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Full text of "Histoire de la poésie française à l'époque impériale"

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GUSTAVE RUDLER 
COLLECTION 






r^ 



LITTÉRATURE 



UÉPOQUE IMPÉRIALE. 



roiisiL. 



HISTOIRE 

DE LA 

POÉSIE FRANÇAISE 

A L'ÉPOQUE IMPÉRIALE, 

00 

EXPOSÉ PAR ORDRE DE GENRES 

DE CE QUE LES POETES FRANÇAIS 

ONT PRODUIT DE PLUS REMARQUABLE DEPUIS LA FIN DU XTIII* SIÈCLE 

jusqu'aux premières ANNÉES DE LA RESTAURATION. 



Par Bernard JUIXIEN» 

DocTKVft - ks • LinaM , LicBxcii - ks • «CIIXC». 



TOME PREMIER. 



.PARIS, 

CHEZ PAULIN, ÉDITEUR, RUE DE SEINE, 33. 

1844. 



PRÉFA€E. 



L'ouvrage que je publie ici est le résume des leçons hu 
tes à r Athénée royal pendant les mois de janvier, février, 
mars , avril , mai et juin 1 84i et 1 84 3 , sur la Poésie fran* 
caise à Pépoque impénale. 

Ecarté depuis huit ans de TUniversité , malgré les pro« 
messes réitérées (i) d'une réparation qui m'est due , et qu9 
des ministres peu soucieux de faire honneur à leur parole 
reculent depuis si longtemps , j'ai dû chercher, hors de son 
sein, à profiter, pour l'enseignement public, de ce que m'a 
pu faire acquérir une longue expérience et l'étude con- 
sciencieuse des sujets que j'avais à traiter. 

L'Athénée royal m'offrait un vaste théâtre et un audi« 
toire habitué à recevoir les communications de ceux qui 
ne se traînent pas dans les routes battues ; je cherchai 
d'abord un sujet intéressant, varié, et qui n'eût été traité 
par personne. 

Je voulais qu'il comportât une étude sérieuse et positive | 
je n'ignore pas qu'un professeur peut se noyer dans des 
divagations sans fin devant un auditoire trop complaisant ; 
qu'il peut hasarder les assertions les plus étranges, les 
plus fausses, souvent les plus inintelligibles; et que pour 

(i) J'ai entre les mains onze let- s'engagent à réparer l'injustice dont 
très des différents ministres qui se j'ai été victime, 
sont succédé depuis 1 836 , qui tous 



peu que sa langue ne soit pas embarrassée, que les bana- 
lités ou les non-sens coulent avec quelque facilité d'expres- 
sion , quelque harmonie de style, et soient accompagnées 
d'un geste agréable, il réussit presque toujours. Ce suc- 
cès ne pouvait me convenir : un professeur doit enseigner 
quelque chose ; il n'est pas un comédien ni un chanteur, 
chargé de prendre des poses gracieuses ou de moduler 
des phrases sonores ; il doit un enseignement solide : et 
toutenseignement de ce genre roule sur des vérités spé- 
ciales, précises, énoncées avec les preuves à Tappui. Hors 
de ces conditions , le professorat n'existe pas : il n'y a qu'un 
gazouillement plus ou moins habile^ capable de tromper 
et d'attirer les enfants^ indigne de l'attention des hommes 
sérieux. 

Je voulais enfin , si je parlais de littérature, pouvoir ra- 
mener la cridque littéraire aux décisions du goût et du 
sentiment dont elle s'est depuis fort longtemps éloignée , 
pour ne s'occuper que de l'érudition pure. Je déclare très- 
volontiers, et du fond du cœur, que j'estime beaucoup 
cette étude philologique qui s'occupe de conférer et de re- 
censer les textes, de déterminer exactement les différentes 
formes du langage et le sens particulier des ouvrages , ou 
même des phrases; qui redresse enfin l'accentuation et la 
ponctuation avec tous les soins qu'elles méritent ; mais en- 
fin la critique philologique est une chose , la critique litté- 
raire en est une autre ; je me félicite que la première ait 
pris dans notre haut enseignement la place à laquelle elle 
avait droit, et qu'on lui refusait injustement autrefois. Je 
regrette qu'elle n'ait pu s'y placer sans exclure la critique 
de sentiment, celle c|ui saisit les beautés et les défauts des 



PRÉPACIU Vlj 

ouvrages 9 en tant que le goût s'y plaît ou y répugne, qui 
les expose et les fait sentir et apprécier aux auditeurs (i). 

li m'a semblé que la LUléraiure française à C époque im- 
pénale m'offrait réunis tous les avantages que j'avais souhai- 
tés. Le sujet m'était bien connu; il est d'ailleurs nettement 
circonscrit, et peut fournir à une exposition solidement 
appuyée de ses preuves. La matière, sans être immense , 
est fort étendue (a) ; elle est de plus bien oubliée ou bien 
négligée de nos jours; ainsi , je me mettais sur un terrain 
tout neuf et jusqu'ici inexploité. Enfîn^ cette littérature est 
condamnée par tous ceux qui n'en ont jamais lu un mot et 
ne la connaissent que par les plaisanteries des critiques de 
nos jours. L'occasion devait s'offrir à tout moment de revoir 



(i) Ce n'est pas d'aujourd'hui 
qu'on se plaint de la prédominance 
exclusive de la philologie. Geoffroy 
qui savait bien le grec, mais qui 
sentait surtout le bon et le mauvais 
dans les œuvres littéraires, disaitàce 
jiropos dans un feuilleton, le 2^ mai 
1808 : « On appelle à présent hellé» 
nistes les hommes dévoués par état 
à Tétude de la langue grecque ; c'est 
un nom qu'ils se sont donné dans 
ces derniers temps où tant de choses 
ont changé de noms. De tous ceux 
qui savent le grec , les hellénistes 
sont ceux qui entendent le plus mal 
les auteurs grecs sous le rapport de 
la poésie et de l'éloquence , parce 
qu'ils sont ordinairement dépour- 
vus de goût, d'esprit et de senti- 
ment. Ce sont aussi les plus inH> 
dèles des traducteurs, parce qu'ils 
sont les plus mauvais des écrivains , 
et n'ont pas la moiudre idée de l'é- 
légance elfdes grâces du style.... 
La plupart ne sont forts que de 1 é- 
ruditioD d'autrui. Ouvrez devant 



eux un livre grec et priez -les de 
l'expliquer ; vous les embarrasserez 
beaucoup : mais dans leur cabinet, 
environnés de dictionnaires, de scho- 
lies, de compilations, de notes et de 
commentaires , ce sont des hommes 
d'une érudition à faire trembler ». 
(Voyez le Cours de littérature drama» 
tique, t. \l, p. 436.) 

(2] Je suis loin de l'avoir épuisée : 
je n'ai jamais eu que l'intention de 
faire un choix dnns ce que cette épo- 
que a produit, et d'indi(|uer ce qu'on 
y trx)uve de meilleur. Celui qui vou- 
drait donner le catalogue complet 
des productions de ce temps , ou 
raéme,8ansselivrerà ce travail im- 
mense et fastidieux, faire connaître 
seulement les ouvrages devenus rares 
aujourd'hui, ou que l'on ne trouve 
plus ni dans le commerce, ni dans 
les bibliothèques , aurait là-dedans 
un sujet aussi curieux que vaste, 
mais plus philologique que litté- 
raire. 



Viij PajÉFAGE. 

et de discuter de nouveau, soit la valeur de ces ouvrages, 
soit quelques-unes des doctrines littéraires adinises aujour* 
d'hui. 

Je présentai donc à TAthénée , vers le mois d'octobre 
i84i , le programme suivant dont les idées principales de- 
vaient se reproduire dans mon discours d'ouverture , et 
dont mon cours tout entier devait oHrir le développement. 

La littérature impériale est aujourd'hui peu connue : elle est surtoul 
peu estimée ; peut-être ce dédain vient-il précisément de ce c[u'on ne la 
lit guère , qu'on la juge par ouï-dire et sur parole. 

On se rappelle en effet les combats que se sont livrés, à une époque en^ 
core peu éloignée de nous , deux doctrines littéraires fort opposées en ap- 
parence : les deux partis ont tour-à-tour triomphé dans les journaux et 
recueils périodiques qui recevaient leurs inspirations; la lassitude du pu- 
blic ) 1a> fatigue des combattants ont seules terminé la guerre ; la victoire » 
c^la devait être , est restée à celle des deux armées qui se portait , à droit, 
ou à tort, comme promotrice des idées nouvelles* Tous les journaux ont 
subi le joug du vainqueur. Ceux qui ont refusé de courber la tête ont été 
contraints de garder le silence; et bientôt il a été dit, écrit , répété partout 
et accepté sans réclamation, que l'esprit français, par une raison ou par une 
autre, avait à peu près sommeillé pendant quinze ans; que cette époque^ 
frappée d'une stérilité honteuse, n'avait rien produit qui méritât d'occuper 
les loisirs , à plus forte raison, d'appeler l'étude de nos contemporains. 

n est permis aujourd'hui de ne pas accepter une condamnation si rigou- 
reuse; il est permis de réviser ce procès; d'appeler, comme le voulait 
l'auteur de la Métromanie : 

Du parterre en tumulte au parterre attentif. 

Voilà plus d'un quart de siècle que l'Empire a cessé ; les passions sont 
éteintes ; les haines ne subsistent plus ; les comparaisons ne peuvent irri- 
ter personne : les louanges données aux morts ne porteront aucun om- 
brage aux vivants. 

Faisons donc de nouveau l'inventaire des productions de cette époque ; 
examinons de sang-froid, et pièces en main, ce qu'elle nous a laissé ; 
peut-être y trouverons-nous la preuve que la France n'a pas alors dû toute 
sa gloire aux armes; qu'elle n'était pas, dans la littérature, aussi déchue 
qu*on a bien voulu le dire, et que plusieurs des ouvrages qu'elle a vus naî- 
tre pourront, comme ceux des siècles précédents, affronter sans crainte le 
jugement de la postérité. 



PREFACE. ix 

Ce programme ayant été accepté , je commençai mes 
leçons le 16 décembre i84i> avec un succès qui, je puis 
le dire, a dépassé toutes mes espérances; d'autant plus que 
je n'ai jamais sacrifié à ce qu'on pourrait nommer le ca- 
price ou la fantaisie de l'auditoire; c'est dans mon sujet 
même , et dans ce qui s'y rapportait essentiellement que 
j'ai voulu puiser tout ce que j'avais à dire; les allusions 
politiques, les critiques détournées, les élo^jes plus ou moins 
directs aux hommes en faveur auprès du public , les corn- 
pliments à ceux à qui l'on parle et dont on veut capter la 
bienveillance, toutes ces ressources, aujourd'hui banales, 
ont été sévèrement exclues de mon enseignement ; ce qui 
n'a pas empêché que mon cours n'ait été suivi avec empres- 
sement, depuis les premières jusqu'aux dernières leçons, et 
que je n'aie reçu peut-être trente ou quarante fois de mes 
auditeurs l'invitation pressante d'en rédiger et d'en publier 
le contenu. 

Je m'occupais en effet de cette rédaction, soit avant, 
soit après la séance ; je mettais sur le papier ce que j'allais 
dire ou ce que je venais d'exposer. Mon plan était si préci- 
sèment tracé d'avance, que j'étais bien sûr de ne rien 
omettre d'important , et de classer rigoureusement tout ce 
que j'avais cru devoir y faire entrer. 

Ce sont ces rédactions que je livre aujourd'hui au public; 
c^est mon coui^ de deux ans , et le résultat de travaux 
beaucoup plus longs , d'où il est enfin sorti un tableau as- 
sez complet , je l'espère , de ce qu'a produit la poésie à l'é- 
poque qui nous occupe. 

Les seules différences entre cet écrit et le cours oral, sont 
celles qui tiennent au mode m«^ine de l'expression de nos 



X PREFACE* 

idées ; il y a des choses qui entrent dans un livre et ne peu- 
vent pas se trouver dans un cours. Je cite constamment en 
note rëdition , le tome, le chapitre ou la page des ouvrages 
que je fais connaître ; une telle exposition dans la chaire 
eût été insupportable , et Ton doit Lien croire que je me 
contentais de lire les textes, sans dire scrupuleusement à 
des auditeurs qui ne l'auraient pu retenir, à quelle page 
de quelle édition ils retrouveraient le passage cité. 

Les divisions d'un livre et d'un cours ne sont pas non plus 
absolument identiques; dans un ouvrage la division scien- 
tifique doit^dominep tout le reste; la poésie lyrique, l'épopée, 
le poème didactique , le drame ne doivent pas se confon- 
dre ; et dans chacun de ces genres , on sépare les espèces 
avec une attention égale. Si quelquefois on admet sous la. 
division logique des genres et des espèces, des coupures 
matérielles, ménagées seulement pour la coiïimodité du lec- 
teur, comme les soixante-deux lectures qu'on trouvera dans 
cet ouvrage, celles-ci pe doivent jamais contrarier la pre- 
mière division , elles la suivent au contraire et s'y confor-^ 
ment exactement. Dans un cours oral , il n'en est pas tou- 
jours de même : le professeur, averti par l'heure, peut n'avoir 
pas terminé hier tout ce qu'il avait tu dire sur son sujet, il 
faut bien qu'aujourd'hui , au risque de mêler dans une 
même leçon deux choses peut-être disparates, il complète 
sa pensée de la veille ou de la semaine précédente. 

D'un autre côté, une suite de leçons parlées admet, 
exige même certaines redites, le rappel du sujet traité dans 
les leçons antérieures , l'annonce de ce qu'on verra plus 
tard , mille autres choses pareilles que l'écrivain doit s'in- 
terdire absolument. 



l'RÉFACE. XJ 

t)c plus un professeur peut et doit entrer, s'il îe juge utile 
pour son auditoire , clans des détails que le livre ne com- 
porte pas; j'avais pris Thabitude , à propos des genres im- 
portants dont je commençais l'examen, de tracer rapide- 
ment riiistoire de ces genres, et de rappeler ce qu'ils 
avaient produit chez les Grecs , chez les Latins et chez 
nous. Ainsi ^ à propos de la Chanson sous l'Empire, j'ai fait 
l'histoire entière de la chanson ; à propos de l'élëgie et de 
la tragédie , celle de la poésie élégiaque ou de l'art drama^* 
tique. Ces notions dans une classe sont aussi agréahles 
qu'utiles; placez-les dans un livre, ce sera un ouvrage 
dans un ouvrage , et l'on vous reprochera avec raison de 
mal traiter deux ou trois sujets, lorsqu'on vous demande 
d'en bien traiter un seul. 

Il y a donc, entre l'ouvrage imprimé et les leçons que j'ai 
faites, une différence réelle, quoique bien petite du reste. 
Le tableau ci-dessous permettra d'en juger exactement; 
j'y ai présenté en regard de chaque leçon rapportée à sa 
date , son sujet et les numéros des lectures qui y correspon- 
dent. On trouvera peut-être que quelques-unes ont été 
excessivement nourries; que la matière d'une seule aurait 
pu raisonnablement fournir à deux ou trois. Cela s'expli- 
que , si l'on veut remarquer que la première année surtout 
n'ayant guère qu'une leçon tous les quinze jours, il m'est 
arrivé quelquefois de la faire d'une heure et demie ou de 
sept quarts d'iicure; d'ailleurs, comme je l'ai dit , je ne per- 
dais pas de temps en exordes ni en compliments, je ne rap- 
pelais qu'à peine et en quelques mots les sujets précédeni- 
ment traités ; j'écartais avec soin ce bavardage habituel atii 
professeurs qui cherchent les applaudissemente. J^mxb ces 



I 



XÎj PRlÉfACC; 

conditions, les vérités utiles qui peuvent être énonce'es en 
une heure ou une heure et demie , forment une masse 
considérable et un enseig;nement très-substantiel. 

Voici du reste le tableau des trente-sept leçons faites 
pendant les deux premières années th mon cours avec 
les détails que j'ai annoncés: 

I. (i6 décembre i84i.) Discours d'ouverture. — C'est k I>iscvut's sur 
C époque impéiiale , les ouvrages quelle a produits, et (étude qnil 
convient i( en faire, 

a. (3o décembre.) Divisions générales, discours, poésie lyrique. — Fon« 
tanes, Delille, Désorgues» Crouzet, Théveneau. — Lectures 1, If, 

m. 

3. (i 3 janvier 1842.) I^ebrun , Chénier. — Lectures IV, V. 

4. (27 janvier.) D'Avrigny , P. Lebrun , les Hommages poétiques^ -^L^c- 

turesVI,VIL 

5. (10 février.) Traductions des lyriques. — Lectures V11I, IX. 

6. (24 Février.) La chanson , son histoire chez les Grecs et les ItomainSi 

au moyeu-age, sous la Ligue, et sons la Fronde. (Addition.) 

7. (10 mars.) La chanson sous Louis XIV, Louis XV, Louis XVL {Ad- 

dition.) 

8. (24 mars.) La chanson pendant la révolution et sous iKniiure. — 

Lectures X, XL 
r)> (7 avril.) Kpopées. — MM. ("ampcnon, Denne-Barun, Dtnnestiil, Luce 
de Lancival, Fontanes. — Lectures XII, XIII. 

10. (21 avril) Parny, de Saint- Marcel , Millevoie, Théveueau, Lucien 

Itonaparte, M. D'Arlincourt , Dorion , M. Briftaut, Massou. — 
Lectures XIV, XV, XVI. 

11. {hj mai.) Lfmercier. — Lectures XVI!, XVIII. 

1-2. (26 mai.) Traductions desépi(|ues. — Lectures XIX, XX, XXI. 

i3. (2 juin.) .Suite des traductions. Commencement des poèmes cycliques. 

— Lectures XXII, XXUI, XXIV. 
14. (7 juin.) Suite et fin des poèmes cycliques. —Lectures XXV, XXVI, 

XXVII. 
1 5. (9 juin.) Contes en vers et contes brefs. — Lectures XXVIII , XXIX. 
iG. (>.*^ Année, 29 décembre 1842.) Exposé du sujet du cours. Histoire 

Je la poésie didactique chez les anciens et chez, nous. (Addition.). 
17. (') janvier i8430 Didactiques du siècle dernier. Pommes de Delille, 

^Lcctui'es XXX, XXXI. 



PREFACE. Xllj 

18. (12 janvier.) Aatres poètes didactiques. — Lectures XXXIf, XXXIII. 

^9- ('9 janvier.) Suite dii poème didactique. — Lecture XXXIV. 

ao. (a6 janvier.) Poésie élêgiaqoe et bucolique; son histoire dans lan- 

tiquité et chez nous. (Addition.) 
ai. (a février.) Elégie à lepocjue impériale. —Lectures XXXV, XXXVL 
a 2. (9 février.) Suite. Millevoie. Addition sur MM. Casimir Oelavigne 

et de Lamartine. — Lecture XXXVII. 
a 3. (16 février.) Poésie philosophique et satirique, histoire de la satire. 

(Addition.) 
a4. (23 février.) Satire à l'époque impériale. — Lectures XXXVIII, 

XXXIX, XL. 
aS. (a mars.) L'apologue. Son histoire. (Addition.) 

26. (9 mars ) Les fabulistes de l'époque impériale. — Lectures XLII , 

XLIIL 

27. (16 mars.) L'épigramme. Les traducteurs des didactiques. — - Lec- 

tures XLIV, XLI. 

28. (23 mars.) La tragédie. Histoire de l'art dramatique. (Addition.) 
a9. (3o mars.) Progrès de cet art, examen des règles. (Addition.) 

3o. (6 avril.) La tragédie à l'époque impériale. — Lectures XLV, XÏ.VI, 

XLVIL 
3i. (i3 avril.) Suite. - Lectures XLVllI, XLIX. 
Sa. (20 avril.) Suite de la tragédie. — Lectures L, LI. 

33. (27 avril.) Le drame. Théorie de ce genre. (Addition.) 

34. (4 mai.) Les dramaturges français. — Lectures LU, LUI. 

35. (11 mai.) La comédie. Histoire de cet art. (Addition ) 

36. (1 juin.) Comédie de grand caractère. —Lectures LIV, LV, LVI , 

LVn, LVIII, LIX. 

37. (8 juiu ) Comédie de petit genre. Opéra. Opéra -comique. Conclu- 

sion. — Lectures LX , LXI , LXII. 

Après cetcxpost;, il ne me reste qu'un souhait à former, 
c'est que le public trouve autant trinléièt à lire ce livre 
que j'ai mis de soins à le composer, et qu'il ne regarde pas 
comme trop indulgente l'approbation que mon auditoire 
m'a continuité pendant deux ans. 



ERRATA. 

Quelques fautes se sont glissées dans cet ouvrage pendant l'impression; 
nous indiquons ici les plus essentielles : 

T. I, page 8, ligne 3, en remontant , «tprè^ Téloignement, sup/^n'mes 
de l'expédition. 

p. 3o, ligne i, au lieu de: M. Savy-Laroque par, /ûet.'par 
M. Savy-Laroque. 

p. 3o, ligne i , en remontant, après je suis, supprimez pour 
ma part. 

p. 90, ligne 3, en remontant, au lieu de: trop philosophie 
ques, lisez : trop peu philosophiques. 

p. 102, ligne 5, en remontant, au lieu de : la religion ac« 
ceptée^ lisez : la religion établie. 

p. 3 10, ligne 8, en remontant, au lieu de : la froide sueur, 
lisez : la froide peur. 

p. 391, ligne 6 , en remontant, au li^u : d emhrassements, lisez : 
embrasements. 

T. II, p. 68, ligne i5, après fable, ajoutez en note : l'idée de cette 
fable est prise de Montaigne ( t. IV, p. 34; 
de l'édit. in-ia de 1789-93); mais quelle 
différence! dans Montaigne, c'est une sim- 
ple similitude ; Guichard en fait un prin- 
cipe général. 



DISCOURS 



«Dft 



L'ÉPOQUE IMPÉRIALE, 

LES OUVRAGES Qu'eLLB A PRODUITS, ET t'ÉTtOB QUIL 
CONVIENT d'en fAIRB (l)- 



L'histoire de la littérature d'un pays se rattache tou« 
jours^ de près ou de k)in, à son histoire politique ; isolées^ 
ces deux sciences restent obscures ; rapprochées, elles s'e- 
clairent et s'expHquent Tune Tautre , et Ton conçoit qu'il 
en doit être ainsi ; car Thomme étant composé de corps et 
d'âme, en d'autres termes, ayant une volonté intellijjente 
et des moyens d'action, si la volonté d'un peuple s'éclaire, 
si ses désirs s'étendent, se redressent ou s'égarent , les ac- 
tions , c'est-à-dire, les événements politiques s'en suivent 
presque aussitôt; des changements immenses s'opèrenC 
dans sa constitution, uniquement parce que la masse 
a^jissante ou influente se trouve dans un autre état intcl* 
lectuel qu'un siècle ou un demi-siècle auparavant : et , 
ainsi, naissent, croissent et s'achèvent ces modifications 
plus ou moins profondes, quelquefois inaperçues, souvent 
vivement senties, qu'on nomme si justement des révolu- 
tions. 

11 convient donc, avant de commencer l'histoire litté- 
raire d'une des phases les plus brillantes de la révolution 
française, de rappeler en peu de mots les principaux évc- 

(i) Ce discours a été prononce le royal, pour rouverturc du court 
jeudi i6 décembre 1S41, dans la d' Histoire de la littérature fixin^aise à 
graude salle des séances de TÂthénée Ccpo^^ne impériah. 



5 ©ISCOURS 

nements qui la limitent et la déterminent; je n'aurai pres- 
que à indiquer que des dates auxquelles je mêlerai toute- 
fois quelques réflexions dépendantes de la littérature et 
de la philosophie, ou qui s'y rattachent. 

C'est en 1789 que commença ostensiblement, et pour 
les esprits les moins clairvoyants , le nouvel ordre de cho- 
ses. Le Parlement ayant refusé d'enregistrer Tédit du tim- 
bre de M. de Brienne , on fut obligé de convoquer les 
Etats-Généraux; ceux-ci ouverts à Versailles le 5 mai 1789, 
175 ans après leur dernière réunion (i), apportaient, on 
devait le croire, des idées toutes nouvelles; car depuis 
Henri IV (2), un immense changement s'était produit dans 
les mœurs et les coutumes de la nation; les lettres et les 
arts cultivés avec tant de succès sous Louis XIV , avaient 
amené nécessairement le goût des réflexions et des re- 
cherches relatives aux sciences morales et politiques: aussi 
le siècle de Louis XV, quelque idée qu'on se forme d'ail- 
leurs de la perfection relative des ouvrages littéraires , 
fût-il certainement, sous le rapport intellectuel , la consé- 
quence, et la conséquence progressive du précédent; on 
pourrait s'en assurer en comparant aux plus grands auteurs 
du temps de Louis XIV des écrivains d'ailleurs beaucoup 
moins célèbres du règne suivant; on verrait avec évi- 
dence que, sinon les ouvrages, au moins les idées ont mar- 
ché à grands pas. 

Pour rester ici dans les généralités , le nom de Siècle de 
la Philosophie , donné à l'époque qui a précédé la révolu- 
tion, n'est-il pas la preuve évidente que l'esprit des classes 
éclairées et, par la communication inévitable et en quelque 
sorte contagieuse des idées, que celui des classes inférieures 
n'était plus le même qu'à l'époque où tout le monde se 
prosternait devant le maître fastueux de Versailles , où la 

(1) Les derniers Etats -Généraux Anquetil, Intrig.du Cabin,, àlafin. 
avaleut été ceux de 16 {4* Voyes (3) 1689 à 1610, 



SU& L^ifOQCE mpâfiULE; ) 

France entière s'absorbait en lui , ou Louis }QV enfin ex- 
primait et sa pensée intime et celle de la plupart de ses 
sujets^ en disant que Tétat, c'était lui. 

Cette conséquence n'est pas douteuse; un certain sen* 
timent d'égalité devant la loi y de répartition équitable 
des impôts et des charges, de justice impartiale, de droits 
à une part dans le gouvernement et dans les emplois, s'é- 
tait répandu partout; l'esprit public exigeait satisfaction 
sur ce point , et il fallait bien , selon une expression em- 
ployée dans la Scholastique, que le désir se converlit ou se 
résolût en acte* C'est là ce qui fait une révolution. 

Bossuet représente quelque part avec les brillantes cou- 
leurs de son admirable éloquence cette tendance univers 
selle des hommes à mesure qu'ils avancent dans la vie so- 
ciale, à s'occuper de leurs affaires, à juger et à critiquer 
ceux qui les administrent : « Dieu, dit- il , laisse quelque- 
fois sortir du puits de l'abîme la fumée qui obscurcit le. 
soleil, selon l'expression de l'Apocalypse, c'est-à-dire , l'er- 
reur et l'hérésie ; pour punir les scandales, ou pour réveil- 
ler les peuples et les pasteurs, il permet à l'esprit de sé- 
duction de tromper les âmes hautaines , et de répandre 
partout un chagrin superbe , une indocile curiosité et un 
esprit de révolte (i).... Pour punir l'irréligieuse instabilité 
de ces peuples , il les livre à l'intempérance de leur folle 
curiosité... et il ne faut point s'étonner s'ils perdant le res- 
pect de la majesté et des lois , ni s'ils deviennent fsustieux, 
rebelles et opiniâtres (2). » 

Bossuet, on le voit , a parfaitement reconnu Tenchaîne- 
ment des idées et des événements; seulement il a cru que 
l'espèce humaine pouvait être éternellement parquée dans 
un certain état social, qui devenait pour toujours la situa- 
tion régulière et immuable d'une nation ; c'est là l'erreur^ 

(i) B08SDET, Orais^ funèbre de la (a) Ibid* p. 39. 
Reme dÀngleierre^ p . 1 8 . éd . stéréot. 



4 ^ piSGOtA^ 

Terretlr proCbnde qu^cxpliquaient chez lui, jusqu'à un cer- 
tain point, sa profession et les sentiments reçus alors, mais 
contre laquelle s'est prononcée ja raison d'abord , et puis 
la nation tout entière lors de la convocation des Etats. 

Le premier acte de ceux-ci fut, on se le rappelle, d'exi- 
ger pour le tiers-état une représentation égale à celle de^ 
deux autres ordres; et en vérité, toute la révolution était là- 
dedans. Aussi, la suite marcba-t-elle rapidement. Les esprits 
étaient préparés , tous s'élançaient vers un nouvel avenir; 
tous .éclairés par les écrits des philosoplies et des publi- 
cistes, par ceux surtout des plus populaires d'entre eux, 
Voltaire et Rousseau, demandaient des réformes profondes 
€t désormais inévitables. 

Deux moyens s'offraient pour y parvenir, moyens qu'on 
l^eut personnifier, dans une abstraction philosophique, par 
les deux hommes que je viens de citer. Le premier, recom» 
mandé par Voltaire , du moins c'est là le sens général des 
ouvrages où il s^occupe de ces questions , s'appuyant sur 
l'histoire et l'expérience, consistait à modifier douce* 
ment les institutions , en respectant les droits et les posi- 
tions acquises , autant que cela ^e pouvait concilier avec 
les réformes nouvelles; à conserver , à favoriser le com- 
merce, l'industrie, les richesses qu'ils produisent; à ne pas 
faire enfin de la société française, au mépris du caractère 
ou des habitudes nationales , et ^n dépit du progrès des 
siècles, une nation grecque ou romaine. C'est là, tout le 
monde le sait, la marche que nous suivons aujourd'hui, 
et je n'hésite pas à penser que c'est la seule ((ui puisse 
produire des résultats aussi avantageux que durables. 

L'autre moyen, personnifié dansJ.-J. Rousseau, et qui 
ressort évidemment de ses livres, reposait au contraire 
sur la supposition abstraite d'un droit absolu chez tous les 
hommes , et antérieur à tout état social. Le mot une Ixjis 
prononcé , le droit n'admettant jamais de résistance qui 



SUR l'jépoque impériale. 5 

ne soit une injustice, il fallait faire table rase, et cons- 
truire ab ovo la machine sociale ; mais avant tout la logi« 
que voulait qu'on déterminât ces droits ; TAssemblëe con- 
stituante n'y manqua pas; elle fit (et il faut reconnaître 
ici que c'était une belle innovation que d'inscrire le droit 
et la justice en tête de la constitution d'un peuple, quoi- 
qu'une philosophie sévère ne puisse guère s'empêcher de 
signaler une grave erreur et dans le point de départ et 
dans les résultats) , elle fit , dis-je , cette fameuse déclara-' 
tlon des droits de f homme y acceptée avec tant d'enthou- 
siasme par le peuple français et même par les étrangers. 

L'erreur de l'Assemblée constituante , sous le point de 
vue strictement philosophique^ venait de ce que considé- 
rant les droits reconnus, comme naturels et inaliénables , 
il semblait que les hommes eussent toujours eu ces droits, 
dussent toujours les avoir, et n'en avoir pas d'autres (i); 
or, c'est là une pure hypothèse; l'Assemblée exprimait 
uniquement ce qui, à l'époque de sa réunion^ au point où 
en était la morale publique, et d'après les dispositions com- 
munes des esprits , lui paraissait en effet appartenir juste- 
ment à tous les individus de l'espèce humaine ; mais elle 
n'auirait pas trouvé dans l'histoire une autre époque où les 
mêmes droits fussent attribués aux hommes; et l'avenir 
devait probablement répandre dans tous les cœurs et y 
faire germer d'autres idées , qui se formuleraient à leur 
tour par la reconnaissance de droits fort différents. Ce 
changement ne se fit pas attendre : la première déclara- 
tion des droits était du 3 novembre 1789; dès le 16 février 
1793, Condorcet proposait, au nom d'un comité de consti- 
tution (2), et le 10 juin suivant la Convention promulguait 

(1) Voyez Thiessê, Constitutions Voyezla Revue Encxclopédi(jue,tom. 

françaises, 1. 1, p. 5 et suiv. La décla- XIX, p. 5 78. 
ratio a des droits a été critiquée par 

Michaudf dans un poème du même (2) Thiessé, ConsUt^tiQns fran'* 

titre, et par M. Dumont (de Genève), çaises, i, I^ p. 8 5. 



une nouvelle déclaration considérablement corrigée et aug- 
mentée (i). Depuis ce temps, les droits reconnus aux ci- 
toyens, soit par les diverses constitutions républicaines (a), 
soit par la constitution décrétée dans le Sénat , le 6 avril 
1814 (3), soit par la charte (4), soit par le titre 6 de l'acte 
additionnel (5), soit parla déclaration de i8i5 (6), ou la 
charte de i83o(7), ont été fort différents, portant toujours 
l'empreinte des idées générales sous l'influence desquelles 
ou rédigeait la déclaration, 

L'Assemblée constituante posait donc des principes es- 
sentiellement transitoires, comme léseront toujours les 
lois humaines; et elle croyait bâtir sur un fondement éter- 
nel (8). Ce fut là , si je ne me trompe, une erreur capitale 
et surtout périlleuse ; car la conviction qu'on va produire 
un bien, éternel, et par conséquent infini, fait compter 
pour rien à ceux qui gouvernent, tous les maux temporai- 
res ou finis par lesquels il faut passer pour arriver à ce bieu 
prétendu ; au lieu que la persuasion contraire engage à 
balancer les avantages et les inconvénients des innovations, 
et à ne risquer jamais, surtout à ne pas sacrifier légère- 
ment la vie des hommes. 

Cette erreur était en germe , comme je l'ai dit , dans les 
ouvrages de Rousseau , particulièrement dans son Contrat 
social j qui devint , on s'en souvient, une sorte d'évangile 
républicain, sur lequel on prêtait serment, devant lequel 
on se prosternait, comme s'il eût été donné à l'homme 
par la divinité même. 

Telle est l'action incessante et invincible des ouvrages 

(1] THiEftSByOuv.dté, 1. 1, p. ioi« des, du 1*' septembre i84ii p. 1/^^» 

(2J t. II, p. 5 et suiv. et surtout 735. 

!3) t. Il, p. 12 5. (8) \oyezdains\a Décade philoso'» 

4) t. II, p. i4a. 'phique, an viii, n° 21, t. XXV, p. 

(5) t. il, p. 172. 44^» un article où Ginguené ne 

Je) t. II , p. 2 1 1 . doute pas de cette éternité des droite 

7) Voyez \j^Ri3fni9d0iJkv^}iQV f«cooDtt9 p^r I9 Coo^tituante. 



littéraires sur les décisions et les actes politiques; quant 
au fond , la révolution française fut fille assurément du 
progrès des idées représenté et produit par la poésie et 
l'éloquence des époques antérieures ; quant à la forme , 
elle résulta surtout des écrits de Rousseau, dont on appli- 
qua les principes et les vues théoriques à Texclusion de 
celles de Voltaire et de ceux qui , comme les encyclopé- 
distes, estimaient à leur juste valeur Taisance , la considé^ 
a^ation et les honneurs dont ils jouissaient. 

C'est donc à tort qu'un de nos plus célèbres académi- 
ciens a , dans une pièce de vers , reproché à Voltaire l'in- 
troduction chez nous de mœurs grecques ou romaines^ il 
se plaint : 

«...« D« cette sagesse ùnpie, enveiiiiuée, 

Du cerveau de Voltaire éclose tout armée , 

Fille de l'ignorance et de l'orgueil, posant 

Les lois des anciens jours sur les mœurs d'à-présent; 

Qui refait un cahos partout où fut un monde, 

Qui rudement enfonce, ô démence profonde! 

Le casque étroit de Sparte au front du vieux Paris; 

Qui dans les temps passés, mal lus et mal compris. 

Viole effrontément tout sage pour lui faire 

Un monstre qui serait la terreur de son père: 

Si bien que les héros antiques, tout tremblants, 

S'en sont voilé la face, et qu'après trois mille ans, 

Par ses embrassements réveillé sous la pierre, 

Lycurgue qu'elle embrasse enEante Robespierre (i). 

Je n'ai pas à m'occuperici du style, ni de l'agencement 
des phrases ; ni de l'harmonie plus ou moins poétique de 
ce morceau ,• je ne veux pas non plus faire le procès à ces 
métaphores extraordinaires, où c'est la sagesse, c'est- 
à-dire la femelle qui viole les sages, et dont les embrasse- 
ments rendent un législateur ancien gros d'un législateur 
moderne. 

Mais comment le poète qui tance Voltaire d'ignorance et 

(i) V. Hugo, le9 Chanta (fa Crépuifi^te, n» 17, â Mpli. Rabbe. 



i 



8 DISCOURS 

d'orgueil, et Taccuse d'avoir mal lu et mal compris les 
siècles anciens, l'a-t-ii si mal lu ou si mal compris lui- 
même qu'il lui prête lés idées que Voltaire a combattues 
toute sa vie, et dans ses ouvrages les plus populaires (i)? 
Assurément, c'est là une des fautes les plus inexcusables 
dans un homme qui a d'ailleurs la prétention d'être exact 
non-seulement dans les grandes, mais même dans les peti- 
tes choses (2). 

Quoiqu'il en soit, les divers gouvernements révolution- 
naires se succédèrent rapidement: en 1791, l'Assemblée 
législative; en 1792, la Convention nationale; le 21 sep- 
tembre, l'abolition de la royauté et la déclaration de la Ré- 
publique française : Bonaparte, qui allait bientôt recueillir 
l'héritage de tant de rois et de chefs, était alors officier 
d'artillerie. 

Le 27 juillet 1794 eut lieu la chute de Robespierre, 
qui avait , dit M. Thiers , tellement assumé sur lui seul 
l'odieux de toutes les rigueurs de cette époque , qu'on se 
crut débarrassé de toute crainte à la nouvelle de sa cata- 
strophe, quoiqu'il n'y eût au fond rien de changé dans la 
marche du gouvernement. 

Le 5 octobre 1795, les sections se soulevèrent contre la 
Convention ; les dispositions et l'activité de Bonaparte sau- 
vèrent la République , mais au prix de beaucoup de sang, 
et en faisant tonner le canon dans les rues de Paris. 
Le 28 octobre le pouvoir fut remis au Directoire. 
En 1798 , eut lieu l'expédition d'Egypte , où la gloire et 
la réputation du général grandirent de tout ce que le mys- 
tère et l'éloignement de l'expédition peuvent ajouter à la 
réalité, dans l'imagination des hommes. 

Bonaparte revint àParis en 1799; on sait combien à cette 

(1) Le Mondain, la Critique du (3) Voyez les notes placées à la 
Mondain , ÏHom me aux 4o ^cus , ûa de ses drames de Marie Tudor e t de 
plusieurs dialogfues, etc. etc. Ru^ Blas» 



SUR l^'^POQUB IMPIrIALC. 

époque le pouvoir était faible et mou; les journées des i8 
et ig brumaire (9 et lo novembre) suffirent au renverse- 
ment du Directoire et à Tabolition de la Constitution de 
l'an III ; la Constitution de Tan viii la remplaçait. Celle-ci 
est importante pour nous , parce que c'est le premier acte 
légal qui fonde la puissance absolue de Donaparte , et qui 
prépare ce despotisme de quinze ans , auquel rien ne put 
se soustraire^ ni la vie civile, ni les arts^ ni la littérature. 

C'est sous ce dernier point de vue, surtout^ que Tétat 
politique du monde et de la France nous interesse , et je 
n'en parle ici avec quelques détails^ qu'en tant que cette 
forme de gouvernement a eu une influence incontestable 
sur la composition des ouvra^jes^ et qu'elle détermine 
ainsi une époque littéraire nettement détachée de ce qui 
la précède et de ce qui la suit. 

D'ailleurs , quand je parle d'un despotisme de quinze ans^ 
j'emploie ce mot pour exprimer un fait, mais sans y atta- 
cher ici , et quelles que soient mes idées particulières , au- 
cun sens défavorable. Je conçois beaucoup mieux mainte-* 
nant que je ne le faisais à vin(];t-cinq ans, qu'un peuple 
peut être fort heureux sous un (];ouvcrnement absolu. Or, 
le bonheur du peuple, et surtout de la classe pauvre , qui 
est partout la plus nombreuse, c'est là le point essentiel, 
c'est le but que tous les gouvernements doivent se propo- 
ser : les uns y arrivent en laissant aux citoyens une cer- 
taine liberté; les autres ne leur en accordent pas même l'om- 
bre. Napoléon était de ces derniers : son administration l'a 
prouvé jusqu'à l'évidence; il ne cachait pas lui-même sa 
pensée à cet égard : a Je ne pouvais, dit-il, être qu'un 
Washington couronné (i); , . ^ . et je n'y pouvais rai- 

(i) Voyez dans le Moïse de Le« dérée d'être un Washington; il ne 

mercier, p. 309, une note ou il s'agissait de rien moins que de cont 

raconte , à la date de 1 800, une coo- quérir toute l'Europe pour refaire 

versai ion avec Napoléon, qui re- un empire romain dont Constauti" 

Jeleroit Lieu loin cf Ue xàé» si ma* oople e^t éi la capital^. 



10 DISCOURS 

sonnablement parvenir qu'au travers de la Dictature uni- 
verselle. Je l'ai prétendue : m'en ferait-on un crime (i)? w 

Cette tendance se révèle mieux encore par les termes 
mêmes de la Constitution; on y trouve : i° un Sénat de 
quatre-vingts membres âgés de l{0 ans au moins (2) , et 
nommés pour la première fois par les consuls (3). Ce sénat 
se réparait et se perpétuait par élection entre trois candi- 
dats présentés par le corps législatif, le tribunat et le 
premier consul (4); il élisait enfin sur une liste nationale , 
obtenue précédemment par trois degrés d'élection (5) , les 
législateurs , les tribuns,. les consuls, les juges de cassation 
et les commissaires à la comptabilité (6). 

2° un Tribunat composé de cent membres âgés de 25 ans 
au moins (7) , qui, après avoir discuté seulement les pro- 
jets de loi du gouvernement, en proposait au corps légis- 
latif l'adoption ou le rejet; il envoyait trois orateurs pris 
dans son sein pour exposer et défendre devant ce corps 
les motifs du vœu qu'il exprimait sur chacun de ces pro- 
jets (8). 

3*^ Un Corps Législatif muet, composé de trois cents 
membres âgés de 3o ans au moins, qui ne siégeait régu- 
lièrement que quatre mois par an (9) , et statuait au scru- 
tin secret , sans aucune discussion de la part de ses mem- 
bres, sur les projets de loi, débattus devant lui par les 
orateurs du tribunat et du gouvernement (10). 

4*^ Enfin , un Gouvernement composé de trois Consuls 
nommés pour dix ans (11), dont le premier seul , savoir 
Bonaparte, était investi de toute la puissance executive et 

(i) Mémorial de Ste- Hélène, t. I, (5) Tit. I, g 6, 7, 8 et 9. 
p. 467* cité par M. de Norvins, (6) Tit. H, g 19 et ao. 
dans sa préface, p. xvij. [n) Tit. lil, § 27. 

(2) Constitution de l'an viii. Ti- (8) g 28. 
trell,§5i. (9)§3iet33. 

(3)8^4. (10) §34. 

(4)8»^- (II) Tit. IV, 8 39. 



SUR L ÉPOQUE IMPÉRIALE. II 

administrative (i)^ lesdeiix autres ne pouvant que le sup- 
pléer momentanément (2) , lui donner leurs avis sans que 
leur collègue fut obligé d'y avoir égard , et devant signer 
le registre des actes, pour constater leur présence (3). 

Le 2 août 1802 (i4 thermidor an x), le Sénat, considé- 
rant qu'il était Torgane du peuple pour ce qui intéresse le 
pacte social, et qu'il devait manifester d'une manière écla- 
tante la reconnaissance nationale envers le héros vain- 
queur et pacificateur, et proclamer la volonté du peuple 
français , décréta que Napoléon Bonaparte serait premier 
consul à vie (4). 

Enfin, le 28 floréal an xii ( 17 mai i8o4), un nouveau 
décret du Sénat déclara que le gouvernement de la Répu- 
blique était confié à un empereur (5) ; que la justice se 
rendait en son nom par des officiers qu'il instituait (6) ; que 
Napoléon Bonaparte, premier consul actuel de la républi- 
que, devenait empereur des Français (7) , et que la dignité 
impériale était héréditaire dans la descendance directe > 
naturelle et légitime de Napoléon Bonaparte , de mâle en 
mâle , par ordre de primogéniture , et à l'exclusion perpé- 
tuelle des femmes et de leur descendance (8). 

Ces trois appellations diverses , ces trois phases en quel- 
que sorte de la puissance de Bonaparte , ne changeaient 
rien au fond de la situation ; le pouvoir absolu était plus 
assuré, plus stable, si Ton veut, et moins exposé à devenir 
la proie du premier occupant ; mais il avait été remis tout 
entier dès l'an viii entre les mains de Napoléon, et les bons 
esprits ne s'y étaient pas trompés; ils avaient bien vu que 
la République n'existait plus que de nom, dès qu'un con- 
sul chargé, sans contrôle, de la puissance executive et de 

!i) Ibid, § 4i. (5) Sénatus' Consulte du 28 flo- 

2) § 4o. réal an xii, Tit. I, § i. 

31 § 42. (6) Ibid. 

4) Sénatus» Consulte du i4 ther- (7) § 2. 
midor au x, (8) lit. II; g 3, 



#2 DfSGOtfBS 

Tadminiâtration (l)» n'ayant auprès de lui qu^un sénat 
dont il concourait à nommer les membres {2) , un corps 
législatif opinant, comme on dit| du bonnet, sans déli- 
bérer (3) , enfin un tribunat discutant à huis-clos, et dont 
aucune autorité n'était obligée de prendre les vœux en con- 
sidération (4) , était tellement supérieur à ses collègues j 
qu'il pouvait toujours et partout se passer de leur assenti- 
ment. 

C'est à cette position que se rapporte répig[ramme con- 
temporaine du poète Lebrun > qui, comme on sait^ fit des 
ëpigrammes toute sa vie, et en fit contre tout le monde s 

Nous ayons abjuré te pouvoir monarchique* 
Nous avons un consnl, nous avons un sénat. 

Nous avons même un tribunat 

Et peul'être une république (5). 

Lebrun voyait mieux et plus juste que celui qui dit plu» 
tard , et à propos de la nomination d'un Empereur, en 
i8o4 : 

L'indivisible citoyenne 
Qui ne devait jamais périr 
N'a pu supporter sans mourir 
L'opération césarienne (6). 

Il y avait quatre ans et demi qu'elle était morte (7) , et 
si cette opération ne lui rendait pas la vie^ assurément, ce 
n'est pas elle non plus qui la tuait. 

Ainsi l'empire commence réellement pour nous au 9 no- 
vembre 1799; il se continue pendant (juatorzeans et demi 
avec une gloire militaire immense , mais au prix die sacri- 
fices incalculables dans tous les genres, et avec des succès 

(1) Ci-dessus. (5) Fatollc, Jcaniholo^h , root 

(2) Constitution de San Viil, Tit. Il, Buonaparte, 

§16. (6) F A YOLLE , ibid. 

(3) Ci-dessus. (7) Léon Thiessb^ ComlitutioM 

(4) Tit. Ul, g igi fran^aises^ t. Il, p. 38. 



SUR l'Époque impériale. i3 

de plus en plus contestes, jusqu'à la fin de mars 18149 où 
le sénat déclare Napoléon déchu du trône. 

Onze mois après, Napoléon revient en France, il y 
rentre avec son titre d'empereur, et rappelle partout, par 
une confiance peu fondée, le nom si glorieux, naguères, 
d* Empire français. 

Il succombe définitiveuient le 18 juin 181 5 à Waterloo ; 
et entraîne dans son Naufrage le nom et les prétentions de 
l'Empire et tout ce qui s'y rattache. D'autres idées succè- 
dent, une société nouvelle se forme, les institutions libé- 
rales se consolident à la faveur de la paix ; des carrières 
jusque-là inconnues s'ouvrent pour tous les esprits. C'est 
un mouvement, une transformation générale du peuple 
français. On se doute bien que les arts et la littérature ne 
resteront pas seuls stationnaires et immobiles au milieu 
d'un monde entier qui périt , et d'un autre qui se forme. 

En effet, une plus grande indépendance, de libres et 
fréquentes communications avec les étrangers, l'impor- 
tation en France de tout ce qui s'est fait au dehors, 
modifient le point de vue de la critique, et influent sur la 
composition des ouvrages. 

Bientôt, par l'effet de rentraînemcnt, par suite de l'en- 
thousiasme qu'inspire une institution nouvelle , on atta- 
qua, on dénigra, on déchira tout ce qui s'était fait sous 
l'Empire; la littérature, la poésie surtout, n'échappèrent 
point à cette proscription générale; les auteurs et les cri- 
tiques s'Staient divisés en deux camps, selon les passions 
de chacun , et Ton transportait dans les questions de goût 
et d'imagination cette activité cFamour ou de haine que 
la prudence du gouvernement tâchait d'étouffer dans la 
politique. 

De là , la division bien tranchée des Classiques et des 
Romantiques, en prenant ces deux mots dans le sens très- 

2 



i4 PlSCOtRS 

peu français à Tcxpression duquel ils furent quelque 
temps consacrés. 

Les Classiques, dans la si(jnification propre et françaîsd 
du mot, sont les auteurs dont les pensées sont assez cliâ- 
tiées, le style assez parfait, les ouvra^jes assez ipréproclia- 
bles, pour servir de modèle dans les classes. 

Aux Classiques pris dans ce sens, sont opposas, d'une 
part, le» auteurs médiocres ou mauvais, et d'autre part, 
les auteurs licencieux dont on doit toujours interdire 
sévèrement la lecture à la jeunçsse. 

A aucun titre on ne devait prendre ce nom pour dési- 
gner une époque littéraire; car les Classiques sont, dans 
chaque lan(ji|e, les auteurs excellents, quelle que soit 
l'époque où ils florissaient. 

Encore moins pouvait-on l'opposer comme nom d'école 
à une autre école, ou parti dans la littérature; car tout au- 
teur doit tendre à devenir classique , et, si une école était 
condamnée à n'avoir jamais d'écrivain dijjne de ce nom, 
elle ne mériterait pas de nous occuper. 

On détourna donc les mots de leur légitime emploi; on 
leur fît violemment signifier toute autre chose que ce 
qu'ils voulaient dire : on appela Classîfjncs ceux qui^ s'éiant 
voués à l'étude et à radmiraiion des auteurs anciens, re- 
gardaient leurs ouvrages comme les modèles du bon et du 
beau dans les arts; et, comme il est bien difficile aux 
partis de conserver à leurs ennemis une dénomination 
siige et précise, sans y rien ajouter de blessant ou fie mal- 
veillant, on supposa que les Classiques voyaient toute la 
littérature et la poésie dans Timitation servile des ouvraj;ei 
anciens, qu'ils excluaient toute spontanéité, toute imagi- 
nation , toute combinaison nouvelle. 

C(!ux, au contraire, qui croyaient trouver dans les fu- 
cullcs naturelles, et en quehpie sorte prime-sautières, 
ie dernier mot de toute poésie et de toute littérature , qui 



61}^ l'époque IMPÉliULE. l5 

recommandaient, en conséquence, aux jeunes auteurs de 
ne pas imiter les classi([ues, qui élevaient enfin au-dessus 
de tous, les écrivains ou les poêles chez lesquels on recon- 
naissait moins d'art ou d'éludé, et plus d'élan naturel, 
prudent, on ne sait trop couiment ni pourquoi, le nom de 
Romantiques (i), qui par lui-même ne si^jnilie rien. Par 
Tabus de lan{;a[;e dont j'ai parlé, on ajouta bientôt à cette 
définiiion l'idée de pensées va(];abondes , d'écarts d'ima[;i"' 
nation, de désordre et de barbarie dans le langajje, comme 
on avait prêté aux Classit^ues le projet d'imiter pour imi- 
ter, sans imagination, sans seulimeut, sans inspiration. 

Les deux mots étaient donc pris par clia(|ue parti , et 
pour lui-même, comme représentant ce qu'il y avait de 
])ien dans son opinion , et ce que le parti opposé n'aurait 
jamais osé nier sérieusement : ils étaient appli(|ués au 
parti ennemi, comme expiiujant ce (|u'il y avait de mau- 
vais et d'exagéré dans ses docliines, et ce qu'assurément 
aucun homme ^age n'aurait voulu avouer pour ses prin-r 
cipes. 
Telle est ordinairement la justice des passions. 
Je ne veux pas revenir aujourd*hui sur une question , 
non pas jugée, mais méprisée comme elle méritait de 
l'être : personne ne pense plus guère aux Classiques ni 
aux Komauliques, ou à leurs interminables disputes; ce 
dernier nom se perd de plus en plus; les Classiques sont ^ 
comme autrefois, les excellents auteurs, à quelque école 
qu'ils appartiennent; et Ton est revenu tout doucement 
a ce mot répété souvent par le bon et vénérable Andrieux: 
H 11 est inutile de distinguer les ouvrages selon le parti 
qui les produit et les pousse; en somnie, ils sont bons 014 
mauvais, et voilà tout : lisez les premiers, laissez les au-» 
très, u 

(1) M. Phil. CiuâLES, Reuue des doun^ une tout QUtva défiuiUoo 



l6 DISCOURS^ 

J'adopte eniièrement ce principe, et j'ajoute à ce propos 
les considérations suivantes qu'on a trop négligées, et 
dont l'oubli a seul pu faire vivre si longtemps la querelle. 

En gëne'ral, une littérature, ou, pour parler plu« net-» 
tement, les qualités littéraires des ouvrages qui compo- 
sent cette littérature, ne dépendent ni des principes tliéo-» 
riques que se fait un auteur, ni du parti pris d'avance de 
suivre telle ou telle marche, ni enfin d'aucun système ar- 
rêté; c'est ce que disait le grand Condé à propos de la tra- 
gédie de Zénobie: « Je sais bon gré à l'abbé d'Aubignac 
d'avoir si bien observé les règles d'Ar istote ; mais je ne 
pardonne point aux règles d'Aristote d'avoir fait faire à 
l'abbé d'Aubignac une si méchante tragédie (i). » 

Longtemps avant lui, Horace avait exprimé cette pensée 
à peu près semblable au fond , qu'il ne voyait pas trop ce 
que pouvait produire la richesse de la veine sans le travail, 
ni le travail sans la richesse de la veine (2), parce qu'en 
effet la beauté des œuvres dépend du talent et des facultés 
propres de l'auteur, du temps qu'il donne, de ses connais- 
sances acquises, de son habileté à les mettre en œuvre, 
ou à chercher de nouvelles combinaisons pour en tirer 
des situations ou des effets inconnus. Or, tout cela ne ré- 
sulte ni de la volonté momentanée de l'homme, ni de ses 
associations , ni de l'appui accordé par les journaux aux 
prétentions des auteurs. 

Il est donc presque toujours aussi inutile que peu philo- 
sophique de rejeter ou d'accepter en masse les produits de 
ce qu'on appelle une école, c'est-à-dire, dans la plupart 
des cas, d'une coterie. 

11 est même, pourrait-on dire, presque toujours insensé 
de diviser les auteurs par écoles, comme si, hors ce qui 

(1) DELAPORTEet Glfment, ^nec* (2) Horace ^ Art poétique, v. 
dotes dramatiques, mot Zénobie. 4oè à 4 1 « • 



SUR tii^Qm lurÉmALE, 17 

lient au màtc^ricl de Fart et au faire , à la pratique ^ Tccole 
pouvait jamais fournir un caractère distinctif. 

Il est bien vrai qu^à une époque donnée , et surtout dans 
de certains genres, une littérature , celle particulièrement 
qui est destinée à plaire, affecte telles ou telles formes, 
traite tels ou tels sujets, emploie plus volontiers tels ou 
tels ornements ; à peu près comme la peinture et la seul))- 
ture posent, drapent, dessinent autrement leurs person- 
nag[es dans un siècle et dans un autre; mais ce sont là 
les effets de la mode et du goût du public , auxquels les ar- 
tistes sont bien forcés de se soumettre, malgré qu'ils en 
aient. Ce n*est pas véritablement une école. 

Il y a dans les arts quelque cbosc qui en mérite davan- 
tage le nom, et que je dois indiquer ici. A mesure qu'on 
avance dans la pratique d'un art, lobservation attentive 
de ses produits, leur comparaison, peut-être le dégoût du 
connu, le désir ou la passion du nouveau, font oiiercber 
des dispositions, des combinaisons meilleures que d'au- 
tres, et découvrent dans les cbcfs-d'œuvre anciens des dé- 
fauts qu'on n'y avait pas aperçus d'abord. 

D'Alcmbcrt trouvait que les pièces de Racine , et sur- 
tout celles de Corneille, étaient froides à la scène; il 
recommandait à Voltaire d'y mettre un peu plus de mou- 
vement et de passion (1), et Voltaire n'y manquait pas. 

Depuis les admirables comédies «le Beaumarcbais, on a 
vu que l'action languissait un peu dans nos anciennes co- 
médies: cette observation ne diminue en rien, qu'on le 
remarque bien, Timmense mérite de Molière; il a travaillé 
pour son siècle, et a dû mettre dans ses pièces ce qui plai- 
sait à son siècle : or, ces longues dissertations, ces discus- 
sions souvent subtiles, quelquefois déplacées, et sur des 

(1) Voyez la Correspondance de t. KLUI,p. i53 à iGo de r^dUion 
Voltaire avec d'AlemUrl,\viiri'i(\vi P«ri'Oiiiieau. 
10, du ao et du io octobre 1761, 



1 8 DISCOURS 

sujets mesquins ou désagréables, sont 'par elles-mêmes 
peu dramatiques; et nous trouvons qu'elles allongent ou 
refroidissent singulièrement les pièces. 

A droit ou à tort, nous jugeons ainsi, et sous ce rap- 
port nos bons auteurs imitent plus la marche vive et pres- 
sée de Beaumarchais; les mauvais seuls copient Molière 
et Corneille dans ce qu'ils ont d'inférieur. 

A ce point de vue , l'on pourrait dire peut-être l'école 
de Racine, l'école de Voltaire, celle de Beaumarchais; 
mais ce nom serait encore mal appliqué : car le fait que je 
cite tient beaucoup plus à la marche générale et toujours 
progressive de Tart qu'à l'imitation préméditée de tel 
auteur. 

Quoi qu'il en soit, et pour revenir à nos deux partis, ils 
ne s'épargnèrent pas les injures. Les Classiques abusant 
d'une coïncidence toute fortuite , et de ce que les nouvel- 
les doctiûnes s'étaient produites en même temps, ou à peu 
près , que les Bourbons rentraient en France , accusaient 
les Romantiques d'avoir fait irruption dans la littérature à 
la suite des Allemands , des Prussiens et des Russes. Ils 
imaginèrent même le nom de littérature cosaque^ et d'au- 
tres qualifications analogues qu'ils appliquèrent gracieuse- 
ment à leurs adversaires. 

Plus tard même, faisant allusion aux sujets de prédilec- 
tion des auteurs nouveaux , à ces plaintes éternelles sur le 
malheur ou la lassitude de la vie, à cette recherche des 
tableaux les plus hideux, des expressions les plus dégoû- 
tantes, ils trouvèrent les noms assez piquants de poètes 
poitrinaires , de chantres ctabatloirs , de troubadours des 
charniers. 

Les Romantiques ne restèrent pas en arrière : ils repro- 
chèrent à la poésie qu'ils nommaient classique , son éter- 
nelle servilité; elle était pâle, sans énergie , sans idées; et 
parce que l'observation stricte des règles, ou de ce qu'oa 



SUR t ÉPOQUE IMPÉRIALE. I9 

donnait comme règles, avait caractérisé toute l'époque im- 
périale, on déclara la littérature et la poésie de ce temps 
tellement mauvaises de tout point, qu'elles ne méritaient 
pas même qu'on en parlât ; à plus forte raison , ne devait- 
on pas ouvrir un seul des livres qu'elles avaient fait naître, 
et y chercher seulement un beau passag;e ou une bonne 
pensée, bien sûr qu'on était de ne les y pas trouver (i). 

Les accusations ne s'arrêtèrent pas non plus à la forme 
purement littéraire des ouvrages; on alla plus loin, on 
dénonça cette prétendue impuissance de toute une épo- 
que, comme le résultat prémédité d'une action immorale 
et tyrannique, exercée par les auteurs mêmes qui tenaient 
alors le sceptre de la pensée. 

Je ne recueillerai pas péniblement tout ce qui s'est dit 
à ce sujet pendant longues années , tout ce qu'ont imprimé 
les novateurs soit dans leurs journaux , soit dans leurs pré- 
faces, soit dans les compliments et épitres dédicatoires , 
ou pour mieux dife, adulatoires, qu'ils s'adressaient les 
uns aux autres (?.) : j'aime mieux transcrire un passage 
plus récent , et fort éloquent d'ailleurs , d'un poète illustre, 
qui y a résumé, on peut le dire , et mis dans tout leur bril- 
lant, les accusations portées, non seulement contre les 
ouvrages, mais bien plus contre la moralité des hommes 
de lettres de l'Empire. 

« Je me souviens, dit M. de Lamartine, dans un tra- 
vail où il examine les destinées de la poésie (3) , qu'à mon 
entrée dans le monde , il n'y avait qu'une voix sur l'irré- 

(1) Voyez tous les journaux lit- de raisoa les excès du romantisme, 
téraires du temps, excepte la Ile- (i) Voyez sur cette coutume, la 

vue Encyclopédique ; et dans la Rc" Famille du Baron , de M. Scribe, 

vue des deux Mondes, du iD août et la Revue des deux Mondes, i5 

i84i, p. 547 : au sortir de cette dé-' août i84i , p. 552 et 571. 
solante littérature impériale^ dit M. {^) Méditations poétiques , édit. 

Henry Blaze dans uu article où il de i838. iu-32. chez Charles Gos« 

atta(|ue pourtant avec beaucoup sclin. p. 3. 



90 msCOV^ 

méctiable décadence , sur la mort accomplie et déjà froide 
de cette mystérieuse faculté de l'esprit humain. C'était l'é- 
poque de l'Empire : c'était l'heure de Fincarnation de la 
philosophie matérialiste du dix-huitième siècle dans le 
gouvernement et dans les mœurs. Tous ces hommes {jéo- 
njétriques, qui seuls avaient alors la parole, et qui nous 
écrasaient, nous autres jeunes hommes, sous Tinsolente 
tyrannie de leur triomphe , croyaient avoir desséché pour 
toujours en nous ce qu'ils étaient parvenus , en effet, à flé- 
trir et à tuer en eux , toute la partie morale , divine , mélo- 
dieuse de la pensée humaine. Rien ne peut pefindre à ceux 
qui ne l'ont pas suhie, l'orgueilleuse stérilité de cette épo-i 
que. C'était le sourire satanique d'un génie infernal, quand 
il est parvenu à dégrader une génération tout entière , à 
déraciner tout un enthousiasme national, à tuer une vertu 
dans le monde. Ces hommes avaient le même sentiment 
de triomphante impuissance dans le cœur et sur les lèvres, 
quand ils nous disaient : amour , philosophie , religion , 
enthousiasme, liherté, poésie, néantque tout cela! Calcul 
et force, chiffre et sahre, tout est là; nous ne croyons que 
ce qui se prouve ; nous ne sentons que ce qui se touche ; la 
poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née» 

») Ils disaient vrai ; elle était morte dans leurs âujcs, 
morte dans leurs intelligences, morte en eux et autour 
d'eux. Par un sûr et prophétique instinct de leur destinée , 
ils tremblaient qu'elle ne ressuscitât dans le monde avec la 
liberté; ils en jetaient au vent les moindres racines , à me- 
sure qu'il en germait sous leurs pas, dans leurs écoles, dans 
leurs lycées, dans leurs gymnîises , shrtout dans leurs no- 
viciats militaires et polytechniques. Tout était organisé 
contre cette résurrection du sentiment moral et poétique, 
C'était une ligue universelle des études mathématiques 
contre la pensée et la poésiç. Le chiffre seul était permis , 
hononS, protégé, payé. 



SUR L ÉPOQUE IMPERIALE. 21 

rt Comme le chiffre ne raisonne pas, comme c'est un 
merveilleux instrument passif de tyrannie, qui ne demande 
jamais à quoi on l'emploie, qui n'examine nullement si on 
le fait servir à l'oppression du genre humain ou à sa déli- 
vrance, au meurtre de Tesprit ou à son émancipation, le 
chef militaire de cette époque ne voulait pas d'autre mis- 
sionnaire, d'autre séide , et ce séide le servait hien ; il n'y 
avait pas une idée en Europe qui ne fut foulée sous son ta- 
lon; pas une bouche qui ne fût bâillonnée par sa main de 
plomb. 

ï) Depuis ce temps, j'abhorre le chiffre , cette négation 
de toute pensée; et il m'est resté contre celte puissance des 
mathématiques exclusive et jalouse, le même sentiment, 
la même honneur qui reste au forçat contre les fers durs 
et glacés, rivés sur ses membres, et dont il croit éprouver 
encore la froide et meurtrissante impression, quand il en- 
tend le cliquetis d'une chaîne. Les mathématiques étaient 
les chaînes de la pensée humaine; je respire, elles sont 
brisées! » 

J'ai transcrit , sans en changer un mot , cette éloquente 
déclamation de M. de Lamartine, je n'ai pas voulu qu'on 
m'accusât d'en avoir faussé l'esprit, ne fût-ce qu'en affai- 
blissant l'expression ; et quelque éloigné que je sois de ces 
idées , j'ai voulu les reproduire telles absolument qu'il les a 
écrites. Je ne les discuterai pas ici pied à pied , comme il 
serait facile de le faire. Je me bornerai à dire, pour ce qui 
me concerne, que je n'admets pas du tout la vérité de ces 
assertions. 

Si j'avais pu croire un instant que la poésie , l'imagina- 
tion , et en général les facultés littéraires eussent été systé- 
matiquement étouffées sous l'Empire, je n'aurais jamais 
songé à faire connaître, dans des leçons publiques, les 
ouvrages et livres produits pendant cette époque; et puis- 
que ces ouvrages^ ou quelques-uns de ces ouvrages, m'ont 



93 QlSCOUIiiS 

paru (lignes de ratteiuioo de la postériic, c'est qu'en effet 
l'action dont parle notre poète n'a pas été (pour moi, du 
moins) telle qu'il la dépeinte; c'est qu'on peut, même en 
rendant justice au sentiment qui lui a dicté ce tableau , eu 
trouver les traits et les couleurs bien exa(j;érées. Mon cours 
entier sera donc une protestation, sinon éloquente et lia« 
bile, au moins sincère et constante , contre une condam- 
nation où le juge a tout vu des yeux passionnés d'un ae-> 
cusaleur. 

Pour le moment, je ferai une seule citation qui mon» 
trera combien rima{;iuation d'un lionime de génie peut 
l'entraîner quelquefois bors des bornes de la vérité; et je 
la tirerai de cette préface même, dont je viens de citer un 
passage. La conclusion sera comprise par tout le monde, 
et s'appliquera diiectement à l'objet qui nous occupe en ce 
moment. 

Le poète y veut peindre diverses scènes de sa vie; il 
3C représente lorsqu'il avait planté sa tente à quelques cen» 
laines de pas des murs de Jérusalem. (i). 11 faisait fort 
chaud, et, pour bien faire comprendre cette accablante 
température, il termine par ces mois; « Mes chevaux 

étaient attachés yà et là autour de ma tente Ces beaux 

et doux animaux étaient immobiles, la tète penchée et 
ombragée par leur longue crinière éparse , leur poil gris 
luisant et fumant sous les rayons d'un soleil de plomb {2), » 

Si les mots ont ici le sens qu'ils ont ordinairement dans 
la langue française, et si M. de Lamartine a réellement 
vu, comme il le dit, le phénomène dont il parle, il faut 
qu'il ait été le jouet d'une étrange allucination. Il n'y a 
pas de cavalier* il n'y a pas d'honnne , il n'y a pas d'enfant 
qui ne lui eût dit que les chevaux suent bien dans Télé , 
mais qu'ils ne fument jamais que pendant l'hiver j c'est 

(i) Ouv^ citAj^ i^ (a) II. 23^ 



quand il fait froid que la vapeur devient apparente^ comme 
nous le pouvons voir par noti e baleine ; la grande clialeur 
la fait toujours disparaître. 

Ce fait que l'expérience nous montre tous les jours, la 
physique nous l'explique parfaitement, et déjà l'on voit 
qu'il ne feut pas médire des sciences positives; elles se 
vengent tôt ou tard, et entraînent dans le précipice celui 
qui rejette ou dédaigne leur flambeau. 

Revenons maintenant à l'époque impériale, et appré- 
cions le reproche que lui a fait M. de Lamartine dans le 
quad-réquisitoire dont j'ai cité un passage : il est évident , 
aux yeux de tout homme sensé , que le reproche de maf^- 
rialisme,o\i de positivisme ^ si je puis parler ainsi, perd 
beaucoup de sa force dans la bouche d'un homme telle- 
ment entraîné par son imagination, qu'il voit, qu'il toi^che^ 
croit et raconte ce qui n'existe pas. 

Déjà l'on pourrait dire au poète :«Vous nous accusez de 
matérialisme ; mais ce matérialisme n'est que dans votre 
fantaisie^ comme la fumée que vous avez vue sortir dô 
vos chevaux sous un ardent soleil. En fait, nous sommes 
plus amis du positif et de la réalité que vous ne l'êtes sans 
doute; mais est-ce une raison suffisante pour nous faire 
dire que toute la poésie est dans les chiffres ou dans la 
géométrie ? 

»)Nous estimons les sciences exactes; nous crô^'ons qu'on 
fait bien de les étudier, nous pensons même que leurs dé- 
couvertes peuvent fournir aux poètes des sujets aussi bril- 
lants qu^ils sont nouveaux; mais nous croyons que la poé- 
sie peut peindre autre chose encore, et si notre génie ne 
nous a pas porté comme vous vers ces méditations poé- 
tiques où l'esprit s'occupe à fleurir et orner plutôt qu*à 
creuser les questions les plus épineuses de la métaphysique, 
croyez pourtant que nous avons choisi pour nous les su- 
jets que nous avons regardés comme poétiques, eu égard 



24 DISCOUKS 

aux circonstances où nous vivions; que nous les avons 
traités selon notre portée, suivant ce qui nous a alors sem- 
blé le mieux, sans chercher ni écarter, par suite d'un 
parti pris, rien de ce qu'il vous semble bon de distinfjuer 
aujourd'hui en iclées matérielles et idées spirituelles, d 

C'est, en effet , là ce qui pourrait être répondu aux ac- 
cusations citées ci-dessus; et l'on y ajouterait avec raison : 
« Voulez-vous bien juger les œuvres de cette époque^ pre- 
nez-les et jugez-les individuellement; ne vous hâtez pas de 
ie^ englober toutes dans une condamnation générale. 
Sans doute, à l'époque impériale comme en tout autre 
temps, les grands génies littéraires ont été rares; sont-ils si 
communs aujourd'hui? S'il y a eu peu d^ouvrages qui 
aient mérité d'aller à la postérité et de devenir comme 
ceux des Racine, des Doileau, des La Fontaine, l'étude 
constante de tous ceux qui aiment notre langue , ces ex- 
cellents auteurs sont-ils donc en si grand nombre, même 
dans le beau et long siècle de Louis XIV? et n'en trouve- 
rait-on pas. tout autant, proportion gardée, dans les 
quinze années du règne de Bonaparte que dans les qua- 
tre-vingts ans qu'a duré celui du petit-fils d'Henri IV? » 

Cette question se représentera plus tard, sans doute; 
j'ai pour objet spécial, dans ce cours, de réunir les élé- 
ments qui doivent servir .à la résoudre, en montrant, en 
essayant d'apprécier les produits de notjre littérature dans 
tous les genres. 

Plus d'un quart de siècle s'est enfui depuis que l'Empire 
français s'est écroulé et a fait place au royaume de France, 
le plus beau qui soit sous le ciel^ a-t-on dit bien souvent. 
Depuis ce temps, les admirateurs enthousiastes et les dé- 
tracteurs passionnés de l'Empire ont disparu du monde ou 
se sont calmés; le temps de la justice est venu pour tous, 
et nous pouvons, nous devons même remettre en lumière 
ces œuvres d'une époque déjà éloignée, apprendre à cew 



Sun L ÉPOQUE IMPERIALE. 2 5 

qui n'ont pas vu ces grands jours, ces temps si remplis 
d'une gloire payée souvent trop cher, que l'esprit humain 
n'était pas, comme on l'a répété depuis, ou entièrement 
assoupi, ou égaré dans une fliusse voie; qu'il s'est distin- 
gué dans plusieurs genres, et nous à donné des ouvrages 
où la France peut, avec raison , trouver quelques titres 
de gloire. - 

Je ne saîé si je m'abuse, mais il me semble que ce sujet 
est un des plus dignes et des plus capables d'intéresser les 
hommes de notre époque qui aiment la littérature fran- 
çaise pour elle-même , et indépendamment de ce qu'en 
peuvent penser les critiques plus ou moins impartiaux, qui 
dominent depuis longtemps la presse périodique. 

Que doit en effet comprendre Vhîstoire de la littéraliiré 
française pendant [époque impériale ? Avant tout , ce sera 
Texposé dans un ordre bien déterminé d'avance des ou- 
vrages marquants, composés ou publiés pendant les quinze 
années du gouvernement de Bonaparte, l'appréciation, 
quelquefois même l'analyse des plus importants ou des plus 
originaux, la citation textuelle des passages caractéristiques 
ou dignes de se graver dans la mémoire. 

Cette partie , fût-elle seule , pourvu qu'elle fût convena- 
blement remplie, présenterait déjà un haut intérêt; car, 
enfin , elle suppléerait à la lecture des textes , pour ceux 
qui ne veulent pas consacrer leur vie entière à ces étu- 
des (i). 

Mais ce n'est pas tout : bien que l'analyse et la critique 
des livres soit toujours la principale partie d'une his- 
toire littéraire, cependant la vie, le caractère et la per- 
sonne des auteurs ne sont pas indifférents aux lecteurs de 
leurs ouvrages. On aime à savoir ce qu'ils ont fait de plus 
remarquable , dans quelles positions ils se sont trouvés ; 

(i) y o^^X Enseignement f bulletin il'éduçation publié en i84o,p.444» 

5 



20 f>lSÔOÙRg 

avec quels savâtits, quels artistes ils ont eu des felàlionâ) 
quel rôle ils ont joué dans le inonde politique, si la for- 
tune les y a placés. Ces particularités de la vie de« hommes 
dont nous lisons les ouvra<][es, que nous connaissons ainsi 
plus intimement que tant de {grands guerriers ou de grands 
magistrats, sont même souvent ce qu'il y a de plus at- 
trayant dans riiistoire. Je ne crois pas exagérer en disant 
que sur dix personnes, il y en a au moins la moitié qui 
aimeront mieux apprendre quelque anecdote relative à 
Molière, Boileau , Racine ou La Fontaine, que de suivre 
Louis XIV dans ses succès et dans ses revers, ou d'assister 
avec le cardinal de Retz aux débats du Parlement, pen- 
Jaht la guerre de la Fronde. 

Il c( nvieudra donc de oe pas négliger ces détails bio- 
graphiques , si propres à jeter de la variété et de l'intérèi 
dans un cours. Toutefois, je n'oublieraf pas qu'ils ne doi- 
vent jamais occuper le premier plan, que notre véritable 
objet, c'est l'analyse et l'appréciation des ouvrages , et que 
l'histoire des auteurs n'est que l'accessoire. 

Une troisième partie, la plus importante peut-être, trou* 
vera aussi sa place dans cette exposition raisonnée de nos 
richesses. 11 n^est, pour ainsi dire, pas délivre qui ne 
puisse donner naissance à l'examen et à la discussion de 
quelque théorie littéraire ou philosophique; les produits 
lies arts ou des sciences appellent presque nécessairement 
^es questions : et combien à cette occasion ne peut-on pas 
exposer d'idées nouvelles, en redresser de fausses , en com- 
pléter d'insuffisantes! Combien n'y a-t-il pas d'observations 
% faire sur la manière dont un ouvrage est conçu, sur 
celle dont il aurait dû l'être ! 

Je n'éviterai pas ces discussions. C'est là ce qu'il y a de 
plus éle^'é, sans doute, et de plus difficile dans l'ensci* 
gnement; q'eU aussi ce qu'il y a de plus profitable soit pour 
l'auditoire, ^oit pour le professeur lui-même i et si le pas est 



3UB l'Époque lmpériale. ^-7 

difficile, quelquefois même dangereux à francliir» cest 
du moins un devoir pour nous de l'essayer, et d'énoncer, au 
risque de nous tromper oude n'avoir pas l'approbation gv*^né- 
rale, oe <[ui nous semble la vérité. Sur ce point, je puis pro- 
mettre une grande sincérité. C'est chez moi un principe de 
conscience , et une résolution prise dès longtemps, de dire 
toujours ma pensée, quoique la chose ne m'ait pas souvent 
réussi, et qu'il en soit de la vérité comme de la vertu, 
dont il est presque toujours plus avantageux de faire pa- 
rade que de la pratic^uer réellement. 

Il me reste, avant de terminer cette introduction, e^ 
maintenant que j'ai indienne avec précision le sujet de 
ce cours, à dire quelle en sera Informe intentionnelle ^ si je 
puis employer ici cette expression abstraite , que les con- 
sidérations ci-dessous vont expliquer. 

Ceux qui ont jusqu'ici fait des cours de littérature, ont 
conçu leur sujet les uns d'une manière, les autres d'unç 
autre. Batteux (i) et Marmontel (2), par exemple, cher-» 
chent dans leurs éléments à faire connaître, par des défw 
nitions et des règles, les divers ouvrages que peuvent corn-» 
poser les auteurs soit en prose soit en vers. Ils ne citent 
guères à l'appui de leurs théories, que les chefs-d'œuvre 
les plus célèbres dans chaque genre d'ouvrage. Leur travail, 
très-estimable assurément, et très-utile surtout aux élèves; 
de nos collèges (c'est peut-être pour cela qu'on ne les y 
enseigne pas), n'a rien de commun avec le cours que je 
me propose de faire ici, où je veux retracer l'histoire d'une 
époque littéraire, et non pas chercher quelles divisions on 
peut établir parmi les œuvres des littérateurs. J'admettrai 
d'avance ces divisions, et, par conséquent, je regarderai 

(i) Batteux, tom. ir, III et téraiure ^ recutiX des articles répan* 

|V, Des principes de la littérature, dus dans ï Encyclopédie v^hodi^u4 

Paris, 1764. 5 voJ. in- 1 a. (Oraw. fit J-itlçr) 

(3) ftUftMOJiTfi^ , ElémenU dfi lif* 



28 DISCOURS 

comme connus les éléments de Marmontel ou de Batteux. 
Moins célèbre que ces deux critiques, sans être pourtant 
dénué de mérite, Domairon ( i), ancien professeur de belles- 
lettres à l'Ecole Militaire, a publié, en i8o4, sous le titre de 
Rhétorique et Poétique françaises (2). un ouvrage où , après 
les préceptes généraux du style, il énumère et fait con- 
naître , comme ses d'evanciers Datteux et Marmontel , les 
différentes espèces d'ouvrages en prose ou en vers. Son 
cours , moins développé , moins original et moins profond 
que celui de Marmontel surtout, ne peut donner que des 
idées légères et bien superficielles du sujet qu'il traite ; il 
n'est cependant pas absolument à rejeter, et l'on en peut 
tirer bon parti pour renseignement des collèges , ou des 
écoles primaires supérieures. Ici, il serait tout-à-fait dé- 
placé , et je crois que les grandes divisions de son ouvrage 
sont, à bien peu près, la seule chose que j'aie pu lui em- 
prunter, la seule partie dont il m'ait été possible de tirer 
quelque profit. 

Népomucène Lemercier , qui a professé avec tant de 
distinction et de succès dans cette chaire même (3), a 
fait son travail sur un tout autre plan , pour un tout autre 
objet. Comme Cicéron, dans son traité intitulé Orator , 
avait cherché quelles qualités devaient distinguer l'orateur 
le plus parfait qu'on pût imaginer; et se présentant ainsi 
à lui-même un type idéal , il déclarait que Démosthène 
était, de tous les orateurs à lui connus , celui qui remplis- 
sait le plus les conditions qu'il avait imposées ; ainsi, Le- 
mercier détermine d'avance les qualités auxquelles on peut 
reconnaître une épopée , une tragédie , une comédie par- 
faites. Il se décide , comparaison faite de tous les chefs- 

(1) Né en 1745, mort en 1807. belles - lettres , publiés antérieure- 

(a) a vol. in-ia. Paris i8o4> ment par le même, 

chez Déterville. Cet ouvrage était ^3) Voyez son Cours analytique 

extrait des principes généraux (tes <k littérature générale» 



^'œuvre connus, pour TAthalie de Racine^ pour le 
Tartuffe de Molière , pour le Lutrin de Boileau. Ces con- 
sidérations, justes , sans doute, et utiles au point de vue de 
Fauteur, seraient difficilement mises à pro^ dans ce cours, 
où je chercherai plutôt à faire connaître ce qui a été pro- 
duit de bon, qu'à déterminer absolument ce qu'il y a de 
meilleur. 

Andrieux a fait pendant longtemps au Collèjje de France, 
avec un grand succès et aux applaudissements d*une nom- 
breuse jeunesse , un cours de littérature, où il examinait 
plutôt les facultés de Thomme qui compose, que les com- 
positions mêmes; l'imagination, la raison, le génie, le 
goût surtout, et la morale qu'il regardait comme en étant 
inséparable, faisaient l'objet principal de ses observations; 
les passages choisis dos meilleurs auteurs n'étaient , 
comme les charmantes anecdotes dont il assaisonnait ses 
leçons, que Taccessoire : il répétait lui-même que la litté- 
rature n'élah pas un but; qu'elle n'était qu'un moyen; 
que la véritable fin de l'homme c'était le bonheur, auquel 
les belles-lettres, bien étu<liées , devaient nous mener par 
la voie la plus sûre et la plus agréable. Sans s'astreinthe à 
l'imitation sçrvile d'aucun de ses modèles, Andrieux sui- 
vait pourtant, en partie du moins, le plan lIc^ Leçons de 
Rliélorlque et de Beltes-LcUres de Hugues Blair (i), dont il 
faisait un éloge peut-être exagéré , et dont il m'a souv( nt 
recommandé la lecture; il y mêlait surtout les opinions et 
les jugements de Voltaire sur les mêmes sujets; [«luscrune 
fois je lui ai entendu exprimer le désir qu'on rasseiiiblâf, 
dans un ouvrage dont le plan était à peu près celai de son 
cours, les pensées, les préceptes, les jugements littéraires 
répandus çà et là dans les nomlneux ouvrages de l'auteur 
de la Henriade. Ce recueil, dont il appelait ainsi la corn- 

(0 Leçons de Rhôtovique^ etc., 3 vol. in-8o. Paris, i8ai. CIioz Le- 
traduites de langluis pm Quk.not. fôvrt*. 



3o DISCOURS 

position, était fait depuis i8i3 M. Savy-Laroque par (i);il 
faut croire que rexcellent professeur en ignorait l'existence : 
on y trouvera certainement beaucoup des pensées expri- 
mées par Andrieux, et adoptées par tous les hommes de goût. 

Quelle que soit mon estime pour ces jugements, que 
j'adopte en très -grande partie, le cours d'Andrieux est 
essentiellement différent de celui que je me propose de 
faire icij les leçons que j'écoutais autrefois avec tant de 
plaisir ne me seront donc utiles que comme modèles dans 
la manière de dire : puissé-je reproduire quelque chose 
de la bonhomie si spirituelle et si fine qui animait l'ensei- 
gnement de cet excellent homme! 

A la même époque, M. Villemain, aujourd'hui ministre 
de l'instruction publique, faisait dans une autre chaire 
un cours de littérature française, plus ambitieux, plus 
savant sans doute que tous ceux dont je viens de parler; 
c était, à dire le vrai, moins un cours de littérature française 
qu'un cours de littérature comparée: l'influence de la 
France littéraire sur le reste de l'Europe, et l'influence 
réciproque des écrivains du reste de l'Europe sur la France 
littéraire, tel était l'immense et difficile sujet qu'avait 
choisi M. Villemain. Je n'ai pas à retracer ici le succès 
d'enthousiasme qu'il obtint; tout le monde le connaît. On 
a imprimé son cours, et chacun peut aujourd'hui juger et 
du style brillant, et des connaissances très-variées, et de 
l'infatigable mémoire de l'auteur. Je dirai seulement que 
ce cours n'a non plus aucun point de comparaison avec 
celui que je veux faire ici; non pas seulement parce qu'il 
exige , de la part du professeur, des études et des connais- 
sances auxquelles je suis, pour ma part, fort loin de pré- 

(^i)C ours itcLillérotiire élémentaire, /iSS pages. Paris. 1 8 1 3. Chez Briand. 

composé des articles répandus dans Un autre ouvrage du même genre, 

les divers ouvrages di Voltaire sur la Poétique de Fo/<ajr<*, avait paru en 

le goût, la critique, le style, etc., ar- 1766 en un vol. de xvj et 565 pa- 

ticies extraits et mis en ordre {)ar ges, chez le libraire Lacoiube ^uiea 

h Savï-Laro^ub, in-S' de wxj et était le rédacteur. 



SUR l'Époque iMPiauLE. 3i 

tendre, mais surtout parce que je ne conçois pas bien l'utilité 
réelle d'un enseignement aussi universel. Pour qu'il eût 
quelque résultat, il faudrait que les auditeurs fussent 
presque aussi instruits que le maître, qu'ils connussent d'a- 
vance presque tous les ouvrages originaux, qu'ils n'eussent 
plus qu'à les comparer avec les imitations qu'on en aurait 
faites^ et que le professeur grouperait devant eux, en leur 
montrant les analogies ou les dissemblances. 

Faute de ces connaissances préliminaires, nous n'avons 
que la pensée d'un liomme, présentée sans doute avec 
une grande babileté , mais insuffisante pour ceux qui cher- 
cbent une instruction solide; 'on croit savoir quelque 
chose après avoir entendu le professeur ou lu ses leçons , 
parce qu'on s'est mis dans la tête quelques idées générales, 
qu'on a saisi ou cru saisir la liaison que la parole du 
maître rendait apparente entre telle et telle production , 
entre telle œuvre et son imitation. Au fond on ne sait rien, 
on ne se doute de rien; on répète sur parole des juge- 
ments prononcés ex cathedra et sans contradiction pos- 
sible, mais que peut attaquer et quelquefois détruire un 
homme beaucoup moins habile, pour peu qu'il prenne 
la peine de recourir aux textes. 

Enfin , il y a un Cours de littérature, vivement attaqué 
depuis tantôt trente ans et partons les partis, c'est celui qui 
fut professé ici même avec tant de succès par La Harpe; la 
persistance et l'unanimité des critiques prouveraient déjà 
la bonté de l'ouvrage, si les nombi^e^ses éditions qu'on en 
a faites n'étaient une preuve plus péremptoire encore. 

Je n'ai pas à le juger en ce moment; cet examen trou- 
vera sa place lorsque je parlerai des Traités qui forment 
une partie essentielle de la littérature impériale; je mon- 
trerai alors quels sont les défauts du Cours de La Harpe , 
quelles en sont les belles qualités. 

Pour le moment, il me suffit de dire qu'un Cours de 



lîttëraturé , conçu comme le sien, me semjjle rëunir tous 
les avantages et n'avoir pas d'inconvénients: il fait con- 
naître historiquement les produits littéraires d'une époque 
déterminée j il les juge et les apprécie, indépendamment 
de toute vue Systématique ; ii permet de joindre à ces par- 
ties quelques particularités bio£;rapliiques relatives aux 
écrivains ou aux poètes (i). Si je ne me trompe, il y a là, 
pour peu qu'on veuille se restreindre et ne prendre dans 
un si vaste champ que ce qu'il y a d'intéressant ou d'utile, 
tout ce que l'homme de lettres ou l'amateur de la littéra- 
ture peut désirer de savoir. 

Un autre Cours qui a joui, qui jouit encore d'une juste 
célébrité , et qui malheureusement n'est qu'une exhibition 
rapidq et. excessivement succincte de nos richesses litté- 
raires , c'est le Rapport historique sur Fêtai et les progrès de 
la littérature française de 1789 à 1808, présenté à l'Em- 
pereur au nom de l'Académie française , alors la 2* classe 
de l'Institut , par Chénier, son président (2). Je voudrais 
pouvoir reproduire ici quelque chose des idées grandes et 
philosophiques, de l'allure ferme et hardie, qui caractéri- 
sent cet ouvrage, en donnant toutefois un peu plus de déve- 
loppement aux parties purement littéraires; car il ne faut 
pas oublier que le livre de Chénier n'est qu'un rapport, où 
roxtrèmc rapidité éiak surtout nécessaire : de là, ces indi- 
cations qui souvent ne consistent que dans un nom propre, 
et ne peuvent, par conséquent, éclairer le lecteur que ô'il 
recourt aux ouvrages originaux. 

Il faut dire la mèniC chose du Tableau de la littérature 
frauçaise au XFIW siècle, rédigé par M. de Rarante (3) 
dans des conditions' pareille^, et toutefois dans un autre 

(1) Lycée on Cours de Littérature Imp, royale. Plusieurs éditions «le 

. ancienne et modernefpar J.-F. L^ cet ouvrage onl élé fuites. 
Harpe. i6 vol. in- 18. Paris. ►8?o. 

(i)ln-4'' de 229 payv Paris. 181 5. (3) Un vol. iu»8**. Pari». 



SUR l'Époque impériale. 33 

esprit que le Rapport de Chénier. Ces résumés si rapides 
d'une époque tout entière, souvent fort longue et fort 
importante , s'adressent particulièrement à ceux qui savent; 
il ne s'agit plus que d'ordonner ces connaissances ac- 
quises, de formuler et de mettre en ordre des jugements 
généraux : c'est ce que nos deux auteurs ont fait avec un 
immense talent. Pour moi, je me propose un autre but, 
c'est de faire connaître la littérature de l'époque impériale 
à ceux qui n'en ont peut-être jamais rien lu. Je ne saurais 
donc les prendre pour modèles. 

D'un autre côté, les citations textuelles que Chénier et 
M. de Darante se sont interdites, et qui font, au contraire, 
partie essentielle de l'ouvrage de La Harpe, sont, à mon 
avis, une source de variété et d'agrément pour les leçons 
et d'utilité réelle pour ceux qui les écoutent. C'est donc le 
Cours de La Harpe qui me paraît, dans son ensemble 
et dans son objet, devoir être le modèle du mien: un 
sujet mieux circonscrit et plus restreint, un peu plus 
de philosophie élevée , une impartialité plus générale , et 
surtout plus de proportion entre les différentes parties, 
auraient fait du Lycée un chef-d'œuvre d'exposition et 
de critique. A défaut d'autres qualités, je tâcherai du 
moins de mettre celles-là dans mon Cours \ et si l'atten- 
tion, l'amour de la justice et le vif sentiment de ce que 
les autres font de bien, suffisent pour les procurer, je crois 
pouvoir assurer qu'elles s'y trouveront. 

Un dernier Cours de littérature française a été professé 
ici même, en 1826, par M. Doucharlat; il est devenu en- 
suite un ouvrage sous ce titre : Cours de Littérature faisant 
suite au Lycée de La Harpe ( i ). 

L'auteur, par son sujet , semble se rapprocher beaucoup 
de moi, puisqu'il avait naturellement à parler d'hommes 
appartenant à l'époque impériale. Toutefois , cette ressem- 

(1)2 vol. in-8* cle xxiv, 424 et 49^ pages^v Paris. 1826. Brunot-Labbe, 



34 DISCOUBS 

blance n'est qu'apparente, et il m'importait de le faire 
sentir, afin qu'on n'eût pas à me reprocher d'avoir pris 
ici un sujet déjà traite par un autre. 

D'abord, M. Houcharlat qui professait en 1826, et qui 
s'était imposé la loi de ne pas faire mention des vivants, 
avait dû se restreindre à un bien petit nombre d'auteurs,* 
aujourd'hui, quand il s'imposerait la même condition, son 
cercle serait déjà fort élargi; à plus forte raison , le serait- 
il si, comme j'ai l'intention de le faire^ les auteurs vivants 
n'étaient pas exclus de son Cours. 

En second lieu, M. Boucbarlat n'a parlé que de la poé- 
sie; et, quoique cet art n'ait pas été sans {gloire à l'époque 
qui nous occupe, je crois pourtant que Téloquencc (je 
prends ce mot dans sa plus grande étendue, et comme 
s'appliquant à tous les ouvrages en prose), l'éloquence a 
produit des fruits plus remar(|uables encore. 

De plus, toute la poésie n'entre pas dans le plan de 
M. Uoucharlat. II y comprend : i'* la tragédie , à l'occasion 
de laquelle il fait connaître les théâtres de Ducis, La 
Harpe, Chénier, Legouvé, Luce de Lancival et Davri-» 
gny; 2° la comédie représentée par CoUin d'Harleville, 
Cailhava , Desforges, Monvel, Chéron , la Chabeaussièrc, 
Desfaucherets , Vigée,Fiins, Forgcot et Demousticr ; 3° la 
poésie sans spécification de genre, et sous ce titre il juge 
et fait apprécier Delille, de Saint-Ange, Fontanes, Mille<r 
voie, Lebrun , lîsménard, Aignan et Vigée. 

On voit facilement par cette éuumération. combien 
d'auteurs, combien même de genres importants, ne sont 
pas entrés dans le plan de M. Boucbarlat: je tâcherai 
qu'ils fassent partie essentielle du mien, 

Un autre rapport , sous lequel je m'éloignerai beaucoup 
de l'auteur que je cite ici, c'est l'appréciation littéraire des 
ouvrages; celle démon prédécesseur porte presque ex- 
clusivement sur le style. C'est une partie qui n'est assurer 



êm L^PdQOE rMt>EftIALE; ^9 

(oent pad â dëdaigner; mais l'analyse des ouvrages » en ce 
qui tient à la disposition générale et aux idées qui y en- 
trent , me semble mériter au moins autant d'attention. Il 
ne tiendra pas à moi que cette partie ne soit bien com 
pléte et parfaitement suffisante. 

Il convient d'indiquer, en terminant cette introduction^ 
les principales sources où j'ai puisé soit mes jugements^ 
soit les détails que je donnerai sur les ouvrages qui ren- 
trent dans mon plan. 

Quoique j'aie été élevé dans le respect et même l'admi- 
ration de la littérature impériale , on sent bien qu'il ne suf- 
firait pas pour moi de rappeler ici mes souvenirs ; on peut 
soutenir une conversation , on ne fait pas un cours avec 
les citations ou les vieilles admirations que nous rappelle 
une mémoire beureuse. J'ai dû, avant tout, lire les ouvrages 
dont je parle, sinon en totalité (car leur grand nombre 
rend cette entreprise impossible ; il y en a d'ailleurs beau- 
coup qu'il est devenu très-difficile de se procurer) , au 
moins en très-grande partie. C'est ce que j'ai fait le plus 
souvent, et avec autant de soin que ^ l'ai pu. On s'en aper- 
cevra, je l'espère, à la précision des détails que je donne- 
rai sur les ouvrages remarquables ou originaux. 

A défaut de cette lecture attentive, de cette analyse di- 
recte et scrupuleuse des ouvrages littéraires, j'ai trouvé d'u- 
tiles secours dans les travaux et les journaux de Fépoque. 

Je mets en première ligne les rapports et discussions de 
toutes les classes de l'Institut de France , sur les ouvrages ad- 
mis au concours pour les prix décennaux (i). 

Les rapports faits à l'Eiripcreur, en 1808, au nom des 
classes de l'Institut, par leurs secrétaires ou leurs prési- 
dents, sur les progrès de la liltérature et des sciences depuis 
1789 , sont encore au nombre de ces livres qu'on peut con- 

(1) Paris, 18 lO. Gro8 vol. iD^** chez Bau loin et Garncry. 



36 DISCOURS 

sulter en toute sécurité, soit quant aux travaux qui y sont 
signalés à lattention des lecteurs ^ soil quant aux jugements 
portés sur eux. 

Les recueils poétiques de ce temps, les Etrennes Lyri- 
ques y \ Almanacli des Grâces , celui des Dames ^ et surtout le 
vieil Almanach des Muses à la fin duquel on trouve une 
indication sommaire des poèmes puËliés dans le courant 
de Tannée précédente, et des jugements précis et justes 
sur ces mêmes ouvrages, peuvent aussi 'fournir des indi-. 
cations utiles. 

Mais on trouve surtout des renseignements aussi nom- 
breux qu'importants dans les journaux et bulletins pério- 
diques contemporains : le Magasin Encyclopédique de Mil- 
lin (i), les Archives littéraires de l' Europe ^ par Suard, 
Morrellet, Degérando, Vanderbourg et autres (12), le Mer- 
cure de France (3) et la Décade philosophique (4). Ces deux 
derniers recueils, les plus célèbres alors, ont surtout l'a- 
vantage de mettre en regard les opinions et jugements des 
deux partis qui, à toutes les époques, ont divisé les bom- 
mes. La Décade philosophique ^ fondée et rédigée par J.-B. 
Say, Amaury-Duval, Ginguené, Le Breton, Andrieux et 
autres auteurs, rappelaitles doctrines du dix-buitième siè- 
cle , que l'on pourrait nommer d'un nom plus général les 
idées critiques y celles qui, comptant pour peu le sentiment 
des masses , soumettent tout à l'examen de la raison indi- 
viduelle. Le Mercure de France ^ rédigé au commence- 
ment de ce siècle par Esménard, La Harpe, l'abbé de 

(i) De 1795 à 1816. 122 vol. sidor an x (20 juin 1802) jusqu'au 

(2) De ibu4 à 1808,17 vol. ou samedi 3i janvier 1818, où il fut 
5o numéros. remplacé par la Minerve Fançaise, 

(3) lu-S" imprimé chez Didot le 

jeune, du i**" messidor an viii (ai (4) Commencée le 10 floréal an 

juin i8oo) jusqu'au 3o prairial an 11 (3o avril 1794), et continuée jus- 

X (Sojuin 1802 ). 8 vol., et tonti- qu'en 1807. 54 vol. in-8®. Voir sur 

nué sans interruption , mais par dif- ces journaux le Manuel du Librairep. 

féreuts éditeurs, depuis le 1er mes- de Bruuett 



Stn L*EPOQtTÊ IMPERIAlÊ. 87 

Vauxcelles, Fontanes, CbAteaubriaiuî, Fievée, et dirigé 
un peu plus tard par Legouvé, représentait les doctrines 
monarchiques et religieuses, celles que nous pourrions 
nommer ici les idées organiques, qui acceptent comme bon 
et respectable ce qui est établi , ou qui le fut, et écartent 
Texamen indéFmi et la liberté absolue du ju{jement. 

A ces deux recueils, il faut joindre particulièrement le 
Journal des Débats^ devenu vm peu plus tard le Journal de 
tEmpire, dont l'esprit général se rapprochait beaucoup de 
celui du Mercure, et où Geoffroy, M. de Féletz, Iloffmana 
et Dussault déposaient si volontiers leurs jugements sur 
tous les ouvrages ou les événements littéraires. 

Sans doute, on peut reprocher quelque chose à leur cri- 
tique : celle de M. de Féletz est quelquefois plus agréable 
que solide, plus piquante que juste (i); celle d'Hoffmann, si 
vive, si gaie, si spirituelle, si universelle surtout, perd 
souvent en profondeur ce qu'elle gagne en superficie; 
celle de Dussault, plus arrêtée, plus juste, plus conscien- 
cieuse, est d'ailleurs étroite et beaucoup trop restrqinte 
dans Timitation des modèles de l'antiquité, au niveau des- 
quels il ose à peine élever un très-petit nombre de nos poètes; 
celle de Geoffroy est souvent partiale, peut-être même 

(1) Je rappelle ici une particala- Et! qnoî de rAihéoio, où sous on nom do finerre 
rite curieuse relative à ce critînue ^" rempli»»!» <i bien remploi dolMerratcur. 
nie curieuse , reiaiive a ce cniiquc, ^^ ^.^^, ^^ ^^ ^^^^^ ^^ ^^ ^^^^ j^ ibumcnr. 

et que peu de gens savent aujour- Mon ami, calme ta colère : 

d'hui. M. de Féletz s'était abonné à Va, n'éiro que chassé faitam ton ministère, 
l'Athénée, sous le nom supposé de c'est «en tirer avec honneur. 

Dorimon. On prétendit qu'après On ne serait pas aussi susceptible 

avoir assisté aux leçons des profes* aujourd'hui que le fut alors l'Athé- 

seurs, il les travestissait dans le née : on est trop heureux d'être cri- 

Journal des Débats^ (Voy. le Jour- tiqué; et, pour mon compte, j'au- 

nalcle Pans du i3 prairial an xii) rais bien désiré qu'un littérateur 

et sur cette raison, ou sous ce pré- comme M. de Féletz, dût-il prendre 

texte , on lui ferma les portes de l'A- un nom supposé, après avoir assisté 

thénée. C'est à cette exclusion que à mes leçons, signaidt au public, et 

se rapporte une épigramme, plus par conséquent à moi-môme, les 

brutale que fine, qu'on lit dans!' /^/- défauts de mon enseignement. Je 

ma/iac/i tles Muses (au xiii » p* 67 ) : n'ai pas eu cet avantage. 



38 DISCOURS 

sciemment injuste ; du moins il a été souvent et vivement 
attaqué par ses ennemis : on l'a même accusé d'une avarice 
et d'une vénalité honteuses (i). * 

J'écarterai ces accusations que je ne saurais me résoudre 
à croire bien fondées. Sans doute , il y eut quelque chose 
dans Iç caractère ou dans les actes de Geoffroy qui n'était 
pas tout-à-fait louable (2); mais il est permis de croire que 
les reproches qui lui ont été adressés de tous côtés, s'ils ne 
sont pas entièrement faux, ont été du moins fort exagérés 
par les auteurs et les poètes que blessait sa critique. 

Reconnaissons cependant avec l'habile littérateur qui a 
reti du compte dans la Revue Encyclopédique (3) du re- 
cueil de ses feuilletons, publié en 1826 sous le titre de 
Cours de littérature dramatique (4), « que Geoffroy aimait le 
théâtre et le connaissait ; • . . . que l'examen des chefs- 
d'œuvre de notre scène , sur lesquels il trouve souvent l'oc- 
casion de revenir , prouve une grande finesse de goût , une 
ju^te sévérité de principes , une fécondité toujour3 nouvelle 
dsQfis la manière d'envisager les sujets et les situations sur 
lesquels la critique semblait épuisée; .... qu'enfin, son, 
style joignait le mordant à la finesse ; qu'il en variait d'ail- 
leurs les formes avec habileté, savait présenter d'une ma- 
nière saillante les idées originales , et prêter, par un tour * 
lieureux , un air de nouveauté à des idées qui n'étaient 
rien moins que nouvelles. » 

Oii conçoit qu'avec cette réunion d'hommes habiles et 
pénétrants, chargés de rédiger ses article» de critique , le 

( Biographie des Contemporains. Friand do bons dtner* qnl no lui coûtent rien : 

\*^ rr mr ' f ^' Dan» l'or et don» lareont mettant I onlqBO bJoB; 

mot Geoffroy. Voyez aussi la satire Aiare, dur, ingrat, l»a», inwlent. caubtûiuc; 

intitulée FolliculuS, Accomuiod&at aux temp» nioralo ei iMilitique; 

* Jacobin aujourd'hui, demain ami d'un roi : 

, \ 1» . . / 1 1 . Tel est, eu lu flattant, le portrait de Geoffroy. 

(a.) J ai trouve dans les papier» ^ . . 

«le mon père, cpii avait été le col- Au moins, n'y a-t-il rien dans ces 

lègue de Geoffroy à l'ancien collège vers contre la probité, 

de Navarre » lépigramme suivante, (3) M. Avenel, t. XXIX, p. 2 55. 

peu honorable pour son caractère : (4) Six vol. io-d^ Paris. Blanchard, 



SUR l'étoqub impériale. Sg 

Journal de l'Empire soit resté, aux yeux des gens de lettres, 
le miroir le plus fidèle du mouvement intellectuel de cette 
époque. 

Aussi, a-t-on depuis longtemps recueilli avec soin , dang 
des ouvrages séparés et fort volumineux, les articles de 
ce§ écrivains (i). C'est là qu'il faut aller aujourd'hui, plu- 
tôt que dans la collection du journal même , chercher leur» 
analyses et leurs jugements. C'est là que je me suis adressé ; 
et quoique les deux auteurs qui ont conservé le plus de fa- 
veur auprès du public, Hoffmann et Dussault, aient été sou- 
vent bien sévères pour l'Athénée , pour les cours qui s'y 
faisaient et les lectures qu'on y entendait, cette circon- 
stance ne doit pas nous empêcher d'être justes à leur égard, 
et d'avouer qu'ils ont tenu d'une main ferme le sceptre do 
la critique. 

En mon particulier je reconnais volontiers, et je déclare 
bien haut que j'ai beaucoup profité à la lecture de leurs 
écrits , et que leurs idées m'ont beaucoup servi pour la pré- 
paration de ce cours. 

Tant de ressources, cependant, m'eussent paru encore 
insuffisantes , si je n'avais trouvé dans les riches souvenirs 
et dans l'inépuisable complaisance de personnes instruites, 
tantôt des détails peu connus, tantôt des indications pré- 
cieuses, dont je me suis hâté de faire usage. 

Grâce à tant de secours et de renseignements , j'ai pu 
espérer que le tableau rapide de ce qua produit la littéra- 
ture sous le gouvernement de Bonaparte et de Napoléon 
(puisque ces deux noms désignent deux époques diflféreules 

(i) Annales littéraires ^ ou Choix et de littérature, Paris. l8a8. 6 vol« 

chronologique des principaux articles in-8". 

de littérature insérés, par M. Dus- ' Geoffroy, Courx de liiléralur^ 

SAULT, dans le journal des Débats, dramatique^ on Recueil par ordre da 

de 1 800 à 1817; Paris, 1818. Ma- matières des feuilletons de Geoffroy, 

radan. 4 vol. in-80. il y a un vol. Paris, 1825. Blanchard. 6 vol. in-S». 

de supplément. Hoffmann, OEuv, complètes, Ta- 

BeFèleiz, Mélanges de philosophie ris, 1828. Lefebvre.. 



4o DISCOURS SUR l'Époque impériale. 

de la vie du même homme), ne serait pas sans intérêt pour 
les personnes qui suivent les cours de TAthénée ; et je me 
suis occupe sérieusement d'en préparer l'examen bistori^' 
que et critique. 

Je finis maintenant cette exposition sommaire du cours 
que je dois commencer. J'ai jeté un coup-d'œil sur les évé- 
nements qui ont précédé et produit l'Empire , et sur l'épo- 
que impériale elle-même ; j'ai rappelé la réaction qui avait 
eu lieu dans la littérature contre Tabsolutisme , et, par 
suite, contre les modèles ; j'ai désigné, sous leur nom 
connu , les deux partis qui s'étaient formés à cette occasion; 
j'ai représenté combien étaient injustes et exagérés les re- 
proches faits à la littérature et à la poésie de l'Empire ; j'ai 
fait voir, par l'exemple d'un poète célèbre, combien il est 
facile de s'égarer dans ses jugements et dans ses assertions, 
quand on n'impose aucun frein à son imagination; j'en ai 
déduit que la littérature impériale ne devait pas être con- 
damnée sur cette seule raison qu'elle avait généralement 
reconnu et observé des régies, ou que les auteurs de cette 
époque avaient toujours taché de se comprendre parfaite- 
ment eux-mêmes; j'ai conclu qu'il était bon et convenable 
d'étudier cette littérature; j'ai alors indiqué l'esprit géné- 
ral de mon cours, j'en ai déterminé le sujet, et j'ai fait 
connaître, à cette occasion, ceux qui m'ont précédé dans 
l'enseignement d'une partie plus ou moins considérable 
de la science, ceux du moins que ma mémoire me rappe- 
lait; j'ai tâché de faire sentir en quoi mes leçons différe- 
raient des leurs; j'ai ajouté, en terminant, quelques mots 
sur les ressources que j'avais trouvées, sur les ouvrages que 
j'avais consultés. Je puis maintenant entrer en matière, et 
commencer définitivement ÏHhtoire critique de la Litiéra" 
iure impériale. 



HISTOIRE 



POÉSIE FRANÇAISE 

A LÉPOQUE IMPÉRIALE. 



LIVRE L — POÉSIE LYRIQUE. 

LECTURE I. — Considérations et définitions générales. Plan 
de l'ouvrage. Caractère de la critique. 

L'auteur qui veut tracer Thistoire d'une littérature est 
presque forcé de choisir entre deux formes principales , 
auxquelles toutes les autres se réduisent. 

Il peut suivre Tordre chronologique de la naissance ou 
de la mort des auteurs , et faire connaître, à propos de 
chacun d'eux , tous les ouvrages dûs à sa plume ; cet ordre 
est géncralement suivi dans les exposés des littératures 
anciennes , donnés par Fahricius (i) au commencement 
du dix-huitième siècle, continués depuis et augmentés 
par plusieurs érudits du premier ordre (2)* 

(i) Né à Leipsig en 1667, mort tîon de Harlès ; et la Bibtiolheca /a- 
à Hambourg en 1736. tina , édition d'Ernesti. 

(2) Voy. la Bibliotheca grcecafédi* 



4l tivRE I. POÉSIE LYniQt'E. 

Il peut aussi diviser d'avance en un certain nomhre de 
genres tous les ouvrages qu'il aura l'occasion d'examiner, 
classer les auteurs selon les genres dans lesquels ils se sont 
exercés et ont réussi, et faisant, du moins en grande 
partie, abstraction des temps, pour ne suivre que la di- 
vision scientifique , mettre ensemble sous les yeux du lec- 
teur, et comparer entre eux, les lyriques, puis les épiques, 
puis les dramatiques, puis les orateurs, les bistoriens, les 
épistolaires, etc. 

De ces deux formes , la première s'appelle Vordre histo* 
tique, la seconde Vordre dogmatique. Je reviendrai tout-à- 
l'heure sur les avantages ou les inconvénients que pré- 
sentent ces deux métbodesj je dois dire ici que de leur 
combinaison résulte une disposition mixte, où l'auteur, 
suivant pour les époques seulement la division cbronolo- 
gique, range dans cbacune d'elles les écrivains selon les 
genres où ils se sont exercés. Telle est la marche de La 
Harpe dans son Lycée; telle est aussi celle de Scboell dans 
ses Histoires abrégées de la littérature grecque et de la litté- 
rature romaine (i). 

Sans faire ici la critique d'aucun des ouvrages qui ont 
suivi ou l'une ou l'autre de ces méthodes (2), je dois dire, 
et personne ne le contestera sans doute , que le grand 
avantage de la méthode dogmatique, c'est de mettre en- 
semble les choses qui ont le plus d'analogie , d'en faciliter 
ainsi la comparaison, et par conse'quent d'accélérer beau- 
coup l'instruction du lecteur. De là vient qu'elle est et 
doit être employée lorsqu^on parle aux jeunes gens qui 
suivent les cours des collèges : là , le besoin du travail n'é- 
tant pas encore bien senti; le goût du jeu, des plaisirs, de 
la dissipation, l'emportant toujours sur celui de l'étude, 

f 1) 8 et 4 vol. iu-80. Paris , 1 81 5. tin d'édacatioD, p. 443. Paris, 1 840. 
Gide. Rorei. 

(2) Voy. XEmeiçjn^ment, bulle- 



SECTION |. — DÉFINITIONS ET DIVISIONS. ^i 

on ne saurait prendre de trop bons moyens pour faire en- 
trer les vérités dans ces jeunes tètes; et ce serait presque 
toujours perdre son temps que d'essayer, dans ces condi* 
lions, la méthode historique. 

La méthode dogmatique a pourtant un inconvénients 
les divisions faites a priori sont toutes arbitraires; quantité 
d'ouvrages se rapportent à un genre par le but ou le fond, 
à un autre par la forme. Il y en a qu'on ne sait vraiment 
où placer» tant ils participent de plusieurs natures ; par 
exemple , les Entretiens de Fontenelle sur la pluralité des 
mondes sont-ils un exposé de vérités physiques, et à ce 
titre les mettrons-nous parmi les traités ou dans l'élo- 
quence didactique? ne sont-ils qu'une fiction , et les pla- 
cerons-nous pour cela parmi les romans? d'un autre 
côté, leur forme les fera-t-elle rejeter au rang des dia- 
logues? Les Fables de La Fontaine, et toutes les fables 
en général, rentreront-elles dans la poésie épique, parce 
qu'elles racontent une action, ou dans la poésie didac- 
tique, parce qu'elles ont pour objet d'enseigner une vé- 
rité morale ? Ainsi , on se trouve à tout moment embar^ 
rassé pour ranger dans des divisions artificielles et prééta- 
blies, des ouvrages que le caprice ou l'imagination des au- 
teurs soustraient plus ou moins violemment, mais tou- 
jours et sans cesse , à nos classifications. 

La méthode historique n'a pas ce défaut ; les dates une 
fois bien connues, il n'y a plus de difficulté, pourvu tou- 
tefois qu'on s'astreigne à suivre l'ordre des naissances ou 
celui des morts; car si, comme cela devrait être ration- 
nellement, on veut seulement ranger les auteurs selon 
répoque précise où ils filorissaient, les incertitudes recom- 
mencent : il faut alors que chacun se fasse arbitrairement 
une division dépendante de son point de vue ou de ses 
jugements particuliers: et qui sait si les lecteurs l'approu- 
veront P 



44 * LIVRE I. POESIE LTRIQCE. 

Ce qui résulte le plus évidemment de cet examen , c'est 
qu'il est aussi difficile de choisir un ordre qui satisfasse à 
tous les besoins, et n'ait pas de défauts, qu'il l'est de plaire 
à tout le monde ou de le rendre content. 

Cependant , lorsqu'une histoire littéraire doit s'étendre 
à une longue série de siècles, la division chronologique est 
non-seulement la meilleure , c'est encore , sauf de rares 
exceptions, la seule admissible (i); elle peut embrasser, 
sans exception, tout ce qui reste d'une littérature; elle 
en présente le développement le plus complet; elle permet 
de faire marcher avec les événements politiques les ou- 
vrages Httéraires contemporains, et d'expliquer les uns par 
les autres; elle fait suf tout connaître chaque auteur par 
tout ce qu'il a fait, et ne nous oblige pas à fractionner son 
histoire en autant de morceaux qu'il a cultivé de genres 
différents. 

Ces raisons puissantes ont été exposées avec une luci- 
dité et une élégance de style remarquables, peut-être 
même avec des développements excessifs, par un des ha- 
biles professeurs de la Faculté des lettres de Paris, M. Patin, 
dans le discours d'ouverture prononcé en février i833 (2). 
Il en a conclu que, chargé du Cours d'histoire de la litté- 
rature latine, laquelle comprend au moins quatre cents 
ans, ne voulût-on aller que de Plaute au troisième siècle 
de notre ère, il devait suivre Tordre historique préférable- 
ment à la méthode dogmatique. 

Il n'en est pas de même lorsque la période dont on 
s'occupe est extrêmement courte, comme l'époque impé- 
riale, par exemple. Sur une quinzaine d'années, en effet, 
tous les auteurs sont conteniporains; car on ne compose 
guère avant vingt-cinq ou trente ans aucun ouvrage du- 

(1) V Enseignement, etc. p. 443. cienne et moderne, in-8^ chez Ha-» 

(2) Mélamjes d« LiUémtiue an^ chette, i84o. 



SECTION h ^ DÉFINITIONS JIT DIVISIONS, 4 5 

rable , et ainsi ceux qui écrivent à peine à la fin de cette 
période étaient déjà des adolescents lorsqu'elle commen- 
çait ; ils ont donc pu vivre et converser avec ceux qui ont 
disparu dés les premiers jours , ayant à peine salué Tau- 
rore de l'époque nouvelle. 

Dans ces conditions, la division chronologique serait 
îiussi ridicule que stérile et fatigante. La classification par 
genres est la seule rationnelle et féconde j c'est celle qu'a 
choisie Chénier dans son Tableau de la Utiéraiure française 
de 1789 à 1808 : c'est aussi celle que je suivrai. 

Mais il ne faut pas se dissimuler que nous retrouverons 
ici toutes les difficultés indiquées précédemment; difficul- . 
tés telles que, peut-être, serai-je obligé d*y revenir quel- 
quefois, à mesure qu'elles se présenteront, sinon pour les 
lever entièrement, au moins pour les éclaircir autant 
qu'il dépendra de moi. 

Nous allons en rencontrer une de ce genre dès le pre- 
mier mot prononcé sur la classification des ouvrages. 
Toutes les compositions littéraires se partagent en effet, 
dit-on , en ouvrages en vers et ouvragés en prose; les au- 
teurs , selon la forme qu'ils ont choisie , sont des poètes ou 
àes prosateurs ^ et les arts auxquels se rattachent ou d'où 
dépendent ces deux sortes d'ouvrages , sont la poésie et 
V éloquence. Rien n'est, à mon avis, plus clair et plus sensé 
que cette division. 

Je dois dire pourtant qu'elle n'est pas acceptée partout 
et sans débat : les uns, en effet, confondant l'éloquence 
avec l'art oratoire , croient que c'est l'art de persuader par 
le discours prononcé; d'autres veulent que l'éloquence soit 
un don de la nature plutôt qu'une qualité acquise, et ils 
appellent éloquence l'expression plus ou moins chaleureuse 
des passions et des sentiments , par les hommes même les 
plus grossiers. Ceux-rlà croient que tout ce qui nous plaît, 
nous touche ou nous émeut, est éloquent, et ils voient, 



ij6 LIVRE I. — POÉSIE LYRIQUE. 

en conséquence, de l'éloquence dans la poésie, dans la 
musique , dans la peinture ; ils en trouvent, par la même 
raison , dans les poses variées du danseur ou dans le geste 
du pantomime. 

Je ferai remarquer que toutes ces acceptions du mot 
éloquence sont, ainsi que plusieurs autres , très-usitées dans 
le langage ordinaire ; il n'y a donc pas de faute à les em- 
ployer, quand leur place ne laisse aucun doute sur la si- 
gnification qu'ils doivent avoir. Il faut seulement prendre 
garde, dans la discussion surtout et dans l'enseignement, 
que le même mot ne se présente avec des sens très-variés, 
parce que c'est le moyen de ne pas s'entendre. 

Le même précepte doit être observé , surtout en ce qui 
tient à ce mot de poésie. Le vif éclat dont brille cet art, 
les grandes qualités qu'il exige, font qu'on a voulu voir 
de la poésie partout; il n'y a pas de barbouilleur de pa- 
pier qui ne se soit estimé poète par quelque bout , n'eût-il 
même jamais fait un vers,' on a trouvé de la poésie 'dans 
le vent., dans les nuages, dans les passions, dans les be- 
soins physiques de l'homme ; et de définitions en défini- 
tions on est allé si loin, qu'il est maintenant impossible, à 
moins d'une convention précise et faite exprès, de savoir 
ce que l'on veut dire quand on prononce ce mot. 

Les uns , par exemple , veulent que la poésie ne s'occupe 
que de sujets élevés, qu'elle ne s'attache qu'aux grandes 
choses; ils disent de tout le reste: « Ce n'est pas là de la 
poésie. M Cette opinion n'est pas nouvelle ,• dès le temps 
d'Horace, on discutait si la comédie méritait vraiment le 
nom de poème (i); on se fondait sur ce que les sujets et 
le style sont toujours ce qu'il y a de plus commun dans la 
vie humaine ; sur ce que les vers n'y diffèrent de la prose 
que par la mesure, et que, si Ton vient à déranger les 

(i) HoiVAT. Satl, 4. V. 44, 



SECTION I. — DÉFINITIONS ET DIVISIONS. 4? 

mots, il ne reste plus rien qui rappelle le poète (i). Aussi, 
Horace, avec une modestie qu'on peut croire affectée , se 
retranchait-il du nombre des poètes (2). 

La postérité' n'a pas ratifié ce jugement^ n'eût-il fait que 
ses satires et ses épîtres, elle le regarderait assurément 
comme l'un des plus grands poètes de l'antiquité. Juvénal 
et Perse chez les Romains , Mathurin Régnier chez nous, 
n'ont pas d'autres titres, et personne, je le pense, ne leur 
a jamais refusé le nom de poètes, et de grands poètes. 
Pour trancher, au reste , la question en tin mot, la gran- 
deiîF n'ayant rien d'absolu et dépendant toujours de l'opi- 
nion de chacun, on comprend qu^il ne faut jamais la faire 
entrer dans la définition d'un art; la poésie, quelle qu'elle 
soit, sera grande ou petite, et vous la jugerez telle ou 
telle , suivant vos impressions ,• vous pourrez même , si 
cela vous convient, n'estimer que la première; mais 
gardez-vous de faire entrer la qualité dans la définition de 
la chose, et n'excluez pas du rang des poèmes, par une 
anjotiômase déplacée, ce (jue nobs avons peut-être dé plus 
parfait dans notre langue, lés fables' de LaFohtaineçWs' 
contes et ceux de Voltaire, les satires et les épîtres de 
Boileau, les épigrammes de tant d'auteurs, et en particu- 
lier celles de Rousseau. 

Hne autre opinion , plus philosophique en appàreiièë , 
mais tout aussi erronée que celle que. je viens de com- 
battre, consiste à dire que la poésie est^ toujours ulae fic- 
tion, que réciproquement toute fiction est poésie ; qu'il 
faut , par conséquent, faire rentrer dans cette dernièye lès 
ouvrages d'imagination, fussent-ils écrits en prose, tomme 
le 'tétémaque ,* les Martyrs , les (]lontes d'Hamilton , et en 
général tous les roman a, leé dialogues des morts , les traî* 
tés même , pourp eii qu'ils soient mis sous une forme où la 
fiction domine. 
(1) Hon. ibid, v, 45 et suivants. (2] v. 38^ 



48 ItVRE U i— ^0]ÉSIB LYRiQttE. 

Cette opinion a d'ailleurs pour elle d'imposantes auto- 
rités: Bacon (i), distin[];uant lesdivers sens du motpoésie, 
choisit justement, au moins pour sa division des sciences, 
celui que j'indique ici, à ce point qu'il rejette du rang des 
poèmes les satires, les élégies, les épigrammes et les odes, 
pour les renvoyer à la philologie et à l'art de l'orateur; et, 
au contraire, il regarde comme appartenant à la poésie 
toutes les histoires fictives, et par conséquent les romans, 
les fables (celles-ci fussent-elles en prose, comme le fut 
celle de Ménénius), les emblèmes des anciens sages et les 
paraboles de l'Evangile (2). 

Les auteurs de l'Encyclopédie ont, à l'imitation de 
Bacon, fait consister la poésie dans le fond des choses^ 
non dans la forme: u Nous n'entendons ici par poésie, dit 
d'Alembert (3) que ce qui est fiction : comme il peut y avoir 
versification sans poésie ^ et poésie sans versification ^ nous 
avons cru ne devoir regarder la versification que comme 
une qualité du style , et la renvoyer à Vart oratoire. En re- 
vanche, nous rapporterons Varcliiiecture ,' \a. musique ^ la 
peinture^ la sculpture^ la gravure^ etc.^k la poésie; car il 
n'est pas moins vrai de dire du peintre qu'il est un poète, 
que du poète qu'il est un peintre, et du sculpteur ou du 
graveur qu'il est un peintre en creux ou en relief, que du 
musicien, qu'il est un peintre par les sons, n 

Malgré les grands noms dont s'appuie l'opinion que je 
viens d'exposer, elle n'est pas moins une en^eur ; les con- 
séquences qu'elle entraine forcément , et qui tendent à 
confondre tous les arts , parce qu'ils dépendent de l'imagi- 
nation (car on sait que l'Encyclopédie rangeait, ainsi que 
Bacon , toutes les sciences humaines sous les trois facultés 
mémoire^ raison et imagination)^ en montrent bien la faus- 



(i) De augm, scient. II, l3. § t. (3) MéUwg. de liuér., 1. 1, 
(1) § 5 et 6, ou préface de X Encyclopédie * 



1. 1, p. 237, 



SECTION I. DÉFINITIONS ET DIVISIONS. 49 

seté. Quelle sorte d'utilité pourrait-on jamais tirer d'une 
classification où l'on met ensemble les architectes, les 
poètes et les musiciens ? 

S'^il ne s'a{|;issait, d'ailleurs, que de lutter d'autorités, 
d'élever drapeau contre drapeau , il ne serait pas difficile 
de trouver nombre d'auteurs, surtout parmi les poètes et 
les vrais critiques, qui ont été d'un avis tout contraire, n'ad- 
mettant jamais parmi les poèmes les ouvrages en prose, 
quelque poétiques qu'ils fussent. Voltaire s'est prononcé 
formellement à c^^e sujet, sur lequel il revient en. plusieurs 
endroits de ses ouvrages (i); La Harpe a traité en détail 
la question des poèmes en prose (2), et, comme son maître, 
il les a justement condamnés. Chénier n'a pas été moins 
sévère : « Nous ne parlerons point , dit-il, des poémesi en 
prose , quoiqu'il ait paru quelques ouvrages sous cette dé- 
nomination ridicule. Elle était inconnue au XVIP siècle; 
La Calprenède, en copiant dans ses romans toutes les 
formels usitées par les poètes épif[ues, n'osa pourtant pas 
croire qu'il pût trouver place dans un ordre aussi élevé. - 
Qjaant à l'immortel Fénelon, il était à la fois trop mo- 
deste, trop ami du goût, trop attaché aux doctrines de 
l'antiquité, trop sensible à la véritable poésie, pour don- 
ner le nom de poème à son Télémaque. Lamotte^ homme 
de beaucoup d'esprit, mais qui n'avait pas le sentiment 
des arts, fat le premier qui mit au rang des épopée^ ce 
beau roman politique ,< apparemment pour se ménager à 
lui-même le droit singulier de faire des tragédies et des . 
ode» eu prose » (3). 

Enfin , lé plus profond critiquas peut-être de l'époque ira^. 
périalcy Dussault, a dit avec autant d'élégance que de j^us^ 

(1) Voycî!, en ^rticulîier , la con- {3i) Tableau de la Hitètaiure fran" 

clusion de X Essai sur la poésie épi* çaise, chap. 7^ p. 253 de l'éd. ia*8<* 

ijue. de i8i6. Chex Mamdan, 

J2) Z^^c^Cj tome 1, page 1 7, 



So tn'RË t. — POIÊSIË LYRIQtfi. 

tesse : « La versification est tellement essentielle à la poé- 
sie, qu'on ne peut raisonnablement regarder comme des 
poètes ceux qui ont secoué ce joug. Un véritable poète sait 
le porter avec grâce ; c'est la réunion du génie poétique et 
de la versification qui fait le poète. On peut avoir l'un 
sans l'autre , je le sais; mais les vrais favoris de la nature 
les réunissent » (i). 

Il faut donc revenir à la définition de l'Académie, qui 
est en même temps celle du peuple, et dire que la poésie 
est Yart de composer des ouvrages en vers. 

Comme, dans cet art, il entre beaucoup de qualités 
diverses, comme l'imagination y joue un rôle très-bril- 
lant , que rien n'y est si favorable que la fiction , on peut , 
dans la conversation , prendre la partie pour le tout , par 
une synecdoque assez ordinaire dans le langage , et appe- 
ler poésie toute fiction, surtout quand elle est exprimée 
sous des couleurs éclatantes, dans un style barmonieux, 
avec des figures telles que les affectionnent les vers. 

On comprend même que les métaphysiciens, qui géné- 
ralement ne sont pas artistes, quoiqu'ils fassent avec es- 
prit des dissertations à perte de vue sur ce qu'il vaudrait 
mieux sentir, comptant la forme pour peu de chose, et se 
préoccupant du fond des idées, mettent sur le même rang 
YOdyssée et le Télémaque , Y Ane dOr d'Apulée et le Roland 
de l'Arioste. Mais les artistes ne s'y trompent pas; ils savent 
parfaitement que tout art dépend de sa forme essentielle; 
que, si un bomme a dans la tète les plus grandes idées , 
et la faculté même de les exprimer comme il les sent , c'est 
la manière dont il les exprime et les formule qui détermi- 
nera sa classification parmi les poètes, les écrivains, les 
musiciens, les peintres. La sensibilité et l'imagination, ces 

(i) Annales Uuéraires^ etc. CoN- gcnie^ fjui^ en s^assujétissant à la me» 
DILLAG {Grammaire y part. I, chap. sure ((es vers , ctc, 
II) définit le poète, un homme de 



SECTION I. *-• PÉFINITIONS ET DIVISIONS, 5l 

deux qualités principales de tous les artistes , sont foncier 
rement les mêmes chez tous , quoique à des dcQvé& diffé- 
rents ; mais celui qui , pour rendre ses idées , emploie les 
couleurs , celui-là est peintre ,* il est musicien ^ s'il combine 
les sons de la voix ou des instruments ; il est orateur ou 
écrivain, s'il emploie le discours ordinaire^ il est poète, 
s'il se sert du discours mesuré. 

Telle est la vraie , la seule définition des arts , quand on 
les étudie dans leur nature et leur essence. Il ne faut 
pas se laisser tromper à cette extension du sens des mots, 
qui nous fait transporter le nom d'un art à un autre pour 
exprimer une qualité qui y domine accidentellement ; c'est 
ainsi qu'on dira des belles Méditations de M. de Lamar* 
tine, que c'est de la musique; comme on pourra vanter les 
. brillantes couleurs de la description de Venise par M, De- 
lavigne (i); et réciproquement, rien de plus éloquent, 
dira-t-on , que le Don Juan de Mozart, ou le Guillaume Tell 
de M. Rossini ; et quelle poésie encore dans les paysages 
de Poussin, dans les tableaux de Léopold Robert! 

Toutes ces expressions sont fort justes et très-estimables, 
si on les restreint comme je viens de le dire; mais c^est 
une faute d'écolier de prendre ces mots qui ne caractéri- 
sent ici que des qualités, pour l'expression de la véritable 
essence de l'art, de conclure par conséquent que M. de 
Lamartine est réellement musicien, que M. Delavigne est 
peintre , que Mozart est orateur, que Poussin ou Léopold 
Robert sont poètes 1 C'est vouloir ne pas comprendre le8 
autres, c'est ne pas s'entendre soi-même. 

Et remarquons qu'aujourd'hui , malheureusement , cet 
incroyable abus des termes va beaucoup plus loin qu'on ne 
pense ; Vartisterie a pris un développement extraordinaire, 
comme la semiblerie dans le siècle dernier; on sait à quel 

(i) Marino Faliero, I, 3. 



54 LivRE i: — POÉSIE LYRIQUE. 

Davy, qui avait appliqué la pile galvanique à la décompo- 
sition (les corps : « Alors Davy était armé , et quand on 
sait tout ce qu'il y avait de poésie dans sa brillante ima- 
gination on comprend avec quelle ardeur curieuse il 

a dû suivre une pensée »(i). Je n'aperçois pas Lien ici le 
sens du mot poésie -, je crois pourtant qu'il signifie une 
sorte d'imagination grossissante. 

Je le demande , est-il possible d'attacher à ces mots em- 
ployés dans les exemples cités une définition commune, 
une signification permanente et que nous puissions toujours 
comprendre ! En vérité , je ne le crois pas, et je déclare que 
je ne vois jamais bien clair dans des discours ainsi com- 
posés. 

Qu'il soit donc bien convenu que pour nous la poésie 
est l'art de composer des ouvrages en vers ; et Véloquence^ 
considérée non pas comme une faculté particulière aux 
orateurs, ni comme une qualité qu'on peut retrouver dans 
toutes sortes d'ouvrages , mais comme l'un des beaux-arts, 
sera celui de composer des ouvrages en prose. 

Ainsi, la poésie d'abord , puis l'éloquence , c'est-à-dire 
les ouvrages composés pendant l'époqwe impériale, et qui 
se rapportent à l'un ou à l'autre de ces titres; voilà le sujet 
et la division principale de ce Cours ; je n'y ferai qu'une 
exception à propos de la poésie dramatique , qui compren- 
dra aussi les pièces en prose ; je dirai en temps et lieu 
pourquoi cette exception , je montrerai qu'elle n'est 
qu'apparente. 

Il faut maintenant dans chacune de ces parties intro- 
duire des subdivisions faciles à comprendre et à retenir; 
rien ne sera plus aisé. La poésie se divise naturellement 
en quatre classes nettement tranchées: i° la poésie lyrique, 
2^ la poésie épique ou narrative ; 3° la poésie didactique, ou 
plutôt expositive (ce terme est plus général, et me paraît 
(i) Leçons de phibsophia chimitfuef p. 4o6. 



SECTION I. *- DÉFINITIONS »T DIVISIONS. 55 

mieux couv^nir) ; 4^ la poésie dramatique. Voilà > si je 
ne me trompe , un cadre où se ran£;eront facilement tous 
les ouvrages en vers^ quels qu'ils soient. 

Cette division toute formelle et aussi naturelle que facile 
à concevoir et à retenir , s'applique aussi à 1 éloquence , 
du moins avec quelques modifications ; nous aurons en 
eiFet à étudier dans les ouvrages en prose, d'abord les dis- 
cours , ou l'éloquence oratoire; 2^ l'éloquence narraiivey 
c'est-à-dire l'histoire avec toutes ses subdivisions \ 3° l'é- 
loquence expositive^ que nous verrons être chez nous d'une 
richesse immense*, et qui comprend les traités , les mé- 
moires scientifiques ou littéraires , les exposés de toute 
sorte ; 4** ^^s dialogues et lettres ou l'éloquence alternative. 
Quant aux subdivisions de chacun de ces genres, il n'est 
pas nécessaire de nous y arrêter, elles sont établies d'après 
des traités dont je suppose la connaissance à mes lecteurs; 
d'ailleurs , elles se présenteront naturellement à mesure 
que nous étudierons en détail les ouvrages rapportés à 
chacune de nos sections; et de plus, je prendrai soin de 
les indiquer moi-même dans le titre courant placé au 
haut de chaque page. Je me borne à dire ici que la cou- 
tume distingue dans chaque genre les ouvrages de carac- 
tère élevé et ceux qui sont d'un ton plus simple ou plus 
commun : je me conformerai à cette distinction très-natu- 
relle et aussi favorable à la mémoire qu'agréable à l'esprit. 
Je n'ai plus à ajouter qu'un mot sur le caractère et la 
forme de la critique qu'on trouvera dans ce livre; je 
déclare franchement qu'elle sera sévère ; c'est à vrai dire, 
la seule vraiment utile. S'il s'agissait ici d'ouvrages nou- 
veaux, on pourrait blûmer des jugements propres à dé- 
courager les auteurs ou à détourner le public de l'achat 
d'un livre; quand on parle de poèmes dont les plus récents 
comptent déjà une trentaine d'années, ces inconvénients 
ne sont plus à craindre , et c'est un devoir pour le critique 



56 MVRÈ h — POÉSIE LYRIQUE. 

de montrer clairement aux jeunes gens les fautes ou les 
erreurs de ceux qui les ont précédés. 

En ce qui tient aux ouvrages d'imagination*, et particu- 
lièrement à la poésie, l'originalité est la condition, sine qua 
noiî, de tout succès durable. Cette qualité résulte surtout 
de la combinaison savante et nouvelle des idées que Ton 
met en œuvre : ajoutez-y une expression brillante , éner- 
gique, harmonieuse, et vous aurez le type de la perfection. 

Or , la réunion de ces qualités n'est pas commune , et 
partout où elle n'est pas , soyez sûrs qu'il n'y a que des ou- 
vrages incomplets, dont la critique doit signaler l'imper- 
fection; voilà pourquoi l'on me verra souvent dire que 
des vers sont bien faits, harmonieusement cadencés, peut- 
être même remplis de belles images, et pourtant le poème 
sera commun et par conséquent n'aura pas de valeur, si 
nous ne trouvons au fond que ce que tout le monde a dit 
ou pourrait dire. • 

Au contraire, nous rencontrerons des idées très-neuves, 
combinées entre elles et arrangées d'une manière ori^ 
ginale ; mais l'expression manquera de puissance ou d'é- 
nergie , le langage n'aura pas d'harmonie , ou la gram- 
maire ne sera pas respectée ; la critique doit faire ressor- 
tir tous ces défauts et détourner d'une occupation stérile 
autant qu'elle est exclusive, ceux qui, faute d'avoir, comme 
le recommande Boileau, consulté longtemps leur esprit et 
leurs forces , se jeteraient à corps perdu dans une carrière 
si périlleuse, et y éteindraient bientôt dans un travail in- 
sensé toutes les facultés qu'ils ont reçues de la nature. 

Les poètes du premier ordre sont en infmiment petit 
nombre, surtout au point avancé où les siècles ont amené 
les arts et spécialement la poésie; à peine eu comptons- 
nous sept ou huit en France (i), avant Tépoque impériale. 

(i) Ce sont, selon moi , Malherbe, léau , Racine, J.-B. Rousseau, Vol- 
Corneille, Molière, La Fonlaine, BoU taire, etpeui-étre Reçnard et Gresset. 



SECTION I. -*- PÉriNITIONS ET DIVISIONS. Sj 

Tous 1^8 autres laissent beaucoup à reprendre , qui plus, 
qui moins; toujours, est-ce déjà quelque chose que d'é- 
chapper à l^oubli; et ceux -mêmes que je critiquerai ^ 
sont par cela seul , au moins à mon jugement, beaucoup 
mieux traités que ceux dont je ne parle pas. 

Dans tous les cas^ les conceptions communes ou vulgai- 
res, les expressions faibles ou inexactes , les fautes de style 
et de langage ; plus que tout le reste, les idées fausses ou 
exagérées; voilà ce qu'on ne peut, à mon avis, reprendre 
avec trop de sévérité , et ce que je tâcherai de nç jamais 
laisser passer sans engager mes lecteurs à s'en garantir 
avec soin. 

Je dois dire aussi que mes jugements seront exclusive- 
ment littéraires : cette observation ne paraîtra pas déplacée , 
si Ton veut bien remarquer que depuis un certain nom- 
bre d'années, on a fait de la critique , qui jadis était une 
vraie science , cultivée en France avec tant de goût et de 
taleot , une sorte de macédoine ou de salmigondis où il 
est impossible à un esprit juste de se reconnaître. 

Sous lé prétexte spécieux peut-être, mais au fond très- 
faux, que la littérature n'est pas un but, qu'elle n'est qu'un 
moyen ; que les ouvrages d'esprit ont d'ailleurs pour sujet 
commun les mœurs , les usages , les caractères , les actions 
des hommes et des peuples; et que la vérité absolue, dans 
ces différentes parties, est le vrai modèle et le type de l'art, 
comme sa reproduction en est l'objet; on a réduit l'élo- 
quence, et plus encore la poésie, à n'être qu'une affaire 
d'érudition; on a fait de la couleur locale^ on a cru que 
l'imitation d'un geste , celui d'un juron , ou ^exhibition 
d'un instrument ou d'un costume du temps, faisait quel- 
que chose à la valeur d'un ouvrage ; on a aussi cherché 
dans des définitions abstraites, dans des considérations 
toutes métaphysiques, la nature essentielle et fondamentale 
de la poésie; on a bâû là-dessus un édifice chiméric^e. 



58 livm h — * POÉSIE tTRIQUE. 

d'aphorisnaes insensés qu'on débite ensuite avec la con- 
fiance aveugle d'un illuminé , sans savoir le plus souvent 
soi-même ce que Ton veut dire. 

Grâce à ce détestable jar{;on, les bommes les plus in* 
sensibles aux beautés des ouvrages d'imagination , en ont 
savamment discouru pendant des heures entières; ils ont 
même écrit à ce sujet , et aux applaudissements de nom- 
breux lecteurs, des dissertations pesantes, dont la conclu- 
sion pour tous les vrais critiques est qu'ils n'ont pas le sens 
commun , et parlent de ce qu'ils n'entendent en aucune 
manière. 

On ne trouvera, je l'espère, dans ce livre, riefa de pareil 
à cette critique bavarde. Jamais on ne me verra remonter 
à des principes de goût, à des règles de nos jugements lit- 
téraires qui ne ressortent pas essentiellement de l'ouvrage 
examiné. 

Les œuvres d'art doivent être senties ; et ce n'est qu'après 
le sentiment que vient le jugement , lequel ne consiste 
guères que dans l'analyse de ce que nous avons éprouvé. 

Soyez bien sûr , quand vous voyez un critique se per- 
dre dans des considérations éloignées sur la vérité histo- 
rique , sur celle du costume , sur l'exactitude des mœurs 
locales, sur l'exigence des règles, sur l'impossibilité d'our- 
dir une conspiration en plein air, ou de faire chanter bien 
haut un chœur à des conjurés, que vous avez à faire à un 
homme qui ne sent pas, et qui remplace la sensibilité par 
des combinaisons plus ou moins* variées et ingénieuses des 
préceptes recueillis dans lés conversations ou dans les 
commentaires. 

Loin de moi cette érudition pédantesque et ce jugement 
détestable. Toujours et avant tout, je dirai ce que je ressens 
à la lecture des vers; toujours et avant tout, j'en appelle- 
rai au sentiment des lecteurs; non que je veuille nier l'im- 
portance , ni que je pense surtout à m'interdire la res- 



SECTION II. fc- ODES, DITHYRAMBES. Sg 

source des discussions philosophiques; je suis au contraire 
persuadé que c'est par là que le goût se perfectionne et 
acquiert successivement toute sa délicatesse. Je veux seu- 
lement dire qu'il faut que la poésie soit sentie en tant que 
poésie, les vers ouïs en tant que vers ; et que pour qui n'a 
pas cette sensibilité native, les dissertations métaphysiques, 
soit que le critique les fasse lui-même , ou qu'il les em- 
prunte à d'autres, ne l'éclairent pas plus qu'un exp()3é du 
brillant coloris d'un tableau n'instruirait un aveugle* 

LECTURE II. ^- Odesp Dithyrambes, — fontanes, 

DELILLE. 

Je ne parlerai pas ici de cette multitude de poètes qui 
se sont successivement exercés dans le genre lyrique, à 
propos de tous les événements que voyait naiti^e la puis- 
sance impériale : on peut ouvrir les Almanachs des Muses, 
les recueils littéraires du temps , et l'on verra partout des 
exemples de la stérile abondance de ce genre de poètes; 
les pensées les plus communes, les formes de style les plus 
plates, se trouvent coupées en lignes de même mesure, et 
celles-ci groupées en couplets de même dimension : mais 
c'est tout ce qui caractérise ces odes. 

Les noms des auteurs sont, au reste, souvent la preuve 
du peu de talent qu'on doit espérer d'y rencontrer : ici , 
c'est Desgranges (i), là, de Piis(2), ailleurs, Malletde Tru- 
milly(3), plus loin, Lalanne(4), ou même de Saint-Ange (5), 
Gaston (6) ou Parseval(7), que la nature de leur talent de- 
vait éloigner de l'ode et du dithyrambe. 

(i) Ode sur la paix. V. YAlm, des (5) Ode sur la paix signée à Luné' 
Muses |N)nri798. p. i. ville, Alm% des Muses pour l'an x. 

(2) Ode à la ville de Paris sur la p. i, 

bataille dAusierliiz. Alm. des Muses ^^^ g^^ ^^ Rélablissement du cuUc. 

P<*"J: '^7' i*- }' , Alm. des Muses pour l'an xi. p. 25. 

(3) Ode à l Empereur, etc. , en ^ *^ 

1802, réimprimée en 1 83 1. (7) Dithyrambe sur C arrivée de 

(4) Ode sur lamortdeDelille. AU Marie-Louise en France, Alm, des 
jnanach des Muses de 1^12.^,1^ Muses ponriSii. ç. il*)* 



6o LIVRE I. — » POÉSIE LYRIQUE. 

Des hommes plus connus, et justement célèbres dans 
d'autres genres se sont aussi souvent essayés dans la poésie 
lyrique , et sans y obtenir beaucoup plus de succès ; Fon- 
TANES a fait plus d'une fois des cantates à l'occasion des 
fêtes de la république ou de l'empire. Le i4 juillet 
1800 , à propos de la bataille de Marengo , il fit une ode 
commune et sans idées, une sorte de chant dialogué, où se 
trouvaient en particulier ces vers : 

UNE JEUNE PILLE. 

Mon amant perdit la lumière. 

UN guerrieh. 
Tous nos cœurs vont t*offrir leurs vœux. 

UNE AUTRE JEUNE FILLE. 

Mon frère est mort sur la poussière. 

UN GUERRIER. 

Ton frère est à jamais fameux (1). 

Je m'jirrêterai un instant sur ces lignes, moins blâma- 
bles encarçL par la forme que par le fond , pour montrer 
combien Ton s'égare^ quand on veut faire de Fenthousias- 
me à fk oid, et briller dans un genre pour lequel on n'a point 
de dispositions, auquel mèn^e on est antipathique. 

Si jamais quelqu'un a repoussé les idées révolutionnai- 
res, c'eist Fontanes assurément. Sa vie et, son caractère 
bien connus témoignent assez haut combien il fut tou- 
jours ennemi de ces exagérations prétendues patriotiques , 
combien, au contraire > il était f homme de k famille et 
des sentiments intérieurs et vr^is. Comment peutril ex- 
primer ici une fausseté telle que celle-ci: Ton frère est à ja^ 
mais fameux ?lLOKki lé monde ne sait-il pas que les soldats 
qui meurent sur le champ de bataille n'ont pas seulement 
l'espoir de voir leur nom et leur souvenir conservés même 

(i) Voy. h Mercttred^Frmc^ deranYiu,t. I> p. 161, 



SECTION II. — • ODES, DITHYHAMBES. 6ï 

par leurs camarades. Le dévouement des soldats est plus 
complet encore que ne le dit l'exa^jération ridicule de 
Foiitanes : ils meurent pour le devoir*, et non pour la re- 
nommée; et le poète pouvait dire beaucoup mieux en res- 
tant dans la vérité et la raison. 

Mais ce sont les deux premiers vers surtout qui ne sont 
pas excusables : il/on amant perdit ta lumière y — Tous nos 
cœurs vont (offrir leurs vœux ; ne semblerait-il pas qu'elle a 
perdu une robe ou un bonnet, et qu'on va lui en donner 
un autre? 

C'est une chose digne de remarque que cette affectation 
sentimentale sur laquelle a vécU pendant si longtemps la • 
république, et qui se réduisait toujours à méconnaître les 
sentiments les plus naturels à l'humanité. L'indépendance 
des bergers , la richesse des laboureurs ou des fermiers , 
les douceurs de la vie champêtre , telles étaient les faus- 
setés conventionnelles dont on régalait les liabitants des 
villes 5 à mesure' qu'on les décimait par les supplices , ou 
qu'on épuisait la population par les guerres. 

Les coutumes même les plus anti-sociales étaient deve- 
nues un sujet d'admiration. On applaudissait sur le théâ- 
tre l'opéra des Mariages Samnites , où se trouvait loué un 
usage barbare attribué en effet aux habitants du Sam- 
nium. a Tous les ans , dit Millbt, six des plus belles filles 
étaient le prix des plus braves guerriers, et la gloire con- 
duisait au plaisir w (i). 

Ces belles filles étaient donc , non plus des personnes, 
mais des choses , des meubles que l'on pouvait donner au 
premier venu, sans les consulter en rien j on les gagnait à 
la lutte, ou dans le§ combats, comme on gagne une mon- 
tre ou une tiôibale d'argent en montant sur un mat de 
cocagne. 

(i) MiLLOT, îïisioire romaitw, 5® VHhloite ancienne,, édit. iû»l2 de 
époque, cb» 3, t. U, p. 3o3 de 1821, 

6 



I 



62 LÎVnE t. — POÉSIE LTRîQUE. 

Et voilà ce qu'on avait le courage de louer! ce qu'on 
rcjjardait comme de belles institutions ! ce qu'on osait pré- 
férer à notre ancienne civilisation? En vérité, cela serait 
à peine croyable aujourd'hui , si l'on ne savait que dans 
tous les {gouvernements exagérés on est entraîné presque 
nécessairement et souvent par une logique rigoureuse, à 
soutenir les idées les plus fausses, les plus exorbitantes. 

J'ai entre les mains une satire intitulée r/nfr/^Me(i), 
écrite par un nommé de Campagne , ancien officier d'in- 
fanterie , et qui paraît éloigné, autant qu'il était possible 
fie l'être en 1797, de toute exagération; il écrit dans une 
de ses notes : « Voulez- vous restaurer les mœurs? cbassez 
les prêtres, et renfermez les femmes (p. 3o). » Il se fonde 
pour cela sur Vétat des femmes dans ce qu'il appelle les 
pays libres j c'est-à-dire l'ancienne Grèce et Tancienne 
Rome; et conclut que «l'influence des femmes dans la so- 
ciété est funeste à tout et pervertit tout, n 

L'idée exprimée ci-dessus par Fontanes est pourtant du 
même genre que toutes celles qui précèdent ; elle regarde 
la femme comme obligée d'accepter tous ceux qui se pré- 
sentent, et que peut-être elle n'aime pas, en remplacement 
de celui qu'elle aimait et qu'elle vient de perdre. 

Fontanes a cependant fait mieux dans le genre lyrique, 
que ce que nous venons de voir; le règne de Napoléon a 
produit plusieurs événements dont quelques-uns l'ont pro- 
fondément blessé dans ses affections ou dans ses convic- 
tions ; alors Fontanes dans sa retraite de Courbevoie ex- 
primait pour lui seul sans doute, et pour quelques amis, 
les sentiments qu'il cachait scrupuleusement au despote. 

Le meurtre du duc d'Enghien en i8o4 excita vivement 
son indignation , et il se livra dans le silence du cabinet à 
la composition d'une ode restée inconnue jusqu'à la res* 

(1) In-80. broch. de 3i pafjes.^ no 9. An V de la répabliqae. 
Paris , chcE Géftioux. Quai Voltaire^ 



SECTION U, '— OPES, PJTHYBAMBESl. 63 

tauration. Là, il exprime en vers assez énergiques, tou. 
jours corrects, mais sans couleur poétique et surtout sans 
invention et sans génie , l'horreur que lui inspire cet as- 
sassinat : 

6ur un tr6ne orué de trophées. 

Napoléon , ne pense pas 

Qu a tes pieds nos voix étouffées 

Tairont de pareils attentats! 

Il est un juge incorruptible. 

Qui, dans un livre indestructible, 

Kn gardera le souvenir : 

Ce juge terrible est l'histoire ; 

Sa voix , sur ton char de victoire, 

*Saura t'atteiudre et te punir. 

Ni ta grandeur toute puissante, 
Ni tes drapeaux victorieux. 
De la Déesse menaçante 
Ne peuvent séduire les yeux. 
La haine qui vit de scandales, 
La flatterie aux mains vénales, 
Et qui marche à replis secrets , 
S'éloignent du trône sévère, 
Oà sans faveur et sans colère 
Elle proclame ses décrets. 

Devant son tribunal suprême , 
Qui s'élève au pied d'un cercueil. 
Tous les rois de leur diadème 
Viennent humilier l'orgueil (i). 

J'ai choisi les meilleures strophes de Tode entière, et Ton 
peut voir par la citation combien l'inspiratiott manque à 
l'auteur ; et surtout cette forme neuve et saisissante qui 
distingue les bons poètes, et dont ne peuvent approcher 
ceux qui n'ont pour leur art que des dispositions mé- 
diocres. 

En 1809 » renlèvement du Saint-Père et sa translation 

(i) FoKTAXES» Œuv. compt. M , p, 60. édit. de 1^"^^ ^ O^iw.^^OmX'^. 



64 Ï.IVRE I. — POÉSIE LYRIQUE. 

brutale à Fontainebleau rappela de nouveau Fontanes à la 
poésie lyrique; il s'agissait de ses convictions les plus inti- 
mes , de celles qu'il n'avait jamais abandonnées et qui de- 
vaient un peu plus tard lui faire faire une nouvelle ode 
sur la Sociéfe sans religion (i). Mais cet événement ne lui 
inspira encore qu'une pièce froide et prétentieuse, où des 
oppositions vraies peut-être , mais que tout le monde eût 
■ trouvées , tiennent lieu de toute verve et de toute inven- 
tion. 

Voici quelques-unes des meilleures strophes: 

O scandale ! 6 forfait réservé pour notre âge ! 
Le Hun déprédateur eut jadis moins de rage, 
Lui qui changea TEurope en un vaste tombeau; 
Lui qui, sur les débris des villes embrasées, 

Des couronnes brisées 
Osait du ciel vengeur se nommer le fléau! 

Le Pontife de Rome, arrêtant le barbare. 
Fit , du moins, respecter les droits de la thiare , 
£t la religion , et le dieu son appui ; 
Seul, il osa marcher sous leur garde invisible, 

£t le prêtre paisible 
Vit les glaives payeus s'abaisser devant lui ! 

Des chrétiens, ses enfants, ont eu moins de noblesse ; 
Ils ont d'un vieux pontife outragé la faiblesse; 
Par eux ses cheveux blancs d'opprobre sont couverts : 
En vain brille à leurs yenx le triple diadème 

Devant qui le ciel même 
A fait dix-huit cents ans prosterner l'univers. 

Uélas ! de ses bienfaits lui-même est la victime ; 
Il couronna le front de l'ingrat qui l'opprime; 
Charlemagne et Pépin en rougissent pour nous (2). 

Il continue ainsi, sans rencontrer ni une pensée neuve, 
ni une expression originale ; et ce n'était assurément pas 
la faute du sujet. 

(1) Voy, ses œuvres, t. ï, p. 147. (2) t. I,p,86. 



SECTION II. — ODES, DITHYRAMBES, 65 

Un autre événement plus poétique encore , plus émou- 
vant surtout, les Tombeaux de Saint - Denis , ne lui a de 
même fait produire qu'une ode correctement écrite, qu'on 
a vantée sous la restauration Lien au-delà de ses méri- 
tes (i); car dans les vingt-trois ou vingt-cinq strophes qui 
la composent, on peut dire qu'il n'y en a pas une vraiment 
remarquable ni par l'expression , ni par la pensée ; elles 
sont toutes de cette correction froide qui caractérisait 
notre poète. 

Là mise en scène n'en est pas pourtant maladroite: l'au- 
teur suppose qu'un banni rentré en France avant le réta- 
blissement du culte veut revoir l'abbaye et les tombeaux 
de Saint-Denis j un des religieux qui appartenaient à cet 
antique monastère l'accompagne et lui raconte la viola- 
tion des sépultures royales. C'est sans doute là une expo- 
sition à la fois simple et belle ; malheureusement nous ne 
trouvons ensuite que des lieux communs. 

Le long de ces tombes royales 

Dix siècles placés à leurs rangs , 

Sans brait , racontent les annales 

De tant de règnes différents. 

Là venait l'histoire attentive 

Consulter la pierre instructive, * 

Ou les vitraux mystérieux ; 

Mais la France , en quelques journées» 

 de ses longues destinées 

Perdu les témoins glorieux. 

Des cercueils Tillustre dépouille, 
Le sceptre, le bandeau sacré, 
Le sceau des lois empreint de rouille , 
A ces brigands tout est livré. 
L'épée aux innocents propice , 
La- main , symbole de justice, 

(i) Cette ode fut lue le 34 avril sition remontait à une époque biea 
1817, à la séance générale des antérieure, 
quatre académies ; mais la compo* 



66 LIVRE 1. ^— POÉSIE LYRIQUE. 

Ne sont plus l'efFroi des pervers ; 
On livre à de Idches risées 
Ces couronnes demi-brisées , 
Devant qui trembla l'univers (i). 

Fontanes me paraît avoir mieux réussi dans l'ode de 
moyen caractère ; les Embellisse menls de Paris (2), les stan- 
ces à M. de Chateaubriand, après la publication des 
Martyrs (3) , surtout son ode sur les auteurs qui ont fait la 
gloire de la France pendant les deux derniers siècles (4) , 
me semblent ce qu'il a fait de mieux. Ces morceaux dans 
le style tempëré, n'exigeant ni une grande énergie, ni une 
grande chaleur d'expression, convenaient au talent de Fon- 
tanes ; il s'en est tiré heureusement. 

Voici quelques stances de l'ode sur les poètes fameux, 
qui commence ainsi : 

Oui, devant lauguste im^ge 
De Racine et de Boileau, 
A genoux j'offre l'hommage 
D'un encens toujours nouveau. 
• • • • k 

Il fait ensuite l'éloge du siècle de Louis XIV , et conti- 
nue en ces termes : 

Toutefois, ô siècle illustre, 
Si tu n'es point effacé , 
Il eut aussi quelque lustre • 
Celui qui t'a remplacé. 
Les jours de Boileau s'achèvent : 
Louis meurt; déjà s'élèvent 
D'autres favoris des arts : 
Tel le chêne de Dodone 
Près d'expirer s'environne 
De ses rejetons épars. 



(1) FoNTANBS, Kuvres complètes f (3) Je reparlerai de ces stances 
1. 1, p. 167. • à l'occasion de l'élégie. 

(2) p. 109'. (4) P- 99» 



SECTION H, ^ ODXS» DITHTIUMBES. 67 

Quels grands noms dans ma jeunesse 
Ornaient ces bords glorieux 1 • 

Là, Voltaire, en sa vieillesse, 
Vint triompher à mes yeux. 
Cet astre allait disparaître ; 
Plus d'un orage, peut-être. 
Marque son cours trop ardent. 
Mais quels feux eut son aurore ! 
Et qu'on admirait encore 
L'éclat de son occident ! 

J'entrevis l'auteur d'Emile ; 
Bientôt s'ouvrit son cercueil : 
De Buffon au sombre asile 
J'escortai le char en deuil : 
Quelques esprits moins sublimes , 
Par des succès légitimes, 
Honoraient les seconds rangs : 
Du goût ils ouvraient le temple , 
Et me transmettaient l'exemple 
De leurs maîtres expirants. 

Nestor disait à la Grèce : 
J'eus pour amis des héros 
Qui vous passaient en sagesse , 
Enfants de Sparte et d'Ârgos. 
Sans avoir un si long âge. 
J'ose tenir le langage 
Du vénérable Nestor : 
Que Thersite ait moins d'audace , 
Des Dieux j'ai connu la race , 
Pollux, Hercule et Castor (1). 

Un poète auquel on a quelquefois comparé Fontanes, 
lis qui lui était Lien supérieur, Jacques Delille, que nous 
trouverons plus tard dans les genres surtout qui ont 
idé sa réputation, a fait, dans le genre lyrique, unditïiy- 
Qibe extrêmement remarquable surV immortalité de F âme. 
Les circonstances qui en amenèrent la composition sont 
rieuses et intéressantes, si du moins on les veut accep- 

1) Lieacité. 



68 IITRE I. *— Poism LTRIQUIS. 

ter comme authentiques; car, comme je le dirai tout-à- 
l'heure , elles ont été contestées, et, selon toutes les appa- 
rences, avec beaucoup de raison. 

Voici toutefois ce que Ton raconte : lorsque Robespierre 
s'avisa de faire décréter par la Convention l'existence de 
Dieu et l'immortalité de Fàme , il voulut donner quelque 
solennité à ce décret , en eng^ageant les écrivains à célé- 
brer sa nouvelle profession de foi. Delille était alors au 
Collège de France , menaoé chaque jour d'être arrêté : le 
fameux Chaumette vint le voir et le pria de faire quelques 
vers sur l'immortalité de l'âme; le procureur de la com- 
mune ne lui donna que vingt-quatre heures. Lorsqu'il re- 
vint, le poète lui montra son dithyrambe. « C'est très- 
bien, s'écria Chaumette, après l'avoir entendu ; c'est peut^ 
être ce que vous avez fait de mieux : mais attendons, le 
moment n'est pas venu de publier ces vers-là ; quand il en 
sera temps, je viendrai vous avertir. » En effet , il y avait 
dans cette pièce des passages qui ne devaient pas être du 
goût de Robespierre. 

Telle est la relation du Mercure de France {i) dans l'ar- 
ticle qu'il a consacré à ce dithyrambe de Delille. La Décade 
philosophique se montre à cet égard un peu plus sceptique; 
elle n'admet pas aussi facilement les circonstances un peu 
romanesques de cette entrevue de Chaumette et de Delille; 
elle doute que la tyrannie de 'Robespierre ait été alors 
poussée au point d'exiger sous peine de mort, comme on 
le donne à entendre, le chant d'un homme connu pour ne 
pas aimer excessivement le nouvel ordre de choses. Elle 
ne croit pas que la crainte du couteau fui bien propre à 
inspirer Delille, ni surtout que le peu de temps qui lui 
était laissé ait pu produire une pièce d'une élocution aussi 
châtiée que celle de ce dithyrambe. 

(i) Brumaire an xi. 



SECTION II. ODES, DITHYBASlBES. 69 

Ces ofcjectionssont puissantes : nous n'avons pas au reste 
à nous y arrêter; nous devons apprécier ici les ouvrages en 
eux-mêmes, et indépendamment des circonstances qui les 
ont fait naître. Le dithyrambe sur Vimmortatité de l'dine, 
de quelque manière qu'il ait été produit, mérite par lui- 
même d'être cité ici. 

Voici comment le poète débutait : 

D'oà me vient de mon cœur l'ardente inquiétude ? 

En vain je promène mes jours 
Du loisir au travail , du repos à l'étude : 
Bien n'en saurait fixer la vague incertitude ; 
Et les tristes dégoûts me poursuivent toujours. 

Tour à tour le poète essaie de dire le délire des volup- 
tés et les plaisirs de Bellone; en vain il écoute la voix de 
l'ambition, il soupire toujours après un autre bonheur, et 
rien ne peut calmer dans son âme 

Cette indomptable soif de l'immortalité. 

Alors il entre réellement en matière, et s'exprime sur le 
dogme consolateur d'une âme immortelle, dans un style 
digne et du sujet et de ses pensées. 

Lorsqu'en mourant le sage cède 
Au décret étemel dont tout subit la loi. 
Un Dieu lui dit : J'ai réservé pour moi 

L'éternité qui te précède ; 
L'éternité qui s'avance est à toi. 

Jamais sans doute on n'avîtit plus poétiquement distin- 
gué ces deux éternités admises par les théologiens, l'une 
infinie dans les deux sens, et qui est l'apanage de Dieu 
seul, l'autre qui commence et ne finit pas, celle des anges 
et de l'âme humaine. Les vers suivants sont encore au- 
dessus de ceux que je viens de citer: 

Dans sa demeure inébranlable , 
Assise sur Téternité, 



La tranquille immortalilé , 
Propice au bon , et terrible au coupable , 
Pu temps qui sous ses yeux marche à pas de géaut| 

Défend l'ami de la justice ; 

Et ravit à l'espoir du vice 

L'asile horrible du néant. 
Oui , vous qui de l'Olympe usurpant le tonnerre , 
Des éternelles lois renversez les autels , 

Lâches oppresseurs de la terre, 

Tremblez, vous êtes immortels! 
Et vous , vous du malheur victimes passagères, 
Sur qui veille d'un Dieu les regards paternels , 
Voyageurs d'un moment aux terres étrangères , 
CousoIez«vqn8 , vous êtes immortels 1 

LECTURE m. «^^ Suite de [Ode. — pesorgves, crouzet^ 

THÉVENEAU. 

Jo^ep/j-iy^i/oc/ore Desorgues , né en 1764 àAîx en Pro- 
vence , se livra à la poésie lyrique , dans laquelle il obtint 
même quelque réputation; 

Desorçues était fort contrefait , bossu par devant et par 
derrière ; ce qui donna occasion à plusieurs poètes , et en 
particulier à Lebrun , de faire contre lui des épigrammes 
plus cruelles que fines , assez plaisantes toutefois. Celle- 
ci, par exemple, en réponse à une comparaison mala- 
droite qu'on avait faite de Desorgues avec Homère : 

De l'aveugle fameux notre bossu diffère ; 

L'ignorance en vain les confond : 

Le double mont portait Homère, 
Et Desorgues sur lui porte le double mont (1). 

Ces plaisanteries de mauvais goût ne touchaient que 
fort peu notre poète, qui riait lui-même de sa difformité, 
et avait rempli sa chambre de magots de la Chine (2). 

(i) Fayollb, Acanthotogie f mot iative des contemporains, 5 vol. 
Desorgues, iii-8o. Paris, 1 834 , chez Levrault, 

(>) Biogt'aphie universelle et par-' mot Desorgues, 



SECTION lï. ^- ODES, DltbTRAMBES. Jl 

Desorgues qui avait chanté Bonaparte, général et con- 
sul , n'épargna point dans ses sarcasmes Napoléon , empe- 
reur. C'est à lui qu'est dû ce jeu de mots qui courut toute 
la France pendant les premières années de l'Empire : un 
jour qu^on lui proposait au café de la Rotonde une glace à 
l'orange ou au citron: « Non, dit-il, je n'aime pas /Vcorce 
{tes Corses), n 

Dénoncé pour ce propos et pour une chanson dont le 
refrain était : 

Ooi , le grand Napoléon 
Est nn grand caméléon » 

il Fût arrêté, conduit à Charenton, et renfermé dans l'hos- 
pice des aliénés^ où l'on prétend que sa tête acheva de se 
déranger (i). Il ne l'avait jamais eue parfaitement saine y 
puisque , par allusion aux écarts de sa poésie délirante, et 
par une paronomase assez heureuse, on l'avait surnommé 
le poète Désordre (2). 

Desorgues mourut à Charenton le 5 juin 1808, n'ayant 
que quarante-quatre ans. Il a fait un assez grand nombre 
de pièces de vers , surtout de chants lyriques , sur divers 
sujets. 

Le plus célèbre est YHynvie à [Etre suprême, qui fut 
mis en musique par Gossec , et chanté à la fameuse fête 
du 2 1 prairial an 11. On vante aussi son poème des Traiw- 
tévérius (1793, in-8®), et quelques poésies lyrico-satiriques 
publiées de 1797 à 1801 ou 1802. 

Pierre Crouzet, né à Saint-Waast en Picardie, à la fin 
de 1753, reçu docteur en 1778, fut successivement pro- 
fesseur de troisième , de seconde et de rhétorique au Col- 
lège de Montaigu ; en 1 791, il fut nommé principal de 
cet établissement. En l'an m, un décret de la Convention 

( I ) Bioy r« cf<fs çont^mp, , même mol« (3) Ibid, mot Crouiei, 



j2 LIVRE I. — POÉSIE LYÂIQUÊ. 

le nomma directeur de l'Institut des jeunes Français ; en 
Tan viii, il devint directeur du Collège de Compiéçne , et 
en l'an ix (1801) directeur du Prytanée de Saint-Cyr. Ce 
fut là surtout qu'il acquit le plus de titres à l'estime de ses 
concitoyens; il rétablit Tordre et la discipline dans une 
maison où on n'en avait aucune idëe. Le nombre des 
élèves s'y accrut dans une proportion rapide; ils étaient 
cent vingt quand il arriva ; on en compta bientôt six cents. 
Crouzet continua de diriger cet établissement, lorsqu'il fut, 
en 1808 , transféré à La Flècbe j^ l'école militaire qui occu- 
pait le cbâteau de Fontainebleau ayant été transportée à 
Saint-Cyr, où elle est restée depuis. 

En 1 809, Crouzet fut nommé proviseur du Collège Cliar- 
lemagne et correspondant de l'Institut. Il est mort à Paris 
le i*"" janvier 1811. 

On lui doit diverses poésies qui n'ont pas, il faut l'a- 
vouer, un bien grand mérite, Crouzet versifiait bien , sa 
rime était riclie, s^ cadence ordinairement harmonieuse ; 
mais il n'y avait presque aucune invention dans ses 
poèmes; comme tant d'autres, il versifiait des lieux com- 
muns. 

11 avait fait en 1790 un poème intitulé Ui Liberté'^ en 
1 797, un Dialogue en vers ; en l'an ix, un autre Dialogue en 
vers, récité par les élèves duPi^tanée à l'occasion de la distri- 
bution des prix de fin d'année; en 1806, un Discours en 
vers sur f Homme ; un autre sur la Nécessité du travail; un 
peu. plus tard, à l'occasion d'un trait de dcvoûment d'un 
de nos soldats^, la pièce militaire itititulée Fortanas ,^Q\iée 
par les élèves du Prytanée lors de la distribution des prix. 

Ce Fortunas, tombé entre les mains des Russes, avait 
renouvelé le trait de courage, du cbevalier d'Assas : me- 
nacé d'être tué s'il parlait, il avait crié aux Français, de 
tirer sur lui et sur 1^ Russes qui le retenaient; mais, plus 
lieureiu que son modèle; il avait vu fuir l'enuemi; lui* 



Section ii. — oms, biTHYRAMtes. y^ 

même avait étë blessé; et bientôt recueilli par nos ambu- 
lances, il avait été rendu à son régiment. 

C'est ce trait que représentait Ig petit drame de Crouzef, 
aux applaudissements frénétiques de tout le Prytanée. Le 
capitaine russe criait aux Français dans Tobscurité : 

ft I • < • Amis , ne tirez pas t 
Noas sommes Français : 

Fortunas ajoutait aussitôt : 

Non, t(re2 mon capiUine : 
Ce sont les Btisses. — Teu ! 

Aussitôt une vive fusillade brillait et éclatait aux yeux 
de cette jeunesse guerrière. Les Russes étaient mis en dé- 
route; Fortunas, blessé et tombé à terre, restait seul sur le 
théâtre; il se relevait bientôt, en terminant le vers com- 
mencé par : Ce sont les Russes, — Feu! et disant : 

De leur main incertaine 
\.€& coups précipitas ont glisse sur mon flauc. 
Le coup qui m*a blesse , qui fait couler mon sati^ , 
Il me vient des Français, et d'une main cliérie; 
Il a plus de mérite aux yeux de la patrie. 

Bionlôt arrivait un officier russe, portant un drapeau 
français sans son aigle ; Fortunas le faisait prisonnier, et 
voulait même le tuer pour avoir déjjobé ce glorieux sym- 
bole de l'empire , lorsque s'apercevant que son ennemi lui 
avait remis son épée , il s'écriait : 

Mais je n égorge pas un captif sans défense : 
llepcends ce fer .> . ^ et dé fends- toi. 

Le Russe répondait : 

Je ne t ai point tromp<^, soldat > écoute-moi : 

Les Français sont vainqueurs -, les nôtres en déroute, 

Ou pris, ou massacrés i 

i 



^4 t!Vl\E I. —^ roÉSIÉ iYRlQtE. 

rORTUNAS. 

Eh ! crois-tu que j en doute, 
Etranger? est-ce là ce que je veux savoir? 
Gomment ce tronçon seul est-il en ton pouvoir? 

La question s'éclaircissait bientôt; on rapportait sur la 
scène le corps d'un jeune soldat , récemment sorti du Pry- 
tanée, et qui , n'ayant pu défendre son drapeau contre des 
ennemis supérieurs en nombre, en avait détaché l'aigle et 
l'avait cachée dans son sein. 

Alors l'officier russe souhaitait le retour de la paix dans 
un couplet qui commençait ainsi : 

Français, braves Français, sublime nation. 

Peuple digne , en effet, du grand Napoléon ! < 

Ce sont là , sans contredit , de bien mauvais vers, où les 
épithètes foisonnent , où les hyperboles de tout genre 
abondent; mais c'était lé ton général de l'époque , et ces 
figures de rhétorique faisaient un effet extraordinaire sur 
les jeunes auditeurs. 

Çrouzet avait, quelque temps auparavant, célébré les 
victoires de Napoléon dans une ode qui, peut-être, e3t son 
chef-d'œuvre dans le genre sérieux. Il supposait qu^ùn 
Français, s'adressant à l'ombre , d'Homère , Tinvitàit à 
chanter les exploita du vainqueur de Marengo : 

Kéveille-toi^ -cendre d'Homère ; ' 

Ton Achille est ressuscité 

Plus grand. — Qu as-tu dit, téméraire? 

— Ombre auguste « la vérité. 

Oui 4 par un béros plus sublime 

Cet Achille si' magnanime 

En nos jours vient d'être effacé! 

Tu n*en es pas moins admirable : i 

Le chantre reste inimitable ; 

Le héro3 seul est surprisse. 

On voit éclater, dès cette première ttmee, h déhvLi des 



SECTION lï. — ODES, DIT^jaAWES.^ jS 

rimes en ëpithètes si ordinaires aux poètes négligés » et à 
Crouzet en particulier. 

On conçoit facilement la suite de ce couplet : Homère 
va demander quelques détails ; le Français racontera les 
grandes actions du héros; enfin , Homère offrira sa lyre à 
son interlocuteur: 

Tiens; prends cette lyre sonore 
Dont la voix retentit encore 
pes bornes de Tantiquité; 
Et va, des siècles triomphante» 
Frapper, toujours plus éclatant^, 
L*écho de la postérité. 

Le Français refusera modestement, et déclarera qu'il 
est impossible de célébrer dignement un si grand homme. 

Telle est cette ode , dans laquelle il y a sans doute bien 
peu d'invention, mais qui enfin ne manque pas d'un cer- 
tain mouvement lyrique , ni surtout de cette sonorité né- 
cessaire dans la haute poésie , quoique trop souvent ache- 
tée^ aux dépens de la pensée, par la* multitude des épi- 
thètes. 

Théveneau , né à Paris en 1759, et mort en 18:}} à l'âge 
de 6% ans, s'est fait , comme poète lyrique , une réputation 
que le temps n'a pas respectée. L'état de misère où il était 
tombé et sa manière de travailler expliquent le peu de 
perfection qu'il a pu doiiner à ses ouvrages. Il avait été 
réduit» dit la Biographie universelle, à accepter une pe^- 
sion mensuelle que lui faisait Morin^ alors fermier des 
jeux, à la charge de lui apporter chaque mois un certain 
nombre de vers du poème de Charlemagne , ou de tout 
autre ouvrage de sa composition. La mort de Morin , au 
bout de plusieurs années , changea l'existence de Théve- 
neau; il lui fallut donner des leçons de latin, de mathé- 
matiques^ et même aider plusieurs poètes dans leurs tra* 



^8 LIVRE h •— POÉSIE tYRIQI7£, 

sent bien supérieures au reste de la pièce. Il s'agit des 
souffrances d'Hercule sur le bûcher: 

Cen est fait , et déjà la flamme pétillante 
Etincelle j s'étend et monte dans les airs ; 

Déjà de sa lueur brillante 
Elle éclaire et les monts et les bois et les mers. 
Alcide souriant au feu qui l'environne, 
£n suit d'un ccil serein le cours impétueux \ 

Et le bûcher parait un trône 
Où brille du héros le front majestueux. 
J)ientût Vulcain détruit Tenveloppe grossière 

, Qui l'attache à l'humanité ; 
Le ciel ouver^attend une divinité : 

Le fils d'Âlcmène est en poussière ; 
Le fils de Jupiter dans l'Olympe est monté {ly. 

Certes , la distinction des deux natures dans Hercule est 
noblement et vivement exprimée dans ces deux derniers 
vers; mais c'est à-peu-près tout ce qu'on peut remarquer 
dans ce dithyrambe, d'ailleurs démesurëment long; et, s'il 
fallait choisir entre tout ce qu^a fait Thëveneau, j'aimerais 
encore mieux son épître à un ami malheureux, qu'il a inti- 
tulée V Illusion. Là, du moins, il y a quelque idée nouvelle; 
Tauteur soutient qu'il faut, quand on est malheureux, se 
faire illusion à soi-même ; que l'illusion seule peut nous 
faire oublier nos maux. Il ajoute à ce sujet; 

L'illusion bientôt, par un nouveau délire, 

De ses charmes encor veut augmenter l'empire { 

Elle ordonne » et soudain son magique pouvoir 

Offre aux yeux éblouis un immense miroir. 

Le spectateur s*y cherche, et ravi d'y paraître, 

Se voit non tel qu'il est , mais tel qu'il désire être, (a^ 

Puis vient une description de divers personnages, qui 
regardent successivement dans le miroir, s*y voient sous 

(0 Voy. Vllhfsion, poème pré- in-i8. Paris, 1816. Guillaïune, 
cédé du Bf'f/ne rff la terreur, elc (a) Ouv. cité, p. 48* 



SECTION II. »-« ODES) DITHYRAMBES, 79 

les plus agréables couleurs : le joueur, Fëpouse délaissée, 
l'ambitieux ou l'usurpateur, le mourant , le romantique , 
la coquette, Tami de sa patrie. Théveneau ajoute enfin 
ces vers terminés par une coniparaison aussi neuve qu'in- 
génieuse; 

tilt de l'illusion admire le pouvoir ; 

Quand au miroir magique ou cessait de se voir , 

Des cerveaux ébranliés les fibres élastiques 

Y répétaient encor ces scènes fantastiques* 

Tel , quand l'airain sonore au silence rendu , 

Dans l'air qu'il a frappé repose suspendu | 

Le fidèle élément d'une aile fugitive 

Transmet les derniers sons à l'oreille attentive (i). 

^ECTUBE IV, ^- Suite de tOde. — lebaux. 

Ponce-Denis-Ecouchard Ledrvn, né à Paris en 1739 et 
mort à la fin de 1807 , est le véritable représentant de la 
haute poésie lyrique pendant l'époque impériale. 

Il avait manifesté de bonne heure ses dispositions pour 
la poésie ; élevé au Collège Mazarin , il faisait des vers dès 
l'âge de douze ans. A peine sorti du collège^ il concourut en 
1749 pour le prix de poésie, qu'il ne remporta pas; puis 
obtint dans la maison du prince de Gonti une charge lu- 
cratÎTC, et fit connaissance avec Racine le fils qui lui donna 
des conseils sur son art^ et l'engagea surtout à suivre les 
traces des anciens. 

£n 1755, il fit paraître l'ode sur les Tremblements de terre, 
où iljeta un touchant épisode sur la mort du jeune fils de 
Louis Racine ; il s'adressait à la mer : 

Toi qui grondes sur ces rivages , 
Mer , si tu connais la pitié , 
Epargne au moins dans tes ravages 
L'objet de ma tendre amitié. 

( I.} Ouvrage cité , p. 5 1 . 



8o tIVRB U «— POESIE LYRIQUE. 

Ilétas ! aux rives da Permesse , 
^ Le même âge, la même ivresse, 

Autrefois emporta nos pas! 
L<e8 Muses ! . . . . quel destin bizarre ^ 
Quelle divinité barbare, 
'Tenlève à jamais de leufs bras? 

Reviens,.... la mer s élance.... arrête! 
Vois, crains, fuis ces flots suspendus : 
Ils retombent.... Dieux! la tempête 
L'entraîne à mes yeux éperdus! 
Divin Racine, ombre immortelle, 
. Ton fils!.... il expire, il t'appelle !..•• 
Volez, Muses, Grâces, Amours ! 
Volez , sa bouche vous implore ; 
Toi, déesse plus chère encore , 
Amitié, vole à son secours! 

Ces strophes et les deux qui suivent et qui terminent 
l'ode sont, sans comparaison, ce qu'il y a de mieux dans ce 
poème , où Lebrun a, d^ailleurs , ramasse sans choix, sou- 
vent sans harmonie poétique, et toujours sans aucun effet, 
les vieilles tournures, les apostrophes et figures surannées, 
les mots ronflants et emphatiques. 

Lebrun se maria ; les premières années de son mariage 
furent fort heureuses ; la suite le fut moins. Après quatorze 
ans , par des conseils empoisonnés et tissus d'adresse et de 
perfidie, dit la. Biographie des Contemporains {i) , la ten- 
dresse de sa femme se changea en une haine implacable ; 
elle le quitta en 1774; il y eut une demande en séparation, 
où la belle-mère et la belie-sœur du poète déposèrent con- 
treplui ; la séparation fut prononcée par le Cbâtelet et con- 
firmée en 1781 par le Parlement. Sous prétexte d'empor- 
ter les effets de l'épouse , la famille de sa femme laissa 
LePjrun dans le plus affreux dénuement; ses meubles furent 
enlevés, ses livres dispersés et dépareillés. Lebrun se ven- 
gea de tout le monde avec des vers i il lança contre ses ju- 

(f) Mot Lebrun f^* ao8^ 



SECTION IL <— ÛP£a/piTBYaAM6£$« Si 

ges l'ode intitulée Jlcée cotUre les juges de Lesbos{ï)\ et 
contre sa femme et sa famille Félégie qu'il nomma Néiné- 
sis , où Ton trouvait ce passage vraiment digne d*Arcbi- 
loque I 

Que de fois , Némésis, dans ce fuaeste orage 

Moa fragile vaisseau fut voisin du naufrage! 

Que de fois j'appelai les Dieux à mon secours ! 

£t les flots» et les vents, et les Dieux étaient sourds! 

Tu vis le triple noeud de ce complot infâme : 

Tu vis s'armer ensemble et mère , et sœur et femme ; 

Tu vis leur noire audace , ô crime ! ô triple horreur ! 

De leurs coups sur moi seul diriger la fureur ; 

Tu les vis toutes trois , s'attachant à leur proie « 

Puiser dans mes tourments une exécrable joie. 

Et , de mes tristes jours se disputant la fin , 

Se faire de ma vie un funeste batia. 

O Méléagre! ainsi, ton effroyable mère 

Te dévouait aux feux qu'aUuma sa colère ; 

Ainsi, l'horrible sœur d'Absyrthe massacré 

Dispersait en lambeaux son frère déchiré ; 

Ainsi, de DanaUs les filles exécrables 

Au sang de leurs époux baignaient leurs mains coupables. 

Mais aucun d'eux n'a vu, dans ses derniers abois, 

Epouse et mère et sœur le frapper à la fois (i). 

Voilà certes une magnifique amplification , et des traits 
bien cruels lancés par le poète ; il rassemble tout ce que Tan- 
tiquité mythologique offre de plus odieux dans les crimes 
contré la famille^ et conclut avec beaucoup d'adresse que 
son malheur surpasse celui de toutes ces illustres victimes, 
puisqu'il a souffert à la fois les coups isolés où celles-ci 
étaient séparément en butte. 

Mais un moment de réflexion réduit à leur juste valeur 
toutes ces hyperboles ; d'abord, ce n'est ni sa propre sœur, 
ni surtout sa mère , mais sa belle-mère et sa belle-sœur» 

(l) LÎV. V. ode l5 de Tédit. de Toi qoImetUiUmâ p^rteaurtn^il» ie«explol»i, 
^', ' . K>|| .^ • . C'est trop de ton inouro baleine 

t^iUguene. Elle commençait ainsi ; Soulller lo impTe aHfpute où mplreat sot kk, 

vu iuffe, borrtiu dfl MiiyléDe, (a) OEuvr, CompièteSf t, Ih 



8^ tIVRB I. — POÉSIE tTRIQUE. 

ce qui est bien différent , qui se joignent à sa femme ppur 
faire prononcer son divorce. 

Ensuite et surtout» il n'est question que de meurtres et 
d'assassinats dans les comparaisons de Lebrun; et en fait, 
non-seulement il n^a pas trouvé la mort dans ces querelles 
auxquelles il a survécu trente ans , mais c'est lui qui a , 
comme on dit en langage trivial , enterré tous les acteurs 
de ce drame , 

Qui , de ses tristes jours se disputant la fia » 
nous dit-ilj 

Se faisaient de sa vie ttu funeste butia. 

Il n'en faut pas conclure sans doute qu'il ne fut pas très- 
malbeureux^ lors de ce fâcbeux procès ; mais seulement que 
les poètes sont de mauvais témoins des clioses et les rap- 
portent non telles qu'elles sont, mais telles qu'ils les sen- 
tent. 

Lebrun , après beaucoup, de pertes, était parvenu à réu- 
nir i85oo livres de capitaux; il plaça le tout chez le prince 
de Guéménée, dont la banqueroute lui fit bientôt perdre 
tout ce qu'il possédait. En proie à la plus cruelle misère» 
il se vengea de son banquier , en lui donnant le titre et es- 
croc sérénissime ; mais son génie sembla grandir encore par 
Fadversité; c'est de cette époque que datent ses plus belles 
odes. 

Le roi lui ayant accordé une |>ension de 2000 livres, 
Lebrun chanta d'abord ses louanges avec toute l'ardeur 
d'un nouvel obligé; peu à peu le souvenir du bienfait &'ef- 
faça, et dès 1789 , il était un de ceux qui attaquaient le 
plus vivement la royauté. 

Depuis ce moment l'exaltation révolutionnaire croissant 
toujours, celle du poète suivit la même gradation ; Lebrun 
. fut et se nomma le poète national; il chanta la terreur 
comme il avait chanté les rois et la paix, comme il chanta 



sEctibw ti. -— DDÉs, mtimiA^iBEs. 8Î 

plus tard l'empire et la guerre. Là Convention lui avait 
donné un logement au Louvre ; après le renversement de la 
république» il obtint en 1801 une pension de 6000 francs; 
cte^ i8o3une gratification de mille écus pour son ode sur 
le projet de descente en Angleterre. 

Dans cette ode remarquable par son mouvement et la 
grandeur des pensées , il représentait les fleuves réunis 
dans le sein d'Amphitrite ; l'un d'eux annonçait à Neptune 
les envahissements des Anglais dans le Nouveau -Monde, 
leur perfidie et l'assassinat de Jumonville(i). La Seine se 
plaignait alors en ces termes : 

Dieu des mers, tn l entends, dit la Seine ëjperdne; 
On égorge mes fils ; leur sang eoole à ta vue , 
Et ce sang généreux ne serait pas vengé ! 
Ne suis-je plus ta fille , ô Neptune , et toi-même, 
N'es-tu plus souverain de ce trident suprême 
Par l'Anglais outragé ? 



Tu voulus que tes flots unissent les deux mondes ; 
Et du libre Océan il enchaîne les ondes ! 
he cri des nations redemande les mers. 
Purge tes flots sacrés de ses voiles parjures ; 
Venge le sang français, mes larmes » mes injures , 
Toi-même et l'univers. 

Elle dit, et ses sœurs autour d'elle gémissant. 

Fleuves , rassurez^vôus , dît l'époux d'Àmpliitrité : 
Au livre des destins la vengeance est écrite ; 
Albion expiera les ma Ht de l'univers t 
Avant que la l^mise ait oomplé quelques lustri^s , 
Elle a^ra xu. dianj^r ses trioniplies Ulustres, 
En sinistres revjers. 

Vaiuem^t t'insolepte , à sa n^9 rivale, V 
Croit opposer des flots l'orageux intervalle^ 

(i)^oy, le pdème de ïffOMi» sut cette catastbphc^ 



84 ttvns I. — Poésie tTRiQUS. 

La perfide s*épuise en efforts superflus. 
Tremble, nouvelle Tyr, un nouvel Alexandre 
Sur Tonde où tu ré(][nais va disperser ta cendre; 
Ton nom même n'est plus (i). 

L'allusion à la ruine de Tyr, el le nom du nouvel Alexandre 
donné au premier Consul, durent contribuer pour quelque 
chose à la grandeur de la récompense ; aussi, ces variations 
peu honorables au caractère de Lebrun lui attirèrent de 
toutes parts des épig;rammes sanglantes, entre lesquelles on 
distinguera celle-ci que Desorgues avait imitée du Persan 
Saadi : 

Oui, le flëau le plus funeste 
D'une lyre banale obtiendrait les accords; 

Si la peste avait des trésors , 
Lebrun serait soudain le chantre de la peste (a). 

A Dieu ne plaise que je veuille ici excuser cette versati- 
lité, cet oubli des bienfaits passés , cette adoration perpé- 
tuelle du pouvoir régnant et de l'esprit du jour: un tel 
caractère est justement flétri par le mépris public. Il con- 
vient seulement de remarque!» que celte disposition à re- 
cevoir et à rendre facilement toutes les impressions du de- 
hors , est une des conditions les plus ordinaires et les plus 
favorables du talent poétique, de celui surtout qui se mani- 
feste dans le genre lyrique, où dominent et doivent dominer 
la sensibilité et l'imagination. Cette remarque ne lave pas 
notre poêle çans doute ; elle fait voir cependant qu'homnic 
d'enthousiasme et d'entraînement, il est moins condam- 
nable .que ne Teût été, pour une conduite pareille, un 
homme d'un esprit plus posé et plus réfléchi. 

Dans tous les cas, Lebrun ne s'effraya pas de ce déluge 
d'épigrammes ou de satires; il se présenta galamment au 
combat^ l'engagea souvent le premier, fit de tous côtés face 

( i) LEBRUN; Odest liv. Vf, od. 1 8» (2) Bio^, d€sConltemp,,mot Desor^cf, 



«ECTIÔW tt. **- ODES ,' CITHYUAMBES. 85 

à sèà adversaires , riposta en un mot par un feu sî bien 
nourri, qu'en vérité , dans ce jeu d'esprit , la victoire sem- 
bla presque toujours lui rester. J'en donnerai quelques 
preuves lorsque je parierai des épigrammes. 

il est ici question de ses odes qui forment* sans contes- 
tation son premier titre de gloire; ces poèmes sont nom- 
breux 5 trop nombreux peut-être ; mais enfin^ il y en a dé 
ffèé-beaui, et dont la France peut se glorifier à juste titre. 
* Les jugements portés sur Lebrun par les critiques ses 
éohlémporaihs sont loin de se ressembler. La Harpe le 
tWte fort durement : « nous ne pouvons , dit-il, donner à 
M. LebïTtn un meilleur conseil que celui de tâclier de sui- 
vre «Sans la poésie les mêmes principes de style que M. dé 
É^^n a suivis dans sa prose ' éloquente , où il a su être 
e![iÊyé san^ enflure , noble sans recbercbe , énergique sans 
ra^^W et s?Pé oï^scurité » (i).'On peut douter de Timpar- 
ti^l&^cFe'latïîarpéàrégard de Lebrun : celuî-ttTàvaitfort 
lââf traitiS, soit dans ^es épigràmàies, soit snrtatrt <}ans Wù 
^tfre'ltir la bonne et là di auvaîse iplaisanterie , où on lit : 

« J)e La Harpe , a-t-ou dit , i*inipertiDént visage 
Appelle le"^otifHet i» : ce mot irest-ïjttVii <totrag«; * 
>^ ' Jeveux4u^ht¥àit|>MdoiitV^^^^ * ' 

t ^^^^^rllppe^^a^^ ; .■(> 

, . ^ 0i^ :<^^€£/roiâri<iaeur4e presse Iw-môi]^ .^ 

^^ ^ À|^ défaut du puUUc, il est juste qinl s'aille. 
- ' Il s'est sigiiégi^ud homme, et se dit imibortel '^ ^ ' 
' A^^feVcure.C:. i« Ces'mbl^nWt rien ^lits^^H cruel.' ^ ^^ 

i >'^^«^ ' I :r Jadis ) il .misfouait âa]a»Àa pro 
.vj \.< v^ Miûl dixièif rfifS^u^ '• , 

t.; i'.' . y bou^^ç, et;Sif?a,déptt çi',^,dilH}n,harM^ 

,; ' . X'i^^at! jetais le seulqui ne Teût pas sifflé (a). 

, Qiénier au cc^plçaire fait de Lebrun le plus grand éloge : 
«►Jgutre ïlowsseau et Lebru», dit-il(3), nul ne mérite dans 

^4i) liA^iSARPS^ fjOrcee, t. J^III^ Jlfu^es de l an xiii ( 1 8o5 }, p. a53. 
Ç^-^dj^^ {3) Tableau de la littérature fraw 

\2) Œuvr, €ompl.; JlmuMiih des faise,eh,$n 

8 



86 LîVIlÉ U — t>OÉSTE ttRIOTTfi. 

le genre de l'ode une réputation brillante et durable; queU 
ques stances ingénieuses c|>arscsdans le recueil dcLamottc, 
quelques stropbes pompeuses de Lcfranc , quelques traits 
élevés de Thomas, de Malfdatre, de Gilbert, ont obtenu de 
légitimes éloges: mais il faut composer des ouvrages sou- 
tenus, imposants, nombreux, pour être justement placé 
parmi les maîtres de la lyre. Une ode sur ie Tremblement 
de terre de Lisbonne annonça les talents de Lebrun; son 
ode à Foliaire^ en faveur de la petite nièce de Corneille ^ 
est à la fois un bon ouvrage et une Fjonne action. BufFon, son 
illustre ami , lui inspira deux odes éloquentes , et dont la 
dernière est un chef-d'œuvre. Durant l'époque dont nous 
présentons le tableau littéraire, il a lu dans nos séances 
^publiques sa ï)elle ode sur ÏJùitfiomiasme, et cette autre 
non moinsbelle, où, parvenu à la vieillesse, il remonte jus- 
qu'à son enfance , repasse en vers brillants sa vie entière, 
et se promet, à l'exemple d'Horace et de Malherbe, une im- 
mortelle renommée. Entre les nombreux hommages qu'il 
à rendus à la liberté , on distingue le chant qu'il composa 
sur le combat et l'incendie du vaisseau nommé le Fengeur, 
Naguère, il a célébré dignement cette mémorable campa- 
gne où tant de succès furent couronnés par la prise de 
Vienne et la victoire d'Austerlitz. Il avait plus d'un ton 
sans doute : il est élégant et fleuri dans son orle sur tes 
Pârysa^<?5; mais presque toujours c'est Pindare qu'il aime 
à suivre, et dont il atteint souvent la hauteur. S'il en est 
aussi près qu'Horace , on ne voit pas qu'il sache, comme 
le poète latin, détendre les cordes de la lyre, mêler le plai- 
sir à la philosophie, chanter Lydie, Glycôre, et l'amour, et 

surpasser Anacréon Lebrun eut tant d'élévation 

qu'il porta cotte qualité jusqu'au défaut. Mais s'il est per- 
mis de lui reprocher le luxe et l'abus des figures , Faudace 
outrée des expressions , et trop de penchant à marier des 
mots qui ne voulaient pas s'allier ensemble, Icnvie seule 



SECTION II. — ODES, DITHYRAMBES. 8^ 

oserait lui contester une étude approfondie de la lan-' 
gue poétique , une harmonie savante , et ce beau dé« 
sordre essentiel au g^enre qu'il a spécialement cultivé. . . 
«.«... U devra surtout à ses odes cette immortalité 
qu'il s'est promise; et dût cette justice rendue à sa mé- 
moire, étonner quelques préventions contemporaines, il 
sera dans la postérité Fun des trois grands lyriques fran- 
çais, n 

A Tépoque où Chénier écrivait ces lignes^ Déranger, ou- 
vrant à la poésie des voies toutes nouvelles, n'avait pas 
encore ajouté un quatrième nom à ceux de Rousseau, Le- 
brun et Malherbe que signale ici le critique. Mais son ju- 
gement n'est pas moins juste dans son ensemble, quoiqu'il 
n'ait pas assez appuyé sur les défauts du style , souvent 
même sur ceux de la pensée chez Lebrun. 
^Ces défauts , indiqués légèrement par Chénîer, ont été 
signalés avec beaucoup d'esprit et de goût par M. Baour- 
Lormian , dans la première des trois satires intitulées les 
Trois Mols(i); en réunissant dans un petit espace les ex- 
pressions hasardées ou barbares qui sont disséminées dans 
les ouvrages de Lebrun, il fait vivement ressortir le man- 
que d'élégance ou de correction qui caractérise quelque- 
fois notre lyrique. 

Voici cette critique : 

De rimmortel Lebrun mesurez la hauteur ; 
Voyez-le déployant son vol dominateur. 
Ceint (le foudres, d'éclairs ^ traverser l'empirée , 
Et s ouvrir dans le vide une route ignorée. 
On connaît dans Paris son pouvoir souverain ; 
Les vers qu'il martela sont plus durs que l'airaiu. 
A des insectes rois il déclare la guerre; 
• lïjait rire son arc, enivre le tonnerre^ 

(f) Réimprimées en 1821. ia-8o> PoDtbieu. 



88 l-IVW h — |»0£SIE LYBI^UE. 

Boule un bleuâtre éclat en des yeux meuaçants. 
Ne craint pas de mourir, fier de sortir du temps , 
* Fait au front d'un monarque expirer la couwnne , 
De la postérité hardiment s'environne ; 
Dénonce à Floie, au lis , Xitisoknce des vents ^ 
Jusqu'au sein des enfers porte ses pas vivants , 
Peint de gloire et (t orgueil les âmes effrénées , 
Se plongeant à sa voix au fond des destinées ; 
Et fuyant <fun essor subit, inattendu, 
A travers le péril et Vobslacle éperdu , 
Jeune de verve , Tole en des plaines arides « 
Pour imposer silence, aux hautes Pyramides , 
Tente le vaste olympe, et , libre d'ennemis, 
S^assied , en conquérant , sur les siècles soumis (i)« 

Malgré cette critique et d'autres que Ton pourrait 
encore» et qui ne manqueraient pas de justesse 5 Leb 
mérité au moins en grande partie les éloges qu'il a 
de 9es contemporains ; plusieurs de ses odes sont y 
blement des cbeis-d'œuvre^ surtout dans le genre e 
celle qu'il a adressée à Buffon sur ^5 Détraeteurs^ soi 
trée^ ou Yj^ge dor , celle «urtout qu^il a composée ^ 
vaisseau le Fengeur qui avait mieux aimé se faire s 
que de se rendre aus Anglais, sont des pièces aussi gk 
ses pour la France que pour le poète. On a cité et o 
tera toujours ces strophes qui terminent l'ode sur le 
geur: 

Mais des flots fût-il la victime , 
Ainsi que le Vengeur il est beau de périr; 
Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abtme , 

De paraître le conquérir. 

Trabi par le sort infidèle, 
Comme un lion pressé de nombreux léopards , 
Seul, au milieu de tous sa fureur étincelle : 

Il les combat de toutes parts. 

(1) Lieu cité; p. 7 et 8. Voy. aussi ÏÀcanthlogie de Fayolu^ mot t 



SECTION It. ^- ùnES, DIT&TBAMBEfl* 8g 

L'airain lui déclare la gaerre , 
Le fer, loiide, la flamme /entourent ses héros; 
Sans doute, ils triomphaient , mais leur dernier tonnerre 

Vient de s'éteindre sous les flots. 

Captifs!.... la vie est i^n outrage : 
Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux ; 
L'Anglais , en frémissant, admire leur courage : 

Albion pâlit devant eux. 

Plus fiers d'une mort infeillible , 
Sans peur, sans désespoir , calmes dans leurs combats , 
De ces républicains Tâme n'est plus sensible 

Qu'à l'ivresse d'un beau trépas. 

Près de se voir réduits en poudre, 
Ils défendent leurs bords enflammés eC'^sanglants; 
Voyez-les défier et la vague et la foudre 

Sous les mau rompus et brillants. 

Voyez ce drapeau tricolore, 
Qu'élève en périssant leur courage indompté ; 
Sous le flot qui les couvre , entendez-vous encore 

Ce cri : vive la liberté! 

Ce en , c'est en vain qu'il expire 
Etouffé par la mort et par les flots jaloux : 
Sans cesse il revivra répété par ma lyre; 

Siècles ! il planera sur vous ! 

Et vous , héros de Salamine , 
Dont Thétis vante encor les exploits glorieux, 
Non , vous n'égalez point cette auguste ruine. 

Ce naufrage victorieux. 

On trouve encore de belles parties dans son ode sur DieUj 
quoique tout n'y soit pas de la même élévation ; les pensées 
métaphysiques abstraites qui y abondent la déparent sans 
douter mais tout le monde admirera les vers suivants : 

Atome d'un instant , poussière fugitive, 

Homme né pour la mort , parle : as-tu Êiit les cieux? 

As- tu dit à la mer : brise-toi sur la rive ? 

As-tu dit au soleil : marche et luis sous mes yeux? 



Cest un Diea qui Ta dit : ce Diea de la pensée 
M'a pas besoin d'autel, de prêtre ni d'encens; 
Mais quelle ingratitude orgueilleuse , insensée , 
Oserait lui ravir tes vœux reconnaissants? 

Et contre l'éternel un vermisseau conspire^ 
Et, rampant dans un coin de ce vaste univers, 
L'iiomine chasserait Dieu du sein de son empire ! 
11 nommerait sagesse un délire pervers ! 

L'impie atteste en vain le néant ou l'absence 
b 'lin Dieu que les remords révèlent aux forfaits; 
Et moi, j'ose attester l'invisible présence 
D'un Dieu qu'à 'l'univers révèlent ses bienfaits (i). 

Voilà de beaux v«rs ; on y critiquera pourtant avec rai- 
son la peinture que Lebrun fait de Dieu , comme très-peu 
lyrique et surtout fort inconséquente. Il le dépouille en 
effet de toute sa pompe extérieure , de ses autels , de ses 
prêtres, de son encens, et ne voit pas qu'il détruit par là 
ce qui peut le plus toucher nos sens et nos esprits ; c'est 
une faute dans un poète lyrique. 

Il n'est pas plus excusable comme logicien ; car après 
lui avoir retiré t encens et les autels , il veut lui faire adres- 
ser nos vœux reconnaissants, Lebrun aurait dû sentir que 
Dieu n'a pas plus besoin de nos vœux que de notre encens^ 
que s'il renonce à celui-ci, il peut bien renoncer à ceux-là; 
qu'en ne croyant pas en Dieu, un vermisseau ne conspire 
pas contre Dieu ; et surtout que le pur déisme est bien près 
de se confondre avec l'athéisme qu'il poursuit cependant 
ici de toutes ses forces. On ne trouve que trop sou- 
vent des contradictions de ce genre dans les poètes qui ont 
voulu prendre Dieu pour le sujet de leurs chants, en reje- 
tant d'avance, comme trop philosophiques, les croyances 
populaires qui s'y rapportent. 

(i) Voy. les Poètes français, col- ode ne se trouve pas dattlTédition 
lection Dabo, t, XL^ p. 997. Cette de Giiigtien^. ^ 



«ebrun, comme l'a romarquë Chéaiev, n-est pas aussi 
reux dans les odes de moyen caractère que dans celles 
1 style élevé; là, il est souvent prosaïque, traînant, voire 
; il suffirait, pour s'en convaincre, de lire l'ode qu'il a 
iposée pour prouver que la beauté ne revit que dans les 
ux vers, et que le génie seul tiest point soumis au temps. 
te pensée n'est pas neuve , elle a été admirablement 
rimée par Horace , dans cette strophe si souvent citée : 

yixere fortes ante À^amemnotuk 
MuUi; sed omnes HUtcrymabibs 
Urgentur, ignotiifue longa 
Hocte^ carent quia vote sacro (i). 

icbrun n'est pas aussi poétique ; voici son début : 

Source de bonheur et de peine, 
Beaaté chère aux mortels , ah ! ne soit point trop Yaine 

D'un charme frêle et passager! 

Par une longue tyrannie 

Me tourmente point le génie : 
De Tenvienz Saturne il peut seul te venger. 

Ivre d*un amoureux délire. 
Il peut jusqu'aux enfers te suivre avec ta lyre , 

£t les soumettre à tes appas; 

Tandis que tes pâles rivales, 

Vains jouetk des Parques fetales , 
Descendront sans Orphée au séjour du trépas, 

l est difficile d'être plus prosaïque et plus terre-à-terre 
ne l'est le poète dans ces stances. La comparaison de 
vers avec ceux que M. de Lamartine a écrits sur le 
ne sujet en fera mieux ressortir la faiblesse : 

Oui , l'Anio murmure encore 
Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur ; 
Vauduse a retenu le nom sacré de Laore , 

Et Ferrare au siècle futur 



Ôà t«V^ I. *-* >0ésIE l-VRIQUE. 

Hëpëtera toujours celui d'Eléonore. 
Heureoac la beauté que le poète adore! 

Heureux le nom qu'il a chanté ! 

Toi qu'en secret son culte honore , 
Tu peux , tu peux mourir : dans la postérité 
11 lègue à ce qu'il aime une éternelle vie; ' 

Et l'amante et l'amant, <ar l'aîle du génie, 
Montent d'un vol égal à Timmortalité (i). 

Quelle différence et dans l'harmonie de ces vers et dans 
l'expression! et comme la pensée, au lieu de se noyer 
tristement dans les abstractions et les généralités, s'appli- 
que de prime abord à des êtres connus, vivants, agissant 
comme nous , et nous touchant par cela seul ! 

Lebrun a pourtant quelquefois réussi dans ce genre; 
l'ode où il célèbre nos paysages est pleine de fraîcheur et 
d'images gracieuses, exprimées dans un style aussi élégant 
qu'harmonieux : 

Mais le Dieu léger d'Idulie 

Me ramène à ce bois charmant (2), 

Oh l'infortune de Pavie 

M'offre un antique monument (3). 

Mille chars dans ces routes sombres, 

8e croisant sous leurs vertes ombres , 

Y promènent mille beautés ; 
Tous les papillons de Cythère 

Y suivent, d'une aile légère, ' 
Ces cœurs par Zéphyre emportés. 

Est-ce l'art magique d'Armide 

Qui te suspend à ces coteaux , 

Toi (4) qui fais d'un cours si rapide 

Descendre l'ombrage et les eaux ? * 

Que de cascades bondissantes 

Toml^ent en nappes blanchissantes , 

£t s'engouffrent dans ces bassins ! 

Tandis que l'écume élancée , 

De l'onde par l'onde pressée, 

Rejaillit au front des sapins. 

(1) Méditations poétiq, n" 3, p. 89. (3) Le château de Pavie. 
(3) Le Bois de Boulogne. (4) SaiutClouJ. 



SECTION ri, — < OBES, D1THTIUMBE8. 9I 

. C'est surtout dans l'ode intitulée Mes Sovviemrs{i), que 
notre poète a multiplié et les images attrayantes et les ex- 
pressions heureuses , et les oppositions touchantes et les 
figures inattendues; il faut se rappeler qu'il était né à V Hô- 
tel d^ Conti, depuis VHôteldes Monnaies; qu'il avait fait ses 
études au Collège Mazarîn^ aujourd'hui Palais de l'Institut^ 
et qu'il demeurait au Louvre. Il tire de ce^e triple cir- 
constance d'ingénieux rapprochements : 

Que mon œil aime à reconnaître 
I^ rive où se cachait mon timide berceau ! 
Mon âme qui semble y renaître, 
De plus loin brave le tombeau. 

^ • • • • f 

Voisin des lieux de ma naissance > 
Gymnase au vaste dôme , après soixante hivers. 
Tes murs racontent mon énonce 
A mes yeux dès qu'ils sont ouverts. 

De ton airain la voix fidèle 
Frappe des mêmes sons mon oreille et les airs; 
DouiEe lustres comptés par elle, 
Bendent mes souvenirs plus chers. 

Là, fuyant Toisive paresse. 
Le travail vint m'apprendre à goûter le plaisir ; 
Et des jeux la riante ivresse 
Egayait mon heureux loinr. 

Là , dans sa vitesse immobile , 
Le buis semblait dormir , agité par mon bras ; 
Là, je triplais le cercle agile 
Du chanvte envolé sous mes pas. 

Là , fréle émule de Dédale , 
Un liège sous mes coups se plut à Toltiger ; 
Là , dans une course rivale , 
J'étais Achille aux pieds légers. 

Là, j'élevais jusqu'à la nue 
Ce long fantôme ailé, qu'as fil dirige «neor 



94 tIVRE !• — POÉSIE LYRIQUE. 

A travers la route inconnue 
Qu'Eole ouvre à sod vague essor. 



Là , ma jeunesse indépendante 
Puisa tes premiers feux , céleste liberté ! 
Rome, Atliène, à mon âme ardente 
Prêtaient leurs arts et leur fierté. 

Qu'aux premiers accents de la gloire 
II palpita, ce cœur impatient du prix ; 
Comme des nymphes de mémoire 
Il devint pour jamais épris ! 



Ainsi, quand la vieillesse arrive, 
Du long fleuve des ans je remonte le cours; 
Kt je retrouve sur Id rive 
L*ûge des jeux et des amours. 

H est difficile de dire mieux de plus jolies choses , et de 
mettre plus de sentiment, d'harmonie et d'originalité dans 
un sujet si commun et si rehattu ; c'est, en effet, le propre 
des talents éminents de tirer des effets nouveaux de 
moyens qui semblaient uses. 

Lebrun s'est donc élevé dans la poésie lyrique à l'une 
des plus belles places parmi les modernes; ses meilleures 
odes peuvent rivaliser ce que ce genre offre de plus parfait. 

Je dirai à ce propos que je ne saurais approuver, ni même 
m'expliquer la condamnation prononcée par un de nos 
lyriques modernes contre toutes les odes écrites en fran- 
çais: u l'ode française, généralement accusée de froideur 
et de monotonie , dit M.Victor Hugo, paraissait peu propre 
à retracer ce que les trente dernières années offrent de 
touchant ou de terrible. . . , , . L'auteur de ce recueil 
( les Odes et Ballades)^ en réfléchissant sur cet obstacle, a 
cru découvrir que cette froideur n'était point dans l'essence 
même de Tode , mais seulement dans la forme que lui ont 
donnée jusqu'ici les poètes lyriques. Il lui a semblé que la 
cause de cette monotonie était dans l'abus des apostrophes^ 



SECTION M. — ODES, DlTHTRAMBES. gS 

âes exclamations , des prosopopëes et autres figures véhé- 
mentes qu'on prodiguait dans Todc ») (i). 

Ce jugement est porté par Fauteur que je cite dans la 
préface d'un de ses recueils de poésies lyriques. C'est une 
raison peut-être pour n'y avoir pas grande confiance; car 
les préfaces de pres(|ue tous ses ouvrages se composant de 
théories littéraires à l'usage particulier de ses lecteurs., la 
conclusion en est toujours qu'on doit trouver dans son li- 
vre toutes les qualités , toutes les perfections qu'on cher- 
che en vain dans les livres des autres. Or, C6 sont les 
ouvrages mêmes, à mon avis, et non les préfaces qui doi- 
vent établir leur supériorité. Je veux trouver des vers bons, 
parce qu'ils me plairont ou m'émouvront, non parce qu'on 
m'aura dit qu'ils doivent me plaire ou m'émouvoir. 

M.Ilugo a trouvé, à/orceefjr^c/uV, que « la froideur de 
nos odes n'est point dans l'essence même de ces poèmes. » 
Voilà sans doute une précieuse découverte. Mais ne pour- 
rait-on pas croire que M. Hugo annonce ici un fait de pure 
invention , pour se donner le facile plaisir de le renverser 
un niouient après? Quel critique de quelque valeur a ja- 
mais écrit que les odes françaises fussent froides et mono- 
tones? On Ta pu soutenir à toute force en parlant de J.-B. 
Rousseau, qui ne traite guères, selon le goût de son temps, 
que des sujets abstraits et métaphysiques; mais il fau- 
drait n'avoir aucune critique, ou aucune lecture pour 
reprocher ce défaut à Malherbe, comme le fait l'auteur 
qui accuse V ode françaiic en général. Quand bien même, 
d'ailleurs, Malherbe, Rousseau et tous les lyriques fran- 
çais seraient froids et monotones , quel homme de sens en 
conclura jamais rien contre Vode française? Tout ce que 
Ton pourrait dire, c'est que nos lyriques ont mal réussi, ou 
que leurs odes sont mauvaises , et non pas que toute ode 
l'est essentiellement. 

(!) Oi^es çt Balkdçs, Voy. l'édit. de 1 834- préface, p. xvij. 



gô lîvRÉ i. i^ Poiisii LtAtQtte. 

Enfiïi, et c'est là ce qu'il y a de moins excusable dans le 
jugement de M. Hugo , il attribue la froideur et la mono- 
tonie à l'emploi trop rëpdtc de quelques figures. Si Pau* 
teut s'était donné la peine de vérifier son explication, il 
auraitvu qu'elle ne reposait que sur une hypotbèse gratuite; 
que nos bons poètes sont fort économes de ces figures; qu'ils 
ne les emploient que quand le sujet les appelle ,• que les 
iMuvais, au contraire^ en font constamment usage ^ parce " 
quMlsveulent remplacer par la facture ce qui leur manque ; 
en sensibilité et en imagination; il aurait vu alors que ta 
cause première de la faiblesse des poèmes, c^est la faibles^e^ 
des poètes; qu'il ne suffit pas, pour faire de bons ouvrages, 
de s'abstenir , comme il semble le déclarer, de certaines 
formes de style ; qu'il faut encore avoir les qualités qui 
distinguent les grands auteurs; qu'en un mot, on né fait ni ^ 
une bonne ode, ni une bonne tragédie de propos déliJDçre^^ 
ou parce qu'on en a pris la résolution , mais parce qu'a- 
près avoir reçu de la nature et perfectionné par Je travail ; 
les qualités essentielles au genre, on trouve de plus, ou Ton' 
clioisit un sujet convenable, sur lequel on concentre tou- 
tes les forcée de son esprit et de son talent. 

A ce point de vue^ le iseul jiiste et vrai, M. V. Hugo n'^ii-^. 
rait pas tra qu^ tôt sî'facile de réussir dans la compôsî-: 
tioti lyrique; il ne se serait pas surtout rendu rinterprêté 
dè'cfeiix qui n^nt ni la volonté, ui le courage de lire çl d'é^ 
tudier nos grands au tçiiii^ , eu reconnaissant avec eixk^ 
comme si Rousseau» Mallierbe et Lebrun n'^y aient pa^* 
écrite ^e V ode française est froide et monqtonè. 

lECTÙRÉ^ V.—- tiuîte de tÔde. -^ chénier. ^, 

Matie-Joséph UniiiiEA s*e!st exercé assez Souvent dans 
le genre lyrique:; mais la nature ne lui avait pas donne les 
qualités les ^i» éssentrelles pour réussir ddus cette car** 



SECTIOX II. — ODES, dithyuaivibes. 97 

riére. Ce nW pas , en effet, par la beauté des imagées, le 
riche coloris du style , ni la grandeur des idées , qu'il se 
distingue, c'est plutôt par la force de la pensée, par la 
puissance de l'indignation , ou l'âpreté de la' haine. Nous 
verrons jusqu'à quel point ces dispositions atrabilaires ont 
influé sur ses ouvrages et sur son existence; observons 
seulement ici que, ne se trouvant pas habituellement dans 
la poésie lyrique, elles n'ont pu donner à ses odes ni à ses 
chants ce caractère de supériorité incontestée qui dis- 
tingue les grands poètes. 

Une seule fois elles s'y sont développées à l'aise : c'est 
dans là pièce faite eri jum 1794 (prairial an n), sur la 
situation de la république française , durant la démagogie 
de Robespierire et de ses complices. Là, l'indignation , la 
colère, le sarca^e, étaient a, leur place, et Chénier pou- 
vait se livrer à cette fureur i^élancolique qui le dominait 
sans cesse; il a fort biqn^réu^si* Voici son débi^t: 

O vaisseau dé l'état , faié ofn deitiier^ffoirC : 
, Vaisseau battu par les orages, ' 

Tes mâts sont renversés , viens regagner le port : 
Ces rochers ,\qu'liabite la mort , 
Sont témoins d'assez de naufrages. 

Vois-tu le fer en main , le meurtre dans les yeu:ip^ 

Grandir l'anarchie aux cent têtes? 
Ainsi, du sein des mers , s'élevant jusqu'aux deux, 

Jaillit le géant furieux, 

Que vomit le cap des tempêtes^ 

Rien de bien remarquable jusqu'ici. Cette comparaisoa 
est un peu forcée; l'expression ^azY/Zf surtout est impropre. 
On trouve mieux tin peu plus loin. 

o de nos jours de sang quel opprobre éternel! 

Cest CatUina.qni dénonce : 
Vergoute et Lentulus dicient l'arrêt mortel j 
. Gicéron é^t le criminel ; 

Céthégus est juge et prononce, 



gi MVRE 1. — l>OÉSIË LtBlQtfi. 

Des forfaits autrefois les vils machiiiateurs 

Conjuraient avec la nuit sombre : 
lis siègeijt maintenant au rang des sénateurs ; 

Et les poignards conspirateurs 

Ne sont plus aiguisés dans l'ombre. 

Le génie indigné baisse un front abattu 

Sous Tignoranee qui l'opprime : 
Du nom de liberté le meurtre est revêtu; 

Et Faudace de la vertu 

Se tait devant celle du crime. 

Le peuple est aveuglé par ses vils ennemis : 

Dés Gracques la mort est jurée ; 
Viens, 6eptiuiuleius , viens, meurtrier soumis, 

Contre l'or qui te fut promis, 

Ecbaoger leur tête sacrée. 

A part ce pliëbus désagréable des vils macliincUeurs et 
des poignards conspirateurs; à part Timpropriété de quel- 
ques expressions, comme échanger une tête contre de Cor, il 
faut avouer que ce morceau est plein d'âpretë et de vi- 
gueur. Il a, d'ailleurs, une tournure originale et poé- 
tiquGv 

11 n'en est plus de même lorsque Chénier loue : son ode 
sur la mort de Brunswick (i) n'est qu'une narration sans 
aucune chaleur, malgré le grand nombre des figures de 
rhétorique. Son ode sur Rassemblée nationale <^ en 1789(2), 
n'est qu'un ramas des pensées les plus communes et les 
plus exagérées sur la liberté; rien de piquant dans le 
style, rien d'harmonieux, surtout dans la coupe des 
stances. 

Son ode sur la mort de Afiraheau (3) est une dissertation 
froide et hyperbolique, où Ton ne trouvera pas une 
image ; on y verra clairement , en revanche, combien le 

(1) OEiiv. compl.y t. 111, p. 3oo ; {2) p. 307. 
édit. de 1626. Guillaume. ,(3) p. 319. 



«ECTÎON II. -* ODES, DITHYRAMBES. 99 

matërialisme en £;ënéral et le déisme abstrait sont antipa- 
thiques à la poésie lyrique. Cette ode commence ainsi : 

Kn vulgaires humains féconde, 
La nature , à tous les instants , 
Sème en foule au milieu du monde 
Les esclaves et les tyrans. 
Mais , quand l'argile qu'elle anime 
Kuveloppe un esprit sublime 
Et le cœur altier d'un héros, 
Son sein, qu*un tel effort accable^ 
M'enfante un prodige semblable. 
Qu'après un siècle de repos. 

Que de faussetés ! que de froideur sous ces expressions 
lourdement prosaïques! Quoi donc ! n'y a-t-il qu'un grand 
homme tous les siècles, comme Chénier le dit ici? Et 
Mirabeau est-il un de ces grands hommes? Ensuite et 
surtout , le grand homme n'est-il vraiment qu'une argile 
animée par la nature'^ Tout meurt-il, comme Chénier 
semble l'indiquer, aussitôt que la nature cesse d'animer 
cette argile, enveloppe dtm esprit sublime ? Alors que signi- 
fient les honneurs rendus à un cadavre qui ne sera bien- 
tôt plus qu'une charogne? 

Comment Chénier n'a-t-il pas senti que ces idées, admis- 
sibles dans la satire et dans la poésie critique, étouffaient 
Fimagination lyrique et bâillonnaient le poète? 

Aussi, la suite est-elle d'une froideur glaciale , malgré 
Femphase prétentieuse des paroles : 

IVun front serein, d'un aie paisible. 
Il (Mirabeau) envisage son trépas i 
Et son âme ferme et sublime 
S'agrandit en voyant l'abîme 
Qui vient de s'ouvrir sous ses pas> 

Qu'est-ce que cet abime? la mort, sans doute, c'est-à^ 
dire le néant. Et comment son âme, quj semble Q^e^^ 



100 UVRE I. — POÉSIE LTBIQUE. 

exister pour Cliëuier, s'agrandit - elle à l'aspect Je cet 
abîme ? Enfin , la mort est-elle plus redoutable au grand 
homme qu'à Thomme du commun , pour que l'âme du 
premier s'agrandisse nécessairement à cette vue? Autant 
de pensées , pour ainsi dire , autant de faussetés. 

Le reste n'est pas plus à l'abri du reproche. Il s'adresse 
aux prêtres, et repoussant les consolations religieuses ; 

Epargnez ses derniers moments , 
Fuyez son vénérable asile, 
Préjugés d'un âge imbécille ; 
Fuyez, mensonges révérés 
Que la frayeur de nos ancêtres, 
L'avarice et l'orgueil des prêtres, 
Avaient si longtemps consacrés. 

Au fond de la nuit éternelle , 
Parmi les ombres descendu , 
Il voit la douleur solennelle 
Des citoyens qui l'ont perdu. 

Chénîer, il faut l'avouer, n'est pas bien inspiré par sa 
haine contre la religion. Je ne dis rien des premiers vers, 
tout bardés d'épithètes emphatiques. Mais quoi! c'^t ai;| 
fond de la nuit éternelle que Mirabeau, qui n'existe plus, 
va voir la douleur de ses compatriotes! Que de logomachies 
dans ce peu de mots , et que la religion es^ bien plus con- 
séquente , en même temps qu'elle est plus poétique ! Pour 
elle, le corps mort est quelque chose, parce que pour elle 
l'Ame ne meurt pas ; c'est parce que les honneurs rendus 
à notre dépouille s'adressent réellement à notre intelli- 
gence, qu'ils sont connus et compris de ce qui futnaguères 
un homme : il y a donc une raison pour honorer , pour 
glorifier même les restes de celui qui prend part à nos 
sentiments , à nos plaisirs^ à nos succès; il n'y en saurait 
avoir pour saluer ce qui n'est^ qu'une chair pourrie et un 
foyer d'infection. 



SECTION II. «-< ODES9 BITHVRAMBES» f Of 

Ajoutons qae, si le mort voit et ressent ce que nous fai« 
sons pour lui, c'est qu^il est dans la clarté , et non dans la 
nuit éternelle. S'il était dans cette obscurité du néant donc 
parle notre auteur, il ne sentirait, il ne verrait rien du tout, 

Chénier continue: 

Paris et la patrie entière 
Vont dans sa demeure deniîère 
Déposer le grand Mirabeau ; 
Ses restes que le peuple adore , 
11 les voit triompher encore 
Et des tyrans et du bourreau. 

C'est la même faute. Il se voit , il se sent donc ; et pour- 
tant il n'existe pas. Ajoutez à cela cette abominable cbe- 
ville: Ses restes que le peuple adore! I C'est bien la peine 
de crier à la superstition contre ceux qui ont une certaine 
manière d'adorer Dieu , pour aboutir à leur faire adorer 
les restes d*ui\ homme* Et comment , je vous prie , ces restes 
triomphetit'ils des tyrans et du bourreau ? 

Un peu plus loin je trouve : 

Du fanatisme étrangle exemple i 
Opprobre d'un siècle si beau ! 
A Sulpice on élève un temple ; 
Voltaire est presque sans tombeau. 

Cela ne vaut pas mieux. Voltaire est sans doute un bien 
plus ^rand bomme que saint Sulpice j mais fort beureuse- 
ment il n'y a pas besoin d'être un bomme extraordinaire 
pour servir d'intermédiaire entre Dieu et nous; et alors, si 
Voltaire a sa place au Pantbéon, dans les bibliotlièques et 
les musées, saint Sulpice et ceux qui ont consacré leur 
vie à établir le dogme de l'immortalité de l'âme, et de sa 
communication avec la Divinité, sont beaucoup mieux 
placés que lui dans les édifices consacrés à l'adoration 
d'^n Dieu sensible à nos maux. 



102 tïTRE I. — • Poism LYRIQUE. 

Notre auteur continue, et faisant allusion à un Pan- 
théon où seraient réunis les restes des grands hommes, il 
s'écrie: 

Ennemis de la tyrannie , 
Visitez ces augustes lieux ! 
Vertu , talents , raison , génie, 
Voilà vos patrons et vos Dieux ! 

Chénier se moque de nous I Eh quoil nos patrons et nos 
dieux , si nous avons quelque vertu, quelque talent, quel- 
que raison, ce sont les cadavres rangés dans ces charniers! 
et, ne nous y trompons pas, les cadavres sont seuls; l'au- 
teur en a, dès longtemps, exclu la pensée. Mieux vaudrait 
l'athéisme complet; il est plus raisonnable et moins dé- 
goûtant. 

Voilà pourtant où un génie étendu et énergique peut 
être entraîné par le désir d'exprimer, dans un ton et sous 
une forme peu convenables, des idées tout-à-fait con- 
traires au sentiment général et à la croyance à une 
autre vie. 

Je n'ai assurément pas envie de traiter ici la question 
philosophique de l'immortalité de l'âme; je ne l'examine 
qu'au point de vue de la poésie , et sous ce rapport on ne 
saurait trop le redire: le déisme abstrait, le matérialisme, 
l'athéisme surtout, ne peuvent prêter qu'à la satire et à la 
moquerie. Ces idées toutes négatives ont beau jeu, sans 
doute, à se rire des croyances, à les tourner en ridicule, 
mais c'est à la condition de n'y rien substituer du tout ; 
sans quoi, l'on tourne contre elles , et avec plus de succès 
encore, les mêmes plaisanteries, les mêmes invectives 
qu'elles ont employées contre la religion acceptée. 

On a beaucoup vanté l'Hymne à l'Être suprême (1794); 
il n'y a rien de bien remarquable. Les deux premières 
strophes sont d'une métaphysique très-fausse , ou au moins 
tr^*coQte6ta^J[e; et le reste consiste en images de la puis* 



SECTION II. *-« ODES, DlTBTltAMBBS. lo3 

sance divine^ infêileures de beaucoup aux grands ta- 
bleaux que nous en ont laisses plusieurs poètes. 
Voici ces deux strophes : 

Source de vérité qu'outrage l'imposture. 
De tout ce qui respire éternel protecteur « 
Dieu de la liberté , père de la nature. 
Créateur et conservateur. 

O toi seul incréé, seul grand, seul nécessaire, 
Auteur de la vertu , principe de la loi , 
Du pouvoir despotique immuable adversaire, 
La France est debout devant toi. 

Sauf le dernier vers qui est très-beau , parce qu^il est 
emprunté à la religion positive , laquelle recoupait une 
posture comme plus respectueuse qu'une autre, mais qui 
est contradictoire avec Fidëe du Dieu des déistes, qu'on 
adore aussi bien dans son lit que dans un temple ou sous 
la voûte du ciel , que trouvons-nous dans, ces vers ? Des 
erreurs philosophiques impardonnables , et sur presque 
tous les mots. 

Source de vérité. Le Dieu des déistes étant Fauteur im- 
médiat de tout, est aussi bien la source de l'erreur et du 
mensonge que celle de la vérité. 

De tout ce qui respire étemel protecteur, La protection 
suppose une volonté déterminée. Dieu a-t-il, en effet, 
cette volonté bienveillante, et en quelque sorte indivi- 
duelle, à l'égard de tous les êtres qui respirent, des bons 
comme des méchants? C'est un triste éloge. 

Dieu de la liberté. Quelle est cette liberté? Est-celle de 
tuer, d'assassiner son prochain, de sacrifier tout à ses pas- 
sions? Si c'est, au contraire, la liberté bien ordonnée, où 
8'arrète-t-elle,ets'arrètera-t-elle pour tous au même point? 

Créateur et conservateur. Le Dieu des déistes est-il obligé 
de conserver? Son ouvrage est-il si mal construit que rien 
M marchât plus s'il ne conservait pat? Ce sont lei d^ifites 



I a4 tIVIUI l« — « POÉSIE LYRIQUE» 

eux-mêmes qui ont reproché aux chrëiiens de faire in- 
tervenir Dieu dans le mouvement et la conservation du 
monde: comment le déiste Ghénier s'expose-t-il à la même 
objection ? 

Auteur de la vertu. H faut dire ici la même chose que 
tout-à-l'beure sur les mots source de vérité. Si le Dieu des 
déistes est Tauteur de la vertu » il l'est aussi du crime , car 
il est le seul incréé ^ dit le troisième vers; or, les déistes 
n'ont pas, comme les chrétiens , un esprit du mal en ré- 
volte contre Dieu , et qui pousse le vice dans le monde. Le 
crime , selon eux , vient donc directement de Dieu ; alors 
pourquoi ne pas le dire? 

Principe de la loi. De laquelle? Il y en a de bonnes, il 
y en à de mauvaises; Ghénier s'est plaint assez aigprement 
de celles de Robespierre. Était-ce de celles-là que Dieu 
était le principe ? 

Du pouvoir despotique immuable adversaire. Où Ghénier 
a-t-il trouvé cela? Dieu n'est-il pas, au contraire, le des- 
pote le plus incontesté et le plus incontestable? celui au* 
quel tous les autres se vantent de ressembler? Et s'il se 
rencontrait, en effets un despote dont la pensée^ dont la 
bonté fussent aussi grandes que celles de Dieu , son pou- 
voir ne serait-il pas le plus adorable de tous les pouvoirs , 
son peuple le plus heureux de tous les peuples? 

Reconnaissons donc que Ghénier n'a fait, dans tous ces 
vers , qu'une amplification de rhéteur ou de sophiste ; il 
se pose en déiste; c'est^ comme je Tai dit» une mauvaise 
position pour un poète lyrique ; quelle qu'elle soit cepen- 
dant, puisqu'il la prend, il doit la garder^ et c'est ce qu'il ne 
fait pas. Dès le premier mot^ il passe au dogme chrétien 
plus ou moins altéré; revirement ridicule, et dont on ne 
conçoit pas qu'il ne se soit pas aperçu. 

Ghénier a fait encore des hymnes patriotiques qui ont 
eu un grand succès dans le temps; mais une part de ce 



8ÊCTI0N II. — ODES, DITHYRAMBES. Jo5 

succès doit être attribuée à la musiijue qui I/es accompa- 
gnait^ et l'autre part^ la pli|s grande sans doute, à Fesprit 
ou à la passion du moment, qui fait accepter comme 
bonnes aussi bien les pensées qui flattent nos dispositions 
actuelles que les expressions emphatiques ou exagérées 
que la mode y applique. 

U disait dans son ffymne à la fiaîson en 1798 ( 3o no- 
vembre) : 

Aoguste compagne àa sage, 
Détruis des rêves impostears ; 
P'uD peuple libre obtiens rbommage, 
Viens le gouverner par les mœurs. 
O raison ! puissante immortelle , 
Pour les humains tu fis la loi : 
Avant d'être égaux devant elle. 
Us étaient égau|: devant toi (i). 

Quelle pauvre métaphysique dans tous ces vers! Et 
comment supporter ces abstractions hyperboliques : le sage; 
des rêves imposteurs, pour des rêves trompeurs ou men- 
leurs ; l* hommage et un peuple libre ; le gouvernement par les 
mœurs ; les humains pour les hommes , et la puissante im^ 
mortelle ? 

^^i; quelle fausseté surtout dans les deux derniers vers, 
qui sont d'ailleuirs irréprqcbables quant à Texprçssion. 
p'est aux yeux de }^ déraison et de la folie , non à ceux de 
la raison , que les hommes sont égaux ! et c'est p^rce quQ 
la rafçou a reconnu cette profonde inégalité , qu^elle a , 
2|près des siècles d'eJFForts, créé l'égalité devant la loi^ 
égalité tofite fictive, dont le but est d'empêcher l'oppres- 
sion si naturelle du faible par le fort. Méfions-nous tou- 
jours de la dpclan^ation et des déclamateurs. 

L'ode 3nr la Qi^erre de la. liberté ^ ^n 1792, jest d^ cq 
même s^yl^ abstrait et en^phatiquement exagéré (a). 

(i) OEuv,^ compl t. III, p. 359. (a) OEuv» compC. t,U\>^« "^i^^ 



I06 LIVRE L -* POÉSIE LYRIQUE. 

Nymphes des monts et des forêts, 
Prolongez le cri de la guerre : 
Honneur, gloire , triomphe aux armes deè Français *, 
Malheur aux tyrans de la terre. 

A l'acier opposez l'acier : 
Que la voix des combats décide; 
Dans voê robustes mains que le soc nourricier 
Soit un glaive tyrannicide. 

Quelle épithète et quelle poésie! On remarque^ d'ail- 
leurs, la fausseté de cette métaphore , que la voix des com- 
bats décide , comme si c'était jamais le bruit des batailles 
qui fait quelque chose. Chéûier a voulu dire le sort d^s 
combats^ Vissue des combats : or, c'est le fait des bons poètes 
d'avoir toujours l'expression propre ; Chénier ne l'a pres- 
que jamais dans sa poésie lyrique. 

La pensée est encore plus fausse dans les vers suivants , 
quoiqu'elle ait fort bien pu, à une certaine époque^ passer 
pour très-juste et très-sage. 

Le riche fuit l'égalité 
Au sein de son vaste héritage ; 
Le pauvre avec ardeur chérit la liberté ; 
Elle est le seul bien qu'il partage. 

Ne semble-t-il pas que le riche fuit l'égalité, par opposi- 
tion au pauvre qui la recherche , et qu'ainsi tous les pau- 
vres sont égaux? Ce qui est aussi faux en morale que dans 
la réalité. 

Mais que dire surtout de cette liberté que le pauvre 
chérit, à ce qu'il parait, à l'exclusion du riche , et qui ési 
le seul bien qu'il partage. Il le partage avec qui? est-ce 
avec les autres pauvres , ou conjointement avec les riches? 

Je soupçonne que Chénier a voulu dire : Elle est le seul 
bien qu'il a en partage : ce mot serait français , et le 
sens sérail clair; mais la pensée n'en serait pas plus vraie , 
car le pauvre est a8si|rém<^Qt moins libre que le riche. 



SECTION II. — Ot)ES, DlTOTRAMfiES. I07 

On se rappelle le succès qu'a obtenu le Chant du Départ { i ); 
c^est pourtant une longue et froide déclamation , dont, la 
forme dialoguëe est déjà très-peu lyrique; mais surtout 
l'apparition successive de divers personnag^es , auxquels ré- 
pondent des chœurs différents, composés alternativement 
de guerriers, de femmes, d'enfants, est une imagination 
plus baroque que neuve. 

C'est un représentant du peuple qui ouvre la clianson 
par deux beaux vers, suivis de dix vers plats et bour- 
souflQés. 

La victoire en chantant nous ouvre la barrière : 

La liberté guide nos pas ; 
Et du nord au midi la trompette guerrière 

A sonné Thenre des combats ; 

Tremblez, ennemis de la France! 

Rois ivres de sang et d'orgueil , 

Le peuple souverain s'avance , 

Tyrans , descendez au cercueil I 

La république nous appelle : 

Sachons vaincre , ou sachons périr; 

Un français doit vivre pour elle , 

Pour elle un français doit mourir ! 

Après lui, c'est une mère de famille qui prend la parole, 
puis deux vieillards, puis un enfant, puis une épouse, puis 
une jeune fille; et le chœur répète après chacun les 
quatre vers : 

I^ république nous appelle : 
Sachons vaincre , etc. 

On peut, du reste, juger de la froideur et de la fausseté 
de cette longue déclamation par le couplet des enfants j 
ils disent, par exemple: 

Le lâche accablé d'ans n'a pas connu là vie ; 
Qui meurt pour le peuple a vécu. 

(3) En i794> Voy. le t. III des OEuvr, compl.j à la fia. 



I08 LIVUE I. — POÉSIE LYRIQUE. 

Vous êtes vaillants, nous le sommes : 
Cuidez-nous contre nos tyraà$; 
Les répui)Kcains sont des homtnesî 
Xies esclaves sont des enfants. 

Les épouses reprenaient enguité/en eiïVo^ànt leurs ma- 
ris aux combats: r V* 

Nos mains tresseront vps lanViers ; 
' Etv si le Cetnpie de mémoire 

S'ouvrait à vos Qiânes vainqueurs , • 
Nos voix chanterdnt votre gloire ; 
Et nos flaiK^ portent vos vengeurs. 

On remarque dàûs ces clërniérs vers ùhè discordance 
impardonnable: Si le temple s'ouvrait, nous chanterotis,,,^, 
il faudrait nous chanterions ^ o\x bien si le temple s'ouvre. 

Mais, sans nous arrêter à cette faute partielle, qui ne 
voit combien les pèmîécs de ces deux coq pletç i^bnt exagé- 
rées et menteuses : \e Idélie (fyi r^apas connu ta vie, le mow- 
rantpour le peuple quia ^eulveçu^ les républicains qui sont 
des hommes, et les esclaves qui sont des enfant^ ^ et le iepiple 
de mémoire qui s'ouvre à des ittdnes vainqueurs^ et des 
flancs qui portent des vengeurs, comme ki des enfants pou- 
vaient, en sortant du sein de là môrç ^ pi^epdrq les armes 
et se ranger en bataille. , 

Tout cela est. bien mauvais , sans doute, et ce n'était pas ^ 
ainsi qu'étaient conçus lès cbants patriotiques des Qrjpcs. 
Il nous .^u reste quelques-uns de Tyrtéé , de ce maître d'é- 
cole atbénien , boiteux et cbiiti^éfàit , qiie sa patrie envoya, 
par ciérisîon, commander les troupes lacédérnoniennes^ - 
et qui releva si bien, par ses cbants ', le courage et la vertu 
du peuple auquel on Tàvait donné , que celui-ci fut par- 
tout vainqueur. 

Il n'y a pas pourtant dans la poésie de, Tyrtée une bien 
grande élévation, ni surtout une forme bien poétique (1)3 

(a) QuuiTii.; Inst, orài, X. i| |>.3t8. ^dit, BipoDt. «t XII. il. p. 391, 



SECtiOÎÎ II. — Ot)ÊS, DITHYRAMBES. IÔ9 

mais, au moins, tout y est parfaitement correct et sensé, 
et les raisons qu'il donne sont de nature à agir sur Fâme 
des guerriers. 

« Oui , disait-il aux Lacédémoniens, oui , vous êtes bien 
la postérité de l'invincible Hercule : prenez donc courage, 
et comptez sur l'aide de Jupiter. Ne redoutez pas la multi- 
tude de vos ennemis; mais que cbacun de vous se tienne 
droit à son rang , couvert de son bouclier. Armez-vous de 
votre fureur; appelez les noirs décrets de la mort avec 
autant d'ardeur que les rayons d'un pur soleil; car vous 
savez combien sont célèbres les travaux du redoutable 
Mars: vous savez avec quelle ardeur il faut se jeter dans 
les pénibles combats. Pour vous, jeunes gens, qui avez vu 
tant de guerriers se poursuivre ou s'enfuir, vous en êtes 
venus à mépriser les uns et les autres; car ceux qui osent, 
se tenant serrés dans leurs rangs, avancer dans la mêlée 
et attaquer de front des ennemis, ceux-là meurent en. 
moindre nombre, et sauvent le peuple qu'ils ont derrière 
eux. Mais, pour ceux qui tremblent ou ont peur, ils n'ont 
plus aucune vertu , et jamais on ne pourrait dire à com- 
bien de maux s'expose celui qui se couvre de honte » (1). 

Voyez comme ici tout est net, précis, naturel : il n'y a 
pas d'enflure, pas d'exagération , de mots ampoulés ; rien qui 
ressemble à ce que j'ai blâmé tout-à-l'heure dans Chénier, 
avec une sévérité qu'on trouvera peut-être excessive, et à 
laquelle il faut pourtant accoutumer nos poètes, si nous 
voulons qu'ils fassent des œuvres vraiment irréprochables.. 

Je n'ignore pas que les chants de Chénier ont eu , dans 
leur temps, le plus grand résultat. On leur a depuis attri- 
bué cette vive émotion , cette sur-excitation de patriotisme 
que tout le monde ressentait alors ; et ceux qui jugent de 
la valeur des poèmes par leur effet sur la multitude, ont pu 

(i) Voy. les Fragments de Tyrtée qucs de la collection Taucbnitf. 
dans le volume des Poètes gnomi" § II. p. 62. ' ^ 



IIO UVRE I. — POÉSIE LYRIQUE. 

regarder comme excelleutes des chansons au bruit des- 
quelles les Français s'enrôlaient à qui mieux mieux. 

Mais cette conséquence est trompeuse : l'action des cir- 
constances extérieures sur l'esprit de l'homme est si puis- 
sante , qu'on risquerait bien de s'abuser en n'en tenant pas 
compte. Il faut reconnaître que tous les chants populaires, 
aux époques des grands mouvements des nations , ont eu 
cette puissance sur les esprits , sans qu'ils aient été pour 
cela plus poétiques. La Marseillaise, assurément, n'est 
pas d'une poésie bien merveilleuse ; il en est de même , à 
plus forte raison, de la Parisienne^ de la Carmagnole et de 
tant d'autres. Combien n'ont-elles pas exercé d'action sur 
les masses; combien ne les ont-elles pas vivement se- 
couées ! Et pourtant , ce n'est pas là de la poésie; c'est tout 
au plus de la mécanique. Les mots et les airs sont des le- . 
viers à l'aide desquels on remue les peuples. Ce ne sont 
pas des œuvres d'esprit faites pour charmer les connais- 
seurs. 

Si Chénîer n'avait fait que les odes ou poésies lyriques 
dont je viens de parler, ce serait sans doute un des poètes 
les plus médiocres de Tépoque impériale. Mais, comme je 
l'ai insinué , c'est dans la satire , et partout où il a pu se 
livrer à son génie essentiellement atrabilaire, qu'il est 
vraiment supérieur. Attendons donc, pour le juger défi- 
nitivement, que nous soyons arrivés à cette partie de 
notre Cours* 

lECTURE VI. Suite de COde. — d'avrigny, m. p. lebrun. 

CA. J.-L. L^iLLiARD d'à VRIGNY, né à la Martinique, 
vers 1760, et qui s'est exercé aussi dans des ouvrages 
de plus longue haleine, puisqu'on lui doit une tragédie de 
Jeanne d'Arc (1), a mérité, comme poètelyrique, d'être men- 

(1) Bepréseiitée «a Théâtre Français le 4 mal 181^* 



SECtION II. — ODES, DITHYRAMBES^ III 

tionné ici. Déjà le jury nommé par l'article 7 du décret 
impérial qui instituait les prix décennaux (i) , avait rendu 
justice au talent du poète : « Le jury, disait-il, a pris en 
considération un recueil de petits poèmes sous le titre de 
Poésies nationales par M. d'Avrigny, surtout trois odes, 
l'une sur la Campagne d Autriche^ la seconde sur la Cam^ 
pagne de Saxe y ou la Bataille diénay la troisième sur la 
Campagne de Prusse , où l'on trouve du talent et de l'ima- 
gination^ des idées heureuses et beaucoup de strophes 
très-bien écrites : mais la verve, le mouvement, les rappro- 
chements inattendus, et la pompe du style qu^exige le 
genre lyrique dans les sujets élevés, ne s'y montrent pa» 
assez souvent m (2). 

Rien de plus juste que ces critiques et que ces éloges: on 
pourrait seulement dire, au sujet de ces idées heureuses, 
louées avec raison dans notre poète , que souvent elles ne 
lui appartiennent pas : on les retrouve , et presque iden- 
tiques, dans les poètes ou les auteurs anciens ou modernes ; 
cela ne rend pas les ouvrages pires , sans doute; mais ôte 
un peu du mérite de l'invention . 

Dans son ode sur la Campagne d* Autriche , par exemple, 
qui me paraît la plus belle des trois, après quelques stances 
servant de préambule ^ et qui n'ont qu'une très-faible valeur 
poétique , l'auteur feint qu'un Dieu l'enlève tout-à-coup de 
terre , le transporte à Westminster, et dissipe la nuit qui 
couvre ses yeux (3). Qui ne reconnaît ici le génie àe^Rtdnes 
de Volney (4) , imité peut-être lui-même du fameux Songe 
de Scipion (5). 

Quelle que soit l'origine de cette fiction, d^Avrigny en 
tire bon parti ,* il [suppose que dans ces caveaux de West- 

(1) Daté du palais d'Aix-la-Cha- (3) St. 7, p. 4 de Fédit. de i8ia; 
pelle, le 24 fructidor aûxit. (4) Les Ruines, ch. 4* 

(2) Rapports et discuss. de toutes les (5) Ci c, OEuvr. philosophiques^ OU 
classes dé rinstitut de France, p. 47. Macrobe, 5onge de Scxipion^ 



112 LiVnB I, — ^ POÉSIÇ LYRIQUE. 

minstcr où sont ensevelis tous les rois d' Angleterre, s'avance 
un long cortège guidé par le prince actuellement rëgnant> 
et que celui-ci vient consulter sur ses destins futurs 
Edouard III, le vainqueur de Crée y : ij lui raconte alors 
tous les échecs qu*a reçus sa puissance, et se lamente sur- 
tout sur les tristes résultats de la bataille d'Austerlilz:« Lève- 
toi donc, dit-il en terminant , 

Lève-toi , de ton front que Téclat nous raniuie i 

Lève-toi dans ta gloire , et sauve de l'abime 

Le vaisseau de l'état tout prêt à s'entrouvrir y (i). 

Mais l'oracle du prince mort ne répond pas à Tespûîr du 
monarque : 

Un sourd gémissement sort du fond du cercueil : 
La voûte a prolongé cette voix redoutable ; 
£t du sein de la terre un spectre, épouvantable 
Monte , les yeux couverts et de boute et de deuil. 

« Pourquoi viens-tu troubler le repos de ma cendre , 
Monarque déplorable? et dois-je ici t'apprendre 
Le sort qu'un dieu vengeur prépare à mes neveux? 
Sur ses projets hautains malheur à qui se fondei 
L'orgueil , de nos revers semence trop féconde, 
O mon fils, trompe aussi l'audace dates vœux. 

Pleure, triste Albion, l'Europe t'abandonne j 
Pleure : de tous côtés la haine t'environne , 
En nuages sur toi l'infortune s'étend. 
Pourra-t-il de la guerre écarter les ravages , 
L'humide boulevard qui borde tes rivages? 
C'est au sein de tes murs que le danger t'attend. 



O mon fils! l'aigle étend sa redoutable serre. 
Adieu ! » L'ombre à ces mots s'enfooce sous la terre , 
Dans l'horreur de la nuit tout a fui dispersé : 
L'air siffle, les autans ont ébranlé la plage ; 
Et, des tours de Windsor emporté par l'orage. 
Le royal étendard tombeau loin renversé (a). 

(i) St. 20, p. 6. (^) St. SI à 25, p, 6 et 7. 



SECTtO» 11. — * ODES, DITHTRAMÉES. Il3 

Sânê doute c'est une magnifique conception que celle 
d'un prince ennemi de la France , qui va consulter l'âme 
d'un de ses ancêtres, lui raconte ses malheurs et notre 
gloire, et qui , loin d'obtenir de lui des paroles consolantes, 
n'en reçoit qu'un oracle menaçant, l'annonce des nouveaux 
succès de nos armes. 

Mais cette scène , si ëminemment lyrique , n'appartient 
pas à M. d'Avrigny; elle est tout entière dans les Perses 
d'Eschyle (i); là, c'est la reine des Perses, Atossa,à qui un 
courrier vient d'annoncer la défaite de Xerxès et la ruiné 
de son armée, qui offre un sacrifice au tombeau de Darius, 
tandis que le chœur chante les louanges ^t célèbre la pru- 
dence de ce prince ; l'ombre invoquée sort bientôt du tom-* 
beau, et demande quels malheurs nouveaux ont accablé 
son pays : le récit lui en est fait, et alors commence cette 
prédiction des malheurs qui attendent les Perses, de la gloire 
réservée à la Grèce : « Ah! que les oracles ont été prompte- 
ment vérifiés! Jupiter les accomplit sur mon fils; j'avais 
prié les Dieux de différer plus longtemps : mais quand soi- 
même on peut hâter sa perte, le ciel y consent. Sujets 
chéris, j'entrevois des maux dont mon fils inconsidéré 
ouvre la source par sa folle audace. Il a voulu enchaîner 
comme une esclave la mer sacrée d'Hellé , le Bosphore 
destiné par le ciel à couler librement, il en a dénaturé le 
cours , et le captivant dans des entraves forgées par le mar- 
teau , l'a forcé de livrer un passage à sa nombreuse armée. 
Mortel, il a cru, quel délire! l'emporter sur Neptune et sur 
tous les Dieux. Ah ! je craias que les trésors amassés sous 
mon règne né soient la proie du premier ravisseur » (2). 
Le dialogue continue , et avec lui cette scène très-peu dra- 
matique , comme l'observe judicieusement La Harpe (3) , 

(i) Voy. EscHTLB, les Perses, y. (2) Lapo&te-Dutiieii., lesPenes, 
789 et iqq. , on l'analyse de cette pièce p. 43 • 
f>arLaHarpe,C,eftfiia^r.,t.I,p.ai3. (3) UHiB»l>ILt>xc&x4« 



Il 4 LIVRE I. — POÉSIE tTRÏQUE. 

mais lyrique au plus haut degré, et qui devait d'autant plus 
charmer les Athéniens, que le poète avait, comme le nôtre, 
mis les louanges d'Athènes et de la Grèce dans la bouche 
znèmè de leurs ennemis. 

Il n'y a rien de bien remarquable dans Tode sur la Cam» 
pague de Saxe; dans la Campagne de Prusse , rapparition 
d'un ançe aux yeux de Frédéric II , et celle de la victoire 
aux yeux de Napoléon, annoncent un peu trop la pauvreté 
d'invention de Fauteur, qui se joue sans cesse sur les 
mêmes idées. 

On lit, du reste, avec plaisir, ces vers où il exprime à 
la fois le désir de voir renaître la Pologne, et Fintérèt qu'a 
l'Europe à reformer ce royaume, son rempart naturel 
contre les invasions du Nord : 

Assez l'Europe a va , s'avançMit à ses portes , 
D'un antique ennemi les nombreuses cohortes 
Fouler tes champs en deuil et tes murs abaitus \ 
Trône des JagelloQs! sors, sors de la poussière. 

Et deviens la barrière 

Qu'il ne franchira plus ( i ) ! 

Les deux stances qui suivent ont un autre genre de 
beauté; elles ne sont pas inférieures à celles-ci -, c'est une 
description lyrique de l'hiver : 

Mais déjà, s'éveillant dans son palais de glace, 
Du fond de ses états que le vainqueur menace, 
L'hiver accourt, le front ceint d'une alTreuse nuit; 
Les frimas devant lui dévastent la campagne 4 

L'ouragan l'accompagne; 

La famine le suit. 

11 vole, et déployant ses ailes orageuses, 
Elève en boulevards cent montagnes neigeuses; 
Le fleuve dans son cours s'arrête suspendu ; 
La route disparaît , et l'œil au loin n'embrasse 

Qu'un océan de glace, 

Sur la terre étendu (a). 

li) St^A^, p. %2. {2) Ibid. St, ig et ao. 



SECTION II. •;— ODES, DITHYRAMBES; <lS 

Assurément il y a dans cette description l'harmonie et le 
mouvement qui caractérisent la poésie lyrique; il est fâcheux 
que le poète ne se soutienne pas à cette hauteur, que des 
pensées communes et une déclamation inutile et ralen- 
tissante succèdent trop souvent à ces belles strophes. 

Les dithyrambes sur le Mariage de Napoléon^ et sur la 
Naissance du roi de Rome , n'ont rien de remarquable ; ce 
sont des lieux communs rimes comme nous en trouverons 
en si grande quantité dans les Hommages poétiques à leurs 
Majestés dont j'aurai à parler tout-à-l'heure. 

M. Pierre Lebrun, né à Paris à la fin de 1786 , faisait 
des vers dès son enfance; à douze ans ses ébauches poéti- 
ques lui méritèrent une distinction; François de Neuf- 
château, alors ministre de l'intérieur, lui donna une place 
au Prytanée français. Les progrès de M. Lebrun furent ra- 
pides: arrivé en rhétorique, comme son professeur était 
tombé malade, il fut chargé de le remplacer par iwter/m; 
Napoléon, qui visitait alors le Prytanée de S*-Cyr, fut fort 
étonné de voir dans la chaire un professeur si jeune et 
portant encore Tuniforme des écoliers. Il demanda au jeune 
suppléant à quoi il se destinait: « à chanter votre gloire», 
répondit le jeune homme sans hésiter (1). 

La sanglante et mémorable bataille dléna lut en fournit 
bientôt l'occasion ; elle devint pour lui le sujet d'une ode 
tellement remarquable par la vivacité des idées , et le mou- 
vement lyrique du commencement surtout, que Napoléon 
trompé d'ailleurs par le nom de l'auteur, l'attribua d'abord 
au chantre habituel de ses exploits, à Lebrun-Pindare (2). 

La première strophe , malgré les fautes qu'une critique 

(0 B/oor, des Contempor., mot Sor nolro Wle «on H «bnUttli le» yco» , 
Lebrun {^Piene). M. Lebrun a rap- Et bm fmar». aésiin.'e». 

pelé lui-même cette circonstance ^ol, me dis-il, un jour qu'à Salm-Cyr amené. 

~i ■ • . >•■'(••. Il renaît purini nou« délateur la riclolre,. 

dans le poème lyrique quil a fait AqaoI.pïrtoodWr, te»en.-tu dwinrft 

«Ur la mort de Napoléon. On trouve ^* /« '"» répondu : Sire, à chanter ta filoirol 

à la fin du n* ViH ces vers : (2} Bioffr, des Contemp. ibid« 



Il6 itVHË t -^ PùiMlE tTMÇfJt. 

Sévère y peut observer, et qu'excuse d'ailleurs la grahde 
jeunesse de Tauteur, justifiait surtout cette erreur de Na- 
poléon. Elle a mërité de rester dans la mémoire des amis 
de la poésie. 

Saspends ici ton vol : d*où viens-tu , Renommée? 
Qu'annoncent les cent voix à l'Europe alarmée ? 

— Guerre. — Et quels ennemis veulent être vaincus? 
•«- Allemands , Suédois , Russes lèvent la lance : 

Us menacent la Francç. 

— Reprends ton vol , déesse , et dis qu'ils ne sont plus (i). 

Cette opposition des deux hémistiches, Suspends ici ton 
votf et Méprends ton vol, dëesse\ ce dialog^ue«i succinct^ et 
cet anéantissement rapide des ennemis de la France, sont 
certainement une belle inspiration lyrique ; quant à l'exé- 
cution , on reconnaît facilement combien elle était encore 
inexpérimentée. 

1^ D'où viens-tu , Renommée ? Cette question reste san» 
réponse; il aurait fallu mettre : Suspends ici ton vol, agile 
Renommée^ Tépithéte était convenable et le sens était 
complet. 

2° Qu'annoncent tes cent voix? La Renommée répond 
guerre ; ce mot n'est presque pas français ici ; il fallait la 
guerre , car on dirait assurément que ses voix annoncent 
la guerre j et non pas qu'elles annoncent ^t/^rr^. 

3° Allemands y Russes lèvent la lance : lever la lance n'est 
pas une expression employée pour dire se soulever^ ou atta-- 
querune natiofi; on dirait mieux qu'ils tirent le glaive. 

Rien n'est plus difficile que d'écrire parfaitement en vers, 
français. 

Le reste de l'ode n'est pas à beaucoup près si remar- 
quable que ce commencement ; quoique pleine de mou- 
vement et de chaleur» elle ne roule guère que sur les pen- 
sées alors communes , et aujourd'hui peu estimées , de Cor 

(t) Ode à la grande armée, par P, Lcbruii. i8o5,6arbar 



SECTION |T' ^-' ODES, DITHTB^IOBEâU |i7 

et de (a perfidie d Albion (st. 6, 8 et suiv. ), et de Vaveii^ 
glement des peuples de l* Europe (st. i3), cjui aimaient 
mieux combattre que de subir notre joug. 

L'expression y est généralement lyrique , mais toujours 
un peu tachée d'empbase ou d'impropriété. 

Dés la deuxième stance, il a dit: Qiie les bandes guev" 
rières transplantent les combats sur le Bliin consterné; c'était 
transportent qu'il fallait; les combats ne se plantent pas. 

A la fin, il dit encore dans des strophes d'ailleurs fon 
poétiques : 

Que nous veulent ce czar et ces hordes sauvages 
Que du nord conjuré vomissent les ri vagues? 
L'Europe, disent-ils ; les verra triomphants. 
Ils ont donc ouhlié qu'aux plaines d'Italiç 

Leur gloire ensevelie 
De cent mille des leurs a vu les ossements. 

Une gloire ensevelie ne peut rien voir du tout; il y a ici 
une pensée incomplète ou confuse. 

La strophe suivante est très-belle, sauf le dernier vers 
où l'expression est impropre : 

où sont-ils ces Titans , ces enfants de la terre , 
Qui prétendaient aux Dieux disputer le tonnerre ÎS 
Ivres d'un fol espoir, ils défiaient Us Dieux ! 
Jupiter s'est armé : sur eux tomhe la foudre; 

Ils sont réduits en poudre, 
ïlt leur orgueil détruit sert de risée aux Pieux. 

L'orgueil est confondu plutôt que détruit; mais surtout il 
est un objet de risée ^ il excite la risée , il ne sert pas de risée 
à quelqu'un, car la risée n'est pas une chose qui serve. 

Napoléon fît au jeune poète tout récemment sorti du 
Prytanée, une pension de 1200 francs, qui lui a été con- 
servée depuis. (1). On dit que Lebrun (Denis Ecouchard) 
fut jaloux du succès obtenu par son jeune homonyme, et 

(i) Biographie des Contemporains, fQOt Lebrun {Pierre}. 



ItS lIVRt h -^ POisn LTRIQUS* 

lui laissa apercevoir son mécontentement; cela n^eiaâpécha 
pas notre auteur de consacrer à la mémoire du Pindare 
français une pièce remarquable par la noblesse des sen- 
timents plutôt encore que par l'originalité des pensées ou 
du mouvement. C'est une ode comme on en voit partout , 
les vers sont correctement faits ; les strophes ne tombent 
pas mal ; mais on y cherche en vain quelque chose de neuf 
ou de frappant. 

Il compare Lebrun devenu immortel au phénix qui re- 
naît de ses cendres , et dit : 

Vétu de sa robe de gloire, 

Tel , et plus radieux encor , 

Lebrun au temple de mémoire 

De la tombe a pris son essor. 

Il entré : Rousseau le superbe 

Et son maître le grand Malherbe 

Se lèvent , le voyant passer; 

Et , plein (Tune sublime audace. 

Auprès de Pindare et d'Horace, 

11 \ai fièrement se placer (i). 

Si Ton veut ouvrir les odes de Rousseau , on verra com- 
bien ce poète a exprimé d'une manière plus poétique et 
plus harmonieuse, une idée à peu près semblable; il 
s'adresse à Malherbe qu'il suppose au milieu des lyriques 
des temps passés : 

Maintenant^ ton ombre heureuse , 

Au comble de ses désirs, 

De leur troupe généreuse 

Partage tous les plaisirs. 

Dans ces bocages tranquilles, 

Peuplés de myrtes fertiles , 

Et de lauriers toujours verts , 

Tu mêles ta voix hardie 

A la douce mélodie 

De leurs sublimes concerts (2). 

(i) Ode sui^^ more du poète Le- Malherbe contre (es détracteurs de 
brun, 1807, st. 7. l'antiquité, 6t. 5. 

(a) J.-B. Bou88EAt7, odes. III. 5. à 



SECTION i|. ^— OBES) IUT|[T|LA9|]pS. Il 9 

Uae des stances sHivautes y^ut mieux; M* Lebrun parle 
de rÉlysée des poètes : 

c'est là que Lucrèce et Virgile, 
Du laarier qui s'élève entre eux, 
Réservent l'ombrage ^ Delille : 
Là, Térence appelle Andrieux: 
Là , des amours d'Ëléonore, 
Parny doit attendrir encore 
Gallus et Tibulle enchantés. 
£t Diicis, a^ tragique ityle (i) , 
Etonnera le vieil Eschyle 
De ses effrayantes beautés. 

D^ns la strophe suivante, Tavant-dernière de Tode 
entière , notre auteur emploie une e^cpression singulière , 
que la langue française ne me paraît pas autoriser : 

Lebrun! aux sentiers du Parnasse 
Puissé-je, marchant sur ta trace. 
Atteindre jusqu'à ton renom, 
Et, m'animaot d'un beau délire, 
Etre l'héritier de ta lyre 
Comme je le suis de ton nom ! 

Il n'est psisVhéntierdunom de Lebrun ; il porte le même 
nom que lui , et voilà tout; sans cela tous ceux qui portent 
par hasard le nom de Corneille , de Racine ou de La Fon- 
taine , pourraient se donner comme les héritiers de ces 
grands noms. Assurément la langue française n'admet point 
cette hérédité j elle n'applique l'héritage du nom qu'aux 
parents des morts, à ceux à qui l'on peut supposer une sorte 
de droit d'héritage aux biens et aux qualités d'un grand 
homme; c'est ainsi que Thomas Corneille fut l'héritier du 
nom de son frère , comme Louis Racine le fut de celui de 
son père; toute autre signification réduirait cette expression 
à n'être plus qu'un misérable jeu de mots, indigne de figu- 
rer dans un écrit sérieux. 

i>]t Cem épithèfie eit bien m^uiyaise^ 



M.. Lebrun a publié plusieurs ouvrages dans le genre 
lyrique 9 qui ont obtenu un succès d'estime àTépoquede 
leur apparition , mais dont le souvenir s'est depuis ce temps 
bien affaibli. 

En 1 8 1 4 9 il a donné une ode sur Jeanne d'Arc ; c'est un 
discours de cette héroïne au roi Charles VII : il n'y a rien 
de saillant^ rien d'original dans cette composition. 

Sa traduction du sitper flumina Babylonis^ son ode au 
vaisseau de F Angleterre^ n'ont rien non plus de remar* 
quable : la prophétie exprimée dans la dernière strophe 
où il annonce la ruine ou même la suppression de cette 
lie, est une de ces menaces qui perdent toute leur 
valeur à force d'exagération : 

Aa milieu des plaines profondes 

Un cri soudain s est élancé : 

Qu'est deTeau le roi des ondes? 

C'en est fait , l'orage a passé. 

I^es flots qui tremblaient sou» an maître, 

Au lieu qui Ta vu disparaître. 

Venant sans bruit se réunir , 

Coulent avec indifférence; 

Et , de sa su(ierbe existence , 

N'ont plus même le souvenir. 

Ces six derniers vers sont beaux : mais que signifient-ils? 
Est-ce qu'un vaisseau anglais a sombré sous voiles? Il en 
est de lui alors comme de tous ceux qui fout naufrage. Est- 
ce que le vaisseau de rAnglelerre, c'esl-à-dirc l'Angleterre 
elle-même est ruinée, anéantie? A quelle époque cela se 
rapporte-t-il ? et y a-t-il jamais eu la moindre apparence? 

M. Lebrun a fait, en 1820, i82i> 182*2, des odes sur 
Olympîe, sur Ithaque qu'il venait de parcourir : ces com- 
positions n'appartiennent pas à notre sujet. Il a fait un 
poème lyrique assez long, et divisé en douze paragraphes, 
sur la mort de Napoléon : on n'y peut guère trouver que 
des lieux communs sur cette grande gloire évanouie^ sur 



SBCTION II. -— ODES, DITHYRAMBES. 121 

cette puissance e'teinte, sur cette monarchie exilée. C'a été 
recueil de presque tous les poètes qui se sont exerces sur 
ce sujet ; ils n'ont trouvé à dire que ce que tout le monde 
aurait dit comme eux. 

M. Lebrun nous donne d'ailleurs dans sa pi^éface l'ex- 
plication de cette médiocrité dans sa composition; il n'a 
pas pris le temps d'y travailler, ni de chercher quelque 
chose de bon. « J'ai fait ces vers parce que je n'ai pas pu 
faire autrement. Je les ai fc^its dans la solitude , à la cam- 
pagne, au moment même où la surprenante nouvelle 
m'est arrivée. Ce n'est pas un sujet que j'ai choisi ni mé- 
dité : j'ai été ému , mon émotion s'est répandue en vers^ et 
ce poème s'est trouvé fait : voilà tout » (i). 

M. Lebrun aurait pu ajouter que c'est comme cela que 
se font toujours les poèmes médiocres : les pensées réelle- 
ment poétiques, les idées originales, la marche et l'agen- 
cement des parties, l'expression surtout, ne viennent pas 
naturellement et sans effort , quelque Lien organisé que 
soit le poète ; il y faut un travail long, rude et opiniâtre, et 
M. Lebrun ne l'a pas mis. Aussi ne reste- t-U déjà rien de 
son poème de quatre cent-cinquante vers^ que quelques 
passages détachés où l'inspiration poétique est visible^ 
mais n'a pas été soutenue par le travail. 

£u voici un exemple : 

Prêt à quitter les camps dont il aime l'image, 
L'habit qail y portait , il le revêt encor; 

Il a mis ses éperons d'or 
Pour le dcroier combat et le dernier voyage. 

Ces yeux , ces traits éteints , ce front creux et plombé , 
D'une mort domestique ont donc subi l'injure ! 
Ce générai fameux comment est-il tombé , 
Sans batailles et sans blessure (2] ? 

Ces idées sont aussi touchantes que simples et naturelles. 

(1) Poème lyrique sur /a Mort de 1833. Bécbet aîné. Préface ; p. viij. 
ifapoléonf par P^ LfiBRun. Paris, (3) lOid* n? II, p. i5. 



112» LIVRE I. — POESIE LYRIQUE. 

Le passage suivant, où le poète rappelle les émotions de son 
jeune âg;e, n'est pas moins louable : 

jours de ma jeunesse ! ô beaux et nobles jours ! 

Que votre souvenir toujours 
' A sur mon âme de puissance ! 

A peine au sortir de l'enfance, 
J*ai vu sa gloire naître et commencer son cours : 
Les sons qui les premiers ont frappé mesoreilles« 

Furent le bruit de ses exploits ; 

J'entendais partout mille voix 
D'Arcole et de Lodi raconter les merveilles. 
Lui-même à ma pensée apparaissait alors 
Beau comme les héros dont elle était remplie, 

Brillant comme celte Italie 

Dont il avait conquis les bonis. 
Que de fuis, ô Suint-Cyr, dans ton doux Prytance , 
Lui-même a visité notre enfance étonnée ! 
Mes yeux autour de lui (îxés incessamment* 
Ne pouvaient se lasser de leur étonnement. 
Comme nous entourions de nos regards avides 

Cet homme qui^ si jeune eucor , 
S'était assis vainqueur au pied des Pyramides, 

Et sous les palmiers du Thabor ! 

Il est fâcheux qu'après ces deux morceaux, on ne trouve 
plus guère dans le poème qu'une multitude d'apostrophes, 
de suspensions , d'interrogations, d'épiphonèmcs, en un 
mot, de toutes les figures de rhétorique^, qui ne font pas 
la poésie. 

O défaite du conquérant! 

O combien, alors qu'il expire. 
Sa main laisse échapper de sceptres en s'ouvrant! 
Que sa pensée entraine, avec elle en mourant , 
D'images des combats, et de gloire et d'empire (i) ! 



Où sont les pleurs, les cris, le peuple , les soldais? 
Les prêtres , les flambeaux, les chants des funérailles ? 
L'airain pieux , le bronze des batailles, 
L'appareil royal du trépas (2)? 

(O^ihP'iO. w 5 III, p. 16. 



SECTION Xh — ODES, DITHYRAMBES, 123 



Des superbes huioaios incorri^jible orgueil ! 
Vanité des grandeurs! vanité du cercueil 1 

Méant dont un néant se joue ! 
Celui dont le^ désirs embrassaient Tunivers, 
S'est brisé dans la fj/loire, et, pour dernier revers, 

Jusque dans la mort il échoue ( i ) . 

Mais, quoi ! le char a fui; les chemins sont déserts! 
Qu'est devenu?.... que vois-je? Au bout de l'univers^ 

Sur un roc, par-delà les mers. 

Un cercueil lentement chemine. 

Où Napoléon tout entier 

D'une solitaire colline 

Gravit le pénible sentier (a). 



En voyant de si haut tombé si malheureux. 
Le guerrier le plus grande lé roi le plus fameux ^ 
Le plus vaste pouvoir , le plus puissant génie 
Que jamais sur la terre aient vu passer les cieux (3) l 

Comme tout cela est commun , et dans la pensée, et 
clans l'arrangement général du poème et dans l'expression, 

Trois de nos grands poètes , MM. Déranger, Casimir De- 
lavigne et de Lamartine ont pris Napoléon pour objet d'un 
ou de plusieurs de leurs cbants : on peut voir ce que ce 
sujet est devenu entre leurs mains, comme il a donné 
naissance à des œuvres qui ne ressemblent plus du tout h 
ce que d'autres ont fait ou dit. 

Je ne parlerai pas ici des poèmes , d'ailleurs assez longs, 
de MM. de Lamartine (4) et Delavignc (5); on les retrouvera 
dans leurs œuvres; mais je citerai quelques couplets de la 
simple cbansoQ de Déranger; ils nous montreront ce que 

f , w V p ao C4) xYouu. Méditât. nOy,!. Il, p. 55. 

^ ^ -f * f^' ' |5J Messénieunes , liv. II, no6, 

(a) § ÏX, p. a6. p^ 53o jg j'édit. in-8» à a colonnes 

(3) § XII, p. 3i àla fin de l'ode, de iB36. 



ia4 LIVRE I, — POESIE LYRIQUE. 

le travail peut faire trouver de spécial et de vraiment ori- 
ginal dans un sujet commun et appartenant à tout le 
monde. 

Déranger suppose d'abord qu'un vieux soldat recueilli 
dans rinde par les Espagnols, passe auprès du Cap de 
Bonne-Espérance , et souriant de loin à l'espoir de voir sa 
patrie , s'écrie : 

Pauvre soldat , je reverrai la France : 
La main d'un fils me fermera les yeux ! 

Ces deux vers si touchants serviront de refrain à toute la 
chanson. Le passage du vaisseau auprès de Sainte-Hélène, 
lui rappelle naturellement le grand homme qui y est pri- 
sonnier : 

Dieux! le pilote a. crié : Sainte-Hélène! 
Et voilà donc où languit le héros ! 
Bons Espagnols , là s'éteint votre haine ; 
Nous maudissons ses fers et ses bourreaux. 
Je ne puis rien, rien pour sa délivrance ; 
Le temps n*est plus des trépas glorieux ! 
Pauvre soldat, je reverrai la France : 
La main d*un fils me fermera les yeux ! 

Peut-être il dort ce boulet invincible 
Qui fracassa vingt troues à la fois : 
Ne peut-il pas, se relevant terrible , 
Aller mourir sur la tête des rois? 
Ah I ce rocher repousse l'espérance ; 
L'Aigle n'est plus dans les secrets des Dieux 1 
Pauvre soldat , je reverrai la France : 
La main d'un fils me fermera les yeux ! 

Il fatiguait la victoire à le suivre : 

Elle était lasse : il ne Tattendit pas. 

Trahi deux fois, ce grand homme a pa vivte i 

Mais quels serpents enveloppent ses pas ! 

De tout laurier un poison est l'essence; 

La mort couronne un front victorieux ! 

Pauvre soldat, je reverrai la France : 

La main d'un fils me fermera les yeux ! 



SECTION U. '— ODES, DITHYRAMBES. |,25 

Le vieux soldat ne tarde pas à apprendre la mort de 
Napoléon : 

Bons Espagnols, que voit-on au rivage? 

Un drapeau noir! ah! grands Dieux, je frémis! 

Quoi ! lui mourir! ô gloire ! quel veuvage 1 

Autour de moi pleurent ses ennemis. 

Loin de ce roc nous fuyons en silence ; 

L'astre du jour abandonne les cieuz. 

Pauvre soldat , je reverrai la France : 

La main d*uu fils me fermera les yeux (i) ! 

Il n*est personne qui ne sente combien la simplicité de 
Texpression l'emporte ici sur les déclamations emphatiques 
auxquelles ont trop souvent recours les poètes vulgaires. 
Mais ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est l'origi- 
nalité de la composition, c'est la nouveauté des idées et leur 
arrangement; tout le monde trouvera facilement sur Na- 
poléon des oppositions et des exclamations : le génie seul et 
le travail rencontreront, quand ils seront ensemble, des 
pensées et une forme vraiment neuves , et par cela même 
immoi'telles. 

En 1828, M. Lebrun a publié un Voyage en Grèce, 
poème lyrique en neuf chants; je n'ai pas à m'occuper de 
cette composition qui est de beaucoup postérieure à l'épo-* 
que impériale, et qui, d'ailleurs, n'a pas laissé de trace 
durable dans le souvenir des connaisseurs. Tout ce que 
j'en puis dire, c'est qu'il y a, comme dans tous les ouvrages 
de l'auteur de beaux vers; mais neuf chanis de suite dans 
le genre lyrique, on avouera que c'est un peu long. 

LECTURE VII. — Hommages poétiques à leurs Majestés 
ùnjyériales. 

En 181 1, MM. LucET et Eckart ont publié, sous le titre 
d'Hommages poélic/ues à LL. MM. impériales et royales^ les 

(1) DÉRANGER, le 5 mat iSar. édit. in-32 de i838. Chez Fourniev 
Voy. ses Chansons, t. II, p. 96, aîné. 



ia6 tIVRE ï. ^ POESIE LYRIQtJE, 

pièces faites à l'occasion de la naissance du roi àe ftome. 
D'autres ouvrages avaient été composés lors du couronne- 
ment de l'empereur ; quelques-uns aussi, lorsqu'il fut 
promu à la dignité impériale , ou dès le premier moment 
qu'il en avait été question. 

Un M. Mallet de Trumilly (Ojpar exemple, a fait réim- 
primer en i83i une ode qu'il avait faite en 1802, à l'é- 
poque où l'on pensait à changer le titre de consul contre 
un autre plus éclatant. Cette ode a dû se vendre au profit 
des Polonais. C'était au moins une bonne action , ce qui 
est souvent plus facile à faire que de beaux vers. Ceux de 
M^ Mallet sont d'une faiblesse inconcevable ; il n'y a danô 
toute la pièce ni une idée neuve, ni une expression frap- 
pante : toutes les strophes y sont dans le genre de 
celles-ci : 

siècles, ouvrez notre histoire, 

Soyez saisis d'étonnement, 

Et, dans les fastes de la gloire. 

Gravez ce grand événement: 

On vit nos troupes valeureuses 

Franchir les cimes orgueilleuses 

Du Saint-Bernard qui touche auxcieux; 

Et l'airain que forgea la terre , 

Au bruyant séjour du tonnerre, 

Tonna près de celui des Dieux (2), 



Ces mots à peine prononces , 

La neuvième, l'incomparable. 

Mérite ce titre honorable 

Dans les rangs qu'elle a renversés (3). 



Le trait qui termine l'ode ne vaut pas mieux: la pensée 
en est aussi vieille que l'expression en est sans couleur : 

Que le Dieu puissant qui t'inspire 
Protège toujours ton empire , 

(i) in-40 de 8 pages , à Mécon et fa) St. 5 , p. 3. 
à Charolles. 1 83 1 . (3) St. 9 , p. 5. 



SECTtOiff fî. '^ ODiS^ DIfflt^iiftE9. Il^ 

Rt récompenM tés bienfaits! 
Ah I sur notre reconnaissance , 
8'il mesure ton existence , 
Prince, tu ne mourras jamais (i). 

J'aime encore mieux ce compliment adressé à Bona-^ 
parte à roccasion du consulat à vie : 

Si j'avais le pouvoir de la divinité , 

Je voudrais des Français satisfaire l'envie : 

En vous nommant cousu! à vie « 

Ce serait pour l'éternité (3). 

Les vers ne sont pas bons , sans doute , et l'hyperbole 
y est d'une exagération qui passe toutes les bornes ; du 
moins , l'expression en est assez piquante pour réveiller le 
lecteur, tandis que les vers précédents ne peuvent que 
l'endormir. 

Plusieurs chants avaient été composés à l'époque du 
mariag[e de l'empereur, et en 181 2 on publia chez Firmin 
Didot, en un volume in-8°, sous le titre : L'Hymen et la 
Naissance , ou Poésies en t honneur de leurs Majestés impé- 
riales et royales, des pièces lyriques, des cantates , des odes, 
des dithyrambes , destinés à célébrer le mariage de l'em- 
pereur Napoléon et de Marie-Louise, ou la naissance du 
jeune prince qui devait s'éteindre à vingt ans. Presque 
toutes les pièces qui entrent dans ce recueil se retrouvent 
ou dans les Hommages poétiques , ou dans les Abnanachs 
des Muses contemporains. 

On peut donc considérer tous ces recueils comme n'en 
foisant qu'un seul : c'est une collection en plusieurs vo- 
lumes de pièces de circonstance , dé la valeur desquelles 
nous jugerons tout-à-l'heure. 

Le recueil le plus considérable, celui qui a lait le plus 
de bruit, et qui a eu l'honneur d'être donné comme prist, 

(t) St. i4f p* 8. les cahiers tnannscrita de mon 

(2) J'ai trouvé ce quatrain dans père. 



I 



12$ I.ITBE I. »— IH)ési£ traïQUE, 

à la fin de l'année , ^ux élèves des lycées, c'est le premier 
indiqué ici, celui de MM. Lucet et Ëckart. Cinquante prix 
avaient été par eux proposés aux auteurs des meilleures 
pièces, savoir : 35 pour les compositions françaises, 5 pour 
les vers latins , 5 pour les vers italiens, 5 pour les pièces 
en allemand. Us ont reçu près de treize cents ouvrages, 
tous sans doute plus mauvais les uns que les autres , si 
Ton en juge par ceux qu'ils ont choisis comme les meil- 
leurs pour en composer deux gros volumes, et où il est 
bien difficile de découvrir une pensée , à plus forte raison 
une composition un peu brillante. 

On rencontre cependant quelques noms qui sont restés 
ou devenus illustres : J.-B. Béranger, Hippolyte Bis, Ma- 
dame Dufresnoy, Dupaty, Esménard, Michaud, Mille- 
voie, Piis, Tissot , Vigée ; et dans le second volume , MM. 
Baour-Lormian , Casimir Delavigne ^ Denne-Baron, Loy- 
son , Parseval et Viennet. 

Mais telle est sur la poésie l'influence mortelle de la 
commande et de la concurrence : on a beau s'adresser 
aux plus habiles faiseurs, on n'obtient guère que des 
poèmes de pacotille; c'est une vérité dont presque tous 
les concours poétiques nous donneront la preuve, et sur 
laquelle nous aurons à revenir : il nous suffit , pour le mo- 
ment, de remarquer que le recueil de MM. Lucet et 
Eckart ne nous offre à peu près rien dont on veuille se 
souvenir après trente ans; et si Ton voulait y voir l'image 
de la poésie lyrique au temps de l'empire , on ne saurait 
rien trouver de plus froid , de plus guindé , de plus 
trivial. 

Un coup-d'œil jeté sur les premières odes, montre 
tout de suite à quel point dominent le mécanisme et la 
facture dans ces pièces exigées à jour et heure fixes» 
comme les souliers d'un régiment. 

Boileau avait cru mettre , dans son ode sur la Prise de 



SECriol^ tu "^ OtiÈS, BitHTBAMBES, ll^ 

Nmnttr^ beaucoup de chaleur et d'entraînement en la com- 
Inençant par la figure de rhétorique qu'on appelle Inter-^ 
roffcUion : 

Quelle docte et sainte ivresse , 

Aujourd'hui me fait la loi ? etc. 

Nos auteurs ont eu bien souvent recours à ce moyen 
usé et rebattu ; voye« l'ode troisième : 

Quels flots religieux assié{;ent cette enceinte? 
Pour qui montent les vœux de la prière sainte ? 

L'ode cinquième : 

Où court ce peuple immense? 
Quels cris joyeux, etc. 

L'ode dixième : 

Quel bruit^a fait frémir la terre? ' 

L^ode onzième ; 

Quel mortel embrasé d'une fureur divine ? 

L'ode dix-septième : 

Quel pouvoir ravissant, quel sublime délits 
Beknplit mes sens émus? 

L'ode dix-neuvième : 

D'où naît cette joie enivrante 
t)ont les bruyants transports font retentir les airs? 

Voilà donc de compte fait , sur les dix-neuf premières 
odes , six pièces , c'est-à-dire environ un tiers , qui com* 
mencent par des interrog;ations ! N'est-ce pas déjà une 
preuve que l'enthousiasme et le naturel manqueront par- 
tout ? 

On peut dire que les idées manqueront aussi , au moins 
ces idées poétiques et originales qui seules méritent et at- 
tirent Tattention ; il n'y a rien, absolument rien ni dans 
la conception première, ni dans l'exécution > qui soit à la 
hauteur supposée du sujet : l'examen des principaux mor- 
ceaux va le prouver. 



l3p UVBB I, ^-^ POÉSIE I.YRIQUC. 

L'ode 95 de M. Baour-Loimian est sage et Larmo« 
nieuse comme tout ce qu'il écrit, mais pâle et froide; le 
seul passage où il ue reste pas dans les lieux communs , 
est celui où il signale avec raison la belle et douce tem- 
pérature du mois de mars à Tépoque de .la naissance du 
roi de Rome : 

Le doux printemps pour lui devançant sa carrière , 
S'empresse à couronner de fleurs et de lumière 
Le front du jeune roi naissant à peine au j mr (1^. 

L'ode 5 de M, Loyson est assez pure quant au style , 
mais d'une invention bien commune. 

L'ode 6 de M. Barjaud qui obtint le grand prix et fut 
ainsi le vamqueur des vainqueurs , est d'une froideur gla- 
ciale et d'une pauvreté d'idées dont rien n'approcbe. Il n'y 
a de remarquable que cette strophe sur les illuminations 
et les feux d'artifice : 

Le jour prête à la nuit son brillant diadème; 
Du règne qu'il prolonge , il s'étonne lui-même. 
Vesper a déposé son voile accoutumé. 
Et sift- son char qui fuit dans l'omhre étincelante , 

La nuit éblouissante 
Parcourt les cieux surpris de son vol enflammé (ta). 

Malgré les défauts de la périphrase et de la poésie pérî- 
plirastique en général, on ne peut contester que ces vers 
soient très-bien faits; malheureusement, c'est tout ce que 
l'on peut louer dans l'ode. 

Le dithyrambe de M. Casimir Delavîgne commence par 
une idée belle et neuve; Rome se plaint au destin de ce 
qu'il Ta trompée : 

Destin qui m*as promis l'empire de la terre, 
Tu disais : Rome, un jour souveraine des rois, 

Les verra, courbés sous ses lois, 
Devant elle abaisser leur sceptre héréditaire : 

• (1) Voy. aussi r//^mcnc( M Nais- (a) Voyez Hommages poétiques , 
sance, p. a'Jo, ode 3. 



SECTION II. — 0DË8, brmtAAMBÈS. «3> 

Rome an monde asservi dictera ses arrêts ! 
Oh sont ces rois captifs , ces tributs , ces hommages? 
Et ce sceptre vainqueur des peuples et des dges ? 
Destin, qu'ont produit tes décrets (i)? 

Le destin r<Sponrl à Rome par la naissance de son roi: 
ce mouvement est vraiment lyrique et ori(jinal. Mais la 
fia, beaucoup trop longue ^ amène promptement le lieu 
commun et la déclamation. L'auteur avait alors dix-sept 
ans ; il se distingue ddjà par une grande correction de 
style et l'heureuse facture de ses vers. 

Le poème de Parseval est une longue et froide discus« 
sion de deux anges, celui de la guerre et celui de Tliymen, 
qu'il nomme, selon le besoin, Chérubin et Sdrapinn , comp- 
tant pour peu sans doute la diFfércnce étymologique de 
ces deux mots. On trouve (p. 295 ) : 

Quand l'ange de l'hymen à ce grand séraphin 
Par Dieu même envoyé, lui dit : 

Et trois pages plus loin : 

Ainsi ce chérubin n'adrairnit qne la gloire 
D'accumuler toujours victoire sur victoire, etc. 

Rien de saillant , du reste , ne se trouve dans le chant qui 
suit ces vers. 

M. Tissot a fait une grande cantate ou chant diihyram- 
bique ; on n'y trouve ni action ni intérêt. Les vers cepen- 
dant sont bien faits; ihy a surtout un couplet où le poète 
s'est noblement inspiré d'un des plus beaux passages d'Ho- 
mère (?.): 

Ainsi , lorsqu'à l'aspect de rai{prctte flottante» 
Sur le casque d'acier du redoutable Hector 
Le jeune Astyanaz pousse un cri d'épouvante 
Et se rejette au sein qui l'allaitait encor; 

(1) Voy. aussi VHymen et laNais* (a) Homère, Iliade^ v. 467, 47^j 
wncf,p. 345. . 474*475 et 484. 



Le héros in4ulgent aux frayeurs de cet âge 
Dépose avec bonté soq casque radieux : 
Il berce de ses mains ce (ils, sa noble image» 
L'élève vers le ciel eu demandant aux Dieux 

Un roi Thonneur de sa patrie , 

Un roi digne de ses aïeux ; 

Spectacle touchant et pieux. 

Que son Andromaque attendrie 
Begarde en souriant et les pleurs dans les yeux (i). 

On peut croire seulement que M. Tissot a fait sa can- 
tate pour y mettre ce couplet, plutôt qu'il n'a fait le cou- 
plet pour la cantate ; car toute autre comparaison y vien- 
drait aussi naturellement et aussi bien. 

Millevoie fait chanter Virgile : c'est une bien vieille fic- 
tion que de faire chanter les événements modernes aux 
poètes anciens. Virgile, surtout, a été pris pour truche- 
ment par beaucoup des suivants d'Apollon , et dans la cir- 
constance même qui nous occupe , Michaud a composé un 
Fragment d'un treizième livre de P Enéide , où le cygne de 
Mantoue est supposé chanter les noces d'Énée et de Lavi- 
nie , et célèbre en réalité^ par une allusion perpétuelle, 
celles de Napoléon et de Marie-Louise (2). 

II est plus aisé, toutefois, d'emprunter le nom d'un 
grand poète que d'égaler ses perfections : les vers de Mille- 
voie, quoique bien tournés, comme tout ce qu'il écrivait, 
ne rappellent à peu près en rien l'homme sous le nom du- 
quel il chante. 11 faut pourtant remarquer la strophe sui- 
vante, adressée au mois de mars, et allusive à Téquinoxe 
du printemps, époque de la naissance dû jeune prince » 
époque aussi du commencement de l'année pour la plu- 
part des peuples de l'antique Orient ; 

De lauriers et de fleurs la tète couronnée, 

Viens rouvrir désormais la marche de Tannée, , 

(1) Hommages poétiques ^ p. 289; (i) V Hymen et ta ^aismnce^ 
Vffymen et la Naissanoe , p. 3 i ^* part. I; p . x o 7 à i a i • 



SECTION II. -^ ODES, DITHYRAMBES. l33 

Mois consacré jadis à Vamant devenus; 
Triomphe , et ressaisis ta guirlande pétrie 

Que posa l'ami d'Egérie 

Sur le double front de Janus. 

Si un rapprochement spirituel , exprimé en vers gra- 
cieux, suffisait pt)ur faire une belle ode, celle Je Mille- 
voie mériterait notre approbation^ malheureusement il 
n'y a ici qu'une belle strophe : encore y peut-on reprendre 
uneépithète que Virgile, assurément, n'eût pas laissé sub- 
sister ; c'est le double front de Janus. Ce double front avait 
été donné à ce dieu pour indiquer l'année écoulée et l'an- 
née commençante dont il était la limite commune; il au- 
rait pu s'appliquer à Mars comme à tout autre mois pris 
pour le premier de l'année ; il n'a donc rien de spécial , 
de caractéristique, et ne forme qu'une épilhête oiseuse. 
Qiie Millevoie eût mis, au contraire, sur le front glacé de 
Janus ^ il opposait ainsi la froide température du solstice 
d'hiver aux jours plus chauds et plus brillants de l'équi- 
noxe. Assurément, la pensée est toute autre; elle est bien 
plus profonde que celle de notre poète, et montre ce que 
c'est dans les vers qu'une qualification bien choisie. 

Arnaulta fait un Chant dOssian (i), comme Millevoie 
un Chant de Virgile , Esménard YOracle du Janicule (2), et 
M. Soumet un Chant de la ville de Rohie (3). Nos poètes 
n'ont pas pu même inventer un plan qui ne rentrât dans 
aucun autre. 

A défaut de création dans la partie poétique de l'œuvre, 

quelques-uns se sont au moins distingués par la forme et 

l'exagération de la flatterie: c'est là, peut-être, ce qui, 

après trente ans , est le plus curieux pour l'observateur ; il 

peut voir où en était cette liberté de penser et cette égalité 

pour lesquelles une révolution s'était faite vingt ans aupa^* 

ravant. 

(1) Voyez rfr^m€»i et ta Naissance, (2) Ibid.y p. a6i, 
p. 1^3, (3) p, 3n, 

n 



l34 LIVRE I. — POÉSIE LYRIQUE. 

M. Denne-Baroa écrivait : 

Enfant, qui ne sait pas encore 
Que l'univers entier i adore. 
Et que l'univers est à lui (i) ! 

On a souvent cité et justement blâmé cette lâche flat- 
terie de M. de Villeroi au petit roi Louis XV, en lui mon- 
trant du balcon de Versailles ses immenses jardins et les 
nombreux promeneurs qui les animaient: Voyez ^ mon 
mailre , voyez ce peuple ! Eh bien / tout cela est à vous , tout 
vous appartient y vous en êtes le maître/ Belle leçon ! dit Du- 
clos, au lieu de lui faire remarquer l'amour des peuples, 
et lui inspirer la reconnaissance que le roi leur doit. Mais 
le maréchal n'en savait pas tant (2). 

Ici , ce n'est plus un jardin , ni la France entière et ses 
habitants qui appartiennent à un bambin au maillot; c'est 
tunivers entier qui est sa chose, et qui [adore en attendant 
que ce morveux ait l'âge de le posséder. 

M. Viennet a fait aussi son dithyrambe : on sait que la 
critique est bien plus dans les allures et les habitudes de 
ce poète que l'enthousiasme et l'admiration ; aussi son 
chant lyrique est-il plus forcé que naturel. On y remarque 
ces deux vers : 

J'ai parlé, que Louise enfante. 
Et que Rome adore son roi. 

L'adoration est un peu forte , elle devait faire grimacer 
la bouche <Jui , six ans auparavant, disait à l'empereur, 
dans une épître aussi vigoureuse par la pensée que par le 
style, que ses courtisans lui rendaient un mauvais service 
en lui cherchant des ancêtres dans je ne sais quelle race 
Scandinave, et qui ajoutait ensuite ces vers, les plus har- 
dis de l'époque : 

( 1) Hommages po^liqueSj ode 38 , règne de Louis XIV , In ràffcnce et le 
p. 35o. r^<7nt'rfeLoMi5 A'/',t.ni,p. i47eti48 

(3 ) D VCI09 , Mémoiiyii secreU Sur le de ses œu vres ; Bel in , 1821. 



SECTION II. -" ODES, DITHYRAMBES. l35 

La France en t'élevant au trône de ses maîtres 
A compté tes hauts faits , et non pas tes ancêtres ; 
De cent Napoléons, le superbe héritier 
Ne brillera jamais de l'éclat du premier ( i). 

En i8ii, quantum mutatus ab illol M. Viennet adorait 
le soleil levant, le second Napoléon; et il le faisait, ce que 
Ton ne saurait approuver, par Fimitation du mouvement 
et de la phrase lyrique destinée à exprimer la naissance 
du Sauveur : Rorate cœli de super, et germinet terra Salva^. 
torem , 

Cieox, répandez votre rosée, 

Et que la terre enfante son sauveur. 

Il y a pourtant de la chaleur dans le chant de M. Vien- 
net , comme il y en a dans tout ce qu'il fait; il y a aussi 
des incorrections , selon son habitude , et par exemple : 

Astre de paix , tu viens enfin d'éclore. 

Un astre n'éclot pas , il se lève et il brille. 

La pièce de M. Soumet, qui ne pensait pas alors à faire 
une divine épopée, a les mêmes défauts que toutes les 
pièces précédentes; elle en a qui lui sont propres , elle ne 
se tient pas plus que les dernières à l'abri des flatteries 
exagérées dont c'était alors la mode : 

Le monstre d'Albion s'enveloppe de deuil, 
Et de son long sommeil encor tout irritée, 

Rome antique ressuscitée. 
Pour saluer son roi s'élance du cercueil. 

Le discours de cette ancienne capitale du monde est 
singulier : 

Fils de Napoléon, sois fier de ta conquête, 

Dit-elle, devant toi je viens courber la tête, 

Le Dieu dont je descends ne m'abandonne pas, etc. 

Quelle est cette conquête faite ici par le royal eoiant ? 
(i) Viennet, EpUres diverses, t. ï, p. 33. édit. de 1837. 



l36 lïVRB T. *-* ToiSÏM ITEIQVX. 

et depuis quand dit-on que Rome descend d'un dieu? 
Passe pour les Romains, ou plutôt quelques Romains; 
mais Rome elle-même , c'est autre chose. 

Ah ! lorsque d'Attila les cohortes sauvages 

Eurent asservi mes rivages , 
Mon astre en s'éteîgnant obscurcit Tunivers. 
Mille ans sont écoulés, et je reprends monglaixe. 

Rome a perdu les dates ; le passag^e d'Attila est du cin- 
quième siècle, la naissance du roi de Rome est du dix- 
neuvième; c'est un intervalle de quatorze cents ans qu'elle 
a tort de rëduire à dix siècles. Ajoutez qu'Attila n'a fait 
que passer en Italie, et n'y a rien asservi. 

L'avant-dernière strophe enchérit encore sur les flatte- 
ries que j'ai signalées jusqu'ici : 

Grâce au fameux vainqueur de l'Elbe et de Memphis , 
La Victoire superbe , et dont il est l'idole, 

S'assied encore au Capitole, 
J'avais perdu mes dieux, il me donne son fils. 

Vous voyez la compensation : pour tous ces dieux per- 
dus, un enfant qui vient de naître; et ce jeune héros suffît 
pour que Rome n'ait plus rien à regretter. En vérité, c'est 
passer toutes les bornes. 

Je pourrais poursuivre cet examen sur les nombreux 
épithalames faits soit par ces poètes, soit par d'autres: 
Aignan, Arnault, d'Avrigny, MM. Baour-Lormian, Brifaut, 
Esménard , Michaud, Millevoie, Parseval et M. Tissot, ont 
célébré le mariage aussi bien que la naissance du roi de 
Rome ; ils n'y ont pas été plus heureux : leurs ouvrages se 
sont toujours ressentis de la rapidité de la composition^ 
de la nécessité d'avoir du génie , d'être inspiré à un mo- 
ment et sur un sujet donnés. ^ 

En somme , Napoléon n'a pas été heureux sous le rap- 
port de la poé^e lyrique: si l'on excepte quelques chants 
de Lebrun , les grands événement^ de son régne n'ont rien 



SECTION m. -^ TRADUCTIONS. l3^ 

inspiré de durable, et ce n'est que longtemps après que 
des poètes plus jeunes, MM. Déranger, de Lamartine , 
Delavigne, trouvant, dans l'indépendance de leur génie 
et la liberté de leur époque , une inspiration plus puis- 
sante que la faveur du maître, ont écrit sur ce sujet des 
chants dignes d'eux-mêmes et de la postérité. 

LECTURE vin. — Les Traducteurs des Lyriques anciens» — ^ 

DE SAINT-VlCTOR , DARU. 

Ânacréon florissait vers 53o avant J.-C. Cet homme 
dont la vie entière fut consacrée au plaisir, qui vécut long- 
temps et mourut, dit-on, à 96 ans, étranglé par un pépin 
de raisin (1), avait écrit cinq livres de chansons sur le vin 
ou sur ses amours. Le temps nous a tout fait perdre. La 
seule copie qui soit restée des inspirations de cet aimable 
vieillard, nous la devons à Constantin Céphalas qui vivait 
dans le dixième siècle de notre çrc. Comme il travaillaità un 
nouveau recueil d'épigrammes où il voulait réunir sous les 
mêmes chapitres toutes celles qui roulaient sur le même 
sujet, il y fil entrer ce qui restait d'Anacréon et y ajouta 
d'autres chansons que des hommes d'un esprit agréable 
avaient composées plus tard , à Timitation du poète de 
Téos. 11 donna à ce chapitre le titre suivant : Hémiambes 
symposiaques d Anacréon , Chansons anacréontiques et tri" 
mètres{2). On peut conclure de là qu'il ne croyait pas que 
tous ces vers appartinssent à notre auteur ;^il aurait donc 
bien fait de les distinguer ; mais comme il né l'a pas fait , 
nous ignorons absolument quelle pièce est d'Anacréon , 
quelle autre appartient à ses successeurs : nous ^sommes 
sur ce point réduits aux conjectures. 

En attendant qu^il y ait quelque chose de décidé là des- 

(1) On aUribue aussi ce genre de (3) Voy. la note p. 81 d9 l'Ana"» 
mort à Sophocle. Lucibn, Longœvif créon de Taudfnite* 

S 24. 



|38 lltBK I. "^ P&ÉBm LTRK^. 

SUS parmi les ërudits, nous désignons sous le nom ôiAna' 
créon toutes les pièces recueillies par Constantin Céphalas. 

Ces petites pièces, parmi lesquelles on en trouve de fort 
jolies^ mais d'autres parfaitement insignifiantes , avaient 
déjà été traduites ou imitées en français; tout le monde con- 
naît la charmante imitation faite par La Fontaine de 1'^- 
mour mouillé ^ l'une des plus jolies narrations du recueil 
original. 

En 1 8 1 1 , M. de Saint-Victor donna du recueil de ces chan- 
sons grecques une traduction nouvelle en vers français. 

J.-B. BiNs DE Saint- Victor, né à Nantes en 1776, s'était 
toujours montré fort attaché aux principes monarchiques; 
il concourut pendant plusieurs années à la rédaction du 
Journal des Débats, Ayant rempli une mission politique en 
Bretagne vers la fin de i8i3, il y fut arrête, conduite Pa- 
ris et détenu jusqu'à la chute de Bonaparte (i). 

Cette circonstance explique jusqu'à un certain point la 
haine que M. de Saint-Victor avait vouée à l'empereur , 
haine qu'il a exprimée dans deux odes publiées en 18 14 
et 18 1 5, et qui ne manquent ni de grandes images^ ni de 
chaleur , ni d'élan poétique , mais où l'on regrette de lui 
voir exprimer des opinions qu'un cœur honnête a de la 
peine à excuser. Il dit^ par exemple, de Napoléon : 

Dieu dit , et va choisir, pour venger son injure. 
Un fils de 1 étranger qui dans la foule obscure 

A jamais dut ramper: 
Rempîit ce vil mortel d'une incroyable audace , 
Le conduit par la maiu , et lui marque la place 

Qu'il peut seul usurper, 

*- Aussitôt, oubliant sa bassesse profonde, 
Le Prêtée insolent sur la scène du monde 
Vient répandre l'horreur (a). 

fi) Biog. des Con(.,mot St.'Fictor, Vicron, p. 3o3. éâiu dt i8a9. Gh. 
a) Œuv. poétf^ de J.-B. de SAinT<* Gosselin. 



sKcnoN III. i— ruAVCcnovê. iSç 

n n^est pas extraordinaire que la haine aveugle un poète 
jusqu'à lui faire exagérer les fautes ou les vices d'un grand 
homme ; il est incroyable qu'elle lui fasse accumuler des 
idées aussi contraires à la définition des mots. Que celui qui 
à commandé à toute l'Europe , qui y a tout modifié pro- 
fondément , dont le souvenir seul y selon l'expression de 
Déranger, suffit pour efFrayer les rois et leur fait armer des 
millions d'hommes (i), soit représenté comme un grand 
criminel , comme un fléau de Dieu , un Attila destiné à 
châtier les peuples, cela se conçoit à toute force; mais qu'il 
soit représenté comme un vi7 mortel, d^une bassesse pro- 
fonde , destiné à ramper à jamais dans ta foule obscure , ce 
sont des contre-vérités tellement choquantes que le poète 
se fait tort à lui-même en les écrivant. 

Ce n'était pas sur ce ton que Bossuet parlait de Crom- 
well , à une époque même où la soumission passive aux 
volontés des rois était bien plus un article de foi qu'au- 
jourd'hui. Bossuet n'excuse pas sans doute l'homme auda- 
cieux révolté contre ses rois ; il le condamne au contraire 
en termes sévères : « C'était, dit-il, un homme d'une pro- 
fondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'ha- 
bile politique; capable de tout entreprendre et de tout 
cacher; également actif et infatigable dans la paix et dans 
la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pou- 
vait lui ôter par conseil et par prévoyance; mais, au reste , 
sî vigilant et si prêt à tout qu'il n'a jamais manqué les oc- 
casions qu'elle lui a présentées; enfin, un de ces esprits 
remuants et audacieux qui semblent être nés pour changer 
le monde n (2). 

Certes, ce n'est pas un éloge qu'il fait là ; c'est au con- 
traire un grand criminel que nous peint l'orateur^ mais 
il montre d'abord ses facultés extraordinaires , et ne s'a- 

(1) B^ANOER, le 5 mat 1821. (a) Bossoet, Or,fun, de la Reine 
t. II,p, 96. ffAn^let, p, 3i de l'édit, 8téréot. 



l4o LIVRE h -^ rOlBSlB LYRIQUE, 

muse pas à chercher si celui qui a remue toute TAngle* 
terre était, oui ou non, d'une naissance obscure. 

M. de Saint-Victor est moins excusable encore dans une 
ode faite en i8i5 , où, confondant dans sa haine etl'em* 
pereur et ceux qui lui furent attachés , il applique à nos 
braves soldats égarés, si Ton veut, par un amour irréfléchi 
pour leur ancien capitaine, mais dont le dévouement ad-^ 
mîrable méritait au moins d'être apprécié par les cœurs 
français, cette épithète de brigands devenue si odieuse- 
ment fameuse : 

Disparais donc , lâche phalange 
De brigands qu'on a crus soldats ! 
Tyrau! va chercher dans la fange 
La mort que tu fuis aux combats ! 
Maître, esclaves , longtemps complices,. 
Soyez unis par vos supplices 
De même que par vos forfaits; 
Kt que leur fin juste et terrible , 
Providence incompréhensible. 
Nous explique enfin tes décrets (i). 

M. de Saint-Victor aurait pu employer beaucoup mieux, 
je le crois , la verve et le talent poétique dont il a fait 
preuve dans ces deux odes. 

Ses chausons traduites d'Anacréon, et à propos des- 
quelles j'ai parlé de ce qu'il a fait dans un genre plus élevé, 
ne donnent pas lieu à ce même reproche; il a su conserver 
danspresque toutes la giace légère de loriginal. En voici 
une qui fera juger combien la pensée dans le poète grec 
est souvent peu de chose (2) : 

Tout l'or du roi de Lydie 
N'a rien qui touche mon cœur : 
Monarques , votre grandeur 
Ne me cause point d'envie. 

(1) Ouv. elté, p. 3ad. Brungk, a<^ i5 : «C /AOt /Ai)«in^ 

(a) Voy. daus i'Anacréon de rwytw. 



SECTION III. — TRADUCTIONS. l4l 

Sar mon front toajoars joyenx 
Mes doigts enlacent la rose; 
P'un parfum délicieuK 
Avec volupté j'arrose 
Et ma barbe et mes cheveux. 
Dans ma course passagère 
' Le jour qui luit à mes yeux 
Est le jour que je préfère ; 
Car du lendemain les Dieux 
Ont voulu faire un nfystère. 
Tant qu'un soleil pur t'éclaire , 
Fête Tamour et Bacchus ; 
Crains toujours quelque surprise; 
Et qu*Atropos ne te dise : 
Cesse tes jeux, ne bois plus (i). 

La chanson suivante sur Temploi de la vie ne manque 
pas de délicatesse : 

Si nous pouvions avec de Tor 
Prolonger nos destins rapides , 
Je voudrais de mes mains avides 
Amasser , amasser encor ; 
£t , quand viendrait la parque avare , 
Ouvrant pour elle mon trésor, 
Je la renverrais au Ténare. 
Mais si les plus riches présents 
Ne peuvent racheter la vie , 
Pourquoi ces regrets impuissants? 
D'où nait la sombre rêverie 
Qui pei^t s'emparer de mes sens? 
. I^a mort est donc inévitable ! 
Eh bien ! que m'importe Plutus ? 
Rassemblant autour de ma table 
D'amis une troupe agréable, 
J'aime bien mieux fêter Bacchus ; 
Puis, enivré de ses délices, 
Dans l'ombre à la belle Vénus 
Offrir encordes sacrifices (2). 

0) Ouv. cité, p. i84* N<> i5 des (a) Ibid.ip, 197. N" iS des odes, 
odes. Voy. ausSi ÏJnaer* de Brunck. 



l4a ilVRE l, «i-^ poisig LYRIQUE. 

Pierre''Antome'Noël Bruno, comte Daru, né à Montpel« 
lier en 1767 , entra au service à l'âge de seize ans; il fut 
succesâivement lieulenant et commissaire des ferres de 
1783 jusqu'en 1789. Sous la terreur il fut arrêté à l'ar- 
mée comme suspect, et détenu pendant dis mois. En l'an v, 
il fut envoyé à l'armée avec le grade de commissaire or- 
donnateur en chef; il remplit avec exactitude ces fonctions 
si graves et si difficiles, et néanmoins il trouva encore le 
temps de traduire en vers les odes et ensuite les épitres et 
les satires d'Horace ; cette traduction , à l'occasion de la- 
quelle je parle ici de Daru , a été assez goûtée du public , 
puisqu'elle a eu quatre ou cinq éditions (1). 

Après la révolution du 18 brumaire, Daru fut nommé 
secrétaire-général du ministère de la guerre i ce fut à cette 
époque qu'il écrivit son épîlre à J, Delille, On sait que ce- 
lui-ci n'aimait pas la révolution. Daru l'engagea à être juste 
envers elle , à reconnaître le bien qu'elle a fait , à chanter 
les grands dévouements qu'elle a produits, et surtout à re- 
venir dans sa patrie , loin de laquelle il ne saurait obtenir 
la gloire qu'il ambitionne. Cette épître honorable pour les 
deux correspondants eut alors le plus grand succès. 

A peu de distance de là il publia la Cléopédie ou la Théo» 
rie des réputations^ satire dialoguée, spirituelle et d'une tou- 
che élégante (s), mais sans vigueur et sans intérêt. On y 
4it ces vers sur la facilité qu'on avait autrefois 4 faire 
parler de soi : • 

Que u'avex-vous paru depuis quelques vingt ans? 

On eût parlé de vous : c était-là le bon temps. 

De l'abbé Fontenay la gazette timide , 

Grâce à la pension encore plus aride, 

A peine en huit grands jours avait pour aliment 

Le renvoi d'un ministre, un mot du parlement, 

(1) OEuvr, comp. d Horace, i8o4, temporains, mot Daru, 

4 vol. in-8«; 1816, a vol. in-8'>; «(a) Elle se trouve dans YAlm.des 

iSao , 4 "vol- in-iS ; 1822 , 2 vol. Muses pour i8o4 1 ^ la date de 1800, 

in-8, Voy. la Biographie ^es CoU" p. 49» 



SËcttoK Ht. — TBADtctioKs. 143 

Oa le petit orgueil d'nn noble de province , 
Traîné pour mille écos par les chevaux du prince. 
Mais en revanche alors , le public et Fréron , 
Même en vous critiquant, vous auraient fait un nom : 
Le public, ennuyé d'une paix étemelle, 
Aimait à voir au moins les auteurs en querelle; 
Un petit bavardin griffonné tous les jours 
Répandait les bons mots, les Ters, les calembours; 
Pour ne les pas savoir il n'était pas d'excuses, 
Et nous lisions encor les Almanuehs des Muses. 

Daru écrivit ensuite un poème intitulé les Alpes , et IV- 
pilre à mon scais culotte. C'était des délassements au milieu 
des occupations importantes de sa vie. La haute capacité 
qu'il avait montrée comme administrateur fixa Fattention 
de Bonaparte, qui^ le lendemain de la bataille de Marcngo, 
le nomma l'un des commissaires chargés de veiller aux 
détails d'exécution de la convention conclue entre Berthiep 
et Mêlas. 

Depuis ce moment Ds^ru Vemplit les fonctions les plus 
élevées : en i8o5 , conseiller d'état et intendant de la mai- 
son militaire de remper.eur ; en 1806, intendant-général 
du pays de Brunswick ; en' 1 8 1 1, ministre secrétaire d^état ; 
en 181 3, il eut le portefeuille de l'administration de la 
guerre, et se distingua là comme partout ailleurs par son 
aptitude à tous les travaux d'organisation , par sa force 
pour les supporter; en 18 14, créé chevalier de Saint-Louis 
par le roi, il consacra ses loisirs à ses plus grands ouvrages, 
Y Histoire de la République de Venise^ et la Fie de Sully. Je 
n'ai à parler en ce moment que de sa traduction d'Horace. 

Rien de plus difficile à traduire que ce poète : l'énergie 
de la pensée, la précision du style et surtout la variété des 
tons rendent presque impossible une lutte corps à corps 
avec l'ami de Mécène. Aussi Daru n'a-t-il bien réussi que 
dans les parties dont l'élévation est médiocre; les petites 
pièces d'amour ou de dépit> celles, qui chantent les plaisirs 



j44 LÏVHB I. — POÉSIE LYRIQUE. 

de la table ou de la campagne, qui expriment des idées 
épicuriennes ou morales, sont en général bien rendues; 
les odes de baute facture, les grands sentiments, les pen«- 
sées puissantes écrasent le tradlicteur; son vers n'a plus 
rbarmonie convenable, son style manque de vigueur et 
de coloris. 

La fameuse ode au vaisseau qui portait Virgile , sic te 
diva potens Cypri, par exemple, est rendue. ainsi par Daru : 

O vaisseau , de Paphos puisse l'aimable reine. 
Puisse l'astre brillant des deut frères d'Hélène, 

Te guider sur les mers ! 
Aborde sans danger le rivage d'Epire; 
Que le père des vents permette au seul zéphyre 

De régner sur les mers. 

Des jours de mon ami frêle dépositaire, 
Conserve de mon cœur la moitié la plus chère : 

Rends-le nous, tu le dois. 
Il eut un cceur d'airain celui qui de l'orage 
Affronta le premier l'impétueuse rage 

Sur un fragile bois. 

Il n'y a personne sans doute qui ne sente l'insuffisance 
de cette poésie pour rendre les beaux vers que tout le 
monde sait par cœur : la moitié d* un cœur, pour dire une 
personne chérie, n'est pas français; rends-le nous, tu le dois, 
est absolument sans barmonie; sans compter que tu le 
dois est une çbeville que rien n'excuse; et le vers sur un 
fragile bois est la plus triste cadence qu'on ait pu trouver 
pour finir une stropbe. 

La suite ne vaut pas beaucoup mieux : 

Il méprisa ces vents des plaines boréales, 
Ce fougueux aquilon , ces étoiles fatales , 

Terreur des matelots , 
Ces tyrans orageux de l'onde Adriatique, 
Et l'Ëurus et l'Autan que la rive d'Afrique 

Voi^utter sur ses flots (i). 

|i) Vqj. X>hXOt TmiLtC Horace t od.1, 3^t, I^p.9 cU ledit. iD-8^ dei6i^# 



sectfo?} ni. — TnAorctîoxs. i45 

Daru, comme je l'aï dît, est plus heureux clans les sujets 
de peu cVélévation : sa langue se prête sans effort à Tcx- 
pression de sa pensée; les mots parasites, les cpitbètes oi- 
seuses ne se montrent plus; il égale, peut-être surpasse- 1- il 
quelquefois son modèle^ du moins dans notre façon de 
juger les choses; il corrige ce qu'il y a de trop Acre dans la 
plaisanterie ou la critique d'Horace. La treizième ode du 
quatrième livre nous en offre un exemple. Horace y triom- 
phe en termes excessivement durs de la vieillesse et du 
dépérissement d'une femme dont il avait à se plaindre. Le 
traducteur adoucit ces traits, et malgré cet adoucisse- 
ment, il reste encore assez de duretés, plus peut-être que 
n'en supporte notre politesse ordinaire. 
Voici cette traduction : 

Enfia , Lycé , les justes Dieux , 

Les Dieux ont reçu ma prière : 

Te voilà vieille , mais tes yeux 

Ne peuvent renoncer à plaire. 

Effrontément dans nos banquets 

Tu ris et tu bois à longs traits ; 

C'est là que ta voix chevrotaute 

Provoque l'infidèle amour 

Qui loin de toi fuit sans retour, 

El s*envole aux pieds de Cauente. 

Canente à la plus douce voix 

Unit sa lyre enchanteresse ; 

Mais, quand il frémit sous tes doigts, 

lie luth décèle ta vieillesse. 

Ton front de rides sillonné , 

Ton front de neige couronné 

Rebute l'enfintd'Idalie : 

Ce papillon capricieux , 

Pour chercher le myrihe amoureux , 

Dédaigne la rose flétrie. 

Cette dernière pensée est ajoutée parle traducteur; au- 
tant vaudrait qu'elle n'y fût pas; les deux stances suivantes 
8ont aussi fidèles que bien tournées : 

13 



l46 tIVnS f. — PoisiB LTRIQUB. 

Non, Lycé, ni les diamants. 
Ni la pourpre qui le décore , 
Ne te rendront les jours charmants 
Que le temps emporte et dévore. 
Où sont tes grâces, tes attraits? 
Qu*as-tu fait de ce teint si frais 7 
Que reste-t-il à ta vieillesse 
De cette Lyc^ d'autrefois , 
Qui voyait les cœurs sous ses lois 
£t triompha de ma faiblesse? 

Ouvrage charmant des amours 
Lycé ne cédait qu'à Cynare ; 
Mais Cynare a fini ses jours. 
Pour toi le sort est plus barbare : 
^ Vengeur de tes amants trahis , 

Il prolongea tes jours proscrits ; 
Et, par une joie insultante , 
Tu verras tes adorateurs 
Du flambeau qui brûla leurs cœurs 
Outrager la cendre impuissante (i). 

Je citerai encore ici la traduction d'une ode bien connue 
d'Horace , Ulla si juris tibi pejerali (2) , non-seulement 
parce que le commencemeiU en est fort bien traduit en 
français, mais surtout parce qu'elle nous donnera l'occasion 
de faire une observation qui n'est pas sans importance. 

Voilà d'abord la traduction de Daru : 

Je pourrais te croire , ô Lydie , 
Si le juste courroux des Dieux 
Faisait, à chaque perfidie. 
Blanchir un seul de tes cheveux; 
Mais dès que ta bouche infidèle 
A prononcé de faux serments. 
Tu semblés devenir plus belle , 
Pour tromper de nouveaux amants. 

Atteste le*Dieu du tonnerre. 
Les pâles flambeaux de la nuit ; 
Trahis les cendres de ta mère : 

(i) Dabu, Ul, p. 377. (3) HoR. Cam, U, 3« 



SSCTtOl» m. r— TRADUChoKS. i47 

Venus au parjure applaudit; 
Et I9 nymphe trop indulgente 
En rit avec ce jeune enfant 
Qui , sur une meule sanglante, 
Aiguise un javelot brûlant 

La dernière stance, quoique très-littérale, est bien au- 
dessous de ces deux-là : 

Toute la jeunesse romaine 
Semble croître pour te servir; 
Tu retiens encor dans ta chaîne 
Ceux qui juraient de s'affranchir ; 

n'est-ce pas plutôt de s'en affranchir? 

Pour son fils ta beauté fatale 

Fait trembler l'avare vieillard ; * 

L'épouse te croit sa rivale, 

Si son époux rentre un peu tard. 

L'observation que je veux faire au sujet de cette pièce, 
c'est d'abord que La Harpe l'a aussi traduite , mèis si libre- 
ment, que c'est moins une traduction proprement dite, 
qu'une imitation, ou, si on l'aime mieux , une paraphrase 
de l'ode latine j il a presque doublé le nombre des vers de 
son modèle (4i au lieu de 24). 

D'un autre côté, ces vers ont bien une autre grâce et 
une autre poésie que ceux de notre traducteur : qu'on en 
juge par comparaison. Voici l'imitation de La Harpe : 

6i le ciel t'avait punie 
De l'oubli de tes serments ; 
S'il te rendait moins jolie , 
Quand tu trompes tes amants , 
Je croirais ton doux langage ; 
J'aimerais ton doux lien. 
Hélas ! il te sied trop bien 
D'être parjure et volage. 
Viens-tu de trahir ta foi. 
Tu n'en es que plus piquante , 
Plus belle, plus séduisante ; 
Les cœurs volept après toi : 



Par le mensonge embellie 
Ta bouche a plus de fraîcheur; 
^ près une perfidie, 
Tes yeux ont plus de douceur. 
Si, par l'ombre de ta mère, 
Si , par tous les Dieux du ciel , 
Tu jures d être sincère^ 
Les Dieux restent sans colère 
A ce serment criminel ; 
Vénus en rit la première» 
£t cet enfant si cruel , 
Qui , sur la pierre sanglante 
Aiguise la flèche ardente 
Que sur nous tu vas lancer, 
Hit du mal qu'il te voit faire. 
Et t'instruit encore à plaire 
Pour te mieux récompenser. 
Combien de vœux ou t'adresse! 
C'est pour toi qne la jeunesse 
Semble croître et se former. 
Combien de vœux on t'apporte ! 
Combien d'amants à ta porte 
Jurent de ne plus t'aimer ! 
Le vieillard qui t'envisage 
Craint que son fils ne s'engage 
En un piège si charmant; 
Et l'épouse la plus belle 
Croit son époux infidèle 
S'il te regarde un moment (i). 

Combien toute la pièce, et la fin surtout, est supérieure, 
soit parles idées, soiCparTharmonieetpar la terminaison, 
à l'ode de Daru, plus rapprochée cependant du texte. 

La conclusion à tirer de là, c'est d'abord qu'il faut au 
poète une certaine latitude lorsqu'il veut rendre en françai9 
les idées d'un poète étranger : le mot d'Horace 

Nec verbum verbo curabis redderefidus 
Interpres (a) 

(i) La Harpe, L^cée, t. Il, p. 86. (?) Art poétique, v. i3a. 



8ËGTI019 m, — TRAWJCTIONS. t/^g 

doit être sa devise , sans quoi il verra presque toujours dis- 
paraître les images et se faner les fleurs de son modèle. 

En second lieu^ n'est-il pas fâcheux que La Harpe ^ au 
lieu de perdre son temps à composer tant de grands ou- 
vrages j tant de tragédies ou de traductions épiques , pour 
lesquelles il n'avait que des dispositions assez communes^ 
n'ait pas achevé dans le même genre la traduction de toutes 
les odes de moyen caractère que nous a laissées l'antiquité. 

Enfin, ne serait-ce pas une bonne et heureuse entre- 
prise qu'une traduction complète de ces poètes auteurs 
de morceaux de peu d'étendue , faite par plusieurs tra- 
ducteurs, dans les œuvres desquels un homme de goût 
choisirait avec soin ce qu'il trouverait de meilleur. Cette 
dernière proposition peut avoir une grande utilité,* je la 
recommande aux libraires et aux éditeurs instruits; ce 
serait la première fois peut-être qu'on aurait pour Horace 
et. d'autres^ des traductions variorum; mais l'usage en 
pourrait être fort avantageux. * 

LECTURE IX. -* Suite de la traduction des Lyriques, ««-r 

M. BAOUR-LORMIAN. 

L* P. Marie-François Baour-Lormian , né en 1770 à 
Toulouse , et dont j'aurai à' parler plus d'une fois encore, 
mérite d'être cité parmi les poètes lyriques du commen- 
cement de ce siècle. 

Il avait fait dès Tannée 1797 une ode intitulée Hommage 
,aux années françaises. C'est en 1 800 qu'il donna son 
Ossian dont je veux m'occuper spécialement ici ; le premier 
consul lui en ayant témoigné sa satisfaction , M. Baour 
s'en montra reconnaissant; il chanta les campagnes du 
vainqueur de l'Italie ; en 1802^ il fit une ode sur le Réta- 
blissement du cuUe, où l'on ne trouve rien de bien saillant ; 
en 18 10, à l'occasion du second mariage de l'empereur 



l50 tIVRB I. — PolsiE LTRIQtJB, 

Napoléon , il donna les Fêtes de thymen^ suivies du Chant 
nuptial; en i8i i ^ la naissance du roi de Rome lui inspira 
une nouvelle ode insérée dans le recueil des Hommages 
poétiques de MM. Lucet et Eckart: j'en ai dit un mol tout-à- 
rheure à propos des poèmes nombreux produits par ces 
divers événements (i). 

La même année, c'est-à-dire en 1811, M. Baour-Lor- 
niian donna encore les Feillées poétiques et morales ; ce sont 
dos méditations lyriques sur divers sujets; quelques-unes 
sont traduites ou imitées de différents auteurs, particu* 
lièiement d'Young. 

Mais c'est surtout par son imitation d'Ossian , dont je 
vais parler avec quelques détails , que M. Baour-Lormian 
a mérité le litre de poète lyrique. 

Je dis son imitation, et non sa traduction, car il n'a guère 
pris dans les sujets ossianiqucs que les idées et les images 
principales; il le déclare lui-même : « Ce qui, sous la plume 
de Letourneur, dit-il, fut une utile fidélité , n'eût été de 
ma part qu'une aveugle condescendance. Aussi n'ai je pas 
travaillé siirle même plan: il traduisit, et j'imite; il conserva 
tout, et je choisis » (2). Les Poésies galliques sont donc un 
ouvra^je souvent original , autant que le sont les poèmes 
modernes dont le sujet est imité de l'antique, comme le 
Narcisse de Malfilâtre, le Léancire et Héro de M. Denne- 
Baron, et tant d'autres. La disposition, et sinon l'invention, 
au moins le choix des idées, appartiennent ainsi que son 
style à notre compatriote. 

Je ne m'arrête pas sur l'origine de ces poésies, on sait 
qu'elles n'ont rien d'authentique (3).« Un M. Mac-Pherson» 

(1) Ci-dessus, p. T 28, i3o, 1 36. consultez aussi le Omis de liué" 

(a) B. LoBMiAN, Ossiariy etc. Poé' rnlut-e comparée de M. Vili.e.maiîi , 

sies y aUifjues. VariSf 1827. p. viij. (1828, 2"« partie). Ajoutons, ce* 

(3) V. , sur l'histoire de ces poé- pendant, que la question n'est pas 

sres , un très-bon article d.ins le dcHnitivcmeut tranchée pour tout 

Mrrctirç de France de prairial an ix; le monde. 



SECTION III. Mi» TRADUCTIONS. iSl 

dit Geoffroy , à propos de V Opéra des Bardes, a voulu nous 
persuader qu'il avait retrouvé dans les montagnes d'Ecosse 
les poèmes de quelques anciens bardes et surtout d'Ossian ; il 
en a publié une traduction en an[;lais, bien sûr qu'on n'irait 
pas la confronter avec l'original. M. Letourneur traduisit eu 
français la prétendue traductioh de Mac-Pherson , et Ton 
voulut bien croire en France, sans examen, que ce poème, 
ou plutôt cette série de romances ampoulées , ce galima- 
tliias septentrional, était l'ouvrage du barde Ossian ; on y 
admira quelques élans d'un enthousiasme guenier, une 
certaine imagination fîère et sauvage, plusieurs traits de 
sentiment; mais Tennui fut plus fort que l'admiration. 

» 11 est vrai que depuis ce temps<là, Ossian s'est beau- 
coup relevé dans l'opinion publique; il a même fait de 
grandes passions, et peut compter M™* de Staël au nombre 
de ses conquêtes.... L'illustre baronne s'est éprise d'Ossian, 
au point de le préférer à Homère » (i). 

Ossian obtint un suffrage bien autrement flatteur ; ce 
fut celui de Napoléon lui-même; une note curieuse insérée 
par Lemercier à la fin de son poème de Moïse (2) nous 
apprend qu'un jour qu'il était allé à la Malmaison, en 1 800, 
le premier consul lui déclara le goût qu'il avait pour 
Ossian, qu'il avait pris pour son poète, comme Alexandre 
avait pris Homère , et Auguste Virgile : « Je pensai, ajoute 
Lemercier, qu'après ces deux-là il lui restait encore du 
choix, et que le Tasse, Camoëns, Milton, auraient fait plus 
d'honneur à son goût qu'Ossian m. Je suis de l'avis de Le- 
mercier. 

Toutefois, le goût du maître détermina promptement 
celui d'un grî^nd nombre d'artistes : on eut non-seulement 
VOpéra des Bardes , mais deux tableaux , par deux grands 

(1) Geoffroy, Cours de Hit. dm» (a) Moise, poème. i8ï3. Paris, 
matique^ t. V , p. aoi. Article du Bossange, p. 209. Voy. ci dessous, 
.' 33 messidor an XI 1. lecture xvu. 



peintres, Girodet et Gërard. La traduction même qui nous 
occupe en ce moment , parait avoir été inspirée en grande 
partie par la prédilection de Bonaparte pour le poète né* 
buleuz de TËcosse ; c'est du moins ce qu'indique ce passage 
curieux de la préface de la première édition, répété dans 
les éditions subséquentes : u Ses hymnes, lorsqu'il les com- 
posa, durent inspirer la vertu ; de nos jours ils la supposent 
dans ceux qui se plaisent à les lire ; et s'il était un héros qui 
aimât Ossian comme Alexandre aimait Homère, je répon- 
drais par cela même de la bonté de son cœur » (i). 

Je ne cherche pas ici quelle sorte de relation peut exister 
entre le goût littéraire pour les poésies d'Ossian et les qua- 
lités qu'on désire dans un souverain : j'aime mieux rappeler 
quelques-uns des vers que cette circonstance a inspirés à 
Creuzé de Lesser dont j'aurai à parler plus tard : 

Adieu les fables de vieux âges , 
Les dieux des Grecs et des Troyens ! 
Vivent les héros des nuages 
Dans leurs palais aériens ! 
Nageant dans la céleste sphère , 
•Mais vers nous daignant s'abaisser, 
Leurs âmes viennent converser 
Avec les héros de la terre. 
Il faut, quelque obstiné qu'on soit, 
A leur existence se rendre : 
Le vainqueur de Mêlas y croit , 
Il a dû souvent les entendre. 



J'aime Ossian et ses combats ; 
J'aime ces âmes qui n'ont pas 
D'autre demeure que les nues : 
Mais ici je suis arrêté 
Par certaine difficulté, 
Jusqu'à présent des moins prévues. 
Ou peut la proposer , je croi : 
Ça , ditei-moi , je vous eu prie, 



(i) Baoui-Lormian, Poésies ^alUqueSf 5* édit. in-8«. PariS| 1827, p. xiij. 



SECTION m. — TRADCCTJONSU l51 

Vous qui d'Ossian mieux que moi 
Connaissez la mythologie, 
Amateurs anciens et nouveaux 
D'un culte dont je suis rapôtre. 
Où logeront tant de héros 
Qui viennent visiter le D6tre , 
Quand, épuré par ses succès, 
Après tautil'horribles orages, 
Le ciel qui luit sur les Français, 
Grâce à lui, sera sans nuages (i) ? 

Malgré tout ce qu'on a pu dire contre les fictions ossîa- 
niques, et quoique le reproche de monotonie qu'on leur 
adresse soit parfaitement fondée il est certain pourtant 
qu'elles nous ont fait connaître un merveilleux tout nou- 
A-eau, des idées, des sentiments, des actions auxquelles nous 
n'étions pas accoutumés (2); de là, pour toute poésie qui 
savait les rendre d'une manic^re seulement convenable, un 
air d'originalité auquel l'esprit ne résiste pas ; de là aussi 
l'intérêt qui s'attache, sinon à toutes, au moins à quelques- 
unes des poésies galliques, surtout quand on n'en lit qu'un 
petit nombre; alors on n'est pas frappé , comme on l'est 
inévitablement par une lecture prolongée, de l'uniformité 
des actions, des pensées et de leurs couleurs. 

V Hymne du soir, par exemple , est une composition 
aussi profondément mélancolique que Tidée en est poéti- 
que et l'expression harmonieuse (3) : 

L'ombre à peine voile les cieux : 
Des temps évanouis la splendeur éclipsée 

Se retrace dans ma pensée. 
Et m'inspire des chauts dignes de mes aïeux. 

(1) Cette pièce est tout entière nacli des Muses de 1784, iSi la page 

dans la préface du Dictionnaire de 1G9, à pru[>os du chant d'une jeune 

la fable de Noël. fille d'Ecosse , traduit d'Ossian par 

{2) Il parait que c'est Fontanes cet écrivain, 

qui, le premier, introduisit chez (3) Baour-Lormi an, C/ianb-^a/Zi- 

nous ces poésies. On en trouve, du ijnes^ n° 1 , p. 1. Voyez aussi Ï'^U 

moins, I9 remarque dans VAlma» manachdesMuses pour iSo^, p. /i-j. 



l54 LIVRE I, — POÉsiE LYRIQtnE, 

Tout repose ou se tait : les harpes suspendues 

Languissent détendues. 
Dernier fils d'un héros que la gloire enflamma , 
Mes pas silencieux se traînent dans Selma : 
Selma , palais des rois ! asile des conquêtes ! 
Fingal n'invite plus Tétrangerà ses fêtes ; 
Tes murs harmonieux , par la mousse couverts , 
Ne retentissent plus du doux bruit des concerts. 
Les braves ont vécu ; Fiugal même succombe ; 
Autour de moi tout dort du sommeil de la tombe : 
Et je ne puis mourir!.... et ma plaiUtive voix 
Dit aux siècles futurs nos antiques exploits. 
Quand la reine des nuits ne brille point encore ; 
Quand sous l'obscurité la fleur se décolore , 
Que les vapeurs du soir , comme un nuage épais, 
Enveloppent les monts, les lacs et les forêts» 
De mon génie éteint le flambeau se rallume : 
Le besoin de chanter m'embrase et me consume; 
La tendre Malvina , charme de mes vieux jours, 
De son bras attentif me prête le secours : 
Elle guide Ossian au pied du roc sauvage; 
Il s'assied sous un chêne au mobile feuillage* 
De mon destin alors s'adoucit la rigueur ; 
Une puissante voix vient réveiller mon cœur : 
C'est la voix du passé.... les siècles mémorables 
Se pressent sous mes yeux chargés de faits brillants. 
Soudain je les recueille , et mes chants favorables 
Éternisent le nom de mille chefs vaillants. 
Non , du ruisseau fangeux ils ne sont point limage. 
Ces chants qui de Lutha rappellent les concerts : 
Doux et mélodieux ils enchantent les airs. 
terre de Lutha , que j'aime ton rivage ! 
Quand la veuve d'Oscar sous ses doigts vagabonds 

Anime la harpe sonore , 
Ses accords amoureux réjouissent les monts. 
Aimable Malvina, toi que le barde implore, 

Prête l'oreille à ses accents : 
Fille charmante accours , viens ranimer encore 
Les feux de mon génie affaibli par les ans. 

L'Hymne au Soleil n'est pas moins remarquable 9 elle se 



SECTION in.— TRADUCTIONS. l55 

distingue, comme cela devait être, par la magnificence des 
images et par l'ëclat des couleurs (i) : 

Invincible héros, roi du monde et du jour, 
Quelle main, te couvrant d'une pompeuse armure, 
Dans les plaines de l'air te marqua ton séjour. 
Et sema d'un or pur ta blonde chevelure (3)? 
Nul astre dans les cieux ne marche ton rival : 
Les fîlles de la nuit à ton éclat pâlissent ; 
La lune devant toi fuit d'un pas inégal. 
Et ses rayons douteux dans les flots s'engloutissent. 
Sous l'effort redoublé de l'âge et des autans 
Tombent le chêne antique et le pin solitaire ; 
Le mont même , le mont accablé parles ans 
Incline sous leur poids sa tète séculaire : 
Mais les siècles jaloux respectent ta beauté ; 
Un printemps éternel sourit à ta jeunesse; 
Tu traverses l'espace en monarque indompté , 
Et l'azur lumineux t'environne sans cesse. 
Quand la tempête éclate et rugit dans les airs , 
Quand les vents font rouler au milieu des éclairs 
Le char retentissant qui porte le tonnerre , 
Ton disque ouvre la nue et console la terre. 
Hélas ! depuis longtemps, tes rayons glorieux 
Ne viennent plus frapper ma débile paupière ! 
Je ne te verrai plus , soit que dans ta carrière 
Tu verses sur là plaine un océan de feux. 
Soit que vers l'occident le cortège des ombres 
Accompagne tes pas , ou que les vagues sombres 
T'enferment dans le sein d'une humide prison ! 
Mais, peut-être, ô soleil ! tu n'as qu'une saison; 
Peut-être, succombant sous le fardeau des âges , 
Un jour tu subiras notrje commun destin : 
Tu seras insensible à la voix du matin , 
. Et tu t'endormiras au milieu des nuages (3). 

Dans ce morceau^ il y a trois idées dominantes : la pein- 
ture des grandes beautés du soleil, le retour d'Ossîan sur 

( I ) OSSI AN , Carthon , à la fin . Abandonna l'eipaca à ton rapide euor, 

(2) M. Baour-Lormia» a mis dans «^ ««?•'»="»• »"" '• coum .ax»tum,!et 
l'édition de 1827 : (3) Baôur-Lormian , Chants gaU 

Boid.o>ondeetdajoDr,e».rrieraoxcbeT«axd'or, '*7"e** »" ^^ P- 43. Almamçh 4ef 

9atU« BuiD t« $mmi à'ow «raiors vOkimét, Muses pour 1 Oi ; p. 1 79. 



i56 LivnË t. «^ POESffl LYniQtÊ. 

sa cccité, et la supposition qu'un jour le soleil pourra ces- 
ser d'exister ou au moins de verser sa lumière sur te monde; 
colle dernière se trouve répétée en divers endroits par Os- 
sian(i), soit qu'elle fût réellement dans les idées générales 
du peuple du pays do Galles, ou que particulière à Mac- 
Plicrson lui-même , elle se soit naturellement représentée 
sous sa plume. 

Quelque touchantes que soient les plaintes d'Ossian sur 
le malheur d'avoir perdu la vue^ à l'occasion du soleil 
qu'il ne peut plus voir, un poète d'une autre valeur que 
Mac-Pherson, Milton, en avait placé de bien autrement sen- 
ties au commencement du troisième chant du Paradis 
perdu, La traduclion qu'a faite de ce passaçje notre Delille, 
aveuf^le comme Homère, Ossian et Milton, est un des plus 
beaux morceaux de son poème; rien n'égale la magni- 
ficence de cette poésie : 

.Salut clarté du jour, éternelle lumière! 

Du ciel la fille aince et la beauté première (3), 

Peut-être du très-haut rayon co- éternel (3) , 

Si te nommer ainsi n'outrage pas le ciel. 

Que dis-je ? Dieu t'unit à sa divine essence; 

Dieu même est la lumière, et sa tonte-puissance 

Comme d'un pavillon s'environne de toi. 

Ëclatant tabernacle où réside ton roi , 

Brillant écoulement de sa gloire immortelle (4) , 

Comme elle inaltérable, et féconde comme ejle. 

Ruisseau pur et sacré , qui , coulant à jamais , 

En dérobant sa source, épanches ses bien faits (5), 

Salut ! Avant qu'un mot eût enfanté le monde, 

Eût arraché la terre aux abîmes de l'onde , 

Eût assis le soleil sur le trône des airs , 

Et sur le vide immense eût conquis l'univers , 

(1) m'applique à la lune, dans son (3) Or of tK Eternal coeternal 

Dur'Thuloy g 1 . But ihou ihyselfshalt beam, v. a. 

fait onc ni(fht,aml leave thy blue path (4) Briglh effiuence of bright es» 

in heaven. sence increate. v. 6. 

{7) Offsprîng of heaven first bom, (5) Pur ethereal stream Whos6 

MiLTON I Paradise losl, 111 , v. 1 . , founlain who skall tell ? y* 7 et 8. 



SECTION Ilî. — TRADUCTIONS. iSj 

Ta brillais de ses fîenx ; l'insensible matière 
En recevant la vie a senti la lamière , 
^, comme un voile par du ciel resplendissant. 
Tu jetas la clarté sur ce monde naissant (i). 
Trop longtemps retenu dans les goufres funèbres. 
J'ai de mes pas errants parcouru leurs ténèbres ; 
De leur voûte brillante à leurs antres sans fonds 
J'allai , j'interrogeai leurs Ébymes profonds ; 
Pour chanter le chaos, l'ombre qui l'enveloppe, 
Je dédaignai le luth qui charma le Rhodope ;, 
Grâce aux Muses, du ciel descendu sans effror, 
J'ai plongé dans l'abyme et remonté vers toi: 
Pour les faibles humains privilège si rare ! 
Enfin, je viens à toi de la nuit du Tartare : 
Je viens revoir le ciel , revoir ce monde heureux» 
Brillant de tes rayous , échauffé de tes feux. 
Je sens déjà ta flamme aliment de la vie : 
Mais hélas ! à mes yeux ta lumière est ravie. 
En vain leur globe éteint , et roulant dans la nuit, 
Cherche aux voûtes descieux la clarté qui me fuit (2) : 
Tu ne visites plus ma débile prunelle (3). , 

Pourtant, des chants sacrés adorateur fidèle , 
Ma muse , chère au ciel, anime encor ma voix : 
J'erre encor sur ses pas sous la voûte des bois, 
Au bord du clair ruisseau , sur la montagne altière 
Que pour d'autres que moi vient dorer la lumière (4). 

C'est dans la peinture des joies et des gloires du temps 
passé et dans l'expression du regret de ces temps qu'Ossian 
excelle, qu'il est vraiment original, et peut être proposé 
sans crainte à Tadnùration. L'antique splendeur du palais 
de Selma où les bardes s'assemblaient pour disputer le prix 
du cbant en célébrant les béros, lui a inspiré un poème (5), 
dont le début, aussi profondément mélancolique qu'il est 

(f) Aswilh a mantle didsl invest (3) But ihou RevisiCst not thèse 
The rising world of waiers dark and eyes. v. 22 et 28. 
deep, m, V. 10. (4) Delille, Paradis perdu ^ ch. 

1II,aucomm. Mmanach des Muses 

(2) ThatroUin vain Tojindpier" pour i8o4, p. 77. 
^n^ m/ ondjind no dawn» v. 24* (5) Les chants de Selma, 

44 



f58 MVRE I. '— POÉSIE LYRIQUE. 

oii{;inal, a été traduit par M* Baour-Lormian avec une fidé- 
Hlé, un bonheur d'expression et une harmonie qui ne lais- 
sent rien à désirer. Le poète s'adresse d'abord à l'éloile du 
sofr(i), et par une transition très-naturelle et pourtant fort 
orifjinale, il passe à l'éloçe de Fingal et des bardes qui l'en- 
touraient (2) : 

Compagne de la nuit , étoile radieuse, 

Qui« sur l'azur du finnament, 
Imprimes de tes pas la (race lumineuse, 

Astre paisible, en ce moment 

Que regardes- tu dans la plaine ? 
L'aquilon est muet, la cascade luintaine 

Ne murmure que faiblement; 
Les insectes du soir font retentir ù peine 

Un triste et sourd bourdonnement. 
Au boni de l'borizou tes clarlés s'obscnrci.'-sent : 
Tu descends dans le sein de l'océan fougueux ; 

Les flots bruyants se réjouissent» 

Et baignent Tor de tes cheveux. 
Mais ton dernier rayon a lui sur la bruyère : 
Astre cburniant, adieu! que mon génie éteint 
Se ranime et succède à ta vive lumière. 
Je le sens qui renaît dans sa force première , 
Et des coups du malheur lui seul n'est pas atteint. 
Je vois à sa clarté se rassembler encore 
Les nobles compagnons de mes jeunes travaux ; 
Sur le Mora qu'éclaire un pâle météore, 
Fingal brille entouré des bardes mes rivaux. 
Aux accents de ma voix s'empressent de se rendre 
L'harmonieux Rino, le belliqueux Ullin, 
Et le sombre Carril , et le brûlant Alpin , 
Et Minona si plaintive et si tendre. 
O mes amis! (fue \os traits sont changés, 
Depuis CCS jours de bt>nheur et de gloire. 
Où Selmn nous voyait dans ses murs ombragés 
De la harpe et du chant disputer la victoire ; 

(1) OssiAN, ilie songs of Sclma, recueillait ses vers ponr les faire ap- 

g ,^,, prendre aux cnFanfs, et les trans- 

(1) Le roi désignait le vainqueur mettre à la postérité (Note de M. 

de ces combats lyriques : alors ou Baour Lormian ). 



SECTION ni. ^— TRADUCTIONS. iSg 

Pareils aux zéphyrs du vallou 
Qui caresseut une onde pure , 
Et viennent tour-à-tour, avec uu doux murmure ^ 
i^giter le oaissaut gazon (i). 

Je citerai un dernier passa^je des Poésies galliijucs de 
M. Baour^Lorrnian pour donner une idée de cette mytho- 
logie nuageuse qui fut de mode pendant quelque temps; 
Fauteur suppose qu'Ossian aveugle et conduit par Malvina 
s'est fait apporter sa harpe pour chanter un combat mémo- 
rable, celui de Fingal, tout jeune alors, contre le fantôme 
de Loda (2) : 

I/ombre voilait et les monts et les plaines, 
Tout reposait dans les camps ennemis : 
Les casques d'or des guerriers endormis 
Ktinceluient aux feux mourants des chênes. 
Mon père seul, consumé de chagrin. 
Au doux sommeil se dérobait encore , 
Kt promenait son regard incertain 
Sur les débris du palaii d'inistore. 
Péjà Cath-Lin (3) sur iin Ht de frimas 
S'était assis et souriait au monde : 
Dans les détours de la foret profonde, 
A sa lueur Fingal porte ses pas. 
Soudain les vents se heurtent et mugissent; 
Du firmament les clartés s'obscurcissent , 
Et du milieu d'un nuage entr*ouvert. 
Fond à grand bruit un fantôme homicide, 
De feu , de sang et de terreur couvert : 
Un glaive ardent arme sa main livide ; 
L'éclair jaillit de ses yeux irrités; 
La mort s'étend sur son visage pâle. 
Et les accents de sa voix sépulcrale 
Grondent au loin par l'écho répétés. 
Fingal sourit à cette horrible vue , 

(î) Baour-Lormian, Chants gai' doniens; son nom signifie rayondes 

tiques^ etc., n*» 17, p. 1 13. flots. Celte expression nébuleuse au- 

(1) OssiAN, C«rric-</i«ra,§ 20. rait peut-être besoin elle-même 

(3) L'étoile du soir chez les Calé- d'une explication. 



l6o LIVllE L — POÉSIE LYRIQUE. 

Et s*avancant vers le spectre jaloux : 
• Fils de la nuit, retourne dans ta nue. 
Et sur tes vents échappe à mon courroux. 
Pourquoi l'offrir sous ta forme hideuse ? 
Te flattais-tu d'intimider mon cœur? 
Que peut, dis-moi, ta lance nébuleuse, 
Ton arc de neige et ton glaive imposteur ? 
Jouet des vents , tu roules daus l'espace. 
Et tu croirais m'inspirer quelque effroi ! 
Fantôme vain , fuis et dérobe-toi 
Au châtiment dont mon bras te menace. • 

— • Ignores-tu qu'en ces bois révérés 

Ton peuple entier se prosterne et m'implore? . 
Dois-je quitter l'enceinte où Ton m'adore ^ 
Oà tout fléchit sous mes ordres sacrés? 
A mes accents les tempêtes rugissent, 
Mon souffle exhale et la guerre et la mort , 
Des nations mes mains règlent le sort, 
Et devant moi leurs rois s'évanouissent : 
Tandis qu'assis sur mon trône d'azur , 
Enseveli dans une paix profonde , 
J'entends gronder les orages du monde* 
Flottant sous moi comme un brouillard obscur. • 

— « Repose donc sur ton trône mobile, 
Et laisse-moi poursuivre mes desseins : 
Fingal jamais troubla-t-il ton asile? 

Va , contre lui tes efforts seront vains. 
De l'ennemi les tribus menaçantes 
En le voyant frémissent de respect : 
Fingal connaît tes armes impuissantes ; 
Epargne-lui l'horreur de ton aspect. ■ 

— « Roi de Morven , regagne ta patrie : 
J'apaiserai les vents impétueux ; 
Embarque- toi : des flots tumultueux 
Mon bras puissant calmera la furie. 
Ton adversaire est le roi de Sora : 
Depuis longtemps je veille sur sa gloire; 
En ce moment il assiège Lora , 

Et mon secours lui promet la victoire. 
Fuis donc, ou crains ma trop juste fureur. • 
L'ombre à ces mots penchant sa tête informe, 



SECTION in. •— TBADUCTÎONS. |6i 

Contre FiD{]^al poasse une lance 'ënorme; 
Mais le héros rappelle sa valeur : 
H fait briller son glaive redoutable, 
Frappe , et l'acier perce le corps trompeur : 
L'ombre vaincue en jette un cri d'horreur , 
Pioule dans l'air sa masse épouvantable, 
Et se dissout eu humide vapeur (i). 

Malgré le mérite poéiic[ue de ce morceau , malgré la vé- 
rité (les peintures et rori{;inalité des fictions, il faut avouer 
qu'une mythologie où Ton ne trouve pas autre chose, est 
triste, froide et humidej c'est ce qui a fait dire à Noël (2), 
qu'à quelques passages près, il rencontrait à chaque pas une 
monotonie, une sécheresse , une uniformité de tons et de 
couleurs qui lui paraissaient répondre parfaitement à la 
tristesse des sombres climats qui ont produit ces fables, 

Lebrun avait dit à peu près la même chose dans ces 
stances piquantes sur Homère et Ossian : 

Homère au soleil de la Grèce 
Emprunte ses plus doux rayons; 
Mais Ossian n'a point d'ivresse, 
La lune glace ses crayons. 

Sa sublimité monotone 
Plane sur de tristes climats : 
C'est un lou{j orage qui tonne 
Dans la saison des noirs frimas. 

Parmi les guerriers , les alarmes , 
Traînant sou lecteur aux abois , 
Il parle d'armrs, toujours d'armes; 
Il entasse exploits sur exploits. 

De mânes, de fan!ûtnes sombres, 
Il charge les ailes des vents ; 
Et le souffle des pâles ombres 
Se mêle au souffle des vivants. 

(1) Baour-Lormian, PoPAiVif/a/- (2) Dictionnaire de ta fable ^ par 
/iV/i/c'5, «"9, p. G5. — Jim, des Muses F. Noël, p. xx de la piéface, édi- 
pour l'an XII, p. io4* tion de i£k>3. 



! 



lÔa IIVRÈ I. — POESIE LYRIQUE, 

Il n'a point dHébé , d'ambroisie 
Mi dans le ciel , ni dans ses vers ; 
Sa nébuleuse poésie 
Est fille des rocs et des mers. 

Son génie errant et sauvage 
Est ce diable qui , dans Milton , 
S'en va de nuage en nuage, 
Boulant jusques au Phlégéton. 

Vive Homère ! que Dieu nous garde 

Et des Fingals et des Oscars , 

Et du sublime ennemi d'un barde 

Qui chante au milieu des brouillards (i). 

Maïs encore une fois, ces défauts ne sont sensibles que 
pour qui veut lire l'ouvrage original tout entier et de suite. 
M. Baour-Lormian, en se bornant à des morceaux détachés 
et choisis, a évité recueil que ces critiques signalaient avec 
raison ; et la lecture des beaux vers qu'il a produits sur ces 
sujets ne sera mêlée d'aucun dégoût, on peut en être sûr. 

LECTURE X. — Chansons, Vaudevilles. — barré, besprez, 
les deux segur, a. gouffé, jouy, mûreau. 

On ne saurait, en France surtout, faire l'histoire de la 
poésie lyrique, sans consacrer au moins quelques lignes 
à la chanson, qui fut, à toutes les époques, une branche 
importante de la littérature nationale, et qui n'a pas été, 
sous l'Empire , au-dessous de son antique réputation. 

La chanson s'était tue pendant la terreur^ elle se ré- 
veilla dès que des jours meilleurs vinrent luire sur la 
France. La réunion qui se forma dès 17971 sous le nom 
des Dîners du Faudevilley donna l'élan par la publication 
d'un petit journal lyrique du même nom, et bientôt après 
fut fondée la société du Caveau moderne , qui se rattachait 

(1) LcBKuif, Odes. I. VI, n« ai, — Àlm. des Muses pour 1807, p. 196. 



SECTION tV. -^ COASmUf VAtTDEViLLB. l63 

à l'ancien Caveau^ célèbre par la présence et les chansons 
de Panard, Fuselier, Piron, Collé, Gallet, etc. 

Je ne puis nommer ici tous les chansonniers qui ont 
foit partie de ces sociétés ; les plus célèbres sont : Barré^ 
- Radet, de Boufflers, Laujon, Desprez , Piis, Philippon de 
la Madelaine, Prévost dlray, les deux Ségur, Armand 
GoufFé, Goulard, E. Dupaty, Deschamps, Marsollier, 
Dieulafoi , Lantier, Brazier, Gentil , de Rou£;emont, Cou- 
part^ Moreau, Ducray-Duminil , Antignac, de Tournay, 
Ourry, Francis , Jouy, Capelle , Désauçiers. 

Barré, alors directeur du Vaudeville, a fait plusieurs 
chansons pleines de gaité et de philosophie. En voici une 
assez plaisante, où, rajeunissant une pensée bien vieille^ 
il compare à un toton la destinée humaine. La chanson 
est sur Tair du Menuet dExaudety qui eut tant de vogue 
dans le siècle dernier, et qui autorise, d'ailleurs, toutes 
les licences dans le placement et la coupure des mots : 

Croirait>on 

Qu'un toton *' 

Fût rimage 
De tout mortel , ici-bas , 
Qui , poussé pas à pas , 
En aveugle voyage. 
Un destin 
Clandestin 
Le maîtrise , 
Et lui fait, c'est presque sûr, 
Faire sottise sur 
Sottise. 

Lorsque des doigts il s'élance, 
Qui peut deviner la chance 

^tti l'attend 

A l'instant 

Du péage. 
H a tout , jpent-étre rien , 
Donne, accipe, c'est bien 
L*usage. 



i64 tITRB l. ^« POÉSIE LYRIQUE. 

Je maintien» 
Et soutienc 
Mon adage ; 
Avec moi suivez des yeux 
Celui qui va le mieux, 
Et fût-ce môme un sage. 
Le voilà 
Qui fait la 
Girouette , 
Jusqu'à son dernier soupir 
Tournant comme une pir- 
ouette (i). 

Desprez, entre plusieurs autres chîmsons, a fait un 
éloge de Florian, dont les idées sont gracieuses et les 
vers pleins de douceur. Le comincncemcnt en a été cité 
souvent. 

Muse des jeux et des accords champêtres. 
Sœur d'Apollon , simple Erato, dis-moi, 
Dis, n'est-ce point a l'ombre de ces liétres. 
Que dort Florian , long-temps chéri de toi? 

Ah ! désormais, pour que l'œil reconnaisse 
L'huiiihle gazon qui cache son cercueil. 
Que sur sa cendre un jeune saule abaisse 
Sa feuille pâle et ses rameaux en deuil. 

Segvr aîné a , dans une chanson intitulée Fulcaîn ou la 
Jalousie^ raconté la naissance et le développement de ce 
vice odieux. C'est un exemple de ces chansons narratives 
dont nous retrouverons plus tard des modèles. 11 a sur- 
tout, dans une pièce consacrée à Téloge de Favart, ra|> 
pelé avec bonheur les principaux titres de ce poète. Les 
vers méritent d'être cités : 

Chautons, amis, chantons Favart, 
Il fut le favori des Grâces *, 
Il fut le maître de notre art ; 
On ne piait qu'eu suivant ses traces. 

(i) Voy. les Dîners tlu Vumlcvillc, cahier xv,u** 3. 



SECTIOÎI IV. — CHANSON, VArDEVItLE. l65 

Nul n'a mieux suivi tour à tour 
Et la tendresse et la folie : 
Il était frais comme l'Amour, 
Il était gai comme Thalie. 

D'un jeune cœur bien ingénn 
Comme il sait peindre l'innocence ! 
C'est TAmour, enfant presque nu , 
Ignorant encor sa puissance : 
Mais bientôt cet enfant grandit, 
ïhîpioyaut sa grâce maligne, 
Et dans sa Chercheuse (f esprit (i), 
L'esprit se trouve à chaque ligne. 

Ninette galment , à son tour. 
Vient nous offrir une autre image. 
Et lorsqu'on rit d'elle à la cour {7) 
On en aime mieux le village. 



Comme il peint l'orgoeil d'un sultan (3) 
Qu'à soupirer l'amour condamne! 
Chacun veut, comme Soliman , 
Tomber aux pieds de Roxelaue ; 
Jamais trait par l'Amour lance 
Ne porta si loin son délire, 
Que ce petit nez retroussé 
Renversant les lois d'un empire. 

Dans la lune Acajou courant, 
Punit gaiment letourderie (4] ; 
La belle Arsène en s'égarant 
Corrige de la pruderie (5). 
Du vaudeville les enfants, 
(Célébrant Favart d'âge en âge , 
Répéteront dans tous les temps : 
« C'est le coq de notre village » (6). 

(i) La Chercheuse desprit fO^év^ le même, jouée aux Italiens eai 761, 

de Favap.t, 1741* etaux Français en 1802. 

(3) iVtnetfe â /a Cour, autre opéra (4) ^ca;ou,opéra comique, 1 744* 
du même, 17 55. (5) La Belle Arsène, comédie- 

(3) Les Trois Sultanes, comédie féerie en 4 actes et en vers, 1775. 
ea trois actes et eu vers libres , par (6) Le Coq de nilagef op. coni' 



l6Ô UVA]S h 9- pOJÉSIf LTAIQUE, 



Vous qui voulez par vos chansons 
Vous faire uue gloire immortelle, 
De Fuvar( suives les leçons ; 
Qu'il soit votre (juide fidèle^ 
Ou ne s'aurait trop copier 
Du bon goût ce parfait modèle ; 
Nul ne peut le faire oublier ; 
Heureux celui <\n\ le rappelle. 



Si Ton excepte ce mot copier, qui dit autre chose que 
ce qu'a voulu dire l'auteur, n'est-ii pas vrai qu'où ne pou- 
vait mieux apprécier Favart, ni rappeler plus heureuse- 
ment les pièces qui lui ont attiré la faveur puhlique? 

Le jeune Séguu , comme on l'appelait alors, ou le comte 
Alexandre de Sé(;ur, réussissait dans la chanson aussi 
bien que son frère. On trouve de lui , dans les Dîners du 
Faudevilie^ une jolie chanson sur la paw^ic, dont je citerai 
deux couplets intéressants, surtout en ce qu'ils contien- 
nent une allusion, timide encore, aux événements dont 
la France avait été le théâtre : 

Quand la paresse eut en(];oQrdi 

Le «éjour du tonnerre, 
Jupiter bientôt, par ennni. 

L'exila sur la terre. 
Ah ! combien il eût été mieux 
Qu'elle \înt plus tôt dans ces lieux! 
Kn endormant nos factieux, 

Quel bien elle eût pu faire ! 

Mais, comme on s'en était douté, 

La fatale séquelle 
A gardé son activité , 

Sa fortune et son zèle ; 
La paresse a fui les méchants : 
Elle est chez les honnêtes gens. 
Qui, dit-on , surtout en ce temps , 

Sont trop amoureux d'elle. 

On blâmera avec raison cette expression, la fatale se- 



5ECTtO^ IV. •- CnANS0Sf„ fATOÊViLLB, i6^ 

qttelle (i), qui est mauvaise de tout point; quant à Id pcn* 
sec qui termine le couplet, non-seulement la forme en est 
irréprochable, mais encore c'est une vëiité de tous les 
temps, que , selon toute apparence , l'avenir ne changera 
point: les honnêtes (jens restent chez eux, tandis que les 
ambitieux et les turbulents descendent dans la rue pour 
conquérir, à la faveur des troubles, ce que la fainéantise 
ne leur donnerait pas. 

La plus jolie chanson que nous ayons de M. Alexandre 
de Sé{;ur, est celle qu'il a intitulée le Temps: elle a obtenu 
un succès tout populaire lorsqu'elle a paru. Bien qu'elle 
roule un peu sur l'abus d'un mot pris dans un double sens, 
la pensée en est si juste, l'expression si naturelle, le ton 
général si convenable, Tensemble si complet et si bien 
terminé, qu'on ne saurait, sans pédanterie, en faire un 
reproche à l'auteur. Voici cette chanson : 

A voyager passant sa vie, 
Certain vieillard, nommé le Temps, 
Près d'un fleuve arrive et s écrie : 
Ayez pitié de mes vieux ans. 
lié ! quoi ! sur ces bords on m'oublie , 
Moi qui compte tous les instants ! 
Mes bons amis, je vous supplie 
Venez, venez passer le Temps. 

De l'autre côté, sur la plage, 
Plus d'une fille regardait 
Et voulait aider son passage 
Sur un bateau qu'Amour guidait : 
Mais une d'elles, bien plus sage« 
Leur répétait ces mots prudents : 
Ah! souvent on a fait naufrage 
Eu cherchant à passer le Temps. 

(i) Séquelle^ signifiant suite, ne et sa séquelle , Robespierre et sa se» 

se prend pas dans un sens absolu , et quelle, le vers eût été correct; il ne 

sans se rapporter à un mot qui la l'est pas dans sa forme actuelle, 
détermiae. Si l'auteur eût dit Marat 



l68 LIVRE I. — POÉSIE LYRIQUE. 

Ii^Âmour gaîment pousse au rivage : 
Il aborde tout près du Temps , 
Il lai propose le voyage , 
L*einbarque et s abandonne aaz vents. 
Agitant les rames légères , 
Il dit et redit dans ses chants : 
Vous voyez bien , jeunes bergères , 
Que l'Amour fait passer le Temps. 

Mais tout-à-coup l'Amour se lasse : 
Ce fut toujours là son défaut. 
Le Temps prend la rame à s» place. 
Et lui dit : Quoi l céder sitôt ? 
Pauvre enfant 1 quelle est ta faiblesse! 
Tu dors, et je chante à mon tour 
Ce vieux refrain de la Sagesse : 
Ah ! le Temps fait passer l'Amour (i). 

Armand Gouffé , dont la muse ne se soutenait pas éga- 
lement partout, a mis beaucoup de gaitédans la plupart 
de ses chansons ; il ne redoutait pas même la bouffonne- 
rie quand elle était bien placée. 

Son portrait, tracé par lui-même, se termine par ce 
couplet: 

Du reste, j'ai deux pieds, deux mains, 

J'ai deux jambes pareilles; 
J'ai, comme les autres humains, 

Deux fort belles oreilles. 
Sur un trône sans être né , 

Je chéris mon pairtage ; 
Aussi bien qu'un roi j^ai le né 

Au milieu du visagç (a). 

Ce dernier distique^ qui finît si plaisamment le couplet, 
prouve qu'Armand GoulFé n'était pas très-sévère sur l'or- 
tbographe lorsqu'elle le gênait. 

Son Corbillard est une débauche d'imagination philo-^ 

(i) Dîners diê Faudev.fCah. XXVI ^ (2) Alm^ desMuses d« l8o4i |>« 
VP 5. Alm, dci Muses p. 1 éoo, p. 1 8^. 4^ ^^ 4^« 



SECTION IV. — CHANSON, VAUDEVILLE. 169 

sophique à propos d^une chose fort triste qu'il a su rendre 
très-gaie : 

Que j'aime h voir un corbillard ! 

Ce début vous étouue : 
Mais il faut partir tôt ou tard , 

Le sort ainsi l'ordoune. 
Et I loin de craindre l'avenir. 

Moi, dans cette aventure, 
Je n'aperçois que le plaisir 

De partir en voiture (i). 

Tout le reste de la chanson roulera maintenant sur cet 
avantage de s'en aller commodément -, le couplet suivant 
est curieux : 

Le ricbe en mourant perd son bien ; 

Moi, je vois tout en rose ; 
Je n'ai rien , je ne perdrai rien : 
C^est toujours quelque chose. 
Je me dirai : d'un parvenu 
Je n'ai pas la tournure ; 
Pourtant à pied je suis venu, 
Etje pars en voiture. 

Sa chanson adressée à Laujon , doyen des chansonniers, 
en lui envoyant un exemplaire des œuvres choisies de 
Panard, est un chef-d'œuvre de délicatesse et de fine cri- 
tique. Les quatre premiers couplets ont de l'analogie avec ' 
les quand de Voltaire ; 

Quand je vois les pompons 
De nos vieilles coquettes ; 
Quand j'entends les sornettes 
De nos vieux Céladons ; 
Quand je vois à Lisette 
Des bijoux et du fard : 
Ah! combien je regrette 
Panard ! 

Les deux couplets qui suivent sont surtout piquants et 
d'une grande finesse : 

(1) Almanaçh des Muses de i8o4»p. 33. 

15 



ÏJO trVl\Ê I. *— fOESIE LTftIQCÉ. 

Le sort nous a laissé 
Vingt cIiansonnicTs des dames ) 
Trente faiseurs de drames 
Kt maint rimeur glacé. 
Le sort peut les reprendre; 
J'y consens pour ma part, 
S'il consent à nous rendre 
Panard. 

Amis, n'écoutons plus 
Ces auteurs lamentables 
Qui font, pour être aimables, 
Des efforts superflus; 
Leur Phœbus en délire 
N'est qu'un triste bavard : 
Nous ferons mieux de lire 
Panard (i). 

Dans sa chanson sur les Ot'es^ après avoir dît dans des 
vers dont les derniers sont à double entente : 

On peut faire an bon repas 
D'ortolans , de lamproies ; 
Mais Paris n'en produit pas « 
Et j'y trouve à chaque pas 
Des oies. 

et un peu plus loin : ^ 

Oui , chez nous , mon cher lecteur, 

Il faudra que tu voies 
 la table d'un auteur, 
D'un traitant ou d'un traiteur, 
Des oies. 

il ajoute, en tirant un parti très-plaisant de riiistoire 
greccfue et de Thistoire romaine : 

Rome, en tes dangers pressants, 

Les gens que tu soudoies. 
Ces guerriers si menaçants, 
Un jour périssaient tous sans 
Les oies. 

(i) Almait^içh des Muses de i8o4, p. iï7 



SECTION IV. — CHANSON, VAUDEVILLE. I7I 

Les Grecs, d'un coiumuu aveu , 
S*euiiuyaient devant Troie \ 
Pour les amuser un peu , 
Ulysse inventa le jeu 
De l'oie. 

Où pourrait chicaner Tauteur sur le véritable inventeur 
du jeu , qui paraît plutôt avoir été Palaniède que le roi 
d'Ithaque ; ou pourrait dire surtout que le lien qui rat- 
tache entre eux les couplets de la chanson est bien léger 
et bien fragile , puisqu'il ne consiste que dans un mot sans 
aucune corrélation ou conséquence dans les idées. 

Ces reproches sont fondés , sans doute : seulement il 
faut avouer qu'ils perdent beaucoup de leur force quand 
ils s'appliquent à un petit poème sans prétention, fait seu- 
lement pour amuser quelques instants les auditeurs. 

Avant de quitter Armand Gouffé , je rappellerai cette 
chanson souvent chantée, dont le refrain: Plus on est de 
fous plus on rit, est si entraînant de verve bachique : 

Francs buveurs que Bacchus attire 
Dans ces retraites qu'il chérit. 
Avec nous venez boire et rire. 
Plus on est de fous, plus ou rit. 

et un peu plus loin : 

Mon pinceau, trempé dans la lie , 
Sur tous les murs aurait écrit : 
Entrez, enfants de la folie. 
Plus on est de fous, plus on rit. 

Je citerai surtout les premiers couplets de sa chanson 
intitulée le vin et la Férité^ où , abusant d'un mot de l'E- 
criture , et peut-être aussi de l'équivoque de l'expression 
française, il excuse, aux yeux des philosophes, son goût pour 
le vin, dont il se fait en même temps un mérite auprès 
des buveurs : 

Jn vino veritas , mes frères , 
Nous dit un proverbe divin : 



17^ LIVRE I. — POÉSIE LtRIQUE. 

Dieu, pour nous faire aimer nos verres, 
Mit la vérité dans le vin. 
J'obéis à sa loi suprême ; 
Comme buveur je suis cité; 
On croit que c'est le vin que j'aime , 
Mes amis, c'est la vérité. 

On croit que la philosophie 

N'a jamais troublé mes loisirs, 

£t.qu'à bien jouir de la vie 

J'ai toujours borné mes plaisirs : 

On dit, quand je cours sous la treille, 

C'est le plaisir, c'est la gatté 

Qu'il va chercher dans la bouteille : 

Mes amis , c'est la vérité ( i) . 

M. JotJY, qui s'est exercé dans plusieurs genres de poé- 
sie, a fait d'aimables chansons. Ses Précautions à prendre 
contre la foiiune contiennent de jolis couplets. Je transcri- 
rai seulement les suivants , dont le fond n'est que le dé- 
veloppement d'une pensée bien commune; mais ce déve- 
loppement est gracieux, et l'expression en est piquante : 

Si , dans mes plaintes éternelles 
Regrettant mes anciens châteaux» 
Je soutiens que les lois nouvelles 
M'enlèvent mes droits féodaux, 
De la vanité la pins pure 
Tenez-moi pour bien convaiiicn : 
Les malheurs du temps , je vous jure, 
Ne m'ont pas fait perdre un écu. 

Si, par une risible audace, 
Auteur de quelques madrigaux. 
Je prétends siéger au Parnasse 
Entre Voltaire et Despréaux , 
Je consens que l'on me bafoue. 
Et qu'on montre au doigt le dindon 
Qui se gonfle, en faisant la roue, 
Auprès des oiseaux de Junon. 

(i) le Caveau Moderne, t. II, p. 76. 



SECTION IV. — CHANSON, VAUDEVILLE. tj3 

Si, du carrosse où je m'élance , 
A l'exemple de bien des gens , 
Je jette un regard d'insolence 
Sur de vieux amis indigents, 
En voyant ma sotte figure , 
Dites eu riant de pitié : 
Ce n'est qu'un faquin en voiture, 
Il valait beaucoup mieux à pié (i). 

Je dois borner ces citations ; si l'on voulait rappeler ici 
tout ce qui s'est produit de joli dans ce genre , ce serait un 
livre tout entier à écrire; et, quoique les chansons puis- 
sentamuser longtemps, je me rappelle un couplet de Mo- 
reau, Tun des chansonniers célèbres du commencement 
de ce siècle, dans sa pièce intitulée la Sagesse : 

Faut des chansons , pas trop n'en faut , 

L'excès en tout est un défaut : 

De la gaité joyeux apôtres. 

On ne vous dit jamais : assez; 

Mais les chansons de quelques autres 

Font dire'aux lecteurs courroucés : 

Faut des chansous, pas trop n'en faut , 

L'excès en tout est un défaut (a). 

Je ne parlerai donc plus que de Désaugiers et de Déran- 
ger qui, venu plus tard, appartient à peine à Tépoque 
impériale , et n'y a pas brillé de tout son éclat. 

LECTURE XI. — SuitP. de la Chanson, — désaugiers, 

DÉRANGER. 

De tous les chansonniers de cette époque, le plus gai , 
le plus original et le plus fécond, fut, sans contredit, 
Désaugiers ( Marc-Antoine). Né à Fréjus en 1772, il fut 
amené à l'âge de deux ans à Paris, où il fit ses études. En 
1792 , il s'était déjà essayé au théâtre de la rue de Dondy; 
mais à la fin de cette année , il s'embarqua avec sa sœur, 
qui venait d'épouser un colon de Saint-Domingue. La ré- 

(1) Almanach des Muses pour i8i i, (2) Caveau Moderne^ t. II, p. 3a» 



174 Ï-ÏVRE I. — POÉSIE LYRIQUE. 

volution vînt à éclater; il fut oblige de combattre contre 
les nègres: fait prisonnier et condamné à mort, il allait 
être fusillé lorsqu'un accès de générosité de ces barbares 
lui sauva la vie. Sa gaîté ne l'abandonna pas; il revint à 
Paris en 1797, et ne larda pas à s'y faire connaître par des 
comédies , des opéras-comiques et des vaudevilles qui sont 
encore applaudis aujourd'hui. II suffit de citer ici V Heu- 
reuse Gageure , C Hôtel Garni , les Deux Foîsînes aux 
Français; et aux Variétés , M, Lagobe ou wi Tour de Car- 
naval, M, Vautour y Jocrisse aux Enfers^ Je fais mes Farces, 
le Jeune Werther y les Petites Danaïdes, etc., etc. Ces der- 
nières pièces ont été faites en société avec M. Gentil. 

Désaugiers s'est surtout distingué par ses chansons ba- 
chiques, grivoises, anecdotiques, satiriques, qui, après 
avoir eu une vogue prodigieuse, sont devenues pour lui, 
dit la Biographie des Contemporains, un véritable titre 
littéraire. « Où n'a-t-on pas chanté, ajoute-t-elle avec rai- 
son. Monsieur et Madame Denis, les Pots pourris de Cadet 
Buteux sur la Vestale , sur Artaxerce , sur les Danaïdes, etc. » 

Ce qui distingue éminemment les chansons de Désau- 
giers, et toutes ses productions, c'est la verve, le naturel, 
la bonne et franche gai té , la peinture vraie et plaisante 
des mœurs et des ridicules de tous les états, souvent aussi 
une fécondité singulière pour tirer une multitude de pen- 
sées d'un fond qui ne semblait pas les comporter. 

Si Ton donnait, par exemple , à quelqu'un pour sujet de 
chanson le noir, peut-être aurait-il de la peine à produire 
quelques couplets, en ramenant à la fin de chacun d'eux le 
mot donné. Voici ce que Désaugiei^ a trouvé sur ce sujet : 

Du matin au soir. 

Le noir 
Joint l'éclat à la grâce. 
Le noir, dit-on , 
Est de bon ton. 



SECTION ÏV. •— CHANSON, VAUDEVILLE, ijS 

On se met en noir 
Lorsqu'on va voir 
Les gens en place ; 
Le juge est en noir 
Quand sur sou siège 
Il va s'asseoir. 

Le noir 
Fait valoir 
Dans le boudoir 
Un sein de neige ; 
Auteur et docteur 
Ont adopté cette couleur ; 

C'est en habit noir 
Que l'on épouse ce qu'on aime, 
Maint drame le soir 
Nous a fait voir 
Thalie en noir. 
Suit-on un cercueil , 
Le noir du deuil 
Offre l'emblème, 
E^ c'est la couleur 
Qu'au bal aime plus d'un danseur. 
Bref, le noir 
S'allie 
Au désespoir, 
A la folie , 
Et , sons cet habit , 
On juge, on danse, on plenre, on rît (i). 
La chanson de Jean qui pleure et Jean qui rit est une des 
plus joyeusement philosophiques que Ton puisse rencon- 
trer j j'en citerai les trois couplets suivants ; 
Il est deux Jean dans ce bas-moude, 
Différents d'humeur et de goût; 
L'un toujours pleure, froiide, gronde, 
L'autre rit partout et de tout. 
Or, mes amis, en moins d'une heure, 
Pour peu que l'on ait de l'esprit. 
On conçoit bien que Jean qui pleure 
N'est pas si gai que Jean qui rit. 

(i) DÉsAVGiBRS, Chansons et poésies diverses. Pans, l8i4«30|t.l,p.70« 



176 UVHE U •— POÉSIE LYRIQUE. 

Jean-Jacqaes gronde et se démène 
Contre les hommes et leurs mœurs; 
La gatté de Jean La Fontaine 
Epure et pénètre les cœurs : 
L'un avec ses grands mots nons leurre , 
De l'autre un rat nous convertit : 
Nargue, morbleu ! du Jean qui pleure; 
Vive à jamais le Jean qui rit. 

Auprès d'un vieux millionnaire, 
Qui va dicter son testament , 
Le Jean qui rit est en arrière , 
Le Jean qui pleure est en avants 
Jusqu'à ce que le vieillard meure , 
Il reste au chevet de son lit : 
£st*il mort? adieu Jean qui pleure, 
On ne voit plus que Jean qui rit. 

Désauf;iers ne réussit pas moins clans les descriptions ; 
celle qu'il fait du Palais-Royal , et qui était alors de la plus 
exacte vérité , est aussi vive que rapide et amusante; elles 
vers y sont d*une facilité étonnante, quand on pense qu'il 
y en a plus de cinquante et sur deux rimes : 

Oa Palais-Royal 
Comme je peindrais bien l'image , 

Si de Juvénal 
J'avais le trait original. 

Mais tant bien que mal , 
Muse, entamons ce grand ouvrage. 

Quel homme, au total, 
Mieux que moi connaît le local? 

Entrepôt central 
De tous les objets en usage, 

Jardin sans rival , 
Qui du goût est le tribunal : 

L'homme matinal 
Peut, à raison d'un liard la page, 

De chaque journal 
S'y donner le petit régal. 

D'un air virginal , 
Une belle au gentil corsage 



SECTION IV. -* CHANSON, VAUDSTIUS. l^^ 

Vous mèue à son bal. 
Nommé Panorama moral. 

Sortant de ce bal , 
Si de Tor vous avez la rage. 

Un râteau fatal 
Sous vos yeus xoule ce métal ; 

Et, par ce canal, 
L'homme de tout rang, de tottt ige p 

Va, d'un pas égal, 
A la fortune , à l'hôpital* 

Le Palais-Royal 
Est recueil du meilleuf ménage ; 

JLe noeud conjugal 
S'y brise net comme un cristal. 

Le provincial. 
Exprès pour Tobjet qui l'engage, 

Y vient d'un beau scball 
Faire l'achat sentimental. 

Mais l'original 
A vu certain premier étage : 

Heureux si son mal 
Se borne à la perte du scball. 

Dans un temps fatal. 
Si de maint politique orage , 

Le palais-Boyal 
Devint le théâtre infernal : 

I>a gai carnaval 
Il est aujourd'hui l'héritage ; 

Jeu , spectacle , bal , 
Y sont dans leur pays natal. 

Flamand , Provençal , 
Tare, Africain, Chinois, sauvage, 

Au moindre signal , 
Tout se montre au Palais-Royal. 

Bref, séjour banal 
Du grand , du sot, du fou , du sage , 

Le Palais-Royal 
Est le readez-\ous générât 

La description de Paris n'est pas moins vive ni moins 
vraie; on y distingue un couplet qui termine la chanson. 



I7B UYRE h — POÉSIE LYRIQUE. 

et qu'on peut comparer à la description que faisait Scarron 
^e la même ville » il y a un siècle et demi : 

Hôtels brillants , places immenses , 
Quartiers obscurs et mal pavés ; 
Misère , excessives dépenses , 
Effets perdus, eufants trouvés, 
Force hôpitaux « force spectacles, 
Belles promesses sans effets y 

Grands projets , 

Grands échecs , 

Grands succès , 
Des platitudes, des miracles, 
Des bals, des jeux, ^es pleurs, des cris, 

Voilà Paris. 

Il conviendrait de suivre Désau£;iers dans des genres tout 
différents; on le verrait tour-à-tour, à l'occasion d'un^ma- 
riaçe , et sur le refrain v'ià ce (jue c'est que dêtre papa , re- 
présenter toute la vie d'une jeune fille, et énumérer les 
sacrifices faits par ses parents jusqu'à ce qu'elle se marie : 
ou prendre un mot en plusieurs sens, ou ramener unpro* 
verbe à la fin de tous les couplets, et faire, avec ces 
moyens, des chansons toujours variées et originales. Ail- 
leurs , Cadet Buieux assiste à la représentation delà Vestale, 
ôiArtaxercey àes Deux Gendres ^ et, dans des pots-pourris 
chantés par tout le monde, expose le plan, indique les 
ressorts, et fait la critique des pièces qu'il raconte. 

Ce genre n'est pas nouveau en France; de tout temps la 
chanson comme l'épigramme a analysé et critiqué, sou- 
vent avec beaucoup de finesse, les défauts des pièces de 
théâtre ; mais la forme est certainement nouvelle. 

Un dernier genre où Désaugiers a excellé, et qui est 
peut-être le plus difficile de tous, parce qu'il admet moins 
que tout autre les mots parasites et le remplissage , c'est la 
chanson que j'appellerai warro/îVe , petit poème complet où 
commence , se développe et s'achève une action ; notre 



auteur est remarquable dans cette partie : VÀlcUer du 
Peintre ou le Portrait manqué est une des plus jolies narra- 
tions qu'ait inspirées la muse lyrique. Désau[;icrs veut faire 
faire son portrait pour le donner à sa maîtresse; on lui in- 
dique un artiste dont il a bien de la peine à trouver la de- 
meure; sa cbambre est au grenier; il y monte , trouve la 
porte ouverte , mais l'appartement vide; il ne peut qu'en 
examiner les diverses parties : 

Devant nne vitre brisée 
8'agite au morceau de miroir; 
Et , sous la liarbe de Thésée, 
Est une lame de rasoir. 
Sous un Plutus, une Lucrèce; 
Sur un tableau récemment peint » 

Je vois un pain , 

Un escarpin , 
Une Vénus sur un lit de sapin , 
Et la Diane chasseresse 
Derrière une peaa de lapin. 

Seul, j'admirais ce beau désordre, 
Quand un homme, armé d'un bâton, 
Entre, et m'annonce que par ordre 
Il va me conduire en prison. 
Je résiste ; il me parle en maître : 
Je lui lance un Caracalla , 
Un Attila, 
Un Scévola, 
Un Alexandre, un .Socrate, un Sylla, 
Et j'écrase le nez du traitre 
Sous le poids d*un Caligula. 

A ses cris, an fracas des bosses, 

Je vois vers moi , de l'escalier, 

S'élancer vingt bêles féroces , 'Ji 

Vrais visages de créanciers. 

Sur ma tête, assiettes, bouteilles, 

Plenvent au gré de leur fureur, 

Et le traiteur, ^ ' ■ 

Le blanchisseur, 



l8o LIVflB I. — POÉSIE LYRIQUE. 

Le perruquier, le bottier,^ le tailfeur, 
Font payer à mes deux oreille» 
Le nez de leur ambassadeur. 

Au lieu d'emporter mon image , 

Comme je l'avais espéré, 

Je sors y n'emportant qu'un visage 

Pâle, meurtri , défiguré. 

O vous , sensibles créatures 

Aux traits bien fins , bien régulier»,^ 

Des noirs huissiers. 

Des noirs greniers 
Evitez bien les périls meurtriers ; 
Et que Dieu garde vos figures 
Des peintres et des créanciers! 

Pierre- Jean de Berangea est ne à Paris le i g août 1780; 
il n'avait donc qu'une vingtaine d'années au commence- 
ment de ce siècle; plus jeune de huit ans que Dësaugiers, 
il ne pouvait pas être, à proprement parler, son rival, et 
nous verrons qu'il ne le fut pas en effet pendant l'époque 
impériale qui nous occupe , quoiqu'il se soit depuis élevé 
bien au-dessus de lui. 

Les premières études de Béranger furent fort négligées ,• il 
entra à quatorze ans dans l'imprimerie de M. Laisné, où il 
apprit les premières règles de l'orthographe et de sa langue; 
il ne s'occupa pas du tout des langues anciennes , pas 
même du latin , dont les rapports avec le français sont si 
étroits , qu'il est bien difficile de savoir notre langue à 
fond si Ton n'y joint' aussi celle d'où elle dérive. 

Quelques critiques , surtout ceux qui font de la littéra- 
ture ancienne par métier, sans goût et sans jugement , ont 
voulu trouver dans Béranger ce qu'ils appellent un parfum 
danitquité (i); c'est une de ces expressions banales qu'on 
répète sans y attacher de sens: tout parfum d'antiquité est 
depuis longtemps évaporé, et Béranger, fort heureuse- 

(1) Chamons de Béranger, t. Ul, p. 198. édit« iu-33 de i835. 



SECTION fV. — CMÀNâON, VAtDÊVtLLE. l8l 

ment pour nous, est tout moderne; il n'y a que les faiseurs 
de pastiches qui courent encore après des idées ou des 
formes depuis longtemps dëcrëpites. 

De 1797 à 1804, Béranger s'essaya dans divers genres 
auxquels sa nature ne le portait guère : comédie, tragédie^ 
dithyrambe, poème épique^ il essaya de tout, et y renonça 
promptement. 

En 1808, grâce à TappuI d'Arnault, Béranger entra en 
qualité de commis-expéditionnaire dans les bureaux de 
l'Université y où il resta douze ans. Pendant les premières 
années, il s'exerça silencieusement dans un genre où il ne 
brillait guère encore ; on peut s'en convaincre par la lec- 
ture de quelques chansons de son recueil, qui portent la 
date de 1810 (1), et dans lesquelles il n*y a, pour ainsi 
dire , ni style ni pensée. 

Un peu plus tard , il était devenu plus habile : les 
Gueux et la Bonne Ftlh {2), qui sont de 181 2, surtout 
ie Sénateur et le Roi ctYvetot (3), qui sont de i8i3, la 
Bacchante (4) , qui est de la même époque , et où la passion 
du vin et de l'amour est représentée avec une vigueur de 
ton qu'on ne trouve pas ailleurs, indiquaient un chan- 
sonnier sui generisj qui allait se lancer dans une voie où 
il entrait seul. 

Ces chansons , pour la plupart , ne sont pas de nature à 
être citées dans un cours public ; je ne détacherai donc 
que ciuelques couplets de son Roi ctYvetot, On sait ce que 
c'est que ce prétendu royaume. On raconte qu'en 689, 
Clotaire tua de sa main, dans l'église de Soissons, un 
nommé Gauthier, seigneur d'Yvetot, et que , revenu de 
son emportement, il érigea cette terre en royaume en fa- 

(1) Voy. la Musique et les Qpur* . {/i)p. i. La Gaudriole, ma Grand** 
mands, t. I , p. 85 et 87. Mère , le Petit Homme Gris, et plu- 

(2) Ihid., p. 46 et 3i| sieursauties, ne sont ni moins remai^ 

(3) p. 5 et I. (][iiables ni moins caractéristiques, 

16 



l82 LIVRE ï. — POÉSIE LTBIQUE, 

veur dufils de Gauthier (i); depuis ce temps, et bien que 
cette histoire soit assurément controuvée , nos rois , en 
particulier François I et Henri IV , y ont fait , par plai- 
santerie y allusion ; ils ont donné le nom de roi ou de reine 
aux maîtres et maîtresses de cette seigneurie ; c'est sur 
cette tradition que Béranger devait fonder Tune des criti- 
ques les plus originales à la fois et les plus mordantes du 
gouvernement impérial et de cet esprit de conquête auquel 
on sacrifiait tout : 

Il était na roi d'Tvetot 

Peu conDU dans l'histoire 
Se levant tard, se couchant tôt, 

formant fort hien sans gloire , 
Et couronné par Jeanneton 
D'an simple bonnet de coton , 

Dit-on. 
Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah! 
Quel bon petit roi c'était là , 
Là, là. 

n faisait ses quatre repas 

Dans son palais de chaume, 
Et sur un âne, pas à pas. 

Parcourait son royaume : 
Joyeux , simple et croyant le bied. 
Pour toute garde il n'avait rien- 

■■"\ Qu'un chien. 
9h!oh!etc. 

. 11 n'avait de goût onéreux 
Qu'une soif un peu vive. 
Mais, eh rendant son peuple heureux y 
Il faut bien qu'un roi vive. 
. .liUi -même, à table et sans suppôt, 
Çur chac(uer muid levait un pbt 

D'impôt, i 
Ohlohîetç. 



ti] Voy. les hîst. de France et le Dict» des Invent. elDécouv., mot Vuetot, 



SECTION IV, — chanson; VAUDEVILLE, ï83 

Il n'agrandit point ses états , 
Fut un voisin commode» 
(9 Et , modèle des potentats » 

Prit le plaisfr pour code ; 
Ce n est que lorsqu'il expira. 
Que le peuple qui l'enterra 

Pleura : 
Oh! oh! etc. 

On conserve encore le portrait 

De ce digne et lK>n prince : 
C'est l'enseigne d'un cabaret 

Fameux dans la province. 
Les jours de fête bien souvent 
La foule s'écrie en buvant 

Devant: 
Oh! oh!oh!oh!ah!ah!ah!ah! 
Quel bon petit roi c'était là # 
Là, là. 

Certainement c'était là une chanson comme nous n'en 
avions pas eu depuis la Fronde; et elle était, quant à la 
composition , bien supérieure à celles que vit naître cette 
époque. 

L^ Académie et le Caveau (p, 8) que Béranger fit quelque 
temps après, et qui fut sa chanson de réceptic^n au Caveau 
moderne, est jolie, sans doute, et spirituelle ; mais tous 
les chansonniers l'auraient pu faire; en voici le premier 
couplet : 

Au Caveau je n'osais frapper; 
Des méchants m'avaient su tromper : 
C'est preque un cercle académique, 
Me disait maint esprit caustique : 
Mais que vois-je ? de bons amis. 
Que rassemble un couvert bien mis. 
Asseyez-vous , me dit la compagnie; 
Non y non, ce n'est point comme à l'Académie , 
Ce n'est point comme à l'Académie. 

Ce refrain une fois pris, on conçoit que tous lescoupletâ^ 



l84 LIVBE I. — POÉSIE LYRIQUE. 

suivants vont opposer un usage académique à un usage du 
caveau , et louer celui-ci aux dépens de celui-là. Or, il n'y 
a rien de si commun chez nous que ces oppositions renov- 
velées à cliaque couplet : et voilà pourquoi j'ai dit que 
cette chanson aurait pu être faite par tous les confrères de 
Béranger. 

Il n'en était pas <le même du Roi ctYvetotj du Sénateur^ 
de ta Bacchante^ de Parny^ de Roger BorUemps ^ du Fieux 
Célibataire^ où la forme était aussi neuve que le fond, où 
se révélait avec évidence un poète doué d'une grande ori- 
ginalité dans les idées, d'un style à la fois animé, mordant 
et toujours correct, d'une sensibilité profonde, et de cette 
faculté si grande et si rare de communiquer aux autres la 
passion qui l'anime. Que peut-on trouver de plus fort et de 
plus hardi que ces Réflexions morales et politiques d'un mar" 
chand d habits de la capitale , lors de la première restaura- 
tion, en i8i4 : 

Les défenseurs de nos f^rands-pères , 
Sortant de leurs nobles repaires , 
Reprennent enfin , à leur tour^ 

L'habit de cour. 
Chez nous retrouvant leurs costumes 
Avec talons rouges et plumes , 
Ils vont régner dans les salons. 
Vieux habits! vieux galons! 

Longtemps vantés dans chaque ouvrage. 
Des grands qu'aujourd'hui l'on outrage 
Portent, au fond de leurs manoirs, 

Des habits noirs. 
Mais, grâce à nous, vont reparaître 
Ces manteaux qu'eux-mêmes, peut-être. 
Trouvaient bien pesants et bien longs. 
Vieux habits ! vieux galons ! 



De m'enrichir j'ai l'assurance ; 
L'on fêtera toujours eu France, 



SECTION IV, — CHANSON, VAUDEVILLE, l85 

Eu ville , au théâtre, à la cour, 

L'habit du jour. 
Gens vêtus d'ùr et d'écarlate, 
Pendant un mois chacun vous flatte ; 
Puis à vos portes nous allons. 
Vieux habits! vieux galons (i) ! 

Bientôt le Nouveau Diogène (cent jours 1 8 1 5 ), le TraiV 
de politique à [usage de Lise (de la même époque), Plus de 
politique ^ et d'autres chansons déterminèrent la ligne 
qu'allait suivre désormais Déranger, Les questions les plus 
graves et les plus hardies devaient être traitées par lui 
avec une verve et une énergie inconnues jusqu'alors, sous 
des dimensions qui n'effrayaient aucune paresse. 

On sait comment il s'en acquitta ; la chanson du Dieu 
des bonnes gens {i) montra tout-à-coup une élévation d'idées 
et une force d'expression qu'on ne soupçonnait pas : ce 
couplet surtout , malgré la faiblesse et l'inutilité du sixième 
vers , frappa tout le monde : 

Un conquérant dans sa fortune altière I 

Se fit un jeu des sceptres et des lois. 
Et de ses pieds on peut voir la poussière 
Empreinte encor sur le bandeau des rois. 
Vous rampiez tous , ô rois qu'on déifie ! 
Moi, pour braver des maîtces exigeants, 
Le verre en main gatment je me confie 
Au Dieu des bonnes gens. 

Alors la réputation de Déranger fut faîte et ne put que 
grandir; alors aussi l'idée qu'on attachait au mot de chan- 
son dut se modifier singulièrement, et se rapprocher de 
la définition de l'ode : mais déjà ces belles compositions 
n'appartiennent plus à Tépoque impériale, et je n'ai pas 
par conséquent à en parler, 

(i) T. I,p. lao. W T.I,p. >84. 



LIVRE II. — POESIE NJRRjriFE. 

tECTURE XII. — Divisions principales; Poème épique. — 

MM. CAMPENON, DE^NE-BARON » DCMESNIL. 

L'ëpoque impériale a vu naître un grand nombre de 
poèmes narratifs , depuis le poème épique jusqu'au conte 
brefj nos poètes se sont exercés dans tous ces genres, et si 
la qualité n'est pas toujours excellente, la quantité du moins 
ne manque pas. 

Dans le seul genre de la grapde épopée ou du poème 
épique sérieux, je trouve i° Agar et Ismaël {\) en ciVï([ 
chants, par Flins; V Enfant prodigue par M. Campenon, en 
quatre chants ; Héro et Léandre par M. Denne-Baron , en 
quatre chants; Achille à Scyros par Luce de Ijancival(2); 
Oreste^ en douze, par Dumesnil; \ii Grèce sauvée, âc Fonta- 
nes, poème inache^'é; les Rosecroix en douze chants, et 
Isîiel en quatre, de Parny ; Charles-Martel de M. de Saint- 
Marcel; quatre épopées sur Charlemagne, celles de Théve- 
neau, de Millevole, du prince Lucien et de M. d'Arlincourt; 
une autre de Millevoie sur Alfred ; la Bataille dHastings 
de Dorion ; la Rosamondé de M. BrifFaut ; les Hehétiens de 
Masson; quatre épopées de Lemercier, le Moïse, VHomère^ 
V Alexandre et ÏAtlantiade , qui , dans le plan de l'auteuPi 
forment une tétralogie^ comme je le dirai plus tard. 

VL^ Les traductions en vers des grands poèmes épiques, 
Ylliadéj V Enéide 9 les Métamorphoses d Ovide ^ la Jérusalem 
délivrée et le Paradis perdu , par de Saint-Ange, Aignan , 
Deliile et M. Baour-Lprmian. 

(i) Mercure de France, l. II, p. {i) Dussault, Annales lUtérai' 
3a 1. rr*, t, Ilf, p. ?3. 



SECTION t. — « EPOPEES RÉOULtÈRES. 187 

3^ Dans le Qexkve des poèmes cycliques ou badins , j'au- 
rai à faire connaître la VeiUée du Parnasse de Lebrun » les 
Amours épiques de Parseval, deux poèmes de Parny , dont 
le premier seul a éié publié (1); ils sont d'ailleurs Fun et 
l'autre beaucoup trop licencieux pour qu'on puisse en faire 
le sujet d'une exposition développée j la Navigation d'Es- 
ménard; les 7roiV dyes de M. Roux de Rochelle; les Jges 
Jrançais et la Panhypocrisiade de Lemercier sont encore des 
poèmes cycliques, ou épopées à plusieurs actions. Creuzé 
de Lesser a aussi donnée sous le titre de la Chevalerie , un 
cycle immense^ comprenant la Table ronde , les Amadis et 
Roland. Ajoutez à cela la PhiUppide de M. Viennet , bien 
qu'elle n'ait été terminée qu'en 1825. 

Enfin les contes plus ou moins développés, dont je citerai 
seulement quelques exemples, complètent Ténumération 
(>[éuérale de ce qu'a produit Tépoque impériale dans le 
genre narratif. Etudions avec quelques détails , sinon tous 
ces poèmes, au moins les principaux d'entre eux. 

Je commencerai par YEnfant prodigue de M. Campe- , 
NON (2), sans discuter ici lonfpuement s'il convient de le re- 
garder comme une épopée , dans le sens qu'on donne or- 
dinairement à ce mot (3). 

Tout le monde connaît la parabole de l'Evangile (4); c'est 
sur cette tradition que M. Campenon a construit son poème. 
Il y a peu de chose à en dire , sinon que c'est un sujet 
bien froid et bien stérile pour l^épopée. L'auteur , dans un 
avertissement de trente-huit pages (5) , s'applaudit d'avoir 
trouvé un sujet si beau ; il ne croit pas qu'il en existe au- 

(1) La Guen^ des Dieux et la launay.181 t,eten 181a la a« édition. 
Chrislianidef ou téiubiisseinent du (3) M. Cumpenon traite cette 
christianisme. Voy. sur ce dernier question dans une note de sa pré- 
poème, dont il ne reste plus rien face : il conclut, avec raison, que 
aujourd'hui , la Décade philosopin- son poème est vraiment une épo- 
que, i. XXV, p. 554, et XWI, p. 47. pée. 

(1) Poème en quatre chants et en U) Saint Luc, ch. XV. 

vers dedizsyllabesi iu-fio. Chez De- (.'>) De 49pJ^sdans la a* édition. 



l88 LIVRE il. — POÉSIE NARRATIVE. 

cun plus intéressant (p. i); il copie le texte évangélique, 
puis rappelle les principales imitations qu'on en a faites; 
il se félicite surtout (p. 82) d'avoir donné à son enfant 
prodigue une mère dont l'Evangile ne parle pas; enfin, il 
expose (p. 37) son plan général qu'il conclut en ces termes: 
«Un fils ingrat, fugitif, débauché et repentant... une mère... 

un père... juste, sévère et résigné à la volonté de Dieu 

un frère né violent tous opposes de caractère, divisés 

d'alFection etréunis enfin par le sentiment du repentir ou de 
l'indulgence , voilà les principaux personnages du poème, 
en voilà presque toute l'action ». 

Hélas! oui, c'est là tout! et c'est pour cela que le poème 
n'est pas bon; le sujet de Y Enf mit prodigue est admirable, 
comme le dit M. Campenon ; mais, pour une parabole qui 
comprendra vingt ou trente lignes, faire sur ce sujet un 
poème de deux mille vers, plus ou moins, sans y rien ajou- 
ter de fondamental , en développant seulement , ou plutôt 
en délayant les caractères, c'est une tentative des plus 
malheureuses, et qui suffirait seule à montrer que M. Cam- 
penon n'avait pas le vrai, sentiment de la poésie épique ou 
narrative, comme j'aime mieux la nommer. 

Le poème est donc, quant à l'invention, d'une excessive 
pauvreté. L'auteur est même, à ce sujet, tellement aveugle 
qu'il faitun crime àVoltàire d'avoir introduit dans sa comé- 
die deVE?ifcint prodigue des caricatures, comme Fierenfat et 
la baronne de Croupignac. Il ne voit pas que sans ces person- 
nages, bons ou mauvais, je ne les juge pas ici, il n'y aurait 
pas de pièce, comme il n'y a pas chez lui d'action, ni, par- 
tant, de poème épique. 

Reste donc l'élocution où je ne crois pas qu'on puisse 
trouver rien de bien remarquable. J'en donnerai, du reste, 
une idée en rapportant ici le discours de Nephtale,la mère 
d'Azaêl, l'enfant prodigue, à Jephtèle, jeune fille du pays 
de Gessen. Nephtale avait été surprise dans le désert par 



SECTION I. — àrOPÉES REGULlÈnES. 1 89 

le kamsin, ou vent empoisonné, et Jephtèle la voyant éten- 
due sur le sable y Tavatt fort à propos secourue et rappelée 
à la vie : 

Qui que tu sois, je te bénis , ma fille , 

Lui dit Ncphtale : heureuse est ta famille ! 

Dans le désert, saus toi, j'allais mourir. 

Ah ! puisqu*ainsi tu daigues secourir * 

Une infortune à ton cœur étrangère , 

De quels doux soi us tu dois combler ta mère ! 

•— Ma mère , hélas ! je n'ai plus de parents , 

Répond soudain la jeune israélite : 

Pourquoi louer les soins que je te rends? 

C'est un devoir et non pas un mérite. 

Bien plus encor que tu ne peux penser, 

A tes douleurs je dois m'intéresser. 

Cet Azaël dont la fuite t'expose 

A tous les maux que peut souffrir l'amour^ 

De nos tourments il est aussi la cause. 

Rappelle-toi ce jour, ce triste jour 

Oiif me mêlant à mes jeunes compagnes, 

J'offrais à Dieu , suivant nos rits sacrés, 

Les premiers fruits de nos riches campagnes , 

La vigne en fleur et les épis dorés. 

Ah! dans que! trouble , avec quels délices , 

Mon faible cœur, en priant l'Éternel , 

Offrit alors à ce même Azaël 

D'un feu naissant les secrètes prémices! 

Du trait soudain dont mon cœur fut frappé, 

J*amais l'aveu ne m'était échappé : 

Et si ton fils , par une longue absence, 

N'eût à mes feux ravi toute espérance, 

Dieu m'est témoin qu'un silence discret 

Eût dans mon sein retenu mon secret. 

Dirai-je plus? Sans tous ces maux, Nephtale 

N'eût jamais su ma tendresse fatale. 

Eût de Jephtèle ignoré jusqu'au nom ; 

Mais je te vois gémir dans l'abandon , 

Aux bords des lacs, au sein des vastes plaines , 

Sans t'aborder j'ai suivi tous tes pas^ 

J'ai vu tes pleurs, j'ai partagé tes peines : 



igO LITRE II. POESIE NARRATIVE. 

Que ta pitié ne me repousse pas ! 

Dans ta douleur, ô malheureuse mère, 

Il n'est pas bon que tu sois solitaire ! 

Le ciel , hélas ! ne m'offre aucun moyen 

De soulager ni ton mal , ni le mien ; 

Mais puisqu'enfin même deuil nous rassemble. 

Sur Azaël nous gémirons ensemble (i). 

Tous ces vers tombent deux à deux ou trois à troîs ; il 
n'y a aucune énergie dans l'expression, aucune originalité 
dans la pensée. Le langage n'est pas même toujours par- 
faitement correct : pourquoi louer les soins que je te rends, 
fait entendre autre chose que ce que veut dire l'auteur; 
jamais rendre des soins n'a signifié voler au secours de quel- 
qu'un pour lui sauver la vie; c'est donner des soins qu'il 
eût fallu dire ou rendre service : c'est un devoir et non pas 
un mérite n'est pas bon non plus ; le mérite ne s'oppose pas 
au devoir ; c'est le présent , le don gratuit , la faveur , le 
bienfait qu'il fallait dire. En effet, on conçoit très -bien 
que ce qui est un devoir n'est pas une faveur; mais le de- 
voir exclut si peu le mérite , que le mérite , la plupart du 
temps, consiste à bien faire son devoir. 

Les prémices d un feu naissant.^ [aveu dtun trait soudain , 
sont des expressions gu'il sera bien difficile de justifier : la 
fuite d'Azaël qui expose sa mère à tous les maux que fa- 
mourpeut souffrir, est inintelligible; Nephtale eût de Jeph^ 
tèle ignoré jusqu'au nom , forme une construction détesta- 
ble. 

Ces fautes sont graves et nombreuses ; la difficulté de la 
narration poétique est telle en français qu'on n'est pas étonné 
que l'auteur ait échoué dans son travail. On comprend 
pourtant que par ces fautes, ainsi que par la stérilité et la 
monotonie du sujet, cet Enfant prodigue^ qui n'a qu'une 
centaine de petites^ages, parait, à la lecture, d'une lon- 

(i) Ch. II. 



SECTION I. ÉPOPÉES BÉGULIERES. IQI 

gueur interminable, et ne rappelle pas les lecteurs qui ont 
une fois essayé de le lire. 

Pierre DpMESNiL, bien peu connu crailleurs(i ), a composé 
un poème à'Oresie (2) , aussi ignoré que son auteur. Ce 
poème n'a pas moins de quinze mille vers. Comment 
peut-on faire quinze mille alexandrins sur Oreste? nous le 
verrons 'tout-à-Flieure; donnons d'abord une idée du 
poème, et pour cela , transcrivons ce qu'en a dit l'Institut 
dans son rapport sur les prix décennaux (3). 

u 11 parait que M. Dumesnil a étudié avec soin les an- 
ciens poèn^es épiques, et particulièrement cei^x d'Homère 
qu'il s'efforce d'imiter; mais le sujet de son poème n'offre 
pas un intérêt assez grande assez puissant : il ne s'agit que 
des malheurs personnels d'Oreste, qui, après avoir été in- 
volontairement le meurtrier de sa mère, poursuivi par les 
furies, protégé par l'amitié, errant sur les mers et dans dif- 
férenles contrées, arrive enfin en Tauride, enlève la sta- 
tue de Diane , et recouvre alors l'usage de la raison et le 
calme de son âme ». 

A cet exposé du sujet du poème , Tlnstitut ajoute le ju- 
gement suivant sur le plan et le style (4) : « Dans la partie 
de la composition , l'auteur d'Oreste mérite quelques élo- 
ges pour la sage contexture de son poème , pour la liaison 
des événements entre eux ;^ais il n'est guères qu'imitateur; 
il n'a presque rien créé; par exemple , les deux tragédies 
à! Andromcufue et (Tlphigénie en Tauride se retrouvent dans 

(i) Je ne trouve son nom ni dans (a) Rouen» i8o4t an xii. Chez 

la Biographie des Contemporains, M^^V" P. Dumesnil et fils, imprim.- 

ni dans la Biographie universelle libraires, in- 8° de viij et 496 pages, 

de Micbaud. L'auteur nous dit, daos à 3o vers à la page. L'exemplaire 

sa préface, qu'il a vingt-huit ans en qu'on m'a remis à la bibliothèque 

i8o4 (p. iij); il était donc né en royale, le 6 avril 1842, après une 

1776; il parle aussi (p. iv) des ha- heure de recherches, n'était pas 

biles professeurs dont il a eu l'avan- même coupé, 
tage d'être disciple dans l'ancienne (3) p. 60. 
Université de Paris. (4) Même pa0e. 



19^ LIVRE il. — POÉSIE NARRATIVE. 

son poème et en forment les sixième et douzième chants; 
la comparaison à laquelle Tauteur s'est exposé était dan- 
gereuse : il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas pu la soutenir. 

u Quant à la partie de J'exécution , cet ouvrage peut, 
comme beaucoup d'autres, être condamné plutôt par les 
beautés qui y manquent que pour les défauts qui s'y trou- 
vent. Le style est assez soutenu ; il est clair , exempt de 
mauvais goût, mais il n'a point d'originalité, point de ca- 
ractère qui le distin{jue. On est étonné de rencontrer dans 
ce poème quelques rimes insuffisantes ou tout-à-fait faus- 
ses ; il s'y trouve aussi des fautes de langue, mais elles sont 
rares et pourraient être aisément corrigées ». 

Ce jugement de l'Institut ne paraît pas flatteur , et pour- 
tant la lecture du poème de Dumesnil prouve qu'il est en- 
core trop favorable. Les défauts du style y abondent ^ et 
ceux de la composition se font sentir à chaf|ue pas; le 
bon sens même ne s'y trouve pas toujours. 

La citation de quelques passages nous fera voir que ces 
reproches sont loin d'être exagérés. Voici d'abord l'exposi- 
tion du poème : 

Déjà l'astre argenté , qui mesure les mois, 
Dans les plaines du ciel avait décru six fois. 
Depuis qu'au seiu d'Ara[os le magnanime Oresle 
Du grand Agamemnon vengeant la mort funeste. 
Près d'Egysthe expirant, qu'à ses terribles coups 
S'efforçait d'arracher Clytemnestre en courroux. 
Avait fait succomber cette épouse bu rirare (i). 

Voilà enfin le verbe régi par la conjonctive depuis que; 
que de chemin et de détours il a (ailu parcourir pour y ar- 
river! et ensuite combien d'épilhètes oiseuses dans ces sept 
vers! Le magnanime Orestc, le grand Agamenmon^ la inoif 
fwiestCf Egysdie expirant^ les terribles coups, Clytemnestre en 
courroux y cette épouse barbare ; il n'y a pas un seul nom 

(i) Ch. I, p. 3. 



SECTION I. ÉPOPÉES REGULliRES. IqS 

qui ose marcher sans un qualificatif. Rien de plus pauvre 
que cette redondance, prise quelquefois, mais à tort, pour 
* de la richesse poétique. 

Un passage du deuxième chant montre plus clairement 
encore où peut mener cet abus des adjectifs; il s'agit d'une 
fille pleurant un père qu'elle n'a jamais vu : 

Près des vaisseaux brûlants un fer victorieux 
i A tranché de ses jours le tissu glorieux. 

Quoique Agiiias n'ait pu voir cet illustre père, 
Chaque fois qu'elle entend sa vertueuse mère 
Prononcer tendrement son nom cher et sacré , 
Un soupir sort du fond de son cœur déchiré, 
£t de ses yeux s'échappe une larme pieuse: 
Evadné voit couler la larme précieuse (i). 

Xé ne sont pas , on le voit, les défauts qui m^nqiicnt 
dans cette composition; ils vont quelquefois jusqu'à ren- 
dre ahsurde la pensée même du poète; en voici un exem- 
ple : Dumesnil fait de l'amitié non pas un être abstrait , 
n;iais une déesse réelle, fille de Jupiter et de Junon, ayant ac- 
cès clans le conseil des dieux, et agissant sur leurs délibéra- 
tions. Çeite. imagination bizarre n'est pas fort heureuse sous 
le point de vue poétique; elle reproduit dans un sujet qui 
n'en avait pas besoin, les divinités allégori([ues reprochées 
avec tant de raison à la Henrîade. 

Mais dans cette donnée même, quoi de plus ridicule après 
un long discours de cette déesse en faveur d'0reste(9.), que 
ce résumé chargé d'épithètes: 

C'est ainsi qne parla t aimable déité, 

E.t son sein virgiruil doucement agité 

Var de faibles soupirs exhala sa tristesse. 

Jupiter pénétré d'une vive tendresse 

Jeta sur elle alors un regard consolant. 

Et tous les Dieux émus de son discours touchant, 

L approuvent à /'eriw par un /eyer murmure (3). 

(,) Ch.ll, p. 45. (3) /6W.,p, 7 et 8. 

(i) Cb. I,p. 6,6 et;. 

17 



194 llVftÊ tt. POESÏÊ NARRATIVE. 

Qu'importent, pourrait-on dire , toutes ces particulari- 
tés? qu'importe que le sein tle la déesse soit virginal ^ qu'il 
soit doucement o\i fortement agité? que ses soupirs soient 
faibles ou ardents ? que les dieux soient émus, et qu'ils l'ap- 
prouvent à Yenvi, si le murmure qu'ils font est léger? Les 
cpithètes sont donc en contradiction ici avec ce que veut 
dire le poète , ou elles sont indifférentes, ce qui est presque 
aussi mauvais. 

Elles sont quelquefois plus absurdes encore : dans le 
chant douzième, Oreste et Pylade veulent se sacrifier l'un 
pour l'autre. Voilà comment Dumesnil exprime cette situa- 
tion : 

Non, c'est moi qui mDurrai : ta vivras, cher Oreste, 
Lui répond son auii plein d'une ardeui' céleste {t)\ 

et que peut-elle, je vous prie, avoir de céleste cette ardeur? 
est-ce même une ardeur? a-t-on jamais nommé ainsi le 
dévouement opiniâtre de Tamitié. La réponse d'OresCe est 
plus plaisante encore : 

Il dit; les yeux brillants d'une divinefamme, 

Oreste lut répond : ô moitié de mon âme ! 

Trop généreux ami! quelle aveugle fureur 

De 8oa trouble fougueux vient agiter ton coeur (?)? 

Si l'ardeur de Pylade était céleste, la flamme des yeux 
d'Oreste est divine; les voilà quittes. Les expressions qui 
suivent sont toutes des contre-sens : ô moitié de mon âme, 
traduit exactement, quant aux mots, ïanimœ dimidittm 
mece^i) des latins; mais il ne s'applique cliez nous que d'un 
sexe à l'autre, entre doux ainants; jamais un ami ne l'em- 
ploie pour un ami. ] j aveufjle f tireur, ci le trouble fou g ueitx 
pour le dévouement do l'amitié poussé jusqu'à la mort, sont 
au-dessous de la critique. 

(0 Ch. XU, p. 473. [■') HoiiACE, Odes, I, 3 v. 8. 

(i) Même page. 



SECTION I. «^ÉPOPÉES REGULlÈnES. IqS 

Je ne finirais pas si je voulais relever ces nombreuses et 
insupportables fautes de mots. Voici des vers qui nous en 
montreront d'un tout autre genre; c'est l'absence de toute 
couleur locale, de toute vérité bistorique; absence qui ne 
me semble pas par elle-même un grand mal , tant qu'elle 
ne fait qu'ajouter à notre plaisir , comme cela a lieu dans 
Racine, qui s'est bien gardé, et avec raison, de faire ses bé- 
ros aussi grecs , aussi barbares qu'ils l'étaient réellement : 
car alors ses pièces n'eussent intéressé personne. Mais 
lorsque, comme Dumesnil, on transporte dans l'antiquité 
toutes les fadeurs des romans de M"® de Scudery, toutes les 
langueurs amoureuses des bergers de YAstrée^ il faut avouer 
que rien n'est plus insupportable. Les vers suivants nous 
montreront à quel excès notre auteur a porté ce défaut : 

Oreste qui d'Hélène aimait déjà la fille 
Admira seulement la charmante Euthésille ; 
Mais Pylade enflammé d'une'subite ardeur 
Ne put voir ses attraits , son aimable candeur , 
Les vertus que le ciel lui donna pour partage , 
Sans fléchir sous l'amour son superbe courage : 
La modeste Euthésille , en son sein virginal , 
Sentit pour ce héros naître un amour égal ; 
Mais fidèle toujours à la vertu sévère. 
Elle força ses yeux à cacher ce' mystère; 
Et Pylade craignant d'offenser sa pudeur 
Partit sans révéler le secret de son cœur (i). 

La suite est plus curieuse encore ; c'est la peinture de 
l'état d'Eutbésille lorsqu'elle revoit Pylade : 

Soudain un feu subtil lui court de veine en veine; 
Sa poitrine se gonfle, elle respire à peine ; 
Son front pâlit; ses yeux languissants, abattus. 
Semblent enveloppés d'un nuage confus ; 
Ses genoux chancelants se dérobent sons elle; 
Elle est près de tomber : sa compagne fidèle , 

(i) Chant II, p. 49. 



196 LIVRE II. —POÉSIE NARRATIVE. 

La jeune Alcîroé , s*empresse , la retient. 
Et dans ses bras de lis mollement la soutient. 
Après quelques instants, la sensible princesse 
Se remet par degrés et sort de sa faiblesse. 
Aussitôt, attiré par un charme puissant. 
Sur le héros chéri son regard languissant 
Va se fixer encor ; son œil chaste et modeste 
A rencontré les yeux du tendre ami d*Oreste ; 
Sa tête alors s'incline, une aimable rougeur 
De son front virginal colore la pâleur (1 ). 

Pylade ëprouve de son côté les mêmes sentiments; voilà 
donc les deux jeunes gens qui se voient à peu près pour la 
première fois , et qui sont tous les deux frappes ensemble 
de cet amour sympathique si commun dans nos vieux ro- 
mans, si justement tourne en ridicule dans ma Tante Au* 
rore : comme celîi va bien dans le sujet d'Oreste ! 

Il y a d'ailleurs une incroyable quantité de discours et 
de conversations dans ce poème si long et si vide. Le man* 
que d'action en est encore le plus grand vice et le plus irré- 
parable ; Dumesnil y a suppléé, comme je viens de le dire, 
par an bavardage inutile , ressource ordinaire de la médio- 
crité et d'une imagination stérile. Dans le douzième chant 
seulement, où l'action devrait être d'autant plus rapide 
qu'on approche du but , on trouve le dialogue d'Almoghan, 
Thoas et Odelstan (2) ; l'entretien d'Oreste et de Pylade (3), 
et le dialogue d'Iphigénie, Oreste et Pylade (4); c'est-à-dire, 
environ vingt-deux pages, sur une quarantaine, consacrées 
à des conversations sans intérêt. 

Tout cela sans doute constitue un bien mauvais ouvrage; 
et comme je l'ai dit , le rapport de l'Institut, malgré sa sé- 
vérité apparente, est encore beaucoup trop indulgent (5) : 

(il Même chant , p. 5 1 . bien ridicule où Tauteur peint Thoas 

(2] p. 4^6 à 4^0. irrité de ne plus trouver qu'un des 

^3^ p. 461 à 467. deux grecs : 

(4) p* 470 à 482. Tel qu'an tigre affama grince ta farenr det d«lt, 
.-v - , . ,^, El remplit i«s forêts ifaffreas ragfjtemenu, 

[5) Je nai pas cite un passage LortqutidedeaxeraodicerfiquvneoaftUwniffe, 



SECTION I. — ÉPOPÉES RÉGULIEIIES. I97 

la critique que je viens de faire d'un poème oublié depuis 
longtemps, n'a pas eu pour but de jeter le blâme sur un 
poète inconnu, ni sur un jugement prononcé par une so- 
ciété savante^ jugement d'ailleurs juste au fond ; mais de 
prouver, par un nouvel exemple, que ce n'est plus dans 
l'antiquité qu'il faut aller cbercber nos sujets de poèmes ; 
que cette source non-seulement est épuisée, mais que l'eau 
même qu'elle nous verse ne peut plus convenir à nos goûts, 
à nos babitudes, à nos affections. 

Répétons avec persévérance cet excellent conseil d'Ho- 
race : 

Ve.sligia grœca 
Ausi deserere et célébra re domestica facta ( i ), 

Cest dans l'bistoire moderne, et surtout nationale, qu'il 
faut cbercber ses sujets ; là du moins il y a de Tintérèt , et 
<|uand on tombe, c'est avec moins de bonté. 

M. Denne-Barox, né en 1780, a fait, à l'époque de la 
guerre d'Egypte, un poème en quatre cbants sur Héro et 
Léandre ; c'est lui-même qui fixe la date de cette composi- 
tion dans les vers suivants, imités pour lefbur et la pen- 
sée de ceux par lesquels Virgile termine ses Géorgiques {7) : 

C*cst ainsi qu à la (leur de mes jeunes années, 
D'A{][auippe foulant les rives fortunées. 
J'essayais de mon luth les tinudes accords, 
Lorsque le Nil troublé contemplait sur ses bords 
Ce héros qui , vainqueur de la zone brûlante, 
Vint enchaîner le Posons son onde sanglante. 
Et qui , des rois du Nord rabaissant la grandeur 
De son rèjne futur annonçait la spendeur (3). 

Par Je» élans li!.ï«r» l'an échappe au carnage. / , ^ ^,.f poéliqué! , V. 287. 

Tel le tyran fn'uiiit : un trouble i:n|i('lutiux ) \ v /* ' ' IV KK 

Beai|ilii de noirs Iranspom ton court uiuulluenx. [^) VlIlGILEjG^eor^t.yMW,! V^V.ong. 

(p. /\^^). OÙ l'auteur a-t-il jamais (3) p. 74 de l'édition Dabo, 1821. 

vu un ti(;re poursuivre à la fuis deux Les œuvres choisies de M. Denne- 

animaux? et grincer des dents, s'il Baron sont placées dans le tome 

ne les atteint pas? X.HIX , après celles d'Imbert. 



igS LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

Tout le monde connait le sujet SHéro et Léandre : les 
deux villes de Sestos et d'Abydos étaient placées en face 
Tune de l'autre, des deux côtés de rHellespont(i). Héro de- 
meurait à Sestos, dans la Chersonèse de Thrace, et 
Léandre à Abydos dans la Dardanie (2) ; tous deux les plus 
beaux de leurs villes respectives, ils brûlèrent bientôt Tun 
pour l'autre ; et des raisons de famille ou d'intérêt les ayant 
empêchés de demander à leurs parents de les marier , il 
fut convenu qu'ils se verraient la nuit seulement, etàl'insu 
de tout le monde. Léandre traversait donc le détroit à la 
nag^e, toutes les fois qu'Héro allumait un flambeau sur la 
tour qu'elle habitait ; et le matin , avant l'aurore, il rega- 
gnait de la même manière la côte d'Asie (3). 

C'est à ces voyages alternatifs que fait allusion cette jolie 
épigramme de Martial (4), si bien traduite par Voltaire: 

Léandre couduit par l'Amour 
En nageant disait aux orages : 
Laissez-moi gagner les rivages, 
Ne me noyez qu'à mon retour (5). 

Après plusieurs courses heureuses, une tempête s'étant 
enfin élevée pendant la traversée du détroit, les forces du 
jeune amant ne suffirent plus; il périt au milieu des ondes, 
et fut jeté par la mer au pied de la tour d'IIéro , qui, le re- 
connaissant le lendemain matin , se précipita du haut de 
cet édifice, et se tua ainsi auprès de son amant (6). 

Ce récit vrai ou supposé est assurément , comme le dit 
M, Denne-Baron, au commencement de sa préface, l'un des 
plus gracieux que nous ait transmis la poésie antique, et il 
n'est pas étonnant que plusieurs auteurs l'aient pris pour 
sujet de leurs chants. 

Un poète grec, nommé Musée et surnommé le Grammaî- 

fi) Musée, Hi^)Y> et L^an</r«,v. 16. (4) Martial, de speclac^n'* a5. 
a) V. ai. (5) Volt., Dict. phil., mot Epigr, 

{3) V. 22, ia5, ao3 etsuiv. (6) Musée, v. 325, 335, 339. 



SECTION î. — £POP]^£S RÉGULIÈRES. I99 

rien , qui paraît avoir vécu vers le quatrième siècle de 
notre ère, a composé un petit poème de trois cent qua- 
rante vers où Ton trouve quelques jolis détails. 

Ce poème a été traduit ou imité plusieurs fois(i); Ber- 
nard en particulier a composé sur le même fond un poème 
en quatre chants, intitulé Phrosinè et Mélidore;\\ a changée 
les noms, il a changé le lieu de la scène qu'il a placée sur 
le détroit de Messine, il a renversé les rôles; car c'est ici 
Phrosinè qui va toutes les nuits trouver son amant à la 
nage, ce qui ne paraît pas fort naturel ; enfin , pour tirer 
quatre chants d'un sujet agréable sans doute, mais peu fé- 
cond , Bernard a imaginé deux personnages nouveaux, 
detix frères de Phrosinè dont l'aîné veut absolument la ma- 
rier à un homme d'une naissance et d'une fortune égale à 
la leur, et le cadet brûle pour sa sœur d'une flamme inces- 
tueuse. On conçoit combien est déplacée dans un sujet 
pareil la description d'une passion si hideuse; la fin ne 
vaut pas mieux; ce sont les deux frères qui font périr la 
sœur (2). 

M. Denne-Baron a bien fait de se renfermer plus exac- 
tement dans son sujet ; c'est l'histoire connue d'Héro et 
Léandre qu'il met en vers; il conserve les noms, l'habita- 
tion des amants, et la suite des événements, seulement il a 
voulu faire quatre chants formant ensemble à peu près 
neuf cents vers ; et il est bien difficile de tirer autant que 
cela d'un sujet aussi simple. M. Denne-Baron s'est donc 
jeté à côté; il a pris chez les anciens diverses circonstances 
communes, peu poétiques , et dont nous sommes malheu- 
reusement rebattus : c'est Vénus qui envoie frapper le cœur 
de la belle Iiéro(3) ; ce sont des dialogues d'une longueur 
démesurée et qui n'avancent pas l'action (4) ; ce sont des 

(i) Voy. la préface de M. Denne- (a) Voy. les Œuvres choisies de 

Baron, et celle de Gail dans son Bernard. 
édition in-4° du poème de Musée , (3) A la fin du chant I. 
an IV de la république. (4) Tout le chant II. 



ftOO LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

prières de Venus à Neptune ( i ), et le consentement du Dîeu 
de la mer payé par le don d'une nymphe (2), absolument 
comme dans Virgile. Junon donne une jeune fille à Eole 
pour obtenir de lui qu'il bouleverse les mers (3) ; c'est encore 
Vénus qui, prévoyant le sort funeste réservé à Léandre, se 
rend dans le palais du Destin pour obtenir de cette divinité 
sourde et aveugle qu'elle change ses arrêts (4) ; c'est enfin 
le Destin qui s'apitoie sur le sort des deux amants et 
cherche à consoler Vénus (5). Toutes ces inventions, il faut 
l'avouer, sont malheureuses, et M. Denne-Baron eût mieux 
fait, en conservant toute la simplicité de Toriginal, en l'a- 
brégeant même plutôt que de l'allonger, de transporter 
dans son imitation l'élégance de style qui lui appartient. 

Faute d'avoir compris son œuvre de cette manière , il a 
noyé le fond sous des accessoires d'une convenance fort 
contestable, souvent même sous des idées aussi absurdes 
qu'elles sont mal placées. 

Je donnerai pour exemple ce qu'il dit du Destin. Vénus, 
selon le poète, touche à peine au seuil de ce palais , 

Qu'elle entend de lon[rscris et les chaînes bruyantes 
Qu'autour d'elle traînaient les ombres gémissantes; 
Les justes, duLélhé foulant en paix les Heurs, 
Mêlaient leurs chants de joie à ces tristes clameurs , 
Bruit qui plaît au Destin, épouvantable invdQe 
£t des biens et des maux que sa main nous partage (6). 

Indépendamment des cris poussés et des chaînes traînées 
par des ombres (ce qui est assez difficile à concilier), indé- 
pendamment aussi de ces justes qui foulent les fleurs du 
Léthé (comme si le Léthé qui est un fleuve pouvait avoir 
des fleurs, et comme si les justes pouvaient se promener 
sur les eaux), n'est-il pas absolument contradictoire avec 

(1) Commencement du troisième (3) JEneis^ I , v. 69 et seqq. 
chant. (4) Cil- IV, au comuiencenient. 

(1) Voyez le chant III : (5) Môme chant. 

Du s«l€ de Xep ODC une nymi.lic eil le prj*. (C) Mcmc chanl. 



SECTION I. — ÉPOPÉES REGITIIERES. 201 

ridée que nous nous faisons du Destin de le représenter 
comme prenant plaisir ou peine à ce qui nous' arrive ? 
La Fontaine a dit : 

On sait assez que le Destin 
Adresse là ses gens, quand il veut qu*on enrage (t). 

et cette expression est très-bonne dans le style léger ou 
plaisant, pour représenter l'impatience d'un homme qui 
accuse toujours le sort; mais dans la poésie élevée, et sur- 
tout lorsque c'est une déesse qui s'adresse à la divinité , il 
n'est pas permis de supposer le Destin sensible à nos maux 
ou à nos plaisirs. C'est un dieu sourd, aveugle, inflexible, 
comme Font dit les anciens , comme l'a dit Voltaire^ dans 
ces vers si connus de la Henriade : 

Sur un autel de fer, un livre ineiplicable 
Contient de nos destins l'arrêt irrévocable (2). 

Si M. Denne-Baron eût été bien saisi de cette idée , il 
n'eût pas amené Vénus aux pieds d'un dieu qui ne peut ni 
l'exaucer ni l'entendre, il n'eût pas surtout fait répondre à 
ce dieu: 

J*aime la piété , j'épargne les vertus (3). 

Gomment le Destin peut-il aimer et surtout épargner 
quelque chose ? Toutes ces fictions sont donc déplacées, et 
c'est dans ce sens que je disais, tout-à-l'heure, que l'auteur 
aurait mieux fait d'abréger encore son modèle, et de le 
réduire à ce qu'il y a de vraiment intéressant , que de l'al- 
longer ainsi du double environ , en y mettant des choses . 
insignifiantes ou contradictoires. 

La manie de l'imitation n'est pas moins fatale à M. Denne- 
Baron que celle de l'amplification. J'ai indiqué quelques 
emprunts maladroits qu'il a faits aux poètes anciens; il 

(i) Fables, VI, 18. Le Charretier (2) Chant VII, v. 285. 
embourbé. (3) Cb. IV, p. 69. 



202 LIVRE II. — POESIE NARRATIVE. 

reproduit dans son dernier chant la jolie pensée si bien 
imitée par Voltaire, que j*ai citée tout-à-l'heure ; 

O veuts, s'écria-t-il , exaucez ma prière! 
Tûî , surtout, qui , d'Eolc impétueux eiifaut ^ 
As d'un amour fougueux senti tout le tourment , 
Justjfues à mon retour épargne au moins ma vie ; 
Souviens-toi de tes feux, souviens-toi d'Orytkie (i). 

C'est la même idée que dans Martial; mais quelle diffé« 
rence dans l'expression ! et d'ailleurs , était-il bien néces- 
saire, dans un poème sérieux, de reproduire le petit madri- 
gal si bien placé dans un quatrain ? 

La fin du poème vaut mieux; là, M. Denne-Baron , sou- 
tenu par son sujet, raconte, sans y ajouter de circonstances 
inutiles ou affaiblissantes , le désespoir et la mort d'Héro : 

L'aurore qui parut sous des nuages sombres 
Ne semble qu*à regret éclairer ces horreurs; 
Quand Ëole eut des vents apaisé les fureurs. 
Du sommet de la tour , Héro, pâle , éperdue , 
.^ur la plaine des mers porte sa triste vue. 
A Neptune ses cris demandent son amant : 
Il le rendit, hélas! maisdéchiré, sanglant. 
Lentement par la vague apporté sur l'arène. 
La glace de la mort dans son sang se promène, 

JTignore entièrement ce que signifie ce vers essentiellement 
mis pour la rime, et dont les mots sont si disparates qu'on 
ne peut dire à quoi ils se rapportent. 

Elle accourt , la terreur précipite ses pas : 

Léandre ! son amour doutait de ton trépas! 

D'une inutile voix trois fois elle t'appelle : 

Je te suis chez les morts , reçois-moi , te dit-elle ! 

A ces mots , d'un rocher dont le front dans les airs 

S avance en menaçant sur la rive des mers^ 

Sur cet amant fidèle elle se précipite. 

Est-ce un nouveau prodige , ou l'onde qui s*ag!te ? 

(OCh.iv.p.,,. 



SECTÎOÎT h — ÉPOPÉES RÉGULiÈbËS. 203 

Est-ce un reste des feux qni les firent aimer? 
Ce corps pale et glacé semble se ranimer; 
Il tend les bras vers elle en soulevant la tétc : 
Héro l'embrasse encore, et sur lui seul arrête 
Ses yeux qu'allait fermer le sommeil de la mort (i). 

LECTURE xni. — Suite des Poèmes épiques, — fontanes, 
tucE de lancival. 

PoxTANES avait aussi pensé à nous donner un poème 
épique ; il était loin d'avoir les qualités que demande ce 
genre de poésie; il s'imagina sans doute que le travail sup- 
pléerait au génie, et commença la Grèce sauvée. Le sujet 
était la victoire remportée par les Grecs à Salamine, sous la 
conduite de Thémistocle, si du moins on en croit son 
début : 

Je chante ce guerrier qui devant Salamine 

Des remparts de Minerve a vengé la ruine, 

Qui rallia les Grecs, et d'un joug odieux 

Sauva leurs saintes lois, leurs tombeaux et leurs Dieux (i). 

Une note relative à un de ses frag[ments suppose qu'il y 
avait, outre ce héros, une héroïne, fille d'Aristide, et du 
nom d'Elpinice : elle ajoute que Fontanes voulant lui former 
un caractère touchant et nouveau, qui ne rappelât ni Ar- 
midc, ni Didon , ni Velléda, s'était proposé de peindre la 
plus austère pudeur luttant contre la passion la plus vio- 
lente. L'auteur qui avait depuis lon{];temps arrêté son plan 
suree sujet, n'a jamais voulu le communiquer (3);. ainsi 
Ton est là-dessus réduit à des conjectures. La mort ne lui 
ayant pas permis de finir son œuvre, on n'en a retrouve 
que les chants I, II et VIII , qui sont complets ou à peu près, 
et des fragments. 

Ce que nous savons du talent de Fontanes, et surtout 

(i) Ch. IV, p. 7a et 7'3. t. I, p. 269, édition de iS^g, 

(-i) fQKjxnifijOEuvres complètes, (3) T. 1, p. 367. 



iio6 îlVaE It. — l»OEStÈ Î^AntlAtlVË. 

Seul, il aborde enfin cette rive escarpée. 
N'emportant avec lui qu'Homère et sou épée : 
11 bénit de la mer les secourables Dieux. 
Les ondes s'apaisaient; il s'avance « et ses yeux 
.Se promèueut.au loin sur cette ile sauvage. 
Il ne voit que la mer , le ciel et le rivage, 
Fit n'entend pour tout bruit que le Mot écumant 
Qui se calme à regret et mugit sourdement. 
Il cherche , il se demande, avec inquiétude, 
S'il est dans cette aride et morne solitude 
Un vieux pâtre, un pêcheur dont le toit de roseaux 
S'ouvre à l'infortuné qu'un Dieu sauva des eaux. 
Tout est désert : il marche entouré de silence , 
S'arrête et marche encore, et trouve un bois immense 
Qui, sous de longs berceaux de cèdres , de palmiers^ 
A ses pas incertains ouvre mille sentiers. 
C'est là qu'il se repose , et , près d'un tronc sauvage , 
Jette ses vêtements qu'a trempés le naufrage. 
Là, du limon des eaux son corps tout dégouttant 
Se plonge, et se réchauffe, et se roule, et s'étend 
Au fond d'un lit de mousse et de feuilles séchées. 
Les branches d'un dattier vers sa main sont penchées : 
Il en cueille les fruits , il apaise sa faim. 
Et cède au doux sommeil qui le subjugue enfin. 

Après cela, il se réveille et se voit menacé par un {jucrrier 
auprès de la tombe d'Homère; celle-ci s'ouvre , roml)re du 
poète apparaît et empêche le combat de ces deux fjucrriers 
(pli sont en même temps des poètes; ils se font alors réci- 
prorpicment cadeau des poèmes qu'ils ont sur eux; après 
quoi ils s'embrassent, et se quittent en pleurant; elle 
poète termine ainsi son fragment : 

Otanès va chercher les Perses qui l'attendent; 
Il revoit son monarque, et , dans le même jour, 
Eschyle a joint les Grecs charmés de son retour. 

Qui nous dira maintenant à quoi sert dans le dévelop- 
pement du poème le naufrage d'Eschyle, son sommeil, 
son réveil, la trouvaille du tombeau d'IJomcre, l'apparition 
de son ombre , la réconciliation et le départ d'Eschyle et 



SECTION I. — ÉPOPÉES REGULIERES. 507 

cVOtanês. C'est un purliors-d'œuvre, qui, dans un tout fait 
de pièces rapporices, vaut autant que le reste sans doute j 
mais quelle est alors la valeur du reste? 

Jean-C/iai-le S' Julien Luce de Lancival, nd en 1764 à 
Saînt-Gobin en Picardie, avait fait de bonnes études au 
collège de Louis-le-Graud ; souvent couronne dans les 
concours universitaires, il s'appliqua à l'étude de Virjjilû 
et de Stace, qui devinrent ses auteurs favoris. 11 fit sur 
quelques événements des temps qui précédèrent la révo- 
lution française , des pièces de vers latins qui lui valurent, 
à Fage de vinyt-deux ans, la chaire de rhétorique au col- 
lège de Navarre. Il abandonna lout-à-coup le professorat 
pour l'état ecclésiastique, s'attacha à M. de Noé, évêque 
de Lescar, le suivit dans son diocèse en qualité de grand- 
vicaire, et composa des sermons qui attirèrent la foule, d^ 
1787 à 1790. M. de Noé ayant, deux ou trois ans après, 
quitté la France , Luce renonça à l'état ecclésiastique et 
travailla pour le théâtre; il fit plusieurs tragédies qui n'ont 
pas eu de succès , ou qui n'en ont eu qu'un fort contesté : 
Mutins Scévola (ij^^), Hormisdas^ Archibald, Femandez 
(1 797), Pénandre{i'jgS) ; la tragédie d^Heclor, la seule qui 
ait réussi, est de beaucoup postérieure. 

En i8o5, Luce publia son Achille à Scyros, le seul de 
ses ouvrages, avec Hector, dont on ait conservé le sou- 
venir : j'en parlerai tout-à-l'heure avec détails. 

Luce mourut jeune, et sa perte excita partout de vifs 
regrets. Son caractère aimable, son esprit toujours bril- 
lant, son élocuiion facile, ses succès comme professeur 
de belles-lettres (car il était rentré dans l'enseignement 
public depuis la création de l'université impériale), l'espoir 
qu'il avait fait concevoir de donner à la France un poète 
de plus, quoique cet espoir fût peu fondé, comme on le 
verra par l'examen de son Achille; tout contribuait à faire 
plaindre son sort. 



208 LIVRE II. POÉSIE NARRATIVE, 

D'autres circonstances augmentèrent ces regrets : Luce 
avait détruit sa santé par son ardeur pour les plaisirs; vers 
1790, une chute malheureuse, et qu'il avait d'aïjord né- 
gligée, avait forcé de lui couper une jamhe. Au moment 
de l'amputation , ses nombreux amis , connaissant son ca- 
ractère, lui offrirent le pari d'un grand diner à Saint- 
Cloud s'il souffrait l'opération sans se plaindre ; il soutint 
le pari et le gagna : ce qui montre combien le courage 
moral peut quelquefois s'associer aux qualités d'un esprit 
léger en apparence. 

Depuis cette époque, mais surtout au commencement 
de la puissance consulaire, Luce de Lancival, recherché 
partout à cause de son exquise amabilité ^ du feu de ses 
saillies et de son charmant caractère, mena une vie de 
jplaisir fatale sans doute à sa santé. Au lieu de vivre, 
comme faisaient les anciens professeurs , dans l'enceinte 
ou auprès du collège de Louis-le-Grand , il était allé se 
loger du côté de la Chaussée-d'Antin ; il dînait tous les 
jours au café Hardy ; et telle était sa gaîté dans un repas, 
tel était l'agrément de sa conversation , que les habitués de 
ce café , devenus beaucoup plus nombreux depuis qu'il le 
fréquentait, se disputaient l'avantage d'avoir Luce à leur 
table. Ses anciens élèves ne pouvaient pas toujours le faire 
dîner avec eux; il était retenu par d'autres personnes. 

Cette bienvenue générale devint encore plus marquée 
lors de la représentation de la tragédie <ÏHector, dont le 
succès pouvait déjà flatter l'amour-propre de Luce , mais 
auquel Napoléon , qui avait cru se reconnaître dans le hé- 
ros troyen, avait ajouté une pension de 6,000 francs. 

Les-'anciens élèves de Luce de Lancival voulurent fêter 
ce succès de leur professeur; ils se cotisèrent pour lui 
donner un grand repas; les vins coulèrent abondamment, 
la fête fut des plus joyeuses, et le professeur, en embras- 
sant ses élèves, leur dit qu'il n'avait jamais été aussi heu- 



SECTION I. ^— ÉPOPÉES REGULIEIIES. 209 

reux qu'en ce moment. On quitta ensuite la salle du re- 
pas , pour passer dans un cabinet où Ton ëiait debout. 
Là^ la tète un peu écbauffée, et oubliant qu'il n'avait 
qu'une jambe , Luce mit dans ses gestes une action qui lui 
devint funeste ; il tomba par terre et se décliira le genou. 
On fut obligé de l'emporter dans le lit qu'il ne devait pas 
quitter : bientôt la gangrène se mit dans la jambe bles- 
sée (1). Il était sur son lit de mort lorsqu'il reçut, de la part 
de l'empereur, la couronne de laurier et la médaille d'or 
qu'il avait méritées par son Z)/^coi/n- latin sur le mariage de 
Napoléon avec Marie-Louise. On se souvient qu'à cette 
époque l'empereur avait ordonné que des discours relatif^ 
à la circonstance seraient prononcés dans tous les collèges, 
devant les élèves rassemblés; que, de plus, un concours 
était ouvert entre tous les professeurs, et qu'un prix serait 
décerné à l'auteur du meilleur discours latin sur ce sujet. 
Celui de Luce fut jugé le moins mauvais de toute cette 
pacotille, et un page, accompagné des grands dignitaires 
de l'Université (9), fut chargé d'aller remettre le prix au 
mourant. 

Luce ne jouit pas longtemps de sa gloire \ il expira le 
lendemain i5 avril i8io , à l'âge de quarante-quatre ans. 

Gomme je l'ai dit, cette mort, au milieu d'un triomphe, 
excita les vifs regrets de la France lettrée; on s'exagéra 
même probablement le mérite du littérateur que l'on ve- 
nait de perdre. Sa véritable gloire fut celle d'un excellent 
professeur. Quelque léger et dissipé qu'il fût dans le monde^ 
dès qu'il avait endossé la robe, ce n'était plus le même 
homme : il était d'une régularité et d'une sévérité de doc- 

(1 ) Je tiens les détails de ce repas {1) Aujourd'hui un prix pareil se- 

de M. Malleval, ancien proviseur du rait remis par les autorités universi- 

coUége Louis-le-Grand , élève de taires elles-mêmes ; alors elles escor- 

Lnce de Lancival , et qui assistait à taieut humblement uu petit servi- 

cette t'éte si tristement terminée, teur de l'empereur. 



2IO LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

trines dignes des anciens universitaires. Il excitait très- 
vivement Témulation de ses élèves , s'attachait à eux avec 
une bienveillance inaltérable , mettait leurs talents en re- 
lief, et cherchait, par tous les moyens, à leur procurer une 
existence honorable. Ses anciens disciples ont gardé le 
souvenir "de ce qu'il fit en faveur d'un de ses élèves qui 
n'avait aucune fortune, qu'il aida, qu'il recommanda vi- 
vement, qu'il fit nommer auditeur au conseil d'état, qui 
devint ensuite préfet, et que la restauration a jeté dans 
une autre carrière. 

C'est encore Luce de Lancival qui a, le premier, appré- 
cié les dispositions littéraires et les talents futurs de 
M. Villemain, aujourd'hui ministre de l'instruction pu- 
blique; malade, et sur son lit de mort, il désira que son 
élève montât dans sa chaire et le remplaçât temporaire- 
ment auprès de ses condisciples; et le jeune écolier s'ac- 
quitta de cette tâche avec le succès que Ton sair. Peut- 
être même est-il allé depuis beaucoup plus loin, beaucoup 
plus haut surtout que Luce n'eût jamais osé le souhaiter, 
tant on était loin alors de prévoir les changements que le 
temps devait introduire dans notre état social. 

Toujours est-il que l'on doit savoir gré à Luce d'avoir 
si bien apprécié ou deviné un talent de ce genre , auquel 
d'autres n'auraient pas fait attention : et ainsi, c'est comme 
professeur surtout qu'il se recommande à nos souvenirs. 
Comme littérateur, comme poète, il n'a qu'une valeur mé- 
diocre : son Achille à Scyros ne peut laisser aucun doute à 
cet égard. Donnons d'abord une idée générale du poème, 
qui n'est qu'une imitation de VAchilléide de Stace : le cen- 
taure Chiron a élevé Achille; Thétis, voulant préserver 
son fils des dangers dont le destin le menace s'il s'arme 
avec les autres Grecs pour la guerre de Troie , le déguise 
et le cache sous les habits d'une jeune fille. Amené à la 
coiir dé Lycomède , Achille devient l'amant de Déidamie; 



SECTION I. ÉPOPÉES RÉGULIÈRES. 211 

maïs il faut que l'arrêt du destin , qui appelle Achille de- 
vant Troie , s'accomplisse : Ulysse arrive à Scyros , Achille 
se découvre en choisissant une épée parmi les* joujoux 
qu'Ulysse apporte , et vole aussitôt à la gloire (i ). 

« Ce sujet, qui n'offre aujourd'hui que peu d'intérêt, dit 
l'Académie française dans son Rapport sur les prix décent 
naux (2) , était néanmoins susceptible de quelques beaux 
développements: tout le merveilleux de l'ancienne épopée, 
le langage de l'amour, celui de la gloire, pouvaient l'ani- 
mer; le tableau de VAchitléide bien exécuté eût servi d'in- 
troduction à VIliade. Cependant on doit faire la remarque 
que le poème célèbre un héros dont l'âge, encore tendre, 
ne permet pas aisément l'emploi des fortes passions et des 
grands sentiments qui appartiennent essentiellement à 
l'épopée ». 

Cette dernière observation , la seule vraiment utile et 
juste dans ce jugement de l'Académie, détruit tout ce 
qu'elle a dit précédemment de favorable au poème. Le su- 
jet est détestable, et rien au monde n'en peut corriger le 
vice radical. Voici pourquoi: 

C'est sans doute une jolie idée, une circonstance. gra- 
cieuse, que celle qui fait reconnaître Achille, malgré ses 
habits de femme, à la vue d'une épée ou au son de la trom- 
pette; mais on ne fait pas un poème en six chants avec le 
sujet d'un madrigal. Si la position que celui-ci suppose est 
tellement fausse que l'esprit ne la puisse admettre deux 
minutes de suite, comment le poète s'y prendra-t-il pour 
bâtir un poème entier sur une pareille donnée? Qui pourra 
jamais concevoir qu'un jeune homme , plein d'ardeur, 
de vigueur et de courage ; qu'un demi-dieu qui a déjà 
lutté contre les torrents, attaqué et vaincu les ours , les 
tigres et les lions (3); qu'un héros que sa mère vou- 

(i) Achille à Scyros, etc., iii-8*. (a) p. 6a et 63. 
i8o5. (3) Voy. le chant I. 



212 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

draît dëjà voir marié , et qu'elle reconnaît capable d'être 
père (i), consente à se couvrir des habits traînants conve- 
nables aux femmes, pour vivre au milieu de jeunes filles , 
et cache si bien son sexe qu'il faut, pour le découvrir, lui 
présenter une épée? Cette situation est si complètement 
fausse, qu'un poète, quel que soit son talent, ne la 
pourra jamais faire passer. Eh bien ! cette difficulté même, 
Luce , non-seulement ne cherche pas à la dissimuler, il 
l'amplifie, il l'exagère pour ainsi dire, par les raisonne- 
ments qu'il prête à Thé lis. La mythologie a supposé que 
cette déesse avait rendu son fils invulnérable en le plon- 
geant dans les eaux du Styx. Luce, qui ne veut rien 
perdre de ce que la fable lui fournit, fait rappeler cette 
circonstance: le jeune homme est déjà invulnérable, ex- 
cepté dans une partie où il ne doit pas craindre d'être 
jamais blessé, au talon; et c'est dans la crainte d'une mort 
si peu probable qu'on lui propose de \iivre parmi les jeunes 
filles de la cour de Lycomède ! A quel degré de déraison 
ne peut pas nous conduire l'imitation aveugle de l'an- 
tique! C'est à quoi l'Académie aurait bien fait de con- 
clure dans son rapport à l'Empereur. 

Elle aurait pu dire aussi que l'éducation d'un prince , 
et en particulier celle d'Achille, peut faire le sujet d'un 
tableau , mais non fournir à un .poème nanatif intéres- 
sant, parce que l'action en sera toujours très-languissante. 
On sera alors forcé de se rejeter sur les descriptions étran- 
gères ou inutiles au sujet , et c'est ce qu'a fait Luce : l'exa- 
men de son poème nous prouvera qu'il n'a pas toujours 
employé cette ressource avec habileté. 

Chénier et l'Académie se retranchent enfin sur le style 
du poème de Luce; mais, ici môme, on peut dire que c'est 
un éloge exagéré que justifient à peine quelques passages 
dans lesquels on n'aura guère à louer que la correction 

(i) Chant m, p. 35. 



SECTION I. ÉPOPÉES REGULIERES. 2l3 

grammaticale ; la beauté poétique, souvent même la clarté 
y manquant tout-à-fait, et l'expression étant quelquefois 
barbare, ou Titlée incohérente. 

Prouvons par des exemples ces diverses assertions; mon- 
trons tous ces genres de fautes dans Je poème de Luce de 
Lancival. 

Voici d'abord des fautes de langage : Il fallait, dit le 

poète, affronter 

D'une mer en courroux l'effrayaute menace, 
Rire au tigre qui gronde, au lion qui rugit (i). 

Dit-on rire à quelque chose ? 

Un regard de Chiron sur ce miroir glissant 
M'ordonnait de courir, sans que mon pas agile 
Blessât , en l'effleurant , son écorce fragile (a). 

Blesser une écarce, est détestable ; on a reproché à J.-B. 
Rousseau l'expression fondre Cécorce des eaux (3) ; mais 
blesser une écorce est beaucoup phis mauvais; et Fécorce 
dun miroir! qu'en dirons-nous ? 

Il fallait terrasser une lionne mère 

De son corps hérissé défendant son repaire (4). 

Qu'est-ce qu'un corps hérissé^ et comment défend-on un 
repaire dun corps hérissé? Quel français, bon Dieu ! ^ 

Mon vaste élan franchit et joint les deux rivages (5). 

Comment un élan est-il vaste? Est-ce en courant beau- 
coup avant de sauter? Francbit-on les rivages? ne franchit- 
on pas plutôt le fleuve ? D'ailleurs , avec ce mot franchir, 
on ne peut accoupler le mot joindre qui ne s'entend pas. 

Elle avait expié son désir curieux (6). 

Qu'est-ce qu'expier un désir ? Quel sens cela peut-il pré- 
Ci) Ch.H,p. i8. (4) Ch. II,p. 19. 

(2) Ch. II, p. 19. . (5) p. 20. 

(3) DuMARSAiSi Tropes, a"« par- ^ 
tie,§io. (6) p. 22. 



2l4 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

senter, surtout lorscjue le dcsir eu questiou n'a rien de 
criminel? 

A ces mots tout ÀcUillc a frémi : sur sou sein 
Il presse son amaule ( i ] . 

Qu'est-ce que c'est ([Me tout Achille ? Une partie d'Achille 
pourrait-elle frémir à l'exclusion des autres? le frémisse- 
ment n'est-il pas pour l'homme tout entier? 

Voilà hien des fautes de français; il y a aussi des non- 
sens qui ne sont pas plus excusables; par exemple, on lit : 

Chiron dont la main ....... 

Avait tout préparé pour l'auguste convive , 
Offrit, en s'excusant, à ses regards distraits , 
Un repas dont le cœur aoail seul fait les frais (2). 

Que veulent dire ces mots, le cœur fait seul les frais cl* un 
repas ? Plus on pèsera cette phrase , et plus on verra qu'elle 
ne sig;nifierien. 

Thétis dit à Achille : 

Si pour toi f oubliai mon rang , si ta naissance 
Consola mon orgueil d'une obscure alliance (3}. 

C'est la première fois qu'une mère dit à son fils qu'elle a 
oublié son rang^ pour lui; qu'elle oublie son rang^ par 
amour pour un amant dont elle fait un époux , cela se con- 
çoit; mais pour son fds qui ne doit naître que neuf mois 
après, c'est trop absurde pour avoir jamais été dit par une 
femme. 

Ailleurs, Luce veut peindre un taureau près d'une gé- 
nisse, s'abandonnant à tout le feu de ses désirs. Voici ce 
qu'il en dit : 

• . . , d amour sa narine écumante 
Avec t air *iu il embrase aspire son amante (4). 

(1) Ch. V, p. 62. (4) Ch. m, p. 34. Voy. Vmo. 

ia) Ch. II , p. n3. Gcorg. , III , v. 209 et suiv., u^e des- 

3) Ch. Ill,p. 3i. cription toute autre des mêmes effets. 



SECTION î. — - ÉPOPÉES RÉGULlènES. 2 1 5 

Il est impossible dans celte phrase, en laissant aux mots 
leur sens ordinaire, de rien comprendre à ce que dit Luce: 
d'abord, où a-t-il vu que la narine du taureau ccumat? 
c'est un mot qu'il met là pour faire son vers ou rimer avec 
a/iian^e , mais qui ne signifie rien. Comment le taureau 
embrase 't' il l'air? et surtout comment aspire-t-il son 
amante aveq cet air embrase? Autant de mots, autant de 
non-sens. 

Le poète répare-t-il au moins ces défauts par l'obser- 
vation exacte du costume , ou par l'harmonie poétique de 
son style ? hélas non l Quant à la vérité historique , on peut 
voir dans deux couplets assez voisins, combien clic est 
méprisée. 

Achille raconte ses occupations à sa mère \ il dit : 

Bientôt je maniai l'arme des Péoniens : 
Le dard qne d'un bras sûr lancent les Massagètcs, 
Et le fer recourbé qu'ont inventé les Gètcs, 
/ Et l'arc dont le Gélon marche toujours armé ; 
Aux jeux sanglants du ceste enfin accoutumé , 
J'aurais pu défier le Sarmate intrépide. 

Il y a ici une réminiscence de Virgile qui cite les Gètes 
et les Gelons (i), et parait même reporter les Gètes au 
temps d'Orphée (2); mais il n'est pas moins ridicule de 
faire citer ces peuples à Achille, puisqu'ils n'existaient pas 
de son temps; on ne trouve pas ces noms dans Homère (3); 
ils apparaissent pour la première fois dans Hérodote ou les 
historiens de son époque (4). 

Un peu plus loin , Achille parlant de ses études littéraires 
ou scientifiques , ajoute : 

Chiron qui daigne aussi cultiver ma mémoire , 
Aux talents d'un soldat ne borne point ma gloire : 

(1) Géovg. , 111, V. 46 ï- l'èdit. de Didot, et la carte de Mal* 

(2) IV, V. 463. tebrun. 

(3) Excepté celui des Péoniens, (4) \oy. les Fragmenta ftistorico^ 
//. , II, V. 848. Voy. les tables de ru m ^rwcorum , édi t. Didot, i84i« 



2l6 LIVRE II. POÉSIE NARRATIVE.. 

Il m'explique le monde et les ressorts divers 

Par qui tout est , se meut , agit dans l'univers ; 

Des peuples avec lai déroulant les annales : 

J'y vois leurs mœurs, leurs lois, leurs discordes fatales. 

Leurs succès , leurs revers et leurs chutes; j'apprends, 

Mais pour les délester, les noms de leurs tyraus (i). 

Ainsi, avant la guerre de Troie, on enseignait déjà les 
ressorts du mondo.; il y avait des histoires enliêreuient 
faites, et que Ton déroulait; on ne se trompait pas sur la 
chronologie , car c'étaient dés annales ; et on y apprenait 
les noms des tyrans afin de les détester; Luce eût été bien 
embarrassé sans doute de nommer un de ces tyrans , à 
moins de les confondre avec des brigands^ comme Cacus 
et Geryon antérieurs à Achille; mais des tyrans! ils n'exis- 
taient pas alors , pas plus que les histoires écrites , pas plus 
que les systèmes du monde. 

Et, à ce sujet , on peut remarquer qu'Homère a fait une 
très-bclld chose sans contredit, en représentant son Achille, 
non pas comme un guerrier brutal, ignorant ou grossier, 
mais comme le plus poli et le plus instruit des Grecs , aussi 
habile à jouer de la lyre qu'à combattre. Dans ces limites, 
cette idée est assurément une idée de génie, c'est celle 
d'un poète qui, à son époque, représente toute la civilisation 
de son pays. L'énumération de Luce de Lancival , précisé- 
ment parce qu'elle n'a pas de vérité , n'est plus qu'une am- 
plification de collège , un développement de rhéteur^ une ' 
exagération d'écolier. 

Au reste , je ferais bon marché de ces fautes ^ moi qui 
ne crois pas que la poésie soit ni doive être une école d'his- 
toire; je laisse volontiers le poète faire fi de la couleur lo- 
cale , et peindre la nature , non telle qu'elle fut absolument, 
mais telle qu'il la conçoit, pourvu que ses pensées soient 
bien placées, ses images gracieuses^ son style clair et lim- 
pide, sa versification harmonieuse, 

(i) Ch. II, p. 31. 



Sous ce dernier rapport comme sous le premier, ta poésie 
de Luce est loin d'être irréprochable; à tout moment il 
brise ses vers hors de la césure, enjambe de l'un sur l'autre, 
rejette ou le verbe ou l'adjectif selon des coupes bizarres 
et qu'il croit neuves. 

J'ig;nore pour moi quelle harmonie on peut trouver dans 
des vers tels que ceux-ci : 

Thétis plus d'une fois avait pâli ; son cœur 
Avait plus d'une fois maudit sou gouverneur (i). 
.#••»•• 

Aux mains de son élève il le dépose \ Achille 
Chante aussitôt la gloire (a). 

Achille, de Morphée écartant les pavots. 

S'agite : il sent le jour glisser sous sa paupière (3). 

Quels bords ! quels flots! son œil demande Péiion , 
Demande Ossa, Tempe, Sperchius et Chiron (4). 

S'il voit une compagne à la robe debène. 

Au front de neige , errer au bord d'une fontaine (5). 

Il est armé; terrible il marche; c'est un dieu (6}. 
A quoi bon aligner les syllabes douze par douze et les 
faire consonner entre elles, si Ton n'y maintient pas Thar- 
nionie dont nos vers sont susceptibles ? N'est-ce pas là le 
cas de dire : 

Il se tue à rimer : que u*ëcrit-il en prose (7)? 

Ne vautril pas mieux en effet faire de bonne prose , que de 
se tourmenter pour n'en faire, sous le nom de vers, que de 
la mauvaise? 

(1) chant II, p, aa. (5) Ch. Ilf,p. 34. 

(a) Même chant, p. a3. (6) Ch. VI, p. 71. 

h) Ch. III, p. 3o. (7) BoiLEAU, SaL IX. 

(4) Mémepage^ 

i9 



-il 8 tlVBE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

Ces considérations montrent assez combien Luce de 
Lancival est au-dessous de la réputation qu'on lui a faite 
pendant quelque temps: un sujet mal choisi, mal dis* 
posé et mal traité , ne peut faire honneur à personne ; c'est 
pourtant tout ce que Ton peut dire d^Jchille à Scyros. 

LECTURE xrv. — Suîte des Poèmes épiques, — m. de 

SAINT-MARCEL; PARNT. 

Le Jury pour lés prix décennaux cite, et la seconde classe 
de l'Institut apprécie dans son rapport (i) un poème inti- 
tulé Charles-Martel ou la France délivrée ^ par M. Xardïeu 
DE Saint-Marcel, dont on ne trouve pas même le nom dans 
les biographies (2) : le poème est devenu aussi rare que 
l'auteur est peu connu (3). 

L'Institut expose du moins le sujet de l'ouvrage , les 
principaux moyens et les défauts de l'auteur : « Le titre 
du poème, dit-il, en indique suffisamment le sujet. 
L'autdur a choisi Tun des événements militaires les plus 
fameux dans nos annales , la victoire que Charles-Martel 
remporta dans les plaines de Tours sur les Sarrasins com- 
mandés par Abdérame. Le sujet est éminemment national : 
le héros sauve les Français et leur religion du joug des 
Musulmans; les deux peuples combattaient pour le trône 
et l'autel. La différence des religions et des mœurs pouvait 
offrir au poète des tableaux variés , de? contrastes heureux. 
Le merveilleux qu'il emploie est fondé sur nos croyances 
religieuses , sur les enchantements et la féerie. Plan, mer- 

fi) p. 2 et 59. renseignement des personnes que 

(3) Voy. la Biographie universelle j'ai consultées. Ce n'est pas le seul 

de MiCHAUD, et celle àes'Contemp, poème de l'époque impériale qui 

(3) Je n'ai pu, malgré toutes mes ait ainsi disparu, et dont on ne 

recherches , en trouver un seul trouve pas même trace dans les bi« 

exemplaire , ni même obtenir £iucim biiothèques publiques* 



SECTION I. ^— ÉPOPÉES RÉGULIÈRES. 219 

veilleux, épisodes, etc., il a presque tout emprunté des 
|g[rands poètes, et particulièrement du Tasse. Ses imita- 
tions rappellent sans cesse au lecteur les beautés qu'il a 
admirées dans les poèmes célèbres; et il chercbe vainement 
dans le style cette heureuse originalité , ce caractère d'in- 
vention qui manque à la composition de l'ouvrage. 

Quoique le style ait rarement la couleur et la dignité 
épique, on y rencontre toutefois quelques détails agréa- 
bles, quelques vers bien tournés, qui annoncent que l'au- 
teur n'est pas étranger à l'art de la bonne versification w. 
Tel est le jugement de l'Institut : c'est tout ce qu'il nous 
importe de savoir sur un poème aujourd'hui absolument 
oublié (1). 



(1) Ajoutons ici que la France lit- 
téraire de M. Quérard attribue à M. 
Tardieu de Saint-Marcel (je sup- 
pose que c'est le même homme) un 
poème héroï-comiqtie dont le héros 
est encore Charles-Martel , et qui a 
paru en i8a4i sans nom d'auteur et 
sous le titre singulier de XAétiade (en 
1 5 chants, in- 1 8, de x et 388 pages. 
Paris). Il semblerait, d'après ce nom, 
qu'on y verra paraître et agir Aé- 
tiusy ce général romain qui se réu- 
nit à Mérovée pour combattre At- 
tila ; point du tout : le nom du 
poème lui vient de la double 
voyelle ae qui en est le sujet ou le 
prétexte. Chilpéric ayant voulu in- 
troduire dans l'alphabet quelques 
lettres grecques (Millot, Histoire de 
France, 1. 1, p. 53), M. de Saint- 
Marcel suppose que «'est l'ae qu'il 
veut y ajouter ; et la tentative de 
Chilpenc n'ayant pas eu de succès, 
il Feint que tous les pédants, les 
maîtres aécriture et de grammaire 
se sont coalisés contre le roi ; ils ont 
fait une. conspiration à la tête dé 
laquelle se trouve placé» on ne sait 



comment ni pourquoi, Charles-Mar' 
tel qui vivait un siècle et demi aprè» 
Chilpéric. Cet anachronisme n'est 
pas le seul dans son livre, et l'auteur 
le -reconnaît très-gaiment dans sa 

K réface ; il paraît même se moquer 
eaucoup en poésie de la vérité his- 
torique, k laquelle j'ai dit que je ne 
tenais pas beaucoup moi-mém^ lors- 
qu'elle peut détruire ou empêcher 
quelque beauté, quelque création 
poétique ; cependant, il résulte de 
cette licence dans la pratique ua 
inconvénient grave : c'est que l'au- 
teur, n'ayant pas foi dans son œu- 
vre , ne s occupe de rien , ne s'atta- 
che à rien » ne peint rien^ C'est le 
cas ici : le poème ne signifie rien 
d'un bout à l'autre, et moi qui l'ai 
lu , je ne sais pas du tout ce qu'il 
veut dire. Quel intérêt, je le de- 
mande, peut s'attacher à un travail 
fait dans ces conditions ? 

Tout ce que j'ai cru comprendre, 
c'est que ce poème, publié en i824f 
faisait allusion (une allusion fort 
éloignée) à certains évèûements po- 
litiques du temps. 



âlO tIVBB II. — POiSIB NARRATIVK, 

Isnel et Asléga , poème en quatre chants, imité du scan* 
dinave , dit Fauteur, est le seul poème épique de carac* 
tère sérieux qu'ait tenté Parny. C'est aussi un de ses bons 
ouvrages , quoiqu'on y puisse reprendre avec raiion la 
monotonie des images ^ le retour trop frécpient des mêmes 
idées , et l'abus des romances à refrain semées dans tous 
les chants de ce poème. 

Ce dernier défaut appartient à Parny essentiellement; 
les deux autres sont inhérents à son sujet; ils contribuent 
comme l'étrangeté des noms et des coutumes à diminuer 
l'intérêt du poème. Tel qu'il est pourtant, cet ouvrage se 
lit avec plaisir; il est d'ailleurs rempli de morceaux très- 
remarquables et par le style ^ et par les idées. 

Rien de plus simple d'ailleurs que le sujet : le vieux 



Ou troQve, par exemplei dans le 
chant VI, p. 116: 

Plein de colire et d'encre tout Boird, 

le fier Tienoet venait de ta proTînoe, 

El ponr ictln et pour combettre aoMl* 

VaU on VUra (l'on appelait ainsi 

Ceax qu'enflammait trop d'amour ponr le prtace) 

Xe rit de loin : car ton Taue cfaapeaa 

Etait omë d'un brillant oripean, 

f)à de Miuerve on admirait l'oiceaa. 

P^«nt, dlt-il, aatnfoladana Atlidne. 

De ton oiaean l'on adorait la reine : 

Abii Toiu n'avei, h Paria lona ce nom» 

Çem^ que trouble et que diTialon. 

Il est probable qu'il est ici ques- 
tion de /n Minerve française t et que 
Tiennet n'est antre que M. Etienne; 
mais alors que signifie le poème 
tout eQtier? et quel rapport y a-t- 
il entre l'action qu'il peint et le 
temps présent? 

L'auteur a donc entassé péle-méle 
tout ce qu'il a trouvé dans ses sou- 
venirs ou dans les livres; il ne s'est 
pas même donné Je soia d'arranger 



le tout ensemble , ni d'établir au- 
cun ordre entre les diverses parties 
de son œuvre. 

Aussi est-il impossible d'y neo 
trouver d'intéressant, si ce n'est 
peut • être les commencements de 
chants qui souvent consistent dans 
une ciitique partielle ou dans la dis- 
cussion d'un point de morale, sans 
rapport avec le reste du poème. En 
voici un exemple : 



tel oratean, qui pou cette éUmdr* 
Do liberté doot ila ne vealeat guère. 
Font unt de bruit du haut de leura trëteaus. 
Qne reuleal-iU ? dea emploi*, dea ridteaiea. 
Boire du rio veraé par leura mattreaaea. 
Non le boobeur de leura panrraa éfaux. 



La pensée ne manque pas de vé« 
rite; elle n'est pas non plus dé* 
placée dans le préambule d'un 
chant ; il est seulement fâcheux 
qu'elle soit exprimée dans un style 
si barbare , et que le reste du poèm« 
D« vaille pas mieux. 



SECTION I. — ÉPOPÉES RÉGULIÈRES.' 121 

Scalde Egill cède aux instances deà jeunes hëros quiPen- 
tourent, et leur raconte l'histoire d'Isnel et d'Asléga : Isnel 
amoureux d'Asléga |ie pouvait espérer de s'unir à elle ; 
trop pauvre pour aspirer à sa main , il veut d'abord s'enri- 
chir à la manière des Scandinaves par la guerre et le pil- 
lage. Il revient bientôt comblé des faveurs de la fortune 
et court demander Asléga à son|ïêie; il apprend qu'elle est 
mariée à Eric. Désespéré , il va gémir sous la tour où elle 
demeure , et apprend d'elle-même qu'on a forcé son con- 
sentement; tandis qu'il se lamente, Eric le fait entourer 
par sa troupe , et le jette dans un cachot d'où Asléga vient 
le tirer pendant la nuit. Isnel s'échappe, et bientôt il re-> 
vient en armes; il combat contre les troupes d'Eric , les 
disperse / tue les principaux guerriers , frappe mortelle- 
ment Eric lui-même; et lorsque, sur l'avis de celui-ci, 
il s'élance pour aller délivrer et consoler Asléga, il la 
trouve sans vie , étranglée avec les cheveux qu'il lui avait 
autrefois donnés^ et s'étouffe lui-même avec ceux qu'il 
avait reçus d'elle. 

Tel est le fonds assez mince sur lequel Parny a bâti un 
poème d'un millier de vers. Il a dû y ajouter beaucoup 
de parties; si elles ne sont pas toutes également nécessaires^ 
il y en a du moins plusieurs qu'on y voit avec plaisir, 

La chanson de guerre qui termine le second chant est 
remarquable par son énergie et la coupe harmonieuse des 
stances : 

Frappez ensemUe, intrépides guerriers, 
. Et d*un seul coup brisez les boucliers. 

Malheur à vous , si vos glaives s'émoussent ; 
Malbeur à ceux dont le pied sans vigueur 
Quitte un moment le sentier de l'honneur : 
L'herbe et la ronce aussitôt y repoussent. 
Frappez ensemble, intrépides guerriers, 
Et d'un seul coup brisez les boucliers. 



d3!|r IITIIE II* •-• POésiH NARRAI^IVE. 

Dans les combats la mort n*est quane ctelave 
Obéissant an bras qui la coudait : 
Elle atteindra le lâche qui la fuit ; 
Elle fuira devant le fer du brave (i). 
Frappez ensemble, intrépides guerriers,^ 
Et d'un seul coup brisez les boucliers. 

Le brave meurt, sa tombe est honorée : 
Des chants de gloire éternisent son nom ; 
Le lâche meurt ; l'habitant du vallon 
Passe en sifflant sur sa tombe ignorée. 
Frappez ensemble, intrépides gaerrierS| 
Et d'un seul coup brisez les boucliers. 

La description de Fenfer des Scandinaves qui attend les 
lâches, et de leur paradis réserve aux braves, est un des 
passag;es du troisième chant qui(a)ont le plus d'originalité. 
Voici d'abord la mort du lâche et sa punition ; 

Quel est ce lâche au front pâle et timide? 

Espère-t-il par sa fuite rapide 

Se dérober à la lance d'Isnel ? 

Est>ce en fuyant qu'on échappe au tonnerre? 

Sans gloire il tombe, et tourné vers la terre, 

Son œil mourant ne revoit pas le ciel. 

D'un cri terrible effrayant sa faiblesse , 

Du uoir Nifleioï la farouche déesse , 

Hella sur lui s'élance avec fureur : 

Contre ce monstre il lutte; un bras vainqueur « 

Un bras d'airain le saisit et l'entratne; 

Sur des glaçons un triple nœud l'enchatne ^ 

Rinsga le fiappe, et prolonge sans fia 

Sa soif ardente et son horrible faim. 

Voici au contraire la description de la mort du brave et 
du bonheur qui lui est réservé: 

Scaldes sacrés , élevez son tombeau! 
Eu brave il meurt; les belles Valkiries, 

( I ) Cette opposition est exprimée f»' •• **i»P «>• ^^^ nwMttjem* «owbft 
avec plus de rapidité encore dans ^ ^ 

ce distique de M. Poof (d^ Verdao) ; (a) T. UI| p. 1 36. Dcbray, 1 808. 



SECmON I. «i- £POPé£9 RÉGULIÈRES. 2:^3 

fyu^raad Odin confidentes chéries, 
Kn les touchant rouvrent soudain ses yeux ; 
Un sang plus pur déjà gonfle ses veines ; 
Du firmament il traverse les plaines, 
Et prend son vol vers le séjour des dieux. 
Du Valalla les cent portes brillantes 
S^ouvrent : il voit des campagnes riantes, 
De frais vallons, des coteaux fortunés. 
D'arbres , de fleurs et de fruits couronnés. 
Là y des héros à la course s'exercent. 
D'un pied léger frandiissent des torrents , 
Chassent les daims sons le feuillage errants , 
Croisent leurs fers , se frappent , se renversent; 
Mais leurs combats ne sont plus que des jeux : 
I^a pâle mort n'eutre pas dans ces lieux. 
D'autres plus loinsont assis sons l'ombrage : 
Des temps passés ils écoutent la voix ; 
Le Scaldc chante et chante leurs exploits ; 
Un noble orgueil colore leur visage. 
L'heure s'écoule, et celle du festin 
Les réunit à la table d'Odin : 
Sur des plats d'or Vérista leur présente 
Du sanglier la chair appétissante : 
Leur voix commande, et les filles du ciel. 
Qui du palais gardent les avenues. 
Belles toujours et toujours demi<4iues , 
Versent pour eux la bière et l'hydromel (i ). 
» 
Le chant d'Eysler placé en sentinelle entre les deux ar- 
mées , est remarquable et par la nouveauté de la situation, 
par Fâpreié des idées, et par ^harmonie du style {9); la 
peinture des songes des héros Scandinaves est plus intéres- 
santé encore : 

Les feux mourants décroissent et pâlissent. 
Et de la nuit les voiles s'épaississent ; 
Viens, doux sommeil , descends sur les héros. 
Des songes vains agitent leur repos : 
L'un, sur un arbre, attend à leur passage 

(i) Chant HI, p. 137 du^tomellL (a) Même diQnt, p. i35. 



2!l4 LTfKE n. -— VOÉilB NARRATIVE. 

Les daims errants qui tombent sous ses coups ; ' 
L'autre des mers affronte le courroux, 
Et son esquif est brisé par l'orage. 
L*un dans les bois est surpris par un ours : 
Il veut frapper et ses mains s'engourdissent; 
Il voudrait fuir et ses genoux fléchissent; 
Il se relève et retombe toujours. 
Sur le torrent un autre s'abandonne : 
Ses bras d'abord nagent légèrement ; 
Contre le flot qui s'élève et bouillonne 
' Bientôt il lutte et lutte vainement ; 
Le flot rapide et le couvre et l'entraine : 
Sur le rivage il voit ses compagnons , 
Et veut crier ; mais sans voix, sans haleine , 
A peine il peut former de faibles sons. 
Un autre enfin sur l'arène sanglante 
Combat encore , et sa hache tranchante 
Ne descend point sans donner le trépas; 
Mais tout-à-coup un invincible bras 
Reste enchaîné dans l'air , et son armure 
Tombe à ses pieds ; le fer de l'ennemi 
L'atteint alors : il s'éveille à demi, 
Et sur son flanc il cherche éa blessure (i). 

Il est impossible de ne pas reconnaître dans notre auteur 
la forme toujours parfaitement française et harmonieuse de 
son vers, la vivacité du style, là convenance des images : 
on regrette cependant que la rapidité de sa narration ne 
soit jamais acquise qu'aux dépens du développement de 
la pensée. Parny ne creuse pas ses idées; il se contente de 
les indiquer, et de là vient que l'intérêt dans ses poèmes 
est beaucoup moindre qu'on aurait pu Tattendre de son 
talent de versification et de sa sensibilité. C'est le défaut 
général de ce poète; moins sensible dans ses petites pièces 
erotiques , il y est pourtant assez apparent pour que Lebrun 
ait fait de lui, avec beaucoup de sagacité, cet éloge un peu 
satirique: 

Vamy , demi-'Tibulle , écrivit mollement 

(i) Chant Ul, p. i35. 



pECTION !• «-« iP0P£E9 AÉGIJLIsaEJL 9^5 

Des vert inspires |>ar les Grâces 
Et dictés par lesentiraeDt. 

Le long; poème des Rosecroix (i) prouverait mieux en- 
core la vérité de cette critique : on en donnerait une idée 
exacte en disant que c'est un recueil de matières d'amplifi- 
cations mises en vers. Les actions^ les sentiments, les pas- 
sions n'y sont jamais qu'esquissés, et par un trait si fugitif^ 
qu'il ne saurait faire aucun effet sur notre esprit. 

Un jeune amoureux, par exemple , s'approche de celle 
qu'il aime^ et voici leur conversation : 

Je puis enfin vons parler, tous entendre. 
Dit-il , votre oncle, avec un froid dédain, 
M'a repoussé : de vous que dois-je attendre? 
•-> A Rénistal est promise ma main. 

— Sans doute, Olfide, elle est promise en vain ? 

— Cet oncle injuste a tous les droits d'un père. 

— Qu'eniends-je? tous qu'en secret une mère 
Sut élever dans la foi du chrétien, 

Vous formeriez ce coupable lien ? 

— Non , obéir serait alors un crime. 

— Approuves donc un amour légitime, 
Et laissez-moi l'espoir consolateur. 

— Si de mon sort je deviens la maîtresse, 
Jule, c'est vous que choisira mon cœur (a). 

Un dialogue aussi serré peut être quelquefois bien placé ; 
mais par exception : chez Parny , c'est la règle habituelle , 
et de là cette double conséquence, d'abord que jamais il ne 
fait partager à ses lecteurs la passion dont il suppose ses per- 
sonnages animés , parce qu'enfin tous ces guerriers passent 
devant nous comme des figures de lanterne magique, sans 
que nous ayons le temps de les connaître ni même de les 
considérer; et ensuite, que les seuls sujets où il réussisse 
pleinement sont ceux précisément qu'on peut regarder 

{ I ) Tome IV ie Tédition cité«. ( a) lei Bosecroixj ch . I , p . 1 9. 



326 LIYBE II. *-r- POESIE KARRATIVÈ. 

comme étrangers au poème; d'une part, les descriptions 
destinées à l'en jolivement, de l'autre , les expositions où 
l'on prépare ce que l'on veut dire ; là , en efFet , la rapidité 
est on ne peut plus convenable , et Parny y excelle. Telles 
sont, dans le premier chant, la Chasse au faucon ( i) etlaC/ia55e 
au taureau sauvage (?.) , qui pouvaient également y être et 
n'y être pas. Telle est surtout l'exposition du poème, qui me 
semble le morceau le plus irréprochable, et que je citerai à 
cause de cela : 

Grave CUo, que m'offrent tes annales? 

De longs discords , des tempêtes rivales , 

L'ambition secooant les états , 

Ici les pleurs , là le champ des combats , -^ 

Des conquérants l'interminable histoire , 

lia force injuste et des lauriers sans gloire ; « 

De loin en loin brillent dans ce chaos 

Quelques bons rois appuis de la faiblesse', 

Quelques jours purs, présent de la sag^esse^ 

Et que suivront des orages nouveaux. 

Clioy souvent à ta fierté qui lasse. 

De ta rivale on préfère la grâce : 

Vous êtes sœurs , conserve donc tes traits; 

Mais permets-lui d'égayer leur trbtesse, 

Et de mêler à tes sombres cyprès 

Le doux éclat des roses du Peruiesse; 

Point de leçons : assez et trop instruits , 

Les fleurs pour nous valent mieux que les fruits/ 

Voici des fleurs, je veux dire des femmes, 

Fleurs de plaisir et même de raison : 

Si le français mérite encor ce nom , 

Il aime, honore et chantera les dames. 

Leur malnjadis arma les Rosecroix : 

Je veux venger d'un injuste silence 

Tous ces guerriers dociles à leur voix , 

Quelques anglais dignes de plus^ d'exploits , 

Et ces français dont rheoreuse vaillance 

(i) Chant 1, p. 17. (3) Ihid,, p.âo. 



SECTION 1* -^-^ léPOPÉES RÉGUUÈRES. 2^7 

Arracha Londres aux fareats des D^aois. 
Sur les Anglais régnait la sage El f ride, 
Fille d'Edgar, dont la valeur rapide 
Trois fois vainquit l'Ecosse e( les Gallois ; 
De Chérébert épouse couronnée , 
Et dans Paris en triomphe amenée, 
Elle brilla dans le palais des rois. 
Mère bientôt, de ses filles la France 
Avec amour voyait croître l'enfance. 
Mais Chérébert, mais Edgar et son Bis, 
Dans vingt combats de vingt combats suivis , 
Cherchant , trouvant , fatigant la victoire , 
Ensanglantaient un fantôme de gloire: ^ 
Ils sont tombés : point de larmes pour eux. 
Elfride alors sans époux et sans frères 
Alla s'asseoir an trône de ses pèrbs , 
Et sons ses lois l'anglais était heureux (i). 

A l'exception de quelques mots qu'il eût été bon dé 
changer ou de retrancher, cette exposition est certes satis- 
faisante ; tout y est bien mis à sa place , tout se développe 
facilement et se montre dans son jour aux yeux du 
lecteur. 

On est seulement fâché que celui qui engage Clio à con- 
server ses traits y c'est-à-dire, sans doute, qui promet que 
l'histoire fera le fonds de son poème , oublie tellement 
cette promesse , qu'il met ici à une date bien connue, dans 
un pays déterminé, et en relation avec des rois de France 
cités partout 9 des héros imaginaires ^ des actions qui n'ont 
jamais eii lieu , et avec des circonstances non-seulement 
impossibles , mais absurdes. 

Jamais le roi de Paris Chérébert ou Caribert, mort en 
566, après quatre ans de règne, n'eut de femme du nom 
d'Elfride; sa femme s'appelait Ingoberge, et sa fille épousa 
Ethelbert, roi de Kent et chef de l'Eptarchie , mort en 61 6. 

(1) Us BotêcroiXf ch. h 



228 LITRE II. — Poisnt NARBATITIB. 

Ce ne fut donc pas de son chef, mais comme (emme 
d'un roi sason qu'elle régna sur une partie de l'Angle- 
terre. 

D'un autre côté, le premier Edgar qu'on voit sur le trône 
d'Angleterre, est un arrière*petit-fils d'Alfred, qui régna 
de 960 à 975, quatre siècles après la mort de Caribert; 
c'est de lui que Parny semble faire descendre Elfride. De 
plus, les Danois, auxquels il prétend que quelques français 
arrachèrent la ville de Londres, ne faisaient pas encore , à 
l'époque où nous sommes, ces incursions qui plus tard ef- 
frayèrent les Anglais et les décidèrent à payer de si cruels 
tributs; enfin, les Français n'ont jamais pris aucune parla 
ces guerres entre deux peuples de même origine. 

Ainsi, le sujet des Bosecroix n'est en aucune façon his- 
torique ; tous les événements , ç'il y en a quelques-uns qui 
se rapportent à l'histoire , y sont tellement brouillés qu'il 
est impossible de les reconnaître; Parny, en un mot, a 
fait sur ce sujet la même faute que nos romanciers du 
moyen-âge , qui confondaient tous les noms , toutes les da- 
tes, toutes les dignités, toutes les grandes actions, et com- 
posaient ainsi des ouvrages indignes d'aucune étude sé- 
rieuse. 

Ce n'est pas que je veuille blâmer en général le poète 
d'imaginer son action et ses principaux ressorts, et même 
ses personnages; je reconnais qu'à cet égard il a toute li- : 
berté , dût-il même par là déshériter Thistoire, et ne faire 
qu'un roman : mais 1^ cette liberté est dangereuse; elle 
indispose les lecteurs instruits qui sont en définitif les juges 
les meilleurs, et elle entraine le poète dans une indécision 
de couleur et d'idée qui sera très-préjudiciable à sa 
composition; 2^ il est si avantageux d'être, dans un sujet 
quelconque, soutenu par une donnée historique, que 
l'ignorance absolue de l'histoire , ou une légèreté d'esprit 
incroyable peuvent seules en expliquer l'abaudon, 



SECTION I. -— ÉPOPÉES BÉGULIÈAES. 3 29 

Le poème de Parny nous en donne la preuve ; il ïl'y a pas, 
à proprement parler, d'action ; celle qui est annoncée dans 
l'exposition , n'est vraiment que là. On y revient dans 
l'onzième et dans le douzième chant, sans doute : mais 
l'assaut, mais la prise de Londres n'y sont guères que des 
abstractions, des génëralitës autour desquelles s'a^jitent 
quelques noms propres, comme Harol, Charles , Raymond, 
Eric , Oldar, aussi abstraits , aussi généraux que le siège 
lui-même. Ces noms, en effet, ne s'appliquent à aucun ca- 
ractère nettement dessiné ou bien connu ,• Jules pourrait 
faire ce que fait Raymond , Elfride ce que fait Isaure ; 
chaque héros, enfin, ce que fait tout autre guerrier, comme 
le siège de Londres pourrait ètfe le siège de toute autre 
ville, à toute autre époque, et avec tous autres guer- 
riers. 

En deux motsdonc, comme je le disais, il n'y a pas d'action, 
et le poème eu est à peine un. La pauvreté du sujet est d'ail- 
leurs indiquée parla pénurie des moyens de l'auteur : auprès 
d'Elfride sont ses deux filles Emma et Blanche , çtla jeune 
Isaure, respectivement aimées de Raoul , d'Albert et d'Ha- 
rol le prince des Danois; ces guerriers sont tous des mo- 
dèles de fine chevalerie; les trois beautés sont aussi sur 
toys les points des chefs-d'œuvre de la nature; Harol, à 
son tour, a une sœur Osla, aimée d'un jeune français 
nommé Charles; un autre français Raymond aime une 
jeune fille nommée Aldine ; enfin Jules , français encore, 
aime Olfide. A l'exception de ces deux derniers qui meu- 
rent dans l'onzième chant, unquintuple mariage accom- 
mode à la- fois toutes les affaires , sans compter tous les 
couples qui se sont bien entendus et arrangés pendant le 
courant du poème. Cette monotonie seule suffirait pour 
faire condamner un poème d'ailleurs remarquable; à plus 
forte raison, lorsque toutes les inventions y sont aussi com- 
munes que dans les Rosecroix , et que le style n'a rien de 

2U 



23o LIVBE II. -^ POÉSIE NARRATIVE. 

brillant , doit-on regarder l'ouvrage comme indigne d'at- 
tention^ si ce n'est dans quelques morceaux choisis et dé- 
tachés exprès. La chasse au taureau sauvage est un de ces 
passages qu'il est avantageux d'extraire : 

Dans la furet le brnit perçant des cors 
De vingt chasseurs anime les efforts; 
Sur le taureau mugissant et terrible 
Pleuvent les dards, les la Aces, les épieux : 
Il cède, il fuit, revient plus furieux , 
Plus menacé, mais toujours invincible. 
Il fuit encor sous les traits renaissants. 
Devant ses pas au loin retentissants, 
Des bois émus le peuple se disperse. 
Son front écarte ou brise les rameaux ; 
Dans le torrent il tombe, le traverse, 
Et son passage avec fracas renverse 
Les troncs vieillis et les jeunes ormeaux. 
Alkent prévoit ses détours, le devance, 
Et près d'un chêne il se place en silence : 
Le dard lancé par sa robuste main 
Atteint le flanc du monstre qui, soudain 
Se retournant, sur lui se précipite; 
D'un saut léger l'adroit chasseur l'évite. 
Et frappe encor le flanc déjà sanglant. 
Le taureau tombe et prompt il se relève : 
Tremblez, Alkent, fuyex; en reculant, 
A ce front large il oppose son glaive ; 
Succès trompeurs! dans la tête enfoncé 
Le fer se rompt : de ses mains frémissantes 
Alkentsaisit les cornes menaçantes , 
Lutte , comba t , re pousse , est repousse, 
Du monstre évite et lasse la furie , 
Banime alors sa vigueur affaiblie , 
Et le taureau sur l'Iierbe est renversé. 
Tour les chnsHeurs sa chute est une féie : 
L'heureux Alkent, immobile un instant, 
Keprend haleine; et , fier de sa conquête , 
Pour l'achever, du monstre palpitant 
Sa hache enfni cuiipc l'cnuiuie léte (i). 

(i) les Ro^ecroix ^ ch. 1. 



SECTION I. — ÉPOPÉES RÉGULlÈllES, a3l 

LECTURE XV. — Poàmes sur Cliarle magne, — millevoie, 

THÉVENEAU, LUCIEN BONAPART», M. d'aRLINCOURT, 

Bien des poètes se sont exercés, s'exercent, ou s'exerce- 
ront plus tard sur le sujet de Chariemagne. Ce grand 
homme avait excité, à la fin du huitième et au commen- 
cement du neuvième siècle, une telle admiration chez ses 
contemporains; son énergie et sa puissance avaient été si 
grandes, ses exploits, la sagesse de son gouvernement, 
l'immensité de sa domination, avaient si prolbndément re- 
mué l'imagination des peuples, que le souvenir ne s'en est 
pas éteint pendant les longues ténèbres des siècles qui sui- 
virent; son image plus ou moins altérée traversa tout le 
moyen-âge : sous des noms supposés, imaginés ou falsifiés^ 
c'était toujours lui qui se représentait aux romanciers et 
aux poètes. 

M. de Caylus a prouvé que les conquêtes très-réelles de 
cet empereur d'Occident sont la véritable source des ex- 
ploits imaginaires d'Artus (i) et des rois célébrés dans les 
romans de chevalerie. 

Depuis que l'histoire , un peu mieux étudiée , a permis 
de distinguer les grands hommes ou les grands guerriers 
que l'on confondait autrefois , cet empereur n'a pas man- 
qué non plus d'inspirer les poètes ; tous ceux, et le nom- 
bre en est grand , qui croient que la grandeur du sujet 
fait la grandeur du poème , ou lui communique son im- 
portance, tandis qu'elle est au contraire, et presque tou- 
jours, une cause de ruine pour les génies médiocres(!i), se 
sont laissé prendre au piège ; ils ont voulu jeter sur cette 

( I ) Voyez sur ce point la préface de la dernière édit. Voy. auisi la 
que Creuzé or Lesser a mise au- préface du Roland ^ p. 384. 
devant de la Tuile wride^ p. 4 et 5 (1) Ci-dessus, p. 204. 



I 



^32 . LIVRE IL .--^ POÉSIE NABBATIVE. 

grande figure les fleurs de la poésie , sans penser que leurs 
fictions n'égaleraient jamais la majestueuse vérité de l'his- 
toire , et qu'ainsi ce qu'ils avaient pris pour un immense 
avantage, était en réalité un immense inconvénient. 

Le premier dont on se souvienne aujourd'hui y comme 
ayant échoué dans cette entreprise , c'est Louis le Labou- 
reur (i), qui fit, en i664, un poème sec et plat sur le sujet 
qui nous occupe (2); ce poème serait complètement oublié 
aujourd'hui ^ si Boileau ne s'était chargé de l'immortaliser 
dans ces vers : 

Au plus fort du combat le chapelain Garagne, 
Vers le sommet du front atteint d'un Charlemagne 
( Des vers de ce poème efifet prodigieux ! ) 
Tout prêt à s'endormir, bâille, et ferme les yeux (i). 

Les vers suivants^ tirés du premier chant, qui représen- 
tent le combat de Charlemagne et de Vitikiiid, montreront 
combien la critique de Boileau est fondée. Ce style sans 
couleur 9 sans noblesse et sans vivacité dans l'endroit 
même qui en demanderait le plus, fera juger du reste. 

A moi , duc, dit le roi : seuls achevons l'ouvrage ; 
Je pense être un sujet digne de ton courage. 
Oui*, certes, répondit l'intrépide saxon : 
Suprême est ta valeur, formidable est ton nom : 
Et, de quelque côté que tourne la victoire. 
Cet illustre combat me doit combler de gloire. 



Ils courent l'un sqr l'autre, «C de deux coups quils rneut , 
Avec un même sort ces guerriers se saluent : 
Leur bouclier les couvre, ils rebatteut le fer, 
Charles frappe le duc, et le duc frappe l'air: 

(1) Mort en 1679. (3) Boileau, Lufnn, v. i65.Voy. 

(a) Paris, in-80, chez Bilaine. Le aussi la fin de l'épître IX, où il cite 

poème n'avait alors que trois chants; les vers qui faisaient le début du 

l'auteur en ajouta trois autres dans poème dans l'édition de 1664. 
l'éditioa in*i3 , pqkliêe ea 1666. 



SECTION I. — - ÉPOPÉEâ'RÉGULlÈRES. ^33 

Pareils à deax taureaux qui d'égale furie 

Se disputent le champ d'une belle prairie, 

Ces deux hardis tenants, d'un effort prompt et chand, 

Après s'être heurtés reviennent à Tassant : 

Le saxon, à deux maius, fait choir un coup de taille 

Qui pouvait sans obstacle achever la bataille ; 

Mais Charles de sa lance en détourne Teffct : 

La foudre tombe vaine et glisse sur l'armet. 

Avec plus de fureur Vitikin recommence : 

De tous ses coups le roi pare la véhémence , 

Même il en honora quelques-uns de son sang , 

Et las enfin d'attendre , il lui perce le flanc. 

11 a peor que ce prince, ayant bien combattu, 
Ne Fempêche en mourant d'honorer sa vertu. 
De vaincre ce saxou, c'est toute son envie; 
Mais son bras craint d'ailleurs de lui ravir la vie , 
Et , pour la conserver à ce noble rival , 
D'un second coup d'é|>ce il l'ôte à son cheval (i). 

Les six chants sont partout de la même trivialité , et 
quant aux inventions épiques dont l'auteur se glorifie dans 
sa préface, on peut juger de ce qu'elles sont par les lignes 
suivantes que je copie textuellement: « Le spectacle n'eût 
pas été beau en cet endroit de voir longtemps mon héros 
dans l'inaction; aussi, tandis que le corps, qui est la moins 
noble partie de lui-même, était abattu sous la pesanteur 
du sommeil, j'ai fait prendre le vol à son esprit {i) et lui 

ai fait faire une assez belle découverte je lui ai fait 

faire dans Fair et dans la terre un très-agréable cours de la 
philosophie naturelle ». En effet, dans le troisième chant, 
uu anfjC très'savaiît, remarque l'auteur, guide l'esprit de 
Charles dans les cieux et dans l'intérieur de la terre , et lui 

(i) p. a4 de l'édit. in-ii. du destin, idée qui, au jugement 

(2) llcinarquons, à ce propos, que du roi de Prusse (t. VIII , p. 4, «dit. 

rid€e<rattribiierau rêve d'Henri IV,* Perronneaii) , vaut seule r<jute 1'/- 

daus la /7enrm^e (ch. VII) , ce qu'il Uade^ n'appartient pas à Voltaire^ 

voit dans le ciel, dans les enfers et elle est de notre poète, 
ce qui lui est pronostiqué au temple 



expose, à propos des objets qu'il rencontre, toute la physi- 
que de Descartes,* n'y a-t-il pas de quoi s'applaudir? et Fau- 
teur nVt-il pas raison d'ajouter : «On ne doit pas trouver 
mauvais qu'ayant à lui donner un maître, j'aie été lui en 
chercher un dans le ciel qui est assurément le pays natal 
du bon savoir et de la véritable doctrine ». 

Pendant l'époque impériale , les chantres ne devaient 
pas non plus manquer au rénovateur de l'Empire romain 
en Occident; le souverain d'alors avait, par plusieurs imi- 
tations plus ou moins adroites^ déclaré qu'il le prenait pour 
modèle ; il avait, comme lui, semé d'abeilles d'or son n>an- 
teau impérial et reproduit plusieurs des coutumes ou des 
prétentions de Charlemagne. 

La verve des poètes s'excita naturellement par l'exemple 
du prince , et fit naître jusqu'à quatre poèmes épiques de 
différente longueur, relatifs au vainqueur de Yitikind. 
Millevoie, Théveneau , le prince de Canino et M. d'Arlin- 
court, sont les auteurs de ces quatre poèmes. 

Millevoie , poète digne à plusieurs égards de l'attention 
de la postérité, s'est exercé assez souvent dans la narration 
poétique , et malheureusement il l'a toujours fait sans le 
moindre succès ; tellement que si l'on voulait juger de son 
mérite par ses travaux dans ce genre, on le mettrait avec 
raison au rang de ceux dont le nom est devenu ridicule. 

Belzunce ou la Peste de Marseille , la Bataille d'Auster^ 
titz{i), ne lui ont guère fourni, quoi qu'en ait dit Chénier, 
qui a donné de grands éloges au premier de ces poè- 
mes (2) , que des lieux communs poétiques , sans intérêt 
comme sans variété. Chose singulière et dont l'auteur se ' 
fait un mérite (3) , tant il est vrai qu'il n'y a pas de défaut 

(1) In-i8, chez Giguet et Mi« • (1) Tableau historique de la litté» 

chaud. Paris, 1809, ou t. II des rature française ^ çh. g. 

OEuvr, comp,, 3 vol.in-8^, chez * (3) V. les préf. de ces deux poè- 

Furne, 1637. mes^p. 7 etSadeled.ÎD-iSde 1809. 



s 

SBGTtON I. »— iP&Pix» RéûVLliR&S. &3S 

que l'amour paternel ne puisse nous £siire regarder oomme 
une qualité , on ne trouve aucun nom propre ni dans la 
Peste de Marseille^ ni dans la Bataille (HAusterUtz^ excepté, 
bien entendu, celui de Belztmce, d'une part , celui de Na^ 
poléon de l'autre* Millevoie ne s'aperçoit pas que le résul- 
tat nécessaire de cette disposition, c'est que les événements 
qu'il chante ne sont pour nous que des généralités vagues, 
de froides abstractions où il nous est impossible de nous 
intéresser. 

La. Mort de Rotrou^ couronnée en 1811 par l'Académie 
française^ et te Dévouement de Goffin ( i \ qui obtint en 1 8 1 3 
le prix extraordinaire proposé à cette occasion , sont du 
même ordre, et ont, malgré les mêmes suffrages académi- 
ques, les mêmes défauts; ce sont de longues et froides 
déclamations, sans aucune action; et encore le style en 
est-il quelquefois d'une faiblesse et d'une exagération 
insupportables. 

On lit, par exemple, dans la pièce sur GofFm, que les mi- 
neurs 

Vont puiser les charbons dont l'utile bitume 
' En des forges sans nombre incessamment s'allume (3). 

Qu'est-ce que le bitume d'un charbon ? Plus loin, s'il veut 
dépeindre les mineurs ensevelis sous les décombres et en 
proie aux horreurs de la faim, il dit que l'un cherche sous 
la voûte obscure 

D'un cadavre récent l'effroyable pâture , 

et il ajoute : 

Du pic laborieux l'autre ronge le fer. 

Comment l'auteur a-t-il pu croire qu'une telle hyper- 
bole ferait le moindre effet sur les lecteurs? Qui ne sait 
que le fer entamerait nos dents , bien loin que les dents 

(0 T. n des OEuvres complHes, (a) T. Il, p. a88. 



a36 LIVRE II. — POÉSIB NARRATIVE, 

entamassent le fer, et que si le pic eût pu parler, il aurait 
dit comme la lime de La Fontaine (i) : 

Petit serpent à tête folle, 
Plutôt que d'emporter de moi 
Seulement le quart d'aue obole , 
Tu te romprais toutes les dents. 

Il est remarquable que Millevoie est un des auteurs le 
plus souvent couronnés parles acadëmies(2); le gouver- 
nement , dit Fauteur de la notice sur sa vie placée au-dc- 
yànt de ses œuvres I semblait moins avoir fait les fonds 
d'un prix pour les poètes que ceux d'une rente pour un 
seul (3); il ne Test pas moins qu'aucune des pièces cou- 
ronnées ne sort de la plus complète médiocrité; qu'elles 
sont toutes au nombre des plus faibles que Millevoie ait 
composées. 

Quand on pense que les concours de poésie n'ont pres- 
que jamais produit d'ouvrages plus excellents que ces piè- 
ces , on a Heu de se convaincre de leur parfaite inutilité, et 
de l'incapacité absolue d'une compagnie pour juger les ou- 
vrages de goût et d'imagination. 

Fier toutefois de tant de lauriers académiques, Mille- 
voie tenta le poème héroïque ; déjà , son conte en vers 
sur Emma et Egintiard, dont tout le monde connaît l'inté- 
ressante aventure, est un ouvrage de ce genre ; il en est 
de même de la Rançon dEqiU. L'Uistoire est moins connue, 
ce qui fait que le poème offre plus d'intérêt : Egill est un 
scalde ou poète Scandinave; insulté par le fils du roi, il te 
combat et le tue ; bientôt on le saisit; le roi le condamne à 
mort, lorsque Egill demande à chanter son trépas et ce 
qui le cause; il y entremêle les louanges deTennemi qu'il 

(i) La Fontaine, Fab., V, i6. ."faine, et à Paris pour le Voyarjeur; 

(3} Il l'a été en 1806 pour I7rt- en 181 1 et 1813, pour Gofjin et I<i 

dépendance de t homme de lettres ; ti Mort de Rotrou ; il l'a été encore 

à Agen pour Vlnven^ion poétiff.; en pour son Amour maternel, elc , etc. 
1807, à Toulouse, pour V/itiniver' (i) p. vij. 



SECTION I. — iPOPésS RÉGULIÈRES. 23j 

a vaincu, et chante si bien^ que le roi touché de sa poésie lui 
donne la vie et la liberté. 

Mais c'est surtout dans son Charlemagne à Pavie et dans 
son Alfred^ que Millevoie a fait des poèmes proprement 
dits, au moins quant à la dimension des ouvrages ; Charle- 
magne a six chants^ et Alfred en a quatre. 

Dans Favertissement de ce dernier poème , Fauteur ad- 
mire lui-mèm^e son sujet : « Quel personnage fut jamais, 
dit-il, plus éminemment poétique »? et un peu plus loin : 
»Au charme d'un sujets! noble, si dramatique, sicomplet, 
se rattachent les scènes d'une nature primitive, les tableaux 
contrastés des mœurs sauvages et de mœurs plus adou- 
cies» (i). En effet, on sait qu'Alfred, abandonné de ses su- 
jets, retiré chez un berger où il vivait inconnu, rassembla 
plusieurs de ses partisans avec lesquels il se retira dans un 
marais inaccessible, du comté de Sommerset, où il bâtit 
une espèce de fort , et d'où il fondait inopinément sur les 
Danois ,* qu'un seigneur anglais ayant enlevé à ces barba- 
res leur étendard enchanté auquel ils attribuaient une 
vertu miraculeuse, Alfred se déguisa en joueur de h^urpe, 
pénétra seul dans le camp des Danois , demeura quelques 
jours dans la tente du prince , observa tout , puis , sûr du 
succès, prévint tous ses amis, attaqua les ennemis et délivra 
son pays de ses tyrans (2). Assurément ce sont là de belles 
actions et des actions vraiment poétiques. 

Mais que fait tout cela? que fait la grandeur ou la bonté 
du sujet, que de mettre plus en évidence la faiblesse du 
poète, s'il n'en sait pas tirer parti? Or, il n'y a rien dans 
le poème de Millevoie j Faction n'y ressort pas du tout ; le 
style y est d'une pâleur extraordinaire ; il a cru qu'avec des 
phrases perpétuellement coupées, des sens continuellement 
suspendus, des réticences à la queue Fune de l'autre, des 

il) T. Il, p. 1 10. d Angleterre, tome C pages 4? et 

2) UiLUiT,ElémenU de l'histoire suivantes. 



a 38 LIVAE II. <— POÉSIE NARRATIVE. 

dialogues interjetés dans la narration , toute la friperie de 
ces vieilles figures de rhétorique, il produirait quelque 
effet sur ses lecteurs; il n'a rien obtenu qu'un froid glacial 
et un poème illisible. 

C'est encore pis dans son Charlemàgne à Pavie , qui a 
deux chants de plus; il est impossible de rien voir de plus 
médiocre ; il n'y a pas pour ainsi dire d'action, et le peu qu'il 
y en a est si absurde qu'on est toujours tenté de jeter le livre. 
Le fonds du poôme consiste en ce qu'Adalgise , fils de Di- 
dier, roi des Lombards, veut assassiner Charlemàgne; Ogier 
le danois ne peut souffrir un tel crime, il empêche l'exé- 
cution du complot. Adalgise vient défier Charlemàgne en 
combat singulier; il est vaincu, et se tue quand son vain- 
queur veut lui faire grâce. Ajoutez-y la fée Morgane qui 
se joint à Adalgise pour faire périr le roi de France, et une 
Ophélie , fille de Didier, qui brûle pour lui d'un amour 
ignoré^ vousaurextoutcequ ily adansce prétendu poème: 
nouvel exemple du soin que doivent mettre les poètes à ne 
pas sortir du genre pour lequel la nature les a créés. 

Théveneau , que nous avons vu s'exercer avec peu de 
succès dans le genre lyrique^ a essayé aussi de la narra- 
tion poétique; il a fait, dans ce genre, le Foyage à Faretme^ 
le Règne de la terreur^ la Mort de Bnmswick^ et les deux 
premiers chants d'un poème épique qui devait en avoir 
douze , et qu'il a intitulé Charlemàgne, 

Le Voyage à Farenne raconte en vers fort peu poétiques, 
et souvent ridicules, la malheureuse tentative d'évasion 
de Louts XVI; le Règne de la terreur rappelle les temps 
que ce titre indique : le style en est platement empha- 
tique; les vers suivants peuvent donner une idée de la re- 
cherche d'esprit que l'auteur prend trop souvent pour du 
pathétique : 

A ce %\f*xis\ affreux , prête à saisir sa proie, 
La mort (.ève sa faulx et pousse un cri <ie joie» 



SECTION f. ^~ itPOPéES RéGtLlÈBES, 23^ 

La douce linmanité jette un cri de terreur , 
La France an cri d'etfroi, Paru un cri d'horreur* 

Cette monogiapliie des cris et leur classification ne sont- 
elles pas ridicules? est-ce par des distinctions si subtiles 
qu'on peut exciter quelque intérêt dans notre âme? 

La Mort de Brunswick offrait un sujet plus intéressant : 
le jeune prince Léopold de Brunswich se noya en voulant 
porter secours à des malheureux qu'entraînait le cours de 
l'Oder; c'est ce beau trait que Thévencau a voulu mettre 
en vers : malheureusement sa palette ne lui fournissait pas 
de couleurs dignes du sujet; il n'a guère tiré de ce sujet 
qu'une froide déclamation. 

Son poème de Charlemagne mérite à peine de nous oc- 
cuper; non-seulement ce n'est qu'une ébauche, puisqu'il 
n'y a que deux chants de faits; mais surtout il n'y arien, ni 
dans l'invention ni dans le style, qui puisse attacher le 
lecteur, (i'est un ramassis de ce bavardajje épique qu'on 
trouve partout: des défis, des combats, des tournois qui 
ressemblent à tous les autres , des amours sans chaleur 
entre Hotrude, la fille de Charlemagne, et un Isambart 
qui parait a peine. 

Il y a pourtant, au mihcu de cette quantité de vers 
faibles et sans intérêt, une description cuiicuse de l'hor- 
lof[e dVau qu'il aroun-Al-Rasc:hid envoya à Charlemagne. 
Les historiens disent avec quelle admiration fut reçue dans 
notre Occident une machine alors si extraordinaire (i): 
Théveneau a suivi de point en point leurs indications, et 
il n'a pas trop mal réussi , malgré les difficultés de la me- 
sure et de la rime, à dire la même chose qu'eux ; 

On ne peut se las5er de touchor et de voir 
Une horloge que l'eau faisait seule mouvoir, 

(i) MiLLOT, hléments île t histoire Voy. aussi Ho (oirc moderne^ 2'n«éuo« 
e/c / rance , règne de Cbarleoia^Mie, que , ch. a. 



24o LIVRE II. — POJÉSSIB NARRATIVE. 

Et que vantait un temps stérile en découvertes : 
Huit portes d'un palaissur douze sont ouvertes, 
Quand d'une autre qui s'ouvre on voit soudain sortir, 
Et neuf fois sur Tàirain on entend retentir, 
Neuf boules qui de l'heure , interprètes pareilles, 
Les font briller aux yeux et sonner aux oreilles (i)» 

C'est à peu près tout ce qui m'a paru digne d'être cité 
dans cette collection de vers. Il n'y a donc pas à regretter 
que l'ouvrage n'ait pas été achevé. . 

Le poème du prince de Canino, intitulé Charlemagne, 
o\xP Eglise délivrée^ est en vin^çt-qualre chants; il a paru 
en i8i5 (2): il avait été commencé en i8o5, continué à 
Malte, fini en Angleterre. Il est offert au Pape par l'au- 
teur, qui s'y montre partout enfant soumis de l'église. 

Du reste, il n'offre rien de remarquable que le système 
de versification, dont je parlerai dans un instant. Il n'y a 
pas, à proprement parler, d'action dans cet immense vo- 
lume* L'auteur dit bien que le sujet est la délivrance du 
pape Léon VIII, et en effet cet événement s'y trouve; 
mais ce n'est pas là une action dans le sens où les poètes 
épiques prennent ce mot: rien , en effet, ne Famène dans 
ce qui précède; il n'y a ni nœud, ni intérêt, et la déli- 
vrance du pape n'est pas un dénoûment; car toutes les 
parties de ce poème sont, à vrai dire, des pièces rappor- 
tées, sans autre liaison que celle qu'y mettent les numéros"' 
d'ordre des chants ; on en peut juger, si je dis qu'au 
chant premier se trouve une description du paradis , 
au chant dix-huitième celle du purgatoire; et celle de 
l'enfer occupe tout le neuvième chant. Bien que ces trois 
sujets soient très-chrétiens sans doute, il est évident qu'on 
aurait pu les déplacer, les intervertir, ou même les retran- 
cher, sans que le poème en souffrit; et comme il en est 

( i) Voy. le Recueil des poésies de (a) 2 vol. grand in-b®. Paris , F, 
TH£yENfiAU,Guiilauine.i8i6.in-i8, Dioot. 
p. 114. 



SECTION I. — ÉPOPÉES REGULIERES. s/j I 

de même de tout le reste , à peine peut-on dire que 
V Eglise délivrée forme un poème; ce n'est guère qu'une 
long;ue suite de vers. 

Si l'on ajoute que le style , assez correct en général , est 
partout fort prosaïque; qu'il n'y a rien qui annonce jamais 
ni l'inspiration , ni l'enthousiasme , on concevra le peu 
de succès de ce livre et l'obscurité où il est resté. 

Il y a pourtant une innovation dans le système de vers 
suivi par l'auteur : l'ouvrage entier est en stances de dix 
vers, savoir : neuf alexandrins , au milieu desquels tombe 
un octosyllabe. « J'ai préféré , dit l'auteur, les strophes à la 
versification ordinaire, parce que l'épopée, comme l'ode , 
suppose un poète qui chante, et rien ne me parait plus 
contraire à cette supposition que l'uniformité des vers 
alexandrins. Ge mètre qui convient si parfaitement à nos 
tragédies , parce que la tragédie parle , me semble rebelle 
à Tode et à l'épopée, parce que l'ode et l'épopée chan- 
tent » (i). 

La conséquence immédiate dé ces principes , s'ils sont 
vrais, c'est que le vers. alexandrin ne convient pas à l'é- 
popée : pour moi, j'admets entièrement cette conséquence. 
S'ensuit-il aussi qu'il faille employer des stances, et préci- 
sément celles que nous propose le prince de Canino? Je 
n'en crois rien du tout, et je vais déduire brièvement les 
raisons de mon opinion. 

i<> L'ode et l'épopée chantent, dit M. Lucien Bona- 
parte : en réalité , il le sait aussi bien que nous , elles ne 
chantent ni l'une ni l'autre ; elles parlent, elles récitent , 
et voilà tout; il a donc voulu dire que la poésie y est en 
général plus élevée que dans la tragédie , qui ne repré- 
sente qu'une conversation; dans ce sens, et dans ce sens 
seulement) son mot est très-juste ; et je conclus avec lui 

(i) Voy. la préface, p. xxij. 

21 



24^ LIVRfe ff. — Poisit NARRATIVE. 

que le vers qui convient à la poésie dramatique n'est pas 
le meilleur pour Tépopée. 

n^ Le prince Lucien va plus loin: Fode et Tépopée 
chantent^ donc elles doivent se partager analogiquement 
eri strophes: c'est exagérer la conséquence» car assuré- 
ment elles ne chantent pas de la même manière; l'une 
raconte, tandis que l'autre exprime presque toujours un 
sentiment passionné débordant du cœur du poète; je con- 
clurais donc , contrairement à notre auteur, que la stance 
étant une coupure lyrique, ne convient pas généralement 
à la narration poétique^ et que son innovation n'est pas 
heureuse. 

3° Il n'y a pas lieu de nous opposer les octaves et les 
terzines des poètes italiens; car^ pour ce qui tient à l'har- 
monie, oa ne peut jamais conclure d'une langue à une 
autre; chacune a ses qualités propres ^ et il est aussi illo- 
gique de vouloir stancer nos poèmes^ parce que telle est la 
lornie de quelques poèmes italiens, que de faire chez 
nous des vers hexamètres, parce que les latins en avaient, 
ou de composer des vers latins rimes, parce que les nôtres 
le sont. 

/^^ En fait, les stances ont été plusieurs fois essayées 
dans l'épopée française , et toujours sans aucun succès. Le 
prince Lucien, d'abord, s'est astreint à cette division 
toute artificielle, et pour le dire en passant, sa stance est 
si longue que l'oreille ne la saisit pas du tout; elle n'en est 
pas plus frappée qu'elle ne le serait d'une suite de dix vers 
libres. C'est donc une obligation pénible qu'il s'est impo- 
sée en pure perte. Cette raison suffirait déjà pour nous dé- 
tourner de recourir à un pareil moyen: avant ce poème, 
M. Lemercier avait donné les ^ges Français^ en quinze 
chants et en strophes (i); il avait fait la Mérovéide en oc-' 

(i) Paris, i8o3, Didot. 



SECTION I. — * iPOViES RÉGtLIEAES. ^43 

taves et en quatorze chants (i) ; et M. de Sauteul a publié, 
à l'occasion du saere de Charles X , un poème de Saînl" 
Louis en douze chants , divisé tout entier en quatrains (2). 
Aucune de ces tentatives n*a paru mériter le sudPrag^e du 
public; si l'harmonie de la stance est, en efFet, sensible à 
l'oreille, celle-ci en est prompteuient rassasiée; et alors 
c'est une peine qu'on lui ménage au lieu d'un plaisir. Si , 
au contraire^ elle n'est pas sentie, ce qui arrive toujours 
quand la stance est un peu long;ue ^ alors c'est une diffi- 
culté inutile qu'on s'impose , et qu'on ferait beaucoup 
mieux de mettre de côté. 

5° La véritable conséquence du principe posé par le 
prince Lucien , c'est qu'il faut employer dans l'épopée le 
vers narratif par excellence ; je veux dire le vers de dix 
syllabes, qui a, en effet, porté bonheur à tous ceux qui 
l'ont suivi dans la narration. Ronsard avait donné dans 
sa Franciade l'exemple de l'emploi de ce vers; et si son 
poème n'a pas , sous , d'autres rapports , mérité de ser- 
vir de modèle, au moins sous celui du choix du mètre , les 
épiques venus après lui n'auraient pas dû quitter ses 
traces. 

La Caroléide de M. d'Arlincourt (3) est de beaucoup 
supérieure aux poèmes que je viens d'indiquer. C'est en 
1818 seulement, c'est-à-dire sous la restauration ^ qu'elle 
a été publiée; ce qui me dispenserait d'en parler, si l'au- 
teur ne nous prévenait, dans sa préface, que son poème a 
été composé dans les camps , et qu'il a été commencé dès 
1806 (4). Les fréquentes allusions qu'il y fait à Napoléon, 
et l'application presque constante du caractère et des actes 
de son héros à celui qui gouvernait alors la France , ne 

(1) Finie en 1806, publiée seule- 1818. La première est de la même 

ment en 1 8 1 8. année. 

(a) Voyez la Bévue encyclopédie (4) Dans sa préface, p. vîj , x et 

que, t. XXIX, p. a 59. ziiij : « il y a douze ans, dit-il| c|ud 

(3) a vol. in-8«, a"« édit. Fins, j'y travaille >». 



244 LIVRE II. — - POESIE JNTAaRATITE. 

laissent aucun doute à cet ëgard : Fauteur, au reste , avoue 
lui-même ces rapprochements; il dédiare ne les avoir ni 
recherchés ni évités (i); ils se sont donc présentés natu- 
rellement à lui. 

Il est inutile de rappeler ici avec quelle èuriosité la Ca- 
roléide fut reçue par le public, comment. elle fut lue, 
commentée, admirée par les uns^ critiquée par les au- 
tres; mais ce qu'il y a d'incontestable, c'est qu'au moins 
on l'a lue , et ce n'est pas peu de chose pour deux gros vo- 
lumes de vers ! Aussi l'auteur s'applaudit-il de ce succès 
dans sa préface; il se vante, avec ce style figuré dont il 
abuse souvent , et ici en particulier, que u la Caroléide une 
fois commencée , une puissance magique entraîne le lec- 
teur, et lui fait dévorer sans interruption les vingt-quatre 
chants du poème »> (2). 

Ecartons ce qu'il y a d'exagéré dans ces expressions ; il 
n'en reste pas moins un fait curieux, c'est qu'un poème 
épique en vingt-quatre chants, et en vers alexandrins, a 
été composé dans notre siècle; et lu avec plaisir par des 
lecteurs au nombre desquels je n'hésite pas à me placer. 

Qu'y a-t-il donc dans ce poème ? Un certain mouvement 
désordonné, non sans quelque verve de versification , des 
situations romanesques, un abus, poussé jusqu'à l'excès» 
de toutes les figures de rhétorique , en particulier de l'in- 
version. Ce sont là, dira-t-on, des défauts plutôt que des 
qualités: je l'avoue; mais, quand on les trouve pour la 
première fois, il en résulte je ne sais quel sentiment d'ori- 
ginalité qui ne déplaît pas, et fait lire le livide, s'il n'y fait 
pas revenir. 

Le poème s'ouvre par la tenue d'un conseil de guerre 
présidé par Gharlemagne; on y résout, après de longs dis- 
cours, la guerre contre les Saxons : suit un tournois; Char- 

( I ) Voy . sa pré£ice, p, uiv. (> ) Note de la p. vij, ëdit. de 1 8 1 8. 



SECTION I. — ÇPOPÉES RÉGULIÈRES. ^45 

lemagne y est vainqueur. Les dieux de la Scandinavie, 
qui ne sont autres que des démons, conspirent contre 
Charles; Fréya, la Vénus dja Nord, déclare qu'elle compte 
beaucoup, pour séduire Charlemag;ne » sur une jeune fille 
d'une rare beauté, le personnagfe le plus mystérieux du 
poème, nommée Ulnare , qu'elle annonce en ces termes : 

Une jeune druide, une divinité , 
Naffuit surnaturelle à force de beauté ; 
Sa mère qu'enleva d'une lie de la Grèce 
Un barde, de Diane autrefois fut prétresse. 

Sa fille I est aussi 

Près d'elle là destin /Ara /e meroeilleux [i). 

Le troisième chant raconte la prisé et là destruction 
d'Eresbourg : Charlemagne y accepte un combat singulier 
que lui propose Wortighin ; celui-ci est tué dans le qua- 
trième chant ; Charles se retire alors , et rencontre 
Ulnare. 

Jamais rien de si beau n'avait frappé sa vue : 

Un voile blanc ornait le front de l'inconnue , 

Et, sur ses cheveux noirs, bouclés et réunis. 

Des guirlandes de chêne en rattachaient les plis. 

Une ceinture d*or , légère, mais brillante , 

Dessinait le contour de sa taille élégante ; 

Plus doux que les parfums et les concerts des Dieux, 

Ses accents dans les airs s'exhalaient vers les cieux; 

Au gré des vents flottait sa tunique ondoyante : 

Du lys de la vallée image éblouissante, 

Colomb.e d'innocence, aurore de fraîcheur, 

En prétresse inspirée €lnare ouvrait son cœur; 

Le feu des voluptés s'allumait sur ses .traces : 

Sa vouL était l'amour, ses mouvements les grâces (a). 

Ulnare guérit Charles qui était blessé» et l'amour s'em- 
pare des deux cœurs; mais il n'y a pas grand mal, parce 
que dans un conseil d'anges , tenu au commencement du 
quatrième chant ^ Michel a prévenu les esprits célestes 

(i) Caroléide, ch. 11» p. 43. (a) p. 7^- 



^46 LITRE II. -i- POÉSIE NARRATIVE. 

qu^Ulnare se ferait chrétienne ; d'ailleurs la puretë de cette 
fée reste intacte , et l'amour dont elle brûle pour Charlet 
n'est qu'un amour contemplatif en quelque sorte; elle 
ne s'occupe que de la grandeur de son amant. 

C'est pour cela qu'elle le conduit dans un lieu désert, où 
est cachée l'épée de César qu'elle veut remettre à Char- 
lemagne. 

Ulnare entraine Charles : un vieux temple dësert 
Renversé par le temps à leurs yeux s'est offert : 
Jetés comme au hasard, voûtes presque magiques, 
Quelques arcs suspendus sur quelques ro|^ antiques. 
De leur base minée osent, bravant les airs , 
S'élever dans les cieux, et parer ces déserts; 
Les vents de la forêt , sifflant sur ces rivages , 
Semblent la voix des temps pleurant les premiers âges. 



Charles , vois -tu ce dôme et ces arcs triomphaux , 
S'écrie Ulnare? Eh bien! maître de ce rivage. 
Ici des rois du nord César reçut l'hommage ; 
Ici fut adoré ce nouveau Jupiter , 
Ici maître du monde il suspendit son fer. 

Ne demandez pas trop à M. d'Arlincourt quand César 
reçut l'hommage des rois du Nord , s'il y avait alors dans 
le Nord ce qu'on a depuis appelé des rois , comment il fut 
un Jupiter nouveau , ni surtout pourquoi il suspendit son 
fer dans ces bois ? à moins que ce ne fût tout exprés pour 
en faire présent à Charlemagne , il n'en trouverait pas de 
raison ; et pourtant la fiction , bien que renouvelée de l'é- 
pée de Charles-Martel trouvée par Jeanne-d'Arc , ne man- 
que pas de grandeur. 

Ulnare explique à Charlemagne le sens des paroles 
écrites en caractères druidiques: 

Des Césars à ce sceptre est lié l'héritage : 
La pourpre impériale est au guerrier français 
Qui , digne de ce fer et né pour les succès, 



SECTION f* «^ iPO»&BS EB6ULI1AES. ^47 

Le recevra des mains d'une vierge druide. 
Alors sur le héros levant un œil timide , 
Il est à toi ce fer : prends ; Joyeuse est son nom ; 
La gloire te le livre , et l'amour t'en fait don. 

Après cela, elle lui recommande de prendre le titre 
d'empereur, et disparaît à ses yeux en lui disant : 

Adieu : rappelle-toi qu'évitant ton regard 
Je vais être pour toi partout et nulle part. 

Ces derniers mots qui reviennent plusieurs fois dans le 
poème veulent une explication : ils sig;nifient qu'Ulnare 
étant une fée ou un esprit mystérieux , sera toujours à por- 
tée de Gharlemag;ne quand il aura besoin d'elle, mais 
qu'elle lui échappera dès qu'il voudra la retenir et se livrer 
à sa passion. 

Dans le septième chant, le poète fait Fénumératîon des 
Saxons et des ennemis du prince français : après quoi , 
vient le chant de guerre des Scaldes ; c'est une sorte de 
dithyrambe, d'un mouvement lyrique très-remarquable; 
il est composé de cinq stances irrégulières, dont le refrain 
initial est : 

Les sept voix de la guerre ont tonné sur nos champs. 

Voici la dernière de ces stances : 

De la guerre ont tonné les sept voix rugissantes; 
Noirs vautours! vous viviez sur les traces sanglantes 
Des héritiers d'Odin.... quel astre étincelant 

Vient éclairer le firmament? 
D'un Scandinave éteint c'est l'auréole ardente ; 
Sur sa tombe ont hurlé les dogues d'Alfinlante; 
Des jugements du glaive arbitre tout-puissant, 
Il fut héros ; il est dieu maintenant. 

Le Scalde illustrant sa mémoire , 

A Lochlin chantera sa gloire ; 

Rois des concerts , Scaldes heureux , 

L'harmonie est l'accent des Dieux (i). 

(i) Voy, ch.VII,p. i52. 



a48 tltRB Ii; «—I^ESIE NARRATIVE. 

Cesl dans ce chant lyrique qu'on trouve ces vers si sou- 
vent cités comme ridicules à la première apparition de la 
Cciroléide : 

L'amour qu'est-il? .. un orage cruel » 
Entrecoupé de l'arc-eu-ciel. 

Le huitième chant contient l'épisode d'Âlgarde, qui 
entre dans la tente de Charles, le trouve endormi, va le 
tuer lorsqu'Uinare , fidèle*à sa promesse et à son refrain 
partout et nulle part ^ empêche le crime. A]£[arde ne peut 
qu'endosser la cuirasse de Gharlemagne ; ce qui prouve , 
d'abord , qu'elle avait du temps devant elle » et en second 
lieu que, pour une femme, elle était d'une belle taille, 
puisque Gharlemagne a toujours passé pour avoir au moins 
six pieds. Bientôt rencontrée sous cet accoutrement par son 
amant, qui la prend pour le roi des Français, elle est tuée 
par lui comme Patrocle couvert des armes d'Achille. 

Les chants suivants roulent sur des aventures toujours 
à peu près les mêmes. Charles combat contre des dragons 
et des enchantements , et voit reparaître Ulnare avec son 
éternel refrain de partout et nulle part y qu'elle change de 
temps en temps en nulle part et partout (Ch. X). Une 
femme , Léonore, veut engager son amant à tuer Charles 
(Ch. XI). Vilikind visite Charles; la guerre est déclarée; 
Charles est attaqué par dix Saxons à la fois, quand Ulnare 
les met en fuite en répétant sou refrain comme à l'ordi- 
naire (Ch. XII ). 

Je ne m'arrête pas à exposer ici là suite du poème, ni 
les épisodes plus ou moins ingénieux qui remplissent les 
douze derniers chants ; je dirai .seulement que le Uun 
Mondragant, guerrier féroce, aussi perfide qu'impie, est 
peint en traits vigoureux, soit par ses actions, soît par ses 
paroles; les vers suivants en sont la preuve. Il s'agit d'un 
orage bruyant , qui inspire à Mondragant ces réflexions : 



SECTION I. — - EPDPÉSS RiGUUàlCS. 24g 

A ce choc d'éléments se déchaînant entre eux. 
Le roi des Huns s'écrie : ô ridicules Dieux! 
A quoi bon ce fracas, oisif roi du tonnerre? 
Epouvante ta cour, mais laisse en paix la terre. 
Penses-tu que l'on veuille escalader tes cieux? 
Paix! tu nous fais pitié! tes redoutables feux 
Vont sans doute engloutir le faible qui te prie, 
Car tu n'oses jamais frapper qui te défie (i). 

Plus tard , Charles a été enlevé et chargé de chaînes ,* 
exposé sur une barque rapide , il doit périr quand Ulnare 
le délivre (Ch. XX). 

Plus tard encore , Ulnare prend une poudre qui lui fait 
perdre la raison; lorsqu'elle est revenue en son bon sens» 
elle se fait chrétienne. Yitikind vaincu se fait chrétien 
(Ch. XXIII). Enfin ^ Ulnare meurt; elle apparaît une der- 
nière fois à Charlemagne , et finit le poème par son inévi- 
table répétition : partout et nulle part. 

On peut voir, par cette rapide analyse du poème de 
M. d'Arlincourt, qu'il ne brille pas par la sagesse du 
plan , ni par le bonheur des inventions , ni par la pureté 
ou la justesse de l'expression. Le poète n'est pas même 
toujours sâr de la correction grammaticale : nous avons 
déjà vu une Druide au lieu d't/ne Druidesse. Il dit ail- 
leurs : 

De ta seule valeur Vitikind se rappelle (a). 

Le verbe se rappeler veut un complément immédiat ; de 
est de trop. Il fa.it dire à un de ses guerriers qui en me- 
nace un autre , qu'il le forcerait bien de lui céder la terre^ 
comme si céder la terre avait jamais été français, pour 
dire reculer. Il écrit dans un autre, endroit : 

Charlemagne est la foudre, et Joyeuse est la mort, 

où l'on pourrait, avec avantage, retourner le vers et 
échanger les épithètes ,* car il serait bien plus raisonnable 

(i) Chant XIX, t. O» p. iSS. (2) T. U^ p. 16. 



âSo LIVRE n. — POésIB NARRATIVE. 

de dire que Joyeuse est comme la foudre^ avec quoi 
ChaHes donne la mort» 

On trouverait par centaines des critiques de ce genre ; 
elles prouvent que ce n'est pas sans raison que le poème 
qui nous occupe a été , dès les premiers moments» tourné 
en ridicule , et rejeté du rang où avait aspiré Tauteur. 

Et, toutefois, on ne peut nier qu'il est bien supérieur à 
tout ce que nous avons eu sur Charlemagne : il y a plus 
de vigueur, plus de mouvement^ plus d'imagination que 
dans tous les poèmes que nous avons cités jusqu'à présent 
sur ce sujet. Ce n'est pas assez, sans doute, pour faire 
vivre un poème ; c'est au moins une raison pour qu'on ne 
le confonde pas avec des ouvrages évidemment inférieurs. 
C'en est une, surtout, pour que les poètes à venir ne se 
découragent pas; ils voient que le sujet est , à toute force, 
susceptible d'être bien traité, et qu'il ne Ta pas été jus« 
qu'à présent de manière à effrayer les concurrents, 

lECTURE XVI. — Poèmes sur des sujets du moj'en-âge. — 

DORION, M. BRIFFAUT, MASSON. 

DoniON est auteur d'un poème épique intitulé la Bataille 
dHastings^ qui parut , au Jury nommé dans la classe de lit* 
térature française pour examiner les prétendants au grand 
prix décennal, mériter seul qu'on en fit mention; la classe 
entière n'en jugea pas ainsi ; elle mit au-dessus du poème 
recommandé par son jury, celui des Helvéiiens dont le 
jury n'avait pas parlé, et ne dit plus un mot en faveur de 
Dorion. Réparons cette omission, comme nous réparerons 
celle du jury qui n'avait pas parlé des Helvétiens, 

La Bataille dHastings, imprimée en 1 8o6( i ), est un poème 
en dix chants : il est précédé d'une introduction où J'au« 

(0 Chex Lenormaod, m«8^ dexixet 187 page*. 



SECTION t. «^ ÉI»6l>i£S RÉCtLIÈRES. 25 1 

tcur présente un abrégé de l'histoir^de la Grande-Breta- 
gne, depuis répoque de la conquête de Jules-César; il 
s'arrête avec détails sur l'époque de l'invasion normande 
qui fait le sujet de son poème. 

Les derniers mots en sont curieux , parce qu'ils se rap- 
portent au projet conçu par Napoléon d'aller porter la 
guerre au sein même de l'Angleterre. » Ce poème était 
presque fini^ dit Dorîon , lorsqu'on ne songeait pas encore 
à l'expédition d'Angleterre. Une époque si fameuse de la 
gloire française ne devait pas manquer d'être célébrée. Je 
dois me féliciter d'avoir devancé l'opinion en peignant, au 
onzième siècle, la rivalité de deux peuples qui se trouvent 
aujourd'hui dans la même situation, avec les différences 
qu'ont apportées dans leurs systèmes respectifs la décou- 
verte du Nouveau-Monde et les progrès delà civilisation... 
J'ai rassemblé tout l'intérêt admiratif sur les vainqueurs 
et tout l'intérêt pathétique sur les vaincus. L'honneur fran- 
çais, la valeur chevaleresque qui font le caractère de notre 
nation , tous les grands souvenirs qui se rattachent aux 
choses et aux personnes, se sont reproduits à chaque ins- 
tant dans mes tableaux. Je serais bien heureux si l'ordon- 
nance et l'exécution d'un ouvrage de poésie assez étendu 
faisaient quelquefois reconnaître qu'il est le fruit d'une 
longue méditation sur les modèles de l'antiquité » (i). 

La modestie de ces prétentions avait sans doute touché 
le Jury d'examen et l'Institut lui-même : car l'un et l'autre 
déclarent que le sujet est national (2), qu'il a de la gran- 
deur (3), que rintérèt y va croissant jusqu'au dénoue- 
ment (4) ; ils ajoutent cependant que l'auteur nian(|ue de 
hardiesse , et surtout de ce caractère d'invention qui pro- 
duit les grandes beaulés (5). D'ailleurs , Dorion a cru de- 

(1) Voyez ouvrage et lieu cités. (4) Même ouvrage, p. 61. 

(a) Ropjyorts, etc., p. 6 1 . (5) p. a el 6 1 . 

\i) p. 2. 



25a UVBE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

voir employer le merveilleux ; mais son merveilleux man- 
gue de dignité et d'efFet poétique; il blesse à la fois la rai- 
son et les idées religieuses; il représente un ange protec- 
teur d'Albion qui se ligue avec les démons pour combattre 
saint Micbel, Tange protecteur des Normands, et qui^ suc- 
combant à la fin , devient démon lui-même (i). Un autre 
inconvénient commun à la plupart des poèmes fondés sur 
df s détails historiques peu présents à la mémoire des lec- 
teurs , est d'offrir des noms presque inconnus et auxquels 
ne s'attachent point de grands souvenirs (2). 

Rien de plus juste que ces critiques : ce que les Rap~ 
ports de l'Institut et du Jury disent du style n'est pas moins 
fondé: u Ce qui manque essentiellement à cet ouvrage, 
c'est la couleur épique , c'est la poésie du style, c'est sur- 
tout cette variété dans la coupe du vers, si nécessaire pour 
corriger l'espèce de monotonie qui résulte d'une longue 
suite de vers alexandrins » (3). 

Nous jugerons tout-à-l'heure de la vérité de ces repro- 
ches : les vers suivants , qui appartiennent à l'exposition , ■ 
vont nous montrer comment Dorion a conçu son sujet: 

Edouard prêt de qnitter et la vie et le trône , 
A a seul fils de Robert résigna la couronne 
Qu un enfant de Godwin menaçait d'usurper. 
Erâlde en son espoir allait se voir tromper ; 
Les droits de son rival , consacrés par lui*méme. 
Lu! fermaient sans retour l'accès du rang suprême ; 
Mais à peine la tombe ensevelit le roi , 
Qu Eralde démentit ses serments et sa foi , 
Du peuple , des'barons invoqua le suffrage, 
Et bientôt de son maître anéantit l'ouvrage (4). 

Ainsi , dans la pensée du poète , la volonté d'Edouard , 
qu'il accepte ici comme incontestée, a suffi pour transpor- 
ter légitimement à un étranger la royauté et le peuple de 

[i) Rapports et discussions ^ p. 3. (3) Même ouvrage, p. 3. 

(2) p. 6 1 . (4) LaBataiUedHastingsfiht h p* 2; 



SECtfON I. — ]EPOPEES RÉGULIÈRES. 255 

la Bretagne. Harald ou HaroUl , qu'il appelle ici Eratde, est 
réellement en£[agé par les serments qui lui ont été surpris, 
et pour lesquels il a été violenté; et le vœu du peuple et 
des barons ne peut aucunement détruire la donation in- 
sensée d'un roi presque imbécile ! Il faut avouer que de 
pareils principes auraient aujourd'hui bien de la peine à 
se faire accepter des lecteurs ; et c'est justement en soute- 
nant lopinion opposée, la seule vraiment généreuse et 
raisonnable, que M. Augustin Thierry a obtenu tant de 
succès par son intéressante histoire de la Conquête de P An- 
gleterre, 

On comprend maintenant comment Dorion va porter 
sur les vainqueurs tout F intérêt admiratif^ comme il le dit 
dans son introduction; les chevaliers normands soutien- 
nent la plus juste des causes, et les Saxons sont justement 
punis de leur révolte contre les chevaliers qui leur font 
l'honneur de cor^quérir leur pays, de les dépouiller de 
leur fortune et de leur liberté; de les massacrer, enfin, 
partout où ils les rencontrent. 

Cette position une fois prise , on conçoit tout de suite 
ce que sera le poème entier, au moins quant à la marche 
générale de l'action. La bataille dllastings, où Harold fut 
définitivement vaincu par Guillaume, sera le dénouement 
juste et naturel de cette grande entreprise; Guillaume 
sera le favori de la Divinité, et Ilarold l'ennemi de la Pro- 
vidence. 

Poétiquement, cela peut se soutenir, et le lecteur peut 
adopter toutes ces idées s'il est sous le charme d'une belle 
poésie, d'un style enchanteur, d'une narration intéres- 
sante : or, tout cela manque à Dorion , comme nous allons 
le voir. 

Le Jury dit dans son Rapport^ « qu'il y a dans cet ouvrage 
plusieurs imitations de poèmes anciens, et que quelques- 
unes sont heureuses; que l'auteur prête à plusieurs de se» 

22 



254 UVÏIE n. — POÉSIE NARRATIVE. 

personnages des discours qui ont de la noblesse et de l'é- 
nergie » (i). Ce que l'Institut loue ici comme une qualité, 
est un des vices essentiels du poème ; on ne se figure pas 
quelle abondance de discours on y trouve. La précaution 
qu'a prise Tauteur de mettre des guillemets à toutes ces 
allocutions, oraisons, délibérations, fait qu'on en peut 
juger à la simple vue. Le second et le troisième chants 
sont tout entiers en discours; la moitié du premier, la 
moitié du sixième, plus de la moitié du septième chant, 
sont aussi en allocutions guillemetées; c'est-à-dire que, 
de compte fait, plus d'un tiers du poème se passe en con- 
versation. 

On avait reproché à Homère le parlage éternel de ses 
héros ; Voltaire a spirituellement signalé ce défaut quand 
il a dit dans ses stances sur les poètes épiques : 

Plein de beautés et de défauts , 
Le vieil Homère a mon estime : 
Il est comme tons ses héros , 
Babillard outré , mais sublime (a). 

Dorion laisse, à cet égard, Homère bien loin derrière 
lui ; il est surtout inexcusable parce que ses éternels dis- 
cours sont absolument sans intérêt : d'ailleurs, le style en 
est fort défectueux. 

Ici ce sont des inversions que la langue réprouve , 
comme : 

Sur les fils d'Albion fulmine l'anathéme , 

Puni 5ot< le parjure .-(3). 

OU bien : 

Ce destin de mystère était encor voilé (4) ; 
OU bien encore : 

Sans délais il obtint deux princes mes otages , 
Du repos de son père offerts jadis pour gages (5). 

[i) Rapports, etc., p. 3. (3) Bat. (CHasttngs,, ch» I, p. 4. 

(a) Volt., OEuv. compfét, t. XI, U) Ch. II, p. 19. 
p. 3. édiu P«rroimeaaa (5)i/»(^. 



SECTION I. ^- ÉPOPÉES RÉGULIÈRES. 2X55 

Quelquefois Texpression n'est pas même française ; par 
exemple : 

Les autres soulevés au seul uoin de ma mère 
Flattaient Henri de voir à ses lis rattaché 
Uu état par Rolloa à la France arraché (i). 

On se flatte de voir quelque chose , on n'en flatte pas quel- 
qu'un. Nous trouvons un peu plus loin: 

Prince, vous auriez vu le tranchant des coignées 
Couvrir nos champs , nos ports de forêts moissonnées (a). 

a-t-on jamais dit qu'on moissonnait des forêts, pour dire 
qu'on couvrait les cliantiers d'arbres nombreux. 

Il y a des cas où Ton a de la peine à bien concevoir dans 
quel rapport les mots sont entre eux; la construction 
g^ratnmaticale ne se présente qu'après réflexion. 

Malheur à l'indocile armée 
Par l'exemple des chefs au désordre formée ; 
Car bientôt d'e//e-même ils devront redouter 
Vaudace qu'à sa vue ils ont fait éclater (3). 

Ces mots elle, ils^ sa, ils, sont tellement entrelacés, qu'on 
ne sait d'abord à quoi les rapporter; et puis Vaudace n'est 
pas le mot propre. 

Ses rejets, ses enjambements ne sont pas toujours heu- 
reux ; il dit, par exemple : 

Mes plus chers compagnons de mon bord emportés 
Périssent : à leur perte accablé de survivre , 
Dans le gouffre béant je brûlais de les suivre (4)- 

périssent rejeté au second vers ne fait pas un bon effet. 
Ce qui suit n'est pas français; on dit bien qu'on est acca^ 
blé de douleur, mais non pas accablé de faire quelque 
chose. 

Le passage suivant^ où se trouve dépeint un combat 

(i) Chant II, p. i8. (3) Même chant, p. 27. ^ 

(a) p. 2 1. (4) p. 24. 



a56 tlVRE II. — P0E8IE NARBATIVE, 

d'invention entre Guillaume etHarold, permettra d'ap^ 
prccier et la faiblesse de style et la pauvreté d'imagina* 
tion , et souvent même Tinexpérience de la langue fran- 
çaise , qui caractérisent notre auteur. 

Toujours victorieuse en ses mortels déBs, 

Doux présent de Robert, Tarme que tient son fils , 

Quittant l'or du fourreau , brille longue et pesante : 

Son pommeau de Guillanme emplit la main puissante. 

L'arme du prince anglais vantait, pour seuls exploits, 

Olaiis terrassé, la mort de cent Danois. 

Déjà les {jrlaives joints , des bras qui les agitent 

Epousant les fureurs, se choquent et s'excitent, 

Se pressent, et vingt fois s'échappent tour-à-tour, 

Au col, au flanc, au sein, près de se faire jour : 

L'un et l'autre héros, sans se perdre de vue, 

Trace de longs circuits, cherche au glaive une issue ; 

Par un pénible jeune au carnage animé. 

Tel du fond de ses bois un loup sort affamé : 

Près de la bergerie où le troupeau sommeille 

Il rôde , il va , revient; mais le pasteur qui veille 

L'empêche dans le sang de se rassasier. 

Knfm du Nenstrien l'inévitable acier , 

Glissant sur le poignet, darde sa froide pointe 

Où l'épaule d'Eralde à la cuirasse est jointe ; 

La chair n'est qu'effleurée : Kraide à l'ennemi 

Cklc un pas, et bientôt l'attend plus affermi. 

En cercles redoublés sa feinte enveloppée 

Au Hanc qui se découvre a fait sentir Tépée ; 

Le duc l'écarté : il sait se couvrir , se montrer , 

Battre, éviter le fer, croître, se retirer , 

Le tenir en arrêt, le provoquer sans cesse ; 

D'un nouveau coup qu'Eralde à son rival adre^e, 

Sur les mailles d'azur l'effort s'est amorti. 

Guillaume cependant du péril averti 

Se livre sans réserve au courroux qui l'enflamme, 

Frappe l'acier du roi de sa tranchante lame. 

Forgeant pour Jupiter de foudroyants carreaux , 

Le marteau du Cyclope, aux forges de Lemnos, 

De moins terribles coups faisait rougir l'enclume. 

A cet horrible assaut le feu luit , l'air s'allume ; 



SECTION I. »— ÉPOPÉES rIguliIiies. aSy 

Mais soît d'Eralde enfia V inconcevable effort, 
Soit que Dieu de ce prince eût différé la mort» 
Le choc ea vingt éclats du roi brise le glaive ; 
Leur troupe les^épare, et le combat s achève (i). 

L'auteur a voulu dire: ne s'achève pas^ car il est inter- 
rompu, et c'est une preuve de cette inhabileté dans la 
langue française dont je parlais tout-à-Fheure. 

On en trouve ici de nombreux exemples : ce sont des 
glaives qui sefontjour^ pour dire qu^ils enfoncent dans la 
chair ^ on leur cherche une 2 wwe, c'est-à-dire une sortie , 
pour une entrée. C'est Eralde qui cède un pas^ c'est sa 
feîrUe qui fait sentir l'épée; c'est un marteau qui fait mugir 
l'enclume , au lieu de la faire gémir. 

Les métaphores sont presque toutes forcées, et froides 
par là même ; c'est une arme qui vante pour exploits la 
mort de cent Danois; un glaive qui épouse des fureurs; un 
acier inévitable qui darde sa pointe. 

Mais surtout , le ton général de cette narration est an- 
tipoétique au plus haut degré. Que peut-on voir de plus 
froid que cette énumération de tous les termes de l'es- 
crime, sans que jamais les personnages paraissent dans 
le combat. Il semblerait que l'affaire ne se passe qu'entre 
les épées, sans que les hommes y soient pour rien; on voit 
le fer menacer le cou, le flanc , le sein, pris en général; 
plus tard , on voit que le duc sait se couvrir, se montrer, 
battre, éviter lefer^ croître , se retirer^ tenir son ennemi en 
arrêt, et le provoquer; et pendant qu'il fait toutes ces 
choses, et qu'Eralde sans doute en fait autant, l'action 
n'avance pas; il faut que le choc , et l'on ne sait quel choc, 
brise le glaive du roi et termine le combat. 

On peut rapprocher . de ces vers ceux que Lamotte , 
dans son Iliade^ consacre au combat d'Hector et d'Ajax ; on 
y reconnaîtra une facture toute semblable. C'est un com- 

(i) Bataille ctHastings, ch. IX. 



a58 tîVIlE lî. --r POÉSIE. NARRATIVE. 

I)at dont les combattants n'ont pas Tair de se mêler le 
moins du monde. 

L'un et l'autre s'apprête, impatient de gloire; 

Chacun à son p^rti garantit la victoire : 

Mais aucun des deux camps n'ose encor s'en flatter, 

Kn voyant Tennemi qui va la disputer. 

Ils se portent des coups que lun et l'autre évite : 

De ces coups évités leur audace s'irrite; 

Les dards , à chaque instant, sont lancés de plus près; 

Le bouclier reçoit et repousse les traits ; 

lis en viennent aux mains enfin, et par l'épée 

Tentent une victoire à leurs traits échappée ( i ) , 

Sans doute , au point de vue de la raison , cette descrip- 
tion dit en termes généraux tout ce que l'on peut dire; 
mais au point de vue poétique , quel intérêt peut-on atta- 
cher à des guerriers qui n'agissent pas, et ne sont pas 
même nommés, bien loin de se distinguer l'un de l'autre. 

Les vers de Dorion ont évidemment le même caractère; 
et après les avoir. lus , on est de l'avis du jury de l'Institut , 
qui pense que ce poème est déparé par des défauts trop 
graves de composition et de style, pour qu'on puisse 
penser à lui accorder le prix réservé au meilleur poème 
épique (2}. , 

M. Charles Briffa ut, né à Dijon en 1780, connu surtout 
par sa tragédie de Nimts 11^ son principal titre académique, 
a fait un poème de Rosamonde en trois cluints, et en vers 
de dix syllabes. 

Le sujet de ce poème est historique ; Rosemonde ou Ro- 
samonde, maîtresse de Henri II, roi d'Angleterre, mérita, 
dit le Dictionnaire historique de Chaudon et Delandine (3), 
le surnom de la Belle ^ et réunit aux charmes de son sexe 
les plus brillantes qualités de l'esprit. L'épouse de Henri II, 
Ëléonore de Guyenne (celle-là même qu'avait répudiée 

( I ) Lamotte, Iliade, ch. VI, p. 9 1 , (a) RapportSy p. 3. 
9^. (3) Mot Rosemonde. 



SECTION I. -^ EPOPEES RÉGULIÈRES. 2 5g 

Louis-le-Jeuiie ) , fut à l'égard de Rosamoude une nouvelle 
Médëe. Sa jalousie contre cette Femme la porta aux plus 
cruels excès : elle suscita une foule d'ennemis au roi , fit 
entrer ses enfants mêmes dans une conspiration dont le 
but ëtait de le détrôner et de lui ôter la vie; sa rivale 
n'éprouva pas une persécution moins vive. Henri voulant 
dérober sa maîtresse aux fureurs de la reiue^ trouva moyen 
de la cacher dans une de ses maisons royales qu'on nom- 
mait ff^oodstocL C'est là que s'est exercée l'imagination 
anglaise ; on a parlé d'un parc, d'un fameux labyrinthe , 
d'un étang , autant de monuments où l'enchanteur Merlin 
avait prodig;ué les secrets de sa magie : la reine employa le 
stratagème d'Ariadne ; un peloton de fil lui servit à tirer 
de sa retraite la malheureuse Rosemonde qui essuya toute 
la rage d'une femme jalouse et d'une reine offensée; enfin 
elle termina sa vie dans les tourments dont l'accabla l'épouse 
de Henri : quelques-uns prétendent c(ue le poison abrégea 
ses jours. 

Un poète français lui a fait une épitaphe qui ne manque 
pas de sensibilité : 

Ci-git, dans un triste tombeau 
L'incomparable Rosemonde : 
J:imais objet ne fut plus beau ; 
Ce fut bien la rose du monde. 
Victime du plus tendre amour, 
VX de la plus jalouse rage , 
Cette belle fleur n'eut qu'un jour : 
Ilëlas! ce fut un jour d'orag^e (i). 

_^ Certes , il y avait dans ce sujet tout ce qu'il faut pour 
fournir à un poème épique intéressant; une action assez 
grande du moins par les personnages qui y participaient , 
et les passions violentes qui les agitaient; amusante par la 
teinte mystérieuse qui couvrait la retraite de Rosemonde, 

(i) Diçliomt, Itistoriffne, article cité. 



26o LIVRE II. POéSIË NARRATIVE. 

et par les prodiges qu'y pouvait faire naître la science de 
Tantique Merlin; favorable surtout au poète par l'invention 
que ce mystère même lui permettait de développer, par les 
actions partielles ou ëpisodiques qu'il pouvait faire entrer 
dans son poème. 

M. BrifFaut n'a rien voulu prendre de tout cela ; il à 
cru que le lecteur s'intéresserait suffisamment à une hé- 
roïne dont la catastrophe excita en effet autrefois les sym- 
pathies de tout le monde; en conséquence, il a laissé de 
côté toute action : il n'y en a pas l'ombre. Les deux pre- 
miers chants sont employés à décrire les sentiments 
d'amour d'Henri II et de sa belle , et dans le troisième, 
Éléonore pénètre auprès de Rosamonde endormie , elle la 
tue d'un coup de poignard , et tout finit par là, si ce n'est 
que le père et l'amant de la défunte-viennent auprès d'elle, 
après que le meurtre est commis; le père meurt de douleur 
auprès de sa fille; Henri n'en meurt pas, mais il n'agit pas 
plus après que devant (i). On comprend qu'avec un tel sys- 
tème il est bien difficile d'intéresser le lecteur. 

La versification est d'ailleurs commune , le style est pâle 
et froid. L'auteur donne constamment dans cette éîocution 
étroite et elliptique que j'ai remarquée et condamnée dans 
les poèmes de Parny(2). La rapidité de l'exposition n'y est 
jamais obtenue qu'aux dépens de la clarté , et surtout aux 
dépens de Tintérét: car nous ne nous intéressons pas en 
général à ceux dont les passions ne s'explic^uent pas, ou 
ne se montrent que par des mots sans suite ou sans signifi- 
cation. 

Le dialogisme suivant, entre Éléonore et Rosamonde, 
au moment où celle-ci va être tuée par la reine, fera bien 
comprendre le défaut que je signale ici, Éléonore parle la 
première : 

(i) Rosamonde, etc. Paris, i8i3. à i8 vers, ensemble looo à 1080 v, 
chez Kgron. Le poèrae a C*o pages (a) Ci-dessus , p. 224 et aaS. 



SECTION I. — - EPOPEES REGULIERES. a6f 

Cest ton arrêt : frappons; ma voix l'éveille. 

— Quel bruit soudain a frappé mon oreille? 

— Moi. — Qu'éles-vous, étrangère? et quel sort 
V^ous mène ici ? qu'y cherchez-vous ? — Ta mort. 

— Ciel! un poignard I — Retiens tes cris , écoute : 
Me connais-tu? — Je frémis! — Réponds-moi. 

— Je suis perdue ! ah ! c'est elle » sans doute, 
Eléonore. — Oui , c'est la reine. Eh quoi ! 
Tu sais commettre un forfait , et tu trembles ! 
Lâche! — Un forfait, moi! — Plaire à mon époux, 
M'ùler son cœur, c'est le premier de tous (i). 

Il y aurait à faire bien des observations sur ce court 
passag;e ; i^ quant à la correction grammaticale, qu^étes- 
vous, pour qui étes-vom, ne peut passer dans le style élevé ; 
qiielsorf^ pour quel dessein^ ne peut non plus s'accepter ; quel 
sort vous rixène ici, pour vous amène, ne vaut pas mieux; 
le premier de tous les forfaits, pour le plus grand, \eplus 
odieux, est aussi inexcusable. 

7° Quant à la suite logique des idées, comment à cette 
question : quel bruit a frappé mon oreille, Eléonore répond - 
elle: moi.'* est-elle donc un bruit? Comment Rosamoude 
parlant à Eléonore, peut-elle lui dire : ah J c'est elle sans 
doute ? il fallait ah ! c'est vous, 

3" Quant à l'inutilité des paroles, à leur incobérence , 
il faudrait tout reprendre et tout blâmer, tout supprimer. 
Eléonore dit: frappons, et ne frappe pas; ma voix [éveille, 
ajoute-t-elle : qu'importe? cela n'empècbepasde frapper. 
La phrase de Rosamonde est un lieu commun ; son excla- 
mation ciel! un poignard! n'amène pas du tout la phrase 
inutile que prononce la reine : retiens tes cris, ni surtout 
écoute, qui n'est là que pour amener la rime sans doute. Je 
frémis ne répond pas à la question me connais-tu? pas 
plus que je suis perdue à réponds-moi. Le reste de la dis- 
cussion est aussi inutile, aussi oiseux que le commen- 
cement. 

(i) Rosamonde f ç\i. IILp. 68. 



202 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

Ces dëfâuts malheureusement se reproduisent plus ou 
moins dans tout le poème , et cela nous montre quel effet 
soporifique il doit exercer sur le lecteur. 

Ce n'est pourtant pas encore là ce que je veux montrer 
dans ce passage : quand aucune des fautes indiquées ici 
n'existerait, il manquerait encore de tout l'intérêt qu'on 
désire dans les poèmes : quelle sorte de passion peut exciter 
en effet chez nous une série de phrases sansohjets, ou de 
mots à peine articulés? Le discours de Rosamonde se com- 
pose dans sa totalité des phrases suivantes : Quel bruit sou- 
dain a frappé mon oreîlie ? qui étes-vous, étrangère^ et quel sort 
vous mène ici ? qu'y chercliez-vous ? ciel! un poignard! je 
frémis! je suis perdue! ah! c'est elle sans doute ^ Eléonore! 
un forfait. Moi? Je le demande : quelle espèce d^émotion 
nous peut inspirer un discours si décousu , où la passion 
de la victime ne s'exprime que par des demi-confidences , 
par des phrases à moitié faites, et que le lecteur est tou- 
jours obligée de suppléer. 

Ce n'est pas que les interruptions, les suspensions, et 
le dialogue rapide ne puissent quelquefois, même dans 
une narration, quoiqu'ils y soient généralement moins 
bien placés que dans le drame, faire un très-grand effet, 
exciter une vive émotion chez le lecteur. Mais ce n'est 
jamais que par exception , et lorsque surtout les sentiments 
dont on va présenter une expression très-insuffisante en 
elle-même , ont été précédemment assez bien préparés 
pour qu^il ne puisse y avoir aucune hésitation dans l'esprit 
des auditeurs ou des lecteurs. 

Ce n'est pas le cas ici; et par là s'explique la condam- 
nation de ce style haché , qu'affectionnent les mauvais cri- 
tiques et les lecteurs ignorants, que repoussent les véri- 
tables appréciateurs de la poésie. 

Les Helvétiens, épopée héroïque par Philibert Masson , 
ont eu l'honneur d'être signalés à l'attention générale par 



SECTION I. ÉPOPÉES RÉGULIÈRES. ^63 

François de Neufchâteau (i) dans la séance publique 
de rinstitut, du i5 nivôse an viii (5 janvier 1800), et à 
Fattention de l'empereur par la classe de langue et de lit- 
térature françaises , dans son rapport sur les prix décen- 
naux (p. 63). La classe ajoutait cette restriction : « malgré 
les défauts relevés dans ce poème ». Effectivement, elle 
avait donné de cet ouvrage uïie analyse critique, où elle 
faisait ressortir avec beaucoup d'impartialité les qualités 
bonnes ou mauvaises de ce travail; je ne puis mieux faire 
que de reproduire ici cette analyse : 

« Le sujet de ce poème, dit le Rapport, est Fentreprise 
de Charles-le-Téméraire contre la Suisse. Cet événement 
important, qui a décidé de la destinée d'un peuple com- 
battant pour son indépendance, est , sous certains rap- 
ports, digne de la muse de l'épopée. Malheureusement les 
détails de cette guerre sont peu connus 3 les héros que 
Fauteur célèbre n'offrent que des noms ignorés, dont la 
dureté semble offenser la délicatesse de la poésie , et s'é- 
loigner trop de la majesté que l'épopée réclame jusque 
dans les moindres détails. Le^Ian n'est pas heureusement 
conçu; il y a de la force dans plusieurs caractères, de 
Fintérèt dans quelques épisodes, mais nulle invention 
dans les incidents principaux ; nul art dans la conduite 
générale; l'action ne marche point avec cette progression 
si nécessaire pour exciter et soutenir jusqu'à la fin l'atten- 
tion des lecteurs. L'amour, qui y remplit un rôle , n'en a 
point un assez important pour y faire jouer, dans toute 
leur étendue , ces ressorts des passions si favorables aux 
grandes machines épiques. Le merveilleux , fondé seule- 
ment sur des songes ou des pressentiments, y remplace 
mal le charme attaché aux prestiges de la mythologie et 
aux fables d'Homère et de Virgile. Enfin, la diction laisse 
beaucoup à désirer; elle a une certaine énergie ; on y 
(1) Voyez l'extrait de son Rapport, p. vj de l'éçUtion du poème. 



264 tlVRE II. — PoésiB NARRAtlVE. 

trouve quelques vers profondément pensés , quelques pas- 
sages bien écrits et d'une véritable éloquence; mais elle 
présente plus fréquemment des duretés, des incorrec- 
tions, des bizarreries. La classe croit devoir (aire remar- 
quer comme un défaut, l'emploi des rimes croisées; elle 
pense que cet artifice, d'un heureux effet dans les poèmes 
où le style a moins besoin de noblesse que de facilité, est 
une innovation vicieuse dans l'épopée grave, en ce que, 
mettant dans les vers alexandrins trop de distance entre 
le double son des rimes qui se répondent , il trompe l'o- 
reille et nuit à l'harmonie poétique, et surtout à la force 
et à la pompe du style » (i). 

Telle est l'analyse faite par la seconde classe de l'Insti- 
tut, du poème qui nous occupe; la classe, pressée d'arri- 
ver au but, n'a rien cité des Helvétiens; cela était inutile, 
en efFet, à une époque où l'ouvrage se trouvait facilement 
encore. Il est devenu rare aujourd'hui : on ne sera donc 
pas fâché de voir ici quelques citations à l'appui des juge- 
ments que je viens de transcrire. 

Les noms des héros sont, S'a effet, peu agréables; c'est 
le sage Flue, c'est Fridel, c'est Rustans, c'est Rhinsaut, 
etc.; mais ce qu'il y a de pire, car la dureté de ces noms 
n'est pas la vcriiable cause du peu d'intérêt que le lecteur 
porte aux personnages, c'est que ctux-ci n'agissent pres- 
que pas; surtout ils n'agissent pas d'une manière dis- 
tincte. Aucun d'eux ne nous représente un caractère 
tranché, un homme bien connu, auquel nous puissions 
rattacher sans cesse l'idée d'une personnalité invariable. 
C'est là la véritable cause de ce faible iutérêt que l'Institut 
a ton d'attribuer exclusivement à la durHé des noms ; 
ceux de l'Arioste, Rodomont, Mandricart, Sacripant, 
Ferragus, ne sont pas plus doux; mais personne ne songe 
au son de ces mots, parce que les hommes qu'ils repré- 
( 1 } Rapport, etc. , p. 63 . 



SECTION I. EPOPEES REGULIERES. 205 

sentent sont si vivants à nos yeux , et se disting;uent si bien 
les uns des autres, qu'ils sont comme les gens que nous 
voyons s'agiter devant nous, dont le nom, dur ou doux, 
ne nous importe guère. 

Cette observation me parait avoir de l'importance parce 
qu'elle réduit à sa véritable valeur l'observation de Doi- 
leau (i), et celle de la deuxième classe de l'Institut, sur la 
dureté des noms employés dans la poésie épique ; Albu- 
qaerque est certainement plus dur que Cliildebrand; Sar- 
pédon est plus bizarre que Fridel ; quel parti n'en ont 
pourtant pas tiré Camoëns et Homère. 

Ce que dit la troisième classe de llnstitut sur la faiblesse 
du plan, sur le^peu d'action du poème, sur la froideur de 
l'amour qui y est peint , est complètement vrai. 

^jAu contraire , je ne saurais admettre, comme étant 
d^ne vérité absolue, ce qu'elle ajoute sur le charme attaché 
aux prestiges de la Mythologie, J'jaccorde volontiers que ce 
merveilleux est supérieur à celui auquel s'est réduit Masson ; ^ 
mais pour nous , français et clirétiens , il n'a non plus an-^ - 
ciine valeur. Les érudits seuls l'approuvent et l'admirent; 
or, il n'y a rien de pire que l'érudition pour juger les pro- 
duits des arts. C'est toujours d'après une convention , et 
non par eux-mêmes qu'on les estime alors; on trouve tel 
merveilleux supérieur à tout autre ^ non parce qu'il est 
réellement meilleur, mais parce que c'est celui des ou- 
vrages qu'on à coutume d'admirer ou de faire admirer aux 
écoliers : ne répétons jamais sur parole ce que nous en- 
tendons dire; ne croyons pas, parce que la classe de langue 
et de littérature Ta dit, que le merveilleux mythologique 
soit tellement supérieur qu'il faille ou l'employer toujours, 
ou le l'egre^téi*. 

■>Aa point de vue philosophique, tou3 les merveilleux se 
valent l'un l'autre ; au point de vue pratique, le seul bon 

p) An poétique, àx, m, \^ a4i s M4* 

23 



206 LIVRE ît. î»OÉSIE naruative. 

est celui qui peut s'accommoder avec les croyances gfénë- 
ralemeiit répandues à l'époque où se passe Taction. 

Quant au parti que l'auteur en iir^, c'est son araire; il 
réussit ou succombe selon son talent ou son incapacité : le 
système de merveilleux n'y est pour rien. Cette question 
est, du reste, si importante , que je me propose d'y revenir 
bientôt, à propos de VAilantîade de Lemercier. 

Quant à la diction qui est là, comme partout, la partie 
la plus difficile et la plus importante , il est trop vrai qu'elle 
est souvent réprélien«iblc ; les fautes de toute sorte y abon- 
dant; et non-sculemcnl les fautes qui tiennent à ce que 
j'auleur ne sait pas disposer ses idées et ses expressions 
dans l'ordre convenable, et leur <lonner la couleur néces- 
saire pour émouvoir le lecteur, mais surtout de ce qu'il 
ignore et le véritable sens des mots français , et quelque- 
fois même la liaison grammaticale qui doit les unir. 11 écrit 
par exemple (Cb. I, p. 25) : 

Fridel u'est pas un dieu ; c'est an républicain; 
Il doit céder au nombre , et succomber enBn. 

comme si un républicain pouvait s'opposer à un Dieu; il 
fallait ici : Fridel n'est qu^iin homme; jamais une oreille 
française n'eût fait une telle faute. 

On trouve (Cb. III, p. gf)): 

L'escadron rebondit sur le fer de sa lance. 

On cbercbe ce que veut dire l'auteur, et comment un es- 
cadron peut rebondir sur un fer. 

Chaque trait qu'elle lance est ie sort d'un mortel. 

(Cb.IV, p. 1 1 3). Ce vers est tout-à-fait inintelligible; si encore 
l'auteur eût mis : est la mort dun mortel^ le vers serait dé- 
testable sans doute , mais on le comprendrait; tel qu'il est, 
il est impossible de l'expliquer. 

On trouve d'ailleurs eu grand nombre des mots ou de» 



SECTION I. -— ÉPOPÉES REGULIERES» ^67 

pensées qui se ressentent beaucoup trop de l'époque où 
l'ouvrage fut composé; par exemple (Cli. T, p. 12): 

Et toujours quaaJ un roi s'allie avec un roi, 
Le témoin du contrat est la mauvaise foi, 

comme si les républiques étaient plus fidèles à leurs traités 
que les monarchies. 

Mais ne t'abuse point : ici, prince, tu dois 
Combattre un peuple libre, et vaincre ia nature 
Comme la liberté rebelle au joug des rois : 

(Cil. I, p. 23); ne semblc^rait-il pas que la nature est plus 
rebelle au joug des rois qu'à celui de tous les autres 
hommes? 

Il aperçoit de Flue : ô vieillard dèsastreuA! 

O liberté fatale! u jour que je déteste! 

Hclas ! j'avais cinq fils ;ye nen ai plus que deux. 

Le sage lui répond : ah! de ce qui te reste 

Deux pères comme moi seraient encore heureux (i). 

La trivialité de ces expressions et de ce compte de mé- 
nagère ne suffira it-elic pas à gâter les passages les plus 
poéti(|ues? 

Ces fautes, et beaucoup d'autres du même genre, s'ex- 
pliquent facilement si l'on pense que Masson avait fort peu 
vécu en France ; né en 17G2 à Blamont, dans le comté de 
Montbelliard , il se rendit de ti'-ès-bonne heure en Russie» 
où, après avoir fait l'éducation des enfants du comte Sol- 
lytzoff, il fut nommé par celui-ci capitaine de dragons et 
son aide-de-camp. Devenu plus tard major en second dans 
l'un des régiments de la garde , il épousa madame de Rosen, 
d'une famille livonienne distinguée, acheta des terres , et 
regarda la Russie comme le pays où devait s'écouler toute 
sa vie. La mort de Catherine et l'élévation de Paul au 
trône furent le terme de sa prospérité et de celle de son 

(0 Ch. VII, p. 21J. Je m'abstiens de citer d'autres exemples. 



a68 LIVRE II. POÉSIE NARRATIVE. 

frère; la libéralité connue de leurs principes et l'intërêt 
qu'Us prenaient aux succès militaires des républicains 
français, furent un titre suffisant de proscription aux yeux 
du nouveau czar: enlevés à leurs femmes et à leurs enfants 
par un ordre secret de l'empereur, ils furent emmenés sé- 
parément, et sous sûre garde, dans des traîneaux couverts, 
sans même qu'on ait su de quel crime ils étaient accusés. 
Enfin , ils furent contraints de sortir du territoire russe, et 
ils se réfugièrent en Allemagne en attendant qu'il leur fût 
permis de rentrer en France (i). 

Ces particularités rendent plus recoramandables encore 
les passages vraiment poétiques et presque irréprocbables 
que l'on trouve dans le poème des Ilelvétiens; j'en citerai 
un de ce genre; il est tiré du cbant premier; c'est une 
description de la féodalité qui se joint à Charles-Ie-Témé- 
raire pour opprimer la liberté suisse : 

Sur UD rocher désert, la terreur de ce bord, 
Un Doir château suspend ses tourelles antiques : 
Une chaîne triplée en barre les portiques. 
Et des {gouffres sans fond en défendent l'abord. 
Un monstre furieux est maître de ce fort : 
Centaure à douMe forme , et d'un aspect terrible ; 
Sur son corps de cheval il porte un buste humain , 
Son front est sous lacier, sun cœur est sons l'airain. 
Et ses bras sont de fer; orgueilleux, inflexible, 
Oppresseur du berger, tyran du laboureur, 
Dans des vases doré:» 41 buvait leur sueur. 
Et riait de leurs maux dans son ivresse horrible ; 
Ignorant et barbare, il se fait uu honneur 
D'enchaîner , d'inMnoIer l'humanité qu'il brave , 
Et se donne un tyran pour avoir un esclave. 
Contre lui de ces lieux le peuple enfin ligué. 
Dans cet affreux manoir le tenait relégué, 
Et le laissait en proie à sa rage coupable; 
Mais ses longs hurlements, et le bruit de ses fers. 
En menaçant encore , effrayaient ces déserts. 

(i) Voy. la Biographie des Contemporains, mot Masson. 



SECTION î« — IpOPëES BÉGULIÈRES. 269 

Da haut de son donjon ce monstre épouvantable 
Jette à l'aspect de Cliarle un cri plus formidable : 
ViU esclaves , tremblez ! le voici mon vengeur ! 
L'Hetvétie indignée a frémi de terreur , 
Mais le fier Bourguignon en triomphe s'approche : 
Sa main brise la chaîne , il entre dans le fort, 
Kt le monstre affranchi s'élance de sa roche. 
Quel esr-tu, lui dit Cliarle? ici quel est ton sort? 
Il répond à genoux , et lui rendant hommage, 
O mon maître! je sois la féodalité : 
Ces bergers sont mes serfs» ces champs, mon apannge; 
Mais dès les jours de Tell , l'affreuse liberté 
Osa me reléguer sur ce rocher sauvage ; 
Héros que j'attendais, rends-moi mon héritage, 
£t ce bienfait , garant de ma fidélité. 
Va de tes chevaliers enflammer le courage. 
En parlant au tyran, il rampe à son côté; 
Tel un dogue avili par la captivité, 
Sitôt que le chasseur vient délier sa chaîne, 
Hurle, lèche ses pieds et sur ses pas se traîne (1). 

Le passagfe suivant, sur les Anglais, ne manque ni <rimr« 
monie, ni de profondeur: 

A l'écharpe de sang qui ceint ces cavaliers, 
A leur mine insulaire ^ a leurs légers coursiers , 
Bustans, 

c'est le nom d'un Français, 

Rustans a reconnu la nation hautaine , 

Fléau de sa patrie et de la race humaine : 

Foulant de l'Océan les immenses déserts. 

Partout où vit un homme elle apporte une chaîne ; 

Sa fausse liberté, fatale à Puni vers, 

Servante des tyrans, trafique de leurs fers (2). 

Charles-le-Témdraire disparut après la bataille de Morat, 
et Ton ne sut pendant longtemps ce qu'il était devenu, jus- 
qu'à ce qu'on eût retrouvé et reconnu son corps, M. d'Ar- 

(i) Les Hvlvétienst^f p. 29. Voy. tion delà féodalité qui ne manque 
ri-ilessdus, i.i.ct. xxiv, dans \eiJ(jfs pas non plus de vignenr. 
/'/•t/>»(vï/> (le Lemercier. uned.'scrip- {->■) 111, p. 94- 



270 LIVBE ri. — POÉSIE NARRATIVE. 

lincourta pris ce temps d^iuaction et crobscurité delà vie 
du prince, pour Bâtir là-dessus son roman da Solilaire; 
quelques historiens ont dit qu'il était devenu fou; M. Mas- 
son a suivi cette idée; il représente Charles en proie aux 
visions fantastiques les plus cruelles : 

Il croit voir uu guerrier qui devant lui s'arrête, 
Appuyé sur un sceptre en épée aiguisé , 
Sanglant, percé de coups, haletant, épuisé, 
Et le bandeau des rois fracassé (i)sur sa tête. 
Des spectres palissants, déchirés en lambeaux (i), 
Semblaient autour de lui sortir de leurs tombeaux, 
Et lui redemander, d'une voix menaçante, 
Leurs membres palpitants sur la terre sanglante. 
Sous le fer des soldats et la main des bourreaux. 
Dieu! Charle épouvanté reconnaît ses victimes : 
Dans ce guerrier vaincu , que poursuivent ses crimes, 
Avec plus de terreur il voit ses propres traits (3). 

L'ouvrage se termine par la mort de Charles; il est tué 
par une jeune Helvétienne nommée A clttUe ^ Théroïne en 
quelque sorte de cette épopée (4) , et là se révèle une des 
causes de la froideur du poème; Adulie n'est pas une 
femme réelle , c'est une conception de l'esprit , c'est 
l'à^ouAia des Grecs, c'est-à-dire, le manque (Pesclavej ou la 
Pauvreté , de même que Fridcl est sans doute la Franchise 
ou le Courage ; or, il est bien difficile que les êtres allégo- 
riques pris comme héros d'un poème n'y jettent pas une 
froideur glaciale. Il faudrait que l'auteur pût les faire agir 
comme des personnages réels, qu'il dépeignît leurs actions, 
et qu'il y crût lui-même : et cela est presque impossible; si 
ses personnages ne sont en réalité que des. fictions, com- 
ment les lecteurs pourront-ils avoir de leur existence et de 
leur humanité une conviction qu'il n'a pas lui-même? 

(1) Voilà une expression que rien (a) Un spectre en lambeaux n« 

ne justitiera : on peut dire d'une vaut pas mieux ([U un bandeau fra- 

couronne qu'elle est brisi'e ou //n- cassé, 
cassée; un bandeau se déchire et ne (H) VIII, p. aSS. 
se cas^e pus. (4) VUI, p. a4i* 



SECTION I, — EPOPEES REGULIERES. 27 1 

LECTURE XVII. — Suîle des Poèmes épiques, — 

LEMERCJER. 

L, Népomucène Lemercier^ dont le nom fait toujours 
attendre quelque chose d'original dans tous ses ouvrages, 
s'est exercé dans le genre épique sérieux : il a composé 
quatre grands poèmes épiques ou épico-didacliques ^ 
YJtUmtiade en six chants (1), Moïse (2), Homère et Alexan- 
dre^ chacun en quatre chants; ces quatre poèmes sont liés 
entre eux par une idée commune qu'il prend soip de nous 
expliquer dans la préface de son Moïse : u La législation , 
dit-il , Fart de la guerre , la poésie , source des heaux-arts> 
et les sciences physiques, sont les quatre principes distincts 
de tout ce que nous nommons les grandeurs de l'intelli- 
gence humaine. Frappé dès ma jeunesse de leur éclat égal 
et divers, je m'appliquai à -les représenter dans quatre 
poèmes spécialement consacrés à peindre Moïse, Alexandre, 
Homère et Newton «. 

Il semblerait, d'après ces paroles, que les quatre poèmes 
en question sont didactiques; mais la forme en est bien 
réellement narrative; les préceptes ou expositions de doc- 
trines ne s'y présentent jamais que sous la forme du dis- 
cours , ou comme vision. 

Quels que soient, du reste, ou la justesse du point de vue 
de Lemercier, ou le mérite de l'exécution dont j'aurai à 
m'occuper tout-à-l'heure, l'ouvrage a été de longue ha- 
leine , puisque deux des quatre parties furent publiées en 
1800, soMs\es\\\.YQ^ Homère et Alexandre (3); une troi- 

(1) In-S® de Uxx et 266 pages, que, t. XXIX (germinal, floréal et 
Paris, 1813. Diilot. prairial an ix), p. i5i et 380; ei 

(2) Iu-8®. Paris, 1823. chez Bos- le Met-cure de France , t. III de la 
sange. nouvelle série (an ix) au commen- 

(J) Voyez la Décade philosophi» cernent. 



^7^ LIVRE If. — POESIE NARRATIVE. 

sième suivit en 1 8 1 2 , sous le titre de VAtlaiitlade ; Lemer- 
cier annonçait qu^il y joindrait un quatrième poème inti- 
tulé Moïse 9 qu'il avait composé avant les trois autres, et 
que des raisons de circonstance rempêchêrent de publier 
avant iSaS (i). 

La composition de cette tétralogie lui a donc coûté en- 
viron douze ans , non pas sans doute d'un travail continu, 
cap notre poète travaillait fort vite , et trop vite peut-être ,• 
mais enfin, pendant ce temjxs, il a pu revoir ou refaire telle 
ou telle partie de son œuvre (2). 

Placés dans Tordre des dates de leur composition , ces 
poèmes sont, comme Lemercier nous l'apprend lui- 
même (3), Moïse, Homère^ Alexandre et VAUantiade; ce 
dernier des quatre est, nous dit-il ailleurs (4) , le premier 
qu'il ait conçu : dans l'ordre de leur publication , Homère 
Qi Alexandre sont les premiers, VAdantiade vient ensuite; 
Moïse est le dernier (5) ; dans l'ordre des époques qu'il 
chante, VAdantiade marche avant tous, puis Moïse , et 
enfin Homère et Alexandre; c'est dans cet ordre que Le- 
mercier parait avoir conçu sa tétralogie. 

Je suivrai dans mou examen Tordre de la composition , 
plaçant d'abord Moïse, puis Homère ai Alexandre , et enfin 
VAdantiade; cette disposition me permettra de réserver 
pour la fin le plus important de tous , VAlUmtiade, dont je 
parlerai avec quelques détails. 

l^e Moïse est en quatre chants; il n'y a que peu de chose 
à dire sur la contexture de ce poème : les envoyés du héros 
reviennent de la terre de Chanaan ; les Hébreux entrahiés 
au combat sans leur chef, sont défaits par l'ennemi. Coré, 
Dathan et Abiron se soulèvent contre l'autorité de Moïse 
et d'Aaron; les anges et les démons se mêlent à cette ré- 

(1) Voyez la préf. AeMdise^ p. ij. {!\) Préf. de t .-Itlautiadtf , p. ix. 

[i] JllauUade y \}ré(. [t. xx\ï\\. ['>) Voyez ci-dessns. 

[i] Préface tle^/oïvc, lin» cité. 



SECTÏOÎÏ I. «— ÉPOPÉES RÉGULIÈRES. 11j3 

volte que Moïse apaise par sa fermeté et son gënîe. Job 
vient (le TArabie pour lui rendre hommage et lui fait ra- 
conter comment il délivra son peuple de la servitude 
(Clî. I). Cette narration occupe la plus grande partie des 
deuxième et troisième chants. La révolte des factieux con- 
tinue; bientôt s'opère une scission parmi les Juifs, dont 
quelques-uns abandonnent le vrai Dieu par amour pour 
les belles Moabites. L'épisode de Phinée et le massacre de 
vingt mille hommes terminent le troisième chant. Le qua- 
trième peint les progrès de la révolte de Coré. Moïse 
s'avance bientôt, suivi des lévites et des guerriers. L'ana- 
thême qu'il lance sur les coupables les isole de la multitude 
qui s'en sépare. Le pavillon de Coré s'embrase , la terre 
s'ouvre , et les impies descendent vivants dans l'enfer. 
L'ange Gabriel entre au saint tabernacle avec Moïse, il lui 
découvre les siècles passés et futurs, et lui montre la succes- 
sion des lois religieuses et politiques depuis la république 
deSamueljusqu'àla monarchie deSaint-Louis et d'Henri IV, 
et jusqu'à là nouvelle ère philosophique du dix-huitièn[^e 
siècle. 

Telle est la marche de cet ouvrage ; quant à l'exécution , 
Lemercier prouve malheureusement partout combien la 
forme lui manque, combien il est peu artiste. Il gâte par 
l'expression, même les choses qui lui sont données par 
d'autres, fussent- elles des modèles. 

Tout le monde sait par cœur l'admirable histoire de la 
femme adultère {i)^ le plus excellent passage peut-être, sous 
le rapport littéraire, d'un livre où il y en a tant d'autres 
excellents. Voici la narration de Saint-Jean : « Les docteurs 
et les pharisiens amenèrent à Jésus une femme qui avait 
été surprise en adultère , et la faisant tenir debout au mi- 
lieu du peuple, ils lui dirent : Maître, cette femme vient 
d'être surprise en adultère , et Moïse nous a ordonné dans 

( I ) JoAKîN., Evang, VIII, v. 3 à 1 1 . 



^74 LIVRE II. — POESIE NARRATIVE. 

sa loi (le lapider les adultères. Quel est donc sur cela votre 
sentiment? Ils disaient ceci pour le lenter, afin d'avoir de 
quoi Taccuser : mais Jésus se baissant écrivait avec son 
doigt sur la terre; et comme ils continuaient à l'interroger, 
il se releva et leur dit : Que celui de vous qui est sans péclic 
lui jette la première pierre; puis se baissant de nouveau , 
il cominua d'écrire sur la terre. L'ayant donc entendu 
parler de la sorte , ils se retirèrent l'un après l'autre, depuis 
les vieillards qui sortirent les premiers, jusqu'aux jeunes 
gens : et ainsi Jésus demeura tout seul avec la femme qui 
était au milieu de la place. Alors Jésus se relevant et ne 
voyant plus qu'elle, lui dit : Femme , où sont vos accusa- 
teurs? personne ne vous a-t-il condamnée? Elle lui dit: 
Non, Seigneur. Jésus lui répondit: Je ne vous condamnerai 
pas moi-même; allez-vous-en , et ne péchez plus >'. 
Voici ce que Lemercier a fait de ce divin tableau : 

Au pied du tribunal de ce juge de& cœurs 
On traîne une adultère ; tlle verse des pleurs ; 
Et prononçant sa grâce à ses. pleurs accordée : 
Par le plus innocent qu'elle soit lapidée. 
Dit-il au faux docteur, endurci par la loi (i). 

Il faut d'abord remarquer que Tavant-dernier de ces 
vers fait ici un contre-sens si formel, et en deux endroits, 
qu'il est inconcevable qu'il ait pu échapper à Lemercier. 

Jésus-Christ n'a pas dit le plus innocent: tout le monde 
eût voulu Tètre; tout le monde y eût pu prétendre; car 
eussé-je cent mille péchés sur la conscience , si celui qui 
est à côté de moi en a cent mille et un, je suis plus inno- 
cent que lui, il y aurait donc toujours un plus innocent ; 
et le mot du Sauveur eût été la condamnation de cetle 
femme. Jésus-Christ a mieux dit : Celui de vous qui est sans 
péché, et c'était les exclure tous, puisque le Sage même, 
selon l'Écriture, pècho sept fois par jour. On voit par lu 

(i) Mohe, ch. IV, p. i.'i3. 



SECTION I. — ÉPOPÉES RÉGULIÈRES , S^S 

ce que c'est qu'un mot , et combien V insensibilité à ces di- 
verses nuances est fâcheuse clans un écrivain. 

Le secouci contre-sens n'est pas moins blâmable , par le 
plus innocent quelle soit lapidée : mais un homme seul ne 
lapide pas, il jette successivement une, deux, trois ou 
plusieurs pierres; la loi de Moïse ëtait Formelle, c'était 
le peuple qui lapidait, et Jésus ne pouvait pas charger 
un seul homme d'une exécution qui appartient néces- 
sairement à la multitude. Aussi , a-t-il dit toute autre 
chose : a Que celui de vous qui est sans péché lui jette la 
première pierre » , et dansceite phrase admirable, il écar- 
tait à la fois et l'exécution parce mot ta première pierre ^ 
et les exécuteurs par ceux-ci, qui est sans péché. 

Aussi, continue l'Évangile, ils se retirèrent l'un après 
Tautre , les vieillards d'abord , les jeunes gens ensuite; et la 
pécheresse demeura seule avec son sauveur et son juge: 
et celui-ci ajoute, en terminant, cette phrase adorable de 
simplicité et de charité : « Puisqu'ils ne vous ont pas 
condamnée, je ne vous condamnerai pas moi-même: 
allez-vous-en, et ne péchez plus ", 

Concoit-on maintenant que le {K)éte ait substitué à cet 
admirable tableau, à cette narration si pleine d'une cha- 
rité onctueuse, un dessin aussi sec, un trait aussi décharné, 
une esquisse aussi incompKte c[ue les cinq vers cités tout- 
à-riieure? 

Lemercier n'est pas plusheureu-v dans Icsfictions dontson 
intagination fait tous les frais. Il représente ([uelque partie 
combat de Gabriel et de Satan S'il y a dans nos iilées théo- 
logi(|ues c[uel([ue chose qui prête à la description poéti<|ue , 
c'est assurément cette lutte des deux archanges. L'auteur 
ne man((uait pas de modèles qui lui eussent fourni et de 
J)rillantes couleurs et de nobles mouvements. Il n'a tiré 
de là qu'une douzaine de vers plus secs, plus froids, plus 
inharmonieux les uns que les autres. 



276 LIVRE II. " — POÉSIE NABRATÎVE. 

Satan, roi de Tabirne, et l'ange Gabriel 

Pareils à deux vautours déployaient dans le ciel, 

L'un ses ailes volant en flammes colorées , 

Et l'antre la splendeur de ses ailes dorées. 

Plus fougueux que le vent, plus brillant que Téclair, 

Leur passage orageux embrase et noircit l'air. 

Satan souffle le feu, la fumée ondoyante : 

Mais levant à ses yeux une épée flamboyante , 

Retourne à ton empire habité par le deuil, 

Dit l'ange. Ah ! lui répond le père de l'orgueil , 

Ainsi que les enfers la terre est mon partage (i) : 

et c'est là toute TafFaire. Peut-on raconter plus triviale- 
ment une action aussi grave que celle-là? Je ne critique 
pas ici les fautes de style, et pour ainsi dire de langue, qui 
fourmillent dans ce passage. Mais comment ne pas regret- 
ter qu'un homme de talent ait ainsi consacré ses facultés à 
gâter tout ce qu'il touchait. 

Il y a pourtant dans ce poème de Moïse un passage vrai- 
ment remarquable , même sous le rapport de l'expression ; 
c'est le monologue de Coré au commencement du qua- 
trième chant. Cela vient de ce que le rebelle y exprime 
les dogmes d'une philosophie hardie, je veux dire athée 
et matérialiste, qui souriait assez à notre poète ; et qu'alors 
la plénitude de la pensée et l'énergie de l'expression le 
dispensent de chercher Tharmonie du langage, ou le 
brillant des couleurs, qu'il n'aurait pas trouvés sans 
doute. 

Ainsi veille Coré, dont l'œil plein de terreur 
Veut pénétrer du sort l'impénétrable horreur. 
Ces mots sortent enfin de sa bouche rebelle : 
« Devant son Jéhovah Moïse en vain m'appelle, 
Et demain l'un de nous sous la pierre endormi 
Ne méditera plus la mort d'un ennemi. 
Si j'ose à ses autels refuser ma présence, 
Bientôt on se rira de son Dieu sans puissance : 

(1) Mdise, ch. IV, p. iS;, 



SECTION I. EPOPEES REGULIERES. 277 

Je ne puis en aveugle et croire et révérer 

Ce Dieu partout absent qu'on veut partout montrer. 

Et qui partout de l'homme appuyant l'imposture 

Détrône le hasard, maître de la nature. 

Plus je cherche à le voir, plus je vois-qu'il n'est pas : 

Ce fantôme changeant qui fuit devant mes pas 

N'est rien, si mou esprit ne lui prête une image. 

Et lorsqu'il m'apparaît, ce n'est que mon ouvrage^ 

Quel trouble! Quel néant ! suis-je mon propre auteur? ^ 

Ma faible vie atteste un puissant créateur j . ^ > ^. 

Eh ! qu'importe aux effets cette cause étçriielle ? 

Tranquille et séparé de la racé mortelle, 

Il ne doit s'émouvoir ni du mal ni du bien; 

S'il est tout par lui seul, pcoir lui je Ae^ luis riéu.. • . '. * - 

L'homme, atome plaintiG apparaît et «(^aov^^w *^ , .v^.i^^,.- • 

Comme un flot qui spiidajn^brille, ijQurj3n4re «.tj^ssç^» , , 

Son âme que des. sens produisent lejsaccprdf ^ , 

Naît et croît et vieillit et meurt aVecié corps : 

Qu'un choc subit la tue, elle en est fo&di^yée ; ^ ': 

Elle flotte sans lois quand le vin l'a noyée;.. 

Ce n'est qu'un pur instincjt que ma nqble raiso;i{i). 

Après cela vient une profession de fqi toute matérialiste, 
imitée de Lucrèce (2), et enfin, la dernière. conséquence de 
ratliéisme et du matérialisme , savoir le pessimisme uni^ 
versel, termine le monologue ^e Coré : 

m Le plus noir des démons fbrma cette nature 

Dont tout ce qu'elle anime est la triste pâture ; 

Qui sous les eaux , les feux, les frimas et les vents, 

Et souffre et se dévore en ses êtres vivants ; 

Qu'alimente la mort, qui détruit pour produire. 

Qui n'enfante toujours que pour toujours détruire. 

Et fit de l'univers, cercle inondé de pleurs. 

Un lamentable écho d'éternelles douleurs. 

Eh bien! n'entends-tu pas braver ties anathèmes? 

Viens démentir, confondre et punir nos blasphèmes « 

Douteuse vérité ! brille en lettres de feu ! 

Romps tes voiles, parais, tonne, terrible Dieu! 

Tout est sourd. Dieu, la nuit, le ciel reste en silence. 

Car Die^j^ji'est qu'un vain nom, la sagesse est démence^ 

[\) Moïse, ch. iV,' au commence- (a) De Nat, III, ^26, 
meut, p. 1)5 et 126, 

24 



2^8 UVRE tt. t»0E8IË XAnttATiVÈ. 

L'aveugle sort fait l'homme ou juste ou criminel ; 
Ce monde est le jouet d'au désordre éternel » (i)* 

Ce nVst pas la seule fois que Lemercier a réussi dans 
Tcxpression en vers des |)ensées philosophiques les plus 
abstraites. Sa Panliypocrisiade nous en donnera de nom- 
breux exemples plus remarquables même que celui-ci, et 
d'une forme souvent plus orig^inale ; mais il était bon de 
montrer dès ce moment ce côté vraiment admirable du 
talent de notre auteur, en remarquant surtout que cette 
perfection dans des morceaux tout spéciaux ne détruit 
pas ce que j'ai dit plus haut, que la forme lui manque 
presque toujours et qu'il n'en a même pas le sentiment. Il 
est visible , en effet , que s'il réussit très-bien dans l'ex- 
pression de ces idées, c'est que la pensée y est presque tout, 
et qu'il n'a pas à chercher d'images ni de mots harmonieux 
pour la peindre. 

La fable du poème d*Homère présente quelque intérêt : 
Homère arrive à Cumes où il chante des fragments' de 
riliade ; Cléos, élève d'Hésiode, le reçoit avec honneur, et 
au nom des citoyens de Cumes lui promet qu'il sera nourri 
aux dépens du public; mais Mars, dont Homère a peint 
les fureurs odieuses, le fait insulter par Polème, vieux et 
farouche soldat. Homère indigné se retire. Mars provo<[ue 
Apollon; Minerve les apaise : Apollon, sous les traits de 
Cléos , console Homère et l'engage à se rendre dans File 
de Chio, pour confondre Thesloride qui s'attribue ses 
vers. C'est le sujet du premier chant. Dans le second, un 
songe, sous les traits de Saturne, montre aux yeux d'Ho- 
mère tou3 les grands poètes depuis Platon jusqu'à l'Arioste; 
depuis Eschyle jusqu'à Voltaire. On arrive à Chio; les 
mat<îlotsdcpouillont Homère et l'abandonnent sur le rivage; 
il est recueilli par Glaucus. 

Dans les deux derniers chants, le fils de Cléophile vi^'ui 

(i) Molsej ibid., p. iî8. 



SECTION i. — ipopizê tiéGtLiÈREd« 2179 

visiter Homère avec Lycurgue ; entretien de Lycurgue et 
d'Horaère; celui-ci assiste à un festin où est Thestoride, 
qui, invité à clianter^ s'embarrasse, roujjitet refuse. Ho- 
mère prend la lyre qu'Apollon lui apporte et chante lui- 
même la victoire d'Ulysse sur les amants de Pénélope. Les 
Dieux veulent enfin rendre la paix à Homère, Junon s'y 
oppose ; Jupiter la fléchit 5 Homère enseigne l'art des vers 
à Agathon et obtient une vieillesse heureuse (1). 

Voilà le plan de ce poème intéressant dans le fond , mais 
où, sans doute, il n'y avait pas, surtout pour des modernes, 
la matière de quatre chants, chacun de six cents vers et 
plus. L'exécution en est d'ailleurs aussi médiocre que celle 
du poème précédent. Lemercier ignore absolument Fart 
delà narration; c'est cependant le point principal dans 
l'épopée, où le fond est narratif, et les morceaux descriptifs 
ne sont qu'accessoires (2). 

Le poème d'Alexandre ne vaut pas celui d'Homère : la 
scène s'ouvre en Asie sur les bords du Gange, au moment 
où les soldats, harassés de fatigue, lassés de conquêtes, 
découragés, épouvantés même par les récits fabuleux 
qu'on leur faisait sur les nations inconnues qu'ils auraient à 
combattre, refusent de passer le fleuve et demandent aa 
roi de les ramener dans leur pays. 

La fable du poème est fondée sur ce qu'Alexandre a pris 
la ville de Tyr défendue presque de tous côtés par les flots 
de la mer. Neptune assemble tous les fleuves de l'Asie et 
leur reproche de n'avoir pas arrêté ce conquérant dans sa 
marche. Les fleuves veulent s'excuser, et leurs récits servent 
tous à rehausser la gloire d'Alexandre. 

Cette fiction est une des plus heureuses que l'on pût ima- 
giner (3); quant à l'action, elle est malheureusement presque 

(1) Voir, pour une analyse plus (2) Mercure de France , an ix, t. 

étendue, ie Mercure de France, t. III III, p. i8i. 

de la nouvelle série , au commence- (3) Décade philosophique, t. XXIX, 

ment, et la Décade phihs, , t. XXIX. p. 280. 



!l6o LIVRE "ri. — POESIE NARRATIVE. 

nulle , et c'est un grand défaut dans un tel sujet. « Homère 
peut chanter, mais Alexandre doit agir », a dit avec raison 
le rédacteur du Mercure de France (i), faisant allusion au 
peu de mouvement de ces deux poèmes. 

Lemercier passe en revue dans son Alexandre presque 
toute riiistoire ancienne et moderne , comme il a placé 
dans son Moïse l'histoire des législateurs, et dans son JETo- 
mère celle de la poésie ; comme il placera dans son Ailantiade 
le catalogue des principaux savants. 

Le passage suivant, sur les exploits des Français pendant 
la révolution, a été justement cité : 

Terrible et devancé de Tanne de Rayonne, 

Dans les rangs ennemis que la parque moissonne. 

Mars guide uu char traîné par des lions français. 

Ak ! que de longs périls achètent les succès. 

Souvent dix jours levés sur la même contrée 

D'une seule bataille éclairaient la durée. 

Et des monts de Pyrène aux bords liguriens, 

Des campagnes du Belge aux monts helvétiens, 

Une armée, étendant ses bras à deux armées, 

De leur chaîne ceignait nos frontières fermées. 

Dirai-je l'union de tous leurs chocs divers^ 

Le Batave trahi par le dieu des hivers , 

Qui durcissant les eaux de ses souffles perfides. 

Affermissait nos pas sur les routes liquides? 

Taâtde faits inouis, prodiges de nos jours? 

Le Rhin épouvanté nous livrant tout son cours? 

La Moselle illustrée et la Sambre et la Meuse 

Nommant avec orgueil leur légion fameuse? 

Et ce réparateur savant et respecté 

Dont brille en tous les rangs la modeste fierté , 

Qui de l'affront d'Hochstett a su venger la France ? 

Ces nageurs, nus, armés, sur le Danube immense? 

Et tant d'habiles chefs eux-mêmes se créant ? 

£t ma chère patrie et son peuple géant , 

Qui de son fier voisin méprise les injures, 

Et de qui la vigueur s'accroît par ses blessures (2)? 

(1) Mercure de France, t. III, au (a) Lieu «lé, p. a86. 
Gommeacement , an ix. 



SECTION I. '^ EPOPécS RÉGULIEBEdf !l8l 

Dans ces trois poèmes, comme dans celui qui doitsuivre^ et 
dont je parlerai tout-à-l'heure , l'invention première offre 
quelque chose de neuf et d'intéressant ; mais c'est à peu près 
tout, l'exécution ne répond pas à cette première pensée. 

J'ai peu parlé jusqu'à présent d'un moyen employé dans 
les quatre ouvrages, et qui a fourni au poète de riches 
couleurs, jo veux dire les tableaux historiques qu'il a 
déroulés sur chacune des quatre sciences qu'il chante. 
u J'ai, dit-il dans une note de son Moïse (p. 167), terminé 
le dernier chant par un aperçu général des lois politiques 

de tous les temps, ainsi que j'avais présenté des vues 

principales sur les lois poétiques, militaires et naturelles. 
Ces morceaux s'entremêlent didactiquement à mes récits 
épiques, afin de coordonner entre elles les justes consé- 
quences des narrations qui concourent à mon plan total ». 
Quelle qu'en soit l'utilité didactique, il est certain que ces 
tableaux sont presque toujours les endroits les plus rapi- 
des et les plus poétiques de ses ouvrages.. 

Il faut seulement observer que par Y aperçu général des 
lois politiques^ poétiques^ militaires et naturelles ^ l'auteur 
n'entend ni un code de lois , ni même Vexposé de ces lois; 
mais la suite historique des grands hommes qui les ont 
formulées ou appliquées, et des événements qui les ont ac- 
compagnées. Ainsi, dans Moïse^ il fait paraître successive- 
ment Samuel, Saiil , David , Zoroastre, Lycurgue, Solon, 
Urutus et lancicnne Rome ; Jésus-Christ, Mahomet, Charle- 
magne, saint Louis, Henri IV et laliévolution française (1). 
Dans le poème d'Homère paraissent de même Orphée, 
Amphion, Tyrtée , Virgile , Lucain , Camoëns, Arioste, 
Milton, Tasse, Dante, Ossianjles lyriques Alcée, Simoni- 
de, etc.; les didactiques Lucrèce, Horace, etc., jusqu'aux 
poètes, SCS contemporains. Il en est de même ôî' Alexandre , 
où il représente tous les guerriers (2). 

(>) iVo/.ve, cil. IV, p. i/|oetsuiv. [->) Consult^'z, à la tiu du .VojV, 



aSa tîvRE II. — poésiE naurative. 

Quant à son Atlantiade^ Thistoire qu'il croît avoir tracée 
de Taslronomie est si incomplète, si superficielle, qu'il eût 
aussi bien fait de ne la pas mettre. Il nomme Copernic, 
Galilée, Kepler, Roemer, Descartes, Huyghens et Newton, 
auxquels il oppose Ptolémée comme représentant l'er- 
reur (i). En vérité, ce n'est là ni une histoire intéressante, 
ni même un point de vue bien philosophique; et il aurait 
mieux fait de montrer comment la science s'était successi- 
vement augmentée, et comment tous ceux qui y ont con- 
couru, ont, lors même qu'ils se sont trompés, droit à nos 
hommages. 

LECTURE xviii. — Suite des Poèmes de Lemercîer, — 
VAdantiade , son système du merveilleux, 

VJtlantiade , dont il me reste à parler, tire son nom de 
File Atlantide. Cette île, dont Platon a raconté les mer- 
veilles et la ruine totale dans quelques lignes obscures de 
deux de ses Dialogues (?.), qui depuis ont servi de texte à 
Lien des commentaires absurdes (3), s'étendait, dit le phi- 
losophe grec , en face de l'Afrique et de l'Europe , sur un 
espace aussi grand. que l'Europe, l'Asie et l'Afrique réu- 
nies (4) ; elle fut détruite et s'abima dans les flots. A quelle 
époque? c'est ce qu'on ne sait pas; mais cela doit être an- 
cien , puisque, selon Platon, Solon qui reçut cette tradi- 
tion des prêtres d'Egypte ,leur citait, pour les engager à 
parler de leurs antiquités, les temps les plus reculés de la 

une note curieuse où Lemercier ra- (i) Atlantiade, ch. VI, p. 262, 

conte une visite par lui faite au a63 et 264* 

premierconsulà la Malmaison, pen- (2) Le Timée et le Critias. 

dant laquelle Bonaparte lit cette (3) Voy. dans le Timée de M. H. 

partie de ï Alexandre , et s applique Martin (t. I, p. 28 1) les diverses liy- 

ou se rapporte tout, mettant tou- p><thèses faites par les érudits sur la 

jours le mot en avant , et ue pen- positiondecette île, où la plupart ont 

sant à rien ni à personne que pour voulu voir l'Amérique, 

s'y comparer. (4)p* io45, A. éd. de i6o3,Francf. 



SECnOW I. — :IPOPÉflfi RlÉGllLliRES. 283 

Grèce, ceux de Niobé (i), de Phoronëe (2) et le dëluge de 
Deucàlion (3) ; alors l'un de ces prêtres lui dit: « O Solon, 
Solon ! vous autres Grecs, vous êtes encore bien jeunes : 
il n'y en a pas un parmi vous dont les souvenirs remon- 
tent suffisamment baut »; et il lui raconte alors, comme 
étant bien antérieure à Tépoque de Deucalion, l'invasion 
de l'Europe et de la Lybie par les Atlantes , venus de l'île 
Atlantide pour subjuguer ces contrées. 

C'est sur cette tradition, plus poétique que vraisem- 
blable , que Lemercier a fondé son poème. 

Le lieu de la scène est beureusement cboisi j car, quel- 
que cbose qu'il imagine, ou ne lui opposera ni raisonne- 
ments, ni témoignages historiques; aussi se trouve-t-il à 
son aise pour ses créations de toute espèce (4). On en ju- 
gera par l'exposé de sa fable. 

L'île Atlantide est occupée par un peuple très-savant, 
aussi savant qu'on l'était en 1812, surtout ce qui tient 
aux sciences naturelles; ce peuple se nomme les Sym- 
pliytes, c'est-à-dire , ceux qui sont nés ensemble : il a pour 
roi Hypéranclre^ c'est-à-dire, l'homme supérieur, dont la 
femme est Callémète, et le fils Néon. Les Symphytes sont at- 
taqués chez eux par des peuples africains venus du pied de 
rAdas,et qu'on nomme les ^^/««^e^, lesquels veulent faire 
adorer partout Jupitef, Neptune et les autres dieux de la 
Grèce , c'est-à-dire , selon notre auteur, la personnification 
des croyances ou opinions physiques qui régnaient dans 
l'Europe, dans l'Asie Mineure et dans l'Afrique Septentrio- 
nale , à l'épo([ue où se passe Faction . 

Les Symphytes, dont la mythologie, beaucoup plus 
avancée que celle de leurs ennemis, représente les forces 
et les lois naturelles telles qu'on les connaît aujourd'hui, 

(i) En i85o avant J.-C, si cest (1) En 1900 avant J.-C. 
la fille Phoronée ; en 1600, si c'est (3) En 1600 avant J.-C. 
la femme d'Amphiou. (4) Ailantiade, préf. p. zx et il\. 



284 LIVRE II. — r POÉSIE NARRATIVE. 

ne veulent pas se soumettre aux croyances barbares et 
ignorantes des étrangers; de là, un combat où les Sym- 
phytes ayant perda le chef de leur artillerie , et ne pou- 
vant plus faire usage de leurs canons^ sont vaincus et en 
partie détruits, lis se sauvent , à Faide de leurs connais- 
sances nautiques et guidés par la boussole, sur le conti- 
nent américain, qui alors n'avait pas de nom ; les Atlantes, 
au contraire, restent dans Tile à laquelle ils donnent leur 
nom 9 jusqu'à ce bouleversement général qui Tcngloutit 
avec tous sesbabitants. 

Tel est, en gros, la marclie de ce poème; mais ce n'est 
là que le cadre général de Touvrage : les divers pbénomènes 
célestes, ou terrestres,en sont véritablement la matière. Le 
premier cliant contient la tliéorie de la gravitation et des 
effets de Tinclinaison des pôles; le second cbant, la théo- 
rie des marées et du système planétaire, avec un ra- 
pide exposé des axes, des poids, des jours, des années 
et des températures des mondes; le troisième, la théorie 
de la lumière et du calorique , celle des affinités chi- 
miques, l'électricité et les détonnations artiBcielles; le 
quatrième , l'acoustique ou les lois du son , les révolutions 
du globe terrestre, la minéralogie et les phénomènes de 
la vie animale et végétale; le cinquième, les affections 
morales et physiquçs de IVune et du corps, les éclipses des 
astres traitées par incidence, et les dissolutions de la ma- 
tière organisée; le sixième et dernier chant, la théorie des 
volcans qui se lie à celle des combustions et des détonna- 
tions, le magnétisme, la boussole, et enfin le tableau de 
l'existence la plus naturelle de Thomme , né pour aimer 
et se reproduire avant la mort, ainsi que tous les autres 
êtres animés (i). 

C'est un nouveau de Naturd rcrum , c'est-à-dire, un traité 
tout entier de physique générale, mis seulement sous la 

(») DibcnursprèimraUnre^ p. Ixvij et Ixvijj. 



SECTION I. «--^ TÊPOPÉES RÉGULIÈRES. a85 

forme ëpique des Métamorphoses ou de la Théogonie : le 
jeune Néon, le fils d'Hypérand're , se fait expliquer tous les 
phénomènes par un vieux génie nommé Métrogée ; et ce- 
lui-ci, au lieu d'employer le langag^e simple et direct de 
nos savants, prend le langage figuré et allégorique que 
Lemercier suppose avoir été en usage chez les Symphytes; 
les forces de la nature sont autant de dieux et de déesses : 
Pyrotonne est le feu fulminant, la force des détonnations ; 
Elecirone est l'électricité; Magnégyne , une nymphe repré- 
sentant Taimant; Sider, le fer, l'amant de Magnégyne, et 
ainsi de suite. 

De là, et c'est sans doute ce qu'il y a de plus neuf dans 
cet ouvrage, une nouvelle théogonie, comparable à celle 
des Grecs , mais exprimant tout ce que les savants mo- 
dernes ont découvert, au lieu des erreurs que figuraient, 
selon notre poète et d'autres auteurs, les fables de la 
Grèce. 

J'examinerai tout-à-l'heure ce merveilleux que propose 
Lemercier; l'auteur y attachait trop d'importance, il y est 
revenu trop souvent (i), et la chose est d'ailleurs en elle- 
même trop originale, pour que je la passe sous silence. Je 
neveux, pour le moment, que donner une idée som- 
maire du poème, et je cite, à ce sujet, quelques vers de 
Y Jtlantiade. 

Lampélie , la nymphe de la lumière , ou plutôt la lu- 
mière elle-même, enseigne au jeune Néon comment il 
voit , comment les corps paraissent colorés : 

Connais quelle je suis , et de tous les tableaux 
Apprends que mes rayons sont les brillants pinceaux : 
Depuis l'astre enflammé d'où ma source commence, 
Jusqu'aux globes lointains fuyant dans l'ombre immense. 

Lampélie est mon nom, ma sœur est Pyrophyse, 

( i) Voyez les préfaces de VJtlantiade, de Moïse et de la Panhypocrisiade. 



â86 UVRK II. — POÉSIE NAaEATIYE. 

c'est le calorique; 

Nous sortons da soleil , et sans trop nous quitter, 
A la fois toutes deux nous traversons 1 ether (i). 

Lampelie se tait à ces mots, et Pyrophyse se charge de 
continuer cet enseignement : 

Reconnais la chaleur dont les rayons secrets 
Partout de la lumière accompagnent les traits : 
Sans moi, par intervalle, elle se rend visible. 
Sans elle plus souvent, moi, je me rends sensible: 
Je consume les corps par des rayons obscurs : 
Elle, sans échauffer, éclate en rayons purs , 
Et la désunion de notre double essence 
De deux êtres en nous distingue la présence (2}. 

Je ne continue pas la citation ; les vers sont trop mau- 
vais pour que je me laisse aller à transcrire les suivants. On 
reconnaît cependant 9 par ce court exemple, quel est le 
danger de l'exposition scientifique rig^oureuse , faite en 
vers : d'abord, ce qui était vrai hier peut ne plus l'être au- 
jourd'hui: depuis 181 2, époque de la publication de VA- 
tlatttiade , le système des ondulations a fait des pro^p^ès 
assez grands pour renverser de fond eu comble l'ancienne 
opinion , que le calorique et la lumière étaient des fluides 
différents en substance. Ainsi , le dernier vers exprime 
une pensée regardée généralement aujourd'hui comme 
fausse. 

Ensuite^ et précisément parce qu'on traite d'une science, 
les mots doivent conserver leur sens rigoureusement scien- 
tifique: or, rien n'est plus défavorable à la poésie. Le- 
mercier fait dire au calorique , représenté par Pyrophyse: 

Je consume les corps par des rayons obscurs (3). 

Mais jamais le calorique n'a consumé les corps; il les 
échauffe^ et par là les dispose à se consumer entre eux: 

(0 ^(/an/M</(î, ni, au commence* [1) Àtlontiade , III. p. 85, 



SECtlON t. — EPOPEES nEGULIERES. 287 

il ne les consume pas lui-même. Un corps, du bois, par 
exemple , se consume lorsque les substances combustibles 
qui le forment se combinent avec l'oxigène : c'est donc ce 
gaz qui consume les corps ou les dévore, en les réduisant 
soit en eau , soit en acide carbonique ; de sorte que le feu , 
qu'on croit en général un ag;ent, ou une cause de com- 
bustion, en est, au contraire, un résultat. Bien loin de 
bioiler le bois, c'est lui qui est produit lorsque le bois 
brûle, ou se combine avec Foxigène. Ces vérités sont loin 
sans doute de Tapparence; mais, lorsque c'est le calorique 
lui-même qui parle de sa manière d'agir, il ne peut pas se 
contenter (ïàpeu près; il faut qu'il dise rigoureusement 
ce qu'il fait, et comment il le fait(i). Il n'est pas permis de 
lui attribuer comme réel , un mode d'action contradictoire 
avec celui que la cbimie moderne nous a fait reconnaître. 
Ce n'est pas la seule faute de ce genre qu'ait faite Le- 
mercîer : il dit lui-même que son poème se faisait fort vite, 
qu'il étudiait le jour et composait la nuit (2). Ce n'est pas 
là un moyen sûr d'arriver à faire quelque cliose de vrai- 
ment bon ; on risque fort de se tromper, quand on se liatc 
de couclier sur le papier ce qu'on vient d'entendre dire, 
et qu'on n'est pas toujours parfaitement sûr d'avoir suffi- 
samment compris. Notre poète admet celte ancienne tra- 
dition, aujourd'hui bien abandonnée, que l'inclinaison 
de l'écliptique sur l'équateur a été autrefois fort différente 
de ce qu'elle est maintenant; il suppose qu'une comète, 
en passant prés de la terre, a causé ce changement, et 
voici comment il l'exprime : , 

Une comète émue , àgatant sa /é-nr»//*, 

De la terre, en passant, changea la ligne oblique 

Qui de son équalcar écartait leciipiiqne. 

(i) Toute rancieiine physique a produisant par la transmutation 

été dupe de cette forme visible; on d'un autre, ou par sa sortie d'uuau- 

a traité le feu , non pas le calorique, tre corps. 

le feu proprement dit, comme uu (2) Voyez le Discours prépara* 

élément existant en substance et se ioire, p. xviij. 



288 LIVRE II. POÉSIE NARRATIVE. 

. Le soleil , dès ce temps moins élevé sur /àt , 
Resserra le chemin qu'il éclaire aujourd'hui. 
Ici le Capricorne a borné sa lumière; 
Là, le Cancer marchant la repousse en arrière (i). 

Je ne sais ^ je Tavoue , ce que veut dire une comète égarant 
sa terreur^ ni le Cancer qui marche, ni le soleil qui est 
moins élevé sur Céquateur^ parce qu'il en est plus rappro- 
che ; cette dernière expression s'entend bien dans les idées 
de la sphère ancienne, et nous disons tous les jours, eu* 
é([ard à notre hémisphère^ que le soleil monte sur Féqua- 
teur pendant six mois , et qu'il descend pendant le même 
temps; mais, dans la réalité, il n'estni plus ni moins élevé sur 
l'équateur, parce qu'il s'en éloigne davantage. Déplus, Le- 
raercier admet ici l'hypothèse contraire à celle qui a régné 
chez tous les peuples anciens. On a toujours supposé qu'<au- 
trefois il y avait un printemps perpétuel, c'est-à-dire, que 
le soleil ne quittait pas l'équateur (2); ici, nous trouvons 
qu'il s'ert écartait beaucoup plus, c'est-à-dire, qu'il y avait 
des saisons plus excessives que dans l'état actuel , que la 
chaleur était bien plus considérable pendant Télé , eJt le 
froid, en revanche , beaucoup plus intense pendant l'hiver 
qu'il ne l'est maintenant. Or, Lemercier ne parait pas avoir 
compris ces conséquences : le rétrécissement de la zone 
torride lui semble avoir augmenté l'intensité du froid. 

Ces hommes vont périr . 

Si, loin de la froidure et vers des cieuz prospères 

Ils ne hâtent leur fuite, et sourds à mon conseil. 

Ne suivent au midi les filles du soleil (3). 



Le dieu du pôle, alors invoquant le soleil , 
Éleva dans les cieux sa plainte boréale (4): 
voilà une singulière épithète. 

(i) Çh. I, p. 2 4- 80"* Jupiter que commencent les 

{i\ Plut. rfeP/ac. p/iiTos ÏT, BjHl, quatre saisons , v. ii6 à ii8. 

12 ; voyez aussi Ovide, Metam. I, (3) Ch. 1, p. 24. 

V. ijoj et suivants :ver eral œter- (4) P» *5, 

fiiîm. C'est dau$ l'âge d'argent et 



SECTION I. «— EPOPEES REGULIERES. 289 

Vois de nos régions l*obscarité fatale, 

Immuable Hélion, père immortel des jours* 

La sphère , pour jamais détournée en son cours , 

Va donc à tes regards dérober nos contrées : 

Ton astre nous délaisse aux ombres abhorrées ( 1 ) . 

««•••t*«>»f***** 

Le ôoleil est touche de cette plainte, mais il ne peutclian- 
ger Tordre universel; il annonce donc seulement qu'il les 
éclairera tour-à-tour, et 

Que sur leurs horizons l'un et l'autre Axigères , 

Consolés tour à tour, verront à chaque fois , 

Après six mois de nuit, naître un jour de six mois (2). 

Or, ce phénomène que le soleil annonce ici comme nou- 
veau, existait déjà, et même à plus forte raison lorsqu'il s'é- 
cartait davanta{je de rëquateur. 

C^est ce que Lemercier n'a pas compris: il a cru que si le 
soleil s'approchait davantage des pôles, ceux-ci auraient, 
comme les ré[jions équatoriales, des jours éga ux ou à peu prés 
égaux à leurs nuits, c'est-à-dire, d'environ douze heures en 
tout temps. C'est une erreur inexcusable; le seul moyen de 
donner aux régions polaires des jours et des nuits de douze 
heures, ce serait de maintenir toujours le soleil dansle plan 
de Téquateur. Dans toute autre position commencent les 
différentes durées du jour et de la nuit, et elles sont d'au- 
tant plus marquées, que Téloignement de l'équateur est 
plus considérable. 

Un dernier inconvénient de l'exposition allégorique des 
vérités scientifiques, c'est le grand nombre de notes mar- 
ginales qu'on est entraîné à mettre, et que le lecteur est 
obligé de lire, sous peine de ne pas savoir exactement 
ce que signifie tel ou tel passage. Lemercier en a mis 
beaucoup, moins peut être qu'il n'en aurait fallu (i5), et 

(1) Ch. I, p. 25. (3) Voyez sa remarque après le 

(7.) p. a^« sixième chant. 



290 LIVRE H, — POÉSIE NARRATIVE. 

souvent, il faut Tavouer, elles sont rédigées de manière à 
faire croire qu'il ne savait pas suffisamment ce qu'il voulait 
enseigner (i). 

On voit par là que le poème de VJltantiade, malgré la 
haute opinion que Lemercier en avait, est, sous le rapport 
scientifique , loin de répondre à ses espérances. C'est une 
idée originale sans doute, que de mettre en vers, et sous la 
forme théogonique, les vérités de la physique moderne ; 
nous allons examiner si cette idée était heureuse au fond ; 
ce qu'il y a de certain, c'est que l'exécution en a été 
tout-à-fait manquée; et je ne parle pas ici de la forme du 
style qui est toujours essentiellement mauvaise chez Lemer- 
cier, parce que, comme je l'ai dit, il n'était pas artiste; je 
parle de l'expression même des phénomènes, qui est tou- 
jours chez lui incomplète et fautive , soit par la faute de la 
science, soit par celle de Fauteur. 

Examinons maintenant la partie vraiment importante 
de cette œuvre, sur laquelle j'ai promis de revenir avec 
quelques détails, je veux dire les moyens nouveaux que 
propose Lemercier pour jeter dans les poèmes épiques 
modernes le même intérêt que la mythologie permettait aux 
anciens de mettre dans les leurs. Je serai très-court, 
car l'erreur est si frappante, qu^il suffira de quelques mots 
pour la faire reconnaître à tout le monde. 

Je laisse d'ahord de côté toutes les questions déjà traitées 
depuis longtemps (2) , sur la distinction des divers mer- 

(1) Lemercier définit par exem- tion. — p. 23, « on figure les axes de 

pie, p. 17, l'équateur, un cercle qui la sphère céleste... par des .lignes 

partage également les deux hémis- imaginaires qui, de deux points opm 

pitères terrestres entre les deux tropi- posés de leur circonférence^ passent 

ques. •— p. 18, « il faut, en considc- directement par leur centre et verti- 

rant le soleil comme milieu central y calementàleuréquateur». Si ces idées 

faire abstraction de son étendu^ et ne sont pas fausses, jamais du moins 

de sa masse, et ne le voir que comme un homme qui saura ne s'exprimera 

un point attirant ». Ce point doit jus- de cette manière, 

tement représenter la masse du so- (2) Marmomtfx, Eléments de Uttcm 

leil. On n'en fait doL^c pas abstraC" ratut-e^ mot merveilleux. 



SECTION I. •*- ÉPOPÉES AéOULIERES. 2^9 f 

veiUeux^ sur Tusage qu'on en peut ou qu'on en doit faire 
dans les poèmes épiques (i). 

Je me home à remarquer que l'emploi du merveilleux 
est fondé sur la disposition de l'esprit humain à croire que 
des êtres supérieurs à lui veulent lui faire et lui font en 
effet du bien ou du mal. Quelle que soit la vérité philoso- 
phique de cette proposition^ c'est un fait d'expérience que 
l'homme croit naturellement à ces puissances inconnues 
et bien ou mal intentionnées. 

On répète tous les jours que le temps du merveilleux 
est passé, que nous ne croyons plus à ce qui est au-dessus 
de là nature ou hors des données de l'observation ; c'est 
une pure supposition : à priori, on pourrait dire que les 
tendances générales de l'esprit humain ne passent guère , 
et que si l'on aimait le merveilleux autrefois, on doit l'ai- 
mer encore aujourd'hui : en fait, nous ne voyons pas que 
les romans où le merveilleux joue un grand rôle, soient 
moins lus, moins avidement dévorés que les autres. Les 
Ménoires du Diable, deM. Soulié, sont là pour le prouver, et 
dans les Souvenirs delà Marquise de Créquy, dont le succès 
est certes l'un des plus grands qu'ait eus un roman français 
depuis bien longtemps, les histoires merveilleuses, comme 
celles du Chevalier tué un vendredi saint, sans avoir pu se 
confesser, la légende, attribuée à Cagliostro, àwPamdis sur 
terre, et d'autres encore, ont puissamment concouru au 
succès du reste de l'ouvrage. Ainsi, le merveilleux est 
aujourd'hui comme autrefois un instrument très-puissant 
entre les mains des poètes. 

Cet instrument est-il plus difficile à manier? c'est pos- 
sible, et je le crois ; mais ce n'est pas là la question pour 
le moment. Ce qui nous importe , et ce qu'il y a de certain, 
c'est que le sentiment que l'homme a naturellement de sa 

(i) Ces questions mériteraient mais ce serait la matière d*un ou- 
bren d'être examinées de nouveau: "vrajje entier, etce n'est pas ici le lieu. 



^igj LIVRE ri. *^ POÉSIE NARRATIVE. 

faiblesse , le dispose à reconnaître ces êtres supérieurs bien 
ou mal-veuillanls, et que Titlée de cette influence exercée vo- 
lontairement sur notre destinée , est la cause et la condition 
essentielle de rintcrét que nous inspirent ces personna{];es. 
Or, Lemercior a tout-à-fait mis de côté cette condition. 

Selon lui , toutes les fictions mytbologiques des Grecs 
eacbent le sens de quelque loi ou phénomène naturel (i); 
cela n'est pas douteux pour certains mythes, ceux par 
exemple que Abjurent les fables de Persée, d'Hercule , de 
Diane, etc. {'i); cela paraît probable pour quelques phé- 
nomènes physiques, quoique tout le monde ne soit pas 
d'accord sur ce qu'entendaient les anciens (3) ; ceux-ci, 
d'ailleurs, ont souvent, sous le même nom, dësig^né plu- 
sieurs choses, et quelquefois aussi ils ont désig^né la même 
chose sous plusieurs noms , ce qui est bien près de ne plus 
si{];nifier rien du tout. Enfin , les Grecs ont représenté par 
des divinités leurs passions, leurs sentiments, leurs vices 
et leurs vertus; Cupidon, Vénus, Apollon^ Minerve et tant 
d'autres, sont des êtres de ce genre, et figurent nllégori- 
quement l'amour, la beauté, les talents poétiques ou in- 
dustriels de l'espèce humaine : jusqu'ici Fopinion de Le- 
mercier est inattaquable* 

Il va plus loin : tous les dieux des Grecs étaient-ils né- 
cessairement allégoriques ou significatifs de quelque phé- 
nomène naturel? était-ce là la condition même de leur 
divinité? Lemercier l'affirme; il ne le prouve pas , per- 
sonne ne l'a prouvé , et en mon particulier, je n'en crois 
pas un mot. Faisons-lui toutefois cette concession , et exa- 
minons la conséquence qu'il eu lire. 

il L'étude de la nature, dit-il (/{) , a précédé la création 

(i) Mlantiade, Discours prépara* (3) Natalis Comitis, mythologia, 

toircy p. XV. passim. 

(2) Dupuis, Origine des Cultes; (4) Atlantiade, Discours prépani" 

VoLNEY, les Buines; F'rancoeur, toire, p. xvj. Voyez aussi p. xxv, 

Vtttnographie. xxxj et xxxv. 



SECTION I. «*- * ÉPOPÉES RéGULIERSS. SqS 

des fables, puisqu'elles n'en étaient que les attributs sup- 
posés, et qu'elles se rattachaient aux vérités qu'on avait 

cru découvrir Il faut donc aujourd'hui, à l'exemple des 

premiers poètes, contempler longtemps la nature entière, 
et rebâtir sur elle un édifice emblématique ,. en tout con- 
forme à SCS vrais phénomènes : les ignorants dès-lors re- 
commenceront à être enseignés par la poésie, et les savants 
ne la dédaignant plus, perdront le droit de lui reprocher 
justement d'être en guerre avec le sens commun et la 
vérité» (i). 

Que fait Lemercier en conséquence de ces principes ? il 
invente une mythologie tout entière ; il ne parcourra ni 
l'olympe de l'Asie ou de la Grèce, ni le ciel ou l'enfer des 
Hébreux ou des Chrétiens , trop souvent explorés parles 
poètes anciens et modernes ; c'est dans le système de New- 
ton c|ue seront sescieux et ses profondeurs; c'est dans les 
forces virtuelles de la nature , dans la gravitation , la ré- 
pulsion, les forces centrales (2), dans la lumière et l'élec- 
tricité (3), qu'il verra ses divinités. 

Convaincu seulement qu'on ne peut, dans un poème , 
faire agir ces propriétés abstraites sans les personnifier, il 
va leur donner un. corps, en faire, sous des noms de son in- 
vention , et tirés du grec, des personnages doués de vo- 
lonté et d'action : le Dieu du ciel et de la terre, le suprême 
auteur du monde, s'appellera T/î^oac ; l'intelligence univer- 
selle qui vivifie les créatures , sera PsychoUe, l'attraction 
Barytliée ^ la force centrifuge Proballène; ces deux dieux 
sont fils d'une loi générale, qui les maintient en équilibre, 
et dont le poète fait la déesse Nomogène; cette déesse a en- 
core pourfils'le demi-dieu Curgîre, qui préside à la course 
curviligne ou elliptique des astres. Les déesses Syngénie , 
Lampélîe et Pyropliyse désignent respectivement les affi- 

(1) Jtlanliaâef Discours prépara- (a) p. xxxix. 
toirc^ p. xvj. (3) p. xlv et xlix. 



ft94 LIVRE n, ■— • POÉSIE NARRATIVE. 

nités électives, la lumière et le calorique. Fhonè est le dieu 
du son, dont les échos sont les enfants ailés; la nymphe 
Bloiie est la force vitale résultant de l'org^anisation de la 
inalièrc. A ces divinités principales se joignent les puis- 
sances secondaires; la nymphe Electrone ^ Télectricité; son 
époux Pyrotone^ le feu du tonnerre; Sider, le fer, et son 
épouse Magnégyne ou l'aimant; Ménie^ ou la lune; Helion^ 
ou le soleil; la nymphe Sulphydrc (i), ou l'hydrogène et le 
soufre souterrains; le vieux ^émt Métrogée ^ dont le nom 
est composé des mêmes éléments que celui <\e géomètre ^ 
indiquera une idée analogue, je veux dire la disposition 
mathématique de l'esprit humain et les découvertes qu'elle 
lui fait faire (2). 

Voilà certainement un système mythologique complet , 
à l'aide duquel le poète représentera tant hien que mal, 
et, à mon avis, plus mal que Lien, les phénomènes na- 
turels. Mais l'auteur a oublié le point capital; c'est que des 
divinités ne se créent pas de propos délibéré, ne s'accep- 
tent pas à charge de revanche , ou en échange de quelque 
autre; il faut d'abord croire à leur personnalité, à leur 
existence individuelle , à leur puissance volontaire, à leur 
disposition à notre égard , et c'est là justement ce que Le- 
mercier supprime : c'est-à-dire, en d'autres termes , que 
s ?s dieux ne sont pas des dieux, ce ne sont, sous /Vautres 
noms, que des forces abstraites , et il n'y a point de mer- 
veilleux. 

Lemercier ne croit pas que les docteurs de Memphiset 
de ïhèbes aient adoré matériellement le bœuf^ le crocodile 
et l'ibis (3) : j'ignore ce qu'ils pensaient à cet égard; mais 
assurément le peuple n'hésitait pas à les adorer , et c'est 
pour le peuple que sont faits les beaux-arts, c'est à lui qu'ils 
s'adressent, c'est son langage qu'ils doivent parler. 

(1) Même ouvrage, p. xlij à I. résumée de tons ces personnages. 

(2) Voyez, p. 1 et Ixxxij ,. la liste [^) p. Ii. 



SCiCTION h -«* EPOPEES IléGUtIfiRtJl. SqS. 

Lemcrcier croit que ses abstractions pourront être ac- 
coptées des savants rà quoi bon? si ce sont pour eux de 
purs symboles , ils ne vaudront pas les mots de la laugu'? 
scientifique, et jamais ils ne seront acceptés comme dieux, 
puisque la personnalité et la volonté leur manqueront 
toujours. Fcra-t-on d'ailleurs des poèmes pour les savants 
tout seuls ? 

Les savants , dira-t-on , feront petit à petit descendre 
clans le peuple la croyance à ces personnag^es allégoriques. 
Cela d'abord est fort douteux ; car il faudrait faire aJian- 
donner au peuple la religion qu'il professe , ce qui, lieu* 
reuseraent, est aussi difficile que dangereux. 

Mais quand on y parviendrait, qu^aurait-on gagne sous 
le point de vue poétique? absolument rien : le peuple, en 
effet, accepterait ces noms de divinités comme les don- 
neraient les savants, pour de pures allégories ; alors il n'y 
aurait plus de merveilleux, ou bien il en ferait des divinités 
pareilles à nos anges et à nos saints, en leur attribuant une 
personnalité, une volonté, une puissance individuelle, et 
alors la mytbologie de Lemercier ne vaudrait pas mieux, 
rationnellement, que tout autre système d'agents surnatu- 
rels. Est-ce donc bien la peine de changer toutes les 
croyances d'un peuple, pour que les personnes un peu 
instruites aient l'avantage de comprendre l'allégorie cachée 
sous une trentaine de noms qu'on leur aura fabriqués tout 
exprès ? 

Coticluons donc : le système de merveilleux proposé par 
Lemercier, et plus bizarre encore qu'original , n'était au- 
cunement fondé en raison, même au point de vue de l'au- 
teur; il accuse au contraire chez lui l'ignorance absolue 
des véritables dispositions de l'homme, en ce qui tient au 
sentiment des arts. Ce système devait donc être rejeté ou 
plutôt enfoui, comme il l'a été, dans le mépris et l'oubli. 

Et quant au merveilleux en lui-même, on peut dire que 



^9^ LIVIIE II. •— POIKSIE NARRATIVE. 

Tesprit humain admet très-volon tiers toutes les puissances 
surnaturelles que lui offre la poésie , à quelque système 
qu'elles appartiennent : les fées, les génies, les dieux my- 
tholog^iques , les dieux du Nord , les esprits de l'Ecosse, les 
esprits élémentaires, les aug;es, les démons; notre amour 
du merveilleux nous fait tout accepter sans hésitation , 
pourvu que ce merveilleux n'ait rien d'allégorique; car 
alors c'est le merveilleux de la Henriade^ c'est-à-dire, la 
plus froide de toutes les imaginations. 

Entre les divers systèmes de merveilleux , celui qui a le 
plus de chances de réussite , c'est encore évidemment celui 
qui s'accorde avec nos croyances et nos habitudes; et c'est 
celui qu'ont toujours employé, et que devront toujours 
employer, malgré l'avis contraire de Boileau , les bons 
poètes, au moins dans les ouvrages faits sérieusement, 
c'est-à-dire, dans l'intention d'émouvoir et d'attacher en 
même temps qu'ils amusent le lecteur. 

LECTURE XIX. — TraducUons des Poèmes anciens. ^--V Iliade, — 

AIGNAN. 

L'enthousiasme dont on s'était pris, pendant la révolu- 
tion , pour les Grecs et les Romains, devait exciter de nou- 
veau l'émulation de nos poètes, et leur faire consacrer 
leurs veilles à transporter dans notre langue les grands 
poèmes qu'avait produits l'antiquité. 

Quel que dût être plus tard le succès de cette entreprise, 
l'Empire a vu paraître des traductions fort recommandables 
de \ Iliade, de ï Enéide , de la Jérusalem délivrée et du Pa- 
radis perdu. Je ne parle ici que des traductions en vers; les 
traductions en prose sont beaucoup plus nombreuses en- 
core ; elles sont en général préférées par ceux qui veulent 
y trouver un moyen d'entendre le texte, ou d'en faciliter 
l'intelligence; par ceux même qui veulent, sans compa- 



SECTION II. «^ TRADUCTIONa. 2QJ 

raison de Torig;!!}?!, avoir exactement le sens des phrases; 
mais pour ceux qui désirent se Faire une idée {jéuérale du 
poèine et de sa forme poétique; pour les cens du monde, 
en un mot, les traductions en vers sont les seules qui 
puissent satisfaire à cette condition , comme La Harpe l'a 
fort bien montré dans son Cours de Littérature (i). 

Je n'en dirai pas davantage sur la question , d'ailleurs 
fort oiseuse, de la prééminence des traductions en prose 
ou en vers {i) ; celles-ci étant les seules dont nous ayons à 
îious occuper , j'en parlerai dans Tordre que j'ai indiqué 
lout-à-l'heure; je commencerai donc par VIliaàe. 

On sait que ce poème contient l'histoire des combats qui 
ont jeu lieu sous les murs d'ilion , depuis la retraite d'Achille 
sur ses vaisseaux jusqu'à la chute d'flector, tué par le même 
héros, qui vengeait ainsi la mort de son ami Patrocle. 

La réputation de Ylliaâe , considérée par tous les siècles 
comme le plus beau poème qu'ait produit l'esprit humain^ 
lui avait, dans toutes les nations et presque à toutes les 
époques, fait obtenir les honneurs de la traduction. 

En France, pour ne parler, bien entendu, que des tra- 
ductions en vers, Jean Mousset, le premier, selon d'Aubi- 
gné , qui ait fait des vers français mesurés à la manière des 
grecs et des latins (3), traduisit , vers 1 53o , VIliade et TO- 
dyssee en vers de cette espèce. Le premier de ces poèmes 
commençait ainsi : 

chante, déesse , le cœur furieux et l'ire d'AcbilIèS| 
Pernicieuse qui fut, etc. (4) 

Hugues Salel, valet de chambre de François P', reçut 
une pension de ce prince pour traduire 17//a(/d en véritables 

(i) Première partie, liv. 1, chap. (3) Dictionnaire historique, mot 

3,t. I, p. loo. Moussel. 

(a) Cette question est traitée avec (4) D'Aubignè, Petites œuvres 

beaucoup de netteté dans le discours mêlées, p, 126. Genève, i63o. — 

sur Homère, que Lamotle a rais en Voyez aussi Prosper MahchanOj 

tête de son JUade, p. cxlix. Dict, liistor., mot Mousset, 



ig8 LIVRE il. — POÉSIE NARRATIVE. 

vers français , c'est-à-dire en vers d'un certain nombre de 
syllabes, termines par des consonnances; il mit les onze 
premiers chants en vers décasyllabes. 

Cet ouvrage étant resté imparfait par la mort du traduc- 
teur, Amadis Jamyn, secrétaire de la chambre du roi 
Charles IX , et son lecteur, le revit et donna les treize der- 
niers chants en vers alexandrins; il y ajouta même les trois 
premiers chants de YOdyssée (i). J'aurai l'occasion de citer 
tout-à-l'heure quelques vers de SalcI. 

Salomon Certon, autre vieux poète, a traduit • aussi 
VIliade en vers alexandrins : il est si peu connu qu'on ne 
trouve pas même son nom dans les dictionnaires biogra- 
phiques. 

A une époque où la langue française , plus développée , 
pouvait mieux lutter contre la langue grecque, je veux 
dire dans le siècle dernier, de nouveaux efforts furent faits 
pour nous doter d'une Iliade en vers. 

Lamotte d'abord traduisit ou plutôt réduisit VIliade (2); 
c'est ce qui a fait dire à J.-B. Rousseau^ dans une épigramme 
que tout le monde connaît : 

Le traducteur qui rima l'Iliade i 

De douze chants prétendit l'abréger ; 

Mais, par son style aussi triste que fade, 

De douze en sus il a sa l'allonger. 

Or, le lecteur qui se sent affliger 

Le donne au diable, et dit, perdant haleine : 

Hé! finissez, rimeur à la douzaine : 

Vos abrégés sont longs au dernier point. 

Ami lecteur, vous voilà bien en peine : 

Rendons-les courts en ne les lisant point (3}. 

(1) Les vingt-quatre livres de Cl" i584t chez la veuve Lucas Breyer; 

liade d'Homère, prince des poètes a vol. petit in- 12 en italiques, de 

grecSf traduicls du gtvc en français t 49° feuillets eu tout. 
les onze premiers livres par Hugues (2) VIliade ^ poème, avec un dis- 

Salel, a66e de Saint- Chéron; et les cours sur Homère, par M. db La- 

treite derniers par Amadis Jamyn, motte, de l'Âcadéinie française. Pa* 

secrétaire de la chambre du roy ; les ris, 171 4? petit in-8*>. 
vingt-quatre revus par le même. Paris, (3) J.-B. Rousseau, Epigr., Il, 1 a. 



SECTION 11. TRADUCTIONS. 299 

Voltaire, dans YEssai sur la Poésie épique , qu'il a placé 
à la suite de sa Henriade, nous donne en ces mots une idée 
des mutilations que Lamottc avait fait subir à Homère : 
il Le poète grec veut-il fléchir la colère d'Achille , il per- 
sonnifie les Prières : elles sont filles du maitre des dieux; 
elles marchent tristement , le front couvert de confusion , 
les yeux trempés de larmes^ et ne pouvant se soutenir sur 
leurs pieds chancelants; elles suivent de loin llnjure, Fln- 
jui'e altière, qui court sur la terre d'un pied léger, levant 
sa tète audacieuse (i). C'est ici sans doute^ ajoute Voltaira, 
qu'on ne peut s'empêcher d'être un peu révolté contre feu 
Lamotte - Houdart qui, dans sa traduction d'Homère, 
étrangle tout ce beau pacage et le raccourcit en deux 
vers : 

On apaise les dieux , et par des sacrifices 

De ces dieux irrités ou fait des dieux propices » (a). 

Le même critique dit encore un peu plus loin : « Lamotte 
a^té beaucoup de défauts à Homère, mais il n'aconservé 
aucune de ses beautés ; il a fait un petit squelette d'un corps 
démesuré et trop plein d'embonpoint : en vain tous les 
journaux ont prodigué des louanges à Lamotte; en vain... 
s'était-il fait un parti considérable : son parti , ses éloges , 
sa traduction, tout a disparu, et Homère est resté » (3). 

Je ne veux pas relever Lamotte de la condamnation pro- 
noncée par Voltaire après tant d'autres; je la tiens pour 

(f) Voltaire parait avoir cité de vent et guérissent les maux quelle 

mémoire ce passage du discours de a faits ; elles versent les bienfaits 

Pliéuix à Achille dans le \X9 livre sur le mortel qui les révère, elles 

de V Iliade, vers /igS. Voici la tra- exaucent ses vœux. Mais s'il en est 

duction du prince Lebrun : « Les qui les rejettent, qui les repoussent. 

Prières sont filles de Jupiter , boi- elles montent au trône de Jupiter et 

teuses, les joues chargées de rides, lui demandent de ramener sur eux 

les yeux baissés, elles se traînent sur l'Injure et de punir leurs dédains», 

les pas de l'Injure; altière , farou- T. I, p. 342. 
che, l'Injure marche devant elles , et (2) Voltaire, t. VUI, p. 33 1, 
sème suna terre le malheur et l'ou- (3) lOid.f p. 332, 
trace ', partout les Prières la sui- 



300 LI\TIB IT. ~ I>0|SIÊ KAnHAtIV£. 

très-juste et 4rës-méntée. Je remarque seulement que La- 
motte était un homme de beaucoup d^esprit et de juge- 
ment, peu sensible assurément aux beautés poétiques, 
mais saisissant très-finement les défauts d'un ouvrage en 
vers ou en prose ( i ). 

S'il a réduitIIomèrc,s'iI Ta raccourci de douze chants, il 
n^a pas rendu sa traduction bonne sans doute; mais il a 
montré que, pour lui, YlUade était démesurément lon- 
gue (2). Il a ouvertement déclaré, ce que sentent très-bien, 
s'ils ne le disent pas , tous ceux que l'amour du grec ou de 
la littérature ancienne n'a pas entièrement aveuglés, que 
Y Iliade est en effet vide d'action ; que les combats et surtout 
les discours y sont excessivement multipliés; que, sauf les 
expressions, ce sont presque toujours les mêmes (3). Celte 
monotonie dans les idées et dans les images , la répétition 
des mêmes figures, des mêmes descriptions, des mêmes 
ënumérations, tenaient sans doute à l'état d'enfance de 
l'art poétique ; on ne savait pas encore lier une intrigue , 
enchaîner les événements et varier les situations» 

De nos jours, cette science est devenue commune; le 
moindre romancier en sait plus à cet égard que n'en ont 
jamais su les Grecs; ce qui ne veut pas dire sans doute 
c[u'il ait un génie égal à celui des bons poètes anciens, mais 
bien que le temps et les progrès successifs de l'esprit humain 
nous ont procuré la possession de certains moyens littéraires, 

(1) Voyez, son discours sur Ho- livres en douze. On croirait d'abonl 

mère, où il discnle avec beaucoup que ce ne peut cire qu'aux dépens 

de sagacité les défauts et les qualités de bien des choses importantes 

du poète grec; voyez surtout à la Mais si Ton considère que les ré})ë« 

page clxiij. tilions emportent plus de la sixième 

(i) « Je me suis proposé, en met- partie de ï Iliade; que le détail ana^ 

tant X Iliade en vers, de donner un toniique des blessures et les longues 

poèuie qui se fit lire Entre plu- harangues des combattants en eni- 

sieurs raisons, ce qui a fait tort à - portent encore bien davantage, on 

nos poèmes c'est leur longueur jugera qu'il m'a été facile d'abréger 

Lamotte, ibid.^ p. civ. sjns qu'il en cuiitât rien à l'action 

(3) « J'ai réduit les vingt-quatre priucipale». LâMoite, f('iV,jp.clvij. 



SECTION II. TRADUCTIONS. 3o I 

comme ils ont mis dans les mains de tout le Inonde les cho- 
ses aujourd'hui communes, et dont on ne peut se passer; le 
sucre, par exemple, les horloges, les diligences, que les plus 
industrieux des anciens n'auraient jamais pu obtenir, y eus- 
sent-ils sacrifié toutes leurs richesses et toute leur vie. 

Il n'y a que les esprits étroits ou aveuglés parles préjugés 
du collège, qui puissent méconnaître ce progrés presque 
parallèle des sciences industrielles et de ce qui, dans les 
beaux-arts , en forme la partie technique. 

Pour nous donc, un poème français fait comme Vllladej 
avec un génie égal à celui d'Homère, avec lès mêmes qua- 
lités et les mêmes défauts , serait un ouvrage illisible : la 
grandeur de la création poétique, ni la richesse de Tima- 
gination , ni l'éclat des images , ni la magnificence du style 
n'y feraient rien du tout ; l'ennui serait plus fort que le 
reste; on ne le lirait pas (i). 

C'est ce qu'avait parfaitement senti Lamotte^ et j'ai bien 
peur que ce ne soit là la véritable raison qui condamnera 
toujours promptement à l'oubli , quels que soient le talent 
du traducteur et la perfection de son œuvre, les traductions 
des ouvrages grecs et latins. 

A les prendre au plus haut point de perfection que l'on 
puisse imaginer, ce seraient des ouvrages anciens refaits de 
nos jours; eh bien, cette définition seule en est la condam- 
nation formelle : l'homme ne peut pas plus dans Tordre 
intellectuel c[ue dans Tordre politique ou chronologique , 
se trouver de rechef au même point; et l'on applique avec 
raison au goût littéraire des nations , la magnifique com- 
paraison qu'employait Heraclite pour peindre la suite uni- 
verselle des événements et des choses : « C'est, disait-ib un 
fleuve immense où il n'est pas donné à l'homme d'entrer 
deux fois » (2). 

{i) \ovTAïJ\E, Essai sur la poésie (2) Diog. Laert. in Heraclito^ 
épique f ch. 11, à la fia. Plato in Cratylo» 

26 



3oîî LIVRE ÏI. •— POIÊSIE NAnRATIVÉ. 

Mais cette question ne saurait être traitée ici. Je continué 
donc la liste des poètes qui ont entrepris la traduction en 
vers de V Iliade. 

Guillaume de Rochefort, né à Lyon en ijSi , mort en 
1788, membre de TAcadcmie des Inscriptions et Belles- 
Lettres, a donné, en 1781 , une traduction de l'Iliade et 
de YOdyssée (1). On trouve de la grâce, de la facilité, de 
la sensibilité dans divers morceaux ; mais Tliarmonie., la 
précision , Ténergio lui manquent , et les grandes images 
dllomère sont souvent rendues par des images commu- 
nes (?.). Cette distinction est indiquée par Aignan lui- 
même (3), qui, dans sa première édition deYIliade, avait 
assez mal traité Rocbefort (/j), mais qui, l'ayant relu avec 
attention , a déclaré dans sa seconde édition que son pre- 
mier jugement avait été précipité; qu'il devait par consé- 
quent être redressé en plusieurs points : il a alors reconnu 
le graoil mérite de son savant prédécesseur, son bonheur 
même dans la traduction des passages d'Homère qui se 
rapportaient à son génie , et les emprunts qu'il lui avait 
faits. 

Dobremès et le baron de Beàumanoir ont aussi donné 
des traductions de Vlliade^ aujourd'hui tout-à-fait incon- 
nues (5). Cabanis se délassait encore de travaux plus sé- 
rieux par des essais de traduction en vers du prince des 
poètes grecs, et l'on a de lui quelques fragments. 

(1) Dictionnaire historique, mot crilê soutenue, presque jamais la 

Rochefort. tournure et l'expression propre ». 

(1) Ibid. Discours préliminaire f p. io3. 

(t) Voyez aussi M. Boucharlat, ,i^) DanssapremièreéaUionin-ii, 

Snileau Lycée de La Uarpe. f^'G"»" c'^e cpiel.p.ics xcrs de Do- 

,/. M I „ 1 r . / II. î «rcmcs et neaumano.r. V.w voici 

(4) «M.ueUoclietortatravailIe<le ^ „ i ^^ !«..„:-- • . » 

\ ^ c ' . I ,.| . , quatre de ce dernier, cest Ajia- 

bonue h»i; mais lors<ni il s est cru Z,^„„«„ «„: „«..i„ . " 

, , , ^ 1 . ,, * , .. memnon qui parle : 

appelé a traduire lloniere en rran- ^ , . 

* .' -1 • . 1 . . ^ ^ ' 0"e de no» lonRs travaux lu naix toit L« calairr: 

çaiS , il s est COlUplCleUJent trompe yulHon de la G-cke etiHn suit iribuiairc; 
SUif sa vocation Rarement de t» «oyont lou» «mi». Dnns cet e>i| oîr Baueor 

fortes invialitcs , mais uneiucJio- " {OhcoKrsf>it{Mnairf,p, uh) 



SECTION IK *-• TRADUCTIONS, 3o3 

Enfin AiGNAN, né en 1773 , mort en 182/1 , membre de 
rAcadëmie Française en i8i/|, adonné une traduction 
de V Iliade » supérieure, si je ne me trompe, à tout ce que 
nous avions jusqu'alors (1). Sa première édition, où, comme 
il Ta reconnu lui-même , il n'avait pas rendu justice à Ro- 
cbefort , avait indisposé contre lui; si bien qu'on le repré- 
senta plus tard qui atteignait aux portes de l'Institut en 
montant sur les épaules de son devancier. 

Mais lorsqu'il eut reconnu le mérite de celui-ci , cette 
critique , tout ingénieuse qu'elle était , ne frappait plus 
aussi juste; car, enfin, c'est le droit commun dans tous les 
arts, et particulièrement dans les traductions, que les der- 
niers venus profitent de ce qui s'est fait avant eux (2), 

Aignan a exposé avec beaucoup de simplicité le système 
de traduction qu'il avait suivi: « J'ai fait, dit-il, très-peu 
de retranchements ; j'enaimoinsfaitqueM, deRochefort.., 
mais j'ai quelquefois serré le tissu de manière pourtant à 
ne jamais altérer le caractère de l'original, et à faire sentir 
le défaut sur lequel je cherchais à glisser » (3). Ces mots 
nous montrent que notre auteur ne s'est pas fait illusion 
sur Touvrage qu'il entreprenait; il a bien vu la difficulté 
pour un français de faire passer dans sa langue un poème 
si long et en même temps si lâche et si vide , et surtout de 
lui trouver des lecteurs. 

Pour cela , il a pensé qu'il devait resserrer, autant que 
possible, les amplifications trop souvent sonores et peu 
substantielles du* poète grec ; mais ce n'était pas encore 

(1) Le jury, nommé pour la dis- (3) Il avait, dit la Biographie des 

trîbutioD des prix décennaux , a dé- Contemporains, pris mot à mot, dans 

claré, p. 7 (voy. les Rapports, etc.), Rochefort, plus de douze cents vers, 

« qu'il aurait joint aux traductions ce qui le fit surnommer le Cosaque 

de Delille et de Gaston une traduc- de l'Institut. Il n'avait qu'à avouer 

tion nouvelle de Viliade d'Homère, hautement cet emprunt, on ne lui 

81 cet estimable ouvrage n'avait pas eût rien reproché, 
été publié peu de temps après la (3) Ouvrage cité , Discours préti» 

clôture du concours ». minaire, p. 80. 



3o4 LIVBE If. — POÉSIE KARRATIVE. 

assez : on ne lira pas 176W^ d'une haleine; rintérêt n'est 
pas assez soutenu pour qu'on puisse suivre même un chant : 
Aig;nan a imaginé un moyen fort ingénieux , dont il rend 
compte lui-même en ces termes : n La division en chants... 
ne m'a pas paru suffisante, et, pour transiger mieux avec 
le dégoût superbe du siècle et l'impatience de la nation » 
j'ai rétabli les subdivisions des anciens rhapsodes.... Cha- 
cun pourra donc lire séparément, de la même manière que 
les rhapsodes les chantaient, V Enlèvement de Briséis^ le Cont" 
bai de Paris et de Ménélas, Fénus blessée par Diomède » (i). 

C'est au fond comme s'il nous eût dit : Vous ne liriez pas 
un long poème; je vais, pour votre plus grande commo-^ 
dite, le décomposer en quatre-vingts ou cent parties, in- 
dépendantes les unes des autres, que vous lirez comme 
autant de petits poèmes particuliers. 

L'expédient n'était pas mal imaginé; et telle est pourtant 
l'antipathie du public pour les reproductions des ouvrages 
anciens, qu'on n'a pas lu le travail d'Aignan;du moins 
on ne le lit plus du tout , si bien que , depuis sa mort, un 
nouveau traducteur, M. Bignan, s'est présenté dans l'arène, 
et nous a donné, à deux ans de distance, ïlliade et VOdys" 
sée en vers français. Je souhaite qu'il ait plus de succès 
que n'en ont eu jusqu'ici nos traducteurs , et Aignan ea 
particulier. 

Il faut dire cependant que la traduction de celui-ci est 
fort estimable : tout n'y est pas sans doute de la même 
force; du moins y a-t-il presque partout une interprétation 
convenable du texte, souvent beaucoup d'élégance dans 
le langage, quelquefois même de l'énergie et une véri- 
table éloquence. 

Je donnerai un exemple ; je choisirai pour cela la pro- 
vocation d'Hector aux Grecs dans le VII® livre, celle qui 
précède son combat avec Ajax : c'est un discours fort beau 

(i) Même ouvrage, p. Si. 



91CTI0N If. *— TRADrCTIONS» 3o5 

et fort célèbre, parfaitement ilëtenninë (Vaillcuvâ, et qui 
comprend vingt-cinq vers dansl'ori{jinal(i). 

Voici d'abord la traduction de Hugues Salcl, dont j'ai 
parlé tout-à-l'heure. La comparaison entre les deux noua 
montrera combien la langue poétique a cbangé depuis 
cette époque, ainsi que le système de traduction. 

DoDcques Hector, accoustréde ces armes, 
Dit devant tous : Oyez, Troyensgens d'armeSf 
Et vous» Grégeois, à présent un propos 
Qui peut servir à vostrc aise et repos. 
La convenance et les promesses faictes 
Kntre ces camps demeurent imparfaictes 
Et sans effect. Jupiter nous a mis 
En ce danger et n'a f accord permis , 
Pour cetjjuil veut {tant dt plein de malice) 
Voir de nous tous un cruel sacrifice. 
C'est à savoir, ou que Troie soit prise 
Par vous, Grégeois, on qne vostre entreprise 
Soit inutile^ et quen hrief vous soyez 
Par les Troyens tous occis ou noyez. 
Or maintenant, pour ce que je sens bien 
Qu'en vostre camp y a des gens-de bien, 
Et coura/fCux , qui ne voudraient faillir 
De bien défendre et de mieux assaillir. 
Faites venir le plus vaillant et fort 
Pour me combattre et montrer son effort 
• Contre moi seul : certes je tatlendrai. 
Et ma promesse et ma foi lui tiendrai. 
Dont j'en rjequiers , s il en estait besoin , 
A l'advenir, Jupiter à tesnioin. 
S'i7 est vainqueur, et que sa lance il souille 
Dans mon corps mort, il prendra ma dépouille 
Et la pourra en ses vaisseaux porter. 
Sans antremeni/sur le corps attenter. 
Ains permettra aux Troyens de le prendre 
Pour le brûler et recueillir la cendre; 
Et s'il advient qu'Apollo me permette 
Qu'à! soit oultrc et qxià mort je le mette, 

(i) HoMÎhftE, Iliade, VU , vers 6; h gt. 



3ô6 LIVRE II. «* POESIE NARRATITE. 

Tant seulement je me contenterai 
De son harnois , lequel je porterai 
Daus liiou, le pendant en son temple , 
Qui servira de trophée et d'exemple ; 
Et quant au corps, je le ferai mener 
A ses Grégeois qui pourront ordonner 
Son monument sur le bord de la rive 
De l'Hellespont : dont si quelqu'un arrive , 
Par traictde temps jusqu'en ceste contrée, 
Quand ii aura la tombe rencontrée, 
Dire pourra : Ci-gist le grec vaillant 
Auquel Hector, rudement t assaillant. 
Donna la mort, combien qu'il fist effort 
De chevalier très-valeureux et fort : 
Voilà comment l'homme étranger dira. 
Dont mon renom jamais ne périra (i). 

Cette longue paraphrase, où Ton compte presque deux 
fois autant de vers que dans l'original (quaranle-huitpour 
vingt-cinq), contient, comme le montrent les mots écrits 
en italique, la valeur de quinze vers entièrement ajoutés 
au texte et assurément fort inutiles; à peine appellerions- 
nous traduction une imitation aussi lâche d'un ouvrage 
étranger. Dans le seizième siècle on n'y regardait pas de si 
près. 

Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que, si Salel a ajouté 
beaucoup de chevilles , il en a retranché aussi plusieurs : 
on ne voit pas chez lui ces épithètes insignifiantes et mul- 
tipliées sans mesure, qui caractérisent la poésie homé- 
rique. 

Dans le seul discours que j'examine ici , qui n^a, je le 
répète, que vingt-cinq vers dans l'original, on trouve 
presque coup sur coup les Grecs aux belles chaussures (2) 
elàla belle chevelure (3) ; le cœur placé dans la poitrine (4) ; 

(1) Les vingt-quatre livres de Vl^ (2) Eu/v^/xioe« , VIÏ, v. 67. 
liade d Homère ^ etc., par Hugues (3) Kac-/îy.3//.iwyTej, v. 85. 

Salel, liv. VU, feuillet 118. (4) rîvt ïT/iOsoryi v. 68. 



Troie tmx belles tours (1) ; des vaisseaux creux (a) qui vont 
sur la mer(3)> bien garnis de bancs (4), et qui ont beaucoup 
de rangs de rameurs (5) ; la mer couleur de vin (6) ; Hector 
le divin (7) ou CiUustre (8); une lance bien tendue en 
avant (g) ^ et Apollon qui lance au loin ses /lèches (10). 
Certes, il est difficile d'être plus prolixe, et d'accumuler 
davanta£[e les mots parasites. Salel, obéissant au g[oût de 
sa nation, les a tous retranchés ; il y a substitué des phrases 
qui ne sont pas plus utiles , mais qui du moins signifient 
quelque chose ; tandis que ces mots grecs ne signifiaient 
véritablement rien; ils s'accolaient à la fin des substantif^, 
à peu près comme certaines syllabes que nous ajoutons 
quelquefois par forme de jeu à la fin des mots : elles n'ont 
aucun sens et servent seulement à dérouter ceux qui ne 
sont pas habitués à cette amusette. 

Voici, par opposition à l'amplification de Salel, la ré- 
duction de Lamotte : il supprime tout le discours et le rem- 
place , comme on le verra, par un seul vers : 

Après quelques essais , etc. , 
Le généreux Hector interrompt le carnage; 
Il défie au combat le plus brave Argieii ; 
Le sort lui donne Ajax le Télaroonien (i i). 

Ces deux derniers vers remplacent, le premier, le discours 
d'Hector; le second , les inquiétudes des Grecs, le dévoue- 
ment de Ménclas, le discours de Nestor, le tirage au sort 
entre les principaux guerriers grecs, les préparatifs d'Ajax 
et les menaces que se font les deux guerriers. 

Il est permis de croire que Lamotte s'est bien aveuglé 
lui-même, quand il a pensé que cette analyse si sèche, et 

{i) EÛTTu^yov, V. 71. (7) Aîw, v. ^5. 

(2) ILo'drji^, V. 78. (8) ^viSifiOi, V. 90. 

(3) n^vroTri^otyiv, v. 7a. (9) TotvaV.xîi, v. 77. 

(4) Eh^ijzj.fiovi t V. 84. (10) ExKTOfo, V. 83. 

(5) ïloXwHtSt.y, 88. (n) Lamotte, //mrfe , liv. VI, p. 
(^) OtvOTra, V. 88. 207. 



3o8 LIVRE II. — POESIE NARRATIVE. 

réduite ainsi aux proportions d'une matière de vers, re- 
présentait en substance tout ce qu'il y a dans le passag[e 
de VlUade qu'il veut faire connaître. Sans doute, en pres- 
sant le plus possible la narration d'Homère, on en fait 
sortir ce que Lamotte nous dit ici en deux vers; mais 
c'est une sorte de caput morluum , qui ne ressemble plus en 
rien à la tîbose analysée : il n'y a ni couleur poétique , ni 
exbibition de caractère , ni personnalité des liéros; tout se 
réduit à une pure abstraction qui ne saurait intéresser 
personne (i). 

La traduction d'Aignan ne donne ni dans l'un ni dans 
l'autre excès; il y a vingt-cinq vers dans le texte, il y en a 
vingt-sept dans le français; il rend toutes les pensées exac- 
tement, en supprimant, bien entendu, les épitbètes oi- 
seuses qui semblent la langue propre d'Homère; enfin, sa 
poésie, sans être aussi élevée que celle du modèle, n'est 
pourtant pas au-dessous de la situation; les vers y sont 
convenables. On en jugera , du reste, par ce qui suit : 

Peuples! s'écrie Hector, peuples , prêtez l'oreille ! 
Un désir Qéuéreux dans mon ûme s'éveille : 
Jupiter (par sa inain nos pactes sont brisés), 
Veut que de notre sang ces bords soient arrosés. 
Jusqu'au jour qui verra Pergamc renversée, 
Ou des Grecs abattus la Hotte dispersée. 
Des chefs audacieux combattent parmi vous : 
Si l'un d'eux contre moi veut signaler ses coups, 
Qu'il vienne^ et de fureur nos lances animées 
Seules vont se croiser entre les deux armées. 
Que Jupiter vengeur, par ma voix implorée, 
Soit arbitre et témoin de ce combat sacré! 
Si mon rival heureux proclame sa victoire, 
La dépouille d'Hector doit suffire à sa gloire; 
Que fier de ce trophée, il respecte mon corps; 
Qu'Ilion, me frayant le noir sentier des moils. 
Sur un bûcher pieux puisse honorer ma cendre. 

(i) Voyez ci- dessus, p. 2 5; et a5 8. 



SECTION fî. -^ TRADUCTIONS. SOQ 

Mais, si dans les Enfers mon bras le fait descendre, 
Si le dieu du carquois veut illuitrer mon nom , 
Appendant sou armure au temple d'Apollon, 
J'honorerai son corps ; vos mains reconnaissantes 
Au bord de l'Hellespont, près des cités puissantes, 
Elèveront sa tombe; et nos fils courageux, 
Un jour , en sillonnant ces détroits orageux, 
S'écrieront : Là repose un guerrier magnanime 
Que fit descendre Hector au ténébreux abîme; 
Et ma gloire, ô guerriers ! ne périra jamais (i] ! 

Si l'on compare celle traduction au texte même, on ne 
trouvera guère d'ajouté que les deux vers soulignés précé- 
demment : 

et de fureur nos lances animées 
Seules vont se croiser entre les deux armées. 

C'est une de ces phrase^ insignifiantes qu'il faut bien quel- 
quefois accorder aux exigences de la rime 5 mais tout le 
reste a été exactement traduit, et il est assurément fort 
heureux de pouvoir rendre Homère d'une manière aussi 
serrée et aussi complète. 

Ici peut-être est-il à propos de remarquer quelle est, eu 
égard à nos habitudes de narration , la lenteur de cette 
action racontée par Homère, et du discours même que je 
viens de rapporter. Il est clair que le discours ne perdrait 
rien de sa signification, si Hector disait, en s'abrégeant 
lui-même : « Jupiter veut que ces bords soient arrosés de 
notre sang; que le plus brave de vous vienne combattre 
contre moi : le vainqueur se fera un trophée de la dé- 
pouille du vaincu; mais il rendra le corps à ses amis, afin 
qu'ils lui accordent les honneurs funèbres. Ainsi vivra à 
jamais la gloire du meilleur guerrier n. Cela aurait pu 
fournir six ou huit vers. L'habitude de développer une 
idée donnée en un plus grand nombre de mots ou de 
phrases qu'elle n'en comporte n'est pas louable en elle- 

(1) AïoNAK, Iliade, ch. VII, p. 33i delà 2« édition. 



3 10 LIVRE II. — * POÉSIE NARRATIVE. 

même; c'est un défaut plutôt qu'une qualité de style; par 
elle, le discours ressemble (c(u'on me passe la comparai- 
son) à une bouteille de caoutchouc qu'on étend beaucoup 
en la tirant, mais qui perd en lar^^cur et en épaisseur ce 
qu'elle gagne*en longueur. 

La traduction d'Aignan est donc souvent très-satisfai- 
sante; on regrette qu'elle ne le soit pas toujours. C'est 
surtout quand Homère s'élève , et qu'il faudrait dans le 
traducteur une grande énergie, une haute poésie, qu'il 
se trouve au-dessous de sa tâche. Les narrations sont peut- 
être ce qu'il y a de plus difficile en français, parce que 
notre langue est si sévère qu'elle n'y passe ni un mot de 
trop, ni une expression impropre , ni une construction 
embarrassée. C'est aussi là que notre auteur est souvent 
médiocre. 

La narration qui suit la provocation d'Hector, et où 
Homère représente Ajax marchant aux combats, nous en 
peut fournir un exemple. Voici les vers d'Aignan : 

Tel qu'aux peuples sanglants 

Le dieu Mars apparaît gigantesque et farouche; 
Tel , et (l'un rire affreux il fait frémir sa bouche, 
Le redoutable Ajax , d'un pas démesuré , 
S'avançait agitant un long dard acéré; 
Les Grecs ont tressailli d'une allégresse ardente; 
Au cœur des Phrygiens la froide sueur serpente (i). 

Aignan met en note : « Que ce rire d'Ajax est effrayant! 
et quel coup de pinceau vigoureux n (21)! En vérité , il fait 
bien de nous en avertir. Les mots grecs ^«t^tiwv ^>offupoî»t 
wpo»(i»7raTt (3), subridens ternbiU vullu, n'ont rien que de 
fort ordinaire; et, quant à la traduction ^ faire frémir sa 
bouche (fun rire affreux , si elle est française, ce qui 
est douteux, elle est plus prétentieuse qu'énergique. Le 

tO OuvraRecité, p. 335. (3) Homère , Iliadey VII, v. aia. 

[j) Note 8 du chaut VU. 



SECTION II. — tRABCCTÎOîCS. 3 II 

pas démesuré d'Ajax est ridicule; l'alléf^resse ardetile ne 
signifie pas (jraud'chose ; et rien n'est assurément plus 
froid et plus maussade que la peur serpentant au cœur des 
Phrygiens. 

C'est un exemple, entre mille, de la difficultë immense 
des vers français; c'est une preuve de ce que j'ai dit sou- 
vent , qu'il serait à souhaiter que les traductions des poètes 
anciens ou modernes devinssent des espèces d'entreprises 
littéraires où chacun chercherait à corriger les endroits 
qui lui paraîtraient défectueux; les poètes feraient alors, 
sur les œuvres de leurs prédécesseurs, ce que font les ar- 
chitectes chargés de restaurer un monument; petit à petit 
disparaîtraient tous les défauts choquants, et Ton resterait 
avec des traductions à peu prés irréprochahles (i). 

Celle d'Aignan , on vient de le voir, ne l'est pas partout; 
elle est déparée, en plusieurs-endroits, par des vers comme 
ceux que je viens de citer: cependant, ces vers si mauvais 
ne sont pas communs , et cette version , sans être un chef- 
d'œuvre, est généralement fort recominandaLle. 

Le poète a quelcjuefois surmonté avec bonheur une des 
difficultés que présente la traduction d'Homère : on sait 
que, quand ce poète charge un serviteur de porter les or- 
dres de son maître, il lui fait répéter exactement, et sans 
y changer un seul mot, les paroles qui lui ont d'abord été 
dites. Ces répétitions sont pour nous insupportables , et 
Aignan aurait bien fait peut-être de Its supprimer abso- 
lument. 

Mais il y a , dans le livre VUI, un passage connu où la 
répétition est assez ingénieusement moililiée pour irèlie 
plus désagréable : c'est l«^ discours de Jupiter lorsqu'il voit 
Junon et Pallas monter sur leur char pour aller porter, 
malgré lui, du secours aux Grecs; il envoie Iris à ces deux 
déesses leur intimer l'ordre de revenir dans l'Olympe. 

( I ) Voyez ci-dessus , p. 1 49. 



3l) LJvnE II. — I>0£$IS NARRATIVE. 

PresSe toa vol, Iris, vers la céleste plaine : 

Si de ces déités l'aveuglement fatal 

Ne craint pas d'engager un combat inégal , 

Annonce à leur révolte un châtiment terrible : 

Leurs coursiers foudroyés par mon bras invincible, 

Leur char brisé , les airs semés de leurs débris, 

Elles-mêmes roulant des célestes lambris, 

Et sur leurs corps, en proie aux plus cruels supplices, 

Mes carreaux imprimant d'horribles cicatrices 

Que dix ans de douleur ne pourraient effacer. 

Pallas est à ce prix libre de m'offenser. 

Junon irrite moins ma colère enflammée : 

Je connais de son cœur l'audace accoutumée. 

Iris > en rapportant le discours, est obligée de changer 
toutes les personnes : ce que dit Jupiter à la première 
passe à la troisième ; ce qu'il dit des déesses à la troisième 
du pluriel passe à la seconde c[uand Iris leur parle à elles- 
mêmes : de là , un changement total du sens, ou plutôt de 
la direction du discours sous des sons qui restent presque 
entièrement les mêmes. C'est un effet assez original : ^ 

Déesses , écoutez : Jupiter ne veut pas 

Que vers le camp des Grecs vous dirigiez vos pas. 

J'annonce h la révolte un châtiment terrible : 

Vos coursier»foudroyés par son bras invincible,. 

Ce, char. brisé,. les airs semés de ses débris. 

Vous-même enBn roulant des célestes lambris , 

Et sur vos corps, en proie aux plus cruels supplices , 

Jupiter imprimant d'horribles cicatrices 

Que dix ans de douleurs ne sauraient effacer : 

Pallas esta ce prix libre de l'offenser. 

Junon irrite moins sa colère enflammée : 

Il connaît de son cœur l'audace accoutumée. 

Certes, il y a, dans cette conversion des mêmes pensées 
et des mêmes mots, plus de grâce et d'aisance qu'il n'était 
permis d'en espérer d'un travail si minutieusement dif- 
ficile. 

C'est une preuve de plus, au reste, que nous pouvons 



SECTION II. — TRADUCTIONS. 3l3 

nous vanter d'avoir eu de VIliade, pendant Fépoque im- 
périale , non pas sans doute une traduction de premier 
ordre et qui doive décourager toute tentative nouvelle, 
mais une version estimable, et qui le deviendrait encore 
plus si un helléniste patient s'occupait d'en retoucher les 
endroits les plus faibles. 

LECTURE XX.— Suite des Traductions. — L Enéide. — delÂ^le^ 

GASTON, BECQUEY. 

Tout le monde connaît \ Enéide ;\e n'ai pas à m'y arrêter; 
les essais de traduction , soit en prose, soit en vers, ont été 
on ne peut plus multipliés dans toute l'Europe depuis trois 
siècles et demi (i). 

En me restreignant aux traductions françaises, et parmi 
celles-ci aux traductions en vers, on trouverait depuis 
i5o9, époque de la traduction d'Octavian de Saint-Gelais, 
jusqu'en iSo/j , où parut celle de Delille, plus de douze tra- 
ductions complètes ou partielles de l'épopée latine (2); sans 
compter même les imitations burlesques de Scarron, d'As- 
souci, Moreau et autres (3)^ on a, pour le seizième siècle, 
Octavian de Saint-Gelais et Mellin de Saint-Gelais, Masure, 
Tréhédan, Robert et Antoine le chevalier Dagneaux ; pour 
le dix-septième siècle, le Cardinal Du|)erron, Philon, Per- 
rin, Ségrais, Gilles Doileau et l'abbé de Marolles qui avait 
déjà traduit Virgile en prose, et qui le retraduisit en vers 
en 1673 (4); dans le dix-huitième siècle on semble se repo- 
ser un peu; ce n'est qu'à la fin de 1798 qu'est publiée la 
traduction de M. Boissière ; en 1778 avait paru cependant, 
non pas une traduction complète de Virgile^ mais celle du 

(1) Voyez (lansTédition des Deux (4) p. ex cm etcxcivsous les da« 
Ptîiits la notice littéraire sur Vir- tei 1649, 166a et 1673. Gaston, 
gile, p. CLXXXix et suivantes. dans la s** édition de son Enéide^ 4 

(2) Ibid,, p. cxcj à cxcviij. reproduit les. mêmes noms, 

(3) Ibid. , p. ccxxxiY, 

37 



3l4 IIVRE II. — PoisiÊ NARÎlAtrVÉ. 

quatrième cliaut de VEtiéide^ du commencement de ce 
poème et de trois églogues. Ces essais étaient dus àTurçot, 
cjui, fort heureusement pour sa mémoire, s'est illustré 
dans une tout autre carrière; ce qu'il y a de plus curieux, 
c'est qu'il avait, après bien d'autres (i), essayé de transpor- 
ter dans notre langue le vers hexamètre des latins. Voici le 
début de VÉneide; on jugera tout de suite de Tharraonie 
de ses vers et du succès sur lequel il pouvait compter : 
Jadis (3) sur la fouj^ère une musette accompagna mes chants. 
J'osai depuis, sortant des bois, disciple de Cérès, 
Forcer la terre à répondre aux vœux de Tavure agriculteur. 
Mars aujourd'hui m'appelle, ô muse, embouche la trompette , 
Diâ les combats, ô muse (3), et ce guerrier que l'ordre du destin. 
Loin des murs d'ilion en cendre et du tombeau de ses pères ^ 
Aux champs ausoniens fit aborder après mille dangers. 
Krrant chez cent peuples divers, il combattit longtemps 
L'onde, la terre et le ciel réunis pour lasser sa constance. 
L'inflexible Junon avait aux Dieux inspiré ses haines; 
Sons les murs naissants de Lavinium il souffrit encore 
Les innombrables maux qu'entraîne la guerre; et cependant, 
Transportant ses luis, sa patrie et le culte de ses Dieux 
Sur les rives du Tibre, il fondait à force de victoires 
Ua trône immortel (4). 

Cette tentative de Turgot est aujourd'hui aussi oubliée 
que les traductions que j'ai citées avant lui. 

Enfin, au commencement du siècle présent, Delille qui 
rentrait dans sa patrie après une longue émigration, rap- 
portait aussi les poèmes auxquels il avait consacré ses tristes 
loisirs. Dans le nombre se trouvait la traduction de VÉneide, 
qui parut en i8o/|. 

Vers la même époque, deux ans ])lus tard , Gaston , alors 
censeur d'un lycée, donna aussi une traduction dcYÉnéide 
en vers français, et elle balança quelque temps, comme je 
le dirai, le succès de celle de Delille. 

(1) Voy.P.MAnr,HA?iD,citép.î97. (4) Voyez Dâ/on , pocaie en vers 

(2) Ille erjOyCtc, métriques hexamètres, traduit du 

(3) Arma vimmque cano, 4« livre de l'Énade^ clc.,iu-4®, 1778. 



SECTION II, — THADUCTIONS, 3l5 

Ces deux ilernièies et celle de Becquey sont les seules 
dont j^aic à parler dans ce cours; depuis ce temps, une 
niullitudc d'imitations de divers passaj^cs de VEnéide ont 
paru dans les recueils poétiques ou littéraires ; M. Barthé- 
lémy a même essayé, depuis i83o,de nous donner une 
nouvelle version de V Enéide ; mais tous ces essais pos térieurs 
à 1 e]X)que impériale n'appartiennent plus à notre sujet. 

VEnéide de Delille a été jugée sévèrement; Lebrun, 
lors de son apparition , fit contre elle cette épigramme si 
connue , si courte à la fois et si pleine de toute la finesse 
de la langue française : 

Que notre Delille est tombé ! 

Qu'il change d'esprit et de style ; 

C'était jadis l'abbé Virgile, 

Aujourd'hui, c'est Virgile abbé(i}. 

Chénier, vers la même époque et à l'occasion du retour 
de Delille dans sa patrie, lui adressa une ëpitre satiri- 
que, injuste sans doute, et inconvenante envers un homme 
aussi inoffensif, mais pleine de verve et de cette haine mé- 
prisante qui caractérisait Fauteur de Tibère, Elle commen- 
tait ainsi ; 

Marchand de vers, jadis poète, 

Abbé valet, vieille coquette, 

Vous arrivez, Paris accourt : 

Kh ! vite, une triple toilette; 

Il faut nnir à la cornette 

La livrée et le manteau court. 

Vous mites du rouge à Virgile » 

Mettez des mouches à Milton ; 

Vantez- nous bien du même style 

Kt les émigrés et Caton ,• 

Surpassez les nouveaux apôtres 

Kn tbéologales vertus. 

Bravez les tyrans abattus, 

Kt soyez aux gages des autres, etc. {i) 

{i)Acanthologie,m*:DeUUe,p.j3, voyez aussi lei OEuvret de Cni* 
{%) Même ouvrage, au même mot ; «ifia. 



3l6 LIVRE 11. POÉSIE NARRATIVE. 

Les critiques de Chënier portent, on le voit, sur deux 
points , sur le talent poétique , et la faiblesse et la servilité 
de Delille^ il suffit, pour répondre à ce dernier reproche, 
d'ouvrir une bio^jraphie : on voit tout de suite que le ca- 
ractère de Delille fut précisément l'opposé de celui que lui 
prête ici Chénier; et un liomme de lettres qui ne fut pas 
absolument sans mérite , Chaussard , lui a rendu plus de 
justice, lorsque le comparant à Fontanes à l'occasion de 
Ik Wààu^etkm^^ V Essai iiurrfhçm0fl(si^ " Les fu- 

nérailles de ces deux poètes offrirent un dernier contraste : 
Delille , fidèle aux vertus qu'il avait chantées, pauvre avec 
courage , refusant avec noblesse d'asservir sa plume , heu- 
reux de la douce médiocrité d'Horace, expira paisiblement 
au sein de la gloire et de Tamitié. Ses obsèques furent une 
espèce de pompe triomphale. Une jeunesse studieuse tou- 
jours enthousiaste de ce qui lui parait éclatant et généreux, 
se disputa l'honneur de traîner le char funèbre et de por- 
ter le buste du poète, ombragé de lauriers; les couronnes, 
les vers pleuvaient de tous côtés ; toute la république des 
lettres prit le deuil. Les funérailles de M. de Fontanes 
furent celles d'un marquis et d'un pair de France, magni- 
fiques et vaines; les muses n'y parurent point » (2). 

Ainsi, ce que ditChénier contre le caractère de Delille 
p'est aucunement fondé , et si celui-ci eût voulu récrimi- 
ner, il aurait pu montrer dans l'auteur deCyrus une flexi- 
bilité plus grande, sans comparaison, que celle qui lui était 
reprochée. 

Mais si ces accusations ne font pas honneur à l'impartia- 
lité de Chénier, celles qu'il a portées contre les mignardises 
et les enluminures si habituelles à Delille témoignent de 
la justesse de son goût. Il faut avouer que le traducteur de 
\ Enéide a souvent m/5 du ronge à Virgile. 

'*é09Ê>mmll^opédîciue, t. XIII, (a) M^e oavrage, p. 11 4. 
p. 109 et 36r. 



îfECTÎON II. -^ TRADUCTIONS. ilj 

Querqïios vers extraits du second livre. de V Enéide ïïoui 
montreront dans quel sens ce mot doit être pris. 

Tout le monde a dans la mémoire ce passage intéres* 
sant où le {;rec Sinon s'est fait prendre par les ïroyens, 
afin de les engager à introduire le cheval de bois dans leur 
ville (i). Delille traduit ainsi : 

Cependant vers le roi quelques bergers troyens 
Traînent un inconnu tout chargé de liens, 
Qui pour servir des Grecs le fatal stratagème, 
Kxprès entre nos mains s'était jeté lui-même. 
Jeune, hardi, tout prêt à l'un on l'autre sort, 
A tromper les Troyen^ou recevoir la mort. 
Pour le >oir, Tinsulter, d'une ardente jeunesse 
La haine curieuse autour de lui s'empresse ; 
Mais écoutez le piège inventé contre nous 
Et qu'un Grec vous apprenne à les connaître tous. 
Seul, désarmé, d'abord sur cette foule immense 
8on timide regard se promène en silence ; 
Tout-à-coup il s'écrie : û sort, ô désespoir! 
Quelles mers, quels pays voudront me recevoir? 
l>a Grèce me poursuit, et par ma mort certaine 
Les Troyens furieux vont assouvir leur haine. 

Si Ton voulait ëpluchcr ce seizain^ combien n'y trouve-, 
rait-on pas à reprendre I L'bémistiche tout chargé de liens 
est bien Faible : pour servir des Grecs le fatal stratagème est 
une expression ambitieuse qui ne dit pas mémo bien ce 
qu'elle veut dire ; le texte porte pour ouvrir Troie aux 
Grecs (2), c'est plus simple et cela vaut mieux. Tout prêt à 
Cun et l'autre sort est à peine français à cause de ce qui suit : 
car ce n'est pas liti sort de tromper les Troyens. Les deux 
vers qui suivent sont très-beaux; le dernier surtout est ad- 
mirable; il n'est pas dans le texte : mais des additions pa- 
reilles font bonneur au traducteur. Ecoutez le piège est une 
mauvaise expression; le piège inventé contre nous ne vaut 

(1) ViRC», JEifeis^lî, ^2' \i)TroJQmqMenp('rh€iAchivis,\.GiS* 



X 



3l8 LIVRE ir. -— POESIE NARRATIVE. 

pas mieux. O sort! ô désespoir! sont des chevilles; ma mort 
certaine est ridicule. 

La suite donnerait lieu à des critiques plus sévères 
encore. 

Le perfide répond avec sécurité : 

Grand roi, vous apprendrez la simple vérités 

De nier mon pays je n'ai pas la faiblesse. 

Avec sécurité est un faux sens; le texte (i) porte ras- 
suré^ ce qui est bien différent : nier mon pays ^ pour le re- 
nier, n'est pas une expression française; la construction , 
de le nier je ri! ai pas la faiblesse^ n'est pas supportable dans 
le style élevé. 

Palamède... à ce nom ma douleur se réveille. 
Et quelquefois, sans doute, il frappa votre oreille. 
Cent fois la renommée a redit ses exploits. 
Seul co*ntre cette guerre il éleva la voix, 
Faussement accu&é d'une trame.secrète 
Il périt, et la Grèce aujourd'hui le regrette. 

Les trois premiers vers ne sont pas bons, et ils sont 
ajoutés au texte ; les trois derniers sont d'un prosaïsme 
désespérant. 

La traduction de YÉnéide porte donc des traces évi- 
dentes d'un travail beaucoup trop rapide : Delille , réfugié 
en Angleterre , déjà âgé et n'ayant pour ressource que son 
talent , avait forcément précipité la composition et la pu- 
blication de ses ouvraf;es (2) ; et de là , ce grand nombre 
de négligences dont je viens de signaler quelques-unes. 

Mais ce qui irrita surtout contre lui les admirateurs du 
poète latin , ce furent les enjolivements que le besoin de 
la rime , ou peut-être son -goût particulier, l'engagèrent à 
prodiguer assez maladroitement. 

Delille affectionnait singulièrement celte forme pério- 
dique qui oppose, en les contrebalançant, deux membres 

(1) Positâ formidine. II, v. 76. (2) Revue encyd, , t. XIII, p. ii3. 



SECTION U. — TRADUCTIONS. 819 

de phrase à peu près symétriques. J'en vais donner quel- 
ques exemples pris dans le passage même dont j'ai déjà cité 
des vers ; on. verra que ce défaut se représente à tout ins- 
tant dans sa poésie. §inon continue : 

Ne pouvant me laisser ni grandeurs, ni trésors, 
Sous ce guerrier fameux né du sang dont je sors, 
Mon père m'envoya chercher dès mon jeune âge 
La gloire des combats et le prix du courage. 

Il y a dans le latin , mon père pauvre (i); Delille substitue 
à celte expression si simple le contrebalancement , ni 
grandeurs^ ni trésors; sous ce guerrier fameux est ajouté 
sans raison suffisante^ car Palamède est célèbre chez les 
anciens par son génie inventif plutôt que par ses actions 
guerrières; quant au dernier vers, la gloire des combats et 
le prix du courage , il est tout entier de Delille qui veut 
balancer ces deux hémistiches. U y a dans le texte tout 
simplement : Mon père m'envoya à tannée {9.), 

Tant qu'au parti des Grecs il prêta scm appui. 
Tant que nos étendards triomphèrent sous lui , 
Un peu de son éclat réjaillit sur ma vie. 

Cette dernière pensée est encore prêtée à Virgile, qui dit 
simplement : J'ai aussi obtenu quelque gloire ,je me suis fait 
un nom (3). Les deux premiers vers s'éloignent beaucoup 
du sens du latin (4). 

• . Quand Ulysse eût immolé ce héros, 

£n silence d'abord pleurant ses noirs complots, 

Pleurant de mou ami la triste destinée. 

Encore une période à deux membres, qui délaie inutile- 
ment ce que le second vers dit complètement. 

Je traînais dans le deuil ma vie infortunée. 
Voilà , enfin, un beau vers, et qui vaut celui du texte (5). 

{i) Pauper.lh x.Bj. (4) Dwm stabat rcqno incolumis 

(2) /n Qrma misii, v. 87. regumtfue vigebat Consiliis. v. 88. 

(3) Et nos aliquod nomenque rfe- (5) Adfiictus vitam intenebris luC' 
casque Gessimus, v. 89, tuque trahebam. v. 92. 



320 *.IVliE IL . — POÉSIE NAURATIVE, 

Ailleurs , il fait dire , en parlant cr(Jlysse: 

Kt pour se délivrer d*un reproche importun, 
Crut qu'uii preiinter forfait en voulait encore un ; 

et là on retrouve tous les défauts signales jusqu'ici : d'a- 
bord, ce sont des vers ajoutes; puis il y a l'opposiiion du 
premier et du second forfait ;. puis l'idée de se délivrer d'un 
reproche , tandis que Virgile parle d'un vengeur dont il 
veut se défaire (i). 

Je ne pousse pas plus loin cet examen : ce que je viens 
de dire montre suffisamment combien Delille avait abusé 
de l'esprit et de sa facilité naturelle pour faire dire à Vir- 
gile ce que celui-ci n'aurait jamais pensé. 

Déjà Lebrun avait dit depuis longtemps, en parlant 
des Géorgîqnes dont la traduction était si supérieure à celle 
de \ Enéide : 

C'est grand dommage que Delîlle 
Du Piiidc h^utier charmant 
Ait joint le strass au diamant 
L't briliuulë Tor de Virgile (3). 

Quelles clameurs ne durent pas exciter, de tous c*>té8 , 
ceST additions presque toujours si malheureuses du poète 
français! 

Aussi, l'opinion fut-elle unanime en ce point: le Jury 
cliargé de proposer les ouvrages dignes de concourir au 
prix décennal, rendait au talent ilu poète un hommage 
exagéré, en proposant de lui accorder le prix du poème 
épique pour les deux traductions de [^Enéide et du Paradis 
perdu ; cependant il signale, avec une juste sévérité, les 
fautes que je viens d'indiquer : « Les défauts essentiels /di- 
8ait-il , sont d^avoir omis des^uances d'expression ou des 

idées acee^bires ; d'avoir, plus souvent encore, déna- 

tiiré l'élégaote précision de son modèle....; d'avoir,-en6n, 

(1) Promisi ùltoi'em. Il, v, 96. (1) Aca^uhoKf moi DoUllCfp. 70. 



SECTION II. — TRADUCTIONS. 321 

ajoutas aux idées de Toriginal des idées et des images qui 
n'ont pas assez la couleur antique..... De telles imperfec- 
tion§, dans la traduction d'un poème de Virgile, ne peu- 
vent être effacées par les grandes beautés semées dans 
celle de M. Deliile^ et ne permettent pas de la citer comme 
un modèle » (i). 

La seconde classe de Tlnstitut, amendant le jugement 
de son jury, déclara d'abord , avec beaucoup de raison, 
que le prix de poésie épique ne devait pas être donné à 
une traduction; elle exposa les vrais principes cîe l'appré- 
ciation de ces ouvrages , et, se fondant sur un arrêté du 
ministre qui renvoyait à la classe d'histoire et de littéra- 
ture ancienne Tapplication du prix de la traduction des 
poèmes anciens, se débarrassa, par un petit mot d'éloge, 
de ce qu'il pouvait y avoir à dire contre VÉnélde (2). 

Enfin, c'est surtout dans le Rapport fait par Ginguené 
à la troisième classe de l'Institut (3) que l'appréciation 
juste et sévère de la nouvelle Enéide est faite énergiquement 
et franchement, malgré les formes toujours très-polies du 
langage; on rappelle la critique faite par le jury de la se- 
conde classe , et Ton s'étonne avec raison qu'il ait, après 
un jugement pareil , demandé pour Delille le prix de tra- 
duction des auteurs anciens, ou même un autre prix beau- 
coup plus honorable encore. 

Il était bon de rappeler ici ces jugements déjà anciens, 
pour montrer que, si les défauts de Delille , surtout dans 
som Enéide , nous frappent vivement, ce n'est pas d'au- 
jourd'hui qu'on les remarque; ils ont été fort bien relevés 
dès l'apparition du livre ; les critiques du temps ont dit 
tout ce que l'on pouvait dire à ce sujet, et la critique de 
nos jours ne nous a rien appris de nouveau : en sorte que 
1^ la réputation de Delille a baissé depuis sa mort, ce n'est 

(1) Rapports et discussions sur les (2) Même ouvrage, p. 66. 
pnx décennaux j a* classe, p. 7. (^^HP* '5i et suiv. 



Z2% UVRE n. -^ POÉSIE NARRATIVE. 

pas, comme on pourrait le croire, sa réputation de poète, 
c'est sa réputation de nouveauté et d'actualité, sa mode en 
un mot, c'est-à-dire, ce renom populaire auprès des igno- 
rants ou des esprits futiles; aux yeux des hommes éclairés, 
Delille est resté ce qu'il était pour les hommes éclairés ses 
contemporains, un homme d'un génie peu original, peu 
propre à concevoir les grandes choses , mais doué d'une 
facilité merveilleuse à exprimer, dans un style sonore et 
magnifique, et souvent sous les plus hrillantes images, les 
pensées qu'il trouvait chez les autres, et qu'il arrangeait 
ou modifiait pour lui-même. 

Avec ces qualités, tout incomplètes qu'elles sont , tout 
insuffisantes qu'elles peuvent paraître quand on aborde la 
traduction de VÉnéide^ Delille n'a pas moins mérité que le 
prix de la traduction des grands poèmes anciens lui fût 
décerné, et peut-être, jusqu'ici, ce prix ne lui serait-il pas 
«nlevé. 

Delille eut pourtant un concurrent, concurrent prôné 
avec d'autant plus de chaleur et de persistance, que 
c'était une sorte de protestation contre la suprématie 
universellement avouée du chantre de Vlmagination et 
des Jardins : ce fut Hyacinthe de Gaston, proviseur du 
collège de Limoges, mort en 1808. Inconnu d'ailleurs 
avant et après sa traduction, il a mérité l'épigramme que 
Lebrun a faite sur je ne sain quel Gaston , directeur de je ne 
sais quel lycée : 

De cet homme que j'ijnore 
Kn vain me suis-je informé s 
Depuis qu*on me la nommé , 
Je le connais moins encore (i). 

L'histoire de sa vie ne présente rien de bien intéressant; 
il fut obligé d'émigrer, se rendit à Pétersbourg où il se crc2| 
une existence honorable, revint en France aussitôt que les 

(i) Acanlhohffie , mot Gasionj p. ia3. 



SECTION II. — TRADtJCTIONS* SaSf 

circonstances le permirent,. fut nommé proviseur du col* 
lége de Limoges, où il termina la traduction de VEncide y 
dont il avait donné déjà les quatre premiers cbants au 
public. Fourcroy, parent de l'auteur, étant alors ministre, 
avait fait mettre cette traduction au rang àes livres classi- 
ques, el c'est ce qui explique le succès ([u'elle eut d'abord, 
et qui en fit donner une seconde édition en 1808 : Gaston 
mourut à la fin de cette année même, d'une maladre de 
poitrine. 

Si l'on s'en rapporte à une épigramme de M. Fayollc^ 
Gaston n'avait pas l'art de raconter et d'intéresser l'audi- 
toire à ses narrations ou à ses idées; en d'autres termes, 
il manquait, malgré la réputation qu'on avait voulu lut 
faire, de ce que l'on nomme H esprit de société i car on ne 
peut rien dire de plus cruel que ce qui suit : 

Cet homme d'esprit, quoi qu'on dise, 
(^uuiid il vous parle n'est qu un sot , 
Car il ne vous cite uu bon mot 
Que pour en faire une béiise (1). 

Cela, du reste, importe bien peu aujourd'hui; c'o.«t du 
poète, du traducteur qu'on doit s^occupcr, et non de 
l'homme et de l'agrément de ses relations. 

Or, en ce qui tient au mérite littéraire, et quelle cjue 
soit la sévérité de la critique que j'ai faite de la traduction 
de Delille, il est difficile de concevoir que celle de Gaston ait 
pu la contrebalancer quelque temps. 

Le Jury de la deuxième classe de llnstitut l'avait bien 
apprécié; « C'est, disait-il, un ouvrage très-estimable; la 
traduction en est soignée et de bon goiit. beaucoup d'en- 
droits de l'original sont rendus avec fulélité , et même avec 
élégance; mais la jx)ésie n'a ni réclat, ni la grâce, ni la 
précision qui distinguent celle de Virgile ; le ton en est sec 
et monotone ; et les premiers chants semblent avoir été 

(i) Jcanthologie , moi Gaston y p. I23i 



324 LivnE II. POESIE NARRATHE. 

plus néglîgës que les autres L'auteur enfin intervertit 

trop souvent l'ordre et la gradation des idées de l'auteur, 
et Virgile est le poète du monde qui permet le moins une 
telle liberté » (i). 

Ginguené , dans le rapport qu'il fit à.la troisième classe, 
accepta tous ces jugements, et se montra peut-être plus sé- 
vère encore par l'explication qu'il donna de la sécheresse 
reprochée à Gaston (2). 

L^examen d'un passage de ce poète montre bien qu'il n'y 
a rien d'exagéré dans ces reproches : j'ai choisi exprès le 
même épisode que tout-à-l'heure ; on pourra ainsi com- 
parer la manière des deux traducteurs : 

Des pasteurs cependant entrainaient vers la viile 
Un jeune homme enchatué dont la fureur tranquille 
Jura notre ruine, et défiant le sort, 
Contemplait du même œil le succès et la mort. 
I^ii-méme il s'est livré, tout un peuple l'insulte ; 
Mais connaissez les Grecs; calme au sein du tumulte. 
Et certain de son art, il craint peu nos clameurs ; 
Il feint de se troubler et de verser des pleurs. 
« Je n'ai donc plus d'espoir, dit-il, plus de patrie, 
La Grèce ne m'offrait qu'une terre ennemie ; 
Troie aussi me proscrit et me traîne à la mort »! " 
Sa plainte nous émeut : « instruis-nous de ton sort, 
Apprends-nous, dit Priam, tounom'et ta naissance >. 
— « Grand roi, dans vos vertus, j'ai mis mon espérance, 
Quelque prix qu'on réserve à ma sincérité, 
Ma bouche ne sait point trahir la vérité. 
Je ne le cèle pas, la Grèce est ma patrie, 
Le sort a de Sinon persécuté la vie. 
Le sort ne peut jamais en faire un imposteur ; 
Rappelez-vous (l'Asie en a frjémi d'horreur), 
Lu Hn de PalaraèJe à la Grèce fatale : 
Il blâma les apprêts d'une guerre inégale. 
Fut puni comme traître, et bientôt regretté. 
Reconquit un grand nom dans la postérité, 

( I) Rapports, etc., 2» classe^ p, 8. (a) Rapports, etc., 3« classe, p. i ïLi . 



SECTION IL — THADUCTIONS. 325 

Le sang nous unissait, pressé par l'indigence, 
Mon père à ses vertus confia mon enfance , etc. ( i ) 

Y a-t-îl là-dedans, je le demande, rien qui ressemble à 
de la poésie? et ne croirait-on pas plutôt lire une table de 
matières versifiée ? 

Gaston avait annoncé la prétention de traduire Virgile 
vers pour vers; et de fait, il a rendu ici trente vers la- 
tins (2) par vingt-six vers français. Ailleurs , s'il n'est pas 
aussi concis, du moins s'écarte-t-il fort peu de son modèle 
quant au nombre des vers; le troisième chant en particu- 
lier a 7 1 8 vers en latin , il n'en a en français que 726 ; dif- 
férence 8, c'est-à-dire 1/91; les six premiers chants ont 
ensemble dans le texte 47^4 vers; les mêmes en ont dans 
la traduction 6090; différence 336 ou i/i5; ce serait un 
grand mérite , sans doute, qu'une fidélité pareille, si Gaston 
ne l'obtenait aux dépens des quahtés et du traducteur et 
du poète ; malheureusement, comme on vient de le voir, 
il suppriïne sans façon ou altère les expressions, les figures, 
les ornements du style et de la poésie, et il ne reste rien du 
magnifi([ue tableau peint par Virgile, qu'une faible et p.Mo 
escjuisse dont les contours ne sont pas même toujours accu- 
ses nettement (3). 

C'est donc avec raison qu'on a dit de lui : 
Gaston, ce niai{;re Irntluclcur 
Dont la santé fut si fragile, 
Ne présontc aux yeux du lecteur 
Que le squelette de Virj;ile(4). 

Aussi sa traduction est- elle déjà et depuis lowjjtempj? 
oubliée : il reste peu de chose à y prendre. Celle de Delille 
offre au moins de belles parties; celle de Gaston n'a pcut-- 
ètre pas un morceau qu'on puisse lire avec un vrai plaisir. 

(1) eu. 11, V. G6 à 86, t. 1, paye Lamolte à l'é^jard d'Homère : voyc»- 
i49 de rédition in-12. 1808. ci-dessus, p. ayS et suiv. 

(2) Ch. II , V. 58 à 87. (4) Acantltologiej p. i23: 

(3) C'est tout-à-fait le système de 

28 



320 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

François Becquey essaya aussi une traduction en vers de 
YÉnéide; il en avait publié le premier tiers, c'est-à-dire les 
quatre premiers chants, en 1808, et cet essai peu goûté deë 
lecteurs avait déjà fait dire de lui : 

Becqaey traduisant comme un sot, 
Fait un superbe mot-à-mot (1). 

Toutefois Fauteur ne se rebuta pas, il publia en 1828 (2), 
par conséquent après vingt ans de travail^ les quatre livres 
suivants, en déclarant dans un court avant-propos, qu'il 
croyait devoir céder au vœu d'un assez grand nombre de 
professeurs, dont le suffrage lui donnait lieu de penser 
qu'il n'avait pas entièrement manqué le but qu'il s'était 
proposé. 

Je ne sais si la traduction des quatre derniers chants a 
paru depuis (3). Ce qu'il y a de sûr, c'est que les chants V, 
VI, VII et VIII sont plus propres à justifier l'épigramme 
rapportée ci-dessus, que l'espoir ouïes suffrages dont parle 
le traducteur. 

Voici en effet le commencement du cinquième livre. On 
jugera tout de suite du style de Becquey, et combien il est 
étranger à tout ce qui touche à la poésie : 

Cependant sur la mer que laquilon tourmente , 
Le héros suit sa route et fend Tonde écumante ; 
Son œil, que de Carthage il ne peut détacher, 
Voit bientôt resplendir les flammes du bûcher , 
Où d*un coup si funeste Élise est expirée. 
De cet embrasement la cause e?t ignorée; 
Mais le prince connaît quel excès de douleurs 
D'un vif amour trahi remplace les ardeurs, 

(1) Acanthologie, mot Becquey. assure dans un court avant-propos 

(a) Chez Caussette, 1 vol. in- 12.^ que Becquey n'a traduit que les huit 

(3) Un nouveau traducteurde VÉ' premiers livres de lEnéide. — Voyez 

néide^M. de la Baume , qui se féli- sonouvrage, a vol.in-8% i843,chez 

cite d'avoir rendu les 9900 vers de Hachette. 

Virgile par 10,000 vers français, nous 



SECTION II. — TRADUCTIONS. 827 

Il sait ce qu'en fureur peut oser une femme ; 
De noirs pressentiments s'emparent de son âme. 
La terre et les cités ont déjà fui loin d'eux : 
Partout le ciel, partout des gouffres écumeuz; 
Soudain voilant les airs , de sinistres nuages. 
Qui portent dans leur sein la nuit et les orages. 
Répandent sur les eaux leur ténébreuse horreur ; 
Palinure lui-même est saisi de terreur. 

— De nuages, dit-il, quel affreux assemblage ! 
Que nous prépares-tu, Dieu de l'humide plage? 
Il ordonne aussitôt qu'aux haleines des vents 
La voile plus oblique offre ses plis mouvants^ 
Et que les matelots se courbent sur la rame. 

— Les vents changés, dit-il au héros de Pergame, 
En tlauc fondent sur nous du couchant orageux. 
L'air n'est plus qu'un nuage; et dans l'état des cieux, 
Quand du grand Jupiter j'en aurais l'assurance, 
D'atteindre au Latium je perdrais l'espérance, etc. 

Il est assurément difficile d'être plus plat. Becquey réussit 
partout de la même manière; le passage du sixième livre où 
Virgile déplore la perte de Marcellus, est célèbre entre tous 
pour la profonde et poétique tristesse dont il est empreint. 
Voici quelques-uns des vers de Becquey : 

Hélas ! à nos neveux le destin trop sévère 

Ne fera que montrer cette fleur passagère : 

Grands Dieux! vousenviriez le honheur des Romains, 

S'ils jouissaient longtemps de ce don de vos mains! 

Quels cris plaintifs iront du champ des funérailles 

De la ville de Mars attrister les murailles! 

Parmi quel deuil , ô Tibre, au bruit de quels sanglots, 

Près du tombeau récent tu traîneras tes flots! 

Jamais aucun Romain de si haute espérance 

A des aïeux troyens ne devra la naissance ; 

Et de tous les enfants que Rome doit nourrir 

Nul à si haut degré ne doit l'enorgueillir. 

O mœurs de l'âge d'or ! ô piété sincère ! 

O cœur d'un vrai héros ! malheur au téméraire 

Qui l'aurait défié dans le champ des combats. 

Soit que d'une phalange il eût guidé les pas, 



3pt8 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE, 

Soit que d'ua Ber coursier dompté par son adresse 
Il eût de l'éperoa excité la vitesse, etc. (i) 

11 n'est pas nécessaire de pousser plus loin la citation de 
vers si pitoyables. En résumé, on voit que nous n'avons pas 
en français une traduction en vers de VÉnéide à opposer à 
celle que nous avons des Géorglques , quoiqu'il y ait dans 
celle de Delille des passades nombreux où l'éclat et Tbar- 
nionie poétiques sont tout-à-fait difjnes du modèle. 

Depuis i83o, M. Bartbélemy s'est jeté de nouveau dans 
la même carrière ,* j'ai dit que je n'avais pas à m'arrèter sur 
cet ouvrage, non plus que sur le système de traduction 
qu'il a exposé dans sa préfece, et que je regarde comme 
devant produire des ouvrages illisibles, sous le vain pré- 
texte d'une fidélité de points et de virgules. 

Tout ce que je puis ajouter, c'est que le jugement public 
ne parait pas avoir été favorable à M. Bartbélemy, dont la 
traduction est aujourd'hui plus négligée certainement que 
celle de Delille. 

D'ailleurs, je l'ai dit et je le répète volontiers, rien ne me 
semblerait plus convenable que de voir plusieurs traduc- 
teurs se succéder, travailler sur la même version, la limer 
et la parfaire, chacun ajoutant toujours quelques beautés, 
corrigeant quelques défauts à la version antérieure, et l'a- 
menant ainsi par des travaux suffisamment continués jusqu'à 
une sorte de perfection, au-delà de laquelle on se reposerait 
enfin, si l'esprit humain peut se reposer (2). 

LECTURE XXI. — SuUe cles Traductions, — La Jérusalem 
délivrée, — la harpe, clément, m. baour-lormian. 

La Jérusalem délivrée, le plus beau poème épique dans 
le genre constamment sérieux qu'aient produit les temps 
modernes (3), avait bien souvent excité le zèle de nos tra- 

(1) p. 169 et 171 de la i« partie. (3) Voltaire , Essai aur les poh- 

(2) Ci-dessus, p. i49) 3i 1. tas rpit^ues^ch. 7. 



SECTION lî. — TRADUCtlONS. 829 

dacteurs. Deux traductions en prose ont eu quelques suc- 
cès, celle de Mirabaud^ bientôt effacée par celle du prince 
Lebrun^ publiée en 1776, et qui a conservé une juste ré- 
putation. 

L'époque impériale a vu paraître une traduction complète 
en vers; c'est celle de M. Baour-Lormian; une traduction 
abrégée, celle de Clément jet quelques essais ou fragments 
de traduction par La Harpe. Celui-ci, qui avait déjà donné 
au public la traduction des Lusiades de Camoêns^ et qui 
a aussi rendu en français deux chants de la Pharsale^ a 
traduit en vers huit chants de la Jérusalem^ sur les vingt 
dont ce poème est composé. 

La Harpe, à sa mort, a laissé &di Jérusalem en manuscrits; 
cependant il en avait publié divers fragments dans les 
journaux littéraires^ et particulièrement dans le Mercure ^ 
si bien que son style déjà connu par ses ouvrages antérieurs, 
a pu prêter de nouveau à la satire. 

C'est à ce propos qu'Andrieux a fait Tépigramme sui- 
vante, chef-d'œuvre de grâce et de finesse, et qu'il a inti- 
tulée : Confession de La Harpe , sur sa traduction du Tasse 
en vers français : 

Rassurez- vous; mon Armide est de glace , 
Disait La Harpe à son cher directeur : 
' Clorinde est plate, Uermiiiie est sans grâce, 
Mes vers dévots ont quelque pesanteur. 
Un saint ennui du plaisir prend la place; 
Car ce n est point par un orgueil d'auteur. 
C'est en chrétien que je traduis le Tasse, 
Pour mes péchés et pour ceux du lecteur (i). 

Il ne faudrait pourtant pas juger de la traduction de La 
Harpe sur une épigramme. Ce genre de poésie est d'une 
part peu propre à inspirer la confiance dans la justice de 
l'auteur; d'un autre côté, il y a entre les écrivains telles rela- 

(i) Voyeï \ Acanthologie de Fayolle, mot ia Harpe, p. i45. 



330 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

lions qui laissent difRcilement subsister rimpartialilë abso- 
lue. Personne n'ignore dans quels sentiments chrétiens La 
Harpe a vécu depuis sa captivité en 1794 (1); lui qui avait 
été l'un des écrivains les plus impies de la fin du dix-huitième 
siècle , changea tellemen]. à Taspect des dangers qui le 
menaçaient, que non content de se convertir, il attaqua 
avec fureur, et dans ses écrits et dans ses cours, les mêmes 
hommes dont il partageait autrefois les opinions. 

Ceux qui étaient restés fidèles aux idées voltairiennes, et 
Andrieux était du nombre, né virent pas avec plaisir cette 
palinodie; ils reportèrent sur Técrivain tout entier et sur 
ses ouvrages, un peu du mécontentement que leur inspirait 
la conduite de l'homme. 

L'opposition de principes se manifesta plus vivement 
encore par la collaboration à des recueils litléraii^es d'un 
esprit tout contraire : le Mercure de France rattachait à sa 
rédaction tous les écrivains partisans de Tordre avant tout, 
et qui, par conséquent, favorisaient et le culte et la hiérar- 
chie catholique , et la forme du gouvernement monarchi- 
que ; à ce titre, La Harpe y devait avoir et y eut en effet sa 
place. La Décade philosophique^ au contraire, voulait 
faire prévaloir les idées de liberté, par conséquent^ l'esprit 
de protestantisme, et plus ou moins mitigé, celui des en- 
cyclopédistes et autres critiques: Andrieux s'y trouiiait donc 
à coté de Ginguené, de Lebreton, de J.-B. Say (2). 

Dans cette situation des deux personnages, il est difficile, 
je le répète, de croire à l'entière impartialité de Tun à l'é- 
gard de l'autre; aussi est-ce plutôt d'après l'ouvrage même 
que d'après les vers d' Andrieux qu'il faut juger la Jérusalem 
délivrée de La Harpe. 

Malheureusement l'examen de l'ouvrage n'est pas propre 
à nous faire rejeter ni même modifier l'opinion du cri- 
tique : on ne peut rien trouver de plus froid, de plus 

(i) Biocfr. lies Contemp., moi La Harpe» (2) Ci-dessus, p. 36, 



8KCTiON il. -— TRAOCCTIONS. 33 f 

prosaïque et en même temps de plus guindé que les mor- 
ceaux communiqués par La Harpe lui-même aux journaux 
et aux recueils du temps (i)^ et que probablement il regar- 
dait comme étant au nombre de ses meilleurs. 

Je copie* ici le commencement du combat de Tancrède 
contre Argant (2) : on verra tout de suite quelle poésie sans 
chaleur et sans couleur : 

Tancrède alors, témoin de tant de lâcheté , 
Ne peut plus contenir son grand cœur réfolté: 
11 ne balance plus, il court, la lance haute , 
Pour reprendre sa place et réparer sa faute. 
Et bientôt près d'Argant : <i Barbare^ lui dit-il. 
Jusque dans la victoire encore infâme et vil. 
Quel triomphe attends-tu de ta bassesse atroce? 
Kt qui peut t'inspirer un transport si féroce? 
Les brigands du désert nourris d'assassinats 
Sans doute t'ont donné les leroos des combats : 
Va-t-en vivre avec eux, lâche, fuis la lumière, 
Retourne dans les bois où l'on t'apprit la guerre. 
Va-t-en loin des humains à qui tu fais horreur, 
Avec le tigre et l'ours disputer de fureur ». 
A ce torrent subit d'injures menaçantes, 
Argant s'arrête, il mord ses lèvres frémissantes. 
Veut parler, mais en vain : son organe troublé 
Ne rend (ju'un son confus, rauque, inarticulé. 
Ainsi gronde le cri de l'animal sauvage. 
Ou le déchirement d*un ténébreux nuage. 
Quand la foudre le brise et l'ouvre en s'échappant. 
Tel de son sein gonflé le furieux Argant 
Ne peut qu'avec effort pousser un cri farouche, 
Ki la parole tonne en sortant de sa bouche : 
Mais quand par ces défis tour-à-tour irrités, 
L'oqjueil et le courroux au comble sont montés , 
Ils tournent leurs chevaux dont la course rapide 
S'anime en préludant au combat homicide (3). 

(1) Voyez \e Mercure de France et canto VI, ottave 36 e seqnent. 
les A Iman. desMusest ou Ton trouve (3) Voyez le Nouvel Almanach des 

plusieurs passages de \ai Jérusalem, Muses pour Tan i8o3» — p. au et 

(3} Tasiq , Gerusatemme liberqta, 312. 



332 LIVfllî tt. — *• POÉSIE tiAttRATIVÈ. 

Suit une invocation assez déplacée à sa muse, pour 
qu'elle ranime jra voixetson ardeur, au moment de chanter 
le combat des deux guerriers ; cette apostrophe appar- 
tient au poète italien (i), on n'en peut donc pas faire un 
reproche au traducteur; et enfin une description du combat 
tout-à-fait au-dessous de ce qu'elle devrait être : je n'en ci- 
terai que les vers suivants qui donneront une idée de là 
trivialité générale des vers : 

.... froissés à ta fois d'un si terrible assaut 
Tout-à-coup leurs chevaux s'abattent ; et d'un saut 
Sur la terre élancés, ces guerriers intrépides 
Tirent 6n même temps leurs glaives homicides ; 
D'un mouvement léger qui ressemble à l'éclair^ 
Ils suivent l'un de l'autre et la main et le fer : 
Chacun d'eux sait mêler l'attaque à la défense. 
S'élève, se replie et s'arrête et s'élance. 
Menaçant pour tromper, le glaive inaperçu 
Va frapper l'ennemi que la feinte a déçu : 
Et l'un d'eux quelquefois, par un art tout contraire, 
Offre en se découvrant un piège à l'adversaire. 
Ainsi l'adroit Tancrède en cet art consommé 
Présente au Sarrasin son flanc droit désarmé : 
Argantse précipite, et son impatience 
Laisse du bouclier le côté sans défense; 
Tancrède abat le fer et le blesse du sien. 
Se recouvre et l'attend. Le fier Circassieu 
 vu couler son sang et jette un cri de rnge, 
Bugit, impatient de laver son outrage. 
Avance sur Tancrède, élevant à la fois 
Pour un coup formidable et l'épée et la voix ; 
Mais de l'épaule au bras découvrant la jointure, 
Du fer qui le prévient il reçoit la blessure (2). 

Si l'on voulait suivre la traduction vers à vers, en la rap- 
prochant du texte, on verrait combien de fois La Harpe 
met à la place des pensées du Tasse, d'autres pensées qui 
détruisent l'intérêt, et sont même en contre-sens formel. 

(1) TassOi liea cité, ott. 3q, (2) jilman, cité^ p. an et ai 3. 



SECTION II. •— TRADUCTIONS. 333 

Lh Tasse dit, par exemple , que Tancrède s'écrîe : « Âme 
vile, jusqu'au point d'être infâme dans la victoire n (i), et 
La Harpe traduit : u Barbare , infâme et vil jusque dans la 
victoire w; vil dans la victoire n'est pas bon, et c'est une 
addition. 

Quel triomphe attends-tu de ta I assesse atroce? 
Et qui peut l'inspirer un transport si féroce? 

Outre la platitude de ces deux consonnances en ëpitlié- 
tes, le second vers est une pure cbeville; il'est là pour la 
rime, et il appartient à Lfi Harpe. Mais le premier surtout 
est absurde. Tancrède ne peut pas demSLnder quel triomphe 
on attend d'une action ; le triomphe est évident, c'est la dé- 
faîte ou la mort d'Othon. Il y a dans l'Italien : « Quel titre 
de gloire attends-tu d'une conduite si discourtoise et si 
coupal)le » {2) ? et ici l'expression représente exactement la 
pensée que devait avoir Tancrède : les mots de La Harpe sont 
d'un homme qui ne sait pas dire ce qu'il pense. 
. La suite ne vaut pas mieux. 

Les brigands du désert nourris d'assassinats 
Sans doute t'ont donné les leçons des combats. 

Nourris d'assassinats est un nouveau présent fait au Tasse 
par le traducteur, il est là uniquement pour la rime; la 
leçon des combats appartient encore au poète français, et 
ce qu'il y a de pis, c'est qu'on ne l'entend pas; il semblerait 
que les brigands ont instruit Argant à combattre, et La 
Harpe veut dire qu'ils lui ont appris comment on abuse de 
sa victoire. 

Dans tous les cas, il n'y a rien de tout cela dans le 
texte : le Tasse dit simplement : « Tu dois avoir vécu paimi 
les brigands de l'Arabie ou autres barbares semblables »(3), 
ce qui est à la (bis plus naturel et surtout plus raisonnable. 

(1) Gerus., Cnnt. VI, ott. 37. (3) Gerus., Vï, Ott. 37. 

(a) Gerus., VI, ott. 3;. 



34 LIVRE If. — POÉSIE NARRATIVE. 

En voilà plus qu'il n'en faut sans doute pour justifier la 
ritique d'Andrieux, et celle des nombreux enûemis de La 
[arpe. Ce que nous avons de la traduction ne fait pas du 
3Ut regretter que l'ouvrage n'ait pas été terminé. 

D'ailleurs, le caractère connu du talent de ce critique 
élèbre ne permettait pas de douter qu'il ne fût absolu- 
lent au-dessous de la tâche qu'il s'était imposée. La Harpe 
'a jamais pu réussir complètement dans l'expression poé- 
ique des sentiments nobles; à peine aurait-il dû essayer 
e traduire ainsi qu'il l'a fait avec assez de succès pour 
Forace (i), Pindare et autres poètes, dont les pièces sont 
e moyenne longueur, quelques passages d'élite, auxquels 
l aurait consacré les soins les plus minutieux. 

Mais la traduction du poème entier était une œuvre dis- 
roportionnée avec ses forces; il l'a donc laissée inachevée , 
t ce n'est pas un grand malheur. 

Jean-Marie- Bernard Clément , plus communément ap- 
elé Clément de Dijon ^ du lieu de sa naissance (2), cé- 
^bre par la mauvaise humeur et le fiel qui le tourmen- 
irent toute sa vie, et l'excitèrent sans cesse contre les 
rands écrivains de son temps, et en particulier contre 
oltaire, donna aussi en l'an vui (1800) une traduction, 
u plutôt une imitation fort abrégée de la Jérusalem, 

Il expose dans sa préface les principes d'après lesquels 

conçoit qu'une traduction doit être faite ; il pense qu'il 
lut absolument abréger le Tasse , si l'on veut avoir un 
oème irréprochable ; c'est pour cela qu'il réduit à seize les 
ingt chants du poème italien. 

Il croit aussi qu'il faut^ à l'occasion, supprimer, ou du 
loins corriger les traits de faux esprits qui déparent de 
împs en temps la Jérusalem'^ les conce«/ qu'on a reprochés 
l'auteur, les descriptions trop ambitieuses, les mignar- 

(1) Cide$$u8, p. i47i i49. (2) En 174». 



lECTIQN II. *— TRADUCTIONS. 335 

dises de toute sorte, dont s^accoin mode mal la majesté du 
poème épique. 

Enfin , il fait, ou essaie de faire disparaître les défauts 
mêmes qui tiennent à Tensemble et au plan général du 
poème. L'épisode d'OIinde et Sophronie, par exemple, qui 
remplit une partie du second chant, et ne tient en aucune 
manière au reste du poème, a été de tout temps signalé 
comme un défaut dans le plan du Tasse : Clément le sup- 
prime sans façon, malgré ce qu'il a de gracieux, et il 
ajoute à ce propos ce précepte d'ailleurs très-vrai dans les 
arts, quoique peut-être il ne justifie pas suffisaoiment l'in- 
fidélité du yaducteur: « L'infaillible effet d'une beauté dé- 
placée, est d'inspirer le désir de la voir ailleurs; et cette 
beauté particulière devient un défaut quand elle nuit à 
l'effet général M (i). 

Dans les conditions spéciales que Clément s'est faites, 
on voit que son travail est une imitation plutôt qu'une 
traduction proprement dite; quelque soit, au reste, le nom 
qu'on lui donnera, toujours devait-il rester poètq dans sa 
version; tandis qu'il n'a présenté, et c'est là son plus grand 
tort, qu'une copie plate et sans énergie de la brillante 
épopée italienne. 

Deux exemples suffiront pour nous faire juger du style 
prosaïque et traînant de la Jérusalem française , malgré sa 
rapidité apparente et sa brièveté matérielle. 

C'est un passage célèbre du poème italien que celui où 
Armide vient, d'après les conseils du magicien Hidraot, au 
camp dès Chrétiens , y allume l'amour dans le cœur de 
tous les jeunes guerriers, excite même une querelle -«ntre 
Gernand et Renaud, et fait abandonner le camp de Bouillon 
à celui-ci (2). 

Voici comment Clément a rendu cette entrée de la ma- 
gicienne : 

(1) p. XXV de la préface. (2] Gerus.yVf^ ott. 27. 



336 LtVBE II. — POESIE NARRATIVE. 

Aux rives da Jonrdain en peu de jours rendue, 
Elle aperçoit le camp; elle arrive *, à sa vue 
Un murmure flatteur croissant de toutes parts, 
Sur cet astre nouveau fixa tons les regards. 
Et tous se demandaient quel important mystère 
Amène dans le camp cette belle étrangère. 
Non, jamais tant de grâce et d'appas ravissants. 
Dans Chypre et dans Dëlos n'ont mérité l'encens. 
D'un voile négligé la blancheur transparente 
Laissait briller aux yeux cette tète charmante : 
A travers le cristal ainsi brille une fleur. 
Son front s*est coloré d'une aimable rougeur, 
Et baissée à demi sa modeste paupière 
Des rayons de ses yeux tempérait la lumière ; 
Sur son teint nuancé de lis et d'incarnat 
L'or de ses blonds cheveux jette un nouvel éclat ; 
Mais le lis est banni de ses lèvres de roses ; 
Son sein d'un pur albâtre, amour, où tu reposes. 
Sous un tissu jaloux recèle mille appas 
Qu'aperçoit le désir et que l'ceil ne voit pas(i). 

Ces vingt vers français en traduisent quarante ou qua- 
rante-huit italiens (2); or, dans cette proportion, une tra- 
duction n'est {juère qu'un extrait ^ et Ton était en droit 
d'attendre quelque chose de plus. 

D'un autre côté, bien que la phrase soit généralement 
correcte et coulante , est-ce de la poésie que ces lignes 
riuiées: 

Un murmure flatteur croissant de toutes parts 
Sur cet astre nouveau fixa tous les reyards. 



Mais le lis est banni de ses lèvres de roses ; 

et tant d'autres vers? 

S(fn sein d'un pur albâtre, amour, où tu reposes, 

ne se comprend pas; la construction n'en est pas française ; 
et ceux-ci : 

(1) Ch. IV de la trad. fraoçaist. (3) Ou. 27 k 33. 



SECTION II. *— TRADUCTIONS. SSj 

Non , jamais tant de grâce et d'appas ravissants 
Dans Chypre et dans Délos n'ont mérité l'encens, 

non -seulement , n'ont rien de poétique ; de plus , le der- 
nier vers est barbare : encens dans le sens qu'on lui donne 
ici pour hommage^ adoration, ne se prend pas absolument,- 
il i'siudraii Yenceîîs des moiiels y l'encens des Grecs ^ et non 
pas Yejîcens tout court. C'est un véritable barbarisme. 

Clément n'est pas beaucoup plus beureux dans une des- 
cription plue vive , plus animée que celle-ci, lorsqu'il re- 
présente le combat de Clorindc et de Tancrède recommen- 
çant après leur premier moment de repos. 

Voilà comment il s'exprime : 

l^ancrède à l'Amazone adresse enfin ces mots : 
Tant de valeur sans doute en ces lieux ignorée 
Des regards du soleil devrait être éclairée; 
Mais puisqu'un noir destin, de nos armes jaloux , 
Sans témoin et dans l'ombre ensevelit nos coups, 
Si parmi la vengeance et la fureur guerrière, 
On peut d'un ennemi recevoir la prière, 
Dis-moi, je t'en conjure, et ton nom et ton^ort. 
Toi qui dois' honorer ma victoire ou ma mort. 
— Tu demandes en vain, guerrier, répondit-elle , - 
Un secret ^e jamais ma bouche |ie révèle ; 
Mais de l'embrasement qui vous remplit d'effroi, 
Je puis l'apprendre ici qu'un des auteurs, c'est moi. 
„ — Ah! s'écria Tancrède , une prompte vengeance 

Va puutr ton discours ainsi que ton silence : 
Tous deux en même temps, pleins d'un nouveau courroux, 
Reviennent au combat et redoublent leurs coups; 
Ils ne connaissent plus que leur aveugle rage, 
Leur force qui s'éteint n'éteint point leur courage. 
Sanglants, percés de coups, déchirés, demi-morts. 
Lui seul retient leur âme et soutient leurs efforts(i]. 

Clément a donné ici vingt et un vers^pour en rendre 
vingt-six 5 aussi a-t-il beaucoup moins efflanqué son au- 

(t) Ch. XI, p. a34 de la traduction française. 

29 



34o LIVRE II* — POéSFB NARRATIVE. 

On dit que c'est un pauvre sire, 
Mais je n'ose le répéter ; 
Pour s*en convaincre il faut le lire. 
Et j'aime encor mieux en douter. 

M. Fayolle a aussi rimé un mot qu'on attribuait à 
M. Baour avant sa réception à l'Académie française (0> ^^ 
qui est assez piquant : 

Eh ! quoi, ces portes indociles 

Ne s'ouvrent point devant mes pas : 

Ils sont là quarante imbéciles , 

Et moi, Baour, je n'en suis pas ! 

Laissons toutes ces ëpigrammes de côté : c'est d'après 
leurs ouvrages qu'il faut juger les poètes; c'est d'après leurs 
traductions qu'il faut juger les traducteurs; c'est aussi en 
citant quelques passages delà. Jérusalem délivrée deM.Bàour^ 
Lormian, que j'en ferai connaître le caractère et le mérite. 
Je transcrirai d'abord l'arrivée d'Armide au camp des 
croisés; on pourra comparer ce passage avec celui que j'ai 
cité de Clément (2) ; 

Dans le camp des croisés Armide arrive enfin: 

A son premier aspect un murmure soudain 

De tous côtés s'élève et grossit autour d'elle : 

Pour la première fois quand un astre étincelle, 

Ainsi de l'univers il attache les yeux. 

Tous les héros que presse un désir curieux , 

Environnent les pas de la jeune étrangère; 

Amathonte et Paphos dans leur cour mensongère 

N'admirèrent jamais une telle beauté (3). 

(i) Il y fut reçu pendant les cent de la i'« édition in-S®. a vol. 1796. 
jours en remplacement de M. de Cu nwrmure confui «éière à «on •«pect. 



Boufflers. 



Les guerrier* étuuHët et aaisU de respect , 
S'empressent autour d'elle ; ainsi, quand dans Vet' 



(2) Baour-I^rmian, /a /eru5£r/em ^ ,... .. ,„ . , tP**», 
,.}., o 1 • o V. • "0 De I «her «Mlieu» sillonnant la surface, 

rfefiurée, 3 vol. in.8^ Pans, 1819. Lo œmôle d.Çplole a tcc rapidité 

Delaunav. Ch. IV, p. 171. Voy. pour ^•» •«• «*e^«" flottants U soudaine clartrf, 

, "'„, X i-i »»T Le mortel ébloui do sa Ti»e lumière 

le texte, 1 ASSO , Gerus, Uberat. IV, D'un oil mal assuré la suit dans *a oirrlère ; 

Ott. aS V. 3. JnmuisGnide ou Pnpiios dans leurs bos<]Ui!ts riants 

/o» i'» •' / • • A r • Ne rirent tan» d'appas ni des traits si toachaott: 

(3) .1 ajoute ici en note, ahn qu on ArmUe eût ëdips» ta b lie DionA* , 

iuee combien les corrections du tra- §"»««* '^'•j'"»' ^'"^'LT "«""■'"'•^•:. 

•*, V 1.1.. ^ Sur un char entouré do Tolages i/pbirs, 

ductenr dans sa seconde édition ont Elle y venait goAter de terrestres platolN. 

été profondes , le même passage tiré etc., t. I, p. 96* 



SECTION II. — TRADUCTIONS. 34 1 

Sa chevelure d'or flotte avec majesté : 

A travers le réseiiti qui mollement l'embrasse, 

Elle brille parfois, et parfois avec grâce 

Elle fait éclater ses trésors ouduleux. 

Ainsi , lorsque le ciel d*an voile nébuleux 

Dégage lentement l'azur qui le décore. 

Au milieu des vapeurs le soleil luit encore; 

Le ciel a-t-il repris toute sa pureté, 

Le soleil à grands flots épanche la clarté. 

Dans les cheveux d'Armide un frais zéphyr se joue, 

Tantôt les entrelace et tantôt les dénoue ; 

Dans ses yeux sont cachés tçns les traits de l'amour. 

Sous leur longue paupière ils semblent fuir le jour ; 

Et la rose et le lis qu'un doux hymen assemble 

Animent sou beau teint, y confondent ensemble 

Leur coloris vermeil et leur vive blancheur. 

Mais sur sa bouche pure où brille la fraîcheur, 

La rose printanière éclate sans rivale ; 

Son sein demi-voilé négligemment étale 

L'harmonieux contour de ses globes de lis : 

Voile jaloux ! zéphyr dans l'or de ses replis 

S'insinue et découvre à la foule idolâtre 

Hn mélange mobile et de pourpre et d'albâtre. 

Et comme un rayon pur tremblant sur les ruisseaux. 

Pénètre leur cristal sans diviser leurs eaux , 

Sur tant d'attraits ainsi la tunique abaissée 

Charme et n'arrête point l'amoureuse pensée , 

Qui se glisse, contemple et dévore à loisir 

Mille appas devinés par le brûlant désir. 

Voilà sans contredit une belle et nia{];nifique poésie, et 
la comparaison avec le texte ne peut (|u'élever encore cette 
traduction dans notre estime, parce qu'on voit combien le 
poète français a été un fidèle interprète. 

Tne scène d'un {^enre tout différent, le défi d'Arf^ant et 
son discours après la réponse faite par Godefroi aux deman- 
des d'Alète, ambassadeur du calife d'Egypte, prouvera que 
notre poète sait prendre tous les tons : 

11 se tait à ces mots : mais es noble langage 
Allume au cœur d'Argant le dépit et la rage. 



34^1 LIVIIB II. -^ roÉSIE NARRATITS. 

D*une sombre fureur ses lèrres ont frémi. 

« Eh bien! piiisqu'en ce jour de toi«méme ennemi 

Tu refuses la paix que mon maître désire, 

A tes vœux imprudents c'est à nous de souscrire. 

Aux hasards des combats va donc, cours l'exposer. 

Et ne vois pas l'écueil où tu vas te briser ». 

Alors il forme un pli dans sa robe flottante. 

L'offre à Bouillon, élève une voix insultante : ' 

« Toi que les grands périls n'épouvautent jamais, 

Tiens, ici, je t'apporte ou la guerre ou la paix; 

Choisis, mais à l'instant », Ce discours, cette audace 

Indignent des héros peu faits à la menace. 

Sans consulter le chef dont ils suivent les lois. 

Un seul , un même cri part , s'échappe à la fois : 

« Guerre! »...• Eh bien! vous l'aurez, leur répond l'infidèle^ 

Et vous l'aurez sanglante, implacable, éternelle ; 

Je la déclare à vous, à vos derniers neveux : 

Votre choix est le mien et comble tous mes vœux », 

A ces mots secouant sa robe qui s'étale , 

Le pli s'ouvre et du sein de la robe fatale. 

On dirait que la mort, la discorde en fureur^ 

Le carnage hideux, l'épouvante, l'horreur. 

Et des pâles esprits toute la foule immonde 

S'élancent à la fois pour ravager le monde (i). 

Ce morceau est remarquable sous plusieurs rapports , 
d'abord par son mouvement dramatique, et Ténergie des 
expressions; c'est ce qu'on peut croire appartenir primiti- 
vement au Tasse, et que je ne. lui conteste pas; ensuite par 
l'barmonie et la beauté des expressions qui appartiennent 
certainement à M. Baour-Lormian ; il l'est surtout par les 
heureuses corrections, suppressions ou additions que le 
traducteur a faites, et qui relèvent beaucoup le mérite du 
discours. 

J'en vais donner des exemples : cette comparaison sera 
utile aux jeunes littérateurs. Il y a dans le texte : « Qui 
ne veut pas la paix ait la guerre » (2); c'est un beau vers 

(1] Gerusalemme liberata , cant. (a) Clii lapacenonvuol,laguerra 
ILott. 88. s'abbia, ott. 88. 



SECtiON II. — i TRAfiUCtlONS. 343 

et un vers énergique ; malheureusement le Tasse le délaie 
dans les vers suivants où il ajoute fort inutilement : « On 
n'a jamais manqué de querelles^ et tu montres bien que 
tu refuses la paix > si tu n'acquiesces pas à nos premières 
propositions». 

Les vers qui traduisent ce remplissage sont les moins 
heureux du discours d'Argant; ils valent mieux pourtant 
que Titalien : 

Tu refuses la paix que mon maître désire, 
A tes vœux impradeats c'est à nous de ^uscrire. 
Aux hasards des combats va donc, cours t'exposer. 
Et ne vois pas l'écueil où ta vas te briser. 

Après avoir fait un pli dans son manteau , Argant dit à 
Oodefroi : « Toi qui méprises les plus grands dangers , je 
t'apporte dans ce pli la paix et la guerre ; fais ton choit » ( i ). 
C'est bien jusqu'ici; mais il ajoute assez inutilement, à mon 
avis, si ce n'est pour finir sa stance: « Maintenant, con- 
sulte-toi, sans autre retard, et prends celui qui te plaira 
le plus n (2). Ce vers et demi, qui dit exactement la même 
chose , et qui le dit bien plus énergiquement, 

Tiens, ici, je t'apporte ou la guerre ou la paix. 
Choisis, mais à l'instant, 

vaut un peu mieux. 

Dans la stance suivante , le traducteur a un peu modifié 
l'arrangement original, pour amener cette déclaration ; 

Guerre!... Eh bien ! vous l'aurez, leur répond l'inHUèle, 

ce vers et ceux qui le suivent sont une très-belle addition, 
d'ïïutant plus louable que l'octave italienne se termine 
par une pensée aussi ridicule que déplacée : u Je vous déBe, 
dit-il, à la guerre mortelle, et il le dit avec un geste si 
farouche et si impie , qu'il sembla ouvrir le temple fermé 

(i) B guerra e pace in questo sert (2) Or ti consiglia, Senz' altro m- 
(apporio-, Tua sia l'eUiionefOti. 89. dugio^ e quai più vuoi ti piglia. 



344 tiVRfi II. '— POÉSIE NARRATIVE. 

de Janus » (i). Le temple de Janusne fait-il pas là un bel 
effet? certes^ celui qui Ta retrauchë^ et qui a mis à la 
place: 

Et voas l'aurez sanglante, implacable, éternelle : 
Je la déclare à vous, à vos derniers neveux : 
Votre choix est le mien et comble tous mes vœux. 

celui-là, dis-je^ n'a pas rendu au Tasse un trop mauvais 
service. 

11 en est à peu près de même dans la stance suivante , 
où lé Tasse dit : u 11 parut qu'en développant le pli il en tirât 
la fureur insensée et la discorde farouche; et que dans ses 
yeux enflammés brillât la torche ardente de Mégère etd'A- 
lecton »(:%). Cette chute mythologique ne vaut pas mieux 
que l'allusion historique au temple de Janus. Le traducteur 
Ta supprimée avec raison , et l'a fort heureusement rem- 
placée par ces beaux vers : 

Le pli s'ouvre et du sein de la robe fatale , 
On dirait que la mort, la discorde en fureur. 
Le carna^^e hileux, I épouvante, l'horreur, 
Kt des pâles esprits toute la foule immonde 
8*élancent à la fuis pour raviiger le monde. 

Il est fort utile de faire souvent ces comparaisons , d'a- 
bord parce qu'on apprend à connaîtie et à choisir les 
bonnes idées et les bonnes formes de style; ensuite, parce 
qu'on apprécie exactement le mérite de ceux qui font 
passer dans leur langue les beautés des autres ouvrages , 
et qui en cela ne se montrent pas de simples manœuvres, 
mais des interpi^étes intelligents , capables de corriger^ 
quand il le faut , celui qu'ils expliquent. 

(l) E7 disse in atlo si féroce ed ( ») Paive,... chc negli ncchi oit!" 
empio Clie pan>e nprir di GiiDio il bili (jli ardessc J.n tjran fmc d AlvUo 
chiuso teinpio. Ott. 90. eldiMegcra. Ott. 91. 



SECTIOU II. — TRADUCTIONS. 345 

LECTURE XXII. -— Suite des Traductions, — Poèmes dOvide 
et de Milton, — de saint-ange , delille. 

Les Métamorphoses it Ovide, le plus beau poème cyclique 
que nous ayons reçu de Tantiquité, et le poème des Fastes, 
autre poème du même auteur, dont il ne nous reste mal- 
heureusement que les six premiers chants, ont été traduits 
avec quelque succès par Ange-François Fariau de Saint- 
Ange. 

Ce poète, né à Blois en 1747 » après avoir commencé ses 
études sous les Jésuites, dans sa ville natale, obtint une 
bourse au collège de Sainte-Barbe à Paris. Il adressa en 
1768 une ode au roi deDanemarck, dont il parait que 
l'Université lui témoigna son mécontentement ; mais cela 
ne le détourna pas de la poésie; il commença à traduire 
quelques-uns des épisodes d'Ovide , de ce poète auquel 
il devait consacrer toute sa vie. 

En 1771 , La Harpe fit l'éloge de ces essais de Saint- 
Ange, qui s'attacha à lui dès ce moment j si bien que 
dans une épigramme de 1786 (1), Masson de Morvilliers 
rappelle le petit écuyer de Bébé; on sait que les ennemis de 
La Harpe lui donnaient souvent ce nom du nain du roi de 
Pologne. 

La même année , la protection de Turgot fit obtenir à 
Saint-Ange une pension sur YAlmanach royal{i). Il la per- 
dit à la révolution, et obtint, après le 9 thermidor, un em- 
ploi de 2000 francs dans rbabillement des troupes. 

Lors du rétablissement des écoles, il fut nommé pro- 
fesseur de grammaire d'abord, puis professeur de belles- 
lettres à l'école centrale de la rue Saint-Antoine. 

Reçu en 1810 à l'Académie*, en remplacement de Do- 

(i) Voyezr^canfAo/. deFAYOLLE, reconnaissance à son illustre pro- 
XDOt Saint" Ange, tecteur en dédiant à ses mânes la 

(a) De SaiÉit-Ange a téinoigné sa traductioa des Métamorphoses, 



346 LIVRE II. — * POESIE NARRATIVE. 

mergue^ il y vint presque mourant prononcer son discours 
de réception; bien convaincu qu'il n'avait plus longtemps 
à vivre , il y parla de sa mort prochaine , et mourut en 
efFet la même année, le 8 octobre, âgé de 63 ans moins 
huit jours. 

De Saint-Ange s'était consacré tout entier à faire passer 
en français ce qui nous reste d'Ovide; il ne put pas ce- 
pendant achever son travail, il n'a traduit que les Meta* 
morphoses ^i), les Fastes (2), VAri cTainwrÇ^), le Remède 
d amour , et quelques autres poésies imprimées après sa 
mort (4). 

Toutes ces traductions ne sont pas également soignées; 
celle des Métamorphoses, revue plusieurs fois par l'auteur, 
passe pour plus achevée : les longues infirmités de Saint- 
Ange ne lui permirent pas toujours de donner à ses vers 
tout le fini désirable : et c'est sans doute pour le même 
motif, qu'il s'est permis de prendre à ses devanciers des 
morceaux tout entiers, en particulier à Thomas Cor- 
neille, à qui il a emprunté plus de quinze cents vers (5). 

Le caractère général de la poésie de Saint-Ange, c'est l'é- 
légance et la facilité du style : mais la force, l'harmonie poé- 
tique ne s'y montrent pas assez : c'est ce que lui disait Mer- 
cier, l'auteur du Tableau de Paris etder^?i24/|0, l'ennemi 
des vers et souvent du bon sens (G) , celui dont on a dit: 

Reicrem ! quel est Reicreni ? c'est Mercier à Tenvers , 
Et c'est comioe à l'emlroit ud esprit de travers (7). 

Cet homme, d'un goût si faux, a pourtant très-bien jugé , 
loi^squ'il a dit à Saint-Ange, dans une lettre que celui-ci a 
fait imprimer au-devant de sa traduction des Métamor- 

(0 1800 première édition com- (5) Biographie des ContemporainSf 

plète, S*) édition en i8(;8. mot Sninl" Juge, 

{2) En i8o4' (6) Voyez surtont sa Néologie, t 

(3) En 1807. vol. in-S». 1801. 

(4) Kni8ii. (7) Àcantholocfie, mot Mercier^ 



SECTION II. •^— TRADUCTIONS. 3^7 

phases ( I ) : « Après avoir loué vos vers élégants et faciles , 
je vous dirai, si vous voulez achever cette immense tra« 
duction , de tenter de les frapper quelquefois d'une ma* 
uière plus hardie ».. 

C'est là en effet ce qui manque à notre poète; du reste , 
on trouve chez lui plusieurs des qualités qu on est en droit 
d'exiger des traducteurs, la fidélité, Télégance et la cor- 
rection. Quelques exemples prouveront cette assertion. 

Voici d'abord la traduction d'un passage justement cé- 
lèbre d'Ovide , celui où le poète enseigne au jeune amant 
l'art de se faire aimer d'une maitres&e. La version de Saint- 
Ange vaut le texte : 

En amour, au barreau l'éloquence a son prix : 

Romains, à réloqueiice exercez vos esprits, 

Nous défeuiious par elle uo coupable, et par elle 

Aussi bien que Thémis on désarme une belle. 

Menacée ce talent et cacbe bien ton art; 

L*esprit doit être aisé, naturel et sans fard. 

D'un vain déclamateur évite l'étalage ; 

Borne-toi pour ta belle aux mots du simple usage. 

Ln style plein d'enHure, un langage affecté, 

Fut souvent tout le tort d'un amant rebuté. 

r^ue le tien plein de feu soit doux, facile et tendre : 

Kn lisant tes billets elle croira t'eutendre. 

Peut-être sans les lire on te les renverra. 

Ne désespère pas, un jour on les lira. 

Le temps du tier taureau fait un esclave utile; 

Le temps au frein qu'il mord rend le coursier docile; 

Le métal d'un anneau s'use au simple toucher: 

Quoi de pius mou que l'eau, de plus dur qu'un roclier ? 

L'eau qui tombe le perce. On aime qui nous aime ; 

Persiste et ta vaincras Pénélope elle-même : 

Le siège d'Ilion se prolongea dix ans ; 

Mais Ilion enfin fut prise avec le temps (2). 

Rien de plus coulant sans doute que ces vers; rien n'est 

(1) T. I, p. 58 dei'cdition în-12 (2) De Jrle amandi. 1, v. 463 du 
fie 1808. texte, et 497 ^® ^ traduction. 



348 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

aussi plus fidèle : la seule pensée ajoutée , pour la nécessité 
de la rime, est cet hémistiche d'ailleurs peu utile : On aime 
qui nous aime : tout le reste est exactement rendu, sauf 
peut-être ce vers : « Le temps du fier taureau fait un esclave 
utile », où Saint-Ange a rendu pur fier taureau , \e juvenci 
d'Ovide (i), qui si£;iiifie yAuioi jeune taureau , bouvîllon : et 
en effet, c'est de bonne heure qu'il faut prendre les jeunes 
veaux pour les façonner au joug ; plus tard , lorsqu'ils sont 
fiers taureaux , il ne serait plus temps. 

Je montrerai tout-à-l'heure par deux exemples remar- 
quables , que quelquefois l'intelligence précise , exacte 
du texte lui manque: Saint-An{;e, en effet, n'a jamais 
passé pour profond dans les langues anciennes et la con- 
naissance de l'antiquité. 

Je cite ici un second exemple, et dans un genre difTé- 
rent; il s'agit de la demande faite par Phaéton au Soleil 
son père, afin que celui-ci lui laisse conduire son char. 
Tout le monde connaît les beaux vers d'Ovide; voici ceux 
du traducteur : 

V C'est lu que Phaéton par l'avis dç sa mère 

Arrive et veut d'abord s'avancer vers son père ; 
Mais perdu dans l'éclat des rayoQS paternels, 
Dont les éclairs trop vifs blessent^ies yeux mortels , 
Il s'ariétc : vêtu de pourpre et de lumière , 
Koi sur sou trône d'or de la nature entière , 
Le soleil en sa cour rassemble sous ses lois 
Les siècles et les jours et les ans et les mois; 
Et les heures encor, ses lé{;4res suivantes , 
L'une de l'autre en cercle également distantes. 
Là parait couronné d'une tresse de fleurs, 
Le printemps au front jeune, aux riantes couleurs; 
L'été robuste et nu, ceint d'une gerbe mûre ; 
L'automne dont le pampre orne la chevelure, 
Bouge encor des raisinrque ses pieds ont pressés » 
Et l'hiver aux cheveux de neige hérissés. 

(i) Tempore difficiles veniunt ad uraira juvenci, v. 475. 



SECTION II. — TRADUCTIONS. S^Q 

Le soleil de cet œil qui voit tout dnrâs le monde , 
A vu de Phaêton la surprise profonde \ 

A l'aspect d'un éclat si nouveau pour $es yeux î ' 

M Cher Phaéton , dit-il, qui t'amène en ces lieux » ? 
— « Flambeau de l'univers, père du jour, mon père. 
Si ce nom m*est permis sur la foi de manière, 
D'un doute injurieux délivre mes esprits , 
Et qu'un gage certain me déclare ton iîls. » 
Il parlait, et le Dieu que la flamme environne 
Des rayons de son front dépose la couronne. 
Lui tend lés bras, l'appeHe en son sein paternel : 
• Sôrs,«>dit-il, ô mon fils <ï*un doute si cruel \ * ' 

>Viens embrasser ton père, il tavouA, et Cl y m^ne ^-^ 

Ne t'a point abusé d'une créance vaine. t^ j,:^. 

Mais il te faut un gage, et je veux l'accorder. > . ^. * *^ 

Sûr de tout obtenir, tu peux tout demander : * ^' 

Du serment que je fais sois lie garant terrible , 
O fleuve des enfers à mes yeux invisible » (i ) 1 " ' *^ ' 

Jfe n'aurais qu'à faire remarquer ici les mêmes qualité^ 
déjà sigfnalées dans les passages précédents : j'aime mieux 
montrer le défaut dont j'ai parlé , et qui ise retrouve asse^ 
souvent chez les traducteurs envers, c'est la substitution 
d'un sens tout contraire à celui de l'auteur qu'ils rendent» 

Ici le Soleil dit : 

fleuve des enfers à mes yeux ui visible , 
ce qui semblerait indiquer que le Styx est d'une nature 
particulière qui échappe aux yeux du Soleil ; or il y a dans 
le latin: a Fleuve par lequel jurent les dieux, et que je nô 
connais pas encore » (2) : c'est un sens tout autre, et beau- 
coup plus naturel que celui par lequel on l'a remplacé. 

Un peu plus loin (3), Ovide fait prononcer au Soleil 
quatre beaux vers exposant l'idée que les anciens se fai- 
saient de son mouvement sur la sphère céleste : en voici lé 
sens littéral : a Ajoute à cela que le ciel est emporté pai" 

(1) Métamorplioses , IT, v. 19 du cognlta nostris.v. 46. 
texte, et a 5 de la traduction. (3) Ibid., v, 70. 

(2) Dîsjuranda palus, ociUh in- 

30 



3jO livre II. POESIE NAURATIVE. 

une révolution incessante ; qu il entraine avec lui et fait 
tourner par sa rotation rapide les astres élevés (c'est-à-dire 
les étoiles fixes). Je lutte contre cette direction; la rapidité 
qui emporte les autres astres ne peut vaincre ma résis- 
tance, et je m'élève en sens contraire du mouvement du 
inonde ». 

(vcnx qui ont quelque habitude des explications astroDo- 
miqucsdes anciens, reconnaissent ici ce qu'ils croyaîentà 
cet cjjard , que la sphère des fixes était la cause du mouve- 
ment du monde; que les astres emportés par ce mouve- 
ment d'orient en occident, y cédaient pourtant d'autant 
moins qu'ils en étaient plus éloignés , et qu'alors le Soleil , 
bien qu'il marchât comme tout le reste du levant au cou- 
chant, retardait pourtant chaque jour sur la sphère céleste 
d'un degré environ , dont il paraissait reculer vers l'orient, 
et par conséquent, il luttait ou faisait effort en sens con- 
traire, îîitor in adversum; ne cédait pas entièrement au 
mouvement du reste du monde, nec me qui cœtera, vincù 
impetns; cl gagnait toujours en se transportant petit-à-petit 
vers Toricnt, contrarius evelior orbi. 

Voici ce que Saint-Ange a fait de ces vers : 

Du ciel tournant sur soi conçois- tu la vitesse ? 

Je marche en sens contraire, et la loi qui sans cesse 

Entraîne l'univers sans jamais m'entralner 

Du cours que je poursuis ne peut me détourner (i). 

Le sens est aussi faux que les vers sont faibles : je marche 
en sens contraire^ ferait entendre que le Soleil va absolu- 
ment d'occident en orient, ce qui n'est certes pas vrai; k 
loi qui entraîne l'univers sans jamais n\entraîner\ ne vaut 
pas mieux; celte loi l'entraîne de 359 degrés sur 36o ; as- 
surément ce n'est pas là ne jamais C entraîner. Le dernier 
Vers ne signifie rien , il n'est que pour la rime. 

Dans un autre endroit (2) , Ovide représente les élcmenls 

(t) v. 85 de la traduction, (2) Mctamorphoses,^ v. a6 et 37. 



SECTION II. — TRADUCTIONS. 35 1 

qui se sëparent et le feu qui occupe le haut de la cita- 
delle du monde, siimma loctun.sibi (egil inarce» Saiiit-An{;o 
traduit par 

Le feu léger mouta daus le ciel plauétaire(i}; 

c'est un contre-sens formel : dans les idëes d*Aristote qu'ont 
suivies tous les anciens, excepté les atomistes, le feu occu- 
pait une sphère particulière placée au-dessus de celle de 
l'air, au-dessous de celle des planètes. Le mettre dans le 
ciel planétaire y ce n'est pas seulement employer un mau* 
vais mot et une expression traînante , c'est changer tout 
un système de philosophie naturelle , c'est faire dire à soa 
auteur le contraire de ce qu'il pense. 

Ces défauts sont graves; heureusement ils sont partiels 
et pourraient disparaître avec un peu de travail, si quelque 
versificateur habile et patient voulait revoir et compléter 
les traductions de Saint-Ange , et nous donner ainsi un 
Ovide français bien achevé. 

Nous arrivons enfin à la plus belle traduction en vers 
qu'ait vu naître l'époque impériale, la plus belle peut-être 
que nous ayons eu France, d'un poème épique de grand 
caractère, celle du Paradis perdu ^ par Delille. 

Elle excita, lors de son apparition, un enthousiasme 
universel : u M. Delille, dit Chénier dans son Tableau de la 
Uuéature française (2), semble avoir réuni tous les suffra- 
ges dans sa traduction du Paradis perdu. Non-seulement 
on y a distingué de célèbres morceaux r<endus avec un 
talent consommé, le début par exemple, et cette invoca- 
tion majestueuse à laquelle on peut assigner le premier 
rang parmi les invocations épiques, le conseil tenu par les 
démons, les énergiques discours de Satan, le chant si pur 
et si vanté des amours d'Adam et d'Eve , et la touchante 
apostrophe du poète à cette lumière éternelle qui ne bril- 

(i) V. 33 de la traduction. (a)Chap.7,p.556del*éd.iii-8M8i6. 



352 LIVBE IL — P0E3IE NARRATIVE. 

lait plus pour lui (i)^ mais on a reconnu encore que les 
l)izarreries semées en foule dans l'original étaient adoucies 
avec art ou supprimées dans la copie; aussi, nombre de 
lecteurs éclairés regardent-ils la traduction du Paradis 
perdu comme supérieure en générât à celle de VEnéide n. 

Il ajoute un peu plus loin ces mots remarquables : u Que 
d'autres lui reprochent d'avoir négligé tel mot, d'avoir 
modifié telle image ; qu'ils veuillent lui enseigner le latin, 
l'anglais, et le ramener impérieusement à la traduction 
littérale, système vicieux en prose et ridicule en vers: nous 
ne suivrons pas leur exemple. Copier servilement les formes 
étrangères, c'est travestir à la fois sa propre langue et 
l'auteur que l'on interprète : ce n'est pas traduire , c'est 
calomnier. Voulez-vous faire un portrait ressemblant? sai- 
sissez la physionomie. Voulez-vous rendre fidèlenxent un 
classique en conservant toutes ses pensées? écrivez, s'il est 
possible , comme il eût écrit dans votre langue; car ce n'est 
point le mot, c'est le génie qu'il faut traduire » (2). 

Le jury nommé dans le sein de la seconde classe de 
l'Institut (Académie française), pour proposer les ouvrages 
dignes du prix décennal, disait, en parlant de ce poème: «On 
retrouve tout l'éclat du talent (}e M. Delille dans la traduc- 
tion du Paradis perdu , quoique l'auteur l'ait commencée 
dans un âge déjà avancé, et qu'il Fait achevée dans l'espace 
d'une année. C'est un ouvrage fait de verve , plein de cha- 
leur et de mouvement, semé partout de beaux vers et de 
longs passages d'une couleur brillante. Il faut convenir en 
même temps qu'en plusieurs endroits il se ressent de la 
précipitation du travail, et que le sens du texte n'est pas 
toujours rendu avec une rigoureuse fidélité : mais en con- 
sidérant que l'auteur était privé de la vue lorsqu'il l'a 
composé, qu'il ne pouvait avoir sous les yeux l'original 
qu'il traduisait^ toutes les fois qu'il en aurait eu besoin , et 

(1} Ci-dessas, p. i56. (3] Ouvrage cité, p. aS;. 



SECTION !!• — TRADUCTIONS, 353 

qu'il lui était bien difficile d'y suppléer en se le faisant lire, 
loin d'être étonné de ce qui manque à cet ouvrage , on doit 
admirer le mérite extraordinaire qui s'y trouve » (i). 

Lejury couronnait cet éloge brillant, en demandant, 
par une interprétation tout-à-fait illogique et irrationnelle 
du règlement, que le prix destiné au meilleur poème épique 
fait dans les dix ans, fût appliquée la traduction d'un 
poème de ce genre , puisqu'il n'y avait pas d'ouvrage ori- 
ginal qui eut mérité ce prix (2). 

La seconde classe de l'Institut discutant à son tour le 
mérite des concurrents et leurs droits au prix proposé, 
Marnait avec raison son jury d'avoir confondu Timiiation 
d'un poème étranger avec la création d'un grand ouvrage 
original (|ue les étrangers eussent intérêt de traduire (3). 
Mais ces réserves une fois faites, elle proclamait hautement 
les services que Delille avait rendus à la langue et à la 
poésie françaises par ses traductions des poèmes épiques de 
Flryile et de Millon ; ajoutant que, « si par la nature de son 
travail , il n'avait pas eu à montrer ce talent qui trouve et 
combine.... il avait nrontré celui d'assouplir, d'élever et 
d'assortir notre langue à tous les tons si disparates et si va- 
riés (le la grande épopée; qu'il avait fait preuve de ce mé- 
rite essentiel et presque nouveau pour notre littérature 
dans la traduction du Paradis perdu; qu'il y avait surtout 
montré un talent qu'il n'avait pas eu l'occasion d'exercer 
jusqu'alors, celui de faire parler noblement et énergique- 
ment les passions; qu'il offrait même dans cette partie 
nombre de tirades que Ton pouvait mettre à côté des plus 
beaux fragments de nos premiers poètes dramatiques n. 

En conséquence, en modifiant la proposition du jury^ 
elle demandait à l'Empereur d'honorer d'un prix particu- 

(i) Rappo fis et Discussions ^ etc., (2) p. 9. 
p. S. (H) p. (;5. 



354 LIVRE H. — ^ POÉSIE KARRATIVB. 

lier la traduction du Paradis perdu, qui, autrement, resterait 
sans la récompense dont la classe le juge digne (i). 

Ainsi, les témoignages furent unanimes en faveur de 
cette traduction. Voyons si les opinions n'ont pas dû 
changer depuis 1809; et pour cela citons ici quelques 
passages pris dans des genres différents. Nous trouverons 
partout, je le pense, une poésie pleine de couleur et d'en- 
trainement. 

Voici d'abord la description de Satan qui s'élève au- 
dessus de l'abîme où Fa plongé la colère céleste : 

Sur la vague brûlante il élève la tête : 

Ses regards sont réclatr, et sa voix la tera|)éte ; 

Sur la face des eaux, du superbe guerrier 

S'avance et s'élargit l'immense bouclier ; 

Vingt stades sont couverts de sa flottante masse. 

Tels on peint des Titans la gigantesque race, 

L'énorme Briarée et ces vastes Typhons 

Que Tarse renfermait dans ses antres profonds. 

Telle de l'Océan l'énorme souveraine, 

Le géant de la mer, l'effrayante baleine 

De loin parait une Ue aux yeux des matelots. 



Tel s'étendait l'Archange, et du gouffre brûlant 
Il n'eût pu relever sa tête criminelle, 
Si Dieu n'eût déchaîné son audace rebelle. 
Dieu voulait qu'en forgeant la misère d'aulrui, 
Ses coupables efforts retombassent sur lui. 
Qu'il fit mieux éclater, pour croître son supplice. 
Envers l'homme séduit, sa bonté protectrice, 
Et qu'un double forfait attirât sur son front 
Les traits de sa colère et le sceau de l'affront. 
Dans toute sa hauteur Satan se lève, avance. 
Et laisse dans l'abîme une vallée immense; 
Tandis qu'à ses côtés, des brûlants tourbillons 
Le flot grondant s'écarte et roule à gros bouillons, 
Et que ses larges mains des flammes dévorantes 
Babaissent loin de lui les flèches pénétrantes. 



(1) p. 6i5 et 66. 



mffnom ii. «^ traductions. 355 

Ses deux ailes soudaÎD, s'étendant à la foU, 
De son énorme corps onl soulevé le poids ; 
L'air étonné gémit sous sa charge nouvelle. 
Son œil fixe de loin la rive qui l'appelle ; 
Il part, vole et s'abat sur le terrain brûlant , 
Si Ton peut nommer terre un sol étincelant, 
Qui sur les bords du lac ou roule un feu liquide , 
Dans ses champs calcinés présente un feu solide : 
Semblable en sa couleur à ces monts déchirés 
Dont la flamme et les vents ensemble conjurés, 
A travers les débris de leurs voûtes croulantes , 
Dispersent en éclats les entrailles fumantes, 
Et ne laissent au fond qu'un sol bitumineux 
Noirci par la fumée et brûlé par les feux ; 
Ainsi d'un rouge obscur tristement se colore 
Un débris du Vésuve, un éclat du Pélore(i]. 

A l'exception du mot^a'^r, qui , comme Va remarqué 
Voltaire , n'est pas français dans le sens de regarder fixe- 
ment^ le style de ce morceau est irréprochable; la poésie 
en est fort élevée , et le sens de l'original est suivi d'aussi 
près qu'on peut le désirer dans une traduction en vers. 

Voici un morceau d'un autre genre , et dont la poésie 
n'est pas moins louable; c'est Eve qui raconte ses premières 
sensations: ce morceau justement célèbre demandait, pour 
être traduit^ tout le talent de notre Delille : 

J'aime à me rappeler ce mémorable jour. 
Ce jour qui commença ma vie et mon amour : 
Je dormais sur des fleurs, tout-àcoup je m'éveille. 
De mon être inconnu j'admire la merveille : 
J'ignore d'où je viens, qui je suis, dans quels lieux? 
J'écoute les objets que regardent mes yeux ; 
J'entends dans une grotte une onde murmurante, 
Elle sort, se déploie en nappe transparente ; 
Je regarde ; et, du jour dans son sein répété, 
Mon œil se plaît à voir la brillante clarté. 
De ses bords enchanteurs sur cette plaine humide, 
Je hasarde un regard ignorant et timide : 

(i) Paradis perdu, I, text. V;, 193 à 286 ; trad.^i v. 807 à 35a, 



356 LIVBE !!• — POÉSIE NARRATIVE. 

prodige ! mon œil y retrouve les cîeux ; 
Une image flottante y vient frapper mes yeux. 
Pour mieux rexaroiuer, sur elle je m'iucline, 
Et l'image à son tour s'avance et m'examine. 
Je tressaille et recule ; à l'instant je la voi 
S'effrayer, tressaillir, reculer comme moi. 
Je ne sais quel attrait me ramène vers elle ; 
Vers moi même penchant aussitôt la rappelle : 
Enchantés de la voir mes yeux cherchent les siens , 
Enchantés de me voir ses yeux cherchent les miens, 
Et peut-être en ces lieux ma crédule tendresse 
Admirerait encor sa forme enchanteresse , 
Si me désabasant de sa fausse amitié 
Du fond de ce bocage une voix n'eût crié : 
« Eve ! que prétends-tu ? cette image est toi-même : 
Une ombre ici te plaît, c'est une ombre qui t'aime. 
Elle vient, elle fuit et revient avec toi, 
•Sors de l'illusion, charmant objet, suis-moi : 
Viens, je te montrerai non plus une ombre vaine , 
Mais l'être à qui te lie une éternelle chaîne ; 
Tu feras son bonheur, et ses empressements 
Paîront d'un doux retour tes doux embrassements ; 
Par lui du genre humain sois la mère féconde. 
Et de nombreux enfants peuplez tous deux le monde » (i)- 

Je citerai encore Y Hymne à CEtemel du chant V. Cet 
hymne, dit Delille dans ses notes, est, pour le fond, em- 
prunté d'un des plus beaux psaumes de David ; il respire 
l'enthousiasme du roi-prophète, et Milton seul avait le droit 
d'ajouter à la sublimité de ce ma£[nific(uc tableau de la 
création (2). Nous verrons tout-à-l'heure que. le traducteur 
Français n'a pas été moins heureux que rimiiateur anglais. 

Cienx, terre, célébrez ce m litre souverain, 

Centre de l'univers, sua principe et sa fin. 

O toi, qui des clartés de la nuit lumineuse 

Te montres la dernière et la plus rudieusr. 

Qui viens fermer leur marche, et places ion retour 

Entre la nuit roouraute et le berceau du jour, 

(i) Paradis pet^u ^ IV, v. 449 du (î) Voyez les notes du chant V, 
texte; trad. 589. dans la traduction de Delille. 



SECTION II. *— TBAPUCTIONS» iSj 

Célèbre l'Etemel dont là main fait éclore 
Cette tendre lueur, prémice de l'aurore ! 
Et toi, 1 ame à la fois et Fœil de l'univers. 
Soit que ton char brillant sorte du sein des mers, 
Soit que du haut des deux tu domines le monde « 
Soit que tes feux mourants redescendent dans Tonde, 
Soleil, toi qu'il empreint de sa vive splendeur. 
Dans ta course éternelle atteste sa grandeur , 
Cours proclamer son nom du couchant à l'aurore , 
De l'aurore au couchant cours l'annoncer encore ; 
Et toi, modeste sœur du grand astre du jour. 
Qui semblés le chercher, l'éviter tour à tour ; 
Orbes étincelants >^qui, sans changer de place , 
Sur votre axe enflammé tournoyez dans l'espace \ 
Et vous, globes errants, mondes harmonieux, 
Qui poursuivez en chœur vos cercles radieux. 
Célébrez l'Eternel , votre source première, 
Qui du sein de la nuit fit jaillir la lumière. 



Nébuleuses vapeurs, sombres exhalaisons. 
Fils humides des lacs, des marais et des monts , 
Soit que vous abreuviez nos campagnes brûlantes. 
Soit qu'au gré du soleil vos couleurs éclatantes 
D'or, de pourpre et d'azur, embellissent le ciel , 
Naissez , montez, tombez et louez l'Eternel. 

Âh ! quand tout s*ass«cie à ce concert iiùmense,» 
Soyez, soyez témoins, si je reste en silence : 
Oui, le soir, le matin, à chanter ses bienfaits 
J'instruis les antres sourds et les rochers muets ; 
J'en parle aux champs, aux monts', à la forêt profonde. 
Salut, être divin , salut, maître du monde ! 
Conduis-nous, soutiens- nous : et si l'ange du mal 
Nous t^nd, durant la nuit, quelque piège fatal. 
Dissipe, Dieu puissant, tous ces fantômes sombres. 
Comme je vois dans l'air s'évanouir les ombres ( i ) . 

N'est*ce pas là, on peut le demander avec conEauce, 
une belle et magnifique poésie? aussi grande par les ima- 
ges que par rëlévation de la pensée et Fharmonie du style? 

(i) Paradis perdu, ch. V, tcxte^ v, i5i et sm.\ trad^v. 196 et 8uiv. 



360 LIVRE IL — POÉSIE NARRATIVE. 

Cela dit, Erato raconte, d'après les Géorgîques de Virgile, 
les amours d'Orphée et d'Eurydice (i) ; Càlliope lui succède 
et chante l'amitié et la mort de Nisus et d'Euryale, célé- 
brées dans le IX* livre de l'Enéide (2) : Thalie prend ensuite 
la parole , et raconte d'après Ovide (3) l'aventure de Faune, 
Hercule et Omphale; voilà déjà trois chants; c'est Apollon 
qui se charge du quatrième, et qui raconte la fable de 
Psyché (4). 

Tel était le plan de ce poème, dont les deux premiers 
phants présentent seuls des frag[ments considérables et 
presque achevés; on né peut pas dire, comme le pense 
Ginguené, qu'il est bien à regretter que ce poème ne soit 
pas terminé. Dans les poèmes faits comme celui-ci, de 
pièces rapportées, il n'y a guère que la perfection absolue 
du style qui puisse faire vivre un ouvrage; si surtout ces 
morceaux ne sont que des traductions, et par conséquent 
des copies , n'aimera- t-on pas toujours mieux recourir au 
texte original, où Ton trouvera du moins des pensées ap- 
partenant en propre à l'auteur? 

Il n'y a rien, ou du moins il y a bien peu de chose à re- 
gretter dans l'ouvrage de Lebrun ; ce n'était qu'un pas- 
tiche , et'quelle est la valeur des pastiches? 

Aussi Chéniçr, dans son Tableau de la littérature fran- 
çaise (5) , ne peut-il trouver pour cet ouvrage de Lebrun , 
qui venait de mourir, et qu'il traite si favorablement ailleurs, 
qu'une louange banale: « Les chants de Lebrun, dit-il, ne 
sont pas des imitations, ce sont des traductions fidèles, et 
son talent s'y trouve partout ». Soyez sûrs quand vous lisez 
une phrase si générale, une approbation si vague, qu'on 
ne l'a mise que par complaisance, et parce .que l'ouvrage 
ne méritait pas un éloge mieux fondé. 

(i) L. IV, V. 454 et suivants. (4) D'après Apulée, liv. IV, V et 

(2) V. 176 et saivants. VI de sa Métar^orphose. 

(3) Fastes, II, v» 3o3 et suivants (b) Chap. 7, p. 262, 



SËCtIOlS7 m. — • !»OEiME8 CYCLlQtJES. 36r 

Il faut dire à peu près la même chose des Amours épiques^ 
poème héroïque publié en i8o4 par Parseval Grand- 
maison. L'auteur suppose que sous les verts bocages des 
Champs-Elysées, six poètes, savoir, Homère, Virgile, 
TArioste, le Tasse, Milton et Camoêns, chantent devant le 
nombreux concours des ombres heureuses , les amours 
héroïques qu^ils ont illustrées dans leurs poèmes : Homère 
qui occupe le premier chant, récite l'amour d'Andromaque 
pour Hector , la mort de ce guerrier et les regrets de son 
épouse; le Tasse dépeint le palais enchanté d'Armide et 
l'amour de Renaud ; TArioste dit l'épisode de Clorîdan et 
Médor, et les amours de celui-ci et d'Angélique; Milton 
celles d'Adam et d'Eve dans Je paradis terrestre; Virgile la 
mort de Didon, après le départ d'Enée; Camoêns enfin, 
les amours fantastiques des Lusitainset des Néréides; il y 
coud tant bien que mal l'épisode d'Inès de Castro et de son 
supplice* 

C'est, comme on le voit, un fil bien léger qui unit les 
diverses parties de ce poème; l'invention même y est peu 
de chose, et Tauteur avoue que le fond de son ouvrage ne 
lui appartient pas (i), puisqu'il se compose entièrement 
d'imitations. Tout le mérite consiste donc dans le style ; 
c'est là en effet la partie importante de l'ouvrage ; on vou- 
drait pouvoir dire que c'en est la partie irréprochable ; 
malheureusement de nombreuses taches le défigurent; 
iÏGS inversions forcées, par exemple : 

« % * w Diomède et le roi des Cretois 

De franchir cet obstacle ont essayé trois f où (2); 

des suspensions peu naturelles, comme 

Mais Hëcube et Priam et tous ces fils de rois 
Par le fer du vain(|ueur égorges à ta fois 

(i) Préface^ p. iij. (?) Ch. I, p. 1 1, édit. de 1804. 

31 



363 LIVRE II. — l>0ésiE KARBATIVË. 

Me porteraient un coup moins profond, moins terrible 
Que si mon Jndromat/ue.,,, un grec,,,, 6 jour horrible! 
Uu Grec entraînerait mon Ândromaque en pleurs (i); 

des expressions d'une légitimité douteuse, par exemple : 

Chère épouse, éclaircis ce iénéhi^x chagn» (?}; 
OU bien encore, 

Soit que d'un infidèle exprimant l'abandon, 
De son ingratitude il poignarde Didon (3); 

des répétitions que rien n'excuse : 

J'en jure par tous deux, ce Dieu même (ô merveille) ! 
Je l'ai vu , sa voix même a frappé mon oreille (4); 

enfin, et c'est là surtout le défaut de Parseval, il n'évite pas 
assçz la cheville et le remplissage ; il écrit sans sourciller : 

Privé d'un père, 6 Dieux! Dieux! quel serait ton sort (5)? 

le second Dieux n'ajoute rien à la pensée ; il est là pour la 
mesure. 

Lorsqu'Andromaque pressent la mort d'Hector au bruit 
qui se fait au loin, le poète dit: 

Et tous les sens émus^ le teint pâle A* effroi : 

Dieux! qu'entends-je ! quels cris! si c'était suivez>moi. 

Mes compagnes, courons.,.. Ah ! mes genoux fléchissent. 
Mon cœur bal, il bondit, et tous mes sens frémissent (6). 

U n'y a là-dedans , et dans les vers qui suivent , qu'une ac- 
cumulation de mots , et des répétitions oiseuses : les sens 
qui sont émus^ au commencement du premier vers, et qui 
frémissent à la fin du quatrième; et le teint qui est pâle 
defjroi^ et le cœur qui bat et qui bondit^ et cette suspension 

(0 chant I, p. u. (4) Ch. V,p. i3i. 

(a) p. i3. (5) p. 23. 

(3) p. 5, (6)p.ao. 



SKCTiaN IIK — POÈMES CYCLIQUES. 363 

que rien n'amène, si c'était,., suivez-moi...; tout cela îndi- 
• que le travail du cabinet plutôt que la passion, qui manque 
à l'auteur et qu'il espère vainement remplacer avec desr 
figures de rbétorique. 

Au reste , il faut avouer que ceux qui traduisent Homère, 
sont excusables de multiplier les mots et les phrases para- 
sites; cette habitude est tellement celle du poète grec, la 
cheville dans ses vers est si ordinaire (i), qu'il est difficile, 
quand on traite le même sujet, de se soustraire à l'in- 
fluence du modèle. 

En voici un exemple pris parmi les passag;e8 qu'a 
imités Parseval ; c'est celui où Andromaque apprend ou 
soupçonne le malheur d'Hector : on verra, parla traduction 
littérale du texte, combien de pensées et de détails admis 
par Homère nous paraîtraient surabondants, et dénués de 
tout intérêt. 

« Ainsi gémissait Hécube ; mais l'épouse d'Hector n'avait 
encore rien appris; car aucun envoyé véndiqtie étant 
venu vers elle (2), ne lui avait annoncé que son époux, était 
demeuré hors des portes de la ville. Or, elle tissait dans 
une retraite de sa maison élevée (3) , une toile double 9 bril- 
lante^ où elle traçait des /leurs variées (4). Elle avait ordonné 
à ses servantes aux belles chevelures (5) , dans sa maison (6), 
d'établir auprès du feu un grand trépied, afin qu'un bain 
chaud fût préparé pour Hector lorsqu'il reviendrait du 
combat. La malheureuse ne savait pas qu'alors même 
Minerve, la déesse aux yeux bleus (7) , l'avait dompté par 
les mains d'Achille, bien loin de ses bains (8). Elle entendit 
des gémissements et des plaintes venant de la tour; elle 
trembla de tous ses membres^ laissa tomber son fuseau à 

(\) Ci-dessus, p. 3o.6. (5) EyTrAoxec/AOtî, ▼. 44^. 

(^) t*Tv^,TU/*05i;.9wv,//.ch.XXn, (6j Karà 5w/x«, v. 44 a. 

V. 438. (7) nauxwTTcç, V. 446. 

(3) tf/3>oïo, V. 440. ■ (B) M«).« T^;.e iocrpwv, v. 445. 

(4)v.44i. 



364 l-IVRE li. *— P0É8TE NARRATIVE. 

terre , et parla de rechef à ses servantes aux beaux che* 
veux » (i). 

Il est juste de remarquer que cette multitude d'epîthètes 
oiseuses n'était pas aussi détestable en grec qu'en français, 
parce qu'elle n'y rendait pas le style plat et lâche comme 
chez nous. Mais cela compris, il reste constant que les 
poètes grecs, et particulièrement Homère, multipliaient 
immodérément les mots parasites; que, quand nous les 
traduisons ou les imitons, il faut ou y renoncer entière- 
ment, alors nous ne sommes pas fidèles; ou leur en sub- 
stituer d'autres qui ne valent pas mieux , et alors nous ne 
pouvons plaire aux lecteurs français. Cette observation ne 
fera pas que les vers de Parseval soient meilleurs : elle ex- 
pliquera comment l'auteur admet tant d'inutilités et de 
bouts de vers insignifiants. 

Au reste , c'est dans la description que Parseval est plus 
à son aise ; c'est là qu'il est poète , et que son style peut 
être quelquefois donné comme modèle. Voyez plutôt cette 
riche peinture des fleurs: 

Flore dans ses jardins, non moins riche et moins belle, 

A tissu de ses fleurs la robe de Cybèle : 

On y voit l'amarante et le safran doré , 

Kt la fleur dont Phébus est encore adoré. 

Le pavot magnifique auprès d'eux se balance. 

Et de ses flancs pourprés arrondit l'opulence ; 

Le Narcisse incliné s'admire en un canal ^ 

Le lis éblouissant d'un éclat virginal 

Prodigue les parfums de sa tête superbe ; 

Et cette violette obscure et qui, sous l'herbe, 

Exhale son odeur en y cachant ses traits , 

Hépand, sans se montrer, tes pudiques bienfaits, 



Dirai-je ces tribus , ces familles de fleurs, 
Tous ces brillants lilas , cet tendres anémones , 
Ces œillels orgueilleux de leurs triples couronnai, 



(0 Evff)çxdtMoe7i » v. 44^» 



SECTION III. — POÈMES CYCLIQUES. 365 

Et mille fleurs eQcor, qui prodiguant leurs dons 
S'étalaient en bouquets, eu gerbes, en festons. 
Se répandaient > couraient, flottaient en broderies» 
D'un éclatant émail égayer les prairies (i). 

11 est fâcheux que ces morceaux soient fort rares dans 
tes Amours épiques', et quand ils seraient plus nombreux^ 
ils ne feraient pas encore que Touvrage fût bon dans son 
ensemble. 

Joseph'Àl/ylionseEsMÊvART}, né à Pélissan, en Provence, 
à la fin de 1769, après avoir fait de bonnes études au col- 
lège des Oratoriens, à Marseille, s'embarqua pour Saint- 
Domingue et fit deux voyages aux Iles et sur le continent de 
FAmérique. L'aspect imposant de la mer frappa de bonne 
heure l'imagination du jeune homme et lui inspira l'idée 
de son poème de laJVavi^af/ondont je parlerai tout-à-l'heure* 
La révolution éclata : Esmënard n'en adopta les principes 
qu'avec modération; il se fixa en 1790 à Paris, travailla à la 
rédaction de divers journaux consacrés à la défense de la 
monarchie, fut proscrit après le 10 août 1792, passa en 
Angleterre, revint en France en 1797, et travailla quelques 
mois à la Quotidienne, Poursuivi de nouveau après le 18 
fructidor, enfermé au Temple comme écrivain royaliste, 
enfin banni de France, il fut obligé de quitter son pays, 
où il ne revint qu'après le 18 brumaire 1799. Croyant la 
cause des Bourbons perdue, il s'attacha au gouvernement 
de Bonaparte, et travailla au Mercure de France avec La 
Harpe et Fontanes. Diverses places lui furent données 
successivement, dont on prétend qu'il tirait un revenu de 
près de cent mille francs. Alors furent lancées contre lui 
des épigrammes qui attaquaient bien moins ses titres litté- 
raires que sa moralité (2). EsQiénard ne jouit pas longtemps 
de la fortune à laquelle il était parvenu. Après une carrière 
si agitée, si longtemps orageuse, et qui fut si loin d'être 

(1) Ch. VI, p. iS;. (3) Acanthob^ie , moi Esmënard, 



366 LivHE II. — POÉSIE NARBATÏVE. 

irréprochable, il avait fait imprimer dans le journal des 
Débats t une satire contre l'envoyé de Russie. Napoléon, 
qui ne voulait pas encore se brouiller avec Fempereur 
Alexandre, feignit d'être irrité contre l'auteur d'un écrit 
dont on croit qu'il avait lui-même fourni la première idée. 
Esménard reçut ordre de ([uitter la France; il se retira en 
Italie, d'où il obtint bientôt son retour en France. Cette 
permission lui fut fatale : car sa voiture » dont on avait né- 
gligé d'enrayer les roues, étant, à une descente voisine de 
Naples, entraînée dans un précipice, pour se soustraire au 
danger, il s'élança et se brisa le crâne contre un rocher ; 
il mourut après cinq jours , le aS juin 1811, dans sa qua- 
rante-deuxième année. Malgré son inconduite^ses dettes et 
ses vices, Esménard était d'un commerce doux, facile, ai- 
mable. Il fut regretté de ses amis, et il en avait beaucoup ( 1 )• 

Ses ouvrages sont assez nombreux ; il écrivait fort bien 
en prose ; et les articles qu'il a insérés dans le Mercure sont 
de bons morceaux de critique. 

Je parlerai plus tard de son opéra de Trajan; j'ai déjà dit 
quelques mots des odes ou pièces lyriques qu'il composa 
pour le mariage de l'Empereur, et qui n'ont pas eu d'autre 
' durée que la circonstance même qui les a fait naître. 

Son ouvrage le plus recommandable est, sans compa- 
raison, son poème de la Navigation , publié en i8o5, en 
huit chants (9.), et dont il donna en 1806 une seconde 
édition, corrigée et réduite en six chants (3). Ce poème, 
didactique par son sujet, est cyclique ou historique par sa 
former Esménard , qui ne sait pas le nommer (4), en donne 

( 1 ) Biographie universelle des Con» son poème ne s'écarte pas du genre 

temporains, mot Esménard. des Géorgiques de Virgile, ou deVArt 

(2) 2 vol. in-8°, chez Giguet et poétique d'Horace, qui ont dit inci- 

Michaud . dcmment quelque chose de l'histoire 

(/() Biogr. des Contemp., Heu cité, de l'art ; tandis qu'il est essentielle- 

(4) Voy. son Disc, préliminaire, ment du genre des Métamorpkpscs 

p. '^y., 011 il essaie de faire voir que d'Ovide. 



§ECTI0:ff IW, — *• POÈMES CYCLIQUE». $67 

une idée trés-claire dans les lignes suivantes : a Je n'ai pas 
entrepris de mettre en vers, comme on a feint de le croire, 
V Histoire univenetle de la Marine y qui, vers le quinzième 
siècle, est presque devenue celle du genre humain ; j'ai 
seulement essayé de peindre Tenfance de l'art, et j'ai suivi 
ses pro^jrcs dans les temps les plus mémorables, jusqu'au 

point de perfection où il est parvenu aujourd'hui (1) 

rorîg[ine de cette science se perd dans la nuit du temps : La 
poésie peut environner son berceau des plus riantes comme 

des plus terribles fictions On ne pardonnerait pas à 

l'auteur d'un poème sur la navig[atîon » d'avoir oublié cette 
marine toute poétique des Grecs, l'expédition mystérieuse 
des Argonautes et les vaisseaux d'Agamemnon? Quel ami des 
sciences ne suit pas avec intérêt la marche lente et pénible 
de la navigation chez les anciens, et la longue enfance de 
leur marine militaire n (a) ? 

L'auteur trace ainsi les progrès de la science chez les 
anciens, dont l'histoire se termine avec le troisième chant: 
(i L'évidente impossibilité de contenir le sujet dans les 
limites du genre didactique ou descriptif^ m'a forcé, ajoute* 
t-il, de prendre un parti nouveau que les juges sans pas- 
sion et le goût du public éclairé peuvent seuls absoudre ou 
condamner. J'ai considéré mon sujet comme une espèce 
d'épopée, dont la science de la navigation était, pour ainsi 
dire^ le héros, dont ses progrès formaient l'action, et dont 
les épisodes naturels se trouvaient dans les grands événe- 
ments qu'elle a produits. Je ne justifie pas ce système; je 
l'expose et je le soumets à mes lecteurs »(3). 

Mais, en vérité, Esménard n'a rien à justifier ; s'il a fait 
quelque chose de nouveau et d'inconnu jusqu'à lui, tant 
mieux, il a varié nos jouissances et ajouté à nos richesses. 
Malheureusement il n'est pas aussi coupable qu'il le croit : 

(i) La Navicfation, p. zzij et (2) p. xljetxlij. 
soir. (3) Même ouvrage, p. xlviii. 



368 LIVRE II. POÉSIE NARRATFV'E. 

il trace l'histoire de la navigation depuis son origine jusqu'à 
nos jours, comme Ovide a raconté celle des métamorphoses 
depuis le commencement du monde jusqu'au temps d'Au- 
guste; comme Lemercier a dépeint dans ses Ages français 
les grands événements de notre histoire, depuis Clovis ju.s^ 
qu'à Louis XVI. C'est un poème cyclique qu'il nous donne ; 
ce n'est pas un genre nouveau qu'il invente. 

Il n'y a dans un tel poème aucun talent de disposition ; 
Fhistoire nous donne la suite des événements, entre lesquels 
il faut seulement choisir ceux qui sont réellement projires 
à la poésie,- et la lecture du poème, ou au moins des argu- 
ments, peut seule nous faire juger si Fauteur ne s'est pas 
trompé en cela. 

Quant à Texécution, ce n'est que par des citations qu'on 
la peut faire connaître. Entre les innombrahles morceaux 
qui composent la Navigation , il y en a un qui a fixé l'at- 
tention de tous les lecteurs ; c'est le passage du sixième 
chant où le poète représente les Hollandais se faisant un 
sol aux dépens de la mer: 

Mais avant que ce peuple inconnu sur les enux 

Du fond de ses marais fit sortir ses vaisseaux, 

Et forçât d'admirer sa puissante industrie, 

Il lui fallut aux flots disputer sa patrie : ^ 

Il fallut que le sol créé par ses efforts. 

Vît le courroux des mers se briser sur ses bords : 

Souvent jusqu'au milieu de ses froids pâturages, 

L'Océan mutiné se creusait des rivaores. 

Le Batave enchaîna ce monstre menaçant : 

Des arbustes unis par un lien vivant. 

Joignant au fond des eaux leurs flexil)les racines, 

Et le sable entassé qui s'élève en collines 

Entre l'onde agitée et le sol affermi , 

Ont fermé la Hollande à son fier ennemi. 

Des joncs entrelacés défiant la tempête, 

Repoussent l'Océan qui mugit et s'arrête. 

Le voyageur frappé de ces hardis travaux, 

Sur sa tête alarmée entend gronder les SkiKs, 



SECtION m. T— POEMES CYCLIQUES, 3^9 

Tandis que sous ses pieds , l'art trompant la nature 
Fait naître autour de lui les fleurs et la verdure (i). 

Puis vient l'histoire des travaux du peuple Flollandais^ les 
canaux^ les dig^ues, les vaisseaux, etc. 

En Qénéralj Esmënard est un poète parfaitement saçe, 
correct , lucide : il manque des grandes et belles qualités 
poétiques qui distinguaient Delille. Le coloris poétique ne 
se trouve pas souvent chez lui, non plus que la sensibilité. 

Il y a pourtant dans le huitième chant, à Foccasion du 
départ de Lapeyrouse^ un passage remarquable sous ce 
dernier rapport, et qu'il est bon de citer à cause de cela. 
C'est celui où il représente les regrets des matelots français 
au moment de quitter la France : 

Trois fois les matelots crurent que l'aquilon , 
Dans le calme des vents , mugissait sur leurs, têtes : 
Trois fois l'oiseau plaintif, messager des tempêtes. 
Au sommet de ces rocs s'offrit à leurs regards, 
Et de son cri sinistre effraya leur départ. 
Eh ! qui prêt à chercher sur les ondes émues , 
De la terre et des flots les bornes inconnues , 
^i'a pas senti son cœur, en ce moment fatal. 
Frémir et s'attacher au rivage natal ? 
Le plus brave guerrier, quand la parque jalouse 
Le ravit lentement à l'amour d'une épouse, 
M'aborde point sans crainte et sans être agité, 
La nuit de l'avenir et de réternitê (a). 

M. Roux DE Rochelle a publié en 1816 un poème en six 
chants, intitulé Z^5 /ro/i âges; il semblerait, au premier 
coup^i'œil, que ce doit être un poème didactique; que 
l'auteur a voulu peindre les mœurs ou les avantages de la 
jeunesse, par exemple, de l'Age mûr et de la vieillesse; 
mais ce n'est pas dans ce sens qu'il prend le mot âge; 
comme pour Lemercier, dans ses Jges français ^ ce mot est 
pour notre auteur synonyme d'époque ; les trois âges dont 

[i) la Navigathn,c\iy4yt.l\, p.^b, (7) Ch.VIII, t. II, p. 294, 



370 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE 

il parle, sont les trois principales époques de la civilisation, 
savoir : la civilisation (jrecque , représentée par les jeux 
olympiques; celle des Romains, résumée dans les combats 
du cirque; et celle des temps modernes, peinte à roccasion 
des tournois ou de la chevalerie. 

Aussi, dans une courte épître à la jeunesse française, 
M. Roux de Rochelle écrit-il : « J'ai désiré peindre les jeux 
olympiques , les combats des gladiateurs , la chevalerie , 
et rappeler Tinfluence qu'ont eue sur les mœurs des peu- 
ples ces trois institutions » (1). 

11 ajoute : « Si je me suis attaché, en parcourant ces trois 
âges, à relever cçlui des arts et des lumières , à émouvoir 
la pitié sur les maux qu'entraîne une institution crimi- 
nelle , et à consacrer le glorieux souvenir de nos ancêtres , 
c'est pour vous que j'ai fait revivre ces traditions ; j'ai pensé 
que de grands exemples étaient les seuls qui fussent dignes 
de vous » (2). 

Voilà donc le sujet et le but moral du poème nettement 
exposé dans ce peu de mots ; le plan est bien simple : les 
deux premiers chants consacrés aux jeux olympiques dé- 
crivent successivement les différents exercices, puis les 
lectures et le couronnement des poètes ou des écrivains ; 
enfin, les grands événements qui se rapportent à ces fêtes, 
jusqu'à la destruction de Corinthe. Le troisième et le 
quatrième chant font connaître l'origine des combats de 
gladiateurs, l'influence de ces combats sur les mœurs ro- 
maines; plusieurs grands événements sont donnés comme 
s'y rattachant de près ou de loin : le christianisme vient 
enfin détruire ces horribles spectacles. Les deux derniers 
chants retracent rapidement l'histoire de notre chevalerie; 
les croisades, les ordres religieux et militaires, les frater- 
nités d'armes, les actions de Duguesclin, les noms des hé- 
roïnes françaises, l'influence des femmes sur les mœurs 
(1) p. vij, édit. de i838. (a) Même endroit. 



SECTION III. « — POÈMES CYCLIQUES. 87 I 

publiques, y sont rappelés; le poème se termine par le récit 
du tournoi où Henri 11 fut tué d'un coup de lance. 

Tel est le plan du. poème des Trois ac/es ; on voit par les 
notes qu y a ajoutées M. Roux, et par le grand nombre d'au- 
teurs qu'il cite , en renvoyant exactement au chapitre ou à 
la pa(;e, qu'il n'a épargné aucun soin pour donner à son 
œuvre une valeur historique. 

Cette qualité, bien qu'estimable, serait peu de chose ce- 
pendant;, s'il ne s'y joignait un mérite poétique; sur ce 
point, j6 puis dire que l'ouvragje entier est écrit avec une 
correction parfaite ; on ne peut y reprendre aucune de ces 
expressions inutiles ou redondantes trop communes dans la 
poésie française; souvent aussi la magnificence des vers 
égale la pompe des spectacles qu'ils nous représentent. 

Je citerai quelques exemples; je choisis dans le premier 
chant la Course des chars à Olympie; en voici un fragment : 

Des coursiers d'Agénor Teufaiice vagabonde 
S'égara librement sur la rive féconde, 
Où la mer de Crissa voit expirer ses flots. 
Rassemblés aujourd'hui sous la main d'un héros. 
Ils s'excitent à vaincre; et son bras redoutable 
Fait voler sur leurs flancs le fouet infatigable. 
Mais bientôt enflammés par un essieu brûlant. 
Les orbes de son char s'embrasent en roulant. 
Ce tourbillon de feu que l'air attise encore. 
S'attache en pétillant à l'axe qu'il dévore; 
., £t comme on voit errer dans le vague des airs. 
Un nuage orageux d'où partent les éclairs, 
Agénor poursuivant sa rapide carrière 
Trace un sillon de feu dans des flots de poussière. 
Tout-à-coop il chancelle et perd le double af^pui 
Des cercles fracassés qui tombent avec lui, 
A couronner son front la victoire était prête, 
Sur sou trône brisé la fortune l'arrête (i). 

Rien de plusbeau , de plus poétique, et de plus justement 
(i) Les trois âges, cb. 1, p. 42 et 43. 



37 i tîVHE II. -— PoisiÊ NARBATIVE. 

gi^acieux que la comparaison qui termiDe le cinquième 
chaut. Les chevaliers normands, après avoir conquis la Si- 
cile et une partie de llialie, défendent leurs nouvelles 
possessions contre les Sarrasins , qu'ils taillent en pièces ; 
bientôt ils s'unissent par des maria^jes aux Napolitains : cette 
union des deux races est exprimée par les vers suivants : 

Français, Napolitains mêlent leurs destinées s 
La nation g:randit par de doux hyménées ; 
Et le sang des héros , réclat de la beauté 
s'étend de race en race à la postérité. 
Ainsi des dons de Floi^e embellissant l'automne, 
La greffe unit la rose à l'arbre de Pomone , 
Et changeant les destins du timide arbrisseau « 
A la reine des fleurs offre an trône nouveau. 
Dans ses mille détours , la sève fugitive 
Va du sein paternel à la plante adoptive ; 
L'arbre s'est revêtu d'un éclat étranger : 
De son double feuilbge il aime à s'ombrager, 
Et présente, orgueilleux de ses riches offrandes , 
A Pomone ses fruits, à l'amour ses guirlandes (i). 

C'est encore un morceau d'un vif éclat et d'une douce 
harmonie que la description du tournoi terminé par la 
mort d'Henri IL 

Mais souvent au milieu de ces rudes combats» 
La lancé des guerriers se brise, et ses éclats» 
Aveugles instruments de fureur et de crainte , 
En tronçons menaçants ont sifflé dans l'enceinte. 
Trop déplorable jour ! le ciel a-t-il permis 
Que Henri, tant de fois vainqueur des ennemis. 
Vint chercher au milieu des fêtes de la France, 
La mort qui dans les camps épargna sa vaillance. 
Hélas! il prolongeait ces dangereux tournois 
Où sa force et sa grâce ont brillé tant de fois , 
Quand sa fille arrêtant ses triomphantes armes, 
Et l'esprit agité de secrètes alarmes : 
« O mon père ! arrêtez ce bras victorieux 
Et ne prodiguez pas des jours si précieux ; 
De vos faibles enfants l'amour vous environne*, 
(i) Chant V, p. i44. 



SECTION lii. — ■ POÈMES CYCLIQUES. 373 

Vivez pour leur apprendre à porter la couronne; 
Suspendez vos succès qui me glacent d'effroi , 
Et (Tardez à la France et son père et son roi ». 
Mais il ne l'entend point: trompé par son courage, 
Dans un nouveau péril le monarque s'engage : 
Il part et tout fléchit sous les coups de Henri: 
Tu l'évitais en vain, jeune Montgomroery: 
il te suit, il t'arrête et sa voix té défie 
Au majheureux combat qui va trancher sa vie. 
Quel effroi tout-à-coup a glacé les esprits ! 
D'une lance en éclats le funeste débris 
Pénètre comme un trait à travers sa visière : 
Ses yeux ensanglantés ont perdu la lumière; 
Il chancelle, il succombe, et la mort dans le sein. 
Il tend à ses enfants sa défaillante main , 
Nomme Mon tgommer3\ le plaint et lui pardonne. 
Ses jours étaient comptés : \ù. foix:e l'abandonne ; 
Sans espérer de vivre, il faut encore souffrir. 
Pleuré de ses sujets , ce guerrier va mourir, 
Et les flambeaux d'hymen, allumés pour sa fille, 
Guident vers le tombeau les pas de sa famille. 
Le deuil couvrit alors les murs de nos cités ; 
On vit les chevaliers mornes , épouvantés, 
Déserter les tournois , et des lices funestes 
Brisant dans leur douleur les homicides restes. 
Maudire ces combats , source de leurs regrets (i). 

Tel est ce poème des Trois âges; le style, les iina(];es, 
rharmonie poétique ^ en font sans contredit un ouvrage 
très-satisfaisant; j'y si{;nalerai pourtant un défaut qui me 
semble le déparer; c'est la confusion chronologique des in- 
cidents; ce poème se rapporte évidemment à Thistoire, et 
l'ordre des temps y est souvent interverti sans qu'on sache 
bien , sans que rien indique où l'on en est. 

lie chant premier nous représente Hercule fondant les 
jeux olympiques , et parmi les combattants , M. Roux nous 
cite le jeune Hermogène 

Qui vaincrait à la course Achille aux pieds légers (2); 

(1) Chaut VI, p. i65. (2) Ch. 1, p. 35. 

32 



374 LlVnË II. — PO£SI£ NARRATIVE. 

mais cominq Achille est postérieur de pTus d'un siècle à 
Hercule, il n'est pas possible, à Tépoque de celui-ci^ de 
rappeler dans une comparaison le héros qui n'existe pas 
encore. 

La même difficulté se présente plus tard , quand on 
nomme les Grecs de Marathon (i) et Milon de Crotone (2): 
on a parcouru depuis Hercule environ huit siècles et 
demi^ et rien n'en avertit; il en résulte pour le lecteur une 
sorte d'indécision qui ne rend pas le ]»oéme mauvais > mais 
nuit au plaish* que procurerait sa lecture. 

LECTURE XXIV. — Suite des Poèmes cycliques, — • parxy , 

LEMERCIER. 

Parny^ dont j^ai déjà fait connaître les poèmes dans le 
genre sérieux, en particulier Isnel et Asléga, où il y a 
souvent beaucoup d'imagination et de poésie, a obtenu 
beaucoup plus de succès encore dans le poème cyclique ou 
le poème héroï-comique. La Gtieire des Dieux, publiée au 
printemps de 1799 , le Paradis perdu , les Gahnteries de la 
Bible, donnés en i8o5, se distinguaient par tant de qualités 
littéraires, que le public passa volontiers, sur leur impiété. 

Dans ce livre, nous devons être plus réservés; Chéuier, 
dans son Tableau de la littérature française (3), dit a 
propos du premier de ces poèmes : « Le pas que nous 
avons à franchir semble peut-être un peu difficile : toute- 
fois, il n'est ici question que du mérite littéraire. Un zèle 
pieux, en se croyant obligé d'être sévère , peut usurper le 
droit d'être injuste; Tenvie, pour user du même droit, 
emprunte le langage et le masque de Thypocrisie. Circon- 
spects, mais appréciateurs du talent, nous ne voulons scan- 
daliser aucune conscience, ni partager aucune injustice; 

(1) chant I, p. 43. (3) Cliap. 7, pt «45. 

(•) p. 44. 



SECTION m. — POÈMES CYCLIQUES. 375 

il y aurait une réservé ridicule à ne pas nommer la Guerre 
des Dieux f comme il y aurait une insig;ne malveillance à 
nier les beautés qui brillent partout dans ce poème ». 
Chénier continue et fait de l'ouvrage de Parny un éloge 
qui , je le repète , est complètement mérité, sous le rapport 
littéraire. 

Il dit aussi que de tous les poèmes que le même auteur a 
faits depuis^ le meilleur est le Paradis perdu^ u et qu'il faut 
reconnaître en M. de Parny l'un des talents les plus purs, 
les plus brillants et les plus flexibles dont puisse s'honorer 
la poésie française » (i). 

Je m'associe très-volontiers à cet éloge, en y mettant, 
bien entendu, cette restriction, qu'il ne s'agit ici que du 
mérite littéraire. Sous le point de vue de la morale , on 
peut faire à^amy deux reproches graves, d'abord celui 
d'avoir écrit des poèmes licencieux , puis celui d'avoir atta:> 
que et tourné en ridicule les croyances religieuses de son 
pays ; c'est ce qui fait qu'on devra toujours écarter ces ou- 
vrages des yeux des jeunes gens, et que même , quand on 
s'adresse à de grandes personnes , il faut être très-réservé 
dans la connaissance qu'on en donne. 

L'objet que je me suis proposé de faire connaître ici , les 
ouvrages littéraires les plus remarquables de l'époque im- 
périale , ne me permet pas de passer sous silence les épo- 
pées satiriques de Parny ; je tâcherai du moins d'en exposer 
le sujet de manière à ne blesser ni les croyances, ni la mo« 
ralité de personne. 

La Guerre des Dieux ^ le premier de ces poèmes indévots 
de notre auteur, a paru dans un temps où la religion per- 
sécutée avait contre elle non-seulement la puissance du 
gouvernement , mais de plus les railleries de tous les 
savants et des poètes : Parny prit alors pour sujet de son 
poème, une idée dès longtemps caressée par les philoso* 

(i) Tableau de la littérature française, etc., chap. 7, p. 247. 



376 LIVRE II. — POESIE NARRATIVE. 

phes du dix-buitième siècle, savoir, que si la religion chré- 
tienne Pavait emporté sur le paganisme, ce n'était pas parce 
qu'elle répondai t mieuxaux besoins nouveaux de riiumanité; 
encore moins parce qu'il entrait dans les desseins de Dieu 
qu'elle justifiât les bommes et les conduisît à un bonbeur 
éternel; mais seulement parce que Constantin étant devenu 
chrétien , avait partout propagé le nouveau culte, et éteint 
l'ancien autant qu'il le pouvait. 

Cette proposition me paraît aussi insoutenable au point 
de vue philosophique, qu'elle est fausse aux yeux de la foi ; 
mais ce n'est pas ce qu'il s'agit ici d'examiner : c'était la 
croyance de l'auteur, c'était celle de son temps; il l'a ex- 
primée avec esprit, c'est tout ce que peut dire la critique 
littéraire, en excluant les considérations qui tiennent à la 
morale ou à la religion. 

Mais, comment Pamy a-t-il pu faire sur ce sujet un 
poème du genre épique? Rien de plus simple: il a supposé 
que les dieux des Romains et des Grecs occupaient le ciel 
et recevaient l'encens des humains; le Dieu des Chrétiens, 
en ses trois personnes, accompagné d'ailleurs des anges et 
des saints , voulait s'emparer de leur place et de leurs hon- 
neurs : de là , des combats très-variés , entremêlés d'his- 
toires piquantes, et auxquels la décision de Constantin 
vient, comme je l'ai dit, mettre un terme. 

Ce poème, renfermé dans les limites que je viens d'in-* 
diquer, était la première période de l'établissement du 
christianisme; l'auteur,, renonçant à l'unité d'action qui 
pouvait, jusqu'à un certain point, se trouver dans sa 
Guerre des Dieux , pensa à étendre son plan , et à tracer en 
un seul grand poème, l'histoire satirique de la religion 
chrétienne jusqu'à nos jours; il ajouta pour cela quatorze 
chants aux dix de la Guerre des Dieux , et intitula son 
poème la Clirisdanide ; mais il est mort sans en avoir fait 
paraître autre chose que des fragments publiés soit dans 



SECTION III, ^- K>£MES CYCLIQUES. 3yy 

la Décade philosophique, soit dans un volume de Poésies 
inédites , et depuis on n'en a rien retrouvé. 

Le poème du Paradis perdu qu'il donna en ï8o5, écrit 
dans le même esprit que les précédents , tournait en ridi- 
cule ce que la Bible nous raconte de l'état de nos premiers 
parents , et de la désobéissance qui leur fit perdre le bon- 
heur.' On peut dire qu'il n'y a rien de neuf dans les idées 
fondamentales de ce poème : Parny explique l'arbre de la 
science du bien et du mal, par une allégorie proposée de- 
puis longtemps, et depuis longtemps rejetée par l'Église. 

Selon cette idée , l'arbre de la science du bien et du mal 
n'est autre* chose que la connaissance de son sexe , qui 
vient à l'homme à un certain âge; et ensemble, le senti- 
ment de l'amour qui se développe à la vue de la femme. 
Adam est représenté comme unNicaise, qui ne sait^ auprès 
de sa jeune épouse, que cueillir des fleurs, dormir, ou 
chanter les louanges de Dieu. Eve s'ennuie auprès de lui : 
le Démon , sous la forme d'un serpent ou d'un oiseau , l'in- 
vite à manger du fruit de l'arbre de la science. A peine en 
a-t-elle goûté, que ses passions et ses désirs s'éveillent; 
elle n'a pas de repos qu'elle n'ait entraîné son mari à par- 
tager sa désobéissance, et dès-lors Adam a perdu son in- 
nocence extraordinaire. 

Le beau rôle est ici réservé à Satan; c'est lui qui est tou- 
jours en scène, et qui y est souvent peint avec une énergie 
j)cu commune : voici l'un des rares passages de ce poème 
que Ton peut citer partout, où l'on voit l'ange tombé , 
montrer à la fois son orgueil et sa haine, d'une façon vrai- 
ment épique. Satan s'est placé sous la forme d'un oiseau 
d'amour auprès d'Eve endormie: 

iVun pas égal et lent et taciturne 
Arrive enfin le Trône Ithuriel , 
Qui, détaché du camp de Raphaël, 
Fait du jardin la >isite nocturne. 



378 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

Cet officier des saintes légions 
Commande alors vingt Dominations. 
Dans le bocage où dormait la jeune Eve, 
Sans bruit il entre , et du bout de son glaive, 
Pour le chasser, il touche cet oiseau 
Trop caressant. Sur la poudre en monceau 
Si vous jetez une mèche allumée , 
Elle s'enflamme, une épaisse fumée 
Obscurcit l'air et monte jusqu'aux cieux ; t 

Lorsqu'au théâtre, une trappe à nos yeux 
S'ouvre et vomit quelque ombre menaçante, 
Le faible enfant que saisit l'épouvante 
Tremble et pâlit sur sa mère penché. 
Ainsi Satan légèrement touché 
Reprend soudain sa forme colossale , 
Son front affreux, son glaive, et dit : « C'est moi; 
Que voulei-vous »? La surprise et l'effroi 
Font reculer la patrouille rivale. 
Ithuriel veut cacher sa frayeur. 
Et d'une voix qu'il croyait ferme et forte : 
« Je ne veux rien ; mais pourquoi de la sorte 
Vous travestir? pouvez-vous du Seigneur 
Braver encor la colère et la foudre? 
Tremblez ; son bras va vous réduire en poudre ». 
On lui répond d un ton plus assuré : 
M Lâche, trembler n'appartient qu'à l'esclave ; 
Quant à ton maître, il est vrai, je le brave : 
V^a le lui dire^ ici je l'attendrai» (i). 

Ce sont les mêmes couleurs qu'a employées Millon : seu- 
lement Tauteur en a fait un usage différent. Il a, dit 
Chériier (2), traité gaîment un sujet délicat et singulier, 
que Milton, plus hardi d'une autre manière, avait osé traiter 
sérieusement; et cette phrase épigrammatique de l'auteur 
du Tableau de la littérature française , est en quelque sorte 
la justification de Parny ; elle montre quelles étaient alors 
les idées de la plupart des écrivains, puisque, dans un 
livre aussi grave, Chénier regarde comme une inexpli- 

(1) Parny, Paradis perdu, ch.Ulf (2) Tableau de la lîUérature fran» 
t. 111, p. 39 de l'édit. de 1808. çaise, etc., chap. 7, p. 247. 



SECTION III. — POEMES CYCLIQUES. 3yg 

cable hardiesse d'avoir traite sërieusemeiit la faute du pre- 
mier homme. 

Les Galanteries de la Bible ^ qui parurent en même temps 
que le Paradis perdu ^ n'ont absolument, aucun mérite de 
disposition. On sait que la Bible raconte avec la naïveté, ou, 
si on Taime mieux, avec la franchise excessive des anciens 
temps , les unions souvent fortuites des patriarches , des 
anges, des géants, avec les femmes juives ou étrangères; 
Parny a pris successivement tous ces traits, et les a mis en 
vers, en les rendant ridicules. Il ne reste donc que le style 
et l'arrangement particulier de chaque histoire; et sous ce 
double rapport , il faut dire qu'il est difficile de rien trouver 
de mieux fait, de plus spirituellement écrit, de plus cou- 
lant Surtout que ces galanteries bibliques. Le poème con- 
tient plus de deux mille vers octosyllabes qui se lisent sans 
fatigue et sans ennui, bien que le fond y soit toujours à 
peu près le même. 

Voilà tout ce que je puis dire sur ]es épopées satiriques 
de Tamant d'Éléonore : le caractère même de ces ouvrages 
défend d'en rien citer; mais le mérite littéraire en est in- • 
contestable; et quoique Tinvention proprement dite y soit 
fort peu de chose, puisque Parny n'a fait que mettre en 
œuvre , non-seulement des sujets connus, mais des idées 
répétées mille fois avant lui, Texécution en est générale- 
ment si parfaite, qu'on ne pouvait, sans faire tort à la lit- 
térature qui nous occupe en ce moment, passer sous silence 
les trois ouvrages que je viens d'indiquer. 

Lemercier s'est exercé plusieurs fois, et avec des succès 
divers, dans le genre du poème cyclique et héroï-comique; 
les Quatre métamorphoses y les Trois fanatiques ^ XdiMérovéide^ 
les Jges français y la Panhypocrisiade ^ sont une preuve de 
sa grande, et il faut ajouter, de son excessive fécondité. 

Les Quatre métamorphoses sont de 1799. Ce poème est 
devenu si rare aujourd'liui, qu'on peut à peine le rencontrer 



38o LIVBE IT. •— POESIE NARRATIVE. 

dans les bibliothèques publiques; en voici toutefois le 
sujet : Diane, sous la forme d'une chèvre, triomphe des 
froideurs d'Eiidymion; Bacchus^ sous la forme d'une vigne, 
enflamme Eri^jone; Jupiter, sous la forme d'un aigle, en* 
lève Ganymède; et Vulcain, sous la forme d'un tigre, exerce 
sur Vénus les droits d'époux. Voilà bien Quatre mëtamor' 
phases; et ce sont plutôt quatre poèmes indépendants Tun 
de l'autre , qu'un seul ouvrage ayant son commencement, 
son milieu et sa fin. Le style est inégal et parfois incorrect ; 
il y a des tirades bien versifiées (i), et qui faisaient bien 
augurer de Lemercier, s'il n'eût pas autant redouté le 
travail de la lime (2). 

Les Trois fmiatîques^ en quatre chants et en vers de dix 
syllabes, sont un ouvrage beaucoup plus moral que le pré- 
cédent. L'action du poème se passe au temps où les chré- 
tiens possédaient encore une partie de la Terre-Sainte 
qu'ils avaient conquise. Ces trois fanatiques sont un dervis, 

nal littéraire', où on le proclamait 
uu chef-d'œuvre de style, un mo- 
dèle de narration et de fine plaisan> 
terie , de faire toucher au doigt tou- 
tes ces qualités, auxquelles, il faut 
l'avouer , le poète ne nous a pas ac- 
coutumés. — Je suis toujours porté 
à croire, quand je trouve quelque 
part un jugement si absolu et dénué 
des citations qui seules peuvent lui 
donner de l'autorité, que c'est une 
critique en l'air, et que l'auteur de 
l'article n'a pas même lu l'ouvrage 
dont il parle. Je ne dis pas que ce 
soit le cas pour M. Labitte; je suis 
seulement l'dché que louant beau- 
coup les ouvrages de Lemercier , et 
plu» que tout le reste ces Quatre 
métamorphoses^ que moi-même je 
n'ai pas pu retrouver, il n'en ait pas 
cité un seul petit passage où j'aurais 
pu admirer les qnalités qu'il y si* 
gnale. 



(1) Cette analyse est tirée de l'Ai- 
manach des Muses ppur l'an viii, 
p. a66. 

(a) M. Labitte a consacré à Le- 
mercier, dans la Bévue des Deux* 
Mondes (t. XLIII, p. 4^q), un arti- 
cle fort développé où il entremêle 
ce qui tient à sa vie et ce qui re- 
garde ses ouvrages; il énonce à pro- 
pos de ceux-ci bon nombre de juge- 
ments généraux et absolus fort con- 
testables, à ce qu'il me semble, tant 
qu'il n'y a pas uu seul vers cité pour 
les appuyer. Or, c'est précisément 
le cas dans tout l'article dont je parle 
et spécialement pour les Quatre mc' 
tamor})hoses , que M. Labitte donne 
pour l'un des chefs- d'œuvre de Le- 
mercier, et dont il ne transcrit pas 
un seul mot. Je le regrette vive- 
ment : bien que cet ouvrage soit 
trop licencieux pour être supporté 
aujourd'hui, comme il est devenu 
fort rare, il convenait dans un joui- 



SECTION ni. — - PÔ£1»I£S GTGLIQIJB8. 38 1 

nommé Osman, qui, par fanatisme de religion, veut tuer 
le commandant de la carde chrétienne de la ville d'Ëdesse. 
La Politique, qui est la pièce principale de son merveilleux^ 
va trouver le Fanatisme , qui, pour lui obéir, se présente 
au dervis sous les traits de la Religion, et lui dit : 

Souffriras-tu que des chrétiens infâmes, 
Leur Baudouin et ses grands estafiers , 
Changent partout leurs palais en celliers. 
Mon temple en grange , et vos filles en femmes ? 

Le second fanatique est un chevalier français, qui par 
fanatisme de royauté , veut tuer un factieux , 

Tison ardent de révolution. 

La Politique se montre à lui sous les traits de la Monarchie, 
dont le poète décrit à ce propos, et avec beaucoup d'origi- 
nalité, le palais allégorique. Le chevalier est présenté à la 
déesse, il s'agenouille, lui baise les mains ou les pieds et 
s'engage à tuer Tennemi qu'elle lui désigne. 

Le Fanatisme prend les traits de la Liberté , beauté ro- 
buste et bien constituée , pour séduire le troisième fanati- 
que, Misanaxon, dont le nom indique assez sa patrie (il 
est Grec d'origine) et ses antipathies ; c'est un admirateur 
d'Harmodius et d'Aristogiton, et il veut assassiner un suppôt 
du despote sarrasin. 

Ce qu'il y a de plaisant , c'est que ces trois tueurs sont 
en même temps les trois victimes désignées; le comman- 
dant de la ville d'Ëdesse est dOnfleur, ce brave chevalier 
vengeur du trône ; le factieux est ce même Misanaxon qui 
veut ressusciter l'ancienne Grèce ; enfin le suppôt du des- 
pote ottoman est ce même dervis qui conspire en faveur 
du successeur de Mahomet; tous les trois se connaissent et 
même ils sont amis; mais c'est le triomphe du fanatisme 
d'armer les uns contre les autres les gens qui s'aiment et s'es- 
timent le plus. En conséquence , les trois héros sortent de 



382 trvRB II. p— POÉSIE NARRATIVE. 

nuit à là même heure pour accomplir leur dessein, et comme 
on le pense bien, aucun des trois ne trouve celui qu'il 
clierche. Ce contre-temps leur laisse le temps de la réflexion ; 
l'horreur de leur action se peint à leurs yeux sous ses vé- 
ritables couleurs; comme ils retournaient chacun chez soi, 
ils se rencontrent en un carrefour de la ville , s'embrassent 
et vont souper ensemble. La Tolérance qui descend du 
ciel au moment où le hasard les réunit , les fait rougir de 
leurs fureurs, et guérit les maux causés par le Fanatisme. 

L'auteur semble avoir composé, en jouant , ce petit ou- 
vrage ; c'est une lubie philosophique à laquelle il ne faut 
pas attacher plus d'importance qu'il n'en a donné lui- 
même 5 peut-être même trouvera-t-on qu'il n'y avait pas là 
matière à un poème en quatre chants, et qu'un seul aurait 
bien sufB. 

LaMérovéide (i) est un travail bien plus considérable, 
quant à ses dimensions, que les Trois faîiatiques ; mais elle 
a moins de valeur encore comme poème. Le sujet princi- 
pal en est connu. Mérovée , uni à Théodoric et Aétius , 
passe pour avoir mis en déroute l'armée d'Attila, dans les 
plaines nommées alors Catalaumques , c'est-à-dire dans les 
plaines qui environnent Châlons. C'est là le dénouement 
du poème; le dernier chant et une partie de l'avant-der- 
nier sont consacrés à ce grand événement ; il est fâcheux 
que le reste du poème ne s'y rattache en aucune façon; 
qu'on n'y trouve que des aventures sans liaison avec la fin ; 
ce sont des histoires disloquées > et sans intérêt; l'auteur, 
par une disposition malheureuse , mais qui se reproduit 
dans plusieurs de ses poèmes, oublie toujours la vraie si- 
tuation de ses personnages^ pour placer à tort et à travers 
l'expression de ses propres idées. 

Par exemple, s'il peint sainte Geueviève qui prend le 

(i) In.i8,che«F. Didot, 1818. 



SECTION m. — POEMES CYCLIQUES. 383 

vûilo (les mains de saint Germain d'Auxerre, oubliant 
ou tournant en ridicule le beau rôle que joua, dans cette 
circonstance , la Vierge de Nanterre, il explique le patrio- 
tisme qui ranimait par une suite d'ail ucinations exprimées 
dans le style le plus détestable : 

L'inspirateur de cette fille 
Ombrage d'un voile pieux 
Le tempérament qui pétille 
En son teint vif, en ses beaux yeux. 
L'intérêt qui gonveme en maitre 
Le feu de ses sens trop déçus , 
Veut que leurs désirs ne soient sus 
Que des anges ou que d'un prêtre. 

Le Jeûne abat par sa rigueur 
Les contours de sa chair rebelle* 
Autant se refroidit son cœur. 
Autant s'rnfiamme sa cervelle. 
En ses chastes dévotions 
Elle acquiert le don des miracles. 
Et de Germain tous les oracles 
Sont remplis par ses visions(i). 

Ce sont là des vers aussi détestables que les pensées sont 
mauvaises; mais le poète qui a ainsi rabaissé sainte Gene- 
viève, une des saintes assurément qui devaient le plus 
trouver grâce auprès d'un patriote comme Lemercier, a-t-il 
bien le droit de se vanter^ dans sa préface, qu'il n'a pas , 
comme Voltaire, traîné dans la boue les gloires de sa patrie. 
Il ne l'a pas fait comme Voltaire, sans doute ; il n'y a mis 
l'esprit, la grâce, ni l'origi nalité de l'auteur d e la Pucelle; mais 
il l'a fait, comme il l'a pu, lourdement et prosaïquement. 

Plus loin (2), Mérovée consulte sa raison sur le cboix à 
faire entre les religions; accompagné d'un sage , il traverse 
les limbes et cliercbe le séjour des dieux : il redescend sur 
la terre sans avoir aperçu dans le ciel ni l'olympe des païens, 
ni le paradis des clirétiens; il trouve alors Tidée de Dieu 

(i) La Mérovéide ^ c\i.y\\l, {2) Ch. XII, argument. 



384 Livne ii. >— h>£sie narrative. 

dans sa conscience et dans le'sentiment. N'est-ce pas là une 
belle imagination? Quelle sorte d'intérêt cette question pou* 
vait-elle présentera un roitelet franc du cinquième siècle? 
et comment le lecteur ne serait-il pas révolté d'une telle 
profession de foi^ que rien n'amène, que rien ne justifie. 

Ge n'est pas tout: Lemcrcier fait aussi voyager Attila dans 
le sein de la terre : pour lui , c'est l'enfer qu'il cherche : il 
veut voir s'il y a des lieux où les scélérats soient tourmentés 
après leur mort. N'en trouvant pas, il revient en ce monde 
plus matérialiste que jamais, et s'endurcit dans le crime, 
d'après les conseils que lui donne sa mère. 

Morocéphale alors rassure 
Son fils qu'elle enhardit au mal. 
M Tu vois qu'il n'est dans la nature 
Que feu, vent , eau , terre et métal. 
Tout est matière qui s'attire 
Et qui se repousse au hasard ; 
Et tout ce qui meurt est la part 
D'un nouvel être qui respire. 

H Les animaux organisés 

Se rendant à la masse îneiHe, 

Renaissant niétamorpbosé8« 

Se transforment sans nulle perle. 

Des corps qn elle vient enflammer 

La vie est à peine chassée, 

Qu'aux plantes, aux vers dispersée, 

Elle sert à les animer. 

m Ne crains pat qu'aucun Dieu te damne , 

Sois , si tu veux, sans nul remords., 

Méchant, fourbe, impie et profane. 

Les morts sont en paix et bien morts. 

Les mânes n'ont leurs domiciles 

Que dans les cerveaux vaporeux; 

Toi, politique simge-creux. 

Laisse un tel rêve aux imbéciles » (i). 

Il est difficile de lire de plus mauvaise poésie et de plus 
(i) La Mérovéide, p« ay». 



SECTION III. — POEMES CYCLIQUES. 385 

mauvais conseils : toutefois ils sont fort sensés; car, pour 
qui rejette rimmortalité de Fâme, comme Attila, Mérovde 
et Lemercier, il semble fort inutile d'admettre un Dieu qui 
reste sans action sur la créature, et incapable de la récom- 
penser ou de la punir. 

Quelle que soitd'ailleurs la vérité philosophique en ce qui 
tient à cette opinion , qu^est-ce que cela nous fait pour 
Attila ou Mérovée? et que signifie ce caractère de théiste 
donné à Tun , d'athée appliqué à Tautre? Ces fictions sont 
aussi froides que déplacées , et il en est de même de pres- 
que toutes les inventions de ce poème: je n'ai rien à-ajouter 
sur le style; on en a pu juger par les stances que j'ai citées. 

Les rimes y sont d'ailleurs croisées selon un certain or- 
dre dont l'auteur se félicite dans sa préface , et dont assu- 
rément l'oreille ne npus avertirait jamais s'il n'avait pris 
la peine de nous le faire remarquer, l^es stances sont de 
huit vers; et les rimes masculines et féminines sont dispof 
sées selon cette succession alternative :/, m,/, m,/, m, m^ 
f; in,f^ ^n^f^m^f^f^ m. Telle est l'invention de Lemercier; 
se douterait-on que c'est une invention ? 

Il ne s'est pas moins trompé dans la prétention qu'il a eue 
d'écrire un poème dans un style gai, et qui pj^rmît de narguer 
lu critique, parce qu'il amuserait. Son style n'est ni gai , ni 
amusaiit; il est trivial et trop souvent grossier. Lemercier 
ne sentait pas bien cette différence ; il la sentait si peu , 
que n'ayant publié son ouvrage que. douze ans environ, 
après l'avoir terminé (i); devant avoir, pendant ce long 
temps, perdu, en partie du moins, les illusions de l'amour 
paternel , il a cependant eu le courage de le donner avec 
ces fautes de toutes sortes, dont tout autre que lui aurait été 
épouvanté. 

Les Ages français (2), poème cyclique en quinze chants 

(1) Voyez la préface, p. xij , où il (2) Paris, in-8« chez Didot. 
dit ^u^l terminait cetrai«Ueoi8oG. 



386 tiVHE it. — Poésie NARHAlivt. 

et eu dizains, composé en i8o3^ sont une histoire abrégée 

des différents siècles delà nation française. 

On trouve d^abord une dédicace d'une forme bizarre, 
adressée à la mère de l'auteur, dont tous les paragraphes 
commencent par ces mots \je crois, ou je crois que, comme 
dans les lignes ci-dessous : u Je crois cet ouvrage d^un 
genre neuf, tant par la forme et le fond, et Tordre des 
faits que pour le choix du mètre.... Je crois qu'on n'aurait 
pu faire entendre cette continuité de récits par strophes 
égales , si chacune d'elles eût reçu l'élévation de l'ode , et 
si je ne-me fusse efforcé d'allier sniis cesse deux styles dif- 
férents^ etc. w (i). 

Après cette préface vient le poème : il est divisé en chants 
qui correspondent aux différents siècles de notre histoire. 
Dans le premier chant , la France invite Tauteur à éclairer 
les profondeurs de son histoire et à la chanter : elle lui con- 
seille les strophes en petits vers , et lui donne de plus cet 
avis, dont le sens Vaut mieux que l'expression : 

Crains et fuis la muse trompée 

Qui croit de la vieille épopée 

Egayer encor les chemios ; 

D'un long ennui crains les naufragesi 

Ne défigure pas nos âges 

pe traits attiques ni romains (2). 

Dans le second chant ou second chapitre, car ces divi- 
sions si courtes mérhent à peine le nom âe chants, Lemercîcr 
retrace la fondation du royaume de France : il rappelle 
Clovis et Clotilde, le baptême du roi , les batailles de Tol- 
biac et de Veuille , il n'oublie pas, à propos de celle-ci * 
la biche qui traversa la Vienne, et indiqua au roi de 
France le gué dont il avait besoin , les chapitres suivants 
lui donnent l'occasion de peindre l'anarchie et la supcrsti- 

(i) Les Jges français f it» vj. (i) Chant l,p# 0. 



SECTION IH. — POÈMB$ CtCLIOt'ES, îft^ 

tion (i), les rois fainéants et les maires du palais, à Toccasion 
desquels nous lisons Tëpisode de Léger et une plainte sur 
le dénuement de Saint-Denis (2); raffermissement du 
royaume et de la papauté, ou Pépin et Charlemaçjne (3); 
la puissance des moines sous Louis-le- Débonnaire (4) ; 
l'avènement de Hugues-Capet , ou la troisième race et la 
féodalité (5). 

Le portrait qu'il fait de celle-ci, sous la forme d'un 
monstre à mille tètes , est peut-être le passage le plus neuf 
et le plus énergique de l'ouvrage : j'en marque' ici les prin- 
cipaux traits. 

Voici le monstre aux dents fatales , 
LMiydre dont la difformité 
Dresse tant de têtes rivales^ 
L'altière Féodalité : 
Des créneaux, menaçantes créteSy 
Couronnent ses superbes têtes 
Qui dominent sur des coteaux i 
Kt dans les spirale» qu'il trace 
Son corps à longs anneaux embrasse 
I/enceinte de nombreux châteaux. 

D'une servitude pesante 
Au loin étendant le lien. 
Indomptable elle se présente 
Au premier roi Capétien. 
Ce guerrier , jaloux de l'abattre. 
Assez puissant pour la combattre » 
L'était-il pour la terrasser? 
Son orgueil même n'ose y croire { 
£tpen certain de la victoire, 
Il s'efforce à la caresser. 



(1) Chant m. Le retentissement de mes pas a fait 

(-)] Ch. IV. On trouve, p. 4o,sur envoler une quantité d'oiseaux oui 

l'église de Saint-Denis une note iu- pénétraient les sépulcres vides des 



téressante à cause de sa date : « Au- corps des rois, etc. » La paix a fort 

trefois , dit Lemercier , j'ai vu les heureusement changé cet état dv 

richesses de Saint -Denis depuis choses. 

sa ruine, la curiosité m'a ramené (3) Ch. V. 

dans ces murs qui ne forment plus (4) Ch. VI. 

qu'une haute carcasse dépouillée^ (5) Ch. VU» 



.388 LIVRE n. — POÉSIE NAURATÎTE. 

Hugues, dit-elle, Tanarchie 
Agite, ensanglante mon sein : 
Renouvelons la monarchie, 
La paix sourit à mon dessein : 
Maître des plus vastes domaines, 
Tu peux en tes mains souveraines 
De l'état unir les faisceaux : 
Je te voue honneur et courage. 
Si jamais ton pouvoir n'outrage 
Tes nobles pairs ni leurs vassaux^ 

Mais que ta justice prudente 
s'arrête où commencent leurs droits : 
Leur Thémis est indépendante 
Et dispute son glaive aux rois. 
Leur valeur libre et tributaire 
Met une borne volontaire 
A leurs services belliqueux : 
Moins roi q^e duc eu tes provinces, 
Le nœud qui t'engage leurs princes, 
T'engage toi-même plus qu'eux. 

Tremble, si me faisant la guerre. 

Tu trahis leurs vœux et ta foi ^ 

Toutes mes têtes en colère 

Se soulèveront contre toi : 

Sois mon premier sujet toi-même, 

£n ceignant l'étroit diadème 

Dont à ce prix j'orne ton front : , 

Mais du ciel tels sont ]«s oracles ; 

Un jour traversant mille obstacles. 

Tes fils plus puissants me vaincront (i). 

On peut comparer cette description de la féodalité avec 
celle qu'en a faite aussi Masson , dans son poème des Hel- 
véliens (2); on trouvera celle-ci infiniment plus poétique : 
car il faut avouer que si les pensées de Lemercier sont 
grandes et vigoureuses, l'expression en est d'une sécheresse 
misérable. Il s'est beaucoup plus élevé dans la peinture 
qu'il a faite de Yanarchie, au dernier livre de sa Panhypo- 

(1) LfisJges français,]^. 70, (a) Ci-dessus, p. 268, 



çEcrrioN III. ^ poÈMCS cYcuQi3Eâ# 389 

crisiadei je citerai un peu plus tard ce morceau tout entier, 
et l'on appréciera la différence. 

Je continue l'exposé du plan des Ages français. Les Croi- 
sades (1) , la suite des Croisades , où il oublie de parler de 
Louis-le-Gros^ le batailleur et le fondateur des commu- 
nes (2), la culture des sciences sous Pbilippe-Auguste et 
Saint-Louis (3) , les invasions étrangères (4) » Jeanne- 
d'Arc et Louis XI , ou l'afFranchissement de la royauté (5) , 
la Ligue (6), le règne de Louis XIV, gloire de la monarchie 
française (7), enfin Tère de la liberté philosophique sous 
Louis XV et Louis XVI (8); tels sont les sujets traités, ou 
plutôt esquissés, dans les quinze chants de ce poème : il 
est visible que Lemercier a laissé de côté une multitude de 
faits de la plus haute importance ; j'ai cité Louis VI et la 
fondation des communes ; j'aurais pu nommer François P** 
et la renaissance des lettres et des arts, quelle qu'ait été 
sur cet événement l'influence du roi chevalier; j'aurais pu 
surtout nommer Richelieu qui continua l'œuvre de Louis XI 
et d'Henri IV , et prépara la monarchie de Louis XIV, 

Malheureusement les taches que laissent ces oublis pa- 
raissent encore bien peu de chose auprès du style com- 
mun , trivial même , sans couleur et sans poésie, de tout 
l'ouvrage. On ne peut, en les lisant, se dissimuler que 
Lemercier aurait bien fait d'ajouter aux opinions expri- 
mées daqs sa préface, celle-ci:" Je croîs cjU'un poème, quel 
qu'il soit , écrit dans ce style , ne mérite pas d'être lu » ; 
alors il n'aurait peut-être pas écrit les Ages français ^ et sa 
gloire n'y aurait rien perdu. 

On trouve à la fin du volume une petite pièce sur tes 
Trouvères^ absolument sans mérite. L'auteur nous dit fy) 

(1) Ch. VIII. (6) Ch. XIIÏ. 

(3) Ch. IX. {7) Ch. XIV. 

(3) Ch. X. (8) Ch. XV. 

(4) Ch. XI. (9) p. 206. 
(^) Ch. \\i 



300 • tIVRC II, •— Poism JÏAWRATIVK. 

qu'il a voulu y retracer légèrement en un seul morceau, 
le genre des tençons, des sirventes, âes fabliaux ou dizaùis, 
et dese'légtes de nos premiers poètes; sa composition n'a 
rien de léger; il ne donne, à proprement parler, aucune 
idée de ce qu'il veut peindre, et son poème en somme ne 
vaut rien , et n'ajoute rien à la valeur du volume , non plus 
que la plainte qu'il pousse contre les critiques : car ce fut 
toujours une des faiblesses de Lemercier de s'irriter contre 
ceux qui n'admiraient pas ses ouvrages. 

LECTURE XXV. — Suite des Poèmes de Lemercier, — 
La Panhypocrisiade. 

La Pan/iypocrisiade, ou le Spectacle infernal du XFP siècle^ 
est bien certainement un des ouvrages les plus originaux, 
peut-être faut-il dire aussi, les plus bizarres qu'aient pro- 
duits les littératures modernes; en voici en deux mots le 
plan général. Les tourments des démons qui habitent dans 
une immense comète placée on ne sait où, sont quelquefois 
suspendus; alors, pour charmer leurs loisirs, ils se donnent 
la comédie, et représentent sur un théâtre immense cq 
qui se passe dans ce monde, sans s'assujettir à l'observation 
des lieux ni des temps; ils font agir et converser d'ailleurs 
toutes sortes de personnages, non pas seulement les 
hommes ou les animaux, mais les êtres insensiF)les, comme 
la terre et les arbres; les vices et les vertus, comme la honte 
et la peur; enfin les êtres métaphysiques; comme la mort, 
l'espace et le temps. De là, des dissertations ou au moins 
des décisions souvent très-profondes sur les points philo- 
sophiques les plus élevés; souvent aussi des formes inatten- 
dues, des dialogues incroyables, des scènes inouïes, et des 
combinaisons qui n'ont plus rien de dramatique, et ne sont 
pourtant pas moins saisissantes, sinon par l'intérêt, au 
moins par la nouveauté et l'élrangeté des effets. 



SECTION ni. — l»0iMl^ CTCLTQITES'. Sgi 

11 en est du style comme de racdon ; ce n'est ni celui 
de la tragédie, ni celui de la comédie; l'auteur le déclare 
lui-même, lorsque, énonçant son jug[ement sur le lang[ag[e 
de ses acteurs infernaux, il dit (i) : 

Leur dialogue en vers est plaisant et tragique ; 
Descend à la satire et s'élève à l'épique, 
Et chacun des acteurs en leurs mœurs et leurs rangs 
A son propre langage et ses tons différents. 

Ces mots nous expliquent le second titre de l'ouvrage , 
le Spectacle infernal du XFP siècle; le seizième siècle ou 
une partie de ce siècle, fera, en effet, le sujet de ce drame 
en seize chants, par ses plus illustres représentants, Fran- 
çois P*" et Charles-Quint; le premier, vaincu et captif à 
Pàvîe, est remis entre les mains du second, et reste pri- 
sonnier à FEscurial; la généreuse imprudence du roi de 
France, la politique dissimulée de l'Empereur, font le sujet 
des chants suivants. Bientôt on les quitte pour voir ce qui 
sd passe en France, en* Italie, surtout à Rome; puis on 
revient à nos deux rois que le poème suit jusqu'à leur 
mort; et la pièce finit par une messe mortuaire chantée 
sur le corps de Charles-Quint, le principal héros du drame, 
comme le déclare cette affiche en vers : 

Sur un mince clinquant de sanglante couleur 
L'œil en lettres de feu lit : La Charlequinade, 
Ou l'oi^ueil couronné par un siècle malade,. 
Pièce tragi-comique à divertissements, 
Et tournois et combats, et grands embrassements (3). 

L'Anarchie détruit enfin le théâtre lui-même; tout dis- 
parait aux yeux des démons qui retournent à leurs tour- 
ments habituels. 

Tel est, dirons-nous le plan? au moins la marche de 
cette pièce singulière, que M. Lemercier nomme un*^ 

(1) La Panhypocrisiade f p. 5. (a) Même ouvrage, p. $, 



393 PVliB 11^ *-• POESIE NARRATIVE^ 

Comédie épique^ et qu'il dédie au Dante, dont Iç grand 
ouvrage s'est appelé aussi la Divine comédie. 

Maintenant, que dire de particulier de cette composition? 
rien sans doute , sinon qu'on y trouve de tout, et un peu 
pèle-mèle. Les idées les plus grandes, les plus neuves^ les 
plus extraordinaires à côté des plus vieilles et des plus 
triviales; les sentiments les plus élevés à côté des plus bas; 
le langage le plus noble à côté du plus vulgaire. Le résultat 
immédiat de ce mélange de tous les tons, de ce passage ra-> 
pide d'une action à l'autre, c'est la destruction de tout in- 
térêt moral; il est impossible d'aimer ou de haïr des per- 
sonnages qui ne font que passer sous nos yeux, qui agissent 
sans passion expliquée sulFisarament au lecteur, dont les 
faits et gestes enfin n'ont aucune liaison avec ce qui pré- 
cède, ni avec ce qui suit. 

L'attention n'est donc soutenue que par l'originalité des 
situations , la nouveauté des tableaux, l'étrangeté des pen- 
sées et du dialogue; moyens qui, comme on le sait 9 
s'épuisent vite dans les arts , qu'en général il ne faut pas 
prodiguer, et dont Lemercier abuse ici constamment. 

Je citerai quelques-uns des passages les plus remarqua- 
bles; ce sont, à mon sen.s, ceux qui, ne tenant pas du tout 
à l'action générale, traitent incidemment une question phi- 
losophique ou scientifique. 

Par exemple, le prologue se fait par un débat entre la 
Terre et Copernic ; celui-ci apprend à la Terre que c'est elle 
qui tourne autour du soleil : 

Terre sar le soleil c'est toi qui fais la rooe *, 
Cet astre est ton essieu (i). 

La Terre blâme l'astronome de ces vaines études auxquelles 
il se livre; Copernic lui répond victorieusement parles 
résultats utiles de l'astronomie (9), et il ajoute ; 

(r) Ln Pntihyporrisidfh, p. ii. {o) Même ouvrage, p. i3. 



SECTION III. — ^ POEMES CYCLIQUES. 39^ 

Je préfère un rayon de science profonde 

A l'éclat des dehors couvrant la sphère immonde. 

Tu cesses de briller quand la clarté te fuit : 

La pensée est la flamme et veille dans la nuit. 

Cette lampe immortelle éclaira Pythagore 

Sur l'immobilité du soleil qui te dore ; 

Déjà les temps passés m'ont dit que Nicétas 

Te vit sous le soleil variant tes climats, 

De ses feux vers l'aurore aller puiser la source, ' 

Qu'on croyait au couchant apportés par sa course (i). 

C'est là sans doute une magnifique exposition, ëcrite en 
beaux vers, et conforme surtout à la vérité historique (2). 
Lemercier n'est pas aussi heureux dans ce qui suit : 

Sous l'espace des cieux mon compas s'est ouvert : 

Ton étroit diamètre eût-il rien découvert ? 

Celui de ta carrière est l'immense mesure 

Où d'une parallaxe enfin l'atteinte sûre 

Touche au sommet d'un angle un monde errant dans Tair, 

Jusqu'à l'étoile fixe au plus haut de l'éther. 

Où les astres lointains d'un ciel inaccessible 

Cachent dans l'infini leur orbite insensible (3) . 

On trouve dans ce couplet des fautes de toute espèce : 
1° Ton étroit diamètre eût-il rien découvert? assurément : 
il a fait connaître les distances du soleil et de la lune, sans 
lesquelles il eût été impossible de rien trouver au-delà. — 
2° Celui de ta canière. Lemercier suppose que du temps 
de Copernic on avait pris pour base d'un triangle, non plus 
le diamètre de la terre avec ses trois mille lieues, mais 
celui du cercle qu'elle décrit, qui en a 70 millions ; c'est une 
erreur; on était alors bien loin de connaître celte distance, 
qui n'a été déterminée que trois siècles plus tard. — 3° Le 
diamètre de ta carrière n'est pas une bonne expression; il fallait 

(f) p. i4. Ces deux derniers vers que les anciens, et particulièrement 

n'ont pas toute la précision désirable, l'école de Pythagore,avaient reconnu 

(3) Voyez la préface de Copernic comme lui le mouvement de trans- 

lui-méme, dans son traité de Revo- lation de la Terre. 
/utiont6ujor6m m c^e/e^e/u m: il croyait (3) p. i4. 



394 UVRE II. V— POESIE NARRATIVE. 

cehn de ion orbite, — 4° -O'Mwe parallaxe enfin Caileinte sûre; 
on n'a pu jusqu'ici déterminer la parallaxe d'aucune étoile 
fixe; s'il s'agit de celle des planètes, on n'a pas besoin du 
diamètre de l'orbite terrestre (i). — 5** Un monde errant dans 
[air; qu'est-ce que cela? est-ce une planète? depuis quand 
une planète erre-t-elle dans l'air? ce fluide environne la 
terre jusqu'à la liauteur d'une douzaine de lieues^ et certes 
aucun moucTe ne s'y trouve errant. — 6** Les vers cités ici 
ne sont pas du tout faciles à entendre ; on en voit la raison ; 
c'est que l'auteur ne s'entend pas très-bien lui-même. J'ai 
déjà fait cette remarque à l'occasion de quelques détails 
astronomiques de son Ailantiade (a). — 7° Ce qu'ajoute la 
Terre en réponse à ces vers, n'est pas moins faux histo- 
riquement : 

Ainsi tu brises donc IVintique firmament, 
Cintre de cristal pur, vonte de diamant - 
Dont les clous d'or, etc. (3] 

Copernic a respecté le ciel des fixes; son système ne s^est 
étendu qu'au monde planétaire (4); c'est Descartes dont les 
tourbillons ont réellement supprimé toute cette sphère so- 
lide imaginaire. 

Copernic disparait bientôt; la Terre reste seule avec le 
Temps et l'Espace , et leur conversation commence en ces 
termes : 

De quels maîtres divins en a donc tant appris 

Cet animal pensant de la lumière épris? 

Qui de mes mouvements lui découvrit la trfice? 

— Nous. — Qui donc étes-vous? — Moi, le Temps,— Moi , l'Espace. 



Oui, c'est moi qui toujours, un long pendule eu main» 
Dans l'horloge des cieux sonne sur ton chemin. 

(i) FaaNCOEUR, Uranoqraphie t (3) La Panhypocrisiade , p. i^, 
t s». (4} Copernic j ouvrage cité. 

(2) Ci-desMis , p. 287 à 290. 



^ECtlOX III. -^ POÈMES CÏCUQtES. 3^5 

LfiSPACE. 

C'est moi qui de la voûte où chaque ëtoi!e brille , 
Forme un cadran immense à l'éternelle aicuîlle. 

C'est après cette belle introduction que vient ce magnifique 
couplet prononcé par TEspace : 

Fils de réternité, le temps produit chaque âge t 

Fils de Timmensité , l'espace la partage. 

L'immobile infini qn'on ne* peut concevoir, 

En son sein tous les deux nous laisse nous mouvoir ; 

On ne saisit qu en nous les lieux et la durée; 

£t par notre puissance avec art mesurée ^ 

L'esprit qui tient de nous ses doctes cléments , 

De nos rapports unis tire ses jugements (i). 

Ce tut par nos leçons que l'humaine industrie 

Te soumit aux calculs de sa géométrie : 

Sans l'espace le temps serait inaperçu ; 

Sans le temps de l'espace ou n'eût jamais rien su (a). 

La tirade du Temps sur les limites des connaissances 
humaines n'est ni moins brillante ni moins profonde : 

* . le temps éternel, l'étendue infinie y 

Où le temps mesurable et l'espace apparent 

Emportent l'univers et passent en courant, 

Sont pour l'homme des mots qu'il ne saurait entendre. 

Son esprit jusque là ne put jamais s'étendre ; 

Et n'attachant à tout qu'un sens matériel , 

Derrière un ciel franchi n'imagine qu'un ciel. 

Il faut que des moments, des lieux et des figures » 

Pour être comparés lui prêtent leurs mesures; 

Et le tempsyî.rc et vraiy le vide illimité. 

Se cache autant à lui que la divinité (3). 

Sauf ravant-dernier vers, où les épitbètes appliquées au 
temps infini feraient croire que le temj)s et Tcspace sont 
quelque cbosc de réel, et ont une existence liors de notre 
conception, il est, je crois, impossible d'exprimer plus 

(i) Mauvais vers, et dont le sens (3) La Panhypocrisiade , p. 18, 
n'est pas net. \^) p. 19. 



896 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

noblement et plus strictement des pensées plus philoso- 
phiques. 

Un autre dialogue entre une fourmi et la mort (on voit 
que ce sont toujours les parties étrangères au sujet qui me 
paraissent les plus louables), offre des idées d'une autre 
nature, mais aussi grandes, aussi vraies, aussi neuves. 
La mort répond aux plaintes d'une fourmi dont la de- 
meure a éré violemment détruite, dont les compagnes ont 
péri en grand nombre : 

Le pied d*un animal, et non le bras d'un Dieu , 
Renversa votre empire en traversant ce lieu. 

Ce colosse superbe 

N'est qu'un cheval mortel qui foule et qui pait l'herbe. 
Aveugles l'un pour l'autre et d'instinct séparés, 
Vous existez ensemble et vous vous ignorez. 
Il échappe à tes yeux par sa grandeur extrême; 
. Ta petitesse aux siens te dérobe de même. 
Ainsi, tant d'animaux, diversement produits, 
Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruits: 
Toufi-à-tour l'un de l'autre utile nourriture , 
A tous également je les livre eu pâture ; 
Kt les cédant sans choix aux tvngeants appétitSf 
L'aigle est en proie aux vers, et les forts aux petits. 
Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible, 
Au long dos écaillé d'émeraude flexible? 
Ce lézard dont la gueule effrayait vos cités? 
Un serpent en dîna dans ses trous écartés. 
Ce pivert qui dardait une langue aftilée. 
Sur votre colonie à sa faim immolée. 
Fut mangé d'un vautour, et son sanglant vainqueur 
Fut pris- d'un épervier qui lui rongea le cœur. 
Cet ennemi si prompt, ignoré de ta vue. 
Craint d'autres ennemis dont la serre le tue : 
Tous vivent de carnage , et rebelles au sort , 
Tous, quand vient leur instant, se plaignent de la mort (1). 

Rien n'est assurément plus beau que cet^te opposition ; il 
y en a une qui n'est pas moins belle, quoique d'un genre 

( 1 ) La Pu nhypocri$iade , chan t II, p. 4 2 • 



SECTION iij. — POÈMES ctCLiQtÈs. 3gy 

bien différent, lorsque, après la bataille de Pavie , les af- 
freuses douleurs qu'elle causa ^ et les plaintes de tous les 
français, le Soleil s'écrie : 

Fixe et traoqaîlle au seiu de tout mon univers» 

Que je répands d'éclats sur les mondes divers ! 

Que j'aime à contempler la constante harmonie 

I>es sphères traversant l'étendue infinie! 

Que mes rayons sont doni à ces globes heureux 

M'empmntaut la splendeur qu'ils se rendent entre eux ( i ) ! 

Sans doute on avait souvent opposé le calme des uns à Tîn- 
quiëtude, aux agitations des autres; mais cette introduction 
du soleil, qui croit fermement que tout est parfaitement 
tranquille autour de lui, est une forme tout-à-fait neuve 
donnée à une pensée ancienne. 

La scène de la Politique et de Charles-Quint, dans le 
quatrième chant, n'est ni moins hardie, ni moins ori« 
ginale (2)* 

La personnification de Paris (3), la peinture des différents 
sentiments qui l'agitent, des résolutions qu'il veut prendre 
à la nouvelle de la captivité du roi , et sou dialogue avec le 
parlement (4), sont encore au nombre des plus curieuses 
inventions de l'auteur. Le monologue par lequel Paris 
termine l'entretien, est surtout original. Le parlement vient 
de lui dire : 

Tout est pour votre bien ; paix, bonne ville, paix. 
Paris resté seul et se parlant à lui-même : 

Comme on me traite! hélas! que n'ai-je pas à craiudre? 
8i je me plains sans cesse , ai-je tort de me plaindre? 
Quand je cède à mes rois, je rae sens ruiner ; 
(^uand je sors de leurs mains, sais-je «^ qui me donner? 
Ceux que j'appelle à moi, sont espions ou traîtres, 
Ou se fout mes flatteurs pour s'ériger en maîtres. 

(ij Chant m, p. 72* (3) Chant V, p. 107. 

(2) p. 95. (4)P- tu. 

31 



SgS livRB fi: -— POESIE NAaRATivE. 

L*bydre que je noarrû, épouvante de tons, 
8'apprivoise an premier qui caresse ses goûu j 
On le soûle de vin , de lard et de saucisses , 
On l'attire béant à des feux d'artifices. 
Je prévois leurs complotts et n'y peux échapper^ 
Et passe ainsi pour folle ou facile à duper. 
Voilà dans mes chagrins dont j'affecte de rire. 
Ce qui soulève en moi mon levain de satire. 
Et pourquoi je chansonne en de malins couplets , 
Mes bourreaux décorés et leurs ailiers valets (i). 

La description d'une cabale et de la critique (2) est 
aussi un passage curieux, et par la vigueur des tous, et 
par l'âpreté du style , et par cette impatience de toute criti- 
que qui caractérisait Lemercier (3). 

La sfiène du Chagrin et de François I" (4) ; celle de Lu- 
ther et du Diable (5); celle de la Mëditerranëe et de la Më- 
tempsychose, quoiqu'elle se termine par un éloge fort 
exagéré de Pythagore (6) ; celle de Pasquin et de Marpho- 
rius (7); celle de Rabelais et de la Raison (8); celle des Bri- 
gands et de la Justice humaine (9); celle de la Vérité et de 
Charles -Quint (10); celles enfin qui terminent le poème, 
sont très -remarquables encore, et par la conception pre- 
mière, et par la vigueur souvent un peu triviale du style. 
Voici, par exemple, la description de l'Anarchie, qui vient 
à la fin du poème plonger tout dans le désordre et la con- 
fusion; je n'hésite pas à affirmer que c'est une des plus 
belles allégories qui aient été faites : 

Xiphorane descend, et s*écriant trois fois : 

— « Anarchie »! oh ! quel monstre apparut à sa voix ! 

Hydre informe et sans yeux, de ses mains furieuses, 

Elle-même abattant ses têtes odieuses. 

En nourrit une seule, et d'un bandeau sanglant 

Sur ses propres débris la couronne en hurlant : 

(i) Chant V, p. 1 11. (6) Chant XI, p. 277. 

(a)Ch. VI,p. i47,etVlI,p. i84. (7) P- 284. 

(3) Ci-dessus, p. Sgo. (8) p. 286. 

(4) Ch. VI, p. i5a. (9) Ch. XII, p. 3oî. 

(5) Ch. vm, p. 202. (10) Ch. XIV, p. 349. 



SE€TION III. >— POÈMES CYCLIQUES. 899 

Cette tête agrandie et d'elle encore frappée 
Tombe, et l'hydre renaît de sang toujours trempé«. 
Tel est le monstre : « accours, épouse du cahos : 
Toi qui souffles la guerre et qui hais le repos , 
Des équitables lois ennemie éternelle. 
Dans tes cent mains , dit-il , que la flamme étincelle • • 
L'hydre aveugle l'entend , plane, et d'un vague essor 
S'abat des hauts plafonds sur les balustres d'or : 
Des décorations la rougeâtre lumière 
Allume tout-à-coup sa torche incendiaire : 
Sous vingt trombes de feu , piliers , voûtes, lambris. 
Croulent sur les démons enflammés et meurtris : 
Et tel qu'un puits sans fond le gouffre à ces mines 
Ouvre en les entraînant ses routes intestines; 
Leur immense théâtre en cendres se réduit, 
£t ne laisse après soi que le vide et la nuit (1). 

rajoute ici , et en terminant , le jugement que Fauteur 
porte lui-même et sur son poème , et sur son style ; c'est 
un des démons spectateurs du drame qui le juge en ce» 
termes : . 

« Est-ce en vain qu'en ces vers, peint re de la nature, 

Le poète arrachant tout masque à l'imposture. 

Produit, s'écria-t-il , sans peur, sans préjugé. 

Du fécond univers un vivant abrégé? 

L'abandonnera-t-on aux cris de la cabale? 

Comment, du goût, des mœurs est-il donc le scandale? 

Il ne saurait Blesser les règles des rhéteurs. 

Etant hors de la loi des classiques auteurs (2) ; 

Non moins original que le furent eux>mémes 

Ces hardis inventeurs de nos doctes systèmes. 

On les siffla jadis , on le hue à son tour : 

De l'avenir peut-être il deviendra l'amour. 

Son style, en descendant du ton noble au vulgaire. 

Evite mieux l'ennui qu'en tin mode ordinaire; 

A quoi bon asservir l'esprit né dans son sein. 

Au modèle idéal de l'àhtique dessin? 

La nature est diverse, immense, affreuse et belle; 

Son tableau grand , bizarre et varié comme elle , \ 

(i) Chant XYI, p. 4oi. (a] Ce vers est bien mauvais. 



400 UVRB II. — POÉSIE NARRATIVE. 

Alliant tous les tons, rompant chaque unité « 
Echappe à la froideur de l'uniformité » (i). 

Il continue ainsi, et se félicite partout de ne pas suivre 
les règles des rhéteurs, de faire des ouvrages originaux , 
de ne pouvoir être juge qu'en lui-même, sans aucun rap- 
port avec les autres poètes auxquels il ne ressemble nulle- 
ment ; car c'a été la destinée assez singulière de Lemercier 
de combattre tous les innovateurs, de les rappeler sans 
cesse , et même assez durement , à l'étude et à l'imitatiou 
des modèles (2), et de ne jamais vouloir pour lui-même 
des règles qu'il imposait aux autres. 

Sans nous préoccuper de ces mots de règles et de lois du 
goût, dont les uns se font une idole , et les autres un épou- 
vantail , nous devons placer ici une observation qui • je le 
pense , éclaircira beaucoup la question. C'est d'ailleurs plus 
que jamais le moment de la traiter, puisqu'il s'agit d'un 
ouvrage essentiellement original donné par l'auteur, et 
accepté comme tel par tous les lecteurs. 

Les mots imitation et imitateur^ quand on les emploie en 
parlant des beaux-arts, entraînent presque toujours avec 
eux une idée de servilité incompatible avec le génie ; c'est 
dans ce sens qu'Horace a dit : Oimitatoresj servtimpecus (3); 
et il est rationnel que les poètes qui, adroit ou à tort, 
veulent absolument être inspirés, repoussent la qualifica- 
tion exclusive (Vimifateurs; qu'ils regardent comme de peu 
de valeur un ouvrage qui n'est qu'une imitation; et, par 
une conséquence forcée peut-être , mais non pas extraor- 
dinaire, qu'ils regimbent contre les règles^ lesquelles ne 
sont , à proprement parler, qu'une imitation d'un genrç 
particulier. 

Au fond , cependant I l'imitation ne nécessite pas cette 

(1) chant XVI, p. 897. logues ou des notes de ses poèmei, 

{2) Voyez sou Coun de liuèrature (3) EpistolarvmiW, 1| I9t v. ig. 
et pinsieun des préfaces 1 de» épi* 



SECTION III. *— POÈMES CTGLIQinfl. 4oi 

seirilitë blàmëe avec raison par les artistes. Il y a plus ; à 
moins qu^un art ne soit, je ne dis pas dans Tenfance^ mais 
absolument à sa naissance (i), il est impossible d'être 
original sans imiter ce qui s'est fait de bien jusqu'alors, 
sans rejeter ce qui s'est fait de maL 

L^imitation du bien est alors , dans toute la rigueur du 
terme, la condition nécessaire de l'originalité, et celle-ci 
ne peut strictement consister que dans les perfectionne- 
ments ajoutés au bien antérieurement découvert (2). 

Sans m'arrèter à démontrer ici la vérité de cette asser- 
tion par des raisons prises dans la nature même des cboses, 
J6 remarque que la Panhypocrisiade confirme tout ce que 
j'ai dit : examinons en effet ce que veut Tauteur et ce qu'il 
avance , et nous verrons à quoi doivent se réduire ses pré- 
tentions. 

Lemercier veut nous présenter le tableau du seizième 
siècle 'y il est d'abord évident qu'il n'en offre que quelques 
traits : ce sont ceux qu'il a jugés les plus saillants. Son ju- 
gement en cela lui appartient, et je n'ai pas à le critiquer 
là-dessus; seulement, tous ceux qui ont, comme lui , pris 
un sujet mal déterminé ou d'une étendue excessive, ont 
fait exactement et nécessairement la même chose. 

Ses personnages principaux sont Charles-Quint et 
François P^ : il les représente dans les principales circon- 
stances de leur vie , et les conduit jusqu'à la mort,* là en- 
core il n'y a pas d'originalité ; c'est ce qu'ont fait souvent 
les auteurs de mystères (3), et tous ceux dont Boileau s'est 
moqué dans son Art poétique. Lemercier, qu'il l'ait ou non 
voulu, et sauf le choix des idées et le talent de la mise en 

(i) Voyez r£nj6i^nem«n(,bulletia (3) Parfait, Bist. du Théâtre fran-' 

d'éducation, p. 44o* $^<"'^< — ^07* la pièce en 5 parties, 

(2) Cette proposition pourrait sur Jeanne de Naples. — Voyez 

donner lieu à une discussion fort pussi Y Histoire philosophique et litté* 

intéressante, et qui serait, je le Cfois, raire du Théâtre Fran^ms, par M. H. 

très-originale. Lucas. Paris, 1 843, 



4oa ilTRE II, — « poésis kirratite. 

ceuvre, n'a fait en cela que copier ce qu'avaient (ait le» 

vieux auteurs. 

11 a, dira-t-on, introduit des personnages aHégoriques* 
des vices, des vertus, la politique, la louange , la terre 
même , un arbre, la mort, etc. ; ce sont encore de vieilles 
inventions. Toutes nos soties et moralités étaient farcies de 
ces personnages (i); il n'y a donc rien de neuf dans le 
moyen employé par Lemercier : il peut en avoir tiré meil- 
leur parti que ses prédécesseurs ; mais le moyen en lui- 
même était connu longtemps avant lui; il avait été expé- 
rimenté, jugé mauvais, et rejeté après expérience; la 
nouvelle tentative faite par notre auieur ne pouvait rien 
prouver du tout quant à la nature du moyen, il prouvait 
seulement son bonheur ou sou talent dans l'usage qu'il en 
faisait. 

Qu'y a-t-il donc de neuf dans la Panhypocrisiade ? car 
enfin il y a quelque chose. Sans doute : il y a ce que je 
viens d'indiquer et qui est personnel à Tauteur; savoir, dans 
un sujet choisi par lui, les pensées qu'il veut mettre en 
œuvre , la disposition de ces pensées et surtout le style. 

Or, ces parties, qu'on le remarque bien, sont indépen- 
dantes de tout système préconçu; elles sont essentiellement 
le produit du travail individuel de l'auteur appliqué à un 
sujet donné. 

D*où résulte cette conséquence immense , dans l'appré- 
ciation des ouvrages d'art , que l'originalité, quelle qu'elle 
soit , n'est jamais que dans l'amélioration du plan d'unou^ 
vrage et dans la perfection du style; celui-ci comprenant, 
d'ailleurs, non pas seulement les mots, mais aussi les pen- 
sées qui y sont exprimées. 

£t tous ceux qui ont cherché l'originalité hors de ces 

(i) Parfait, Histoit^ du Théâtre .âamYEncyctop, méthod. {gr. et Mit), 
FmnpatSjt.ll, p. 78. Le Myst. du 6i>n le mot «o(<«5 e^ l'ouTraçe de M. H» 
^visé et du mal avisé, -* Voy. aussi I^ucas^ 



SECTION Iir. «-« POÈMES CYCLIQUES. 4^^ 

deux sources , ne Font pu faire que parce qu'ils étaient 
aussi étrangers à Thistoire des beaux-arts qu'à l'analyse de 
l'entendement bumain. 

En appliquant ces vérités à ce qu'on appelle les règles ^ 
on reconnaîtrait que l'originalité ne consiste pas à les 
fouler aux pieds ou à les écarter, mais à s'y soumettre 
mieux, et plus naturellement qu'on ne l'a fait jusqu'ici. 

LEcruRE xxYi. — Suite des Poèmes cycliques. — » 

CREUZÉ DE LESSEn. 

CiiEuzé DE Lesser , né en 1771 , mort en i84o, un des 
poètes les plus féconds de l'époque impériale , s'est surtout 
fait connaître par son poème de la Chevalerie , dont il a 
donné une dernière édition en un seul volume in-8** (i), 
peu de temps avant sa mort. Les autres ouvrages composés 
{)ar le même auteur sont; la jolie comédie en vers intitulée 
le Secret du ménage; la Revmiche , comédie en prose faite 
en société avec M. Roger; plusieurs opéras-comiques, 
entre autres Monsieur Deschalumeaux et le Nouveau sei- 
gneur de village; le Seau enlevé^ poème imité librement 
du Tassoni, dont la Décade philosophique a publié quel-' 
ques. fragments spirituels, et que depuis longtemps on 
ne trouve plus dans le commerce, ni même dans les bi- 
bliothèques publiques; un recueil d'odes ou de pièces 
semblables à des odes (a) , sur le Cid, sur Héloïse et la Ter^ 
reur; le Dernier homme , poème imité de Grainville; quel- 
ques ouvrages en prose , sur des sujets politiques ; enfin ^ 
un grand poème cyclique encore inédit, sur la fable an- 
cienne : il commence à la guerre des Titans, et finit avec 

(1) La Chevalerie, ou les htstoûvs chevalerie romanesque, Paris, clirz 

du moyen-'âge y composées de la Ta- Ponce-Lebas, iSBg. 
Ifle-Ronde, Amadis, Boland, poèmes (2} Il l'a intitulé Odéide* 
sur le4 trois grandes familles de /a 



4<>4 LIYRI II. — -* POÉSIE NARRATITB. 

rOdyssée, après avoir hardiment et rapidement raconté 
riliade^ l'Enéide, les Métamorphoses , Téléœaque, plu- 
sieurs tragédies grecques, en un mot, tome la Mythologie 
en ce qu'elle offre d'heureux ou d'intéressant (i). 

Il serait à désirer que la famille de M. Creuzé de Lesser 
publiât en un second volume semblable au premier, tout 
ce que ce poète ingénieux et fécond a laissé qui mérite le 
souvenir de la postérité. 

Je n'ai à m'occuper ici que de son grand ouvrage de la 
Chevalerie ^ le plus original à la fois de tous ceux de notre 
auteur, et celui qui a, sans comparaison, obtenu le plus 
de succès. 

Faisons d'abord connaître le sujet de ce poème (2). 

Après le règne de Charlemagne , mort en 8 14 ? l'empire 
d'Occident renouvelé par le génie de ce grand homme, 
tomba tout entier entre les faibles mains de Louis-le-Débon- 
naire, et vit bientôt s'éteindre les éclairs de civilisation 
que le fils de Pépin avait fait luire sur l'Europe occiden- 
tale. Ce n'est pas ici le lieu déjuger ce prince, ni de le 
montrer, après Montesquieu, Mably et tant d'autres, cou- 
rant incessamment du nord au midi de l'Europe, en 
guerre contre les Lombards, les Saxons et les Maures d'Es- 
pagne, dissipant à grand'peine les ténèbres de la barbarie, 
fondant des écoles, publian.t des lois, réédifiant* enfin cet 
empire romain dont le nom vivait encore, après trois 
siècles, dans le souvenir des hommes. 

Qu'il suffise de dire que cinquante ans après sa mort 
son empire était déjà démembré; ses trois petits-fils se fai- 
saient une guerre impie et ruineuse , où coulait de toutes 

(ij Voyez la Chevalerie, etc., p. 698, article dont Creuzé de Lesser 

540, dans l'épilogue. a lui-même extrait de nombreux 

(3) Je vais reproduire ici avec passages pour servir d'introduction 

quelques modifications larticle que à la dernière édition de son poème, 

j'ai inséré dans la Revue encyclopé» Voyez p. viij. 
dique, en mars i83o, t. XLV,p. 



SECTION ni. — POÈMES CYCUQUES. 4^^ 

parts le sang; français; et la nature, comme si elle eût 
été fatiguëe d'avoir produit successivement dans une 
même famille des hommes tels que Pépin de Herstal , 
Charles-Martel , Pépin-ie-Bref et Chaiiemag[ne , ne donna 
plus que des enfants dégénères, dont l'indolence et la 
cruauté ne purent garantir leurs sujets des invasions des 
barbares, ni des maux enfantés parla féodalité et la plus 
grossière superstition. 

Les peuples cependant ne perdirent pas immédiatement 
la mémoire des hauts faits de Charlemagne (i) : au milieu 
de l'effroyable misère qui accabla la France, du neuvième 
au quatorzième siècle , les souvenirs, les traditions remon- 
taient vers un temps plus heureux , vers une sorte d'âge 
d'or, et les grandes actions de Charlemagne venaient 
d'elles-mêmes s'of^Frir, mais sans chronologie» sans géo- 
graphie, sans aucune critique, à la fécondité des conteurs,^ 
à l'insatiable curiosité de la multitude. 

Sous les premiers Capétiens, une institution qui fut 
peut-être un bien alors (et cela seul doit nous apprendre 
quel était l'état de la société ) , la chevalerie errante ou ré- 
gulière vint éblouir les yeux et frapper l'imagination de 
la foule^ par l'éclat et la solidité de ses armures, la pompe 
de ses cérémonies, les épreuves des candidats, le courage 
des élus, la sainteté des serments qui les liaient à leurs 
emprises^ et cette sorte de mystère que la religion y atta- 
chait. Le peuple, comme cela arrive presque toujours , ap- 
plaudit à l'humanité apparente qui créait cet ordre nou- 
veau ; il aida lui-même à river ses fers en forgeant ces 
armes à l'aide desquelles un chevalier pouvait, sans risque, 
et par conséquent sans vrai courage , mettre en fuite une 

(i) Anquetil dit que la nation Charlemagne, qui semblait rattacher 

française vit avec plaisir le mariage la famille des Gapets à celle des 

de Hugues i troisième fils de Henri princes qu'on nommait encore les 

V't avec Adèle, fille d'Herbert, comte grands rois, 
de Vermandois , et descendante de 



4oi6 LIVRE II. — - POisiB NARRATITE. 

troupe de vilains désarmés, et surtout en admirant, sans 
les imiter, la force, l'adresse ou les qualités de ses maîtres. 

Toutefois, les conteurs s'emparèrent de cet enthousiasme 
national pour la chevalerie ; il se fit dans les têtes un mé- 
lange singulier des idées actuelles avec les faits passés^ 
Charlemagne reparut, ou sous son nom, ou sous celui 
d'Artus roi de Bretagne, ou même sous celui de Périon roi 
des Gaules; mais, dans tous les cas, au lieu de sa véritable 
cour, au lieu des académies qu'il avait formées, au lieu 
des savants dont il s'entourait, il n'eut plus pour amis ou 
pour ennemis que des chevaliers errants, preux ou félons, 
qui jouaient toujours le grand rôle dans l'ouvrage , tandis 
que l'empereur, personnage secondaire et ridicule, semblait 
ne s'y trouver que pour faire ressortir la valeur de ses 
«ujets. 

Telle est en gros l'idée que l'on peut §e former de notre 
ancienne romancene (i); quant au pays qui lui a donné 
naissance^ quant à l'époque qui a vu naître les premiers 
ouvrages de ce genre, quant à la langue dans laquelle ceux 
qui jouissent d'une plus grande célébrité ont été composés, 
ces questions qui ont fourni matière à de nombreux vo- 
lume3 (2)^ ne sauraient trouver place ici. Nous n'avons à 
nous occuper que du poème de M. de Lesser. Bornons-iK)U9 
à faire observer que cette mythologie du moyen-âge (3), 
éparse dans des milliers de volumes, si précieux à nos an- 
cêtres , aujourd'hui presque illisibles , ne peut nous être 
indifférente; elle a exercé une trop forte influence sur nos 
mœurs et notre civilisation , car si les écrivains reçoivent 
leurs premières impressions de la société , ils réagissent à 
leur tour sur elle ; et nos romanciers^ à force de présenter 

(1) Expression de M. Allon, dans où il rassemble toutes les opinions 
son Esfai sur Cuniversalité de la lan- émises à ce sujet. 

gue française, i|ote B. p. 34^. (3) Expression deCreuzé de Lesser 

(2) Voyez dans l'ouvrage cité de lui-même, dans la préface de la Ta* 
M. Allon, une note (p. 34$ à 366) ble'Ropde. 



SECTION lîf. — POEMES CYCLIQUES. J^oj 

aux châtelains , aux varlets , aux damoiseUes, le tableau de 
cet honneur si chatouilleux , de cet amour coupable , mais 
constant, de cette générosité trop souvent imaginaire, en 
firent naître le goût dans la noblesse , et de là ces vertus 
dites chevaleresques, qui, vraies ou supposées, produisirent 
un progrès réel dans les mœurs et le caractère delà nation. 

Ainsi ces ouvrages marquent une époque dans Thistoire 
de l'esprit humain ; et abstraction faite même du mérite 
littéraire , les curieux se félicitaient de pouvoir retrouver 
dans la collection de M. de Tressan (i) les plus intéressants, 
les plus caractéristiques d'entre eux. Mais ces ouvrages, 
indépendants les uns des autres, pleins de redites, de 
récits incohérents ou contradictoires, exigeaient du lecteur, 
non-seulement une grande curiosité, souvent aussi beau- 
coup de patience; et encore n'arrivait-on presque jamais 
à posséder l'ensemble de ces fictions de nos pères. 

Creuzé de Lesser a pris un meilleur parti: au lieu de re- 
cueillir individuellement tous ces ouvrages, il les a lus, mé- 
dités, étudiés dans leur ensemble, comme une histoire 
spéciale; il a comparé les dates , réuni les synchronismes , 
réparé les anachronismes : en un mol , il a débrouillé ce 
chaos, coordonné cet immense travail, et soumettant, 
autant que possible, ses poèmes à l'unité d'action, il y a 
jeté incomparablement plus d'intérêt qu'ils n'en avaient 
comporté jusqu'alors. 

L'auteur indique lui-même la nature de son travail dans 
ces vers qu'il a placés à la tête de son Jioland, à Timitation 
de ceux que Virgile avait autrefois écrits au-devant de son 
Enéide (2) : 

J'ai retiré des antiques archives 

La Table-Roude et ses scènes naïves : 

(1) Le comte de Tressan, retiré à ger et publier les principaux ro« 
la cour du dernier duc de Lorraine, mans de ch«valerie. 
occupa ses loisirs à recueillir, corri- [2) ÎIU ego qui cjùondamy etc. 



4o8 ItVRS n. — t>0é8IE NARRATIVS. 

Aaz vrais Gaulois plus tard j'ai présente 
Leur Amadis et sa fidélité , 
Et Galaor, preux un peu moins fidèle, 
A fait une ombre à ce brillant modèle ; 
Mais aujourd'hui , par mon ardeur lancé 
Et poor finir comme j'ai commeucé , 
Fiers paladins , amours, cbeyalerie > 
Je TOUS évoque; et toi , surtout, Roland^ 
Toi, dont la gloire est à jamais chérie ,. 
Toi, le patron de tout français vaillant (i). 

Ainsi , sauf ce que Greuzé de Lesser a ajouté de son in- 
%*eution , et qui s'élève peut-être à un quart de Touvrage (2), 
le fond des choses est à ses devanciers ^ comme un sujet 
historique est à l'histoire ; la forme seule lui reste tout en- 
tière; la forme qui comprend l'arrangement et l'expression, 
la forme qui fait les poètes et assuré une longue vie aux 
ouvrages des hommes. Cest sous ce rapport que j'ai à exa- 
miner la Chevalerie, 

Avant tout, rappelons ici que la plupart des romans de 
chevalerie se rapportent à trois époques principales, le 
temps d'Artus, celui de Gharlemagne et celui d'Amadis (3). 

L'histoire ne dit presque rien du premier : RapinThoiras, 
qui entre dans quelques détails à son sujets dit que 
l'empereur Honorius ayant renoncé en 4 10 à la souve- 
raineté de la Grande-Bretagne, les Bretons élurent pour 
roi Vortigerne , vers le milieu du cinquième siècle. Ce roi, 
trop faible pour résister aux attac^ues^ des Pietés , appela 
contre eux les Angles et les Saxons, qui passèrent en Bre- 
tagne sous la conduite d'Hengist d'abord , et plus tard sous 
celle de six autres chefs^ lesquels songèrent à s'emparer du 

(1) La Chevalerie, etc., p. 807. cycles: 1^ celui d'Alexandre (p. xxzv), 

(7) Voyez, p. 235 et 3o3, les préf. 2" celui de Cliarlemaf^ne (p. xxxvij), 

de Roland pour 181 5 et i838. 3<> celui d'Artus (p. xlvj), et 4° enfin 

(3) M. Ampère (préf. de son Jfii- ceux qui ne se rapportent à aucun 

toire de la formation de la langue de ces sujets ; c'est dans cette classe 

française) divise un peu diffêrem- qu'il place WsJtnadis (p. 1). 

meutces romans; il reconnaît quatre 



SEQTIOK IIÏ. — POÈMES CYCUQVES. 4^9 

paysquHk venaient défendre, et y établirent en efFet sept 
gouvernements, connus depuis sous le nom d'Ëptarchie. 
Cependant, le breton Ambrosius avait pris le titre d'empe- 
reur ; il avait combattu avec courage contre ces perfides 
alliés; il laissa en mourant Je titre de roi, son exemple et 
son patriotisme, à Arthur ou Artus. 

Artus , toujours en armes contre les Angles, soutint 
quelque temps la liberté de sa patrie 5 enfin , trahi par les 
siens et par ses neveux, au nombre desquels était Modred, 
il périt et entraîna la Bretagne dans sa chute. 

Tel est le canevas sur lequel les romanciers ont brodé 
mille et miUe aventures: ils ont supposé qu' Artus avait 
fondé, en commémoration de la Cène célébrée j9di^ par 
Jésus et ses disciples, un ordre de chevalerie appelé la 
Table-Ronde , où ne pouvaient prétendre que les |jIus 
illustres guerriers. Encore devait-on toujours laisser une 
place vacante pour le chevalier qui aurait conquis et ap- 
porterait le Saint-Gréaly c'est-à-dire la coupe avec laquelle 
Jésus-Christ avait fait la Cène. Mais une prophétie de Merlin 
l'enchanteur annonçait que le Saint-Gréal ne pouvait être 
conquis que par un chevalier qui aurait sa virginité (con- 
dition fort difficile dans un siècle de libertinage); et que, 
d'ailleurs, sa conquête n'aurait lieu qu'à une époque fatale 
à Artus et à la Table-Ronde. 

C'est là le fait que Creuzé de Lesser a choisi pour le dé- 
nouement de son poème. Les chevaliers courant sans cesse 
d'aventures en aventures, et s'efFaçant les uns les autres, 
n'auraient laissé subsister aucune unité d'intérêt dans le 
poème, si l'auteur n'avait habilement rattaché au seul fait 
de l'existence de l'ordre entier, les actions les plus remar- 
quables des membres qui le composent. 

En effet, dès le premier chant paraît Lancelot, qu'on 
peut regarder, ce me semble, comme le principal héros du 
poème; il devient en même temps amoureux de Genièvre, 



4*0 LIVRE ir, — POÉSIE NARRATIVE. 

femme d'Artus, et obtient le titre de son chevalier, c'est-à- 
dire de sou amant; puis, après une multitude de faits parti- 
culiers propres à peindre l'esprit du siècle qui les enfanta, et 
au milieu desquels apparaissent Pharamond (i) et Clodion, 
dont les règnes (4^0 à 438) concourent à peu près avec le 
temps où vivait Artus, on voit venir sur la scène les prin- 
cipaux chevaliers Yvain , Gauvain , Brëhus-sans-Pitié , mes- 
sire Quenx, sénéchal du roi Artus, toujours battu, toujours 
dupé, toujours content de lui ; Tristan de Léonais, le frère 
d'armes et Téipulc de Lancelot, qu'un pliiltre amoureux a 
rendu Famant aimé d'Yseult-la-BIonde , femme de son 
oncle Marc , roi de Cornouaille ; Palamède (2), rival tou- 
jours malheureux de Tristan; enfin, Perceval-le-Gallois 
qui doit mettre à fin la conquête du Saint-Gréal. Tous ces 
héros conduisent assez heureusement leurs amours, jusqu'à 
ce qu'enfin Artus et le roi Marc , irrités des affronts qu'ils 
reçoivent de Genièvre et d'Yseult, poursuivent à outrance 
Tristan et Lancelot. De là une nouvelle série d'aventures 
plus sombres, plus tristes que les premières. Tristan épouse 
une seconde Yseult, dite aux blanches mains» Ce mariage 
ne détruit pas son premier amour, et bientôt sa mort débar- 
rasse son oncle Marc d'un dangereux rival. Cependant 
Artus, toujours irrité, guerroyait contre Lancelot, quand , 
par une trahison infâme , son neveu Mordrec (le Modred 
de Rapin Thoiras) l'attaque avec la plus grande partie de 
ses sujets qu'il a soulevés contre leur roi, Lancelot l'apprend 
et accourt pour le venger; mais il vient trop tard : Artus, 
blessé à mort, ne peut que reconnaître combien il fut in- 

(0 Creu7.é n*est pas le premier snccessear de ce prince, 

qui ait introdait ces personnages (2) Nos romans Fout de Palamède 

serai-historiques dans son poème. Le un chevalier sarrasin, dans un 

roman de Tristin fait de Pharamond temps où l'on ne pensait {(ucreaiix 

l'arrière-petil-filsde Clovis, qui fut Sarrasins; car l'Hcjjire (6:>î) est 

au contraire, selon toutes les his- d'environ deux siècles postérieure ù 

foires , et supposé que Pharamond l'action de la Table-Ronde, 
ait recollement existé , le quatrième 



SECTION III. »— POEMES CYCLIQUES. 4^1 

juste à regard du héros qui lui reste fidèle : il meurt au 
milieu de ses chevaliers qui se sont fait tuer en grand nom- 
bre autour de lui; et justement alors arrive Perceval avec 
le Saint-Grcal qu'il a péniblement conquis. Lancelot et les 
chevaliers survivants, et Genièvre elle-même, sont tou- 
chés de la grâce, et vont s'ensevelir dans des couvents après 
avoir fait toutefois une dernière visite aux tombeaux 
d'Yseult et de Tristan. 

Telle est la marche de ce poème, immense dans ses 
détails, varié dans ses épisodes, imposant dans son ensem- 
ble ; tel est aussi le résumé des inventions poétiques relati- 
ves au temps où les Bretons chassés de leur pays par lés 
Angles , abordèrent dans TArmorique à laquelle ils donnè- 
rent leur nom. 

Voici, comme exemple du style de l'auteur, un court 
passage du sixième chant de la Table- Ronde ; c'est le com- 
bat de Tristan contre le Morhoult , chevalier irlandais : 

Dans ce combat d'immortelle mémoire. 
Les deux rivaux se couvrirent de gloire ; 
Mais TuD était ce soleil glorieux 
Que le midi nous montre au haut des cieux : 
Fils du matin, le second, pâle encore. 
Offrait aux yeux le soleil de Taurore. 
Le fier Morhoult semble un chêne noueux, 
Vainqueur puissant des vents impétueux ; 
Le beau Tristan un peuplier fragile. 
Qui dans les airs monté rapidement , 
Plaît aux regards, offre un port élégant. 
Et sous l'auster courbe sou front docile. 
Tel, mais plus fier, Tristan en cet assaut^ 
Courbé parfois, se relève plus tôt ; 
Moins vigoureux il montre plus d'adresse. 
De son audace il masque sa faiblesse : 
Enfin, pourtant son terrible ennemi , 
En de tels chocs dès longtemps affermi, 
D'un bras puissant, au défaut de l'armure 
Fait à Tristan nne large blessure. 



4«2 LivRE II. — POESIE ITAHftAtlVÈ. 

A cet aspect et le peuple et le roi 

Jettent un cri de douleur et d*effroi : 

Tristan s'indigue, à l'instant il s'élance 

Sur son rival , et cherche la vengeance. 

Nobles efforts, hélas ! trop malheureux. 

Des Irlandais le prince valeureux 

Deux fois vers lui s* ouvre un nouveau passAge ; 

Mais des héros rien ne borne Tessor : 

Teint de son sang Tristan combat encor ; 

Déjà mourant il vit de son courage. 

G*en était fait, et l'Irlandais hautain 

Etait vainqueur, s*il eût été moins vain. 

« Ah ! jouvencel , dans cette noble lice 

Tu voulus donc affronter le trépas , 

Dit-il riant : non^ tu ne devais pas 

Quitter sitôt le sein de ta nourrice. 

A tes lauriers à tort on a pensé , 

Quand il fallait te bercer sur des roses ; ' 

De tes efforts ta dois être lassé^ 

Enfant , je veux que longtemps tu reposes ». 

Et le Morhoult sans crainte et sans effort 

Sur son rival levait le coup de mort» 

Mais ne rien craindre alors que Ton offense 

C'est trop d'orgueil ou c'est trop d'imprudence. 

En ce moment aux portes du trépas , 

Tristan qu'anime une juste colère , 

Réunissant tout l'effort de son bras , 

D'un coup mortel surprend son adversaire, 

Dont la blessure en ce combat sanglant 

Garde une part de son lourd cimeterre. 

Il est tombé, ce Morhoult, ce vaillant, 

Que célébraient l'Irlande et l'Angleterre ; 

A son désastre aurait-on pu songer? 

Tous ses amis l'entourent, il leur crie : 

« Emportez-moi sur un vaisseau léger, 

Et que je meure aux champs de ma patrie » . 

Je donnerai ici une seconde narration d'un tout autre 
caractère que celle-ci; elle prouvera à la fois combien il y 
avait d'invention dans Tesprit de nos conteurs anciens, et que. 
Creuzc de Lesser sait prendre tous les tons dans ées poèmes. 



SECTION III, — POEMES GTCLIQUES; ^li 

Le roi Artus^ qui est dans ce poème le type des maris 
trompes^ ainsi que le roi Marc, 

Reçoit un jour d'une part anonyme 
Un beau mantel qui se raccourcissait 
Selon que celle à qui l'on essayait 
Ce vêtement, à plus ou moins d'estime 
Avait des droits ; et n'allait vraiment bien 
Qu'à celle-là ne se reprocliant rien. 
Notez encor qu'avant de le remettre, 
Au grand Artus on avait fait promettre 
Qu'il remplirait un souhait dès ce jour; 
Or, le souhait fut, par grande infortune, 
Que sans retard aux femmes de la cour, 
Les appelant, sans en excepter une , 
Il essaierait ce superbe manteau. 

Suit l'exposé des premiers essais, et de l'effroi qui gagne toutes 
les belles lorsque le sénëchal Queux leur a appris quelle 
est sa propriété , et du méconteutement des chevaliers qui 
avaient compté sur un amour sans partage. 

Vous eussiez vu ces dames réunies. 
Se complaisant dans les cérémonies. 
Dire : « Passez, madame, s'il vous plaît », 
De s'avancer nulle ne se pressait ; 
Or, Dinadam cessant la raillerie, 
Dit hautement à sa femme : « Ma mie. 
C'est maintenant que ces preux rassemblés 
Vont bien savoir tout ce que vous valez : 
De ce manteau faites l'essai bien \ite. 
Et montrez-leur votre rare mérite ». 

— « Mais , dit la dame , il me conviendrait mieux 
D'aller après ces dames, et je pense 

Qu'on me pourrait accuser de jactance ». 

— « Non, non, ma chère, avancez, je le veux ». 
Elle obéi t : fâcheuse expérience ! 

Car le manteau qui va tout de travers, 
Jusqu'à la jambe avec peine s'avance , 
Et par-devant traîne une queue immense ; 
Si qu'on croirait qu'il est mis à l'envers. 
Lors, Dinadam de perdre contenance , 



4l4 IIVRB lU *— t»0}ÉSIB NARRâTITV. 

Et chacun rit du rieur sérieux 
Qui demeurait muet, faute de mieux. 
Messire Queux d'un air de bon apôtre 
Dit : « Ce manteau dont on est si jaloux 
Sied à madame, et pourtant voulez-vous 
Quil soit encore essayé par une autre »? 

— « Oui, répond-il; et^'abord parla vôtre ». 
Messire Queux, veuf depuis quelques mois, 
Depuis vingt jours avait pris pour épouse 
Certaine Agnès au séduisant minois. 

Mais n'inspirant nulle crainte jalouse. 

One il nefut plus de simplicité^ 

Plus de pudeur, plus de naïveté. 

Le sénécbal bien tranquille sur elle, 

En souriant, lui dite « Venez, ma belle ». 

Elle répond : « Il vaudrait mieux, je croi, 

Attendre l'ordre et le plaisir du roi ». 

— K Non, non, je veux que de votre innocence 
Vous receviez ici la récompense. 

Et confondiez tous ces esprits malins 

Qui me voudraient unir à leurs destins •. 

Alors l'Agnès, de vertu sans pareille. 

Tout doucement essaya le manteau ; 

On crut d'abord trouver du fruit nouveau. 

Et par-devant il allait à merveille : 

Mais aussitôt qu'on la fait retourner , 

Le rire éclate et la fortune penche : 

Le résultat avait droit d'étonner, 

Car le manteau n'allait pas à la hanche. 

Lors, Dinadam, ayant bien sa revanche^ 

Reprend sa joie et tenant par la main 

L'Agnès qu'il mène à côté de sa femme, 

La fait asseoir avec un air malin , 

Eu lui disant : « A^ous valez bien madame *. 

On reconnaît ici Torigine de cette fameuse coupe enchan- 
tée, célébrée par FArioste et par La Fontaine; on voit aussi 
quelle idée nos aïeux se faisaient de la vertu des femmes, ce 
sujet inépuisable de plaisanteries vieilles comme le monde» 
et que l'évidence de leur fausseté rend seule supportables. 



SECncm m. ^-^ 'poèmes CTGUQfUEg* ^tS 

A une époque qui suivit de près celle d'Artus , disent les 
romanciers, lorsque Périon régnait dans les Gaules, Ga- 
rinter dans la Basse-Bretagne , et Lisvard dans l'Angle- 
terre (i), Ton vit paraître une suite de héros dont Tliistoire 
a malheureusement perdu le souvenir, ce sont les Amadis 
ou les Chevaliers du Soleil^ Amadis de Gaule est le premier 
de tous; il passe depuis longtemps pour le vrai Parangon 
de la chevalerie. Protégé par le sage Alquif et Tenchante* 
resse Urgande la déconnue, mais en butte aux fureurs et 
aux sortilèges du cruel magicien Arcalaûs et de Finfame 
sorcière Melye , il affronte tous les dangers^ surmonte tous 
les obstacles, redresse tous les torts à force de courage, 
cfe dévouement, de constance, d'amour, de désintéresse- 
ment , etc. , car ceux qui ont les premiers chanté ce héros, 
n'ont épargné les vertus ni pour lui , ni pour ses enfants, 
ni pour les enfants de ses enfants : c'est, comme on l'a re- 
marqué , une monotonie de perfection qui nuit beaucoup 
à l'intérêt général du poème , mais qui, dans les premiers 
chants^ frappe agréablement le lecteur. ' 

Creuzé de Lesser expose dans sa préface combien il a eu 
à faire pour dissimuler ce vice de son sujet , et jeter un 
peu de variété sur ces aventures constamment les mêmes. 
Malgré ses efforts , il n^a pas toujours pu , enchaîné comme 
il l'était par t histoire, échapper à la monotonie de ses mo- 
dèles; mais il les a abrégés, et n'a pris chez eux que les 
fictions réellement ingénieuses ou favorables à la poésie, 
comme VEndriagiie (2) renouvelé des monstres de l'anti- 
quité et imité depuis dans tous les poèmes ; VArc des loyaux 
amants (3) , porte terrible que ne pouvaient franchir ceux 
dont le cœur avait connu l'inconstance, etc., etc. Il a 
cherché à racheter par la multiplicité des événements , 

(i) Voyez le commencement de li) Ch. XU, p. a a a, 
\ Amadis, dans la Bibliothètfue des (3) Ch. VI, p. 186. 
romans de Tressan. 



4l6 tlVRE II. — POESIE NARRATIVE. 

par le croisement des intrig;ues , si je puis employer ce 
terme, la faiblesse des romans d^Amadis dans leur der- 
nière partie^ il a encore ajouté les hauts faits des plus il- 
lustres descendants de son héros , d'£splandian son fils , 
de Lisvard de Grèce, de Tiran-le-Blanc , d'Amadis de 
Grèce; enfin, pour rattacher à son premier sujet toute 
cette suite d'aventures , il a profité du sommeil de cent 
ans que les anciens donnent à Amadis et à toute sa fa- 
mille; il le fait désenchanter par Urg^ande avec ses frères 
Galaoret Florestan ; tous trois viennent au secours de Cons- 
tantinople assié^jée par les Turcs (i). Alors tout le monde 
est heureux; Fauteur seul craint qu'on ne lui reproche 
l'obscurité historique de ses héros, obscurité telle qu'on ne 
sait pas même à quelle époque on doit les placer. Aussi 
montre-t-il par Texplication suivante, que le silence de 
tous les historiens ne prouve rien contre la réalité des 
Amadis et des princes contemporains. Apprenez, nous 
dit-il, une insigne malice : 

Au désespoir que ces héros trop grand» 

Kussent eufin dér&ngé tous ses plans, 

Bien vieille alors la sorcière Mélye 

Dans sa fureur épuisa son génie, 

Et sut contre eux faire un enchantement 

Dont le pouvoir dure encore à présent. 

Elle arrangea par une trame noire 

Que les hauts faits de ces hommes vaillants 

Ne paraîtraient que hauts faits de romans : 

Aussi, sans fruit courant toute Tliistoire, 

(i) Quelque imaginaire que soit lyrcœ {Desilu oHns, I, 19, à la fin] ; 

une expédition des Turcs contre que Tliistoire en fait pour la pre* 

l'empire grec, avant le temps de mière fois mention sous l'empereur 

Mahomet il, si quelque lecteur vou- Héraclius; que, du reste, les Turcs 

lait, d'après le fait du siège de By- n'arrivèrent dans l'Asie Mineure, 

zance, fixer le temps où l'on place sous la conduite de Togrul - Beg, 

Jes Amadis, qu'il se rappelle que qu'au milieu de l'onzième siècle, et 

Pom(X)n. Mêla qui vivait sous Claude, ne passèrent en Europe, sous Soli* 

parle de ce peuple sous le nom de man, que dans le quatorzième. 



SECTION ni. -— POÈMES CYCLIQUES. 4>7 

De ces héros et de leurs descendants 

J'ai recherché la trace et la mémoire : 

Mes soins sont vains , et je veux être un sot 

Si dans l'histoire on en dit un seul mot. 

On ne sait même, avec quelque apparence* 

En quel moment placer leur existence. 

Voilà' comment des méchants diffamés 

Les gens de bien sont souvent opprimés, 

Et comme on voit l'indigne calomnie 

Frapper d'oubli ta valeur, le génie. 

Heureusement qu'un Dieu m*a suscité 

Pour mettre un terme à cette iniquité : 

Sur Amadis j'ai trouvé tel mémoire 

D'après lequel j'ai tracé cet essai ; 

Il faudra bien en revenir au vrai. 

Et d'après moi recommencer l'histoire. 

Si par hasard on négligeait ce soin, 

Peut-être au fond il n'en est pas besoin ; 

Si seulement mon récit véridique 

Peut arriver à la postérité, 

C'en est assez, j'aurai déconcerté 

Et la sorcière et son charme magiques ^ 

Et nos neveux étonnés et surpris , 

En relisant mon poème historique , 

Croiront César moins réel quÂmadis (i). 

On nWra pas tant de peine à déterminer l'ëpoque où 
vivait Roland : quoique le siège de Paris , sous Charle- 
magne , sujet obligé de tous les poèmes calqués sur la chro- 
nique de Farchevêque Turpin, ait laissé dans l'histoire 
aussi peu de traces que le règne de Périon et de Lisvard, 
cependant l'époque en est à peu près certaine, si le fait est 
ignoré des historiens : et grâce à Boyardo , Berni , Forti- 
guerra, Pulci même, et surtout aux chants divins de 
FArioste, les détails de cette grande action sont aujourd'hui 
généralement connus. Je ne m'arrêterai donc pasàretracei* 
ici le plan du poème de M. de Lesser : je dirai seulement 
qu^il embrasse dans son ensemble beaucoup plus que 

(i) Amad. ch. XX à la fin, p. 269. 



4r8 LIVRE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

VOrlando furioso. Les aventures des quatre fils Aymon 
( Renaud de Montauban , Alard , Guichard etRichardet), 
celles d'Ogier le Danois , de Iluon de Bordeaux , de Fer- 
ragus , d'Angélique , de Sobrin roi de Garbe , et de quel- 
ques autres personnages, du sort desquels le poème de 
FArioste ne nous instruisait aucunement^ occupent dans 
l'ouvrage français une place fort importante^ et nous con- 
duisent jusqu'à la mort de Roland. Ce guerrier, que This- 
toire nous peint seulement comme gouverneur des côtes 
de la mer (i), périt, comme on le sait, dansJa vallée de 
Roncevaux, en 778, c'est-à-dire, vingt-deux ans avant le 
renouvellement de l'empire d'Occident. L'empereur, car 
c'est le nom que les romanciers donnent à Charlemagne^ 
quoiqu'il n'eût pas encore ce titre; l'empereur revenait 
d'une expédition contre l'Espagne , où il avait établi sa 
domination jusqu'à l'Ebre; il avait fait défiler la majeure 
partie de son armée à travers les gorges des montagnes 
qui entourent la vallée de Roncevaux, lorsque le duc de 
Gascogne^ Loup II, fils de Waïfre ', dfîscendant des rois 
Mérovingiens (2) , dressa avec ses Basques , dont on a fait 
des Maures et des Sarrasins, une embuscade dans les bois 
voisins. Roland conduisait l'arrière-garde de l'armée fran- 
çaise : il périt, disent les traditions, à côté d'Olivier son 
cousin (3), accablé des traits et des pierres lancés parles 
Gascons, maîtres des hauteurs. Cette mort héroïque, dont le 
souvenir et le récit avaient si longtemps guidé les Français 
aux combats dans des chansons dont le temps nous a 
privés (4), termine heureusement le poème de Creuzé. 

Il n'est pas le seul qui ait fait entrer dans un poème le 
récit de cette catastrophe (5). Dumourier (6), qui a imité en 

(1) Anquetil, Hist de Charlem, représente cette mort gloriease. 

(î) Voyez les Mérovingiens et les (4) Ces poèmes , retrouvés par 

Carlovingiens , et la France sous ces M. Fr. Michel, ont été publiés en 

deux dynasties , t. II, p. 6^. 1 837. 

(3) On Toitan Musée duLuxem- (5) Préface du Roland,p, a84. 
hoarg UD paysa^ de Michallon qui (6) Le père du ^néral de ce nom* 



SECTION m. — POÈMES CYCLIQUES. 4^9 

douze chants et en vers cl<5casyllabes le Richardet de For- 
tiguerra , la raconte avec des détails burlesques dignes du 
reste du poème : Ganelon a déterminé Charlemagne, 
malgré Tavis de Renaud et de Roland , à s'enfoncer dans 
la vallée de Roncevaux où il doit périr avec toute son ar- 
mée; le traître y a fait préparer un somptueux repas. 

De salaisons des barraques ornées. 
Monceaux de pains, barriques de vin vieux» 
Tout au soldat parait d'heureux augure. 
Contre Renaud ou s*élève, on murmure; 
Ceux qui tantôt appuyaient ses raisons 
Sont les premiers à blâmer ses soupçons. 
Au camp du roi préparatifs de fêtes, 
Mets abondants, cuisines toutes prêtes. 
Fauves, gibiers, glacières, vins exquis , 
Fines liqueurs, confitures et fruits. 
Tout offre au goût des amorces friandes. 
Charte étonné de dépenses si grandes, 
Vers Caneton se tourne avec bonté , 
Le remercie et boit à sa santé. 
« Vous m'honorez par-delà mon mérite , 
Dit l'inhumain qui voit avec plaisir 
Tout succéder au gré de son désir ; 
Au doux repos ici tout vous invite : 
De ces apprêts jouissez à loisir, 
lit permettez, seigneur, que je vous quitte ». 
Kn vain le roi cherche à le retenir , 
Il disparaît et s'éclipse au plus vite. 
Mais la faim presse, et de cent mets divers 
Se fait sentir le parfum délectable. 
Charles prend place, et l'on couvre la table : 
Chacun s'empresse à remplir les couverts ; 
Un long dîner les conduit aux bougies , 
Iloland s'égaye et conte ses exploits ; 
Jamais le roi, le plus humain des rois,. 
Ne célébra de si douces orgies. 
Mais le sommeil vient reprendre ses droits, 
L'heure est venue, une image funeste 
Glace mes sens et fait trembler ma voix : 
Comment hélas vous peiudre ce qui reste ? 



420 LIVRE II. POÉSIE NARRATIVE. 

Sous ces rochers, de perfides vulcaius 
Out disposé de vastes souterrains 
Remplis de poix, de bitume, de soufre ; 
Sous chaque tente un semblable fourneau 
Des paladins a creusé le tombeau : 
Sous eux partout s'ouvrent d'horribles gouffres. 
Sur des piliers les rochers supportés , 
A leur défaut fondront de tous côtés ; 
Dans ces caveaux les (erres étonnées 
Ont pour appui des poutres goudronnées ; 
Tout manifeste un génie infernal; 
Mais c'en est fait, on donne le signal : 
Tout à la fois et s'écroule et s'embrase, 
Le feu dévore et la ruine écrase : 
Le saint monarque, amour de ses sujets, 
Perd dans les feux ses jours pleins -de bienfaits. 
Roland, Renaud, sans pouvoir se défendre , 
Sont étouffés sous des monceaux de cendre. 
Jusques au camp l'épouvantable bruit 
Se fait entendre et met tout en alarmes; 
On sort en foule et peu courent aux armes ; 
Vers leur bon roi leur zèle les conduit : 
Nus, désarmés, le trouble les agite , 
Dans ces volcans la peur les précipite; 
La flamme perce, et dissipant la nuit 
Offre à leurs yeux le sort qui les poursuit» 
Tout à l'instant s'écarte et prend la fuite. 
Du haut des monts les traîtres Mayençais 
Sous des rochers accablent les Français; 
Aucun n'échappe au massacre effroyable, 
Et -par le sang, les feux et la terreur , 
Ce crime affreux de ce jour exécrable 
Jusqu'à nos jours a consacré l'horreur (i). 

Creuzé a employé pour ce récit des couleurs plus nobles 
et plus convenables; voici les derniers traits de cette nar- 
ration : 

De plus d*un roc la poitrine frappée , 
Le paladin, en ce moment fatal, 
Regarde, et serre encor sa Durandal (3) : 

(i) Richardety ch. X, à la fin, (2] C'est le nom bieo connu de 
t. II, p. i4o de redit, in- 13. l'épée de Roland. 



SECTION m. — - I>OEMES CYCLIQUES. 42' 

« Non, non, dit-il, ma bonne et brave épée , 

Je ne puis pas souffrir que de ma main 

Ta lame passe au bras d*un Sarrasin , 

Pour être un jour du sang chrétien trempée ; 

Assez d'exploits ont prouvé ta vertu, 

A mon destin que ton destin s'unisse : 

Avec Roland Duraddal a vaincu. 

Avec Roland que Durandat périsse». 

Roland a dit, et d'un terrible choc. 

De ses deux mains unissant la furie. 

Ce Paladin prêt à finir sa vie 

A cru briser contre un immense roc 

Sa Durandal espérance abusée! 

Il oubliait, des Francs l'illustre appui, 
Que les rochers périssaient devant lui. 

Plus Durandal parait indestructible, 

Et plus Roland, dans ce moment terrible, 

A la briser montre un juste courroux ; 

Dans un espace où la roche est disjointe , 

De son épée il enfonce la pointe, 

Et destructeur de ce qui lui fut cber. 

Par un effort tristement mémorable, 

En deux éclats lépreux incomparable 

A fait voler l'incomparable fer. 

Près du torreut le tronçon lancé roule; 

Mais le héros dont tout le sang s'écoule 

Se sent fléchir ; lors reprenant son cor. 

Il veut au loin le faire entendre encor ; 

Et ranimant sa force singulière, 

A sa patrie envoyant ses adieux. 

Il fait sonner cette trompe guerrière. 

Ainsi, dit-on, le Phénix radieux 

S'anime et chante à son heure dernière. 

Le noble son par les échos rendu 

Par Charlemagne est encore entendu : 

De Ganelon bravant alors l'instance , 

Charles s'effraie, et dit : « O mes amis^ 

Vers mon neveu qu'à l'envl l'on s'élance » ! 

Renaud, Roger étaient déjà partis : 



30 



432 MVBÉ II. — POÉSIE NARRATIVE* 

Les deux héros, sur le bord du torrenf. 
Trouvent leur frère encore respirant : 
Il croit sentir ses esprits qui revivent 
A leur aspect, et leur dit seulement, 
Levant encor les mains : « Je suis content, 
L'ennemi fuit, et mes amis arrivent » ! 

a • 4 • i 

Mais son état, ses forces épuisées. 

Tout le rappelle aux célestes pensées; 

Renaud alors précipitant ses pas. 

De Durandal saisit les deux éclats , 

£t les rapporte à Roland qui les presse 

Avec respect autant qu'avec tendresse. 

En eux encor Roland trouve un appui \ 

Il les dispose, et non pour la victoire ; 

Mais cette épée, instrument de sa gloire , 
Forme une croix qui prie encor pour loi. 

Que dis-je, hélas ! à son heure suprême , 
Héros pieux, il l'invoque lui-même : 

« Rends-toi justice , ami, lui dit Renaud i 
Tu peux prier; mais réclame plutôt. 
Vaillant martyr, que j'admire et j'envie? 
Songe en mourant aux vertus de ta vie, 
JSonge à tes faits, qui te faisant bénir. 
Chez les humains consacrent ta mémoire. 
Et de ton nom dans l'immense avenir 
Font un fanal étincelant de gloire ; 
Songe aux chrétiens dont tu fus le rempart » ! 
Roland qui jette une dernière flamme 
Sur ses amis lève un dernier regard. 
Et dans leurs bras exhale sa grande âme (i). 

J'ai cité jusqu'à ce moment des frag^ments de narrations 
épiques; l'auteur a mis au-devant de tous ses chants des 
préambules à la manière de l'Ariostc ; il les a seulement 
faits très-courts et avec raison (2); presque tous sont pleins 
d'esprit et de grAce. J'en citerai un seul, qui me paraît 
aussi agréable par l'expression qu'il est profondément 

(i) La Chevalerie y etc. , Roland, (2) Voyez ce qu'en ditCreuzé dans 
ch. XX, p. 55; et 538, sa préface dq /îu/aru/, p. 3o3. 



SECTION m. — - POEMES CYCLIQUES. 4^^ 

vrai et philosophique. C'est le préambule du sixième chant 
d'Amadis. 

Da temps présent je disais pis que pendre : 

Voilà que Diea de mes plaintes lassé , 

Me transporta soudain au temps passé 

Qu'avec chaleur il m'entendait défendre. 

Faut-il vous peindre^ hélas! ce que je vis? 

De toutes parts, châteaux forts, ponts^levis; 

De toutes parts régnait la violence ; 

Pour les hameaux point de tranquillité ^ 

Point de repos, peu de virginité; 

Chaque donjon était une puissance. 

Force seigneurs, d'ailleurs très-délicats. 

Touchaient leur bien sur les routes publiques > 

Exerçant là de leurs mains héroïques 

Un beau métier que je ne dirai pas. 

Puis disputant de colère et de crimes. 

Entre eux sans cesse ils allaient s'égorgeants. 

Rentrés chez eux, ils demeuraient veillants» 

On s'ils dormaient , rêvaient à des abîmes. 

Dans ces châteaux, la terreur des tyrans 

Vengeait un peu le malheur des victimes. 

En vain , pour moi , parmi tant de fureurs 

Je recherchais les arts consolateurs ; 

Je regrettais tant de plaisirs tranquilles, 

La. paix des champs, la volupté des villes. 

Du temps passé le charme s'effaçait. 

Et las bientôt d'un spectacle effroyable, 

Je dis à Dieu : > Rendez-moi , s'il vous platt , 

Ce temps présent qui ne vaut pas le diable •• 

Résumons-nous : Creuzé de Lesser a, dans un poème de 
près de cinquante mille vers, divisé en trois parties indé-' 
pendantes Tune de Tautre , et qu'on lit, je ne dis pas seu- 
lement sans ennui, mais avec un vif plaisir, réuni tout' ce 
que nos anciens poètes ont inventé sur les trois époques 
chevaleresques d'Artus, Amadis et Charlemagne. « Nous 
sommes, dit-il, deux à trois cents confrères qui, dans 
quatre ou cinq contrées, avons, pendant plusieurs siècles, 
travaillé à cette grande composition dont je suis le dernier 



424 > IIVRE II. «^ POÉSIE NARRATIVE. 

et peut-être le moindre collaborateur. Mon mérite , ou plu- 
tôt mon bonheur, est de l'avoir finie » (i). Ne prenons pas 
à la lettre cette modeste assertion du poète; mais remar- 
quons qu'en effet il a trouvé le moyen de faire entrer dans 
son plan toutes les fictions intéressantes qui ne semblaient 
pas appartenir immédiatement à son sujet, et qu'il eût 
cependant été fâcheux de perdre; il a enfin joint aux idées 
empruntées ailleurs, un quart peut-être de son ouvrage, 
qui lui appartient en propre, et a sauvé de l'oubli général, 
non par un cours de belles-lettres, ou une collection d'ex- 
traits, mais par un ouvrage complet, terminé, indépendant, 
toute cette littérature du moyen-â|[e dont tout le monde a 
entendu parler, et que les érudits seuls connaissent. Voilà 
pour le sujet ou pour Tinvention , comme on dit dans les 
classes de rhétorique. 

Je ne puis rien ajouter à ce que j'ai dit de la disposition 
que je n'ai, bien entendu, indiquée qu'en gros; les héros 
sont si nombreux, les faits si variés, qu'on est, sinon accablé, 
au moins surpris de la multitude des épisodes et de leur 
importance pour le reste de Faction . Une table des ma- 
tières (2), fort détaillée, pourrait seule apprendre au 
lecteur tout ce qu'il trouvera dans l'ouvrage. Je ne veux 
pas dire que la grande épopée soumise à ses règles sévères, 
à l'unité d'action et de héros, ne soit pas, comme œuvre 
d'art , plus belle , plus grande que ces poèmes où l'auteur 
semble se jouer de notre attention , et comme un magicien 
nous transporte d^un instant à l'autre en mille endroits di- 

(1) La Chevalerie f etc., préface inatièces qui occupe 57 colonnes 

de Roland, p. 3o4< de 9a lignes, à 5o lettres par ligne; 

(3) Ces mots, comme presque c'est environ 260,000 lettres, ou la 

tout ce que j'ai dit jusqu'ici, se trou- matière d'un volume in«8o de deux 

vent dans l'article cité précédem- cent-cinquante à trois cents pages : 

ment de la Revue encyclopédique, ce petit calcul suffit , je crois , pour 

Creuzé de Lesser a fait rédiger en donner une idée de l'immense quan- 

effet pour sa dernière édition, par tité de matières réunies dans cet ou- 

M. Eugène Thomas, une table des vrage. 



6ÊCTI0N III. — POEMES CTCLÎQUEd. 4^5 

vers(i); mais quoi! notre admiration pour Virgile exclurait* 
elle notre goût pour Ovide? le Tasse nous fera-t-il mépriser 
TArioste? et faut-il pour qu'un poème épique ait notre 
approbation, qu'on puisse en tracer rigoureusement la 
marche en suivant les seules aventures du héros principal ? 
Non sans doute : ce serait être bien ennemi de nos plaisirs 
que de nous condamner à n'aimer qu'un seul genre , et de 
faire au poème de la Chevalerie un reproche qui tient à 
l'essence même du sujet et de l'intérêt qu'il inspire. 

Quant à Télocution, cette dernière, mais en même 
temps cette suprême partie de tout ouvrage littéraire, les 
critiques n'ont pas été épargnées à l'auteur 5 il les rappelle 
lui-même assez plaisamment (2}: a Je suis las, dit-il, de 
demander grâce sur les incorrections^ et mes lecteurs 
doivent être plus las encore de me l'entendre demander. 
Comme je n'en laisse presque pas une que je sente, et que 
cependant j'en laisse beaucoup, à ce qu'on dit, il paraît 
que c'est un mal sans remède : j'en suis si convaincu que 
j'ai pensé mettre au titre de cet ouvrage : Roland, poêmc 
incorrect, afin que cela fût bien convenu une fois pour 
toutes, et que les hommes qui se récrient d'horreur devant 
un mauvais hémistiche, ne prissent seulement pas la peine 
d'ouvrir le livre » (3). Il faut s'entendre sur ce reproche : il 
y aune certaine forme de poésie, si harmonieuse et si pure, 
une habitude de style si irréprochable et si précise, que ces 
qualités seules suffisent pour mettre un auteur au rang des 
grands écrivains; Greuzé de Lesser n'a pas ces qualités; du 
moins il ne les a pas à un degré éminent, et sous ce rap- 
port il n'est pas à comparer à nos grands conteurs comme 
Voltaire, La Fontaine , Gresset. 

Mais il est loin d'être incorrect dans le sens qu'on attache 

(1) Utmngus el modo me Thebis , préf. de VJmadis, p. i5o et i53. 
modo ponit Alhcnis. Horat., EpiS" (3) Préf. de Boland^ éd. de 181 5, 

foUirum Uy I, V. 31 3. p. 396 de Tédit. de i33Q, 

(î) Préf. de la Table-Bonde, p. 14; - . ; ^ 



4^8 LITRE II. — PoésiE NARRATIVE, 

Creuzé fait observer qu'il la tutoyait déjà^ comme si dans le 
temps où nous supposons Texistence des Amadis , on avait 
pu faire cette distinction de vous et de tu. 

Ailleurs, si une fée parle obscurément, l'auteur ajoute 
qu'elle aimait les énigmes , et se serait sans doute abonnée 
au Mercure, Quel intérêt, je vous le demande , peut pré- 
senter ici cette circonstance? 

Ce n'est pas ainsi que procède l'Arioste : quoiqu'il soit 
toujours disposé à rire de ses contes^ au moins en pa- 
rait-il d'abord bien persuadé , et il ne fait pas de ces ré- 
flexions qui déroutent le lecteur et le jettent tout d'un 
coup liors du monde où le pot^'te a besoin de le faire vivre. 
Creuzé nous prévient bien dans sa préface qu'il est plus 
moderne que ses liéros ; mais sa précaution ne suffit pas 
pour effacer ce que des idées si disparates ont de désa- 
gréable ou même de clioquant. 

Ce défaut, du resté, n'est que partiel; et si le style de 
l'auteur de la Chevalerie n'est pas aussi parfait que celui 
du Lutrin, aussi élégant que celui de Ver-Vert^ aussi mor- 
dant, aussi animé que celui des épopées satiriques de 
Voltaire et de Parny^ il lui reste cependant assez de qua- 
lités pour occuper une place honorable après ces maîtres 
du poème héroï-comique, même en faisant abstraction de 
la valeur que donnent à son travail, l'immensité du plaa 
qu'il embrasse et la vérité historique de ses détails* 

Il me reste à dire pourquoi, des trois poèmes qui com- 
posent la Chevalerie, la Table-Ronde a eu plus de succès 
que les autres : ce n'est pas qu'elle soit plus amusante que 
le Roland^ ni plus neuve pour la plupart des lecteurs que 
V Amadis; mais c'est qu'elle réunit au suprême degré ces 
deux qualités que les deux autres poèmes se partagent pour 
ainsi dire. Je m'explique : tout le monde a lu VArioste au 
moins dans des traductions; et quoique le /îo/oizc/ irançais 
en diffère essentiellement dans sa plus grande partie, on 



SECTION III. -^ POEMES CYCLIQUES. 4^9 

ne peut s'empêcher d'y reconnaître de nombreuses imita- 
tions de ce qu'on a vu dans un autre poème, et dans quel 
poème ! Or, à qui pourrait être avantageuse une compa- 
raison avec VArioste? le souvenir de ses chants immortels 
nuit donc à notre insu au Roland de M. de Lesser. 

A regard ôiAmadisy il n'a pas de comparaison à crain- 
dre : en vain M. de Tressan a-t-il réduit à une juste 
étendue la longueur démesurée des romans qui le chan- 
tent : il n'a pas réuni beaucoup de lecteurs; mais c'est 
que, il faut l'avouer, les Amadis sont généralement en- 
nuyeux : la perfection de leur amour nous fatigue ^ la 
ressemblance de leurs coups d'épée nous ennuie ; il n'a pas 
fallu moins que tout le talent du nouveau poète, pour sou- 
tenir jusqu'à la fin de son livre l'attention ou l'intérêt du 
lecteur. 

Dans la Table-Ronde^ au contraire, les aventures des héros 
sont aussi variées qu'agréables ; la conservation ou la des- 
truction de leur ordre semble être un événement de la 
plus haute importance pour l'univers entier ; de plus, nos 
idées d'enfance, ce que nous avons entendu raconter de 
Merlin l'enchanteur, du roi Artus et des merveilles qui se 
rattachaient à cette table fameuse (i)» peut-être aussi l'a- 
vantage d'y rencontrer çà et là quelques noms historiques 
qui aident à fixer l'esprit sur une époque précise ; enfin , 
la belle et difficile unité que l'auteur a su y conserver, ont 
pu déterminer la préférence que le public lui a justement 
accordée, ce me semble. 

Toutefois, n'allons pas de la supériorité de ce poème tirer 
un motif de condamnation pour ses frères: non, les trois 
ouvrages doivent marcher de front; ils se prêtent en quel- 
que sorte un mutuel appui. On ne les apprécie bien que 
par leur rapprochement ; car, si dans chacun d'eux l'action 

(i) Consultez sur ces divers points, sur la Formation de la langue frari' 
la préf. de l'ouvrage de M. Ampère, caise. Paris, i84i. 



43o UVRE II. — POÉSIE NABRATIVE* 

est complète et terminée, comme je l'ai dit ci-dessus, leur 
ensemble peut seul dérouler à nos yeux le tableau entier 
de la poésie épi(|Ue au moyen-âge, et de la féerie cbevale- 
resque. 

Creuzé de Lesser a donc bien fait de publier une édition 
où les trois ouvrages se trouvent ensemble; se borner à 
l'un d'eux , c'aurait été nous montrer la façade d'un im- 
mense palais, et nous en cacher les côtés ou l'intérieur. 

Par une raison semblable , il me parait à désirer, et je 
désire vivement quant à moi, qu'on publie un jour le 
poème de Ut Fable , dont j'ai dit un mot en commençant 
ce chapitre ; ce poème , qui devait être pour l'antiquité ce 
que la Chevalerie a été pour le moyen-âge , ne nous est 
connu que par une cinquantaine de vers que l'auteur a in- 
sérés dans sa dernière édition, avant son épilogue (i); ils 
font regretter que la publication n'ait pas été complète : 
plus heureux pour le français que pour le grec , nous au- 
rions un véritable cycle épique , tandis qu'il ne nous reste 
du cycle grec que de courts et rares fragments (2), qui 
nous font regretter le reste. 

LECTURE XXVII. — Suite des Poèmes cycliques. — 

M. VIENNET. 

M. Viennet, que nous retrouverons plus tard quand 
nous traiterons de la fable et de l'épitre , nous a donné 
en 1828 un poème héroï-comique en vingt-sit chants, 
intitulé la Philippide. La date de la publication me per- 
mettrait sans doute de n'en pa§ parler si l'ouvrage avait 
été fait en peu d'années; mais il lui a demandé vingt- 
cinq ans (3), et remonte par conséquente i8o3; la plus 
grande partie était d'ailleurs achevée avant la restauration. 

(Op. 540. (3) Voyez la Bévue encyclopédie 

(a) Welcker, Cyclus epicus, etc., Que, t. XXXIX» p. 22 1« 
i835. 



SECTION ttté — POÈMES CYCUQTJE». 43 1 

Ainsi nous devons le reg;arcler comme appartenant à l'em- 
pire : le plan est d'ailleurs immense; l'auteur y embrasse 
la lutte de la France avec l'Angleterre , sous Philippe-Au- 
guste, l'interdit lancé sur ce prince, par suite de son ma- 
riage avec Agnès de Méranie , la croisade des Albigeois , 
les guerres civiles qui forcèrent le roi Jean à concéder la 
grande charte , enfin le soulèvement des feudataires fran- 
^*ais, qui eut pour dénouement la bataille de Bovines. 

Imitateur de TArioste , il a pensé , non sans raison , que 
le mélange du plaisant et du sérieux était nécessaire pour 
caractériser les mœurs bizarres de l'époque qu'il a voulu 
peindre^ et l'on ne peut nier qu'il ne les ait souvent repro- 
duites d'une manière aussi piquante que vraie (i). 

Une scène de cachot, dès le commencement du troisième 
cliant, nous donne un exemple de cette vérité dans la 
peinture des mœurs du temps. Raymond de Toulouse , 
Hugues de Lusignan et l'abbé de Citeaux ont été pris par 
les Cotereaux , dont le chef Saccamant les a fait jeter, 
chargés de fers, dans une prison obscure. Les trois prison- 
niers ne se connaissent pas ; Lusignan rompt le silence 
le premier : 

« où sommes-nous, dit-i! à son voisin ? 
Que nous veut-on? quelle est votre patrie ? 
Connaissez-vous Hugues de Lusignan? 
Son Isabelle, Aymar et le roi Jean » ? 
A tout cela le voisin malhonnête 
Reste immobile , et sa bouche muette. 
«• Etes-vous mort • ? reprend I»curieux , 
En le heurtant d*uu coude injurieux. 
Kt le voisin, en signe d'existence, 
D*un coup de pied l'apostrophe en silence. 



Mais un soupir dont le prolongement 
Pouvait passer pour un gémissement, 



(i) Ces lignes sont tirées de la juillet, iBaS; t. XXXIX, page 
Revue encyclopédique^ mois de 221. 



432 LIVRE If. — POESIE NARRATIVE. 

De leur cachot fait retentir la voûte. 
Le Poitevin saisi d'étonnement, 
Dresse la tête, il regarde, il écoute, 
Et dans un coin de ce sombre caveau, 
A la lueur d'un fétide flambeau, 
A l'instant même apparaît à sa vue 
Un corps tout blanc, un animal vivant, 
« Qui , surmonté d'une tête tondue. 
Sur un grabat dans l'ombre se remue. 
Et sur deux pieds se relève en grondant : 
C'était un moine, à face rebondie. 
Que les brigands retenaient en prisoiT) 
Où sans l'appât d'une forte rançon , 
. Depuis trois jours il eàt perdu la vie. 

Suit un dialogue entre Lusignan et Fabbé, qui se vante 
d'avoir publié et prêcbé l'interdit de Philippe- Aug;uste : 

« Le monde est plein de ces rois inconstants, 
C'est le travers, le crime de mon temps : 
Mons de Bourgogne a chassé son épouse ; 
André de Vienne, Alphonse de Léon , 
Le Boulonnais et le roi d'Aragon, 
Ont fait de même, et Raymond de Toulouse, 
Ce protecteur des païens Albigeois , 
Ce renégat en a pris jusqu'à trois. 
C'est une horreur que le chef de l'église. 
Que ses légats ne sauraient supporter. 
Philippe-Auguste a beau nous résister. 
Au Vatican sa couronne est soumise : 
II faut qu'il cède à l'arbitre des rois , 
* Qu'il nous immole Agnès de Mérauie, 
Que dans son lit Isemberge établie , 
Sur les Français reprenne tous ses droits ; 
Je l'ai prêché de province en province : 
Tous les sujets de cet indigne prince 
Se soulevaient^et s'armaient à ma voir. 
Quand ces brigands, cette engeance hérétique, 
Ces Cotereaux , ces enfants du démon , 
Ont arrêté mon zèle apostolique; 
Us m'ont surpris aut murs de Chàtillou : 



SECTION ni. -7^ POÈMES CYCLIQtJl». 4^3 

Mais, si jamais j'obtiens ma délivrance^ 
Je rentrerai sur les terres de France , 
Et reprendrai ma sainte mission » . 
— « Que le gibet devienne ton salaire ! 
Crie à l'instant d'une voix de stentor 
Cet inconnu qui na rien ditencor; 

c'était Raymond comte de Toulouse, que personne ne con- 
naissait sous son véritable nom. 

Du Dieu vivant j'bonore le vicaire: 

Mais ce pontife est par trop téméraire *, 

Et si jamais, an sein de mes états, 

11 se mêlait d'une pareille affaire. 

Je ferais pendre et brûler ses légats o . 

La dispute continue et s'envenime entre ces deux ad- 
versaires , liés heureusement par des cordes , à tel point 
que Saccamant, le chef des brigands, vient mettre le holà ; 
il s'informe du sujet de la querelle , et apprend de l'abbé 
furieux que son antagoniste ne veut pas reconnaître les 
droits du pape sur les princes de la terre. 

« Il a raison» dit le chef des brigands : 

Il a raison, bavard que Dieu confonde : 

Dieu, qui n'a fait ni moines, ni couvents, 

?i'a-t-il pas dit à ses premiers suivants 

Que ses états n'étaient pas de ce monde ? 

Le serviteur des serviteurs de Dieu 

Est-il plus grand, plus puissant que Dieu même? 

De quoi se mêle Innocent le troisième ? 

Ses envoyés mettent l'Europe en feu : 

À tous les rois il déclare la guerre. 

Les fait, défait, les damne, les absout ; 

Rien ne lui plaît, il se fâche de tout. 

Il est toujours à lancer son tonnerre ; 

Il ferait mieux d'arrêter vos larcins, 

De réprimer votre orgueil et vos vices , 

De vous forcer d'assister aux ofBces. 

Crois-tu parler à de sots pèlerins ? 

Je sais la bible , et mieux que toi peut-être. 

Ainsi que toi j'ai vécu dans Citeaux, 

Je te connais , et tu peux me connaître : 

o7 



434 tiVRE II. — POÉSIE NAàRAtiVE. 

J*étais chargé de soigder vos tonneaux. 
Oui, père Arnaud , je suis le frère Antoine ; 
Mais, grâce au ciel^ mon chef n'est plus toildu : 
Nargue du froc et du métier de moine ; 
Je suis brigâud et monarque absolu ; 
Je prends partout oh. l'on me laissé prendre, 
Du bien d'autrui je fais mon rievena, 
Je pillerai^ comme a fait Alexandre , 
Jusqu'au moment où je serai pendu » (i). 

Ce passage nous donne une idée de la manière et du 
style de M. Viennet. Une abondance de peûsëes extrême , 
et fondée sur la connaissance profonde de rhistoire , une 
action pleine de mouvement et de verve, une grande 
énergie d'expressions , pour laquelle l'auteur n'hésite pas 
même à descendre jusqu'au trivial, voilà ce qui fait de 
M. Viennet un des poètes fort originaux dé l'époque impé- 
riale et de la nôtre. Sa Philippide, qui est son principal titre 
littéraire, quoique ce ne soit pas absolument ce qu'il a fait 
de mieux, a plus de seize mille vers, et se lit pourtant sans 
ennui, tant la verve méridionale du poète est entraînante. 

Il faut avouer, toutefois, qu'on désirerait souvent une 
composition plus soignée ; les diverses parties du poème ne 
se répondent pas assez, ne s'appeHent pas suffisamment, 
ne se font pas naître les unes les autres; il s'ensuit que 
l'ouvrage n'a pas l'unité qu'on y voudrait voir. Les tableaux 
qui y entrent peuvent être retranchés , ou laissés de côté 
sans qu'on y perde rien: celui que je viens de citer aurait 
fort bien pu n'y pas être ; il ne résultera rien pour la suite 
du poème de cette rencontre de Lusignan , d'Arnaud et de 
Baymond. 

Inventez des ressorts qui puissent m' attacher ^ a dit Boî- 
leau (2) ; M. Viennet ne s'est pas assez donné la peine de 
lier ensemble les divers morceaux qui remplissent les vingt- 
six chants. 11 parle des hommes et des institutions à peu 

(1) Philippide, t. I, p. 56. (2) ^rf/TO^ir^ue^ch. III,aucomm. 



SECTION m. -* PO£M£a CYÇUQCEÇ. 4^5 

près comme l'histoire; peut-être même Fa-t-il suivie avec 
trop de scrupule; peut-être, subissant à son insu l'influence 
d'une école qu'il a spirituellement combattue, a-t-il trop 
subordonné à la peinture des mœurs et des événements 
historiques , la partie merveilleuse et romanesque de son 
poème. Dans le moyen-âge comme à toutes les époques , 
les poètes doivent mentir beaucoup pour intéresser; Boiardo, 
• Arioste n'eussent point transmis leurs récits à la postérité, 
s'ils n'avaient demandé des héros à leur imagination plutôt 
qu'à l'histoire , si du moins ils n'avaient poétisé ceux que 
l'histoire leur donnait. Il est à craindre que ceux de 
M. Viennet n'aient point des aventures assez pathétiques ou 
assez extraordinaires pour attacher la masse des lec« 
teurs (i). 

Il résulte de là qu'on lira souvent son poème, comme on 
lit les poèmes épiques anciens , par morceaux qu'on en dé- 
tache , et dans lesquels on admire volontiers la chaleur et 
le mouvement de la scène , ou la vigijjeur et la rapidité de 
Texpression , mais sans chercher au-'delà , aussitôt que la 
scène est finie. 

Pour un ouvrage du genre du mien, ce défaut du poème 
devient une qualité, puisqu^il permet de détacher les pas- 
sages les plus saillants sans leur faire rien perdre de leur 
valeur ; mais, eu égard à Tensemble de l'ouvrage , on sent 
que c'est une infériorité plutôt qu'un mérite. 

J'en profiterai cependant pour citer ici deux scènes ex- 
trêmement remarquables , et qui concourront à faire ap- 
précier le talent de M. Viennet. La première est celle où 
l'abbé Folquet, cet homme que l'histoire Représente 
comme perdu de débauches, vient proclamer chez Tren- 
cavel, seigneur de Béziers, la sentence du pape qui con- 
damne les Albigeois (2)* 

(1) Voyez l'article de M« Çhauvet cyclopédique ^ lieu ciM* 
sur la Philippide, dans la Revue en- (i) Philippide^ ch.VIU, tjyp.i84. 



436 LIVRE II. •— K)]6SII NARRATIVE. 

D'un air béat il marche à la poterne t 
Deux estafiers l'accueillent poliment , 
Et dans la salle il entre gravement ; 
Mais à Taspect de son visage terne, 
De son camail, de son crâne tondu , 
Les troubadours dont il est reconnu 
Sont tous saisis du rire inextinguible 
Dont on prétend que résonnaient les cieux , 
Quand de Vénus l'époux gauche et risible 
Servait à boire à la table des Dieux. 
« C'est toi, Folquet ! c'est toi ! quelle folie ! 
Crie en riant le joyeux Montaudon. 
Toi, sous le froc ! toi, chef d* une abbaye! 
"Le diable un jour prendra le capuchon. 
Jamais vaurien sur la machine ronde 
N'a comme lui fait la vie et l'amour : 
Je l'ai connu bateleur, troubadour : 
De ses méfaits il a sali le monde : 
Enfant prodigue, il a tout dépensé : 
Tout son domaine est devenu la proie 
Des tripotiers et des filles de joie : 
De leur état les Génois l'ont chassé : 
Des Marseillais le généreux vicomte 
L'a recueilli dans la boue et la honte. 
Et pour payer cet accueil libéral 
Il courtisa la femme de Béral, 
Et ne pouvant la souiller de sa flamme « 
Il emporta les bijoux de la dame *> . 
« C'en estasses, interrompt Trencavel , 
Je sais très-bien qu'il mérita laxorde ; 
Mais le remords absout le criminel , 
Atout pécheur Dieu fait miséricorde «. 
« Lui, s'amender, répUque Mirabel, 
En mauvais lieu s'est marié l'infâme ; 
Et dans son cloître il héberge sa femme «>. 
u Dans sa retraite elle vit saintement, 
Répond Inès, la grâce l'a touchée «. 
« Bah ! dit Roger, c'est un vil garnement, 
Depuis un mois sa femme est accouchée », 
A cet aveu, riant comme des fous. 
Contre Folquet ils éclatèrent tous; 
Mais le roi Pierre ordonna le silence.: 



SECTION m. -- ?QèjfiBS CTÇtIQUp, 4*7 

M Messieurs, dit-il , trèvQ d'extravagance , 
Et sur l'abbé cessant de plaisanter , 
Voyons un peu ce qu'il va nous chanter. 
Allons, Folquet, montre ton éloquence , 
Grec ou latin, français ou bas-breton, 
En prose, en vers débite ton sermon : 
Je t'ai vu fort , et Richard d'Angleterre 
T'a proclamé le plus hardi bouffon 
Qu'aient supporté les princes de la terre ». 
L*abbé Folquet croisant toujours les bras, 
Muet et sourde droit comme une statue, 
Sans sourciller, ni détourner la vue, 
A bout portant recevait les éclats : 
Il enrageait et se damnait tout bas; 
Mais sur sa face impassible et sévère , 
On ne lisait ni peine ni colère, 
Et son dépit ne se trahissait pas. 
Sa tête enfin se remue et se penche : 
Son corps voûté pivote sur sa hanche : 
Ses bras ouverts cessent d'être enchaînés : 
D'un œil oblique il parcourt l'auditoire, 
Et de sa bouche ou plutôt de son nés 
Sort lentement ce long réquisitoire. 

Si nous exceptons ces six derniers vers qui tournent à la 
caricature , et contrastent visiblement avec les huit qui les 
précèdent, n'est-ce pas une admirable peinture des in- 
trigfues, des ag;itations et des trahisons de ce malheureux 
siècle? n'est-il pas vrai que ce mouvement, cette action 
jetés dans les tristes scènes que nous peint l'histoire, sont 
tout-à-fait propres à frapper vivement Tesprit? n'y a-t-il pas 
là-dedans plus de vérité, plus de variété et d'intérêt même, 
que dans les scènes détachées correspondantes des meil- 
leurs poèmes épiques ? 

La scène que je veux citer après celle-ci , est peut-être 
plus remarquable encore : il s'agit d'un exorcisme , et c'est 
Saint-Dominique qui l'opère. Saint-Dominique, le plus fou- 
gueux des inquisiteurs, n'est pas en faveur auprès des 
écrivains de l'école de Voltaire. On sait où l'a plfiçë Iç 



438 LIVRE lî. — POÉSIE ÏÎAERATIVE, 

chantre de la Pucelle (i); M. Viennet qui voulait le mettre 
en action , lui conserver son caractère de dëvot fanatique, 
le faire réussir dans son entreprise, et qui pourtant ne 
voulait pas attribuer à Dieu le succès de ce moine « s'est 
tiré de cette difficulté avec beaucoup d'adresse. 

Il peint d'abord la jeune possédée , que Dominique exor- 
cise ; et que Léviathan ne veut pas abandonner (2), 

De ce démon rien n'égalait l'audace : 
Signes de croix, cantiques, oraisons, 
Sept jacobins armés de goupillons , 
Bien n'opérait sur ce diable tenace. 
Il répondait à leurs sommations. 
Parlait latin comme un enfant d'Horace ; 
Et quand Guzraau lui criait : « Hors de là « • 
L'esprit maliu lui faisait la grimace , 
Cabriolait, lui sautait à la face, 
Sifflait le moine et lui disait : ■ Raca ». 
De ces affronts Guzman se désespère, 
Et déjà même il craint pour son honneur. 
De son poil roux dégoutte la sueur , 
Et pour doubler sa honte et sa colère. 
Un des démons qu'il venait d'expulser» 
Dans un enfant agile à se glisser, 
Vient sous le nez lui souffler la chandelle. 
Le fier Guzman le saisit par le bras , 
D'un capuchon lui couvre la cervelle. 
Et dans la main lui mettant la chandelle. 
Lui dit : « Demeure et tu me la tiendras » » 
Le diablotin coiffé par Dominique , 
PétriBé par un signe de croix, - 
Servit de clerc, et la sainte chf'onique 
Où de Guzman sont narrés les exploits , 
Dit que ce diable immobile acolyte 
Tiut jusqu'au bout la chandelle bénite , 
Et se brûla le poignet et les doigts. 
Un tel succès enhardit Texorciste , 
Qui revenant au seul qui lui résiste , 

(1) Ch. V, t. IX, p. 78 de l'édit. (t*) Cb. XVI, t. H, p. 71, 
de Perronneau. 



SECTION ni. — POEMES CYCLIQUES. 4^9 

Par six frocards à la voix de stentor 

Fait répéter le Feni Creator. 

Pais sur un banc jetant l'énergumène, 

La comprimant par une forte chaîne , 

Il fait peser sur ses quatre quartiers 

I^s bras nerveux de quatre muletiers ; 

Kt sur le sein lui posant son rosaire , 

Ce talisman qu'il avait inventé 

Pour triompher de l'incrédulité , 

A l'Éternel il fait cette prière : 

<• Dieu tout puissant, Dieu vainqueur de l'enfer, 

.Souffriras-tu qu'un fils de Lucifer 

L'emporte ici sur ton missionnaire? 

Tu sais , grand Dieu , si je défends tes lois ; 

Si dans Béziers mon zèle apostolique 

A ménagé le sang des Albigeois; 

Si je voudrais mettre au pied de la croix 

Le corps impur du dernier hérétique* 

Je te promets de redoubler d'efforts, 

D'être pour eux nn juge impitoyable , 

De n'écouter ni larmes ni remords , 

Et de couvrir de cendres et de morts 

L'affreux pays d'une secte exécrable. 

J'inventerai des supplices nouveaux ^ 

Mes jacobins transformés en bourreaux 

N'épargneront ni l'enfant ni la mère : 

J'établirai snr toute nation 

Ce tribunal de l'inquisiliou , 

Que j'ai fondé pour soumettre la terre 

An joug sacré de la religion. 

Sois mou appui dans cette occasion , 

Et que l'enfer me cédant la victoire , 

Fasse éclater ta puissance et ta gloire». 

Dieu l'entendit eu tressaillant d'horreur : 

Son frout s'émut , et les pôles tremblèrent : 

Du firmament les voûtes s'ébranlèrent, 

Et l'univers fut frappé de terreur. 

Mais dans l'enfer les démons triomphèrent; 

Léviathan de plaisir transporté 

Céda la palme à ce moine irrité. 

Qui de Satan secondant la vengeance^ 



44o tIVRE II, — • POÉSIE NARRATIVE. 

D'un peuple eutier menaçait Te^istepce ; 
Et de ce corps qu'il avait tourmenté 
Sortit vaincu par la reconnaissance. 

Il est certainement remarquable que M. Viennet, dans 
ce morceau, ait blâmé, comme il l'a fait, le zèle sangui- 
naire de Saint-Dominique , qu'il l'ait pourtant représenté 
comme un vrai dévot , et qu'à la fin ce soit par le démon, 
et non par la puissance divine, que le saint réussisse à exor- 
ciser la possédée. C'est là un tour de tnain très-adroit dans la 
position d'un poète qui \ou\3Lit peindre le siècle^ei qui pour- 
tant ne pouvait le juj;er avec les idées qu'on avait alors. 

Une autre observation que j'ai déjà faite , mais qu'il n'est 
pas inutile de renouveler, c'est que le Dieu des philosophes, 
plus rationnel sans doute , mais moins poétique que celui 
des ignorants ou des simples d'esprit, ne joue jamais au- 
cun rôle dans les poèmes du genre de celui-ci; il est forcé- 
ment inactif, car sa volonté seule .suffirait pour détruire 
tous les obstacles, anéantir tous ses ennemis, et par con- 
séquent terminer immédiatement le poème : il ne peut 
donc pas s'indigner, et ne fait rien par suite de son indigna- 
tion, que de secouer les pôles, ou de remuer Ja voûte du fir- 
mament ; pour les affaires humaines, elles marchent comme 
si Dieu ne s'en mêlait pas du tout. C'est un inconvénient 
qui, malheureusement, est inévitable, et cette observation 
montre que, lorsqu'on veut faire agir Dieu dans un poème, 
il est bon de ne le pas représenter aussi parfait, aussi intelli- 
gent, aussi puissant que la raison pure nous le montre (i). 

Il est d'usage , depuis TArioste , de mettre à la tète de 
chaque chant de petits préambules étrangers à l'action gé- 
nérale, etoùl'auteur traite quelque question philosophique, 
ou plutôt donne son ayis sur ce sujet; j'ai déjà indique 
quelques passages de ce genre dans la Chevalerie de Creuzé 
de Lesser ; M. Viennet n'a pas manqué non plus de mettre 

(i) Voyez ci-dessus y p. 90 et 99 à 106, mes observations siyr ce sujet. 



SECTION Ifî. — POÈMES CYCLIQUES. 44' 

au commencement de ses chants , des discussions , des ex- 
positions de ce genre. En voici une remarquable comme 
tout le reste du poème, par la richesse des citations et des 
Faits historiques : 

Quel triste amas de saperstitions 

A tourmenté ce monde sublanaire ! 

Sur ces fléaux de nos religions 

Le sage en vain nous prêche et nous éclaire ; . 

L'homme toujours aura des visions , 

Et les plus fins feront les bons apôtres 

Pour exploiter la sottise des autres. 

Uue béate en ses rêves pieux 

Croit voir un spectre ; une autre s'imagine 

Qu*une statue a remué les yeux , 

Et va le dire à sa bonne voisine : 

Le bruit circule et s'accroît en marchant : 

Tout le quartier l'atteste en frémissant. 

Un mage alors s'empare du miracle, 

H fait un conte,* il y joint un oracle ; 

La foule accourt et porte son argent ; 

lies charlatans arrivent à la file , 

En moins d'un siècle on les compte par mille. 

Monstres , sorciers pullulent à la fois : 

Les souterrains^ les trépieds ont des voix. 

On craint les morts» on explique les songes, 

Sur les erreurs s'entassent les mensonges, 

Et l'univers, de ténèbres chargé , 

Est aux fripons par les sots adjugé. 

L'un à Neptune, à Mars, au Minotaure, 

Court immoler des enfants qu'il adore : 

L'autre , en mangeant le cas du grand Lama , 

Se fait broyer sous le char ^ Brama : 

La mort d'un bœuf met l'Egypte en alarmes : 

L'Américain consulte un Manitou : 

Un imbécile, en tombant dans un trou , 

Croit sauver Rome et relever ses armes : 

Le Juif frémit à l'aspect d'un pourceau : 

L'encens des noirs fume pour un reptile : 

Un Scipion, un Métel, un Emile , 

Voit sou destin dans les flancs d'un taureau : 



44^ LIVRE II. POESIE NARRATIVE. 

De deux poulets Rome attend sa fortune, 
Et ses héros, effroi de l'univers , 
IN'osent braver une éclipse de kine. 
Le conquérant qui met l'Asie aux fers 
Craint qu'un agneau ne présage un revers : 
Les revenants font frissonner Turenne: 
Sobieski tourne et ferme les yeux 
Pour une béte à la robe d'ébène : 
Par les devins César juge des Dieux : 
Napoléon croit aux anniversaires : 
Une comète apparaît dans les cieux , 
Et tous les rois se mettent en prières (i). 

Toutes ces citations montrent à la fois l'étendue des 
connaissances historiques de M. Viennet, la vigueur de 
sa pensée , l'énergie et la rapidité de son style : ce sont là 
de belles qualités , et celles qui caractérisent un génie émi- 
nemment satirique. Dans le poème épique, surtout dans 
un poème de dimensions aussi colossales que la Phillppide, 
on désirerait trouver aussi d'autres .couleurs, et malheu- 
reusement elles n'y sont pas; M. Viennet est partout em- 
porté par la nature de ses idées; c'est toujours le satirique 
qui se montre. Cette disposition est celle qui a le plus nui à 
la Piicelle de Voltaire, considérée sous le point de vue de 
l'intérêt général de l'ouvrage; elle nuit de la même manière 
au poème de M. Viennet, empêche qu'on ne s'intéresse 
profondément à personne , et copcourt , av.ec le défaut de 
liaison des événements, que j'ai signalé au commencement 
de cet article , à faire placer par le commun des lecteurs , 
la Pliilippide au-dessous de son mérite réel. 

LECTURE XXVIII. — LeS Cofltes, — BARU, ANDRIEUX, 
M. BAOUR-LORMIAN , DEGUERLE. 

L'art du conte est inné chez les Français; il n'y a pas 
dans notre histoire littéraire d'époque où Ton ne trouve 
(i) PhiUppide, ch. XXIV, t. II, p. ^69. 



SECTION IV. -— CONTES EN VERS. 443 

des conteurs d'un gi^and mérite , soit pour l'invention 
même , soit pour l'heureuse disposition , soit surtout pour 
l'expression à laquelle notre langue se prête si bien. 

La littérature de l'époque impériale n'est pas plus qu'au- 
cune autre privée de ce genre de mérite : presque tous 
nos poètes ont écrit des contes en vers : Daru, M. Daour- 
Lormian , Désaugiers (i), M. Pons de Verdun (2), Andrieux 
et bien d'autres. 

La Chemise d&C homme heureux ^ par Darc, à fait le plus 
grand plaisir dans le témps^ l'îdée en (est bien simple : 

Un roi dévot , peo fameux àujouk*d1iui , 
Digérait mal, ne dormait qiî'à la messe, 
A sou conseil ou bien chez sa maîtresse , 
Et même encor ne dormait qu'à demi; 
Voilà bientôt tout lé peuple eii alarmes»' 
Et vingt docteurs ont déjà discuté , 
Examiné, consulté, disputé. 
Pour prévenir un déluge de lamés , 
Et rétablir la royale santé. 



La Faculté le jugeant incurable, 
Un sage dit que dans cet embarras. 
Le roi devait avoir recours an Diable : 
C'est un docteur dont je fais fort grand cas 
Pour expliquer ce que je n'entends pas. 
Donc un sorcier à longue barbe grise 
Fut appelé, lequel lut dans les cieux 
Que pour guérir il fallait sans remise 
Que d'un mortel parfaitement heureux 
Sa majesté revêtit la chemise. 
Mais où trouver cet homme fortuné? 
C'était le point... 

C'est, en effet, dans cette recherche que consiste le 
conte en grande partie : des émissaires sont envoyés de 

(i) Nouvel Almanach des Muses sirs ^ ou Contes et poésies diverses, 
pour 1809, p. m. Paris, 1807. 

(3) Pons (de Verdun), les Loi* 



444 ^^^'^^ "• "^ POism NARBATItE. 

tous côtés ; ils ne fout pendant longtemps qu'une course 
inutile. A la fin pourtant, ils rencontrent Fhomme qu'il 
leur faut; la description qu'en fait Daru n^est pas un des 
moins bons passages : 

Près d une fille au teint rouge, à l'œil vif, 

Un gros garçon, le front couvert de hûle« 

En déjeunant d*un air expéditif , 

Vous détonnait de la voix la plus mâle. 

Des voyageurs il fixa les regards. 

« Parbleu, dit Tun, si ce drôle allait être 

L'heureux mortel, sauveur de notre maître !w... 

Et pourquoi pas? on voit de ces hasards. 

Considérez cette mine fleurie , 

Ces grands yeux noirs pétillants de gaité , 

Ces bras nerveux, cette jeune santé 

Que nul chagrin n altère, je parie. 

Observons bien , voyez quel appétit ! 

C'est un grand point : remarquez, je vous prie « 

Quil parle peu, ne sait trop ce qu'il dit; 

D'où je conclus qu'il n'a pas trop d'esprit » 

Bon signe encore. Il sourit à sa belle; 

C'est lui , messieurs, allons, vive le roi » S 

Bientôt on s'approche^ on le questionne ; on apprend 
qu'il est parfaitement heureux. Il s'agit de lui enlever le 
vêtement réclame pour la santé du roi : 

. . . . . Sans délai ni remise, 
Sans lui laisser le temps de dire un mot , 
Dans une chambre on l'entraîne aussitôt , 
£t de mon gars ébahi comme un sot 
Quatre mains font sauter la veste grise ; 
Mais, ô douleur! ô regrets! ôsurprisel 
A cet aspect jugez qui fut penaud? 
Cet homme heureux n'avait pas de chemise (i). 

Les Vœux^ de M. Baour-Loraiiax, sont encore un joli 
conte ^ sur un fonds un peu trop connu peut-être : Rustan^ 

(i) Nouvel Almanach des Muses imprimé dans plusieurs recueils, 
pour 1809, P' 97* — Ce conte a été 



SECTION IV. •^— CONTES EN VERS. 44 ^ 

simple bûcheron, se plaîot de son sort; son bon ange 
Zulmis lui permet de faire cinq vœux, et lui promet de 
les accomplir. Rustan demande successivement la ri- 
chesse, le génie, la main d'une femme accomplie, la 
puissance : après avoir passé par tous ces états , dont au^ 
cun ne le satisfait, la haine et Ténvie s'élèvent contre lui; 
on le jette en prison. Il lui reste un vœu à former; il de- 
mande alors à Zulmis de le reconduire dans sa forêt, où 
il recommencera son premier métier. . 

C'est dans Texécution de son travail que l'auteur a sur- 
tout mérité des éloges; on y retrouve les qualités auxquelles 
M. Baour-Lormian nous a habitués, une parfaite correc- 
tion de style, jointe à beaucoup d'harmonie; on en jugera 
par le passage suivant, où le dégoût de la richesse et de 
ce qu'elle produit fait faire à Rustan un premier retour 
sur lui-même : 

Voilà Rustan qui , dès le lendemain , 
Se charge d'ot* et se met en chemin : 
Impatient, il s'établit sur l'heure 
Daus un palais digne des plus grands rois ; 
Et tous les arts s*empressent à la fois 
De décorer sa nouvelle demeure. 
Eblouissant de bijoux précieux , 
De tout un peuple il attire les yeux ; 
Lorgne au théâtre une beauté novice , 
Passe avec elle un bail de quelques jours. 
Donne à dîner, abaisse un œil propice 
Sur tel rimeur qui brigue des secours : 
Pour l'applaudir s'abonne à son lycée, 
Prône en tous lieux ses écrits ravissants, 
Et de la foule à sa suite empressée 
Hume à longs traits le parasite encens. 
Hélas ! bientôt son dégoût fut extrême : 
Né sans esprit , il avait du bon sens. 
Et c'est assez; tant de soins caressants 
S'adressaient plus à son or qu'à lui-même. 
Pans ses jardin» embellis à grands frais 

3S 



446 LtVl\E II. — POLSIK NAttUATlVÊ. 

Kt que l'Kuphrate en se jouant arrose , 

llustiin, un soir, pour respirer le frais. 

Vint se placer sous un berceau de rose. 

Des bois touffus le murmure léger. 

Les doux parfums qu'exhale l'oranger 

Se balançant au souffle du zéphyre , 

Le bruit des eaux, qui d'un cours inégal 

Vont épancher leur limpide cristal 

Kn des bassins d'albûtre ou de- porphyre; , 

L'esprit des fleurs et lastre au front changeant 

Dont la clarté luit eu un ciel d'argent ; 

Tout dans ces lieux , miracles de féerie , 

Au fond des cœurs verse la rêverie. 

A réfléchir, par le calme invité, 

Le bûcheron un instant se recueille , 

Et se demande avec sincérité 

Si pour lui-même en effet on l'accueille : 

« Je suis honteux d'un mérite étranger : 

Voyons, dit-il, consultons mon génie. 

Et sans effort sa puissance infinie 

De mes flatteurs saura bien me venger » (i). 

De tous les poètes de Fëpoque impériale , celui qui s'est 
le plus distingué dans le genre du conte, c'est assurément 
Andrieux. Il a , dans des sujets tout nouveaux , rappelé le 
ton parfait et la charmante élocution de Voltaire et de 
La Fontaine; il y a, d'ailleurs, évité les pensées grave- 
leuses ou impies, qui rendent trop souvent dangereuse la 
lecture des contes de ces deux poètes : tout le monde peut 
lire avec plaisir et avec fruit les Contes d' Andrieux , ceux 
du moins qu'il a fait insérer dans Tédilion de ses œuvres (?.); 
car il a fait, pendant la révolution , quelques pièces de- 
venues aujourd'hui fort rares, et qu'on ne mettrait pas 
sans danger entre les mains de la jeunesse. 

Les Contes d'Andrieux ne sont pas très-nomhrcux ; ils 
ne sont pas non plus tous égaux en mérite; les principaux 

(i) f.r5 Trois niof5, etc., p. 8tS. — (2) Six vol. in-i8. Paris, 1821. 
Ed. de 1821, in-8", chez Ponthieu. Chez Nepveu. 



SECTION IV. *— CONTES EN TERS. 44? 

sont: le Souper des six Sages , le Procès du sénat de Capoue, 
Socrate et Giaucon , le Meunier de Sans-Souci , V Alchimiste 
et ses enfants , le Charlatan et les trompettes , la Mystifica- 
lion de Poinsinet; par-dessus tous , Je Doyen de Badajoz, 

Y^e Souper des six Sages ^ composé vers 1788, n'est guère 
qu'un développement de la scène du maître de philoso- 
phie dans le Bourgeois gentilhomme : on sait comment il 
s'emporte en prêchant contre la colère, et finit par se je- 
ter à coups de poings et à coups de pieds sur les maîtres 
de danse, de musique et d'escrime, qui ont l'impudence 
de préférer leur art à la philosophie (1). Les six sages in- 
vités par Timante à un repas brillant s'abandonnent de 
même à toutes leurs passions, et deviennent si insuppor- 
tables, que l'amphytrion les fait mettre à la porte. L'auteur 
termine en disant: 

Timante resté seul conclut avec raison 

Que les beaux discoureurs ne sont pas les vrais sages. 

Et qu'il est peu d auteurs qui vaillent leurs ouvrages (a). 

Le Procès du sénat de Capoue et le dialogue de Socrate et 
Giaucon^ imités librement, l'un du latin de Tite-Live (3), 
l'autre du grec de Xénophon (4), sont plus neufs , et s'ap- 
pliquent surtout à deux travers communs en France : dans 
le premier, Pacuvius sauve les sénateurs de Capoue, dont 
tout le monde se plaignait , et qu'on voulait faire périr ; il 
feint d'entrer dans les idées du peuple , et consent à met- 
tre successivement tous les sénateurs à mort, à la condi- 
tion qu'avant d'exécuter un seul d'entre eux, on nommera 
à sa place un autre sénateur dont tout le monde soit con- 
tent, dont personne ne se plaigne. La proposition est 
adoptée. Le nom d'un sénateur est tiré d'une urne, on Ta- 
mène sur la place j tout le monde le hue et l'injurie, 

(i) Act. II, se. 4. t. vil , p. 28 de (3) Histor., liv. XXUI, ch. a et 3. 
l'édit stéréot. (4) XTO^uvy;//ovevw«TWV. W, 6. 

(a) A\DR., t. IV, p. 199. 



fi Bien , dit Pacuvius , le cri public m'atteste 
Que tout le monde Jci Taccuse et le déteste; 
Il faut donc de sou rang l'exclure , et décider 
Quel homme vertueux devra lui succéder. 
Pesez les candidats , tenez ïÂeu la balance , 
^1 Voyons , qui nommez- vous »? Il se fit un silence : 
On avait beau chercher, chacun, excepté soi. 
Ne connaissait personne à mettre en cet emploi. 
Cependant, à la fin, quelqu'un de l'assistance. 
Voyant qu'on ne dit mot, prend un peu d'assurance, 
Hasarde un nom ; encor le risqua-t-il si bas 
Qu'à moins d'être tout près on ne l'entendit pas. 
Ses voisins plus hardis tout haut le répétèrent , 
Mille cris à l'instant contre lui s'élevèrent : 
« Pouvait-on présentei' un pareil sénateur? 
Celui qu'on rejetait était cent fois meilleur ». 
Le second proposé fut accueilli de même. 
Et ce fut encor pis quand on vint au troisième. 
Quelques autres après ne semblèrent nommés 

Que pour être hués , conspués, diffamés 

Le peuple ouvre les yeux, se ravise, et la foule. 
Sans avoir fait un choix , tout doucement s'écoule. 

On crut Pacuvius, mais non pas pour longtemps ; 
Les esprits à Capoue étaient fort inconstants. 
Bientôt se ralluma la discorde civile, 
Et bientôt l'étranger s'em parant de la ville. 
Mit sous un même joug et peuple et sénateurs. 
Français, ce trait rappelle un avis aux lecteurs (i). 

Daiis le dialogue de Socrate et Glaucon , il est question 
de ceux qui veulent diriger les affaires publiques, et ne se 
doutent seulement pas de ce que c'est que le gouverne- 
ment. Socrate interroge Glaucon sur les finances, Tart 
militaire^ le commerce; Tautre reste court sur tous ces 
points, et finit par avouer son ignorance en ces termes : 

En vérité , Socrate , on ne peut tout savoir. 

— Pourquoi donc parlez- vous sur toutes les matières? 

Je sais un homme simple et de peu de Ipunièires \ 

(i) Andrieux, Œuvres complètes , t. FV, p. 200. 



SECTION IV. — CONTES EX VERS. 449 

Mais retenez de moi ce salutaire avis : 

Pour savoir quelque chose, il faut l'avoir appris. 

De régir les États la profonde science 

Vient-elle sans étude et sans expérience? 

Qui veut parler sur tout souvent parle au hasard : 

On se croit orateur, on n'est que habillard(i). 

L'auteur ajoute : 

chez le doux Xénophon , l'élève de Socrate, 
J'ai lu ce dialogue , et je vous le tradui : 
Puisse-t-il corriger les Glaucons d'aujourd'hui (i). 

Il ne les a pas corrigés, tant s'en faut; du reste, il faut 
remarquer qu'AncIrieux a plutôt imité que traduit le dia- 
logue du philosophe grec ; il l'a francisé d'abord , c'est-à- 
dire, qu'il a représenté nos mœurs avec toutes leurs 
circonstances , au lieu de celles d'Athènes ; puis il a abrégé 
le dialogue un peu long et traînant de Xénophon; il en a 
un peu changé le dénouement, et a même supprimé un 
petit trait de l'original : c'est la phrase où Glaucon, étonné 
de ce que Socrate exige de lui , ou de ce qu'il lui apprend 
qu'il faut savoir, s'écrie : « Mais tu te moques de moi , 
Socrate » (3). Ce mot, qui n'est pas fort plaisant en grec, 
pourrait le devenir en français, s'il était bien jdacé, parce 
qu'il prête à un double sens, et peut indiquer l'étonnement 
d'un jeune homme qui voit qu'on exige de lui beaucoup 
de connaissances, dont, en général, on demande fort peu 
la preuve à ceux qui occupent des fonctions publiques. 

Les autres contes ont tous un mérite particulier, et sont 
aussi amusants que finement exposés: j'ai dit que le meil- 
leur était le Doijen de Badajoz ; c'est ^ en effet, celui où 
Andrieux a mis le plus d'invention et de variété: il y est 
question d'un célèbre docteur, doyen de l'église de Bada- 
joz, qui veut apprendre la magie, et va pour cela chez le 
vieux don Mendrito; celui-ci, d'abord, ne veut pas lui 

(i) Andrieux, OEuvves compU'fes, (2) Même endroit, 
t. IV, p 2?.?.. (h) "^/e^ifTroyr/x , m, 6, § i3, 



45q livre II. *• POÉSIE NARRATIVE. 

donner de leçons, parce qu'il craint, dit-il, de faire en- 
core un ing;rat. A pe xnot, le doyen s'indig;ne| et fait de si 
belles promesses que Mendrito s'apaise, et commence son 
enseignement après avoir crié à sa cuisinière : 

« Inès, mettez deux perdrix à la broche, 
Monsieur l'abbé soupe ce soir ici » . 

Puis vient pour le doyen une suite de visions fantasti- 
ques, où il croit passer par tous les {];rades ecclësiastiques , 
et arrive enfin au souverain pontificat; à chaque deg^ré 
nouveau , don Mendrito est venu lui présenter sa sup- 
plique, et toujours il a été repoussé poliment; lorsqu'en- 
fin le doyen est devenu pape , voici comment il répond à 
cette demande : 

M Notre cher fils , nous sommes informés 
Que tous les jours seul vous vous enfermez 
Pour pratiquer d'horribles sortilèges , 
Qui sont, mon fils , autant de sacrilèges ; 
Vous vous damnez, nous en sommes fâchés : 
Nous devrions, pour de si grands péchés, 
Vous imposer très-rude pénitence. 
Remerciez notre extrême indulgence , 
Qui pour tout ordre et pour tout cliâ liment. 
D'auprès de nous vous bannit seulement. 
Nous vous mandons sans délai ni remise 
De quitter Rome et l'État de l'Eglise, 
Faute de quoi, comme hérétique ou juif. 
Nous vous faisons dans trois jours brûler vif ». 
Sans sourciller, sans lui faire un reproche, 
Don Mendrito cria cette fois-ci : 
M Inès, ôtez les perdrix de la broche, 
Monsieur l'abbé ne soupe pas ici ». 
A ces seuls mots, le malheureux élève 
Frappé soudain s'éveille d'un beau rêve , 

Et se retrouve où? dans l'étroit réduit 

Où le sorcier Ta d'abord introduit. 
Même au cadran d'une vieille pendule 
Il voit qu'un tour est à peine achevé 
Tandis qn*il a si doucement rêvé . 



SECTIOIf IV. •^•v- CONTES £¥ YfLM, ^5ï 

Sans déserter la mQgique cellale 
Ea moins d'une heure il fut deux foi^ mitre , 
Prélat, légat et cardinal et pape : 
Et tout cela dans up clin d'ceil s'écliappç! 
Tout est magie et prestige , sinon 
Qu'il reste dupe encor plus que fripon , 
'Dix fois ingrat et cent fois ridicule. 
Muet, coufîis, ii sort de la maison , 
Près de la porte il trouve encor sa mule 
Toute sellée et monte sur son dos. 
Comme il montait, Lucifer eu personne 
Lui saute en croupe , et prononce ces mots 
D'un ton de voix dont le doyen frissonne : 
« Comme tu vins , retourne à Sadajoz : 
Et souviens-toi qutfméme aux yeu]( du diable. 
L'ingratitude est un vice effroyable » (i)^ 

Il serait difficile de rien trouver de plus original ou de 
mieux raconté que toute cette aventure ; on peut donc 
juger par là du peu de vérité des épigraœmes, d'ailleurs 
fort piquantes, de Lebrun contre Andrieujc; il dit dans 
l'une : 

Dans ces contes pleins de bons mots 

Qu'Andrieux lestement compose, 

La irime vient mal à propos 

Gâter le charme de la prose (2). 

Celle-ci est la moins bonne : le trait ne signifie presque 
rien; il n'est surtout aucunement justifié par le genre du 
conteur^ qui n'a pas Thabilude de sacrifier à la rime. 

La seconde est plus fine ; Lebrun abuse agréablement 
de cette forme si singulière des Mille et une Nuits , où Di- 
narzade invite la sultane Scliéhérazade à conter^ si elle ne 
dort pas , un de ces beaux contes qu'elle sait si bien (3); il in- 
dique, par le nom qu^il donne à Andrieux, que c'est plu- 
tôt la grâce et la légèreté qui distinguent son talent , que 
la force ou la profondeur : 

(0 T. IV, p. 276. (3) VoycB Les Mille et une Nuits, 

(q) Acantholo^iCf mol Jndricux , et, daus Hamilton, le conte de Fleur» 
p. 4- dV/)ine, au commencement. 



45a LIVRE II. — POÉsnS NARRATIVE ■ 

Sœur Ândrieax, contez, contez, entendez- vous; 

Si vous ne donnez pas, ma sœur, endormez-nous (i). 

Ta\ dit qu'il n'y a pas de genre plus approprié à la 
langue française, plus conforme à son génie, qui présente, 
en un mot, plus de ressources à l'habile écrivain, que le 
conte en vers; mais il n'y en a pas non plus peut-être où 
il soit plus facile de faire des fautes , où surtout l'inhabi- 
leté du poète devienne plus promptcment apparente. Il 
n'est pas permis de s'écarter du plus élégant et du plus pur 
langage, soit dans la forme générale de la phrase, soit 
dans le choix des mots qui doivent tous représenter exac- 
tement la pensée, soit surtout dans les figures, les méta- 
phores et comparaisons qui doivent se distinguer par une 
justesse irréprochable. Or, tout cela est fort difficile, sur- 
tout dans ce style badin et piquant qui- doit se rapprocher 
de celui de la conversation , et où nous sentons si vivement 
et si subitement ce qui fait le bon ou le mauvais ton. 

J'analyserai ici commf^ exemple, soit pour l'opposer aux 
contes précédents, soit pour montrer l'extrême difficulté 
d'un succès durable, le conte de Pradon à ta comédie ou 
les Sifflets, par DEGnERLE^cet écrivain, à qui quelques poé- 
sies erotiques, ses Recherches sceptiques sur Pétrone ^ son 
Eloge historique des perruques , son Apologie de la satire , 
ont fait un nom dans la littérature légère, à la fin du siècle 
dernier et au commencement de celui-ci, a rimé quelques 
contes fort peu lus 3iu]oyivS\\\i\i Les Cygnes ^ sur cette ques- 
tion : a Pourquoi les oiseaux qui chantaient autrefois si 
bien chantent aujourd'hui si mal »? Stratonice et son peintre, 
à propos d'une aventure de Mile Lange, jolie actrice du 
Théâtre-Français, qui, ayant fait faire son portrait par 
Girodet, et mécontente de Fair un peu trop prude que 
l'artiste lui avait donné, avait refusé l'ouvrage en le trai- 

(i) Jcanikoloffie, lieu cité. 



SECTION IV. -^ CONTES EN VERS. 4^3 

tant de croûte et niant la ressemblance; le peintre irrité, en 
chang^eant la coiffure et le costume, en avait fait une Bac- 
chante qu'il exposa au salon : là^ tout le monde reconnut 
le modèle ; un procès s'ensuivit , qui eut le dénouement le 
plus gai et le plus inattendu: un riche capitaliste hollan- 
dais, à la vue du portrait, s'enflamma pour la platgfnante , 
et se montra si généreux, qu'il calma sa colère ; la Malvoi- 
sie , sur un fournisseur de la république , dont le valet a 
dérobé et bu le vin qu'il tenait soigneusement renfermé ; 
enfin, Pradon à la comédie (i), sur une anecdote rapportée 
par Vigneul de Marviile dans ses Mélanges^ et Parfait dans 
son Histoire du Théâtre-Français, 

J'ai souvent entendu louer comme un chef-d'ceuvre ce 
dernier conte où Ton trouve en effet quelques tirades agréa- 
blement versifiées j mais l'ensemble est d'une faiblesse et 
d'une incorrection hiexcusables. 

La donnée principale n'est déjà pas très-plaisapte : Pra- 
don est désespéré de voir siffler sa tragédie de Pyrame; un 
de ses amis Fengage à montrer aux siffleurs le peu de cas 
qu'il fait d'eux , en se mettant lui-même de la partie et se 
sifflant sans miséricorde; le poète suit ce conseil, il sifile 
avec plus de fureur que tous les autres. Le malheur veut 
qu'il se trouve à côté du seul homme, peut-être, qui, dans 
toute la salle, applaudissait avec transport et conviction. 

Près du poète était un mousquetaire 
Qu*apparemiiient la musique ennuya : 
Chacun, dit-on, a son goût sur la terre, 
Et le meilleur est celui que l'on a. 
Pyrame donc plaisait au militaire: 
Le voile en sang, le lion , la forêt , 
Le prince mort, la princesse afHigée, 
Qui bonnement , quand on la crut mangée. 
Pour se tuer exprès ressuscitait... 

(i) On trouve toutes ces pièces M. Héguin , excepté les Recherches 
dans l'édition des Œuvres choisies de sceptiques sur Pétrone^ qoi sont peut<- 
Deguerle, donnée par son gendre être ce que l'auteur a fait de mieux* 



4^4 LIVRE II. POÉSIE NARRATIVE. 

De tout cela rame plus qu*aUendrie , 
Notre César pleurait comme un mouton(i). 

C'est comme un veau qu'il faudrait; on ne dit pas, ou ne 
peut pas dire, pleurer comme un mouton. L'admirateur de 
Pradon veut empêcher Pradon de siffler : l'autre persiste , il 
siffle toujours plus fort; le militaire applaudit d'autant : 
chacun fait son office du meilleur de son cœur. 

Mais las enfin de ce combat nouveau , 

Le mousquetaire, à travers le théâtre, 

Fait de Pradon pirouetter le chapeau, 

Et sans respect pour une auguste nuque , 

Au paradis fait voler sa perruque ; 

Pradon trop chaud riposte d*un soufflet. 

Aussitôt le militaire veut le tuer; on s'interpose, on lui ap- 
prend que c'est à Pradon lui-même qu'il a affaire ; celte 
connaissance suffit pour dissiper sa fureur et la changer en 
admiration; mais pendant ce temps le^ loges et le parterre 
sifflent et huent à qui mieux mieux l'infortuné poète. A 
peines on nom fut-il connu 

Qu'un ris cruel, bruyant, inextinguible 

De loge en loge aussitôt circula , 

Kt se mêlant à ce long brouhaha 

Pour rendre encor le concert plus risible 

Mieux que jamais chaque sifflet siffla. 

Il est alors obligé de quitter le théâtre, abandonnant et 
perruque et chapeau. 

Tout le monde avouera que nous faire lire deux cents 
vers pour arriver là, c'est nous faire acheter bien cher un 
dénouement misérable. C'est un défaut habituel chez De- 
guerle; non-seulement il ne sait pas conter; il ne sait pas 
même terminer son conte. 

Mais ce qui rend surtout cette lecture pénible , c'est la 
multitude de mots impropres, de chevilles insupportables, 
de phrases parasites , de circonlocutions à contre-sens que 
Ton y trouve. 

(i) Ouvrage cité, p. 206. 



SECTION IV. — CONTES EN VERS. 4^^ 

Citons , en les examinant de près , quelques-uns de ces 
vers ; cet exercice de critique sera , je l'espère , utile aux 
jeunes gens qui s'occupent de versification^ Je prends pour 
sujet le récit du combat entre le poète et le mousquetaire : 

Pradon trop chaud riposte d'un soufflet» 
Le pauvre diable avait perdu la carte. 

C'est la tête qu'il faudrait; c'est ce qu'on dit pour exprimer 
qu'un homme ne sait pas ce qu'il fait; on perd (a carte 
quand il s'agit d'une chose à faire, et qu'on ne sait comment 
la faire : un écolier devant répondre dans un examen, s'il 
s'embrouille et ne sait plus se diriger dans ses réponses, 
dit avec autant de justesse que de grâce qu'il a perc/w la 
carte , le norcl^ la tramontane, toules expressions tirées de 
la navigation, et qui indiquent le défaut de sens dans la 
direction à donner à ce que l'on doit faire. Ici, tout est fini ; 
c'est un soufflet qui a été donné : cette action brutale ne 
demandait d'ailleurs aucune direction, aucune science, 
aucune suite dans le raisonnement; il n'y a donc eu que 
manque de prudence, ce que nous exprimons par le mot 
perdre la télé. 

Plus prompt encor le descendant de Sparte 

 dégainé : sur son homme au sifflet 

Son bras s'escrime , et de tierce et de quarte ; 

Tremblant alors, le malheureux plastron 

Tombe à genoux , criant : pardon, pardon. 

La peste soit du sifflet de discorde, 

Je suis un sot , monsieur, je vous Taccorde » 

La pièce est belle, et vous avez raison. 

Qu'est-ce que c'est que le descendant de Sparte ? Comment 
descend-on d'une ville ? et cela même supposé , pourquoi le 
mousquetaire descend-il de Lacédémone plutôt que d'A- 
thènes, de Rome ou de Marseille ? Son homme au sifjlet n'est 
pas supportable : mettez son homme, ou Hiomme au sîfjlet\ 
chacun de ces mots détermine suffisamment l'objet: la 



456 LtVRE H. *^ POÉSIE I^ARRATITÈ. 

réunion des deuk dëtermiiiaiifâ forme un pléonasme des 
()]us mauvais. 

Son bras s'escrime et de tierce et de quarte : Deguerle a 
mis ici, sans lés comprendre, des mots qu'il avait peut-être 
malentendus : s escrimer de tierce et de quarte, s'il est fran- 
çais, veut dire s' escrimer de toutes façons : or, cela n'est pa» 
possible contre un homme qui n'a pas d'arme et ne se dé^ 
fend pas. 

Tremblant , le malheureux plas:ron tombe à genoux ; 
criant.,, .-depuis quand un plastron tremble-t-il ? depuis 
quand a-t-ildes genoux, et comment peut-il crier? 

La peste soit du sifflet de discorde : qu'est-ce qu'un sijflet 
de discorde ? on dit , et on dit très-bien, la pomme de dis- 
corde, parce que dans le jugement de Paris la pomme 
donnée par ce berger en est la cause immédiate j ici le 
sifflet n'est rien relativement à la dispute; c'est un effet, 
un instrument comme tout autre : on ne peut pas plus dire 
fe si^et de discorde, que les applaudissements de discorde, 
qu'i/^ô épée de discorde, ou toute autre expression de ce 
genre. 

La réponse du mousquetaire est pire encore : 
Oh ! c'est en vain : qui, moi ! que j'en démorde ? 
qu'il démorde de quoi ? on emploie ce mot pour dire 
qu'on ne veut pas abandonner une opinion, un parti pris, 
malgré tous les obstacles , toute la résistance ou la violence 
extérieure; mais ici on ne résiste pas, le mousquetaire est 
maître absolu. Démordre est donc un contre-sens. 

Il est trop tard, non , non, faquin, non, non : 

quatre non dans ce seul vers , il y en a au moins deux de 
trop. 

Sous nion ëpée, an défaut d'an bâton , 

Tu périras.,... * 

pour le faire pférîr, une épée vaut beaucoup ùiieux qu'un' 



SECTION IV, — CONTES EN VERS. 4^7 

bâton : on aurait dit avec raison , tu périras sous mon bâ« 
ton, à défaut d'une épée : le vers tel qu'il est construit est 
absurde. 

Tu périras-, oale diable me torde. 

tordre quetqu^un n'est pas français : le vrai mot était le dîablh 
m'emporte y m' enki/e^ me tue, etc. Les bohs poètes ne se 
trompent jamais sur le choix du mot propre. 

Et cependant qu'il fait ce beau sermon, 
Le fer brutal de botte en botte aborde 
Le nez, les yeux, l'oiieille, le menton ; 
Sème en passant maint et maint horion , 
Et sourd aux cris va sans miséricorde 
Tuer Pradon pour l'amour de Pradon. 

Il ne fait pas de sermon; cq mot pour exprimer des menaces 
est pitoyable. Que signifie ensuite ce fer qui aborde de botte 
en botte le nez , les yeux ^l' oreille y le menton? le nez de qui? 
les yeux et les oreilles de qjai? Gomment un fer pointu 
peut-il aborder quelque chose ? comment l'aborde-t-il de 
botte en botte ? Autant de mots, autant de non-sens ou de 
fautes grossières. 

Le fer qui sème des horions , et qui est sourd aux cris^ ne 
vaut pas beaucoup mieux. 

A cet aspect notre ami du poète, 
La larme à l'œil, rempochaut sa lorgnette , 
Les bras tendus aux malins spectateurs, 
D'un ton dolent s'est écrié : Messieurs, 
Le jeu commence à passer l'épigramme. 

Notre ami du poète pour Pami de notre poète , est une hypal- 
lage que le génie de notre langue ne saurait souffrir. 

Rempochant sa lorgnette est un détestable remplissage. 
Qu'importe qu'il rempoche sa lorgnette dans le moment où 
il veut secourir son ami ? et s'il tend les bras aux specta- 
teurs , ce geste aUra-t-il moins d'influence sur eux, parce 
qu'il tiendra sa lorgnette à la main, 

39 



458 tIVflE It. — PoiéŒ NARRAtlVE, 

Le jeu commence à passer Cépigramme : dites donc à 
passer* la raillerie^ la plaisanterie , parce qu'en effet la rail- 
lerie, la plaisanterie sont des jeux, des amusements; et un 
jeu qui les passe est celui qui devient sérieux , qui se 
change en un combat véritable, en une dispute dange* 
reuse : un jeu qui passe l'épigramme est une sottise. 

Je ne pousse pas plus loin cette critique; cela suffit pour 
faire voir combien notre langue est chatouilleuse et difficile 
sur la propriété des termes : surtout quand il s'agit de vers, 
et de vers dans le style badin , elle est alors d'une sévérité 
extrême, d'autant plus à craindre, que la plupart des poètes 
prennent pour faciUté de la versification , pour aisance 
du style et pour négligence de bon ton , ce qui est le plus 
souvent la preuve d'une insensibihté d'organes complète, et 
d'une ignorance absolue des bonnes façons de s'exprimer. 

C'est surtout quand il s'agit des contes en versj que ces 
observations s'appliquent, et que le poète doit toujours les 
avoir devant les yeux. 

LECTURE xxix. — Contcs brefs» — gobet, lallemand, 

PONS , ANDRIEUX , LEGOUVÉ. 

Le conte bref, comme le nom l'indique , est une petite 
pièce de vers où l'on met eu scène et fait agir le plus rapi- 
dement possible ses personnages. L'exposition est telle- 
ment serrée qu'on ne peut guère qu'indiquer leurs situa- 
tions respectives; à peine ajoutera-t-on quelques mots pour, 
faire connaître leurs caractères ou leurs passions : le dé- 
nouement consiste dans une réponse inattendue , dans un 
mot mordant, dans une bêtise, un trait spirituel ou une 
naïveté; l'important, c'est que le lecteur soit surpris, et 
que l'expression soit d'une extrême rapidité (i). 

(i) On donne souvent au Ck)nie devoir <lislin(;uer ces deux sortes «le 
bref le nom iXcpigmmmc : j'ai cru pièces de vers fjui n'ont de sembla- 



SECrioN V, — CONTES BBEFS. 4-^9 

On ne peut déterminer absolument les dimensions d un 
conte bref; les plus parfaits que nous ayons dans notre 
lang;ue sont de dix ou douze vers décasyllabes : il y en a 
de plus courts, il y en a de plus longs; au-delà d'une 
quinzaine de vers, ils ne peuvent guère s'étendre qu'aux 
dépens de la vigueur du trait. 

On ne pourrait énumérer tous les poètes qui ont rime 
des contes tîc ce genre : un nommé Gobet a ainsi mis eu 
vers un assez grand nombre d'bistoires déjà connues; on 
ne trouve pas cbez lui, sans doute, la vigueur de style ou 
de pensée qui caractérise nos bons poètes^ mais il y a de 
l'élégance, de la facilité , et le trait final est presque tou* 
jours bien amené (i). 

En voici un exemple : 

On prétend que l'avare Henrîque 

Hait à tel point le mot donner. 
Que dans un bon moment se laissant entraîner 
A récompenser Jean , son ancien domestique : 

Je suis, lui dit-il, très-content 

De ton zèle, et je me propose 

D en être un jour reconnaissant : 

Ainsi fais-moi souvenir, mon enfant, 

De te promeuve quelque chose. 

L'historiette suivante, intitulée les Visites^ a pour sujet 
une entrevue de Voltaire et de Piron : la pointe en est 
connue, mais les circonstances et le bon mot lui-même 
sont , malgré quelque lenteur dans la narration et la fré- 
quente impropriété des termes, assez agréablement ra- 
contés : 

D'un sarcasme lancé contre lui par Voltaire 
Pirun piqué, vint un matin 

Lies que les dimensions, et qui dif- (i) Ces exemples se retrouvent çà 
férent essentiellement par leur gen- et là dans les Almanachs des Muses. 
re, le conte appartenant à la poésie Je ne sais si on les rencontrerait 
narrative, et l'épigramme ainsi que ailleurs : les auteurs sont si peu cou- 
le madrigal et la pensée , à la poésie nus qu'ils n'ont pas sansdoute publié 
expositive ou didactique. leurs ceuvres. 



46o LIVRE n. — POÉSIE HfARRATtVE. 

Sur sa porte, dans sa colère. 
Tracer fartivement ces deux mots : V^euxcoquia. 
Voltaire entend du bruit, il ouvre, lit l'injure 
Dont on venait de le gratifier : 
Remarque au bas de l'escalier 
Quelqu'un qui s*enfnyait en cachant sa 6gnre. 
Il rentre, vole à son balcon, 
Guette, voit l'auteur de l'offense. 
Le reconnaît, jure par Apollon 
De se venger d'une telle insolence. 
Le lendemain , chez Piron il se rend : 
« Quoi ! dit ce dernier, c'est Voltaire ! 
Qui peut l'engager à me faire 
Un honneur si rare et si grand 9 ? 
— « Votre politesse mérile 
Ma démarche, mon cher Piron : 
Vous avez sur ma porte hier mis votre nom , 
Et je vous rends votre visite » . . 

Le Duel en perspective d'un nommé Lallemand, d'ail- 
leurs fort peu connu , est aussi plaisamment raconté. 

Dans un festin nombreui et délectable, 

Deux cadédis se trouvèrent placés 

Juste aux deux bouts opposés de la table, 

Comme seraient des époux divorcés. 

L'un d'eux contait et brodait une histoire; 

L'autre interrompt : « A qui ferez-vous croire 

Que pareils faits se soient jamais passés » ? 

M Sandis, repart le conteur en colère. 

J'ai donc menti »? — « Mais oui, sans vous déplaire ». 

— « Un démenti vaut un soufflet, mossn! 

Je vous l'aurais appliqué sur la face : 

Mais je me vois trop loin de votre place , 

Ainsi, pifff paff; tenez-le pour reçu ». 

L'interrupteur : « Me prend-on pour un lâche ! 

Cape de bious, à la fin je me fâche. 

Votre soufflet, mossu, me déplaît fort : 

D'un coup d'épée à cela je riposte : 

Mais nous voilà chacun trop loin du poste : 

Ainsi, xt^, zag, et tenez- vous pour mort ». 

De tous ceux qui se sont exercés dans ce genre plus 



I 



SECTION V. — CONTES BREFS, J^6l 

a{];réable que facile, celui qui a le mieux réussi, à l'époque 
impériale, est peut-être M. Pons (de Verdun); il a publié 
en 1 807 un petit recueil intitulé les Loisirs ou Contes et Poé- 
sies diverses (1), où Ton trouve mêlés des épigrammes, des 
réflexions morales, des contes et autres pièces. Il y a dans 
le nombre des narrations assez joliment tournées pour 
mériter une mention ici, quoique M. Baour-Lormian ait 
dit dans ses satires des Trois mots : 

J'admirerais» hélas ! ce pauvre Ginguené , 
Confesseur de Zulmè, grâce à l'anii Groavelle; 
Des contes de Verdun la sotte kyrielle (2]. 

Encore une fois, une épigramme n'est pas une raison, 
et M. Baour-Lormian le sait bien , lui qui dit ailleurs avec 
beaucoup de justesse : 

Chacun blessé d'un trait parti de mon carquois, 
Pouvait en liberté faire valoir ses droits, 
Aiguiser contre moi l'épigramme mordante. 
Et narguer à son tour ma muse indépendante : 
Si je sifflai Lebrun, par lui je fus sifflé. 
Et le poète turc (3) de tant d'orgueil gonflé, 
Qui du Pinde longtemps se crut le seul arbitre, 
De mou nom quatre fois égaya son épitre (4). 

Voici, en dépit de la critique de M. Saour, deux contes 
de M. Pons, qui feront juger de sa manière j le premier 
est intitulé Noslradamus : 

Le nom du grand Nostradamus 

Ainsi que tant de noms en m5, 

S'éteint presque dans la mémoire ; 

Mes amis , il y revivra 

Lorsque le monde connaîtra 

Le plus beau trait de son histoire. 

Il disait un jour bonnement 

Sans y mettre aucune importance : 

(1) Tn-80 de 200 pages. Paris, chez Ponthieu. 

Cnpelle et Kenand. (3) Chénier,né à Constantinople. 

(2) Mon premier mot y p. iode Té- (4) Epître ù un satin'rf. anonyme , 
diliou de 1821. Paris, iu-8®, chez p. 54desTroi5mo(j. 



46l tnlclE lï. ~ POÉSIE NARRATIVE. 

« J*ai travaillé si constamment , 
J'ai de la terre an firmament 
Tant de fois cherché la distance. 
Qu'aujourd'hui je vous la dirais, 
A l'épaisseur d'un cheveu près » , 
Un esprit fort de l'assistance , 
Frondeur s'il en fut , l'écoutait, 
Prit cela pour de la jactance 
Et voulut voir si c'en était. 
Il savait que notre prophète 
Chaque jour gravissait le faite 
D'un roc connu du monde entier. 
Là, sans chaux, plâtre ni mortier, 
Une pierre plate et carrée 
Lui formait un petit palier 
D'où s'élançant vers l'empyrée. 
Il exerçait son heau métier. 
L'esprit fort avec un levier 
S'en va soulever cette pierre ; 
Puis en dessous étend par terre 
Une feuille de grand papier; 



Toujours occupé de sa gloire 
Nostradamus le lendemain 
Retourne à son observatoire. 
Sa longue lunette à la main. 
Il marche, il arrive, et soudain 
Sur sa pierre voilà qu'il grimpe ; 
A peine eut-il lorgné l'Olympe, 
Qu'il s'écria : « Rien n'est plus clair : 
La voûte des cieux s'est baissée, 
Ou bien la terre s'est haussée, 
Un tantinet depuis hier « (i). 



Le deuxième conte est plus court encore et plus plai- 
sant. C'est un quiproquo singulier qui en fait le sujet i il a 
pour titre le Débutant : 

A l'ouverture d'un spectacle, 
(C'était un spectacle bourgeois), 

(i) Les Loisirs, etc.> p. 33 et 34» 



efiCTION V« "^ COMTES BRSP8. 4^3 

On vient Annoncer un obstacle 

Qui met tout le monde aux abois. 

La vacance de deux emplois, 

Mais tels qu'une seule personne 

Pourrait les remplir à la fois : 

« S'il est ainsi, qu'on me les donne. 

Répond soudain un spectateur, 

Je les remplirai de bon cœur ». 

Ces emplois dont on le croit digne 

En quatre mots lui sont livrés : 

u Vous moucherez, vous soufflerez *. 

— « J'entends fort bien cette consigne ». 

Qu'arrive-t-'il ? au premier signe. 

Le quidam moucheur et souffleur 

Pour son début en fait de belles ; 

Car il s'en vient moucher l'acteur 

Et souffler tontes les chandelles (i). 

Sans doute , si Ton voulait examiner attentivement tous 
les mots de ce conte, on en trouverait beaucoup d'inutiles , 
qui ne sont mis que pour la mesure ou pour la rime , qui 
font tache , par conséquent, dans ces contes brefs, et ne 
permettent pas de les mettre au rang des excellents de la 
langue française ; le travail de la lime a presque toujours 
manqué à M. Pons, et l'on s'en aperçoit facilement. Tou- 
tefois, la gaîté de ses contes, la franchise de la plaisan- 
terie, la netteté et la rapidité de la narration, sont des 
qualités trop estimables pour qu'on ne lui en sache pas 
gré , et c'est ce qui m'a décidé à en parler ici. 

Le même auteur a, d'ailleurs , fort bien réussi dans des 
contes de la plus petite dimension; les exemples suivants 
en fourniront la preuve; voici d'abord son Homme af- 
fairé : 

Je te tiens donc enfin, fripon hupé. 

Depuis six mois et plus que tu m'évites , 

Rends-moi l'argent que tu m'as attrapé. 

Ou ce bâton , comme tu le mérites 

(i) Les Loisirs, etc., p. 62 . 



464 tIVBE II. — POÉSIE NARRATIVE. 

— Pardon, monsieur, d'affaires occupé , 
Je ne suis pas à ce que. vous me dites (i). 

La narration suivante est plus courte encore ; la pensée 
en est, en même temps, plus complète et mieux arrêtée: 

Champagne un beau matin reçut cent coups de gaule 
Que depuis plus d'un an lui promettait Lafleur : 
« Dieu soit loué, dit-il, en se frottant l'épaule, 
Me voilà guéri de la peur » (a). 

La Saignée à toutes fins est un peu plus )ong;ue. Le com- 
mencement en est un peu embarrassé et chargé de mots 
inutiles^ mais la terminaison est aussi piquante que na- 
turelle. 

Monsieur Purgon , quelle détresse ! 
J'en suis encore tout pantois. 

— Qu'est-ce donc? — Ma pauvre maîtresse 
Sans pouls, sans mouvement, sans voiz^ 
Depuis une heure est en faiblesse. 

— Sus, prenez les devants, François, 
Dites qu'on la saigne bien vite. 

— Oui, monsieur He docteur, j'y cours : 
Et si c'est Une mort subite? 

— Dites qu'on la saigne toujours (3). 

11 est à remarquer que , dans cette réponse , c'est l'expres- 
sion de la pensée plutôt que la pensée elle-même qui nous 
fait rire; la réponse est, en effet, très-naturelle et três- 
raisonnable : « Qu'on la saigne. — Et si elle est morte? 
dit le domestique. — Dans ce cas , répond le médecin , la 
saignée ne lui peut faire aucun mal , et c'est toujours une 
bonne précaution )>. Sous cette forme , cette réponse n'au- 
rait rien de plaisant; et quoique notre dernier vers dise 
au fond absolument la même cbose, il est, lui , très-pi- 
quant^ parce qu'il nous représente un homme tellement 
infatué de son remède, qu'il veut faire saigner même un 
mort. 

(i) Le& LoisirSy etc.; p. 92, {V) Les Loisirs, p. m. 

(î)p. 9H. 



SECTIOIf V. — COÏÎTÈS iBRÏlFS. 4^^ 

Un ami de M. Pons^, plus célèbre que lui à juste titre, 
Andrieux, a (ait un petit conte bref, où il n'y a à peu prés 
rien à reprendre que la fin du second vers : 

Certain satirique en colère 

Disait un jonr haussant le ton , 

Que de sa main certain confrère 

Recevrait cent coups de bâton. 

« Cent, dit quelqu'un^ pourquoi pas mille? 

Satisfaites votre courroux : 

Donner n*est pas bien difficile 

Quand on est en fonds comme vous » (i)* 

Legouvé 9 dont nous n'aurons pas à louer beaucoup le 
talent poétique , a quelquefois réussi dans le conte bref ; 
le suivant , sur la prompte consolation d'une femme , est 
vraiment comique. 

Une Laïs perdit Tamant le plus fidèle : 

On la disait en pleurs ; un ami court chez elle : 

Il la trouve riant en face d'un miroir : 

« Vous me surprenez fort, dit-il à la donzelle , 

Je vous croyais au désespoir ». 

« Ah ! lui répond soudain la belle. 

C'est hier qu'il fallait me voir » . 

Le Scrupule est peut-être .meilleur encore ^ du moins il 
est plus court ; et c'est un mérite quand cette brièveté ne 
nuit pas à la clarté de la pensée. 

Un prélat déjeûnait. Un abbé vint chez lui : 

« Mettez- vous là, mou cher ». L'abbé discret refuse. 

« J'ai déjeûné deux foi5, je ne puis ». — « Belle excuse. 

Vous déjeûnerez trois ». — « Non, c'est jeûne aujourd'hui ». 

Je ne connais rien de plus comique que cette réponse, 
rapprochée de l'aveu, qui commence le troisième vers. 

Il est inutile de citer ici d'autres exemples de ce genre 
de poème ; bien que la perfection y soit , comme partout, 

(i) ÂNDRiEUX, OEuvres complètes, t. VI, p. 32, 



466 LIVRE II, — • POÉSIE NARRATIVE. 

fort difficile et assez rare , on ne la cemarque pas toujours 
assez; et le titre de poésies fugitives ^ qu'on donne volon- 
tiers à toutes ces petites pièces, fait qu'on les lit souvent 
sans se rappeler le nom des auteurs : par là , il arrive 
qu'un peu plus tard elles entrent à peine dans la littérature 
d'une époque, si elles n'ont pas été recueillies et réunies 
dans des œuvres complètes. Je ne crains pas de dire que 
c'est un malheur littéraire ; les Français ont si bien et si 
constamment réussi dans ces petites narrations , qu'un re* 
cueil bien fait de ce que nous avons produit de mieux, 
disposé dans l'ordre chronologique des auteurs, quelque 
petit que fût le bagage de chacun , offrirait aux amis de 
la perfection du style et du bon langage français, une lec- 
ture on ne peut plus intéressante, et contribuerait peut- 
être à faire apprécier le caractère particulier de notre 
langue. 



FIN DU TOME PREMIER. 



TABLE ANAIYIIOCE II SÏNOPIIOBE 

DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUiMÈ. 

PRÉFACE, p. vàxij. 

DISCOURS SUR l'époque impériale, p. i à 4o> 
LIVRE I. — POÉSIE LYRIQUE, p. 4i à i85. 
SECTION I. — Définitions et Divisions , p. 4i ^ ^9* 

Lecture \, p. 4» à 69; ordre historique, p. 4i» ordre dogmatique^ 
p. 4^ *> division des ouvrages, p. 45 ; poèmes en prose, p. 49 *, divers 
sens donnés au mot poésie, p. 5a ; caractères de la critique , p. Sy. 

SECTION II. — Odes, Dithyrambes, p. 59 à 137. 

Lecture 11, p. 5g à 70; Fontanes, p. 60; Delilie, p. 67. 

Lecture 111, p. 70 à 79; Desorgues, p. 70; Crouzet, p. 71 ; Théve- 
ueau, p. 75. 

Lecture IV, p. 79 à 96; Lebrun , savie, p. |^; ses odes, p. 83, 

Lecture V, p. 96 à i lo ; Chénier, p. 96. 

Lecture VI, p. 110 à 1 35 ; D'Avrigny, p. iio;M. P. Lebrun, p, 11 5. 

Lecture Vil, p. 126 à 187. Hommages poétiques à leurs Majestés Im- 
périales, p. 135 à 137; Mallet, p. 126; M. Baour-Lormian , p. i3o; 
Loyson; p. i3o; M. Barjaad , p. i3o; M. C. Delavigne, p. i3p; 
Parseval, p. i3i; M. Tissot,p. i3i*, Millevoie, p. i32; Arnault , 
p. i33; M. Denne-Baron , p. i34; M. Viennet, p. i34; M. Sou- 
met, p. i35. 

SECTION III. — Les Traductions, p. 137 à 162. 

Lecture VUI, p. i37 à i49; De Saint -Victor, Anacréon, p. iSy; 

Daru, p. 142; Horace , p. i44* 
Lecture IX, p, 149 a 162; M. Baour - Lormian, p. 149; Ossian^ 

p. i5o. 

SECTION IV. — Chansons, Vaudevilles, p. 162 à 1 85. 

Lecture X, p. 162 a 173; Barré, p. i63; Desprez, p. i64; .Ségur 
aine, p. 164 ; Ségur jeune, p. 166 ; Goufte, p. 168; M. Jouy,p. 172; 
Moreau, p. 173. 

Lecture XI, p. 173 à i85 ; Désaugiers, p. 173; M.Béranger, p. i8o« 

LIVRE IL — POÉSIE NARRATIFE, p. 186 à 466. 
SECTION I. — Epopées régulières , p. 186 à 296. 

Lecture W\, p. 186 à 20 3; Campenon (1) , VEnfant prodigue, 
p. 187; Dumesnil, Oreste, p. 191 ; M. Denne-Varon , Héro et 
Lcandre, p. 197, 
Lecture Xlll, p. 2o3 à 218; Fontanes, la Grèce sauvée , p. 2o3; 
Luce de Laucivai, Achille à Scyws , p. 207, 

(0 Mort pendant l'impresiioa de ce volume. 



468 TABLE ANALYTIQUE ET SYNOPTIQUE. 

Lecture XIV, p. ai8 à a3i; M. de Saint -Marcel, Charles - Martel , 

p. ai8; Pamy, Isnel etJsléga, p. 220 \ les Rosecroix, p. 225. 
Lecture XV , p. 281 à 260 ; Millevoie, p. 23/i;Jlfred, p. 237 ; Char-' 

lemagne à Pavie, p. 238; Théveneau, p. 288 ; Charlemagne , p. 289; 

Lucien Bonaparte; C Eglise délivrée, p, 240; M. d'Arlincourt , /<i 

Caroléide, p. 24^. 
Lecture XVI, p. 25oà 270; Dorion, la Bataille dHastings ^ p. 260; 

M. Briflaut, Rosamondct p* 2 58 ; Masson, les Helvétiens ,p. 262. 
Lecture XVIÏ, p. 271 à 282; Lemerder , «ilfoïstf , p. 27a; Homère^ 

p. 278; Alexandre, p. 279. 
Lecture XVIII, p. 282 à 296; Leraercier , CJtlanliade, p. 282, 

SECTION IL — Les Traductions , p. 296 à 359. 

Lecture XIX, p. 296 à 3i3 ; l'Iliade, p. 297 ; Âignan , p. 3o3. 

Lecture XX, p. 3i3 à 328; CEnéide, p. 3i3;DelilIe, p. 3i4; Gas- 
ton, p. 32 2 ; Becquey, p. 326. 

Lecture XXI, p. 3 28 à 344; la Jérusalem délivrée, La Harpe, p. 329; 
Clément, p. 334 \ M. Baour-Lormian, p. 338. 

Lecture XXII, p. 345 à 359; les Métamorphoses et les Fastes, de 
Saint-Ange, p. 345; le Paradis perdu , Delille, p. 35 1. 

SECTION m. — Poèmes cycliques , p. 359 à 443. 

Lecture XXIII, p. 359 à 374» Lebrun, la FeiUée du Parnasse, 
p. 359.;Parseval, les Amours épiques, p. 36 1 ; Esménard , la Na- 
vigation, p. 365 ; M. Roux de Rochelle, les Trois Ages, p. 369. 

Lecture XXIV , p. 874 à 390; Pamy , p. 374 ; la Guerre des Dieux, 
p. 375; le Paradis perdu, p. 877; Us Galanteries de la Bible, 
p. 379; Lemercier, les Quatre Métamorphoses,' p. 879; les Trois 
Fanatiques, p. 38o; la Mérovéide, p. 382 ; les Ages français, p. 386. 

Lecture XXV, p. 890 à 4o3; Lemercier, /a Panhypocrisiade, p. 390. 

Lecture XXVI, p. 4o3à43o ; CreuzédeLesser, la Chevalerie, ip. 4o3; 
la Table Ronde, p. 409 ; Amadis, p. 4^5 ; Roland, p. 417* 

Lecture XXVII, p. 4 3o à 442 ; M. Viennet, la PhîUppide, p. 43o. 

SECTION IV. — Contes, p. 44^ à 458. 

Lccfurtf XXVIIl , p. 442^458; Daru, p. 443; M. Baour-Lormian, 
p. 444 ; Andrieuz, p. 44^ ; Deguerle, p 4^2* 
SECTION V. — Contes brefs , p. 4^8 à ^66. 
Lecture XXIX, p. 458 à 466 ; Gobet, p. 4^9; Lallemand, p. 4^0; 
M. Pons , p. 4^1 ; Audrieux , p. 465 ; Legouvé , p. 465. 



FIN DB LA TABLE DU TOME PREMIER. 



Bar-sue-Seinb. — Imp. de SâILLARD, 



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