dubourg, qu'à la fin de juillet 1 776 celui-ci l'avait mis en 
rapport avec SilasDeane et que, peu après, Beaumarchais, officieuse- 
ment commissionné par les Affaires étrangères auprès de la Guerre 
et de la Marine pour les opérations de la maison Hortalès et C'% avait 
fait pivoter sur lui, qu'il trouvait si bien en pied, ses expéditions et ses 
enrôlements. Mais l'officier, certainement capable, était de ceux qui, 
dans les emplois que l'on fait de leurs services , envisagent avant tout 
le parti personnel qu'ils peuvent en tirer. Peut-être sa nature pesait-elle 
aux chefs qui l'avaient sous leurs ordres et étaient-ils bien aises de lui 
faciliter les occasions propres à le faire rechercher loin d'eux. Aussi, 
ayant fasciné Deane après Beaumarchais , avait-il obtenu de l'Américain 
l'engagement d'un état-major complet d'artillerie, de poudriers, puis 
entrepris d'échapper à Hortalès et de partir sur l'Amphitrite non plus 
comme envoyé par celui-ci, mais pour recevoir et prendre, par desti- 
nation convenue, la direction supérieure de l'artillerie du Congrès. 
Du Coudray, après avoir essayé de réaliser ce roman, l'a écrit au 
moment même où il lui échappait'. Dans l'ignorance où il était et 
où l'on était comme lui des conventions sur lesquelles la maison 
Hortalès était fondée, il trouvait pour le composer des facilités parti- 
culières. Beaumarchais, malgré son entrain imprudent, avait parfai- 
tement gardé le secret sur ces conventions; on pouvait d'autant pins 

' Nous revenons là-dessus dans un chapitre ultérieur et dans l'annexe qui le suit. 



LE STATHOUDÉRAT DU COMTE DE BROGLIE. 



61 



aisément montrer que ses combinaisons étaient inspirées par le lucre 
seul ou l'esprit de négoce et l'officier espérait y faire croire l'assemblée 
des États-Unis. Pour accommoder les choses à son but, en attendant, 
il multipliait les intrigues. Tous ses ressorts n'étant pas prêts, il s'ef- 
forçait de reculer le moment de partir; il fomentait le mécontente- 
ment des enrôlés, écartait ceux dont il craignait le contrôle pour faire 
admettre ceux qu'il s'était attachés, encourageait les plaintes en se 
plaignant lui-même, confiait à des indiscrets le lieu où il devait 
aller et rejetait sur Beaumarchais les bruits dont le premier il était 
l'auteur. Les informations que l'on avait à Londres découlaient ainsi 
de bonne source. En novembre, Deane et Beaumarchais, pas encore 
éclairés, avaient en lui une foi complète : «le pauvre Ducoudray», 
mande Beaumarchais à M. de Vergennes, «tout découragé par les 
lenteurs'». Le 26, Deane en écrit les plus grands éloges à Phila- 
delphie; l'activité déployée par lui pour les Etats-Unis, la recon- 
naissance qu'ils lui devraient remplissent les lettres de l'Américain -. 
Pendant ce temps, il ourdissait ses trames. Il venait, à cette date, de 
passer, sans que l'on sût pourquoi, une semaine à Versailles, éton- 
nant un peu ses mandants par une prolongation d'absence qui 
risquait de tout faire manquer^. Il faut bien dire que des légèretés 
se commettaient, outre ce que brassait du Coudray. En décembre. 



' Lettre à M. de Vergennes, du samedi 9 no- 
vembre [Angleterre, t. 519, 11° 19) : Je 

« vis hier au soir le pauvre du Coudrai. Il était 
« tout découragé et faisait un mémoire pour 
« proposer de tout détruire et de le laisser en 
1. France. 11 parait que c'est M' le duc de Lorges 
« qui lui vaut l'algarade qui l'afilige tant. Si cela 
« est ce n'est qu'une confusion d'idées qui cause 
« tout ce désordre. On était convenu de dire 
» qu'il allait a S' Domingue avec tout le ba- 
«gage. 11 l'a dit a M' de Lorges qui aura tout 
« confondu en me parlant. » 

' Diplomatie correspondence , t. I, p. 78 no- 
tamment. 



' «Je ne sais ce que fait M' Ducoudrai a 
« Versailles depuis vendredi , » écrit là-dessus 
Beaumarchais à M. de Vergennes dans sa 
lettre relative à la notification de l'indépen- 
dance américaine à l'ambassadeur d'Espagne. 
« Il n'attendait que deux ou trois expéditions 
« de M' de Sartines , et voila trois jours que je 
» n'ai vent ni nouvelles de lui. Tout est parti , 
« tout attend. Moi mesme,je suis sur les épines. 
« Qui peut donc le retenir ? Le vaisseau est à 
« l'anchre en rade. Pourquoi ne puis je tout dé- 
libérer, et tout faire ? rien ne serait relardé . 
« et mon vaisseau serait déjà dans l'Amérique. » 
(a décembre 1777.) 



I "(>. 



1770. 



62 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 

l'Amphitrite, la Seine et le Romain étaient prêts à prendre la mer. 
Beaumarchais s'était rendu le 7 au Havre sous le nom de Durand 
pour les derniers apprêts; il ne put s'empêcher d'y faire jouer ses 
pièces, d'en surveiller les répétitions en personne, de se dévoiler par 
là à tout le monde ' : prétexte de plus pour l'autre de s'agiter davan- 
tage et de rendre les enrôlés plus remuants. Le i4, pourtant, après 
avoir perdu encore tout le temps qu'il put, il quitta le port, non 
toutefois sans se réserver d'y revenir. Mais le cabinet de Londres était 
tenu aux écoutes par tout cela. N'y restant peut être point étranger, 
il était d'autant plus exigeant. Afin de dégager par des apparences 
la responsabilité compromise du Gouvernement, des ordres formels 
furent donnés au lieutenant de police. Le 1 6 parvint au Havre une 
défense de mettre à la voile qui cloua à leurs ancres les autres navires 
sur le point de se mettre en mer; deux jours plus tard l'Amphitrite 
aurait été empêchée de partir. 

Cette interdiction de sortir du port fit échouer un plan d'expédi- 
tion autrement sérieux, qu'en dehors de Beaumarchais Silas Deane 
s'était prêté à concerter avec les serviteurs du comte de Broglie, après 
l'éclat des gentilshommes de la maison de Noailles. Le baron de Kalb 
était entré tout de suite en étroite liaison avec l'envoyé de l'Amérique. 
Indépendamment de ses références, son expérience militaire, la con- 
naissance qu'il possédait des Colonies et de leur langue avaient eu 
naturellement beaucoup de prix pour ce dernier. L'Allemand s'était 
donc trouvé bien à même de remplir sa mission véritable, celle 



' Dans sa lettre du 1 8 , que nous citons au cha- 
pitre précédent, Kalb disait à Deane à ce sujet : 
« Je crois que le voyage de M. de Beaumarchais 
« ici a été inutile , et qu'il a fait plus de mal 
« que de bien. Il est connu de beaucoup de 
«monde, et il s'est fait connoitre de toute la 
«ville par la représentation de ses comédies, 
« où il a été faire répéter les acteurs pour qu'ils 
«jouassent mieux. Tout cela a rendu inutile la 
« précaution qu'il avoit prise de se cacher sous 



• le nom de Durant. » [États-Unis. t. 1, n° 98.) 
— Nous reproduisons à l'annexe du présent 
chapitre diverses lettres de Beaumarchais re- 
latives aux circonstances qui viennent d'être 
exposées. — A partir de novembre, Beaumar- 
chais ne signa plus qu'assez rarement ses lettres 
au ministre. Tantôt il les marquait simple- 
ment d'un B, en tète, tantôt il laissait à sa 
plume seule ou à leur objet le soin d'en révéler 
la provenance. 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE BROGLIE. 



63 



qu'avait momentanément masquée la présentation de La Fayette 
et de ses deux alliés. L'objet de cette mission serait défini par ses 
suites, s'il ne l'était pas par des documents certains. Le 20 novembre, 
Kalb avait déjà obtenu de Silas Deane l'enrôlement pour l'Amérique 
de six officiers de choix dans des grades élevés; celui de neuf autres 
eut lieu les jours d'après. Le 1" décembre fut signé un traité qui 
les engageait, lui et le vicomte de Mauroy, comme majors généraux 
à dater du premier moment, 7 novembre, puis à compter des 20, 
26 novembre et du jour même 1" décembre, quatre comme majors, 
quatre comme lieutenants-colonels, deux comme capitaines, quatre 
comme lieutenants ^ C'était un cadre complet, des officiers pour 
toute féchelle des grades. Presque tous appartenaient à l'entourage 
du comte de Broglie ou aux corps de son commandement; Mauroy, 
même, était très particulièrement estimé du comte. 

En voyant ce que son chef lui avait donné à faire, l'Allemand ne 
douta probablement guère de fintérêt porté aux Colonies dans les 
hautes régions de fEtat. S'était- il demandé si ce chef n'avait pas 
un but personnel? il paraît que non. H ne devait être instruit, même, 
que le plus tard possible. Le soin de f informer était remis au confi- 
dent intime du comte de Broglie, son secrétaire à cette date, M. du 
Boismartin^. Mais trouvant Kalb si vite en intimité chez Silas Deane, 
Boismartin n'avait pas tardé à lui confier le secret. L'envoyé du 



1770. 



' Diplomatie coirespondence , p. 97. — Majors 
généraux : de Kalb, vicomte de Mauroy; ma- 
jors : de Senneville, le chevalier du Buyssons, 
du Boismartin, Amariton; lieutenants -colo- 
nels : le chevalier de Fayolles, de Iloltzen- 
dorff, le chevalier de Failly; capitaines : de 
Roth , de Gérard , de Vrigny ; lieutenants : Philis 
de Roseval, de Montis, Siquet de Grangez, 
Candon. — Voir aussi Kapp, Vie de Kalb, 
chap. V et vi. 

^ Ou bien Dubois Martin et Duboismartin ; 
le nom est écrit de ces manières différentes 



dans les documents du temps. « Du Boismar- 
tin » se trouve dans une lettre de 1 772 , du 
comte de Broglie à Hennin , lettre que le comte 
a seulement signée , mais qui , datée de sa terre 
de Ruffec, dut être expédiée par quelqu'un à 
qui la manière habituelle d'écrire ce nom était 
connue. Cette lettre est à la bibliothèque de 
l'Institut avec d'autres de Hennin. — Il y avait 
un frère, officier à l'armée des Iles; celuiK;i 
signait « Du Boismartin ». Cependant le comte 
de Broglie les appelle aussi tout simplement : 
«Dubois» l'un et l'autre. 



64 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 

1770. Congrès saisissait alors avidement tout ce qui avait l'air de servir sa 
cause; Kalb s'était donc hasardé à lui faire entrevoir les combinaisons 
que ces enrôlements cachaient, et elles avaient assez frappé l'Amé- 
ricain pour que le baron pût écrire à Boismartin, le 5 décembre, 
de faire savoir à Ruflec que ses démarches allaient à souhait. 

L'heure pressait déjà lorsque Deane signa définitivement l'acte qui 
mettait au service des États-Unis le cadre d'officiers de Kalb; les 
demandes de grades affluaient chez ce dernier' et le triage avait pris 
du temps. Le navire la Seine devait recevoir à son bord ces engagés 
d'élite; il allait faire voile pour Saint-Domingue, autrement dit pour 
f Amérique; tous prirent aussitôt la route du Havre, où le vaisseau 
les attendait. Le baron y arrivait pour rembarquement le lo. A ce 
moment même, Deane venait d'être avisé par Franklin de son débar- 
quement en France, fapprenait à Kalb et la nouvelle s'en répandait 
partout. Cette nouvelle fit à distance le même effet sur ce dernier et 
sur Boismartin. L'un et l'autre ne doutaient plus qu'ils ne fussent 
d'accord avec l'Américain sur le but caché auquel ils étaient chargés 
d'atteindre; ils ne croyaient plus avoir à l'y attirer, mais ils furent 
convaincus tous deux ensemble qu'il importait de prévenir aussitôt 
l'esprit du nouvel arrivé. Boismartin , le 1 4 , écrit à Kalb de venir à 
Paris pour cela, et celui-ci, s'attendant à partir à tout instant, rédi- 
geait à la même heure, en anglais, l'exposé développé du plan qui leur 
était confié; le 1 7, il envoyait à Silas Deane cet exposé pour Franklin. 
Boismartin avait alors à faire passer à Kalb un pli du comte de Broglie 
qui va tout à fheure trouver sa place; il lui écrivait comme il suit : 

J'ai l'honneur de vous envoyer ci-inclus une lettre que j'ai reçue pour vous 
du comte de Broglie; la vôtre, du i/i de ce mois, ne m'est parvenue qu'hier. 

Je souhaite du bonheur à M. du Coudray et à ses compagnons et désire 
qu'ils échappent, contre l'attente générale, à la vigilance de nos voisins. 

Je serais enchanté si vous pouviez venir encore une fois à Paris pour voir 

' Kapp en a produit plusieurs dans l'appendice de sa Vie de Kalb. 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE DROGUE. 65 

M. Franklin. Cette entrevue serait très utile pour la négociation dont vous 1770. 
êtes chargé, car il est possible que d'autres personnes, avec les mêmes inten- 
tions que nous, essayent de s'approcher de ce membre du Congrès. Je désire 
tout au moins, si vous ne pouvez venir, que vous écriviez à M. Deane, pour 
lui demander si l'arrivée de M. Franklin ne change rien à la teneur et à l'es- 
prit des dépêches, ainsi qu'aux plans que vous lui avez soumis pour le choix 
d'un commandant supérieur militaire. 

En tout cas, vous pouvez le prévenir contre le danger et les propositions 
que, sans aucun doute, lui soumettront des personnes peu aptes à entre- 
prendre une pareille mission , car je suis certain d'être d'accord avec vous en 
assurant que dans toute l'Europe il n'y a pas im seul homme qui soit, à tous 
les points de vue , aussi apte à ime pareille position que le nôtre. Je suis sous 
ce rapport sans aucune prévention. Je vous serais indniment obligé de me 
communiquer vos vues et vos plans sur ce point. 

Kapp, Vie de Kalh, chap. v. 

Kalb, lui, mandait à Silas Deane : 

Je vous serai très obligé de présenter mes respects au docteur Franklin. 
Je soumets à ses lumières et aux vôtres le mémoire cy-joint, contenant mon 
opinion sur ce que je vous ai insinué un jour à Paris. 

L'Américain fit-il part de ce mémoire au chef désormais incontes- 
table de la légation des Etats-Unis? on pourrait en douter; mais, si 
ce dernier le connut, il dut, sur fintitulé seul, le prendre pour 
f exposé d'un mode d'être utile à son pays, conçu par le gouvernement 
de Versailles. Projet dont Vexécation déciderait peut-être le succès de la 
cause de la liberté des Etats-Unis de l'Amérique septentrionale , sans que 
la cour de France parât y avoir, pour le présent, la moindre part, c'est 
sous cet énoncé que le baron de Kalb présentait ce qu'il appelait 
« son opinion » sur les insinuations par lui jetées un jour dans 
fesprit de Deane. Cette « opinion » consistait à faire demander au roi 
de France, par le Congrès, quelqu'un dépeint sous des traits qui ne 
laissaient guère à se tromper, pour de\enir le chef militaire et civil, 

II. 9 

mniVtttB RâTIOSMC 



66 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 

1776. le généralissime temporaire de la nouvelle République. La situation 
et le renom personnel de celui dont il s'agissait, la valeur des auxi- 
liaires par lesquels il se ferait suivre, l'influence immédiate qu'aurait 
sur les événements le choix qu'on ferait de lui, l'action qu'il exercerait 
à Versailles, jusqu'à porter bientôt le roi et la nation à la guerre, 
étaient mis en vue de la manière qui pouvait faire désirer le plus de 
l'appeler. Ce chef précieux avait une ambition, un but dernier que le 
mémoire avouait ouvertement et légitimait par les raisons les plus 
convaincantes; il démontrait la nécessité de les satisfaire, autrement 
dit de payer le concours de ce personnage au moyen d'un grand pou- 
voir qu'il demandait, celle de la rémunération qui devait en former 
le corollaire, celle de l'assurer d'avance, lors de son retour en France, 
des dignités auxquelles il aspirait. C'est un document curieux de ce 
que pouvait alors suggérer, à côté du Gouvernement ou sous son 
égide, le désir de profiter du mouvement de l'Amérique pour tirer la 
France de son inertie politique et la relever devant l'Europe : 

En assimilant les Etats-Unis aux Etats de Hollande, lorsqu'ils gémissaient 
encore sous les actes de tyrannie de leurs souverains, je pense que la même 
conduite qui fut si avantageuse à l'établissement républicain des Pays-Bas 
produirait le même effet dans le cas présent. 

Le commencement de la révolution de l'Amérique septentrionale est un 
événement des plus importants et des plus intéressants pour la plupart des 
puissances de l'Europe et principalement pour la France, qui prendrait volon- 
tiers toutes les mesures propres à opérer une séparation formelle entre les 
Colonies et l'Angleterre, si cela pouvait se faire, sans déclarer la guerre à la 
Grande-Bretagne , si cela n'était pas absolument nécessaire. 

Cela est à présumer d'après les permissions données sous main par le Gou- 
vernement à une quantité d'officiers distingués de difféients grades, d'entrer 
au service des Américains et d'acheter des provisions dans ce royaume pour 
les faire passer sur des vaisseaux français. Mais, povu- revenir à mon plan, je 
dis qu'il serait nécessaire à ces Etats encore enfants, de leur fournir quelques 
troupes étrangères et surtout un^chef de grande réputation en Europe, dont 



LE STATHOUDÉRAT DU COMTE DE BROGLIE. 67 

la capacité militaire le mît en état d'être oposé à la teste d'une armée au prince I77ft 
Ferdinand de Brunswick ou au roi de Prusse lui-même, qui joignit un nom 
illustré par beaucoup de héros de sa famille, à une grande expérience dans la 
guerre et à toutes les qualités requises pour conduire une pareille entreprise 
avec prudence, intégrité et économie, sous l'autorité des Estats considérés 
comme puissances légitimes et souveraines. 

Les Colonies unies peuvent mettre sous les armes peut-être cent mille 
hommes braves et pour la plupart intéressés à la défense d'une juste cause , 
leur liberté et leurs propriétés. 

Mais les armées nombreuses et le courage ne suffisent pas pour obtenir des 
succès, s'ils ne sont soutenus par l'habileté et l'expérience (en parlant ainsi 
mon intention n'est pas de déprimer la gloire, la conduite et les actions des 
officiers qui commandent actuellement; au contraire, je pense qu'ils se sont 
très bien et bravement conduits, surtout le général Washington, dans toutes 
les occasions; mais mon projet n'est que d'avoir un homme dont le nom et la 
réputation seuls puissent décourager l'ennemi). 

Il me paraît que mes réflexions sur l'avantage qui résulterait pour les Etats- 
Unis de leur liaison avec la France, ont été pressenties, au moins en partie, 
par le Congrès, puisqu'il a envoyé ici un de ses membres les plus capables 
pour en obtenir des officiers, des munitions, etc. Tout ce qui a été fait jus- 
qu'à présent est devenu public avant son exécution , pour avoir passé par les 
mains de beaucoup de personnes indiscrètes ou maladroites. 

Parmi les officiers qui s'engagent pour la cause et la deffense de la liberté, 
les gens de mérite forment le plus petit nombre ; les grands et les autres pro- 
tecteurs n'étant pas toujours assez francs pour ne reconnnander que des sujets 
braves et capables ; de sorte que la plupart de ces officiers sont peut-être fort 
médiocres poiu" la conduite, les talents, la raison, les mœurs et l'expérience 
et ne changent de climat que par intérêt ou pour échapper à leurs créanciers; 
tous ces inconvénients n'auraient plus lieu si les Etats choisissaient un chef tel 
que je le propose, avec pouvoir de choisir lui-même les officiers et les coopé- 
rateurs qu'ils jugeraient nécessaires. 11 choisirait certainement les meilleurs en 
lout genre (car personne dans le royaume ne connaît mieux tous les militaires 
que lui, je veux dire ce général en chef). 11 serait capable, je le dis, de pro- 
curer les meilleurs ofiiciers et de placer chaque individu à la place qui lui 



68 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 

1776. serait propre, pour sa gloire qui se trouverait si intimement unie au succès 
des Provinces Unies : il demanderait seul au ministre leur approbation et 
toutes les choses nécessaires à l'entreprise; personne autre que lui ne serait 
dans le secret, et je suis sûr qu'il est si généralement respecté par sa qualité, 
son intégrité et sa capacité comme général, que sans savoir où l'on irait ni 
comment, chacun le suivrait et le laisserait le maître des conditions. Beaucoup 
de jeunes gentilshommes le suivraient comme volontaires, seulement pour 
servir et se distinguer sous ses yeux. Cette noblesse , par son intérêt à la cour, 
par son propre crédit ou le manège de ses amis et de ses relations pourrait 
déterminer le roi à une guerre avec l'Angleterre. Le général serait en état 
d'obtenir au commencement, pour de l'argent ou des billets, et peut-être 
même comme un secom^s fourni par un allié à ses alliés, tout ce dont les 
États-Unis auraient besoin. Il y réussirait mieux qu'aucun autre ministre , toute 
la nation française serait intéressée dans la querelle et on pourrait persuader 
le roi de se déclarer ouvertement. Il en résulterait un traité d'alliance, de 
commerce et de navigation, à la fin ou avant la fin de la guerre. 

Il se verrait obligé par là à pousser la guerre avec honneur pom* lui-même, 
pour son pays, et conséquemment à l'avantage des Etats, parce qu'il doit 
regarder la perte de sa réputation comme la plus grande de toutes les pertes, 
et l'honneur d'être le principal Instrument de la deffense et du rétabfissement 
de la liberté d'une république comme le plus flatteur de tous les honneurs. 

Un pareil homme avec les coopérateurs qu'il aurait choisis vaudrait à lui 
seul vingt mille hommes et doublerait la valeur des troupes américaines. 

Un pareil changement dans l'armée encouragerait sans doute les amis et 
produirait un effet contraire sur les ennemis. 

Toutes les dépenses militaires seraient administrées par son intelligence et 
son intégrité au plus grand avantage des Etats : il n'y aurait sous son adnimis- 
tratlon ni friponneries ni faux emploi d'argent et lui-même en rendrait compte 
à la première sommation à la législation suprême des Etats. 

On peut trouver cet homme et je crois que je l'ai trouvé et je suis sur que 
quand une fols il sera connu, il réunira les suffrages du public de tous les 
gens sensés de tous les militaires, et j'ose dire de toute l'Europe. La ques- 
tioa est de le déterminer, ce qui ne peut se faire, à ce que je pense, qu'en 
accumulant sur lui assez d'honneurs pour satisfaire son ambition, comme de 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE BROGLIE. 09 

le nommer felt-maréchal généralissime et en lui donnant une somme consi- 1770. 
déraille d'argent comptant pour ses nombreux enfants dont il devrait al)aii- 
donner le soin pour quelque temps pendant son séjour au delà des mers, 
pour leur être un équivalent en cas de perte de leur père, et en lui donnant 
tous les pouvoirs nécessaires au bien du service. 

Je vais répondre d'avance aux objections qu'on pourrait faire , parce qu'elles 
se présenteraient naturellement à l'esprit d'un peuple libre; savoir qu'un pareil 
liomme revêtu d'un pouvoir aussi étendu dans l'armée, ayant à sa dévotion 
les principaux officiers pourrait non seulement empiéter sur les libertés du 
pays qu'il serait chargé de défendre, mais même s'en rendre le maître et le 
tyran. 

Primo. Je répondrai que son pouvoir quelqu'etendu qu'il fut, serait tou- 
jours subordonné aux Etats; qu'aucun chef, officier ou soldat ne lui serait 
soumis que pour les manœuvres militaires et le service réel du pays; que 
d'ailleurs il n'est pas probable qu'aucun sujet américain se prêtât à une 
entreprise aussi illégale. 

Seconde. Je suis sûr et j'engagerai ma tête qu'une pareille pensée n'entrera 
jamais dans son cœur noble et généreux. 

3° Il a du bien au soleil dans sa patrie, des honneurs, et une famille si 
respectée à laquelle il est si tendrement attaché que poiu* toutes les souve- 
rainetés du monde , il ne voudrait point s'en séparer surtout étant sur le point 
d'être fait maréchal de France. 

4" Pour assurer son retour et sa résidence en Europe d'une manière plus 
précise, les Etats povuraient faire un des points capitaux de leurs traités ou 
transactions avec la cour de Versailles de l'élévation de leur généralissime à la 
dignité de Duc et Pair de France. 

Ces idées me sont suggérées par le zèle pour la cause que j'ai embrassée. 
Je remets à MM. Franklin et Deane de les étendre , de les changer ou de les 
proposer. La seule chose que je leur demande est de ne faire mention de ma 
proposition à âme qui vive, à cause du secret qui est absolument nécessaire, 
soit que le projet soit accepté soit qu'il soit rejeté. Je le répète encore une 
fois, le choix de la personne quand je la nommerai sera agréal^le et générale- 
ment applaudi. 

États-Unis, t. I, n" 96 et 97. 



70 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMÉRIQUE. 

1770. L'envoyé de Philadelphie n'était phis assez étranger en France, 

assurément, pour ne pas reconnaître le comte de Broglie dans ce 
personnage, si bien placé qu'il est «sur le point d'être fait maréchal 
de France» et qui veut avoir «la dignité de duc et pair». C'est bien 
du comte qu'il s'agissait. Depuis son entrevue avec Silas Deane, il 
se tenait dans sa terre, à Ruffec, ayant Boismartin à Paris pour 
l'instruire de ce qui se passait entre Versailles et le représentant du 
Congrès et pour transmettre ses instructions à Kalb. Son premier soin 
avait été d'expédier un état-major en Amérique; c'était là le secret 
des enrôlements auxquels avait été employé le baron. Sur le reste, il 
ne voulait instruire celui-ci qu'à la dernière heure, presque en mer, 
afin de mieux tenir cachés des plans que tout commandait de ne pas 
laisser voir. Il lui écrivait donc sur cela le 1 1 décembre seulement, 
date vers laquelle il savait que la Seine devait quitter le port, et il fai- 
sait passer sa lettre par Paris , d'où Boismartin l'adresserait. C'est elle 
que celui-ci envoyait le 1 7, en écrivant à Kalb de venir voir Franklin. 
Les déductions avaient été si bien suggérées au baron de Kalb ou 
par lui si bien trouvées que, lorsque le comte développe ses vues lui- 
même, le mémoire de son mandataire ne paraît plus être qu'une 
paraphrase. Il avait fait la promesse de ne pas négliger les intérêts 
d'avenir pour lesquels ce dernier entreprenait cette expédition com- 
pliquée, il la lui renouvelle d'abord; après quoi il vient à ce qui le 
concerne personnellement, précisant et raisonnant comme il suit les 
moyens de faire converger sur lui ce qu'il appelle le « travail » que 
l'on suivait en faveur de l'Amérique ^ : 

J'ai vu avec plaisir dans les rapports de M. Dubois Martin, ainsi que dans 
votre dernière lettre du 5 de ce mois, la bonne marche de votre affaire, et 
j'espère que tout s'arrangera selon vos désirs. Vous pouvez être assuré que , de 
mon côté , je ne négligerai pas vos intérêts et que je les servirai avec d'autant 

' Les documents que nous citons ici ont été françaises ; la version qu'il en a donnée dans 
traduits du texte de Kapp. L'auteur allemand sa langue en a quelquefois rendu le sens assez 
a eu le tort de ne pas reproduire les minutes obscur pour le lecteur. 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE BROGLIE. 71 

plus de plaisir, que je suis convaincu que la faveur du roi ne peut être assurée 1770. 
à un homme plus méritant que vous. 

Je suis persuadé que vous donnerez votre complète approbation au plan 
que M. Dubois vous a communiqué. Ce plan seul, j'en suis certain, peut 
donner de la consistance à tout ce travail. Il faut un directeur militaire et 
politique, un homme qui sache s'imposer à la colonie française et la réunir, 
qui assigne à chacun son poste, un homme, enfin, qui puisse attirer à lui un 
nombre considérable de personnes de toutes les classes et qui soit de nature 
à les entraîner, non pas des courtisans, mais des olliciers capables, vaillants, 
instruits, qui aient confiance en leur chef et lui soient dévoués sans réserve. 
11 faut peu de grades supérieurs; mais on en a besoin parce que le corps et le 
pays sont séparés l'un de l'autre'. Il y a, du reste, de la place pour un assez 
grand nombre de personnes, parmi lesquelles on peut faire un choix. Le 
point essentiel de la mission dont vous êtes chargé consiste donc à faire clai- 
rement sentir non seulement l'utilité, mais surtout la nécessité du choix 
d'un homme auquel on puisse concéder le pouvoir d'amener ses collabora- 
teurs et de désigner à chacun d'eux la place qui lui convient. Le rang de 
l'élu devrait être très élevé, comme par exemple, celui du prince de Nassau; 
son activité ne devrait s'étendre que sur l'armée, non pas sur le service civil, 
à la seule exception qu'il aurait à conduire les négociations politiques avec 
les puissances étrangères. Quand vous proposerez cet homme, vous devrez 
naturellement agir comme si vous ignoriez qu'il désire surtout une telle posi- 
tion; en même temps vous ferez comprendre qu'il ne consentirait à faire les 
sacrifices supposés que si on lui accorde des conditions extraordinaires. De 
plus, vous stipulerez la condition que trois années seraient le plus grand 
laps de temps pour lequel il s'engagerait, mais que, même après ce temps, 
il aurait droit à un traitement fixe, et que, pour aucun prix, il ne voudrait 
s'expatrier. Je vous prie d'insister particulièrement sur ce dernier point, car, 
sachant que cet homme auquel on accorderait la puissance suprême devrait 
retourner en France au plus tard dans trois ans, on écarterait par là même 
toute crainte et jusqu'à l'ombre du soupçon qu'il pût avoir l'ambition de 
devenir le souverain de la nouvelle république. 

' Cette phrase a dû être un peu défigurée par le traducteur allemand; il a bien écrit (5crp«; 
on traduirait ce mol par armée sans que le sens fût plus clair. 



72 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 

1776. Bornez-vous donc à demander pour l'homme désigné la suprématie mili- 

taire; il pourrait réunir ainsi en même temps que la qualité de général et de 
président du conseil de guerre, le titre de généralissime, de maréchal, etc. 
Naturellement, il faut stipuler de grands avantages pécuniaires pour les 
préparatifs du voyage, pour le voyage même, et un traitement important pour 
le temps qui suivrait son retour; il faut faire à peu près comme il a été fait 
pour le prince Ferdinand. Vous pouvez donner l'assurance qu'une pareille 
mesure mettrait l'ordre et l'économie dans les dépenses, qu'elle rapporterait 
dans une campagne cent fois ce que cette dernière coûterait et que choisir 
des officiers qui obéissent aveuglément à leur chef et le suivent par dévoue- 
ment, vaut plus que si l'on augmentait l'armée de quinze ou vingt mille 
hommes. Vous connaissez très bien les personnes et le nombre infini d'offi- 
ciers subalternes capables qui sont dévoués à ce chef; ce ne sont pas des cour- 
tisans, mais des soldats éprouvés et distingués. Vous connaissez mieux que 
tout autre la grande différence qui existe entre un homme et un autre et 
vous appuierez particulièrement sur ce point. Vous ferez sentir également 
l'effet que provoquera une telle nomination quand elle sera connue en 
Europe. Même dans une bonne armée européenne, c'est le choix du général 
en chef qui décide de tout; combien donc est plus important ce choix quand 
il s'agit d'vme affaire dans laquelle tout est à créer et à organiser. Il n'est 
pas facile de trouver un homme qui comprenne une telle tâche, qui l'en- 
treprenne et qui sache l'exécuter. Si là-bas les choses se tournent du bon 
côté, il y aurait lieu que vous engagiez le Congrès à envoyer immédiatement 
le petit Dubois-Martin avec des ordres et des pouvoirs à M. Deane. Ces 
pouvoirs ne devraient être limités que sur ce point, qu'ils écarteraient tout 
d'abord le danger qui pourrait surgir de l'exercice de pouvoirs civils trop 
étendus, ou de l'ambition qui voudrait obtenir la puissance suprême sur la 
République. On veut bien servir celle-ci au point de vue militaire et poli- 
tique, mais avec tous les honneurs, dignités et un pouvoir absolu sur les em- 
ployés subalternes, et surtout un pouvoir bien ordonné. 

Quand vous me renverrez le petit Dubois , vous me manderez la véritable 
situation des affaires et la disposition des esprits, et vous m'indiquerez en 
même temps la possibilité de bien faire. Informez-moi aussi sur les pouvoirs 
envoyés à l'agent des insurgés. Adieu ! Je vous souhaite un bon voyage , ainsi 



LE STATHOUDÉRAT DU COMTE DE BROG[,IE. 



73 



qu'à votre caravane. Je me charge de vos commissions, et dès mon arrivée à 

Paris, j'en parlerai à M. de Sarlines. 

Accusez-moi réception de cette lettre, indiquez-moi le jour de votre 

départ, et écrivez-moi sous le couvert de M. l'abbé Saint-Evrard, au Bureau 

de M. de Saint-Jiilien, trésorier général du clergé. Je ne signe pas, vous savez 

bien qui je suis, 

F. Kapp, ubi sapra, p. 88 à 91. 

Le comte eût-il attribué au choix de sa personne des conséquences 
qui engageaient à ce point le gouvernement du roi, s'il ne se fût pas 
cru à peu près autorisé à le faire ? A défaut de preuves positives on a 
des présomptions qu'en effet il s'y supposait fondé. Cette certitude de 
disposer absolument de l'appui de la France en est une; une autre 
vient du témoignage de Deane, écrivant à Philadelphie que tous ceux 
qu'il engage lui sont désignés par le cabinet'; la persuasion où étaient 
les officiers de l'entourage du comte, compris dans le traité de Kalb, 
qu'en réalité leur chef avait les ordres des ministres, en est une troi- 
sième ^. L'historien Bancroft a parlé le premier de ces menées d'après 
Kapp'*. 11 dit même que le comte «démentant l'intention qu'on lui 
prêtait de se faire roi des Etats-Unis, demanda seulement à en être 



1770. 



' Diplomatie correspondence , t. I, p. 93. 

'' M. de Holzendorff, entre autres , qui n'était 
pas le premier venu, que Deane, dans une 
lettre du 6 février 1777, signale à Philadelphie 
comme « recommandé par des personnes de 
premier ordre » et que le comte de Broglie es- 
timait particulièrement. Partant seul pour les 
Etats-Unis, peu après, il écrit de Nantes au 
comte, le 22 février, dans des termes qui mon- 
trent à quel degré les officiers devaient croire 
que le comte agissait d'accord avec le Gouver- 
nement : « Je crois devoir vous rendre compte 
« que j'ai trouvé dans cette ville une occa- 
« sien de passer en Amérique sur le vaisseau 
« appelle le Mfj' de la Chalotais allant à la 
«Caroline, d'où je me rendrai à l'armée du 
« général Washington , et je comte que nous 



«mettrons à la voile demain ou lundi. J'ose 
« vous demander la permission , mon général , 
« de vous instruire de tems en tems des opéra- 
11 lions du général américain. 

« M*"' de Holtzendorfr aura l'Iionneur de vous 
Il présenter le livre dont vous avez daigné agréer 
« l'hommage de ma part. 

Il II me reste à vous supplier, mon général , 
« d'engager à la première occasion le ministre 
« de la marine à faire expédier le brevet de 
Il major d'infanterie pour lequel le B"" de Kall 
« m'avoit compris dans l'état des officiers pour 
Il qui il demandoit des commissions, et qu'il 
« vous a remis. » {Etals-Unis, t. 2, n° 54.) 

^ Il a vu, alllrme-t-il, l'original de la lettre 
du comte de Broglie : « communicated to me 
«in MS». [History of United States , t. ix,p. a84.) 



IVrBtatkU HATIOSltt. 



74 



TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 



1776. le Guillaume d'Orange » ; cette indication permettrait de penser que le 
projet d'aller revêtir un grand pouvoir en Amérique n'était pas tout à 
fait ignoré. Deane en occupa-t-il Franklin? Envoyèrent-ils au Congrès 
le mémoire de Kalb? on n'en a pas de trace. Nul document n'en parle 
et la Diplomatie correspondence n'en fait aucune mention. Bancrofl ajoute 
bien que « la pauvreté avérée de la nouvelle république fit évanouir 
« ce rêve éphémère de devenir grand homme » ; mais il ne cite pas 
de source constatant qu'un examen quelconque en aurait été fait. 
On peut penser aussi bien que l'antipathie de l'Amérique pour un 
cornmandement étranger détourna Silas Deane d'ouvrir la bouche des 
propositions de Kalb, ou que, du premier mot, il fut d'accord avec 
Franklin pour les tenir comme non avenues et qu'il remit à Gérard, 
ainsi qu'il le faisait de presque tout, le mémoire de l'agent du comte'. 
Nous venons de dire que l'interdiction de partir riva l'ancre de 
la Seine aux bassins du Havre. L'exécution du plan subit ainsi, à 
peine commencée, une grave atteinte. De cette ville, Kalb, en rap- 
ports quotidiens avec Deane^, lui mande, quand il lui écrit pour 
prévenir Franklin : 

H est arrivé cette nuit un courrier de ia cour avec ordre de suspendre le 
départ de l'Amphitrile. Je suis fort aise qu'il soit arrivé trop tard, mais j'ai 
peur que ce ne soit un obstacle au départ du second vaisseau et, par consé- 
quent, au mien et à celui des officiers. 

Au Havre i 7 x''"= 1776. 

États-Unis, t. 1, 11° 95. 

Dans une lettre du lendemain, il ajoute qu'un ordre postérieur 
est venu prescrire de retenir jusqu'à nouvel avis ce « second vaisseau « 



' C'est probablement ce qui explique que la 
pièce se trouve dans les cartons des Affaires 
étrangères. 

■ «J'espère que vous aurez reçu mes lettres 
« des 12, 1 3 et 1 4^ décembre , que j'ai eu l'hon- 
« neur de vous adresser de même que celle-ci 



« sous le couvert de MM. Germain et Girar- 
» dot , » lit-on dans sa lettre du 1 7 ; le 1 8 , il en 
commence une autre en accusant réception à 
Deane des siennes des i4 et 16, qui lui sont 
arrivées aussi par un intermédiaire, un M. I>i- 
mozin. 



LE STATHOUDÉRAT DU COMTE DE BROGLIE. 75 

et tous les autres. Il donne même, sans le savoir, un témoignage 1770. 
défavorable pour la conduite de du Coudray : 

Je vous ai mandé le départ de rAmphitrite le samedi i4 à midi. Klle 
auroit pu partir plutôt si M. Du Coudrai n'avoit pas eu beaucoup de lettres à 
écrire, ce qui l'a retenu depuis 10 heures du soir qu'il s'est embarqué, et lui 
a fait perdre plusieurs heures de bon vent. 

Kalb s'ingénie alors pour se faire mettre en mer, pressentant bien 
que les retards vont tout dissoudre : « Si M. de Beaumarchais ne fait 
« pas révoquer ces ordres, nous pouvons rester encore longtemps ici, » 
mande-t-il. Il offre d'aller s'embarquer à Nantes, pensant que l'agent 
d'Hortalès et C'" va proposer à l'Américain cette manoeuvre : 

Je suppose que M. Monthieu vous proposera, dans le cas où ces difficultés 
continueroient, de fréter ici pour 8 ou 10 louis une barque pour transporter 
à Nantes les officiers qui attendent, afin de les y embarquer sur le vaisseau 
qui y est prêt et qui ne peut pas être sujet au même contre ordre, n'ayant 
point à bord d'artillerie qui puisse en)pêclier son départ. Si vous m'ordonnes 
de m'embarquer à Nantes, j'y ferai passer mes équipages, et je m'y rendrai en 
poste par Paris; mais tout comme il vous plaira. 

États-Unis, t. l, n" 98. 

Zèle inutile; dans les conditions où il avait été combiné, le 
projet était perdu. Les officiers du baron de Kalb se dispersèrent, 
plusieurs définitivement guéris de le reprendre. Disons, d'ailleurs, 
qu'au moment où les visées de stathoudérat du comte de Broglie se 
nouaient et se dénouaient ainsi, des efforts suivis étaient tentés par 
l'Angleterre pour jeter l'incertitude dans les rapports des cours de 
France et d'Espagne. Le lien de ces cours était trop sensible, mainte- 
nant; le cabinet de Saint-James devait chercher à se prémunir contre 
les effets qui pouvaient en résulter. Par-dessus tout, ce cabinet armait. 
Il armait avec une extrême activité, en prétextant que les deux cours 
armaient l'une et l'autre. Mais les jours passant sans qu'elles fissent 



76 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMÉRIQUE. 

1770. rien de décisif, il essayait une manœuvre pour affaiblir, s'il ne pou- 
vait la rompre, l'intimité qui le menaçait. A la fin de septembre, 
l'ambassadeur d'Espagne à Londres avait reçu mission de porter à 
lord Suflblk les plaintes de son souverain au sujet d'un coup de 
canon, tiré à boulet par une frégate anglaise sur un brigantin qui 
refusait de se laisser visiter. Le prince de Masserano, nous l'avons 
fait voir, se sentait alors peu disposé à être dupe de fAngleterre. Sa 
correspondance passait par M. d'Âranda, pour qu'on pût la lire à 
Versailles; elle respirait la loyauté même, le sens politique le plus sûr, 
un sincère attachement à l'union de son pays avec le nôtre. Fort de 
la grande autorité morale acquise à son caractère, il fermait par sa 
franchise les issues aux faux-fuyants. Il pressa lord Sulfolk sans pré- 
cautions de langage, s'étonnant qu'on tînt si peu compte des dis- 
positions pacifiques de son maître. Mais il s'adressait à quelqu'un 
qui ne perdait pas l'occasion. Comme s'il attendait justement celle-là, 
le lord, après une faible défense sur le fait dont il s'agissait, s'em- 
pressa de dire que le gouvernement britannique savait beaucoup de 
gré de la bonne foi montrée par le roi d'Espagne dans tout ce qui 
touchait aux rebelles américains, et soudain fit cette insinuation (nous 
en empruntons le texte à l'ambassadeur lui-même) : 

Je lui dis que je ne faisois qu'exécuter les ordres du Roi dont je connoissois 
bien le désir d'entretenir la bonne harmonie avec l'Angleterre. Il me répondit 
en ces termes : « Avec vous qui êtes mon ami je m'explique diflféremment 
«qu'avec tout autre; V. E. voit notre situation, et que nous ne désirons la 
« guerre avec personne; mais si nos succès en Amérique étoient tels que nous 
« le souhaitons, avec fexpérience que nous avons à présent, nous nous trouve- 
II rions dans le cas de faire une paix générale plus ferme et plus solide qu'elle 
« ne l'est aujourd'hui, pour le bien de toutes les Monarchies. « 

Que voulait dire cette « espèce d'ouverture » (c'est le mot dont 
M. de Masserano se sert).^ la suite devait le faire connaître. Cherchant 
quelle valeur elle méritait, si elle signifiait la crainte qu'inspirait 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE BROGLIE. 



77 



l'Espagne armée, le désir, par suite, «de retirer à celle-ci toute in- 
quiétude pour ses possessions d'outre-mer, ou bien de lui retirer l'in- 
quiétude que l'Angleterre soutînt le Portugal après avoir eu raison des 
colonies » , l'ambassadeur y découvrait les deux motifs sans savoir au- 
quel s'arrêter; il concluait finalement à la méfiance : « Je crois toujours 
«que nous devons nous tenir armés et attendre les événements'.» 
Peu de jours après, le 4 octobre, le cabinet anglais lui faisait dire 
plus catégoriquement encore, par quelqu'un qu'il ne nomme pas mais 
qui était lord Mansfield, avec qui il avait des rapports suivis', qu'on 
était bien pénétré des torts de M. de Pombal, qu'on ne le soutien- 
drait pas, que, quand même les succès sur les Colonies seraient pleine- 
ment heureux, l'Angleterre désirait la paix avec toutes les puissances 
(«je crois qu'il pensa dire l'Espagne, » ajoute M. de Masserano qui en 
rend compte aussitôt) ; Pombal était « un fou » , aux yeux de l'inter- 
locuteur, et « l'Angleterre ne devait pas payer ses folies"^ ». 

Le moment était bien trouvé pour jeter ces insinuations dans 
foreille de fEspagne. Le Roi Catholique se montrait alors persuadé 
que la conduite du Portugal indiquait la secrète certitude d'être ap- 
puyé par l'Angleterre''; le cabinet britannique pouvait donc supposer 



1776. 



' Dépêche du 27 septembre. [Angleterre , 
t. 518, n°63.) 

' Le traducteur des dépèches de M. de Mas- 
serano a mis lui même ce nom entre paren- 
thèses dans l'interhgne de l'une d'elles. 

^ Dépèche du /i octobre. [Ibid., n" 7/1.) On 
la trouvera à l'annexe I du présent chapitre. 

'' Ossun mandait le 3 octobre : « Le roy 
«d'Espagne Monsieur, a apris avec beaucoup 
« de satisfaction que le Roy avoit ordonné qu'on 
Il armât a Brest six vaisseaux de ligne et quatre 
« frégates pour tout ce qui pourroit survenir. 
Il Ce monarque voit avec inquiétude l'augmen- 
II tation des armemens maritimes de l'Angle- 
« terre; d'un autre côté la conduite de M. de 
Il Pombal fait craindre que ce ministre ne soit 



«assuré secrètement d'être apuyé et soutenu 
Il par son allié. Le roy d'Espagne Monsieur, 
« m'a fait l'honneur de me dire à cette occasion 
« qu'il prenoit toutes les mesures possibles en 
11 Europe et en Amérique pour n'être pas pris 
Il au dépourvu , et que comme rien n'etoit plus 
« essentiel que de ne pas manquer de l'argent 
Il nécessaire , il avoit ordonné pour prévenir cet 
Il inconvénient qu'on suspendit tous les ou- 
« vrages de pur agrément ou de commodité , 
Il qu'on retranchât toutes les dépenses super- 
II Bues et même qu'on reformât celles de sa 
«maison.» [Espagne, t. 582, n° 9.) — Le i/i 
il écrivait encore : « Il est certain , Monsieur, 
« que la conduite insultante de M. de Pombal 
« a extrêmement irrité le Roy Catholique et 



78 



TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 



1770. que l'on se refroidirait à Madrid quand on ne se sentirait plus 
aussi menacé. Désavouer la pensée de donner appui au Portugal 
était indiqué comme un expédient topique. Aussi le cabinet du roi 
George ne s'arrête pas dans les tentatives. Il les dirige sur Versailles 
comme sur Madrid. Lord Grantham demande à Ossun, et en même 
temps lord Stormont à M. de Vergennes, si l'Espagne consentirait 
encore à terminer amiablement avec M. de Pombal et à quelles con- 
ditions. Par-dessus tout, l'Angleterre souhaitait de ne pas voir prendre 
la mer aux forces préparées pour le Brésil; le cabinet de Versailles 
aimait tout autant que l'Espagne n'ouvrît pas, à cette heure, l'ère des 
conflits armés : le piège était ainsi dressé à point, et tout en restant 
fort réservé avec le représentant anglais, M. de Vergennes ne laisse 
pas que de s'y prendre. Il ne fait point difficulté d'admettre que les 
Anglais peuvent, en effet, souhaiter d'être éclairés sur les véritables 
intentions de l'Espagne afin de mieux peser sur le Portugal. Qui plus 
est, « il a peine à se persuader que l'Angleterre fomente la résistance 
à Lisbonne ». Il écrivait à Ossun dans sa dépêche du 28 : 

Je ne veux pas vous laisser ignorer que dans une conférence que le S'" Gai- 
nier a eue dernièrement avec le L'* Weymouth , ce secrétaire d'Etat a ouverte- 
ment blâmé la conduite de M. le M'' de Pombai, qu'il a reconnu la justice 
de la cause de l'Espagne, et qu'il a donné à entendre assez clairement que 
S. M. Bi"" etoit peu disposée a soutenir celle du Portugal; la conséquence 
que nous pouvons tirer de là est que la cour de Londres n'attise pas le feu 



' encore plus son ministère , que la situation 
« critique où se trouvent les Anglois qu'on 
« regarde peut être ici comme plus fâcheuse 
«qu'elle ne l'est en effet, diminue beaucoup 
« la crainte d'allumer une guerre générale et 
I des conséquences sinistres qui en pouvoient 
I résulter. L'expédition complètement assortie 
» qui va passer à Buenos Aires , un nombre 
» considérable de vaisseaux de guerre armés , 
» un corps de troupes respectable prêt à agir 
«dans le continent, tout cela rehausse le cou- 



« rage inspiré par la confiance et même par la 
« fierté ; » et il ajoutait ceci , qui marque bien 
le point sensible : « Cependant je ne serois 
«pas surpris que si les Portugais commencoient 
11 par restituer de bonne foi tout ce qu'ils ont 
« envahi , qu'ils offrissent de reparer les dom- 
« mages causés là bas, les insinuations de la 
«France ne fussent d'un grand poids auprès 
«de Sa Majesté Catholique pour l'incliner a 
« un accommodement amiable et raisonable. » 
[Espagne, t. 582, n" 27.) 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE BROGLIE. 7<.) 

que M. de Pombal s'efforce (l'allumer et qu'elle est de })oniie foi dans les assu- 1770. 
rances qu'elle nous donne à cet égard. Mais d'autres circonstances peuvent 
amener d'autres dispositions : c'est là une vérité que nous ne devrons jamais 
perdre de vue. 

Espayne, I. 582, ii°' 4i «t 7(j. 

Ni ces appréciations, toutefois, ni les défenses d'embarquer qui 
avaient failli retenir l'Ampliitrite et fait évanouir l'entreprise du baron 
de Kaib, n'étaient l'expression vraie des dispositions de Versailles. 
A l'heure même, le ministre adressait à notre ambassadeur à Madrid 
un pli qui marquait le courant d'une manière plus exacte. Il avait 
paru bon d'enrayer, mais on ne perdait point de vue le but qui avait 
uni les deux cours et les menaces qu'ensemble elles s'étaient accor- 
dées à trouver dans les actes de l'Angleterre. Le cabinet du roi George 
ne se bornait pas à mener ses armements avec l'énergie qui frappait 
si justement M. de Vergennes; l'amirauté allait demander au Parle- 
ment d'autoriser la course sur les mers contre les navires de l'Amé- 
rique. La mesure toucherait évidemment les transports préparés en 
France. Elle les visait sans doute et pouvait produire très vite des hos- 
tilités véritables. 11 paraissait donc urgent au ministre que les deux 
Couronnes avisassent et reprissent entre elles le concert interrompu. 
Aussi le ministre mande-t-il à Ossun le 1 3 décembre : 

Les regrets que nous donnons a la retraite de M. le M" de Grimaldi 

ne nous empêchent pas d'aplaudir au choix de sa M'*' Cque qui lui a donné 
dans M. le M" de Floride Blanche un successeur honnête, éclaire et zélé poiu- 
le sisteme de 1 union des deux cours. Si jamais la représentation de son inti- 
mité fut respectivement utile et nécessaire c est dans ce moment de crise ou 
nous voions un orage se former sans prévoir ou et quand se fera son explo- 
sion. Si les Anglois conmie ils cherchent a nous le faire entendre n'ont été 
déterminés aux mesures vraiment extraordinaires que nous leurs avons vu 
prendre que par aprehension pour les vues qu ils pouvoient nous suposér, le 
langage parfaitement analogue des deux cours quoiqu il ne fut pas combiné 



80 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 

1770. doit les rassurer; cependant nous ne voions jusqu'à présent aucun ralen- 
tissement dans leurs préparatifs ils les pressent plus tôt avec une nouvelle 
ardeur sans qu ils puissent alléguer que ni de la paît de la France ni de celle 
de lEsp" il se fasse aucune disposition qui puisse les menacer directement ou 
indirectement. 

Une nouvelle mesure qui me paroit plus allarmante que 1 armement de la 
nombreuse flotte que les Anglois préparent dans leurs ports est le bill qu ils 
se proposent de faire passer en Parlement pour autoriser 1 amirauté a donner 
des lettres de marque aux particuliers qui voudront courir sur les Ameri- 
quains. C est en vouloir au commerce de toutes les nations, car dans la sup- 
position qu il ne seroit effectivement question que de courrir sur les Améri- 
cains, il est sensible que des corsaires qui ne sont gueriers que pour assouvir 
leur cupidité ne trouvant pas à se refaire de leurs avances ni a satisfaire leur 
avai'ice aux dépens dun peuple pauvre seront ingénieux a se créer des pré- 
textes pour inquiéter le commerce étranger et ne manqueront jamais de 
motifs pour piller et détenir les batimens dont la ricbesse les tentera. 

Cette considération qui ne présente pas un avenir d une longue tranquilité 
n est peut être pas la plus allarmante qui doive fixer notre attention. Ne peut 
on pas craindre que 1 Ang"' en excitant ses sujets a la course ne se prépare les 
moiens d infester la navigation et le commerce respectif des deux monarchies 
au moment ou elle jugera a propos de démasquer ses funestes intentions, un 
raisonnement fort simple semble autoriser cette apréhension. Aussi longtems 
que 1 Ang'<= a paru vouloir sincèrement la paix elle s est refusée à 1 empresse- 
ment de ses sujets qui demandoient a être autorisés a courrir sur les Améri- 
cains, elle prévoyait que leurs déprédations pourroient occasionner des dis- 
cussions capables de troubler la bonne intelligence qu elle paroissoit soigneuse 
d entretenir; elle aura donc changé de principes et de sisteme si elle permet et 
encourage ce qu elle avoit jugé pouvoir y être le plus contraire. 

Je sens M. qu il doit paroitre inconcevable que cette nation déjà circon- 
venue d embarras auxquels elle peut a peine suffire veuille les acroitre en 
provoquant a la guerre deux puissances qui lors qu elles agiront dans un par- 
fait concert sont très en état de résister a tous ses efforts, mais il est dans le 
caractère des Anglois de ne pas voir avec indifférence la prospérité des autres 
nations; s ils se perdent ils voudront en entrainer d autres dans le précipice. 



LE STATHOUDERAT DU COMTE DE BROGLIE. 81 

d'ailleurs nous touchons peut être a 1 époque fatale que nous avons souvent 1770. 
prévue ou le ministère Bi"* ne pouvant plus prendre conseil que de son des- 
espoir, risquera tout, bazardera tout pour dénaturer 1 objet de ses erreurs, 
pour faire prendre le cbange a sa nation et pour se dérober a son ressenti- 
ment. Quelques pompeuses qu aient été les relations des eveneniens de 1 Amé- 
rique il ne paroit pas que les succès compensent jusqu'à présent les dépenses 
énormes quils ont occasionnées. 

Quoiqu il soit d une saine politique de prévenir plus tost que d être pré- 
venu je suis bien éloigné de conclurre de ce que je viens d exposer qu il ne 
reste plus d autre parti à prendre aux deux Couronnes que d'aller au devant 
de la guerre; je pense au contraire que rien ne pourroit être plus dangereux; 
ce seroit donner a 1 Ang"' des alliés et allumer un feu dont il pourroit n être 
pas facile de circonscrire 1 étendue, mais s il ne nous convient pas de nous 
rendre les auteurs de la guerre, il est très important de nous mettre de toute 
part en état de la recevoir et de la soutenir avec la plus grande vigeur. 

Espagne, t. 582, n° 170. 

L'annonce de la présence attendue de Franklin donnait une autre 
liaison importante de rouvrir les conférences communes. Le gouverne- 
ment du roi ne serait plus en entretiens interlopes, en face de véri- 
tables envoyés du Congrès, comme avec un agent désavouable. A coup 
sûr il se verrait vivement pressé par eux; il importerait donc d'exa- 
miner d'accord les offres, les propositions, les manœuvres, et de 
les suivre ou d'y répondre ensemble. Le ministre voulut instruire 
Madrid, dès ce moment, de cette présence prochaine. A la fin de 
sa dépêche, il ajoute «que l'on avait appris par des lettres l'arrivée 
à Nantes du docteur Franklin, l'un des membres les plus accrédités 
du Congrès; il doit se rendre incessamment ici, dit-il; je ne suis pas 
encore instruit de l'objet de son voyage et s'il est chargé de quelque 
commission 11. Ce n'était pas l'heure d'en dévoiler davantage; aussi 
M. de Vergennes ne parlait-il pas du traité de commerce et d'ami- 
tié qu'il n'ignorait point être l'objet de la légation, puisque Silas 
Deane l'en avait averti le 8; il feignait de n'en pas savoir davantage. 



ISrMIlCftlC XATIOlilt. 



82 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMERIQUE. 

1776. Il n'avait d'aiileurs jamais ouvert la bouche à Ossun de l'existence de 
l'émissaire. 

Le même esprit d'apparente indilTérence inspire le langage tenu 
au marquis de Noailles. L'ambassadeur avait parlé récemment de 
conjectures qui couraient, à Londres, sur l'état des choses aux Etals- 
Unis, de l'inquiétude que nous pouvions concevoir d'un arrangement 
soudain du Congrès avec lord Howe, supposé muni de pleins pou- 
voirs pour rendre par là l'Angleterre libre de se jeter sur les deux 
Couronnes. En réponse, M. de Vergennes faisait développer tout uni- 
ment par Gérard des raisons contraires et rien d'autre, indiquant 
que l'arrivée de Franklin ne donnait que plus de force à ces raisons. 
La dépêche roulait en même temps sur la question des lettres de 
marque; il la revoyait, la complétait de sa main et parlait de façon 
à ne pas sembler préoccupé d'autre chose que de l'intention de nous 
tenir en garde : 

La relation de la conférence du L'' Howe avec les députés du Congrès vous 
aura fait juger comme à nous que les Colonies sont bien éloignées encore de 
toute idée d'accommodement avec leur mère-patrie; elles posent pour fonde- 
ment le point précisément pour l'anéantissement duquel la Grande Bretagne 
employé toutes ses forces et toutes ses ressources, je veux dire leur indé- 
pendance; ainsi tant que les deux parties persisteront dans leurs prétentions 
lespectives, leur raprochement paroit impossible, à moins d'événements exlra- 
ord™ que rien encore ne paroit annoncer. Dans le cas contraire il est à pré- 
sumer que le Congrès veroit le danger auquel l'exposeroit sa résistance ulté- 
rieure, et il se hateroit en conséquence d'entrer en négociation avec les 
coiumissaires de S. M. Bque. 

Mais ce qui nous prouve que le Congrès est fort éloigné de cette idée, 
c'est l'arrivée du docteur Franklin à Nantes : ce membre distingué du Con- 
grès n'auroit probablement pas quitté cette assemblée dans le moment ou la 
paix et le calme dévoient être rendus aux Américains. 

Au surplus , M. , nous ignorons encore les causes ([ui ont amené M. Fran- 
klin en France ; mais il ne faut pas douter qu'en Ang™ on ne le supose 
chargé de quelque commission secrète. Si les ministres vous en parlent, vous 



LE STATllOUDERAT DU COMTE DE BROGME. 83 

n'hésiterez pas d'avouer son arrivée, vous les assurerez en même tems (lue 1770. 
vous nêtes pas instruit des motifs de son voyage, et s ils vous paroissenl 
désirer ([u'il demeure en France sans aucune qualité ni caractère vous leur 
répondrez, mais par manière de plaisanterie que ce dernier objet dépend 
entièrement d'eux. 

Le bill pour autoriser l'amirauté à donner des lettres de marque aux par- 
ticuliers qui voudront courre sus aux Américains, nous a présenté les mêmes 
reflexions qu'à vous; le Roi et son conseil le regardent comme un moyen 
désespéré, qui troublera immanquablement le commerce des autres nations, 
et exposera la tranquilité générale aux pins grands dangers. Je m'en expli- 
querai dans ce sens avec M** Stormont dans la première conférence que j'aurai 
avec luy, et je ne dissimulerai pas à cet ambassadevu' que si le bill en ques- 
tion étoit adopté par le Parlement, il pourroit nous mettre dans le cas de 
prendre des mesures pour garantir notre connnerce de la rapacité des aima- 
teurs anglois. Si les ministres britannicpies vous fournissent l'occasion de les 
entretenir sur cet objet, vous ne leur dissimulerez pas notre façon de penseï", 
et vous leur répéterez les reflexions et les craintes que je me propose de 
comnnmiffuer au Lord Stormont. 

Vous aurés cependant attention. M., de vous exprimer avec assés de mé- 
nagement pour que vos propos ne puissent être pris pour des menaces, ou 
comme le résultat d un parti pris ici en conséquence : d'ailleurs les Anglois 
pourroient modifier leur bill de manière a exclure toute inquiétude de la 
part des autres nations. Par exemple s ils restraignoient leurs corsaires a 
courrir sur les Américains en leur interdisant la faculté de visiter et mo- 
lester aucun bâtiment dun autre pavillon lorsquils se seroient assurés par 
1 inspection de ses papiers qu il apartient au pavillon dont il se couvre. 

A Versailles le 2 4 >i'"^ ' 776. 

Angleterre, I. 519, il" 9^. 

Mais cette manière de n'attacher que peu de conséquence à la pro- 
chaine présence de Franklin à Paris était le contraire de la vérité. 
Si l'on n'était pas porté à s'occuper de la guerre comme trois mois 
auparavant, si les motifs qui avaient modifié si vite les vues des 
conseillers du roi à l'annonce des échecs du général Washington 



«4 TRAVAIL EN FAVEUR DE L'AMÉRIQUE. 

J770. continuaient d'exister dans leur esprit et de les rendre désireux que 
la paix ne vînt pas encore à se rompre, le célèbre Américain rentrait 
sur la scène de l'Europe dans un moment où les actes de l'Angleterre 
faisaient regarder comme opportun de l'entendre et de s'expliquer 
avec lui. Son arrivée en France tenait M. de Vergennes très occupé 
de la mettre à profit. C'est à cause de cela en majeure partie que 
le ministre cherchait à recommencer avec le cabinet de Charles III 
les préparations interrompues et abandonnées, semblait-il, pendant 
toute cette fin de l'année 1776. 



ANNEXES DU CHAPITRE II. 



I 

MÉMOIRE DU ROI POUR SERVIR D'INSTRUCTION PARTICULIÈRE 
AU SIEUR COMTE DUGHAFFAULT, CHEF D'ESCADRE DES ARMÉES NAVALES. 



[Nous reproduisons ici les parties seulement de cette pièce qui n'ont pas 
été transcrites aux pages 52 et 53 du présent chapitre.] 



Le S' DuchafTault étant arrivé à la Martinique, communiquera la présente in- 
struction au S"^ d' Argent commandant général de la dite île; et il le préviendra des 
endroits ou il devra établir ses croisières afin que le dit S' d'Argout puisse lui faire 
parvenir promptement les dilTérens avis qu'il pourroit recevoir. 

Il assemblera ensuite tous les capitaines des vaisseaux et frégates de son escadre 
pour leur faire lecture de la présente instruction, afin que dans le cas de sépara- 
tion, ils puissent être instruits des intentions de Sa Majesté et il leur récomman- 
dera le secret le plus absolu sur le contenu de la dite instruction. 

De la Martinique le S"' Duchaffault se rendra a la Guadeloupe ou il communi- 
quera pareillement ses instructions au S' G'° d'Arbaud commandant général de la 
dite île , et lui fera connoître les croisières qu'il se propose de tenir. 

Il prendra sous son commandement toutes les frégates et autres bâtimens que 
Sa Majesté entretient armées aux îles du Vent : et quoique Sa Majesté ait donné 
aux commandants des dits bâtimens des instructions particulières dont copie est 
ci-jointe et leur ait prescrit les croisières qu'ils doivent tenir; Elle autorise toutefois 
le S"^ DuchalTault à changer leurs dites instructions et à leur assigner telles croi- 
sières qu'il jugera convenables relativement à celles qu'il voudra occuper lui même 
avec les vaisseaux et frégates de son escadre, tant sur la Martinique que sur la 
Guadeloupe. 



m ANNEXES DU CHAPITRE II. 

Le S' Duchaffault aura soin d'établir une frégate ou corvette en croisière sur le 
Korf Royal de la Martinique, une autre à proximité de la basse terre de la Guade- 
loupe, afin que si les commandants des dites îles ont quelque avis pressé à lui faire 
passer, ils puissent lui dépêcher la frégate ou corvette qui sera en station devant 
les dits ports. 

Ces jjremières dispositions étant faites, si après s'être concerté avec les comman- 
dants généraux des îles du Vent, le S' Ducbaffault estime que l'escadre peut être 
divisée sans compromettre les vaisseaux de Sa Majesté, il formera un détachement 
de deux vaisseaux et deux frégates sous le commandement du S' G" de Cherisey : 
savoir; le Prothée, de 64 canons, commandé par le dit S' de Cherisey; TEveillé 
de 64 par le S"^ C" Dumaitz de Guimpy; le Zéphir de a6, par le S"^ Le Grain, et 
l'Oiseau de 26 par le S' Baron de Bombelles. li enverra ce détachement à Porto- 
prince de l'île de S' Domingue, et il prescrira au S' C" de Cherisey de ne se rendre 
dans ce port avec ses deux vaisseaux et ses deux frégates, qu'après avoir parcouru 
toute la partie du vent de cette île, afin de rapporter au S"^ C' d'Ennery comman- 
dant général des îles sous le Vent, les différens avis qu'il aura pu recevoir soit des 
vaisseaux ou frégates espagnoles qui sont en station dans ces parages, soit des fré- 
gates et corvettes de Sa Majesté. Le S' de Cherisey communiquera au S"^ C'*^ d'En- 
neiy la copie qu'il aura prise de la présente instruction, et concertera avec lui les 
croisières qu'il se proposera d'établir sur Saint Domingue, avec les deux vaisseaux 
et les deux frégates qui composent son détachement. 



Si FAngleterre envoyoit de nouvelles forces aux îles du Vent le S' Duchaffault 
tâcheroit d'être instruit de leur nombre mais il n'abandonneroit pas ses croisières, 
excepté dans le cas d'hostilités déclarées, et où il verroit le risque de compromettre 
les vaisseaux de Sa Majesté. Dans ce cas, il se retireroit au fort Roïal de la Marti- 
nique où il attendroit de nouveaux ordres et s'il étoil forcé de prendre ce parti, il 
expedieroit sur le champ une des frégates ou corvettes sous ses ordres pour en 
informer Sa Majesté, en ayant attention de choisir une de celles qui sont depuis 
plusieurs mois en station dans les colonies, et de garder avec lui celles qui font 
partie de son escadre. 

Pour ce qui concerne la visite et la détention des bâtimens anglois, il ne .s'écar- 
tera point de l'usage général et qui a été observé jusqu'à présent; c'est-à-dire qu'il 
paroîtra vouloir empêcher la contrebande sur les côtes des îsles appartenantes à 
Sa Majesté; mais toutes les fois que, pour ce juste motif, il pourra retenir queltpie 
bâtiment, il tachera d'acquérir des limiières sur la destination, les mouvemens et 



ANNEXES DU CHAPITRE II. 87 

l'occupation, tant des forces que les Anglois ont aux îles du Veut que «le celles qu'ils 
ont a r VuK-rique septentrionale. 

Il en usera de même pour les bâtimens neutres partis des ports d'Kurope, ou de 
ceux de l'Amérique, et chargés de munitions ou autres secours pour les Insurgens; 
et dans le cas ou quelqu'un des dits bâtimens, poursuivi par un vaisseau anglois, 
viendroit à réclamer la protection du pavillon du Koi, le S' DucbalTault ne souf- 
frira pas qu'il soit visité. 

Mais dans les deux cas précédons, il n'ira point au devant des dits bâtimens, 
il attendra que les circonstances les aient mis à proximité de pouvoir réclamer la 
protection du pavillon du Roi, et il ne paroîtra point vouloir favoriser par ses 
propres manœuvres, celles que les dits bâtimens pouiTont faire pour s'approrber 
«les vaisseaux de Sa Majesté. 

S'il arrivoit qu'après qu'un bâtiment insurgent, ou chargé pour le compte des 
Insurgens, aura réclamé la protection du pavillon, quelqu'un «les vaisseaiix de l'es- 
cadre du Roi se trouvât obligé d'employer la force et «le combattre un vaisseau 
anglois, pour le contraindre a abandonner la poursuite du dit bâtiment, et qu'à la 
suite du combat, le vaisseau anglois amenât son pavillon et se rendît; le vaisseau 
«lu Roi ne l'amarinera point; mais le S'^ Ducliafiautt ou le capitaine du vaisseau 
qui aura combattu, s'il n'est pas à vue du général, se fera donner une déclaration 
signée du capitaine et des officiers du vaisseau anglois, comme quoi il a été obligé 
d'employer ia force pour le contraindre k abandonner son entreprise, et à respecter 
l'asile du pavillon du Roi. Il relâchera ensuite le bâtiment qui se sera rendu, et 
le S"^ Du CbalFault dépêchera aussitôt une corvette en France, pour apporter à 
Sa Majesté l'attestation originale du capitaine anglois. 

Si pendant que le S' Duchaffault tiendra ses croisières sur les îles du Vent, il 
recevoit avis de Saint-Domingue, que cette colonie est menacée, il s'y porter«)it 
avec toutes ses forces, et expedieroit en même tems une des corvettes en France, 
pour en donner avis à Sa Majesté. Il ne iaisseroit aux îles du Vent, que le nombre 
de frégates qu'il jugeroit nécessaire «l'y tenir pour les croisières d'observation; et 
arrivé à Saint-Domingue, il concerteroit avec le S"^ G" d'Ennery les moyens d'em- 
ployer le plus utilement possible, pour la protection du commerce et la sûreté île 
la colonie les six vaisseaux et les quatre frégates qui composent son escadre, ainsi 
que les frégates qui sont en station à S' Domingue, et qu'il prendroit sous son 
commandement. 

S'il ne reçoit aucun avis qui le décide à se porter sur Saint Domingue, il n'abbaii- 
donnera pas le parage des îles du Vent ; mais il n'y prolongera pas son séjour au de 



88 ANNEXES DU CHAPITRE II. 

\à du terme de ses vivres, excepté dans le cas d'hostilités déclarées; et il en partira 
lorsqu'il ne lui restera plus que la quantité de vivres nécessaires pour faire son retour 
en France en passant par Saint Domingue, ou il reprendra les deux vaisseaux du 
S' de Cherisey. 

A l'égard des frégates et corvettes, il laissera aux îles du Vent, en quittant ces 
îles. Les frégates l'Indiscrète, commandée par le S' L'Archantel , et l'Inconstante 
par le S"" de Botdérue, et les corvettes le Rossignol commandées par le S'' Duffault, 
et la Favorite par le S' de Kersen ; et il ramènera avec lui l'Aigrette commandée 
par le S' Thomas Dorves et la Licorne par le S' de Peynier. Il laissera à S' Do- 
mingue les frégates le Zéphir, commandé par le S' Le Grain et l'Oiseau par le 
y gon jg Bombelles, et en ramènera avec lui la Renommée commandée par 
le S"^ Ch" de Monteil et la Tourterelle par le S' Beaussier de Ghateauvert. Les fré- 
gates qui faisoient partie de l'escadre du S' Du Ghaffaull prendront les croisières 
qui étoient occupées par les premières, savoir : aux îles du Vent, l'Indiscrette celle 
de l'Aigrette, l'Inconstante celle de la Licorne; et à Saint Domingue, le Zéphir, 
la croisière de la Renommée et l'Oiseau celle de la Tourterelle. Les capitaines des 
anciennes frégates remettront aux capitaines de celles qui les relèvent, une copie 
des instructions qui leur avoient été adressées et leur donneront au surplus tous les 
renseignemens qui pourront leur être utiles dans les croisières qu'ils auront a tenir. 

Dans le cas où les circonstances exigeroient que la station de l'escadre du S"^ Du 
Chaffault à l'Amérique fut prolongée; il sera pourvu aux vivres, effets et muni- 
tions dont cette escadre aura besoin pour la prolongation de sa campagne, et pour 
l'exécution des nouveaux ordres qui lui seront envoyés; ainsi qu'il sera pourvu aux 
vivres des frégates que le S' Du Chaffault doit laisser en station dans les Colonies. 

Le S"^ Duchaffaut sera très exact a communiquer aux gouverneurs des Colonies 
francoises tous les avis qui pourront lui parvenir, et les découvertes qu'il fera dans 
ses croisières, mais particulièrement à celui des gouverneurs que ces avis intéresse- 
ront plus que les autres pour la sûreté de la Colonie dont la défense lui est confiée. 

Il donnera les mêmes avis aux gouverneurs des principales colonies espagnoles, 
suivant les parages qu'il occupera et pour la partie qui pourra les concerner. L'in- 
térêt des deux nations est le même et les sujets de Sa Majesté Catholique tâcheront 
de se procurer de leur côté d'autres éclaircissemens et avis qu'ils auront soin de 
faire passer au S' Du Chaffault et aux gouverneurs francois. 

S'il rencontre des vaisseaux de guerre ou frégates de S. M. C. il en usera à 
l'égard des commandans de ces vaisseaux avec toute la politesse et la confiance 
convenables en se communiquant mutuellement les lumières qu'ils auront acquises 
et qui pourront être utiles au service des deux monarques. 



ANNEXES DU CHAPITRE II. 89 

Il ne négligera dans aucune des occasions qui pourront se présenter de s'appro- 
cher des bâtimens qui reviendront en France, et de ceux qui arriveront dans les 
mers de l'Amérique pour instruire Sa Majesté par la voye des premiers, et les gou- 
verneurs des Colonies françoises par la voye des seconds, de tout ce qu'il aura pu 
découvrir ou apprendre d'intéressant dans le cours de ses croisières; et il recom- 
mandera aux capitaines de ces bâtimens de jetter à la mer, en cas d'événement et 
avec toutes les précautions usitées, les paquets qu'il leur aura remis. 

Sa Majesté recommande au S' C'*' Du Cbafiault de tenir la mer le plus longtems 
qu'il pourra, et de ne relâcher que lorsqu'il y sera forcé par le besoin de son 
escadre, ou dans les circonstances qui sont prévues par la présente instruction. 
Il n'ignore pas combien les séjours dans les ports et rades de l'Amérique sont per- 
nicieux pour les équipages des vaisseaux, et que le moyen le plus sûr de prévenir 
les maladies est de tenir l'escadre en mer. 

Quoique Sa Majesté ait laissé au S' DucbalTault le choix des croisières qu'il 
croira devoir établir, elle attend de son zèle pour le sei-vice qu'il concertera toutes 
ses dispositions avec les commandans généraux des Colonies; et Elle est persuadée 
qu'il sera très attentif à maintenir entr'eux et lui l'harmonie et la bonne intelligence 
si nécessaires pour le succès de toutes les opérations. 

Fait à Versailles le 

Approuvé. 



II 

LES INTERVENTIONS DE BEAUMARCHAIS. 



1 . BEAUMARCHAIS AU COMTE DE VERGENNES. 

Paris, ce mardi 12 9*"' 1776. 

[Le commencement de cette lettre a été transcrit aux pages 58 et ôg.] 

Ne pouriés vous pas aussi dans une conversation avec M'^ de M découvrir, 

ou mesme savoir franchement si je puis aujourd hui sans risque aller faire mon tra- 
vail avec M' N K Monsieur le Comte, on y regarde a deux fois avant 

de mettre entre les niains d'un préposé, un travail qui fera très certainement le 



mmiifiiiic ii«rio!i.itt. 



90 ANNEXES DU CHAPITRE II. 

salut de l'Etat quand tout le reste sera épuisé ! M' de M seul peut décider la 

question. S il est assés content de la netteté des vues, du zèle de M"' Nek 

Enfin s il croit que je puis sans danger me livrer a lui, je le ferai avec efficacité. 
Car toutes leurs incrédulités ne font rien a une vérité prouvée; et le sophisme du 
peu de fortune apparent des financiers d'aujourdui, comparé avec ce que je prê- 
tons qui se lève sur le peuple ne peut arrêter un raisonneur qui s'est convaincu. 
Car dequoi s agit il.^ n'est ce pas de savoir s il se levé une telle somme ou non sur 
le peuple, quand il n'en revient qu'une telle autre au Roi. Quand j'aurai prouvé la 
majeure et démontré sans réplique que cette somme se prélève; que me fera le rai- 
sonement négatif de la fortune des financiers.^ Celui qui le fait écorche l'anguille par 
la queue; et ce n'est pas a un bon logicien tel que je crois être a se laisser arrêter 
par une objection de si peu de valeur. Prouvons qui! se levé 63o millions et au 
delà ; et quand cela sera bien établi , le reste étant forcé de se déduire de ce premier 
fait, alors nous chercherons comment les moindres des 28 mille places ou pompes 
aspirantes qui sucent le peuple rapportent 60, 100, jusqua 3oo pour cent du 
prix de l'emploi. Alors nous vous prouverons qui! ny a de bien gras et sanguin 
en France que ce malheureux vampire qu'on nomme finance etc. etc. etc. et nous 
aurons bien raisonné. Pourquoi donc un peu plus de confiance ne m'est il pas 
accordé ? Quelqu un veut il plus sincèrement le bien que moi ? N'ai je pas acquis la 
réputation d'un homme de sens que pour la voir s'éteindre au i" objet intéressant 
que je cherche a établir.»^ 

Croyés, Monsieur le Comte, que j'ai souvent le cœur bien serré de voir comme 
tout va , ou plutôt comnîe tout ne va pas. 

DE BEAUMARCHAIS. 

Angleterre, t. 519, n° 23. 



2. BEAUMARCHAIS AU COMTE DE VERGENNES. 

Paris le 21 g*"" 1776. 
Monsieur le Comte. 

Je ne suis pas heureux dans tout ce qui sort de votre département. Depuis la 
réponse de M' de S' Germain que vous m'avés montrée, j'ai pris les plus exactes 
informations sur l'état de la poudre existante aux magazins du Roi et j ai trouvé 
qu il y en a 19 millions 200 et tant de mille livres pesant. Vous avouerés qu'il faut 
qu'un démon bien mal faisant se mêle de mes affaires, pour que le modique excé- 
dent des 1 9 millions me soit durement refusé ! Quand j'ai fait mon calcul de la 
quantité de tonneaux marins que je voulais embarquer, j'avais alors, outre les effets 



ANNEXES DU CHAPITRE II. 91 

commercables, toute rartillerie convenue et ses agrèts etc. La masse totale exigeait 
6 vaisseaux. Je me suis réduit à 5 dont a au Havre un a Nantes et les a autres a 
Marseiiies. D'après les incertitudes et les contr-ordres, j'ai présumé qu'en place de 
l'artillerie que la prudence retient , on ne me refuserait pas au moins de la poudre. 
Vous savés quelle considération m'empêche de m'adresser a la régie elle mêsme. Si 
le ministre de la guerre manquait réellement de poudre, il vaudrait encore mieux 
qu il demandât un suplément a la régie que de m'exposer a voir trop de personnes 
et me laisser pénétrer par tous les fournisseurs. Mais avec i g et près de 20 millions 
de poudre y a t il ie plus léger motif de me laisser des vaisseaux sans cargaison 
languir, et me coûter des frais énormes de séjour P 

Le roi de notre affaire n'est il donc pas le roi de l'artillerie P et toutes ces diffi- 
cultés d'un département a l'autre ne sont elles pas propres a dezoler celui qui est 
obligé de faire, de se cacher, d'aller en avant et de ne recevoir d'aide de personne!' 
Si je demandais une grâce personelle je prendrais patience. Mais je la perdrai, si 
vous ne venés pas a mon secours. Croyés que vous n'entendrés jamais parler de moi 
dans les choses ou votre concours ne me sera pas absolument nécessaire. 

J'ai l'honneur de vous envoyer une lettre de Nantes qui me parait certaine. J'y 
joins la traduction française, en vous priant de me renvoyer l'une et l'autre, après 
que vous aurés pris lecture du français et M. de M de l'anglais. 

Nous ne sommes donc pas si mal qu'on le dit à Londres, puisque nous nous 
battons bien et que nous causons de grandes pertes à nos ennemis , qu ils sont 
obligés de dissimuler. Tout leur art est de donner le change a la France et de l'en- 
gourdir sur ses vrais intérêts par de fausses nouvelles. 

Je vous suplie Monsieur le Comte de conférer sur cette poudre, efficacement 

avec M' de S' Germain. 

Angleterre, t. 519, n" 49- 

Lettre de Monsieur Deane à Monsieur d'Aranda. 

Paris 2 x'" 1776. 
Puisse cette lettre être agréable 

à Votre Excellence. Monsieur TAmbassadeur. 

Conséquemment aux ordres de fhonorable Congrès 
des Etats Unis de l'Amérique Septentrionale j'ai l'honneur de présenter à Votre 
Excellence la déclaration de leur indépendance que je joins à cette lettre. Cette 
déclaration m'avait été dépêchée immédiatement après que findépendance eût été 
déterminée; mais elle a été interceptée par un de ces accidens communs à la guerre, 
sans cela elle aurait été présentée beaucoup plutôt à Votre Excellence. Pendant ce 



92 ANNEXES DU CHAPITRE II. 

retard accidentel les Etats Unis ont eu, dans le traitement qui a été fait à leurs 
vaisseaux dans les ports d'Espagne, un exemple bien frappant de la générosité, de 
la justice et de l'impartialité qui animent Sa Majesté Catholique; cela exige de leur 
part les actions de grâce les plus vives et les plus sincères, et comme leur agent 
je supplie humblement Votre Excellence de vouloir bien assurer Sa Majesté dans 
les termes les plus expressifs que leur reconnaissance est infinie et qu'ils conserve- 
ront dans tous les tems un souvenir bien doux de sa justice impartial. 

La connaissance imparfaite des autres langues d'Europe m'a forcé d'écrire à Votre 
Excellence en anglais, je me flatte qu'elle voudra bien m'excuser et me croire avec le 
plus profond respect de Votre Excellence , le très humble et très obéissant serviteur. 

Signé : SILAS DEANE , 
Agent pour les Etats Unis de l'Amérique Septentrionale. 

Angleterre, t. 519, n" 68. 



3. BEAUMARCHAIS AU COMTE DE VERGENNES. 

Paris ce 2 x'" '776- 
Monsieur le Comte. 

Je vis avant hier M' l'ambassadeur d'Espagne et je le prévins que le député des 
Colonies unies se disposait a lui remettre la déclaration d'indépendance des Colo- 
nies, et desirait savoir si S. E. trouverait bon qu'il eut cet honneur lui mesme. Il me 
parut qu'il désirait s'en entendre avec vous. Je l'assurai que cette remise de la part 
de M. Deane n'exigerait aucune réponse; qu'elle ne contiendrait que la déclaration 
et des remercimens pour la sauve garde accordée aux vaisseaux américains dans les 
ports d'Espagne. Je vous envoyé la traduction littérale de la lettre de M' Deane. 
Mon intention est d'envoyer en particulier cette traduction à M' Daranda , afin qu'il 
n'ait besoin de s'adresser a personne pour savoir ce que contient l'original qu'il 
enverra certainement h Madrid. Je prens la liberté de joindre ici une lettre pour 
M' de Maurepas. Tout ce qui l'entoure me poursuit de propos et voudrait bien me 
nuire. Mais en quoi , Monsieur le Comte "? Au travers des dégoûts je marche a la 
besogne avec assurance; et a moins d'un coup de pistolet qui m'arrètte ceux qui se 
présenteront trouveront a qui parler. 

Mon zèle et mon désintéressement seront les points d'apui de mes défenses. 
D'ailleurs je suis en règle comme le président Jeanin. Je n'ai aucun papier impor- 
tant chez moi, tout est en sûreté : Mais ce n'est pas pour les soustraire que je les 



ANNEXES DU CHAPITRE IF. 93 

cache, c'est au contraire pour qu'ils puissent servir publiquement a Justifier ma 
conduite lorsqu'elle sera attaquée. 

Je suis fâché pour la chose de n'avoir pas été à Londres , j'en suis charmé pour 
moi. 

Le mal fait aux Américains sur les Lacs dont les Anglais font tant de bruit, ne 
consiste qu'en la prise de quelques batteaux allant a la découverte de la Hotte 
anglaise. Est ce qu'il n'y aura pas quelque bonne âme qui montre un beau jour 
a toute fEurope toute la forfanterie de cette nation ? Je le ferais bien si l'on ne 
retenait ma plume. Au reste ils sont plus adroits que je ne le dis; car ils ont l'art 
de nous engourdir dans le seul instant ou il nous importât d'agir 

Les nouvelles que j'envoye a M' de Maurepas sont extraites des lettres 

particulières de Lord Germaines. Ce mot est pour vous seul. C'est là mon secret. 



Après tous les succès de Carleton le voila retourné a Québec. La belle cam- 
pagne! 

DE BEAUMARCHAIS. 

Angleterre, t. 519, n' 67. 

^. BEAUMARCHAIS AU COMTE DE VERGENNES. 

Versailles ce samedi 9 x""' 1776. 

Monsieur le Comte, 

M' de Sartines remettra mon mémoire au Roi dans la journée. Il craint , malgré 
la manière pressante dont l'objet est traité, il ne détermine point M. de M."*. 
(Donc ce ministre est du secret.) Et moi aussi je le crains. Non que je croye qu'il 
refusera la chose a cause de la chose, mais certainement à cause de l'homme. 
Recœuillés vos idées la dessus. 

J'ai prévenu M"^ de Sartines de l'utilité de faire lire au Roi ce travail et de tacher 
de le lui faire goûter, avant que le moment des objections arrive : Et dans le cas ou 
elles arriveront de me faire envoyer droit a M'' de Maurepas, avec injonction a moi 
de rendre compte au Roi de la manière dont j aurai discuté la chose et ramené ou 
manqué ce ministre : mais je crois avoir un moyen de m'en faire écouter, car c'est 
une cruelle malédiction en atfaire d'Etat qu'une personalité. Quoiquil en puisse 
arriver. Monsieur le Comte , le seul nom de la mobile , que vous avés prononcé , vient 
de me faire naitre une grande idée que je me hâte de vous communiquer. 



94 ANNEXES DU CHAPITRE II. 

L'Espagne n'est, sans doute, pas plus étrangère que nous a l'extrême utilité que 
nous devons retirer de cette belle et simple mcichine. Mais comment s'assurer d'elle? 
Comment la convaincre ? Comment conserver le secret avec tant de gens en pou- 
voir de la répandre ? Enfin comment négotier avec la chaleur et la rapidité que 
l'allaire exige ? le voici : Déterminés le Roi , je me charge de l'Espagne et de l'An- 
gleterre. Déterminés le Roi , et je pars pour Londres. Je n'y reste que quinze jours , 
je reviens ici. Je ne fais qu'un sault à Aix ou le prétexte de mon procès me rap- 
proche déjà beaucoup de mon but. Je le plaide, je le gagne et sur le champ je 
m'embarque en secret pour Barcelone d'où je me rends à Madrid. J'y fais mon 
affaire en i 5 jours, car je n'y suis étranger a personne et je viens enfin me reposer 
a Paris. Cette idée a cela de bon : i ° que vous saurés bien juste par moi a mon 
retour a quoi vous devés vous en tenir sur les vraies dispositions et les réèles facultés 
de ce pais la. 2° que vous pouves opposer vous mesme ce plan aux objections du 
Roi ou plutôt de M. de M.****. 

Qu'aura-t-on a dire si l'Espagne adopte le plan qui n'eut jamais seulement du 
faire une question a Versailles, et si elle entre mesme dans les frais de cette peu 
coûteuse entreprise. 

Voila tout mon secret , Monsieur le Comte , le votre est d'en user habilement en 
faveur du projet, ce dont je ne doute point du tout s'il vous agrée. 

Mais comme je m'explique avec vous dans cette lettre d'un ton de franchise que 
je ne dois pas a tout le monde je ne vous prie pas de brûler ma lettre , mais de 
vouloir bien me la renvoyer avec votre réponse. La bjulure peut s'oublier. Je vous 
ai promis non de faire de mon mieux en politique mais du mieux des choses. C'est 
a vous a juger si j'ai dessein de tenir parole. 

Vous connaisses mon respectueux attachement, il durera autant que moi. 

Angleterre, t. 519, n" 79. 



5. LE COMTE DE VERGENNES À M. LENOIR. 

A Versailles le 10 décembre 1776. 

Il revient de toutes parts M' que plusieurs particuliers se disant officiers ré- 
pandent dans les caffés , aux spectacles et autres lieux publics qu'ils sont envoyés par 
ie Gouvernement aux Insurgens, et qu'ils reçoivent des encouragemens à cet effet. 
Ces propos méritant une attention principale, il seroit intéressant. Monsieur, que 
vous voulussiés bien recommander aux officiers de police d'y donner une attention 
particulière, et ou ils rencontreroient des gens qui se diroient destinés pour passer 



ANNEXES DU CHAPITRE II. 95 

en Amérique de les arrêter. Vous voudrez bien m'en informer ainsi que le ministre 

du département duquel ils dependroient immédiatement. Il seroit très convenable 

que les recherches se fissent avec assés de publicité et de sévérité pour desabuser le 

public que le Gouvernement auroit aucune part a ces manœuvres dont le bruit est 

souverainement désagréable. 

J'ai l'h' etc. 

Etats-Unis, t. 1 , n" 91. (Copie de son fils.) 



6. M. LE NOIR À M. DE VERGENNES. 

12 D'''i776. 

Je viens de donner aux officiers de police, les ordres capables de faire cesser les 

discours que plusieurs particuliers se disant officiers répandent dans les cafîés et 

lieux publics, et je fais prévenir les maîtres de caffés, académies, d'avertir qu'il y a 

ordre d'arrêter ceux qui se disent envoies par le Gouvernement aux Insurgens au 

moyen d'encouragemen qu'ils reçoivent a cet effet. Cette publicité et les recherches 

qui seront faites par les officiers de police, que l'on verra fréquemment dans les 

calTés , pouront remplir les ordres que vous me donnés par la lettre que vous m'aves 

fait l'honneur de m'ecrire. 

Ibid. . n* 93. 

7. BEAUMARCHAIS AU COMTE DE VERGENNES. 

Paris ce lundi 16 x'" à 6 heures du soir (1776). 

Monsieur le Comte. 

En mettant le pied hors de ma chaise, j'ai fhonneur de vous rendre un compte 
succint de ma conduite depuis ma dernière lettre. 

Parti de Paris le 6 de ce mois , et forcé de me rendre au Havre , ou les difficultés 
d'embarquement se multipliaient à l'infini , je suis parvenu en j jours d'un travail 
forcé de tout arranger, hommes et choses. Samedi a midi par le meilleur vent pos- 
sible le vaisseau l'Amphitrite a mis a la voile. La certitude ou chacun s'est vu à la fin 
d'aller à S' Domingues, après s'être bercé d'espérances contraires , a fait crier tout le 
monde après l'argent, un officier mesme a remis sa commission et a fait route pour 
Paris. Tout le reste a demandé qu'outre 6 mois de gratification que je leurs avais 
payé, leurs appointemens jusqu'au 1" janvier prochain fussent soldés en lettres de 
change sur S' Domingues. La demande n'étant pas très injuste, et mon plus vif désir 
étant pour le silence et la paix je leur ai remis a tous ce qui leur revenait jusqu'à 
cette époque en lettres sur S' Domingues. Vous n'avés pas d'idée du travail de ce 



96 ANNEXES DU CHAPITRE II. 

nouveau décompte, mais il fallait en finir. Toute mon attention a porté ensuite sur 
ce que personne n'eut d ins ses malles ou poches un seul papier suspect. Et après la 
visite de terre ferme j'ai accompagné le navire en rade a deux lieues, et là, j'ai 
recommandé de nouveau au capitaine de redoubler de soins pour que cet article 
important fut bien en règle. Une cachette pratiquée pendant la nuit dans le vaisseau 
pour les papiers indispensables et dont le capitaine et M"^ du Coudrai ont seuls 
connaissance a pourvu au reste. 

Pendant ce tems j'avais fait parvenir à Londres le désir que j'avais de conférer en 
secret , le danger de m'y rendre et la nécessité de m'envoyer promptement quelqu'un 
de sur au Havre. 

A l'instant un petit batteau chargé de charbon y a été dépéché , avec un homme 
déguisé en matelot sur lequel on dit que je puis comjjter. Mais, pendant qu'il y 
arrivait, j'ai reçu de Nantes la nouvelle que M' Franklin y était débarqué. Con- 
naissant , comme je le sais , ce maudit pays de bavardage et d'oisiveté , j'ai tremblé 
qu'à l'arrivée de cet homme célèbre a Paris il ne se vit tellement entouré qu'il n'y 
eut quelqu'indiscrétion de commise. Je me suis hâté d'écrire à M'' Deane d'aller au 
devant de son ami, de le tenir sous clef jusqu'à mon retour et de ne laisser parler ny 
remettre de lettres a personne que je n'eusse eu l'honneur de vous prévenir. Mon- 
sieur le Comte, et de prendre vos ordres sur cet événement. Et samedi au soir aussi- 
tôt que je suis rentré de la rade au Havre, je n'ai fait autre chose que m'aboucher 
avec mon Anglais , lui dire de me svuvre a Paris le jilutot possible et je suis revenu 
nuit et jour pour ne pas tenir trop longtems M"^ Franklin en prison. J'ai fait tant de 
diligence que je suis arrivé avant lui, on ne l'attend que demain. Tranquile de ce 
coté la , je prens sur le someil qui me gagne malgré moi pour vous faire ce peu 
de détail. Mon vaisseau est parti il y a i 3o hommes à bord. Les Anglais qui ont un 
vaisseau du Roi de 60 canons dans la Manche et qui visitent tout a notre barbe 
peuvent examiner celui-cy. Nul n'est plus en règle , comme expédié a M"^ Denneri par 
le ministre de la marine. Pour y toucher il faut casser les vitres et déclarer la guerre , 
je ne crois pas qu'ils s'y jouent. 

Si je n'eusse pas été moi mesme au Havre , il ne serait pas parti de 1 5 jours 
encore ce malheureux vaisseau ! J'ai laissé dans ce port mon secrétaire après moi , 
pour faire expédier le second de 260 tonneaux nommé le Romain. Car quoique 
l'Amphitrite soit de IxSo, il a tant de passagers et les affûts y font un tel encombre- 
ment que tout mon chargement n'a pas pu y trouver place; celui cy partira de 
samedi à lundi prochain. Celui de Nantes dans 1 2 jours etc 

Pendant ce tems mon envoyé secret de Londres chemine après moi et n'arrivera 
pas mesme jusqu'à Paris. Il restera à S' Germain d'où il m'écrira. D'aujourd'hui a 



ANNEXES nu CHAPITRE II. 97 

ce inoinent M' Franklin sera arrivé j'aurai pris vos ordres et je serai libre de faire 
une course ou deux pour conférer avec l'Anglais et vous en rendre compte. 

Comme c'est demain jour d'ambassadeur, je remets flionneur de vous voir a 
mercredi matin. Soyés tranquille, Monsieur le Comte, j'ai l'œil à tout, et a l'excep- 
tion des vains propos de Paris, que vous, ni moi, ni le Roi, ni le Ciel, ne peut 
empecber de trotter, je reponds de tout le reste. 

Le bruit que fait l'arrivée de M'^ Franklin est inconcevable. Cependant ce vieillard 
courageux a permis en route que son vaisseau fit deux prises, malgré le risque 
personel qu'il courait; et nous Français nous aurions peur! Soyons prudens, c'est à 
dire qu'on ne puisse nous prendre la main au sac ai-je dit à mon capitaine. Mais ne 
vous laissés pas insulter et faites signer vos procès verbaux de tout votre équipage. 
Pardon, Monsieur le Comte de mon grilTonage, il y a 4o beures que je suis en 
chaise par des chemins diaboliques et je tombe de someil ; mais j'ai cru cette lettre 
indispensable a mon arrivée. Mon courrier attendra votre réponse et vos ordres. 
Je vais me jetter dans mon lit jusqu'à son retour. 

Angleterre, t. 519, n° <j6. 



lO 



CHAPITRE III. 

FRANKLIN À PARIS. 



Tableau de l'Europe fail par Silas Deane à ses commettants; le «docteur Franklin», Deane et 
Jefferson sont nommés par suite commissaires près la cour de Versailles; Arthur Lee remplace 
ce dernier, qui n'accepte pas. — Fi'anklin débarque à Auray, le 4 décembre; prises amenées 
par son navire; il s'annonce à Barbeu Dubourg, à Deane, et charge celui-ci d'appeler Lee à 
Paris. — Effet produit sur les esprits par l'arrivée du « docteur « ; rapprochée du départ de 
Beaumarchais pour le Havre, elle suscite une foule de conjectures; inquiétudes de l'ambassa- 
deur et du cabinet britanniques; elles sont d'autant plus justihées que Deane, de son seul 
mouvement, venait de remettre à Versailles le projet de la reconnaissance des Etats-Unis parla 
France et d'un traité de commerce avec eux. — Mauvais propos répandus pour amoindrir Fran- 
klin ; crainte que lord Stormont éprouve néanmoins de son influence ; propension générale à la 
guerre contre l'Angleterre , en même temps qu'un langage rassurant dans la bouche des mi- 
nistres constatés par cet ambassadeur. — Le cabinet de Londres se prépare à voir cesser la paix 
ou à la rompre ; méfiance du prince de Masserano ; l'ambassadeur engage le marquis de Noailles 
à nous recommander la prévoyance; bruits de résolutions hostiles à notre égard et de pleins 
pouvoirs confiés à Howe pour traiter à cette fin avec les Colonies. — Soins de M. de Ver- 
gennes pour écarter les prétextes; motif de plus que leur donne l'enthousiasme des Anglais à 
l'annonce des succès de leurs troupes. — Persistance du sentiment de M. de ^cailles sur 
l'Angleterre; n'avait-il pas la mission confidentielle de grossir le péril? il fait connaître direc- 
tement ses appréciations au roi; intérêt qu'y prennent MM. de Maurepas et de Vergennes; 
réponse qu'ils y font. — Assurances conçues par Franklin sur les dispositions de la France; 
ses collègues et lui , se disant « plénipotentiaires du Congrès » , demandent à voir M. de Ver- 
gennes; le ministre les reçoit en secret à Paris après en avoir avisé le comte d'Aranda. — Dans 
quelle vue cet ambassadeur était ainsi mis en tiers; dépêche informant Ossun; incommodité 
du moment pour avouer à l'Espagne les relations que nous entretenions avec l'Américjue. — 
Les commissaires sollicitent une audience olFicielle; comment M. de Vergennes l'élude; lettre 
et mémoire à l'appui de leurs demandes. — Alternative que présentaient les affaires de l'Amé- 
rique; plan arrêté pour répondre aux commissaires; Gérard chargé de le faire verbalement; 
précautions avec lesquelles on en informe le gouvernement de Madrid ; remerciements de Fran- 
klin et de ses collègues. — Prudence commandée par les insinuations de désarmement, par la 
(in probable du roi de Portugal et du pouvoir de M. de Pombal, par l'inconnu politique que 
présentait le changement de premier ministre en Espagne; conseils de M. de Grimaldi à 
Charles III et que ce monarque accueille. — Tension de nos rapports avec l'Angleterre; pro- 
cédés de ses officiers de mer pour la visite des navires; ses projets d'autoriser la course et de 



FRANKLIN À PARIS. 99 

délivrer des lettres de marque; première assise posée déjà par M. de Vergenncs d'une ligtie de 
l'Europe contre la domination de l'Océan par la Grande-Bretagne. — Circonstances compli- 
quées dans lesquelles se voyait le cabinet de Versailles. 

A peine Silas Deane était-il en France depuis un mois, qu'il .se 1770. 
croyait fondé à dépeindre au comité de Philadelphie la situation de 
l'Europe comme absolument défavorable à l'Angleterre. Les ferments 
de toute guerre se trouvaient du côté de l'Allemagne depuis si long- 
temps que l'on ne semblait pas pouvoir en découvrir ailleurs en Eu- 
rope; Deane avait donc regardé de ce côté et s'était fait pour son pays 
l'idée la plus avantageuse des événements prochains. Il voyait déjà le 
roi de Prusse d'accord avec la France et l'Espagne par rancune contre 
la Grande-Bretagne, la Russie attirée dans le même sens par ses attaches 
avec lui et retenue par les rivalités de la Norvège avec la Suède, l'al- 
liance de la France avec l'Autriche enchaînant d'ailleurs celle-ci à 
Versailles. Dans son idée, l'Espagne allait envahir le Portugal, sûre 
de l'appui du roi Louis XVI, le Hanovre et les autres électorals se 
trouveraient soumis grâce à l'accord commun, Frédéric II s'empresse- 
rait de rechercher le commerce de l'Amérique afin de se faire une ma- 
rine; la paix, en un mot, était près de cesser sous l'empire de condi- 
tions dont le Congrès devait aviser tout de suite à tirer profita 

L'avis était bien celui que pouvait souhaiter le Comité de correspon- 
dance secrète. Aussi ce comité avait-il trouvé le moment venu de faire 
représenter le Congrès, sur le continent, par des mandataires à qui 
le vote formel de l'assemblée des Etats-Unis donnerait une autorité 
dont il ne paraissait pas qu'un simple émissaire pût avoir ou acqué- 
rir jamais le bénéfice. Le 26 septembre, peu abattu, évidemment, 
par l'échec de Long-lsland, il nommait « le docteur Franklin », Silas 
Deane et Th. Jeflerson commissaires près la cour de France^. Jefferson 
se trouvait alors en Virginie. Déjà plus ambitieux que cela et plus 
porté à choisir un rôle qu'à le recevoir, probablement désireux de le 

' Voir le premier rapport de Deane, du 18 août 177O. {Diplomatie correspondence , t. I, p. (j 
et suiv. ) — '' « Commissioners at Uie court of France. » 

i3. 



100 FRANKLIN À PARIS. 

1770. choisir sur un terrain politique moins distant ou moins incertain, il 
déclina la nomination. Franklin fit alors élire l'agent qu'il avait laissé 
à Londres. C'était le 22 octobre; le 4 décembre, Franklin débarquait 
sur la côte de Bretagne. Le célèbre Américain touchait terre en France 
avec deux prises anglaises, faites en route par le navire armé qu'il 
montait. Il était probablement bien aise d'arriver avec ce signe de 
guerre, qui pourrait donner prétexte à nous faire attaquer avant 
peu. Aussitôt, il s'était annoncé par une lettre très affectueuse à son 
«bien cher bon ami» Barbeu Dubourg; elle en contenait une pour 
Deane et une pour TAméricain Thomas Morris , qu'il croyait à Paris ' . 
Il chargeait Deane de prévenir Lee de son nouveau rôle , de le mander, 
et, au besoin, d'user pour cela de intermédiaire des Affaires étran- 
gères, se montrant ainsi tout assuré déjà de leur concours pour les 
intérêts de son pays. Il se bornait d'ailleurs à dire à son collègue : 

Le Congrès vous a nommé en septembre et M"' JelTerson et moi , pour négo- 
cier un traité de commerce et d'amitié avec la cour de France. M'' Jefferson 
alors en Virginie refusa, sur quoi M'' Arthur Lée, actueliement à Londres, 
fut nommé à sa place. 

Etats-Unis , t. 1 , ii° 88. 

Une fois sur le continent, Franklin devenait naturellement le chef 
de la légation. Silas Deane ne devait pas voir avec plaisir Arthur Lee 
associé aux opérations qu'ils allaient ouvrir, car trois mois auparavant, 
pour empêcher que fagent de Londres ne vînt se mêler de ce qui 
se concertait avec le ministre, il mettait en garde M. de Vergennes 
contre farrivée de celui-ci, espérant écarter sa présence "^ Il ne s'était 

' Voir l'annexe I du présent chapitre. rard qu'il s'abstenait d'aller le voir à cause de 

' C'est par une lettre à Gérard, du 22 août. cela; sur la même ligne relativement aux in- 

II redoutait l'arrivée d'Arthur Lee au point de discrétions possibles , il mettait Lee et un autre 

vue surtout du secret qu'il fallait garder. A cette Américain , le colonel Mercer, Virginien comme 

date , il croyait aux informations de Dubourg Lee , qu'il savait envoyé à Paris par le Foreign 

sur l'extrême surveillance dont il était l'objet ojjice pour l'espionner, aux appointements de 

de la part de l'ambassade anglaise. 11 dit à Gc- 4oo livres sterling. [Elats-Unis , t. 1, n° 49.) 



FRANKLIN À PARIS. - 101 

pas moins empressé de l'appeler ' et Franklin en aura bientôt aussi mo. 
peu de satisfaction que lui. Le débarquement du célèbre « docteur n 
faisait événement. Deane écrit au Comité de correspondance que « de- 
puis longtemps rien n'avait autant occupé les esprits"^»; en quoi il 
était pleinement confirmé par le lieutenant de police. Ce suppléant 
de Sartine, répondant à M. de Vergennes, le 18, sur les prescrip- 
tions relatives aux officiers enrôlés ou cherchant à l'être, disait que 
« farrivée du docteur Franklin à Nantes faisait beaucoup de sen- 
ti sation. 1) Il ajoutait : «Le départ de M. de Beaumarchais, que l'on 
« dit partout s'être rendu au Havre, n'en fait pas moins. » Le public, 
en effet, rattachait l'une à l'autre les deux circonstances. La pre- 
mière donnait la preuve parlante que les insurgents n'avaient pas 
envie de s'entendre avec l'Angleterre, comme déjà celle-ci s'ingéniait 
à le faire croire, et cela rendait aux amis de l'Amérique le grand 
service de raviver l'autorité de la politique fondée sur elle; Deane le 
constate positivement^. La seconde offrait aux désirs et aux espérances 
de l'opinion un aliment qu'elle se sentait heureuse de saisir. Franklin 
était encore à Nantes qu'on le croyait déjà à la cour. Lord Stormont 
écrivait à Grantham : « Plusieurs sont prêts à jurer qu'ils l'y ont vu », 
et il savait que l'Américain n'y avait pas paru encore''. Le 18, Silas 
Deane annonçait à Gérard sa présence certaine pour ce jour-là ou 
le lendemain, disant que son voyage donnait lieu à mille suppositions 
politiques (a thousand conjectures) ; et l'envoyé de Philadelphie se croyait 
obligé de prier le premier commis d'assurer M. de Vergennes que, 
de sa part à lui, pas une parole n'avait pu autoriser le moindre de 

' 1 sent instantly an express to M' Lee to « core un problème , mande-t-elle à H. Wal- 

«join us hère without delay, » écrit-il à Pliila- «pôle le 18 décembre, pourquoi M. Franklin 

delphie le 13. (Diplom. corresp. , l. I, p. 101.) « vient ici; et ce qui est plus singulier, c'en est 

' « Nothing bas , for a long time , occasionned « un aussi de savoir s'il est à Paris ; depuis trois 

« greater spéculation than this event. » [Ibid. ) " ou quatre jours on dit le matin qu'il est arrivé 

' Ibid. « et le soir qu'il ne l'est pas. » Le aa , elle écrit ; 

* Cette préoccupation de l'opinion est attes- « Le Franklin arriva hier à deux lieures après 

tée de même par M"' du Deffant : «C'est en- «midi; il avait couché la veille à Versailles.» 



102 



FRANKLIN A PARIS. 



1770. 



ces bruits sans réalité'. C'était parfaitement vrai. L'avidité des esprits 
faisait inventer ces rumeurs, et l'ambassadeur britannique, le cabinet 
de Londres à la fois, en concevaient d'autant plus d'inquiétude que le 
public attachait tant de prix à l'arrivée de Franklin. L'agent Bancroft 
était venu récemment à Paris, avait eu de l'envoyé du Congrès la 
confidence d'un projet de reconnaissance des Etats-Unis et d'un traité 
de commerce soumis par ce dernier aux Affaires étrangères. En fab- 
sence de communications de Philadelphie, en effet, Silas Deane avait 
trouvé à propos de rédiger et de présenter ces projets de lui-même; 
il les avait remis le 28 novembre à M. de Vergennes"-. Pour le Foreicjn 
office, c'était une raison naturelle de ne pas voir avec tranquillité 
débarquer en France cet Anglais d'hier, dont le peu de cas montré 
pour les revendications de son pays et pour les instances dépensées 
par lui à les défendre avait fait un ennemi décidé. Pensant amoindrir 
son autorité, le gouvernement anglais répandait le bruit qu'il fuyait 
devant l'indignation des partisans du to'i\ Mais lord Slormont, dans 
ses correspondances, tout en donnant cours de son côté à cette ani- 



' « Paris december 18"" 1776. — Sir, I re- 
« ceived last evening a letter from my frieiid at 
« Nants , which place he was to leave last sunday 
« morning (having been detained on ace' of liis 
I baggage), so that 1 expect him in Paris thls 
« day, or early to morrow, meantiine I hâve, and 
" shali carefully attend to tlie invit. giv'n me, 
» and am confident he will do the same. His 
l' arrivai is the common topic of conversation , 
« and liad giv'n birth to a thousand conjectures, 
« and reports , not one of wliich I hâve giv'n 
« ground for, having constantly declar'd , that 
» I am ignorant of the motives of his voyage, 
« or his business. I wish vou to inform his ex- 
« cellency of tins , and that I shall at ail times 
«attend his directions, when he shall honor 
«me with them. » [Etats-Unis, t. 1 , n° 99.) 

■ C'est encore une indication de Deane lui- 
même. (Diplom. coït., p. g4-; — L'Américain 



ne pouvait assez vanter les services qu'il croyait 
devoir à Bancroft. Celui-ci était-il payé cher au 
Foreign office? nous l'ignorons; en tout cas, 
il se faisait payer aussi par Deane : « Cela coûte 
11 quelque chose» [It costs somelhing), écrit ce 
dernier au Comité dans le même pli , en par- 
lant de l'entremise de Bancroft. 

^ Le marquis de Noailles écrit le 17 dé- 
cembre : 11 Le courrier du Lord Stormont ap- 
« porta avant hier ici la nouvelle de l'arrivée du 
«docteur Franklin en France. Elle a causé au- 
« jourd'hui quelque rumeur dans le public. Les 
11 uns prétendent qu'il vient pour tacher d'en- 
« gager la France à prendre parti pour l'Amé- 
«rique; d'autres qu'il a fui. un pays où il n'y 
« avoit plus de sûreté pour lui. Chacun raisonne 
«selon ses passions ou ses craintes. Les plus 
« raisonables sont sans doute ceuK qui se con- 
« tentent de supposer en général qu'il a fallu 



FRANKLIN A PARIS. 



103 



mosité patriotique contre l'ancien représentant des Colonies, laissait 
bien voir l'appréhension que lui inspirait sa présence. Il disait à Mur- 
ray Keith, dans la lettre du 20 décembre que nous citions plus haut : 

Il ne faul pas une grande sagacité pour deviner l'objet de son voyage et le 
rôle qu'il jouera. 11 mentira, il pronieltra et flattera avec toute celte insinua- 
tion et cette subtilité qui lui sont naturelles. Il a trompé tant de gens sages 
parmi nous, que pour notre honneur il faut le regarder comme un maître en 
fait de tromperie. 

Si ce que l'on m'a rapporté est vrai, il a déjà abusé de l'ignorance et de la 
crédulité des Français et de leur partialité pour les Américains, au point d'as- 
surer rondement dans ses conversations à Nantes que les alFaires des rebelles 
sont dans une situation florissante, et les nôtres désespérées. Lorsque j'entends 
tenir de pareils propos, je n'y fais aucune réponse; je laisse au G"' Howe à la 
faire, et je suis sûr que tôt ou tard elle sera aussi bonne que jamais réponse 
l'ait été. 

Anghlerre, l. 519, n° lOi. 

Le 27, il écrit avec empressement à lofd Grantham, à Madrid, 
que Franklin est allé à Versailles, que cependant M. de Vergennes 
a assuré à plusieurs de ses collègues ne l'avoir pas vu et que cela 
lui paraît certain. Il ajoute bien, à propos de ce plénipotentiaire du 
Congrès, « qu'étant l'objet de la vindicte publique en Amérique, son 
caractère et sa réputation de duplicité si légitime lui créeront beaucoup 
de difficultés » ; il ne s'empresse pas moins d'exprimer la crainte que 
l'entraînement général de la nation en faveur des Américains ne rende 
«dangereuses les offres tentantes que, sans doute, il est autorisé à 
faire' ». Les intentions de Versailles, en ce moment, ne semblaient 



1770. 



» des motifs bien essentiels pour le déterminer 
« à quitter l'Amérique dans un moment oià l'on 
« y juge sa présence si nécessaire. » ( Angleterre, 
.t. ôlO.n" 98.) 

' Grantham papers, T 177 : n It is very ge- 
« nerally believed liere that lie comes in the 



double capacity of a negociator and a fugi- 
ti tive ; tliis suspicion joined to the knowledge 
j of liis former character and lo that réputation 
« of duplicity which lie lias so justly acquired , 
« will , I bope , throw many dilTiculties in his 
« way, yel tbere is certainly some danger to be 



lOA 



FRANKLIN À PARIS. 



1776. 



pas du tout claires à lord Stormont. Nos armements, l'assistance 
secrète qu'il voit donner aux rebelles, la manière ouverte avec la- 
quelle, en général, on parle de la guerre paraissent à ses yeux 
«des symptômes fort défavorables». Il lui faut les succès de Howe 
en Amérique, «que l'on sait apprécier ici», dit-il, et la détresse des 
finances, l'infériorité de la flotte française, le langage des ministres, 
«plus pacifique que jamais», pour espérer que la France se retien- 
dra d'entreprendre «une guerre si peu nécessaire». Il venait bien 
d'avoir une assez longue et familière conversation avec M. de Mau- 
repas; elle l'avait satisfait; il se plaisait à supposer que, « sage et expé- 
rimenté comme il était, le premier ministre appréciait trop la paix 
pour ne pas désirer de placer le lustre de son ministère à la main- 
tenir' »; mais ce n'était pas assez pour changer sérieusement les dis- 
positions de l'ambassadeur et celles de son gouvernement. Le cabinet 
de George III agissait comme s'il était certain de voir cesser avant peu 
cette paix, jugée si précieuse, ou de trouver opportun de la rompre. 
Les deux représentants de l'Espagne et de la France, qui avaient 
des motifs de craindre que ce dernier but ne fût en effet le vrai, se 
croyaient d'autant plus tenus à la vigilance. Le prince de Masserano 
engageait vivement le marquis de Noailles à recommander les pré- 
paratifs. Le danger de la France était pour lui celui de l'Espagne 
elle-même-. A la fin de décembre il signalait la naissance du péril 



• apprehended frona the gênerai partiality of 
« the people of this country to tlie American 
« cause and from the tempting offers which he 
«is probably authorized to make. . . At Paris 
« 37 dec. 1 776. » — Frédéric II, dans une lettre 
à M. de Goltz du 1 8 janvier, confirme ainsi ces 
appréhensions des Anglais : « Je vois par mes 
« lettres de Londres qu'on y est inquiet du sé- 
«jour du docteur Franklin à Paris, le minis- 

• tère britannique étant persuadé que ce dé- 
« puté du Congres remue le vert et le sec pour 
« engager la France dans la cause des Colonies. » 
(Voir Circourt, abi supra.) 



' Grantluim's papers, loc. cit. 

' Le marquis de Noailles rend cette justice 
à l'ambassadeur, dans son pli du 10 décembre, 
après un entretien avec lui. [Angleterre, t. 519, 
n° 84-) H venait de parler à ce dernier de la 
certitude récemment acquise par le gouverne- 
ment anglais que ses propres armateurs four- 
nissaient de la poudre et des armes aux Amé- 
ricains. « Cela nous engagea , dit-il , dans une 
B plus longue conversation. Nous ne manquons 
«jamais de sujets dont nous puissions nous 
« entretenir. Il ne s'en présente pas sur lesquels 
«je ne sois fort aise de l'entendre, et ou je ne 



FRANKLIN Â PARIS. 



105 



commun; il écrivait à sa cour par le courrier du comte d'Aranda, ma. 
afin que son pli fût lu par celle de Louis XVI : 

Je commence à avoir de l'infjuiétude en voyant qu'en même lems qu'on 
continue avec vivacité à armer le noml)re énoncé de vaisseaux, et ([ue ces 
ministres m'assurent que ce n'est pas nous qui y donnons lieu , mais la France , 
ils ne disent mot à l'ambassadeur de cette puissance, ni Mylord Stormont ne 
s'explique pas avec le ministère de Versailles, et qu'ils se contentent de m'en 
parler, pour que par ricochet l'on sache en France ce qu'on pense à Londres. 
Craignant donc que les intentions de cette cour cy ne soyent pas bien pures, 
je ne cesse dans mes conversations confidentielles de représenter au M" de 
Noailles la nécessité qu'il y a, qu'il expose à sa cour, qu'elle doil se préparer, 
comme nous faisons, pour tout événement, et je sais que pensant comme 
moi à cet égard, il fa fait et le fait encore. 

Je m'imagine que l'arrivée à Paris du docteur Franklin, dont aucun de 
ces ministres ne s'est donné pour informé, cause des inquiétudes à ce cabi- 
net ci, soupçonnant qu'il entame quelque négociation en faveur des Améri- 
cains, à qui Ton croit fermement, que la France fournit des officiers, des 
munitions de guerre et de l'argent. 

Londres le 3i x*^"* 1776- 

Angleterre, t. 519, n° 136. 

Avec sa grande autorité, ses relations, son expérience, l'ambassa- 
deur espagnol ressentait chaque jour un peu plus la défiance. Les 
motifs, faciles à reconnaître, qu'avait l'Angleterre d'être attachée à 



«trouve infiniment à profiter avec lui. Si sa 
«manière de voir et déjuger les affaires de ce 
«pays ci mérite toute confiance, il y a encore 
« un autre éloge à faire de ses sentimens. J'ai 
« plaisir à avouer que lorsqu'il me parle des inte- 
« rets de ma cour, c'est avec autant de chaleur 
« qu'il pourroit en mettre pour la sienne. » — 
A quoi M. de Vergennes fait répondre (minute 
corrigée par lui [Angleterre, t. 519, n° lod]) 
en marquant combien il se sentait reconnais- 
sant des avis du représentant de l'Espagne : 



« Nous trouvons M. , dans les réflexions de M. le 
« P" de Masseran , la justesse d'esprit et le lèle 
« que nous lui avons reconnus de tous tems, et 
. « nous voyons avec beaucoup de satisfaction la 
« confiance qui s'est établie entre vous et cet 
« ambassadeur. Ce qu'il vous a dit au sujet de 
«nos pécheurs est de la plus grande vérité, 
« et nous ne perdrons certainement pas de vue 
« un objet aussi intéressant : ce sera aux cir- 
« constances à déterminer nos mesures à cet 
» égard. » 

tUrRdlEBIt XATIOSILK. 



106 



FRANKLIN À PARIS. 



177C. 



la paix, ne le rassuraient pas. Il tenait l'état de notre marine pour 
faible; il aurait souhaité que nous ne laissions pas, au printemps, nos 
pêcheurs aller à Terre-Neuve. A son avis, la sûreté que l'on y trou- 
verait compenserait bien la perte imposée par là au commerce. Du 
reste, si la pensée qu'on allait attaquer l'Angleterre et qu'on le devait 
était générale à Paris, celle que la guerre allait s'ouvrir avec la France 
ne l'était pas moins à Londres. Le bruit y avait couru que le minis- 
tère anglais, dans un conseil de cabinet, s'était entendu proposer 
par lord Weymouth et lord Sandwich de prendre les devants sur la 
France, bruit faux, conseil de ministres imaginaire'; mais ces ru- 
meurs étaient celles qui plaisaient aux esprits. Notre ambassadeur écri- 
vait le 1 7 que, « d'après l'affirmation de bien des gens, l'on était disposé 
à promettre aux Américains tous les avantages propres à les calmer 
pour être en liberté de nous atteindre ' ". Les papiers publics enveni- 
maient cette situation par les prétendues nouvelles qu'ils publiaient 
ou par leurs appréciations passionnées. On voit M. de Vergennes , 
afin de ne pas aigrir les relations, faire prescrire à M. de Noailles de 
rectifier l'assertion, émise dans le London Chronicle, que Silas Deane 
aurait obtenu la permission d'armer des vaisseaux dans nos ports 



' Le marquis de Noailles écrit de Londres 
le 3 janvier. « Quoique je ne donne pas, Mon- 
« sieur le Comte , beaucoup de créance aux rap- 
« ports de la Cité de Londres qui n'ont souvent 
« de fondement que dans l'intérêt particulier 
«des agioteurs, je crois qu'il n'est pas inutile 
« de les recueillir. J'ai eu l'honneur de vous 
« mander le bruit qui s'y étoit répandu samedi 
«dernier sur le Lord Weymouth. On ajoute. 
« que dans le prétendu conseil où le secrétaire 
« d'Etat opina pour la guerre, il produisit, pour 
«soutenir son avis, une copie d'ordres envoyés 
« par la cour de France à ses gouverneurs aux 
« Indes et dans toutes ses possessions lointaines 
« pour se tenir prêts à la guerre qu'on regardoit 
« comme sûre en Europe pour le mois de mai 



«de cette année. Un conseil de cette inipor- 
« tince ne pouvant se passer sans débats, on 
«fait porter ceux auxquels cette proposition 
«a donné lieu sur l'état actuel de la flotte, et 
« comme il en a résulté qu'elle n'étoit pas en- 
« core prête, la majorité des opinions se réunit 
« à continuer les préparatifs avec vigueur avant 
« de prendre aucune autre détermination. 

« Tel est , Monsieur le Comte , le roman poli- 
« tique d'un conseil qui , ainsi que je vous l'ai 
«observé, n'a du moins pu avoir lieu le jour 
« auquel on prétendoit qu'il s'étoit tenu. L'an- 
« cien bruit de négociation pour un corps de 
« troupes russes est aussi revenu sur le tapis. » 
(Angleterre, t. 521, n" 3.) 

-' IbuL. t. 519, n" 98. 



FRANKLIN À PARIS. 



107 



pour courir sur les bâtiments anglais'. Répondant à la communica- 
tion officielle des succès du général Howe, il ajoute à l'expression des 
banalités dont la diplomatie use dans les cas pareils tout ce que la 
préoccupation de ne pas découvrir la France pouvait dicter de protes- 
tations cherchées"^. La nouvelle de la reddition du fort Wa.shington, 
qui parvenait sur ces entrefaites, excitait de fautre côté du détroit 
une ivresse générale. « 11 n'en a pas fallu davantage pour ré|)andre 
ici que le général Howe marchait avec son armée à Philadelphie et 
que tout était fini, écrivait le marquis de Noailles le 3i ; vous auriez 
peine à croire quelle fut à cette occasion fivresse générale ni com- 
ment dans toutes les classes, car, à cet égard ici presque tout est 
peuple, on commençait à défier presque toutes les puissances du 
monde ^." Néanmoins, notre ambassadeur ne revenait pas de ses 
premiers sentiments envers l'Angleterre. Il s'efforçait de ramener au 
juste point l'ajDpréciation des succès annoncés. Il ne trouvait pas que 



mo. 



' Angleterre, t. 519, n" lo^ : «Dans toute 
« autre circonstance nous aurions méprise une 
« pareille imposture , mais dans les conjonc- 
« tures où nous nous trouvons à l'égard de 
Cl l'Ang" et la méfiance où elle paroit être par 
» raport à nos dispositions , nous ne saurions la 
« laisser subsister. Ainsi, M. , vous voudrez bien 
« envoyer à l'auteur du London Chronicle ou 
« à tel autre gazetier anglais que vous jugerez à 
Cl propos , même à celui de la cour, s'il reçoit 
«des avis particuliers, un article non signé par 
c; lequel vous démentirez formellement et dans 
« les termes les plus forts la prétendue nouvelle 
« dont il s'agit : vous ne devez pas même lié- 
« siter de la qualifier de mensonge impudent 
et grossier. Cependant vous ne ferez pas in- 
« sérer un article en votre nom , et vous aurez 
« soin qu'on ne le donne pas comme un dés- 
« aveu fait de notre part : il nous sufira que le 
«public soit détrompé, et que la nation an- 
« glaise n'ait pas à notre égard des soupçons 
« qui pourroient produire un mauvais effet dans 



« les circonstances actuelles. » ( Dépêche du 
2 1 décembre.) 

^ «A M'' Stormont. — Versailles le 21 x'" 
« 177'). — -M. — Je suis bien louché de l'at- 
« tention de V. E. qui a bien voulu m'admettre 
« a partager la joie que lui causent les nouvelles 
« satisfaisantes des succès des armes Bques dans 
« le Conneticut et dans la Nouvelle Yorck. .le 
« prie V. E. d'agréer tous mes remercimens du 
« témoignage de son amitié et mes sinseres fe- 
« licitations sur un événement si propre a con- 
« tribuér au rétablissement de la tranquilité 
<c dans cette partie du globe. Je ferai part au 
« Roi de la communication de V. E. a bien 
«voulu me faire et je puis prendre sur moi 
« de 1 assurer que Sa M" recevra toujours avec 
« plaisir 1 avis de tout ce qui peut contribuer a 
« la satisfaction et a la gloire du Roi >'" maitre. 
« — J'ai l'honneur d être etc. — de Vergbnnbs. » 
(Ibid., n" io6.) Cette lettre est de la main du 
ministre. 

^ Ibid., i\° 13 3. 

i4. 



108 FRANKLIN À PARIS. 

1770. les Américains fussent si battus. « Ces accès de délire n'ont rien de 
remarquable, mandait-il, que la facilité avec laquelle cette nation 
s'aveugle et s'enflamme «. 

Le sentier par lequel le gouvernement du roi avait à conduire sa 
politique restait ainsi fort étroit. Entre le besoin de ne pas laisser 
l'Espagne échapper au concert commun et l'obligation de ne point 
tendre plus qu'ils ne l'étaient les rapports avec Londres, on s'ex- 
plique l'attitude étudiée du ministre avec chacun des deux ambassa- 
deurs. Peut-être se compliquait-elle d'un mouvement d'indécision sur- 
venu dans l'esprit de Louis XVI et, dès lors, dans celui du principal 
conseiller du roi. On serait tenté de se demander si M. de Noailles, 
en allant à Londres, n'avait pas reçu des chefs du cabinet la mission 
confidentielle de colorer ses informations, afin de grossir aux yeux 
du souverain ou de lui rendre plus reconnaissable un péril qu'il ne 
voyait pas assez. Le 2 7 décembre , fambassadeur prend occasion des 
hommages qu'autorisait l'approche de l'année nouvelle pour écrire 
au roi; les armements de l'Angleterre sont l'objet de sa lettre et il 
les montre bien au monarque comme un danger : 

Sire , 

Un des avantages attachés à la place que j'ai fhonneur d'occuper, est de 
pouvoir offrir à Votre Majesté riiommage de mon respect au commencement de 
l'année. J'oserai donc lui dire que si mes vœux se renouvellent sans cesse pour 
la gloire et la prospérité de son règne, Elle n'a point en même tems de 
sujet qui soit animé d'un zèle plus sincère et plus ardent que le mien pour 
tout ce qui tient à son service. Mais autant je suis pénétré du désir de bien 
connoitre mes devoirs pour les remplir, autant il me paroit difficile de prévoir 
jusqu'où peuvent aller les divers mouvemens dont l'Angleterre est agitée dans 
ce moment-ci. 

S'il y avoit de l'analogie entre ce que fait actuellement la puissance an- 
glolse, et ce qu'on sait des affaires de ses colonies en Amérique, tout s'expli- 
queroit facilement. 11 n'y auroit rien que de très-naturel aux efforts qu'on lui 
verroit faire pour remettre sous sa domination des provinces qui paroissent 



FRANKLIN À PARIS. 109 

aujourd'hui s'en être séparées pour jamais. Mais il se présente un ordre de 1770. 
choses tout à fait difl'érent. 

Depuis le mois de juin dernier, l'Angleterre méditoil d'autres armemens 
que ceux qu'il lui falloit pour soutenir ses intérêts en Amérique. Ces arme- 
mens commencés dans le silence, ne faisant pas des progrès assés rapides 
au gré du ministère anglois, on a eu recours à la fin d'octobre aux moiens 
extrêmes des enrolemens forcés, et ce coup une fois porté avec tout l'éclat ^ 
qu'il devoit produire, on ne s'est plus rallenti sur aucune espèce de prépara- 
tifs de gueiTe. Qu'en a-t-il résulté au moment où nous sommes ? L'armement 
de quarante trois vaisseaux de ligne, qui sera complet sous peu de mois. Voilà 
des forces d'autant plus considéraljles, ([ue leur destination ne peut avoir rien 
de commun avec une flotte de plus de 80 frégates employée présentement 
dans les mers d'Amérique. 

Il seroit au moins à souhaiter que le gouvernement britannique eut une 
conduite plus conséquente, et que tandis que ses discours semblent annoncer 
la plus grande confiance dans les assurances pacifiques qu'il reçoit de Votre 
Majesté, il ne parut pas se disposer réellement à la guerre. Mais on doit 
espérer que les mesures qu'une sage fermeté a fait adopter à Votre Majesté 
maintiendront le repos de ses sujets, et contribueront à remettre l'état poli- 
tique de l'Europe dans une situation plus avantageuse pour la durée de la 
paix. 

Je suis avec le plus profond respect. Sire, de Voire Majesté le très-humble 

et très-obéissant serviteur. 

Lb M" DE NOAILLES. 

Londres le 27 décembre 1776. 

Angleterre, t. 519, n" 1 i/i. (Copie.) 

n n'est guère à supposer que, simplement dans la pensée de se faire 
valoir, l'ambassadeur mît ainsi le doigt sur les éventualités à craindre, 
lorsqu'on voit M. de Maurepas s'efforcer d'obtenir pour lui une ré- 
ponse du roi et M. de Vergennes s'y intéresser de même^ M. de Noailles 

' Le marquis de Noailles recherchait alors lui rendait, paraitil, indispensable. M. de Ver- 
un supplément de traitement dont son pré- gennes et M. de Maurepas, à qui il avait écrit 
décesseur avait joui. La cherté d'un grand train en même temps qu'au roi, lui en parlent tous 
à Londres, ou l'état de ses propres affaires, le le» deux. Le dernier lui écrit : «.le ne désire 



110 



FRANKLIN À PARIS. 



1777. avait écrit en même temps aux deux ministres. Leurs réponses sont 
parmi les pièces ofticielies; c'est donc qu'une certaine importance leur 
fut reconnue. L'une et l'autre elles précisent l'état des choses d'autant 
plus exactement qu'elles étaient privées. On lit dans celle de M. Mau- 
repas, datée du 1 1 janvier : 

Je reçois avec grand plaisir, Monsieur le Marquis, les assurances de la 
conlinuation de votre amitié en ce renouvellement d'année. Vous devez être 
bien sur de la sincérité des souhaits que je fais pour qu'elle vous soit heu- 
reuse et un peu plus tranquile que ne le sont les commencemens; il est 
certain que de part et d'autre nous nous épuisons en complimens et en assu- 
rances de bonne volonté et de dispositions pacifiques et nous nous ruinons 
en préparatifs de guerre. C'est une situation forcée dont cependant il n'est 
pas aisé de prévoir la fin, la rentrée du Parlement vous donnera peut être 
des lumières un peu plus sures que celles que nous avons pu avoir jusques à 
présent. 

J'ai pris la liberté de faire des instances au Roy pour qu'il eut la bonté de 
répondre à vôtre lettre je lui ai représenté combien cela étoit convenable 
dans la circonstance et par raport à vous personnellement; Sa Majesté m'a 
paru y faire attention, mais je ne puis repondre que ce soit encore pour cet 
ordinaire. Je suivrai cette affaire et serai fort aise si je puis vous procurer cette 
satisfaction. 

Angleterre, t. 521, f° 53. (Pièce non numérotée.) 

Moins haut placé, M. de Vergennes était naturellement plus ex- 



«pas moins de réussir auprès M. le C"de Ver- 
«gennes qui, malgré son goût pour l'écono- 
« mie , sera sûrement bien disposé en votre fa- 
veur. Il est bien sur que la cherté de toutes 
« clioses dans le lieu où vous êtes porte très 
B haut les dépenses; un rhume que nous avons 
Il cliacun de notre côté , nous tient séparés , c'est 
11 ce qui fait que je n'ai pu lui parler. » M. de 
Vergennes lui mande de son côté : « M. de 
« Maurepas ne m'a point encore parlé au sujet 
« de votre gratification annuelle , mais quoique 



« j aie la plus grande déférence pour lui je suis 
«un peu mortifié que vous croies avoir be- 
« soin d un entremetteur auprès de moi ; vous 
« serves trop bien le Roi pour que je ne sois 
«pas votre solliciteur, daignes joindre a ce 
n motif 1 interest le plus véritable que je vous 
«ai voué et 1 attachement le plus sinsere et 
«le plus inviolable avec lequel jai Ihon- 
« neur d être , Monsieur le Marquis , votre très 
« humble et très obéissant serviteur. — de 
« Vergennes. » 



FRANKLIN À PARIS. Hl 

plicite. Aussi donnait-il à l'ambassadeur des indications qui ne sont 1777. 
pas sans jeter du jour sur cette situation : 

A Versailles le lo janvier 1777. 

Je n'ai reçu que liier Monsieur le Marquis, vos expéditions des 37 et .'^1 
du mois dernier et la lettre paiticulière dont vous m avés honoré. Je sens lonl 
le prix des vœux dont vous m assurés et j'y .suis d'autant plus sensible que je 
trovive le garant de leur sincérité dans la vivacité de ceux que je forme a mon 
tour pour la gloire de votre ambassade et pour votre satisfaction personnelle. 
Je partage toute la peine de votre position, mais je connois votre sagesse, vos 
lumières et votre fermeté. Le Roi qui vous rend toute la justice qne vous 
mérités est aussi convaincu que moi que s il mesarrive il n'y aura rien a vous 
imputer. Je suis enchanté que vous aies pris le parti décrire au Uoi et a 
M. le comte de Maurepas, ce n est pas que vos dépêches ne soient exacte- 
njent portées et lues au conseil, je puis ajouter et aplaudies. Cest une jus- 
tice quon rend a votre prévoyance et moi plus que personne. 

Soies sur que nous ne négligeons pas vos averlissemens, nous ne voulons 
point être menacans, ni rien faire qui puisse provoquer, nous n avons pour le 
présent que 1 3 v" armés ou en arméniens, mais s il faut aller plus loin, tout est 
prêt même les vivres pour ^2 v^ de ligne, 1 Espagne peut en montrer autant, 
il y auroit j espère de quoi faire repentir les Anglois de leur précipitation. 

Je ne vous dis rien Monsieur le Marquis, du docteur Franklin il se con- 
duit fort modestement a Paris, il y trouve quelques amis et plus de curieux, 
il m'a fait une visite que j ai reçue , sa conversation est douce et honnête , il 
paroit homme de beaucoup desprit, le Lord Stormond prétend cpiil nous 
trompera comme il a trompé trois ministères anglois, je ne sais s il en a le 
projet, mais il ne s est pas encore mis en frais pour 1 exécuter, d'ailleurs nous 
marchons ici sur des principes. 

Anglelenv, I. 521, n" ."il. 

Franklin, une fols à terre, s'était dirigé de la baie de Quiberon sur 
Nantes, par Auray, et avait attendu là d'être informé si « des ministres 
«des Etats-Unis» seraient reçus par la cour^ Il était bien arrivé à 

' Etats-Unis, t. 1 , 11° 99. 



11-2 FRANKLIN À PARIS. 

i-;77. Paris le 18 décembre, selon l'annonce que Deane en avait faite, et la 
cause de son retour en Europe avait été cachée par lui avec soin. Le 
comte de Vergennes pouvait dire aux ambassadeurs, le 27, ne l'avoir 
pas encore vu, ainsi que lord Stormont le rapportait, mais il se savait 
près de le voir. Le ministre, en effet, avait donné jour pour le len- 
demain à la légation américaine, empressée à demander de l'entretenir. 
Lui-même n'éprouvait pas moins le désir de l'entendre, car tout de suite 
il avait mis au courant de cette audience le comte d'Aranda. Franklin, 
en apprenant le traitement que trouvaient en France les intérêts de 
l'Amérique, n'avait pu qu'augurer fort bien de sa mission. Parti de 
Philadelphie lorsque les premiers rapports de Deane seulement y 
étaient jîarvenus, il n'avait été un peu renseigné sur les choses qu'à 
Nantes, où des navires chargés d'armes étaient prêts à prendre la 
mer. Aussitôt, il avait rassuré ses amis, troublés sensiblement par les 
récits des gazettes sur les avantages acquis aux troupes britanniques; 
il avait écrit pour cela au président dvi Congrès '. Quand il sut par 
son collègue, à Paris, les détails successivement envoyés au Comité 
de correspondance secrète, il se hâta d'entrer en opérations. Cinq jours 
après son arrivée, le 28 décembre, les trois délégués, se donnant 
la qualité de « plénipotentiaires » , demandaient ensemble à M. de 
Vergennes de les recevoir; ils désiraient « présenter leurs lettres de 
créance et proposer à la France un traité d'amitié et de commerce 
que l'assemblée des Colonies offrait avant tout à cette puissance, 
à cause de la faveur avec laquelle celle-ci traitait leurs vaisseaux ' " . 
C'est en secret, à Paris, le 28 décembre, que M. de Vergennes avait 
écouté les envoyés. La surveillance de fambassade anglaise rendait 

' Lettre de Franklin au président du Con- « pose and negotiate a treaty of amily and com- 

grès (Nantes, le 8 décembre). (The Works of «merce between France and the said states. 

7'V«nAr/m, t. VIII, p. 191.) « The just and generous treatmenl their trading 

^ «Paris Dec. a3 (1776). — Sir, We beg « ships liave received, by a free admission into 

« leave to acquaint your excellency, tbat we are « the ports of this kingdom, with olher consi- 

«appointed and fully improwed by the Con- «derations of respect, bas induced the Con- 

(I gress of the United states of America , to pro- « gress to make tliis offer first to France. We 



FRANKLIN À PARIS. 



113 



nécessaire ce mystère, qui n'avait pas paru obligé six mois auparavant. 
Seulement, la copie des propositions laissées par Franklin était, deux 
jours après, envoyée à l'ambassadeur d'Espagne, et l'on en faisait faire 
une traduction qu'il pût expédier à son gouvernement. Pour amener 
le cabinet du Pardo à reprendre les projets dont la préparation avait 
été commencée l'année précédente, c'était en effet le cas de se servir 
de l'inclination qui portait le comte d'Aranda à la guerre. Aussi le mi- 
nistre venait-il d'entretenir ce dernier de mesures qu'il aurait voulu 
faire concerter par les deux Couronnes. 11 lui en avait même donné à 
lire la minute écrite. L'informer de son rendez-vous avait donc été un 
soin tout indiqué et l'empressement de l'ambassadeur répondait par- 
faitement à ces prévenances'. Le ministre, en même temps, instrui- 
sait le marquis d'Ossun de ces faits, tout nouveaux pour celui-ci, qui 
ne pouvait point n'être pas au courant lorsque le gouvernement de 
Madrid le serait. La dépêche que M. de Vergennes lui adressa s'expli- 
quait comme il suit : 

A Versailles le 4 janvier 1777. 

Jai eu i honneur de vous informer M. de 1 arrivée du docteur Franklin 



1777. 



« request an audience of your Excell' wlierein 
« Vie may bave an opportunity of presenting 
11 our credenlials ; and \ve flatter ourscives , tliat 
a tlie propositions we are instrucled to inake, 
Il are such as will not be found unacceptable. 

« Witb the greatest regard, «e bave tbe 
« honour to be your Excellency's most obedient 
« and most humble servants. — B. Franklin , 
« Silas Deane , Artbur Lee. » — His Excellera 
theCountde Vergennes. [Etats-Unis, l. l,n°io4.) 

' Le lendemain même de l'entretien du 28, 
le comte d'Aranda en demande des nouvelles 
afin de les transmettre à Madrid : «Je ne scai 
« pas si vous auriez encore quelque chose a me 
11 dire touchant M. Franklin ; car dans ce cas 
«la je me transporterai demain a Versailles, et 
« a vos ordres : autrement je comptois me pre- 



« senter a V. E. le mardi au soir, veille du jour 
11 du nouvel an , puisque les ambassadeurs re- 
« mctent le mardi au mercredi pour faire leur 
« cour a Sa Majesté ; et profiter ce soir la de 
« quelque moment d entretien avec vous , sur 
«l'article dont vous me fites le plaisir de me 
« confier la lecture de votre sage prévoyance. 
« Dans les premiers jours du mois prochain je 
« devrois expédier mon courier a Madrid et il 
» seroit important a ma cour d'être instruite 
«des idées des Insurgens, dont Franklin doit 
« être chargé. J'espère que vous jugerez de 
«même, et que vous voudrez bien me don- 
ner des éclaircissements sur cette matière. » 
[Espagne, t. 582, n° 196. — Original.) Dans un 
billet du 4 janvier, le comte d'Aranda remercie 
M. de Vergennes. [Ibid. , t. 583, n" 4.) 

i5 



tHPRIMKIlIt SiTIOSJLB. 



ll'i FRANKLIN A PARIS. 

1777. dans ce pa)s ci; et je nie suis réservé de vous faire part de la commission 
dont il pouvoit être chargé. Cest le 28. du mois dernier que je l'ai vu il etoit 
accompagné du s' Dean dont les gazettes ont déjà fait tant de bruit et dun 
3'' député venu a cet effet de Londres. 

Je ne sais si M. Francklin m'a tout dit, mais ce qu'il m'a dit nest pas fort 
interressant eu égard aux circonstances de sa patrie. L objet ostensible de sa 
mission, le seul quil niait fait entrevoir est un traité de commerce quil désire 
de conclurre avec nous, il m en a même remis le projet, je le joins ici alm 
que vous voulies bien le communiquer dans le secret de notre intimité au 
ministère espagnol. Le parti du Roi a cet égard nest point arrêté, et il ne 
se décidera probablement qu'après avoir entendu lavis du Roi son oncle. 
Sa Majté ne voulant rien faire que dans le concert le plus intime avec lui. Les 
députés Américains en sont même prévenus; je ne leurs ai pas laissé ignorer 
et de la manière la plus explicite, que la plus parfaite identité de sentimens, 
de principes et de vues existe entre Leurs Majestés très Cbrelienne et Gque. 
Pour revenir a la piopositlon des Américains, sa modicité a lieu de surprendre , 
car ils ne demandent rien dont ils ne jouissent déjà par le fait au moins de 
notre part. Si cest modestie, si cest crainte detre a charge aux puissances 
sur linterest desquelles ils croient pouvoir compter, ces sentimens sont fort 
louables; mais ne seroit il pas possible que cette leserve soit le résultat dune 
vue plus politique. Les Américains ont trop éprouvé les effets de la jalousie 
de commerce qui anime les Anglois pour ne pas prévoir les conséquences 
quelle peut et doit encore entrainér. Bien convaincus que lAng"^" ne verroit 
pas tranquillement les deux Couronnes se substituer au commerce important 
quelle a fait jusqu ici exclusivem' avec ses Colonies, peut être considèrent ils 
ce motif comme suffisant pour opérer une rupture entre les 3. puissances 
laquelle- changeant le thème de la guerre ameneroit tout naturellement les 
Anglois a reconnoitre 1 indépendance quils leurs disputent sans que les Colo- 
nies se trouvassent chargées d'aucun engagement éventuel de deffensive quun 
peuple nouveau qui ne peut se former et prospérer qua la faveur dune longue 
paix doit désirer d éviter. Ce qui importeroit a envisager cette façon de penser 
co* assez fondamentale est qu en même teiiis qu on nous demande de renon- 
cer a toute idée de récupération ou de conqueste des portions de 1 Amé- 
rique septentrionale et des isles adjacentes qui nous ont ci devant apartenues 



FRANKLIN À PARIS. |l& 

on ne nous olIVe qiiune exacte neutralité si nous étions attaqués en haine de 1777. 
ce traité. Les Colonies peuvent encore compter sur la force de linterest de» 
deux Couronnes qui permeltroit difficilement quil les laissa subjuguer par 
leur mère patrie, elles peuvent aussi se reposer .sur les griefs sans cesse rc- 
naissans de la part de lAng"' et qui ne peuvent que se nudlipliér avec un excès 
intolérable dans le cours de celte guerre. 

Je raisonne avec vous M. d'après ce que les députés américains m'ont com- 
munique, et non pas d'après ce quils peuvent tenir caché dans leurs poches, 
j évite même d'autant plus soigneusement d'y fouiller que les deux Couronnes 
paroissant d'accord a ne vouloir ni provoquer la guerre ni être les premiei"s 
a la commencer je ne dois pas en attirer des insinuations quil .seroit consé- 
quent a notre politique de repousser. 

S il ne sagissoit que de gagner du tems et d'amuser le tapis on pourroit 
faire entendre aux Américains que le commerce existant par le fait puis quils 
trouvent dans nos ports co'' dans ceux dEsp" les mêmes facilites, avantages et 
sûreté dont y jouissent les nations les plus favorisées, il suffîroil quils nous 
lissent une déclaration de réciprocité pour en jouir a notre tour lors que les 
circonstances nous permettront de fréquenter leurs cotes. Mais cette réponse 
qui en elle même sembleroit très raisonable et analogue a la position des 
choses pourroit être interprétée par eux comme une manière honnête de les 
econduire, les aAiiblir et précipiter leur reconciliation avec lAng"'. Cet eceuil 
est peut être de tous celui que nous avons le plus a craindre et qui demande 
les plus sérieuses et les plus mures reflexions de la part des detix ministères. 
Car les Anglois aussi puissamment armés quils se trouvent ne voudroient ils 
pas prendre 1 indemnité des cessions quils feroient a leurs Colonies, aux 
dépens des deux Couronnes; cette prévoyance a souvent ete mise en avant; la 
justice des deux monarques a constament résisté aux avantages quils poui- 
roient se promettre de la diversion de 1 Amérique; leurs forces resisteroient 
elles a celles de lAng"'.*' Nous pouvons les égaler par le nombre, mais nous 
ne pouvons nous dissimuler que les Anglois 1 emportent aussi eminement sur 
nous par 1 expérience de la mer et la science des manœuvres que nous 1 em- 
portons sur eux par la noblesse et le désintéressement de nos vues. 

Le bâtiment qui a conduit en France le docteur Francklin aiant fait deux 
prises angloises sur la route quil a amenées dans une de nos rades, jai du 



116 FRANKLIN À PARIS. 

1777. faire connoilre a ce député que suivant notre traité de navigation et de com- 
merce avec la G**" Bretagne nous ne pouvons lui permettre la vente de ses 
prises, et quil doit les faire conduire dans un port de sa nation pour en dis- 
poser. Cette insinuation na pas paru le surprendre; il m'a même dit quii 
lavait prévenue et que le capitaine capteur sarrangeoit en conséquence. 

Precedement a cela le Lord Stormont avoit reclamé larf de ce même traité 
relatif aux prises. Je lai prié de constater sa réclamation par un office. J ignore 
ce que sa com' lui permettra de faire; il nous importe de tirer délie laveu 
de 1 existence dun traité quelle enfraint sans difficulté a notre égard toutes 
les fois qu elle y trouve quelqu' avantage et dont les stipulations qui nous sont 
favorables nont jamais reçu d exécution. D'ailleurs il ne peut être indiffèrent 
de s assurer de quelle manière les Anglois considèrent les Colonies, s ils re- 
clament contre elles les traités ils les regardent donc co'' une nation qui est 

sous le bénéfice du droit des gens. 

Espagne, t. 583, n" 6. 

Quoique l'ambassadeur dût parler «dans le secret de l'intimité » , 
il recevait là, en réalité, la mission de faire à l'Espagne l'aveu, jus- 
qu'alors retenu, des rapports suivis depuis six mois avec le congrès de 
Philadelphie. Le cours des choses amenait cet aveu dans un moment 
incommode; aussi le ministre proportionnait-il soigneusement les dé- 
tails de son audience et les impressions qu'elle lui avait laissées aux 
dispositions dont il devait supposer la cour d'Espagne animée, après 
les divergences nées des propositions du 3 1 août. Il tâchait de ratta- 
cher tacitement cette cour aux opérations qu'on lui avait cachées, de 
les lui faire considérer comme communes par elles-mêmes. On voit 
d'ailleurs qu'il ne l'engageait que faiblement et qu'il ne voilait pas, 
au contraire, le côté périlleux des offres de l'Amérique. 

Ni Franklin, ni M. de Vergennes probablement, ne comptaient 
rester sur un entretien secret. L'Américain, lui, croyait trop à sa 
considération propre pour ne pas affirmer tout de suite le mandat de 
sa légation par une démarche plus officielle. Le dimanche 5 janvier, 
il emmena ses collègues à Versailles, et là ils écrivirent ensemble au 



FRANKLIN À PARIS. 



117 



ministre un billet pour demander à être admis le lendemain '. M. de 
Vergennes avait pu ouvrir sa porte à l'improviste à Deane, émissaire 
interlope; à l'égard de mandataires en titre, espionnés de près par 
l'Angleterre et qu'elle n'ignorerait point avoir parlé, il fallait le temps 
de se concerter et de peser la réponse. Le pli décacheté, le ministre 
écrivit à Gérard qu'il ne serait libre à Versailles ni le lendemain ni le 
mardi, mais qu'il verrait les envoyés à Paris ce même mardi, en tel 
lieu que son premier commis voudrait. Pour que celui-ci fût d'ailleurs 
à l'aise, il ajoutait : « A défaut, remettez à leur promettre une réponse 
«quand j'aurai pris des ordres-. » Mais Franklin aimait à prolester 
contre la mode européenne. Il l'avait fait par cette manière de s'y 
prendre comme il le faisait depuis longtemps par son costume; il 
n'allait pas s'y plier quand il s'agissait de sa personne. Sans désempa- 
rer, il fit écrire leurs demandes, les déposa comme on laisse un mot 
à quelqu'un que l'on n'a pas rencontré et ne douta probablement 
point que cela ne dût suffire. Deane avait tenu la plume; c'est sous la 
forme d'une lettre collective à M. de Vergennes qu'ils introduisirent 
les propositions du Congrès. A ce pli était joint un mémoire exposant 
les ressources commerciales et financières des Etats-Unis \ 

Les conseillers du roi n'en étaient pas à examiner pour la première 
fois les déterminations que l'arrivée du pontife américain allait leur 



1777. 



' " '777 janviers. — D' Franklin , M' Deane , 
« and M' Lee , présent their most respectful 
11 complim" to the Gount de Vergennes ; and 
« request an audience of his Excellency, to 
«morrow morning, at such hour as he shall 
Il be pleased to appoint. — Versailles jan' 5' ' 
« 1 777. 6. O'clock in the evening. » [Etats-Unis , 
t. 2,n'"8.) 

' Il 5 janvier 1 777. — J ai 1 honneur de vous 
Il envoyer, Monsieur, un billet que je recois de 
« MM. Franklin et Deane qui me demandent a 
« me voir demain matin. Je vous prie de re- 
11 pondre a leur messager que la chose n est pos- 
11 sible ni demain ni après demain , mais si vous 



Il n'y voies pas une didiculté insurmontable je 
Il desirerois que vous leur ofrissiés , Monsieur, 
Il un rendes vous a Paris, mardi dans tel lieu 
« qui vous conviendroit pour entendre ce qu ils 
« peuvent a voir a me dire. Voies si ce parti vous 
Il convient , a deffaut remettes a leurs promettre 
Il une réponse quand j aurai pris des ordres. 

«Je vous renouvelle. Monsieur, tous mes 
11 sentimens. — D. V. — Dimanche soir 5 jan- 
«vier 1777.» [Ibid., n" 9.) 

' Memoir concerning the présent state of the 
late Brilish colonies in North America, en date 
du 3i décembre 1776. (Ibid., n° 11. — H y a 
une traduction sous le numéro 106 du tome 1.) 



118 FRANKLIN A PARIS. 

1777. faire une loi de prendre. La conduite à suivre leur était un objet con- 
stant d'étude. On en a entre autres un indice dans un mémoire écrit 
suivant toute apparence pour le Conseil. Il est d'une main à qui les 
considérations politiques du moment étaient sensiblement familières '. 
Les choses apparaissaient sous un double point de vue : d'une part 
l'inévitable nécessité politique d'aider les Etats-Unis afin de relever 
la situation de la France par l'abaissement de l'Angleterre, de l'autre 
le danger qu'ils ne s'arrangeassent avec leur mère patrie en lui pro- 
curant ainsi la liberté d'accabler les deux Couronnes. Termes contra- 
dictoires qui rendront souvent le cabinet perplexe; ils donneront aux 
Américains beaucoup de facilité pour abuser de l'alternative. M. de 
Vergennes porta aussitôt à M. de Maurepas les propositions de ces 
derniers, et le chef du cabinet prit à leur sujet les ordres du roi. Le 
9 janvier, les deux ministres présentaient au monarque, pour fixer leur 
réponse, une note qu'il approuva de sa main. La constatation de ces 
circonstances se trouve en tête ou en marge des deux pièces; elle est 
de la plume de M. de Vergennes sur la dernière. Voici la lettre des 
représentants du Congrès; elle reproduisait les propositions apportées 
par Silas Deane, en y ajoutant quelques points et des commentaires : 

A SON EXCELLENCE MONSIEUR LE c'*' DE VERGENNES , L'UN DES PPAUX SECRETAIRES D'ÉTAT 
DE S. M. T. C. ET MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. 

Rapporté au roi; M. le 
C"' de Maurepas; Su- Le Congrès cherchant les moyens de protéger plus 

resne le 8 janvier. efficacement ses côtes, de protéger son commerce et 

de chasser l'ennemi , nous a chargés de demander à la 
France huit vaisseaux de ligne complètement armés 
dont il supportera les dépenses. Comme d'autres 
princes de l'Europe prêtent ou louent leurs troupes 
à l'Angleterre contre fAmérique, on pense que la 
France peut, si elle le juge à propos, accorder aux 

' Etats-Unis, t. 2, n° i6. (Pièce sans intitulé et sans indication de destinataire.) 



FRANKLIN A PARIS. 119 

Etals-Unis et indépeadants le même genre dé secours sans donner à l'Angleterre 
de justes sujets de plaintes. Si cette puissance se portait néanmoins à déclarer 
la guerre pour celte raison, nous sommes dans la persuasion que des forces 
unies de la France , de l'Espagne et de l'Amérique lui enlèveroient toutes ses 
possessions dans les Indes occidentales, ainsi que la partie la plus considéi-ahle 
du commerce qui l'a rendue si opulente, et la rendroient à cet état de foi- 
blesse et d'humiliation qu'elle a si justement mérité par ses perfidies, son 
insolence et ses cruautés dans les deux hémisphères. Nous sommes également 
chargés de solliciter auprès de la cour de France un secours innnédiat de 
20 ou 3o mille fusils et bayonnettes et d'une armée dans les différentes parties 
de l'immense étendue de nos côtes, nous ne pouvons nous opposer à leurs 
entreprises que par des marches, lesquelles, à moins que nous ne recevions 
quelques puissants secours ou qu'on ne fasse une forte diversion en notre 
faveur, pourront nous harasser et épuiser nos finances au point que notre 
pays sera réduit à la nécessité de terminer la guerre par un accommodement. 
Les cours de France et d'Espagne peuvent se confier avec assurance que 
toute stipulation qui pourrait être consentie avec nous, dans le cas ou un tel 
secours serait accordé, sera ponctuellement remplie par le Congrès qui est 
résolu à établir sa considération future quant à la justice et à la fidélité sur 
l'entière et pazfaite observation des engagements dont il s'agil. L'Amérique 
septentrionale offre maintenant à la France et à l'Espagne son amitié et son 
commerce. Elle est d'allleuis prête à garantir de la manière la plus positive 
à ces deux nations toutes leurs possessions actuelles dans les Indes occiden- 
tales, ainsi que les conquêtes qu'elles pourraient y faire sur l'ennemi, dans la 
guerre qui résulterait de l'assistance que les Etats-Unis sollicitent. L'intérêt 
des trois nations est le même. L'opportunité de cimenter leur union et de 
leur assurer l'avantage de ce commerce, qui deviendra immense, se manifeste 
aujourd'hui de soi. Si on la néglige elle ne reviendra probablement jamais. 
Et nous ne pouvons écarter l'idée qu'un délai considérable pourrait être suivi 
de fatales conséquences. 

Versailles 5 janv. 1777- 

B. FRANKLIN, SILAS DEANE, AI\TH. LEE, 

Plénipotentiaires du Congrès des Etals-Unis de l'Amérique du Nonl. 
Étals-Unis, t. 2, n° il. (Traduction.) 



120 FRANKLIN À PARIS. 

1777. La note approuvée par le roi, en vue de la réponse à faire, était 

formulée comme il suit : 

Présenté au Roi en 
présence de M. le C" de Ha été rendu compte au Roi du mémoire de 

Maurepas te 9 janvier M" les Députés des provinces unies de l'Amérique 
1777, Sa Majesté l'a et de différentes demandes qui y sont énoncées. Sa 
approuvé de sa main. Mîyté desireroit que les circonstances fussent de na- 

ture à lui permettre d'avoir égard à l'insinuation qui 
lui est faite pour un certain nombre de vaisseaux 
qu'on lui propose de prêter; elle se feroit un plaisir 
de les donner sans en exiger aucune rétribution , ce 
qui seroit conforme a sa dignité. Mais 1 interest de 
son Etat, et celui de la sûreté de ses possessions 
éloignées exigent que bien loin de pouvoir rien re- 
trancber de la masse de ses forces maritimes, elle 
songe plustôt à les fortifier et à les accroitre. Sa Mâjté 
considère d'ailletu-s que ce ne seroit pas fenvoi d'im 
petit nombre de vaisseaux de force sur les parages 
de l'Amérique sous quelque pavillon qu'on les y fil 
arriver qui changeroit la face des affaires dans ce 
pays là; on ne peut se dissimuler qu'ils seroient 
immédiatement suivis par une escadre anglaise bien 
supérieure en nombre, laquelle de ce moment con- 
traindroit l'autre à s'enfermer dans les ports , ce qui 
la rendant entièrement inutile aux vues qu'on se 
seroit proposé par le renvoi, ne serviroit qu'a com- 
promettre la puissance qui se seroit déterminée à le 
faire. Ce seroit une erreur de penser qu'une mesure 
aussi ostensiblement offensive ne seroit pas im motif 
légitime de guerre. Assurément les provinces unies 
n'épargneroient ni la Hesse ni le pays de Brunswick 
si elles étoient à portée de leur faire éprouver tout 
leur ressentiment. C'est une maxime généralement 



FRANKLIN À PARIS. 121 

reçue en politique que rien n'est plus juste que de rendre la guerre à qui 1777. 
nous la fait. 

Les mêmes raisons qui ne conseillent pas à Sa MÉyté d'aflbihlir la flotte ne 
peuvent lui permettre aussi de destiner des convois exprès pour escorter les 
bâtimens américains. Une partialité aussi caractérisée ne seroit pas un motil' 
de guerre moins légitime que celui de l'envoi d'une escadre masquée. Ce n'est 
pas par des moiens aussi détournés et aussi peu analogues à la dignité d'une 
grande puissance qu'elle peut se porter à la guerre. C'est le sentiment de ses 
grands interests, c'est leur nécessité qui peuvent seuls et qui doivent l'y con- 
duire. Ce qui paroit éloigné dans le moment peut se rapprocher, mais on ne 
peut aller au devant du temps et des événements. II faut savoir les attendre et 
se tenir en mesure d'en profiter. Ce sera alors qu'on pourra se parler et s'en- 
tendre sur la manière de cimenter sur les fondements d'un interest immuable 
les liaisons et famitié qui doivent unir des nations qui auroient un ennemi 
commun à combattre. Les provinces unies peuvent être bien assurées que ni 
de la part de la France ni de celle de l'Espagne il ne leur sera fait aucune 
ouverture qui froisseroit leurs interests essentiels et que les vues des deux 
Couronnes très indépendantes de tout désir de conquestes jalouses et nui- 
sibles aux Provinces unies tendront toujours uniquement à mettre l'ennemi 
commun hors d'état de nuire aux puissances imies. 

Les facilités que les Américains ont trouvées dans les ports de France et 
d'Espagne pour leur commerce autant qu'elles sont compatibles avec l'exécu- 
tion des traités dont les deux monarques sont exacts observateurs; la diversion 
quoique tacite des deux puissances qui par des armements dispendieux obligent 
l'Ang"^ à un partage de ses efforts, ce sont là des indices bien manifestes de 
l'interest que les deux Couronnes prennent au sort et au succès des affaires 
de l'Amérique. Que pourroit on exiger de plus d'elles! Nul raport n'a encore 
rapproché les peuples divers : et prétendre qu'une guerre hasardée devienne 
le point de leur réunion ce seroit écarter l'objet qu'on doit se proposer res- 
pectivement et qui peut résulter du cours naturel des événements. 

Le Roi ne veut point génér les Américains dans l'extraction des ressources 

qu'ils peuvent trouver dans le commerce de son royaume, bien persuadé 

qu'ils se conformeront de leur part aux règles prescrites sur le sens précis et 

rigoureux des traités. Sa Mafté ne pouvant entrer dans le détail des diverses 

If. »6 



lartiMsitc iiTioiiii. 



122 



FRANKLIN À PARIS. 



1777. fournitures dont les Américains peuvent avoir besoin , leur marquera sa bieu- 
veillance et sa bonne volonté en leur destinant des secours secrets qui assure- 
ront et étendront leur crédit et leurs achats. 

Étals-Unis, t. 2, n° i3. (Copie.) 

On n'avait pas moins concerté la suite immédiate dont la démarche 
deviendrait l'objet que le sens dans lequel elle serait accueillie. Le 
comte d'Aranda recevrait aussitôt communication ou copie de tout; 
on avait d'ailleurs dès le premier jour engagé les Américains à voir 
l'ambassadeur'. On ne dirait à ces derniers rien que de verbal, afin de 
ne pas les munir de pièces écrites; Gérard leur lirait les résolutions 
du Gouvernement. M. de Vergennes, d'un autre côté, en adresserait le 
texte à Ossun et lui en expliquerait les raisons, pour que Charles III 
et M. de Grimaldi les connussent. Le 1 2 , tout cela était fait; ie comte 
d'Aranda, très impatient que les deux cours n'agissent, réclamait à 
M. de Vergennes les traductions promises au moment même où on 
les lui envoyait ^ L'Espagne était donc au courant sans restriction; le 
ministre précisait même à Ossun le chiffre des secours que l'on se 
proposait d'allouer et dont le roi n'avait pris rengagement avec les 
commissaires que d'une manière encore vague : 

A Versailles le isjanviei- 1777. 

Ma dépêche n° 2 du /(. de ce mois vous a informé M. des premières ouver- 
tures des députés américains et du jugement que nous en avons porté. Elles 
n'ont pas tardé a être suivies d'autres beaucoup plus spécifiques quoique 
moins séduisantes, et ce ne seront probablement pas les dernières que nous 



' Franklin l'écrit au Comité le d janvier. 
(The Works of Franklin, t. Vlll, p. 19/i.) 

* «Vous me pardonnerez M' le Comte, si 
«j'ose vous rapeller la traduction des papiers 
«du docteur Franklin que je devois envoyer a 
« ma cour a l'ocasion du courier prêt a partir 
« demain au soir, car ne les ayant pas il me 
« faudra le relarder, jusqu'à ce que je puisse 
« écrire en conséquence de leur contenu. V. E. 



« aura la bonté de me dire a peu près quand 
« c'est qu'elle pourra me la remettre avec son 
» original , et je me réglerai sur ça pour le de- 
« part du Courier. — Je saisis l'ocasion de vous 
» assurer du sincère atttichement avec lequel 
«j'ai l'honeur d'être , de V. E. très humble et 
« très obéis' serv'. — Aranda. — Paris ce di- 
« manche 12 janvier 1777 a cinq heures du 
«soir.» [Espagne, t. 583, n" 19.) 



FRANKLIN A PARIS. 123 

recevrons. Du train quils y vont je ne serai pas suipris que M. Francklin ne 1777. 
soit venu en France dans 1 espérance de nous porter a la guerre. Vous jugerés 
M. du mérite de ses propositions. Je les joins ici sous le n" 1"''. JeJoute qu elles 
soient trouvées plus acceptables en Espagne quelles nous lont paru. Indepeii- 
danient quil seroit contraire a la dignité des deux grandes Couronnes de prêter 
des secours a titre de mercenaires, il est sensible (jue ce seroit agir contre 
leur interest le plus direct et blesser les règles de la prudence de se dégarnir 
de la moindre partie de leurs forces maritimes dans un moment ou 1 Ang"' 
prépare un armement asses considérable en Europe pom* devoir llxér toute 
leur attention et exciter toute leur défiance. 

J'irai encore plus loin M. , je suposerai si 1 on veut une tendance aussi dé- 
cidée a la guerre de la part des deux Couronnes qu'elle en est certainement 
éloignée et je demanderai s il y auroit de la sûreté a déférer a la demande des 
Américains ? 

Je ne doute pas M. que le vœu du Congrès et de ceux qui nous parlent en 
son nom ne soit de se lier a nous, qu ils ne soient de bonne foi dans les offres 
qu ils nous font et même qu ils ne fussent disposés a étendre aussi loin que 
nous le voudrions la garentie qu ils proposent de nos possessions dans FAmé- 
rique septentrionale et enfin a s engager a ne point faire de paix que dun 
commun accord. Mais ces stipulations quoi que très explicites pourroient bien 
n être qu illusoires. On sait que les republiques moins sensibles que les mo- 
narchies au point d'honneur ne comptent la fidélité a leurs engagemens que 
comme moien de servir leur interest, que cest celui là seul qui les détermine 
sans être arrêtées par aucune autre considération. Les Américains se battent 
aujourdhui pour leur indépendance, si nous épousons leur cause a découvert 
si l'Angr'' ne se croit pas suffisante pour résister a tant de forces unies n'est 
il pas vraisemblable qu elle se déterminera a écarter celle qu elle jugera la 
plus facile a gagner.^ Si elle consent a relascher 1 indépendance quelle croira 
ne pouvoir plus disputer ou est la sûreté que les Américains pousseroien. 
la délicatesse jusqu à la refuser plus tost que de trahir les engagemens qu ils 
auroient pris avec nous ? Le Congrès quelque bien disposé qu on puisse le 
suposér n'a pas une autorité propre qui puisse nous l'assurer. C est du peuple 
qu'il tient celle qu'il exerce et comment se flatter que le peuple qui ne nous 
a encore connus que par des raports hostiles voudroit nous faire le sacrifice 

iC. 



124 FRANKLIN À PARIS. 

1777. (lu plus grand bien qui pourroit jamais lui arriver. Il ne pourroit être retenu 
par la crainte de notre ressentiment, leloignement len garentit, tout ce que 
nous pourrions espérer de lui seroit la neutralité dans la suite de la guerre , 
encore celle ci seroit elle asses suspecte, son affinité avec les Anglois leurs 
assureroit des facilités et des faveurs qui tourneroient necessairem' a notre 
préjudice. 

Je ne vois quun seul cas M. qui pourroit nous convier a entrer dans des 
engagemens aussi intimes avec les provinces unies de 1 Amérique, ce seroit 
celui ou 1 Ang"^ declareroit la guerre a lune ou a 1 autre des deux Couronnes; 
comme nous n'avons aucune certitude que ce cas ne puisse arriver, le Roi 
m'a ordonné de diriger la réponse a rendre aux députés des Américains de 
manière a ne pas leurs retrancher toute espérance que les circonstances ne 
puissent conduire au but qu'ils proposent. Vous trouvères celte réponse sous 
le n° 2 . Co" elle est mon ouvrage je ne dois pas prévenir le jugement que la 
Cour d'Esp*" en portera. Le Roi auroit désiré la concerter prealablem^ avec 
le Roi son oncle, mais Sa M''' a pensé que si elle differoit a s'expliquer ce 
seroit nourrir les espérances actuelles des Américains et lem-s rendre le refus 
plus sensible. Vous observerès M. que nous voulons l adoucir par des secours 
secrets. Le Roi a destiné a cet effet une somme de deux millions de livres que 
je leurs ferai payer par quartier. Vous voudres bien en faire la confidence au 
roi d'Esp" et a ceux de ses ministres auxquels vous jugeres nécessaire de vous 
en ouvrir, mais vous voudrés bien nen point faire mention par écrit. M. le 
Q" d'Aranda en est instruit et je lui ai remis copie des deux pièces que je vous 
envoyé; comme il les fera passer a sa cour vous naves point de communica- 
tion a en faire. Il suffira que vous vous en entretenies verbalement avec M. le 
M" de Grimaldi. 

Je dois vous prévenir M. que notre réponse aux Américains ne leurs sera 

faite que verbalement, ne voulant mettre entre leurs mains aucun écrit dont 

ils pourroient abuser, 

Espagne, t. 583, n° 20. 

Que les « plénipotentiaires » sussent d'avance à quoi s'attendre et 
qu'ils voulussent s'en montrer satisfaits, on est à peu près autorisé à 
le penser par le pli suivant, qu'ils adressèrent le lendemain à Gérard : 



FRANKLIN À PARIS. 125 

Nous remercions M. Gérard de la manière polie éclairée et précise dont il 1777. 
nous a communiqué le message de S. M. 

Nous le prions de se charger de témoigner notre reconnaissance inllnie 
pour nos Etats et d'assurer S. M. que nous conserverons à jamais la gratitude 
la plus vive pour les preuves essentielles d'intérêt qu'elle nous a données, et 
que nous nous efforcerons dans le temps convenable, d'imprimer les mêmes 
sentiments à nos commettants. 

Nous sentons la force des raisons qu'il a plu à S. M. d'assigner relativement 
à la conduite qu'elle se propose de tenir et la magnanimité de ses motifs. 
Nous la supplions de nous permettre de l'assurer que nous nous conformerons 
dans tous les temps et en toutes choses aux vues qu'Elle a bien voulu nous 
faire connaître , rien n'étant si loin de notre intention que de l'entraîner dans 
des mesures qvie la sagesse royale et la justice désaprouvent , et s'il arrivoit 
que nous contrevinssions en quoi que ce soit à ces résolutions, nous serions 
toujours heureux et prompts à nous redresser conformément aux avis et à la 
direction du gouvernement. 

A Paris le 1 4 janvier 1777. 

B. FRANKLIN, SILAS DEANE, ARTHUR LEE, 
Plénipotentiaires du Congrès des Etats-Unis de l'Amérique du Noitl. 

Étals-Unis, t. 2, n" 23. (Traduction'.) 

Le marquis d'Ossun, la dépêche du 12 janvier le rend visible, 
devait apporter dans le commentaire de la réponse du roi les mêmes 
précautions que l'on avait déjà prises à cause des dispositions pro- 
bables de l'Espagne. On venait de voir passer des rapports très cir- 
constanciés du prince de Masserano à sa cour. Ils montraient l'An- 
gleterre s'efTorçant de jeter un peu plus d'hésitation encore dans 
le gouvernement espagnol par ses insinuations de désarmement. Le 
3 janvier, le prince avait eu avec lord SufTolk un entretien presque 
intime, fort long et conduit par ce dernier, malgré la liberté des 
objections de son interlocuteur, avec l'art le plus propre à laisser 

' Les traductions de pièces anglaises sont de Gérard , frère du premier commis. Les signatures ne 
se trouvent pas au bas de celle-ci , mais elles existent dans le texte de la Diplomatie coirespoiidence. 



126 FRANKLIN A PARIS. 

une impression dangereuse. De nouveau, lord SufTolk justifiait les 
armements du cabinet de Londres et sacrifiait M. de Pombal, qu'il 
sentait bien être la source la plus vive des défiances de la cour espa- 
gnole. On pouvait presque supposer qu'à force d'apparente bonne foi 
il aurait ébranlé f ambassadeur, si peu crédule, pourtant, sur les inten- 
tions et les protestations britanniques', et que celui-ci était près de ne 
plus conseiller autant à son gouvernement d'éloigner les ouvertures 
anglaises. Indépendamment de la pensée d'un froissement plus ou 
moins profond de f Espagne à cause du Portugal, c'étaient là, pour 
M. de Vergennes, des considérations à ne point négliger en cherchant 
à attirer plus nettement le gouvernement du Pardo vers TAmérique. 
Il y en avait une autre importante. Obligé d'introduire les négo- 
ciations avec les Américains dans les préoccupations communes, le 
cabinet de Versailles devait grandement considérer le changement de 
mains prochain de la politique de Madrid. « 11 faudra voir du côté 
de TEspagne, avait ajouté M. de Maurepas dans sa lettre au marquis 
de Noailles, il faudra voir si le changement de ministère n'en appor- 
tera pas aux mesures et aux discours de cette cour. » Cette nécessité 
s'imposait surtout en raison d'un fait qui pouvait avoir de notables 
conséquences. Le roi de Portugal, près de mourir, avait remis la 
régence à la reine, qui était sœur de Charles IIP. L'ascendant du 
marquis de Pombal cesserait peut-être, son pouvoir même par suite, 
au moins sa politique à Buenos-Ayres et, dès lors, f intérêt qui avait 
excité fEspagne à suivre f impulsion de la France. La cour de Madrid 
serait-elle, après cela, aussi disposée à céder à cette impulsion qu'au- 
paravant ? Ces questions se posaient d'elles-mêmes. 

A f heure où le ministre écrivait sa dépêche, il avait déjà, sans 
doute, pressenti le recul. Un rapport du marquis d'Ossun, du 26 dé- 
cembre, favait fait entrevoir d'une manière assez claire. Venu d'Italie 

' Les rapports du prince de Masserano sont du 9 décembre , après un précédent du 5 qui 
reproduits en partie à l'annexe I du chapitre IV. faisait prévoir l'événement. (Espagne, t. 582, 
' Ossun le mande à Versailles dans un pli n" i56 et i63. ) 



FRANKLIN À PARIS. 



127 



avec Charles III, le marquis de Grimaidi aidait ce monarque de- 
puis trop longtemps à conduire son règne, il avait traversé avec lui 
de trop mauvaises fortunes, pour ne pas exercer sur lui beaucoup 
d'empire. Il quittait les affaires au seuil d'une année nouvelle; tout 
présageait que le printemps verrait se produire les événements qui 
tenaient les deux cours attentives depuis une année; il savait qu'à 
moins de retomber dans l'effacement dont elles souhaitaient de sortir 
ensemble elles auraient, alors, à prendre aux choses une part décisive 
et il avait la mesure du concours de Versailles pour les vues de son 
souverain. Ayant donc pesé avec le roi les intérêts de la Couronne, 
il avait donné des conseils au moment de remettre les rênes, et vu 
accueillir ces conseils avec empressement; en écrivant au prince de 
Masserano dans l'intimité, il pouvait lui dire, comme le marquis 
de Noailles l'avait fait connaître, qu'il «croyait avoir bien établi son 
opinion dans l'esprit du roi son maître' ". La cour d'Espagne se 



1777. 



' Rapport du lo décembre. [Angleterre, 
t. 519, 11° 84.) «M- l'ambassadeur d'Espagne 
« qui veut bien payer de retour la confiance 
Cl que je ne ne cesserai de lui témoigner, puisque 
« nous servons en quelque sorte le même maître , 
Cl m'a parlé à son tour de la marine d'Espagne, 
« et d'une lettre particulière qu'il avoit reçue 
«de M. le M" de Grimaidi, son intime ami. 
ic Si ma mémoire me sert bien , voici à peu 
ic près ce que j'ai retenu de cette lettre : 

ce 1° M. le M" de Grimaidi marquait que Mi- 
ce lord Grantliam ambassadeur d'Angleterre à 
ce Madrid avoit eu avec lui un entretien sem- 
«c blable à celui dans lequel le Lord Nortli étant 
« venu clierclier M. le prince de Masseran , lui 
« avoit assuré que les armemens actuels de l'An- 
cc gleterre n'avoient pour objet de soutenir le 
ce Portugal, et qu'ils n'avoient qu'un but de 
« sûreté personnelle. Le ministre espagnol aiant 
ce répliqué à Miiord Grantliam que les inquié- 
ee tudes de l'Angleterre ne lui paroissoient pas 
«Ibndées, l'ambassadeur avoit son tbème fait 



ce dès lors , et parla dans le sens qui étoit né- 
ce cessai re pour découvrir par la cour de Ma- 
ce drid quelles ctoient nos véritables intentions. 
Il Mais il lui fut confirmé que nos intentions 
ce étoient paciliques , autant que l'Angleterre ne 
ce nous forcerait pas elle-même à la guerre. 

« 2° H étoit fait un détail des forces mari- 
ée times de l'Espagne portées à 1 1 3 vaisseaux 
Cl prêts à mettre à la voile, sur lesquels on 
ce comptait trente vaisseaux de ligne. 

ce Le troisième article de la lettre n'est pas le 
ce moins intéressant. M. le marquis de Grimaidi 
«jouissant d'avance de la tranquillité qui l'ai- 
ce tend à Rome , disant qu'il reste dans le minis- 
« tère jusqu'à l'arrivée de son successeur, avoue 
« confidentiellement à son ami qu'il espère avoir 
« bien établi son opinion sur les affaires ac- 
« tuelles , dans l'esprit du Roi son maitre. 

«Je serois fàcbé, Monsieur le Comte, que 
« ce récit eut un autre usage que celui de 
« vous transmettre tout ce qui vient à ma con- 
ce noissance. » 



128 



FRANKLIN A PARIS. 



1777. 



recueillait donc et se faisait une conception propre de son rôle , lorsque 
M. de Vergennes vint la rappeler à l'étude d'un plan commun et intro- 
duire les demandes du congrès de Philadelphie dans le domaine des 
préoccupations mutuelles. Cette situation caractérise les derniers mois 
du ministère du marquis de Grimaldi. Il devient évident très vite 
que l'opinion « établie dans l'esprit du roi » par son fidèle serviteur 
consiste à se réserver avec ténacité, quand la participation aux vues 
de la France devra devenir effective. M. de Grimaldi avait forgé là 
un trait de Parthe dont le coup allait porter tout de suite et se ferait 
sentir encore davantage après. L'expression des sentiments restera la 
même qu'auparavant. En recevant le marquis d'Ossun, Charles III 
et son ministre approuveront à peu près en tout les prévisions, les 
paroles, les actes de Versailles. L'ambassadeur, peu enclin, il est vrai, 
à s'interroger sur la sincérité de ce qu'on lui témoignait, transmettra 
de nouveau d'Aranjuez les attestations les plus explicites '. On conti- 
nuera à se concerter pour une action commune à la veille, en appa- 
rence, de devenir prochaine. A Madrid, toutefois, on sera singulière- 
ment plus enclin à se retirer si on le peut, tout au moins à ne pas 
trouver venu le moment de s'engager. 

Il faut dire que nos rapports avec l'Angleterre se tendaient d'une 
manière sensible. Le cabinet de Londres était trop bien éclairé sur 



' Ainsi le 13 décembre [Espagne, t. 582, 
n° i68) : «L'on pense ici comme à Versailles, 
« M. , sur le désir qu'auroit la cour de Londres 
Il de voir dans ce moment l'Espagne et le Por- 
«tugal dans des termes de conciliation, mais 
Il Sa M" Gath' et son ministère jugent comme 
Il vous que les dispositions pacifiques des An- 
II glois peuvent changer selon les circonstances , 
« et qu'il est par conséquent nécessaire que les 
Il deux Couronnes se tiennent en mesure pour 
« être en état de faire face à tous les évènemens 
« qui pourroient arriver. 

«J'ai eu l'honneur. M', de répéter au roi 
« d'Espagne ce que contient votre lettre à cet 



« égard ; je l'ai aussi informe de finquiétude 
« que My'' Stormont vous avoit témoignée par 
« raport à l'escadre qu'on arme à Brest, et 
«de la réponse que vous aviés faite à cet am- 
«bassadeur; Sa M" Catli" l'a fort approuvée 
« ainsi que les préparatifs de prévoyance que la 
« France fait et pourra faire , surtout pour le 
(I rétablissement de sa marine. Ce monarque a 
« observé que le moyen le plus propre de con- 
«tenir les Anglois et de les incliner au maln- 
« tien de la paix , étoit de se mettre en état 
« de leur faire craindre les conséquences d'une 
«rupture; il a ajouté que je savois qu'il n'y 
negligeoit rien de son coté. » 



FRANKLIN À PARIS. 



129 



les opérations de Silas Deane et de Beaumarchais, il suivait de trop 
près les manifestations de l'opinion en faveur d'une lutte nouvelle de 
la France contre son pays', pour ne pas imprimer à ses précautions 
l'énergie, voire la rudesse propre à les rendre efficaces. Les navires an- 
glais se livraient sur l'Océan à la visite des bâtiments français et de ceux 
de l'Espagne avec la brutalité de la guerre elle-même, tirant à boulet 
sur eux pour les faire venir à l'obédience; ce cabinet n'avait pas éludé 
pour rien les demandes réitérées qui lui avaient été faites de préciser 
de concert les instructions aux officiers de mer. Le prince de Masserano 
et le marquis de Noailles dénonçaient en vain à lord Suffolk et à lord 
Weymouth, presque à chaque audience, les incidents de cette nature 
relevés par leurs Gouvernements. M. de Vergennes en était venu à 
prescrire à l'ambassadeur de se borner à les signaler, à les constater 
simplement comme des griefs que l'on pourrait reprendre, mais dont 
on ne se plaindrait plus^ Ces procédés de l'Angleterre devenaient 



1777. 



' Lord Mansfield le disait très ouvertement 
au prince de Masserano; on verra celui-ci le 
faire connaître à Madrid le 3i janvier, et le 
marquis de Noailles en informer Versailles dans 
son rapport du a 4 d'après ce que lui a dit l'am- 
bassadeur. 

' Il lui fait écrire le 1 1 janvier : « Il semble, 
« M , que le ministère anglais laisse dormir tous 
Il nos griefs ; mais comme il nous importe de 
« les voir redressés , je vous prie de les rapel- 
« 1er à son souvenir, et de les prier de vouloir 
li bien s'en occuper ; mais vous voudrez bien 
« éviter le ton de la plainte et du reproclie , et 
« ne prendre pour baze de vos nouvelles repre- 
« sentations (jue l'amitié qui règne entre les 
« deux cours , et la confiance que nous mettons 
11 dans la justice de S. M. B'"'. » 

On peut voir à ce sujet les rapports du prince 
de Masserano des lO et 24 janvier, celui du 
marquis de Noailles du 17. M. de Vergennes 
ne croyait guère, d'ailleurs, à l'elFicacité de 
nos réclamations. Il écrivait le a3 à l'ambassa- 



deur, en commençant une dépêche dont nous 
reparlerons : « Sa M" a donné son aprobation 
11 M. a la manière dont vous avés déféré nos 
11 nouveaux griefs au Lord VVeymoutb. 11 n est 
11 pas possible en effet de les exposer avec plus 
de prudence et de noblesse. Quoique la re- 
11 ponse de ce ministre ait ete honnête , je crois 
Il cependant que si nous ne devons en attendre 
11 de satisfaction que de sa bonne volonté , les 
« plaintes resteront comme tant d'autres dans 
11 le silence et dans l oubli. J observe en gênerai 
«que le ministère Bqïïe prête une attention 
11 très légère aux griefs qui ne menacent pas de 
11 suites sérieuses ; cela peut être bon tant qu ils 
11 sont vus séparément , mais si on les laisse se 
« reunir en masse ils peuvent former un en- 
11 semble propre a produire les conséquences 
11 que je me plais à penser qu on ne désire pas 
11 moins en Ang" qu en France d éviter. D'ail- 
11 leurs si on ne reprime pas les 1*" excès des 
11 subalternes, l impunité les invitera a s en pcr- 
11 mettre de plus graves. » 



>7 



IMPBI1IERII XlIIO'llI.E. 



130 FRANKLIN A PARIS. 

1777. encore plus à craindre par les mesures qu'elle préparait. En no- 
vembre, déjà, on parlait à Londres d'autoriser la course contre les 
navires américains; le marquis de Noailles annonçait que, d'après les 
bruits publics, le Gouvernement engageait le corps des marchands à 
la demander. M. de Vergennes, qui lui répondait à cet égard le 7 dé- 
cembre, souhaitait vivement que le projet restât sans suite : «Notre 
commerce, écrivait-il, aurait trop à souffrir; ce serait nous mettre 
dans la nécessité de tenir des forces suffisantes aux îles pour contenir 
ou réprimer les corsaires qui bientôt ne distingueraient plus l'ami 
de l'ennemie » Le 2 1 encore, il essayait de ne pas nous croire vrai- 
ment menacés de cette mesure extrême; son secrétariat mandait à 
l'ambassadeur que, «d'après les réponses du gouvernement britan- 
nique, celui-ci cherchait là en partie le moyen de refréner le com- 
merce de guerre auquel ses propres nationaux se livraient avec les 
Américains »; le ministre en avait entretenu lord Stormont sans tirer 
de lui des explications suffisantes et faisait mander au marquis de 
Noailles de saisir une occasion pour en parler, espérant que « la jus- 
tesse et la nécessité » de ses observations précédentes porteraient la 
cour de Londres à changer de détermination^. En effet il fut conféré 
à ce sujet. M. de Vergennes fait connaître à Ossun, le 1 1 janvier, que 
le ministère anglais avouait vouloir présenter un bill pour autoriser 
l'amirauté à délivrer des lettres de marque contre les Américains, 
mais que, d'après les explications de lord Stormont, confirmées au 
marquis de Noailles par lord Sandwich , « on ne se proposait pas 
d'armer des corsaires proprement dits, qu'on autoriserait simplement 
les navires marchands à arrêter et prendre pour leur compte les bâti- 
ments américains dont ils pourraient se rendre maîtres, tandis que 
ces prises se partageaient auparavant entre le roi et l'amirauté». Le 
ministre de Versailles trouvait néanmoins que , bien que ce ne fût pas 
aussi dangereux, c'était fort «alarmant», que les pavillons neutres 

' Dépêche citée plus haut. (Angleterre, t. 519, n" yS.) — ' Dépêche du 21 décembre. (Ibid. , 
n" io4.) 



FRANKLIN À PARIS. 



131 



OU masqués en pourraient être singulièrement molestés', et, sans 
compter beaucoup sur une bonne réponse, il envoyait au marquis 
de Noailles des instructions en vue de faire expliquer le cabinet pen- 
dant qu'il interrogerait, lui , l'ambassadeiïr d'Angleterre*. Sa dépêche 
posait déjà les fondements d'une ligue de toute l'Europe contre la 
domination des mers que voulait s'arroger l'Angleterre ; 

A la question que je viens de vous indiquer, M, vous pourrés ajouter une 
réflexion qui me semble mériter quelqu attention. Si ion donne des lettres 
de marque a des batimens chargés en marchandise, ce seroit aller contre les 
vues du commerce et nuire essentiellement aux cargaisons qui leurs sont 
confiées de les autoriser a établir des croisières et a jouer le rôle des v" de 
guerre. Leur devoir étant de se rendre par la ligne la plus droite a leur desti- 
nation, il ne doit donc pas leurs être permis d'arrêter les batimens neutres 
quils decouvriroient a la mer, la seule précaution qu on pourroit tolérer en 
cas de doute q un navire américain auroit arboré et assuré un pavillon neutre , 
seroit de lui demander lexibltion de son passeport, sans que cette formalité 
remplie il put être permis sous aucun prétexte de pousser plus loin ses re- 
cherches. Je ne dis pas ceci M. dans la vue de favoriser les batimens qui 
pourroient faire la contrebande , s il en est qui se livrent a ce commerce , on 
peut suposér qu ils sauront faire leurs armemens de manière a ne pas craindre 
la rencontre des marchands armés en guerre. Le Roi qui désire sinserement 
que rien ne puisse troubler la bonne harmonie qui subsiste entre les deux 



1777. 



' C'était aussi l'avis du roi de Prusse , que la 
mesure était propre à amener rapidement une 
rupture. Soucieux de prévoir les événements, 
il écrivait le mois suivant au comte de Goltz : 
« Une circonstance en particulier qui peut don- 
« ner à penser, ce sont les lettres de marque 
11 qui viennent d'être expédiées pour des arma- 
11 teurs destinés à courir sur les Américains. 
«Ces pirates de mer, toujours avides de gain, 
«pourraient bien donner lieu à des discussions 
«désagréables, en tombant, par malentendu, 
« ou volontairement , puisqu'ils ne sauraient que 
« désirer la guerre , sur des vaisseaux marchands 



11 espagnols ou français, sous prétexte qu'ils 
« les ont crus américains. On assure même que 
« l'ambassadeur de France à Londres regarde 
«une rupture comme inévitable.» (24 février; 
Circourt, ubi siiprii.) 

' « Je souhaite plus que je n'espère que les 
«réponses soient satisfaisantes, les Anglois 
« voient avec trop de jalousie et de dépit une 
« partie du commerce qui leurs echape passer 
« dans nos mains pour qu ils ne rafment pas 
« sur les moiens de le troubler. — A Ver- 
osailles le i i janvier 1777.» [Espagne, t. 583, 
n° 17.) 



132 FRANKLIN À PARIS. 

1777. nations, vous autorise M. a faire usage de ces reflexions vis a vis des ministres 
anglois. Sa M'" qui connoit toute votre prudence s en raporte a vous de la 
manière dont vous jugeres convenable de les pi'esentér, elle est bien persuadée 
que vous y mettres toutes les nuances nécessaires pour les faire envisager 
comme une suite de la confiance et de 1 amitié que nous desirons de perpétuer. 
L'explication dans laquelle le Lord Sandwich est entrée avec vous sur la 
nature et l'objet des lettres de marque qu'il est question d'accorder aux négo- 
ciants anglois, est entièrement conforme à ce que m'a dit sur le même objet 
M. le V" de Stormont. Nous concevons aisément qu'il est infiniment plus 
commode au gouvernement Bi'"' d'autoriser les neg'* a se protéger eux-mêmes, 
que de se charger de ce soin dispendieux ; mais il parolt s'être laissé entrainer 
par l'intérêt du moment sans faire le moindre retour sur les conséquences 
que sa détermination peut entraîner. Se dissimuleroit il les inquiétudes qu'elle 
doit répandre parmi le commerce des autres nations, et la nécessité ou elle les 
mettra de le garantir des atteintes aux quelles il serolt exposé. Cet objet nous 
intéresse directement et très essentiellement, et comme le Roi désire d'écarter 
et de prévenir tout ce qui pourroit troubler la bonne intelligence qui règne 
entre les deux cours, S. M. aprouvera M que vous profitlés des occasions qui 
se présenteront pour bien eclairclr si les armateurs particuliers, ou pour 
mieux dire les bâtiments marchands armés pour leur défense devront se bor- 
ner seulem' a repousser ceux des Américains qui les attaqueroient et même a 
s emparer a leur profit de ceux des vaisseaux de cette nation qu Us rencontre- 
roient sans que sous prétexte de chasser des Américains ils puissent appeller 
à obédience les bâtiments des autres nations, et les contraindre a leurs faire 
l exhibition de leurs papiers de mer, et même à faire la visite de leurs charge- 
ments. Les ministres anglais sentiront d'eux-même la portée de cette ques- 
tion, et nous aimons à nous flatter qu'ils y répondront convenablement et 
d'une manière satisfaisante ; en tout cas , M , s'ils vous parolssent tergiverser, 
vous ne négligerez aucun des moyens que la nature même de la chose vous 
suggérera pour leur démontrer les Inconvénients qui resulteroient de la liberté 
indéfinie accordée aux négociants anglais, et pour les engager à la restreindre 
de manière qu'ils puissent pourvoir à la sûreté de leur navigation sans gêner 
et inquiéter celle des autres nations. 

A Versailles le i i janvier 1777. Angleterre, t. 521, n" a4. 



FRANKLIN À PARIS. 133 

Les partisans d'une réconciliation avec les Colonies au prix de 1777. 
concessions très larges ne manquaient pas dans le monde politique 
de Londres '. Il y en avait beaucoup, même, qui allaient jusqu'à l'in- 
dépendance. L'idée était très répandue que Howe dvait tous pouvoirs 
pour satisfaire les Colonies; le marquis de Noailles l'avait mandé le 
17 décembre^, et bien qu'il fût persuadé que l'Angleterre était en 
mauvaise situation en Amérique, que la campagne de 1776 avait été 
«Unie glorieusement», somme toute, pour le général Washington, 
que la continuation de la guerre restait dès lors forcée dans des con- 
ditions défavorables pour la Grande-Bretagne, il n'écoutait pas moins 
et ne transmettait point sans quelque inquiétude les dires qui circu- 
laient. Il redoutait qu'après avoir gêné nos préparatifs comme elle 
le faisait elle n'eût subitement recours, sur les mers, aux plus auda- 
cieuses vexations contre notre commerce^. On était donc préoccupé de 
voir l'Angleterre chercher les moyens de se rendre libre des affaires 
d'Amérique pour s'indemniser aux dépens des possessions des deux 
Couronnes. Le secrétariat de M. de Vergennes répondait bien à l'am- 
bassadeur que Howe ne pouvait pas avoir de pleins pouvoirs, que le 
Parlement seul était compétent pour faire un accord avec l'Amérique; 
il n'ajoutait pas moins : 

Malgré ces réflexions, je pense, M, que vous ferez très-bien de suivre les 
notions dont il s'agit : la situation de rAng"* est telle dans ce monient-cy, que 
les choses les plus invraisemblaJjles peuvent avoir quelque fondement : la 
cour de Londres peut se trouver dans le cas de dire qu'à de grands maux il 
faut de grands remèdes. 

A Versailles le 28 décembre 1776. 

Angleterre, t. 519, ii° n6. 

Le ministre marquait plus exacteiTient les pronostics tirés de cet 

' Un écrit dans ce sens fut attribué à lord ' Angleterre, t. 519, n° 98. 

Nortli. Le marquis de Noailles en envoie à ' Le Rapport du duc de Noailles, du 3 jan- 

M. de Vergennes la traduction le a 4 janvier. vier 1777, est là-dessus très développé. 



134 FRANKLIN A PARIS. 

1777. état (le choses, en écrivant au marquis de Noailles, le 1 1, dans la 
dépêche visée tout à l'heure à propos des lettres de marque : 

Le P"' de Masseran , accoutumé aux marques de confiance de L''. Mansfield , 
a dû être étonné de la reserve qu'il a éprouvée de sa part en dernier lieu; 
mais la situation des trois cours est telle que nous ne pouvons plus guères 
compter sur les assurances pacifiques que celle de Londres pourroit nous 
donner, et que nous ne devons plus nous attacher qu'à deviner ses intentions 
par ses dispositions; c'est là, M, l'objet dont le Roi désire que vous conti- 
nuiez à vous occuper avec le zélé et l'activité que vous y avez mis jusqu'à 
présent. Une observation que je ne dois pas omettre et dont je vous prie de 
faire part a M. le P'=^ de Masseran. A Madrid 1 ambass'^"' d'Angre prétexte les 
grands armemens de sa nation sur ceux de la France : ici ce sont ceux de 
lEsp'' qui y donnent Heu. Le Lord Stormond m en parloit dans ce sens mardi 
dernier : je lui fis remarquer que ceux de lEsp"^ co" les nôtres etoient né- 
cessités par les leurs sans que nos dispositions communes pour le maintien 
de la tranquilité éprouvassent du changem*. J aprens de Madrid qu'on a dit a 
M. le m" de Grimaldi et a M le P™ de Masseran qu'on desarmeroit si la France 
vouloit désarmer. Il doit paroitre étrange que cette insinuation ne nous ait 
jamais été faite. Ne cherches pas M. a vous 1 attirer car je craindrois que le 
desarmement ne fut un piège qu on chercheroit a nous tendre. 

Angleterre, t. 521 , n° 2/4. 

C'est donc dans des circonstances très compliquées que le gouver- 
nement de Louis XVI introduisait les « plénipotentiaires » du Congrès 
et leurs propositions auprès de Charles III, pour essayer de com- 
mencer avec eux des négociations communes. 



ANNEXES DU CHAPITRE III. 



I 

ARRIVÉE DE FRANKLIN. 



1 . B. FRANKLIN À BARBEU DUBOURG. 

Auray en Bretagne le i x""' 1776. 

Mon cher bon ami sera bien surpris de recevoir une lettre de moi datée de 
France, quand ni lui, ni moi ne nous y attendions. Je suis parti de Philadelphie 
le 26 S""" d" sur un vaisseau de guerre appartenant au Congrès, et en trente jours 
nous sommes venus jetter l'ancre dans la baye de Quiberon. Nous avons pris che- 
min faisant deux vaisseaux anglois que nous avons amenés avec nous. Le vaisseau 
est destiné pour Nantes, mais les vents étant contraires pour entrer dans la Loire, 
nous avons attendu quelques jours dans la baye, jusqu'à ce qu'impatient de mettre 
pied à terre, j'ai profité de l'occasion d'un bateau pour venir ici, d'où je me ren- 
drai par terre à Nantes, où probablement je resterai peu de jours. Apprenant que 
la poste part d'ici ce soir, je saisis cette occasion pour vous saluer, ainsi que ma 
chère Mad° Dubourg, Mesd"" Pribeson et Basseport, que j'espère avoir bientôt le 
plaisir de trouver en bonne santé. 

Je suppose que M"^ Deane et Morris ont l'honneur d'être connus de vous, et 
comme je ne sais pas leur adresse, je prends la liberté de leur adresser à chacun 
un mot sous votre couvert, et je vous prie de le leur faire remettre. J'aurai soin de 
vous rembourser de toutes vos dépenses. Je vois que vous avés eu de mauvaises nou- 
velles de nos affaires en Amérique ; mais elles ne sont pas vraies. Les Anglois à faide 
de leurs vaisseaux ont gagné un pied à terre dans deux îles, mais ils ne sont pas 
étendus dans le continent où nous les tenons en respect. Notre armée étoit à 
un mille ou deux de la leur, lorsque je suis parti, et retranchées l'une et fautre. 
Dans différentes escarmouches qu'il y a eu dernièrement entre des partis de 3oo et 
de 1000 hommes de chaque côté, nous avons toujours eu l'avantage et les avons 
chassés du champ de bataille avec perte, notre feu faisant plus de ravage que le 



136 ANNEXES DU CHAPITRE III. 

leur. Sur mer, nous avons extrêmement molesté leur commerce en prenant un 

nombre de Jeurs vaisseaux des Indes Occidentales qui entrent journellement dans 

nos ports. Mais je ne veux pas m'arrêter sur cet objet jusqu'au moment où j'aurai 

le plaisir de vous voir. 

Etats-Unis, t. I, n° 87. (Traduction.) 



2 , B. FRANKLIN A SILAS DEANE. 

Auray en Bretagne le à x""' ^77^- 

Je viens d'arriver à bord du Reprisai, cap'"* Wickes, petit vaisseau de guerre 
appartenant au Congres; nous sommes dans la baye de Quiberon attendant un vent 
favorable pour aller à Nantes. Nous quittâmes le Cap le 29 d'S''" et nous n'avons 
mis que 3o jours de terre à terre. Je restai à bord trois jours après avoir mis à 
l'ancre, espérant pouvoir aller jusqu'à Nantes avec le vaisseau, mais le vent conti- 
nuant d'être contraire, je suis venu icy pour aller par terre à Nantes. 

Le Congrès vous a nommé en sejitembre et M' JefTerson et moy, pour négocier un 
traité de commerce et d'amitié avec la cour de France. M' JefTerson , alors en Vir- 
ginie, refusa; sur quoy M'' Arthur Lee, actuellement a Londres, fut nommé à sa 
place. 

Notre vaisseau a apporté de l'indigo pour le compte du Congrès pour la valeur 
d'environ 3ooo sC sterling, qui doit être à nos ordres pour payer nos dépenses; le 
Congrès nous a de plus assigné 7000 sC steiiing pour le même objet, et que le Comité 
nous fera passer le plutôt possible. Je me trouve ici aussi près de Paris que je le 
serai à Nantes, mais je suis obligé de m'y rendre pour m'y pourvoir d'argent pour 
mon voyage, et pour prendre mon bagage qui est resté à bord du vaisseau. Mais je 
tâcherai de vous rejoindre le plutôt que je pourrai. Je me propose de garder l'in- 
cognito sur mon caractère jusqu'à ce moment, et jusqu'à ce que je sache si la cour 
voudra recevoir des ministres des Etats-Unis. J'ai plusieurs lettres du Comité pour 
vous, que je ne vous envoyé point, parce que je sais qu'elles contiennent des affaires 
de conséquence, et que je suis incertain de la sûreté de cette voye. D'ailleurs comme 
je compte prendre la poste à Nantes, j'imagine que cela ne fera pas trois ou quatre 
jours de différence. Nous avons rencontré à la mer deux brigantins , l'un irlandois 
l'autre anglois , que nous avons pris et que nous amenons à Nantes. Je ne sais si le 
cap°° obtiendra la permission de les y vendre , parce que cela pourroit être contraire 
aux traités qui subsistent actuellement entre les deux Couronnes. Ils sont de la 
valeur d'environ /looorf sterling. Nous avons eu un passage difficile, et je m'en suis 
alfoibli; mais j'espère que le bon air que je respire à terre me rétablira bientôt, et 



ANNEXES DU CHAPITRE III. 137 

que je pourrai voyager avec célérité, de vous joindre à Paris, et de vous y trouver 
en bonne santé. 

(P-S.) Si vous pouviés par quelque voye sure apprendre à M. Lee sa nomination, 
cela feroit très bien. Peut être la meilleure voye seroit-elle celle du département 
des Affaires étrangères et de l'ambassadeur de France; celle de la poste ordinaire ne 
seroit pas sure. 

Je vous prie de me procurer un logement. 

États-Unis. t. 1 , n° 88. (Traduction.) 

3. B. FRANKLIN k THOMAS MOIUUS. 

Aurai en Bretagne le i x""' 1776. 

Je suis arrivé ici à bord du Reprisai, cap°° Wickes, qui est maintenant à l'ancre 
à la baye de Quiberon, où il attend le vent pour remonter à Nantes. J'ai apporté 
beaucoup de lettres et de gros paquets pour vous, et comme je compte partir de 
Nantes en poste, j'espère avoir le plaisir de vous les remettre. J'en joins seulement 
une ici, étant douteux que les autres ne fussent pas ouvertes à la poste; et d'ailleurs 
elles couteroient fort cber. Si nos amis de Nantes le jugent nécessaire, je dépécherai 
un exprès pour vous porter vos paquets et ceux de M. Deane, de manière que vous 
les aurés peut être aussi promptement que si je vous les envoyois par la poste. 
Lorsque je suis parti, les armées étoient très près l'une de l'autre à environ 18 milles 
de la Nouvelle York; mais il n'y avoit point eu d'action générale, quoiqu'on en 
attendît une tous les jours. Dans différentes escarmouches nos partis ont battu des 
partis ennemis de force égale et même supérieure, et notre armée est pleine de cou- 
rage. Il arrive journellement dans nos ports un grand nombre de prises faites sur 
l'ennemi. Nous en avons fait deux dans notre traversée qui a été de trente jours. 

Ibid., n° 89. (Traduction.) 



II 

DEMANDES DES « PLÉNIPOTENTIAIRES » DU CONGRÈS. 



MEMOIRE SUR LA SITUATION DES COLONIES ANGLAISES. 

1776 x'"' 3i. 

Le gouvernement britannique, sans y avoir été provoqué, ni offensé, a fait une 
guerre ouverte aux colonies américaines unies; et dans la poursuite de cette guerre, 

II. 18 



iwrniHEniR satioiale. 



138 ANNEXES DU CHAPITRE III. 

il a violé tous les principes de la justice et de riiunianité. 11 a épuisé indignement 
tout son crédit auprès des divers états de l'Europe pour priver les Colonistes d'armes 
et de munitions pour se delTendre, et en même tems il a représenté honteusement 
ces mêmes Colonistes comme les plus vils poltrons. Non content d'employer contre 
eux les forces nationales de la Grande Bretagne, il a soudoyé près de 2/1 mille 
hommes de troupes allemandes pour lui aider à les réduire, et outre cela il s'est 
inhumainement efforcé d'exciter les sauvages de l'Amérique à exercer les actes les 
plus barhares d'hostilité sur les habitans de ses colonies; et enfin il a publié une 
proclamation pour offrir la liberté et des récompenses à tous leurs esclaves qui vou- 
droient se révolter et prendre les armes contre eux. D'ailleurs les ordres donnés aux 
commandans anglois en Amérique ont été des plus cruels et des plus barbares, si 
l'on juge de ces ordres (comme il est naturel de le faire) par les effets qu'ils ont 
produits, dont la plus part ont été tout à fait odieux et inhumains, et particulière- 
ment ceux en conséquence desquels nos villes sans deffense et sans reproche , ont 
été détruites de gaieté de cœur, et dans la seule vue de détruire. Par ces causes et 
beaucoup d'autres semblables, l'affection du peuple de l'Amérique est aujourdhuy 
allienée sans retour de la Grande Bretagne, et il s'est réuni tant d'obstacles divers et 
insurmontables à une reconcilliation , que les Colonies n'ont pas seulement résolu 
de rejetter pour jamais la souveraineté de la Couronne britannique, mais qu'elles 
se sont vraisemblablement déjà déclarées état indépendant. Cette révolution, quoi 
qu'elle ne puisse que fâcher et ruiner la Grande Bretagne, ne sauroit manquer d'être 
agréable et avantajeuse aux autres puissances de l'Europe, et particulièrement a la 
France, dont elle s'est toujours montrée l'ennemie naturelle et la rivale. Par cet 
événement la France aura naturellement la préférence dans le commerce des Colo- 
nies unies, comme étant de toutes les nations la plus en état de leur fournir tous les 
effets commerçables dont elles ont besoin et de leur offrir un débouché jîour leurs 
bleds, leurs tabacs, leurs matières brutes de toute espèce. Une telle correspondance 
entre eux occasionneroit à la Grande Bretagne la perte entière de plus d'un tiers de 
son commerce, et cette perte bénificieroit à la France en deux manières, savoir 
en diminuant positivement la puissance de la Grande Bretagne et en augmentant 
positivement la sienne. Avec tels des Etats de l'Europe que les Colonies unies con- 
tractent des liaisons de commerce, il ne peut manquer de leur être extrêmement 
lucratif et avantageux, attendu que ce commerce consistera principalement en un 
échange de denrées très prétieuses et des matières premières non ouvrées pour des 
marchandises tirées des manufactures. Les Colonies donc, offrant leur commerce 
à la France, lui offrent réellement ce qui a été la princi^iale source de la richesse 
et de la puissance de la Grande Bretagne, et la France retirera tous les avantages 



ANNEXES DU CHAPITRE IIF. i;i9 

qu'elle pourroit attendre de la souveraineté même de ces Colonies, sans aucunes 
des charges qui seroient inséparables de cette souveraineté. Aucune puissance eu 
Europe n'a rien à appréhender de l'indépendance des Colonies. Attachées à la Grande 
Bretagne, elles la mettroient h portée de conquérir les possessions des autres Etats 
en Amérique; mais séparées d'elle, leur intérêt et leur inclination s'accorderont à 
leur faire tenir une conduite juste et pacifique envers le reste de l'univers pendant 
une longue suite de générations, s'estimant heureuses d'avoir pu revendiquer leurs 
droits, et d'en jouir, elles ne songeront point à envahir ceux des autres nations; 
et leur situation locale, les circonstances où elles se trouvent de toutes parts, leurs 
mœurs, leurs intérêts, leurs dispositions, et par dessus tout l'immense étendue du 
territoire qui leur reste à défricher, tout enfin concourt à diriger leur attention d'icy 
à plusieurs siècles sur l'agriculture, la plus naturelle, la plus interressante et la 
plus innocente de toutes les professions humaines. Par ce moyen, elles produiront 
constamment des cpiantités abondantes de denrées et de matières appropriées à la 
consommation et aux manufactures de l'Europe; et afin d'obtenir des entrepôts 
favorables pour leurs productioiis, et des fournitures convenables des manufactures 
et marchandises de l'Europe qui leur sont nécessaires, il sera constamment de leur 
interest d'entretenir une paix inaltérable avec les Etats Européens et particulière- 
ment avec la France. Elles ne formeront jamais le projet, quand même elles au- 
roient acquis des forces sufiisantes, de se brouiller avec les Etats Européens qui ont 
des possessions en Amérique, en cherchant à envahir leurs possessions. Elles ont en 
effet une grande répugnance à tout établissement dans les contrées méridionales; 
elles ont autrefois résisté aux plus fortes sollicitations de Cromwell pour se trans- 
porter à la Jamaïque; et, depuis ce temps, quoique les habitans des Colonies unies 
aient été aux Indes occidentales pour des opérations de commerce , à peine en a ton 
jamais vu un que des vues d'intérêt ayent engagé à s'y établir. Et effectivement, s'il 
est permis aux Colonies unies de fournir aux établissemens des Indes occidentales 
les denrées et les provisions qu'elles sont dans fusage de leur fournir, et qu'ils 
ne pourroient tirer de nulle autre part avec autant d'avantage, n'est ce pas tout ce 
qu'elles peuvent jamais désirer de la part des autres établissemens européens en 
Amérique ? 

A fégard des colonies françoises des Indes Occidentales, il faudra toujours 
qu'elles dépendent de quelque Etat européen , tant pour la protection que pour le 
débit de leurs productions; elles ne sauroient donc avoir ni le pouvoir ni l'envie 
de se séparer du Gouvernement à qui elles sont naturellement soumises. 

Résister pendant un temps considérable non seulement aux forces nationales de 
la Grande Bretagne mais encore à celles de ses alliés d'Allemagne, ce seroit peut 

i8. 



140 ANNEXES DU CHAPITRE III. 

être une tâche trop forte pour les Colonies unies, privées comme elles le sont en 
partie des moyens de defiense, et particulièrement d'artillerie, de petites armes, 
de poudre à canon , d'habillement etc. , et les puissances d'Europe continuant à se 
montrer indifférentes sur leur sort; or, si les Colonies etoient définitivement forcées 
à retomber sous la domination de la Grande Bretagne, les conséquences de cette 
soumission seroient de nature à devoir allarmer l'Europe en général , et spécialement 
la France. Car, dès que la Grande Bretagne aura subjugué les Colonies unies, ce 
succès l'enhardira à les gouverner d'une manière qui tende plus immédiatement à 
son intérêt et à sa grandeur propre qu'elle n'avoit jamais tenté jusqu'icy. Le com- 
merce que les Colonies unies faisoient avec les colonies françoises, hollandoises , 
et autres aux Indes Occidentales, et dont les planteurs des Indes Occidentales se 
plaignoient depuis longtemps, sans raison, sera sans doute prohibé, et toutes les 
autres branches de négoce des Colonies unies seront de plus en plus restraintes, 
et leur commerce entièrement renfermé dans les limites que lui prescrira l'intérêt 
partial de la Grande Bretagne. 

On trouvera aussi des moyens de tirer des Colonies des secours considérables 
d'argent pour grossir le trésor de la Grande Bretagne, et comme elle ne manquera 
jamais de prétexte pour la guerre, c'est un objet bien digne de considération que 
de savoir si les armées nombreuses qu'elle pourra lever alors dans les Colonies unies , 
disciplinées comme elles seront, ne pourroient pas par leur voisinage, et leurs 
autres avantages, mettre en grand danger les etablissemens françois et espagnols 
de l'Amérique? et si les Colonies unies, remises sous le joug de la Grande Bretagne, 
ne lui fourniroient pas une telle augmentation de pouvoir dans cette quatrième 
partie du globe terrestre , qu'il deviendroit incompatible avec la paix et la sûreté des 
nations qui y ont quelques possessions."^ 

L'interest général de l'Europe et particulièrement de la France et de l'Espagne 
semblent demander qu'on ne laisse pas la Grande Bretagne recouvrer sa domination 
sur les Colonies unies; mais comment obvier à cela? C'est une question que je laisse 
à d'autres à déterminer. Les Colonies unies, quoique disposées à contracter leur 
première et principale alliance avec la France, n'ont pas la présomption de lui de- 
mander, ni d'espérer qu'elle entre en guerre avec la Grande Bretagne en leur seule 
considération, mais il n'est pas hors de propos de faire observer icy que si la France 
avoit de son chef des raisons et des motifs pour s'y engager, il n'y eut certainement 
jamais un temps aussi favorable que celuy-cy pour le faire avec avantage. Ou si la 
France jugeoit que le commerce, et le trafic des Colonies unies méritât non seule- 
ment quelque tolérance de sa part, mais encore une protection ouverte et avouée, 
elle auroit bien peu de chose à appréhender de la part de la Grande Bretagne dont 



ANNEXES DU CHAPITRE III. l^il 

presque toutes les forces nationales sont en Amérique. Il y a maintenant sur ce 
continent quarante deux régimens, et deux bataillons de troupes angloises, outre 
les mercenaires d'Allemagne. Du restant des troupes britanniques, il y a quatre 
bataillons dans les isles des Indes Occidentales, et six régimens tant à Minorque qu'à 
Gibraltar. Il n'y a en Irlande que neuf régimens , et on en a tiré tant d'bommes 
qu'ils ne sont pas composés aujourd'buy de deux cent cinquante bommes chacun. 
On peut en dire autant des dix régimens qui avec un d'invalides, sont tout ce qui 
reste dans la Grande Bretagne. 

Quant k la marine britannique, il y en a près de soixante et dix voiles de diffé- 
rentes grandeur employés en Amérique; et, les vaisseaux de guerre qui restent dans 
les ports d'Angleterre n'ont ni ne sauroient avoir leur équipage complet en mate- 
lots. Les vaisseaux même qui ont été envoyés en Amérique ont été en partie montés 
par des hommes tirés des vaisseaux gardes côtes , et malgré cette ressource , ils ont 
été obligés de mettre à la voile n'ayant gueres que la moitié du nombre d'hommes 
accoutumé; et cependant on a laissé le reste des vaisseaux dans une situation beau- 
coup plus defFectueuse encore. Et quant aux finances de la Grande Bretagne, on 
peut dire avec vérité qu'elles ne sont certainement pas en un état qui lui permette 
de soutenir la guerre avec la France seulement pendant six mois. Depuis le com- 
mencement de la dernière paix, la Grande Bretagne n'a aquité que y millions de 
ses dettes nationales; et sur cette somme, il n'y a pas plus de trois millions qui 
ayent été payés avec les revenus ordinaires de l'Etat; les quatre autres millions ayant 
été fourni par des moyens accidentels et passagers , qui étoient ou des productions , 
ou des reliquas de la dernière guerre, et qui sont maintenant épuisés, savoir : pre- 
mièrement deux millions reçus dans le courant de cinq années, de la compagnie 
des Indes Orientales, par des contributions de quatre cent mille livres par an, qui 
ne doivent pas continuer plus longtems. — Secondement f argent provenant de la 
vente des prises françoises. — Troisièment le produit de la vente des terres dans 
les isles nouvellement cédées aux Indes Occidentales. — Quatrièmement le suqîlus 
des fonds accordés par le Parlement durant la dernière guerre, dont il n'avoit pas 
été fait employ. — Cinquièmement la prime donnée par la banque d'Angleterre 
pour le renouvellement de sa chartre. 6° Les sommes reçues de la France , suivant 
la convention, jîour l'entretien des prisoniers françois pendant la dernière guerre; 
à quoy il faut ajouter plusieurs autres ressources extraordinaires, et payées sans 
retour. Cependant la dépense de la présente guerre fera probablement remonter la 
dette nationale britannique au delà de la somme énorme à quoi elle etoit montée à 
la fin de la dernière guerre , et mettra consequemment la Grande Bretagne dans une 
situation très embarrassante. 



142 ANNEXES DU CHAPITRE III. 

Il paroit par des évaluations exactes que les épargnes du fond d'aniortissenient , 
ou ce qui est la même chose en d'autres termes , tout le produit des taxes et revenus 
de la nation après avoir acquité les intérêts de la dette publique et les dépenses 
ordinaires du Gouvernement, ne laisse pas un surplus de plus de trois cent mille 
livres. Voila donc le seul fond avec lequel la Grande Bretagne peut payer l'intérêt 
des sommes immenses qu'elle est obligée d'emprunter pour soutenir la dépense de 
sa guerre présente avec l'Amérique, et voila Tunique sûreté qu'elle peut offrir pour 
les sommes qu'il lui faut emprunter ainsi. Mais ce chetif revenu est encore imagi- 
naire, et sans réalité; car, quoiqu'il existât tant que la Grande Bretagne a joui sans 
interruption du commerce de l'Amérique, cependant il est hors de doute que la 
perte entière de ce commerce diminuera le produit des taxes et revenus publics 
bien plus que des trois cent mille livres en question; et consequemment qu'elle ne 
laissera pas à la Grande Bretagne les moyens d'emprunter un shelling. — La seule 
taxe sur les tabacs d'Amérique montoit annuellement aux environs de quatre cent 
mille livres, qui toutes, jusqu'au dernier shelling, sont perdues maintenant pour 
l'Angleterre. Une grande partie de la dépense de Tannée courante a été artificieuse- 
ment soustraite des yeux du public par le gouvernement britannique sous prétexte 
d'un vote de crédit; il n'a procédé qui l'emprunt de deux millions (qui ne font pas 
la troisième partie de la dette qu'il se trouve obligé de contracter) et afin de faire 
fonds même pour ces deux millions il a été réduit à imposer des taxes additionelles 
.sur des parties qui en supportoient déjà de très fortes; ce qui prouve une chose 
qui étoit déjà bien connue, c'est qu'il n'a point de nouveaux objets à taxer ulté- 
rieurement, et il est plus que probable que ces taxes additionelles diminueront la 
consommation des articles ainsi taxés, et partant frustreront le Gouvernement des 
secours qu'il attendoit de ces taxes; au quel cas il ne lui restera rien pour payer 
fintérêt des deux millions en question. Mais comment en tout événement le minis- 
tère britannique pourra t'il pourvoir aux autres millions nécessaires à la dépense de 
l'année courante, ou comment lui sera-t'il possible d'emprunter d'autres millions 
pour les frais de la guerre dans les années suivantes? Il en sent bien lui-même l'im- 
possibilité; il l'a reconnu, puisqu'il en a fait son principal argument pour déployer 
les derniers efforts de la nation et de ses alliés, afin de terminer la guerre en une 
campagne; et s'il ne lui étoit pas possible d'effectuer la réduction des Colonies 
par les armes, il seroit obligé de la déterminer par une négociation, et en accor- 
dant aux Colonies ce qu'elles demandent. De quelque façon que la chose arrive, 
soit que la Grande Bretagne recouvre la suprématie sur les Colonies par conquête, 
ou par compromis, il en résultera inévitablement des conséquences les plus aliar- 
mantes pour les puissances de l'Europe interressées à l'Amérique , et singulièrement 



ANNEXES DU CHAPITRE III. U3 

pour la France et l'Espagne. — Il en est des Etats et des Royaumes comme des 
individus qui sont d'autant plus à craindre que leur position est plus désespérée : 
il est évident que la Grande Bretagne avec une dette de cent cinquante millions 
dont elle se trouvera inévitablement chargée à la fin de cette année sera dans une 
situation désespérée; attendu surtout qu'il y aura plusieurs millions pour lesquels 
il ne restera point de fonds, à moins qu'on ne puisse se procurer quelque ressource 
étrangère. — En même temps se voyant avec une armée de lio mille hommes 
aguerris et bien disciplinés, et une puissante flotte en Amérique dans le voisinage 
des Indes Occidentales, et des riches contrées de rAméri([ue Méridionale, et ayant 
de nouveau les Colonies du Nord à sa disposition , il ne tiendra qu'à elle de se rem- 
bourser des frais de cette guerre par une voye qui véritablement ne sauroit être 
justifiée, mais qui est la seule praticable. Le ministère britannique se feroit-il des 
scrupules dans une telle conjoncture.'^ Ce qu'il a fait dernièrement dans les Indes 
Orientales, et ce qu'il fait actuellement en Améri([ue démontre clairement qu'il 
sacrifiera toute autre considération à son objet, qui est d'envahir les propriétés des 
autres, pour augmenter son opulence et ses revenus. 

Etats-Unis, t. 1 , n° io6. (Traduction.! 



CHAPITRE IV. 

LE TESTAMENT POLITIQUE DU MARQUIS DE GRIMALDI. 



Lord Grantham présente à Madrid l'offre de désarmer de concert avec la France; M. de Gri- 
maldi essaye d'en prendre occasion pour nous laisser seuls en face de l'Angleterre ; il fait faire 
cette ouverture par le marquis d'Ossun. — Réponse du gouvernement du roi; dépèche à notre 
ambassadeur pour en appeler de nouveau aux données de la politique commune. — Lord 
Suffolk porte la même proposition au prince de Masserano; appréciation qu'en fait celui-ci; 
comment d'avance M. de Vergennes avait percé à jour cette manœuvre; nouvelles raisons 
de défiance qu'en tirent les représentants de la France et de l'Espagne à Londres. — M. de 
Grimaldi laisse tomber l'afliiire; l'intérêt qu'ont les deux cours à affaiblir l'Angleterre est 
d'autant plus affirmé par M. de Vergennes; Ossun informe le ministre que ses considérations 
ont ramené le Roi Catholique. — M. de Vergennes fait remettre à Madrid le plan, déjà com- 
muniqué au comte d'Aranda , d'un nouveau concert entre les deux cours en vue d'une action 
commune ; erreur du marquis d'Ossun en prévoyant des délais pour la réponse ; il peut mander 
cinq jours après qu'on pense à Madrid comme à Versailles; pourquoi l'on différera d'envoyer 
cette réponse par l'ambassadeur. — Exaltation du comte d'Aranda à l'arrivée de Franklin; 
ses relations avec Arthur Lee ; persuasion dans laquelle il jette ce dernier d'aller plus vite avec 
l'Espagne que ses collègues avec la France; réfutation caustique qu'il envoie des raisons de 
rester en paix données par M. de Vergennes ; il est d'avis de traiter immédiatement avec les 
Américains. — Effet que cet avis devait produire autour du Roi Catholique; crainte qu'inspi- 
rait l'ambassadeur à ce monarque; trouble où ses assertions jetaient son gouvernement; désir 
de ne pas lui répondre, cependant, de façon à lui faire quitter l'ambassade; M. de Grimaldi 
expose à Ossun la manière de voir du cabinet; il n'en instruira pas encore son représentant 
à Versailles. — Accord apparent avec l'Espagne et divergences réelles; dangers allégués par 
elle pour demander à la France d'avoir une escadre plus forte à Brest, une moindre à Toulon 
et une demi-escadre avec 1 2 ,000 hommes à Saint-Domingue. — Esprit qui préside à la réponse 
de Versailles ; moyen terme inacceptable indiqué par Ossun ; raisons que M. de Vergennes 
emprunte aux ambitions supposées de l'impératrice Catherine pour ne pas adhérer à dégarnir 
Toulon. — Pourquoi il était plus facile de s'entendre sur la conduite à suivre avec les Améri- 
cains; fermeté de M. de Grimaldi à cet égard dans sa dépêche au comte d'Aranda et identité de 
ses vues avec celles de la cour de France; confidences d'Ossun; M. de Vergennes approuve la 
dépêche; sentiment de ce ministre sur l'idée que l'on pourrait songer à faire disparaître l'An- 
gleterre. — Arthur Lee est mis par le comte d'Aranda sur la route de Madrid; comment les in- 
structions des « plénipotentiaires » paraissaient indiquer ce voyage et comment il ne pouvait pas 
déplaire à Versailles ; vive contrariété qu'il excite à la cour d'Espagne ; on envoie à Lee l'ordre 
d'attendre Grimaldi à la frontière. — M. de Floridablanca débarque à Antibes ; nouveaux pro- 
nostics favorables d'Ossun à son sujet ; M. de Grimaldi , qui l'a désigné , lui remettra un mémoire 



LE TESTAMENT POLITIQUE DU MARQUIS DE GRIMALDI. 145 

sur les affaires et sur la cour. — Adversaires qu'allait trouver le nouveau ministre ; circonstances 
dont il serait forcé de tenir compte; comment les rapports entre Madrid et Versailles pouvaient 
en être un peu déranges. 

Le successeur de M, de Grimaldi mit beaucoup de temps à venir 1777. 
prendre sa charge. Il échut par suite au ministre sortant de commen- 
cer lui-même l'exécution de son testament politique. Bien que n'ayant 
guère brillé par la justesse des conceptions, depuis deux ans, il cher- 
chait une occasion nouvelle et crut la trouver dans les manœuvres 
que faisait le cabinet anglais pour affaiblir les liens de Charles III avec 
la cour de Versailles. Ce cabinet s'était appliqué d'abord à masquer 
ses préparatifs en protestant que les armements des deux cours déci- 
daient seuls les siens, puis à ébranler leur union en s'en prenant 
particulièrement à ceux du gouvernement de Louis XVI; il joua à 
cette heure une troisième carte. Réalisant le propos que lord Suffolk 
avait un jour hasardé en s'entretenant avec le prince de Masserano, 
il fit offrir à Madrid par lord Grantham de désarmer si nous vouhons 
en faire autant nous-mêmes. M. de Grimaldi, sans attendre d'avoir 
du représentant de fEspagne à Londres l'assurance que la proposi- 
tion était sérieuse, se sert aussitôt de cette ruse diplomatique pour 
essayer de changer l'attitude de sa cour et de nous laisser en chemin. 
Le jour où Ossun lui fait part des conversations de M. de Vergennes 
avec les commissaires du Congrès, le conseiller du Pardo répond en 
lui présentant une perspective très différente. La France se serait vue 
placée seule en face de l'Angleterre, et fEspagne désintéressée ou à 
l'abri. 

On pouvait facilement indiquer cette manière d'être nouvelle dans 
un entretien; il était délicat de fintroduire par la voie diplomatique 
et surtout très incommode d'en charger le comte d'Aranda. Les opi- 
nions de fambassadeur s'en seraient fort émues et il en aurait pu 
faire aussitôt l'objet de propos ou d'avis embarrassants. Le premier 
ministre eut recours à Ossun pour engager l'affaire. La facilité de 
notre représentant à accueillir ses idées et à les reproduire étant sans 



>9 

■ urnivcKte xiTioxiLC. 



146 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. égale, il la mit à profit. Ossun, en elFet, s'empresse d'écrire au mi- 
nistre des affaires étrangères : 

A Madrid le 26 x""" 1776. 

Monsieur, 

Je dois avoir l'honneur de vous rendre compte d'une conversation que j'ai 
eue avec M. le marquis de Grimaldi, après lui avoir communiqué par écrit 
ou verbalement ce que je devais lui confier du contenu de vos dépèches des 
8. et I 3. de ce mois n° 60. et 6 1 . 

Ce ministre, Monsieur, est parti du principe que la volonté de la France 
et le désir de l'Espagne étoient d'éviter la guerre avec l'Angleterre autant qu'il 
seroit possible; il a observé que trois points paroissoient avoir fixé l'attention 
de la France; l'un les motifs que la conduite des Anglois, soit par raport à 
l'armement considérable qu'ils faisoient avec chaleur et en y employant des 
moyens extrêmes, soit relativement au bill que le ministère britamiique se 
disposoit à faire passer au Parlement pour autoriser la course contre les bati- 
niens américains; que cette conduite, dis-je, devoit inspirer de la méfiance sur 
la sincérité des assurances que la cour de Londres donnoit de vouloir éviter 
la guerre contre les deux Couronnes. Le second point est que la France croit 
ne devoir pas provoquer la guerre. Le troisième qu'il est d'une prévoyance 
sage et indispensable qu'elle ne néglige rien pour se mettre en état de la rece- 
voir et de la soutenir avec la plus grande vigueur. 

M. le marquis de Grimaldi a ensuite considéré que le plan qu'avoit adopté 
la France pour remplir ces difierents objets, sembloit être de tenir des vais- 
seaux armés dans ses ports et des troupes prêtes à s'embarquer pour pouvoir, 
au premier avis ou indice certain, porter du secours à celle de ses colonies 
d'Amérique qui seroit attaquée; ce ministre partant de cette hypothèse a 
parlé des ouvertures que le ministère de Londres a faites à M. le prince de 
Masseran et qu'il lui a répétées, selon les dernières lettres de cet ambassadeur; 
elles ont consisté à lui faire entendre que l'Angleterre n'étoit pas surprise des 
armemens de l'Espagne parcequ'elle en connoissoit le motif; mais qu'elle 
étoit allarmée de ceux de la France et que si cette puissance vouloit désarmer 
l'Angleterre désarmeroit aussi. 

Dans cet état, M. le marquis de Grimaldi m'a témoigné qu'il regarderoit 
comme prudent et convenable que la France s'expliquât franchement avec le 



DU MAllQUIS DE GRIMALDl. U7 

ministère britannique sur la disposition ou elle seroit de désarmer si l'Angle- 1777. 
terre le faisolt de son côté , et si on n'accordoit pas la permission d'armer des 
corsaires contre les vaisseaux américains, sans exiger néanmoins une entière 
égalité sur le nombre des vaisseaux armés; mais en consentant, par exemple, 
que tandis (jue nous tiendrons douze vaisseaux armés, l'Angleterre en eut 
jus([u'à dix-buit ou vingt; enfin que la France fit sentir aux Anglois qu'il étoit 
fort naturel ({ue dans le tems ou ils armoient quarante trois vaisseaux de ligne, 
elle armât de son côté tous ceux qu'elle pourroit. M. le manjuis de Gri- 
maldi sent qu'il est possible que le ministère britannique n'acquiesce pas à ces 
propositions; mais il pense que sa réponse tranqui lise roi t, si elle est favo- 
rable, et developeroit clairement ses mauvaises intentions, si elle est négative. 
Ce ministre a fini par la reflexion qu'un des principaux objets de la France 
étant d'être en état de porter un prompt secours à ses colonies, en cas d'at- 
taque, il étoit inévitable qu'elle eut une forte escadre armée, et que si elle 
faisoit passer sans délai quatre ou cinq mille bommes à S' Domingue, elle 
auroit pourvu à ce besoin contingent, ce qui la dispenseroit de tenir cette 
escadre armée; et il a calculé qu'il y auroit à cet arrangement de l'épargne 
du côté de la dépense , et que pour ce qui concernoit la perte des hommes 
que l'intempérie du climat pourroit occasionner, cette perte ne sauroit être 
considérable , parceque l'incertitude sur la paix ou sur la guerre avec l'Angle- 
terre seroit naturellement levée d'ici à un an. 

Telles sont. Monsieur, les réflexions que M. le M" de Grimaldi m'a prié 
de vous communiquer; il vouloit d'abord le faire directement ou par l'entre- 
mise de M. le C" d'Aranda; mais il a considéré qu'il alloit quitter le ministère, 
et il a jugé a propos de m'en charger. 

Mylord Grantham , Monsieur, a parlé hier à M. le marquis de Grimaldi de 
la crainte que nos armemens inspiroit à Londres; le ministre espagnol lui a 
réitéré l'assurance que la France et l'Espagne n'avoient en aucune façon pensé 
a attaquer l'Angleterre; qu'il étoit évident que si elles avoient eu des pro- 
jets à cet égard, elles n'auroient pas attendu pour les exécuter que l'Angle- 
terre fut armée et eut remporté des avantages sur ses colonies rebelles; que 
cette conduite de la part des deux Couronnes devroit tranquiliser la cour 
britannique, à moins qu'elle ne regardât les ministères françois et espagnols 
comme entièrement dépourvus du sens commun; qu'il étoit fort simple que 

>9- 



148 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. l'Angleterre faisant un armement immense, et se disposant à faire passer le 
bill pour la course contre les Américains, la France armât dans ses ports autant 
qu'elle le pourroit^ et que l'Espagne fit de même, d'autant plus que rien au 
monde ne pourroit altérer le système d'union et d'amitié qui existoit entre 
les deux monarchies. Mylord Grantham n'a eu rien de solide a répliquer, et 
il s'est borné a dire qu'il alloit en écrire de nouveau à sa cour. 

Espagne, t. 582, n" igS. 

Ces ouvertures, malgré l'apparence de défendre à nouveau les 
actes de la cour de France, ne pouvaient guère laisser douter qu'il y 
aurait beaucoup à faire pour ramener au point d'autrefois les dispo- 
sitions de Madrid. Mais à Versailles il ne vint pas à l'idée d'en mar- 
quer de la surprise, encore moins de l'humeur; on ne pensa qu'à faire 
appel à l'esprit politique. M. de Vergennes reprit la tâche, qu'il avait 
su maintes fois si bien remplir, de faire revenir le gouvernement de 
Charles III à l'appréciation des choses dont l'expérience aurait dû 
l'empêcher de s'écarter. Presque aussitôt le cachet rompu, le 8 jan- 
vier', il avait entretenu le roi du pli du marquis d'Ossun et il pro- 
fitait du courrier de M. d'Aranda, le 1 1 , pour répondre : 

J'ai mis sous les yeux du Roi M, les reflexions de M. le M" de Grimaldi 
dont vous rendes compte dans votre dépêche n" 117. Nous ne di fierons point 
de l'opinion de ce ministre sur les objets de prevoiance qu il vous a chargé 
de nous exposer et mon expédition du /(. de ce mois fait la preuve que 
jious nous en occupons avec suite. Mais quelque confiance que nous aions 
dans ses lumières et dans ses avis nous ne pouvons pas penser qu il seroit pru- 
dent et convenable que nous nous explicassions franchement avec te ministère Bi"" 
sur la disposition ou jious serions de désarmer si l'Ang'^' le faisait de son coté et 
si on n'accordoit pas la permission d armer des corsaires, sans exiger néanmoins 
une entière égalité sur le nombre des vaisseaux armés, etc. 

Je remarquerai en \" lieu M, que la France peut d'autant moins faire la 
proposition du desarmement a 1 Ang"* que quoique nous nous soions toujours 

' H est constaté en marge de ce pli que l'ambassadeur l'avait reçu le 8. 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. I 'i«j 

expliqués avec cette puissance de la manière la plus franche, elle s est enve- 1777. 
lopée dans la reserve avec nous, et n'a jamais dit un mot qui put nous inviter 
a articuler une oflVe de cette conséquence. Comme cest a lEsp" quelle a lait 
la confidence de la disposition ou ellcseroit a cet égard, il sembleroit plus 
naturel que la cour de Madrid affectant de lui donner plus de valeur qu elle 
n en a vraisemblablement se chargeât de la suivre. Elle pourroit le faire avec 
d autant moins d inconvénient quelle joueroit le rolo dun ami commun ((ui 
veut écarter toute semence de mésintelligence entre deux puissances voisines 
ses amies. Vous sentes M. et M. le M" de Grimaldi en conviendra jespere ([ue 
si nous sommes les premiers a parler de desarmement ce sera annoncer de la 
foiblesse Ou de l'impuissance, deux préjugés fâcheux donl les Anglois abuse- 
roient infailliblement et qui ne laisseroient plus de proportions dans les armé- 
niens que les deux puissances pourroienl conserver. 

Je dois observer en 2'^ lieu M. que tandis que lAng"^ paroit a Madrid 
n être allarmée que des armemens de la France elle ne nous parle ici que de 
1 inquiétude que lui causent ceux de lEsp''. Pas plus loin que mardi dernier le 
Lord Stormond s en est expliqué avec moi , il ne concevoit pas 1 objet de leur 
augmentation progressive. Je lui ai reparti que les armemens si considérables 
de l'Ang"'" legitimoient les précautions des deux puissances, au reste que leur 
voeu commun etoit constamment pour la paix et toute leur attention se portoit 
a prévenir qu elle ne put être troublée. 

Cette contrariété dans le langage des Anglois ne peut pas recommander 
leur sincérité et disposer a les prévenir par des ouvertures de confiance qu ils 
ne se borneroient peut être pas a rejettér, mais dont il est très probable qu ils 
chercheroient a abuser. 

J ajouterai en 3*^ lieu M. que si lAng"' qui avoit 20 v" de garde dans ses 
ports n a pu être rassurée contre un armement de six v" que nous préparions 
a Brest qu'en y ajoutant 28; quelle proportion voudroit elle donc admettre 
pour que nous pussions conserver 12 v'' armés.-* Ne nous abusons pas. Ce 
lie sont point nos armemens qui chagrinent les Anglois, ce sont les travaux 
que nous avons fait et que nous continuons pour le rétablissement de notre 
marine. 

S ils ont craint que nous voulussions les attaquer ils doivent en être bien 
désabusés mais ils voient les deux Couronnes en état de leur disputer le 



150 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. sceptre de la mer, et ils se reprochent de leurs avoir fourni l'occasion de s y 
mettre. Les ministres Bques aprehendent sans doute que leur nation ne leurs 
demandent compte de leur méprise. 

Ces considérations que je vous prie de faire à M. le M" de Grimaldi ne 
doivent pas empêcher lEsp" de donner suite aux ouvertures qui peuvent lui 
avoir été faites par lAng"'. Ce seroit même un moien de reconnoitre avec plus 
de certitude le fond des dispositions de cette puissance. Le Roi qui ne désire 
ainsi que le Roi son oncle que le maintien de la tranquiUité publique se prê- 
tera volontiers a tout ce qui pourra contribuer a 1 affermir avec dignité et 
surete deux conditions essentielles sur lesfjuelies Sa M''' s en raportera tou- 
jours avec confiance a Sa M''' Cqïie. 

Espagne, t. 583, n" 17. 

On n'aurait pu mieux démontrer l'impraticabilité de l'avis que 
M. de Grimaldi s'était plu à se laisser fournir, ni prendre plus douce- 
ment celui-ci à son piège. Que l'Espagne allât de l'avant puisqu'elle 
croyait l'insinuation des Anglais sincère ! Le ministère britannique 
avait eu des raisons pour faire agir d'abord lord Grantham , car c'est 
le 2 janvier seulement qu'il aborda le prince de Masserano. Lord Suf- 
folk encore, nous l'avons dit, se chargea de la démarche et employa 
la séduction de ses témoignages de grande et d'affectueuse estime sur 
le représentant du roi Charles. Mais l'ambassadeur n'était pas un poli- 
tique de l'école italienne. Il n'avait pas hâte de saisir ce qui pouvait 
entraver. Ses vues cadraient trop bien avec celles dont les deux Cou- 
ronnes s'étaient inspirées jusqu'alors pour ne pas se tenir en garde. En 
rapportant à sa cour le langage de lord Suffolk, il donne les meilleures 
raisons de s'en défier et envoie sa lettre par le courrier du comte d'Aranda 
pour que l'on en ait connaissance à Versailles'. On a vu qu'avant 
d'avoir lu cette dépêche M. de Vergennes perçait déjà de part en part 
cette fantasmagorie du désarmenïent, rien qu'en écrivant au marquis 
de Noailles qu'à Madrid l'ambassadeur d'Angleterre expliquait l'arme- 

' Rapport du 3 janvier. [Angleterre, t. 521, n" 5.) — Nous reproduisons cette pièce à l'an- 
nexe I du présent chapitre. 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 151 

ment si précipité de sa nation par l'armement de la France et qu'à 1777. 
Versailles c'était j)ar celui de l'Espagne'. Le prince de Masserano 
transmet à Madrid ce passage, que M. de Noailles lui a montré, cl 
croit n'avoir besoin d'ajouter rien de plus sinon de rappeler au pre- 
mier ministre « l'étonnement qu'il lui a souvent témoigné de voir les 
ministres lui donner toujours pour motif de leur armement celui de 
la France et ne tenir jamais ce langage à l'ambassadeur de Versailles 
avec lequel ils devraient s'expliquer ». «Je suis convaincu, ajoutait-il, 
que cette façon d'agir, d'après ce que mande M. de Vergennes, doit 
nous donner de l'inquiétude et prouve qu'ils ont quelque projet qu'ils 
cachent à la France et à l'Espagne, qui doivent pour cela même 
prendre leurs mesures afin de n'être point surprises dans leurs vastes 
et lointaines possessions. » Il signalait d'ailleurs que la presse conti- 
nuait dans les ports anglais avec une activité extrême. Les conver- 
sations de lord Wevmouth ramenaient comme instinctivement l'am- 
bassadeur en arrière, si celles de lord Sufiblk et de son ami lord 
Mansfield avaient j)u le porter à la confiance. Empêché d'aller à l'au- 
dience de ce ministre le 9 janvier, il y avait envoyé Escarano, avec 
qui le lord avait été très laconique; mais il rendait compte de la 
conversation qu'avait eue ensuite le marquis de Noailles et montrait 
ainsi qu'il suit combien la manière d'être du secrétaire d'Etat du 
Foreign office commandait aux deux cours de se méfier : 

L'ambassadeur lui fit ensuite la même ouverture que je vous ai mandé par 
le dernier courier qu'il avoit faite au Lord Suffolk relativement au bien qui 
résulteroit de l'éclaircissement des soupçons qu'il pourrolt y avoir entre les 
cours de Versailles et de Londres, en lui faisant entendre que cette ouverture 
étoit al)solument de lui, et qu'il ne la faisoit point par ordre de son maitre. 
Mylord lui répondit que comme l'Angleterre ne doutoit point des bonnes 
intentions de S. M. T. C. il espéroit que ce monarque ne douleroit pas non 
plus de celles du roi de la Grande Bretagne; et il n'en dit pas davantage. Cela 

' Dépèclie du 1 1 janvier 1777 [Angleterre, n° a/i) plus haut citée. 



152 . LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. est d'aulanl plus étrange que ces ministres disent toujoiu-s que leur armement 
n'a d'autre cause que celui de la France , et qu'ils n'en disent pas un mot aux 
ministres de cette puissance. Cela me fait craindre que ce ministère ne soit pas 
de bonne foi avec la France et avec nous, parcequ'il me paroit impossible 
que dans les trames et les perfidies du M'' de Ponibal l'Angleterre n'y soit pas 
pour quelque chose. 
Londres le i o j" 1777. 

Angleterre, t. 521, n° 18. 

L'insinuation que M. de Grimaldi avait saisie avec tant d'empresse- 
ment était donc loin de réussir à Londres. Le prince de Masserano 
avait eu, le 16, avec lord Mansfield, une conversation dont il faisait 
l'analyse le lendemain; il en concluait sans hésiter que les véritables 
dispositions de l'Angleterre se manifestaient dans la véhémence avec 
laquelle la presse s'effectuait, dans quarante-trois vaisseaux de ligne 
prêts à prendre la mer en outre de cent trente bâtiments secondaires 
sur les côtes d'Amérique, dans tous les préparatifs de guerre possibles, 
lorsque aucune puissance ne menaçait d'attaquer'. Pas plus qu'aupa- 
ravant, du reste, le moindre mot de ce désarmement illusoire n'était 
toviché par les ministres britanniques à l'ambassadeur de France. 
Celui-ci en jugeait très exactement la portée en écrivant au comte 
de Vergennes le 1 7, n'ayant pas encore reçu sa dépêche du 1 1 : 

11 y a beaucoup d'analogie, Monsieur le Comte, entre le langage qu'on 
nous tient ici à M. le prince de Masseran et à moi, et la conduite que pa- 
roissent suivre les ambassadeurs d'Angleterre à Versailles et à Madrid. Le 
Lord Stormont vous parle , Monsieur le Comte , des armemens de l'Espagne , 
tandis que le Lord Grantham fait grand bruit des nôtres à Madrid , et veut 
les faire envisager comme l'objet qui provoque tous les préparatifs militaires 
de l'Angleterre. Qu'arrive-t-il à M. le prince de Masseran et à moi, lors que 
nous allons chés les secrétaires d'Etat. Ordinairement le lieu de la scène est 
pour moi en Espagne, et il est porté en France pour M. le prince de Masseran. 

' Angleterre, t. 521 , n° 3o. — Cette pièce est reproduite à l'annexe I du présent chapitre. 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 153 

Je n'ai point eu l'honneur de vous informer. Monsieur le Comte, de ce t|ui 1777. 
avoit été dit ici à M. l'ambassadeur d'Espagne, relativement à la question du 
désarmement. J'ai pensé que c'étoient des paroles jettées au liazard, et qui 
ne pouvoient avoir que du danger pour nous. Aussi quand j'ai proposé suc- 
cessivement aux Lords Weymouth et Suffblk , de me demander des explica- 
tions sur ce qui pourroit faire nuage de noire côté, j'élois prêt à repondre, 
si l'on m'avoit interpellé sur nos arméniens, ou qu'on m'eut dit qu'on dés- 
armeroit ici, si la France vouloit désarmer. J'aurois commencé par demander 
qu'on voulut bien définir les termes, et déterminer le sens qu'il falloit attacher 
au mot de désarmement. Il se seroit trouvé à la fin du compte, que nous 
aurions été seuls chargés de faire tous les frais de ce à quoi chacun devoit 
contribuer pour le maintien et la tranquillité générale. L'Angleterre croiroit- 
elle désarmer, lorsqu'elle auroit quelques vaisseaux de ligne de moins, et 
qu'elle continueroit d'avoir plus de cent frégates en Amérique, entre trente et 
quarante mille hommes de troupes dans le voisinage de nos Colonies, et qu'en 
même tems il y auroit constamment dans les ports de la Grande Bretagne 
vingt vaisseaux de ligne .^ un désarmement réel est donc une chose chimérique 
à attendre de l'Angleterre, à ne considérer même que la crise de ses affaires 
intérieures. 

Si nous passons ensuite à l'Espagne tout ce qui tendroit à un désarme- 
ment ne sauroit lui être proposé sérieusement, lorsque nous savons qu'il faut 
qu'à main armée elle se fasse justice du Portugal , au moins dans les contrées 
de ^Amérique méridionale. 

Lorsqu'il est démontré que l'Espagne et l'Angleterre sont nécessairement 
armés, nous devons donc nous seuls nous exécuter par complaisance pour 
la cour de Londres, et nous mettre hors de toute défense.'' Le désarmement 
ne pouvant en conséquence avoir lieu d'aucun côté, c'est une dérision seu- 
lement d'en parler. Une pareille proposition ne poiuroit nous être faite qu'à 
deux fins : celle de nous endormir dans un moment qui demande toute noire 
vigilance ou celle de faire soupçonner à l'Espagne , que nous négligeons de 
nous tenir prêts à lui donner les secours qu'elle peut être dans le cas de 
reclamer d'un instant à l'autre. Sous ce dernier rapport l'Angleterre obtien- 
droit le double avantage de pouvoir nous prendre au dépourvu, et de porter 
atteinte autant qu'il lui seroit possible à l'alliance que le sang et la raison ont 



IVPmHEIllE XJtTIO'Till. 



154 



LE TESTAMENT POLITIQUE 



1777. également cimentée pom' la gloire, la prospérité, et la puissance des deux 
premières monarchies de l'Europe. 

Angleterre, t. 521 , ii" 35. 

M. (le Grimaldi était bien obligé de répondre aux observations de 
Versailles. Il s'y décida le 2 7 janvier en cachant une retraite sous beau- 
coup de développements. La dépêche qu'il écrivit pour cela au comte 
d'Aranda prescrivait à ce dernier de parler des propositions de lord 
Grantham avec M. de Vergennes et, au cas où ce ministre penserait 
que l'Espagne pouvait utilement faire les avances indiquées par le pli 
de Versailles, d'envoyer copie de ce pli à M. de Masserano qui en 
entretiendrait lord Suffolk si celui-ci venait à remettre le sujet en 
conversation. En d'autres termes, il laissait tomber l'affaire', ni l'une 
ni l'autre de ces conditions n'ayant probabilité de se produire. Il ne 



' «Je vous ai raporté tous ces antécédents, 
«portait la fin de sa dépêche, pour vous faire 
« connoitre que le ministre du Roi incline a ce 
« que le prince de Masseran profitant de l'ou- 
« verture du Lord Suffolck lui reponde (verba- 
«lement et seulement quand ledit ministre lui 
«en reparlera) dans des termes à lui faire en- 
« tendre que Sa Majesté se cliargeroit volon- 
« tiers de sonder et de persuader la France a 
« cet égard , toutes fois que la proposition du 
« cabinet britannique sera sincère et d'une exe- 
« cution possible. Quoique le comte de Ver- 
«gennes fasse entendre dans sa dépêche qu'il 
« ne trouve pas d'inconvénient dans cette de- 
« marche si elle est faite par nous autres , la 
« volonté de Sa Majesté est que vous en traitiés 
«de nouveau avec ce ministère, et si a la suite 
« d'un mur examen , on convenoit qu'elle peut 
«se faire, vous pourrés envoyer au prince de 
«Masseran une copie de cette lettre, laquelle 
« peut servir substentiellement de réponse a 
«la sienne, et d'instructions sur les reflexions 
« qu'il doit avoir présentes lorsqu'il s'expliquera 
« avec les ministres brilaniques pour se ren- 



< fermer dans les termes convenables et éviter 

< les inconveniens qui pourroient naitre d'une 

< franchise trop affectée. Vous observerés finale- 
1 ment (|ue j'indique que le P" de Masseran 
» doit s'expliquer seulement de paroles . et 
■ quand on lui reparlera de cet objet; car s'il 
« le faisoit par écrit et de son propre mouve- 
«ment, cela paroitrolt l'effet d'un ordre exprès 
» de sa cour et consequemment d'une conven- 
« tion entre leurs M"' Très Chret' et Cath', cir- 
« constance qui terniroit le caractère que nous 
» voulons prendre de médiateurs pour le bien 
«de la paix et de l'iiunianité, sans que la 
« France se montre comme acteur. Mais si mal- 
« gré ce que je viens de dire, la cour de France 
«jugeoit que notre amb' a Londres doit s'ex- 
« pliquer directement et par écrit, ou dans des 
«termes differens. Votre Ex" pourra l'en in- 
« struirc , la volonté du Roi est de se conformer 
« a ce que disposera Sa M" Très Chret', et 
« comme le prince de Masseran aura la co- 
« pie de cette lettre, il la regardera comme 
« un ordre immédiat de Sa M". Au Pardo le 
«37 janvier 1777.» (Espagne, t. 583, n" If-j.) 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 155 

resta guère de la tentative que l'écho. Le 12 février, M. de Vergennes, 1-77. 
après avoir pris les ordres du roi ', répond de sa main au comte 
d'Aranda, qui lui a communiqué la dépêche précédente. Il ne se con- 
tente pas de renouveler une lois de plus avec son grand sens les rai- 
sons contraires; il ajoute ces considérations, bien caractéristiques du 
but politique d'abaisser l'Angleterre, où par-dessus tout il visait, et que 
des propositions de désarmer auraient éloigné sinon fait disparaître ; 

Quoique les deux Couronnes désirent sinceremenl la paix et qu elles se 
soient refusées a tout ce que la faveur des circonstances leurs presentoit de 
séduisant pour al)aissér lorgeuil de lAng"* voudroient elles porter le des- 
interressement jusqu'à négliger I Interest qu elles ont a laisser prolonger une 
guerre qui qu elle qu en soit 1 issue contribuera a 1 épuisement de la G**'" Bre- 
tagne; si nous nous accordons a désarmer nous épargnons sans doute une 
grande dépense mais lo'conomie sera plus grande pour lAng'" puisque non 
seulement elle mettra en épargne tout ce quelle retranchera de son armement 
extraord*^, mais même que les bons matelots quelle ne peut avoir qu'au moicn 
de fortes primes ou de salaires extraord*^ se donneront a des conditions moins 
onéreuses. Nous rendrons par la au commerce de lAng"^' I activité et I ai- 
sance dont il est privé soit par les rigeurs de la presse soit par le prix excessif 
auquel se louent les matelots qui lui echapent; enfin le desarmement ne 
pourroit que décourager les insurgens et les précipiter vers la conciliation; 
ne pouvant plus compter sxu" un inteiest même tacite de la part de la France 
et de l'Esp*" ils se laisseroient sans doute aller aux tentatives que I Ang"* ne se 
lasse pas de réitérer pour les rapeller a la soumission. 

Espagne, i. 583, n'8i. 

Le ministre pouvait s'exprimer plus librement en envoyant à 
Ossun la copie de cette réponse. Aussi lui dit-il que « nous perdrions 
la sûreté dont nous devons nous occuper de préférence à tout», à 
donner une suite quelconque «à une idée qui n'a été mise en avant, 
sans doute, que pour nous amuser" ». Le 28 encore, il reprendra fort 

' Il le dit à Ossun dans un pli du 7. [Espagne, l. 583, n" 77.) — ' Ibid., n° 89. 



156 



LE TESTAMENT POLITIQUE 



1777. au long l'afFaire en vue d'édiller sur elle M. de Floridablanca , alors 
arrivé au Pardo. Mais, prudemment, M. de Grimaldi avait abandonné 
celte « idée », car Ossun mandait déjà le 1 3 que, dans une autre con- 
versation avec milord Grantham , le premier ministre était rentré sur le 
terrain des protestations pacifiques et des reproches, imputant comme 
auparavant à l'Angleterre de troubler seule l'accord par ses apprêts 
maritimes '. Au pli de M. deVergennes, du 28, l'ambassadeur pourra 
répondre, le 3 mars, que les considérations du ministre français « ont 
ramené le Roi Catholique et son ministère ». 

M. de Grimaldi, toutefois, avait tendu d'autres lîls plus propres 
que ceux-là à embarrasser la France. M. de Vergennes s'était enquis 
minutieusement de la situation des forces de l'Espagne. Des rapports 



' « M'' Grantliani , mande l'ambassadeur, s'est 
I expliqué , Monsieur, au nom de sa cour avec 
« M. le M" de Grimaldi dans les termes les 
«plus positifs sur ce qu'elle ne pensoit en 
j aucune manière à entrer en guerre avec la 
' Franco et l'Espagne, au contraire sur le désir 
» sincère qu'elle avoit de conserver la paix 
• avec ces deux puissances; le ministre espa- 
» gnol l'a assuré que les deux monarques pen- 
I soient de metne , et il lu! a demandé pour- 
I quoi 1 Angleterre faisoit un armement aussi 

< considérable ; l'ambassadeur a repondu que 
K c'etoit à cause de ceux de la France ; M. le 
1 M" de Grimaldi lui a fait observer que l'An- 

< gleterre avait armé extraordinairement la pre- 
1 miere et qu'une escadre de six vaisseaux de 

< ligne postérieurement armée dans le port de 
« Brest , n'auroit pas dû causer de 1 inquiétude 
«au ministère britannique. L'ambassadeur a 
» persisté soit sur le motif des armements de 
1 l'Angleterre soit par raport au désir sincère 
« qu'elle avoit de maintenir la paix avec la 
» France et l'Espagne , alors M. le M'' de Gri- 
« maldi lui a dit qu'il étoit si sûr des disposi- 
» lions pacifiques de la France et de l'Espagne 



Il qu'il lui offroit d'être médiateur entre les 
« deux cours de Versailles et de Londres pour 
(■ les mettre a portée de s'expliquer amicale- 
« ment sans compromettre leur dignité ou leur 
Il délicatesse , et de convenir de desarmer reci- 
ti proquement ; ce ministre a ajouté qu'il ne lui 
« cacberoit pas que les préparatifs de l'Angle- 
11 terre allarmoient infiniment la France et 
Il l'Espagne. Que cette dernière tenoit en con- 
Il séquence douze à treize vaisseaux de ligne 
Il armés à Cadix , qu'elle en faisoit armer dans 
Il ce moment deux de plus , et (ju'eUe en fei-oit 
«armer plusieurs autres successivement; qu'il 
Il croyoit que la France en agissoit de même , 
Il parce que les deux puissances ne vouloient pas 
Il s'exposer à des surprises , et qu'elles vouloient 
«au contraire se mettre en état de soutenir et 
«de pousser la guerre avec vigueur, si on les 
« attaquoit. Milord Grantham s'est montré très 
« satisfait de cette explication ; il y a apparence 
« qu'il en rendra compte à sa cour, à qui , 
« comme vous savez, M. le prince de Masseran 
« a été autorisé de tenir à peu près le même 
11 langage. A Madrid le i3 février 1777 » [Es- 
/jagne, l. 583, n° 85.) 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 157 

réitérés d'Ossun l'avaient renseigné sur l'armée et sur la marine '. Son 
attention s'était aussi portée sur la correspondance de l'époque où le 
duc de Choiseul, pour éviter la malheureuse paix de 1763, s'efforçait 
de combiner une action plus forte des deux cours; il avait même 
demandé à l'ambassadeur, à ce sujet, des copies d'expéditions dont 
la minute lui manquait ^ Muni de ces documents, il avait dressé le 
plan du nouveau concert que les circonstances lui paraissaient ap- 
peler à cette heure. Le 4 janvier, entre le jour où il reçut Franklin 
à Paris et celui où la légation vint à Versailles, il remit au comte 
d'Aranda pour le soumettre au Pardo, et il envoya à Ossun, le projet 
qu'il avait donné à lire à l'ambassadeur espagnol les derniers jours 
de 1776. Les termes dans lesquels il adressait à Madrid ce document 
montrent qu'avant toute délibération du cabinet il avait personnelle- 
ment conçu ce moyen de rouvrir avec le gouvernement de Charles lli 
le champ des projets intimes. Les bases, les chances, les détails du 
plan étaient établis dans un exposé étendu, tout entier de la main 
du ministre. «11 est temps, disait-il, que les deux Couronnes pré- 
voient la guerre et avisent aux moyens de la soutenir avec le moins de 
pertes qu'elles pourront, » et il empruntait à un projet dressé par le 
cabinet de Madrid en 1 766, accepté à peu près tout entier par le duc 
de Choiseul, le cadre des opérations proposées. C'était sous la réserve 
essentielle, cependant, que si le duc de Choiseul avait admis les 
données sur lesquelles les forces de la France étaient alors calculées. 



1777. 



' Par une lettre confidentielle du 7 no- 
vembre à laquelle Ossun répond le 18 [Es- 
pagne, l. 582, n" ia6), M. de Vergennes en 
remercie l'ambassadeur. Il le questionne de 
nouveau le 8 décembre. ( Ibid. , n° 1 69. ) 

' Dépèche du 38 octobre : « On n'a pas con- 
« serve de copie dans mes bureaux de la corres' 
« pondance particulière que M. le D. de Ghoi- 
11 Seul a Suivie avec vous relativctûent à la d" 
«paix depuis l'époque du 17 avril 1762 jus- 
« qu'au i5 fev' 1763. Je vous prie d'y suppléer 



«en m'envoyanl une copie de celle coires- 
11 pond" à l'exception des dépêches que vous 
» m'avez fait passer en dernier lieu ; mais comme 
«je présume qu'elle est volumineuse vous pour- 
«rez me l'addresser successivement par des 
«occasions sûres.» [Ibid., n' 79; voir aussi 
n° i45.) Ossun répond le 1 1 novembre , d'Aran^ 
juez, qu'il enverra cette correspondance dès sa 
rentrée à Madrid avec la cour. [Ibid., n° 1 la.) 
Il en parle de nouveau le 2 3 et le 3o décembre. 
[Ibid., n" 190 et 201.) 



158 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. ces données n'existaient plus maintenant, car «Sa Majesté n'avait 
point trouvé de marine à son avènement au trône, très peu d'appro- 
visionnements pour sa restauration, et tout ce qu'elle avait pu faire 
depuis, y compris les travaux à effectuer en 1777, ne lui assurait 
qu'un nombre inférieur de vaisseaux ou de frégates ». M. de Vergennes 
n'était pas sans craindre qu'à Madrid l'on ne fît froid accueil à son 
projet; aussi mettait-il un soin particulier à motiver sa démarche et à 
en préciser le caractère. 11 écrit à l'ambassadeur de sa main , tenant 
à le bien pénétrer de ses raisons et de ses vues : 

Toutes vos dépêches nous annoncent, M. que la cour de Madrid n'est 
pas moins attentive que nous le sommes aux préparatifs et aux mouvements 
de l'Ang™, elle nous Invite si souvent à ne les pas perdre de vue et à nous 
tenir prêts à tout événement que nous ne devons pas douter qu'elle ne prenne 
de son côté les mesures les plus propres à oposer la résistance la plus forte 
si elle devient nécessaire. Mais ce n'est pas assez d'armer respectivement si 
les deux Couronnes n'ont un pian combiné qui fasse concourir leurs efforts 
communs à un seul et même but. C'est pour en approcher que j'ai formé 
l'ébauche que j'ai l'honneur de vous adresser; le roi, qui l'a vue, a paru la 
goûter; mais Sa Majesté n'a pas voulu se décider avant de savoir ce que 
le Roi Cque et son ministère peuvent en penser. Vous voudrez donc bien la 
communiquer confidentiellement et inviter les ministres espagnols, après avoir 
pris les ordres du roi leur maître, d'y faire les corrections et les changements 
dont le plan pourra leur paroitre susceptible. Le plus tost sera le mieux , car 
la saison avance, et il est de la plus haute importance, si nous ne voulons 
pas être surpris, que toutes les dispositions soient arrêtées avant l'ouverture 
du printemps. 

Projet uniquement «défensif», continue le ministre en résumant 
les explications de son mémoire. Non qu'il ne reconnaisse pas l'avan- 
tage de prévenir les Anglais et de « tomber dessus avant qu'ils aient 
11 le temps de donner plus de consistance à leurs mesures offensives «; 
mais « la parfaite équité des deux monarques répugnerait à porter les 
premiers coups, et il faut restreindre l'action sur la mer afin qu'elle 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 159 

ne s'étende pas au continent; il faut la recevoir et non l'engager ". Il 
n'est pas militaire; sans aucun amour-propre il appelle donc la libre 
critique du cabinet de Madrid sur ce qu'il propose; il ne marcjue 
qu'un seul parti arrêté, c'est que les forces des deux pays « aient une 
« destination séparée » et que, hormis des cas rares, on ne forme pas 
des escadres devant agir ensemble, car « la jalousie du commande- 
ment fait naître des divisions entre les chefs qui se répandent parmi 
les subalternes et fait échouer les opérations les mieux concertées ' >■. 
L'exposé ne porte que cet intitulé : Mémoire. C'était simplement, en 
effet, un projet à discuter. Le ministre déterminait d'abord ce que les 
deux cours auraient à attendre des Etats du continent si la guerre ve- 
nait à naître; il précisait ensuite les données du plan arrêté en i 766, 
puis, appliquant ces données aux circonstances et à la situation pré- 
sentes, il indiquait ce qu'il fallait en rabattre et ce qu'il concevait que 
l'on fît. C'est un document important de notre histoire politique. 

MÉMOIRE 

ou plan des mesures à concerter avec l'Espagne contre les entreprises 
qu'on peut supposer à l'Angleterre^. 

Les arméniens que l'Angleterre presse depuis quelques mois avec une acti- 
vité presque incroyable, peuvent paroitre d'autant plus suspects et même 
allarmans, que malgré tous les motifs de confiance et de sécurité que la 
France et l'Espagne se sont empressées à lui présenter, elle semble plustot 
redoubler de méfiance et de mauvaise volonté. 

il est donc tems que les deux Couronnes prévoyant le cas ou il ne sera plus 
à leur choix de conserver la paix, avisent aux moyens de soutenir la gueire 
avec le moins de désavantages qu'il sera possible. 

De tous les plans qu'on pourra faire, celui qui mettra les Anglois dans la 

' A Versailles, le 4 janvier 1 777. la mention suivante, de la main de M. de Ver- 

^ Ce sous-titre a été ajouté postérieurement gennes : « Décembre 1 776 , remis à M. le comte 
à la date de la pièce, laquelle porte en marge d'Arandti le Ù j" /777. » 



160 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. nécessité de morceler leurs forces, sera sans contredit le plus salutaire. Obligés 
de veiller partout, ils ne se trouveront aucune part assez en force pour former 
des entreprises de quelque considération. C'est par la lassitude et par l'épui- 
semenl qu'il faut aspirer a les vaincre plus tôt que par des combats où ils 
auroient sur nous l'avantage que donne la science et l'expérience. 

L'objet essentiel pour les deux Couronnes est de prévenir autant qu'il 
dépend d'elles, (|ue le feu de la guerre qui menace de s'allumer sur la mer, 
ne puisse embraser le continent. Dans cette vue, elles doivent s'abstenir soi- 
gneusement de faire intervenir leurs alliés dans la querelle qui peut s'élever. 
Le seul qui pourroit y prendre une part active seroit la Suéde; mais circon- 
venue comme elle l'est par la Russie , la Prusse et le Dannemarck , ses démons- 
trations ne pourroient que la compromettre, nous occasionner des dépenses 
en pure perte, et peut être former sur le continent l'engagement que nous 
voulons éviter, lequel ne pourroit que nuire à l'intérêt principal des deux 
Couronnes. 

Leur politique doit donc se concentrer à disposer l'Europe à rester neutre 
dans la guerre qui paroit prête à s'élever entre elles et l'Angleterre , et c'est 
par cette raison que quelque imminent que semble l'orage, il convient 
d'attendre qu'il éclate de la part de la Grande Bretagne, Si elle se porte 
pour agresseur, elle ne peut plus réclamer à titre de devoir, les secours de 
ses alliés, et principalement ceux des Etats généraux, et il y a lieu de croire 
que ces derniers trop contents de pouvoir attirer à eux la principale partie 
des bénéfices de commerce que les puissances belligérentes devront aban- 
donner, ne voudront pas sacrifier cet avantage à l'enthousiasme d'une partia- 
lité, qui n'est pas plus dans le caractère d'une nation marchande, que dans 
ses intérêts, 

Les deux Couronnes travaillant sur ce plan, peuvent espérer de maintenir 
la république de Hollande dans les termes de la neutralité. Le même apàt ne 
peut avoir d'effet sur la Russie laquelle n'ayant pas de marine marchande , ne 
peut être séduite par les avantages du commerce étranger. Sa situation inté- 
rieure, le sentiment encore sidisistant des playes profondes que la guerre de 
Turquie, les tracasseries de la Pologne, la révolte et la peste ont faites dans 
sa population et dans ses finances, sembleroient devoir la détourner d'entrer 
dans une guerre étrangère à ses intérêts et qui paroit ne pouvoir jamais lui 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 161 

procurer aucune utilité réelle. Mais le génie romanesfjue de Catlierine seconde , i"77. 
sa passion pour toute espèce de célébrité, et un reste de ressentiuieiil, peut 
être toujours actif contre la France, peuvent la rendre plus susceptible de 
prêter l'oreille aux suggestions de l'Angleterre, surtout si cette puissance veut 
la défrayer de ses dépenses. 

Dans la position où la France se trouve vis à vis de l'impératrice de Russie, 
elle ne peut par ses insinuations ni l'éclairer sur ses vrais intérêts, ni détruire 
le prestige que les Anglois peuvent cliercber à lui faire. Cette tàcbe regarde 
plus naturellement la cour de Madrid, qui s'étant toujours maintenue dans un 
sistènie de ménagement et d'égards respectifs avec celle de Russie, n'a ni les 
mêmes préventions à combattre, ni les mêmes dilRcultés à vaincre. 

On ne fait que nommer ici le Dannemarck, incapable de mouvement par 
lui-même, il paroit bien décidé à ne prendre que celui que la Russie voudra 
lui imprimer. Il n'est pas d'ailleurs dans des termes avec l'Angleterre, à lui 
laire facilement le sacrifice d'une tranquilité qui paroit également nécessaire 
à son existence pbisique et morale. 

Avant de proposer ces idées sur la meilleure disposition qu'on estime que 
la France et l'Espagne pourroient faire de leurs forces, si la guerre est inévi- 
table, il est indispensable dejetter un coup d'œil rapide sur ce qui a pu être 
projette antérieurement. 

Un mémoire bien raisonné de la cour de Madrid de l'année 1766 renfer- 
moit un plan d'opérations qu'on va résumer. 

L'Espagne y évaluoit les forces navales de l'Angleterre à i4o vaisseaux 
de ligne et 100 frégates, dont elle croyoit qu'elle pouvoit mettre en action 

1 20 vaisseaux et 80 frégates, ce qui est fort exagéré. L'Espagne établissoit que 
les deux Couronnes pouvoient y oposer 1 1 6 vaisseaux de ligne et 70 frégates. 
Il convient d'observer que la cour de Madrid calculoit sur les données de la 
France qui portoit sa marine à 66 vaisseaux de ligne et i4 d'augmentation, 
au total 80 et /(o frégates. L'Espagne n'annoncoit de sa part que 58 vaisseaux 
de ligne et 3o frégates, avec promesse d'une augmentation annuelle de 6 vais- 
seaux et quelques frégates. Suivant cet état les deux flottes formoient un 
ensemble de i38. vaisseaux et 70. frégates, de manière qu'il seroit resté 

2 2 . vaisseaux , sans les augmentations ultérieures pour les recbanges. L'Espagne 
proposoit d'avoir pour sa rade au Ferol 34- vaisseaux, dont 3o. toujours 



ai 



162 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. armés et 12. frégates et 20. mille hommes de troupes, infanterie, cavalerie 
et dragons, munis de tout le nécessaire pour un embarquement et pour former 
une grande entreprise. 

A Cadix 1 /i. vaisseaux dont 12 armés, 8 frégates et xui corps de 8 mille 
hommes. 

Sept vaisseaux à Carthagene, dont cinq seulement armés, avec quelques 
frégates et chébecs et des troupes dans la même proportion. 

Les trois vaisseaux restans pour completter le nombre de 08. dévoient 
être expédiés dans la mer du Sud , où ils se seroient joints au Péruvien qui 
s'y trouvoit. ^ 

La seule disposition dont le mémoire fait état pour la défense de FAmé- 
rique occidentale est l'envoi de quelques bataillons à la Havane. 

Suivant ce plan l'Espagne devoit avoir 00. vaisseaux armés, et 28. mille 
hommes sur les côtes de fOcéan. Elle demandoit que la France' eut à Brest 
4o. vaisseaux de ligne et 20. frégates toujours armées et 4o mille hommes 
sur les côtes de Normandie et de Bietagne. A Toulon 1 2. vaisseaux 10. fré- 
gates et 12. mille hommes, enlln quelle fit passer en Amérique une escadre 
de 16. vaisseaux de ligne, 10. frégates et un corps de troupes de 8. mille 
hommes. 

La cour de Madrid indiquoit Porto Rico comme la station la plus salubre 
et la plus a portée de veiller sur les mouvemens des Anglois, et elle nous 
laissoit la liberté de tenter pour nôtre compte la conquête de la Jamaïque. 

Les troupes rassemblées en Bretagne et en Galice dévoient menacer l'An- 
gleterre et rirlande, et celles de Cadix, Carthagene et Toulon, Gibraltar et 
Port-Mahon. 

L'Espagne portant la force de TAngleterre à 120. vaisseaux, jugeoit que 
Brest et le Ferol n'en occuperoient pas moins de 80. Elle en comptoit 20. 
pour Gibraltar et la Médité renée, et pareil nombre pour fAmérique; au 
total 120. 

M. le duc de Choiseul repondant en 1767. au mémoire de la cour de 
Madiid, assure que les 66. vaisseaux françois seront prêts dans le courant 
de l'année 1768. et qu'au lieu de garder en magasin, comme on se fétoit 
d'abord proposé, les approvisionnemens rassemblés pour la construction de 
1 4 vaisseaux d'augmentation , on les construira successivement, sans déranger 



DU MARQUIS DE GRIMALDl. 163 

pour cela les approvisloimemens nécessaires pour réparer les pertes de la 1777. 
guerre et du ten)s. ' 

M. le duc de Choiseul passant ensuite à l'examen des objets déi'enslis aux- 
quels il sera indispensable de pourvoir au moment de la guerre, annonce 
que dès que le Roi y sera déterminé, son intention est d'arrêter en entier 
tout le commerce maritime de la France; de faire rentrer tous les bali- 
mens marchands, et de n'accorder que quelques permissions limitées pour le 
Levant. Il sent toute la rigueur de cette précaution; il s'attend qu'elle excitera 
des clameurs et des plaintes, mais il la croit nécessaire pour conserver les 
matelots. 

La France enverra i5. bataillons même 20. s'il le faut aux isles du Vent. 
Ces 20. bataillons placés au centre du golphe, auront pour soutien une 
escadre de 12. vaisseaux et 6. frégates, avec les balimens pour transporter 
ces troupes aux différens lieux de l'Amérique où le besoin les apellera. Pour 
faciliter la subsistance, cette escadre sera relevée tous les ans par une de pa- 
reille force, qui sera en station dans la rade de Brest, elle est jugée suffisante 
pour protéger les côtes de Bretagne jusqu'en Aunis. 

Pour ce qui est de S' Domingue, on répugne à envoyer des troupes dans 
ce climat meurtrier; cependant on pourroit y faire passer dans le besoin 6. ba- 
taillons. On craint moins la conquête de cette isle que sa dévastation. 

Les isles de France et de Bourbon étant intéressantes à conserver on y 
enverra 6. vaisseaux Ix- frégates et G. bataillons. 

M. le duc de Choiseul pense qu'il est essentiel d'avoir dans le golphe de 
Gascogne une escadre de 6. vaisseaux et 4. frégates. 11 juge cette croisière 
nécessaire et peu dangereuse , ayant l'azile des ports d'Espagne comme de 
ceux de France. 

Trente bataillons et 6. régimens de cavalerie ou de dragons seront placés 
en Normandie et en Bretagne. Ce nombre paroit suffisant pom' la sûreté des 
côtes et pour donner l'inquiétude d'un débarquement. 

Dix bataillons et deux régimens de cavalerie garderont la côte d'Aunis et 
de Guyenne. Dix autres bataillons celle qui s'étend vers Bayonne, \l\. seront 
repartis en Provence. Enfin il y aura sur la côte depuis Boulogne jusqu'à 
Dunkerque 3o. bataillons et 2^. escadrons. 

M. le duc de Choiseul résumant, conclut qu'il y aura dans la partie de la 



164 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. marine pour la défense et la seule précaution i 2. vaisseaux aux isles du Vent, 
et 1 2 . à Brest pour les relever ainsi que i 2 . frégates cy. . 2 4 "»■»'«»« 1 2 '""'«"'«s 

Dans rinde 6. vaisseaux et autant pour les relever et 
4. frégates cy 12 8 

Dans le golphe de Gascogne, 6. vaisseaux et 4- frégates 
cy 12 8 

Dans la Méditéranée 8 . vaisseaux et 4 • frégates et autant 
pour les relever cy 16 8 

Total 64 36 

Suivant cet aperçu il devoit rester 1 6. vaisseaux et 4- frégates employés 
pour ia guerre oifensive. 

Quant aux forces de terre 118. bataillons et 56. escadrons dévoient couvrir 
nos possessions éloignées et nos côtes. Si on y ajoute 60. bataillons de milices 
pour garder l'intérieur du royaume, il restoit à la disposition de l'alliance et 
pour la guerre 1 26. bataillons et 178. escadrons indépendament des troupes 
légères. 

M. le duc de Choiseul en donnant cet état des forces de la France , n'entre 
point dans le détail de celles de l'Angleterre, et ne dit rien de l'usage cpi'elle 
pourroit en faire. 

Il ne serviroit de rien d'examiner si ce plan de M. le duc de Clioiseul étoit 
exactement calculé sur les forces réelles du royaume, surtout sur ses forces 
navales. Ce qui est très certain est qu'à l'époque de la retraite de ce ministre 
en 1770. on ne comptoit encore que 66. vaisseaux parmi lesquels quelques 
uns vieux et hors de service. 

Mais son calcul, fut il vrai alors, ne l'est plus aujom'dhuy. Sa Majesté à son 
avènement au trône n'a point trouvé de marine, et très peu d'aprovisionne- 
mens pour sa restauration. Tout ce qu'elle a pu faire dans le court intervalle 
qui s'est écoulé depuis qu'elle a pris les rênes du gouvernement a été de re- 
créer 4o. vaisseaux qui sont aujourdhuy en bon état. Les travaux de 1777- 
en donneront au moins dix autres. C'est donc sur ce nombre de 5o. vaisseaux, 
et 3o. frégates environ, sans parler des corvettes et autres petits batimens de 
guerre qu'il faut bâtir le plan de la guerre. 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 165 

L'Espagne étant infiniment mieux pour sa marine que la France, pourroil mi. 
mettre quelque chose de plus au jeu, si la circonstance où elle se trouve vis 
à vis du Portugal partageoit sa prévoyance et ses efforts. Cependant comme 
c'est de l'Angleterre que la cour de Lisbonne peut emprunter ses principales 
forces, toutes les mesures qui pourront tendre à occuper celles des Anglois 
semblent conduire au but que Sa Majesté Catholique peut se proposer. 

La France n'ayant dans le moment présent que 4o. vaisseaux à mettre eu 
action, et dix de suplément pour le courant de 1777. tout ce qu'elle pourroit 
faire seroit d'en disposer de la manière suivante : 

Aux isles du Vent 8 ''""*°'"' \ '''^'«' 

A risle de France 4 3 

Dans la Méditeranée 8 6 

Brest et le golphe de Gascogne si cette croisière étoit 

jugée nécessaire 18 10 

Total des vaisseaux et frégates employées. .38 2 3 

Resteroit 12. vaisseaux et sept frégates non compris ce qu'on pourroit con- 
struire annuellement pour relever celles des escadres qui devroient l'être, et 
réparer les pertes de la guerre. 

Il convient d'observer qu'il existe dans les ports quelques autres vaisseaux 
qui quoiqu'incapables de soutenir une campagne de long cours pourroient 
cependant encore figurer dans un armement de rade. 

Quant aux forces de terre , on ne pense pas qu'on puisse destiner à la dé- 
fense de nos isles de l'Amérique moins de huit nouveaux bataillons. M. le 
duc de Choiseul en proposoit vingt. Mais l'Angleterre étoit alors maîtresse de 
l'Amérique septentrionale; elle pouvoit y puiser d'abondantes ressources pour 
ses projets offensifs en hommes, batimens et subsistances. Aujourd'huy elle 
est en guerre avec ces mêmes colonies et réduite à employer contre elles une 
partie de ses propres forces. Si la France ou fEspagne étoient attaquées par 
l'Angleterre, il seiTd)leroit qu'une de leurs premières démarches devroit être 
de s'assurer de ces mêmes colonies, et d'obvier à ce qu'elles ne pussent faire 
une paix séparée. 

On ne peut proposer moins de six bataillons pour la défense des isles 



166 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. de France, de Bourbon et pour l'Inde, quoiqu'on ne se dissimule pas que ce 
nombre seroit fort inférieur au besoin. En élfet les Anglois ont dix mille Eu- 
ropéens, plus de 5o. mille Cipayes dans l'Inde, et tous les moyens qui nous 
manquent pour combiner une expédition. 

Aussi dépourvue que l'Angleterre Test de troupes, il y a peu d'apparence 
(rue nos côtes et les isles qui leur sont adjacentes fussent menacées d'être 
infestées par des descentes. 

Cependant il seroit très politique d'y tenir assez de troupes pour inspirer à 
cette puissance la crainte d'une invasion. Dans cette hipotbèse, on n'estime pas 
pouvoir proposer une meilleure disposition que celle qui est détaillée dans 
le projet de M. le duc de Choiseul , savoir : 

Trente bataillons et 2^. escadrons de Dunkerque à Boulogne, autant en 
Normandie et en Bretagne, i o. bataillons sur les côtes d'Aunis et de Guyenne, 
et pareil nombre jusqu'à Bayonne. La Provence étant trop dégarnie de vaisseaux 
pour pouvoir en imposer par l'apparence d'une diversion , il sufiiroit d'y tenir 
le nombre de troupes nécessaires pour la défense de cette province. 

Quant à l'Espagne ses discussions avec le Portugal fobligeant à assigner une 
partie de ses forces maritimes pour couvrir ses possessions dans le Paraguay, 
on estime qu'elle pourroit répartir ses forces de la manière suivante; en les 
évaluant sur le pied de soixante vaisseaux de ligne et 3o. frégates. 

A Buenos Ayres 8 *"''*''"* 4 '^^"'" 

A la mer du Sud 3 // 

Au Ferol 1 5 6 

A Cadix 12 5 

A Cartbagene k 2 

Total Ixi 17 

L'Espagne auroit donc en armement /|2. vaisseaux de ligne et 17. frégates 
dont 34. vaisseaux et i3 frégates seroient apropriés à la guerre contre l'An- 
gleterre. Ainsi il lui resteroit 1 8. vaisseaux et 1 3. frégates pour les rechanges 
que le tems et la guerre exigeroient. On a restreint à 1 7. le nombre des fré- 
gates employées à la suite des escadres, dans l'idée que l'Espagne pourroit se 
proposer d'en avoir de volantes en Amérique. 



DU MARQUIS DE GRIMALDl. 167 

L'eniplacenienl en Galice d'un corps de 2 o. mille hommes composé de toutes 
armes paroitroit d'autant mieux adapté aux circonstances présentes, qu'il reni- 
pliroit le double objet de menacer la frontière de Portugal dans cette partie 
et l'Irlande d'un débarquement. Il en seroit a peu près de même de toute dis- 
position pareille ([ue l'Espagne pourroit faire en Andalousie et dans la partie 
des Algarves qui lui appartient. On ne propose rien pour la Méditéranée, 
parcequ'on conçoit que l'Espagne peut avoir un emploi plus nécessaire à faire 
du reste de ses forces de terre le long: des autres frontières de Portugal. 

Suivant l'état de distribution qu'on vient de former la France auroit en 
action ou prêts a y entrer 33 vai«iM.,i 33 frdgain 

Et l'Espagne 34 1 3 

Total des forces navales employées des deux 

Couronnes 72 3() 

Après avoir exposé le tableau de leurs forces mobiles, il est à propos de 
jetter un coup d'œil rapide sur celles que l'Angleterre est en état d'oposer. 
Son premier armement, celui qu'elle prépare, est de 4 3. vaisseaux de ligne. 
La difficulté avec laquelle il s'exécute malgré la rigueur de la presse , annonce 
celle bien plus grande qu'elle rencontreroit , si elle vouloit l'augmenter dans 
la proportion ou il conviendroit de le porter, pour primer les deux Couronnes. 
Cette difficulté ne surprendra pas si on réfléchit que l'Angleten-e ne peut 
plus compter sur le même nombre de matelots dont elle disposoit dans la 
précédente guerre. 

Si la révolution de ses colonies d'Amérique lui en enlevé un quart, elle ne 
doit pas moins en aproprier qu'un autre quart et même plus à les contenir 
et à les soumettre. C'est donc dans moins de la moitié de son ancien fonds 
seulement, qu'elle doit trouver, les gens de mer qui lui sont nécessaires pour 
lutter avec supériorité contre les deux Couronnes. 

L'Angleterre annonce et prépare effectivement un armement de 43. vais- 
seaux de ligne. Cet effort n'est pas le dévelopement de toute sa puissance. 
Nous savons par des recherches suivies et par des relevés assez exacts, qu'elle 
pourroit mettre en commission jusqu'à 82. vaisseaux de ligne en mettant au 
jeu tout ce qu'elle a de bons vaisseaux. Les matelots n'étant pas classés en 
Angleterre comme en France et en Espagne, on ne peut être instruit, même 



168 - LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. par aperçu du nombre sur lequel elle peut compter. Mais on ne croit pas' 
s'écarter du vrai , en suposant qu'elle ne pourroit armer tout à la fois ce grand 
nombre de vaisseaux, sans intercepter tout le mouvement de son commerce, 
et par conséquent sans nuire à l'intérêt essentiel de sa nation. 

Ne pouvant pas mesurer avec précision tout l'effort que l'Angleterre pourroit 
faire dans le début d'une guerre, nous nous bornerons à indiquer celui que nous 
croyons qu'elle ne pourroit se dispenser de faire, pour maintenir la guerre 
dans une sorte d'égalité. 

Nous établissons qu'elle ne pourroit pas avoir dans le golfe de Gascogne 
moins de 3o. vaisseaux de ligne dont partie de la première force pour veiller 
sur les mouvemens des escadres de Brest et du Ferol, cy 3o *»"*<■""' 

Les côtes de France depuis Dunkerque étant garnies de troupes , 
tandis que l'Angleterre en est dénuée, la crainte d'un débarque- 
ment exige dans le canal une force navale quelconque que nous 
n'estimons pas à moins de 8 

L'Espagne tenant à Cadix i 2. vaisseaux armés, quatre à Cartha- 
gene, et la France 8. à Toulon, l'Angleterre ne peut pas employer 
pour Gibraltar et la Méditéranée moins de vingt quatre vaisseaux, 
cy 2 4 

La France ayant une escadre de liuit vaisseaux en Amérique; 
l'Angleterre obligée d'avoir une station à Antigoa et une autre à la 
Jamaïque, ne pourroit remplir cet objet à moins de 12. vaisseaux, 
cy 12 

Donnons en encore six pour l'Inde, cy 6 

Total des forces préjugées nécessaires de la part 
de l'Angleterre pour le simple état défensif seulement 
80. vaisseaux, cy 80 

Mais la guerre une fois déclarée, elle devra donner des convois de force à 
ses transports de recrues, vivres, munitions et autres atirails, que sa guerre 
d'Amérique exigera. Il ne lui resteroit pour y pourvoir que deux vaisseaux, 
ainsi que pour les recbanges, que le tems, les bazards de mer, et le service 
rendroient nécessaires. 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. IfH) 

11 y auroit peut être un moyen assez simple de forcer l'Angleterre à une 1777. 
plus grande consommation de ses forces, ce seroit si la France et l'Espagne 
apellant à Cadix celles qu'elles destinent pour la Méditéranée, y rassemhloienl 
une escadre assez nombreuse poiu- obliger les Anglois à y en tenir une infini- 
ment supérieure. Gibraltar ne peut se soutenir qu'au moyen de la supériorité 
sur la mer, puisque c'est par elle qu'il s'aprovisionne. Sa conservation ne 
permettra jamais aux Anglois d'envisager cet intérêt avec indiférciice et de 
la compromettre. Les deux Couronnes rassemblant à Cadix 2 4 vaisseaux 
de ligne avec le nombre de frégates compétant, nul doute que les Anglois 
n'y portent s'ils le peuvent une force bien supérieure, d'autant que de cette 
station, il seroit possible de leur donner l'allarme de quelque entreprise sur 
l'Amérique. Peut être craindra-ton que la Méditéranée se trouvant dépourvue 
d'une force navale, les Anglois pourroient y prendre im ascendant funeste au 
conunerce des deux Couronnes dans cette mer. Mais si les Anglois ont des 
apréhensions pour Gibraltar ou pour l'Amérique, ils se garderont bien de 
perdre de vue l'escadre combinée, et d'entrer dans la Méditéranée, dont on 
ne sort que très dilicilement, le vent d'ouest étant le dominant. Dès lors, des 
frégates, des chébecs et d'autres armemens légers sufliroient pour couvrir et 
protéger le commerce des sujets des deux Couronnes, et pour désoler celui 
que les Anglois font avec l'Italie et le Levant. 

Ces idées n'étant point le résultat d'une expérience acquise dans le mili- 
taire on les soumet aux lumières de Sa Majesté et de son conseil, pour les 
réformer ou les adopter, suivant le jugenient qu'elle en portera. On croira 
avoir sufisament rempli le devoir auquel on est tenu si la production de ce 
plan, vraisemblablement informe et défectueux, invite à en former un n)ieux 
entendu et plus parfait. Ce qu'on ne peut trop recommander est de n'y pas 
perdre de tems. Si la guerre est un mal, c'en seroit un infiniment plus grand 
et peut être irréparable de la recevoir sans s'y être préparé. Nous armons il 
est vrai, mais nos armemens seront inutiles si leur destination n'étant pas 
déterminée, feiinemi peut boucler nos ports avant que nous ayons pourvu 
à rien. C'est au ministre chaigé du déparlement de la Marine à disposer ses 
forces de manière à en avoir l'usage le plus libre et le plus facile. 

Si la guerre se déclare, les deux Couronnes n'ayant plus rien à ména- 
ger avec l'Angleteire seront en liberté de prendre tel engagement qu'il leiu- 



IWrKIlIKItlC XATIO^lLI. 



170 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. conviendra avec les Colonies de T Amérique. Il seroit important de savoir ce 
que l'Espagne pense à cet égard, et si elle est d'avis qu'il conviendroit alors de 
se lier avec elles par un traité d'alliance d'abord offensive, et qui se réduiroit à 
la dellensive, lorsqu'à la faveur du rétablissement de la paix leur indépendance 
seroit reconnue et assurée. 

Une dernière observation. Quelque rigoureux qu'il puisse paroi Ire d'arrêter 
tout le commerce d'une nation , on ne peut s'empécber cependant d'aprouver 
le parti que M. le duc de Choisenl proposoit à cet égard. La conservation de 
nos matelots est d'un si grand intérêt (ju'elle mérite des sacrifices, il ne suffit 
pas en effet de réfléchir seulement sur la perte que nous ferions d'honiuies 
utiles et précieux, mais encore sur l'avantage que l'ennemi en tireroit. On 
sait les moyens odieux qu'il a mis en œuvre dans la dernière guerre, pour 
forcer nos matelots à prendre service contre leur patrie. Ses besoins bien plus 
urgents le rendroient encore moins scrupuleux dans l'exercice de cette même 
tyrannie. 

11 ne faut pas se persuader que cette suspension de commerce feroit perdre 
au royaume les vrais bénéllces de son commerce. Nous perdrions effectivement 
les avantages du fret; mais ceux-cy pourroient être compensés par les profits 
{[u'offriroit la course. Les gens de mer ne pouvant pas s'employer au service 
des marchands, formeroient des associations pour courir sur l'ennemi. Cette 
arme est peut-être de toutes celles dont la France peut faire usage contre 
l'Angleterre, celle qui lui seroit la plus incommode, parcequ'elle attaque la 
fortune des individus. Pour ce qui est du commerce de la France, comme il 
consiste principalement en denrées de son sol, et en produits de son industrie, 
qui sont recherchés par les nations étrangères, dont plusieurs ne peuvent pas 
se passer en grande partie, elles viendroient elles mêmes chercher dans nos 
ports ce que nous discontinuerions de leur porter, et cet avantage momentané 
que nous leur céderions seroit peut être un moyen de les attacher plus forte- 
ment à la neutralité dans laquelle nous devons nous occuper pardessus tout à 

les maintenir. 

Espagne, 1.582, ii" 20IS. 

Ossun se trouva à même le i 2 janvier de saisir de ce mémoire 
le Roi Catholique et son premier ministre. Il en remit aussitôt une 



DU MARQUIS DE GRIMAI.DI. 17| 

copie à M. de Grimaldi el il donna verbalement à Charles III nne 1-77. 
idée du contenu. Non moins préoccupé que son su|)érieur de l'accueil 
à attendre, il fait, par précaution, présager des délais. «Ces pièces, 
mande-t-il, seront mises sous les yeux du monarque et de M^' le 
prince des Asturies ie lendemain soir, au travail de M. de Gri- 
maldi; il faudra ensuite qu'elles soient examinées dans le comité 
des ministres, que leur avis soit porté au roi et ce n'est qu'après ces 
préalables que M. le marquis de Grimaldi sera en état de donner 
une réponse définitive '. » Mais, dans les dispositions que le premier 
ministre avait inspirées au roi, la réponse ne le gênait pas au degré 
que supposait l'ambassadeur. Au contraire, elle ramenait l'occasion 
tout à l'heure manquée de diflerer les obligations de l'alliance. Dès 
le 1 7 janvier M. de Grimaldi dit à Ossun, sans s'expliquer davantage, 
que la cour de Madrid adopte les données de Versailles; un certain 
émoi, jeté chez le premier ministre et chez le roi par un pli du comte 
d'Aranda, devait toutefois retarder un peu l'examen que le conseil en 
ferait et la réponse qui serait transmise. 

L'arrivée de Franklin avait exalté l'ambassadeur d'Plspagne. Non 
seulement M. de Vergennes l'avait instruit de cette arrivée et des entre- 
tiens qui l'avaient suivie, mais il avait engagé de plus les « plénipoten- 
tiaires 1) à le voir. Celui-ci les avait reçus et, immédiatement, il s'était 
plu à leur montrer son gouvernement comme tout à fait disposé 
dans leur sens"-. Les rapports entretenus par lui de loin avec Arthur 
Lee étaient devenus aussitôt fréquents. Maintenant que ce dernier 
empruntait toute autorité de son association avec un collègue tel que 
l'ancien représentant des Colonies à Londres, il s'agitait pour son 
compte. Laissant les deux autres membres de la légation occuper 
le cabinet de Versailles, il avait conçu l'illusion d'aller plus vite 
qu'eux et de mettre les deux cours en mouvement par l'ambassadeur 

' Rapport d'Ossuii, du i6 janvier 1777. informait du fait le comité de Pliiladelpliir 
[Espagne , i. 583 , n° 2'i.) dans sa lettre du 4 janvier. (Jared Sparks, 

' «In perfecl concert», dit Franklin, qui Works of Franklin , t. VIII, p. i94-) 



172, LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. (l'Espagne, tandis qu'Us ne trouvaient, à son avis, que des conseils 
de patience ou des refus auprès de M. de Vergennes. Par là s'étaient 
rapidement accrus les sentiments ou les espérances qui portaient le 
comte d'Aranda à tant souhaiter de voir ouvrir les hostilités contre 
l'Angleterre, et la facihté avec laquelle il oubliait la subordination de 
son rôle actuel pour écouter les inspirations de son rôle précédent. 
La pensée d'une alliance immédiate avec l'Amérique avait pris posses- 
sion de son esprit au point de lui faire croire que sa cour y était prête, 
mais que l'obstacle venait à présent de Versailles. Il s'était donc em- 
pressé d'envoyer à Madrid, en même temps que les documents relatifs 
aux propositions des Américains, une réfutation des raisonnements 
par lesquels M. de Vergennes opinait à garder l'expectative ou la ré- 
serve, et, sans égards pour l'opinion d'un cabinet allié, il rétorquait 
ce qu'il appelait tantôt « l'irrésolution » tantôt « la timidité » de la 
France. Impersonnel par la forme, ce travail posait et débattait, sous 
cinquante-six chefs successifs, des séries de réflexions tendant à 
« décider si la cour de France doit prendre ou non parti dans les cir- 
constances actuelles où se trouve fAngleterre ». Avec fesprit impé- 
rieux autrefois montré dans son ministère, il malmenait les motifs 
d'attendre que M. de Vergennes avait donnés; il y opposait la résolu- 
tion de traiter immédiatement avec les Colonies insurgées et la jus- 
tifiait d'ailleurs par des considérations politiques qui avaient le tort 
d'être déplacées sous sa plume, demandant une hardiesse d'action 
trop peu conforme aux circonstances et au caractère des souverains. 
Ce document n'aurait pas repris, sur un ton qui approchait par- 
fois de l'ironie, les arguments mêmes développés par le ministère 
de Versailles cinq mois auparavant', que, tombant à Madrid en ce 

' Espagne, t. 582, n° 2o5. — Il faisait la «Un royaume comme la France doit se con- 

leçon dans le ton que voici : «32° S'il suflît nduire par les vues politiques, par la raison 

«de répondre -.je ne veux pas de la guerre, je «d'Etat, par l'intérêt de soutenir son honneur 

* n'ai point d'argent pour la faire, quand les cir- «et sa puissance selon les circonstances, doit 

«constances sont telles qu'il ne sufllt pas de ne «toujours prévoir toutes les possibilités, et un 

« pas le vouloir et qu'elle aura lieu également? « royaume qui a tant de ressources, n'est pas 



DU MARQUIS DE GRIMAF.DI. 173 

moment, il (levait faire l'efiet d'un manifeste. Autour du prince des 
Asturies, on continuait à s'agiter pour imposer une autre politicpie 
au ministre attendu. Le roi et M. de Grimaldi ne pouvaient donc 
qu'être fort troublés d'une communication dont les allures, autant 
que les idées, semblaient correspondre à des partis pris en dehors 
d'eux. Charles III en était arrivé à craindre le comte d'Aranda; bientôt 
il l'aura en antipathie, nullement détourné d'ailleurs de ces senti- 
ments par M. de Grimaldi ni par son successeur. A la fin de 1776, 
déjà, on ne les dissimulait point; on imputait à l'ambassadeur d'exci- 
ter par ses correspondances le prince des Asturies, chez qui le tempé- 
rament, tout physique, excluait la prudence. Ossun avait reçu cette 
confidence du ministre lui-même, qui se soulageait à lui en faire 
tandis qu'il s'apprêtait à s'en aller, et celui-ci l'écrivait le 2 3 décembre, 
« comme un secret qu'il ne devait pas laisser ignorer' ». Aussi voulait- 
on éviter de faire revenir le comte à Madrid, où l'on aurait été em- 
barrassé de sa présence, et l'on tenait à ne pas le désavouer de manière 
à ce qu'il se démît. Ossun écrit le 28 janvier : 

Ce n'est pas que les insinuations très véliénientes de M. d'Aranda pour 
traiter dès ce moment avec les colonies angloises et pour entrer en guerre 
avec le Portugal et la Grande Bretagne ayent fait impression sur l'esprit de 
S. M. Catholique et de son ministère, mais M. le M" de Grimaldi veut mettre 



\n-. 



"dans le cas de manquer de moyens, lorsqu'il 
(1 y a de si justes raisons pour faire la guerre. » 
— Nous reproduisons à l'annexe II du pré- 
sent chapitre ce mémoire du comte d'Aranda, 
comme faisant particulièrement connaître l'opi- 
nion qui, en dehors du Gouvernement, mais 
dans le domaine de la politique raisonnée et 
dans celui de l'opinion , tendait alors à l'alliance 
immédiate avec l'Amérique et à la guerre ré- 
solue, vigoureuse, contre l'Angleterre, en tant 
que revanche de ses procédés de 1753 et de 
leurs conséquences. 

' C'est à pi'opos de l'animation que le roi 



d'Espagne ressentait contre le Portugal et M. de 
Pomhal. Ossun écrivait : « Il y est excité par 
I. l'avis de ses ministres et par le sentiment de 
« M. le prince des Asturies, qui joint au dc- 
« faut d'expérience un caractère fougueux, un 
« sang bouillant et une force de corps peut-être 
« supérieure à des combinaisons prudentes et 
« solides et qui est poussé à outrance contre le 
« Portugal par des mauvais conseils, entr'autres 
« par les dépêches de M. le comte d'Aranda. 
« C'est un fait qu'il ne m'est pas permis de 

« vous laisser ignorer » [Espagne, t. .'»82, 

n" 190.) 



I7'i LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. une forme modérée a la réfutation des projets violents cl des raison iienients 

inconséquents de fambassadeur d'Espagne. Au reste je crois pouvoir vous 

annoncer que le Roi Cath'' adoptera entièrement le sentiment de Sa M"" et 

de son conseil sur la conduite à tenir dans les circonstances présentes tant 

à l'égard des Colonies américaines que des Anglais. 

A Madrid le 2 3 janvier i 777^ * 

Espagne, t. 583, ii" Sg. 

Pour appuyer ses idées, le comte d'Aranda avait mandé que la 
France «ne les désapprouvait pas dans le fond, mais qu'elle voulait 
être poussée ». Cette manière de leur donner plus de poids désorien- 
tait le Pardo, tout autrement impressionné par les assurances de Ver- 
sailles. Aussi M. de Grimaldi fut-il plus explicite encore quand il mit 
Ossun à même de transmettre à sa cour la réponse du cabinet aux 
propositions américaines et au plan d'action du ministre français. C'est 
le 27 janvier que l'ambassadeur écrit sur les deux sujets; confirmant 
son précédent rapport sur la conformité des vues du Roi Catholique 
avec celles du cabinet de Versailles, il envoie les détails assez curieux 
qui suivent, pour expliquer que Ton s'abstiendra de faire connaître 
avant quelques jours cette réponse à l'ambassadeur d'Espagne : 

Vous aviez prévu. Monsieur, dans votre première conversation avec le 
D'' Franklin qu'il ne vous avait pas tout dit; l'on voit en effet par la lettre que 
vous avez daigné m'écrire le 1 2 courant n" 5 et par les pièces qui y sont 
jointes que les Colonies américaines voudroient obtenii- de la France des 
secours considérables en vaisseaux, artillerie et munitions de guerre; qu'elles 
seroient disposées à faire avec les deux Couronnes un traité d'alliance et de 
garantie même offensif et défensif; enfin qu'elles tendent à porter la France 
et l'Espagne à entrer dès à présent en guerre avec l'Angletene. J'ai fait part. 
Monsieur, de toutes vos observations à M. le marquis de Grimaldi; il avait 
reçu par M. le comte d'Aranda la copie du mémoire que le D"^ Franklin vous 
a remis et celle de la réponse que vous y avez faite. Je puis vous assurer 
d'avance que cette réponse ainsi que les réflexions contenues dans votre lettre 
n" o ont mérité l'entière approbation du Roi Catbolique et de son ministère; 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 



\i:y 



cependant, comme M. le comte d'Aranda a écrit avec une véhémence el une 
clialeur extrêmes pour démontrer la convenance de conclure sans délai im 
traité de commerce et d'alliance olïensive et delTensive avec les Colonies amé- 
ricaines et d'entrer immédiatement en guerre avec l'Angleterre. M. le maïquis 
de Grimaldi se propose do dilTércr quelques jours à donner une réponse par 
écrit sur ces objets parce qu'il vent qu'elle soit appuyée par l'avis du Comité 
et par des raisons assez évidemment solides pour que le comte d'Aranda soit 
forcé de convenir qu'il a adopté un mauvais systènje ; l'on pourroit soupçon- 
ner cet andiassadeur d'être oflusqué par des vues personnelles et je ne dois 
pas vous cacliei- qu'en proposant ses idées il a mandé à sa cour que celle de 
France ne les désaprouvait pas dans le fond, mais qu'elle vovdait être poussée. 
S. M. Cal. a vu positivement le contraire par les communications qne j'ai 
laites de votre part et elle m'a fait l'hoimeur de nie dire qu'elle désapprouvait 
le système de son ambassadeur, qu'elle connaissait heureusement qu'il y était 
induit par un intérêt personnel et qu'elle penserait absolument comme le 

roi son neveu. 

Espagne, t. 583, n° 44- 



MTi 



Toutefois, les relations étaient maintenant parfaites, à Versailles, 
avec le comte d'Aranda. Celui-ci favorisait, à tout prendre, la politique 
qu'on y suivait; cela lui valait l'ordre du Saint-Esprit en ce moment 
même', et l'ambition personnelle que Charles III et son ministre lui 
supposaient n'avait rien qui inquiétât M. de Vergennes'-. L'essen- 
tiel eût été que l'accord entre les deux cours fût au point où Ossun 



' M. de Vergennes t'annonce à Ossun le 
lA février, en suite d'une ordonnance de nomi- 
nation du 2 (Espagne, t. 583, n° 89) : « Jai ou- 
(1 l)lié de vous marquer M. que le Roi a nomme 
« le a. de ce mois M. le C" d Aranda chevalier 
« de ses ordres. Sa M" en donnant ce temoi- 
« gnage d'estime a cet ambassadeur a voulu 
« inarquer de la manière la plus distinguée sa 
« considération pour les personnes qui sont 
« chargées auprès d t'^lle de la confiance du Roi 
« son oncle. » 

' M. de Vergennes avait répondu sur ce 



sujette 1 1 janvier i^yy aux indications d'Ossuii, 
dans le même pli où il s'expliquait sur la ques- 
tion du désarmement : « Il seroit bien mat- 
« heureux M. que Mg' le prince des Asturies 
« se permit d'avoir une opinion différente de 
« celle du Roi son père dans des affaires aussi 
« majeures que le peuvent être la paix ou la 
11 guerre. L animosité entre les Espagnols et les 
« Portugais est un sentiment si naturel a ces 
» deux nations que je ne suis pas étonné que 
« ce prince y adiiere. Je ne le suis pas plus que 
« M. le C" d'Aranda contribue a 1 aigrir contre 



1777. 



176 LE TESTAMENT POLITIQUE 

pensait le faire croire. Or, c'était le contraire. Si l'on voyait de même 
au sujet des offres américaines, on jugeait un peu autrement sur le 
plan d'action. Il n'y avait pas de divergence sur les généralités de ce 
plan, sur l'attitude à garder en face de l'Angleterre, sur la neutralité 
de l'Europe, sur la suspension du commerce le jour de la guerre, 
peut-être sur les liens à nouer avec les Etats-Unis, bien que l'Espagne 
voulût que l'on se bornât à ne leur prêter que secrètement des moyens 
de se soutenir, et pas davantage sur la latitude que se réservait la cour 
de Madrid de poursuivre, le cas échéant, le redressement des agres- 
sions du Portugal. Mais il s'en fallait d'une certaine différence quant 
aux autres points. M. de Grimaldi s'était ménagé là une revanche de 
son insuccès au sujet du désarmement. Il affectait de ne guère voir 
de danger que pour les îles espagnoles. A ses yeux, l'Angleterre avait 
pour but très prochain de jeter sur elles ses forces d'une manière su- 
bite. Il voulait donc que nous fussions plus forts en vaisseaux à Brest, 
ne trouvant nullement nécessaire qu'il y en eût autant à Toulon, et 
il faisait revivre les exigences qui avaient été presque une occasion 
de brouille antérieurement, pour l'envoi non seulement d'une petite 
armée française à Saint-Domingue, mais d'une escadre mi-partie es- 
pagnole, mi-partie française. En transmettant la réponse du Pardo, 
Ossun signale immédiatement l'écart et le précise dans ces termes, 
qui résument très exactement l'opinion du cabinet de Madrid : 

Ce mémoire. Monsieur, ayant été mûrement examiné par Sa Majesté 
Catholique et par son ministère, M. le marquis de Grimaldi y a fait la 



Il le Portugal par la vigeur de ses dépêches. 
« Independameiit quil y a beaucoup de clialeur 
« dans le caractère de cet ambassadeur, je ne re- 
» pondrois pas qu il n entre de 1 interest particu- 
« lier dans ses insinuations pour faire la guerre 
«aux Portugais; quoique M. le C" d'Aranda 
« paroisse content de la considération méritée 
«dont il jouit ici, j ai pu pressentir plus dune 



«fois quil préfereroit de se trouver a la tête 
« d une armée. Au reste la chaleur que je re- 
« marque dans le caractère de cet ambassadeur 
« nest point un reproche que je veux lui faire, 
«.le nai personnellement qu'à me louer de 
« l'honnêteté de ses procédés et de la confiance 
« qu il veut bien in'accorder. » [Espagne, t. 583 , 
n" 17.) 



DU MARQUIS DE GRIMALDf. 



177 



réponse que je vous remets ci-joinle dont il envoyé l'original à M. le comte 

d'Aranda. Vous y verres que la cour de Madrid propose de faire queltpies 

changemens assez remarquables au plan communiqué par celle de Versailles, 

comme, par exemple, que les huit vaisseaux qui doivent être armés à Toulon 

passent à Brest , que six vaisseaux François seulement passent aux isles du 

Vent pour se réunir à six de l'Kspagne dans le port de Guarico, d'où il résul- 

teroit que nous aurions vingt huit vaisseaux armés à Brest au lieu de dix huil. 

L'Espagne insiste aussi sui- la convenance que Sa Majesté ait à S' Doniingue, 

im corps respectable d'infanterie prêt à être transporté où il est nécessaire, 

et j'ai pu comprendre qu'on voudroit ici qu'il fut porté jusqu'à douze mille 

hommes. Les motifs de ces changemens sont déduits dans le contre-projet 

ci-joint; ainsi le Roi et son conseil seront à portée de les examiner et d'en 

aprecier la juste valeur. 

Espagne, t. 583, n" /ib. 



1777. 



Relativement aux vingt iDataillons et aux six vaisseaux destinés à 
Saint-Domingue, le mémoire espagnol était sobre dans ses motifs'. 
Ses explications se réduisaient à ceci, que, grâce à des précautions 
dans le choix de l'époque et dans la proportion de l'envoi des troupes, 
on aurait peu de mortalité, puisque l'on n'en constatait point de mar- 
quante dans les régiments qu'y avait l'Espagne. M. de Grimaldi avait 
compté faire insister par notre ambassadeur. Celui-ci y consacrait en 
eflét un pli particulier pour M, de Vergennes, disant qu'il était «prié 
instamment d'appuyer avec force cet arrangement de prévoyance»; 
suivant son habitude, il ne laissait pas que de suppléer amplement à 
la réserve du Pardo'. 



' Espagne, t. 583, ii°'43. — Nous reprodui- 
sons ce mémoire à l'annexe 111 du présent cha- 
pitre. 11 fait connaître les forces respectives 
de la France et de l'Espagne à cette date; il 
tranche en outre sensiblement sur d'autres mé- 
moires ultérieurs de M. de Floridablanca. 

- Nous citons le commencement de sa dé- 
pêche : "J'ajouterai, Monsieur au contenu de 
«mes lettres de ce jour, écrivait Ossun, que 



« Sa M'* Cath' cl son ministère regardent la 
Cl position d'une escadre de douze vaisseaux de 
» ligne à Guarico et d'un corps de troupes de 
«dix à douze mille hommes prêts à s'embar- 
« quer comme le moyen le plus seur et pour 
« ainsi dire infaillible d'empêcher les Anglois 
« de former avec succès des entreprises con- 
« siderables dans l'Amérique occidenlalle sur 
« les Espagnols ou les François. M. le M" de 

33 



IVrOlUCRIE !llII0<E4tB. 



178 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. La sagesse commandait à Versailles de prendre tout de suite acte 

des points acquis, en marquant avec soin la mesure dans laquelle 
ils pouvaient l'être. M. de Vergennes répond pour cela de sa main 
à Ossun le 1 4 février, c'est-à-dire presque aussitôt après avoir lu les 
plis de l'ambassadeur. Il constate avec empressement qu'il y a seule- 
ment de « légères différences » dans l'appréciation des deux souve- 
rains «sur les principes de leur conduite»; volontiers, qui plus est, 
il cède sur quelques détails; mais au sujet de nos forces dans la Médi- 
terranée il avait des préoccupations dont l'importance échappait un 
peu à l'Espagne, n'étant pas les mêmes pour elle, et il traitera ce sujet 
dans une dépêche spéciale. Quant à disposer de vingt bataillons et de 
six vaisseaux pour Saint-Domingue, le parti contraire était pris chez 
lui trop sohdement pour en revenir. Voici les explications qu'il ren- 
voie à Madrid : 

A Versailles le l 'i février 1777. 

Sa Majesté ne peut qu'aplaudir à la sagesse des vues qui dirige les 

conseils el les resolutions du Roi son oncle. Il resuite de 1 examen du mémoire 
de la cour de Madrid servant de réponse à celui que vous aviés ete chargé de 
communiquer, que les deux souvrains parfaitem' d'accord sur les principes 
de leur conduite politique, le sont également a de légères différences près sur 
les moiens de faire face aux vues de l'Ang™ quelques puissent être les inten- 
tions de cette puissance. 



«Grimaldi m'a prié instameiit d'appuyer avec 
« force cet arrangement de prévoyance; il pré- 
11 tend qu'il y a a S' Domingue des districts fort 
« sains , où l'on pourroil placer nos troupes ; 
« il assure que la partie espagnole , Caracas , 
11 Cumana et Venezuela fourniront abondament 
« des viandes fraîches et des comestibles de 
11 toute espèce el que la disposition des avenues 
« du port de Guarico est telle qu'a la faveur 
• d'une chaîne de rochers qui s'étend assez 
« loin , les petits bâtiments peuvent entrer dans 
11 ce port malgré les escadres angloises qui croi- 
« seroient devant pour l'empèciier. 



Il Vous savez. Monsieur ([ue la cour de Ma- 
il drid a toujours insisté sur cet objet , on ne 
Il sauroit disconvenir qu'il pourroit être fort 
«utile, mais la perte des honnnes dans un 
Il climat brûlant et infecté est un grand in- 
11 convénient, peut être seroit il préférable, 
Il alin de ne pas détruire les corps , de former 
11 celui que la France jugeroit à propos d'y eii- 
11 voyer par des detachemens de cent cinquante 
11 hommes tirés des bataillons avec des chefs 
11 choisis et un état-major correspondant. — .l'ai 
11 l'honneur d'être, etc. — A Madrid le 27 jan- 
11 vier 1777-» (Espagne, I. 583, n° 53.) 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. I7î) 

Avant d entrer dans les explications que le mémoire de lEsp'' peut exiger \in. 
de notre part, je ne puis me dispenser de vous observer M. (juon nauroil 
pas pris a Madrid le nôtre dans son vrai sens si on inferoit de ce quil ny 
est question que de mesures préparatoires et conservatrices que notre dessein 
seroit, la guerre arrivant de nous i)orner a la defiensive la plus absolue sans 
nous permettre le plus léger mouvement oflensif. 

Nous ne sommes pas moins convaincus ici quon peut letre en Esp' que 
dans le cas de la guerre tout le desavantage seroit pour la puissance qui 
se vouerait a ce parti purement passif. L'ennemi encouragé par son inaction 
attaqueroit sur tant de points quil liniroit nécessairement par 1 entamer. Nos 
arméniens de mer et nos autres dispositions prouvent que les vues du minis- 
tère de France ne différent point a cet égard de celles de la cour dEsp*". Mais 
1 objet du mémoire étant bien plus dirigé a la vue d éloigner la guerre que de 
la provoquer on s'y est attacbé principalement a exposer les mesiu-es qui ont 
paru les plus propres a conduire a ce but que la haute sagesse et 1 humanité 
des deux augustes monarques rend si chers à leurs cours. Rien au reste nest 
plus facile que de convertir dans une vigoureuse offensive les moiens qu'on a 
préparés pour une bonne deffensive. 

Mon expédition du i i . janvier a prévenu la remarque très judicieuse de 
lEsp"" sur 1 importance majeure dont il est que les Colonies américaines ne 
puissent succomber au moins de quelque tems sous le joug de leur métro- 
pole. Nous sentons parfaitement tout l'avantage de la durée de cette guerre, 
dont la prolongation heureuse ou malheureuse ne peut que contribuer a 
1 épuisement de lAng". 

Nous ne pouvons quaplaudir M. a la disposition que lEsp" estime devoir 
faire de ses forces de mer et de terre. Les raisons sur lesquelles elle fonde la 
nécessité de tenir sa principale escadre a Cadix plus tost qu'au Ferrol ne sont 
pas susceptibles d'objections; mais ne pourroit on pas remarquer par raport 
a 1 emplacement quelle fait de ses troupes que la ligne de frontière qui courre 
depuis la Galice jusqu'en Algarves et qui forme un arc de cercle dune vaste 
étendue pourra être bien imparfaitement deffendue avec deux seuls corps de 
six mille hommes chacun. Suivant les avis que nous avons du Portugal, son 
armée de terre passe 36" ho™ de troupes réglées. Cela suposé ne seroit il pas 
plus important de disposer pour la deffense de la frontière de rEsp*" et pour 

23. 



180 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. menacer celle du Portugal du corps de i 2'" ho"' d infanterie quon se propose 
d'assembler en Galice plus tost que de lemploier a la démonstration dun 
débarquement en Irlande qui n en imposera pas la cour de Madrid ne gardant 
que six vaisseaux armés au Ferrol. 

Nous convenons de la vérité de la maxime avancée par les marins espagnols 
sur I avantage de tenir respectivement nos forces reunies en grosses masses. 
La France ne pourroit même quand elle le voudroit agir sur un autre prin- 
cipe; elle n'a que deux ports proprement dits de guerre, Brest et Toulon. 
Rochefort ne sauroit être compté, puisque les vaisseaux de ligne ne peuvent 
s'y armer complettement et doivent prendre la partie la plus pesante de leur 
armement a la rade de lisle d'Aix. Pour se soustraire a cet inconvénient il a 
été résolu de faire passer a Brest les v" du departem' de Rochefort qui sont 
en état de servir; 3. sont actuellement en armement pour cette destination et 
y seront rendus avant la fin de ce mois/ De ce moment nous aurons a Brest 
27. v" de ligne armés ou en état de letre. Le Roi entrant dans linterest que 
le Roi son oncle attache a ce que notre principale escadre soit toujours a 
Brest évitera a moins de circonstances forcées de séparer les 27 V'' qui y sont 
rassemblés; Sa M^ se resei-vant de tirer de la Mediteriannée les escadres quil 
sera nécessaire de faire passer aux Indes occidentales et orientales. Déjà les 
ordres sont envoyés a Toulon pour mettre en commission six v" de ligne quon 
tiendra prêts a partir au moment ou on jugera qu'ils deviendront nécessaires 
en Amérique, cependant en même tems que Sa M''' se prête avec plaisir a com- 
plaire en ce point au Roi son oncle, elle se reserve de lui faire des observa- 
tions a ce sujet si des circonstances qui conunencent a se manifester acque- 
roient une concistance qui devroit attirer 1 attention et la prevoiance des deux 
monarques. Je m'en expliquerai M. dans une lettre séparée. 

Quoique nous ne varions point dans 1 idée qu il faut éviter autant qu il sera 
possible de combiner les escadres des deux nations cependant Sa M''' ne refu- 
sera de faire passer au port de Guarico celle quelle destinera pour la deffense 
de l Amérique occidentale lorsque cet envoi seia jugé nécessaire; mais les 
deux escadres reunies devant agir conjointement et n avoir plus q'un objet 
commun il seroit essentiel de s entendre preliminairement sur les moiens 
d écarter tout motif de jalousie entre les commandans respectifs et par con- 
séquent de dissension entre les deux escadres et pour cet effet de convenir de 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 181 

la manière dont le commandement seroit exercé. Cest sur quoi nous invilorts 1777. 
le ministère espagnol a vouloir bien nous connnuniquer ses idées. 

Nous aurions bien quelques observations a faire M. sur la station de Gua- 
rico laquelle quoique très bien choisie pour protéger et dell'endre tout ce 
qui est sous le vent de S' Domingue laissera a découvert tout ce que nous 
possédons au dessus du Vent de cette isle; mais quelqu'audacieux que soient 
les Anglois il paroit difficile quils osent aller insulter nos isles du Vent lors- 
quils sauront une force maritime aussi considérable derrière eux. Cependant 
son eloignement et la difficulté de remonter au Vent ne pouvant nous per- 
mettre de porter un promt secours dans les endroits qui sont susceptibles d être 
attaqués la France ne pourra se dispenser d avoir dans cette partie plus de 
troupes qu elle ne seroit obligée d'y en tenir si son escadre etoit postée a la 
Martinique. 

Il me reste a examiner un point et cest je vous 1 avoue M. celui qui excite 
le plus notre perplexité. Je veux parler de la demande que fait 1 Espagne de 
1 envoi dun corps de 20 bataillons a S' Domingue. Sans s arrêter a la dépense 
énorme que le transport occaslonneroit laquelle je ne le dissimule pas exce- 
deroit de beaucoup nos facultés pécuniaires en tems de paix comment pour- 
voir a I entretien dun corps aussi nombreux. Vous n ignores pas sans doute 
la disette excessive qui a affigé dans ces derniers tems 1 isle de S' Domingue 
et qui laflige encore; 'l y a même aparance que de longtems elle ne s en 
remettra. La secberesse extrême qui y a régné ces deux dernières années a 
intercepté toute culture des vivres et doit avoir fait languir la nourriture des 
bestiaux dont on s'occupe dans la partie espagnole, par conséquent il y a peu 
de rafraichissemens et de secours de cette espèce a en tirer; ceux quon pour- 
roit se procurer de Gumana, de la Guyane et des autres endroits ou le Roi 
Cl'" a bien voulu permettre le commerce seront bien incertains et bien pré- 
caires si la guerre se déclarant interceptoit la facilité des communications 
et nous ne pouvons pas nous dissimuler que nos troupes réduites aux vivres 
d Europe, la consommation en hommes seroit efiaiante. Nous ne 1 éprouvons 
déjà très considérable actuellement que par les précautions quon a prises et 
les secours quon a trouvé dedans la partie espagnole les troupes ne manquent 
pas de viandes fraîches et d autres rafraichissemens; je ne sais si cest une 
fatalité attachée a la portion de S' Domingue que nous possédons mais la 



182 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. morlalilé y est considérable, elle n'épargne aucun état. M. le C'*^ d'Ennery 
vient d'en être la triste victime quoiquil eut 1 habitude de ce climat. Nous 
n éprouvons pas a beaucoup près les mêmes pertes a la Martinique et beau- 
coup moins encore a la Guadeloupe. Je dois encore observer M. que suposanl 
1 envoi de ce corps résolu il faudroit plusieurs mois pour en préparer le 
transport, deux au moins pour la route ce qui le feroit arriver dans le plus 
fort des chaleurs. 

L'envoi dun corps de troupes a S' Domingue ne pouvant être urgent qu au- 
tant que cette isie seroit menacée, il nest pas apparent quelqu'issue que 
puisse avoir la guerre des Insurgens que les Anglois soient en état de revenir 
sur nous s ils en ont 1 envie avant leté. Quoiquils fassent volontiers litière 
d hommes il n est gueres vraisemblable qu ils voulussent donner pour quar- 
tiers de rafraîchissement a leurs troupes déjà très fatiguées un séjour qui 
seroit a coup sur leur cimetière. Nous verrons dici a leté plus distinctement 
que nous ne pouvons le voir maintenant la tournure que prendront les 
affaires de I Amérique; si les Insurgens soumis ou reconciliés les Anglois ne 
prennent pas des mesures pour ramener leurs troupes en Eiu-ope , nous serons 
a tems d en prendre nous mêmes pour faire arriver a I époque des opérations 
les renforts nécessaires a la deflfense et a la conservation de cette importante 
possession. Ce qui me porteroit a croire M. que les Anglois ne comptent pas 
sm' une soumission prochaine forcée ou volontaire de leurs colonies améri- 
caines est quils lèvent de nouveau en Allemagne des corps de troupes mer- 
cenaires. Je recois avis quils viennent de prendre a leur solde un corps de 
i3oo ho*'' du margrave dAnsbach. Ils négocient pareillement en Hesse pour 
un corps de 2™ dragons a pié. Ils epargneroient sans doute ces dépenses si 
opressives sils voioient jour a une prochaine reconciliation. 

Je crois M. n avoir omis aucun des points qui pouvoient exiger des explica- 
tions de notre part; vous voudrés bien vous les aproprier et en faire la baze 
de vos conversations avec les ministres de Sa M'*^ Cque. Linterest n étant 
q'un je pense que nous ne pouvons nous communiquer trop franchement et 
trop confidement. 

Nous admettons sans difficulté la reserve par laquelle le ministère espagnol 
a conclu son mémoire, nous 1 aurions mèrhe prévenu si la mention a en faire 
ne nous avoit pas paru superflue. 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 183 

Nous connoissons toute la justice des griefs du Roi Gque contre le Portugal un. 

et nous sentons combien ce prince seroit en droit de donner le plus lihre 

cours a son ressentiment contre cette puissance, si sa parfaite modération et 

son amour pour la paix générale ne faisoient pas taire son indignation et le 

cri de sa gloire offensée. Ainsi en proposant de concentrer la guérie si on ne 

peut 1 éviter sur la mer et contre lAng'" seule, il n'a pu être question de lier 

les mains au Roi C'i'"' sur les satisfactions quil a lieu d attendre et droit 

d exiger du Portugal. 

Espagne, I. 583, n' 86. 

Assurément le cabinet de Charles 111 savait d'avance que l'on n'ex- 
pédierait pas de monde à Saint-Domingue. Mais les vues dont M. de 
Grlmaldi se félicitait d'avoir convaincu ce monarque consistaient à 
ne pas laisser imposer un rôle important à l'Espagne par le fait de 
l'alliance, à moins qu'on ne lui garantît une rémunération positive; 
il convenait dès lors de retarder l'action commune, afin de stipuler 
un profit. C'est pourquoi l'on se montrait si net au Pardo. Ossun, 
au reçu de la dépêche de son gouvernement, ne peut faire autrement 
que d'en trouver les raisons excellentes. « Les considérations qui sus- 
pendent la décision de la France sont si prépondérantes, écrit-il le 
27 février', qu'elles doivent naturellement faire ici une impression 
décisive. » Il n'insiste pas moins de nouveau, pensant hâter l'entente, 
et il essaye de suggérer un moyen terme : « L'Espagne regarde la posi- 
tion à Saint-Domingue d'une escadre et d'un corps de troupes ab- 
solument d'observation comme un puissant moyen d'empêcher les 
Anglais de former des entreprises contre ses principales possessions 
au-dessous du Vent. Elle se propose néanmoins de faire passer, en cas 
de guerre, quelques bataillons de plus à la Havane et à la Vera-Cruz 
et d'augmenter la garnison de Porto-Rico, qui est déjà composée de 
quatre bataillons européens. Porto-Uico bien fortifié a une garnison 
sullisante, la Havane de même. La Vera-Cruz et le Mexique seront à 

' Espagne, t. 583, n" lay. 



18'J LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. l'abri d'être attaqués par la position d'un corps de troupes et d'une 
escadre à Saint-Domingue. Dans ces circonstances, pourquoi l'Es- 
pagne n'enverrait-elle pas à Saint-Domingue les cinq ou six bataillons 
qu'elle destine à la défense de ses autres colonies occidentales; alors, 
si la France jugeait à propos d'y faire passer un pareil nombre de 
bataillons, l'objet du ministère de Madrid se trouverait rempli. » Le 
conseiller de Charles III, toutefois, tenait trop à transmettre en legs 
à son successeur cette exigence quant à Saint-Domingue comme un 
moyen de résister à M. de Vergennes, pour que le terme intermé- 
diaire d'Ossun lui sourît. 

Le ministre de Louis XVI consentirait moins encore à dégarnir 
Toulon qu'à envoyer aux Antilles douze mille hommes et une demi- 
escadre. Le désir tant manifesté par l'Espagne faisait peut-être supposer 
qu'elle n'était pas sans quelque crainte de nous savoir en forces dans 
la Méditerranée pendant qu'elle serait sur l'Océan. M. de Vergennes 
prend un biais pour satisfaire notre allié au sujet de Brest, mais 
en disant que la France doit rester armée à Toulon. A ce dernier 
égard, d'ailleurs, les circonstances venaient de mettre en lumière 
des raisons qu'il lui importait d'exposer tout de suite. En s'efforçant 
d'amener la paix entre l'Espagne, les Barbaresques et le sultan, il 
visait surtout à prévenir les deux Couroimes contre les ambitions de 
la Russie; or ces ambitions semblaient près de surgir et il ne pou- 
vait plus être question de faire demander à fimpératrice sa neutralité 
éventuelle entre les maisons de Bourbon et fAngleterre. Catherine II 
et la Turquie se menaçaient. La victoire possible de la czarine, Con- 
stantinople devenant « la proie des Russes » seraient jjour nous des 
faits majeurs. M. de Vergennes avait toujours été pour la Turquie 
contre ces derniers. A cause de cela il avait encouru la disgrâce de 
Choiseul sans en faire appel. Il tenait les Turcs pour le rempart des 
puissances méditerranéennes arrêtant les ambitions de Saint-Péters- 
bourg. H consacre une dépêche à établir ce point comme un principe 
pour la politique française. On ne trouve pas sans quelque prix sous 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 185 

sa plume des appréciations restées fondamentales après lui, et qui '777. 
étaient, à coup sûr, empruntées à l'exacte notion des intérêts de 
l'Occident, car les politiques de l'empire de Russie en font encore 
un grief amer au conseiller de Louis XVI ' : 

A Versailles le i4 fev" 1777. 

Je satisfais par cette lettre M. aux explications que je vous al annoncées dans 
ma précédente n" 1 o touchant certaines circonstances qui pourroienl exiger 
que nous ne restassions pas dénués de forces maritimes dans la Méditerranée. 

Vous aures apris M. par les nouvelles publiques et la cour de Madrid sera 
sans doute informée plus directement que celle de Petersbourg mécontente 
des lenteurs affectées des Turcs et même de leur refus d exécuter quelquns 
des articles principaux de la paix de Cainardgy sest portée a faire occuper la 
ville de Perecop la clef de la presque isle de Crimée. L impératrice de Russie 
sest sans doute flattée que les Ottomans encore étourdis des disgrâces de la 
dernière guerre s empresseroient a la fléchir en lui donnant la satisfaction 
la plus promte sur 1 exécution reclamée des art*^ encore en soufrance. Cette 
manière de voir et déjuger sembloit la plus naturelle, mais elle nest pas la 
plus vraie. Les Turcs sans avoir songé seulement a remédier a aucun des 
vices qui leurs ont rendu la dernière guerre si funeste, semblent résolus a 
tenter de nouveau le sort des armes plus tost que de consommer leur humi- 
liation en exécutant a la rigeur differens art*^* de la dernière paix. Quoi que 
nous ne scions pas paies pour nous interresser a la satisfaction de Catherine "2" 
cependant on ne peut ni aprouvér ni justifier le parti que prennent les Turcs 
au mépris dun engagement solemnel. Mais quelque condamnables que soient 
dans cette occasion leur résistance et leur orgueilleuse présomption, nous 
ne pouvons nous dissimider 1 interest majeur dont il est pour nous qu ils ne 
succombent pas et que Consti'"'^ ne devienne pas la proie des Russes. Verrons 
nous avec la même indifférence qu en 1770. une flotte russe dans la Médi- 
terranée.-^ Il nen est pas résulté alors tout le mal quon devoit en aprehender, 
ne nous y trompons pas, les circonstances sont aujourd hui tout entières en 
faveur des Russes. Déjà ils ont un établissement de marine dans la mer Noire 

' Récemment , un écrivain russe , M. Tratchewski , en a donné la preuve dans l'ouvrage intitulé : 

La France et rAllemngne sous Louis XVL 

II. 34 



mpiiiiiciiie RATioiiiLr. 



186 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. quils s occupent par toute sorte de supercheries a augmenter. Nous sommes 
informés de Consti''"^ qu il y a dans le port 2 frégates de guerre déguisées en 
marchands qu on veut faire passer dans le Pont Kuxin. Les autres plus fortes 
qui ont mouillé en dernier lieu a Messine ont la même destination. Ces me- 
sures clandestines prises de loin annoncent des projets et des vues, le succès 
nen seroit pas incertain si une escadre de cette nation s établissant dans la 
Mediterrannée menacoitle Bosphore par le sud tandis qune autre escadre partie 
des palus lattaqueroit par le nord. On ne peut pas s attendre que les Turcs 
fussent capables dune résistance soutenue. Nous en chargerons nous pour 
eux. Voila M. ce qui semble devoir exciter nos reflexions; il seroit prématuré 
de se déterminer avant que la nécessité de le faire ne soit mieux constatée; 
mais la prevoiance semlile exiger de ne se pas dégarnir des moiens de suffire 
a un aussi grand interest. 

En attendant la Russie occupée avec les Turcs, il n'y a pas d'aparance 
quelle veuille entrer dans les idées que 1 Ang"= peut avoir, et il ne seroit peut 
être pas sans inconvénient que lEsp" se pressât de lui faire olfice pour l en- 
gager a la neutralité entre nous et les Anglois si la guerre s allume, ce seroit 
lui donner occasion de nous la demander dans sa quei'elle avec les Turcs, et 
il nest pas indiffèrent que nous restions en liberté de prendre tel parti qui 
nous conviendra. 

Vous voudres bien M. communiquer cet aperçu au Roi G'"* et a son minis- 
tère et nous faire part de la manière dont ils 1 envisageront. 

Espagne, l. 583, n° 87. 

On pouvait facilement penser tout à fait à Madrid comme à Ver- 
sailles au sujet des demandes et des offres américaines, car il ne 
s'agissait guère, à cet égard, que de ne pas agir, d'encourager en 
secret, de donner des espérances. C'est le 4 février seulement que 
M. de Grimaldi se décida à s'expliquer là-dessus avec son ambassa- 
deur; deux jours auparavant, il avait remis à Ossun une copie de 
sa dépêche', en insistant de nouveau sur l'identité des manières de 

' Le 3 , M. de Grimaldi avait annoncé ainsi «Au Pardo le a lévrier 1777. — Monsieur, 
qu'il suit sa réponse au marquis d'Ossun : «je nie propose d'écrire incessamment à M' le 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 187 

voir. Ossiin adressa cette copie aux Affaires étrangères par le même 1777. 
courrier qui en emportait l'expédition au comte d'Aranda. Le premier 
ministre espagnol avait pensé faire quelque chose de très résolu, c'est 
pourquoi il recherchait l'appui de Versailles. Il répondait, en effet, 
à la politique supposée du prince des Asturies et de son entourage, et 
il y répondait par le programme d'une politique nettement contraire. 
Notre représentant informe M, de Vergennes de ces détails intimes, 
officiellement d'abord, deux jours après privément : 

Vous verrez. M, ({ue M. le M" de Grimaldi s'est Ijorné à niassurer que 

le Roi Calque et son ministère adoptoient entièrement l'avis de S. M'^ à cet 

égard, mais je sais que ce ministère discute à fond la matière vis-à-vis M. le 

C'*^ d'Aranda en s'appu^ant du diclamen de ses collègues et qu il prouve sans 

réplique que l'opinion de l'ambassadeur d'Espagne sur la convenance et sur la 

nécessité de faire un traité de commerce avec les insurgents et de se déclarer 

ouvertement pour eux en leur fournissant les secours qu'ils demandent, est 

absurde, et très-déplacée; M. le M'* de Grimaldi est persuadé que M. le 

C'^ d'Aranda sera piqué , et qu'il ne vous communiquera pas la dépècbe qu'on 

lui addresse sur cet objet , mais il suffira que vous sachiez qpie la cour de 

Madrid pense absolument comme celle de Versailles à cet égard. 

A Madrid le k février. 

Espagne, t. 583, n" 68. 

Un motif propre à maintenir les vues pacifiques du ministère esp' est la 
chaleur avec laquelle M. d'Aranda conseille la guerre; je veux croire qu'il 
le fait par une suite de combinaisons politiques fausses et déplacées, mais 
on le soupçonne ici d'y être induit par le désir de commander une armée, de 
jouer un grand rôle dans sa patrie où Ton redoute sa présence. Au reste, M. 
S. M'*' Cath*^ et son ministère pensent comme le Roi son neveu et son conseil 
dans toutes les hypothèses possibles, il est nécessaire et instant que les deux 

« C" d'Aranda par un courier extraordinaire et «dans ses dépèclies à son ministère , je peux 

«de répondre aux propositions qu'ont fait à «d'ors et déjà vous assurer que le Roi est suh- 

« Paris tes députés du congrès des Provinces « stanciellement d'accord sur cet objet avec le 

« unies 'de l'Amérique. Comme je suis per- « cabinet de France et adopte ses idées comme 

» suadé que V. Ex" traitera aussi cette matière «les mieux fondées. » (Espagne, t. 583, n° 68.) 

M. 



188 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. monarques continuent à prendre de concert les mesures de prévoyance que 

la sûreté des deux monaichies peut exiger. 

A Madrid le 6 février 1777. 

Espagne, t. 583, n° 76. 

Mais les termes dans lesquels le comte d'Aranda était maintenant 
à notre cour lui rendirent aisé de suivre la bonhomie de nature qui 
était réelle chez lui et dont M. de Vergennes témoigne souvent en sa 
faveur. 11 montra un meilleur caractère que M. de Grimaldi ne le lui 
croyait. Il apporta «sans une réflexion» la copie de la dépêche; en 
attendant de la traduire pour la faire lire au roi, le ministre le mande 
tout de suite à Ossun dans une lettre privée. Du reste M. de Vergennes 
est visiblement satisfait de cette dépêche; il la trouve «bien faite et 
fortement raisonnée »; il en prend occasion de revenir à la thèse dont 
il s'était servi, après l'événement de Long-Island, pour abandonner 
l'idée de faire immédiatement la guerre à l'Angleterre, à savoir le 
danger que fEurope ne se mît en travers s'il était question de pré- 
tendre rayer cette nation de la carte d'Europe. Il raisonne comme il 
suit la conduite qu'il avait alors tracée à cet égard : 

On seroit sujet a de grandes méprises si envisageant des objets graves dans 
un sens isolé et indépendamment de leurs raports avec d autres, on se livroit 
precipitament a la faveur qu ils semblent présenter. Ce n'est qu'en rapprochant 
toutes les parties qui forment le grand ensemble de la machine politique, en 
combinant leur frotement et leur balancement qu'on peut prendre un parti 
assm'é. Bien des gens pensent ici que cest pechér contre toutes les règles 
de la saine politique de ne pas profiter de 1 occasion de la guerre des Colonies 
avec l'Ang'" pour tendre la main la plus secourable à celles là et porter un 
coup mortel à l'autre; cela seroit parfaitement bien si lEiu-ope endormie ne 
comptoit pour rien le maintien d'une balance , ou si elle pouvoit se persuader 
qu'elle peut se soutenir en mettant la Grande-Bretagne hors des bassins. 

A Versailles le i ^ février 1777. 

Ibid., n° 90. 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 189 

M. (le Grimaldi, iui, développait l'idée, peu faite pour plaire à ^''''' 
son ambassadeur, d'une entière soumission de l'Espagne à la France 
relativement à toute démarche quelconque concernant l'Amérique. 
A la vérité, il parlait dans la donnée du concours réclamé de nous 
pour Saint-Domingue, ce qui pouvait amoindrir un peu la déception 
du comte d'Aranda. Ce devait être un grief de plus, une fois cette 
donnée écartée; mais elle ne l'était pas encore, en sorte que pour 
le moment le ministre pouvait se croire assez assuré de son point de 
départ : 

Traduction de la lettre de M. le Mis de Grimaldi à M. le comte d'Aranda 
— ■ Pardo à. février 1777 K 

M. je vous al fait connoitre suffisament par mon expédition antérieure du 
37. janvier lidée que le Roi notre niaitre et son ministère se formoient de 
la situation actuelle politique des cours de France et d Esp" respect' a 1 Ang'^', 
me bornant alors a vous instruire des mesures qu'on prennoit ici tant pour se 
tenir prêt a tout événement que pour secourir efficacement les Colonies avec 
la dissimulation nécessaire : et je remis a entrer une autre fois dans de plus 
grandes explications sur le contenu de vos lettres des 4- et i3. du mois de 
janvier. Elles présentent deux points essentiels qui exigent une resolution. 
Le 1'=' si nous sommes dans le cas d'entrer dans une guerre ouverte avec 
fAng'''^ avant quelle nous attaque. Le 2^ s il nous convient de faire un traité 
formel avec le congrès de 1 Amérique et dans quels termes il devroit être 
conçu. 

Ces deux questions sont si unies quil nest presque pas possible de les 
traiter séparément, puisque la décision de l'une renfermera nécessairement la 
solution de fautre. En effet si les deux puissances unies rompent ouvertement 
avec la G**" Bretagne, rien ne doit les empêcher de faire alliance avec les Colo- 
nies : dune autre coté si les mêmes puissances se déterminent a signer une 
alliance avec les provinces rebelles, elles doivent compter sur la guerre soit 

' La pièce entière, y compris sa rubrique, est de la main de Vergennes. H y a souligné des 
passages sur lesquels il comptait sans doute revenir et faire porter ses observations. 



190 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. pai- ce que le cabinet Bqïïe ne tardera pas a découvrir ce traité , ou par ce que 
les Colonies aui'ont soin de le pul)liér elles mêmes, dans la vue d'intimider 
leiu- ennemi, de le porter a se désister de son entreprise et de leurs accorder 
tout ce qu elles pourroient demander. 

Si nous regardions la guerre purement co" deffensive il se presenteroit peu 
de doutes par ce que même dans le sein de la plus profonde paix il convient 
de se tenir en mesure de la soutenir contre un ennemi audacieux et impru- 
dent qui se permettroit de commettre des hostilités. Mais cette sorte de guerre 
ne peut nous allarmér eu égard aux précautions efficaces et assurées qui se 
prennent dans les deux royaumes pour prévenir toute insulte soudaine de la 
part de lAng'"'' : et Ion ne doit pas regarder comme une circonstance indiffé- 
rente que les Anglois soient a la face de 1 Europe les agresseurs et se privent 
par la eux mêmes des secours que dans un cas différent ils reclameroient 
avec justice de leurs alliés. Mais s agissant d'une guerre véritablement offen- 
sive et de profiter de 1 embarras ou se trouve actuellement 1 ennemi commun 
et naturel de la maison de Bourbon pour abattre une bonne fois son orgueil, 
il reste a examiner si nous devons nous promettre des avantages si brillans 
d une rupture précipitée , ou si le préjudice qui pourroit nous en résulter 
n'auroit peut être pas les conséquences les plus graves et les plus fatales. 
Suposons pour un moment que peu de mois après notre déclaration de 
guerre la G''*^^ Bretagne et ses Colonies rebelles viennent a s arranger inopiné- 
ment, n'importe de quelle manière; quel en sera dans ce cas le résultat? Non 
seulement toutes les forces qu'elle a préparées en Europe et en Amérique 
retomberoient sur nous, mais aussi toutes celles quelle voudroit tirer de ces 
mêmes Colonies, puis que les habitants reconciliés avec leur métropole se 
feroient un point de vanité dans le moment de joie publique, de 1 aider 
vigoureusement dans toute entreprise contre les possessions espagnoles et 
francoises. 

On dira peut être que ç est pour éviter la reconciliation que nous aprehen- 
dons si fort et pour empêcher l'union des forces angloises et américaines 
quil convient maintenant plus que jamais de se déclarer, puisque dune part 
on encouragera les Colonies a persévérer dans leur entreprise , et de 1 autre 
on forcera la cour de Londres a partager son attention et ses forces. 

Ces reflexions seroient dun grands poids dans des circonstances différentes 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 191 

de celles que nous voions : cest a dire si 1 Ang"' n'avoit pas déjà en Amérique nn. 
une armée formidable avec les forces de mer qui y correspondent, ou si les 
Américains avoienl scii faire la guerre disputant leur terrain pas a pas. Mais 
comme nous avons vu ces mêmes colons reculer continuellement a la vue 
des armes Bqïïes sans même faire une résistance asses médiocre pour pro- 
longer la querelle et pour détruire leur ennemi en détail, nous ne pouvons 
qu'augurer très mal de la lin de la campagne prochaine. Les généraux anglois 
maitres de provinces entières sur le continent, et leur respectable armée se 
trouvant placée de manière a couper la communication entre les corps rebelles, 
il paroit inévitable que les Colonies ne se trouvent dans la dure nécessité de 
subir le joug qu'on voudra leur imposer et dans ce cas qui malheureuse- 
ment ne paroit pas fort éloigné, les intérêts de la France et de 1 Espagne 
seroient uniquement sacrifiés pour nous être déclarés dans une occasion si 
peu favorable. 

On peut dire encore que si les deux nations entrent des a présent dans 
une guerre ouverte contre la G''"' Bretagne, elles obligeront celte puissance a 
retenir en Europe la plus grande partie de ses forces navales, et conseque- 
ment quelles 1 empêcheront d'augmenter celles qui sont emploiées en Amé- 
rique contre les insurgens. 

Quoi que cette assertion soit bien fondée, nous ne pouvons cependant pas 
nous promettre d être jamais asses maitres de la mer pour empêcher lAng"^ 
denvoiér des troupes et des batimens de guerre de différentes grandeurs. 
Nous courrons bien sur eux, nous leurs prendrons quelques navires mar- 
chands; et nos escadres armées dans nos ports | suivant ce qui a été dit dans 
mon expédition antérieure | tiendront les leurs dans un mouvement conti- 
nuel exposées à la rigeur du tems sur les cotes de France et dEsp% mais les 
efforts unis ne sulllront pas pour protéger la cause des Colonies et pour 
décider la campagne en leiu- faveur, n étant pas praticable d une autre part 
d envoyer a leur secours des vaisseaux et des troupes. D'où il resuite (jue 
le plus grand bien que les cours de Bourbon puissent leurs faire est de 
les fournir d'armes, de munitions, dhabillemens et d'officiers expérimentés. 
Secours qui peut s administrer plus sûrement en conservant la paix et par des 
voies indirectes, qu'a visage découvert dans une guerre vive avec la G''" Bre- 
tagne; il suit de ces antecedens que tout traité qu'on feroit présentement 



192 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. avec le congrès de l Amérique seroit susceptible de beaucoup d'inconveniens 
pour les deux nations et ne donneroit aux colons aucun avantage dont ils ne 
puissent jouir sans qu il soit besoin de pareilles stipulations. Si le traité devoit 
demeurer secret et les obligations réciproques n'avoir d'effet que lorsque les 
Colonies auroient assuré leur indépendance, le traité seroit inutile et pré- 
maturé. S il renfermoit des obligations actuelles les Américains auroient grand 
soin de le publier et de mettre la France et l'Esp® a découvert; leur propre 
interest lexigeroit ainsi tant pour allarniér l'Ang"* que pour maintenir lunion 
et le courage de leurs propres habitans. 

Quoique les reflexions que Ion vient d'indiquer comprennent générale- 
ment les deux souverains; le Roi notre maitre qui possède dans les Indes des 
domaines si vastes et si importans, doit être très réservé a faire un traité 
formel avec des provinces qu'on ne peut encore considérer que co*^ rebelles; 
inconvénient qui nexisteroit plus si les Colonies avoient réussi a secouer réelle- 
ment le joug et a se constituer puissance indépendante. Les droits de tous les 
souvrains dans leurs territoires respectifs doivent être extrêmement sacrés, et 
1 exemple dune rébellion est trop dangereux pour que Sa M*" veuille lapuiér 
ouvertement. 

Mais abstraction faite des raisons qui ne permettent pas d entrer apresent 
en traité avec le congrès de 1 Amérique, on ne peut meconnoitre que les pro- 
positions de ses députés sont par elles mêmes inadmissibles. Qu'exigent-ils de 
nousP que nous les aidions de tout : que nous nous déclarions en leur faveur 
par le moien d'un traité solemnel. Que nous offrent ils en ecbange? De rester 
neutres si nous entrons en guerre avec la Grande Bretagne. Ils demandent 
dune autre part detre admis librement dans nos ports co'' les autres nations, 
et ils nous ofrent 1 admission dans les leurs co'' sans doute ils 1 accorderont a 
toute autre puissance; et ils déclarent positivement que la France ne doit pas 
songer a reprendre les pays que les armes Bqïïes lui ont usurpé dans 1 Amé- 
rique septentrionale. 

Tout ce que dessus fait voir clairement que le congrès de 1 Amérique veut 
déjà agir comme s il etoit déjà reconnu une puissance indépendante en exi- 
geant des autres des obligations fort onéreuses, tandis qu il ne veut se com- 
promettre lui même sur aucun point essentiel. 

11 est hors de doute que la France et 1 Esp" gagneroient beaucoup a abattre 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 193 

la puissance Bque au moien de la séparation absolue et radicale de ses Colo- 1777. 
nies, mais on ne peut aussi se dissimuler quil y auroit de la témérité a se 
déclarer pour elles dans un tenis ou la foiblesse avec laquelle elles se deflen- 
dent ne laisse pas d espérance quelles gagnent le point de leur indépendance, 
et lorsque pour pri\ de nos sacrifices elles ne nous ofrent pas d'avance des 
avantages proportionnés. 

Il resuite du plan de préparatifs formé par la cour de PVance et de celui 
que la notre a envoyé en réponse qu'a l'aide des dispositions faites par toutes 
les deux nous nous trouverons au commencement du printems dans un étal 
de forces suffisant pour ne pas craindre une insulte en Europe et en Amé- 
rique de la part des Anglois : cela s entend si le niinistcre de France admettanl 
notre persuasion se conforme a nos instances pour envoiér immédiatement et avant 
que les escadres amjloises sortent en mer un corps de 12. ou là. mille hommes a 
(tuarico, lequel joint a l escadre de douze vaisseaux qui doit s'y rencontrer, cou- 
vrira en même tcms dijferens parages, et servira de frein contre toute entreprise 
que la G''" Bretagne pourrait méditer : Mais comme de ce bon état de deffense il 
y a bien loin a celui d'avoir un excédent de forces pour secourir les Colonies 
en nous déclarant ouvertement pour elles, lAng^ sur tout aiant un grand 
nombre de v* de guerre du i" rang prêts a mettre en mer; il paroit con- 
forme a toutes les règles de la prudence de gagner encore quelque tems pour 
voir si les Américains n'amélioreront par leurs afiaires leté procbain; en atten- 
dant nous avons 1 avantage positif que l Ang" continuant les dépenses énormes 
dans lesquelles elle s'est engagée , s afoiblit en proportion et par les elforts 
singuliers quelle fait pour étaler son pouvoir, tandis ([ue nous emploions nous 
autres ce tems a augmenter nos préparatifs, et nous ne doutons pas qu on fasse 
le même en France. 

La flotte et d'autres navires interressans sont sur le point de revenir. On 
ignore dans ces parages les objets graves dont nous traitons, et nous pour- 
rions faire dans les i"'^ mois de la rupture des pertes de la plus grande con- 
sidération sans autre compensation que quelques prises dune bien moindre 
valeur. C est pour y obvier qu il paroit indispensable lorsque les deux cours 
seront convenues du moment précis pour commencer volontairem' les bosti- 
lités, quelles envoient en Amérique des avis préventifs en donnant un inter- 
valle suffisant pour préserver les batimens du malheur detre pris, sans ces 
H. , »5 



mrtiiiiiiiic 1JIT10111 E 



194 LE TESTAMENT POLITIQUE 

1777. précautions nous nous exposerions par notre propre choix a des conséquences 
bien fatales. 

Il manque encore de savoir si en Espagne et en France on a déjà pris les 
mesures les plus assorties a une économie judicieuse pour se trouver en état 
de soutenir la guerre avec vigueur pendant quelques années. Car cest une 
chose bien différente detre préparés a une rupture si 1 ennemi nous attaque 
ou d entreprendre nous même par convenance et par choix ime guerre dont 
la durée n est pas facile a prévenir. 

Tout ce qui est exprimé est absolument lavis que chacun des ministres du 
Roi a formé séparément, ainsi que la resolution que S. M''' a trouvé bon de 
prendre en conséquence. D'après cela la volonté de S. M''' est que V. Ex*^"^ 
remette une copie de cette lettre au ministère de France; il y reconnoitra que 
le cabinet de Madrid se conforme a la manière de penser du roi T. C. et de 
son conseil; bien entendu quil sera peut être nécessaire de changer d'avis 
en peu de semaines, les circonstances pouvant changer essentiellement; car si 
les Colonies portoient un coup sensible aux armes Bques; si l'Ang"''^ déclarait 
quelle ne veut pas désarmer sans fonder son refus sur des raisons plausibles; 
ou s il survenoit quelqu'autre événement imprévu, nos souvrains devroient con- 
sulter lem" propre gloire et se déterminer sur ce qui seroit le plus convenable 
aux deux monarchies en faisant usage des forces qu ils auront a la main sur 
le bord de la mer. 

Je finis en assurant V. E. que S. M'" a vu avec la plus grande attention 
toutes les observations que renferment ses dépêches sur les deux points dont 
il s agit ici, et quelle les reçoit comme un effet du zèle connu de V. E. 

Pour ce qui est des termes dans lesquels il conviendra de repondre aux 
députés du Congrès la volonté de S. M'"^ est que V. Ex™ se concerte avec le 
ministère de France afin qu ils s aperçoivent qu il y a identité de langage dans 
les réponses; elle aura attention de ne pas prendre d engagement surtout par 
écrit qui puisse compromettre les deux monarques, et d entretenir les mêmes 
agens dans de bonnes espérances afin que par la suite on puisse prendre des 
engagemens plus formels que les envois secrets qui se font pour mettre les 
insiu-gens en état de se soutenir. 

Je suis etc. 

Espagne, t. 583, n° 70. 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 195 

C'était donc l'opposé des vues emportées de son ambassadeur que 
le premier ministre d'Espagne donnait à ce dernier pour plan de la 
conduite à suivre envers les Américains. Avec une fermeté péremp- 
toire, aussi, et avec une modération supérieure, il parlait à ce sub- 
ordonné, qui semblait maintenant se poser comme si de nouveau il 
allait être le chef. Mais le comte d'Aranda s'était hâté d'agir dans le 
sens de ses propensions personnelles et de procurer à M. de Grimaldi 
une cause de désagrément et d'embarras de plus. 11 avait tout sim- 
plement mis Arthur Lee sur la route de Madrid. Les commissaires 
du Congrès avaient pour mission expresse, tout en négociant avec 
la cour de France, d'entrer en relations avec les ministres ou agents 
des autres princes de l'Europe, de leur faire agréer la reconnaissance 
de l'indépendance et de conclure avec eux les traités de commerce qui 
seraient compatibles avec les convenances de Sa Majesté Très Chré- 
tienne'. 11 avait été dès lors facile à Arthur Lee de combiner avec 
l'ambassadeur d'Espagne des projets qui allaient si bien à celui-ci. 
Ses collègues avaient arrêté par suite qu'il irait à Madrid; Franklin 
ou Deane devait ultérieurement se rendre en Hollande. Ils le font con- 
naître au Comité de correspondance secrète le 6 février-, ignorant encore 
qu'une décision du Congrès, du i""' janvier, envoyait au contraire 
Franklin de l'autre côté des Pyrénées^. Dès le 3i janvier, le comte 
d'Aranda prévenait son gouvernement de l'arrivéfe de l'Américain; le 
6 février, il l'annonçait d'une façon positive\ Pour se couvrir, il avait 
associé en quelque sorte à fafïaire M. de Vergennes et le comte de 



1777. 



' » Extract from tlie Instructions to B. F. — 

« S. D. et A. L. in Congress. Oct. 1 6 1776 

11 Wliile you are negociating tlie Affairs you are 
« charged with at the Court of France , you 
« will hâve opportunities of conversing witli 
« tlie Ministers and Agents of other European 
« princes and States residing there. 

« You sliall endeavour, when you find occa- 
« sion fit and convenient, to oblain from tlicm 
« a Récognition of our Independency and so- 



1 vereignty, and to coiiclude Treaties of Peace, 
1 Amity and Commeive between tlieir Princes or 
1 States and us ; provided tliat the satne be not 
> in consistent with the treaty you shall make 

1 with bis most Christian Majesty signed 

1 by order of Congress. — John Hancock , 
. Presid". • (États-Unis, t. 1 , n° 76.) 

* Diplomatie correspondence , t. I, p. 263. 

' Works of Franklin . ( /fcirf. , p. a 06 , en note. ) 

* Espagne, I. ,')83, n" 56 et 99. 

a5. 



196 



LE TESTAMENT POLITIQUE 



1777. 



Lacy, qui s'acheminait alors en Russie où il représentait l'Espagne. 
Notre ministre expliquait avec raison à Ossun, quelques jours après, 
qu'à cet égard la France n'avait qu'à laisser faire'. Mais, à Madrid, 
l'incident était le plus mal venu possible. M. de Grimaldi écrit im- 
médiatement à l'ambassadeur que « cette nouvelle a été désagréable 
pour le Roi ». Il ajoute : « Le voyage de ce député n'est pas nécessaire, 
puisque les cours d'Espagne et de France procèdent d'accord en tout, 
et qu'elles traitent conjointement avec les trois députés à Paris; S. M. 
trouve aussi qu'il y a un grand inconvénient que Lee se présente dans 
une ville comme Madrid; il y sera facilement découvert, quelques 
précautions qu'on prenne; il pourra en résulter de fortes plaintes 
de la part de l'ambassadeur d'Angleterre , qui mettront dans un grand 
embarras; d'un autre côté, pourtant, on ne veut en aucune façon 
dégoûter ou aigrir les colons"^. » 

Le premier ministre, à la veille de partir, ne voulait pas laisser le 
roi exposé, de la part de lord Grantham, aux soupçons que la pré- 
sence des Américains à Paris suscitait chez lord Stormont envers le 
gouvernement français, et aux récriminations que celui-ci prodiguait 
à Versailles. Le conseiller de Charles 111 arrêtera donc Arthur Lee au 
passage. Il ne marchandera pas les secours pécuniaires, Ossun en 
informe avec détail M. de Vergennes le 27 février; mais il empêchera 



' «A Versailles le i4 février 1777- — Je ne 
« dois pas vous laisser ignorer M. que le s' Lee 
« 1 un des députes du Congrès d'Amérique qui 
«sont en France est parti pour lEsp' muni 
«dun passeport que je nai pas cru devoir lui 
« refuser. Je ne doute pas qu il n'ait ete autorisé 
« a cette démarche par M. le C" dAranda dont 
« la façon de penser n est pas tout a fait con- 
" forme a la notre et a celle de sa cour au sujet 
«des insurgens. Le s' Lee va aparament renou- 
« voiler a Madrid les propositions qu il a faites 
11 ici ; peut être se flatte t il qu elles y seront 
« mieux accueillies. Vous voudrez bien ne faire 
« aucun usage de cet avis , mais seulement vous 



« tenir a portée detre instruit de ce qui se pas- 
« sera. 

« Le s' Lee compte d être a Madrid dans 
«le plus profond incognito, sur le pié dun 
« marchand qui voiage pour ses affaires. Son 
« passeport ne porte d autre qualité que celle 
«d'Anglois. 11 seroit a désirer quil obtint de la 
« cour d'Esp' des secours pécuniaires, c est ce 
« dont les Américains ont le plus pressant be- 
« soin , ceux qu ils trouvent par la voie du coni- 
» merce ne leurs suflîsent pas a beaucoup près. » 
{Espagne, t. 583, n" 88.) 



« Au Pardo le 1 7 février 



///•' 



[Ibitl.. 



" 99- 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 



197 



que l'arrivée d'un représentant du Congrès à la cour ne soumette 
aux investigations de l'ambassade anglaise les menées que le gouver- 
nement de Charles III lui cachait, sous l'apparence de rapports tenus 
•soigneusement intimes. On envoie un émissaire pour garder Lee à 
Vittoria. « Sa Majesté Catholique, écrit Ossun, a voulu prévenir l'éclat 
qu'aurait fait la présence de ce député à Madrid et éloigner par là 
tout prétexte de plainte de la part de l'Angleterre'. » 



1777. 



Le premier ministre accomplissait là le dernier acte de sa longue 
administration de l'Espagne. Quand il écrivait comme on vient de 
le voir au comte d'Aranda, le 17, son successeur n'était plus qu'à 
un ou deux relais du Pardo. Débarqué à Antibes le 28 janvier, le 
comte de Floridablanca s'était mis en route pour l'Espagne le jour 
suivant. «Je compte qu'il pourra être à Madrid du 8 au 10 de ce 



' Espagne, t. 583, n° ia6. — Voici com- 
ment le comte d'Aranda avait annoncé de 
Paris , le 3 1 janvier, le prochain départ d'Ar- 
thur Lee : « Un de ces jours derniers M. Arthur 
« Lee , un des trois députés des Colonies ame- 
oricaines, m'écrivit un hillet pour me deman- 
» der une audience que je lui donnai le même 
« soir. 

Il II s'y rendit , et le C" de Lacy y assista 
« parce qu'il sait l'anglois qui est la seule 
« langue que sache Lée. Celui ci me dit ([ue ses 
« deux confrères Franklin , Dean , et lui avoient 
«jugé convenable que l'un des trois passât à 
« Madrid , et que lui , Lée , étoit prêt à partir, 
« qu'il venoit me prévenir qu'il le feroit sous 
«peu de jours, et qu'il me prioit d'en prévenir 
Il ma cour. 

«Je lui demandai s'ils avoient jugé que cette 
«démarche fût indispensable. Il me répondit 
«qu'oui, parce que quoiqu'il leur sudlt pour 
« l'alTaire en général de s'entendre avec cette 
« cour ci pour toutes les deux, il y avoit cepen- 
« dant des objets particuliers relatifs à l'Espagne 



« seule qui exigeoient L» présence d'un de» 
« députés. 

Je lui dis (|ue je ne voulois approuver 
« ni desapprouver son voyage , quoique j'eusse 
« mieux aimé en prévenir ma cour aupara- 
«vant, mais que s'il vouloit partir, il convien- 
« droit qu'il gardât absolument l'incognito. 
Il qu'il se fit passer pour Anglois sur la route , 
« et qu'il ne se fit connoitre qu'au secrétaire 
» d'État. 

« Il en tomba d'accord et me pria de nou- 
« veau de vous prévenir de son départ; je lui 
« promis de le faire et de lui donner une lettre 
« où je n'annoncerai que son nom. 

«J'en ai fait part hier à M. le C" de Ver- 
I gennes qui n'y a rien point fait d'objection. 
I Lée n'est point revenu jusqu'à ce moment. 
1 Mais dans le cas où il arriveroil à Madrid 
I avant la lettre par laquelle je vous donnerai 
lavis de son départ, V. E. se trouve toujours 
I prévenue qu'il vous présentera une simple 
I lettre de moi que je ne lui donnerai <|u au 
I moment de son départ.» [Ibid., n" 56.) 



198 



LE TESTAMENT POLITIQUE 



1777. mois, » mandait M. de Vergennes à Ossun le 7 février. Il y arriva huit 
jours plus tard; mais, le 22, M. de Grimaldi prenait la route de 
Bayonne. Notre ambassadeur envisageait avec une parfaite quiétude 
le changement de mains qui venait de s'effectuer. 11 avait écrit le 1 3 
que l'élévation de M. de Floridablanca était « l'ouvrage de M. de Gri- 
maldi » et il devait le savoir. Malgré quelques froissements récents, 
ses vingt-deux années de rapports avec l'ancien ministre, employées, 
c'est une justice qu'il faut lui rendre, à mettre et à tenir l'une dans 
l'autre les mains de l'Espagne et de la France, lui faisaient priser 
beaucoup par avance le successeur que celui-ci s'était assuré. « 11 lui 
donnera des instructions dictées par l'expérience et par l'amitié, con- 
tinuait-il; je sais qu'il doit lui remettre un mémoire aussi étendu 
qu'intéressant sur toutes les matières qui appartiennent au départe- 
ment des Affaires étrangères et aux objets d'administration qui sont 
annexés au caractère des personnes en place et des intrigues de cour^ » 
Il faisait là allusion à des indications d'une de ses lettres précédentes 
où il parlait ainsi : 

Je ne doute pas, M. que M. le C^'' de Floride-Blanche qu'on attend ici du 
i5. au 18. au plutard, ne mérite, et n obtienne l'estime et la confiance de 
S. M. Cl"' ; j'espère aussi qu'il saura s'attirer la bienveillance de M. le prince 
et de Mad" la princesse des Asturies, qui jusqu'apresent ne paroissent pas 
trop disposés à la lui accorder; le confesseur du Roi n'est rien moins que 
son ami; cette position est inquiétante pour un ministre qui ne tient à per- 
sonne, et qui débute à la cour. M. le O" de Floride-Blanche a de l'esprit, du 
talent et de la prudence, il faut espérer qii'il saura surmonter les contradic- 
tions et les intrigues; je les connois toutes assez bien sans entrer dans aucune, 
et je crois être en état de lui donner des conseils sages et utiles. Au reste on 



' Espagne, I. 583, n° 85. — Ces intrigues 
étaient en partie ourdies et d'ailleurs exploitées 
activement par les amis de la Grande-Bretagne. 
Dans plusieurs dépèches , Ossun constate com- 
bien la position devenait pénible pour lui , à la 
fin de 1776, par suite de l'influence que ces 



amis-là prenaient à la cour, en opposition à M. de 
Grimaldi. Le ministre en était rendu, parait-il, 
très impressionnable et très inégal. L'empresse- 
ment avec lequel il s'engagea dans les propo- 
sitions de désarmement provenait un peu des 
contrariétés que cette situation lui causait. 



DU MARQUIS DE GRIMALDI. 199 

ne peut pas se dissimuler que la retraite de M. le M" de Griu)aldi ne soit lui 1777. 
grand mal dans les circonstances, parce qu'il avoil une influence prepondt-- 
rante dans les affaires et sur ses collègues, qui concourroit au bien et qui 
assùroil dans chaque département l'exécution des choses déteri7iinées; or il esl 
impossible que M. C" de Floride Blanche remplace au moins de longtems 
M. le M" de Grimaldi à cet égard. 
A Madrid le 4 février 1777- 

Espagne, I. 583, n" 68. 

Mais c'était de quoi faire réfléchir le nouveau venu, (jue d'avoir 
pour adversaires ou pour fauteurs de préventions, pires quelquefois 
que l'hostilité positive, l'entourage de l'héritier présomptif, d'abord, 
et, de plus, le confesseur d'un roi déjà âgé, croyant fidèle. « Position 
inquiétante pour un ministre qui ne tient à personne et qui débute 
à la cour, » disait Ossun avec beaucoup de raison. Les scrupules de 
son souverain, les sentiments de celui-ci pour le roi son neveu, les 
liens formés par suite entre les deux Couronnes, faisaient au comte 
de Floridablanca l'obligation étroite de ne point penser à sortir des 
voies qui se trouvaient tracées par la politique précédente. M. de Gri- 
maldi n'avait pas moins succombé, en définitive, à suivre ces voies-là; 
ceux qui y étaient contraires et le courant d'opinion établi autour 
d'eux feraient donc échouer un ministre qui essayerait de s'y obstiner. 
Très probablement c'est un des avis que le fidèle conseiller du roi 
avait donnés à son héritier. A un parti de cour dont le prince héré- 
ditaire quel qu'il fût tenait le drapeau et qui rêvait pour l'Espagne 
plus d'indépendance d'allure, plus d'éclat, il n'était plus possible de 
ne point apporter des gages ou de ne pas laisser concevoir des espé- 
rances. Il eût été trop rare aussi qu'un successeur ne regardât pas aux 
choses différemment qu'on ne le faisait avant lui. H fallait s'attendre, 
par suite, à voir un peu dérangés les rapports entre le gouvernement 
de Madrid et le cabinet de Versailles. Pendant trois mois, en effet, on 
va se livrer des deux parts à des tâtonnements, à des manoeuvres, 
employer beaucoup de temps à déterminer et à discuter la situation 



200 LE TESTAMENT POLITIQUE DU MARQUIS DE GRIMALDl. 

1777. resj3ective : du côté de Madrid à la poser à son avantage, du côté de 
la France à empêcher qu'elle ne dévie. Le fond des dispositions réci- 
proques, les vues respectives véritables, les inspirations qui dirigeront 
la conduite vont se révéler là en des traits qui laisseront leur marque 
et qu'il faut relever. Ils donnent à la politique de chacune des deux 
cours le caractère qui la distinguera dans l'histoire; ils font mesurer 
la valeur morale des ministres par qui elle a été conduite et aussi le 
sens d'Etat dont ils furent inspirés. 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 
I 

SUR LES PROPOSITIONS DE DÉSARMEMENT. 



1 . LE PRINCE DE MASSERAN ' AU MARQUIS DE GRIMALDI. 

A Londres le 3. janvier 1777. 

Hier je commençai ma conférence avec le Lord Suffolk par luy faire compliment 
sur les derniers avantages que les troupes du Roy son maître avoient remportés en 
Amérique; l'assurant que le mien en seroit bien aise, parce qu'il desiroit que cette 
guerre se terminât à la satisfaction de l'Angleterre. Il répondit à ce compliment en 
me disant, qu'il ne desiroit rien tant que de pouvoir me dire que les ordres avoient 
été envoyés pour faire revenir icy toutes les forces de terre et de mer qu'ils avoient 
en Amérique, après avoir terminé leurs differens avec les colons. Je luy témoignai 
que je m'en rejouirois par plusieurs raisons, et principalement parce que cela feroil 
cesser les soupçons de toutes les puissances de l'Europe, qui se voyent forcées d'ar- 
mer pour leur propre sûreté, en voyant le grand nombre de vaisseaux de ligne qu'on 
prépare icy avec tant d'ardeur, tandis qu'ils ne sont en aucune façon utiles pour la 
guerre d'Amérique , où le nombre considérable de frégates , qui y sont , est plus que 
suffisant pour garder ces côtes. 

Il me dit, qu'ils n'avoient pris la resolution d'armer, qu'après avoir vu que la 
France armoit ; et qu'il ne scavoit pas si on enverroit des vaisseaux de ligne en Amé- 
rique; mais qu'il pouvoit m'assurer que le gênerai et l'amiral Howe demandoient 
qu'on leur en envoyât quelques uns. Quoique je sçache que cela est vrai, je luy 
répliquai que je ne voyois point de nécessité, à moins qu'ils ne voulussent causer 
de plus grandes inquiétudes aux puissances voisines, et les obliger à se mettre dans 
im meilleur état de deCFense. Il me dit, que moy qui connoissois bien ce pays, je 
ne pouvois pas douter que la paix ne leur convint; et qu'avec ces grandes dépenses 

' Le nom de l'ambassadeur d'Angleterre est toujours francisé dans la correspondance de Ver- 
sailles et dans celle des ambassadeurs avec le ministre. 

n. 16 



iwrmwtnic nitioyale. 



202 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

que cette guerre leur occasionnoit , ils n'etoient pas en état d'en entreprendre une 
autre, qui ne pouiToit manquer de leur être très préjudiciable. Je lui répondis que 
l'argent ne les empêcheroit jamais de la faire, si ce souverain et les ministres la 
vouloient, lui ajoutant que leurs préparatifs ne répondoient point aux protestations 
qu'ils nous faisoient de désirer la paix, sans lui parler des gageures qu'il y avoit dans 
la ville que dans peu l'Angleterre declareroit la guerre à l'Espagne et i\ la France, 
gageures dont je ne faisois point de cas, comme en effet je n'en fais aucun, car je 
n'ajoute point de foi à ce que je dis à V. E. sur ce sojet dans ma dernière lettre, 
parce que je n'ai rien pu découvrir de positif sur cela, et je le regarde comme une 
nouvelle inventée par ceux qui jouent dans les fonds. Il me répondit que sachant 
que j'étois très bien instruit de ce qui se passoit, il ne doutoit pas que je ne mépri- 
sasse les bruits de ceux qui trafiquent dans les actions; sur quoi je lui dis que, 
quoique je ne donasse croyance qu'aux bonnes intentions de ce ministère, comme 
il a coutume de changer d'un moment à f autre, je ne voudrois pas que cela arrivât 
à présent, parce que les nouveaux ministres se voyant avec un armement aussi con- 
sidérable poui' s'opposer aux idées de leurs prédécesseurs, ils entreroient dans une 
nouvelle guerre, quoiqu'elle ne leur convînt point. Il convint avec moi que dans 
ce pays le ministère changeoit facilement, mais qu'aujourd hui il n'y avoit aucune 
apparence à cela; et que la même chose pourroit arriver en France, où un nouveau 
ministre (faisant allusion à M. le duc de Choiseul qu'on craint ici de voir rentrer 
à la tête des affaires) pourroit être plus incliné à la guerre que le ministre actuel qui 
est porté pour la paix. Je lui dis qu'il n'y avoit non plus aucune apparence à Ver- 
sailles d'une pareille nouveauté, et qu'il savoit bien que ce cabinet ne desiroit pas la 
guerre, ni ne pensoit la faire, si l'Angleterre n'attaquoit pas ses possessions dans 
quelqu'une des quatre parties du monde. 

Alors il me dit que cela étant ainsi il voudroit qu'on suivît son projet qui étoit 
que nous désarmassions tous à la fois d un commun accord pour dissiper les soup- 
çons réciproques. Je lui répondis que notre armement étoit indispensable, à cause 
de la conduite irréguliere du M" de Ponibal qui nous forçoit à rester armés jusqu'à 
ce que nous nous eussions fait justice par nous-mêmes. Il m'interrompit pour me 
dire que je savois qu'il n'avoit jamais confondu notre armement avec celui de la 
France, à quoi je lui répliquai que je n'aurois jamais cru que six vaisseaux de ligne 
qu'on préparoit dans ce royaume pussent leur causer tant d'inquiétude et les obliger 
à la dépense qu'ils faisoient. li me dit que cela étoit plutôt une preuve de ci'ainte 
que de désir de rompre la paix, et que dans toute autre occasion il n'auroit point 
lait de cas d'un si petit avancement. A cela je lui répondis qu'ils n'avoient rien à 
craindre, lui faisant la réflexion que dans tous les tems les soupçons que la France 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 203 

secourût les rebelles étoient mal fondés, parce que avec une puissance qui possède 
des Etats en Amérique ne peut désirer leur indépendance, mais encore moins à 
présent que les armes de l'Angleterre prospéroient tant. M'ayant répété que si cela 
était ainsi, on devroit suivre son projet de désarmer tous en même tems, j'insistai 
de nouveau sur ce que nous ne pouvions pas le faire de notre côté, pendant que 
le Portugal ne donnoit _point au Roi mon maître de satisfaction pour les insultes 
passées et ne lui restituoit pas ce qu'il lui avoit usurpé si injustement, lui ajoutant 
que l'Angleterre ne pouvoit pas non plus désarmer en Amérique tant qu'elle n'auroit 
pas réduit les rebelles, et que la France diroit qu'on ne pouvoit pas donner le nom 
d'armement à six vaisseaux qu'elle préparoit, que d'ailleurs toutes les puissances 
qui ont des possessions en Amérique ne peuvent se dispenser de se tenir prêtes à se 
défendre en voyant que l'Angleterre y a plus de 4o mille hommes de troupes an- 
gloises et 1 3o bâtimens armés. Je lui fis aussi la réflexion que l'Espagne et la France 
dévoient avoir quelques forces dans ces parages pour ôter à leurs sujets respectifs 
l'idée de suivre le mauvais exemple des colons anglois. Pour la troisième fois il me 
répéta qu'il falloit que nous désarmassions tous, à quoi je lui répondis que la partie 
n'étoit pas égale, mais que s'il le croyoît ainsi, il s'expliquât avec la France,* attendu 
que dans de semblables cas l'unique moyen de dissiper les soupçons réciproques, 
étoit de parler clair. Il me répondit que n'ayant point armé les premiers, ce n'étoit 
point à eux à commencer à faire des propositions, qu'ib savoient que l'escadre pré- 
parée à Brest n'avoit pas encore reçu ordre de sortir, et que leur armement n'étoit 
pas aussi grand qu'on le disoit et n'alloit pas avec autant de célérité que quelques- 
uns le pensoient, parce qu'il leur manquoit des matelots. 

Je continuai ma conversation en lui parlant de ce qui nous touche directement, 
c'est-à-dire des affaires de Portugal, et je lui demandai s'ils avoient eu des nouvelles 
de Libourne. Il me répondit qu'on en avoit reçu par un vaisseau marchand qui avoit 
apporté diverses lettres du 6. ou du y. x'"" qui disoient que le 5. on avoit publié 
un décret de ce monarque qui nommoit la Reine pour régente, et qu'il se flattoit 
que cela contrihueroit à accommoder nos différends. Je lui dis que je ne doutois 
pas que cette souveraine ne préférât la paix à la guerre, parce que je savois qu'elle 
pensoit avec beaucoup de jugement, mais que le M" de Pombal devant intervenir 
à toutes ses résolutions , je ne croyois pas qu'on fit rien de bon. Je lui ajoutai que 
j'étois persuadé que l'idée de la régence venoit de ce ministre, pensant éloigner ainsi 
le danger qui menacoit cette monarchie, et espérant que le Roi qui a toujours tant 
aimé sa sœur se livreroit à sa tendresse et oublieroit ses justes plaintes contre ce rusé 
ministre qui aujourdhui voudroit continuer ses tromperies en engageant les deux 
puissances que dans un autre tems le Roi accepta pour médiatrices, lorsqu'il n'avoit 

tiG. 



20'i ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

pas autant de preuves de sa mauvaise foi, afin qu'elles reviennent aux anciennes 
propositions, tâchant par ce moyen d'éluder en attendant la restitution de ce qui a 
été usurpé, et de ne pas nous indemniser des dépenses immenses que son caprice 
nous a causées. Je continuai mon discours en l'assurant que si on me demandoit 
mon avis là dessus, je dirois qu'on ne devroit plus écouter le M" de Pombal, parce 
qu'il .s'étoit moqué de trois grandes Couronnes telles que les nôtres. Je lui dis aussi 
qu'une preuve pour moi que dans l'affaire de la régence il y avoit quelque trame, 
c'est qu'en même tems qu'on l'avoit déclarée, les ordres avoient été expédiés pour 
continuer avec la plus grande vigueur les préparatifs de la guerre , et je lui fis observer 
qu'il falloit que ce ministre eut perdu le jugement s'il n'étoit pas soutenu, ainsi que 
tout le monde le croyoit, par l'Angleterre, n'étant pas possible qu'autrement il eut dit 
que jamais il ne nous restitueroît ce qu'il nous avoît pris , et que j'en étois bien sûr. 
Il me répondit que je pouvois, ainsi que tout le monde, dire tout ce que je 
voudrois, mais qu'il m'assuroit le contraire; qu'ils avoient pris nos intérêts avec la 
plus grande chaleur, et qu'il étoit certain que la conduite du M" de Pombal donnoit 
des motifs de soupçonner, mais qu'il me répétoit qu'ils étoient mal fondés. Je lui 
dis que peut être ce ministre fondoit ses espérances sur l'annement anglois, et que 
S. E. et les autres ministres au lieu de m'ôter mes soupçons en me disant qu'il 
y avait deux ou trois mois que leur ministre M. Walpole ne pouvoit pas parler 
à Pombal, ils me les avoient augmentés, parce que je ne comprenois pas comment 
le Portugal qui dépendoit tant de f Angleterre pouvoit traiter si mal son ministre 
plénipotentiaire, à moins que ce ne fût un artifice de concert avec cette cour-ci, 
que je fassurois que si la même chose m'arrivoit, j'en donnerois part au Roi en lui 
disant qu'il n'étoit pas de sa dignité que je restasse plus longtems dans un pays 
où l'on meprisoit mon caractère , et que ne doutant pas que S. M. B. ne pensât de 
même, j'étois surpris qu'Elle n'eut pas ordonné à M. Walpole de revenir à Londres. 
Comme il ne me répondit point je continuai en lui disant que tout le monde pen- 
soit que l'Angleterre soutiendroit le Portugal , parce qu'autrement le M" de Pombal 
ne se seroît pas bazardé de faire ce qu'il avoit fait et ce qu'il fait. Il me répondit 
qu'il ne le soutiendroit pas en tout, et qu'il falloit savoir jusqu'où s'étendoient nos 
projets. Je lui dis que le Roi ne vouloit que ce qui lui avoit toujours appartenu, et 
qu'on le dédommageât des dépenses qu'on l'avoit obligé de faire par caprice. Il me 
répondit que les puissances riches ne pensoient jamais aux dédommagemens. Sur 
quoi je lui dis qu'elles seroient bientôt pauvres si elles pensoient comme il le disoîl , 
et je lui ajoutai que les grands princes avec l'épée à la main trouvoient moyen de 
s'indemniser, et que je croyois que cela arriveroît h Sa M*" si l'Angleterre s'abstenoît 
de se mêler de notre querelle avec le Portugal, et que comme bon Espagnol je 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 205 

desirois qu'on châtiât l'orgueil des Portugais, et que nous recouvrassions ce qui 
nous appartient. Il me répondit qu'il étoit juste qu'ils nous rendissent ce qu'ils nous 
ont pris depuis le moment où l'on commença à traiter d'accommodement. Je lui 
dis que si cela avoit été fait avant de s'engager dans de si grandes dépenses il auroit 
pu se faire que le Roi y eut consenti, renvoyant au tems de la négociation à voir 
comment les Portugais doivent nous rendre ce qu'ils ne nous ont pas restitué depuis 
le traité de 1760, et ce qu'ils ont usurpé depuis peu à peu. A cela il me dit que 
l'Angleterre ne desiroit que ce qui est juste, ce qui me confirme dans mon ancienne 
opinion qu'ils ne se mêleront point de nos disputes tant que nous ne penserons 
qu'à recouvrer ce qui nous a été pris dernièrement, mais je me sers toujours du 
mot général usurpation, comprenant tout ce que les Portugais occupent depuis le 
traité de lySo, et qu'ils ne nous ont pas restitué depuis. 

Il me demanda s'il étoit vrai , comme quelques ministres étrangers le lui avoient 
dit, que nous armions 1 7 vaisseaux, à quoi je lui répondis que les gazettes disoient 
que nous en préparions quelques-uns. 

Je lui donnai à entendre le désir que j'avois de savoir si le C" de Belgiojoso avoît , 
comme je i'avois entendu dire, fait quelques démarches de la part de la cour de 
Vienne sur nos différends avec le Portugal, et il me dit qu'il lui avoit témoigné 
deux ou trois fois le désir que sa cour avoit que le feu de la guerre ne s'allumât 
pas , et que cette puissance-ci fempèchât par ses bons offices , parce qu'elle pourroit 
devenir générale, si nous la commencions avec les Portugais. 

Je lui demandai aussi si l'on pouvoit ajouter foi au bruit que fimp" de Russie 
vouloit acheter Tanger et un autre port sur la côte d'Afrique, lui ajoutant que je 
croyois qu'il ne çonvenoit ni à l'Angleterre ni à nous de souffrir qu'elle vînt s'établir 
dans ces mers, ni que ses escadres les fréquentassent. A quoi il me répondit que 
cela n' étoit pas , ni ne pouvoit être. 

Nous parlâmes ensuite des armemens des puissances du Nord et de la situation 
du roi de Prusse. Il me dit que le ministre de Suéde lui avoit parlé des soupçons 
que son maitre avoit que le roi de Prusse faisoit marcher ses troupes vers la Pomé- 
ranie, mais qu'il croyoit que c' étoit une terreur panique de ce monarque. 

Nous finîmes par des complimens réciproques de politesse et d'amitié, et je le 
remerciai beaucoup de son ouverture et de sa confiance. En effet j'en éprouve phis 
de sa part que de celle du Lord Weymouth secrétaire du Sud avec qui je dois 
traiter directement. 

Je sais que dans la conférence que fambassadeur de France eut avec lui, après 
lui avoir renouvelle les plaintes sur les bâtimens du pavillon du R. T. C. insultés, 
il lui parla aussi d'un autre vaisseau de sa nation à qui non seulement les Anglois 



206 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

n'ont pas permis de pêcher à Terre Neuve dans le parage marqué par ies traités, 
mais ils l'ont coulé à fond à coup de crosse. L'ambassadeur lui dit ensuite qu'il 
avoit tant de plaisir à trailter d'affaires avec lui , qu'il se réjouiroit si traitant comme 
du M" de Noailles au Lord Suffolk on pouvoit parvenir à dissiper les soupçons que 
l'Angleterre peut avoir, à s'entendre, et à éclaircir les bonnes intentions réciproques. 
Quoique ce discours ne déplût pas au Lord Suffolk, il n'y répondit pas. J'ai dit à 
l'ambassadeur de ne pas en être surpris , parce que n'étant pas secrétaire du Sud , il 
ne se déterminera pas à donner une réponse sans consulter S. M. B. et le Lord 
Weymouth que naturellement il préviendra de ce qui s'est passé, afin qu'il puisse 
répondre. Nous saurons si le lord Weymouth donnera quelque réponse jeudi en cas 
qu'il n'aille pas à sa maison de campagne. 

Angleterre , t. 521 , n° 5. (Traduction.) 

2. LE PRINCE DE MASSERAN AU MARQUIS DE GRIMALDI. 

Londres le 17 janvier 1777. 

La presse des matelots continue avec autant d'activité qu'au commencement. 
On a arrêté la semaine dernière jusqu'à ceux qui sont protégés par l'amirauté. Les 
ministres continuent à ne nous point parler de leur armement. Je fis sentir hier à 
l'estimable ami que Votre Ex" connoit ies mauvaises conséquences qui pourroient 
en résulter. Je lui dis que leurs préparatifs maritimes nous attireroient une guerre 
générale en Europe, parce que les autres puissances seroient indispensablement for- 
cées d'armer, en voyant l'Angleterre armer 43. vaisseaux de ligne que l'on ne peut 
pas regarder comme nécessaires pour sa guerre contre les Colonies, surtout lors- 
qu'elle se voit au moment de la terminer, et qu'elle a i3o. batimens armés sur ces 
côtes où ils lui ont été si utiles. Après m'avoir écouté avec beaucoup d'attention il 
me demanda si je pouvois être dans l'erreur de croire que cet armement fut hos- 
tile; à quoi je lui repondis sur le champ que je l'imaginois ainsi, ne voyant pas 
qu'aucune puissance songeât à attaquer celle cy. Il me répliqua que la plus grande 
partie de la France à f exception du ministère, mais en y comprenant le D. de 
Choiseul, étoit d'avis que c'etoit l'occasion la plus favorable pour porter un coup à 
l'Angleterre soit en f attaquant, soit en secourant les Américains pour assurer leur 
indépendance. Je lui démontrai presque géométriquement combien cette façon de 
penser seroit contraire aux désirs de 4a France et par conséquent à ceux de l'Es- 
pagne de conserver la paix avec l'Angleterre et je lui dis que quand même quelque 
ministre auroit eu une pareille idée ce n'auroit été qu'au commencement de la dis- 
pute avec les Américains , époque à laquelle le succès etoit si douteux et si incertain , 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 207 

et non à présent que tout alloit avec cette prospérité que nous desirions pour tju'ils 
pussent terminer heureusement leurs dissensions et faire rentrer dans leurs ports 
leurs escadres et leurs armées. 

Il m'observa ensuite qu'a mesure que la fin de la guerre civile approcheroit on 
verroit diminuer la crainte d'une guerre générale. Je lui dis que je ne pouvois com- 
prendre comment les cours ne cherchoient point à éclaircir leurs soupçons et leurs 
doutes pour faire cesser ces armemens qui pourroient produire de si grans incon- 
veniens. Il me repondit qu'il etoit de mon avis et qu'il ne savoit pourquoi on ne le 
faisoit pas. 

Il me témoigna ensuite son désir de savoir si j'avois quelque nouvelle de la cour 
de Portugal et du Mq' de Pombal, objet qui nous touche de plus prés. Je lui 
repondis que par des lettres de Buenos Ayres, en datte du i" S""*, on avoit appris 
que les Portugais avoient démoli le fort de S" Etrecle et fortifié les postes de la 
rive méridionale de Rio-Cîrande de S' Pierre. J'ajoutai que des lettres particulières 
d'Espagne , mais non de ma cour portoient que nos troupes avoient châtie dans ces 
parages deux mille Indiens sauvages qui à l'instigation des Portugais avoient eu la 
hardiesse de les attaquer, ne lui cachant point que je craignois qu'une pareille con- 
duite de la part du Mq' de Pombal ne fut l'effet de la protection de l'Angleterre, 
ainsi que tout le monde le croyoit. H me répliqua que nul homme de bon sens ne 
se mettroit dans l'esprit que f Angleterre bazardât d'entrer en guerre avec quelque 
puissance de l'Europe pour soutenir une cause aussi injuste que celle du Portugal. 
II me dit qu'il m'avoit déjà donné plusieurs fois les mêmes assurances et qu'il igno- 
roit pourquoi je ne voulois pas y ajouter foi. C'est lui repondis-je que les effets ne 
repondent nullement aux paroles et que malgré les continuelles protestations d'amitié 
de l'Angleterre, nous voyons ici 5o. vaisseaux de ligne armés et prêts h fendre les 
mers. Il m'interrompit pour exagérer les armemens de la France. Je lui dis à mon 
tour que six vaisseaux seuls etoient la cause des hauts cris qu'on jettoit ici , et sur ce 
qu'il me répliqua qu'on devoit ajouter d'autres vaisseaux aux 6. en question, je lui 
dis qu'en conséquence le ministère Brit" commençoit par en armer 5o 

Rien de plus sage que les précautions prises par le Roi notre maitre pour résister 
à toute espèces de coups de main que l'Angleterre pourroit vouloir tenter contre lui. 
L'essentiel est d'avoir envoyé de bons officiers pour commander dans les endroits 
que nous croyons exposés. Je voudrois que la France en fit autant de son côté et 
que sa marine fut sur fexcellent pied de la notre où je me flatte qu'il n'y a aucune 
pièce d'artillerie qui n'ait été éprouvé de manière à ne laisser aucun doute de sa 
perfection. 

Angteteri-e, t. 521, ii° 3o. (Traduction.) 



208 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

3. LE COMTE DE VERGENNES AU COMTE D'ARANDA. 
]y|_ A Versailles le 12 février 1777. 

J'ai rendu compte au Roi de la lettre de M. le M" de Grimaldi du 27. janvier 
dernier que V. Ex" a ete chargée de me communiquer. Sa Maj'' a vu dans les 
reflexions de ce sage ministre l'attention constante du Roi son oncle pour aller au 
devant de tout ce qui pourroit contribuer a allumer le flambeau d'une guerre que 
l'humanité et la sagesse des deux augustes monarques les invitent a éviter. 

Le Roi parfaitement d'accord sur le but auquel Sa M"^ C^ tend avec la plus 
grande magnanimité, et ne désirant pas moins sincèrement d'y atteindre, ne re- 
garde pas cependant comme un expédient propre a y conduire 1 idée de faire faire 
des ouvertures a la cour de Londres sur la convenance d'un desarmement commun. 
Si 1 on veut bien peser la situation des trois cours respectives il est sensible que tout 
engagement que le ministère Bque pourroit prendre à cet égard en le suposant 
même aussi zélé pour la conservation de la paix que nous avons de motifs pour en 
douter ne seroit q une illusion dont nous pourrions être les victimes au moment 
ou le même ministère viendroit a changer d'avis ou remplacé par des personnes 
d un génie plus entreprennant elles voudroient donner le cours le plus étendu a leur 
jalousie contre la France et l'Esp'. 

Dans la situation présente des affaires entre 1 Ang" et ses Colonies on ne peut pas 
espérer que la première se prête, on ne pourroit même lui proposer de restraindre 
les forces maritimes quelle emploie en Amérique au soutien de ses opérations de 
terre; il paroit même quelle va se trouver dans la nécessité de les augmenter pour 
donner plus d'activité et d'apui aux diversions qu elle se propose de faire tout a la 
fois sur differens points de ce continent. Si nous joignons a cela les convois qu elle 
ne peut refuser a toutes les branches de son commerce pour les protéger contre les 
corsaires américains et les croisières qu elle doit établir pour le même motif dans 
les stations les plus fréquentées, il en résultera que i Ang^ se réservera la faculté 
de tenir en action 2 5 v' de ligne au moins et toutes ses frégates et autres arméniens 
légers sans que nous puissions faire mention de cette masse dans la proportion a 
établir pour un désarmement respectif. Le danger qui en resulteroit pour les deux 
Couronnes est trop palpable pour devoir m'arretér a le démontrer. Je croiois M. 
lavoir établi avec asses d évidence dans ma lettre a M. le M" dOssun du 1 1 . jan- 
vier dernier. Si je n'ai pas contredit d une manière plus formelle la proposition du 
desarmement dont M. le M" de Grimaldi avoit entretenu notre ambassadeur, c est 
que je pensois quii sufiisoit de démontrer 1 impossibilité den convenir dune ma- 
nière équitable pour en faire tomber l'idée, d'ailleurs je ne pouvois pas apretier une 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 209 

ouverture qui ne nous avoit pas été faite. Le ministre espagnol qui i avoit reçue 
etoit seul en état de lui donner sa juste valeur. 

Je ne répéterai pas ici M. les objections que M. le M" de Grimaldi a résumées 
dans la lettre du 27. janvier contre la possibilité d opérer le desarmem' de njaniere 
a faire la sûreté des deux Couronnes, nous ne pouvons que confirmer ici ce que 
nous avons déjà observé a ce sujet; je me permettrai seulement d'y ajouter quelques 
réflexions qui semblent mériter attention. 

Ces considérations et beaucoup d autres qui n echaperont pas a la sagacité de 
V. Ex" font penser au Roi qu il seroit prématuré d'autoriser M. le P'" de Masseran 
a entrer en explication avec les ministres Bques sur l'insinuation dun désarmement 
si on la lui renouvelloit. Si le gouvernement anglois s en occupe plus sérieusement 
que nous n avons lieu de le croire, il saura bien en faire la proposition dune ma- 
nière plus explicite qu il ne l'a encore produite, car comme M. le M" de Grimaldi 
i a remarqué très a propos ce que le Lord Suffolck a dit a ce sujet a M. le P' de 
Masseran paroit plus tost 1 expression de son sentiment particulier que le vo'u accré- 
dité du ministère. 

Espagne, t. 583, n" 8^. 

Ix. LE PRINCE DE MASSERAN AU MARQUIS DE GRIMALDI. 

A Londres le 21 février 1777. 

Vous me dites dans une de vos dépêches du 27 du mois dernier, que le Roy 
notre maitre ne baianceroit pas sur le parti qu'il auroit à prendre si la proposition 
que m'a faite a trois reprises différentes le Lord Suffolk de desarmer tous en même 
tems en cas qu'on désirât la paix etoit aussi facile qu'elle paroit simple à la première 
vue. Vous m'ajoutes que S. Maj*^ a décide qu'on ecriroit a M' le C'° d'Aranda afin 
qu'après avoir consulté sur cet objet M' le C'° de Vergennes, il me commimiquât la 
façon de penser du ministère de Versailles d'après laquelle je réglerai ma conduite , 
sans m'ouvrir davantage en attendant vis a vis des ministres anglois s'ils ne viennent 
à la charge sur cet article. D'après ces ordres de S. Maj' j'attendrai les instructions 
de son ambassadeur à Paris; mais comme je sais d'avance que celui du Roi Très 
Chrétien ici a défense de parler des arméniens maritimes que l'on fait en Angle- 
terre, de peur qu'on ne lui fasse la même insinuation qu'à moi de désarmer, 
attendu que ce seroit un piège qu'on voudroit nous tendre , je crois que M' le 
G" d'Aranda ne s'expliquera pas différemment. Vous aurés vu par mes dépêches 
postérieures qu'aucun des ministres anglois n'a oppiné l'idée du Lord Suffolk, dont 
dès lors je ne fis aucun cas, ne la regardant que comme un moyen de changer de 
conversation. Dans la proposition générale que ce ministre m'a faite en diverses 
n. i-j 

mritiutnir hatiotiale. 



210 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

occasions au sujet du désarmement en question, il n'entendoit peut-être parler que 
de nos trois cours. Peut être entendoit-il également parler de la cour de Lisbonne 
qui ne ferait certainement pas difficulté aujourd'hui d'admettre cet expédient poui^vù 
que nous voulussions l'embrasser; mais tout bien réfléchi on voit que cette propo- 
sition est d'une exécution impossible l'Angleterre dira qu'elle ne peut s'empêcher 
d'avoir un certain nombre de vaisseaux anués à cause de sa guerre avec ses colonies. 
De son côté l'Espagne exposera que pour venger ses droits et se faire raison des in- 
sultes des Portugais elle a besoin d'une puissante escadre tandis que la France dira 
avec autant de raison qu'elle a besoin d'en entretenir une poiu" la défense de ses 
possessions dans des circonstances aussi critiques. Ainsi tout le monde aura raison. 
Le moyen proposé par le Lord Suflblck étant donc d'une exécution impossible, 
nous sommes obligés de veiller sur les préparatifs de l'Angleterre pour i' empêcher 
d'en abuser et exprimer par notre activité les mauvais desseins que cette cour peut 
avoir, ou que pourra lui suggérer un jour son propre desespoir, si elle juge im- 
possible de dompter les Américains. 

P. S. Je reçois dans l'instant une lettre particulière de M"^ le C" d'Aranda en 
datte du i/i. de ce mois où il me marque que la cour de France n'est point d'avis 
d'accepter la proposition du désarmement et qu'elle a repondu en termes très solides. 

Angleterre, t. 521 , n° 116. (Traduction.) 



II 

MÉMOIRE DU COMTE D'ARANDA POUR L'ALLIANCE IMMÉDIATE 
AVEC L'AMÉRIQUE. 



De M. le G" d'Aranda 

1776. MÉMOIRE. 

1° Pour décider si la cour de France doit prendre ou non parti dans les circon- 
stances actuelles ou se trouve l'Angleterre, il paroit que rien n'est plus convenable 
que l'examen des questions suivantes. 

2" Si la cour de France regarde l'Angleterre comme son ennemie naturelle. 

3" Si lorsque l'Angleterre verra son ennemie augmenter et renforcer ses forces 
navales et chercher à étendre son commerce au détriment de celui des Anglois, la 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 211 

France croit elle que la cour de Londres y consente, et qu'elle ne rompe d abord 
par ces deux motifs, se servant de ses forces maritimes. 

li° Si lorsque la France désirera véritablement faire fleurir sa marine et porter 
son commerce à fétat de prospérité sortable à la ricbesse de sa nation, elle croit 
qu'il suffit de le vouloir, et si en cas que l'Angleterre s'y opposât, elle est sûre de 
pouvoir soutenir ses mesures et de surmonter les obstacles qu'on lui fera naitre. 

5° Si la France est convaincue que jamais l'Ang"' n'a été ni pourra être pllis em- 
barassée ni moins puissante que dans ce moment cy, tant par sa guerre avec les 
(Colonies dont les dépenses sont énormes, comme parce que l'Amérique lui four- 
nissant auparavant un tiers de ses matelots, non seulement celui ci lui manque, 
mais elle lui en occupe un autre tiers; de sorte qu'il ne lui en reste qu'un seul de 
son ancienne puissance avec lequel elle doit nourrir le nombre destiné contre ses 
Colonies et se défendre contre ses nouveaux ennemis. 

6° Si dans le cas que l'Angleterre vienne à perdre ses Colonies et soit forcée à se 
borner en Europe pour se remettre de ses pertes, n'est il pas vrai qu'en lui donnant 
le tems de se refaire, elle pourra faire usage des deux tiers de ses matelots, quand 
il est prouvé qu'elle ne peut compter actuellement que sur un seulement? 

7° Est il vrai ou non que pour armer les 1x5 vaisseaux que l'Angleterre fait sem- 
blant de vouloir équiper, elle ne trouve pas le monde nécessaire, et pour y supleer, 
elle enlevé même les vagabonds et tous gens sans la moindre connoissance de la 
navigation .3 

8° Si même en suposant que FAngleterre puisse armer 6o vaisseaux de ligne, 
la France ne croit elle pas que c'est passer les bornes de la vraisemblance et de la 
possibilité? 

9° N'est il pas vrai que la France a promis à l'Espagne qu'au printems prochain 
elle seroit en état d'armer Ixo vaisseaux de guerre avec un nombre proportionné de 
frégates, et l'Espagne n'a t'elle pas offert égal nombre (ce qu'elle est en état de rem- 
plir) de sorte qu'il est évident que par le nombre égal des deux puissances on trouve 
8o contre 6o; et il faut observer que jamais les marines d'Espagne et de France 
n'ont été composées de meilleurs officiers, et de plus excellente qualité de matelots 
qui désirent de bien faire, et jamais les vaisseaux anglois n'ont eu de plus mauvais 
équipages, de sorte que fon trouve le nombre et la qualité en faveur 'de l'auguste 
maison de Bourbon. 

1 0° S'il n'est pas vrai que les Isles Britanniques sont dépourvues de forces de 
terre, et par conséquent en état d'être attaquées sans des difficultés extraordinaires; 
qu'on pourroit lui porter un coup mortel, puisque si elle vouloit pounoir à la 
sûreté de ses Isles, elle seroit obligée de ralentir ses arméniens maritimes; et si elle 



212 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

portoit son attention de ce coté là, elle ouvriroit d'autant plus la porte pour qu'on 
put l'attaquer dans l'intérieur de son royaume; de sorte que non seulement la rea- 
lité de l'entreprise, mais seulement le fantôme de la menace la jetteroit dans la 
plus grande consternation , et opereroit le même but qu'on se propose. 

Il" Si la publicité avec laquelle la France a disposé les secours donnés aux In- 
sui^ens quelque tournure qu'elle veuille y donner en cas de plaintes portées, peut 
se pallier aux yeux de l'Angleterre ni du reste de l'Europe? 

1 2° Si la France se flatte que l'Angleterre l'oubliera jamais lorsqu'elle trouvera 
l'occasion de s'en venger, accoutumée surtout a une politique aussi insidieuse que 
celle de sa rupture en i ^SS , ce qu'elle peut fort bien recommencer a présent si on 
lui donne le tems de s'armer en profitant de la timidité de la France pour s'em- 
parer de tous ses vaisseaux marchands dès que dans la belle saison ils paroitront en 
mer, pour ramasser quelques milliers de matelots que la France perdra et dont plu- 
sieurs serviront à équiper les escadres angloises. 

1 3° La France peut elle nier que dans le continent de l'Europe il peut arriver 
une révolution prochaine qui la force à se compromettre, causée par la mort de 
l'Imp" Reine, du roi de Prusse ou de f électeur de Bavière, evenemens qui doivent 
produire des incidens remarquables, avec une suite de plusieurs autres qu'on ne 
peut pas prévoir surtout parmi autant de souverains puissants, ce qui ne peut 
qu'impliquer les autres directement ou indirectement. 

I /j° Si ce cas arrivoit et que la France se trouvât envelopée dans une guerre de 
continent très indifférente pour la cour britannique , qu'est ce qui empêchera l'Angle- 
terre d'agir par mer, en faisant valoir ses prétendus griefs, ou sans aucun prétexte, 
et comment la France pourra t'elle alors obérée par les dépenses inévitables à une 
guerre, faire face partout. 

1 5° N'est il pas évident que lorsque fAng"' pourra faire usage des deux tiers 
énoncées, s' étant désisté entièrement de dompter ses colonies, quand la France sera 
occupée d'autres objets, dès lors même elle sera plus consistante et redoutable qu'elle 
ne l'est a présent étant réduite a un tiers. Et quels ne sont pas les avantages de la 
France dans ce moment ! Elle est libre , elle a ses forces en entier et est en état 
de fondre avec succez sur l'Angleterre qui est dans la crise de la plus grande 
foiblesse. 

I 6° La France doute t'elle que c'est un avantage très réel d'attaquer au lieu 
d'être dans le cas de se delfendre, et de pouvoir exécuter tous ses plans en causant 
une diversion a son ennemi d'un coté pour l'attaquer de f autre; ce qui seroit tout 
au contraire si elle avoit d'autres engagements, et qu'elle fut obligée de se défendre, 
car elle auroit assés à faire pour porter son attention partout. Actuellement supé- 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 213 

rieure des deux tiers, alors inférieure par les circonstances et par le retahiissement 
des Anglois. 

1 7° La France n'ignore pas qu'il y a actuellement une fermentation en Irlande 
qui pour peu qu'elle fut entretenue conjointement avec faflaire des Colonies, donne- 
roit furieusement de tablature aux Anglois, et les mettroit dans le plus grand em- 
barras; d'autant plus si on pouvoit inspirer aux Irlandois l'idée de profiter du mo- 
ment favorable pour les séduire , a établir leur indépendance et s'ériger en Etat libre. 

1 8° La France ne doit elle pas convenir de bonne foi que jamais dans les gueres 
précédentes elle n'a été avec autant d'aisance, et eu égard aux evenemens de f Eu- 
rope qui peuvent survenir avec moins de motifs d'inquiétude ? Sure de la Maison 
d'Autriche tant par son traité de Vienne que par le pencbant décidé de l'Imp" Reine 
pour la paix, elle n'a rien a redouter de cette puissance. Le roi de Prusse d'une 
santé chancellante, cherche à profiter de son agrandissement considérable en Po- 
logne et sera toujours retenu par les ennemis qu'il auroit en Europe, et restera 
toujours pacifique spectateur des disputes de la France avec FAngleterre, d'autant 
plus qu'elles ne regardent en rien ses vues politiques. La Russie bien loin d'être 
refaite de sa guerre onéreuse contre les Turcs, sans avoir son complet, même 
sur le pied de paix, épuisée d'argent, cherche a faire prospérer son commerce 
pour profiter de ses conquêtes. Et quelques secours pécuniaires que puisse lui offrir 
f Angleterre, ils ne s'engageront jamais dans une guerre qui la distrairoit de son 
objet principal de tranquillité et d'administration intérieure. 

1 9° Si au surplus de f occasion unique qui se présente, la France n'a t'elle pas de 
justes motifs de plaintes contre l'Ang", tant a cause des guerres passées que depuis 
la dernière paix ? N'a t'elle pas à se plaindre de ce que f on ait troublé sa pesche 
de Terre Neuve ou fait quelque insulte à son pavillon? la honteuse oppression avec 
laquelle le commissaire anglois établi a Dunkerque exerce sa résidence n'est elle pas 
un motif suffisant? 

ao° La France se persuade t'elle que la foiblesse de sa politique ne peut produire 
qu'un très mauvais effet vis à vis des autres puissances de fEurope qui observent 
qu'elle ne profite pas du moment actuel ou elle peut se faire craindre et respecter, 
et abattre son ennemi naturel. Restera t'elle exposée aux coups de celui-ci lorsqu'il 
verra la France embarrassée. 

2 1° Si la France est persuadée que lorsqu'il sera question de faire revenir en 
Europe les forces considérables qu'ont actuellement les Anglois en Amérique , après 
avoir perdu ou subjugué les Colonies, ils s'en retourneront tranquillement dans les 
Isles Britanniques sans être tentés de tant d'objets a la main que possèdent l'Espagne 
et la France? 



214 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

U2° Si les Anglois envoyoient des ordres secrets pour tomber sur S' Domingue, 
la Martinique ou (juelque autre établissement, qui est celui qui en seroit averti 
jusqu'à ce que ce coup fut porté; et qui est ce qui pourroit s'opposer à i5 mille 
bommes qu'on destineroit à cette expédition, en faisant revenir le reste de leurs 
troupes en Europe pour renforcer leurs Isles, et reunissant leurs forces maritimes 
s'opposer aux mesures des Bourbons. 

2 3° Si File de S' Domingue ne sera pas le coup le plus facile et important pour 
les Anglois tant parce qu'elle est dégarnie, plus a portée avec de bons ports, sans 
aucune défense, et en état par elle même de fournir a la subsistance des forces bri- 
tanniques avec quantité de farines, comme par la fertilité de son sol, sa pojiulation 
et une grande étendue de terrain a cultiver encore avec d'excellens ports, située 
entre Porto Rico et l'isle de Cuba, soutenue de la Jamaïque par le derrière, dominant 
le continent de l'Amérique et la plus convenable enfin pour en faire une véritable 
colonie avec les fruits, commerce et sûretés qui mettront pour toujours les Anglois 
a couvert d'une catastrophe pareille a celle de leurs colonies septentrionales. 

2 4° Si la France a ses etablissemens en Asie tels que les Isles de France et de 
Bourbon Pondichery etc. en assés bon état pour n'avoir rien a craindre des Anglois? 
Si celui que font les Anglois dans le Bengale peut suffire a compenser leurs pertes 
(I Amérique en cas qu'ils s'en rendent entièrement les maîtres, comme également 
si la France trouveroit de grands avantages a ruiner celui des Anglois en Asie. 

2 5° Si la France croit que l'indépendance des Colonies exécutée par elle même 
suffit pour réduire l'Angleterre a une puissance du second ordre et hors d'état de se 
relever. 

a 6° Si la France croit qu'elle remplira son objet en formant un entrepôt de 
commerce dans ses isles d'Amérique, pour être en état d'aprovisionner delà les co- 
lonies angloises indépendantes et en leur ouvrant les ports d'Europe. Si la France 
croît que cet objet soit permanent et préférable a la destruction de l'Angleterre pour 
toujours. 

2 7° Si elle se contente de rester en bonne intelligence avec les Colonies au hazard 
de leurs procédés, ou s'il ne seroit pas mieux de les lier par un traité avantageux 
auquel elles acquiesceroient avec avantage si on leur donne les moyens d'affermir 
leur indépendance. 

28° Si les pesches de Terre Neuve si voisines des Insurgens peuvent subsister 
des qu'ils auront consolidé leur nouvelle puissance, étant très naturel qu'il veuillent 
être maitres d'une branche de commerce aussi essentielle et dans leur territoire. 
Les traités faits à ce sujet entre la France et fAngleterre n'étant d'aucune valeur 
pour retenir les Américains, n'ayant point de ratification de leur part. 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 215 

Q9° Si la France prévoit qu'il se forme en Amérique un Etat qui sera une puis- 
sance maritime formidable, et qui n'ayant point de traité qui le lie, sera a même 
dans peu et cherchera au plus tôt a chasser les Européens de leurs isles et y établir 
leur indépendance. 

Pendant la dernière guerre la Martinique et la Guadeloupe s'accoutumèrent bien 
a la domination angloise. Avec combien moins de gène ne suivront elles pas le parti 
des colonies américaines.^ 

3o° Si en suposant l'indépendance des Colonies, et qu'après quelques années les 
Anglois se prêtent a les reconnoitre comme des Etats libres, n'est il pas a craindre 
qu'ils se lient avec eux tant par raport au caractère national que par la conformité des 
loix, coutumes, religion et langue, et que tous les avantages que la France pouvoit 
retirer actuellement seront alors au profit de leurs anciens concitoyens et parents. 

3 1 ° Si tous les articles énoncés cy dessus ne sont pas palpables et ne font un 
objet de la plus grande importance P 

32° S'il sufiit de repondre : Je ne veux pas la guerre, je n'ai point d'argent pour la 
faire, quand les circonstances sont telles qu'il ne suffit pas de ne pas le vouloir, et 
quelle aura lieu également, un royaume comme la France doit se conduire par les 
vues politiques, par la raison d'Etat, par l'intérêt de soutenir son honneur et sa 
puissance selon les circonstances, doit toujours prévoir toutes les possibilités, et un 
royaume qui a tant de ressources, n'est pas dans le cas de manquer de moyens, 
lorsqu'il y a de si justes raisons pour faire la guerre. 

33° La France peut être ne voudroit pas discuter sérieusement si les raisons indi- 
({uées suffisent pour prendre im parti décisif, attendu que par les dernières nou- 
velles de la Nouvelle Yorck les progrès des Anglois ont été importants, et par consé- 
quent les mesures des Colonies moins vigoureuses et soutenues, ce qui donneroit 
lieu de craindre qu'elles ne se ralentissent dans leur défense. Cela seroit il un motif 
pour pencher a l'irrésolution adoptée jusqu'à présent , mais on va proposer ces deux 
cas possibles qui doivent servir de baze. 

34- i" Si les Colonies quoique découragées de leurs revers mais entêtées de leur 
indépendance et enflamées de l'enthousiasme des guerres civiles se décident a sou- 
tenir mal ou bien la campagne prochaine. 

35. Secundo si les Colonies succombent totalement, et soit parce qu'elles ayent 
fait leur paix avant d'ouvrir la campagne prochaine ou pendant le cours de la même, 
ou qu'elles y ayent été forcées, cela laissera les Anglois maitres de retirer leurs 
troupes. 

36. Si le premier événement a lieu, il occupera les Anglois pour la campagne 
prochaine et l'on sera toujours le maitre de faire ce que l'on voudra. 



216 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

3 '7. Si c'est le second , il est presque évident que les Anglois ne desarmeront pas ni 
ne perdront l'occasion favorable de rester en Amérique avec des forces considérables 
et les plus grandes dépenses faites; de sorte que la France ne pourra pas éviter les 
conséquences qui en résulteront ni les risques qui la menacent. 

38. Une promte rupture animeroit les Colonies d'autant plus qu'elles verroient 
par là que leur ennemi non seidement ne pourroit pas se renforcer contre elles , 
mais qu'il seroit même obligé a ralentir ses mesures. Cette rupture faite d'abord 
seroit le plus sur préservatif pour détourner les idées des Anglois sur les possessions 
d'Amérique dont nous avons parlé, puisqu'ils seroient dans le cas de devoir se 
défendre, et craindre que les Américains s'ils s'etoient reconciliés en apparence ne 
manquassent a leur engagement en voyant leur sort si changé, de sorte que la guerre 
est le seul remède a l'un ou a l'autre de ces evenemens. 

39. Si la timidité de la France donne le tems a l'Angleterre d'entreprendre ce 
que son activité lui suggère, qu'elle ne croye pas que l'autre en perdra l'occasion, 
et qu'elle s'attende aux suites causées par la vigueur sur une conduite menée par 
l'irrésolution. 

ko. Dans le contraste de l'aversion que témoigne la France pour une guerre et 
dans la supposition qu'elle ne peut pas l'éviter, il seroit inutile de proposer de grands 
plans, ainsi nous réduirons la chose à ce qui est possible, et peut être en même 
tems profitable. 

/il. Le projet commencera par la distribution des forces navales sur lesquelles 
on a compté, et l'explication du motif pourquoi on les distribue ainsi, donnera le 
jour nécessaire pour tout le reste. 

Projet de distribution des forces maritimes des deux Couronnes 
dont on a supposé l'annement. 

I/ESPAGXE. LA FRANCE. 

Vaisseaux. Frcgatca. Vaisseaux. Frégates. 

A Brest // // 1 5 6 

Au Ferrol. i5 6 // // 

A Cadix 6 2 6 3 

A Cartagene 3 a /' /' 

A Toulon // // 3 2 

Aux isles d'Amérique 10 5 10 5 

A la rivière de la Plata 6 5 " // 

Aux Isles de France et de Bourbon // // 6 .4 

Totaux 4o 20 40 20 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 217 

ai. Cette distribution a pour objet celui d'appliquer aux points essentiels des 
forces solides qui puissent être a portée les uns des autres, et menrie se joindre, ou 
secourir les plus éloignés. 

63. Entre Brest, Ferrol et Cadix, on y présente d'abord I12 vaisseaux de ligne 
et 1 7 frégates dont la jonction seroit facile s'il convenoit ainsi. 

Uà- Dans la Mediteranée il reste 6 vaisseaux et 4 frégates avec la même propor- 
tion ; car ce n'est pas là que l'Angleterre appliquera ses forces de préférence. Outre 
que la division de Cadix se rendroit facilement dans la Mediteranée en partie ou 
dans le tout pour renforcer celle de Cartagene et Toulon. 

hS. On applique 20 vaisseaux et 10 frégates aux isles d'Amérique, ce qui pré- 
sente une escadre formidable. 

Ii6. Les 6 vaisseaux et 5 frégates du convoi de M. Cevallos contre les Portugais 
n'admettent pas une destination différente. 

4 7. Les six vaisseaux et quatre frégates pour l'Inde orientale sont suffisants et 
même ils peuvent causer dans ces mers là des craintes très fortes a l'Angleterre. 

/i8. Les deux armeraens composés des deux marines tels que sont ceux de Cadix 
et de l'Amérique seroient très bien aux ordres d'un chef de chaque nation a cause 
que l'unité du commandement est très intéressante pour toute chose. 

hg. Les deux divisions pour l'Amérique et fAsie seroient les seules qui se devroient 
faire a la mer; les autres restants dans leurs ports, quoique toujours en état d'agir. 

50. Eh bien qu'est-ce que feroient les Anglois pour balancer cette distribution 
devroient ils courir en Amérique pour protéger dans ces contrées là leurs forces 
inférieures? Devroient ils couvrir les Isles Britanniques menacées par les préparatifs 
de Cadix, Ferrol et Brest. 

5 1 . La bride pour qu'ils n'envoyassent en Amérique des forces supérieures seroit 
sans doute les préparatifs et menace d'une descente en Angleterre, puisque les cotes 
de la France sont si a portée au moins pour l'apparence , parcequ'un risque pareil 
qui vrayment ne dépend que d'un parti pris et volonté décidée de le faire, soutenu 
des escadres de Cadix, Ferrol et Brest si considérables ne leur laisserait pas beau- 
coup de facultés pour se dégarnir et se porter ailleurs, pas même dans l'Inde orien- 
tale , avec la totalité des renforts que leur intérêt exigeroit. 

Sa. Si a toutes ces grandes forces navales on y joignoit les corsaires sans nombre 
que peuvent produire les côtes de la France et de TEspagne contre la navigation du 
commerce, il est évident que celui ri se ruineroit, et sa décadence diminueroit les 
moyens de fournir aux énormes dépenses de l'Angleterre. 

53. Si on considère que les armateurs américains augmenteroient le nombre, 
et eux mêmes viendroient établir leur croisière a l'abry des ports d'Espagne et de 



iiir:iiMrniE 



218 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

France, et aussi qu'il seroit tout simple de régler avec le Congrès que ses batimens 
de guerre les plus forts, agissent de concert avec les forces combinées de leurs auxi- 
liaires dans ces mers là ; on conviendra que sans des dépenses et des risques consi- 
dérables on parviendroit a faire une guerre cruelle a l'Angleterre qui raffoibliroit et 
la reduiroit a racheter la paix et son rétablissement a tout prix. 

bli. On peut observer que ce plan se borne a l'usage des forces maritimes uni- 
quement, et même sans les mettre toutes en mouvement, mais placées de façon que 
toujours elles seront prêtes aux ordres de leurs cours quand elles trouveront quelque 
chose convenable, et que les effets de la rupture présenteront les occasions a profiter. 

55. Il est naturel que les escadres d'Amérique et d'Asie tacheront d'imposer dans 
les mers de leur destination, et de profiter des moments et occasions qui se pré- 
senteront de battre l'ennemi commun, surtout avec la ressource non seulement 
aux ports des deux nations, mais aussi a tous ceux des colonies angloises en cas de 
vouloir refuser un engagement qui ne fut pas avantageux. 

56. Quoiqu'on ait exposé des raisons qui engagent la France a prendre un parti 
dès ce moment cy, pour se garantir de le faire, forcée dans un autre peu conve- 
nable et qu'on ait préféré les moyens moins embarassants et dispendieux. On excuse 
d'autres idées et opérations que peut être elle auroit trouvé trop volumineuses pour 
le mauvais état de ses affaires dont elle fonde. 



III 

MÉMOIRE DE L'ESPAGNE 

SERVANT DE RÉPONSE À CELUI REMIS PAR M. LE COMTE DE VERGENNES 

À M. LE COMTE D'ARANDA LE 3 JANVIER 1777'. 



Le mémoire que le C" de Vergennes a remis le 3 du courant à M. le C'° d'Aranda 
relativement à notre situation actuelle et politique avec l'Angleterre manifeste claire- 
ment la grande prudence et le discernement avec lesquels le Roi T. C. et les membres 
de son conseil délibèrent sur des circonstances aussi critiques. Le Roi Cath' et ses 
ministres l'ayant examiné avec la plus gi'ande maturité y ont applaudi dans les ternies 
les plus convenables. 

' Gel intitulé est celui de la pièce même. 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 219 

Comme on traite dans ce mémoire de différentes combinaisons et de divers cal- 
culs, le cabinet de Madrid doit exposer de son côté toutes les réflexions qui se pré- 
sentent sur un sujet aussi délicat , tant pour correspondre à la confiance de celui de 
Versailles, que pour contribuer à ce que les deux monarques puissent déterminer 
ce qui sera plus analogue à la gloire et aux avantages des deux royaumes. 

Les cours de France et d'Esp" ne doivent pas regarder avec indifférence far- 
mement considérable que l'Ang™ prépare avec tant d'activité, puisque n'étant en 
aucune manière nécessaire pour la guerre actuelle avec ses colonies, il indique un 
tout autre objet d'une grande conséquence qui ne peut être autre que d'attaquer 
les deux puissances au moment qu'elle jugera favorable à son intérêt. 

Ce principe posé, lequel ne peut être révoqué en doute, le ministère de France 
établit pour première maxime qu'encore que nous pourrions nous promettre des 
avantages signalés, si gagnant de vitesse les Anglois nous les attaquions pendant que 
leur guerre d'Amérique dure; ni la rectitude des d" souverains ne leur permet pas, 
ni la bonne jjolitique ne leur conseille pas de prendre ce parti, les deux Couronnes 
devant aspirer, lorsque la guerre sera indispensable, à ce qu'elle se borne à une 
guerre de mer et uniquement contre f Ang", en sorte que n'étant pas nous mêmes 
les agresseurs, la Grande Bretagne soit privée du secours et de l'apui de ses alliés. 

Le même ministre établit pour 2° maxime, non seulement que les deux royaumes 
doivent armer avec toute la vigueur possible , mais qu'ils doivent encore se commu- 
niquer et concerter sans perte de tems leurs mesures et leurs dispositions respectives 
pour réduire par ce moyen f Ang" à se désister de ses vues offensives, ou bien pour 
s'oposer à tems à toute entreprise qu'elle formeroit; à quel effet la cour de France 
calcule individuellem' remplacement des forces de terre et de mer que les deux 
nations peuvent employer dans le cas présent, et aussi celles que la G*"'" Bretagne 
pourroit destiner de son coté aux desseins et objets qu'on indique. 

Le Roi Cath° aprouve dès à présent les deux maximes ci dessus raportées et pense 
qu'on pourroit y en ajouter une 3', savoir : que sans décider dans ce moment la 
question; si nous devons aller au devant de la guerre en attaquant les Anglois, 
ou attendre qu'ils nous attaquent eux mêmes quand il leur conviendra; le parti 
préférable pour le moment est d'encourager et de secourir les Insurgens afin qu'ils 
puissent soutenir et prolonger leur guerre contre la métropole, tant parcequ'il est 
encore fort incertain quelle fm pourront prendre ces différends et jusqu'à quel 
point nous pourrions compter sur les Américains, que parce que tant que la dis- 
corde actuelle subsiste la puissance de la G*"" Bref s'affoiblit toujours plus et nous 
offre de plus grandes espérances de la battre par la suite. 

Quant à nous préparer vigoureusement pour tout événement, les mesures les plus 

a8. 



220 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

elTicaces sont déjà prises, ainsi qu'on va l'expliquer en manifestant le véritable état 
(les forces de TEsp". On y joindra quelques réflexions qui paroissent adaptées au 
plan proposé par la France. 

Le Roi Cath" a aujourd'hui de vaisseaux de ligne armés complettement, 9. a 
Buenosaires, 3 à la mer du Sud, 3. a Vera-Cruz, 1 a la Havane, 12 a Cadix 
et 1 . au Ferrol, en tout 29. 

Les frégates armées sont i3. à Buenos-Aires, 9. dans l'Amérique Septentrionale, 
I . dans la mer du Sud, 2. aux Philippines, 2. à Carthagène des Indes, i . qui revient 
de l'Amérique Septentrionale en Esp', et dans les mers d'Europe 5, au total 33. 

Il y a dans la Méditerranée 9. chebecs armés qui sont équivalens à 9. fregattes. 

On se propose d'avoir en Es^î" au printems prochain, armés et prêts a mettre en 
mer, 1x3. vaisseaux de ligne, 33 ou 3 4 fregattes, 9 chebecs et les petits batimens 
nécessaires comme corvettes et paquebots. Quant à l'emplacement de ces forces 
navales, les marins les plus expérimentés de l'Esp" jugent que celui qu'on projetta 
en lyôG. étoit défectueux et mal calculé, et ils se fondent sur les raisons qu'on 
exposera ci-après. 

Ils établissent également pour un principe infaillible, que ce qui a toujours détruit 
dans les guerres de ce siècle les marines de France et d'Esp" a été la méthode erronée 
de diviser leurs forces respectives en petits corps et de les exposer en détail à des 
combats particuliers, puisque pour l'ordinaire ils avoient affaire à des forces supé- 
rieures. Consequemment ils sont d'avis que deux fortes escadres bien situées cause- 
roient à l'Ang"^' plus de dépense et d'embarras que si le même nombre de batimens 
francois et espagnols étoit reparti en des détachemens séparés et placés sur des parages 
divers et éloignés. 

On adopte pleinement a Madrid la maxime établie dans le mémoire de France 
que l'on ne doit pas adajîter a des opérations combinées, sinon dans le cas d'une 
extrême nécessité, les escadres des deux nations, cejjendant on observe qu'il peut 
convenir de les placer sur un même parage, toutefois que chacune sera par son 
nombre en état d'en imposer et de sortir pour opérer séparément suivant que les 
circonstances fexigeront. 

Des expériences et des observations continuées ont démontré que le sistème suivi 
jusqu'à présent de tenir rassemblé au Ferrol le plus grand nombre des vaisseaux est 
souverainement préjudiciable. Différentes circonstances de ce port, loin de con- 
courir a l'avantage et a la sûreté, produisent au contraire des inconvénients de la 
plus grande conséquence. On ne peut en sortir que vaisseau à vaisseau, et sans lou- 
voyer, parceque le canal est trop étroit. Consequemment chaque bâtiment employé 
i\ cette opération l)eaucoup de tems, et le même désavantage continue en raison des 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 221 

navires qui doivent sortir, en sorte qu'une force ennemie, quoiqu'inférieure qui 
croiseroit à la vue du port seroit suffisante pour rendre inutile la force supérieure 
qui y seroit renfermée, et pourroit même la battre, attaquant les vaisseaux en détail 
à mesure qu'ils se présenteroient et avant qu'ils fussent formés en ligne. De plus 
comme il est bien connu qu'on ne jieut sortir de ce port que par un vent déterminé 
et avec beaucoup de tems, les ennemis peuvent rester en vue faisant des prises et 
s' emparant de tous les batimens qui aprocberont de la côte , bien assurés que tant que 
le vent déterminé ne régnera pas ils n'auront rien à craindre, encore qu'une escadre 
formidable soit prête a en sortir. 

Nos officiers de marine conviennent encore d'un autre principe établi dans le 
mémoire de France. C'est que suposée la difficulté de débarquer du détroit le peu 
d'objets de défense et d'attaque que nous avons dans la Méditerranée et le grand 
avantage que la baye de Gibraltar donne à f Ang" pour contenir avec une seule 
escadre deux de force égale, fune dans un port de la Méditerranée et fautre à Cadix , 
il en résulte par une conséquence infaillible que les vaisseaux que les d" deux puis- 
sances tiendroient dans la Méditerranée y seroient de peu et même d'aucune utilité. 
Mais pour sauver cet inconvénient, le ministère espagnol a pensé du moment qu'il 
a commencé a craindre une rupture, à tirer de Cartagène et à envoyer à Cadix les 
vaisseaux qu'on y armoit, et Ton continuera cette disposition à mesure que focca- 
sion s'en présentera, et il suffira pour veiller aux intérêts des deux nations d'y con- 
server plusieurs frégates , chebecs et autres batimens corsaires pour y faire la petite 
guerre et ruiner le coinerce des Anglois. 

En partant de ces principes le ministère d'Esji' propose remplacement suivant de 
ses propres forces navales et de celles de la France dont le calcul fondé sur les efforts 
que f Ang" pourra faire de sa part nous donne lieu de nous promettre qu'il ne res- 
tera pas de moyen à cette puissance de rien entreprendre de conséquence contre les 
possessions esp'"' ou françoises, mais que nous pourrons même trouver f occasion 
d'entreprendre contre elle. Krégaie» 

Vaisseaux. ou chcboes. 

A Cartagène du Levant i 9 

A Cadix 18 5 

Ferrol 6 a 

Dans la mer du Sud 3 1 

A Buenos-Aires 9 1 3 

Aux Philippines u a 



Dans fAmerique Sept'" 6 



1 I 



Total 43 43 



222 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

On doit remarquer que le nombre des bâtimens qui se trouvent à Buenos-Aires 
est trop consideral)le et qu'on en attend quelques uns à la fin de l'année qu'on incor- 
porera par augmentation à l'escadre de Cadix. 

Dispositions qu'on estime en Esp' qu'il conviendroit que la France fit de ses forces 
navales : 

VaUseiut. Frégate». 

A Brest 28 10 

Aux Isles du Vent 6 6 

Aux Isles de France U 6 

Dans la Méditerranée 2 8 

Total ko 3o 

Cette disposition suposée, nous pensons ici que les Anglois pour se prémunir 
seulement contre les opérations de nos escadres devront repartir leurs forces de la 
manière qui suit : 

Vaisseaux. 

Pour avoir une supériorité de 3 ou k vaisseaux ils placeront à Gibraltar. 22 

Ils ne peuvent pas en oposer à Brest moins de 82 

Pour veiller sur les deux escadres rniies que l'Esp' et la France tiendront 

sur le parage qu'on indiquera plus bas , ils devront y en envoyer une de . . . \lx 

Pour croiser sur la côte de Galice ils y employeront au moins 6 

Et dans les Indes Orientales 5 



Total. 



79 



Le mémoire de France supose que les Anglois pourront armer jusqu'à 80. v"°' et 
il est démontré par la présente distribution qu'il ne leur restera rien pour entre- 
prendre des expéditions; que leurs navires souffriront beaucoup plus que les nôtres, 
ceux ci restant en sûreté dans leurs ports pendant que les autres tiendront la mer 
par toute sorte de tems pour ne pas discontinuer de veiller sur nos opérations. 

Le ministère esp°' est d'avis que les deux escadres espagnole et francoise destinées 
pour l'Amérique Septentrionale devroient s'unir; 1° parcequ'elles imprimeroient plus 
de respect que si elles étoient séparées; 2° par la difficulté de se réunir quand on le 
jugeroit convenable, et en tout parcequ'elles se trouveroient plus en mesure de faire 
des entreprises sur les Isles angloises si le cas se présentoit. 

Suivant l'avis des marins esp"'" l'emplacement le plus propre pour les d"" 2. es- 
cadres est le port de Guarico : sa position est la plus avantageuse pour se porter 
partout; il y a plus de facilité pour les vivres parceque l'isle de S' Domingue en 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 223 

fournit plus que celle de Portorico ; l'air y est également aussi sain que dans les 
autres isles du Vent, et comme il est indispensable qu'il y ait à cette destination un 
corps respectable de troupes, il convient qu'on y ait tout à la main pour entre- 
prendre avec les forces de terre et de mer ce qui suivant les circonstances sera jugé 
plus a propos. 

Pour ce qui est de la distribution des troupes d'Esp", le Roi Cath' a pensé et dis- 
posé qu'on mettroit en Galice i 2. mille hommes prêts a s'embarquer, avec un train 
d'artillerie correspondant, un dépôt d'armes, d'habillemens, de tentes et de toutes 
autres choses nécessaires pour une expédition , soit pour la menace projettée contre 
l'Irlande, laquelle quand môme elle ne s'eflectueroit pas, doit faire une diversion 
à l'Angleterre et lui causer de grandes inquiétudes ou bien pour toute autre entre- 
prise en Amérique. On doit observer que les forces unies à celles de mer qu'on aura 
également en Galice menaceront en même tems une partie du royaume de Portugal 
pour la facilité qu'on auroit de les y transporter en cas de besoin. 

On ne porte pas ce corps à 20. mille hommes, comme on l'avoit pensé en 1 766. 
parce qu'ayant diminué le nombre des vaisseaux de guerre par les justes raisons 
qu'on a exposées ci-devant, il n'y correspond pas plus de troupes que les 12 mille 
hommes. Outre cela il y aura en Galice 8 bataillons destinés à garnir les places de ce 
royaume, on n'y met point de cavalerie, le pays n'étant pas en état de la nourrir. 

On tiendra pareillement en Andalousie, prêts à s'embarquer à Cadix autres 1 2 mille 
ho°' avec le train d'artillerie respectif et tout l'attirail nécessaire pour quelqu' expédi- 
tion. On ne fait point entrer dans le calcul onze bataillons qui garniront les places 
de cette province, et 22 escadrons qu'on disti'ibuera avantageusement. 

On placera encore deux autres corps de 6 mille ho"' chacun, le 1" en Castille et 
l'autre en Estramadoure avec la cavalerie correspondante à tous deux. On obsei've 
qu'on a préparé à l'avance un train de campagne pour les d*" 1 2 mille hommes 
et qu'il y a à Ciutad Rodrigo une artillerie de siège suffisante pour une grande 
armée. 

On raisonne dans la suposition que les deux corps de troupes situés sur le bord 
(le la mer seront en état de s'embarquer au moment ou il conviendra de les em- 
ployer; car quoique suivant les prudens calculs que l'on a faits, il ne reste pas à 
l'Ange assés de forces pour entreprendre rien de conséquence en Amérique, il peut 
cependant survenir des cas imprévus et des combinaisons nouvelles qui obligent h 
d'autres mesures; ainsi le ministère d'Esp" juge indispensable que les troupes se 
trouvent unies aux forces de mer pour se porter rapidement les unes et les autres ou 
les circonstances l'exigeront. Avec le restant de l'armée esp'" on couvrira les places 
du continent et de f Afrique. 



224 ANNEXES DU CHAPITRE IV. 

Quant à la distribution des forces terrestres de la France, i'Esp' ne doit qu'aprou- 
ver le plan qu'on propose dans le mémoire de France et s'en reporter de tout point 
a ce que disposera le ministère du Roi T. C. mais pour donner un nouveau témoi- 
gnage de sa franchise le cabinet espagnol exposera deux réflexions, la i" que tout 
souverain qui fait la guerre, se bornant à une pure défensive, s'en tire mal et essûye 
des pertes dans un ou dans un autre endroit; en conséquence de quoi il est né- 
cessaire dans le cas présent de menacer sérieusement i'Ang™ dans ses domaines prin- 
cipaux, et cela ne peut s'effectuer qu'en présentant dans les environs de Brest un 
corps nombreux de troupes prêt à s'embarquer sur l'escadre destinée à le transporter 
et a en protéger le débarquement. 

La 2' réflexion est que sans considérer pour le moment comme suflisans les 8 ba- 
taillons que la France propose pour la défense de ses isles au lieu de 20. qu'on 
avoit calculés en 1767; attendu que l'Ang" n'a plus les secours et le monde que 
dans un autre tems elle auroit tiré de ses colonies pour attaquer les possessions fran- 
coises, on peut craindre d'un autre côté qu'elle ne termine bientôt la guerre avec 
ses colonies au moyen d'un accomodement raisonnable, ou que le ministère Brit" 
suspendant cette querelle pour un court intervalle se détermine à employer inopiné- 
ment contre l'Amérique espagnole ou francoise l'armée formidable qu'elle a dans ces 
parages. Pour prévenir cet accident on pense ici que huit bataillons ne suflisent pas, 
et par la même raison le ministère espagnol regarde comme une prévoyance néces- 
saire que la France tienne à S' Domingue un corps respectable de troupes. Celles ci 
et les escadres unies composées de 1 2 vaisseaux de ligne contiendront les forces 
Brit'* et même pourront attaquer les possessions de l'Angleterre. 

On a observé en Esp", et des expériences répétées l'accréditent, que les troupes 
souffrent peu de mortalité en Amérique, si on dispose leur envoi de manière qu'elles 
y arrivent quelque temps avant la saison des chaleurs, afin qu'elles s'accoutument 
peu à peu au climat. La Havane est plus au midi que S' Domingue, et quoiqu'on 
y ait envoyé des corps étrangers on n'y a pas éprouvé des pertes notables. H y a 
actuellement deux bataillons étrangers à Porto Rico et il ne nous revient pas qu'on 
y perde du monde. 

Ayant aprouvé dans le comencement de cet écrit la maxime politique de réduire 
la guerre, si elle est jugée indispensable, à la seule Ang"", il reste de satisfaire au 
soin dont on charge TEsp" de faire en sorte que la Russie demeure neutre. Le Roi 
Cath" fera tout ce qui dépend de lui et dès à présent on va donner au C" de Lasci 
les ordres qui jiaroitront les plus adaptés à ce but, en profitant de la circonstance 
que c'est un sujet bien vu à cette cour. Mais comme l'Esp*" n'a point d'offres directes 
à faire à la czarine en compensation de sa neutralité, et qu'elle ne peut en fait de 



ANNEXES DU CHAPITRE IV. 225 

commerce lui accorder plus qu'à d'autres nations, notre négociation ne peut se 
réduire qu'a des manèges et des raisonnemens pour persuader h cette puissance 
qu'il n'est pas de son intérêt d'entrer en engagement. 

Le ministère esp' conclut ce mémoire en faisant remarquer que par l'expression 
de réduire la i/uerre à la Grande Bretagne seule isolée de ses alliés , il entend toujours 
les puissances du Nord , et non le Portugal , parce que celui ci ayant été le premier 
aggresseur jusqu'au point d'épuiser la modération du Roi Cath", il a provoqué le 
juste ressentiment de ce monarque et doit éprouver les effets de son indignation. 

Au Pardo le 27 janvier 1 777. 



29 

mrnivciiir XAriOK.iir. 



CHAPITRE V. 

LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 



Bonne impression que le nouveau premier ministre cherche à donner de ses vues et résumé qu'en 
envoie le marquis d'Ossun; en même temps, M. de Vergennes fait demander au comte de 
Floridablanca son sentiment sur les propositions de désarmement; jugement du ministre sur 
l'Angleterre. — D'accord avec nous quant aux précautions militaires contre le -Portugal, M. de 
Floridablanca ne tient pas moins que M. de Grimaldi à nous faire envoyer des forces à Saint- 
Domingue; nécessité où il était de satisfaire en cela le parti pris du roi; instructions adressées 
au comte d'Aranda; leur manière dégagée à l'égard de la France. — Inquiétude qu'avait eue 
cet ambassadeur dans ces entrefaites; comment il avait amené M. de Vergennes à exposer de 
nouveau son opinion sur la conduite à suivre quant à l'Amérique et sur la question de Saint- 
Domingue ; note du 1 1 mars à ce sujet ; réponse préparée d'avance aux raisonnements de l'Es- 
pagne. — Examen fait de nouveau, par M. de Vergennes, des points qui sont essentiels dans la 
politique des deux cours ; celui-ci indique la note du 1 1 mars comme exprimant la façon de penser 
du roi; volumineux courrier du aa. — Préoccupations du ministre au sujet des entreprises 
possibles de la Russie contre les Turcs; utilité dont la Turquie lui paraissait être pour la France; 
il y voit l'Angleten-e intéressée de même; son regret de l'impossibilité pour les deux cours d'en 
conférer maintenant avec cette puissance. — Sentiments exprimés par le ministre à l'égard 
du comte de Floridablanca et ferme confirmation qu'il fait confidentiellement à Ossun de 
la politique du gouvernement du roi. — Notre ambassadeur est abusé par la bonne situation 
du nouveau premier ministre; désir qu'il a de se voiler les désaccords à lui-même; mobilité 
de ses appréciations. — M. de Vergennes fait informer dans l'intimité M. de Floridablanca 
que l'Angleterre a présenté à Versailles des ouvertures de désarmement et que le cabinet se 
croit obligé d'y réfléchir; était-ce une manœuvre? exposé de la situation de la France; loyal 
et digne langage du ministre en la dépeignant; son opinion sur le passage de Turgot au 
contrôle général. — Réponse privée et réponse oflicielle du ministre espagnol au courrier 
du 3 3 mars; cachet sarcastique qu'elle présente; elle est plutôt faite pour le comte d'Aranda 
et son parti; désir quelle indique d'intervenir entre les Colonies et l'Angleterre pour être 
payé de cette intervention par des territoires ; l'amljassadeur devra insister par ordre du roi pour 
l'envoi de forces françaises à Saint-Domingue. — Démarche de lord Stormont auprès du cabinet 
de Versailles; ses plaintes sur l'accueil que nous faisons aux délégués de l'Amérique; son éloge 
(le l'Espagne, supposée avoir refusé de recevoir Arthur Lee; ce qui s'était passé au sujet de ce 
dernier de la part de M. de Grimaldi et de la part du roi. — M. de Vergennes est persuadé que 
le ministère espagnol s'est vanté de n'avoir pas laissé entrer Lee; lettre particulière à Ossun 
pour s'en plaindre; mauvaises impressions qui en résultent; prudente réponse faite néanmoins 
au comte d'Aranda sur les idées du cabinet de Madrid; Ijelle page du ministre touchant la guerre 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 227 

et l'esprit de conquête; moyen de conserver la paix que l'on préfère à Versailles; dépêche non 
moins saillante indiquant à Ossun les préparatifs et les forces du roi. — Deux rapports de 
notre ambassadeur éclaircissent enfin les nuages; la dépêche sur les ouvertures de désarmement 
a ramené le roi d'Espagne et M. de Floridablanca; explications du premier ministre sur l'affaire 
d'Arthur Lee; satisfaction éprouvée par Ciiarles III des réponses faites à lord Slomiont; il en- 
verra plus de vaisseaux et plus de troupes aux Antilles; comment et pourquoi M. de Vergeimes 
essaie de l'en faire détourner maintenant; la cause des dissidences et des aigreurs est imputée 
de part et d'autre à Aranda. — Ossun et M. de Flori<lal)lanca également confus; mauvaises 
excuses données pour celui-ci ; que le comte de Floridablanca avait bien eu la pensée de faire 
recherclier la médiation des deux Couronnes par l'Angleterre pour en obtenir des avantages. 
— Blessure faite par M. de Vergennes en écartant ce plan .et conséquences que l'on verra 
s'ensuivre; excellents sentiments témoignés néanmoins par le ministre de Versailles pour son 
collègue de Madrid. 

La première fois que le nouveau chef du cabinet espagnol entretint 1777. 
l'ambassadeur de France, il fit beaucoup pour justifier les bons au- 
gures de son arrivée au gouvernement. A la manière dont Ossun rend 
compte de son audience, il semble que le Pacte de famille va être ci- 
menté plus étroitement et le concert entre les deux cours rendu plus 
intime. Regarder comme déplacé d'attaquer le Portugal, éviter ainsi 
une guerre qui deviendrait générale, approuver le plan militaire con- 
venu avec M. de Grimaldi, tout cela allait au nouveau ministre; il 
projetait d'ouvrir avec M. de Vergennes une correspondance directe 
et comptait le prévenir à cet égard. L'ambassadeur, enchanté, mande 
à Versailles : 

A Madrid le 24 février 1777. 

Monsievir, 

J'ai eu l'honneur de vous informer par ma dernière lettre de l'arrivée de 
M. le comte de Floride Blanche; j'aurai celui de vous dire aujourd'hui que 
M. le marquis de Grimaldi est parti le 22 pour la France et que j'ai en le 
même jour une longue conférence avec son successeur. 

Ce ministre, Monsieur, qui connoit à fonds son pays, m'a paru instruit de 
ce qui concerne les autres, et avoir des principes justes sur les véritables inte- 
rests de TEspagne, et sur la conduite qu'elle doit tenir dans les circonstances 
présentes. 

Premièrement il regarde le maintien du sisteme établi par le Pacte de 

29. 



228 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. famille, non seulement comme indispensable, mais il pense qu il est a désirer 
que la sincère amitié, l'intime union, le plus parfait concert s'augmentent s'il 
est possible entre les deux monarques, les deux ministères et les deux nations. 

jincut jj considère que la France et l'Espagne doivent éviter autant qu'il se 
poura ime guerre générale, nommément avec l'Angleterre, parceque la pre- 
mière ne désire point d'acquérir de nouvelles possessions soit en Europe, soit 
en Amérique , et que la seconde qui a le même esprit de modération a beau- 
coup à perdre en Amérique. 

Ces raisons prépondérantes le conduisent à regarder le projet d'attaquer le 
Portugal comme déplacé et prématuré. 
/ 3'"""'. M. le C*^ de Floride Blanche sent qu'en même tems qu'il convient 

aux deux Couronnes de ne pas provoquer la guerre contre l'Angleterre , elles 
doivent se mettre en état avec la plus grande activité de la recevoir, si on les 
attaque, et de la pousser avec vigueur. Il pense que le projet communiqué en 
dernier lieu par la cour de Madrid à la notre sur les mesures à prendre à ce 
sujet, est le plus salutaire qu'on puisse adopter, et il a fort appuyé sur la né- 
cessité de placer à S' Domingue le plus tôt qu'il seroil possible un coi-ps de 
dix mille hommes et une escadre de douze vaisseaux de ligne prêts à être 
portés où les circonstances l'exigeront. 

^mcni Çg ministre m'a témoigné le désir qu'il avoit de lier avec vous Mon- 
sieur, une correspondance directe et confidencielle. H m'a dit qu'il vous pre- 
viendroit a cet égard. Il m'a promis de s'occuper la semaine prochaine de 
concert avec moy de la rédaction du projet du traité définitif des limites 
respectives a S* Domingue, et nous parlerons ensuite de quelques autres 
affaires qui restent indécises depuis longtems malgré les démarches pressantes 
et réitérées que j'av faites pour les terminer convenablement; telles sont Mon- 
sieur, un re^ement équitable par raport au privilège du for militaire accordé 
par les traités aux negocians francois qui résident en Espagne, prohibition 
d'introduire et de débiter à Valence des etofies de soye et en dorure fabri- 
quées en France sous prétexte qu'elles ne le sont pas selon les règles établies 
pour les manufactures d'Espagne. Enfin nos navigateurs continuent a payer un 
droit plus fort que les Espagnols pour fextraction des vins de ce royaume, 
tandis que suivant le Pacte de famille et la convention de 1768 nous devons 
être traités avec égalité. Il y a longtems que je sollicite sans succès l'execulion 



LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 2"29 

des traités à cet égard, et que le ministre des liiiances l'élude sous difl'erens 1777. 
prétextes. 

Ce sont Monsieur, les trois affaires particulières les plus essentielles que j ay 
à suivre, et celle du for militaire est la plus épineuse et la plus importante de 
toutes. 

M. le C^ de Floride Blanche m'a aussi parlé avec beaucoup de coniiance 
sur sa position actuelle. Il est instruit des préventions qu'on a données contre 
luy a M. le P''^ et a Mad'= la Princesse des Asturies. 11 l'est également des dis- 
positions sinistres du confesseur du Roy à son égard. J'ay correspondu a sa 
franchise et a sa confiance en luy donnant des conseils sages et adaptés aux 
circonstances. Il a de l'esprit, du talent, de l'instruction, de la prudence. Il 
paroit qu'il se lie étroitement avec M. de Galves son ancien et intime ami, 
et je présume que ces deux ministres doivent acquérir une grande influence 
dans les affaires tant intérieures qu'extérieures de cette monarchie. Ils ont l'un 
et l'autre de la probité, du désintéressement, et de la fermeté. Au reste on y 

verra plus clair dans quelques mois. 

Espagne, t. 583, ii° 1 18. 

M. de Vergennes écrivait à Ossun dans le moment même où ce 
rapport partait de Madrid. La proposition de désarmement que M. de 
Grimaldi avait si maladroitement acceptée semblait être une pierre 
de touche des dispositions de la cour d'Espagne, de sorte qu'il conve- 
nait de pressentir tout d'abord les vues du successeur à ce sujet. Pour 
y revenir sans tarder, le secrétaire d'État prenait texte d'un péril hypo- 
thétique du côté du Portugal. Posant l'éventualité où M. de Pombal, 
menacé dans son grand pouvoir, brusquerait, afin de s'imposer à la 
reine régente, une attaque préparée de loin sur la frontière espa- 
gnole, il ramenait f attention sur les défenses prévues par le plan 
d'action commune tel que l'avait tracé M. de Grimaldi, les montrait 
comme insuffisantes et était amené ainsi à parler de la conduite qu'il 
fallait tenir en face de fAngleterre. La dépêche de M. de Vergennes 
est écrite, d'ailleurs, dans f unique dessein apparent de diriger les 
entretiens de fambassadeur avec le nouveau premier ministre. Elle 
s'inspire des sentiments d'un allié qu'anime la plus entière confiance. 



230 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. Elle n'est pas la moins intéressante de celles où furent exposés le but 
et la politique du cabinet. 

A Versailles le 28 février 1777. 

Jai reçu M. les deux lettres n" 17. et 18. que vous m'avés fait 1 honneur 
de m écrire les 1 o et 1 3 de ce mois. 

Nos avis de Lisbonne s accordent avec ceux que vous recevés sur la conti- 
nuation de 1 état déplorable de la santé du roi de Portugal et sur le peu d es- 
poir que ce prince en relevé. Ce nest pas quil ne puisse encore végéter et 
languir assés et peut être trop longtems pour le malheur de sa nation. Toute 
1 autorité se trouvant concentrée dans les mains de M. le M" de Pombal , moins 
ce ministre est assvué des boimes grâces de la Reine Régente et des princes 
héritiers et plus il semble a craindre qu il n'abuse de sa position présente pour 
porter les choses a de telles extrémités que lui seul puisse être jugé capable 
de débrouiller la fusée qu il aura' réussi a enchevêtrer. Je ne suis pas tran- 
quille je vous 1 avoue. M., a la vue de 1 hôpital de campagne dont il vient 
d'ordonner la formation; cest de toutes les mesures de prevoiance militaire, 
celle a laquelle on ne pense communément qu'au moment même de la guerre. 
Je sens qu il y auroit de 1 absurdité de suposér à M. de Pombal le projet arrêté 
de se porter agresseur contre lEsp*^. Un pareil dessein seroit le comble de la 
démence ; mais la maturité de la sagesse ne fut jamais l'apanage de la nation 
portugaise, et du caractère dont on connoit le ministre dirigeant, une resolu- 
tion et même téméraire n'est pas faite pour 1 éfraier, il a joué un trop grand 
rôle pour se résigner de lui même a rentrer dans la classe des citoiens. Les 
choses considérées sous ce point de vue nous pensons M. que le ministère 
espagnol ne peut avoir les }eux trop ouverts sur les mouvemens des Portu- 
gais, et des mesures assez bien prises pour leurs faire face a tout événement. 
Suivant la disposition que la cour de Madrid nous a communiquée nous 
voions la vielle Castille et 1 Estramadoure bien foiblem' defFendues. Un corps 
de six mille hommes d infanterie seulement doit couvrir chacune de ces pro- 
vinces; cette force nest assurément pas proportionnelle a celle que les Portu- 
gais pourroient faire déboucher. Cet objet nous paroit bien plus instant a 
pourvoir que les démonstrations quil pourroit être question de préparer 
contre l Ang'* si elle etoit assez mal conseillée pour commencer la guerre avec 
les deux Couronnes. 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 231 

Les assurances contraires que le Lord Grantham a renouvellées en dernier 177' 
lieu a M. le M" de Grimaldi combinées avec celles que le Lord Slormond m'a 
confirmées le 2 0. de ce mois laissent peu de doutes M. que le ministère Bh*"^ 
éclairé sur ce que son interest personnel exige de lui dans les circonstances 
présentes ne cherche a faire cesser des défiances respectives dont il sent que 
leffet si elles venoient a saigrir seroit fatal a sa sûreté particulière puisquii 
entraineroit nécessairement la ruine de ses espérances pour la soumission de 
1 Amérique. Mais toute rassurante que soit la position actuelle des choses et 
des esprits nous ne persistons pas moins a penser que ce seroit un parti égale- 
ment dangereux et humiliant de se prêter a lidée dun desarmement. Je crois 
en avoir démontré les inconveniens dans mes dépêches antérieures et même 
1 impossibilité de convenir sur ce point dune manière asses equitaljle pour v 
trouver la sûreté dont nous ne pouvons jamais nous départir. J irai encore 
plus loin et j'avancerai que dans la supposition même que cette sûreté seroit 
aussi réelle quelle me paroitroit chimérique, la dignité des 2 Couronnes ne 
leurs permettroit pas plus pour cela d entendre a une pareille convention. 
L Europe trop accoutumée a voir les volontés de lAng'"" respectées comme 
des loix se persuaderoit que cest la crainte de ses armes et par conséquent 
notre foiblesse qui auroit opéré le desarmement et je prie le ministère espa- 
gnol de considérer quel en seroil le résultat pour la considération des deux 
Couronnes. 

Si 1 Ang''" observe des menagemens avec nous, si contre son usage son lan- 
gage jusquici arbitraire et hautain est doux et honnête ne nous y trom- 
pons pas cest 1 ouvrage de notre bonne contenance. Ne regrettons donc pas 
les frais quoi qun peu pesans de nos démonstrations. LEsp* aiant actuellement 
i3 v* armés a Cadix quelle compte augmenter de deux, elle peut borner la 
ses arméniens se contentant de mettre ses autres v* en état detre armés au 
i"' besoin; cest probablement le parti que nous prendrons de notre coté en 
nous bornant a conserver armés les i 3 v" qui sont prêts de tout point a Brest 
et 6 a Toulon. Nous aurons independamant de cela aS v"" dans les deux ports 
prêts a être mis en commission, sans discontinuer les radoubs et constiiictions 
ordonnés ainsi que lamas de tous les matériaux nécessaires pour avoir notre 
marine sur un bon pié. 

M. le C'"' de Floride Blanche devant être actuellement installé dans sa 



232 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. charge, dirigés je vous prie toute votre industrie a prévenir qui! n attache pas 
le même interest que son prédécesseur a la proposition vague et captieuse dun 
desaimement. Nous desirons qu il adopte les principes de justice , de modéra- 
tion et d honnêteté qui ont dirigé le ministère de M. le M" de Grimaldi mais 
nous croions aussi que sans manquer aux égards que celui ci mérite il peut 
se dispenser de s asservir a des idées qui peuvent avoir été mal combinées 
ou trop peu réfléchies. 

Espagne, t. 583, n° laç). 

M. de Vergennes avait raison de penser que lord Grantham revien- 
drait à l'idée du désarmement. Cet ambassadeur avait essayé, en efiPet, 
mais sans succès, d'y ramener l'attention. L'idée était définitivement 
écartée, et du fait de M. de Grimaldi lui-même. Ossun pouvait mander 
privément au ministre, le 3 mars, avant d'avoir reçu le dernier pli 
de celui-ci , que « les considérations exposées dans sa réponse avaient 
fait venir le Roi Catholique et son ministère à son sentiment». Bien 
plus, on voit à ce qu'il rapporte que M. de Floridablanca entendait 
parler à l'Angleterre dans des termes nullement ménagés. Il l'avait fait 
tout de suite. C'est un ton qu'il soutiendra jusqu'au bout avec elle et 
qui l'aidera à mettre longtemps de l'ambiguïté dans son attitude avec 
la France. Ossun écrivait : 

M. le C'*' de Floride Blanche m'a dit à cette occasion que Milord Grantham 
lui avoit fait en dernier lieu des ouvertures à cet égard et qu'il lui avoit 
répondu qu'une inquiétude réciproque paroissoit avoir engagé, d'un coté la 
France et l'Espagne, et de l'autre fAngleterre à armer, que c'étoit fAngle- 
terre qui avoit commencé et que , si cette puissance avoit des vues aussi paci- 
fiques qu'il l'annonçoit, c'etoit à elle à proposer aux deux Couronnes des 
moyens convenables et propres a dissiper les méfiances respectives : enfin qu il 
étoit très certain que les deux monarques desiroient sincèrement le main- 
tien de la paix. Milord Grantham a demandé s'il pouvoit communiquer cette 
réponse à sa cour, et M. de Floride Blanche lui a assuré qu'il le pouvoit. 
Ce ministre vient de prescrire à M"^ le prince de Masseran de tenir le même 

langage si on lui reparle sur cet objet. 

Espagne, t. 583, ii° i35. 



LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 233 

Le premier ministre, nous venons de le dire, s'était rangé dès 1777. 
l'abord à l'avis de Versailles relativement aux précautions militaires à 
prendre contre le Portugal. Ossun le fait connaître de nouveau dans 
ce dernier pli, et il y revient quelques jours après dans une lettre par- 
ticulière. Mais le successeur de M. de Grimaldi avait rapidement me- 
suré combien était entrée dans l'esprit du roi l'opinion que le poste 
essentiel, pour la défense des possessions espagnoles en Amérique 
contre une attaque anglaise ou pour des opérations ultérieures à en- 
treprendre, se trouvait à Saint-Domingue et qu'il fallait exiger de la 
France qu elle se chargeât de ce poste. Le monarque y mettait déjà 
l'entêtement de l'âge. La perspective d'éviter au moins des revers 
à son royaume, s'il ne lui gagnait pas de possessions, l'attirait sans 
doute à cette opinion. Le nouveau venu ne pouvait que tirer per- 
sonnellement grand parti de répondre à cet égard aux sentiments 
du souverain. A la fois il montrerait par là au prince des Asturies et 
aux Aragonais qu'il ne serait pas un ministre mené par la France. 
11 s'était donc hâté de poser à son tour, comme condition même 
de l'entente, l'envoi des forces et des vaisseaux demandés précédem- 
ment pour cette île, cherchant du reste à aller au-devant de M. de 
Vergennes dans les arrangements de détail. Ossun expliquait ces 
arrangements nouveaux dans un rapport officiel du même jour, 
3 mars, qui paraphrasait certainement une note remise par M. de 
Floridablanca : 

A Madrid le 3 mars 1777. 

Monsieur, 
J'ai communiqué, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander par l'ordi- 
naire dernier, votre dépèche du 1 4. du mois passé n" 1 o. à M. le comte de 
Floride Blanche, et il m'a dit, après avoir pris les ordres du Roi soii maître 
sur son contenu, que M. le comte d'Aranda auroit incessamment l'ordre de 
vous informer, 1 " que Sa Majesté Catliolique sensible au conseil relatif à la 
meilleure défense de la ligne des frontières, qui court depuis la Galice jus- 
qu'aux Algarves, avoit déterminé d'y tenir un corps de dix huit à vingt mille 

II. 3o 



mrBtHBltl IIATI05AIX. 



234 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. hommes de pied, et de sept à huit mille chevaux, au moyen de l'augmen- 
tation qu'on alloit faire immédiatement dans l'infanterie, et en diminuant le 
nombre des troupes destinées à être placées en Galice; que ce corps seroit 
disposé de manière à pouvoir être rassemblé au point le plus convenable dans 
cinq ou six jours à camper en front de bandiere, avec des subsistances assu- 
rées, lui train d'artillerie, des hôpitaux, enfin tout ce qui est nécessaire à une 
armée pour opérer deffensivement ou offensivement , et M. le comte de Floride 
Blanche m'a assuré qu'il suivroit avec autant d'attention que d'activité l'en- 
tière et prompte exécution de cet arrangement. 2° Ce ministre m'a dit que 
le Roi Catholique approuvoit entièrement l'intention ou est Sa Majesté de 
tenir à Brest 27. vaisseaux de ligne armés ou prêts à l'être et d'éviter, a moins 
de circonstances forcées, de séparer ces forces, se reservant de tirer de la 
Méditerranée les escadres qu'il sera nécessaire de faire passer aux Indes orien- 
tales et occidentales. 3° M. le comte de Floride Blanche m'a témoigné que 
Sa Majesté Catholique persistoit à désirer et a regarder comme très nécessaire 
que la France fit passer au Guarico une escadre de six vaisseaux de ligne , et 
qu'elle venoit d'ordonner qu'on armât sans aucun délai le même nombre de 
vaisseaux pour cette destination; que l'Espagne proposeroit de confier le com- 
mandement général des deux escadres à un de ses lieutenans généraux de ma- 
rine , officier d'une capacité et d'une valeur éprouvée , qui avoit un caractère 
liant et le cœur francois ; qu'il croit cependant nécessaire que les deux cours 
convinsent d'avance des instructions à donner aux commandants des deux es- 
cadres, tant sur la manière dont le commandement seroit exercé sur les opéra- 
tions qu'ils devroient exécuter, en partant du principe qye l'objet de ces es- 
cadres sera de protéger, d'abord les colonies francoises, ensuite les espagnoles, 
dans le cas ou elles seroient attaquées , et aussi de former des entreprises offen- 
sives si les circonstances le permettent, et que les deux monarques le déter- 
minent. C'est d'après cet apei*çu.que Sa Majesté Catholique souhaiteroit que le 
ministère de France voulut bien former et communiquer le projet des instruc- 
tions à donner aux commandants des deux escadres. Ce monarque. Monsieur, 
persiste a regarder comme indispensable qu'il y ait à Saint-Domingue un corps 
de dix mille fantassins prêt à être transporté par les escadres où la défense des 
colonies francoises ou espagnoles pourra l'exiger; il offre de faire livrer à ce 
■ « . .corps des viandes fraîches et des comestibles de toute espèce, soit en les tirant 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 235 

de la partie espagnole de l'isle soit en les faisant venir de la nouvelle Espagne, 1777. 
et de prendre des mesures pour fournir environ le tiers de ce corps; il offre 
aussi de recevoir et de placer dans la partie de l'isle qui lui appartient les 
troupes francoises, en choisissant des lieux où la salubrité de l'air est reconnue. 
11 voudroit que la France fit passer en détail les forces dont il s'agit à Saint- 
Domingue, profitant des occasions naturelles qui se présenteront pour éviter 
l'éclat et la sensation que pourroit produire l'envoi d'un corps de troupe réuni. 
Si cet arrangement, Monsieur, avoit lieu vous jugeriés vraisemblablement né- 
cessaire de concerter avec le ministère de Madrid le projet des instructions 
à donner aux officiers qui commanderoient ce corps et je présume que l'Es- 
pagne consentiroit sans peine que le commandant général fut fourni par la 
Finance. 

Au reste. Monsieur, il demeure entendu et convenu que quoique les me- 
sures que les deux monarques ont résolu de prendre semblent n'annoncer que 
des vues de défensive et celles d'éloigner la guerre, et non pas de la provo- 
quer, leur intention est néanmoins de former des entreprises offensives lorsque 
les circonstances les leur feront juger praticables et utiles. Sa Majesté Catho- 
lique reste aussi persuadée que le Roi admet sans difficulté la reserve par 
laquelle le ministère espagnol a conclu son mémoire, et que la France en pro- 
posant de concentrer la guerre, si on ne peut l'éviter, sur la mer et contre 
l'Angleterre seule n'a pas eu l'idée de lier les mains au roi d'Espagne par 
raport à la satisfaction qu'il a lieu d'attendre et droit d'exiger du Portugal. 

Espagne, t. 583, n' i33. 

À la même heure, le ministre de Charles III rédigeait, pour l'am- 
bassadeur de l'Espagne à Versailles, ses instructions d'entrée en charge 
sur les sujets qui venaient d'occuper les deux cours. Le rapport d'Ossun 
qui précède en donne à vrai dire le sommaire. Ces instructions sont 
datées du 5 et Aranda les communiqua dès leur arrivée. Elles tran- 
chaient tout à fait, par la manière de raisonner et par le ton, avec 
celles de M. de Grimaldi. Le ministre aurait particulièrement cherché 
à satisfaire, dans M. d' Aranda, l'auxiliaire assez lié avec le parti qu'il 
lui fallait conquérir pour passer comme un des principaux auteurs 

3o. 



236 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. de la chute du prédécesseur, qu'il ne s'y serait pas pris difFéremment. 
Avec une netteté et une précision presque impérieuses, ces instruc- 
tions alTirmaienl de nouveau, contre le cabinet de Versailles, la jus- 
tesse des demandes de l'Espagne. « Le roi ayant pris en considération 
et pesé les objections, portait-elle, forme le jugement qu'il est de 
nécessité absolue d'envoyer le plus tôt possible un corps de troupes 
françaises à Saint-Domingue; s'il n'est pas de vingt bataillons com- 
plets qu'il soit au moins de dix mille hommes effectifs. La cour de 
France pense qu'elle doit laisser à Toulon plus de vaisseaux qu'on ne 
l'a proposé de ce côté-ci; ses motifs se réduisent aux craintes à conce- 
voir sur les ambitions de la romanesque souveraine de la Russie dans la 
Méditerranée; Votre Excellence observera que j'écris de l'ordre du roi 
au comte de Lacy pour qu'il règle son langage à Pétersbourg suivant 
ce que vous arrêterez ensemble avec M. de Vergennes. » Or le ministre 
indiquait clairement qu'il ne voyait dans ces craintes qu'un prétexte 
cherché. Non content de le dire d'une manière détournée, il y consa- 
crait le même jour une dépêche spéciale'. Visant d'ailleurs à conquérir 
l'ambassadeur et voulant le prendre par son faible, après s'y être ap- 
pliqué par les vues exprimées ou par celles qu'il laissait apercevoir, il 
terminait en disant que « bien qu'il eût dû informer substantiellement 
l'ambassadeur français de la détermination du roi pour réjîondre aux 
communications qu'il en avait reçues. Son Excellence était forgane 
principal par lequel les réflexions faites à Madrid sur les aflaires inté- 
ressant les deux puissances devaient arriver à la connaissance du Roi 
Très Chrétien, et qu'à cause de cela il s'était étendu à exposer tout ce 
qui se présentait sur chaque objet pour servir à sa direction dans ses 
conférences^ n. 

Dans ces entrefaites, toutefois, il s'était produit ceci de curieux, 
que l'ambassadeur avait eu peur d'être négligé par le nouveau premier 

' Espagne, t. 583, n° l'ia. (Traductlaii de chapitre cette dépêche au comte d'Aranda, 
M. de Vcrgonnes. ) dans la traduction que M. de Vergennes en 

^ Nous reproduisons à l'annexe l du présent avait faite de sa main. 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 



•2M 



ministie et que le même jour, 5 mars , il demandait à M. de Vergennes , 
comme un service personnel, de profiter de son courrier pour ob- 
jecter quelque chose aux observations de M. de Grimaldi du mois pré- 
cédent. Il pensait indiquer par là à Madrid qu'à Versailles du moins 
on tenait compte de lui'. Le secrétaire d'Etat avait donc écrit de nou- 
velles réflexions qui condensaient et précisaient encore les raisonne- 
ments de sa dépêche du i4 janvier. Mais, le i i, le comte d'Aranda 
vint porter à sa connaissance la dépêche espagnole. Comme il ne ca- 
chait plus grand'chose à Versailles, il allait de soi qu'il ne gardât pas 
pour lui, après ce moment d'inquiétude sur son importance propre, 
un pli où ses sentiments trouvaient tant d'écho et qui était si différent 
de ceux du marquis de Grimaldi. M. de Vergennes put lui montrer 
déjà le projet d'une nouvelle dépêche en réponse à l'envoi de troupes 
françaises à Saint-Domingue; la persistance de la cour d'Espagne à 
cet égard, après des explications répétées qui auraient dû la con- 
vaincre, paraissait en effet cacher une inconnue qu'il était essentiel 
au secrétaire d'Etat de dégager. Mais après avoir lu et avoir fait lire au 
roi et à M. de Maurepas le pli du comte de Floridablanca, il adressait 
à Aranda les nouveaux développements demandés par celui-ci. Cela se 
passait le i5 mars. Sans grande importance d'abord, ces développe- 
ments se trouvaient maintenant remplis d' à-propos. Aussi, dans le 
billet d'envoi, étaient-ils donnés pour fexpression de la pensée du 



1777. 



' « J'ai oublié liîer M' le Comte de vous pro- 
« poser quelque réponse à la lettre de ma cour 
« du 4 février, que j'ai eu l'hoiieur de vous com- 
« muniquer vers la moitié du mois précèdent; 
«qui contenoit ces deux points i" si nous 
« n'étions dans le cas d'y entrer dans une guerre 
« ouverte avec l'Angleterre avant qu'elle nous 
«attaquât, a" s'il conviendroit ou non de con- 
« sommer un traité formel avec le Congres ame- 
« riquain , et de quelle façon il devroit être 
« conçu. 

« Comme je compte dépêcher mon courier 



Il vers la moitié du mois, ou quelque jour plus 
« tard s'il vous convenoit ; j'ose vous prier de 
« vouloir bien s'il vous etoit possible , de me 
«faire quelque contestation, afin que ma cour 
« ne m'accuse d'avoir oublie la suite de propo- 
« sitions si intéressantes. 

« V. E. comprendra biert la raison qui me 
« porte a l'importuner, et aura la bonté de par- 
« doner a son sincère et obeis' serviteur. — 
«Aranda. — A Paris ce 5 mars 1777. — 
«S. E. M' le C" de Vergennes.» (Espagne, 
t. 583, n» i46. — Original.) 



238 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANGA. 

1777. roi'. La date du ii mars leur était laissée, toutefois, de sorte que 
le gouvernement de Versailles allait paraître, quoiqu'il ne l'eût pas 
cherché, avoir opposé d'avance, sans attendre les raisons du nouveau 
ministère espagnol, le parti bien arrêté de tenir treize vaisseaux de 
ligne à Brest et six à Toulon, de ne point expédier de forces à Saint- 
Domingue et de rester attentif aux éventualités que l'ambition de la 
Russie pouvait faire surgir du côté de Constantinople. 

]yj_ A Versailles le ii' mars 1777. 

Le Roi s étant fait rendre compte du contenu de la lettre de M. le M'' de 
Grimaldi du 4 février de cette année que V. Ex^ a été chargé de nous com- 
muniquer, Sa M'*' m ordonne de vous prier M. de vouloir bien faire connoitre 
au Roi son oncle la tendre sensibilité dont le pénètre le retom" de confiance 
dont ce prince paie celle que S. M'" se fera toujours un devoir de lui marquer. 
Si ce sentiment navoit pas sa source dans 1 étroite et inviolable amitié qui 
unit les deux monarques; 1 identité des intérêts des deux monarchies ne le 
rendront que plus nécessaire. 

La lettre de M. le M"' de Grimaldi repondant a une communication anté- 
rieure que nous avions faite ne peut exiger d explications de notre part que 
poiu- aplaudir a la discussion sage et lumineuse que le ministre a faite des 
questions principales qui doivent occuper la prévoiance des deux cours. 

Ce ministre en démontrant que convenir d un traité avec les Américains et 
provoquer la guerre contre l'Ang"' seroit une seule et même chose a épuisé 
tout ce qu il y avoit a dire sur un sujet si capital. Nous ne le suivrons pas dans 
les moiens quil emprunte et de Ijnterest commun des deux Couronnes et des 
circonstances propres de 1 Espagne pour légitimer son opinion dont nous ne 
différons point; mais nous poserons une autre question qui est interressante 
a résoudre. 

Les deux cours sont elles libres maintenant de prendre dans la querelle 
de lAng" avec ses colonies tel parti quelles estimeroient convenable, et dans 

' «En attendant M. le Comte les explications «reflexions sur la lettre de M. le duc de Gri- 

« que pourront exiger les dépêches de S. E. M. le « maldi du 4 février dernier. Elles expriment la 

« comte de Floride Blanche que V. E. m'a com- « véritable façon de penser du Roi sur les con- 

«muniquées, j'ai l'honneur de lui envoyer nos «jonctures présentes. i(£5pa5rnc, t. 583, n°i65.) 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 239 

cette supposition devroient elles préferéi- letat de guerre a celui d observation «1771. 
ou elles se sont rnises? Je ne m arrêterai pas M. a démontrer conïbien ce der- 
nier état est gênant et incommode pour lAng"" : il lassujelit a des précautions 
qui en augmentant ses dépenses et la rendant moins libre dans la disposition 
de ses forces opèrent une diversion quoicpie tacite en laveur des jnsurgens. 

Depuis que nos cours se consultent et délibèrent entre elles sur le parti le 
plus avantageux qu elles peuvent prendre , différentes circonstances ont donné 
lieu a des explications avec lAng'". Le langage le plus amical y'a présidé; on 
s est donné de part et d'autre les assurances les plus affirmatives de vouloir 
maintenir respectivement la paix, 1 amitié et la bonne intelligence. Ces mêmes 
assurances ont ete connues des cours principales. Les deux Couronnes entrai- 
nées par des déclarations aussi formelles pourroient elles sans compromettre 
leur gloire se porter a un cbangement aussi absolu de resolution, surtout lors- 
(ju elles nont aucun nouveau motif suffisant pour le justifier. Mais quand elles 
pourroient colorer cette révolution de sisteme, devroient elles le faire? c'est 
ce quil importe d examiner. 

L objet de toute guerre offensive est ou de s agrandir ou d'afoiblir la puis- 
sance rivale dont on craint la supériorité. La providence a partagé asses riche- 
ment les deux Couronnes pour que contentes de leur vaste patrimoine elles 
n'ambitionnent pas de nouvelles acquisitions, ainsi ce motif ne peut les inviter 
a la guerre. Reste donc celui de coopérer a l afoiblissement de la puissance 
dont elles pourroient redouter lacroissement et labus quelle seroit tentée 
d'en faire. 

Si nous considérons M. le sisteme dans lequel l'Ang" s est imprudemment 
engagée, ses mesures ruineuses et ses efforts de tout genre; que pourrions 
nous faire de plus contre elle (jue ce qu elle fait contre elle même. De quelque 
manière que finisse la présente guerre elle ne peut la solder que par des 
pertes; le dessèchement peut être même 1 épuisement de ses ressources en 
sera la conséquence, sans que les deux Couronnes éprouvent la plus légère 
diminution dans leurs forces et dans leurs moiens; comme tout est relatif 
dans l'ordre politique elles accroitront nécessairement en raison de l'afoi- 
blissement de leur rivale. Cette considération qui paroit importante nous au- 
torise a penser que si les deux augustes monarques ne setoient pas déjà déter- 
minés par le sentiment de leur humanité et de leur bienfaisance a 1 adoption 



240 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

I777i dun sisteme vraiement pacifique, la saine politique le leurs conseilleroil dans 
ce moment ou un concours d'evenemens inattendus paroit changer la face des 
affaires en Amérique et ranimer le courage de ses habitans. 

Dans 1 état présent des choses ou les Anglois renonçant a toute idée de su- 
prématie doivent reconnoitre sûrement 1 indépendance contre laquelle ils sont 
armés, ou se résoudre a faire les frais et a courrir les risques dune seconde 
campagne. 

Le 1" de ces expediens est trop oposé a linterest des ministres Bqïïes pour 
croire quils le préfèrent. Le a** semble plus dans leurs principes et cest aussi 
celui que les 2 Couronnes ont le plus de raison de désirer qui soit adopté. 
Leur grand art doit donc être de ne rien faire dans ce moment ci qui puisse 
en détourner le gouvernem' Bque, toute notre conduite doit être plus tost 
dirigée a prévenir ses allarmes et a écarter les craintes qu il pourroit conce- 
voir de nos dispositions si nous leurs donnions une trop grande étendue. 

Les deux Couronnes ont asses fait jusqua présent pour leur sûreté. Les 
vaisseaux quelles ont armés dans leurs ports, ceux qui sont prêts a être mis 
en armement au premier ordre , semblent devoir les rassurer contre une sur- 
prise; rien ne leurs impose donc la nécessité d'accélérer de nouveaux prépa- 
ratifs qui paroissant avoir trait a des vues offensives raviseroient les Anglois et 
les rendroient peut être moins opiniâtres a suivre 1 engagement quils ont pris, 
et dont il est essentiel qu ils ne se détachent pas au moins de si tost. 

D après ces réflexions le Roi se propose sans discontinuer les amas de 
toute espèce de munitions navales qu d a ordonnes dans ses arsenaux de 
ne pas presser les arméniens ordonnés. Sa M'^ se contentant d'avoir pour le 
présent en rade a Brest une escadre de i3. v" de hgne et une autre de six a 
Toulon. Par la même raison Sa Màjté ne croit pas que le moment fut bien 
choisi pour faire passer immediatem' a S' Domingue le corps de troupes 
que votre cour desireroit que nous y plaçassions; il est a considérer M. que 
la saison des chaleurs toujours funeste dans ces contrées a des troupes qui 
n ont pas eu le tems de s'y aclimatér et qui est imminente, est celle ou Ion 
doit le moins craindre une invasion de la part de qui que ce soit. D'ailleurs 
si nous faisions un mouvement aussi considérable dans ce moment 1 Ang"^ 
seroit d'autant plus fondée a en concevoir de 1 inquiétude, q^ji après les échecs 
que ses troupes viennent de recevoir en Amérique et la détresse ou elles 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 241 

doivent se trouver, nous n avons semble til a aprehendér aucune entreprise 1777. 
prochaine de sa part. 

L escadre qu il s agit de placer a Guarico devant être emploiée au soutien 
du corps de troupes qu il seroit question d'y faire passer, les deux Couronnes 
seront toujours a tems d en déterminer 1 envoi au moment ou elles le jugeront 
nécessaire; c£st sur quoi il peut être d'autant plus prudent de suspendre 
leur resolution que des evenemens peut être plus immédiats peuvent exiger 
1 apareil d une grande force navale. 

V. Ex™ est informée des demeslés qui se sont reveilles entre la Russie el 
la Porte, les suites sérieuses qui peuvent en résulter n echapent pas a sa pé- 
nétration; elle a vu dans le traité de Cainardgv les avances que la Russie a 
prises sur l'empire Ottoman; en s'assurant des etabiissemens et des ports dans 
la mer Noire, elle s est ouverte une porte facile a la conquête de l'empire 
Ottoman. Peut être croit elle le moment favorable pour consommer celle 
grande et étonnante entreprise. Toutes les puissances semblent en prendre 
1 allarme, mais aucime ne paroitjusqu ici vouloir s'y opposer. C est a la France 
et a 1 Espagne a peser mûrement dans la sagesse et dans le secret de leurs 
conseils ce que leur propre jnterest, la liberté la tranquilité et la sûreté de 
1 Europe semblent exiger délies dans une circonstance plus importante peut 
être qu il ne s en est présente depuis bien des siècles. 

J ai 1 h"^ d être. 

Espagne, t. 583, n° i55. 

Naturellement, les dispositions auxquelles on pourrait s'attendre 
de la part de l'Europe, au cas d'un conflit des maisons de Bourbon 
avec l'Angleterre, étaient une des préoccupations premières du ca- 
binet. Dans le billet qui accompagnait le document du 1 1 mars, 
M. de Vergennes, désireux de toucher au comte d'Aranda un mot de 
leur divergence sur une alliance immédiate avec l'Amérique, disait 
que « la cour d'Espagne ne saurait improuver le sentiment du roi à 
ce sujet si elle voulait bien considérer ce qu'exigeait de notre pré- 
voyance la connexité indispensable de la France avec les affaires du 
continent, étant presque impossible qu'elle n'y fût pas entraînée à 
raison d'un intérêt plus ou moins direct»; il annonçait même que 

II, 3i 



mpmilEitii <iiTio<rjiLi 



242 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 



1777. 



le ministère de Versailles allait étudier à nouveau, par suite, les sujets 
politiques dont il importait incontestablement aux deux cours d'avoir 
fixé d'avance entre elles les points importants. C'est pourquoi il avait 
pu montrer à l'ambassadeur la minute d'une autre réponse sur la 
question de Saint-Domingue. Celui-ci, toutefois, s'était immédiate- 
ment persuadé que l'allure de M. de Floridablanca devait changer le 
cours des choses; il insista pour faire annuler cette minute, obtenir 
que le cabinet délibérât une seconde fois, et il se débattit avec téna- 
cité contre la résistance de M. de Vergennes'. 

La forme et le fond à la fois des plis de l'Espagne avertissaient 
assez le gouvernement du roi qu'à Madrid le terrain était un peu 
modifié. C'est la raison qui faisait reprendre sans retard avec notre 
ambassadeur l'examen de ces sujets, à vrai dire primordiaux dans 
le concert des deux Couronnes. Il fallait mettre le marquis d'Ossun 
bien à même de porter au Pardo l'avis qu'avaient le roi et le conseil, 
puisqu'on ne semblait plus penser ensemble de même en ce qui les 
concernait. Le 22 mars, le secrétaire d'Etat traite donc de sa main, 
dans un courrier volumineux, ces questions de si grande conséquence. 
Avant tout, il envoie à Ossun une copie de la dépêche de M. de Gri- 
maldi du 4 février et une de la note remise à Aranda"^; l'ambassa- 
deur aura à régler seis démarches et son langage sur le contenu de 
cette note, qui, « ayant eu l'approbation du roi, renferme l'expression 
positive de sa façon de penser^». Dans trois ])lis formant chacun 



' Le comte d'Aranda avait donné tout de 
suite ce détail à sa cour; M. de Floridablanca 
le rappelle en tète d'une seconde dépêche du 
7 avril, qui va trouver plus loin sa place. 

^ C'est constaté en marge de la minute de 
cette pièce. 

' « Je joins ici pour votre instruction M. la 
« traduction d une lettre de M. le M" de Gri- 
« maldi du Ix février dernier que M. le comte 
« d'Aranda m'a communique d'olTice et la copie 
« de la réponse tpie le Roi m'a ordonné d'y 



" faire. Elle repond en grande partie a differeus 
« articles de vos dépêches du commencement 
« de ce mois, et a celle de M. le C" de Floride 
(I Blanche du 3 mars dont M. l'ambassadeur 
« d Esp' m'a passé la copie. Vous voudres bien 
« M. régler vos démarches et votre langage sur 
« le contenu de cette réponse qui aiant eu 
« 1 aprobation du Roi renferme l'expression la 
« plus vraie de sa façon de penser. — A Ver- 
« sailles le aa mars 1777.» (Espaçjne, t. 583, 
n° 17/1.) 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABT.ANCA. 243 

un mémoire complet, le ministre scrute ensuite les faces de chaque 1777. 
affaire. L'un répond au rapport d'Ossun sur sa première audience 
chez le comte de Floridablanca; un autre reprend la question des 
troupes demandées pour Saint-Domingue; le troisième expose les pré- 
occupations à concevoir des entreprises possibles de la Russie contre 
les Turcs. M. de Vergennes, en outre, prend l'initiative d'entrer avec 
le comte de Floridablanca dans les mêmes rapports d'intimité qu'avec 
son prédécesseur; il lui écrit personnellement ^ et cet énorme cour- 
rier, tout entier minuté par lui, est accompagné d'une lettre confi- 
dentielle donnant plus particulièrement fe ton à l'ambassadeur sur 
les exigences du Pardo, sur l'action qu'y exerce peut-être maintenant 
le comte d'Aranda, sur la nécessité, par suite, de regarder plus atten- 
tivement encore qu'auparavant aux intentions véritables. 

L'éventualité des entreprises que l'impératrice Catherine pouvait 
tenter dans la Méditerranée inquiétait les ministres du roi. On a vu 
M. de Vergennes, au premier indice, revenir sur le désir émis d'abord 
que le roi d'Espagne obtînt la neutralité de la Russie dans un conflil 
entre les deux maisons de Bourbon et l'Angleterre. A Ossun, em- 
pressé d'annoncer comme un bon présage que la czarine axefusé des 
troupes à l'Angleterre^, il répond que c'est uniquement là un acte de 
prévoyance prouvant que, par le fait de ses démonstrations mêmes, 
elle n'a plus la liberté de se démunir'^. Le danger supposé ne pa- 
raissait dès lors que plus probable, et les rumeurs des chancelleries 
auraient à cet égard confirmé les craintes si l'on n'avait pas été exacte- 
ment averti. Notre ambassadeur mandait en effet le 27 février, d'après 
des informations du comte de Floridablanca, que l'Autriche s'enten- 
dait déjà avec Catherine moyennant la cession de Belgrade et d'une 
autre place, la Prusse moyennant l'abandon de Dantzick, de Thorn 

' Cette lettre manque dans les registres des nistre dans un rapport du 6, février. [Espagne, 

Affaires étrangères. t. 583, n° 76.) 

' Le marquis d'Ossun lui-même en avait reçu ' Dépêche à Ossun, du 21 février. [Ibid., 

l'assurance de Cliarles III. Il en informe le mi- 11° 107.) 

3i. 



244 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. et d'autres dépendances de la Pologne'. Charles III avait fait agir tout 
de suite à Pétersbourg, nous venons de le dire, et M. de Grimaldi 
d'abord, son successeur ensuite, avaient prescrit aux comtes d'Aranda 
et de Lac Y de se concerte^ avec le ministre de Versailles en vue des 
démarches que ce dernier indiquerait. Mais, quand les deux ambassa- 
deurs étaient venus en conférer, M. de Vergennes les avait retenus 
d'en rien faire, afin de ne pas placer la Russie dans la situation de 
demander en échange aux deux Couronnes leur neutralité dans ses 
querelles avec la cour ottomane. Il trouvait inadmissible que le roi de 
France abandonnât la Turquie et, par là, s'exposât à faire tomber 
de nouveau sous la domination des Anglais son commerce dans les 
Echelles du Levant^. Il complétait donc le courrier du 22 mars en 
fixant Ossun, plus exactement et avec plus de vérité, sur la poli- 
tique naturellement dictée à la France par ces perspectives de l'am- 
bition de Catherine. Sa dépêche porte qu'il donnait au marquis de 
Juigné, notre représentant à Pétersbourg, et à M. de Breteuil à Vienne, 
fies indications correspondantes. Il ne s'agissait pas de faire plus que 
ne le supposait M. de Floridablanca, mais de tenir les choses pour 
très sérieuses et de telle nature qu'à ce sujet, à Madrid comme à 
Versailles, «l'état d'une observation vigilante» parût essentiel. 11 for- 
mulait même très explicitement le regret que l'on ne pût, dans cette 
vigilance, s'entendre avec l'Angleterre, dont fintérêt, disait-il, «s'op- 
pose comme celui de la France et de fEspagne à fanéantissement 
de f empire turc et dont la jalousie ne peut être qu'excitée à voir la 
Russie acquérir un excédent de puissance qui ne laisserait bientôt 
plus subsister d'équilibre sur la terre comme sur la mer ». Mais, pour 
faire valoir en commun ces considérations, il fallait, pensait le mi- 
nistre, attendre le moment où le ministère britannique, tout à fait 
engagé en Amérique, attacherait du prix à empêcher la guerre n'im- 
porte où en Europe; jusque-là « le principe dirigeant de tout ministère 

' Espagne, t. 583, n" laA- — * Conférez à cet égard la dépêche du comte de Floridablanca 
à Aranda , du 5 mars. 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 245 

britannique était une opposition constante, à tout ce que la France 1777. 
et l'Espagne pouvaient se proposer de plus avantageux et de plus 
analogue au bonheur général». Cette dépêche reste une pièce inté- 
ressante, aujourd'hui encore, dans cette question, non éteinte bien 
que très changée, du rôle de la Turquie par rapport aux intérêts de 
l'Occident'. 

Relativement à M. de Floridablanca, le ministre, avec la haute 
morale dont s'inspirait sa vie publique, écrivait dans ces termes, 
faits assurément pour créer des liens solides : 

Le Roi a trouvé avec satisfaction dans le compte que vous rendes de 
votre première conférence avec M. le C" de Floride Blanche la justification 
de 1 opinion que sa conduite a Rome nous avoit fait prendre de la droiture 
de ses Intentions, de la sagesse de ses vues et de 1 étendue de ses lumières. 
11 n est pas possible de saisir plus supérieurement qu 11 la fait le principe et 
les conséquences du Pacte de famille et le plan de conduite qui doit en être 
la suite. Aussi convaincus que nous le sommes de 1 utilité d un acte dont les 
avantages sont Inapreclables pour la considération et la sûreté des deux Cou- 
ronnes, nous nous flattons que ce ministre judicieux voudra bien étendre 
sa prevolance a écarter les germes de deffiance ou d anlmoslté nationale qui 
sans altérer essentiellement l union peuvent cependant en compromettre 1 opi- 
nion aux yeux des nations jalouses et envieuses de notre parfaite intimité. 
Vous voudres bien, M. assurer M. le Q" de Floride Blanche quil éprou- 
vera de notre part 1 attention la plus soigneuse a la maintenir dans toute son 
intégrité. 

Ce ministre juge sainement lorsqu il regarde le projet d'attaquer le Portu- 
gal comme prématuré et déplacé, s 11 le quallfiolt ainsi lorsque Joseph pre- 
mier vlvolt, il est vraisemblable qu il ne changera pas de façon de penser a la 
vue du changement qui vient d'arriver dans le gouvernement de ce royaume. 
Je ne me hâte pas de me livrer aux flatteuses espérances que 1 on peut fonder 
sur les principes que la nouvelle cour pourra adopter par raport a lEsp*. 
Il faut avant tout que M. le M'' de Pombal soit destitué et dépouillé du pou- 
voir dont il a trop cruellement abusé. Les actes de clémence qui ont signalé 

' On trouvera cette dcpêclie à t'annexe II du présent chapitre.. 



246 LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. i'aveneinent de la reine Marie au trône peuvent faire penser q'un ministre in- 
juste , vindicatif et brouillon ne peut convenir a 1 honnêteté et a I humanité 
de son caractère, mais je suspens mon jugement jusqu a 1 événement qui ne 
tardera probablement pas s il doit avoir lieu. 

Il est essentiel M. que vous profities de la bonne volonté que vous montre 
le ministre espagnol pour mettre la dernière main a notre règlement de li- 
mites a S' Domingue. L ouvrage est fait et bien fait, il ne s'agit plus que de 
lui donner une forme convenable c est 1 interest des deux cours. Quant aux 
autres objets dont vous faites mention et sur lesquels vous sollicités une reso- 
lution favorable du Roi Cque et de son ministère, nous ne pouvons que nous 
en remettre a votre zèle et a votre prudence pour y faire toutes les démarches 
que vous croires nécessaires. 

11 est fâcheux pour M. le C*^ de Floride Blanche de savoir le P"* et la 
Princesse des Asturies prévenus contre lui , c est 1 effet des intrigues qui ne 
sont que trop ordinaires dans les cours. Tout ce q'un ministre a de mieux a 
y oposér, cest de la patiance, de la sagesse, et une aphcation infatigable aux 
devoirs de sa place , ce n est qu en se conduisant ainsi qu il peut faire taire la 
calomnie et forcer 1 estime publique, recompense bien plus pretieuse que 
la richesse et les vains honneurs. Malgré cela s il faut succomber, c est avec 
gloire quon se retire, on trouve dans la sûreté de sa conscience et dans le 
témoignage quon est en droit de se rendre plus de véritables consolations 
cpie la faveur des rois ne peut en procurer. Je souhaite que M. le C* de 
Floride Blanche puisse se pénétrer de cette saine philosophie elle lui épar- 
gnera bien des inquiétudes et des amertumes. 

Espagne, t. 583, n" 177. 

La pensée que l'esprit de réelle union entre les deux cours ani- 
merait le politique préposé désormais aux résolutions de l'Espagne 
s'exprimait encore mieux dans le pli confidentiel de M. de Vergennes. 
Il revenait là plus intimement sur le danger de donner des défen- 
seurs à l'Angleterre en parlant de l'accabler, sur l'avantage au con- 
traire de la laisser s'épuiser elle-même, sur la nécessité où était le roi 
de France de se demander ce que feraient ses voisins s'il entrait en 
action : 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 247 



1777. 



A Versailles le si mars 1777. 



Ma lettre a M. le C'*-" d'Aranda du i i . de ce mois repondant M. aux instances 
antérieures du ministère d'Esp", et a celles quil vient de nous renouvellér par 
votre canal et par celui de son ambassadeur pour presser 1 envoi d un corps 
de lo m ho''" de nos troupes dans l'isle de S' Dominguc, je me dispense dans 
ce moment de discuter de nouveau cette matière qui semble en quelque sorte 
épuisée; je vous dirai seulement pour vous M. et pour votre insti-uction parti- 
culière sans que vous aies aucun usage a en faire d office que nous concevons 
d autant moins ce qui peut porter 1 Espagne a insister aussi vivement qu elle 
le fait siu" une démonstration qui ne pourroit être que très allarmante que 
bien loin de faire la sûreté de la paix que les deux Couronnes se sont proposé 
de conserver, elle sembleroit plus tost devoir lui porter un coup mortel; 
lorsque l Espagne a concouru a nous fortifier dans le sisteme de paix, elle a 
ajouté a tous les motifs de justice et d'honnêteté qui sont dans les principes 
et dans la conduite des deux monarques, celui de ne pas précipiter une reso- 
lution qui pourroit mettre en danger les galbons a leur retour en Europe. 
Assurés de la façon de penser de Sa M'" Cque et voiant peu d'aparance que le 
ministère anglois malgré son grand armement veuille entrer en guerre avec les 
deux Couronnes; nous n'avons mis aucun obstacle a nos arméniens pour la 
pèche de Terre Neuve; nos armateurs partent journellement; bous ne sommes 
plus a tems de les retenir; le moment seroit il bien choisi pour effectuei' une 
mesure qui donnant une inquiétude assez vive aux Anglois pour les décider 
a un coup de force, pourroient nous coûter nos meilleurs matelots et en 
grand nombre, car vous n ignorés pas M., que cest la meilleiue espèce de 
cette classe d hommes qui s emploie a la pèche. 

On dira peut être que lAng"^"^ a une force si formidable en Amérique 
q'un corps de i o. ou 12. m ho'^' placés à S' Domingue ne doit pas lefraiér 
mais lorsquelle le verra apuié par une force navale considérable, n aura t elle 
pas lieu de craindre une diversion et quon ne veuille lui enlever ses isles 
pendant quelle sera aux prises avec les Américains. Considérons encore que 
celte force d abord si formidable doit être bien déchue par les échecs avoues 
qu'elle a reçus et par les pertes résultantes de la fatigue , du mal être et de la 
mauvaise qualité des vivres. Suivant nos avis les secours de 1 Allemagne ne 



248 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. compenseront pas les vuides de la dernière campagne, les Anglols se proposent 
d'y supléer par I envoi de nouvelles troupes Bqïïes, degarniroient ils leur isle et 
se mettroient ils par la en quelque sorte a notre merci s ils avoient des vues 
offensives contre l'une ou 1 autre des deux Couronnes? Cette considération 
paroit de quelque poids, et je pense que vous pouvés vous l'apropriér et en 
faire usage dans vos entretiens familiers avec M. le C'^ de Floride Blanche. 

Nous rendons ici toute justice a ses talens , a ses lumières , a sa sagesse et 
a ses droites et solides intentions; mais il n'est pas possible qu'a peine arrivé 
en place il ait pu peser et combiner tous les differens aspects sous lesquels les 
affaires peuvent être vues, et les raports des partis a prendre. Nous craignons 
qu il ne puisse être entrainé par les opinions de M. le C" d'Aranda dont les 
sentimens ne sont pas aussi pacifiques que les intentions du Roi son maitre. 
Cet ambassadeur est trop avisé pour oser les attaquer de front mais il est 
asses adroit pour présenter sous un jour séduisant des moiens qui forceroient 
a entrer dans une voie diamétralement opposée. Soit conviction, soit interest 
particulier je ne puis meconnoitre qu'il regarde la guerre comme le seul bon 
parti ; 1 occasion lui paroit favorable pour humilier 1 Ang"' et il voit avec chagrin 
quon la néglige. Peut être penserois-je de même si jetois ministre d'Esp"; 
plus indiffèrent sur les raports du continent ma prevoiance se concentreroit 
peut être dans loportunité du moment; mais le ministre d'un royaume aussi 
exposé que la Brance par 1 étendue de ses frontières aux inquiétudes et a la 
jalousie des puissances du continent peut il se dissimuler que l'Ang"' a fait 
jusqu ici un poids nécessaire dans la balance de FEurope, que vouloir len 
séparer, qu entreprendre de 1 écraser c est lui susciter des deffenseurs et des 
vangeurs et allumer le feu d une guérie générale dans laquelle nous n'aurions 
peut être pas moins a craindre nos amis que ceux qui se declareroient nos 
ennemis. Laissons les Anglois travailler eux mêmes a leur propre destruction. 
11 me reste a vous observer M. qu au dire de ceux qui ont le plus de con- 
noissance de TAmerique la station de Guarico quand même 1 air y seroit sain 
ne protégeroit effectivement que nos possessions de S' Domingue et les eta- 
blissemens espagnols dans le golphe du Mexique sans que nos isles du Vent 
pussent s'attendre a aucun secours en cas d'attaque. 11 faudioit donc les munir 
séparément ce qui ne seroit pas un léger surcroit de dépense. D après cet 
aperçu vous sentirés que la proportion n'est pas formée avec la plus scrupu- 



LES DEBUTS D-U COMTE DE FLORIDABLANCA. 



2'i9 



leuse équité. Y en a t il d'avantage a soumettre notre escadre a un comman- 
dant espagnol. Le correctif qu on fera choix d un ofiicier connu pour nous 
être afiectionné ne dore pas même la pilulle. Nous ne suposons pas qu il y en 
ail aucun en Espagne comme en France cjui osât dans 1 exécution de ses ordres 
s écarter des intentions de son maitre , mais je ne repondrois pas que nous 
trouvassions des oniciers qui fussent disposés a accepter un commandement 
subordonné a un chef étranger. S il etoit instant de determinéi- 1 envoi res- 
pectif dune escadre en Amérique le service semhleroil mieux assuré en les 
tenant séparées sauf dans le cas ou la reunion sembleroit nécessaire a donner 
le commandement au chef de celle qui reclameroit le secours de l'autre. Ceci 
est une opinion qui m est particulière et dont vous ne deves faire mention si 
1 occasion se présente que consultativement. 

Si le ministre d'Esp*^ tient invinciblement a 1 envoi d un corps de troupes 
a S' Domingue malgré tant de considérations qui doivent en afoiblir lidée; 
on poiura penser qu il y a du changement dans ses vues et qu elles ne sont 
plus aussi pacifiques que celles quil a voulu lui même nous inspirer; c'est ce 
que je vous prie declaircir sans montrer 1 ombre de défiance, et avec votre 
sagesse ordinaire. Vous sentes M. quil est de la plus haute importance que 
nous connoissions parfaitement les dispositions du Roi Oi"" et de son conseil. 

Vous saures faire un usage utile des reflexions contenues dans cette dépêche , 
mais ce doit être de vous même, et simplement a titre de confiance personnelle. 

Espagne, t. 583, n° 176. 

Ce volumineux courrier parti, on supposait un peu, à Versailles, 
avoir rétabli l'entente pour l'avenir. Le i" avril, Gérard, faisant la 
correspondance ordinaire, considère que l'on est pleinement d'ac- 
cord et en manifeste les impressions les plus favorables '. Cependant, 



1777. 



' Dépêche au marquis d'Ossun portant la 
date du 1" avril : «Nous sommes, M. dans 
« une parAiite conformité de principes avec le 
« ministère espagnol a l'égard de la Grande 
« Bretagne ; nous pensons comme lui que quelle 
« que soit l'issue des affaires de l'Amérique 
«Septentrionale, cette puissance pourra faire 
« des tentatives soit contre nos établissements 



« soit contre ceux de l'Espagne ; et que nous 
« devons nous préparer des à présent pour être 
« en mesure de les repousser. Nous continuons 
« dans cette vue nos travaux maritimes avec la 
« plus grande activité sans néanmoins augmen- 
« ter, dans ce moment cy, nos armements, et 
« nous voyons avec satisfaction que la cour 
« de Madrid en fait autant de son coté. Nous 

3j 



lUrniucntE ii«Tio?iiLr. 



250 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 



1777. tandis que le ministre passait ainsi en revue les affaires communes et 
croyait en fixer tout à fait la direction, M. de Floridablanca, juste- 
ment par l'attitude qu'il avait prise, gagnait les bonnes dispositions 
de ses adversaires du premier jour. Ossun voyait surtout la surface 
des choses et elle le rendait très optimiste ^ Ce n'était pas qu'il mé- 
connût complètement les différences et ne pressentît les désaccords; 
le 24, informant le ministre des propositions faites par Arthur Lee 
dans son entrevue à Vittoria avec M. de Grimaldi, il annonçait encore 
le prochain envoi du mémoire du comte de Floridablanca et mandait 
ceci, visiblement caractéristique d'un vif désir de laisser M. de Ver- 
gennes discuter, à sa place, des vues qu'il sentait être sérieusement 
divergentes : 

Au reste. Monsieur, vous serés a portée de juger de l'etendûe et de la 



« ne pouvons qu'aplaudir a la resolution que le 
« Roi C'"' a prise de porter la flotte de Madrid 
«jusqu'à 18 vaisseaux de ligne. 

« Pour ce qui est de l'envoi d'une escadre et 
« d'un corps de troupes à S' Domingue comme 
« ce n'est pas le moment de l'effectuer nous 
« pouvons différer de prendre un parti positif 
«jusqu'à ce que plus éclairés sur lés evenemens 
« possibles , les deux cours puissent se résoudre 
« avec connoissance de cause. 

«Quant à l'article du desarmement, il est 
« entendu enti-e les deux cours et il n'exige 
« aucune explication ultérieure de nptre part. 

« Nous voyons avec une satisfaction particu- 
« lière M. que M. le C" de Floride Blanche 
« porte son attention sur les differens objets 
«que vous indiques dans votre dépèche n° 32. 
« et nous attendons avec empressement le me- 
« moire que vous nous annoncez de la part de 
« ce ministre. Vous pouvez l'assurer que nous 
« serons très sensible à la marque de confiance 
« qu il nous donnera en nous comniuni(|uant 
«ses projets et ses vues, que nous profiterons 
1' avec beaucoup de plaisir de ses lumières et 



« que nous lui transmettrons sans réserve les 
« idées que nous pourrons avoir de notre coté 
« sur les objets qu'il »e propose de discuter et 
« a concourir avec luy à la formation d'un plan 
« général sur la conduite à tenir par les deux 
« cours. » 

' L'ambassadeur écrivait le 3o mars : « Ce 
« ministre , M', prend très bien auprès du Roi 
Cl son maitre et de M'' ie P" des Asturies ; il 
11 a à ce qu'il me semble toutes les qualités de- 
« sirables pour bien remplir la place qu'il oc- 
(I cupe : l'instruction, l'aplication, la prudence, 
«l'activité, la fermeté, de l'ordre et de la 
« suite dans les idées , des vues qui portent sur 
«l'avenir; c'est sur quoi je présume que vous 
« serés dans peu de tems a portée de former 
«un jugement, car il m'a dit que le mémoire 
« politique au quel j'ai eu l'honneur de vous 
« mander qu'il travailloit étoit fort avancé , et 
« qu'après l'avoir soumis à l'examen de ses col- 
n lègues et a la décision du Roi son maitre il 
« se proposoit de vous en communiquer di- 
« rectement et confidentiellement le précis.» 
(Espagne, t. 583, n" 169 bis.) 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 



251 



solidité des vues du ministre espagnol par la connnunication qu'il doit vous 
en faire. Vous le serés aussi de les redresser et de les modérer s'il le faut , 
par l'opinion avantageuse que le Roy Catholique et son ministère ont de vos 
lumières, de votre sagesse et de votre expérience, ainsi que des bonnes inten- 
tions de Sa Majesté a légard de l'Espagne, et de la prudence éclairée de son 
conseil. S'expliquer clairement et positivement Monsieur, sur ce que l'Espagne 
poura ou voudra faire est à ce qu'il me semble, un moyen certain d'éviter 
dans la suite des reproches d'inexactitude à rempUr ses engagemens, et d'affer- 
mir la confiance entre les deux cabinets à un degré qui n'existoit pas vers la 

fin du règne précèdent. 

Espagnc,t.b83,n° iSi. 

Mais, dans cette même journée du 3o mars, notre ambassadeur 
recevait le courrier du 22 et pouvait juger combien peu sa sérénité 
était opportune. La cour partait pour Aranjuez deux jours après. Là 
seulement les questions seraient examinées. Il en entretint néanmoins 
un moment le roi, le comte de Floridablanca et vit que l'on différerait 
beaucoup. Sa communication a « alarmé le ministre et peiné visible- 
ment le roi n; il écrit cela à M. de Vergennes personnellement, le 3i, 
tout en tâchant d'excuser par avance, chez le ministre de Charles III, 
la discordance qui va se produire ^ Il ne revient cependant pas de ses 
pronostics premiers. Le 3 avril encore, il appuie sur l'opinion qu'il a 
conçue de la « droiture des intentions », de la « sagesse des vues », de 



1777. 



■ ' «J'ai remis, Monsieur, sans aucun délai à 
«M. le comte de Floride Blanche la lettre que 
« vous m'avez adressée pour lui. Je lui ai rcridu 
« fidèlement ce que vous avés daigné me mar- 
« quer à cette occasion , il m'a paru fort sensible 
« à votre attention et sentir vivement l'utilité 
« et le prix de la correspondance confidencielle 
«que vous êtes disposé à entretenir avec lui. 
« Il m'a dit qu'il auroit l'honneur de vous ré- 
« pondre , et qu'il ne différeroit pas long tems 
« à vous donner des preuves du cas qu'il faisoit 
« de cette correspondance particulière et confi- 
« dencielle. 



« Je l'ai trouvé allarmé et peu satisfait de la 
« détermination qu'a pris sa Majesté de ne pas 
Il envoyer à présent des troupes et une escadre 
«à S' Domingue. Le I\oi Cath* m'a fait l'hon- 
« neur de me dire qu'il voyoit avec peine que 
«la France se refusât à cet arrangement, et 
« qu'il faudroit qu'il changeât son plan sur les 
« mesures à prendre pour la sûreté de ses Indes 
« occidentales. Comme je n'avois pas encore lu 
« vos dépêches, je n'ai eu rien a repondre; mais 
«j'espère que je ferai incessamment usage avec 
«succès de leur contenu.» [Espagne, t. 583, 
n° 188.1 



32. 



252 LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. « l'étendue des lumières » du successeur de M. de Grimaldi '. Trouver 
ce successeur bienvenu de plus en plus à la cour suffisait sans doute 
aux yeux de notre ambassadeur, inquiété, pour sa tranquillité à l'am- 
bassade, par la perspective d'une situation contraire. Naturellement, 
il était l'objet des prévenances du ministre espagnol, de ses habi- 
letés, attiré et amusé à la fois par l'assurance des relations intimes 
que celui-ci disait projeter avec M. de Vergennes, par la promesse du 
mémoire personnel qu'il préparait sur la politique commune; or la 
conversation déjà froide de Charles III, les réflexions opposées qu'il 
recevait de Versailles, lui faisaient au contraire entrevoir l'approche 
d'une situation fausse pour laquelle il ne devait plus se sentir assez de 
solidité d'esprit. Aussi, sa correspondance est changeante; elle reflète 
ses perplexités. Ce même jour 3 avril, il accuse réception du courrier 
du 2 2 mars. Devant la supériorité des raisons de sa cour, il cherche 
à répondre par des détails explicatifs : c'est Charles III qui tient à 
l'envoi des dix mille hommes et des six vaisseaux français à Saint- 
Domingue; M. de Grimaldi a persuadé le roi à cet égard; M. de Flo- 
ridablanca s'y attache uniquement à cause de cela; l'ambassadeur croit 
avoir un peu détourné celui-ci de cette idée. 11 récrit même, le 7, en 

' Dépêche du marquis d'Ossun , en date du » les projets des traités relatifs à l'isle de S' Do- 

3 avril : « Les différentes conférences que j'ai « mingue et j'ai eu l'honneur de vous les adres- 

« eues avec ce ministre ne peuvent qu'acréditer « ser par l'ordinaire précédent. 
« cette opinion. Il se montre toujours pénétré « Il m'a promis de s'occuper des autres objets 

« de l'avantage du Pacte de famille et persuadé » contentieux qu'il importe de régler définiti- 

« que le plan de conduite qui en est la suite « vement dès que les affaires plus importantes 

« naturelle doit procurer des avantages inapre- « dont il est occupé a présent le lui permettront. 

« ciables pour la sûreté et la considération des « .le lui ai fait connoitre l'idée avantageuse et 

«deux Couronnes. Je n'ai pas omis. Monsieur, «flatteuse que S. M. et son ministère avoient 

« de faire considérer qu'il convenoit qu'il éten- « conçu de lui et je l'ai assuré de l'attention la 

« dit sa prévoyance à écarter les germes de de- « plus soigneuse (]u'auroit a jamais la France 

• fiance ou d'animosité nationale qui sans alté- « de maintenir le Pacte de famille dans toute 

« rer essentiellement l'union peuvent cependant «son intégrité. Au reste M. le comte de Flo- 

« en compromettre l'opinion aux yeux des na- « ride Blanche gagne de plus en plus auprès 

«tions jalouses et envieuses de la parfaite inti- «de M*' le P" des Asturies dans l'estime du 

« mité des deux monarchies ; il m'y a paru très « Roi Catholique et dans l'opinion publique. » 

«disposé. Déjà nous avons concerté ensemble (Espagne, t. 584, n° 8.) 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 253 

indiquant que l'on prend des dispositions en conséquence, que l'on 1/77. 
va envoyer sept ou huit bataillons de plus aux Indes occidentales avec 
six vaisseaux qu'on avait réservés pour Guarico, et que si l'expédition 
de Cevallos tourne bien on fera passer à Saint-Domingue une partie 
des troupes de cet amiral et quelques-uns de ses vaisseaux'. Dans ce 
même pli du 3 avril, il dit, pourtant, que M. de Floridablanca et 
M. de Galvès seraient partisans de faire la guerre à l'Angleterre, une 
fois cette puissance assez affaiblie par son effort actuel, mais qu'ils 
trouveraient une sérieuse résistance dans fesprit pacifique du roi : 

J'ai eu l'honneur de vous informer par mes dernières dépèches que la résis- 
tance de la France à fegard de fenvoi prochain de ses vaisseaux avoit déplu 
au Roi Catholique et a M. le C'^ de Floride Blanche; je pourrois même ajouter 
que ce monarque m'en a parlé avec un peu d'humeur et son ministre avec 
l'aparence d'une espèce de déliance. Ce double envoy de notre part avoit été 
projette par M. le M" de Grimaldi et il avoit mis la plus grande chaleur a le 
faire goûter au Roi son maître et à Mess" ses collègues. 

J'ai déjà eu, Monsieur, trois conférences à ce sujet avec M. le C'"= de Flo- 
ride Blanche et je crois avoir fait apercevoir que le cabinet de France pense 
plus juste que celui de Madrid par raport aux envois précipités et prématurés 
dont il est question. 11 s'est au moins fort modéré sur celui des troupes; il 
a confessé qu'il ne convenoit ni a la France ni a l'Espagne de faire dans ce 
moment des démarches assez considérables et assez publiques pour allarmer 
fAngleterre, que f objet essentiel étoit de laisser cette puissance s'engager de 
plus en plus dans la guerre imprudente et destructive qu'elle fait contre ses 
colonies; il m'a dit qu'il croyoit que SaM''^Cath'^ feroit défiler successivement 
cinq ou six vaisseaux de plus dans l'Amérique occidentale, mais sous dllferens 
prétextes, et que si la France avoit jugé convenable d'envoyer des troupes à 
S' Domingue il auroit fallu les y faire passer peu à peu en profitant des occa- 
sions naturelles pour leur transport. Ainsi Ion voit que ce ministre a déjà 
adopté les principes de circonspection qui dirigent la détermination de Sa M'* 
et de son ministère. J'ai aussi fait observer à M. le C" de Floride Blanche 

' Espagne , t. 584, n" 11. 



254 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. que la France tenoit à Toulon six vaisseaux de ligne prêts a mettre à la voile 
au premier ordre et quelle seroit à tems de les envoyer en Amérique, selon 
le vœu de l'Espagne au moment ou les circonstances pourroient l'exiger. 

Le sistème pacifique du Roi Cath'', Monsieur, n'a point changé; il désire 
par dessus tout le maintien de la paix. J'ai quelque lieu de soupçonner que 
M. de Floride Blanche et M. de Galves inclineroient à tirer parti de l'affoiblisse- 
ment et de la décadence de l'Angleterre lorsqu'elle aura épuisé ses finances et 
ses forces par la guerre dans laquelle elle s'est engagée mais je doute fort que 
ces deux ministres parviennent à y déterminer le Roi leur maître. D allieui's le 
projet que je supose ne pourrolt jamais s'exécuter, sans l'aveu et le consente- 
ment de la France. Au reste le mémoire que M. de Floride Blanche se propose 
de vous communiquer Incessamment vous mettra a portée de juger sainement 
de ses véritables principes à cet égard et de ses vues ultérieures. 

Espagne, t. 584 , n° 6. 

Le i/i , Ossun croit pouvoir mander de nouveau au secrétaire d'Etat 
que le ministre d'Espagne comprendra bien comme on le fait à Ver- 
sailles les intérêts et la conduite des deux cours; que M. de Florida- 
blanca lui semble moins attaché à l'affaire de Saint-Domingue, flatté, 
d'ailleurs, de savoir bien accueillies d'avance à Versailles les commu- 
nications confidentielles qu'il y enverra '. Aussi M. de Vergennes, un 
moment, ne se montre-t-il pas sans espérer un peu que l'on marchera 
en effet d'accord. Des vues contraires avaient été émises, mais non, 
pouvait-il penser, des affirmations positives. Le 7 avril, il répondait 
aux indications de l'ambassadeur : 

Ce que vous nous marqués des succès de M. le C^'' de Floride Blanche 
auprès du Roi son maître et du prince des Asturies nous fait le plus véritable 
plaisir, nous nous Interressons sincèrement a ce que ce ministre dont nous 
estimons la vertu les lumières et les talens puisse s'ancrer asses avant dans la 
confiance de son maitre pour confondre une cabale qui n est pas moins oposée 
peut être aux principes de 1 union qu'a la sûreté personnelle des ministres, 

' Espagne, t. 584, n° a6. 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 255 

Assures je vous prie M. le C" de Floride Blanche que nous recevrons avec 1777. 
plaisir le mémoire polilic[ue quil vous a annoncé que nous le prendrons dans 
la plus sérieuse considération, que nous le discuterons avec la franchise qui 
doit régner entre des alliés qui n'ont q'un même interest. Que nous ne lui 
laisserons rien a désirer de nos observations, et pour ce qui est de la forma- 
tion d'un plan, convaincus comme nous le sommes de la nécessité den avoir 
un, nous ne ferons d'observation sur celui quil doit nous proposer (pie celles 
que les changemens qui surviennent d'un mom' a 1 autre dans les circon- 
stances ou d autres considérations majeures et clairement developées rendront 
nécessaires. Je crois M. qu il pourra être convenable d'avoir en Amérique une 
escadre plus forte que nous ne lavions d'abord projette; independament de 
1 ancien établissement les Anglois ne larderont pas a y avoir i5. v* de ligne 
de renfort. 

On ne se demanderait peut-être pas sans fondement si les con- 
seillers de Louis XVI n'eurent point alors la pensée de peser sur 
l'Espagne par la perspective de se voir isolée. Il serait plausible, 
semble-t-il, de donner cette interprétation à un pli confidentiel très 
développé par lequel M. de Vergennes chargeait l'ambassadeur d'in- 
struire M. de Floridablanca « dans l'intimité » que des propositions 
positives d'accord et de désarmement venaient d'être insinuées d'abord 
par un Anglais ayant position pour les faire, ensuite par lord Stor- 
mont lui-même, et que le gouvernement du roi se croyait obligé de 
les examiner et d'y réfléchir. Avec le grain d'ironie que, parfois, il 
ne lui déplaisait pas d'employer, le ministre écrivait qu'en écoutant 
ces insinuations on ne ferait que suivre les conseils antérieurs de l'Es- 
pagne, que toute communication préalable était d'ailleurs réservée à 
notre alliée de manière à la laisser libre de ses propres mesures, mais 
que l'on obéirait en définitive aux nécessités de la France, à qui il était 
interdit de se jeter actuellement dans des dépenses de guerre; on 
n'abordait pas ce sujet avec le comte d'Aranda, à cause du point de 
vue si opposé où il se tenait au sujet de f Angleterre, mais au premier 
ministre d'Espagne on n'hésitait point à découvrir le secret de nos 



•256 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

\m. mauvaises conditions financières. M. de Vergennes traçait alors un 
tableau de ces conditions qui justifiait bien la retenue si instamment 
préconisée par lui depuis six mois. Ayant donné à sa dépêche le ca- 
ractère privé, il pouvait parler en toute liberté; aussi s'expliquait-il 
avec une confiance à laquelle son pli emprunte un prix tout particu- 
lier. Le secrétaire d'Etat présente là pour la première fois les motifs 
principaux, sinon tous les motifs, du retour politique effectué soudain 
après Long-Island. C'est une des dépêches le plus à remarquer dans 
la correspondance du ministre de Louis XVI. A entendre M. de Ver- 
gennes s'exprimer sur le mal que les Etats se font inutilement entre 
eux pour s'écraser les uns les autres, on dirait un écho de la philo- 
sophie du siècle. Le politique, aux prises avec les réalités, juge aussi 
le passage de Turgot au contrôle général, du moins le passage de 
l'esprit spéculatif que celui-ci y avait apporté, car il ne nomme pas 
ce collègue de la première heure; son jugement fait entrevoir sous un 
jour que fon pourrait être porté à tenir pour le vrai les causes qui 
jetèrent si vile hors du Gouvernement cette nature supérieure, égarée 
dans la résistante et brutale complexité des faits. La minute du mi- 
nistre, dans ces passages, est sans rature; sa pensée coulait d'elle- 
même, dans le domaine des choses morales. On verra que ces confi- 
dences ne furent pas sans résultat sur fesprit du roi d'Espagne et sur 
celui de son ministre, lorsque notre ambassadeur les leur eut appor- 
tées. Voici la dépêche; elle expose des détails qu'il est de tout intérêt 
d'introduire dans fhistoire de cette partie du règne de Louis XVI : 

A Versailles le 12 avril 1777. 

Nous avons pu dans les derniers tems M, être dans une asses grande 
perplexité sur les intentions du gouvernement Bi™, différentes circonstances 
pouvolent faire penser que ses dispositions etoient plus tournées a la guerre 
qu'a la conservation de la paix. Les députés des insurgeas nous donnoient avis 
quils etoient fortement pressés et sollicités pour devenir les agens de la re- 
conciliation des Colonies avec la merc patrie. Les émissaires quon leurs avoit 
détachés n etoient pas chargés de propositions formelles et directes. La dignité 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 257 

de la Couronne et du Parlement de la G^" Bretagne soposoit a ce quon fit 1777. 
les avances, mais on n'attendoit qune première ouverture pour leurs donner 
et a leur nation des témoignages dune bienveillance peu commune. Enfin le 
sceau de la reconciliation devoit être la guerre contre la France et lEsp' pour 
s indemniser a leurs dépens des pertes respectives que la guerre civile occa- 
sionne aux deux peuples. 

Voila ce que les insurgens nous disoient; quoi que nous n'y prêtassions pas 
la foi la plus entière nous avons pensé M. quil ne seroit pas prudent de 
mépriser ces avis; nous avons invité dune part les députés a ne pas rompre 
brusquement le fil de cette négociation et a faire en sorte de s attirer une 
proposition bien explicite qui put nous éclairer sur les intentions du minis- 
tère d'Ang"^ tandis que de notre coté nous mettions sur la voie de découvrir 
si les insurgens etoient effectivement dans les pourparlers dont ils nous infor- 
moient, et si cetoit bien sérieusement que les Anglois qui ont tant de moiens 
de faire parvenir leurs insinuations au Congrès gênerai vouloient entamer une 
négociation par un canal aussi éloigné. 

Nous voions si peu de probabilités que les Anglois qui ne pecbent pas par 
deilaut de sens confiassent un secret aussi dangereux dans des mains ennemies , 
que celui de leurs vues hostiles contre la France et lEsp'^; et nous connois- 
sions tant d interest aux insurgens de nous en faire naitre le soupçon que nous 
n aurions peut être pas liezité a le rejettér bien loin, si independament quil 
ne seroit pas prudent de rien négliger dans des matières aussi jalouses, nous 
n avions reçu en même tems avis d un nouvel armement ordonné en Ang^ de 
six vaisseaux de ligne de la première et seconde force sans que rien en déter- 
minât la nécessité. 

Pour finir ce qui a trait a la négociation; de laveu des Américains elle est 
rompue, et par les indices que je me suis procuré, s il est vrai quil y ait eu 
des conférences misterieuses avec des émissaires que les Insm-gens disent ne 
pas connoitre, il lest également que ceux la aiant indiqué le secrétaire de 
Lord Stormond comme devant être chargé de suivre désormais la négocia- 
tion, cet ambassadeur n'a pas tardé a faire fermer sa porte a celui des Améri- 
cains qui en etoit 1 agent. 

Une raison asses victorieuse M. pour nous faire croire que les choses nont 
pas été portées aussi loin que les Américains nous lont insinué et que 1 Ang^'= 
II. 33 



IUrKIUCKIC KAriOnALE. 



258 LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. loin d'avoir le projet extravagant de vouloir faire la guerre aux deux Cou- 
ronnes, est bien plus occupée a obtenir des sûretés quelles ne projettent pas 
de la lui déclarer, ce sont les démarches quelle vient de faire auprès de nous 
et dont il me reste a vous informer. 

Vous vous rappelerés M. les insinuations vagues faites a M. le p"^" de Masse- 
ran touchant un desarmement; les conseils de M. le M" de Grimaldi; nos ob- 
servations et enfin un propos très sage et très judicieux de M. le C® de Floride 
Blanche au Lord Graham sur ce sujet. Ce dernier doit avoir fait impression. 
11 y a quelque temps q'un Anglois connu par ses relations de parenté et d'amitié 
- avec quelqu'uns des pp""" ministres de sa nation se fit introduire chez M. le 
comte de Maurepas. Il s'annonce co" n'étant chargé d'aucune commission mais 
il lui dit que n étant pas moins affectionné a la France ou il vit, qu'a lAng"* 
ou il a pris naissance , il voioit avec peine les semences de defflance qui ger- 
moient entre les deux nations; quelles ne manqueroient pas de les conduire 
a la guerre ou du moins de les constituer dans un état de précautions et de 
dépense qui en auroit tous les inconveniens. 

La réponse de M. le O'^ de Maurepas fut simple, franche et ferme; la 
France vouloit la paix; elle n'avoit aucun dessein contre lAng"^ mais elle ne 
vouloit pas être dans le cas detre ni surprise ni prévenue. 

Cet émissaire est revenu a la charge a différentes reprises, chaque fois il a 
donné plus d étendue a ses insinuations. M. le C" de Maurepas les a acceuillies , 
et na refusé aucune des explications convenables pour constater que nos dis- 
positions sont inoCfensives. L Anglois bien convaincu que nos vues ne sont 
point tournées a la guerre, a demandé la permission de repasser dans sa 
patrie pour y rendre compte de ce quil avoit vu et entendu. Son absence na 
pas été longue. Il en est revenu depuis quelques jours avec des lettres des 
principaux ministres dEtat pour M. le C" de Maurepas; avec des explica- 
tions satisfaisantes sur differens doutes que ce ministre avoit laissé entrevoir; 
le dernier mot de l'émissaire a été que le Lord Stormond seroit désormais 
, 1 organe des intentions de sa cour et le garant de leur sincérité. 

Cet ambassadeur qui setoit tenu jusque la derrière le rideau, est venu 
trouver M. le C*^" de Maurepas; il a ratifié tout ce qui lui avoit été raporté 
par 1 émissaire, et en a pris occasion pour se plaindre modestement dune 
augmentation d'armement de 7. vaisseaux ordonnée dans nos ports. 11 lui a 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDAJJLANCA. 259 

été répondu quelle etoil calculée sur celle que lAng™ faisoit elle même. Le 1777. 
Lord Stormond a entrepris de la justifier tant bien que mal; ce quil y a de 
mieux est quil a insinué que sa cour seroit très disposée a borner le nombre 
de ses armemens, même a le diminuer si la France vouloit faire le même de 
son coté. 

M. le O" de Maurepas ne s est pas refusé a cette ouverture et il est convenu 
avec 1 ambassadeur que si sa cour vouloit desarmer buit v' de ligne nous sus- 
pendrions 1 armement des y. qui ont été mis nouvellement en commission a 
Brest et a Toulon , sauf a donner par la suite plus d étendue au desarmement 
si les deux cours le trouvent bon. Nous demandons de plus une assurance 
ministeriale qui est promise que nos pécheurs dont il avoit été question de 
suspendre le départ jouiront de toute sûreté et protection sm' le Grand Banc 
et a Terre Neuve , et a cette condition nous n enverrons pas d escadre ni de 
vaisseaux armes dans ce parage; cest ce que les Anglois paroissent singuliè- 
rement redouter et non sans raison eu égard au voisinage des cotes de la 
nouvelle Ang"^ et a 1 encouragement que les rebelles en recevroient. 

Vous voudres bien M. observer et faire observer deux choses au ministère 
du Roi Qi"". La 1"= ([uen entrant dans cette espèce d'accord avec le gou- 
vernement anglois nous déferons autant aux conseils du cabinet de Madrid 
(fu'aux principes de conduite que les deux Couronnes se sont fixés depuis 
plusieurs mois de ne rien faire qui puisse nous rendre les agresseurs et d at- 
tendre que la guerre si elle doit éclater vienne du fait de lAng"*. Ses de- 
mandes vis a vis de nous co** vis a vis de l'Esp"= prouvent quelle la craint plus 
([uelle ne la désire et ce que nous savons de la situation intérieure peut et 
doit en faire foi, ses dépenses sont en effet si énormes et les moiens d'y 
pourvoir si coûteux, puisque ce nest que par des sacrifices quelle soutient 
une aparance de crédit, que dans quelque tems que lAng"^ réussisse a s'ar- 
ranger avec ses colonies, elle aura plus de besoin de respirer que de songer 
a de nouvelles entreprises. 

La 2" observation est qu'en même tems que M. le O" de Maurepas a ré- 
servé la communication la plus entière a lEsp" de tout ce quil pourroit con- 
certer, il n'y a pas im mot qui engage même indirectement cette puissance, 
en sorte quelle est en pleine liberté de faire ce qui lui conviendra, de con- 
server, d augmenter et de diminuer le nombre et la force de ses armemens 

33. 



260 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. suivant son bon plaisir. Si le dernier lui agreoit elle poiu-roit en faire le sujet 
dune transaction particulière pour exiger a titre de réciprocité un desarme- 
ment de la part de l'Ang"". 

Je ne vous ai pas dissimulé dans mes précédentes dépêches M. que le Roi 
sans une nécessité évidente ne se porteroit pas a augmenter ses armemens, 
Sa M''' ne voulant point apropriér a des mesures quon peut dire de pure 
ostentation des sommes quelle peut emploier dune manière plus utile puis 
qu elles seront destinées a augmenter nos aprovisionnemens. 

Le Roi a dans ce moment ^2. v" de ligne en bon état et tout ce qui est 
nécessaire même les vivres pour les envoier a la mer. Ce tableau quoi qvie 
riant ne forme pas une puissance consolidée ; en effet cette escadre après une 
première campagne deviendroit nulle si on n avoit pas des rechanges en vais- 
seaux et en agrets a y substituer et ce sont la des choses que 1 argent ne pro- 
cm-e pas si on ne s'y est pris a 1 avance. Il n'a pas été possible de tout faire a 
la fois et si Ion savoit letat ou etoit notre marine au prinlems dernier on ne 
croiroit pas que nous eussions pu la tirer de ses cendres en aussi peu de 
tems. Nous avons fait une marine extérieure, mais nous ne lui avons pas 
encore donné cette force stable que le bon emploi que nous faisons du tems 
lui assurera. Nous avons des marchés faits et très considérables pour des bois, 
des chanvres des matures et d autres art'* également nécessaires, mais tout 
cela rentre lentement et ne peut venir que successivement. Le Roi ne croira 
avoir mis sa marine sur le pié ou elle doit être , que lorsqu'independam' des 
Ôa.v* que nous aurons en automne il y en aura 3o. autres en bois dans nos 
chantiers et des agrets et aparaux au moins pour le service de deux cam- 
pagnes. Nous ne doutons pas M. que la même prevoiance affecte l'Espagne 
et qu elle s occupe sérieusement de remplir ses magasins. 

Une nouvelle considération bien essentielle pour la France et qui doit 
nous porter a reculer 1 époque de la guerre autant quil sera possible, sans 
compromettre la dignité et la sûreté des deux Couronnes, est letat de nos 
finances. Nous n avons jamais cherché a faire illusion a l'Esp" sur le délabre- 
ment dans lequel le feu Roi les a laissées. Ce nest pas avec un parent aussi 
affectionné et avec un allié aussi Intime qu on cherche a imposer sur sa situa- 
tion. On a fait sous le règne actuel plusieurs tentatives qui loin de réussir ont 
plus tost augmenté le desordre, parce quelles ont égaré la confiance et le 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 261 

crédit. Nous entrons dans une nouvelle carrière qui semble autoriser des espe- 177' 
rances plus réelles. M. Necker a delmté par des emprunts considérables qui 
servans a en acquitter d autres très onéreux et a faire rentrer dans la main 
du Roi des brancbes des revenus qui netoient pas a leur valeur, donnent 
des cette année une augmentation de recettes asses importante et en assurent 
pour la procbaine une superiem-e aux dépenses, s il n arrive pas des evenemens 
forcés tels que la guerre qui confonderoit toute prevoiance et al)sorberoit 
tous les moiens. La preuve que le plan est bon est la confiance publique qui 
renait; tous nos effets remontent; 1 argent commence a devenir plus facile, 
et a un bien meilleur taux qu il ne 1 etoit il y a peu de mois. Les choses re- 
mises au point que le Roi sufTiroit par ses propres revenus aux dépenses de 
sa Couronne il est des opérations d économie qui sans faire la moindre sur- 
charge sur les contribuables produiroient un excédant de moiens qui emploies 
a 1 amortissement rendroient notre dette aussi solidement constituée que 1 est 
celle dAng'""; elle nest cpie charge aujourdhui elle deviendroit richesse en 
établissant un nouvel ordre de circulation. 

Un but aussi salutaire dont nous ne doutons pas que lEsp'' partage le vo'u 
avec nous puisqu elle n a pas moins d interest a notre prospérité c|ue nous en 
avons a la sienne, ce but dis-je est bien fait pour justifier notre tendance a la 
conservation de la paix. Si nous pouvions rétablir 1 opinion du bon état de 
nos finances, toutes nos possessions seroient bien plus en sûreté sous cet abri 
que sous la protection descadres nombreuses qui peuvent être primées ou 
surpassées. La France et 1 Esp"^ intimement unies ne voulant que la paix et la 
justice feront toujours respecter des sentimens aussi magnanimes lorsquon 
ne pourra pas douter que le pouvoir est égal a la volonté. 

Je dois avoir 1 honneur de vous prévenir M. que je n'ai point encore parlé 
à M. le C" dAranda de tout ce qui fait 1 objet de cette dépêche. Ce nest pas 
que nous manquions de confiance en lui , il est peu de choses dont nous lui 
fassions mistere, mais sa façon de penser ne semble pas toujours analogue 
aux principes de modération auxquels les deux cours se sont voués. Il croit la 
guerre préférable a la paix; le moment lui semble propice pour écraser les 
Anglois. Depuis 4o. ans qvie je me mesle d'affaires jai vu des ligues pour 
ea'asér quelque puissance et je nen ai vu écraser aucune. J'ai vu quon secra- 
soit respectivement par des dépenses forcées et cpion faisoit des paix a peu 



262 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 



1777. près égales par épuisement. Ajoutons que 1 Ang"^" tient une place trop marquée 
dans la balance générale pour quon puisse tenter impunément de 1 écraser. Elle 
pourroit trouver des deffenseurs même parmi nos propres alliés, et nous ne 
devons pas taire quil nous seroit de toute impossibilité de soutenir a la fois 
une guerre de mer et une guerre de terre. 

Vous voudres bien M. communiquer confidement celte lettre a M. le O" de 
Floride Blancbe; quand le fond de nos idées ne se concilieroit pas avec les 
siennes il doit du moins y apercevoir toute la franchise quil aime, la con- 
fiance qu il inspire et la cordialité qui doit régner entre les ministres de princes 
aussi etroitem' unis que le sont nos augustes maitres par les liens du sang et 
de 1 amitié. 

Espagne, t. 58^, n° 22. 



Si les bonnes impressions du ministre étaient aussi entières que le 
montraient ces dernières lignes, elles furent vite troublées. Coup sur 
coup, il recevait par Ossun un pli particulier de M. de Floridablanca, 
et le comte d'Aranda lui apportait la réponse de sa cour au courrier 
du 22 mars. Le i8 avril, revoyant la correspondance de Gérard, qui 
exprimait, au milieu des généralités courantes, les sentiments de satis- 
faction habituels sur l'accord et l'union des deux gouvernements', il 



' A Versailles le 18 avril 1777: «J'ai reçu, 
» M , toutes les dépêches que vous m'avez fait 
«l'honneur de m' écrire depuis le n° 87. jus- 
» qu'au n° 43 inclusivement. Je n entrerai dans 
» aucun détail sur les principaux objets qu'elles 
I renferment , parce que quelques uns se trou- 
« vent eclaircis par mes précédentes dépêches , 
« et que je me reserve de m' expliquer sous peu 
» de jours plus particulièrement sur les autres. 
» En attendant le Roi vous charge , M , d'assurer 
« Sa M" C'"' lorsqu'elle vous en fournira l'oc- 
» casion , qu'il se portera toujours avec le plus 
■ grand zèle à tout ce qui pourra contribuer a 
«l'avantage des deux Couronnes, et que non 
« seulement S. M" continuera comme elle a 
« fait jusqu'à présent de communiquer avec la 



1 plus grande franchise et une entière confiance 
I ses idées et ses vues au Roi son cousin , mais 
c aussi qu'elle n'adoptera jamais aucun plan 

> qu'elle ne l'ait préalablement concerté et ar- 

< rêté avec lui. Vous assurerez en même tems 
I ce prince ainsi que ses ministres que notre 
■ politique n'a qu'un objet, celui de maintenir 
1 l'honneur, la considération et la gloire des 
«deux monarchies; que c'est à cet objet uni- 
( quement que se rapportent toutes les solli- 

< citudes de S. M'* et que si les conjectures 
1 dévoient dans la suite en présenter d'autres 
I son premier soin seroit de les confier sans 
j réserve à un prince avec lequel elle est dans 
» la communion la plus étroite de vues et d'in- 

> terèts. » 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 263 

insérait de sa main dans la minute, par un renvoi en marge, cette 1777. 
réserve qui sentait la blessure : 

Je ne puis cependant pas vous dissimuler la sensation que fait sur moi la 
lettre de M. de Floride Blanche cjue vous maves fait passer, je n'y vois pas des 
dispositions bien conciliantes, mais plus tost un ton tranchant et décisif qui 
neclaircira pas les affaires et ne les rendra pas faciles. Je ne vous dis rien 
encore de celle quil a écrite à M. dAranda et qui tient Heu aparament du 
mémoire quil vous a annoncé; il faudra ])ien de la sagesse pour y repondre 
sans s'echaufer; c'est un plaidoyer amer. 

Espagne, t. SSfi, 11' 3o. 

Nous n'avons pas la lettre personnelle dont M. de Vergennes s'était 
ému; mais par sa forme autant que par ses vues la dépêche était 
défavorable à l'entente. Elle portait aussi cette date du 7 avril où, à 
Versailles, on trouvait encore, à tout prendre, des raisons de se féli- 
citer de l'accord. Elle semblait plutôt destinée à satisfaire les propen- 
sions du comte d'Aranda et de ses amis d'Espagne qu'à entrer dans le 
domaine officiel; on aurait pu douter qu'il dût en être donné copie,. 
Comme l'ambassadeur à propos des propositions de Silas Deane, le 
ministre du Pardo reprenait les choses à la question de savoir si 
l'inaction, dans les circonstances actuelles, ne ferait pas courir à la 
France et à l'Espagne de très grands risques, là justement où elles 
avaient le plus d'intérêts à défendre. Pour montrer qu'elles devaient 
craindre ce résultat, il analysait avec un certain sarcasme les rai- 
sons successivement émises par M. de Vergennes au sujet de Saint- 
Domingue et au sujet des préoccupations à concevoir sur les intentions 
de Catherine 11. Le Roi Catholique, portait cette dépêche, avait déjà 
modifié ses plans sur la frontière portugaise pour faciliter un arran- 
gement avec la France; il avait offert les moyens d'assurer la santé 
des troupes à Saint-Domingue dans l'espérance d'avoir ainsi rappro- 
ché la date d'une action commune; on aurait donc «perdu le temps 
et le fruit des réflexions si l'on décidait maintenant de ne rien faire 



264 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. quand la plus grande partie devrait être déjà faite». Là-dessus, avec 
un esprit critique que la concision même du langage aggravait, le 
ministre rétorquait les raisonnements des dépêches françaises. En 
traduisant, M. de Vergennes n'avait pu s'empêcher de souligner des 
passages où perçait presque l'aigreur. Tout cela était dit pour aboutir 
ou pour paraître aboutir à des plans ultérieurs de politique commune. 
« S'il ne s'agissait que de répondre à un écrit par un autre, marquait 
le successeur de M. de Grimaldi, ce qui précède suffirait; mais la 
plus grande franchise et l'union la plus intime régnant entre les deux 
cours, le roi m'ordonne d'éclaircir davantage la matière;» alors, à 
Uexemple d'Aranda lorsque celui-ci demandait l'alliance immédiate 
avec le Congrès, il reprenait les raisons données autrefois par M. de 
Vergennes pour placer les possessions réciproques à l'abri des insultes; 
il démontrait ironiquement que de tenir des forces prêtes en Europe 
ne préviendrait pas les coups frappés ailleurs; que, dans f incerti- 
tude des résolutions possibles de l'Angleterre, l'unique parti consis- 
tait à mettre ces possessions dans un état de défense tel qu'il ôtât 
à celle-ci la tentation de s'y jeter et que les deux Couronnes fussent 
rendues prêtes à intervenir dans les accords inévitables entre les Colo- 
nies et la métropole; elles assureraient par là le commerce de l'une, 
si visiblement utile à l'autre, et, sans sortir de la modération dont 
elles étaient notoirement inspirées ensemble, elles profiteraient de 
quelque opportunité heureuse pour récupérer des territoires qui leur 
appartiennent, qui leur ont été violemment enlevés; il précisait à cet 
égard comme il suit : la France dans le Canada (indiquant que le mi- 
nistre de Versailles en avait laissé entrevoir le désir dans une de ses dé- 
pêches) et l'Espagne « si des propositions analogues lui étaient faites ». 
Arthur Lee, à Burgos, venait d'offrir Pensacola, en Floride, pour prix 
du concours de fEspagne; c'est peut-être en raison de cette offre-là 
que le ministre parlait ainsi. En terminant, il arguait de nouveau de 
l'inanité des inquiétudes mises en avant au sujet de Catherine II, de 
la date éloignée, en tout cas, à laquelle elles devaient être renvoyées. 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 265 

semblant presque n'y voir qu'une invention de M. de Vergennes, et il 1777. 
renouvelait à l'ambassadeur, « de l'ordre du roi et pour qu'il en donnât 
connaissance au cabinet de Versailles», l'avis que Sa Majesté jugeait 
nécessaire un envoi de troupes et de vaisseaux aux îles de la manière 
prudente et progressive qu'il avait indiquée; que, loin de penser pour 
cela à la guerre ou à des conquêtes, elle continuerait ses explications 
amicales avec l'Angleterre, qu'elle écouterait celles que le cabinet an- 
glais donnerait peut-être pour éviter une rupture, ajoutant, comme 
une sorte de critique, « conformément au système adopté par le cabi- 
net français et Sa Majesté elle-même »; enfin, que le roi se flattait de 
voir ces réflexions « faire force en France », de sorte que le ministère 
de Versailles entrerait dans ses idées ^ 

Pendant que cette dépêche s'acheminait, un entretien de lord Stor- 
mont avec M. de Vergennes venait disposer les ministres du roi à 
s'affecter de ses allures et des vues qu'elle donnait à deviner, un peu 
plus encore que n'y autorisaient ses termes. Attentif à ne pas perdre 
une occasion de jeter du nuage entre les deux Couronnes, l'ambassa- 
deur anglais était venu apprendre au ministre que l'Espagne avait re- 
fusé l'entrée chez elle à des agents américains. Il en avait pris texte 
pour récriminer une fois de plus, faisant remarquer désobligeamment 
combien on avait plus à se louer, à Londres, de la cour de Madrid 
que de la cour de France par qui ces agents étaient accueillis et re- 
cherchés; il appuyait ses dires sur de formelles informations de lord 
Granlham. C'était d'Arthur Lee qu'il s'agissait là. M. de Grimaldi avait 
conféré à Burgos avec ce commissaire des Colonies. Ossun mandait, 
le 10 mars, que Lee « venait proposer un traité d'alliance à l'Espagne 
et l'engager à faire la guerre à l'Angleterre, sur quoi M. de Grimaldi 



' EsptKjne, t. 584, n° i4. — Nous ne re- duisant, y avait marqué par des traits, entre 

produisons pas aux annexes cette dépêche du autres les passages relatifs aux avantages terri- 

7 avril , parce qu'elle ne tarda pas à être tenue toriaux à poursuivre par les deux cours et aux 

pour non avenue. Elle n'avait pas été faite pour communications que l'Angleterre pourrait faire 

être communiquée. M. de Vergennes , en la Ira- en vue de détacher l'Espagne. 

II. 34 



lUPniVERIE XITIOXALB. 



266 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

\m. lui avait donné pour réponse unique que le système de Sa Majesté 
Catholique à ce sujet était le même que celui de la France». Mais 
ce n'avait pas été sans beaucoup de peine que l'ancien ministre avait 
dissuadé l'envoyé de pousser jusqu'à Madrid. L'Américain avait alors 
demandé des secours d'argent, d'armes, de munitions de guerre. Sur 
le compte qui en avait été rendu. Sa Majesté Catholique avait résolu 
d'accorder ces secours et Lee était allé attendre la réponse dernière 
à Vittoria. Ossun ajoutait « qu'on imposerait la condition de traiter 
et de s'arranger avec des négociants espagnols pour les armes et les 
munitions de guerre, tant par rapport à la fourniture qu'au transport 
et que le Gouvernement éviterait de s'en mêler' ». Le i3 mars, il an- 
nonçait que le roi avait fait compter immédiatement à l'Américain 
un million de réaux (2 5o,ooo livres), prélude d'allocations ulté- 
rieures''^. Plus complètement renseigné peu après, il expliquait que 
Lee offrait à l'Espagne beaucoup de choses, entre autres la place de 
Pensacola : les Colonies s'en empareraient et la remettraient à Sa Ma- 
jesté Catholique; le roi n'avait pas refusé la cession, mais il ne la 
laisserait réaliser que si les Colonies établissaient leur indépendance; 
il avait fait, d'ailleurs, conuaître qu'il écartait «tout le reste», sans 
dire en quoi consistait ce « reste »; et l'ambassadeur n'était pas éloigné 
de croire que M. de Floridablanca penchait à accepter provisoirement 
la place en dépôt-*. 

Le roi d'Espagne avait donc agi avec l'Américain comme on agissait 
à Versailles. Dès le premier rapport M. de Vergennes le constatait, ne 
demandant qu'à être tenu au courant de ce qui surviendrait et surtout 
du chiffre auquel les subventions seraient élevées''. D'Aranjuez, où 
les entretiens, plus intimes, procuraient des informations plus déve- 
loppées, Ossun avait confirmé tout cela le 7 avriP, et Lee était rentré 
à Paris, «content des espérances qu'on lui adonnées», c'est M. de 

' Espagne, t. 583, n° i54. ' Dépèche du a5 mars au marquis d'Ossun. 

' Ibid.. n" i63. {Ibid.,n' 186.) 

' Rapport du a 4 mars. {Ibid., n° i84.) ' Ibid., t. 584, n' 12. 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 267 

Vergennes qui le mande ce même jour, en ajoutant que ce dont les 1777. 
insimjens ont le plus pressant besoin est de l'argent; «le commerce, 
«disait-il, les rançonne plus tôt qu'il ne les sert'.» On voit dans 
la correspondance de Franklin qu'en effet la légation était satisfaite. 
Elle se montrait telle, au moins, et Franklin indiquait au Congrès 
que c'était en vertu de ce principe, « qu'à demander appui aux autres 
on doit, tout en gardant la dignité de caractère d'une nation vierge, 
s'accommoder à leur tempérament^ ». 11 n'y avait rien eu de plus. 
Sur ce chapitre les deux cours s'entendaient donc fort bien. Mais 
l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid avait habilement profité de ce 
qui lui était revenu là-dessus et il avait mis lord Stormont à même 
de s'en servir à Versailles comme celui-ci savait le faire. M. de Ver- 
gennes ne s'était pas trouvé plus embarrassé pour répondre aux con- 
fidences de ce dernier qu'il ne l'était maintenant par ses plaintes. 
Cependant, ces confidences ne lui avaient pas semblé sans quelque 
fondement. Elles indiquaient dans ce cas une sorte d'infidélité de 
la part de l'Espagne. Elles donnaient par suite de l'acuité aux bles- 
sures qu'il ressentait déjà. 11 ne put contenir un froissement qu'à 
son gré, peut-être, il avait trop de fois réprimé. Il écrivit privément 
à Ossun : 

A Versailles le 12 avril 1777. 

La franchise de mon caractère ne me permet pas M. de vous taire un 
petit reproche que je me crois fondé a faire a M. le C'^ de Floride Blanche 
et sur lequel je vous prie de 1 entretenir avec tous les menagemens que vous 
trouvères convenables. 

LEsp" n'a point voulu admettre un député insurgent, elle a renvoyé, dit 
on, un autre Américain qui avoit pénétré jusqu'à Madrid, tout est l)ien 
jusque la; chacun fait chez soi ce que bon lui seml)le. Mais il ne suffit pas 
de bien faire sans rechercher des aplaudissemens qui souvent humilient plus 
quils ne glorifient. Pour quoi faire mention de ce renvoy au Lord Grantham, 

' Dépêche du 7 avril. {Espagne, t. 583, n° 16.) — ' Lettre de Franklin à A. Lee, du a 1 mars 
1777. {The Works of Franklin, t. VIII, p. a 09.) 

34. 



268 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. accueillir ses remerciemens et lui en rendre d autres qui ne peuvent qu'enfler 
lorgeuil des tètes angloises? Je n'etois pas surpris que M. le duc de Grimaldi 
chargea M. le P'=° de Masseran d'assurer les ministres anglois et assui'a lui 
même lamliassad'' de cette nation que 1 Espagne ne fourniroit aucun secours 
aux insurgens tandis qu il nous etoit bien notoire qu elle leurs en faisoit 
passer par nos mains et cela toujours de manière a faire sentir une disparité 
marquée dans la conduite des deux Couronnes; c etoit une touche italiene 
contre laquelle nous nous serions vainement élevés; mais nous en attendons 
une plus masle de M. le C. de Floride Blanche. Les petits détours, les fi- 
nesses italiennes ne doivent pas ternir un caractère aussi élevé que le sien. 
Que doit il résulter si l Espagne montre une opposition si déclarée aux me- 
sures et aux procédés quon voit la France adopter.»* On préjugera ou que 
celle la craint asses 1 Ang"' pour ne pas même oser admettre et donner 1 hos- 
pitalité a un homme qualifié de rebelle par une nation qui les reçoit tous 
indistinctement dans son sein et nen rejette aucun; ou l)ien que 1 union siste- 
matique des deux Couronnes nest pas aussi étroite quon la suposoit puis- 
quelles marchent sur des lignes si diamétralement opposées. Je vous laisse a 
juger M. lequel de ces deux préjugés seroit le plus dangereux. 

Le Lord Stormond armé du bon exemple de 1 Espagne quil préconise 
avec raison est venu me trouver pour me dire assez cruement que sa cour 
est bien plus contente de la cour de Madrid que de la notre. Jai essuie le 
récit de tout ce que M. de Floride Blanche a dit et fait; plus une diatribe 
violente contre le personnel des Américains que nous avons ici et enfm des 
espèces de reproche de 1 accès que je leurs donne. Vous sentes M. la force 
que donnoit la comparaison. J'ai félicité froidement 1 ambassadeur des com- 
plaisances et des bons procédés de lEsp", je lai assuré que si les formes sont 
différentes en France les intentions sont les mêmes et je lui ai ajouté que 
mon devoir étant d écouter tout le monde il lui etoit moins essentiel de sa- 
voir si j écoute les Américains que detre instruit si je leurs répons. 11 m'a 
donné a entendre quil faut bien que je leurs reponde puis que dans leurs 
lettres au Congrès ils promettent notre alliance et quelle seroit même déjà 
conclue s ils avoient été autorisés a promettre de n entendre a aucune pro- 
position et de ne conclurre aucun accord de paix ou de trêve quavec notre 
consentement. 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 209 

Ma réponse a été que je ne garentls point ce que ces gens la peuvent m-j, 
écrire; que leur fanatisme et 1 envie d encourager leurs compatriotes peuvent 
leurs faire hazardér bien des choses. Pour ce qui est de la clause que nous 
exigeons, je lai fort assuré que si nous étions dans le cas de faire alliance 
avec les Américains très certainement nous n omettrions pas de la faire énon- 
cer. M. le C" de Maurepas auquel le Lord Stormond a déféré cette même 
plainte lui a repondu aussi a propos que gaiem^ tpie nous attendions ([ue 
1 Ang"' eut signé 1 indépendance pour conclm-re le même jour notre traité avec 
1 Amérique. 

Ce ne sera jamais par des complaisances gratuites que nous assujetirons 
1 Ang'* aux justes égards qu elle doit aux deux Couronnes. Si vegetans dans 
1 incurie et dans la mollesse nous avions négligé 1 occasion pour remonter nos 
forces et notre ton elle exigeroit avec hauteur et insolence ce quelle nous 
demande maintenant dune manière convenable. Faisons en sorte de ne pas 
descendre du degré ou nous sommes remontés; ne nous déjouons pas nous 
même. Nous serons dejoCiés si elle ne voit pas la plus parfaite uniformité 
de langage et de mesures entre les deux cours. Soyons honnêtes et soutenus 
lAng"^ ne nous fera pas la guerre parce que nous n excéderons pas en vains 
complimens. 

Au reste co" l Esp" est plus interressée que nous a la tournure que les aflaires 
de 1 Amérique septentrionale pourront prendre, si elle pense cjue nous devons 
nous en isoler entièrement et cesser de donner des apui et de 1 encourage- 
ment à cette cause nous attendions la proposition qu elle nous en fera pour 
en délibérer et pour lui envoler notre acquiescement ou nos doutes. 

Espagne, t. 584, n" a 3. 

On ressentait ainsi une certaine lassitude, presque du détachement, 
à l'égard de la cour de Madrid. Les insinuations plus ou moins au- 
thentiques de désarmement faites en secret au nom du cabinet de 
Londres arrivant alors, il ne serait pas impossible qu'on les examinât 
avec un peu de complaisance au momentoù Aranda apporta la dépêche 
du 5 mars. Cette dépêche devait produire une impression d'autant 
plus vive. Toutefois, il y allait des rapports des deux cours, et l'objet 
était trop sérieux pour que l'on cédât tout de suite à ces impressions. 



•270 LES DÉBUTS DU COMTE IJE FLORIDABLANCA. 

1777. Cette «sagesse» que, non sans raison, M. de Vergennes jugeait diffi- 
cile, commandait de s'expliquer auparavant, de ne « s'échaulTer» que 
de modération, de justesse, et de tenter de confondre à ses débuts, 
par la sincérité ou par le sens politique, la façon dont le successeur 
de M. de Grimaldi paraissait comprendre le concert entre les deux 
Couronnes. Les critiques de ce successeur visaient le gouvernement du 
roi; c'était dès lors le roi, non le ministre seul, qui devait répondre. 
Le monarque et ses conseillers eurent cette opinion ensemble et M. de 
Vergennes prit de nouveau la plume. Le 26 avril, devant M. de Mau- 
repas, il lisait au roi, qui l'approuva de sa main, le projet d'une réfu- 
tation, on pourrait dire solennelle, expédiée le jour même au comte 
d'Aranda. Cette réfutation n'était pas moins développée que le fac- 
tura énigmatique du nouveau ministre d'Espagne. Elle rappelait la 
pensée du gouvernement du roi depuis l'origine, les opinions qu'il 
avait émises, les conseils qu'il avait donnés, et elle en montrait l'unité, 
la loyauté parfaite. Rarement la guerre et l'esprit de conquête ont été 
jugés dans des correspondances diplomatiques sous l'inspiration d'une 
politique aussi élevée, rarement ime conduite à tenir a été examinée 
avec un esprit plus juste. Le danger d'engager la guerre tout simple- 
ment, par le moyen même que le ministre espagnol proposait pour 
s'en garder, la nécessité où était la France de ne la point laisser com- 
mencer sans s'être garantie d'avance contre ses suites, le désintéresse- 
ment absolu du roi pour une conquête territoriale quelconque, étaient 
une fois de plus affirmés, rendus palpables. Les idées singulières, in- 
connues jusqu'alors pour les deux cours, que proposait M. de Flo- 
ridablanca, les récriminations controuvées ou malveillantes dont il 
avait voulu, sans doute, être un peu prodigue avec son ambassadeur, 
étaient redressées par des considérations dont la vérité s'imposait. En 
annonçant à Ossun, le 2 mai, qu'il lui adressait la copie des deux 
pièces, celle de la dépêche communiquée par le comte d'Aranda et 
celle de la réfutation du roi, le ministre n'avait pas tort de lui dire : 
M Vous observerez avec plaisir que nous n'opposons que sagesse et rai- 



LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANGA. 271 

« sonnenient à la vivacité, à la véhémence et à la causticité du ministre 
«espagnol*. » M. de Vergennes avait constaté, comme on le voit ici, 
l'approbation royale en marge de sa minute; les soulignés rappellent 
des passages ou des mots du mémoire espagnol : 

A Versailles le 26 avril 1777. 



Cette lettre a été com- 
muniquée au Roi M. le 
O' de Maurepas présent 
et a étéaprouvée le même 
Jour 26. 



M. 

Le Roi aiant pris en considération la lettre de 
M. le comte de Floride Blanche du 7 de ce mois 
que V. Ex'=* a été autorisée a me communiquer, 
avant de déterminer la réponse à y faire a voulu 
revoir par lui même tout ce cpii s est passé de plus 
essentiel entre les deux cours depuis la naissance 
des circonstances qui afl'ectent avec raison leur pre- 
voiance. Sa M'*' a remarqué avec plaisir dans le relevé 
exact de toute la correspondance quelle s est fait 
représenter a dattér du mois de mars de Tannée 
dernière, que les deux cours entièrement d'accord 
sur les principes d'une conduite analogue a la jus- 
tice et a la magnanimité des sentimens de leurs 
augustes souverains, ont différé d'opinion moins 
sur l utilité de certaines précautions convenables a 
prendre dans le tems pour la sûreté de leurs pos- 
sessions respectives, rpie sur leur quotité et sur 
1 époque la plus naturelle pour ne pas contrarier le 
but que Lem-s M'" se sont proposé , celui de ne pas 
provoquer une guerre; quelles croient de leur jus- 
tice, de leur interest et de leur dignité d éviter. 

V. Ex*^ trouvera la preuve irréfragable de Ivmi- 
formité persévérante de la façon de penser du Roi 



' Espagne, t. 584, 11° 48 : «Je profiterai du 
« retour de ce courrier qui doit partir dans le 
11 courant de la semaine prochaine pour vous 
'c envoiér la copie de k traduction de la lettre 
«de M. le C" de Floride Blanche a M. le 



« C" d'Aranda du 7. avril qui nous a été com- 
« muniquée et la réponse que j'ai faite de 
«1 ordre du Roi a cet ambassadeur. Vous ob- 
«servcrez,» etc. — Cette lettre est reproduite 
plus loin presque tout entière. 



272 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. dans l'exlrail que Sa M''' m ordonne de lui remettre des instructions adressées 
successivement à M. le M" d'Ossun relativement a un envoi de forces de terre 
et de mer a S' Domingue. S'il n'avoit été question c[ue dune aflaire d opinion, 
le Roi se seroit porté avec empressement a faire le sacrifice de la sienne au 
Roi son oncle; mais s agissant dune démarche qui peut avoir les suites les 
plus graves, Sa M'"" a pensé ne pouvoir mieux prouver a Sa M'"^ Qi"" la pléni- 
tude de sa confiance qu'en ne lui taisant aucune des reflexions et des considé- 
rations qui naissent de la nature de la chose et de la position particulière de 
la France. 

Si nous envoions des forces considérables dans 1 Amérique occidentale et 
sur tout une escadre , dans un tems ou les Anglois évitent d'y tenir des vais- 
seaux de force; ou ils assurent quils n'y en enverront point s'ils n'y sont 
forcés, et ou enfin la franchise avec laquelle ils se dégarnissent de troupes 
dans 1 intérieur de leiu isle fait une sûreté plus forte que toutes les assu- 
rances quils peuvent donner, quils n'ont aucune vue offensive et hostile 
contre les deux Couronnes; si cest dans des circonstances aussi rassurantes 
que nous témoignons le plus d allarmes et que nous faisons une démonstra- 
tion aussi propre a la donner; le moindre effet sera que les Anglois ne devant 
pas plus de confiance a nos assurances que nous en accordons aux lems se 
croiront dans 1 obligation denvoier immédiatement une force maritime su- 
périeure dans ces mêmes contrées. Ces forces pourront avoir respectivement 
l'ordre de rester en observation, mais linterest public n'est pas toujours 
celui des particuliers : les officiers ont autant d interest a la guerre que les 
nations ont de raison de la craindre, et tandis que les cours se flatteront 
de conserver la paix il pourra arriver que ce quelles auront emploie a titre 
de moien auxiliaire a cette vue sera précisément ce cpii confondera leur 
prévoyance. 

Votre cour ne doit pas s étonner M. que nous insistions iterativement sur 
ce point; on sait bien ou commence la guerre, mais on ne peut savoir ou, 
quand et comment elle finira. Si on avoit la sûreté quelle se concentreroit 
entre nous et 1 Ang"* et qu elle ne s etendroit point sur le continent, l'occasion 
pourroit paroitre séduisante et ce seroit un effort sublime de vertu de s'y 
refuser. Mais 1 existance de la puissance de 1 Ang''*' interresse 1 équilibre de la 
lialance de 1 Europe; il faut donc s attendre quelle ne sera pas abandonnée. 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 273 

Cette considération a déjà été pesée, cest elle qui a fait penser concurrémcnt 1777. 
a nos augustes maitres que s il n'y avoit pas nioien d éviter la guerre il falloil 
qu elle vint evidement du fait de 1 Ang™ mais si la guerre s allumant 1 incen- 
die gagnoit le continent, l'Espagne auroit peu a en soufrir, son heureuse 
position la met a labri des révolutions politiques et des choses de 1 Europe. 
Il n en est pas de même pour la France. Tout le poids retomberoit sur elle. 
Ce n est point a votre cour M. ce n est point a V. Ex" que nous dissimulerons 
combien un pai'eil événement seroit embarassanl et ruineux pour nous : le 
cabinet de Madrid ne doit donc pas être surpris si ne devant pas perdre de 
vue une perspective aussi efraiante nous cherchons par notre circonspection 
a en détourner les sinistres effets. 

V. Ex'^<= connoit l'embarras dans lefpiel le Roi a trouvé ses affaires; elle voit 
ce que Sa M'" fait journellement pour les rétablir, et elle remarque sûre- 
ment avec satisfaction du progrès dans la renaissance du crédit public, mais 
ce nest qu'a 1 ombre de la paix quil peut se consolider; tout ce qui feroit 
craindre la guerre 1 etoufferoil. Le Roi est bien éloigné de penser que ce soit 
la le but ou le Roi son oncle se propose d'arriver; tranquille sur les assu- 
rances quil en a reçu et quil lui fait renouveller, le Roi est bien persuadé de 
la persévérance de Sa M'" Cati"'= dans les sentimens de paix et de modération 
(juelle l'a invité elle même a adopter et a partager. Mais on peut être l'au- 
teur de la guerre sans être ostensiblement 1 agresseur, et ne seroit ce pas là 
où independament de 1 effet résultant de quelques démonstrations trop accé- 
lérées , pourroit nous conduire l'adoption du point de vue que M. le C*^ de 
Floride Rlanche propose lorsquil sexplifjue que la France et lEsp" doivent 
par interest et en bonne politique influer dans les délibérations et accords 
que feront entre elles les provinces américaines ou avec la métropole. 

Si une pareille influence peut paroitre interressante et désirable, elle ne 
peut aussi s accpierir sans beaucoup de difficultés et d'inconveniens. Pour avoir 
le titre de nous immiscer dans les délibérations intérieures des Colonies et 
dans les négociations quelles pourroient avoir avec la métropole il faudroit 
se lier asses étroitement avec elles pour que les intérêts respectifs ne fissent 
plus q'un. Ce seroit assurément nous mettre dans letat dune guerre ouverte 
avec 1 Ang'" quoi que non déclarée , car très certainement cette puissance a 
moins de. la suposér réduite aux derniers abois ne nous admetlroit ni a titre de 
n. 35 



IVPRtlIEIIIC KiTIOSltl. 



274 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. médiateurs ni d'amiables compositeurs. Cest un égard que les puissances se 
doivent et quelles sont fort attentives a remplir les unes envers les autres de 
ne point se meslér de leurs afi'aires domestiques. La querelle de 1 Amérique 
est jusqu'à présent purem' domestique relativement a 1 Ang"*; elle ne voit dans 
les insurgens qun peuple révolté quelle a droit de rapellér a son obéissance 
par tous les moiens qui sont dans son pouvoir sans que d autres puissances 
puissent et doivent s'en mesler. Se présenter pour y intervenir ce seroit en 
(juelque sorte avouer et reconnoitre 1 indépendance que les provinces améri- 
caines se sont décernées, parce que ce nest qu entre puissances égales qune 
pareille intervention peut être decement proposée et admise, celle que nous 
pourrions offrir ne seroit donc pas un titre paisible dont on pourroit constater 
la légitimité et lexistance sans effusion de sang. 

La même reflexion peut également s adapter a la remarque de M. le C" de 
Floride Blanche que les deux monarques ne s'écarteront pas de leurs principes 
de modération s ils désirent de profiter de quelque heureuse oportunité pour 
récupérer par la voie de la négociation quelqu'uns des territoires qui leurs 
apartiennent légitimement ou qui leurs ont été usurpés par la violence. 

Si les deux Couronnes veulent se contenter de promesses vagues, d espé- 
rances éloignées il n'y a pas de doute que les ministres B'i"" se prêteront faci- 
lement a donner cette vaine satisfaction, mais si on en exige une plus réelle, 
une cession ou une restitution actuelle , on peut douter que le ministère an- 
glois puisse et veuille y entendi'e. La perte de ses places ne seroit pas le plus 
dangereux des sacrifices auxquels il sexposeroit. 

Le Roi ne cherchera pas a pressentir quels sont les domaines que le Roi son 
oncle peut désirer de recouvrer, mais Sa M'*^ n hésite pas a déclarer quelle ne 
connoit en Amérique co" en Europe aucun objet asses séduisant d'acquisition 
pour compenser a ses yeux les hazards, les calamités et 1 épuisement resul- 
tans dune guerre. La France a des colonies dans la proportion qui convient 
a sa population et a son industrie. Plus seroit une charge plus tost q'un béné- 
fice. Si la perte du Canada lui a été sensible elle doit la moins regretter 
depuis que 1 abandon qu elle a été obligée d en faire est devenu le signal de 
la révolte des provinces angloises sur le continent. Si nous tentions de nous 
y réintégrer nous reveillerions les anciennes inquiétudes et jalousies qui fai- 
soient le gage de la fidélité et de la soumission de ces mêmes provinces a 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 275 

lAng"" leur véritable façon de penser est a découvert dans les propositions 1777. 
quelles nous ont fait parvenir : elles ne s efforcent pas de secouer le joug 
de leur mère patrie pour s exposer a subir celui de toute autre puissance. 

Lorsque dans 1 intimité de la confiance avec laquelle nous nous expliquons 
avec 1 Espagne nous avons fait entendre qu'indifferens pour de nouvelles co- 
lonies a sucre nous inclinerions plus tost a ol)tenir quelque commodité pour 
notre pèche de Terre Neuve on a donné trop détendue a ce vo'u si on en a 
inféré que le Roi auroit quelque dessein arrêté. Sa M"' n'en a d autre et c est 
de son ordre que je le déclare ici a V. Ex"^ que de maintenir dans le concert 
établi avec le Roi son oncle la paix que les deux monanjues se sont proposée 
comme le l)ut le plus honorable de leur prévoyance et de leurs soins. C est 
en s' attachant fidèlement a ce plan que Sa M'" n a pas craint de communiquer 
franchement au Roi. son oncle tout ce qui lui a paru pouvoir en avancer ou 
en éloigner le succès. Elle ne s est jamais refusée et ne se refusera jamais a 
partager toutes les mesures qui pourront tendre a une fin aussi salutaire. 

C est dans cette vue que le Roi a fait passer lors de la naissance des troubles, 
un renfort asses considérable de troupes dans ses colonies et quil les entre- 
tient en bon état par des envois successifs de recrues. Par une suite de la 
même prévoyance et toujoirrs dans la vue de porter un secoiu-s promt a ces 
mêmes colonies , Sa M'*^ a fait armer plusieurs vaisseaux dans la Mediter- 
rannée et dans 1 Océan, et elle tient sur le bord de la mer un certain nombre 
de bataillons prêts a être embarqués au premier signal ; Sa M'*' n besiteroit 
pas malgré le desavantage de la saison a le donner, si elle voioit le plus léger 
danger au retard; mais le Roi prie Sa M'^ &"* de considérer que le mo- 
ment ou les Anglois vont ouvrir la campagne contre leurs colonies n est pas 
celui ou nous pouvons craindre qu ils se tournent contre nos possessions; 
que si nous précipitons nos mesures nous éclairerons iAng'"^" sur la nécessite 
d acheter par des sacrifices 1 accomodement que nous devons plus tost chercher 
a retarder. Que quelque circonspection et quelque mistere que nous apor- 
tions dans 1 envoi de nos forces de terre et de mer en les faisant filer suc- 
cessivement leur départ ne peut être un secret et sera necessairem' corres- 
pondu par un envoi respectif de forces angloises. M. le M" de Grimaldi 
nous a fait observer dans une de ses dernières dépêches a 1 apui des menage- 
mens quil recommandoit, que la flotte du Mexique pouvoit courrir quelques 

35. 



276 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777; risques; cette considération sembleroit du plus grand poids pour ne rien pré- 
cipiter quand même il y auroit des motifs de défiance plus raprochés quils 
ne paroissent. Nous avons de notre coté nos pécheurs a la mer; un gi-and 
nombre eloit parti lorsqu'on a pensé a les arrêter. Ceux qui avoient été re- 
tenus dernièrement ont été remis en liberté après le triage des matelots que 
le Roi a voulu qui fussent reserves pour le service éventuel de sa marine et 
sur les assurances formelles que lAng"' nous a fait donner que son intention 
persévérante etoit de conserver la paix avec les deux Couronnes. Nous ne 
nous dissimulons pas que ces assurances peuvent être frauduleuses mais il 
faudroit renoncer a faire jamais des traités avec une puissance qui ne crain- 
droit pas de se souiller d'une pareille perfidie. Il est probable que 1 Ang'*= qui 
a paru jusqu'ici plus en défiance sur nos intentions que sur celles de lEsp" 
quelle nous a souvent proposées 00*= un objet digne d imitation, il est pro- 
bable dis-je que lAng"' rassurée a notre égard ne perdra pas de tems a s ou- 
vrir avec le ministère du Roi C'i"'' et a lui tenir un langage assorti a celui 
qu elle continue a nous tenir, nous, devons d autant moins douter qu elle ne 
prenne cette marche si elle veut constater sa sincérité et sa bonne foi , que 
Ion vient de lui faire connoitre que sans vouloir neansmoins déroger aux 
assurances de paix et d'amitié qu'on s est donné respectivement on ne pour- 
roit continuer les pourpai'lers pour un desarmement ou pour toute autre 
mesure tendante a cimenter la bonne intelligence sans la participation et le 
concours du Roi Ci"''. Le Roi ne croit pas qu il puisse y avoir aucun in- 
convénient a suspendre une dernière détermination jusqu'à ce que l on voie 
plus clair dans les insinuations que les Anglois pourront faire. Si elles sont 
satisfaisantes les deux Couronnes pourront épargner des dépenses qui pom- 
roient avoir im emploi plus utile. Si au contraire les ministres B^"" biaisent 
ou se montrent déraisonnables, les deux Couronnes pourront se livrer aux 
précautions que leur sagesse leurs fera juger convenable, avec la sûreté 
quelles n'auront rien omis de tout ce quon pouvoit attendre de leur hu- 
manité pour prévenir toute extrémité fâcheuse. De ce moment le Roi ne 
balancera pas a faire passer un renfort de 5. bataillons a S' Domingue, un 
détachement d artillerie et de dragons, lesquels joints aux troupes qui y seront 
déjà formeront un corps de plus de dix mille hommes, force supérieure a 
ce que letat de deffense de cette colonie proposé par le feu O" dEnneri 



LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 277 

exige. 3. autres bataillons avec des detachemens d'artillerie seront envoies a 1777. 
la Martinique et a la Guadeloupe. Suivant ce plan le Roi aura en Amérique 
22. bataillons effectifs vm plus grand nombre seroit trop difiicile a entretenir. 
Suivant les calculs les plus modérés faits sur le relevé des tabelles la consom- 
mation des hommes est annuellem' d'un 6" et a S' Domingue quelrpiefois d'un 
quart. 

Lorsque cet envoi devra se faire on prendra les mesures les plus circon- 
spectes pour le faire filér sous le simple convoi de frégates, Sa M'"* suspen- 
dant le départ de ses vaisseaux a moins dune nécessité urgeante juscpià ce 
que ses troupes soient asses avancées dans leur navigation pour ne pas devoir 
craindre que les Anglois entrainés par leur deffiance et par leur ressentiment 
ne pussent s en saisir. 

Les choses dans cet état il reste a convenir sur 1 emplacement des escadres 
respectives. LEsp" a proposé Guarico co* un lieu d observation très favo- 
rable. Nous ignorons si lair y est sain et si les v" y sont plus a labri de la 
piqûre des vers que dans nos ports de S' Domingue, mais nous avons déjà 
remarqué et nous ne pouvons nous dispenser d observer encore que la station 
de Guarico très commode en elle même pour veiller sur la Havane et sur 
tout ce qui est au dessous du Vent ne couvre rien de ce qui est au dessus 
c est ce qui fait penser au Roi que jusqu'à ce qu on put distinguer avec quelque 
certitude ou les efforts des Anglois devroient se porter son escadi'e se trouve- 
roit mieux placée a la Martinique parce f|u éclairant de la tout ce qui pourroit 
se passer au dessus du Vent elle seroit a portée de se porter partout ou le 
besoin lapelleroit et de se joindre a 1 escadre espagnole si cela devenoit né- 
cessaire. 11 semble même que les deux escadres se tenant séparées elles oblige- 
roient les Anglois a une division de leurs forces qui leurs laisseroit moins de 
facilité pour entreprendre. On objectera peut être quil sera difficile d établir 
une communication asses suivie entre nos escadres respectives pour que bien 
instruites des mouvemens de i ennemi elles puissent se prêter mutuellement 
secours. Mais a la faveur des bateaux bermudiens qui ont un cabotage établi 
entre nos isles et qui montent au vent co* les Tartanes on fait passer asses 
promtement des avis de S' Domingue a la Martinique. 

Il reste une difficulté a résoudre pour savoir a qui échoira le commande- 
ment de 1 escadre reunie. Votre cour a demandé quil lui fut déféré. Nous 



278 LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. aurions autant de raisons pour former la même demande. Mais les deux 
escadres ne devant pas être habituellement ensemble ne seroit il pas plus 
simple de convenir que le commandement seroit déféré pour les opérations 
extérieures a celle des escadres qui reclameroit le secours de l'autre. Si les 
deux cours se communiquoient les instructions pour leurs commandans res- 
pectifs elles les lieroient a ne pouvoir mendier des prétextes soit pour s'attirer 
mutuellement soit pour refuser de se joindre. 

M. le comte de Floride Blanche paroit nous reprocher notre indiflerence 
de n avoir pas saisi 1 offre qu il nous a faite de 1 ordre du Roi son maitre de 
procurer a nos troupes et a nos vaisseaux tous les rafraichissemens f[ue 1 on 
peut tirer de la partie espagnole de S' Domingue et de la terre ferme. Si le 
Roi a différé de s expliquer sur une ofre aussi obligeante , il n en a pas moins 
senti le prix , mais V. Ex'='= observera d elle même que si la force de nos me- 
sures communes amenolt la guerre , les ressources qu on pourroit se procurer 
de la terre ferme deviendroient trop précaires pour en faire la baze de la 
subsistance d un corp nom])reux de troupes. 

Je ne reprendrai pas ici M. 1 idée que M. le comte de Floride Blanche se 
forme par raport aux suites que pourra avoir la querelle qui s est élevée entre 
les Turcs et les Russes, ainsi que touchant leurs dispositions respectives, et 
celles de quelques autres puissances. Nous ne pouvons qu'accepter 1 heureux 
augiu-e que ce ministre paroit en concevoir quoi que les nouvelles qui revien- 
nent de differens endroits ne semblent pas encore nous y autoriser. Le Roi 
emploie la voie des insinuations et des offices pour détourner la cour otto- 
mane de se replonger dans les horreurs d une guerre qvii ne manqueroit pas 
de lui être funeste et par elle a 1 Europe. Mais les Turcs sont si mauvais 
calculateurs et il est si difficile de faire un calcul assuré sur eux qu il n est 
pas plus facile de se tranquilisér sur le parti qiiils pourront prendre que de 
suposer que ce sera le plus sage qu ils prendront. 

L'ambassadeur du Roi a Vienne est chargé d'engager cette cour a faire 
servir son influence a prévenir une rupture entre les deux puissances, mais 
elle nous fait entrevoir a cet égard des inquiétudes dont M. le baron de Bre- 
teuil doit chercher a aprofondir le motif et 1 étendue et qui nous donnent 
lieu de penser qu elle ne se croit pas elle même en mesure d'empechér 1 évé- 
nement. Elle paroit porter une attention très inquiète sur 1 occupation de 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 279 

Perecop et sur la révolution que Ion croit effectuée en Crimée. J attens un 1777. 
courrier de M. le B°" de Breteuil pour fixer nos notions, et le Roi ne laissera 
pas ignorer au Roi son oncle tout ce qui pourra interressér leur prévoyance 
commune. 

Je me flatte d'avoir exposé a V. E. la façon de penser du Roi mon maître 
avec autant de clarté que de franchise. Elle connoit trop bien d ailleurs les 
principes de Sa Maj'*' et sa tendre amitié poiu- le Roi son oncle pour n'avoir 
pas la sûreté la plus entière que dans toutes les occasions elle ne lui laissera 
rien a désirer de sa plus intime confiance et de son zèle pour les intérêts (jui 
lui sont particuliers comme poui* ceux qui sont communs a leurs monarchies. 

Jai Ih"' detre avec un très parfait attachem'. 

Espagne, t. 5SU , n° /jo. 

Il fallait bien faire connaître au marquis d'Ossunles motifs des rai- 
sonnements que l'on venait de tenir; c'est l'objet de la lettre d'envoi. 
Elle est du 2 mai. Elle donne à la dépêche une sorte de commentaire. 
Le ministre écrit que le sujet est « trop sérieux » pour « prêter matière 
à complaisance». La complaisance qui vient de l'étendue de l'esprit 
lui était facile, toutefois, et c'est pourquoi il en avait tant mis dans 
la forme. « Il s'agit, disait-il, d'assurer la paix; les deux cours sem- 
blent parfaitement d'accord sur le but, il n'y a de divergence que 
sur la manière la plus sûre d'y arriver. » Il s'attachait donc à indiquer 
surtout l'opinion que l'on avait, à Versailles, sur la manière « d'assurer 
la paix». 11 faut voir combien il prenait garde d'éviter des fautes qui 
auraient eu leur contre-coup sur les intérêts communs. Il mandait à 
l'ambassadeur : 

L Espagne pense que dans cette vue on ne peut trop multiplier les pré- 
cautions de sûreté; je ne disconviens pas que cette opinion n'ait pour elle 
des faisons très fortes mais il ne s en suit pas que celle qui lui est opposée ne 
puisse être soutenue avec un succès au moins égal. Vous en jugeres M. lorsque 
vous aurés les pièces du procès sous les yeux. Ce que je me suis attaché 
a justifier est 1 espèce de variation que M. le O" de Floride Blanche semble 
nous reprocher; relises je vous prie ma correspondance avec vous, elle vous 



280 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA/ 

1777. convaincra que nous avons ete parfaitement uniformes touchant 1 envoi dune 
escadre et dun renfort de troupes a S' Domingue que nous avons toujours 
considéré co* très prudent lorsquil seroit fait a propos, mais aussi co*' très 
dangereux lorsqu'on s y porteroit prématurément. 

Si I Esp*^ ne désire de nous dans ce moment ci comme vos dernières lettres 
semblent 1 insinuer que de mettre notre marine dans un bon état, elle doit 
être contente et édifiée du soin que nous y aportons. Je ne vous répéterai 
pas ce que je vous ai marqué a ce sujet dans ma dépêche du i 2 avril. Je n'y 
ai rien avancé qui ne soit vrai et qui ne soit effectué a la lin de cette année ; 
toutes les espèces possibles d'aprovisionnemens sont ordonnées et rentreront 
a cette époque. 11 me reste a ajouter étant reconnu que les frégates sont dun 
plus grand service en tems de guerre que des v' de ligne qui ne sortent qu en 
escadre, nous en avons dix sur les chantiers auxquelles on travaille avec 
beaucoup d activité. 

Je puis vous assurer M. quon ne néglige rien de ce qui peut contribuer a 
un bon et solide état de deffense, et que si nous nous refusons a certaines 
dépenses que nous croions pouvoir éviter ou retarder c est pour les emploiér 
plus utilement. Nous désirerions que ce principe fut dominant en Espagne , 
nous lui voions depuis qvxelque tems faire de grandes consommations en tout 
genre sans entendre quon s occupe beaucoup de remplacemens. Je ne me 
permettrai pas d inspecter letat de ses finances, mais je ne vous cacherai pas 
que nous avons des avis que ses magazins ne sont rien moins qu'abondament 
fournis, et que la i™ mise dehors faite il ne resteroit rien ou bien peu pour 
une seconde. Une prevoiance bien étendue ne fut jamais en Espagne la vertu 
la plus recommendable. Cette nation fiere entreprend courageusement mais 
ne soutient pas toujours avec la même constance. Je ne dis pas que cette 
vielle reflexion soit apliquable au tems présent ; cepend' nous ne pouvons nous 
dispenser de la considérer dans nos calculs. Je crains qu'on ne pesé pas asses 
eu vous êtes les inconveniens attachés a une guerre même heureuse : que 
seroit ce si elle etoit malheureuse. Vous ne paroisses pas certain vous m'eme 
M. que le nouveau ministère soit aussi fixe que l'ancien dans les principes 
pacifiques; le soupçon en perce de toute part, et lAng"* paroit en avoir de 
1 inquiétude. Son ambassadeur ne me l'a pas dissimulé dans notre dernière 
conférence; lui qui me proposoit dernièrement la conduite de lEsp*' comme 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 281 

un exemple l)on a suivre, n'en parle plus sur le même ton. M. le C* de Flo- 1777. 
ride Blanche nest plus dit il aussi affectueux avec le Lord Granthain, il 
se montre sec et réservé; on sait que le ministre espagnol s est explifjué que 
des quil auroit pris connoissance de letat de lEsp*, il vouloit prendre un 
autre ton et humilier lAng"'. Déjà 4 \' sous le commandement de M. Gaston 
doivent partir de Cadix pour lAmericjue; un pareil nombre s arme au Ferroi 
dans la même intention; tout cela sera précédé par un v"" de 7/1 canons fpii 
doit être expédié co"^ aviso pour Buenos Aires mais avec une destination plus 
raprochée. J'omets M. d autres circonstances plus indifférentes dont cet am- 
bassadeur etaioit sa craintive prevoiance. Je n'ai rien négligé pour le rassurer 
sur les intentions de S. M. G. et sur celles de M. le G'*' de Floride Blanche 
que je dois croire sincèrement pacifiques aussi longtems quon nous en répète 
1 assurance; jai révoqué en doute 1 envoi de M. de Gaston en Amérique, en 
lui observant cepend' ffuil ne seroit pas étonnant que S. M. Qi"" qui a de si 
vastes terrains a protéger en Amérique pensa a y avoir des forces suffisantes 
pour les garentir de toute invasion. Je ne lui ai pas fait mistere que là cour 
dEsp*^ pourroit être induite a cette précaution par le soupçon qui se répand 
de toute part que lAng"^ pourroit vouloir compenser par àes acquisitions les 
sacrifices qu elle pourra être dans la nécessité de faire a ses colonies. Le Lord 
Stormond rejette bien loin un soupçon aussi injurieux; ce seroit selon lui 
suposér le ministère anglois dans un état de démence de lui prêter une vue 
qui ne blesseroit pas seulement la décence mais outrageroit la raison; puis- 
qu une surprise quelconque ameneroit infailliblement une guerre que 1 Ang"= 
n'a pas moins d interest que de désir d'éviter. Je ne vous ferai pas la répéti- 
tion de tous les faits justificatifs, j'y ai repondu en l'invitant ou plus tost sa 
cour a ne pas se laisser prévenir par des défiances et a ne pas se départir des 
termes de confiance qui lui ont si bien réussi jnsqu a présent vis a vis de 1 Esp*". 

,...,.. Je vous prie M. de suivre de bien près les changemens qui pom*- 
roient arriver dans les principes jusqu ici dominans du pays que vous habités; 
le Roi remplira en toute occasion tous ses engagemens avec le Roi son oncle , 
mais il seroit sensible a Sa M'"' de se voir conduite sans sa participation a un 
but dont toutes les inspirations de son allié ont été dirigées jusqu a présent a 
la détourner. 

n. 36 



lUpniUEiitE tiriOTiiLe. 



•282 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 



1777. Ne vous étonnés pas M. de la sécheresse quon peut vous montrer par 
raport a cette idée favorite de M. le M" de Grimaldi qu il avoit fait agréer 
au Roi son maitre d'exiger 1 envoi immédiat dun corps de troupes et dune 
escadre francoise a S' Domingue. Revoies toutes les instructions qui vous ont 
été adressées a ce sujet, vous y trouvères des moiens de combattre victorieuse- 
ment cette idée. S il y avoit lieu a cette précaution le roi d Esp'' verroit si nous 
serions pris au dépourvu. Nous ne sommes pas dans le cas de faire étalage de 
notre opulence , malgré cela nos mouvemens ne seront jamais tardifs lorsqu ils 
seront nécessaires 

Espagne , t. 58!l , n° i8. 

Le marquis d'Ossun était persuadé, le 20 avril encore, que la lettre 
privée du ministre du Pardo avait dû produire un bon effet sur 
M. de Vergennes. Il en annonçait de prochains développements. « Le 
comte de Floridablanca gagne de plus en plus dans l'estime du prince 
des Asturies, dans la confiance de la cour et du roi, dans l'amitié de 
ses collègues,» écrivait-il; il lui paraissait se désintéresser par rap- 
port à Saint-Domingue, quoique le roi, au contraire, s'obstinât sur ce 
point et en parlât avec une humeur visible'. C'était beaucoup d'opti- 
misme, à cette date; mais l'événement lui donna raison. La dépêche 
du 26 était à peine partie de Versailles que les nuages amoncelés 



' Ossun avait entretenu le monarque d'un 
avis antérieur de M. de Vergennes, d'après 
lequel il pourrait être convenable d'avoir en 
Amérique une escadre plus forte que les deux 
cours ne l'avaient d'abord projeté, les Anglais 
ne devant pas tarder à s'y trouver avec quinze 
vaisseaux de ligne de renfort. Il le fait con- 
naître comme il suit : « J'en ai aussi parlé à 
« S. M" Gath'. Elle m'a repondu qu'Elle ne 
« s'endormoit pas a cet égard et qu'Elle conti- 
« nueroit à faire filer en détail des forces mari- 
" times en Amérique , mais qu'il étoit à craindre 
« que lorsque la France voudroit en user de 
«même, les Anglois n'eussent fermé les pas- 



11 sages ; cette réponse a été proférée avec un 
» ton sec qui marquoit un peu d'humeur. Ce 
« prince est encore attaché au projet proposé si 
«chaudement sous le ministère de M. de Gri- 
1 maldi par raport à S' Domingue. M. le G" de 

• Floride Blanche paroit s'en être détaché, et 
« si les cours de Madrid et de Lisbonne s'acco- 
» modent amiablement comme il y a tout lieu 
> de l'espérer, ce ministre déterminera vraisem- 
< blablement son maitre à faire passer la plus 
1 grande partie des forces de terre et de mer 

• employées à présent a Buenos Aires, dans 
1 les Indes espagnoles occidentales. » [Espagne, 
t. 584, n" 32.) 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 



283 



entre les deux cours s'éclaircirent sensiblement. Deux plis de l'ambas- 
sadeur, du 24, dissipèrent les obscurités. Dans l'intervalle, en effet, 
il avait communiqué à M. de Floridablanca la dépêche confidentielle 
de M. de Vergennes sur les ouvertures de désarmement apportées à 
Versailles et sur les reproches que lord Stormont s'était cru fondé à 
émettre au sujet d'Arthur Lee. Le ministre d'Espagne avait fait lire 
à son souverain ce loyal exposé des conditions dans lesquelles son 
neveu trouvait l'action politique de la France enserrée actuellement 
et entendait la conduire : le résultat sur tous les deux avait été ex- 
cellent. Le ministre, d'abord, s'était «justifié'», lui, avec une droi- 
ture que ses plis au comte d'Aranda pouvaient ne pas laisser supposer : 
« Il m'a dit que, lorsqu'il arriva ici, écrit Ossun, il avait trouvé le roi 
décidé à ne pas permettre que le sieur Lee vînt à sa cour, et même 
qu'il pût y paraître, si par quelque hasard f exprès qu'on lui avait 
dépêché pour qu'il attendît M. le marquis de Grimaldi à Burgos ne 
le rencontrait pas; que, peu de jours après le départ de f exprès, 
milord Grantham vint lui communiquer que le sieur Lee était arrivé 
la veille à Madrid, qu'il s'y tenait caché, que lui ambassadeur était 
informé que ce député du Congrès américain avait eu deux longues 
conférences à Burgos avec M. le marquis de Grimaldi, enfin qu'il 
était surpris que la cour d'Espagne voulût donner audience à un 
pareil sujet; » sur quoi M. de Floridablanca avait répondu, continuait 
Ossun, « qu'il était vrai que M. le marquis de Grimaldi avait conféré 
à Burgos avec Lee , que c'était pour f engager à ne pas venir à Madrid 
et pour f assurer que, s'il y venait, ce serait inutilement parce que 



1777. 



' C'est l'expression même que l'ambassa- 
deur emploie dans son rapport du 2/i avril. 
Il commence ainsi son pli : « Monsieur, la lettre 
« que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 
«douze de ce mois n" 27. a pour objet le re- 
II proclie que vous vous croyez fondé de faire 
Il à M. le C" de Floride Blanche , sur la façon 
« dont il s'est expliqué avec Mylord Grantliam 



Il à l'occasion du renvoy d'Espagne du s' Lee 
«députe des Insurgents, sans lui permettre de 
Il pénétrer jusques à Madrid. M. de Floride 
Blanche à qui j'ai communiqué dans des ter- 
II mes qui dévoient plus tôt flatter son amour 
(I propre que le blesser, vos observations sur 
Il celte conduite , s'en est justifié dans les termes 
suivants. » 



36. 



284 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. Sa Majesté Catholique ne voulait point traiter d'affaires avec les in- 
surijents; mais que si ce député était arrivé à Madrid, comme on 
le supposait, il le verrait, lui, sans mystère, l'écouterait sans diffi- 
culté, et ne croyait pas que la cour de Londres fût autorisée à s'en 
plaindre, parce qu'elle devait être persuadée que Sa Majesté Catho- 
lique n'ignorait point que, tandis que les Anglais se portaient pour 
médiateurs entre l'Espagne et le Portugal, ils fournissaient à cette der- 
nière puissance des officiers pour leur marine et pour leurs troupes, 
leur donnaient tous les secours secrets qui pouvaient bien être né- 
cessaires; que Sa Majesté Catholique était également informée de leur 
entreprise et de leur projet chez les Mosquites et de bien d'autres 
choses; qu'il ne lui en parlait pas sur le ton de reproche, mais aussi 
qu'il n'en admettrait point sur ce qui concernait le sieur Lee ». Ossun 
avait raison d'ajouter que « cette attitude ne ressemblait pas à celle 
prétendue par lord Stormont, que M. de Floridablanca se flattait de 
la voir approuver à Versailles et qu'il n'aurait pas pu répondre à mi- 
lord Grantham avec plus de dignité et de vérité; que, loin de dés- 
approuver les secours secrets donnés par la France aux insurgents, 
la cour d'Espagne en usait de même de son côté et continuerait à le 
faire; que M- de Floridablanca n'avait point connaissance d'un autre 
Américain venu à Madrid négocier; que le bruit en avait couru, mais 
avec aussi peu de fondement que celui de l'arrivée du sieur Lee dans 
la capitale ' » . 

Le roi , à son tour, avait beaucoup apprécié le ton du gouvernement 
de Louis XVI avec l'ambassadeur d'Angleterre, mais particulièrement 
le soin pris par ce gouvernement de réserver la liberté de l'Espagne; 
il avait reconnu la promptitude apportée à la restauration de notre 
marine et la légitimité des motifs qui nous engageaient à nous arrêter 
momentanément; en son nom, M. de Floridablanca avait assuré à 
Ossun que ce monarque allait augmenter ses forces dans les Indes 

' A Aranjuez, le ai avril 1777. (Espagne, l. 584, 11° 36.) 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 



285 



espagnoles, que des renforts déjà partis s'y rendaient et que d'autres 
ne différeraient pas de les suivre'. La situation s'était ainsi beaucoup 
détendue; M. de Vergennes le constate sans attendre, dans une dé- 
pêche du 9 mai. La propension de Charles III à envoyer maintenant 
des vaisseaux et des troupes dans les Antilles motivait cette dépêche. 
Au point de vue présent, le secrétaire d'Etat trouvait de l'inconvé- 
nient à ce que l'Espagne dépassât en cela une certaine mesure. Après 
avoir sensiblement poussé cette puissance dans ce sens, il semblait 
ainsi se montrer opposé à ce qu'elle effectuait. Il faut dire qu'à cet 
égard il obéissait à un sentiment de prudence, uniquement, et qu'au 
fond il était satisfait. Bien que l'écho des explications précédentes ré- 
sonnât encore dans son pli, bien qu'à propos du comte d'Aranda le 
ministre s'exprimât même assez librement, ce pli signait en quelque 
sorte la paix. Qui plus est, il ouvrait par un mot, au sujet des envoyés 



IT/T. 



' Dépêclie de la même date que la précé- 
dente, c'est-à-dire du a 4 avril : « Le Roi Cath. , 
«mandait l'ambassadeur sur ce dernier sujet, 
o s'est montré satisfait des motifs qui engagent 
« la France à ne pas augmenter ses armements 
« sans une nécessité évidente de l'état déjà res- 
« pectable où elle a mis sa marine en moins 
«d'un an, des vues qu'elle a de la porter a 
« quatre vingt deux vaisseaux de ligne de se 
« mettre en état de les armer, et des mesures 
« qu'elle a prises pour y parvenir aussi promp- 
« tement qu'il seroit possible. Ce monarque a 
loué le sistème pacifique du Roi , et l'attea- 
ic tion particulière qu'il donne au rétablissement 
» et à l'amélioration de ses finances , enfin le 
« roi d'Espagne a terminé la conversation en 
« observant qu'il falloit de la persévérance , et 
ne pas se négliger ou se relâcher dans l'exé- 
«cution. M. le C" de Floride Blanche, Mon- 
« sieur, qui s'est expliqué avec moi dans les 
Il mêmes termes sur ces différents objets m'a 
«dit que l'intention du Roi son maitre étoit 
Il de faire passer incéssament quelques vaisseaux 



« et quelques bataillons de plus aux Indes es- 
« pagnoles, et d'y avoir neuf vaisseaux de ligne 
« et douze frégattes , que pour ce qui concer- 
« noit les force» maritimes il y avoit déjà dans 
« ces parages trois vaisseaux de ligne qu'un 
« quatrième et un cinquième étoient partis 
successivement de Cadix pour s'y rendre, l'un 
«chargé de vivres et l'autre avec des troupes. 
Il qu'un sixième les suivroit portant un bataillon 
« qu'on envoyé à Guatimala , enfin que trois 
« autres armés au Ferol alloient mettre à la 
Il voile pour s'y rendre. Ce ministre a observé 
« que l'Espagne independament de l'attention 
« qu'elle doit donner à la conservation de ses 
Il principales colonies avoit de plus le motif ac- 
« cidentel d'assurer le retour des fonds de la 
« dernière flotte qui formoient un objet d'en- 
« viron quarante millions de piastres fortes. Je 
«présume. Monsieur, que malgré des envoys 
« aussi considérables aux Indes, il y aura à Cadix 
« une escadre de quatorze à seize vaisseaux de 
« ligne complètement armés. » (Espagne, t. 584 , 
n°37.) 



286 LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA; 

1777. américains, une perspective nouvelle vers laquelle, évidemmenl, on 
allait tâcher d'attirer désormais l'attention du gouvernement du Pardo : 

A Versailles le 9 may 1777. 

J'ai reçu M. les trois lettres n™ 5o. a 02. que vous ni'avés fait 1 honneur 
de m écrire le 24. du mois d*^''. 

Vous rendes compte dans le n° 5 1 de la resolution persévérante de la cour 
d Espagne d envoiér incessament dans ses Etats d Amérique des forces de terre 
et de mer asses considérables povir les mettre a l'abri de tout événement. 
Nous ne nous permettrons ni représentations ni objections a cet égard, nous 
desirons seulement M. que cette mesure prise en vue d'affermir la paix n'en 
précipite pas la rupture. 11 faut s attendre que les Anglois dont les colonies 
du Vent et sous le Vent ne sont pas a beaucoup près en état de deffense ne 
tarderont pas a y expédier eux mêmes des forces maritimes dans une pro- 
portion asses supérieure pour y opérer leur sûreté. Quoi que l'Ang"" soit dans 
une position a ne devoir pas se presser de convertir dans un état de guerre 
celui d'observation ou l'on se met, ne doit on pas craindre que le qui vive 
sur lequel vont être les devix puissances n'amené les suites quon s attache 
a éviter. Nous les envisagerions plus froidement M. si le retour de la flotte 
du Mexique etoit assuré. Vous vous rapellerés que M. le M" de Grimaldi nous 
avoit présenté 1 incertitude de ce retour et les hazards auxquels il pouvoit être 
exposé comme un motif de circonspection et de ménagement. Si les Anglois 
croient qu'on vise réellement à la guerre ; voulant prévenir ne peuvent ils pas 
être tentés d'entreprendre sur cette flotte , soit en s en emparant soit co* il est 
arrivé dans une autre occasion en la coulant dans les ports de 1 Amérique. 
La perte ou le retard des galions seroient des evenemens bien fâcheux pour 
1 Espagne et pour toute 1 Europe commerçante. Si vous croies M. devoir faire 
usage de ces reflexions et laisser percer cpielqu inquiétude a cet égard, ce 
doit être de vous même et nullement d'office. 

Nous savons que l'ambassad"" d Ang'"' a Madrid a ordre de sa cour d'y tenir 
un langage analogue a celui cpi on nous a tenu ici et de ne rien négliger pour 
rassurer le ministère du Roi Ci"^ sur les vues ultérieures de l'Ang""; reste a 
savoir si des déclarations rempliront 1 oly'et de sécurité que 1 Esp'' se propose. 
Au terme ou en sont les choses, ce que nous avons de mieux a faire est de 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 287 

nous tenir en panne, et de continuer a travailler comme nous le faisons a 1777. 
nous tenir prêts a tout événement. Ce soin prevoiant ne devroit pas moins 
occuper la cour de Madrid que nous même; nous voions de grandes mises 
dehors et peu de rentrées; des avis assurent que les magazins sont médiocre- 
ment pourvus; vous saves M. que les Espagnols ne règlent pas toujours leurs 
entreprises sur un calcul bien aprofondi des moiens. L élévation de leur ca- 
ractère et la confiance qu ils ont en eux mêmes leurs font volontiers négliger 
les détails. 

Vous recevrés avec cette dépêche M. la traduction de celle de M. le C* de 
Floride Blanche a M. le C'*' d'Aranda du 7 avril et la copie de ma réponse 
a cet ambassadeur. Je ne crois pas que le stile de la première vous édifie, 
il y règne un ton dogmatique et de sarcasme qui ne prévient pas. J ai fait 
en sorte d'en imposer a ma sensibilité dans ma réponse; elle est modeste 
et raisonnée. Je m'altens cependant quelle ne persuadera pas. Déjà M. le 
C* d'Aranda m'a communiqué des observations quil a préparées que je nom- 
merois volontiers une diatribe; il croit nous avoir réfuté en établissant le sis- 
teme inverse. Si nous posons en principes quil ne peut y avoir de sûreté avec 
l Ang"' non seulement il faut armer contre cette puissance, mais se bien pro- 
mettre de ne jamais désarmer et lui dénoncer une guerre éternelle. Ce sis- 
teme n étant pas raisonable, il faut donc revenir a des elemens plus naturels; 
juger des intentions et des vues dune puissance par son interest et par sa 
situation et se décider en conséquence. C est ce que nous faisons suivant nos 
lumières; elles peuvent ne pas coincidér avec celles de lEsp" sans être abso- 
lument erronnées, mais quand elles le seroient cest a nous éclairer, a nous 
redresser mutuellement que nous devons nous apliquér, sans quil soit be- 
soin de nous piquer et de nous gourmér. Mais la critique est dans le carac- 
tère et dans le goût de M. d'Aranda; ci devant il l'exercoit contre M. de Grl- 
maldi; je m attens que nous en serons désormais l objet. Cela n empêchera 
pas que nous ne vivions en bonne intelligence, car il a d ailleurs des qualités 
très estimables. 

A propos de ma réponse, cet ambassadeur prétend que Guarico et le Cap 
francois ne sont q'un seul et même lieu; si cela est, son port seroit mal 
choisi pour l emplacemejit d'une escadre combinée, il est peu spatieux; lair 
n'y est point du tout sain. D ailleurs cette station ne protegeroit pas même la 



288 LES DÉBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. partie orientale de l'isle. Jen reviens a notre avis, que dans le cas ou nous 
enverrions des v* en Amérique ils ne peuvent être placés plus avantageuse- 
ment qu'a la Martinique tandis que 1 escadre espagnole le seroit très utile- 
ment a Porto Rico. C est matière a décider lorsqu on sera d'accord sur le 
reste. 

Je ne puis trop vous témoigner notre satisfaction de 1 explication ami- 
cale dans laquelle M. le C'*' de Floride Blanche est entré avec vous au sujet 
des propos que les ministres anglois lui pretoient a 1 occasion du renvoi du 
s' Lee. La manière dont le ministre espagnol s'est exprimé avec 1 ambassad' 
d Ang"^ fait le plus grand honneur a sa franchise et a sa fermeté. J avois 
peine a reconnoitre les qualités que personne ne conteste a M. de Floride 
Blanche dans les propos que le Lord Stormond lui pretoit. Il se flattoit apa- 
rament que ce raport infidèle nous convieroit a expulser les députés amé- 
ricains que nous tolérons en France et dont le séjour deplait d autant plus 
au ministère anglois que si dune part il sert a encourager les espérances de 
leurs commettans, il nous met sous la main des instrumens dont nous pou- 
vons nous servir d'un moment a 1 autre. 

Espagne, t. 584, n" 6i. 

Le comte d'Aranda était pour quelque chose dans les fausses dé- 
marches du nouveau ministre et dans ce croisement de paroles qui 
avait été près de devenir acerbe. M. de Vergennes ne l'en accuse pas 
à tort. A partir de ce moment on lui sut peu de gré, à Madrid, de 
la part qu'il y avait prise. De toute manière, la « causticité » de M. de 
Floridablanca n'aurait pas plus tenu que la « touche italienne » du 
marquis de Grimaldi devant la justesse et la portée des vues du gou- 
vernement de Louis XVI, devant la dignité que ce gouvernement 
avait mise à repasser ses actes, à confesser ses principes, à avouer 
les raisons qui rendaient sa politique délicate. Les observations du 
26 avril, dès qu'elles arrivent à Madrid, jettent notre ambassadeur 
dans la confusion et achèvent de convertir, au fond, M. de Florida- 
blanca, quoiqu'il doive encore essayer de ne pas se rendre. Ossun, 
lui, se hâte de se mettre personnellement à couvert : il avait été laissé 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 289 

dans l'ignorance du contenu de la lettre de M. de Floridablanca; 1777. 
immédiatement il s'était entretenu avec ce dernier, qu'il excuse de sa 
dépêche à Aranda, Il l'excuse, au reste, par des raisons qui ne font 
honneur à l'esprit politique ni de l'un ni de l'autre : la franchise ha- 
bituelle de ce ministre avec ceux qu'il estime; les conseils de M. de 
Grimaldi, qui l'ont égaré; la maladresse du comte d'Aranda, qui a 
communiqué ce qu'il aurait dû taire; l'entêtement du roi, buté à l'idée 
que lui a inculquée l'ancien ministre. Tous les deux, évidemment, se 
sentaient mal engagés. C'est le i" mai, en tête et à la fin d'un rapport 
volumineux, qu'Ossun écrit tout cela à Versailles : 

M. le C'*^ de Floride Blanche ne m'a point communiqué la lettre que j'ai 
eu i'iionneur de vous envoyer de sa part. 

Je vous ai mandé dans le tems ce qu'on avoit jugé a propos de me dire 
sur son compte, et j'avoue que ce que vous me marcjuez a cet égard me sur- 
prend. Ce ministre se pique d'une grande franchise vis a vis de ceux qu'il es- 
time et qu'il aime, il assure qu'il ne dissimule qu'avec ceux pour qui il n'a pas 
ce sentiment. U se fait gloire d'être sincèrement attaché au systheme d'une 
intime union et d'une parfaite harmonie entre les deux Couronnes. Il entre 
dans le ministère, M. de Grimaldi lui a laissé un mémoire instructif auquel 
il peut avoir donné trop de valeur, il est possible que ses premières idées ne 
soient pas combinées avec toutes les lumières que la connoissance de l'en- 
sem])le des intérêts, des circonstances mutuelles et 1 expérience peuvent seules 
donner, mais je le crois dans le fonds homme de bon sens; peut être aussi 
qu'il n'a pas prévu que M. d'Aranda vous communiqueroit in extenso la lettre 
qu'il lui a écrite. Enfin je me suis persuadé que vous saurez avec vôtre sa- 
gesse ordinaire et par la solidité de vos raisonnements le ramener aux vues 
pacifiques les plus utiles et les plus convenables aux véritables intérêts des 
deux Couronnes et a les employer a l'avenir dans sa correspondance confi- 
dentielle avec vous 

(P. S.) J'ai eu occasion. M., depuis ma lettre écrite de conférer avec 
M. de Floride Blanche. Je lui ai dit que vous aviez reçu sa lettre et que 
vous y repondriez incessament, que vous me parliez aussi d'une dépêche que 
M. d'Aranda vous avoit communiquée, ce ministre m'a repondu on l'aura 

rr. 37 



IMmilltRie HITIOXILK. 



290 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. peut être ti'ouvée dictée avec trop de chaleur, elle l'a été par ordie du roi 
d'Espagne, ce n'est pas mon avis; ce n'est pas a t'il ajouté cpje vis a vis de 
ses amis il ne convienne jamais d'employer la criticpie et qu'on doive unique- 
ment s'attacher a les assister et a les convaincre. Au reste S. M'*" Cath" qui 
avoit regardé une chose arrangée que la France enverroit des vaisseaux et 
. des troupes a S' Domingue a tenu longtems a ce plan de précaution , mais la 
dépèche de M. le G'*^ de Vergennes du i 2 du mois d" n° 26 rpie vous m'avez 
communiquée et dont je lui ai fait la lecture a fait penser à ce monarque ((ue 
la France avoit des motifs sages et solides pour retarder les envoys dont il 
avoit été question. M. de Floride Blanche a ajouté que M. d'Aranda avoit 
ordre de vous remettre une copie de la dépêche en question. 

A Aranjuez le 1" may 1777- 

Espagne, t. 584, n° 47- 

L'ambassadeur se trouvait si désorienté dans ce dédale, qu'il mande 
encore le 1 5 mai , puis le 2 2 : 

J'étois hien persuadé d'avance que vous n'oposeriés que sagesse et 

raisonnemens solides a la vivacité, la véhémence et la causticité du ministre 
espagnol. J'avoue que cette conduite de sa part me cause une veritahle satis- 
faction el je présume que vous la partagerés en lisant une de mes précé- 
dentes lettres, dans laquelle j'ai eu l'honneiu- de vous marquer que M. de 
Floride Blanche m avoit témoigné pour ainsi dire de son propre mouvement 
qu'il avoit dicté la lettre dont il s'agit contre son sentiment personnel. Au 
reste. M', l'espèce de variation que le ministre espagnol semble vouloir im- 
puter a la France par raport a l'envoi d'un corps de troupes et d'une escadre 
a S' Domingue est un reproche gratuit, puisque votre correspondance avec 
moi établit avec clarté et précision que la France se tiendra prête a faire ces 
envois au moment ou ils paroitront indispensablement nécessaires, mais qu'elle 
pense qu'ils seroient prématurés et plus propres a exciter la guerre avec l'An- 
gleterre qu'à l'éviter. L'attention scrupuleuse que j'ai eue de communiquer 
littéralement par écrit au ministre des Affaires étrangères de Sa M'" Catb" 
ce que vous m'avés mandé a cet égard, ne permel ni doute ni équivoque. 
Au reste j'ai tout lieu de croire qu'il n'en sera plus question de la part de 
l'Espagne. 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 291 

Je suis également persuadé, M' que le désir doininanl du Roi Calh'' esl [~m. 
d'éviter la guerre et que c'est le vœu principal de ses ministres par leur ad- 
hérence naturelle au sistème et a la volonté du Roi leur maitre et par la con- 
sidération bien prépondérante que l'Espagne a beaucoup à perdre et rien a 
gagner dans une guerre avec 1 Ang". Le Roi Catli" daigne souvent me parler 
avec confiance, et je ne puis pas douter qu'il ne souhaite par dessus tout 
de finir ses jours tranquillement. M. le C'' de Floride Blanche est homme 
d'un sens fort droit, réfléchissant beaucoup, de peu de paroles, mais qui vont 
au l'ait; il est encore nouveau dans la place importante qu'il remplit; il a du 
nerf et de la fermeté, il se pique d'une grande franchise et My** Grantham 
a pu être frapé de la différence de stile et de façon de s'expliquer qu'il y a 
entre M. de Grimaldi et M. de Floride Blanche; M. de Galves a plus de feu 
et plus de hauteur espagnole que son confrère, mais il a aussi de l'étendue 
et de la solidité dans ses idées et dans ses combinaisons, et il est convaincu 
que l'Espagne n'est pas en état d'entreprendre la guerre contre les Anglois, 
et cpi'il faut au moins cinq ou six ans bien employés pour la mettre a portée 
de lutter sans desavantage avec la puissance Bril''. 

Tel est, M'', la façon de penser actuelle du caliinet espagnol; vous pouvez 
le tenir pour certain et que je serai très attentif a observer si contre toute apa- 
rence il survenoit du changement. Quel est donc le motif qui engage l'Es- 
pagne a faire de si grands préparatifs, à multiplier l'envoi de ses vaisseaux de 
guerre en Amérique, c'est la crainte que les Anglois ne forment dans la suite 
inopinément qtielqu'entreprise de conséquense dans le golphe du Mexique 
pour se dédommager des fraix immenses de la guerre cpi'ils soutiennent et 
du mauvais succès qu'elle peut avoir, enfin par un coup de desespoir que le 
ministère Brit"^ regarderoit comme l'unique moyen de se maintenir en place 
et d'endormir la nation sur les pertes qu'elle auroit faites. C'est aussi l'opi- 
nion peut être outrée du peu de sincérité et de bonne foi des Anglois contre 
lesquels les traités les plus formels ne rassurent pas; c'est enfin la persua- 
sion qu'en se mettant dans un état respectable en Amérique, on oposera le 
frein le plus sûr à la cupidité angloise et qu'il en résultera le maintien de 
la paix. 

A Aranjuez le i 5 may 1777- 

Espagne, t. 584, n" 75. 
37. 



292 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. Monsieur, 

J'ai reçu par un exprès de M. le comte d'Aranda la dépêche dont vous 
ni'avés honoré le 9 de ce mois n° 3 1 et votre lettre particulière de la même 
datte avec les deux copies qui y étoient jointes , l'une de la lettre que M. l'am- 
bassadeur d'Espagne vous a écrite le 7 , l'autre de la réponse que vous lui avés 
faite le 26 du mois d'avril dernier, celle ci est parvenue par le même courrier 
à M. le comte de Floride Blanche, il l'a mise tout de suite sous les yeux du 
Roi son maitre. 

Ce monarque après avoir mûrement pesé les raisons et les considérations 
d'après lesquelles Sa M"' pense qu'il ne convient pas que la France envoie a 
présent des troupes à S* Domingue et une escadre en Amérique, ce mo- 
narque, dis-je, a ordonné à M. le C*^ de Floride Blanche de prescrire au 
C* d'Aranda de ne plus insister sur ces envoys et de faire connoitre au mi- 
nistère de Versailles que le roi d'Espagne ne désirera jamais de la part d'un 
allié aussi intime aussi sur et aussi sincère que le Roi son neveu que les 
choses qu'il pourra faire sans blesser et sans compromettre ses propres in- 
térêts; M. le C* de Floride Blanche m'a dit qu'il suffisoit que la France se 
tint prête à effectuer, si les circonstances l'exigeoient, l'envoy des troupes 
et des vaisseaux énoncés dans vôtre réponse à M. le C*" d'Aranda, et que 
Sa M*^ Catholique n'avoit pas marqué d'opposition à ce que dans ce cas là 
nôtre escadre fût placée à la Martinique avec ordre de se joindre à celle d'Es- 
pagne et de se porter ensemble où il seroit nécessaire sous la condition que 
le commandement général des deux seroit déféré a la puissance, qui auroit 
besoin de secours; ce ministre a ajouté qu'il ne s'agissoit plus que d'être fort 
attentifs aux mouvements et aux projets des Anglois pour n'être pas pris au 
dépourvu , et que lorsqu'il en sera tems les deux cours se concerteront positive- 
ment sur les objets de position et de combinaison de force en Amérique dont 
il s'agit. Vous voyez. Monsieur, qu'il ne sera plus question de controverses ni 
de nouvelles conventions sur cette matière; M. de Floride Blanche me paroit 
penser sincèrement qu'il ne doit jamais y en avoir entre deux cours aussi in- 
timement liées que le sont la France et l'Espagne par un intérêt réciproque 
et par la tendre amitié qui règne entre leurs augustes monarques. 

A Aranjuez le 22 may 1777. 

Espagne, t. 58i , ti° 8,"). 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 293 

Mais, à Versailles, on était déjà revenu de l'émotion du premier i: 
moment. M. de Vergennes fait écrire le 20 mai par Gérard, dans la 
correspondance ordinaire : 

Le portrait que vous faites, M, du caractère de M. le G*" de Floride Blanche 
confirme l'opinion que nous en avions déjà conçue , et d'après laquelle nous 
avons vu avec la plus grande satisfaction son entrée dans le ministère. Je me 
flatte que ce ministre, imbu comme il l'est des principes qui fondent le sis- 
tème d'union qui existe entre la France et l'Espagne , y raportera toujours ses 
déterminations et ses démarches, et qu'il s'établira entre nous une correspon- 
dance dont la confiance sera la baze, comme l'avantage du service de nos 
maitres en sera l'objet. Je me flatte également que le petit nuage qui s'étoit 
élevé, aura été dissipé par les explications simples et modérées que renferme 
ma réponse à M. le C" d'Aranda. Quant a la lettre de M. de Floride-Blanche 
qui a excité notre étonnement, je vous ai mis a portée de laprécier par vous 
même et vous aurez certainement jugé que le stile et la toxu-nure ont dû nous 
paroitre étranges; mais j'en perdrai d'autant plus volontiers le souvenir pour 
ne m'occuper que des véritables intérêts des deux Couronnes, que je suis 
persuadé que M. le C^ de Floride Blanche est animé du même sentiment. 

Espagne, t. 584, n° 83. 

Plus OU moins sérieusement, le comte de Floridablanca, ce n'est 
pas douteux, s'était attaché à l'idée que les deux Couronnes, en 
montrant leurs forces ensemble dans le golfe du Mexique, feraient 
rechercher par l'Angleterre leur médiation pour son différend avec 
ses colonies, et qu'elles pourraient obtenir en retour des avantages 
respectifs. Qui plus est, il ne renoncera pas à cette conception per- 
sonnelle sans se débattre encore. Abordé par lui à cet égard , Ossun 
écrit le 8 mai à Versailles : 

M. le comte de Floride Blanche Monsieur, m'a aussi parlé d'une spécula- 
tion qu'il vous a, je crois, communiquée, sur le parti que la France et l'Es- 
pagne pourroient tirer de la situation respective ou se trouvent l'Angleterre 
et les Colonies rebelles. La première doit craindre les secours que les deux 



294 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777. Couronnes peuvent donner aux Insurgens et l'impossibilité de les faire rentrer 
dans la dépendance de la métropole par les moyens de force; les Colonies 
de perdre courage si elles ne sont pas aidées pendant la guerre et protégées 
après leur conciliation ou leur séparation. Le ministre espagnol en infère que 
la France et l'Espagne pourroient se rendre très nécessaires aux deux partis 
et en tirer de grands avantages. Comme il s'est borné à la simple exposition 
de ces vues qui me paroissent plus spécieuses que solides, je n'ai pas cberché 
à les discuter; je me suis restraint a faire observer i" que ce qui convenoit 
principalement aux deux Coiu-onnes étoit la continuation de la guerre civille. 
2° que l'Angleterre s'y obstinât et la tei^minât sans succès. 3° qu'il n'y avoit pas 
de vraisemblance qu'elle acceptât, et encore moins qu'elle recherchât la mé- 
diation des deux Couronnes. k° qu'il n'étoit pas possible de compter sur la 
bonne foi de cette puissance. 5° que quand on en suposeroit du côté des 
Insiu-gens, l'union des treize provinces révoltées etoit trop récente et trop peu 
cimentée, pour qu'on pût faire fonds sur les engagements qu'ils prendroient, 
au moins avant que leur séparation de la métropole et leur indépendance ne 
fussent reconnues. 

M. de Floride Blanche a répliqué qu'il sentoit les difficultés mais qu il ne 
pouvoit pas se persuader qu'on ne pût les surmonter avec des démarches 
sagement combinées et de la dextérité, qu'au surplus il esperoit que le Roi 
Catholicpie auroit lors du dénouement de cette guerre 18 vaisseaux de ligne 
et 2à frégates dans le golphe mexiquain, et seroit en conséquence en état de 
s'y faire respecter par les Anglois et rechercher par leurs colonies. 

A Aranjuez le 8 mai 1777- 

Espagne, t. 584, n° 60. 

A quoi M. de Vergennes, tenant à ne pas laisser ces illusions au 
successeur de M. de Grimaldi, répond de sa main, le 28, en rédui- 
sant à néant le plan du nouveau ministre : 

Vous aures trouvé M. dans 1 expédition que le d'^' courrier de M. le 
C* d'Aranda vous a portée le developement de la spéculation dont M. le 
C"* de Floride Blanche vous a entretenu et les réflexions quelle nous a donné 
lieu de faire. Vous y acquerrerés la sûreté que nous n'en avons pas jugé dit- 
ferement de vous. Plus nous retournons cette idée et moins nous voions la 



LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 295 

possibilité de lui donner dans 1 exécution une tournure satisfaisante. La (jues- \'- 
tion entre les Anglois et les Américains se réduisant a savoir si ceux ci renon- 
ceront a leur indépendance ou si les autres la reconnoitront, il faut d abord 
convenir lecpiel des deux partis nous inviteront a cedér. Nous ne convierons 
pas sans doute les Américains a se remettre sous la domination de leiu-s 
anciens maitres, ce seroit aller contre notre but et même contre notre inle- 
rest commiui qui ne périclite pas par la continuation de cette guerre civile. 
Conseillerons nous aux Anglois d avouer cette même indépendance qui l'ail 
1 objet de la guerre. Mais ce conseil peu amical pris dans toute sa valeur seroit 
1 équivalent dune déclaration que les fondemens de cette indépendance nous 
paroissent légitimes et que ce n est que par un reste de bienséance que nous 
nen faisons pas la reconnoissance autentique. Si les Anglois ne voioient pas 
dans un pareil conseil une tendance bien prochaine a la guerre, il faudroit 
qu ils eussent prodigieusement dégénère. Comme nous ne suposons pas que 
M. le C'° de Floride Blanche vise a 1 engager, nous attendons le developenient 
de ses moiens pour apretiér la possibilité de 1 exécution dune idée sur lacpielle 
nous avons besoin d être éclairés. C est sur quoi je vous prie M. de 1 engager 
a s expliquer lors que vous pourrés le faire sans affectation. 

Je conçois très bien que la grande force navale que le conseil d Esp*' se 
propose d'avoir dans le golphe du Mexique avant le dénouement des affaires 
de 1 Amérique pourra mettre les etablissemens de cette Couronne a 1 abri de 
tout événement, mais si c est un moien pour se faire rechercher par les Insur- 
gens, qui trouveroient dans cette démonstration un gi-and motif d'encourage- 
ment, il paroit peu probable que c'en soit un pour faire goutér aux Anglois 
l'idée de la médiation. 

A Versailles le 2 3 may 1777. 

Espagne, t. 584, 11° 87. 

M. de Floridablanca, à qui tout cela fut lu, sentait bien que c'était 
juste. On ne voudrait pas alTirmer, cependant, qu'il n'en resta point 
froissé. On le verra faire avec ténacité au cabinet de Versailles par expé- 
dient, mais aussi par amour-propre, peut-être, le reproche de n'avoir 
pas été frappé de la portée de son idée. Il en tirera une raison persis- 
tante de se dérober, de tenir l'Espagne hors de l'action de Versailles 



296 LES DEBUTS DU COMTE DE FLORIDABLANCA. 

1777, jusqu'à risquer de rendre funeste la tardiveté de son concours. Pour 
le moment, toutefois, les bons rapports étaient rétablis. M. de Ver- 
gennes écrivait déjà avec une entière sincérité à Ossun, le 9 mai, en 
lui envoyant une réponse directe pour le ministre espagnol : « Je vous 
« prie de la lui rendre en l'assurant du prix infini que j'attache a sa 
«confiance, de mon empressement pour en mériter la continuation 
« et pour la justifier par le retour le plus entier de la mienne '. » 

' Espagne, t. 584 , n° 82 bis. 



ANNEXES DU CHAPITRE V. 



I 

SUR L'ENVOI DE FORCES FRANÇAISES À SAINT-DOMINGUE. 



TRADUCTION DE LA LETTRE DE M. LE c'*^ DE FLORIDE-BLANCHE À M. LE c''^ D'ARANDA. 

Pardo le 5 mars 1777. 

M. le M" dOssun nous a communiqué la copie dune dépêche de sa cour qui 
confirme ce que V. E. nous avoit marqué de 1 idée que le Roi T. C. et son conseil 
avoient prises des différents points que nous avions traités dans notre réponse ou 
contreprojet pour la meilleure disposition des forces de terre et de mer des deux 
puissances; et comme je me propose de m expliquer sur chacun deux et principale- 
ment sur ceux qui ont donné lieu a quelque diversité d'avis, je commencerai par 
résumer dans cette lettre les observations et les réflexions de la cour de France. 

Les deux souverains sont très d accord sur leurs vues politiques de même que 
sur le principe fondamental que, quoiqu'elles désirent la conservation de la paix, 
et qu'elles ne soient pas dans fintention de profiter sans un motif bien légitime des 
embarras presens de TAng", cependant ils doivent diriger leurs préparatifs et leurs 
dispositions a la vue de faire vigoureusement la guerre dans le cas où elle devien- 
droit indispensable, sans se borner a une guerre purement défensive, laquelle dans 
quelques circonstances pouroit être fort ruineuse et contraire a l'objet qu on se pro- 
pose, qui doit être d'abbattre une bonne fois l'orgueil de f Angleterre. 

Les deux rtionarques conviennent également de fimportance de soutenir les colo- 
nies américaines. Plus cette guerre civile durera, n'importe quel en soit 1 événement, 
plus les deux partis s'affoibliront et surtout la Grande Bretagne qui est notre ennemi 
naturel. 

La cour de France passe ensuite aux mesures particulières et expose qu'en éprou- 
vant le nombre de vaisseaux de guerre espagnols que nous pensons de placer à 
Cadix et au Feroi , elle ne trouve pas que le corps de douze mille hommes qu'on 
destine pour la Galice puisse y être d une grande utilité, tant parce quil seroit plus 
II. 38 

IMPRIMEKIt NATIOKILI. 



298 ANNEXES DU CHAPITRE V. 

nécessaire dans Tinterieur du pays pour couvrir notre frontière qui est si étendue et 
aussi que parce que la menace contre l'Irlande dont il etoit mention dans le contre- 
projet seroit invraisemblable avec des forces de mer aussi disproportionnées a 
l'exécution de cette idée. 

La même cour ajoute a l'apuy de son opinion sur ce sujet, que si nous ne pre- 
nons pas ce parti , nous pourons nous voir exposés a quelque insulte de la part des 
Portugais, attendu que les deux corps de 6000 hommes chacun qui sont destinés 
a couvrir la frontière intérieure ne pourroient résister suflisamenf. 

Avant de passer a un autre objet , je dirai a V'° Ex", que quoique le plan projette 
ici portât sur les difficultés antécédentes de cette même cour pour faire une irruption 
en Portugal, le Roy persuadé maintenant par 1 observation de la France, a résolu et 
ordonné quon changeât cette disposition; de sorte qu'au lieu de porter en Galice ce 
corps entier de i 2000 hommes on le placera de manière quil y ait plus de troupes 
quon ne pensoit sur la frontière intérieure, et elles seront disposées de manière a 
pouvoir agir ensemble ou séparément selon quil conviendra. 

Le ministère de France, convaincu que nos forces de mer doivent être en grosses 
masses et non en petites divisions, eu égard aux risques qu'elles courroient d être 
interceptées ou détruites, assure quil tiendra à Brest 28 a 3o vaisseaux de ligne 
et qu'il tirera du port de Toulon ceux qui devront passer aux Indes orientales et oc- 
cidentales, ayant déjà ordonné qu'on arme promtement 6 vaisseaux dans ce dernier 
port pour les faire passer en Amérique aussitost que cela sera jugé nécessaire. 

Je dirai a V" Ex"" que le Roi est très satisfait des mesures prises par la France, 
mais qu'il croit que nous sommes au moment d'expédier sans perte de tems pour 
1 Amérique les dits 6 vaisseaux francois auxquels se joindront 6 vaisseaux espagnols. 
Sa M'" ayant déjà donné a cet efiet des ordres pour former l'escadre d'observation 
pour contenir les Anglois dans leurs vues ambitieuses sur ces mers; observant que si 
nous tardons de prendre cette précaution indispensable, les escadres de la G'''^ Bref 
pourront venir sur nos côtes et nous la rendre impossible. 

Le cabinet de France réfléchit avec beaucoup de justesse sur les inconveniens 
que peut produire la diversité des sentimens des commandans des deux escadres 
quoiqu'elles appartiennent a des puissances amies et avec quel soin nous devons 
éviter un pareil risque. Le Roi Cath' l'a également senti , et c'est pour y obvier que 
Sa M'" a jette les yeux sur un officier avancé en grade, doué d'une grande prudence, 
ayant beaucoup d'instruction militaire, et fort affectionné a la nation francoise; de 
manière que celui ci ayant le commandement en chef des douze vaisseaux, pour les 
cas ou ils devroient opérer ensemble, et chaque escadre iiyant ses commandans res- 
pectifs d'un grade inférieur, soit pour les occasions ou elles agiroient séparément 



ANNEXES DU CHAPITRE V. 299 

soit pour le service intérieur de chacune, il ne pourra survenir ni compétence ni 
degout qui prejudicie essentiellement aux intérêts des deux souverains. Dans cette 
supposition, il conviendroit que la cour de France indiquât les points qui lui pa- 
roitront convenables pour régler d'un commun accord et sans le moindre délai la 
conduite et l'instruction des escadres, des commandans et officiers des deux nations. 

Ce même ministère fait aussi des observations sur le nombre de troupes que nous 
desirons qu'il envoyé en Amérique et sur leur emplacement dans l'isle de S' Domingue. 
Quant au premier point il s'apuye sur la dépense énorme qu'on devroit faire pour 
embarquer un corps de 20 bataillons de le conduire avec un convoi suffisant dans 
ces mers; sur la grande difficulté, ou plus tost fimpossibilité d'y faire subsister ce 
corps; sur la grande mortalité que ces troupes soudriroient, attendu qu'il faudroit 
trois mois pour préparer leur embarquement et qu'elles ne seroient pas moins de 
deux mois dans le passage , en sorte qu'elles arriveroient dans la saison la plus cruelle. 
Quant au second point, le ministère dç France s'apuye sur ce que le Goarico doit 
manquer de toute espèce de vivres eu égard a l'extrême sécheresse et aux autres 
calamités qu'on a éprouvées ces années passées; sur ce que la ditte colonie francoise 
est beaucoup plus malsaine que la partie espagnole, ainsi que le prouve l'expérience 
journalière; sur ce que la guerre avec l'Angleterre étant déclarée, les secours qu'on 
pouroit tirer de la Guyanne, de Cumana et autres endroits, seroient fort difficiles, et 
exposés a être pris par l'ennemi; et enfin sur ce que la position de Guarico défend 
bien les possessions qui sont au dessous des Vents, mais non celles qui sont au dessus. 
En sorte que si l'Ang", attaquoit quelques unes de celles cy, les secours a lui porter 
de ce point seroient fort lents et difficiles, au lieu que de la Martinique on couvriroit 
mieux les deux objets en y employant moins de troujjes. 

Le Roi ayant pris en considération ces deux objections, et en les comparant avec 
les avantages qui doivent résulter des mesures proposées. Sa M'* forme le jugement 
suivant. Il est d'une nécessité absolue d'envoyer le plus tost possible un corps de 
troupes francoises, s'il n'est pas de vingt bataillons complets au moins de dix mille 
hommes effectifs. On envoyé de notre part les ordres les plus efficaces de former 
des dépôts de vivres de toute espèce tant pour la subsistance des troupes que pour 
le secours des escadres. Les chefs et commandans des possessions espagnoles tant 
dans l'isle de S' Domingue que sur les côtes de Terre Ferme et de la Nouvelle 
Espagne sont chargés de cette disposition ; ces troupes se diviseront par corps , ou 
comme on le trouvera plus a propos et passeront d'un territoire a fautre de la même 
isle de S' Domingue pour changer alternativement d'air, et éviter les maladies du 
climat. On leur fournira et facilitera dans les dits postes tout ce qui pourra con- 
tribuer a leur conservation et au bon état de santé comme l'exigent fhumanité, la 

38. 



300 ANNEXES DU CHAPITRE V. 

bonne harmonie et l'intérêt réciproque. Que les vaisseaux des escadres pourront en 
faire de même pour la santé de leurs équipages, autant que cela sera compatible avec 
l'objet principal de leurs stations; que les envois de troupes francoises devroient 
se faire successivement et sans éclat, en gagnant avec prudence le temps qui sera 
possible. Si nous pouvons nous prévaloir de quelques troupes tirées de nos places 
d Amérique, nous le ferons des ce moment pour augmenter les forces d'observation 
dans cette isle. Avec de telles forces de terre et de mer placées sur ces parages, 
comme il n'est pas croyable que l'Ang" entreprenne rien de considérable sur les 
isles et possessions immédiates, on peut également démontrer qu'on epargneroit de 
plus grandes dépenses qu'occasionneroit une disposition vigoureuse suffisante pour 
faire échouer les idées ambitieuses de nos ennemis; dans le cas contraire, il faudroit 
ou leur oposer avec précipitation et des dépenses énormes de grandes expéditions, 
ou recevoir la loi qu ils nous imposeroient. Enfin les dispositions que l'on a indi- 
quées étant prises par les deux puissances , Jes domaines des deux Couronnes dans 
ces régions seroient a couvert de toute insulte ce que l'on n'obtiendroit pas sans 
une pareille précaution. 

La cour de France traitant du nombre de vaisseaux qu'elle doit laisser à Toulon , 
et qui est de quelque chose supérieur a ce qui a été proposé de ce coté ci et dont 
on etoit convenu au commencement, elle expose les motifs survenus nouvellement 
qui lui font changer sa détermination. Ils se réduisent en substance a la crainte que 
les demeslés qui subsistent entre la Russie et la Porte prenant plus de coi'ps il pour- 
roit s'en suivre l'envoi d'escadres de cette souveraine ambitieuse et romanesque dans 
la Méditerranée comme elle l'a fait en dernier lieu; et quoiqu'il ne soit pas facile de 
prévoir le parti que Leurs M"^' Très Ghret" et Cath" pourront prendre pour l'éviter 
puisqu'il doit dépendre de ia combinaison des circonstances qui concourront alors 
il est évident que la France doit se tenir en état de présenter quelque force respec- 
table qui impose et apuye les déclarations qu'elle trouvera convenable de faire. 

V. E. observera d'après ces principes ce que j'écris de l'ordre du Roi au comte 
de Lacy touchant la conduite qu'il doit tenir a Petersbourg après que vous en aurés 
conféré ensemble avec le comte de Vergennes. 

Je crois avoir satisfait clairement et distinctement aux points essentiels des dé- 
pêches du ministère de France a son amb' et notament a ceux qui exigent quelque 
explication positive parce qu il est survenu quelque différence relativement à la pre- 
mière proposition. 

Quoique jaye du informer substentiellement le dit ami/ de la détermination du 
Roi pour correspondre a la communication qu'il m'a faite des dépêches de sa cour 
et aux discours qu'il m'a tenus, cependant comme V" Ex" est l'organe principal^ar 



ANNEXES DU CHAPITRE V. 301 

lequel les réflexions que l'on fait ici sur les affaires qui intéressent les deux puissances 
doivent arriver a la connoissance du Roi Très Chrétien je me suis étendu en vous 
exposant tout ce qui se présente sur chaque objet pour servir a votre direction dans 
vos conférences avec le comte de Vergennes. Je vous observe a cet effet qu'il convient 
de ne pas perdre de tems a effectuer les mesures déjà résolues et que les opérations 
des deux cours doivent être conformes et bien combinées. 

Toutes ces explications de nos souverains se dirigent a prendre leur parti avec la 
plus grande maturité et a assurer l'exécution de ce qui a été une fois résolu. Elles 
servent aussi a rendre plus sensible l'amour que Leurs M'*' se professent mutuelle- 
ment, et la confiance qu'elles désirent de rendre toujours plus étroite entre les deux 
nations. C'est dans cette suposition que V" Ex", qui connoit si a fond l'attachement 
du Roi a ses idées si utiles, fera connoitre au Roi Très Chrétien combien sa Majesté 
prise les occasions de le lui manifester. 

Espagne, t. 583, n" i4o. (Minute de M. de Vergennes.) 



II 

ENTREPRISES POSSIBLES DE LA RUSSIE CO.'VTRE LES TURCS. 



LE COMTE DE VERGENNES AU MARQUIS D'OSSUN. 

A Versailles le 22 mars 1777. 

Vous rendes compte, M. dans vos lettres n° 22 et 26 de 1 usage que vous avés 
fait des notions que j avois eu 1 hormeur de vous transmettre par ma dépêche du 
ilx- février concernant les demeslés qui renaissent entre les Turcs et les Russes par 
raport a 1 exécution de la paix de Caynardgy; de la sensation quelles ont paru faire 
sur Sa M'" G''"" et sur son ministère, et enfin des reflexions que vous aves receuillies 
relativement a cette importante conjoncture. 

M" les comtes d'Aranda et de Lascy que j'ai vus depuis m'ont communiqué les 
instructions qu ils ont reçues a cet égard. Elles sont conçues avec autant de pré- 
voyance que de sagesse et elles remplissent tout ce quil est possible de se proposer 
dans letat présent des choses; il faut, en effet quelles soient mieux eclaircies de 
toute part pour se fixer respectivement a un parti quelconque. 

Suivant les derniers avis de ConstP'" dont je joins ici 1 extrait, quoiqu on ne sv 



302 ANNEXES DU CHAPITRE V. 

négligea pas sur les préparatifs de guerre sur tout du coté de la mer Noire, on ne 
desesperoit pas encore de pouvoir consenér la paix et il paroit que le vo'eu le plus 
commun tendoit a ce but. Mais la paix tenant a i adhésion de la Russie a certains 
temperamens que 1 on dit admissibles mais que nous ne connoissons pas, il nest pas 
possible de prononcer sur 1 événement. L idée que 1 on a a Madrid du caractère de 
Catherine 2'"° et qui est malheureusement vraie, est peu favorable aux espérances 
que Ion voudroit fonder sur son amour pour la paix et sur le besoin quelle doit en 
avoir. Il est difficile en effet que son empire ne se ressente des rudes et fréquentes 
secousses qu il a essuiées depuis un petit nombre d'années , mais cette considération 
si décisive sur un esprit calme prévaudra t elle sur celui dune princesse que la for- 
tune et ses nombreux sectateurs n'ont que trop gâtée; surtout étant excitée par un 
interest aussi séduisant que celui de se préparer la voie la plus directe pour renverser 
a son plaisir 1 empire de Consf'" si elle ne peut y réussir dans le moment présent. 

On sait M. , et M. le G" de Lascy me le confirme que cette princesse plus éclairée 
maintenant quelle ne letoit a la paix sent que les cessions quelle s est procurée ne 
remplissent pas ses vues qui n auront une consistance solide que lorsqu elle se sera 
assurée un port dans la mer Noire plus propre a un grand établissement de marine 
que ceux quelle s est fait cedér a la paix. Balaklava qui est situé a 1 extrémité la plus 
méridionale de la Crimée est le seul endroit propre a cet objet, il reunit toutes les 
convenances qu'on peut rechercher. On ne met pas en doute que la Russie ne pense 
a 1 avoir de quelque manière que ce puisse être ; c est sans doute le prix qu elle 
attache a I indépendance des Tartares qui ne le seront que nominalement et par 
raport aux Turcs seulement, et qui seroient bien tost dans son entière dépendance 
si elle prenoit poste dans une position qui lui donneroit 1 avantage non seulement de 
dominer sur toute la mer Noire mais de tenir Consf'' dans un échec et dans des 
allarmes continuelles. La Russie établie a Balaklava y auroit bien tost asses de forces 
maritimes pour surprendre Consf'" avant même qu'on put soupçonner quelle en 
formât le dessein. 

La cour de Vienne paroit partager vivement cette inquiétude, elle voit toutes les 
conséquences du projet, la facilité de son exécution, et elle cherche a exciter toute 
la chaleur de notre interest pour nous disposer a y faire 1 opposition la plus directe. 
Comme il est dans sa nature de tout exiger de ses amis et de mettre au jeu le moins 
qu'elle peut nous ne nous laissons pas enflâmer dun zèle inconsidéré. Cependant 
comme les avances que cette cour nous fait ne donnent pas lieu au soupçon d un 
concert entre elle et la Russie pour le partage des provinces ottomanes en Europe , 
et q'une indifférence trop marquée pourroit l'y porter, le Roi renvoie a Vienne M. le 
baron de Breteuil , qui etoit ici par congé. Ses instructions n'afoibliront point 1 idée 



ANNEXES DU CHAPITRE V. 303 

de iinterest que nous attachons a la consei*vation de l'Empire Ottoman , mais sans 
nous découvrir sur ce que nous pourrions faire si aucune puissance annoncoit ie 
dessein de le subjuguer. M. le baron de Breteuil est autorisé a faire connoitre que 
nous ne sommes pas éloignés de nous concerter avec la cour impériale, mais il doit 
l'engager a s ouvrir sur ce quelle est dans I intention de faire elle même le cas arri- 
vant et sur ce qu elle peut désirer que nous fassions nous mêmes. Nous ne lui dissi- 
mulons pas que cette connoissance nous est d autant plus importante que Sa Maj" 
ne voulant agir que dans le concert le plus intime avec le Roi son oncle il est indis- 
pensable qu elle soit en état de présenter a Sa M*" C'"° des vues fixes sur lesquelles 
elle puisse asseoir ses resolutions. 

Je profite du départ de M. le comte de Lascy pour faire passer a M. le M" de 
Juigné des instructions analogues a celles dont le ministre d'Esp' est muni. Nous ne 
1 autorisons cependant pas a faire les mêmes questions que M. de Lascy sur le nombre 
des vaiss' et sur la destination de 1 armement si on en prépare un. Ou on n'y repon- 
droit pas ou on y repondroit d une manière si peu satisfaisante que ce seroit donner 
matière a querelle, mais M. de Juigné a ordre dans le cas ou M. le C" de Lascy 
devroit s expliquer de faire connoitre dans 1 occasion que le ministre n avance rien 
que de parfaitement conforme a l'intention unie des deux monarques. 

L état d une observation vigilante est comme le remarque très judicieusement 
M. le G" de Floride Blanche ce que les deux cours peuvent faire de mieux dans ce 
moment, cest aussi le parti auquel ie Roi est déterminé a se fixer jusqu'à ce que les 
choses mieux eclaircies les deux monarques arbitrent ce qu ils estimeront de plus 
convenable a leurs intérêts. Il seroit prématuré dans les termes ou nous sommes 
avec la Russie de se découvrir sur aucun genre d'opposition et de préluder par des 
déclarations menaçantes avant quil ny ait lieu. Nous pensons ici co° a Madrid M. 
quon nen doit venir a cette extrémité que lorsque toutes les autres voies auront 
été épuisées et qu'aussi long tems qu on pourra emploier celles de la douceur et de 
la persuasion elles doivent être préférées. Si on pouvoit faire un fond solide sur les 
dispositions de l'Ang"^ il ne seroit peut être pas impossible de la disposer a une 
communauté d'offices tendans a écarter 1 envoi d une escadre russe dans la Mediter- 
rannée. Son interest sopose comme celui de la France et de l'Esp" a 1 anéantissement 
de I Empire Turc; elle nen a pas un moindre a voir au moins avec jalousie que 
la Russie acquière un excédant de puissance qui la mettroit bien tost en situation 
de ne laisser plus subsister d équilibre sur la mer comme sur la terre. Ces considé- 
rations bien maniées semblent de nature a devoir faire impression sur les ministres 
B''"", mais ce n est pas encore le moment de les leurs présenter avec efficacité. On 
a cependant quelques indices quils ne sont pas sans inquiétude sur 1 orage qui se 



304 ANNEXES DU CHAPITRE V. 

forme a 1 orient de l'Europe, ils aprehendent surtout' une coalition entre les deux 
cours impériales , mais pour espérer qu ils se montrent dociles aux vues de pre- 
voiance qu on pourroit vouloir leurs inspirer il faut attendre qu ils soient asses en- 
gagés dans les affaires de 1 Amérique pour quils craignent de voir allumer le feu 
de la guerre dans quelque part que ce soit de 1 Europe. Nous ne pouvons pas nous 
dissimuler que le principe dirigeant de tout ministère B'i"° est une opposition con- 
stante a tout ce que la France et l'Esp" peuvent se proposer de plus avantageux et 
de plus analogue au bonheur gênerai. 

J ai 1 h' d être avec un très sincère et fidèle att. 

Espagne, t. 583, n° 175. 



CHAPITRE VI. 

DÉMARCHES ET MANOEUVRES DES COMMISSAIRES AMÉRICAINS. 



Etonnemeiit du marquis de Noailles au tableau que M. de Vergennes avait fait de l'attitude de 
Franklin; rôle que le public pensait voir prendre au «docteur»; opinion de ce dernier sur les 
sentiments de la cour de France; il redonne cours aux opérations interrompues par les contre- 
ordres. — Perplexité où la fausse situation de Beaumarcliais jetait les délégués de l'Amérique : 
efforts de celui-ci pour la faire cesser et de la légation pour agir sur M. de Vergennes; comment 
les retards ne venaient pas do Beaumarchais seul, mais des précautions par lesquelles on vou- 
lait assurer le secret. — Les navires retenus au Havre et à Nantes; rentrée de l'Ampliilrile à 
Lorient; du Coudray et ses menées; Beaumarchais reçoit de nouveau la liberté d'agir; départ 
de l'artillerie promise, de dix navires d'Hortalès et C" et même de l'Ampliitrile. — Recherche 
dont Franklin était l'objet à Paris; comment il se laisse arracher les moyens de favoriser 
l'intrigue de du Coudray; sa ferme confiance dans la victoire de son pays ravive celle de ses 
collègues en l'absence de nouvelles de Philadelphie; ce qu'ils font dès que leurs courriers 
arrivent. — Habileté de la légation à tirer parti de l'éventualité de la réconciliation de l'Angle- 
terre avec ses colonies et d'une attaque contre les deux Couronnes; mémoire de Deane à M. de 
Vergennes et de Franklin au comte d'Aranda pour décider les deux cours à conclure une alliance 
et la cour d'Espagne à recevoir Franklin. — Empressement du comte d'Aranda; Deane de- 
mande de nouveau des canons, des vaisseaux, une diversion contre l'Angleterre; M. de Ver- 
gennes combat l'idée de faire la guerre pour le compte de l'Amérique. — L'Angleterre instruite 
de ce qui se passe ; rapports tendus des deux cabinets ; celui de Saint-James refuse de s'expliquer. 
— Le bill sur les lettres de marque; plis peu rassurants de M. de Noailles; il est revenu tout à 
fait à son sentiment de défiance; MM. de Maurepas et de Vergennes sont près de le partager; 
comment ce dernier précise les idées à cet égard ; précautions pour éviter des plaintes qui seraient 
fondées; la question des prises américaines dans les ports français. — Les commissaires améri- 
cains et lord Stormont travaillent simultanément à faire croire que la réconciliation entre l'Angle- 
terre et les Colonies est prochaine; utilité que M. de Vergennes tâchait de tirer de ces ma- 
nœuvres à Versailles et à Madrid ; pourparlers sous la statue de la place Vendôme ; efforts pour 
dégoûter les Américains de rien attendre des deux cours et leur laisser tout espérer de l'Angle- 
terre; dépêche préparée, de l'avis du roi et de M. de Maurepas, afin d'influencer l'Espagne. -■- 
Pourquoi on n'expédie pas cette dépèche ; les journaux de Londres ; Garnier obligé de se défendre 
devant le ministre contre les bruits et les imputations dont il était l'objet. — Poids acquis de 
jour en jour par la légation du Congrès; relations commencées par elle avec le roi de Prusse; 
moyens qu'elle avait pris pour assurer sa correspondance avec l'Amérique; appui que Beau- 
marchais lui prêtait. — Il parait probable que M. de Vergennes s'était servi de ce dernier pour 

II. 39 



mriIHEHtE YâTIOSlLE. 



306 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

porter le comte d'Aranda à pousser la cour de Madrid vers l'Amérique ; les commissaires sont 
persuadés que la rupture avec l'Angleterre approche; leurs efforts afin d'y aider; Deane reprend 
à celte fin le projet du marquis de la Fayette. 

1777. On a vu que M. de Vergennes présentait au marquis de NoaiUes 

la manière d'être de Franklin en France comme très effacée. Il aurait 
voulu, évidemment, y faire croire à Londres. Son secrétariat donnait 
peu après les mêmes indications. Les Affaires étrangères écrivaient, 
le 2 8 décembre , à l'ambassadeur : 

Le Roi a fort aprouvé. M., la réponse sage et ferme que vous avez faite 
par raport au docteur Franklin. Il est certain, ainsi que j'ay déjà eu l'honneur 
de vous le mander, que j'Ignore encore le motif du voyage de ce membre 
du Congrès; mais je sens parfaitement que cette réponse ne satisfalra et ne 
convertira personne. SI les ministres anglais vous entretiennent sur cet objet, 
vous voudrez bien vous renfermer dans le sens de la réponse que vous avez 
déjà faite, et du surplus vous renfermer dans f Ignorance que vous partagez 
avec nous. 

Angleterre, t. 519, n" ii6. 

Si le célèbre « docteur » s'était réduit en effet au rôle tranquille 
de causeur scientifique, que le ministre lui attribuait, il aurait bien 
trompé les espérances que, dans l'entourage du Gouvernement et 
dans le public, on fondait sur son arrivée. L'étonnement de M. de 
Noaiiles en fait juger. C'est avec « une véritable peine » , écrit-il dès 
qu'il a reçu les plis, qu'il voit l'Américain ne pas répondre, à beau- 
coup près, à l'idée qu'on s'était formée de sa présence en France. 
Dévoilant cette idée tout aussitôt, il ajoute que « la philosophie spécu- 
lative ne devrait point l'occuper dans ce moment-ci; il se trouverait 
encore plus au-dessous de la réputation qu'il s'est acquise, si ses espé- 
rances étaient ailleurs que dans la protection que les ministres du roi 
voudront bien lui accorder pour les intérêts de son pays* ». Le mar- 
quis de Noaiiles témoigne là du sentiment public, à vrai dire, au sujet 

' Rapport de M. de .\oailles, du a8 février. 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 307 

des affaires d'Amérique et de l'importance que l'on avait compté leur 1777. 
voir prendre. Il s'empresse de dépeindre Franklin d'après ce qu'il a 
recueilli sur lui à Londres, et c'est sous un jour propre à raviver l'opi- 
nion conçue de ce nouvel envoyé, propre aussi à faire prévoir, à court 
délai, le rôle qu'on avait attendu de lui et, par suite, le parti auquel 
on souhaitait d'être amené. « Je ne prétends pas », écrit-il : 

Je ne prétends pas être l'apologiste du docteur Franklin, fjuoique très 
attaché à sa cause , autant qu'elle pourra contribuer à la gloire du règne de 
Sa Majesté. Voici, Monsieiu- le Comte, ce qu'on m'a dit du caractère de cet 
homme célèbre depuis trop longtems, pour que les erreurs de sa conduite 
actuelle soient sans remède. Son usage, lorsqu'il amve dans un pays qu'il ne 
connoit pas, est de montrer pendant quelque tems la plus grande Inactivité. 
Il parle peu, ou s'il parle c'est sur des sujets indifférens ou qui n'ont rapport 
qu'aux lettres et aux sciences dans lesquelles il est profondément versé. Par 
une suite du même sistême, longtems après son arrivée en Amérique, bien 
des gens le soupçonnoient d'avoir écouté les propositions du ministère bri- 
tannique, non qu'il ait jamais joué aucun manège de mensonge et de four- 
berie son extrême réserve donnoit seule naissance aux soupçons qu'on vouloit 
concevoir. Il a rompu enfin le silence, et personne n'a parlé plus utilement 
pour la liberté de sa patrie. Sa position est tout-à-fait différente aujourdhiii. 
Certainement sa sagacité, et ses lumières sont en défaut, s'il croit pouvoir 
marcher dans une autre route que celle que vous lui aurés frayée. 

Angleterre, t. 521, n° 127. 

Mais, à la date de cette lettre, Franklin poussait déjà le gouverne- 
ment du roi un peu plus vite que celui-ci ne l'aurait voulu. « Quoique 
tranquille en apparence, mandait M. de Goltz au roi de Prusse, il 
emploie beaucoup de gens en sous-ordre pour envoyer des munitions 
à ses compatriotes '. » Franklin, en effet, avait jugé tout de suite des 
dispositions dans lesquelles étaient les ministres de Louis XVI et tra- 
vaillé à en obtenir des résultats. Il avait entrepris d'abord de redonner 

' 19 janvier 1777. 

39. 



308 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. aux opérations commencées par Deane l'impulsion que les contre- 
ordres avaient interrompue. Dans une lettre personnelle du 4 jan- 
vier, il écrivait déjà à Philadelphie : 

L'opinion de la nation est pour nous, mais on pense que la cour voit 
approcher la guerre avec hésitation'. 

En commun avec Silas Deane, il mandait le ly : 

Les cœurs en France sont universellement pour nous et l'opinion pour une 
guerre immédiate avec la Grande-Bretagne est très forte, mais la cour a ses 
raisons pour la différer un peu plus; en attendant on se prépare à la faire ^. 

Les apparences, en ce moment-là, donnaient aux «plénipoten- 
tiaires I) beaucoup de motifs de ne trouver qu'obscurité dans les inten- 
tions du Gouvernement et désarroi dans les combinaisons où il avait 
jeté Silas Deane. La cause des contradictions successives dans les 
actes, celle des changements soudains dans la direction et les ma- 
nœuvres, dans la manutention du matériel que devaient charger les 
navires, leur échappaient forcément. Ils attribuaient tout cela à Beau- 
marchais, à l'incapacité où il semblait être de tenir à leur égard les 
engagements qu'il avait pris. Dénoncé par les menées de du Coudray 
pour ne chercher que du lucre et pour abuser d'eux; obligé à des 
biais compliqués afin d'éviter au Gouvernement les récriminations de 
l'Angleterre; contraint même de se défendre contre les défiances sou- 
levées, jusque dans l'esprit de M, de Vergennes, sur l'intempérance 
prétendue de ses entretiens, sur des indiscrétions parfois inévitables; 
recourant par suite à des justifications qui pouvaient paraître louches, 

' The Works ofB. Franklin , by Jared Sparks , « le ministre , depuis l'arrivée de Franklin , que 

t. VIII, p. 194. «cette cour redoute de donner de l'ombrage à 

' «For postponing il a Utile longer. » (Di- « l'Angleterre et, tout en nous recevant et nous 

plomatic correspondence , p. a 53.) — Dans leur «aidant de son mieux, est désireuse de retar- 

troisième lettre au Comité , qui est écrite par « der avant d'entrer en reconnaissances et né- 

Deane, le 12 mars, ils disent de nouveau : « Il « gociations avec nous en tant que ministres du 

« a été évident dès notre premier entretien avec « Congrès. » 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 



309 



Beaumarchais prêtait au doute, en effet, même au soupçon; la per- 
plexité des Américains était d'autant plus grande. Le dédale s'ouvrit 
un peu dans le courant de janvier. Le 3o, après maints billets' pour 
répondre aux propos, pour fournir des raisons ou des preuves, 
Beaumarchais adresse au ministre cette lettre, qui est un peu l'his- 
torique de ce qui s'était dit et fait à son sujet : 

Paris, le 3oj" 1777. 

Monsieur le Comte 
Lorsqu'on écrit a un ministre qu'on respecte et chérit , on est bien emba- 
rassé de trouver des termes pour éclaircir un fait tel que celui qui m'etoulFe. 
Essayons, il le faut. Après que M"' Deane m'a eu montré, pendant un mois, 
une humeur empestée, en me disant toujours qu'il y avait quelque chose 
d'obscur et d'inconcevable dans les retards des vaisseaux du Havre , j'ai voulu 
enfin avant hier m'expliquer avec lui sur ce ton offençant; il m'a répondu que 
fatigué lui mesme de ne savoir a qui s'en prendre il avait eu 1 honneur de vous 
envoyer un mémoire par M' Lée; et que Votre Excelence avait clairement 



1777. 



' Des 29 décembre 1776, i3, 18, a 3 jan- 
vier, 37 février 1777 notamment, et plusieurs 
autres. [Angleterre, t. 519, n° 119; t. 521, 
n"' 25, 34, 38, 5i, etc.) — Billets assez énig- 
matiques; à défaut de documents plus dé- 
taillés, on ne peut guère donner le sens de 
leurs sous-entendus ou de leurs demi-mots. 
Celui du 27 fait du moins entrevoir l'en- 
chevêtrement d'intrigues auxquelles le rôle de 
Beaumarchais donnait occasion, si tant est qu'il 
n'imaginait pas un peu, de son côté, cet en- 
chevêtrement, en vue de se défendre : « Lundi 
« 27 j" 1777. — Monsieur le Comte. — Quoi- 
« que je croye m'etre assés justifié de la platte 
» indiscrétion dont on m'avait accusé près de 
u vous; je n'ai pas eu de repos que je n'apprisse 
» d'où peut venir tant de méchanceté. Car de 
«ma part, j'entens conter chaque jour des 
« chose» si impossibles des ministres du Roi , 
» que je n'ai pu douter que quelque nouveau 
" diable ne derouUat au travers des affaires , 
" pour tout brouiller et tout détruire. J'en sais 



« maintenant plus que je n'en voudrais savoir. 
« Hélas ! Monsieur le Comte , pendant que vous 
« doutés si un serviteur éprouvé du Roi , de 
M' de Maurepas et de vous, a pu faire une 
« faute de jeune homme , vous ne voyés pas tout 
a ce quils osent pour vous renverser et mettre 
« a votre place un de leurs amis. Vous n'enten- 
dés pas tout ce qu ils disent de vous et de 
« M' de Maurepas, quoi qu'on ne s'en cache 
« guerre. Il faut pourtant que vous sachiés tout 
«cela l'un et l'autre. Mais depuis trois jours 
«je suis au lit de chagrin, de fièvre et de fa- 
« tigue. Une courbature universelle et les suites 
11 d'un rhume négligé m'ont mis a bas. Je suis 
« un peu mieux ce matin , mais pas assés pour 
« écrire plus longuement. Je verrai ce soir M' de 
«Sartines, si je puis me transporter, car, pen- 
(1 dant que le mal galoppe à pas de géant , le 
« bien se trame à pas de tortue. — Recevés les 
« assurances de mon respectueux dévoùment. 
« — M' le C" de Vergennes. » (Billet non signé 
et non marqué du B habituel. ) 



310 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. assuré M'Lée que depuis long teins il n'y avait plus aucun obstacle de la part du 
ministère et que si je lui disais qu'il y en avait encore ce ne pouvait être qu'une 
fourberie ou coquincrie de moi et de M"^ de Montieu. Pardon Monsieur le Comte , 
si, après avoir dévoré tous les autres dégoûts sans me plaindre, celui cy me 
reste a la gorge et m'etrangle au passage. 

Votre Excélence voudra bien jetter les yeux sur les A lettres cy jointes 
écrites par moi a M' de Sartines, les 3, i8, 22 et 29 janvier. Elles vous 
instruiront du véritable état des choses, s'il est possible que vous l'ignoriés, 
et vous me dires ensuite jusqu'à quel point vous ordonnés que je garde le 
silence et me dévoue. 

Ce coup m'attère et me fait désirer que toute ma conduite comme homme 
vigilant et comme serviteur fidelle soit promptement examinée avec la der- 
nière rigueur. Il m'est impossible de prendre im seul instant de repos jus- 
qu'à ce que cette grâce me soit accordée par vous. Lises je vous supplie mes 
lettres a M'' de Sartines, et jugés de ma douleur. 



En deux mots; le ministère a donné l'ordre de tout arretter au Havre le 
lA ^'"* 1776, et ie 3o janvier 1777 cet ordre n'était pas changé malgré tous 
mes efforts pour l'obtenir. 

Renvoyés moi mes ^ copies de lettres je vous prie après les avoir lues si 
vous jugés fju'elles vous soient inutiles a conserver. 

Angleterre, t. 521, n° 56. 

Mais il fallait renoncer à l'assistance préparée pour les Etats-Unis, 
la juger désormais inutile, ou bien on devait lui rendre enfin son 
cours. Elle avait paru nécessaire avant les succès de l'armée an- 
glaise, elle l'était bien davantage après. A la date de ce dernier billet, 
le Gouvernement était déjà résolu. M. de Vergennes avait rassuré 
Beaumarchais tout de suite, car celui-ci lui récrit le lendemain : 

D Paris ce i" février 1777. 

Monsieur le Comte 
Je vous rends grâce de la bonté que vous avés de me tranquiliser. J'ai 



DES COMMISSAIRES AMÉRICAINS. 311 

(le la force contre tout; je n'en aurais point contre vos mécontentemens. Ne \i' 
me jugés jamais sans m'entendre; c'est l'unique faveur que je vous demande. 
Je sais trop cpx'on s'adresse a vous, et qu'on vous impute ensuite une irré- 
solution, bien loin de votre caractère. On m'apporte après, a moi, les re- 
flets du mécontentement, et l'on vous fait parler, pour me les rendre plus 
sensibles. 

Je ne croirai plus rien. J'ai la conscience intime que je fais de mon mieux , 
et mesme du mieux de la chose; a travers tous les obstacles qui m'envi- 
ronnent, vm petit succès me payera de mes grands travaux. Je me sens déjà 
plus léger de moitié, depuis que mes lettres d'hier m'ont appris le départ 
de trois de mes vaisseaux en trois jours, celui de Lorient, un de Nantes et 
l'autre du Havre. Mais sans les canons, on ne me sait gré de rien. M' de Sar- 
tines me mande pour ce soir a Versailles. Puisse-t-il enfin me tirer, d un trait 
de plume , des reproches perpétuels et insuportables que je recois sans me 
plaindre. 

S'il vous est possible de me faire savoir dans quel bulletin de nouvelles on 
a fait insérer quelque chose sur l'affaire Deon, vous m'obligerés infiniment.^ 
J'en découvrirai bientôt les auteurs, et cela n'est pas indiférent aujoiu-dui. Si 
la légère communication que j'ai faite chez moi , aux importuns amis de cette 
Deon, d'un de vos billets est une faute; j'avoue que je suis impardonable. 
Car c'est après y avoir bien réfléchi, que je m'y suis déterminé. J'ai cru tout 
a fait étouffer par la, des restes de prétentions, qui sont les vraies causes du 
J)ruit dont on menace a tout moment : mais il vaut mieux que cela soit arrivé 
comme cela que si je pouvais craindre qu'on eut éclairé mes papiers dans un 
calîinet ou je suis inabordable, conservés moi vos bontés c'est le seul encou- 
ragement qui puisse me soutenir au milieu de mes peines. 

Angleteire, t. 521, n° 67. 

Effectivement, les vaisseaux partirent les jours d'après. Voulant 
rouvrir la mer à ses expéditions , la légation avait tout de suite cherché 
à éclaircir le trouble apparent et fait remettre par Arthur Lee le mé- 
moire dont parle ici Beaumarchais. Ce mémoire était de Deane, lui 
seul ayant traité les affaires. Après l'assurance donnée à Lee par M. de 
Vergennes qu'il n'y avait plus d'obstacles, Deane vit Gérard, eut de 



312 



DEMARCHES ET MANŒUVRES 



1777. 



lui des paroles qui l'autorisèrent à entretenir le secrétaire d'État lui- 
même. Il demanda audience alors \ et, pour laisser la note expresse 
de ce que ses collègues et lui souhaitaient, il précisa leurs désirs par 
écrit sous la forme d'une lettre qui, sans détour, fondait ces désirs sur 
les menées antérieures comme sur des précédents que l'on ne pouvait 
plus désavouer. Cette note était sans doute le résumé de la pièce dont 
Lee avait été le porteur ^ Or les vaisseaux n'étaient pas retenus par 
la volonté du secrétaire d'Etat. Evidemment il fallait que le roi con- 
sentît à ces départs et que M. de Maurepas le fît savoir. Au bas de la 
traduction du billet de Deane, on lit en eflèt ces lignes du premier 
commis ; 



' Gérard était absent en ce moment et M. de 
Vergennes avait besoin de lui pour cette en- 
trevue. Le ministre lui écrit aussitôt : » 1777 
«janvier 29. — M. Deane que je fais con- 
« duire chez vous , Monsieur, m'a demandé 
» un entretien pour lundi matin , je lui ai as- 
« signé 1 heure de 8'' parce que je n en ai pas 
'< d'autres ni même un autre jour a lui donner. 
« Si vous pouviés vous y rencontrer vous me 
Il faciliteries beaucoup la chose d'autant que 
« vous saves que je ne parle pas sa langue. 
« M. D. vous remettra un travail qu il a fait et 
« dont vous prendres 1 intelligence plus facile- 
« ment que moi. Je suis fâché de vous proposer 
« d interrompre vos courtes vacances, mais il 
(' faut bien nous entraidér. — Vendredi. » [Etats- 
Unis, t. 2, n° 35.) — Le lundi était bien le 
1" janvier, date de la note de Silas Deane. 

^ « ;4 Son Excellence le comte de Vergennes 
« secrétaire d'Etat et ministre des Affaires etran- 
'(fères, etc. etc. 

«En conséquence des encouragemens que 
« V. E. a daigné me donner dans les entrevues 
ii qu'elle a bien voulu m'accorder, j'ai contracté 
1' pr Je canal de M' de Beaumarchais pour un 
Il nombre de canons de métal , qui ont été 
• transportés dans dijF.'ren» ports du royaume 



« et il y a des vaisseaux retenus pour les en- 
11 voyer à leur destination. Ayant rempli heu- 
reusement mon objet jusques là, j'en ai rendu 
«compte à mes constituans, et je les ai assurés 
qu'ils pouvoient compter sur ce secours que 
«je leur avois préparé. Je suis maintenant in- 
« formé que ces effets sont arrêtés par ordre de 
« la cour. C'est le motif qui m'engage à sup- 
« plier Votre Ev" dans le cas ou l'on ne seroit 
n pas résolu d'en empêcher entièrement le de- 
« part , de vouloir bien ne pas l'arrêter plus 
« longtems , d'autant que ce retard des navires 
« est très coûteux et que l'inconvénient de ne 
« pas les rendre à tems au lieu de leur destina- 
« tion seroit irréparable. J'ai le mallieur d'être 
11 confiné dans ma chambre par un léger accès 
« de fièvre , ce qui m'empêche d'aller soUici- 
« ter moi même cette affaire. Tel est le précis 
« exact des faits en ce qui me concerne. Si l'ex- 
« portation de ces effets peut être permise, 
« V. E. peut être assuré que je me conformerai 
11 avec la plus grande exactitude aux directions 
« qu'il lui plaira de me donner relativement 
« au port du départ et à la manière d'exécuter 
« l'envoi. — Je suis etc. — Silas Deane. — 
« A Paris le 1 "janvier i 777. • [Etats-Unis, t. 2, 
n° i. — Traduction.) 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 



313 



Réponse faite par M"" Gérard d'après une lettre de M. le C. de Maurepas 

au nom du Roi. 

La lettre de M. Deane du premier de ce mois est bien parvenue. On se 
hâte de lui annoncer qu'il aura incessamment satisfaction sur sa demande 
et il peut sur le champ faire ses dispositions en conséquence. — Vendredi 
3 janvier 1777. 

Celte « satisfaction « n'était pas encore donnée le 5; Deane, malade, 
va le soir à Versailles la demander pour le lendemain'. M. de Ver- 
gennes avait été mis en mouvement par Beaumarchais le jour même 
de l'audience qu'avait eue l'Américain ^ et s'était assuré de l'autorisa- 
tion de nantir celui-ci des permissions attendues; mais, dans l'intérêt 
du secret, il trouvait opportun de ne les faire tenir que d'une façon 
détournée. Il envoyait à Gérard, le 7, ce billet de sa main : 

Vous deves, Monsieur, avoir une lettre des Américains qui se reclament 
de l'assurance que vous leurs aves donnée quils pouvoient transporter leurs 



1777. 



' Il adresse pour cela à Gérard le mol sui- 
vant dont la rupture du cachet a emporté quel- 
ques lettres : « '777- Janvier 5. — A M' Ge- 
« rard premier commis des Affaires étrangères 
à Versailles. — M' Deanes compliments to 
« Monsieur Gérard. He did himself the honor 
«of writing liim the i" instant and inclosing a 
« letler for tlie comte de Vergenne.i , stating the 
«case. . . fth. . . cannon detained etc., which 

« confinement by llness , prevented his 

«presenting in person. To this letter, he re- 
«ceived a verbal message, by his servant, that 
« he might expect an answer, the next day, — 
«for this, M' Deane wailed untill this mor- 
ining; when notwithstanding his ili state of 
« health , he ventured to Versailles , having 
« received no answer from his Excellency the 
« comte de Vergennes or Mons : Gérard. — 
« M' Deane lodges at tho hôtel de Joue and will 
« be much obliged to Mons' Gérard , for one 



« half hours conversation either this evening or 
« in the morning. — His state of heaith will net 
« permit his going out in the evening with sa- 
« fety. — Hôtel de Jone. — Versailles 5"' jan' 
" ' 777' 7 oclock. » [Etats-Unis , t. 2, n° 7.) 

' Prévenu par Deane, Beaumarchais avait 
aussitôt écrit à M. de Vergennes : « Monsieur 
«le Comte — Mes amis, qui n'ont point ici 
« de vaisseaux de leur nation , m'assurent <|ue 
Il M' Gérard a permis de votre part qu'ils se ser- 
« vissent des vaisseaux français qu'ils ont loué a 
« fret pour transporter les diverses cargaisons 
que le commerce de France s'empresse de 
Il leur procurer. 

« Ils écrivent à M' Gérard par mon pos- 
« tillon , pour me donner la certitude de cette 
«permission. Moi, qui désire la recevoir de 
« vous mesme , je vous prie de vouloir bien me 
« le confirmer en réponse. » [Angleterre, t. 522 , 



io 



l1ir>IIICKie NATlOKtlt 



314 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. effets sur nos vaisseaux cest a dire je pense ceux qui sont au Havre. M. de 
Beaumarchais m écrit sur le même sujet et me marque qu il veut lenir de 
moi cette permission. Je me garderai I)ien de la lui énoncer quoique je 1 aie 
par écrit, mais connue très heureusement M. de Sartine a été chargé de cette 
besogne , je vais le renvoyer a lui , je vous prie de vous expliquer de même 
dans votre réponse sans cependant designer les masques. 

On ne peut vous être Monsieur plus sincèrement acquis que je vous le 
suis et par des sentimens bien vrais. 

Mardi soir. 

V États-Unis, t. 2, n" i5. 

Nous avons dit qu'au Havre la Seine et le Romain n'avalent pu 
quitter le port. A Nantes d'autres navires, le Mercure notamment, 
avaient été retenus de même. Qui plus est, du Coudray, dérangé dans 
ses intrigues par l'obligation de prendre la mer le 1 4 décembre, s'était 
empressé de chercher des raisons de revenir; les derniers jours de 
décembre, il avait tout simplement amené l'Amphitrite à Loriént, sous 
le prétexte que les mauvais temps éprouvés dans la Manche avalent fait 
reconnaître des conditions défectueuses dans le chargement du na- 
vire, dans son approvisionnement, sous le prétexte, également, qu'il 
manquait de papiers de bord et de papier de banque. Tout le mou- 
vement paraissait donc arrêté. Par le même billet dans lequel il ap- 
puyait les réclamations de Silas Deane, Beaumarchais Informait M. de 
Vergennes du retour de du Coudray. Sur le moment, ce retour lui 
semblait naturel : « L'Amphitrite, après seize jours de très gros temps, 
a été forcée de rentrer un moment à Lorient pour prendre des co- 
mestibles vivants, la grosse mer ayant noyé tous les leurs. C'est ce 
que mande M. du Coudray qui demande le secret et compte partir 
sous peu de jours. » Mais Beaumarchais s'était vu redonner enfin la 
liberté d'agir. De nouveaux ordres rouvrent les portes des arsenaux; 
on en laissera sortir rartlllerie qu'il doit expédier; elle partira, au 
besoin, sur d'autres navires que des navires français, mais elle par- 
tira; le 6 février, les délégués l'annoncent au comité du Congrès, 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 



315 



dans un rapport signé par tous les trois. Le 4, Beaumarchais avait 177'/ 
écrit au ministre : 

B 

Monsieur le Comte 
Enfin j'ai ma livraison, et ce matin j'envoye un exprès a Amsterdam et 
Flessingues. C'est bien dommage que les Hollandais soient toujours destinés 
a faire les 1''" gains de toutes les entreprises, et cela ne peut qu'affliger un 
homme dont tout le but est de serrer par toutes voies le lien exclusif entre 
l'Amérique et la France. N importe; un point plus important encore est de 
ne pas laisser chômer les Américains faute de bonnes munitions, car si jamais 
ce peuple reprend la liaison ou la chaine métropolitaine ce sera le dépit et la 
rage de n'avoir pu nous émouvoir en leur faveur qui leur fera faire cet acte 
funeste a la France. A la grandeur de nos spéculations a la vivacité de nos 
envois, je suis bien certain que ce coup ruinerait pour 20 ans le commerce 
de tous nos ports et ce n'est pas la ime petite considération dans la balance 
politique des résolutions du conseil du Roi. Je fais un travail court à ce sujet 
pour être mis sous ses yeux par M'' de Maurepas. Dieu veuille qu'il prospère; 
les Anglais deviennent terriblement pressans et rien ne parait lem* conter 
pour acheter aujourdui le suffrage des chefs du Congrès. Tachons que l'iner- 
tie de la France ne fasse pas faire ce fatal miracle; elle seule est capable de 

l'opérer. 

Angleterre , t. 521, n° 71. 

Au commencement de mars, dix des vaisseaux d'Hortalès et G" 
flottaient vers l'Amérique'. On avait changé les noms de ceux du 
Havre, trop surveillés sous leur appellation ancienne et, à cette date 



' Beaumarchais écrit le 7 mars à M. de 
Vergennes : « Le dernier vaisseau que je cliarge 
« et qui est prêt a partir, s'appelle le Comte de 

• Vergennes. Quoi(jue ce nom la soit fort doux 

• pour moi , et qu'il semble fait pour porter 
« bonlieur a une cargaison qui est superbe ; 

• comme ce n'est pas de mon bail que ce vais- 
u seau se nomme ainsi : pour peu que vous crai- 
« gniés les applications que les Anglais peuvent 



« faire du nom du navire a son emploi ; dites 
«un mot et je l'en ferai changer; (|uoi qu'il 
11 me soit un peu dur de le débaptiser. Lui parti 
«j'aurai en mer l'Aniphitrite, l'Amélie, le Mer- 
«cure, le Marquis de la Clialotais, la Seine, la 
a Concorde, deux vaisseaux Bermudiens en atten- 
« dant le reste , et le Comte de Vergennes qui ne 
« s'appelle ainsi que jusqu'à vos ordres. 

« Jamais affaire de commerce n'a été poussée 

4o. 



316 



DEMARCHES ET MANŒUVRES 



1777. 



du 6 février, tous avaient pu se mettre en mer, y compris l'Amphitrite, 
emmenée non par du Coudray, à qui l'embarquement fut interdit, 
mais par un officier irlandais, Conway, qui finit plus tard assez mal, 
comme du Coudray aurait fini peut-être; mais Conway avait au moins 
rendu des services. D'autre part , Beaumarchais ne perdait pas Tocca- 
sion d'obtenir du ministre le renouvellement des ordres transmis à la 
ferme générale pour faciliter les opérations des Américains et dès lors 
celles de sa maison'. 

Les « plénipotentiaires » , dans leur correspondance avec Philadel- 
phie, écrivent, à peu près comme le faisait Deane quand il était seul : 
<i Quelques bons ingénieurs et quelques officiers de cavalerie arrive- 
ront bientôt; nombre d'officiers d'infanterie de tout rang s'offrent à 
nous; on a de la peine à se défendre d'accepter leurs offres; plusieurs 
sont partis à leurs risques et munis de lettres, quelques-uns bien 
recommandés. » Les plus importants personnages de la cour avaient 
en effet recherché Franklin. La maison qu'il habitait à Passy n'était 
pas devenue le rendez-vous des politiques et des gazetiers seulement, 
des militaires du plus haut rang venaient le féliciter des plans suivis 
par Washington. Les maréchaux de Maillebois et de Broglie s'étaient 



«avec plus de vigueur, malgré les obstacles de 
« toute nature que j'y ai rencontrés. Dieu lui 
« donne un bon succès. 

« Le plus agréable de tous est la certitude 
« ou je suis d'avoir bien saisi vos idées , et de 
« les avoir mis en œuvre avec noblesse et viva- 
« cité. 

« Conservés moi vos précieuses bontés. » 
' On lit ce qui suit, dans la même lettre de 
Beaumarchais qui fait l'objet de la note précé- 
dente : « Malgré les ordres donnés par vous au 
« sujet des armateurs américains qui amènent 
« des denrées dans nos ports; la ferme générale 
«cliicane toujours, au point que plusieurs vais- 
« seaux sont allés depuis peu encore, se deba- 
» rasser a Bilbao. Ce n'est point la route que 



«j'ai voulu leur aprendre vous le savés bien, 
«.l'en ai fait mes plaintes a M' Robin. Mais 
B depuis la mort de M' de Cluny cet objet n'a 
« plus été recomandé par M' le Controlleur 
«général et M' Robin prétend qu'un nouvel 
« ordre est très important a recevoir; faites moi 
» la grâce , Monsieur le Comte , de vouloir bien 
«écrire a M' Taboureau de me donner une 
« audience particulière ou je lui demanderai 
« ce qui devient si nécessaire a obtenir a pré- 
«sent que mes retours sont près d'arriver; et 
« rendes moi porteur de votre lettre , a moins 
« que vous ne trouviés l'instant de le prier de- 
» main ou dimanche de maccorder un rendez 
«vous très prochain a ce sujet.» [Angleterre, 
t. 522, n° 11.) 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 



317 



plu à lui apporter leur approbation formelle. Le premier lui avait 
même remis des réflexions écrites que les trois plénipotentiaires 
avaient transmises aussitôt au Congrès'. Bien mieux, le duc de la 
Rochefoucauld et le chevalier de Chatellux, ce dernier tenant aux 
Noailles, amènent à Franklin du Coudray, resté à Paris pour achever 
les trames qu'il ourdissait, et du Coudray tire de lui, outre une at- 
testation particulière bientôt annulée, il est vrai, la reconnaissance 
de l'enrôlement de ses officiers, voire la signature, sur ces pièces, 
de Silas Deane par qui il avait cependant été positivement répudié 
déjà^. Justement pressé de faire jouir les Etats-Unis de secours tenus si 
intempestivement stériles, Franklin paraît là avoir cédé un moment 
aux intrigues, jusqu'à laisser croire qu'il avait conçu sur Silas Deane 
les doutes qu'on avait intérêt à lui suggérer et qu'il aimerait à voir 
le Congrès rappeler ce dernier; il permettait ainsi de supposer que 
les Anglais auraient plus aisément raison de lui si l'on écartait ce 
collègue par qui tout, en réalité, avait été engagé^. Sans le savoir, il 
procurait ainsi à du Coudray le moyen de causer à ceux qui avaient 
combiné ces secours six mois durant, au ministre même qui s'y était 
employé, tous les ennuis que peuvent faire naître des révélations 
controuvées, quand leur origine donne à penser qu'elles ne sont pas 
tout à fait inexactes*. 



177". 



' Diplomatie correspondence , t. I, p. 278 et 
suiv. 

' Ibid. , lettres du 6 février, la première 
signée par tous les trois , la seconde par Fran- 
klin et Deane seulement. 

' C'est ce qui résulte de plusieurs lettres de 
Beaumarchais à M. de Vergennes; le 8 mars 
notamment il écrit : «Le docteur, dans ce 
«moment, veut éloigner de France M. Deane. 
« Et mon travail à moi , c'est d'empêcher qu'il 
« ne parte. La mâle fermeté de ce républicain 
« peut seule arrêter les insinuations de toute 
« nature dont on use envers le docteur. » Il 
revient sur ce sujet dans un pli postérieur. 



du mois suivant, il semble. [Angleterre, t. 522 , 
n"ai et 53.) 

' La personnalité de du Coudray est trop 
secondaire pour qu'il y ait lieu d'entrer ici dans 
les détails. Comme ces détails ont tenu une cer- 
taine place , cependant, nous en donnons un ex- 
posé sommaire à l'annexe I du présent chapitre. 
— La Fayette dans ses Mémoires de ma main, 
désigne du Coudray, sans le nommer d'ailleurs, 
l'appelle « un esprit adroit mais brouillon , bon 
officier, mais vain jusqu'à la folie», et il re- 
garde sa mort comme ayant été « peut être 
un heureu>L accident». [Mémoires et Correspon- 
dances, t. 1, p. 18 , 19.) 



.518 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. Si le célèbre «docteur» s'employait à ces opérations interlopes, 

absolument comme Silas Deane l'avait fait avant son arrivée, il était 
loin de laisser le gouvernement du roi oublier les propositions d'al- 
liance offensive qu'il avait apportées de Philadelphie. Sa foi absolu- 
ment ferme dans la victoire définitive de son pays avait ravivé celle 
de ses collègues. Avec un zèle égal, sinon toujours également sensé, 
ils se partageaient les menées ou ils agissaient ensemble. Ils écrivaient, 
le 6 février, au comité du Congrès : 

Nous espérons que votre union reste solide et le courage de nos con- 
citoyens non abattu; la haine de l'Angleterre travaille à nous détruire et à 
asservir sous la force militaire ceux de nous qui subsisteront; mais le maître 
du monde met un frein à la fureur des hommes comme à celle de l'Océan. 

Ils s'attachaient, en attendant, à ce que le frein vînt aussi des 
hommes. Ils ne négligeaient rien pour rendre l'assistance prêtée à 
l'Amérique par la cour de France si évidente que fAngleterre éclatât 
et qu'une rupture s'ensuivît. Au commencement de mars encore, la lé- 
gation se trouvait sans une ligne d'Amérique depuis l'arrivée de Fran- 
klin; le 12 mars, elle se plaint à Philadelphie de l'amoindrissement 
que lui causent, aux yeux du monde, f isolement et l'ignorance où 
le Congrès la laisse ' . Assez incertaine de ce qu'elle devait faire , elle 
ressassait aux Affaires étrangères ses premiers entretiens, y envoyait 
des mémoires à la suite desquels on redonnait les mêmes assurances 
ou les mêmes promesses; elle hasardait la tentative d'Arthur Lee sur 
la cour d'Espagne; elle essayait de combiner de grands emprunts^; 
elle recevait, sauf à en éconduire beaucoup, les militaires qui pour- 
chassaient des grades. Plusieurs courriers arrivant enfin , elle engage de 
nouvelles démarches. Arthur Lee ira se dépenser au dehors, du côté 
de r Allemagne, tandis que Franklin et Deane imagineront manœuvres 

' Diplomatie correspondence , l. I, p. 270. — ^ Nous reproduisons à cet égard, à l'annexe Tl 
du présent chapitre, une lettre de Beaumarchais à M. de Vergennes. 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 319 

sur manœuvres pour exciter les inquiétudes de Versailles et amener 17-7 
le Gouvernement à signer le traité de commerce et d'amitié. 

Ces deux délégués avaient, l'un et l'autre, reconnu l'empire exercé 
sur les conseillers du roi par l'éventualité d'un accord soudain entre 
les Colonies et leur métropole comme devant être le prélude d'une 
guerre nouvelle et vigoureuse contre la maison de Bourbon. Sous 
leur inspiration, Beaumarchais en rappelait volontiers le danger dans 
ses lettres. C'est le mobile qu'ils mettront surtout en jeu maintenant. 
Silas Deane se charge de la France et Franklin agira sur l'Espagne 
par l'entremise d'Aranda, se conformant d'ailleurs en cela aux récentes 
prescriptions du Congrès; cette assemblée venait de désigner formelle- 
ment <i le docteur » pour ouvrir les négociations avec le cabinet de 
Madrid'. Le i8 mars, Deane s'adresse à M. de Vergennes; Franklin 
n'aborde le comte d'Aranda que le 7 avril. La première opération, 
évidemment, était jugée la principale. Pour obtenir quelque chose 
du gouvernement du Pardo, il fallait, à leurs yeux, décider d'abord 
Versailles. Un mémoire est donc remis par Deane au secrétaire d'Etat. 
Tout ce que les « plénipotentiaires » estiment de plus propre à séduire 
les deux cours est ajouté, dans ce mémoire, aux clauses présentées 
déjà en vue du traité de commerce. La réconciliation avec la métro- 
pole est d'ailleurs bien indiquée comme la conséquence probable d'un 
accueil négatif; toutes les tentatives, toutes les offres se détacheront 
désormais sur ce fond. Voici la pièce du 18 mars, traduite pour le 
ministre par le chef de bureau Gérard : 

A Son Excellence Monsieur le Comte de Vergennes. 

Nous venons de recevoir un exprès dépêché par le Congrès des Etats-Unis 
de l'Amérique septentrionale qui nous a apporté de nouvelles instructions 
dont nous croyons devoir informer V. E™. 

Quoique le Congi-ès soit fermement résolu de maintenir son indépendance , 

' Les plénipotentiaires signalent ce fait dans leur accusé de réception au Congrès. [Diplomatie 
correspondance, t. I, p. 279.) 



320 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. soit que d'autres puissances l'assistent ou non, aussi longtenis que cela sera 
possible, cependant par amour de l'humanité, et désirant la paix univer- 
selle, ne se permet pas le vœu de voir, pour seul avantage de l'Amérique 
septentrionale, éclater en Europe une guerre dont l'extension et la durée 
ne pourroit point être prévus. C est pai' ces motifs aussi bien que par leur 
respect pour le Roi dont le caractère leur inspire de la vénération, qu'ils 
n'ont pas la présomption de proposer à la France d'entrer en guerre imique- 
ment pour leurs intérêts; mais si la France peut obtenir satisfaction des 
injures qu'elles a reçues de la Grande Bretagne pendant la dernière guerre 
commencée par cette nation, ou pour d'autres motifs légitimes, jugeoit con- 
venable de profiter de l'occasion présente pour déclarer la guerre à cette 
puissance, nous sommes chargés, afin d'en hâter s'il se peut le moment, d'of- 
frir les avantages suivans , en suplément à ceux de commerce qui ont déjà été 
proposés. 

1 ° Que l'objet de la guerre sera d'obtenir pour la France les satisfactions 
convenables pour les injures susd" et pour les Etats Unis l'établissement de 
lem- indépendance, et l'afFoiblissement de la puissance britannique pour la 
secm'ité commune de la France et de l'Amérique. A cet effet on propose de 
tenter avec les forces réunies de la France et des Etats Unis la conquête du 
Canada, de la Nouvelle Ecosse, de Terre Neuve, de S' Jean, des Florides, 
de Bermudes, Bahama, et de toutes les autres îles qui sont maintenant au 
pouvoir de la Bretagne , et en cas de succès la moitié des pêcheries de Terre 
Neuve et toutes les îles à sucre appartiendront désormais à la France, et le 
surplus des conquêtes appartiendra aux Etats Unis et le commerce entre les 
domaines du Roi et les Etats Unis sera désormais fait exclusivement par les 
vaisseaux desd'' domaines françois et des Etats américains. 

2° Que dans le cas où l'on prendroit le parti d'attaquer les Iles à sucre, 
les Etats Unis siu- l'avertissement qui leur en sera donné à tems, fourniront 
pour cette expédition des provisions jusqu'à la concmrence de 2 millions de 
dollars (piastres fortes) et six frégates armées au moins de 2^ canons, ainsi 
que toute autre assistance, qui sera en leur pouvoir, et convenable entre de 
bons alliés. 

3° Que comme l'on sait qu'il subsiste une union étroite entre la France et 
l'Espagne , et que leurs intérêts sont communs , le Congrès propose aussi dans 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 321 

le cas ou l'Espagne prendroit part à la susd'*' guerre, de la faire déclarer par 1777. 
les Etats Unis au Portugal, s'ils en étoient requis, d'autant que cette puissance 
a déjà insulté leur commerce, et les Etats Unis continueront la d'" guerre jus- 
qu'à ce que le royaume de Portugal soit conquis pour faire une portion du 
domaine de l'Espagne. 

[\° Que la paix ne sera conclue que du consentement mutuel; mais que si 
Sa Maj T. C. se détermine à demeurer en paix avec la Grande Bretagne, le 
Congrès la supplieroit alors d'employer son influence en Europe, afin d'em- 
pêcher le transport ultérieur de troupes étrangères en Amérique pour servir 
contre les Etats Unis et pour obtenir le rappel de celles qui y ont été en- 
voyées, et le Congrès mettant une confiance illimitée dans la sagesse et les 
bontés du Roi , il la supplie de leur donner ses conseils dans la circonstance 
actuelle, s'ils doivent s'adresser à quelques autres puissances de l'Europe pour 
en obtenir des secours auxiliaires, où s'ils doivent ofTrir la paix à la Grande 
Bretagne sous la condition de reconnoîlre leur indépendance. Le Congrès ne 
voudroit faire aucune démarche relativement à ces deux oi)jets sans le conseil 
du ministère du Roi, et il espère en olitenir une réponse favorable. 

Nous sommes avec le plus profond respect de V. E. les très humbles ser- 
viteurs 

SILAS DEANE, 

pour lai-même et au nom de B. Franklin commissaires plénipotentiaii'es 
des Etats-Unis de l'Amérique Septentrionale. 

A Versailles le 1 8 mai's 1777. 

P. S. Le Congrès et les peuples des Etats Unis persistent unanimement dans 
leur opposition aux prétentions de la Bretagne et sont entièrement résolus de 
deffendre leur indépendance juscpi'à l'extrémité. Il n'est pas douteux que la 
Grande Bretagne ne la reconnut moyennant certains arrangemens de com- 
merce. SI les Etats Unis ne reçoivent pas quelques secours directs de la part 
de la France , et si on ne les encourage pas par l'espoir d'en recevoir en peu 
de tems, comme le vœu le plus ardent des Etats Unis est pour la paix et la 
liberté, ils demandent et désirent savoir si dans les conjonctures actuelles, 
ils devroienl par l'interposition amicale de S. M. T. C. ou par d'autres voyes, 
proposer à la Grande Bretagne de faire la paix à condition de reconnoître 

ir. i, 



322 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. leur indépendance, ou s'ils doivent continuer la guerre et courrir le hasard 

des evenemens. 

États-Unis, t. 2, n° ya. 

Les Etats-Unis, on le voit, étaient prodigues de promesses. lis of- 
fraient à la France un concours financier d'abord, puis des forces 
navales pour rentrer de nouveau au Canada, pour prendre la moitié 
de Terre-Neuve et les îles à sucre possédées par l'Angleterre, avec 
le partage exclusif de leur commerce ultérieur; ils offraient à l'Es- 
pagne de déclarer la guerre au Portugal et d'aider celle-ci à faire 
la conquête de ce pays. Ils n'entendraient à aucun arrangement avec 
l'Angleterre sans les conseils et l'assentiment du Roi Très Chrétien, 
et, afin de se procurer les dollars, ils joignaient à ces propositions le 
projet d'une société financière devant émettre un emprunt de 2 mil- 
lions sterling, gagé sur 3oo,ooo milles carrés des meilleures terres 
des bords du Mississipi et de rOhio\ en tout cela s'inquiétant peu, 
du reste, de voir si les promesses ne dépassaient pas singulièrement 
la possibilité de les tenir, mais les accompagnant des marques les plus 
cherchées de déférence, d'entière soumission aux avis du gouverne- 
ment du roi ou à sa direction, mais montrant d'une manière claire, 
quoique sous l'apparence de demander un conseil, que l'accord des 
Colonies avec la Grande-Bretagne serait inévitable si elles n'obtenaient 
qu'un refus. 

M. de Vergennes n'avait aucunement caché au comte d'Aranda les 
démarches de la légation. L'ambassadeur était disposé, par suite, à 
recevoir Franklin quand celui-ci l'aborda. Le mémoire que présenta 
le « docteur » différait de celui de son collègue uniquement par la 
notification qu'il portait de sa nomination comme ministre pléni- 
potentiaire en Espagne, et par la demande de résider auprès de la 
cour de Madrid dès que cette cour jugerait sa présence possible^. 

' Pièce jointe à la lettre de Silas Deane du 18 mars. (États-Unis, t. 2, n"' -ji et jb.) — 
' The Works qf Franklin, t. \m, p. 9. in. 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 



323 



L'ambassadeur était en termes tels avec les Affaires étrangères qu'il 
priait le ministre de faire traduire pour lui les pièces anglaises; il ve- 
nait de réclamer ce service pour les lettres de créance des Américains; 
il en appelle immédiatement à la même complaisance pour le factum 
de Franklin, expliquant d'ailleurs qu'il importe aux deux cours d'être 
respectivement au courant des dispositions des Colonies à leur égard 
et qu'il convient, dès lors, de lui communiquer les ouvertures dont 
la France a pu être l'objet ^ La situation devenait par là commune. 
Le côté faible de ces offres était trop visible pour ne pas frapper 
les agents du Congrès. Deane, indépendamment de la participation 
qu'il y avait prise , menait alors en particulier une affaire que l'on va 
voir tenir assez de place dans les préoccupations des ministres, dans les 
choses, et qui en aura beaucoup dans l'opinion. De là des rapports 
d'autant plus fréquents avec le secrétariat des Affaires étrangères et 
il s'en faisait des occasions d'appuyer sur des considérations de détail 
ses propositions, aussi vastes que peu solides. Le 5 avril, dans un pli 
étendu, il dépeignait à M. de Vergennes les Etats-Unis comme « très 
gênés, dans leur détermination de soutenir leur indépendance, par 
le manque de canons, de munitions de guerre, de vaisseaux de force 
pouvant défendre leurs côtes et leur flotte contre les croiseurs de 
l'amiral Howe; ceux-ci tenaient le continent d'un bout à l'autre», 
tandis que deux vaisseaux de ligne seulement tombant sur lui, disait-il , 



1777. 



' « Je viens de recevoir ce soir Mons' le Comte 
«le mémoire de M' Franklin, dont je vous avois 
« parlé ce matin ; et en conséquence de la bonté 
« que V. E. a eu de se charger de la traduction 
«1 de la créance , j'ose lui passer le mémoire , 
«non seulement pour le memmc effet, mais 
u aussi pour que S. M. T. C. soit instruite de tout 
« ce (|ui puisse avoir le moindre raport avec 
« l'Espagne dans les idées des Colonies unies de 
« l'Amérique. — Comme il est probable que la 
« France ait reçu une pareille explication soit 
« par écrit, ou verbalement, réglée sur les dife- 
« rents objets qui peuvent l'intéresser; je crois 



« qu il seroit digne de notre réciproque bonne 
« intelligence, que vous eussiez la bonté de me 
« la comuniquer; parce que de l'inspection des 
« ofres faites a nos deux Couronnes , il seroit 
« plus facil d'y pénétrer les intentions plus ou 
« moins attrayantes du Congres , et d'en déduire 
» les dispositions qu'il peut avoir réservé pour 
« en faire usage a la suite de ses embarras. — 
«J'ai riioneur de renouveller a V. E. les assu- 
« rances de la plus parfait estime , avec laquelle 
«j'ai aussi celui d'être votre très liumble et 
« obéis' serv'. — Aranda. — A Paris ce 8 avril 
« 1777.» {Espagne, t. 584, n° 19.) 

il. 



324 ' DEMARCHES ET MANŒUVRES 

i'/??. il serait défait et ses opérations futures empêchées. Il revenait à la 
charge, dans une seconde épître, le jour même où Franklin voyait le 
comte d'Aranda; il cherchait à démontrer au ministre que c'était juste 
le moment d'effectuer une diversion; que, n'ayant presque pas de 
forces de terre, l'Angleterre serait contrainte, si elle se voyait menacée 
soit chez elle, soit en Irlande, de réunir la milice et de cesser d'envoyer 
des renforts à lord Howe, de suffire dès lors à plus de dépenses; que 
ces dépenses, qui déprimeraient les fonds publics, retarderaient les 
emprunts si elles ne les empêchaient pas; qu'il faudrait renoncer par 
suite à la campagne prochaine, ce qui donnerait immédiatement la 
supériorité à l'armée du Congrès; que lord Howe rappellerait forcé- 
ment sa flotte pour assurer la retraite de ses troupes, débloquerait 
ainsi les côtes et les ports; qu'alors l'Amérique pourrait faire argent 
de la grande quantité de produits qu'elle possédait en magasins et trou- 
verait là les ressources qui lui étaient actuellement nécessaires. Opé- 
rations qu'il jugeait, du reste, faciles : quelques milliers d'hommes 
embarqués sur la flotte de Brest; celle-ci mettant à la voile, puis ren- 
trant peu après, détachant seulement sur New-York quatre ou cinq 
vaisseaux de ligne qui s'empareraient sans peine de l'escadre de Howe, 
de ses trois cents voiles de transports, et l'on aurait frappé la marine 
anglaise d'un coup qui, faisant cesser la guerre, réduirait la Grande- 
Bretagne à l'impossibilité d'en entreprendre aucune autre. L'Amé- 
ricain ne méconnaissait pas que ce plan impliquait aussitôt une 
guerre entre l'Angleterre et la France, et à ce sujet il se réservait de 
fournir d'autres vues; à ses yeux, toutefois, ces préliminaires ne pou- 
vaient donner à Londres de justes motifs de plainte, il avait la naïveté 
de le penser et de dire qu'il se proposait de compléter ses raisonne- 
ments en conséquence, mais qu'il attendrait pour cela la réponse de 
M. de Vergennes'. 

Devant des insinuations aussi peu en rapport avec le moment et 

' Lettre du 7 avrU. [Espagne, t. 584, n° 96.) 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 325 

qui laissaient entrevoir tant de risques, le ministre n'avait guère à 1777. 
chercher ses arguments. Mais le comte d'Aranda y avait pris feu. 
M. de Vergennes pensa n'avoir besoin que de refroidir cet ambassa- 
deur; convaincu que celui-ci pourrait ne pas formuler sa manière 
de voir aux «plénipotentiaires» lorsqu'il la lui aurait fait connaître, 
il lui écrivit, en lui retournant les traductions demandées : 

A Versailles le lo avril 1777. 

J'ai l'honneur de vous renvoyer M. le Comte les originaux que vous m'avés 
confiés et la traduction que vous avés désiré que j'en fisse faire. La proposi- 
tion que le docteur vous adresse est franche. Je ne sais si elle est assés inté- 
ressante pour changer les dispositions que votre cour a montrées jusqu'à pré- 
sent, et qu'elle a scellées en refusant je ne dis pas d'admettre, mais de tolérer 
la résidence d'un député insurgent en Espagne. 

J ai différentes lettres de ces Messieurs dans lesquelles ils nous proposent 
tout uniment de faire la guerre pour leur compte , nous offrant des provisions 
et le suport de quelques corsaires si nous voulons entreprendre la conquête 
des Isles a sucre des Anglois. Comme nous ne sommes point avides de nou- 
veaux territoires , et qu'il a été convenu entre les deux cours que la guerre si 
elle devoit avoir lieu, devoit venir du fait des Anglois nous n'avons pas cru 
devoir accueillir de semblables ouvertures. Nous nous sommes bornés a re- 
pondre que ce n'etoit pas encore le moment de s'occuper de ces objets. 11 y 
a bien des réflexions a faire sur cette matière. Je sens qu'il y en a de spé- 
cieuses pour faire envisager la guerre comme le parti préférable. Mais dans 
l'état de lassitude et de division ou est ce peuple, quelle sûreté pourrions 
nous avoir que notre diversion n'opereroit pas sa défection, surtout si on lui 
oflroit, comme il ne faut pas en douter la reconnoissance de son indépendance. 
Le Gouvernement est trop récemment formé, encore trop peu accrédité, et 
trop peu maitre des moyens pour résister a l'enthousiasme d'un peuple qui 
ne resisteroit pas lui même a l'appât d'une liberté indépendante des entraves 
qu'il redoute. 

Je ne fais qu'ébaucher la matière; la sagacité de V"' Ex" et ses lumières 
supérieures iront fort au delà de ce que je pourrois lui dire. 

Espagne, t. 58i, n° 21. 



326 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

mi. On s'efforçait soigneusement, à Versailles, de laisser ignorer en 

Angleterre ces suites de la présence de Franklin. M. de Vergennes 
continuait à faire passer le « docteur » pour étranger aux affaires poli- 
tiques. Le i4 février, Noailles ne l'informe pas moins que M. de Mas- 
serano lui ayant succédé la veille chez lord Suffolk, celui-ci s'était 
montré, à son habitude, pleinement tranquille du côté de l'Espagne 
« parce qu'il connaissait le motif de ses armements » ; il avait prétendu 
être inquiet uniquement du côté de la France, « parce qu'elle donnait 
aux Américains toute sorte d'assistance, leur fournissait des officiers 
de marque, que les faits chez elle contredisaient les déclarations paci- 
fiques du Gouvernement et qu'elle avait à Paris des émissaires tra- 
vaillant à troubler la bonne harmonie des deux cours». L'ambassa- 
deur, ajoutait M. de Noailles, avait aussitôt répondu que l'Angleterre 
devait trouver toute sûreté à savoir le roi et les ministres de la France 
attachés à la paix ; que , chez une nation « aussi vive » , il ne fallait pas 
s'étonner que « partout où il y avait de l'activité on rencontrât des 
Français et conséquemment qu'il y en eût dans des entreprises avec 
les Américains ' ». Mais le cabinet de Versailles était évidemment de- 
viné. Il change alors un peu de ton avec son représentant. Sur ces 
indications, M. de Vergennes lui écrit : 

Rien n'est mieux, M, que le langage que M. ie P'=^ de Masseran a tenu au 
Ld. SuiFoilc, et S. M^*^ vous charge M, de témoigner à cet ambassadeur com- 
bien elle lui en sait gré. Nous concevons aisément que le séjour de M. Fran- 
klin en France doit déplaire à la cour de Londres; mais avant de nous en 
faire le reproche, elle devrolt faire un retour sur la conduite qu'elle a tenue 
en Corse, et se dire quelle a recueilli, qu'elle nourrit Paoli, qui dans ce 
moment même envoyé des émissaires en Corse. Je ne sais pas encore ce que 
le d'' Franklin est venu faire parmi nous; on pouvoit croire dans son début 
quil avoit de grandes commissions, tout dun coup il fut renfermé dans le 
sanctuaire des philosophes, et s il entretient ici quelque pratique politique, 

' Angleterre, t. 521, n° 97. 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 



327 



ce nesl pas avec les ministres du Roi, cest plus tost avec ceux qui leurs sont 
oposés. Aparament que 1 opposition est son élément nécessaire. 
A Versailles le 2 2 février 1777. 

Angleterre, t. 521, n'iig. 



177". 



Le ministre trouvait encore bon, cependant, de chercher à dérouter 
le cabinet anglais. Il envoyait à lord Stormont des félicitations pleines 
d'empressement apparent, au sujet des succès de l'Angleterre en 
Amérique, succès annoncés par cet ambassadeur avec une satisfac- 
tion où la causticité aurait pu se reconnaître'. Au courant de ce 
qui se passait avec la légation américaine, le cabinet de Saint-James 
nous en savait naturellement peu de gré. Le 3 1 janvier, le prince de 
Masserano rend compte d'une conversation de lord Mansfield; il dit 
tenir de ce dernier comme de lord Suffolk que « la France fournissait 
aux insurgents des secours de tous genres; que Ton n'Ignorait pas 
les fréquentes conférences du docteur Franklin et du député Deane 
avec les ministres de Sa Majesté Très Chrétienne; que Franklin en 
avait eu même avec le comte d'Aranda et le comte de Lacy"^». Un 
mois après, ce même lord Mansfield par qui, de temps à autre, on 



' «A Paris ce 26. janvier 1777. — Monsieur. 
« La part que Votre Pjxcellence a bien voulu 
« prendre à nos succès augmente mon empres- 
«1 sèment à vous communiquer toutes les nou- 
11 velles que je reçois de nos progrès ultérieurs. 
« Je viens de recevoir par un courrier extraor- 
11 dinaire celle de la reddition entière de Rhode 
« hland et des isles voisines ; la gazette ci-jointe 
« en donne les détails. Votre Excellence connoit 
« la très grande importance de ces isles tant 
« par rapport a leur situation qu'a cause de la 
« bonté de leurs ports. 

«J'ai l'honneur d'être avec le plus parfait 
« attachement Monsieur de V"Ex" très humble 
« et très obéissant serviteur. — Stormont. — 
«S. Ex" M. le Comte de Verge unes. » [Angle- 
terre, t 52 1 , n° 49. — Billet prive , de Ja main 



de l'ambassadeur.) — «A Versailles le a 6 jan- 
« vier 1777. — Milord. — Je recois avec une 
« véritable sensibilité la lettre de ce jour que 
« V' Ex" m'a fait l'honneur de m'ecrire et la 
" gazette extraord" cjui rend compte de la con 
« quête de Rhode-Island. Je ne perdrai pas un 
«moment à en donner la nouvelle au Roi, et 
« je ne crains pas de trop prendre sur moi en 
11 vous assurant que Sa Majesté participera a 
CI toute la satisfaction que cet événement ne 
« peut manquer de causer au Roi votre maître. 

«Je prie V* Ex" d'en agréer mon compli- 
« ment personnel et mes sincères remercimens 
« de ce témoignage de son attention. 

«J'ai l'honneur d'être n [Ibid., n° 48. 

— Copie du fils de M. de Vergennes.) 

' Londres 3i janvier 1777. [Ibid., n° 65.) 



328 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. tâchait de sonder ou de séduire l'ambassadeur d'Espagne, revenait 
de nouveau sur les intentions de l'Angleterre, montrait qu'elle était 
exactement instruite, assurait que «trois frégates chargées de muni- 
tions, d'habillements et d'argent pour les rebelles étaient parties de 
nos ports n, que ce n'étaient nullement des navires de particuliers qui 
les auraient affrétés pour leur compte et armés en guerre pour leur 
défense, mais bien des navires chargés pour le compte de Sa Majesté; 
que « la cargaison en avait été dirigée par Beaumarchais, soutenu par 
le ministère, de qui il recevait de l'argent à cet effet »; sur quoi M. de 
Masserano ayant tâché de persuader son interlocuteur que Beaumar- 
chais, venu plusieurs fois à Londres, avait dû traiter avec les partisans 
des Américains et que c'était pour eux qu'il avait fait l'entreprise, 
lord Mansfield était resté incrédule'. Les explications demandées à 
lord Weymouth par le marquis de Noailles, sur le projet des lettres 
de marque, n'avaient guère abouti qu'à des réponses dilatoires; les 
plus formelles ne dépassaient pas de vagues assurances que des ordres 
étaient donnés pour fixer et limiter l'application de la mesure. Le 
prince de Masserano, malgré l'autorité que les représentations pre- 
naient dans sa bouche, n'obtenait pas une réponse plus claire^. Notre 
ambassadeur, retraçant son audience, le 2 4 janvier, était vraiment 
fondé à écrire : 

Je reviens très volontiers, Monsieur le Comte, au principe qui est consigné 
dans vos dépêches, que nous ne devons plus compter que sur les mesures 
que nous prendrons nous mêmes pour notre propre sûreté. Tous les faits, 
quels que soient les ralsonnemens, tendent évidemment à la guerre. Pour se 
préparer à la soutenir, il ne manquoit à l'Angleterre que de joindre à tous 
ses grands préparatifs militaires la ressource qu'elle se propose de tirer de ses 
armateurs particuliers. 

A Londres le 2 4 janvier 1777- 

Angleterre, t. 521, n° 4i. 

' Rapport du 7 mars 1777. (Angleterre, t. 522, n° 18.) — • ^ Rapport du 24 janvier. [Ibid., 
n" 46.) 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 



329 



Le 3 1 , le bill pour les lettres de marque en était déjà à la troisième 
lecture, au Parlement, sans une seule objection; l'ambassadeur man- 
dait avec raison qu'il passerait et qu'on « allait voir de véritables cor- 
saires, quoique l'Angleterre assurât que le droit de s'armer en guerre, 
donné par ce bill aux bâtiments de transport et aux vaisseaux mar- 
chands, avait uniquement pour but les approvisionnements de l'armée 
et les besoins du commerce' ». Ce n'est pas sans satisfaction que le 
marquis de Noailles se sentait par suite en droit d'avoir, désormais, 
sur les intentions de nos voisins, les idées qu'il exprimait en arrivant 
chez eux. Il usait donc de ce droit dans sa correspondance, alors si 
active et si développée, que l'on se demanderait presque si, de Ver- 
sailles, il n'était pas encouragé à s'étendre en appréciations politiques 
peu favorables à la durée des relations pacifiques. Il complétait par 
des billets privés ce qu'il pensait n'avoir pas assez expliqué dans ses 
rapports officiels^. Du reste, s'il présumait que la Grande-Bretagne 



1777. 



' 3i janvier. [Anylelcrre , l. 521 , n° 63.) 
■ il fait notamment suivre son rapport du 
3i janvier, très explicite pourtant, par le billet 
suivant au comte de Maurepas, et il en adresse 
une copie à M. de V'ergennes à qui il a aussi 
écrit personnellement : «A Londres le 3i jan- 
« vler 1777- — H n'est que trop vrai, Monsieur 
« le Comte , t[ue nos préparatifs doivent nous 
« constituer en frais onéreux pour les finances 
« du Roi. Nous n'avons cependant point d'au- 
« très moiens, soit pour repousser les premiers 
« coups dont nous sommes menacés , soit enfin 
« pour éloigner la guerre , s'il en reste encore 
« quelques espérances. J'avoue que les miennes 
« s'affoiblissent à mesure que je suis la marche 
« de ce pays-ci. A travers les difTérens prétextes 
(1 dont se sert le ministère britannique pour 
« déguiser ses intentions hostiles , on ne peut 
« s'empêcher de démêler une détermination 
« tendante à la guerre. Dans toute autre cir- 
« constance , ia moitié de ce qu'ils ont déjà fait 
« ne nous laisseroit aucun doute sur ce que 



» nous aurions lieu d'en attendre. Celles où 
«nous nous trouvons, jointes aux assurances 
«pacifiques des ministres anglois, sont, à la 
« vérité , très propres à faire illusion , et le 
I lems qui s'écoule entre les mesures prises de 

> distance à autre vient à l'appui de tous les 

> artifices qu'ils mettent en usage pour calmer 

< nos soupçons. Mais nous ne pouvons pas nous 

< dissimuler que les faits restent , qu'ils s'accu- 
1 mulent et qu'en séparant le bon alliage du 
«mauvais, je veux dire ce qui est applicable à 
il ia guerre d'Amérique d'avec ce qui ne peut 
» être destiné qu'à une guerre étrangère , à ce 

< dernier égard les forces maritimes de l'An- 
«gleterre se trouveront incessamment sur un 
« pied formidable. Si elles ne sont pas suffi- 

> santés pour porter tout à coup la guerre avec 

> avantage dans toutes les parties du monde , 
« elles sont du moins plus considérables que 
« celles que la Grande Bretagne ait pu rassem- 

> bler à aucune époque avant de commencer 
«les hostilités.» (Ibid., n° 66.) 

/13 



tMI'tlIfKRIC RATIOXiLC 



330 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. n'était pas prête à tenir tête aux forces réunies de la France et de 
l'Espagne, il ne s'illusionnait point sur la vigueur des coups qu'elle 
pouvait rapidement portera M. de Vergennes, M. de Maurepas lui- 
même voyaient-ils bien autrement? On est peu autorisé à le croire. 
L'un et l'autre répondent privément aux plis peu rassurants de l'ambas- 
sadeur, M. de Vergennes le premier, et ils sont loin de le contredire : 

A Versailles le 8. février 1777. 

Jai reçu, Monsieur le Marquis, la lettre particulière que vous mavés fait 
l'honneur de m écrire le 3 1 . du mois dernier et la copie de celle que vous aves 
adressée a M. le C® de Maurepas. .Te ne doute pas qu'il ne soit sensible a la 
confiance que vous lui marquez et qu'il ne s empresse de vous en témoigner 
toute sa satisfaction. Il est bien difficile a la vue des arméniens que L\ng"= 
prépare avec une ardeur presque incroiable de se rassurer sur ses vues et d'en 
tirer un augure favorable pour la durée de la paix; nous ne pouvons pas 
nous dissimuler qu'ils n'ont pas un raport direct avec la guerre d'Amérique 
et nous n ignorons pas d'ailleurs que quelquns des ministres poussent a la 
gueiTe. Il ne paroit pas a la vérité que ce soient les plus accrédités, mais leur 
influence qui nest peut être pas prépondérante dans ce moment ci peut le 
devenir dans un autre. L empire du vertige fait communément plus de progrès 
que celui de la raison. Ne seroit ce pas un vertige si l'Ang"^ déjà fort empê- 
trée de sa guerre contre ses colonies, sembarquoit dans une autre contre deux 
puissances qui ne sont pas sans forces? Ou lAng"" compteroit elle trouver 
du monde pour faire face a tout et partout? La difficulté avec laquelle elle 
fait ses levées, la mauvaise qualité de gens quelle prend semble annoncer 
que 1 espèce nest pas sui'aliondante. On parle dune nouvelle expédition et de 
dix mille hommes quelle se propose, j ignore dans quel point de 1 Amérique. 
Ce transport demandera un grand nombre de matelots, il lui faudra d'ailleurs 
de forts convoys. Cela peut il se faire sans afoiblir le grand armement ? Dans 
l obscurité ou nous sommes sur ce qui pourra arriver nous ne négligeons pas 
les précautions que la prudence recommande 

Angleterre, t. 521 , ii° 84. (En copie et en original.) 
' Rapport du 4 février 1777. (Angleterre, I. 521 , n° 74.) 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 331 

A Vers"*' le lo. février 1777. 1777. 

Les réflexions que vous faites, Monsieur le Marquis, dans votre lettre du À 1 . 
du mois dernier, ne sont que trop justes et trop justifiées par une grande 
pai'tie des faits. 11 y en a cependant encore quokpies uns qui les combattent, 
et les propos surtout qui ne varient point et qui sont toujours aussi pacifiques. 
Un fait plus essentiel encore et dont je veux douter puisque vous n'en parlez 
point, c'est celui d'une alliance dans le Nord que l'on disoit conclue dans le 
mois dernier, celui là seroit bien essentiel a aprofondir, car il pourroil lever 
tout doute. A tout cela nous ne pouvons faire autre chose que ce que nous 
faisons, nous préparer quoiqu'il en coûte augmenter même nos précautions 
el tenir nos armemens prêts au besoin. Je crois que les nouvelles d'Amérique 
plus que toute autre chose influeront sur la décision ; mais il est bien difiîcile 
de les savoir au juste entre deux partis qui ont également intérêt de déguiser 
la vérité. Je ne puis en attendant que donner des louanges à votre conduite 
et à votre vigilance, et je serai toujours très flatté d'avoir a en rendre témoi- 
gnage. Vous connaissez. Monsieur, la sincérité de l'attachement avec lequel 
j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur. 

MAUREPAS. 

Angleterre, l. 521 , f" 336. (L'original et une copie se suivent [n' ']i].) 

Le prince de Masserano éprouvait le même désir des précautions 
que le marquis de Noailles. Il envisageait les éventualités à peu près 
comme ce dernier, ayant, dit notre ambassadeur, « le cœur presque 
aussi français qu'espagnol». Il renouvelait ses craintes sur le départ 
des pêcheurs français pour Terre-Neuve; il insistait pour qu'on retînt 
leurs expéditions, parce que toute mesure que l'on prendrait pour les 
faire protéger par des forces de mer pouvait subitement motiver la 
guerre', et l'on trouvait bonnes à signaler au ministre de la marine 
les observations suggérées à notre représentant par ces avis du re- 
présentant de l'Espagne^. On ne savait pas encore que M. de Pombal 

' Rapport du marquis de Noailles, du lA février. {Angleterre, t. 521, n'' 96.) — ' Dépêche 
de M. de Vergennes au marquis de Noailles, du sa février 1777. 

/il. 



332 DÉMARCHES ET MANOEUVRES 

1777. allait ne plus compter. Son attitude restait pour les deux ambassa- 
deurs l'occasion de questions journalières aux ministres de la Grande- 
Bretagne. Ceux-ci désavouaient assez ouvertement leur collègue de 
Lisbonne, mais ne donnaient par là que des raisons de plus à leurs 
interlocuteurs d'attribuer à des projets contre la France et l'Espagne 
les préparatifs qu'ils voyaient. Noailles était près de croire à la com- 
plicité de l'Angleterre dans la levée de boucliers de la Russie contre 
les Turcs. Un bill passé aux communes pour la suspension de Vhabeas- 
corpus lui fut naturellement un argument de plus en faveur des 
desseins par lui supposés au cabinet anglais ', et les dénégations des 
ministres les lui faisaient redouter davantage. 

Le ministre s'efforçait bien de ramener à une mesure plus exacte 
les appréciations de l'ambassadeur; il se préoccupait, cependant, de 
leur portée. Il lui montrait le gouvernement de George 111 intéressé 
à dépendre f empire turc contre Catherine, désireux de détourner du 
Portugal les représailles de l'Espagne pour ne pas laisser commencer 
une guerre dans laquelle l'Angleterre serait contrainte de le défendre, 
« quelqu'embarrassée qu'elle pût être et quelques protestations de dés- 
M aveu qu'elle nous fît » ; il ne se résumait pas moins de cette manière 
peu rassurante : 

Voilà M. le sens le plus naturel que nous a présenté le discours du C" de 
Suflblk; nous ne le regardons pas comme une annonce immédiate de la guerre , 
mais simplement comme un indice de l'opinion où est ce secrétaire d'Etat 
que les événements de l'Amérique méridionale pourront l'amener soit contre 
le gré soit conformément aux vœux des puissances qui pourront y être enve- 
loppées : si les Anglois sont résolus a la guerre cest ti'op présumer de leur 
honnêteté quils se préparent de longue main des justifications, ils ne se sont 
jamais montrés fort soucieux de se plâtrer d un vernis moral. 

Le contraste qui continue de régner entre le langage que les ministres 

' Rapport du marquis de Noailles , du 2 i février. 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 333 

anglais vous tiennent, M, et celui qu'ils tiennent au P** de Masseran, ne doit 1777. 
plus nous étonner; c'est une marche affectée dont nous ne voyons ni le but ni 
la cause. Mais quoi qu'il en soit, la sécurité que la cour de Londres mar(|ue 
par raport aux armements de l'Espagne, n'est pas plus sincère que la crainte 
qu'elle s'efforce de manifester par raport aux nôtres. Je conviens que la desti- 
nation de la flotte, sortie de Cadix, est connue, et qu'elle ne doit pas allar- 
mer l'Ang""; mais les préparatifs maritimes que l'on continue de faire dans les 
ports d'Espagne, et que le ministère Bi"" n'ignore probablement pas, doivent 
naturellement lui donner quelqu inquiétude. Quant aux apréhensions qu'il dit 
sans cesse avoir de notre foible armement de Brest, je l'ai déjà combattue 
de reste, et nous sommes portés à croire que c'est moins cet armement que 
les vues secrètes que la cour de Londres nous supose, ou celles quelle peut 
bien avoir elle même qui ont donné lieu à ceux dont elle s'occupe avec tant 
d'activité. 

A Versailles le 2 2 février 1777. 

Angleterre, t. 521, n" nç). 

Le 7 mars, c'est-à-dire quelques jours plus tard, M. de Masserano 
ne voulait pas croire que l'Angleterre n'attaquerait pas tant qu'on ne 
l'attaquerait point; il écrivait à Madrid que les armements de cette 
puissance obligeaient à ne pas se fier aux protestations qu'elle faisait. 
11 commençait ainsi un pli à M. de Grimaldi : 

Dans la conférence que j'eus hier avec Milord Veymouth, je le trouvai 
encore plus laconique et plus tacitvune que dans les précédentes, ce qui m'a 
fait remarquer que le silence de ce ministre augmente à mesure que leurs 
préparatifs maritimes avancent. L'ambassadeur de France a remarqué la même 
chose, et nous croyons luy et moy qu'ils éludent nos questions afin que nous 
ne puissions pas pénétrer leurs mauvaises intentions. 

Le cabinet de Versailles s'était du reste empressé d'aller au-devant 
des sujets sérieux de plaintes qu'aurait pu saisir l'Angleterre. Lorsque 
le vaisseau qui avait amené Franklin à Auray était entré à Lorient 
avec ses prises, on avait aussitôt interdit ouvertement aux Américains 



33k 



DEMARCHES ET MANOEUVRES 



1777. 



(et le cabinet de Londres y avait été sensible') de les garder plus 
longtemps dans un port français ou de les y vendre. En écrivant à 
Versailles confidentiellement sur ce sujet, le marquis de Noailles, 
dans son ardeur contre la Grande-Bretagne, avait posé des doutes, 
discuté l'opinion du ministre; M. de Vergennes lui répond péremp- 
toirement le 2 1, et M. de Maurepas le lendemain, tous les deux par 
un pli privé, tant il leur paraissait essentiel de ne point laisser les 
soupçons germer sur une matière offrant en soi tant d'occasions de 
conflits, et des occasions qu'ils savaient, à coup sûr, devoir bientôt 
se multiplier davantage : 

A Versailles le 21. mars 1777. 

Vous trouvères Monsieur le Marquis, dans ma dépêche la solution de vos 
doutes par raport aux prises que les Américains peuvent amener dans nos 
ports. Elle est prise dans le traité d Utrecht et nous en usons avec les insur- 
gens comme nous ferions avec toute nation amie qui seroit en guerre avec 
1 Ang""; si on exigeoit de nous que les regardans co" des rebelles nous les trai- 
tassions en pirates nous n'y accéderions pas; nous ne voulons point juger le 
procès et ce seroit maladresse de nous rendre paitles. Quoique 1 exécution fi- 
dèle des traités soit strictement recommandée, il airive cependant des contra- 
ventions qui donnent matière a des plaintes. On prétend que les prises faites 
pai- le corsaire la Represaille ont ete vendues et que des negocians francois 
sont les acquéreurs, rien ne seroit plus irrégulier, et je suis convaincu quil y 
aura du remède si les premiers propriétaires prennent la voie des tribunaux. 

La Represaille qui avoit eu ordre de s éloigner et de ne plus amener ses 
prises dans nos ports sans une extrême nécessité, nest point encore partie. 
Elle avoit une voie deau quil etoit de 1 humanité de lui permettre detanchér. 

Angleterre, l. 522, n° 5i bis. 



' M. de Masserano l'écrivait à sa cour dans 
son rapport du 7 mars où il reproduisait son 
entretien avec lord Mansfield : « Il me con- 
« fia que cette cour avoit appris avec plaisir la 
«resolution que la cour de Versailles, de son 
« propre mouvement et sans la moindre insi- 
K nuation de l'Angleterre , avoit pris d'envoyer 



« ordre au port de Lorient, d'en faire sortir, et 
Il de ne permettre d'entrer et de vendre dans 
«aucun autre port de France, les cinq bati- 
II mens anglois et le paquebot qui alloit à Lis- 
» bonne pris par la frégate américaine , qui 
Il avoit conduit le docteur Franklin dans ce 
11 royaume. » 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 335 

A Vers"" le 22 mars 1777. 1777. 

Recevez, Monsieur le Marquis, mes remercimens de la part que vous voulez 
bien prendre à la perte que nous avons faite de M. le duc de la Vrilliere. 
Je serai toujours bien flatté des marques d'intérêt qui me viendront de votre 
part. 

J'ai lu avec attention votre lettre du 1 [^. de ce mois, M. le C* de Vergennes 
vous aura instruit de .l'article 10. du traité de navigation conclu à Utrecht 
avec les Anglois; vous y verrez que nous Jie pouvons permettre dans nos ports 
la vente des prises faites sur eux lorsque nous n'avons pas la guerre. Cela 
coupe court à tout raisonnement et nous a obligé d'en faire la déclaration 
aux Insurgens que nous traitons en cela comme tout autre nation qui auroit 
la guerre avec les Anglois. Je ne vous cacherai pas que jusques à présent, ils 
ont assez trouvé moyen d'éviter de souffrir de cette prohibition par des ventes 
de marchandises et mascarades de batimens; mais alors c'est à l'amirauté qu'il 
faudroit se pourvoir pour en avoir la preuve légale et nous ne manquerons pas 
de les y renvoyer. C'est une méthode qu'ils suivent eux mêmes assez volontiers 
et nous tacherons toujours de vous éviter cette discussion. 

Jai l'honneur d'être avec l'attachement le plus inviolable, Monsieur le 
Marquis , votre très humble et très obéissant serviteur. 

MAUREPAS. 

Anglelerre, I. 522, 11° 55 bis. 

En réalité, l'esprit des deux ministres était hanté par la crainte 
de voir la Grande-Bretagne offrir soudain l'indépendance pour tout 
de bon à ses colonies d'Amérique, afin de se jeter sur la France et 
l'Espagne avec les forces et les ressources que leur réconciliation lui 
donnerait. Le gouvernement anglais ne désavoiiait pas le bruit de ce 
rapprochement quand il se répandait, et il ne se plaignait point de 
paraître en faire une menace. Il en était trop souvent question dans 
la correspondance de l'ambassadeur pour que ce gouvernement igno- 
rât l'inquiétude que Versailles en concevait. Les « plénipotentiaires » 
devaient, naturellement, s'ingénier à en profiter. A cette fin , les bruits 
et les intrigues se croisaient dans leur entourage, et lord Stormont. 



336 



DÉMARCHES ET MANŒUVRES 



1777. 



très bien au courant, ne se faisait pas faute d'y associer l'ambassade, 
tantôt encourageant les tentatives que des officieux essayaient, tantôt 
en imaginant d'autres pour y engager la légation de Passy et la mieux 
surveiller. Un jour des amis prétendus de l'Angleterre, un autre jour 
de la France, venaient faire des offres ou rendre plus séduisantes 
celles qui avaient été portées avant les leurs. On répandait le bruit 
d'une entente avec Franklin, on disait qu'il désavouait Deane, dont 
l'opposition l'empêchait de rien conclure'. Ces perspectives d'accom- 
modement soulevaient Beaumarchais. A défaut de ses sentiments de 
Français, dont la sincère vivacité ne peut être mise en doute, le grand 
trouble qu'elles auraient jeté dans ses opérations, compliquées et déjà 
considérables, était une raison suffisante pour qu'il se fît le com- 
plice des commissaires américains et tachât de peser sur M. de Ver- 
gennes; il donnait donc avec fièvre des avertissements^ et ajoutait ses 



' Franklin parait bien s'être lassé de Sllas 
Deane et l'avoir vu sans regret rappeler bien- 
tôt; mais il n'y a pas d'indice qu'il ait pris 
au sérieux aucun de ces essais interlopes de 
réconciliation avec l'Angleterre , même lors- 
qu'on les lui fit recommander par des inter- 
médiaires qu'il trouvait dignes de ses réponses. 
Environ vers ces dates , il écrivait à l'un d'eux , 
.lohn Ingenhousz : « Ce n'est pas pour faire la 
« paix que je suis venu en Europe , mais par 
<■ ordre du Congrès , poui' procurer l'aide des 
« puissances européennes nous permettant de 
« défendre noire liberté et notre indépendance 
« qu'il est certainement de leur interest de ga- 
« rantir, car le grand et alors croissant com- 
« merce de l'Amérique leur sera ouvert et 
« cessera d'être le monopole de l'Angleterre , 

" monopole qui deviendrait, après 

« notre soumission, le plus formidable ayant ja- 

« mais été vu dans le monde Vous voulez 

1' savoir mon opinion sur la fin de cette guerre 
« et si nous ne serons pas réduits à l'état de 
• désert. Pour ma part je ne crois pas que nous 



« ayons à craindre un tel danger. Je pense que 
«nous serons capables, avec un peu d'aide, 
«de défendre nos possessions et notre liberté 
« si longtemps que l'Angleterre sera ruinée 
« en persistant à tâcher de les détruire. Je re- 
n grette cette ruine et voudrais que son injus- 
« tice ne l'eût pas provoquée. Mais je me flatte 
« parfois de vivre assez pour voir mon pays 
« assis dans la paix et la prospérité tandis que 
la Grande-Bretagne ne fera plus une aussi 
• formidable figure parmi les puissances de 
« l'Europe. » 

' 11 lui écrivait notamment le 8 mars, dans 
un pli dont nous avons cité déjà une partie : 
«Paris ce 8 mars 1777. Dimanche matin. — 
« Monsieur le Comte. — Encore une lettre , 
«allés vous dire! 11 ne finit point. Eii! com- 
« ment finir. Monsieur le Comte , lorsque de 
« nouveaux objets excitent sans cesse mon at- 
« tention et ma vigilance? Il faut bien que vous 
« sachiés tout. Un secrétaire particulier de Lord 
«Germaines est arrivé ici par le Havre, en- 
« voyé secrettement a M" Deane et Franklin. 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 



337 



inquiétudes à celles du secrétaire d'État. Toutefois la sagacité du mi- 
nistre ne pouvait guère être abusée longtemps. Si l'on s'aidait de ces 
perspectives pour agir sur son esprit, elles lui procuraient aussi un 
moyen; il s'en servait à Versailles d'abord, en vue de décider à s'en- 
tendre avec le Congrès ceux qu'il trouvait trop hésitants, et à Madrid 
ensuite, où régnait plus que de l'hésitation. Ce fut notamment ce 



1777. 



« Il est porteur de propositions de paix. La plus 
« superbe récompense lui est promise s'il réussit 
«a les gagner. Les offres de l'Angleterre a 
« l'Amérique sont telles qu'un député peut les 
«envoyer a Philadelphie avec honneur.» 
«Lundi matin. 

« Hier, vous ou M' Gérard avés vu M' Deane. 
« Pendant qu'il était a Versailles quelqu'un était 
« cliez moi qui m'instruisait. 

« Les propositions de l'Angleterre sont belles, 
« acceptables. On a trop flatté en Amérique les 
« peuples d'une alliance avec la France. S ils 
« sont trompés sur ce point désiré ; si vous ne 
« répondes pas vite sur la question qui vous 
« sera bientôt faite a cet égard , — la paix est 
11 décidée avec l'Angleterre et sera promptement 
« conclue. Les succès militaires ne donnent point 
« tout ce qui manque a une grande nation. Elle 
« fait aujourdui l'impossible pour se soutenir. 
« Mais soyés sur qu'elle ne peut aller plus loin 
11 sans vous, ou sans se raccomoder; voila ce 
« qui m'a bien été prouvé hier, .l'ai la dessus 
«plusieurs propositions a vous faire; a faire a 
M' de Maurepas. Vous m'avés écrit sur la lec- 
11 ture de mon dernier mémoire que je vois en 
« noir^ Soyés certain pourtant que si Philadel- 
« plue eut été prise on n'auroit pas attendu un 
«moment de plus pour vous parler comme aux 
« Hollandais. Quitte a répondre comme eux. . . » 
[Angleterre , t. 522, n° 2 i.) — Dans une lettre 
postérieure [ibid., n° 53) , il revient sur les dé- 
marches de l'Angleterre : « Mais pendant que 
«je traite avec vous, je vous préviens que 
« l'on traite ici sourdement d'Angleterre avec 



« M' Franklin , ce que vous ignorés sans doute 
« et ce que je suis bien sur que M' Deane ne 
«vous a pas dit; persuadé qu'il est que son 
« collègue ne se laissera pas gagner et parce 
«qu'il ne veut pas diminuer la bonne opinion 
« qu'on a de ce collègue : mais moi que l'expé- 
« rience a rendu défiant , et qui suis Iiabitué a 
« tirer des conjectures de tout ce qui me frappe , 
«j'ai jugé, par les lettres de Londres et les 
«menées du ministère anglais, qu'on regarde 
« Deane comme un obstacle formidable a tout 
« projet d'accomodement ; et qu'on veut le tirer 
« de ce pays a quelque prix que ce soit. 

« Voila le motif qui a engagé le Lord Ger- 
« niaines et Lord Temple qui ne tardera pas a 
« succéder a Lord North , a faire compromettre 
« SUas Deane dans le procès de Jean le Peintre , 
«par le moyen de leur mouton; ils veulent le 
« rendre odieux aux Anglais , désagréable aux 
« Français , et le dégoûter de Paris. Mais nos 
« nouvelles portent une anonce si positive des 
« intentions du ministère , que mes conjectures 
« deviennent des faits. Us ont le projet de le 
« faire enlever de France et d'en faire la vic- 
« time expiatoire de leur folle entreprise sur 
« l'Amérique. J'ai rassuré Deane et lui ai pro- 
« mis que 1 on veillerait a sa sûreté de manière 
« a dérouter les enleveurs s ils s'y bazardaient 
«et je lui ai promis les moyens de dormir 
« tranquile dans ce pays de protection et de 
« neutralité. 

« Communiqués je vous prie cette lettre a 
« M' Le C" de Maurepas et donnés moi vos 
« ordres pour Versailles. » 

/i3 



IMPilMElirt K4TI0<IALe. 



338 DEMARCHES Eï MANOEUVRES 

1777. qu'il fit à propos d'une démarche entourée de l'apparence la plus 
cherchée du mystère et qu'un Anglais était censé avoir engagée avec 
le secrétaire de la légation, Carmichaël, à la suite d'une conversation 
tenue peu auparavant, à Douvres, avec le capitaine d'un navire amé- 
ricain par deux personnes prétendant être des intimes de lord Ger- 
main. Plus ou moins édifié, M. de Vergennes avait prescrit de conti- 
nuer les rencontres. Elles s'effectuaient d'abord la nuit, autour de la 
statue de la place Vendôme, puis elles eurent lieu chez le secrétaire 
même de fambassade anglaise. Comme on y introduisit bientôt le doc- 
teur Bancroft, sur qui Franklin était encore et devait rester pleine- 
ment abusé", il n'y a guère à douter que la manœuvre ne vînt du 
Foreigii office ou que celui-ci n'eût su y entrer. C'est à elle, sans doute, 
que se rapporte cette indication de Beaumarchais, dans un billet du 
3 avril : 

Nous croyons maintenant, être assés surs que M' Schmitz, secrétaire de ce 
Lord est actiiellenient a Paris chez lord Stormont d'où il exécute les ordres se- 
crets de son maitre relativement aux idées d'accomodement avec l'Amérique. 

Il est déguizé sous la perruque d'un aumônier ou chapelain pendant que 
le petit Matly véritable chapelain feint de renoncer à l'église , et de céder sa 
place au nouveau venu, si le séjour de la France ne lui est pas contraire. Je 
suis sur la voie le reste ne m'echapera pas. 

Angleterre, t. 522, n" 84- 

Il s'agissait de dégoûter les Américains de l'amitié de la France et 
de l'Espagne. On leur montrait cette amitié comme ayant été « stérile 
jusqu'ici et ne devant leur être utile à rien »; on leur disait que « leur 
avantage était de revenir à fAngleterre, prête à les satisfaire, impa- 
tiente de commencer avec eux une expédition contre l'Amérique espa- 
gnole et les îles françaises». Gérard, chargé de recevoir là-dessus les 

' n lui écrit encore : «votre très affectionné», en 1778 (16 avrilj [The Works nf Vranklin, 
t. VIII, p. a66). 



DES COMMISSAIRES AMÉRICAINS. 339 

informations de Silas Deane, en retrace le récit avec détail, ce même 1777. 
3 avril , et l'on voit celui-ci , qui se donne pour très reconnaissant en- 
vers la France et très soucieux de ne pas déranger sa politique, de 
ne point exciter le roi et son gouvernement plus qu'ils ne le souhaitent 
en leur présentant dans toute sa vérité l'irritation des esprits aux 
Etats-Unis, faire cependant pressentir que la lassitude jettera peut- 
être les plus résistants dans les bras de l'Angleterre'. Le ministre 
croyait-il à la sincérité de ces démarches? La seule chose certaine, 
c'est qu'il les utilisait. 11 les porte à la connaissance du roi , de M. de 
Maurepas par suite, et elles ont sur eux assez d'effet pour que l'on 
décide d'en informer fEspagne. Par l'ordre du monarque, M. de Ver- 
gennes écrit de sa main, le 7 avril, la minute d'une longue dépêche à 
Ossun, pour instruire le gouvernement de Charles III de la situation 
où l'on semble arriver. Toutefois, le moment d'après modifiait les im- 
pressions du moment d'avant, sur ce terrain mouvant de suppositions, 
de menées, d'intrigues, et la minute ne fut point expédiée'^; mais elle 
précise exactement et l'effet produit par l'éventualité qui y donnait 
lieu et l'intérêt que Ton trouvait à se concerter enfin efficacement 
avec la cour de Madrid pour faire face à un péril indubitable : 

A Versailles le 7 avril 1777. 

Il y a déjà quelques mois, Monsieur, que nous avons eu connoissance d in- 
sinuations faites aux députés américains qui résident ici tendantes a procurer 
la reconciliation des Colonies avec leur mère patrie. Quoique ces insinuations 
fussent autorisées par le nom de Lord Germain elles ne portoient pas cepen- 
dant un caractère asses autentique pour y attacher beaucoup de valeur. Mais 
elles semblent en acquérir d'avantage. 

Depuis une 1 5*^ de jours on est revenu a la charge auprès de ces mêmes 
députés dune manière plus pressante. Un de leurs agens les plus intimes a été 
invité dernièrement a une conférence misterieuse. Il s'y est abouché avec un 
homme tout a fait inconnu mais qui doué de beaucoup d'esprit et d énergie 

' Nous reproduisons ce rapport à l'annexe IV du présent chapitre. — ' La minute porte en 
marge : « Cette lettre est nulle l'expédition n en aiant pas eu lieu. » 

43. 



340 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. n a rien oublié pour le convaincre, i" qu'il est honteux pour les Américains de 
n être que les vils instruments de la politique et de 1 ambition de la France et 
de lEsp'', et quils ne sont que cela en effet. 2''° que les 2 Couronnes ne veulent 
qu'humilier et afoiblir l'Ang"^ pour détruire plus aisément 1 Amérique dont la 
prospérité leurs seroit trop suspecte. On a allégué a lapui de cette assertion plu- 
sieurs expressions des ministres d Esp'' pour prouver qu ils ont cette rébellion 
en horreur dans la crainte que Texemple ne soit contagieux , ne gagne et n in- 
fecte les domaines espagnols : la modicité des encom-agemens et des secours 
que les deux puissances donnent et la certitude qu elles ne feront pas la guerre 
pour la cause américaine ont été relevées avec le plus grand soin. La conclu- 
sion a été qu il etoit d un interest commun de n être pas plus longtems la dupe 
des artifices des deux Couronnes, quil falloit se raprochér et se reunir de 
bonne foi et se vanger sur elles des pertes et des dommages qu on a respecti- 
vement éprouvés; enfin quon seroit bientost d'accord si de la part des Colonies 
on vouloit faire le premier pas et énoncer ime proposition quelleconque ; quil 
nest pas possible que le ministère anglois fasse les avances, que la dignité de 
la Couronne et celle du Parlement ne le permettent pas, mais quon n'atten- 
doit q'une simple ouverture pour leurs faire connoitre toute la Ijonne volonté 
dont on est prévenu pour eux. 

Je ne dois pas omettre, M. qu'un capitaine américain homme fort attaché 
a son parti qui avoit reçu les premières insinuations en Ang"* s étant présenté 
chez le Lord Stormond en a été reçu et traité a merveilles, que cet ambassa- 
deur continue a le carressér, et quil lui a tenu un langage très analogue aux 
insinuations que je viens de raportér sans cependant se découvrir sur les effets 
hostiles qui devroient suivre la reconciliation. Sur le compte qui nous a été 
rendu de ces démarches nous avons pensé quil pourroit être utile de ne pas 
rejetter brusquement ces ouvertures. Nous avons conseillé en conséquence 
aux Américains de les suivre mais sans s'engager, de s expliquer quils sont 
sans pouvoirs de leurs comettans pour faire des propositions, que d ailleurs 
celles qu ils pourroient faire se trouvent en quelque manière déjà articulées 
dans les actes que les Etats Unis de 1 Amérique ont publiés et plus spéciale- 
ment dans celui de 1 indépendance. Que c est donc a 1 Ang"^ a faire connoitre 
ce quelle peut être disposée a accorder, ou du moins a suggérer ce quelle 
souhaite quon lui propose. D après ce plan il y a eu une 2" conférence miste- 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 341 

rieuse dans laquelle 1 inconnu a répété et renforcé tout ce qui! avoit déjà dit 1777. 
dans la précédente, et il a fini par dire que ce ne seroit plus lui qui suivroit 
désormais la négociation, mais bien le secrétaire de Lord Stormond. Il y a eu 
une première entrevue avec ce secrétaire qui a confirmé ce que l'inconnu avoit 
dit; plus réservé que celui ci il n'a pas proposé la guerre contre les deux Cou- 
ronnes; il s est borné a relever les avantages de la promte reconciliation pour 
le bonheur des deux peuples. Depuis il doit y avoir eu une seconde entrevue 
dont je n'ai pas encore les détails. 

Telles sont en abrégé M. les notions que nous avons recueillies et dont le 
Roi m'ordonne de vous faire part pour que vous le communicpiiés en toute 
confiance au Roi O^"^ et a M. le 0*= de Floride Blanche. Deux reflexions se 
présentent naturellement , la l '^ : ces raports sont ils bien vrais .** ne sont ils 
pas brodés et exagérés pour enflammer notre ressentiment et nous porter brus- 
quement a la guerre contre la G^^ Bretagne.^ Les Américains ont un interest 
si majeur a nous y décider que tous moiens peuvent leurs paroitre bons pom* 
atteindre a leur but. C est ce que je m attache a eclaircir. Une autre reflexion; 
si nous admettons 1 existence de cette négociation (ce dont je ne m éloigne 
pas, aiant déjà quelques indices quil existe en effet quelques relations entre 
les Américains et les agens de l'ambassadeur d'Ang") n avons nous pas lieu de 
craindre que ceux la efraiés de la grandeur de l'engagement quils soutiennent, 
et des conséquences terribles dont il peut être suivi, voians peu de disposi- 
tions de la part des deux Couronnes a leurs prêter toute 1 assistance dont ils 
auroient besoin, enfin a faire de leur cause la leur propre, ne cèdent aux 
amorces de 1 Ang"*, et ou ne se désistent de 1 indépendance absolue qu ils ont 
prononcée, ou ce qui seroit bien plus fatal ne la reçoivent en formant avec 
1 Ang™ les no'uds les plus étroits , et en concertant avec elle des mesures fu- 
nestes a la tranquilité des deux Comonnes et a la sûreté de leurs etablisse- 
mens d outre mer.^ Nous ne pouvons pas nous dissimuler M. que ce que nous 
avons fait jusqua présent pour les Colonies unies n est pas suffisant pour en- 
cbainer leur reconnoissance , et que si elles unissoient leurs forces a celles que 
les Anglois ont déjà dans le nouveau monde nous aurions peu de moiens d'y 
l'esistér. 

Je sens tout ce que celte prevoiance a dallarmanl; je ne me permettrai 
pas M. de le developér ici. J'attendrai le mémoire de M. le C'^ de Floride 



342 DEMARCHES ET MANŒUVRES 

1777. Blanche pour prendre les ordres du Roi sur la formation dun plan que chaque 
moment doit rendre plus instante. Les deux Couronnes veulent sincèrement la 
paix, mais il nest que trop vraisemblable quelles seront portées a la guerre 
par les mesures mêmes quelles ne peuvent se dispenser de prendre pour 
I éviter ou poiu- la soutenir si elle devient inévitable. Les Anglois qui avoient 
déjà 5o. v" de ligne en commission, viennent d'y en ajouter six. Veulent ils 
nous imposer par le nombre de leurs aimemens, car il ne paroit gueres 
possible qu ils trouvent au moins de sitost le nombre de matelots nécessaires 
poiu- une flotte aussi nombreuse. A tout événement le Roi vient d ordonner 
un nouvel armement de 7. vaisseaux k- a Brest et 3. a Toulon. Sa M'*^ auroit 
pu donner plus d extension a cette mesure et y en joindre d autres caractéris- 
tiques de 1 intention ou elle est de ne pas se laisser braver, mais elle n'a rien 
voulu précipiter dans un moment surtout ou le commerce n étant point sur 
ses gardes pourroit essuier de très grandes pertes; d ailleurs lEsp"" attend le 
retour de ses gaillons, raison peremptoire pour procéder avec la plus grande 
circonspection et pour ne rien donner au hazard. H est encore a considérer 
que les deux Couronnes seront toujours a tems de commencer la guerre si 
elle devient indispensable, et que commencée il n'y auroit plus moien de 
revenir sm- ses pas. Nous ne perdons pas le tems de suspension. Les tra- 
vaux se continuent assidûment dans nos ports et Ion n oublie rien pour les 
aprovisionnér. 

Ce qui ne peut manquer de faire une forte sensation est la détention de 
nos pécheurs. Cest un parti fâcheux mais de nécessité. La conduite du gou- 
vernenient anglois est trop oblique poiu- courrir le risque d essuier une avan- 
ture pareille a celle qui nous arriva en 1765. Nous avions 12. mille de nos 
meilleurs matelots entre les mains des Anglois avant de nous savoir en guerre 
avec eux. 

J'ai 1 honneur d être avec un sincère et fidèle attachement , M. 

Espagne, t. 584, n° 17. 

On en était toujours à attendre les vues si vite annoncées, mais très 
lentes à se produire, de M. de Floridablanca sur un plan d'action ou 
sur une attitude commune. Les pourparlers de la statue pouvaient être 
indiqués comme une occasion pour lui de se décider; c'est, sans doute, 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 



343 



pourquoi l'on avait pensé devoir écrire ces réflexions à Ossun et ne 
plus procéder avec le nouveau premier ministre par demande directe. 
D'autre part, à mesure que les renseignements arrivaient, les succès 
de Howe paraissaient n'avoir pas avancé beaucoup les affaires de la 
Grande-Bretagne; peut-être trouva-t-on, après coup, qu'il était inutile 
de porter à la cour de Madrid des détails connus par suite de rela- 
tions avec les « plénipotentiaires » jusque-là dissimulées. A ces détails 
se mêlaient, d'ailleurs, des incidents incommodes que la vénalité 
ou la maladresse des intermédiaires procuraient au Foreicjn office le 
moyen de soulever et de faire aigrir par les gazettes. « Il n'y a que 
trop de mauvais Français à Londres, « mandait Beaumarchais à M. de 
Vergennes; et, en effet, les journaux anglais racontaient, au prix d'in- 
exactitudes dans les noms et les choses, mais non sans vérité dans 
l'ensemble, ce qui se passait entre la légation et le gouvernement du 
roi*. C'est ainsi que les sentiments très décidés de Garnier fatiguant 



1777. 



' Le 3 avril , Beaumarchais écrit à M. de Ver- 
gennes dans la lettre tout à l'heure citée : « Mon- 
n sieur le comte. — Votre observation sur le 
« Westminster gazette m'en a fait faire une autre 
« propre a la confirmer ou la détruire , car il n y 
« a que trop de mauvais Français a Londres : 
« c'est d'en faire examiner l'anglais par mon 
ti traducteur : mais il m'assure que le style et les 
« tournures sont bien anglaises et que mesme 
« quelques articles sont copiés notam' du com- 
« muits sens. En effet il ny a point eu de navire 
« nommé le Hazard ni le Trudaine. Et Panchaut 
« le banquier est assés mal indiqué par le ga- 
« zettier. Je n y suis point nommé ; et Le Rey 
a de S' Chaumont y est cité pour un contrat de 
« poudre. Tout cela ressemble assés a des idées 
» prises au hazard et sur des oui-dire fort in- 
n certains. Voyés tout l'article que je viens de 
« barrer. Au reste de quelque main qu'il vienne 
« il estcertainementindiquédanslenvoycomnie 
« ayant été publié par ordre de Lord Germaine. 



« L'éclat, comme vous le dites Mon- 

I sieur le Comte, n'est bon qu'a tout perdre. 
1 Mais en faisant distraction totale de la peu- 
» plade qu'on nomme officiers , on peut éviter 
< ce mal-la et tout peut se concilier. Pourvu que 
j les Américains ne puissent pas acquérir de 
» certitude que le ministère contribue , il n y a 

I point de danger qu'il soit compromis. Retenir 
» les forces anglaises en Europe par le respect 
« des nôtres , détruire leur trop grande sécurité 
:< par quelques mouvemens mistérieux de nos 
» vaisseaux , s'en tenir a la neutralité , prodiguer 
« des secours devenus indispensables aux Amé- 
« ricains pour guéroyer. Préférer pour cela la 
« voie du commerce , en ce qu'elle fait le double 
« bien de déplaire aux Anglois et d'apprendre a 
» nos matelots la route d'Amérique sans com- 
» promettre le ministère : voila de quoi épuiser 
» les forces anglaises au moins encore cette cam- 
» pagne sans énerver les nôtres. Et telle est la 

II masse de mes idées. Je me rendrai samedi a 
Il l'indication que je recois de vous. Je souhaite 



344 



DEMARCHES ET MANOEUVRES 



1777. 



le Foreign office et lui faisant supposer que, sans lui, M. de Noailles 
serait plus facile à abuser, on en était venu, par des bruits d'anti- 
chambres et de journaux, à obliger ce premier secrétaire à s'effacer 
un peu et à se défendre auprès du ministre d'avoir jamais laissé soup- 
çonner, à plus forte raison laissé voir, que la correspondance de Deane, 
celle de Franklin et de ses collègues avec le Congrès ou avec d'autres 
passaient par l'ambassade'. 

En attendant, la légation américaine acquérait du poids tous les 
jours. Elle avait eu déjà plus d'une rencontre avec le représentant du 
roi de Prusse à la cour de France. Le comte de Goltz se tenait au 
courant des démarches des commissaires, pressé qu'il était par son 
souverain de le renseigner sur les conséquences qu'elles pouvaient 
amener dans nos rapports avec l'Angleterre^. L'intérêt que des histo- 
riens américains d'aujourd'hui supposent avoir été porté alors aux 
Etats-Unis par Frédéric II n'allait pas au delà de la vive satisfaction 
qu'éprouvait ce monarque, et qu'il se promettait plus grande encore, 
à voir mettre son ancienne alliée en mauvaise passe, à satisfaire 
ainsi la rancune qu'il avait vouée au pays de lord Bute, à diminuer 
d'autant plus la liberté d'action de l'empereur d'Allemagne contre la 
monarchie prussienne ou contre les projets possibles de celle-ci. Les 
fragments de correspondance minutieusement recherchés par M. Ban- 
croft pour constituer à la Prusse des titres contre-balançant ceux de 



« en effet d'avoir échaufé quelque peu l'ame 
« de M' de M . . . Mais je compte encore plus 
« sur votre sagesse que sur mon éloquence. » 
[Angleterre, t. 522, n" 8à.) 

' La lettre de Garnier mérite d'être trans- 
crite autant à cause des indications qui en res- 
sortent (ju'en vue de faire apprécier le carac- 
tère de riiomme. Nous la donnons à l'annexe III 
du présent chapitre. 

' Circourt, ubi supra; fragments de lettres 
des 11 et i8 janvier 1777. "Il n'est pas dou- 
»teux, Jit-on dans la seconde, que les Améri- 



« cains terminent la campagne avec un très 
«grand désavantage, mais il est vrai aussi que 
« la guerre n'est pas finie et qu'il faudra encore 
« une campagne pour la terminer. Je vois au 
« reste par mes lettres de Londres qu'on y est 
« inquiet du séjour du docteur Franklin à Paris , 
« le ministère britannique étant persuadé que 
« ce député du Congrès remue le vert et le sec 
« pour engager la France dans la cause des Co- 
« lonies. Vous le suivrez donc de près pour dé- 
« couvrir le véritable objet et le succès , bon ou 
« mauvais, de sa commission. » 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 345 

la France à la gratitude de l'Amérique, montrent assez qu'en ce mo- 1777. 
ment Frédéric ne suivait pas des yeux dans une autre intention les 
opérations militaires en Amérique. Il applaudissait au ton de M. de 
Vergennes avec lord Stormont, y pressentant notre engagement pro- 
chain contre la Grande-Bretagne; il lui semblait déjà qu'on en était 
à « la grande crise des affaires de l'Europe » et il voulait que ses agents 
eussent « l'attention la plus soutenue à ce qui méritait d'y occuper la 
sienne' ». Les commissaires des États-Unis ayant le mandat d'entrer 
en relations effectives avec les gouvernements du continent, Arthur 
Lee se disposait à aller employer de l'autre côté du Rhin le besoin 
d'agir, et d'agir seul, qui le poussait. Pendant ce temps, l'Espagne 
consentirait peut-être à recevoir Franklin, quoique cela ne parût pas 
près d'arriver. Dès la fin de février, Lee avait remis à M. de Goltz 
un mémoire pour demander à la Prusse la liberté du commerce dans 
ses ports en faveur des navires américains; le 1 2 mars, Frédéric auto- 
risait son ministre de la guerre à répondre sans s'engager, mais sans 
écarter pourtant la demande, ne voulant, écrivait-il, «ni heurter ni 
choquer les Colonies par un refus complet ». Mais il montrait peu 
après, dans des dépêches à son représentant à Londres, combien il 
était loin d'accepter « de se compromettre pour elles » tant que le 
maintien de leur indépendance ne serait pas plus assuré^. 

La légation avait alors traité avec des maisons maritimes pour ex- 
pédier chaque mois un j^aquebot emportant ses dépêches et rappor- 
tant celles du Congrès. Plus rapprochée ainsi de ses mandants, elle se 
sentait plus en pied. Aux mémoires réitérés qu'elle adressait à la cour 
de Versailles, celle-ci ne se pressait point de répondre; les commis- 
saires ne cessaient pas moins de s'essayer à la déterminer par la per- 
spective d'une inévitable réconciliation avec la métropole si elle ne 
se décidait à se lier. « Je commence à voir un peu de découragement 
dans l'âme de Deane, par le désespoir qu'il a de ne pouvoir empêcher 

' Lettre à M. de Goltz, du 1" mars 1777. (Gircourt, nbi supra, t. IIF.) — ' Ibid. Lettres à 
Maltzan, son ministre à Londres, de juillet notamment. 

n. /,i 



IMrniHEIllE XATIOXALK, 



346 DÉMARCHES ET MANOEUVRES 

1777. son pays de faire ce qu'il appelle une grande sottise, s'il ne reçoit 
aucun des secours qu'il ne cesse de me demander», écrit Beaumar- 
chais à M, de Vergennes, le 3 avril; il revient sur ce sujet quelques 
jours après, dans un pli d'où il ressort que le ministre l'avait lancé 
sur le comte d'Aranda afin d'amener celui-ci, sans que cela parût, à 
attirer enfin la cour de Madrid vers l'Amérique. Hortalès, très offi- 
cieux toujours, peut-être plus qu'on ne le lui demandait, est ici un 
témoin qu'il faut laisser parler : 

B 

Monsieur le Comte 

Je quitte M' l'ambassadeur d'Espagne que je n'avais pas vu depuis longtems. 
Je lui ai fait le tableau le plus vrai de rimporlance d'un secours, efficace aux 
Américains; de leur état pressant et du danger plus pressant encore quils se 
raccomodassent avec les Anglais a l'arrivée du courrier qu'on doit sous peu 
de tems leur envoyer de France, s'ils ne recevaient aucuns secours ni encou- 
ragement. Je lui ai fait part de mes idées sur la nécessité d un mouvement 
mistérieux et combiné des flottes de France et d'Espagne, qui aurait le bon 
effet, sans commettre ces deux puissances, de retenir les forces d'Angleterre 
en Europe , d'empêcher que le roi d'Angleterre ne completlat son emprunt , 
par le ressèrement des deniers particuliers, et la chute des effets publics et 
de faire espérer aux Américains que ces mouvemens se font en leur faveur 
ce qui centuplerait le courage et les forces de cette nation. Que si pendant ce 
tems, il leur arrivait des secours réels je répondais que la campagne angloise 
serait encore manquée et qu'enfin mon projet était, s il approuvait ma dé- 
marche, d'aller échauifer le ministère espagnol et d'en arracher un secours 
quelconque, lequel joint a ce que je pourais voler a la France, me donnerait 
le moyen de soutenir le grand édifice des succès américains jusqu'en décembre 
prochain et surtout d'enipécher le raccomodement. 

Il m'a repondu — Comme particulier vous savés ce que je pense et désire : 
mais comme ambassadeur d'Espagne je ne puis vous dire ni blanc ni noir — 
Eh! pourquoi cela Monsieur? — parce que le ministère de France ne m'en a rien 
dil — Mais M' le O" c'est de son agrément que je vous en parle — Dans une 
affaire et dans un moment aussi importants M", il faut que j'apprenne par le ministre 



DES COMMISSAIRES AMERICAIiNS. 347 

(juil approuve vos vues pour (/ue je puisse répondre quelque chose. M' le C" on 1777. 
vous en parlera quand vous voudrés; car je vais écrire a M"" le C" de Vergenne 
le précis de notre conversation — M'^ j'irai demain mardi à Versailles, quoique 
ce ne soit pas jour d'ambassadeurs. Vos ministres sont tous mes amis et doivent 
être a l'aise avec moi sur tous les points, faites qu'ils m'en parlent, autrement je 
n'en ouvrirai pas la bouche. Us savent bien que nous ne demandons pas mieux que 
de marcher de concert. 

Le reste de la conversation a été un reccordement général de tout ce qui 
existe, dont il a mesme eu soin de prendre des nottes relatives à l'Angle- 
terre. Il m'a donné rendez vous a mercredi matin. Le seul point, Monsieur 
le Comte qu'il importe de fixer quant a présent; c'est ma course légère a Ma- 
drid. Je dis légère parce qu'elle sera courte : car son importance bien sentie 
par vous peut vous assurer des notions très exactes sur ce cabinet et ses vraies 
dispositions; si je n'en arracbe aucun secours pour mes amis, vous saurés au 
moins une bonne fois jusqu'à quel point vous pouvés compter ou devés vous 
défier de tout ce qui vous vient de la. M'" de Maurepas dit que je ne crois 
pas a fEspagne. En effet j'y crois peu. Mais ma démarche en ce pays, deux 
conversations sérieuses avec le nouveau ministre, quelques entretiens avec 
M"" d'Ossun, deux ou trois diners avec Fini le valet de chambre favori, vous 
en apprendront a mon l'etour autant quil en faut savoir sur tout cela. 

J'ai bien d'autres choses a vous communiquer après une conversation de 
trois heures hier avec M"^ Deane , mais je vous écris en maison étrangère et je 
me hâte de vous prévenir de ce que j'ai fait et dit chez M'' d'Aranda pour que 
vous en fassiez le ponctum vitoe de votre conversation de demain. 

Je me recommande toujours a votre bienveillance. 

Angleterre, t. 522, n° 96. 

M. de Vergennes restant si réservé, le comte d'Aranda demeure 
soigneux de ne pas s'avancer davantage. On pourrait le croire un peu 
froissé de n'avoir pas eu les confidences du ministère de Versailles. 
C'était peut-être, aussi bien, parce qu'il sentait ne plus posséder assez 
l'oreille de Madrid pour reprendre une initiative jusqu'ici peu en- 
couragée. Beaumarchais récrit le i5, craignant que, sous l'empire 
de doutes qu'il croyait pourtant assez expliqués, on ne se fie plus 

a. 



348 DEMARCHES ET MANOEUVRES 

1777. à lui; il remet encore devant les yeux du ministre la patience des 
Américains près d'échapper : 

Paris le i5 avril 1777. 

B 

Monsieur le Comte 

J'appris avant hier avec douleur de M'' le C" d'Aranda que votre seconde 
entrevue n'avait pas eu plus de succès que la i"""^, et que l'objet intéressant 
n'était entré dans votre conversation. Vous sentes bien, m'a t-il dit que tant 
qu on ne m'en parlera pas, je ne puis en toucher un seul mot. Quoique je ne sente 
point cela du tout, je me suis vu forcé d'adhérer a de si puissantes raisons. 
Que Dieu bénisse les Américains et le commerce de France! On n'imaginera 
jamais qu'une décision sur des points aussi importans ait pu être aréttée douze 
jours, par le seul motif que la première phraze en a du sortir de telle bouche 
plutôt que de telle autre ! — Mais au moins M'' l'Ambassadeur vous pouviés, 
sans être compromis, dire a M. le C" de Vergennes que j'avais eu l'honneur 
de vous voir, authorisé de son aveu : que je deviens si pressant sur l'affaire de 
l'Amérique et les secours a lui donner, que vous avés cru devoir en raisonner 
avec lui. Néant. Il faut, dit-il, que M'' de Vergennes lui en parle le premier; 
et si vous n'avés pas. Monsieur le Comte, la bonté de trancher sur ce puérile 
o])slacle, en disant a M' d'Aranda que j'ai eu l'honneur de vous en écrire, 
nous serons suspendus trois mois au noble fil d'une aussi grave difficulté. Si 
je fais mon métier, comme eut la bonté de le dire l'autre fois M"^ de Maurepas 
en présentant sans cesse et sous toutes les faces le tableau d'une affaire aussi 
pressante , permettes moi de vous représenter Monsieur le Comte , ce que vous 
savés mieux que moi, la perte du tems, le silence, et l'indécision sont mesme 
audessous des refus. Le refus est un acte, on agit d'après lui. Mais le néant 
n'est rien et ne produit rien. 

Aussi le ministère anglais qui se vante si haut de connaitre si bien l'es- 
prit de l'administration française ordonne t-il a son ambassadeur de lever ici 
le ton, de parler fièrement a Paris de la position des Anglais et de leurs 
succès en Amérique. A l'en croire, il n'est plus tems d'aider cette nation dont 
l'accomodement avec l'Angleterre est, dit il, résolu, fixé, peu s'en faut qu'il 
ne dise signé. Quelquun allarmé de ces nouvelles écrit à M"^ Deane, pour 
savoir si ce sont des vérités. Il repond en ces mots sur la mesme lettre : 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 349 

ce n'esl point la vérité : c'est du Stonnonl tout pur. Cependant vous le dirai-je 1777, 
Monsieur le Comte ? Je crains que ce Stormont tout pur, n'ait entamé M"" de 
Maurepas. Il a dit a quelqu'un il y a peu de jours, il n'est plus tems : mais s'il 
voulait se rappeller combien de fois depuis huit mois il a cru qu'il n'était 
plus tems, et combien cette erreur a laissé de choses utiles en arrière poiu- 
lesquelles il v avait du tems de reste; il changerait d'idée. Et puis, quel effet 
peut résulter de passer .perpétuellement d'une de ces phrases à l'autre; il n'est 
pas encore tems; il n'est plus tems? Ah! Monsieur le Comte! Il est toujours 
tems : mais plus l'on perd a ne rien faire de ce tems si précieux, et moins il 
en reste pour réparer le mal d'en avoir tant perdu. 

Je ne sais en vérité par quelle magie je soutiens l'œuvre de mes amis et les 
empêche depuis quinze jours de faire partir un courrier porteur de nouvelles 
affligeantes. Il faut que ce soit mon courage qui leur en inspire encore. On 
me suppose des ressources tant qu'on ne me voit pas découragé. Mais tous les 
matins je l'ecois un billet, et les après midi, l'on arrive renouveller la question 
du matin. Avés vous des nouvelles de Versailles? Et croyés vous M'' de B . . . que 
je doive amuser plus longtems mes malheureux compatriotes d'un espoir que je n'ai 
pas moi mesme. — Attendes, est ma réponse banale. — Hélas, je ne puis beau- 
coup retarder d'écrire la vérité, mes ordres sont si positifs a cet égard qu'ils me 
font trembler pour les conséquences. 

Voilà Monsieur le Comte, la vie que je mène, outré de voir que les arro- 
gants Anglais ont fait une prophétie sur nous, et que nous l'accomplissons. 

Si la crainte d'un éclat, supposé venir de moi, arrêtait le ministère et l'ar- 
mait contre la forme des secours que je voudrais donner, s il me fallait des- 
cendre a la justification a cet égard; je lui dirais c'est sur le caractère connu, 
la marche ferme et constante des hommes qu'il faut les juger, et non sur de 
vaines ou perfides imputations. Tant que je puis travailler seul, mon secret 
est en sûreté. Si l'indiscrétte conduite des ofiBciers de l'Amphitrite et de leur 
chef encore plus fou qu'eux tous, ébruite dans le tems la destination de ce 
vaisseau; cjue pouvais-je a cela plus que vous"? Je puis défier tout homme en 
ce pays, a commencer par les ministres eux mesmes, de me citer seulement 
quel nom, quel chargement, dans quel port et pour quel endroit j'ai fait 
partir tous les vaisseaux que j'ai expédiés depuis : et si, malgré l'avide regard 
de tous les espions qui m'environnent, on n'a la dessus que des notions très 



350 DÉMARCHES ET MANOEUVRES 

1777. confuses; il y aurait donc bien de .l'injustice a m'afiubler des torts d'autrui, 
pour s en forger un prétexte a des refus qui entraînent des conséquences aussi 
funestes. Je me suis fait négotiant ouvertement afin qu'on cessât de me croire 
négotiateur; et si l'on cherche ou j'ai pris les capitaux de mon commerce la 
part que le ministère a prise a mes opérations est bien marquée par les asso- 
ciations de toute espèce que ma maison affecte de contracter avec tous les 
armateurs qui bazardent dés envois en Amérique. 

Enfin, Monsieur le Comte, lorsque tout est monté, lorsque les premiers 
soins et travaux d'un si grand établissement ont eu leur succès, lorsque mon 
profond mépris pour les radotages de la société a mis les jaseurs en déroute 
et que je puis répondre des suites heureuses d'une entreprise aussi bien com- 
binée; refuserés vous d'y concourir encore.'* Et ma persévérance active n'en 
Inspirera-t'elle a personne? J'offre de tenter un effort que je crois puissant, 
sur le ministre espagnol, de me multiplier pour ainsi dire, par la vivacité 
de cette démarche; elle (ient a une conférence entre vous et l'ambassadeur 
d'Espagne, tous deux y consentent, et douze jours sont écoulés sans qu'elle 
ait pu s'entamer! Au nom de Dieu, de l'honneur, et de l'intérêt de la France, 
ne retardés pas plus longtems cette décision. Monsieur le Comte. Conférés 
en encore avec M. de Maurepas. Nul objet n'est plus important et n'est aussi 
pressant. 

A l'instant ou je ferme celte lettre, j'en reçois une de Nantes, par laquelle 
on me fait part du refus de donner des matelots aux armateurs et voila mon 
navire le plus riche arretté au moment de partir. On me demande d'obtenir 
du ministre de la marine une permission sourde et secrette d'employer seule- 
ment dix matelots on composera le reste de l'équipage de novices etc. Je vous 
suplie donc Monsieur le Comte d'arranger promptement avec M' de Sartines 
ce qui est nécessaire au départ de ce vaisseau. Qu'il écrive au commissaire 
de la marine de Nantes de permettre soindement a M" Pelletier du Doyer 
de prendre et d'embarquer sur le Comte de Vergennes nommé présentem' la 
Thérèze dix matelots classés , lesquels avec 4 autres qui sont sur ce bâtiment 
et le nombre de novices suffisant, lui donneront la liberté de mettre a la voile, 
depuis douze jours il est arrêté dans Paimbœuf par cet obstacle. De mon coté 
j'écrirai a M" Pelletier sitôt que vous aurés la bonté de me mander que je puis 
le faire, et ce sera encore une difficulté de levée. 



DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 351 

Je joins ici un mot a communiquer a M' de Sartines, si vous le jugés a n77. 
propos. Et je compte aller moi mesnie prendre vos ordres sur tant d'objets 
jeudi au soir, si vous ne me les faites pas parvenir auparavant. 

Je recommande les Américains à votre souvenir et leur avocat a votre bien- 
veillance. 



L'heure de votre coùrier s'est passée pendant que j'écrivais, je fais monter 
un homme a cheval. 

Angleterre, t. 522, f" 4o5. (Pièce non numérotée.) 

Au fond, les « plénipotentiaires » étaient pleins de confiance, à tout 
prendre, dans l'appui prochain, volontaire ou obligé, de la France 
et de l'Espagne. Ils écrivaient à Philadelphie que la rupture entre la 
France et la Grande-Bretagne ne tarderait pas à se produire : « l'An- 
" gleterre commence à être très irritée contre cette cour-ci et, pen- 
«sons-nous, avec beaucoup de raison», et ils pouvaient se rendre 
cette justice qu'ils ne ménageaient pas les efforts pour que la raison 
devînt plus forte ou eût plus d'effet. Nos flottes leur paraissaient être 
prêtes, celles de l'Espagne se préparer, et ils les trouvaient supérieures 
ensemble aux flottes de l'Angleterre; ils voyaient là les présages qu'ils 
souhaitaient, jugeaient les événements très près d'arriver et s'effor- 
çaient d'en rapprocher l'heure : 

Le ton de la cour s'élève en conséquence, mandaient-ils en développant 
ces idées; on dit que ces jours derniers le lord Stormont signifia au ministre 
que si les Américains continuaient à recevoir de l'aide et des armes , la paix 
ne pourrait être maintenue; il fut répondu: « Nous ne désirons pas la guerre 
« mais nous ne la craignons point. » Quand tout est prêt pour qu'elle arrive il 
faut peu de chose pour que soudainement elle éclate et l'opinion générale est 
que cela ne saurait durer encore une année'. 

Diplomatie correspondeiice , t. 1, p. a8o et a8i. 

Pendant que, aidés par Beaumarchais, Franklin et ses collègues 

' La réponse attribuée au ministre est à la fois en français et en anglais dans la lettre. 



352 DEMARCHES DES COMMISSAIRES AMERICAINS. 

1777. avaient mené à fin l'affaire de l'Amphitrite et expédié les autres navires, 
Silas Deane s'était attaché en particulier à créer une cause sérieuse 
d'irritation. Probablement, même, il la regarda comme décisive. 11 lui 
avait été proposé de reprendre le projet manqué du marquis de la 
Fayette, de le reprendre dans des conditions de nature à beaucoup 
découvrir le gouvernement du roi. C'était une occasion trop favorable 
pour qu'il ne se fût pas empressé de la saisir. 



ANNEXES DU CHAPITRE VI. 



DU COUDRAY ET SES INTRIGUES. 



[La plupart des militaires passés de France en Amérique se plaignirent amè- 
rement, n'étant pas traités comme ils avaient conçu qu'ils devaient l'être. 
Quelques-uns firent du bruit en réclamant l'exécution de leur contrat, mais 
personne autant que du Coudray. Arrivé, à la dérobée, sur un des navires 
frétés à Nantes, il reprit sans tarder près du Congrès les intrigues qu'il avait 
commencées en France pour se faire regarder comme un cbef désigné par le 
gouvernement du roi. Aux termes de ses conventions avec Silas Deane il pré- 
tendait au grade de major général, et au commandement de l'artillerie et du 
génie en raison de fimportance que lui avaient reconnue les ministres du 
roi. Ce fut l'occasion d'un vif émoi dans l'armée américaine; trois généraux 
envoyèrent leur démission au Congrès, qui les réprimanda mais se refusa à y 
donner suite ^ Pour justifier ce qu'il exigeait, du Coudray avait adressé à cette 



' Kapp (chap. vi) relate ces circonstances, 
sans doute d'après des notes de Kalb : « Un 
« grand cri d'indignalion s'éleva dans l'armée 
contre les prétentions de l'oflicier étranger. 
« Le général de brigade Knox , en sa qualité de 
« commandant de l'artillerie , menacé le pre- 
« mler dans sa position , fut bien entendu contre 
« lui. Quoique , sur le témoignage de Steuben , 
« Knox n'eût à ce moment aucune idée de la 
«manœuvre des pièces de campagne, et de leur 
« emploi pour l'attaque et la retraite , il n'avait 
« cependant aucune envie de céder sa place par 
» amour pour un étranger. Il gagna à sa cause 
« les majors généraux Greene et Sullivan et 



«ceux-ci, sur la foi du simple bruit que la 
«demande de du Coudray ^vait été acceptée, 
« envoyèrent leur démission. Le Congrès les 

I réprimanda et leur présenta leur menace 
< comme un empiétement sur ses droits et une 
«déclaration de méfiance contre sa justice, 
«puis leur demanda de lui faire des excuses, 

II tout en les laissant libres de reprendre leur 
■ démission. Mais le i5 juillet 1777, il rejeta 
I aussi la convention entre du Coudray et Deane , 
let, pour être juste envers les deux parties, il 
< nomma, le 1 1 août, le premier inspecteur 
1 général de l'artillerie et des munitions avec 
1 le grade de major général. » 



IMmiMERIC NATIONALE. 



.354 ANNEXES DU CHAPITRE VI. 

assemblée, avec pièces à l'appui, un volumineux mémoire sous le titre de 
Compte rendu à M" les députés de l'honorable Congrès des Etats-Unis d'Amérique. 
Il y avait alors un mois qu'il avait pris terre. Les pièces produites étaient, 
disait-il, la copie des expéditions oflicielles; elles ont malheureusement dis- 
paru de son mémoire. Dès la première ligne, il affichait l'idée qu'il voulait 
donner de son rôle, par cet en-tête du premier paragraphe : Du nombre et 
de la nature des munitions de guerre que le gouvernement français lui a confiées 
pour leur service. La seconde partie : De la manière dont ces secours avaient été 
obtenus, des retards et des embarras survenus et qui pourraient encore se pro- 
duire, était l'historique, à sa façon, de ce qui s'était passé depuis la fin de 
juillet 1776. Les autres parties suivaient sous les rubriques que voici : 

3° De la manière dont il a été traité avec M"" Deane leur envoyé pour ce qui le 
concerne personnellement. 

U" De celle dont il l'a friit pour les officiers qui l'accompagnent. 

5° Des sommes qu il a reçii tant pour lui que pour ces officiers, et pour des ap- 
provisionnements d'instruments , d'outils, de médicaments qu il ne pouvait tirer des 
magasins du Roy^. 

Du Coudray expliquait que, particulièrement apprécié du comte de Saint- 
Germain, travaillant avec lui et avec le général directeur de l'artillerie, il avait 
été mis par leur ordre en rapport avec Barbeu Dubourg et par celui-ci avec 
Silas Deane, en vue de procurer des armes et du matériel de guerre aux 
Colonies soulevées, et qu'à partir de ce moment lui seul avait tout fait : c'est 
lui qui avait imaginé, pour tirer des arsenaux et expédier librement à l'Amé- 
rique les armements qui lui étaient destinés, de prétexter des demandes du 
ministre de la marine pour l'armée des colonies françaises; lui qui, grâce à 
la grande confiance qu'il inspirait, confiance telle qu'on lui avait, en quelque 
sorte, subordonné pour ces soins ceux-là mêmes qui étaient ses supérieurs 
en grade, avait donné l'idée de dresser les ordres en conséquence, comme ils 
furent libellés en effet. « M. Deane a dû le faire savoir au Congrès, écrivait-il; 
c'est à mon zèle pour vous servir, c'est à mon crédit que vous êtes redevables 
de l'étendue des secours accordés à votre agent, de la facilité avec laquelle ils 
l'ont été et ce n'est en rien au sieur de Beaumarchais; tout était achevé quand 

' Etats-Unis, Mémoires et Documents, n° i5. • 



ANNEXES DU CHAPITRE VI. 355 

celui-ci est intervenu; il est intervenu comme intermédiaire du ministère 
politique qui, ne voulant pas agir ouvertement, a tenu à mettre en avant un 
homme qu'il pût aisément désavouer. » Du Coudray développe et détaille 
longuement ce thème. Rappelant les antécédents de Beaumarchais et leur peu 
de rapport avec de telles affaires, son Compte rendu attribue au caractère ex- 
clusivement commercial et tout de gain que celui-ci avait donné à l'assistance 
politique combinée par lui, du Coudray, et au bruit fait dans les ministères, 
dans les ports, dans le monde des fabricants et des fournisseurs par la maison 
Hortalès etC'"', les démarches du gouvernement anglais pour arrêter les expé- 
ditions, pour suspendre les livraisons, etc. Il affirme que par son entremise 
cette suspension avait été levée une première fois en septembre, une seconde 
en novembre. De retard en retard, suivant lui, le temps perdu avait amené 
jusqu'en décembre, en janvier même. A ce moment, Beaumarchais, voyant 
qu'il ne pourrait paraître l'unique auteur de l'assistance de la France, avait 
mis tout en jeu pour empêcher du Coudray de partir; mais celui-ci avait 
cédé aux instances de M. Deane, était retourné au Havre le 12 afin de s'em- 
barquer sur l'Amphitrite; malheureusement, Beaumarchais, arrivé avant lui, 
avait jeté le désordre dans le chargement, fait enlever les canons et charger à 
leur place des toiles ou d'autres marchandises, accru le nombre des passa- 
gers; une fois en mer le vaisseau avait manqué de lest et de vivres, tandis 
qu'il était surchargé de personnes; les fonds et les papiers nécessaires pour 
les éventualités de la traversée manquaient; après dix-sept jours il avait fallu 
relâcher à Lorient, où procès-verbal avait été dressé des mauvaises conditions 
de chargement du navire. 

Le procès entre Beaumarchais et du Coudray n'a plus grand intérêt aujour- 
d'hui; nous n'indiquerons donc que les faits généraux. Du Coudray rêvait, 
comme le comte de Broglie ou à côté de lui , une grande situation militaire en 
Amérique ; il jugeait dès lors avoir besoin de donner k croire que Beaumarchais 
avait voidu l'empêcher de partir pour tirer, lui, le prix de services qu'il n'avait 
pas rendus. A cette fin, il se fondait sur l'ordre obtenu du ministre pour le 
retenir sur le continent, quand il fut rentré à Lorient. Il présentait cet ordre 
comme étant dans l'intention de Beaumarchais dès l'origine. Ce dernier, au 
contraire, n'avait pu se plaindre assez des lenteurs et des entraves mises par 
du Coudray au départ de l'Amphitrite : « Je ne sais ce que fait M'' Ducoudrai 

/i5. 



356 ANNEXES DU CHAPITRE VI. 

« à Versailles, écrivait-il à M. de Vergennes le 2 décembre i 776; il y est de- 
« puis vendredi. Il n'attendait que deux ou trois expéditions de M. de Sartines, 
« et voila trois jours que je n'ai vent ni nouvelles de lui. Tout est parti, tout 
« attend. Moi-même je suis sur les épines. Qui peut donc le retenir.»* Le vais- 
■< seau est à l'anchre en rade. Pourquoi ne puis-je tout délibérer, et tout faire."* 
" Uien ne serait retardé, et mon vaisseau serait déjà dans l'Amérique'. » Mais 
le Compte rendu, continuant son tbème, explique qu'une fois à Lorient du 
Coudray était allé avec Conway et un autre officier, Roger, qui parlait l'an- 
glais, cliercber à Nantes un pilote et les moyens de régulariser le chargement; 
qu'il en avait rapporté de l'argent, des cartes marines, des renseignements de 
route et aurait repris la mer sans les vents contraires; que ces vents devant 
durer une quinzaine , il était venu à Paris prévenir contre les dires de Beau- 
marchais M. Franklin, qu'il avait appris avoir remplacé Deane, hâter le départ 
du matériel resté au Havre et ailleurs, et qu'enfin, retourné rapidement à 
Lorient pour déjouer les machinations des agents de Beaumarchais, qui cher- 
chaient à le rendre responsable de la relâche du navire, il allait remettre à 
la voile le 2/1 janvier, les vents étant bons, quand le commissaire de marine 
lui avait notifié l'ordre de se rendre à Metz. Ces faits étaient matériellement 
vrais, mais les raisons données ou l'enchaînement qu'il présentait inexacts. 
il ajoutait cette autre assertion, contraire à la vérité, que ce dernier ordre 
avait été obtenu par l'ambassade d'Angleterre, mise en éveil sous main par 
Beaumarchais, qui était désireux d'arriver ainsi à l'empêcher de venir en 
Amérique déranger le plan de réunir dans ses mains toutes les affaires de 
guerre, de politique et de commerce de ce pays, et, dans cette \'ue, de se 
faire tout d'abord un mérite des munitions de guerre accordées par les soins 
de du Coudray. C'est pourquoi, disait le Compte rendu, l'ordre de ne pas 
partir concernait du Coudray seul, visait uniquement sa personne, puisqu'il 
mit l'Amphitrite en mer le surlendemain; pourquoi à Nantes, où il s'était 
rapidement rendu de nouveau pour échapper à la mesure jugée par lui n'être 
qu'apparente, il s'était vu refuser le passage sur le Mercure, à la fois par les 
agents de Beaumarchais qui l'avait armé et par le neveu de Franklin que la 
légation avait envoyé pour présider à l'embai'quement. Il était alors revenu à 

' Angleterre, t. 519, n° 67. 



ANNEXES DU CHAPITRE VI. 357 

Paris, y avait complété ses certitudes sur les machinations de Beaumarchais, 
avait appris que, « par argent ou par l'ivresse », le secrétaire de celui-ci avait 
obtenu du capitaine de l'Amphitrite des déclarations contraires à celles des 
premiers jours; que Deane s'y était laissé prendre, blessé par l'erreur, aussitôt 
humblement et sincèrement réparée cependant, de l'avoir supposé rappelé et 
lemplacé par M. Franklin; que, s'étant assuré du concours des ministres de 
la guerre et de la marine , il avait envoyé à Deane le chevalier de Chatellux 
par qui il avait, au commencement, traité avec ce délégué, envoyé à Fran- 
klin le duc de la Rochefoucaud , leur premier intermédiaire, et qu'instruits de 
tout par ces messieurs, les deux représentants du Congrès lui avaient donné 
pour le président une lettre de recommandation efFaçant tout ce qu'à l'insti- 
gation de Beaumarchais Deane avait écrit de contraire; qu'enfin, comptant 
voir le Gouvernement lever l'embargo mis, en suite des indiscrétions et des 
imprudences de Beaumarchais, sur les navires destinés à porter en Amérique 
les munitions que lui, du Coudray, avait rassemblées pour elle, il s'était hâté 
de prendre la mer et d'échapper aux poursuites auxquelles on porterait l'am- 
bassade anglaise à se livrer si elle apprenait sa présence à Paris; car elle n'avait 
que trop le désir que l'ordre par elle obtenu de lui faire rejoindre sa brigade 
à Metz s'exécutât aussitôt. 

Ainsi du Coudray, une fois en Amérique, s'empressait d'accuser Beaumar- 
chais de ce qu'il entendait faire, lui, pour son propre compte. Et 11 accusait 
non seulement Beaumarchais, mais par voie de conséquence Silas Deane, 
de complicité, et forcément M. de Vergennes. Il opposait ouvertement à ce 
ministre MM. de Saint-Germain et de Sartine, ce à quoi d'ailleurs, dans le 
détail de ses menées, il s'était appliqué à Paris et au Havi'e. L'Amphitrite 
avait bien, paraît-ll, été mal pourvue et son chargement s'était trouvé sans 
équilibre, une fois l'artillerie retirée pour que l'on pût mettre à la voile de 
façon à ne plus légitimer l'opposition de l'ambassade anglaise. Mais du Cou- 
dray s'était fait un parti des officiers qui la montaient. Ses trames étaient déjà 
ourdies lorsque les courtiers de Beaumarchais et de Deane voulurent remettre 
le vaisseau en route. Ces officiers refusèrent de partir sans leur prétendu chef; 
il fallut des efforts tenaces, le Compte rendu même le montre, pour y donner 
passage à M. de la Rouerie, lieutenant aux gardes d'une valeur réelle, (|ui 
gênait sans doute autrement que parce qu'il était un passager de plus. On 



358 ANNEXES DU CHAPITRE VI. 

est autorisé à penser que du Coudray voidait, par-dessus tout, assurer à ses 
menées la sanction de Franklin, convaincu, en produisant avec cette recom- 
mandation-là la copie des pièces administratives qui constataient les offices 
par lui remplis pour procurer des armes à l'Amérique, de ne pouvoir pa- 
raître au Congrès autrement que le représentant véritable du gouvernement 
du roi à l'armée insurgente. L'intérêt qu'il avait à ce plan est très visible , tandis 
que Beaumarchais, à qui il impute de l'avoir conçu pour lui-même, n'en avait 
point de pareil, et n'était mii que par un simple intérêt d'affaires, intérêt par- 
faitement légitime puisque c'avait été le moyen positivement pris pour créer 
la maison Hortalès et C'" au profit des Américains. . 

Ce n'est pas du Coudray, quoi qu'il en dise, qui fit partir l'Amphilrite, ce 
sont les agents de Beaumarchais. « Reprendre la mer sous peu de jours, » ainsi 
que l'officier mandait à celui-ci compter le faire, en insistant pour qu'on 
n'ébruitât pas sa présence dans les eaux de Lorient, était si peu son projet 
qu'il s'était hâté de venir essayer à Paris, sur Franklin et sur Deane, les 
manœuvres qu'il raconte. Ce dernier, écrivant au comité de Philadelphie le 
20 janvier, l'instruit de la rentrée au port du navire dans des termes pleins 
du regret d'avoir connu du Coudray, et, sur ce chapitre, il n'écrivait proba- 
blement pas à l'insu de Franklin : 

Le capitaine a protesté qu'il retournait sur les ordres positifs de Mons. du 

Coudray, à qui un pouvoir supérieur aurait été donné. 

Je n'ai pas le temps d'éclaircir un point aussi douteux ; mais les consé- 
quences ont été mauvaises. Je puis dire ceci que c'a été le rôle d'un homme non 
sérieux et sans jugement Il a ainsi ravivé les alarmes du ministère et occa- 
sionné un second contre-ordre. Monsieur du Coudray n'a eu évidemment en vue 
que ses propres convenances, ses avantages, son bénéfice personnel au lieu de faire 
partir sur-le-champ le navire et de prévenir ainsi des contestations, il l'a quitté, est 
retourné à Paris, sans que je puisse trouver un motif expliquant sa conduite; et il 
s'est mis en tète de passer en Amérique sur un navire sans artillerie, projet incon- 
séquent, absurde, contraire à nos conventions primitives et à notre accord constant, 
car je ne m'étais engagé avec cet homme que pour l'artillerie; il devait la procurer, 
l'expédier, la surveiller en personne. Son manquement à cette clause et tout le reste 
de sa conduite me font désirer qu'il ne puisse pas arriver du tout en Amérique. Je 
ne me dissimule pas que ma situation difficile vous affectera ; c'est pourquoi , s'il est 



ANNEXES DU CHAPITRE VI. 



359 



possible, j'empêcherai son départ. C'est tout ce que je puis vous dire sur ce sujet, 

laissé à mes soins seuls par mes collègues. 

Diplomatie correspondence , t. I. 

C'est le 6 février que fut donnée la recommandation arrachée à Franklin 
et à Deane même, par MM. de Chatellux et de la Rochefoucaud ^ Pendant ce 
temps, Beaumarchais suivait les démarches du machinateur que les circon- 
stances l'avaient si mal à propos conduit à introduire dans ses rapports avec 
les Américains. Dans la soirée du 2 février, il apprenait sa présence à Paris; 
le lendemain matin il écrivait à M. de Vergennes : 

Paris, le 3 f" 1777. 

B 

Monsieur le Comte 

Lorsque le ministère a renvoyé M"^ Ducoudrai joindre son corps a Metz, il a voulu 
sans doute arretter le bruit et punir les indiscrétions de cet officier. Je ne suis entré 
pour rien dans cet acte d'autorité que je n'ai su que longtems après le départ de 
l'ordre. J'avais mesme retenu toute plainte personelle et renfermé le vif ressenti- 
ment que j'avais de sa conduite. Aujourdui je suis forcé de vous prévenir que cet 
officier au lieu d'aller droit a Metz sans passer par Paris ainsi que le portait fordre 
a ce que m'a dit M"^ le C" de Maurepas, cet officier dis je est a Paris où il fait des 
mémoires et prétend justifier ses variantes inouies d'embarquement faire beaucoup 
de bruit et surtout me faire un peu de mal. 

Sitôt que j appris hier au soir son arrivée je fus chez M' Le Noir a qui je dis quil 
importait beaucoup a M" les comtes de Vergennes et de Maurepas de savoir promp- 
tement quel hôtel garni habitait actuellement M"' Ducoudrai arrivé vendredi de 
Nantes a Paris. Comme il a changé de nom; j'ai prié M' Le Noir de faire suivre 
M'" le ch" du Barberin dont je lui ai donné la demeure, parce que cet officier d'ar- 
tillerie est celui qui fait mouvoir contre moi toute celle de M' Ducoudrai. 

Avant ce soir on saura par ce moyen où loge ce dernier M' Lenoir m'a promis 
de vous le mander sur le champ. Vous voyés Monsieur le Comte , tout le mal qui ré- 
sulterait des mouvemens bruyants de M"' Ducoudray. Déjà ses amis sont en fair et 
les sociétés prennent parti. Déjà M" de S' Germain et Monte Barré ont reçu des 



' Diplomatie correspondence, t. I, p. ^64: 
To the président of congress. Il y était dit que 
«des circonstances fortuites avaient empêché 
qu'il s'en allât avec l'Amphitrite, mais ([ue 
son zèle pour leur cause et son vif désir de 



le prouver l'engageaient à surmonter tous les 
obstacles et à se rendre en Amérique à la pre- 
mière occasion; qu'il était propre à rendre 
beaucoup de services et former des officiers 
pour cette campagne et les suivantes » , etc. 



360 ANNEXES DU CHAPITRE VI. 

mémoires. M' de Gribauval se remue ; et moi chétif je suis la victime qu'on pré- 
tend dévouer a sa colère. 

Si cet officier était d'un genre a pouvoir en parler ouvertement je ne ferais que 
rire des efforts de cet ambitieux. Mais comment croire que vous laisserés a Paris 
propager pour lequel seul {sic) vous avés délivré les Américains d'un si rude porte- 
voix que M"^ Ducoudrai.»* Mon mallieur est de l'avoir connu celui des Américains de 
l'avoir choisr et préféré a M"^ de Bellegarde. Celui du ministère serait de le laisser 
faire a Paris tout le bruit auquel il se prépare. Pour moi je consens dy laisser ma 
leste si je ne prouve pas que j'ai épuisé toutes les ressources de la prudence et de la 
modération en cette affaire. Mais c'est au ministère seul que je dois ce compte et 
non au public. 

Vous voila prévenu Monsieur le Comte. Conférés en je vous prie avec M'^ de Mau- 
repas ; mais quelque parti que vous preniés il ne serait pas mal que vous fissiés prier 
par M*^ Le Noir M' du Barberin de se meller de ses affaires. 

Je n'ai pas encore les ordres de livraison de M"' de Sartines et je viens d'avoir une 
scène désagréable avec les Américains sur ces canons. Je me mets a vos pieds Mon- 
sieur le Comte, faites un généreux effort pour moi. Ou les vaisseaux iront droit a 
S' Domingues ou l'artillerie sera enlevée de nos ports sur des batimens étrangers. 
N'est ce pas obvier a tout ? Mais a quoi peut servir la perte du tems ? Si vous saviés 
comme les Anglais pressent en secret pour la reconciliation , vous vous bateriés bien 
vite de me livrer mon artillerie afin que je puisse donner a mes amis la satisfaction 
qui peut seule éloigner leur cœur des sollicitations anglaises ! 

Angleterre, t. 521, n° 70. 

Beaumarchais, à la fin du billet par lequel il remerciait avec effusion M. de 
Vergennes d'avoir rouvert pour lui les magasins de rartillerie et par là rendu 
son action possible, disait au ministre : 

Si c'est bien sérieusement que M"^ Ducoudrai doit s'en retourner a Metz; il est 
a propos Monsieur le Comte que vous me le mandiés au plutôt ; car ses 1 5 offi- 
ciers, dont aucun n'a voulu s'embarquer sans lui ont besoin de recevoir de moi de 
nouvelles notions sur leur conduite, et rien ne poura les contenir que la certitude 
pour ou contre du sort de leur insensé conducteur. Ils deviendront bien doux et 
silencieux dès quils seront surs que leur général est redevenu simple membre du 
coq)s de l'artillerie de France. J'attends votre réponse pour écrire. 

Ibid., n° 71. 



ANNEXES DU CHAPITRE VI. 361 

Quand Deane eut mis le Congrès au conrant de ce qu'avait fait du Coudray 
à Paris , il écrivit sans retard à Beaumarchais la lettre suivante ; c'était le 8 février : 

Monsieur. 

H est vrai qu'à la sollicitation du chevalier de Chatelux et de M"^ le duc de la 
Rochelbucault , j'ai signé une lettre qui atteste simplement que M'' du Coudray a la 
réputation d'être un bon officier, et avait été très bien recommandé. J'ai néanmoins 
refusé de signer jusqu'à ce que ces deux Messieurs m'ayent engagé leur parole d'hon- 
neur qu'il n'en serait fait aucun usage en France , et même que personne ne la verrait , 
et qu'aussitôt que du Coudray faurait, il partirait comme il pourrait : vous n'ignorez 
pas ce qui s'en est suivi, sa conduite en cette occasion peut aussi bien que mille 
témoins confirmer mes premiers soupçons sur lui. La conduite étrange, ingrate et 
perfide de cet homme me mortifie et m'embarasse étrangement, et comme je voudrais 
de tout mon cœur ne l'avoir jamais connu, je souhaite également qu'il ne voye de sa 
vie l'Amérique, et si j'en étais le maitre, il ne la verrait certainement jamais. J'espère 
que le tems viendra bientôt, auquel je pourrai m'expliquer clairement sur le tout! 
en attendant comme il a eu la hardiesse de vous faire demander d'obtenir pour 
lui la liberté de partir, cette lettre ci vous prouvera combien je désire sincèrement le 
contraire. M' Carmichaël qui est parfaitement instruit de la manière avec laquelle 
on en a agi avec moi et de mes sentimens, vous donnera sur tout cela une plus 
ample exjDlication. 

J'ai l'honneur d'être très parfaitement Monsieur votre très humble et très obéissant 
serviteur 

S. DEANE. 

Angleterre, t. 521, 11° 83. (Traduction de Beaumarchais.) 

Mais du Coudray n'avait pas attendu que M. de Vergennes fût avisé. Comme 
le Compte rendu l'explique, il avait rejoint Nantes, fort de l'assentiment qu'il 
tenait des bureaux de la Guerre, et, pour essayer de jouir aux Etats-Unis du 
liénéfice de ses trames, il était monté sur un des navires préparés. Beaumar- 
chais en envoyant à M. de Vergennes la lettre de Silas Deane, lui écrivait : 

Paris 10 février 1777. 
Monsieur le Comte 

C'est après y avoir mûrement réfléchi; c'est après avoir lu la lettre qui m'est écrite 
par M' Deane dont je vous envoyé la traduction; c'est après avoir reçu ce matin par 
mon secrétaire tous les détails de la conduite de M' Ducoudrai , que je vous supplie 
n. à6 



lupniuenic 



362 ANNEXES DU CHAPITRE VI. 

de regarder son passage en Amérique comme le plus grand mal qui puisse arriver 
a celte malheureuse nation. 

Les noms de fou, de traitre et de méchant, que M"^ Deane lui donne dans sa 
lettre sont le fruit d'une profonde affliction d'avoir connu cet officier. 

Si ces considérations sont capjibles de vous émouvoir ainsi que M' le comte de 
Maurepas; apprenés que M' Ducoudrai est retourné a Nantes, que mon secrétaire 
l'a rencontré près d'Angers. Vous avés le tems de prendre un parti , nul vaisseau 
n'est prêt a le passer. 

Le feu qui a pris hier au soir chez moi, m'a emjîéché de finir un mémoire relatif 
a mes dernières nouvelles et fort important a la cause que j'ai épousée. 

Vous y verres que je mets au rang des plus grands dangers, pour le secret de 
la part que prend le ministère a mes opérations, le passage de M"^ Ducoudrai en 
Amérique. 

Je ne vous parle point de ses folies dont la plus insigne est son retour a Nantes 
malgré les ordres de se rendre a Metz parce qu'il parait que ses amis lui ont fait 
espérer de tout accomoder a Versailles. Ou sommes nous donc? Grand Dieu! Tout 
le monde se croit maitre ici ! 

En attendant mon mémoire que j'espère finir ce soir, je vous prie Monsieur le 
Comte de vouloir bien communiquer cette lettre a M' de Maurepas ainsi que la 
traduction de celle de M"^ Deane; et prendre le parti prompt qui convient a votre 
sagesse. Mais j'ai l'honneur de vous prévenir que soit a Paris soit a Metz soit en 
Amérique votre secret- sera certainement compromis aussitôt que M' Ducoudrai aura 
le pouvoir d'en parler a quelqu'un. 

J'ai tout dit, maintenant, je n'en parlerai plus, cest a la sagesse du ministère a 
prévoir et prévenir le mal quand il est aussi sûrement indiqué. 

Les indiscrétions de cet homme sont bien pires que celles qu'on redoutait dans 
Hopkins. Et cela est beaucoup plus grave que vous ne sauriés vous l'imaginer tant 
que vous n'aurés pas lu mon mémoire. 

J'ai l'honneur de vous envoyer cette lettre par un exprès. 

Angleterre, t. 521 , n" 86. 

Le ministre savait assurément tout cela, mais ne jugeait point que per- 
sonnes et choses valussent im conflit avec son collègue de la GueiTe. Ele- 
ver des obstacles à l'embaïquement de du Coudray ressortissait à la Marine; 
il mil Beaumarchais à même d'obtenir là des ordres, se doutant peut-être 
bien de la réponse que M. de Sarline lui ferait. Beaumarchais n'apprit pro- 



ANNEXES DU CHAPITRE VI. 363 

bablement à M. de Vergennes rien que celui-ci n'eût prévu, en lui récrivant 
le lendemain : 

Paris ce 11 lévrier 1777. 
Monsieur le Comte 

Je n'ai pas fait difficulté de présenter votre billet a M' deSartines, parce qu'ayant 
l'honneur d'en être bien connu, je n'ai pas craint qu'il prettat a ma démarche un 
sens détourné : mais ce ministre n'ayant nulle inspection sur M' Ducoudrai , m'a con- 
seillé de porter votre billet a M"^ de S' Germain. Pardon, Monsieur le Comte. M' de 
S' Germain est l'ami de M' de Gribauval, ce dernier est le protecteur outré de Du- 
coudrai. Chacun sait tout le mal que cet officier voudrait me faire. M'etant fait une 
loi de n'entrer avec personne en explication sur les motifs sages et pressans qui s'op- 
posent au départ de cet officier, et sur la nécessité de prévenir ses indiscrétions, je 
puis être taxé de persécuter celui a l'avancement duquel au contraire j'ai concouru 
de très bonne foi tant que je ne l'ai pas cru préjudiciable au bien du sei'vice : Il n'est 
dans mon caractère ni dans mes principes de me venger de personne. Il faudrait 
passer sa vie a cet odieux métier. Mais on ne manquerait pas de m'en accuser si 
M' de S' Germain disait a ses amis que je me suis rendu porteur de vos ordres. 

Depuis que les oisifs de la cour et les accademiciens des sciences se croyent en 
droit d'entrer dans la politique et de la diriger; on ne saurait mettre des formes trop 
rigoureuses aux choses qui marquent. Encore a ton bien de la peine a éviter le blâme 
de ceux qui ne sachant ce qu'on fait ni pourquoi on le fait, veulent toujours substi- 
tuer leur conjecture a leur ignorance. 

Veuilles donc Monsieur le Comte, prévenir vous mesme M"' de S' Germain de la 
nécessité d'arretter les pas et la langue d'un indiscret, puis que l'exécution des ordres 
doit émaner de ce ministre ou plutôt, si vous me passés la liberté d'une reflexion 
hardie n'entrés dans aucun détail en faisant passer vos intentions; c'est le vrai 
moyen d'éviter tous les bavardages que des communications intimes occasionneront 
infailliblement. 

La route de M. du Coudrai s'est dirigée droit a Nantes. 

Angleterre, t. 521, n" 89. 

Le biographe allemand de Kalb, dans le passage que nous avons cité en 
note au commencement des présentes observations, ajoute que du Coudray 
ne tarda pas à reconnaître dans la commission d'inspecteur général, dont le 
Congrès consentit à l'investir, un moyen indirect d'écai'ter ses services. Cet 
emploi avait cependant été créé pour lui. La Fayette, dans une lettre écrite à 
Boismartin postérieurement (du camp de White-Marsh, le 2 3 octobre 1777), 

46. 



364 ANNEXES DU CHAPITRE VI. 

dit que du Coudi'ay avait « toiu'né la tète » à beaucoup de membres du Con- 
grès'. Mais les fonctions dont il s'agit n'étaient nullement définies; du Coudray 
demanda alors l'autorisation d'entrer dans l'armée comme volontaire , au simple 
grade de capitaine. 11 se noya dans le Shuylkill le 1 6 septembre, en se rendant 
à l'armée, et il ne fut plus question de sa personne. II prenait ])eaucoup de 
soin, dans son Compte rendu, pour expliquer que certaines parties du matériel 
Journi sur ses indications n'avaient pas une valeur bien grande : c'était probable- 
ment en vue de répondre à des plaintes qui s'étaient produites dans le courant 
de ses opérations. Le i 8 décembre i 776, Kalb mandait en elFet du Havre à 
Silas Deane : 

Je n'ai pas pu faire part à M. du Coudray de 1 idée défavorable qu'on vous a donnée 
des fusils, parce qu'il étoit parti. Mais si elle est fondée, comme j'en ai jjeur, cela 
prouveroit une friponnerie monstrueuse de quelqu'un , ou peut être de plusieurs per- 
sonnes. Il est à craindre aussi que quelques-uns des chariots du train d'artillerie ne 
vaillent pas le fret. M. Monthieu est convenu avec moi, ou plutôt m'a avoué que les 
pelles et autres ustensiles de cette espèce ne valent pas le fret. Il le dit peut être 
parce que ce n'est pas lui qui les a fournis, car je n'en ai vu aucun. Je ne vois que 

beaucoup de jalousie parmi tous les hommes. 

États-Unis, t. 1 , n' 98. 

Du reste , Beaumarchais ne méconnaissait pas la valeur de cet emljarrassant 
personnage. Le 19 juillet, donnant des nouvelles d'Amérique, assez peu véri- 
fiées, d'ailleurs, il écrivait à M. de Vergennes : 

On me mande que le Ducoudrai a été envoyé par Washington a Ticondérago 

pour deffendre la place. Quoi que cet homme soit fou par la teste et méchant par 

le coeur; je crois qu'il deffendra bien ce poste, il ne pèche pas par ignorance, mais 

par la plus effrénée ambition.] 

Angleterre, t. 524, n° ili. 

' Papiers de Droglie, aux Archives natio- une lettre ou dans des lettres antérieures à 

nales (lettre inaprimée dans le Musée des Ar- celle-ci, qui ne parvinrent pas ou qui n'ont pas 

chives nationales, p. 617 et 618). La Fayette été conservées. — Le Musée des Archives in- 

parait attribuer en grande partie à du Coudray dique à tort la lettre du 2 3 octobre comme 

le mauvais accueil que fit le Congrès aux oITi- adressée au comte de Broglie. II y est beau- 

ciers enrôlés par Deane. Le jeune major gé- coup question du comte, mais elle fut écrite à 

ncral avait entretenu le comte de Broglie dans Boismartin , c'est très visible. 



ANNEXES DU CHAPITRE VI. 365 

II 

BEAUMARCHAIS À M. DE VERGENNES SUR UN EMPRUNT 
POUR LES AMÉRICAINS. 



B 

Monsieur le Comte 

En supposant toujours que votre intention n'est pas que l'Amérique périsse ou 
se raccomode avec l'Angleterre, faute des secours qui lui sont indispensables pour 
se deffendre , si vous pouvés les lui procurer ; en supposant aussi que mon travail et 
mon ministère n'ont pas cessé de vous être agréables en cette partie; j'ai trouvé le 
moyen de soutenir les Américains, sans que vous soyés obligé de débourser des 
sommes considérables que vous n'avés point; mais de l'usage desquelles l'Amérique 
ne peut absolument se passer. 

Si vous me regardés comme l'avocat importun de cette nation auprès du mi- 
nistère de France, peut être en ais je investi l'emploi comme une occupation aussi 
noble, qu'utile aux intérêts de mon pays. Mais comme je ne l'ai pas fait sans votre 
agrément secret; il faut bien aujourdui que vous m'ecoutiés, que vous m'aidiés 
mesme; si vous ne voulés pas laisser sans effet un plan qui est sans danger. 

M' Deane est venu plusieurs fois traiter avec moi de cette grande affaire. Sa baze 
a lui , c'est que le Gouvernement doit servir de caution a l'emprumpt qu'ils feront. 
Mais tant que vous affecterés la neutralité, cela n'est pas jiossible. 

Mon plan a moi, dont je ne vous donne ici que l'aperçu, c'est i° de former moi 
mesme une société de négotians français et d'étrangers de plusieurs desquels j'ai déjà 
les parolles. . , 

2° De faire entrer dans la mise commune et pour ma portion, la masse de mes 
créances sur les Américains, et de faire partager d'avance a ma société les bénéfices 
de mes i"' retours; a condition que chacun mettra dans l'affaire autant de fonds 
que je prouverai en avoir mis moi mesme. 

3° Que tout ce qui poura être utile a l'Amérique et se prendre en nature dans 
les magasins du Roi, sans nuire au service, me sera accordé sans difficulté, sous 
mon engagement de remettre en nature, ou de payer sous un terme semblable a 
celui que nous imposerons aux Américains. 

4° Que vous me fournirés un moyen étranger aux Américains de donner a mon 



366 ANNEXES DU CHAIMTHK VI. 

crédit actuel toute l'étendue dont j'aurais besoin pour être chef de cette entreprise ; 
ce qui est aussi facile que peu dispendieux. 

5° Que vous me mettrés a mesme d'oll'rir a mes associés un attrait pour me les 
attacher. Mais comme celui qui se tire de l'espoir des bénéfices venant des Améri- 
cains et par leurs retours a un caractère d'incertitude assés peu engageant; je vous 
en indiquerai quelqu'autre dont l'économique trésor royal n'aura pas a souffrir; mais 
qu'il m'est indispensable dv mettre en avant, si je veux avoir un plein succès. 

Voila Monsieur le Comte en peu de mots l'aperçu de mon opération qui n'est 
comme vous voyés, que de l'extention donnée adroitement a ce je fais depuis 
un an. 

Avec tout cela, je ne me flatte pas de pretter aux Américains les deux millions 
sterliiigs qu'ils demandent; mais je leur pretterai bien y ou 8 millions de France; 
et fdant le tems pour le reste, en faisant une navette non interrompue d'envois et 
de retours, nous pourons, en attendant lès evenemens, fournir au moins l'étroit 
nécessaire a cette brave nation , qu'il serait si absurde et si lâche d'abandoner quand 
elle brûle de s'allier a nous. 

Si vous ne reculés pas sur les choses qiie vous pouvés faire, sans vous compro- 
mettre; j'engage ma parole de réussir sur tout le reste. 

Depuis 1 5 jours je suis abimé dans la méditation et les correspondances qu'exige 
cette affaire. Aujourdui je suis en état de la traiter secrettement avec vous et M' de 
Maurepas, le soir que vous voudrés j'attendrai vos ordres. 

Antflelerre, t. 522, n° 53. 



III 

LKTTRE DE GARNIER \U COMTE DE VERGENNES SLR DIVERSES ACCUSATIONS 

DES JOURNAUX ANGLAIS. 



A Londres. Le ai février 1777. 
Monseigneur, 

J'ai beaucoup de grâce à vous rendre d'avoir bien voulu m'avertir de ce qui vous 

est revenu sur ma partialité dans l'affaire d'Amérique. Quelle qu'elle puisse être, vous 

ne m'aurés pas reconnu au portrait qu'on vous a fait d'un insurgens à triple karat. 

Comme il faut que chacun soit de son pais, je laisse ce caractère au S' Franklin. 



ANNEXES DU CHAPITRE VI. 367 

C'est assés pour moi, Monseigneur, de sentir l'avantage d'être Français. A ce titre 
it est permis de faire des vœux pour les Américains, et je suis persuadé que ceux 
d'entre nous qui seront cités pour penser ainsi trouveront grâce devant votre tri- 
bunal ainsi que devant celui de tout homme d'Etat. 

Mes sentimens, Monseigneur, vous sont trop connus pour qu'il soit besoin de 
vous en renouveler ici la profession. Mais je me condamnerais moi-même si j'avais 
été capable de les divulguer en toute occasion. J'ose dire que voas rendes justice à 
ma circonspection en refusant toute créance à ce qui vous est revenu là dessus, car 
rien ne saurait être plus destitué de fondement. En scrutant ma mémoire, je crois 
pouvoir assurer sur mon honneur que dîms aucune circonstance je n'y ai donné 
lieu, et il serait autant contre mes principes que contre mon devoir d'en user autre- 
ment. Le sistème que j'ai toujours suivi dans ma place a été de donner un accès 
égal aux informations, avis et réflexions des deux partis. Je n'ai jamais eu d'autre 
règle de conduite sur cette affaire. Mais s'il peut. Monseigneur, vous être intéressant 
ou agréable de constater plus en détail la fausseté du raport qu'on vous a fait, je vous 
^rie de me mettre à même de le faire complètement. J'ai lâché de servir le Roi 
avec autant de décence que de zèle. La satisfaction que Sa Majesté a daigné témoi- 
gner de ma conduite et l'honneur de votre bienveillance sont ma recompense. Elle 
m'est prétieuse et j'espère la conserver. 

Je n'ai pas lieu d'être blessé de ce qui me revient ici du langage des ministres 
anglais sur mon compte, et j'ai toujours eu à me louer de leurs procédés. 11 peut 
cependant se faire que quelques uns d'eux m'y croient depuis trop longtems et que 
ne pouvant ataquer ma conduite, ils me prêtent une liberté de langage qu'ils doivent 
suposer d'acord avec ma façon de penser, mais que j'aurais tort d'emploïer autre 
part que dans le sein de la confiance la plus intime. Si tel est leur désir, vous ju- 
gerés sans doute, Monseigneur, qu'il ne me convient ni d'y céder, ni de le com- 
battre, et que je dois observer \k dessus comme sur l'affaire d'Amérique une par- 
faite neutralité. 

Quant à favis plus essentiel que la correspondance des insurgens passait par mon 
r^nal, et que c'étoit moi qui faisais remettre leurs lettres, je ne puis attribuer cette 
découverte à l'infidélité d'aucun domestique, aiant toujours reçu ou donné ces pa 
" quels moi-même de la main à la main, à l'exception de deux ou trois lettres que 
vous m'aviés jadis fait l'honneur de me recommander adressées à M' Lee que j'ai 
fait porter par un nommé Laurent, alors un de mes couriers, avec ordre de ne les 
délivrer qu'en main propre et d'en tirer un reçu. Comme il était presque toujours 
à la campagne, il a falu y passer au moins dix fois pour chacune. Au surplus je n'ai 
jamais envoie les lettres pour M' Deane que sous votre couvert; et n'en ai jamais 



368 ANNEXES DU CHAPITRE VI. 

reçu qu'avec voire contreseing. Vous pensés bien, Monseigneur, que je n'ai parlé de 
cette correspondance à qui que ce soit qu'à M"^ l'Ambassadeur. Le nom de M"^ Deane 
étant fort connu, j'ai même toujours eu soin que ceux qui mettaient votre couvert 
aux paquets qui lui étaient destinés n'en vissent pas l'adresse. Mais tout le monde 
est imbû ici de l'idée que nous recevons en France les nouvelles d'Amérique de la 
première main, et qu'elles nous sont transmises à Londres. Il en est de même de 
beaucoup d'autres idées que la probabilité seule érige en assersions. Le tems viendra 
peut être où l'on s'en prendra* plus amplement à nous de tous les malheurs de la 
guerre d'Amérique, car il ne convient pas aux ministres anglais d'en chercher la 
raison dans leurs propres erreurs ou dans les fausses informations d'après lesquelles 
ils se sont dirigés. 

Je vous demande pardon , Monseigneur, de la longueur de cette lettre. S'il s'agis- 
sait de m'atribuer quelque mérite, elle aurait été plus courte; mais il m'est du 
moins essentiel d'écarter jusqu'à l'ombre des démérites qu'on 2>eut essaïer de me 
donner auprès de vous. Je ne joue pas un rôle aussi passif, lorsque j'ai l'honneur 
de vous renouveler les témoignages de la reconnaissance et du respect avec lequel 
je suis 

Monseigneur 

Votre très humble et très obéissant serviteur 

GARNIER. 

Angleterre, t. 521, n° ii/|. 



IV 

RAPPORT DE GÉRARD SUR LES POURPARLERS DE LA STATUE, 



3 avril 1777. 

Après avoir épuisé ce qui concerne l'histoire de M. le M" de la Fayette, le 
S' Deane me dit qu'il vouloit m'instruire de la suite de la négociation qu'un ano- 
nyme avoit entamée avec le S' Carmichael et du commencement de laquelle le Doc- 
teur Franklin et lui avoient déjà rendu compte à M. le C" de Vergennes. Le S"^ Deane 
me protesta qu'il ne vouloit rien laisser ignorer au Gouvernement de ce qui se 
passoit et ne se conduire que par sa direction. En conséquence il me fit le récit 
suivant : 

M. le C" de Vergennes ayant jugé à propos qu'on continuât à Se prêter aux confé- 




Héliogravure t,yf.o-jrif,t, 



î:npnmeno llaiionate. 



\ 



ANNEXES DU CHAPITRE VI. 369 

rences nocturnes qu'un inconnu anglais avoit proposées au S' Carniichael , celui-ci se 
rendit de nouveau près de la statue de la place Vendôme avec l'instruction suggérée 
par ce ministre de témoigner que puisque l'Angleterre désiroit un accomodement , 
c'étoit à elle à en articuler la proposition et les conditions. 

L'inconnu reprit a\ec plus de détails et de force que la première fois les discours 
qu'il avoit tenus, et qui se trouvoient entièrement semblables à ceux que le colonel 
Smith et M' Vadel, liés intimement avec le Lord Germaine, avoient tenus à Douvres 
à un capitaine de navire américain. 11 dit qu'il étoit honteux pour les Colonies de 
servir d'instrument vil et aveugle h la politique et h l'ambition de la France; que 
cette puissance en excitant leur résistance contre f Angleterre n'avoit d'autre but que 
d'afFoiblir f Angleterre et ses colonies les unes par les autres, afin d'humilier fune 
et de conquérir les autres. Il s'attacha à faire honte aux Américains et au S. Deane 
de leur erreur et de leur aveuglement. Jugez, lui dit-il, les intentions de la France 
et de I Espagne par leur conduite; les secours qu'on vous donne sont on ne peut 
pas plus foibles ni plus insignifians ; vous avez des conférences, on vous donne sans 
doute des espérances, mais il est certain qu'on ne fera jamais la guerre à fAngle- 
terre. Avez-vous jamais vu M. le C. de Maurepas, qui est le seul ministre dirigeant, 
et qui possède la confiance et le secret du roi de France, avez-vous la moindre assu- 
rance des vues et des sentimens de cette puissance et de l'Espagne ? Soyez seur qu'on 
désire plutôt votre conquête par l'Angleterre que votre indépendance. Vous voyez 
donc clairement qu'on vous abandonnera : pourquoi donc ne pas adopter l'expédient 
honorable qui vous est présentée Le gouvernement anglais est résolu de traiter avec 
vous à des conditions satisfaisantes; la dignité de la Couronne et celle du Parlement 
ne permettent pas de faire la première démarche; mais on ne désire que d'avoir une 
base quelconque et des ouvertures quelles qu'elles soyent, pour fonder une négocia- 
tion qui sera bientôt terminée au contentement réciproque et qui opérera une conci- 
liation qui les mettra les uns et les autres en état de récupérer leurs pertes et de se 
venger de ceux qui ont fomenté leurs malheureuses divisions. 

Le S'' Carmichael répondit que les députés n'étoient point autorisés à faire des 
propositions et qu'ils ne pouvoient pas en hasarder, attendu la forme du gouverne- 
ment et les dispositions des Colonies; que les bases qu'on demande se trouvent dans 
les pétitions qu'elles ont adressées au roi d'Angleterre, et dans leurs actes publics; 
mais que si Ton a des ouvertures à faire, le S' Deane les transmettroit au Congrès. 
L'inconnu termina l'entretien en déclarant que ce seroit désormais le secrétaire de 
l'ambassadeur d'Angleterre qui suivroit cette affaire, et en effet il y a eu depuis une 
conférence avec lui, et hier soir on etoit convenu d'une seconde; on ignore encore 
le résultat de cette dernière. 

n. ' 47 



370 ANNEXES DU CHAPITRE VI. 

Ce secrétaire répéta dans sa première conlerence des propos relatifs à la récon- 
ciliation entièrement analogues à ceux du colonel Smith et du S"^ Vadel et de l'in- 
connu de la place Vendôme, mais sans être aussi explicite sur les consétpiences. Son 
but paroit également être de provoquer des ouvertures quelconques de la part des 
Colonies. Les discours de ces agens tendent tous à faire entendre que la recon- 
noissance de l'indépendance seroit la première condition de l'accomodement, et le 
S' Deane est dans la persuasion qu'une expédition immédiate contre l'Amérique 
espagnole et les îles françoises, par les forces combinées des Anglais et des Colonies 
seroit la seconde ainsi que M" Smith et Vadel l'ont dit positivement au capitaine 
de vaisseau américain et l'inconnu au S' Carmichael. 

Ce capitaine continue à voir le S' Stoccant qui lui fait l'accueil le plus capable de 

le llatter. Cet homme simple, honnête mais bien intentionné en a la tête tournée et 

se croit destiné à être le pacificateur des deux nations. Le S"^ Deane l'entretient dans 

cette illusion, en dirigeant toujours ses efforts vers le but d'obtenir des ouvertures 

plus positives et plus articulées. Ce capitaine assure que le colonel Smith n'etoit 

pas à Paris ces jours passés, parce qu'il l'auroit certainement vu; ainsi la conjecture 

que ce colonel étoit l'inconnu de la statue ne se trouve pas fondé, mais on a avis 

qu'il a dû ou qu'il doit arriver incessamment en France. Le docteur Bancroftt 

connu à l'ambassade de France en Angleterre et par les papiers publics, arrivant 

de Londres assure qu'il devait partir à peu près en même tems que lui. Au reste 

ce partisan zélé des Américains rajiporte que la fermentation parmi le ministère 

anglois est très-grande, et le S"^ Deane m'a dit qu'il s'imposoit silence à cet égard, 

parce qu'il ne vouloit pas, en débitant des conjectures et de simples probabilités, 

avoir l'air de chercher à irriter la France , dont il respectoit la politique , mais qu'il 

croyoit devoir aux faveurs et aux dispositions que les Colonies éprouvent de rendre 

un compte exact et fidèle des faits positifs et certains qui viennent à sa connoissance. 

A Versailles, le 3 avril 1777. 

GÉRARD. 



CHAPITRE VII. 

LE MARQUIS DE LA FAYETTE PART POUR L'AMÉRIQUE. 



La Fayette est résolu à désobéir à la défense d'aller en Aniérique; oflîciers du comte de Broglie 
qu'il fréquentait à Paris ; son dessein arrêté de partir malgré les mauvaises nouvelles que l'on 
avait des insurgents. — Le comte appelle le marquis à RufTec; on décide que celui-ci achètera 
un navire et emmènera Kalb et ses amis; fut-il initié aux vues de stathoudérat du comte de 
Brogiie et déterminé par l'attrait d'être major général ? — Vérité probable des récits laissés 
par La Fayette; le frère de Boismartin achète à Bordeaux la Victoire; traité passé avec Deane 
pour l'enrôlement et pour les grades; pourquoi on laisse à ce traité la date du traité antérieu- 
rement conclu avec Kalb; clause particulière au marquis; fut-elle bien écrite à ce moment ? — 
Le marquis va à Londres chez l'ambassadeur son oncle; il revient ensuite à Paris; il en part 
pour Bordeaux le 16 mars avec Kalb. — Peu d'avancement des préparatifs de la Victoire; 
nécessité de l'enlever à la surveillance du port; actes d'embarquement des enrôlés; particulari- 
tés de celui de La Fayette, — On descend à Pauillac; le marquis rejoint le lendemain; dépari 
pour le Verdon et de là jiour la baie de Saint-Sébastien; pourquoi l'on s'arrêtait si près et 
pourquoi le motif en échappait au baron de Kalb. — Etonnement de la maison de Noailles; 
comment I^ Fayette avait prévenu le duc d'Ayen; vive impression du public; contrariété 
présumée du Gouvernement; Silas Deane s'empresse de justifier auprès de M. de Vergennes sa 
participation à l'entreprise; comment on pouvait croire le ministre instruit par le comte de 
Brogiie. — Persistance mise par le marquis à contredire l'assertion qu'il était parti malgré des 
défenses formelles ; tentatives pour envoyer Pulawski en Amérique tout en prenant des mesures 
contre le passage d'autres odiciers cliez les insurgents et pour faire rentrer La Fayette. — 
Explications du duc de IN'oailles sur la conduite de son neveu; peu de sévérité de M. de Ver- 
gennes et de M. de Maurepas en lui répondant; ennuis que leur donnaient alors les libelles de 
Linguet; désaveu répété infligé d'ailleurs aux Français pris par les Anglais en Amérique. — 
On croit à Versailles que La Fayette a déféré aux ordres du roi et renoncé à son projet; manière 
différente au contraire dont il cherchait à TefTectuer; impatience de Kalb; sortie de Bordeaux 
à franc étrier; départ délinitif pour l'Amérique; rôle que le comte de Mauroy avait peut-être 
rempli. — Comment les préoccupations sérieuses du Gouvernement étaient alors autre part; 
visite de Joseph II à Versailles; inquiétudes qu'en concevaient les conseillers du roi; mémoire 
de M. de Vergennes pour prémunir le monarque; politique de l'honnêteté sans conquêtes; 
la Question sur les mesures à prendre pour se précautionner contre l'Angleterre; importance secon- 
daire qu'avait à côté de cela le départ de La Fayette; les improbations et les applaudissements. 
— Apparentes mesures du Gouvernement pour apaiser l'Angleterre; présages heureux que 
Franklin et Silas Deane montrent au Congrès; leur lettre recommandant La Fayette. — C'est 



372 LE MARQUIS DE LA FAYETTE 

bien le marquis et non Kalb qui emmenait l'expédition ; comment sa prééminence ne fut jamais 
trouvée pesante; sa correspondance avec sa jeune femme; ses sentiments politiques; son amour 
de la gloire, idée qu'il y attachait; son offre d'aller attaquer l'Angleterre dans l'Inde; son sou- 
venir pour la société de VËpée de bois en touchant terre à Gharlestown. 

1777. Lorsque le baron de Kalb avait vu la mer fermée devant lui, à 

Nantes comme au Havre, et la dispersion de ses olTiciers sembler 
mettre fin à son entreprise, il était revenu à Paris, « attendre, dit son 
biographe, des circonstances meilleures». Naturellement il retrouva 
Silas Deane. Il retrouva aussi les intimes qui suivaient sans bruit les 
projets du comte de Broglie afin d'y participer, le moment venu. Le 
jour même où l'Allemand était parti pour le Havre, le 8 décembre, 
Boismartin , répondant à un billet reçu le matin, donnait à celui-ci une 
sorte de bulletin de ce cercle d'amis. Sa lettre montre que le marquis 
de la Fayette était loin de regarder comme définitive l'interdiction 
opposée si vite à son élan. Noailles et Ségur, obligés de se soumettre, 
étaient demeurés «consternés» (c'est l'expression du dernier) de se 
voir arrêtés dans une expédition qui leur ouvrait des perspectives 
séduisantes; La Fayette, libre, et à qui sa fortune donnait toutes les 
facilités, résolut de s'en aller sans eux. Dans un des trop courts mé- 
moires qu'on a de lui, il raconte qu'en rhétorique il avait sacrifié un 
succès au plaisir de dépeindre comme le cheval parfait celui qui, 
«voyant la verge, renversait son cavalier». Il décrivait là sa nature 
même. On peut dire qu'il venait d'apercevoir « la verge » et ne pensait 
qu'à la briser. Longtemps après il a tenu à affirmer encore qu'il décida 
de désobéir. S'est-il vanté en vue de la popularité qui l'entourait alors ? 
Les quelques documents qui nous restent de l'heure même ne per- 
mettent point de le penser. Dans ses fragments de mémoires il se 
montre parfaitement résolu tout de suite. II n'y parle de l'incident 
que comme de «circonstances inutiles à rapporter». Elles lui avaient 
appris, dit-il, «à n'attendre sur cet objet que des obstacles de sa 
famille », à agir désormais de lui-même; partir malgré tout, sans re- 
garder aux conséquences, devint son but dès ce moment. « Je comptai 



PART POUR L'AMERIQUE. 



373 



tidonc sur moi, a-l-il écrit, et osai prendre pour devise à mes armes 
« ces mots : Cur non, afin qu'ils me servissent quelquefois d'encoura- 
« gement et de réponse. » C'était la devise du maréchal de la Fayette. 
Le jeune marquis la transportait sur son blason de branche cadette, 
à la place du vis sut contra fatum qui y était inscrit précédemment'. Il 
se croyait la fermeté qui maîtrise le destin et en appelait aux audaces 
des marquisats. Les mois écoulés depuis sa confidence au comte de 
Broglie n'étaient pas le temps d'école dont il avait profité le moins. 




Le témoignage de Boismartin confirme ces dires du marquis. 
Dans cette lettre du 8 décembre dont nous venons de parler, le secré- 
taire du comte mandait à Kalb : 

Je me suis laissé gagner par MM. de Mauroy et de la Rozière pour dîner 
avec eux. Le marquis de Lambert s'est entretenu longtemps avec moi , et j'ai 
conversé à plusieurs reprises, pendant plus de trois heures, avec le manjuis 
de Lafayette. Vous l'avez vu lorsqu'il m'a quitté de matin; je n'ai donc qu'à 
vous entretenir de ce qui fut traité entre nous ce soir. 

F. Kapp, iibi supra. 



' Nous insérons ici, d'après un plat de 
reliure de la bibliothèque du marquis de la 
Fayette, ces armes telles qu'il se les fit alors. 
Elles se trouvent sur une plaquette in-^" 



appartenant à M. Paul Le Blanc : Rapport à 
l'assemblée de l'administration provinciale de la 
Haute-Guienne , par M. Henry de Richeprey. Ce 
rapport concerne l'année 1779. 



1777. 



37'i LE MARQUIS DE LA FAYETTE 

1777. Le marquis de Lambert, Mauroy, la Rozière : après Boismartin 

et Kalb, le comte de Broglie n'avait pas d'auxiliaires plus éprouvés. 
Mauroy était particulièrement estimé de lui, c'est pourquoi il avait 
dû être le second de Kalb sur la Seine. Les deux autres avaient pris 
une part active aux travaux de la diplomatie secrète. La Rozière, 
officier d'un réel mérite, après avoir été aux Indes avec La Caille, 
s'était trouvé avec le comte à Rosbach et à Bergen; prisonnier de 
Frédéric II à Gassel, ce prince n'avait consenti que très tard à le 
rendre, sachant ce qu'il valait; c'est lui qui avait fait, sur les côtes 
de la Grande-Bretagne, les relevés topographiques et toute l'étude 
de détail du plan d'invasion dressé pour Louis XV, et, dans cette 
mission périlleuse autant que délicate, on ne pouvait lui reprocher 
que. la faute, dont les effets étaient à peine conjurés, de s'être lié à 
Londres avec le premier secrétaire de l'ambassade française, Eon 
de Beaumont, au point de lui avoir confié la garde de sa correspon- 
dance lorsqu'il crut devoir ne pas la conserver dans ses mains; il 
avait été cause ainsi des inquiétudes auxquelles l'abus de confiance 
sur lequel Eon spécula donna lieu chez ce monarque, et de la dis- 
grâce qui pesa par suite sans rémission sur le comte de Broglie dans 
l'esprit de Louis XVI. 

La Fayette, bien que pris assez peu au sérieux, semble-t-il, quand 
il avait servi d'occasion ou de moyen, le premier jour, se tenait donc 
dans le milieu qu'inspiraient les visées ou les opinions du comte 
de Broglie, et il s'était trouvé un des derniers auprès de Kalb lors 
du départ de celui-ci pour le Havre, puisant à coup sûr plus d'im- 
patience encore dans un entretien de la dernière heure. Sa conver- 
sation avec Boismartin avait roulé sur le dessein manqué et sur sa 
résolution de le reprendre. Il a été dit que le vicomte de Noailles 
avait fait demander au Gouvernement, par son beau-père, une com- 
mission d'officier pour les colonies anglaises. H paraît que la réponse 
définitive venait d'être donnée, donnée par écrit, de manière qu'au 
besoin on pût la montrer à fambassade anglaise. Réponse négative, 



PART POUR L'AMERIQUE. J75 

venant de M. de Maurepas lai-même. Avec plus de douceur de ton, ni'i 
elle l'eproduisait à peu près celle de M. de Vergennes à M. de Fal- 
quières; M. de Maurepas «ne savait rien de l'entrée d'officiers fran- 
çais au service des colonies anglaises; une démarche pareille serait 
un acte d'hostilité assurément contraire à la volonté du roi; le roi 
était du reste enchanté du témoignage que le vicomte de Noailles 
donnait de son zèle, mais celui-ci ne devait plus songer à aller en 
Amérique' n. Aussi Noailles renonçait-il décidément à ses vues. Mais 
les intentions de La Fayette étaient tout autres et Boismartin se plai- 
sait à en informer le baron de Kalb : 

Notre jeune marquis n'est pas abattu pour cela; il a toujoui's la même 
envie de partir et se dispose à écrire à Ruffec pour en recevoir ses dernières 
instructions. Il envoie sa lettre seulement par la poste, cela laissera au mar- 
quis le temps suffisant pour réfléchir tranquillement, et au comte celui de 
formuler ses conseils. Je ne sais à quelle résolution s'arrêtera finalement 
Lafayette. M. de Noailles, ayant subitement abandonné son plan, travaillera 
probablement aussi pour faire renoncer le marquis à son entreprise, et sa 
famille le soutiendra dans ses efforts. J'aurai fhonneur de vous tenir au cou- 
rant de tout ce qui se passe , si le temps le permet. 

F. Kapp, ubi supva, cliap. v. 

Dans une seconde lettre, le i4, Boismartin confirme ces détails 
sur le vicomte de Noailles et il annonce la résolution définitive du 
marquis: «M. de Maurepas, écrit-il, a renouvelé la défense faite au 
sujet du second gendre du duc d'Ayen, mais le marquis n'en est nulle- 
ment découragé; il attend une réponse à la lettre qu'il m'a remise 

' Boismartin tirait de là des augures très fa- «réponse de M. de Maurepas deviendra pro- 

vorables pour l'expédition que Kalb était allé « bâblement publique, et sera communiquée 

commencer : » Conformément à cette lettre « sans doute à lord Stormond ; si cet ambassa- 

«ministérielle (qui est juste comme elle doit «deuret sa cour prennent cette réponse au sé- 

• être quand on mentionne par écrit une chose « rieux (je livre cela à votre jugement) , on vous 

«qui a été convenue verbalement), écrivait-il, «laissera donc arriver tranquillement à Saint- 

« le vicomte de Noailles renonce à son plan. La « Domingue. » 



376 LE MARQUIS DE LA FAYETTE 

1777. pour le comte et suivra le conseil qu'on lui donnera. C'est un excellent 
jeune homme, et il vous est sincèrement dévoué '. » 

Tout semblait interdire de renouveler l'entreprise qui avait été sur 
le point de s'efFectuer au Havre, à plus forte raison de reprendre le 
projet auquel le jeune marquis s'était complu, par soif d'action ou 
par instinct de renommée', et aussi par entraînement politique. Il 
n'était bruit que des défaites de Washington, de son armée réduite 
à 3,000 hommes par la désertion ou par le feu; l'Angleterre intimi- 
dait le gouvernement du roi; la mer était fermée aux vaisseaux des 
Américains comme à ceux d'Hortalès et C'% les armateurs ne vou- 
laient plus en livrer un seul et l'on disait que les Colonies avaient 
signé la paix avec la métropole. Le biographe de Kalb a le premier 
et seul, jusqu'à présent, fait connaître ou laissé entrevoir comment 
ce projet fut renoué et mené à fin. En présence d'événements si con- 
traires ou parce que le mirage s'était éloigné, le comte de Broglie 
abandonnait-il ses plans ? Il n'eût guère été dans sa nature de le faire. 
L'ardeur du marquis dut plutôt exciter la sienne. H est certain qu'il 
manda celui-ci à Ruffec avec Kalb. On les trouve bientôt réunis chez 
lui, où Boismartin est retourné. Au rapport sans doute exact de Rapp, 
le comte et Dubois furent d'avis que « sous aucun prétexte, et malgré 
les difficultés présentes, le voyage en Amérique ne devait être aban- 
donné I) , ils conseillèrent même de l'exécuter sans retard et exami- 
nèrent avec Kalb et La Fayette les mesures à prendre. « Le résultat 
de leurs négociations, qui ne durèrent, du reste, que quelques jours, 
continue Kapp, fut que La Fayette se chargea d'acheter un navire, 
de le fréter, et de s'y embarquer en compagnie de Kalb et d'autres 
amis, pour aller directement en Amérique '. « 

La résolution du marquis venait-elle de ce qu'il fut admis aux 
combinaisons concertées pour offrir aux Etats-Unis le stathoudérat 
du comte? Faut-il penser que, séduit par l'idée de se voir à vingt ans 

' Kapp, abi supra , chap. v. — 'Le dernier mot est de Lamartine {Histoire des Girondins]. — 
' Kapp, chap. VI. 




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PART POUR L'AMÉRIQUE. 377 

un des généraux du futur état-major, il se hâta de lever les obstacles? 1777. 
On ne peut le dire. L'unique chose positive, c'est qu'il fit céder ces 
obstacles en prenant dans sa fortune le levier. S'il connut la mission 
de Kalb et s'y associa, il en a gardé le secret toute sa vie, et si l'on 
cherchait le motif de son silence dans le désir de ne pas diminuer le 
grand prestige acquis soudain à sa personne par la croyance que son 
élan avait entraîné tout le monde, il faudrait aussi remarquer que les 
autres confidents de ce secret ne fauraient pas tous gardé comme lui. 
Directement ou à demi-mot, quelqu'un d'eux aurait démenti la pré- 
tention de La Fayette à la gloire d'avoir à lui seul porté la France au 
secours des colonies anglaises. Le biographe de Kalb a eu dans les 
mains la correspondance de famille de celui-ci, outre ses lettres au 
comte de Broglie, revenues d'ailleurs presque toutes au cabinet de 
M. de Vergennes; il ne peut point admettre que le baron, à cinquante 
ans, soldat éprouvé, brigadier du roi de France, ait été emmené en 
Amérique par La Fayette, capitaine encore enfant, sans services, et 
non La Fayette par lui; en historien imbu des prétentions modernes 
de sa nation, il est convaincu, qui plus est, que fentreprise fut due 
à Kalb uniquement, à la propension de cet Allemand pour la liberté 
politique dont, à son avis, les Français par qui cette entreprise fut 
secondée ou faite ont absolument manqué; aurait-il perdu là focca- 
sion d'établir que le marquis mit en réalité, au concours décisif qu'il 
prêta, le prix d'être major général si jeune et qu'il savait aller coopérer 
tout uniment aux plans du comte de Broglie ? Le baron de Kalb avait 
beaucoup d'avance dans l'esprit de Silas Deane; il serait sans doute 
écouté par lui s'il parlait de ce grade pour La Fayette, et sous ce 
rapport son appui pouvait n'être pas sans valeur. Mais l'âge entrait 
pour peu dans les considérations de l'Américain; celles qui tenaient 
à la personne du marquis avaient, on va le voir, assez de poids par 
elles-mêmes; fintervention de Kalb ne dut pas en ajouter un bien 
sensible. 

L'histoire peut se fier, nous semble-t-il, à la relation laissée par 



/.8 

IMPRIHKftll KlTtOKALI. 



378 



LE MARQUIS DE LA FAYETTE 



1777. 



La Fayette, relation fort succincte d'ailleurs. 11 explique qu'il machina 
tout en secret avec Deane, ne voyant guère, pour plus de prudence, 
que le secrétaire de la légation, Carmichaël, mais aidé par de «dis- 
crets confidents, notamment par M. du Boismartin et par le comte de 
Broglie lui-même ' ». Kalb était f intermédiaire de ces confidents et ce 
fut probablement là tout son rôle. On se voyait hors de la demeure 
des envoyés, La Fayette findique. Demeure trop fréquentée, en effet, 
trop surveillée conséquemment par Fambassade anglaise, pour que 
l'on pût y combiner sûrement des desseins dont la réussite exigerait 
plus que jamais qu'ils fussent cachés. Deane dit, de son côté, qu'il 
s'employa à ces nouveaux arrangements en dehors de ses collègues; 
semblant convenu entre eux, peut-être. On apprend en tout cas du 
biographe de Kalb que, le soir même où le marquis s'était chargé 
d'acheter un vaisseau, il avait été décidé qu'on aviserait à cela tout de 
suite, que fon enverrait dans cette vue à Bordeaux le frère de Bois- 
martin; celui-ci revenait d'y faire d'autres opérations et parut d'autant 
plus propre à celle-là. Juste au moment où le premier projet du comte 
était en préparation, ce frère, lieutenant d'infanterie à Port-au-Prince 
(le comte de Broglie fappelle « le petit Dubois » dans sa lettre à Kalb 
du 1 1 décembre), était venu chercher en France des équipements et 
des armes pour son corps. C'est à Bordeaux qu'il avait fait ses achats 
et en avait pris livraison ; il y conclut promptement marché pour un 
navire. Les armateurs^ s'engagèrent à livrer au milieu de mars ce 
navire, qui s'appela la Victoire, pour 1 1 2,000 francs, dont La Fayette 
payerait un quart comptant, et les autres quarts dans les quinze mois 
qui devaient suivre '. 



' Mémoires de ma main jusqu'en l'année 1780 , 
t. I des Mémoires et Correspondances. C'est à 
ce propos qu'il dit que « le cœur du comte de 
Broglie, après de vains efforts pour l'arrêter, 
le suivit avec une tendresse paternelle». 

' La maison Reculez de Basmarins , dit Kapp. 
C'était, en effet, une maison d'armements de 



Bordeauv : « Recalez , P. Basmarin et Raim- 
« baux , armateurs vis-à-vis l'Intendance, lit-on 
» dans VAlmanach du commerce, d'arts et métiers 
«pour la ville de Bordeaux et la province de 
« Gaienne. » { i " volume , publié en 1 78 1 , p. 3o6. 
C'est le premier de la collection.) 

' La Fayette a écrit qu'il appela le navire 



PART POUR L'AMERIQUE. 379 

Il était facile de convenir des grades, puisque Deane les avait déjà 
concédés. A la composition du nouvel état-major, on voit qu'une 
partie du précédent avait fait défection; il n'y a plus qu'un cadre de 
onze officiers partant avec La Fayette et Kalb, majors généraux', 
au lieu des quinze qui devaient suivre Kalb et Mauroy sur la Seine. 
On n'eut pas à changer la date du premier traité, mais à substituer 
seulement les enrôlés nouveaux aux anciens, en indiquant le jour 
où ils prendraient rang; c'est pourquoi le second traité est daté du 
7 décembre 1776^, comme le précédent, bien que l'on fût déjà en 



1777. 



la Victoire, pour faire de ce nom un présage; 
mais il n'y aurait rien d'impossible que cette 
dénomination fût déjà celle de ce petit bâtiment. 



' Deux comme colonels , deux comme lieu- 
tenants-colonels, deux comme majors, trois 
comme capitaines, deux comme lieutenants. 



' Voici ce traité tel qu'il est imprimé dans la Diplomatie correspondence , t. I, p. 96 à lOO : 

llSr OF OFFICEBS OF UVFANTBY AKD LIGHT TROOPS BESTIWED TO SERVE IN THE ARMIES 
OF THE UNITED STATES OF NORTH AMERICA. 



Names of ojjtcers, 

M. DE LA Fayette major 

Baron de Kalb major gênerai. . . 

Delesser colonel 

De Valfort colonel 

De Fayols lieutenant colonel 

De Franval lieutenant colonel 

Dubois Martin major 

De Gimat major 

De Vrigny captain 

De Bedaulx. 

Capitaine captain 

De la Colombe lieutenant 

Candon lieutenant 



Rank. Commencement of their pay. 

gênerai from tbe ^'^december 1776. 



The ranks and the pay, which the most ho- 
norable Congress shall afllx to them to com- 
mence at the periods marked in the présent 
list , liave been agreed to by us the undersigned , 
Silas Deane , in quality of deputy of the Ame- 
rican States gênerai on the one part , the mar- 
quis de la Fayette and the baron de Kalb on 



7"" november. 
i"december. 
i"december. 
a o" november. 
i"december. 
7"" november. 
1 " december. 
1 " december. 

1 " december. 
1 " december. 
7"" november. 



the other part. Signed double at Paris this 
7"" of december, 1776. 

SiLAS Deane. 

The marquis de la Faybtte. 

De Kalb. 
M. de Bedaulx était, parait-il, de ceux que 
du Coudray avait décidés à aller en Amérique ; 

48. 



380 



LE MARQUIS DE LA FAYETTE 



1777. 



février 1777. Deane, agissant tout seul, devait probablement reporter 
sa signature à un moment antérieur à celui où il avait appris l'arrivée 
de Franklin, puisque cette arrivée faisait cesser son premier rôle. 
Il signe en effet comme «député des Etats généraux américains», 
qui était son titre d'alors. D'autre part, Kalb, ainsi que les officiers 
compris dans le premier acte et qui restaient dans le nouveau, au- 
raient tenu à reporter au jour de leur consentement la jouissance 
du grade pour lequel ils s'étaient enrôlés. La Fayette et Kalb, du 
reste, signèrent seuls le traité, qui porte la mention : «Fait en 
double. » Si l'on voulait une preuve, une présomption un peu fondée, 
tout au moins, que le marquis mena bien, comme il le dit, son 
affaire lui seul avec la légation américaine , on la trouverait dans un 
second acte qui lui est particulier et que le recueil des documents 
des Etats-Unis reproduit immédiatement après le premier. La Fayette 
y oblige l'Américain à motiver le grade élevé accordé à un gentil- 
homme si jeune; bien plus, il s'y réserve la faculté de quitter l'armée 
au premier appel de sa famille ou du roi. Inquiets au degré où fêtaient 
les commissaires de Passy en janvier 1777, menacés de rester désor- 
mais sans assistance, des offres comme celles que le marquis venait 
de rendre effectives légitimaient sans doute à leurs yeux une telle 
condition. Cette seconde partie de facte du 7 décembre, toutefois, ne 
fut-elle pas écrite au moment du départ seulement.-^ Le jeune officier 
du régiment de Noailles, ayant eu le temps d'entendre des avis, de 
réfléchir à ce qu'il allait faire, aurait alors trouvé nécessaire de pré- 



ou bien il eut avec ce dernier des rapports assez 
suivis pour que Beaumarchais crût devoir l'em- 
pêcher de partir, lors des embarquements au 
Havre. Le baron de Kalb , en effet , écrit à Si- 
las Deane à son sujet, le 18 décembre : « M. Be- 
«daulx impatient de voir le docteur Franklin, 

• et voyant la lenteur de l'expédition ici , est allé 
«à Paris pour quelques jours. J'en suis fort 
« aise ; vous éclaircirés mieux que personne les 

• soupçons que des gens mal intentionnés ont 



« élevés contre lui. Je pense qu'on l'a calomnié , 
« car j'ai suivi ici ses discours et ses liaisons, et 
«je n'ai rien trouvé dans sa conduite qui ne 
« prouve qu'il est un ami de l'Amérique. Ainsi 
«je pense qu'il seroit de toute injustice de de- 
it mander l'ordre particulier que M. de Beau- 
(1 marchais se propose d'obtenir pour que le 
» commissaire de la marine de ce port s'oppose 
«au départ de M. Bedaulx. » [Etats-Unis, t. 1 , 
»°98-) 



PART POUR L'AMERIQUE. 381 

ciser sa situation, et il était à môme d'obtenir tout le prix que sa réso- 1777. 
lution valait? On serait porté par les termes mêmes de l'acte à penser 
que les choses eurent lieu ainsi, si l'on ne jugeait pas suffisantes les 
raisons que donne Silas Deane d'accepter ces stipulations tout de 
suite. La pièce est en deux parties; Deane y parle d'abord : 

Le désir que manifeste le marquis de la Fayette de prendre du service dans 
l'armée des Etats-Unis de l'Amérique du Nord et l'intérêt qu'il prend à la jus- 
tice de leur cause le portent à souhaiter de se distinguer dans cette guerre et de 
s'y rendre aussi utile que possihle; mais ne pensant pas pouvoir obtenir de sa 
famille la permission d'aller servir au delà des mers , dans un pays étranger, à 
moins que ce ne soit comme officier général , j'ai cru ne pas mieux agir pour 
mon pays et pour ceux de qui je tiens mon mandat qu'en lui garantissant, 
au nom du très honorable Congi-ès, le grade de major général. Je prie les 
Etats de le lui confirmer, de dresser et lui délivrer la commission nécessaire 
pour porter ce titre et prendre rang à compter de ce jour avec les officiers 
généraux du même ordre. Sa naissance élevée, ses alliances, les grandes di- 
gnités dont est revêtue sa famille à cette cour-ci , sa fortune considérable , sa 
valeur personnelle , sa réputation , sa nature généreuse et surtout l'attache- 
ment qu'il porte à la liberté de nos provinces justifieraient à eux seuls l'assu- 
rance que je lui donne, au nom des Etats-Unis, du grade de major général. 
En foi de quoi j'ai signé le présent acte ce 7 décembre 1 776. 

SILAS DEANE. 
Après quoi, La Fayette écrit de son côté : 

Sous les conditions exprimées ci-dessus, j'offre et promets de partir quand et 

comment M. Deane le jugera convenable pour servir les Etals-Unis avec tout 

le zèle possible , sans aucune pension ou indemnité particidière , me réservant 

la liberté de revenir en Europe quand ma famille ou mon roi me rappelleront. 

Fait à Paris, ce 7 décembre 1776. 

Le Marquis de la FAYETTE'. 

' Diplomatie corivspondence , abi supra : The «United States of North America, and the in- 
« désire which the marquis de la Fayette « terest which he takes in the justice of their 
« shows of serving among the troops of the « cause make him wish to distiiiguish himself 



382 LE MARQUIS DE LA FAYETTE 

1777. La Fayette a retracé très rapidement aussi les circonstances qui 

suivirent, c'est-à-dire comment, une fois tout conclu, il fit, avec son 
cousin le prince de Poix, une visite de trois semaines à Londres, chez 
son oncle de Noailles, afm de mieux dissimuler par son absence et 
par la fréquentation du monde fexpédition qu'il allait effectuer; com- 
ment, au retour, il ne vit personne de sa famille ou de ses amis, 
resta caché trois journées à Chaillot chez le baron de Kalb, puis, 
ayant pris congé des Américains, quitta Paris avec ce dernier pour 
rejoindre à Bordeaux ses officiers et son navire. Ces détails-là ont été 
vite connus; les nouvellistes les racontèrent, presque aussitôt, à peu 
près comme il les a retracés lui-même'. Mais les faits postérieurs à 
sa sortie de Paris n'ont pas eu une publicité semblable. Le biographe 
de Kalb, avant qui personne n'en avait parlé, nous apprend que 
les deux majors généraux partirent le soir du 16 mars. Ils étaient à 
Bordeaux le 19, La Fayette chez son autre oncle, le duc de Mouchy, 
intendant de Guyenne, cachant son projet comme à Londres sous 
les dehors d'une visite, et Kalb s'occupant des affaires du navire en 
armateur ordinaire. C'était non seulement un bâtiment qui avait été 



a in this war, and to render himself as useful as 
« he possibly can ; but not tliinking that lie can 
« obtain leave of his family to pass the seas , 
« and serve in a foreign country, till lie can go 

> as a gênerai olTicer, I bave tliought I could 
» not better serve my country, and those who 
■ hâve intrusted me, than by granting to him 
K in the name of the very honorable Congress 

> the rank of major gênerai , which I beg the 

> States to confirm to him, to ratify and deliver 

> to liim the commission to hold and take rank , 

> to count from this day, with the gênerai olR- 
1 cers of the same degree. His high birth , his 
'alliances, the great dignities which his fa- 
imily liolds at this court, his considérable es- 
itates in this realm, his personal merit, his 
< réputation , his disinterestedness , and above 
«ail his zeal for the liberty of our provinces. 



« are such as to induce me alone to promise him 
«the rank of major gênerai in the name of the 
« United States. In witness of which I hâve si- 
«gned the présent, this 7"'of december, 1776. 

SiLAs Deank. 

« On the conditions hère explained I offer 
« myself , and promise to départ when and how 
« M' Deane sliall judge propcr, to serve the 
« United States with ail possible zeal , without 
any pension or particular allowance , reser- 
« ving to myself the liberty of returning to 
« Europe when my family or my king shall 
« recall me. 

«Done at Paris this 7"" december, 1776. 
• The marquis de la Fayette. » 

' L'Espion anglais parle notamment de son 
voyage à Londres presque littéralement comme 
lui. (Voir l'annexe H du présent chapitre.) 



PART POUR L'AMÉRIQUE. 



383 



acheté, mais toute sa cargaison et avec elle le capitaine, un certain 
Le Boursier. Les choses ne se trouvaient pas prêtes à bord. Le 20, 
puis le 23, Kalb écrit à sa femme qu'il y a encore beaucoup à ter- 
miner; il redoute qu'après l'éclat qu'a dû produire la fuite de La 
Fayette, la cour n'ait le temps d'empêcher le départ une fois de 
plus'. La police maritime était d'ailleurs à craindre. Les prescriptions 
envoyées dans les ports pour satisfaire l'Angleterre pouvaient n'être 
qu'apparentes, elles n'existaient pas moins; si un agent de l'amirauté 
les eût appliquées par hasard à la Victoire, même l'intention de ne 
pas leur donner suite n'aurait pu empêcher que tout ne s'évanouît 
en dévoilant qu'il s'agissait du marquis^. Il fallait donc aviser aux 



1777. 



' V. Kapp, ubi supra, cliap. vi. 

' On trouve la dépêche confidentielle sui- 
vante de M. de Sartine à l'ordonnateur (com- 
missaire) dans la correspondance ministérielle 
de 1777 avec le port de Bordeaux [Archives de 
la marine de ce port) : «A Versailles, 8 mars 
« 1777. — Pour vous seul. — Je viens d'être 
« informé, M. , qu'il devait s'armer à Bordeaux, 
«par actions, a navires français de ao pièces 
» de canon chacun , pour l'Amérique anglaise. 
«Ces a navires, m'a-t-on dit, doivent se rendre 
« avec pavillon et équipage français à S' Pierre 
« de Miquelon , ou à la hauteur de Miquelon , 
« d'où ils chercherpnt à gagner les ports de 
« l'Amérique pour y verser les munitions et les 
« divers effets dont ils sont chargés pour les 
« insurgents. Vous voudrez bien faire sans éclat 
« toutes les perquisitions nécessaires pour vous 
«assurer du fait; et dans le cas où vous seriez 
« parvenu à vous en procurer une connais- 
« sance certaine, vous préviendrez les armateurs 
«que cette expédition ne peut avoir lieu, et 
« que l'intention du Roi est qu'ils abandonnent 
« cette entreprise. Vous voudrez bien me rendre 
«compte le plus tôt qu'il vous sera possible 
« des informations que vous aurez prises à cet 
« égard et des démarches (jue vous aurez faites 



« en conséquence. — Je suis etc. — De Sar- 
« TiNE. » — Le même jour, l'ordonnateur, 
M. de Lombard, écrivait au ministre, visible- 
ment en réponse à des correspondances précé- 
dentes sur le même sujet : «... A l'égard des 
« visites à faire à bord des navires étrangers 
«par les huissiers visiteurs, afin de prévenir 
«l'émigration des sujets du Roi, je suis per- 
« suadé que les officiers de l'amirauté veilleront 
« à ce qu'elles soient faites avec soin ; mais je 
«dois. M*', vous observer à cet égard que ces 
« visites faites dans le port de Bordeaux n'ap- 
« porteront aucun remède au mal qui peut 
« exister ; s'il est des sujets du Roi qui veuillent 
« émigrer par cette voie, ou s'engager comme 
«marins sur les navires étrangers; ils ne s'em- 
« barquent point dans le port de Bordeaux; du 
« port à la sortie de la rivière, il y a ao lieues; 
« dans cette étendue il y a plusieurs mouillages , 
« c'est à ceux de Pauillac ou du Verdon que les 
« émigrants vont joindre les navires; ils suivent 
« impunément de là leur destination sans l'in- 
« quiétude d'être arrêtes. 

« Il sei-ait possible d'y remédier, le moyen 
« serait dispendieux, ce serait, M*', d'établir un 
«poste au Verdon, auquel serait préposé un 
« h* de confiance qui avec une cludoupe armée 



384 LE MARQUIS DE LA FAYETTE 

1777. derniers préparatifs pour échapper aux indiscrétions et aux mal- 
adresses. Dès le 2 1, les enrôlés prennent passage avec Kalb : d'abord 
Boismartin, Bedaulx, La Colombe et Candon; après eux, le même 
jour, Franval et Gimat; le 22, c'est le tour de Fayols, de Vrigny, 
de Valfort, de Lesser; le 24, celui de Capitaine et du chevalier du 
Buisson, ce dernier récemment venu se joindre à eux. La Fayette ne 
s'inscrit que le 22. 11 donne uniquement son nom patronymique de 
Motier, suivi de la qualité de chevalier de Chavaniac, qu'il ne porta 
jamais, peut-être, que pour son voisinage, dans son enfance, et il 
ne figure qu'avec des serviteurs, en vue sans doute de mieux se dé- 
rober. Voici comment il signa et comment le capitaine Le Boursier 
rédigea l'acte sur le Registre des passagers, où l'on se contentait de l'a 
peu près dans les noms et où forthographe pouvait, paraît-il, être 
assez peu respectée ' : 

Jattes que S' Gilbert du Mottie chevalier de Chavaillac âge de 2 o ans taille 
haute cheveux blond, Jean Simon Camu de la Villedieu en Franche Conté 
a la suite de M"" le chevalier âge de 32 ans taille moyène cheveux blonds. 



« visiterait tous les navires sortants de la ri- 
• vière. Pour lors toutes fraudes tant sur les 
Il navires français que sur les étrangers, seraient 
«arrêtées.» [Archives de la marine du port 
de Bordeaux : Correspondance avec la coar, 
année 1777, 8 mars.) — Nous avons fait de 
vains efforts pour trouver, aux archives de la 
marine ou aux arcliives départementales de 
Bordeaux, des traces du séjour du marquis 
de la Fayette dans celte ville. En dehors des 
pièces qui sont reproduites dans le présent 
chapitre, il n'a rien été découvert. Il est à 
présumer que les correspondances qu'il y eut 
à ce sujet furent toutes confidentielles, que 
le maréchal de Mouchy n'en a laissé subsister 
aucune et que la Marine n'en a pas reçu. Aux 
Affaires étrangères, où existent plusieurs lettres 
du duc de Mouchy à ces dates , celles qui pou- 
vaient concerner le marquis ne se rencontrent 



plus. — Mes recherches ont été faites à Bor- 
deaux en 1879; ^^* archives départementales 
et celles de la ville étaient déjà parfaitement 
classées et inventoriées ; les archives de la ma- 
rine étaient partagées entre le commissariat, 
où elles se trouvaient bien en ordre, et le 
magasin des vivres de la marine; là régnait 
la confusion, et l'humidité altérait les pièces, 
sans parler d'autres causes de destruction. 

' Nous transcrivons à l'annexe I du présent 
chapitre les actes d'embarquement de Kalb et 
des autres officiers ; ils se suivent sans interrup- 
tion dans le Registre. Il fallait, parait-il, in- 
diquer le lieu d'origine des emijarqués; mais, 
à cet égard , on n'était pas difficile : c'est ainsi 
(jue Price , un Américain , qui partit sur la Vic- 
toire, est mentionné comme étant de Sauve- 
terre, localité voisine de Bordeaux, Franval 
de la Réole et Gimat d'Agen. 



PART POUR L'AMERIQUE. 385 

Michel Moleau de Saclay près Paris âge de 27 ans taille moyenne cheveux 1777. 
blond a la même suite, François Aman Rogé de Nantes, âgé de 20 ans taille 
moyenne cheveux blonds a la sviite de M. le baron de Caune, et Antoine 
Redon de Sarlat, âge de 22 ans taille moyenne cheveux châtains, sont anciens 
catholiques lesquels désirent sembarquer sur la Victoire cap" Lebourcier, pour 
aller au Cap ou ils vont pour affaires. A Bord* le 22 mars 1777. 



^Mvré^ ^u nu^iU ^cX Ci^-t^-^^^^- 



Il fallait faire sortir du port la Victoire, pour la soustraire à la sur- 
veillance et la mettre au point de la rivière d'où, en une marée, elle 
pût atteindre la mer. Le 24, elle descendait à Pauillac. Le marquis l'y 
rejoignit le lendemain; on alla alors au Verdon et, le 26 à midi, elle 
les emportait tous à la baie de Saint-Sébastien, d'où seulement il en- 
tendait prendre la route d'Amérique. La correspondance presque quo- 
tidienne, à ce moment, du baron de Kalb avec sa femme a été très à 
propos conservée par son biographe. Elle forme les documents de ces 
détails, que La Fayette a négligés. Du Verdon, Kalb mande le matin 
du 26 : 

Nous levons l'ancre par un temps superbe; je t'écrirai encore une fois avant 
mon arrivée en Amérique, pai^e que nous rentrerons dans un port européen 
et nous attendrons probablement à Saint-Sébastien le retour du courrier que 
nous avons envoyé à Paris. 

Cet envoi d'un courrier à Paris est indiqué aussi dans les relations 
émanées du marquis. Il va donner lieu à des retards auxquels Kalb, 
en les regrettant, a attribué d'autres causes que la véritable. Ces causes 
ne doivent pas rester la version de l'histoire. Le 20, déjà, Kalb an- 
nonçait de Bordeaux l'expédition d'un courrier à la cour comme une 
chose concertée. Il en indiquait pour motif le besoin « d'être instruits 
de l'ellét que produirait la nouvelle de leur départ et d'empêcher 
qu'on ne fît parvenir une défense d'embarquement ». On ne voit guère 

n. I9 



lamiMcnie :iATioiv«Le. 



386 LE MARQUIS DE LA FAYETTE 

1777. comment, s'étant mis si délibérément en route à Paris, une telle rai- 
son pouvait les arrêter maintenant, s'il n'en existait pas une plus sé- 
rieuse ou si celle-là ne cachait pas quelque chose que Kalb ne discer- 
nait point. Il n'avait pas les mêmes motifs de se préoccuper que son 
jeune camarade ; c'est pourquoi l'explication des délais lui échappait. 
La Fayette, si léger que l'aient souvent dit ses détracteurs, paraît avoir 
envisagé sa position avec justesse et tenu à la couvrir. Ce qui semble 
se dégager des faits , c'est qu'il avait espéré partir avec l'autorisation 
du Gouvernement, grâce à l'appui de sa famille, dût-il forcer un peu 
l'assentiment de celle-ci en brusquant l'exécution. On va voir cette pre- 
mière conception échouer et le marquis en substituer aussitôt une 
autre. Il convient de retracer leurs péripéties respectives. Kapp a donné 
à cet égard des indications qui sont encore trop peu connues pour les 
omettre ici. 

Ce n'est point au port de Saint-Sébastien mais à la petite baie voi- 
sine et cachée de Los Passajes que la Victoire avait relâché. En mettant 
à la voile à Pauillac, La Fayette était instruit déjà de l'émoi produit 
par son évasion de Paris. Le prince de Coigny, chargé par lui de le 
renseigner et d'agir, lui avait appris avec certitude que le duc d'Ayen 
était outré et s'employait à le faire revenir par ordre. Le marquis 
savait cela au moment d'aller à bord; « s'il n'avait pas été déjà dans le 
canot, écrivait son compagnon à M"'' Kalb, le 6 avril, je crois qu'il 
serait retourné et, selon mon avis, il eût bien fait, mais il a voulu 
me demander conseil sur la démarche à faire. » L'ordre n'avait pas 
tardé, en effet. Le 29 mars, un courrier de Bordeaux l'apportait à 
Los Passajes même. C'était une promenade de dix mois en Italie, 
jusqu'en Sicile, un voyage d'exil par lettre de cachet, en compagnie 
de son beau-père ^ Kalb est ici très précis dans sa correspondance 
conjugale. A l'insu de La Fayette, au moment même, il confirme ce 

' Le marquis écrit à M°" de la Fayette, le 7 juin, encore en mer : «Cet exil prescrit jusqu'au 
« mois de janvier par le duc d'Ayen. » 



PART POUR L'AMÉRIQUE. ;i87 

qu'a rappelé celui-ci, avec une brièveté trop discrète, plusieurs années 1777. 
après. Kalb mande le 1" avril à la baronne : 

Nous n'avons pas besoin d'attendre ici le courrier de Paris, car on nous en 
a envoyé un de Bordeaux, qui est arrivé hier. Il apporte les ordres de la cour 
au marquis, lui enjoignant de se rendre à Toulon, et d'y attendre l'arrivée 
du duc d'Ayen et de la comtesse de Tessé , sa sœur, pour partir avec eux en 
Italie. De cette manière, il est revenu de son voyage en Amérique et de la 
guerre. A ce moment même, il part pour Bordeaux et de là il veut aller 
à Paris, si c'est possible, car il n'aime pas à aller en Italie. Je dois attendre 
maintenant le courrier que La Fayette m'enverra, ou de Bordeaux, s'il est 
obligé d'abandonner son voyage, après s'y être mieux instruit, auprès du 
commandant sur les ordres du roi , ou bien de Paris, si on l'autorise d'y aller, 
et s'il n'obtient pas l'assentiment du duc d'Ayen pour son voyage. Je viens de 
dîner avec le marquis à Saint-Sébastien d'où je l'ai vu partir. Je dois donc 
séjourner ici encore quelques jours. Je ne crois pas qu'il viendra me rejoindre 
et je lui ai conseillé de s'entendre avec l'armateur du vaisseau contre une 
perte de 20 à 25, 000 francs. 

Kapp, ubi supra, cliap. vi. 

Si le baron allemand avait eu alors les confidences du jeune 
homme, les sentiments qui se combattaient en celui-ci n'en éveillaient 
pas du tout chez lui de semblables. La passion juvénile de La Fayette 
pour la gloire; ses illusions d'enfant ardent désireux de se faire 
permettre formellement, par ses attaches, d'aller jouer un rôle qui 
serait déjà du lustre; la pensée qu'en commençant par agir il oblige- 
rait à l'approuver; la retenue de désobéir qui se joignait à son irnpa- 
tience, tout cela était d'un Français et d'un Français de la cour; mais 
c'était trop compliqué pour Kalb. Esprit positif, ayant une mission 
à remplir, ayant aussi des visées de carrière et un but que lui ren- 
daient cher des goûts prononcés pour les jeux de la guerre', il se 
voyait près de manquer tout cela pour la seconde fois au moment 

' C'est Kapp qui le dit. 

49- 



388 



LE MARQUIS DE LA FAYETTE 



1777. 



OÙ il y touchait presque : il s'impatientait donc, uniquement; il avait 
M déconseillé La Fayette de s'entêter »; il l'avait « blâmé de cacher son 
départ à sa femme; jamais il ne l'eût laissé aller si loin si celui-ci lui 
eût confié à Paris ce qu'il lui a avoué depuis; La Fayette disait sans 
cesse que sa famille l'approuvait, que son beau-père même irait en 
Amérique avec Noailles'». L'Allemand ne se doutait pas, évidem- 
ment, de la persistance dont le marquis était capable. A Paris et à Ver- 
sailles, d'ailleurs, où l'on ne pouvait juger ce dernier que sur l'appa- 
rence, on n'en aurait pas eu l'idée davantage. On fut si surpris de sa 
tentative qu'on l'attribua aux motifs les plus imaginaires, et l'écho de 
ces interprétations est encore entendu parfois. Témoin de l'émoi et 
de l'irritation produits à l'hôtel de Noailles, Ségur a dit à ce sujet, 
bien que longtemps après : « Ce qui me frappa ce fut la surprise que 



' Voici cette lettre à la baronne de Kalb. 
Celle-là et les autres que Kapp a transcrites 
constituent des documents à vrai dire français ; 
il convient de les reprendre à l'Allemagne 
pour notre propre histoire : «Je me flattais 
«de recevoir hier au soir de Bordeaux des 
« nouvelles du marquis. Si ces nouvelles n'ar- 
« rivent pas aujourd'hui ou demain , je crains 
« que notre séjour ici ne soit de longue durée , 
«car il nous écrira seulement de Paris; en 
«eflfet, il est sûr que ni M. de Maurepas, ni 
u le duc d'Ayen ne lui donneront la permission 
« de nous rejoindre. Si le marquis ne s'est pas 
■ entendu avec l'armateur, il est certain que ses 
« folies lui coûteront cher. Je dis folies , car sa 
«conduite était déraisonnable dès le moment 
« où il n'osait plus exécuter tranquillement son 
« entreprise et tenir tète aux menaces. La lettre 
«que le vicomte de Goigny lui adressa par 
« courrier à Bordeaux produisit chez lui ce 
« changement subit. S'il n'avait pas été déjà dans 
« le canot pour venir à bord de notre navire , 
«je crois que La Fayette serait retourné tout 
«de suite, et, selon mon avis, il eût bien fait. 
« Mais il a voulu venir me demander conseil 



I sur la démarche à faire, et je n'ai pas cru 
1 devoir lui conseiller de tenir tête à son beau- 
I père ni de braver les ordres du roi. Au con- 
» traire, je lui ai recommandé une entière 
» soumission à sa famille et le maintien de ses 

■ bonnes relations avec elle. Si le marquis ne 

< m'avait pas toujours dit qu'il avait l'approba- 
» tion du duc d'Ayen , je l'aurais déconseillé 
1 d'aller si loin. Il me disait sans cesse que sa 

I famille approuvait ses plans , que son beau- 

II père même avait l'intention d'aller un jour en 
1 Amérique avec son autre gendre , le vicomte 
« de Noailles ; que M'"* de la Fayette serait in- 
» formée de ses intentions par ses parents et 

< qu'elle les approuverait. Car je l'ai constam- 

■ ment blâmé d'avoir voulu cacher son plan à 
» sa femme jusqu'après son départ. S'il m'avait 
« communiqué à Paris tout ce qu'il m'a dit de- 
«puis, je me serais opposé de toute ma force 
«contre ses plans. Maintenant l'affaire lui coù- 
> tera quelque argent. Mais si on lui dit qu'il 
«a fait une folie, il peut répondre qu'il l'a 
K commise pour des motifs honorables , et qu'il 

< peut regarder fièrement dans les yeux de tous 
» ceux qui pensent noblement. » 



PART POUR L'AMERIQUE. 389 

it témoigna la famille de La Fayette. Elle me parut d'autant plus plai- 1777. 
« santé qu'elle m'apprit à quel point ses grands parents avaient jus- 
« qu'alors mal jugé et mal connu son caractère. » La Fayette avait bien 
informé le duc d'Ayen de son expédition par un pli daté de Londres, 
et du 9 mars, mais qui ne partit, sa teneur même l'indique, que de 
Bordeaux ou de la route; et s'il avait voulu dès ce jour-là poser devant 
l'histoire, préparer un témoignage au sujet des sentiments auxquels 
il cédait, il n'y aurait pas réussi mieux que par cette lettre, toute de 
soumission respectueuse et qui respire la sincérité la plus naturelle : 

Londres, 9 mars 1777. 

Vous allez être étonné, mon cher papa, de ce que je vais vous mander; il 
m'en a plus coûté que je ne puis vous l'exprimer pour ne pas vous consulter. 
Mon respect, ma tendresse, ma confiance en vous doivent vous en assurer; 
mais ma parole y était engagée, et vous ne m'auriez pas estimé si j'y avais 
manqué; au lieu que la démarche que je fais vous donnera, j'espère, bonne 
opinion au moins de ma bonne volonté. J'ai trouvé une occasion unique de 
me distinguer et d'apprendre mon métier : je suis oificier général dans l'armée 
des Etats-Unis d'Amérique. Mon zèle pour leur cause et ma franchise ont 
gagné leur confiance. De mon côté j'ai fait tout ce que j'ai pu pour eux, el 
leurs intérêts me seront toujours plus chers que les miens. Enfin, mon cher 
papa, dans ce moment je suis à Londres, attendant toujours des nouvelles de 
mes amis; dès que j'en aurai je partirai d'ici et, sans m'arrêter à Paris, j'irai 
m'embarquer sur un vaisseau que j'ai frété et qui m'appartient. Mes compa- 
gnons sont : M. le baron de Kalb, officier de la plus grande distinction, bri- 
gadier des armées du roi, et major-général au service des Etats-Unis, ainsi 
que mol; et quelques officiers excellents qui veulent bien partager mes aven- 
tures. Je suis au comble de ma joie d'avoir trouvé une si belle occasion de 
faire quelque chose et de m'instrulre. Je sais bien que je fais des sacrifices 
énormes et qu'il m'en coûtera plus qu'à personne pour quitter ma famille, mes 
amis, vous, mon cher papa, parce (jue je les aime plus tendrement qu'on n'a 
jamais aimé. Mais ce voyage n'est pas long, on en fait tous les jours de plus 
considérables pour son seul plaisir, et d'ailleurs j'espère en revenir plus digne 
de tout ce qui aura la bonté de me regretter. Adieu, mon cher papa, j'espère 



390 LE MARQUIS DE LA FAYETTE 

1777. VOUS revoir l)ientôt, conservez-moi votre tendresse, j'ai bien envie de la mé- 
riter, et je la mérite déjà par celle que je sens poui' vous, et le respect que 
conservera toute sa vie 

Votre tendre fils, 

LAFAYETTE. 

J'arrive pour un instant à Paris, mon cher papa, ne prenant que le temps 
de vous dire adieu. Je voulais écrire à mon oncle et à M™" de Lusignem, mais 
je suis si pressé que je vous prie de vous charger de mes hommages. 

Mémoires et Correspondances, t. I, p. 82. 

Mais l'entrep ri.se se trouva connue du public en même temps que 
la famille du marquis l'apprenait. Dans les dispositions à la guerre 
où se plaisaient les esprits, dans l'enthousiasme que ressentait la jeu- 
nesse, en toutes les classes, pour ces insiirgents dont les efForts répon- 
daient à la fois à l'antipathie contre l'Angleterre et aux séductions que 
présentait la liberté politique, ce fut un coup de théâtre. Les senti- 
ments s'orientèrent soudain à son signal. A cet acte de témérité, les 
aspirations générales se reconnurent. Il enrôla tous les cœurs, comme 
La Fayette a dit que le sien avait été enrôlé du premier jour '. La 
maison de Noailles, sans parler du trouble jeté dans ses affections 
domestiques, dut nécessairement se faire croire inquiétée. Elle pou- 
vait l'être d'ailleurs par les conséquences que pronostiquait plus 
d'un politique. Le Gouvernement, lui, se montra très impressionné. 
L'était-il? Voulait-il seulement le paraître? Sur cela, on n'est en situa- 
tion de rien affirmer. En tout cas, fut-on autorisé à juger les ministres 
assez mécontents pour que Deane pensât, aussitôt, devoir défendre 
devant eux son entremise et couvrir l'honneur du marquis contre 
les commentaires qui se croisaient. Les explications ou les preuves 
données par lui n'ont pas été conservées toutes; celles dont on dis- 
pose laissent un peu voir qu'on n'était pas aussi ignorant de ce qui se 

' «A la première connaissance de cette querelle, mon cœur fut enrôlé, et je ne songeai qu'à 
«joindre mes drapeaux. » {Mémoires de ma muin, etc., t. I , p. 9 des Mémoires et Correspondances.) 



PART POUR L'AMERIQUE. 



391 



passait que l'on cherchait à le semblera Le i" avril, dans cette con- 
férence avec Gérard dont nous avons parlé, sur les intrigues par 
lesquelles Franklin et Deane espéraient entraîner immédiatement la 
cour, ce dernier explique tout d'abord longuement les faits au pre- 
mier commis^; en rentrant chez lui, il lui écrit afin de les mieux 
préciser. Nous traduisons à peu près textuellement : 

Monsieur, 
Vous avez ci-incluses deux lettres autographes du l>ai"on de Kalb , lesquelles 
je vous prie de présenter à Son Excellence le comte de Vergennes. Je m'en 
remets à la rectitude de ma conduite pour justifier ce que j'ai eu l'honneur 
de vous rapporter ce soir; quant aux faits, M. le comte de Broglie a reçu ce 
soir une lettre de M. le marquis de la Fayette qu'il communiquera. Je m'en 
rapporte à ce gentilhomme et veux avoir confiance dans la relation qu'il fera 
de cette affaire pour me justifier et, bien plus, me faire approuver puisque 
décider un très galant et aimable jeune gentilhomme à embrasser notre cause 
et à donner au monde f exemple de sa bravoure native et héréditaire ne peut 
certainement pas m'être imputé à crime. Je" n'ai rien à ajouter à ce que j'ai eu 
l'honneur de vous rapporter à ce sujet , si ce n'est que je me repose sur le 
comte de Broglie pour éclaircir soit les détails soit f ensemble de ma conduite 
dans cette affaire; que mes collègues n'en ont eu nullement connaissance, pré- 
parée qu'elle a été en novembre dernier, longtemps avant leur arrivée, et que 



1777. 



' Les pièces qui avaient directement trait 
à la participation du Gouvernement dans les 
menées relatives à l'Amérique ont à peu près 
toutes disparu aux Affaires étrangères, à la 
Guerre , à la Marine , comme les copies d'ordres 
que du Coudray joignit à son Compte rendu à 
l'honorable Congrès des Etats-Unis. 11 n'en reste 
aucune concernant le comte de Broglie, le 
baron de Kalb, La Fayette. Bien plus, dans 
les papiers privés de M. de Vergennes et dans 
ceux du cabinet du roi qui sont aux Archives 
nationales, il ne se trouve guère d'aulres in- 
dications que celles qui ont été données indi- 
rectement dans les dépèches ofTicielles ou dans 



des plis se rapportant soit à d'autres affaires , soit 
à la politique générale. Nous n'avons , croyons- 
nous, omis aucune des mentions présentées 
par ces documents-là. 

* On a lu cette pièce à l'annexe IV du cha- 
pitre précédent : «Après avoir épuisé ce (|ui 
« concerne l'histoire de M. le M" de la Fayette, 
« le S' Deane me dit qu'il vouloit m'inslruire de 
« la suite de la négociation qu'un anonyme avoit 
«entamée avec le S' Carmichaei,» etc. Gérard 
parle de « l'histoire de M. de la Fayette » comme 
s'il s'agissait de quelque chose sur (juoi l'on 
était depuis longtemps édifié et qu'il n'avait 
pas besoin d'entendre expliquer si longuement. 



392 



LE MARQUIS DE LA FAYETTE 



1777. je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour démontrer à qui que ce soit que 
ma conduite a été en cela absolument honorable'. 

Le lendemain malin, un second billet suit le premier, dont la re- 
mise n'a pu s'effectuer; il le confirme et y ajoute encore : 

Monsieur, 
J'envoyai l'incluse hier soir, quelques minutes après que vous aviez quitté 
Paris, je la fais donc porter en ce moment par mon exprès. Je ne peux que 
me sentir mal à l'aise jusqu'à ce que j'aie pleinement justifié ma conduite dans 
cette affaire et c'est pourquoi je me borne à vous demander de l'informer que 
je me repose sur lui pour montrer ces lettres, si c'est nécessaire, à Sa Majesté 
et à ses autres ministres'-. 

Il semble donc assez probable que M. de Vergennes était tenu au 
courant ou qu'au moins il devait être informé par le comte de Broglie. 
Deux jours après, adressant directement au ministre le bulletin des 



' Voici le texte anglais : « Sir, — You hâve 
» inclosed two original letters from the Baron 
>du Kalb, wliich please to présent, to his Ex- 

I cellency tlie Comte de Vergennes and tell him , 

I I refer to my unil'orai conduct to justil'y what 
1 1 hâve had the honor of relating to you this 
» evening; as to facts, MoTis. Comte de Broglio 
« lias received this evening a letter from MSns. 
«le Marquis de Lafayette which he wiil com- 
II municale. — I refer to that Nobleman , and 
K am willing to rely on his relation of this 
« affair, for my justification , more , for my ap- 
« probation since to gain a most gallant and 
» amiable young Nobleman , to espouse our 
«cause, and to give to the world a spécimen 
> of iiis native and hereditary bravery, surely 
* cannot be deemed criminal. I hâve nothing 
» to add to what I hâve had the honor of rela- 
» ling to you personally on this subject, except 
« Ihat I rely on the Comte de Broglio to ex- 
« plain , any and every part of my conduct in 



B this aflair — that my colleagues hâve had no 
« knowledge of it , as it was executed in no- 
u vember last long before their aiiival, and that 
« I shall do every thing in my power to satisfy 
« everv one , that my conduct lias been of place 
« so strictly honourable. — I hâve the honor 
« lo be your most obed' and very humble S. — 
« S. Deane. — Ap' a'' 1777.» [Etats-Unis , t. 2, 
11° 89; reproduction originale.) 

" «Sir. — I sent the inclosed last evening, 
« a few minutes after you left Paris, and there- 
(I fore now send my servant express with it. 
« I cannot but feel uneasy unlill I hâve fuUy 
«vindicated my conduct in tiiis affair; and 
« tlierefore ask you, not only to inform him, 
« that I rely upon him, to shew those letters, if 
(1 necessary in my justification, to his Majesty 
« and his other ministers. — I hâve the honor 
« to remain with the utmost , Sir, your most 
« obed' and very hum. serv' — Silas Deane. 
11 — Paris, 3 april 1777.» [Ibid., n" 90.) 



PART POUn L'AMERIQUE. 393 

nouvelles que la légation venait de recevoir d'Amérique à la fin de 
février, Deane commençait son pli comme il suit : 

Paris, 5 avril 1777. 

Monsieur, 
J'ai l'honneur de donner ici à Votre Excellence, comme je l'ai promis à 
M. Gérard, les copies de mes lettres relatives à M. de la Fayette, lesquelles 
vous agréeront, je pense. Je ne puis que dire que j'ai été très inquiet dans cette 
occasion, a cause de la délicatesse et de l'honneur du marquis, de voir se 
répandre des bruits préjudiciables dans l'un ou l'autre des deux pays. Aucun 
pays ne saurait avoir honte de lui et je suis certain qu'il prouvera un jour au 
monde que mon préjugé immédiat en sa faveur était bien fondé'. 

La Fayette n'a jamais vu émettre sans la réfuter l'assertion qu'il 
était parti « malgré l'opposition de son souverain ». 11 a contredit cette 
assertion avancée dans ces termes mêmes par l'un des premiers bio- 
graphes de Washington^. 11 a tenu à indiquer comme plus exactes les 
versions de deux historiens de la révolution américaine qui le disaient 
positivement encouragé, tout au moins approuvé secrètement^. Peut- 
être était-il loin de déplaire à une partie du Gouvernement qu'un 
adolescent de si grande maison tentât cette entreprise. Ne la jugeait-on 
pas de nature à remuer toute la jeune noblesse, à fortifier par là 
à la cour l'opinion favorable à la guerre, et, pour quelques-uns, 
à faire redevenir possibles, au moment où l'on n'y comptait plus, 
les plans formés avec le comte de Broglie? on ne peut ni l'affirmer 
ni le nier. Le marquis a présenté les choses après coup de manière 



1777, 



' « To his Excellency Countde Vergennes. — 
«Paris 5'*' ap' 1777. — Sir, — I hâve tlie 
' honor of inclosing to your Exceliency agree- 
( able to my promise to M' Gérard copies of my 
> letters respecting Mons. La Favette, which 
1 1 hope will be agreeable , and can only say, 
« I hâve felt mucli on the occasion, for the deli- 
1 cate honor ofthe Marquiss, leastsome report 
« injurious to him shouid be spread , in either 



« country ; — no country need be ashained of 
«him, and I am sure he will one day justify 
« to the world, that my early préjudice in his 
« favor were well founded. » [Etats-Unis, t. 2, 
n°93.) 

* L'écrivain Marshall. 

^ Gordon et Ramsay. — Voir ]c fragment A 
de ses Manuscrits, dans le tome I des Mémoires 
et Correspondances , p. 67. 

5o 



lypnivcRiK nATiontit. 



394 



LE MARQUIS DE LA FAYETTE 



1777. 



à donner de la vraisemblance à cette supposition et il paraît avoir 
été un peu fondé à le faire'. Il écrira d'Amérique à M. de Maurepas 
personnellement, le ik octobre : «Vous avez été ennuyé bien malgré 
«moi par la part qu'on vous fit prendre à mes premiers projets;» 
n'est-ce pas aux confidences dont le comte avait dû occuper M. de Ver- 
gennes qu'il fera ainsi allusion.-^ H dit plus loin : « Je suis venu ici sans 
«permission, j'y sers sans autre approbation que celle du silence''; » 
il ne semble pas improbable que ce ne fût là en effet le titre auquel 
on avait trouvé bon qu'il allât aux Etats-Unis. On tenait alors pour 
très important d'envoyer des officiers au Congrès. A la chambre des 
lords, en décembre, lord Cardiff dénonçait la France comme s'étant 
chargée de ce rôle dont il pronostiquait les dangers futurs. Dans le 
même temps où l'évasion de La Fayette causait tant de bruit, on 
cherchait à envoyer au service des insurgents Pulawski, à qui les évé- 
nements de Pologne avaient donné de la célébrité et à la fois enlevé 
toute existence; c'était Rulhière, un des auxiliaires politiques de M. de 
Vergennes, attaché aux archives de son ministère, qui était chargé de 
négocier cela avec Franklin. Abouchés le i*"" mars , ils n'ont pas achevé 
le 1 2 avril. Ce jour-là, Rulhière rend réponse à quelqu'un qui pour- 
rait bien être le comte de Chatellux, fort mêlé par entraînement à 
toutes ces manœuvres; il écrit qu'un mot de M. de Vergennes à Fran- 
klin lèvera les difficultés. Or le mot fut écrit ou une parole fut portée. 



' « On jugera quel effet produisit à Versailles 
« la démarche éclatante d'un jeune homme mar- 
II quant par sa naissance et sa fortune, allié à 
« une des plus puissantes familles de la cour, 
« par qui le roi d'Angleterre et ses ministres 
« allaient se croire braves et même moqués , et 
« dont le départ laisserait du doute sur la conni- 
« vence de l'ambassadeur. » [Fragments extraits 
de divers manuscrits, A, dans les Mémoires et 
Correspondances, t. I , p. 69.) 

' Etats-Unis, t. 2. (Copie.) — Cette lettre, 
imprimée dans les Mémoires el Correspondances , 
y est indiquée comme adressée à M. de Ver- 



gennes. EUe se trouve en effet dans les pièces 
des Affaires étrangères. Mais ce fait constate 
uniquement qu'elle fut remise à ce ministre. 
La Fayette l'envoya à Boismartin par M. de 
Valfort, rentrant en France faute de pouvoir 
être employé aux Etats-Unis. Sa letti-e d'envoi 
est celle dont nous avons parlé en note à la fin 
des annexes du précédent chapiti-e. 11 y dit for- 
mellement que celle en question est destinée 
à M. de Maurepas, ajoutant, il est vrai, (ju'il 
priait de la faire tenir à quelqu'un ayant qualité 
pour en prendre connaissance si M. de Maurepas 
avait disparu. 



PART POUR L'AMÉRIQUE. 



;i9r) 



puisqu'en effet Pulawski ne tarda pas à s'embarquer; et cette corres- 
pondance a été retrouvée au milieu des papiers d'Etat, dans le cabi- 
net des Affaires étrangères '. 

Quoi qu'il en soit, le Gouvernement agit ostensiblement, au sujet 
du gendre delà maison de Noailles, comme si sa politique était atteinte 
et son mécontentement indubitable. Un ordre est aussitôt signé par 
le roi, interdisant aux officiers de prendre du service aux colonies an- 
glaises, et enjoignant « à ceux qui arriveraient dans les îles de l'Amé- 
« rique avec cette destination, notamment à M. le marquis de la 
«Fayette, d'en repartir sur-le-champ et de revenir en France». Mais 
le ministre de la guerre, qui lance l'ordre, n'en adresse qu'une seule 
expédition au ministre de la marine, à qui appartenait l'exécution; 
et plutôt que de hâter cette exécution en se procurant chez lui les 
copies dont il avait besoin, ce dernier préfère écrire à son collègue 
qu'il en faudrait une pour chacune de nos trois îles, si l'on voulait 
être certain que les accidents de mer ou de navigation ne l'empê- 
cheraient pas de parvenir, une aussi pour être transmise le plus tôt 
possible dans les ports d'où l'on expédiait des bâtiments pour l'Amé- 
rique^ Qui plus est, tenait-on bien à cet ordre? L'original manque 
aux archives de la Guerre. Cependant, de nouvelles instructions 
confidentielles étaient envoyées afin de faire surveiller les embarque- 
ments, d'arrêter les cargaisons de guerre des navires en partance^. On 



1777. 



' Etats-Unis, t. 2, n" 64 et loi. 

" Archives du ministère de la marine : « Le 
« Ministre de la marine au prince de Mont- 
« barey. — Paris 2 avril i "j"]"]. — Vous ne 
«m'avez remis, M' qu'une seule expédition 
« pour chacune des trois îles de l'Amérique , de 
(I l'ordre du Roi qui enjoint à tous les olFiciers 
« de ses troupes de terre qui pourraient arri- 
« ver dans ces colonies et notamment à M. le 
11 M" de la Fayette , d'en repartir sur le champ 
« pour revenir en France , à moins qu'ils n'aient 
« une permission expresse de sa part de passer 



«à l'Amérique septentrionale. Comme on ne 
«peut répondre des événements de la mer et 
11 que d'ailleurs un bâtiment emploie quelque- 
« fois beaucoup moins de temps qu'un autre . . . 
« il conviendrait que vous voulussiez bien 
Il m'adresser un duphcata et un triplicata de 
11 ces ordres que je ferai porter par trois ba- 
il timents différents pour assurer la prompte 
11 arrivée d'une des trois expéditions dans les 

"Colonies » 

' Voici les instructions de Bordeaux : « Ver- 
iisailles, i3 avril 1777. — Pour vous seul. — 

5o. 



396 



LE MARQUIS DE LA FAYETTE 



\m. exprimait ou Ton simulait le désaveu de ces trames en raison de 
l'éclat qu'elles produisaient. Elles intéressaient naturellement notre 
ambassadeur à Londres, puisqu'il s'agissait de son neveu et que le 
séjour de celui-ci à l'ambassade pouvait faire penser qu'elle avait été 
complice. M. de Noailles est tout de suite très inquiet. Convaincu de 
la nécessité de se disculper, il écritprivément au comte de Maurepas : 

A Londres le 8 avril 1777. 

Ma surprise a été extrême , Monsieur le Comte , en apprenant hier par des 
lettres de Paris (jue M. de la Fayette étoit pai-ti pour l'Amérique. Son âge 
hemeusement peut excuser de grandes légèretés. C'est une consolation qui 
me reste dans le chagrin que me cause une démarche aussi inconsidérée. Il 
falloit que son projet fut bien formé avant de venir à Londres où il n'a gueres 
passé que 1 5 jours entre la fin de février et le commencement de mars. Je 
souhaiterois aujourd hui qu'il m'eut montré des dispositions mêmes éloignées 
pour le voyage qu'il vient d'entreprendre. Il m'eut été facile de le ramener à 
la raison, en lui faisant mieux connoitre les principes d'honneur et d'ému- 
lation dont il a suivi le sentiment plutôt que la véritable direction. 



« Je vous al prévenu , M', par une autre de mes 
« lettres que S. M. s'est déterminée à suspendre 
«jusqu'à nouvel ordre les derniers armements 
« qu'elle avait ordonnés dans ses ports : cette 
Il suspension a eu pour objet de procurer au 
Il commerce la facilité de faire ses armements , 
» et particulièrement ceux du Grand Banc et de 
11 Terre Neuve , qui ne peuvent être arrêtés sans 
11 un préjudice considérable pour les armateurs 
11 dont les préparatifs et les mises dehors tom- 
« beraient en pure perte pour eux. Mais vous 
«devez être très attentif à empêcher que les 
« armateurs n'abusent de cette facilité , et que 
« sous l'apparence d'une expédition pour Terre 
Il Neuve ou le Grand Banc , ils ne chargent leurs 
» navires de munitions de guerre ou autres 
« effets destinés pour l'Amérique septentrio- 
» nale. Vous vous assurerez de la nature du 
chargement de chaque navire et dans le cas 



« où vous auriez connaissance que (jueîqu'un 
« d'entr'eux serait chargé de denrées et muni- 
II tiens autres que celles qui sont nécessaires 
« pour les expéditions de pêche , vous vous re- 
« fuseriez à leur donner des équipages et vou» 
« m'en rendriez compte sur le champ. Je m'en 
« remets à votre prudence sur la manière dont 
« vous ferez les recherches nécessaires pour 
« être exactement informé du chargement de 
« chaque navire. Ces recherches doivent être 
n faites de manière à ne pas gêner les opérations 
« ordinaires du commerce ; mais il est à propos 
« que les armateurs soient instruits que les in- 
« tentions du Roi sont qu'ils ne fassent leurs 
«expéditions qu'avec les équipages ordinaires 
«pour la pêche, et sans munitions étrangères 
nà cet objet. — De Sartine. n (Archives de la 
marine de Bordeaux : Correspondance ministé- 
rielle de im.) 



PART POUR L'AMERIQUE. 397 

Il partit d'ici huit ou dix jours avant M. de Poix avec qui il éloit venu. Je 1777. 
le questionnai beaucoup sur son départ. Mais je m'estimai très heureux de ce 
qu'il m'avoit assuré que rien de fâcheux ne le rappelloit en France, il s'est 
caché et de son compagnon de voyage, et de moi, et de tout le monde, cela 
me paroit démontré actuellement. 

Sa présentation ici à la cour ne pouvoit lui servir qu'à remplir un devoir 
qu'il savoit que j'exigerois de sa part. Nous voyons que livré à ses propres 
idées il n'avoit pas senti à beaucoup près toutes les conséquences de ce qu'il 
alloit faire. J'avoue que s'il eut bien voulu ne pas venir à Londres prolonger 
son carnaval , j'aurois aujourd'hui un désagrément de moins. Je ne serois pas 
dans le cas de penser que j'ai eu l'honneur de le présenter au roi d'An^e- 
terre un instant avant qu'il se portât à une démarche aussi étrange et aussi 
bisarre. Je ne doute pas que Sa Majesté Britannique ne rende à mon profond 
respect pour elle, et à l'envie que j'ai d'être agréable a sa personne autant que 
cela peut être utile à l'objet du service, toute la justice que je puis désirer. 
Pourquoi faut-il, Monsieur le Comte, qu'indépendamment des affaii-es po- 
litiques, il naisse journellement des incidens qui blesseroienl davantage ma 
sensibilité, si je ne savois que vous daignés ainsi que Monsieur le comte de 
Vergennes informer exactement Sa Majesté des efforts de mon zèle ? Conti- 
nués, je vous en conjure, d'accorder le même intérêt à celui qui ne sauroit 
être plus pénétré que je le suis d'un dévouement sans bornes joint à la plus 
vive reconnoissance et à l'attachement le plus inviolable avec lesquels j'ai l'hon- 
neur d'être , Monsieur le Comte , votre etc. 

Le Marquis de NOAILLE.S. 

Angleterre, t. 522, P" Syo. (Copie non numérotée.) 

En redoutant ces interprétations embarrassantes, l'anitassadeur ne 
se trompait pas. Son neveu avait compté sur elles; il expliquera, long- 
temps après, qu'il n'avait pas craint «de compromettre la diplomatie 
de ce représentant du roi de France, de manière que le maximum 
d'effet favorable que son départ pouvait produire fût obtenu en Angle- 
terre' I). Mais on ne voit pas le Gouvernement prendre les choses aussi 

' Fragment A, dans les Mémoires et Correspondances, t. t, p. 67. 



398 



LE MARQUIS DE LA FAYETTE 



1777. 



gravement que le marquis de Noailles. MM. de Vergennes et de Mau- 
repas étaient alors fort ennuyés, à Londres, par un polémiste de 
talent pernicieux autant que de moralité faible, Linguet, qui, sous 
l'égide de la liberté d'écrire existant dans la Grande-Bretagne, inau- 
gurait contre leur administration les procédés de critique vénale dont 
les progrès n'ont guère cessé depuis. Pour faire acheter sa plume, 
Linguet publiait des libelles. L'ambassadeur avait beaucoup à y re- 
garder. Sa correspondance, à ces dates, est remplie de détails relatifs 
à ce sujet. Le ministre en était plus occupé que du coup de tête 
de La Fayette, car il en écrit très activement; il était surtout plus 
occupé d'indices, pour lui très visibles, qui présageaient la guerre. 
« Je n'ai pas cru jusqu'à présent à la guerre, écrivait-il à M. de Noailles 
le 5 avril, dans un billet privé, mais je commence à craindre qu'elle 
ne vienne de ce que l'on est contraint de faire pour féviter. « Ce 
billet accompagnait une dépêche de Gérard ou de tout autre secré- 
taire sur les armements de l'Angleterre et sur le danger croissant 
d'un conflit; le ministre avait ajouté de sa main à la fin, sans autre 
explication : 

C est a regret Monsieur le Marquis, que je vous nomme M. le M'* de 
la Faiette. Son âge peut justifier son équipé , j en suis réellement fâché par 
1 interest que vous partagés avec M. le duc d'Ayen et aussi par ce que j apre- 
hende qu'étant arrêté par quelque bâtiment anglois il ne soit confondu, avec 
la foule d'avanturlers qui peuvent tomber entre leurs mains et traité avec la 
dureté qui n est pas inconnue a cette nation. 

Angleterre, I. 522, n° gS (P 35a)'. 



' Voici le commencement de cette lettre : 
« L'augmentation dont vous me rendez compte 
« ( il s'agit de l'accroissement du nombre des 
«vaisseaux anglais en armement) en nécessite 
« une de notre part. Elle ne sera pas fort con- 
« sidérable , mais ce qui marquera plus est la 
« suspension du départ de nos pêcheurs ; si c'est 
« un coup pour notre conunerce j'espère qu'il 



« frappera également sur les fonds publics. Je 
Cl n'ai pas cru jusqu'à présent à la guerre , mais 
«je commence à craindre qu'elle ne vienne de 
« ce que l'on est contraint de faire pour l'éviter. 
« S'il y a moyen de la conjurer nous ne le né- 
« gligerons pas. Nos dispositions sont toujours 
« les mêmes et aussi sincères, que celles de nos 
« voisins me paraissent suspectes. « 



PART POUR L'AMERIQUE. 



399 



Le mauvais sort reclouté pour le jeune gentilhomme, voilà donc ce 
qui émeut surtout le ministre. Par suite, M. de Noailles est tranquillisé. 
Le 1 1, lord Suffolk, avec un peu de malice, paraît vouloir aborder 
ce chapitre en lui disant que « les vents étaient très bons depuis plu- 
sieurs jours pour les transports de l'Angleterre en Amérique ». L'am- 
bassadeur écrit qu'il « n'avait pu deviner si le lord voulait dire qu'en 
dépit de ce que ferait la France on n'abandonnerait pas, à Londres, 
le projet de réduire l'Amérique, ou s'il pensait l'amener à s'expliquer 
sur le départ pour l'armée américaine d'une personne qui le touchait 
de près »; et il ajoute qu'il est maintenant plus à son aise, ayant appris 
hier que M. de Banklay, maréchal de camp des armées du roi, était 
arrivé à Londres et qu'il devait avoir une audience de Sa Majesté 
Britannique pour lui demander la permission d'aller servir en qua- 
lité de volontaire sous le général Howe; « on serait mal venu, dit-il, à 
nous reprocher de la partialité lorsque nous avons à citer l'exemple 
d'un officier gé