(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Remarks on transportation, and on a recent defence of the system;"

This is a digital copy of a book that was preserved for generations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project 
to make the world's books discoverable online. 

It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject 
to copyright or whose legal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books 
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover. 

Marks, notations and other marginalia present in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journey from the 
publisher to a library and finally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the 
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we have taken steps to 
prevent abuse by commercial parties, including placing technical restrictions on automated querying. 

We also ask that you: 

+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use these files for 
personal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort to Google's system: If you are conducting research on machine 
translation, optical character recognition or other areas where access to a large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the 
use of public domain materials for these purposes and may be able to help. 

+ Maintain attribution The Google "watermark" you see on each file is essential for informing people about this project and helping them find 
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it legal Whatever your use, remember that you are responsible for ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just 
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other 
countries. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can't offer guidance on whether any specific use of 
any specific book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner 
anywhere in the world. Copyright infringement liability can be quite severe. 

About Google Book Search 

Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full text of this book on the web 



at |http : //books . google . com/ 




A propos de ce livre 

Ceci est une copie numerique d'un ouvrage conserve depuis des generations dans les rayonnages d'une bibliotheque avant d'etre numerise avec 
precaution par Google dans le cadre d'un projet visant a permettre aux internautes de decouvrir 1' ensemble du patrimoine litteraire mondial en 
ligne. 

Ce livre etant relativement ancien, il n'est plus protege par la loi sur les droits d'auteur et appartient a present au domaine public. L' expression 
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n' a jamais ete soumis aux droits d'auteur ou que ses droits legaux sont arrives a 
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays a 1' autre. Les livres libres de droit sont 
autant de liens avec le passe. lis sont les temoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont 
trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page et autres annotations en marge du texte presentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 
du long chemin parcouru par 1' ouvrage depuis la maison d' edition en passant par la bibliotheque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d 'utilisation 

Google est tier de travailler en partenariat avec des bibliotheques a la numerisation des ouvrages appartenant au domaine public et de les rendre 
ainsi accessibles a tous. Ces livres sont en effet la propriete de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
II s'agit toutefois d'un projet couteux. Par consequent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inepuisables, nous avons pris les 
dispositions necessaires afin de prevenir les eventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requetes automatisees. 

Nous vous demandons egalement de: 

+ Ne pas utiliser les fichier s a des fins commerciales Nous avons congu le programme Google Recherche de Livres a I'usage des particuliers. 
Nous vous demandons done d' utiliser uniquement ces fichiers a des fins personnelles. lis ne sauraient en effet etre employes dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas proceder a des requetes automatisees N'envoyez aucune requete automatisee quelle qu'elle soit au systeme Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caracteres ou tout autre domaine necessitant de disposer 
d'importantes quantites de texte, n'hesitez pas a nous contacter. Nous encourageons pour la realisation de ce type de travaux I'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serious heureux de vous etre utile. 

+ Nepas supprimer r attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'acceder a davantage de documents par I'intermediaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la legalite Quelle que soit I'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilite de 
veiller a respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public americain, n'en deduisez pas pour autant qu'il en va de meme dans 
les autres pays. La duree legale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays a I'autre. Nous ne sommes done pas en mesure de repertorier 
les ouvrages dont I'utilisation est autorisee et ceux dont elle ne Test pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci pent etre utilise de quelque fagon que ce soit dans le monde entier. La condamnation a laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur pent etre severe. 

A propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et I'acces a un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le frangais, Google souhaite 
contribuer a promouvoir la diversite culturelle grace a Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de decouvrir le patrimoine litteraire mondial, tout en aidant les auteurs et les editeurs a elargir leur public. Vous pouvez effectuer 



des recherches en ligne dans le texte integral de cet ouvrage a I'adresse lhttp : //books .google . com 



if, 



t 






-> 







y 




V 



w 



/ 



\ 



V 



^ 



I 

^ 




II I ST 01 HE 



l»K I.A 



SCIKNCE POLITIOUE 

h\\s sLs IJMlMMsrs \\\a: la M(MULK 



A LA MEME LIBRAIRIE 

AUTRES OUVRAGES DE M. PAUL JANET 



Les causes finales. 2* ^dit., 1 vol. in-8 dc la Biblioth^que de 
pfUlosophie conUmporaine, 10 fr. 

Le Mat^rialisme contemporain. 4* ^dit., 1 vol. iii-18 de la 
BibliotfUque de philosophie contemporaine . . 2 fr. 50 

La crise philosophlque. Tainr, Renan^ Vaciierot, Littrk. 
1vol. in-lS dels. Bib liothSque dephilosophie contemporaine, 2 fr. 50 

Philosophic de la Revolution fran^aisc. 3« edit. 1 vol. in-is 
dc la Bibliothique de philosophie contemporaine 2 fr. 50 

Saint-Simon et le Saint-Simonisme. 1 vol. in- 18 dc la 
Bibliothique de philosophie contemporaine 2 fr. 50 

Les origines du socialisme contemporain. •l'* edit , 1 vol. 
in-18 dc la Bibliothique de philosophie contemporaine. 2 fr. 50 

DieU) rhomme et la beatitude. (CEuvrc in<^dite de Spinoza). 
1 vol. in-18 de la Bibliothi^que de philottop Me contemporaine. 2 fr. 50 

Le m^diateur plastique de Cudworth. 1 broch. in-8. 1 fr. 

Leibniz, ocuvres phllosophiques, avcc introduction ct notes 
par M. I^AUL Janet, 1 vol. in-8 16 fr. 

Leibniz, nouveaux essais sur Fentendement humain. 

Avant-proix)s ct livre premier pr^cddes des reflexions de Locke. 
Nouvelle Edition avec introduction, analyse et notes. 1 vol. in-12 
do la Bibliothique classique d'ouvrages phllosophiques ... 1 fr. 



Traits 616mentaire de philosophic. 1 vol. in-8 (Librairie 
Ch. Delagrave) 9 fr. 50 

La Morale. 3* odit., 1 vol. in-8. (Librairie Ch, Delagrave) 7 fr. 50 

Victor Cousin et son ceuvre philosophlque. 1 vol. in-8. 
{Librairie Qalmmn-Li^vy) 7 fr. 50 



TOUHS, IMP. ARRAULT ET C*. 



HISTOIRE 



SCIENCE POLITIQUE 



DANS ' '• > ■■ ■'"' ' 



..' ■• ; ; o 
SES RAPPORTS AVEC LA MORALE 



PAUL JANET 

■ KMIRF. DR L'WSTITl'T, PROPRSKEIR A~i.A FACl'l.Tl^. DES LF.TTRRS DF. PARIS 



TROisi^ME Edition 

REVUE, REMANl^E ET CONSID^RABLEXERT AUtiMENTtE 

(>u\ragr r<iuninnr |>ar rAradrmie dcs sciences moralcH ct politiqucs 
et |iar rAradrniio rranv«ii!^ 



TOME SECOND 



PARIS 

ANCIENNE UBRAIRIK GERMER RAILLIERE ET C'* 

FELIX ALCAN. EDITEUR 
KVS, Boulevard Saint - Germain , 108 

Too* druiu rk%tr9k%. 



LIVRE TROISIEME 

RENAISSANCE ET R£F0RME 



(si-ite) 



r.iiAPiTHE in 



ti POUTtQVZ PttOTESTANTK 



Morale el (»olit»«ine <lo Luther. — S;i ilicorie *\o la ;?race. — Su leiipp 
aui |»aj*sin»i; se« uireii cuir I'instjrreelion: sa iliroHe »ftj jtiMrituel el 
dij l<*mporeL — ^ PolUujue d«^ Mrlnnclilon ; sa poli*nik|ue coiitre U*^ 
anftbaplifi|p« ; di^fenisc de raiilorite ci\'iW: sa diK trine sur h pr«i- 
prii*te; sort i>(»mioQ 8ur Lu Ubrrle dt* eoni^iciiee. — l^^tstiilioii tH 
Tlit«t>diirr de Dr'xe. Du drail df puniv Ira /i^rfViV/iiM; lr(*is |»()iiil5 : 
I* fjut i! piinir llieri*«ieT 2* !t> droit do punir u(i|nirli(*nt-il an ma- 
r IT 3* la |teine (loilH»lte etre la fieine de luorl? sirK'JmenL^ 

* n»; repon$**H d«* de iti'/e. — Calvin : sa ihi^orie *hi ^'*iuver- 

uri»4i lii * imI; (^n npinion »ur les divon^es fonnes du gouvrniement. 
— Krarn.oK Hotmail : Frann)-(*n(iin. -^ Hubert Lanpuel : Vlnttiviw 
rvntra tyrahtmx; lh«''one du eonirat; double lonlriit : 1* enlre l)ieu» 
if rol el Ir p<*ufde; 2* enlre 1r peiiple pI le roi. Droit de Hon-cibrls- 
"' iil de rt^*UtAoee, A c|ui appartietit ce droil? Itt*|Hmse au% 
l>t*ji tUverf ea* ou ce droit esi li'|<itinu\ De la loi. Du iiouvoir 
do I ' propnete dcj* bicns. Dt* la tyruauie. — iJuehartuii, 

be J' !/iU4i S coins. — A 1 thus in h, PoUtica methodirt' d^gnttn, 

Le ivi* diele est le vrai coninient'ement des temps ino- 

denic«» : ri^lc de lutii*s H de discoriles? niiHi^c* confuse des 

spclrs. i\v% €'eolr« el di*« parlis, bhoraloire ardi^nt rt tiiniul- 

tien, oil iiop^Tent a b foLs stann nnthode el sans (ndre les 

Iakct. — Sdetice |Miliiu|ue, \\. — I 



Z RENAISSANCE ET Rl&FORME 

transformations Ics plus contraircs, le xvi« siecle, sans avoir 
rien amcne a tcrme, a tout commence, a tout entrepris, et il a 
nourri des debris de son genie impatient et demesure les sie- 
cles suivants qui le n^econnaissaient et le dedaignaient. 

Le xvn° siecle, en effet, du haut de sa fiere et pleine 
majeste, semble ignorer presque completement le wf, et se 
persuade qu'il est Iui-m6me Taccomplissement des temps. Le 
xvm® siecle, dans I'ardeur de ses luttes et dans Torgueilleux 
enivrement de ses csperanccs, croit que tout commence avec 
lui, et enveloppe le xvi® siecle dans Taccusation de barbaric 
dont il fletrissait le moyen Age. C'est de nos jours seulemcnt, 
que Ton est remont^ jusqu*au xvi° siicle pour chercher Torigine 
des idees que le xvm® et la Revolution ont repandues dons 
TEurope. C'est ainsi que ce siecle est devenu une sorte de 
champ de bataille, oil se rencontrent les amis et les ennemis 
de la societe moderne. C'est la qu'a commence, selon les uns, 
la degeneration, selon les autres, la regeneration de la societe 
europeenne : c'est la qu*est le berceau de nos libertes, ou de 
notre anarchic, selon le point de vue que Ton choisit. La foi 
divis^e, Topinion individuelle remplac-ant I'autorite sacree de 
la tradition, les particuliers discutant les gouvernenfents, et le 
peuple se mettant au-dessus de ses chefs naturels, par conse- 
quent toute hierarchic detruite, le respect aneanti, Tautorite 
humiliee, et enfin Tordre social renvcrse, voila les maux qu'a 
produits le xvi® sikde : ainsi parlent ses adversaires. Mais ses 
admirateurs le louent au contraire d'avoir ramene la religion h 
sa source, la conscience; d*avoir subordonnd Tautorite a 
la raison, et soumis le prejugd a Texamen, d*avoir ose dis- 
cuter les titres des souverainetes etablies et d 'avoir rappele 
aux chefs des peuples qu'ils sont des magistrats et non des 
maitres. Tel est le conflit que soul^ve encore le xvi'' siecle a 
I'heure qu'il est; et xe n'est pas seulemcnt une querelle d'^ru- 
dits, mais un problcme present et ardent, qui met en ^veil les 
passions les plus vives de notre temps. 
Ge n'est pas toutefois dans la philosophic morale qu*il faut 



LlTHBtl ^^^^T 3 

tier la {grandeur el roriginitliie il*^ cc siede; cost surtout 
BS la iheologic el dans la |M>Iili(|iio ; vi dp ces deux grandes 
icms, c'esl la iiremiere qui a d«*tLTuiiTip laiilre. C Vsi la 
Jugie (|ut, mellanl 1 Kurope eii feu, parlui^'eanlles jjeiiphvs, 
iliris;ini les mijets el les rois, ameua lespariisi comlnUlre par 
Isi plunH* eu ni^ine temps que par les armes, a recherdier leurs 
idr^iU el a les discuter, a lue^urer les iimiu*!; du devoir 
I olM^KHaiiee ou da tlroit de iu*sbuniee, el enlin a examiuer 
Tongine rtes souveraiiieies el des gouveniemenis. G'esi done 
lie b Herornu' nue sout uvs le* grands tlrhals poliliques qui 
om rempli len trois tleriders sietles el dt>m la deruiere explo* 
Mon a Hi* la Hevoluliuii de 17S9. 

LtrniKR. ^ ItieD de jilus eoulraire ;i la verile que de voir 
LuUier uue sorle ile |>Iiilusophe, defenseur du libre 
1^ dmutlaul la rt'ligioa comiite urn- a^uvn* iuuriaiue, 
jalimx de b reiidre plus siuiple, plus elaire, moins revollanle 
fKHir la ratsou. Lullter est avatU tnul uu Ifienlogieii. Son plus 
Unuid grief eonlre TEglise roruaine, e'esl d avoir t*hange la 
irligtcm en philonophiep d'avoir place la foi, qui pour lui est 
It k* chriHtiauisme, au milieu de^ autres verlus eouiuie ses 
lh*H (1); d av«»ir sid»slilu<* uue religion fornielle el liUerale 
i la religiiui vive el interieure des apoiren et de saiut Paul* La 
ii»ii, pour Luilier eouuue pour Gersou, est un<; (ruvre 
1} ' ' iniericure*, el non deludes logiqni^s el de 

^lii riaiiuu!* ; » Pour nioi, dil-il, agile pur dv mm'- 

rahles leiilalicmiif je puis espcrer avoir reeyeilli (juelques 
gfMitl4*» tie foi, etj'en ^uirlerai sinon avec |»lus d'eli»gauee, du 
OMliiis avec pluH de solidtte que cv^ disput(^rs ItUeranx el sublils, 
Ipii r» oiil iltiiH*»rU* jusqua j>n -srnl, sans st* eomprendre eux- 
* [i]^ • La llieulogie »ehola«^tique parais!iait done i^Lulher 
h »#'« dt«^fiples uui' sorU- de pharisaisjup. 11 pivf^Tail ilc 
aruup 1 ' ilN'iildgir myi*ili(pH% uiain la Irouvait eneore irop 



Ly&h«r, IH' ni>€fL ehriti, Fidoai mier viriuks^i acu soetas, nu- 



4 RENAISSA>XE ET REF RME 

esclave de la scholastique. Lcs araes pieuses de ce temps-la 
avaient soif de Tesprit que les doctcurs avaicnl elouffe sous la 
lettre. La fut le secret de la puissance de Lutlier, qui ne s'ex- 
pliquera jamais sufQsamment par de petites passions. Nous 
n'avons pas a discuter sa theologie. Mais on ne pent nier qu'en 
reveillant I'csprit religieux, et I'ardeur de la foi, Luther n'ait 
grandeinent servi a renouveler le christianisme, je ne dis pas 
seulement dans le sein de la Heforme, mais dans r£glisc 
orthodoxe elle-m^me, regeneree par la lutte. 

En elle-m^me, la theologie morale de Luther est bien plus 
contraire a la philosophic que la theologie scholastique. Car 
elle n'est au fond que la negation de la morale naturelle. EUe 
repose sur deux principes : 1° que la volonte de I'homme n'est 
point libre, mais esclave ; 2*^ que toules les actions morales, 
qui ne dcrivent que de la volonte de riiomme, sont des 
peches (1). Or ces deux principes sont le renversement de 
toute philosophic morale. Si la volonte est «aturellement 
esclave, il n'y a pas pour elle de loi naturelle; si toutes les ac- 
tions nalurelles sont des peches, il n'y a point de vertu. II est 
vrai que Luther, apres avoir proclame Tesclavage de la vo- 
lonte, la releve de ce joug par la grace et par la foi, et qu'il 
declare que le Chretien est la plus libre des creatures de 
Dieu (2). Mais cette liberte surnaturelle, obtenue par Taction 
divine de Dieu sur Tame, ne pent pas etre Tobjet de Texamen 
et de la demonstration pliilosophique, et ce couronnemtnt de 
la doctrine confirme ce que nous avons dit : c'ost que, dans la 
doctrine de Luther, la morale se confond absolument avec la 
theologie (3). 

(1) Luth., Oper, lot., i, p. 55-56. 

(2) De libert, Christiana. 

(3) La consequence evidente de ces principes eut etc le sacrifice 
absolu de la philosophie. Heureusement ces idees dtroites et absolues 
furent temper^es par celui qui, apres Luther, devint le chef de I'E- 
glise, et dout Tesprit distingu6 et Je caractere conciliant ont m<5rite 
les symathiques cloges de Bossuet, le savant et judicieux M^lanch- 
ton. Get excellent esprit sentit bien que ce serait perdre la cause de 
la Keforme que de la scparer tout k fait do la philosophie, ou de la 



LITHKR 



On no voil pas, vn effrl, que ces priiirijH's lheolo«^i<ni('s 
rnCraimisstMit par eii\-mt*mes les cons«*<itj<*ii(M*s potili(|iit\s 
qu'cin lour atlribuo d orrliiiuiiH?. Le vrai princip« cle Liillier est 
plui-ri : la v(>(onle rsi es<1av(^ par nalmv; riiomjue rfcsi 
Ibn* que par la gi\UT i\e Diru. \}ne\ rapporl reliv liberie siir- 
iialurc*lU\ tibleniio par une sorlc do mirael(% poiivaiuile avoir 
anr la lilxTii* poliiiqin' H rogaliii' scKnalr? Thi invfique toii- 
joors lo libro oxatiu^n* oommo lo pririoipo protosianl par oxool- 
UiKv. Jf oroi.H loi qiril faiil s'ontrndr(\ Lt* libro cxaiiion a olo 
ir LiiUrt iin nioyon> el non uii prinoipo. 11 sen est sorvi el 
laJl oontminl do s't-n sorvir (*our elaltlir son vrai prinoipi*, 
Iqiii otait la loulo-puissanoe dr la fni rl tie la grare. Ce qn il 
rfprocbail a Th'lgliso caUioIiqiu\ vv n\H'Mi poiiii dv ric pas 
a*Tordor a rbi)iiuno« niais dr kii a<'Ojrr«|(»r Imp oi do di- 
linuor la pari do JosiiH-dhrisL OUo durlrino, en ello-momo, 
bioii loiri<rotro favorable an librt* i*\anion; et si on la stip- 
po**! univorsollemoril adoplio, loin de le rav(Jriser, ollol otoiif- 
niil m*oe5i!iatromoni. Mais etaid alters no(ivi1Ii% on ibi moinn 
vinlraire ii la diMHriiie n'ijriaiilo, v\\e j\r pinivaii olre ctatdio 
que par la discussion el par la critique. L oxainon fnt done 
|w)fir Lnther uno n«*('essit(' tie sa f>osititni, ei non [las nn Ynil. 
Son liut elail d'elablir la doolrino rie la gnioe. el non le droll 
ctVianiPfi, el Ton no pent snf>|M)ser que son tlossoin fiii do 
pirpariT des Curlosladl, di»s Zwin^de el ik\^ Calvin. Mais 
reicmple qull a d»mnt'% d an ires le suivirenU el Ton eiablit 

iin<^ alUanec incorisidenV aver* t-es philosophies 
ires, <|ui dt* touU^s jKirts as^piratrnt n proiulro la 
W rulilite dc la m^moiu** c^orail imc 

.iiainHaiK^cs liiy-rali'tj r>it utic injure 
' Hj g. rini huniain Ic «1uu\ oniem**iU dt*^ 
arttum conUmittHh vontumetia est mlventts 
I. MP ri<^on*^iliri la loi av< r- la idiilusuphir <lns 
1 \%x m.iiiui'*' lo mAmc Inivail qii»^ HiiatThumas 
..' dn rnoyr'ii Ak«, rtinitnt irAristotc et do TiCvan- 
^ Vhpitomr' phtio$offhi7t! mornU* de M/ilanchU:*n, 

<< ^ * ct ronsuU'^ Jivci! inukt''t, boaimoup inoins pour 

• J I ', quecommcs urie tetiiaiivo rurit^U!>e do rcconi'i- 

li.iii , uitophi^ «*1 la lh<!*rdogie, , thvu^ uu lornps ei thin* 

mo fs^tiM fort ppu rliat|>o>»6s uiix iranj»aetionM. 



A rift. « O/. 

tMI. • t 



6 RErfAISSANCE ET R^TORME 

centre lul la doctrine de I'Eucharistie, comme il avail etabli 
celle de la grlce. C'est ainsi que le llbre examen s'imposa au 
protestanlisme. L'accessolre devint le principal, et la forme 
devora plus ou moins le fond. 

II en fut de meme dans les questions poliliques et sociales. 
La liberte spirituelle du Chretien n'entrainait pas du tout, 
comme consequence necessaire, la liberte temporelle du serf 
ou du sujet. C'est pourquoi Luther, choisi comme arbilre entre 
les paysans et les seigneurs , prenait parti contre les paysans, 
quelque justes que fussent leurs demandes (1) : « Vous vou- 
lez aflranchir, leur disait-il, vos personnes et vos biens. Vous 
convoitez le pouvoir et les biens de la terre. Vous ne voulez 
souffrir. aucun tort. L'fivangile, au contraire, n*a nul souci de 
ces choses, et place la vie exterieure dans la souffrance. Tin- 
justice, la croix, la patience, et le mepris de la >ie, comme de 
toute affaire de ce monde... Souffrir! souffrir! La croix! la 
croix ! Voila la loi qu'enseigne le Christ ! II n'y en a pas d'au- 
tre (2). » Paroles admirables, sans doute, mais desesperantes 
pour Topprime, et qui nous montrent la difference qu1l faul 
faire entre Tesprit de la Rdforme des premiers temps, et Tes- 
prit philosophiquc qui s*y mf»la plus tard. Luther reconnall 
que les demandes des paysans c ne sonl point contraires au 
droit naturel et i lequitd ». Mais ce qui leur est contraire, 
c'est de vouloir les arracher h Tautorite par la violence, c Nul 
n'est juge dans sa propre* cause , dit-il, les fautes de Tautorite 
n'excusent pas la rdvolte. Tout homme n'est point appele a 

(1) II est injuste de confondre les reclamations des paysans, au ' 
temps de Luther, avec les utopies subversives des anabaptistes. 
Voici quels ^taient les articles de la petition des paysans. lis de- 
mandaient; qu'on leur permit la chasse et la pftche; — qu'on mode- 
rAt les corv^es ; — qu'il leur fiit permis de posseder des funds de terre 
en propre et de prendre k bail les terres d'autrui ;— qoe les imposi- 
tions n'exc^dasscnt pas les revenus des fonds ; — qu'on fit cesser les 
Usurpations despres et des p&turages communs que la noblesse s'at* 
tribuait aux d^pens des vassaux ; — que I'habitude de payer un droit 
au seigneur k ia mort du p^re defamille fOt abolie, etc. Toutes ces 
reclamations n'avaient rien que de legitime. 

(2) Lettreaux paysans, Voy. Mdmoires de Luther, par M. Michelct. 



les mc^chnnts. L'aulorite de rtcriuii'e vient iei ti l'af)]>iii. 
Owe loole ftnie soil soumiso ^lux puissances sup<^ticures. Qui- 

iqiit prend lY»p<5e perira par I'epec. « Liiiher va plus loin 
'^fncort*; H, attaquaiil jiisqu aux princip»*s mriiirs qu'il dofla- 
rait lout ;\ Tboure conformes an tlvtni uaiiin*!, il prrnd pnrli 
pour le senrage eu s'appuyani sur rexemple dt»s pairiarehes, 
el snr raiitorite dc 5;aint Paul (1). Enfin il rotirlut, nvcf beau- 
coup de jusiesse, en disani: « Cesscz do parlin- de diVit vhvv- 
tien» dites plu(6t que c'cst Ic droit ualurel, !o droit humain 
i|iie vons re»vi'ndiquez. > 

Lullier etaii done au moins indilfereni , pour ne point dire 
hiistUe au\ reforinos sociales *pii pretend;dent s'autoriser de 
*es prineipes» vi s'inlroduire a 1 "ombre de son nom. 

EafiOf il est lelb^ment partisan de 1 ordre etabli, qn'i! ne 
\t*ui pas ineine d^uiie reftirnie re!i*^euse, si ellc nVsi pas 
pmvoqode, deiennim^e, realisee par Ic prince : « Tourne les 
n*gard<i vers i'autoritd, dil-il arhommedn peuple ; tant qnVUe 
^0** met pas la main ii rrinivn\ vi qnVlfe ne eomman^le pas, 
atsse reposer la main, la laiig^ni'el Ion frenr, el ne fe niele de 
rlMi, Mais si to peux decider rantaril<* k se metlpe i ra*uvre 
el h ordtmner^ faisvle. Si etle ne vein pas, in ne voiiflras pas 
mm |>l«s. Si tii persistes neannioins, lu es dt*ja iiijnsle el pire 
que Tanlre parti. Jc liendrais toujonrs avee le parti, tpielque 
I^Jimte qu U soil, qui suhit la revolte, et eanlre le |>arli, quel- 
qite juste qu'il soil, (pii la fail (,?). i Luther va |>lus loin eneore 
•ar ee (loiut i|ue la tlw^olof^je seholaslique : cellC'Ci admetlait 
5u m*Ans h n»slstanee pour ime eausi' juste eontre une cause 
injastf*. Luilier nadimtiuit pas que ces deux <-irconsfances 
ptis^trnt jamais jnsiilier I insurrerllf»ij : t Llnsurieclion, dil-il, 
n'f*it ft^Kinm* %*n aiicune maniere, elle n amcne jamais I'ain^* 
lionilion cpie Ton cherche par elle. LltisuriTCtJon n*a pas 

{{^ l^lire Hits paymtiK. Abraham ct Icj^autrcs pattiarchcs n'onUtU 
OM <:« mn^^i '!*'- -01 r^ T T L ' / saifti Paul r ■ Uempire de ce monde 
|0 fucdt «:; '/< dea persoimes, * 

if) Liith - I X, p. 113. — Schrifi an dtn Chrkh 



8 RENAISSAIiCE ET REFORMS 

de discernemenl, el d'ordinaire elle frappe les innocents plu- 
tdt que les coupables. Aussi la revolte n'est-elle jamais.juste, 
si juste qu'en soil le motif. Elle produit plus de mal que de 
bicn, comme dit le diclon, le mal produit le pire. L'autorite 
et le glaive, dit saint Paul {Rom,)y sont institues pour punir 
les mechants et proteger les bons, et empecher la revolte, 
Mais quand se leve le seigneur Omnes, il ne salt ni trouver, nj 
tenir la distinction entre les bons et les mechants. II frappe 
dans la masse au hasard (1), et ne peut rien faire sans com- 
riettre les plus grandes iniquites (2). > 

A vrai dire, les doctrines politiques de Lutlier ne furent pas 
seulement determinees par ses principes, mais encore par les 
intercuts et les circonstances. C*esl sur le pouvoir civil qu1l 
pouvait compter pour accomplir sa reforme. De li, la neces- 
site pour lui de le dcfendre, d'une part contre le peuple, de 
Tautre contre I'Eglise. A ce dernier point de vue, il est le con- 
tinuateur de ces grands pol^mistes du moyen age, qui defen- 
dirent I'empire contre le sacerdoce, les Dante, les Ockam, les 
Marsile de Padoue. 

Ne reconna!t-on pas les principes d'Ockam dans ces elo- 
quentes paroles ? « Le pape n'est pas le vicaire de Jdsus-Christ 
ressuscit^, mais de Jesus-Christ vivant sur cette terre. Car le 
Christ glorifi^ n'a pas besoln de vicaire. II est assis la-haut; il 



(1) Schlaget in den Haufen^ wie es triffL 

(2) Ibid,, ibid. — Un auteur catholique, M. Thonissen (le Socia- 
lisme depuis Vantiquili^ Paris, 1852, torn. I, p. 171), dit que Luther a 
po86 les principes du radicalisme r^volutionnaire, pour avoir dit quel- 
que part : u U n'y a point de chef ni de sup^rieur parmi les Chre- 
tiens, sinon le Christ seul et unique. Et quelle autorit^ pourrait exis- 
ter Id, puisque tous sont ^gaux, ont les m6mes droits, le m^me pou- 
voir, le mftme honneur? » Mais il s'agit de savoir si Luther parle ici 
au point de vue temporcl eu au point de vue spirituel. II est trcs 
vrai qu'en J4sus-Christ il n'y a point de maltre ; et saint Paul Tavait 
d^ji dit. Ce qui semble prouver que Luther parlait dans le m6me 
sens, c'est qu'il ajoute : t Le titre des prfetrcs et des 6v6ques n'est pas 
une autorite ou un pouvoir, mais un service ou une charge. » C'est 
pr^cisc^ment le langage m6me des papos lorsqu'ils s'appelaient eux- 
mfimes les serviteurs des serviteurs de Dieu (Voir CEuvres de Luther, 
6d. de I6na, II* part., p. 205). 



LITHER 9 

j¥^l, il sail, il rati el it peul lout, Le pape ne peiil v\rv que Ic 
du Clirist bumilic^, de cekii qui a pass<* sur la lerre en 

k*haiil, en souffrani, en tnnaillanl et en mourani, Mnis ih 

BYersenl les lermcs ; ilii preiiru»nl du Christ la fornit^ Irtom- 
phanie, H en donnent le pouvoir an pajHS et Us oublient 

ipletemenl le Christ humille (1). p Non seuleuiem Lniher 

ibol avee Oeknm renvahissemenl dn pouvoii*eee!e!^iastiquc% 
, eomme Wielrf el Jt-aii Muss, il dimne an pouvoii* civil 
line partie dw pouvoir spirilueL Selon lui, la dislinrtion des 

MX oitires, Toi-dre spiritu**! et IVirdre leinporel , est ariifi- 
p. • Thus Wn r'lu'eiieiis soril de Tordre spiriNH;!, et ne dil- 

ROt que par la diversile des foiietious: les fonclions du pun- 
iffiif dvH $w»ni lie punir les meehants et de recompenser les 
cios. ti doit done exereer ses fonetiDns dans touie la chre- 

ilt4% sann en exeeptiT le pape, \vs rvetpji'K, les prelres^ ele. 
Sll suffisait pour arrOler le pouvoir, et IVmpeeher d'exercer 

^ fCMietions, de lui oppowr ipi il est au*<iessous de aAul des 
r^nlrsg^urs, et en geni*ral de I ordre eeelesiasiique, il faudrail 
anp^'tier ^galejiieni len eordonniern, les tailleurs, les ehar- 
|i€nlJ'*r», le^ paystann, ele,, de foumrr de.s habits, des souliers, 
on m^foe a boire et a manner, et enfln de payer fermajje auK 
»*rt!lWa54liqtie* (2). Par eonst*qii(*nt , ipiand iva eiretmntanees 
rri%i*nl, I't que le pape scandalise la efireltenle, eelui qui le 
premier aura le pouvoir devra, en sii qualit*' de uK'ndire iideje 
du eorp^» faire en sorle quun eoneile verilalilement libie se 
^t'unUM^ (Ir, pernonn** ne fjmirra le mieux faire cjue le poii- 
\mr ii'HijHirel, car il appartieul a des cochretiens (3), el il doii 
arroniplir hi fonetion tpii lui a ete don nee pur Wum^ pariout 
oil i) lejii^e tn'ieeSHaire el ulile, .Ne derail il |ia» el range, i» il 
i-cialaJt un ineendie Aanfi um* vilk% que personne ne 8 en occu* 
fiikt, et que lout le nionde Iaiss;\l bn^ler er qui brule* sous 
p.^..f.-,i.. <|in^» rineendte a eonunenee dans la inaison nit**nu' du 



r den Haufen^ uue «f trifft^ p, ML 
Mifchrm^n , mitprinttift mUQftttiUh^ mifm^eKtig^, 



to RENAISSANCE ET R^IFORME 

bourgmeslre ? Combicn serait-il plus elrange encore qu'il en 
fAt ainsi dans la ville spirituelle du Christ, s'il cclatait un in- 
cendie de scandale, ful-ce dans le gouvernement du pape ou 
parlout ailleurs (1). i Ainsi, puisque le pouvoir tempOrel est 
une partie du corps chretien, il est par \h m^me de Tetat spi- 
rituel, tout en cxer^ant une oeuvre corporelle. 

Gette confusion nouvelle du spirituel et du temporel devait 
rendre aussi difficile aux protestants qu'aux catholiques la 
solution de la question de la llberte de conscience. II y a sans 
doute de tr^s belles paroles dans Luther, comme dans Calvin, 
en faveur de cette liberie ; mais ce sont des plaidoyers de 
circonstances ; et la force des principes a presque toujours et 
presque partout entrain^ la Riforme a une intolerance 6gale 
a celle du catholicisme. Luther dit avec une raison admira- 
ble: c C'est par les £critures et non par le feu quil faut 
convaincre les heretiques. Si c*^tait avoir du talent que de 
vaincre les heretiques par le feu, le bourreau serait le plus 
grand docteur de la terre. II suffimlt de bruler son adversaire 
apres s*en *tre rendu maitre par la force (2). • Mais ces belles 
paroles prononcees par Luther au commencement de la lutte, 
lorsqu'il n*etait encore qu'un heretique, et quil voyait devant 
lui le sort de Jean Huss, ne sont pas une doctrine, et n'dtablis 
sent pas suflfisamment le droit de confesser sa foi, et m^me de 
se tromper au point de vue religleux, sans que Tfitat puisse 
intervenir. Cette question ne se prcsente pour une doctrine 
que lorsqu'clle est triomphante. Jusqu'i la vicloire elle est 
necessairement pour la llberte. Les £glises, comme les partis, 
ne peuvent se juger que lorsqu'elles ont r^ussi. 

Si Lutlier avait vu avec peine les paysans se servir de ses 
principes pour Clever de justes reclamations contre les abus 
du pouvoir feodal, ce dut 6trc avec indignation quil vit les 
m6mes principes invoqu^s par les anabaptistes pour d^truire 
Tordre de la societe civile. En effet, parmi les articles des 

(1) Mitchristen^ mitpriestler, mitgeistlich, mitmdchtigf 31d. 
(2)/Wd.,p. 374. 



WfiLANCHTON 

paysans, il n'en est gfih>iv<|u«? nous iii* | missions cmii^ieMroraii- 
lounrtuii comnic juries : e'esl uiic protestiilioii lootlciw coiUi-e 
ksabus feodau\, Mais les ariicles des anabapiistos parai^saient 
Ht\' U? ronversemcnt dp loiii onlre social (I), Je no piwh pas 
de eel article cliimeriqiH! par lei|iiel ils di^fi'iidaifnl de lotiir 
Tep^, el que, par une sing:iiHiTe eoniradklion, ils soMleiiaienl 
|t*s arme^i a la main, mais de ceiiv qui posaiont en prineipe 
ratmlitlon des maj;:isti'alurt*s el de la enmnuinaulr des Idens. 
M^LA?!CHTON, — Le ilouK et savant iMi'danchtoi] s'arnia ron- 
Ire ces fanatiqiies de lautorite de rfierilure et du raisonnemenL 
n faoi disling!h*r, dit-iK I'fivmi'^ilt' et 1'ordre politiqne (;2). 
L^vangik* enseigne la juslice inierieyre ; il n'abolit pas I'ordre 
IKiliUque. Le« ma^dsUniliires ne viennent pas seiilement de la 
rolo«*i^p*'i'miJW«v* de Dieu, eoninie on dit quil permel les 
iiiau\. (Jiioiqne ee soient des erc^ations de la nature Imniaine, 
(*i«pciidant la raiHon iir i>cmn-aif stiflire a nialnieuir I'ordn' an 
mQirii des Inipie^, si rite n'eiail soutenne par le j^cours de 
Difii. Les jfOMvenH^tn<»nls sont done ToHivre de I)ieii, eomme 
lr« nH'olulionft i\cs saisons, le courii dn soleil, la feeondile de 
b tcrrc. Cesl liii quia dii aux rois: Vons i^iei^ des dienx, 
t*6st-ik*dire, vous re^ez par raon auloril**, De m^me que les 

• gAuilft onl feme de faire la guerre au eird, *l«' m^me les 
'noiiies oni enirepHs de rain* la j;uerre h louie la nature* en 
rropnl que la |>«*rfeetion consistiiit dans Ic renoin^ement a 
tuiit^ propriele el vu prefrraul leur genre de vie a la 
TIC* civile, qui avail tHe approuvee et ordomiee par Dieu, 
Tdleesl autwii I'erreur des anabaptistes, qui penseni qn1l esl 

I inlerdk dVxereer des mai^i^lnilures , de pr>ru*r les armes. 



(l| II ftuil dire que l6& diK!tiitie« des anJib&pllstoH dous sont tr^ 
^Qcmiiea {Vuir Sudro, IHstaire du commttnume, ^h, vui, ix, x}, 
•ylo, dftfi^ ftuQ article Anahapti$tt, t\fi )mrtu que Je la K'siHtJLn(!0 aux 

*-*v * ftMii lie la curnrnunaul'^ (Itj^ bicus ; ct il refute co 

coitunuiiaute den foniriies, II ont cerUiu que lei 
' ^^-'Hit uuo *Je» ncct*!» le^ plu* duuc«d ut left plu*s 

(t, ' V ^ . ^ Hi • i'^' t»neiil<3r# I. XII. Ditptttnthnet de rebut 



12 REIKAISSANCE ET RI^FORME 

d'exercer la justice, de pr^lcr serment. De m^me qu'il est 
permis aux Chretiens de jouir de I'air el de la lumiere, et de 
lous les bienfaits de Dieu, il leur est permis de jouir des insti- 
tuUons politiques, qui viennenl egalement de Dieu. II faut 
Eloigner les hommes de ces opinions superstitieuses, fanatiques 
et s^ditieuses, qui attaquent la dignite des choses civiles 
{dignitatem rerum civilium) (1), 

En disant que Dieu est Tauteur des institutions politiques, 
on ne veut pas dire qu'il ait institue une monarchie civile, 
c'est-a-dire ordonne d'obeir a un seul monarque. Non, il a 
seulement ordonne d'obeir auxroisetauxmagistratsexistants. 
Ainsi, ce n'est pas la volont^ immediate de Dieu, ou la conse- 
cration du souverain pontife qui a fondc Tempire de Charle- 
magne : c'est le droit de la guerre. C'est la prescription qui 
maintient cet empire parmi les Germains (2). L'ficriture sainte, 
dans le livre de Samuel, nous atteste que Dieu approuve toutes 
les formes de gouvemement civil, qui sont conformes a la 
raison : ici la liberte, la la servitude, et tons les degres dans la 
survitude. La liberte n'est pas I'anarchie. Elle consiste en ce 
que les hommes soient gouvemes par un droit'determinc, et 
que la puissance des rois soil limitee par les lois. La politique 
de MoKse n*est pas plus pour nous que la politique de Solon. 
II est permis de pref^rer les lois romaines aux lois de Moise : 
c*est Terreur de Carlostadt et de ses disciples de soutenir 
quil faut tout juger par Molse, et que les impies ne peuvent 
exercer aucune domination (3). 

Dans un autre de ses ecrits, dans sa Morale, oil il etablit le 
fondement du droit naturel (4), Melanchton etablit Torigine 
divine du gouvemement civil sur une raison remarquable : 
f Le nerf de la puissance politique, dit-il, est le supplice 
capital (5). > Or, Thomme n'aurait jamais ce droit de tuer un 

(1) Oper, Melanchtom\ vii, p. 699. 

(2) lifid., x,p. 711. 

(3) Ibid., XI, p. 712-3. 

(4) Epitome philosophias moralis, liber II. 

(5) Ibid., ch. IV, De Expressa politices potestatis institutione. — 



U^LANCUTON 13 

auirt* hoiuiiie, nii^me coiipabh^ sll ne s'y scntait pousse par 
un ordre divin. Cel ordre est eouti-im dans res partdes que; 
tHrn a diles ti Noe : • Si cpielqti iin leiKiiid le sang 4111111:1111, 
que son sanj; soil n-piiiidii par I lioiiime. * Quelques aiiU'ui's, 
dit MiHnnebUm, se sont irop froldeiiieul exprimes, en disant 
qiM* I autonte de la puissance polilique repose sui" ee que 
rinteUigence de la hn et de I ordre, dans ia laison tuiinaine, 
•*%l IVruvre de iKieu. Ct»!a csi vi'ui, mais 1 aulorile des gouver- 
nements est plus eeJaiaute caron', si Wm vn monire dans 
rflcrilurc rinsliUtlidii el la eoidiniiatiou ex|HTsse. 

Tout en atlnhuatit a Uieu IVjrigiiu! du fjouvoir politique, 
lebnclitou tie va pas jusqn'a declarei* qu il soit absolu, et 11 
fxccptc au inoins de reiie dondnaiion souvrriune les |>ropnetes 
[Kiitiralirres* U di'*tVfid a la IVms It* droit de prt>priete el eon lie 
Irs anabapljstes (jui le niaient absohimeat, et prelendaient qut^ 
iriut 0*M u tous, et eonire les absolniisies extremes* qui avan- 
rrol que tout est au mi. I.a (iistinetion d(*s pro|>rieles est de 
droit divin (I). Sans douii% la eommunaute des bieos eut ete 
Ikkdoc. Mats, depuis la eormpiion du peeh<^, les propnc^'tes 
p;irtieuUer€s sont deveuues neeessaircs, et ehaeun est le 
maUn* li*giliine de i*e qu'il possede. Ce sont des adulalenrs 
h>|KTlK>Iiques i|ui dis4»iil au\ ri»is rpie tout est ii eu\ : Omnm 
rrgum. Le« rois prol^genl les proprietes ; niais ils nvn sont 
poh !rs maltres. Loesque saint AufjusUn a eeril t\\u\ sans le 
pouvoir des eni|M*ivur», personne ne pourrail din* : voici mou 
rliamp, U eiitendait sinitemeut par la que les einpereurs 

dJOierent le droit de projiri<'l«% (pie iJieu seul a institue. 

La proprieti* nVst pas plus eonlraire a rfivanj^ile qn'an 
_tlrtfit natnrel (2). En permeltaut la soeieie eivile, il a permis 

maJnUen de la pmprtete, qui e^st un des fondenients de la 
"sTpcii'li* eivile. Leu afii^lres reemmaissi^nt la possession dt's 

m K^rruft pot«stAtu poliitcos pnecipuuiii ei sumnius est suppUoiuni 

fthih mur, D(f juro proprietatis. 
•,ij Mtiamhl, Oper, t, lit* Ei)Ut. L VH, 1531 febr* p,28. 



14 RENAISSANCE ET R]h:FOElME 

biens. En effet, saint Paul dit : c II est ordonne aux riches de 
faire I'aumdne volontairement (I Timoth., c. vi, 18). > Ce 
qui implique qu'lls ne doivent pas abandonner leurs biens, 
mais s'en servir avec charity. Salomon dit : « Vos fontaines 
doivent faire couler leur eau au dehors, mais vous en demeu* 
roz les maitres. i N'est-ce pas dire que le fond appartient au 
mattre, mais qu'il doit faire don des fruits ? Le septieme 
commandement dit : t Tu ne voleras pas, > Or, defendre le 
vol, n'est-ce pas etablir la propriete ? Saint Paul permel 
d'acheter (I Corinth., 7). Or, qu'est-ce acheter ? c'esl acquerir. 
Les anabaptistes citent Texemple des Apotres, qui mettalent 
tout en commun. Mais ce n'ctait pas un preceptc. Et m^me 
tons les Chretiens ne faisaient pas ainsi, comme le prouve ce 
passage de saint Paul (II Corinth,, c. vni) : c Je ne desire pas 
que les autres soient soulages , et que vous soyez surcharges , 
mais que, pour 6tcr I'inegalite, votre abondancc supplce 
maintenant a leur pauvrete, afin que votre pauvretci soit sou- 
lagee un jour par leur abondancc, et qu'ainsi tout soit reduit 
a regallte. i 

L'un des droits les plus graves que Melanchton accorde au 
pouvoir civil, c'est le droit de punir les herctiqucs (i). Nous 
avons vu que Luther, dans ses premiers ecrlts, demandalt 
pour I'h^retique la liberty de discussion, et disait qull fallait 
le convaincre non par le feu , mais par la raison. Mais a peine 
les heresies se furent-elles introduites dans le sein du protes- 
tantisme lui-mc^me, que les doctrines de la nouvelle Eglise 
chang^rent ; et Melanchton, le plus modere des protcstants, 
n'hesite pas h rdclamer des pcines contre Theresie. II est vrai 
qu'il n'accorde pas une telle puissance a r£glise. L'%lise n'a 
que la puissance d'enseigner ; mais elle n'attcint ni les pos- 
sessions, ni la vie, ni le corps, ni la societe civile : elle pent 
jugcr et excommunier ; elle ne pent pas tuer. Mais tels elaient 
aussi les principes du moyen age. Jamais I'lnquisitlon ne 
condanmait directement : elle jugeait Theresie, puis elle la 

(1) Melancht. Oper., t. XU, p. 696, sqq. 



lf^LA;«CltTOl« 15 

livrait mi bnus st-ciilicr. CeM la doclritie ile Mi'Ianclnon, * Lo 
fKMivoirmiJ, selon lui,doit inslitucr den ficinrs et des suppli- 
c.e% coiilre Ii*h h<'reliqu(*s» eomnie roiUiH* drs lilasphrniuUairs, 
Car !o!i hrrcsies mamtbsU*a stJiii tics blasijiii'iiies, * It est vrai 
qu'ti lu diflVri'iKv de l/Eglise raUioliqius il ar-cordc k* dfoH de 
juger Ron sculement aux prcHres, mi\h a touio I ftj;Iise, Mais 
rr«>miiiefit loul** TEglisi' frra-l-t^llt^ rormailiv son jii|?**iiirrn ? 
rVoilu ce (|ti it ti(* nou:^ aiiprt'tid pas. It diHtiiij^iir nisuiit^ dt'iix 
ju>rle» dTii^ri'sifts : relies (lui *tiij*|niitR*iil Irs do^irs, rl cvlU'^ 
f]iii k's txaj^rnni ; ivllrs tiui f*Ti oh^iU ri (tIIcs ijiii y ajoulmt; 
^Ic^ Uiuphemes itvidenlit vi Irs Htmi/fes tthttit, Le magislral 
lull faiit* iTUt* di«!^tini^^lion : il (mui epar{2rt»er Tabus, mais il 
doit puutr If bla^iphomc* Celte disiinciion tivs arbitraire avail 
> douli^ |iour but d'exiTiilf r li"s raliiotiqui's de fa fumilion 
I par rhm*sie» el de la n'*server a eeii^ 4|ui, diiHiiHianl 
elin'ak*!!, *e rapprorheiu itiseiisililniu'iit du deisnie. 
' qiioi f»e foiide uiie ulle (^xeeplioo ? En qiioi eslil plus 
d^*^* Miter ail I Iodine de Dieii ijiie d ea nlrajjcher ? 8i 
lutheric^n fie la presence reetle est le seul vraL en 
do^iue <*aUir)Iif|ije de la transsubiitanHatioH eHJ-il 
RifNn^ bb^plMhiialoire ipie le tloj^me (*a(vini?ile de la prescnre 
§pititiieile T AdortT duiis la eeiie e<' qui n'y est pas est-il plus 
iniKx*t*iit que d^ ne pirn adorer ee qui y ent t VA d'ailleur$t, 
rneon* ano foi*, *jiji fera line lellr distimtioii 1 Qui fera le 
peiftagt*, en fait de ilogineii, enlrr Ic Irrqi el Ir tn>p pen T 
AlSMl le prolPAtJiiilisme ne restii pas dans les limiU's lixees par 
Mi%iQditou. U fruppu le f*atbulkeisnie aussi bieri que b^H 
nciuivUcft seelini ; el (ireHqiic partoiit riotalemuce (iroleHtarite 
ifiiJlA el ^gib ilQU>k*raiicc ealhidiqiie. 

Mdaodilon dificoti! eiijitiite Iom objoetjons* La foi, dit-oii, 
n *'>! pas en noln* |KJUVoir. >lai» eo nest pan la foi, mais 
llicrdsie, c esla-dire la [jrofession d'un dogme deteriidne» (|ui 
f«t m uotrip p4>uvciir, comine loiis les aetes exierieurs. On dil 
qtic b puissanee civile ue duniine que miv Ivh corps et non 
Kiir Vikme. Mat» a'lie puis&ance eal ta gardienne de touie la 



qmu !*■ 



16 RENAISSANCE ET RlfiFORME 

lot, quant aux actcs extcrieurs, par consequent quant a ceux 
qui ont rapport an eultc de Dieu. C'cst une erreur dc croire 
qu'il n'apparticnt pas au prince de savoir ce que chacun 
professe sur la relig^ion. Maintenant quels sont les signes de 
la vraie religion ? ils sont de deux sortes : les miracles ct 
rficriture. Les Ap6tres, il est vrai, parlaient contre la loi. 
Mais ils avaient pour eux les miracles, et les Juifs devaient 
leur ceder ; et par la m6me raison les princes paiens devaient 
croire aux Apotres. Quant a present, nous n'avons plus les 
miracles, mais nous avons Tficriture. Mais ce demier signe, 
de Taveu meme de Melanchton, est bien insufiisant. « II 
importe de savoir, dit-il, quels sont les dogmes qui ont pour 
eux les temoignages de Tfiglise, et quels sont ceux qui n'ont 
pas celte autorite. Quoique la doctrine ait aussitdt degencre, 
et que la veritable £glise ne se soit conservee que dans un 
tr^s petit nombre, au point qu'il est difficile de la recon- 
naitre, cependant, comme il y a toujours eu une £glise, il est 
reste des temoignages sur la plupart des choses importantes. 
Et pltit a Dieu qu'un plus grand nombre ait ete conserve par 
ceux qui etaient a la tcite de I'figlise I » C'est sur de tels signes 
que Melanchton n'hcsite pas a livrcr I'herctique au glaive du 
pouvoir civil. Et celui qui parlait ainsi etait un des chefs d'une 
heresie persecutee. La lumiere ne se fait pas en un jour, et 
les plus grands renovateurs sont encore sous le joug des 
idces de leur temps, m^me de celles qui les proscrivent ! 

La LIBERT^ DE CONSCIENCE. — CaSTALION ET Th£;ODORE DE BfeZE. 

— On nous permettra d'abandonner pour quolques instants la 
suite des idees politiques de la Reforme pour en terminer avec 
cette question de la liberte de conscience dans I'Eglise protes- 
tante. Soulevee deja par Melanchton, elle fut surtout debattue 

(1) Uborweg, Geschichte der Philosophie der ISeuzeit {5" ed., p. 31), 
cito k c6t4 dc Luther et de M61anchthon, comme ayant contribuc A 
fonder le droit naturel, Joh, Oldcndorp, Eiaafwrf, sive elementaris 
introductio juris naturalise gentium et civilis^ Colon. Agr., 1539. — 
Nic. Hemming, De lege naturx methodus apodictica, 1562. — Benedict 
Winkler, Principiorum juris libri quinque, Lips., 1615. 



tA MBEKTJ>, DR CONSCIENCE 

afiv ^cliU el dans loiile son anipleiir, lorsqiio h* r^eforniatcur 
de Ginu^vts Gilvin, eiil le premier donnr 1 ext^iiijU* crime sorle 
dmqtiisiUon nonvelie, et qnaii nom tin drnli leriiblo accorde 
par le p rej uge dii moven age an ponvoir eivil, il eiil fait bnilrr 
rbeR*iique Serve.t, Dis protestations reteiuiivnt* lln ancieii aini 
(k'Calvm, mais brutiille a vet* hii a raiise dc lii diirele de ses doc- 
tiine.^, St'bastien Qislalion, piiblia lui ouvrage eontre la eoii- 
atjon de Sen'e((l), Les rrfonnateurs reh^verent le gant, 
H'SMlli, l^eonlidenl, ledisei[)le iiitime deCahiri, Tbeodore de 
Bw. repondil parun iraite des i>his eiirMMix {-2), ou il jiistiRe 
!e metirlre de Servel» et eombal le prineipe de la liberie dc 
con*eienee. 
La dale el I'oceasion de ce irailesont indiquees par rauleiir 
la prt'Taci^. Ce qui lui amis la |diime a la main, c'esi Tin- 
^03tJUide ptiblique, e'est I'indiiren^riee de ceux qui, voyanl la 
Mi|{it)n iiu'iiaeee, nVml <(ue des railleries et des injures pour 
Iib<'*nitcur8. t Lors(]ue Scrvci, eel impur heretique, eul el45 
p;ir la Provideriee au\ fonrehes des papisles, et se fut 
it-ini^tne a la re[»ubliq«e dc (ieneve, on vit de loiiles 
parts des emissaire** de Satan sVerier (frie ee bon et savant 
dtiiy^^n, leiir firere, eomme ils 1 ap|»(dli ni, c lailun martyr de la 
titierlc rJinkienne ; ils ilisenl qu'il est lombe entre bs mains 
d'lm aiilrt* pape, et qiif r.en«'ve t*.sl drveiirre lonicine d'nno 
ooyTdle tii<|uJsilion. tnfin ils prennent texlede hi pour defen- 
dn* If* hen'»tiqnes, en general, rfiinme une i*aee saeree sur 
bqudir il »'sl intenUt de porler la main. » L'eeril de Theodore 
*le Bejte esl une refuLation de ees «'*«*rivains. 
il r%iimiiie iroi* questions : 1" Les hereliques doivenl-ils 
2* lour imnitlon esl-elle du ri'ssorl dii magistral 

riiian^kiit quid tit rum ei* aQcndum, variorum n'utrntia:, Mag« 
4^b00ir|r« tS^l^ iu*n* uvec unc (>r/*fa<'L% par Marti uu^ Belliu^ (pseu* 
dMijrnM do CAAl&liun), 11 duU > avoir uiic<^Mtiii(iii autt^ricure, la refu- 
tMaoQ dt B^xs ^Uiit ilo 1^53. Voir sfur Ca>^laliou U note 4 la fin du 

A Or kKt€lick a ch'iU magiitrala puttiatdii advtnui Martini Betlii 
fiun§lmem, ei a^t^ifrnm acadrmicorum aectam^ I'hcoduro Ocsca Vc^cUa 
siictoroMDLtll ; public elic/. Robert Etiviuie* 

J4vrr. — Science politique. IL — 2 




IS RENAISSANCE ET RfiFORME 

civil ? 3** doit-elle entrainer la peine capitalc (1) ? De ces trois 
questions la premiere est de beaucoup la plus importante ; les 
deux autres n'en sont que les consequences. 

Le premier point et le plus essentiel, c'est de definir Ther^- 
sie (2). L'heresie d'abord doit fitre distingu^e de Tinfidelit^. 
Geux qui n'ont jamais admis la verite chretiennc sont des 
infideles et non des h^retiques ; par exemple, les Turcs et les 
Juifs : ce n'est pas d'eux qu'il s*agit. L'heresie doit 6tre aussi 
dlstingu^e de Timprobit^^ de la mechancetd, des mauvaises 
moeurs. Car un homme pent 6tre vicieux et corrompu sans 
^tre heretique, sll ne professe point d'opinions contraires k 
la communaute chretienne : Theresie consiste done a se sepa- 
rer de r£glise non par les moeurs, mais par les opinions et la 
doctrine. Mais il ne sufTit pas encore de se tromper sur la doc- 
trine pour ^tre heretique ; car ce pent ^tre par ignorance. 
Ceux-la seuls qui se trompent volontairement, et qui persistent 
encore apres avoir etc avertis, sont des heretiques. DeGnis- 
sons done Theretique : celui qui feint la pidte et qui, averti 
plusieurs fois, non seulement ne cede pas, mais continue a 
partager I'figlise par ses fausses doctrines (3). 

C'est de Theresie ainsi definie qu'il s'agit. Voyons d'abord si 
elle merite d'etre punie. Theodore de Beze cite et refute I'un 
apr^s I'autre tons les arguments de ses adversaires. Ces argu-* 
ments sont curieux et emouvants. Ce sont les m^mes qui, 
repris plus tard par la plume etincelante d'un Montesquieu ou 
d'un Voltaire, ont gagne cette cause dcfendue obscurement au 
XVI* siecle par quclque libre penseur oublie. 

Les dcfenseurs de la liberte de conscience disaient que ces 
dogmes, pour lesquels les differentes sectes s'excommunient et 
s'exterminent les unes les autres, sont assez IndifTerents en 
eux-mcmes et qu'ils ne rendent point Thomme meilleur(4). 



(1) De hsereticis, p. 8. 

(2) Ibid., p. 9-22. 

(3) Ibid,, p. 20. 
(1) Ibid,, p. 39. 



Les Jieula defies imporianls, c'est d'admellre un Dicu avec 
lontes Ws nattoas, un soul Dieii avec les Juifs el les Turcs, et 
J4&u&*Qirist avec les chreliens. Le resle doit 6lre laissc aux 
di$(piitPR. En HuppoHnnt i]u il y eiil ilos dogrnios vrritidifi'ment 
impurtunts, aiurps qiir ceux-la, il serail loujoiirs injiisle de 
punir crux qui ne Ics admetli^nt pas : oar on ne pcul pas les 
pronvrr par rferritun*, qui sc pivio h tomes Ips interprpta- 
Uons (1). La charitc cbnHipniie s'opposea ceUe extenninalioii 
d**^ hommps les uns par Ips ayirps pour rause d'opiniujis. 11 
appartient mix chrplipTis diHin? doux el cipments (2), Les her4- 
tjqties d'ailleurs sent ta pliipsirt dii temps les liomnips les 
motm Ji cniindre : rphii qui up rniini poinl de mourir poursa 
foi n>sl giiere suspect dc corruption, el doit *Hre un sujel 
obi^iSfiant et fidele. Le Christ hii-mc^me adonne I'exempip de !a 
ntansuelnde et de la rhfrnenep (-J) : ses luinislrps dnivpnl-ils 
dire plus severes que lui ? Combien dhnniines eriminelsi la loi 
«l les inagi*trats laissent-tis vivre (4) ? Et Ion frapperait sans 
pille ceav qui sonl rent Tois moins roiipaldes, puisqiills le 
sont sans le savoir ? I) ailleiirs a qnoi sprvenl de tels sup- 
plices ? Nul Tii' pent eire fot^c^ a eroirc nialfpr^ lui (5). 

Admeltons que les lierrliqiiPS soienl punissables, le magis- 
Iral civil peul-il avoiile droit tie les punir f ipsus-Oirisl a dit 
que son royaunie n*<Hail pasdr ep nionde ; et s;iiiit Taiil, que les 
armes de noire tnilice ne sonl point des artnes eharnelles (6). 
Si h*% lhi**olo«,nens ppuveni se fairc defpudre par le magis- 
Iral civil, pnurquoi n'en serait-il pas de mpme iit^s- aiiires 
arU (7) ? Pourquui le medeciii, le dialecticien, Toraicur nem- 
ploieraient-tl^ point le seeuurs du bras seeulier pour Taire 
ptmir lous ceux qui ne pendent point conuiie eux t Ce n est 



(1) De h:treiia% p. 63. 

(2) md., p, 82, 83, 91 • 

{i) ma., p. 105. 

(5) Ibid., p. 108. 
(6} IbUL, p. 113, 
(71 l^iif-, p. U8, 



I 



20 RENAISSANCE ET R^FORME 

pas au mondc ill jugcr des choses spirituellcs, ct par conse- 
quent a condamner eta punir rheresic(l). Livrer un tel droit 
aux princes, c'est leur donncr la tentation d en abuser ; et 
combien n'y a-t-il pas de princes qui abusent de leur pou- 
voir (2) ? 

Quant au troisieme^ point, c*est-a-dire la nature de la peine, 
Theodore de Beze reconnait qu'il a pour adversaires, non 
seulement des impies et des sceptiques, mais les honunes les 
meilleurs et les plus sages (3). Ceux-ci reconnaissent que les 
heretiques sont justiciables du pouvoir civil : mais ils nient 
qu*on ait le droit de les mettre a mort ; car c'est leur 6ter le 
temps du repentir. Jesus-Christ a dit de ne point arracher 
rivi'aie, de peur de la confondre avec le bon grain, mais de les 
laisser croitre Tun et Tautre jusqu'a la moisson (4). Le magis- 
trat ne pent pas avoir le droit de tuer Tame (5). Sll en etait 
ainsi, la plus grande partie des hommes devrait etre tuee : car 
le troupeau du Christ est petit (6). Saint Paul n'a pas conseill4 
de tuer, mais seulement d'eviter les heretiques ; et il defend 
de juger personne avant le temps (7). La crainte de la mort 
fait des hypocrites, et determine de fausses conversions (8). 

Tel est le faisceau d'arguments que nous trouvons resumes 
et textuellement cites dans Theodore dii Beze lui-mcme ; et il 
suflit de les rdunir, comme nous Tavons fait, pour demontrer 
que la question de la liberte de conscience avait ete comprise 
dans toute son etendue par Castalion, et que son nom doit 
6tre conserve, avec celui de Marsile de Padoue (9), comme 
Tun des plus gencreux precurseurs de la liberte religieuse. 
Reconnaissons aussi Timpartialite de Theodore de Beze qui ne 

(1) De hiereticUj p. 117. 

(2) Ibid., p. 131. 

(3) Ibid., p. 139. 

(4) Ibid., p. 140. 

(5) Ibid., p. 155. 

(6) Ibid., p. 161. 

(7) Ibid., p. 171, 173. 

(8) Ibid., p. 173. 

(9) Voy. t. I. 1. ir, ch. IV. 



LA LIBERTY I>E CONSCIENCE 21 

I'mtnt pas de nous presenter duns son ensemble un si puissant 
faiseenu d 'arguments, Voyons la reponse. 

•Sic*<!St assex, dil-iJ» fwur Hre ehrvikn de croire a Dieu, 
avec tous les bommes, a nn seul Dfeii tivfc ies Jnifs et les 
Turcs, a Jesus-Clirist pn(ln, on pout dire que les demons sonl 
Ires Chretiens: or ils croieut a lous ces dogmes (1j. Si I'lnno- 
ren(*e de la vie suffisuii avec ces eroyanees pour jiisLifier, il 
faudt*nit adnieUre que Soeraie, Aristide, Fabricius et totis les 
ancicns qui passent pour sages seraieut sauves, s'ils croyaieni 
re que eiTnent les dc^mons {'2), L'innoeenee de la vie et des 
mrrurs ne eonsfsle pas dans rae<*omplissemenl des preeeptes 
di* la philosophie, mais daus la Un (*n Jesus- Onist. Mais ee 
nest pas une foi nue el simple ; c'est la foi dans lous les 
mysteivs reveles par hii, la trinile, le peelie originel, la j^nice 
el la [U't^destinaliou (3). On oppose robscurite des Eerilures (4). 
Pourquoi nc point dire Irancheuienl qifen maliere de religion 
diaeun est librc de croire et d'ens<^igner ee qui lui plaft? Eh 
quot ! f>aree qu'il y a des coniroverses sur certains points de 
rf>riture, on en eonelura ((ull iiy a rieii de certain dans les 
fe'Htures? Mais alors il taut coneluie qull n'y a rien de cer- 
tain en quoi que ce soit : car de quoi nn disprile-t-on pas? 
D'ailleurs, oil a-l-on doule de la parole de Dieu ? Est-ce daus 
la verilable figlise ? Non, sans doule. Car il ya toujours eu 
une £^lise de Dieu, qui nou seidenient entendait sa parole, 
mais la compn*nait. Si les coniroverses sonl uue preuve 
dincerlilude , il n'y a plus nen de certain, Quoi de plus 
certinn que la divinile de Jesus-Christ? Et eejiendani, le 
nombre de ceu\ qui y croient est bleu pen uombreux en 
cumparaison di*s autres. tJuoi de plus cei'lain (|ue la resurrets 
lion? Les sadduceens etles epieuriens en ont doute, Dira-t-on 
que lea vols et les adulleres nc doivent pas ^*lre punis, parce 



(1) D* h^reti€i9r p. 13. 
(jr i*itf., p. 61. 
(3) md., p. 39-63. 
^«1 iM,, p. 63-76, 



22 REIfAISSAIfCE ET Ii£FORME 

que les anabaptistcs ont etabli la communaute dcs femmes et 
des biens ? La charite, dit-on, doit epargner les heretiques (1), 
Quoi ! le magistral viole-t-il done la charite, lorsqu*il con- 
danme iin voleur ? 11 y a, dit saint Augustin, une charite de 
mansuetude, et une charite de severite. La haine et la charite 
sent deux choses opposdes: Tune et Tautre nous ont ete 
enseignees par le Christ : nous devons hair le mal et aimer le 
bien. Prouvez done que les heretiques ne sont point des 
mechants, ou avouez que votre charite n'est pas chretienne, 
mais diabolique. Les magistrats fidcles, au contraire, doivent 
veiller pour chasser les loups qui menacent le troupeau de 
Dieu : le glaive leur a etc donne par lui pour venger sa dignite 
offensee. Tout est juste, disent-ils, lorsqu'il vient de la con* 
science (2). Mais si la conscience ne pent errer, qu'est-ce done 
que ce zele dont parle saint Paul, qui n'est pas selon la 
science ? Pourquoi Jesus-Christ a-t-il prie pour ses bourreaux, 
si ce n'est pas pecher que de pecher sans le savoir ? Avant 
de prendre la conscience pour regie de nos actions, prenons 
la parole de Dieu pour regie de notre conscience. Dieu ne 
demande pas seulement de la conscience, mais une bonne 
conscience. Quelle difference fei*a-t-on cntre la conscience et 
la revoke ? Le magistral ordonne de prendre les armes : 
Tanabaptiste refuse et meurt plutdt que de cesser de s'ecrier 
quil n'est pas pcrmis aux Chretiens de faire la guerre. Voila 
la revolte, et le royaume renverse. Un tel homme est-il 
obeissant? N 'est-il pas plus a craindre que les voleurs et les 
homicides ? Car c'est plus pecher de tuer Tilime que de tuer 
le corps. Si le Chretien ne doit rien iaire que le Christ n*ait 
fait (3), pourquoi pcnd-on les voleurs, juge-t-on les proces? 
Jesus-Christ n'a rien fait de sembiable ; et cependant le magis- 
tral imile Jesus-Christ en agissant ainsi : car il fait son devoir. 
D'ailleurs, Jesus lui-m^me n'a pas toujours dedaignc la seve- 

(1) De hxreticiSy p. 82-8^4. 

(2) Ibid., p. 93-96. 
(3)/«d., p. 102-104. 



lA LIBERT^. DE C0H8CIE5CE 



23 



rll<^. II a saisE le fouet, il a chasse les tnarchauds dii tomple : 
il a donne, ol il donne encore de sa oolere un exemple terrible 
eonti*e les Jiiifs. Lc mai;istral, dil-on, ne puiiil m Irs JiiilH, ni 
le« Tun-H (I). roun|Uoi jjuuii'ail-il les Iieretifjues? Mais de 
quel droit le magiBtrat punirait-il eeux qui repoiissent oiiver- 
tement la fol chretieune? II n'cn est pas dc im'^riie des lier^- 
tiqties, qui sonl des ennemis domesliqties, el qui traliissent la 
foi qii'ils out jiiree. On dit «Hicore que la foi ne vent pas tHre 
conti-ainte, Mais si on les pimit, ce ii*est pas dans rinlenlion 

iimerique de les rendre meilleiirs, e'est pour servir Dieu, 
R'esl |iour adoivr son Fils, ut tnfigiMratus Deo serviant, et 
f ilium Qsrulentar (2) : mot odieux, qui vaut celni du troisieme 
Auf^ustJn que nous avons vM en son lieu (tome I, p. 308)* 

On pretend eneore que, si les henkiqiies doivenl tHre punis, 
ils ne doivenl pas TtHre par la main du nuigislrat. Car, a 
dil Jesus-Christ, umu royaume n'est pas de ce nionde. Mai» 
quol 1 Jesus-Christ n'est-il pas le niailre et lejug:e du nionde (3)? 
Le ^daive du mai^isti-at n'est-il ))as le i^daive de Dieu? Sans 
doute le pouvuir eeelesiasticjue et le pouvoir eivil sonl difil^- 
rentfi, inals ils ne sont pas eoiurain^s ; ils ne diU'ereni pas 
^inine Tesprit dillere de la eliair et du niond*'. Le Cluist a 

X^ la puissan<*e ^\\v le eiel et sui' la terre, el lous eeiix tiui 
lui sonl unis par la I'oi partiei|>ent a eette puissance, Quoique 
le royaurne du Christ nail pas besoin tlu seeours des hommes, 
C5e n est pas a dire que Ton doive le rejeter. La soeiete poli* 
llqtie a tUe fondee par les hommes pour vivre heureux (4). 
Mais rohjei di*s magistrals ne se borne pas seulement a la 
coDtlulte publique, il embrasse encore les devoirs p rives de 
chactin, Leur devoir est iie Taiic! la meilleure republiipie 
posfiible* 5lais une bonne republique se compose de bons 
ciloyens ; et U ne saflit meme pas qu ils soienl bons citoyens, 

(1) Be hmretim^ p. 105-106. 

(?) /«»t4.. p. 108-109, 
(3) ibid., pp, IIH-Ui. 
H) Ibid,, pp. 22-29. 



24 RENAISSANCE £T R^FORXE 

il faut encore qu*ils soient dcs hommes vertueux (non tantum 
bonos cives esse, sed eliam viros opportet). Si le devoir de 
llioiiii<*te homme se compose dc deux choses, le cuke de Dieu 
et Tamour des hommes, et si le magistral doit veiller a ce 
que ces deux points soient religieusement observes, il est 
done charge de defendre et de proteger le culte du vrai Dieu. 
Ce n'est pas que le magistral soit comme un Dieu parmi les 
hommes ; c'est au contraire Dieu seul qui, en la personne des 
hommes, doit regner parmi nous. 

On voit sur quelle confusion repose toute cette theorie ; 
c*est celle que nous avons signalee deja dans Luther, a savoir 
le r61e du pouvoir spirituel attribue au pouvoir temporel. Ce 
n*est plus, il est vrai, comme au moyen iUge, la puissance 
ecclesiastique se servant de Tautorite civile pour faire executer 
ses jugements ; mais c'est toujours le meme resultat ; car, le 
pouvoir laique n'etant pas juge en fait de doctrine, est oblige 
de s'en rapporter a r£glise. Rien de plus obscur ici que la 
doctrine de Theodore de Beze. Quelle est cette autorite ? En 
vertu de quoi juge-t-elle? L'^glise se composant de tons les 
fideles, oil se resume, par quels interpretes s'exprime la vraie 
foi et la vraie doctrine ? Sur ce point, le protestantisme etait 
beaucoup moins fort encore que le catholicisme du moyen age, 
et soulevait une grave objection de plus contre cette erreur 
commune a Tun et a Tautre. 

Quant a la question de la nature de la peine applicable k 
rh^r^sie (I), Th. de Beze etabllt facilement que, si I'heresie 
est un crime, elle est le plus grand des crimes, et doit 6tre 
punie de la plus grande des peines. Toutes les objections que 
Ton peut faire contre la mort des heretiques sont egalement 
applicables a la mort de tous les criminels. D'ailleurs ce point 
n'est que sccondaire dans la question, car il ne s'agit pas de 
savoir de quelle peine les herdtiques doivent ^tre punis, mais 
s'ils doivent 6tre punis. 

(1) P. 139-182 ct 208 sqq. 



CAL\TTf 25 

Tel est le curicux el celt^bi^e oiivn^c de Theodore ile Beze 
siir le droU de punir Hieresie, ouvragr<' pen eonnii» parcc 
qull est assez rare» la priidenee des jjrotestnnts ayaiU fmt 
dkparailti? le plus possible un livre qui ftitirnissait lanl d aroies 
coiiire tu\. On ne roniprend jms, en etFet, ronimeiit, dans le 
leropR oil la Uefoi^me eiail encore perseeutee de toutes parts, 
un Irl livre a pii etre efHl. C'elail iinr sorle de dt'fi, laned 
non seulenjent aiix seetes aiiarehifpies el n'^vc^lulionnaires, 
msdn^ au!t calholiqiies eiix-niemes. La mart de Servet avail ete 
le iMTmrer aete sangiant d*yne t|ilise <|yi navail d'abord 
dpioande qu a vivre, el (jni nKiintenaiil voulait commander et 
oppriincr. Le livre de Beze fut [echo de eel arle inique. Par 
ce livre, la Kc^fortne rornpait, non plus seulemenl avec les 
calholique^^. mais avee les libres penseurs, qui avalent d'abord 
cm voir en elle uiie alliee. 

CALViif* — La question de la liberie de con.scienee c|ue nous 
rolrouverons encore plusieiirs Pots nons a fail inierTonipre la 
siMie des idees politiques dans Ui proleslaulisme. Nous Tavons 
vu, dans Luilier et dans Melanelilon, t^onipletenieul oppose 
aux violences revolnlionniiires des aiiabaplisles, aux en ire- 
prise.s phi?< lej^ntinieH des paysans, conrondn* le sjjirilucl el le 
lemporel en sens inverse flu nioyen age, el cunduiri' ainsi ii la 
doctrine de rinloleranee reliu^ietisc, Nous cetrouvons toules 
ees doctrines <laiis Calvin, aver (juebjues nuances parliculieres. 

Odvin elail Irop un liomnu* de gonvei'neiiieni ri d aulonte 
I>our que r'anabaptisnic et ses extravagances polilbjut^s n'eus- 
sent pas en lui un adversaire declare. Voici coinnie ii l;ut f war- 
ier ^s adver*saires : • Puisque nous somnies niorls par Christ 
aux elements de ce nionde, disent-ils, c'csi un** chose irop 
?ile pour nous, et irop iudigne de notre excclleuec de nous 
occuper it ses solliciiudcs imniondes el profanes.,. De quoi 
sen^ent les lois sans plaidoyers et sans jui^'cmcnLs? El d(* qnoi 
apparlienuenl les plaidoyers a rbomine chrelien (1) ? * Calvin 



(1) Calv. InsiiU chrH., I, IV, o. xx, 2. 



26 re:taissa5Ce et r^foriie 

n*a pas assez de mepris pour ces • gens foreenes el barbares, 
comme il les appelle, qui voudraient renverser toute police, 
ces fanatiques qui ne cherchent qu'une licence debridee, et 
Toudraient que les hommes vequissent pele-mele comme rats 
en paille (i) >. 

Comme Luther, Calvin oppose h ces protestations la double 
nature et la double destinee de Ihomme, compose de chair et 
d'esprit, appele a jouir d'une vie etemelle, apres avoir tra- 
verse les epreuves de la vie terrestre et lemporelle. 11 ne faut 
point confondre le royaume spirituel du Christ, et Tordon- 
nance civile : Tun qui n*aura lieu que dans une vie autre 
que celle-ci, et qui est seulement prepare ici-bas par la gn\ce ; 
Tautre qui, gouvemant Thomme chamel, met un certain 
ordre dans ses actions exterieures et, en assurant sa subsis- 
tanco, le contraint au moins aux apparences de la justice et de 
la vertu : c L'ordonnance civile, dit Calvin, n appartient pas 
seulement a ce que les hommes mangent, boivent, etc., mais 
a ce quidolatrie, blaspheme contre le nom de Dieu et contre 
sa verite el aulres scandales de la religion ne soienl publique- 
ment mis en avant, el semes enlre le peuple; a ce que la 
tranquillile publique ne soil troublee, qu a chacun soil garde 
ce qui est sien ; que les hommes communiquent ensemble, sans 
fraude ni nuisance, qu'il y ait honnelele et modestie enlre eux, 
en somme, qu*il apparaisse forme publique de religion enlre les 
humains (2). » On le voit, Calvin n'impose pas seulement au gou- 
vemement Toeuvre lout humaine de proteger la justice, mais 
le r61e difficile el dangereux de defendre el de venger Dieu. II 
donne ainsi a T^tat un pouvoir a la fois spirituel et tempore!, 
et il incline a confondre Tfilal avec T^glise mt^me. Si Tfitat 
est charg^ de defendre le culle de Dieu, selon les regies lixees 
par Dieu m£me, ou il est lui-m^me rinlerprele de ces regies, 
el il est le souverain spirituel, ou il recoil cctle interpretation 
de rfiglise, et c'est r£glise qui devienl le souverain temporel. 

(1) Calv. Irutit. ckr6t. 

(2) Ibid., X 



CALVIN 27 

Cesl la doctrine de lintoli^rancc rivili% coimnune a Calvla et u 
$ajnt Tliumas. C'est cctle doclrinc cpii a tuc Micliel Servet, 

Calvin rapporle i\ Dim rrn^mo 1 inslilulion des gouverne- 

mt*nU. « Lt's magistrate, dit-iK out t^oinmandeint'tJts dc Dieu, 

uml aulorisi'S <i*i lui, cadu Umi \h rrpn'Stniient sa pi^'soane, 

<(tanl au doiiiourant ses vieaires... On ne poul aucunement 

doutiT i|u*»la siiprriorite civile iiesoit iinc vocalioii nun sciile- 

ment saiiJtt* i*t Irgitinie devaul Dirii, mais aiissi irrs sacrieo et 

honorable enlre loutes \es atitres (1). • Et il ni^ Cant dis- 

tinguer c*n aucuno faron entn* Wa diilvivnWh formers dc gou- 

vernemontH ; toiiles sont thablii's par Dim. < Et relic qui est 

lu nioinsi plaisante au\ hoiiimns est recomoiamlt'e singulirro- 

ment par-dessu8 toutes les autres : c^est k savoir la seigneurie 

el la dominalion d'lin sc*ui liommc, Jaquflle pnur laul qiiVlle 

cinpf^rte en soi une stM-vitude commune ilv tuns, ext^'pu^ «'iiui 

seal au plai»ir dinpit*! clle assi^rvil tons \rs autres, ellc n'a 

jaunaiJi t*le agreablt? i\ ions gt*ns d^^xcellml vA hani esprit. 

Mais rficTriluriN daiitn* pai'i, p<mr obviir a cetle nialignittWies 

[jugenients tiumains, anirnie nommemerit (fiie eda se Inlt par 

In providence de la sapience divine (2). » Et il ajoute: « tier- 

left. ce%i vaine oeenpaiton au\ homnirs jirivefi, lesqueLs n*iml 

He auiorite d'ordonner les eboses piibliques, de dispiiter 

est te meitleur etat de police. En outre, e est une iem6- 

Mt^ d*e.n determiner simplement, vii rjiie le principal gU en 

' rircooslances (3). * Toutes les formes de gonverncment ont 

leurs perils, et p(»uveiu tomber dans la corruption* » 11 est 

I bieii vrai qu'un roi ou autre, h qui apparlieiit la domination, 

I aisement decline a elre tyran, Mids il esl aulaiit riirih* , <piand 

les gens dapparence ont la superiorite, qu1ls conspirenl a 

flevcr une domination ini(|ue, et encore, il est beaucoop plus 

I Eftcilc, on Ic populaire a autoritc% qu'il enieuve sedition (4). » 



(1) CaiT. tmUt, chtiL, 4* 
(2] im., 1. 

(3) ihm., ». 

(4) /W<f., ibid. 



28 RENAISSANCE ET RfeFORME 

Voila done tous les gouvernemenis a peu prfes egaux sous 
le rapport des avanlages et dcs inconvenients. lis ont tous une 
m^mc origine , la volonte de Dieu , et m^me la plus malplai- 
sante de loutes ces formes, la domination d'un seul, parait 
6tre celle que Dieu a preferee pour les hommes. Cependant il 
est une forme de gouvernement vers laquelle Calvin parait 
incliner et qui lui semble la plus passable de toutes. C'est 
celle c oil plusieurs gouvernants ensemble, s'aidant les uns 
aux autres, s'avertissent de leur office, de sorte que, si quel- 
qu'un s'eleve trop haut, les autres lui soient comme censeurs 
et maitres (I). > Calvin ti*ahit ainsi quelque preference pour 
cette forme de gouvernement temper(5c, ou le pouvoir divise 
entre plusieurs serait toujours expose a la sui*veillance et a la 
censure. Mais enfin le gouvernement, quel qu'il soit, doit 4tre 
obei et respect^. Et cette obeissance n'est pas due seulement 
aux bons princes, mais a tous ceux qui tiennent Tautorite de 
Dieu, de quelque maniere qu'ils en usent: t Si cette sentence 
nous est une fois bien resolue et fichee en nos coeurs, c'est a 
savoir que par icelle m^me ordonnance de Dieu, par laquelle 
Tautorite de tous rois est etablie, aussi les rois iniques vicn- 
nent a occuper la puissance ; jamais ces folles et seditieuses 
cogitations ne nous viendront en I'esprit, qu'un roi doive ^tre 
traite comme il le merite , et qu1l n'est pas raisonnable que 
nous nous tenions pour siijets de celui qni ne se maintient pas 
de sa part envers nous comme roi (2).> Ce n*est point qu'il 
faille admettre, avec les flatteurs des princes, que ceux-ci 
n'ont aucuns devoirs envers leurs sujets : mais slls manquent 
a ces devoirs, « il faut mettre devant nous cette pensee, qu'il 
n'est pas en nous de remedicr a de tels maux ». II ajoute 
cependant : t Je parle toujours des personnes privees ; car 
s'il y avait en ce temps-ci magistrats constitues pour la defense 
du peuple, pour reprimer la trop grande cupiditc et licence 
des rois..., a ceux qui seraient constitues en tel ^tat, telle- 

(1) Calv. Instit. chrit., iljid. 

(2) Ibid,, 27. 



CALvm 29 

meut jc nc defendrays do s'oppos;er vi n'sistcr a Tiiitf mpd- 
ranceou eimaule des rois, srion It? devoir de k*ur ollice, que 
mt^mtv s'ils dissimtiluient, voyiiiit que It^s rois di'Sonlonnt'MTient 
vexaHsent Je povre popiilaire, j t\stinierais devoir accuser de 
parjure telle dlssimulalion , par laquelle malieieiisemenl ils 
trahii*aieiit la liberie du peuple (l), * Ainsi, lorsque la 10>ert(5 
8e tnuive t*taMie par la constiliilinddes filats, il esl atissi juste 
de la eonserver el de la il^'fcndre, <ju il est iiijiiMte de vouloir 
la conqiienr lorsqu'elle en est aksi^nle. Telles sonl les scules 
limited que Calvin recrmnaisse a riuilorilJ* des rois, Ifors de la, 
il defend aux sujets de s VntremeilE'c^ d aocune iaeon au\ allai- 
re& publiques, et il prescrii rubeissmiee sans Mmites, non 
seuleroenl a I'aulOiile legitime, niais encore a la lyrannie. 

O ^M'ail don<' nne ^ravi* erreur de eompter Calvin pai'ui ' 
le* partisans du ifonveivufuueui populairf*, el dr liii allribuer 
la iht^rie qui place dans lo peuple Toi igine legitime de tout 
|K>nvoir. Quoitfu'il ail etc Iru-uieme le maj^islrat snjnrme d'nne 
demoeralie, at que dans sou systeniL^ religieux il ail deplaee 
le principe du gouvernemenl, ct IVul deseendre Taulorite de la 
Ifeie aiix menibres i\v lEglise, il a laisse a d*aulres le soin 
clappUqner a la politique ^^I'merale ses prineifjes d'organisalion 
ecxdeHiasiiqiie. Alalgn'* les etTurls des |>renuei's ret'oimaleiu^s, 
fM>ur se conoilier la sympalhic des pouvoirs el^blis, la Heforme 
ful firesfjiie [Kirtotit aiuc^nt'e a ronipre avec cc*s pouvoirs. La 
liberie religiense uesl quune partita de la liberie polilique. Si 
ie sujel n'e^l rien, comment la conscience serai t-elle quelque 
cJio!4e de res|>e(*table ? Et comment admettre, en outre, dans 
un Elal ([ui ne se gouverne pas lui-meme, nne ftglise qui se 
gouvernerait i»!le-mem** f La Hrforme a[ierenl bien viit* loutes 
ces consequences. En nM^me temps la renaissance des lei ires 
aniii^nnes, la |)ratique plus familiere el plUxS frequeute des 
eerivains de raiaiquitt% des ouvrages m<jraux et puliliques de 
riaton et dWrisloie, des hislodens, des uraleurs, I'elude des 



0) CaJv. iMlU. chn^L, 31, 



30 RENAISSANCE ET R^FORME 

monuments ct des origines de notre histoirc, la lecture assi- 
due de la Bible, toutes ces causes donnerent naissance h unc 
politique nouvelle, bardie, toutc d^mocratique, qui, aprfe8 
avoir quelque temps sommeille dans les esprits et dans les 
iimes, (^clata tout h coup avec fureur apres la Saint-Barthe- 
lemy. 

Francois Hotman et Hurert Languet. — L'un des premiers 
ouvrages oii nous voyons le protestantisme cbanger de carac- 
tire et abandonner la cause du pouvoir absolu, pour incliner 
aux idees populaires, est le Franco-Gallia^ de Francois 
Hotman (1), Tun des plus grands jurisconsultes du xvi®siecle. 
Ce traile n'est pas un livre de politique generale et philoso' 
pbique, c'est un traite de la monarchic fran^aise et de ses lois 
fondamentales. Mais il est evident que Tinterprctation donnee 
par Hotman h la constitution monarchique de la France avail 
sa source dans certaines predilections politiques. Au lieu 
d'une monarchic absolue, constitute par des lois fondamcn- 
tales, limitec dans une certalne mesure par le pouvoir parle* 
mcntaire, Fr. Hotman cberche dans Thistoire le type d'une 
autre monarchic, elective a Torigine, dcmocratique dans Tap- 
plication, subordonnee aux £tats, c'est i-dire a une assembl^c 
nationale. Hotman ne va pas jusqu'a vouloir absorber ni 
la royaute nl la noblesse dans le* tiers etat. II r^ve, au con- 
traire, une sorte d'equilibre, et se represcnte m6me la noblesse 
comme un intermediaire entre la royaute et le peuple. Mais la 
royautd sinclinant devant Tautorit^ des fitats, et les fitats 
^tant composes en majorite du peuple, on voit quecette monar- 
chic temperee ne serait gucre autre chose que le gouvemement 
populaire. On comprend Temotion que produisit un tel pam- 
phlet, f Le livre de Frangois Hotman, dit. M. Aug. Thierry, eut 
un succes immense sur les hommes de son siecle, qu^agitait le 
besoin de nouvoautes religieuses et politiques; ilsurvdcut ila 
generation contemporaine des guerres civiles, et se prolongea 

(1) Sur F. Hotman voir deux articles tr^s intch'cssants do M, Rod. 
Darestc, dans la Revue historique, t. II., p. I p. 367. 



FRANCOIS HOTMAN ET HUBERT LAKGCET 31 

nt^mc dtirant le ealme du regiie de Louis XIV. Ce bizarre el 
fabuleuK expose de ranciea droit public du royaume devint 

aliir?* la piUure secrete des libres peiiscurs, de^i ronscieares 
deiicates, dcs imagtnatious diaj^rines plus rra|*|Kk*s, dans Ic 
pri'seni, du mal que du bien. Au comiueucemeul du x\m° 
«ii*cle, sa rc^putaliofi durait cueorc; les uns rainiaienl, les 
autres le ddclaraieot uu livre pernicicux; mals les grandes 
conLrovcrses quil avail soulevees (lent vingl-eiiuj ans aiipara- 
vani, eioigiK^eg de Topiniou des masses, ne remuaieut plus eu 
sens conlraire que d«*s esprits d'efile (1). • 

Le Franco-GaUia (1573), quoique rontenani une doctrine 
politique, n'etail eefiendani qu'un ouvnif^e liisioricpie. C est a 
l*hisioipe, ttt la tradition, a I'erudition que Frauvois Hoiman 
etnprunle s«*s prineiftes et ses ar^^uuients, lln autre ouvrage 
p«irut vers le uKHnt? temps, qui n'eut pas iiiotns d<* retenlisse- 
menl, mais qui portait la question a une plus ^rande hauteur, 
sur le terrain du droit, c'cst \i\ Vunlkiw contra fyrannos 
(157*J), de Jtmius Brutus, ouvrage attribue a Hubert Languel, 
autre protestant (2), 

L*auteur expose dans sa preface, d uncmaniere tres nelte el 
tr*ys bardie, el Tobjet de son livre, el la uif'thufir qu il entrnd 
suivre, Quaut a Tobjet, le voiei : raniener a des pinneipes 
premiers et evidenis le pouvoir des princes et le droit des 
sujels; renfermer Tud et Tautre dans des limites determiners 



(I) Aug. Thiorry, Conoid, wr VhUt. de France, c* i, p, 37 (R^cits 
fn^l^9Tingiens)• 

Cel ouvrage a 4te aucoetisiivemBnt attribu^ t Hotman, I'auteur 
du Franco-Galllfi^ n du Plessis-Murnny, i Theodore <ie B6sse, On eat 
g^n<Srab!menl d'acconl aujcmnrhui que Languel en est lo veritable 
«uU;ur (Voir Bayle, dictionnairc, art, Hotman note H» ct suriout sa 
SH**ert^tion c&nctrnant le litre dEL Junius UrittHs^ Q^Iuvres com* 
pli*tes hi, Dasof>r, t. XV p. 12 J) — Voycz aussi Baacler in Grot turn 
de jura paeOt el belli^ L I, c. iv, p. 271, — L'abb^ Leclat a !ioutenu 
la ihi'?!*' contraire (voir lo diciionnaire de Trih*ott,r, avec des notes de 
fftbbe Joly). De nombreu:3es editions ont ^t«^ faitcs de cet ouvrago; 
Joly en donne renum^ration dans ses notes, L'ouvrage de L*anguefc 
%M tradutt ra frani;ais par Francois Esliennc, sous co fcitre : be la 
puiisance Uptime du prince sur le peupte (1581). 



32 RENAISSANCE ET R^FORME 

qu'unc bonne administration ne puissc franchir (1). En posant 
ainsi le probleme le plus hardi de la science, Tauteur pretend 
^galement le traiter par la mcthode la plus rigoureuse. II 
emploiera, dit-il, la methode geometrique qui, du point passe 
a la ligne, de la ligne a la surface^ de la surface au corps. 
En d'autres termes, il ira du simple au compose, des degres 
au faite, des effets aux lois generales (2) Telle est la mcthode 
severe et vraiment scientifique que Tauteur pretend employer. 

Quoique I'execution ne reponde pas exactement aux pro- 
messes de la preface, on ne pent meconnaitre dependant dans 
le Vindicice contra tyrannos un ordre logique et un certain 
art de conduire insensiblement de ce qui est Evident a ce qui 
Test moins. L'auteur traite, en effet. Tune apr^s I'autre, ces 
trois questions : I. Les sujets doivent-ils obcir au prince, 
lorsqu'il commando quelque chose contre la loi de Dieu? 
II. £st-il permis de resister a un principe qui commando 
quelque chose contre la loi de Dieu? III. Est-il permis de resis- 
ter a un prince qui opprimc TEtat? La progression est sen- 
sible dans ces trois questions. La premiere pose seulement le 
droit de non-ob6issance, reconnu par les apotres; la seconde, 
le droit de resistance, mais seulement dans les limites de la 
foi religieuse; la troisieme, le droit de resistance, absolument, 
et au point de vue purement politique. A ces trois questions, 
Tauteur en ajoute une quatri^me, moins essentielle, mais tres 
importanle dans les troubles civils, c'est la question du droit 
d'intervention : t Les princes voisins ont-ils le droit de porter 
secours aux sujets des autres princes opprimes pour cause 
de religion, ou par une manifesto tyrannic? » 

Ce qui donne le plus do prix au livre d'Hubert Languet, 
c'est une idee destinee depuis a une singuliere fortune, mais 

(1) Wind, contr. tyrann, Proef : Principum imperium et jus popu- 
lorum ad sua legitima certaque principia referre ; intra cortos fines 
utrorumque potcstatcm conclusum iri, quos ultrjli citraque recta rei- 
publicflB administratio plane non possit consistcre. 

(2) Ibid, Ex cffectis et consequcntibus causas et maximas illas 
propositiones sive rcgulas colligit. 



I 



rRAJT<;01S IIOTMAN ET HUBERT LAKGITET 33 

alorti toute nouvello el origiiinlo : e'ost Htltn* du coiUrai. Deux 
ibeoric)^ jusqiic-la par.iissai{»nl so dispiiler rexplioiitiou de In 
souvi't-aineit*. Selon lesiins, Ir ponvair rivfl (*nin»ii* dii [Kvuvoir 
CCfli'siasliciiK^^ el par cuust-qiienl doil eompU' de sa eandidu^ i 
ce pouvoir supcrieur. Sdon les aiitres, \e pouvoir civil est 
con!iliUK* iramediaii'iiieiii par Dieu, oi n*^ doit de coniples a 
aitrun autre pouvoir, si ce nest a I'clui de Dieu. 11 est vrai que 
Ic5i jiiri.s**onsultes (|iii souteiiaieiit ceile opinion etaieut oblij^^es 
dc I'CcoiinaUre que !e iiouvoir ciail passe* par cession du 
pouple aux enipereurs; niais en f^enernl, sauf que^Iqnes nires 
(•xceplions, on «'aait ilaerord qut* le people avail abandonm'i la 
sooveraineu^ loiil entiero, el qu il ne s etail rien reserv*^* De la 
la Uitkirie, que rempereiir oii le roi tie doit comple de ses ac- 
tions qu a Dieu, quil n'esl pas soimiis anx lois riviles, <ioe du 
mollis il ne leur est souinis fpie ipiant a la pniKsanee direrlive 
el noil a la maciiv€\ vi dt^ lii rnfin la Ihrorie du pouvoir 
atiaoiu. 

Hntiert Languel soutenail done un prineipe a peu pres nou- 
TeaUf el qui n'avail pas encore ele mis en liimiere» celui du 
coiilral(t). Ce qui esl encore remarqual»le, el leiin)ij,nie que la 
philosfjphie poUliqne ni* fail que dv nail re, ceHt qu an litni de 
chercher dans la raison si'ule la di-uiousiralion c^t les eondi- 
lioDS de ce conlrai (Mireiueut id^'al, Tauiimr du Vindkiw 
ronirn Ujrannofi commenee par I elablir hisloriquement, Mais 
ti p'emploic pas Thisloire commt* Macliiavel on Hoinian; le 
pn^er cxaminail ce que les homnii^s out coulume de faire 
pnur etiseigner ce quits doivcnl faire ; le se<!oud reeherchait 
k*8 Irariilions du |iass('» |>onr ri'taldir la nionareljie dans son 
^lal primilrf: I un consullaii de preference Thisloii'e romaine, 
Tautre rhisloire di» France, Hnberl ianguel s'adresse a nne 
IriMoire plus anliqae (»i [ilus respectable, (jui foui'nil non seule- 
mcnl d«'s o\i niples, uiuis des priucipes, et (pu ne nuusapprcnd 



^ ' avi'na rcncontr^ chez les ancicns danj4 l*6role epicu- 

ri' ^ I, p, 235) ; mais cVitait plulut commc ongine de I'iddo 

de ju-s urr que commo ori^me des ^ouvernements, 

Jaket. — Science potiliipie. IL — 3 



34 RENAISSANCE ET R^FORMB 

pas seulement ce que les homines ont fait, mais ce que Dieu a 
Youlu : rhistoire sacr^e. II puise ses arguments dans T^criture, 
et il fonde son systeme sur Tautorite des livres saints. 

Telle est la difference essentielle du Franco-Gallia et du 
Vindicice contra iyrannos, qui eurent a cette epoque un 
^gal reientissement. Le premier est le livre d*un savant, d'un 
erudit; le second, d'un reforme. L'action religieuse est nulla 
dans le premier : ses autorites, ce sont les chroniqiies. Dans 
Tautre, Tautorite supreme est la Bible, et ce qui est vrai du 
peuple juif est vrai de tout peuple Chretien. 

L'£criture nous montre done dans Tinstitution des rois im 
double contrat : 1® un contrat entre Dieu, le roi et le peuple; 
2® un contrat separd entre le peuple et le roi. Remarquez quo 
le premier de ces contrats ne lie pas seulement Dieu et le 
roi, mais encore Dieu et le peuple. Ainsi, le peuple est cocon- 
tractant avec le roi. 

Le contrat qui unit a Dieu est evident dans les paroles qui 
instituent la royaute (1). Dans ce passage, Samuel n*etablit le 
roi sur les Hebreux qu'a la condition qu'il obeira a Dieu; 
sans quoi, il perira. Les exemples de chatiment ne manquent 
pas non plus dans r^criture. Saiil est rejete pour avoir manque 
a Talliance contractee avec Dieu. Roboam voit se separer de 
lui les dix tribus. Comme il a rompu le pacte, Dieu n'en a pas 
rempli les conditions (2). L'£vangile a succed^ a la loi, les 
rois Chretiens aux rois hebreux. Le pacte n*a point cesse : les 
m^mes sanctions subsistent encore (3). Les rois paKens eux« 
m^mes ont contracte, sans le savoir, le memo engagement 
tacite. Car c'est de Dieu qu'ils ont re^u leur puissance, m^me 
quand ils croient la tcnir du suffrage ou du sort. £st-ce le suf« 

(1) « En rcgem quern eleglstis, et petiistis. Ecce Deus ponit regem 
eum super vos. Obedite et servite Deo tarn vos, quam rex venter qui 
est super vos... Alioquin et vos et rex vesler peribitis. b (I Rois, 13, 
14, 23, c. XII). 

(2) Vind, cont. tyr. q. i. Ac si diceret Deus pactum violaveruni, 
conditionem non impleverunt ; neque ego itaque amplius tnneor. 

(3) Ibid, J ib. Idem pactum est, eaedem conditiones, eeedem poenao 
ni impleantur, idem vindex perfidisB Deus omnipotens. 



ft 



FRAr^gois noTiiAN ct iiubert la>t,uet 35 

fragfit Dieu gouvernc le cwnv ilos liommes et les dirige ou il 
rent, Esl-ce le sort? mais Icsorl est cac^he dans son stnn. Quo 
St DiiHi ne les a point eharges expresseiiUMit rhi soin tie garden 
les loisi» il letir a au moiiis interdit d'enipietcr siir sa divine 
juridietron ; et Dieu venge severenient, memo sur les priiicea 
palens, cc crime d nsiirpalion. 

Que eonelure du priiieipi* qiu* nous venonf* d ei.ildir? eVst 
que le prince, instilue en verlu d iin conlrat avee Dieu, n'est 
autre chose que son vassal ( I ). Si done, scmblable aux geanis, il 
cssaie (resealader le ri«'l, si It* fils de Cesar vieat empieiei" sur 
Ic fils de Dieu, il nierite dVMre |n*iv{^ de aon pef. eomme un vas- 
sal infidide, el ses sujeis ne soiit pas lenus de lui o1>eii% raais' 
cleviendraient meme rebelles eo lui obeissanl, eomme on serf 
qui prendrait l(»s amies pour son seigneur eontre le roi. Bieu 
doil ^ire lionore pour lui-mi^me, etle print^e ne doit IV-tre que 
pour Dieu, donl il est le minislre. Si le prince vient de Dieu, 
M doit lui ob^ir ill cause de Dieu, mais non pas eontre Dieu. 

Voilu pour le prlneipe de non-obeissanee. Frissons au prin- 
cipe de nlsislanee, N'oublions pas que, dans le premier eontrat, 
tl II *y a pas seulement deu\ eontractanis, mais irois ; a savoir: 
Dieu, If roi et le peuple. En (*Oet, b* eontrat de Dieu et du 
peuple a precede le ronlral d** Dieu el du roi. €iu% avant 
llnstilutiou des rois, Dieu s'etail ehoisi son peuple, et avail 
couiracl^ avee lui une alliance (2). La clause priiicipale du 
ronlrat, c'est que le peuple garderail son cube avee tldeliti^. 
Tel fut le eontrat prijuiiif tie Bieu el du peuple, G* eoatrat 
resAa-l-ir apres Tinstilution des rois ? Loin de la, il fut an 
conlrafre eonfirme el renouvcle. Dans Finstitulion de la 
royaute, le pn^tre stipule, au nom de Dieu, rolTsrrvalion de la 
loi et la conservation du temple. Lc roi et le peuple proniet- 
leot, el eela non pas separeiuent, mais conjointenient. Le roi 



jl) Vin4* emL tgr.^ ibid. Eeges omnea Dei vadsaleg esse omnino 
* Pluenclum es*t. 

I /^..q. n. Deum, eleolo ex omnibus populo [aracliUco^ ill ease^ 
peculiaria popular, fcsdus cum eodeni pepiglsse. 



36 RENAISSANCE ET REFORMS 

et Ic peuple sont done constitues a la fois rcsponsables, el 
s^engagcnt solidairement (1). Hubert Languet poursuit en 
jorisconsulte les consequences d'un tel contrat. Si Tune dcs 
parties manque a Tobligation, le stipulateur a le droit de faire 
valoir son droit aupres de Tautre (2). La faute de Tun rejaillit 
sur Tautre. Si Israel abandonne Dieu, sans que le roi s'y 
oppose, celui-ci est responsable de la faute d'Israel ; de 
mdme, si le roi adore des dieux etrangers, et qu*lsrael ne le 
retienne pas et ne le force pas au devoir, Israel est responsa- 
ble a son tour. 

. De ce contrat solldaire entre Dieu d'une part, et de Tautre 
le roi et le peuple, nalt evidenunent le droit de resistance. Car 
que devient un tel pacte, si le peuple pent se laisser entrainer 
par ses rois au culte des dieux etrangers ? Conunent restera- 
t-il le peuple de Dieu, s*il est change en un peuple esclave, 
pour lequel aucune obligation n'est possible ? Done si le roi 
veut renverser r£glise et la loi de Dieu, le peuple est tenu de 
resister, et, sll ne le fait pas, il est entraine dans sa mine. 

Nous voici arrives a ce droit de resistance par les armes, 
qui etait dans Tantiquite un droit non conteste, mais qui avait 
disparu de la science politique depuis TEvangile. A part quel- 
ques protestations eparses dans les ecrits du moyen age (3), 
la seule resistance que r£glise et ses docteui*s autorisassent 
contre le pouvoir civil etait la resistance ecclesiastique. 11 
fallait, pour affranchir le peuple, que le pape le deliat de son 
serment de Gdelite. Ici, le peuple se delie lui-meme. II a 
contracle avec Dieu ; il est partie et garant du contrat passe 
avee le roi : le contrat vi.ole, il est libre par rapport au roi, 
mais non par rapport a Dieu. II doit defendre Dieu contre Ic 
roi. Ces principes empruntes au droit civil conduisaient au 

(1) Vind. cont. tyr., ib. Constituuntur ergo hie duo rei, rex et 
Israel, ideoque sequaliter in solidum obligantur. 

(2) Ibid.^ ib., Uter vcro negligat, Deus ab altcrutro integram rem 
peterc potest, et eo quidcm magis a populo quam a rcge. 

(3) Saint Thomas, nous I'avons vu, allait jusqu'A faire dans cer- 
tains cas de I'insurrection un devoir (voir tome I p. 387). 



I 



lA>rOT,s HOTM^IN ET nrBKRT LilKGUET 37 

droit d mtiurroc'tion. Irl I(^ hurdi novaleur sarrf^'lc, et eprouve 
Ic besoiii de limiter ses alTirmaiions. 

Eh quoi ! se djl-il, donnera-t-on au peu|d«\ a <eik» bHe a 

mille uHc% It* droir deso soulovor en limjidl(\ sans ordns sans 

oonduiCe, jwrns guide ? 11 luiil distin^nirr. Par le pei](dt\ pous 

idoDs eeux qui out roru rautorilL' de la part du pouple, 

frs ni»giMrat.s <*lioisis d'cntre \v priipl»\ el qui mni coniinc les 

auneillantii des rois (reyitm eplwnys) et les iTpi'<\st^nlanls du 

fieuplc* (qui univn'mim popuH cwtum reprcpsenlani)^ Daiis 

taut Emi bten ron}ititu{'% il y a euire le loi et le fieuple de$ 

liifltgiistnit5« des j^rands, des eonseillers ehoisis dans if)us les 

ordres de la nation, et qui, reunis, formenl ee (|ue Ton 

appelle, 8elon le^ pays, le coiis<ul ordinaire^ le parlemenl, la 

didte, Individuellement, e(*s divers personnages sont mains que 

le roj ; mais, en eorps, lis sonT plus <iue lui. lis sont chargers 

dc defcndre le peuple : eoninie de Ixms tuleurs, iis doiveni 

lelllef h !ifs droits ; s ils ne le font pasi ils toinbent sous le 

coup de raelion de la mtelle (1). C'est tlone a eux qu'appar- 

yent le droit ile resistiince : ee qui est deride par la nityonte 

ml cens^ VHre par toys ; et ee qui Test par tous» est censd 

VHn* par le jKHiple tout enlier (2). 

Hab une diilieulle se presente. Si la majorile du corps des 

rats fait cause eomiiuiue avec le roi, et <'Sl de eoiiq^lieite 

1 r<5voll<' coiilre Dieu» que devi-a faire la minorite, ou 

un seul d'entrr les niaf?^istrats, (|ui ne voudra pas se 

iOitmeUre ;i la lui du [irjnee 1 It n'est pas question, bieu 

entetidu/des iitmpleH partieuliers, mais dune proviuee, d*un 

IBigistrat, d'uii seigneur. Cette nunorite aura-t-elle le dnut de 

b resislnnee au nieine titre que la majorite ? Pour resoudre 

ci!ile ilifflrjle ipiestioti, il fan I eueore renmnltir au\ elauses du 

eontnil priniitif. l);m% ce coiitrat, oil Isi'ael lout enlier sest 

mg8ig6t il ^91 Evident que eliaque ville, ehaqiie uiagistiiil sesi 

(t) Vimd, c^at. ti/r.t \hu\, Ni faciant^ actione lutolm tecieniur. 
(S| ibid,^ id* Quml major pars principum 9eu optimtilum forerit, 
omoet, qood omnes, univcraua populus foei^so dicetur* 




38 KENAISSAIfCE ET R^FORMB 

particulieremeni engag^ (1). Ainsi chacun a promis en son nom 
propre, ct en tant qu'il depcndail de lui, de defendre la cause 
de Dieu. Ce n'esl done pas seulement le roi, ni le royaume 
tout entier, mais toutes les parties du royaume qui doivent 
individuellement h Dieu foi et ob^issance. On entrevoil la 
consequence : c'est que tout magistrat, toute ville pent donner 
le signal de la resistance a un roi qui viole la loi de Dieu, 
m^me quand la majority des villes ou des magistrals aurait 
pris le parti du roi. 

Quelle porte ouvcrte a la sedition ! Mais quoi, dit Tauteur, 
que le roi depose les armcs, et les sujets les deposeront* 
Quil cesse de frapper, et ils s*arr6teront. Qu*il ddpose Tep^e, 
ils rejetteront le bouclier. On ne pent appeler esclavo ftigitif 
celui qui se defend contre les coups de son maltre, ou qui se 
refugie dans sa cabane pour echapper a sa fureur. Appellera- 
t-on traitres {defeciores) ceux qui ferment les portes de la 
ville i un prince furieux, tout prets a lui obeir, quand il sera 
revenu a lui ? Ce n'est pas la separation qui fait le schisme, 
c'est Vintention (2). Autre chose est se separer d'un mauvais 
pontife ou d'un mauvais roi, autre chose se separer de r£glise 
ou du royaume. On voil que Tautcur ne rcpond pas a Tobjec- 
tion. Car ici il ne s*agit pas du droit de resistance en general, 
mais du droit accorde a quelques-uns, el mc^me a un seul. 

Et cependant I'auteur ne veut pas aller jusqu'a Tinsurrec- 
tion revolutionnaire, et il cxclut expressement le peuple, en 
tant que multitude, du droit de resistance. Les hommes prives, 
dit-il, n'ont pas la puissance, la magistrature, le droit du 
glaive. Le contrat primitif a ete passe par Dieu avec Tuniver- 
salite du peuple, mais non avec les individus. Les individus 
ne sont done pas tenus par le contrat, en tant que personnes : 
ils ne sont ni conlractants, ni garants. Les rois et les magis- 
trals s'engagent i bien gouvemer le corps de T^glise. Les 

(1) Vind. cont. lyr,, ibid. Singillatim spopondit. 

(2) Principe de la Sorbonne dans la querelle de Boniface VIII et 
de Philippe le Be.l. 



FR.IKC^OI* tlOTMA!* ET mBEET LANGCET 39 

ipirtlettliers ne s'ongagent qu'ii imc chost.*, c'eat ix reater 
memljroii dv. rfeglise. Les ims sonl tonus dc faire en sorle que 
y% autros obeissent a Dieu ; 1**8 sujets ne sent lenus que 
iU* lui o\mt\ Mais lors(|ue les niagislrat^ oux-mtvmes donnent 
\v sigual de la iTsistance aux ordres dun Ivran impit% le 
pt^ii|»lf doit les suivre, et les aider de lous ses elforU. Quel- 
qyrfois IHeurhoisit iiuhomuir privr, pnurlf^ fiun* riuslrunu'iil 
df Ha venfcfrant'c , I'omnie on h voit daus TAuck'n TcslaiiM'iil. 
UbH fl faui ^ire t^^8 sobrc ci ir^s oirconspect a adopter dc 
IfU rhefs. Souvcnt des liommes iisurpeul Faulorite en se 
bisaiii passer pour inspires ; el ils se font dk^ux eux-mt^mes. 
tfiio le p(nipl(^ eraigiK* done, en eroyaui tombatlre sous les 
drapeaiix dii (Ihrist, di' eombatire, a son gi*and dt^trimenl, 
sous Ic* cirdri*s dt* qu«'l*pif^ usyrpatrur ffidHerri : <v qui est 
• ilTivL^ recemnieni en Ailcmague, ajouie 1 auieur, aux partisans 
de TbDmas Miinster, 

Jusiprici, Tauteura limhe le droit de resistance a un seul 
ai«, I'Hul oil l4' priuee viol*^ h Ini de Dieu. Mais dans la troi- 
iti*iiR* qnestJotL il va plu^» loin. U eU'nd la resislauee jusqu a la 
fense de Cons les droits naturels. Le prinee nest f»as seule- 
eng;igt^ euvcTs Dim, mais eneore envcrs le people : le 
pc9Dplc n'est plus w^ulemi^iu ^^nnmt du nmtral, il est piulie, 
Kfiiis i*ritronK niainhviuint iJans la politique niodenie. Nous 
OJi voir partdtre dans touie sa hardiesse, el avec une 
juabb* nettftc^ le |>riuii[i(* de ce nouveau droit polilitjue, 
d'oJi di>i%enl sortir les revolutions d'Anglelerre, d Aaierique 
el «lf» France. 

le prinript* dv rette politique nVst pas nouveau : e'est que 
le |>»Hiple a eree les rois. (a* pviuvl[it* etaii ad mis par la plu- 
parl den juriseonsuKes qui < x|diquaient rorigine do rem|iirc 
par one eeiiston r)u |>eupte nunain. Mais eetie cession, disail- 
00, (mtdi(piait raharulou de la souveminele. La prescription 
pciuniil etn* oppnsee a toute rovendieation du pen pie, H avait 
|M^rdo u*% droits soil par un abandon t;tcite, soil par ilefaut 
d*e\cfn*iee, Hnbt*rl Lauf^tet repond avce force 6 celte objec- 




^ p«9Dplc 



40 RENAISSANCE ET R£F0RME 

lion de juriste: 11 n*y a pas de prescription contre le peuple, 
de m^me quil n'y a pas de prescription contre le fisc. Si le 
fisc pent se prevaloir de ce privilege, a plus forte raison le 
peuple qui est le vrai proprietaire du fisc. On objecte que le 
peuple qui a elu les rois n'est pas le m6me que celui qui 
existe aujourd'hui. L'auteur repond : les rois meurent, mais 
le peuple ne meurt pas ; c'est un fleuve qui coule sans cesse. 
Si les grands ont laisse peu a peu slnveterer la tyrannic, leur 
faiblesse ne pent prejudicier aux peuples. Le temps ajoute 
aux torts du roi, mais n'6te rien aux droits du peuple (1). La 
connivence des grands et du roi ne pent rien non plus contre 
les droits du peuple ; mais ils tombeut sous les peines de la 
loi portee contre les pr^varicateurs. 

On voit que I'esprit juridique se combine dans Hubert 
Languet avec I'esprit bibllque pour donner a son ouvrage* 
un curieux cachet d'originalite. C'est le droit civil qui sert Ic} 
d'introduction au droit politique. Les idees de contrat, d'ac- 
tion, dc prevarication, de prescription, sont detournees de 
leur sens ordinaire pour ^tre appliquees aux rapports des 
rois et des sujets. Cette application, quoique fausse en sol, 
etait legitime. Car les jurisconsultes avaient donne I'exemple 
de fonder la theorie du pouvoir royal sur le droit civil. 

Continuous cependant cette deduction rigoureuse. Le peuple 
a cede le pouvoir. Mais c'est un principe de toute evidence, 
qu'il n'a pA se donner un maitre que pour une tres grande 
utilite (2). L'institution du pouvoir civil a eu pour but de 
defendre les individus les uns contre les autres par la justice, 
et le corps tout entier contre des attaques exterieures par la 
force (3). La scule fin de I'empire est I'utilite du peuple. L'em- 
pire n'cst pas un honneur, mais une charge ; non une immu- 

(1) Vind. cont» tyr., ibid. Nee demunt anni quidquam juri populi, 
scd add u at injuria) regis. 

(2) Ibid,, q. in. Non, nisi magnae cujusdam utilitatis causa, impe- 
rium alienum ultro elegit. 

(3) Ibid., ibid. Turn singulos a mutuis, turn universes ab externis 
injuriis seu jure dicendo, seu vim vi repellendo, defenderent. 



rRABf<;:ois hotman et Hubert lanoit^t A\ 

»iiu^% mais mi devoir; nan iin laisir, iiiais unc mission (1); 
Qoo line licence, mais urn* servitude publitnie. Lorsqiip h^ tion 
H le mien eiireni euvahi rnnivei s, le pouvoir a ete instiiue 
pour defcndre les piiuvres conire les rklies, h* ptnipl** contrc 

Les rois, eianl inslitues ponr reiulre la jnsliee, nc sonl done 
ailtiH^ chose que les gtirdieits t*t \cs eonservaleurs do la loi. 
On a deaiatide si )a loi deiMud du rol, ou le roi de lu loi. 
Sons doute^ st le roi elait toujours juste, on n'aurail c|ue l^ure 
ile loi : mais ronime vtAa est impossible, les lois out ele insti- 
par des ma^^islrals saffes v\ pnuleuts ^ alin (|n'elles 
la regie selon laquelle les pi'inrt^s doivenl ju^er ; ct, 
t'm|>eeher (jue le prince ne violai la loi, on lui assoeia 
ks grands, les niai^^islnitH, et le eonseil public que nous ren- 
eontrons ilans loules les formes de j^ouvernement. La loi est 
rime du roi: ce^sl par elle qui! se nieul, qull sent el qu*il 
fit. Le roi est le cofps dc» la loi* 1^ loi est la I'aisoii commune 
ge*. hlle est la penstu* nn^nu% el, eomme la pens<''e est 
i^l^rtie de la ralson divini\ <*elui (]ui obeil a la loi olu'-il h 
Mim. Ce ii>Kt pas ce que le loi ordonnc qui est juste: mais 
roi devicnt juste, lorsque cc qu'il ordonne est jusle en 

TeU uool les grands el nobles piinripes qui se tk'taelieni 
teli le VindMw contra tiftannos ilnn To rids eonlus on se 
ttl^! - ' • : ai"gumeiils bibliqu**?*, Irs arj^nnicnis historiques 
Ciiij u Holman, les reminis^'enees ile ranliquile, De 

|inoeipi*)i il deduit la neee.^ile du jtartage de ratitorit(^ 
Isilative, <"ntn? l<»s rois el les fjrands, on Irs Etats du 

ame. Ce^l iet que la ik'Uswm' (les reforniateurs rst en 
gent'*ral as^^z ^ngue. lis m* disent rii*n de precis sur la parliei- 
potion du people au pouvoir legislatif. Languel iiarail aeeorder 
fiirlciiit la |>re[M>"derau<<* a rarisloeraiie, Mais cesi un point 
trte mal i^elatiTi dims son livre* 

U) ¥iad^ e^U iyr*j ihUL Nan hotiost, wid onua; non immu&itas,^ca 
; HOD vAcatio, «i?<l vocfttio. 




42 RENAISSAlfCB ET RfeFORMB 

II est beaucoup plus precis, lorsqull Iraite du pouvoir du 
roi sur la vie et sur les biens des sujcts. Les courtisans, dit4l9 
accordent aux princes le droit de vie et de mort sur leups 
sujets. Pour nous, le prince n*est que le ministre et Texteu- 
teur de la lol. II ne frappe que ceux que la loi a frappes. 
Autrement ce n'est pas un roi, c'est un tyran ; ce n*est pas 
un juge, mais un brigand. Les sujets ne sont pas les serfs du 
roi ; ils n*ont pas ete achetes par lui a prix d'argent ; ils n'ont 
pas ete conquis a la guerre. Tous rdunis, ils sont les souve- 
rains du roi : separes, ils sont ses frcres (1). 

Quant aux biens, on entend repeter tous les jours h la cour 
des princes que tout apparticnt au roi. Ainsi, ce qu'il prend, 
il ne le ravitpas; ce quil ne prend pas, il le donne. Mais 
est-il vraisemblable que les hommes, qui aiment tant chacun le 
sien, se soient donne un maltrc pour lui faire abandon de ce 
qu'ils ont gagne avec tant de peine ? Que mimporte, disait 
Agricola, que ce soit le roi ou Tennemi qui me ravisse mon 
bicn, si, de part et d'autre, je meurs egalement de faim? Mais 
s*il n*est pas le maitre des biens privcs, le roi n'est-il pas au 
moins proprietaire du domaine public? Non, dit Languet. 
Autre chose est le tresor du prince, autre chose est le tresor du 
fisc. Sans doute, les pnnces sont proprietaires de Icur fortune 
particuliere, comme les autres citoyens. Mais a aucun point de 
vue ils ne peuvent 6tre consideres comme proprietaires du do- 
maine royal. La dignitd royale est-elle une possession, ou une 
fonction ? Sic'est une possession, c'est bien le moins que le peu« 
pie en la cddant se soit conserve la propri^te i perpetuite. A 
quoi me servira-t-il d'avoir confie le soin demon salut a un roi, 
si en m^me temps je m*aliene et me vends en toute propriete (2)? 
Le prince n'est que le curateur et I'administrateur des riches- 
ses publiques. Le roi n*est pas m^me usuft*uitcr. En effet, Tu- 



(1) Vind. cont. tyr., ibid. Ut universi domini, ita singuli fratrum 
loco censendi sunt. 

(2) Ibid,, ibid. Si, inquam, dum libertati me® incolumitatique pro- 
spicere volo, memet mancipo. 



FRANrOlS HOTM AN ET HIBERT LANGIET 43 

tufhiilicr j>ciil engager les blriis dont il a rusiilVuii ; lo roi 
He peul engager son palrimmne. L'lisurruilier pent faii^e 
ile« don% sur son iisulriiil ; les dons dn roi , lorsitin'ils 
•onl exee?4$ifs, soni mils, snivanl crl axiomn (lo la ehambi'e 
des complex : 7Vo// donnrsoil ri'piH^K I/iisiifniilier iient jiuilr 
m ;ibii«er des (hiils »suis qii(* la loi s'en niele ; an i^unlraire, 
loi pn^sent au roi I usage (jri'il dnil faire des domaiiies, 
L«* (leiipte n*a done cvdv, la souverainete qy'a condilioii (]iic 
k roi en useniil pour son bien. Bans cetle sorle de eonlrat, 
o*i%t to i>CMple qui slipjdo (fifipuhlur) ^ e'est le roi qui pro- 
met inpondet). En rrltnir, ic^ peiqde proniet inq>lirii(*nient 
d'ob«^ir, sti les (Conditions mmt bwn exeeulees : el h- vol de son 
r6l^ promet de les remplir, AinsJ, le peuple m^ s'engage (pie 
flUQ^ii eondilinn, el le roi 5'engai;e pnreniriii rl sinqdeoienl. 
Ibb, lonqu on iiisi^n^ ime coiidilioii dans un eonLiat, il est 
onl de jilein droit Inrsquela eondilion n'esl pas execnlee. On 
DC pfiil done |Miiiii aj>peler parjiire nn peuple qui refuse 
I'obeiii&auire ii eetui qui a vkde les eomJilions de son eontrat. 
Si le rass^d e»l deli*" de la lui envers sou setgiienr, lorsquo 
*ej a eommis une felunie envers lui, hi la loi des Douze 
condatnue te [iatrie'h'ii t\m frauile son etient, si la loi 
|M^rinet ii rairranclii une aelion eonlre la violcnee ou 
riiijUJiUi?t» de Mm (ialron, si dans le m<*'me eas Tesrlave lui- 
e^i nllranelii de 1 obejssanee, a plus I'orlc raison le pen- 
'|Bo seni*i4l delict de la foi, que Ic prince Ini-mt^me aura viuloe 
le premier* 

Le droll de resisler aux lyrans, c*cst'ii-dire aux violatenrs 
du parte |»rinitci^ une foi.^elahli, nsle a savoir eomnient. a 
i{ui, el jiar quels nioyens il est pernds ile resLster. Mais il laui 
dblJJtgtier deux espe^en de lyrans, Oue tli?iiinelion, lainlliere 
mi xvf !ii6t!le» etait deja dans liartole(t). 1! y ale lynm absque 
, ct le lymil nh exercitio. Le fjri'uder est relui fjui s'em- 
do pouYoir sans litre, cest un iisurpaleur, Le second 

(I) B»rl. De tiff anno {VaU Bdle> L \\ pp. SS7-92). Voir plus haut» 
; 1. 1, p. 46(L 




44 RENAISSANCE ET R^FORME 

possfedc le pouvoir a tilre legitime, mais il en abuse. Or, la 
conduitc du peuple doit ^tre differente a regard de ces deux 
especes de tyrans. Contre Ic premier, le droit naturel, le droit 
des gens, le droit civil, permettent de prendre les armes. Car 
c'est le droit naturel qui nous autorise a defendre notre vie et 
notre liberte menacdes. Aucun pacte, aucunc obligation, ne 
nous lie a un tyran de cette espece ; m^me un homme priv^ 
pent se soulcver contre cette sorte de tyrannic. Mais si, apres 
avoir obtenu le pouvoir d'une manicre illegitime, I'usurpateur 
obtient Tapprobation du peuple, ce consentement lui doit tenir 
lieu de titre, et il possede de droit ce quil ne possedail encore 
que de fait. II est juste alors que le peuple obcisse. Autrement 
iln'est pas de royaume dont lajuridictionneput^trerevoquee 
en doute. 

Quant aux rbis legitimes qui abusent de leur pouvoir, il ne 
faut point sans doute pour quelques abus, pour quelques ne- 
gligences, les appeler tyrans et leur declarer la guerre ; m^me 
lorsqu'il s'agit d'un tyran declare, qui viole ouvertement les 
lois et qui opprime la Republique, il faut d'abord le supporter, 
et employer tons les moyens avant les armes. Car il pent arri- 
ver que le remfcde soit pire que le mal. Mais s'il pcrsiste dans 
sa tyrannic, il doit ^tre traite comme un rebelle, et depose 
comme tel. Or, nous avons vu que le peuple est superieur au 
prince : il a done le droit de le deposer. Qu'on n'accuse pas 
une telle revoke de sedition ; car il y a des seditions justes et 
des seditions injustes : justes, dit Bartole, celles qui renver- 
sent un gouvemement injuste ; injustes, celles qui rcnversent 
un gouvemement juste. A vrai dire le renversement d'un 
mauvais gouvemement ne pent pas etre appeld sedition : prin- 
cipe, ne Toublions pas, qui etait deja dans saint Thomas 
d'Aquin et dans toute la scholastique (1). Hubert Languet 
conclut qu'il est permis de prendre les armes non seulement 
pour la religion, mais pour la patrie, et pour les foyers. 

(1) Voy. plus haul tome I, 1. II, c. in, p. 387. 



riU^<;01S HOTMAN KT HUBEftX UA>T,UET 45 

11 adiiiet loujours b nu^iiie r&erve, c'esl que t*e droit 
^ rc^iiiiaiice napiKirtieni qu'aux mjipslrals, soil h lous» soit 
ipliiHieut^s. Oir pour Irs psirlirulirrs, il \vuv refusr Umi drok 
itepn*fidre riniliativi^. Li ll(4>tiljlit|ii<' n^* p^iJ^ **t(' ronlu'e a l;i 
des pariieuliers : ceux-h\ nc doivent pas drfendre la 
li^ijbliijiH\ i|U! n<» pruveiit p<is s(* prol**gi*r eux-mt^nies. S'lls 
liufxit le kI;uv<% il;* sont seditiinix. Car ce n'est qm ki iolalittS.. 

ritoycns qui constitu*^iU \v souverniu, el non pas les parti- 
mltens. Lc peiiple iie p<*ut done resbler que par riiilt^rme- 
ttbiire de ?w»s magiHinits. Si eoux-ci n agissi'iit p:is, le [ieiipl(3 
il %v Unir i*ti rcpos, el ne pas oublic^r quo les riN'ilhnu-s me- 
dmo^ laij^sent souvent fain* la ualure pour guerii* les mala- 
Il vu pluH lotu enrorc. Si l<*s magistrals, dil-il, soul evi- 
lenl de eounivt»uce avee W lyran, le piuqjle doit se «t>u- 
^^r que Dieu [jeniuH que les hypoerites reguent pour les 
hcs des peuples. II n'esl done Ijesoin ni dt*s pieds, iii des 
ls, niais de prit'res et dc genonx n<'f|ys (I). EnfSn il faul 
irU'r It's ujauvain princt's rl en aUt-nrlre d<* iiii'itleurs, 
rofmne on RUpporte la ffriHe, les iuondations, Ivs lempeies cl 
iejt :iulres i.'aiainiteH nauirrlli's. Mais >ii Inus Icvs gnuids, au la 
|iltipar(^ ou int^oie un st^ul essaie de s opposer a sa lYrannio, 
k people doii regarder eelle resislaiiec eouinie un signal de 
Ilicu in^mc* 

Hubert Linguel r<^sume lui*m^me tout son systeme daos ees 
item ed r.ipides et concis : t Les prinn*s siml vhis par IHeu, 
ctinsUujeji par le |>eu|de. Lc* prin(*e est sujierieur aeliaquc 
poninilier, inim inferi<*ur a ttius, eta r«*u\ rpii npr^'srulrnt le 
lout, rVsl-{iHliiip les inagislrals uu l4's grands. II inlrrvieut 
dtais I1n%liiutkm du roi un eonlrat nitn'le priiitei^t It' peiqde; 
oofilnl mcite ou expres, nalurrl ou civil, dani les offieiers 
dn rot Jionl les gardieuis. Olui qui \iole ee paeie est un tyran 
mb exerdtiQ. U'S niagislnUs c»nl le droit de le raniener au 
devoir fiar la force, »11» nc peuvenl fair*' autrernent Mais les 

(1) VM, e^ni. if/n^ ibid, Koa pedibus^ noa maaibus, sod gcnibus 




Uicu 
^ 111] 



46 REN.USSANCE ET R^ORMB 

hommes priv^s n'ont p^s le droit de lirer le glaive contre iin 
roi legitime, fut-il tyran dans le fait. Quant au tyran sans titre 
{absque litulo), comme il n y a aucun contrat pass^ avec lui, 
tons, m^me les particuliers, peuvent se soulevcr contre lui. • 

Buchanan. — Le li\Te d^Hubert Languet pent nous donner 
one idee de tous les eerits politiques inspires par la demo* 
cratie protestante. C'est de tous le plus c^Iebre, le plus rigou« 
reuXy le mieux raisonnd, eelui qui eut le plus d'influence. 
Parmi ces eerits, on ne pent neanmoins negliger de mention* 
ner le De jure regni apud Scotos (1580), de Buchanan, ou- 
vrage elegant et bien ecrit, moins fortement con^u et raisonn^ 
que le Vindicice contra iyrannos et qui s'en distingue en ce 
que le caractfere religieux et r^form^ a presque complctement 
disparu, pour faire place h Tesprit philosophique et litt^raire 
de la Renaissance. Ge n'est pas le disciple de Calvin on de 
Knox, c'est le disciple de Platon, d'Aristote et de Ciceron. 

Buchanan commence par decrire un ^tat de nature on an 
etat sauvage oil les hommes vivaient sans lois. II se demande 
si la societe a seulement eu pour cause I'utilite. Mais rutilitd 
ou rinter^t personnel serait plutot une cause de dissolution 
que d union [solveret potius quam conjungeret), II faitsortir 
la societe, comme Aristote, de Tinstinct de sociabilite. Les 
desordres de la societe appcUent le gouverncment d'un chef 
qui vienne y remedier. Ce chef, on pent Tappeler rot ou de tout 
autre nom, pour\ii qu*on sache que les rois ont ete crees non 
pour eux seuls, mais pour le peuple, non sibi, sed populo 
creatos. II compare le roi au medecin : Alter humanum^ 
alter civile corpus tueri debet. La royaute a die d'abord le 
privilege des meilleurs, auxquels le peuple decemait le pou* 
Voir. Mais le roi nc doit pas dtre absolu : il faut lui a^joindra 
Tautorite de la loi : Legem ei collegam adjicimus. II ne 
demande pas le gouvemement direct du peuple entier^ mais 
celui de ses representants : Selecti ad regem in consilium 
coirent. On objecte que plus on donnc au roi de conseillers^ 
plus on augmente le nombre des foils. II rdpond que la 



I 



BrCHANAN 47 

omUitQdo jugc mieux que les iiidlvklus des ehoses generales. 
II i^fKire en outrt* le pouvoir juJii'inin' rJii pouvoir rxi'cii- 
lif zdonner aux ims It* droit dititiTpn-lrr la loi, t^'esi Imir don- 
nap Ic pauvoir dc la fairc. II dislinf^ne cnsiiile, Huivant les Ira- 
dMom, le roi el le tyran* Si lo tyran s'est empart'^ du pouvoir 
pir la force, il pmn <^tre aussi retnorst' par la IVirre SUnili tu 
friiri |>asif« il ccjmbat rhenHtilt'* royalc. Qxud si cui rvfjum 
fiius jtti itIolidtiHy Quid m imnnml Ui tyranntt' n^pugne a la 
Ijohtetet* native de lu iialiirr liiirnninR Suhtime iiuodiinm et 
ffn^mluw naturcB indilum, II tu)iu'lui a la piinilion des 
l)Tillll^ non Si*uleiiH'nl ik\ crux qui out ui^urpe lo ]vouvoir, 
iudft de ccux qui en out ruut use. 11 diseule u ce sujot les 
tCElcs lie rficrilure, Texeiuple dc* Jrn'rnie qui ordoima aux 
|lH& il*olR*ir au roi d\Vssyriis eeliu du nieurlrirr d Aelmb, eom- 
Wtandi par bieu. Nulle partie d'l'^nlure ne dil que la tyrautiie 
iohtt tiiv exeuqitee de la puoilion du nieehanl, Xi Irsevequcs, 
Bile pa|»e lui-uu^uie ne soni au-<lesj*ns dv^ Um el des peines : 
(tioipiUer ar{;uinent pour un proleslanl). Le eunseil dc saint 
Paul hur TolMHSiiauee aux puissunees supei ieuitis ne sadrcs- 
a une loule ignoraute, f;nile a souU-ver. Ce dout an 
in alurSf r viuii la Irauquiltile (I'uurquui plulol ak»r^ 
qoaii lempii de Buehanan T) La punition du tyrdn, dit-on» 
m*eU i*aL% n**^ufnnianil4*e daus I'Kerfrurr : soli ; niais y est-ellc 
d^i*adQc r Leii ruis (Haienl alors iiiuuediateuieni sou."^ le puu* 
toirie IHeu ; eetait Uiiqid se rewrvaitdi- les |»unir* Arrivaul 
4 b discussion dcfond^ it demande : Est-ee te roi qui vient de 
h lol, mi la loj <pii virnl du roi ? /^*»j7i/? a Itujt*, rel iex a 
wrget V/vnl le rot 4|ui vieul de la loi. Done la loi est plus puis- 
•Uli! que ItiL II y a unpaete enm^ le roi el le!i eitoyens. Celui 
ifiil s*alrsinehit du paete iralTrsuM IHi il pas cekii avee iequel U 
■ roBlnMTtt!? Le tyran e«it t'lmnemi du peu|)Ie : Or la guerre esl 
IWtc rnwr» tout enneuti. Buehanan va ju!^|ifau regieide 
BOBmis la plupari des ck'rivains de son tenipH dans les deux 
IWtis : JuM e$t non modo mmwrso pnpuh »ed ninyidis Aoji- 
iaterimeret 



48 RENAISSANCE ET R^FORME 

Quant a Tapolre de la reformation en ficosse, John Knox, Q 
n'a pas public d'ecrits politiques proprcment dits, sauf un scul, 
sous ce titre bizarre : Le premier son de la trompette contre 
le gouvernement monstrueux des femmes (1558), livrc dirige 
contre Marie Tudor, reine d'Angleterre. L'auteur allait bientdt 
avoir affaire en ficosse avec un autre reine, une autre Marie, 
Marie Stuart, dont il fut Tintraitable ennemi. Bayle (art. 
Knox)y sur Tautorite des adversaires de Knox, Brerley et 
Bankroft, mais en renvoyant aux textcs, cite des maximes 
seditieuses extraites de ses ecrits qui n'ont rien d'invraisem- 
blables : Proceres tenentur, si niodo rex nolit, religionem 
reformare. {Hist, Scot.y p. 348.) — Deus constituit proceres 
ad effrenes principum appetitus coercendos. — Principes ob 
justas causas deponi possunt {Ad Angliam et Scotiam, p. 76.) 
— Si principes advcrsus Deum ac veritatem ejus tyrannice se 
gcnint, subditi eorum a juramento fidelitatis absolvuntur. • 
Richelieu, encore cv<*que de Lu^on, dans un traite contre les 
protestants, invoque les passages precedents pour prouver 
que les protestants etaient contraires a I'autorite royale (1). 

Althusius. — Dans les Pays-Bas et on Allemagne les id^es 
democratiques du protestantismc eurent aussi leur represeu- 
tant dans Althuscn ou Althusius (2) qui tient a ces deux pays. 



{\) En France les ministres protestants s'eleverent contre Richelieu 
k I'occasion de ce traits. Voyez lo detail de cette pol^mique dans 
Bayle (art. Knox). — Vers la meme epoque, dans le m^me ordre 
d'id^es que Knox et Buchanan il faut encore citer en Angleterre, 
Poynet, evdque de Winchester, Petit traits du pouvoir politique (voir 
une courto analyse dans Beauverger, Tableau du progris de la philO' 
Sophie politique^ (1858) p. 136, note.— Bilson, evdque de Winchester, 
dans son livre intitule : Difference between christian subjection and 
unchristian rebellion (1585), essayait de trouver un moyen terme entre 
Tobeissance passive et le droit absolu d'insurrection. 

(2) N6 a Emden, villo dependant des Provinces-Unies en 1557, et 
mort en 1638. II avait 4t4 magistrat k Emdcn et fut professeur de 
droit k rUniversite d'Herborn en Allemagne. Voir son article dans le 
Dictionnaire de Bayle. On trouvera une analyse detaillee de son 
ouvrag3 dans Beauverger ; Tableau du progrds de la philosophie poll* 
tique ch. vi. Althusius est tres preoccupy de la Rdpublique de Bodin, 
dont nous parlerons plus loin. 



ALTHIISIUS 



49 



Son prtneipal ouvrage est intitiik' : Politica meihodke digesta. 
On y inKivo le principe tie la souvcrained* dii pcuple ires net- 
icmenl formule, ainsi que le primnpe de rinalieiiabilKe du 
pciuvoir souverain : t Qui osera dire, t'crit-il, que le peupic 
|Himsi^ li*;iii8ferer a qin-lquun sa souverainete ? C esl la un 
dfoit mdivisible , mcomuninicable , impresenplible a tout 
pOQVoif.** Bodin s'esi irorape en uiiribuatit la souveraincle 
iu\ rois el mi\ grands : c'est le droit de la soeieie imil en- 
liire. Osl la societe, apres Dieu, qui donne loiUe puissanee 
ic ;i ceux que nous ajipi'lons rois ou prinees ; or, quel- 
f^nd que soit le pouvoir d one (■oneession, it y en a lou- 
Jmr^ UD plus grand, e'esi-a-dire le fjouvoir de eelui qui ron- 
eMe. • (Qk xxxvm*) On trouvc (^galemenl dans eet ouvrage la 
fine du parte soeial : * L<* ijari** soerid, est-il dii, eonsiste 
s la proniesse expresse ou laeite d une eommuiiiealion uiu- 
ttudle de bien!», de siTviees, de seeours, de droits eonimiins 
itfkifi les oeeessiieji de la vie gru«Tiile. s La souvt*rainete du 
pi!<i]pte ne se manifesle pas seulemenl a Torigine despouvoirs; 
mais elle est ennlinue et elle s"e\eree par le uioyen d uue in- 
gtitntiOfi emanee d'elle el appelee lEphoraL UofTiee desepliiH 
rr$ ooiiatHte en cinq fonelious j)rinripLik's : !» ils insiitiieni le 
■laigistnit HUpreiue ; t?"* ils surveillenl le inrme nuiglsirat 
eomiui* gardien ei deienseur de la libertu ; 3** ils noiument, en 
dlnlern'gtie ou d'ineapaeiie, un euraleur de la ehosc pu- 
le ; i* iU eloignenl tie la ehose publiqiie les magistrals 
\U& tjnins ; 5* ils pn>legem les dniils di^ lu siipiem*' ma- 
gtslraliirf. La prtneipale preoceupation d .Utbusius eomme de 
fal plafiart tles^ (lublieisles de iv temps, e i*sl eellc^ rli- la lyraunie 
d dw drriit df* n^sislanee. II ne sagit pas du droit d insurrec- 
tion, niais dun druif li^gid de rt'sislame ; Tauteur reelien lie : 
t * quelle!! soitt le^ personnes invesilies de ee droit et aulorisecs 
k CO ^ire u^ge ; 2* tliuis qitrl li'mjis ? tj" [»ar (piels luoyens ? 
I* Jll^u*oil f On voil (|ue, dans r<*l ouvrage, il ne sagit pas 
seitlaiiiciit dt* declamation !« revolutiomiaireH, mais dun effort 
scjentifique pour reeoneilier le principe daulorite el 
Jaskt. — Science pultlique. IL — 4 



■ GISftI 



par fifakfKsn jaratf!Otti«ite». qoi s esfitjrtnc etnagemeat 
dMrtre fai poree qa n ati»t sovieflH qae b soamaiaete des 
£latft apfttrtkat aax pai^iipks tu • D'aiicre» ecriis dn B^se 
gKare farKnt eaeore iBprines «a ADeaaf^ae. catre aatrvs mi 
eerit aaoayaie pablK a 3fa^ffebo«^ «a l.>5t3. scmb ce litre : 
De fmre mng^iUrmimmm im smUiio^ et offeia smbdiiomm 
erga mngjiUraimM it). Get oofr^e fat nelate par le jesoite 
Berraria : Eefwiaiio cmjmMdam HheUi amimfmd de jmrt muM- 
fvttratuum. Mais oa a'ea fanrait pas si oa Toalait eaomerer 
Vfmsk ks Urres de liueraoire politiqae ei^n^adres par b Re- 
(ofme do sn* sierle (3) et rem qui ont ete ecrits poor les 
ffVoter. >'oos eo aToos dit assez poor qoH soit etideat qoe 
ies idees deoiocratiqiies de la fin do xtio* sierie, qoi ool 
abootj a la Rerolotioo fran^aise, ont eo leor origine dans la 
Reforme do xtT. 



rlj Voici les notns de ces juiisooasaltesrappor^es par Bayle : B«B- 
cler, /« Grotium 4e jarc Mli, t. I, ch. lu, | S. — Cooriiig De ehili 
pndeiUia, ch. xnr. — Meier, Awdfs. liber lit p^iiiie. 

1 2) Voici les questions traitees dams ce livre : An armis reprimi 
manifesta tyrannis jure possilT — Quid est ofBeium subditorum 
ergk jiiupenores qui in tyrannidem sunt prolapsi f — Quid agendum 
cum orJines cogi contr^ t^Tannos non possunt — Quid liceat ad- 
versus injustos exactores T — An subditi eum principibus possunt 
paciiici f — An qui propter religionem persecusionem patiuniur, ad- 
veFMUS tyrannos sese tueri salvd conscientia possunt T 

(3/ M. de Beauverger (Ouv. cite, ch. vi) rapproche encore d'Al- 
thuftiut le Hollandals Boxhorn (1612-1653), successeur de Heinsius 
4 rUnivernite de Leyde ; et il nous donne Tanalyse de son princi- 
pal ouvrage : Itutitutionet politicot. Mais, d'apr^s cette analyse m^me, 
eet ouvrage nous paralt manquer completement d*origin&lit6« 



ANNEXE AU CIIAPITRE III (IJVRE III) 




^ 



\tktt! nor S^b. Castallon (Voir plus haul p, IB) 

Sur Sebaslien Ca^^tilion, nous ilovons la note suivanle a 
rabtlgeance de M* Ferd. Buisson, dirccUmr de rcnseignement 
primaiiv a rinst ruction publique, qui prepare sur ce sujel un 
iiiiportaiil tiu^Tage. 

CftJtltu.O!v (Sebastien), plus connu sous Ic nom dc Castellion ou 
Catiaiii^ny philologuc et iheoloj^ieu disfingtHs naquii mi 1515 a 
8«iiit-M;<rtiimJu Freoe (village situe pros dc Naulua). Fils d»3 pysan, 
il fit sou education ^ Lyon en conduisaiit au college des jeunes 
feos ilout U elail le gouverneur. 11 se converlit a la RrCorme, 
idw a Sira^bour;^ aupres de Calviu (1540k inontra le plus 
i*irt)ilni«*-nt efi soi^uant la raiiiille dii lefniiiiakHir pi'ndaut 
ll paHe rt f«t apptde a Cleucve pour diriger le college Jd4l). 11 
»e» loiftirs a de» traductions d'aulcuri> grecs et latins ei 
eiilrcprit une traduction de bi Jiible en latin el en franvais. Son 
clere iiidepeudanl el ses ojjinions hanlies sur Ic Canttque dei 
tJfU€St C|ia*il eonsitliTail rontiue nut' prM^sie profane, le bronil- 
ut avcc Calvin, qui s'ojiprma a sa nomination eoniine pasleur. 
Ob life de reuoucer a la dirertiou dn college, il quitia (icneve uu 
Itnitnitie de Calvin ne lui perinettait pas d'esperer de ressonrces. 
11 »e reudit a liable t*t y pa^sa phisicurs annees dans la pltis 
p%nA^t |iau>Tcte. Malgre Ics secours du genereux libra ire Op or in ^ 
il fkll fii'iilllt a IravaiUer de m'£» niaiuii ; il s einbancba coutme 
Wnoie de pdne pour alter ^ivec les phis jiauvres de la villc 
rep^ber le ban que le Itliiu entrainait a la fonte des nelges. 
Qftni in tiiiltrti dc ces rudeg laheur«) qui bii pemiirent de faire 
firre sa lemme et ses cinq enlants. qu il acbeva, a lone de con- 
fl^ et lie periieverance, se!« (leu% tradnetions de la Bible: Tune 
in, laoire ru fran^ais; elles lui avaient corue quinze an» de 



i> cAiisacra 
^B eiilrcprii 

^ifcwit av 



52 R£!IAI!»A3€£ ET E£J0UK 

tnTail. Ses priocipaax titres an si>aTeiiir de la posterite soot les 
Krois opuscules saiTants : TraicU des fufretiquesy axsaxoir n Von doit 
lapen^aUer. ISSi, Contra Ubellum Calcini de hctretieis gladio mer^ 
eendis. idS4. Corueil a la France d^soUe^ oit at montn* le remtde a 
lapri$enU guerre (15^). Les deax premiers ouTRi^^es, pablies a 
la suite dn snpplice de Michel Serret, soot «ae des premieres et 
des plus admirables reTeodicatioos de la liberie de cooscieoce 
dont riristoire fasse meotioo. Castalioo t demoatre arec uae 
eloqueoce et noe Tigueur de raisoonemeot incomparable que la 
c relij^oo, par^dessus toute chose, doit etre libre • : que le 
magistral a'a c autre deroir que de proteger la vie et biens des_ 
citoyens, mais oon defendre la doctrioe, ce qui est raffaire du 
doctenr • ; qu'une doctrine c ne pent se defendre que par les 
armes spirituelles • ; que, par consequent, Calrin a ete coupable 
en faisant tuer un homme pour crime d'heresie. Le Corned a la 
France, ecrit au debut des guerres de religion, proposait avec une 
nettete remarquable une solution qui edt prevenu bien des mal- 
heurs : i C'est, dit-il, qu'il soit loisible a chacun de senir Dieu, 
ielon la foi non d'aulrui, mais la sienne, et qn'on permette en 
France deux religions. » — L'auteur de ces ecrits. qui depassent 
de si haut le niveau moyen de 1 epoque, fut traile par les cahi- 
nistes et par les calholiques comme un impie; les pasteurs de 
Geneve I'appellent i un instrument choisi iie Satan •, Calvin le 
traite de i b^te venimeuse • et Rome I'iuscrit dans son index de 
premiere classe. Poursuivi par la calomnie, accuse a son tour 
d'heresie, il allait perdre la place de professeur a I'Cniversite de 
B4le oil sa science I'avait fait eufin arriver, et il se preparait a 
partir pour un nouvel exil, afin de prevenir une sentence plus 
rigoureuse, quand il mourut dune uialadie de co^ur, suite de 
chagrins et de fatigues excessives, a 1 :kge de quarante-huil ans. 
(Decembre 1563.) 

Voici qnelqnes extraits des ouvrages de Castalion : 

Canseils aux catholiques : < Souvienne-vous comment vous 
avez par ci-devant Iraite les Evangeliques. Vous savez bien que 
vous les avez poursuivis. emprisonnes et finalemeut rotis lout vifs 
a petit feu. Et pour quel crime ? Parce qu'ils ne voulaieut pas 
croire au Pape, ou a la Messe, ou au purgatoire et lelles autres 
choses dont les noms memes ne se trouvent pas dans la Bible. 
Ne voila pas une belle et juste cause de brdler les gens tout 

vifs ! i (p. iS) — Aux Evangdiques : € Vous avez autrefois sup- 

porte patiemment persecutions. Pourquoi done aujourd hui venez* 



S^.BASTIEN CASTALION 



53 



foos haltcbardcr el arquebuser pour remplir el soHiller les che- 
oiins et maisous clu sang de ceux pour lesqui'ls Christ est nion 

ctimfne paiir vuiis, remiaut ainsj \v. mat pour \v inal — El, 

otttrr plus vous aussi v(ms forcez les comcienci's I't nc mws aeeordez 
ftt'fn un point avec celui tjue coutumi^remcnt vous nonumx^ Vantechr'ul^ 
€'td quit faut brulcr Us hMiiqua. Que si^ aujonrdliuh ^^tant encore 
fgrt^cuUs^ vons usei de telle rigiieur et violence, U est h craindre que^ 
d wus vene::^ un jmtr au^dcssus de vos atUntcs, vous userez d'une tyrari' 

nie ausii gratide que tm enmmts ! » tp. il), — A torn deux, — 

SalutUm de la guerre acludle : a C'esl cl^ippoiuler ci de Liisscr les 

d<*«% rdigidU'i libres, rfiie cbaciiii lieiine saos coiitr^iinle ceite 
4es dcMx (|oll vpudra (p, 25). — Par quoy, tout bien considtTt*, 

mtiit coti^nl I" SI de permettre en Frunce deux Egltses; c'est qua 

III cirt*sc!t, h Frauce, dc Ibrcer consciences inais per me ties qu'eu 
pays il soil loisible A taus ceux qui croient en ChrUt vl rcfoivent le 
I et le fwuveau Testament de servir Dicu sckm la foi, non d'autruij 
)aU la leur (p* 19) (i), » 

Cilofis rneore quelques niaikimes de Casta) ion : 

ml Tu<?r un bonime, ce n'esl pas prote^er une doctrine; c'esl 
ttilemeut luer iin hofiiuie. — (Jiraiid le;* Cencvoif^ ont lue Ser- 

• irrl, ib u'oul pas detVnidu une doclrine; ils out lue un bomme, 

• — Matulenir une doctrine nest piis I'afraiie du magistral (ear 
I i|ad npparl y a-l-il entre une doctrine et le glaive?); c*est I'af- 

I • faire iJu docleur. — Mais proteger Ic doc leur, com me il prole^e 
If le taboureur, Touvrier, le medecio et les aulres, contre le lorl 

• qii'mi leur vent Taire, voila ee ijui rej,jarde le ni:i|;islraL — C'esl 
t |Niurf|tjoi, H Servet avjiit vinitu tuer Calvin, Je mag-islral aurail 

[• en rainon dr defmnlre Cilvin. — Mais 8ervct ayaut comballu 
' t »fec de% argntneots el des ecrils, vast avec des argnmeuts et 
I <left Merits qu'il devail etre repousse (S). i 



11) Commii 4 Ut f ranee cff^«<»^^'f. 

f^ C^mtTQ lihfUmm Cnlpini in quo osiendert eonatur H<Bretieo$ Jute giadii 
»r. iSSi. art, 77. 



CHAPITRE IV 



LA POLITIQUE GATHOLIQUB AU XVf SINGLE 

L'^coLE ET LA LiGUE. — Saarez. Son traits De legibus ; Sa th^orie de la 
loi en g^n^ral ; Sa theorie de la loi naturelle ; Sa politique. Du fon- 
dement de Tautorite. De la souverainete. De rinstitution du gouverae* 
ment. De racceptation des lois. La loi obligatoire par elle-m^me. 
Exceptions k ce principe. Le l^gislateur est-il soumis in ces propres 
lois ? Du spirituel et du temporel. — Bellarmin. Sa theorie de la mo- 
narchie mixte. Son opinion sur les rapports du pouvoir spiritael et 
du pouvoir temporel. — Bosio et Barklay. — Politique de la Ligue. 
— Boucher. De justa Henrici III abdicatione. Du droit de d^poser 
les rois. Melange de Tesprit sacerdotal et de Tesprit d^mocratique 
Doctrine du tyrannicide. — Mariana. De rege, Sa theorie du gouver- 
nement. Doctrine du regicide. 

Aprfes avoir suivi le mouvenienl proleslanl depuis le com- 
mencement jusqu'a la fin du xvi** siecle, nous devons interro- 
ger maintenant le cole oppose, et chercher ce que sont deve- 
nues, parmi les docteurs catholiques , les doctrines politiques 
du moyen Age. Mais 11 faut distinguer deux choses dans la 
politique catholique du xvi® sifecle : Tecole et les partis ; d*une 
part, une politique savanle, speculative, scholaslique , s'ap- 
puyant sur des theories morales, et en general toute fiddle 
aux principes de saint Thomas ; de Taulre, une politique vio- 
lenle, passionnce, melee aux lultcs et aux fureurs du siecle : 
la politique de r£cole et la politique de la Ligue. 

Tandis que la Reforme ebranlait les bases de Tancienne theo- 
logie, que devenait Tancienne scholastique, la philosophie des 
universites catholiques , la grande et respectable philosophie 
de saint Thomas d'Aquin? Cette philosophie avail eu elle- 



SUAREZ 



55 



mAme k souffinr d*assez grandes revolutions intericures. Les 
I>tms Scott » les Gerson^ les Ockam avaicnt iolroduit un bon 
Dornbre d'opinions nouvelles.elebr^nk' l'ef|uiHbre majestueux 
lie la philosophic ihoniisle* Cppendant saint Thomas dAqiiin 
restait la plus grande autorite des dcoks ; il etatt le centre 
pooimun aulour duqiiel venaimt se grouper, se roordonner, 
•e eorriger les unes par les aulres les opinions divergentes des 
schohistiques moius autorises. II se forma ainsi iine sorte 
d^drlectisme, qui rejiumail tous les travaux do moyen dgc, el 
eonlinuciit la iradilion saeree, sans rien emprunter i llnspi- 
lalion revolutionnaire du xvr* siecle. 

SvjiREZ. — L*<!crivain de ee temps qui represenie le mieux 
ee travail rnnservateur et eonciliate^ur, et dans lequel on pent 
le mieux etudier le mouvement inicrieur de la s<'holastique 
depui^ le xut* sieele, le phis grand nom de r£t:*ole dans la 
tieolngie, la philosophie, le droit naturel el politique, est le 

iiite Suarez (1), Sa mrifiode, ses autorites, ses opinions, 
nous prouve qu1l s'esl ailaohe a suivre la Iradilion beaa- 
coup plus qu i innover. el quHl a plus vecu dans les livres du 
p^nM* que dans les ecrivains de son temps. On ne voil en Ini 
actcutie iraee de ee renouvellenienl d'espril et de metliode qui 
cararlerise les Ecrivains de son sieele, Le syllogisme el Taolo- 
ril^ sont loujouhs ses arguments decisif?, Seulement, Tauto- 
rile d'Aristute n est plus qu*au seeond plan : les selirdasiiques 
I'oni remplaee; et meine, ee qui est un signe des temps, Pla- 
tofi est invoque plusieurs fois. EnOn Suarez est ineontestable- 

it r^erivain le plus ennsidt'rable de Tordre des Jesuites, 

^Sp% principes sonl cleves et profonds. II ne parail pas se ser- 

vir de la seienee eomme d un insirument de dominalion. C'esl 

on hooitne d'eeole et non de parti ; il represente la grande 

du moyen ^ge. 11 en a la droiture , la sineeritep la 

fl* ATAnt Suar^x, <lans (a m^me forme ci darva le mfeme ordre 
il a«» f*ut pas oublier Ip dominicain Sotn^ th^ologien espa- 
ol, mutcnr du tht juiittia el jure (Anvera, 1568), ouvrage oil Ion 
|ije d^jA les mi^meH qualit^s qye dans Suarez. On doit lui 
if otr gri d*Aroir d6fendiL, comme l^s Casas, la cauie des Indienv* 



56 RENAISSATfCE ET R&FORME 

passion logique; c*est le digne elevc de saint Thomas d*Aquin: 
c*est le dernier des scholastiques. 

Le plus remarquable ouvrage de Suarez par la science, par 
la multitude des questions traitees, par la finesse des solutions, 
quoique assez peu original par la pensee et par la mdthode, 
est son traitc De legihus (1), caique sur le De legihus de saint 
Thomas, dont il reproduit en grande partie les doctrines, sauf 
les modifications de detail que le temps a pu apporter. C*est 
un traite du droit naturel selon les principes de la philosophic 
du moyen iige. Dans toutes les Sommes scholastiques, il y a un 
traite De justitia et jure, ou un traite De legibus. Suarez a 
detachc ce traite et en a fait un livre considerable, oil toutes 
les opinions des docteurs sont rapportees, resumees, compa- 
rees et fondues ensemble ; de telle sorte que celui qui a lu le 
De legibus de Suarez, connait a fond toute la morale, tout le 
droit naturel, et mSme toute la politique du moyen ige. 

II y a deux especes de lois : la loi naturelle et la loi posi- 
tive. Quel est le fondement legitime de la premiere ? lel est le 
probleme capital de la morale. Quel est le fondement legitime 
de la seconde ? voila le probleme capital de la politique ; d'un 
c6te, le principe de I'obligation morale ; de Tautre, le prin- 
cipe de la souverainete : telles sont les deux recherches fon- 
damentales du droit naturel et politique. Interrogeons le sa- 
vant Suarez sur ces deux questions. 

Qu'est-ce que la loi naturelle ? Selon Topinion for( remar- 
quable du theologien Vasquez, qui, selon Suarez, est le seul 
de son opinion, le fondement de la loi naturelle et de Thonn^- 
tete des actions est la nature rationnelle elle-m^me , en tant 
que telle (2). Les actes qui conviennent a cette nature sont 
bons, ceux qui lui repugnent sont mauvais. 11 y a, en effet, des 

(1) Tractatus de legibus ac de Deo legislators, Lugd. 1619. Le privi- 
lege porte la date de 1613. Le livre est done du commencement 
du XVII* siicle. Nous avons cru cependant devoir le faire rentrer 
dans le xvi» siecle, I'auteur 6tant 6videmment un homme de cette 
^poquc. 

(2) Ibid., li 2, 3, 4. 



SUAREZ 57 

■etions bonnes ou nmuvaiscs en elles-mi^mes {intrinsecm)^ 
^stractioa fake de toule volonte, de loute defense exlerieure. 
En im mot, les acles physiques. Ainsi rhonntHele ou la 
m^hanrete no consisle pas dans Ic rapt^orl d'lmc action avec 
le jugement dcia mison, iiiais aver la tiaiure de l\Hre raison- 
oablc. Ce nVst pas parec qu'on la juge mauvaise qu*eUc est 
l#»He, mats c'est paree qu elle est telle qu'on la juge iiiauvaise. 
Ce n'c**! done pas le jugemenl que nous portons qni est la 
nse&ure du bien el du inal, er par consequent la loi, Cetle loi 
est dafi** la nature menie de I'aclton (pu est en soi bonne ou 
manvaJiK'* Enfin. si nous voulotis assig^ner une loi ou une 
niesure aux mouverMenls ijui eonviennenl ou ne convienncnl 
pasauxobjets de la nature, nous nVn trouvons d autre que 
la oature m«*me de ces ohjels ; il en est de menie pour les 
ttrei raisonnables. 

SiKirejc approuve dans cette opinion le prineipe de l1tonni5- 
tcte inlrinsequc des anions r neaiunoios, il eimdainne la doc- 
trine elle'im^ine (1), llabord, dit-il, elle est coutraire a cede 
de Uius les Uieoio^nens. En second lieu, la nalure ralionnelle, 
ecNttifleree pmisc^meni a ee |x»inl de vue, na aucun des 
cAeU de la loi: elle ne present rien, elle nV'claire jjiis, ne 
dirigc pas, n'apprend pas a discerner le bien du mal, Kn 
iroinlenie lieu, on ne peul pas dire qne co qui est le fonde- 
mi*nt dc rtumniHete en soil la loi. Tar exeniple, le fonde- 
wrnt di* raotR<'ine, e'est le besoin du pauvre el les fa<*ulles du 
rtclie; et persontie ne dira ipie la luisere du fiauvje soil la loi 
de raiini6ne« 

Mais on peul condiaiire encore cette ibest* par ses ronse- 
queneef; car il sVnsuivrail qui* Uku luirneme aurail sa loi 
liattift*lle qui robligerail coinnie (*lle oblige les bommes. 
Eo eCet^ b nature de Dieu repugneau niensonge, et elle est la 
rifle de rbonnt^tete ; la nature de Dieu est done la loi relative- 
k IlieOt conitne la naiur«> de I'buniine est la loi par 



(1) Ar kfilfMM. h 6. 7. 8. 



58 RENAISSANCE ET R^FORME 

rapport k rhomme. En second lien, il s'ensaivrait que la loi 
n'est pas divine et ne vient pas de Dieu. En effet, suiyant 
cette these, les preceptes de la loi ne tirent pas de Dieu 
leur caractere d'honn^tete. Si le mensonge repugne a la 
nature raisonnable, cela ne depend pas de la volontd divine ; 
et, logiquement, ccla m^me est antdrieur au jugement 
de Dieu ; car Dieu ne voit le mensonge mauvais que parce 
qu'il est tcl. 

A cette opinion de Vasquez, quil combat d'une mani^re si 
vive, Suarez en oppose une autre qui n'en parait pas trds 
differente (1). On pent distinguer, dit-il, dans la nature raison- 
nable deuxchoses: 1® la nature elle-m^me, quiestlefondement 
de la convcnance ou de la disconvenance des actes humains 
par rapport h elle; 2** cette lumiere de raison par laquelle elle 
disceme les actions qui convicnnent et cclles qui ne convien- 
ncnt pas. Dans Ic premier sens, la nature raisonnable est le 
iondement de I'honndtete des actes ; dans le second, elle en 
est la loi. C*est la, dit Suarez, Topinion de tons les theologiens. 

Cette opinion est aussi celle de Suarez : La loi naturelle, 
dit-il, consiste dans le jugemcnt actuel de Tesprit. En effet, 
elle pent Hre considerec, soit dans Tesprit du legislateur, soil 
dans les sujcts. Or, dans le legislateur qui est Dieu, la loi 
naturelle n'cst autre chose que la loietemclle. Dans les sujets, 
elle est la lumiere m^me qui porte en quelque sorte cette loi 
dans nos Ames. La loi naturelle se distingue de la conscience ; 
car la loi est une regie en general ; la conscience est un dtc- 
tamen pratique ; c'est Tapplication de la loi a des cas particu- 
liers. La conscience a un domaine plus etendu que la loi 
naturelle ; car elle n'applique pas seulement la loi naturelle, 
mais encore la loi divine et humaine. La conscience peut se 
tromper (erronea), la loi ne le peut pas. Enfin, la loi ne juge que 
les actions a venir, et la conscience juge les actions passdes. 

Suarez souleve encore d^autres difficultes au sujet de la loi 

(1) De legibus, 9, sqq. 



SlUREX " 59 

naturelle* La loi naliirell<-\ se demande-l-il, cst-elle uae loi 
preceptive ou indicative (1)? Les scholastiques, en etlel^ dis- 
imguaient deux sorles de lois : la loi indicalive ct la loi pr6- 
ceprive. La loi indicalivo est ct^lle qui se conlonte dc monlrer 
ee qui esl bien el m qui est maL La loi preceptive esLeellc qui 
ordoane de feire ou de ne pas faire cerlaines choses. 

Or, selon cerUiins auteurs (Gabriel Biel, Almain), seholas- 
liques de la derniere epoque, la loi miturelle n est une loi 
qu*au premier sens, et nou au seeond (2) : c'esi uue loi indi- 
cative et non preceprive, ellc montre cc qui est bien ou mal 
en soi, iudependammetit de toutc volonU*. Ellc n'est done pas 
dhine, a propremeni parley; ear, quoiqu'idle vienne de Dieu, 
eonsldere comme cause tie toules choses, et commc cause des 
es^senrest, clle ne vietit pas de Dieu considere eomme l<'^isla- 
leur. Quelques-uns sonl alles jusqu'a dire que, lors miHne que 
Dieu n'exislerait pas, ou serait prive de raison, ou ue porterait 
aaeun jugement sur la nature des choses^ il serait toujours 
mal de mentir, et que, si la raison de Fhomme la lul montrait, 
il aurail la meine loi qull a aujourdluu. La loi nalurelle nest 
done pas une vraie loi preceptive, puisqu'elle ne repose sur 
aueun ordre. 

A Toppoiit!' de cellc opinion, se Irouve Topi ni on exlreme 
d'Oekam et de son eeole, Selon Ockani, la loi naturelfe repose 
uniquement sur la volonle de Dieu (3). 11 n*y a point d'acte 
qui ne soit mauvais sil est defendu par Dieu, et qui ne 
devienne bon, si Dieu le permel. La loi nalurelle ue eonsiste 
done que dans les preceples divins, prdceptes que Dieu lui- 
mt'^me pent del ruire et rhuri^er. Gcrson semble ineliner vers 
cetle opinion, et Fierre d'Ailly Lapprouve tout a fait lorsrju'il 
dit que la volonte divine esl la preinipre loi, et que Dii'ii eul 
ptt creer les hommes sans aueuno loi. Enfin , ee n'est pas 
parce qu'une chose est bonne ou mauvaise que Dieu rordonne 



(1) Da ii'gibui, L II, c. VI, K 

(2) /ft., iK 3, 



60 RENAISSANCE ET R^FORME 

ou la defend, niais parcc qu'il Tordoime ou la defend qu*elle 
€st bonne ou mauvaise. Cette seconde opinion ne date pas 
du moyen age : nous Tavons deja rencontree dans rantiquile, 
et e'est clle que Socrate combat dans TEutyphron (1). 

Suarez, selon sa methode ordinaire, adopte entre ces deux 
opinions extremes une opinion moyenne, qui est, dit-il, celle 
de saint Thomas et de la plupart des theologiens (2). La loi 
naturelle est a la fois une loi indicative et une loi preceptive : 
car clle indique ce qui est bien et ce qui est mal ; et en mdme 
temps elle contient le precepte et la defense. Et d*abord, la loi 
naturelle est une vraie loi, et on ne pent appeler loi la simple 
connaissance. Ainsi, quoique le jugement doive preceder 
I'ordre ou la defense, le jugement par lui-m£me n*emporte 
aucun ordre, ni aucune defense ; il est done insufiisant pour 
constituer la loi. En outre, s*il fallait entendre la loi dans le 
sens de la premiere opinion, Dieu lui-mdme serait soumis a la 
loi naturelle, puisque sa nature lui montre, comme it nous, 
rbonn^tete et la justice intrinseque des actions. Enfin, le juge- 
ment purement indicaiif n'est pas Facte d'un supericur, il 
pent etre Tacte d'un egal ou d'uninferieur : il n*a done pas la 
force d'obliger ; mais il suppose lui-m(^me I'obligation, il nous 
montre qu'elle existe, il ne la fonde pas. 

Mais, d'un autre cote, la volonte de Dieu, Tordre ou la 
defense n'est pas le seul principe de la bonte ou de la me- 
chancetedes actions (3). La volonte de Dieu suppose deja un 
bien et un mal en soi, auquel elle n'ajoute que Tobligation. 
L'effet ne peut pas dire la raison de sa cause. Or la defense 
suppose qu'une chose est mauvaise par elle-meme ; elle ne 
peut done en dtrc que reffet. C'est Topinion de saint Augustin, 
de saint Thomas, de Cajetan, de Soto, des plus grands scho- 
' lastiques. En consequence, la loi naturelle est une vraie loi, et 
une loi divine, dont Dieu est I'auteur et le legislateur : car 

(1) Voy. t. I, 1. I, c. II, p. 12i. 

(2) Ib,^ ib., 5. 

(3) lb,, ib,, 11. 




SUARES 61 

i*U<vroi)osi* a hi (oh sur la nature dcschoses, ei mv la volonte 
d<* Dicu. 

T**1I<* fst la ronrliisiaii i1(* Siiarez. On peul voir, par <!i'tie 
cUivCtission, qifil y a cti an moyoii a;^e dvux grands (^juranls 
d'opuiioiis relativement au prhiciiie tie la morale. Selon les 
nns» la morale repose sur la nam re des choses ; selon Ics 
aiiU'es, sur raniorite de Dieu, Les uns plaeeni Tessence de 
Isi lot dans riiiiellig^enee, a qui appariienl (iMprreevoir el dc 
rcconnaitre la nature des elioses. Les autres placent Tesscnce 
de la loi dans la volonte divint*, L'nne el Tauti-e de res opi- 
nions i>euvent conduire a ties consequences egalemenl dange- 
reuses : la premiere, que la morale esl independantc dc Dieu, 
el fjue, si Dien n'exislaii pas, la distineiiuo dii juste el de Tin- 
jiisle snbsislerait encore ; la seeonde, (pie la morale est arbi- 
Iraire en soi, que rien n c^st par soi-tneine bun ou niauvais, et 
que Tordre d'un supei-ieur fait seul la ditlei-ence du bien et 
du maL II esl vrai qiiee<" siqu'rieiir, e'rsi Dimi : nuns la toule- 
piti^.sanrt' peul-t'llc rien ajuiUerii lu jusliee de ee qui ne serait 
pas juste par soi-mem<^ ? 

Cest enlro e«*s di*ux opiniou.* exlivnies que Suarez elierclie 
luic voie moyenne, C'esl pour e<*liap|»er a res consetiuenees 
cxmlraires qu'il fait consister a la Ibis la loi dans renlende- 
meniel dans la volonk% ei qu il vcul que loi nalurelle soil i\ 
la fois inilienlive el precejilive. Mais eelle ojiinMin moyi'nne 
pourniil soulever a sun lour qui'kpn**^ oiyeeiions. (^ar si Tes- 
sence de li lot se compose de deux elements, on pour rail encore 
se demand* T lequel dcs deux esl le plus inq>ortant, lequel 
est le pri»niier en cH^tlre, el dans quel rappnri ils sonl enlre 
eux : si e'l'Si la volonte de Dieu qui fonde rubligaliun, il pent 
done dispenser dune action qui en so! serait bonne, et per- 
meiire mie action uvauvaise; ce qui esl, a re qn'il semble, 
rendre la morale arbitraire, aver Oekam. Si, au ronlrafre, la 
vutont^ de Dieu ne fait que consacrer robli^^ation, roblij,'alion 
pnk»sisiera, et elle seUre de la nature mrme : re qui esl lorn- 
ber dans I opinion de Vasqtiez, 11 esl dillicile a reeleclisme 



62 RENAISSANCE ET RJ^FORME 

de Suarez d'echapper k Tune ou Fautre de ces deux conse- 
quences. 

La politique de Suarez. — Le traite De legibus n*est pas 
seulement un traite de droit naturel, mais encore de droit po* 
litique. II y est traite du pouvoir de faire la loi, des conditions 
de sa legiUmite, de son acceptation, etc. ; et sur tous ces 
points, les solutions de Suarez sont curieuses, et assez dignes 
d'etre rapportees. 

La premiere question qu'il traite est celle-ci : y a-t-il parmi 
les hommes une puissance legitime de faire des lois 7 En 
d'autres termes, la magistrature, le pouvoir civil est-il de droit 
naturel 7 On soutient que non. Car Thomme de sa nature est 
libre : le gouvemement de Thomme par rhomme est done 
contre nature, et, en soi, tyrannique. Suarez repond : 1** 
rhomme estun animal sociable, etne pent vivreque dans une 
communaute parfaite ; 2^ toute communaute suppose un pou- 
voir qui gouveme la communaute. On reconnaft & ces argu- 
ments qui viennent en droite ligne d'Aristote, par Tinterme- 
diaire de saint Thomas, que nojus sommes encore en pleine 
scholastique. Quant aux raisons alleguees,en faveur de Topinion 
contraire, Suarez repond : 1° en droit naturel, Thomme ne 
nait pas soumis a Tautorite d'un chef, mais il nait avec la vir- 
tualite de s'y soumettre ; 2° en fait les gouvernements ont ete 
souvent fondes par la force et la tyrannic : mais cela n*est pas 
de Tessence du gouvemement ; 3° saint Augustin dit que la 
domination a ete introduite par le peche ; mais il parle seule- 
ment de la condition du maitre et de I'esclave, et non du roi et 
du sujet (1). 

Maintenant ^ qui appartient ce pouvoir de faire la loi, en 
dautres termes, la souverainete 7 Ici, la pcnsee de Suarez de- 
vicnt plus precise. et plus accusec, et il penetre hardiment jus- 
qu'aux principes du droit politique. Deux opinions sont en 
presence : le principe du droit divin, et celui de la souverainete 

(1) L. Ill, c. I. 



LA POLITIQUE DE StAREZ 63 

du pcmple. Chos« reiiiar(|uiible t ce printnpe du droit divin que 
BOQs appeloos aujourd'hui une doctrme dti moyt^n ^ge, et une 
docirine des jesuilPS. est a peine diseute par Suarez. 11 le cite 
Gomme one opinion dc* quelques eanunisles doiU il ne donne. 
pas mtaie le oom. « Selon ([uehpies eanonistcs, dil-il, ccue puis- 
iaoPB souveraine reside dans qiielque princn* supreme, ix qui 
Dleu Ta donnee, et qui se transmel par la sueeession. > Ouie 
of>iiikio s'appuie sur quelques passages des commentaieurs du 
I>errel; majs lorsque la glose dit : % que i'erapereur nc lient 
son pouviiir (pie de Oii-y, > er prineipe sigiiilie seulenienl qu^il 
ne Ir licot pas du pape, niais noii (pi'il ne le iJent [»as du 
people. Ainsi cette doctrine du droit divin, si eonsidenible 
dMtt lei temps modernes, n rtuil pour Suare/. qu'une opinion 
efiree dans quelque decretisle ignore, soulenue |jar quelque 
lesie de conmienuiieur, et a peine digne d'eire diseulee par la 




Seloo Suare/, la suuver.iiju U' ne reside dans aiieun Iionone 
iO particuUer, mais dans la eolleeliun des homnies, eesl-ii dire 
dam ta society tout entitle, ou dans le peuple. Est-ee la nne 
optnion nuurelk% extraordinaire, revolutionnaire ? Xon, Suarez 
die ws autorites (I), et il est enrieux tie voir d^uii est 
venue la duciriue dc la souveraineie du pen])le. VMr nest pas 
di?s litnibli's* civils, des Insurrections populaijes, (^esl a 
peilio %u de loin en loin, on en a[MMeo]t qin't(pie eelio dans les 
agscmblee^s politiques du nioyen age. Etle est nee dans les 
dootei, daiu Im diseuHsionii doH doi*teurs, des juristes, dc$ 
nmnfH*ti^ : die se cache obseurement sous la tlir*oi*ie du 
poovoir ab^olUf soutenue par li*H iinpeiialistes du luoyeo 
4ge } elle est surtonl tnvuquee [lar les [)artisans du |>ouvair 

rf^ r^ f^ff^hui, c, Hi S. Thomas (q, W. art* nj; ad t, q. ^, an. ui, 

) I (tib. I» Di' ieg, pmnali, c. u I postquftm), Soto (lib* ^ /M 

i\ q. 1, art. 3, ct lib. \\\ q, 2. art. i et n^. Ledesmc (II^ 

i\, I??, art, Ui| dub, lOj. CouArre, in prnf?iici» (t^ap. i, cod<?1. P. 

I^VAJY. (m CAp. 4f Judkiii, aotab. 3, num* 119). N'est-il pa^ (itmugo 

4m TOif |ci r«tte nu<*r* d<> «chola3U4u<^s. appcles d tb^poser en favour 

de eetl^ dii^lriae, qui devAtt moUre I' Europe en feu quelques !»ieclea 

ptm l»raf 



64 RENAISSANCE ET RfiFORME 

ecclesiaslique , Ires clairvoyants sur les limites du pouvoir 
politique : on pourrait suivre peut-etre la trace de ce prineipe 
jusqu'a I'origine mdme du moycn ige, dans cette definition de 
la loi, empruntee aux Institutes de Justinien et rapportee par 
Isidore de Seville (1) : < Lex est constitulio populi, qua 
majores natu simul cum plebibus aliquid sanxerunt >, 
maxime qui n'est elle-m6me qu'un ^cho affaibli, et comme la 
Icttre morte de I'esprit republicain de Tancienne Rome. 

Suarez prouve done que la souverainete ne peut resider en 
particulier dans aucun individu. En effet, tons les hommes 
naissent librcs, et aucun ne possedc naturellement de juridic- 
tion politique sur un autre. On pourrait soutenir, il est vrai, 
que cette puissance a etc originairement accordee an premier 
homme, et a du se transmettre ensuite hereditairement : 
opinion singuliere, adoptee plus tard au xvn® siecle par Filmer, 
et developpee dans son Patriarca. Mais Suarez refute tres 
bien cette opinion. Adam n'a pu avoir que la puissance econo- 
mique ou domestique, mais non politique : la puissance 
patriarcale est essentiellement distincte de la puissance politi- 
que. L'fitat ne peut naitre que du consentement mutuel de 
plusieurs families. Le chef de famille n est done pas essentiel- 
lement le chef de I'fitat ; et Ion ne peut pas dire que la 
generation donne, par la nature meme des choses, un droit 
royal sur toute une posterite. Pour soutenir cette doctrine, il 
faudrait en trouvcr quelques traces dans I'ficriture : or, nous 
ne voyons nulle part que Dieu ait institucJ Adam roi de la 
creation : il lui a ordonne de commander aux animaux, mais 
non pas aux hommes. 11 en resulte que la souverainete ne 
peut appartenir, en prineipe, a aucun individu. 

Mais si la souverainete politique est legitime, et qu'elle ne 
puisse appartenir a aucun particulier, il est de toute necessity 
qu'elle appartienne a tous les hommes. C'est la une demons- 
tration negative. En voici une qui prouve directement. On 

(1) Isid., Origines, 1. V, c. x. 



I.A POLITIQCE DE SUAftEZ 65 

lercr, djl Suarcz, la mulrimdf' de dinix inaniiTes : 
fUc n'esl qu^uii simple agregal, saiis ordre, sans lien 
physi<|ae vi niond ; rl a t!e poitil de vue, ce n*«*sl point im 
corpii pulitii|u«s el rile nn pus l>es(>in de j?ouvt'riieinenl ; ou 
elJe wkh de la volotite des hoiiinies rjiii, par ini e(»i]nimn 
coDjieiiiement, se reuoissent en soeiC'le polilique, et Ibrment 
itii&i uii eorps niysth/ne, qui peul elre dir mrtrnfemenf un« 
Or U e!it inipoHsililr qu'un lul roi'ps ^(^ foi'ine stuis uti gouver- 
oemeiil : car ce qui roiistiiue |ireeisenirni re eorps, e*est la 
fiibordtnation de iHiiir*; Irs voloiiles ;i imr vohuile romiiuine ; 
ft il fterutl eontradi(i(»ii'e d adm<'11i*e la iV>niiation d'lin eorps 
IMtlitiqiie, 8an!4 adjueiirt' en niinit* ri»iiips la en*nli<m dune 
■ace commune. La formation dn corps polilit|ue et la 
Blion du ^ouvernenienl sont done on s* ul el inline at'te ; 
el cooinie on ne prut nirr qur ki foruKiUoo du t-t^rjis pidifi<|iie 
DC rr«uJle du ronsenlemeni de tons, e'rsl aussi dans ce 
entement qu'il faut elierrlirr lV»rit(iiie fhi jjouvoir : la 
iri*nitfieii'* re,side done duns ryniversalite des homnkes. 
Ii*nient, il nVst pas neeesjiaire qnVlIe reside indivisible- 
meal ikms riunminilr tout entiere. f^r il nVst pas neeessaire 
ar luus ies honnnes rorment un sen I t'oips fjolilique : ils 
i*uvent se liiviser. vl sr soul divisrs a rorigiiie ru uu tvrtain 
Oiiniliit* de n*puldiques ; el la souveraineie a ete egalement 
4i^isee (t). 

Mfthllpnanl, eelte puisxanre 8(uiveraine vjenlH'lli* dr>s honi- 
uif*!iea\-m«'*mes, uu esl-elle donnee par iJieu iniint dialeniem 
;i la soeiiHe pcdilique ? II H4*mb]e rpielle vienne des homines : 
i-ar i 'US ilit, s*»n priiiript* vs{ U' inrrin* jpie 4*rlui de la 

sori* ' , [ue ; el la wK-ii'ie |R>lilique nait de la volonte des 

hommf% : dom* te |Muivoir [>oliti(|ue nail auHsi de cetU* volonie. 
Mab on rt'^pood qui* ee pouvoir, avant I iosliluiion, n'existail 
pmst cbms Ies individus ; dc plus, il n'exislail pas, non |»lus, 
dans la mullilude confuM\ ou dans le sftnple agregal du genre 



tkMt. — Science |ioUlJque« 



ll!-5 



66 RENAISSANCE ET R&FORME 

humain. Done le pouvoir ne vicnt pas des hommes. S*ii ne 
vient pas des hommes, il faut qu'il vienne de Dieu. £t, en 
effet, r£criture dit : Non est potestas, nisi a Deo. De plus, la 
puissance politique contient plusieurs actes qui depassent les 
droits de la nature humaine : 1® la punition des malfaiteurs, 
jusqu'au droit de mort ; 2"* la puissance d'obliger dans le for 
interieur ; 3^ le droit de venger les injures des particuliers. 
Ces droits doivent venir de Dieu, et de Dieu seui : car Thomme 
ne pourrait les ctablir sans usurpation. 

Selon Suarez, cctte derniere opinion est la vraie, mais elle 
a besoin d'explication. Dieu est le seul auteur du pouvoir 
civil : mais comment en est-il Tauteur ? Telle est la question. 
Car il n*a pas crec le pouvoir par une action speciale, par une 
sortc do concession distincte de la creation. II Ta crde, comme 
une propriete qui resulte de la nature m^me, et par une loi 
de la raison nalurelle qui declare que Dieu n'a pas pu vouloir 
que la societc humaine manquilt du pouvoir n^cessaire a sa 
conservation. La souvcrainete n'est pas anterieure a la fonna<» 
tion du corps politique. Mais, aussitdt que ce corps est fonn^, 
le pouvoir nait, par la seulc force de la raison, et comme 
une propriete resultant necessaircment de la nature d*un tel 
corps (1). 

Cetle analyse du principe de la souvcrainete est sans contre- 
dit la plus forte et la plus profonde que nous ayons encore 
rencontree dans Thistoirc do la science. Elle va encore plus 
loin que la theorie du contrat exposee par Hubert Languet. 
Car celui-ci se contentc d'expliqucr les rapports du prince el 
du peuple, sans examiner comment se forme I'id^e du peuple, 
et comment a pu naitre ce principe do la souvcrainete que 
le peuple transmet au roi. Suarez montre avec profon* 
deur que ce principe resulte de Tinstitution mdme du corps 
politique, et que le corps politique nalt du consentement des 
citoyens. 

(1) De leg.f c. iii* 




LA POLITIQIE l)E SUARE2 67 

Jojiqulei Suarejj n'a eiabli qu'une rhos^e, c'est qirauciin 
bonuiie a'a^ dc dniit naturel, la doiiiiociiion sor tin aiUre 
boiiuiit*!. pl quil ae la pa« noii plus *lr flrdii (li%io. La suiive- 
ratmUl* ne reniilt* dour tjiif dans 1 nnivrrsaliti*. Mais stir ce 
folldl^nlel1l de la aauvcfairielc primordial' du p(H«pU% on pent 
^labllr deux theories : I'une favorahlt* an despoUsnie, lantrei 
prit^. On p»nil snutouir, vn i*flVi, qur I'liie souverainele 

lilienaldr, on qifrlh* nv I est pas. Si le druit dr souve- 
nta/tii vni iiialienable* h* pen pie pent bien se demeilre pro- 
lisiiircoM^iit do ec droil, doniier a cjiieltpies-tHLs on a iin seni 
Ir puttvolrde le gonverner, le dtniiier aver ou sans rondilions : 
mts il n*%ie toujours te tnallre d<* le re|>rendre qnand il liti 
plall : il est toujours le souverairt en litre, m^-me lorsrpi il se 
MlUMte du litre de sujeu 8'il se volf train, il a U' droit de [le- 
W U a ni t r des garanties, de re|»rendi*r e(* (pi il a donne, d rtaldif 
mmtre gtiuvemement, d aiJtres ecniditions : il rsi tilire e*n 
drmU ne le fiil-il pas d«* I'ait. Mais «i la souverainete peut 
^'aUf'JEirr, si elle vM unc? proprieti% qui peut se donner, j^ 

i*. ftVehaugiT, le peuple cpd Ta eedee ne la possede 
plus : de sup(*rieur^ tl devieni iiderienr. II n'a de liberies (|ue 
orlliS quil JtViil r«*serve<'s dann ir ronliat; et sit n'a fait 
Miami* eondition, tl n'a plus rien a reelanier, il est enclave. 
On vdl que le inAme print^ipe peut i*on(biire a deux doetrinea 
iliaiiu»lnileuietit uppoM»e». l>e ees deux doelrines Tune est 
ctllc 4ti Uobbes, I'autre eat e<»l!e de J.J, Itousseau. Nous 
aiilii*JtMNls diosi mv lavenir, pour rendre plu^ rlatri' ludisline- 
lliiii de ttoclrtnes qui t$epare Suarex des eerivains demoei*alcs 
flu x\f %iMi\ 

Cji prinrjpis le peuple ejil »u|H*rieur au prinee. Mais quel 
Qit la nip|Hirt Uc eei deux terraes apres le eontrat qui les en- 
dmiilc Tmi el Tauire, et de qui-lle nature est eeeontmt? Sidon 
ftitari*3t« ccai ufi eonlrat ilaHthmdon, uou de dvUujation* Le 
peilplf lit! dofiue pas le pouvoii* au |»iinre, aous etmditiou, 
QiaU tl le lui lnui?tuiel d'une irianier-e absidue (mmplinterK afiu 
(|U*U en use de la manirn' <pt'it jugera le \A{i& eouvcnable. C'est 



68 RENAISSANCE ET R^FORME 

ane alienation, un don parfait de la souveraineie (1). Par un tcl 
contrat, le prince devient superieur au people; Tobeissance 
est alors pour le peuple de droit divin, puisqull s*est lui-meme 
prive de la liberte : par la m^me raison, le prince ne pent plus 
^tre prive du pouvoir qull poss^de k titre de propriete (domi- 
nium), a moins cependani qu'il ne degenkre en tyran, auquel 
COS le royaume pent lui faire la guerre (2) : exception qu'il 
est bien difOcile de concilier avec le principe. Que si Ton sou- 
tenait que la souverainete est inalienable, et qu'elle existe im- 
muablement dans la communaut^, on pent repondre par deux 
exemples : 1^ La liberte est de droit naturel, et cependani 
rhomme peut par sa propre volonte s'en priver, et se reduire 
a la servitude, ou y dtre reduit par une juste cause. De m^me 
une socidte politique, quoique libre de sa nature, peut se pri- 
ver ou ^tre privee de la liberte par une cause quelconque. 
2^ Le souverain pontife, quoique tenant sa puissance de Dieu, 
peut y renoncer {illam renuntiare) (3) : de m^me la republique, 
quoique ayant re^u de Dieu la puissance legislative, peut s'en 
depouiller, si elle le veut, et la transferer a une autre per- 
sonne, ou a une autre communaute. 

Nous voyons que Suarez, apres avoir ^tabli dans les termes 
les plus precis le principe de la souverainete du peuple, lui 
porte ensuite de graves atleintes en admettant que le peuple 
peutaliencr absolument sa souverainete et se depouiller volon- 
tairement de sa liberte en faveur d'un seul. II est vrai qull ne 
soutient pas que cc soit la seule forme legitime de gouvemement. 
Car, quoique la monarchic soit la meilleure, les autres formes 
peuvent egalement c^tre bonnes et utiles, et il n'y a rien 
dans le droit naturel qui force les peuples a adopter Tune de 
preference aux autres. Neanmoins c'est encore, selon nous, 

(1) L. Ill, ch. IV, 11, alienatio, perfecta largitio totius potestatis. — 
Eo modo quo illi magis videbitur expedire. 

(2) Ibid., ibid, 6. 

(3) Lc droit dc renonciation du pape {De renuntiatione papx) est 
une des questions les plus debattues dans la politique eccl6siastique 
du moyen Age. 



LA POLITIQLE DE St AREZ 69 

Irop accorder au ponvoir que de reroiinailre a h sociele le 
ilroil de 86 depouiJIer sans resi!rve ct h pei petuiit! de soa 
iiidi'prndnnce el de sa souveraiiietr. II esi vrai quo Suarez 
fail uiie evreption : (**est Ic cas ou la rovaytt^ deg(4iereraii en 
lyrannio; if admet duns cc cus Ic droil de resistanee armee. 
Mais c*est une contradielion ; ear une telle exception suppose 
que le peuple se reserve W di-oit de ju^er le ^ouvernemenl ; ct 
lies lops, le gouveiTieiuent nest plus uue alienation, mais une 
delegation. 

A cede question fondamentale fie la Iransniission du pouvoir 
du peuple au prinee, se rattaehent denx questions de la plus 
haute importance : 1** La loi, pour elrelt**^itime,a-l-ellebesoin 
de raeceptation du peuple? 2^ Le legislaicur esi-il lenu a ses 
propres lois? 

Sur le premier point il y a deux opinions parnii les ea- 
nonistes : !*• la loi ne tire sa foree oblig^aioire qne de Tac- 
peptation du peuple; 2** la ioi» sunisamment promulffuee, est 
obli^^loire |>ar el!e-meme, el est neeessairement aef^eplee. 

Le prenn'ere opinion esl eelle d'un Ires jf^rand nombre de 
docteurs; ellc parait elre, dit Suarez, ropinion eommune des 
juristes (t). 

Voiei les raisons que Ton fait valoir en fiweur de ceite 
opinion : 1** Le magislral n a pas la puissant^e d'iniposer la loi 
san5i le eonsenlemenl du peui)ie ; ear it lienl sa puissance du 
peuple nieme. Le peuple a |>uue lui cvdvv eette puissanee quVi 
la condition de ennsenlii* iiux bus; done* il est vraisemblable 
c|U*il n*a donne sa puissance qua eeUe condition. De phis, la 
pniHsance n'a ete donnee au prince que [lOur en disposer dans 
rinler«^t commuii; or il n y a pas de siffue phis sur de rinlerta 
conimun que le eonsenleuieut dti fieuple. Done I'aceeplation 
esl nei^essaire a raeeomplissenieul de la loi. 2*" Le prince n'est 
pas suppose vouloir obliger le peuple sans son c<»nsenlenienl; 
done, lant que eettc condition n'est pas reinplie, la loi n'esl 



(Ij L. ni. C. XFX, I €t 2. 



70 BE5AIS&J19CE ET KCTOUB 

pas obl^toire. La majeare est eTidente. car on ne peat sop- 
poser que le prince TeoilJe gooremer one soriete mal^^ elle. ' 

Soarez D'admet pas cette doctrine : selon hii. la lot sufB- 
sajsnent promulgDee impose d elle-mtoe Tobligation et par 
coaseqoent raoceptation. L'acceptation n*est pas reqnise poor 
taare la loi, mais elle suit de la nature de la lot (1). U est vrai 
qu'il est des royanmes oil le consentement du people est 
necessaire poor &ire la loi : mais alors, ce n*est pas le roi qui 
est le l^slateor, c'est le royaome arec le roi, regnum cum 
rege. Mtoe en ce cas, il n\ a pas d'acceptation do people; 
car, des qoe le legislateur a promolgoe la loi. elle est obligatoire 
par sa propre force, sans aocime acceptation olterieore. Qoelle 
qoe soit la forme do gooTemement, monarchiqoe, aristocra- 
tiqoe, democrat ique, oo mixte, celui qui a le souTerain pouToir 
doit pouvoir e3uger lobeissance, et par consequent imposer 
I'obligation et Tacceptation de la loi. Autrement, Tautorite 
serait tout a (ait ^-aine et n aurait aucun effet (2). 

Cette argumentation de Suarez contrc le principe de Tac* 
ceptation de la loi est equivoque. Sans doute, lorsque le pou- 
voir est constitue, il doit etre suppose representer la volonte 
du fH'Uple; et, par consequent, il n est pas tenu de proposer 
cliaquc loi a Taceeptation des citoyens. Mais la question est 
precisement de savoir s'il nest pas neccssaire, pour que le 
souverain ait un tel pouvoir, que le peuple intervienne par 
ses representants dans le pouvoir legislatif. Oui, lorsque les 
corps de I'Etat qui representent le peuple sont intervenus 
dans la confe<;tion de la loi, le peuple est par la m^me sup- 
pose* avoir cons<;nti a la loi, et il n est pas necessaire de la 
soumettre a une acceptation. C*est mi^me pour eviter cette 
operation compliquee que Ton a etabli des intermediaires 
enlrc U; roi el le peuple pour representer celui-ci aupres de 
celui-la. Mais en esl-il de meme lorsque le prince est seul? A- 
t-il, en droit, le pouvoir, et doit-on lui supposer, en fait, la vo* 

(1) De Ug„ 3. 

(2} ma., 6, 7. 



I.A POLITIQUE I>E SUAREZ 7i 

lont^ de goiiverncr le people sans son consenlemenl? Oui, si 
* le ptntple a pu alicner eomplelemenl sa sou ve fain ete. Non, si 
la souvemmeld est inalienable. En prinripe, le ronsenlement 
clu ptnjple est necessuire pour Taceeplalion de la loi; el cc n^ 
pi?al ^trc que par exeepUon, et passageremenl, que le penple 
•c depotiille de son droit. Bunt! Suan^z fait eneore iei la part 
trop gninde au pmivoir absolii, en supposant qu un premier 
ctmscutement suHil, el que, par Tatie de eession qui Iransfere 
le gouvernenienl du peuple an n»i, reluH:i est investi dii droit 
de gouvenier a tout jamais les sujets sails leur conseiiKrmeut. 
II eM >rai (pie Suare/. admet ivrlaines excH^plionsaec prineipe 
de I obtigntion ab!^(»lt]e de la lot, sans aeeeptation prealable : 
!• si la loi est jnjusle : ear une W\ iujiisie n'est |>as une loi, et 
^ Bon fteuleinent elle n'obiige pas a rare**[ilalion, mais, nieme 
iiereptrH% elle n'obli-^erail f»as; t' si la loi est in>p dure : car 
on p<*ui alors prenuimT, vraiseuiblabh'uieui, tpie la loi n*a pas 
^li^ porter par b* priue(» avee rinlention absoloe d'obbger, 
maU plutut pour en faire Tessai; or, dans eette sup|»osition, 
on pntt toHJoHr.s commcncer a ne pas t observer; 3*" si de fait 
b toajortti* du penple a c^'sse de Tobserver, lors m^ine que 
W% preniiet*s qui out commenre atiraic^ut p<Tbe, la niinoril«5 
iiVvt phH lenue rl'observer ee (pie la luajorile a al)tindouue : 
car 00 ne jMnil supposer i|ue le (iriuee ait le dessein dVjbliger 
Id ou lei* loriiqne la eouunuuuuo* a resse troljeir (1). 

Vj\% trtils extM'pUouH sont Ires delirales, et tout a fait ineon- 
etlmbles avee les j>riTieipes de Suar<*z, Si le peuple n'a aueune 
eifieee de droll a aeecpter ou rejeler la loi, on ne voit pas 
cotntaent on pourndt avoir le droit de riesobeir a une loi 
injuste. Cede deelartiliun de riiijustife dune lui iuqdique le 
droit deiamen, par eonst^quent le droit d admeltre ou de 
■ ivieter, par eouHi'^qaent W tWini trai*(Tpiatiori. BVulleurs, r'esl 
felroduire dans la soeiele un priuri[ie interne de destrueliou, 
qur d autorls«*r la desobeissance envers les lois injustes. Toule 
hit est SQppo&eiO justi* : sans quel, e'est larbiiraire qui 
(I) Of %.p U. 1£, 13. 



72 RENAISSANCE ET REFORMS 

regne, et non pas la loi. C'est precisement pour eviter les lois 
injustes que le conscntemcnt dcs sujets est necessaire a la • 
confection de la loi. Quant a la seconde exception, elle est 
inadmissible, et on pent m^me la trouver empreinte de cette 
sorte d^esprit que Ton impute, a tort ou a raison, k Tordre 
des jesuiles, et que Ton trouve tres rarement chez Suarez, 
esprit tres droit et tres sincere en general. Pretendre que Ton 
peut desobeir a une loi trop dure, en supposant que le prince 
ne Ta portee que par essai, c'est permettre d'eluder toutes 
les lois : car toute loi est dure pour quelqu'un ; et 11 n'y a pas 
de mesure fixe de la duretc de la loi. Une telle supposition, 
d'ailleurs, est evidemment une fiction. Un prince qui fait une 
loi est suppose a priori en vouloir Texecution : imaginer qu'il 
n'a que Tintention de nous eprouver est une invention toute 
gratuite. Sans doute, par une conduite de cette nature, on 
peut toutefois rcussir a user une loi, lorsque le prince est 
faible : mais cela ne prouve pas qu'on ait eu raison h Torigine ; 
et je ne sache pas qu*aucun fitat puisse r^sister a une telle 
cause de dissolution. 

En principe, un peuple doit obeir aux lois, justes ou 
injustes, penibles ou douces : autrement, Tordre social est 
detruil; mais precisement, parce que le principe de Tobeis- 
sancc est absolu, le principe de Tacceptalion de la loi par le 
peuple est necessaire : j'onlends par la son intervention dans 
le pouvoir legislatif. Car une telle obeissance n'cst possible que 
si le peuple a consenti la loi. Autre chose est d'ailleurs la 
desobeissance a une loi injuste ou dure, autre chose est la 
resistance a un gouvernement tyranniquc. Sans doute, le 
peuple peut, a un moment donne, et a scs risques et perils, 
user de son droit de souverain, et retircr son obeissance a un 
gouvernement qui lui pese : mais c'est la une crise qui sort de 
I'ordre ordinaire et ne doit pas servir de regie aux rapports 
reguliers du peuple et des magistrats. Tant qu'un gouverne- 
ment est accepte et consenti par le peuple, toutes les lois 
doivent c^tre rigourousement oxecuteos : c'OvSt le principe mdme 




LA POUnQt-K DE SUAHEZ 73 

il4* Tordre civil; le eontrairc n'esl qu"tinarehie» Mais Suarox, 
aynni abandottoe !e prineipe dii conscnleinonl i\ la loi, a voulu 
eorrip^r les <.Mjns<*i|uem'es pf'*riUinises do ret abandon par 
certaine^i exceplious : ecs exceptions mni des eoiiditions que 
les prifiri|M\s ne peuvent pas supporter, el (jui dc plus intro- 
dttWnt laiianhie dans rEtal. 

Vne seconde qtiesUon, iion moEns imporianle que eelle de 
racfcptation de la b^i, esl de savoir si le prinre ou le b'l^rislaieur 
i-^t lenu a robservaiion de scs pi'opres lois. On f»eiil soiilenir 
la oi^i^tlive. Car : l"" \v priiiee est dk aJlVaiiebi de tnoM'S bjis; 
2* le prince ne pent sobliger ba-nvOn»e ( nut im potest sibi ipsi 
pra^pfre), ui etre oblige par autrui; ear il n'a pas de supe- 
riciir (I), 

Xtninmoins la dorlrine constante de I eeole est que li^f-islateur 
est Uiui a lubservation de si's imipres lois, lursfni'elb'S tml 
uof* matierc ronunune, et quVlles enibrass(*ni runiver&alit*? du 
pi!oplr ('2): STHiIenK^nl rt'etde fait line dislinciitin riilre la puis- 
sattee direcdve el la puissiinee coartive (vis direeliva el vis 
CiMurlifH) (3), La piiissanf*e direclive est la puissanee qui 
ippartieot ii la loi de diriger les aclions de (*eux auxquels elle 
Hide. La puisjianee roactive est la puissanct* de eon- 
qui s*aj«iiiri*a robbgaiiuii de Ui hn* Or Ir prinee f'sl 
k rexeenlion de ses loss : mais il m^ ptHil pan y etre 
tmrA 

On etablit celle <ddigation sur utie sorlr de pa<*le qui exis- 
lentil enin* le royaume et le roi, Le legishvleur, dil-on, est 
oMig^ St sa 1*4 i>ar la volonie dc la repnblique nmiI erUierc el 
pfiir an partp virtuel, rfui tui a impose la ronrlitlon de se sou- 
mt-ttn' lur nu*^tne a sr% luin. Snan'/ tiouvt* rrtre explication 
firoli^ible. mats elle nr le sali^^fhil pas enlierement. Car : 



fH 0,^ t* Oa AJoato oncor* U puiftftaace unnulativcr viMirrHam; e'esl 
eiU« i|iia ^fii ' ' • ^ formaUtetine worilpas renq>tie», 

SiMffs pea te-nu par rapport A la I'a irr/iaiw, 



74 RENAISSANCE ET RfePORME 

1® robligation, selon lui, subsisterait encore, mime dans 
Thypothese oil aucun pactc de ccttc espece n'aurait ete fail; 
2® cetle explication nc s'applique pas au legislateur ecclesias- 
tique, qui cependant est aussi soumis a la m^me obligation (i). 
Selon Suarez, cette obligation vient de Dieu, qui, etant le 
principal auteur de la puissance, ne la confie aux hommes que 
sous cette condition. Le roi etant le ministre de Dieu, la vo- 
lonte du prince qui fait la loi doit se conformer a rintention 
du vrai legislateur qui lui donne la puissance (2). 

Mais si la loi oblige par la puissance directive, elle n'oblige 
pas par la puissance coactive. La coaction ou la conti*ainte 
suppose Taction d'une force exterieure; le prince ne peut 
done pas se contraindre lui-m^me. II ne peut pas non plus 6tre 
contraint par ses sujets, car Tinferieur ne peut pas porter la 
main sur le superieur; ni par aucun egal, puisqull n'y a 
point de juridiction en dehors de lui ; ni par un superieur, car 
nous supposons un prince qui n'a pas de superieur (3). 

On objecte quil faut distingucr le droit et le fait; en fait, le 
prince n'est soumis i aucune contrainte, puisqull est le prin- 
cipe m^me de toule contrainte. 11 n'cn resulte pas qu'en droit, 
il soit absolument affranchi de toute puissance coactive. Ainsi, 
de ce qu*il ne s'applique point de peine a lui-m^me, faut-il 
conclure qu'il ne tonibe sous le coup d 'aucun chiltiment, et 
que la loi, quant a lui, manque de sanction (4) ? 

Non, sans doute, mais la question n'est pas de savoir si le 
prince encourt une certairife peine en n'executant pas la loi, 
mais s'il encourt la peine m6me portee par la loi. Sans doute, 
il est toujours responsable devant Dieu, il peut T^tre aussi 
devant un juge ecclesiastique. Mais, dans Tun et Tautre cas, le 
chiUinicnt vient d'une aulorit^ superieure a la sienne ; en tant 
que souverain legislateur, il ne peut elre puni par lui-m^me, 

(1) De leg., ibid., 10. 

(2) lb., 11. 

(3) lb., 15. 

(4) lb., 16. 



tA POUTigUK OE SL AIIK3E 75 

ou par la seule foiTc de sa lot : mats m innl que mlnislre d© 
Dkm, Q e^ responsable dovaiit lui ou devant ses represen- 
taiUs(l). 

Nous amvons h la quostitKn d(*s I'apports du spiiuloel vi du 
IfignporDL L'aulour dispute ici Ips doux *>|nai<>tis f*xHV'iiu^s des 
raoOBiiiet el des junstos dii moyt'ii age, la ihtM»iii' ili' l;i nn»- 
HarrfliM' yiiiviTselle dcs soiivrrains pixitifrs, et di' la lumianiiu* 
QliiverM>Ile i\v rcrapcin»iir. II <Ualdil quo k* souvei*aiu ijoulil'e 
n*^it IHIS di* droit le souveraiu dr rutiivrrs, qu il tva dt* .sou- 
feraineid temporcHc qu<* dans sos propres Elats, el rooime 
prinrft partirulier; que routes len Um qui! usl inlervmu dans 
Ir li*mjior«*l, c'esl indirectemimt, el par rapport a rordre 
§piHiuei (ordine ad spirituaikt); que ceite puissance in- 
pcul aller qu**lqui*foij* junqua ;d>n>*;rr Irs loin rivili'S, 
nati point a en porkT de nouvt^les direrleineni; oiilin, 
qti'U » a point re^u iin tel pouvuir du Qirist, mais i\\x\\ tient 
ses Cuu d'uiie donation den eiupi-reuri^ (2). 

lie celle M^'paration du temporvl ol du spidtueL Suarez 
eMdol, selon la doi'lrui*' de saint IIkhuus, i\\w lo poovuir 
df il m* repose point siir hi foi ni mt^me sur les nueurs du 
priocL\ Ell effi^lt le gouvernenu'nt derive du droit iialuri'l : il 
ftamit t^xi.st*' nn^me s il n*y avail pas eu un ordie dt* la giare ; 
rt enliu, il exhtuit m\\% les geuills avant la lot (3 . Mais il faut 
dtotiaguer les intid^ies et leu lierellques. Pour les lireniieis, 
I'^fCgtLur n*a piln le droit de lc*ft dcpouiller du pouvoir. Seule- 
mentf sib unt des eUrrtlens |iartni h»urs siij**!?* et ipi ils les 
oip|)riiaf*tit, rfcglise {y<'M^ leur declarer uiie juste gueire. Uuant 
aitl lirri^ljqueu, rf-^jfliHii u It* droit, en raisou Li^^^ leur inlidelite, 
cte knir dier leur royautne. Seulein**ut ils m* sont [\<\s depos- 
i<kk!« if»J«o fnclo^ el ju?*(iu*au jugeineul ile 1 Eglisi' its rt'lic^unent 
leor poiivoir (4). Four les princes injustes, lU peuvenl pos- 



U lit. C. VL 

L. Ill, c, Jt» 2. 

1^^ i»., e. 




76 RENAISSANCE ET R^IFORME 

seder legiliniement ce pouvoir, et rficriture ne dit nulle part 
qu'ils soient dcpouilles ipso facto. Aulrement, ce serait un 
grand desordre dans Ics empires, et les sujels se souleveraient 
trop facilement. Que s'ils portent des lois injustes, nous avons 
vu qu'on pent leur desobeir ; car une loi injuste n'est pas une 
loi. Enfin, si le prince s*est empare du pouvoir d'une mani^re 
injuste et tyrannique, cette injustice exclut le vrai pouvoir, ct 
Ton pent en conscience ne pas obeir a un tel prince : car ce 
n'est pas un roi, c'est un tyran (I). 

Telles sont les doctrines de Tficole au xvi® siecle, doctrines 
incoherenles, oil s'unissent, comme nous Tavons vu, les idees 
democratiques et absolutistes, sans que Tauteur voie tres 
clairement oil le conduisent les unes ou les autres. II adopte 
dans toute sa force le principe de la souverainete populaire : 
il exclut la doctrine du droit divin, la doctrine patriarcale, et 
il fait reposer non seulement le gouvemement, mais la societe 
mi'^me sur le consentement unanime. Mais ces principes ne 
lui servent qu a etablir ensuile Talienation absolue et sans 
condition de la souverainete populaire entre les mains d'un 
scul. II nie la necessite du consentement du peuple dans la 
confection de la loi; et il ne trouve, comme garantie contre 
une loi injuste, qu'une desobeissance a la fois s^ditieuse ct 
dcloyale. Enfin, il met le prince a Tabri du pouvoir des lois, et 
ne Yoit au-dessiis de lui que Ic jugement de Tfiglise. Mais, a 
travers toutes ces contradictions, la science avan(;ait pas a pas, 
et mettait de plus en plus a nu les principes rationnels du droit 
politique. 

Bellarmin. — Entre les politiques d'ccole et les politiques 
de parti, on doit citer unimportant ecrivain qui, sans renoncer 
a la methode des ecolcs, et en traitant les problemes avec une 
apparence d'impartialite scientifique, a eu cependant une 
grande influence, et a discute Ics questions les plus dcbattues 
de son temps : c'esl le *celcbre controversiste Bellarmin. 

(1) De leg., ibid., 7, 



BELLAHMIN 77 

CcmiQio Suarez, Rellaniiin est reste fidtile a la mcihodr scholas- 
tiqiie. II po^* la tlieHi% il a]l(*gue Ui% autorites^ il la demon ire 
pSir4e& raiM}nnem('iits en (bniie; puis il allegue des aiiioiiU'S 
CfMrinin's, ils les refule par des disrinriioris ; il fait des syllo- 
gmmtB ii\iiHm*& qui] reiivei*sera par de nouveaux syllo^dsmeii; 
t% c'esl ahirs seiilemenl que la ihrsQ est denionlree el ()ii'il 
passe* il utie ^*roiuk\ C est, ilaus loule sa rigueiir, la melhodc 
dc la Somine tlieologjque. 

Lc De summo ponlifire de Bi Ihirmin est un iraife de 
CfiDlravenie conlre Us prt>ltslant«i. L*aulorit(*^ du pape y est 
diSCQt^C h tons Ws pciiiHs de voe. Deux (pustions seiik'tiient 
amis inleresjient : eellc do la meilleiire forme de gouverne- 
W^mi m genenil , el e(dle dru ra(*ports du ^fHivvruement 
leinporel el du }|ou\vnirnieni spiriluel. Sur Ir |Hfiiiii*r de ees 
deun pomiK, I'opioion de Ilellarmiii esi eonlrniie dans les trois 
prcifiustlioiis Huivanies : 

t*' La monarchic Jiinijdi' est meilleure <|ue raristocralie 

Iple ou la deMHM'nitic- HiriipU^ (I ; 

2** La monaiTliie m<^lee d'aristoiTalir et *le deincjeralif* est 
illrttre qiu* la miJiianliii* siinide {'2) ; 

3* En iM>i et al)Hohiim*nU la iiionarehii* |>yre est Ii* iiieilleur 
drs ipouvertiefneiits (3) ; 

Brllanitin detnonlre la superioHte de la monarchie par uii 
rautorites emprunh'r^ a 1 aiitiqiiite eomme au ehristia- 
Himiere «H J<;iiin Jusiiti^ llrnMlote cl saitH rij«iuias, 
Cyprioji et Sorrale vlf*iineiil rieposer ensemble eii faveur 
4i9 ranlorili^ il'tin xeul. II eiie aussi raiitorili' d VrisitJtis «pii 
deebrf" danis na Mamie que le goiivernemenl dun .s*'ul est Ic 
tneilknir* qiioiqui\ dans sa PoUtujue, il s*>il en gi'Ufral favo- 
rable au gouveniement de pUiHieurs. A ees rainons d auloriie 
BcOannin vn ajoule d auln^s liriN'J* de la nalurt* drs rhos€»s. 
Cc SOUL, dll'il, les Ix'iioins dt» la soeiele qui leutlenl ueeessaire 

(11 BeOiLrm., tie iummp pontifice, L I, 2. 

at fh . ih , i. 



78 RENAISSANCE ET RfeFOUME 

un gouvemement. L*ordrc, Tunion, la force el la dur^e, voiUi 
les conditions d'unc vraie societe. La monarchic leg garantit 
mieux que toulc autre forme politique. L'ordre, c'esl la d^pen- 
dance hierarcliique dcs classes, la subordination des inferieurs 
aux superieurs, en un mot le respect de Tautorite el la facility 
de Tobeissance : tons ces principes sont mieux assures lors-^ 
que, Tobeissancc etant generale, un chef unique mainlienl les 
prerogatives de chacun ol la dependance de lous. L'union est 
due a runite , et la force a Tunion ; quanl h la durde, le 
gouvemement le moins di\ise est celui qui porte en soi le 
moins de germes de dissolution ; Tunite est done le gage de la 
duree et de la force, comme le principe de la concorde el de 
I'ordre. 

Mais si la monarchic pure est en soi le meilleur des gou- 
vernemenls, cependant, dans les conditions acluelles de la 
nature humaine, c'est la monarchic mixte qui est preferable. 
Seulcment, il ne faut pas se faire d'illusion sur ce que 
Bellarmin appelle ici la monarchic mixte. Au sonunet, un 
monarque qui commande a lous, el . n obeisse a personne ; 
au-dessous de hii, des grands n'obeissant qu*a lui el comman- 
dant comme lui-m6me a tout le reste ; un peuple eniin qui 
n'cst rien dans le gouvemement, mais dans le sein duquel le 
monarque doit prendre les grands personnages auxquels il 
transfere dans les provinces la puissance absolue: voil& la 
monarchic mixte de Bellarmin, voila les garanties qu1l ima« 
gine pour temperer la puissance d'un seul. Mais est-ce par 
defiance du pouvoir absolu que Bellarmin semble vouloir 
partager le pouvoir ? Est-ce parce que le prince etanl honune 
et faillible a b(isoin do conseillers qui leclairent, ou de cen- 
seurs qui le survc^ilient ? Nullemenl : c'est que le prince etant 
homme ne pent pas tout foire par lui-mc'me ; il faut done det 
representants qui lui obeissent absolument, et auxquels il 
transmct son autorite : voila la part de raristocratie. Et ces 
representants, il pent les prendre a son grc dans le peuple 
meme , et ainsi clever les hommes distingues de la classe 



I 



BElXARHtN 79 

a la nob!csse : voiki la purl do l;i cli^mocralie. Muis 
prat cm donner le nam tl*^ nioniirehie iiiixle a iin sysleme oti 
irtjui* esl lout, el |>**ul lout, par celle raisoii fjivole 
fiioiianjiii^ iiesl pas cii I'tlel |hh\s('iiI jtaiioiii, et est 
iviii|»lace [nuMles viraires, cfniiait^ s il y avail iineaulremonar- 
diif po'iHible (|ii« tvlle-la, romnie si ilaiisi aiirun systf'ine le 
lBiifiaix|ue iiouvait vire ^\ttm do rubi<juih- vi dc I uitiniscieni'e t 
Ce^l aliu^iiT des lerines qut^ d 'appealer goiivorneiiu'nt iiiixte 
on goiiv«*meineiit q*ii nest que le pur despntisin<% ptiisque, 
de lavi* de lous Irs grtuifls pnblN-isles , Tabsi^iUT irime 
BoUesse iiid<'peiiiianic, tm cli* jKHivoirs moyrris <*uiisari'i'*s par 
fcindamentalesi, est le signe le plus manil'eHie tlu goii- 
♦iiieill desfH)!!*!!!!' dans um* nioriart'liie. Cc gomeniemenl 
nlxU* est dcme pre(!i?»empm celiii t\uv nous a|>pt'llrrioiis 
tthiDin, Au^i, pour irouver im rxmijilr ei nous donner 
qneiqtie image de ee qiill nonim<* hi nionarchie siniple, 
BeUaniiiii ent-it ohli^'t* dliivo^pier le irouvrrnt^riKiit de l>ieu 
tnrle munde : monarehii' rouieparlir'iiliere, tpv les politique^ 
n*avaleiil pas encore coniptec parnii les fonnes de gourerne- 
il« Ainjii, en paraissant aeeordei' (juehiuo eliose aii\ adver- 
du potivoir ah^iolo, il ne leiir saenlir, en n*alile, qirune 
i*hie inifHissilde, el le senl leiiqMhanient qu'il ajiporle a 
rautoriK* d'un ihhjI est de ne point eonfondre mi lel [louvoir 
Vkftc b toiiti^pni»i»mi( e de Dieu* 

II tpmble nij<i8i, ati [Heniier abord, que Bellarniin tie jioil 
qa\iii pttftifUin ire» uiiKlere ei ires eircoiispecl de Tautorttd 
pantiftrale (1), II rt*]etle ropinion dc reu\ qui aceordaient ati 
ionver4tn fiontire une soii^iTaimt^'^ ahsulne sur lous les 
ro^aim^ de la leriv, el il reroniialt rintlrpendance des 
priners inlideli's^ el la li-giiiiuiU' de. leiirs gouvemeiTienls* 
« LVnpiie nVm pan foiuk\ dil il. sur la gra<'e ou sui* la fot, 
mi« Httr le libre arbilre on &ur la raisoti : ii n eniane {)as du 
droit dinn, mais du droit des natioas, nan ex jure f/temo, 



mo0 



pimHfkf, I V. 



80 RENAISSANCE ET R^FORME 

sedexjure gentium, » II cmprunte a Dante, a Ockam, a tous 
les defenseurs du droit imperial au moyen age leurs argu- 
ments centre Tautorite tcmporcllc de Tfiglise. II montre apres 
eux que les textes dc I'ficriture que Ton cite n'ont jamais eu 
qu'un sens spirituel, que I'figlise n'a pas re^u les clefs de la 
terre ; que le pape n'est pas le vicaire du Christ Dieu, mats 
du Clirist homme ; que le Qirist, commc homme, n'a pas eu 
dc pouvoir temporel, qu'il ne Ta eu ni par succession, ni pap 
election, ni par conqu^le, ni par un don special dc Dieu ; que 
sa mission, au contrairc, a eu pour but d'enseigner le mepiis 
du monde et de la domination ; que Tflglise, loin dlieriter 
d'un pouvoir temporel que Jesus-Christ n'avait pas, n'a pas 
m(»me cu lout le pouvoir spirituel dont il etait revc^tu, puis- 
qu'il avait le don d'instituer des sacrements, de faire des 
miracles , d(; delier les peches sans confessions. Enfin, Bellar- 
min vajusqu'a ebranler les aulorites sur lesquelles s'appuyaient 
les defenseurs du droit pontifical, et il est le premier qui ait 
discute rauthenticite du De regimine principum, attribu^ a 
saint Thomas. Apres une discussion si pressante, si decisive, 
ne semble-t-il pas que Bellarmin soit en eflet, je ne dis plus un 
partisan moderc, mais un adversaire de I'autorite des pontifes ? 
Une seule distinction lui suffit pour revenir a la these du 
pouvoir temporel dc I'figlise et rebAtir tout ce qu'il vient de 
renverser. 11 combat le pouvoir direct des papes, mais il admet 
et defend leur pouvoir indirect, Kn d'autres termes, Tautorite 
qu'il refuse aux papes, c'est I'autorite immediate, effective, 
universelle sur les sujets des princes Chretiens, autorite 
evidemmenl impossible, et que les papes les plus ambitieux 
n'avaient point revendiquee ; mais il leur accorde le droit 
d'intcrv(»nir indirectement, il est vrai, mais quand il leur plait, 
dans les aflaires temporelles lorsque I'intcrct spirituel Texige. 
Ce droit d'intervcntion n'ctait-il pas, en effet, tout ce qu'a- 
vaient reclame les pontifes du moyen age ? ce droit ne suffi- 
sait-il pas pour justiiier tout empietement, toute usurpation ? 
Comme tout a Theure, sous le nom de monarchic mixtc, il 



BOSIO ET BAUKLAV 81 

la VfJiic monan-liit' absoliie a unc monarchie fantas- 
tique ei impossMo, Bcllarmin ne paraiUl pas ici, en coinbal- 
taut le pouvoir direrl dos papcs, s'aUaqiier a une chimerc 
Huogiitei* a plaisir pour iiitmdiiiro sons h* fioiii do pouvoir 
iw&ect la souveniinfto la phis pailaik' a larpirllc it fui pos- 
siMr daspirer? Ainsi !p pape, selon Bellarmin, n'a pas siir 
Ips rais Iv im'^me droit quo siir les evrquos, et il nr poul pas 
lesrhanger i*l U'S d«*pi»si'r a sa volonlr, Mais si €ela est neces- 
saire an salut drs ilnies, i^ a colto imissanco ot il osl dans son 
droit d'cnlovor tin royanme a un prinw infidele ou fienHique, 
ei lie \e donner a nn autre. Le pafie nr fait pas It\s loLs eiviles 
dams 1*^ dilFerTnls fitats ; ft cependant, si cpielrjiie lui est 
necessairc' pour le salut des anies, il a le droit de la fairc, 
cciimne il |>eut aussi abroger celles qui sonl contraires a 
rf^line cl dangeretises ponr h n^ligfon. Endn, k* pape na 
(OS la juridietlon dire(*le sur les sujets des princes Chretiens; 
•Bfejs lofsque TinlenH du salul est en question, Ic pape peut 
ippeliT a lui la cause» ct juger en tk^rnier ressori. 

Encore nne fois, que! jjUis gnmd pouvoir pouvaient r^ver 
Cregoirc VII el Innocent III, que de deposer les princes, faire 
di-s Mk juger les causes, non pas dans toules cin'onstanees, 
to qiti etail inutile I't int|>ossi!jb\ jnais lorsque I Eglise k reda- 
malt, prclexlc sunisant pour tout auloriser (1)? 

BcH»4ii KT ItAitKLAv. — D'autiTs ecHvains poussaient encore 
que It(*t1arniin la serv'ilil<'^ a Fegard dn Saint-Siege, 
ir exemplc, <"rrivait : « Omnem vim reg'mm am* 
miumqut rerum quw in terra sunt^ potestatem et dominhtm 
dmium eue Romaf90 pond fid (i) ». Suivant les canonistes 



(\\ si f'^li-n.Ju quo Uii Ic jioiivoir «iuo Bellarmin roQCcdaitaii pape, 
il ii« ftiiti%ni paA Cf*p«n4lAnt Ja cour 4o Rome: cftf saii livrc fut mis 
4 l'tiul«.'X, pour Avoir **outen(i qu^ Ic pouvoir Ju pape sur les princes 
ilr li !• >• 'i''^t qa' indirect ci non pas direct. Arnault en a tir^ 
Hii i>m rrmtrc lAutorit^i de la catigr^gation de I'ladcx, 

V* ilrtlarmin^ note R, 

0^1 Bi rapportc <'e pa?*^agc (Dtf patettale Papx, p. 6) sans 

li^qtir 'til 'lit qu*ayant demands* 4 uti j^auitc romain ca 

f}a*U p«iuN^ii d« BosiQ, cclui'Ci Tavait appel^ papalem parasitum* 

Ji!trr* ^ Science politique. U. — 6 



82 



RENAISSANCE ET R^FORME 



€ papw jura omnia cf^hstis el terrestris hnperii a Deo 
concessa, » En im mot, comme !e disait Gerson, ils faisaienl 
du pape « tmum deum qtti hfthet potes(a(em omnem in 
cmlo ei in terra ». A Tappui du droit souverain du pape, 
Bosio faisait valoir le d€»cret par lequci le pape avail partage 
rempiro des ! rides enlre TEspagne el le T^oilu^aL « Qumnvis 
cuncti homines iff nora rent connexionem raiionis qua addi- 
cebanhir, > On voil que les doctrines iheocraliques du moyen 
age (^laient loin d'avoir disparu m^^mc devant la lumiere dc la 
Henaissancc, nii'me devanl la Heforme. JIais il y eul meme 
dans le camp catlioliquc di'S csprils plus ctdaires qui com- 
batlirenl vivement ces exces thc^ocraUques. Le principal est 
Barklay, calhoHque ecossais, retire en France, oil il enseigna 
le droit (1), et defendit le pouvoir royal coulre rullramonla- 
nisme. Sou Nvro : De polestafe pajia^f (1010) est surtout dirtgd 
conlre BcHarmin, et partieulierement con I re le biais du pou- 
voir indirect invenlc par celni-ci. La force dc son tirguinenlaiion 
consisle a prouver que, ce que le pape ne peul pas dirccle- 
ment, il nc le pent pas indircctenicnt. Or le pouvoir direct du 
pape n est fonde ni sur le droit liumain ni sur Ic droit divin. 
Ce qui lui apparlient, ce sont les cl*"fs du ciel el non pas les 
clefs de la terre (-2). Le livrc de Barklay est surtout renipH 
dc discussions historiques donl nous ne pouvons donner ici 
Tanalyse (3). 

Politique de la Ligl-e. — La polili(|ue catholique nest pas 
loujours reslee au xvi'' sieclc dans les Jiaulcs , serieuses et 
froides splieres dc la pure speeulalion. Elle s'csl melee au 
tumultc et au torrent des cvcnements; el landis (pie les docleurs 
graves essaieut de la rclirer sur la penle oii elle est ouiraintk', 



(1) II yacu deux Barklay: Ic pere (Guinaumc Barklayi qui est 
celui doct nous parlous, et lo fils pean Barklay) auteur de VArgenii^ 
roman satiriquo latin qui eut un j^raud succes au eommciicemeat du 
xvu" sieclo. 

(2) P, 45. 

(3) Barklay a fait un second ou^Tage dirige coutre la demagogie 
de la Ligue; nous le menttonnerons plus loin 



I 




POUTIQLE DE LA LIGLB 83 

tllo §e prdeiptie par la force des cfioses dans une vole qui 
tt'nU pas la snVnee. EUe emprunle ses arguments a ses adver- 
iajrc^ Cl, en nieni<' lt*mps quelle pousse uux dernieres eon- 
idqueoces les priiieipes de ki politique saeerdolide du iiioycQ 
igc, elle leve le diiipeau de la demoiiaiie et de t insurrcelioo 
el piToclamc audiieieusetiietii la doelriiie du rf'^gieide. Aiiisi^ 
taodiji quail fond dun eloiliv, le sage Suarez pese et balance 
toaU*s les opinions des dwieurs, et, sur le rondeinent de la 
iOOferainiMe populoire, etabllt Ja llieorie du pouvoir absohi, 
mt coalition d**nia*,'^ogHiue el sMeerd**lide, diri^ee par les mol- 
lis el les cures de Paris^ sort du tiein des bari*ieades el lienl 
m Mtec. pi*nd:uit di\ ans rnutique constitution de la monar- 
chic franc^aise. 

Lf*^ dot^trtnes de la Lij^ne n'ont aueune oriijinnlile, Elles 
oe sont autre cbose que ies doctrines protestaules de la se- 
coBde moilJe du xvi*" siecle, mises au service den passions 
eaibotUiues (1). 

f Cei^t du livre de Francois Holman, dit Aug. Thierry, que 
left lcltV« de monareliie r-leetive et de sonverainete nationale 
fmmhf^nt dans le parii de la Ligue ; parti qui, selon son Dri- 



ll^ Sur ce ra-ei-vient des doctrines di^mocraiiques, cntre protes- 
et cathotiqucs, oQ coUHUltera le livre des PNdicaUun pendant la 
;dQ Ch. Lfihiile (l$^tl)« Muutatgnc a signald ce scandalc de doc- 
fi4^^Hi,f,t J nn .,tti. ;V Inutro sclori Icis chances do la foituae ; 
• Vojpes V\* 51C0 do «iUoi nous jwlotons les raisjioiia divi- 

mimi cieaCLiv - .^. i^cment nous les avons rejectees et rcpnnses 

wokm <|tMi 1a fortune oou8 a change de place en cca orages publtes* 
Cttt* propoulion si »ole!»mc h'U c^ pcrmU au ^ubjet de m r^beller 
ti mrmcr eoiure mon priocc pour la defun^ic de la religion, souvienne 
ttmu ca quellos bouobc^, ceUc auntie pas>ce, lafArmation dycelle 
#«lail rarr^baulani d'uu parti; la n^^'ativc de quel autre parti cVstfitt 
rw^bcmtant : »*t •'tyr. ji prenent do rjuel rjuartJiT vient la voix et in- 



pr«iu 



I* I'autre. * Ba> le (an. Hot man] ex prime ia m^me 
d uoe laani^ro non moioa piquunte, maia en 
1 Hon fiarti : • Les maximcii des deux partis, 
roqucmcttt du blanc au noir.., Taot que lo 
wmmdA ^n\k tiiKm\lr, d y aura partout dc3 ductrine^ ambulatoires*., 
VfM obeaux do pn^^datre, qui vont en un pays pendant VM^ en un 
atiire pi^adant I'hivcr. * Quiconque voudra fairc t4-dc!$su» le censeur 
lit pitMViR qu« pour un criiiquo chagrin, natif de la repubtique 



84 RENAISSANCE ET R^FORME 

gine toute municipale et plebeienne, deyait naturellement se 
rallier h d'autres traditions, et pour lequel ces doctrines d'em- 
pnint ne pouvaient 6tre qu'une ressource extreme et passa- 
gkve (1). » Au livre d'Hotman ajoutez le Vindicice contra 
tyrannos et les ecrits th^ocratiques du moyen Age, et vous 
connaitrez toutes les sources oil ont puis^ les defenseurs de la 
Ligue. 

Le livre qui represente le mieux cette singuliire transfor- 
mation de la politique catholique du xvi^ siecle est le De justa 
ahdicatione Henrici III^ ecrit pendant le siege de Paris, par 
Boucher, Tun des cur(5s de la capitale et I'un des instigateurs 
de cette sanglante tragedie. II ne faut chercher dans un tel 
livre, ni la force du genie, ni la nouveaute des faits, ni Torigi- 
nalitci des arguments. C'est un pamphlet sans talent, qui ne 
meriterait pas de vivre dans la memoire des hommes s*il 
n*etait le tcmoignage d'une epoque et s'il ne donnait la mesure 
des passions violentes et confuses de son parti et de son 
temps (2). 

(1) Aug. Thierry, Cons, sur Vhisi. de France, c. i. Voy. Bayle, Did. 
art. Hotman. 

(2) De justa Henrici III abdicaiione e Francorum regno libri quatuor. 
Lugduni, apud Johannem Pillelloth, Vnionis gaUicanx bibliopolam, 

1591. Ex pruscepto supsriorum^ sans nom dauteur. L'ouvrage parut 
apr^s la mort de Henri III. L'auteur a soin de nous avertir qu'il ^tait 
^crit auparavant, ct sous presse lors de cet ^v6noment. « Au reste, 
ajoute-t-il, il y a encore un autre Henri, et le livre est toujours 
opportun. » On attribue encore k Boucher un autre ouvrage : c*est,dit 
Bayle, une infAme apologie de Jean ChAtel sous ce titre : Apologie 
pour Jean Ch&tel^ Parisien^ execute d mort, et pour les pdres et (*coliers 
de la society de Jdsus bannis du royaume de France, par Frangois de 
Veroae Constantin. Cc nom ne scrait que le pseudonyme de Boucher, 
scion Barklay et le cardinal d'Ossat (voir Bayle, art. Boucher). On 
cite encore un autre jesuite nomrn^ Guignard, dont le livre manus- 
crit fut saisi et condamnd par le pailement, et dont Bayle extrait 
les propositions suivantes (art. Guignard) : « I. Que en Tan 1572, au 
jour Saint-Barth<^lcmy, si on eut saigrid la veioc basilique, nous ne 
fussions pas tombes de fievre en chaud mal. — VI. Que I'acte h^rolque 
fait par Jacques Clement a ^te justement lave par le prieurdes Ja- 
cobins. — Que si on ne pent le deposer (Ic prince) sans guerre, qu'on 
guerroye ; si on ne pent faire la guerre, qu'on le fasse mourir. » 
(Arr^t centre Guignard),— Un autre dcrit plus important que le pr6c4- 
dent, et qui partage la popularite du livre de Boucher, est le De reipu^ 



I 



POLITIQUE 1)E LA LICITE 85 

La Ligue calliolique vi^h allee beaut^oup plus loin que 
llnsurreciion proteslanlo; ellc avail chasse le roi, die ravail 
iipo&e. Lf' livn^ lie Boueher est consiacrc a jiislitier mi aclo. 
Cest lionc une defense du tlroil de deposilioii en general, et 
de rapplieution pai'ticuliei-e qui en avail ele fiiite. De la (lualre 
partk*H dans le De jitsta abdicatione: I. Du droit de deposer 
les rais. II. De** justes eauses de la deposition dllenri, par 
n^sport au droit de lEglise, 111. Des jusles causes de la depo- 
siticMi d'Uenri, par rapport a la republk^ue. IV. De la forme et 
de la procedure de la deposition, 

DiiQ» ceiu? djst*ussion, dtnix points soolenicnt interessent les 
doetriiies politiques en general ; le premier et le dernier. Les 
dens Ihrrcs interraediaires nc Iraitent que de la question Iiisto- 
riqtu* des merites ou di^s fautes d' Henri IIL 

Danjk hi discussion du premier point, on peut reeonnaitre le 
n^aage dcs deux ou irois conrants d idees qui se sont 
r^untes dans la fonnau'on de la Li^ue ; l"" Tesprit iheocra- 
idu moyen iige ; 2"* Tesprit biblique imite ou emjirunte 
Jtestants ; 3* Tesprit philosoplaqoe el liis(ori<|ne 
enipntiile ia la ui^me source. L'auteur etablit d'abord le droit 
de I'figllfte k deposer les rots, et en second lieu le droit du 
peuple. 

QaaDt an droit de I £gljse, Boueher admet dans toute leur 
teadoe les pn^tentions du pouvoir eeclesiusiiqne ;iu moyen 
ig<* , * non pas qull soit vrai » dil-it , eonime nous objec- 
leat les heretiques, que le souverain pontif** ait le droit 
At drposiT les rois» de changer les lois des royaunies, selon 



Him ckriMtismt in rega poUitaU, do Rose, eveque de Sealis (1590), 
Tttn d«s clief de Ja Ligue (Voir Tanalyse dans Haliam, Hitioire Utti* 
rmirg^ kiroe tl. c. tv.) Enfin pour toute ceile lUi^raturft catbolique 
mmmtrchomarhtqae, conime on Ta afipelee, voyez Recneil de» pUces 
e9mc»nAttt let doitrimt et pratiques romainei mr la dipoiithtt den roit 
(Geneve, IGifT), CV»**l par une «orLe d'heritagc de cetie doclrine que 
afitr^avon-* vu do lio;* jours T^cole de tiuchez unistant la d^magogie 
ea ta d4!<ma|fogic revotutionoaire, et d^feRdani4 la Un% la 

^ il^my el Ic^* journ^c^ do Seplcmbre (Voir sur TAcole do 

Itocitft^ kau« PtUlowphte de ta Rdvolution fran^ai$e, vt, p. 62j. 



86 RE5AISSA5CE ET RfFOftME 

son bon plaisir et son caprice : mais il lui appartient de Teiller 
an saint de r£glise et des penples, et s*il ne reussit pas par 
les prieres, les representations, les reprimandes, il a le droit 
de delier les snjets du serment de fidelite et de remettre le 
tronpean entre des mains plus sures. > Ce sont les principes 
de Gregoire VII (1). Boncher ne rayeunit cette doctrine par 
aucnn argument nouTcau. 

Quant an second point, Boucher ^tablit les principes sui- 
Tants, axiomes de la politique democratique (2) : Les rois onl 
ete ^tablis par les peuples (c. xi). Un peuple pent se passer de 
roi, mais un roi ne pent pas se passer de peuple (c. xm). Tons 
les hommes sont naturellement libres (c. xm). Le pouToir des 
rois ne vient pas de Dieu, si ce n'est par Tintermediaire du 
peuple (c. xvn). Personne ne nait roi (c. xvui). Jusqu'ici les prin- 
cipes de Boucher ne different pas essentiellement de ceux de 
Suarcz. Mais voici quil s en separe, et nous allons reconnattre 
les dogmes du VindicicB contra tyrannas. La republique con- 
serve son pouvoir sur les rois qu'eUe a etablis, et il n*est pas 
vrai que le peuple, en choisissant un roi, se d^pouille de sa 
souverainete. 11 y a un contrat passe entre Dieu, le roi et le 
peuple ; et le pouvoir que le roi a sur le peuple pour le for- 
cer a honorer Dieu, le peuple la egalement sur le roi (c. xix). 
La loi civile et la loi feodale donnent au peuple une action 
contre le roi. Faction contre le tuteur prevaricateur, contre le 
seigneur felon (c. xxix). Aucune guerre civile n'est plus juste 
que celle que Ton entreprend pour ses autels et ses foyers. 
La rebellion juste n'est plus une rebellion (3). A Tappui de 



(1) Le point de contact des doctrines de Gregoire VII et de celles de 
la Ligue est encore sensible par la citation que fait Boucher du pas- 
sage suivant emprunt^ k la lettre du landgrave de Waltram 4 Thu- 
ringe de Naunbourg (v. pi. haut, t, I, p. 335) : « Potestas, inquit, a 
Deo est. Sed si sit ordinata... Potestatem ergo da ordinatam, non 
resistimus, imo debcmus illico manus. » (C. xxv). 

(2) L. I, c. v. VI, VII et X. 

(3) Enempruntant ces principes aux protestants, Boucher lestoume 
naturellement contre eux. « Hseretici, qui incendiis, csBde, rapina 
omnia perdiderunt, qui maiis Carol, ix occidere tentaverunt, qui 



POLITIQUE »E LA LIGIB 87 

toolef CCS propositions, Bout'her propose dcs exemples histo- 
riqiies, les uns empnintes a riiisloirc siicrec, It's niiliTR a lliis- 
loire de France, lei I'iniilaUon dii Franco-Gallki est evidcfjle, 
el la iheorie htslorique de Fr, Hotman est invoquec k chaquo 



■ 
■ 



Vn poinl h peine iiidique duns le Vindkiweonira (yrannos, 
^ qui est iraite explicitemeiit rlans le De jmki abdieaiione^ 
la doctrine du tynmniride. Par la les doclrines de la Llgue 
raltachenl encore a la democratit* sucerdotule du moyen 
ige. Nous -avons vu reiiaiire cetle iheurio au xi* siecle, dans 
k^ecritsde Jean de Salisbury (1). Saint Thomas ne la re- 
pnu!iS(*pas tres explicitement. Au xv^ siecle, elle est professee 
publiqueaient par le eordelicr Jean Petit, condamnee par la 
Sorboiiiu% mais aequitiee, nialgre tous les ettbrts de Gerson, 
par !<• concile de Conslanee. Au xvi" sieele, la doctrine du 
fjTSmnictde est dans le Vindkiw conlrn (ffrftnnos; elle est 
dans \e Dtjure regni de Pneliaoan ; on la reti-ouve jusffue dans 
ks icHU du royaljHie Bodin. Le jisoite Mariana a le trisiehon- 
iii!ur d'y allaclier sod noni vl eelui de son ordre. Mais elle est 
ilrja trail«V el proO*SM'M* dans le livn^ de Bourher. 

\oa <ii^ulenient Boucher elalilit le pi-incipe du lyrannieide, 
Utah il le dis<*ufe nm^rne avec une ( erlaine precision qui ne lui 
est pSL% habitiielle. t Les llieala|jiens, dit-il, font Irois distinc- 
tions ; lb diHiingtient : P le lynui qui usurpe injustemenl le 
poutoir, et le tynin qiri abuse don pouvoir lej^dtime; 2* 
h*t injures conire les partieuliers et les ingures contrc le 
pouvoir public ; ^^ le diott de !a puissance publique , et 
le droit de 1 individu. D';ipres ees distinctions, ils etablis- 
*eiil le% cons^'quenres suivantes : f* le lyran usurpateur 
pent ^*lre lue soit par le pouvoir public, soit par la main des 



Uir|»i««imlft I? CcrmADtik vcsntribus Galltam toiies prosttiuernnt, vere 
imrdii' r I jure Jtvitio humanoque ease... At si cjuia bclluam 

ajU «L iiocnlcm-., cjccerit, Um nbsit pcrduollioms nomen, 

f|tttm,., II . \\i\}. " C'est toujour^ Ic mime sophismo. Nous avoat 
ibIaoh et vou» Avcjt tort, cion^..« 
(l| Tome I, t>* ^43. 




& 



88 RENAISSANCE ET R£:F0RME 

particuliers ; 2® le lyran, possesseur legitime du pouvoir, qui 
en abuse conire les particuliers, ne peut 6tre tue par ceux-ci, 
mais seulement par le pouvoir public ; 3° ^nfin le tyran qui 
abuse du pouvoir au detriment de Tinter^t commun, doit 6tre 
mis en jugement par Tautorite publique ; mais alors il peut 
4lre tue, soit par Tautorile publique, soit par un particulier. 

La premiere conclusion est evidenle, car la force est legi- 
time contre Tenvahisseur du bicn d*autrui, a plus forte raison 
de la chose publique. A I'appui de ce principe, Boucher cite 
Tassassinat de Coligny, ce fameux tyran, dit-il, tue par Tordre 
du roi Charles IX. La seconde conclusion repose sur la dis- 
tinction des injures publiques et des injures privees ; car 
rAp6tre a dit : Obeissez a vos maitres, m^me quand ils sont 
fdcheux ; et si on admettait le droit de se venger du tyran, il 
n'y aurait pas de raison pour que les femmes ne tuassent pas 
leurs maris, les enfants leurs p^res, les serviteurs leurs mai- 
tres, etc. Mais lorsque la republique a declare le tyran ennemi 
public, il faudrait 6tre completemcnt depoprvu du sens com- 
mun et ignorant des choses humaines pour nier que, non 
seulement le pouvoir public, mais m^me la main d'un particu- 
lier peut tuer le tyran comme une b^le feroce. 

Tels sont, selon Boucher, les principes des theologiens sur 
cette question. II cite en temoignage les autoriles invoqiiees 
d'ordinairc, le celebre passage de Ciceron, celui de Jean de 
Salisbury, et il sappuie habilcment suruntextede Gersonlui- 
meme (1). Mais dans le passage cite, Gerson dit seulement qu'il 
est permis de pousser la force par la force, ce qui est en faveur 
du droit de resistance, mais non pas du droit de Tassassinat. 
Viennent ensuite tons les exemplcs de tyrannicide sacres el 

(1) Job. Gerson, in dccini consideratione : Ne fatuis adulatorum deci- 
piantur crroribus ; cons. 7 : Error est, dicere tcrrcnum principem in 
nuUo suis subditis, dominio durante, obligari, quia secundum jus di- 
vinum, naturalem oequitatem et varum dominii finem, quemadmodum 
subditi debcnt fidem, subsidium et servitium domino, sic etiam do- 
minus subditis suis fidem debet et protcctionem. Et si eos manifeste 
et cum obstinatione in injuria et de facto perscquatur princeps, tunc 
regula hsec naturalis vim vi repellere licet^ locum liabet. 



I 



MARIANA ^^^^ 89 

profanes. Enffn Boiidier n'-fuit* It^s ohjeclions. Nous nc les re- 
produirotis pas totitrs, nmis seiilt'tucnt crlle-cj : on abjecte que 
III Jf^n-Bapliste, iii k- Clirisl, m k's apolivs n'otit oiiseig:n6 im 
U*l droiL Eh ijuoi! rqiond iioire aoli'iir, kiccnuluile deFfiglise 
drmaiit-eUe Aire la nu^me avaiit ou apres son elablissemenl? Ne 
Nin pas pUinirr on arrosiT la v'v^nv avani dv la eouper? La 
ICC lies inipk's rUiii Irop grarnJi* pour ([ue Ton fiuL per- 
flirttre line lelle action. lis u av;iiriii point encore professe le 
Christ, cl par eonsequ**nt le snpplit'e ne les eiil pas forces a 
JBrrr en son nom. Ln tt-l tiroit ne pouvail etre doone (|ue lors- 
qoe ta proplielie serai t accomplio : Erujil retjt^s nulriti iui^ 
M ru/lii in terra demis30 adoralnmt te, ei puherem pedum 
iwK»rum limjent, Mais Itirsque ees lrni{)s sonl venus, la repu- 
bllqut* rlireliemie pent cl doit usi r de sou droiL Tels soul les 
inrmyabies sophisuir'S que le fanatisme rrli^ieux el politique 
fattftire it un clirelien, a un pr^lre, sophisnns qui ne merile- 
raieol que I'oubli et le mepris de riiistoin% sik u^eusstmt 
amk* taiii <le bn»s el faileouier Uuit de saug daus ce siecle des 
uneiwiu (2). 

M4iiu5A« — Ln question du tyranniride nous eonduil nalu- 
rdlement a un livre donl le noin est reslc allaehe a eetle doc- 
irior, le De rege, de Mariana, quoiqu'on voie par les eitatfons 
|»r6ceilente», quil n'a guerc lail que resumer unc idee eom- 
iDttiie a toU!i les partis. L(* De regc est neanuiolus un (b*s ou- 
rnigifS te» plus inleressaiits du %\V sieeU' (1), siiion poui" le 

1^1 y cut (ie* docteui^ catholiquca qui uuircnt cnscinblo lea 
uUrnmoniaiocft cl les doctriue^ demagogiques, eominc 
* ct Rofie, tl y en out d'autre^) qui rufutcrent k la fois led 
unm ei 1«$ aulres : par cxftmplc^ Guillatimo Barkia>% dont nous airons 
aoaljrai filun haut le De poicMtaU papalL 8on jiocond auvrago dirigd 
eonirs U Liguti fi pour litre : De regno ei re if at i potttttate advertui 
ftidM«4«ifjn, Ifrutttmt Uoucfurium, rt reliqum monarclwmach&n (1601|* 
Cfl liirre e4t ding4 4 la foin cautro les ptute^Uuls cl les cathaliques 
tifibas de^ ideet* d^moci^tiquc^. Parmi ie^i dt'R'n)$eurs du j^ouvoir 
rtfSrftL oo peut ciU*r encoro : Albtnious Gentilis, Df potentate princi^ 
pif fliitfliiftf, 1605, et Blacw'oodi Contra lluchanani Uialognm npotoffia. 
tlS^ Lm t)e r#9« e%i dc«t premiirc^ aimee^ du xvw bi«^>cle (1603)» mais 
d M nJUcbtt lellom^ot aux itUV* du xvi* Steele que fiouH avoaa dd 



% 



renaissa:*ce et r^lfqume 



fond qui n'a pas irnc grande org^inalitt^, au moins pour la 
fornie, qui est elegante el savanle. Le prolog^ue ressemble i un 
fommeneemenl tie dialogue piatonieien. L'aiHeur nous deeril 
avec uiie imaginaiion espagnole !a moniagne pres de Toledc 
oil, sous de grands arbres que pt^irent les rayons de la lune, 
il vient se reposer le soir avec un theologten de scs amis des 
iravaox du jour : la, ils rendent liommage a Dieu en ehaniant 
aUernalivenienl des psaumes sacres, ou hien ils dislraient 
leurs loisirs par des conversations interessantes sur les lettres 
et sur la pliilosophie, C'est de Fun de res entrclit^ns que le 
Dc rege est sorti. Qui eroirait que e'esi dans le silence reli- 
gieux de la nuit, an sein dc toutes les magnificences de la na- 
ture, et dans les intervalles des chants consacres au Seigneur, 
que ceile sombre apologie du regicide a pris naissanee! 

Mariana, comnie Bellarmin, est partisan du gouvernemenl 
d'un setil; mais il Test aussi de la liberie. II demonUe, par les 
arguments mt^nies de Bellarmin, la superiorile de la monar- 
chic ; mais il developpe dans loute leur furre les raisons eon- 
traires, de maniere a faire douter de aes prelerenct^s. De plus, 
il subordonne la monarchic au pouvoir du peuple, et lorsqull 
sc deniande Icquel est superieiir a Fautrc, de I'Rtal ou du 
print-T, il adopie h\s princi|>es de Languel et de llouehen Je le 
repute : resprit democi-atique inspire la plupart des Merits du 
xvr siecle. Prolestants on callioliques, tons s'unissent pour 
ebranler le pouvoir des rois. Lors meme que ce pouvoir est 
adniis ct respecte, comme dans rouvrage de Mariana, il regoil 
encore de graves atteinles deslimitesqu'on hit impose, ou des 
menaces qu on suspend sur sa tet<\ Ainsi Mariana ne eraint 
point de d^'clarer (|ue le prince est inlericur; en d'autres 
lermeSj que le pouvoir monarcliique a quelque chose au-dessus 
de lui, le peu|>lc, la nation, la soci^le ; qu'il y a un souverain 
au-dessus du souveratn, qu'enfin raulorite des rois est em- 
pruntee et dependantc. Elle doit d'abord son origine au peuple, 
et n'est point legilime sans son consenlemenl. En outre, elle 
ne pent jamais 6tre absolue. Serai t-il vraisemblablc en effet 



II.iItlA>'A 



91 



que lous le$ ciloyens se fusseiil d<^poiiilles volonlairomenl de 
loitt pouToir, el eusseiil tonfie a uii an ire \e tiroit ile lout 
faiiv, jwins reserv^e, sans exi-eplioTi, sansj^aranlie^ U' tils serai t 
lii{H^neur au pen% k^ ruisseau a la suurcij! Aussi, datis boau- 
Wtip de pays, a LacedemoTi(% a Home, en Aiagon, le peuple 
a in^ijiut^ des d^fenseurs de ses droils, qui enferment la puis- 
sanee royale dans d'rfroites limiles. On objertc quo c'est 
alors rftuit populaire, que le prinee doit etre absohi dans 
r£tal eomnie Ic ptM*e dans sa faniille, et que rien nenipeche 
PilGaque le peuple, s'll le veul, ne puisse ahandonner enlreles 
mains d'un chef la puissance absolue el sonveraiiie. 11 le pent 
ons doute ; inain uu lei regime c"onvienl a ces naiions barbarcs 
dOfU parlc Ariulote, quo la force du corps sans la sagcsse 
parait de^tiner natui elleincnt a la servitude, H ne eonvienl pas 
k de* hommes, el e'esl pour des liomuies que uous eherehous 
ta meilleun^ fonne de j^ouvernement. 11 faul distinguer le 
gKMtvernement de la (aniille de eeloi de i'Elat : le premier est 
drspotifjue, le second est liberal, Le chef de familleeommande 
a di?s esclaves, le clief de l'£iat a des liommeslibres. Dailleurs 
peat'On appeler gonvernemem populaire un £iai oil le 
prince ne peul pas loui faire sjins dnyie, inais iiii (^<*|>endanl il 
rtrt ab^ilu sur les mnlieres que la loi fondameulale dy pa\s a 
ta]»!^e$ :i lia libre derision ? Cesl seulement |»our les inler^ls 
fitaeatiels de rfital, les impels, Tabroiralion des lois, le chan- 
ireiiM*nt dans Tordn^ de la succession, tpie la volonledu peuple 
ent supiTieure a celle du prince. >oici enfui une deriiiei e rai- 

i» el la pliiH grave. La republique doit toujour* se r^sen*er 
"b droil de conlniindre vi de pniiir nn mauvais prin<e. Mais si 
le p«niple setait tout a fail <le[»ouilliS quelles ressources lui res- 
Irrail-il potir accabler un lyinn (|ui le deslionorc par ws vices? 

n faul un cMlimeni au\ princes pervei's, une mesure qui 
les arrete dans leurs prevarications. Ce chalimenl, celle 
It!?, c'esl le tyrannicide (I). Le tyrari est une bele feroce 



(Ij Hf ffjf., L I. e. vu 



'92 RENAISSANCE ET R^FORME 

qui met tout a feu et a sang. Si Ton attaque votre mere et 
votre epouse, ne serai t-il pas laehe et cruel de ne les point 
secourir ! Le tyran dcchire votre patrie, qu'il faut aimer plus 
que les parents, et vous ne la sauveriez pas au prix de la vie, 
de la fortune, de la reputation ! Le tyran est I'ennemi public ; 
il faut le traiter conmie un ennemi implacable. Si une telle 
action etait criminelle, le genre humain aurait en horreur le 
nom de ceux qui, au peril de leur vie, ont sauve la liberte el 
delivre leur pays de leurs oppresseurs. Au contraire , les 
noms des Thrasybule, des Harmodius, des Aristogiton, des 
deux Brutus ont toujours ete et seront toujours cites avee 
honneur. A ces noms Mariana en ajoute un plus recent, mats 
digne, selon lui, de leur ^tre assimile, celui de Jacques 
Clement, Tassassin d'Hcnri III, c jeune homme d*un esprit 
simple et d'lm faible corps, mais dont une ardeur courageuse 
soutenait les forces et le coeur ! » 

De Taveu de tons les philosophes et de tons les theologiens, 
le droit de tuer ou d'assassiner le tyran n'est pas douteux, 
lorsqu'il s'est empare de 1 'empire par violence : alors ce 
droit apparticnt a un simple particulier, sans aucune delibe- 
ration des citoyens. Mais si le trdne est entre les mains d'un 
prince par droit hereditairc ou electif, il faut plus de pru- 
dence, et Ton doit craindrc de le chasser temerairement ; on 
devra I'avertir d'abord et essayer de le corriger; mais s'il 
resistc a toutcs remontrances, la republique, ou le peuple a 
le droit de lui enlcvcr le pouvoir, de le proclamer ennemi 
public, de lui declarer la guerre, et enfin de le mettre a mort; 
et, une fois la guerre declaree, le droit d'executer la sentence 
apparticnt a tout homme prive, qui ne craint point, au risque 
de ses jours, de sauver la republique. A defaut de la reunion 
legale des assemblees, le peuple pent et doit sc soulever 
contre le tyran, et le droit de vie et de mort lui appartient 
toujours ; seulement il n'appartient pas a un simple particu- 
lier de decider seul si le prince est un tyran, mais il convient 
d'atlendre la decision des hommes graves et sages, a moins 



I 



MARIANA 93^ 

9t!% que la voix publique ne se prononce. Aiiisi le droit 
de tiwr le l>Tan osl ab^olu, L'aiiteur auiorisc non soylrnrrni 
bl ecmdamnalion oapitale prononcTr pur lo pan voir |>ijblir» 
mis encort^ I assai^sinat, non srn1(*ni(*ni tie I usurputror, niais 
do prifiee lej^ilirnc ; nan seulement dii prinre qii«* rauioriu^ 
k*galc a cltVlare lyran vi vunvim piil>li4% nr.ih oocorc i\e rclui 
qui* la voix conlniie du pniple a derlare t<*L II I'si impossible 
d'alhT iiu dfla. 

Vn seiil ampule eepondanl arnHe raulenr, 11 faul le signa- 
k*r, loiH eti*rm<(4* qn'N soil, rar il prou\T niieiix oneore que la 
ll]f*i>rie c'Ue-nu^ine* a quel d<^g^re de rorruplion l)izarn' I hna- 
ginatJaii de ce temps <*tait parvenue. Mariana, qui nhesile 
BttUrmeni a arrorder a tous \p ilroii d'assnssiner le lyran, se 
df*iiuiiile avpi! inquieludt* sll est permis de Fenqioisonner (I). 
f C>4*t une qnenUon, dil-iJ najvenienl, que me (it en Sieilo im 
Jeune prince, dans le temps que j'y enseignais la theologie, > 
On ne jHnit tnip s't^fonner de voir quclles singulieres ques- 
ticiiiji la lbt*ologie de re teni[)s s'avisail d a^iler, €e tpii est 
ykl^ dngulier eneoreque la question, c est la reponse. Je sais» 
ifit noire nisuile, que 1 on a plus d nne fois use de ee moyen ; 
mai^ nous qui rberebons, non re que font li's bonimes, niais 
re qn lis iloiveni faire , iFapres l**s tois de la uaiurf\ nous 
devons examiner ia question. Or les lois de la nature (pii, 
trlun Mariana, permelien! de lut^r |iar le fei% ne [VfrmelteTit 
paft de iuer par h* [joison. ijurlli* dillVTenee, objerte-t-on, 
cotre le iKii^on et U* fer? LHin ofTrc sans doule ujoins de 
r Jbcilile que I'autre, surlonl grarr ;i j 'usage reru a la fonr des 
fnincvs de faire goiiler les mets a lavanee ; n»ais eidln , si 
l*oc<;a&ion favondde m^ present^', pourquoi iulerdlie un moyen 
si simpk* de sc* dr*raiiT d*un ennemi ? « Je ne nie pas, dit notre 
aineur^ qii il n y ail une granfle IVtn*e dans ees argununits. > 
On Tiiit que e i^st a regirl qu il y resisle. Mais enlin ia 
c<Miirii*nce Temporte, et il deelaie qu il senut nop eruel dc 



(I) i)t ftf,t I. I» c. VII. 



94 RENAISSANCE ET REFORMS 

forcer un homme a se porler lui-m^me la mort en avalant le 
poison prepare ; car les lois de la nature defendent k chaque 
6tre d'allenler a sa propre vie. Quel etrange egarement I Get 
auleur, qui ne craint pas de justiGer Tassassinat, recule 
devant le crime imaginaire de forcer un autre homme a un 
jnYolontaire suicide. Qu'importe, dit-il, qu'il boive le poison 
sans le savoir? vous le savez pour lui, et vous 6tes respon- 
sable, non du meurtre, mais du suicide. Cela est si vrai que 
si Ton reussit in administrer le poison exterieurement, et sans 
que la victime y participe en aucune fa^on, le crime tout a 
rheure monstrueux, et contre toutes les lois de la nature, 
devient aussi innocent qu'un assassinat ordinaire, et la theolo- 
gie de notre auteur n'hesite pas a le permettre. Ainsi tout le 
secret est d'impregner le poison dans les habits au lieu de le 
m^ler aux aliments (1). On hesiterait, pour Thonneur de la 
raison humaine, a rapporter de pareilles extravagances et 
d'aussi honteuses puerilites, s'il n'etait utile d'apprendre, par 
un tel exemple, que Thomme pent tout penser. Quelque 
etonnantes que soient ces maximes, il est plus etonnant 
encore de les rencontrer dans un ouvrage gen^ralemcnt 
raisonnable, et qui temoigne d'une culture elevee. C'est un 
des caracteres du xvi'' siecle de meler I'absurde et le profond, 
et d'unir I'elegance h la barbaric. 

(1) De rege. Nimirum cum tanta vis est veneni ut sella aut vcste 
delibuta vim interficiendi habeat. — Disons^ Phonneor de Mariana, 
que s'il poussait ^ I'exces la haine du tyran, et donnait des gages i, 
I'assassinat politique, il defcndait aussi avec ^nergie la cause des 
citoyens. Dans la lutte entre Philippe II et les Aragonais, il dtait 

Four ceux-ci, studio tuendx lihertati acres et incitati, et il soutenait 
institution du JustUia major j qui disait-il, « appuye sur la loi et sur 
I'amour du peuple, savait circonscrire dans des limites d^termin^es 
le pouvoir arbitrairc des rois. » 




CHAPITRE V 



L£S PHILOSOUnES ET LES rrOPISTES 



IP 



De b |ihilos<iphi(* uiorair! au %\i* siecle. — Baron nioralisU' el (xiliJH-iRte : 
*e% %ue*i sur les ^edition^ el le pouvememenl clos KLiUj. — Krasme. 
(>r}tif|u«' «J*? b roy;tuU'. — Tii repiililieuin : La lUnHie. Lu .SVrri7i«//<f 
rfilimtnire, — Li*s ftoiitif/urx. L'H<V|ntal et rJe hi >o«ie : daclriiii* tU* la 

^lol**ninri\ — PoUtin»e scieulilitjue : lloilin, son genii** La <h Tutiiion 
b n'fuiblitiue. Throrie d«* I a famillt*. Du dri>il f>aleruei, I»r I'es- 
M%a$;r. Uc b sfuivcrainetr. Dt^s ioi-iin^s de jjtiyvernoiiionL t^iirlle est 
h ni**iUcure ? Tbi^«ric de l:i justire, Ojjinjons tliversi*?;. — Lcs I'Lo- 
pu-lr^. — Tiiottu^ M(irus> 4lrilitiii<? dt; In j^ocielc de son lemps. Oilique 
de b proprieU*. — lliffcrence de b repnldiqiie de Morns el de eeJle 
dtf l*btfin. Le tnivaiL Le gou%eniemeiil. — (-ainpatiellsi. La Ciit^ tin 
Sfffril. Diiferenee de ceUe ctMieeptioii el de eulle de TIj. Moms. Son 
tmde de b Monanhir tsfta^nole^ — Hesuine. — Note sur b lillt^ra- 
inxt (mUtU|ii« du xvr' siecle. 

Ce aVnl pns, nous ravoiis tlii, tlans la philosophio morale 
^Itll fatit chercluT roriginalUc du xvf siecle: sans iloiite ce 
iBele a i^ii »It* grands niuralisle.s^ c'f'St-a-dire ile grands con- 
Baixseuni lie ta vie liiiniainc ot du cirur huniaiti : ^rasme, 
Habetais, Montiilj^nr sum ml, abonildit vn obs^rrvaiions ingt^- 
nieitiM!^ el profondes, el Ic ur leclure esl indispensable a qui- 
rooqoe veot trailer de la sicienee moi-ale. Mais auinri de ces 
toiirziiiis n'a eu la pen^»e d^elever une doctrine. Montai^e 
hii-m^oie, eelui dVntre enx qui peut passt^r pour le jilus plii- 
loiophe, II est pa$ ujeme, quoi qu il paraisse, un seeplkjue de 
partj pris. II s'amu^ a reeueillir et u res&asser lous les 
drgitmenu du s<*epijriHnie. Mais, en realile, sa vraie passion 
esl de rapparier loutes leii opinions humaioes, quL'tlenqn ellcs 
•Oieiil, laiis ordrc et sans sysleine, et de confesser nalvement 




m 



96 RENvVlSSANGE ET RfeFORME 

toutes ses pcnsees. Cc serait mal comprendre la grice et la 
souplesse dc ce dclicieux esprit que de vouloir le plier aux 
formules d'une doctrine precise. Quant a Rabelais, Ids grands 
eclairs de ce genie grotesque peuvcnt 6tre sans doute t le 
mets des plus delicats > ; mais 11 n'y faut pas chercher autre 
chose que des eclairs, et les saillies d'un bon sens superieur et 
hardi, egare ou cache dans les fantaisies obscenes d'une ima- 
gination aristophanesque. £rasme est aussi un philosophe pra- 
tique plein de sagesse et m^me d'audace : c'est presque un 
antique par le gout, la purete, la belle latinite ; c'est un fin 
observateur des folies humaines, c'est un sage qui recueille 
avec amour et interprete avec profondeur les adages du genre 
humain ; mais enfin, si vous exceptcz sa querelle avec Luther 
sur le libre arbitre, oil il defendait la cause mc>me de la phi- 
losophic, vous ne rcncontrcz gucrc dans firasme de philoso- 
phie savante : c'est un philosophe a la manifere de Plutarque 
ou de Lucicn. Je suis loin de vouloir diminuer enrien lagloire 
et le prix de ccs rares csprits, et nier la part qu'ils ont eue 
aux progres dc la raison humaine et de la civilisation, part 
peut-etre plus grandc m(^me que celle des philosophes syste- 
maliques. Mais dans ccttc histoire si etcndue, nous ne pou- 
vons nous arretor qu aux idees qui se resumcnt en doctrines ; 
et c'est dans ce sens qu'il est juste de dire que la philosophic 
morale a 6i6 pcu cultivec, et n'a pas porte beaucoup de fruits 
au XVI® siecle. 

Quant aux philosophes speculalifs de ce temps, ils sent 
trop prcoccnpes de renouveler I'ordre des sciences philoso- 
phiques, pour s'inleresscr beaucoup a la morale. Les Para- 
colsc et les Van Helmont, les Cardan et les Patrizzi, les Tele- 
sio, les Bruno, les Campanclla, sont tons enflammes d'ardeur 
et d'amour pour les grandes hypotheses antiques sur Torigine 
des choses : mais aucun d'eux n'est revenu encore a Taxiome 
socratique : FvioOi aeaurov. lis rc^vent, ils imaginent, ils inven- 
tent ou ils traduisent ; surtout ils font la guerre a Aristote et 
a la scholastique. Mais la morale se noie au milieu de leurs 



UE CHANCEIJER BACON 97 

s, si meine rll<* n'*"ii vs\ pas roraplrlcmem abseiiK*. 11 
i^y a gti^rc ^ innitiDiincr qm* Ir De prttdentia civili dc 
(t), siWU' tie innlv siir i;\ri fl** st* i^uiitkiin* duns le 
Oil |K»iil suns (louir rupi^t'li^r aiissi ihk* tihi*|ii(^ de 
GimiKipdla ; mais cettc pai-nV dr sa philnsophii' vsi rr tiull y 
a de moins oHj(iiial> pI noHVi* pas Ir mrinr in lore t (jue sa 
piiltljf|iie. XViublions pas rrdin Ir scefitifjiic (^[lurrcm, qui a mis 
tti syslenu' U'S npiiiiuiis lluttaiues do son midtr<* Munlyj|fn«', et 
qui a reoouvele le pyrhoiusiiH*, dans cv imiips oii loules les 
|4iilcij^>ptiJ>-s (If raniii|nite ont eii It ur renaissann^ vi lour 
re&orrectioR. 

Lft chanceuer Bacon* — Lv seul phHosopho d(* vc m'd^ 
qai se soil sif^nalt'* par qyt'kpifs vues origiririlts dans la 
isioral^^ pst y rhanrrtior Bafini, mm sans donte ijnll en ail 
triiu* d'uiK* inanitTf systt^tnnliqirt* ci ditrinnali', niais i] a, sur 
U*si larunefi de eetlP sricnrc, t^t ses brsoins nou^ranx, jol<^ 
iHiHqu«*s-uiis dt' cr>» iVlairs dr i;c'iii<* mi il r'\r<'lk» : il onire- 
voil c*l pn'*dil lo ronouvellenn^nl dr la srionn* dii di-oil ; H on- 
fin. il w place an (iremior rang ilrs moralistes pnilitpies par 
sen Essais de morale el de potidf/ue (J). Xoaninoins il est 
pliis orltrinal encore eoninie piildicish* tjuc rnjnme moralisle. 



, 1627, 

v5 la morale en deux parlies : I& j*cienoe d« niod»-lc ou ia 
<lu hi*ni ; la ftcioTjr-e «iu gouvernenient mi ilc !& cultures de 
rime, i|ii d apf*eni> dans sou langajjre nn pcu proionticux ta Giorgi- 
f»t 4c i%fn*^{t}e dignit, idant., I. VU, o. i.)Cctte dcrmere »cieare et^t 
pfr^r|Or totu <*nti*r<» jlcr*cr. Sans ellf^, la preniiiVrc n*est guire cju'uiie 
• I (iuie<* de vio et de rnouvenieiiL Bacon <!ompnre les mora* 

il mrit4r*'«i d'^'*nlurc <jui douhcruieut ik de^ ocolier?* d'admi* 

fmldci' ]>liquer la uiiinieio dc tenir et de conduire 

Irur I ^"' n ) a iroia < ho^eiH A cousid^rer dana le 

triitetnciu ru-'rui d< J arn«% de m6mc qua dans celui du enrpa : le 
fM an^ mmenif la maladio, le» renv'^dc?^. Dans I'^me huniaino, les 
listDp^rmincnU soni Ich criract^res» ct le^^ maladies lea passions. 
fji •irieot!4& de*» r«rn**doH u"a pas ^l^ moint Di%Jjg(4e que les deux 
mmtrm, Ou faui-d rlMncli«^r cos rrm^dcs I Dans loutcs Jcs causea 
q«i, agiftutiti »ur r»p[>4!«ta cl fiiir ta voloniS, les tourneai vers le bleu 

el la. r^^ "^ * •■' '1' parcxfrmplc, Teducation, Hiabitudc, i'exer- 

cioa, i , 1^5* i*tude«» eU^, 

Qoaik; V. . . ^- . M ■. ■,... a pour objcl )a justice uoiver^etle ou les 

3kXE7, — Scieiici^ |M>lilique, |t— 7 



98 RENAISSANCE ET RfeFORME 

La POLITIQUE DE Bacon. — En polilique, Bacon appartient a 
I'ecole de Machiavel, non pas prccisemenl pour les principes 
(car les siens sont en general meilleurs), mais pour la me- 
Ihode. Pour lui, la politique est un art plut6t qu'une science. 
II y cherche des preceptGs plutot que des lois : a ce point de 
vue de publiciste pratique, Bacon se moiitre tres penetrant, 

sources du droit {De dign.^ VIII, in), il fait deux reproches contraires 
aux philosophes et aux jurisconsultes. Les uns disent de fort belles 
choses^ mais trop ^loign^es do la pratique; les autres sont trop 
assujettis k la lettre des lois, ils semblent n avoir pas la liberty de 
leur jugement, et parler comme du fond dune prison. II y aurait un 
milieu entre ces deux exces. Bacon ne donne qu'unc esquisse tr^s 
imparfaite du traite qui devrait 6tre compost selon ces principes. 
Le seul point qu'il traite avec soin est la certitude des lois. Ce 
sujet lui foumit quelques excellents aphorismes : « Sans la certi- 
tude, dit-il, la loi ne saurait etro juste. Si la trompette nerendqu'un 
son incertain, qui est-ce qui se preparera A la guerre ? » II faut 
que la loi avertisse avant de frapper. II condamne Tusage qui con- 
siste k etendre outre mesure la signification des lois : « C'est cruaute 
de donner la torture aux lois pour la donner aux hommes. » Aussi 
Bacon ne veut pas que Ton etende les lois penales, et encore moins 
les peines capitales -k des delits nouveaux. II faut eviter encore 
d'exag^rer les consequences des lois. II ne faut pas tirer une conse- 
quence d'une autre consequence ; mais I'extension doit s arrdter aux 
cas les plus voisins. Un autre abus est la retroactivity des lois. 
C'est un moycn qu'il faut employer le plus rarement possible ; « Car 
nous n'aimons pas k voir Janus au milieu des lois. » L'obscurite 
des lois, selon Bacon, vient de quatre causes : I* I'accumulation des 
lois ; 2* I'ambiguTte des expressions ; 3« Tabsence de metliode ou les 
fausses methodes pour eclaircir le droit ; 1" la contradiction ou la 
vacillation des jugements. Ces differents titres fournissent k I'auteur 
des considerations pratiques pleines d'inter^t, et on en a faitsouvent 
usage en jurisprudence. 

En resume, on ne pcut pas dire qu'il y ait dans Bacon ni une theo- 
rie morale, ni une theorie du droit en general. Et cependant il a 
renouveie et rafralchi la science morale, et indique des chemins 
nouveaux k la philosophic du droit. 11 a dem^ie et distribue avec 
sagacito les probiemes moraux, il a con^u une science du droit 
naturel qui, sans se renfermer dans des definitions et des distinc- 
tions logiques, comme la scolastique, ne tomberait pas cependant 
dans le commentaire et la glose, et saurait reunir la theorie et la 
pratique, I'expferience et la raison. Bacon a done ete, en morale, ce 
qu'il a ete en physique, non un inventeur, mais un promoteur ; et 
c'est de lui que Ton doit faire dater I'origine de la philosophie mo- 
rale dans les temps modernes. Voir sur Bacon le livre de Kuno 
Fischer: Bacon und seine Nachfolger (2« ed., 1875) Buch. II, c.xiii et xiv. 
— Ch. de Remusat, Bacon, sa vie, son temps, sa philosophie, 1857, et 
le remarquable essai de Macaulay {Essais, t. I). 






l>\ POLITIQIE DE BACON 99 

el ftottfo^nt profond. Ses Easais, si jtislcmeiii adiuij'('\s par les 
Anglais « sonl plehis do trails brillanis et do pensees tines ct 
hardjc'it, Parmi sos KssniSy nous sigirak-rons surloui ceu\ qui 
imifent lie la uiiblr8se(xiv); dt*s rrnul)lfsi'l des sedilioiis (xv) ; 
d«* la souverainele ou Tart dc commander (xix) ; des factions 
H dos partis (xlvii). Dans lous il y a des vues interessanles ; 
JUU1S nulle pari il n'esl plus orij^^inal el plus inslructif que 
i% la thoorie des iroubles palitiques; m^me encore au- 
iourd*hui les homines d'filal, siir wxie maliero delicate* ne le 
ronnulteront pas sans fruit, 

II diM'rii d'abord les pronostics des tempetes politiques, 
reriaiii5( bruits sourds et vagues, signcs dc meeonientement 
K^^eral ; des libelles et des discours licencieux se muliipliant 
rimtre le gouvemement ; de fiinsses noiivelles repandiies par- 
lout; le meronlentement port*' an point rpie, suivant le moL de 
Taeite« on rcproclie egaleraeiit au jiouvoir et le bien ct le mal 
qoH fait. Que doil-(»n (alrr en eelte j»eriode critique 1 I*reve- 
nir re« troubles, en prenant des mcsures severes 1 Non, dit 
BiMtm : f car si on a le courage de les me|>riser, ils lonibt^nt 
d*tHix -m^*me^s ; et les peines qumi se donne pour les [aire cesser 
h'* n>ndeni plus durables », 

Ai>rt*s les pronostles vieunent les materiaujc des seditions^ 
pul* W motifs ou cames^ et enfin les rem^des* La maliere des 
ftTflitions est de deux s<>rles : la (list»lie ct les nieeonlente- 
iiiMitJi, Li diselte <*st la <*ause la plus grave ; < car les pires 
rthrolli** sunt celles qui virniient dii ventrf^ ». Quant aux me- 
^lUf^ntements, ils simt suggiTcs hi |>lupart du temps par les 
M par Insure (1). Les raiisi's de sst-ililions sont les 
fiomlaines par rajiport a la religion et aux contu- 
les tofhiHions de privileges, I'oppression generale^ 



(1| Ces caUiios maliirteUcj^ de$ iroubto** tloivoai ^videmmeot cshan* 
ArDcle U?ttJp« ; tii&iM d > en n. loujours d'analoinies, Parexem- 
, ff^ m^'^ j^'ur*, i! n'y a [ilu§ gu«**re 4<* diHettcs, et Tusure no 
pr ttjx qii^ dariH rantiqail^. Mai3 ceseraicQt 

*1< .*a, la stagQflUon des aJT&ires, i*(SMvabioa 

aig<ir4c a tiubuc du liux des subdUtaticcft* etc. 



100 RENAISSANCE ET n^FORME 

ravancement d'hommcs fans merite, rinstigation des puis- 
sances eirangeres, des armies licenciees lout a coup et sans 
precautions, des factions poussees a bout, etc. 

Reste la question des remedes, qui est evidemment la plus 
importante. Ici, comme dans la medecine, le tact et le genie 
du m^decin font plus que les preceples. Cependant, il y a 
quelques principes generaux : 1** pour remedier a la pauvrete 
et a la disette, degager les routes de commerce, en ouviir de 
nouvelles, en rdgler la balance (1), etc. ; 2** quant a apaiser le 
meconlenlemcnt des classes, il faut observer que ce mecon- 
tentement n'est jamais dangereux que lorsqu'il atteint a la 
fois toutes les classes, a savoir les grands et le peuple ; car 
le peuple ne pent rien lorsqu'il n'est pas pousse et dirige par 
les grands ; et les grands ne peuvent rien, si le peuple n'est 
pas pret a se soulever. II faut done menager le peuple, lui 
laisser la liberie de se plaindre, I'amuser en le ber^ant d'cs- 
perances, Temp^cher de seloumer vers un personnage illustre 
pret a lui servir de chef ; diviser et morceler les factions et les 
ligues, si on le pent, en opposant les chefs les uns aux autres ; 
enfin etoufferles seditions des le commencement (2). 

Sur le r61e des factions dans un £tal, Bacon pr^sente les 
observations les plus interessanles et les plus juslifiees par 
I'experience. C'esl ainsi qu'il fait observer qu'une faction peu 
nombreuse, mais composee d'hommes resolus el opiniatres, 
Temporte toujours sur une faction plus nombreuse et plus 
modcree ; que, lorsqu'une faction est viclorieuse, elle se divise 
toujours en deux autres ; cl que cclui qui n'clait que le second 
dans le parti primilil devicnl le premier dans le parti divise. 
On voit, dil-il, des hommes qui, parvenus au posle qu'ilsdesl- 
raient, abandonnenl le parti qui les a eleves ; d'autres qui se 
maintiennent entre deux factions pour se faire pousser par 
Tune el I'aulre a la fois. C'esl une faule capilale dans un 

(1) La balance du commerce est un vieux pr^juge, rejetd depuis Ad. 
Smith de la science economique, 

(2) Esiais, XIX. 



L\ BOKTIE 101 

ttverain que de so joindrini iiiic ni<'tioii ei de devenir rhvi tin 
i, conime on la vu pour la Lii^^tie on Frimce. On disait do 
Krmri qu1l savait bicn jouer dt^ lu lyre ; mais qii(\ dan^ In 
uveroement, 11 montair sa Uvo I an tot Irop haul, laiitoi irop 
El, on oiiot, r'ion no vmno plus I aui(Mit<'' tjue Irs varia- 
tions cl'un gouvernemenl, qui passe sans jiti^^emenl dim extreme 
aTautre, en lendanl et n^Bclianf alternalivenient les ressorls 

Idt» I auloHte (I). 
U est aist' de voir que ee j>ont \os troubles eivlls de la 
France qui onl suggere a Baeou la pluparl de ses obsei-vatious 
pr le nMe dos |ianis, sin* les seditions, sur Tarl de manier 
isuti!! el de prevenii" les aulres. La Franre, au xvi" sieeie, a 
foorai aux politiques le plus vasie ehamp d\ixperience ; el 
I>-*»pril fM'UHranr de Raeoii en a admirablem*'iil profile, Mai- 
heurtmsemeni, il ue s'est jamais eieve au-dessus d\m empt- 
rUme sans |>riu4'ifM\ Les ide**s de droit, de liberie, de jusliee 
j ne ieuihlenl eln* Hen pourlui : eV»si nn psyeliologue politique: 
r'est on habile stnitej^iste. II anra ajonle quebpie ebose a Tarl 
el ai b tariique {Nitiliqut^ il na rieu fail pnur les prineipos. 

La Boktik, — En apposilion ei i*ar eonlrasle avec ceiUj 

[pf>tilif|ue empiriqne el t<nili* pratique, so pr»'*senle a nous une 

tique toute differeiire, rliHlniiaiir, n'publieahie» stfttriennc, 

BiH? par un senttnu^nt prolbud du droit » rnais violeute et 

[deHamaioire. Tel est le eaiaelere de la Soroihide voion- 

^), Tiruvre de lami do Morrlaij^me, de La Boelie, |dus 

jieul-^^tiY- (Kir la pa^e admirable qu'il a inspiree a 

I'iitttrur de« Kn^ain que par .ses propres eerils, 

I tilBll£*tie nestni un protestant, \\\ un eatboliqne; i:'est uu 

* pltiloii^iphe, enuf'mi de la tyrannie, eloqurnt rrvendiea- 

dei dibits ftaturels* Oa reeoimait en ltd ia souche de 



(1) EMMaia, xusiu 

(fj La Servitude tolonttilre ou le Contrf un tW-rit par La Baotie k 
I ^Ag^B de lii ^u% (15l8t, mju^ Henri tl, ac fui ptibhc qu'eu 1578 dana 
f la loiiie III <J«^ M^mttitit de t'l'tat de la France nam (IharleM /V, ct 

liwto ila^n* UaatH len iMJiljoas (le>^ Euau i1e MoDtaigne, M. Fou- 
IC^re & dofiii^ uoe editjoa dea (£uvre$ de La Bo^tie en ISI6. 



102 RE5A1SSA5CE ET R£F0RME 

cette ecole genereuse, mais sans liimieres, qui, pendant et 
depuis la Revolution, a fait tant de mal a notre pays par la 
passion fanatique qu elle apporte dans les problemes si deli- 
cats et si complexes de la politique, rempla^ant Tetude des 
problemes par une vague eloquence, et la science par la 
haine et par la colere. Avouons-le toutefois : si jamais Findi- 
gnation a ete legitime, c'est en presence de cette tyrannic 
barbare et corrompue des demiers Valois; cest devant les 
maux sans nombre dont ces tristes temps ont ete accables. 
Aussi lira-t-on toujours avec emotion quelques-unes des admi- 
bles pages de La Boetie. L'humanite serait bien vite opprimee 
si quelques coeurs ardents n etaient la pour rappeler aux 
autres, m^me avec quelques exces, les droits et les titres de 
la dignite humaine sacrifiee par des pouvoirs corrompus. 

Cest ce sentiment de la dignite de la nature humaine, du 
droit et de 1 egalite naturelle des hommes qui fait la beaute 
philosophique du discours deLalBoetie, et qui nous permet 
de voir en lui non seulement un homme du xvi* siecle, mais 
comme un precurseur du xvm*. Ne vous semble-t il pas en 
effet, sauf le langage, entendre un contemporain de Rousseau 
et de Mirabeau dans cette page admirable : t Certes, sll y a 
rien de clair et d'apparent dans la nature, c'est que nature, le 
ministre de Dieu, la gouvemante des hommes, nous a toua 
faits de mesme forme, et comme il semble, a mesme moule, 
afin de nous entre cognaistre touts pour conipagnons ou plutdt 
freres,... puis doncqucs que cette bonne mere nous a donn6 
a touts toute la terre pour demeure ; nous a touts log^s en 
une mesme maison, nous a touts figures en m^me paste, afin 
que chascun se peust mirer et sc recognoistre dans Taultre ; si 
elle nous a touts donne en commun ce grand present de la voix 
et de la parole pour nous accointer ctfraterniserd'advantage... 
il ne fault pas faire doulte que nous ne soyons touts naturelle* 
ment libres, puisque nous sommes touts compagnons ; et ne 
peult tumber en rentendement de personne que nature aye mis 
aulcuns en servitude, nous ayant touts mis en compaignie. > 



103 



Apres avoir prouvt^ rpic* les hummt's naissent Ubres et egaux, 
la Bo4iie mmilrail dans son iliscoiirn qur, si Is soot csdaves, 
eVsl qu iIh It^ vniliMil hum; car k* lyran est st^iil; vi ils sont 
toits niinrc uii. II leur suninni dour, [Kjoi" sadVanfliir, de le 
lufiloir^ lis o'ont paj* menie boHoiii de pivadre les armes; lis 
n c*ni qui m* plitn vouluir i*(i*e esclavi'S : * S1I luy fouslait 
((uclijnc ehoM* i\c vvvtunvvv sa liboiie, je no l'f»n pn'sserais 
|);h,,, mar^i quny! [HUir avoir la lilH*itt\ il nv lui IViull que la 
ile^n*r; s'il n'a besohig que dun simple vouhur; sv tj-oiivera- 
i-ii nation an inonde (|in leslinie trHprhrir Ja ponvantgagner 
d'tui ^-ul !*uuliiull * Celle naive solution nous prouve bieu 
qull m* s'agit gnen^ ici que d uiie deelanialion d ecole, oil 
^dsite «Ttf*pendaiil ra iH la quelque ei*i genereu\, queb|ue echo 
•BlieiiR- de l*avciiii\ 

EnAsiti; — ik-» nest pa* senlemenl lui jenne stoieieu, un 
philuMi|ili(* iuexpernnenle qui se livraii a ees paroles auda- 
diSQiei et nnieren conu-e 1 auioritt* nionurchique, Le sage 
Enttme lui'UK^ie, dans ses Adatjf^s, ifirigr coin re les rois les 
trails d'une ironie nanglante, et dune nalin^ vehenienle on se 
namuve la peniwV* meme de la Bm^iie.a savoirlasi'rvilude vo- 
« Conipulsez riiisloire aneienni* et niodern(% dit 
If, h pi:tne tronvez-vous un ou ilvu\ prinees qui u'aient 
par leur ttteptie attire \v^ plus grandsi tnaux ite Ibunianile.., 
£i n qui s'nt plnintlrf^ stnon a nom-rnvrnvH^ i\ou?* iw con- 
fium h* guuvernaU dvm vaissean qu a ua pilote expenmente; 
maiii It* gouveniail de lEtat nous le rmiloux aiix n\m\% du 
pn*itikT ¥i«iia« PiJur ^trt* coclier, il faut couniieoccr par ap- 
t'lal; pour vtr** primf, il xii/y/f Je uaitn*. race 
depuiii longlenips eleinle, u loudres de Jupiter 
a«l^li*s ou ^mounHe'sl • {Voir 1 atlage : Fonn occipUio /irtar). 
Eiailtinir^ : « Qu'cm r\an»ine avee atteufion la It^le el left 
Inuu d*; Taigle, eej* yvux rapa<*es et ni(H'hants, relle eonrburc 
neDiicaiili* du b*x, ces juueii eiuellej*, ei* fioul larouche, n*y 
recuiiiiiiltrii't-rin pa^ aii»Ait^t llnuige d un rot? 0e UkU% \e% 
t» Tasgle MHil a parti aux i^gen le vrai lyp4* de la 



m 



104 RENAISSANCE ET RJflFORME 

royaule : il n'esl ni beau, ni musical, ni bona manger; mais il 
est carnassier, glouton, pillard, destructeur, batailleur, soli- 
taire, hai de tous, fleau de tous ; il peut faire etonnamment de 
mal, mais sa mechancete depasse sa puissance. > (VoirTadage : 
Scarahceus nquilam qticerit.) II est vrai que dans une edition 
ulterieure, Erasme semble se retracier, car il ajoute : t II faut 
supporter les princes, de peur que la tyrannic ne soit rem- 
placee par Tanarchie, fleau pire encore, i 

Independamment de ces declamations litteraires, Erasme 
a ecrit un livre sage sur Teducation des princes : Institulto prin- 
cipis chritiani. C'etait un beau lieu commun pour un esprit 
nourri d'antiquit^, et son livre, si bien ecrit qu'il soit, ne s*^- 
leve pas beaucoup au-dcssus du lieu commun. En voici les 
principales maximes : Un prince, dans Teducation de ses en- 
fants, ne doit pas oublier qu'il les a engendres non pour lui, 
mais pour la patrie. Ceux qui dans Tenfance ont joue a la 
tyrannic exerceront la tyrannic dans. la maturite. L'instituteur 
d'un prince doit etudier son caractere et le premunir contre 
les vices et les passions. Ses moyens d'actions sont les pre- 
ceptes, les excmples et les fables. 11 n'est de caractere si dur 
qui ne puisse 6trc adouci, ni de si facile qui ne puisse se cor- 
rompre. II ne faut ni desesperer, ni se relacher. Celui qui 
inspire de mauvais principes a un jeune prince est aussi cou- 
pable que celui qui empoisonne les fontaines publiques. Les 
courtisans riront en disant : in philosophum formas, non 
principem. Mais si le prince n'est pas philosophe, il peut 6lre 
un tyran, mais il ne sci*a jamais un prince. Comment le prince 
pourra-t-il punir des vices qu'il parlage? La noblesse est 
I'appui naturel du prince ; mais il y a trois noblesses : celle de 
la verlu, celle des connaissances, celle du sang; celle-la est la 
moindre. Tous les honneurs dus au prince lui rappellent ses 
devoirs : Tonclion, Tor, la pourpre. Erasme compare le prince 
a Dieu : il lui irouvo, comme a Dicu, trois qualites principales : 
la puissance, la sagesse et la bonte. Comme tous les ecrivains 
de son siecle il reprend, d'apres Aristote, la comparaison du 



k 



LES IHII.ITIQIKS 105 

^ei du lyriui. L1mag«* du |3iinr<\ cesl lu i eine des abeilles 

niison assrz mal **hoisic% iiuisqu^ hi reine up fait rioii 

qili» pondrt'); rimagr du lyraii <'Si !♦! lioij, Ir dragcm, t*h\ U ya 

(le»rui« qui sf'midciit avoir fail Ir sprmriit doiit parle Arisloti* : 

• Je fprai au peiipir Ic |itiis dr mal (l|iip jt^ ])oiirrui. > La nalur<* 

it les homim^s libivs, ee qn«* Irs paiVns rux-m/'mes oiii 

Itt. (>)nvirnl-il a dos clirplieiis d^usurper I'onipirr sur 

tteresi cliivlieiis? On voit, par vHic analyse du premier 

chapiln* d'tlrasme, le Ion de romTage. Les aulres trailent : 

(le la flallerie, des arts tie la paix, des iributs {gratuiio, si 

poteni^ imperet : exeellnii eonseiL mais dinicilc u suivre); de 

b bienfaisanee du priiire, de la coufceliuti des lois, des magis- 

tmls, den allianern, ele. Sur toules ces maderes, Erasme coii- 

liDOeii sVxpriiiier avrc la nit'^rneelef^anee, la menie joslessi*et» 

D Ciai le din% la invniv baiialile d apereus. Cesl un boii Iraite 

dr miirale {Mili|j(]ue ; mam re n est pas uu ti^aite de politique. 

Ijgs iK)LiTivt>-H, — I*endaiil t|ue les seeles religi**uses de- 

eUnikmt la Franee par [vnvs baines er par linirs passions, 

peoihiiit Irs guerres eiviles Ibmenlees par la I'rli^'itHi, et sur- 

totrt apres le mouveinent revoliitiorinaire de la iJgue, qui fui 

Utt ctiUatU snr le poifti friiilnuliiin' en Fr:nii^*' [Kir fanatismt* le 

guyTcrneuieiit de lelranger. it se (uviuii uu iJarii moyeu eom- 

po«e df fia^ii el de philosophes, qui sYvlevail au-dessus des 

deui pari i?*, par le doulile fnimipe de la tolerauee relij^ieuse 

al da rei&peti di> I autorite ruyale. Ce fureiil ee (piou ap|*ela 

les l^o/if 11/ w<*jr» A ee parii moyeu se i^altaelient suit des ilieo- 

ricicgis spc^ulatiHi commc Tauleur de la HepuUigue, lecelebre 

lloditit ftoit deis liouiuu s d Rliii, ealhrdiqui-s ou protestants^ 

ne de rHupital et do la .Xoue. 

Kciits avoiiH vu (|ut* It* priiieipi* de la libertt* de eonstrieuee 

\vsdt <He proelame |>ar la reformea sou origin e ; tpie plus l;*rd 

avail UTgivfTM* sur ce point enmnu* sur beaueniq) dau- 

iri*&; que la uai^iiiUiee d*»s biTesii»s el des seet<'s dans le si'in 

du proteHUiUlistiie diarigea bienlot les idees des refer- 

; ; que le doitx Melanehlon liu-un**nie eerivii pour d«- 



'Hte 



m 



106 RENAISSANCE ET R^FORME 

fendre le droit de punir Ics heretiques ; que Calviu se chargea 
d'appliquer ce droit cruel sur la persoone de Servet, et que le 
celebre Theodore de Beze avait employe toute sa science 
theologique et dialectique a la defense de cetle these; que par- 
tout enfin oil la reforme triompha, elle tourna contre les ca- 
thoHques les armes que ceux-ci avaient d'abord dirigees contre 
elle. Ainsi, sauf la belle protestation de Gastalion (1), la ques- 
tion n'avait fait en realile aucun progres. 

Ce ftit I'honneur de quelques esprils grands et moderes de 
celte epoque de concevoir entre des passions furieuses, impla- 
cables, inexorables, la necessite d'une transaction : la liberty 
de conscience ne pouvait guere ^tre conquise autrement. Ce 
n'est pas aux epoques de foi ardente et nouvelle que les con- 
victions sont tolei-antes : elles peuvent demander la tolerance 
quand elles sont les plus faibjes; mais comme elles croient 
qu'en dehors d' elles tout est scandale et mensonge, elles 
n'accordent pas elles-mdmes, etanl viclorieuses, la paix et te 
liberie qu'elles ont reclamees d'abord. Les partis religieux, 
partant tons de ce principe qu'ils ont raison et que leurs ad- 
versaires ont tort, ne se font pas le moindrc scrupule d'exiger 
la libertd sans I'accordcr. C'est seulement lorsque leurs luttes 
sanglantcs menaccnt I'fitat de mine, que quelques esprits plus 
eclaires et mieux avises se demandent s'il ne vaut pas mieux 
vivre en paix, dans la diversite des croyances, que d'acheter 
I'unite de la foi par une guerre sans (in et par Textennination. 
Alors seulement, on commence a comprcndre que la fin de 
rfilat n'esl pas la meme que celle de I'figlise, que la verite 
religieuse ne pout pas etre decrelee par la loi, que la con- 
science est un empire inaccessible a la force, et que la perse- 
cution des corps est un mauvais moyen de sauver les simes. 

Le CHANCELiER DE l'Hopital. — Pamii les hommes qui ont 
les premiers admis ces verites evidentes pour nous, mais si 
nouvelles au xvi® siecle, nul n'a laisse un nom plus grand et 

(1) Voy. pi. haut, pafire 17 et la note 4 la suite du chapitre nU 



U: CIIMXCKUKH m: LHiilMIVL 107 

fdus venere qut* le ehancelicr <le l*Hdpit;iL Noa seuJement il a 

cm^u oes priacipes, mais il a vuulu k'S a|>[>litjui*f\ H oe qui 

icrail rlt^ii tin ttlrv dlioniirur pour an philosopbc est un litre 

de gloire |»our un hnnuur dEjal qui, ayani \rrn ilaos la eour 

b pliij& corrompue du tUL>nij(% jtle au milieu (U*h pasnions lea 

pltti ftjrieu»e!i el les plus sanguinaires, a pu etmservtT si Kdi' 

lemeiil liiHeirriU^ du eanirlerr el la mansueludi* des senli- 

nients. Ci*u\ qui diJienl que L'llopital a I'li* uu pliilustjphe, 

niais QOiiitu|ioliliqu<*, pour avoir voulu une ehose impossiljiede 

tarn lenipttf e^ssaye une Ibrnie ])retu:i!iiree et deniaiide a ses 

eiiolf!iiiponiiji$ des sa«.*ririee,H reciproques^ ipie la lassitude 

leiile poitvuil iiuietier. se font, it e« qu il nou8 senible, utie 

kb^ sioguliere de rimmme dtiiit. 11 si-ndile qiril doive iHiti 

r^srlave des passi*»us di* sou sirclr cl iHJti t fn^relirr a les luo- 

ilrrcr; qilil n'a rais»ou (pt a eouditiou de n*ussii% v\ dr reussir 

iiiiiDedJateitH*nL L'Hopii;d. il est \n\l, un pan reussi, ; il esl 

mart qiirlque lvtu\ys apres la Saint Bart h<'leiny, avee le elia- 

grio de lais-ier sa patrie ea pniie aux maux teiriblts quil avail 

Yoiito, qu il navait pas |ui pn*venir, A-l-il en tori ei'pondamy 

JuiOt caw, h en jujyer par les prineipes, il vaul mieux mourir 

aur I rquif<* que de vivre vieliuienx dnus luijuslice ; el, 

t jopcr par les eonsequt^nec^s, on pent dire tpi il a reussi ; 

s<*s prineipe$i mOine^ <pii« a la fitu out lerniiue ee8 

m% denaturees; et pcmt-cm afBrnier qu'uiie telle lio- 

I rul eli'i poHsihle, si den iiJiges. eomme L HtVpiiiil, r»e H(^ 

iji'tesi au Iravcrs den parttH eniiemiM, loiigtemps avaul 

qae b inmBactioQ cM ett* rendue neeessaire par ledeeuura^e- 

flieiil lies ruiidiattants? 

C>«1 liann uu memoire de 1570, jiur le fiat de In ijuerre et 
de In infix (l)» memoire coinpuJii^ <lanH la disgrike el dans la 
rHmiie, que LlJ^ipital a exprinu"^ cea id<^» d'union, de eon- 
corile« df rdieotieiliaiiou dotu tl e%l a et*tle ('♦poqu*' le plus 
n5pfibejitaDt : • Le but de la guerre, dil-il, * Vst la 




|t} illi:iit Di L'fti^flTALi (M-Utrr, «*m^,^ lliiSI, t. It* 



108 RENAISSANCE ET RfeFORME 

paix. » Mais comment la paix s'oblient-elle ? t Par la compo- 
sition, ou par pleine et entiere victoire. i II montre que cette 
victoire pleine et entiere ne peut pas 6tre esperee, que les 
insurges, qui combattent pour leur defense personnelle et la 
defense de leurs croyances, ne cederont qu'a rextermination, 
quils sont encore tres puissants et trfes nombreux, t que la 
longueur des guerres ne peut que remplir de ravages et de 
massacres cette pauvre France, la rendre farouche et sauvage, 
sans pitie, reverence ou respect aucung, i que la guerre 
civile prolongee produit t le mepris et le contemnement de 
I'autorite du roi, » que t deja beaucoup de seigneurs conlre- 
viennent ouvertement au serment de fidelity qu'ils* hii ont 
fait; 1 et son oeil penetrant devine deja la faction dans le parti 
royal. 

Si la victoire est impossible, ou du moins tres difficile, si 
elle ne peut 6tre obtenue que par une guerre d'exterminaUon 
qui introduit la barbaric dans les moeurs, le desordre dans 
les lois, et la rebellion partout, que reste-t-il, sinon de transi- 
ger, et d'obtenir la paix t par composition ? i 

Mais, dit-on, t le roi est ordonne pour faire la justice el 
punir justemcnt par le glaive ccux qui avec le glaive se sont 
injustement eleves pour troubler son fitat... fitant rebelles 
comme ils sont, ce sont vrais membres pourris et corrompus, 
qu'il est necessaire retrancher a quelque hasard ou perte que 
ce soit. 1 A cette politique violcnte et forcenee, qui etait la 
politique des Guises, L'Hopital oppose ces paroles humaines et 
toulcs chretiennes : « Ainsi que la medccine tend a la gueri- 
son, dil-il, ainsi fait la justice a la gloire de Dieu et a I'accom- 
modement des hommes, non pas a la cruaut^ et au sang, a 
I'injure et conlumelie de la nature, et violement de Thumanitd... 
Vray est qu'il faut retrancher le membre pourry, mais c'est 
quand il n'y a plus d'esperance de guarison..., autrement ce 
seroit comme qui enterreroit son enfant vif et malade, sans 
essayer les moyens de le guarir. » 

Sans prendre parti pour la revoke, L'Hdpital excuse les 



LE CHAKC^IEA DE L^HOPITAL 109 

reWteftf qu 11 apj^w^Ue sans eesse, f ees piiuvres gens » , « C*est 
bi iii^*ejwiile, dil-il, lu iuwssiU% in |vliis Jusl<^ t*l inYinUible df^ 
Iiii]t4*s tes lot», qui leuramis U'h armrn a la main; in ptiisqit lis 
font liomnu^s <'i non pas aiigevS, irouve-l-on t^irangr que 
comme homines au ccriir cksqiicls**. est divimnnent gfravec 
ceUc fremivvi' loy de la nalurc, de dtfcnrlir* sa vie vi liberie 
ccMitrr I oppression, se soient vuiilo niunir el del'eiidre conLre 
reitx qui les vouloienl ruyner et opprimer f » 

Oil olijerle a Inule pensee de roniposiUun el cle t'oncorde, 
f|Ui? c'fsl detmuider a la rt)yaul<* cie capituler avee ses sujels : 
caTt *Wl Oil, I 1** roy lour ociroiera des eoudiiious que, sans 
le* ainneii, ils neussenl point oblenues >, Mais ees condiUons, 
repcmd Illopital, sonlH^lles (onlraires :i la digiu'ie du roi, a 
HOQ pouvoir, it s<ui nulonle t t Si le roi^ re Udsynt, quitloil 
qudcfue cho!»ede!ion droil Je nauroiH que repondre, lomliien 
»|i***» pour **n p:irb'r rnnchemenl, ve nest plus tiroit sil em- 
piche le bien puhlic et nuii a I ElaL ^ Ainsi ['aulorite royalc 
doil resler naine el siauve. Tel est le prineipe eoiumuu ^ 
L'Hdpital et iitaus les moderes : lel esl le pniuipe qiu', avee la 
lilMTTU^ de roas(*ieDce, doil lri(»ni]iher a la lin du nieete, et 
lemiiii^r la guern' civile. Mais, lauioriie du roi, pour etre 
alHolitc, nc doit pas if^tre arbiiraire ; et son droit ne va pas 
jmqu'a miner I'Etai, \Uni les lueillenrs csprils du \\f sieele, 
ct lisi plus devoui^s a la roy ante, iaisait ut cependanl de» 
mervei et ne lui menag^t'aient pas les conditions. 

Kaii <;niiu^ en quoi eonsiste c^lle preteiidue huriiib'ali«»n dti 
roi drvant les n-hellts, sll vi<*nt a tniilvr avec eiix ? « Quoy 
il leiir dottne 1 II li'ur doniie one liiir^rh* tie conscience, ou 
ploiAl il leur bisse leur cons<Menee en liberie, Appelex-voiis 
ceia i^ttiler 1 i* 

Qo'eat-ce que la lilM>rlt'? tU' e4inseieuce ? C'est la [ilns fjnmde 

el b plus pure de toutes les liberies ; car e'est la liberie « de 

r«S|irit, et d<! sa plus divine |Kirtie, la piete ». Au prix de 

i" i\r sirp/'Heure « la lilKTte bruiale dcs corps el des 

I inaiiir?* vst \{U' vi indignc. » Uu dit que cc nest 



110 ttENAlSSAISCE ET RfeFORME 

point liberie, mais licence. Mais ce n'cst point ainsi qu'en onl 
juge le conseil dii roi H les cours souveraines qui ont arrtle 
depuis longtcnips « qu'il etoit necessaire de laisser en paix les 
esprits el consciences des hommes comme ne pouvant 4ire 
ploy ees par le fer ou jyar la flamme^ mais seulement par la 
raison qui domine les Ames » . Paroles admirables, pleines de 
hardiesse et de nouveaute au xvi« siecle, et opportunes encore 
aujourd'hui dans quelques pays. 

De la Noue. — Les idces de L'H6pilal furent celles d'un 
petit nombre d'honimes eminents qui, dans Tun et Fautre 
parti, voulaicnl lunion, la Concorde, le retablissemcnl de la 
paix publique el de raulorite royale, el enfin, la tolerance rc- 
ligieuse. Cc furent, parmi les catholiques, Etienne Pasquier, 
les Pi thou, les auleurs de la Menippee (1) ; parmi les proles- 
tants, Duplessis-MoiTiay (2) el de la Noue. Ce serail abandonner 
le terrain de la philosophic pour celui de Thistoire que d'^ln- 
dier tons ces ecrivains. Disons cependant quelques mots de la 
Noue, qui represente le mieux dans le parti protestant la 
cause de 1 iinpartialitc religieuse et du royalisme. 

De la Noue est comme L'Hdpital un royaliste. c Certes, dll-il en 
parlanl de raulorite royale, je desirerois aussi peu qu'homine 
du mondo, qu'elle fust seulement meprisee, car nous avons 
vescu plus d'onze cents ans sous teller forme, nous la devons 
reverer comme une puissance legitime ordonnee de Dieu, & 
laquelle quiconquo ne porte volontairc obeissance est coupablc 

(1) Etienne Pasquier, Recherches sur la France (1561). — Les Pithou 
sont deux frereft : Pierre et Francois Pithou. Le premier collabora 
a la Satyre MMppi'e, ct c'est A lui que Ton attribuc le celobre discours 
de d'Aubray. 11 est Tauteur dun traits capital en la mati^re sur let 
Liberttfs galUcanes ; mais cet ouvrajjc n'ayant paru qu*en 1639, ne 
pent pas compter pour IVpoquc ou 11 a etc ecrit. Nous le retrouve* 
rons plus tard. Quant a Francois Pithou, il est I'auteur d*un livre 
in8pir6 par les monies idoes que tous ceux que nous venons de 
nommer et qui a pour titro : De la Grandeur des droiti, pri^minencet 
et pr&ogalives des rois et du royaume de France (1587), tn r^ponse aux 
pretentions de la cour d'Espa^^ne. 

(2) yUmoires de Duple:?sis-Mornay, contenant Discours et Instruo 
tions, etc. 



I»K LA HOVR 



111 



f 



d^vant luy. El m nous cicvons encHirc irroirr ([u il n y ji au- 
euiii^ [K)lice plus* pro^iri^ pour f^ouv<.*rni'r lus Frimvais tiuc 
rpllp-lii (I). > La Noue nmrc|no qudlr lianle t.vsliiiie pt admi- 
i*aii«)n il a pour le chaiKvlii'i" dc llIn[iilaU «'» i Vipprlanl : 
• Notre Calon {H), » Mais k» poinl Ir plus iniporLint, sur Ic- 
qufl f<i' roiK'ontrent surloiil ces deux nobles esprils, c'esl ceiui 
de la liberie reli^^ieuse. 

La fin deft guern^s rivilesi, lelle esl la pensee qui dominf^ 
Ictatis les Discours poiUi//ucs et mititaires de la Nouc (3). 
I Kites font, dh-il, plus de bre<*hes en six mois aux uwurs el 
Isitii loiii i|u\>n u'eu saurait nqKOHT eii six aiis. La guerre 
civile engendre piineipalement deux iiiaux : c*esl d'abord 
J lie ttiuIUpUer a riufiui les I'pieuriens et libi-rtiiiH ; el en 
|Ai*coDd lieu de rendn* les Fraiieais sauvages el cruels, el de 
^brebts leu meUunorphosei* en ligres (4). On objt^ele a ceuv 
qui projiosenl la eoin[H>siiioo ei I aeeomniodement, que deux 



J^ fiiic. potitiq. et m'iiit. du Heurdt^ la Noue. — Chez Fra 119 oih Forest 

vni), bUc, J, ax, p. 2^. — Los memos idees royalistes, avee une 

jfice ansto*^ratu(uo. so retrouvent egalemcut%hei; un des plus 

vk>lcnu huguenotij de cett-e i»j>oque, le cel^bre auteur des Trngiques^ 

Agrippa d'AuVjigne, Voici sa profession dc foi : • Or, avant sortir du 

paljiUde la con'^eience, je leve la main a Dieu, que nonobstaut ces 

oll04(9S, je tiens leslat de la luyautti io plus honorable et excellent 

♦ou«» quand elle est appujee dej* conectifs qui remp»^chent de 

iatb«r en la tirannie, car les m^mes accidents peuvcnt arrive r aux 

guu^ernenieot^, seloti que Dieu ks benit etle« maudit... Nous 

as I'estat ou chacuii so tmuve pour le plus d«?sirablc» * Quant 

oorrectifs dout il vient de parlor, c'est surtout une ariatocratie 

■nte el fi^re^ non esclave de la cour, qui n*ait point « les 

ux Scorches ». et iie ae confoode pas avcc lea favuris et les 

i&ans « champignons qui possedent Testat et 1*? maagent, et qui 

plus de place que celle du Roi on lis puissant poser leur 

incl. * Dan.^ un enirelien ?^ur Ic moil leur gouverncment, il 

It au premior r:ing ta royaute fraut;ai?»c\ et au second* cell© de 

idognr^, o*e*l-ii-dire la royaute elective (*), » 

(L't it,, mtc, lu p. 37, 

0} La Nou»? fut attaquo par Pierre Caret dans la Uefemio ver Haiti 
|A«ivei*«, 1591). Le ni^mo autour a egalement eorii contre Bodin, 
us c© tilre ; Anl t-PoU tkus (Domai, 15?>9), 
(4) /A.» DUc. II. p. 31. 

n Voir Eng, R^ume, Etudet hUtoriquea et UtUraifen $ar Agrippa 
TAubigni Claris, 1883, ch, n.) 



112 RENAISSANCE ET R^FORME 

retigioiis ne peuvent pas demeurer dans un £tat. Mais dans un 
£tat , on voit vivre ensemble, sans courir aux annes, les 
bons el les meehants, le vice el la verlu. Dans 1 empire 
romain, les palens, ariens, juifs el ehreliens vivaienl h c5lc 
les uns des aulres. Le meme exemple a ele donne par la 
Suisse ehez les modernes. Quelques-uns allribuenl au zele la 
haine el Tespril de vengeance qui les animent conlre ceux 
qui professent d'aulres doclrines religieuses (1). Mais c*est 
confondre Tamour de Dieu avec la haine du prochain. On est 
Irop dispose a croire qu*un honmie esl de mechanle vie, parcc 
qull ne s'accorde pas avec nous sur la religion : c Cesluy-la. 
esl de la religion : c'esl done un mechant herelique, repon- 
dronl-ils. Dilesad'aulres: Untel est papisle, ils repliqueront : 
il ne vaut donc'rien. El pourquoi les reprouvez-vous ainsi? 
a cause qu'ils liennent une religion contraire h la ndlre ? 
Vraymenl c(»lte promplilude esl irop prompte. • II n'est pas 
de mol donl on fasse un plus grand abus que celui d*herelique ; 
€ et s'en Irouve qui, si on leur avail 5le Tusage de celle 
parole, les pglenoslres de la ceinlure, el la haine de leurs 
coeurs, ils seroienl aussi elonnes qu'un avaricieux qui a perdu 
sa bourse. » Quelle elrange idee de lels homnies ne se font- 
ils pas de la charile ! N'esl-ce pas une grande cruaule dc voir 
les ames en peril evidenl, el aller maudir les corps ? c lis ne 
veulenl pas reconnailre comme leurs prochains ceux dont ils 
onl reprouve la religion. > Mais le mol de prochain s'etend 
indifleremmenl a lous honmies, c pour ce que le geni*e humain 
esl conjoinl ensemble d'un lien sacre de communaule, aGn 
que par (M»lle alliance l(*s liommes fussenl inciles a s'enlr*ai- 
mer. 11 suffil done a (*e que quelqu un soil notre prochain 
qu'il soil homme, d'aulanl que ce n'est pas a nous d'effacer 
la nalure commune. El qui esl celui, lanl barbare puisse-t-il 
(3lre, qui ne porlc dans son ame I'image de Dieu empreinle, 
bien qu'cUe soil quasi effacee ? > C'etait I'erreur des phari- 

(I) Disc, Jii. 



BE LA ISOLE 



113 



restreiBclrc le mot de prochain u leurs parents, amis 
on bienfaiteurs. Mais Jesus-Christ les a conilanin<*s par Fexeni- 
|i!c du bon Sainarilain, Luinit'iiie haiitait !t\s piiblicains et les 
pet*Ii<*iirs, el il disait que ce ne sont pas ceux qui soul sains, 
qui onl besoin de medecins, inais les niahides, 11 convtTsait 
iTcc les SamartUiins et les sadduceens, qui tHairni pires que 
de* htV*Mii|ti*s, puisque les premiers cHau'iil idftlutrt's, et les 
i^'onds niaient I immorlalitc d( s L\mes. Lui-niome adit encore : 
• BienheureujL les misericordieux, car il leur sera fait miseri- 
xh*[ i Mais tnaintrnanl^ si ajires ces oxi*niplns el ces pre- 
piliii divinSf « quelfju'unayaul eiifore dc la liainc* a revendre, 
voilioil avoir queUju*' sujut plus fainilit*r et oi'dinairc pour 
s^oecQper, je tui dirois : Mon amy, ouvre les eabinets de ion 
&nii* ^t de Ion cieur ; i>ar aventure qu'eu y elierchani bien tu 
y Inmveras assex de mat fere pour rexercer : eouuiii* de 
rambition, <le rinlemperanre , de Forgueil, des eruauiea, 
liiju.4ljces, iiignHilUfles^ inensoiig*'^, Iromperieset auires vices, 
qtti le feronl esbalurde loi-nn^oie. Arrt^te-loi lii: car le rnuyen 
lie dompler ees nionstres que lu feins d'ignorer el t]ui le 
diSunenU c'esl en lesliaissimt. t)l saehe qu'alors ta haine sera 
IHtrlueusie er duiife, au lieu qu'elle rapporle perturbalion el 
dumma^i*, quaud tu la verses sur tes prochidus, > 

Enfin partni les defenseurs de la liberie tie conscience nous 
STOEis le dniil de etter le plus grand e**rivain du xvr siecle, 
raateur des Bjuiaii, i|ui i^xpose ;i la lois le pour ri le conlre, 
gnals en inrlinanl evidemmenl du ctUe de la libeile : t On 
jK*ui tlire, d*un eosie, que lasrber la bride aux pans d enire- 
%emF leur opinioUt c est <*spandre (»t seiner la division ; c'esl 
preilor quasi la nmin a raugnieriU'r, n'y ayani aulcune bar- 
riers ii*y coeetion des lois qui bride et enq>es(*he sa course ; 
vaii d'atiltn^ Vi)${i% mi dirait aussi de lascber la bride aux 
partii d'entrrlenir leur opinion, ci»sl les amollir el relasclier 
par la fiM'ilili' ei par Taisance ; ei que cest eniousser Fai- 
gniOofi f|iit a'afline par la rarcte, la uauvellete el la diniculle, i 
(£jts<tlf, I, If, ch. xix). 

lixrr. — Science |>oliii(|UG. IL— 8 



114 KE3JJa&l!ICE KT ftiFOUK 

i. BoM3(. — A cette polidqae condlaBte. noderee, desm- 
teressee* exprimee €ii si nobles paroles, se nltariie le plus 
gnoid theoririeii poliliqiie do m* sierle, apres SlaciiiaTel, le 
celebre Bodin, dool b Repmhiiqve {{) ne pent etre comparee, 
pour TeteDdoe do sojet et la richesse des maleriaox, qa'k 
la Politique d'Arislote« cm a VEsprii des lots. Ge ii*est pas 
qn'il soh permis d'egaler Bodm a Aristole ni a Montesquieo. 
II n a point ce genie d'analyse, ces ntes profondes ec nettes, 
el cette Tigneor de srsteme qni font d'Aristote le prince des 
ecrivains politiqnes : il se pent dans le detail, ses definitions 
sont confiises, ses demonstrations soavent soperficielles ; 
mats, avec cela, a one science inunense, de Tordre, de la 
clarte, de la soUdite, et une jostesse, qoelquefois fine, quel* 
qoefois elevee. Son livre est nn recoeil infini de foils en toot 
genre. A cette epoque, oil le raisonnement dominait eficore 
dans les ecrits malgre la guerre recemment declaree i^ la 
scolastique, c*etait une nouveaute que cet amas, un pea 
conftis sans doute, mais encore assez bien dirige pour le 
temps, d*obsenrations, de souvenirs, de details historiques, 
oil la poliUque de tons les temps trouvera toujours en abondance 
des instructions et des lumi^res. Machiavel, bien superieiu" par 
la solidite, la simplicite et la force, n avait recueilli que les foits 
de rhistoire romaine ou de Thistoire ditalie, doii il pouvait tirer 
des maximes. Bodin consulte toutes les histoires, et son livre n*a 
d'^1 que cclui de Montesquieu pour le nombre des feits : 
il lui manque seulement Tesprit de choix et Tesprit philoso- 
phfque. Son vrai mitiiQ et son originalite est d'aroir, sans 
discretion, il est vrai, introduit le droit public et privA dans 
la science politique ; plus jurisconsulte que publiciste, il a 



(1) Voy. sur Bodin Texact et savant ouvrage de M. H. Baudrillart» 
IMin et f#fi tempt, 1853. Le premier chapiire de cet ouvrags oonlienl 
une ^tude approfondie des theories politi^ues du xvi* siecle. Le livrc 
de Bodin est intitule les Litres de la R^ublique (1577 in-^.) II eut \m 
grand succea. II y en eut successivement trois Editions, 1577'>78 el 
1580. Bodin en donne lui-m^me une traduction latine ea I5869 plus 
complete. 




1. BODIN 115 

toulefois rhonneur d'avoir doruie Texcmple a Montesquku de 
cette iinioa dc la politique et du droit. Enfiii, Bodin est un 
politiqtic inodcri* dans un l<*mps de fanntisme: de plus, il est 

iveisaire de Maehiavel et de ses principes eorrupieurs, et, 
Platan, il defend la Juslire, comme le plus fenne pilier 
de tomes les reptibliqiies (I). 

On reeonnnh ;i ehaque pas, dans Bodin, la prelention de se 
flistinpier dArislole, et den ameliorer los priucipes. Aris^lote 
avail defini la republique * unc soetele d'homnies assembles 
pour hien et heureusemeiit vivre »* Uodin cornge ainsi cette 
ileGnitJOH : < Cesl, dil-iL un diTiit fjouvernement de plusieuf*s 
menages, el de re qui leur est eommun avec puissance sou- 
Vf?raine {2), » On ne doii pas, en effet, selon lui, faire dti 

inheur Tribjet unique du gouvernemenL Une rrpublique bien 
Ouveraee i>eut i^tre heureuse qu nialheureuse, sans pour 
©ela manquer atix conditions d*une bonne ic^'publiipie. Sans 
doute la vie aisee et commode est le premier besoin des 
hommet% : mats c'est pour s eicTer h quelque chose de meil- 
leiir» la justice, et a queltiue cbose de meiOeur encore, la 
rnntemplatinn : lei est le dernier objet de la societedes hommes: 
et r est re qu'exprime retti* expression de fhoit gouvernement. 
De plus, AHstole s est Ironipe encore, en oubliant dans sa 
dermition b's elements principaux de la republique, a savoir 
la famille, la souverainele, el les interets communs. II est 
facile de vtiir, en lisant les premiers rhapitres de la Politique 
d*Arislote, que les critiques de Bodin sonl superlicielles et 
inoxactcs ri qu1l a remplace par nne deliniiion chargee et 
confuse, nne definition courle, simple et claire. 

La defmilion de la famitlt* se rapporle a celie de I'fiLit (3) : 
e*est un droit gouvcmemem de plusieurs sujets sous Tobeis- 
jOLiice d*un rhef de famille el de ce qui lui est propr(\ lei la 
rftrergiitiee d'opinions entre Bodin et AHstoie devient plus 



'/, Pr*if»ce. 




116 R£5AISSAIfCE ET R^FORME 

grave. II reproche a celui-ci d'avoir separe reconomie dc la 
police, ou la famille de r£tat. Selon Bodin, c la famille bien 
conduite est la vrale image de la Republique, et la puissance 
domestlque semblable a la puissance souveraine. Aussi est le 
droit gouvemement de la maison, le vrai modele du gouveme- 
ment de la Republique. • C*etait Topinion de Platon et de 
Socrate. Bodin dit avec raison que ce n'est pas la grandeur 
qui fait la Republique, mais Tetablissement d*une puissance 
souveraine, et que le chef de trois families est aussi bien roi 
que le plus grand monarque de la terre. Mais Aristote repon- 
drait, avec non moins de raison, que ce n est point en eflTet 
la grandeur qui distingue la Republique et la famille, mais la 
diflcrence de Tautorite: Tautorite etant naturelle dans la 
famille, et de choi\ dans la RepuDlique; la subordination 
etant le principe de la famille, et Tegalite celui de la Repu- 
blique. Bodin etablit d'autres differences : c est que la Repu- 
blique est le gouvemement de ce qui est conunun, et la famille 
de ce qui est propre ; et il critique ici, avec justesse, en 
empruntant les arguments d' Aristote, la theorie de la commu- 
naute, soutcnue par Platon, par Morus et les anabaptistes. 
Mais il ne voil pas que lui-m(^me, en ne distinguant pas la 
famille de I'fital, conduit a ces consequences memes : car si 
le chef de famille a Tadministration de tons les bicus de la 
famille, il en doit elre de mc^me pour le chef de r£tat. La 
distinction des proprietes n'cst possible qu avec Tindepen- 
dance des personnes ; et cellc-ci n'existe veritablement que 
dans le systeme oii Ton distingue la famille de r£tat. 

Bodin defend dans la famille le meme principe d'autoritc, 
qu'il veut faire prevaloir dans I'filat. 11 soutienl avec force le 
droit du mari sur la femme, et surtout du pere sur les 
enfants (1). c Le pere, dit-il, est la vraie image du Grand 
Dieu souverain, pere universel des choses. • Aristote avait 
attribue au pere une autorite royale ; Bodin lui accorde Tauto- 

(I) R^pub , c III. 



I, Bomw 117 

rW despoiJejur. II va presque jiisqii'a drmandcr que los lois 
Itti n*ndeni la puissance de vie el fie niort. « Cest par le 
mnyen de ceue puissaneo paienielle que les Homains, dit-il, 
out Weuri en tout lionneiir et vertu, t> Cette puissanee asi^urait 
la bonne ^niuratioii de renfaner, maioleiiait la eojieorde de la 
fiamSnCi apprenait au Ills robeissanee, ot ctmservait dans la 
Rrpublique la justice el le respect des lois. Bodin expljque la 
ik'Taileiice de la Ut^publiqnc par ralfaiblissenient de ce droit 
seiere ; il geiiiit de voir que l(*s edits des preleurs, les ordon- 
nanri^ des empereurs, aieut peu a pen snusli'ait le tils a la 
Jonilirtion arliilraire du pere et lid aient laisse la lil»re dispo- 
sition de scs biens ; en sorle quit nv restait plus de son temps 
qii*iini' ombi^ de ee pouvoir salulairc. Aux objections qui 
«*rlevent contre ce pouvoir extreme il oppose Ic sentiment 
naturel d'airection ([iw le pere a pour Tentant : ct il nc voit 
|ias que c*esl la sen lei ii cut oii civile ai!V'cti<m est encore bar- 
1% que re droit barbare est en homieur. 
Bodin lie pouHse cependant pas Ic zele de raiiloriie dans la 
■lillc ju^qu a parlaj(er I'opiiiion d'Arislole sur Tesidavage (I). 
II fsl le premier |)u|dtctste qui ait combatlu et refute ce pre- 
jiigc dans les tein]»s nioderncs : et il a d autaiit plus de merite 
race point, que le mal» un moment dinnnue au moyen age, 
tepretmii de nnuvcau a ccuc i'-piMptc avec unc sorte de I'nrcur* 
t La dmmverte de lAmerique fut^ dit Bodin, une occasion 
miouer les servitutles par lout le momk\ > Et Von sail 
ellf^ furent ces servitudes, ii quelles alroeites Tesprit de 
enfiidjli*, joint au fanatisme^ soumit I(»s malbcuircuses vic- 
times de la ronqUi*le europcennc. La erilique de resclavage 
B*eiail dfmc pas alors un lexte de dtM-Iamaiion d'eeole : c'etait 
ttDf^let vifel pr(^H4'nl, <pii prete au tan^^age de Bofliu une 
frimelil* el une nettete a^sez mres ehez lui : on sent qu'il est 
anime par le si^nliment dune grande verite. « Je confesserai, 
dtt-il, que la senitude sera ualurclle, lorsque I'liomnie foiti 



Jl» R/puh,, e, ir. 



118 RENAISSANCE ET R^FORME 

roide, richc et ignorant, obeira au sage, discrel et faible, 
quoiqu'il soil pauvre... De dire que c'est unc charity louable 
de garder le prisonnier qu'on pent tuer, c'est la charite des 
voleurs et des corsaires, qui se glorifient d'avoir donne la vie 
aceux qu'ils n'ont pas tues... Et quanta ce qu*on dit que 
la servitude n*eut pas dure si longuement, si elle eAt etc 
centre nature, on salt assez qu'il n'y a chose plus cruelle ni 
plus detestable que de sacrifier les hommes, et toutefois il 
n y a quasi peuple qui n'en aye ainsi use, et tous ont couvert 
cela du voile de piete par plusieurs siecles, • Ces paroles 
courtes et precises renversent tous les arguments qu'Aristote 
ou les jurisconsultes ont pu presenter en faveur de Tesclavage. 
II nous fait ensuite un tableau emprunte a Thistoire, des 
haines, des guerres civiles, des revolutions qui naissent de 
I'esclavage. On pourrait, dit-on, faire des lois pour moderer 
la puissance du maltre ! c Eh I qui feroit la poursuite de la 
mort d'un esclave? Qui en oyroit la plainte? Qui en feroit 
raison n'ayant aucun inter^t? > L'esclavage diminue, dit-on 
encore , le nombre des vagabonds , des mendiants, et des 
voleurs : t Je dis au contraire qu'il y en aurait dix pour un : 
car Tesclave sera toujours contraint, s'il pent s'echapper, 
d'etre voleur ou corsaire, ne pouvant soufTrir son seigneur, 
ni se montrer etant marque, ni vivre sans bien. > Bodin ne 
veut pas cependant que Ton afTranchissc tout d'un coup les 
esclaves, comme I'empereur fit au Perou : c Car n'ayant pouit 
de biens pour vivre, ni de metier pour gagncr, et m^me etant 
afTriandes de la douceur d'oisivete et de liberte, ne vouloient 
travailler, de sorte que la plupart mourut de faim : mais le 
moyen, c'est devant les affanchir, leur enseigner quelque me- 
tier. > Bodin termine cette forte critique de I'esclavage par ces 
genereuses paroles : t Si Ton me dit qu'il n'y a bon maltre que 
celui qui a ete bon serviteur, je dis que c'est une opinion qui 
est mal fondee, quoiqu'elle soit ancicnne : car il n'y a rien qui 
ravale plus et abiltardisse le coeur bon et genereux, que la 
servitude, et qui plus dte la majeste de commander autrui, 



I 




k 



!• BOBm lit 

que d 'avoir eie esclave : mm le maitpe de sagosse dit en ses 
proverbes : « quUl n'y a rien plus insupportable qm Teaclavti 
devenu 013111*0, » 

Le dernier tilemeiit qui doil enirer dans la definition do 
r£tat, c'est la souverainele (I), Ou'esl-eeqne la souveraineie? 
C*esi la puissance absoliic el pcrpcHuelle, D'apres cetie defini- 
lioiii Dodin refuse avetr raison le litre de souverains a tous 
les pouvoU^s qui ne sonl accordes que pour nn temps delini, 
comme le eonsulat de Rome, la dictature, le deeemvirat, et i 
ceux qui, I'lani nomiues pour nn lemps indefini, sont loujours 
revoeubles par la puissanee qui les a nomnic^s : ils ne sonl 
que gardiens et deposilalres, et non posnesseurs du pouvoii\ 
tfuelles que soienl les limiles ou Telendue des pouvoirs ainsl 
confies, des qu'il faul en rendrecompic dans un iemjjs donne, 
on sinipleuient les renjelire, ce n'esl qu'uu pouvoir emprunle, 
ce n'esl point souverainetik Le vrai souverain est eelni qui 
doone des lois aux snjeiM sans leur consentement, et qui Jui^ 
m^me n'est pas lenu d'obeir a ses propres lois : c'esi eo 
(|u indlque ranelenne formulo des rois de Franec : Car lei est 
notre plaisir. Tout le peuple doit jurer de garder les lois, el 
(aire geiment de fidelitii au monarqne souverain, qui ne doit 
Miriueni qu*a Bieu si'ul, duquul il tient le serpire et la puis- 

ice. Declarer que le ()rince est oblige de primer sernn'ni au 
peuple et de garder les lois. e'est aneantir el degrader la 
majeste souveraine, el rhanger la raonarehie en arislocratie, 
ou en democratic ; < Aussi le nionarque voyant qu*on lui vole 
ce qui lui est propre el qu on le veut assujetiir h ses lois, il se 
dispense a la lin^ non seult^nient des lois eiviles, niais aussi 
des lois dc Dieu et dv nature, k's faisani egales* » Ce que 
Bodin dit iei des monarques^ il le dit en general de tout sou- 
vei'ain* que ee soil le peuple ou la noblcssr : la marfjui' de la 
majeste souveraine est de faire les lois el les delaire, et de ne 
s*y soumeitre que selon son bon plaisir. 



(1) R/put., C. VIH. 



120 RENAISSANCE ET R£F0RME 

Quelles sont main tenant les marques de la souverainet^ (1). 
La premiere et la plus essentielle, comme nous Tavons vu, 
c'est c de donner loi a tous en general et b. chacun en parti- 
culier, > et cela, c sans le consentement de plus grand, ni de 
pareil, ni de moindre que soi >. Ce droit n'est pas m£me 
limite par la coutume. c La loi pent casser la coutume, et la 
coutume ne pent dcroger a la loi. > La seconde marque de 
la souverainete est de decreter la guerre, ou de traiter la paix. 
La troisieme est d'instituer les officiers. La quatrieme est le 
dernier ressort. La cinqui^me est le droit de grAce. Enfin, & 
ces divers droits viennent s'en jgouter beaucoup d'autres : le 
droit de battre monnaie, de lever des tallies, le droit de con- 
fiscation, etc. Tels sont les droits essentiels de la souverai- 
nete, qui n'apparticnnent pas seulement au monarque, mais a 
tout souverain, roi, pcuple, ou corps de nobles. 

II y a en ettet trois especes de souverainetes ou de repu- 
bliques : la monarchic, oil un seul est souverain ; r£tat popu- 
laire, oil c'est le peuple entier ; et r£tat aristocratique, oil 
c'est la moindre partie du peuple : enfin, comme disait Aris- 
tote, un seul, plusieurs et tous. Quelques-uns admettent une 
quatrieme forme de gouvemement composee du melange des 
trois autres. C'est Topinion d'Aristote, de Polybe, de Ciceron, 
de Machiavel. Bodin y est tout a fait oppose (2). c Le melange 
des trois formes de gouvernement ne fait pas, dit-il, une 
espece particulierc de republique ; car c'est simplement r£tat 
populaire. La souverainete est indivisible , die ne pent pas se 
partager entre le roi, le seigneur et le peuple. Dans ce 
sysleme, a qui appartient-il de faire la loi, cette marque 
certaine de la souverainete ? Aux trois corps de TEtat, c*est- 
a-dire a tout le monde: I'Etat est done populaire. Bodin 
examine ensuite les exemples que Ton cite de ce melange, 
selon lui , impossible. Lacedemone etait une aristocratic , 
Rome un £tat populaire, Venise une seigneurie aristocra- 

(1) L. 1, c. X. 

(2) L. II. c. 1. 



I. BODITV iSl 

Quani au gouvornemcnt de la France, il refuse avec 
raisoo «l'y voir autre chose qu\me piir*^ vi simple monarclne , 
le parlemenl n est u ses yeiix qunn roriis jy(lici;iiit% et les 
rtals« line as.s*'iiiblee du peuple *'unv(K|uce |>ai" le pilnce, 
Ofipelee a prest*nler dcs requt^tes et des su[>|>liealions, el non 
a giiaveroer ni a faire les lois. En resume, il parait evident 
<|iiaiicun gouvernement n'est un mclanf;:e parfait des iruis 
tones tie republiques ; car, de ces truis |H)iivoirs, 11 y en a 
loiyoars nn qiii domint* el qui absorbe les dru\ autres. 

Mai!», quelque forme qne prenne la soiiverainele, r'esl line 
4ortrine consL^nle chez Hodin, quelle ne pent pas s'elever au- 
de la jusliee el dcs lois de Dieu : t Quant aux lots 
divtnes el naturelles* dil-il, tons les princes de la lerre y sunt 
«ijel»^ et n\*!*l en leur puissance d'y coutrevenir, s1ls ne veu- 
leilt ^Hre eoupables de lese-majeste divine, faisani la guerre a 
IMeo, mm la grandeur diiquel tons les nionarques du nionde 
doiTcnt faire jou^ <'l baisser la tele en toule rraiuti- et re- 
verence,,. Si la justiei' est le fail de la loi, la loi Ircuvre du 
pritice, le prince est Timage de Dieu, il faut par m^^nie suilede 
raiJMia que la loi du prince sail faite au modcle de la loi de 

Quelle est maiulenant^ de ces Irois formes prinuiives el 
ioeondlbblea de gouvernement, la meilleure au\ yeox de 
Btxlifi ? II U*s compare cbarun*' par leurs biuis cotes (;2). 
L'£lat pupulain' a pour lui Tegalite, qui est, dit-il, la uounice 
d*WUMe : la democraiie I'st ordinairruimt le |dusriehedetaus 
let gouvernementis en grands liommes, en gmuds capitaineSi 
eo grands orateurs; cV*si la snrioul cjue la republique est la 
cbnur pubiiqne, puis4|ue loul apparlieni au peuple, lout vitml 
du peuple, el loul y rentre. Enfm, c'esl !a aussi que la loi est 
aoQvefsiinc mtulresse. Mais ces avanlages snrit irml en ap- 
puiooe. ^uUe pari on n'a vu celte ;il)solue egalite qne rthela 
d^fioerttlei niais a laquelle la nature se refuse : regalite dans 

A U Vl. e. n . 



122 RENAISSANCE ET Rl^FORME 

le partage des honncurs est coniraire a la jusUce ; la libertd 
n'est pas non plus dans celtc forme dc gouvoriK^menl ; il n*en 
est poiot oil elle soil plus g^^m-Cj et le bien public plus nial 
gere. Ajoulez tlustabitile de la multitude, son i^^nomnce, le 
danger de livrer a la publicitii les alkires d'Elal, la toule-puis- 
sanco des magisirals dans I'fiiat populaire, enOu la majestd 
souveraine ravaltV*, et la vrrtu abst^nle. L'aristocraiie se defend 
par de mi'illeuros raisons que I'Etiit populaire. Si, en loutes 
choses, la mediociite est louable, Faristoeratic, qui est un 
moyen Lenne entre la demoeralie t-t la monarehie, est done le 
mi'illeur des gouvernfmenls. En second lieu, le gouvernement 
de I'l'^tal appanienl aux mtillenrs par la verUi, la noblesse ou 
les biens; et c*est ce qu'on appelle rarisioeratie. Eniin il n'y a 
point d'tllat monarrhiquc ou populaire oii il ne faille coufier 
le soin dt*s adaires au eonseil des plus sages, puisqne m le 
rol, ni 1*^ peuple ne peuvent gouveraer seuls : ainsi Farislo- I 
cralie s elablil naturelteinent dans les fitals nu'^mes qui Ini sont 
opposes. Mais coinbien il est dillieib* de lrou%'eree juste milieu 
rntre un el tons, qui nait ni les ineonvcnifuts de la nionarehie, 
ni ceux de Tfitat populaire! S'il faut eonlier les honneurs aux 
plus dignes, vv qui 4'st vrai, il liuit don<^ eoidler le [jouvoir 
souverain au plus digne de tons, r'esi-a-direaunseulhomnic; 
el si Ton dit qull est malaise de trouver un homme sage pour 
gouverner un £tal, eombien Test -i I plusencored en trouver un 
grand nombrc? L:i nuiltilude des liHes eausi! la division dans le 
gouvfTuenn*nt ; ri'loigneinent du peuple des adaires cause les 
seditions ; et il n'est pas moins dtilieile aux seigneurs de le ■ 
gagnrr par faveur que dc le mainlenir par force. Lanionarchie 
a aussi, il est vrai, ses iufonvenit'uis : le changement des 
princes, les divisions pour la eouronne, eleetive ou niAme 
lieredilaire, les n'gences, In jetuiesse des roiset leu rs passions, 
Mais a tons ces t>erils, moins grands encore dans I'Elat monar- 
chique que dans I'Elitt refiublicaiu, il faut opposer eel a van- 
tage considerable de placer la souverainele sur une seule tfiie, 
11 n'y a point de souverainete sans unite. II pent ^ire vrai que. 



I 



I. BOBm ^ 123 

' la deltberatjon, jjlusieurs viilrnt mk'iix qirim ; mais pour 

resouilre^ pour eonclurc, pour commander, un vaufira lou- 

jours mieux que plu&ieurs. Eiitin !a monanJiie est iialurclk^ : 

^uisque nous voyoas que ce nionde ii'a qu'un seul corps et un 

ii'ul chef. 

La superiority du gouverncmenl moiiarehiqtie sur le gou» 
vernement aristorratique el populaire se prouve encore de 
meme, d Ton re^rde a la fin do loule saekHe, r'esl-a-dire a la 
justice, ou au droit pariage des loyers vi des pcines (I). Aris- 
lotc ue distingue que deux especes de Justice, la justice com- 
mutative et la justice distributive : l*unc qui se rej?le d'apri^s 
le principc de legalile, et selon la proportion arithmetique; 
I'autre, d'apr^s le principe de la similitude, et selon la pro- 
portion geomelrique. Or» la premitTe est propro a lEtal popu- 
laire, on regne une rigounHise €'^g[alile; la seconde a I'Etat 
arisioerdtiqxie, oil regne une heurcuse propoHion enlre le 
meriteet la recompense. Mais Tune ei Tautre de ces deux 
ju.Htiees sont incompletes : car, dans la premiere^ k* merite, et 
dans la seconde, I'egalile, sonl negliges et foules aux pieds, 
ce qui fait la faiblesse du gouvernement democmlique ou aris- 
loeraliqiie. Dans la premiei*e, les Iiommes de merite confondus 
dans la foule, dans la seconde, les Iiommes du eonimun lumu- 
lii'S el opprimes sonic vent des seditions et rcnversent r£tat. 
Artstote conseiUe enlin d'unir les deux proportions, et de se 
^^rvir de Tune pour Ic parlage des inlerets et la reparation 
des oflenses, de I'aulre pour la distribution des lionneurs. Mais 
II y a une iroisieme proporlion superieure aux deux aulres, el 
qui les romprend loutesdeux : c'esl la proporlion liarmoniqne, 
oil s'unissenl a la Ibis Tegalite et la simililnde; < comme dans 
un feslin un sage symposiarque entrelaeera geniimeul un 
foliilre entre deux sages, Thomme paisible entre deux querel- 
leurs... el, en le faisant, non senlcment il evilera Fenvie des 
tms et la jidousie des aulres, idnsi dim si bel ordre resultera 



|l}L*VI»c. VI. 



124 RENAISSANCE ET R^IFORXE 

ooe donee et plaisante harmonie des ims'aTcc les aotres et de 
toas ensemble. » Cette harmonie est Timage de la justice dans 
nn £tat monarchiqne, qni pent etre simple dans son essence 
et tempere dans son gonveraement. Car s'il est chimerique de 
vonloir melanger trois elements ineompatibles, la monarchic, 
raristocratie, la democratic, il est possible toutefois, et m^me 
sage, qn*un monarque gouveme a la fois aristocratiqnement 
et popnlairement, et modere dans la pratique la force de ce 
gouvemement qni est toujours si dure anx hommes. Le mo- 
narque n etablira done pas Tegalite democratiqne : car il ne 
eonservera d*autorite et de preponderance qu a la condition 
de reserver aux plus dignes et aux plus nobles les preroga- 
tives auxquelles ils out droit : il ne suivra pas non plus trop 
strietement la proportion aristoeratique : car ce serait se faire 
un ennemi du peuple, dont il est le naturel soutien ; mais il 
protegera les uns et les autres, et, donnant qnelque chose a 
Tegalite, il donnera aussi beaueoup an merite : il conciliera 
habilement, et par la majeste de son autorite souveraine, les 
pretentions eontraires, la juste ambition du peuple, le juste 
orgueil des nobles, et il etablira partout la concorde et la paix. 
Celle ingenieuse theorie de la monarchic couronne le li>Te de 
Bodin. 11 n'a pas voulu melanger Ics formes des gouvemements, 
mais il en melange les principes : distinction qui pent etre 
appliquee d'une maniere plus generate qu*il ne la fail ; ear il 
n'est pas toujours facile de former un gouvemement mixte, en 
admettant, conlre Tavis de Bodin, que cela soit possible. Mais 
ce qui est toujours possible, c'cst de lemperer Tapplication du 
principe dun gouvemement par les principes des deilK autres. 
L'arislocralie, par exempic, sera puissanle et prospfcre, lors- 
qu'au principe de sagesse, de superiorile inlellecluelle qui fait 
sa force, elle associera le principe d'unite emprunte a la mo- 
narchic, el qui est la garantie de Tmiion et de la securite, et 
le principe d'egalile, qui est le droit el la force de la demo- 
cratic, c'est-a-dire en se soumetlant d'une pari a un chef pris 
dans son sein, comme la monarchic ; de Tautre, en accordant 



1, BODKV 125 

»lc, commo dans les Fepubli<|ues, la liberie ot radmission 
boiuiours. Dans la di'inorratits If principo du g^ouverne- 
il, i]ui Irnd dune pari a line liberie, el ile Tauire a line 
i I'xlivme, pourra elre aussi lempere par I'etaljlissrment 
ilorile une el proteelrii'i?, el par la eonsideration du 
fe intelleetuel et moral. Ainsi uii *^t*oveni(*riieiil |K*iil ^^tre 
<*t boil, t|uel!e que soil sa Ibroie, [jourvu qiril sarlie 
luiniioinVusi*iiient coneilier ces trols prineipe^ : Funite, la 
pTOfportjon et re<^alUe. 

Aprils la llieorii' des goiivernenienis, viem nalurellt^menl 
fidia lies revolulioiH : ear d nr siiflii pas de savoir quelles 
de gouveriiemeiiu il y a, mais eneore eomiiient ellcs 
lofinrnt, se devoloppenl et siieeoiidK^iit (1). Afais il faiil 
rm>nnailre que Hodin, qiioiqu'il ail traiteeelie iiouvelle llieorie 
iwr beaueoup de Si>in el de seienee, n'a en realile rien ajoule 
ft b l]ie«)rie d Arislole. L^enuiiieialion des causes des revo- 
IttlioD* est a peu di* chose |>rrs la uit'^iiie dans les deux, eeri- 
nm. On (wnil Viiir, par le icxie ni<*'nnv, Irs niorlifN^alions que 
Min a apporlees dans le di»tail : nuns je n\ apereois jjas un 
prindpe nouvr^iiL 

Inc aulre Uieurie, dont le ^ernie elail aussi tians Aristole, 
^^ que Bodin a beaueoup drveloppee, e'est la lln'Oi'Ie des 
^GliaU, rendue si eelebre rlepuis M*inlesquieu, qui Ta em- 
Ptintt'»e il BfKiin : t 11 faut qut* le sa^a* j^ouveiricur dun 
P^Ujilc, ilil i'rliii-i*i» saehi* l»ii*n I burncur d it'*'lyi el son nalurel, 
*flt»aravaiil d'atlenler chos<» qneb onqur :m ehaup^emenl de 
^Et;itii«tleH lois; ear run tlvs [ilns *,nands ei pt^nl-elre le 
[*finripal fundemenl d(*s republirjui"* esl d'aer'oininoder Tl'Aal 
a« Qnturel de,s eitoyeiis, el les ediin et or<lonniinces a la naiure 
A** lieiUt des personnes et du leinp^i. (Jar, quoique, dil Balde, 
k rmon et lVH|iiite nalurelle ne soient point bornees iii 
tttiduk'S aii% lieux, eela reroil distineiiim, c^'sl a savoir, 
quand ta nii$on est universel]i% et non pas oil la I'aison |»arii- 

(I I TV c, I. 



126 RENAISSANCE ET R£F0R1IE 

culiere des lieux et des personnes regoit one consideration 
particuliere, qui fait aussi qu'on doit diversifier Tetat de la 
rcpubiique a la diversite des lieux, a Texemple du bon archi- 
tecte, qui accommode son bjitiment h la matiere qu*il trouve 
sur les lieux (1). > Tel est le principe general. Mais il est k re- 
marquer que Bodin excepte de Faction des climats la raison 
universelle et Tequile naturelle : exception importante et que 
n'ont pas toujours faite ceux qui ont traite de Tinfluence du 
physique sur le moral. 

Signalons enfin les opinions de Bodin sur la religion et sur 
la tolerance (2). En principe, il est d'avis qu*il ne faut point 
disputer sur la religion : c Car toutes choses mises en disputes 
sont aussi revoquees en doute : or, c'est impif^t^ bien grande 
de revoquer en doute les choses dont un chacun doit £tre re* 
solu et assure, d'autant quil n'y a chose si claire et si veri- 
table qu*on n'obscurcisse et qu'on n*ebranle par dispute... Et 
d'autant que les atheistes memes sont d'accord qu'il n*y achosc 
qui plus maintienne les £tats et republiques que la religion, et 
que c'est le principal fondement de la puissance des monarques 
ci seigneurics, de Texecution des lois, de Tobeissance des 
sujets, de la reverence des magistrals, de la crainte de mal 
faire, et de Tamitie mutuelle envers un chacun, il faut bien 
prendre garde qu'une chose si sacree ne soit meprisec ou re- 
voquee en doute par dispute ; car de ce point-l& depend la 
mine des republiques; et il ne faut point oulr ceux qui 
subtilisent par raisons contraires. > 

Gependant, tout en defendant les disputes sur la religion, 
Bodin ne veut point qu'on emploie la violence pour la con- 
version des ames : c Si le prince qui aura certaine assurance 
de la vraie religion veut y attirer ses sujets, divises en sectes 
et factions, il ne feut pas, amon avis, qu'il use de force; 
car plus la volonte des hommes est forcec, plus ellc est 
revdche ; mais bien en suivant et adherant h la vraie religion 

(1) Liv. V, c. I. 

(2) Liv. IV. c. VII. 



TBOVAS HORLS 127 

MniG ni dissimulalion, \l pourra lourner les ca?urs el les 
votontiU des sujets a la si^mne, sans \iulent*e ni \mnv qu*^!- 
eon4{m\ » II rilo rrxriiiph* de Tlieodose, H ame bi*lle parole 
(fe Tht'CKloric, roi dcs tiollis : < Eeligionem intperare non 
ptmumux, quia nemo cogitur ut credui inviius, » Li*s conse- 
qiMniei^s dtMa p<*fs<'Tmion n^lfn^itHise sonl paiihilonuijl !»aisic*s: 
€ Atrtrrinenti il advieiidra qiu! v.vxw %\m s**iil tViistrt'S de 
l>\*»fTic<» de lt»ur JTligioo, el di'gOLktes drs aiihTS, (Irvirndroni 
du loul .idieifttes^ eoiniiio nous vayons, *H, apres avoir |>erdu 

1 rramto dtvini', foulrroiii au\ |>ii*ds vi loin ».'l niai^^istrals, et 
di'boftlrmnt m toutcs sorles diriipieles et d*? iiit'r"liam'(Ht*»s, 
aiiikf)uHlps it <^st impossiible de remedier par lois huoiainrs. 11 
ftttl done fuir le plus jri und mal qiiund on nc penl elablir la 
tnije n-Ugion... Or, en niatim' do si-^ditions oi de iiimidl^'s, il 
11*5 a rien pUisi dangereux que l**s sujets soient divist-s en deux 
upiQiDDii, soil pour I'l'Uat, soit pour la religion, soil pour lois 
iiiimies; el au conlndre, sil sen Ironve de pkisii'urs 

, fis, les tins moyennenl lu paiXi et accordenl les aulres, 
qui Hi! sWcorderaieui jamais cntre eux. » Telles sonl lea 
fUTA, tre* lihentU'S sans doni4» pour son lenips, par lesqurlles 
nudtD m ratlaehe au parli de Lliopilal el de In eonerlia- 

ttevAS Moris. — Tous les syslemes poliliques onl leuf 
pbcf* daiMi retle epoque rielie el bardie ; el pour hi pnnniere 
fob. (k'piiis Haion, on vit des esjjriis genereux el aveiuureux 
|Kiiir^uivro la |iensee non stmiemetil d'une soc*iete politique 
r^^li^re el i^geiiieiit onlonn/e, inais dun £lai lout u fail 
tXM^ (l*apr<*s les prineipes dt* la philosophies (els qu ils les 
ImUBlniirnt IMatou avail dil : « Taul que les sages ne si^ront 
|ias roh, el Linl que les rois ne seronl poinlphilosophes, tln'y 
o |w>iiH de reni«'ili*s au\ maux qui desolent les Ktats; > et il 
mfait trace le plan dune cite philos^jphique* Tn (Eminent per- 
iOMngf du xvi^ sieele, lionime d'Etat eelebro, el Tun des plus 
habDeft mvains du temps, Thomas Morus, (*niprunla eetle idee 
a Pbion, el il composa a son lour une n>{)ubli(iue ideale. 



1'28 RENAISSANCE ET RfiFORHE 

Un premier caractere distingue VUtopie (1) de Moms de la 
Repuhlique de Platon : c'esl un sentiment d'humanite generale- 
ment rare chez les anciens. Platon etait surtout frappe des 
divisions et des discordes qui dechiraient les £tats et qui de- 
mentaient son principe philosophique de Tunite; mais il 
imraissail peu sensible aux souflrances des faibles et des mis(§- 
i*ables. Ce quil cherche dans son plan de reforme sociale, 
c>st un certain ordre oil tout le monde soit i sa place, oil 
chacun fasse ce qull doit faire; mais il ne s'inquiete pas de 
trouver les moyens de rendre heurcux le plus grand nombre : 
pourMi que tout rdponde ii Tordre ideal qu'il a r6ve, tout est 
bien. Dans VUtopie, on rencontre au contraire un sentiment 
de veritable inleret pour les classes qui souffrent, et de vive 
sympathie pour les maux de la societe. Les vices de la legisla- 
tion sur le vol, Texces des penalites, qui, loin de diminuer le 
crime, encouragent a Texagdrer, le defaut d'institutions protec- 
trices des soldats retires du ser\ice, et rendus inutiles par les 
blessures, le grand nombre de domestiques, instruits a la 
faineantise dans la maison des grands seigneurs, la cupidite 
des riches, qui presquc parlout, par Tcspoir du gain, avaient 
alors convert! les terres a ble en paturages et rendu par la 
inutile le travail d'unc foule de bras, lout prets au brigandage, 
rinstitution des armees permanenles, qui commen^ant alors a 
s'etablir en Europe, grevaient deja la caisse des gouvemements 
et encourageaient toujours a de nouvelles guerres ; les opera- 
tions frequentes et frauduleuses des gouvemements sur les 
monnaies, tous ces vices d'une societe encore barbare ou deja 
corrompue sont combattus avec force par Moms, et par \h il 
a mc-rite la reconnaissance des philosophes amis des hommes 
et du progres de la societe. 

(1) De optima reipublicx statu, deque nova insula Utopia, in-i. Lou* 
vain et Bdle, 1516 et 1518. Traduit en anglais par Robinson, 1551, et 
par Jean Lcblond, 1550; — et par J. Rousseau, Paris 1780, 3« Edition 
in-8*, 1789, avec notes et preface du traducteur. — Utopia^ new edi- 
tion, with lord Bacon's New Atlantis and a Analysis of Plato's Re- 
public and copious notes, by J.-A. S* John, 1815, 1850, 1852. 



THOaiAS MORUS 139 

On sail* ii*ai!lpurs, quelle est la priiieipale klee lU'VLlopie: 
eWt la critiqiie de la propnele, el hi deseription imajyinaiiv d'un 
£uit oil lout seniil roninum. La pi"opri<'h% selon !'aoleiu% 
iiagplidre riiief^liie : ellc si* dislribue loiijoiir?i d*' Uilt^ sort« 
qo'int |M*lit nonibre srulement est dans rabondaiice et la plus 
p^ndi' parlie des hommes dans la iiiisere. La diflieulle de dis- 
tiopipr le pt*opi*t* de rhariin dtmiie iiaissarief* a tous W^ proems. 
La proprieU* cidin favoiise el eiieoiirage ce nonibre d'«»isifs et 
de pamsites iimtiles ii la lrn^% donl ils eonsommenl les ire- 
sors^ d»^'oraiit les fruits ilu fravnil d'aiilnu, snns traviiiller 
euSHneiueH. L inegalili''. la discorde, r(»isiv(*ie, v<)ila Irs fruits 
dc la propriele. 

Oo nr pent nirr *|iie tes idees lie soient eiiipruiilees a Platon, 
ndatit, nudgrr* ridemiie du priiiripe, il ftiul rcmarqwer 
^ dilTerence jjrave enire ies deux repuhliqui^s, l^rlh^ de l*la- 
Unit com(>o»et> a Athenes sur !e mudele lie la Orle et de Lace- 
demime, est ime republiqiie phili>sophique et giierrirre. La 
baiie de la rile esl la elasse des guerriers, d oil sortent les 
bommes d'etat* La guerre et la pliilosophie reinplissent les 
lui^int de relle eite, ideal de la eite greeque : le iravail mate- 
ri«?L necessaire a ta sulisislanee de la stKiiele, est relt'-gue dans 
le^ deux dernieres classes, qui ne peuvent jamais aspirer, 
aauf de rarei$ exceptions, a s'l^lever aux premieres. La repii- 
liUqoe de Plalon est um* aristocralie foiidee sur la ffiree et sur 
U seieoee : elle est aHSiijenie a uue rs|M'ee de regime de eas* 
l4!fif imimtion affaiblie, main evidente de la soeiete onentale. 
La ri*|mhlf<iiie di^ M«»riis, phis vraie el phis equitable sous ee 
rapport, ne entmait phis de eastes: elli' est virilaljh'menl la 
clHi^e cmnmiine ; lous (►eiivenl delendre 1 Klat et le gouver- 
oer; H, loin que le travail manuel suit uiie cause d iudignitt! 
IMI dlnferiorilrs il est an eonlraire li' |»rineii)al litrt* d honneur. 
Dans lllopie, tout iv tnuiide est a son lour agrieulteur et a 
n mhnt* temps un mt^lier propre. Morns resoiit ainsi le |>ro* 
Mime dlHirile du paruige des travuux materiels et intellec* 
tnebdaits la societt^ : H appelle tout le monde a I un et a 1 au- 
J45KT. — Sc'icMirc'pnliliipie, IL — 9 



130 RENAISSANCE ET R£F0RME 

ire, et il demande que le travail soil toujours accompagn^ de 
loisir et ennobli par des recreations intellectuelles. Ainsi le 
loisir et le travail ne divisent plus, comme dans rantiquit^, 
les hommes en deux classes, les citoyens et les esclaves : le 
loisir n'est que la recreation du travail, qui devient le veri- 
table principe du droit de cite, parce qu'il est la source de la 
subsistance. Sans doute ce partage egad du travail intellectuel 
entre tons les individus est encore une chim^re , mais une 
chimcre plus pres de la v^rite que la separation artificielle 
des castes et le droit de cite exclusivement attribu^ h la guerre 
et a la science. 

Les deux republiques different encore par le gouvemement.' 
Le gouvemement, dans la Republique de Platon, est aristo- 
cratique, je dirais presque th^ocratique : la caste superieure 
se recrute elle-meme dans la classe des guerriers. Dans VUto-- 
picy le principe du gouvemement est Telection. L'^lection 
donne naissance a un corps delib^rant, nomm^ le s^nat, et k 
une esp^ce de president appele protophylarque : il y a aussi 
des cornices populaires. Cette partie est assez obscure dans 
VUtopie, comme il arrive d'ordinaire dans les ouvrages de ce 
genre. Comme Tauteur sait qu'il compose un reve, il ne se 
donne pas la peine d*en decrire exactement les details. Le 
seul point remarquable ici, c'est que Torigine du pouvoir est 
dans le consentement du peuple. C'est un gouvemement libre 
et populaire. La republique de VUtopie est une republique 
laborieuse et deraocratiquc. 

Campanella. — Le xvi° siecle vit une seconde imitation de 
la Republique de Platon, plus serablable encore i son modele. 
VUtopie de Morus, sauf la communaute des biens, repr^sen* 
tait assez bien I'image des republiques d'Occident, et res* 
semblait aux £tats moderncs. La Cite du Soleil (1) du moine 
Campanella est une copie de VUtopie, inspir^e a la fois par le 
souvenir de la Republique de Platon, et par le spectacle des 

(I) Civitas Solis, in-12. Utrecht, 1643, trad, franc. ^^ M-« Louise 
Collet, Paris 1847, iii-18. 



CAMPA5ELLA 131 

sfi>aLs cnUioliques. VUtople esl uno n^puliliqiie popiilairf!! 
i rill* du Soleil esl rigoiireiiseniPrH nnr republiqii*? iheorra- 
fiqtu*, Cainpaiipnii c^onroil 1p g^ouvrnirnicnt d<* la die siir le 
ntodrle lie la TriaiU* philoso|»hif|ut% qiii esl, romine on sail, 
k liriiidpt! de sa niela|*hysiqwe. Au sonimet do VPaslI est !e 
5*oleil, ou le Metaphysieien, espece ile pontife supreme, qui a 
b seienee universelli^ el iiiie souveramele absohie. II eorres- 
pnnil en raetaphvfiiqiie a Tblre, on sul>sl;ifiee premiere. Sous 
leu ortlix's de ce magristrat soiiveraiii, Irois magislrals, jiou- 
veram^t aiHsi. ehaeun dans sa sphere, f^^ouvenient d'une 
matiiere ahsoUte : res irois iiiag:isLrals s'a|>pelleiil de noiiij* 
emprunte^ h In nietaphysiqiie, Puissance, Amour el Sagesse. 
Lr premier eni eharge de lotit ee (jui regarde la guerre el la 
drfeARe: le fM^eond, de lout ee quia nipport au developpe- 
mettt de IV^^piNee; le Iroisieme de louies les seiiniees, les arts, 
r^daratino. Dans la Cite du Soleil, la communaute s elend 
fAu% lotn que dans 177o/)i>. Dans relle-<'i, la propi'iele seule 
1^ alKdie: dan>5 Taiitre, en cela plus cons^'quenfe, la laniille, 
lyui rend Iffc prapnele neeeRsaire, esl ega lenient snpprimee. 
ilziuipanella* <*i)mine Plalon, deiuaude avee laeommtinaiite des 
Wens cHle de** femnieH et desi'nfants ; il Iivre a la surveillanre 

p« ttiagiHtnilH les i-apptni^ h's [>!iis nalundlenienl libn*s de 
fc§peci* Itiiniaine: il soinnet a une poliee eurieuse et tyranm- 
que le!* HenltmeutH le?< plus tulimes, el meeonnail les dn>its 
|jlii eu'wr el la (lignite des aOeelions, en assujellissanl 1 union 
sexefi a line reglemt'nlalinn ininutieuse. Etrangt* sysleme, 
H hien dignc* de Vimagtuation dun nioine ilalien, vingl-sepl 
ns captif, que eehii <iii le mariagc v%[ surveitle ennime le 
IBieriliUlge, et uii I'aniour est en quelque sorle nn grand 
ifiquUiteur ! 

O* oVi^l pa* seidemeni dans la Ciie du Soleil et sur une 
^Irrre imaginaire que Ounpanella reve des uioprrs, Daus son 
oiivmge siur la Monnrrhie espmjnoie, il en avail une auirc 
' le mucide oit nous vivoui^, et pour le gouvememeui de 
irop49. Oue utopie, renouvelce du moyen ilge, n*etait que 



fjfj9fX£'§9fj9 SCK IX WT' SflDILf. — PVWT <« fair dTCT k 

XIV' witli^. «f aiaat dlati^rro^^r ks tnian da aede sw- 
THU. dtMs» tn qoelque?^ i^B^ <^ ^H ^ £ut et quelle a ele 
sat port daas le pm^jr^ fie la Mmtre |M>iiiiqiie et daas Tedo- 
catioQ des Eiais. Ge qui iirapfte an prener abord daas ce 
sierle remarqaable. e'est la Tariete. la rktesse. b teaierite 
de ses spemlali«MS en tool genre. Sass surtir de notre 
sojet. Tojez d'ane part la p»>liiiqoe protestaate. solfidtee par 
ks beMfins de la iraose reii^iense. soolerer toos les probie- 
Dies* employer tcmtes les methodes. llibloire, le raisonne- 
meat, laotorile bibliqiie. poursuiYTe entin dans ses conse- 
quences les plos hardies le principe de la soorerainte popo- 
hire ; Toyez h politiqoe catholiqoe, reniaanl les monies pro- 
biemes arec one hardiesse egale. et qoelqaeiois plus arento- 
rrase ; Toyez les potitiques coneiliatears relever le principe 
de la monarcfaie temperee en Tonissant au principe de la liberie 

1 Ca.T.paneila, 3it»Mar:hu hi^fiaU^ Frar*..'for5 16^n5, ♦jditio novis- 
»im\ p. 116 « Noa 'iesunt timen qui a.'-tuni es*ed* GermaQiA dioant ; 
fieri umea posa^s crelaa: us mundo a moaarehia hL>paaica meiicina 
SLtitz^'.nT, :er eamque Tiircae ex:irp^aiur es rMos ohristiaoa per 
nni*.rrsumorb»^m t^rrarum 'ii-percatur. AdJacuntqu-? hujus conjec- 
ttir<B racioa-rm, qu>>i per oooupatioaem utrius^iae lndi«B huio operi 
Jafii f :r.'lamenta jacta SLr>i vi hce lam vas:ae ieg:O3.0.> nemini ante 
hufi'; di'im I.OISB a Deo ipso omniroteaie Ca^tiiiatiis ao Lusitanis in 
rriar«u.% qiiasi traditas sunt acque hse duo^ nauoaes antea i>erpetuo 
ftlni lUM'-.ftrci iaf':Qsae iniprovi>.> unxus hominis o'^im. uaL oapitt sub- 
j';ci« e^v: cceperunJ. • A la verii*^ Campacella expose ensuite les 
ar;njm*:nts conlraires; il die que lui-meme est en doure pour savoir 
a q»^*:I:e opinioa il doii so raliier : * V\ ipse dubiiom oui pani aece- 
d<5a ium sit p. 135. ; maU il conolut a rop:iii.>a du cardinal Bellar- 
mm, a i^avoir la tout»:-puissaQoe poniifioale, avoe subordinatioa de3 
princis Chretiens : • N'?ces>ariuni con esse u: omnia mundi regna 
ab UQO "Olo capite reLTintur, .>i ejus modi m:»narcha per principes 
re;?crct tales qui ip^i non teciuac episcospi papx iubjecti etseui j>. 436;. » 
Campanelia a encore com;>ose dans le memo ordre d'idees les deux 
ouvra^'e<» suiTant: Monarchia Meuiar, ubi per philotophiam dirinMm et 
humanam demojutraniur jura snmmi pontificis supra universum orbem^ 
1633, in- 1, et DUcorni delta liberta e delta sugjestione alio slalo ecclesias- 
tieo^ 1633, in-l; ces deux ouvrages soni ires rares, ct nous ne les 
avont pas vus. 



CCMfCLUSIOIf SUR LE XVI*' SlIlCLE 133 

de eon#ferienco ; les utopistes eniin metlrc en qiiesUon les prin- 
cipen otsenliels de la sociele, et rt^ver, les uns cians des Ii>Tes 
ing*»niciix et cliinn'riqiK's, Irs suitivs K^s nrmos h h main, des 
Ibrmes inconnues de gouvenirmeot social. Enlre toules ees 
rubtioiis diverges ct eontraires, s'eleve un monument 
«rientiiiqiie, bien depassie depiiis, mais eonsuierable pour le 
temps* oil louies U*% qiK^slions de la politique sf)iil irailees 
avw une erndilion inepaisable vi line rare solidil»% Que dirai- 
je? iDitt ee qui aji^tle les temps modernes a ele diseute et 
^battti dans ee s\M*' etoTinanI : pT'opriele, eselavage, lilHT!e 
fiUUqae. el surtoul liberie deeonseiene*\ (^omparez ecelianip 
de di^eii»ftions, de qnerelk's, de eombals en lous genres avec 
k* x%* siieele, Maeljiavel e\<i*pir* ; (l eneore Machiavel, e*cst 
df^a b Kenaissanee et le xvi" sieele, 

MiiU !ii routes les idecs des teni(>s nouvcaux sonl dans 1o 
X¥i* ftieele, elles y sonl eoufusimc nt, iiidiseretemenl imHees 
lt^% uues aux aitlrrs ; el d'aillriii's dli^s ue font que d'eelore. 
C L**l une liilU' luvbniiiiaire (jni va se poursuivrc^ et se regu- 
* dans les sieeles suivanls. Les doetrines si* moiilreront 
iavee lenr vrai earaelere: ce sera le Jiru dr l<^s I'tudier 
de priii et ile b*s juf^er. 

Main, sans vouloir appreeier iei vi prrmaluremenl des doc- 
irines que nous reiruuverons plus latd dans la foree el I'eclat 
de lenrs fninerpes. nous devons constater quel a ete, en fail, 
Ic rr^a]t;it de ee va.sh' niouveinont. 

Le %yT ftieclc a introdtiit dans la seient e deux grandes 
klres : la liberie jiolitique er la liberie religieiise ; el ees deux 
i(Wi*ft sunt dues au prulesianlisnie. On a souvenl ronlesle^ celle 
tifki; il faut expHqiier dans quel sens on dotl I entendre. 

Ko*i§ Tavoiis dtt deja, le inoyeii %e, en debors dune seule 
qupslion. eeUe dn |>ouvoir spiritn**! el dii pouvrMr lemporel, 
d'51 f|tie des remiuisi eiMes , des ronnules ereuses et moiles» 
drs tlieses jneoberenles et nial deOnies. II seinble quil n'y ait 
ijiie deui persotuies ilans Ir inoinle : le pape el remf*ei*eur. 
Lc pi*titib* est le prix de la lutle. ("«*sl an wi" sieele que ee 



134 RENAISSANCE ET R&FORMB 

nouvel acteur parait en son nom sur la scene. Lh est la nou- 
veaule de celte grande epoque, qui rompt sans re tour avec le 
moyen age et ouvre la voie a I'esprit nouveau. 

Quant a la liberte de conscience, on a pu voir ce que le 
moyen age en pensait. Le droit de tuer ies heretiques ctait le 
droit coramun, inconteste ; et rien n'est plus etonnant que de 
voir au xiv® siecle, dans un jurisconsulte oublie, dans Marsile 
de Padoue, un plaldoyer egare en faveur de la liberte de con- 
science. 

Que si, au contraire, nous cherchons a recueillir le trait 
dominant et la vraie nouveaute du xvi° siecle, nous y trouvons 
en premier lieu la resurrection des doctrines democratiques : 
c*est le fait le plus eclatant du siecle. La democratic est par- 
tout, dans I'erudition, dans la theologie, dans Tutopie. Catho- 
liques et protestants rivalisent de temerites democratiques. 
L'idee de la superiorite du peuple sur le roi est un lien com- 
mun, m6me chez Ies partisans de la royaute. Ce n'est qu*a la 
fin du siecle, et lorsque ces doctrines nouvelles eurent pro- 
duit Ies plus grands exces , qu'un certain nombre d'esprits 
eleves revinrent aux doctrines monarchiques , et commen- 
cerent la lutte qui allait grandir et s'elendre dans Ies deux 
siecles suivants. 

On ne pcut nier non plus que I'idee de la libertd de conscience 
ne soit une conception du xvi° siecle. Oil trouve-t-on cette 
idee (Marsile de Padoue exceple) avant Castalion, L'Hopital, 
La None, Pasquier, Bodin, Momay et Ies sages de ce temps? 

Nous sommes loin de pretendre que le xvi® siecle ait resolu 
definitivemcnt Ies deux problemes dont nous lui faisons hon- 
neur. 11 Ies a poses et en a entrevu Ies principes. C'est \ik 
seulement ce que nous affirmons : tout ne s'accomplit pas en 
un jour. 

Mais esl-il vrai de dire que c'est au prolestantisme que Ton 
doit ces nouveautes et ces progres ? La Ueforme n'a-t-elle pas 
eu Ies doctrines Ies plus changeantes et Ies plus contraires ? 
Apppelant le pouvoir a son aide quand elle y trouvait son inte- 



coNa.rsiox sur lb xvi* si^cle 



135 



r^U la liberie qtiand le pouvoir lui faisalt ck^fnuL oppressive 
ivee les fur(s» mlilieuse avei' k^s Uiiblos* ellc a invoqiie lous 
ejt prmtnpps el no ptnit se faire honiHMir traut'un. Qiianr a la 
Ib«*rU* ivUgiiHise, tvsi-il nrcessaire de rappfl^r que la lU'forme 
n'a pas itioliis perstHUile que I Iiiqiiisition, in que le Mvre Id 
|ilu* violent ctintn* In loleraiirr esi d'un fH'niestanl? 

O nesl pas iei le lieu d examiner ee que le prolesiantismo 
a if*te hiAtoriquemeiit, ce qii'il a fail ei w. qii il a voiilu. Nous 
MJonnons coUe question eonqdexe au\ Insloriens, plus eoin- 
[it» pour la rt'^sondre. Kn outre, les interets ijartieuliers 
t>teHtaiitisrne ne nous itKirhenl en rien; mais ce qui nous 
toticbet c est le lien necessairo des ideos, c'est lo mouvement 
das dcietriiies!. Or (|iu pent nier que l*^ bestnn d exfsler n ait 
eomlttJl les protesianlSf la oil ili^ n eUuent pas les nuiiires, a 
dbeoter le droii des gouvernements et h en scruter Toriginef 
(Jui peul nier ijue ee soienl llolmau, Lauguet, Biiehanan, 
hnox, el niille autres moins eelebres (]tii aienl fait sorlir de 
lumhre eiile tloetrine de la sonverainele po{iul:iire, *»nsevelie 
dms la pouHiiieiT des ecoles« ou servant de masque au\ tln^o* 
fta ahniduiisieH des juns<'oii,sidles el au\ aud>ilieuses preten- 
tioilii de la llieorratie? Que les proleslanH aieul adopte dau- 
ireH prinei[ieH (|uaiid lis y Irouvaieni leur eonq>U\ c*esl une 
eontradieiion qui les regarde el qui ne (*hange rien au fail 
prlnri|ml que nous relevous; ei d'aillenrs ee u'l'sl jias nuHue 
UDe runlrafiieijon. i,vs\ le liesoiri ile li*ur eaust* reiit;ieiise qui 
lei ronduiMait a reehen^her lafqiui des liberies populaires ; 
quand ces liberies leur I'laient inutiles, que leur ( ause irou- 
vail daaii le |»ouvoir meme appni et pic^ieeiiuti, lis se tour* 
BaieDl verti lut el ne deuiandaient |>as autre rliose, Mais letirs 
adversain^s alors relevaieul le gant, Les prineipes denioeia- 
|ues eliangeaieul de patli et netaieul, a viiu dire, qu'une 

tie et un iustruiueul euire les mains di' passions irrecon- 
ntiatileis. Mais ih n'en snbsislaient pa^ moins, et vaineus dans 
un p:iys ils se transporlaient lians un autre. €"esl lunsi qulls 
fiai^Teut en Hfdiantle, en Ecosse^ en Anglclerre, en Ame- 



136 RENAISSANCE £T R^FORME 

rlque, pour revenir un jour en France, d'oii ils etaient partis. 

Ainsi de la liberie de conscience. Les protestants, en la 
reclamant et la proscrivant tour a tour, obeissaient au fana- 
lisme aveugle et absurde des partis. Mais de la rencontre de 
ce fanatisme avec un fanatisme contraire naquit la pensee 
d'une transaction. Le protestantisme fiit Toccasion de ce traite 
de paix, qui consacrait le droit des croyances diverses dans 
un m^me £tat, droit nouveau, inconnu du moyen Age, et qui 
est rhonneur des societes modemcs. Ajoutons enfin que c'est 
dans les fitats protestants, a savoir la Hollande et les colonies 
americaines, que les principes du monde modeme ont ete 
pour la premiere fois appliques. 

Voila le xvi*» siecle ; et, tout en faisant la part a ses erreurs 
et a ses extravagances, nous ne pouvons nous empdcher 
d'etre avec ccux qui le defendent contre ccux qui Tattaquent. 
Le siecle qui a porte des coups si terribles au moyen 4ge ne 
pent ^tre pour nous un ennemi. La renaissance de resprit 
antique, le renouvellement de la foi religicuse chez les catho- 
liques aussi bien que chez les protestants, Tardeur des 
investigations et des decouvertes, la passion de la liberte, plus 
ou moins bien entendue, tons ces faits et mille autres que nous 
avons deja signales, font de ce temps uu des siecles les plus 
originaux et les plus puissants de I'histoirc. Pour nous, qui 
inclinons a croire que les societes modcmes ne sont pas dans 
une fausse voie ct qu*elles s'ameliorent en s'eclairant, nous 
aimons le \\f siecle ct nous lui envions quelque chose de son 
entliousiasmc et de ses austeres convictions. 



ANNEXE AU LIVHK III 



Molff svr In lilli^ralnre |iolilt(|iic du XVI^ §»ii^c*1c. 



K^rH avoir « dans les di^ipilres precedents, expose le moii- 
vcmeiil philoiiopliico-poiilifure ilu xvi" sierle , luiiis voialiitiiis 
eompli^ler eellc etude |Kir tut laldeati resuute de la tlllenttuio 
polilUiue nulilaule ipuiii]dilet^, salires, diseotirs) de la mi^nm 
ipitqne^ au m(iiiit» en Km nee, ^imis dfinnerons ee resuuie, d*apres 
le »aTsifil oiivragt* de M. Lrnietil rl). 

Cest avee les $^ucrres relijjienses ijiie eomnieiiee l;i jitierie des 
paaiptdet*^. La rauiille de Itiiis^e vsi stiittjiM eii hiitle ;i ees allat|iies. 
• tne niiee de |diuiU|»liteti» sabatlil j»iir le eardiual de Lorraine ; 
tm »urloul, euruf^e, alroee, rijjfissaiil cutiinie son lilre : te Tufve, 
l^rs UehuU nqiiMdleitt les Catiiinaires : & Jnsfities u qnaiid, ti^re 
cormjpe, %ipere venimenso, afm^'ras tu de ht jeunes^K*' de noire 
m. t— • V4i-tH*n.deeliiirj;«: ufJiih de Ja t>ranuie. Kvile la main des 
lioitrrcaui. « In hu^ucuot oiildit\ ile^^nier de la MaiM](ie, (irore^H* 
^ar te count' table dv. Muntmureney, ecHt phainphlet.^ur pluni|dilel 
CMiIre Je* Gui^e ; t le M^moire de Vtltat de France sous fmn(oU U, 
fi* Ck, iftf lorrmne^ et surloiil tc Hire ties marchnmhy 
rsnim\ de« ^enHmenls de la iHuirjiiujiHe parisienne ct 
et|tffiuiani deja par antieipaticHi ten ideen de nioik- ration qui ternii- 
iK^miC la lutte avee le purti des poliliques, Ajuutons, dan^ un or- 
lire d'idre!! phi^ violent, 1m >JJitire de Tlieod. de Bexe : laHaremja. 

Catherine de Mrdieis Till epilernen»> >iijrloiU apres la Saint-lJar- 
fbtfiritu, nn |Miinl de finre pour les rerJrs des satirisles : l/nri des 
|ilii» fioleni<i est le Uiscoun nundticux de la vie, aettmu ei d^r- 
de Caih. de MMcis (157 4), — Le De lurorihus gaiiim{% esl 

I rtqiiiiiitoire en regie coutn; To^litnii massat^e. t Nerveux et 



^(1) ij^Smiinem Franc* €i ta LitUmiurfi mitUanteau wfMiiek par C. lenient 

n, tmi, 2 vol, ni-lKl I. I., lU, III, c. III. et t. II. hv. Ill, €, iv- 

^qurl ffu'tl fottf ft'c$t dJa»nnui(^ sous Ic nam d'KtiM'ln' Pliiludoijilie 



138 RE5AISSA5CE ET R^FORXB 

concis commc Tacite, I'autcor laisse devioer plutol qu'il D'esprime 
la colere qui lui nionte au coeur. A re\ideDce ecrasaDte des fails, 
il ajoote laotorite des pieces autheDtiques. • Le Tocsin contre let 
massacreurs t reproduit sous uue forme plus oratoire el plus re- 
tentissaute le recit coDsigue dans le De furaribus i. 

Nous avons etudie et analyse plus haut les traites politiques 
suscites par la Saint-Barthelemy : le FranahGallia d*Hotmaa, et le 
Vindicice contra tyrannes d'Hubert Languet. Reunissons seulemenl 
ici les ecrits qui ont ud caractere pamphletaire et salirique : 
par exemple, le Rt^veil-Matin attribue a Holman, et les Tragiques 
dWgrippa d'Aubigne. M. Lenient ne croit pas que le Bdveil-Matin 
soil d'Hotman ; car Tauleur cite lui-meme f le grand Hotman i. 
c Get ecrit est une de ces creations hybridesanonymes et collectives, 
dont la Satire M&nippie sera le plus parfait modele. i Dans un 
autre genre, la satire religieuse, Beze, Yiret, Etienne s*etalenl 
associes pour composer le pot pourri de la Cuisine papaU, Da 
m^me genre est le R^il-^-Matin. Le confus et tumultueus libelle 
est a la fois Fapologie et la condamnation du parti protestant : il 
appelait letranger ; il creait un £tat dans r£lat. 

Les Tragiques de dAubigne, qui ne parurent qu*au commence- 
ment du xm<^ siecle, furent ecrits a partir de 4577, cinq ans apres 
la Saint-Barthelemy. i Composition bizarre et desordonnee... Chant 
Tengeur, poeme heroique, martyrologe enthousiaste , diatribe 
haineuse, chronique exacte, tout s*ylrouve. • L*ou\Tageest divise 
en sept livres, chacun avec un litre myslerieux et niena<^ant : 
Les Misses des princes, la Chambre dor^Cy les Feux, les Fers^ la Ven- 
geanre, le Jugement : f Ce ne sont pas des tableaux de fantaisie ; 
c*est I'histoirede laveille ecrite en face deslieux et des hommes. • 

Aux pamphlets et satires du parti protestant opposons mainte- 
nant les pamphlets et les satires calholiques. Ce sont d*abord les 
sermons des predicateurs de la Ligue, dont nous avons quelques 
debris dans le Journal de PEtoile (i). Le premier et le chef de ces 
predicateurs etait Boucher, dont nous avons parle dans notre texte 
et dont nous avons analyse le Ik justa abdicatione; puis G. Rose, 
ev^que de Senlis, Lincester, cure de Saint-Gervais, Pighenat, 
Genehrard, Aubry etc. Outre le De justa abdicatione ecrit k Tocca- 
sion de la reconciliation d'Henri III et du roi de Navarre, Boucher 
ecrivit encore un dernier pamphlet a Foccasion de la conver- 
sion de celui-ci : les ^euf sermons de la simul^e conversion. Mais ce 

(1) M. Ch. Labitte a essaye dc reconstruire Toeuvre de ces sermonnaires k 
I'aide dc VEtoile dans son livre : Les Predicateurs de la Ligue (Paris, tSit). 



7IOTE SCR LA LITTfiRATlTlE POLITIQUE DU XVl* SltChE 139 

ii*Oil 14 qu'un des deri>ier» paiiiphleis tie hi Lijuie: il y eti eut 
tu*au4'<)i]p :iii[iuravaiit. Lavuiat I>avitl, I a vocal Lelirrlrtn ktIui-ci 
Tut priiflu |Miiir le Juit) |irircjil vn maiu la dclVnst^ de la tiialsori (te 
Guii^<^* Bmrrber fut aiissi itu des jjretiiiers a eiilrer eii liee, comnie 
il fill \v diM'iiii'i" a eu stiiiir : LVw^mr^ tmgiqm de Gaverdion est 
tine &alire violetilo coiitre les iiiignons illktiri IN et gtirloul 
eu litre d K|M*i'rioii. De la nionic ofOcinc, siuoii dc sa main, f^orlit 
encore le librllf iei Soixelkries dUeitry tie Vnioh'i. Mais le [ireniier 
lief paniphleiuires (k* ta Ligiie esl Tavocat Louis DorleaQS, 
M. I,rfilt*iit le dccrit ainsi: ■ Mataiiiore et pasqiiiti, demagogue et 
bet esprit. tif>mnte do passion plus que de couvielion.*. sa prose est 
ceWc J'llotmaii et de U. Kslieiiiie; elle e« a la r'udesse el raprele 
jivec iiu melange d eiilture espaf^iiokv el da tier tatioti ilalieiiiie >, 
Ci?3»l aufkiti UM iii>ele, e( tjoit saii^ vi^iietir^ tenitMii Ic porlrail do 
I«lt6pil4l, I'ile par >l. Leuteul jp. 88 ;. Les piineipaux juimphlets 
d€ UurleauM soul: t AvertiMement aux aUhoiiqueSt el k Banquet^ ou 
Vaprt^diner du comle tVAr^U. 

L« Dieilleur des eerit^i de la Ligiie, puhlie lout a la liti el au 
moiiKnii des desiltusioiis du parti, est le lUalotjue du Maheustie et 
du Manant, i Cest dil M, Leiik'itt, lidee priniilive de la Ligue, 
U^Ut ftuVlle avait eled'nhord eomprise et aeeeptee [Kir les masses, 
»rparet* den iiies atiibilieiises des Tititse, des liiiesses de 51ayemie 
^*el de* ambages de la pulil*r|iie espaf^nole. i LVrril est trmt 
j|tt9si bieii dirijse eoiitre Mayenue ruie coulre le vu\ de Navarre* 

f Le roi dc Navarre a eoiilrelall k* eatholit^ue et S\. de MaycDiio 
Id lliritecir. 1 Tout le dialogue est dauscesmots: i Le iMi^v^Tt 
II it*y a que deux parlis an nioiule, Inn de Dieu, laulre du Otable, 
Irlkmetii quf* , vcni* tlisaul que je siiis ralbolique, eV^t vou*i diro 
ifoe Je Kuis du parti de la eause de Uieu. — M\Ik (le uiattrej : l*our- 
quai Hobeissezvous au mil— M\%. : I*aree qu il ue peul etre 
li&fUliiii$ roi^ f*lBtit« comtue il i*M, bereiique, saerauieulairc. relaps 
t rironinjunk^ t Aitisi eu e^l it dc Inus les parlis, II u'y eu a 

[iai% qui* dt'UK, relui *\v [lieu el eelui du Diable ; et ehaeuu est 
liiujour« du parfi d<' hiru. 

Rappelous brie\eineijt tes paiuphkls royalisles en repoose am 
^eiiti ile» ligutaursi, Les priueipaui huuI: VAnti-Gaverchon, repuuse 
de ItiMjrber : lit Uiblioih^^iue de H^* dc Montpensier ; 
cUrgr^ di* Paris: VAniif^pagmi de Mielicl llurauU, el 
eoio Ir cber-d'o^uvre de loule eette litteralure de cotiibat. ia 

Lai Satire M(*ntppf^f (1593), do tit In premiere idee apparlient k 
Pierre Leroy, a eu dirers autcars : Jacques Gitlot, Niculati Hapin, 



140 RE5A1SSA5CE ET R^FORXE 

Pierre Pithoa, Florent Chretien, et on sail avec une grande pro- 
babilite la part de chacon. On sait que c*est une parodie des 
£tats de la Ligue. L'idee originale de cet ouvrage, comme Ta dit 
Ch. Nodier (edition Delangle, 16i4, p. 11). • e*e$t que chacun des 
orateurs y semble force, au gre d*une puissance invisible, a expri- 
mer les verites de sa position au lieu des aipiments que devrait 
lui suggerer son interet mieux entendu. L ambition extravagante 
de M. le lieutenant, le devouement venal dn legat aux interets 
de Tetranger/ le pedantisme seditienx du recteur de TUniver- 
site, etc., s'y revelent avec une verite merveillense sous la forme 
naive et mordante d'une discussion de bonne foi, ou chacun fait 
a Tenvi la confidence de son caractere, de ses motifs et de ses 
pretentions. » On ne cherchera pas dans la Satire M&nipip^e de 
discussion de principes ; mais le discours de M. dAubray, repre- 
sentant du tiers etat, exprime d'une nianiere eloquente le haut 
sentiment monarchique du parti des Politiques. 

Apres la defaite de la Ligue et le triomphe du parti royaliste, la 
lutte ne cessa cependant pas aussitot ; elle continua ou reprit 
sous une autre forme entre jesuites et parlementaires, nolamment 
apres Tassassinat d*Henri IV. Les deux plus celebres adversaires 
des jesuites sont Etienue Pasquier et Antoine Arnauld, laieul de 
tous les Arnauld, Fun et Tautre ayant plaide contre les jesuites 
devant le parlement de Paris. Pasquier reprit la question plus a 
loisir dans son ecrit intitule : le CaU^chisme des ji^suites, Torigine 
de tout ce qui a ete ecrit depuis sur ce sujet, m^me par Pascal. 
Les jesuites furent un instant expulses : puis ils reviurent. De 14 
de nouveaux pamphlets : Le Passe-Partout du P. j^suite, oeu^TC du 
protestant Cesar du Pleix (1606); I'Anii'Cahnn, publie le leudemain 
de la mort d'Henri IV, et dirige contre le coufesseur du roi, le 
P. Coton ; beaucoup d'autres du meme genre, le Jesuita vicarius^ 
le Contre-Assassin. Les jesuites, de leur c6te, ne resterent pas sans 
defense. Couire Pasquier, Rene de Lafon ecrit : Tii^nse pour les 
religieux de la Compagnie de J^sus (1591) et le P. Richout : la 
Chasse au renard Pasquier; VAmphitheatrum honoris de Scribani est 
dirige contre le parlement. Mais le heros de la Compagnie de 
J^sus a cette epoque, • le controversiste brutal, grossier, epais el 
erudit, dont le nom est reste comme type, est le P. Garasse, 
attarde, trafnard de la saiute union, egare sur la frontiere de 
Tage suivaiit... 11 a garde de la Ligue Tesprit belliqueux, la 
faconde brouilloiiue et desordonnee. > Ses principaux pamphlets 
sont : V Elixir Calvinisticum, le Banquet des sages, et les Becherches 
des Hecherches, Le premier est dirige contre les huguenots ; le 



nOTE Sm LA LITTtRATlttK POUTIQUE EN ESIUONK 141 

^ecimil coiitrc les parleineritaircs ; le trotsieme i-onlre les libertms 
Ott llbrt!*v-i»eu*jciirs. Mais il u'vst phis gueie qtieslion tie polilique 
dsms c't-si etrils «le jMilt*mi<(iJC : iiDiis los meiHiniiiioiis scdlrmful 
|M>ar nii^tuoire. Tel osl U' preiuitT ai'k' ik eelle liitli^ ronlre les 
jrsiiiU;^, (|ui revieul pliisii'iirs (bis ttmis iu>li'e hisloire, stHis 
Loai§ \IV, avcc Pascal, sons Louis XV lors de rex|nilsbii» et de 
I1M& jtmrs. ik plusieurfi reprises, tians que ce proces, t|iii renail 
tou|4JurH elf ses cciitlres. ait jamais ete lire a clair. Mais e'est mi 
di!tjat f|iii ti ;ipp:irtieyl qu'iiHlireetemeiil a natre sujel^ et clunl tl 
o<»us stillU travuir iudiqur ta place. 



NOTE n 
9litr la Iltlemlnre |ioltl[i|iie en Espagoe 

L'EipaKQe a marque sa place dans la litleratiire politique du 
mn* Mtfcrli* par deuv iiatiiscelebres : ecuxcle Snare/ el de Mariiina. 
MiiU tieaueoup dan ires moms cunmjs se soot livres a ceUe 
iflQiIc. Cc^Me lilteralnre haiiale tfoirre pas iiit p-;iinl iiiteret. Kotis 
nous bonicron^ a rcsunuT cr que nous apprend sur t:c sujet uii 
Iratail recent \\}. 

4 A la liu du %\i^ et au debut du xvn'' t»ieele, cVst nnc stiile 
ittinierrompue de Traiih de gouvcrnemcnts, de Modi'les des princes^ 
4e Mimtn des muvcrains , de Ma7lu^;h dcs parfaUs ministra ; loiis 
clierehiiieiit dau» 1 hit^toire itu dans les livres saints les re|;tesd un 
Ipm^cmvuieQl ideal. Uiiefrjues-uns de ees ouvrageSf h*h qno le 
de Ptilacio, on le ttetax iU^ principa de (iuevara, occupent 
lee cftimahle dans la liUeratiire; la phipart sunt ouijlies. 
Ftns pres de lui, Unevedo trouve des modeles, Mariana el son Dc 
fw§e {it»Oil|, liiliadeneira el sua Prindpe chmtmno (159o), Aj^uslin 
4e Riijos el mu Uutm repubiko (t6ii), Juun 5lar<|uez el son Guber- 
^drndiam (t(il2) (i). » 
riocipa) de ccs cerivains politiqucs est Fr. de Quevedodout 
Ifs deux ttQTrages les plus celebrcs gont : la Politka de Dios el le 
Jfarijif Bndm, 

Le premier de ces deut onvrages a qtielqne analogic avec Ton- 
¥nife <le Bo^i^ufi : Politique Un'c de CEcriture sairUc. Mats la belle 



^ fU Fr. de Qutwdo, par E« lli?rtmt^e, Uii^ 

u^ f ii4r iu uuiM! Liju>; us nutij^ ciiit» p^if I'sutiiiiri dans la QotG ^* 219. 



142 RENAISSANCE ET R^FORMB 

ordonnance de Bossuet manque absolument. L'auteur, a-t-on dit, 
a entasse dans son ouvrage nn pr^cieux tr^sor de perles et de 
diamants, mais il a oublie de les ench4s8er. Le livre etait moins 
un traite qu'une satire, c 11 n'a du traite que la forme extdrieure 
et Tcnseigne ; au fond, e'est un pamphlet, t 

• II en est de m^me du Marcus Bruttu (4). L*aateur decoupe, 
dans la biographie de Plutarque, certains passages qu'il fait suivre 
de considerations (discursos) t selon la methode de Machiavel. 
L'auteury met en presence les inconvenients respectifs dugouver- 
nement monarchiquc et du gouvernement populaire , et sa con- 
clusion semble etre que ces deux formes de gouvernement ne 
valentpas beaucoup micux Tune que Tautre : c La liberte! s'ecrie un 
des personnages du dialogue. Malheureux ! Quittez cette illusion ! 
On voit bien que vous n'avez jamais ete en republique. Car vous 
ne connaissez point nos miseres et notre esclavage. Si le Senat se 
compose d'un grand nombre de membres, quelle confusion ! Dans 
le cas contraire, a quoi sert-il, si ce n'est a diviser et a affaiblir le 
pouvoir. LMnstitution du doge ne remedie 4 rien, car il n'a aucun 
pouvoir etson pouvoir dure peu... Les plebdiens gouvernent-ils 7 
les nobles ne peuvent le souflfrir. Sonl-ce les nobles? on ne pent 
comparer leurs sujets qu'4 des condamnes. Nobles et plebeiens 
abdiquentleurs droits entre les mains des rois. » Au reste, Quevedo, 
tout en manifestant certaines hardiesses, en allant jusqu'4 Mariana, 
jusqu*au regicide, n'cstpasau fond un politique liberal. II sacrifie 
volontiers les Fueros des Gastillans et il ne semble reclamer d'au- 
tre garantie centre les abus de la souverainete que celle de la 
crainte de Dieu. II n'est pas beaucoup plus liberal en matiere reli- 
gieuse. En resume, sur les deux questions fondamentales c de 
la liberte religieuse et de la liberie politique, Quevedo, loin 
d'etre un precurseur, ne s'^leve gucre audessus des opinions 
de la majorite de ses compatriotes... Son originality n'est 
point dans la nouveaute des theories , dans la valeur du sys- 
teme;... son merite et son honneur, c'est d'avoir cru a la jus- 
tice, a la vcrtu et au droit; c'est d'avoir pr^che la fidelite au 
devoir, le respect des faibles, c*est d'avoir mis au service de ces 
derniers Tardeur de son 4me et de son esprit, i 

(1) Get ouvrage est Imit6 du Romulo de Virgilio Malcvcrzi (Bol., 1629). 



LIVRE QUATRIEME 

LES TEMPS MOBERNES 



CIIAPITRE PREMIER 

AXGLETERRE 

IIOBBKS 

i, =* M \»yv\io\o[fii\ i^;l llH*orio thi ilroiL Prinripc (fe b j^it^rrt' dt* 

totutrnntn* tons, — De b Un iiiiluretir, lliirt*iTiu r fi(* fa lot t'l *Iii clroiL 

— Ffc*iiih'r prill ri|M* ilr b \m tmtnnAh : rlirrrlirr b |i:ir\. Sin-onil prin- 

ei|i« : rt*nfim'er»ii droit iib<;i»lii Mtr loiitf-s rhos**s, — Troisirmt* [iriiiripe 

, iJr la loi naliift*lli':ohit»r\or l***ronv»Milhmft. — De rinYaliflit<"' ikvs pac- 

. — Th«*tiHe cU* bj«i%lU'e, — [h'. \ oUU^'AUm (Ji's hiis, — IK* b puis- 

c«» c'i%He et de vm in«)titiition* ^ [in pmivtiir ahstilii, — Di"s iJruiti 

»QV4»r»i[i, — iU^^ lim'iU des fiiijt^s, — !)♦? la liberie, — Du droit 

nunerU** dm'irlne^ft cli* IVni^ri^urtiii'iiu — Dii puuvoir paternel 

d<* l>«f|nvan*-, — (lu poiivoir (M!t»l^8iiistuiue, — Criliqoe dc la poli- 

^VffQC de lliibhf*«. 

Touies le.^ ili»4'U!^.Hioiis poliliquos du xvi' ^m'tIc avnk'iU en 
|K«ir puinl dc* depart la Kr^fornio : ionics n»lk's du xvii"* sc 
mttiirhpni, direrlenifni on indin^rtomcnt, a la revoliiUon 
*i'. Hobbes la ronibal» <*« L*M*k«: la drrfiid ; H eVsl 
re termin quo rombaltnil Filinrr et Sidney, l?os- 
•iit'l et iuricu. Cependant, cc sik'k* donne pkm qiie le precedent 
& b pure sjweiilation ; Li pcdiliqiie s*e(r«)rcc d'aublicr les 
paisionfi du nitmtent cl de s'el»:vfT jiisqu a (l**s principt^s 
paremcDt philuHO|diiqiie^, de decouvrir par Tiinaly^i! Torigme 



144 LES TEMPS MODERNES 

dc la societe ct du droit, ct de mesurer par la Ic pouvoir du 
gouvemcment. 

La constitution d'Anglcterre a fait de tres bonne hcurc 
Tadmiration des publicistes anglais, comme ayant etabli un 
equilibre sage et bienfaisant entre Ic pouvoir des princes et 
cclui des pcuples et des grands. Le savant Fortescue, dont le 
livre De laudihus legum Anglice {{) .f2li encore autorite en 
Angleterre, est souvent cite par les auteurs, comme ayant 
signale avec precision les avantages de la monaix^hie temperee 
sur le pouvoir absolu. Mais peu a pen, en Angleterre comme 
dans le reste de TEurope, le pouvoir absolu avait fait des pro- 
gress de plus en plus mena^ants ; et la malheureuse famille des 
Stuarts allait jouer sa fortune en Fassociant au funeste prin- 
cipe du droit divin. Jacques P''defendait lourdement et pedan- 
tesquement cette doctrine dans ses ecrits politiques (2), tandis 
que son fils Charles developpait la m6me doctrine dans son 
Eixiov ^adtXtxYi (Image royale) que Milton refutait dans son 
Iconoclastes. 

(1) Fortescue, De laudihus legum Anglias (xv« siecle). Im prime sous 
Henri VIII. Trad. angl. (II, 1616) — Angliae statuta.., nedum princi- 
pis voluntatc sed et totius rcgni assensu conduntur (c. xxii) — neque 
rex ibidem per se aut niinistros sues tallagia, feubsidia, aut quoevis 
aurea alia imposuit legiis suis, aut leges eorum mutat vel novas 
condit sine concessione, sine assensu totius regni sui in parliamento 
suo expresso (c. xxxvi). — Parmi les premiers ecrivains politiques de 
I'Angleterre, il faut encore citer Hooker {Ecclesiastical polity). Voir 
sur cet ecrivain Hallam {Histoire conslitutionnelle de VAngleterre, 
ch. IV, et Histoire de la litt&ature de I'Europe, tome III ch. iv). II le 
mentionne comme un des precurseurs dc Locke. Hallam cite encore 
leDe statu d& I'flcossais Bollenden (1615) comme contenantune sorte 
de philosophie de I'histoire (II, iv). 

(2) Jacques I" d'Angleterre, OEuvres anglaises (Laced., 1616, traduc- 
tion latine par Jacques de Montaigu, 1619), Basilicon. doron. Jus liberx 
monarchic, Voici quelques passages extraits de ce dernier ^crit: 

^« Reges Deorum titulo ornantur a Rege vate, quia Dei solio in 
terris insident. — Rex jure naturse fitsubditorum pater. — Antequam 
nulla foret respublica... reges erant. — Unde efficitur leges nostras 
esse a regibus, non a legibus reges. — ... Satis constat regem esse 
dominum omnium bonorum — omnes subditos esse ejus vasallos. — 
Ut si fas esset jus violare (quanquam mea opinione injuria ubi est, 
injuria est) rex subditos, quidquid possidenl, spcciosiore pretextu 
adimere posset, quam populus regem abdicare. » 



Oite C4Hise perdue troiiva un aciniirablc avocat poui' !a flc- 
fciidn* : le philosophy llobbes, Tiin dos esprils les plus origi- 
naux de rAn|;l(»terro. llobbes a ccla dr |>urlit'iilier <pril psl en 
nti^mi* l«*iiips iin crrivaiii de parli vi mo pliilosofihf abslrail, 
uoe soiie de matheinalJcIett donl la seiilo passion si^nible ^Irc 
di'DrhaiiitM* s«*s ulvva d'un<* niaiiirrp rigoii reuse, de bicii tU'-il- 
nir cl de bieri denioiitrer. C'esi luie (iix*iir ires R-pambie de 
iios jour« de se representer lesprii anglais roninu* loiijotirs 
in?(pire par U* seiilimeiil hislorique el tradilioiinel, par le tcoiit 
i\v% fails, ramour des eouluiiies el des preeedeivLs. €e t]m au 
t'oiitruire rara<ierisendl la I mnee ce serriL dil-oii, iiii ra- 
tioQalkmc abstrait, ti'nitant la |K>litiipie par la melliode geo- 
inHricpie el iiii'Utpb>si(pie a la maiiiere dr J. -J, HoiisseaiL On 
otiblie <pie J. -J. Hoiisseau a eniprinile piwisc^meiit sa mediode 
h llobbc^s, eVsUiVdire ik un Anglais, On ne voit merne |>as 
qii'i*ii AnglelfTPts au xvir sit>ele» les pulilieisles eni|»loieiii 
anroup plus qifaineurs rargiinieiit de la Irarlhion el du 
hktorique. Fibuer, le defenseur du palriareat, en^doie 
i arf^menls ou tJiecdc^giques on pbilosophiques, mais abs- 
jiiw;H fail n*inontt'r b^ pouvoir souverain jusqu'a Adam; 
il n'mvoque ^ueve le droil roulunuer; 11 en esl d{» menu* 
* Milton, de Sidney (I), de Locke lui-iueuie : rest la politique 
dii XTi* uiecle perfi*e lion nee |>ar r<'sprit plus ik'laire du xvii** ; 
\i% c est la poliljque deinoeralique fondee sur des prineipes 
lisolti^. r/i'Ht b'^^^aiieouf) phis l;ird el par opjiosiiiou a la n* vo- 
lution fnin^aise, que les An^lai^, en ayant iiui avee leur phase 
^•%t>hiliounaire, s** soni fail jjloire d'un esprit tradilionnel el 
»nque dunl il n'y a pas beiurroup (vlus de Iraee dun, lours 
isitesi que chez reu\ di'H autr(*s pays. 
Cbc2 Mobbed en particulier pour revenir a lui], la passion 
]ll« esl SI Iden dissimub'e sous les apparenees de la 
i{>ecuLilion, que s<»s eerils, ii la diirerenn* des irailes 
IKiteiniques du xn* siecle, ronservenl encore lonte leur valeur 

(tj Sur \e^ trots vol timers de^ bUcaurs mr te qauvrrmmttii^ le Iroi- 
I tliftcoki le« prc^coiicnti histonqucs, 

jAaoET* — Science |M)litiipie. n. — 10 



146 LES TEMPS MODERNES 

philosophiquc, lorsqu'on fait abstraction des circonstances 
dans lesquelles ils ont^te ecrits (1). Au restc, en defendant la 
cause du pouvoir absolu, Hobbes se garde bien d'invoquer le 
principe cher aux Stuarts, le principe mystique et theologique 
du droit divin ; il se contente du principe beaucoup plus pro- 
fond de la conservation et de Tinteret. Tout en concluant a Tab- 
solutisme, il est un des premiers qui aient penetre jusqu*aux 
principes de T&at avec la plus entiere hardiesse. II donnc des 
raisons au despotisme, et, au lieu de s'y soumettre parce qu*il 
est, il s'efforce de demontrer qu'il doit 6trc. Le veritable des- 
potisme est celui qui ne se demontre pas, qui ne se justifie 
pas, qui s'impose par la force ou par la tradition. Appeler la 
raison in venir au secours du despotisme, c'est lui donner la 
tentation et le droit de le combattre. Hobbes, sans le vouioir 
a contribue ainsi plus qu'aucun publiciste a emanciper la rai- 
son politique. On pent lui appliquer cette belle pensee du car- 
dinal de Retz : c II est entre dans le sanctuaire. II a leve le 
voile qui doit toujours couvrir tout ce que Ton pent dire, et 
tout ce que Ton pent croire du droit des peuples et de celui 
des rois, qui ne s'accordent jamais si bien ensemble que 
dans le silence. » 

Morale de Hobbes. — Resumons rapidement les principes 
bien connus de la metaphysique et de la psychologic de Hob- 

(1) Les deux ouvragcs politiques les plus importants de Hobbes 
sont : !• le De cive (3 parties ; Libertas, — Imperium — Religio). 
La premiere Edition parut d Paris en 16 i2 : il y en cut une traduc- 
tion fran(?aise de Sorbieres en 1619 ; 2* le Leviathan {le monstre po~ 
pulaire), or the matter^ form and authority of government, Lond. 1652. 
Trad, latine, Amsterdam 1668. — Voir aussi Hobbes, Opera philosO' 
phica qua latine scripsit, Amsterdam 1668. — Les ocuvres completes de 
Hobbes ont et6 6ditees par Sir William Moleswortb en 16 vol. in 8* 
comi)renant : English Works^ 11 vol.; Latin Works, 5 vol. (1839-18i5). 
Consultcz C. de R6musat, Histoire de la philosophie en Angleterre 
depuis Bacon jusqu*^ Locke j 2" edition, 1878, vol. I, 1. II, ch. v. — 
Kuno Fischer, op. cit. H. Ill S 2 etS. — Mtrlteljahrsschrift fur Wis- 
aenschaftliche Philosophie, 1879-1880, Tonniesa consacre plusieurs ar* 
tides interessants i\ la philosophic de Hobbes. — Hobbes, by G. Croom 
Robertson, Edinburg and London 1886, ouvrage tres bien fait; Tau- 
teur a pu consulter les manuscrits de Hobbes, poss6d6s aujourd'hui 
par le due de Devonshire. 



# 




I 

I 



MORALE DE HDBBES 147 

beSf |NlMi||lidont il ileduii sa moi*alr et &u polUique. Le seul 
objeltlela f>TiiIosoi»liii% c*est le corps (1). Lespril ifest qii'un 
eoirps ]t\u% subtil ; cesl une ii^ure sans couk-ur. fl ne peut 
Aire autre chom : ear il n*y a di*videnl et d'inieiligible pour 
riMMiiine (jue ce rpii est apei\'u |»ar les sens. Ainsi toute con- 
ir^ di^rivo de la sriisaUoii » *iiii n'rsi q\\\m <:rrtuin mou- 
lt des organes. La seiisiaiiou, loisfjirelli' passe duiTrveau 
ill ecMir, devieiii pUiisir ou douieur, et, par I'ajjporl a i'objet 
di la leasaiioin ajnotir ou liaine. Lorsque nous sommes arri- 
f^on iKillidtes vers lobjct ainie, cVst le desir; quajid nous 
BotM ai eloigrnons, c esl la n-aim(\ Lorsque plusieurs desirs 
cm iilnsieitrs craintes gc eombalteiil (^t se balaneent dans notre 
l!f|iril, on appelle ret ^tat deliberalioii, el le dernir*r de ces 
4Mrft, celui qui I'emporte, est la voIouIl^. Or tout desir est 
iiUBrwbai n^cessaireuieDt par uru' cause, ci produit ueces- 
«irV!iDi9il w^s eflets* Llionnue se dil !il*re lorsque ses desirs 
el net sicttoM ae reneontrem pas d'obsiiicle. La liber te ifest 
que rabeenee d'empecbeaient ; elle peut se dire des ehoses 
Aat«fieilp$ fit non niisoimables , aussi bien que dcs ^ires 
njbuiiaabies : Teau qui < oulf' sruis obstacle eoule librenient : 
aiaii Hionune est litjre (juand il ne renconlre pas d obsla-* 
del* Mife la liberie peut se eouciUer avec la uecessiie : ear 
left act**?* et lous Irs plnniuururs out leurs causes d»'ter- 
I, qui elles-m^-ines d*»pcndent de la clause t»remiere et 

Void la omrale qui suit uecessalrement de eettc psyeho- 

kifjc. L'obji^l naturel d«'s dt'sirs dc riiomme, e\'st ee fjui lui 

^al agn^able« ee qui lui plait; Tobjet de s^i craitite et de sou 

I, c*e9it re qui lui detdait. Or ee que uous (^mtgnons, 

~FpU mitre mat; ee que nous desirous, e*est notre bien. Le 



||l P Bfi ftiut pa»> ii*cxa^«5rcr rcprndant Ic niat*5riAlisme de Hob- 
Aill^ttrs, aw dt-hut dc ^a physu[tjc» il »c montrait plut^H id6a- 
Doctrioip nftturalis exordium & l^cta umver^i sublttlione 
capicoitw ; fiuppQsiUk iolik rcrum anniiiUAiione, dic<> Tcmatisuras 
iBiiiiiii e( eorporum tdoas. (Elfmenia phiiQMphUe, de carpan 
eh, ▼»-) 



: : -f IZS ra p* jr*BER3E5( 

H«i -» r nai V' '••itt ificu* imrp^ -thi-v^ rnp > liaisir'^ .a 
irrtiliTir. i^ toiitfir ^ r iir«ir in 3iea. a laini^ ^ I'lTv^rwa 
in nal «««m b>r4 I'aib fi»st 3rrt>?9sairF^ nie la 4iiiie it* la 
'ftiTTT' .'*-rs ji^ t*nir»* ii*" ^ vrrp^. '>r ^«*a »► -^ ini -rst mr'f^- 
rtirp- w iPTtt -^rp^ -oeirp la :*ni!«*fii . *• -.oBt r^ ini a ••»! la* 
•onin*' .a !tim##ii -r^t ^wii*^ -t lt;fguiiii» • --si in -rfroiV : '"ar le 
irr»ii .1 -^ rik- a lih»*rT*- rn** p<^Ks^ip Gianni i'lia*^ ie s*** 
ramitf^ ^(Hfin la trriiu^ mu*>«. X«»iis irtMu iom" le 'irrik tip 
pfifir^nii'rv^ .«» 3i#4 -^ it* .mr > mai. Or > pftiu ^nmii bien 
pr>iir {W»A«. •' rtt !a *r>ru«>T^iioH : > pins ^nuid mai. *!>st la 
morr. Prir ''oiLseffnf-at. > fowit^mpnt -in ir>ic naturpi. i:>:>t 
le 'iroit tp *Metuirf sa p«^rv>iiiip ^ sa vie auiaiit i|a'«ia le 
p#^it ' : •>!. trofimip ii ••^t iiiip«i:kubiif >i'acteiiiiire la tin -ans 
li*^ nioy#^.H. Ip 'Ir^iit ti* ^ ••onsprrf^r t>inp«)rte irtHrane OHUse- 
qivfutp Ip^time le •irriit 'iVmpioy^^ tons It^ moyi^ns p4)«> 

Une ipcnnde «!on.seqiipnre. <t est <pip dianon t^ joge des 
moypttsi rpi il frroic oerp^iKurps p«Mir sp iTonaerrer. $appi>!iez 
Pit pfllet qoe je a>n «>Ls pan jogp : nn autre le sera piKir moi. 
Mais, pnisqiie noiM sommes *^ipu\ par oatnrp. je i4>rai jn^ de 
r/* qiii linf^^rp^ftp, au mt^nu* titri* qn il le Si*ra de i:e qui m'in- 
U^rpjwe moi-^nHne. Je ju|T^prai diimr le ju^ement qu'il portera 
vir men InUrrt^Vh piix-memes '3.. 

Si j ai le droit de me dt^femire ou de m»} iroasenrer par toos 
les moypTi!* pr>H«bles. et si je snis ju'je de ces moyens^ il 
%>n^nit que je puis employer tontes chases a ma consenration ; 
j'ai done fin drrnt natarel sur touted ch«)ses (4;^ et la mesure 
di] droit dani^ letat natiirelr c'«^ rnlilite. 

J';ii dit que tou.s les homme^ soni eganx. En effel, quoi- 
qu'il y ait entre en\ de:* differences , cependant ii n'est pas un 



(\) hr.the, l/ihertOA, c. I, vii. 

U) Ihhl.^ ihi/i,f VI f. Jut a*! finom dat jus ad media nercssaria. 

i'i) Ih/fl., //////., IX. L'nurnrjucmqiic judicem esse mediorum ad sui 

{i) IhifL^ihid.y X. Omnia esse omnium. 



MORALE I)H HOBUCS 149 

si'ul ar*mtagt? que I'un puisse se promellre sans que Taulrc 
poRse JVspt^rpf eg:alein€nl, II if est pas dliommr si fuiblo qui 
Di' putssi^ iuvv son t'limiui par force on par ruse : soiit e^'aux 
ceu\ qui out un ej^al poinoir ; iiiais coux qui peuveiit h* plus, 
par eiemple tuer, out uu t*gal pouvoir. Done lous les homnies 
iioiil uatui^ellniiem (rgaux (!]. 

Or luu« leslioitimesayani uu droil absolu surlouies choses, 
^^iQUs ayani un egal poiivoir, cc droit i\v tons sur loutus 
ilevieul absohuueul vain. Car lorsque le droil csi le 
pour lout le niuude, it ny a (Jus de droit. Uiu* uiim- 
portf* de pouvoir dire : tellt' rliose esi uiienue, si tous peuvent 
en dire auUuil ( Z) 7 
Be relte egaliie de uature et de celte egalile de droil entre 
homines iiuil la guerre. Caw, lorsipu' deux houuues 
It une uirme i-liose, ils dt'vienncui ualun'lleuu'ot rnue- 
MaU tous les lioiumes, ayimt nu droit t'-gid sur tout, 
dutvent ii*»eessiuremeut desirer a ki Cois beaut on p de rhases 
ectiiifiHineH : ils s(»ut done tons euiiruiis ; et IY*tat de uiUurc 
lt*e%t autre eliose quun vtai de guerre delom con f re tons (3). 
Tel est Ic priiicijw original et esseuliel de lu morale et de 
de llublR*s, Enlre tes prinrlpfs fort peu nouvf^uux 
[>iiysique et les eonsequeuees ass(*z peu nouvelles 
de ia |>olitiqm% le primipe de I etat de guerre universel lui 
lit iMirtieulieremeut propre: eVsl le mrud de sa pbilosopliie; 
iM AJ Ton oublie la valt-ur intrinseipie des itrineipes, pour ne 
rfgardrr qu a ta fomie de^ dedurtions^ on ue pent qu'adiniier 
b belle iogique ct lo gavant enehainemeul du systeme* 

Goamie va* pHiieifw* de I etat ile guerre est la base de sa 
doclriiie, Hobbes s'eiloire de I'appuyer fuir loutes sorles de 
nbom. Son preiriier !»oiii e^st de renversrr tc pjiueipe con- 
traire, introduit par Aristotc ct cnseigne dans I'ecole sans 



(I) lir €i»§^ tD» Xqual60 culture homines mter se. 
^1 fhid. Mil. Ubrrt., t, XK 

I tM*, Mild., xu« H«?Uum omnium in omnes. l.ev,, be fwm>t 
Tiui : Helium y at umtuj unique cc*ntra uaumquemque. 



150 L£S TEMPS SODDCQES 

contestatioii : c Lliomme est mi animal ne pom* la societe. > 
Get axiome, dh-fl, est completement laux : ee n'est pas qu*U 
faille dire que lliomme n'est pas apte a la societe, car U est 
certain quil la desire. La solitude Ini est insupportable. Les 
enfants et les adultes ont besoin da seconrs des antres. Mais 
il ne snffit pas de desirer ime diose pour y ^tre destine par 
la nature. D'ailleurs ce desir naturel de lliomme pour la 
society suffira bien pour expliquer quelques reunions for- 
tuites, mais non la societe cirfle qui repose sur des conven- 
tions et sur des contrats. Si Ton y regarde de pres, on verra 
que rhomme n'est point sociable par nature, mais par acci- 
dent. Si lliomme aimait rhomme en tantquliomme, pourquoi 
n*aimerait-U pas chacun egalement ? Ce que nous cherchons 
dans la societe, ce ne sont pas des compagnons, c'est notre 
inter^t. De quoi s*occupent toutes les societes et qui est-ce 
qui en fait le plaisir? Cest la medisance et I'ostentation. 
Chacim yeut se faire valoir et deprecier les autres: tons 
disputent d*esprit et de science ; et autant d*honimes dans un 
auditoire, autant de docteurs. En un mot, les hommes ne 
recherchent dans la societe que leur propre bien, soit les 
biens du corps, soit les biens de Tesprit, c*est-a-dire la bonne 
opinion de soi-memc et la superiorite sur autrui. Tons sont 
naturellement portes, non a la societe, mais a la domination, 
et par consequent a la guerre (1). 

On nie que Fetal naturel de Thomme soit la guerre ; mais 
alors pourquoi, en voyage, prend-on des compagnons et des 
armes ? Pourquoi ferme-t-on sa maison, si ec n'est par crainte 
des voleurs ? Est-ce accuser la nature humaine que de pre- 
tendre que la loi primitive des Hommes est la guerre ? Non, 
car les passions des hommes ne sont pas des peches, et on ne 
pent violer la loi, tant qu'il n'cn existe pas. Pourquoi mecon- 
naitre une verite que les chiens eux-memes nlgnorent pas, 
eux qui aboient pendant le jour contre les inconnus, et pen- 

(1) De civ. prxfat.^ et Libert, ^ c, I, ii ei not. 



If on ALE DE HOBBES 151 

itaot la nujt contre tout le moode? Si la guerre de Ihommc 
eoiilre rhommc n'esi pas uaUirelle , ponrquol Cam lua-i-il 
Abel? >"c»!»M*c pas la la loi tk's pi'iipl**s saova^es? ci vme lui 
ne rfparail-elle pas, dans tout*! sa Ibrce, dans les giterres 
civile^? Eofin relut dc gucTm n'esUl pas encore aiijuynrhui 
la loj de^ princes el des filals riiire t*u\ ? nc sonl-ils point 
miHirelleniml cnneims (I)? 

La eonst'qurnce de celle guerre universelle, c'est qu^avant 
tooie so<ne(t^ civile, il n'y a ni juste, ni injusle, ni tien, ni 
mien » ni proprieif^, ni drniL La force vi lu ruse sont des 
^erUis rardiiiales. Car la jusliie el rinjiistire ne sont point 
lie* qualites ni dn corps, ni dc resprit. Elles n'appartiennent 
point a rhomme en tant qu'lionime , mais en lant que 

[»yen [2> 

D'uDe part, si le plus grand bien pour riiomme est la con- 
flenatjon ei le plus grand mal la cminte de la luoii, et si, 
d'nne autn* part, 1 Vtat de nature n'esl que Felal de guerre, 
Sliit eviiJemmcnl que I'elut de nature est I'etal le plus 
iiUiQi(*Qreux : ear c'est tin etat de erainle peipeUiel, el per- 
SOUM II Vm asjiez. fori pour ^tre loujours siir de Tem porter 
SOT les aulres. 11 faul done sorlir de eel i-iat et Irouver un 
mojen d'oblenir la paix, cVst-a-dire la seeudle, C'est ce que 
pr«*^ri( la hi naturvfie (3). 

II ^ut di!itinguer le dmit nalurel et la loi nalurelle. Le droit 
naiurtl, c'es( la libeHV* qua <*baeufi d'user de sa piiissaiiee 
qomiiie il Tenteud pour se cons* rvtT. La hi natureile, c'est la 
risgfe par laquelle chacini sinterJil tout ce qui lui parait devoir 
lOorMir ai son prejudice. Ainsi la loi est la limite dii droit : ils 
dil&raal l*un de I auue, comme la liberte diflere de Fobti- 



(I) Leriaib IV homtn,^ c. xnu 

(Q Mf*f ! t dolu'i vitiutes cardiDales. Jusiiii& et injustitia 

Ct^ i^ f., J, XV, Natura dioUl quobrcndam erne pacem, 

K) L fumin^t c. \iv. Jus et lex ditterunt ut Jiberias ei obli- 

f»lbUi; — ct I'l' *;«%, tmperium, c, \\\\ m. Lex vinculum, ju« lib^rlat. 



152 LES TEHPS MODERNES 

On voit par oil la loi naturclle se distingue du droit naturel. 
Mais qu'est-elle en elle-m6mc ? On la definit ordinairement le 
consentement du genre humain, Mais comment fonder la- 
definition de la loi sur le consentement de ceux qui la violent 
le plus souvent ? Rcstreindra-t-on cette definition, comme on 
fait quelquefois, en disant : Le consentement des nations les 
plus sages ? Mais oil est la mesure de la sagesse des peuples ? 
Non, il faut substiluer a ces definitions insuffisantes, celle-ci : 
La loi naturelle est Tordre de la droite raison sur les clioses 
qu'il nous faut poursuivre ou eviter pour notre conservation. 
Mais qu'est-ce que la droile raison ? C'est le raisonnement par 
ticulier de chacun. Et la violation des lois de nature n'est au- 
ret chose qu'un raisonnement faux (1). 

II ne faudrait done pas croire que, pour Hobbes, il n'y a 
pas de loi naturelle avant retablissement de la loi civile : car 
la loi civile n'est que la garantie de la loi naturelle. Mais la loi 
naturelle est la regie par laquelle celui qui raisonne juste 
comprend la necessite de limiter et de restreindre le droit 
naturel, c'est-a-dire le droit de tons sur toutes clioses, d'oii 
resulte la guerre de tons contre tons, qui est le plus grand 
des maux. 

Le premier principe de la loi naturelle est celui-ci : II faut 
chercher la paix (2). Ainsi, tandis que la passion pousse 
rhomme a rechercher tout ce qu'il desire, et le met aux prises 
avec tons les'hommes, la raison lui donne le conseil de renon- 
cer a la guerre et d'assurer sa conservation par 1 union et la 
Concorde. II n'y a done point de contradiction entre la passion 
et la raison. L'une et I'autre veulent la meme chose, la conser 
vation : mais la premiere va contre son propre but, et la 
seconde I'y ram^ne. La passion n'est done pas illegitime en 
soi ; et si Tindividu etait assez fort pour realiser tons ses 
desirs, il n'aurait pas besoin d'une autre regie : s'il avait tou- 

(1) De civ,, Libert., c. II, i et note : In ratiocinatione falsa consistit 
legum naturalium violatio. 

(2) De civ., Lib,^ c. 11, lu 



MORALE DE HOBBES 



153 



Jours la vitioiiv, il n^auratl pas besaiii de clirn her la paix ; 
fll eiait sikr (l*^ti*e toujours le nuirlre, l\ loi natincHe se eon- 
Tr^fiilniit jMnir lui avir W <in>it nalurrl. Mais rV'j;a!iti' dvs 
hoHiiue!» iHaiil fans*" qii'unt^ icllu sik'iirile i*st iiii|»ossibU\ la 
picrre est pour lous Ic plus grand mal, i-l la paix le plus 
gnuid bien. 

be CO prrruirr pi'incipe de la loi tie imUire derive la t*ons(5- 
qtiriRH* ?(uivanle : i*otu* ohlenir la paij\ il ftml renoncer au 
droit ahsolu que ton a sur toutes choses{[) ; car de ee dri>il, 
nous ravon-s vii* nail la j^urrre. Mais ptmr que Ton soit tenu a 
un pari*il saerilirc, il faut que les aiitivs s'y eiij^^ageut egule- 
iiM*nl. Aum'ineni, cc serail se livrer a vu\ : ce que la loi uatu- 
relle ne peul pas cxiger- Ce saerilire reci|>i'oque que les 
liommf^ii (loiveiJl sr faire les uns aux aulres pour oblenir la 
paix est i'Xprinie par eeite niaxiuie de IKvatii^ile : » Fais a 
aiitriil CO que tu voudi-ais qu'on te fil ii loi-nieiue, » el par 
eetU' autre df* UuHes les nations : ^ ^e lais pas a auTrui ee 
qm* lu ne vuudi'ais pas quVm le ftl a loi-nienie (2). « 

On peul renoneer a Si*s d roils de deux mauieivs : oli |jar 
itimide retwnciation^ ou par traiulation. Celui qui renonee 
Mmplement deelare par sij^nes auih<'iitiques qu il n'usera plus 
d an e4*rlain droit, niais sans I allriliiuT a p^Tsonoe. i,rhn qui 
lfsin!%lt*rp un droit a qiiel([u'uu deelare siin(ilruu*iit (pril ne 
resi^lera plus a eelui qui fi-ra eeri ou ei'la. U\ haiislalioii du 
driHt coo!usle done seub nienl dans la non resislame. Car je ne 
pub »i*eorder un droit nouveau a eelui qui a deja un droll 
abiola lur toutes choses : je peux seulemenl deelaivr que je 
lie loJ resHterai pas, s'U use de ee droit sur uiie rc^rlaine 
jdiii^e. Ain»i^ aeqnerir un droil nesl done rieu autre qu'iHrt^ 
! <le ne |iaa ^tre i rouble dans la possession de ce droit (3)* 
La Irainslalion naturellc d'un droil enlre deux ou plusieurs 



(1) Hf rif*^ Lihcri,^ m* Jus in ofDnia non ease retiocndum* 
LfiTiftlli. lie Ham , c. xv ; el De civ,, thert,^ c. 111^ xxvi. 
Hr ar., hbfrt>^ c. II, iv, L«%iAth. be hmn.^ c. xiv, Tmnalatiu 
ajiyd est ^alkm sublftli«> imp<iclimeslorum trausferentU. 



154 LES TEMPS MODERNES 

persoimes s'appelle un contrat, et la promesse de ceux qui 
contractent est le pacte du conlral (I). 

La seconde loi de nature, e'est qu'il faut observer les con- 
ventions, pactis standum (2). En effet, si, pour obtenir la 
paix, il faut que les hommes, selon la loi prdcedente, renon- 
cent reciproquement a leur droit sur toutes choses, cette re- 
nonciation serait vaine, si les conventions n*etaient point par 
leur nature m^me inviolables. Car promettre qu'on ne fera 
point une chose et supposer qu'on pent la faire, c*est se con- 
tredire dans les termes. L'injustice est done ce qu'on appelle 
en geometric une absurdite. 

Si les pactes qui resultent du consentement mutuel sont 
obligatoires, en est-il de m6me des pactes imposes par con- 
trainte ? Ainsi la promesse faite a un voleur sous menace de 
mort est-elle obligatoire ? Hobbes repond sans hesiter qu'elle 
Test (3) : c Autrement, ajoute-il, les lois civiles elles-m6mes ne 
seraient point obligatoires ; car c'est par la contrainte qu'elles 
simposent, et c*est la crainte de s'entre-tuer qui porte les 
hommes h la societe. i Mais il ajoute que de tels pactes 
peuvent etre rendus vains par la volont6 de la loi civile. 

II y a pourtant des causes, suivant Hobbes, pour lesquelles 
un pacte pent 6tre invalide (4), et ce point est assez important, 
car il est le fondement de ce que Hobbes appellera plus tard 
dans la societe civile la liberte des citoyens. 

D'abord le pacte supposant toujours une confiance recipro- 
que, celui que Ton enchaine pour le forcer a Tcxecution n*y 
est pas tenu ; car il est evident par li qu'on suppose qu'il 
violera le pacte, et on emploie contre lui les armes de la 
guerre. Mais une fois en etat de guerre, il n*y a plus de pacte. 
Ainsi, un prisonnier de guerre qu'on enchaine n'est pas tenu 

(1) Deciv.^ Libert., c. II, ix. 

(2) De civ,, Libert., c. Ill, i, iii. Leviath. De homin., c. xv. Cette re- 
gie est donn^e comme la seconde dans le De cive, comme la troi- 
si^me dans le Leviathan, 

(3) De eiv., Libert., c. II, xvi. Leviath. De homin,, c. xiv. 

(4) De civ.y Libert., c. II, xvni, xix. Leviath. De homin., c. xiv. 



KORALB DE HOBBES 155 

do ne pas s'echapper ; mais si on liii doniie la liberie sur 
purtile, il y esl liiiiK 

L'lic <;ec*onde cause de riuvalidiie criiii pacte, cVsl la pro- 
iu**«si* i\e ne point rt^sisirr a cc^liii qui voiidia nous porler !a 
uiort. Car cvla vsi roniiv la n:ilun% vi nous no puuvons pas 
abantlotioer un lei droll. Je pmv tiicn niVngagfr aiasi : t Si 
je ne fai* pas telle chose a jour dit, Uie-inoi. » Mais je iw peux 
pan dire ; t Si je ne fais pas fellu cliose , je ne resistemi pas a 
r^lui qtti voudra iwe luer. • Car nous ne sommes pas lenus a 
cboUir de deux niaux celui que nous savons eertainemenl le 
plUH gnind. Or la inort est un mal plus eerlain que la liHle, 
ntmn ne pouvou^ done pas la eliuisir volonlatrenient ; el en 
drcordant a un autre le di*oit de nuns tuer dans telle rfreon- 
Mance donniks nous ne pouvous hii abandonner le droit tie 
r^i^tanee. 

Par la nn^me niison, nul n'est t^nu de li'acruser soi-nn**rae, 
ni d*aci*u*cr aueune |jersonne dont la niorl nous rendiail la 
vii* imp cruelle, IVir ex<*mple, un prre nVst pas tenu de 
dvfioBer conlre son Ills, un niari eontre sa renime, etc. 

La lhik>rie des pacles nous donne en nii^nic temps la llieorie 
4b la JHStiee. Lti jusliee n'i*s( pn'risemenl que rul*servalion des 
eoBventioDft. Avaut louie convtuuion, e'esl-a-dire avant luute 
Iraniilatiou de droit, ions av^iemi droit a lont, Hi'n n'etait a 
(lerKiitiie : el par consequent rien nV tail juste ou injuste. La 
Jttilirx* rou.^iste, dit-on, a rrndre a < haeun Ir sieti. \hmr, la oil 
Q D f a ni tien ni nni*n, il n y a p<dnl ile justice. Mais euinme 
la dlflerenee du lien ct du mien nc commenee r|u'avcc la 
90ck*li* civile, e*cst aussi aver la soeieti'^ civile epic eonmienco 
ta diflereaee du juste el de linjtiste. On voit {lar la la dislim- 
lioii qoi exktc enlre le douuuage ct rinjusiire. Le domniage. 
est le tori fait a uue personne avee iaquelle ou n*a pas con- 
trarte, el rinjuslice est le lorr fait a une [lersoiine envers 
bquctle on est engagn par convenlion : « Si celui tjui a i^e^u 

dottimage, dil llobbes, se plaignait d'tme injustice, 1 autre 
"poumil lui repondre : l*ourquoi vous pluignez-YOus f sius-je 



156 LES TEMPS MODERNES 

tenu de fairc scion votre fanlaisie plulot que selon la miennc, 
puisque je n'empeche pas que vous fassiez a votre volonlc 
el que la mienne ne vous serl pas de regie ? Ce qui est un 
discours auquel je ne connais pas de reponse, lorsqull n'est 
point intervenu de conventions anterieures (1) ? » 

Chercher la paix, renoncer a son droit sur toutes choses, 
observer les conventions, tels sont les trois principaux arti- 
cles de la loi naturelle : le premier est la loi fondamentale ; les 
deux autres sont les premieres de toutes les lois derivees. 
Hobbes en ajoute un gi*and nombre d*autres qui recomman- 
dent la bienveillance, la misericorde, I'equite, qui proscrivent 
Torgueil, le dedain, Tarrogance, la cruaut^ et m6me Tin- 
temperance (2). 

II y a done une morale naturelle (3). Car ce n'est pas la loi 
civile qui fixe les articles de la loi naturelle : c'est la raison ; 
c'est la raison seule qui declare a I'homme qu'il faut chercher 
la paix, et qui de ce principe deduit tons les preceptes conle- 
nus, soit dans le Decalogue (4), soit dans le sens commun des 
peuples. La morale naturelle s'oppose au droit naturel. Le 
droit nous autorise a tout faire : la morale nous interdil tout 
ce qui est contraire a la paix. L'lm el I'autre reposent sur un 
principe commun, le desir de la conservation. Le droit natu- 
rel, en nous permettant d'employer tons les moyens pour 
nous conserver, met en peril par la m6me notre conservation. 
La morale determine le seul moyen sur et infaillible de con- 
servation, ik savoir la paix, et nous prescrit de renoncer a 
tons les autres pour assurer celui-la. Ainsi, la morale restreint 
les moyens pour garantir la fin. EUe n'a pasd'autres principes 
que le droit, mais elle en tire d*autres consequences. 

La morale abroge-t-elle le droit naturel ? sommes-nous 



(1) De civ., Libert,, c. Ill, iv, et v. Leviath., c. xv^De homin* 

(2) De civ,, Libert., c. in tout entier. Leviath, De hom.^ c. xv. 

(3) De civ. Lib.^ c. Ill, xxxi. Lex naturalis eadem cum morali, xxix. 
Leges natura suat immutabiles, xxvii, obligant ia foro interiori. 

(4) Ibid,, c. IV tout entier. 



MORALE I»E IIOBDES 1.^7 

ti^niis, aussUi\t que nous concevons les iirilcles d<? la loi 
liaUtn*llc% de sarrifirr hi lilHMte absolm* que k dvmi nous 
aimirait? En nn moi, la loi iKUiireile csl-ellc obligutoire par 
fllc-nit^me ? 

S'il en etail aiosi, la oionile do Ilf>bbes pouiTtiit encore 
5«iVnlenilre dans iin bon sens, ear, i\ direle vrai, iant que la loi 
morale n'esl pas ronrne et comprise jiar la raison, il n'y a 
giiere de re^le que le droit de tous sur liuues elioses: eest 
Telul des anlmauv, el ec serait IVlat ile rhouiiiie s il elait 
privi' de I'idee du bien moral Seult^meni le lernie de droit 
senitl alors mal applique; ear il n'y a pas de droit la oii il o'y 
a paji de devoir, Et ainsi nous admen rons bien avee Hobbes 
qti'avant la ronreplion d'une loi morale, les hommes n onl 
d 'autre loi cpie leurs Mppelils el *jue ehaeun est jiige* de ee qui 
lui i?sl boil, e4 enfin que Tutilc est la mesure du droit, II n*en 
est plus a in si apres la eoueeplion dc la loi morale ; nous 
reeonnaissons tiuc noire propre droit esi limile par le droit 
des autres, qu il y a des ehoses f»ermises el d'aulres qui ne le 
sonlpas:el ceite obligation tums parail evideuie par elle- 
in^nie, 

MaU noblies ne pouvait pas admetlre rette obligation im- 
Mklialc de la loi morale, ear ei'tte loi nVst s*'lon lui qu*un 
Dloyini el non une fin ; <• est nn moyeu d assurer not re eon- 
tervalion el non une regie qui s un[MJSC a nous par la nature 
dr« dioses. Or si lobservation de eellc loi, loin de gfanuitir 
iiotre eonservalion, la eompromet plus encore que retal de 

Hire, elle ne pent ()as ^^tre oblij^atoin* : aulremenl nous 

rioni^ obliges a eouscnlir nous-memes a noire perte. C'est 
re qui arriveniil, si nous nous enpr^iigions a observer la lot 
saos avoir 1 assurance que les aulres I'exeeiiteront aussi: 
^ce IMS, nous nous priverions de notre droit de di'fense 
kaurune eompensatiou, et nous nous livrerions en proie 
i tios emiemis. H nous faut dcmc une g;u*;miie eonin? riiifide- 
lile des autres, el, juscpi'a IV-iablissemenl d'une telle f[arantie 
et il'tme lelle san< lion^ nut nVst obJiijfe envers autrui, Kn un 



158 LES TEMPS MODERNES 

moty la loi naturellc oblige dans le for interieur, mais non 
dans le for exterieur (I), c*est-a-dire que nous sommes tenus 
a vouloir la paix et toutes ses consequences ; mais nous ne 
sommes pas tenus a la donner a ceux qui ne nous la donnent 
pas. £niin les lois naturelles ne sont pas, a proprement parler, 
des lois, mais des theordmes. La vraie loi est la parole d'un 
-chef, a lequelle tons sont tenus d*obeir. 

Ainsi, pour que la loi naturelle devienne obligatoire, il faut 
qu'il y ait une puissance irresistible qui en assure Texccution (2). 
Cette puissance est le pouvoir civil. Le pouvoir" civil n'est pas 
Tauteur de la loi naturelle; mais il est la condition indispensa- 
ble qui la rend executoire : nous entrons dans la politique. 

Politique de Hobbes. — Voyons done ce que c'est que la 
puissance civile, et comment elle est instituee. 

Le seul moyen d'etablir une puissance irresistible qui 
garantisse tons contre tons et assure I'execution de la loi 
naturelle, c*est que chacun se demette de sa force et de sa 
puissance en faveur d'un homme ou d'une assemblee ; que les 
voiontes de tons se ramenent k cette volonte unique; que 
cet homme ou cette assemblee soit le represcntant de chacun, et 
que chacun declare Tautoriser dans toutes ses actions et sou- 
mettre sa propre volonte a la sicnne. Cet acte, par lequel tons se 
r^unissentenune seulepersonne, est im veritable contrat, dont 
la formule pent s'exprimer ainsi : < Je transmets h cet homme 
ou k cette assemblee le droit etle pouvoir que j'ai de me gou- 
vemer moi-m6me, a la condition que tu transmettras ^gale- 
ment le m^me droit et le meme pouvoir au meme homme ou 
a la m^me assemblee (3). • Par ce pacte, la multitude devient 
une personne. Cette personne, c'est I'fitat ou la Republique. 
C'est ce que Hobbes appelle Leviathan^ ou un dieu mortel, 
Vtitski pent done ^tre ainsi defini : € Une personne autoris^e 

(1) De civ.y Libert, c. Ill, xxvii. Imper.y V, i. Leviath. De hom.y c. xv. 

(2) De civ,, Imp.y V, in. Ad legis naturalis exercitium necessaria 
securitas. — Ad securitatem necessarium est numerus eorum qui 
conspirant tantus sit, ut... 

(3) Leviath. De civit., c. xvii. 



rOLITIQUE OE ROBBES 159 

MCMes aes aciions pur uii rerlaiii tioml>re dliomines, en 
I d^im pnrte rtnn|»n>i]nt', a (^elk* Itii irusrr a son grc tie la 
pQissanoe de loiis, pour assurer la paix el la ihHcnse com- 
iiiutir(l); muiit on a vu que iransnifUre son droit a quelqu'iin, 
ci'M siiiipIiMnriil ne pas hii rcsisler: si lous trausiiiettenl a la 
fois knir droit, tons proincttent par la iiiriiiede iic point resis- 
ler i b puissaiire pul*li(pj*»; par (x>iLsrcpu*iii, elle n^ste sei»le 
n*e dti droit priiniiff, oVsl-a-dire dun dioii absolu sur 
totltes ehoses. Ainsi, le pouvoii' ci\il est esseuiielleiuenl Ic 
pOttYoir ub&olu* 

OiiToit que Eiobi)es ne foode Vtuil ni sur Ic droit diviii, ni 
sur ie dn>il palriarcHiK oi in<)nie sur le droit de la ibroe, el 
qa'il semlile d aeeonl avec les ecoles deniocrivtifpiesi eu atlri- 
buaot a la multitude ellenieme Hiistilulioude TEtal, Mais il ne 
latidrait pa* voir en lui uu partisan de la souveraineie du 
peil|ite, telle qa'elle est enleiidue pur leserok's populuires. U\ 
multilude ti'e.^t (las i^ouver.tine taut qu elle reste niuiiitude : 
car abrs tl y a lot^ours plur^alite de valonles. Si chaeun, dit 
Hobbos, I onsene le lieu el le mien, la niyltiiudt* prise en corps 
D^attra ricn qu elle puisse up|>eler #ie;#, aucuue acHou quVlle 
puin^ ap[H*ler menne : Quoi homittes, tot (tctiones. (juaiid on 
, qw! le p(*uple :i pris les armes, celane pen I pas i^li*e exact: 
rjl citr n« yi-ui pas prendre les urmes <oritre ille-m^^me, 
•*;i rciahliNsruient de lordre civil, la niuliiiudc I'Cisle k 
I'Aal di* D^Uire ; il n*y a encore ni justice* ni propriele^ puis* 
il n'y a fias de sc^mrile. 
Li KHnreraiueu'* tie n'*stde done pasdans la irudlilude* eomuie 
Irfk!, mab jieulenufut dans lEiat* La souveraineie ur commence 
a r&tftin* qa'nu momeut oil T^lal est devenu une seule et 
I perftoiiiie, t dcml la volonie soil equivalente a toutes les 
iiidi^idii(4le^(9) ». 
>oii fiealement llubbes n'admel pas que la multitude soil 



CI) LeTiAth,, Af ek't t <% xvjn. 

{8) Ot ^M tmper,, V, ix. r*er»oiia una, cuju% vutunt^^ ex pactia 
boniinucD, (»(-o vuhirttatt* h&bcuda ei^t q>dorum t>nmium. 



160 LES TEMPS MODERNES 

souverainc, mais encore, contrairement au principe des ecoles 
democratiques, il nic expressement que Facte primitif qui 
constitue le pouvoir civil soil un contrat entre la multitude 
et le pouvoir souverain. Le contrat n'a lieu qu'entre les mem- 
bres de la multitude s'engageant, les uns par rapport aux 
autres, a ne pas resister ii Tindividu, ou au corps charge dc 
Tautorite souveraine. Ce contrat reciproque de non-resistance 
ne peut engager en rien le souverain qui n'y est pas intervenu. 
Par cette promesse de non-resistance, nous acceptons la 
volonte du pouvoir souverain comme etant la n6tre propre ; 
nous voulons d'avance tout ce qu'il voudra. L'institution du 
pouvoir civil est done une alienation et non une delega- 
tion. 

Pour qu'il y ait un pacte entre deux contractants, il faut 
que les deux parties president au contrat ; or c'est ce qui n'a 
pas lieu ici. Car, avant Tinstitution de Tfitat, la multitude 
existe seule, et n*a personne devant elle avec qui clle puisse 
contracter. Aprfes Tinstitution, au contraire. la multitude est 
dissoute par le fait m^me et cesse d'exister. Ainsi, il n'existe 
jamais que Tune ou Tautre des deux parties; el, par conse- 
quent, le contrat est impossible. Hobbes soutient de meme 
qu'en passant de I'Etat democratique a I'Etat monarchique il 
n*y a pas plus de contrat entre I'Etat et le monarque qu'il 
n'y en a eu primitivement entre la multitude et I'fitat. 

Quoique Hobbes, nous le verrons, prefere de beaucoup la 
forme monarchique, il n'est nuUement n^cessaire que le pou- 
voir soit monarchique pour 6tre absolu. Non, ce qui est 
absolu, c'est I'fitat, sous quelque forme qu'il soit gouverne, 
monarchique, aristocralique ou democratique. Que le pouvoir 
public soit confie a un seul, a plusieurs ou a tous, il est et ne 
peut etre qu'absolu. Dans les fitats meme oii lasouverainetc est 
ou parait divisee, la reunion des divers pouvoirs constitue 
loujours un pouvoir absolu auquel rien ne peut resister. Dans 
une guerre civile, le pouvoir cesse d'(Hre absolu, parce qu'il y 
a deux partis ; mais, dans chacun de ces partis, il y a une 



H)UTIQIK HE nOBBES IGl 

;iiitorilt^iibsolue, vl louh* uinonUi publiqiu' doil Olre Irlk', ou 
elk* nVst rien \\), 

(jiiolqiies-uns, dans Iciir hmie du pniivoir iil»suki, ni tk*les- 
tetil jusf|u'au Doitijiiui^ ils iir in^uvciit di'lritirehirkosf mrme, 
I'oiir e^iter Ics abus d'une irllt* puissanre^ ils imn^^inonl dcs 
a?^sei«b!«H'S (iiii foni d«'s k>is et lix4iit di*s print's poui' ussuivr 
lV\cculron i\v rvs k)is. Akiis ils no vulcnl pas qn«* crs assrm- 
bli'CA clles-mrnii's onl nnt* fmissain'e absolue* (^rsl surlont k* 
pouvoir abiiolu ciilrc les mains dun %vu\ liomme qni ivvolU' k'S 
advi*r«iaiiH*s de vr poiivnir. Eh qiioi ! disnii-ils, tin haninie 
pijunni. ii fjon ^n\ lun% Ijaiinir, piliiT ; [w\i s'rn fanl qn ini\- 
mrmcfi ne 8>n rroient dtja k'S virtimi's. iMais ils n'rxaniiiicnl 
pa* k'S chosen df prrs ; car de ce qif iin konnno p<'iit faij'c 
lauU's rr& i*boSK*s, sV^nsitit-il rpril k'S ffra ? Poiirtjiioi k'S fcrait- 
il 1 11 ne s'ajfii jklh di* Ir punvoir, il Taiii It^ voulotr. Unorqiril 
falUe rreonnallir qu'il en a le droil, (*i» n** pi'Ul dirr 4pi il le 
foniit jiiM»'ni«*nl, <*ai' il martcpirraii fiar la :m\ Um naliin^lk'S 

il &c)n !ic*rnu*nt envi^rs Ilit'ii, h v a done drja la unrprriuierr 
mii^. D'ailk'ni'!*, quel bien liii en leviendrait-il / Enfin, 
sop|iose7« ua pouvoii% quelqiu' lintiit* qu il soil ; il tloit vUv 
loiijuurs :tssi*i fort ponr prnte*^rr Irs ritoyens ; or un ponvuir 
'd%M*t fori piiur proU»{,'er I est assez pt»ur oppriiiHj'. Cesl d<mc 
tin iiteofivi'nk'ui altarbe :ui\ chim*^ humaines, rt nou an pou- 
voir almolu ; e'<'st la faule (k*s konirnrs vi noii iW Ftlat. Si les 
li4»ottne!( etutent rapables de £« aOraiHinr de ImKes le^ passions, 
Ui n'atinik^nt [las ke?^oin de 1 Kial (2). 

l/ifftr|tie le pouvoir {mtiti(|ue afipartieut, niui ii uue pernonne, 
oiainil une aSM*mbk*e, e*e%l relte assrmbkn^ tout entiere riui 
Joilil till |)ouvoir abs4>{u ; et si rassemijire n rs( poinl una- 
■fanp, r'f*ii1 la niajorile. Ibdjbes n a pas de peine i demontrer 
k* dmil aJKolu des niajorilrs. De deux ekoscvs lijiie, ilii il, ou 
Ic |>eMple loul enlier esl eonveau de si* sonniettrc a la majorile 
en tolll4^*^ diosem, et, dans eee;is» ledroil de la nuijnrile rejiultc 



(I) H^ €ir.,tmp„ c. VI, xin. c, VI 1, iv. 
L^ He rif., tmper,, c. VI* xiil. ud not. 

Iaskt* — Science potilique. 



It. - u 



162 LES TEMPS 1IODER5ES 

expressemcnt de celte convention ; ou il n'en est pas convenu, 
el, duns ce second cas, la minorite est a legard de la inajoritc 
dans Tetat de nature, et par consequent dans Tetal de guerre. 
La majorite doit done user de toute la force qu elle possede 
pour contraindre Tautre a Tobeissance. Ainsi le droit de la 
majorite est demontre dans toutes les hypotheses (I). 

Hobbes remet a la puissance publique, quelle qu elle soil, 
tons les attributs du pouvoir souverain : 1 epee de la justice et 
Tepee de la guerre, le droit de juger, le droit de nommer aux 
emplois, etc. (2). Mais, .enlre«(ous ces droits, jen signalerai 
trois principaux, qui marquent bien jusqu oil va cette tlieorie 
de Tabsolutisme : 1<> le droit de fixer par la loi ce qui est juste 
et injuste ; 2® le droit d'autoriser ou de defendre les doctrines 
et les opinions ; 3® le droit de propriete. 

1** Dans Tctat de nature, c'est Tindividu qui est juge de ce 
qu'il doit faire et de ce quil doit eviter ; par consequent, tout 
lui est permis, et il n*y a ni juste ni injuste. Dans la societe 
civile, rindividu, s'etant depouille de son droit sur toutes 
choses, a renonce par la mc^me a choisir ce qu*il doit eviter 
ou poursuivre. L'£tat, qui a herite d(^ tons les droits des 
individus, reste done seul juge de ce qu'il faut permeltre ou 
defendre.Or, les individus s'etant engages par le contrat social 
a obeir a I'Elat, et la justice n etant autre chose que le respect 
des conventions, ^trc juste, c'est obeir a I'fitat ; etre injuste, 
c'est lui resister. Par consequent, tout ce qu'ordonne TEtat 
est juste, tout (?e qu'il defend est injuste. C'est a lui a defiiiir 
ce que c'est que le vol, Tadultere, I'hoinicide. Le citoyen de 
Lacjedemone qui s'exer^ait a prendre le bien d'autrui nc com- 
inettait pas un vol : il reprenait le sien. La polygamic, dans les 
pays oil elle est permise, n'est pas un adullere ; le soldal qui 
tue un ennemi necommetpas un homicide. La justice el I'in- 
juslice des actions dependent done exclusivement de 1 £iat (3). 

(1) De civ., c. VI, II. 

(2) De civ., Imp, J c. vr, Leviathan. De civil,, c. xviii. 

(3) De civ., Imp,, c. VI, xvi^ c. XIV, x. Si lex civibus jubctinvatlere 
lion est fur turn. 



2* louiv^ lt*s ucUons voionlaires t^manenl ties di verses 

itnions qiie nous avons du bien et du mnl. L'Eiat, qui est 
rhargc dc siirvt*iIkT Irs arlioiis, a dour vn nwrni" lemps le 
f!iY»il ric siirveiller Ion opinions : <*liarp* di? la paix (H dc hi 
d4*feii?*i* coinraune, il doit rnii)rcher que Ton no irpandt^ des 
doctrines qui enseignenl la desobeissance aiix lois de I'fitat. 
Vnr \HT^Muw nr priH svvviT dpux maifiTS a la ibis. Ainsi, 
rtlat a Ic droii dc* jm^vv les doctriui^s^ d'cii pcrmeltre ou d'en 
Intenlirc la pnblit atioii (i), 

V Enfin, avanl ifitat, il n'y a point de proprii^lo : oliacun 
ayanl tin «lroil ahH^dn snr toutos diosrs n*a iin dnKl oxilusif 
ptur aucuue. Mais lous ayaiil fvmis an souvcralii va", droit pri- 
mitif, eVst Tttat qui ilcvienl necessairement seul piTiprielaire, 
el le droit de prc»pr*i<*k» que possrdi* ehariiii n*esl aiiti'e rhose 
qu'une concession de llitat. « IToii est-cf (|ye vous avez 
riTouvre voire propriV't*', di( llobbes, si ce rf est de r£lal ? 
el d'oii rftfat ra4*il eue, M ee n't*sl de ee que ehaque parlieu- 
lier lut a ei'»de Hon droit ? Vons lui avez done transfere le 
vArr*% de siirle qui* voire propriett*^ n'est telle el ne dure 
qu'autant qu'll plait k la Hi'^putdkjue (2). * 

Vai fare de vt's droits <^\orl»rlau(s dti pouvoir» quels droits 
Uobbes reeonnalt il auK sujets 1 Aueun^, ni eeux que la 
d#'*moi'nilie exireine et violenie du xvi** sieele avail reelam^s, 
Qi ceiix que le libc'ralismi^ 1** plus rempere ne saurait refiiscr 
d'tufnit'tlre. 

AiiiM, il ne veut pafi que leg etioyens puisnenl iransporlef 
leur olH'iHHanec dune personiie a uim' anire. r,ar, dit il, enga* 
|>ar le paete primifif, Hs nc |H'Uvrnl eii faire uii ncMiveau 
par la volonie du jirince, eest-u-dirc du pouvoir quel 
f|U*tl soil. Par la iih*nic raison, len suj^as i\o pfuvenl enlever 
le iiouTotr ttii iouverrtin, sous prelexle d'un«» inaiiyaise admi- 
iii»traUun, ear le ,«iouverain est le rcprcscnlanl de la eile, et 



', ♦'. VI, XI. L^viaUu Uccttit,, <% xvm. 
., imptf.f c. VI, XV, Stjquilur propneialem inilium sum- 
a tp»b civitatibus, c* XIJ, vu. Leviath., c, xvtu, 8"» 



164 LES TEMPS MODERNES 

lout cc qu'il fait, la die est eensee Ic fairc. Si Ton suppose 
qu'il a pu violcr le pacte fait avec la Hepublique, qui sera 
juge (le ce litige ? Si personne, c'cst I'anarchie, et le retour a 
I'elat de nature : si c'est la Republique, ce sora done le sou- 
verain, puisque c'est le souverain qui represenle la Republique, 
et que Tacte mdme qui fail la Republique ou I'filat fail aussi 
le souverain. 11 est vrai que c'est la volonle de la niultilude 
qui a ctabli le souverain. Mais on a tort de conclure qu'elle 
pent le detroner. Car le peuple se dissoul aussitdl qu'il a 
inslitue un gouvernement. Des lors, il n'y a plus qu'un pouvoir, 
le pouvoir civil : toute action qui ne derive pas de ce pouvoir 
est illegilime. Tons ayant remis leurs forces parliculieres entre 
les mains du prince ou de Tasseniblee, n'en onl reserve 
aucune dont ils puissent se servir contre ce pouvoir qu'ils 
out inslitue. En hii transmeltanl tout leur pouvoir, ils onl 
pris la responsabilite de ses actions : le souverain, c'est 
eux-m^mes ; et il est evident qu'il ne pent leur faire aucune 
injustice : car personne ne pent 6tre injusle envers lui-menie. 
Enfin Hobbes conclut de ces principes que le souverain ne 
pent etre ni juge, ni tue, ni puni de quelque facon que ce 
soil(l). 

Mais enfin, le pouvoir du souverain est-il done absolument 
sans limites, et le sujel est-il entre les mains du souverain, 
comme le vase entre les mains du polier ? Hobbes ne va pas 
jusque-la, el il essaye d'apporler quelques restrictions a ses 
principes. Ces restrictions sont curieuses, et merilenl d'etre 
examinees de pres (2). 

Qu'esl-ce que la liberie ? C'est I'absence des obstacles qui 
arretent nos mouvements exteri(»urs. Ces obstacles peuvenl 
venir de la nature des choses, ou de la loi. Lorsqu'ils viennent 
de la nature mc^me, I'homme n'est pas dil manquer de liberie, 
mais de puissance. Lorsqu'ils viennent de la loi, Ihomme 
cesse d'etre libre en proportion du nombre d'aclions qui lui 

(1) Leviath. De civlt,, c. xviii, 5». De civ.', Imper,, c. VI, xx. 

(2) Leviath. De civit,^ c. xxi tout entier. 



POUTIQIB I>E nOHBES 165 

^onl inlcrdites* ^lais les lois <*videifimpin ne pcuvont emp(V*her 
U)Uto9> ies actions possibles. II en resle loujours un nombre 
eonsidcmhle eUnrme incylciihiblt', qui nV^si [joint [iivscril par 
la ioi. C'esl dans le cfiTli' tie cos ariinns (lui* ie cilovi'n est 
libre. La lilKTle des dcmoorati^s est une rausse libtTte : ear 
daoA ces sorles de gouvprneinont, c'esl la ritt' qni est libre,oc 
ne soni pas les ciioyens. II n \ a doiK* Hen de pins faux que 
dc dire qne Ton n'esl libre que dans une deniocratie. (kir il 
|H»ul !w faire qii une monarcbie permelie beaueoup plus d 'ac- 
tions qu'iine republiqne ; oreVst le nnmbrc d'aetions permises 
qui constiiue la liberie, ou qui la iiiesnrc. 

Mai« ouirc ce« droits concedes par le legisUueur, et qui 
n*sullenl du silene<» de la Ioi, il en est d'aulres qui resullent 
de la iiatun^ meme du pacte social. lUqqielons-nous, en eHet, 
que lout paeie nest pas obiigaloire, uiais (|n'il y en a qui 
cotitiemieni en eux-nu'^ines dcs conditions dlnvalldite. II y a 
done lies dnuls <[ue je uai pu ei'der jjar le parte social* el je 
conserve la liberie dans la liinile de ces droits. 

I*ar eiteniple, je ne suis pas tenu de renoneer au dioit de 
me defendre nioi rneine. Ainsi. si le sooverniu me eoinmande 
de me Iner ou de me laisser mourir, j ai le ilroit de resister. 
Car, tout en tui eedant le droit de ine luer, je ne m engage 
pas k we toer mot-mc^fue, ni a me laisser ttier* Et, en gt^neraK 
b limite de TulMMJ^Hanie i^sl U* |)oiul oh le snjciaimerait niieux 
iDoaiir que dobeir* (^r il estclairque le sujet ayant constitne 
fe souienain pour se consener sain el sauf, il a except^ de 

HI ee qui! a livn* au souvrrain sa propre vie : il nest done 
IS lenu a la lui donner, ni pur consi^quent a se ttier si le 
Sou%eniin I'ordonue, ni enlin a fairt* <jnni (|ue ee soit qui lui 
(araiii.'ie plus dur que la inort elle-m^f'Uie. Et eela n*enip<*^che 
fmiiit^ die nniff* atifeur, <|ue I aiUniite du souveraiu ne soit 
alMoliM^ ; car il trouvera assez dliommes poui* fa ire execuler 
ee qaH vetit ; je ne m'oppose pan h sa volonte ; niais rien no 
m'otdige a rexiruter mui-nieiue. 

Mais ifiiici d'aulres ivstrielions fort singulieres au droit du 



166 LES TEMPS MODERNES 

souverain. Si le souverain m'ordonne de combaltrc renncmi 
public (quoiqu'il conserve toujours le droit de me punir), j'ai 
n^anmoins le droit de refuser, en offrant quelqu^un a ina 
place. Car alors je ne fais point defaut a TEtat. Et la raison 
que donne Hobbes de ce droit est bien et range, c 11 faut, 
dit-il, retrancher quelquc chose du droit absolu, en faveur, 
de la timidite naturellc de certains hommes, qui ont, pour 
ainsi dire, des dmcs de femmes. » 

De meme, il est vrai de dire que personnc n'a le droit de 
prendre les armes pour defendre contre I'fitat un tiers, soit 
coupablc, soit innocent. Mais si quelques-uns ont comniis un 
crime capital contre I'fitat et qu'ils soient menaces de mort 
8*il ne se defendent pas, ont-ils droit de se reunir et de pren- 
dre les armes? Sans aucun doute : car ils ne font que defen- 
^ ,' dre leurs vies : ce qui est ^galement permis au coupablc ct a 

rinnocent. L'injustice a consiste dans la violation de la loi : 
mais la prise d'armes pour se defendre n*est pas un crime 
nouveau. 

Singuli6re doctrine qui abandonne au souverain les droits 
les plus sacres, et qui r(5serve le privilege de la resistance a la 
Iftchete et au brigandage 1 

Voici enfin un principe qui pourrait entrainer notre auteur 
beaucoup plus loin qu'il ne I'imagine. L'obeissance des sujets, 
dit-il, ne dure qu'autant que dure le pouvoir de les pro- 
teger. Car aucun pacte ne pent detruire le droit de se pro- 
teger soi-m6me, lorsque personm^ n'est la pour le faire. En 
consequence, Hobbes reconnait au (!itoyen le droit de se sou- 
mettre a un vainqueur, s*il est fait prisonnier h la guerre, et 
qu1l ne puisse se sauver qu*a cette condition. La puissance 
civile, quoique immortelle de sa nature, a en elle-meme, par 
les passions des hommes, des causes de dissolution. Si un 
monarque renonce au pouvoir pour lui et pour sa posterite, 
le peuple retourne ik la libertc naturellc. Si un monarque 
vaincu se declare le sujet du vainqueur, les citoyens sont 
delivresde Tobeissance h son (^gard; mais ils doivent obeis- 






I»OtmQrR BE HOBBES 167 

\ an \'ainqiieiir: principe fort doutpux, ct assez nial deduit 
des prjncipes precedents. 

Qiioi qu il en soil, e'esi mi poinl remurfnuible ei assez peu 
reiujrque do ];i doctrine ile llobbes que ees limites a[jporlees 
h h doetf ine de 1 obeissanee ftbsolue. On voit u cjuel poinl 
rabscduli!^nie est eontraii-e a la raison el si la nature huniainc, 
pujsqut' llobbes, son pbis iuliefiide defenseur, ifa pas eu le 
rminige de U* pousser ii loules sea eonseqnenees. De i)lus, 
lies fioni imporlaoies, car elles fourinsseni un point d'alla- 
que ()iti pennei iU* se phrerioul d'idjord au ereur nieine de la 
dnetrinc. 

Quelle que *o8l la valeur des resirieiions bizarres, insignia 
»U*!i, on conlradirtoires que Hobbc^s full an jmuvoir absolu, 
pent dire qu'il a m<'*eoniiu loule liberie veritahb\ II a sur- 
lout eompris tjue le priurip^* de la iibiile est dann la peuseej 
iijuii aceorde-ldl sans Iu?s(ier a Tfilalle droit absolu de di^fen- 

rdti d*aiilonM*r b^s doetriiies, 
^llajii, pour bien peneirer sa pensee, voyons qiielles sonl 
selon lui le» vraies et les fauMHe» doelriiies. Voiei d'abord les 

filUftK!^ (t): 

I" CVsl une doeirine fausse el seditieuse th* soutcnir que 
ekaqtte cdoyen est jufje (Ivnhonnes et den mnttrftiscH ftrlifms; 
rar bi settle metiure du bien et du mal est la loi civile. 

"2° CVm une diirtrine j^uliTirusi* de dire que tout re que ie 
eilojfen fit it emit re sn ronsricncv esl uu perh^K Qir c'esl 
aceortltT h rhaeun le dr^rii de se reudie juge du bien el du 
nut 

3"* Cejrt eneore \m(' erreur riiiu\sle a lEtat de dire <pie ]a 

fol et b fiainlete ne peuvent H\jbli*uir par riHiide et par la 

i]»on, nialn Reulenient par des ri'Vi-btiouH sninatnrelleg. Car, 

"»i Tim aecorde ee pnueipe, je ne vois jnis pourqiMH huis; b^s 

liommeH ue ?ieraient |>a<4 prophrtes, ee qui ent enror*' une fois 

rendri! rhaeun juge iht liien ei du umK !.a foi et la Hainiel*'* ne 



(I) Af drir, im^er*, o, xii, ol T.ctvtAtti, ftf clrU.,c, xxix* 



^v\ 



?:• 

''^ 168 LES TEMPS MODERXES 

y.- *■ 

sont pas des miracles; elles naissent de Teducation, dc la dis- 
cipline, des corrections et enfin des lois civiles. 
j ' 4** Autre errcur : le souverain est soumis aux lois civiles, 

II est vrai de dire qu'il Test aux lois naturellcs, mais non aux 
lois civiles, car s*il y manque il faut done un pouvoir pour le 
juger et le punir, et un autre pouvoir pour punir (;elui-la, ct 
ainsi a Tiniini. 

5** II n'y a point de doctrine plus seditieuse que de sou- 
tenir que chacun a la propriete de ses biens^ a Vexclusion 
du souverain. 

6*^ Enfin, la derniere erreur contraire a la conservation de 
r£tat, cVst que la souveraine puissance puisse etre divisce. 
„ -,^ Quant aux doctrines qui doivent 6trc enseignees, voici les 

&.: trois principales : 1® Ne point aimer les formes de gouverne- 

f:'; ; ment des- nations voisines plus que celles de son pays ; 2*^ ne 

^; point se laisser entrainer par Tadmiration pour une assem- 

blee jusqu'a lui transferer Thommage et I'obeissance que Ton 
ne doit qu'au souverain ; 3** c'est un grave peche que de mau- 
j»^ dire ce souverain (monarque ou assemblee), de disputer de 

son pouvoir et enfin de le nommer autrement qu'avec respect 
et honneur (1). 

Mais enfin faut-il enseigner ces doctrines, et ne vaudrait-il 
pas mieux laisser le peuple dans Tignorance (itvorable a 
I'obeissance ? C'est la en general lopinion du despotisme : ce 
n*est pas celle de Hobbes ; et on voit parailre ici le philosophe 
et le theoricien , qui vent bien defendre le despotisme , 
mais qui vcut aussi que Ton disc pourquoi. Le pouvoir ne 
doit pas permettre que k; peuple ignore les causes et les 
fondements des droits essentiels de la souverainete ; car 
rignorance en ces matieres le rend plus accessible a la sedi- 
tion. Quelques-uns pretendent que les principes de I'filat ne 
peuvent etre dcmontres philosophiquement ; car s'ils le pou- 
vaient, ces principes seraient deja connus. Mais cela ne prouve 

(1) Leviatli., De fi>i7., c. xxx. 



r- 



POLITIQIE l)K IJOBBES 169 

Hen, car les lionimes oni cominonot' par in- pas s;ivoir baiir, 
H iIh I'Ofil ;ippHs : Uncliislnc el lu sricnce fonl chaque Jour 
dvs proj^iH'H. Li* ppiipio, itiL-on, est inrapuI»lo do romprcndrc 
ill* t<*IU'S rliosi's. xMais il n y a ririi lii di- diOirik* a nmipiTiKln^: 
el plut a Dicu qm* \e% ritlies* les puissatits iH les savants, fiis- 
sunil au-ssi hieii dispos**s a foiufiivridir la dotiniit* dvile que 
li's plcbrirn!!*! Eiifiii, t'omiiioiil ensci^j^tH'r vvs clujses? Tout 
depend des universites. Ost par elles qu il Aiul eoniiiK^ncen 
Eh ((uoi ! dira-i'On, il faiil enseijjner les universites elles-ra<}- 
iiieji 1 esl-ee done voiis qui les insiroirez ? Qiieslion em!)aiTas- 
fiailte, dit fhddies. An tond, ee qull deiiiaiidr, r'est dVii-e 
enseigne dan*? les eeoles. II reCuse la libeile a loiiles les does 
IriiK^R, maiH i! %eui le itioTio[)ole porir hi siriine. * Les prin- 
eijHvs que jai puses, dii-il, soiu-ils les vrais priiieipes de la 
soeiele? je ne sais. > Mais il evident quil le eroii, el jc ne 
dritite pan qu1l ne pnfiTui de beaueoup ses idees et son sys- 
lenie au poavoir ineine qo il d(4'eudail (I). 

II suit de lous Us priinipvs pn-eedents qu'il n'y a |>as de 
ftiaiivsiis ffouvenietnenls jmr essenee, qu il n'y en a que par 
arridenl. Hohlies r»rje*rte done hi division des six *?ouv4'rne- 
ments : trois bons H IrcMs inauvais, Srinu lui, il n'y en a que 
trois, <rar ce que Ton a|ipell** lyraunie , oli^ar<*ljie, demagogfie 
fM b meme ebose (|ue inonarchie, aristoerjlie, deiuoei*alie. 
r« Damn odieuiE sont donnes au\ divers ^ronveinemenis par 
mx auquels ils d('|»UiiH4*nt. lis n'expriiueut que la diversile 
im gouts el den opinions des houiuies* Qu4'J(]Ut^s-nns jiro- 
|K)S4*iit de linitter rautnrit*'* souveraiue eu eonihinanl \vs irois 
fonues en mio M*ule. Main ees lem|n'rauienls onl I ineonvtuienl 
<k* divJJMT la puissxinee souverainc, (jui de soi est indivisible; 
cl il& ne piranliswrnt \k\s la liberie des sujels, puisque, dans 
!•• temps on r«*H puissanees s'aeeordeul, elles sont absolues» 
et, quanil elles se divisent. elle^i ainenenl la guerre eivde, 
e'e$t*i*dire le relour u I eiai de naUire (2). 

(J) &f etpr^ Imfio-*, c, VII, ii, vi, iv. 



170 LES TEMPS MODERNES 

Quoique lous les principes de la politique de Hobbes 
s'appliqucnt a I'filat en general et non a telle ou telle forme, 
11 faut remarquer cependant que c'est I'fitat monarcliique qui 
a SC8 preferences. II donne en faveur de la monarchic toules 
les raisons ordinaires. II y en a poqrtanl une qui merite d'etre 
remarquee. t Dans tout gouvernement , dit-il, la personne 
publique est en m^me temps une personne naturelle, ou elle 
est composee de personnes naturelles. 11 peut done arriver, 
et il arrive souvent que la personne naturelle I'emporte sur 
la personne publique et prefere son bien particulier au bien 
public, car les passions sont souvent plus fortes que la raison. 
Le meilleur gouvernement sera done celui oil le bien public 
et le bien prive s'unissent le plus etroitement, Or, dans la 
monarchic, le bien prive et le bien public sont identiques, 
car un roi ne peut 6tre riche si ses sujets sont pauvres, ni en 
securitc s'ils sont faibles et liiches. Mais, dans une democratic, 
chaque ciloyen en particulier peut trouver son inter(*t dans 
une action contraire au bien public (1). > 

Le pouvoir du monarque n'est pas moins absolu que 1q 
pouvoir d'un corps de nobles ou d'une assemblee populaire. 
Le monarque n'a aucune obligation envers le peuple, car le 
peuple, en lui cedant le pouvoir, a cesse d'etre a titre de 
personne, et avec la personne perit Tobligalion. Mais le 
peuple est tenu a I'obeissance envers le monarque, en v(Ttu 
m^me de I'ac^te d institution. 

Pour achever I'exposition de cetle theorie absolutisle, il 
nous reste a mentionner les idces de Hobbes sur le pouvoir 
patemel, sur le pouvoir du maitre, et enfin sur le pouvoir 
ijcclesiastique. 

Quel est le principe du pouvoir paternel (2) : On le fonde 
en gendral sur la generation. Mais ce principe est insuffisant ; 
car, comme le pere et la mere concourent egalement dans la 

(1) De civCy Imp., ex. et Leviath. De civ., c. xix. 

(2) Sur le pouvoir paternel, voy. De cive, Imp., c. ix, et Leviath., 

C. XX. 



alioii, il y aiiraii ih^nx inaiiivs, cc qui est iiiipossibh\ 
On altiihiic ce pouvoir an pr»rt% siir U^ foiidement de la ^u\n> 
riorili* ilu sovt\ Mais i^'est t'lu^ort^ lii mic ruauvaist* ralson : car 
Ihomme ue IVrnporle pas Irlleiiieiil snv la icninie qiill puii^se 
rUiblir son empii-e sans hUU's r^lsans gurin>. Dans lelat civil, 
ec pouvoir «*si dctrnniiit* piu* la Ftii. Voyons ee. qu'il est. dans 
VvVaI nalmvL Uann cd t'^tal, It^ niariafjt* n'a aiiruiii* !«ii, si re 
n>»i iviles dc rannair nniuicl dcs scxos, el rhi soiii naiurel 
il<*ii pan*ntH pour l^ur progrriiiui'r. Itans ee cas, tju !e droil 
snr r«"nfanl i^st rri*l<'' par uii parir, mi il n«^ J't*sl pas, S11 y 
a nn paru% rndanl apj>arli(*nt a rrloi d«'s part^tils auquel 
fe paele Ic doiuit* ; s'il n'y en a pa», il afipailictjc a la more, 
car, en I ah^eiire de mariaije , le pere n'esl t^onriii que: par 
1 indieation de la mere. C'esl done a elle f|u'a[jpartirnt le 
droit de deeerner le (Kiiivoir ; dt^nr rvsl elle qni en esl muK 
iresj&e. De plil^, renfunl nuit en sa fiuissanee, el elk* peol 
le nourrir et I I'^lever, on 1 ai>andimuri\ Si rile h' nourrit, 
tVnfant liii d*al la \\v et jiar e(>ns*'(|iirnt I'obeissanee. Si 
rile rubanfloniH% ei'lni t[ui le iroiivc et tgui \v sauve en 
doient malrre. Si la mere esl prise a la guerius Tenfunl 
apparlii-nt au vainqueur. Si la mere appartient a un Ltat , 
rekii ipd a le s^ouverain pouvoir dans TKlal a ptmvoir snr 
IVrifant, pui^^qtill a pouvoir snr la mere, Ainsi, lenlanl appar- 
lieu! a rfilal eomme la pn>pnth' de'ii Wwus ; el I'alts^jhilisme 
di' llobbes eojidiiil au\ inemrs eoiiscqiKMires ruie le eoin- 
muniiime de Platrni. 

Mai%, dans IiHal i^ivil, la mere I'lanl en fiuissanee de marl, 
c*esl celtii-ri (|nt a le pouvt^r stir Trnfaiit. On voil ffue le 
IHMivoir paternel nest cfn nn pouvoir ilerjve. Quel cpi'U 
tiocit il est absolu, i*l renfanl est Hounns ati prre, eomme le 

n| an souverain el IVselave au maiire : iloit il nsulte 

ir le [K*n* ne peui pas eommetin' d iiijusiirr t'livrrs son 
nitant. 

Oil devint' tpie llobbes, donl la di Katrine ii est qu'un eselavage 
iiiiivrr%d, ne sera pas Tadver^iire de Irselavaj^e (iropreinenl 



172 LES TEMPS MODERNES 

dit (I). 11 est vrai qu'il ne Ic fail pas reposcr, conime Aristolc, 
sur rinegalile nalurclle des homines ; car il n'admel pas cetle 
inegalite. Tous les hommcs sont egaux dans letat de mature ; 
mais il lire la justice de Tesclavage d'un pacte particulier : 
theorie qu'Arislole lui-m^me avail comballue , el donl il avail 
fail voir la profonde injustice, puisque aucune convention ne 
peul fairc qu'un homme devienne « rtiomme d un aulre 
homme » . Mais une telle convention n'embarrasse pas Hobbes 
le moins du monde. EUe a lieu, selon lui, quand un prison- 
nier dc guerre, en echange de la vie que le vainqueur pouvail 
lui 6ter el lui laisse, promel une obeissance absolue : or celui 
qui se livre ainsi csl oblige a loul sans restriction, puisqu'il 
acceple a I'avance, el sans rien excepter, lout ce qu'il plaira 
a son mallre de lui ordonner. II est vrai que si le maitre le re- 
tienl en captivite el ne lui laisse pas la liberie corporelle, il n'y 
a pas de pacle enlre le maitre el I'esclave, el celui-ci peul 
s'enfuir el egorger son maitre en loute justice; restriction 
assez peu justifiable, il semble, dans le systeme de Tauteur. 
Mais quand I'esclave a la liberie corporelle, il est engage a 
tout envers son maitre, el celui-ci a une domination absolue 
sur celui-la. II peul dire dc son csclave, comme de toules 
choscs : Cela m'appartient ; il peul le vendre et le leguer par 
testament. Bien plus, il n'a aucune obligation envers lui ; car 
celui-ci a soumis sa volonte tout cntiere, el tout ce que le 
maitre fait, il est suppose le faire du consenlcment de son 
esclave ; et Ton ne peul faire une injure a celui qui est con- 
tent de la recevoir. 

Mais tout ce systcme senut vain, si a cote de la puissance 
publique, qui doit pouvoir tout pour tout proteger, il s'en 
rencontraii une autre qui lui iixat a chaque pas des limites 
et se reservat, en une multitude de choscs, le droit de ne pas 
obeir, el meme le droit de commander. D'un autre (rote, ne 
peut-on pas craindre, en accordant une autorite sans limites a 

(1) De cive^ Imp , c. ix. 



POUTIQUK DE HOBBES 173 

I'lvlal, de maiiqurr a la soumission dot' a iiiie jjIus aujjuslc 
puissance, edlc de Dieu, et, par rcspcci dcs lois humaincSr 
de violer les lois divines? Quels mm Irs IVrndenienKs , les 
nip(H>rLs el Its liiiitli*s de ees deux auloritesf Le moyeii age 
aviiil resolu cc probleine en favour du pouvoir spiriiuel* Plus 
tani, on avail s<''paiv les deu\ piiissaners et allrihue a Tune 
el a I'aulre tin empire a pen pres egal. Hobbes les reunit de 
nouveaii snr urie seule lele : inais e esl im pouvoir seeulier 
i|u HI aecoi'de la dielalnre universelle el la Houverainete leli- 

Hobht^s roeonuait uii regne de Dieu (1) fmide eoinnie Tfilai 
ftur la loule-piu.Sjiance du mail re el la erainie des sujets. 
Cofiimt* lonl roi, Dii*u doit elre liuiiore, el eel liimueur rendu 
k Dieu est on nalurel on propbetitpie, selon cpiil est I'onde sur 
la seule rali^n ou snv la revelation expresse de Dieu, Ce eulle 

I compoj^* d'opinions que Ton a sur la nalure de Dieu, et tie 
f^r^oniCHpar lesquelles on ex|n*inie ses senlinienls pour lui. 
Or est evident quil taut iiiie puissaur** qui fix*' et n-s n|ii- 
nlon^ et ces ceremonies. Dan^tTelat de nalure, e eiait a rlKique 
individu de He fixer k Jul-menie ses idees stir I>m"U vl de eluii- 
sir les rnoyenn dont il vonbul I ltonorer« Mais riiidividu ayant 
l^btlldoiitie il rivl^it le dntit abstdu ili* rt'gler ses anions et ses 
opiitionii, rfclal est uin»i devenu le jnge du eulte naluret ; et 
jttsqiied;!, la puissanee serultere est soiiveralne an spirilui'l 
eontme au teinjHjnd. Kn esl il de meme ptun* \r ntbt^ pnqdie- 
liqiie, exdui qui derive de la i>an»le ineuie de Dieu ? >e I'aul il 
itorile parlieuH**re inslitn*'e jiar Dim pour dt 'eider 
sciences 1 O* pouvoir, eesl IKglis*'. Mais ll-'^lise 
n*e&t pus Si-uletuenl une reunion de fideles qui out la Ukeme 
foi ; €'eu une rc^union dans ua lieu delermine« dans un temps 
iiMraum\ elaldie par un*' volonit* dr'lerniin«'t\ Xulle assem- 
bler d<» personnes, iiu'iue chieljemies, ne forme une figlise 
chretieane, si la couvocalioo n'eii est pas tegitiiite; car ce 



ft) Aff cfr^i Bsii^.t c. xir. 



174 LES TEMPS MODERNES 

n'csl alors qu'une multitude confuse, etnon pas un corps ayanl 
droit de decider legitimement. Or il n'y a dc convocation legi- 
time que celle qui emane du souverain. C'est lui seulqui d'une 
multitude pent faire une assemblee reguliere, une figlise. De 
plus, la communaute des sentiments ne suflit pas pour faire 
une seule £glise de plusieurs nations. Ghaque nation est elle- 
meme une figlise, et I'figlise chretienne n*est autre chose que 
la republique chretienne. D*oii il est facile de conclure que le 
souverain de la republique est le souverain dc r%lise. Or le 
souverain de I'figlise decide dc toutes les matieres spirituellcs. 
Done le prince decide aussi de toutes ccs matieres. Ainsi se 
reunissent sur une seule iHe tons les pouvoirs materiels et 
moraux dont a besoin une societe« Ainsi s'accomplit Tunite 
absolue du pouvoir, et la consecration de toutes les forces par 
la plus grande de toutes les forces, la force religieuse. Mais 
par li aussi, disons-le, se prepare sa mine ; carcetexcesd*au^ 
toril^ est au-dessus de la nature humaine ; elle n'en est pas 
capable, non plus que de Texces de soumission h laquelle on 
condamne la societd. En niettant entre les mains du pouvoir 
I'arme de I'oppression religieuse, on met onlre les mains de la 
revoke I'arme non moins puissante de la foi opprimee. Rien 
n'est plus dangereux pour lextreme force que Textrdme fai- 
blesse ; car celle-ci n'a plus rien a perdre et tout a gagner. 

Discussion de la morale et de la politique de Hobres. — 
Une refutation en regie de la doctrine de llobbes depasserait 
les limites de cet ouvrage ; et d'ailleurs elle a 6te souvent 
faite, et en Angleterre, du temps meme de Hobbes, par d'ex- 
cellents philosophes, et, de nos jours en France, par des phi- 
losophes illustres auxquelles nous renvoyons nos lecleurs (1). 

(1) Voici les principales refutations faitcs en Angleterre an xvir 
si^cle : Cudworth, a Treatise concerning eternal and immutable mora- 
lity, London, 1730, trad, latine de Mosheim, Lcyde, 1773 ; Cumber- 
land, De legibus naturx disquisitio, Londres, 1G72, trad. fran?. i)ar 
Barbeyrac. Amsterdam, 1771; et surtout Clarke, Discours sur les 
devoirs immuables de la religion nalur elle ^ traduct. fran(;aise dcHicot- 
tier, Amsterdam, 1746. — Hayle, dans son dictionnairo (art. Hobbes) 
cite une refutation tres forte, dit-il, par un auteur absolument in- 



CKITigl^ DB ItOBUKS 175 

RemofiloEis au [»rineipe qui sert de fouilemeul au systome 
politique de Hobb(*s« Toul le detail de s;i dn'orie n'est, en elFel, 
qtt<» riipplieaiion plus ou moin^ rigimniise i\v vr priiiripe. 
Hohbe*, 00 r;i vu^ sen sert invariahJeinenl pour iraiither loiis 
Ic** delmtH. tjMel est ee principe? C'e^l que I lionuiie, danit 
li'Uil de nature, n uii pouvoir ahsolu sur loulcs elioses. In it'l 
prineipe est il vrai ? 

yuV'HlH-e d abon) que eel elal de uaUire? Inutile de suppo- 
%er quil uil exisle pHnuiivemrnl dans rhisloirr. Kii (ail, Ifs 
natiimH eliverw^s, ne rer«Minaissunl poini ;iu-drssus d'elles uno 
luilorite eumniuiie qui regie [laciliipiement Irurs diflerendiit, 
scini \m unefi Vif^-:Vvis den auln-s dan.H I elal de itaiure. Un:inl 
uux indiviilui$, tl n esi pas inipos.sible qiiils se Irouvent parfois 
daBA le Du^tne elat : rest ee qui arrive rait, par exemple, 
fOflime le dit Loeke, si uii Anglais r I uii F ran rids si^ n'neon- 
Iraient dans une iU? deserte. II est doDC permis de eonftiilerer 
li^ liommr!} abstnMU'mi'm, m dt'lujrs des lois eiviles, e est- 
a-ilin* dans I elat de ULiinn% ei tie sr demander (juels sonl, en 
pareil 01%, les nqiporL^ (fiii existent enlre eux. 

Oft dans eette eondiliun, j'ai* !>uiv:int llobbeK, le pouvoir 

dIu sur Uiuli* ehojie, puree que j'ai \v droit ubsoln de me 
**nrert I'l que je jiuis le seul juge *I(»h nioyens a prendre 
pottr asfiurer ma eonnervallon* Sll en est aiusi, n*e$t-ll pas vnd 
que mon pouvoir sur leg rhoses aura pour limilr el pour ine- 
nm ei' droit nirme fli' cimiiervaUoii 1 Kt si je n'ai pas besoin 
d** lout pour uie eoujMTver, n*e»i-il pas evideni que je n aurai 
jias droll mr lout f 1^ ({uesiion revieni done a eelle-ei : « Tout 
Gil4l neeessuire a ma iNHisrrvalJOri T * 



eoanu <« K^iratjcrgms, upuJ liQckaruiu, De tcrtptii adctpotin^ 

_^— En \ 1 XIX* »i*ck% Victor CotiHiii iphttosapkie tetmmtUte) 

Vil, V Jit, IX) el Th. jDufTroy {i:min de droit nnturel, l^rom XI 
XffV nnt rhtvn'- tiTio refuUitjan cc>rn|>lrteet pr«»fMt)<ic d<fs tJoctriraes 
I*" fiiobt au fKiint do vijc moral, mai« encurc au 

p* , ic. CUoRH auHfi on Allemftgn*; : FciierUnrbo, 

AiUt'Usifi^fs tuiiT ulft/ dit- Grem^n dcr huchMttfn 6"f //«//, Oi(?«'*<>ni IW i 
U4t^libotSt AnH-lctiaihan odrr (thcr dan SerhiUtnUt der moral iiir aui- 
md^gr P0mik ; Goeit., 1^07. 



176 LES TEMPS MODERNES 

La poser, c est la resoudrc. J'ai bcsoin, pour me conservcr, 
d'une certaine quantile de productions dc la terre, maisjen'ai 
pas bcsoin de liqueurs fortes ou de parfums. Autre chose est 
le besoin de conservation, autre chose le besoin de jouissance. 
Le necessaire et le supcrflu ne se confondent pas plus que 
I'amour de Y4tre et I'amour du bien-etre. ftu'on etende, tant 
qu'on le voudra, la limite du necessaire, toujours est-il qu'il 
y a une. La jouissance est tellement differente de la consena- 
tion que Tunc est souvent en contradiction avec Tautre. Le 
developpeinent cxcessif dc la vie materielle nuit a cette vie 
m^me : le trop de nourriture, le trop de boisson, la debau- 
che, etc., font tort a la sante. Par consequent, tout ne m'est 
pas indispensable, et, sije n'ai droit qu'a Tindispensable, je ne 
puis prendre du superflu pour moi aux depens du necessaire 
d'autrui. 

Mais est-il vrai que, meme pourmeconserver,j'aie un droit 
absolu sur tout, et que je puisse toujours, par la force, ou tol 
autre moyen, m'emparer de cc qui m'est necessaire ? 11 y a 
des cas extremes, exceptionnels, oil Ton pent hcsiter. Ciceron 
en cite plusieurs dans son De officiis. Deux hommcs, par 
exemple, sont a la mer, ils vont perir ; une planche unique 
est a Icur portee ; si Tun des deux parvient a s'en saisir, il 
pourra etre sauve ; mais qui I'aura 1 Les droits des concur- 
rents ctant ici eg^aux, il reste que la force decide, a moins que 
I'esprit de devouement n'intervienne. Mais c'est la un cas 
extraordinaire et hypothetique. Dans la realite, il arrive d'or- 
dinaire que I'objet utile a notre conservation se trouve appro- 
prie. La planche dont nous venons de parh^r n'appartenait pas, 
avant ce confilit imaginaire, a Tun plutot qu'a I'autre. Mais 
generalement il n'en va pas de meme des biens de la nature. 
Le travail les a transformers en jprojpri'^td*. Heureux, a coup 
sur, ceux qui, en travaillant, ont pu les acquerir ! C'est une 
chance, pour eux, d'etre venus plus t6t, et d'avoir trouve d(»s 
biens disponibles. Mais y a-t-il la maliere aux revendications 
socialistes ? Ai-je le droit de reclamer ma part de richesses 



CRITlQtTE DE HOBBES 177 

que Ic Inivuil a appropriees et qiii, par le li*avail, sont deve- 
mies b chose personnelle do qii«*lqu un? Si je ii'en ;ti pas U* 
druil, je nin pus non plus cv\m dr dr^poiiiHt^r nion M'lublable, 
ni do le lurr pour U^ dr|RKidk'r, ni <lt* iui ravir sa ft'omic ou 
w% eiifanis, ni de liit souslraire rien de re qui esl a luL Je ne 
puis |Kis duvanla^e le i romper ou viulenier sa consdenee, 
I'uurquoi ? paree qii il a le droit d elri* (ui, eomme j'ai eelui 
dHrc mot, Sa desliiiee ii'a pas nioins de valeui* que hi 
mii'iine. Je ne puis done en faire mon inslrumeui, luti those. 
Moo dn>il de eonservation est limilr par le sien. (Jue eetle 
liuiite nesoil pas loujours farile a <leliuii\ qu1l y ail une sorte 
tie KTrain inixtc oil se nmeoiiipi^ni divs preieniions opposees, 
IBVoquant ehacutK* des litres respeetables, (ju'roliii on reeon- 
llziiiiM? di'S ras litigieux on, le droit balauraiU le ilroit, la 
force soil appelee u deiider, nous le voulons bien ; mais, 
bors de lit, il y a des liiniles nelles, eerlaincs, qui dreon- 
serivent le domainc de mes droits et le domaiiie des droits 
dauirui* 

Si done un aiilre m*attaqu4' dans Texercice deees drolls, que 
je poftS4*de iiieonteslaljlr'nunt, je puis uie deTendreet repondre 
i b force par la force. L'e*si le dn *il dt* iryitime (lefet}nt\ Mais 
te droit n'a-l-il |>as lui-nienie dcs limitt^s ? Aeeordonsa Ih^bbes 
<ttie, t»i qiieUpi iin tioiis allaqur, il iinus est (N'rinis de nous 
i«iidn» par tons les ni(»y<*ns, v\ que nous ponvnns uller jus- 
la luer uu videnr qui fond sur nous : t '|>ane qu il isf It'gi- 
liine de de fend re ses bteim ; 2* paree tjuN»u ne pent pre voir &i 
le* iiitetitions de ladversaire sont ou ne sont pas homicides : 
est-il qui* re droit a fraiiln's liniites, et <|ue, si nous 
trensM a ili^sartnrr noire aj^resseur, a le rendre inipuis- 
ttutt, llmmiuiile doit a son lour intervenir et nous einpeiher 
d'^t>uiM'r dr notre v»(*toir*'. L homnu'. quoi rpi en disf? llobhes, 
ll*e%t pas 1 ennenii-ne dr thoinute : niais il y a en Iui pour ses 
tkCinbbblt^H lies sirnllmenls natnrels de fralernil<' el de pilie* 
&*U ea etatt aulremcnt, esl-ce que lout ne serait pas i>erinis k 
^ guerre? On |K»urrail sans ivmords scalper, enifMjisonner, 
J4^i:t, — SrieMM!*' itolilhpje. 11. — i^ 



178 LES TEMPS MODERNES 

bruler ses ennemis. Tout le mondc croit pourtant qu'il y a un 
droit de la guerre;- que la guerre est, sans doule, rendue ne- 
cessaire par I'elal de nature oil vivent les nations les unes vis- 
i-vis des autres, et par Tabsence d'arbitre commun ; mais en- 
fin, m^me k la guerre, cerlaincs choses sont permises et cer- 
taines autres defendues, rhumanite devant apporter un tem- 
perament et une limite au droit de la defense. 

Ainsi, le pouvoir absolu que Hobbes nous attribue primiti- 
vement se trouve, apres tout, assez restrcint. D'abord il est 
borne aux choses necessaires a notre conservation; puis, 
mdme dans ce champ circonscrit, tout ce qui se trouve ante- 
rieurement approprie lui echappe, et le recours a la force n'est 
permis que dans le cas de legitime defense, c'est-^-dire quand 
11 s'agit de conserver nos biens propres ; enfin, meme dans ce 
cas, il y a une limite que nous ne pouvons franchir, et que 
rhumanite nous enjoint de respecter. Nous n'avons done pas, 
dans Tetat de nature, le pouvoir absolu dont nous gratifie 
Hobbes. Par consequent, nous ne pouvons le transmettre a 
rfoat. Mais, d'autre part, I'fitat ne le possede point non plus 
par lui-m(^me; si done nous ne pouvons abdiquer co que nous 
n avons pas, si, en outre, les personnes au profit desqucllcs 
cette abdication aurait lieu n'ont point, anterieurement a cette 
abdication, ce que Hobbes pretend leur conserver apres, 
c'est-i-dire le pouvoir absolu, I'fitat n'en peutetre saisi. Notre 
droit, c'est de nous defendre. Par consequent, nous ne pou- 
vons transmettre a I'Etat que ce droit, el non pas un autre : 
nous pouvons le lui transmettre, parce que nous le posse- 
dons 

Mais pourquoi le lui transmettons-nous ? Nous avons pour 
cela deux motifs: d'abord, il faut avouer que, si nous en 
etions reduits a exercer nous-memes le droit de defense, le 
plus souvent nous n'en aurions pas le pouvoir : il y aurait 
dans la societe une lutte peipeiuelle oil tout Tavantage serait 
du c6te des forts ou des habiles. Puis, il est difficile d'etre bon 
juge dans sa propre cause. Avec la mellleurc foi du monde, 



r.aiTIQl"E DE nOBBES 179 

on n'esl que irop lenle de se donner r;usoa conire ses adver- 
aaires, el d *5tre partial envers sai-mt^me. D oii il siiil que la 
RHMllrure giiranlie des droits dc lous est dans riiisliluiion 
dun pouvoir lout a la fois impartial vi fori, el ce iKJiivoir^ 
cV*l TEiai. L'Eiai est done une societe d'tissinance mulueJle. 
Nous proteger conire les aiitres, voil^ sa raison d'elre. S'il 
tious oppriiiKs it sort de ses atiribuljons. It dail done elre lout 
ensemble assez fort pour exereer eeite proleclion quit nous 
doil, elirop faible pour nous opprimer. 

Ainsi done, ee priricipe de Hobties, que t loul nous est per- 
mis dans letat de nature i, aboulit, quand on rt-xamine et 
C|u*on en reiranclie ce qull a d'excessif, a une consequence 
IxHitii dilFerenle de rabsoluiisme. 

On arrive aa ni^mc resultal en examinant eel autre prin- 
dpe de Kobbes^ donl Ic prt*oedeui est le rorollaire^ que < la 
conservation de la vie est le souverain bien ». 

En fail, celle assertum est plus que eonlestable. Si ta vie est 
le fkouverain bien, |tourquoi ees trop frequents suirides t Ne 
U^moignenVits pas que , pour riionmie , cerlain degre de 

aflhince paratt pire que ta mortf llobbes, au surplus, re- 
Jl iuiHUtoie qu'il y a des cltoses auxquelles nous pou- 
tons pr^ferer la morl, et que, si I'Eial exige de nous tel 
sacrifiee qui nous coijte plus que relui de noire vie, nous 
pmPfon% loi obeir. C'esl a<lmettre que letat civil doit ^tre 
mtSkur que I elat de nalun*. Sinon » poorquoi passcrions- 
QOQS d<! celui^et a eetui-ia 1 L'elat de nature a, certes^ les 
plus graves inconveniiMUx ; la vie snuvagc est pteine dlncer- 
IJItidf^ el de pi'^rils. Toulefois, rite rdire aussi certains avan- 
llges: linilividu s'y trouve iudetkeudant de toutes les forma- 
Hl^ auxquelles nous i>omnies assujeltis ; il ne con nail ni 
poNee, tii reglemeutation , ni rnntiniiole legale ; il agll en 
loolie liberie et se defend roninie il tui plait, l*aur conipenser 
ta |M!rte iVmie partie de eeiie Ubi»rt<* que le sauvage a gardec 
tout enUere, il faut que r£tal nous fassi* une condition accep- 
table. Par constkpieai^ son pouvoir sera a loul le nioins limiti 



180 LES TEMPS MODERNES 

par I'obligalion de nous rendre la vie plus agreable qu'elle 
ne I'est dans I'elat de nature. 

De plus, le sens dans lequel Hobbes prend le mot conserva- 
tion est arbitrairement restreint. Hobbes, en effet, n'entend 
par 1^ que la conservation physique. Mais Thomme ne vit pas 
seulement d'une vie niaterielle : il a un cocur, une volonte, 
une intelligence, des faeultes cnfin qui demandent, elles 
aussi, a ^tre conserv^es. Si Ton me violente dans mes affections, 
dans Texercice de mon intelligence, dans ma conscience reli- 
gieuse, dans ma famille, dans la jouissance d'une propriete 
que je dois i mon travail, mon corps aura beau etre intact : 
la meilleure part de moi-m^me, de mon etre, sera lesee, et 
la conservation de ma vie physique ne pourra suppleer aux 
atteintes portees k ma vie morale. L'fitat doit done me defen- 
dre tout entier ; ce n*est pas seulement mon corps , c'cst 
mon 4me aussi qu*il doit proteger contre les agressions, c'est 
tout ce qui constitue ma personnalite, c'est en un mot ma 
libcrte individuelle. Nous voici revenus, on le voit, a la meme 
conclusion qui est directcmcnt opposee a celle de Hobbes. 

Mais, dit le theoricien du pouvoir absolu, si I'fitat est assez 
fort pour nous proteger, il le sera assez pour nous opprimer. 
11 n'y a done pas de remcde. 

Qu'importe a la question qui nous prcoccupe ? U ne s'agit 
pas ici de savoir ce qu'il est possible ^ niais ce qu'il est legitime 
•que rfitat fasse en vertu de son pouvoir. II en abusera, ditcs- 
vous. Soit ! mais est-ce une raison pour que le philosophe jus- 
tifie cet abus et I'eleve a la hauteur d'un droit ? 

Theoriqucment, il est clair que I'fitat, pour pouvoir jouer 
son role de protecteur, devra etre muni dune autorile qui, 
le cas echeant, pourra devenir oppressive. En theorie done, 
il n*y a point de garantie contre I'oppression possible del'Etat. 
Si Ton essaye de le temperer par Tinstitulion dun autre pou- 
voir, ou ce pouvoir sera puremont moral, comnie Tautorite 
du pape au moycn age, et il n'aura pas d'efficacite positive ; 
ou il sera suffisamment fort pour imposer ses decisions, et 



CRITIQUE I>R IIOBBES 18 1 

alors cVst lui qui sera le souvcruiii. x\insi pos^, le prohl^me 
politique ressemblr i\ h qtia< Iraki re do rerele, 

l*ar boiiheur^ dans la jiralique, les i'ln>ses ne so niontrept 
|M)iiit vsoiis uu aspc'L't aussi tniiidianl. La |)raliqiie resoiil ce 
que la llieorie dei*lare hisokihle. LV?L|>L'ri*»ii€c nous monlre 
des Iruti^ictions, des eomhinaisons poliliques qui nuuteul en 
presence le pouvirir de Vl'^rat rl le pouvoir des indhidys, et 
qui les foreeul de s'aeeornrunder entre ruv. II y a toujoiirs, a 
la rerit^S, une suHf de terrain mlermediaire que I'un et 
ratttre sw? dispultniU t'tiaenn tiranl de mn cote. Mais ee u'esl 
til que le detail; et, a vuir les fJif>st»s dVusemble, on peul dire 
que, dans telle ou telle nation, TEtat, ires furl ponr proteger, 
a |M»u de force pour opprinier, Le probleme [jolilique s'y 
Irouve done resoUu 

Hot)lM*H, U est vrai, i^sl pen tourlie de ce qu'on appelle la 
liJK*rle pulititpie ; rest pour Ini la liberie de la tile, non relle 
Ur riudividu. Llniportanl, (iit-il, e'est tpje I'individu soil libi*e, 
el li lenl si le |M»uvoir (inblie ne ^vne point sa vie privee, 
L*£tat nionaretnipie est de tons les Elals eelui qui la geiie le 

[iinj«. 

lU'Vidons fotil d abord celle derniere assertion, qui eslau 
$tmm I'lranjfe. Ni I hisloire de ranliqnile, ni eelle des temps 
niodometi nc sc*nd)lent la conlirnier* Les eiloyens d'Alhenes 
I'Haientils niiniiH libres dans lenr vie i»rivee qne Us siijets du 
mi de Perse ? A Laeedivrnone, ilira-l-on, il nVn el ail pas de 
ltl^*fne ; rfelat s'inj^ierail dune fac^on exorbitanle dans la vie 
privt^e de cliaque eiloyi»n. iMai^ en fautil coiieliire que Tfitat 
Hail en ee [loint iyranniqne? Non ; ear le senlinirni tlv la vie 
[iriviV nV\istail point on n exisfait qur ires pen ebe/. les Lace- 
demonieus ; ce qui pour nous serait une (^ontraiule odleusc 
(|»r e\eui|de, rinsUtutiori des bani|uets publics) ne leur repu* 
gnait pas et ue h^ur setublail (las oppressiT {iuiml aux Etats 
iiio«ii*me?4, on ne \oit |ias que la vie (irivn' soil moiiis libre en 
AiOf^rtqoe ou en Suisse qu*a Constantinople. Ainsi 1 alliruia- 
lioti de Hobbe^ e^l loute gratuite. 



182 LES TEMPS MODERNES 

Et puis, n'est-ce done rien que la cite soil libre ? Est-ce 
qu'en somme Tindividu n'esl pas libre dans la mesure ou 
Test la cite ? Si je puis me taxer moi-m^me ou contribuer au 
vote de Timpdt, n'aurai-je pas plus de liberte individuelle 
que si je vivais sous le regime de Louis XIV ou de tel autre 
monarque absolu ? Et Timpdt une fois vote, qui donne le plus 
de garantie a mes int^r^ts priv^s d*un gouvemement pareil k 
celui de nos anciens monarques, qui ont presque tons altere 
les monnaies, ou dune administration financi^re surveillee et 
contrdlee comme elle Test dans un 6tat libre ? 

Est-ce pen de chose encore, au point de vue de la liberte 
individuelle, que de pouvoir intervenir dans la confection des 
lois ? Est-ce pen de participer au gouvemement de soi-m^me 
et de ne pas I'abandonner entieremcnt a une volontc etran- 
gere, c'est-a-dire au hasard ? N*oublions pas combien Tarbi- 
traire monarchique menagait la liberte individuelle sous 
Tancien regime. On voyait, k Tepoque de Louis XIV, des mal- 
heureux, condamnes k temps aux galeres, y rester toute leur 
vie. 

Qu*apres cela, certaines monarchies soient plus libres que 
certaines republiques, nous I'accordons ; niais alors ce sont 
des monarchies constitutionnelles, et Hobbes n'en veut pas 
entendre parler. Plutdt la r^publique dictatorial de Crom- 
well que la monarchic temperee de Guillaume III I Repu- 
blique ou monarchic, c'est le pouvoir absolu qui parait 
necessaire a Hobbes. 11 est absolutisle, non monarchiste, et 
toute esp6ce d*£tat liberal, que ce soit une monarchic ou une 
republique, est I'objet de scs attaques. 

C'cst une chimfere, suivant lui, que dc chorcher des garan- 
ties contre le pouvoir absolu. dependant si, dans un fitat 
monarchique , la puissance du prince est limitee par celle 
d'une aristocratic, par Tinstitution d'une Chambre des paire, 
ces deux autorites se contiendront Tune I'aulre. Mais ce n'est 
pas tout : on pent les contenir Tune et Tautre par un troi- 
sieme pouvoir, qui sera une Chambre populaire, dont Tori- 



cmrfQi^ DE nOBBES 188 

giiK* sensk, soil le sutTra^e reslreinl, soit, si tout le monde ae- 
quierl ie droit depiirlidperau vote, le suirrai?*? uiuATiseL Qui 
pfiH iiiiT que, dans un pared gouveniemeni, la force publiqiie 
m* ftoil !»(Tk'Usemeiii» eHiraet'iueiit eomrolt^e ot teiiiperee 1 

Touiefois, t'n faisaiii inlervi'iiir la souveraiiuHr poj)uliiire, Q 
est permis de se demajider si, quelles que soient les condi- 
tions od elle s'exPiTe, die est susreplible a son lour d'rtre 
contenue, et s'il exisle des garanties conlre le despolisin*? qui 
en ppul sortir. 

On dil» il est vi'ai, que le pniplc ne se fail poinl de lort a 
liii-m^me ei ne s*opprinie point lui-iuf^me, A la bonne heure, 
si In volonte popiilaire etail unaiiime, et encore devrait-on 
fjirp i^omarquer que, a un point Av. vne eleve, un peuple, 
comme un inrlividu, .se fait tori a lui-metne quund il n'ob- 
V'tye point !*es devoirs. Mais liuit s'eii fuut que Ions les 
ttoyeiiH aieni une neule volonte I Touj^urs ils s<* divisent. I! y 
a la roajorite dune part ; de Tautre, la niinorite ; et la majo- 

hf ^tait .%ouv4'raine, pent deveuir oppressive. 

QoelsPTa le moyen, sinon dVin|>erher^ au moins d altenuer 
le despoti^me possible de la iniijorite ? C*est, selon nous, la 
liberie de la pensee, el » par eons/quenl, la Ub**rt<'' de la 
preiww*. Ll presne est le ponvoir UKual qui defend la niinorite 
coturi* les entreprisi^s de la mnjtuili'* Elle <b'IVnd done lout 
k? looode ; ear quel eat rhomtne qui, sur un jioint donni\ ue 
IhMC pas pan te de la minoriie 1 IvUv personne est, en i*oli- 
tfqiie^ dans les ranf^^s du plus griuul naudue, qui st* tmuve 
dttiisles raDgs du plus iK*tit en luaitere relij^ieuse, ou pUilo- 
•nphique, ou it)dustrielU\ Ainsi, eVst nous tons qui soinmes 
proli^**** par la firrsse ; e'est nous tons quelle sauve^'artle 
eonlre roppresftion, qu elle defend daus notre personnalite. 
Son rdle cnt dom* i^ininetnment proleeteur, et won seulement 
rllr prol/»|?i' ta miiiorite dans sa liberl*^ de penser, niais, en 
lui donnant le^rance de faire ti lonqihiT nn jour st^s idees, 
rll^ |»roli*j5(* In tnajorite contrc de secretes coleres, amasses 
n sQence el fiaissanl par une soudainc oiplosion. 



184 LES TEMPS MODERNES 

La presse est un pouvoir moral, sans force effective et ma- 
tericUe. Voila precisement ce qui lui permet d'etre une 
garantie pour la minorite. Car la minorite ne peut ^tre defendue 
par un pouvoir materiel sans s'insurger du m^me coup contre 
la majorite et de ce conflit naitrait une situation anarchique. 
La presse n'est done pas, ne peut ^tre un instrument de 
rfilat, un ressort administralif dont la force publique doive 
diriger le jeu. Elle represente, c*est son honneur, ce qui, 
hors de I'fitat, constitue Thomme moral, la personnalite, la 
conscience. 

Mais quoi 1 objectera-t-on, la presse ne peut pas Hre abso- 
lument libre. II lui faut des lois, et ces lois, qui les fera ? La 
majorite. La majorite est done la maitrcsse de supprimer la 
seule garantie qui soit laissee a la minorite. 

Cette objection n'a qu'une valeur theorique ; dans la realite, 
quelque restrictive que soit la legislation edictee sur la presse 
par la majorite, le plus petit nombre trouve toujours quelque 
moyen de faire entendre sa voix. L'oppression du plus grand 
nombre n*est jamais absolue. Aux £tats-Unis, c'etait d'abord 
la minorite qui voulait abolir Tesclavage ; en vain essaya-t-on 
de la reduire au silence, elle finit par devenir la majorite. 
Chez nous, d'ailleurs, faut-il remonter si haut pour trouver le 
temps oil les livres etaient censures, publiqucment brules, oil 
Ton bannissait VEmile de Rousseau, oii les ecrits de Voltaire 
etaient poursuivis ? On sait pourtant quel a ete le succes final 
de ces steriles persecutions. D*ailleurs, m(^me sous les mo- 
narques les plus puissants, le bon plaisir royal n'avait pas 
toute licence, et ne pouvait, sans aucune veserve, braver 
I'opinion publique. 

A plus forte raison, dans notre societe actuelle, les minori- 
tes ne doivent-elles jamais desesperer ni du present, ni de 
Tavenir. Si leur cause est juste, qu'elles se gardent seulement 
de la compromellre par leurs violences ; car ce sont les vio- 
lences des minorites qui amenent et, aux yeux de la foule, 
justifient Toppression des majorites. Que les minorites soient 



CRITIQUE DE HOBBES 185 

done pacifiques et sages. Leur plus grande chance de reussir 
i^t la. Quant h chercher des garanlies absolues, c*est ce qui 
est impossible ; mais nous pouvons assurer a la liberie des 
garanties relatives, dont la meilleure est peut-^tre la sagesse 
de la minorite et le respect de tons pour la loi. 



CHAPITRE II 

ANGLETERRE 



LOCKE 

Filmer. Theorie du patriarcat. —Milton. Ses ecrits politiques, ses vues 
sur la libert<^ de la presse et la liberie reli{^eiise.— Harrington. AphO' 
ristties, Oceana. — Algernon Sydney, pred^cesseur de Locke. Ses 
Discours sur le gouvernement^ Refutation de Filmer. — Locke. Sa 
theorie de Tetat de nature. Loi naturelle. Droit de defense et droit de 
punir . Theorie de la propriete. — De I'esclavage. — Du pouvoir paler- 
nel. — fitablissement de la societe civile. Des trois pouvoirs. — Theorie 
du consentement expres et du consentement tacite. — Discussion 
contre la monarchie absolue. — Du pouvoir legislatif. Sa souverainete. 
Ses limites. — Rapports du pouvoir executif ct du pouvoir legislatif. 
— De la prerogative royale. — Theorie du droit d'insurrection. 
Appreciation de la politique de Locke. — Les eerivains poiitiques en 
Angleterre, au xvui* siecle : Bolingbroke, Switt, Lettres de Junius, 
Edm. Burke. 

Hobbes est le plus cclebre des defenseurs qu'ail eus en 
Angleterre, au xvii® siedc, le pouvoir absolu ; il est le scul qui 
compte parnii les philosophes ; mais il n'cst pas le soul dans 
I'histoire. D'autres ont pris part aux debats et aux polemiques 
de leur temps ; mais de leurs ecrits, il reste pcu de chose 
pour I'histoire de la science. On devra signaler cependant un 
ecrivain oublie aujourd'hui, mais qui a le merite d'avoir pre- 
sente sous une forme personnelle et originate le systeme du 
pouvoir absolu. Je veux parler du chevalier Filmer, Tauteur 
du Patriarca (1680), ouvrage qui eut a cctte epoque un assez 
grand retcntisscment. Lllhistre Algernon Sydney, refugie 
alors en Hollande, le refuta longuement dans ses Discours sur 



LE CIIEVALIEII FILMER 187 

te gotwem^mepit, Locke, dans son Essni sitr le gouvernement 
riViY, parail plus preoecupi^ d<! Filniep que tic Holibes (t)» 
Enfin J.-J. Fiousseau !ui-mAnu% iin siede aprcs, fait unc allu- 
!*ioa troniqiie aux tlorlrim^s ilii chrvulier Filmcr duns im 
pas!iage curieux du Contrat social {-}), 

Lb oiEVALiER FiLHER, — Lo docliino du chevalier Filmer 
e%i eelle donl nous avons vu !a refuiaiion antiripik^ dans le 
ji*suile Suarez ("i). OHXe doetrine, c'vM fpK* le pouvoir politique 
a »i»ii origine en Adam. Le premier homme a ete le pr^emier 
iverain. Le pouvoir a di\ se iraiismellre ensuUe hrrL^ditaire- 

[Iffii de gt''n«*rati(m en generation, et s'est pariagr entre les 
cUiren^iiU rois de la lerre, qui doiveol etre considrres eomme 
les successeui'S d'Arlam et de Nor, Telle est la bizarre fietion 
de Filmer, fietiou qui, loute ridiride qu'elle parait, est eepen- 
danl ail fontl de toute doririne moiiarcliique qui ne veul pas 
reposer sur le eons<*niemenl du peiiple. Pour qu'il y ail un 
droll divin du inonarque sur ses siijeis, il faul que le monar- 
que nrOive son (xiuvuir dt* riierediie. Sll vieni un moment 
oil Ton voil etimmcneiT le pouvoir royal, il laiit tonji»urs en 
reircnir, soil a la force, soil 4 releelion. Or aueun de ees 
pricieipefi ne peut fonder uu pouvuir inviolable el absohiment 
iJTi*«ponsatde. Vieni-il de la foice, la force fMMil le detruire ; 
vieiiUil du jK'uple, celui qui la etabli pent le irnverser, on 
lout au nioinH le eorriger, ou enfm faire scs condilious. 1} 

lot door que Von assttnil^* le pouvoir royal au pouvoir paler- 
[; mats, pour qui* c*e rapproeliemeiil soil autre ebo'^i' qu unc 
Ditojihore, on est foiw de remonler jusqu'au temps oil la 
manarchji* se coufondail reellemeni aver la palernile, c^est-a- 
dbi! ftux pairiarrhes, et enlin jtisqu ii Adam* En eflet, la 

fl> U av&it m/*mc compos6 un Iraii^ expres»dmeul diiig^ cotitre 
FUmcr, Voy, plu« Joia p, 199. 

itj # Je nai rien dil du roi Adam, ni de rcmporeur No^ ;.„ j*eap©re 
q«*oii me Raura ^r^ dc ceile moderalton. Car, dcficendant dirocte- 
mcAl de TuQ de i,- triii. v^ ^a pcut-^tre de la btaQchc aln^c, que 
iAt«-|« M par I i -4 litrcft jc no mc trouvcrais point le 

llgit^« rut dti I ' • iCont, m&c.^ L L c. u.\ 

^ ^'^/« Pl^ ^ut, meme tome, p. 186, 



188 LES TE)IPS MODERNES 

doctrine du droit divin ne sufBt pas a ctablir absolumenl la 
supcriorile du gouvernement monarchique sur lout autre ; 
car le droit divin, nous Tavons vu, autorise tons les gouver- 
nemenis une fois qu'ils sont etablis. Mais, en rattachant le 
droit du roi au droit du pere de famille, on fonde la souve- 
rainete sur la nature m^me, et on exclut de la sanction divine 
tout gouvernement qui ne repose pas sur Theredite (I). 

Milton. — En face des partisans du pouvoir absolu, adver- 
saires declares de la Revolution, signalons maintenant les 
ecrivains du parti contraire, les defenseurs du droit des 
peuples contre le droit des rois. Nous retrouvons chez eux 
la trace des doctrines democratiques du xvi' siecle. C'est de 
Junius Brutus, de Knox, de Buchanan que dcrivent manifeste- 
ment les publicistes republicains ou liberauxqui, soit en 1640, 
soit en 1688, ont pris le parti de la revolution contre les Stuarts; 
les uns, comme Milton, Harrington et Sydney, places au point 
de vue republicain ; les autres, comme Locke, se contentant 
de la monarchic tcmperee. Locke est le philosophe du libera- 
lisme, comme Hobbes est le philosophe de I'ecole opposee. 

Milton (2) est un republicain, et un republicain Chretien : 
pour lui, le regno de la liberie et de I'egalite se confond 
avec le regne du Christ : c Quelle forme de gouvernement, 
dit-il, se rapproche davantage des preccptes du Christ qu'unc 
libre republique? Les gouvernanls sont la les continucls ser- 
viteurs du peuple... Un roi au contraire veut etre adore 
comme un demi-dieu. » Mais les republicains du xvn*' siecle 
n'etaient pas, ainsi que ceux du n6tre, partisans dun droit 
de suffrage illimite. Milton combat le suffrage universel, 
comme le ferait aujourd'hui le parti conservateur ; c Si Ton 

(1) Voir plus loin (pp. 193 et 194) I'analyse do Filmcr et Tindication 
de ses Merits dans la refutation dAlg. Sydney. 

(2) Sur les Ecrits politiques de Milton^ voy. Tcxcellente ct instruc- 
tive monographie de M. A. Geffroy (Paris, 1818), j\ laquelle nous 
empruntons tous les textes cit^s ici. — Art. Milton (Allibone *s. 
Dictionnary of english Literatur). — Masson, L'fe of Milton with the 
history of his time^ 6 vol.; London, 1880. 



MILTON 189 

dotinc i lous \e droit tie riomnier lout le niomie, ce ne sera 
pluH la sngesse ni raiilotiiis iiiais 1^) tiirbiileace et k glou- 
tonnerie qui elrvi^roul a la di^aiite ti** seimlrurs les habilucs 
de» lavemes de village (I) ». Le syslt-iiie poUliqiie de Millon, 
tout ri*|iublicahi qui! fill, n'**Uul gueri* lib<iral. C\*laU le sys- 
leior dt»s Iiidrpi'iidaiils : parltMiienl ii vk* on srn:tl iiniiinie par 
ramiiH', pins un j^niufl rtnisril iiomiin* par Irs viltrs. Crtailau 
fond une oligart'hir iiiilitairo, iiisti'uiiieiil farilo enlrt' h'S mains 
d'lm dpspoli\ Miliuii d'aillnirs paiiajrcail toult*s !<*s passious 
politjqiies dp son |*ani : vi ev In I lui (|ui hit <'liargo de drreu- 
drt» sa cause, lorsque la morl dv Cluirlrs 1 " (ml soolrve tic 
tiiUte« parts I indignaliou d(*9 loyalistes, 11 le fit dabord dans 
son fconoeiaste, ecj'it en rrponse a Vfnuitje royaie (Eixwv 
{hwtAucV^), patnphlel albilHU% k diaries l'^ qui nvail emu toiite 
rAnglelerre : « Je veux, disiiil il, pour rainour des personnes 
&imple^qui eroient len monarques animes dun sonnie dillereut 
de celui des an I res niortels, n'Kner, un nam <le la rt''publi(pie 
rldclulibi'rle, U* g-ant jeie duns larune, quoiqiie er soil le 
gauil d'liti roi. * 11 le fii encori% dans sa reponse a Saumiiise. 
Cidtim avail eerit nne Defense du roi ; >liUon repondil pnrsa 
Pre$nit*re df>fnis4* du peitplr antjittis, 1GM (2), ou il sonlient 
energiquenient le dnni du regieide ; entin, il errivil pins laid 
one Seconde defense de la nation anififtisc vn rqionse a 
VApolmjie ponr le feu roi (3), i'rni pur un un^nnnn panqildii- 
taire, John Holland, (k* ne sout la que des ei rils pH|i*mi(jues, 
Si Ton ?eul connailiT lv% doelniu*s positives tie Milton, il faul 
diifn^lier danii son eeril de la IteHponsahitile des rois el 

ii«, cx^*"iition rl'unc r^puUli(|ue librc. 
lit AutAnl I un que Tiiutrc* — On tiilc encore tiu 
%y Ti Angl'-it'i Tti plusieiim <*cnu en favcur rJu rt^peide, ervlre 

SI ivaiu : * Irak'ii pciliiiquc composo par William Allen, 

A tra*.luil nouvcllcmcnt en franvois, ou il p»1 prauvt^ par 

I' 1^ Mo>!^c, et f»ar d'autres tirca hor^ de riCscriiuro que 

in (lUulcj vol exerciUo) nVnt jni« un ineurlre. Lnutlum, 

Il hi L<»n vcut uuf. Uiyic axActe do toui cc qui ft iH«* ecrti pour ou 
COflU^ h rot 4 eclitf L*poque« tl fiitit con^uller la notice Inbiiogrii- 



190 LES TEMPS UODERNES 

des magistrals, 1G48 ; niais on n'y trouvera ricn qui ne se 
rencontre deja dans les ecrils politiques du xvi® si^cle. 

Si Milton n*avait fait que reproduire dans ses pamphlets, 
soit les lieux communs des ecoles democratiques, soit les reve- 
ries de la secte des independants, il ne meriterait pas un rang 
ires eleve dans la science politique. Mais il depasse de beau- 
coup son temps par les vues liberales et toutes modemes 
qu'U professe surdeux grandes questions, trop sacrifiees alors 
par les partis, la question de la liberte de la presse et celle de 
la liberte religieuse. Sur ces deux questions , Milton, et nous 
le verrons plus tard, Spinoza, sont les deux ^crivains de ce 
siecle qui ont vu le plus juste et le plus loin. Ainsi le genie 
d'un grand poete et d*un grand metaphysicien avait revels a 
Tun et k Tautre ce droit de la pens^e, que le vulgaire des 
publicistes avait oublie. 

Les arguments donnes par Milton en favour de la liberie de 
la presse sont encore ceux que donne aujourd'hui Topinion 
libc^rale : c Celui qui tue un homme tue un dtre raisonnable ; 
mais celui qui detruit un bon livre aneantit la raison elle- 
mdme, et la proprc representation de la Divinite (1)... » c La 
censure n'est pas seulcment un outrage fait a la dignite hu- 
maine; c'est une invention completement inutile, qui n*atteint 
pas son but ; elle veut preserver les esprits et les coeurs du con- 
tact de limmoralite; mais elle ignore que Taspect du mal 
nous en inspire le degout, ou m^me souvent nous fournit des 
armes contre lui ; que de la fatale pomnie se sont elances en 
m^me temps, comme deux jumeaux, le bien et le mal, quils 
croissent ensemble et que nous n'arrivons pas a Tun si nous 
ne connaissons pas Tautre... Si Ton craint tant la contagion, il 
faut renoncer a toute critique, supprimer la Bible mdme, 
conmie font les papistes... Non, non, lords et communes! il ne 
faut pas emprisonner les esprits; les temps sont vcnus de 
parler et d'^crire librement sur toutes les matieres de public. 

(1) Areopagetica (16^44). 



llAARETiGTON 191 

il les eents de iautes les dactrines souffler a la foU 
Mur la lerre, la virile est en campagne, taissez-h lulier avec 
l>riv«r. Qui a juntuis vu que, dans un combat libre et ouvert, 
b vi'Hte ful vaincue (1). » 

Milton a defcmlu la liberie religinise avec aulant de forced 
tahnit que* la libene de hi pensce (2), Ci*s deux qiiostions 
iVUfurs S4)tit elruiitMuem liees. Milton sonlit^nl la doctrine, 
atijourdliui si poputaire, de la st'paration de I %lise et deTttaL 
Siiii-ant lui, Tfegiise elle-mrme n*a pas le droit diniervenir dans 
le chotx de nos croyanees: comment r£lat le pourrail-il? La 
prcfiiierc aiitoHie religiense, ce nest pas Tliglise , c'est 
lT.rrilure, et I'ficriture interpreiee [nir la conscience, Le vmi 
hercliqtte n'esl pas cclui qui suit I'Ecriiure telle qii'il la com- 
prend, mais celni qui s'ailache a TEglise, sans lenir coniptc 
du iiigein«*nt de sa pro|>re conscience* Le christiaiiisme est 
dVsscoce absolument spiritueHe; c'esl ravilir que delesubor- 
daniicr n(»n seulenienl au jouj^. niais nieme a la prolection de 
l*£lat. De quel droit et en verlu de quel principe Flilat pour- 
rakit-il juger des «i[jinions ? Jion seulemeut Mihiiu refuse h 
i^lat le droit dinU^rvenir dans les croyanees ; il lui refuse 
ftk^tnent Taeci^s dans Tor^usalion de la soeiele religieuse^ 
us Tordonnance des ceremonies , etc. En un mol^ Mdton 
Knble efklendn^ dans le sens le ]>lus large la separation 
rill S|iiiiluel cl du temporel. On ue voit pas cependant elai- 
remenl, par son iraite, s1l admettait le pat>isme a parti- 
iripirr ti ctHte liberie religieuse qull reclamait pour toutes les 
formes du culte protestant. 

Hauh^iigto?!. — Ouel([ues mots suffironl sur un auln^ ecri- 
Tibk politjcpie, du menie parti que Milttm, comine lui ai^par- 
UMlit au imrii republlcain indepeudant, esprit plus bi/^irre 
qu'origiiiat , mats qui n est pas s:ms quelque valeur ; c*est 

1 Douirnteresi*e parliculi«^i'ement comme ayant 
»i lion. Mii*abcau, en 1788, 1'a trad ult et la public 

(Q OftMip^mer in ettUM$tml eataeitUiivt adretttoa au Loag 
Fftfkill«Ot, imi. Voir GelTrQy.p. 175. 



192 LES TEMPS MODERNES 

Harrington. On Irouve dans ses Aph^rismes politiques deux 
idees digncs d'interet. La premiere, c'est que le pouvoir poli- 
tique doit suivre la propriete. La oil la moitie des terres ou 
des biens en general est entre les mains d*un seul, Tfitat doit 
^tre monarchique ; entre les mains de plusieurs, aristocra- 
tique ; entre les mains de tous, democratique : loi parfai- 
tement justiflee par rexperienee et par I'histoire. La seconde 
idee remarquable que je rencontre chez Harrington, c'est la 
theorie des contre-poids, fort peu connue jusque-la. Selon lui, 
la liberte est impossible sans deux assemblces : < Une assem- 
blee du peuple sans senat ne peut ^tre sage. Un senat sans 
assemblee du peuple est susceptible d'inter^ts particuliers el 
ne sera pas honnete. Le senat et Tassemblce du peuple une 
fois constitues dans toutes les regies, le reste de la republi- 
que se constituera de lui-meme (1). > 

Le principal ouvrage d'Harrington est son Oceana, quin'est 
guere connue que par le mot celebre de Montesquieu : c II a 
b4ti Chalcedoine en ayant Byzance dcvant les yeux (2) ». Dans 
cet ouvrage, imite de VUtopie de Thomas Morus, Harrington 
developpe le principe pose dans les Aphorismes, 11 fait reposer 
I'ordre social sur la propriete. La premiere de ses lois est 
une loi agraire, non pour elablir Tegalite des biens, mais pour 
en regler la distribution. Elle fixait le maximum de rcvenus 
en terres a 50,000 fr. La propriete dominait ainsi dans les 
elections et assurait le pouvoir aux classes moycnncs. Le gou- 
veniement se composait du Senat, du peuple et des magis- 
trals. Le Senat avait I'initialive, le peuple la decision, les 
magistrals I'execution. Un des traits remarquables de celte 
conception etail I'idee que Harrington se faisait de la religion 
d'£lal : f Une republique, disait-il, nest autre chose que la 
conscience nationale ; or si la conviction particuliere de chaquc 
homme produit sa religion particuliere, la conscience nationale 

(1) Aphorismes politiques, c. ii, 11, 12, li et chap, dernier, 76, 77, 
78 (tr. franc., Paris, in-18, an 111). 

(2) Esprit des lois, IX, c. vi 



SYDKEY 193 

dolt produire la religion nationale >, c'est done au people a 
prononeer. 11 y aura done une religion d'Etal enseigiiee dans 
Im iitiiversiU'S ; mais tout autre enseignement sera libre, s1l 
nc trouble pas I'bfut (t). 

Stdhbt. — Les Discours sur le gouvernement ^ d'Al- 
Bon Sydney, sonl une reponse an Patriarche du che- 
iBer Kilmer, Je laisserai de cdlv dans cei auieur ce qui 
lui est commnn avec lous les eeri\*ains dt*nioeraHqucs, i>oiir 
inJiiHter seulemeni sur sa forte refutation du sysienie pa- 
iriareaL 

Si Dieu ei\t voulu, dit-il, atta* her le droit souvei*aio a une 
eertaine Tamil le, il aurail donne a tous ceux qui en descendent 
une rertaine marque particuliere. aliii que les peuples pussent 
les reeonnailn* (;2). (Juell<* plus gnmde rhimere que de pre- 
tendre qu'Adam et les patriarehes ont ele de vrritahk's rois? 
Mat?s il est ass<'/ inutile di* ebereher ee qui s'«\st passe avant 
le drluge. Examinons seulement qoimd a commenr*^ Taotorite 
rijyale. L'£critui*e nous dit que Neuirod a f'le Ic premier roi : 
el, iH ce premier exemple, la regie de Theredite elait deja 
violee ; car Nemrod elait le siidemc fds de Chus, fils de Cham^ 



([\ Voy. \a Pkitotophie anqlahe dc Cli. ll^musat, t, I, p. 103. Au 
nomde liaiTinf?tc*n. M. de Rdmu^at assorie celui de Henri Neville, 
«etti ,inii. niembro conirn« tui du club republic&inf et autcur du P/aff» 
Tt^-' t oiivrnis'C p<*u connu c>(t uri dialogue sappose entre un 

f« <'n <|ui voyage en AngleterrCi un m^dc«'in ct un gentle- 

%\. ^. Cc qu'il y A dc plus tnt^rei^iiantt c*e3t la comparalson 

^1 ■' rAnglcicrre cl la France, d*^ Uquellc Tauteur comlul 

q V iiura U)i ou tat d une revolution. Lc» raisoriH domit^es 

e; h* prophetic Bonl exln*inerncnt roniarquables. C'eat 

i| itioQs ayant ct6 avilie<i, il uc rcste plus <|ue le 

d pchra eniro les rrmin^ d*uri prince sans gloirc, 

V. — r,tttni len utopio^ du xvir 8it<clt% on pcui citer 
|la siitij^u 1 unreal I rgortf' dc Jatne^ Howel, iuiiiulee^^ l^ndrohtfie, 
p», Dod«»nai» jjrrov^or the voc/d forust, Cambridge, 1615), 
'kqu<dl«, /^ou** le norn irarhrcs rhfliireiitH, se rrouverU d^p»?inU 
!•» diflireiitM EiaU de TBuropo. I.Aiigtclen>? K'a|>pcdle Drmna, la 
fflfte* AmpeUua. (Voir Hcau verger, l^r^grit de la phtimophie polity 

p. mu 

(D Oimmn tur U ^euvftnfment, publid;) en 1608^ oiats icriU avftnt 
€«tl<t ^poque, la mort dc Sydney fctant de IGHJ, 

J45ET* — Science politique. t|, _ 13 



194 LES TEMPS MODERNES 

qui etait lui-meme le plus jeunc fils de Noe. Or, au temps de 
Nemrod, Chus, Cham, Sem et Noe vivaient encore ; ils avaient 
tous un droit superieur au sien. Ainsi, yoila le principe de la 
legitimite monarchique viole dfes I'origine. Mais il y a plus ; 
rficrilure elle-meme nous dit que I'empire de Nemrod etait 
une usurpation (1). II ne pent done sortir dela aucune autorite 
legitime. Mais que dcvint ce pretendu droit patriarcal dans la 
famille de Sem? Abraham, jusqu*a Vdige de cent ans, n'eut 
pas d'enfants : il ne regna done sur personne. A peine eut-il 
des enfants qu'il les dispersa, les envoyant chercher fortune 
ailleurs, et laissant son fils Isaac regner sur lui-m^me, comme 
un veritable roi stoicien, jusqu^a la naissance de Jacob et 
d*Esaii. La supercherie de Jacob vient encore troubler le sys- 
teme de I'auteur. Car si le droit d'ainesse est etabli par Dieu, 
et que I'autorite souveraine y soit attachee, il ne peut pas eti^e 
change ; et Isaac ne pouvait conferer le droit de Taine au plus 
jeune, I'homme ne pouvant pas detruirc ce que Dieu a etabli. 
Enfin, si Sem, Abraham, Isaac et Jacob etaicnt les vrais souve- 
rains, comment se sont-ils contentes d'un si petit territoire, 
puisque, selon Filmcr, ils devaient 6tre les seigneurs de tout 
Funivers ? 

Meme en admettant les principes de I'auteur, on arrive 
k des conclusions toutes diflerentes. En eflet, si Adam ou Noe 
ont ete rois en qualite de peres, cette puissance a du dtre 
partagee cntre leurs enfants, puisque aucun d'eux n'etait le 
pere de Tautre. Or la mc^me regie doit avoir lieu pour tous 
les peres du monde, et par consi'^queut toutes les families sonl 
libres dans leurs chefs, jusqu a ce que ceux-ci conviennent 
de se depouiller de leurs droits et de s'associer ensemble pour 



(1) Discourrs sur le gouv. sect. 8. L'ouvrage do Filmer dont nous 
trouvons I'analyse dans Sydney est intitule : Patriarca, or Die Natural 
Power of KingSf Lond., 16S0. Filmer est encore I'auteur de plusicurs 
autres ouvrages : The Anarchy of a mixed and limited A/o;iarc/iy, 1646.* 
Necessity of the absolute Power of all Kings^ and in particular of the 
King of England^ 1648; Original of Gov't; against Hilton^ Hobbes, 
GrotiuSf Hutton, etc., 1652. 



Br tin gouvemement. En un mni, rhuc|iie pi»re de foniille 
"est libre : ce qui est loul le contmirt! de ce que soiUiennent 
les p»rlisans du pairiiircat (1), 

De deux rhosos Tunc : ou eette royaule patemelle est divi- 
sjhle, ou e!le est indivisible (2). Si elle est iiidi visible, elle doit 
lir passe d'Adam a un seul de ses deseeridants el il n'y a 

is qu'un seul homme dans le innnde qui soil lo legiiime 
souverain de toute la tcrre, Mais 011 esl-iL ret herilier legitime f 
Qui ^\i si ce n*est pas pariui les Tures qu1l fatit rherehrr ee 
patnarehe, eel hertlier !e plus [irorhe d'Adam ou de Noe? Mais 
tie non apparent i bus el de non existentibus est eadem ratio. 
Si Ton ne Iroiive ni rheriiier legilirae, ni le plus prwhe apirs 
!ui, tons les hommes en i^^eTieml lirrileut do ee droit solidalre- 
m<M»t ; lous en oblionnenl uoe partie ; el ee parlaj^e de la do- 
mtnatjon cntre tous est ee que japi>elle la lilM^rttV. Si au 
eontriire ei* pruivoir primitifesl divisible, Noe Fa divise enire 
M*^ trois fiis, qui l'f>nl divist* enIre leurs enfants, et eeux-ei de 
mAme indeiiniment, ee qui eondiiit a cctle conseqiientre que 
lous le« homines sont frerrs, el par fonsequent egaux. 

niiner reeonnail que lous les rois ue soul pas Its peres 
nauirrls de leurs kujiIh. CVsl une eoneessioii dont il fani lui 
savoir gpe* Mai* il a joule qu'fls sont et doivenf ^*tre reputes 
le* hi*riiier^ lejEjitimes de ees premiers p^res, Mais de ee que 
la qualtte de pere donne droit a la souverainete, s'lnsuil-il 
qiie la qmditt* de sou ve rain donne droit a eelle de pere t Le 
Qom il« Pere de b paJrie, que Ion atrnbuc a d'exeidlenis 
priaees, ne prouve Hen ; r'esl un lerme (ralTeelion, par Irqiiel 
les pt*uples ne prrU*ndent pas reconnaiire la patcrnite dt- Inirs 
dicffi, €»t i|ui ne s'applique pas de droll a loul prince quel 
qii*il $oil. Si le droit du souverain repose exelusivement sur 
Ir droii primitif d'Adam ou de No<'% il ne pent resider dans 
leur« mueeesseurs qu'en verlu dune filiation le*,'iiime el 
aiteUi*e. AiUrement de quid droit les r*'q>ute rait-on heriliers 

(t) PUc, fur /*t g0Hif, necl* 9. 
^ i$td„ •ecu 1::. 



196 LES TEMPS MODERNES 

de ces premiers peres, plutot que Icl autre de leurs 
sujels (I) ? 

En outre, du prineipe de Filmer naitraient mille difficult 
t^s (2). Premierement, sll y a une telle loi, il n'est pas au 
pouvoir des hommes de la changer ; le temps n'y peul appor- 
ter aucune prescription ; tons les gouvemements qui ne sont 
pas conformes a ce prineipe sont defectueux par essence, et 
on pent avec justice les renverser et les detruire. Or on ne 
connalt, au moins en Europe, aucun gouvernement qui soit 
etabli sur de semblables principcs. II n'y en a done pas un 
seul qui ne puisse £tre l^gitimement detruit. En second lieu, 
suppose/ les genealogies parfaitement (ixees, voici un nouvel 
embarras : quelle rfegle choisir pour Theredite ? Chez quelqucs 
peuples, le plus proche heritier est celui qui est Ic moins 
eloigne de Tafeul ; chez d'autres, c*est le moins eloigne du 
dernier roi ; d'autres admettent le droit de representation. 
Enfin la ligne feminine doit-elle concourir avec la ligne mas- 
culine ? Ce sont des questions insolubles, Dieu n'ayant donne 
aucune marque certaine pour reconnaitre le veritable he- 
ritier. 

Filmer se demande ce qui ari'iverait si le trone devenait 
vacant faute d'heritier connu, et il accorde aux souverains le 
droit de choisir a lour gre tels de leurs sujc^s pour en faire 
des chefs de faraille, c'est-a-dire des peres, qui, a leur tour, 
en cas de vacance du trdne, peuvent conferer I'autorite pater- 
nelle ou royale a celui qui Icur paraitra le plus digne. Mais 
n'est-ce pas se jouer des termes que d'appeler du nom de 
parternelle une autorite de convention , que le roi de son 
autorite privee confere a quelques sujets pris au hasard, et 
que ceux-la a leur tour conferent a quelqu^un d'entre eux ? 
comme si le droit paternel pouvait dive cree artiiiciellement 
par la volont^ d'autrui I Dans ces conditions, le terme de pere 
n'ajoute rien a celui du prince ; et aulant recourir purement 

(1) Disc, sur le gouiK sect. 14« 

(2) Ibid., sect. 18. 



SYDNEY 197 

el simplcment u la dorlrme dir poiivair absolu, sansh couviir 
pur uu fuiix srniblaiil dt* L'j^itimilc (1). 

Enfin Filiiicr confirme sa cloelrine dii droit palemel par 
le priiiripe dii droit divin (2). t Li» chef elu par lo peiiple, 
dii'if, nt* lieiil pan en realile son pouvoir du peiiple, muis de 
Dim, > Mais, si loii considere coninie unc a'uvre de Dieu 
I'arh* [»ar Injuel Ir peii|>lc eudjlit un roi ubsolu, pourqnoi ne 
stTuil-cc pas aussi Dieu ipii, par le moven dn peiiplo, forme 
toilless h*% fornii'S de ma^istrature qui sont i>anni Irs Iiommes? 
Tous tes niagtstrats, dans qnelquo goovernenienl qne ce soil, 
iont les ministres do Dieu, et Ton ne fieut lirer de la auenn 
a^iintage pour nn gonvenieiiienl en partienlier. Si Ton eniend, 
au eontniire, par le droit divin, un droit special eonfere par 
Dien a une famille on a nn lioninie, nne coniniission enlin^ on 
deniaude oil est la marque de eelte conmiission. Olteniarqim, 
jieloii Fiinier, rest la possessiim nn**me dii pouvoir. Car i\ 
prL-teiid qu1l ne faul eonsiderer que celui qui a le pouvoir en 
main, sans rediereher |iar quel nioyeii 11 \ esl arrive, snr«»es- 
Moo, election, donation « on meme usurpiuiou. Mais alors 
quelle neccssite de recourir au droit paternel et ii une preten- 
diie filiation lu^nMliraire ? 

ninier deuhinde quand €*t eommenl les en (lulls deviennent 
Hbpes de la [missauee [talernelle (3), Sll euiend pai' la 
I'viemptjou du iTspeel el de la reeonuaissauee, on repondm : 
Jamais; main ^iil jwirle Madenient de Texemiitiou du pouvoir 
absCftlUt on i»t*ut diiv que re pouvoir cesse quand les peres 
tii» peuvent pUiii en faire usage, Ainsi, lorsqu'il y a plusieurs 
aliOits , les enfant^ ne p4*uveiit obeir a la foi^ a !eur 
^fhr, k leor aieul eta leur hisaieul. fraiHtairs, la naiure a 
elabli elle ini^nh' eetle enianripiition, tneme chez les auimuux 
le« plus stupides. La poule quilte ses poussins anssittH qu'ils 
soot en Age de chetrber la nourrilure. La vache laisse sou 






198 LES TEMPS HODERNES 

veau k lui-m^me, des qull est en elal de paitre. Pourquoi en 
serait-il autremenl des homraes ? 

Filmer objecte que, si la souvcrainete reside dans le peuple, 
elle ne peul resider que dans le peuple lout entier, et non 
dans une de ses parties ; par consequent, 11 n'y a qu'un seul 
et m^me pouvoir dans tous les peuples du monde, et il faut 
que le genre humain s'assemble pour decider du choix d'un 
gouveiTiement. Mais cette objection pent ^tre retorquee con- 
tre le systeme de Filmer. En effel, puisque la souverainete 
n'appartient de droit qu'a un seul homme, comment cette 
souverainete a-t-elle pu ^tre divisee comme elle Ta toujours 
ete, et Test encore? D*ailleurs, en plagant la souverainete dans 
le peuple, on n'entend pas par la le genre humain tout entier, 
mais un nombre quelconque d*hommes qui jugent a propos 
de se reunir pour se gouverner par des lois communes. Enfin, 
si Tusurpation pent etablir le droit d*un monarque, pourquoi 
n*^tablirait-elle pas le droit d'un peuple ? Mais une telle 
retorsion est inutile : car la liberte a etc donnee par Dieu a 
chaque homme en particuller, et non au genre humain en 
corps (1). 

Telles sont les principales objections que Sydney dirige 
contre le systeme chimerique de Filmer. 11 triomphe sans 
difficulte de Thypothese du patriarcat. Quant a la doctrine de 
la monarchie absolue, il la combat par des arguments un pen 
vulgaires et sans nouveaute ; nous les negligerons done pour 
nous aitacher au vrai philosophe du liberaiisnie anglais a cette 
epoque, a celui que le xvm® siecle a surnomme le sage Locke (2), 

Locke. — Aucun penseur n'a eu une plus grand(^ influence au 
xvui® siecle que ce philosophe. En metaphysique, son Essai 
sur Veniendement humain a inspire le Traite des sensations 

(1) Disc, sur le gouv,^ sect. 5. 

(2) Parmi les 6crivains populaires du mfeme temps on peut en- 
core citer Marchamont Nedham : Discours toucliant la superiority d'un 
itat libre sur le gouvernement tnonarchique (1656). Cet ouvrage a ^i6 
d.scute par John Adams, lAm^ricaia, dans ses Defenses des constitu- 
tions amdricaines , 



LOCKE 199 

el U)Ute la pliilosophie eni|>iiiqiie ft Rfusualisie du siecle. En 
relii^on, son Trtiiie du christianiHme rffisannable a vid 
rfivangilr lit' lous les libros prnsoursdu ti'm|>s. En prdaj^oj^k', 
M}n livredi-* H^ducation des enfanis esl I'originul ih'VEmiie. 
En poliUi|ue etifm, son Essai mr le gouvernemenl civil a 
l>eaueoup servi a Monlesquiru el a Ji*an-Jacqut^s (ious- 

SIU. 

Conimo le De rire, oti Ir Leviathan^ VEssai sur le gou- 
pernentent eiml est a la fois iin tmite philosopliiquo et un 
livrr ill' parJi* Halibrs errivail t^ontre la revolution d^Angle- 
lerri'. Locke eeril |K>ur hi de lend re el la jiislifier. Evile en 
Hollande sous la n'slaui-ation des Stuarts, allachi' an parii du 
prinec* d Orange, el renlre avec lui en Anglelerre, apres la 
revtdulioti de 1(J88, il a evkienMiiem eu le desst'in deer ire 
un plaidoyer en faveur de relte nH'nhuiou ; niais, en iiu'^me 
tenip<^, son but esl de jioser des principes generauK applica- 
ble?! a lous le* £lat8 el de composer im irail^ de droit poli- 
liquo. 

LooYrage de Locke, publie en I690» se eomposail de deux 
trailps, donl Inn elail une relulalion en regie dn systeme 
de Filmer, el lanln* uiie exposiiinu ilieoricfii*' des vrais prin- 
cipes du gouverneriieiit eivil, Criir n-rutation de Filiner etanl 
poMr^Hrnr«^ a eelle de Sydney, nous la negligei-€ns pour Jixer 
ftitrtnul noin» aiti*niion sur la partie ilogiualique de la dot trine 
biiite (1). 

Il0biie« avail le premi«*i' ii!»agine de cbnclMT I'ongine de 
li'iOd^l^ civile dans un certain eiat naiun I anlerieur a eelle 



Ti Viiui Ulilre ^^n^ral de Touvraife : Two treat }ie$ of §ovemmmi : 
il, r tht' ftttse ptiticiplri of U* flatter t hilmtr and ktn folhwer^ 

u d and orrflhroan : the later it on emnji concenting the true 

^tigtn^t rdtent and end of civil ^wrrnment. Loo^ires, ui-8* I6W. Trit- 
4iiction fi-aurAise dc C *sly. Arnslerdam, iu-l2 1755^ — 'lh« Work** ot 
Jiiha t^r*ke« a new Edition, coffortcd ill \^\\ valuinei^, Loudon, 1823. 
d^livr«« |>kilfcrt>.o|diiquc» de l/X'ke, Douvello ediOon reviic par 
M. Tburot, Pttris, 18:^1, — Marion, J. Locke^ »a vie ^ mm tTm*rf, -^ 
CK dc Htimu»ai« Hittttir* de la pluhsophie en Angieterre depmt Mean 
IWfs'tf UcU^ vaL U, Jivre IV. 



200 LES TEMPS HODERNES 

societe. Locke part de la m6mc hypothese, mais il cssaye de 
lajustiGer (1). 

On demande quand les hommes ont ete dans I'etat de nature 
et quand ils en sont sortis. Locke repond avec raison que les 
hommes sont dans I'etat de nature quand ils n'ont point 
forme de societe politique commune. Ainsi les princes et les 
£tats independants sont entre eux dans Tetat de nature : car 
ils n'ont d'autres lois pour regler leurs rapports que la loi 
naturelle, ou la loi de la force. M^me allies, les souverains 
sont encore entre eux dans I'etat de nature : car ce n'est pas 
toute convention qui met fin a I'etat de nature, mais une ccr- 
taine sorte de convention : un Suisse et un Indien qui se ren- 
contrentdans les deserts del 'Amerique pen vent faire entre eux 
certains pactes sans enti*er pour cela dans une m^me societe 
politique, (^s conventions doivent sans doute etre executees ; 
car la sincerite et la fidelite sont des obligations naturelles : 
mais elles n'ont point detruit Tetat de nature. En un mot, 
I'etat de nature est la relation qui existe entre les hommes en 
tant qu'hommes, abstraction faite de toutes les relations de la 
societe civile. Dans ce sens, I'etat de nature n'a jamais cesse 
et ne cesscra jamais ; car tous les hommes sont hommes avant 
d'etre citoyens d'un pays. 

L'etat de nature n'est done pas une sorte d'etat sauvage, 
oil les hommes n'obeissent qu'a la loi de la force et du besoin. 
C'est un etat qui, pour ne pas avoir de lois civiles et pohtiques, 
n'est pas absolument sans lois. 11 existe une loi de nature 
anterieure et superieure a toutes les lois socialcs , comman- 
dant aux passions individuelles, et obligatoire pour tous les 
hommes. Dans cet elat primitif, tous, il est vrai, sont libres et 
egaux ; mais leur liberte ne consiste pas a pouvoir faire tout 
ce qui leur convient, ni a satisfaire leurs desirs par tous les 
moyens. Car etant libres et egaux, la loi naturelle leur defend 
de se detruire et de s'asservir les uns les autres. Ainsi, il y a 

(1) Essais sur le gouvernement civile c. i. 



I 



LOCKE 201 

une $ociele oaturelle entre les homiiios, niinn* avanl rinsli- 
tution de la soeicHe civile; el rien n'esl plus dilTerenl de TcHal 
de nature seloii Hubbos, que retiit il<? naliii*e seloii Lock(\ 
D'uptvs U* \*rvm'u*i\ rhumiiH' t-st allranrhi df* loutc obbgalion 
el tnvesti dun dix)il uiiivinsel, qui, I'ai^inimi (*onln' les aulres 
bofiiQii^H, arme egalemeut teux-ei cimlir lui : laus les priii- 
ripcs de la soeiete soul done IVilel de la eonvenlioii. Selon 
Lm-ke, au eonlrain*, 4'es piiueijies lieuiieni a hi naluro nienie, 
el il n'y aurait |>oinl de soeiele civile, s iln'y avail d'abord une 
sociele naturelk\ 

U suit de la que 1 elal de nature n>sl pas Telal de guerre (I), 
L'lm p€Ut exisler sans ruulre. L elal de naliire cxiste lorsque 
k»8 (jommes vivenl eonformenienl a la ralson, sans aucun 
supeneur mr la lerre, qui ait aulurite jiour jujjjer leurs dif- 
fen*nds. iMais ee f]ui jiruduil I etal deguerre,*' esl one violenee 
Duverte soil eontre la vie, soil eonliT la liberie dun autre 
humme. Or an lt»l i*iai peul sc n^nrnntrer aussi bi^'n dans !a 
ftuctele civile (jue dani^ I elal de nalurts In vobnir qui atlaque 
Mlilammenl uiie maisHn habiiee se niel en elal de guerre avec 
le proprielaire, el lui donne droit de guerre sur lui, Cel ('4at 
n'est done pas essentiel a IVtal de nature; el, par eonsefjuenl, 
il o >^l pas plus legitime dans I eta I ile nature que dans la 
so«*i^U,' cirile. Or, rha«*un ayaut le drvtur de se conserver a 
pBT Ui roeme le droil de se preserver de loulealtaque, el peul 
r^ponrlre ;i la force par la far**e. II nest |>as nieme neeessaire 
que VIS soil a ma vie que mon adversaire s'atlaque pour que 
j'aie Ic droit d'employerla ftiree centre lui : s*il en veula ma 
Ubert^t i** dois le repoussiT de niAnie : car la liberie elanl le 
foodefnent de tout le resie, celui qui veul me ravir la liberie 
me prend le tout. 

Au droit de defense si' raltache le droil de punir (2). Dans 
r^l d** fixture, cliacun est lenu d'assurer Texecution des lois 
d^ imiurc, ci*st*a'diix^ de eonlribuer a la conservation du 
(1} Emait iur U gmuu eh*^ t. u. 



202 LES TEMPS mod£rnes 

genre humain. Aussi Locke n'hesile-t-il pas h declarer que 
tout homme a Ic droit de protegcr rinnocent el de punir le 
coupable ; car celui qui viole Ics iois se declare par la merae 
rennemi du genre humain, et par consequent de chaque 
homme en particulier. Et ainsi chaque homme est interesse 
h punir Toffense et a en exiger la reparation. Mais cette 
punition, il la doit infliger sans colere, telle que la raison 
tranquille et la pure conscience la lui dictent nalurellement 
et en proportion de la faute commisc. Si Ton doiite d'un pareil 
droit, que Ton explique comment un prince pent faire perir 
pour un crime commis dans ses fitats un etrangcr qui n'est 
pas soumis h ses Iois ; ce ne pent etre que du droit de la 
nature. On pent objecter encore que c'est une chose trfes 
deraisonnable que les hommes soient juges dans leur proprc 
cause. Mais c'est 1^ un des inconvenients ndcessaires de I'eiat 
de natui*e, et une des causes determinantes de la societe 
civile. 

Parmi les droits naturels qui sont anterieurs h tout ^tablis- 
sement politique, el que chaque homme pent defendre contre 
toute attaque, en verlu du droit de nature, I'un des premiers 
est le droit de propriete (1). 

La theorie de la propriety est un des points les plus neufs 
et les plus forts du livre dc Locke. La question de la propriete 
avail eu une grande place dans la revolution d'Angleterre ; et 
c'etait en parlie au nom de ce droit que la revolution s'elait 
faite. t Liberty and propriety, dit Voltaire, voili^ la devise 
des Anglais ; elle vaut bien : Montjoye et Saint-Denis. > Le 
roi Charles I"' avail porle atteinte a ces deux pi*incipes en 
voulant ^tablir des taxes sans Tautoiite du parlement. C'est la 
m^me cause qui amena plus lard la revolution americaine. Ce 
qui exphque en grande parlie le caractere precis et determine 
de ces deux revolutions, c*est qu'elles onl eu lieu pour des 
causes precises. La revolution fran^aise, au contraire, semble 



(1) Essais sur le gouv, ciu., c. iv. 



p 



t4>acB 203 

1^1^ iafiitie comnie les causes qui 1 ont fail naitre. Quoi qnil ea 
revolution d'Aogleeerre a ele feile m parlie au nom du 
droit <l«* prof*rit'le ; c'esl pourquoi Hobbcs declare que cVsl un 
droil setUlieux. Ain&i, ce priucipe qui, dans d atitres temps, 
panll* H avec raisoa, le principc conservateurparexeelleiicep 
a dik $e d^fendrc d'etre un piincipe anarehique et sub- 
verjuf- 

St, comme le dil rfiinture, % Dieii a doime la lerre aux fils 
de% boiimies •, jl semble dilTicJle de eomprendre eommeni les 
t»ers4>niie*i parueuliei*es peuvetu avtur quelque cliO!>i* en pro- 
pn\ Cejil la [xiu riant ce qui a lieu en fail, et, suivanl Lorke, 
oe qui em legitime en droit, sans qull soil besoiu d aucua 
accord particulier fait i^nlre ceu?L qui possedent. 

yuel esl done le prineipe par lequel, sans eonvenliDn iiiieninf^, 
inns rinlervenliun de I'auUirile et de la loi, riiomnie devienl 
propHetaire dans la eomniunaute universelle ? Ce prineipe eit 
lo travail, « Kneore que la lerre el les ereaturi's iiiforieures 
sai(*ut eomiQunes, chacuu fKiuriant a uu droit partirulter sur 
la propre [K^nKinne. Le travail do soiicor[>s et luuvraj^e de ses 
roatns, nous le pouvons dii^% soul son blen propre. Tout ce 
qu'il a (ire de Tiiat de iiauire par sa p^'ine el son iudustric 
appiirtienl a lui seul ; <*ar cette (leine el eelte indu^itrje riant 
m peine et son industrie propre, jiei sonne ne saurait avoir 
droll jwir ce qui a ele acquij<^ par celle peine ei eelie iuduslrie, 
Sttftijut 8 it resell' an\ autrcs assez de semblables el d aussi 
Imiiiims cboses communes, i 

Cetie deroien' reMrirtioo est des plus graves, et elle touelie 
aos poinU les pluM delieats de la theorie dc la profiriete. Mais 
■^lig!e<iili-ld quant a prt'sent puur deiiickr \v [irin('i|»e non- 
veiii que Locke introdnit dans eetie matiere. Avant lui, je ne 
vote fOA que loo ait jatnais fonde la propnete sur d'auires 
prfacipeft que rofTUpation on la loi. Lockr voit plus lotn et 
pbii profimdement en dfuielant dans rtieenpaliun ellenienie 
lift frutt du travail. En etTet, cueillir un fruity e est piendre une 
c>$t faire un effort ; cest un commejicement dlndus^ 



204 LES TEMPS MODERNES 

trie ; cclui qui a pris cette peine, a Texclusion de lout autre, a 
done la propriete de ce fruit ; il I'a mis hors de Tetat conunun. 
Dira-t-on que, pour rendre cette appropriation legitime, il faut 
le eonsentement des autres ? Mais en vertu de ce principe au- 
cune appropriation ne serait possible dans Tusage des choses 
communes. Dans un pilturage commun, Therbe mangee par 
mon cheval devient mon bien propre, sans aucun autre accord 
que celui qui a mis la chose en commun. L*eau qui coule h la 
fontaine publique est a tons ; mais si j'en ai rempli une cruche, 
Teau que j'ai puisee est a moi, sans le eonsentement de per- 
Sonne : ou autrement Tusage n*en est pas commun. 

Ainsi se fait Tappropriation pour les fruits de la terre ; en 
est-il de mc>me pour la terre elle-m6me ? Sans aucun doute. 
Autant je puis ensemencer et labourer d'arpents de terre, 
autant j'en puis posseder. Par mon travail, je rends ce bien-la 
mon bien particulier, et je le distingue de ce qui est propre 
aux autres et commun a tons. Ce droit d'appropriation n'a pas 
besoin du eonsentement des autres hommes. Mais la nature, en 
imposant a Thomme I'obligation de travailler, lui permet par 
la mdme, ipso facto, de considerer comme sien ce qu'il a 
modifie, ameliore, utilise par son travail. Car onne pent croire 
que Dieu ait donne la terre a I'homme pour qu'elle reste entre 
ses mains commune et sans culture, ce qui arriverait si celui 
qui travaille n*a pas un droit de plus que celui qui ne travaille 
pas. 

D'ailleurs, il est bien evident que c'est le travail qui donne 
du prix aux choses. C'est Locke qui, avant Adam Smith, a 
le premier avance cette doctrine economique, que le principe 
de la valeur est dans le travail. Comme lui,ilestimelarichesse 
des nations par la quantite de travail qu'elles executent : 
€ Qu*on fasse difference, dit-il, entre un arpent de terre oil on 
a plante du tabac ou du sucre, ou seme du ble ou de I'orge, 
et un arpent de la m6me terre qui est laissc commun, sans 
proprietaire qui en ait soin, et Ton sera convaincu que les 
effets du travail font la plus grande partie de la valeur de ce 



LOCKE 503 

^vienl des icrres. ie p^nse que la sn pputalion sera bicn 
Jeslc*, si jc <lis que des proflueiions tics lerrcs eullivees 
^fileuf dixienics soul les eft'els du IravaiL La conseqiieucc de 
c**lle ddcHincT c'esl ijuc je suis bien de droit propik'iaiie dc la 
chose que mou Iravail a creee. Car je puis (lire que j ai cree cc 
qui sans moi serait absolumeHl inutile. Vn ehamp en frielie 
ne^t Hen; il ne rlevierU cpicltiue rhose que par le travail 
humaia. II appailienl done de droit a celui qui Ta ensemcncc 
ci feeonde, • 

Mais ce droit d'approprialion csl-il sans iimites ? Locke en 
pose line qui est de la plus grande imporlanee. Je suis pro- 
prietaire, dil-il, des ehoses que j'aiacfjuises par mon induslric 
s*il reste aux autres de sembiabies et daHssi bonnes ckoses 
eommunes, II ajoute que t si Ion passe les borues dc la mo- 
deration ci que Ton preone plus de choses qu'on n'en a 
liesoiu, on prend e«* qui appanienl aux autres •. Ainsi, il 
aliirmeque, dapres Iv droit iiatureL eekti qui» s'appmpriaut 
plusde fniiuquil n'en pent many^er, les laisse se eornunpre, 
ttsurpe b part de son voisiu. Dc meme, eelui qui, ayaiii un 
ehanip^ bisse Therbe se pourrir el les fiuils se perdre, perd 
par la meme b proprirle de sa ehost* ; H vviW li'ire, ifiioique 
fcrmee de elolure, doit ^Ire consicleree conuiie uue in-re vn 
frtelie. Main -ii, ayaul oIuithi par mon iravail uu in\s ^'rand 
ubre dc frails, jVn eonserve une part pour moi-mt^nu% el 

ijf* donne a autrui la pari que je uc puis eonsommer nioi- 
ni^iue, )e dois (^li*c eonsidere eoninie en faisaul un leffitime 
usaj^e; el si j ei'hange crs fruits, ipii soat eorruplibles, eonlre 
d aiitreit ubjels qui ne le soul pas, je conserve uiou droit de 
pmpriete sur ees objels, puisque je ne les ai point retires de 
riiiage ronunuu. 

Locke impose done deui condiUons au droit de propriele: 
h pivmiere^ e'esl de ne point laissrr perir la ehose eulre ses 
Wiiiis; la seconde, donl il parail a ]xnne avoir aper^u la 
grtvlli, c*e«t qu Vn m appropriaul eintaines rluist's, jVn laisse 
dre 2&§ez pour h*% auires. Cetle eonditjon lui parail la 



206 LES TEMPS MOBERNES 

chose du monde la plus simple, et il n'y voiiaucune difficult^ : 
t En s'appropriant, dit-il, une terre par son travail et par 
son adresse, on ne fait tort h personne, puisquHl en reste 
toujours assez et d'aussi bonnes el mSme plus quHl n^en 
faui d. un homme qui ne se trouve pas poiirvu... Qui, je 
vous prie, s'imaginera qu'un autre homme lui fait tort en 
buvant, meme a grands traits, de I'cau d'une grande et belle 
riviere, qui , subsistant toujours tout entifere, contient et pr^- 
sente inGnimcnt plus d'eau qu'il ne lui en faut pour etancher 
sa soif ? Or, le cas est ici lememe; et ce qui est vrai a Vigard 
de VeaUy Vest aussi a Vegard de la terre, > Mais ridenlite 
est au contraire trfes contestable. L*eau du fleuve est indefinie ; 
la terre ne Test pas. En supposant que la terre soit exactement 
d*une etendue proportionnee au nombre de ses habitants, et 
qu'en se la partageant, les hommes soient assures d*avoir 
chacun de quoi subsister, de quoi cela me sert-il, si, le pays 
oil je nais etant deja partage, je ne puis trouver la part qui 
me revient que dans un pays eloigne, sanvage, en frlche, dont 
je suis separe par mille obstacles ? Que dans les societes nou- 
velles, en Amdrique, par cxemple, il y ait en effet plus de 
terre que d'habitants, et que Tappropriation de Tun puissc ne 
pas nuire a un autre, je le vcux bien. En est-il de m^me dans 
les vieilles societes ? Tons ceux qui naissent trouvcnt la terre 
occupee, et ne pcuvcnt en avoir lour part que par Thdritage 
ou par Techange; or Thcritage n'est pasdonne a tous, et n'est 
qu'un deplacement. II reste la ressource des emigrations. 
Mais pour beaucoup, ce n'est que la ressource de la mort. II 
n'est done pas vrai en fait qu'il y ait assez de terre pour tout 
le monde ; par consequent, si 1 'appropriation de la terre n'est 
legitime qu'a la condition d'en laisser aux autres, autant dire 
qu'une telle appropriation n'est pas legitime. 

Ce serai t la un probleme sans issue ; et Locke, en voulant 
limiter le droit de propriete, I'aurait detruit, s1l n'y avait de 
veritable propriete que la propriete du sol. Car cette pro- 
priete etant limitee est par la meme exclusive. Mais la pro- 



LOCKE 207 

ji^ic a mille foi-raes; el peu ini[H>ite de ne pas avoir le sol en 
T*':ilil<\ si Ion a iinc vuleur e^ali! 4|tii It* r**prest*nt*'. Or les va- 
Ictirs qui jK*uvenl elre aj>j)roprM*os par rhoinine soul viTkable- 
meni iiilinieSt ^t croissent incessatiuuent avec I indusirie meme 
tie rhumme. Celui qui n'a point de UTres ou do maisous piuU 
proir des marrliandises. Olid qui na pasde niarcliandise pput 
i>ir i\r% nR*lau\; vi rnlin h^s iiniadx oux-riii'iiR's, elmil eu uom- 
bfL- llmitc% Hont muliiplirs a Itnir lour par leur repiTst^nialion 
en p3pi«T. El HI j'ai dans men p<*riefriulle cent billets de mille 
franco, je suis auHvSi richi' par le fail que si je possedais une 
ouiiiioii de cent mille francs; car ccs billets mollrenta la verilc 
moins de secunlc*, piusqu'ils peu vent etre perdus, voles ou 
(ieprtrcjes, mais aussi ils oflrent l>ien plus de roniinodite, puis- 
queje jmis !**s ap|dii|uer imFUedjalenirut a ines besoins, et 
ibAbms, « je veu3t, les eehanger eoutre une maisoiu Aiasi, par 
le Hut, ri'Iui quisapproprie siir le sol n fiupiiH*^ poiiu sur Ic 
droit des aulres, {luisqu il leur reste encore un iiouibre consi- 
derable et rti^me indeiini deehoses qu'ils peuvent s'approprier 
4 la condiUou de rravaillcr. Cesl dans ce sens que la reslric- 
lioQ apportee par Locke est exacle. 3lais si I'fm no considorait 
<|iie b ptH>prielo iininobilterf , le principo de iocke conduirail 
tottl droit au catiimunisme. 

On eontesie li* principo dti travail, el Ton dit; Le travail 
filfipose tine matiere dtja approprioo, ot par consequent une 
4lcrup;ilion. Mais je deniand^^ *e que c'osl (luo locciipaticm, si 
ce n*esl uue sorto do travail ? Lorsque ChrisUqdie Colotnh 
occupait r,\m«'*rique, n'elaii-ce pas un travail f|iio cello oxpe- 
dttioQ entroprise avec lant d'audaco, dt* prtil el de porse- 
venince? Si je mempare d'nn fruit* racte do locneillir n'est-il 
fMiial on travail t II Test si bicn qu il |)oiit devenir iino indus* 
irie, J'ai beau cliercher, je ne vois qu une seule occupadon 
nc terait jnw nn travail : cc sorail celle de lenfunt iiou- 
-ne, qui resterait a la |>tace oil sa mere 1 aurait depose'' a 
le ill nionrle, Mais si do coUe i^romitir plaee il 
i^arance eo se trainant a une place voisine, cello nouvclle 



208 LES TEMPS MOBERNES 

occupation est deja un commencement de travail, et une 
conquete de la volonte humaine. 

Quel que soit d'ailleurs le vrai principe de la propriete, ce 
que Ton doit admirer dans Locke , c'est d*avoir etabli que ce 
principe est anterieur a la loi civile , que la loi pent le con- 
sacrer et le garanUr, mais non le fonder. 

On doit s'attendre a rencontrer un adversaire de Fesclavage 
dans un partisan aussi declare du droit de propriete. Ces deux 
choses se tiennent en effet. La oil nous verrons defendre le 
principe de I'esclavage, le droit de propriete sera ou abandonne 
ou mal explique et ramene & de faux principes. J*excepte les 
juristes qui etablissent le droit sur le fait, et qui defendent h 
la fois la propriete et I'esclavage par cette unique raison que 
Tun et I'autre sont des faits. 

Tons les hommes etant libres et egaux dans T^tat de nature,- 
aucun n'a de domination naturelle sur un autre homme, encore 
moins une domination absolue (1). En effet, Ic premier devoir 
etant de se conservcr, nul n'a droit sur sa propre vie, et ne 
pent transmettre h un autre ce droit quMl n'a pas, ni par con- 
sequent lui livrer sa liberte naturelle , scule garantie de sa 
conservation. Locke fait cependant une exception a ce prin- 
cipe, c'cst le pouvoir qu'il acrcorde sur un criminel, ou sur un 
prisonnier de guerre ; il reconnait dans ces deux cas le pou- 
voir absolu du niailrc, sauf convention. Mais c'est li une con- 
cession imprudente; car c'cst precisemont sur ce droit de 
guerre que les juristes fondent Tesclavage. 

11 y a cependant un pouvoir qui a son fondement dans la 
nature, et qui semblc a quelques-uns le principe de tous les 
aulrcs. C'est le pouvoir palemel (-2). On s autorise de Texemple 
de ce pouvoir pour transporter a la societe ce qui est vrai de 
la famille, et attribuer au chef d'Etat Taulorite absolue d'un 
pere. Mais il faut avoir soin de remarquer que cette autorite 
m^me est partagee dans la famille entre le pere et la mire : 

(1) Essais sur le gouv, civ,, c. iii. 

(2) lb,, c. IV. 



LOCKE -^m^^ 209 

ce qui diminue deji le caraeiere absoiii qu'on hii atlribue. 
Dc plus, elle nest pas sans limiie. LVufaul n apparlient pas k 
son pere, eominc tin fs<:luvt' a son niaflro. C4* ffiii fail sa suje- 
Uon, c'esl sa faible&se, c'est son ignoi'ance, Le pouvoirtiu pere 
lui a ete donn<>, non pour domuirr, niais pour veiller sur son 
fils, pour TelevtT, faire de lui un horame, ^Vst-a-dire un ^ire 
Hbn\ La liborie' osi fondee sur la niisoii : dti jour ou Ton peul 
8Up|>oscr que rhouinie esi rapabb* ile romprenrb^e !es lois rivi- 
les ou nalureUes, regies de la creature raisonnable, il esllibre, 
et le pouvoir palernel n*a d'auire (in ipie de b' couduire a eel 
elai de raison el dt^ liberie. La vraie m**syre du droit palernel 
est daas le soin que le pere pn^nd de Fenfanl ; s'il le neglige, 
s*il le maltraile, quelque saeree que soit son autorile, elle 
ceiisc pourtant, el la sotueie, dans eerlidns eas, berite de son 
droit Li limile du pouvoir parer-nrl esi (hm** b* devoir nienie 
auqtipl tl est oblige envers renfanL II peul tout ee qui est utile 
k IVnfant, rien de ee ijui lui est nuisi!>le, lout pour preserver 
sa vie, developper ses forces, agrandir son es|»rit, formcT scs 
mnpuf!! ; rien eouire son inU'll(g**nee, sa saute ou sa vie, A vrai 
din*, Tautorite palernelle est un devoir plul6t qu'un pouvoir. 
Xuml le (Kiuvoir eesse-til, lorsque le devoir est aeeouqdL 
Alors li^ riipporls du pere el du (ils sontefianges. Ce n est plus 
le p^re qui a le devoir, c*est l*eniiint, devoir de reconnais- 
ure^ de *i»i»ours, ile proteeii*»n, ei<\ Le p**re n a plus de 
pvoini, niais il a des droits, Le Ids devient alors libre de la 
domitiatt<ni patirnelle ; il a la [deine el entiere disposition de 
Itt^niihiHs de fta persMmne, de ses biens ; ses nouveaux droits 
l^ont poiir limile que fton dmoir. Si Ton s etonne que la sou* 
du fils puisjie si* ehanger en libeit<% mw Ton nous 
mtdique eomnieut, dans le sjsteme de la monarehie absolue, 
le mi pimt eebanger la suuinissifin a sa uourri<*e, a son luteur, 
il ses piwepleurs, eonire Tindependanee souveraine quon lui 
allrUme; el si quebjue iMrtisan i\v la monan-bie absolue nous 
demande a que! Age le tils devient boninie libre. nous repon- 
dton% : lYck'isemenl ii Vage uii voire nionarque devient souverotn. 
Jajiht, — Scicoce |Mililiquc. IL — 1'* 



210 LES TEMPS MODERNES 

Ainsi I'exception que I'on oppose a la liberie naturelle des 
hommes prouve en faveur de celte liberie. II faut done recpn- 
naitre que, dans Tetat de nature, les hommes sont libres et 
egaux, qu'ils ont les uns envers les autres des devoirs, et les 
m^mes devoirs ; quils se reunissent en families, oil le pouvoii* 
est determine par le devoir, et I'obeissance limilee par le 
droit ; qu'ils ont un droit naturel de propriete fonde snr leur 
travail, un pouvoir naturel de punir ceux qui leur ont fait in- 
justice, et qu'aucun homme n'a un droit de domination sur un 
autre homme. Voila la societe primitive, celle qui sufGrait k 
rhomme, si la meehancete des uns et la faiblesse des autres no 
n^cessitaient Tetablissement de certaines garanties de ceux-ci 
contre ceux-la. G'est dans ce but qu'est etablie la societe 
Civile. 

La society civile ou politique existe, lorsque leS particuliers 
de sont depouilles du droit de punir, c'est-a-dire de venger 
eux-m^mes leurs injures, et qu'ils ont remis ee pouvoir k la 
Societe tout enti^re (1). On voit ici encore Topposition de 
Hobbes et de Locke. Selon le premier, les citoyens se dcmettent 
de tous leurs droits en faveur de la societe ; il nc leur reste que 
ceux que le pouvoir public veut bicn leur laisser et leur garan- 
tir. Selon Locke, la societe n'herite pas de tous les droits des 
citoyens, mais seulemcnt du droit de punir et de faire justice ; 
et I'usage de ce droit a pour regie les droits naturcls des par- 
ticuliers. 

Aussitdt que la societe est constituee , elle est armce de 
plusieurs pouvoirs cssenliels a son existence : 1° le pouvoir de 
determiner les offenses, la compensation, la reparation et la 
peine ; ce qui est le pouvoir legislatif; 2° le pouvoir d'exe- 
cuter les lois, et de faire ce qui est convenable pour la pro- 
tection des inter^ts particuliers et publics, ce qui est le pou- 
t>ot> executif; 3** le pouvoir de faire la paix ou la guerre, ce 
qui est le pouvoir confederatif , uni ordinairement a I'execu- 

(1) Essaii sur le gouv, civ., c. vi, xi. 



LOCKE 211 

Uf. ApmtV de lous ees pouvoirs, la socii^le civile on politique 
est const itu(^^ (I). 

t© princIpe de la mcieie civile est et ne pent ^\re que le 
eonsentomcnt eommnn (2. En eflTol, ions les homiix^s, ctant 
ortginaircm«*ni infU'»pciidanis, no peiiveiil t'irc son mis a une 
doQitnalion quolconque que de leur pleiu eon^entemenl. Sans 
re coiificnlfMUf'nt, il n'y a point de socicte. puisque le droil de 
gaenv conlinue de subsisler dans loule sa force ; on bien il 
nVxiste qn^tme societe apparente, on le chef, roi pur la force, 
niM par la faiblesse, ne domine encore que par le droit de 
^ Fail-on dcrivrr la domination politique de la domi- 
tlon palemelle, nous avans monlre ileja le vice de cclle opi- 
nion. A xm certain ^ge, les enfanls sont librea el n'obt^issent 
plus au pouvoir palernel que voluntaircmeru. Lor?? menie que 
Ton admelirait, cc qui est [>ossible» qua rori;^hu% le pouvoir 
fM>Utirpie s*e«i confondu avec le pouvoir paternel, ccla n*6le- 
mii pan aux Mujct!i, c'est*a-dire aux associes, le droit piimiiif 
jilc ne former une !»o<*iele, de nobcir a une cerluine domi- 
aliont dc nV-XPcnii-r I'ertaint'H lojs qw* rle leur ronsenleuient. 
II e«l vrai qu1l faul distingiuT Ir* const»ntcmenl expres el le 
pntement laciie, 11 nest pas neressaire, fmiir qu'une 
k6 J*ub»tsle, que rliaque membre donne expliciicment son 
i.^entement ; il s^uftii qt* il le duniio en joiiissanl des lois du 
ijs oil il fit, en en reilanianl la proleclion, en se soumetlanl 
I chrf de I IClal, soil que c(doi-ci ail etc choisi par la societal 
qy'il j(ouvi*nH* selnn unit succession rcguliei'euient 

U ^uir dc la que la monarchic abse»lne nest pas le scul j:rou* 

vemcmeiil li'iriltme. Ellc esl si toin ineme d'etre le uicilleur 

|fi>uvt'rncmenl, que 1 on p4'Ul douier quelle soil une forme de 

ftouverneiiieui civiL En effet, Telal de nature subsiste lanl 

.qii il n'y a pa.^ d'aulorile commune a la(]ucllc on puisse appc- 

"krdcs injures revues. Or, dans une inonarcliie absuluc, leJ 

(I) £iii8/t iitr le f^uiK ciiu^ c. XI, 



212 LES TEMPS MODERNES 

est I'eiat des sujets par rapport au prince. II est done a leur 
egard dans I'etat de nature ; encore dans I'etat de nature, cha- 
cun a-t-il le pouvoir de venger soi-meme ses injures, tandis 
que, dans la monarchic absolue, on est esciave et sans defense. 
11 y en a qui disent que le pouvoir absoiu puriGe et eleve la 
nature humalne. Mais il suifit de lire Thistoire de ce si^cle 
(on voit que Locke a devant les yeux le gouvernement des 
Stuarts), pour s*assurer du contraire. Un homme qui, dans 
les deserts de TAmerique, serait insolent et dangereux, ne 
deviendra point meilleur sur le trdne, surtout si le savoir el la 
religion sont employes a justifier tout ce qu*il pent faire k ses 
sujets, et si la corde et le glaive imposent la necessite du silence 
a ceux qui y trouveraient a redire. II est vrai que, dans les 
monarchies absolues, comme dans les autres gouvemements, 
les sujets ont des lois pour rdgler Icurs diiTerends. Mais il ne 
faut point attribuer ces lois a I'amour des princes pour leurs 
sujets; leur but est d'empecher que ces animaux, dont le tra» 
vail et le service sont destines aux plaisirs de leurs maitres, 
ne se fassent du mal les uns aux autres , et ne s'enti*e-detrui- 
sent. Que si quelqu'un s'avise de dcmander quelles seront les 
garanties des sujets contre ce roi absoiu , il recevra cette 
reponse : t Qu'une telle demande merite la niort. > Mais n'est-il 
pas absurde de supposer que les hommes, en sortant de I'etat 
de nature, seraient tous convenus de se soumettre aux lois, 
un seul exceple, qui conscrverait toute la liberte primitive, 
accrue par le pouvoir et I'impunile 1 Ce serait croire que les 
hommes ont voulu se garanlir contre lesfouineset Icsrcnards, 
mais qu'il leur serait doux d'etre devores par les lions (1). 

Cette violente invective contre la monarchic absolue iudique 
bien la date du traite de Locke, et nous montre que ce n'est 
pas seulement un traite philosophique, mais un ouvrage de 
parti. C'est le langage qui suit ou qui precede une revolu- 
tion. 

(1) Essais sur e gouv» civ,, c. vi, xiv-xvii. 



LOCKE 213 

Pour deieiminer la juste Umile des pouvoirs poliliques, il 
faiit coiinuiire la fin de la sotiele politique. Eii eflcl, nous 
Tavofts dil dejii, la liniil** tl'uii pouvoir, c*est le di'voir. Si Ton 
doniie a une personin^ nn pouvoir |>our une ctTtaine fin, elle a 
le droit d€ se servir de ce pouvoir pour lout ee qui est utile a 
ceiia fin, el non pour ce qui lui est conlraire. 

La fm de la soeicie civile, rVst la conservalion des proprw- 
ieg^ c'est'U'dire de ee que <'haeun possede en propre, la vie, la 
liberu* et If s biens. Or il seraii insense que le gonvernemcot 
inntitue par rneeord volonlaire des homnies fioiir la eonserva- 
tionel la [irnleelion de leur liberie, de leiirs biens, de leur vie, 
u«:U de son pouvoir conlre ces proprieles nic^mes. 11 seraii 
at)$urde que chaeun renon^ik au pouvoir nalurel de resisler, 
de se defendns de eonlraindre el <le puiiir, el livnit en nieme 
temps tons les droits. |)Our la protection dcsquels il abandonne 
ce |>ouvoir* Ainsi le pouvoir sonvcrain dans une soeicte, quel 
qn'il soil, ne fieul nen conlre I'objel m<^nie de son instilulion. 
Qiie j*11 va conlre eei objei, il se ati't en etal de j^quTre avec la 
sociele^ ct il retablil kii-rneme IVlal de nature qn'il etait 
appele k terminer, II y a done une limile au pouvoir souverain. 
C'est la linnle nuHne des lois de la nature pour la defense 

' desquelles il e\iste (1). 

Wou» avons vu que la socici^ civile possedc trois pouvoirs : 
le pouvoir Ictjislntif, le pouvoir executif, el le pouvoir confe- 
d^ratif. De ces* trois pouvoirs, c'esl le pouvoir legislalif qui 
e^ Ic pouvoir ^upri^ine ct souverain, Carcesllui qui piTscrit 

1 des rifles pour loules les aciians, el c'est de lui que derive le 
poavoir de pimtr. Ainsi la premiere loi fondrimeniale de la 
lOdete civile, e'est retabHsscmenl du pouvoir hgislatif. 

Msiis. quoique le |>ouvoir le^slatif soil souverain, il nVst 
cependant pas ahsolu; car c<* pouvoir, n'etant en fin dr eompie 
que le pouvoir de chacun multiplit^ par eelui ile lous, ne peut 
Hn* plus grand que celui que chacun avail originuireinetit. Or 



W 



BMf tr ffvuv. cii\t c. VI u* 



214 LES TEMPS MODERNES 

personne n*a sur soi-m^me ni sur les autres un pouvoir absolu 
et arbitrairc. Nul ne peut s*6ter la vie a soi-m^me ; nul ne peut 
86 rendpe esclave d'un autre homme. Le pouvoir legislatif, qui 
n'est instilue que pour la defense de chacun, ne peut done 
servir a detruire, a appauvrir et a miner, f Les lois de nature 
subsistont toujours comme des regies etemelles pour tous les 
hommes,pour les legislateurs aussi bien que pour les autres. > 
En second lieu, le pouvoir legislatif ne doit point decider par 
des decrets particuliers et instantanes, mais par des lois 
generates. En troisieme lieu, le pouvoir legislatif n*a pas le 
droit de se saisir des biens propres d*un particulier sans son 
consentement. Autrement, mes biens ne seraient plus k moi. 
Car, a vrai dire, « je ne suis pas le proprietairc de ce qu'un 
autre est en droit de me prendre sans mon consentement. U 
est vrai que les gouveraements ont a faire face a de grandes 
depcnses, et par consequent ont besoin de beaucoup d'argent ; 
et il faut bien que chacun donne a proportion de ses biens pour 
la defense du gouvemement. Mais il faut pour cela le consen- 
tement du plus grand nombre, et nul pouvoir n'a le droit de 
lever des taxes sur le peuple, de sa seule autorile. > Enfin, 
Tautorite legislative ne peut pas transmetlre a d'autres le pou- 
voir de faire les lois (I). 

Tellcs sont les limites du pouvoir legislatif, quel qu'il soit, 
et en quclques mains que le peuple Tait depose, prince, corps 
de nobles, asscmblee de represcnlants. Quels sont maintenant 
ses rapports avec le pouvoir executif ? Dans cette question, 
Locke descend un pen des principes abstraits et speculatifs, et 
il s'applique surtout a faire comprendrc les rapports des deux 
pouvoirs dans la constitution anglaise (2). 

Le pouvoir legislatif est le seul souvorain ; mais il est des 
£tats oil il n'est pas toujours sur pied, et oil une personne est 
chargee du pouvoir executif ; dans ces filats, cette personne a 
(igalement part au pouvoir legislatif ; elle est done en quelque 

(1) Essais sur le gouv, civ,, c. x. 

(2) Ibid,, c. XII et xiii. 



LOCKE '215 

faron souveraine, d*abord parre qii'elle a le pouvoir souverain 
de fairc exticutcr les lois, el, en second lieu, parce qu'il n*y 
n aiiiMin souveniin Ij^^Hslatif ay-di'ssus d'ello, vi quon ne 
pciil faire aucuiie loi sans son eonscntemeiil. Wilis, lout en 
nynnl sa pari du poovoir le^aslatif, elle lui esl subordonnee ; 
elk* Jul doil coniple de ses aeles; el le pouvoir legislalilpeul la 
chaDf^er, la remplacer et m^me la punir si elle a use de son 

r|H>uvo»r eonlrairenn'nl an\ Inis. U esl vrai que v'vsi mt pouvoir 
i^xcculjf h eonvoquer It^ lt*^'is!atif ; mais ee u'est la qu'une 
marque de <'f)nriaut'(* piiblitpu', vl uon im s%medc supivuialie. 
Kn elfet, d'une pari, la perprtuiie des asseuihlees le|?islatives 
eat pleine d ineonvenienis ; de Taotre, il esl imiiossible de Oxer 
il'avance le moment opporlun des eonvoealions. II faul done 

^laisser re soin a quelqu'un, el ee devoir revienl evidemnient a 
i*hii qui esl invesH du i>ouvoir extVulir. 
La separation du pouvoir Ugislatif et du jiouvoir exeeulif 
|»bli(]t<^ eneore de laissi^r a la diseivrion de ce dernier uiie niut* 

'fitude de eliosesqui ne soiii pas |>revues* CVst ee qu on appelle 
b pn^rogative, prin<ipi* doni l»'S Siuaris <uU Uml abuse eon Ire 
les liberlefi publiqui*<i. Lc»!* lois elles-menies cedent quelf(uefois 
:r >\r exeeulif : il doil pouvoir, par exemple, en adoueir 

I 'I- et rain% pour le biru public, lout ce qui esl utile, 

fiM f r rt qui n'esi poinl present par les lois, et enfin, dans cer- 
lineseoiijoiM-tiires, SI' dispc»nserde l^'xeeulion des lois. La loi 
t malm du pruple exige done que Ion laissc beau coup de cho- 
i la [trudi'iice du (louvotr exeeutif, puisque le (louvoir 
t^*KitilaUr n'e&t pas toujours sur pied. Mais il est evident qifune 
rile priM'opiUve u'esi pus douuic au puuvnir p«Hir en user i 

Fia fanlaisie, mais ^eulement a I avantagc du people. II esl vrat 
que quelqiiBs*uD» constd«*reni la prerogative comme on droit 
b^lu» el qulln prelendenl que le pruplea empiele sur la pre- 

^tDgative, lorsqu il n entrepris de la rt^gler par des lois positives. 
lli ne voient point que ce pouvoir nest pas ime chose qui 
afipartienne au prince ile droit, mais une necessite fondee sor 
ruiiertH public, et qui doil 6tre rtglee selaii eel int^r^ti de 



216 LES TEMPS HODERNES 

sorte que, si le prince en abuse, le peuple n'empiete pas sup 
son droit en limitant sa. prerogative, mais il reprend seulement 
une partie du pouvoir indefini qu'il lui avait laisse. Autrement, 
le peuple ne serait plus une soeiete de creatures raisonnables, 
mais un troupeau de creatures inferieures. Gomme on ne peut 
pas supposer que le peuple se soumette volontairement ik une 
pareille condition, il est evident que la prerogative ne peut Aire 
fondee que sur la permission du peuple ; elle est une faveur, 
et non un droit. II faut done definir la prerogative^ le pouvoir 
de faire le bien public sans reglements et sans lois. Mais enfin, 
quijugera si le pouvoir executif a fait un bon usage de sa 
prerogative ? Cette question en souleve une bien plus gene- 
rale : quel est le juge des actes du gouvemement, non seule- 
ment du pouvoir executif, mais encore du legislatif ? 

Nous avons vu que c*est le peuple qui institue le pouvoir 
legislatif, et que ce pouvoir, une fois institue, est le souverain 
de fait. Mais il ne faut pas croire que le peuple abdique par le 
fait meme de cette institution. C'etait la doctrine de Hobbes et- 
de Suarez : Tun et I'autre pretendent que le peuple, aussit6t 
qu'il a institue un gouvernement, cesse d'etre souverain et 
devient sujet, qu'il perd par la tout droit de juger ou de 
contr61cr le gouvernement, enfln qu'il a confere un droit 
absolu, dont celui-ci ne peut pas mal user : car on ne fait pas 
d'injustice a cclui qui a d'avance consenti a tout. II n'en est 
pas ainsi, selon Locke ; le peuple, qui institue un gouverne- 
ment pour se faire proleger, ne peut pas lui abandonner tons 
ses droits ; car ce serait un conlrat absurde et conlre la nature 
des choses. Ainsi le peuple ne peut pas se demettre de son 
droit de souverainete, et il conserve toujours le droit de se 
preserver conti*e toutes les entreprises, meme de ses Icgisla- 
teurs, s'ils se servaient du pouvoir qui leur est confie, contre 
lui et non pour lui ; et quoique dans aucune constitution le 
peuple ne soit juge etn'ailpas de pouvoirs legaux, cependant, 
envertu d'une loi qui precede toutes les lois positives, il s'est 
reserve implicitement un droit : c'est, lorsqu'il n'y a point 



LOCKE 217 

d'Dppel siir la UTre, le droit d examiner s'il ajusie sujet den 
appeter au del (\). 

II est aise de compnmdrc ce que Lock** emt^^nd par le droit 
d«*ii a|ipclcr ail del ; c'est Ic droit doni Iv poiiple anglais uvait 
di^x fuis fait usage, la j>reiiiiere conlre Charles 1"% la seconde 
ftmirc Jacques 11. En uii mot, €'est le droit de resistance ; cVsl 
le priueipe du droit myslerieiix des revolutions. 

Loeke a evidenwnent devanl les yeux la revotuliou anglaise, 
lor&quil essaye de demontrer ee droit supreme des societes 
pAlitJque^, Gir^ pour lixer les idees, il suppose line cerlaine 
fomu* de gouvernenienl, eoniposee, dil-il, dun prinee, d*une 
atiemblee de represeniants, et il se <leniaude quel droit 
reskTait au peuple dans eertains eas qu'd imagine : i"' lorsque 
le prinre charge du fiouvoir execulif, et cooperant au pouvoir 
Irgi^laliff met sa volonte a la jilace des lois, c'esl-a-dire usurpe 
il tut &enl le pouvotr legislatif ; 2^ loisque le prinee charge de 
c«)nvcH)uer rasseniblee legistalive en emprelie la reunion, ou 
'tfiitrave sa liberie ; 3'' lors4pte le prinee de son plein pouvoir 
cftange les eleclrurs, ou le mode d'eleetion ; 4'' enlin, lorsque 
le peuple esi livre el assujelti par le prince a une puissante 
i^trangere* Dans tous ces eas, le pouvoir legishitif esl allere. Or 
b ptii^sdnee legislalive esl lauie du corps politique ; c'est elle 
qui nnuutient la vie de ee corps ; si elle est ehangee, le corps 

! di^HOUt, et le peuple renire dans sa liberte, el dans le plein 
roit de songer a sa conservation el de pourvoir a ses besoius. 
It a douc le droil d'enger une puissaucc legislative nouvelle, 

Matsce n cut pas seulemenl contre le pouvoir executif, uiais 
forore <*onCn' les abus et les eui|>ielt'ruents du pouvoir Irgis- 
blif que le |R'Uple a le droit de se delendre. Ainsi, lorsque les 
If'gisLiteiini s'elfoirent de ravir et de dctruire les clioses qui 
^tppani<*iiiient en propre au peuidc, ils se meflent avec lui en 
Mia de guerre ; el il est des lurs exempt de toute obeissance, 
et a droit de recourir a la resistance. 



{l| £iMi« MHT le gmv, CH\^ c. xui, x. 



218 LES TEMPS MODERNES 

On oppose que le peuple etant ignorant, c'est exposer VtlaX 
h une mine cerlaine que de I'autoriser a changer la forme du 
gouvernement toutes les fois quil se croirait offense, t Jc 
reponds, dit Locke, qu'il est trfes difficile de forcer le peuple k 
changer la forme du gouvernement a laquelle il est habitue. » 
Cette hypothfese, dit-on encore, est de nature k produire toutes 
sorles de rebellions. Mais a cette objection on pent faire plu- 
sieurs reponses : 1° lorsqu'un peuple est miserable sous un 
gouvernement arbitraire, il est aussi dispose a se soulever, des 
que Toccasion s'en presente, qu'un autre peuple qui vit sous 
certaines lois, qu'il ne vcut pas souffrir qu'on yiole. Qu'on 
elcve les rois autant que Ton voudra ; qu'on leur donne tous 
les litres magnifiques et pompeux qu'on a coutume de leur 
donner ; qu'on parle d'eux comme d'hommes divins, descendus 
du ciel et dependant de Dicu seul, un peuple malti^aite ne 
laissera pas neanmoins passer I'occasion de se delivrer de ses 
mis6res. 2** De telles revolutions n'ont pas lieu pour de petites 
causes, et le peuple meme en laisse passer de tres grandes 
avant de se soulever. 3"* Le peuple, en changeant le pouvoir 
legislalif, eleve lui-meme le plus fort rempart conlre la rebel- 
lion : car les vrais rebclles sont ceux qui violent les lois. 

Si Ton oppose la paix dont on jouit'sous un gouvernement 
arbitraire aux desordrcs des rebellions, il faudra done consi- 
dercr la caverne de Polypheme comme un modele parfait d'une 
paix semblablc. Le gouvernement auquel Ulysse et ses compa- 
gnons se trouvaient soumis etait le plus agreable du monde ; ils 
n'y avaient autre chose a faire qu'a souffrir avcc quietude qu'on 
les devohlt I Et qui doute qu Ulysse, qui etait un personnage si 
prudent, ne prcchat alors lobeissance passive et n'exhortat k 
une soumission entiere en representant a ses compagnons 
combien une pareille paix est importante et necessaire aux 
homines, et que d'inconvenients surviendraient s'ils entrepre- 
naient de resister a Polypheme, qui les avait en son pouvoir ? 

Enfm, celui qui emploie le premier la force contre le droit 
se met par la m^me en etat de guerre avec celui qu'il atlaque : 



LOCKE 219 

iH lors, tous les liens, tons les engugoinenls precedents sont 
rumpus ; tout autre droit cesse, bars le droit de se dorendre. 
Nous revenons enfiii ;i la qnpxiitHi posrr plus IkujI : Qm jitgera 
si le prince ou Iv pouvoii' legislaut" passe 1 thendut* de son 
pouvoir ^ Locke nliesiie pus ;\ fcpontlre que rest k* peuple. 
I Car, dit-il, qui esl-ee qui pQurra mieiix jiiger si lOn sVquiltc 
bitm d une eninmission que t-elui qui la donnee ? Orliiinctiieiit 
Dieu est le ^eul jiige de droit. Mim eela n*empe<'lie pas que 
ehiique honinie ne puisse juger fiour soi-nu^me et decider si on 
autre honiine s'esl mis en elal de ^.nir^rreaver lyi, el s il a droit 
d apfM^ler au souverain ju{?e, camme (it Jephle. En on mot, 
c'csl a hi panic olTensec de jui;cr pour elle-meine (I)* > 

C*e§l ainsi qne linil VEsHni sut le (jouvernemenl civil; et i1 
hVm pa« malaise de iee*umailre dans ce plaidnyer rlu sajje 
Locke en laveur dun des di'oils les plus rcdoutajjles que piiisse 
dxerrer la jM>ciele, I ifillin'nee des evenernenls cpii avaii-ntremis 
le pouvoir entire* les mains dune dyr»aslie uoiivelle par une 
revoluiion vic(ori<*use\ Au^si fjfuirrail-rm irouvcr ifiiil ("ait 
Irop ai^cment bon niarcEu* ile eerlaiues object ions » nu qu il se 
rontenle de certaifies riiisons Irop eomuioiles. I'ar e%emple, 
lorsqull repond que le p(*iiple est fdiUul dispose a oiiblierson 
droit qu*a en abuser, il dii une chose qui peul elre vraie a 
eiTtaine^ epciques , mais fausse dans daulres lemps. Suns 
doute, il est lr«'S dinicili* ili^eiller Tesprit de resislance dans 
un pays longti»mps (iuisiljlc ci sfumns ; niais il esi aiissi Iden 
diflieiU* de THeindre (piarid il est une fors allume. Ku sectjud 
lieu, l.iMTke admel trop facileinent quec'est a la purlie olfensee 
31 s(*fairejusticf> aelle interne. Celanesl pas ausssi evideni rpill 
le dit, et il y a 1^ beaucoup de diflicuUes qu'il n apercc^it 
pai^, ou qnll ne diseule pas. Ces observations ne sont pas ptuir 
»ier PO tummmn ju.«, r<*lle extremn rntio des peu|)le!i nial 
gouvcm^s, mats pour montrer combien il est diHTuilc de I elablir 
CI priori et d*eii fulre un droit* 



(I) Ea^fi ffttr it pfitw, «ir., t, xvni lout eniier. 



220 LES TEMPS MODEUNES 

Quoi qu'il en soil dc cettc dernierc question (I), la plus 
difficile dc toutes , le Iraite de Locke est peut-^tre ce que la 
science a produit de meilleur, de plus solide, et de moins 
contestable. Aucun publiciste n'a mieux connu le vrai prin- 
cipe de liberte. II ne la fait pas consister dans le droit de tout 
faire: car ce droit, comrae on le voit dans le syst^me de 
Hobbes, est contradictoire, et n'est autre chose que le droit 
du plus fort. La liberte n'est pas non plus le droit de faire ce 
que la loi permet: car il se pent faire que la loi soit oppres- 
sive et interdise Tusage le plus legitime de la liberty. La liberty 
est le droit de faire usage de ses droits naturels sous la garan- 
tie des lois. C'est done le droit naturel qui est le fondement 
du droit politique. Voila ce que Locke a admirablement vu, 
et c'est sa superiorite, non seulcment sur les publicistes de 
son temps, mais sur plusieurs de ceux qui Tout suivi. 

Pour ne rien omettre des services rendus par Locke h la 
cause liberale, rappelons encore ses Leitres sur la tolerance^ 
publiees en 1689, qui sont I'origine de tout ce que la philo- 
sophic fran^aisc du xvni® siecle a ecrit sur ce sujet. Locke y 
pose ce principe que, c tout Ic pouvoir du gouvemcment dyii 
n'a rapport qu'aux inlerets civils, se borne aux choses de ce 
monde, et n'a ricn a faire avcc le mondc a vcnir ». Ici encore, 
le sage Locke doil etre considere commc Tun des maitres et 
des percs du liberalisme moderne (2). 

(1) Nous reviendrons sur cette question du droit d'insuirection 
dansnotre chapitre sur Kant. — Voy. plus loin, ch. viii. 

(2) 11 ne faut pas oublier les predecesseurs de Locke dans cette 
question : Castalion (voy. plus haut, p. 51), I'Hopital et de la Noue 
(pp.l06ct 110), Milton (p.)lndependamment de cesnoms citons encore : 
Cornhert qui fit I'apologie de la revolution des Pays-Bas et combattit 
dans son traite de la Permission et des d^creis de Dieu la doctrine de 
Juste- Lipse qui dans le 4" livre de ses Poliliques avait applique k 
I'heresie cettc maxime : Ure et seca ; Noodt (Gerard) dans son livre 
De religione ab imperia libera (1706), traduit par Barheyrac sous le 
titre la Libertd de conscience, 1714, Amst. — Bayle dans son cdlebre 
Compelle intrare (commentaire philosophique du) dirigc contre Jurieu ; 
Jean Leclerc, Bibliolhdque universelle; et enfin Taylor, Episeopius, etc. 
Depuis le xvi* siecle jusqu'au xvnr il y a done eu unc protestation 
non interrompue en faveur de la liberte de conscience. 



ISS PJUirilLtTAillES A5GUIIS APKt^ hOCXB HI 

9 

tSS PAMMILfeTAlKES A?tGL,ilS X^RkS Lot.lLE : BoLl>T*»nOK£ , 

SwiiT^ JuMLs, Edm. BtREK* — Apres Locke, on iie irouve 
[>liis en An^leierre, dans tout le xviii^ snVle, nuctiD puhliciste, 
fonleods auctin piiblk*iste ibeorique, iii aucuii ou vragi" it un 
camciere scieatiljque. Ce role appartieul u lu Prance, Muis ce 
i|ur Ton renconiTi^ en Angleu^rre, cesl la lutle politique quott- 
dienne, les combats de pJuuieii 1 mde desc^uels le pays s'e\eree 
h i'Jk liberie. Les publicities sonl des ci*iivains dc parii, et 
lenrs ecHts, des ecrits de eirconstance ; mais dans cet ordre 
nous trouvons une j^uite d espriu eminent^, qii'il est au luuins 
n^cessaire de nomiiier dans uue hisloire de la pliilosophie et 
de rcspril poUtJqiies. Ce sont Bolingbroke, Swift, laiileur 
inconnu des LeUres de Junius, et enJin Ed, Burke. Nous dc- 
^inanderons aux historiens de rAnglelern* el de la lilterature 
iiglaise leur jugement sur ees qualre personoages reniar- 
quables. 

t Les ecrits politiques de Bolingbroke, dit \L de Hpimisal (I). 

as etre des eliefs-d anivre» t»ul pouilaiit iiii vrai merite, 
On y troinre de J esprit et des idees, uit style t'le^ant et autme. 
La verve de rerrivain rap[K^Ile celle dr I oralcur, el les traits 
^tiriqueSf sans etre de premier clioix, se distingtteiu par une 
fucilite piquante et dedaigneust^ qui seat riiomme du grand 
monde. » Parnii les c'crit^s ou p^implitets de Bolingbroke on 
die luirlout les liemarf/ues sur Ihistoire dAntjirterre el la 
IHuertation sur lt\< pftriis. Ihiu^vv dernirrerrit, Bolingbroke 
soutenaii b lliese suivante : « Les aneiens partis n^exislent plus, 
ear ib n ont plus de rais«m d rlre; leur noin mt'me n*a plus de 
setis. > La eonelusiou on Bolingbroke voulail arriver, etait de 
fondre i*ns<-*mblelous les partis ind<*prudanls : JarubiU'S, torys, 
Hiiig!!, republirains, tous devaient s'unir dans une opposition 
commune, avec ce mot d ordre : la purele de la canslitu- 
tion(2). i 



uii UUtoire 4f la PreiU en AnffU- 
'irrrr <-f ./«< i mu i r/M, *'iu tv^ auuue plus Jc ilctalb Sur k r6lc poll- 



222 LES TEMPS MODERNES 

t 

Dans le m^me camp que Bolingbroke, mais avec tm genre de 
talent bien different, un autre pamphletaire illustre doit £tre 
rappele comme un de ceux qui ont fonde la liberie d*ecrire 
en Angleterre. C'est Swift, dont M. Taine nous fait le portrait 
guivant : « Swift ne s'adresse pas k Thonune en general, mais 
k certains hommes. II ne parle pas k des raisonneurs, mais k 
un parti ; il ne s'agit pas d'enseigner une verite, mais de faire 
une impression. 11 n'a pas pour but d'eclairer cette partie 
iclairee de Thomme que Ton appelle Tesprit, mais de remuer 
cette masse de sentiments et de prejug^s qui est tout Fhomme. 
Pendant qull ecrit, son public est sous ses yeux : gros squires, 
gentilshommes fermiers, ecclesiastiques nourris de sermons 
pedants... Ces gens-1^ n*auront pas assez d'csprit pour suivre 
tine telle deduction, ou pour entendre un principe abstraft. 
II faut calculer les fails quils savent, les idees qu'ils ont revues, 
les inter^ts qui les presscnt. Ainsi parle Swift, sans coup de 
logique, sans effet de style, mais avec une force et un succes 
extraordinaires, par des sentences dont les contemporains 
sentaient interieurement lajustesse, parcc qu*elles nefaisaient 
que leur dire nettemcnt et haul ce qu'ils pensalent obscuremcnt 
et tout bas. Telle fut la puissance de VExaminer qui trans- 
forma en un an Topinion des trois royaumcs, et surtout du 
Drapier qui fit reculcr un gouverncment (1). » Le m^mc 
critique caracterise encore comme 11 suit Ic talent de Swift : 

tique de Bolingbroke : « De ces journaux un seul a m6riti que son 
nom fufc conserve; c'est le Craftsman qui doit cot honneur k la colla- 
boration de Bolingbroke. Celui-ci y publia, sous le nom d'Humphrey 
Oldcastle, une serie de lettres dans lesquelles il passait en revue 
rhistoire d'Angleterre, pour demontrcr que le parti au pouvoir (le 
parti whig) donnaifc k la constitution une intcrpr6tation abusive 
et ne respectait ni les droits de la couronne, ni let privileges des 
sujets... II insistait sur la politique etrangere : son but ^tait de 
d6montrer que le systeme des alliances de I'Angleterre avait ^t6 
renvers^... apres le traits de Seville; il fit une part beaucoup plus 
large k la politique interieure ; il attaqua les armies permanentes 
et le systeme de corruption pratique par Walpole ; il defendit la 
liberty et la purete des Elections... Le Caftsman fut Torgane avoud 
et accredits du parti tory, du parti des Campagnes (Country party). ■ 
(1) Taine, Hist, de la littdrature anglaisCy tome III, p. 198. 



LES PAMPHLtTAIRES ANT.L.4IS APftts LOCKE 223 

« Towle la beaul^ de ces pfimphlels esl dans raccenl. Ila 
nVinl ni la fougue gt^niTeuse fie Pascal, ni la gak'le elourdie 
d« IleaiHiiarchais, ni la lin(vs»e riselr*^ dc Courier, mais im 
air de j^upcrioriU' acrablanie, el um^ aerele de rancune ler- 
rilile,.. Son st^le ordiiiairc est Tironie grave (t). Elle est 
I'arme do rorgiieil, do la medilaiion et de la lorce. i 

1K» lonn les pam[>lilrraiiTs anglais* le plus relebre, a cause 
da myslere qui est resie atiaeUe a son uom, c'est Taulcur 
inconnu de$ IMtres de Junius (2). Malgre rioimeDse sucet'S 
qu obtinrent res Id t res a leiU' naissaneo, et quVlIes eonserve- 
reni loiigletii[)s apres les eiiTonstanees qui leiir donniii(^nt nais- 
mnice. Hen m* pul f;ure sortii' I'auleur tie son indilVerenre, Sa 
reula anonytne. On croit pouvoir atti ibuer cette publiea- 
itati U sir I'hilippe Foneis (3). Mais la quesiiou est eneore en 

(IJ Commo exemplo d'ironie grave, M. Taine die ce passai^e qui 
pourrait eiu'ore avoir de I'actualit*^ : • 11 n'est pcut-^^tre tii lr6i» stir, 
tti iri^a prudeui de raisonucr contro Tabolition dti christianisme 
d^nt im ifiorni3ia ou tous Ic^s [»artis sont unariimes ct determines sur 
ct polnl. CAptjtidant, suit iiire**i.iiioQ do superiority, soil pcrvcr«*ae 
4e nAiure, je auin asscz matlicuieuK poar ne pas pouvair Hr^ do 
octt« opinion. Jc confcssc encore fjue, dana 1 etat preseui, je no voia 
pas la necensil^ absolue d cxtirper compli'-lemeot la religion rhrd- 
Ueouo. Ctjci pourra s i [►aradoxctrop fort*,. J'enp^ie qu^aucun 

lectcur no me supp^^ >\t pour defendre le chri^tianisme reel, 

q; '^ 'i'Htemjvs [•nrnuii'S avail, dil-on» quoPjue influent'O aur les 

H" '^ %«tmil 14 un projct in'seiLse. Le led ear comprendra 

qui N, u li •' -t dautro ubjct'iue dc defendre le chnstianiamo 

nomtna!, ! jnt 'i*-^ depuis lon^tompfj mis de cotd par le 

cuftneiUrvmc... ^ ..!*!» «:iimme inoonijtaliblc avcc nos projiU 
^ctutda de ru'hL'!j-.e ct Ac puuvuir... On ui^jcctc que, de compte fail, 
il V a J in* le royaume plus de 10,UiK> pr(^ires donl les revenusi 
J ux do m>lo{\ls Jc*i ivdque?, aufftraiont ik cntretemr au 

il ^cunea goniiUliommc'* d'eHprit ct de plaii^ir, lilires pcuseiirs 

eQuemm de la pr^traUie, i|ui pourrateni faire iWnejnent de la villa 
tel do la cour* Ou repre^enie encore camnic un grand avantage 
^luaveo la leligiuti clu'etieniie, ioulo religion sera naturellement 
lianrit^ pour toujouri,.* » — Les pnncipaux «k*rU* poljti'jues do 
h le>» ftuivauin ; T h precedent : /i<? i'Af*&titttfn de la rfU§io» 

T V\rl tiu mtntntftge at fi^tttique ; 3* Iuh QneteHetUeM 
pltbrit^nt 4am in r^pMique fi^maiinr, 
iit jHf4hn ant A£4 puldi*.*t'H dan:* le l^tibtie AUnertiiefp 

*dc 17fjJ ,i 17:3; olSr ' conlrc le mini>i1^ro do iord 

Xt/rth; imduitt^ cii .t ilTUl ct lHL'5, 2 voL m-^*). 



224 LES TEMPS MODERNES 

suspens. Voici le jugement de M. de Remusat sur ce singulier 
personnage : 

c Junius a passe a travers la politique comme un meteore 
mena^ant et n'a laisse apres lui qu'un souvenir. Mais s41 n*a 
pas influc sur les faits, n*a-t-il pas agi sur les idees et mis en 
circulation quelques doctrines qui datent de lui ? Nous n'en 
connaissons aucune, a I'exception de la defense des droits 
de la presse. Ses doctrines sur la prerogative, sup Tinviola- 
bilite royale, sur I'independance du parlement, sur Tetendue 
et sur les limites de ses privileges, n'offrent pas une irrepro- 
chablc correction ; elles sont ordinairement melees k des vues 
de circonstance, a des controverscs sur les precedents, toutes 
choses qui animent d'abord la discussion et qui plus tard la 
refroidissent ; car les faits passent plus vite que les idees. En 
tout, Junius n'est pas un grand publiciste ; mais il nous montre 
la constitution anglaise en action ; il nous enseigne, par ses 
exemples, comment, dans un peuple libre, ceux qui s'opposent 
peuvent faire au pouvoir cette guerre de chicane qui est la vie 
de la liberte pratique. » 

Quant aux idees politiques de Junius, il faut bien se garder de 
voir en lui un defcnscur des idees dcmocratiques : c S'il a sou- 
tenu que le roi, pour n'ctrc pas responsable, n'estpas morale- 
raent inviolable, et que la presse pouvait discuter ses sentiments 
et ses actes, il n'en elait pas moins partisan systemalique de la 
monarchic limilee, et il prend soin dc se dislinguer des repu- 
blicains. 11 n'cst memc qu'un reformisle tres modere. II veut 
arretcr I'accroissement du pouvoir du parlemcnt, Tabus dc ses 
privileges, plus que le purifier dans son origiuect le renouvcler 
dans sa composition. L'omnipotence parlementaire lui parait 
une tyrannic. II nc se montra jamais touche des giiefs des 
Americains et defendit constamment sur ce point la politique 
absolue de Granville. Junius ne pout done etre cite comme une 
autorite politique, mais Tecrivainest digne d'admiration (1). » 

(1) Ch. de Remusat, t. II, v., pp. 188-90. 



LES PAMrilL^TAinES ANGL ilS Arill>-S LOCKE 2?5 

I'll aiilre piibruristi^ el paiiiphkHiiire , en mchne temps 
homme ixilkique el grand ornleur, jeta im grand eclal a la fm 
du xviii' s»l'rli^ (7esi Edm, Burke, que >l. de Hemusal apprecie 
dans la page suivanie : 

c Burke ae manque ni de vivaeiie ni de ehaleur, el, quoiqiie 
de fortes ronvietions I'animenlj il se souvient en ecnvant des 
Jteerefstlu meiitT. Telle est eependant son abondanre naUirelle, 
que ses eerils resseniblenl a rimprovisalion d nn honiine qui a 
beaut*oup pensc ; ses idees se pressent ct le debordent ; il a 
|HMne k ehoisir dans le nombre, et il lui Taiil quelque i^llbrt 
pour b*ur donner dr i'ordre et de la elarte* L'eelal du style* Ud 
vieul Khu naiurrlb-ment. 11 est bnllanl, il esl eolore,.. H 
consc^rve dans la pobniique cette serenile qui laisse h Tesprit 
louie Ha grandeur... Mrnu* en eerivanl sur les circonslanres, il 
U'Od ;i la venle durable, Aussi, laudis que les Lett res de 
Junim ne w?i*onl un jour qu'une euriosite litleraire, les Pensees 
jtTir les causes du mi'rontentement nrhtel (1770) rnnliunrront 
do meriler latiention des lioninKs d Etat {b'S payti libres.*. 
Encore aujounrbui, cci onvrage de rireonstanec esl cite 
eomme un ouvrage de firincipes* Osl un livre classique. C'est 
le rredo des wbigs li'Angleterre (1). » 

te noui di* lltirke nous eonduil i\ la fm du xvuf sierle, el 
jti^qtiau dehtil de la Ht'votution rran(;aise eontre laquulle il a 
eeril un livre virulent el profond ('2). 

{l\ aemu^i. i. ri, pp. 309. 310. 



lAiff- — Science puliiiijue. 



II. - (K 



CHAPITRE III 

HOLLANDE ET ALLEMAGNE 

DROIT NATUREL. — GROtlCS, LEIBNIZ ET SPINOZA. 

Grotius : De jure pacts et belli. — Theorie de la justice. Droit de souve- 
rainete. Theorie de la propri^le. Throne de Tesclavage. Du droit de 
guerre. — Puffendorf. Determination du droit naturel : son objet, ses 
limites. Theorie de robiigation.— Leibniz. Son opinion sur les juris- 
consultes ptiilosophes de son temps. Critique de Puffendorf. Theorie 
du droit. Ses idees poiitiques. — Spinoza. Principe du droit. De la 
loi de nature et de la loi de raison. Du droit absolu de la societe. 
Limites de ce droit. Syst^me politique de Spinoza. Rapports et diffe- 
rences de Spinoza et de Hobbes. 

La doctrine de Hobbes a joue au xvii® sieclc le mdme rdle 
que cclle de Machiavcl au xv° et au xvi**. Elle domine tout ; 
elle est partout. De toutes parts on la combat ; et elle envahit 
plus ou nioins ceux-la memes qui la combattent. La justice 
est-ellc une convention ou une loi absolue ? est-elle une inven- 
tion dcs homnies, ou un ordrc de la raison eternellc ? existe- 
t-clle en soi ? ou n'est-ce qu'un rapport arbilraire et variable, 
changeant avec les temps et les lieux? y a-t-il un droit, et par 
consequent y a-t-il des droits ? ou le soul droit est-il le droit 
du plus fort 1 Tol est le grand problemc d'oii prit naissancc 
au XVII'' siecle une science nouvelle, jnsque-la plus ou moins 
confondue avec le droit positif ou avec la theologie morale, 
mais qui alors se separe de Tun et de Tautre, s'einancipe, se 
secularise, et prend pied dans le domaine des sciences morales 
et poiitiques, sous ce titre devenu classique : le droit naturel 
et le droit des gens. 



GROTIUS 227 

Crotii s. — Celle rntiTpnse put beaucoup d eclat. Grotkis, 
qui en a In gloire, suns avoir uii ^vn'w aussi raiv vl ausjii pro- 
foiuJ i\uv Dfsrarles, produisil rrjinuhml duns su s|ilieri* uiir 
revolution fursque egalt* (I). 11 reuouvrlalu jiulspi'iidimre, en 
c^smynnt de lu rumenrr u drs prineiju's philosophitjues* La 
I radii ion sans doute oeen|>e oueoie irop dr place dans son 
ouvrage, lu pensee a de fu piirie a sv faiir joui* sous ee (loids 
de lexles ei d«* rommenlaiiTS, ei dans ee labyrinllie de divi- 
sion's artifieie Hen, qni rappelle im pen la rasuisytfue, (^'pen- 
dani, avec ses defauls, le Iraile du Droit de in pttix el iie In 
guerre n'en esl pas nioins le premier Iraile tin droit nalui'el 
6t du liroil des f^ens que puissenl riler la jurispnidence el la 
phitoHophie modernes: e'est I'idt^e du De hgibtus de Cieeron, 
di'VelopjHM* aver nioins c^eloquene(^ muis avee louie lu snpe- 
riunli^ de la sei4*nee des inodernes sur eelle des aneiens, 

GroLius se separe des le prineipe de ilohbes, en adnieHunl 
un droii nature I anl<'rienr a luule eonveuUon, Cest a Ini tju'il 
getnble n*p<»ndre, lorsqu il prend a parlie les prineipes de 
Carni'ade, r;ip[H>rti's par Laeiance (i) : t Les hommes se soul 
:fiul de§ lois, disait «*e soplirsle, au erre de leur avanluife (larti- 
enlier, et de la vient (pielli^s soul dilFereiites iion seuleineut 
mHdh lu diversile <!es iinrurs, qua varie ftm d'nutj nation a 
l*auire, mats eneoiT quelquelois eliez le meme [leiqile, selnn 
les* temps. Tous lc*s Jmnunrs et lonieslesespeeesauiiuees soul 
^luuiifki^ [lar la nature a reiberelier leur avautage; el ainsi il 









linUAm 
met. 



n« fkul pan oublicr Ic** prcd^cc^seurs dc CroUus : outre 
«H Suio qu6 noui* avoos iH*mm*^s phn haut» il faut cucare 

faii'ntimit plu*i<?urs ch<ipitr«« dc droit public {tie Jurtf ht'lti^ 

L'ftutf^ur y fail d«*rivcr la manarchio dv' riiiKii- 

M* unc disscriJUiori l)r Indtt, Viriaria d^^rMHlait 

ies tndicrm, c'r^st-A-dir*? den Anii'ricatna 

ct ropiirfsaion, 2* t)aU)iu8;tr Ayala {tie 

f'iftiii.s r/rji*M ^/i.f.h). V^Mtr la tiiblf de rt'l uuvrngc d.ins 

JiUtmrf tttUrmre^ torn, 11, cli. iv) ; 3* A)liPri'*M« Clcntiiij^, 

-•-/'Vf ilSv^j ct be jure belli (1580). Hallam ca donae ^galc- 

„ ^ .us haul, tom< I, I. !♦ ch. iv, p. 238» 



228 LES TEMPS MODERNES 

n'y a point de justice, ou, s'il y en a quelqu'une, cc ne pent 
Hve qu'une grande folie, puisqu'elle se nuirait a elle-meme 
en servant les autres (I). > II faut remarquer que ces conse- 
quences ne sont pas celles de Hobbes lui-mt>me, qiioiqu il en 
admette les premisses ; loin de penser que la justice est une 
folie, il la declare le plus grand des biens, puisqu'elle pro- 
cure la paix ; mais enfin il ne reconnatt pas plus que Cameade 
de droit naturel, si ce n'est TinterAt de chacun. Grotius au 
contraire admet, avec Aristote , que rhomme a une invincible 
inclination pour la societe, et pour la societe reguliere et pai- 
sible (2). On remarque des Tenfance chez rhomme un pen- 
chant naturel a faire plaisir aux autres, et a compatir a leurs 
souflrances. La raison s'ajoute a I'instinct pour maintenir la 
societe parmi les hommes : elle nous montre qu'il y a des 
actions honn^tes et deshonnetes, selon leur convenance ou 
leur disconvenan(»e avec une nature raisonnable et sociale. 
Ainsi Tutilite n'est point, comme le soutiennent les sophistes, 
et Hobbes aprfes eux , la mere de la justice et de Tequite : la 
mere du droit naturel est la nature m(^me, qui nous porterait 
encore a rechercher le commerce de nos sij^ipblables , quand oJU^m 
m^me nous n aurions bosoin de rion (3). Le droit a sa source 
en lui-mt^me et il est imniuable comnic la nature et la rai- 
son (4). Dieu lui-m^me n'y pent rien changer; comme il ne pent 
pas faire que 2 et 2 ne soient pas 4, il ne pcut faire que ce qui 
est mauvais en soi ne soit pas tel. Ces principes n'apparlien- 
nent point h Grotius : cc sont les maximes des sloicicns et de 
Ciceron. Si Grotius, dans ces discussions generales, I'emporto 
sur Hobbes par la verile, il faut avouer qu'il lui cede pour la 
force et la subtilite du raisonnement, et la nouveaule des vues. 
Quant aux questions particulieres qui naissent de son sujet, 
Grotius les discute plutot en jurisconsulte qu'en philosophe; 



(1) Grotius, De jure pads et belli. Disc, prcl., § 5. 

(2) lb., S 7 et 8. 

(3) lb., S 17. 

(4) Liv. I, c. I, S 5. 



GROTIVS 

soiivenl nii'-me roottr ses proprcs preeeplos, il tralle los pro- 
Llcnies tin ili'uit nulurol par h^s priiJt'ipes du iliuii civil, vi 
L*etl€ confusion lo rapprorho inseusibk'meiit dv Hobbt's, doul 
il paraissail dahnrd si eloijjrrie, 

U reuctjiilrr ilabard Iv probleiiii' rapital dt- la poliTirjOe, le 
droit de sou verairifti? (I). Holibi*s avail explique lorigiiie de 
lu souveniini^le par le renoiuTniont de lows au droii absohi de 
la natuiY* en faveiir de la pei-sonne publiq«ie, peiipk*, sf*nai ou 
moiiarqtir. (iratios sV\j>rinn' iiiuiiis claircmenl, 11 divise la 
souverainete dans se% Ibnctions ot dans sos especes, mais n'en 
ri't*ht'rrli<* |>uc'r*' I** |»jiiicipf . II [larait surit»ul eoasideirr la 
^JUvcraiihMc coiunir mi fail, diirLrreiil stdoii les lenips el les 
pays, mais iion coiimie un droit ijui a son priiiLipe dans la 
mil are lititnaine, ct sa re^le dans la raison. Il s'appliquc sur- 
lout a etabtir qui* la soiiverainele n appartient pas loujimrs el 
si\n% evrvplioii au pen[>li* (1). Mais a la plare des ndsons 
tiioralcs el philoso|»lii*|iJ(*s qui [H^nvenl appuver relle opinion, 
(in>tius invtkpiv i!es niuiils (]ue j'appellerai jiidifiaires. II esl 
[K^ridiSf dil-iL a un hfrnune de se rendre est^lave dun auirc 
homme, G* qui esl jierniis a nn individn. Test a un peuple; 
tin jH^uple peui fione vend re sa liberie pour sa subsislance: 
il aliene ainsi loute S(>uveraint4e, ct 11 apparlienl an monar- 
que OM an pn^prieiain' (|ui Ta a<*hel*'» Voila le droit i\v suuvc- 
minete ratuene en (juetque sorie au eonlral de vente. La sou* 
ViToinele d un (leuple pent eniore perir, selon firolius, par le 
droit de la ^(uerre. Dans la guerre » le vain*|oeur cjblienl 
un droit de propriele sni les vaineus. On\-ei de>iennrnt le 
patriuKHue de eelin'-la : ils perdenl la liberie pnr le fail el jiar 
It* droit. Ainsi, le einiseniement tonlrainl on la foree hen- 
jeuw^ lels sont les drnv prinripes i|ue iirolins reeonnail a la 
ftuverainete. II admet encore avec Aristoli* qu il y a des 
bommes inilnrelleinent escknes, et II en eouflnt qu'il y a des 
pi*uples nalurellenient esclaves. 11 soutient eidin , eomme 



(I) Liv. I, c* ni. 



230 LES TEMPS MODERNES 

Thrasymaque dans la Republique de Plalon, que le pouvoir 
n'est pas loujours elabli en faveur de ceux qui gouvernenl. 
c Rien n*emp^che , dit-il , qu'il n'y ait des gouvernements 
civils qui soient etablis pour ravantage du souverain, comme 
les royaumesqu'un prince acquiertpar droit de conqu6te, sans 
que pour cela on puisse traiter ces royaumes de tyranniques, 
la tyrannie emportant une injustice. Lors m^me que Tetablis- 
sement du gouvernement aurait lieu dans Tinter^t des sujets, 
cela n'entrainerait pas la superiorite du peuple sur le souve- 
rain ; car on ne voit pas que le pupille soit au-dessus de son 
tuteur (1). > 

II est done vrai de dire que Grotius traite les questions du 
droit naturel ou politique par les maximes du droit civil. 
N*est-il pas evident que la souverainete n'est a ses yeux 
qu'une application du droit sur les choses ou sur lespcrsonnes 
que reconnait le droit positif ? Quelle idee nous donne-t-il de 
ce double droit? 

Selon Grotius, les choses etaicnt, a Torigine , communes 
entre tons les hommes (2) : et cet etat a dure autant que leur 
simplicite et leur innocence. Mais lorsque le genre humain 
s*ctant muhiplie eprouva de nouveaux besoins, les biens com- 
muns ne suffirent plus a cet accroissement de desirs et de 
besoins, et la jouissance en commun ne fut plus possible 
avec la dispersion des races el la corruption des hommes. 
De la il arriva que chacun s'appropria ce dont il put s'empa- 
rer; et il fut convenu, tacitement ou expressement, que 
chacun aurait droit k posseder lout ce qu'il aurait le premier 
occupe, h Texclusion de lout autre (3). Ainsi Grotius ne 
reconnait que le principe du premier occupant ; il ne parait 
pas soupQonner que le travail de Thomme puisse ^tre un 
litre a s'approprier les choses, et il ramenc ainsi Torigine de 
la propriete a un certain droit de hasard ou de force. Le droit 



(1) De jura et pads et belli, S 15. 

(2) L. II, c. II. S 2. 

(3) Liv. II, c. ir, S 10 et ch. m, S 2. 



GRonus 231 

dc pr'cmier occupant nVsi legilinie qiiaiitaiu qu il s'api^tique 
h des biens lum possi-dcs encore : mais il a lalhi iiii autre 
priticipc, [vnur fairc c|uc ce qui avail d'abord eld comniun soil 
devc'uu cusiiite an doruainc pn>pi c> U csl vrai que Groiius 
^[oute ik Toccupittion te pui tagc ; luais il nc dit pas d'apres 
quelle rc^dc se fait le parlage, Est-ce selou la sirirlc cgalile, 
OU »cloii lu |>rnpnrtion dcs licsuiiis nu du Iravail dv cliacim I 
CVsl la poui'taol ijii Vsl la \v:m question. 11 pivh-nd «[iif\ dans 
IVUitarluet dt* la so(*icu% il ify a quun seul mode ducquisi- 
lion, Ic droit dii f^rvniier rtcciipanl. Mais Ir droit du prrmier 
occupant nc pi*ui s ;qjpliqiu*r cvidciniucni cpi a one nnilicrc 
iDoccupcc. Oil sc rrncotUrc tine icllc maticrc dans iinc sori«5te 
dvlliJitk'? U sctnldc rcsLdlcr dc la ipj il n'y a maiiUcnanl, pour les 
homines qui nc posscdent pas, aucun moyend aequisilion, ^'i ce 
n est la siieecssiun, la doiuilion, la veiue, {]tii sonl plulul, k 
rrvkl dire, des modes de transmission que d'acquisition. 11 
e en fin cc principe du U-ivail, que (irolios n'a [jas lout 
I fait Qiecoonu, niais qu il iiaiic d luie mimicre trop siipcrli- 
ciclJe. • Le junst*onsullc Paul » dit iU ad met unc numicrc 
d acqucrir qui paruh toure uafurelle, cVsl lorKqiron est cause 
qii'unc chose est venue en nature. Main rommc naturcUement 
rien ne ho fait que dune maii^re preexisiauie, si la matiere 
est u notnii nous nc faisons, €*n y produtsant unc forme nou* 
velle, que continucr notrc droit dc pmpriele. Si elle u aiq>ar- 
licnl a |x*rsoniu% tela sc rap|Kirli^ a I arqoisiliou par droit 
de premier oecuftant. Que si cite appartient a aulrui, cite ne 
nuus est |Ui.H nuturcllcuicnt a<*qui$e a nous seuls, h cause 
de la forme que nou* y avons produite (1). » fl revicni 
dans ua autre cndroit sur le m^me sujet en ces termcs: 
i Si roo lull les veriiablcsi principcs du droit nalurel, 
on iraurera que, commc dans un mclanjrc de maticrcs 
appartcnant ii divcri^ malt res, Ic tout est comtnun a proportion 
de U part que chaeun y a, dc mi^me cbatiuc chose ctanl 



(1) L. II, c. uh i 3. 



232 LES TEMPS X0DER5ES 

composee de la matiere et de la fonne, comme d autant de 
parties, si la matiere appartient a Tun et la forme a Tautre, la 
chose devlent naturellement commune a proportion de la 
valeur dc la matiere et de la forme (1). > Quelle que solt 
la mesure de chacun, il faut done toujours i*econnaitre qull 
y a une part pour celui qui a foumi son travail, sans appor- 
ter la matiere : que cette part soit representee par un salaire, 
oupar un droit sur la chose, peu importe; c est la un priucipe 
d*acquisition dont il faut tenir compte. Mais n'est-ce point 
traiter d*une mani^re bien juridique et trop peu philosophic 
que cette grave question de Tacquisition de la propriete par le 
travail, que de la ramener a une question de droit romain, 
et de la resoudre par la theorie des accessoires? En general, 
Grotius constate le fait plus quil ne recherche le droit. 11 
n'a point vu le principe moral de la propriete, et ne Ta 
guere consideree que comme reffet du hasard et de la con* 
yention. 

Le m^me defaut Ta surtout egare dans la theorie de Tescla- 
vage. Je laisse de c6te ce quil dit du pouvoir patemel et du 
pouvoir marital (2), comme trop peu original pour nous arr^- 
ter; mais ses principes sur Tesclavage ont plus dlmportance. 
On se rappelle que cet inique prcjuge avait ete vivement 
combattu au xvi*' siecle par Bodin (3). 11 semblait que les pro- 
gres des sciences et de la philosophic dussent bientol porter 
le dernier coup a cc restc de la societe paienne. Mais il y 
cut au xvu® siecle une sorte de point d'arr^t et meme de 
recul dans cette question. L'esclavage trouva de nouveaux 
d^fenseurs. 11 avait sa place necessaire dans le systeme de 
Hobbes, qui n'etait que la doctrine de Tesclavage universel ; 
plus tard nous verrons Bossuet lui-m^me trouver des paroles 
en faveur de l'esclavage ; et c'est k Grotius qu'il empinmte ses 
arguments. Ce ne fut que vers la Cn du siecle que Tecole 

(1) L. II, c. VIII, S 19. 

(2) L. II, c. v, S 1. - S 10. 

(3) Voir plus haut, p. 117. 



GROTIUS 233 

tiberale put oafin faii*c entendm ses justes reclaniatious en 
ifeur de lu liberie nalureUe* 

t Lu servitude! paifaite, dil Groiius (t), consisle a elre 
oblige tic si*rvir UmU* sa vii^ im uiailro, pour la uoiirrilure ct 
liuik*s Ics aulres chases neoessaii'es a la vie. El ceiie sujelion 
ainsl t^nlendiie u'a rieii de irop tiiir en elle-meme : car Tobli- 

k gallon pefptHudle oh est I'esriuve de scrvir son mailrc csl 
Cuiiipeiisee jno' 1 uvaula^'e qu'il a ireh e assure d avoir tnujours 
de (juoi viviH*. • It esl vrai que, de drtnl nalurel, am uii homme 
ne nail I'esrlave d'lin autre liuninie. Mais eelle sujelion peiil 
re|ieutiaitl avoir li^'U |>ar deiix caust'S, tpii se rapporlenl an 
droil civil et au droit des geus (2). Lu prenderc esl nne eon- 
venlioii liiin* eiUre Tesi'lave el le niailre* On ne jieui luer en 

yefl«*t (p»'un horuoie n'ail le droit de v<:ndre sa liberie pour su 

Pftulmslanee, C'esl de hi uieine niuuiere ijue eerlaius [n'Utdes 
50 douuenl a d aulres ei eu devieiineni les sujiHs, e'esl-iVdire 
ie!» e»ielaves, el se suuiuelleul aiusi a la sonverainele el a hi 
doniinalion de plus puissauts tfu eux. Le set oiid uiolif e^^l le 
dmii dc puerre. Les vaintpieurs, avanl le droil de tuer 
leurs* ennemis tlans uiie jusie gui-rre, leur font eneore grt\ee 
Wi lenr hiissant la vie |M»ur !a lilxTh', ("elle seeoudi^ eause 

Fetplique aussi eojunient les fieufiles peuveal etre le^^iliuienient 
asservis. Le droil de s^iuverainete est le droil dit maiire snr les- 
clave» iran!*porle aunpeu|>leouaun uionarrpie sur inic nation 
vaineue el eoiiqui^e (3), Ainsi le priueipe de Tesclava^'e, eVst 
|e dniil de la foree et de la necessite, au-dessus dutfuel Gro- 
IJU!» ne ^etnhle |)as soupcouner cpril en exisle im anlrc. 11 
avail ele a 1 avanee refule par Arislole lui-n^eme, (jui nadniel- 
Uiit pas ipte la vitdencc put 4>ire jamais Ic pi incipe dc la 
servitude. 

On a pu voir par rell<* analy^ rommcnl Groiius, qui part 
dc {irincipes dilTerenU de cetix de llabbes, s'aeeorde ccfiendant 



(1 ) Oc* jure paeit et bi*m, % n. 
(2 L. III. c, vu, S I ct »uiv. 
p) im,. nil, % I. 



234 LES TEMPS XODERNES 

assez fr^quemment avec lui dans la solution des questions 
particuliercs. A la verite, nous n'avons rappele que ses opi- 
nions sur les probl^mes dont nous faisons Thistoire. II faudrait 
le suivre dans le cours de tout son ouvrage ; on le venrail 
faire de genereux efforts pour introduire Tidee du droit la oil 
elle n'avait pas encore sa place, c*est-&-dire dans la guerre et 
dans les traites. c J*ai vu, dit-il, dans tout le monde Chretien 
un ^tat d'hostilites qui ferait rougir des barbares, des guerres 
conunencees sous de futiles pretextes ou m^me sans aucun 
pretexte, et conduites sans respect pour aucune loi divine et 
humaine, eomme si une simple declaration de guerre devait 
ouvrir la porte k tons les crimes (1). > 11 a montre contre 
Hobbes, que les peuples, pour former des societes separees, 
ne sont pas cependant des ennemis naturels, et que, m^me 
lorsquHs sont ennemis, ils doivent encore conserver quelque 
chose de cettc humanite qui est le lien general de la societe. 
Grotius a elabli avec force que, si le droit de guerre avait sa 
source dans un principe juste, le droit de defense, il a ses 
limites dans la sociabilite naturelle et la fratemite, que le 
stolcisme et le christianisme s'accordent a reconnaitre entre les 
hommes. 

Toutefois cette hauteur de principes ne se maintient pas. 
Une fidelite un peu servile a la tradition, au droit ecrit, k 
I'autorite, aux faits consacres, I'entraine aux consequences 
que Hobbes avait professees par la necessite de son systeme. 
La libcrte pour lui n'est qu'une chose qui pent etre I'objet 
d'un trafic, d'un contrat, de la conqu(3te, de la prescription : 
il applique les maximes du droit civil a un principe tout moral 
et qui echappe au calcul, a la force, h la convention. Mais ce 
n'est pas, conimc chez Hobbes, Tabus, c'est le d^faut de 
Tcsprit philosophique qui Ta egare. 

PuFFENDORF. — Grotius, commc tons les createurs, avait 
trop a faire de rassembler et de grouper les materiaux 

(1) Disc, prel., $29. 



rUFFENDOHF 235 

iiinombrablos d*iin traite dii droil des gens, pour s'efforciT 
de \e ramoniT i\ des formrs didiicli4|ijes et rigoiiiTuses qui, 
SiiiH iijimtrr a U\ torve dtrs pniH'ijK*s, h*s niidi*nt plus (ixrik'S h 
imisir et a ronsi'i-ver : r'esi lu im Iravidl reserve dV»r*linuire 
mix esprild de second ordrc qui, venani apres Jes iireiniers, 
e^say<^ol dc coordt inner ei d'enchainer les idees jelres sou vent 
dans un eerlain tlesordre par les maitres. C'est ee que lit 
Puffendorf afiri's Grotius, Wolfapres Leibniz, 

PulFendorf esl «n esprit d line valeur nioyenne^ sans aueune 
4>ngiiialitt% et ([ui tuoibe dans le faux quarid il essaye d1n- 
venler (1). Mais jl a d'assez j^raodes qualiles d exposition et 
(U* diiiposilion. Leibniz le juge ft»rl Sf'verement : • Vir parum 
juriaromuKiLs, dii-iL et minime phihsophus {'2), * O jugc- 
inent est peut-(^lre un pen liur. Opendant, si l^iifTeudorf nc 
inampie pas de Holiibie et di' boii sriis, iJ faul euiivenir qne 
la penelralion el la profondeur lui font deCauL 

IHitTenilori essaye de determiner I'idee du droit natiirt^l (3), 
et c'esl ee qin* (ii'olius n'avail pas fait avee preeision. II le 
dUtingue de la lb("'oloi,^ie morale et des lois civiles. Le droil 
naiiirel e«l ee qui e«t ordonne par la draite raison ; le droit 
eivil, ee qui derive de la fiuissanee legislative ; la ihi'^tilof^ie 
morale, ee qui nous c ommande au nom des saintes Keiitures. 

Lc droit naturel est done e&seniiellimieut distiuet de la 
tlieolof^e ; et eVsl eertainemeni un m^rile a PulTeudori" d avoir 
iiisisle 8ur eetti* disliiiellon. Tout ee que rKrriluiv sainic 
Krdonne on defend, niais que la raison lonte neule ne nous 
appn^nd ni h eviler ni k faire, csl en dehors de lu sphere du 
iroil naturel. Luiie repfjsi* j^tur un indle d'allianee eonelu 
",«ntro Dieu el Ihfimme dan* d(*s conditions doUTiniuees ; 
lauire nc repose que sur la raison, 

De ces principes il suit deux importantes consequences: la 

il) Voyez par oxcmple, au Commencement de son irait^ liu droit 
de h nature et da tlrv t des i/em, sa th^orie subtile ct pret«Dtieuso- 
aioOl vtdo den Hre** Mioraux. 

ft U0n, Opera., vd. Dutou*. t, 1\\ part. Ill, p. 2<S1. 

(!) Ik 9tiei4 htminii ei Hiti, Prmfaiio, 



236 LES TEMPS MODERNES 

premiere, que le droit naturel ne s'elend pas au-dela des 
limites de celte vie ; la seconde, qu'il se borne a regler les 
acles exlerieurs. 

En effet, c'est le but de la tbcologie morale de former un 
Chretien el de preparer une ame pour le ciel. Pour elle, le 
fidele n'esl qu'un voyageur el un elranger ici-bas. Mais le 
droit naturel se borne a rendre Thomme sociable, ik assurer 
son bonheur sur la terre, a le mellre en regie avec le tribunal 
humain. En un mot, Puffendorf exclul la question de I'inunor- 
talite de la science du droit naturel. 

En second lieu, c'esl a la Iheologie morale a regler le coeur 
de maniere a ce que tons ses mouvements soient conformes 
a la volonte de Dieu; et souvent m^me elle condamne les 
actions les plus belles lorsqu'elles partent de mauvais prin- 
cipes. Mais le droit naturel ne va pas jusque-la. Pourvu que 
les actions exterieures soient conformes a I'ordre et ne 
troublent pas la paix, il ne s'inquiete pas de leurs principes. 
Enfin, il ne traite des actions interieures qu*autant qu'elles se 
manifestcnt a rcxlerieur. Cependant, lout en se dislinguanl 
de la Iheologie morale, le droit naturel en a bcsoin commc 
d'un puissant auxiliairc. Car, en formant les ames aux vcrtus 
chretiennes, la Iheologie morale leur donne une ires grande 
aptitude a rcmplir exaclemenl les devoirs de la vie civile. 

Puffcmdorf recherche cnsuile si le droit naturel aurail eu sa 
place dans Telal d'innocence el avanl le peche. Selon lui, les 
principes du droit naturel auraienl subsisle, car ils reposenl 
sur la nature des choses et sur la nature de I'homme. Mais 
certaincs maximes n'auraienl pas eu lieu ; les unes qui sup- 
posent des etablissements, dont peut-elre Thomme innocent 
n'aurait pas eu besoin, tels que los lois de la venle, de I'achat, 
etc. ; les autres qui supposcnt la nature corrompue, comme : 
tu ne inemicas pas, tu ne forniqueras pas, etc., en un mot, 
tons les preceptes ndgatifs. 

II semble que Ton devrait trouver dans un traite de droit 
naturel une definition du droit. C'est cependant ce que 



MFFl^NDOBF 237 

Piiir»*ndorf 00 nous donne pas, Mais il dofiuil lo devoir : t C*cst, 
dil-il, line anion hiitnnini' (*xnctt^m<'nl fontVirme li la lui qui 
nous en ini|>o.se rubligalinii (I). » tknii' tk*litjiliou est vrate ou 
fanssis srion iv sons fjuo I'oii dnnnora an raol ioi. Or, solon 
Ptdlondorf, la Ioi est t une volonio ou uno ordunnano** dun 
su[*r'riour, par la(iui41o il iniposo a i'oiix qui d/'iH^udoni dt^ lui 
luio ohli^^ation indis|>onsabl(* d'a|;ir d'um' oorraino nianiore ("2). » 

Mais quVst-oe quo robligalkm ? ot d'oij dorivo-lelle ollc- 
momo ? e L*i>l>ligalion est un lien cle droit par loquol on osl 
astroint a fairo ou no pas fairo cortainos ohosos(3). » Or, doux 
ciioHOj^ M)ni nocTssairos pour rcndre un oiro suscoplihlc 
d obligation : t " nuo volonlo libre ; 2^ la depondanoe (Van 
iufM-riotir, La s<'rundo osl fiu^ilo a don»niUrer : si jt* o'ai [vninl 
do *uporiour» porsonno no peul me |*rosoriro d agir crnuo 
fa^on plulrtl quo dune autre. Ainsi, qiu* je sois libre, niais 
Km% nrailro, je (mis agir seton nion bon |>laisii', jo nc suis 
oblige a rien, Que j'aio un niailre, sans tHro libro, jo no puis 
faire tiiw ce (|uc' lua nature ni inipos*' : il esi inutile d** uic 
doonor un ordre auquel j'obois uecessaironionl, ou auquel il 
mV.si impossible d'obrir ; flans Irs deux r-is, point (r<»blij;;Uion, 

Le fondomoul do I obli^arion est done la volonte d'un sirpe- 
riour, a^«o/ fort pour t»iinir coux qui lui rosislent, niais en 
monie tonips asisez raisonnablo el assez juste pour uv point 
fner .sans nioiif la liberie th's siijfis. 

Tel est ie londeiiuui dv Tobligalion solon PulFondorf. II laut 
rooounailro quo son t>pinion est uno sorte de moyonne enlre 
oollo do tloblH'S ot eeSIr de Grotius : Tun qui fait npiiser lo 
droit %uv la \olonte svnh d un etre toutpuissaut ; 1 autre sur 
la nature memo dt*«i ohosos. Puileiulorr niontrt* iei sou bon sons 
H la i4>Udiu^ do son jugement, mais il fait preuvo on nieme 
temps dV^sez i>oii dc porspioaoito pbilosuphiqui* ; car, en 

(t) i)6 officia hominii et ting, V. I, c< i, I 1. 

t2j Drott de la not, et Uet gem^ \* I* c. vi, S l» <?* Bevoiti de^ t' Homme 
$1 dm tiLt 1* t* c. lu 5 2, Utcfi'tum qm ittperhf 9tbi sahprtum oMtffat, 

(3) Dfp. de fhcmme tt dti ai,, L f, c. lu .^ 3, Ytnculttm jurfs ^uo 
HfcruitaU atlringimur aiicajm rti pr.i'4taHdir* 



338 LES TEMPS XODER>'ES 

uffiroiaiit queTobligation repose sur la volonte d'un sapeiieur, 
^ la fois fort et juste, il ne voit pas que la question est preci- 
seaienl de savoir si ce superieur qui oblige, oblige parcc quil 
esl fort ou parce qu'il est juste. G^pendant Leibniz, qui le 
critique tres durement sur ce point, exagere un peu sa pensee, 
et, sans tenir compte des restrictions tres plausibles de 
PuiTendorf, confond trop volontiers sa doctrine avec celle de 
Hobbes. 

II est suffisannnent demontr^, par cette analyse, que Puffen- 
dorf n'est remarquable ni par roriginalite ni par Tesprit 
philosophique. II ne faudrait point toutefois le juger exclusi- 
Tement par la. Son merite est d'avoir embrasse et resume 
dans un plan regulier toutes les matieres dispersees dans les 
Sommes scolastiques, dans les jurisconsultes, et enGn dans 
Grotius. Mais cette sorte de talent ne pent 6tre appreciec que 
dans ses oeuvres ; et d'ailieurs ceux-la seuls peuvent compter 
pour nous et ont leur place dans cette histoire, qui ont laisse 
apres cux quelque idee neuve et importante, et qui ont change 
les principes et les methodes de la science (1). 

(1) Nous ne pouvons pas mentionner ici tous les jurisconsultes 
du xvii* fti^cle qui ont louche k la politique, surtout k la politique 
pratique et historique dans ses rapports avec le droit public de 
TEurope ou des Etats particuliers. Pour la politique ainsi entcnduc, 
voir le savant ouvrage de M. Robert de Mohl : Die Geschichte und 
liter at ur der Slaatswissenschaften sou vent cit^ par nous (Erlangen, 
1885), oil les ecrits de droit public sont abondamment et savam- 
ment analyst. Nous devons cepcndant citer parmi les Audits ou 
compilateurt de ce temps dans la science politique deux noms ce- 
l^bres : Conring et Goldast. Le premier n6 en Hollande ^1006-1681) 
fut k la fois m^ecin et jurisconsulte. Sans aucune originality, il a 
considerablemcnt dcrit sur la politique. On cite les ouvragcs suivants : 
De jurCf 1677; De rebus publicis in genere 1635 ; — De regno et tyrannide, 
1640 ; — De mar bis et mutationibus rerum publicarum, 1640 ; — De 
imperatore romano Germanico, 1641 ; — De oligarchial 1643 ; — De 
legibus, 1615 ; — De regno, 1650 ; — De ratione status, 1651 ; — De 
optima republica, 1652 -^--Depolitia sive republica in specie dicta, 1652 ; 
— De cive et civitate, 1655, etc. ; en un mot sur toutes les matieres de 
la politique, et, pour les r^sumor toutes ; De civili philosophia, 1673. 
C'^tait, disait-on de son temps, une bibliotheque vivante. 11 a en outre 
^dit4 et traduit de nombreux ouvrages de politique, entre autres, le 
Prince, de MachiaveJ. Aucun do ces ouvrages n'a laissd de traces. 
Goldast (Melchior) (1576-i635) est un 6cri vain encore moins original. 



LEIBNIZ 239 

Lrib5U* Mobile et oroit natlrel. — Parmi Ics ccrivaius 
dii xvir m^rW <]ui s*^ s<m»i orriii»us de droll iialurt^l, il ne faut 
point oiiblirr Tuiiivrrsrl Leilnii/. i{iu, sun?; avoir iraiU' ex pro- 
fvmo ilr n*tle sc'ii'iiri' iiii|jartaiil<% u I'ejKMulunl tlisjiorsr ii:ins 
«es ecrits de jiinspnittenrc qtirlqiios idees prtritnises el pro- 
fondes, ijue son ntnii et li'iir prtx nuns iiiviieiii a iTrmMlIir. 

11 est asse/- cur ieux do voir {iiiei ju^eim^ut Leibniz porte 
sur tcs aiitciirs dv droit nahirel di* son it^mps, t ic voudrais, 
dil-il, rpiil oxislat iin iniile qui, partaiil do dolinitious tiairos 
et ferondrs, dtHJuisit eomme par iin (il dt\s ronrlusions 
e^rtaiiios do iiriuoipos (^rrlains, qui otaldii par onlro los 
fbndonionts do toutos nos aotioiis c^t des oK^'ptions porn]ls€$ 
jKir la nalun% t|iji oiiHii doonat au\ jorinos gons iiii nioyon do 
n*3ftoudro loulos los ililVicullos par iino inodiodo dolorminoo. * 
OUo trionre exaelect n'|?ulioro olaii a arinidns sobn Leibniz; 
ei pouHHro rosl-ollo onrorc aujourd'hiii. t On cut pn lospoitT 
du juj((*niont ci de la soienoo de rineonii par aide ti nit ins 
(mrompnrfihilui (ntotli judirio et d(iclrinn , on ihi |>rofond 
gonie do Hobbes^ si Lnn n cut oto distrait par trop do chosos, 
ol M lauiro ui'iU otabli dt*s |*nnriprs oorrornpns, ol no s'y (dl 
iiilolo. iSoldou ool pu nous donnor dos obosos pbB fortes et 
nioillouiTH tpu' <*e qn il a fail, s il oiU voulu y eonsacrer loulci 
sa science ei son talent (t)* t Dans plui^ioiirs de sos lettres. 



C*e0l8urtottt un idtieur ct un c^omptlateur. Nous avona eu k utiliiser 
dftnftntilre premier volume sa .Monorchia sanrti imperii romaniiZvci]^' 
meSt IfiU IGlt)^ ou »e Irouvent tanl de piece* inti^rcssantes »ur la 
|K)h luetic du niojpQii Age. 

It; Monita quaiam ad Samut. Pu/fand, prinrJftfa, Dutctis, t. tV, p.trt. 
H' ]f. 275, — Leiden, dont parle ici Leibniz, <*st uii esprit pla<» 

i-inai que Puffendorf, ct qui devmit avoir na place dans une 
lankure plus dt^iatUeo du droit naiurcl que nou» nc pouvonf^ la 
dofinrr ici. I) rnndaii Ic droil naturel >iur la tradition h»*bniTque. 
CV>»t la the»e (\u\\ dtnelupfia daiiB f^m livre l>f Jure nnlitntli H 
^Httttm jtitta liijteiptinnm Hthrrorumt 1636-1610. U avait uno «*ra(Fi4ion 
prcxii- V issioii d'idi'Os. II e.4l surtout eci^'bro 

par ^ • iM'it en oppomlion au Mare //6<*r(<m, 

f^ '' J i<jru|Mre dc rAngletenxs sur la mer. — 

^ Selden : Adolphe Franck, R^formaieiin ei 

/" -■, -- V M ..... L 111, ch, m (Pant, ISSt), 



2i0 LES TEMPS HOBERNES 

Leibniz parle avec eslime de Thomasius, donl il loue les 
comiaissanccs juridiques (1), mais il fait pcu dc cas de sa 
philosophie: c C'est une philosophic sauvage ct en quelque 
sorte poua^Ee, sylveslris el archipodialis (2). » Mais de tons 
ces auteurs, celui que Leibniz semble le moins estimer, nous 
Tavons tu, c*est Puffendorf. c II n a pas, dit-il, grande autorite 
aupres dc moi ; car il n'avance dc lui-m^c que des principes 
lout a fait populaires, et il s'arr^le a Ij^^coitc (3). > Cependant 
commc son livre est le seul Iraite complet qu'il y ait sur ccs 
matieres, et qu*il a empruntc a beaucoup d'auteurs d excellen- 
tes choscs, Leibniz approuve qu on le mette entire les mams 
des jeunes gens, pourvu toutefois qu'on les avertisse des 
principales crreurs commises par lui. 

Leibniz critique Puflcndorf sur trois points : 1<» sur la fin ; 
2® sur Tobjet ; 3* sur la cause efiicicnte du droit naturel. 

I. Sur la premiere question, Leibniz reprochc a Puffendorf 
de renfcrmer le droit naturel dans les limitcs de cette vie 
{tantum ambitu hujus vitw includi), et d en exclure par 
cxemple Timmortalite dc Tame. C'est, dit-il, mutiler cette 
science, et supprimer beaucoup dc devoirs de la vie que dc se 
contcnter dc cc degr^ dc droit nature!, qui pourrait se ren- 
contrer meme chez Tathce. 

IL Une seconde errcur qui lient a la premiere, c'est dc 
limiler 1(* droit naturel aux actcs exterieurs el den exclure 
tons ceux qui rcstenl caches au dedans de nous et nc s'expri- 
ment pas au dehors. Scion Ciceron, dil-il, ce n*cst pas le phi- 
losophe, c'esl le jurisconsullc qui doit se borner aux acles 
exlerieurs. La philosophic chretiennc sera-l-ellc done moins 
large que la philosophie d'un paien ? On ne voil point quelle 
sera la place du serment dans une doclrine qui s*inlerdil de 
regler le for interieur. El cependant I'auleur fait une grande 



(1) Non incptc jurisprudcntiam et rationcm status complcctobatur, 
mfeme tome, Epistolie ad Kertuerum, ep. vii, p. 261, 

(2) Voy. Ibid., ep. xi, p. 26t. 

(3) Epist. XI. Voy. aussi ep. vii, xii, xiii, xiv, etc. 



LEIBNIZ 241 

pari au sorment. Eii sufiposani rjii** ri'S|H"*rntice et la rrainie 
des btens on th-s maux extericiirs syftiscnt a <'nijH'M-hi*r dc 
fiuin% poiiri'iintH'lles insiiirer do *=ervii' ? Olui ffui tw sera pas 
enlii*n*nienl bun pt'cher'a aii iiioins pur omission. Rioii n est 
moins siir que de irouver drs Sraes coiTompiirs imrrieure- 
ment, innorontps an drhors. 

HI* Pij(fiMjdorf SI* iroiiiivi^ t'lirorc ijiiant a la cairsr rnifit'iUe 
du droit. O'llo <*aiiso, il nr la difTchf pas danii la nature dos 
chosps el dans Irs pHndprs (Hrrncds de la raison divine, mais 
dans 1<» df'rrri d'nii sMprrinir, Srlon lin\ If drvoiresiraclion 
de IhomimMpii sr4*onr<»mir' an pirrrpir de la loi, en raison de 
rcibligatlon qni s\ attache (t. 1, L 1, $ 1), el i1 definit la loi 
(i7>. 5* 2), Ir tiecH't |iar leqnel iin sii|m'm ieirr oblige etdni qui lui 
e?il sounds a eonlornier ses anions a sa volonte. C'est le para- 
doxe de Hobbes; el je ni i^lonne, dit Leibni/., qu1l ait pu Hre 
renouvek^ par personiie, Eli qnoi I n'aj^n'a lil point eon tic la 
f jiisiiee ndiii qui, arme du souverain ixiuvoir, sen seivira|)our 
* d*'pouiller et opprinier ses sujels I II est vrai que not re anlenr 
semble upporter nn remede h cette detestable doetrine lorsquil 
Lrattaehe la justiee a Dieu nieine eoninie sonverain iiniversel. 
Dien est done la garantie de tons les partes et le soutien tie la 
jusliee. Olle doetrine pann't sans doute nieillenre, mais elle 
est I'nlaehee an fond dii meme viee que la preeedenle. Sans 
dire» avee (titilins, que, ny enl il pas de Bieu, il y aurait 
cneore une obligation naturelh*, on pent dire que Dien Ini- 
OU^me dolt ^treloue |>aree qu'il est juste, el qu'il fail loiijours 
le fnen <*n verlu tie sa nature ineine, Et la regie du juste en 
soi oe vieni pas dim di^eret lil)re de Dieu, mais drpend des 
V^rili'S i*ternelles presenleK ;\ sa divine intelligence, qui eon- 
KtJtuent en quelqn*^ sort** son essenee. Or il est impossible que 
ki JMsiiee soil im attrtbut eJUienfiol de Dien, si i-Ile depend de 
iion libre aibilre. I. a jusliee a des lois d rgalit»* et de propor- 
lioD aiissi uniniiables que cdles de la geomeliie ; ct Ton ne 
pi?ul suutenir (pie la jusliee ivsi TuHivre libn* de Dieii, a nioins 
I loll nen dis*r aulant di: la veiite : ce qni a ele le paradoxc 
Ja5i:t« — Science Politi^iue* 11, — 16 



242 LES TEMPS MODERNES 

insoutenable de Descartes. Ceux qui ont soutenu de parcilles 
ehoses n'onl point vu qu'ils confondaient la justice et I'irres- 
ponsabilit^ (dvu^reuduvta). Dieu est irresponsable a cause de sa 
souveraine puissance : il ne peut ^tre ni contraint ni puni ; il 
n*a de comptes^ rendre a personne ; maisil agitainsi en vertu 
de sa justice, et pour satisfaire a tout ^tre sage^ et par-dessus 
tout ^ lui m^me (1). 

Yoici les conclusions de Leibniz. • La fin du droit naturel, 
dit-il, c'est Ic bien de ceux qui Tobservent (de 1^, la question 
de rimmortalite et de la vie future) ; son objet, c'est tout ce 
qui interesse le bien des autres, et qui est en notre pouvoir 
(par consequent toutes les actions morales) ; enfin sa cause 
efficiente, c'est la lumi^re de la raison eternelle, divinement 
allumee dans nos &mes. > 

On voit par cette pol^mique que Leibniz s'efibrce, contre 
les tentatives de Thomasius et de Puffendorf, de confondre en 
une seule science, comme le faisaient les anciens, la morale 
et le droit naturel. Cette discussion est importante pour con- 
prendre Tentreprise de Kant, qui essayera plus tard, par des 
raisons nouvelles et plus profondes, d'etablir de nouveau cette 
separation (2). 

An reste, Leibniz lui-m^me nous indique dans plusieurs 
passages de scs ecrits les points essentiels de sa doctrine. Nous 
en trouvons la premiere esquisse dans un traite public par lui 
dans sa jeunesse (3). II essaye d'y concilier toutes les opinions 
pr^cedemment admises. On sait que c'est la sa pretention en 
toute question. Or il y a, selon lui, trois degres dans le droit 
naturel : le droit strict, Tequite, la piete. Chacun de ces degi^cs 
est plus parfait que le precedent, le confirme et, en cas de 
conflit, remporte(4). 

(1) « Ut omni satisfaciat sapicnti, et, quod summun est, sibi. » (/^., 
p. 280.) 

(2) Voir plus loin, c. ix. 

(3) Methodm nova dUcendos docendseque juritprudentiss, 1667. Dut., 
t. IV, part. Ill, p. 169, 179.) De Leibnizii methodo dUcendx docendisque 
jurUprudentix, par L. Legrand, 1868. 

(4) lb., part. II, p. 213. 



LEIBX1Z iii 

Volci la d^finkion du droit strict : ce n*est auire chose que 
\e droit de paix et de guerre : • car enire une porsonne et 
ime auiro. dit-il, le droit nalurel rVsl la paix, tanl que rune 
n'a pas commence a alUiqiier I autre. Mais enlrc unc perROiui« 
el uiie chose, celle-ci n ayant pus d'intelligeiice, c*est iiii per- 
peioel droit de giiene. II est permis au lion de dechirer 
rhomme* et a nne moiitagfie de Faccabler de sa mine. De 
nu*me, il est licrmi.s a I'iiommede dumpier le lion v\ de bri.siT 
la monlagne. La victoire (tttne personne sur une chose, el la 
rapltvite d(* ta chose fis( f/t/e possession. La |»ossession donno 
done, i*n verlii di* la gueiTe, un droit snr la chost% pourvn 
(Iu>Ue ne soit a pcrsonne (res nuflim), Mais si Ton attaque 
tin autre homnn% soit dan* sa personne, soit dans ses biens, 
on lui dontic nur soi-ou^nie le droit de j^ierre, e*(*sl-a-dire le 
droit que nous a\ons sur les choM'S. De la ce prineipe, r|ui est 
ia formnl** de la jitsUce siricie, neminem Iwdere : cVsl la jus- 
tice commut^itive, que Grotiiis appclle/V?ciff^r<. 

L'equile ou li'^^alitf'' consist e dans Ic rapport oit la [»ro|>or- 
tion harmonique de deux ou de plitsieurs. CVst ellc qui or- 
donne de ne t>oint fatre acelui qui nous a les^s une guerre i\ 
mort, nuvis de noun contcnter de la reslilylion/'dVn uppcler ii 
d**Harbitre^, de nc pasfaire aii\ autres ee »^uel"(m ne viMidrail 
pas qii*on nous tit. LVquite conseillc sans doutc d*obeir a la 
justice stricte. Main p>ar clle-m«^me ellc ne donne rpi'un dmil 
largis riroiius laiqudlc uplitudo. La ffirnudi* en est celic'ci: 
Suum raique reddere. O^t la justice distributive, 

Rnfin le iroisieme primipr de la justice, c'est Tautorite 
d*tm superieur. Mais un Airr [k-uI ^'ire superieur par nature 
on jiar cnnvenlion. Dieu est superieur par uatuie. A 1 au- 
lorile de Dieu correspond dans I'homnie la piete, qui est le 

>isieme degre de la justice. La forinulcde (*elle sorte dcjus- 
''lice e4it le troisienn* nieinbrc de la ma\ime dllpicir: honeide 

Dans cetie pivmieii^ esquisse de ses idees, Leibniz nc pamit 
pas encore soup^^onner la question que nous 1 avons vu discn- 



244 LES TEMPS MODERNES 

Icr avec lant de force contre Puffcndorf, celle de savoir si Dicu 
est Tauleurdu droit par sa volonle, ou par sa nature. II semble 
m^me ici donncr raison a la doctrine de Hobbes, en rappor- 
tant le principe de Tlirasymaquc dans la RSpublique de Pla- 
ton : t Le juste, c'est ce qui est utile au plus fort. » 

Ce n'est que plus lard que Todieux de cette doctrine lui 
parait clairement et qu'il la repousse de toutes ses forces. On 
peut en juger par sa polemique contre Puffendorf. U y revient 
encore dans un autre traite de 1699 (1), oii, reproduisant 
toutes les objections deja conhues, il dit cxpressement : c Le 
principe du droit n'est pas dans la volonte de Dieu, mais dans 
son intelligence ; non dans sa puissance, mais dans sa sagesse. » 
II fait m^me ici un pas de plus, et il definit la justice : la bien- 
veillance, la charite du sage, benevolentia, caritas sapientis, 

Je trouve encore, dans la preface du Code diplomatique (2) 
une heureuse definition du droit naturel : t Le droit naturel, 
dit Leibniz, est une puissance morale, et Tobligation une 
necessite morale. J'appelle une puissance morale celle qui 
chez rhomme de bien fait equilibre a la puissance naturclle. » 
Mais qu'est-ce que I'liomme de bien? C'est colui qui aime tons 
les hommcs autant que la raison le pcrmet. La justice semble 
done ^tre la m^me chose que la philanlhropie, ou, commc il 
le disait tout a Ihcurc, la charite du sage. 

L'erreur de Leibniz est de confondro Irop facilement Ic droit 
et la morale : confusion que Puffendorf avait cssaye d'evilcr, 
mais sans s'cxpliquer avec assez de precision. En revanche, 
Leibniz est tres fort contre Puffendorf, contre Hobbes et contre 
les jurisconsultes, lorsqu'il etablit que le droit ne lire son ori- 
gine d'aucune puissance, pas meme de la puissance divine, 

(1) « Conciliabitur sententia eximii viri cum nostra, si per jussum 
Dei intelligatur jussum supremo) rationis, p. 273... Interim ubiathcus 
potest esse gcomctra, iUi athcus jurisconsultus esse posset {id.)... 
Hinc sequitur peifoctionem potius et pravitatem actuam intrinsecam 
quam voluiitatem Dei justitio9 fontcm esse (p. 271). Observationes de 
principio juris. (Dut. p. 270). 

(2) De Codice juris gentium diplomalico monilor. Dissert. X, xi, xii, 
XIII. (Dutens, p. 285.) 



POLITIQUE DE LEIBM2 245 

mais cpill est foiide duns lii raison dc Dk*u et siir la naiiire 
Illume (les choses. 

La politique i>e Leibmz. — Les ideen politiqiies de Leibniz (1) 
ne so irouvenl cxinimees niille pari (rime maiiiore dogma- 
tit|ue: il faiil se ronleiiler dindicalions, furl iioinbiruses il esl 
\Tai, qur 1 oa recueille dans sa correspondanre h dims ses 
opusi'utes. G*s indiraiions ne eoneordent pas lonjours entre 
dies: poiir en appreeier la porlee, on doil tenir coniple des 
elrconstancc*s parilculieres dans lesquelles Leibniz a eerii. 

On peul disilnj^inM* deux lendanees prineipales. TanliU 
Lribuiz snbordonne S(^s idees politiqnes aiix inter els religieux, 
fanlol il l*'S Hi'*jjai'iv. II eonsidiTe d abrinl la ehrerienle eoninic 
fai^int irn sen I grand corps, dont le pape esr le ebef spirituel, 
rl i'enij»en*ur I*' ehef leoiporel : t^elni-ei a le |ias snr lous les 
aulres souve rains ; il est Tavoeat de i'figlise, et Leibniz detinit 
mtm sa mission : « fmperalorin est ad beadimiinem veram 
homines ilucere, » Le premier devoii' dii pa|je esl d'exhorler 
lousiesi*breriensa Lnnfon eontn' les barbares et !es infideles; 
eeliii lie remjierenr de njf^ler les Tures bors de TEurope a 
Taide de lous les ehreliens el d'elablir snr la lerre eniiere Ic 
regne de la vraie foi. 

Aprt** les vicioires de rAulricbe sur les Tnres, qnand Ic 
danger n'eM plus |>n\s8ant, Jes idi^s politiqnes dc Leibniz 
Mtemblent perdn^ eetle eonlrur r**ligiriise» et il se sonvient plu- 
tAl de l*!aton el d'Aristoie. • Le but de la srienre poliliqne, 
t*iTil-iI en ITOl, a I'egard des formes des repnblj{|nes, dtjil 
lire de faift! flc*uHr Lcrmpire de la raison. Le but dc la monar- 
rliie est de faire rrgner iin ln*roH dune eminenle sagesse el 
vertu, lei que voslre lt«»y da pr»'*senl (<inillaunie III). Lc but 
de rartsloenuie esl tie donner le ponvernement aux plus sages 
et aux plus extRTls, Lc but d** la denrorralie ou politique esl 
de faireconvt^nir b»s penpU^s nu^nies de eequi esl lenr bien* Et 



(1) Nouti iJLnuiiti Tamttystj de la pulilique do Lcibtijz h I'obligeancd 
de M. t^vy*Brukl, prore-<iHcur An pliita^ophio et aiil«ur dune lliede 



246 LES TEMPS MODERXES 

sll y avail tout k la fois un g^rand heros, des senateurs tres 
sages, ct des citoyens tr^s raisonnables, ccla ferait le melange 
des trois formes. Le pouvoir arbitraire est ce qui est directe- 
ment oppose a Tempire de la raison. Mais il faut savoir que ce 
pouvoir arbitraire se peut trouvernon seulement danslesrois, 
mais encore dans les assemblees, lorsque les cabales et les 
animosites y prevalent a la raison Quand on aime la veri- 
table liberie, on n^esl pas trop republicain pour cela, puisque 
la liberie raisonnable se trouve plus assuree lorsque le Roy et 
les assemblees sont li^es par dc bonnes lois, que lorsque le 
pouvoir arbitraire est dans la multitude (1). » 

On voil assez que Leibniz ne prefere pas la forme du gou- 
vememenl democratique : il aimerait mieux Tune des deux 
autres (2). II n*est cependant pas partisan du pouvoir absolu 
d'un roi, si ce pouvoir doit ^ire sans limite et sans frein d'au- 
cune sorte : il dit ^ plusieurs reprises que les princes qui 
abusent de leur pouvoir sur leurs sujets ne sont jamais k 
Tabri du poignard d*un assassin. Bien mieux, il admet jusqu'a 
un certain point le droit d 'insurrection : c J'ay coustume de 
dire qu'il serait bon que les princes fussent persuades que 
les peuples ont droit de leur resistor, et qu'au conti*aire les 
peuples fussent persuades de I'obeissance passive. Cependant 
je suis assez du sentiment de Grotius, et je crois que regu- 
li^rement on doit obeir (3). » Les nations ne sont pas obligees 
de se laisser miner par le caprice et la mechancele d'un scul. 
Cependant il ne faut point venir a la resistance que lorsque 
les choses sont venues h de grandes extremiLes (4). Leibniz 
est evidemment pr^ccupd, dans ces lettres, par la pensee de 
la revolution qui a renvers^ Jacques II, par la necessile de 
legitimer r^tablissement de Guillaume d'Orange, el apres lui 
Tavenement possible de la maison de Hanovre au trdne d'An- 
gleterre. 

(1) Lettres de juillot 1701. fedit. de Klopp (1863), VIII, 266-70. 

(2) G. Kloi)p. VI, 220-226, Einige patriolUche Gedanken, 

(3) Lettres k lk)inebourg, nov. 1695. Klopp, VII, 119). 

(4) Lettre & Burnet de Kemmey, 26 mars 1706. Klopp, IX, 217. 



POLITigiK DK LIJBNIZ 247 

Quel est done le veritable fandemont de r£tal f 

Avant hmi, la veriu el k crainie de Dieu {Tugend und GoU 
trnfurchi (I). La vedle el le bien f>oljlif|iios eonsislent dans 
une hannonie qui fait qiie, ehaeun se lenani a na |»kiee el s'ae- 
quiuanl de la foiiflion qid lui est propiv, ruuilt^ vivaiile du 
louiselrouverealis6e par eelle variele m^nie i;2). Parexoraple, 
line inonarchir bu-n reglc^e, rmt4'*r«^l du prhire ne se 
are pas dc I inli'irl ilf' s«'s siijt't.s. Ik', soiir que la pnlilique 
nurait fton veritable prinripe dans la morale. On reeonnail dans 
eetie fireoceupaiion de thartnonit* nne des idees niaitresses de 
ta philosophie de Leibniz. 

Enfln Leibniz senible avoir eu tin pressentiinentassez net de 
rfilat modeme. Dc\ja, dans le monumpnl qu'il eleve a la me- 
nioin* du tbie Jtnin-Fredrrie de Hanovn% son proterteur el 
son malt re, il expose avee bfiuicoup de force les mertlt's par 
lesquels un prinec doit Juslifier le hasard de sa naissanee el 
tons les devoir* qu'il est strieremenl obligt^ de reinplir. En 
1705 il^H'Hl : « Ma diUnilion de TEstat ou de ee que ehoz les 
Uitins on appelle liespubfica est: que eVsl une j;rande societe 
dont le bill est la st'Ur**lt^ commune, llserait bt souhailer qn*on 
(11*11 proeiirer an\ hnruiiH's (jn^^lque rliose de plus que la sen* 
rc*le, il se;avoir le l*onheuri el on <loil sW appliqner : mais du 
inoifH ki senrelt^esi esseniiede, el sans eela le biencesse (3) ». 
iVous ne i^ommes pkis bien loin iei du contrat social, 

Dautre part Leibniz a louj(»urs beaucoup insiste sur le Me 
^conomiquc du j^oiivcnri'incnl, qui diiil favnriser le commerce 
et rindustrie, prohiber la sortie dcsinatieres premieres, meltre 
de» droits sur les pnHluiis ctrangers» etc. 11 veul m*^me que 
Ion oonlniigiie lous les tnendiants el vaj^abonds a travailkr 
pourgagner an moins leur vie : il conseilledetabltr dessorles 
d'alelier^ natioafiux pour les ouvrier?* qui se irouveraienl sans 



(t) Klopp, vn. 221). 

ft) Cent li pre^qtie lexlyellement la docirtne de Platoa ; voir i. !» 
p, m. 
(3) Exirul d uao leliro d M. de P&taiteau. RIopp, IX, 142, 



248 LES TEMPS MODERNES 

ouvrage. Enfin il indique une idee chere aux socialistes d'fital 
en Allcmagne, et presque realisee par M. de Bismarck : C*est 
un projet de caisse d'assurance centre les desastres et les 
accidents. L*£tat est assimile a une compagnie dont tons les 
membres sont solidaires : le goftvernement aura la garde de 
cette caisse et ne devra toucher a cet argent sous aucun pr6- 
texte (1). II est i croire d*apres cela que le socialisme d*£tat 
n*eut pas trop effraye Leibniz (2). 

II est tres probable, scion la remarque de M. Pfleiderer (3), 
que rideal politique de Leibniz a ete a peu prfes realise par le 
t despotisme ^claire » du xvui® siecle, dont Frederic II a donne 
le modele. Pouvoir absolu du prince, mais a condition que ce 
pouvoir soit employe tout entier au bien de r£tat, dont le 
prince lui-m^me n*est que le premier serviteur. Gette idee de 
rfitat qui est la fin supreme, Selbstzwecky cette idee qui ex- 
plique le developpement historique de la politique prussienne, 
et dont Hegel fera plus tard le piincipe mc^me de sa philo- 
sophic politique, est deja dans Leibniz. 

Spinoza. — Entre la doctrine de Hobbes, qui fonde le droit 
sur la force, et la doctrine de Grotius et de Leibniz, qui le 
fonde sur la loi nalurelle, se place une doctrine inlermcdiaire 
qui essaye de concilier Tune et I'autre, en considerant rhomnie 
successivcment sous ces deux aspects, et en partant du droit 
de la force pour s'elever au droit de la raison. Telle est la 
politique de Spinoza, travaillee, comme sa melhaphysique, par 
une contradiction interieure, et qui ne reussit pas toujours, 
malgre les efforts du genie le plus subtil, a concilier ces deux 

(1) Assecuramen, Klopp, VI, 231. 

(2) Dans I'analyse de manuscrits allcmands inodits do Leibniz, 
publiee par M. Biedcrmann ( VVci7dr/»a«'« Deutsche Monatshefte, juiUet 
1882), nous fcrouvons des extmits qui sont tout k fait inspires pap 
rid^e du socialisme d'etat. Leibniz propose la creation d'ateliers 
nationaux (Grosse Staten), ou travaillcront, en ^change d'un salaire 
Axe, les ouvriers, « en causant gaiemcnt ». Un des avantages de 
cette organisation sera que « les riches n^gociants n'exploiteront 
plus les pauvres travailleurs ». (Em. Gruelier, Hisloire des doctrines 
littiraires en Mlemagne, torn. I, ch. vi, p. 276). 

(3) Leibniz als Patriot, etc., p. 429. 



SPLNOZA 219 

principles. Les tk^iix priiiripaux vrvUs de Spinoza siir la poli- 
liqiic sonl : le Tractaim theologico-politicm (l(iG3), fl le 
7rnctaf(is polHtcn^, pacu tluns li'S Opera posf h tuna {Will) \ 
sans atiblier VEihique l\ lLic|uellc il fiuit laujours revenir pour 
rirMeHi^eiice des prindpes (I). 

Spinoza conniK'ure son Trm-iahm poHtirm par des niaxi- 
mvs qui ra|*p<*lli'nl relics tie ^farhiavel {'2) : t ljL'siiliiloso|i!ies, 
dil-il, oni 1 luibiiiidr di* ronei'Vtdr k'S liuiiinies, nun l<'ls (ju'ils 
)filt niais tels quils dt^vraicnl elre: ils prennent la satire pour 
'^Ae la morale, el, lorsqu'ils drrrivent des refniblftjues, ils se 
fcMgeni des eliiineres el des iilo[iies sans aucun rapporl avec 
la realile* Les politifiues, au eoiilraire, jastriiils par Texp^- 
rienee el eonnaisi^ant la enrropiion hnoiaiiie, en eusi*i*,manl les 
pratiques qne riJ!^ij(e leu r a apprises, soulevenl eonLi'e eux 
les lhet*lii^'it»ns, qui se li^L;ureiit qiw les allaires fUibliqiies doi- 
vent elre iratlees selon les |)rincipi^s de la pieleprivee, Ct*pen- 
dani on ne |M'nl nierqu'ils ne reussisseni b(^au(^ou|> mieux que 
les pliilosoplies ; ear, n ayanl |Mmr guide que Texperienee, ils 
ne diM!nl rien qui soil en contradielion avec Ttisage el la 
realili*. t 

Ouanl a lui, son intention, en s'aptdiquant a la politique, 
eM de ne Hen avanct^r qui ne soil eoiiliiine [nir la j>ratique et 
rii&age« detudier les eho»es polili(|Lies avee la nn'^rnt* lil>erte 
dVsprit que les nialhrniati*|ues. II ne s'aj;:il pniut de railler, 
tie deplorer, d'inveetiver les actions liuniaiues, niais de les 
eomprtmdrts. Les passions ne doiveul pas (^tre eonsiderees 
comiDe des vices, mais eoninie des proprietes de la nnttui^ 



(I) Sur SptDoxa., con^uUcr, ouirc lea Mi lions connues de P&ulu^, da 
de Gfrcsrer ct Uy tituder, la {^r&ndc 6diltoo publiee 4 roccas^idn du 
eenten/uro dc 8pinu/,a, par MM- Van Vlolcn <*t Land, 2 vol. 1882, — 
F. Pollu^'k, Splnaia, hiu life and phihtophff ; l^ndon, 18«(), c. x cl xi. 
— Phttoiifph. MatMithefte, xii. 5« mik-te da Opitz 4|ui rfipproche !a 
morale de Spmoi^a do cellu de Hub be a* — Viert, f. mii^mchnffhche 
Pkihmiphfe, 1882 arL de Tuoui*:* wiir Sjiinoia. — Voir crtltn la tra* 
duciion francAft**? d'Kni, 8ai*>40t, 2' Mit. 3 vol. Parin, 18(50, et Vlntro- 
ducihn eriUqH^ pubUcc n4por6niciit (kn-ti*, i860). 



250 LES TEMPS MODERNES 

humaine : elles lui appartiennent comme le froid , le chaud, la 
temp^te et le lonnerre appartiennent a la nature de Tair. Ce 
gont dcs inconvenients, mais des inconvenients qui ont leurs 
causes n^cessaires et que nous devons essayer de comprendre 
par leurs causes (1). 

La puissance par laquelle les choses naturelles sont et con- 
tinuent k 6tre n'est autre chose que la puissance m^me de 
Dieu. Or, Dieu poss^dc un droit souverain sur toutes choses ; 
et ce droit, c*est sa puissance m^me, consideree comme abso- 
lument libre de tout obstacle. 11 suit de la que chaque chose 
naturelle a autant de droit qu'elle a de puissance ; car sa puis- 
sance n'est qu'une portion de la puissance de Dieu, et elle parti- 
cipe au droit souverain de Dieu, en proportion m^me de la 
puissance qu'elle possede. Par le droit naturel, 11 faut done 
^tendre les lois de la nature de chaque individu, selon les- 
quelles 11 est determine^^&ister et ^ agir d*une mani^re par- 
ticuli^re. Ainsi, les pm^ons sont naturellement faits pour 
nager ; les plus grands sont faits pour manger les plus petits ; 
par consequent, en vertu du droit naturel, tous les poissons 
nagent ct les plus gros mangent les plus petits (2). 

Voici done le premier principedu droit naturel, selon Spinoza : 
le droit s'etend Jusqu'oii s'etend la puissance. Appliquons ce 
principe a I'homme. S'il etait determine par la nature a n'obeir 
qu*a la raison, son droit se mesurerait par la puissance de la 
raison : mais puisque la nature Ta determine a obeir h la pas- 
sion plus qu'a la raison, son droit, qui n*est qu une portion de 
la puissance de la nature, doit se mesurer non par la raison, 
mais par Tinstinct qu'il a de se conserver. En un mot, il n'est 
qu*une portion de la nature, et les passions qui le deteimi- 
nent ^ agir ne sont que des effets de la nature m^me. Et il n'y 
a pas a distinguer entre les hommes raisonnables et les fous, 
les bons et les mechants. Tous, quand lis agissent, obeissent a 
leur nature, laquelle n'est qu'une partie de la nature univer- 

(1) Tract, politic, c. i, S 4, et Eth., part. Ill, preface. 

(2) Tract. politiCf.G, u, S 3; et Tlieol, polit,, c. xvi. 



SPINOZA 251 

selle; lis ont lous le droit *ragir eomme bon kuir sembic ot 
d'liUer oil leur inleret Ics piiussc, car ils ne fonl rum qu'en 
vonii de [gut puissance naturelle, el par consequenl de leur 
dioil (1). 

Qiieli|ues-uiis se representent rkoiiiiiie eomme i un (*mpire 
dans un I'nipire (2) », comme ayanl ele cree par Dieu lelle- 
ment indepondanl qu1I a une puissaiin* uhsolnede so dc't(«rnd- 
nrrel de l»u*n usi'r dr sii laisun. Muis l"t*\p(Vrii'or'i* |>rouviM|ii'iJ 
n'esl pas plus en nolr*' pouvoii' d'avoir lesfiril sain qne le 
rfi>fir s;iin« Car si cela elail rii notrt> puissance, loul li' iiiomlc 

riisw'rail siunt'inrnt rh* h raisun, ro qui n'a pus liiMi. Trakit 
ma quemqne voluplns. ¥A vi\ rllcl, si riionjnie eUdl vnihiK'nl 
libre, il ne Sf i^onduiriiil qm^ p:ir la i"rison : cVsl co que 

tiii*ac<"rtrd(*ra fjuiriinque iw roufoiid [»us la lilHTl(i el la eonlin- 
mvv. La lilK*rle csl une fM'rfrrliuu, v\ Tim puissance iiVsL pas 
b libcrlt^ II ii\*st done point t^ri la puissaufe do riiomiue 
d^obrir tijujnurs a la raison el de resistor ;ui\ impulsions de 
Kon appelit el de la passion. D'on il suit (pie I'lioiurue esl 
dans son droit, lorsquH obeit aux inouv(*nients de liippe- 
Ut et de la passion. Va\ nn inolf dans Feial nainrel, t'homme 

^©"esl piis plus otillgi* (le vivn* sous la loi de la raison, (jn'un 
Dhai stdun h's lois di* la uatun^ du lion (iJ), 

• It suit de CCS prineipes^dil Spinoza (nouscitons expre.sse- 
mvn\ ces paroles rfnnfjnjnables), tfue le droit naiurel n iiUerdit 
i|ue ce que persotuu' i\v desire el ee que [M-rsofuie ne pi'uL 11 ne 
defend done iti les rivalites, ni Irs haines, ni la calere, ui la 
rusc% ni rien de ee <iue eonseille la jiassion. El eela n'a rien 
dVtonnant, eiirhi nature ifesl pas renfernn'^t* dans les lois de la 
raison liuni:iini' qui n ont rufqiori qn a lutilite et a la conser- 
valton de rhomme : maiii ellcK m* conqK)senl d'une inrinile de 
lois relaUves i^ I ordreefernel de la nature dont rhomme n'esl 
qa^tme parceltc. l>oue, tout cequi nous parail ridieul(% absurde 

(1) fracl. p&lit,, c, n, S 5; et Theol, palit., c. xvi, 

(?| /jiip«riifiii in imperii, Eth., part. HI, itr^t, ; Trael^ poHi.^ c« U» $7' 

(3) Trael. thiol. poHL^ c, xvi ; ci Tr^ei, poUL^ c. n, % 7. 



252 LES TEMPS MODERNES 

ou mauvais dans la nature , ne nous parait lei que parce que 
nous ne voyons les choses que d'un c6te, et que nous voulons 
tout regler d'apres les preceptes de notre propre raison, quoi- 
que cette action que notre nature appelle mauvaise ne le 
soitpas au point de vue de Vordre et de la nature univer- 
selle (1). > 

Ces principes conduisent ^ des propositions absolument 
identiques a celles de Hobbes. Dans I'empire de la nature, 
chacun a le droit de convoiter tout ce qui lui est utile : il a 
done droit sur toutes choses ; il a le droit de s'appropricr ce 
qu'il convoite par toiis les moyens possibles, et il est le seul 
juge de ces moyens. Enfin, tons les hommes, ayant le meme 
droit et obeissant tons aux m^mes passions, sont natui*elle- 
ment ennemis ; et par consequent Tetat de nature est Tetat 
de guerre (2). 

Mais rhonune ne vit pas seulement sous la loi de la na- 
ture ; il vit sous celle de la raison. 

Par la loi de nature, rhomme obeit aux lois generales des 
choses ; par la raison, il obeit aux lois de sa nature propre, 
car il est un 6trc raisonnable, dont Tessence la plus haute 
consiste dans les iddes adequates, e'est-a-dire dans les idecs 
vraies. Or, la raison consultee lui apprend que ce qu'il y a de 
plus utile pour Thomme c'est la societe de rhomme, que la paix 
vaut micux que la guerre, I'amour que la hainc. Voili ce que 
la raison dita tons les hommcs; et si elle etait assez puissante, 
ils n'auraient besoin que ,de la consulter pour savoir ce qui 
leur est mcilleur, et ils renonceraient volontairemcnt au droit 
naturel pour se soumettre au joug salutaire de la veilu. Mais 
la nature est toujours li qui commande a Thommc de chei*cher 
son bien aux dcpens d'autrui, de satisfaire tons sos desirs et 
de n'eviter un mal que dans la crainte d'un mal plus grand. 
Aussi les hommes n'auraient aucunesecuritc, s'ils n'opposaient 
pas a ceux qui voudraient violer la paix des obstacles tels que 

(I) Tract, polil., c. ii, S 8. 

^2j It?., S 14, et Tfi^oL poUL, c. xvi. 



SPINOZA 253 

ceusi-cl cusscni plus dlnttTrf^'l a robserver qu*u renfrcindre. 
Cesi ec que font lt*s liuiiiiiios f n ccdiinl k la sooitUe enlierc 
Icur puissimce el par lu lueme lour droit. Or rr droit, nous 
Tavons vu, est alisolu (I), Done le [Kuivoir de la sodeie ou dc 
r£lal est ubsolu. 

Ccpendant, lout eu reconnaissaul la souverainele absolue 

de rEtiil, S|iim)/a essaye ou nivnw li*nips de faire la pari des 

dmiis des sujels. Selou lui, la fui de. 1 Kiat n esl pas Feselu- 

vage, mais la libeile. En eOet, la fiu de I'fiial est de Mw vivre 

les honmies eii eoufordi* v{ eu pai\, dans la jusliee el la e!iarile, 

de leur insfurer ranunir au lieu de la haiue^ eulln, de les placer 

I SOUS le gouvenieoiinl dv la i aison ^ priucipe de la liberie* 

L*£uilr eu prineipe, ((uoicpie arnie de la souveraiuete absolue, 

exisle done jHUir assurer la lilu'rle des fitoyt'iis. 11 t-si ecrlain 

que le S4juvenun pent user de son droit absolu d uue manierc 

eilrarjgsinle el violenie ; il peuHravailler dans son iutenH* et 

non dans eelui des sujets, en uu mot ^ mainlruir letat de 

nuluri' au lieu de petal de raisoit. C'esl sou droit, poinqu it a 

line puiHsance abstilue. ^lais, en a^^issant ainsi, le souveraia 

diSH4>iit rftlat ; r£tal une This ebrault* el n'ayant fdus de raisim 

d'etre, la puissjiiii.e du souveraiu esl t'li dan^t-r et son droit 

conipromis ; car, luie fois reo verse, son droit passe avec sa 

puissance i\ t*elui (|ut lui succedc. On voit (pie rinter(*'t du 

souveraiu <*st tie gnuverner avee sagess«^ el justit^e. iraillems, 

CfUoiqiie speeulaliveinent ou (luisse eonsiderer le souverain 

eomme ayant droit a uu |>oiivoir abstdu, il est evident i|u en 

taitee pouvoir el [tar eonsrquenl er droii oiXlsH'ul pas. En 

effet, on ue t**'"^ iniaginrr que tliaciui eede sa puissaner loul 

entiere ; ear, a moins de g'aoe;iiil[ r loiii a fail, eeb esl absolu- "J ^^^ ' i 

inenl ini|M>^sible : eliaeun s** reserve done une eerlaine part de 

puitM^uice, el la n "serve de toules ees parts de puissanc'e el 

ir eouMHpifnt de dniit esl uiie linille el un obstacle dux e%ce$ 

di* la putssiince souvei*aine (2). 

(t) ThtoU palU.t c. XVI ; ot TratL polH., c. in et iv. 



254 LES TEMPS MOBERNES 

Ce n'esl pas que le sujet se reserve en aucnne fa^on la puis- 
sance et le droit de ne pas ag^ir selon les ordres du souverain ou 
d'agir contre ces ordres m^mes ; car ce serait la dissolution de 
la society civile. Mais ce que chacun se resei'vc, parce qu*il ne 
pent pas le ceder, c'est le pouvoir et le droit de penser ce qui 
lui plait (1). En effet, les opinions sont la propriety de chacun, 
car on ne pent faire abandon de la faculty de juger librement 
des choses selon qu*elles vous paraissent. Le voulAt-on, on ne 
pourrait pas aliener ce droit primitif de la liberty de Tesprit, 
qui est Tessence m^me de rhomme. Comme on ne pent abdi- 
quer ce droit, on ne pent y 6tre contraint. Aussi, quelque 
habilet^ que puisse employer le gouvemement, il reussira sans 
doute k modifier jusqu*^ un certain point les idees des citoyens, 
mais non jusqu'k dter le principe de la diversity et de la 
liberte des opinions. II n'y a qu*un gouvemement violent et 
d^raisonnable qui puisse refiiser aux citoyens la possession de 
leurs pens^es. Non, la fin de TEtat n'est pas de transformer les 
hommes en animaux et en automates, mais au contraire d'en 
faire des creatures raisonnables et libres. line cite ou la paix 
n'est obtenue que par Tinertie des citoyens, et oii ils sont 
conduits comme des troupeaux et n'apprcnnent qu*i servir, 
est plut6t une solitude qu'unc cite. La vraie vie dc I'homme ne 
consistc pas seulement dans la circulation du sang, mais 
dans la raison et dans la vie dc Tesprit. C'est en vertu 
d'un acte libre de Tesprit que les hommes s'associcnt ; dans 
les deliberations qui precedent la determination souveraine, 
chacun garde la libre appreciation des choses, et parle, discute, 
vote avec son libre jugement. Ost seulement pour Taction 
que rindividu est oblige ct contraint de se soumettrc, mais 
non pour ses opinions et scs idees. Creature raisonnable, il a 
le droit de parlcr, d'enseigncr et d*ecrire ce que la raison lui 
montre, pourvu qu'il le fasse sans passion ct sans colore, ou 
qu'il ne tcnde pas par ses paroles au renversement de Tfitat. 

(1) Theol. polity c. xx. 



spixozA 255 

Le droit de penser poul dom: alhT jusiiue-la, imiis jiLsqmsla 
seulemetil oh i\ dcvioiiiirait un aclt^ de rebellion. Par i^xi'iiiple, 
si tin ciloyeii ne trouvc p>as line loi juste, il a droit tie le 
penser el de le dins '"^iiis^ ^i li< coiidition d'obeir a la loi qu'il 
desapprouve» de ne pas eiilrainer Res conciloyens i la deso- 
b^msinee, el de m* |ias essayer d'ahrnger !i*s hm, ee qui 
n'appariient qu'au uiagistral. Ik' meme, loulf* |*arole qui porle 
avec elle la neguiioii tlu paete social est coupahle el doit i^tre 
inlerdile* Mais ii part ees luuiles que le souvendu d**lermiiie, 
i5l qui doivenl varier selon la nature des jM'Uples el des eireon- 
iltaneeii, un Elat bien <H»nslilue, un ^aiiivernenient nnxlere doit 
Iai»«er une pleine Ubrrte de [lenser sur les choses de 
speeulation. G*tle liberie aura sans donle des ineonvenients. 
Mais quelle ehose n en a jiaB ? Lt'S tlals ne sonl-ils pas obliges 
de (olcrer certains viees, tels que la jalousie^ Favariec^ et 
mille passions tres dangeureuses? Et il ne lolererait pas la 
liberie qui est une veriu (1)1 

Spinoza, interroge par un de ses amis sur les ditlerences de 
m^illinions et de relies tie llobbe«4» riq^ond : t G' qui distill* 
gue ma polilJ<pie de eeile de Hobbes, e'est que jf eonnerve le 
droit naturel, nu' me dans leiat eivil, et (|ue je naecorde de 
droit au Houveniin sur let^ sujeu que Hidon la mesure de sa 
puiHftancc {2)* • Kar eille gi*ave reelilieation, Spinosa pnul 
faire U la Utjerte une plus grande part que Hobbes ; et il est 
certain (|uil s'vn h4*n d'unr nianieri^ in\s habib* [Huir delrndrc 
la liberie de la peii&ee* Maisi m le droi^ nest autre chose que la 
pttijfci^nee, c\*M-a-ilire la fonv, et si re droit subniste dans 
Tetal civil comine dans letal naturel^ on ne voit plu^ <|uelle 
pent i^tre la difTeivnee de vxt^ deux etats, I'aurai le droit de 
loot faiiH* conim i'fttat, u je le |m'UX, eomme rtlat aui'a le 
droit de tout faire centre inoi« &1I le pent* Mats nyaut un tel 
droit eoiure T^tat, je I'ai en ineine temps conlre tons les mem- 
brcs de T^lat, et par conser]uenl Tetat de guerre subsisie en 

YmU» p0liLt c. vt, S 1 



256 LES TEMPS MODERNES 

droit dans Tetat civil, aussi bien que dans letat naturel. Spi- 
noza dil que dans i'etat civil le droit naturel ne cesse pas, et 
que ce qui cesse seulement, c'esl le droit dc se rendre justice 
a soi-meme. Mais n'est-ce pas la une contradiction ? II est vrai 
que j'ai abandonne le droit de me defondre a la societe, mais 
ne suis-je pas libre de le reprendre quand je veux, pourvu que 
je le puisse, si le droit naturel subsiste encore dans Tctat civil, 
et si le droit est identique h la puissance ? 

Quelle que soit la valeur du principe par lequel Spinoza es- 
saye de se separer de Hobbes, il s'en eloigne de plus en plus 
dans les consequences de sa doctrine. Hobbes ne demande a 
r£tat que la paix. Spinoza liii demande la liberte. c Si Ton 
appelle, dit-il, du nom de paix Tesclavage, la barbarie et la 
solitude, il n'y a rien de plus miserable que la paix... La paix ne 
consiste pas seulement dans Tabsence de la guerre, mais dans 
Tunion des esprits et dans la concorde (1). » Ce qui lui parait 
le plus fatal a cette paix veritable, c'est le pouvoir d'un seul, 
ou la monarchic (2). II est ici en opposition directe avec 
Hobbes. On croit, dit-il, qu'en donnant le pouvoir a un seul 
homme, le pouvoir sera plus fort. C'est une erreur ; car un 
seul homme n'a pas la force de supporter un si grand poids. 
11 aura done des conseillers qui gouvemcront pour lui ; et ce 
gouvernement, qui passe pour absolument monarchique, est 
dans la pratique une veritable aristocratic, mais une aristocra- 
tic latcnte, et par la m^me la plus mauvaise de toutes. Ajoutez 
que le roi, enfant, malade ou vieillard, n'est roi que de nom, 
et que souvent, entralne par scs passions, il laisse le pouvoir 
entre les mains d'une courtisanc ou d'un favori. En general, la 
cite a toujours plus a craindre des citoyens que des ennemis; 
d'oii il suit que le monarque qui represente I'fitat craindra 
d*autant plus les citoyens qu'il aura plus dc pouvoir : pour sc 
garantir, il tendra continucllement des piegcs h ses sujels, 
surtout aux plus distingues. Par consequent, plus le pouvoir 

(1) Trad, polit., c. vi, S 4. 

(2) lb., ib,, vi,S5, 8. 



SPixozA 257 

Ues princes est p^ranil, plus la siuialion dcs mjHsi (\st niiscra- 
ble. Ainsi, duns 1 inieriH dtis siijois ol du monarqiK% ii fimt 
dotttirr a la monarrhii' drs liaiitcs, vt I^Hablir siirdt*s Inis f<Jii- 
dainnilalt'S (jtn* \v iiiimanpn' iic* piiissr rufrcintir**, 

Lc sysleiiie que propose Spinoza rsl une sorto dc* nioiiarchie 
rvpivs(*nlativi\ ('{ijalilaire el roiiinninislr, d'liti cararlrro asscx 
bi/arre (I), Dans t.'t*lM* espiVo di^ lUiHiairlvir, Irsol loiii cnlier, 
Irs lerres, vi iiit^iiu\ s'il rst jHJssibIc, Irs maisoiis, sont la pm- 
prielt* du chef i\v I Elai, qui Ics lunr, moyeunant un pnx 
anmicl ; cii vciiu *\r vvUv nHl(*vauf't% Ifnis l(*s rilnviMis sout 
excmpUdc loule es|>e(:c d im|iois» au uioins eu ii'iups iU" \m\, 
Lc moiiarque csi enloure d'un conseii, el c est principaleiiM^nl 

jcousd! qui doune a ce syslenie degouverniHUcnl sou racliet 
parlieulier. Les i-iloyens soiU dr visits vu un cerlaui nonibrc dc 
families^ qui rournissmt duKiiut* Iroi.s qualre on I'ifNi uwin- 
breji ; res nicndjres rcunis fbiiUL-ut lc conseil du roi, eonseil 
qui n*cst pas n*inuiic a \U% mais ivuouvcb' annurllrmrot par 
licrs, par quart tju par cinquiciur. Lr ilruit d'rliri' ajipariieut 
ail roi : c*e«l hii qui, sur les listes qui hii sont fournics par 
chaque (luuillc dv tons ses menduN\s jiarvcuus a Tage de ein- 
quatite ans, ehoisil a sa voloiHc vru\ qnil uomnie, L'oOtft^ de 
ce co!t!M'il csl (U" drIVudre Irs droits r«uidaruiTilayxdr IViiipii'e, 
de donner mux a\h Kur les atlaitvs, Le roi ne prut decider sur 
aueiiue rli<i%4% sans avoir \ms Tavis dii eonsril, C'esl aussi au 
conscil ii |irouiuI|(uer Irs decrels rovaux, *»t a sort'uner do 
raduiinistrutinn du royaume, conunc virairc du luonarque, Les 
dtoyens ne peuvenl avoir accrs aupres dn roi qur par I inier- 
mediaire du eonseih Cest lui cpii transnu^t Irs sn|q>liques ct 
toutes les demanded; cVitl a liu* <ta appartifut \r soiu d Vlever 
leA iilfi du roi. Le eonneil ne ikhiI d<*i-ider dcs allairrs dt» rfttal 
que lotis li's uirmhres tUant prrsruLs, Lrs niruihres abst-nls 
doiveiU SI* fairt' reuiplaror. hi couscil csl convuque au moins 
quali\^ fois par au j>our deniandtu* des compU's au\ ministres 



i\stj. — Sciouce |>uliliqn€. 



11. — n 



258 LES TEMPS MODERNES 

de la couronnc ; en son absence, il est represcnte parcinquante 
de ses membres qui se reunissent chaqiie jour dans la chambre 
la plus proche de la chambre royale, pour s'occuper de tons 
les objets menUonnes plus haul, aTexception des- affaires nou- 
Yelles, dont il n*aura!t pas ete delibere en grand conseil. Quant 
& la justice, elle est rendue par un autre conseil compose 
exclusivement de jurisconsultes. Mais tons les arrets de ce 
nouveau conseil doivent £tre portcs au conseil superieur, on 
du moins h cette partie du conseil qui en tient la place, pour 
qu*il examine si les jugements sont exempts de partialitc. On 
peut done dire que ce conseil supreme resume le pouvoir judi- 
ciaire commc tons les autres. Quant h la religion, r£tat nc 
8*occupera ni des opinions, si ce n*est pour proscrire les sedi* 
tieuses, ni de Tedification des temples, qui sera laissee aux 
soins des fiddles de chaque culte. 

L'esprit de cette constitution imaginaire est evidemment 
dimposer des limites au pouvoir absolu. c Les rois, dit Spinoza, 
ne sont pas des dieux, mais des hommes qui se laissent souvent 
prendre par le chant de^ sir^nes. Si tout dependait de la 
Tolontc inconstante d*un scul homme, rien nc serait stable. 
Ainsi, le gouvemement monarchique doit Hvg temper^ de telle 
sorte que tout ddpende de la volonte du roi, mais que toute 
volonte du roi ne soit pas le droit. > De plus, comme un scul 
homme nc peut pas tout faire, il faut done un conseil, et un 
conseil compose d'hommes dont les intercuts prives s'accordent 
avec les intertts de tons ; et commc ils sont pris dans chaque 
famtllc en nombre 6gal, la majority est ropresenlee. II est a 
remarquer que le droit d*dlire roste entrc les mains du roi : 
c'est i ce caractire que le gouvemement doit dcrcstcr monar- 
chique. Si relection appartenait au peuple, il serait immedia- 
tement democratique. Mais le roi no pouvanl rion faire (*ontrc 
la pensde du conseil, le gouvemement est tempore, el, commc 
dirait Montesquieu, le pouvoir y arrfite le pouvoir. Une rcmar- 
que assez singuliere de Spinoza, c*est qu'il compte beaucoup 
pour mamtenir la paix dans cette sorte de gouvemement sur 



SPINOZA 



259 



cc (|HP porsonne n*y possi^dc dc^ bieiis. « Tons, dil-il, aiiront 
Ic income peril a rruindrt? 6v la gucrir ; Ions atiront Ic iiiomc 
avantage i lirep de la paix. • En fin, le droit ila* la religion est 
pnroiv tin dp een\ qiw nul lie penl iransnuilre a aulrui : c'cst 
dour enenre la line barriero eontre le dc^spoiismo. 

Spino7,a pro|>oA(> de la niAme manii'^io im systenie dc goii- 
vernement aristocralique, el it enlrepr<*ncl egalement de nous 
ciposer <ies idees siir la demoeralie, qni est, selon hii, le 
plus parfait des gonvernemenls. Mais son ouvrage est inlor- 
rompu ici. 

La dilTercnee des idee?; polil nines de Holibes el de S[niioza, 
qui [>art<*nl Tun el laufre de (nnneipes idenliciues, lieiit siir- 
loiil a la differenee de leiirs siliialions, Les eerivains b'S pins 
spiknilatifs enappaivnce ae peuveiu Vallr^nclifr eompletenienl 

I rempire den faits ; la logkiue n>sl ponr vu\ (|ii'nn msiru- 
iL Hobbes, n** en Anglelerro ei temtnn de b rrvcdnlion, 
aliaelte ;\ la niaison des Suiarls el exile pour elle, d/'fenrl sa 
propre eaiise el eelle de son mailre, en defenrbml le ponvoir 
at»fU)tu d'nn Kt*ul. Spinozii, nv a Amslerdam, thins une repu- 
blique, daiiH iin pa\s libre, donl la seenrile, la paix el ta 
grutideur se eonriliaienl avec la lihei tt* (W la ronseii*nee el la 
lilH*rle de la pens/'e, diit ehereher dans son svstrme IVxpli- 
i*ati«in et la joslifiralion dr ees fails. De la le sysleriie iinmur- 
ehtqiie de Hobbes; de la le sysli^mc demoeralnpie dc Spina/a. 
l/ori ne rraint [Kiiiii de livrer au iindtre <le IKiat la p^nse^s la 
con^teience, hi ndiginn, paree t\iii\ ny voil pas de jVmiIs pour 
lies propre?i diH-irines, et (pi il espere meiiie leiir assurer p;ir 
Ih le nuuio[Mde de reuseigneinenl. l/anlr<*, libre i>ensenr en 
religion, defentl nvee passion b eause de la liberie dv peiiser, 

Blals, iudr*[tetidatinuiMit *\v ees causes ley les personnf*fle«, 
qui fonl devier I'uu de I'auire Spiiio/.a el llobbes, malgnS 
ndentite de (|ucd(p]es-uus de bnirs prinr'i(K*s. il y a one eausc 
phiH elevee eneiire, e'esl la diftV-renee nuHiie rle leur philoso- 
phies Oil ne fM^ui nier. en edei^ qu'il ii'y ail, duns la lueiaphy- 
siqtie dc Sptnosau uii (Tiluin prineipe t\v grandeur el de 



260 LES TEMPS MODERNES 

dignitc qui manque cnliercmenl a la melaphysique de Hobbcs. 
L'hommc n'esl pas seulemenl une partie de la nature, il est 
une partie de la Divinile. Par la portion la plus clevee de 
son etre, par la raison, il se rattache a la nature de Dieu ; la 
raison, c'est-a-dire rinielligence des clioses, est la liberie, la 
vertu, la perfection de riiomme. Or, le fond de la raison, c'est 
I'idee de Dieu ; I'idee de Dieu est necessairement accompagnee 
de I'ainour de Dieu. Comprendre Dieu et Taimer, voila la fin 
de la nature humaine et Tessence de la raison. Ce grand cole 
du spinoxisme sauve sa politique des exces dans lesquels 
Hobbes esttombe. L'fitat ayant pour but, selon Spinoza, de 
remplacer les lois de la nature par les lois de la raison, a par 
cela m^me pour objet et pour fin la liberte ; et la veritable 
paix n'est point une servitude, mais une Concorde. Ainsi, le 
liberalisme de Spinoza a son principe dans sa metaphysique, 
^ussi bien que son absolutisme. Mais ici la contradiction 
radlcale inherente a son systeme corrompt encore sa poli- 
tique. La loi de nature, c'est-a-dirc la loi de la force et de la 
guerre, loi legitime, puisqu'cUe resulle de Tessence meme 
des choses, est encore la loi de Vt^Uxt, L'£tal,arme dun pou- 
voir absolu, doit la liberte aux sujels, el, en meme temps, il a 
le droit de la leur ravir. « J'accorde bien, dit-il, que I'filal a le 
droit de gouverner avec la plus excessive violence, el d'en- 
voyer, pour les causes les plus legeres, les ciloyens a la morl ; 
mais tout le monde niera qu'un gouvernement qui prend 
conseil de la raison puisse accomplir de tels acles (I). » Ainsi 
la tyrannic est legitime ; mais elJe n'est pas I'aisonnable ; 
reserve bien insuflisante contre le despotisme, qui n'est pas 
embarrasse de trouver des raisons pour toules les oppressions 
et tons les abus. 

(1) Th^oL polU.,c, XX. 



NOTE 261 

NcJTK. — Pour on lijiir avoi' 1(> dr-oit naturel, coiisiih^ri* 
ioniine srienre distiiiclo, [vsumons rapidnnonl Hiisloire de 
n-ll»» srif^nri' d(*[niis riidrudorf, Li* win- sierli^ nous vi\ |»n»- 
Hi*mcni uiie tbnm' plus uulitaiil** vi plus imrdit* sous la 
plume (les philosofilirs; m;us on ne prul nirr quo IVnsei^e- 
mrul didui*lii|iie vi llmmqiu' n nil br:iu<*oyp n>utnbno ;ui 
dt''Vi'1o[)|KMiioiit do ros idn's. Nous roncontions d'aljord en 
AlJciimgne Christian Thoin:»sius <|iii siitvii d'ul>ord los Iracos 
do hufFondorr dans ses Instilutiotiesjurisprudenhw (Uvittw in 
(/Uihm fumhfmt^nta jitris natn raits seruntlttm fufpothpHes 
lUiffeudorfn demotiHtrantur (Hullo 170'?). II dr^fenrlail alors 
\vs doolriuoiido PuHoiuiorf oonlro los objoolions du prufosscnr 
Alborti i\v Lt'i(»siok, Plus lard, il oiiira dans uno voio uouvolle 
ot plus originalo on disiinguant lo |ironiiri% ri avant KatU, los 
prinripo^ du droit ol los priuoipc^s do la vorlu {fundamenta 
juris fmiurttli:f ex senxii romtnuni deducM (Hallo 1705). he 
i*^*li*bre ilisolplo tie Loibin/, CIl Wolf, s'ost o^^alomoni beau- 
ooup iiKTupo «lo droit naiurri ; on cito do Ini jdusiuurs iiu- 
vragi*^ sur collo matiore: Jm naUtrie melhodo srimlifirH per- 
iractntum (loipsiok, ITiO, 8 vol. in-L); Jus (jenthtm meihodo 
Mcienttf, perlr, (HalL 1750, in-*); fttHtitiitione.'i jnrh mitunif 
ft (gen (imn {\hi\k\ 1745); Wolf faisait roposor lo droit Mir le 
devoir. Tout devoir suppose un droit : oe *|ue je dois, je ie 
puis. 11 sVsl oooup*'" aussi do |Kdili(pio : Phifosophia* civilht 
sfu poHlinr par(i*s \\\ rodigo par sun disoipk* llamivius; 
oelle poliiicfuo osi d'aillours suns auouno ori^'inaliio. (Voir 
Tanalysf* dans Kruosl Hrirdiold, ffftndhttrh df*r Ccsrfnvhk' de 
rhiiomphie, I8;'IL loui. II, p. Wi, il Bnlilo, Hist, tie ia 
phiimophie modrrne, Ciuii. IV, Irad, fr, p, 556). Olons eneore 
piurmi les auteurs do dri»it naluri I los |*Jus (*onnus : Burla- 
maipn\ i\v Gonovo, Principrs de droit nnttiref, ini, (irnovo, 
17 'i 7; Prinripex du droit potitii/ite 1751 ; Prinripes du droit 
Hit turf I tt poiififpie ; rouuioii ilos lUuix pri*ot*donls, 1763, Cc?s 
ouvrajjOis su|isluntioIs« roiuarquablrs j>ar la olarlo, no prosen- 
lent au(*une UUh' nonvo ri i»iJ|;inalo. — Vattol, snporieur a 



262 LES TEMPS MODERNES 

Burlamaqui pour Tetendue et la force de Tesprit, est devenu 
line veritable autorite poiir le droit des gens : son livre le 
Droit des gens, ou principes de la lot natxirelle appliquee a 
la conduite des nations (NeufchAtel 1756) est aussi souvent 
cite que celui de Grotius. Voir encore sur ces matieres la PAt- 
losophie du droit de Lerminier, et Ahrens, Philosophie du 
droit (Paris, 1838, et Bruxelles, 1840). 



CHAPITRE IV 

FRANCE 



BOSSUET RT FfiNELON. 

|hoDini^s d'foal: Ricbelii^u, l*» canlioal di* Hetz* — Les phitosophes : 
carles et Pasci*!. — Po]ili<[ue xiii'ive : liossuet, DitTi'Terxce tie ses 
|irlnci|)es pt ile rpu\ iIp Hohlu^s. Di>^cussit>n dt* hi souveraiivett^ iju 
fHfiiple. Ik* re>i'bv:i^«». II<K'tHr»»' 4I11 drtiil ilivm, Disliprtinn enirm le 
pouvotr uti^olii el \e [imnmr ailiilntin*. — Ju^innenl de BossueL sur 
b rt* vol 11 lie) I) d\U»^l<*lrri«% !sur 1;i rr-|vubU(]iie roinujiie, sur le poll voir 
du p2i|itt an t4fiiipnr(.d. ^- F4Mit*ltin. Dcii'tnrie dii dn^it dlvtrL Hr'*riMliti^ 
d<?* courufitifs asshuiloe ii rhtTi'dili' iJcs lern^s. DilfiTr'ures dt» Ffiudtitt 
1*1 de Bos^iiii't : /<* Tfh'uinqH*'. Liiitilcs de raulndt«' r<n;il»*. liuiivenie- 
lut'iil tiHxle. Pluns [u>liLi«[ues de Fcuulon. — Vuubuii : La Dime rttifatt*^ 

L'\n^U*{inTc vi b HoUaiide soul, ;iu xvii* sict.'k% le tlieillre 
ou liittcnt H U'iomph(*iit les princi|K's libiTaiix. Ln France, au 
fonlrain*. qui «^Uiil an slMc (rn'-crdi'iil Tcrolr dela dthiion-aUc 
tiiodi'mf, M'iul>li% au sm-lv siiivaiit, avoir eatirremi'iil dcnup- 
pri< Ivik tianlif'S dortririrH ilr la iJorli*' i'l irHylMit Lai)giii*L 
Faiigtii^e dm lerriblcs commotions sase*iir»cs par le condit des 
tC(m?»cii-nccs, oublicusc inrtiir dc si'S vicillcs iradiiifJits um(o- 
BralitjiM^H I'l parlt^uirntain's, i*\W adopto av<'i' uiic fi*t sincvrc, 
ei i|iii u'eiit {Ki% saii!i gciiiidcur^ Ir priiicipi* du pouvoir ubsolu 
rc'levV^ par Fidt'e rpligieusc vi par Ir priiirijM* du dnnl divin. 
Bossuct esi I apoirr il<* iH*Ke foi nioiiarclutjuc, quoii iir doil 
pa.H confondre sums doute avcc uii Hcrvilismt* ^rossicr, quoi- 
quelle puUiie coudiiii e aux iiicrues consnpicuces, 

II no parait pa^ du rvsw qur I«'h fondau^urs du pouvoir 
abnolu c'li Kinun'i* hi' soktit licuucoup preoccupcsi da droit 



264 LES TEMPS MODERNES 

sacre dont Bossucl invcslit les couronnes. Lo grand minisfre, 
qui a plus que qui que cc soil conlribue a rendre absolue la 
monaiThic franraisc, nc fait jamais allusion au droit divin ; el 
dans ses ecrils, Tabsolutisnie se presenle, sans trop de scru- 
pules, sous la forme du dcspotisme pur (1). Ce qui caraclerise 
en elfet le gouvcmement despotique, c'est d'(^tre hostile a la 
diffusion des lettres et de Tinstruction ; c'est de se defier de 
tous les pouvoirs moycns; c'est de trailer le peuple avec 
mepris comme une bdle de somme, tout en le protegeant 
contre les grands. Or, chacun de ces caracteres se rencontre 
dans le Testament politique de Richelieu (2). 

Le cardinal de Richelieu. — Rien de plus curieux que I'opi- 
nion de Richelieu sur le developpement des lettres dans le 
royaume. II avoue que c'est un ornement indispensable dans un 
filat; mais il pense< qu'elles nedoiventpas etreindifferemment 
enseignees a tout le monde.,, Le commerce des lettres rempli- 
rait la France de chicaneurs plus propres a miner les families 
particuli^res et a troublcr le repos public qu'a procurer aucun 
bicn aux £tats... Si les lettres etaient/)ro/*awees a toutes sortes 
d'esprits, on veiTait/)/M5 de genscapables de former des doutes 
que de les resoudre, C'est en cette consideration que l(»s 
politiques veulent en un fitat bien regie plus de mnitres ds 
arts mecaniques que des maitres es arts liberaux jmur 
enseigner les lettres (3). » 

(1) 11 a ccpendant k un haufc dep:re, comme nous I'avons rcmarque 
plus haut (1. Ill, c. II, t. 1, p. 577), le sentiment de I'honneur royal, 
et sous ce rapport il est sup^rieur tV Machiavel ; mais quant aux 
droits des hommes, Richelieu n'en avait pas une idee beaucoup 
plus 4Ievee qu'un grand vizir de Constantino])le. 

(2) Testament politique du cardinal de Richelieu, 1663. L'authenticite 
de ces Merits a 6t6 contestee par Voltaire ; mais personne aujour- 
d'hui ne doute que, sauf la question de nulactioii, Richelieu n'en 
soit le veritable auteur. Cette forme d'ecrits politiques a ete fort 
imitce depuis Richelieu. Voici les principales publications de ce 
genre : Testament politique de Colbert (la Haye, 1693), du marquis 
de Louvois (Colog, 1693), de M. de Vauban (1709), de Charles de 
Lorraine (1689), du cardinal Alberoni (1753), de mylord Brolingbroke 
(1751), du mar^chal de Belle-lsle (1761). 

(3) Ibid,, 1" part., c. i, sect. 10. 



U\ <:ari>invi. bk Rn:iiRLrKU 265 

Maehtavol, qui avuii pi'm'rrr assoz avanl dans les rcssorts 
de laconslitutitm franoise (I), caosidnail lo |>ar!emrnt r(»inrnc 
line sorto ilr jjnuvfaj' inrHlrnitmr vnlw Irs imhlrs d k' |H'iij)lt', 
vnXrv III royairle el Irs sujrls; iiMr |M»Uliqii*% qui n'liait ii;is 
sann dotito dans nes altribmions ivgnlirtvs^ inais (jiii riaii 
(Ian* resprit dr la consiilnliim, cl MTvail a U'ni|R*n*r Trxt'es 
di* rauloriti' royaie. On jM'nse birn <i!U^ Kirhrlieo n'adiiirl on 
nnrnni' nianii*n» iini* itairillv |in'*ti*nlion. II iw vi*nt pas qm 
riiuforitt* dn nn sotdlrr aur'uuc* liniiii\ ri il ri^nvnir k* parle- 
nu*nl a sa ronrlitm naliirrllr, qui rst ilc rt'ddi^c^ la jnslin*. t It 
!M»rait iin|Hissibk\ tiii-il, d'niiprilicr In mine dt^ riuilorilt? 
ruyalf , si on siihak les senlinienls de ceux qui, eUnt aussi 
ij^noranlH dans la |>raliqiie dii ^'uuvei'mmenJ dos filals qu ils 
preHuineiit Hrv savaols riaiis liHir udniinislraliun, ne sunl ni 
riipiiblcH dv ju^vv solidenient dv Unw ronduiti*, ni iiropivs u 
daniier des arrets sur le rcMirs des idluires lajbliqnes qui 
e\W*denl leiir |>i>rlee. i ('^■[)i*rid;nil, en t-Iaij^riinil luulurile 
judieiaire de loule aelhm eili-elivt*, Hichelidi pense qu il laul 
loleivr en ivlJe qnelqnes del'auts, ri iiitisi la laisser blamer el 
Irouvt^r a redire an j^rnivernt^nienl, sans trap s't*n inquir'ler. 
1 Tunte auroi'ile sutwdlenn* r»*j^arde Puijours avee envie celie 
qui kii esl sufH^riinre, el» eonnue v]h' nose en dispukT la 
pm.HHonce, eJle se donne la Ubem* de dek-rier sa conduite..* 
Li phiftarl des lionimes, elant ecKitraiuls de e«'*der, bhVmenl 
eeux (pii li's eiMunkandenl, ptnir nianirer qni» s'iLs leur soul iu- 
ferieuns en puis^jtanee, il les surpasseiil en nu*rite (2). i 

Unani an peupl*% Hen n V*j»a!e le mepris avee li*quel en pari** 
le i^nintl rardiiiaL * Tons Us iMdiliiptes soul d'aeeord que si 
tes peupte$ einient trap a hut aine, il serai I iuqM>ssil}le de 
li*ii eontrnir dans les regies dv lewr devoir.,. La raison, nn 
|w*nu<H pas di» les ex<*mpl(T de Itnite eliarg*\ parec i\m\ en 
|NM'dant en tt*l eas la mnnjUfi de (etir gujelion. ils perdraieiil 
an^i la mhnoire de ieur condition, el que sih etment HhreM 

(1) Voir plus liAut. lorn, 1, p. 522. 



266 LES TEMPS MODERNES 

de tributs^ ih penseraient Vitre de Vobeissance. II faui les 
comparer aux tnulets, quiy etant accoutumes a la charge, 
se gdtent par un long repos plus que par le travail (1). • 
Tristes et fslcheuses paroles, ct qui expliqucnt dans la suite bien 
des evenements.I Car si un aussi g^and esprit que Richelieu a 
pu avoir sur le peuple des idees aussi etroites ct aussi basses, 
quelle devait £tre la pensce de ceux qui, sans g^nie et sans 
hputeur d'ikme, etaient cleves par la fortune et pai* le hasard 
au-dessus des autres hommes ! Le m^pris n*est pas un bon 
moyen de gouvemement ; comme les hommes ne sont pas des 
animaux, il vient un moment oil Thumilie se relive, et, n*ayant 
pu obtenir justice, il se dedommage par la vengeance. 

Cependant, tout en meprisant le peuple, Richelieu ne veut 
pas qu*il soit opprime, si co n*est par r£tat. En eflet, dans un 
Trai gouvemement despotique, il faut qu*il n'y ait qu*une seulc 
antorite arbitraire, celle du prince. La vexation des petits par 
les grands est une insulte ^ Tautorite royale. c 11 est impor- 
tant, dit41 au roi, d*arr£ter le coui*s de tels desordres par une 
s^veritc continue, qui fasse que les faibles de vos sujels, bien 
que desarm^s, aient a Tombre de vos lois autant de sArcte que 
ceux qui ont les armes a la main (2). » 

Si Richelieu parait n'udmetlrc ct ne comprendre que le 
gouvemement despotique, il faut reconnaltre en revanche 
qu'il se fait une grande idee des devoirs du gouvemement. II 
est Tennemi de la faveur, et declare qu'un royaume est en 
bien mauvais ctat c lorsque le trdne de cette fausse dcessc est 
^levc au-dessus de la raison (3). i 11 pousse Thorreur de la 
faveur si loin, qu*il lui preiere encore le systeme de la venalite 
des charges, tout en le declarant mauvais (4). Mais c'est pour 
lui une barriere contre Tarbitraire de la faveur. L'ennemi des 
favoris, des Chalais, des Cinq-Mars, se reconnait a cette 



(1) Tettam, polit., c. in, sect. 1. 

(2) Ibid.f c. Ill, sect. 5. 

(3) Ibid., II* part., c. vii. 

(Ij /^id., I" part., c. IV, sect. 5. 



LE CARDINAL DE EETZ 



-267 



pnrole : t Li*8 fiivoris sont fraiilant plus ilanp:eroiix {|ue ceux 
rfiii HOiil i'*levt*s pal' hi foriuno se scrveiil rairmcnil de la 
rriisorh.. Jo ne Mm vmi cjiii soil si eapiiMi' iU' ruiiior !o plus 
rtorissaiil rnyaimio du muiiile* qiir rapjiriii i}e Wh ^vn^, on !e 
den*gk'mriii triiiic fr mme, qiiaiul le roi en est posstkle* * 

U* CAftiM>AL UE lii'LT/. — O iiosi |)as tuiii a tah sans pruP^s* 
laliofh on h* sail, n*"* ^^* dcspolLsme motiuri'liirpn^ I'tii tHa!»li 
pn Framu* ; et si*s luaximos, aiissi liieii tpie ses praliipK's, 
provotjutTciil un seitiblain iU» ri'voltilioii, t|iii t.M;lioua laule de 
ppiii<*ipes, tie tukiils ct ch* t'ararP'^res. On nlnKsilo i>ius^ 
aujininl Itui, rtial^^ro la swilU' fratlilian moriairliHiuc t]ui se 
plaimiit a ronsidcTer lu Frundr coniiHc im jeu, a y voir un 
eifarU serirux an knnU <iuon|iu^ iiiiiniissaiU duiiH st»s vKvU, 
jK>ur I'talilil" i*n Fraiirr fpirkjiit's f^araiUtrs pulilitpirs, Jlalhcri- 
n^iiMinoiU, la Froiido iiVol a sou st*nii^» que d*'S iiistnimeiils 
rorruiiipus, ft (pioltfues Iiomiiies hoiiuelps, iiiais sans gtmie. 
U* plu!t ^raiul, Itelz, nV(aii *|u"iin rariicuXj li noii iiii vt^hv- 
mah*iir ; noannioins, (pioitpn* son livro nv rcspirt* ^'urri' i|iio 
ri*»prit d iiiti igut% la force di^s chases liii a inspiie quelcpn*^ 
tpagoH adiiiirablos oil, sVlevaiH de braiiroup aii-dossns de sc»s 
propn*s passions, il voil avrc niw (iriirlralioii sti|*rH(»ure k* 
liut. Imp uiiklii\ pour nv pas dire absijluiiienl sacrUie dans 
lo% baHJU'H iiitri^iu*^ dcs |irin< e» el des gmiids. 

Le cardinal dc Ilelz n a louche a la poliri<pie phjlosoplut|Me 
i'l gent'' rak' qiw dans ([urkpirh pa;,'rs dr Sfs Mthtuiires I ; nuiis 
il la fail avec xmr [tvtiUmdvm' ili};nrdt*Tacile el de 31aehiavel, 
et il senibh* ipi'il avait assiv. do i,'ink* pour rgalrr le |>ubliciste 
icalien. »'il S4' lui a[)pH(pie a ces sortes dVindos. La doclrine 
cju il defimd dans res pages esl ceUe que soullendronl plus 
lard Fenelon of Mf)nii*si|uiou, a savoir colic d'uno nionanhio 
loinpc*m* pap les lois, el limile<* par des tnsUlulions indopen- 



(1) Ia 1'* ^d. des Mdmoirei da C. de Ret/, ci^t dc 1717. La derniure 
el 1a plii^ ' est cellc de M. Alp. FciUet, d&aa la, CcHectum 

Se§ fTBmdt i<' ia trancfp sous la direction de M. Ad* K^gaidr ; 



268 LES TEMPS MODERNES 

dantes. Retz ne s'appuic nuUement, commc les publicistes du 
XVI® si6cle, ou ceux du xviii®, sur Ic principc dc la souverai- 
net^ populairc. Sa politique n*cst pas celle dc Locke et de 
Rousseau. Ce ii*est pas dans le droit abstrait, dans le droit 
naturel, quil cherche les racines du droit politique : c*est dans 
rhistoire et dans les lois generales de rexperience et de la 
prudence humaine. II commence par ctablir ce fait que ma- 
dame de Stael a plus tard resume dans cette formule celebre : 
c En France, c*est la liberte qui est ancienne, et le despotisme 
qui est nouveau. » Sans doute, comme le remarque Retz, 
jamais la royaute n*a eu, pour limiter son pouvoir, a lutter 
contre des textes ecrits, des lois ou dcs chartes, mais seule- 
ment contre la coutume : c Enregistrements des traites faits 
entre les couronncs, veriiications des edits pour les levees 
d*argent, sont des images eiTacees de ce sage milieu que nos 
p^res avaient trouve contre la licence des rois et le libertinage 
des peuples. Ce milieu a ete considere, par les bons et sages 
princes, comme un assaisonnement de leur pouvoir^ tres 
utile m^me pour le faire gouter a leurs sujets. » Qui a change 
cet etat de choses ? Selon Retz, le grand coupable, c'est le 
cardinal de Richelieu (I), c II a forme, dans la plus legitime 
des monarchies, la plus scandaleuse et la plus daugereuse 
tyrannic qui ait peut-(^tre jamais asservi un £tat. L'habilude, 
qui a eu la force, en quelques pays, d'habituer les hommes 
au feu, nous a endurcis a des choses que nos pores ont 
apprchendees plus que le feu. » 

Retz combat le despotisme avec une eloquence presque 
6gale ik celle que Bossuet metlra plus tard a le defendre. c II 
n*y a que Dieu, dit-il, qui puisse subsister par lui seul. Les 
monarchies les plus etablies et les monarques les plus autorises 
ne se soutiennent que par Tassemblage des armcs et des lois ; 
et cet assemblage est si necessaire, que les unes ne se peuvent 

(1) M«fm. (4d. R^gnier, pp. 275 et 280). Cost ^galemcnt ce que dit 
Montesquieu : « Quand cet homme n'aurait pas eu le despotisme 
dans le coour, 11 Taurait eu dans la tSte. » Esprit des lois, 1. V, c. x. 



niaiiilenir sans les autres. Les iois desarniecs lombenl dans le 
mepris ; les arines qui no soiit pas niodOrei's |tar k^s luis 
tiuiiliinif hirnioi duns rauurcliie... L empire I'OHiain mis u 
TentMn, et celui dvs Ottomans, expose tous les jours an 
conleaii, nous niarqiieiit, par des caracleres bien sanglanls, 
ravenglemeni dt* eeux qui ne font consister I'aulorile que dans 
^Ja force (I). » 

Lc despoUsmc amene a sa suite ics convulsions ct les revo- 
luttOES : € Lc dernier |Hjini de rilliision, en nialiere dfilat, osl 
Une esptM-ede l/'lhiir^ie qui n'arrive jamais quapres dv f^rands 
synipliimcH. Lc renveisemeni des anri<nmes lois, raueaniisse- 
ment dc ee niilini qu'elles onl pose 4'nire les peiijiles el les rois, 
retatdtssement de Taulorile purement desiiolitpic sont eeux 
qui onl jet«* la Frani'e dans les convulsions dans lesqnelles 
DOS prres Toul vne,.. l/on rln*rclia co scvrillanl eonmie a 
[^;aA*i uUons les lois ; on nc les Ironva plus ; Ton eria, on se les de- 
nianda ; et dans ecue ai;ilalion, d'ubseui'es qn'elles etaiem, et 
venerables par letir obsciirile, elles devinrent (iroldenialiques, 
ct do lit, a Li^'gard de hi inoitie ihi monde, udieuscs. Lc people 
colni dans le sanctuaitv ; il leva le voile qui doit toujourseou- 
vrfr lout ee quclon prnt dire, itail ee que Ion pcul eroire du 
it roil (t4*s pcitpd's et dc rehd des roi/«^ qui ne sarrordeul 
jamais h hien ememhie que dam le silence. Ui sallc du 
fi;dais f^rotana ecs niysteres (2). ■ 

La Frondi* eul pu conduirc a ravcueaieut dun regime b'gal 
el liberal, si lanibilion ciipidc des pHiiees ct des nobles, 
denue^ alors de tout sens iH>liti4|Uc ct tneiue paUiotiriue, n'cul 

(I) Mt'm., jn 27H. 

(«) M/mafri-^, p, :*81>. ludei^emlarnment dc« l^^moira, ou se trouvcal 

jii^H _ Hur Ui politique que nou^ vcnons de resumer, 

l^U * <?i I and nonibre de pAmphlcts, pendant la gucrro 

|tvite, <Jou4 4»ti *i pu con*taier I'Authcniicit^. Cc nc jioni que des 

^ siU tifa eir'^imHlaricc : aus^i n*avo{ii4-noU'* piis 4 nous en oH'rujRn" 

^d<}fMn§ cefH^ndant I**'* mcnlionncr; les pririoipaux sunt: Ui^ftnitt' 

wMnne ft legitime Frond*:; (r S^iitain:; A us deux dtftinhi r)i.H4 ; 

onlfHemi** du iirur de cnatifjntf ; k Vrai ui le faux de M. le Print e 

I dr .H. te rardiml de Wr/;. (N'oir res parniihlots datia lc tom» V do \i\ 

Clioo Ad. licgnier, avec U ^oUce Q^nA^aie aur let pamphkU,^. llo). 



270 LES TEMPS IIODERNES 

abaisse au niveau d'unc grossiere intrigue et d'une revoke 
inmioralc ce qui aurait pu, ce qui aurait dii 6tre une revolu- 
tion. Leur ^golsme et leur impuissance discrediterent la liberie 
ct firent les affaires du pouvoir absolu. Des lors une monar- 
ehie sans limites et sans obstacles, couverte par le prestige 
religieux, appuyee sur la force des armes, entouree d'uno 
noblesse asservie, tel fut le gouvernement dc la France. Tem- 
peree jusque-li^, sinon par les institutions, au moins par la 
coutume, elle conquit alors son entiere independance. Cettc 
autorite absolue fondee sur le droit divin, que les Stuarts 
avaientvoulu vainement etablir en Angleterre, la France la 
subit sans resistance et sans scrupules pendant un siccle et 
demi. Mais en politique, aussi bien qu'en mecanique^ Taction 
est egale h la reaction ; c'est pourquoi il falhit plus tard, pour 
renverser et deraciner ce pouvoir absolu et tout ce qui s'y 
rattachait, un deploiement d'energie effroyable : la revolution 
eut h condenser en quelques instants une quantite de force 
^gale i celle que le pouvoir absolu dcployait depuis pres de 
deux sifecles. En Angleterre, a un despotisme limite ct iran- 
siloire, avait succcdc une revolution courto ct lemperee. En 
France, un despotisme sans limites et trop prolonge engcndra 
une revolution effrenee, et jusqu'ici sans issue. 

Descartes. — Richelieu et Relz sont des hommcs d'Elat 
ccrivant d'apres leur experience sur la politique, et rcncon- 
trant en quelque sorte par hasard los idees generales : ce nc 
sont pas des philosophes. La pliilosophicf du xvii* siede, au 
moins en France, est tres discrete sur la politique. Elle evile 
de toucher aux principes sur lesqu(^ls reposent la societe et 
rfitat. Descartes et Pascal, les deux plus grands penseurs de 
leur temps, jettent en passant quelques idees profondes et 
hardies ; mais ni Tun ni I'autre ne cherchent a rien changer, 
h rien ameliorer dans I ctat social de leur temps : une parcille 
idee paraitrait a I'un temeraire, a I'autre vaine et ridicule. 
L'ordre politique est I'affaire du prince. La science et la mo- 
rale seulessont du ressort des particuliers. 



DESCARTES 



271 



Descaptns seiiibli^ craindi*' t[iu' mn dessein hardi dc^ ge 
drfaire de loiiles ses opinions t pour s'eii rcliiirt? de moilleures, 
ou do n^prcndro l<'s mrnios en l*'s njiiskiiit mi niveau dc lu 
niison », (|uo ce dess4*iii, cfis-jt\ no paraisse suspoft dVbrnnler 
qtirUfUc^ rhose dams Tordro poliiique (I). Aiissi fjrcnd il mm 
de nous averllr * qo'il n'rst pas dc ces humpiirs broiiillonneg 
rl inqitirhK qui, n\Hi\n\ npp(*l('Os m par lenr niiissnnt*<\ ni 
fmr lt*ur fomiiM\ au lUMniniirni dcvs utTiures publiqties, ne 
laissriil pas d'y fa ire tonjonrs en idee ([iielque nouvelle refor- 
mation • . I) ne voiidnil pas eln: soiiprrmne de t<*lle folie, et 
son dessein ne s'esl jamais ('lendii plus a van I » que* de 
lAcher h reformer ses propres jiensees, el bil!ir en im fonds 
qnifiil lont ii lui >. 

Si Dt'searles se U\l ap|iliqiif' a la politiqne, il e^i permis de 
sin»poser qiril y ^\ii apportt* eel esprit de j^eomelrie el 
d'abstraciion qui le earactt'Tise, et qull cflt rherche, en toiites 
clios4*s^ comine on pretend que t-'esl le eararren' de respril 
fVanrals, rnnirormile el h\ sinifilirieiilion : « Ainsi^ nous dil-il, 
je nriniaginais <ine b's petqdrs (pii uyanl vU* aulri'lois drnii- 
sativn^es, el ne s'etani eivilises que pen a peu... ne sanruient 
♦Hre si birn polices (pie ei'u\ qni, diVs le enmnieneemenU onl 
observe les ecmslilulioiis de qnelque pnidenl lej^islaleur*.. et 
el je erois que st Sparle a eu* auti*efois si florissanle, ce n'a 
pas ele it eause de la bonle de ehaeuue de ses lois en par* 
Ueulier, vu que pbislenrs eiaieril (brt elnngfes el mi^nie 
coniraires auv brjunes manns ; inais a eause tjne, n'ayant eUi 
Inventees que par un jmhiI, elites tentlaient lauies a tine nu^me 
lln ('J). » Ainsi Pidral «fe Desearles en poHliipie <'*l;ul liinite 
de legislation areompUe ]i:\v un sa^e. 11 se represeniait line 
S(K*iele n^glee n priori par nn syslf'me eoncu dans IVspril 
d*itn houune, senibhihle ;i « ces places ref^dii»res qu'un mg^* 
nieur trace i sa Kmtaisie dans unc plalne » . On reconnait Ik 



({} IHst, ds la m/lhodf, pail. IV, (hI CouaiD^ t, I, p. 137, 

IS) m4., p. m. 



272 LES TEMPS MODERNES 

cet esprit ralionalistc ct absolii, qui fcra plus tard la revolu- 
tion franc^aisc. 

Mais Ic bon sens tempore bion vite chez Descartes les har- 
diesses dc I'esprit speculatif. On ne voit pas, dit-il, t que Ton 
jctte par terre toutes les maisons d'une ville pour le seul 
dessein de la faire d'autre fagon et d'en rendre les rues 
plus belles (1). t De m^me, Descartes pense que, quels que 
puissent 6trc les abus des institutions publiques, c si elles 
en ont, comme la seule divcrsite qui est entre elles suffit pour 
assurer que plusieurs en ont > ces abus se corrigent mieux par 
Tusage, que par un chang^ement radical : t Ces grands corps, 
dit-il eloquemment, sont trop malaises a relever ctant abatlus, 
ou meme a soutenir ctant ebranles, et leurs chutes ne peu- 
vent 6trc que tres rudes. t Ainsi, la coutume suivant Descartes 
adoucit tout : t De mSme que les grands chemins qui tour- 
naient entre des montagnes deviennent peu a pen si unis et si 
commodes a forces d'etre frequentcs, qu'il est beaucoup meil- 
leur de les suivre que d'entrcprendre d'aller plus droit en 
grimpant au-dessus des rochers et descendant jusqu'au bas 
des precipices (2). » 

On le voit, Descartes en politique est cc que nous appelle- 
rons aujourd'hui un conservateur, quoique, par les tendances 
radicales de sa pensee, il ait quelque choses de I'esprit 
r^volutionnaire. Theoriquement, il ferait volontiers table rase 
pour € ajuster la societe au niveau de la raison » ; mais dans la 
pratique, il pense « qu'il faut obeir aux lois de son pays » et 
s'en rapporter en tout t aux opinions les plus moderees et les 
plus eloignees des extremes »• En un mot, la coutume pour 
lui vaut mieux que la raison pure. Nous avons vu plus haut 
(torn. 1, p. 575) le jugement un peu trop indulgent que Des- 
cartes a porte sur le Prince de Machiavel. 11 est plus severe 
sur la politique de llobbes, tout en reconnaissant qu'il etait 

(1) II 6tait reserve k notre temps de voir ce que Descartes n'avait 
jamais vu. 

(2) Disc, de la mdlh.y p. 136. 



PASCAL 273 

[ilus hiilnle en morale t^u^en nit^iaphysique. Void commenl il 
sVxprinic a eel egiird duns une cle scs lellres: (1) t Je jnge 
qnr I'liultHir dii De eive est \e memt' quo t-elui tjiii a fiiil les 
troisirnirs objections t'onlre mes Medi(atiof}H, Je le trouve 
benuroup plus habile en nionile qn'en ineliq»h\sique on en 
physique, quoiqne jc ne puisse nnlU'ment approuver ses prin- 
ci|»e5i ni ses mnximes qni sont ivH niauvaises el ires dange- 
ri'uses en w (pril suppose urns les iniinines meilianis, on 
qii'il leiir lionne sujel de retre. Tout son bul est d'tkrire en 
favrur de la nionarefne : ee (|U on poiiri-ril fiiiiT plus ovanta- 
geu&enienl (|u'il n a fail, en ]>renanl des niaxinies plos ver- 
tueuHes et plus solides. • 

pAi»CAL. — Ce qui nVsl pour Deseartes c|iriiiie regie de 
5iagesse pratique, est pour Paseal le fondenieut mrnie des 
inslitulioris s(Hiales. Plus Iiardi que Uesrarles, il ne voit pas 
^eulemenl daus la i*outuuie un adoueissemenl au\ abus 
inevitabh'S ties instituiioris liumaines; il y voil le seul Inndi*- 
nicnt dc la loi, loule lot nalurelle^'iaut inqmssible a deeotivrir 
dsins les contradietjoos iniiundjrables des k*is et des elablisse- 
nu'nis |>oIiiiques. De la une apologie de I'ordre eivil qui 
f'ffraye |)ar sa bardiesse nienu*, el (pn mine ee quVIle veut 
elabNr* « La eoulnuH* fail kmle I e*|uite, nous dit ee sranduleux 
(kenseur, par eetle st^ule i*aison quelle est reeue : e est le 
fontlement mtjstiqite de toute autorile. Qui la mniene a son 
prineiiM* laneaniit. llien n'esl si fauiif que res bus qni 
n*dressent les raules; qui lour obiil pareequ'elles soni jusies, 
ubeil a l» Justice qu1l imagine, niais mm pas a IVssenee de !a 
loi: elle est toute raniassee en soi ; elle est loi et Hen davan- 
tage,.. L'art de fnmder (l), bouleverser b-s £lats, c'esl 
dVbranler b»« eouturaes elablies en sondaut jusque dans f«>k^^ 
leur souree, pour uprqtur le deCaut de jusiit e. H faui, tlit- 
on, recourir aux lois foudann^nlales et pHmilives de Tfitat, 
qu'tme eoutuiue injusic a alwlies, (rest un jeu siir pc»ur lout 

Oy I7f iU Baitfet. tome H.p, 474. 

(f) Od Yoil que ce inoiceftu ct»i in^pir<^pfti' le$ gucrres de U Fronde, 

Iabtt. — i^cicnce |iolilique. 11. ~ 18 



274 LES TEXM MODERNES 

perdre; ricn ne sera juste h cette balance. Gependant Ic 
peuple prite ais^ment l*oreille ik ces discours. lis secouent le 
joug d6s qtt*ils le reconnaissent; et les grands en proiitent^ 
sa mine, et h celle de ces curieux examinateurs des coutumes 
revues... II ne faut pas qu*il sente la vertte de Tusurpation ; 
elle a ^te introduite autrefois sans raison, elle est dcvenue 
raisonnable; 11 faut la. faire regarder comme authentique, 
^melle, et en cacher le commencement si on ne veut qu*elle 
prenne fin (i). > 

Ainsi Pascal, parlant humainement et philosophiqucment, 
ne se fiut aucnne illusion sur le fondcment de Tautorit^ 
parmi les hommes, il n*y voit qu'une usurpation consacr^ par 
le temps. II n*a pas le moindre espoir dc voir un etat meil- 
Imir s'^tablir, et croit que tout appel k la justice, dans Tordrc 
dvQ, n'est que le renversemcnt de cet ordre. La force est 
la seule base de la soci^ : c Nc pouvant fortifier la justice, 
cm a jusUfie la force, afin que le juste et le fort fusscnt 
ensemble, et que la paix fAt^ qui est Ic souverain bicn (2). i 
Mais pourquoi serait-ce la justice qui serait subordonn^ h la 
force, et non r^iproquemcnt ? C'cst que c la force nc sc laisse 
\^oci^ pas JQ^ier comme on veut, parcc que c'est une qualitc 
palpable, au lieu que la justice est une qualite spirituellc dont 
on dispose comme on veut ; on Ta misc entre les main^ de la 
torce ; et ainsi, on appelle juste cc qu'il est force d'obser- 
ver (3). » De plus, on dispute sur la justice ; on ne dispute 
pas sur la force, c De lili vient le droit de Tepee ; car Tepee 
donne un veritable droit — de lili vient Tinjustice de la 
Fronde, qui 6l6ve la pretenduc justice centre la force. > Mais 
qu*aurait dit Pascal, si la Fronde ctait devenue la plus forte ? 
Et, comment pouvait-on savoir, avant de Tessayer, si ce n*est 
pas de ce c6t^-lii qu*etait la force ? 
A ce point de vue amer et misanthropique, il est facile de 

(1) PensSes (M. Era. Hayet), art. in, 8. 

(2) Ibid., art. iv, 7. 
(S) IM., 7 bis. 



PASciL 275 

pi^evoir que Pascal n altachera pus graEcl prix aux thi^oncs de 
philosophic politique par lesquelles on a essaye dc copriger 
h*s maux des instiluiimis liumiuin's* Aussi parie-l-il avec un 
gnind dedain dos Q^iivri'S |K*liliquos dt^si anciens, * C'est la 
fKiriif la nioins philosophy el ia iih>iiis s«i*iruse dc lour >ie, 
dtt-il... S1ls onl parle de polilique, e'elail commc pour regler 
im bopilal de fous, Et si\ onl fail semlilant d Vii paHer roiiime 
dime grande chose, cVsl (pills savaient que I(*s Ions aux- 
quels lis parlaient pensaient etre rois et enipereurs. lis 
enlraieni dans leurs priiiripi'S pour nunlvwr Irur folie (1), * 

O n\*sl pas scuileoienl laulorile cpii vieut de la force ; c est 
In propriete. Nos soeialistes moderoes peiivenl eonsiderer 
livec droit Pascal eonime un de leurs aneelres. Tout le nionde 
ronnait eelle pt»nset* celebre : t O* ehien est a niai, tlisaieut 
ti^ pauvres enfanls; cVsI la mu place an snlril ; voila 
It* cofnmencement de riiijustiee el dc Tusurpauon pariui Ics 
hoitimes. > Et ailleurs : t Sans douie tenalUe des bietis est 
juMle (2). t 

AInsi PQ esl-il pour Pascal de la royaule ct de la noblesse* 
O sent 6cn conventions neeessaires, cc nc sonl pas pour lui 
den (rrineipes fonili's en raison. Quelle ineprisanh* jnsliricution 
d** rarisloenilie : • ik^la esl admirahle : on lie veut jias que 
jhonore tin homme v«Hu de broealelle el suivi de sept on huit 
laqmus! Kh qiioi ! it in<* fera donner h's etrivii'irs, si je ne le 
ftalne. Cet hnbit rest une force (3). * Ainsi pour les rois : • II 
fmidnill avoir nni* niisoii Hvn i'pijree |»our rep^ariler comnie 
UJi autre hoinnu' \v tirand-Sii^eur, environne, dans son 
Huperbe senul, Av tpiarante unlU* janissaires. i 

La politique de Pascal s'cxplique par la Fronde, ou ne 
n^gnait, de part ni iraiitre, aueun prineifM\ II a vu le pouvoir 
aux prises avec les factions, et aussi nieprisable qu*elle8» et 
la rrduit a Sf»n phis has ofliee, qui est d'assuriT la paix. Du 



(1} Ptntiett art. vi, 52. 
(?) tM.^ iirt. VI, 7. 
(3) /M., art V, id. 



276 LES TEMPS MODERNES 

cdte des seditieux, il n*a rien vu qui pAt leur concilier scs 
suffrages : une honteuse exploitation des peuples, de vagues 
maximes de bien public, Tinter^t personnel insolenunent pris 
cbmme motif legitime de sedition ; nulle tradition serieuse de 
liberte. De Ik cet appel desesp^rant k la force, cette triste 
proclamation du droit de Tepee. Mais rien de plus fragile 
qu*un tel droit ; q|ir la force passe sans cesse d^une main k 
une autre ; et dans ces jeux du hasard, la s^curite a laquelle 
on a tout sacrifie est aussi menacee que la justice. 

L'insolente et meprisante apologie que Pascal fait du pou- 
voir en est le premier ebranlement. Pour que le prestige de 
Fautorit^ subsiste, pour que le respect des traditions se 
maintienne, il faut que les sages aussi bien que les fous 
soient sous le joug ; il faut qu'ils soient les premiers nalfs, 
s*inclinant sinc^rement derant cette pretendue justice comma 
devant Dieu m£me. 

Pascal a beau s'ecrier : c II est dangereux de dire au peuple 
que les lois ne sont pas justes ; » il ne voit pas que c^est pre* 
dsement ce qu'il fait. Telle est Tillusion des habiles ; ils 
croient qu*eux seuls auront le privilege de voir Ic dessous des 
cartes, et que le peuple ne les suivra pas ; mais quand lis ont 
surpris ce secret, ils ne peuvent s'empc^cher de le dire : car 
quand a-t-on vu un homme d'esprit se priver d'une belle 
pensee pour ne pas scandaliser les hommcs (1) ? 

BossuET. — Bien difl^rente est la politique de Bossuet et celle 
de Pascal. Celui-cin estpas dupe de ce qu'il adore. 11 a, comme 
il s'exprime, une pensee de derriere la t^te ; et, semblabie aux 
pr^tres des nations sauvages, il presente aux respects des 
peuples une idole qu'il salt n'dtre autre chose qu^un vil metal. 
Pour Bossuet, Tidole est une vraie et Gdelc image de la divi- 

(1) 11 est juste de dire que Pascal a 6crit pour lui-m&me, et qu*il 
n'a pas public son livrc. Mais cette pensee revient si souvent et 
parait si esseatiellc dans sa doctrine, qu'on ne pcut croirc qu*il s'cn 
fut priv^ s'il avait acheve son ouvrage ct qu*il I'eut livre au public. 
A ]a difference de Pascal, son ami le jurisconsuitc Domat, daos scs 
Lois civilet (I6S9), fonde le droit positif sur la loi naturelle. 



BOSSIET 277 

iiiu\ ct, commc le plus liumble ties sujets^ H s'ecrie avec en- 
ihousiasme devani les muiires dc la teri'e : t rols» vous ^les 
lies dieuTt ! ■ 

Bossuet soulieiil en France la m^*me cause que Hobbes en 
Anglelerre, la cause du poiivoir absolu ; muis il la soulienl par 
d'autres pritieipes, el sa politique est moralement Ires supe- 
rieiirc a celle de Hobb<^s. Hi}bb**s n'yiiriboe rurigine <le la 
soeiele qtia la ( rainie el a I itUercL Bossuel ajoiite aees deux 
priiieipes la fraiemil*'^ universelk% selon eelte parole de saini 
Matlhieu : • Vans eies laus freres (1). * Le gouvernemeut 
nesl pas seuleiiienl etabli pour assurer linlerei propre des 
individus, mats pour uiainteiiir runion, la eoncorde el laniilie 
pautni les hommes (■3). Hobi>es ne parle jamais au pouvoir que 
de ses droils : Itossuel lui expliqiie ses devoirs : fori de I'au- 
lorile de TKeriiuri*, il parlr aux mis uu fier langage, que ue 
connait pas I esprit stTvUe dc Hobbes : • Vous ^les desdieuXp 
dil-ii aux rois aver le roi |u*opbete, inais, o iliruv de rbair el 
de sang ! li iJieux de boue et de poussiere \ vous uiourrr?. 
conmie des bomuies, vous lomberez com me les grauds. La 
graudeur separe les hOuumspour uupeu de temps : uueebute 
niitimune a la fin lesegaleious (:]), * On ne voil dans le sys- 
Jeirte <le Hobbes *jut^ deii\ prineipes de gouveriiemenl : la 
crainle el la force. Hossuei ajoule la raison : • N'eill-on qu'uii 
eheval a gouvenuT, el des liotipeaux a eontluire, on ue peut 
l<*tiire sans raisou : conibieu plus eu a-l-oubesoin pourmener 
les homiiK^s et un troupeau raisounable (4) ! * Aussi Bossuet 
est-il ladversaire du pouvoir arbilraire donl le De cive de 
llid>bes nest que la savanle el subtile justifiealion : • Sous 
un Dieu juste, dil liossuel, tl n'y a point de puissanee qui soil 
alTrauchie par sa nature de lout^^ loi nalurelle divine ou 
buniaine(5]. • II i^eonnalt done que le pouvoir a des lots, 

(t) Potiilqut; tir/r de tt^criturf^ Ll^ art, I, prop. 3. 
[i) Ibid, itid,^ art nt, prop. 3. 
{i} h, W aii. tv» prop. 1, 
(I) UWai-l. I, ptx)p. K 
^) L. Vlll» Art. I, prop. 4. 



278 LES TEMPS MODERNES 

et que, dans un £tat bien ordonne, il y a des lois fondamen- 
tales, contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de droit (1). 
Enfln Bossuet met au-dessus de la puissance royale, la reli- 
gion, non pas le pouvoir ecclesiastique, mais la crainte de 
Dieu et la piet^ : il soumet h la majeste divine la m^jeste tout 
humaine des rois ; et cette crainte de Dieu, il Tappelle le 
contre-poids de la puissance souveraine (2). On salt au contraire 
que, dans le systeme de Hobbes, le prince n'est pas plus soumis 
a la religion qu'il la loi. L'une et Tautre obeissent ^ sa volonte 
arbitraire. Le pouvoir du prince dans Hobbes ressemble a la 
force de la fatalitd ; dans Bossuet, au conti*aire, a Taction de 
la Providence; I'un est tout physique et Tautre tout moral ; 
Tun est sansfr^ d*aucune esp^ce, Tautre est enchaine par 
la conscience, la raison, la religion. Telles sont les differences 
de ces deux systemes qui cependant ont beaucoup de principes 
scmblables et un dessein commun, la defense de la monarchie 
absolue. 

Bossuet admct, comme Hobbes, une sorte d'etat de nature 
anterieur au gouveraement civil, oil tout (^tait en proie h 
tons (3) : t Oil tout le monde veut faire" ce qu'il veut, nul ne 
fait ce qu'il veut ; oil tout le monde est maitrc, tout le monde 
est esclave (4). » Dans cet etat, il est bon que chacun re- 
nonce h sa propre volonte et la transmette au gouvernement. 
Ainsi toute la force est dans le magistral souverain, et chacun 
rallermit au prejudice de la siennc propre. On voit ici que 
Bossuet donnc au gouvernement la m^me origine que Hobbes 
lui-m6me, le besoin d*uiie force souveraine qui resume et 
accable toutes les forces particuHeres. 11 entie m^me dans 
cette idee de Hobbes,. qu'avant I'institution du gouvernement 
il n'y a point de droits particuliers. t Otez le gouvernement, 
dit-il, la terre et tons sesbiens sont aussi communs entre les 

(1) L. I, art. IV, prop. 8; et liv. VIII, art. ir, prop. 1. 

(2) L. IV, art. ii, prop. 4. 

(3) L. I, art. iii, prop. 4. 



(3) L. I, art. iii, prop. 4. 

(4) Ibid,, prop. 5. 



itossuBT 279 

homnics que Tail* oi la lomiei-o, Silon re droit priniiUf de la 
nature, mil ii'a de droii pariiculier sur qiioi que ce soil, el 
lout est en prole a tons. * Eidtn il ajoute : t De lu (du gou- 
veniemenl), est ne le droit de iiropriete, et en general (oii( 
droit doit venirde rauiorite publifiue{[). i 

Bossuet, en aeeordani que le gouvernement doil son origine 
au saeriliee que fait chaque iiidivuln de sa force partieuliei-e 
tui souverain, est loin d admeitre ceijendanl que le peupic est 
la source do la sonverainete. En elfet, avatil rinstiluiion du 
gouvememenl, il n*y a rienqu^anarelde, Supposer qu'alors le 
peuple est sonveraiii, ee sc^r-ait deelarerqifil y a dejik uiie eer- 
taim* forme de gouvernenienl, quelque ehose de regie, quel- 
qm* droit etabli, ee qni est eontnure a Ihypolhese interne. La 
snuverainele ne eommenee qu*au moment ou finil Tanarehie, 
e'esl-a-dlrc le pouvoir de ions, el la preientioii contraire de 
lous u lout : jusquela il n'v a qu'une mnltimde que Ion ne 
p4nil apjM'ler tin nom de sonveraiiK 11 esl vi-ai que e'est eelle 
uiuliitude qui eree le souveriiin en se sonmettant a lui. Mais 
par eela ni^nie (jnello donne la sonverainele, il esl evident 
quVllc ne ta possede plus, Ui souveraineie esl prt^eisemeiii 
le |)onvoir ne de I abandon et du renoneemenl qneeharnn fail 
de sa force individuellc : elle imptique done la sonmissiou 
li^*ceji»aire et rabdieation complete de la mullilude (2), 

On parle dun paete qm* le peuple ferail avec le souverain. 
Of en general on rapporle ton ft* relalicm tie ponvoir et d obeis* 
&atice a des eontrals. On veul que les relations de mailre el de 
servjteur, dc pere et d'enfant, de mari el de femme reposeni 
sur des puetes ninluels (3). Bossuel repouse absolnmenl eetle 
doetrifie des pa<*les, el e'esl eneoi'e la ce qui le separe de 
Hobbes ; celni-ei rapportail foul a des conventions ; la servi- 
tude cUe-ni^me, dans son sysl{*me, suppose nn conseniemeni 



(1) U It art, ut, prop* I. 

(IQ Cinq, mrrt, attjc proteitanU^ %u\ 

(31 C^Uii la doctnno du niioi»tre Jurieu. {Leitre eofUre rHUtmre 



280 tES TEUPS 1I0I>ERXES 

primitH'y el le droU du dospoUsmc sc liro dc la volonte libi*e 
des coniractants. Bossuet, au contniire, voit dans les ra|>poris 

natiirels des <^lK>si*s et dans Tordre ess^mtiid dcs cmdiires la 
raison doleurdt^pendance, Mai^, quello que soil la dift'dreiiee 
de leurs principcs, il faut avouer cependant que Bossiiel ne 
dilTere guere de Hobbes dans sa justififaiion do la servitude. 
Son gout de 1 atilorite et son niepris dc la libtvrte, qu'il u'a 
jamais voidu dislingfuer de 1 anarchie, va jasqii'a liii faire 
trouver Tesclavag^e un etat 4 juste et raisannablc *, II ailmet 
la miserable preuve donnee par Crotius el par les junseun- 
suUes embarrasses de jiisliiier legaleuieai un eUU qu'ils des'la- 
raicnt, en theoric, eonlre nature. Bossuet voit I'originc de la 
servitude dans les bis d'une juste guerre ou le vainqueur, dit- 
il, pcul luer le vaineu, el cepcndanl lui conserver la vie (ser- 
vus, a senmre). Ce n est pas la un paete, c'est un don* t Le 
mailre fait la lot telle qu il veut, Teselavc la re*;oit telle qu*on 
veut la liii donncr, ee qui est la ehose du nionde la plus opposee 
h la nature d'un paete, * Kien n*est plus vrai, et le faux sysleoie 
de Hobbes, qui rapporlc a un consentcment libre le saerilice 
de la liberie, est justenient eonfondu ; niais le prineipe de Bos- 
suet esL-il plus sense? Le droit d'une juste guerre est-il de 
tuer le vaineu sans nt*eessite ? Ce droit est-il d oier au vaineu 
lout droit personnel et de deelai^er, selon Texpression de 
Bossuet, qu'il n*a plus d etat, plus de tete (capul mm habel), 
qu'il nesi |>as unepersonne dans r£tat, qti'aueun bien, aueun 
droit ne peut s'atlacher a lui, quil n'a ni voix en jugement, 
ni action, nl force, qu^aulant que son niartre le pennet (l) ? 
Le droit dnrn'^ juste guerre, je le re|>ete, va-t-il jusque-Ia ? 
En verile, les apologisles moderaes de Tesclavage, Hobbes, 
GroliuSy Bossuet, sont bien loin de la pliilosopbie profonde 
qu'Aristote avail apporlee dans (Ttle question. Celui^n ne fon- 
dait feselavage ni sur un contrat, ni sur le di'oit d une juste 
guerre, mais sur le seul piincipe qui le pourrait legiliraer, sll 



(1) Poif't., L. 



BOSSIET 281 

riail k*grilime, je veux dire rinegaliii* naturelle des homraes, 
Hors de Ik, la r.uson admel sani^ doute de.s degres dans ta hit'* 
i-an'hir s<»<iule, mais **lle no |K»iil voir dans reilo suppression 
do tote oldViat, dans cello nogalion de loiil droit, qn'un abiis 
de la force ei nn oiiii*ago a hi fralernite i|no Ikissuel dei4art» 
le foDdement dc la soeiele des homines. U csl mieux inspire 
lorsiprit pronve oonlroJuHon que la subordination des onfanls 
au\ parents n'i*st pas un parte, niais reilol dune i-eblion 
naturelle (I). Seulemenl il onblie de nous dire si eeUe isolation 
rente lonjours b inrme lorsque le fils dovienl iKrmme, el si 
alors I'olieissunfe, dilFerente du respect, est autre chose qu'un 
oonseniemenl libre, Enfin, nialgre I'avis de Hossuol» il bul 
Wen ret'ontiaiire qu'll y a encore uue sorte dc pacie enire le 
mart el la feunne, dans le princijH' nioino de la biuille. Le ma- 
riago est itii-ontestablemenl nn cunirat consaci-o fjar la loi et 
par Dieu. et Ic pouvoir marital, selon Texpression juste d A- 
Hstole, est analogue an pouvoir republieain, 

Bossuel, en rejeiant dune maniere absolue la theorie des 
pucies, defendue d'aulre part dune maniere egalement exa* 
gir^e^ n avail garde dadmottre que le peuple,en se donnant 
on souverain, fasse av<*o lui tui paele ou il so reserverait. le 
eas eoheanl, la souverainefe nieme qu'il abandonne. L interi^t 
qui fail que le pen pie renonce a ranarchie exige aussi qti1l 
renonoe a loule revondicntion de !u sooveraineto, el qn1l ne 
marque d'aultx»s birnes au sonverain que eelles qui lui sonl 
fixei^s deja par requit<'* naiuroUe et son iiiteniH propre (2)- 

Sl le princi|)6 de la souverainele n'est pas dans le pouple 
qui ne ^>eui dfumer re qu'il n a t»as. il faut le chereher plus 
haul, O prineijK* est en Dieu nu^nie* Dieu esl le roi des rois, 
el, a rurigine, U u viv le seul roi des hommes. Tous li*s pouvoirs 
bamains, queh qu'ils soienU ne sonl que des omanalions de ce 
premier jxiuvoir : ils ne sonl legitimes i|uc parce qu ils le 
n'(kn*^'meut eu quelque ilvgri^, Osl la qu esl le seul fuiide- 

(I) p0Ui, uu 



282 LES TEMPS MODERNES 

mcnt de leur droit. Tous les gbuvernemenU sont done de droit 
divin ; car tous sont permis par Dieu, et tous, par la paroelle 
d*autorite qu'ils contiennent, plaisent h Dieu, qui veut 
Tordre et qui les autorise, parce qulls maintiennent l*union et 
la paix dans la societe (i). Mais si tous les gouvemements, 
sans examiner leur origine, et par cela seul quils existent, 
doivent 6tre respect6s et ob^is, 11 y en a cepcndant qui sont 
prefdrables aux autres, et, entre tous, le meilleur et le plus^ 
nature! est la monarchie. c La monarcbie a son fondement 
dans Tempire patemel, c*est-i^-dire dans la nature m^me... Les 
hommes liaissent tous siyets ; et Tempire patemel qui les 
accoutume k ob^ir les aecoutume en mSnie temps h n'avoir 
qu*un cbef. » La monarchie est le gouvernement le meilleur, 
parce qu'il est le plus durable, le plus fort, le plus un : U 
convient plus que tout auti*e au gouvernement militaire ; et ce 
dernier finit presque toiyours par Tentrainer apr^s soi (2). 

Nul ecrtvain n*a eu au m£me degr^ que Bossuet le culte de 
la royautd : elle est pour lui comme une religion (3). c Les 
rois sont choses sacrees, dit-il (4). > L'attentat a la personne 
des rois lui paratt un sacrilege, et il dit qu'il faut respecter les 
rois avec religion ; il admire cette expn^ssion de Tertullien, 
qui appelle le culte que Ton rend aux rois c la religion de la 
secondc msgeste i. Cette seconde majeste n'est c qu'un ecou- 
Icment de la premiere, c'est-a-dire de la divine, qui pour le 
bien des choses humainesa voulu fairc rejaillir quclques parties 
de son ^clat sur les rois » (5). Lorsque Bossuet veut donner 
une idee par comparaison de la grandeur du prince, il la 
chcrche dans la grandeur de Dieu. Comme Dieu est tout dans 
Tunivers, de m£me le piince est tout dans r£(at ; tout vient k 



(1) Polit., L. II, art. i, prop. 2 et 6. 

(2) /^/tf.,prop.,7et8. 

(3) II faut remonter jusqu'au brahmanisme pour rcncontrcr une 
idol&trie da la royautd lemblablo & celle de Bossuet. Voir plus 
baut, t. I, cbap. prelim., p. 1(. 

(4) L. Ill, art. ii, prop. 2. 

(5) Ibid^y prop. 3. 



BOSSITET 



283 



liii, lain coniv de liii : il est rfciat m^'iiie. Sa puissance agii en 
ID^IIMS tetn[»^ dans loui U* royaiime, roninif^ (^elle de Dieu se 
fail sentir en iin instant de I'rKln'inile du niondt* u ranlfo, 
Parlonl la niagnitiet^nee i\r IHrii afN-ompugne sa tniissance : 
aimi la majesle esl dans le \mnvi' 1 imii|?e dc la grandeur dc 
Oirn. Diou est !a saintelt^ mi^me, la bouir meaie, la puissance 
mc^me, la raison iiit'^rne ; vn ees eh uses t*sl la majeste de Dieti ; 
rn riniaj^e de ces rhosrs est la majesle du |»nnce {V, Mais unc 
lellc jfrandt'ur m* sanaelierail puini a la ptTsoiine du souve- 
rain, si smii ponvoir riiiil Hniiie, Aussi le pouvoir dii roi esl-il 
uLisolu r2)* II tie rend r(>ni|iic de ses ordres a persaiine ; il n"y 
a point d'uppel de ses iii^'(»mrnls ; enlia il est superieur aux 
liiis. Sans doute le mi a des de\«»irs : il im dull pas nie*iire ses 
volnnles a la plaee des lois, el il doit a tous Fexeniple de 
robi*issanee a la juslicu* : mais les lois ii'oiil poinl de prise siir 
iui : il e$len eonseienee oblijifca les observer, mais nulle fort-e 
ne I'y p<nil rontraindre. En etliH, an nn pourrail eontraiiidro 
le roi :i rfihriss;nire aux lois, sans melt re la furee liors de lui 
et par eonsequnU sans diviser VltAai. L'union de Tl^tat veul que 
toutes li*s ft trees sotent dans une seule main ; et il ne f\uU 
kimer d'auln* limite a la puissan^^e do prinee que son intertH 
propre, qui est eompronus (»ar la mine de Si'S sujels. Ainsi 
les rois ikmlsouniis bux lois, mais non pasaux peines des lois. 
n y a tiju jours mie execpiion *ni leur faveur dans les Ids 
pi*nales, ef, pour enqilnycr une dislineiion de la Ihrotogie* les 
rois sonl soumis au\ lois tjnant i\ h puissance dirertive, mais 
nun quant a la puissance coactive (;i)* On eomprcnil qn'avee 
lie lels priHci|>es, Hossuet refuse de recfmnallre an peuple le 
ilroii lie disposer li* suuveniin et de lui faiie la guerre. S4nis 
quelque prelexte que ee fi\t, mAnie scms le pretexte de religion. 
11 avoiie quHl y a un point oil le siijet doit refuser d'obeir : car 



(1) L. V, an. tv, pfx)p, 1, 
{2> I« IV, nrt. t, prop. 1. 

(3) L. IV, art. i, prop. I ct 3. fVoy. pL liautt p. '73) la m^mo dia- 
liucUon tUns SuAfcx, 



"284 LBS TEMPS MODERPiES 

il vaul mieux obeir a Dieu qifaux hommes. jVfais il n'y on a 
point oil il soil perrais de s<* i*evolter : ainsi la cruaule, i inli- 

dt'lile, rimpir^t€ no sool point uno raison de s'allraniliir de 
I'luitoriie (111 souveruin k^gilimo (I)* Par ees maximes Bossuet 
ne fi'appail point seulenient les ik-rivains de Fecole prolesiantc : 
ses coups allaii'nt plus lianl, el lombuu'iil jusqne sur la chain* 
de saint Pierre, d'oii (Hidenl partis au iiioyen age et an \\f 
sieele lanl d'anatlieines eouH'c la souverainele des ruis. 

Ne Toublions pas eependanl, Bossuet fait de sth-ieux eilbHs 
pour distin^ruer le pouvoir absolii dii pouvoir iirbilraire. 
« Sans exaiiimer, dil-il, si ce pouvoir est lieile ou illicile, il 
suHil de declarer qu'il est barbare et odieux (2). » Sans doute 
cela snffit, Mais n est-il pas eirangc d^v laisser dans le douie si 
ce qui est oilieux ne ptwmiit pas elre lit-iie, conime si la 
question no (jai'ait |>as Ijawhee |>ai* t-ela niemi' ? Taut Bossuet 
cnunl de diminuer en vain Taulorile du pouvoir, miHiie odienx I 
II reeonnait le j)ouvoir aibilraire a ijuatre sij^nes : 1* lessiijets 
sonl eselaves ; 2** on n'y possede rien en propriele ; T le 
prince dispose a son gre des biens de ses sujeU ; 4"* il n'y a 
de loi que sa propre volonte. Dans le gouvernenient absolu, 
ees qnaire ruT-acien's nc se rencontrenl pas, carle souverain 
n*est absolu que par rap|>ort a la ctmlrainle ; niais il y a dans 
ees empires des lois contre lesquellcs tout ee qui st* fail esl 
mil de droil. Ces lois sont eelh^s (|ue 1 on iippelle fondauK^n- 
tales, que le monarque est oblige de respecter, sous peine de 
renverser son enipii'e (3). Yoila, il est vrai, nne bien forte 
baniere opposee uu pouvoir des rois. Muis quelle garantie ont 
les snjets que ces lois seroni respeclees t Bossuel assure que 
daus un gouvernenient legilinie, qui est a la fois absolu, les 
personnes sont libres, et la propriete des biens inviolable (4). 
Mais sur quoi se fonde-t-il pour assurer que les personnes et 



{I) L. VI ^ tout entiejc, et 5" avert, tout ontier, et particul. xxxii. 

(2) L. VIII, art. ii, pro|>. I, 

(3) Voy. plus iiftut, p. 2m. 

(4) L, VIII, art, n, prop* 2 et 3, 



BOSSUET 285 

les bk*iis n oni rien a cniiiidrc de hi voloiilt' dun roi qui fieut 
lout f De ee qu«* les mceiii's, dans iin cerlaiii Elal, oinpeclient 
d'alliT yux dt^niiinvs cxlrrniilrs, fant-il (Toiit loult'lois qur !e 
.gouverneinenl iiVsit pas arl)iti':irrei parce qu'il n abuse pas 
autant quH le pouriaii ? II faul saus doute adrntilre unc ditTe- 
n*rire cnire les gouvememems civilises et les gouvernemciils 
barbares. Mais la eivilisaUon pourrait-elle louf^trmpji resist it 
a eel 4'nipire absolu^ qui de^euere cIkujul' jaui% pur la uaiure 
dcs ehoses, en tin em|iire aibitialie ? Ttml ee qui se fait conlre 
les lots fondameiitales est, dii-on, uul de soi I Mais qui annu- 
lent ees aeies conii aires aux lois lb udameu tales, s'll n'y a 
poiiii nil pouvoir moderaknir, un arbitre, etenfin un eontnile, 
si humble <pi il soft 1 ftossuel avouc lui-nu^me qu it n y a point 
de tenia lion e^ale a eelle de la puissance, ni rien de phis 
dinieile i|ue de si* rrfuser quelqui* rliuse, quand les lioiumes 
vou» aeeordeiit tout (1). Et eependanl il ne vent poiul qu'on 
eherehe de sirours eonti-e vvs lentatioos iles princes, et il 
n'adnirt que ec qu'il appclb' dcs remedies geueraux, c'est-ii- 
dirc la erainle di* Uieu, la ndij^ioti el la piete (2). 

Bossuet avail devanl les yeax un spectacle qui Ta ebloui, 
II J^enible ne cluTeher ses exemples que dans les livres saints, 
el il a toujtttirs iiti nuMlcle invisible : e est eclut de la luonar' 
cliie qui lui [>res4*nUiil un si bi»l ordre, unc si grande force, el 
line splcndeur qui paratssail liniage de la majeste divine (3). 



(1) L. X, art. vit |»rop, I. 
FhtiL. \hu]., iMup. 2. 

<juc 1(3 i-epr^ntant de rautoril^ roy&le k 
, , i<' Grand, 8c faisait la plus haute id£e de ]& 

monan-hip ft tic ^es devoirs Lisez re c|ij'il en 6cnvait dans sen 
iHseourM tttr ie m^Urr de rof^ litre admirable qui prouve dej4 r(u*il 
entcndail son pouvoir non commo un moyen de joulssance^ mais 
comme unc Uirho laborieuse : • Tout rttpport^^^ au bicn de riitai. 
Pour rommandcr aux auirc^, il faut H*i^lvver au-dc^sus d'eux ; el, 
apnc!! avutr «ntenJu co qui vient de k>u$ tes endroit$, on doit se 
ner par i« juKorneni qu"un doit fritie «*ins preoccupation, et 
_ toujour^ ji ne rif?n ordunncr qui rnVn indtg-ne de aoi, du 

W^cUre tju'uEi purte it de la grnndcMir dc TEiai. Quand on a 
1 Etal en Tue« on iravaiile pour :^ut* Lc bicn de 1 un Fait la gloite de 
TAUiro^ Quand lo premier ent heurcux, ^leve el pui^^j^ant, cclul qui 



286 LES TEMPS MODERNES 

II crut voir dans cct etat dc choses, que la suite dcs ev^ne- 
ments avail amend et que la suite des temps devait detruire, 
le type de la societe politique qu'il cherchait, comme Platen, 
comme Giceron, comme toutes les grandes imaginations Tont . 
toujours chei*che. La monarchie qui, depuis dcs siecles, 
depuis la chute de Tempire romain, et k travors les luttes et 
les discordes du moyen ilge,'avait toujours cherche Tinddpen- 
dance et la suprematie) avait enfin obtenu la force oil elle 
aspiraity et la s(^curitc de son empire lui permettait de le 
couvrir de cette magnificence et de cette majeste qui abattaient 
Tesprit de Bossuet, si fier qu'il fftt, parce quil y voyait le 
reflet de la grandeur divine. Jamais, depuis les empereurs 
romains ou les rois de TOrient, le respect du pouvoir n'avait 
ele si pres de Tapothdose ; jamais la religion n'avait aussi hau- 
tement consenti k defendre contre toute atteinte, et m^me les 
siennes propres , Tautorite temporelle ; jamais enfin la 
politique n'avait prdtendu avcc une si grande confiance avoir 
decouvert le modeie politique. Nos utopistes modernes cher- 
chent leur ideal dans I'avonir; Giceron le voyait dans Ic 
passe. Bossuet le trouve autour dc lui, et il ne soupconne pas 
que cct ideal n'est qu'unc apparonoc et im songe trompeur et 
passager. II croyait esquisser Timago dune chose etemelle , 
et le niodele devait perir bien avant Tiniago. Quelques annees 
plus lard, des desastres sans noni, attires par les abus de 
cette puissance absoluc, m(»naccr(»nt un instant d'cngloutir 
r£tat avcc le prince ; quelqnes annc(»s plus tard encore, une 
corruption effroyablc et un scandale insolent prenaient la 
place de cette magnificence niajestueuse on Bossuet vcnerait 
1 image de la grandeur de Dieu ; et enfin un siede apres, une 
catastrophe extraordinaire emportait la royaute, le prince 
et toute sa splcndeur. 



en est cause, en est glorieux, cl par consequent doit plus goutcr 
que SC9 8ujets par rapport A lui ct iV eux tout co qu'il y a de plus 
agreablc dans la vie. » Mdmoires (Q'^uvres de Louis XIV, 6 vol. Paris, 
1S06). 



BOSSURT ?87 

Du haul de ceile iheone du droit divin ct do la monurdiie 
ab&oliK^, theorie que Ics fails ol le sucrrs seitiblaifiii si mer- 
veilli'MSi'menl oonlirmf^r, on rnmprend qim Bossurt nail jele 
qu'un regard d** piii<^ siir coiie n^volulioii d'Auijleierre qui 
s eUiil accomfilie dans le milieu du sieele, el qui elle-mome 
paniis&uil s'<*lrc reppolie el ("^Ire revenue ;\ resipisreuce depuis 
b rc!»tauraiiou du roi CIiaHes H. Bossuet ne put voir evidem- 
meui duns le tlesDrdfe de reile epoque auire eliose que 
Tanarcliie et h rt^bellion, Itien ne ravertissait el ne pouvail 
laverfir que eV'tait priM'isemeul cetfe n-vnluiinn qui oyvniil 
aui peuples uiie voie nouvelle, laudis que la inagniliquc 
monarrhie dc Louis XIV n etalt que la fiu dun regime appelcf fit 
di.Hpar*ailre. Bossiu'i voii done ilans la Heforme Forigine de la 
ruvoluljon : * La souree de loul le mal esi que eeux qui n'onl 
pan eraint de leuler au sieele passe la rel'ornmnnu par le 
schisme, ne trouvanl pa!i de plus forts remparls eonire touies 
IrufH nouveautes que la saiule aulorite <le IKglise, ils on I ele 
obliges de la rcnverjier (1), • 11 nous monire les seeies nuis- 
sunl les uneft deg aulres dans un progW's sans Tm. f Ces 
dJH|iuie.H n'elaient que de faibles eommener-meuts par ou ees 
P'^prilH lurlnifenls Tai^uteul eomme un essai dr leur liberie, 
Mais quelque eliose de plus violent se remuail dans If* fond 
de^ eci^urs : cY^latl un di'^goiU si^nri dr (nui ee qui a de Tauiu- 
riU% el une demanj^eaison d innover sans lin apres qnon a vu 
le premier exemfjie, Ainsi les ealvinistes, plus hardis que les 
luiheriens^ oul servi a etablir les Soeiniens,.. Les sautes des 
ajiabaplistes fiont sorties de cetto nn^me source et ont fait 
nail re b*s inde[>endauts qui n'ont point en de bornes, parmi 
leii^uels on voit les trembleurs el les eherelitnirs.*. • Ui con- 
wiqamc^ de cetie irn'*ligieuse tnsiabiliie a i^ti la revolte 
eootre raulorite royale. t II ne faut point sVlonner s ils 
penUrenr le respeet de la majesty et ile^s lois, ui s ils devinreiit 
fiictieux, rebetlcs et opiuuUres*.. Les peuples ont au fond du 



(1] Ct^is^n fitnihn itHmrUm de Francs. 



288 LES TEMPS UODERMES 

cteur je ne sais quoi d*inqiiiet qui sY'oliappej si on leiir file ce 
frein necessaire (la rdigion) ; et on ne leur laisse plus lien 
a manager qiiand on Inir permel do se rendre mallres de leur 
religion. » Tel esl le jngemoiH quun homnio du xxtf sii'cle, 
un Fran^ais, un tWequc dcvuit a ceUe epoque inevitabloment 
porter sur des iroublos vi des diseoi'des dont le sens lui 
echappaiL El rependantj dans le siede suivanl, >Ionlesquieu 
decoiivrait duns ec pays si d*'T«^*gle l(* modele des gouvei-ne- 
nients ; et de nos jours, c>st cc people qu'on nous cite sans 
cesse pour le respect des lois et des mag^isinits, el que Ton 
oppose a rinslabilile franraise connui^ Bossuet opposail impli- 
cilemenl a rinslabilile anglaisc la noble fidelite de la France a 
sa religion ci a son roi. 

Mais si les eonviclions monarohiques el religicuses de Oossucl 
ne lui permellaient pas de comprendre les evenements de la 
revolution d' Angle! erre, en revanehe son edueaiion rlassique 
lui fa<*ilitait au eonli-iire rinlelligenre profonde dun elat 
social bien plus eloigue dn not re, a savoir la republique 
rouiaine. II avait su se faire romain avec les Romains, il entrait 
dans leurs sentiments politiques ; uiais pas un seul instant la 
pen sec ne lui st*rait m'iuw que quel que chose de semblable it 
re qu'il ad mi rait chez les anciens put devenir un besoin chez 
les pen pies niotlernes: < Le fond (Fun Romain, e<?rivaii-il, elait 
lamour de la liberie et de la pairie. Une de res rhoses lui 
faisait aimer I'aulre; car, parce cpi'il aimaitsa liberie, il ainiail 
aussi sa palrie, coninie une mere tjui le noui rissail dans dm 
sentinienls egalcmenl genereux et libres. > Et il delinissail 
aduiirablement la liberie : « Sous ce nom de liberie, les 
llouKiins se llgui'alent avee les Grecs un etal ou personne ne 
fiVt sujet que de la loi, et ou la loi fut plus puissante que les 
bomnies (I) ». Hossiiei ajoule que-^ menie sous ses rois, Rome 
avait une liberie « qui ne eonvienl guere a un«* monarchic 
leglee >. Ainsi une bonne monarehie, une monarehie reglee 



(t) Diicoitrs Bttr Vhntoire unherteUe, part. TIT, ch. vi. 



BOSSCET ^5P^ 289 

(toit ext'huT loule liberte, c'est-a-diic im <i:ii oil la lui est |>lus 
(kuissante que riiommo. Bossuet ne dcvinail pas qu'iin jour oe 
pourrail laire \in \v\ rapprcKiiement * vi quv los iiiodernes 
PU\-iiii-iiH\s desii"<'i"iif*iU voij- ;i|>tnir;iili'f k- vv^nv tl** la loi. 
MaU ilr t'i'la iiN'iiir qii'il iw craignait pas pour les hommes de 
son l€mp,«i r**xciiiple Irndilcur drs ilomains, il jii^cait Irur oiat 
social avec iint' graiKlu impariialiU', (H nwnw avi'c line secrele 
admiration. • La niaxiiiie fftndauienlale^ de la repiddique elalt 
de rt^garder la lilxTte conum- uiie eliose inseparable du nom 
rofiiain* Tn pen pie noiirri dans eet espril, disons jdiis^ im 
pruple qui se eroyail lie pour eoiuinander aiix aiilres peiq^les, 
el que Virgile jHuir rriie raison appelle si noblemenl Ic peuplc 
roi, ne voiibil recevoir di^ loi que de lui-iiieme».. Tout ee qui 
blcHsait ou seiiddail ble&iier rV'galile que demantle un efiil 
libre deveuail susiwrt a ce peuj>le deluaL t amour de la 
liberte reiidail de (els espiits dill'M ties a iiiauiei-. » II peiui la 
division des (ieu\ urdres sans aller sans doule jusqu a dire, 
romnie Montesquimi, que «v Jul la 4*ause priuci|Kdede la gran- 
deur dc Rome, mais en reuiarquanl avee moderation les exces 
des deux parts : < I*e la res jalousies fnrieuses euln^le senal et 
le |H*uple, eiiU'i' les paliieiiiis el les |)lel}riens ; les unsalleguanl 
luujoiirs que la liberie exeessive se delruil elle-memp ; les 
autn\s ti*aignant an eontratre que Tauloritt^ qui de sn nature 
crtiit toHJours, ne degenert^t ensuite en lyrannie. * Dossuet 
rappelie le meurlri' de (x'sar, sans \ joiudre ainime marque 
dVtonneilieul ni d indigiuMiou < de siiiii% ditnl, qu'il est tuc 
en jdein senal eomme uti lyran (I) >. II reeonnail que • si la 

Ct) tMd,, vh, VII. — hanx la coHuamanee de />/#•« et de iai m^m^, eli. 
It %nu titniuci M? «erl tic rcl evemple, piiur exptiiiuer ce »jue c'csi 
<i »ntiemcnt en m.iO^rcii ronUngentea, « Par exemplct dit-il, 

J U tic ftrouvm* '|ue C*'*sjir i^M un ennemi de la patric^ qui a 

kimuui* cu Ic *J«_'Si>cnn d'cii oppi irncr la liberty ct que Bi-utUij qui 
Pa uiiV n'a jamais cu d^Autro desscin que colui dc r^iablir la forme 
I' la republique, •!! paralt bten qij'ici, quojqu*i) ne s'agisse 

•f IIMC8 doui<ju*cs, llM>!»upt cat pour Brulu^ c»>ntre C<^$ar. 

Am-^t tj4i!tncijt ri ko rouscrveat par Iradiiioa des sealimouls H de^i 
piaatOD* (piVm cut Iticn ^totint* de voir rcnaUrc sou;* une forme 
nittaa^antG daos d'autrcs cireutialaficafl et daus d'aulre* conditioaa* 

ixsKT, — Science pciliilque. II, — 19 



290 LES Tl-MPS MOI>ERISKS 

ir|yuMietuf* iivail son faiblo, la jiilousic tlu pcuple et du siinatj 
la monarchic des Wsars avail aussi ic sien ; tH ce faible c*elail 
la licence dossoldafs qui los avail faits. > On voir quen lisanl 
rhisloirc dc Home, liossnel avail su so plater an point dt? vue 
desi'i^publicains tie I'aniiquili\ A la vcrtic, il irouvail dans la 
majeste dii senal romain, el dans ta suiic de ses desseins cl 
do sa condiiile, une iniagf^ dc la slabilik* monarehiqnc ; mais i! 
nVHail pas pour rda Injiisio j>onr le pcuple cl i( comprcnaii Ic 
piTsligc qu'cxcrrail snr <*cs amcs ficrcs I "idee dc rrgalitc el 
dc la liberie. Par la, ct sans le savoir, il cinil Tun des prccni-- 
senrs dc la liberie du sicelc snivanl. Cclail [lar Ic respect et 
Tadmi ration de rantifjuite, c elait par la leclnre dc Bossuet, dc 
Ilollin, dc Monlesfiiiicn que Ic ifoiil des insJilulbns librcs 
dcvait s'eveillcr on sc revcillcr en France, avani nn^nu* f[nc 
la constilulion an^laisc ful vcnnc donner corps et ouvrii* iinc 
voie Si ces seniimenls jii$f|iie-la vagncs cl impuissanls. 

Pour en finii" avcc la poliiique dc Bossuel, disons que ee 
gi'and ajioii-c dc la mouarH*fiic absolue a «'"te lui-m^'mc, nialgre 
toutes sorles de nK'nagemenis, nne soitc dc revolnlionnairea 
Tt'^gard dc la conr romainc, el qiiil a porle le dernier coup a la 
cause dc la theocralie,cn condannianl liautement et sans reserve 
les prclenlions de la papaule sur le pouvoir lcnii>orel des rois. 
t>* lut Ini qui rcdigca on fit r{5digcr les quatre uiaximes de 
I08-2 dont la premiere mettail fin d nne niauiere magislrale a cc 
long debai du ponvoirspii-iluel cl du ponvoirlalfqnc dont nous 
avons longucm(*nt Tail rbisiotrc an moycn iligc. Voiei le lexte 
de eelle premiere maxinic : • Nous dcelarons, y estil dii, que 
saint r*ierrcel ses sueeesscurs, vii^iires de J,-(l, el (jue loule 
lEglise nicnic n oni recu de piiissauee dc Dicn qnc sur les 
choscs spiriinclles cl qui coneerncnl Ic salut, et non point sur 
les ehoses teinporelles ct civilcs : Jesns-Clirist nous apprcnanl 
lut-meme tpie son royaume n'est point ih ce monde cl en un 
autre endroit fpiil fani rendre t) Char ce tjin est a Cesar et 
d Dieu ce qui est a Dieii, et qu*ainsi ee pieccpte dc Papdtrc 
saint Paul ne put ('Uv en ilcn alir^re on <''l>ranle : Que loutc 



n;:?^KLON 291 

jwrsonnc soit scumlse aux puissances supei ieures ; cai' il n*y 
a f>oinl de puis^sance qui ne vieone de Dieu, el c>sl lui qui 
ordonne relies qui sonl sur la rerre : celiii done qui s'oppose 
au\ puissances sVippose a 1 or d re de Dien, Nous deelarons en 
ennseqnenee que les rois et les souverains nc sent soumis a 
auriHie puissanee ccclesiasiique pai- lordre dc Dieu dans les 
choses leinpordles : qu'ils no pen vent etr<* deposes ni direete- 
nient, wi indire<*lemetU par rnutorile du chef de I figlise ; que 
leurs sujels ne peuvenl ^tre dispenses de la soumission el de 
I abeissant^e qu1ls leur doivent, ou absous des sermenls de 
ridelile, el que eetle doetrine, uecessaire pour la Iranquillite 
pnhtiqtje el noti nioins avanfageuse a Tt^glise qu'a I'Klal, doil 
Mfc inviolablenieTU suivie eomme eonforme a la parole de 
t>ieu, a la tradiiion di^s saints Peres el an\ ext^npb'S des 
sainH (1), 1 Nous pouvons dire que par eetie decision la 
question est resolne, et que si de nouveaux debais sont nes 
entre TfigHse el Tfitat, c'esl aun point de vue tout ncniveau el 
lonl did'erenl. 

F^.:sKLn:^. — Nous avons fait reinarquer qu*au xvi*' sieele 
les idees demoeratiques s'introduisenl jusque dans les ecrils 
qui paraissent lenr ^tre le plus oppos*^, C'est le coulniire qui 
iM» vii en France au xvu*" sitVle. Lcs principes de la monarcliie 
ab^lue flmposenl encore au\ esju its les [iliis portis a 1 7nd<^- 
peniianee, cl l<^ liberalrsnie de (|uebjui's eerivains n est qu'un 
ahsolutisuK* rnilif(i'. ('ette remarque s applique surtout a Peiie- 
lon (*2), qui passr poui' rc[>n*scn1er d^-ja le x\nr siecle dans 
Ic %nf, Ce grand el cbannant esprit parlage aver Bossuei lea 
ipatliies et les altaebcnii*nts des anies nlij^icuses et ele- 
^finvs; Inn subjuguaol la volonle par uii genie d'aulorite qui 
n'n pas d 4»gal, Taulre la seduisaul par uue douetniret uu esprit 
de liberty qui {dait davantage aux boninies de notre temps: 



ft) Vovos ce% quatre maximes avoc t'^ (cvt^* latin dans la \(€ d0 
thuufi t\u CAvdinai de Itiun^iei, tuinc Ht p(». 171 175* 

1 2) Voir ttur Fcueluri, tine 6mdts ^kuduo ititUuleo : l^^lHlqm 4€ ¥^n^ 
hn, par J, Deain, Caeu 1S58. 



292 LES TEMPS MODERNES 

tous deux sont partisans de la monarchie ct du droit divin. 
Mais Bossuet n'admet que la monarchie pure et sans restric- 
tion ; F^nelon voudrait une sorte de monarchie aristocratique, 
et en quelque sorte representative. 

Fenelon admettait comme Bossuet que Tautorite vient de 
Dieu, qu'elle doit £tre sacrce, quelle que soit sa forme, et 
qu*il est interdit au peuple de rien entreprendre pour en chan- 
ger les conditions (i). II est vrai que Tautorit^ souveraine 
pent elle-m£me, si elle le veut , changer les conditions de 
r£tat, mais elle seule le pent : ettoute entreprise qui vient 
d'ailleurs est une usurpation. II est vrai encore que Tusur- 
pation elle-mtoe, lorsqu'cUe n'est pas contest^e, pent k la 
longue, par le droit de prescription, devenir Tautorit^ legi- 
time ; mais ii n*en faut point conclure que Tusurpation devienne 
legitime par cela seul qu*elie a acquis le pouvoir, comme si 
Ton devait penser que Dieu autorise tout ce qu*il permet. c II 
faut sans doute payer les taxes qu'un usurpateur impose, obeir 
aux lois civilcs qu'ii fait, se soumettre generalement a toutes 
les ordonnances qui sont necessaires pour conserver Tordre 
ct la paix de la socicte ; mais il nc faut jamais que cettc obeis- 
sance aille jusqu'a approuvcr Tinjusticc dc son usuipation, 
beaucoup moins a jurcr qu'il a droit a la couronne dont il s'est 
empare par violence (2). > On devine de quel usurpateur il 
s'agit. 

Fenelon unit dans un m^me droit, ct fonde sur le m^.me 
principe, I'hcredite des couronncs ct Thercdite des terres. 
Seion lui, comme scion Bossuet, comme scion Pascal, si Ton 
juge d'apres les lois de la nature, les hommes etant tous fre- 
res et tous egaux, ils ont tous un m^me droit a ce qui est 
necessairc a la conservation: ils ont done un droit egal aux 
bicns de la terre, et il parait juste, selon le droit dc la nature, 
que tous possedent en commun ct sans partage la teri*e com- 

(1) J*usGrai avec discretion do VEssai philosophiqite sur le gouver^ 
nement civil, public par I'^cossais Ramsay selou les principes de 
Fenelon. Voy, c. vi. 

(2) Enai sur le gouv, civ., iii. 



ELox 293 

tnunc. Selon \e nionir droit, i1 semble u qiielques-uns que les 
lioiitmcs sonl iialurellt'meiil incU'jtmtlants ivs uiis tk'S autres, 
1*1 quVii prinnpe il doit y avoir eg:iililti dv romniandement et 
dobeissance- Mais coiimie !es passions sorit jjIus roru^s <|ue la 
nisoiu (Tile al)solut' rgtiHle de bieiis ft d'autorite ne servi- 
rait qu a nioUre les plus faibles sous le joog des plus forls ; la 
roiuiiuinnute ne serai I que bri|?andage, t^l la liberie qu 'anar- 
ch ie, II a done fallo quelqoe n'j^le qui fixal la proprkHe el la 
.souveiTiinete ; vi la nieiiie neeessite qui rlablit le droit Invio- 
lable dii proprii'laire, tUablil aussi e«*lui dii souverain. Les pre- 
loieni oet'upinils n avaienl fius niUurellenient le droit de irans- 
meltre U»urs biens a leur posli-nle, pas plus que les souverains 
b jKissesHion de leurs eoiironnes. Mais il a fallu coiisacrer ce 
double droil, pour obvier aux incoiivenients pei'petuels de 
muiivUes distribulinns dr irrre, »*l de nouvi'lles tdeelions de 
prince : Ford re vent c|n'il y ail (jyelque eliose de certain el de 
regie; et le meme intertH, le ni^ine droil de presrnplion assui"e 
a la fois les lerres el les Irones. • On est iiijusii! el ravisseur 
de voler le |dus simple nicuble, de |jrendre quelques arpenls 
dclerre: serait-on jnsle de voler des eouronnes etde 8*em- 
parer des njyaumes?..* S'il y avail un inoyen fixe pour dislri- 
buer les counmues el les biens scion le droit nalurel, c'csl-a- 
dire selon la Un imniuabb* dn la iiarlailr cl souveraine justice, 
le droit hereditaij'c des empires et des lerres serail injuste, 
Mai!* les passions fics honuncs v\ rrUit (nrsfnt de Ihumanile 
reodaul la chose impossible, il faut qu'il y ail qnelqurs regies 
gt^nt^nile^ jiour fixer les possessions des eouronnes, eomme 
celles de$ biens (1). 

Nous ne reprodiiirons pas les parties de cclle politique oil 
Fenelon parle lout a fail le lanf^age de Bossuel. Ilcriliipie avec 
force le prineijie du flroit de revolie ; il mouire les dangers du 
jfouvernemenl populaire : il soulieul la superiortte de la raonar- 

{h Kw«<' *»r le i/0HtK civ., c. ix. On voit que TauUiur est tr*^* pre- 
occupy lie I'jil^e d*u«»ur(»aUQn : ce »odI U mlus joule les pniicifH^s de 
f 0iielon, m«ia il faut y rccoimaltre &UMi Itm sealimeotM du Jacobilc. 



294 LES TEMPS MODERNES 

chie 8ur toutes les formes de gouvernement. Mais ici les diffe- 
rences commenceiit, ct Ton va voir par quels cdtes Feoelon 
deplaisait k Louis XIV, et pourquoi celui-ci Tavait suraomm^ 
le bel esprit le plus chimerique de son royaume. 

On ne peut sans doute nier que Bossuet dans sa PoliHque 
ne parte souvent aux rois un langage severe : mais ses paroles 
sont toujours couvertes de Tautorite de T^criture, et, d'ail- 
leurSy cette s^verite de langage se trouve constanunenC adoocie 
par une adoration presque superstitieuse de la msgest^ royale; 
et cette sorte didoidtrie dcvait agreablement accompagner, 
dans le coeur du prince, les con3eils d'une piete austere, dont 
ceiuiM^i reconnaissait d'aiileurs consciencieusement la juste 
autorit^. Mais Fenelon, tout en respectant dans son principe 
Tautorite souveraine, ne paraissait pas aussi dispose k traiter 
les rois comme des dieux : il avait le goAt de la remontrance : 
il excellait dans Texpression de ces moralites douces, mais 
fetigantes k la longue pour un esprit dominateur, peu ami des 
repr^ntations. Les dissertations de Telemaque sur les devoirs 
des rois, sur les dangers des cours, sur Torgueil des pouvoirs, 
sur le libertinage des princes, sur leur ambition, leur fol 
amour de la guerre, sur les exces du luxe et de la somptuo- 
site ; tons ces conseils d'une sagesse privee, qui ne s*auto- 
risait pas cetle fois de la parole sainte ; enfm ce platonisme 
politique qui n*admettait que les guerres justes et les depenses 
utiles, qui pretendait regler les moeurs des rois comme celles 
des simples citoyens ; cet esprit d'utopie, qui, apr^s Platon et 
Moms, imaginait encore une republique nouvclle, une Salente, 
fondee sur le partagc des bicns, les lois somptuaires, les moeui's 
pastorales et paciflques des peuples primitifs, toute cette poli- 
tique ideale devait peu convenir a un roi d'un esprit tres positif, 
d'un caractere tr6s imperieux, passionne pour la splendeur 
exterieure, passionn^ pour ses plaisirs, assez docile a la reli- 
gion qu'il craignait, mais assez dedaigneux des conseils dc 
la raison et de la morale, au-dessus desquelles il sc croyait 
place par son rang. Fenelon eftt dte un admirable directeur de 



FI^^NKtON 295 

roi : niais ce besoin de tlii^elioii doni U elaii passrdo clovonail 
naiurelleinetil et I'oinme a son insu un es|>nt dupposilioo, Co 
qui vM ett' uiie lieureuse severile duns lliilimilc de la 
dit*erlioii deveuuil line it'mi'rite irres|M^cliieysr dans un livro, 

Mais Femdoii ne se conteiUail |»as de reprinmndur la royaultS 
avec iin peu plus de liberie el d'audacc que Bossuct ; il r^vait 
I certains lompcraments a raidoriLe royale, qui euasent pjiru a 
re(*lui-ci des reslriciions sedilk'uses* E?kaiiitnaiil les iindles de 
la souverainete, il U's Irouve, ou du moiiis son dii^eiple 
Kainsay, dans ce que le sieele suivanl auratl appele les 
droits naturels de Ihonime. II dislingiie irois pomoirs dana 
IVxercice de raulorite : pouvoir sue les aclions, pouvoir sur 
les persoiines, pouvoir sur les blens. Or ces trois pouvoirs 
ne doivent s exercer que selon une loi fundamentale, le bien 
public. La loi naturclle onluiuiaut a thacuu de sc saerilier 
k lows, le princ^e ne doii jamais ajfir dans son pi*opre inle- 
rAt| roais dans cetui de lous. Aussi n'a-t-il de pouvoir que sur 
les anions, et non pas sur la volonte inlerieuiT des sujels» 
f Nul souvemin, par exemple, ne peut exlger la eroyanee 
ifiterieure de ses sujets sur la religion. 11 en pcul emp^cher 
lexerciee |uddit% oh la prorcssiou ouverle de cerlatues for- 
mules, opinions ou ctTeinonies, qui iroubleraienl la paix de la 
rt*pubUque, par la diversile el la multipliclte des secies : mats 
son auionli? lie va pas plus loin.,. On doil laisser les stijels 
dans une p;irraite liberie d'exaniiner, rhaeun pour soi, Taulo- 
lile el leii rnoiifs de eredibdile de eetie revelalion, » Celift 
opiiiion e%t loule conlrairea eeltedc Bossuet, qui reconnaissait 
au souveniin le droit de runiraindie par In foree, el ini*nie de 
punir da dernier suppllee les enneinis de la religion. Hen est 
de nii^ine des auires pouvoii*s sur les (lersonnes ou sur leii 
biens. i Toule loi raiu% loule guerre deelaree, tout inq^'Vl leve 
daui tme autre vue que (*elle du bien public, est un violement 
des droits essentiels de rbuinaiiile (1). * Je riip{}orle ees paroles 



{!) £«ttti« iirr le gone, cHk^c. %u 



296 LES TEMPS MODERNES 

de Ramsay, dans leur incorrection, sans ^tre trop persuade 
qu'elles viennenl de Fenclon m^me. II est possible que cet 
£cossais, si royaliste qu'il fiit, ait introduit dans les principes 
de Fenelon quelques-unes des idees du parlementarisme 
anglais. Chez un peuple libre, eeu\-la meme qui s'opposent h 
la liberte en adoptent instinctivemcnt les principes et le Ian- 
gage. Au reste, ce qui est tout a fait confoime aux principes 
connus de Fenelon, c*est la theorie de la monarchie aristocra- 
tiquc exposee dans VEssai sur le gouvernement civil (1). 

Selon Fenelon, I'autorite doit etre entrc les mains d*un mo 
narque : I'unite du pouvoir assure I'union dans la societe, la 
promptitude dans les conseils, Texactitude dans le comman- 
dement militaire. Comme il y a toujours deux classes dans la 
societe : la premiere de ceux qui naissent dans la richesse et la 
grandeur, la seconde de ceux qui vivent du travail, si les uns 
ou les autres gouvement tous seuls, Tune des deux classes est 
opprimee ; c'est ce qui arrive dans I'aristocratie et dans la 
democratic, c II faut une puissance superieure a ces deux 
ordres, qui les tienne dans leurs justes bornes. La royaute est 
comme le point d'appui d'un levicr, qui, en s'approchant de 
Tune ou de I'autre de ces extremites, les tient dans Tequi- 
libre. » Mais comme il est impossible qu'un homme voie tout 
par lui seul, et connaisse absolument le mieux, il lui faut des 
conseillers qui Tempechent de changer son pouvoir absolu en 
pouvoir tyrannique, et cela en partageanl avec lui le droit de 
faire les lois. Ce droit doit appartenir a une chambre compo- 
see de membres tires de raristoci'atie : ils sont tous moins que 
le roi, et ne peuvent rien sans lui. Le roi pent tout au contraire, 
exceple de faire les lois. Ainsi se trouveront reunies la 
sagesse et la puissance. Ce n'est pas tout. Le peuple, qui n'est 
point en etat de faire les lois, ne doit point cependant Atre 
tout a fait exclu du gouvernement. Sans doute le peuple ne 
doit point partager le pouvoir legislatif, car, aussit6t qu'il 

(DC XV. 



eoire en partage, il lire lout a lui, el lEliil est bietildl ri^duit 
au despoUsme de la populace. Mais co qui est le droit du pen- 
pie, c est de voter lui-iiiome If^s subsides extraonliTiaires que le 
prince veui lever sur lui, * Je m^ parte point, dil Feuelon, des 
reveuus annuels ei regies, qiu soul absolumeiii neeessaires 
fioiir le soutieri de 1 £tat el de la royaule : ce soni dea pi*ero- 
gatives inalienables de la t'ouroiine, que les rois ont toojours 
droil d'exiger, Je ne parle que des subsides exlraordiuaires, 
Douveaux el pas»agei*s. * 

Quelqu** reslrieliou qu apporte iei I'auleur a ee droit inqiar- 
taut de voler IHuipot , on vail peu a peu devier elsallenuer 
ridee rigoureusi' el exrlusivi* di' la nionarrhie absolue. Vn 
partage de la puissance legislative, un appel au peuple pour 
raugiiu^ntalion des taxes etaient de graves e*>hcessioiis a la 
iibertr des sujels, d'iniporlanles liniilcs au pouvoir du roi. 
Noiu sonimes loin deja de ct'tie aulorile loute divine, poui* 
ainsi dire, dont le seiil conire-poids est la erainte de Dieu. 11 
i**l vmi que eelte forme de gouvernemmi pro[u>sr*e |Kir Fene- 
l*m coiiime le gouveruemeul le plus uaturcl et le niieux pon- 
dere, a aussi S4^» ioeoovenieals, el il a soiti de les iiuliquer. 
^Miij«f nialgre res iueonvenienls, ou ne pen I douler que ce ne 

[>il a cetle forme qu1l donne la pri'l\Teiiei\ Ou le voit mani- 
ie-M'T un goul particulier pourl'ancieu elalde la France, eelui 
uu les (narleuHiils el les etals g<*nerau\ liuiitaienl la pyissanee 
du roi ; et parlant au roi futur^ il lui adn'vsail ees (taroles, ou 
84» fait jieuiir ce regret : t Vous save/, qu'aulrefois le roi ne 
preciaii jamais rieti sue les peu pies par sa seulc autoritc^: 
ceUiil l«» parlement, cVst-a-dire rasseuiblee ib' la naliou, qui 
lui necoixiail les fonds necessaires poui- les bcsoius exiraordi- 
naires de FlvtaL Hors de ce cas> il vivail de son douiaiue. Out 

it-ee qui a change eel ordre, sinou 1 autoriie absolue, que 
rais ont prist* de nos jours {\)1 ■ Et daus les plans de 
gouvernemeul que Feuelon avail coneeries avec le due de 

4 1 L^amitn 4€ emuctente iur ta de^, de la rouauu, art. m, xm. 



-^ 



298 LES TEMPS MODERNES 

Chevreuse, poor proposer au due de Bourgogne, on lit 
mots, qui annoncent toute une future revolution dans VttM : 
c £tablissement d'etats g^n^raux. Composition des 6tats gte^ 
raux : de I'^v^que de chaque dioc^e ; d'un seigneur d*andeniie 
ct haute noblesse elu par les nobles ; d*un honune consid^ 
rable du tiers ^tat, elu par le tiers etat. Election libre: nuUe 
recommandation du roi qui se toumerait en ordre : nul depute 
perpetuel, mais capable d*£tre continu^^ etc. (1). i On voit 
m£me ici Fenelon plus hard! que dans le TraiU de Ramsay ; 
car, dans ce livre, il ne confie le pouvoir legislatif qu*ji une 
assemblce fixe et h^reditaire : ici U demande des assemble 
mobiles et electives. Telles sont les causes s^rieuses de la 
disgr&ce de Fenelon : ces plans de renovation politique, plus 
on moins connus du roi, durent contribuer, plus encore que 
les utopies et les moralites du Telemaquey ii mecontenter le 
grand roi. On voit par ces demiires citations comment Fene- 
lon peut £tre considere sans trop d'inexactitude comme un 
precurseur des ecrivains politiques du dix-huiti^me sitele, 
C'est ainsi qu*il avait prepare Tempire de la philosophie par 
son goAt pour les speculations rationnclles, et Ic triomphe de 
la tolerance religicuse par ses conseils de persuation morale 
et son aversion dc la contrainte appliquee a la conscience. En 
un mot, il est le lien naturcl du dix-septieme siecle au siecle 
suivant ; grilce h lui, Tesprit ne passe pas sans transition de 
Bossuet a Montesquieu. 

Vauban. — Nous ne voulons pas cependant passer au 
xvui® siecle sans mentionner a cdte dc Fenelon un autre 
nom, qui s*associe natnrcUement au sien, le nom d'un autre 
reformateur, d'un autre ami du peuplc ct de Thumanite, qui, 
comme Fenelon, encourut la disgnUce du roi, quoiqu'ii fut Tun 
de ses plus illustres et plus fideles scrvitcurs, pour avoir de- 
voile les mis^res de son royaume, dissimulees par une fausse 
grandeur, et pour avoir propose un remcde hardi qui exigeait 

(1) F^n^lon, Plant de gouvememenfy art. ii, S 8, 5*. 



VAIBAN 299 

liiicrificc de tous les nl>U!$. Nous voulons |iarler dii nitirTchiU 
de Vauban el de son admirable ct loiuhaiU ouvrage, inlilule 
in Dime royale (I). 

U esl diffieilr d avoir sur le rogue de Louis XIV eii Frawee 
01 Stir si_*s eiTels uri letiioigtiage plus aecablanl, el en meme 
temps plus d^sinteressii, que cclui de Vauban. Vt»iei quel etiul, 
Huivaui kii, IV'lat ilu peu])le en Frauco vers la liu du xvn* 
iiieele : < Ww loutes les reclici-t^lu'S que J'ai pu faire, depuis 
pluMetii-^ auuees que je ni*y applique » j ai fori bieu remar(|ue 
(|ue, ilanji ees deiTuers lemps, prh de la du^ietne ptirtie dn 
peuple est reduiii; a la mendivUi* ("2) el nieinlie elFeelive- 
meul ; (pie* des ueuf aulres parlies, il y en a cinq qui iie soiU 
pas eu elai de faire Tauuioue a celle-la, parce qu'eux-rnhnes 
MOHt redttUs it tri's pen de chose prh a ceUe mnlhenreuse 
condidoH ; que d(^s qualre autres qui resienl, irois sonl lort 
malaisi'es el enibarraHsees de delles et de proces ; el que dana 
la dtiieme on ne peui pns etmipier sur reni mille families^ el 
je ne eroii*ais pas nieulir qnand ji' dirais (|u'il n'y en a pas dix 
uiille, pt*liles ou graudcs, qu on puisse dire elrc fori a leur 
ai»e; et qui eu 6UTait les gens d^iffaires , leurs allies et 
adlir*n*tiU« eouverls el deeouverls, el ceuj' que (e roi souHent 
pftr des bienfaiis, quelques niaiTliands, etc*, je m'assure que 
le reste serail eu pelil nonibre (3), » 



(I) Puhls6 en 1707, a&nt nam dc librairo ni de ville, Au nom dd 
Vaubftu se ratUcbe aus^ii le aom dun autre reformatcur, aniniu Jei 
fr — ■ritimerits qtio lui, cl qui^ paniil-il, eiail snjn parent : c\'sft 
} t, nutcur den UitaiU de la Frame (Ui'J7), ieimprtrne» u 

1 a 1T12« suu^ lo titrc do; Testami'ttt pittitique 4e \autaH, 

I t rt'chimait la lilierii ab^olu© dxi rifmnwvn^ dta ^'rainn^ 

fAut pa« oublier que cc« parolo» ui tcrriblea oat ^l6 
CN latiMa paix de Ryswick, c 'ei*l-A- dire avant les dcmiera 

f! : \ iyix\% XIV, et lor!*quc sa puisiWiiicc, quoique »rr6t6c, 

•"^ encure itim flotitisaotc. 

, prt^face» p. 1. Vauban a lort d'ajaukr ici • quelquea 
mail . qui ne rcntre [mla d&oa &a pensde; car il n'e^L que 

junfcc I :wir(vhjind» tiOient riches 11 veut dire que %i Van 6ie lea 

iraitauU et Us pemionnuiret du rot, e'est-i-dire tous ceux qui viveni 
itur lett impiaitt, on uq trouvcrail que biea p«u de fartunett acquittcft 
par le IraYail. 



J ■»v»c<--*>s 



300 LES TEMPS MODERNES 

Tel ^tait l*etat social d'un pays qui, naturellement, € est le 
plus riche du monde (1) i. C'est ce qu'affirme Vauban, en 
ajoutant que ce n*est pas Tor ni Targent qui font la richesse 
d'un pays, mais c Tabondance des denrtes, abondance que la 
France possMe au plus haut degr^ >. 

D*ou vienttant de mis^re dans tant d'abondance? De la 
mauvaise distribution des taxes, qui p^sent toutes sur la 
classe la plus malbeureuse et la plus laborieuse, et dont la 
mauvaise assiette est encore aggrav^e par les injustices et les 
abus de la perception : c Je me sens oblige d*honneur et de 
conscience, dit Vauban, de representer a Sa Msgest^ qu*ll 
m'a paru que de tout temps on n'avait pas eu (usez d'igard 
en France pour le menu peuple^ et qu'on en avait foit trop 
peu de cas : aussi c'est la partle la plus ruin^e et la plus mise- 
rable du royaume c'est elle qui porte toutes les charges^ 

qui a toujours leplus souffert et qui souffre encore le plus.,. 
c*est, cependant, la partie basse du peuple qui, par son tra- 
vail et par son commerce et par ce qu'eile paye au roi, Ten- 
richit et tout son royaume... Voila en quoi consiste cette 
partie du peuple, si utile et si meprisee. » 

Pour remedier a de si grands maux, Vauban propose un 
remede radical, qui consistcrait a abolir tous les impdts exis- 
tants, et a les remplaccr par un imp6t unique qui serait le 
dixi^me du revenu de chacun. C'est ce que Vauban appeile 
la Dime royale ; c'est ce que nous appellerions aujourd'hui 
rimp6t sur le revenu. Nous n'avons pas a apprccier la valeur 
economiquc de ce syst^mc. Signalons seulcmcnt les trois 
principes fondamcntaux poses par Vauban en t^te de son 
projet: c 1^ C'est une obligation naturelle aux sujets de 
toutes conditions de contribuer a proportion de Icur revenu 
ou de leur Industrie, sans qu'aucun d'eux s'en puisse raison- 
nablement dispenser ; 2'' quil sufGt pour autoriser ce droit 
d'etre sujet de cet £tat ; 3^ que tout privilege qui tend ci 

(1) Dime royale, p. ^. . 



VAITBAN 301 

rtxempiion dc cettr coiTlribulioii est abusif^ H ne [irut ni 
ne tloil pn'valoir an pi"i*jinlicf* du luiblir. • Aiiisi, iin su'cle 
avanl Tiirgot, avaiii ki Kevulution, Van bun posait \e j>niifi|><^ 
d«-* la rotiuibulion I'gali* aiix rharges piibliqups, 

A CCS remarqiuiblt^s priiieipcs, inspiri'*!^ pai' uti vlf seiili- 
iiM'nr di' la juslice, ajouluns eiieon' efiix-(M, par Irsqiiels 
Vaubao ienTNiK% el qui loi sorit inspires par le double si'nti- 
meiit di* la sagess^ et de rhumauitt^, CVst, dil-il, • <pir it^s 
rois om II ti inli*irl reel rl ires esseniifl de ne pas sureharger 
leur ppuple jiisqifu les priver du iieressaire,,. Us les uurotit 
pin*; lol ruiurs qu il ne sen seroni apereus (1). » Eunn> il 
rappelle an n>i retle parole d' Henri IV : Quil etait ton de ne 
pas toujours fa Ire tout re que Von pommit \ % Parole d'un 
grand \m\ih ei vruiment digne dun roi pere de son peuple, 
eomme il I'etait ! • 

T«*l e!*t ee beau livre d*' Vauhan, feuvre qni doit hii eoinpier 
plus encore dans la memoire des hommes que ses belles 
defense's el ses belles |>laees; car e etair avee son e*enr qu1l 
ItHTivail, el, certainemeul, avee autani de devouemenl pour 
le roi que d amour pour I hnmanite : « Je n'ai jilus qu'a prier 
hieu (ee sont ses dernieri's ligues) que |e itnil soil pris en 
attssi lK>nne part que je le donne ingennemenl« et sans anlre 
passions ni inleret que eelui du serviee du roi, le bien el le 
repos de ses peuples. > 

Ainsi les meillcurs servjienrs de la monarehie roninienc;aient 
h dejsirer qiii'lle se moderat. lis commeneaicnl a parler a\*ec 
eitiolion • de ee menu peupb\ si uiile el si mepnse » ; its 
<*ommeneaiienl a trouver < que lexeniption des charges etait 
abusive t* Enfin^ sans blanier en lui-nieme le prineipe du 
potivoir absolu, ils insiniiaient a la royanie < quil est bou de 
ne pas faire lout ce quon peul >* On ne peut pas dire cfue la 
royaute n*a pan ete averlle ; mais eesaverlissemeuls lui eiaient 
a fharge ; die les repoussait avee hauteur et eu punissail les 



(1) Cli, VI. p. tm 



302 LES TEMPS MODERNES 

auteurs par la disgrAce et par Tcxil (1). Bientdt elle allait 
entendre des voix plus hautaines et plus hardies ; aux repre- 
sentations et aux priires, succederont bientdt les sarcasmes, 
les invectives, les sommations ; bientdt la voix du peupie se 
m^era h celle des ^crivains ; et Theure pendant laquelle la 
monarchie eAt pu se reformer sera passee sans retour. Parmi 
ces amis sages et fideles qui enssent voulu corriger la monar- 
chie sans la detruire, et qui desiraient le bien-£tre du peupie 
sans en dechatner les passions, on n oubliera jamais les noms 
de Fenelon et de Vauban. 

(1) On salt que le pauvre Racine lui-mftme se m^la de bion public, 
et qu'il perdit k cetto occasion la faveur royale, qui 6tait c© k quoi 
11 tenait le plus au monde, apres Dieu, 



CHAPITRE V 



MONTESQUIEli 



1 1. WdeL-essctirs ile Monies^iiuHL — VMw de Sainl-Plerre. Ses ppo- 
Jels politique!;: 1° aciideinie |iiiJilk|ue. 2* la iiu'lliode iJti scrutio, 3^ la 
iKtIy&yiiodie) !• l;i paix iierptHuelle. — L'Enfrrf(oi H I'ablii* Alary, — 
iVArgen^tm. S*is ulnpi<*s. CoHjdftrratiotut mr tc ftottvrrnfmenl nncien 
rt prrMrnt ttr la Frattre. Liliorte iimiiHM|iali'. Att:ique<; cotitre raristo* 
cratio. — ^ IJ. MiitiU'sqtiieil. Lrttrvx pfntHUf^K el Cmmtivrahunx sur tni 
Hnmmn*. ^^ B*pnt ilf* iots. — Objel et mKllioiJe, — Division des 
goiiveniPtiienU. — Ttn'orie des Irois ppin<.'if>es. — Corruplion des 
UoavcrnemenLs, — Appreriiiliim et cnliiiue. — InleiUk»w ile V Esprit 
de§ toix, — Theori«^ ck» la liliiTle |»alili(pie. — ThtWie dc la sepani- 
lion des pouvoirs. — Tlimiri** de la iMinsiiiuliott anglaise, K^tainen de 
CCS Uittories. — ThfoririH rV'finniat rictus de M()nles<[uieu : 1" Reforme 
d«* la p^nnlih* ; S* Polemicpie conlre rest'luviige : 3* Polemitpie conire 
rialoleimoce, — Idees t'conomiques. — { IIL Kctde de Montesquieu. 
ililftone ; Putcv ; Df Idhiie. 



Noofi voici parvenu ao moment te plus grave de celtc 
histoire. Quelle qtie soil la gravity des questions qui se pri- 
fienteront a nous, nous essnyorons de \^% traiter avec une 
rntirre lihrrte, comme i) rnnvient dans la srniuec. On ne pent 
oufilier, sans douli\ en fmrlaiil des honimes du xvui'^ siede, 
el de k'urs t^crils, qn il iit- h'ai;il [ilus seulement de tluories 
iipt'culaliv<*s, maisde noire liisloire elle-mi^nie, et des rpreuves 
lei; plust terrililes dr not re palrie. €es lignes encore vivanles, 
que no& peren du iuecle dernier lisuient avee enthousiasme, 
nVtaipnt plriiHs, |K»iir riix, quedi^ promi^sses el d'rspr*ranoe.s ; 
lift y voyaienl laurort* dune sociule nouvdie. ct dune ere dc 
felidti! %i\n% bornes pour !e genre humain. Pour nous, si liaut 
quVlles parient eneorc a noire iime, el quilque lideles que 

ent dao^i nos ca^urs les esperancen rpi'rlUs y ont nourries. 



r^^"**': 



304 LES TEMPS MODERNES 

comment oublier que sous chacune de ces lignes se cache 
quelque souveuir douloureux, qu'li telle ou telle maiime 
correspond tel evenement tragique de noti*e hlsteire natio- 
nale ? Comment oublier a quel prix de sang et de douleurs 
ont ete achetees ces libertes si ardemment desir^es, si pea 
possedees, tantdt reprises, tantdt donnees, tantdt arrach^, 
et dont rinstabilite semblc n'avoir laiss^ dans les esprits que 
le doute et rindifference? Comment oublier enfin, qu'au lieu 
d*une seule et legitime revolution etablissant tout d'un coup 
le regne de la raison et de la liberte, nos peres ont yu, nous 
avons Yu nous-m^mes une suite de revolutions, dont chacune 
contredisait la prec^dente et qui semblent n'avoir fait que 
substituer le droit du plus fort au droit divin, un enchafaie- 
ment dlmpr^vus, dont la fin, pour quelques-uns, est Tabtnie, 
et, pour tous, Tinconnu (1) ? Comment rejeter tons ces sou- 
venirs, lorsque nous reportons nos regards et nos esprits snr 
ces livres, qui ont 6i6 la premiere origine de tous ces mouve- 
nients, VEsprit des lois et le Contrai social? II fout 
cependant s'affranchir de ces vues anticip^es, et du sentiment 
confus qui regne aujourd'hui dans les Ames : non, sans doute, 
qull ne soil utile de s'eclairer pai* rcxpericnce et par les faits 
de rhistoire ; mais il ne faut pas apporter nos passions con- 
temporaines dans Tetudc de ces monuments qui dureront 
plus que nous. Qu'il nous soil done permis de trailer de la 
politique de Montesquieu ou de Rousseau, comme s'il s'agis- 
saiLde Platon ou d'Aristole. 

§ 1. — Predecesseurs de Montesquieu. 

Nous avons vu deja se preparer, a la fin du regne de 
Louis XIV, Tesprit politique du siecle suivanl. Fenelon, sans 



(1) On comprendra facilement le ton dc decouragement de ces 
lignes dcrites sous Ic regime precedent. Nous sommes de ceux qui 
depuis ont repris conflance et espoir, ct qui croient que par le 
retour aux principes du xviii" siecle et de la revolution frangaise, 
nous pouvons eapercr un meilleur avenir. 



L*ABB^ D£ SA1?fT-nERBE 



305 



renoncer an prin* ipe dii droit divin, demrmdail des tempera- 
ments el ties Ihniles a hi monarchie ahsolue : il elail plus favo- 
raMe a la loltTaufe tjiie Bossiiei el Lauis XIV ; eiifiii la politique 
guciTierv el ronqiieranle lui i*lait odieuse. Vauban deploruil 
la misere piiblique et domanduil line refonne radirale du sys- 
lt*me des iiiip/its. O furent la les premiees du sikie nouveau. 
Ik* relle opposition a Louis XIV naitront insensihlemenl Ic 
besioiii el le desir d uue liiiei ti' de phis en (dus etriidye. Dcu\ 
reri rains peuvenl servir a signaler eel esprit nonveau, qui ne 
va pas enroiT jiisfju a la pt'iisce d\in rh:uigt*inenl essenliel 
dans la forme du ^ouvem'int'ni, mais (pu driiiaodail deju des 
reformes^ des ameliorations, des nouv«*auU s : re sonl Kabbe 
de Siiinl-Pierre el le marquis d"Argens<m (I), ils nous eon- 
dtiisent, par une iransition donee et nalurelle, de Fenelon i 
Moilte«iqQieu. 

L'.iiB&DE SAWT-I'iEtiRt:. — L'abbe de SatuM*ierr€, en elTel, 
lien! d*asse/. prt»s a IVnelon : c'est comme lui im esprit cu~ 
rieux, novateur, ebimerique, fori ennemi du gouvernemenl dc 
LouisXIV, el surlool de s;i politique guerriere. Ecrivain medio- 
cre el sann talent ^ ee nest pourtaul pas uri penscur tout a fait 
Uieprij^ble; il elail possede dime jiassion, alors nouvelle el 
ortginule, la [lassicui polifitjuv vi la passion des re formes; ei 
Cjette f>a88iim lui a donne une eerlaiue imporlanee. Il ne r^vail 
ipic projels, inventions, reglements et nouveautes en tout. II 
^*rivail »ur loutes ehoses, el a laisse des ecHls innombrables, 
dont beaucoup soul nianusrrtis. Dans re ehaos, il est iiupos- 
Hlble de ni**eonnaitre uue eerlaine force originate : quelqucs- 
ilin*s de ses idees avaient plus ile liorh'e qu il ne le i*royait 
llii-int^me. liousseau y attaelia cjuelque prix. EnliUf par sa pas- 
don d eerire sur lu politique, il cicila la eutlosite de son 
lempSt il fit disculer ses idees et fnt lin de ei'iix qui habilue- 
renl les esprits a trailer ees questions. Ajoutei que loutes ses 
uinoviilions politiques sc fonl remarquer par uu eai*uetere libe- 

(li Voir 9ur Vahhi do Sikittt- Pierre rinstruciif ei tipirituel ouvrago 
fie M. Bd* Otiumy, Paris, 1859. 

Ji^ri. — Siicuce |iolilique. II. — iU 



306 hES TEMPSi MOrkEHNES 

ral, qui s'«iloignait de plus en plus du systeme de \*a monarcliie 
absoluc. 

Lt'S projels politique^ de I'abk^ dc SaiiU-Picrre 9C rameneni ;> 
quatre priiicipaux : 1 ^ I etablisi^emenl d'uiie acadenile poliliquc ; 
5*" lu meihode de seriilin ou do rpleclion appliqiiee aux fhoix 
des fonclionnaires; S*" la polysyiiodie, ou la tntdliplicite des con- 
seils ; i"* enfin, le plus eelebre de Ions, la paix perprtuelte* 

L*abbe de Saiut-Pierre pari d'lin priiiripe qui eiil paru sans 
doule fort ronteslable u Riclielieu et a Louis XIV, el ne serait 
encore ad mis qu aveo reserve par quclquos |>oIiliques de noire 
temps : c'est que les peuples son I d'aiitaui plus heureux et 
mieux gouvernes, que la selence politique y esl plus repandue, 
c*esl-ii-dire qu'un plus grand iionibre de personnel parlicipent 
i^ eeite science (I)* Pour faeiliier ce progres, il propose Teta- 
Missemenl d une acadeniii* poliiitiue qui serait chargce de 
recevoir, de juger, de recompenser tous les bons memoires 
ecrils sur la polilicjue el I'adminislralion. Comment cetie aca- 
deniie serait-elle nonimee? Nous le verrons tout u llieure. Ce 
qu'il faul remarquer surtoot, c'esl qu'dlen'est pas seulemenl, 
dans la peiis<5e de Tabbe de Salnl-Pierre, un corps scientifi- 
que, destine h eclalrer rt a instruire: c est un veritable rorp** 
politique^ qui a mission de founiir des sujels pour louH*s Ich 
fouctions, el de preparer des reglemenls pour Tadministration* 
C'est un corps qui cumulerait a la fois les fonelions de noire 
Acadenne des sciences morales et poliliques el de notreconsfil 
d'filal. CtHlc acudeinie serait juge de lous les projels d'auie- 
lioration proposes par les indlvidus, siuif veriticalion du con- 
seil du roi. Qnani aux r&ompenses inerilecs }>ar les auteurA 
de ces projets, labbe de Saint-Pierre est d'une extreme muni- 
ficence. 11 dislribueles rentes avct^ profusion, 11 en donne aux 
inveatenrs, il eti tlunue aox aeademiciens charges de lire el 
de juger les inventeurs, il en donne aux conseillers charges de 
reviser Ic jugement des aeademiciens, il va jusqu'a eu donner 

(1) GEavres de puhi,, I. 11! • — Pr&jet pour perfectionner le Qmi'tirne- 
mcftt ii€i Elats^ p, IL Ho tier dam, X755, 



L'ABBfc DE SAIST-l'IEIinE 307 

aux ministres el ;\ leurs erifutits, quf crs projels pourriiient de- 
pcssediM' d<? leurs privilogos, el qui ont droit par coiist^queni 
i qtielquc di'*dommagemeTii peruniaire. 

n osl facili* d*' voir comnn^nt, duns Tesprit de TabtK? de 
Sainl'Pierre, uiie idee juste devieiu rjipideineut luic idee elit- 
m^rique, II avait entrevu Tutilite dune academic qui repaii* 
drall peu h peu dans le pays de jusles idees politiqiies, vi qui 
ik-lairerait les espnts. Mnis il ue eompril pas qifiuie lellt* ara- 
dt^inie, pour tHre vrcdiin*iit utile, doil demeurer datis la pure 
ftpc^cukKton ; que recompenser les inventeurs poliUques el les 
fai*eurs de projels, e etail doiiner uae prime a I esjiril de ehi- 
mere ; qu'un eorps ne peul preparer des reglements utiles 
qii'i la eondilion d*iMre au eourant des fails el des affain*9 ; 
mais qu uiie lelle eoaiiaissance ue latsse plus de lemps pour 
Felude ftpeeulative iles priricipes; eufm qull faut absolumeul 
st'parer ees deux ehoses* la science el radminislraUoii ; non 
que Tune ne doive inrtuer sur I'autre, mais vMie influenee 
ne peul ^li'e que U^nli* vi indirecle. et elle vauld aulauimieux, 
quelle est moins indiscrele el moins imperieuse. 

Lc boil abb*' de Sainl-Fierre I'ul sur le poiul de voir se rea- 
liJStT son rcH'e dune academie polilique; mais il appril bienuU 
eombii'ti il se faisail d illusion en eroyani que le Kouverne- 
menl verrait avec plaisir se repandrr les elements de sa science 
favorite, el a'y former de?* hnmmes instruiis (l). En 1724, 
Tabbe Alarj avail foude place Venddrue, dans uii appartemenl 

(11 Avant YKntffJtol, quclqiie!* tentalives* «rftcacl«^mieA politiquoa 
ftvaienb ^K'jA ou lieu en Ftaaoc, \j* i^avant ^iiit<iur des M<.^moire)$ do 
*!' "I ' Tiery, noa<i apprend, daprt* les papiors del'abb^ 

I '1, sous lc regno mi>me de l^uts XIV, une aca* 

': r*iie au Luxernbuur}^, et se reuni^isaii tous les mardiil 

' Choisy lui-ni<^rne. Parmi les mernbres c^lebres dc 

<\ <*ti v\\ii Ic'* nunis de Porrault ot do Fonteiielle. Lobj«l 
<k Ue dt$ iM-rtmbourg Hiirii plu^ vailo que ccdui di3 VEntreto!, 

I ^e boniad ik la polilt>|ue; le Lntemb^ttrg cmbra^'iftit (out 

I di*H «ciencc»« moraleM, y cotnpri^ la iheulogie. Celt<s 

i»irM»u fP?iH avoir ^i4 lobieldos rigueur^du gouvcrnenicnl, 
f'l i I I : quelle Mul N*eii lai**Her ignripiiri mais* elle p^rit 

d L I a ;kc» ':l i^f bUiio de Ift paWoa ct dc raij?rcur qui fc intreot 
dan« lc« dificujiMQUs. Uoo autre aetddmie poliuque (ceile^d meo- 



■T:^ 



'W^W^ 



308 LES TEMPS M0DERNE8 

enentre-sol, une espece de club poUtiqae, qui avail prisle 
nom de VEntresol (1). On y traitait de toutes sortes de matii- 
res tr^s librement ; on y discutait les affaires de I'Europey et 
Ton raconte mime qu'un ambassadeur anglais, Walpole oa 
Chesterfield, se croyant in Londres et n*ayant pa obtenir dn 
cardinal de Fleury de se prononcer entre les Anglais et les 
Espagnols, vint plaider sa cause k TEntresoI^ comme s'il eAt ili 
en presence de la nation. On y lisait des memoires politiqaes 
de toutes sortes (2). On y voyait plusieurs personnages distin- 
gues, entre autres le marquis d*Argenson , un des hommes 

tionn^ par d^Argenson) fut rAcad^mie du Louvre, qui se forma ot 
qui fut dispers^e par ordre du roi sous le ministere de Torcy. Nous 
ne savons rien de cette soci^te, si ce n'est que « ses membres parais- 
sent plus d^ireux de pousser leur fortune que d*^tendre leurs lumift- 
res*. Enfin M. Villemain, dans son Tableau de la Uttirature fNmfMiu am 
xviir si^le (15* le^on), nous apprend, sans nous dire d*oili 11 a tir^ oo ' 
fait curieux, qu'4 c6t4 de VEntresol et probablement en coacurrence 
avec lui, se tenait une autre acaddmie politique k l'h6tel de Rohoiiiv 
pr^idee par un j^suite. On voit, par ces faits, que la pensde de fon* 
der une Acad^mie des sciences morales et sociales n'a pas M une 
conception arbitraire de la Revolution, mais une entreprise d^4 
plusieurs fois essay ^e, m6me sous Louis XIV, rdpondant &un besoia 
vif et legitime, et qui n'avait ^chou4 que parce qu*elle 6tait incom- 
patible avec la constitution du pouvoir sous I'ancien regime. 

(1) L'abb^ Alary ^tait intimemcnt lie avec un personnage bien 
autrement c^ldbre, et qui pourrait avoir et6 pour quelque chose 
dans la fondation de cctte academie. Je veux parler du fameux 
Bolingbroke (Voir plus haut p. 221), alors d Paris en exil , mais qui 
pr^cis^ment, en 1724, venait d'etre rappele dans son pays. II ^crivait 
de Londres k son ami Tabbe : « Chargez-vous dc mes tres humbles 
compliments k toute notre petite academic. Sijenecomptais pas lea 
revoir dans lemois prochain, j'en serais inconsolable. » Ces mots 
nous apprennent que Bolingbroke, quoiqu'il ne figure pas dans la 
liste des membres de VEntresol, etait cepcndant de cccur avec eux, et 
s'y associail par I'esprit : peut-^trc meme n'est -il pas t^m^raire.de 
conjecturer que c est sous son inspiration que Tabb^ Alary avait 
form^ cette institution, qui ressemblait k un club anglais autant 
qu'd nos academies. Si cette conjecture etait vraie, ce serait 14 un 
de ces mille details par lesquels se revcle linfluence dc TAngleterre 
sur la France au commencement du xviii* siccle. 

(2) Dans une Edition do Montes(£uieu (1817, chez 'BeHn, in-8), on lit 
ces paroles : « Le Dialogue de Sylla et d*Eucrate fut compos6 pour 
une 80ci6t^ politique ct litterairc qui s'asscmblait tous les samedis 
chez I'abbe Alary, de I'Academie fran^aise et precepteur des enfants 
de France. » Et, en note I'editeur, se nommant lui-m6me, ajoutc: 
« M, Villenave conserve le manuscrit autographe de Montesquieu, ainsi que 



les plus remarqiuibles dii dixhuilieme si*\ie, rt qui ful deptiis 
winistre des afliiiros einmgeres, autiHir dim trcs inlrressant 
Es,Kni xtir raunen ijouvernemeni tie la France ; Ramsay, 
rami dc Fenelon, vi qui a redi^a\ nous Tavons vii, diifjrrssrs 
idvtes VEftsai mr le gom>ernement civU (1); enfin I'abbe de 
Sainl-Pierr*\ qui, solon d'Ar^^nson, rournissait a lui sind a la 
sorir*le plus qui* tuus les aulres : i II si^ trouvail lii rnmmr 
dans lui pays qu on a souhaitc luti^tf*inps lU iuulilrnirni dc 
voir, el oil on se irouve cnlln. Ses syslemes, qui sont taimus 
du publif-% ne rps[)irt^in qur Imi-raux dr dtVouvi'iies, que cnn- 
fi^ivnri's poliliqutvs. > Le ciirdiiial dc Fleury roiinaissail i'vile 
acadeniii* vi s>n applaud issait. II lui paiaissait glorieux de 
fouder une aradomie jjcdiliqin% ronimr ItitindH'u avail (oudr 
urn* AcadrniH* franraisr. Maliii'unnist^nu'nt, ct* goul lui dura 
fK^u. L'Kutresol dtniiii sys[»erl. On se plai^'iiail de disnmrs 
teniiH sur les aJFaiivs du temps. L<* naif abbe de Sainl- Pierre 
iTUt lout enneilier en proposanl au cardinal de pennettre que 
Ion ne iniilul que de projels poliliipies el de deuionslralious 
geiiemk^ suns aueune allusion aux airaires, C'etail demander 
au eardimil une autarisation expresse, au lieu dune simple 
lolenmee, Le eardinal repondil : • J(* vois, mon^iieur, que dans 
ros asseniblees vous proposeriez de trailer des ouvrages de 
imlitiqne. Conime ces sorles de matieres conduisi*nt ordinai- 
feuM'iit plus loin qu'on ne voudrail, il ne eonvienl |kis quVlles 
en fiij^M'nt le sujel, ► Celail une definsi^ ; rEntreso! si* dis- 
per^, et Tabbe de Saint-Pierre put ap{)ri*ndre qull n'eiaii fKis 
beancoup plus I'arile alors d'elablir une academic politique 
que la paix |*erpetnelle. 



ioUH Ic* mii«u*criU de \ ahW Alary, doni le principal eal ufie f/jj- 
Uire WAiUmttgne; plustcurs matiutcrite do Tabb^ dc Saint -Pierre, 
cic. • NouH a%*Qti» friil de^ demarches jM>ur suivre la. insto de ccs pr*^* 
oieux nmnubcniii, d naut^ it'zLvoiiii pu uous (jrucurer nueun ren.s«i- 
gni'inent j^iir ce «ju%ls loul devcnuH. It «^crail mtercs>>aQt de ^avuir 
all est vrai 4|u<3 !« hiaiogtie de Sf/Ua H d'Eucrale Jiit Hv rrt^lUnneut 
ill I»our I'iCntrrsoL Cilia fL^erail d ubord la date de cct ouvnigec«?J6- 
et eel a iijouU'rail :\ It^ntretift uiie glut re de plus*. 
'J I Voir Jc chapiti-u i)iecedeiit. 



■^.''?« 



316 LES TE1IF6 MODERNES 

La seconde innoyatioii propoade par TabM de SaiDt-Pierre« 
innovation beaucoup plus graye que la prdc^dieiite, c'eal la 
m^tbode de scrutin, c'est-^-dire Telection appliqufe avx foncr 
Uonnaires de tout ordre. Voici^ k pen pres, commeni il fiui« 
drait procMer, selon Tabb^ de Saint-Pierre (1). On fonnerail 
au scrutin trois compagnies de trente membresGhacunfiy Inline 
compost de gais de robe, Tautre de noblesse, la troid^nie 
de gens d*£e^se. Ohacune de ces compagnies nonunerait an 
scrutin trois membres, entre lesquels le roi en choisirait up 
pour former Tacademie politique jusqu*4 concurrence de qua* 
rante membres. Les academiciens, k leur tour, prqioseraifint 
au roi des candidats tir^s de leur sein pour les places de mal* 
tres des requites ou rapporteurs du conseil ; ceux-d cboisi* 
raient les intendants de province, qui choisiraient les conseil- 
lers d'Etat, parmi lesquels le roi prendrait ses ministres. Grfloe 
kce systtaie de hi^rarcbie Elective, le roi sera, sftr d'avoir 
lovyours les meilleurs siyets, d*ecbapper aux inconv^enta 
de la favour, aux ennuis des sollicitations ; reste k savoir all 
serait bien aise d^ecbapper h ces inconvenients etii ces ennuis. 

Une autre r^forme qui, dans la pens^e de Tabbe de Saint- 
Pierre, s'alliait etroitement avec la mc^thode du scrutin, c*est 
la pluralite des conseils, ou la polysynodie, Ce syst^me, appli* 
que sous le regent, consistait a substituer des comites aux 
minist^res. Selon Tabbe de Saint-Pierre, on n'a guere connu 
encore que deux formes d'administration, Tune et Tautre tres 
imparfaites ; c*est le vizirat et le demi'Vizirat. Le vizirat est 
le syst^me qui confie a un premier ministre et a lui seul tout 
le pouvoir politique : c*est le systemc des Turos, c'est celui 
des rois de la premiere race, c*est cnfin celui qui mit pendant 
vingt ans la royaut^ a la mcrci du cardinal de Richelieu. Le 
demi-vizirat est une attenuation du systeme precedent ; c'est 
le partage de la puissance entre plusieurs ministres, sans la' 
preponderance d^aucun d'eux en particulier. A ces deux sys* 

(1) Projet, pp. 13-17. 



i^rnes lo ri'gonl avail siibstiiiio «n roriain nonibre do const^iU 
rorrc'S|R>ttdam a diafjur nilnisti're, G'esi ce que I'abbi* de 

liij, muifi qu'ii taiil (R-iirrliouiii^r, aireniilr, iraiisformtT oa 
imtiuiliou de I l^lut : « line parlie de ccs viies, ajouie I iibbe 
dp Saim-Pipri't*, niVtuiriu vriniesuryf on dix ;ins avani la mort 
du f«*u ix>i ; muis le h*c^u-iir sail assi'z qu il ml i*U* alurs trea 
inuliii* jKJwr lElul et tii*s daiigm'ux pour iiioi de les CDinrmi- 
iiiquer, t 

Voici nmioU'iiaiit los avantages dv la |»olysynodie, cVsi-a- 
diiH* d«^ la lilundiU' d<'!*r(»iiseiU, mi* Ir vi/ira( rl Ir drnii-viziral: 
I* Lt^s fails seroni iniinix (otinuH, el par conftrqiient les reso- 
lutions mieii\ priHPs ; <*ar, la plupai'tdd trmpH, Ips imU*% vim- 
iicnl dp I'tgnorumTt el lutilile des rpsoliilions drpt^iid dc la 
rnfinaiiiiuiiicp dvs fails. Or, s'll n'y a qu'iin spul tonspiller, it 
|nMil, mi nc pus c'omiaiirp lous Ips fails, ou Ics allmT sciem- 
■leill ; s'il y Pii a plusipiirrt, 1p Ipoiolj^iiagp dv I'un conlie- 
hllllice le tPiiioigiia^'p fie 1 autre. ^'^ La phiniliie den t oii^eila 
foiirnil pluH de liiiiiipr4*s sur 1p* expediptUs. Dans uni> affaire 
dHlirib%dix ppr?*cHir»PH irouvenvnl, iH>rir pvilrr iiu iival uii pour 
prtKHirer mi bim^dus de inoypii!* Pl dv syslrmps de ponduUe, 
Ips dl»piuprf>nt avpr plus* dVxa<'iiludr/lP8 ehoiNiram aiep plus 
di* siirplp. 3* L'inlpret parliculipr sioppospra inoius h rinier^t 
publip. En pffpi, cpi inii^nH paniilra plun au jfrand jour ; il sc 
reneouireru pi dpvra fOTUpU^r avre d'auuvH iuirreis rivaux el 
dairvoytinU. i** Le* eharjjps publiques s<Toni moiiis pi^santc^s, 
H lear rmploi niiniv trrvi nit\ ear Ip roi eviipra d iuutilps 
drpensTfi, el pp doiiii* i u (ms des ppiisicm?* avpc la nii^nip pro- 
digidilP, liirsquil rtumailra I't^xreH dp miMTPoii pps depPnsPS 
1*1 refi peuiuonn Jpllent ««'h suJpU. Up plus, les confUillcm eux- 
ini^niPH Mini pprsoiimdlpinpnl int<*rpss<''Ji ij ihiiiinupi' Ip pf>i\U 
ck<« subsidesi qui pesent ^ur puxaussi bipn que sur le rrslo du 
|ipupl6. 5" il sw fem plus dp n^h iiiriits el d'etablij^stnu m^^ 
miles, earil y auni plus dlKmuiirs pour i^xaniinpr U'S projjusi- 
lions nouvpllcs, pourles iratliiire en projeli appUeables, pour 



312 LES TEMPS MObEMCEft 

en discuter les avantages. 6"^ II y aura moins d'iiyastices el de 
vexations de la part des plus forts. En effet, les plaintes ani- 
yeront plus ais^ment jusqu*au trdne, puisqu'en augmentant le 
nombre des ministres, on multipliera par 1^ m^e les canmx 
qui les transmettront. 7^ Enfin, la noblesse aura plus de part 
au gouvemement. En effet, dans le syst^e du Tizirat, les n^ 
nistres out int^r^t k ^carter les gens de qualite qui pourraient 
les supplanter. Or on salt que c*est dans la noblesse que Voa 
trouve plus d'honneur, plus de fidelite pour le roi, plus d*a«- 
mour de la patrie, plus de grands genies, plus d'Mucatkm, 
plus de grands sentiments, plus d'inclination pour la Yertu. 

Je m'arr^te k ce dernier avantage de la polysynodie sur le 
vizirat. 11 nous fait voir que les projets de Tabb^ de Saint- 
Pierre avaient certaines affinit^s avec les projets de monardile 
aristocratique r^ves par F^nelon, le due de BeauviUiera et 
toute la petite society du due de Bourgogne. L*abb^ de Saintp 
Pierre avait apergu avec une certaine finesse les inconv^enls 
de Ja monarchie absolue, et entrevu les avantages de la discus* 
sion libre des affaires dans des corps nombreux. Mais son 
esprit, toujours chimerique ct inexperimcnt^, lui faisait con- 
fondre encore ici deux choses tres distinctes, la delit)eration 
et Texecution. Tons les avantages quil rel6vc etaient vrais, si 
les conseils n*etaient que des coips deliberatifs. Mais, conune 
agents de la puissance executive, lis etaient condamnes h 
rinaction et a Tanarchie. G'est ce que prouva, du reste, Texpe* 
rience. Lorsque le regent, en effet, cut remplace les minist^res 
par les conseils, les affaires tomberent dans un tel d^sordre 
et un tel abandon, qu'il fallut revenir au systeme prece- 
dent (1). 

Au fond, le projet r£ve par I'abbe de Saint-Pierre, sans qu*il 
s'en rendit bien compte lui-m^me, etait une sorte de monar- 
chie parlementaire, divisee en un certain nombre de corps dif- 
ferents, qui devaient a la longue faire passer I'autorite du roi 

(1) Cest 14, du moins, ropinion general emeut regue ; ce n'est p&s 
celle de Montesquieu. Voy. Uttres persanes^ cxxxviii. 



aiix cons*'ils» e*l par consrquenl declarer la saiiverainet^. Si 
vous ajoiitez \v pnnviiw ih* Feleetion, qui fail moriler le |Km- 
voirdVti bus an Iknidt^li* lain- (Icsrendn* du roi, oi le prinripo 
d'lmo jicadi^nc polriiquo, qui apfielait loul le inonde b. trailer 
des matiH'eji d'fcuit, il esl reruiiii que ees irois projets com bi- 
nes fomiaieiit iiiie veiitalde revolulion, C'estce que Rousseau, 
d*aiIJ etui's, a supi^rieurement apei^^u dans son Examen de la 
poly^iynodie. 

Mais de lous les projets de Tabbe de Sainl- Pierre, le plus 
celt'bre, eclui aiiqurl il a altar'ho sou nom, esl s(^u projct de 
paix [M*r|HHuelle. On sail quell** esl Tongine de re projel. Sully 
nous :qiprend dans ses Mihnoires que le roi Henri !V, au 
moment ou il a ete assassine, parlait pour I'AlIeoiagne afin 
d'lierahler une deniien* fois la maison d'Aulriebe, el d'etublir 
une snrie de <*onrederalitui eiinipik^nne qui reiidrait la g^iierre 
impossible. C'est sur eeite dnimee e^ue Tabbe de Saint-Pierre 
a Iravaille ; r esl eetle idfV qul\ a eudirassee, eullivei% def*'n- 
due toute sa vie avee olistiuattou. S4)n i^rojel eoiisislaii a laii^e 
signer a tous les soiiveralns de I Kiiiojie ou au plus grand 
nombre leu einq arlieies suivants : I. II y aura desormais entre 
les souverains qui aiinuir sigiie los duq arlieies suivauls une 
alltanee perpetuelb\ 11. (^hacpie allie eoutribiiei^ii, a propnrli**n 
den revenus aeiuels el des eharges de son £lat, ii la surele et 
aux di*fenseH (M)tunujnes de la grande alliauee. 11 L Les grands 
allies, pour I er miner <'nlre n\\ leurs ilillerends pr/'senls el k 
veuir, onl renonei'^ ei reiioureronl p«nu^ jamais, pour eux et 
It^urs «ucces«eurs, k hi %oie des annes, el sont I'ouvenua de 
prendre loujiuirs dorenavanl la vole de eoneilialion par la 
nMiatiou desgramls allies. iV. Sj qui-bjii un d enire les gnmds 
allied n^ftisait d'ejteeuler les jugemenU et les ri*glenienls de la 
gmnde alliauee, negoriaii des iniites t (Hiiraires, faisail des 
prepanUifs de guerr*\ la graiide alliance arnieni <:t agira 
eonlri! hii o(ren%iveme»l justpra ee qii il ail exeeule lesdils 
jngements oo reglc*menU. Y. Les allies sonl eonventts que les 
plentpotenliaii^s, a la pluralite des voix, pour la deliiiiUve, 



314 LES TEMPS MOHERNES 

reglcront dans leur assemblec perp^tuelle tous les articles qui 
seront juges necessaires ou importants. 

Ainsi, une grande confederation fondee sur la base des 
traites d'Utrecbt, une assemblee perpetuelle, sorte de diete on 
de congrcs permanent, decidant des affaires de la confedera- 
tion ; en cas de dissentiment, mediation et arbitrage des 
grands allies ; et, en cas de resistance, contrainte arm^ de 
la grande alliance, tels sont les articles de cette paix perpe- 
tuelle, qui, comme on le voit, contient le germe de guerres 
toujours renaissantes, ce qui est et sera toujours le vice radical 
des projets de ce genre. 

Quant aux avantages d'une telle combinaison, Tabb^ de 
Saint-Pierre n'a pas de peine a les etablir : 1° garantie contra 
les malbeurs des guerres etrang^res ; 2^ garantie centre 
les malbeurs des guerres civiles ; 3^ garantie pour les souve- 
rains de la possession de leurs j&tats ; 4'' diminution conside- 
rable des deponses niilitaires ; S*" augmentation des revenus 
par le developpoment de la sccurite ; 6"^ amelioration des £tats 
par le perfectionnement des lois, etc. Tels sont les avantages 
cerlains, et bcaucoup d'aulres encore qu'aurait retablissement 
d'une grande alliance, prolectrice des droits de chaque fetat, 
et les enchainant les uns aux autres par lo lien de la solidaritd. 
La plupart de ccs avantages sont inconlestables. Mais la ques- 
tion est de savoir si une telle alliance est possible, et, fut-elle 
possible, si elle serait durable. 

Sans insister sur la valour pratique d'un projet qui n a 
jamais existe que snr le papier, clierchons a determiner le 
principe philosophique dont il est lapplicalion. C'est le prin- 
cipe de I'arbitrage. C'est I'arbitrage natiirel du pere de famille, 
qui maintient lordrc dans la famille, et qui regie les differends 
entre les enfants, au lieu d*en abandonner la solution a la 
force. C'est I'arbitrage convent ionnel, democralique ou monar- 
chique, qui regie les differends entre 1(»8 hommes dans une 
societe, soit pour les biens a partager, soil pour les promesses 
a executer, soit pour les offenses h reparer ; c'est cet arbitrage 



LE MARQITS d'aRGEN^ON 315 

qti] enip^che que \es qii(M't»llt>s des hoiiitiies ne d*^g«^n<NiH»nt en 
liositilitos pt^r"p«'(y</lk's oii W gtniro litntiuiii pc^rirail, el qui, 
iiuis tlt'ti-uiiT la rnliM-e el lt^s passians, I'c; qui est impOHsibk% 
cn atlenur mi ei\ onipMu' \v^ rtlrls : r'esl lui cntin qui f*oriiu»l 
fi hiiit cenl milh* hoiiimos de vivrt^ ms^^mldo duns un espace 
gerund ooiiimr Paris suns qnon pmsHv i-oiuptiM* bea»icoii|> 
d'attentats foniri' ies jK^rsonnPs ou coiiin* Iftf* bkins. Ponrquoi 
daiic n u|>[tliqin»mii-on pus mix nations le nifmo syjiuVnie 
darbiirage qii aux ramilles t [*ourquoi muiiUenir I'etul de 
maure <jin nVxisti* plus vuUt los pariindu^rs t I*onrquai nt\ 
paii faiiv dc la Horii'ir Imniuini' uuv v^-iiiublf soricte t A ces 
|K)urquiH de rubbi? dr SainlPinrt* on peui ivpoiidre qni^ dans 
lim iio<*ii*li*,H |niiMirnlirrvs rordr*' rsl inaintoiui pur de^ prinrs 
qui ?»nnl ap|^li4ptr*'S par i'antoriu* rivile. Si Ton voul douc 
niiMifuier par unaIogi<% il fundrait stuimclin* Ions les Erats de 
la leriT tion pusaun urbilrup% inuis fi nn ponvoir unique, qui 
ptiHurberait Urns \vs jH'uples et loutes Irs |ialries. Le seul 
jftoyen de lu pai\ rH*r|>eint'lle dans le nionde seiaii la monar- 
ehie universelle : or on penl se deniander si ce reini^de, en le 
$iq»po^in1 i^OHHihle, ne seruil pus pire q<ie le inal. 

La plus iiigenieuse eritique que Ton uit fuile dti syslenie de 
rabbit ile Saint-PieiTe est eelle de cet uuljerpiste iiollandais, 
qui avait fuii peiridre au-dessuK de sa poile un riinetieiH' avec 
iH*ire iuM^ription : A In pair perfuHueih / C'esl lu, en ellbl, la 
*i^ule pui\ viTilable ipje Irs honinies aienl pu Ironver. 

K ces quatre pn>jel8 prineipaux labbe de Sainl*Fierre en 
syoutait uu gmad nondne (jne I'tm irouvera dans ses volumi* 
nenit ouvrages : pi ojiq imnr rendir les lilies utiles, projel siir 
lecelibai dc» [ireires (t. II), projel pour n^ndre le» romans et 
le« ipeeUicle.% utiles {i. Vll), projel pour perfeelionner la 
mMeeine, projrl \y<mr rendrr Irn ('T;ildissrim nis reli|;ienx pint 
purfuiU ; prujet pourfuin* eessn Irn disjuihs des thecdogiens, 
projel pour perfeelionner le etunmeree de France [I. Y), elc. 

Lk itAnQits D'AnGK>so?r, — A e<**le de I'abbe de Saint-Pierrei 
el parmi les mendires leu plus eminents de la soeiele de 



316 LES TBVPS MODBRNES. 

VEntresoty il faut compter le marquis d'Argaison (1)^ cdni 
que l*on appelait d'Argenson la MUy quoiqull eAt mfinimeiit 
d'esprit, mais parce quil etait moins brillant et passait poor 
moins habile 4 pousser sa fortune que son fr6re cadet, le 
comte d*Argenson, le ministre de la guerre. Saint-Simon ca^ 
ract^risait ainsi les deux freres : c Tun plein d*esprit, d*am- 
bition, et, de plus, fort galant ; et un aln^ qui ^tait et fill 
toujours un balourd. > Ce balourd (iit un des esprits les phu 
originaux du xviif si^le. Ami et presque disciple de TabM 
de Saint-Pierre, il avait aussi son coin d'utopie et de chlmfere, 
mais il joignait a cela un sens pratique, une connaissanoe des 
hommes, une philosophie d'experience que le candide abM 
ne possedait pas, Comme ^crivain, il compte aussi plus que 
I'abb^ de Saint-Pierre. De style, celui-ci n'en avait pas et ne 
s^en souciait gufere. D'Argenson ne s'cn souciait pas non ploa 
beaucoup, mais il le rencontrait sans y penser, par une s^e 
naturelie : c Ce n*est pas, dit M. Sainte-Beuve, ce n'est pas 
le style d'un academicien, ce n*est pas celui d*un grand sei* 
gneur, mais plutdt d'un gentilhomme campagnard nourri de 
livres, et qui s'exprime crftment, rondement et avec sfeve. II 
nous rappelle Ic ton des peres et aKoux de Mirabeau (2). » 

Nous avons dit qu'il avait ses u topics comnic Tabbe de 
Saint-Pierre ; seulcmcnt ellcs ^taient moins innocentes, parce 
qu*elles touchaient aux moeurs. II appelait Ic manage c un 
droit furieux qui passera de mode, » et se serait bien accom- 
mode pour son compte de la republique de Platon, dont le 
marechal de Richelieu I'appelait le secretaire d*£tat. Parmi 
les fantaisies de cette bizarre imagination, en voici une vrai« 
ment plaisante : c Le prince, disait-il, devrait faire un beau 
matin, apres avoir consulte TAcademic des sciences, une loi 
qui r^glerait la distribution de la joumce entre tons les sujets. 
II y aurait une hcure pour les visiles, une autre pour le travail, 

(1) C'est dans les Mimoires de d'Argenson (t. I) que Ton trouve 
tout ce que nous savons sur TAcademie de VEntresoL 

(2) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, i, XII. 



LE HARQUIS DARCENSON 317 

UUP autre pour Ic delussement. Les eloehes des eglises sooue- 
rairut Irs fonriifms pi in*' i|>ales, do uu'mr que lu^llrs liuii cnn- 
veul, rrqui sorail iidiuinible pour VvWvi daus uiic vill** romiue 
Paris* [I). * ilnv Imi [ms ilii resie pivntlre amscrk'ux Ws rrvrsi 
de d'Argenson, ni les eonfondre ;i%ec les utopies de Tabbe de 
Safnt-I^ieriT : les uns ne soul que les jeux dun homme d'es^ 
pril iiHSe/ pcu ilu[M* ties rhosrs de ee uionde ; les auln's sout 
Icjiillosionsd'un eulanl eandide el {^eiiiTeux. Cekii-ei ue sepa- 
niit pa!; la speeululion de la praliqui* ; loul ee qii 11 revait^ il 
en vonlait rapplieaiic»u , i'l l(*s dillieuUes du moude n'el 
lietaiem jamais |k>im- hii dej; ol>sla(vles, l*oar dAr^eiison, lui 
contraire, rutu|iie reslail dans U* dimiaine de la faulaisie : tpjand 
il passiul il la |tol(l'u]ueappli(|uee, il y porlail uu I'spril pratique 
et penetrant, tiail luydrrne et emini^unurnl libei^al dans le 
weilleur sens du nmt. 

Tel est Tf^sprit qui reeonimande eiieore aujounriiui ses 
Coriiiitif*rntwft.s xttr h* tjoitn'rnrmetit de In Fritna% Tun des 
illeillfMirs eerits politiques du xvnr sirrle (*2). A la vi'i'ile, on 



(I) D'Ar^ensoti, M^moirfi* 

f(2) Cei ouvra^'^6 a 4U public P^ur la premiere fois i Amsierdam 
176a« ¥ouii CO titte : Cottittd^rtiti4fn9 mr U gomfernement and en el 
prHeui de la frame; niai< il livaii 6t4 compose bicQ auparavanl, 
Kou!M4eati on avaii eu connaisHaiice, at Ic inte avec eluge dans le 
Content tifciai (t. IV, e. vtn), « ie it'ai pu me refuner au plaiisir de 
ciicr fiuelquefuis ce mafius<^rU, qy clique mm conDU du jtublic, p<mr 
rendre huoncur /k la oH^moire dun homme il lustre et respe*-tablo 
qui avnit lOiisorvti jusiiue dan* Je miniAierc le cceur d'uu vrai d- 
toyeo p| dcs vucs droiles ct ^uiine^ sur le gouvernemeni de hou pay^. » 
D'At^gentnn dut donncr les pt't^rnices do cet ouvrais^f ^ TAcad^mic de 
V^ntretoi^ car il nou» appri^ud i(u*tl y lul queh^uci^ m^moires »ur le 
gouveMncmcuL Mais la maiiere dont [[ n'HaU principalement charg^ 
^tait Jo druil public; el encore cei objet lui paraisftant irop va«tc, 
61, comriie il Ic dinait, • la mer 4 boire, • il s'^iait born^ an droit 
ei^clA«ta»ti(|ue, et avail memo fort avaooe son travail quaad la 
.9iKiiM fut dia«oute, t-e traviiil ne fut pas [lerdu, et parut en 1737 
«ou» re litre : Htntairr du drmt ecckitaMtique frangan, D'Argcusott 
avail donmi sofl plan, ses m.it^riaux ct ^oiv manuHt^rtt A ntm ancien 
profcsacur, 1« P. dc la Molte, jt^uite qui, T*ifu^U en HoUandc, l« 
pubba sous io nom de M. dc la llodc. DWr^cenKon s'cxprime tre« 
fnnchemcnt ^ V6gtivd dc cet ouvrai^ii : * Tout ce qu'il y a de boii, 
dil-il, est dc mot ; ce qu'd 7 a de hasarsle et d'un style mauasado 
mi de eel auieur* * 



318 LES TEMPS MODERNES 

n'y voil pas apparallre encore Tldee de la libeile politique. II 
se bornait, et e'etait beaucotip, a la liberte communale. 11 eflt 
voulu, cc sont ses expressions, c une administration populalre 
sous rautorite royale >. II critiquait deja, comme on le fait 
de nos jours, les abns de la centralisation, et se plaignait 
quit fallAt un arr^t du conseit pour r^parer un mauvais pas 
et reboucher un trou (1). c Les hommes, disait-il, ne font bien 
que ce qui les intercssc directement. Diett, qui est le plus 
puissant des souvcrains, laisse aux hommes le soin des choses 
qui les regardent. II laisse agir les causes sccondes> les 
surveille, mais il n'agit pas k leur place. Un m^decin entre- 
prcnd il d'operer lui-m^me les fonctions de son malade ? On 
nc pense pas assez h ce degre de liberte que les lois doivent 
laisser h ceux qui leur sont soumis. II faut datis le gouvemc- 
ment un juste melange d'attention et d'abandon. L'indepen- 
dance agit avec cet esprit de maltre qui s applique tons les 
travaux et les projets sans detour et sans trouble , tandis que 
la servitude, n'acqnerant que pour autrui, n'est bientdt plus 
que paresse, stupidite et miscre. » 

Un autre point de vue remarquable des vues ded'Argenson, 
c'est son hostilite contrc I'aristocratie et la noblesse, ou cc 
qu'il appelle le regime* feodal {i). 

Le droit feodal n'a jamais ete qu'une usurpation sur la 
royautc, toleree par elle, d'abord par contrainte, puis par 
eonvenance. Les seigneurs, profitant de la faiblesse des rois, 
se sont mis a les copier dans Tinterieiir de leurs domaines : 
CCS usurpations sont devenues hereditaires ; et la suzerainete 
a ete sur le point de detroner et de remplaccT la souverainete. 
En piincipe, le regime feodal n'a jamais ete que le droit du 
plus fort. 8i ce regime etail un gouvernement de raison , 
comment les philosophes gfecs, qui ont taiU eciit sur la poli- 
tique, ne se sont-ils jamais avisos de proposer des systemes 
de gouvernement consislant dans rautorite d'un certain 

(1) C. VIII, art. I, p. 270. 

(2) Ibid., art. iv. 




LE MAEQUIfS dVrGENSON 319 

iiouibre dc soigrieur^t stibordtmiH's les uns aux uuUvs p[\r le 
droit de lertr naissniirc ft par la possession des iprres (I)? 
Comfiioiit a-l-o!t pii croirv qnv \v droit dt» t*ommaTi<1rr soiivc- 
rainiunmit aii\ hotuni**s (lut tmnbrr dans U* commcrfe Pl 
i'aeqii#ir par coiitral, par achat, par dot? Li* soul ran Ic*|fi- 
time (U* succession hi'nHliiaii"e est Ic droit nionaniiiqiie : mais 
ce tlvini n'a juis pmii* but I'avanlii^e du mounrfjii(\ O n*est 
qu'uru* niethodt^ :ido[il<''e fiour eviter Ics iaronveiiit'uls dlt 
droit do iVdeeliim. En |>rini*ifH\ louie grandeur, loute forlune 
inn*M* est vieiruse par rapport ii I Kt;d. L's n'Tompenses sool 
dues aux actions, et les places a hi capariie, II eist vrai ([u'ii 
y aiira loujonrs des inegaliles parmi left hommes. Mais il y 
aura tnujonrs des iticendies, 

D Argensim ne s<^ conN^uie pas de Idaruer el de llelrir le 
re^fime feodal ; il vent en delruire les dtTUKTS vesiigt^s, et 
f (!si(*er touted les distiueiions qm sepai ent la noblesse des 
autres cii(>y*'tis (*2)* « On dira qtie les principrs dir pn's»»nt 
traii«'\ l^norahles a la democraii*', voiit a la th'stryctinn ilt* la 
noblesse, fl on ne se tronipera pas : ce n est pas la une objec* 
tiou, cVsl une confinuation de iios eonserjueiices, • Sans 
doute on n'airivei^a jamais a nne e|?alite parfaile enire Irs 
eitoyens* Mais en ptvliliipie, on dnii prtmilre pour [roint de 
ilepart, non ce qui est, mais ce qui doit Aire ; c'esi dejii beau- 
eiHip que de < mutatire le priiicip' ; car niors on Irnd a sen 
nifiprof'hrr autant qu il est possible. L'utiliie de rabolition et 
le denienibreinent des grands fiefs 4*st evidenL L'abtdition des 
orats vn inetlra dans U* commerce les diflereiiies i>;ulies 
Ipll en ^'^laient soriies pour sadsfiiire la vanite d'une famille ; 
retle division donnera vingl adrniuislrateuis difl'en ntn ([ui 
feroni stirci^der raboiiilanee ii la slerilite, Convenotis rpiv les 
nobles sont a la societe ce que les fVidons sont au\ rucbrs. U\ 



\\) Quel «tnfriin#r Ar«rumcai ! ot eomme Ton roH que le xnn* 
nlMvi tie elK^rctiaii tj<iii«« Ui iiulitiquc •lu'uac tli4orie do iiiis<.tll, ct 

(2) C« UU| ATI. 11. pp, 305 el 9uiv. 



320 LES TEXPS MODERNES 

noblesse et la richesse de naissance jettent rhomme dans line 
indolence neeessaire. Faut-il done etablir une egalite absolue 
et platonicienne ? Non ; il faut sans doute la chercher ; mats 
on ne ratteindra jamais. 

Cette philippique contre la noblesse se termine par un trait 
digne de remarque. t Peut-6tre, dit I'auteur, qu'on le refutera 
en disant que c'est un ecrivain de la lie du peuple qui s*est 
eleve contre une elevation qui lui fait envie ; mais qu'on ne 
s'embarrasse pas de cela : il a Vhonneur d'Hre gentil- 
homme. > 

Nous ne pouvons insister sur toutes les idees originaies et 
novatrices que Ton rencontre dans le livre du marquis d'Ar- 
genson. Nous indiquerons seulement sa vive opposition a la 
venalite des charges, qui, selon lui, donne naissance ^ une 
sorte d'aristocratie factice aussi funeste au prince qu'au 
peuple, a Tautorite qu'a la liberie ; sa vue de diviser le8 
provinces en departements, ses reclamations pour la liberty 
des terres, et la liberte du commerce, et beaucoup d'autres 
vues judicieuses ou ingenieuses, repandues a chaque page de 
ce remarquable ecrit. 

On objectera sans doute, dit Tauteur, que toutes ces 
refonnes tendent a transformer le royaume en r^publique (I). 
Mais le bon des republiqiies repu<?nc-t-il done a la monarchie? 
Le droit essentiel de la puissane(» publique est Tautorite 
legislative. Or le systeme propose ne la diminue en ri(*n : car 
on ne demande au(!un partage entre elle et Tautorite popu- 
laire. Elle est seulement soulagee par le (±o\\ d'une aide 
entierement precaire et dependanlc*. Une trop grande defiance 
des sujels est la mere de la tyrannic. Le roi ne peut-il regner 
sur des citoy(»ns sans dominer sur des esclaves? Taut (jue 
Tautorite royale a renconlre des resistances, elle a pu consa- 
crer sa force a les vaincTe. Mais anjourd'hui quelle est 
partout reeonnue, ne doit-elle pas songer enfin a bien gou- 

(1) M^moireSf c. viir, art. 11, p. 303. 



nOlLAtXVILLlERS 



321 



Yornrr ? Plus on rrllrrhii, plus on voii qiir U' nionnrquc csl 
riiantitii' du |K'm>k\ vi mm \v peufilt' la chose du mi. La 
lilk^rlr est raiipni l!u ironr. I/oiNlrc rend Irj^ilimr la lib<ilr("2). 

Aiusi l't',s[)ni fit's lioinnirs Irs plus Uevout's a la uioiiarchie 
»Vxei\*ait ik if'ouviT des aint*! [orations (H des reniedes a des 
mau\ i|tii drvt'uaii'nl i\v |»lus en phis visibli's, el i|ue Von nc 
eniii^nail plus de devoiler ; ufnsi k's S(*rrei8 de la srirnce 
polUiijue eoninu'iiraieni a sv d(''('ouvi-ir au public : des roni- 
jianiisuns enire les ntnslilulioni^ des divers £tals elendairnl 
leu idees, elVaeaient les pn'jiiges el randliarisaienl la pensec 
uviT ridee du changenienL Mais ces premieres eiit reprises dc 
la siH*cublion |»oliti(pie ne sonl neii au prix de louvragc 
illuHtre qui , paraissanl au niilien du xviu" sieele , allait 
eunjioinmep deli nil ivenuHil ta mine di^s atieiennes idees, el 
yuvrir pour les esprits les plus nioderes d indelinissableii 
francos, bii*n au-dela sans douie ih ee ipie 1 auleur avail 
lut-nii^mc votdu ou d<'sin''. 

ftniLAi^viLULus. — l*arnii les eerivains politiques de celle 
firriodi*, mai* dans iiti sens invi»rs4^ dv dWrgenson, et avec 
une tendance arisUw ralique exag<*rce, il faul citer un person- 
nage »avaiil el ongiual, eoiinu siirtoul par ses recben*bes liis- 
loriipies sur laneii^am^ Krance, le condc de Ikudainvilliers (2). 
L auteur se mtnUre |dcin de la liainc la plus amcre cunUe la 
{mteanee ruvabs paree que cclle-ci a sufjpriine (M*y a jjcu 
Imn icMl droits politiques de la noblesse, et la soutuise au 
jHUgde la loi. l-ji nicine temps il avail nn mepris lne\|jriniable 
fiour la dasM* interieure. II enscigiit* <jUi* k»s France on I con- 
*|uis le pays et fondi' IKtat. Kntre eux, lis elaicnl libres et 
ef:iu%. Tons iU eiaietil di' la iioblesH<^ el eapables de lui 

(1) Hf^Mrfi, ibitl , art. Ill, 316. 

' ' 4e V^ncUn gomernnntnt de la France^ afft fA iftlrn $Hr 

I' tfi on /tttti ^cn^raHx ; U Haye, 17:?7, Xiix doetrin*^ Iiim- 

lOMiiucs ilc H4>uUJnviUiers s'oj^iOHeiil Icji ecrits dc rahb*? Duho^ : 
HiMieire triUqae dt* ta monarchU fran^aUt dans Um Gmtttt, Vnris, 173 1, 
^:j'ii6 au pnint iJe vuc moaa^rchtque ; iea Obsen'ttliom tur VhUt0trts 
dt frautf dc Tabbti Mably (1765), qui rcj>re*erjtL'ul k point dc vuo 
JcfDocraliquc, 

lA?r£T« — Science politique* II. — il 



322 LES TEMPS MODBRNES 

appartcnir. Leur liberie personnellc etall illiiiiit(^e, et, dans 
leurs assemblees generales, ils jouissaient de Tabsolue sou- 
verainete. En consequence, il affirmait que le regime feodal 
etait le chef-d'oeuvre de Tespril humain. Neanmoins, il faut 
lui savoir gri d'avoir presente au Regent un projet de convo- 
cation des fitals generaux (1). 

S 2. — Montesquieu. 

Le plus grand livre du xvni^ siccle, sans aucun doutc, est 
VEsprit des lots ; et m^me, dans I'hisloire de la science poli- 
tique, le seul ouvrage qui lui soil comparable (j'ose h peine 
dire superieur), pour Telendue du plan, la richesse des faits, 
la liberte des investigations et la force des principes, est la 
Politique d'AristoTe. Machiavel avail peut-^lre autant de pro- 
fondeur et de sagacite que Montesquieu, mais il connaissait 
trop pen de faits, et d'ailleurs son esprit corrompu ne lui per- 
mettait pas de s'elever jamais bien haul : eniin il n'a pas, au 
m^me degrc qu'Aristote ou Montesquieu, le don superieur de 
la generalisation. Quant ^ Grotius et Bodin , quelque juste 
estime qu'on leur doive, il n'entrora jamais, je crois, dans 
Tespril de personne, de les comparer, pour la portee des vues 
et du genie, a I'auteur de Y Esprit des his. 

Nous avons etudie les predec^esseurs de Montesquieu : 
(^tudions maintenant, dans Montesquieu lui-meme, les antece- 
dents de son a^uvre fondamenlale, precedee, comme on sail, 
par deux livres de genie : les Leltres persanes et la Grandeur 
et la decadence des Romains{i). Montesquieu entrait dans la 
politique par deux voies dift'erentes, la satire et I'histoire. 
Plus tard, on retrouvera ces deux influences dans le monu- 
ment definilif de sa pensee. 

(1) Memoir e au due (VOrUans^ 1727. 

(2) Les LetlreA persanes sont dc 1721 ; les Comidirations stir les causes 
de la grandeur des Romains et de leur decadence sont do 1731; VEsprit 
des lots de 1718 p. 438. Voir Louis Vian, Montesquieu, sa vie et ses 
osuvres d'apr^ des documents nouveaux et inddits; et Caro, la Fin du 
xviir siMe, vol. I, c. ir. 



LES LETTflES PEKSA>ES 323 

Les Lettres pebsanes. — Lt's Leltres persanes soDt tres 
r<*inurquab!es par lo ion de liberie iriTSjirclueiJse avee laquelle 
ruulnir sVxftrimr ii T^i^ard di^ (outfs !t*s ayloriirs sorialps et 
ndigieujies. Go ircisi plus hi prolVjudt* iroiiie de Pascal, qui 
iDsulle la grandeur loul vn I imposanl utix homines comine 
fieresiiaire : c'est le detaclieiiieiil dun espHl qui vol I le vide 
dv% vit'illes insiiluUons, et roiunience ii en revrr d'aulrcs. 
Mais (loe pouvaii il adveiiir d'tine sociele oh It-s lueilleurs el 
\es pluii T'claires cofimieuruienl deja a n'fire plus dupes de 
rieti ? Qu'eut dit Itossuri en enlcndant fjarler ainsi iln grand 
roi. « II prefL're un huinine qui le di'shabilte ou qui lui ilonne 
la ^ervieius ii un autre qui I til prend des villes ou lui gagne 
des baiailli'ii... On lui a vu donner one pciile pension a uti 
homme ([ui a lui deux lieues, el un bon gouvernemeuf a irn 
autre qui en avait t'ui quaire... 11 y a plus de statues dans son 
pdlaiH que de ritoy<*ns dans une gjrande ville (I). ■ firoulons- 
le nuiintenant parler du piqie : 4 Le pape est le rhef de» 
i*hrei]enH, Cest une vieille idole qu on eneense par habi* 
lude (j). » Den parleoienis: « I^es parlenients re&seniblent a 
ect gn^ndes mines que Ion foule aux pied$«*. Ces grands 
roi*[»s oril !iuivi le dentin des eboses buinainos ; lis onl rede au 
tenq»s ijui diUniit loul, a la corruplinu des niunirs qui a loul 
afTaibli, a lauturite supreme qui ft fmtt nhaUn (3), * De la 
nobleMe : c U' eor[)s des laquai.H ej»l |*Uis nspectable en 
Frann* qoailleurK : rent un seminaire de granfis seujneuns, 
II ri*uip!it !e vide des aiilres etats (i)* • Des prdlres ; « Lea 
dervis onl entre leurs mains presque toules les richcsses dc 
rfttat : eN'St une soeiett' dt* gens avares qui prennent loujours 
<*t ne rendeiit jamais (5), • Des riehes : < A force <b* niepriser 
les riebes, on vieni enfiii ii mepriser les riehesses. » Des 
fiTiniers gen^raux: * Ceux qui levent les tribuls uagenl au 

(2) tettre XXIX. 
(S| I^Ure xrii. 
(l>LGilrexcvui. 
(5) Letlre cxvtu 



324 LES TEMPS MODERNES 

milieu dcs Iresors : parnii eux il y a peu dc Tantales (I). • 
Dc rUniversite : < L*Universit6 est la fille ain^e des rois de 
France, et tres ainec; car elle a plus de neuf cents ans; aussi 
rcve-t-clle quelquefois (2). » Enfin Tabus des pensions el des 
faveurs royales lui inspire un morceau d'uneironie sanglante, 
inspiree a la fois par le mepris des cours el par Tamour du 
peuple (3). 

Get esprit de satire et dlronie dans ce qu'il a ici d'excessif 
Uent sans doute a la jeunesse ; car Montesquieu nous a appris 
plus tard « qu'il n'avait pas I'esprit desapprobateur » . Mais 
quelques-uncs des idees des Lettres persanes subsisteront el 
se retrouveront dans VEsprit des his, L*une des plus impor- 
tantes, c'est reffroi du despotisme, et le sentiment des vices 
de cette forme de gouvernement. II voit deja la pente qui 
entraine les monarchies europeennes vers le despostime : t La 
plupart des gouvernements d'Europe , dit-il, sont monar- 
chiques, ou plutdt sont ainsi appeles ; car je ne sais pas sll y 
en a jamais eu veritablement de tels. Au moins est-il difficile 
qu'ils aient subsiste longtemps dans Icur purete. C'est un elal 
violent qui degenere toujours en despotisme ou en republiquc. 
La puissance ne pent jamais elre egalement parlagee enfre le 
prince et le peuple. LVqiiilibre est trop difficile a garder (i). » 
A cette epoque Montescjuieu n'est pas encore frappe du 
mecanisme gouvernemcntal par lequel les Anglais ont essaye 
de trouver un moyen terme entre le despotisme et la repu- 
bliquc ; il ne connaissait encore ([ue les instituti(ms de la 
monarchic traditionncille et aristocralique, anterieures a Uichcv 
lieu ; mais deja il avait remarqu('» le caractere niveleur de 
cette autorite « qui avait tout abattu ; > deja il pressentait, 
comme il le dira plus tard dans VEsprit des lois, qu'elle ten- 

(1) Lcttrc xcviii. 

(2) Lettre cix. 

(3) Voiria lcttrc rxxiv tout cntierc: « Ordoiinons... que tout labou- 
rcur ayantciiKi crifants retrandicra journcUcnioiit la cinquicmc par- 
tie du paia qu'il lour domic, » etc. 

(1) Lcttrc CI I. 



LES LETTRKS rERSiXES 325 

dail soil au rl**s|>f^tismtv, soil i\ Trial popiiiairc. Drja iuissi il 
avail re don it iiKirij liable de saisir dans iin fail partiriduT *:l 
j>f\*ris tnni** iiiir st*ni' de causes el d'cirels. C'est ainsi que 
rinveniion d<*s !H7nihi*s lui iianul Hn* inw des ciniJics qiil onl 
anii'tn* en luiropr la inonarflne absulne. « Ce Jol un prelexie 
fwur eux dentrt'iiir de gros eorps de troupes reglees, avec 
Ii's<juelles ib onl dans la sutle opprime leiirs sujels (1), » 

Nr*annioins Mi)mesf|uieu a tivs bi*»n saisi la iliff/'renre des 
nionarrhies europeeiines el des mnjiareliies asialicpies ('2). II 
monire admirablemeni eommenl Je ponvoir des monarqnes 
eun>iM*eiis i*st vn n'sdili' plus grand que ("(^lui des despoles 
asiaU(|Ues, pm'isenienl [lun'e qu1l est plus liinite (3)* 

Mais deja on voit |K»indre dans Moniestjuieu 1e goi^t d no 
auire rial (Hdilique que eelui dt* la nionarchie ahsolue. Beju 
la Hherte anglaise t^xeire evidenunenl un grand preslige sur 
Hon esi^ril. 11 parle, non sans adinhalion setTeU% « de Tliu- 
incur irnpalieiite des Anglais (jui ne lai^isenl guere a Itiir roi 
le lemps d'uf»pesanlir son aulorile ; * el t\m, se tronvat»t les 
plus forts lontre un il** leurs rois^ onl dr<*laiv « ipie e'etait 
un crime de lesemajeslt' h un prince de faii'e la guerre h 
*e?i jiiijeis, » II ne s;iisii |>as liien eneon* les ressoiis ilu gnu- 
vernenient anglais, quil d»'*eouvrira plus lard avre une mer- 
veilU'UM* profiiiidriir ; niais il est frapfj** ilu s|ieenielr etrange 
qu'4»frre k ses yeux un pays • oii I on voit la liberl^'^ sorlir 
latlS CesSC des feux dt> la disiorrle 1 1 de la s< diliiin ; h' prince 
jurg ehancelant sur un trune iui* tyrant able ; une nalion 
inijalleuie, sagf dans su furc^ur tueine* » A cAt*' de ec tioble 
tableau, Montesquieu (*n ajonte d auti-es, lous favol•al>li^s aux 
republiqiie^ : t t'^elli* npubliqiie dr lloliaudr, hi respeelee en 

11) LctOe vv, 

Cij L*iut]uoac43 4o!< V00ug^t gn Pert/^ dc CKarditi, &Ior'« danji toutQ 
liiur aouve^ut<^, t^ur roHprii de MQritc.<4quicu m'a vU ^if^tialee par le 
rtgroliftlde M« Gandiir, nion ouU^gue ik la SurUjnnc, Cc fail nou!» 
#«i»I«<ei«' l.'i pi>W*t*upauoii qu*a toujour^ eue MutiU'Mquieu dc« 
iri a«iaUquett» ot la raisau qui lui a foil ahoi«tr des Per- 

»tt! , "H bero(«. 

(3| ixiliro clf* 



326 LES TEXPS MODERNES 

Europe, si formidable en Asie, oil ses negociants voient tant 
de rois prosternes devant eux; »... t la Suisse, qui est 
rimage de la liberty >. II fait remarquer que la Hollande et la 
Suisse, qui sont c les deux pays lesplus mauvais de TEurope, 
sont cependant les plus peuples > . La superiorile morale des 
republiques eclate enfin dans ces paroles : c Le sanctuaire de 
rhonncur, de la reputation et de la vertu, semble 6tre etabli 
dans les republiques, et dans les pays oil Ton pent prononcer 
le mot depatrie. A Rome, a Athenes, iiLacedemone, Thonneur 
payait seul les services les plus signales (1). » 

Cettc analyse suffira pour faire saisir dans les Lettres per- 
sanes la premiere origine des idees politiques de Montesquieu. 
Les autres analogies et afTinites seront indiquees plus loin 
dans Tanalyse m6me de V Esprit des lots. Du satiriste passons 
main tenant a Thistorien, et relevons dans Tadmirable ecrit 
sur les Causes de la grandeur et de la decadence des 
Romains (1734) les vues generates qui s'y rapportent a la 
politique. 

Considerations sur les Romains. — L'ouvragcde Montesquieu 
pent etre rapproche de colui de Macihavel ; cost de pari et 
d'autrc unc philosophie de Ihistoire romaine. Mais le livre 
de Montesquieu est beaucoup plus hislorique ; celui de 
Machiavel plus politique. Les Discours sur Tile-Live sont un 
manuel de politique pratique ; les Considern lions sont une 
recherche des lois generales d(i Ihistoire. On y trouvera done 
necessairement moins de principes politicfues. En outre la 
politique de Montesquieu differera de celle de Machiavel non 
seulement par la hauteur morale, niais par I'espi'it. La poli- 
tique de Machiavel est tout empirique : celle de Montesquieu 
est plus scicnlifiqiie : Tun et laulre s'appuicnt sur rhisloire ; 
mais I'un pour y trouverdes exemples etdes moyens d'action, 

(1) Lettre lxxxix. On voit par cc passa^^e que Montesquieu ne 
distinguait pas encore, commc il la lait plus tard, I'lionncur et la 
vertu. Ce passage suffit k montrer ce qu'il y a d'arlificiel dans sa 
theorie des trois principes. L'origine de la theorie de Thonneur, 
comme principe monarchique, se trouve dans la lettre suivante, xc. 



CONSID^.BATIONS StR KES ROMAICS ;V27 

Taulre pour y iroiiver iles lois el ties raisons. L uno fvssemble 
plus ti lamecatiique pnititui*', raiiirr J* ht mi'L"iiiii(|ue abslraiie, 
loiiU^s ilt'iix ekmt nraunioins Ibtuk'TS sur IVxprrrrriro. 

Ce cai-aclri'c s<'itiitifi([iie, qui fvrn la grandeur de I Esprit 
dfs lois, t*sl di^a sensible dans U*s Consideratiom sur les 
Homains, II y monlie aflmtrabk-ment roninienl un Elat 
ansifKTatif|ue U'lid loujoiirs a di'venir [)0|uilairt% de mume 
qu1l indiquail dijii dafis* les Lettres petmnes el afTusera 
da\auUige 4'neare dans \ Esprit des iois lu tendance de la 
0ianart'tiie a devenir desp*>liqne. On voit conuiienl les f»alri- 
\ cienji, ponr &'atrran*iiir des roh, fureni ohiigi^s de doiiner au 
pi'uplc t uu amour iiumoilere de la liberie • ; commenl le 
pen|ile s'apereut que « eette liberie doni on voulait Ini dormer 
lani d'anRJirr^ il n<* Tavail pas > ; eduinieut les snjeis d uu roi 
som nioins devores dViivie que eeux qui obeisseTil aiix 
grands, • c*esi pourquoi on a vu de tuul lemps le peuple 
deleftter les senateurs * ; eonunrrii « ptu* mw maladie tHei oelle 
de^ honunes, les plebeiens, f|«i avainii obleriu des tribuus 
pour 8C defendre, sen servenl pour allatjuer * ; eonimeni eufin, 
pendanl plnsienrs siei*tes, fa rouslilulion ful ailniiialde, i en 
ce qur tnul abiis de |iinivr)ir y prunail toujuurs T^tre eurrige •, 
d'oii eetle Icii aduui;dde» relevee par iMuaii'Sqideu, * (|u'un 
|»4iy» libre, e'esl-a-dire toujours af,dle, ne sunrait se tnainlenir 
s'ii nest, parses [jropn*s lois, (Mpable de enrrr't-iinri (t) ». 

On voil qne le ^'oiivernenient anj^Hais esl deja devenu pour 
litj Tobjei dun t^xamen plus altenlif; earille eile, prceisenieni 
a lapfMil de fa loi preet^deiHe, eomme »>Uuii lonjours capable 
de eorreetiou : « Le gonvernefnenl d'Anglelerre est plus sage, 
parrt* qn1l y a iin cor\ts qui I examine ruuiiniielleiueul, el qui 
s e^iamine continuellemenl lul inenie ; el lelles sunt u*% crreurs, 
I*dl0ft tie soul jamais longues, et t\uv |iar IVspril d allenlion 
v^tlet dutuient a la naliun. elles soul souvenl utiles (J). * 
D«*Jii anssi voyons-Muus appai^ltre vn geriue dans les Consi- 

(I) Consid^rathnt, viii* 



328 LES TEMPS MODERNES 

derations le principe de la separation des pouvoirs : t Les 
lois dc Rome avaient sagement divise la puissance publique en 
un grand nombre de magistratures qui se soutenaient, s'arrd- 
taient, el se temperaient I'une Tautre (1). » 

Une des plus belles pensecs de Montesquieu, et des plus 
verifiees par rexperience, e'est la necessite des divisions, 
e'est-a-dire des partis dans les £tats libres ; il n'est nullement 
eflraye de ecs divisions, el il y voit le signe d'une vraie vie 
politique, tandis que la paix apparente du despotisme n'est 
qu'une mort lentc : e'est, dira-t-il plus tard dans VEsprit des 
lots, € le silence d'une vilie que Tennenii vient d'occuper •. 

Aussi pour lui la lutte des plebeiens et des patriciens n'est 
point du tout, comme Tout pense tons les auteurs, la cause de 
la perle de la republique. Cette vraie cause, ce fut la grandeur 
exageree de la ville et de Tcmpire. Ces divisions au conlraire 
etaient necessaires a Rome : c Demander a un £tat libre des 
gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c'est vouioir 
des choses impossibles ; et, pour regie generale, toutes les 
fois qu*on verra tout le monde tranquille dans un £tat qui se 
donne le nom d(» republi(iue, on pcut 6trc assure que la 
liberte n'y est pas (2). » 

Ce n'eslpas, bion ontondu, que Montesquieu soil un partisan 
de Tanarchie et un ennemi de I'ordro : personne ne le suppo- 
sera : il n'entend parlor bien evid(»mnu'nt que des divisions 
pacifiqucs, tout au plus de ces relraites voloiitaires du peuplc 
qui amenaient les nobles a composiliim sans eirusion de sang. 
Ce qu'il combattait, r'etiut Tordre mensonger des fitats despo- 
tiquos, sous lapparenre duquel c il y a toujours une division 
reelle... et si Ton y voit de 1 union, ce ne sont pas descifoyens 
qui sont amis, mais des (!orps ensevelis les uns aupres des 
autres. > 

On ne saurait assez dire a quel point Montesquieu a deteste 
le despotisme : rien de plus etrange que cetle passion chez un 

(1) Cousid&ationSj xi. 

(2) Ibid., IX. 



L*ESPRfT DES LOIS. — IKS PRDiClfES 329 

liomme ne dans les ran^s piivik'gies, ei apres loul sous un 
gouverneraeiil assez doux ; il delesle non seulemenl le dospa- 
lisiiit* odieii5L des nion;irqu<*s asiatiques nudes Cesars roiiiaiivs, 
mais rr despotisms iem|>ert^ vl Ti*^n\m\ le! qu'Augusle avail 
essaye de reiablir. " Aiigtisle, dil-il, etablil Vordre, c"esl-a- 
dire une senfitude durftble ; car dans iin fiial libre on Von 
vienl d'nsur[>er la souveraiiiele, on appelle regie lonl re qui 
peul fonder I'aulnrile^ sans bornes d'lin sen!, el on appelle 
mnibks dissi'nsion, nianvais gouvernement Una ee qni jieut 
ntaintenir I hunnele lik^rte des snjels (I). > 

L'EsiMUT iH':s LOIS. — Nuns avons vu naiire et grandir la 
penst'e jMdilique de Montesifitieu : il esl temps de saisir iTlie 
[>ensc^ dans tonie sa mat u rite el dans lonie sa foree, el de 
revenir ao elief-dieuvre dn malt re » a V Esprit des his (*2). 

Lfs pRixcipEH. — On a re|#rttche a Monlesqiiien la pensee 
et la nu*thode de son li\iv, Monlesqnieu, a4-on dil, a plulAt 
rtiidie eo qni c»sl qne e(* qni doil Hrc ; il a des i^tdsons pour 
lout ; tofjs les failH ln»nveol gnnv a ses yeux, et qnan<l il jM^nt 
dire ptHirqnoi une loi a eie faite, il esl salisfail, sans se de- 
tnander si elle aurait di\ I't^tre. II siMubleraii, a entendre ecs 
entiques, que Mt»ntf»sf|U)eij fiit de leeole de Ma<*hiavel, et 
qu*a IV\em|ile dii polititpie rlu xV* sleeli% il ail eleve un 
inonninent k I uiilr iiu d( iriininit de la justire (3), 

Hien nesl pins injuste que ees intpiilalions. Le premier 
rlmpiln* de V Esprit des lois y rejHmr! d abord suflisamment. 



(1) Coniid^athm, xiil 

[i] LKiprit di't IqU t>arut k Geoeve, dans ciate [2 vol. ia4*) ; mais 
U critique chI <raccard pour ca fixer la <laM3 en 17 IS. L*ouvr*ige 
eanli^ol II i-Aitoai •xig^s par la censure ; W, V^i&o [HiH, de Han* 
tnquffH^ ia vie et «/# otavre*^ Pans, 1877) a releve sur deux exem- 
p)airc« qui siubatstcnt, le textc primitif» Lea changemeau stint de 
pcu d importance d'aiHcurs, 

{% Vqy. UarihtUcmy .Saini Hilaire, lutraducthti k sa traduction de 
la /»oli/i7«(*d Aria tot o. — * 1^ droit politique est encore A ualtre, dit 
J. -J. RnuH^f'au {Kmilf^ 1* U\, Le seul moderxie eu etat de creer cctte 
gi ' rice cut ^u^ Montc7»quieu ; mais il u'cut garde de traiter 

^«. H den droits palui(|ue«i ; il ae coaienia dn trailer des 

dix>Al? puuiifti des gouvtdmcaients ^labltis. • 



330 LES TEXPS MODERNES 

Que dit Montesquieu ? Qu'il y a c des rapports necessaires 
derivant de la nature des choses > : et e'est la ee quil appelle 
les lois. Que dit-il encore ? c Qu'il y a une raison primitive, et 
que les lois sont les rapports qui se trouvent entre ellc el les 
differents ^tres, et les rapports de ces diiferents £tres entre 
eux... > que c les ^tres particuliers et intelligents peuvent 
avoir des lois qu'ils ont faites, mais qu'ils en ont aussi qulis 
n'ont pas faites ; qu'avant quil y eut des lois, il y avail des 
rapports de justice possible ; que dire qu'il n*y a rien de juste 
ni dinjuste que ce qu'ordonnent ou defendenl les lois posi- 
tives, c'esl dire qu'avant qu on eiit trace des cercles, tons les 
rayons n'etaient pas egaux. > Qu'est-<;e qu'une telle doctrine 7 
Est-ce celle d*un homme qui subordonne tout a la loi, qui 
admire tout ce que le legislateur fait, sans tenir compte de ce 
qu*il doit faire, qui cnfin fait tout dependre des circonstanccs ? 
Est-ce la la philosophic d'un Hobbes, d'un Machiavel ? Non, 
c'est la philosophic dc Malebranchc et de Platon ; c'est cetle 
philosophic qui place Ic juste primitif et eteniel avant le juste 
legal, et fait dcriver oelui-ci de celui-la. Montesquieu ne pense 
pas autrement, liii qui definit la loi « la raison humaine, en 
tai\f qu'elle goiivorne ions les peiiplos dc la terre (I) » ; et qui 
ajoute que c les lois poliliques et civilcs de chaque nation ne 
doivent etre que les cas parliculicrs oil s'applique.cette raison 
humaine >. 

Mais, poursuit-on, si Montesquieu a vu que les lois civiles 
et poliliques no sont que lexprossion de hi raison humaine en 
general, pourquoi ne s'(»st-il pas applique a determiner d'abord 
les conditions absoluesdu juste, afin de montrer ensuite com- 
ment les lois positives s'en eloignent, et comment elles peu- 
vent s en approcher ? Au conlraire, a peine a-l-il pose les 

(1) Espr, des lois, 1. I, c. iii. La m^mc docHrinc est exprimoe dans 
les Letlres persanes : n La justice est uii rapport de convenance qui 
Be trouve r^ellement entre deux choses : ce rapport est toujours le 
m6me... Quand il n'y aurait pas de Dieu, nous devrions toujours 
aimer la justice... Voili ce qui ma fait pcnser que la justice est 
^ternelle et ne depend pas des conventions humaines. » 



fH'inrijK'S ciu'il ubaiidoniic los rt>nst*qu<*iiros, el qti*\ ronoiH'imt 
a b molhoilr ralioniiclle pour la nielhoile historique el «?X|>ii- 
rimeiitule, li ii'exainine plus qm; ce qui est, el lu^glijije re qui 
devrail eire, 

Javoue que MonleHquieu aiit'iiil pu suivre le phiu (|u*on 
itii^igtne, MaiH pimrquoi ileuiamler a uri aulpuree qu1l aurail 
pu l:ure uu lieu 4e se vemlrv cample tie ee qu'il a fell 1 0)m- 
baltre YEnprit den lois, lei (prit est, au tioni d uii Esprit des 
lois |Mjssil)te et ideal, n esl-<'e pas eomme si Vm\ demandait a 
Arifttotu pourquiil U u'a pas fail la liefnihHfiite de Hutou; ou 
eiieore eoiniue si Tiui «lt'niau<l:iil i» MiHilesquieu lui-nu^me 
piuinpioi, au lieu de ee livre admirable di-^ la fftftudeitr et de 
la d^ndence des homaifis, oil il r«»suiue %[ fiMlemenl loules 
U'% eiuiiM'H des ri'*v(t| ill ions ile lUiine* tl n/a pas eeril, eouiine 
Vieu» iiTie surtv de pliilt^sopliie dv riusloire, i»t uioulre Ir nVle 
tin iH*uple romain dans le developpemeni de I fmuiauiie t Si 
j<» eoniprend!i liieu re que Wm re|{relle de ne pas irouver dans 
Monlesiquieii, e'esl uue sovw de Indle de driiit iiaturel, lei rpu* 
I'onl Tait PutlendMi't ou lbirlama(|iji; niids il mv sc^iidjle i|ue 
c*«f«t inmmnalHv preememeut ee qu'il y a d origiuul el de 
nonveau daus le livre de Mi»riles(piit»u* II vil que k' pnnei|x^ 
dc^?» Uih esl sans doufe la justice, iiiais qu eu fail elK's depen- 
dent d iiu MeH ^niuid uoujbre de rupporls t]ui peuveiil le?4 fuire 
%ariei a [ irdiui. Quvh »»c»nl ees nip]K)risf Mnutenquieu nouii 
le dil: • VMvs soul relalivi .% a la ualur** el au iiiirnipe du |^ou- 
%ernemenl ; elle* Muit relalivfs ati jdiysifine du pay?*; au eli- 
mat glaee, bi illaiil ou tempere ; a hi qualite du terniiu^ a sa 
Aitualionf a sn graudenr, au p'ure ile vii* rles (M'Uples, labou- 
reurs, eha^isiuirs uu pasteurs ; elles iloiveul se lappurler an 
fh*gn* de Uberte que la etuiHiiiuiioii pi*ut siuilfrir; a la iY!li^'iou 
i\v ieur» habitani^i, a teurst inelinatiuuH, a leurn riehe^seSi h 
leur nombre, a leur eomuieree, ii leiirs loii'uis, a leur\ uiaui^- 
rt*H, Knfin, elles out drs raiiporls rrilre f-lle^, ellen eu onl av*'e 
leyr origine, avee Tobjel dii I«'*gislaleur , avci! Tordre des rho- 
ses %m le»quclle!i elles sioui eUiblk's, Ccsl dans tatite$ cei vuas 



332 LES TEMPS MODERKES 

qu'il faut les considerer. C'est ce que j'entreprendrai de faire 
dans eel ouvrage. J'exaininerai tous ees rapports : ils fonnent 
tous ensemble ce que Ton appelle TEsprit des lois (t). • 
Gombien une telle philosophie, qui, au lieu de consid^rer seu- 
lement les lois dans leur rapport a la virile absiraite, Ics 
eludie dans les rapports prochains qu'elles soutiennent avec 
les fails gcneraux el inevitables de la vie el de rorganisation 
des peuples ; combien , dis-je , cetle philosophie des causes 
secondes et moyennes n'esl-elle pas plus instructive qu'une 
theone absiraite du droit, qui laisse indecise la question de 
savoir comment ce droit pourra ^tre applique dans telle ou 
telle circonstance ? Enfin, on pent critiquer Texecution, el, 
dans un ouvrage si considerable et si neuf, il serait etrangc 
qu*il en fiit aulrement ; mais Tidee fondamentale n*en est pas 
moins grande et juste (2). 

Lorsqu'on semble croire que Montesquieu est indifferent 
entre tous les fails qu'il expose, qu'il leur accorde a tous la 
mdme valcur, qu'il ne distingue pas le juste et Tinjuste, on 
oublie les plus belles et les meilleures parties de son livre. 
Pour parler d'abord de ses theories politiques, oil trouver, 
ni^me au xvni*' siecle, une aversion plus deolaree, une cri- 
tique plus aniere el plus sanglanlc du despolisme; ou trouver 
une plus vive syinpathie pour les mcmaiTliies temperees et 
libres, elmeme plus de prevention en faveur des rcpubliques 
et des gouvernenients populairt^s ? Quel publi(!iste a jamais eu 
un sentiment plus noble et plus eleve de la liberie politique? 
N'est-il pas le premier ((ui ail (»nseigne ou rapj)ele a la France 
I'amour de cetle liberie, qu'elle avail desupprise, si elle Tavait 
jamais connue, rc^ve que lant d(» faul(»s eommises en son nom 
ou conlre elle ne pcMivent eirae(»r d(»s ames hivn nees ? Aueun 
pliilosophe de ce temps, Voltaire lui-meme, a-l-il plus fait (|ue 



(1) Espr, des loiSt 1. I, c. iii. 

(2j Aug. Comte (Cours de philosophie positive^ torn. IV, 17* leron) 
a bien va ce grand meriie dc Montesquieu, ct Ic considi'rc conimc 
le vrai cr^ateur de la science sociale. 



LCSTttfT DCS LOB. — LES PE15CM>CS 3S3 

poor Hutmanite, el paiir ruitit^UoraluMi A.% kitsf 
Ce%f Idi <|«i a eonbotfta le plus dScacemetit tcs n^stt^ denik^rs 
dr b barbarie^ In enEiiit^ dafi!» les bis^ I escbvage, ei surtuiit 
I'fis ria f a gg il« notrs, eolin hi roainiilicttoit n*v<»li;iino iiutie 
* et d an culle perset*uleur. 
La fiiiilotiopiue des lots dans Montesquieu rf^|>4>s«< stir (Vtte 
liiimlr crtMwT : • Less lois sool les rappuils um^s&aiivs (iiii 
dmrait dc ta Baittrp des dioses* • Gette deliuitknt u He sou- 
TfBl cniif|iiei* t*oiiime abslraile el obsrnnv Dcst. ile Tracy 
a dil: t Uoe toi n est pus tin mpport, el uu rap(M»i n\'st pus 
vne bL » Heketius a dit de son ci^le t|ue les lots ireUiient 
pa* des npportSf mais des restiUats de i*£ipparls. Ce soiit la 
in tUcaaes. Sai%^nt Traey, TidtV de loi imptique VW'n 
d^amoiile |i4>!Mtive, el c'esi jar aniilo^ie que Ton a Inuis- 
porte re'lte kkV a ta nature en disant que les ehosi^s se paSvSt^nt 
jhi un Ipgisluieur y eAl etaUli des k>is. iA*hi esl |M»ssible, 
a lorigine de Tidee ; ear il e.st rerlain que t hcMniue u 
^ par personuiiuT la nature. Mais s'd est vrai que ee 
iikit (>ar analcigie an*c nos lots |K>siuves que I liomuH' ail up|H'le 
lob ocin eerite& les lois de la niorak' el plus lard k>is de ta 
itaiflfv les rapfK>rLs eonstanis et regtiUei^ des pheuvxiienes na* 
tnreb, rependanl, par 1 analysis et la reflexion* il a pii arriver 
h reeoanallre plus Uvnl que ees rapports eoustaiUs vi rejju* 
lii»ni elak*nl le n^sullal de la ualure des eliuses. I*ur e\enq»U% 
b geomelrie lui ofTrait ik's r;qq>oris eottslantsentre les (ii^uresi 
ou les elements des figures ; de nieme la morale lui luontrait 
certains rapports eoitstants enlre les lioiunies; eutiii ta physi- 
que, lies ra|qK>rls rorislauls enire les corps, (ieneralisaul celle 
idee, on a pu dire qu'unc ehose qui^ltonque nV^iste qu u hi 
condition d'avoir une eerlaine nature, et des rapports qui 
resulteut de ivtte nature, et eVst re qu'on appelli' des hirs. 
Revenanl ensuile a lordre rivil d'(u'i Ion elait pai*ti* on peut 
dire aloni avcc Monte^juieu que les lois rivilc»s ellesiiK^mes 
sool de4 rapports n«M*essaires dt^invant de la nature des 
dlOSety rVsliiHlire qu'elles ne derivent pus de hi fanlaisie des 



334 LES TEMPS MODERNES 

Icgislateurs , mais qu'clles tiennent aux conditions sociales, 
historiques, climateriques, etc. ; c'est ainsi que la definition 
de Montesquieu se rapporte a la pensee generate de son 
livro. 

D'autres critiques sont venues s'elever contre la definition 
de Montesquieu, mais d'un tout autre cdt^; si les lois sont 
des rapports neccssaires, tout est necessaire comme le veut 
Spinoza; Montesquieu est done spinoziste. Telle etait robjcction 
des jesuites de Trevoux. Montesquieu ne se donne pas beaucoup 
de peine dans sa Defense de V Esprit des lois pour repondre 
ik cette objection. II se contentc: 1® de rappeler les textes du 
chapitre V^ qui sont contraires au spinozisme (1) ; 2** d'expli- 
qucr son but, qui est precisemcnt de refuter Hobbes ct 
Spinoza, lesquels ramenaient les lois ^ de pures conventions, 
tandis que lui au contraire soutient qu'il y a des lois etemelles 
et immuables. II aurait pu ajouter qu'il y a deux sortes de 
necessites ; la necessite absolue et la necessite condition- 
nelle. Dieu est necessaire d'unc necessite absolue ; les lois 
de la nature sont d'une necessite conditionnelle : elles ne 
sont ne(!essaires qu'en cc sens qu'ellcs ne sont pas arbi- 
traircs. 

La THiU)Rm DES GouvERNEMKNTS. — Lanulysc raisonnee de 
VEsprit des lois serait elle-meme un ouvrage considerable ; 
le Commentaire de Destult de Tracy en est la preuve (2). 
Nous nous bornerons a en etudier les deux points que nous 
venons de signaler : 1" les theories poliliqucs; 2^ les theories 
philanthropiques et reforniatrices. 

La nature des lois etant expliquee, passons au fond meme 
du livre. L'objet de VEsprit des lois nest point la politique, 
et cependant la politique domine tout I'ouvraj^e. La raison en 
est que, selon Mont(»squieu, la principale dillerence des lois 
vient de la difference des gouvernements. 11 sufiit de connaltre 

(1) Quelle apparence qu*unc cause inintcliigente ait donne nais- 
sance k des ^tres intelligcnts ? 

(2) Cct intercssant et instructif ouvrago est de 1796. 



L*E5;PRIT 1>ES LOIS. — LA TII^OR[E UKS COL VERNEMEMS 335 

loH principos dc chaqiie goiivi*ni«*mf*iil» t pour en voir, dit-U, 
coukT \v^ Uns, rumiiK^ tit' Ipiir sou ire (1) *. 

On piHil ilrsHu^mtT, thms It's lri;isl:ilkvtis flivrrsis qui sont 
pnrmi li\s houiuies, troi^ rarurirres jjniir'i[iuiix* Duns o*Tl;iius 
£lAl^, It^s lofs f^'inblt'ot insfjirt't's par h" seruiimTU tlv. la wriii 
publtquc el Htv failes par d('s houimes ou pour des honinu*H 
qui saveut ou doiwiit savoir sc^ rouimander a eux-ui(*un'S ; 
idle* exigciil el supi>osent uue crrlaiui' Corrt* du i-iloyon a 
s;irrifier sen passions a la pnlrie ; nm" tVu^alite qui eiiiperhe 
rhaque hoiuuir ili* rlrsirrr plus qui! nn brsuiu. vi qiij^ olaiil 
le supr*rllu, olr le \muv\pe ilv la doiikinatiou de.s lioiuines les 
UfiA Hiir lei^ autns ei les uuH lous daus un nieme nin^ ; iin 
amour tialurrl el vt>k)nlain* tU* vvlU} egalile, qui ne va pus 
Ju.Hqu'aii refus d'obpir imx uia*jistrals, mais n'est an e<niiraire 
aiwuree (\tw par U* w^ivri dv Ums pour la loi ; mi'm un d/'sin- 
leresstntienl qui fait rechrrrlirr la verlii pmir (^lle-iiN'^me el 
non pour la gitiirr qui larroiiipa^^ue. 

Hans un auirr unirv d Kliils, les lots ravorisenl riiniour 
naltirel d**H disliiittions tpji esi dans rhonime, et par;ussenl 
in^pirtk*!! fiar cet amour* : elles semldml preserire partieiilie- 
renient tout re qui lt*nd a renrlre ci^rlains lioiinues rt'sper- 
Uih\v% aux auires limunies ; elU-s niclinil des degres eutre len 
riioyenn; elles inlrodulseiil drs privileges, des exeeptiouA 
lif»nonvld**s [Muir n'lix (]ui en stmt robjei: elites n'nd<*nl lau- 
toriti" pn*sque divine, el luj donnent non a^ earaclvre de force 
terrililc, qui atiat el luitrulie, luais an ronlraire ecUe maji'ste 
ipii ndeve eeux qui Ktm approelient ; ellen Uussi'ot a ehaque 
dtop*n une errlaine s<'*eurili' vl lui prrmrllenl ineuie une 
e(*rtaine grandeur^ mm pan la grandmr luToupu* qui nail de 
La niuiple iimiicpie de ki vertu, mats eelle qui vieut de lerbt 
alLaehe a eerlaines aetions repulet's Iwdles. 

Kiifin, il ) a des l^taLs oii les lois trailt'iii les houuaes e<unme 
les brulrs, ne leur deniundeiil aucune verlu, aueou sai riliee, 



ill L, I, c, u. 



336 LES TEMPS MODERNES 

niais unc matcrielle obeissancc ; qui nc laisscnt aucune dipiile 
ni nicmc aucune security aux sujets ; qui les obligent au bicn, 
c'est-a-dire a cc qu'une cerlainc personne declare arbilrairc- 
uient etre le bien, non par un sentiment de gloire, ni mdme 
par un noble amour des honneurs et de Televation, mais par 
la force seule : ces lois avilissantes ne gouvernent que par la 
terreur. 

En im mot, il y a des peupies dont les lois reposent sur la 
vertu et perissenl avec elles ; d'aulres oil Tempirc de la loi 
est plus forte que Tempire du bien, et oil les lois ne comman- 
dent qu'au nom de ce sentiment brillant et chevaleresque, que 
Montesquieu appelle Thonneur ; enfin, il est des peupies qui 
n'obeissent qu'a la force et a la crainte. 

La vertu, Vhonneur, la crainte, tels sont les trois principcs 
d'oii decoulent les differents systcmes de legislation qui sont 
parmi les hommes, et qui repondent a trois formes essentielles 
de gouvernement : 1® celle oii le peuple, ayant des vertus, 
pent se gouvemer lui-m6me, ou la republiqiie : 2® celle oil Ic 
peuple, obeissant aux lois plutot qu'a la vertu, et a Thonneur 
f)lut6t (ju'aux lois, doit (Hre g^ouvcrnr, inais gouvcrne par des 
lois fixos, qui assuHMit sa security vi sa vanite, ou la monar- 
chie ; 3° enlin, ccllc oil le poupl(% n'obeissant qu a la crainte, 
doit etre gouverne non par les lois, mais par la force, et la 
force la plus terrible, (!elle dun seiil, ou le despotisme {[), 

11 ftuil done distinguer avec Montescjuieu deux choses dans 
tout go!ivern(»ment : sa nature et son principe : sa nature est 
ce (lui le fait etre e.e qu'il est ; son principe. est le ressort qui 
le faitagir : Tune est sa striicUire particuliere ; I'autre, les pas- 
sions humaines qui le font mouvoir (2). Voyons les rapports 
de ces deux choses dans cha(]ue espece de gouvernement. 

La nature de la n'publique, c'(»st que le peuple en corps, 
ou seulement une partie du peuple, y a la souvei^aine puis- 

(1) L. II, c. I. 

(2) L. III. c. II. 



l'ESPBIT DES LOIS — LA THliOlilE DES GOCVER?tEllE?(TS 337 

siutcv ; dans le |>roniier cas, hi ri*ptib1iqiio est one (Unwcm- 
i»l!lfc; dans le serond, une arislocraiie {{), 

Dans la dt^njonaiie, Ir pi^iiplr t^sl it hi fois monnrffue el 
sujci, 11 rsl intmiin]uc [nirses suirragi'S, qui soul si-s voluntt^; 
il est sujol par son oln'issanc*^ aux uiagislnits qu il noniinr 
hii-nionus car c'cst Fossf^nce dn goiivtTiioment ili'iiiocraliqiie 
que k* p*iqvh* iitminu* It's inagislrats :2), F^iiiiii, la ivglc ^rm^- 
raliMh* ot! gouwrneiiH^nl, ci'st qur te (hmijiIc fasse par iui- 
incrtu^ loul ce qull [jeul birii fairo, rl quHl fasse fail e le resle 
par dr^ niinistn*s ntmiiiM*s |t:ir hii* 

la gouvenu'mi'iit aiusi (*oiisliiiu' est uiic deniocraiic ; iiiais 
il ne Hiiffil pus d'lHrev, il faiit \'\\n\ H la di'iiioiTalie la niieux 
iirgani&c^e peul perir si elk* ifa un prliieipe inhTioiir d'aclion 
el Af" ronsfTvalion (]iii esl la veriu (3;. Lorsqiie Ions font les 
loi», le* luis sont inuliles s'il n y a pas d«* ViTlii pnhlitpie ; 
car le peuple sail d'avaiiee cpi il portera l»ii-ni<'^n»e le |»oids 
lies loJ!<4 qii'il aura failes : il les fei-u done faril<*s, r**mplaisaiiles 
eorru|jlnees. Et d ailleurs qu iiiipoi le (pie \v |>enple, coruinc 
iitiinui({ui\ fasse des loin, si, coninie siijel, il ae Ics exceute 



LorsqiH* parul lEsjtrit dva km, on fit beaiieoiip d'objeeiioiis 
il eelle inaxime de Mtmlt»Hqiiieu: que la verly est le |»nnei|M! 
de« republiipies. On ileirianda s'tl ii'y avait de vertii que dans 
k'H refjublitpies^ si les monarehies ne soul eonqnis/'es tjue de 
vices, 81 lollies les reptibliqucs sonl verlueus*'s, si Ihonneur 
n*^ a psth aUHsl sa plare^ ele. Montesquieu dul expliquer sa 
pi»OMM*: t n faul observer, dil il, que ee que j*appelh» vertu 
flans la nqiublittue esl I'ainour tb- la |>aine , eVsl-a-dire 
1 ;iiitour *le I i^galiU'. (k» nesl point une veilu morale, m une 

(1) I. U, c. tu 

|2) K<pr. df4 hf$^ i* II, c. n. • I^ peup]** eni adtmrtkhlG jxiur choi'> 
Kir t'rijv h f|ui il ifoit conllcr un<* paitu? Jr? non auiuriiti. 11 jia qu^i 
•^^ i »r <leM eho»*<»ii qti il ne \mui ti^non'V ol dcs fairs qui 

I - %cuH, II »AU liH'a hicn qu*uii hixiiirn* a, tH4 suuvcnC 

nil Lfu< M*\ <^n il 3^ a ou tela ou telssucces: U esidoac (r^8 capable 
criHirc uii ^'•'fii'ral,,, • 

m IM., I. Ill, c. in. 

lAitirr. — Science PuUUi|uc. It — if 



338 LES TEMPS HODERNBS 

verlu chretienne, c'esl la vertu politique, et celle-ci est le 
rcssort qui fait mouvoir Ic gouvernement r^publicain, comme 
rhonneur est le ressort qui fait mouvoir la monarchie. J'ai 
done appele vertu politique I'amour de la patrie et de Tegalite. 
11 faut faire attention qu'il y a une tres grande difference entre 
dire qu une certaine quality, modification de Tame, ou vertu, 
n'est pas le ressort qui fait agir un gouvernement, et dire 
qu'elle n*est point dans ce gouvernement. Tant s'en faut que 
les vertus morales et chretiennes soient exclues de la monar- 
chie, que meme la verlu politique ne Test pas. En un mot, 
rhonneur est dans les republiques, quoique la vertu politique 
en soit le ressort ; la vertu politique est dans la monarchie, 
(fuoique I'honneur en soit le ressort (1). t 

Dans la democratic, le peuple fait ses affaires luinn^mc ; 
dans Taristocratie, ce sont les grands qui les font pour lui ; 
le peuple y est i Tcgard des nobles ce que les sujets sont 
dans la monarchie a 1 egard du prince. Cependant, la sagesse 
d'une rcpublique aristocratique est de diminuer, autant que 
possible, la distance qui separe le peuple des grands, de 
donncr au peuple un nioyon de sortir de son ubaissemenl et 
de jouer un role dans I'filat. La plus parfaite aristocratic est 
celle oil la noblesse est peuple, et le peuple si pau>Te, qu'ellc 
nail aucun interet a Topprimer. La plus niauvaise est celle oil 
le peuple est dans resclavage (-2). Ce gouvernement a moms 
besoin de vertu que le gouvernement democralique ; cepen- 
dant, la verlu lui est necessaire. Le peuple, qui est con- 
lenu par les lois, pent obc'^ir sans avoir de verty ; niais les 
nobles n(^ sont c^ontenus que par leur propre volonte, il leur 
faut done une cerlaine foire pour resister a leurs passions. 
Cetle force* leur pent venir ou dune grandeur d ame qui leur 
apprend a se n»garder conimc* les ('gaux du peuple, ou dune 
moderation qui les mainlient du moins dans I'egalite avec 
eux-niemes : la moderation est la vertu propre et le principc 

(1) L. II, c. III. 

(2) L. Ill, c. IV. 



!/>;?iPllfT UFS LOIS, — LA THI^OIVrE TJES GOLVKRXEMENTS 330 

de rart?»lorrntie (I ) ; cilc y aauve I'odioux dun** inegalilt^ tou- 
Joiirs presents aux yeux du peuplo, ct dime obeissanoe qiiil 
doil !w^id, au lieu (|ue dans la nionarchie il !a parlage avec 
les gnmds, 

Ce qui ronstime le gouvernemenl n*onarchiqin% c*rst I'l'ui- . 
pire dim soul niir loiis, eonibrrnt^niPiii a dcs lois stables et 
fixes (*2). Or, ees ItviH, condiiioiis dc la iiUJiiarchie, ne sout 
rien sll D'exisle en dehors do prince, noii des pouvoirs ind**- 
pentlanis, mais des pouvoirs subordoniids , mlermediaires 
enire le pntjee et le penpk% el qui sonl comme des eimnirx 
LUioyens [>ar oil eoule la puiivsanee. Ces poiivoii's, mali;n: leiir 
leiMndance dn iiiotniniin% !«• tiieUinl lui-iueme dans une 
eerlaine dependanee des lois el des etablissenients Iradilioii- 
nels, puisqu il ne pent n^lv que par Icur intennediiiire. 

La monandne ne subsisii^ done pas sans noldesse , suns 
prerogalliTSt sans privileges. Privileges des nobles, du ederge, 
des villes, juridietion seigiieoHale, eeelesiasirf|ue, ete., aiilant 
lie limires au pouvoir arbilratre du [*rince ou a IVnvahis- 
sc»menl du peuple. Olez ces rangs el ces prerogatives, 
rfltat devienl necessairement despotique ou populaire- Oulre 
ees nings inlennediaires, il (iiut un depof th* lois |»our r[ne 
les liinites de I auiorile monarebique soienl sans eesse pre- 
umle^ au prince el au\ sujels, el un eerlain iN»rps politiipje qui 
itnonce les lois lorsqu'elles sont faiteset h*8 rappclle lorsquun 
Ht% oublie, 

A ce synleme si admirablemeni organise ponr eoneilier la 
toiite-puissance dn nionarque el la set^urile dcs snjets, il faul 
tin rr»ssort, un prineipe de mtinvement. O n*i*si pas la vitUi, 
cVsit rhonneur, e'esl-iHlire U* [>rejiige de cbaque persoune rt 
di? chaque eonditioa (3). En effel, la verm f»eut Lden se ren- 
conlrer danj* un gouvcmemenl nionarebtqne, Mais rela nu 
rjfn dc iiece«saire. Ce qui esl necessaire pour tpie Ifital ne 



(11 '. 

(2 11, c. IV. 

<3y L, in, c. vi cl L IV, c, II. 






340 LBS TEMPS ]I<H>ERlfES -. -vv-ry 

perisse pas, c*est que le prince ait iin certain pr^nge de a^i 
propre grandeur et de ses prerogatives, et qu'U eonfoiide 
cette grandeur avec celie de r£tat, en un mot une certaine 
opinion dimagination qui lui fosse rechercher le bien, noa 
pour le bien en luinai^me, mais pour r^ser cet id&d de 
grandeur qu'il porte en soi. Seulement cette opinion de sa granr 
deur d^en^rerait facilement chez le prince en adoration de 
soi-m^mcy en mepris des sujets, en indifference des inter^U 
publics, et r£tat deviendrait despotique, si tons les corps de 
r£tat n'avaient chacun leur pr^juge, comme le prince bii-^ 
m6ine, si la noblesse, le clerg^, la magistrature, les villes, 
n'opposaient au pr^jug^ du prince des pr^juges contraires ; 
cet ensemble de prejug^s, qui se limitent et se respectent les 
uns les autres, fonde la hi^rarchie sociale, et tient lieu du 
droit qui est la base des republiques : c'est lik I'honneur, le 
principe conservateur des institutions monarchiques. 

La r^publique, la monarchic out une constitution, une 
structure, un mecanisme particulier. Le despotisme, par 
cela seul qu'il ne repose que sur la volenti d*un seul, ne peut 
avoir rien de determine et d'assure; 11 n'a done point de 
constitution. La scule constitution, c'cst que les hommcs n'y 
sont rien, que le prince y est tout. Mais le prince etant tout, 
et etant le maitre de tout, il scrait etrange qu*il prit de la 
peine pour un peuple qui n'est rien ; aussi ne garde-t-il que. 
le plaisir et la force de la puissance, et il en laisse a un autre 
Temploi. Ce representant du prince est absolu comme lui, 
pour que cclui-ci soit tranquille ; mais tout absolu qu'il est, il 
n'en est pas moins toujours entre les mains du prince, qui 
peut abattre, quand 11 veut et comme il lui plait, ceux qu'U 
eleve quand il veut et comme il lui plait. Le principe d*un tel 
gouvernement ne peut ^tre la vcrtu ni Thonneur, car Tim et 
Tautre s'opposent k un tel pouvoir et a une telle ob^issance : 
le despotismc ne repose que sur la ciaintc. La crante du sou* 
verain est a la fois le frein du peuple et sa protection ; car le 
peuple etant trop faible pour que le prince le craigne, c'est 



L'KSPRIT DES 1,0IS. — LA THftORlE DES GOrVEHXKMENTS 341 

surf out rtmln* l«>s grands que s'exerce ssi piiissunce, ot hi 
erainle des ^intls fuii seult? lu security d(*s petils. 

Nous avons dvjii romarquo dnns li's Let f res permnes ol 
duns les ro/*siV/f*r^/roN.'! l't*rirTi^i(|i]*^iivfr^ian da Monlesqiileu 
ronirp lo dc*s]*olisni**: niais r'i^sl surtout dans Vfispnl fles tois 
qu1l insscmble ei aigiiLse k^s iniits !es plus arners el ks |)hm 
Unghmts d<» son pln(|nrn('e iroTii^fnr ixuir (Mvindrr res goii- 
ernemenis inonstimnix : ^ Uii^'i^l Ics sauvagi-s de la Loui- 
8tafU% dil-il, veuleni avoir doR fruils, ils eouponl Tarbre au 
plod el cueillenl le friiil. Voilii l(^ gfoiivornonn^nl dospo- 
lic|iip (t ). > — ^ ('iiarli'S XII elaiil in Ik'ttdor, injiivanl qiielqiie 
rt*i^i-sl;mc'P dans Ir srWuit d<* SuiM]f\ rcrivit ipril leiir enverrail 
Ql|f df» sps boltrs pour t*omiiian<l*'i\ One luAU' aiiraii rom- 
timiidr conirne on mi flt'sjioiiqiu! ('?), » — • Datis un j^ouvcrnf*- 
iiienl dospotiqiir, loui ddil rouler sur deux ou trois idt'i'S ; il 
nVn faiil dom* fias dv nouvollrs. Quand vons instruisez une 
MU\ vouH vous (lonn**/. bu'n do <rard<* do hii I'aire rhanffor de 
niatlro. do lorons ol d'alliiro: vous IVappoz son rorvoau par 
doii% oil Irois njouvenit-nts <*t |»as davaniage(:^). • — « fl^immo 

10 prinoi|H» dti goiivonionionl despoiique* ost la fTainto, lo but 
on «*?<l fa iranquilbir' : niais oo nVst (mint unr paix, o'osl Ic 
siknico de cos villus qu<' IVnnerni «*sl pn*s d'of'tvu|MT ('*), i 

11 nVi^i pa** diflu'il*' ib» Vi»ir rinioniinn sorrott* de eos paroles 
anW^rt*H. Oifo peinluro dn despolismo est one nionaeo quo 
Monlenqnieti fail f)esor sirr la It^te des j^nnvenienieiHs mode- 
res, (jui, ponrse doniior nne forf*e vaini*. brisenl les barrieres 
lieur*'tis<*fs qui les sejrarrTil du dospolismo. 

Nous avons eonsidere den\ elmsivs dans losgouvornomonts: 
d'abord re qui les Tail efre, leur slniiinre ; onsnito re qui les 
fait agir, on leurs prinripos. ]| roslo i eludier ce qui les peixl, 
r'esl^ dire lonr eorruplion* 



(I) L. Ill c, V, et U V, e. xiv, jtv. 
, (^ U III, e. IX. 
PJ U Via. c. L 
H) L. VIM, c. n.liit IV. 



342 LES TEMPS HODERNES 

La corruption dc chaque gouvcrnemenl commence toujours 
par celle des principes (1). Le principe de la republique etant 
la vertu, la republique se corrompl lorsqu'clle perd sa vertu. 
Mais commc il y a deux especes de republiques, la corruption 
n*est pas la m^me pour toutes les deux. La dcmocratie se perd 
par la perle de I'esprit d'^galite, ou par Texageration de cet 
esprit (-2). Le premier de ces maux conduit a Taristocratie ou 
au gouvernement d'un seul, et le second entraine d'abord au 
despotisme de tous, et ensuite au dcspotisme d'un seul. Le 
caractere de la democratie est bien I'egalite, mais Tegalite 
reglee : c Dans la vraie democratie, on n'cst egal que comme 
citoyen; dans la democratie corrompue, on est encore egal 
comme magistrat, commc senateur, comme juge, comme pere, 
comme mari, commc maitre. » Lorsque la corruption est arri- 
vee h ce point que le peuplc ne reconnaitplus aucun lien, qu*il 
n'obeit plus aux magistrats, qu*il cesse de respecter les vieil- 
lards, que le libertinage est partout, la liberie est bien pres de 
perir. « Plus il paraitra tirer d'avantages de sa liberte, plus il 
s'approchera du moment oil il doit la perdre. 11 se forme dc 
pclits tyrans qui ont tous les vices d'un seul. Bientot ce qui 
rcste de liberie devieut insupportable ; un seul tyran s'^levo, et 
le pcuple perd tout, jusqu'aux avanlages de la corruption. » 
Ce passage de la democratie exlreme a la tyrannic a ele observe 
par lous les publicistes. Plalon expriniait C(?Ue grande verite 
dans son langage poetique et figure quand ii disait : c Le peu- 
plc, en voulant eviter la funiee de la dependance sous les 
hommes libres, tonibe dans le feu du despotisme des esdaves, 
echangeant une liberte excessive et (^xtravagante centre la 
plus dure el la plus amere servitude. > 

Quant a raristocralie, elle se corrompt lorsque la noblesse 
cesse d'etre unie avec 1(» peuple, lorsqu'elle ne commande plus 
par les lois ou par la justice, lorsque le i)ouvoir se resserre 
ou se relache, et devient ou tyrannique ou faible ; enfui quand 

(1) L. VI IT, c. I. 

(2) Ihid., c. II. 



CRITIQUE I>E LA Tll^.ORrE DES GOUYERNEMENTS 343 

les nobles seiiienl plus les drlices'du commnnderaeni que ses 
pMIs, el qulls croienl u'uvoir plus rien a redouier (1). 

L'i^me du gouvi'rnomeni oionutThi([!io riant 1 hotiiirur ou lo 
prejuge dc chaque vU\i H de chaque condition, ce gouver- 
neiticut se perd avec ce prejugc nit^nif, Iois(|ne lobeissance 
«o dinnge en servilude, que It* peupit* ri Ips grands, au lieu 
de sujets lovaox, devionnent des inslrumeiits nirpnsrs dii 
priuee et d'eiix-mrinrs ; brsquf rhoiint'ur esl mis en fonira- 
diction avec les honneurs, el que Ton peul ^ire a la Ms charge 
dHnfainie et de digniles; lorsqu'a la plan* des Inis I** monur- 
que met wi voloiite ; lorsqiie, ehangeant sa justiee en si'veritis 
il place, cooime les empereurs rouKiins, une l^to dc Metluse 
mr iw poilrine ; tnr?itiue, sirppnmanl les pouvoirs liiiernie' 
diaire^. il veul tout fin re par lui-iuf^ie el riimene I I'^lfU eiilier 
a lui u*u\ ; enfin lorsqit it est plus amotireux de ses laniaisii'S 
que de !W*s voluntes (•^), Uuaul au gouvernemenl despoticpie, 
il m e(»rroinpt sans cesse, puiscpill est corrompu de sa m- 

CnrriQiE nR la Tii^.oRtE des couvrrnehents, — Telle est la 
iheorie celebre des trois gouveniements el de leurs prineipes. 
Nous avons expose les idees de !Moiitesquieu sans y iii(ervt*nir, 
ulin qu'ou les vit dims leur suite el dans leur force, Mais H 
Taut \m examiner de plus pres. 

Selon Montesquieu, il y a trois gouvemements ininnlifs, 

qui St* disliDgtirnt par leur nature et par leur prineipe : rest 

le nqmhiit ain, le monarehique I't Ir despntique, Ctqie division 

I souleve lieaueoup d'ohjeetions qui nous paraissenl fondees. 

Kt daUud, le gouvi'rnerneiit rtq»uldieaio se divise, selon 
Monte<^quieu» en drux espf'ces : rarislorratique el le demti- 
cratique. Sont-ce bien !a deux esptees dilTerentes (fiui ntAme 

iirt% el ne sonlee pas deux gr*nrrs essenlirlleinent ditfe- 
^rcatu? Dans Tun, eesi W peuple en c<»r|Ks ; daus I autre, e'esl 



(« U Viri, c. r. 

(T, U Vlir, c. VI cl viu 

(3) U VUl, e. 31. 



344 LES TEMPS MOnBRNES 

seulement une parlie du peuple qui occupe la. souverainet^.^ 
Ce n'est pas la une difference secondaire. Si le fait constitutif 
dc rfitat est la souvcrainete, la difference caracteristique enlrc 
les fitats doit (Hre chcrcliee dans la maniere donl la souve- 
rainete est distribueci ? 11 sufGt que le pouvoir souvei'ain soil 
reserve a quelques-uus au lieu d'appartenir a tons, pour que 
I'esprit de I'fital soit radicalement change. II est vrai que la 
democratie et Taristocratic ont cela de commun de n'^tre pas 
soumises a un roi. Mais I'aristocratie et la monarchie ont aussi 
cela de commun d'dter tout pouvoii* au peuple. Si Ton prend 
pour principe de la division des gouvemcments la difference 
de un et de tons, il faut evidemment y introduire , comme 
intermediaire, le gouvernement de plusieurs : car il y a autant 
de differen(»e entre plusieurs et tous qu'entre un et plu- 
sieurs. Si done on admet la division de Montesquieu , il 
faudra separer I'aristocralie au mc^me titre que la monar- 
chic, el Ton aura quatre gouvememenls au lieu de trois. 

Mais c'est un autre defaut de la theoric de Montesquieu de 
separer absolument, comme deux genres a part, le despo- 
tisme de la monarchie. 11 a rais(m, sans doute, de distinguer 
le gouvernemenl d'un seiil, liniite par des lois fondamenlalcs, 
et le gouvernement dun seul livre au seal caprice. Mais celte 
distinction pent avoir lieu dans tous h^s gouvcrnements. 11 y 
a des democralies oii le peuple ne commande que par ses 
caprices, au lieu de gouverner par les lois; il y a aussi des 
aristocralies oil la volonte des nobles tient lieu de lois fonda- 
mentales. De la la distinction antique des six gouvernements, 
trois bons et trois mauvais : les premiers obeissanl aux lois et 
voulant le bien des sujets, les seconds n'obeissant qu a leur 
faniaisie et ne cherchanl que hnir propre bien. On peut choi- 
sir, sans doute, ce principe de division et commenccT par 
reconnaitre deux grandes classes de gouverneuKmls , selon 
qu'ils obeissent ou n'obeissent pas a des lois, et diviser ensuite 
chacune de ces classes en trois especes , selon que le pouvoir 
est entre les mains d'un, de plusieurs et de tous ; on peut, au 



ronlrain** ptTmIro |>oiir priiiripe tie dhisioii la dislrilmlion d« 
!a soiiveniiiii^lt* , et obtriiir aiiisi trois ffoiivorneiiienU toiKla- 
inofitniix, qui* Vun snlHliviscra im?>iuie cliiinin vx\ ileux espe* 
ITS. Mais oil lie jirul pas iiioloi" res fk*ii\ iirimipes, et rUstio- 
guer la nuinaiTlii*' <le l;i domucraii*' pai' Tun, et la iiioiianiiie 
dti d<*H{MJttsm(* par raiili-e^ 

Kn mil re. si on y n»garf1e de jdus pres, on V(^ri*a tpie la 
diflV*reitce de la [inmarrliie i^l dii ilespolisine iresl pas aiissi 
grande que le dil rauleiir. Cai% dans la iiionarthic pure (et 
c'eni de eeUe-la qiril s'agil ; ear on ne iraile eneore (pie des 
gotiveniemrnts sr»iipl(*s), Huns b ninnarelne^ dis-je^ W prince, 
fxreple un Ires petit noiiibre de lots lUrtdaim-nlales, pciil lou- 
jours ehanger les lois; s1l ne les ehanji^e pas, e*(»sl qu il ne le 
vein [jas. Sa vcilirnti* est la siipivnie loi : e est la 1<* |*rineipe 
meriie du despfHisine. l*nnr qnil ne pnl absolnmenl pas 
rtianger li*» lois» il Auidrail ipridtes fnssenl prol^'gees el garaii- 
liess (lar un poovoirou par eerlains pinivoirs determines. Mais 
rVsl nlors une nionanlnr lirniici*, arisineraliqiie, parlemen- 
laire, ref»n''srntativi% sr^lon la nature deslinnles qui sont njipiv 
ftecs au poiivoir rovaK (Trsl un gonvernement njixie; er n'rsL 
pins la nionarrliie pniiKn*ni<*ul dite. Sans dcmle, il y a des 
niunarehies nii h* munarfpic* *;nuverne sekm l**s lois, el i-ela 
ejit ordimiin* dans les pays erlaires el civilises ; mals en drnii, 
la iiionareliie« si <dli» rsl alisolue, peul lonj(»nrs c*lianj;er la loi; 
el si elk tiVsl pas absoliir. elle nesl plus la tnonandiir dont 
il estqiiestiun ; elle est une d< ees inn*nid»rables transaetiims, 
qui selablissi'ni dans la jiratiqne enlr«' les formes elemcn- 
Uiifvit tie la jMditiqufS inais tpii ne doit pas eiitrer datis line 
division abstraite el &ci4'n(itit{ue, chi Ton prend les idtnvs dans 
leur jfi'wendire, 

D'ailieurs, li^il ti est pus exact de dire que la monaiThie soil 
tiiVessairenient souniise it ties lois fixes, est il pins eva*'l de 
dire que le drs|Hitisnje nVst soiimis absolunient a auenne lotf 
A qui fera-l-on croire cpie le f^onvemrnient des Tinrs , des 
Pemsiiis el des Oiinois, soft absolunient s^ns reglis inm frdii. 



i?^S^^^. 



346 LES TBMPS MODERNBS 

sans usages, sans quelque chose esAn qui limite la volont^ 
arbitraire du prince ou de ses subordonn6s ? Qu'une lellelbrrae 
de gouvernement se rencontre par hasard, lorsqu*un CaraoaDa 
ou un H^liogabale occupe le trdne, cela ne pent pas se nier-; 
mais que ce soil 1^ une forme nonnale et vraiment essentidb 
de gouvemement parmi les hommes, c'est ce qui est GmiUraire 
k la nature des choses. Je veux que, dans les gfNiTemeiiienta 
orientaux, 11 y ait moins de lois que parmi nous, moins de res- 
pect de la personne et des biens, et surtout rien qui ressemble 
k ce que nous appelons une constitution ; enfin, y a sans 
doute des differences entre les gouvemements barbares et les 
gouvemements civilisds : mais cette diffi^rence n'ira pas jus- 
qu'ii faire que les hommes ne soient que des brutes. G'esi ce 
qui arriveraity s*il pouvait exister un gouvemement sem- 
blable k celui que depeint Montesquieu sous le nom de des- 
potisme. En un mot, il n'y a point de diflKrence essentielle 
entre le despotisme et la monarchic : c Ce sont, dit Voltaire, 
deux fr^res qui ont tant de ressemblance qu'on les prend sou- 
vent Tun pour Tautre. Avouons que ce furent de tout temps 
deux gros chats k qui les rats essaycrent de pendre une son- 
nette au cou (1). > 

Si la difference que Montesquieu signale entre la monarchie 
et le despotisme n'est pas essentielle, si la monarchie ne gou- 
veme pas necessairemont scion des lois fixes, et si le despo- 
^fBie n'esl pas necessairemcnt prive dc toutes lois, il s'ensuit 
que le despotisme n'est qu'une forme abusive de la monarchie, 
4xmime la demagogic est une forme abusive de la d^mocra- 
tie, et Toligarchie de raristoeratie. Nous revenons done k la 
division d'Aristote, qui nous parait simple, rigoureuse, scien- 
tifique, et qui suffit parfaitemcnt a toutes les theories. 

De la division des gouvemements scion leur nature, passons 
il Texamen de leurs principes. 11 y a la sans doute une idee 
originale et profonde. Un gouvemement existe, il dure. Pour- 

(1) Voltaire, Comment, sur VEtprit det lots, iv. 



CRITIQIE l)E LA Tn^.OlUE DES GOUVIiENEMKNTS 347 

quo! duro4-il ? Nesl-c'O pas en vortu dun ressorl interieiip, 
qui raiiiitn% qui Je mctit, qui le fiiit agir, el qui putiu le fiiil 
Vivre jusqu a vr qiir, s'lisatil liii-mi^ou% il rnlniiin* I Kl:U uvoc 
Ini (I)? Cfc*Ue ivdiereht' plulosj>(>hiqtie (hi priiiLri|K^ dcs gou- 
vt*niciiK*nU i*sl done uup des iniiovalious hcyreuses dv Mon- 
tr&4]uieu dans la srieutT i>oliliqii(^ ; el quniquellr soil souvent 
paradoxale et arbiuniire, ptnii-t^ire mruie insuflisunu\ elle est 
cqH*ndaiU dignt* d'adiuiratioiK 

Pariui ie% irois, ou pluliVt ies quatre prlncipes reeoiinus par 
Monlesquieri, il y en a tli'a\ qni sont vrais : e est le priueipe 
di* la vertu et le piinei[>e de la erainte. Nous y revunidious 
loui a Iheure. II y eii a deux aiitres qui ]jai*aisseiU vag:ues et 
ma) defiuijs: c'esl le prindpe de I iionueur et eelui de lamode- 
niiion. 

Ce denuVr siiitouf est certainemenl ee qui! y u <le plus 
faiMe dans la iheorte dt* Moutesqiiiey. La nimleratton n'esit 
qii'utii* limile, elle n est pas un firinripr d'aetion ; elle einprelie 
i\v Hi* \HVt\vi% mais elle lie donne iii la vie ni le uiorivenieiiL 
Elle u'e»il flailleiirH pas plus propro au gouvenieuieul 
aristoeraljque qua tout autre. II est evident quelle est 
neceHjuiire a loul jfoiivi'nirnu'ni qui veul vivre. La nH>nai'<*!ue 
jiant luoderaljou loudie dans le despot isme , la d4''iuoeratie 
»an!i moderation toiiihi' dans la deniaj^o^ne lui duns la tyninnte. 
La moderalitm esl I*' prineip*»eonservateur de lous les Klals et 
de louies les fiuriieH di* ^'oiivrrntinenl ; elle nest le prineijMj 
partk'Ulter d'autune dellen. 

L'hunneur est un i>nu* ipe ingenieusemenl troiive pour expli- 

nqtier !a diirerenee de la ntonaretiie et du despolisiue (2). Mais 

P*e«t un prifieJpe vagu** et inal explique. t C est, dit Monies- 



(1) Etprii ties hit, U 111, c. vi. 

_ (l»^ Noli'? avfjfi'* vu f|n»?, (\iin*t ien Letfrei perianet (voir pla-* haul}, 
V ijr et la v<?rtu» cl leur ttUri- 

t-'i dii rulo :it cu tfuure raniour dd la K^^ir*) t^t (e 

,p' liiieur* Cl nt nariiculiire Ird"* ju*te, dual U a fiiit 

plu^ tar J uA priacipQ j|)i(l«aiaii4ue paibablemeat arbtiraiie« 



348 LES TEMPS MtoBRlfES 

. quieu, le pr^jug^ de chaque persoime et de chaque conditioii.* 
Mais en quoi consiste ce prejuge ? c La nature de Ilionnear 
est de demander des preferences et des distinctions. > Llion- 
neur semble done £tre la m£me chose que la yanit^. < L'am- 
bitiouy continue Montesquieu, a de bons effets dans la monar- 
chie. » Void Thonneur qui devient Tambition. Plus loin, Mon- 
tesquieu definit Thonneur : c ce maitre universel qui doit par- 
tout nous conduire. » Rien n'est plus vague. II le determine 
un peu plus quand il dit c que c'est moins ce qu'on doit aux 
autres que ce que Ton se doit a soi-m^me > ; et c non pas tant 
ce qui nous appelle vers nos concitoyens que ce qui nous en 
distingue... C'est la noblesse dans les vertus, la franchise dans 
les mceui^s, la politesse dans les manieres. » Enfin, lorsqull 
^joute que c Thonneur nous dicte que le prince ne doit jamais ' 
nous prescrire une action qui nous deshonore > , il est indent 
qulci rhonneur n'est plus seulement le prejuge de diaqu^ 
personne et de chaque condition : il est d^jsk une sorte de 
vertu etune partie de la vertu (i). 

Je ne veux pas nier ce qu1l y a dlng^nieux et de yrai eh 
parlie dans la thoorie de la monarchic et de son principc. 
Mais ce principe de I'lionneur, qui est toutnioderne, compost 
d'idees feodales, chevaleresques, chetienncs, et enfln de ce 
sentiment naturel de fiertc propre a Thommc dans toutes les 
formes de gouveraement, suffit-il a expliquer la monarchic 
de Philippe et d'Alexandre, les premieres monarchies groc- 
ques, les monarchies du xv*' sieele ? Dun autre cdte, Thonneur 
n'ost-il pas le principe des aristocralies autant et plus peut- 
<^tre que des monarchies ? Llionneui*, enlendu dans un sens 
etroit, est surtout le prejuge aristocratique ; dans un sens large 
il est la vertu proprcment dite, ou du moins une de ses parties. 
C'etait rhonneur non moins que la crainte qui interdisait aux 
nobles de Venise de Irahir les secrets de I'fitat; et c'etait cer- 

(1) Sur le principe de I'lionneur dans les monarchies, voyez sur- 
tout liv. Ill, ch. VI et VII, liv. IV, ch. ii, liv. VI, ch. ix, et liv. VIIl, 
ch. VI el VII. 



CRITIQIE DE LA TllfiORIE DES GOlYl- UNKMEMS 349 

laioi'iiient riionneur aiiiaiH qui-* riimour de In piilrie qui raiiuv 
nuil IVegulus a Caith-age pour y iiuvurir tVnuv mort atiwe. 
Vhoneslitm imli(]tit\lp pidrhnon el decorum r**ssenil»!e beiiu- 
coup a i-cqur Moinos(Hiirii iippelle Thonncur : or c'osl une idcc 
{(til egt iiei^ dans los n''piii»liqiirs. 

Kpprenotis la throrii? dt- JFoniesniiieu et, en nous ins|iiT'aiit 
libretnctil di* sos |>ririci|>es, cher'rlions a hi! doiiucr plus de 
darte vi de jjrecisiou. 

11 y a deux print' j|h\s tuilurels dans 1 homnie, el fpii dunnent 
n^iTisanee uu\ deux Innues piiiieifiales de gouverneuieiii, a 
relies que Platnu iq^puUe les deux const ittilions meres, la mo- 
narc-liie el ta deinorrntie, Os deux pi ineipes sonl Taiiioiir du 
repoii el raunnir flc* la liberie, tk^s deux prineipes sonl iden- 
Uqites : car, ahner la liberre, est-ce an Ire ehose (pif vouhiir jouir 
en ri*poiiet en pai\ de tiMTles les forces de nulre Tia(nrf% qiu ne 
mm pomleonlraire!i au bonhenrdes autres? Et aimer le repos 
tte^iee pas viMilnir ne pas eir<* lroul)led;ms Tusa^^e Ir^dtinie 
dc sii liherb"' 1 Muis» tjuoi*pie ces deux prineipes suieril id«*nlj- 
queai par lenr nature, ils se disUnguent eepentiani dans Iciirs 
elli'U* (iir Inn a pins de rapporl avec le tjorii du rnouv(Min*n(, 
el lauUe avee le goul *le I inertie el de I linuiobilire. L iin 
dnmande a :i^ii', ii si* develc^pfwr tluns lous les sens, a ti'Uler 
loujoursdenouvelles aventures; lanlre aiine a deineiin^r duus 
reilaiues linihes eonsaeret^s, a t(iurnr*r dans iin <'i-rcle toujours 
le tiK^nie, el a ne pas sattrancliir de irrlaiiies liabiludes 
el de certain!* liens. L*nii prefere la nouvi^aiile a la seen rite. 
L*aiilre crainl la aoiiveaiile, Ci^nunc enneude de loute seenrite* 
L*an se eiuilenlc pen ilti bien-iHre niareiief, el se repall tou- 
jonr* dun bienelre d imai^iiialiun. Lauin" crainl I iueonnii, 
et syiue a jouir inuKptilleinenl d<' ee qui! fiossede eeriaine- 
iiient* I/un aiine a eriiiqu<M% censorer. discnler, el ne veiil 
im% m^ suuineitre sans savoir piinrqu<»i. L autre ne vent pas 
IM? tfXMibler d examiner ee qu'il ne eomprend pas. ee qn'H no 
lk*fil pas a eonifnendiv : U abandonne volaiUi(*i*s le soin des 
alTaire^, el ne s en mele que le moins qu il pent. 



350 LES TEMPS MODERNBS 

Or, c'est ramour du repos qui donnc naissancc a la monar- 
chie, et Tamour de la liberty a la democratie. Dans le gou- 
vernement d'un seul, les actions sont plus promptes, plus 
uniformcs, plus constantes h ellcs-mdmes. II y a rooins de 
discussions, moins dc dlsseatimcnts, moins de temps perdu, 
moins de troubles, moins de revolutions. On salt ce qu*il y 
aura demain par ce qu'il y avait bier. Les changements de 
regne, qui sont les mouvements les plus considerables dans 
ces sortes de gouvernements, se font d'une manicre presque 
insensible, lorsque les lois de succession sont bien deter- 
minees. II y a des troubles quelquefois dans les regences : 
cela vient precisc'mcnt de ce qu'alors le gouvemement d*un 
seul penche toujours vers le gouvemement de plusieurs ; 
mais lorsque Fautorite royale redevient maltresse, Vordre et 
le repos renaissent avoc elle. Dans la monarchic, rindivldu 
est en gdncral tranquille, pourvu qu'il ne se m^le paa des 
affaires de r£tat. Par consequent, lorsque le plus gruid 
nombre des citoyens d'un pays aura ce gout du repos et cettc 
indifference des affaires publiques, r£tat sera monarchique. 

Supposez, au contraire, un peuple anime de Tamour de la 
liberte, tel que nous Tavons decril, il est evident qu il ne 
souffrira aucune forme de gouvemement a laquelle il n*aurait 
pas la plus grande part. Si tons, ou la plupart, ont co gout du 
mouvement, de Tavc^nturo, de la criliquo, de la discussion et 
de Texamcn, tons voudront elre qu<»lquc chose dans I'Etat ; 
ils voudront parliciper a la confe<»lion dos lois, de p(Hir qu'elles 
ne repriment l(»ur ardeur el leurs desirs. lis voudront nommer 
l(»urs magistrals, pour ^'tre siirs de la sincere execution de 
leurs volonles ; ils voudront les soumeim* a la censure, et 
refuseronl de s y soumellre (»ux-memes. lis voudront consigner 
le droit d'examiner el de disculer, afin de pouvoir changer 
demain ce qu'ils auront fait aujourd'hni. lis seronl deiiants, 
tumultueux, amis de la parole, souvenl incerlains dans Taction. 
Mais, par-dessus lout, ils voudront elahlir pamii (»ux legidite. 
Le liberie est difticilement conciliable avec rinegalite. En 



t.RITIQli: I>E LA Tll^loniK DES COtTVERNEMJ=;NTS 351 

elFcl, s\ If'S uTJs possedeot des privileges auxqiiels it iiic soit 
absohimeni inlerdil de pretendre, je ne suis paa libre, puis- 
<|u'iiTi rrrtaiii di'veioppcMTicnt iialiirel H lef^itimt? do mes faridles 
111 'est inlerdil. Si cpiel(jiies-iins fonl Ivs lois, on onl seiils droir 
a rertains eniplois, je ne siiis pas libre : ear quelle ganiiilit* 
ai'jf* coiarc eux f 11 j>i^ut aniver, sans doule, qua la suite dc 
beiiueonp dVxperienees, un ])eiij*le ronseute a rinegaliie pour 
^'UJ-aiiUr sa liberl*' ; mais e'est ia uue de ees transactioiiH qui 
peuvenl se faire enlre tous les priiieipes de goiivernemenl, el 
rUiUS les exaiiiiuoiis iei dans !eur pun^e el leiir disliufiioiK 
CVhJ enee sens que nous disoris : It* priucipe eousiituUf de la 
democratic, cesl Taniour de la liberie et de Fegalile. 

11 faril dislinguer b* prineipe consfihtfifi^t le piitieipe eonser- 
vfttciir iWui gtviiverneinenL L'lui b' fail el re, laiUre le fail 
duivr. Quels son! done les priiteifHS eonsenaleurs de la 
monareliie el de la deinocralie ? Je eoiiinienee [lar la demo- 
eratie. 

let, Monlesquiei! est admiralib^ ; et, (fuoi qti'on en ail dit, je 
pt*nse qu'il faul eoiisider-er eonirn** un axiome de la science 
fMiliiique ce grand prineipe, que la deniocralle repose sur la 
verUK En eHelj Jorsque IVni donne hi liberli' a un peiqde, il 
laul pertnellre beaueonf) d'aetiiins qui ne seroni pas i>erinises 
dans un autre gouverneraenL Parnii ees aeiions, b'S unes 
«4'ront raauvaises et les autres bonnes ; el Ton se console des 
mauvaises parce qu'elles doiv«^nr el re eofupenst'-es par les 
boimes, Mais si elles sonl Ionics niauvaisrs, quel prineipe de 
desiordre el de eorrujiibin iniroduil dans Ffitat ! Par c*xemple, 
on permeftra i\ tout le rnonde» d exprinier sa pensec, dans 
Tespoir que les bonnes peusees lrion>i)liei*onl des mauvaises, 
el que la verite I'eniportera sur lerreur. Mais si lout !e nionde 
abusi* de la pensee, si les uus la vcndi^ni, si les anircs riniuio- 
leiil a leurs passions, si tons ne se servt^il dela liberie donnec 
que (Kuir insuller les lois, les magisirats, lesbommcs vertueiix, 
etc., une telle liberie n'esl-elle pas lanaiThie el roppression ? 
Et eomnie lien de violeiil ne pent, diirer, une republique 






350 LEs TEMPS nwaoM 

' Or, c'est TuMiir du repos qui donne naissanoe k la ] 
diie, et Tamour de b liberty h la d^mocratie. Dans le goa« 
Yernemeni d*im seul, les actions sont plos prompces, phis 
uniformesy plus constanies k elles-minies* U y a moiiis de 
discussions, moins de dissevtiments, moins de temps penfa, 
moins de troobles, moins de rivohitions. On salt oe qv'fl y 
aura demain par ce qn'il y avait Ider. Les changemenls de 
r^e, qui sont les mouvements les plus considerables dans 
ces sortes de gouvemements, se font d'one maniire presqne 
insensible, lorsqne les lois de succes^oa sont Uen deter- 
mine. 11 y a des troubles qnelquefois dws les rigmce^z 
cela vient precisement de ce qu*alors le gouYWuement dim 
seul penche toujours vers le gouvemement de phisieim; 
mais lorsqne I'autorite royale redevient mattresse, Fordre el * 
le repos renaissent ayec elle. Dans la monarchie, !*lidiTidhi 
est en general tranquille, pourvu qu'il ne se mdle pae des 
affaires de r£tat. Par consequent, lorsque le plus giipd 
nombre des citoyens d'un pays aura ce goAt du repos et cetle 
indifference des affaires publiques, r£tat sera monardnqne. 
Supposez, au contraire, un peuplc anime de Tamour de la 
liberte, tel que nous Tavons decrit, il est evident quil ne 
souffrira aucune forme de gouvemement h laquelle il n'aurait 
pas la plus grandc part. Si tous, ou la plupart, ont ce goAt dn 
mouvement, de raventure, de la critique, de la discussion et 
de Texamen, tons voudront £tre quelque chose dans r£tat ; 
ils voudront parUciper a la confection des lois, de peur qu'ellcs 
ne repriment leur ardeur et leurs desirs. Us voudront nonuner 
Icurs magistrats, pour £tre surs de la sincere execution de 
leurs volontes ; ils voudront les soumcttrc a la censure, et 
refuseront de s'y soumettre eux-m^mes. lis voudront conserver 
le droit d*examiner et de discuter, afin de pouvoir changer 
demain ce quils auront fait aujourd'hui. lis seront dcfiants» 
tumultueux, amis de la parole, souvent inccrtains dans Taction. 
Mais, par-dessus tout, ils voudront ^tablir parmi eux Tegalite. 
Le liberte est difficilemcnt conciliable avec I'lnegalite. En 



CRITIQLR m-. LA THflORfE f>ES COm'ER>EMEXTS 351 

Pi, si les ans possedenl des privilegos Jiiixqiiok il me soil 
abH4iliiment intprdit de preleiidre, je iie suis pas libre, puis- 
qu'uii cerliuii drvclopp«^nn'nr iiatur'*^! H h^f^itime de iiif*s f:indl('s 
tiiVst interdit. Si quehpies-iins fonl. h's loin, on oiil smih droit 
il ctTiains *»niplois, jV ne suis pas libro : ear qnollo giinmlif 
ni'jc ronlii* cux ? II peiil arriver, suns doiite, qua la suite dc 
beaocoiip dVxpi'rieiuvs, un peiiplo consentf^ a rin*^galitc pour 
garanlir sa liberie ; uials c't»si lu une de t-t^s iraiisaelioiis *|ui 
fieovent se faiin? eiitre tous les priuripes de gf)UV(TnenieiU, vi 
mm« le^ i»xami«mH ifi dans Inir piirete et leiir disniK'lion. 
CVsl en ec sc?ns cpie nous disons : le prineipe eonslilulif de la 
demoei'alie, rVsl lamoiir de la libertt!^ o( de 1 egalile. 

II font diislinguer \v prinrlpp mnafihtfifvi le prineipe comer- 
vmieur dim gonvernenienL I/nn \v fait i'-lre, I'auire \v Mi 
dwrcr. Onels srml dour Itvs priiiciprs ronstTvatrnrs de hi 
monarehie el dr la demoeralie t Je eommenee par la di-nio- 
rraile. 

Id, Montesquieu est admirable ; el, ijuoi qu on en ail dil. je 
peii!M» qu il faul eonsidcrcr eonime nn axionie de la siieoee 
politique ee grand priueipr, rfrie la cb^niorralie repose sur la 
mm. En tdfi'f, liirnqin' l'i*n donue la liberU* a tm peuple, il 
Biul permetlre beaueoup ilaet terns qui n** si-ronl pas [ivnuisrs 
fbns nn auin* gouvernenicnl. I'armi <'cs aeiions, Irs rinrs 
*enml manvai^ies el Irs aulnvs bniines ; el Ton hi* consi^Ie des 
mauvaiM^si paree qu'elirs doivint c'^lre eoni|>«*nsres par h's 
bonnes, Mais si e!U*s soul Umivs luauvaises, cpirl prineijie di^ 
dmrrdmH de eorruplion iniroduit dans VtMil ! F^ir t-xeniple, 
on iH'rnM»Mra a tnul U* inonde dVxprimiT sa fiensre, dans 
leiifKur que los bonnes prnsres lrionq»beronl des mauvaises, 
el qne b veril** I «*nqM»rti*i-a sur Terreur, Mum si loni ie monde 
abnsi* iU* la penscV, si k*s uns la vendi*Tit» si li'S anlr4*s Fiuuno- 
lent a lenrs passi<vtks, si Ions ne se s<^rvrnl de la liberie donn«'*e 
qiie|>mirinsnlltr leslois« les rnagislrals, lesbnunni's ivriueux, 
[l<lc., une IpIJo Uht'Tie n*e*l-el|p pas TanaiH'hie vi loppression f 
El comiue rieu de viulent ne peul duiTr, wne rcpublique 



352 LES TEMPS MODERNES 

corrompue nc peul mnnquer de pcrir infaillibloment. Onnc 
pcut nier d'ailleurs que la liberie nintroduise la division dans 
rfilat. Cclle division est un bien, quand elle n'esl pas porlee a 
rexlri^mc. Mais supposez-la sans conlrc-poids, clle devlendra 
la guerre dc tons contrc tons, el le plus beau des gouverne- 
menls sera semblable h Tetat sauvage. Or, dans un £lal ou on 
donne pen & la force, precis^ment pour laisser beaucoup a la 
liberie, le seul conlre-poids nalurel, c'esl la vertu. En outre, 
I'un des grands perils de la democralie, c'esl I'amour de Fega- 
Hie. Car, conime il y a une egalile nalurelle el vraie, il y en. a 
aussi une qui n'esl pas iegilime, c'esl celle qui mel sur la 
mt^me ligne Tignoranl el rhomme eclaire, le vicieux el rhonime 
de bien. Si les hommes vicieux sonl en msgorile, ils sindigne- 
ronl de la superiorile de rhomme inlelligenl el distingue. De 
la les suspicions, les oslracismos, les persecutions, lout ce qui 
a souille les -democraiies antiques el modernes, el les a mises 
souvenl au-dessous du despotisme meme. II faul done assez 
de verlu dans le peuple pour reconnailro, eslimer el respecter 
la vertu chez les meilleurs. Ajoutez que dans la democratic 
c'esl le pouple qui fait les lois, el c'esl lui qui obeil aux lois ; 
or, s'il fait des lois sans y obeir, anlanl n'en pas faii*e ; si, 
prevoyanl sa propre faiblesse, el y oompalissanl d'avance, il 
accommode ses lois a sa corruption, (|uVsl-ce quun lei gou- 
vernemenl ? Enlin, de (|uel(|ne cote qn'on examine* la demo- 
cratic, on vei'ia quelle n'esl, qu'c^lle ne vit, quelle ne dure 
que par la viTtn. Tous I(»s grands poliliques de 1 antiquite 
Tonl dil : saint Thomas el Macliiav(»l I'onl (lit egalemenl. II 
fiiul que ce soil une grande veiile pour eire admise a la fois 
par des genies si divers, qui parlent de principes si differents. 
On peul dire des publicisles d aujourdluii ce que Montes- 
quieu disail de ceuxde son temps : « Les poliliques grecs, qui 
vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissenl 
d'autre force (pii put le soulenir que la vertu. (x*ux d'aujour- 
d'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de 
finances, de richesses, de luxe meme. » 



CRITIQIE DE LA THJfeORIE 0ES G01YE11NE1IE>TS 353 

On a raison de dire que Montesquieu a trop obei anx pre- 
juges antique$^ lorsqii'il a fait consisicr la veitii deinocraiiqiie 
dans ramoiir de !a fruiiiiliK* et dans le renonrement i\ soi- 
oi^itie. C'esl demuiider a rindivicUi, au nom de r£lat, un 
samfiee que la religion obtient a peine en le demandant an 
nom de Dieu el de returriiM'. iMais s'il est vrai que les demo- 
rraiit^s niodenies ne penvt^nl rcsst'inldei^ aux. di'mo^'raiies 
antiques Jl nest pas vrai ([uV'lli's aieiit rcsse d'avair tin mhne 
principe, c^esi-a-dire robt'issiiiiee aii\ lois, le respect du 
magistrate Tamoiir de la palrie, le respect des droits d'aiUrui, 
en uu mot, la justice, C'<*st la justice qui est le vi"ai principe 
de la deinoeralie, sousquelque forme quelle se presentc. C'est 
elle seule qui rend la liberie possible, tlurabie, desirable. 

Ain^i la demoeraiic aura done pour principe const it utif 
rammir de la liberte et dc 1 egalilc, el poui- principe eonser- 
vaieur la vemu 

l*as!ioti.^ uiaintenant a la nionarelue : le princijw eonstitutif 
de eelle furme de gouverucmcut^ avons nous dit, est I'amoor 
da re|io«. Quel en est le princit>e conservateur ? Nous ne nous 
refuscrons pas d accorder que ce princifie est I'honneur ; seti- 
lenieut que faut-il enlciidn* par houneur? 

Nous avons vu qu il y a dans ce principe, tel que Montes- 
quieu Icdecrit, une asser grand e eonlusioD : lantdt c*esl une 
sorte de vanite frivulc, ou le titvjngc ciroit dune casre el 
dune corpiiration, taniot e'est la grandeur d aiiie cl la liiute 
des sentiments. Dans lequet de ces deux sens llionneur 
ejail le prineiiK'! eonsei^vateur des monarchies? 11 faudrait 
distinguer ees nuances importantes, el ne i>as lairc un seul 
prinei|>e de laul d elements contraires. CcUe sorte d hotmeur 
que Ton uiettatt dauts ranctenne aiouaiThle h £trc le domes* 
tique du mi, ne resseuihle guere a celui du vi4*nmte d'Orte, 
qui rcius:i de senir de Iniurreau a (Charles 1\ eontre les 
htiguenoUi, ou de OillotL qui refusa a Henri (II d'assassiner 
le due dc Guise. Ihms le premier sens, Ihonm^ur nest qu une 
pariie de ci*Ue adoration du prinee, cpii est eommuue aux 
jA5tT. — Science poUliqiic. i|,— ^ 



354 LEK TEMrs iiODisiiKe»i 

fitats mnnarcliiqiies ri aux Eluis d<»spatic|ucs. Dans le second 
sens, rhonnrur n'rst qu'iinc parli(« de la vcrlii plk»-m<*mo* Or 
e'cst dims cf^ spfond st*ii,s surtoiit que riioDnriir irst proprc? 
au goinTnietiK^iit moiian-liiqiM^ Cur, duns Uy tiespon'snte, it y 
aum aiissi une sorlc* de vanitr qui Foeherchr'ni les distinrtiongy 
li*s pnileiTnrps, le s favnirs (hi prince, el qui Ui^ndi-a h aeciiper 
III |>laee !a [>liis proche de 8a |)ersoniie. 

L'lionrieTir inon:in*lnqiie S4i"i done surloul cett€ fierU! qui 
refuse robcisgariee au prince lorsqu'il commando deg aetinns 
conlraires a la conscience, Cesl la, h ce qiill nous sendde, Ic- 
irait le plus partienliei- de Hionneur monarchique. Car le 
confondre avoc 1 'ambition, avec i 'amour de la gloire, c'est Jul 
titer tonle pliysionundc propre, piiistpic I ambition n^esl pus 
moius freqiiente dans !c despotisme, ci l\unoui' de la ^loire 
dans les republiques, L'tionnenr monarchi(|ue est done le 
seniiment de ce que nous devons au prince, icmpere par !« 
senfiitieni de cc que nou§ nous devons h nousni^mcs: cVsi 
par consequt^nt nne limitc au pouvuir du i»rin<^c. 11 repose 
sur ce principc, que le prince ne pent pas lout v\ iw doit pus 
tout vouloir. C'est done une parlie tie ramour de la liberie 
transporle dans un gou^ernemenl qui ne reposu* pas sur ce 
principe. 

Comment ranrour de la liljerte a-t-il sa place dans un goii- 
vernemeul monarehiqiie ? II [>eut se la fairede deux nianieres. 
La monarchic succcdt* ordinairi^menC soil au d(»spotismc, soil 
a rarisloci alte. Le premiei' cas est rare, le second a ete le 
plus fre(juent danti les temps niudeiiies. La monarcliie succcdc 
au despoiisnus torsqne le desfiniisme vient a sVi^lairer. Or la 
premiere lumiere qui se fait dans Tcsprit di'S sujcls, c'esl que 
h- prince ne pent pai* tout, qu'il y a des ehoses superieures a 
son pouvoir. De la Ic premier seiuiment de llinnneur, et di* 
la une premiere limiic apportee au pouvoir dun scuL Dans 
t'autre cas, le sentiment de rbonni^ir n*esl pas autre chose 
qu'tin reste de lilM?rte arislocratbpie f[iii se defcnrl jiisrfu a la 
dcmitre extrendtc. Cost ce qifil est facile de voir duns 



CRITIQUE UE M TH^OBIB PES GOiVER?rEllENTS 355 

rhUtoire de noire nioiiardiii;. Lliuiiueur exig^ciiii bien |*lus 
dun grand du wV" sierlc que d'mi (*ourtisinj du xviif . L'hon- 
ueur, au xvf sirr^le, rommantlail encore d'uvoir des rliAieaux 
forLs, el di'S amies ponr se d(''feiidj'«* <Ninlre la euuroiine t'lle- 
pdme: an xvnr' Ihoiuienr n uilerdisuii |»as de passer su vie 

^ flans les aniieharnbres du rui et le boudoir de ses favorites. 
Ainsi, riionueur uionarcln(|ue n'e&t autre ebose que le stgne 
de ce qui resle ou de ce qui se forme tl'aristocrulique dans 
lin pay^ nionarchique* 

L"n principe ([ui se ra]>porte a eelui de llioiuiein% dans les 
£uiU nionareliiqui'S, et qui les disliugueeneore du desiiolisnie 

iC*e»l le principe de I'opiniou. Jl y a une opinion dans la 
Dionarehie. 11 est vrai (pi'elle ne sexprirue pas lihreuieiil 
conime dans la deniorraiie, on dans les uiouareliies lijnitt'es et 
rc'pn't^ntalives ; niais elle exisle; on a le seiMiuieiil eomiuun 
c|ue le rui, quelqrn^ saere que soil son pouvoir, se doll au 
bonheur de ses sujels» On jnj^e ses atnes, on jnge ses mi- 
nij^trrs, Et quoi<pie en dr'oil 11 [Rnsse lout ue i]u il veut, it 

^thi tnuvem oblige en fail de eompier avec eelle opinion 
mi^me innetit*. II y avail t'ti Kr-uiii*e niie opinion fiuhlique, 

l^nu^e sous HjcbelieUp iiiemi' sons Louis Xl\ , On approuvaii 
on bBmail dans une eerlaiiie mrsure, 4Sans doulc* ;tussi, 
dans une eerlaiiie niesiire, il en est de m^tue dans les Elals 
despoliques; niais rest un signe que le despotisine se irans* 
ft>nur rij munarc'hie. Uautrr* purl^ lopinion prul elre ivH 
fmble dans les Et;ils luouaivbiques : e'esl alors un signe qu ils 
tournent au cb'spolkme. 

Li putsiianee de 1 opinion ilans les monarehies est t^neore 
une des foruies de raimnir de la liberie. Cesi la pari que la 
Uiuoareliie fail a Tesprit publie, a resprit di'xamen el do 

, ertlique, qui est ei* qu il y a de plus elirr a la librrP\ Je dis- 
tingue 1 boimeur (a rupinioii. Le premier est snrioul un seii' 
tinuml arisloeraliciue ; le sirond est un prineipe deinoeralique. 
L'un el Tautre sonl le sij^nie de la part i(iie la nobli'sse et le 
fienple om dans le gouvernemetit, h- ne dis pas qu lis y «m»iiI 



356 LES TEMPS MODERNES 

line part 'legale : car alors ce serait line aristocratie, ou line 
d^mocratie, ou line monarchie mixte ; mais enfin Us sont pour 
quelque chose dans r£tat, et leur importance se mesure par 
rimportance de Thonneur et de Topinion. 

La monarchie bien expliqu^e, et ramenee, comme le veut 
Montesquieu, au principe de Thonneur auquel nous syoutons 
celui de Fopinion, il sera facile d'expliquer le despotisme et 
son principe. 

Le despotisme est une forme abusive de la monarchie ; c'est 
Cette forme basse de gouvemement, la demiere de toutes, 
suivant Platon (1), ou, par faiblesse et par amour excessif 
du repos, les citoyens abandonnent tons les pouvoirs du sou- 
verain, lui roettent entre les mains une force irresistible, et 
ne se reservent que Tobeissance sans limites. Un tel gouver* 
nement ne repose que sur la crainte. C'est celui que Hobbes 
r^vait comme le modele des gouvernements, mais qui en est, 
en r^alite, le plus imparfait ; car il est contradictoire. En elTet, 
rhommc ne pent sacrifier la libcrte que pour le repos. Mais 
le repos est impossible sans sccurite; et la security est 
incompatible avec la crainte. Ainsi, un gouvemcmcnt qui, par 
hypolhesc, rcposcrail sur Texlrc^me crainte, detruirait par la 
mdmc ce pourquoi on I'aurail subi, la sccurite et la paix. Le 
despotisme, tel que Montesquieu le decrit, est done un gou- 
vernement absurde, c'est-i-dire conlradicloirc dans les termes 
mdmes. 

Pour qu'un gouvcrnement fonde sur la crainte soit possible 
et durable, il faut evidemmcnt que la crainte ne soit pas uni- 
vcrsellc et perpetucUe : il ne faut pas que tons craignent, et 
craigncnt pour tout ce qu'ils possedcnt : car alors, que leur 
servirait-il de ne pas s'appartcnir a eux-niemes ? 11 faut qu'en 
general, ils trouvent assezde tranquiiiite et de paix dans la vie 
privee pour n'^tre pas tenths de se meler des affaires publiques. 
En un mot, la crainte ne doit 6lre que pour ceux qui veulent 

(1) Platon, /?4?., 1. IX, tj jilv api<rroxpaT^a ap{<jTT) , tj U itSpavvt^ 
xax^<jT7). Voir 1. 1, p. 113. 



CRITIQl-E DE LA TH^OlllE l»ES GOirVERNRMENTS 357 

fi^sister :i Vtlixi, oi non pas pour ceu\(pii, ront«'iits ties limiies 
giii leiir soni iiiiptmrs, uv dt^rnaiidfiU qnii m\ fius (Hn> toiir- 
mfntes dans res Hiiiiies. iMliis si ki cnunie s'iiitroiJuiL Jusque- 
l:i» cc nVsl plus iin |,'Oiiv('rri*»iiu^iU, <''('si im brigandage, 
* Quid sunt veyna^ dit sainl Aiigiistiii, remoia jimticta^ nisi 
manna intr ovinia (I)? » 

bi\n& le despoUsme m*^mc, la crainle nVst pus )e pHncipe 
uniqiji' du goiiv^^rnemmil. D'ubord, elh? n\'M pas toiijours 
sciilie. Oil a fciriiiu^'nrt' d obrir par cfuiijl** ; pub on ohrit par 
habitude. Apren loul, cv serait une erreur de noire tiuun 
ponvoiriii'Ut iibsolumt-nl it I'trecraiiit : il lirnt surtoia a fafre 
ve qu'il vriil : s'il y rriissil siuis eni plover la eraiultv, il la re- 
SiTVc pour les cas umssaires. C'esl co qui arrive en pratique 
danf les gouvernements despotiques. Les sujets obeissent par 
habitude; ci ds outdieut qu iIs sout sous un gouvrnN'nieni 
terrible. L'^'lat (b* rraialeesL lr*ip violrnl ponr rire eoulinueL 
L'habiiiide est done un prineipe qui temjiere Tuctjon de la 
crainte, 

Ce nest pas lout ; les !iujets qui nuisseiu dims un gouverue- 

I went despotique re(;oivent lout d'abord dvs impressions tres 

vivcs de cc pouvoir Huperirur, invisible, qui peui tout» et qui 

est enloure de loiites les fj[raudeurs et de tout I'eelat que 

riaiagitialton |n*iit rouei*voir : it eonroil done pour ee pouvoir 

une adndration sans bornes. Plu!^ il le regarde de bas, plus il 

e%l etonue et ronforidu de sa hauleur : ee u'esl pas senlenieut 

de la rrainte qu il a pour lui, c'esl du respeet (ieux qui elii- 

dieni le de^potinuie du ilehors, el au point de vue dun ^'ou- 

vernemenl meilleur, peuvent se persuader ipi'untel jxiuvoir ne 

^mi^rite que le nitqiHs : eeux qui ne efuinaissenl qut* eelui-la, et 

»Vn out jamais !&oupeonne d autre, onl |iour lui e«* respect 

naturel que les hommes ont en gener.d fjour I'autorile des 

supcTieurs. Ainsi, le respt*ct est nii>le a la crainle, dansl obeis- 

gance des sujels dun prinee despotique. 



(1) Aug, Uf €ivit. Oei, li¥, IV. c. IV, 



S5B Efiir"fEMPS Mf^nEftNES 

Un an Ire srnlimpnt se mMv fin:orp 11 ff^lnl^Ui pour le rHe- 
Ter, c>i«it Ic soiilimi'nt n*ligfitm!t. Pans Jesmonardiirs ti'Driinit, 
oil I'on va cherclier d^ordinnfre les rype« les phis piirH du df'»- 
polifime, le iiionar*|UP psl 1111 Oln* sacn*. Srlon Mniiou, Ic roi 
est lint* gi^iindt' divinile (1), C'est d'Oritml que nous osl venue 
la dortriiie dii droit diviii, qui n est encore qu'iine attrnnniJon 
de la doctrine indienne* En genernl, dans nn goiivernnneiu 
despolirpie, le nioniirriiK* esl Ir chef de In iT'llgiyn. Quelle 
sourre de grand*Mir cfia liti flonne I Enfin, la ivli^non, qui enl 
un pnncipe d*obeisaance pour les Riiji-is, esl line liniiie pour 
le prince. Montesquieu nous le dil lui-meme : « C'est la reli- 
gion qui corri^e on pen k\ consUlntion turque. Les aiijets qui 
ne sonl pas ;iitaches a la grandeur de VifAni par honneur^ le 
soul par la farce el par le prinrijxi de la religion ('?). » Voilii 
done nn nouveau principc, qui tempore etqui releve celni de 
la erainle. 

Tertninons enfln eetle analyse par lelude de rarisloeratle el 
de ses piineipes. Dans 1 arisloeraiie, le peuple esl al'egard de 
la no!)lesae eonnme a IVgard d'nn uionarqne : et la noblesse 
esl, par rapport a €*lle-nn*'me, comme le peiq>le dans la demo- 
eralie. Ainsi, raristoeratie est une republi([ue pour les nobles, 
et nne niouarebie pour le peuple. Elle parliei|»e done aux jirin- 
eipes de res deux gouvernernents. Comme rei>ublic|ue^ <^lle 
repoae snr Tamour de la liberie et de regalite. En elfel, les 
nobles dans rarisloeralie on I anssi hori-eur de la dtuninalion 
dun seul que le (lenide dans la demoeralie. Mais ils doivenl 
rraindre par la meme Tinegaliie. (iiir ce qui eiabtit rinegaUle 
dans rae*istoeralie la rapproche dn gouverneineni nionarehiifue. 
Si qnelques families lemporlenl irop surles aulres* re n'esi 
plus une ari»toeralie, e'esl une oligarrhie r si uneseule reussil 
ii se meltre au premier rang, la monarchle n\'Sl pas loin. Mais 
rarislocratie, reposant com me Ja demorraiie sur la liberie el 
Tegalite (au moins des nobles) ^ a besoin, comme elle, de la 

(1) Loiade Manou, I VII, 8. 
(2)U V, cxiv. 



tfimQlE DE LI THftOfllR I>E5» COl VERXEHENTH 359 

teitu. II faiu que les nobles aiment pliml Eiaique leur propre 
granclcur, sans quoi ils elirreherani h dominer, et requllibre 
sera dHruit 11 faiit qu'ils obeisscnt aux luls, sans quoi larrpu- 
bUqui* perira par rauairhie. II hut qulh ne se iTiukni pas 
totligiH's dv leur pn''t'^mint*nce pni' la Ijassosst* <>l la tY>iTiiptioti, 
sans quoi le p<'uple pi^rdra la crainie, le respect el robeis- 
sance* Mais la Vi»iiu dans rarhlacniUe auraun autre earactere 
que dans la deniocralie : die y aura plus de pompe el deelat. 
La verlu democraiique, quin'appariient qua des eiloyens lous 
t*guux« pout iHre modesle et simple : elle peut con sister seu- 
lemeut dans la sobrit'te, rt'conoinie, I'araour du travail ; lelle 
fot pur exemple la verlu de la lepublique liollandaise; telle fut 
dans les premiers temps la verlu de la repyblique aniericaine, 
1^ verlu arisifHTaiique n est pas st^ulenienl une verlu de 
eiloyens, maisdesouvi'rains el en cjuelque sorie de raonarques : 
de lA un certain caractei e de fierle et de hauteur. Or il me 
semble que cesi preeisemt'ni eelte sorle de vertu qui merite le 
noni d'hunneur, el qui i»si |duioi encore le priiuipe do I'aris* 
locraticque de la monarcbie. Elle estaussi dans la monarcbir, 
mai* au mt'^nie litre que la noblesse. Plus la noblesst* (^si 
independantc da roi, iilus rijonn«nir y jouc un role ronsidrra- 
bl(* : tdlc est la resistanct^ morale de laiistocratie soiunise 
dans une monanliii* incontesti*e. 

Mais si larisiocratie esl republique par le c<lte des nobles, 
die est monarcliie |iar le cole de'S sujets. A ee point de vue, 
clle rc*posrra sur les tni^mes principes que la monanbie, el 
fKiurra en pirndm louies les formes, Larisiocraiie, comme la 
nionarchie, r<*posesur I amour du repos : eoelT4'l, il y a niolns 
d'agitalion dans un Elat aristocratique que dans une demoera- 
lie ; le peuple, ne si* m^lanl pas des afl'aires d filai, vit paisi- 
bteinent dans la limite des droits qui lui soul laisses. Ainsi un 
peuple ami du repos el une noblesse ainie dc la liberie, voili 
I'aristocniir*'. tlIere|iose ilom:aussi, comme la monari'bit% sur 
une o^^ne cruinte du peuple pour les grands ; mais eette 
eftlate peat dire igatomeiii temperee paj* tous les pru]ci(>e« 



360 LES TEMPS MODERIfES 

qui, nous Tavons vu, signalent le passage du despotisme illimit^ 
a la monarchic restreinte. II y aura de m^me unc oligarchie 
oppressive, et une aristocratic lib^ralc', et un nombre infini 
d'intcrmediaires : c'est dans cc sens que la moderation peut 
£tre un des principes dc ce gouverncment. 

LeS LOIS DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES GOUVERNEMENTS. 

Apres avoir etudie les trois formes primordiales de gouveme- 
mcnt dans leur nature et dans leurs principes, resumons, pour 
donner plus de precision a ces generalites, les differentes 
esp6ces de lois qui dcrivent dans chaque gouveinement de sa 
nature ou de son principe (1). 

Dans la democratic, par cxemple, les lois qui sont relatives 
a sa nature sont : 1^ les lois de suffrages; il est essentiel dc 
fixer le nombre des citoyens qui doivent former les assemblees; 
2^ les lois relatives aux magistratures : c'cst une maxime fon- 
damentale que le pcuple nomnic les magistrats ; 3^ le suffrage 
par le sort (2) ; 4** la publicite des votes; 5*^ le pouvoir I^is- 
lalif direct attribue au pcuple. 

Dans la democratic, les lois relatives au principe* sont : 
1° les lois agraires ot les mcsures limilatives de la trans- 
mission des bi(^ns; 2^ la modicite des parlages; 3° des lois 
somptuaires et unc censure tres severe pour maintenir les 
anciennes manus. Ces lois sont indispensables pour conserver 
la frugalile <>l la verlu, principes de ce gouvernemcnl. 

Dans rarislocralie les lois relatives a la nature sont : 1° relec- 
tion par le choix; 2° un senal (jui gouverne, le corps des 
nobles formanl le peiiple; 3*^ Tinstitulion de la dictature pour 
ramener qiiand il le faut I'fitat a sos pnncip(»s ; 4® une cer- 
taine part d'influence donnee au pcuple ; 5® la grandeur des 
magistratures compensee par leur brieviUe. Les lois relatives 
au principe sont : 1^ pas de prerogative's personnelles ni dc 
privileges (exemptions de taxes, etc.) ; 2" interdiction du com- 

(1) Esp. des lois, 1. II ct I. V. 

(2) Montesquieu no voit que Ics republiques anciennes, on ne voit 
pas pourquoi le m^rite ne serait pas consid^rc dans les democraties. 



MONTESQUIEU PVRLEMEXTAIRE 3t)l 

maree aux oobles ; 3^ justice rignm-ense pniii- k* pt^uple : * Si tes 
laJs ii'ont pas c^tabli un Inbiiit, il fuut qiielles en soitMituti clle- 
fiiAmo. I Les lois reklives iiu pniiripe sonl surroul negatives : 
I* piis lie eoiiliseuUoiis, fie lois agrairrs, d'ulKjlhioii de detles; 
2^ pas de droit <l'ainesse, de substitmbns, de reindl lignager. 

Les lois relatives :i la monarcbie fiNaiil a sa tiaiiue soiu : 
I** IVxLslenee d'litie iiobless<' : « point de monar(|iie, fioinl de 
Bobless** ; puiul de noblesse^ poiiu ile iiioiianjiie, > aiUrenieiil 
c'esl un despole; 2** rexistence d'un clerge: • aiitaiil le pou- 
voir du elerge est dangereiix dans une n''|jnbli4]yej autant il 
est roiivenable dansiune monairbie... barriere toiijoyrs bonne^ 
qitand tl ny en a pas tl aiitres t ; 3" 1 Vxisionee d iin depot de 
lois, enire les mains il'iiii eorps jndieiaire indc|>endaiit. Leslois 
relatives ati priniipe sonl : V' les mtbslitntwti.'i qui eoneeriient 
les biens dans une faniHle ; •J'" le refrfiil (ujna4jei% tfui rend 
aux nobles les lerres cuie la tirodigalite d*un parent anra alie- 
n«*es ; 3** les privileges des terres nobles, la dij^nile dii noble 
ne se si^paranl pas dt* relies de son fief; 4' le droit tVainesse, 

Quant an despoiisme, e'esl a peine sll a des lois; el Ton 
ii'y distingue pas fadlement les lois relatives a la nature de 
relies qui sont relatives an prinripe. Dans re gouvc^ruiinent, 
riustitntion d un \mv est iiae loi IbndanKnitale. Les giierres 
s*y font dans toutes lenrs fnreurs nainiH'lles. Si le j>rin€t^ est 
pHsonnier, il est 4*ensi'* initrl. L armee est soiivenune maitresse. 
La religion a une graiide indrienee; e'est une erainle ajontee 
a une er4int*\ l*as de loi de sueeessioti a la eoiiroune : le prinee 
dioisit son siieeesseur. Pas de cession de hiens ; ustire exa* 
geiw ; p<Vnlat el <*on(iseation. 

Mo>Ti:s^iur pAULRHnMunK* — >'ous n'avons iraite jns- 
qulei do la Uieorie de Montesquieu qtie eomme dune iheoHe 
«|]>siniile el jw^ieniilique oii il naurail ete guide tine par la 
nirioiiitc sjMfeulative, ¥m y regardant tl(^ plus pres, il est im- 
possible d'y nieeonnaitre une iiUenlton. tni dessein, ct la 
irare de Tespril du lemps. Sil fait dans son livre nnc si 
gninde plaee au despotisnie« s il insiste avee tant d'amerluinc 



362 LBS TEMPS MOimMBS 

sur les maux qu'il produit, H avec tant de ooinplaisaiice sur 
la difTerence' du dospotisme ct dc la monarchie, e*est evideni' 
mcnt parcc qu'il croit voir dans la transformation des institu* 
lions monarchiquos de France une penie manifeste vers le 
despotisme. La monarchic telle qu'il la decrit, c'est Tan- 
cienne monarchie fran^aise, la monarchic parlementaire et 
encore feodalc, entouree de corps d'fitat, fondcc sup une 
hierarchic de privileges, de prerogatives, de franchises, de 
droits particulicrs, qui tiennent lieu des droits generaux, 
cnfin une monarchie tcmpeii?e reposanl sur des lois fonda- 
mentales, et soutenue par des pouvoirs intcrmediaire^, subor- 
(lonnes et dependants. 

Tel ^tait dans le passe I'ideal dc MontQsquieu : c'est un par- 
lementaire, et il y a en lui un vieux reste des theories de la 
Fronde. II oublic les ("tats generaux, et il ne dit pas tin mot 
dc c.ette grande institution de I'anciennc monarchie. Mais Q 
recommande les privileges des seigneurs, du clergc, de la 
noblesse et des villes (I). II n'est pas ennemi des tribunaux 
ecclesiastiques (2). Et cnfin, ce qui est le trait le plus remar- 
qnablc dc sa politique, 11 domande qu'il y ait dans la monar- 
chie un depot de lois (3). II nc dit pas oil doit etre ce dep6t ; 
niais il lelaisse a d(»vinor: « Le conseil dii prince, dit-il, n'est 
pas un dep6t convenable. » Cepondanl rignorance de la 
noblesse et son mcpris pour le gouverneni(»nl civil exigent 
qu'il y ait t tin corps qui fasse sans cesse sortir les lois de la 
poussiere ». Ce corps, c'est cvidcmnicnt le parlement. Or 
Montesquieu dit que ce depot de lois ne pent t^tre que dans 
(les corps poUtiques, Les parlemenls elaient done des corps 
poliliques: c'est la doctrine de la Fronde. 

II n'est pas non phis difficile de comprendre les nombreuses 
allusions que Montesquieu fait a ce nivell(»ment gradiie el 
incessant, qui a etc le travail de Fancienne monarchie jusqu'a 

(1) L. II, c. X. 

(2) IHd, 
(9) Ibid. 



aKfgSQlTlEtT I^ARLEMENTATHE 363 

cc! c|u>U(*'ni<^inr y poriss*'. II vn a vn twev mw proffjiitlp saga* 
riu\ les InfaillibK's e'ons(M|Uoiiro«. « Df'iniiHoz les iirrmgiilives 
ilan« line itionitrTtiii^ vous aiirrx bienlot iin fital populaire, on 
iin t'Mil tii^spollfjue* » C'**sl c** <pii est anlvo i^n Frant't* ; niiiis 
I'tiat drspotlqiir ii {ifiiPiir iRiat pop(»lain\ Lors^qii'li parlf' d<^9 
Anglais, cpti, fi'il!i detiHiij^airiit Irs eoi'ps iiiU'niiediairofi« $(oraient 
par lii mi*nie, (h»n^ lour lihtTif', lo pini()lr Ii* plus esrlavf de la 
Irrrts 11 rsl im[ro^sil>lc dp nt* pa^ voir In iin relonr arir !e 
goiivrrntMiirnt (Vanrais. Au reslc, cc rapprorlif»menl devieiU 
fti'n9iit))o lornquo MnnuvsqaiPti ajotite immMiati^inpnl apri^s: 
• M. Law ftii im dp% plus grands proinot<nirs iin despot isme 
en Euiope. » U* dr«[io(iHiu«* KiulnMlnisail donr en Kiiropc : 
ft II voulail *)tpr Ips raiifrs inlermrdiaires et anenntir les corps 
polHicpiPs. t N'riait-rp pas la rausc de la litimo t\v Salut- 
Stinoii ronfrp hmm \\\ i S'v\tni-vv pas Ir priiirijie dc?* refor- 
iiii*« pcililiqurH rpir Pon riHai! dans !i' pelit rercle du due *lc 
HeaHviUtPfA. dr Frtielnn vi du due do Bourgogne? Que vou- 
laipfil res reroriuiiteiirs, siuou line rcsl aural ion de la fuonar- 
rhle ariMoeralique, rpii de jour eu joor disparaksait visible- 
tiiiin dc^vant la nmnarelile pure ? Monlisfprieii, en atlribuanl 
un tel dt*s?iein a Law, pouvalt-il ne pan voir que la roymile 
I'avuit tieja en grande (i;irif(' aeeompli f La nianieredont it [larle 
fiu eardinalde llieljelteu fridique blen (pril fonstdere la mouar^ 
i'hiei frflneaiHi^ eouiine aUrr-ee. • Le rardinal de lifehelieu vent 
f|tii* Ton evlle dans les monarrbies les epities drs eompagnies 
ipii foni des tiirijeuUes sur louL Qunml cet homme n'aarfiil 
pn$ €U h dexpothme dnm le emur, ii Vfiurnit en dang la 
Me, > Mais ee qu avail voulu lUrfielieii , uVsN'p pas ee qu'a 
atiMi roulii Ij^iuis XIV ? el iiVn ('lait-il pas enrair de iiuVne 
!*ou* l^uiis \V T Hans nn autre passng(\ Montesquieu dil (pic 
f lllebetleu a avili les onirics de LKtal (t) ». Mais i1 n** dil pas 
cpron les ail n'^lablis deprirs luL Or line inonariiiic (vii les 
ordivs lout aviUji in-line au despotifimc. La manairbie fran- 



(1) L. V, G, xu 



364 LES TEMPS MODERNES 

caise inclinait done au despotisme. Remarquez que Montesquieu 
ne dil pas un mot de Louis XIY. Ce silence sur un regne si 
grand, qu'il avait deja jugc dans ses Lettres persanes avec 
une si per^ante severite, n'cst-il pas aussi le signe d'unc pen- 
see qui ne se montrc pas tout entiere, mais qui se laisse dcvi- 
ner? N*est-ce pas une description amcre de la monarchie fran- 
Caise, que cette peinture (1) : « Les monarchies se corrom- 
pent lorsqu'on 6tc peu a pen les prerogatives des corps ou les 
privileges des villes... Cc qui pcrdit les dynasties de Tsin el de 
Soiii, dit un auteur chinois... c'est que les princes voulurent 
gouverner tout immediatement par eux-m6mes. » Que nous 
font Tsin et Soi'ii ? Cos noms chinois ne sont-ils pas la a la 
place d'autres noms qu'on ne veut pas prononcer? t La mo- 
narchie se perd lorsque le prince, rapportant tout uniquement 
a lui, appelle r£tat a sa capitale, la capitale a sa cour, et la 
cour a sa seule personne. » N'est-cc pas ItSi une allusion directe 
et frappante? Versailles netait-il pas devenu toute la France 
et le roi tout I'fitat ? t La monaichie se corrompt lorsque 
I'honncur a ete mis on conlradiction avec les honneurs, et que 
Ton peut elrc a la fois convert d'infamies et de dignites. » 
Pouvait-on lire ccs lignes sans songor au cardinal Dubois ? 

Enfin Montesquieu nous donnc son secret dans les lignes 
quisuivent: « L inconvenient, dil-il, nVst pas lorsque Tfitat 
passe d'un gouvernement niodere a un gonv(»rnement modere... 
mais quand il tombe et so proci[)ilo dii gouvornemont modere 
au despotisme (•2). » Et si Ton pouvait oroire quo c'est encore 
la une proposition genoralo et sans application, le passage sui- 
vant nous detromporait dune maniore de(!isive : c La plupart 
des pcuplcs d'Europe sont encore gouvornes par les moeurs ; 
mais si, par un long abus du pouvoir; si, par une conquete, 
le despotisme s'elablissait a c(Tlain point, il n y aurait pas de 
moeurs ni de dimats qui tinssent ; ot, dans cotte belle partie 
du monde, la nature humaine souflVirait, au moins pour un 

(1) L. Vlir, c. VI. 

(2) L. VIII, c. viii. 



LA CONSTTTUTIOIf ATfGLAlSB 365 

ups, leg itisultes qu'on liii fini dans le» Irois aulres(l)- i 
Tel esl done le vrai srns tie celle ilirorit* rhi flcspolisitie, que 
Too a considpiTO curamc orrnpant mw Irop ^rancle pbiT dans 
son livre. Cesi uno sorlc d'i'puuYaniaJl (pi'd |>rrsrnU' aux 
gourrmemenls nioderes, u ces goijvemeinenls qui, son tonus 
aijparavant par lU"^ itisiiuiiions, tics lens el des corps inde- 
pendauls, avaieni laisse peu a pen, ou menie avaieni tiut loni- 
bcr ces obstacles, el sc rapprorhaicnt chaqne jour davaiilage 
du de5ij>otisme. Si nuunlenani , en faee de rc( epouvantad, que 
^Ikintesquien fait peser eoninic nnc menace stir ces ^ouvci- 
iients degrnercs, vons conlenqdez eel ailmiralde tableau 
d'un gouverneincnl tibii^» ou Monlesqiiieu a coneenlre loutcs 
forces dv son analyse el de sun genir, 1 inlcniiun polili- 
de I'Eaprit des his petn-elle dcmctirer obscure 1 H 
motilrct OD peut dire avec exces, que le despot isnic est le 
plus barbare des gonvcrncrnenls; il insinue que la inoiiarrhie 
incline de tonics pans au dcspotisme ; il deoioni(* ci deroiii' 
posic avec amour un systcmc dc fyouvcrneuicnl lihrc, donl 
lotijt les elenicnU existenL il le croit *hi nioins, dans le pays 
luOme on il cerit. Enfin, aprcs avoir eludie la dislrilvnlion des 
poiivoirs, soil dans la rnnsiituiiun dAuj^dclcrre, soil dans la 
constilulton roinaine, it ajaiite : t Jc voudrais rcclierehcr* 
dans tons les gcnivtrtu'inenis uiodercs que nous connaissons, 
quelle est la i N si H [union des Irois pouvoirs, el calculer par 
la les de^^rrs di* liljcrtc dtml cliaciin d Vux pcul jouir. Mais 
il lie f;iiit pas loujours Icllcnienl cpuisiM' un siiji'l <ju'ou ne 
laisM' rien a faire an lecieur ; il ne s'agit pas de faire lire, 
mrttjr dr faire //f?iwcr (2). > 

La cojfSTinTTio?! anglaisk* — Exaniinons done eelie llieorte 
de la con^tilutiufi tlAngleterre, tpii a r*merveiUc le siecte 
ier, el a eii d»'puis nne si grandc inlluencc sur les desti- 
[Mdiliqtrrs; d** noire pays (J). 



(1) E$prif dr* t>*u, 1. VIII. 

(2) L XI. (% xju 

(3) Volt 1& leUro A M, raudUour DortoliDi qui avail fait bODneur A 



3GG 



U£ft TEHFS itoii^aiirF.s 



Les idees pbi!080fjlilqiies d'oii pari Montesquieu soiUassez, 
pen tU*lvrminvi'S. Wmi su deliiiitiou de hi lil>ert*V. * Lii libt'rte, 
dil-il» coiisbli' ^ pouvuii' fuire ce qu on doit vouloir, et a 
n'i!U^* pus coiilFiunl de t'airo cc (pr<JH ne doil pas vouloir(l)» i 
Cette deliiiidon est ivH jiisle ; niais il vn coudut qua < lu 
libfTle ej*l J«* di-oit ik* faiii* loui ri* qiir ptTnirlieni It^s lots #. 
C'est lii reslri'iudre beuticuup I<_* Bens du uiol liberie. Jlest vnij 
que je ne sui» pa» Ubi e si je ne puts pas fuii e ce que les loia 
pej-uiiUein, ou foi'cr de fijire cc qu'elle:* iroi'donneul pas ; U 
vsi vrui au.ssi que e est uue faus&e fiberte dx^ pouvoir faire ee 
que la lui dejeiid : vnr si le$ aulre^s puuveni ert faire auiant, 
c*est runarebie ; si je le puis seuU c'esl rarbiUniire. Main il ne 
s't^ijsuil pas qu obeir a la loi <H den qu a !a loi soil loute la 
litH'He, ear la loi pent eliv lymnjd(pje, II vsi in's vrai encore 
que la liberie eonsisle t i pouvoir laii'e ee que Von doil 
vouloir », niais la loi peul preeiseineiit inlrilerdin' ct\ que je 
dois vouloir. Par exenipl(% je duis voidoir Imiiorer Dieu selon 
ma nmscieuee. Si la loi ufordoiiue de lliunorer stOon la eou- 
seient^e du priiiei% suis-je Ubrc ? /'uvoue que eVsl un grouver* | 
iieuient nrbitraire que eelui tpii ue juge pus selon la lui ; inais 
uii gouvrrnemenr ou Tou uobeiiail qua la hn ne sen it pus 
pour eela uii gouvi'rnement libre ; ear il s'agit de anvoir pur 
qui la loi esl fuite, et coinmenl elle est faite. L erretir de 
Munlescjnieu vieiil de* ee (pte» eoniuie presque lous k-s publi- 
risles di^ son P-mps, il Tail deliver le droit de la lui. an lieu do 
faire deriver hi loi du droit- 

La liberie civile, dans son vrai sens^ e est le dndl <|ue notiH 
avons d'user de nos faetdles, (^omiue nous Ten tendons, en tant 
qu'elles ne portent pas utteinte an nu^nie droit eliez les auti^es 
bonimes, restu-ve faite d ailleurs des saerlfiees nei^essaires a la 
surete eunimune. La liberte {i(>liti{pn% e'est lu garanlie on 



Montesquieu davoir revele aux Anglais oux-m^mca la beaute dc 

leur j;:ouvernemeiit, Montesquieu recuse cet dloge qui iCen est pAs 

moins vrai* 

(1) L. VI, c. ni. 



LA CCMISTITUTIOlt APfGLAlSE 367 

rciiiW'mble di^ garanlir* par U'sqiirllfs tliaquo individu el \e 
peiiple en nuLH&e e»l assiin% aulani qiill v^i possible, que lo 
HJ>erli» natiiE\41e sem suuvcganlee jjnr ies \uh de I'Kliit 

Ccs (iennrlion<s une Ibis pc's<'"t*s, voyons ec que ('est, selou 
Monlesquieu. qiriine coustiHiUou libre. Une eonslitutiou est 
Hhn% lorsqiic uiil ne |)eijL y abuser dii pouvoir. Mais, pour 
rdii, il esit neeoAsaire que le pouvoir ne soil pus sans lindles : 
ear Uiul bunnne qui a du pouvoir est porte a en abuser* Ainsi, 
dans une eonslJlutiaii libre, ie pouvoir arrele le potwoir, Tel 
CM \v ])rininpe de reqnilibreetdelapcmderalion deii poiivoirs, 
donl il a eie si souvcnl quesUDii, en poiiliqui% depuis Monlej^- 
qoieu, 

3lai«, pour que 1<^ ponvoir piiisse arreter le pouvoir» il faut 
evidemment qn II y ait i^lnsleuifi poiivoirs dans I Elal. De la la 
Uieorie des ln»i»» |*ouvoirs (l), 

Arislote, le preiuier, a distingue inm fojieiion* duns le 
l^iuvernement ilt^ lu 8oeiel(% el e'esl a lui tjue revienl la relebre 
division des trois [luuvoirs oo puissances, (jue Loeke a repro- 
diitie et Monlesquieu apres tui : la pnisfanee eieeulive, hi 
puisftance l%itilattve el la puisH;nn*e ile jnj?er, 5loniesqni<'U na 
done pas ctw eelle ihrorie ; rnuis re tpfi lui jq>pai Ueni, eVst 
d'avoir mmtlre dans la s«>|Kiraliou des [Hjuvoirs hi pi'eiitiere 
(urailtie, et (lan» lenr distiibntion la vraie inesun* de hi 
Ijbeiti^ tre^l III le pr'iiHi|)4> qii'tl a deeonverl dan^ IrxuiDeii de la 
eocMlitiitton d An^lelenv, prineipe ij^noi'eavanl lui de loysles 
publid«te$« el qui esl retite depuis aequis a la seienee politique. 

Si eeltii rpji e^eetite les loi& dans un l^^lal fail en inenie 
leinp» It'S b»is, il n'y a iKiint de liberlis <%ir il pent faire dett 
lots tyranuiques [lour les exeeuler lyranrdquenient. Qur hi la 
paiMUice eiiecuiive veul sVuqiarer ib's bietts on tlune partie 
biens des sujets, file ejrehirf*ra par la loi *pn^ res bii»ns 

ivoiu*s sunt a elU% el, [jar la luree ilont elle dispose pour 
leUTulion, die u en eniparera. Elle peul eidever aiusi aui 



(1) t. XJ, c, tf. 



368 LES TEMPS MOBERNES 

citoycns leur liberie ct m^mc leur vie, et cela en vertu de la 
constitution, a moins que le respect des lois fondamentales, les 
moours, la prudence du chef ne s'y opposent, et alors Ic 
ciloyen peut ^tre libre en fait, mais la constitution n*assure 
pas sa liberie. Cela n est pas moins Evident, si Ton accorde a 
la puissance legislative la force de Tex^cution, cette puissance 
fut-elle clue par le peuple, fiit-elle le peuple lui-m^me. Le 
peuple, en corps, peut menacer par ses lois et par sa force la 
surele de chacun, et, dans un tel £tat, la multitude est puis- 
sante, mais personne n'est tranqullle, car on ne peut jamais 
s'assurer que Ton ne sera pas bientdt dans le nombre de ceux 
que menace la puissance du peuple. La surete des citoyens 
n'est assuree que par la separation des deux puissances. La 
puissance legislative s'oppose i Texeculive et lui trace le 
cercle de son action ; a son tour, la puissance executive 
emp^che par son veto les entreprises despotiques de la legis- 
lative ; en un mot, le pouvoir arrele le pouvoir : c'est le secret 
des constitutions libres. 

Mais le plus grand danger de la liberie serait que la puis- 
sance de juger fnt unic a Tune des deux autres puissances, ct 
surlout a toutes les deux. Dans ce cas, « le magistral a, comme 
execuleur des lois, la puissance qu'il s'est donnee commc 
legislatcur. II peut ravager lEtat par ses volonles generales ; 
el, comme il a encore la puissance de juger, il peut detruire 
chaque ciloyen par ses volonles parliculieres. » II resulte de 
la que la justice, cclle puissance si sacrcc parmi les liommes, 
doit elre conliee a une magislralurc indcpondanle, liree du 
corps meme des citoyens, se confondanl avec eux, et qui, 
n'ayant aucun inlercl au pouvoir, n'en a pas a Uniquile. 

Le pouvoir legislatif doit elre ou le peuple ou une ema- 
nation du peuple : car, c dans un Et^it libre, lout homme 
qui est cense avoir une anie libre, doil elre gouvcrne par lui- 
m6me (I). » S11 ne se gouvcrne pas imniedialement lui-meme, 

(1) L. XI, c. VI. 



LA CONSTITUTIO>' ANGLAISli 3bO 

il doit &e gouverncr pus scs repre&eolanis, el pur consequent 
ks choisir i Tous les citoyens, tlU Momcsquieu, doiveiit 
donntT leiir voix pour I'hoi&ir ies repres**iiliinls, excei>le eeiix 
qui soot dans im lei eiat de bussosse qu'ils sent re|uites 
ii'avoir point de voloiiie pnipre. • 

En face du jMJuvoir iegisblif est rexeculif, (pii doU avoir, 
pour arr^*ler lej* enireprijii's injusles da [jouvoir ir**»isluiir, 
une eerlaiue purl ii ce pom oir, iion pas xmv part diret^te et 
po&ilive, mais iine part iiidireete el nejjulive, non pas la 
iciille de staltier, ee (iiii eonlundraii les allribuiions des 
"poiRsances, riiais hi faeiille d'eiiipecher : dislinelioii qui a pro- 
duit Uml d'ora^i*s an eominencemerU de iioU'e revoUilioiL Lc 
poUToir exeeiilif doil t^lre libre duns son aetion, et; ([iii est 
leiisent^e de rexerytH>n, inais scs acles sont souiiiis a I'appre- 
cialion du pouvoir legislulir; cur, (aire des acles eonlraires 
aux lois, e est, pour uinsi dire, porlcr des lois : e est done uii 
empielcnient sur laiilorile le}L,^islulive, el celle-ei en est juge. 
La personne en qui est tc pouvoir exerulirdoil etre nne pour 
(a pmnqilitude des entieprises, et de plus elle doit etre liors 
d^atteinie; ear, st le legislaleur pouvait la jngcr et la detruire, 
il serait t«*ul-[ruissunl, el tl n'y aurait plus de If mites, in par 
etmsequent fie liberlt\ Mais eoninit* il fant nne sanetion, les 
ageiitii du [M^uvoir irrespousable soni res[Mjn sables a sa place, 
Lin pouvoir un el ir resiionsable est une iiioiiareliie. Le pouvoir 
exeeulif doit done etre erilre les mains d un monarque. 

Kntiv le (Kin voir f\»M'Uiif on le roi, et h* jjonvoir h^gislatit 
oil le p(»uple , ponvoirs eonlraires qui sobservenl el s*? 
tm*naeeiit eoniiiiuelU'inenl, il y a une puissance nioyenne qui 
les unit el Us niodere. Civile puissance se eoinpuse de eeux qui, 
ayant des pnvilei;es dans Llvlat, privilegt^s dont Montesquieu, a 
la vertt€% ne nous doune pas la raison, doivenl avoir Ic nioyen 
de l<»s ronservi'r el d'einpi^clHT qu'on n'y porle atleinte. 
I La part qu Us aurunt a la legislalion doil Hrt* (yroportionuie 
skux avaiiiage^i qu ils ont dans I'Etal, et iU aun>nt le droit 
dangler les enlnq>ris*'H do people, eoiniue le peuple a lo 
ikSKX, — Scicuce iKiliiiquc. IL — 24 



370 LES TEHPS MODERNES 

droit d'aiT^tcr les leurs. » lis devront ainsi partager la puis« 
sance legislative et former un corps intermediaire interesse 
d'une part, conlre Ic monarque, i la defense dcs libertes, de 
Tautre, contre le peuplc, h la defense des prerogatives du 
monarque, et assurer ainsi la stabilite des deux principes 
elementaires de la constitution. 

Montesquieu resume de cette maniere ce savant mecanisme : 
t Le corps legislatif etant compose de deux parties, Tunc 
enchatnera Tautre par sa faculte mutuelle d'empftcher. Toutes 
les deux seront liees par la puissance executive, qui le sera 
elle-m^e par la legislative. » Montesquieu pr(5voit la princi- 
pale objection h ce beau syst^me : < Ces trois puissances, dit« 
il, devraient former un repos ou une inaction ; mais comme» 
par le mouvement necessaire des choses, elles seront con* 
traintes d'aller, elles seront forcees d'aller de concert. » 
Reponse specieuse a une specieuse objection. 

Telle est la celebre theorie de la constitution d'Anglelerre, 
theorie sur laquelle nous voulons presenter quelques re- 
flexions. II faut se garder ici d'une facile confusion. II y a 
trois sortcs de gouvcrncmonls, et il y a trois sortes de pou- 
voirs dans le gouverncnient : ce sent deux clioscs tres difle- 
rentes. Le gouvernemen est republicain, ou aristocratiquc, 
ou monarchique, selon que le pcuplc, ou les nobles, ou le roi 
gouvernent. Chacun de ces gouvei-nenienls est bon ou mau- 
vais ; on pent prefercr Tun a Taiitrc et preferer a chacun 
d eux la combinaison des trois. Cetle derniere idee est celle 
que Ton irouvc en gcrmc dans Aristole, que Giceron a deve 
loppee apres Polybe, el Machiavel apres Giceron. Nous la 
relrouvons ici dans Tanalysc du gouvernement anglais ; mais 
elle n'est pas Tidee fondamentale de la theorie, die ne vient 
qu en seconde ligne. La base de la theorie de Montesquieu 
n'est pas la distinction des gonvernements, mais la distinction 
des pouvoirs, non pas la combinaison des trois formes de 
gouvernements , mais la separalion des trois pouvoirs. Les 
trois pouvoirs sont-ils reunis, c'est le despolisme ; separes, 



LA CONSTITltTlON ANGLAISE 371 

eV.%t h litM*rit*. Or, b rons^tiUilion d'An^^lt^icrrt* vsi fonder 
sur b separation den jiouvuirs ; i^llt* i-st done iiuf constiiutioo 
librt% 

On voil f|iril ne fritit pas ronfoiidiT h\ \\wov\v de la si*para- 
lion dc'S poiivoirs yvoo la lln'oi-ir ilf^s gouvri'ru'mriiis niixU's ; 
car il peul y avoir separaliori tk^s pfiuvoirs dans un ^ouvitiic* 
itii'ni simpli* : romiiif uii\ Etais-l nis ; H il pcul se Tuire fpic 
le* |»ouvo!rs soicnl roiiruiidiis dans un ^mivrmonif^nt mixte, 
roiiuiu* a Hoinc% oil !<» st'^nat |i[Hli(npait a la fois a ri'X<''('iilio!i 
vl :iu iMMivoir ir'ffisljilif, on It* peiiplr avair en rorint* Innps la 
piii^sunrr de lain* (l«*s Um ci la puissanci' dr jniji^rr. 

*> qui me pa rail int-ooO'sialde dans la Ihi'iirii* dt^ Monies* 
f|ui4*u« cY-si k* priiicipe de la separation des pouvoirs. Que le 
(louvoir jiidietaire d(vive ^Ire neeessiairemenl ladr-pendanl , 
i'V»l re qui saule d abord atix yrux d«? lout It* nioruli'. On ne 
pent rien dire de pins fori (pie res pai*oles : t Si la pnissanee 
de jiigfr eUiii joinle a la l»*{;islativ<% le pouvoir sur la vie et lu 
filjMTle des eiloyens serait arhilraire, rar le jujje serait U'-gis- 
lalenr: si etie elail joinle ii la puissanei* exeeulriee, le juges 
potirniil avoir la Force dim oppresseur. ■ Ainsi, e'esl drja un 
preini**!' (nineipe ihi gouveruemeut niodeiH* fie laisser le pou- 
voir jndieiain* al>soUmienf iudepertdant do prruvoir sonverain. 
Mabi esl4l neeessuirr ipn* le pouviiir exeeulif soil separe flu 
tt^giiilallf? 11 le fanl, 8;ins d^ure; far» si ci'lui rpii a la Ibrec 
fail les iois, «]ui pi'Ul reuipiVhiT rie les fain' fornrut^ il Tenlrnd, 
e'esl-a-dire lyrannifpies el oppressives? Esli*e Ir ponvt^lr 
Irgiilatif qui enl eji pos«^essioti de b force, le r<f*siillal CRl le 
mi^nie, 

Mais, disenl les partisans de la drmocnnie e»\treme, le 
jieuple, a litn* de scMiverain, doij avoir a la t*»is le ponvoir 
exeintllf el !e pouvoir lej^isblif, el il esl iinimsHihle quit en 
ahuse, iHiisquil est eonqiosr de tous les eirovens; or nul nr 
M* fail d injustice a soi nu^uie. Je reponils cpie le |»en|ile peul 
rprlaineuH'ni i^lre injusie el oppn^Hseur, qn il pent faire do* 
Ifiia lymnniques eotiire la inin<iriliv eanliv le« richer, coiilre 



372 LES TEMPS MODERNES 

les citoyens distingucs, contre tel ou tcl culte qui lui d^plait. 
Ce n'est done pas unc garantic satisfaisante de liberie que le 
pouvoir absolu du pcuple. c II ne faut pas confondrc le pou- 
voir du peuple avcc la liberie du pcuple », dil Montesquieu, 
el rien n'esl plus sense. Or, si Ton admel que le peuple pent, 
a lilre de legislaleur, fairc des lois injustes, les memes raisons 
qui valenl conlre la reunion des deux pouvoirs enlro les 
mains d'un monarque valenl aussi conlre la reunion de ces 
deux pouvoirs dans les mains du peuple. Je ne veux point 
dire que le pouvoir executif ne doive pas cmaner du peuple : 
mais le peuple ne doit pas exerccr lui-m(?me el dlrectement 
ce pouvoir. 11 faut remarquer, d^ailleurs, que le peuple, 
surloul dans les £lals modernes, ne fail plus la loi dlrecte- 
ment, mais par des assemblecs. Si vous mellcz le pouvoir 
executif entre les mains d'une asscmblce, qui I'emp^chc de 
se changer en oligarchic et de se prolonger indefinimcnt, 
conune le long parlement d'Angleterre ? Ajoulez encore que 
I'assemblee elle-m(»me ne pent pas exercer dlrectement le 
pouvoir executif; elle Ic fail par des comites. Mais ces comites 
deviennent les vcri tables souverains ; lis diclenl les lois a 
rasscniblee, qui nest plus que leur instrument; el c'est 
encore roligarchie. Je n'ai pas a rech(?roher comment, dans 
les dcmocraties, le pouvoir executif doit ctre constitue pour 
pouvoir etre separe du pouvoir legislalif, et en etre indepen- 
dant sans hii elrc superieur; mais il est certain quo, memc 
dans ce cas, il faut encore separer les pouvoirs. 

Une objection Ires frequenle contre la separation des pou- 
voirs est celle-ci : Ou les trois pouvoirs de I'Etat marchenl 
d'accord, ou ils sonl en diss(»ntinient. S'ils marchent daccord, 
ils formenl4ine unite, Icur action est souveraine et absolue 
el ils peuvent abuser du pouvoir, lout aussi bien qu'un mo- 
narque, tout aussi bien (pie le peuple hii-menie. Supposez, en 
eflet, un pays protestanl et libre, tel que lAnglelerre ou la * 
Suede ; ne peut-il pas arriver que le roi, les chambres, les 
tribunaux, lous les corps publics soienl tons d'accord pour 



373 

^tlipriiner les caiiKilhiacsf M est li garaviie poar b Hbrrt^? 
St, an coQirairr. on suppose ks pcmroiK ea disseoliaieat^ O 
n*y aiim |tas d dtnitMi ; les tirsOlmieiits g^oefom I't-iL^rcstioa : 
la jatoum' it*riprfw|ac d« fioarcm lf» emp^-liera de s'e©' 
tendro pour faire le bien. Ce sera llamobiKle. oa rasarrhie. 

Je refiODcIs a cette objpctioii qn'fl n'y a pas de prineipe 
fifiHtiqiie cpii soit en etat de r»*f)dre iaipofisililes Imis \m alnts 
qui p(*iivcrti nalire des coostiiutioQs htmiaiiies. Le prineipe de 
la sepamlion des fioaTOtrs n*a pds celle portee^ m cette effica- 
rft4\ II emfMVhe certams abas, ntais Hon pas teas ies abas ; il 
empiVhe certaines oppressions, mais non pas toutes ies 
opprc^ssions. Par ext»raplt% U rend tmposstble le despotisme 
dii pouvoir exeeotif par rinler^t eontnUn* du pouvoir legisla- 
tir <*t le despotisme de eeUii-ci par rinlert*t conlraii'e de 
relui-la, el enfiu le despotisme du pouvoir judiciaire par sa 
separation d*avi*c Ies deux auln's. Mais, slls s'euiendenl ions 
Ies iroiji pour exercer en commtin un menie despotisme, il 
est rertain (|ije le princij>e meme de la separation des pott- 
voirs n'olTre pas de ^aranlte conire ret abus. iMais remarquez 
cpie, dans ee eas, ce ne peut ^ire qiiun petit nombre d'inte- 
n^ts qui soient lile^sis. Ciir (a moiiis qiu* hi const itu I ion ne 
st>il eorronifnie) il est impossilUe que hi grande niajorite des 
iriteiV'ts Ies \}\nn generaux ne soil pas repres4*nt/'i* dans la 
reunion des Irois poiivoirs. Ainsi loppression ne pent <^ti*e 
itpie limttee, el sur des points tres eirrons^Tils* D'ailleurs, 
^llans iin pays eoiistitiie tl(* retle niaoiei'(\ il y a toujtnirs en 
dehors des pouvoirs ptiblies un pouvoir moniK invisible, qui 
lend ineess;irTimrnt a se li"insforim'r, sons rinflnene** dc» la 
libeite dVxanien : e est I "opinion, ih* loplnlon expnnin* par 
la pn^^se, voihi hi derniere garantie de hi liberl<'s lorsqiie la 
eonslitution elle-nirme nen olTiv phis, 

Mais jr |»rends Ihypnlliese rnnlraire, eelle oil Ies ponvnirs, 
se fli*(ianl run de rantre rl se surveiihint inuluelleinrni, nr 
^ussissenl pas a s Vnietiflre : de hi Irs e^nnits, Ies liraille- 
inenU> Ics nilenUssenienU des aflkires, el enlin Ies erises 



374 LBS TEMPS MODERNRS 

politiques, qui 6tent toiile securite^ aux esprits, aux intdrdu, 
aux personncs. Jc reponds encore h. cette objection qu'auciinc 
machine politique ne pent remedior i tout, suppleer a tout, 
tout prevenir et tout empecher. Un gouverncinent ne pcut 
vivre que par la bonne volonte el par I'amour de ceux qui le 
gouticnnent. Supposez que cet amour fasse defaut, et que les 
corps politiques mettent leur inleret au-dessus de I'amour du 
pays, 11 est evident que la moindre discussion degenerera en 
dechirement, et que r£tat sera a chaque instant menace de 
perir par la guerre civile. Mais je ne connais aucun principc 
de gouvernemcnt qui puisse tenir lieu de Tamour du pays. 
Supposez, au ,conlraire (et c'est ce qu'il faut supposer), que 
les divers pouvoirs publics aiment assez leur pays pour nc 
pas le sacrificr a leur orgueil ou a leur ambition ; les resis- 
tances seront bien un ralentissement, mais non une dissolution 
de la machine. Or dire que cos resistances forment un ralen- 
tissement dans le mouv(*ment des affaires, ce n'est pas une 
obje(!tion au systeme, car c'est precisement ce rcsultat que 
Ton veut oblenir. Le ralcniissemenl, dans les affaires hu- 
maincs, ce n'est pas un mal, cVst un bien: car c'est la 
reflexion, le sang-froid, Texamen, par conscviucnl beau(;oup 
de chances pour la vcrile, (»i beaucoup contre I'erreur. De 
plus, la resistance, qui irrite, il est vrai, quand elle est pous- 
see a IVxtreme limite, inciuietc^ et arrele, lorsqu'elle-meme 
sail s'arn^ter a temps. 11 y a dans cette lutlo reciprocpie un 
moyen de lumiere poui' Tun et pour laulre pouvoir, et une 
limite a leurs empielcments reciproqiies. 

Ainsi la separation des pouvoirs demeur(», a notre avis, la 
condition indispensable d(*s gouvernements libres. Mais il 
faut, en theorie, se tenir a ce princi[)(» geneial, sans vouloir 
preciser en particulier de queH(^ niaiiiere les pouvoirs peuvenl 
^tre diviscs et dislribues. Car il y a la niille combinaisons 
diverses, qui dependent des cirronstanct^s et de I'etal des 
esprits. De plus, il ne suflit pas de sepaiuM' l(»s pouvoirs, il 
faut les unir el les accorder. II ne suflit i)as de donner des 



LA CO:«STITUTION ANGLAISE 



375 



ganmiies a la libcrk*, il imi ties moyens pour laelion. Car un 
goijvernement nesl pas seulemeiU lliiL pour rexameii dos 
qurslioris, il IVsl encore pour la solulion. Bo pluSj la neees- 
jiile meoie de lliidepfiidaiice des pouvoirs exigr' (jue diaruii 
uil line certaine pari dans rat-lion de raiilre. Si le poiivoir 
It'giiiiaijr ne |)eut lieu sur Toxocutif, celui-LU rendi'U le pre- 
mier loiil a fyil vain ; si IVx^'euiif ne peul Hen sur le legis- 
latir, reluiH'i s*4'niparora de rex/'culir. On voit quelles sont 
le% roiu|>Iicalions pratiques du probleuie : je n*ai vouln insis- 
ler que sur le pnneipe. 

Mais coosiderons maiutcnanl la iheorie dc Monlesquieu par 
tia auire c6le, que Ton a souvent eonfondu avet^ eelui-la. 
Kemarquons d'abord que, lorsque Moulesijuieu dislinguo Irois 
pouvoir!4, il iKu-le tin pnuvoir exi'^rutif, dn legijilalif el du 
judieiaire. Puii> il dil qn*' t de vvs Xruh puissanees, celle de 
juger nsl en (|uelque hi^im nulle », 11 n'eu resle done que 
deux, Texeeulive et la le^^islalive. Or, sc^Ion MouleH*piien, le 
(MHivoir exe<auir, pour diva fori et indepeudaut, dull i''lre 
enWe Ibs mains dun nionurque. Dun autre L'6le, pour que le 
pouvojr le^islatir defende la sdrettf el la liberty de tons, il 
Taut qu'il soil eouipose de lous ou elu pur lous, c*esl-a-d[re 
par if peuple. Votki done Iv pruple el Ir uiouitrque en pre- 
sence. Cello apposition apfyrlb* un medialeur, garanlie eom- 
munc et eommune limilt* des droits el rles pouvoirs du pi*uple 
el du roi. O* medialeur, eVsl la nobh^sse, Voila done Irois 
nouveaux ponvoirs : le roi, les nobles el le peuple ; et il fan I 
distiu^jer ees trois pouvoirs de retix que nous avons dejii 
uoinnu^H: rexeeulif, le trfjislatif el le judieiaire, 11 y a h\ one 
eonfusion de l^'nufs tpi il est U'i'% inqjorlaut de demt^ler, 
loriupie Tou parle de la Oieoric defi irois pouvoii's. Qu*ententl- 
on par jiouvoir? Kst-ee dans le preuiii*r sens, I'sl-ee dans le 
{ve4*ond que \\m jirentl eetle expression ? Dans le prenuer sens, 
il y a trois pouvoirj*, interne daus uue n'publjf|ue, qu;iiu1 ils 
soot eonvenableuieni separes ; ainsi, la si^^araiion des pirn- 
vuirtj est le prineipe (le la constiluiion americaiue, eomine de 



376 LES TEMPS MODERNES 

la ooiisiilulion anglaist^ Duns le sefoml, il n'y a irois pouvoirs 
que dans la moiiareliie inixlo, c'est-u-tlire dims iiiie forinc 
pnrlu^uli^iv iW gfoiivt^^uomoiU, H nic seniblo qiion u a pas 
stillisauinirixt rrmsirqut' la cliQenmre di* ros dctix llieories, 
que Monlesquku a fomliies ensemble avee beaucoup dMiabi- 
leU% imiis fiiii n*en soul pas moins essi'nlk'llt'menl dislinrtes. 
Nous avons exaujine la |)rcmierc de cos theories, examinons 
la seeonde. 

On a dU que tons les plus gi"uids csprils avaieul ele |>arti* 
sans de velW Cornie de g^onverrieinetit , com[)Osee di^s Irois 
formes eli'mentaii-es ; monnreliie, arisloeratie el demorralie. 
Cela esl vrai , mais cependant avec qnelques I'eslrielions. 
Plalon, pur exemple, dit bien fpi'il fiuil leunir Taulorile el la 
liberie , el luruier uue eonslilulion moyenne avec les deux 
conslilulions meres ; mais il ne parle que de la monareliie el 
de la democralic ct ne dil I'ien de rarisloeratie. Arislole 
admire » 11 est vrai , eel equilibre duns le ^'oyvernemenl de 
Sparle el de Caialiuge. Mais Ini-meuie, lorsqu'i! propose une 
forme de g^ouvernement , ne choisit pas ee niodele, et sa repu- 
blique est one verilalile demoeratie, avec leselavage. Polybe 
a repris eeUe pense*! ei Ta lieni'eusemeut appliquee a liulelli- 
gence de la eonslilulion ioniain(\ Mais nons avons tir*ja 
remarque qu'a Home , le pouvoir nionareliiqne mauquail 
complelement ; ear c'est eliunger le sens des lermes ((ue 
d'appeler du nom de mouarebie le pouvoii* annuel et divise 
du consulaL De Poly be, eelte iheoric a passe a Ciceron, qui 
n'y a Hen eliuu^i'v Tueite I'a jetee en passunldimsses Atuiafefi; 
sainl Thoujas, sans la bien eomprendre, Ta reproduile a son 
lour; Maebiavei Ta emprnnlee de nouveau a Poly be et a 
Ciceron ; mais ce nest diez lui qu*une reminiseenee sans 
portee : lout son espril et loute son ame soul pour les gou- 
vernemenls simples, mouarebie ou demoei'atit*. Au xvi"" sieeb% 
ceite ibeoiie est un lieu commun de la polilique. firasine est 
trop eieeronieu pour ne pus Tadopier. Brllarmiu 1 empruule 
a suiul Tbonius, et eu iroiive une admirable applicalion dans 



LK rONSTinmON ANGLAISE 377 

I(^ goiivemomfnl de r%list> ('ailioli(im\ Los tlt*mocrates pro- 
i(»slants, qiiand ils soiit an Lioul dc leurs altaqncs levolulion- 
nairrs, vi ijii il faiil iiro|>os('r ijiirlque rhosr, vn rcvirnnnU a 
rtilc do€lrme. Hodiii, an ronlrairv, [a fombat oiii^rgiqurmeiU, 
cldit quil faiu nielaiigiT los prinnpes et non les formes de 
gouvcrni'iiirm. Enfiii, r^ lieu comimin avail prrdii loiil son 
su*fls a ibree dVtn* ivprodiiil, lurscpic Montesquieu Fa nyeniii, 
I'a renoovelL* et Ini a *loiine uue vie el uue Wivi-r iuaUeiidnes 
en rassoeiant an prineipe iioiiveau de^ la separation dcs pou- 
voirs. 

Que conrlnre de ee rapide' liislori([ue de la question ? Que 
lou-s les espriis sages avait^ni tonjours eompriji la necessity 
d'lin gouveruement |i'uip<''n* , mais qu'avanl MonU^sqiiieu 
aurun n'avail iudiqiu* avi*e autant d** pivrisiou I 'union de 
I'heredite uionareliiqur, du privilegt* aiistcK^ralique, ct dn 
dmit popidaire, eomni<* la rombiuaison la plus neeessaire a 
la liberie. Or c'esl la {prrst la <|ueslion. Qu'iin gonvernenient 
dt>ive t'^tre lenq)<'n'\ |>ondere, je Fadinels, car ce prineipe, 
c'e«t le priiRipe nieioe de la set>ai"Uion ties ponvoirs. Mais 
doit-il eire preeiseint^ul pond<*re tb* lelle on telle niani^i'e ; ot 
M lei element, soit mnnarchique , soit aristoeralique^ fait 
defaiit^ .sVnsoil-il quil ne pnissi^ pas etre libit*? 

Je rroiH (|ue la theorie i\v Montesquieu, trop prise a la 
leltre» eouflnil a eelte ulb'rnative, on dr* ebangiT b* senf* tb-s 
niolH, et d'ap[)eb'r monarebie, aiistoeratie, ee qui n'esl ni 
Tun III Tatilrtv, ou bieu de prelendre que la Hlwrle ne peul 
piURiPr que dans une eertaine iiituation soeiab>, *|ui peul Ires; 
bien ne [>as se renefuitn'i' et qni n*' se reneonlrera penl-elre 
qu une seule luis dans I liisluire. 

En rffel, jugez a la lumiere ib^ eeite theork\ soil le jfouver- 
ncimmt romain, soit le goiiviriieinenl des Kiais 1 nis, vons 
devrjc'" ftpjM'lrr mouurebie bM-oujiuhit ou la presidenee. Or le 
eon^uUiT lie resseinble guere a la nioriarrliii% el la presidenee, 
qui sVm rappriMdn* tin pen plirs, nest elle-nK^nie qii*iine 
image livs eloignee et livji airaiblte *le la ro^aute ; ear il eni 



378 LES TEMPS MODERNES 

Evident que rhereditc, ou, tout au moins, le pouvoir a vie est 
*le caractere essenliel de la royaute. Ce sont pourtant la de 
grands exemples de gouvernements libres et de gouvcme- 
ments temperes. De m^mc, vous trouverez quelque image de 
Taristocratie dans le Senat des £tats-Unis ; mais cette ansto- 
cratie ressemblei^ a la noblesse comnie la presidence k la 
royaule, c*est-a-dire n'y ressemblera pas du lout. Le privilege 
est le veritable caractere politique de I'aristocratie. Une arisi- 
tocratie qui n*a pas de privileges, qui n*est que la superiontd 
du merite, de Tiige el de rcxperience, n'est pas une aristo- 
cratic, c*est simplement la vraie democratic. 

II est vrai que le gouverncment anglais donne raison in la 
thcorie de Montesquieu. Mais ce gouverncment peut-il se 
reproduire i volonle ? Y a-t-il toujours dans un pays, si un 
moment donne, une famille avec une situation historique 
assez grandc et assez populairc pour former une monarchic ? 
Y aura-t-il toujours les elements suffisants d*une aristocratic 
veritable ? Si ces elements ne sont pas donnes par la realite, 
faut-il les creer artificiellcment ? line creation arlificicUe de 
forces politiqucs peut-elle reussir? Si Ton ne pent pas creer 
arlificicllcmentees forces, est-il done impossible d'y suppleer ? 
Un pays (»st-il condamne a n'ctre jamais librc, parce que 
tellcs conditions partic^ulicres ne s'y rencontront pas ? 

Aliens plus loin. Quel est le fond d(» la constitution 
anglaise? C'estraristocratio, c/cstune aristocratic qui consent 
a etre gouvernec par un roi et a faire la part aux besoins du 
peuple. Grandc aristocratic, sans aucun doute ; mais enfin, 
voici la question : faut-il absolument une noblesse dans un 
pays libre 1 La libcMte politique ne peut-c^lh* s'acheter que par 
rinegalitc sociale ? 11 est difficile dv, le croire. Si la raison fail 
desirer a Ihomme la liberie politique, la mcme raison lui fait 
desirer aussi I'egalite civile. 11 serait trop ctrange qucle pri- 
vilege fnl un principe de liberie, et regalite de droits un prin- 
cipe de servitude. 

Si Ton reconnait, ce qui nous parait incontestable, que la 



LEs docthinks soci.ii,ks 379 

bI«?14? clvjlisee mun*lio p;iilf>iil ypvs rubolilion des privilcgt*8 
ct que le travail d'c^^^ralite dans Ics lois et dans les nupurs ne 
cesse pas rli^ &e rain% il y aura Ik'ir do se poser la *|iicslion 
anln*nicnl que n'a fait Moniosquif^ii, (lar il regards* romme 
linli-'iprnsable au\ ganvornciin'iits librrs tin elerntnil qui va 
sans cesse en s'anioindi'isisaiil. II tni ivsulierail que la libtnte 
fne-m<*Mni* drvrait devenir tli- plus on plus difOrilo, vi a la fin 
liiijMJS?sibk% a iiiesure qiif* Irgalitr aiigrnenieraiL 

Ce sonl ces qur'stious tjue Moiittsfjiiirn iVii pas i-esolues, 
H qui ne paraissent |>as ravoir <'ie ('oinplel(*uicnl depuis liiL 

Lbs oridaLVKs S(h:ialf.s, — Quuique les lliennos pnlitiqiies 
j^oieni la parlie la plus nvlebn* eL la plus iinpoilanle de 
VKftprit des his^ ce scniit i^ndre a Montesquieu une iiifidele 
juKiit*e qii(» de ne ]uis si^iKiIt^r les j^ratids servieeii qii'il a 
midus a la cause de Ibumanite, les irloruies qu il a provo- 
qni*ef«, les abnn qii1l a fi>ud)alius. Sur ee lerniin^ t>u est 
I'honneur de son sietde, Monlestpiieu ne le cede a aueuu de 
%p% eorileiufiorains, jias uirine a VnlUiire. Ou pent memt* dii'e 
qu1l Ta di^vanee : f*at' cteja, dan?v I(»s Le((rf\H persfiuos, il 
demandait radoucissenient des peiues el la lolerami* reli- 
gieiise. It develo|)pe les nn^nu^M id<*'es dans Vf^'spnt fhs (oift. 

En premier li(ni, an noui deses fjjiunj>es ei de re\p«*iienee, 
il proiejUe eontre la barbaric dans les peiues (I), * La sev<5- 
rile, dil'tl, et 11 entcnd par la la si^verili^ extn'^me, eonvienl 
plu^i an 1^1*11 venit'iuent despoUque» (|ui agil par la irrrenr, 
qu'aux fjtuivernriiieiiis tnonarrhique on republicaiii , qui 
ngis«bent par lljooneur 4-1 |iar la vcrlu. » lUuis ces gouverne- 
ment«, il est elair qut* la borilr dnl( etre plus piiissatile que 
_tft p<*ine: car la liruile elanl iuipuissanii*, la (jeine rest egale- 
lient, I>ans les bons goiiverneuicots, il vaut mieux prevenir 
que punir, el, en punissant, employer une eertaine doueeur, 
plus analogue air jn'iiieifM> dn gouvemenienL la severit*'* des 
]N4ue8 esl ronlraire ;» la libeiir, vl aver la liberie len |»eiiies 



(I) L. VI^ c. IX cl c. xtu Cumparez Lettret p^namh itfClrts uuuc. 



380 LES TEMPS MODERNES 

s'adoucissent. Les peines cruelles sont inutilcs , car Timag^na- 
tion s*y habitue. D^ailleurs, dans les £tats moderes, la perte 
de la vie est plus oruelle que dans des £tats malheureux les 
plus affreux supplices. A force d'augmenter la severite des 
peines , on ote le ressort du gouvernement , et Tabus des 
supplices ne fait qu'y rendre les hommes indiiferents, et dans 
bien des cas assurer Timpunite du criminel. On ne voit point 
que la durete dans les lois est un plus grand mal que les 
maux qu*on veut punir : car elle corrompt le principe m^me 
de r£tat. Le mal partiel pent se guerir ; le mal qui atteint la 
racine est incurable. Montesquieu, dans ces beaux chapitres 
sur la douceur des peines, se garde bien d'attaquer les lois 
de sa patrie, car il n'a point, comme il le dit, Tesprit desap- 
probateur ; mais il est evident qu*en associant la cruaute des 
peines au principe des gouvernements despotiques, il invitait 
les gouvernements modercs a faire disparaltre la barbaric de 
leurs codes. II ne consacre que quelques lignes a la torture, 
mais elles en disent assez ; par un tour particulier de son 
genie , il p^nfetre au fond des choses en paraissant les 
efflcurer. « Nous voyons, dit-il, aujourd'hui, une nation tres 
bien policce la rejeler sans inconvenient. Elle n'est done pas 
necessaire de sa nature. — J'allais dire quelle pouvait conve- 
nir dans le gouvernement despotique, oii tout ce qui inspire 
la crainle entre plus dans les ressorts des gouvernements, 
j allais dire que les esdaves chez les Grecs et les Romains... 
Mais j'entends la voix de la nature qui crie contre moi (I). > 
On a pense que Montesquieu avail presque voulu justifier la 
torture par ces paroles, et qu'il ne s'ctait arrete que par une 
sorte de honte. Mais dire qu(i la torture pent convenir au 
despotisme, est-ce justifier la torture, ou fletriile despotisme? 
Dire qu elle est une des consequences de I'esclavage, est-ce 
justifier la torture, ou fletrir I'est^lavage ? 

L'esclavage est la question que Montesquieu a traitee avec 

(1) L. VI, c. XVII. 



IXS DOCTRINES SOCIALES 38 1 

Ic plus lie force, dt' prorondinir vi (iV'clat (t). Crolius futiilail 
le droit cle Fescbvage sur un pretendii droit de giierrc qui 
uuiorisi' le vaitic|iunir a liier son iirisonnier. Sa vie lui uppar- 
lieiil, a plus lone raisoii sa lihrrlc' ; le rtkliiin* a Fes^^Iavage, 
cVsl lui faire gnlce. Monli'sijun-u rf'pond : « II iiest pas 
ficrmis de luer dans la guerrr', sauf le eats tie neeessitt.^ ; iiiais 
des qu'un hommc un a fait un autre eselavo, on nv \M*\\i pas 
dire <pi"il ail rlu dans la necessite de le luer, puistpi'il nr la 
p:\s fail. > La eonseipience tombe avec le prineipe ; il r esle 
%<'uli'iui'ut le droit de ri'lf^iu'r le vaiuru prison uier pour se 
garaiilir de ses enlreprises (eoust'^ipienre iiicvitsible du uial- 
heureux droit de guurre), mais non pas d assei'vir et d appro- 
prier a noliv nsagi* criiii qui rst noire egal pai* le droit de la 
nalun\ Ou foiide ejH'orr Teselavage sur uu prtHendu ronlral, 
uiu* sorie de Iralie. Lliinumo libr(% dil-on, peul se veudre, 
Mout»'squiru re|>ond adniirablenient : « La vente suppose un 
prix ; I'esi'lave se vendant, Itms ses biens tuilrfraient dans la 
proprit't*-* du niaitre, Ir oiaitre nr donnerait I'iru, et IVsrlave 
lie rerevrait nen... i En outiv, « la liberti^ de ehaqne eitnycn 
esl une parlie de la liberie publiciue ». On rapporte aussi 
lurigine de li^selavage a la naissanec : le fils desdave nail 
enclave; car le perc ne pi'ul lui njininnniquf'r que sa propre 
qualjli'\ f Mais, si ou homnir n a pu s** vendre, enrore utoins 
a-l il pu v»*rnln' son lils qui n'etail pas no. Si un pHsotuiior 
de gurnv nt^ |m:uI vln^ roduil on MTAilntio, enroro moins ses 
enfanU* • -Entin Montesquieu observe que tontes Ics lois 
sui'iales soul failcs en Dkwnv de reux inomrs qn ellos fraiipenL 
Ellcs puniHSinit !a vinlatit^n du dmit, rola est vrai ; mais elles 
prolrgent le druit dans la j^orsijnm' uioino do eelui qui I<*s 
viole. Au eonlrairo la loi dc I'esi'lavage c*st lonjours eonlre 
) Vxelave, jamais pour lui. Si Lou dit quo l^'srlavago assuir la 
sulisislauce do lesclave , il ue faudrait I rnU*ndre que des 
lionunes trH:apabli*s de gagiier leur vie par leur iravail» Maiii 



(1) L. XV, c. It, 



382 LES TEMPS MOBERXES 

on ne veut pas de ces esclaves-la. L'esclavage, en un root, ou 
ce droit qui rend un homme teliement propre a un autre 
homme, qu1l est le maitre absolu de sa vie et de ses biens, 
n'est pas bon par sa nature (1). 

Blontcsquieu avait discute par le raisonnement Tesclavage 
en general ; mais il fallait attaquer par des armes plus vives 
et plus per^antes une coutunie que soutenaient tant d*interets 
et dont Teloignement adou<ris$ait Ihorreur a rimagination. A 
la discussion il substitua Tironie , non I'ironie douce de 
Socrate, non pas Tironie trop sou vent glacee de Voltaire, 
mais une ironie sanglante et en meme temps touehante, parce 
qu'elle part du coeur. t Le sucre scrait trop cher, dit Mon- 
tesquieu, si Ton nc faisait travailler la plante qui le produit 
par des esclavos... Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les 
pieds jusqu a la lete, et ils ont le nez si eerase, qu1l est 
presque impossible de Ics plaindre. On ne peut se meltrc 
dans Tesprit que Dieu, qui est un etrc tres sage, ait mis une 
&me , surtout une amc bonne , dans un corps tout noir..« 
Une preuve que les negres n'ont pas le sens commun, c'est 
qn'ils font pins de cas dun collier dc vcrrc que de lor, qui, 
cliez des nations polieees, est dune si grande consequence... 
De pelits esprils exagerent trop rinjusliee (jue Ton fait aux 
Africains ; car, si elle elait telle qu ils le disent, ne serait-il 
pas venu a la lele des princes d'Kurope, qui font enlre eux 
timt de conventions inutiles, (Fen faire une generale en favcur 
dc la niisericorde et de la pilie (2) 1 > (Jrandes et genereuses 
paroles, qui font honneur a la raison el au canir dont elles 
sont sorties, au siecle on elles ont pu etre prononcees, a la 
liberte (|ui les a inspirees, aux pciq)les enlin qui out essaye a 
leurs risques et j)erils de realiser ce nobl(^ vu'U ! 

Enlin, Montesquieu, a (pii rien dhuniain nelait elranger, 
cut aussi, cominetous les grands ecrivains ses contemporains, 
de fortes paroles (!ontre Tintolerauce religieusi*. Faire dc la 

(1) L. XV, c. I. 

(2) L. XV. c. V. 



LES UOCTRINES SOCIALES 



383 



religion line anw* de mort, iovvvv ce qii il y a an nionde do 
plus lihi-e, la conscience, ^pouvanler jwur convcriir, et, pur 
une fratcmile isiinglatile, faire le saliil des liotiimcs en les 
a«*assimmt, telle eiuit la violente poUliqiio t\iw lu sii|jerstition 
et Tabus de la dornirialion avaienl sybstitiiee a la jKdili(iiie de 
floiiceiir et h la morale de pardon qui i espire dans I'fivaiigile. 
Elle rej^niail encore, quoiqoe affaiblie, rlans Ic xvm" sieele. 
Monic8(|uiea oppose a ces pratiques iiisensces la prudence 
du poliliquc el !a compassion de riiomme* t Tolei*er mw 
religion, dil-il, re nVst pas Tapprouver (i)» » Dans nn Elal 
fjui re post* sur Tunile el la paiK, s'il y a plnsieurs religions, 
il fanl quVlIes se lolereni, c^^sta-iiin* quVllcs vivt'iit en paix. 
t Cur il ne suHil pas qu'tin ciloyen n'aj^iti' pas TElaL il laut 
cticon^ qu1l nc Imiihle pas un aiilre eiloyeii. > Les rlispntcs 
de!i relifrioijs, leurs proscriptions nuilnclles dcchirenl TElal 
et, au lieu d\inc emiilaUoa de bonnes nio-iirs et de bons 
principes, en font nut* liiitc de tyrannie* Ainsi parle le poll- 
liipie, vorei Ics |KU'oles dr llioinme : il les met dans la borirhe 
d^finjuiftlc Lisbonne: « Vous prouvcjt ipie voln* relii-^ion est 
dirine, i»ari*c quelle s'est acrrue par la perseculion des palens 
el le san^ tie vos martyrs ; nr.iis aiijourdlioi, vous prcncjr* lo 
nJle de iJioelt'lieii, rt voui* nous f:iiirs prendre le voire. Nous 
tousconjnrQns,non pas parle Dieu puissant que nous servons 
VOIIS el nous, mais |*ar le (Ibrist rpu* vous nous dites avoir 
firfs la condition luuTiaine pour vous pro|>oser des exemples 
que vous |missi<*z suivre: nnus vous roTijurons da^dr avcc 
notis comme il agirail lui meine, s'il etail eneore sur la terre. 
Vou» voulez que nous soyons rfuvliens, el vous ne voule2 
paslelre... 11 Caul que nous vous averlissions dune chose, 
c'eM que, si quelqu un dans la poslerile ose jaiuats dire (jue 
daii« le liirTle oil nous vivons les peuples d'Europe elaienl 
polices, on vous ciiem pour prouver qu ils rlaieut barbares; 
et lidei* que lou aura de vous sera telle, qu elle flelrira votm 



(I) U XXV, c. IX, 



384 LES TEMPS MODERNES 

siecle et portera la haine sur tous vos contemporains (1). » 
Introduire Tequite et rhumanite dans les lois criminelles, 
abolir Tcselavagc et la traite des noirs, metlre fin aux auto- 
dafcs et aux persecutions rcligieuses, tels sont ies trois 
objets poursuivis avec passion, defendus avec eloquence, et 
enfin obtenus de la raison des peuples et de celle des gouver- 
nements par Montesquieu. Pour la cause de la tolerance, 11 a 
eu sans doute Voltaire pour allie ; et cct allie m^me a agi de 
son c6te avec tant de perseverance et d'ardeur, quil semble 
avoir usurpe a lui seul la gloire que Montesquieu doit partager 
avec lui ; mais quant a I'esclavage, nul n'a donne Ic signal, 
si ce n'est Montesquieu. C'est lui qui a trouve sur cette ques- 
tion les arguments les plus forts, les plus pressants, les plus 
decisifs, qui y a joint les accents les plus amers et les plus 
touchants. Que Ton cherche avant lui un requisitoire aussi 
profond et aussi sense. Le xvu^ siecle n'avait gucre de doutes 
sur Tesclavage. Bossuet Tadmettait sans hesitation, conune 
un fait autorise par rEcrilure. Locke, il est vrai, le combat- 
tait, mais sans beaucoup d'originalite et de force, et encore 
le conscrvait-il dans certains cas. La seule discussion qui 
meritc d'etre rapportee avant Montesquieu, est celle de Bodin, 
au xvi*' siecle (2). Seul dans cc siecle de revolutions, il avail 
eleve la voix contre rcsclavage. Uuant au moyen age, accord 
unanime en faveur de cclte institution, que le christianismc 
semblait avoir, detruite. 11 faut reuionter jusquaux Peres de 
rfiglise et aux stoicions pour trouver une protestation aussi 
vive que celle du xvni*- siecle. Mais les Peres de TEglise, nc 
s'appuyant que sur legalite religieusc des homnies, admellant 
au nom du droit humain ce quils rej(»faient au nom du droit 
mystique et chrelien, n'avaient point coupe a la racine ce mal 
corrupteur. C'est ce qui iit que, malgre les adoucissements de 
I'esclavage, transforme en servage, tout etait pret pour une 
recrudescence de ce fleau, attenue mais non detruit, lorsque 

(1) L. XXV, c. xm. 

(2) Voy. pi. haut, 1. Ill, c. iv, p. 141. 112. 



ftCOXOMlE POLITIQUE DE MO^TESt^t■|EU 385 

la decoiivert€ de rAmi^rique et des hoiiinies de couleur foiirnk 
uii prtHexle i la ciipidilis a la superstition et a llgnorance ; 
el la voix des docttnirs vi des iheologinis, cHle de Las Cusas 
exce(»lee, ne s eleva pas coiiire ret altentat :iu di'oit tminain, 
U faul done le dire, c'esl le xvui*" sieclc qui» le premier, a 
porte i Tesclavage un coup mortel ; c'est Montesquieu qui a 
eu ce courage et cci honneur ; e esl eelairecs par liii, par 
/,'J. Housseau, el d'aulres a leur suite, que les nations de 
rEurojje se sont deddees h saflVaucliir de eetle ladie, et 
Tooilais^e a FAuienque (1). Quou declame laui qu'on vou- 
dm conlre !a philosophie et ses pretentious orgueilleuses, on 
ae lui utera i)as lagluire d avoir fait ce que ni les llieologiens, 
ni Ic8 juriseonsultes , ni les poliliques n'avaieul ose entre- 
|n>pndre avant que la raison publique les y forrat. 

J eu dirai autant des reformes dans la penalite. La eneore, 
Monteiiquieu est novaleur, initiaituir. La leg^islatiou etait 
plfiue ik'8 vestiges du uioyen age. La cruaute, Texageration 
des peines* leur disproportion aveo les del its et eutre elles, 
par qui lous ees testes d'lm temps biiital el barbare avaienl- 
ih ele combattus avant Montesquieu f Quelle voix eloquente 
leii avail sigiudus aux princes, a TEurope, a Favenir ? Pius 
lard, Volt;iirc, IJeeearia, b**aut;oup d'autres, ont repris les 
vu€*s de Monlesqui<*u, les ont ou developpees ou corrigees, 
iiuiiH rinitialive lui ap(»arlienl, et iei, eomme pour resclavage, 
il a reussi, il a gagne sa cause. C'est a hii^ en grande partie, 
<|ue uous devons de vivre sous des lois peuales en barmonie 
avec nos ma^urs el nos lumleres, qui repriment s^ms avilir, 
y(ui puuiHsent sans oppriiner, qui entin ne iroublent pas le 
entifiient de la jusliee en blessaul celui de I bninanile. 
ficoNotUE j»OLiTiQUE DE MoNTESQuiEt. — Les idces ecouo- 
mtque« de MoTUesquieu sont loin da voir bi nu'^uie originalile 
el la ntt^me iuiportanee qne ses idees soeiales ou poliliques. 



. que ct;^ pav''«-i» ont 6ii icnUi-i on ^ait que TcscUvagc li 
-^t jx Euts-Lijii%, et Ic servAgG en Huaaie : nouveUei caa- 

^[lUtot dc^ pubUcUte>» Uii XV 111* ^ii'-cle. 

J*%Kt. — Science polilique. II. — 2S 



^ -^'.J-^^'J^] 



386 u 

Cependant, si Ton oonflidire que VEMpriL ifet lou ^ 
rieur de tre&te aas aa4rait< d'Adam Smith sar la JKdheiaedei 
naiionSy on dmi encore loi ssToir gri d'aToir donn£ i oet nuh 
tiires one place importante dans sa throne generate* Le taoe, 
les revenos de r£lat, le commerce (Lit. XX k XXIII), 8agg6« 
rent k Montesquiea des voes int^ressantes, doni quelqnes* 
nnes peuvent nons paraitre ai^oordlrai snrannies, qoelqpies 
antres dangereuses, mais qni sont par ceb mtee ntSes it 
noter, oomme fauUcations de Tesprit dn temps. 

Ainsi Montesquiea n*est pas irte^lcHgnA de partager les 
pr^JQg^ antiques sur I'utilite et la justice des loto somii- 
tuaires. II admet que ces sortes de lois sont dans I'esprit des 
ripubliques. La liberty, selon Iin, est \iie k Tegalil^ (l}^ el 
rdgalite est impossible sans une oertaine mesure dans lea 
diffiSrences de fortune, et par cons^ent sans quelques res- 
trictions dn luxe. Mais ces restrictions soni inntiles on neiai- 
bles dans une monardiiey oil tout est fonde sur la distinction 
des classes, sur Tapparence et par consequent rin^gaUti. Get 
Tues ont une certaine justesse. II est vrai que le luxe est de 
Tessence des monarchies, en jetant de I'eclat sur les classes 
elevees ; mais par ceia m^me les lois somptuaires y seraient 
necessaires, si elles etaient possibles, pour empteher les 
classes inferieures de pretendre au luxe des superieures. 
D'un autre edte, le luxe semble contraire a Tegaiite d^ocra- 
tique ; mais en m£me temps il est olc Tessence de la liberte : 
il est la cons^uence du droit de propriete, c'est-ii-dire du 
droit d'user de sa fortune, dc Taugmenter sans limite, de la 
depcnser sans le contrdle de r£tat. Les lois somptuaires ne 
sont-ellcs pas une intervention indiscrete de TEtatdans Tosage 
du droit de propriete ? Montesquieu n*a vu, a ce qu'il semble^ 
que les r^publiques anciennes et les monarchies modemes. 

(1) Ce principc est curieux ; car c*est le principe du sociahsme 
modeme qui soutient que c'est I'egalit^ qui est la basede la liberty : 
ear les hommes qui sont daos la d^pendance des autres, disent-ilSy 
ne sont pas libres. 



tiCONOMIE POUTIQUE DE llONTESQL'iEU 387 

lists Ie« tJiMi libres qui ndssentf noii^ comine dfuis Tanti* 
quW, de la force, de b conquete, do la f?uerre, mats du 
travail el du commerce^ doivoni-ils (^ire soiimis i ces lais 
nmlrielives^ qui, en iiiierdisaiii I'usiige do hi fortune^ pcuvent 
pi:>rler atleinle juscjti aux prijid|>i*^ nu^iiios do la socielo t 
0oitH}a dire que les republiques ou ies EtaU libres se rorrom- 
peni nece«sairemont f>iir la ri(*hoss<\, quo TogaUtc^ est impos- 
ftibie «aa$ lafiugalilo? Si oufitt, par frugalile, on iieritond 
qiMs la modei-atiou dans lo Iuilo , ne sera-t-elle pas plus 
bcilement ohtouue par dos lois qui favoriserotU b liberie du 
Iraivail, la faoilite do la drculatiou, ot la juslioe do la distribU' 
tion. que par des reglomenls dune auslorito suratiiiee 1 La 
poUijque peut*olle se mettre a la place do la morale, el trou- 
%#*r.*4-elle lo point juste qui sf^fiare lo neoessaire du super- 
llu (1) ? (iuoHlious obsoures que uo eouniussaieul pas lo$ 
attciens, el que Montesquieu n'a pas disoutees 1 

Lu iht^orie des irripnis, rouitue *Tlle du luxe, suggere a 

Moiiicsquieu des idoos justes ot lines, dont queltpiesunos 

cvpeildaiit soni aujourdbui a boii ilroit suHiieca's. II dolirdt 

fttiDplemeni Timpol une portion que ehaque ciloyen douue de 

^iOn hUm pour avoir la surete do Tautre, el ea jouir agrea- 

i^mettl Cv'), II doiine le vrai priuripe qui doit prosidor a 
I etabU^&eiiietil iles iiup6t$. c Pour bien fixer li*5 reveous, il 
riut aviur i*jfard aut rieeessiios de lEtat el aux iioeessitt*s des 
cilo^ens* II ue faul pas prendre an peu|»lr Kur se» boHoins 
rieli pour des Ix^muus de TEiat iniaginain^s. » rjiueipo a la 
isiii de niorale el d*4M!onamie ; car ftii est iujusie d'eniever au 



(!) t^ iiue«iioD du luxt cit su}»4rieuremeni imtic dans le Cam* 
r t'Eiprit dt't tots <!*?. Di'a^tutt do Tracy. 
L ^m pris do voir Tcsprit droit ct ferm© de Desiutt de Trai5y 
m'^m^r ^u poiot de »outr.nir, daas so0 CommcaUire* que J'icnp^ll 
en i^oi ^«t «ii mal^ duni il faui seulemcnt tlicrchcr il iircr Ic moilleur 
f luie. Mai-i Timpot n etant et ue devaiii Aire, i»'d e^it k>»eo 

I le IVqutvaieot d'un service rendu par lEtat, D'c»t pas un 

iriM, jtui^'liie ce service lui-m*in<5 c«*l un bieo. Saii« donie U vau* 
draic mioux avoir co service pour ri^n, maii il en e^ de ro^me de 
U>ui ce qut9 noua iiofiimes obiig^^ d'acheter. 



388 

people one partie de son neeesmre poor sobfenir k des 
depenses soperfloes, eeb est encore inhabOe : c*est tarir h 
sooroe des imp6ts fotors, poor en vonloir trop tirer dans les 
besoins presents. Un antire princqie, qui esl la c o ns^qpica c e 
da precedent, est odoi-d : c L'£tat doit pnqKMtk»ner 9a 
fortone i celle des particoliers. > Si r£tat suit cette i 
il sera pent-toe g£ne d'abord, mais s'enrichira 
c L'aisance des particoliers fera MentAt monter sa fortone. 
Tout depend da moment. L'£tat commencera-t41 par appan- 
TTir ses siyets poor s*enricliir ? on atlendra4ril que des snijets 
k leor aise Toiricfaissent ? Aara441 le premier ravantage oo 
le second ? Commencera-t-il par £tre riche 00 finira-t-fl par 
r^tre ? > Cest qn'en effet la ridiesse pnblique ne pent jamais 
£tre aotre chose qoe Teffet de la richesse particuliere : si die 
se derdoppeaux d^pens de cette ridiesse, die taritsa sooroe, 
comme nons TaTons dit ; si au contraire die ne Cut qoe la 
soivre, die grandit a¥ec elle. 

II fant distinguer, a¥ec Montesquieu, trois esptees d*ini- 
p6ts : rimp6t par personne, la taxe sur les terres, les droits 
sur les marchandises. Le premier nc doit pas etre simplement 
proporiionncl, mais progressif (1) ; caril faut distinguer dans 
les biens de chacun ie necessaire, Futile et le superflu. Le 
necessaire ne doit pas dtrc taxe ; Futile doit T^tre ; et le 
superflu beaucoup plus que Tutile. La grandeur de la taxe 
sur le superflu emp^he le superflu. Ges principes sent ceux 
des republiques anciennes. Ges republiqucs, fondees sur la 
frugality, faisaient la guerre au luxe et au superflu. L'impdt 
progressif etait ime sorte de loi somptuaire. Mais cet impdt 
cst-il juste, 1^ oil Tinegalite de fortune est la consequence 
legitime de la liberte du travail ? Cet imp6t n etablit-il pas un 
privilege pour les pauvres par rapport aux riches ? N'est-il 

(1) On voit combien on pourrait trouver de traces de socialisme 
dans Montesquieu, si on voulait rendre un auteur responsable de 
toutes let theories qui sont n^es apres lui, pour peu qu*il ait quelque 
chose de commun avec eUes. 



r!;CONOMIE POtJTIQtE BE MOTRSQUIEU 



389 



olistack 



developpoment libre d(*s nipilaiix, c*esi-ji- 
dire dii travail ? El si rarcumulalion des eapitaiix parail dan- 
gereuse dans un pays libre, n'en doit-on pas plul6t allendre 
la dispersion de lois eqiiilahles sur la prodiiclion, la eircula- 
lion, la di**lribution, que d tin impdt iei'ijal qui, on fnippanl 
la riehesse des parlicidiers, frappe en meme temps la 
rirhe^^se pnbliqiie? Monlescjuifu, lro(> [^revenn pour les insli- 
lUtions poliliqnes des aneiens, eomme on Telait en g:eneral de 
son temps, n'a pas >ii el n*a poinl resolu ees dini<*ultes. La 

condc esp^ee d1mp6l, eelle qui porle sur les terres, est 
^JUjette, selon Montesquieu, a de grands inconvenionis, Ics 
diffiTeni'es de valeur enire les fonds eliinl tres diiTieik*s a 
eonnaftre, el beaucoup de gfens interesses h les eaclier. Par 
suile de eeiie injusii(*e inlierente a la natnn' de la ehose^ il 
faui que reiie laxc soil ires moderee, afm que, si queique-uns 
ne payent pasassez, personne du moins ne pave li*op, EnOn 
la tmisieme sorle d'impots, ou droits sur les nnirchandises, a 
eel avail la ge d'eire pour ainsi dire insi^nsible : ear, eomnie ils 
s aequitlenl avei* Taehat de la marcliandise, ils s'aequitlenl en 
(juelque sorle voloniairemenl, et sans quVm y pense : mais 
pour eela t1 faut que 1 iinpoi soil aequitle par le vendeur el 
non par ladieteur ; Ic premier Tavance au second, cl eelui-ci 
ne paye qu*fi son lemps, scion ses moyens et ses besoins ; en 
oiilre, fiour que lilhtsion se eonserve aux yeux du peuple^ 
il ftiul que le tlroit Mqiporte par les marrhandises ne suit pas 
dans line disproportion enornie avt^* leiir valeur; car» dans re 
ca«, le pcuple sent irop sa servitude, le prince est oblig<« de 
vmdre seul sa marebandise, el, la fraud e elanl Ires lueralive, 
les peines sur la eonirebande duivenl ^Ire enormes, ri ainsi 
louU* la proportion des p<*ine8 est dlee. 

Moniest|uieu a mis en lumiere retle veriU% que ce sent les 
pays les plus libres qui supporlenl le plus d1nip6t$. La raison 
en est ([ue la liberie developp<» la ricbesse, et que la riehrsse 
pariieuliere est la souree de fa richt-sse publique, Mais il ne 
faut pas retourner les ternieSf et dire que rexces des tributs 



390 LBS imps mnuiiEB 

dit fevondde k la liberty. En toutifB ehoaes il fiiut gardiwla 
moderation ; c'est cette mod^Mion m^t qui reikd let peoplsi 
fibres pltis capables d'enrichir le tresor pubUc ; ai on la 
d^pasae, on les appauyiit ainri qnd lui^ Des troia eqitees 
dlmpAu. disUnpi^ par Montesquieu, I^impdt par t£te est, 
selon loi, le plus convenable k la serritude et rimpM des 
marchandises le plus conTenable & lalibertiS. Mais <»' petit 
(firiB ici que, si Montesquieu d^montre bien que llmpAt dea 
marcbandise's n'est possible et utile que dans un pays' fibre, 
U n*dtablit pas cependant, comme le remarque J.-J. Roesscan, 
que rimpAt personnel, s'il est ^quitaldeoiMl t^parti^ ae 
convient pas ^galement k la liberty. 

' Enfin Montesquieu termiiie cette remarqnable dtnde dea 
revenus pubUcs par une critique YiVe et profonde du syslteie 
quiafferme les impAts. Ge systime^ qui a mis si souteaft les 
finances de la monarctaie dans le dernier p^ril, qui for^aiC'ie 
prince on k une odieuse complicity a^ec les traitants,. on k de 
violentes et exorbitantes executions, a disparu ayec la Rerobh 
tiott fran^ise. On doit remercier Montesquieu d'en anrir 
signal^ les abus. c CelUi qui a Targent, dit-il, est toiyours le 
maltre dc Tautre, le traitant se rend despotique sur le prince 
m^me ; il n'est pas legislateur, mais il le force k donner des 
lois. 1 

Parmi les moyens qui contribuent le plus k la fortune 
publique, il faut placer en premiere ligne le commerce. On se 
rappelle que Tesprit si pratique d'Aristote partageait sur le 
commerce les prcjug^s de son temps. II avait admirablement 
aper^u la distinction signalee plus tard par Ad. Smith entre 
la valeur d'usage 6t la valeurd^change. II considerait comme 
justes les ^changes qui servent k contcnter les besoins red-- 
proques des hommes* II ne pouvait pas ne pas voir que c'^tait 
le principe m^me de la civilisation. Mais, s*il admetuiit ce 
genre de transactions n^cessaires a la conservation de la vie» 
il condamnait la science de la richesse, ou celle qui se sert 
de rechange pour acqu^rir du gain ; car Tune est limitee par 




tCONOMIE POLlTlglR f>B MOXTESQIIEU 391 

le% b^soias naturels; luuire esi-il illimilee; Tune a pour objei 
lf»9t ni^cessilik de la vie^ riuitiv I'uiqulsition des melauiL. 
AriHiole repudiait clonr lo ronmn^rciM'omme injusle ct servile. 
Monlcsquif'U, qti<*lqiie iiiihu qii 11 fiil liii-m***mr drs pn'jii{jt**s 
poliliques f!l sofiaiix d*^ 1 aniiqiiile, nv |)arlage pas ri*Iiii-la. 
II it*po[id au irproehe fait an commerce par les aneiens 
d amollfr Ics ;\mes : t Le caminm'p, s"il rorrompl les manirs 
pureH, poHlet adoucit les imnirs barhares. Sou principal ell'el 
mi dc porter a la paix : lUnix naiitjoj; qui negooieui ensemble 
ae rendent reciproque^iiienl depend an les ; » ct, en elTet, sans 
k*« folles passions des pen pies el les coiipables ambitions des 
princes, le commerce serail el devrall c^lre , plus que les 
*projeU de 1 abbd dc Saint-Pierre, le vrui garani dune pmx 
IM'qirtmdle enirc les hommes. 

Moniesquieu tiislingiie deux esj)^ces de commerce, le com* 
merce de luxe el celui d'economie : Ic premier, dont robjel 
v%i de s;ili»rairel'orgueil, les deli<'es, les fanlaisies ; le second, 
qui s occupc de Iransporter les marehandis(*s d'une nation a 
line autre en gaj^naut |n'U sur le ti'ausporl amis beaueouji 
mr la quantite. Le premier de ees commerces e^t eonvenuble 
a la nionarcbie, le snund au gouvernemenl de plusieurs, 
Oans les ctals des|>oN*pies, Ic commerce est nul ; un y tra- 
vaille plus h conserver qua acquerir. Dans une nation libre, 
an conli'aire, on travaille plus a aequ/'rir quh conserver. Ce 
dernier prineipe esl d une vue profondf^ Itans les pays oil 
la lii>«»rl«' lie va pas sans la setuinte, on ristfiie plus, et par 
e4>tisi*quent Ion giignv plus, car le« fortunes tie s*accroisst*nt 
que par Tavanee di^s capUaux. Au contiaire, la on In pro|u iet»* 
n>st pas asHunV , rliatun se resserre, Irop heureux de 
garder le jwen et trop inqutet de le perdif*, s'il n'aventurait 
dans des enireprises oil des lois hien failes ne prolegent pas 
avec cqiiili* 1 intertH de cliaeun. Pai* la meme raison, dans les 
pays des|xitiques oil U* gouvernrment est assez s;jge pour 
pnit<*g<?r par une ceitainc justice la propriele individiielle, le 
eommerce peut s etendre aussi bien que dans les pays libres. 



r;;^^:i:f- 



392 IBS TEMPS KOMAIIBS . 

mais totjyonrs cqpendant dans une moindre proportion. D'aO** 
leors il ne se d^yeloppera pas longtemps sans amener ii m 
suite la Vberii. « 

Montesquieu ne fait qu'effleurer, mais non sans y jeter des 
vues profondes et rapides » toutes les grandes questions 
d'^conomie sociale qui touchent an conunerce. Au sqjet de la 
liberty du commerce, il pose les vrais prindpes : c La vrale 
maxime, dit-il, est de n'exclure aucune nation de son eoiiH 

merce, sans de grandes raisons C'est la concurrence qui 

met un prix juste aux marchandises, et qui ^taMit les Trab 
rapports entre elles. > Ainsi rexclusion ne doit £tre que 
I'exception, et la concurrence est la r^le ; et il en est de 
cette exception comme de toutes les exceptions en g6li^: 
elle doit toiyours se justifier par des raisons graves et parti^ 
culi^res. Montesquieu ne yeutpas la suppression des douanes, 
mais il yent que I'ftat soit c neutre entre sa douane et son 
commerce, en sorte que ces deux choses ne se croistet 
point > : c'est ce qu'il appelle la liberte du commerce. II 
defend la contrainte par corps, mais seulement pour les 
affaires de commerce. 11 approuve beaueoup Tetablissement 
des banques, mais dans les £tats libres, et non dans ceux 
qui sont gouvemes par un seul, puisque c'est mettre Targent 
d'un c6t^ et le pouvoir de Tautre ; et de m^me les compagnies 
de commerce, utiles dans les £tats oil sc fait le commerce 
d'economie, ne le sont pas dans les £tats gouvemes par un 
seul ; encore ne le sont-elles pas toujours dans les premiers. 

11 faut encore compter Montesquieu au nombre des publi- 
cistes qui ont emis les vrais principcs au sujct de Tint^r^t de 
Targent. On salt quelle etait Topinion d'Aristote en cette 
mati^re (1) : il rejetait non seulement Tusure, mais Tinter^t 
m£me. 11 n'admettait pas que la monnaie put ^tre autre chose 
qu'un signe d'echange, et devint a son tour une marcbandise. 
11 dtait frappe de cette consideration, que Tinter^t tend k 



(1) Voy. tome I, L. I^ c. in, p. 201. 



^.CONOMIE POLITIQUE DE MOTSTESQl lEl' 393 

faire Ud objet de comnn'i'tT de ee qui ii'esl quuii instrument 
dt! comiiiercc : il ne dil pas, mais il sons-entend que la mon- 
nau% en se faisant payer, devieiit iin obsiael(^ a la faeilite des 
echaiijtes, pour laipicll** die avail rXr frvvi\ Mais il oiililie 
aussi que. la raonnaie elan I une malJere qui p(*ut elre» (*onimo 
tontcs les auirt^s, rare ou IVequeiite, iloii avoii* uue valeur 
variable ; que, rle plus , eianl un si^ue , elle esl *»nlre les 
mains de c<4ui qui la possi'de la represeutaiiou dune rielH!sse 
veritable, que par ces deux < onsiderations le possesseur d*un 
metal inonoaye ne |*eul s*i'U drssaisir en favenr d'un auli-e, 
fnl-ec pour un lenips d<H(*i-iuine, sans se faire payer le servire 
quil rend el la |irivalion qu'il soultVe. L avanee dun capital 
en argent est une valeur que le prettnir livre a remprunteur; 
11 ne [leut la livrer fjour rieu : voila comnienl rai*[fent nail de 
Tar^enl, « I/argenl est un signe, dit Montesquieu, il esl elair 
que eel lit tpii a besoin de re sij^^ne ddii li* louer, conunr il 
fait loutes les ehoses doni il pent avoir besoin. Tonle la dilFe- 
renee est que les aulres ehoses peuvent se louer ou s'aeheter ; 
au lieu que Targenl, qui est le pri\ des clioses, se loue et ne 
« achate |>as. * xVrislote, qui ne vent point du commeree, n'admet 
pa$ rinleret de Tarfjenl : MoiUesquieu a<bnei au euntraire 
l*u» et I'aulre. Car e est uue des nen'ssiles *lu ronuneree rlo 
payer 1*' prix de I'argent. t C'est une aetion ires bonne de 
prater a un autre son arfjenl sans intenH, mais on sent que 
ee lie p^'ut i^tre (juun eonseil de reli|;rion, et non pas une loi 
civile. • En ell'et, il n y a rien que de rigonreus*'iuent jusle 
dang le pi*ix d« en^dit, Aludir ee prix, c*esi vouloir qy't»n 
touted ehoses le don se subslilne a rerliange, la rbarite au 
coQtrat ; e est livrer la sulisistanre de la soeiete au\ eajiriees 
de la bienfaisani^e. Ui bieufaisanee adourii les maux, mais on 
ne iM*ul I'onder un etat de soeiele sur (He seule ; clans un t»ays 
oil rbaeun pourrail u avoir reeours pour vivre qu a la tioiite 
de Jies seuiblabli'S, fM^rsonne ne Ira vai lie rait, el la souree de 
touji les dons sterail bienttSi taiie. MaiJi si r<^diange €»at le 
prineipc de la ricliesse, le prdl esl lui-nHune une sorle 



394 LES TEMPS HODERHES 

d'echange, et par consequent on ne pent en interdire le prix 
que par un conseil de morale, et non par une loi stricte. 
€ Pour que le commerce puisse se bien faire , il faut que 
Targent ait un prix, mais que ce prix soit peu considerable. 
S*il est trop haut, le negociant, qui voit qu'il lui en coiiterait 
plusTU interdt qu'il ne pourrait gagner dans son commerce, 
n^entreprend rien; si I'argent n'a point de prix, personne 
n'en pr^te, et le negociant n'entreprend rien non plus. Je me 
trompe quand je dis que personne n'en pr^te. II faut toujours 
que les affaires de la societe aillent ; Tusure s'etablit, mais 
avec les dcsordres que Ton a eprouves dans tons les temps, i 
L*abolition de Tlnteret de Targent aurait done deux conse- 
quences ^galemenl funestes, la stagnation des affaires et 
Tusure. t Plus la loi serait severe, et plus ces consequences 
seraient necessaires, comme on le vit a Rome, ou, tons les 
moyens honn^tes de prater et d'emprunter etant abolis, une 
usure affreuse, toujours foudroyee et toujours renaissante, 
s'^tablit. Les lois extremes dans le bien font naitre le mal 
extreme. II fallut payer pour le pr^t d'argent, et poui" le 
danger dos peines de la loi. » Monlosquieu monlre admirable- 
ment qu*il ne faut pas fixer irop bas le taux dc I'argent ; mais 
monlrc-t-il qu'il faut le fixer ? Inclinorail-il a celle opinion de 
certains economisles modenies, que Tinleret de I'argent doit 
iftre libre comme toutes les valeiirs , consequence nalurelle, a 
ce qu'il semble, de la doclrino qui fail de Targent une mar- 
chandise comme une autre. Je voudrais savoir la raison de ce 
privilege. Les objections failcs par Montesquieu a un intercut 
trop minime ne peuvenl-elles pas se faire a lout interel legal? 
Siir quoi se fonde-t-on pour etablir que tel taux est le meil- 
leur, le plus juste, ni trop bas i)our Ic* prcleur, ni irop haut 
pour Temprunleur. Comment cette valour pcnt-elle elre fixee, 
quand les aulres ne le peuvenl pas ? Ces (jueslions sont en- 
core discutees aujourd'hui parmi l(»s econoniisles. On ne pent 
reprocher a Montesquieu de ne les avoir pas resolues. 
J'aborde un dernier objet de la derniere consequence, sur 



1eq0ei I'aoteur de VEsprit des his a jeir one-ore de res vues 
iMrdies que les problomf s souleves depuis lui rendcnt pUjts 
inivv^si%:\uu*% aiijniiril'hiii peiil-tMro quelles no I'lHairiii ilo son 
Ifnips. C'c»l hi {jJK'siiuii du devoir d'assisU^nce de I EUii par 
r<ip(mit anx mijie*rables(l), < Un hoiiimo nVst pas pativiv, 
dil il, parce qu'il n'a fienr mais parce qu'il ne travaille pas, > 
N'<^t-re pas la, IrenlP aiis aviiai Sinidi. lo prinnpe de Smith? 
Dan* le temps oh les ei-onom isles pluriiienl loute la richesse 
dnns la letTC, c'etail toule une nouveatiU' dans la seieoce* que 
de dire : < L'oiivrier qin a Iidsse a ses enlunls son art pour 
heritage leiir a laisse un bien qni s'esl niuliiplir* a proporiiem 
lie leur nonibre. II n'en esl pas de meme do eehd quia dix 
arpents de I'onds ponr viviT el qui les partage a s<\s t^nfants. • 
Wais, mali^re ee travail, les eiloyeos n'onl f»:is lonjnursee qu*il 
'Ikul pour k'ur subsislaure. II y a des vieillnrds, des nudades, 
dm arphelins* iMonlesquieu n*esl pas de eetle <k*ole qui consi- 
den' la bienfaisant^i* eorume eoalraire a la sainc econonne jjoli- 
tique. Mais il ne voU pas non plus le remede a Ions les maux 
dans une aurn^ne sterile, « Uuelqn<*s annionos que Ton fait a 
un honirnenn dans les rues nc remplisseni point lobligaiionde 
rfttat, qu\ doit ii lous les eiloyens une subsislance assnree (2)j 
ia nuurriinre, uu velenient eonvenable» el un genre de vie 
qni ne soil pas coutt^ire a la sante t. Mais eommenl un Klat 
remf^iraiuit ees vasles obligations? t Vn £iat bien jiolice lii'c 
eettje subsiaUinee du fond des arts niemes : il donne aux uus 
l#*s travau\ dont ils son! capables, il enseigne aux auti'es a 
travailler, ee qui fait deja un travail. * Ainsi, cost dans le 
travail ou ^lans 1 a|tf)n*niissage du travail que Montesquieu 
voil le i*emedr* an\ inlorlunt's naluri^lles ou passageres que 
Tflge, les iniiinules, les clitunagcs anierjent dans les elasses 
rpii Iravaillent. L'es[int de travail est plus neressaire que tons 
les ti4!ipit;iux du oionde ; ceuvci, au eoniindre, favorisent 



(I) L. XXUI. c". XXIX. 

ff) Encore une lrac<» cic Boeialisme duns un leriv&in que Ton ne 
romple ru6r« d'oriiijiAir« parmi leii ancAireit de o«llo dootrine. 



UBS TEMPS WmKRlOBS , 

I'esprit de paresse et augmeiiteiit ainsi la pauyret^ gfminiib 
et partknili^. c A Rome, les hdpitaux font que tont le 
monde est k son aise, except^ cenx qui travaiOenty exoeptiS 
ceux qui ont de Tindustrie, except^ cenx qui cultivent les 
arts, except^ ceux qui oitf des terres, except^ ceux qui font 
le conunerce. > II ne &ut pas tirer de ces paroles la conclu- 
sion que Montesquieu fayorise cette doctrine extrAoie que 
tout citoyen a le droit d*exiger de r£tat de I'occupation et du 
travail. Contraire k toutes les opinions extraordinaires, Mon- 
tesquieu n*aurait pas plus admis cette doctrine, que celle qui 
ramtee tout k la charity, k la bienfaisance, qui deyienbent, 
quand elles sont sans contre-poids , et employ^ d^noie 
mani^re inopportune, un encouragement k la paresse et one 
recompense du vice. II croit que r£tat pent d^one manifere 
gte^rale fiavoriser le travaO, distribuer certains travaux, 
donner T^ucation qui conduit au travail, sans 6tre tenn k 
quelque chose de plus que ce que permet la prudence et 
impose la n^cessit^. Mais que de pens^es pergantes et hardiefii 
dans ces'pages perdues au milieu d'un si vaste ouvrage 1 Qui 
eut pu pr^voir alors les applications qu*on pouvait faire de 
paroles tclles que celles-ci : t Henri VIII voulant reformer 
r£glise en Angleterre dctruisit les moines, nation paresseuse 
par elle-m^me et qui entrclenait la paresse des autres, parce 
que, pratiquant rhospitalit^, une infinite de gens oisifs, gen- 
tUshommes et bourgeois, passaienl Icur vie k courir de con- 
vents en couvents. II 6ta encore les hdpitaux oil le bas peuple 
trouvait sa subsistance, comme les gentilshommes trouvaient 
la leur dans les monast^res. Depuis ces changements, Tesprit 
de commerce et d'lndustrie s'etablit en Angleterre. > On 
n^aura jamais dit combien Montesquieu fut hardi, sous les 
apparences d^une extreme moddration. 

Voltaire a consacre k VEspril des his un de ces excellents 
petits ecrits oil brille toute sa sagacite de critique. Les 
principaux ddfauts de ce livre admirable, mais imparfait, y 
sont indiques avec cette justesse de touche et cette finesse de 



feCONOMlE POLITIQUE HE MONTESQUIEU 397 

goiil qui sonl les qualit€S origiuaies de Vokaire. I'li phiJoso- 
phe disliugue du dernier siecle, 31. de Tracy, a consacre 
aiissi a rexameii et a la rnljqiu* dr VEsprit des his uu 
ouvrage solide et iostriictif qui red rosso egalemeiU aveo 
bonheur quelques-uiies des erreurs de iMoQiesf|uieu. Mais im 
commentaire de lEsprit den his devrail-il eli-^ une perpe- 
luelle t-riliqiie de V Esprit ties hia [1)1 Jc voudrais que 
qiiiiqu'im lit voir aver detail la lieaute du livre de Moiiles- 
quiru, la vasie elendut^ de I'obscurile du sujel ehoisi par lul 
el la foret' avec laquelU* il s en est rt'iidu mailre, les diriicylles 
de la nialiere ri |r succes de reniri'|irise, Je sais que 
Monteiiqiiieu a trop aime i'espril, que Fordre de son ouvrage 
nesi pas parfail, i]uHl a cite des autoriles doiUeuses, avauee 
des fail^ eoulro verses ou meuie laux» qu<? quel([ues-uus dc 
M^& prineipes soiit elroils, qm* si\ erilique iiVsl point assez 
fcrme eonlre quelques abus ; niais jt* sais qiK* ie sujel elait 

(1) Par exemple nous avons d<^ia dit quo Tracy commence, d^s Ic 
prcmU^r livi^e, par une chicane de mots sur la d(^flnitlon du mot hi» 
U*^ luia nc sont pas, comme ie dit Muiitcs<juieu, les rapportu necea- 
^^lircs qui dc'tivcnt de )a imtyre, dii la naluio des chores, une lai 
H'csi pas uu rapport^ ct un rapptirt nest pas une lui. Dans Ie livre 11, 
~^ U divisiun des gouvornemcnis do Monlesquieu : rdpublique mo- 
narcbiOt despotisrnc, il en sulwlitue uno tout abi§traite ct diffidleA 
»uivre dans la prattque : 1' Ics gouvcfnements fondes sur los droits 
gdneraux <les homnics ; 2* ceux qui ae prclcndcnt foudes sur des 
droit^t particuliera. 11 ^carte dans lo Uvje III les U'oi^ prineipes admis 
par Montc!*quieu : la voriu, Phonneur et 3a crainte ; et il en sulistitue 
un seal d'uu caractero tout abistrait: la raiaon. Do Ji ces regies 
ab«traik!s; los go u v erne men t?^ fondej* sur la raii*on peuvent ^euls 
dev«?lo(kp«*f I'in^tructiou publique. — Le^ gouvernements fondeH sur 
]:i n'oni i{\ik laits^er agtr la nature, etc. On approu?era 

il ce priucipc trop peu connu jui^qu'alors des |)ublii*istcs : 

r«Ti, t flu luxe e>»t d'employor Ie travail *rune manierc ioutiJe el nui- 
»tK)r. — Le I'bapitro Ie plus important du livre do Tracy e«it c(»lui 
<v ' ' ^^at Ics opinions de Monteatpjieu aur la monarchio con* 
Ie, ct ftubHtitue :t>es idees p^opre>^ qui sent h peu preti 
it^ii'^ •{Ml avaicni ete tealini-e?^ dati.^ la constitution de Tau HI ; 
mais dans une note supplementairo publiee sous la U<.Htauration« 
il parait de^ivouer ces idecs. On pcut dire encoi>* f^ue la erilTque 
des id*^eii eeunomiques do MontcMiuieu est g6neralemcat judirjouse. 
En resume, I'ouvrage de Tracy Taft pen^^^r. II chI ^urtout \vi*H im- 
purtaat eomme i>tant !e rL'sum<S des idees politique^ de T^cole id^o- 
lu^ique. Niju^ t\i rdparleruu)< daii» la cuULiusion. 



398 LES TEMPS MODERlfES 

immense et Tun des plus g^nds que Ton pAt tenter. Que Ton 
imagine tous les systemes de legislation qui sont panni lei 
bommeSy ces lots, ces coutumes, ces institutions qui feg^ent 
la vie politique, publique, domestique des citoyens, ces 
us«iges qui sont cnti*e les nations, les matieres de toutes 
sortes qui tombent sous les reglements, le chaos enfin ; Toila 
ce que Montesquieu a ose cntreprendre de debrooiller^ de 
mettre en ordre, de ramener a quelques principes. Jusque-lik^ 
les jurisconsultes, m^me philosoplies , prenaient pour objet 
d'etude les lois romaines ; iis en interpretaient les articles^ ilft 
en montraient le lien Ic^ique et les consequences ; et Tespril 
Ic plus penetrant etait celui qui, expliquant les articles le& 
uus par les autrcs, dem^lait le mieux la signification des 
termes. Mais commenter une loi, ce n'est point en donner 
la raison. Cetie raison est en dehors de la loi m^me, soic 
dans les principes du gouvemement, soit dans le caraciere 
et le temperament du peuple, dans sa religion, dans mille 
causes enfin quil fallait decouvrir et ramener a un petit 
nombre. Ge qui augmente la difliculte, c'est que souventle 
principc d'une loi n'esl lui-nieme que la consequence d'uu 
autre principc, c'esl que ces principes out des rapports entre 
eux et se modifient les uns les aulres : ainsi la religion est un 
principc et Ic gouvcrnenicnt en est un aulre, et ils peuveni 
clre aUcrnalivcmeul la cause ou la consequence Tun de Tautrc. 
Le luxe a de influence sm* hvs lois, ct la population aussi ; 
mais le luxe ct la population en onl Tun sur I'aulre. 11* fallait 
done a la fois cxamin(»r ces rapports isoI('»nienl et les consi- 
dercr ensemble. Que si Ton se fail une idee juste de toute 
cetle coni[)licalion, pcul-etrc sera-t-on nioins frappede ce qui 
mancjuc au livnj de Monlesquit*u ; pcul-clre adniirera-t-on 
davantag(» la belle luniieie quil a jc^lcc sur un sujet si confus, 
etlon nc s elonnera point de cello iicrc jmrolc di; sa preface: 
€ Quandj'ai dccouvc^rl ni(\s piincipcvs, loiil c(» qui* je cherchais 
esl venu a moi. » En pailant ainsi, il se faisail sans doute 
illusion ; et Ton pcml Irouvcr que s(^s principles sont loin 



I&COLE DE MOTITESQriEr 399 

d avoir la porlee ct I eU*»due qu'il leur pvHc ; lui-iBomo It*;* 
oublie souvcnt. 11 n eu est pas mourn le pn^itiicr qui ait 
uppliqut' lespril jw-ientifiqiie, I Esprit model iir :m\ fuils p^jli- 
Itqties H sociaux. II i*si au moins le Dcscartt'Sj sil nest pas 
le NewtOQ de la poliiic[Ut\ 

S 3. -- ficolc de Moutesquieu. 

Nous appolons, avec plus ou nioifi^ dVxacliludc, ecole de 
loiilrKquiru rt.'iisemblt^ dt'S tVrivahis qui (nit suivi sa vuk; 
fis I'aiialyse el 1 adtiili-ation de la coiislilulioii afigluise. A !a 
reriie, celle a^ole n'a giiere exisle, a proprenienl i>arler, q«e 
dans noU«! siecle, ou a b fin du sin-le dernier. C\*U Mmiiiier, 
Kwker, M'"" de Stael, itoyerCoIlard, M. Guizol, el en jjeiieral 
eeux qiie Ton a appeles t les doelrinaires » qui out souteini 
t^fKletnatiqiienicnl el tlojn^naliqrirtiunt la doctrine d<* Monies- 
({liiett ; eelle (role esl done jiusterieure a la lioiile elironolo- 
ftiffiie que nous nous soounes ini[M3see(l), Dans le wursiecle, 
nou« nc trouvons guere que des analyses sp^Viales de !a coii- 
j^tilutioa d'Angleterro, aceonipiignees d'adnui-ation, niais sans 
llif^n<^ de spfrulalioii. T/ost en erla ffU** ees divt*rs coniinon' 
Uiteurs peuveul elre ap|»eles les disriplen de Monlesqnii'U* 
C*«^t lot, en i'flel, qui &«*inhle, U* pn'iuier **n Europe, avoir (!«'•- 
convert ronginalite de la eouslitnlion d' Vngleirrre, et cda 
Don seulemenl en Kranee, niais en Anj^lelern* nieine. Les 
Afiglais pratiquaient leur eonstilulion pn'SMpie sans y penser et 
Sins en donner la theorie. Nous savons quau xviii" siieele il 
f!*y eul i'n Anjfli'lrrr4" que des journalistes el des polemiHtes, 
mais non pa?* d**s juddieistes,CVsl un juiiseoiisulle, IU:ikslotM% 
{|ltt, M premier en An^leterrc a lu suite de Monlestpiien, a 
etposiie ;i hoii lour J^yslenialiqinvrniTil la rlnH^rie de la rtni si itu- 
lloQ de fton pays. Ou peul d*mv dive qne e'esl Mori lest) uieu 
qai a nnele aux Anglais la grandeur tic leur eonstilutiou, qui 



Hi Voir mArii denier cliapiirti : Caoclasiuo« 



400 LES TEMPS MODERNES 

leur a appris h en ^trc fiers, qui leur a inspire un amour 
filial presque supcrstitieux : superstition admirable, sans 
laquellc les gouvernements ne pcuvent durer. 

Blakstone. — C'est a titre seulcmcnt de eommentateur dc 
la constitution anglaise et de eommentateur inspire par Mon- 
tesciuieu que Blakstone peut avoir place dans ces etudes. 
Aucun ecrivain, en eflet, n'a moins de droits au titre de philo* 
sophe politique : aucun n'a moins d'idees originates sur la 
philosophic de r£tat : c'est un jurisconsulte consomme, c'est 
le publiciste du fait et de la loi. II ne donne rien h la theorie. 
Voici son analyse de la constitution d'Angleterre, oil Ton 
reconnaitra sans peine, en plus d'un endroit, les expressions 
m^mes de Montesquieu : 

c Dans tons les gouvernements tyranniques, la puissance 
de faire des lois et de les fairc executer reside dans le mc^me 
homme, ou bien dans le m^me corps. Toutes les fois que 
ces deux puissances sont reunies ensemble , il n'y a 
pas de liberte publique. Dans un pareil gouvemement, le 
magistrat fait des lois tyraimiques et les execute tyranni- 
quonient, puisqull est a la fois logislateur el dispensateur ot 
qu'il a pour Tun el pour Taulre tout le pouvoir qu'il veut 
avoir. Mais dans un fital oii le pouvoir legislatif est separe 
du pouvoir exec^ulif, la puissance legislaliv(i ne confie pas a 
la puissance executricc un pouvoir ([ui pourrail tendre a la 
subversion de sa propre independamu* n de la liberte du 
ciloyen. Pour niainlenir la balanc^e de la constitution, il est 
Ires necessaire que la puissance execulrice soil une bran- 
che, niais non la lolalite de la legislalive. Aussi la consli- 
Uilion ra-l-elle inveslie de ceU(» parlie de la legislalion qui 
consisle dans le pouvoir de rejeler philot que dans celui 
de determiner... Cesl en quoi consisle la veritable excellence 
du gouvernenienl anglais, que les pailics ([ui \v coniposent 
se liennenl niulm^UcMuenl en eclicc dans la legislation. Le 
p(»uple est un frein j)0ur la noblesse*, el la noblesse pour le 
peuple, par le privilege niutuel que liin a de r(»jet(»r ee que 



PALEY 401 

rauirc^ propost^; tandis que leroi, en tonanl en ecliec les 
A^ux parties, defend la puissance execulrice conlre toute 
espcce d'ustirpmion... Do iiK^me qu'en meeuniqiir touic 
machine imie \niv Umiis ditFt^rents ressorls d'e^^ale rairt', mais 
ilaiis irois dirrciiotis diderriites, a un mouveinent eonijiose ot 
une manhe conimunt* vers ces directions ; de nnVme k'S irois 
branches de la legishition, quoique aj-Ilri's par des passions 
r«>riinLires» se ri'unisseiU pour Jbrnier le bonhcur el assurer ia 
liberie de I'filat*., La distinction des rangs et des digniles est 
necessai re dans lout fiiat bicn gouvcnn'-.*. Mais un corps de 
noblesse est encore plus lUH'esstiirc dans une constitution 
recenie, afui de soulenir les droits de la couronnc ou du 
|)enple»*. Des litres de noblesse elant si necessaiiTS dans un 
fitat, il s'ensuit que ceux qui Ins possedent doivenl former 
une brand If de la legishuiori indcfje nil ante. Sits elaieul 
t*onfondus aven le corps du peuple^ leurs pnvilt*ges seraient 
bientut emporles par le torrent popnlaire. Dans un Etat aussi 
considerable que U* ntVin% ou a Ires sageinent ordonne quil 
agimit par ses represenlaots. Mais on exige des electeurs 
certuines i|ualites, relativenient aux biens, afin d'exclurc ceux 
|U*' la l»usscss(* de U^uv «Hai fait soupconner de n tHre pas 

ins le cas d*avoir une voloute a eux, > 

Ges citaliuns on Wm aura reeonnu a chaque ligiie Timuge 
effiuM*!*, niais fidele, des pensees si vives et si ncltcs de 
Montesquieu, n<jus prouve rinfluence que ee grand esprit a 
exercee sur la jurisprudonr*' auglaise* A la tin du siecle, 
Montesquieu , nous le voyons , etait enseigne a Oxford , 
dans cetie uiiivirsite ou se sont formes les plus grands 
hommes politiques de TAngleterre. Ainsi hi philosophic 
francai^e du xvni" siecle, qui a contribue arenvei*ser ranlique 
et chanceliHili* r-fnistilution de noln? pays, pent se vanler 
d'avoir alVerjui it iiiraciu*' la consiiiution an^daise. 

l*jiL£V. — Paruii les ecrivains cpii se sont appliques in de- 
velopper la tlu^'urie de Montesquieu sur la division despou- 
voir*, nous eilerons ertcor** Paley, qui, dans ses Prtncipes de 
Jaxet, — Seiciice pulitii(ue* U. — ti<* 



402 LES TEMPS MODER^ES 

la philosophie morale et politique (1), donne ane analyse de 
la constitution anglaise, en insistant particulierement sur ce 
quil appelle c la balance de la constitution > ; c*cst-&-dire 
les precautions qui ont ele prises pour preserver les dlffe- 
rents pouvoirs de leurs empi^tements reciproques. II distingue 
deux choses : la balance des pouvoirs et la balance des inti'^ 
rits. Par t balance des pouvoirs >, j'entends, dit-il, qtt'il n'y 
a pas de pouvoir possedd par une partie de la legislature 
dont Texces ou Tabus ne puisse £tre refrene par quelque 
pouvoir antagoniste residant dans ime autre partie. Par 
exemple, le pouvoir de faire des lois qui appartient aux deux 
Chambres du parlement est tenu en echec par le veto de la 
couronne; de telle sorte que, si des lois subversives du pou- 
voir royal obtenaient le consentement du parlement, le prince, 
en interposant sa prerogative, peut sauver les droits neces- 
saires de son autoritd. D'un autre cote, Tapplication arbitraire de 
cette native royale est contenuepar le privilege que possede le 
parlement de refuser les subsides qu'exige Tadministration du 
roi. La maxime constitutionnelle < que le roi ne peut mal faire > 
est limitec par cctte autre maxime non moins conslilulionnclle 
que les ordres illegaux du roi nc justifient point ccux qui 
pretent Icur concoiirs a leur execution.,. Le pouvoir du roi 
de declarer la guerre est limile par le pouvoir de la Chambre 
des communes d'accorder ou de refuser Ics subsides sans 
lesquels la guerre nc peut (Hre faite. Telles sont les princi- 
pales garanties, selon Paley, qui assurent la balance des 
pouvoirs. 

Voyons maintenant ce qu'il appelle balance des inter^ts. On 
entcnd par la, dil-il, que les inter^ls respeclifs des trois parties 
de rfitat (le roi, la Chambre des lords, la Chambre des 
communes) sont tellemcnt disposes et ajusles que si Tune des 
trois tcnle un empielcment, c'est Tinteret des deux autres de 
s'unir pour y resisler. Si le roi entreprcnait d'elendre son 

(1) Londrcs 1785, liv. VI, c. vn. 



IVELOI.ME 40S 

auloriu* on liniiianl \v pouvotr en Ics privileges de la Oianibrc 
dc*s communes, la Chsimbre des lyj'ds verrait sa propre dignile 
niise en danger par toule avanee fpii meiirail ie pouvoir de hi 
cour<3fine anHlesisns de reUn* dit parleinenL LVlidilissement dii 
pouvoir arbilraire n'esl pas moins reduulal*!e a la j*randenrde 
raristocralie que falal a la lilnTl/' de la n'^puhlique. Car il 
reduirait !a ntdjlesse, a la plare de la siuialion l^'redilaire 
qu'elle possede duns lo eoaseil national, a n'elre [dus qn'nne 
portion de la vaine parade dune <*oiir despoiique; d'autre 
part, St la Chamhre des comnuiTies voulait sortir des bornes 
h%nlime<% ef empieter siir h prero^ralive de la eonroiine, la 
chambn* des lords s alarnierait aiissilut de ehaqiie nonvelle 
extenjiion dii pouvoir popidaire, flans toule rontestation oh le 
mi |>enl eln* engag*'* aver le eorps represeiitaUf, il Irouve 
toi^oui*s xm Slur appui dans le pouvoir eolleelil'de la noldessc. 
Enfin, fii les nobles e^sayaii*nl de faire revivre la su|jerioriU? 
liont leurs annMres jouissiuent sous le regime feodaU le roi el 
le pouple <%o sonvieTidraient bien vile rombien I*nn a ele insulle 
et I autre opprinn' par i^iie barbare lyrannie. lis oublieraient 
la naturelle oppositiuu de loin's vues el de leurs inc!inalions» 
lorsrprilH se viTraienl menaees (varle relour d'une doniinalion 
qui leur eUiil a lous tleux odieiise el inlolerabli*. 

Dblolkr. — Ces vues <le Paley, si prer ises el si luniinetises 
(quelque opinion i|u*on ait sur le Tondde la question), i^levenl 
«'iTlainern<'ni des prineif^es de Montesquieu el n>n soul que 
le developperueui. V plus Ibrle raison eonsidererai-iui eomnie 
m nittaehant a Tt^cole de Montesquieu le savant ouvrage du 
Gmevois iJebdnie sur !a Con*^lUufinn tie lAtujU'trrte (t). 
Cei ouvrage n est autre ehose que le developpemenl appro- 
fondi du ehapiti*e de Mtmleseptieu mir la r<uisiitution auglaisM^, 
Montescfijieii n*avait saisi que les grandes lignes> cc qui sulti- 
iail a son sujet, lei Deloline entre dans le |dns grand deliiil ; 

n pn*nd I un apres I autre lous ies rouages du gouvemo 



P) Gcnivc, xm. 



404 LES TEMPS HODERNES 

mcnt pour en t?xpliquer le mecanismc et le jcu. 11 met surtout 
en lumiere comme Paley, mais d'lme manicre bien plus appro- 
fondic, le principe de lequilibre ; il est inutile d'y insister, 
car, ne pouvant entrer dans le menu detail, nous ne pourrions 
que repeter les m^mes generalites. Ce qui est particulierement 
interessant dans Delolnie, c'est la comparaison qu*il etablit 
entre la France et TAngleterre. II explique tres bien conunent 
la situation a ete differente dans les deux pays, et a amene 
dans I'un Tetablissement d'un gouvernement libre qui a 
manque a Tautre : t En France, dit-il, au moyen age, Tautoritc 
royale etait presque nulle ; mais la liberte generate n'en fut 
pas plus grande. Les seigneurs etaient tout et la nation 
elle-mcme etait comptee pour rien... Au contraire, en Angle- 
terre, ce fut Timmense pouvoir du roi qui la rendit libre, 
parce que ce fut cctte immensite mC^me qui y fit naitre Tesprit 
d'union et de resistance raisonnee (I). En outre, I'Angleterre 
ne fut pas comme la France divisee en plusieurs souverainetes 
diflerentes ; elle ne formait qu'un tout... Les deux extremites 
du royaume se donnaienlla main pour imposer desbomesa un 
pouvoir injuslc. » Ainsi, suivant Delolmo, et cotte vuc est tres 
profonde, ce fut la force nirinc^ du pouvoir royal, resullat d(^ 
la ('onqurt(», (jui unit contre lui raristocralic et le peuple, et 
fit des nobles les chefs ot les defensenrs de la liberie. En 
France, au contraire, la royaule etimt faibh*, les vrais lyrans 
etxiient les seigneurs feodaux ; et c'elait la royaute qui defen- 
dail le peuple. « Dans leur siniplicite, les peuples ne voyaient 
de reniede que relablissement general des rois, c'est-a-dire 
que le regne de la volonte dun seul ; (^t ils ne soupii*aient 
que pour le temps qui, en satisfaisant leur haine, adoucirait 
leurs soufTrances et reduirait au nieme niveau les oppresseurs 
el les opprimes. » T(»lles sont les pi*emieres vues emises sur 
un grand sujet , sur le(niel onl d(*pnis medile et travaille tant 
de grands publicistes. 

(1) Liv. I. c. I. 



r>ELOLME 



405 



Le liviv de Dt*l<jlnie est Ic rlrniirr nuvi-age imporlain public 
en France* dans \v& vues clt^ Monu*s(^uitni, avanl la revolu- 
lion (I)* On aiiruit rru t|iril tlut delorininer en France unfi 
(JiHposttion a af|T^atiis€r sur le nirnic \ihm que VMi^k^lvviv. 
tin goiivrni4*ineiii lii>^^ .Mais dc|Hiis Mi)iilt'S(]uii'u, It* sculi- 
mcnl public s'clail bien niodific suj" k- gaiivfrrH'mi'nl anglais, 
Drnx faitsronsiiici'iibles avaietil beaiiroiqi alh'nuc radiiiiralinn 
(juc dans nil pri'mitT moinenl on aviut upi^mviH' poui' w ^ou- 
vemcmrat. irune part radministraUon dt* Wali)ol<? (tail a la 
vvrilt* coiilemporain dt^ MrjiUrsijnirii, mais doiit il n'avait pas 
U*nu roniplv) avail n'^finmlu V'ulvv tpii' le goiivfrnemrnt an- 
^\'Ms vlMi nil goiivenieinrnL v^'ual <pi] P*ndail a ivioiinier a la 
monarrhie ab^)lue r2}. En setnmd lien, h [jerle dt\s eulonies 
am<Virairies avait fail rnnri* a une ili'i-adi-iice de rAnglelerre, 
el il tw seinblait pas qu il liit bien a propos d iniiter un peuple 
qui paraissaii suspeet de corraption et de lyrannie* line nou* 
velle eloile se levail, relle de la liberie repnblicaiiie , tpii 
devair faire p:11ir eelle de la monarrhie i>ond<'re4\ Le livre de 
UelMlme n eut done ancune inllyriin' siir k'S evi^ieineiUs. 11 
n'en en pas moins inieressanl eomme IVuide la |>lus |>rofiinde 
<pi1t y ail eiie an wnf sieele sur \v nieranisnie dn gouverne- 
meni coaslilutionncl (3). 

(l) Ld8 ouvragen de Malouet : Comid&atuniK ttttr te gouvtrnement qui 
puritnt ^ la France. (1780]; do Necker: Iht pouvoir ei^cutif (ITUl); dc 
!•• dc Star! : ConMl^tations mr la lU 10 tut ion franca i^e (1»IS) so at 
Oil conk^mporAiOH de la Revolution, ou posl^ricurs. 

P) Voyez plus loin dos idees analogues, nan seulcment chcx Jea 
encyclopaedist CH, rnais rnc'ine en An^rlcterre dans Hume ct Ferguson. 

(3/ I*uur nc iKgligc-T aucun des element* donl sc compo*io la plu- 
lusophi'.' iKjlitiquc de MoriU'scpiieu, nou» dcvons ajou terpen tt^rmiuniil 
ci^ ciiH\nite, uiic observzitioii qui cut t^tt^ mieux A f^a. place ptu^ haut : 
c*e^i que, par ^a theorie deu ctimatt^ ttioorie Ires iiuperlTcicilc. et qui 
n*A p»H iians wm livie 1 itrifxirl^inco quo I'on a cr"u» il nVn doit pti* 
f considere cornrne un dot aiic't>treH de nos »io<Mologis(e,*i 

r Cocnte cL SpciK-or), qui Ci^saierit do mttaeher la poNttquo 

a I atHunte naturelle. 



CHAPITRE VI 



TOLTAIRE. — J.-J. ROUSSEAU. 

Voltaire. Sa morale. Ses vues sur les reformes sooiales. Ses idees 
politiqaes. — J.-J. Rousseaa : Son genie. Sa doctrine moraie. — 
Sa politique. — Discours $ur rint^nnlitr de$ coH'iitions. Analyse de cet 
ooTrage. — Conirai social. Son objet. — Refutation de Hobbes et de 
Grotios. — Tbeorie du contnt. — Discussion de cette theorie. — 
Tbeorie de la propriete. — Tbeorie de la Tolonte generate. — Theorie 
de la loi. — Tbeorie du gouvemement. — Division des gouverne- 
ments. — Du meilleur gouTernement. •— Du principe de la represen- 
tation. — De la religion civile. — Appreciation de la politique de 
Rousseau. — Son influence sur la Revolution fran^aise. — Petits Merits 
poUtiques. — Comparaison de Montesquieu et de J.-J. Rousseau. 

On vit au xviii® sircle un spectacle tout nouveau. La philoso- 
phic, qui jusquc-la n'elait gucre sortie de lecole ou de la 
science pure, comnienra a semeler des affaires du monde. Elle 
regna, ou (;lle coninienca a reg^er. Elle gouverna lopinion; 
eUe transforma la sociele; ce fut plus quun parti, ce fut une 
puissance. Mais on ne li-aile avec Topinion quen empruntaul 
son langage ; on negouverne le public quen le prenanl par son 
faible et en s'accommodanl a sa portee; ccsl ce que fit Voltauv 
avec un esprit superieur. 11 sesi servi de la philosophic 
comme dune arme; il la rendue redoulable; il a mdme 
abuse de c(»lle puissance nouvelle : mais il fan I reconnattre 
aussi qu'il sen est souvent servi pour le bien de la sociele. 
I/CS hommes n ont pas encore oublie ce qu'ils lui doivent; el 
quelque effort qu'on ail fail pour rendn* son nom odieux, il 
semble qu'on n'ait travaille qu a le rendre de plus en plus 
populair(^ 



VOLTAIRE 407 

Voltaire. -^ Au reste, ce n*esl pas dans la morale propre* 
ment diki qiill fuiit clierchcr Ja grandeur de Yollaire. Sa 
morale est syperficiVlle^ iiioiidaine, red uile an juste iiecessaire, 
Diiiiomir des exces, miiis eloigntk' drs hauteurs du niyslieisme 
el du stoicisiiie, vi'aie image enfin de la morale populaire, de 
la morale dr umi le monde. J^lonsieur Toul-le-moude, eomme 
disait Luilier [Kerr Omnes)^ a duns Voltaire un representant 
admiiiibk\ 11 a ele Techo des reelaniaiiona du eonimuii des 
bommes coiilre les sublimites irritames ou incomprehonsibles 
de TaJicetisme. Ce fui la, je veux bieu, uue rt^aeliou utile; je 
s:iis que le moiide ue \a pas de soi» il a besuiii de s'inieresser 
un peu a ses atraires pour les bien eonduire. Lamoiiile exialiee 
ne conviriit quit cjuelqiH^s ames rares, profondes el etraites, 
NeannKjiusii u'est poiul jusle de trailer une telle morale avec 
moxiuerie et dedain; ee fut Irop souvenl le tort de Vollairo, 
el, eoiume un esprit ("vminenl est toujour^ plus mesure que la 
foule, on a ete encore plus loin que hii, vi I on a proserit, sous 
prelBXte de mjstieisnie, de fanali.sme et d'enthousiasme, tout 
ce qui depasse Thonnetete mediocre. Cest ce qui nous expli* 
queru tout a I'lieure le role original etimpoitanideJ.-J. Ilous- 
seau(t). 

Si Voltaire est gage et sense, mais un pen eleve dans ses vues 
»ur rhomme el dans la vie, et dans les conseils faeiles de sa 
monde pour I'individo, on ue dtiit pas hesiter a dire qu1l esl 
gram) duns la mnrtde publiijue, loi^sqn'il invile les linmmes h 
avoir plus d'egards punv la naiure luunaine, a en mieux res- 
peeler la dignile et les droits. On a reproclie au xvni^ si^cle 



(1) Sur YolUire el Rousseau, voir les ^riU tuivants : ErDe*il 
.Bor84>i, la Phftonophfr de VpUaire. — tjudfi sur h x\iu* sihle, — 
EJI. Gerard, ia Phiionopkle de Voltaire d*aprh hi critique aHemnnde 
MH^f*H0 pktto9 ♦ iii| 4111, p, 567. — Samt-Marc Giiardin, JeaH-Ja(que$ 
[Bouisrati^ *a ne et tet ourraQet, 1875. — Cam, ia Fin dun tiMe^ tome I, 

c* Ht et tv, -^ Dc-'^noireslerre**, Yalta ire et Jean Jftrqitet^fiouixeait, — 

Jfan^JucqucM Houiiseau jttg/ par let (Jdnevuit U'aujvurUhuit m-H, 2^jh pa- 
iges; Gcn<*ve efc Paris, Saiidox, — J.*J. Housseatt't tieltuiontphilaiophie, 

ntiter Henfttiung Imher nkkt reri^tfenttichUr Quellen, von Cb, Bor- 

gcaud; Luipxig, 1883, 



408 LES TEMPS ]IODER!«ES 

d'avoir parle aux hommes de leurs droits plus que de leurs 
devoirs; Taccusation peut £tre juste; mais il faut reconnaltre 
que, pendant des si^cles, on n'avait parl6 que de leurs devoirs 
en oubliant leurs droits. Je sais que Tun ne va pas sans Tautre, 
et qu'une society oil il n*y a plus de devoir a bien vite m^connu 
le droit. Mais il font avouer aussi que la vertu est difficile dans 
une &me humilide ; que Tabime qui separe les grands des petits 
ne doit pas £tre trop profond, sans quoi la protection devient 
oppression, et Tob^issance servitude. Peut-^tre josqn'au 
xvm^si^le, avait-on trop permis au souverain envers le sujet, 
aux grands envers les petits, aux forts envers les faibles; et 
Ton n'avait pas assez considere que Thonune est une crteture 
trop excellente, malgr^ ses infirmites. pour la livrer sans re- 
serve k la toute-puissance d*une autorit^ humaine. De 1^ bean- 
coup d*iiyu8tices, de barbarieset d'abus. La legislation, form^ 
des debris du droit romain et du droit fiodal, ne s'etait pas ac- 
conunod^ au changement des moeurs et des temps. L'homme, 
chose sacree pour Vhommey conune disait Senique, n'^tait pas 
traits avec le respect qui convient a une creature libre, et la 
douceur qui convient a une creature faiblc. EnGn la soci^te la 
plus polie qu'on out encore vue, et la plus eclairee, manquait 
d'humanite et souvent m^me de justice. Dc tous les ecrivains de 
son temps, Voltaire est cclui qui se voua avec le plus d'ardeur et 
travailla avec le plus de suite a la noble lAche de corriger les 
pr^juges et les abus. 

Peut-on croire aujourd'hui qu'il n*y a pas un siecle on 
soumettait encore a la torture les accuses pour en obtenir 
Taveu d'un crime presume? Une barbaric si injuste et si derai- 
sonnable n*a cede qu'aux efforts de la philosophic du xvm* 
siecle, dont on releve assez souvent les erreurs et les excfes 
pour qu'il soit permis d'en rappeler et d'en honorer les 
services. Montesquieu, nous I'avons vu, Bcccaria (I), Voltaire 
enfin, le plus infatigable avocat de I'humanit^, firent voir la 

(1) Voir plus loin, ch. viii. 



VOLTAIRE 409 , 

vaniU' ties raisons donl on nuiorij^jl la lortiiro, vl niireni ii mi 
son inutitite et son airoi!ite(l). t La loi ne les a pokil condanin^s, 
cMi Vollaire, *H on Umv infli^^p, <lans lliir^^riiuule oii on *?sf dp 
k*ur crime, lui siipjilic*' bfauroiip affrenx qur la moil qiron 
leur donne, quand on I'st certain qii'ils la nn'rilrnL Unoi! 
j'ignori* oncorc si tii cs coupalilc, H il I'midra que jc lo lour- 
ine^te pour inVclairfT; ct si tu cs innocent, jen'expiei^i point 
fnvcrs loi ces inille uiorts tpie je t'ni fait sonlli ii% an liru d'nne 
cjue jc le prcparais! » La lorinrc etait alors Labns Ic phis 
eriant de la legislation erijninellc; mais tl y en avait d'antres 
encort% par exeniple, la disproportion de.s pcinc^s et de.s 
crimes. ■ Tout prouve ceite gnindc verit<'% dii Voltaire apres 
Montesquieu, qu'une loi ri^ourensi^ produil qnelquefois les 
crimes..,, 11 ne fimf |*as qri'il y ait rien d arbitraire dans Udee 
qa*on sc* forme des g:rands crimes. Tout ce (jui est ouli'e dans 
1 lot lend a la dc8tru<'tiim des litis. * Ce n't^st pus seulcmeni 
radoueissenHTit des iH'ines, mais 1*hu^ jnsle i^radalion que 
rf»cbme Vequite. Est-il juste (pie I'ubandon d un enfant soit 
puni ile la meme peine que sa morl, et le vol que Tassasinatt 
(juant a la peim* de mort, il lanl en rendre I a|>plication Ic 
moins frequcnfc pr*ssildc, sinon, comme Ic veut Beccaria, la 
jmp|>nmer nbsolumcnt. * On a dit, il v a lonjftcuqis, qifun 
bomme pcndu n't^st bon a ricn. LVqjce de la justice est dans 
nos mains, mats nous tlcvons j>lns souvcnl ri'inouss**r que la 
rendr** imnchante. > Vollain* ri'chuue aussi eonire la conlisea- 
lion^ contre les vices de la (nocctlure criniiiiclle : t L'ordon- 
namt* eriminelle, ditil, semble u avoir ete diri^re qifa la peine 
den accuses; » contre les accusations de sorecIlcri<\ eonire 
les fxnnes oxcessives eucfmrucs par les siuTileges. i U a 
ofTensi* Hieu; oni, sans dontf% et tres graven»enL Tscz-en a^cc 
lilt comme Dicu uicme. S'il fait pi'^nitcnce. Ib^en hii par- 
don ne. luqM»si*^-tui unc pi'^nilcncc [Vtrte el parrtnmic/lui. > 



(I) CommenUUtf uttr Ir livrt- dex tUlUs et d<t petnrx, — \ inr au»*i : 
i*rU dr ia Jtmice ft de Vhummit^^ Gauiie da Bcme, u* XIV, 15 U^ 
vrici' 1777. 



410 LES TEMPS MOPERSES 

De toutes les reformer socialea, eelle a laquelle Voltaire %*bsi 
attachi^ avec le plus d energie, H h laquellOj on pcul le dire, 
il a donne son ouMir, est celle de la tolerance religieuse (1) ; 
U la defend avec auumt de nioderaifou qm de verve et de 
passion. I 11 faut disiiuguer, m me semble, dans une beresie 
entre ropinion el la faction. A'oulez-voQs emp^cher qu'uoe 
secte ne bouleverse un £tat, nsez de tolerance.., 11 n'y a pas 
d'anlre pari! a prendre en politique que de faiie mourir aana 
pitie les chefs et lea adherents, hoinmes, femmesj enf^mta, 
sans en excepter un seul, on de les tolerer, quand la secie est 
nombreuse. Le premier parti est d'un monsire, le second dun 
sage. La religion est de Dieo a Ttiomme. La loi civile esl 
de vous a vos pcuples (2). i Ces paroles ne snnt pas de I'liomme 
de parli irrite et violent, de Tennenii de la religion, de Tap^tre 
de rincredulite ; mais dn vrai pbilosophe, dn sage, de Tami 
de lliumanilc. Je ne crois point que la i*aison ail d autre 
langage : la politique et la justice doivent l^tre d accord pour 
laisser la liberie aux culies qui ne menacent point TEtat, Sur 
ce terrain, on ne saurait trop dire que le r61e de Voltaire a 
^te grand, et qui! serait injuste d'oublier le bienfait de son 
influence. Que Ton jette les ycux sur la societe de notre temps, 
oil des cultes diflerents vivent en bonne intelligence, sans 
persecution reciproque, sans violence, sans autre combat que 
celui de la parole et de la plume, se partageant les avantages 
de notre society, les droits de nos codes, les fonctions publi- 
ques, et que Ton disc ce qui est preferable de la paix 
et de la concorde religieuse entre les ciloyens d'une m^me 
patrie, ou de la domination passionnee et violente d'un 
culte, ou meme de Texclusion de tons les autres. La foi elle- 
m^me n*a pas k s'en plaindre ; car on ne saurait affirmer 
quil y ait moins de foi chretienne aujourdhui qu*au xvm® 
si^cle. Ce sera la gloire de notre si6cle d'avoir le premier, au 

(1) Voir sur tout son TraitS de la tolerance a r occasion de la morl de 
Jean Cala$, 1763. 

(2) Commenlaire sur Beccaria. 



VOLTAIRR 411 

moins en France, reconoii I egalile rdigieuse el la liberie des 
fitoyens dans tout re qui esl du ressorl de la eonseience, 
Celte brlle fontimHe de la i>liilost»(diir est diit> surloul aiix 
efforts geriereux et perseveraiits do Voltaire, qtd a entraine 
dans celte croisade nouve!le to«l ee qu1l y eui de son temi>s 
despiits eminenls et dames elevees (1). 

En t^ylitiqiie propremeni tlite, les id6es de Vollaire no sont 
til ires origiiudt^s ni uvs arretees. On h'onve de Ires bonnes 
id^es de detail dans le Commeniaire sur t Esprit des his, 
Engen<'i'*iL Voliaire rxfclle duns la t'riliqiii% el il afftMiionne 
la forme du eonniieniaire ; tdle lui permel <*es pcnst'^es deta- 
chees, ces saillies, ces trails dc lunnere qui jaillisseut et 
passenl, el qui sonl le iriomphe de ce nierveillciix csppiU 
Aussi, a-l il eommenie Coracille, Pascal, Itercarhi, el enfin 
\ fCnprit i(cs his. II rant avoner qu 11 a l>iru suisi Irs ixrinls 
talbleii de ee dernier ouvrii^i^; mais dans celte critic|ue% il uuil 
a un Ihhj sense\celienl nnc ceilaine iaiblcssf de vues. 11 Iraile 
dedai^nieuseineuL le preuner chupilre de V Esprit des his, 
• C*e!it renouveler, dii-il, la qnerelle des r^aux el des nomi- 
naux, » Gela jjeui iHre ; luais cela pruuve que eelie querelle 
n Vtail piK frivole. Car e*^l il de si pen iriniportaucn* de savofr 
81 la juslire exisle uen'«is;urenient pour ll^s lioinun'sel drprmd 
de Icurs rapports nalurets^ on si elle csi unc couveniii>n urhl- 
Iraire el en elie-m^me iudiffercnle f II crllicpie avt*c plus rie 
jutUesse leji «*rrpurs de memoirede Montesquieu, son goi'it des 
reelierches conjectmales, des* aneedoles eurienses, des lois 
extraordinaires v\ nial altestees : • Laissons la, lui dil-il, les 
enfants el les sauvages, u'examinons que hien raremeut les 



(I) Parmi les n^formcs j^ocialci auxquctlos VolUiro a le plus 
ec»fllribu6, il f»ul encore meiilionner rnliulition du servag*?; on e<»n- 
nikil rimpurUuio pol«frrn>|ue qu'il a SDUieuue A re sujel t?aMirc J«8 
inoine^i du Jura (1770-1*75] ♦ Vmci Jes pnm ipaux tn'ril^ qui concer- 
ncni c«*tl« pol/niiquc : Au roi eft tfon comet I pour k« $ttjet« du rai qui 
r^clam^mt la iihtrU en France* — La t*mrV tin €uri^ lur U pracH 4n$erf9 
i/ii Jura. — CoutHme de Franc hf-domtf $hf VtHeUuutji', — Sapphqtie 
de* trrfi df Sainl-Viaudf, — Fjfrtiitu d'uti mtUnoite $$tr I'enlt^rc abvtt- 
thn ik if$ ftrvHude en Ftmci^ etc. 



412 LES TEMPS MODER>'ES 

nations etrangercs qui no nous sont pas assez birn connues. 
Songeons a nous. > Encore est-il peu exact do dii*e qu'il ne 
faul pas s'occu|)or des nations etrangeres. Si Montesquieu 
eut pense comme Voltaire, il nVut pas parie dc la consti- 
tution anglaise. C'est avec raison qu'il demande a Montes- 
quieu de fl\er lalimite exacte de la monarchie et du despotisme. 
c Ce sont deux freres qui ont tant de i*essemblance, qu*on les 
prend souvenl Tun pour Tautre. Avouons que ce furent de 
tons temps deux gros chats a qui les rats essayerent de 
pendre une sonnette au cou. » Montesquieu avail eu la mal- 
heureuse pensee d'approuver ou de justifier la venalite des 
charges de judicature. II avait dit : c Cette venalite est bonne 
dans les £tats monarchiques, parce quelle fait faire comme 
un metier de famille ce qu'on ne voudrait pas entreprendre 
pour la vertu. » Voltaire reprend : c La fonction divine de 
rcndre justice, de disposer de la lorlune et dc la vie des 
hommes, un metier dc famille !... Une monarcliie, selon Mon- 
tesquieu, n'est done fondee que sur des vices !... 11 cut mieux 
valu mille fois, dit un sage jurisconsulte, vendre les trc'^sors 
de tons les ("ouvents et largonlure de toutes les eglises, que 
de vendre la justice! » Ce sont la de belh^s paroles. Peut-etre 
(dependant pourrail-on din*, en favour do Montesquieu, qu'il 
est (lifiioile de savoir si, dans (;e passap^o, il absoul veritable- 
ment la venalite des charges, ou sil ne (iiil pas lo prooos a la 
monarchie. La pensee de Montos(iui(ui (»st quelquefois voilee 
el obscure; il ne dil pas loujours vq quil vout dire ; souvenl 
il le laisse deviner. 

Voltaire a exprime dans un petit ocril iiililuh'^ [dees repu- 
blicaines (1765) quolques ponsoes dune singuliore hardiesse. 
On y lit, par oxemph* : < Un pur despotisme est le chalinienl 
de la mauvaise conduite des honinies. Si une communaute 
d'hommes est mailrisee par un soul, ou par quelques-uns, 
c'est visiblement parce quelle n'a ni le courage ni Thabilete 
de se gouverner elle-m^'me. » N'etait-ce pas inspirer au 
peuple lambilion de montrer ce courage et cette habilete ? 



VOLTAIRE 413 

II ck'^fiiiit le gouvernoment rivil • la volotile do Ions execulee 
par un seul on par pliisieurs, en voilu des lois que tous onl 
jKirlc't'H ». Va'\W ilrfiiiiliun riU viv. iidjiiist* pnr J. -J. Housseaii 
€l liendruil s;i plare a role de vvWvs dn Contrnt soriaL Voici 
le i>rinripe du goiivei*nemenl iM!*|>iililk"ain : « Tout pe>re de 
funiille doil t»tre le mailre dims sa niaison ei non dans relic 
de son voIsitl Vnv soeiete elaiit composee de pliisieurs mai- 
sons et de |iliisleiirs terrains, il est coiilradietoire quun seul 
hoiniue soli Iv mailre de ces maisons el de ces li'rraiiis^ il esl 
dans la naliire *pie cliaipie iiiaiti'e ail sa voix pour le liien de 
la jioeiele... On sail ass<*z (jue e'esl aiix eiloyeus a regler ec 
qu lis croient devoir fouriiir pour Ics depeuses de lEtat. i 
Malgre ses coniplaisiuiees |iour les piinees et les favorites, 
on voil que hi liberie paniissail a Vol la ire un bieu preeieux, 
11 l*assoeiuil a la propriele : * Liberty tind propriehjl c'est le 
cri an^'lais, tl vaiit niieux que Sainl-Georges et mon droit, 
Saiul-(>t'nys el Monljoie. C\'sl le cri de la iialure. • II aduii- 
rail ee grand gouvernement d'Augleierre, dont Monlesquieu 
avail laisse' uu si beau lableau : « II esl a eroire quune consli- 
union qui a regie les droils du roi, des nobles el du peuple, 
el dans hupielle elia^Hin irouve sa snret(% durera auianl que 
les elioses bnnt;iini*s i>euvriU dun*r* II esl anssi a rroii'e que 
lous U^s Klals qui iie seront jias fondis sur de lels priucipes 
eprouvrronl ilrs n*voltiiinns» • 

LKssai 8ur ies inantrft, de Vollaire, u'<*sl pas un livre de 
poliiique, niais une blsioire universelle* Ccpendanl, Vollairc 
y gXhse ^a el la, en passanl, selon sa nvaniere, quelques vues 
neiles el vives, dun liin'ralisnie ikdaire, quelquefois liardi, 
Cest aitisi que, jjarlanl ilu tiers elat, el anli* ipanl en ipnd- 
que sorte siir IVibbe Sieyes, il dira: « Le licrs ctal, qui com- 
pose le fowl de la nation, el rpii nr pen I avt>ir d'inleret 
partieulirr, aimail le trone. • Signalanl un prediealeur qui, 
!tous Louis Xlll, avail niontre « une lilterle htTOupie >, il 
fera remarquer • qu1l y avail alors de la burdiesse *. II dim 
encore: • L'amour de la liberie, ^\ tmturel aux liomtnes, 



414 LES TEMPS MODEflNES 

flattait alors les reforaies «ridees republicaincs (1). i 11 fera 

remarquer que « Geneve, depuis quVlIe est libre, esi peupl^ 

du double, plus industrieuse el plus commerranle (;2) t, U 

appreoierxi en ces termes la monarehie : • Gouveraomeol 

heurenK sous un roi tel que Louis XII, niais gouYeinement 

le pire de lous sous un rol faible ei mechani (3). > L egalite 

ne lui parait pas moms chei*e que la liberie: t II n'y a de 

pays J dit-jl, dig^ies desire habites par les hommes que eeux 

loutes les conditions soul egalement soumiscs aux !ois< » 

It end 1 eg^Hte dans son vraisens et dans un sens saj]^emenl 

•^l t t Oux qni disenL que Ions les bommes sonl egaux 

©nt la plus grande verite , s1ls enU*ndent que lous lea 

lionimes onl un diroil ^gal k la liberie, a la proprieie de leurs 

IS, a la proteciion des lois, lis se Uomperaienl beaucoup 

croyaienl que les homnief^ doivent Hre egaux par les 

ois, puisquHls ne le sont point par leurs talents (4). » 

t ires severe pour le gotivernement r<:^odal (5) : t 11 est 

que ce ne sont pas les hommes qui onl de leur gre clioisi 

I forme de gouverfieinent. i Enfin il r^fiite la A^rie 

ansiocratique du comte de BoulainvilUers, qui fondait le droit 

de la noblesse sur le droit de conqu^te : « Quel homme pent 

dire dans sa terre : Je descends d'un conquerant des Gaules^ 

Et, quand il sei^it sorli en droite ligne d'un de ces usurpa- 

teurs, les villes et les communes n'auraient-elles pas plus de 

droit de reprendre leur liberty que ce Franc ou Visigoth n'en 

avait eu de la ravir ? > 

En r^sum^, Voltaire n'a ^te sans soute ni un moraliste, 
ni un publiciste original. En toute science, il est disciple, 
mats c*est un disciple independant, plus puissant que ses 
maltrcs. II a le genie qui anime tout, qui eclaircit tout, qui 



(i) Essai sur les mosursy ch. clxxv. 
(E) Ibid., ch. cxxT. 
^3) Ch. cxxi. 
(4) Ch. xcvi. 
p) Ch. XCVI. 



{Ifftypagp panoul ia vorile et la fait admeUre* Son insf>ira- 
liofi , c*esl i hiimaiiiti' , moi banal aiijoiiid hui , mais qui 
exprimait alors m\ srnlim**iit siin ere , yn<^ vivo sollicitude 
pour lout re qui louclmil a rhomnK\ a ses tlroits, a sa di^nitc, 
(I sou binilii'ur. 11 se passa alors qiielquc vhosv do semblable 
k ce qtii avail eu lieu a lionie a 1 epo^jue de lerapire. Dans la 
corruption la plus ub<imiuabtt% tlans la ruiue de toules les 
insliluUons , on avail vu s^epurer el s'ennoblir lidei^ de 
I'homme : on avail eu pour lui plus de respecU ei les lois 
i*lai«'Tit devenues dt'ja meilleures cl plus jusles sous 1 iunuence 
de'la phiiosophie sloicieune longtemps avaul que le cbrislia- 
nisuH? y eilil inlroduil son jiuissant espril d'equiie et de Ira- 
temile, De meme au xvuf smAi\ landis que les UKPurs 8C 
corroinpaienl tie plus en plus, que les vieilles inslitulions se 
mtnaieni, que lout elait ebraule et un*ua<H% mw pliilosnphie 
hardie el geneiTUse rep^intlait des prineipes de jiistiee cl 
d'humanite si evident s, ipi on ful e tonne de n'en avoir jamais 
ete frappe auparavauL Le seulimem d equiie soeiule dcvint st 
puiHsant, qu'il feni[»lara un iiistaut tons les autres, nu'^me le 
senUuient reli«fieux, au<pjel il esl si etroilemenl uni, L7/omo 
sum de Teren<*e est la d**vise de ee siecle, et en parlieulier 
celle de Voltaire. Cellc de Hoiisseau , qui va lui disputer 
rempirc pendanl la seeonde moilic du si^ele, scniil pluldt 
ceUe-ei plus mrnaranle : Civis sum Romnmis, La eel^bn? 
Absent blee ronsiiiuante devaii developper a la fin du si^k'le 
celle double devise dans sa Drelaralion des droits, lesunie de 
la phiiosophie de tous les ages, mais plus pariiculieremenl 
empreinie de IVspril reeenl de Monlesquieu, de Voliaire el 
deJ.'J. Iloussean. 

J, -J. Rousseau. — Ge dernier, venu apris les deux jiuriv^, 
complele elcouronnele niouvemenl philosophique el polilique 
du xvnf sitVle. 11 avail lout ee qui fail reciivain rdo4pu*nl: 
riniaginaijonp la passion, la dialeclique, quelquefois nu^me 
resprit. U n'a point eelte inveniion dexpressions, celle origi- 
nalit^ dc lours, celle prafondcur de saillies, qui distinguent 



416 LES TEMPS MODERNES 

Montesquieu entre tous les auteurs frangais : il n*a point cette 
lucidite courante, cetle aisance, cetle charmanle liberte, cette 
fecondile de mots spirituels, de comparaisons inaltendues, 
qui jaillissent a chaquc pas dans les pages incomparablcs 
de Voltaire. En revanche il a de plus que Tun et Tautrc, 
Tampleur, le mouvement continu, la gradation puissante, 
la logique emue, enfin quelque chose du souffle oratoire 
de Tantiquite. Voltaire et Montesquieu ont le style rapide et 
court ; ils font a leurs adversaires une guerre de fleches qui 
portent, mais des coups detaches. Rousseau a plus de suite ; 
il a plus de ce que les Latins appelaient tenor et que Cicei*bn 
eut regarde commc le signe de I'orateur. 11 a le mouvementy 
Tentrain, Vitnpelus des Latins. Quant a Tesprit, il ne Tavait 
point tout a fait droit : il ne manquait pas de hauteur ; il ^tait 
capable d'abstraction ; il concevait fortement; il deduisait 
avec habilete et subtilite ; il savait composer et developper ; 
mais la justesse lui faisait defaut, il ne distinguait pas bien les 
Idees et ne voyait pas toujours dair dans les siennes proprcs; 
aussi n^evitait-il pas la contradiction. En outre, il met trop 
d'humeur dans tout ce qu ilecrit : il a un ton hautain, et je ne 
sais quoi de pedagogique, qui blessi* et fatigue. Mais aussi, 
plus qu'aucun ecrivain de son teni|)s, il a mis son ame dans 
ses ecrits; et cette iime, sans elr(» giande, ne laisse point 
d'etre, par ciuelque cote, belh; el louchaiUe, lualgre de noni- 
breux defauts qui sont presque des vices. II a eu le sentiment 
du grand, el il a defendu de grands objets, Dieu, Tame, 
la conscience, la liberie morale, la lib(M'te et Tegalite politi- 
ques. Voltaire, si Tempire des esprit s lui etait reste a lui seul, 
les aurait peut-elre abaisses ; il maiKpiail trop, comme nous 
I'avons vu, d elevation dans le sentiment moial : rinfluencc* 
de son esprit plaisant et moqueur, h) credil cliacpie jour plus 
grand des sciences exactes, VEncyclopcdic deveiiue la reine 
de Topinion, et deja infestee de tout(»sles i)reventions et de lou- 
tes les injustices des puissances reconnmvs, les salons gouvernes 
par les fenwnes et gouvernant I'opinion, la coalition de la li- 



MORALE HE J.-J. ROLSSEAl' 417 

ceftce des mceurs et de la liberie de Tesprit ; loiitesces causes 
fUverses auraienl produU imo complete degradation des 3mes, 
si J, 'I, Housseau, par la roideur do son stojcisme, la fl 11,^11 ite 
de sa foi I'oligieuse, son entlioiisiasme dii beau moral, ct son 
fanattsme de eitoyen^ nviii fail contre-poids ; it redonna dn 
loii aux esprits eoinme aiix earaelercs : il eut de grands disci- 
pies (jui illastnTent la fin du Steele ; Torfjot, Maleshfrbes, 
IkTHLirdin de Sninl-Pierre^ esprils eleves, ehest qui la philoso- 
phie ft'uait) sans les corronipre, an sentiinenl moral H an 

Qtiment religiiux. 

Morale de J. -J, Hovsseal. — La pliilosophie morale de J. -J. 
lioiisseau se ratlache a sa pliilosophie en general. En lout il 
I'ovendiqne k's droits de la nature eonlre los arlifiees eorrnp- 
leurs de la eivilisalion, L'alh('*isnie, h* maU'rialisme, le sensna- 
listinc de sou temps lui |>araissiml les eflV'ls d iine socirlr so- 
plusliipiee par I'abiis des livres ei du raisoum'UU'ur. t Lliomme 
qui prose est nn animal d«'*(uave, s A eelle sophisilque des 
fialons il oppose la |>hiiosopliie du ea^ur, le eri de la eon science 
cl de la nalure. * Toujours des livres en(re Oieu et luoi I » 
La doelrine de Housseau en morale est done la doelrine 
dn si*nlrmenl ; il la developpi^e avee nne grande eloquence, 
mais saus cj'tLe richesse d analyse, ec tali'ut d'observalion, 
et cet art syslematique qui, a la inenie epoque, en Angle- 
tenv, rehaussorent la uieuie doctrine dans les ecrils dc 
llulelieson, de Hume el d Adani Smith, 11 est Fapom* de la 
morale nainrelle dans un temps uii llelvettns, dlloUuich, 
Diderot, disciples consequents dt* la philosophic de Locke, 
ramenaienl toute loi morale n la eonveution* el reduisaient le 
devoir a 1 inteici persiinneL Voltaire avait anssi defendu la 
morale iialurelli% mais avec moius de lianteur, ile Constance el 
de serieuv : il n'avail de noblesse et d<* pallieiirjne que contre 
rinluleraiice. Itousseau est nne sorte de [jhutmieien inqiregue 
de sensualisms 11 est s|iii ilualisle comnie Platon* (x>mme lyj, 
il a le gout de I ideal, le vHi* du niien\; il croil a un Dieit 
patemel, a une remuneration e(iuilable, a la responsabilile : il 
jAireT. — Science |>oliiique. IL — 27 



418 LES TEMPS MODERNES 

croit enfln a une lumifere naturelle qui distingue entrc le bicn 
et le mal, a rinstinct divin de la conscience. Mais il place celle 
lumiere dans le coeur : il livre la morale i tons les hasards dc 
la passion, quelquefois m^me de Torganisation : 11 sacrifie a la 
fois au devoir et au plaisir, et Ton peut dire de sa doctrine 
morale qu'elle est une sorte de stoicisme epicurien. 

Politique de J. -Jacques. — En philosophic politique, J. -J. 
Rousseau est un penseur original dont les vues prescntent 
un lei melange de vrai et de faux, et un passage si delic de 
Tun a Tautre que Ton ne peut se flatter, sans Tattention la plus 
delicate et la plus impartiale, de les demdler exactement. 
Nous essayerons dans les pages suivantes de fairece par- 
tage, qu'a rendu presque toujours impossible ou une admi- 
ration fanatique ou une systematique hosdlite. 

Sans doute, en politique, Rousseau s*est beaucoup trompe. 
Mais ces erreurs ne prouvent rien centre son genie; que Ton 
nous cite dans I'histoire de la politique un publiciste qui ne se 
soit pas tromp^, et aussi gravement. Est-ce Platon, lui qui 
admettait la communaute des femmes et des enfants, pour ne 
point parlor de la communaute des bicns? est-cc Arislole, qui 
defendait Tesclavagc? cst-ce saint Thomas, qui accorde au pape 
le pouvoir supreme sur les rois? est-ee Machiavel, qui permet 
tout aux princes et aux republiques, pour assurer leur gran- 
deur? est-ce Hobbes ou Spinoza, qui mesuront Tun et Tautre 
le droit a la force? est-ce Bossuet, qui admel resclavagc 
comme Arislole, fait dcriver comme Hobb(»s le droit du pouvoir 
public, et fait du roi presque un dieu? Je ne vois que deux 
ecrivains politiques qui se soient moins troinpes que Rous- 
seau, c'est Locke el Monlesquieu. Mais, chez le premier, cet 
avantage tienl peut-elre en grande pariie a ce que Tauteur ne 
creuse pas ses pensees, et se contenic de l(*s presenler sous 
le jour le plus favorable; il est facile de rosier dans le vrai, 
si Ton reste dans le vague : la precision au contraire est un 
merite, mais elle est un danger. Quant a Montesquieu, qui 
est a nos yeux, avec Arislole, le prince dos ecrivains polili- 



DISCOURS sun L'mfeGALlTfe 'i!0 

i, CO n>sl poiat innis f[iii 4'hprrh(*rons i\ le diiniiuirr, 
Mais on avouom qu'unr [mlilitfiir rxprritii(*Tiliil*% (jiii rhen'lu? 
u rendre raison il(*s fails, ii moins dv rhii tires tie se iromprr 
qn^une |K»liliqui» sperulalivo, qui prrit-iid IroiivfT los prin- 
cipes* Que conelure de eelle r;»pi(lr eiiimiemlioii? C'est <pie 
J.-l. Rowsseau ne s'cst trompe ni plus iii nioins r(ue la pliipai 1 
des plus grands pnblicistes, et qu1l merile d'l^tre rompte dans 
leur famillr, 

L«*s deux prineipjiiix (VriK pediti^pies de J. -J. lloussoau j^nnt 
te Discourssur iincfiatite des vondiiions (W)*^}^ el le Confrat 
noetnl i!70i) .* mais il fiiul re(*onnaff rr inie assc?, i^jrimde difle- 
irnce etitr-e ces dcnix gr;rads otnTaj^es. Le premier est unede- 
ebtmition d aciidemie, duns laqiielle Rousseau a beaueonp irop 
aeeorde a la rhL'ton<|ue el u I efft'l. Lc seeimd esi %m iraite 
veritatde, long'uemeiit inedile, seneusetn(»nt rompnse, el nil se 
trouvtmt, avec ses pilneifiauv defarns, les qualites le* plus 
fories de son esprii el do son st\l*^ Lui-inrnM' , dans ses 
Confenshmn (1. VIM), se pfainl dn Ion noir el sondrre n^pandu 
dans lo Dhcontssttr iinvijaiitiKvX il I atiiibue a rinOuenee de 
DidtTol. II dil avoir fall beaucoup d'elTorls pour e\iier ee 
defant dans son Contrni social; el il est jusie de dire que ec 
«i4*eond oiivrage esi ile heaueoup plus ealme el plus nJo^V're 
qne le prrrnier. Disnns quelques mots du Discour.s ma* line- 
gafitS (les eandi lions. 

IhscovRs St n !.'rx^:r,.ujTfc. — Dans cvt ouvra*;e, Ibmsseau 
essaye de retrouver Ihounne nainrel, rhnnime prinu'tir l<d 
qH*il a dn cHrt* avaiil davoir ele fa^^onne el derialnre par la 
rivilifiatlon. Mais, a foree de drtioniUer Ihomme de lonleeqni 
le caraeli'rise aujounrhui dans Petal soeial, JeanJarqurs 
tloussean arrive a uv plus voir en hii ' qu'uu animal nicdns 
fort que les nns, mohis agile que les aulres, niais, a tuul 
prendre, or|:janis('» le pins avanlajjeusement tie tons.... Je Ir* 
vois, ajnule-l -il, se rassasiaut s<»ns nn rlirne, se di'saltenintau 
premier niisseau, irouvant son lit an pied du niemr arbre qui 
lut a foumi son repns; ei voila hos besoins salisfaits. > Tel est 



420 LES TEMPS MODER5ES 

1 etat natuiH?!, cet etat oii il faut aller ehercher, selon Rous- 
seau, la loi naturelie, le droit naiurel. 

Rousseau dcH^rit avec beaucoup desprit cet etat que son 
imagination suppose, et que ses yeu\ n'ont jamais vu. II 
attribue a I'iiomme une grande force physique pour triompher 
des obstacles de la nature, une agilite extraordinaire pour 
resister aux animaux feroces, une constitution que n'ont pas 
encore alteree des passions inconnues, une rare finesse de 
sens, une indifference naturelie au bien et au mal, et par 
consequent ime egale absence de bonte comme de mechan- 
cete, un instinct naturel de conservation, imi a un nature! 
instinct de pitie, enfin la tranquillite et le bonheur. 

11 fait tant d'efforts d'imagination pour reduire I'homme de 
la nature a I'etat animal, qu'il a ensuite bien de la peine a 
expliquer I'homme social. Et d'abord, il accorde arbitrairement 
a I'homme primitif, tel qu'il I'imagine, la liberte morale : mais 
cette liberie que n'eclaire pas la raison, el que ne developpe 
pas une certainc societe, doit etre lellenient obscure, quelle 
sera comme nulle. Rousseau declare que, dans ce premier etat, 
il ne voit pas ronimenl I'honirae pourrail arriver a avoir besoin 
de riioninie, el nous nionire une telle distance entre le besoin el 
lindustrie, qu'il considere comme presque inexplicable I'inven- 
lion des premiers arts; mais ce qui le surpasst* suiiout, c'esi 
la creation du langag(». donl il ne voii nullenient rexplicatiun 
possible dans les faculles de I'homme naiurel qu'il a decrit. 11 
en conclut que la nature a bien pen fait pour la suciabilite des 
hommes. 11 oubli(r de se deniander si ce nest pas lui-nirme 
qui cre(» eel abime enlre Ihomme naturel el Ihunime social, et 
si les difficulles qu'il rencontre a explicjuer riiomme d'aiijour- 
d'hui par son hypolhese ne deposenl pas plutot eontre cette 
hypothese que eontre la socriete. Arisloie, en elVt^t, parait avoir 
mieux raisonne que Rousseau, Iors(|u'il dil ; • La nature a 
donne la parole a I'honnne, elle la done destine a la sucii'te. » 
Celui-ci dil au conti*aire : t Dans mes principes, la soiiete 
n'est pas naturelie a Ihomme ; done la jiarole ne lui est pas 



Discmns sin i/im^.calitt^: 4*2 1 

iiauin*lle> : comment n-l-il pu la neer? » Queslion a laquelle 
jc ne connais pas de reporise. 

II n'esl pas (lifTu'ilr a HiHisseau (rt'^tablir qiie, rlans vH rlat 
pninitif, il Y a pni tllni'g;ililes; rela t^sl simple : car nioins la 
naliiir liutnatno esl *J*'*V4'lup(>ro, moins il y a di' iliflTrreiicos, et 
par suite d'iiie*|,^aliir's. l/elal a la lois le plus narurel el le plus 
**^al flans tons les Iionunes n'rst-il pas IV'ial tremliryon? 

L iiit'^aliu* est dinw Td^u^n' tie la rivilisalion, TelTel tlu 
passage de Telal de nature a lV4at sociaL 

Nous nv pouvrins siiivre Jean-Jar([urs lUvu^^scan ilans tons 
les iiigeriieuv (i<''vrltipp4'inenLs tie sa psy**hologie retrospeetive. 
La parole n 'est pas nalurelle, et eependanl lliomme parle; la 
fatnille n*cst pas nafiirelle, vi riioinme vit en famille; la soelele 
nN:sl pas naltu'i^lle, et riinnime vit eii society*. V(»ila leseontra- 
ilicUtiiis tpj il fliHl explitpier. 

La [)f*rfeelil>ilil<'' di* llinnum' est le prineijK* tlonl il failsorlir 
tous ees deveKniptniienls. On vit rr(>llre en mt'nir lenips par le 
|inigrrs de la iiatuiv les buns et les mauvais st'nlinieiits; le 
besoin sollieiter raelivili'. el la dt'<'oiiveile produire de nou- 
veauK hesoins; li* sentimt^nl de la laibl(»sse determiner les 
lu^mnn's a s'nnir, a se sei'vir ]vs nns fes aulres el a se servir 
les uns ties auti'fs; la rellt^xioii iuspirer mix hommes el le 
d<isir de se diHtinj^uer et le desir de surpasser les autres, et 
faiiv naiire a la ft>is radmiralion r\ Tenvie; eiilin le travail 
inti'oduire la |>ropriele, rt la propnete rin«''}(al!tt'% et ees 
pT'i'inierH pnigres rendn/ ni'tessaire tin pnigres denn'er, la 
sociele eivile avcT ?w*« biens el ses inauit, la s<'t*urit/\ niais la 
spfvilude, la proterlion ties forts, IVselavap:e des faibtrs, le,s 
Inegaltles ipii* la forre a inti"oduiU-s eons;t(Mees par les lois, tie 
phn« en pluft invt^'leives par le temps, el se iaid[|»liant en 
«|mOf]nf sorie les unes par les aHtri»s» » Trll«* Ait *m di»it i-ire 
I'oriffine ile la soeiele el des lois» tpii donnereut de nonvelles 
entrave^ aux fiiibles, el de nouvelles fon-es an\ rielies, detrui- 
sirent jaiiH r**tour la lilwrte iiaiurelle, fixerent la loi de fa 
propriele el de luiegalite, el d unr adroile usiii patiun (irenl 



422 LES TEMPS MODERHES 

un droit irrevocable, et, pour le profit de quelques ambitiettx, 
assujettircnt dosormais tout le genre humain au travaO, a la 
servitude et a la miserc. > Paroles terribles dans une sociele 
en dissolution, oil d'enormes inegalit^s semblaient justifier 
CCS invectives, paroles injustes et fatales, puisqu'elles ne 
menacaient pas seulemcnt une societc corrompue, mais la 
societe elle-m6me, et jetirent a I'avenir un germe etemel de 
discorde* 

Nous avons dejii vu la philosophic detourner ses regards des 
vices et des malheurs de la societc telle qu'elle est; mais 
c'^tait avec une raison calme et une imagination douce : c'etait 
pour se reposer sur un ideal, sur un modele parfait, oil toutes 
les facultes les plus hautes de Thomme reccvaient leur accom- 
plissement. R6ve pour r^ve, la republique de Platon ne vaut- 
elle pas la republique des sauvages? 

C*est surtout dans le Discours sur Vinegaliti que le genie 
irrit^ de J. -J. Rousseau repandit sa passion misanthropique et 
dta k cette ODuvre hardie la force qu'ellc cut pu avoir, si, faite 
avec un examen froid et severe, elle n'cAt pas paru inspiree 
par la colore. L'idec de denuMer dans la societe ce que la 
passion et la force peuvent y avoir introduit d'arlificiei el de 
contrairc a la nature, et surtout de contraire au droit, aurait 
produit un plus grand ouvrage, si Tauteur n'eut pas eonfondu 
comme a plaisir dans une commune reprobation le juste et 
I'injuste, la propriele qui nail du Iravali et cello qui nail de 
Fusurpation, les raisonnables limiles do la liboi*l6 naturclle et 
I'injusle oppression de cello liberie, la magislralure et le 
despotismo, les lumiores el la corruption, el s'il n'oiilpas mis 
rhomme dans coltc allernaiivo d'etre mochanl ou d elre b(}lo. 

Le Contrat social. — 11 roslo assoz pen do traces, dans le 
Contrat social, de cello humeur aigrio qui robulo a la lecture 
du Discours sur Vinegaliti, Le ton est generaloment severe, la 
^composition forte, la ponsee profondo, quoiquo subtile, lo slyle 
dune rare concision. Les orreurs, les conlradiclions el les 
obscuriles y sont ires nombrcuses : mais une singuliore 



LK COKTRAT SOCIAL 423 

vi{^nitnir d'analyse et rlc liialoetique, ox la tenUilive bardie de 
ranicner la polilitiiie ii IVxaetiliido tl'une ac^iem^e absiraile, 
font du Conirat social uri oiivrage livs arij^nird, qii'il n'esl 
point pprniis de iraller avot* iruiiirririice, ciuolqiit* i-apport 
qnll piiisse avoir a nos gouts vx a nos si'iuimonts purticu- 
Iters (I). 

Lc* drssoiu do Rousseau a vVv' de iTUiDuter au\ piH^miei*es 
idw*s di' la |Hiliiif]uiv, a peu pres ronime* im Steele aupai*a\'anl, 
Deseai*te« avail clierdie h demeler Ics pretni^i^s idees d oil 
derive tout le nystenie de no.^ eoniiaissain'rs. Mimtesqiueu 
'avail eu, il est vrai, un d<*sseiii a pen pres semblable. Mais les 
priueipes de MonK^sqiiieu ue sonl que des faits generaux tires 
de roI)servatiiUi et ile la eoniparaison de ce qui est ou de ec 
qui a rt<» : <'^*si inie phitosoj>lne historitpie. Les prineipes dc 
J.-J, Itousseau sour ou pri'lerideul etre des piaiiripes ahsolus, 
dc^duits tie ridee iiieruc rlr la soeiele, et exprimaui Jes condi- 
tions essentiell(*s tie son existence {^), 

(1) II ex isle une Refutation du C&ntrat Mocial par ^f. P. Berlhior, 
j6smte» 1789* 

(2) iT.npiva les r<?«'horcbes ft^ccntes d'un rompatrioto de J.-Jacq\ica, 
lo CoHtrat $oci'(tt iie $icrait paa im ouvrag+j piiremeut th»-^onque, msih 
%ii fAlUoIicrait ^ItDitement h I'histoirc politique tie GenMe (voir lea 
int<'^r«^**wmU mfcmoircs dc M. J ales Vuy, sur Um origincB des idt^rt pa- 
tHiquejt do J,-j. K<jus«ieau, Geneve, lltitUtin df. rinxtitut^ torne«% XXIII, 
XXIV, XXV, 1S78-1M81, avec Ic rapport du M. NourrissonA IMtHf/t'- 
mie drx Mciencfji moraieM, avril-mai 18S21. 

Scion M, Vuy, le-^ doetriiies politiques de RousBcau b© raltache- 
raii^nt rl la i!hart« de 1387» «|ui Tut la base doj?i hlicrt^« do Oendve, et 
qui elait due 4 Pin^quu Adt^mar Fabri, charts qui ^^kUdisnait une 

UMi'k* do fcoiivr - ' jKipuinTro, el qui auratt M& d^truiie soloii M. 

Vi»y par lo i -nw du xvr ^u^clo, C'cst du resto ce cpio les 

advor».airc«<l :: .. ii» hii rcprorhaicnt : • CelU* ochlooratio tumul- 
tucu'**^ tlis;ut Ic prorurcur ^rc'ur'ral Trou«'h<fes dan^ ses lA^timn de la 
campiKjnr^ d6ri\ xMnit do la loi funtlamentalo ! On lii fonderail sur dot 
aiTic^ de 1387 et do 1120 ! ati Taurait ramas36e dons ces temps ii&nd- 

Rou^enu, de son c6i^, aecc plait la discu^sioti Hur ee terram his- 
lorique, « Cea druits dit-il (Leitrrt de la montafftw, vut>, vous en 
jouissioj? stuis ]a isouveraitieti* des ev^ijucs ; et ik vou» ri^publieaias, 
on veutle^ oler. Voyez le«* article*! 10, 11, et plu^ieur^ autres doa 
fit.Qehi^4 d<i (JcnAvc dau^ Tacie d^Adcmar Fabri. Ce nionuinoui u'eil 
pa» rnoius reH(H?c(abloaux Genevoi^* que ne i>xt la gran dc eharto aux 
Aogl&is« • Hood^cftu examiae cnsuiie u cetic chartc a M abrog^e 



424 LES TEMPS HODERNES 

Tel est du moins le dessein qui ressort de la lecture du 
Contrat social. Mais il faut recoimaitre que Tauteur ne Ta pas 
accuse avec assez de clarle, et Ton pourrak, en s'en rappor- 
tant a lui-m^me, se meprendre sur le sujet de son livre. Rous- 
seau se trompe et nous trompe, lorsqu'il dit : t Je veux cher- 
t cher si, dans I'ordre civil, il pent y avoir quelque regie 
t d'administration legitime el sure, en prenant les hommes 
€ tels qu'ils sont et les lois telles qu'elles peuvent ^tre (1). » Ce 
n*est pas la le sujet du Contrat social : il ne cherche pas une 

par les constitutions de la Republique ; maisau contraire, elles ren- 
voient sans cesse aux usages anciens. 

A I'appui de la these pricddente, M. J. Vuy cite un certain nom- 
bre de passage trcs curieux empruntes aux Merits in^dits do J. -J. 
Rousseau, conserv6s k la bibliothcque de NcuchAtel et qu'il avait 
d4jd publics dans la Revue Suisse, en 1861 (p. 33). 

« La plus importante revolution qu'ait eue cetie ville, celle qui a 
donne naissance d la Republique, I'a laiss^e d plusieurs egards telle 
qu'elle 4tait auparavant et n'a dlev6 la libertc mfeme que 3ur la base 
du gouvernement episcopal. Jc suis done oblige pour expliquer le 
gouvernement actucl de rcmonter a la source, et d'eclaircir ce qui 
existe par ce qui s'est passe depuis fort longtemps. 

« Les divers articles de ces franchises sont exprim^s dans plu- 
sieurs declarations et notamment dans ccUe d'Ademar Fabri en 1387. 
Cette pieco authentiquc est regar(l«'e par la bourgeoisie de Geneve 
conimc le fondement de sa libertc. (Ihid. p. 123.) » — « L'origine des 
franchises et des libcrtes du peuple do Geneve se perd dans la nuit 
des temps... » 

« L'honneur et I'embarras du ^'ouverncmeut elait pour I'eveque, I'a- 
vantage et la surete dtait pour le peuple... La liberie ne geiina en 
effet que sous I'episcopat ; et les evr^cjues, que le j)euplc de Geneve 
regarde comme les anciens tyraiis de sa patrie, eu furent en effet les 
pores et les bienfaiteurs. » 

Quelque interessauts que soient ces passages, c'est encore pour 
nous une question de savoir si voritablenient les doctrines du Con- 
trat social deriventde la chartc d'Ademar Fabri, ou si,au contraire, 
Rousseau n'a pas etc anient pour se d6fcndre a iiivociucr ou k 6vo- 
que.r de vieux documents qui lui etaient iuconuus auparavant ct qui 
lui etaient signales par ses adversaires. Ce (jui parait certain, c'est 
qu'il y avait cu A Geneve une tradition democratique refoulde par 
Calvin, et qui exj)lique en partie les tendances politiqucs de J. -J 
Uousseau. il est d'ailleurs bicn curieux de voir ici Taputre cent fois 
denonce du radicalisme abstrait et geometriciuc se rattachcr au con- 
traire, suit spontanemcnt, soit par necessite de la defense, aux char- 
tes du moycn Age, ct aux souvenirs du gouvernement episcopal de 
Geneve. 

(1) Contr. social, 1. I. 



LE CONTHAT SOCIAL 4'25 

rvg\e d'aflmiiiklralion, mais le prini'ipe abslrail et univcrsel 
du droit politiqm^ : il lie preiitl pus los homines Iris qii'ils sonl, 
mais il rnnsidiTr riionimo vn ^vnvrnl, pti dehors de loiis les 
l(»inps, de 10 us les lieiix, oi dv lotites irs eiiToiiskiiiees ; il nc 
dit pas ce que Ics lois peuvent etre, mais ee qiielles devi'uienl 
tHre/si ccla eiail possible. Ce qni jell** encore de roliseurile> 
c'est qu'on lie sail ^nviT si rmileur fait de lliislolre on de 
la iiiela|>liysit|ue, s il i^aeotile la naissanee des socii'irs, ou sil 
en i*lierehe le priiiripe ideal et uhsolu. II seiiible avoir eii des 
meinoires ayllienliqiies siir les jin^mieres oiijjinesde la soeietf'; 
parnd les lioiiiiiies, luiil il en parle avee assni'iiiiee; mais il ne 
faiit f)as U*op le prendre a la leltre : en explitpiant eonmient 
les ehoses se soni passees, je supprtse qiill vein faire enieiulre 
enmment elles se st^raient j)ass<'M»s si les soeietes s*etaienl 
elablii'S [lOr les prineipes de la raisoii. 

Itoussean refute d abord le prineipe du droit dti phis kivi, 
II s**mble 4''lr*an^** que Tun soil oldi^e d 'employer le raisfum**' 
menl eontre nn sysleme aussi ahsnrde. Mais ee svsteme avail 
Irouve, nous Tavons vu, au xvii'' sieele, un tivs habile a vocal, 
le eelebre Hobltes, ranleur du Lvvialhun (I), (k* snblil phito- 
gophe avail dt'feiidu la ihrse iln di*spottsnie |»ai' line suite de 
rais<»innvmeTMs sp^-eieiix livs Ihi^u lii's, fmidrs snr ee faux 
prineipe, qm* les liinnmes uiil lo»is primilivemout un droit 
efjal et sans liniiles sur lout ee t|U iln d**sirent, d oil il suit 
»que I elal de nature est un elal de j^uerre, doni on ne pent 
sortir qu>n reineltant :i un ehrf« quel cpiil ^q\\, une puissaneo 
abscdoe. Le droit de la Toree eUiit habilement ilissinmle dans 
eedangeretix sysicmi', mais il en etait le dernier nioi. Tout le 
tnonde, au reste, raviiil ivrnlr. Uousseau ne rajennil eelle re- 
fiiUition ()ue par Vori^inalite de son style. 

D'un autre eoU% firolius, le fanieux auli'ur du !>roH de la 
paix r( *//» (n fjnerrf^ sans partaker les |)riii<ipes de llobt>es« 
ahoulissail, par un biais de juriste, aux mcuies consequenees. 



(I) Voir pluM bauti liv. IV, c, i. 



426 LES TSm H0IMS13IES 

c Si an peuikmlier, disait-fl, peot aliener sa liberte, et se 
rendre esclaTe d'on maltre, pourquoi tool on people ne pour- 
rait-il pas aliener la sienne et se rendre sajet d'on roi ? » On 
Toit qu'il etablissail la servitude politique sur la servitude 
domestique, et il Gaisait deriver Tune et Tautre de la volonte 
fibre des contractants. Rousseau n a pas de peine a rendre 
sensible la vanite d^im tel contrat : c C'est une convention 

< vaineetcontradictoire de stipuler dune part une autorite 
c absolue et de Tautre une obeissance sans bomes. N*est-il 
c pas clair qu'on n'est engage k rien envers celui dont on a 
c le droit de tout exiger ? Et cette seule condition, sans equi- 
c valent, sans Change, n*entraine4-elle pas la nulUte de 

< Tactc ? Car quel droit mon esclave aurait-il contre moi, 
c puisque tout ce qu'il a m'appartient, et que son droit ^tant 
c le mien, ce droit de moi contre moi-m^me est un mot qui 
i n*aaucun sens(l). > Ges consequences sonttellementvraies, 
que Hobbes, plus audacieux que Grotius, les avoue express^- 
ment, et d^lare qu*un mattrc ne peut pas commcttre dlnjus- 
tice envers son esclave: c Car, dit-il,cclui-ci a soumissa volonte 
t tout entifere, ct tout ce que le maitre fait, il Ic fait du consen- 
« tement de rosclavo ; el Ton ne peut fairc d 'injure a celui 
f qui est content de la reccvoir (2). » Qu'est-co done qn un 
parc^il contrat ? II est nul par les termes niemes. En outre, il 
est illi(;ite. La nature humaine s'y oppose : t Uenoncer a la 
€ liberie, dilHousseau, c'esl renoncer a sa qnalite d'homme, 
« aux droits de la liberie, meme a ses devoirs. 11 n'y a nul 

< dedommagement possible pour quieonque renonce a tout, 
t line telle renoneiation est ineompalible avee la nalure de 
« riiomme, el e'esl 6ler loute moralite aux actions, qued oter 
€ loute liberte a la volonte (3). » J'insiste sur ec remarquable 
passage : il nous monlre le lien de la liberte civile el politique 
avec la liberie morale, et met bors de doute le litre sacre el 

(1) Contr. social, 1. 1, c. vi. 

(2) Hohbcs, De civ., sect. 11, c. v, 1)7. 

(3) Contr. tocia!, I. I, c. iv. 



l.K CONTHAT SOCIAL 



427 

inviolabk* do la prrsonue Jiumaini', Auriin publicisle n avail 
©ncore pentHrt^ aussi avaiit Jiinisscaii est un il«*s (jruiuiers 
(Miiitiqiirs (jiii aieiit fiiit voir null y ii ilans 1 luKiimr fnirlfjup 
I'hosi'^ d rnnli«*iiai^It\ intlriicniiaiit rlr luutr convnvUniK II csl 
iiialheureiix quv lui-iueiiie ^letiiriur si vile son prinripe, et 
qirnuhliaoi a son loiii' le drah ^livs iu<tividus el n<vs |it'rs(imit's, 
jl le saciiiii' (>ivs(|uc absoluiiirnt a la supiviiialk? illimilce tie 
rElal. 

II avail pourluul mesureavee juslcsse les iliflinilri's du pro- 
blrmo, el il avail Uts bien vii (|iir \e poinl drlical esl <le fixer 
la liaiile* (iiii sefiaiT la prulr* tioii iJe roi^u'ession, el ije func^i- 
lier ee que riiidividii se doit a bii-meme avi*r ct* qnii iloil a 
rfclaL II foriiHjiait airisi n* pnd>lemerndn»rTassaiU : « TrouviT 
n line fVirnie trassoetation tjui debnule el protege de loiite la 
% Ibree t'onniuiiie la personue et les biens de ehaqiie assaeie, 
t et par laqn*'lle ehaeun, s'unlssunt ii lous, n obeusse pouiianl 
c (|u'a liii-mrnie, et resle aussi libre qu aoparavanL Tel esl le 
• probb'inr ruudanieiilal', donl le Cunt rat sui'ial douue la 
c Hobitttm. » 

(jc nVs( |ias line objeeliim a faire rfnilre Ihypnllirse dit 
eonim H0(ual que de deinandi'r oil el et^mmenl re eontrat a 
iHe paj**ii\ el sll en resle qiiebjues iraees : ear trabord ee 
conlrai peiil avoir exii^le iniplieilenienl et taeilement, saiifi 
qu*il *H\ subsiste auenn lemoiffuajje ; de fdus, birs meme^pfun 
Irl rontral n'eul jamais exists I anteiir aurail enenre le droil 
d'ailiriner quileMt en prineipe la eondition d'luie soeiete veri- 
tublis el (]ue I l\iul, (>ris t-n soi, sans ri'j;a nb-r a son ori^'iiie, 
nVsl autre eliose qu'uuf* assueialion libre, reglee t»ar un lontraL 

On lie H4^rait jnxs non plus dans le vrai si on objeeUiii a 
Itousseaii que la sociele lie nail pus dun eontt*al, inuis quelle 
vienl 4le la nature ; ear H n'lsl pas trait*' iei de la S4ieii'*le 
buiiiainem g«*neral, niais de la sut ii (i^p^diliqueen parlieutier, 
dt'iix ehoses bien dilFerenli's. Loeke iibserie avee juslesse, 
dans sou f^asni du ifttHrt'ntt'ittt*nt rivit, qu'im rnuieais et nil 
tndien tiui se I'enrunlrent dans les deserts de rAnien(|U(* soul 



428 LES TEMPS M<»EENES 

bien entre eox dans nn certain etat de societe, mats ne font 
point partie poor cda d*one m6me societe politique. Les prin- 
cipes qui senrent a expliquer la naissance de la societe humaine 
ne suffisent done pas a expliquer celle dn corps politique; et 
en repetanty aTcc Aristote, quelliomnie est un animal sociable, 
il ne faut pas croire avoir rendu compte de Torigine de r£iau 
Rousseau dit trte bien que la question est precisement de 
ddfinir < Tacte par lequel nn peuple est un peuple >. Or cet 
acte est un contrat. II est >Tai que la plupart des £tats se 
formait par conqu^tes successiTCS. Mais, outre que le fait ne 
vaut pas contre le droit, qu'arrive441 lorsqu*un peuple en 
soumet un autre ? 11 cberche a se I'attacher en le £usant de 
plus en plus participer aux bienfaits de ses propres lois, 
c'est-a-dlre a conquerir la volonte, apres avoir conquis le ter- 
ritoire. Jusqu'au moment oil le vaincu consent a son union avec 
le vainqueur, Tunite n*est que nominale, et le moindre acci* 
dent la met en peril. Mais lorsque, sans conqu^tes, sans vio- 
lences, il se fait un contrat d*egal a egal entre deux ou plu- 
sieurs provinces, qu'clles consentent a vivrc sous le m^me 
systemo de gouvemcmenl ou dc lois, comme aux fitats-Unis, 
ou comme c(;la est arrive souvenlpour la France meme, nest- 
cc point la I'ideal d*un peuple legitimenient constltue ? Enfin 
supprimez dans un £tat la volonte commune a tons les citoyens 
de vivre ensemble lies par les m(*»mes engagements, el avec un 
partage egal ou equivalent de charges el d'avantages, quel sera 
le principe conservaleur du corps politique ? La force seule, 
principc fort incertain ; car la force passe tanlot d'un cote, 
tantot de Tautre, et dans ces alternatives TElat peril infailli- 
blement. 

Ce n*est done pas le principe meme du contrat social qu'il 
faut combattre, mais les clauses et conditions de ce contrat; 
clles se ramenent toutes a une seule : I'alienalion totale de 
chaquc associeavec tous ses droits a la conmiunaute (I). 

1) Contr, socialf L I, c. vi. 



LE COKTRAT SOCIAL 429 

On se dematulr par quelle con I iii diction Houssoaii, qui a 
eiabli avec taut d*? force, conire Grolius, que ni un homnie ni 
uii t*eii[>!e ne pi'uveiit s aliericr et I'c^noncc^r a Uxiv lilxitr. fait 
niainlenaiii coiisister iVssen«*e dii (Kicte suL-ial dans lalieua- 
licjri de cluKHin u loiis. L'cxpr(*i5sion nicmc d alh-nalion est 
deja hyp4Tbuliqiie. Une personne, un ^'tre libre ne pent s alie- 
ner ; Ics choses seules sonlalienables, Mais, coiiime si I'oxpros- 
sioji II eUiil pas asscz t\n\i\ lUmssraii rexagrre cii la develop- 
panl ; ear il dcrnamk' a cliaqno personne unc alienation toUilc 
dVlle -mt'^me avei' tous srs droits. Qii Vst-ce autre ehose tpiune 
veritable inort, et rumnieiil Taete (Vnidanienlal de la vie sociide 
peui-il (*tre a I'or^igine le renonecnient absolu de i'baenn a soi- 
ineme T 

Housseati prV^tend que eellt* abenation est sans danger, 
jxmr dtMrx raisiuis : < t"* Chacnn s«* iluimani lout i-ntier, la 
eondilion est ej^ate pour tons, nnl n'a inleriM de la rendre one- 
reuse anx autres ; *2" ehaeun se donnaiit a tons ne se donne a 
per?»onne ; et rouirne il n'y a pas on assoei<S sur lequel on 
n*acquiere le nuhnc dioil quon tui cede sur soi, on jjagne 
Ti^quivaleut de ce qu on perd et plus de force pour eonserver 
ec qnon a (I). » 

Voila bii'U des abstraetions el des obsciiriles. On coniprend 
as&eK la premien* eoitqieiisation : e'est rpie le saerlfiee est egal 
pour tons, Mais n e?*l-ee^ point iine niediuere ronsnlalinn d'etre 
estlave avec tout le niuniie, vl i'alietiation liUale dc ebaque 
assoeie est-elle nioinn injuste et iiioins eoutraire an droit, 
jKHir tHre eotnniunc a loti.s? 11 est \rai (pie Tauteur ajoute 
(pus celte eonditiun elant ronnuune, nul na tnleret dc 
la rendre onereiisi' anx autres. *lela peul elre vitii d une 
^oiHfHe idt^ale oil toiifi prononeeraieiit en etlel et unauiiuement 
^^•ur les inUWts de Ions, Mais, en fait, la |iuissaii( e sotiieraine 
^SP raumsse t<nijonrs dans quelques uns ; ceuxia ponrraienl. 
done opprimer les autres impiineoient el justenieut, [luisque 



(1) Cmtr, i&ciat^ L U, c. vi* 



430 u» naps wmnoEg 

cfaaqne associe a tool alMne a la commiiiiaat^ et qne le cbef 
peut dire : La commonaate, c est moi. 

Roosseaa dit encore que Ton gagne TeqniTalent de ce que 
Ton perd, pnisqne chaque membre re^oit, comme faisant par- 
tie dn toot, la personne, les biens et les droits de cfaaqne 
associ^. 3fais que in*iinporte de rccevoir la personnallt^ d*au- 
trni, si je perds la nueniie? La personne des autres hommes 
ne m'appartient pas pins que la mienne a enx ! lis n'ont point 
enx-m^mes le droit de me la ceder. Cest Vk on ediange etrange 
et incomprehensible : je donne tout, puisqnc je me donne moi- 
mAme. Y a-t-il une compensation a cela ? Je donne le toat, et 
je ne re^is que des parceUes, pnisque ce que chacun donne 
se trouve dissemine entre tous les membres du tout. Cette 
part imperceptible de snprematie du tout sur les parties que 
je re^ois, conune etant moi-mdme membre du tout, me dedom- 
mage-t-elle de la pertc infinie que j'ai d*abord faitc en sacri- 
fiant toutmon £tre? 

Enfin est-il possible, quelque effort que Ton fasse, de rien 
comprendre h cette operation abstraite et alg^brique de Talie- 
nation de tons a tous? Par la, dit-on, est obtenuc la plus par- 
failc unite. Oui, sans doulo, maisaussila plus parfaile abstrac- 
tion : ce jo nc sais quoi quo vous appelez I'Elat, et auquel 
chacun so sacrifio tout enlior, n'est rien, s'il nest la collection 
do pcrsonncs vivanlcs, agissantos, douoes do ponsee ot d'ac- 
tion, ayant par consequent des droits, d(\s devoirs, dos senti- 
ments, des facultes nalurelles, qu'elles ne peuvent point alie- 
ncr sons peine de mourir. Sacrifiez tout cela: que restc-t-il? 
Le neant. Platon aussi, dans sa Republique, avail vouhi former 
un £laf absolument un. Arislote Ini repondail : c L'filal n est 
pas une unite absolue, mais une collection d'individus specifi- 
quement dilTerents (1). » Cette parole lumincuse a autanl de 
force contre le Contrat social que contre la Republique, 

Par Ic contrat social, les honuues, qui n'etaient auparavant 

(1) Anst., Politique, t. II, c. i, § i. 



LE COT«TIUT SOCIAL 



431 



qiiune iiuillkutje eparse, se peunissenl en un corps, et forraoiit 
en t|uel(|ue sorte uur soule personne. C'est Vtuxi^ que Ton 
ap[jello i"**4aU*!iU'nl k' souvrniin, lursqtron Je €onsi*lt're <liiiis la 
|tiiiss;mi'e (jitil excrre snr srs propn's iiiembres; el Ics 
inembres de TElal oiil ii It^iir tuiir d**iix noms^ selon qu'on les 
pri»nd coniiiio dos parties du souvorain, ou coiimie soimiis a 
se*i vuluiili's ; c;ir la nu'inc |>ersouiie, daos lout corps politkpie, 
presente ces deux ra(>pnrts, exprimcs par los termes opposi's 
de citoyen on de sujet. Cesl pourqiioi Rousseau dil que cha- 
rim eoiUrai'te avee soi-meme : cliaeim s"en|^a|i:c en elFel a 
obi'ir eunuue sujet aux lois ^pi'il portera conime citoyen. (Vest 
ce double rapport qui, selon lui, garaulit la liberte it la 
seeurite de rindlvidu. Mais mon objecliou levienl lonjuurs : 
cuniuient peuNjn euutraeler avee soi-nii'Uie, lorsque I'tin a 
reijonce d abord a loiile [H-rsuruialile? 

La [lensee de Kousseau oserlJc sans eesse entre ces deux 
prineipes rontmires, le tlroit de Tftlat el le droit de I in<tividu* 
Aiiisi, apri*s avoir abandonne a la p<TSonue publique Urns Irs 
druiu de lous les associes, il se deniande eependant qiieUes 
scuU les bornes du pouvoir souvemin. GHle rpiesiiou a egale- 
njrnt urreti* deux |Hiblieisles, dont k*s priueipes out eerlaiues 
;iualo|;ies avec ceux de ilousseau, Hobbes el Spinoza- Selon 
Spinoa^a, le droit se mesure a la puissance : celui tpd i>eui loul 
adroit a lout; »Ysl«niie ou il [vmiuI impossible de derouvrir 
une liruite au pouvoir souveraiii. i\ y en a eepindaui une, 
telon Spinaaia, el qui se lire du principe bii-menie* Ku etlet, il 
n'y a puiul dr souvt^rain si abscjbi, ((u'tl (udsse luut a la lellre. 
La liiutte de son droit est linifHissiljilile nienie oil it est de 
pouvoir delniire toutes les forees eonlraires a la ^ietine (I) : 
iwiuvre reserve, cai* jusquit ce que le souverain tul atteint 
celle limile de rim|>ossibk% il lui resle bien ass«*z de eliamp 
pour uppriruer, hunuliei' el am^aiiiir hs dmius les plus saeres 



(I) SpinozA» Traitt* th/otogico-poUtiqttf^ <^, %\'u, II cal jti«tc d*ajoutcr 
que Spinoxa fait une exception en fav*;ur ile la lihcri<6 dc la pAfolc 
el de la peos^, (Voir plua haul p. 2C0.) Mais c'cst luio eoniradiciian. 



432 UES 

de HnnnaDhe. La limite que Hobbes recoimait au poinoir 
soaverain esl encore plos ridiade : c'est, dit-41. le point oh nn 
sajet aimerait mieax la mort que I'obeissanee (1) : en d'aalres 
termes, le seul droit que le sajet ait contre le somrerain, c*est 
de mourir. II n'etait point besoin de Hobbes poor apprendre i 
nn esclaTe que ce triste droit ne pent Ini ^tre enl^ve. 

Quant k Rousseau, il a une idee plus elcTee des droits de la 
nature humaine. II cberche a sauTer les persmmes priT^, 
c qui sont natureUement, dit-41, independantes de la personne 
pnblique >. U distingue les droits respectifs des citoyens et du 
souverain, et il se souvient enfin que les citoyens out c des- 
droits naturels dont ils doivent jouir en qualite dlionunes (2) » . 

Mais, des lors, il n*est done point vrai que chaque associ^ 
ali&ne effectivement tons ses droits, qu'il conunencepar renon- 
cer h tout ce qu'il possede, pour en obtenir la garantie : 
contrat absurde, comme Rousseau la fait voir en refutant 
Tesclavage. II se corrigc maintenant en ces termes : c On 
convient que ce que chacun ailene, par le pacte social, de sa 
puissance, de ses biens, de sa liberte, c'esi seulement la partie 
de toutcela dont Tusagc importc h la communaute (3) >. Ainsi 
ralicnation n'est pas toiale, mais partiellc. c 11 est si faux, dit-il 
encore, que dans le contrat social il y ait dc la part des parli- 
culiers aucune rcnonciation vtrilable, que Icur situation, par 
rcffct de ce contrat, se irouve reellemont preferable a cc 
qu'clle etait auparavant (4). » Mais comment a-t-il pu appeler 
uno alienation totale ce qui n'est pas memc une rcnonciation? 
Lorsqu'on livrc tout, comment pcut-on reccvoir davanlage? II 
est tres juste de dire que, par Tcffet du pacte social, la situation 
dc chaque associe devient mcilieure : mais cc n'est pas parce 
qu'il a commence par tout donncr, mais bien parce qu'cn 
sacrifiant quclque chose, il a obtcnu la garantie du reste. 

(1) Hobbes, De civ,, sect. 2, c. vi, S 13. 

(2) Contr, social, 1 II. c. il. 

(3) Contr. social, 1. II, c. iv. 

(4) Ibid., ibid. 



LE CONTRAT SOCIAL 



433 



Rousseau ajoule c que le souvei'iiiii est le juge do rimpor- 
taoce des sacrifices necessaires a la coniiminaiile (l) >. Voili\ 
de nouvi^au la balan(*«* qui prnrlip dii coXv clu souvenuTK Birn 
entondu, oo()endaut, ce prineipe est vrai : si Rousseau veut 
dire quil faiil dans tout £lat une autoiile derniere, que cetie 
autorile ue peul elre lindividii; que, si I individu a le droil de 
juger entre I £tat el luj\ il n'y a plus d Ulat; que la loi est 
souveraine et respeeluble, nn?me quand etle s*' tronqie; il 
exprinie iin priiieipe qui esl la base de tout ordre politique, 
quel qu'il soit, O pdneipe fait la force tlans les Ivtats de TaiHi- 
<juite : rien n'est l>eau comme ce sentiun'ul de respect el 
d*obeissaiicc que le eiloyeu antique avail iiour la rite, la 
patrie, la loi, Socnile, injuslenient condanuie |>ar TAreopa^e, 
«e croyait oblige de niourir pour obeir au\ lois, et, comme ses 
amis le pressiiietit de s'eiifuir, il evoquait lima^e de ces lois 
btenlaitnces, leur donnaii une flme el, leur pretani coutre lui- 
meuie les plus impnsanles paroles, il se faisail n^ippeler par 
ellcs leur autorite malernelle et Ics engagemeids ou il etait 
cnirt en aex!ept<mt leur proieclion (2), 

Mais si Rousseau entend que le souveraiu esl juge absolu el 
irres|K)nsable, que inui ee qu il a deride esl non seulemenl 
ublijfaloire, niais juste, qu\*nlre le souveraiu et le sujel il ify 
a aueun arbitre, m^me moral, el eidin que Ic ciloyen n'a 
exaclemenl de droit (|Me cclui qm* le s(»uV4'raiu lui donne on 
lui laisse, cellc maximc esl c( lie de lous les gouverni»menU 
tyranntque$. Or eVsi Ih ce qui parail resulter de ce passage : 
« Le souvemin ii't^ianl forme que des parliculicrs qui le com* 
posetii, n'a ni ne peul avoir fl interel eontraire au leur : par 
eous«*quent. la puissance snuvcniine n'a nul besoiu de garanl 
emen les siyets, parce quil est impossible que te corps 
veuille nuiiv a tons s«^s membres, et nous verrons ci-apres 
qu il oe peul nuire ;V aucun en particuUer. Le souveraiu, par 



(1) Coitr, mcM, K II, c. iv. 

(!Q Voy. diiA9 le Criton dc Platon radmirable pro9(>pop^ des laif. 



Jaket. — Science politique. 



IL-t8 



434 LES TEMPS MOBEMES 

cela senl qu1l est, est toujours cc qu*il doit dtre (1). » Cest 
en vertu du in^me principe que Rousseau souticnt que le sou- 
verain n'est engage h rien envers lui-m£me : i 11 est contre la 
nature du corps politique que le souverain impose une loi 
qn'il ne puisse enfreindre. Ne pouvant se considerer que sous 
un seul et m^me rapport, il est alors dans le cas d'un particu- 
lier contractant avec soi-m^me : par oil Ton voit qu'il n'y a ni 
ne peut y avoir nulle esptee de loi fondamentale obligatoire 
pour le corps du peuple, pas m^nie le contrat social (2). » Dans 
ces difl^rents passages, Rousseau place la souverainet^ dans la 
seule volenti du peiq[>le. Mais ne suflit pas de considerer ce 
que le peuple veut : U faut compter aussi avec ce qu'il doit. 
Ge n*est pas la volont^ des contractants, fAt-elle unanime, qui 
fiiit la justice : la justice est le fondement, et non reffet des 
conventions civiles : il y a done des lois fondamentales obliga- 
toires pour tout le peuple, qu'il y consente ou non; et le 
contrat social, qui a son origine dans la vocation naturelle de 
rhomme pour la soci^t^, est de ce nombre. 

On peut verifier sur un point particulier la justesse de ces 
observations generales: je veux parlor de la theoric dc la 
propricJte (3). 

La PROPRiftTfi, — Scion Rousseau, il y a une possession pri- 
mitive qui repose sur le droit du premier occupant: mais 
pour que cette possession devionne legitime, il faut qu'clle 
soit reconnue et garantie par I'fitat, ce qui a lieu de cette 
maniere : chaque associe renonce a tout ce qu'il possedait 
avant le contrat social, et la societe, devenuc alors maitressc 
de tons les biens, remet a chacun sa part en la garantissant : 
d'oii il suit que la securite des proprietes est achetee de leur 
independance : chaque citoyen, selon rexpression meme de 
Rousseau, n'est plus que le depositaire du bien public. Si 
Ton y regarde bien, c*est un contrat semblable a celui que 

(1) Contr, social, 1. I, c. vii. 

(2) mu„ ibid. 

(3) Ibid., 1. I, c. IX. 



IE CONTRAT SOCIAL* — LA PROPRlfetlf; 435 

passaient, I"* la fiu do rempire ramnin. Its petits propriplaires 
avec Ics grands : pour arhrter la n^nqiiillilt*, ils sacrifialent 
la lihorte; ils leiir rcmollaie^ni la praprifte de leurii biens 
r|u1ls reeovaiPTil Piisiiile de nouveau a lilro de f<*rmiers on dc 
ccjlons : i*onirat (|iii do jirorlio on pnvfho a produk lo servage 
dii moyen dge, Voici dog passages qui molteni liors de doute 
la ihoorio quo nous allribuous iei ;\ Taulour du Contrat 
nacial : ■ L'Kiat, dit-il, a Tt'gard de ses moinbres, est maitre 
tie toits lettrs hiem par lo ooiur'ni soeiaK qui dans TKtal son 
debase i^ lous I<'s droiB.*. Va* quil y a de singulier dans 
eetio nlithmtion, c'esl mu\ [nin qu eu aooe|>lanl los bmis des 
|wirliculior?% la oommuuauh* los on fli'pouillo, olio no fail que 
leur en asattrer In legitime possession, clianger Vufturjiaiion 
on vorilablo droit oi la jouissanoo on propnoh* (t). • 

Toulo colle lliourio est oomploleuK'ul fausso. l/Elat no oroe 
pas la |ftY»priolo : it b ganudll. Jo vou\ quo lo drt)ii ilu f»ro- 
mirr oeriq>anl no sufRse pas pour donnor naissanoo a uuo 
legitime pi*iiprioto, C:o% etMnnio lo dit Iros bieu J. -J. Housseau, 
t suRira tit do niollro le piod sur on terrain onmniun [xmr 
«*en pn'-lendre nussitiH le malti'e? Sn(fira-t-il d'avoir la force 
d>n ecarler nn moniom los aulres bomnies pour lour ^lor Jo 
droit d*y jamais revenir (2) ? ► Mais aJonio/-Y oeito oondition, 
qii'on on pn-nno possession « noii par um* vaine ooroinonie, 
mais par le travail el la eultur© »* tn'ra-l-il juste alor?* dap- 
fM^ler usurpation uno pnqiritHe buub'i^ snr ilv lels litres, et 
<*st-it neoessain* que 1 Ktat inlerviemH* [lour Ifiiub'r uion 
droit f On prondraii ii Jui-m^»me ee droit, et ne s4Tait-c43 pas 
tiu eoniraire, do la pari dc I t»alt une v«'»rilablo usurpation de 
s^apppopHor re qtie j*ai o<'en|M' le promior et oe que j'ai rendu 
mieu par mos sueurs? Uuai-je liosnln do rooivoir uborieui'o- 
meni de sa volt>nte ce que j*ai d*abord gagno par moi-in^me t 
Jlmagino quo j'aillo inottn* lo pied sur uu tl** oes vasles 
icrritoires tnoccupes qui resti?ni eacoro dans le contiBcnt 



(1) CtfJilr. ipeUUt I- I* C' ti. 
(Q mi,, itiid. 



436 LBS TBMPS ]I<»>EERBS 

am^ricaiii, que j'y planle one tente, qae j'y ensemence on 
diamp, que j'apporte la vie a ce sol inerte: je suis seul, 
r£tat n*est pas \h pour consacrer mon droit de propri^taire ; 
en est-il moins vrai que ce droit, je Tai, et qu*un colon 
nonveau n'aura aucun droit contre le mien? Mais le Toici qui, 
k c6t^ de moi, suit mon exemple : un troisi^me vient ensuite, 
d'autres encore, et U se forme une reunion de^maisons, de 
champs, de domaines, un village, une ville, une cite: un 
ordre devient necessaire; des chefs sont nommes, des lois 
port^, un gouvemement s'etablit, voila un £tat nouveau 
dans le monde. Quoi ! ce droit clair comme la lumiire du 
jour, que j'avais tout k Theure sur mon bien quand j*etais 
seul , en serai-je dipossM6 parce que j'ai maintenant des 
voisins, et Taccession de ces nouveaux arrivants peut-elle 
rien sgouter ou rien Ater aux droits anlerieurs ? L*£tat, qui 
n'est qu*une regie, a-t-il aucun droit sur cette terre que j*ai 
en quelque sorte cr^ par mon Industrie, quand U n'existait 
pas encore ? Et serai-je d^Iar^ par lui usurpateur jusqu'au 
moment oil je consentirais k devenir son fermier ? Le contrat 
social n'ajoute qu*unc chose au droit du proprietaire , la 
garantie commune ; et la neccssite des engagenicnls civils ne 
vient pas do ['absence d'un droit anterieur, mais dc Timpuis- 
sancc de d^fendre ce droit, faute de sanction. Hors de cetlc 
doctrine, la propriete n'est pas assurec: car s'ii est vrai, 
commc le dit Rousseau, que t le droit que chaque particulicr 
a sur son proprc fonds est subordonne au droit que la com- 
munaute a sur tous (1), » j'accorde que dans cettc doctrine 
ma propriete pcut etrc garantie par r£tat contre mes voisins, 
mais elle nc Test pas contre Tfitat lui-meme (2). 

(1) Contr, social, 1. I, c. ii. 

(2) Le principe du contrat social, pris en sol, est loin d'etre favorable 
au socialisme ; car, si la society politique est le resultat d'une con- 
vention, elle ne pcut ^tre ((uc le garant des droits anterieurs des 
citoyens. Le sociaiisme au contraire supposerait plutot une sorte 
de preexistenco de la societe par rapport aux citoyens, un droit 
anterieur de la societe ct do TEtat. Mais alors r£tat ne serait plus 
le rdsultat d*un contrat. 



LE COMHAT SOaAL. — LA VOLO>Tii: r,^..>'f.nALE 437 

La volont^ GfcN^:RALE. — Si je conleste la tiieorie dc Talie- 
nation lolale de titidividu ;i !a soeit'H'\ re n>sl pas pour re- 
pollster U* print*! I M» fi>iul;HrHMit;il i\e Kousseau : a savoir, que 
la souwniiiif'l<* reside daus b voloutr general^'* Ji* crois au 
ronlraire qifil ftiul separor ces deux print ipes el no poiui 
comprometire k» s<?cand par le premier. En effet , la question 
des d roils el des limites ilii poiivoir sou ve rain nVst pas la 
nirmo que eelle du prinripe de la sonveraiiieiiv. Qy<*l quo soit 
le vrai souverain tie la soeidte, roi, elerge, noblesse ou peuple, 
il y auitt lonjdiirs lieu dt» se demfuitler si le souverain jmhU 
foul, ou s il ne peut pas tout. Hedproquement, apres avoir 
elabli que le souverain ne pent pas tout , resle eneoi*e a 
deeider quel est le souvei-aiu- Or h' vrai souverain. cesl la 
volonu^ ^enerale. 

Oire que* la souvi-raineie reside dans la %olonle g<'*nerale» 
cVsi [lire que la soeiele s apparlienl a elle-m^ine, qu'elle a 
elb'-ini^rut' l.i direetiou el la responsabilile de ses deslinees^ 
qift^lle n'a[tpailient pas de louli^ el«*rnile el de droit diviu a 
une pei'sonne, a nne Hnnille, a un eorps, laitiue ou eeclesias- 
lique. Esl-ee d<ine lui aeeorder le droit de tout faire ? Non, 
sans doute. Non, ear on n'aeeorde pas a rindividu le droit de 
loul Taire en reeonnaissant *|u'U possede le libre arbiin'. La 
volonle generale dans la istx'iele es! la meme chose tpie le 
Irbre artiilre dans Tindivitlu. En un sens , le lihre arbitre 
u esi-il |»as souveifun ? Cesl dans le nieme sens que ta volontc 
^'I'niTale est souveraine. L'un el Tautre ont , il esl vrai , 
au>desj(UH deux la souveraincie de la mhon. Mais la raison 
nest qu'une ri'gle et luie luniiere : ee n'esi pas un prineipe de 
vie et de nu)uvenic*nt. 

Si la volume geni^i-ale n'est pas le souverain, il faut que re 
soil quelque volonte parlteuliere. Mais a quel litre une volont^ 
partii*utif*re jouirail-elte ile ee pHvib'*ge qii'on refuse a la 
volonle ((enerale? Pouniuoi tel liomine t»lul6t que let autre, 
telle famttle pluirtt q^ue telle autre, lel corps plut6t (jue icl 
aulif? En veriu de quel princi|>e cclle volonte dun seal ou 



438 I-ES TEMPS MODERlfES 

de quelques-uns s'arrogera-t-elle un droit de possession sur 
tons? Je ne vols que la force, le droit divin, ou le droit 
patemel. Ce n'est point le lieu d*entrer dans la discussion de 
chacun de ces principes. Mais, en deux mots, la force n'a 
jamais pu £tre un principe de droit; le droit divin n'a aucun 
signe qui puisse le faire reconnaitre, au milieu des innombra- 
bles revolutions qui depuis le commencement du monde ont 
bonleverse les £tats ; quant au droit patemel, il aurait tout au 
plus pour cons^ence la souverainet^ des chefs de famille, ce 
qui est deji bien pr^t de la souverainete de tons ; et d'ailleurs, 
puisque le droit civil ^mancipe les enfants k Tstge de la 
mayorite et leur laisse la libre possession de leurs personnes 
et de leurs biens, on ne comprend pas comment le droit poli- 
tique les maintiendrait dans la dependance. Enfin, dans toute 
soci^t^ oil plusieurs personnes mettent en commun leurs 
int^r^ts sans les confondre, le pouvoir souverain appartient 
evidemment k la totality des membres, et la society a toiijours 
le droit de se faire rendre des comptes. Ce qui est vrai des 
associations particuli^res est ^galement vrai de la plus grande 
des associations, c'est-a-dire de Tfitat (1). 

Je distingue deux sortes de souverainete, deux sortes de 
commandement, Ic commandement de la raison et celui de la 
volonte. Prenons pour exemple Thomme individuel. La raison 
lui commande une action : cela suffit-il? Tant que la raison 
seule parle, rien n'est fait, rien n'est commence ; je n'y suis 
moi-m^me en quelquc sorte pour rien : car ma raison, ce n'est 
pas moi, et la verite qu'elle me montre est extericure a moi, 
independante de moi. Sans doute la raison est souveraine, 
mais c*est une souveraine sans puissance ; car, quoi qu'elle 
disc, je puis faireccque je veux. De la une seconde souverainete, 
cellc de ma volonte : c'est la volonte qui seule peut faire quo 
Taction soit ; c'est elle qui enprend laresponsabilite, c'est elle 

(1) « Les lois ne sont proprement que les conditions de rassociatioii 
civile. II n*appartient qu*A ceux qui s'associent de r6gler les condi- 
tions de la 8oci6t^. » Contr, social, 1. II, c. vi. 



LE COXTUIT SOtlAL, — LA VOLONTJ?! G^TifeRALE 439 

qui est maiiresse de nia destinee ; ou plul6t c'est par elle seule 
qtie je siiis mon mailre, que je me eommande a moi-iueme, 
que je suis soiiverain de nioi meme. 

11 en est dv. lut^me dans 1 KiaL L'Euit, comme 1 individii, doil 
obiSir a la i-aisou : e*est en ce sens qii 'elle est Hoiiveraine. Mais 
la raiHon toute seule ne suffit pas : il faut une volonti; pom lui 
olK*ir : eette volarUe ue priil fire que eelle dc lElal; el 
eoimne I'Elal e'est loiil le nionde, ee sera la volantede lous, 
C'esl en ce sens que b volouie geuerale est souveraine* 

Hoiissean liii-riiOuie a purlaUemeTU expliqiie la dislmeiion 
que nous veuons diridifjuer ; el^ pour cetie raison» sa llieorie 
de la loi a une solidite que u'ont pas toujour^ les aulies par- 
lies du Contral social (I). Personne u'a expose aveu plus de 
preeision le priniipe de la souveraineie de la raison, lout en 
si^nalaui Mm iiisutfiHaiit'e : t Ct* qui est biru et ronforme u 
Tordre est lei par la nature deselioseset independauimeutdes 
eouventious huniaiues. Toute jusiice vietit dt* Dieu, (lu sent 
en est (a source; main si nous saviom ta recevoir de si haut^ 
nous n'aurionM besoin itt de gouvernement ni de his. Sans 
doute, t7 est une jmtice univrrsrlle^ tman^e de la raison 
jreii/^ ; inais celtp justire, pour ^Ire admise rnlre nous, doit 
iire n*rqiriN|U*'. A eousidriHT huruaiiiement les rhos«'s, (aule 
de saneljou naturelle, les lois de la justice sont vatnes panni 
le<% hummes ; elles ne font que le biea du nirt*hanl el le mal 
du juste, quand eelul n li*s observe avee toul le moudtt sans 
que personne les obs<»rve avee lui. H faut done des conven- 
tioHJi et den his pour unir ten droits aux devoir$ el rameuer 
la JMSlire a son nbjeL • Kien deinieiix dilet de nueux pense, 
Le pHucipe de la souveraineie di» la laison t»sl uii pi iiieipe de 
momle, e( non rle imlitique : c'est la re^le que la luorale imposi} 
a la ptiHlique. Mais il ne suHit pas d etabfir i|ull y a une loi 
eierwelle, divine, <pu' les jK'uples ne peuvent pas plus viuJer 
que le» rais ; 11 faut encore expliquer d'ou vicnt la lot civile, 



(1) Contr, social. 1. IJ, c. w. 



440 LES TEMPS MODERNES 

et quel en est le prineipe. c Quand on aura dit ce que c*est 
qu'une loi de la nature, on n'en saura pas mieux ce que c*est 
qu*une loi de r£tat. > On oppose la definition de Montesquieu 
h celle de Rousseau, c Les lois sont les rapports n^cessaires 
qui derivent de la nature des choses. > Cette definition, dit- 
on, excliU tout arbitraire. A merveille. Mais d'abord, les lois 
civiles sont-elles des rapports necessaires ? Ne sont-elles pas 
la plupart du temps des rapports variables et contingents, et 
des transactions mobiles entre mille int^r^ts ^galement mobi- 
les? En second lieu, entre la loi primitive qui reside dans 
r^temelle raison, et la loi civile qui n*en est qu'une derivation 
trhs Hoigniey il faut bien qu*il y ait un interm^diaire, une vo- 
lont^ qui donne naissance a la loi ^crite, laquelle n'existe pas 
par elle-m^me. Quelle sera cette volonte ? Pourquoi celle^i 
plut6t que celle-la ? II faut que ce soit une volont^ g^n^rale ; 
car, a priori, il n*y a aucune raison d'exclure personne. 

Reste encore Tobjection qui se tire de la pratique. Mais il ne 
s'agit point ici de pratique. On recherche seulement quel est, 
en droit, le vrai prineipe de la souverainet^ dans r£tat, mais 
non quelle doit ^tre en fait la forme de r£tat. Sans doute, par 
cela seul qu'on pose un prineipe, on tend evidemment k appli- 
quer ce prineipe dans la rcalite ; mais on n'est point engage a 
Tappliquer a Theure m6me, ni d'une faQon plutot que d'une 
autre. Lc debat reste done entier entre les partisans des 
diverses formes politiques. La seule chose qui soit etablie, 
c'est que ces formes ne sont que des formes et non des prin- 
cipes. Mais quelle que soit la forme de r£tat, la loi ne peut ^tre 
autre chose que I'expression reelle ou supposee de la volonte 
g^n^rale. Si Tautorite de Rousseau parait mal plaisante a 
quelque pcrsonne, il est facile de la corroborer par une auto- 
torit^ plus msgesiueuse et plus consacree, cellc de saint 
Thomas d'Aquin. A qui appartient-il de faire la loi ? c A la 
multitude tout entifere, repond-il, ou a celui qui la represente : 
Vel totius multitudinis, vel alicujus gerentis vicem (1). » 

(Ij Voir plus haut. t. 1, 1. II, c. in, p. Sai. 



LE COSTRAT SOCIAL. — LA VOLONXf; f.t.NtftALE 411 

Les resenes preci'doutes tine fois bieii comprises, r<*sunioiis 
la iheorie de Kousseaii sur ki souverainete. 1" Cctlc soiivoriii' 
ticte est inalk'nuble (1), t cur ii\Hiiiil que Texemce tie lu 
volonie g/'ncnile, ello ne poul juiiiais s'uliener;., le pouvoir 
j)eul btcn se Iraiisiiieltre, iiiiiis noii In vuloiuV^ *. Un pciipic 
qui pfomettrait absokimeal dVibeir et so souaieitmii sans 
r»'serv<* an poiivoit* absalii se dissoiHlniit par lii nieme ; il 
perdrail sa qiialiie de i>etiplt* cl de stmverain. » 2" La souve- 
niinetc^ esi indivisible ; * car la volontc est generale on elle 
II 'est pas; ellc esl ccile dn people, oit d un parlieiilier. Dans 
le premier cas seulenient el!e est la suuverainete. Mais qui dit 
YoloDle generale n'cnleml j>as par la necessaii-ement volonk^ 
tJiianinie, il nest pas necessaire que toutes les voix soienl 
d*uccord : il snftil quVdles soienl tonics coni|di'es, 3 " Celle 
voloiih* lie peui pas errcr : « Ln vnlonic* ginn'^rafe est lonjonrs 
droite, el lend loujoiirs a rmilile piddi{|ue, » Senlennnii il 
faud ra bieii prendre garde de run fond re la vohnle gene rale 
avec hvolontedetott.^, * La premiere lie regarde qii a rinlerel 
eomtimn ; la seeonde (la voloiilt' coUeclive) a rinlerct prive, 
el n*csi qn tine soninie de volonles partieulieres ; niais I'dez de 
e^ m^mes volontcs les pins et les morns qni s'l^nlredrlruisenl, 
reste pour somine des dillerences, la volonle generule. r Mais^ 
pour qu il se {)rodnise dans tm Etat une volont*!* \V*rilabJement 
gen<'»rak\ il ne Taut pas de corporalions on ussucialions partieu- 
lieres ; car alors il se fornie ilans chacnne de res assoeialions 
une volonte qui est gem'Tale [mr rapport a elle, mais pariien- 
lii^re par rappoit a Ttlal. Des lors les dilTerences deviennenl 
nioitis nomhreusf'S, el dfmnent iin n^sidlal nioins general (2). 

La conclusion de cetle reniarquahle iJiroric est fpie ce «|ui 
generalise la volonte est moins le nombre de voix que UnleriM 
coniniiiii qui Ic^ unit ; que i la valenr genenile doil elre lelle 
dans son objet(3) aussi bien qne dans sun essence * ; cnftn 



(1) roni, toc.^ L n, c, I. 

(2) /Wrf.. f . ui. 

(3) /*M., IV. 



442 LES TEMPS MODERKES 

que c la matiere sur laquelle on statue doit 6tre generate 
comme la volont^ qui statue. C'est cet acte que j'appelle une 
loi{l). • 

Le GOUYERifEHENT. — Du souverain, il faut descendre au 
gouvernement (2). Rousseau est le premier qui ait oppose ces 
deux termes, jusque-I& toijyours plus ou moins confondus. II 
compare le souverain k la volont^ qui dans Thomme determine 
un acte libre, et le gouvernement k la force qui Tex^ute. Le 
souverain ne pent avoir que des volontes g^n^rales : il lui faut 
cependant un agent qui execute ou fasse executer ses volontes : 
c*est le gouvernement. Le gouvernement n*est que le manda- 
taire du souverain : il est Tintermediaire entre le souverain 
et les siyets. Ainsi le corps politique se compose de trois 
termes, qui forment entre eux une proportion : le souverain 
commande, le gouvernement execute, le sujet obeit. Rousseau 
cherche k nous donner une idee de ces differents rapports par 
d*ing6nieuses traductions math^matiques, mais plus compli- 
qu^s et beaucoup moins claires que les cfaoses m^mes 
qu*elles repr^sentent. 

On a eu raison de dire que Rousseau est le premier qui ait 
defini rigoureuscment le gouvernemcul, on I'opposant au sou- 
verain. Mais le fondemcnt de celle distiucllon n'est-il pas dejii 
dans Montesquieu ? Lorsque celui-ci dil par exeniple : t Gomme 
dans un £tat librc, tout honime qui est cense avoir une 5me 
libre doit 6tre gouvenie par soi-niomc, il faudrait que le pcu- 
ple en coi*ps eut la puissance legislative » ; lorsqu'il parle de 
ces gouvemements oil le mi^me corps de magistrals « a, comme 
executeur des lois, toute la puissance qu'il s'esl donnec comme 
legislateur... pent ravager I'fitat par ses volontes generales 
et detruire chaque ciloyen par ses volontes parliculieres », 
n*est-ce pas la pensee et le langage mrmc de J. -J. Rousseau ? 
La seule chose qui appartienne a celui-ci, c'est d' avoir limite 
le sens du mot gouvernement h la puissance executive : c'est 

(1) Contr, social, c. vi. 

(2) /Wd., 1. Ill, c. I. 



LE CO?(T«.\T SCH:IAL* — LE GOIVERXEMENT 443 

le sens qui a eiv vn gvuvrA adopts daas les fitats coiistilu- 
tioiiTiels. 

Mais si «*\*st on nicTilo de J. -J. Kousseiiii d'av*»ir driim avec 
predsioii ime exiiressioii si im|Mjrl[yiU! il*^ la Umgur puliLique, 
U se cree par Va menie des dillicultes parUeulieres dans sa 
theork* de la division drs ^uinrrricTiicrils (1), Lorsque Yon 
fiarle en i'llV^t dcs diirerentes especcs dc* ^^ouvi^mements, on nc 
prend idusrt* nioldans les^iis elroitde pouvoir rxccuUf, niais 
on enlend dinlingucr Irs dilllTenles coiistilulions poliliijues : 
or lv% eunsUtiilions nv ro<;k*rtt pus seulemenl la iorini' du fHju- 
voir execnlif, imus aunsi li'i^bbtir, li, (niniqui' vn priiu-ipe ve 
dernier pouvoir soil I'atliibm du |>euplt.\ il pt^ui hkUy dan?* la 
pnilique, afqiarlenir soil a un roi, soit a un roi'[is {\v nablcs, 
suiil a une parlie du ptMi[ile sridrmeiil, ol il tbul leiiir eoniple 
de ces diflVrent-es duns la division des gouvernemerils, Mius 
Hout^iiean, pour ne pas abandoniuT un srnl iusiaui sa d^'fiin- 
lion, ne dislin^ue les {^ouvenieminls des uns et des aulres 
que par la eauslitiiticm du pouvoir I'Xeeulif : (^e qui le conduit 
u des definilions arbilniires el eonlrairesa loutesles habiludes 
de la seienee el de la lanjjue, l^u'exejiijde, si Ton rousidlail sa 
detiuiliuu, (e gi»uvernenieul des Elals-Lnis sennl uiie nionar- 
ehie, puisque le pouvoir exeeulii' y iq>partient a mi seul ; 
(rurislocniiie »eIon ses pi*iueipes, je n'en eonnais guere : e^r 
je ne vols pas d'KUil oil, Je iietijde ayanl la puissance legislu- 
live, un senal soit cliar^*' sen! ile r*'xtuHxti(iu ; a Hume le senal 
pana^eait nvee lt» peuplt* le p< hi voir legislatif, (Jiiuiu h la di*- 
moeralie comnie Housseau la detinil* e'esl-a-dire un gouver- 
ooueut oil Iv peuple tout entitr est legislateur el magistral, 
ilasrait aujouid hut iiupossibh* dVn irouver un seul exeniple 
dans le inonde ; et, dans ranliquite, Athene^ est Ui »eule repu- 
biqiie qui rej)Ondrattt et encotx* inipairuilrrnenlf u la deli- 
nition. 

Le gouvenMMilt ^tant deJini la pui^^^^1i > t \r ( utive, com- 



(I) Contr. mciat, L lll.c, m. 



444 LES 1EMPS MODERNES 

ment s*^tablit-il, etde quelle nature est Tacte qui en determine 
rinstitution? Selon quelques publicistes, Hobbes et Locke, par 
exemple, rinstitution du gouvernement est un contrat. Lld^ 
d*un tel contrat, selon Rousseau, est contradictoire. Le sou- 
verain ne pent se donner un mattre : il ne pent se laisser im- 
poser aucune condition; sa volonte reste pleine et entifere 
apr^ comme avant rinstitution du gouvernement: ce n'est 
done point un contrat, car par un contrat les deux parties 
sont engages : c D*oili il resulte que Tacte qui institue le gou- 
yemement n*est point un contrat, mais une loi ; que les depo- 
sitaires de la puissance executive ne sont point les maitres du 
peuple, mais ses officiers, qu'il pent les etablir et les destituer 
quand il lui plait, quil n'est point question pour cux de con- 
tracter, mais d'ob^ir (1). > 

II est yrai de dire que le souverain ne pent pas traitec avec 
le gouvernement d*^gal k ^1, et quil lui dcmeure toujours 
sup^rieur. Mais n*est-ce pas trop que d*avanccr qu*il n*y a 
nul engagement du peuple au gouvernement? Sans doute, le 
souverain pent tout ce qui lui plait ; mais lorsqull institue un 
gouvernement, ne s'cngage-t-il pas implicnlement a le mainte- 
nir, tant que le gouvernement sera de son c6te fidele aux 
condilions qui lui sont prcscritcs ? En outre, si le souverain, 
en tant que souverain, n'aliene jamais sa volonle et ne pout 
se soumettre a ses officiers, ne doit-il pas, comme peuple, 
s*engager a Tob^issance envcrs les chefs qu*il institue ? Si le 
gouvernement est un moyen tcrme entre le souverain et les 
sijyets, le gouvernement ne s'engage onvcrs le souverain qu'a 
la condition que les sujets s'engagent envers lui. Sans ce 
second engagement, Fordre de la republique est compromis : 
les sujets, abusant de leur qualite de souverain, pour mecon- 
naitre Tautorit^ du gouveniement , usurpent eux-m^mes cette 
autorite, et le contrat social est dissous. 

Demandons maintenant a Tauteur du Contrat social son 

(1) Cotttr. social f 1. Ill, c. xviii. 



LE COKTIIAT SOCUL, — LE GOUVERNEMENT 445 

avis sur le mLuikiir dt's gouvernenic^nls. On est sur ce poinl 
assea iDJuste envers J. -J, Rousseau. On le considere souvnit 
comme iin loj^irii^n ijitrail;ib!e» ennomi <Ju possible, igfiKiraul 
des fail!*» parlisiiii npini;iirt' *H avnigle truiif fornn* ptii'lifu- 
Here, la pure demoi'i'alii' , el preteiulant imposc^r a tons les 
tlals, potits oil gruiitls, ancii-ns ou noiuTaux, sans cousid^^ivr 
leurs mrrurs et knirs besoinSj le gouvernement ile Genrve. 
I'ne lectun* Si-rieuse du Confrat social drlruit ces irapula- 
lion;*. L'aiilfur sail bien qupllo part doit avoir rexperienrf; 
dans Ics ciablisspmtnits poliiiqiies, et qu*^ les i^oiiviTiifmenls 
ur duivrnl piis vivv soidcnient bous t^n rux-nieines, niais bons 
selon les rirnnisiant-es. Void pliisiciirs passages derisifs : 
€ On a de lonl lenipji boaueoLip dispute sur la luedleure 
fonne de goiivernemenl, saus considerer que chaeune d'elles 
esi la nieilleure en eeriains eas, el la piro en dautres {!).•. 
En general , le gouvernemeiit deuioeratii|ue eonvienl aiix 
pelits Ivlals, raristorraliqiK* aii\ niedkx'res, h' nianaiTiiif|oe 
aux gi-ands. Mais (^oninieut eujnjiler la uiullilude des eir- 
coDi^tances qui peuvent fournir des exceptions (.?)?,.. Lequel 
vaul niifiix dun gmivenu'inrnl simple on diui gmiveniement 
n»i\te? (Juesli(»Ti lorl agilee cbez les pulili(jues» et a h<pieUe 
il faut faire la uieiue n'ptmse que j ai faite ci-dev;uU sur ioute 
forme de gouvernement (3),., (juand on tleniand*? quel est b* 
meilleni* des gouveineoients, on fait une tjuestion insoluble, 
euinnie tiideknuiiiee, ou* si Ion veut» eHe a nulaut de stdu- 
Uonii qull y a de conibinaisons possibles dans tes posit tons 
absoUies el rrlu lives drs [leufdes (4). t Sonl-ee la les |iaroles de 
ces poii(i4|U{ sa eourte vue, qui, [laree qnil n y a qu une seulc 
veritif abstr.iite, ne eomprennent |>as tju1I f>eul y en avoir 
mille applicatiunSf selon la variele inlmie des chuses el des 
bojEioies^ housscau lui mt^me, kusqu'il eut a donner son avis 



(I) €&uir. tociat, L III, c. m. 
(0 lifUi., ibid. 

(3| /*«!.. 1, lit. c. \tu 
(I) thd, I m, c. IX. 



446 IBS TEMPS MODERKES 

sur le gouvememcnl de Pologne, se garda bien de vouloir 
appliquer de Tive force h cet infortun^ pays les maxtmes du 
Contrat social i mais il chercha autant qu'il put, dans les 
circonstances, dans les moeurs, dans les traditions d^ing^nieux 
mais impuissants remMes h une situation irremediable (1). 

Mais comme il est difficile k Rousseau de se tenir ferme k 
une v^rit^ une fois saisie, sans tomber dans la contradiction 
ou Texag^ration , nous allons voir reparattre le disciple 
aveugl^ des l^gislateurs de Tantiquit^, le citoyen retrograde 
de Sparte, d'Ath^nes ou de Rome; Rousseau ne peut pas 
comprendre ce que nous appelons le gouvernement repri- 
sentatif. II dit d'abord, ce qui est vrai, que, la puissance 
legislative ^tant le coeur de r£tat, il faut des assemblies 
reguli^res et p^riodiques, pour que Tautorit^ du souverain 
ne s'oblit^re pas dans le silence ; mais il ajoute ; c A Finstant 
que le peuple est l^gitimement assemble en corps souverain, 
toute juridiction du gouvernement cesse, la puissance execu- 
tive est suspenduc, ct la personne du dernier citoyen est 
aussi sacr^e et inviolable que celle du premier magistral , 
parce que, ou se trouvc le represento, il n'y a plus de repre- 
sentanl (2). » Voltaire, qui cite cc passage, dit tr(>s bien: 
€ Celte proposition serait pemicicusc, si ellc n'etait d'une 
foussetc ct d'lme absurdite ^videnles. Lorsqu'cn Anglcterrc 
Ic parlemcnt est assembled, nullc juridiction n'cst suspenduc ; 
et, dans les plus petitsfitats, si, pendant I'asscmblce du peuple, 
il se commet un mcurlrc, un vol, le criminel est et doit etrc 
livr^ aux officiers de la justice. Autremeni une asscmblee du 
peuple serait une invitation solennelle au crime (3). > Non 

(1) Grimm no trouvc pas les conseils do Rousseau tres pratiques : 
et il en parlc avec ironie : « Je ne puis, dit-il, regarder soa ouvrage 
que comnie roRuvre d'un hommo d'esprit qui emploie ses loisirs k 
esquisser des lois et une forme do gouvernement pour quelque 
utopie. » En I'envisageant ainsi, on pourra Ic lire avcc plaisir ct 
mdme avec fruit, on trouvera beaucoup de vucs sages A c6te do 
beaucoup d'id^es creuses. » Correspondance, Janvier, 1773.) 

(2) Conlr. social^ 1. Ill, c. xiv. 

(3) Voltaire, Politique et legislation^ Iddes rdpublicaines, xxxit. 



LE CONTUAT SOOAL, — LE COITERNEHENT 447 

seiilement ceiie iiiaxifiio csl eoiitraiio a la vi'iiu*, pitisqiril 
n'y a plus d orcire piihlic possihlo avec ellc, inais on ne voil 
|KiH nii'iiia ronimenl v\U* s'acronle avrr Irs pniiripirs flu 
('untrat social. Eii ellel, la foruiioii ilii gniiv^'nu'mcnl rlanl 
tlislifu'te de cellc* du souveraiti, commrnl la convocalion dii 
souviTiiin siispc*ntlniil-4'llc Taction du ^ouverm'irteut, a niotns 
que Ic souvcrain nc preniH* lui-mr'ino Ic gouwriR'nunl 1*11 
mnins I ce qui est contraifc a la doctrine* f Que si rhaque 
ciloyen rsi inviolaI)k' eommc mrmhre du souvrniin, il ne Test 
pas commc individu. Lo gouvcruptncnt osl snbonkmiic au 
Kouvcrain loui cnlier; niais il est 8U|MMii>ur :v chacuu dcs 
sujeU en pariitHiliciv 

Cc nVsl pas tout : tfuand ftous^oan paric du pcnpio a<;s<^m- 
h\t\ il r*ntond a la \rim\ cin'imaginepasd aulres asi^etnblccs 
du pcujdc que cellos dcs rc|)ul>liques anriennes, oil Ton voiail 
dans li?!» rues el sup les places publiqiu s, et il dit natvernrnl : 
* QuVm jiige de rciubarras qife causaii qutd4|ii('r<»is la Juiile 
par cc qui amva du temps des tiraetpics, ♦ni line par tie des 
eitoyenft docinaU son m\h*age de dessus les toits (1). • On ne 
voil pus ee qu'une idle eonfuHion ilcvmt ajfnili^r de dif»^nitt5 
el de Incidite aux de|ji)craiiun!i du souverain. iMain Itousseati 
reponste de touted ses Torrej^ le Heul niayen dont puissent 
disposer le« peupten tnodemes |>our exercer leur soiive- 
nunele ; jo veiix parler du nyjileme de la rcpresentaiion. II 
|>an de ce pHueij»c que la souveT-ainele nr p4*nt pas etre 
repR»senlce paree quelle ne pent pas i^lre alienee : « IClle 
coiifiistD.esiientiellcment dans la volonte penerale, el la voUjiite 
lie *C' repre«4*iu»* poita ; elle est la luenie on elle est auiiT, 
il n'y a point de milieu (2)* • Ce sont la des abstractions ('$)« 



(1, r."^. --fV,/, I, ni,f\ X?, 

(2) .i/, I. Ill, C. XV. 



^ virc3 quilavajt cru r< 
ct f^ui pouvateat bicQ », 



448 LES TEMPS MODERIfES 

La volont^, en soi, est incommunioable, U est vrai ; mais 
pourquoi n'aurait-elle pas d'interprfete ? Rousseau dit: c II 
n-est point impossible qu*une volonte particuliere s'accorde 
sur quelque point avec la volont^ g^neralc ; il est impossible 
au moins que cet accord soit durable et constant. > II est vrai 
qu'il n*y a rien d'absolu dans les choses humaines ; mais , en 
politique, on doit se contenter d*approximations. Ainsi, il y 
aura un suffisant accord entre le repr^sente et le representant, 
si la representation est fr^quemment renouvclee par des 
elections p^riodiques. Rousseau pretend que le syst^me 
repr^ntatif vient du gouvemement feodal. Cela n'est pas : 
la representation a son origine dans la nature des society 
modemes, essentiellement laborieuscs, et dans la grandeur 
des £tats. Les £tats anciens, tr^s petits et composes d*hommes 
de loisir, n*avaient que faire de representants ; Rousseau le 
reconnait lui-m£me : c Chez les Grecs, dit-il, tout ce que le 
peuple avait k faire, il le faisait par lui-m^me, il ^tait sans 

3l8se assemble sur la place ; il habitait un climat doux ; il 
etait point avide; des esclaves faisaicnt ses travaux: sa 
grandc affaire etait la liberty (1). > Rousseau est ^videmment 
sous le prestige, quand il parle des republiques aneicnnes. 
11 trouve admirable ces ciles, oil la liberte dc quclques-uns 

C*est ce qu'on voit dans les Letlres icrites de la montagne (part. II, 
lettre in.) A Geneve la soiiverainet6 ou plutotle pouvoirlegislatifap- 
partenait au conseil g^nSral, c'cst-A-dire k Tassemblee r^unie des 
citoyens et des bourgeois. Ce conseil gent^ral 4tait loin d'etre le peuple 
tout entier: car, en dehors de lui, il y avait encore trois classes de 
personnes : les habitants, les natifs et les sujets. Quant au pouvoir 
ex6cutif, il ^tait distribu6 de la maniere la plus compliquee entre 
plusieurs corps : le petit conseil, le conseil des deux cents, le conseil 
des soixante. Or il etait arriv^, selon Rousseau (et cela n'a rien 
d^nvraisemblable), que ces differents conscils avaicnt fini par usur- 
per sur le conseil general, et que la souverainete de celui-ci u'^tait 
plus guere que nominale. Le m^me fait s'etait produit k Venise, 
dont la constitution ^tait moins diff^rente de celle de Geneve que 
Ton n'est tent6 de le croire. Rousseau, preoccupe de I'absorption du 
pouvoir l^gislatif par I'ex^cutif dans une petite r^publique, a 6te 
conduit par \k d une opinion excessive centre le regime rcpr^scn- 
tatif en g^n^ral. 
(1) Contr. social, 1. Ill, c. xv. 



LE COTifTllAT SOCIAL. — LE COUVEnNKSIENT 449 

reposait sur la servitude dii plus grand nombre, et, pour 
ri'Sler (idelii a sa r!K*orie abstrailr dr la volonle mcoinniuni- 
eablc, il met en pvvW iin prinripe bien plus gi*and, celui de 
Ja liborlt' pei'soniit'lir : t Ouoi ! dil il, la bherti* ne se niainlirnl 
'qua latipui de la servitude? IViil-eliv. Les deux exees se 
loiirlienL Tout ee qui u\*sl point dans la nature a ses incon- 
Venieiiis, et la soeietii eivile plus que tout le resie* II y a lei les 
positions nialheii reuses ou Ton nv peut eonserver sa liberie 
qn au\ de|>eiis de relle d'aulrui, oii le eiluyeu ne (jeul t**rrc 
liaiTaitenRnl Jibre que Tesclave ne soit extri^memenl eselave. 
Telle eii^t I:i j*osition de Sparle. Pour vous, pt^upbvs uioder- 
neH, vous nave/, point d'esclaves, niais vrjus I etes; vuus p;iyez 
i«*ur liberte de la vdlre. Vons avex beau vaiiler eette prefe- 
renee, j'y trouve plus de hk'hele que *1 buiu;uiite. > G' inor- 
i*eau est uii modele de lausse deelanKiliou et de lanatisme 
iiuntelligenK Eioussean ne comprend poiut 1 esprit des socieles 
iiiodernes : il ne voil que des citoyens rassembles sur la place 
fiublique, livres a la seule aflaire de la liberli*. Mais la liberte 
nest rien par elle inruie ; elle nest que l;i gjuuutiedes aulres 
droits ; ellc nVsl que lassuranee que Ton remplira, sans rien 
eraiudri% les fouetions atlribuees a riiouirne. L'une de ees 
foueiions est le travail ; une vraie soeiete est une soeiele (|ui 
Iravaille. La soeiele aniique, oil (pielques uns jouissuicnl en 
repos du loisir que leur ruisuit le travail du plus grand 
nombre, elait une soeiele dans reuHuiee. jMliis si ebaeun 
Imvaille, eoruTuejU peut-ofi Taire a la fois ses pnqires alfaires 
el eelles de TEtat 1 D'atlleurs Housseau se repoud a bn-inenie : 
€ On ne peut iuiagiiier, dii4! da us un autre passage, que le 
peuple ful incessiuninenl assemble pour vafjuer aux alfaires 
|ndili(|ues (I). » II faut done des represeutanls. II en faul 
eueon* pour une autre raison, c*est que, les intcr^t« des 
pruptes uiodeni»*s /iaiil Ires eouq>liques, Jes lois y sonl tres 
difliciles a lairc, el demandent par consequent une cerlaine 



(1) €mtr, iociaU L HI, c. iv, 

Ja>et. — Science polittquc. 



IL — 49 



450 LES TEMPS MODERlfES 

aptitude; mais ce nouveau point de vue nous entratnerait 
trap loin, 

La religion civile. — II reste une demiere question qu*au- 
cun politique ne peut binder : celle des rapports de la reli- 
gion et de r£tat (1). Rousseau parait incliner aux maximes de 
Hobbes et semble avoir voulu laisser a Voltaire le beau rdle 
de defendre la liberie religieuse et le droit des opinions. 

Cependant, pour bien comprendre la pensee de Rousseau, 
il faut remarquer que, dans ce m^ine chapitre du Contra t 
9ocialy il distingue quatre formes de religion, d'oii qu'atre 
especes de rapports entre la religion et r£tat : 1® la religion 
naturelle ou le theisme ; 2® les religions nationales, comme 
chcz les anciens, oil la religion est partie integrante de la 
constitution : ces sortes de religions, dit-il, sont utiles h r£tat, 
mais nuisibles au genre humain; 3"* le christianisme remain, 
ou religion des pr<itres, qui donne a rhonune deux patries, 
deux che&, et Femp^che de pouvoir ^tre a la fois devot et 
citoyen ; 4° enGn le vrai christianisme, tel que Tentend Rous- 
seau, c*est-ii-dire celui de r£vangile, qui reconnait tous les 
liommes pour freres ; religion sainte, sublime, veritable, mais 
qui cepcndant, loin d'attacbcr le ca»ur des ciloyens a r£lat, 
les en detache comme de toutes les elioses de la terrc. Ces 
diverses formes religieusos etanl distinguecs, Rousseau elablit 
que € la science du salut et la science du gouverncmcnt sont 
deux choses differcnlcs (2) ». 11 propose memc quelque chose 
de semblable a ce que nous appcUerions aujourd'hui la sepa- 
ration de rfiglise et de Tfitat. 11 propose c de laisser le chris- 
tianisme libre de tout lien de chair, sans autre obligation que 
celle de la conscience... La religion chretienne est, par la 
purcte de sa morale, toujours bonne et saiue dans I'Elat, 
pourvu qu'on n'en fasse pas une panic de la conslitution, 
pourvu quelle y soit admise universellement comme religion, 

(1) Contr. social, 1. IV, c. viii. Voyez aussi les Lettres dcrites de la 
montagne, part. I, c. i. 

(2) Lcttrcs de la montagnef part. J, ch. i. 



1,K nOMRAT SOCIAL. — Rtsnife 451 

sentiment* opinion, croyanec ; mais, comrae loi politique, le 
christianismp tlojni^atique est un maiivais elalilissemcnt (t). i 
Si Houssoaii ti adinci pus rnmiii** religion de Tibial m^me le 
climlianismt* de TEvangile, a plus forle raison le dirisiianisme 
romain. Quant aux religions supersiitieuses de raniiquite, il 
n Vn pent Hrv question* Cependant il ne croit pas t qu'un 
lA'Ai puisse ^ire sans religion >, pur la i-aison que la religion 
au nioins tiatun'lle est inseparable de la morale, et que la 
morale est la base de I £lal. 11 faudra done i*eduire la religion 
aux dognies elemcntaires, a ceux qui sout vraimcnt utiles a 
toule soeielis en oineltant tous eeux qui ne peuvenl impor^ 
ler qu a la foi, et % non au bieu teriTslre, seul objet de la 
U'gi^lalion », r/e8t ce qu'il appelle la religion civile, C'esl sans 
doule une rhiruen* de eroire que \lcAxiij apres avoir afTranehi 
lesi eonsrienees du joug lim religions positives, pourra leur 
impcmer uuc religion purementnaturelle. C'est une contradic- 
licuK mal diHsiinulee, que de subslituer ILniolerance theiste i 
rinloleranee eaibnliquc ou proiestante. Neannioins Topinion 
de ltoU!iseau viiik un aelieminement inrorileslable a un regime 
phm Jih«»ral en niatim^ de religion. L'idee de laliberte absolue 
ne %c reneonire ehez aueun eerivain du siecle. La pi ii part se 
contemaieitt de la toleranro. Peuteire et-tiii-i^e un progres de 
plus de »|iparer Tfelat de la religion ehniienne, en le tenant 
encore as^oeiti ik la religion uaturelie* Neannioins, c'est evi- 
demment one bien grande exageration, et un condamnablc 
em|>orlemeut dt» langage de dire : • Uue si (fuelquun, apres 
avoir reconuu publiquenient ees mt^ines dogmeii, se conduit 
eommc ne les eroyant pas, quil soil puni tleniort; il a eommis 
le plus grand des crimes, il a metiti devant les lots. * Ce sunt 
lit les Riaximes de I hupiisition. 

HteCMB* — Telles sunt le^ priueipales theories du Conirai 
social, ouvrage plus Mtlilil que rigoureux. L'auleur y est 
coiitinuetlenieui partage cnlre deux jiysleuies : eelui qui 



(1) Con/r. Mda^ ibid. 



45*^ LES TESIFS MOI>EU>ES 

livTC loul a rfitat, persoiiurs et bieris, et celui qui rael 1 
IvL couimunaiitu li'Stlroils nalurels ties personnes, Cesl 
(lire ail premier (jueloudenl les prindpes ilv Rousseau, 
serail itijusie de lui imfuiler a lui seiil, comme on h fiiii soii- 
venl, la respoirsabilile tie eetle doelrine. La supremalie absuhic 
de rfitat a etc le dogme eommun de presqiie tous les politi(|ues 
avaiil i.-J, Rousseau. Je ue parlc pas de rariliquilc, oil Taulo- 
rile de I'Elal elaii si gran de (1). Dans les lenips niodernes, 
ei'oit-on que les publicisles aieul toul d'abord rcconuii 
aecepte ee prhicipe, qui esl aujourd'hui si (anulier, du droit 
iiidividuel el pei'sonnci oppose a la volonle iibsolue d(^ FKlal ? 
Dans le sysleme de Hobbes, il n'y a de liberie que eelle que 
le souverain donue : e*esl ce qu'il appelle la liberie innoceniej 
Spinosa nliesite pas davantag^e a altribuer au souverain uue 
auloi'ite sans limites. Ifuaiil a Oossuel, on sail que lout son 
livre sur la poblique de rficriture sainte a pour objel d'etablir 
le pouvoir absolu, el mt^nie le pouvoir ubsolu d'nn monarque; 
Bossuet iroMvail 1 eselavage uii etal jusle et raisonnable, 
el il nc recounaissait pas le droil naturel de la |»ropi'i/'le. On 
a prelendu irouvcr dans Ic Conirai social la iheoric nienie d 
eoinmunisme. Que dira-t-onde ccpassa^^e de Dossuet : < Ole 
le gouvernenieut, la lerre et lous ses biens sont aussi com- 
niuns enlre les hommes queTair et la lumiere... Selon ee droit 
l^ninilif de la nature, unl n'a de droit parlieu^er sur quoi que 
ee soil,et tout est en proie a lous... Dugouveriiement est ue le 
droit de i)ropriele, et en general tout ihoii vieiil delaulorite 
pubHqne, » C*est la theorie menie du Conirai social. 

En realile, Rousseau n est pas pins eoinmnniste dans le 
Coiitrat social ('2) que tiossuet dans sa Potiiiquc, En atlri- 

fl) II est mutile de prouver que, dans la, politique do Platon, I'Etat 
c^tait tout et rimiividu rien. On saitassczque c'est la le systime de 
la Repttbiique. Mais Aristoto, qui accorde beaucoup plus en fait k 
I'iodividu^ n'ute rien en principe au droit do FEtat : « Cest une 
grave erreurj dit il^ de croire quecbaque citoyen est maltre dc lui- 
m§me. » 

(2) On Depeut pas nier ccpendant que les attaques imprtidentes 
et pasfiionnees du Um&nrs sur Vm^t^alUi contro la propriety n'aient 




« 



M 



LE coxTRAT sorjAL, — niisuit^; 



453 



buaiil a rfiat roriginc dii riroti dv propriele et de lous les 
droits* Us n*oiil voulu ni run iii Taulrr nirT res droils 
en aunino fiiron, rnais ils onl cm (»ii doimor ime expli- 
raiion siifrisaiUo et k^^iiime. II est injuste de juiyrr cer- 
lains err its par les ronsetiiieinTs, ineonnues de 1 auleiii% qui 
peuvenl en iHre deduiies par une Io{?i(|iie habile. Nous savoiis 
.Aujonrd'tiiii re(|Me pi/ut cfKUrnir celtr these de la smiverainete 
rjibsoiue ile 1 Ktat. Mais on ri^norail au xvm* siecle. Uousscau 
nienie est mi des premiers qui aient en le presseniiment des 
dangers de cpilv these : nous avons vu tons les reiours dc sa 
penstn* et les arUlires invulonlaires par lesquels il essave de 
restrrindri' la doelrine absohje qu1l a d ahord |)osee : ooirs 
Tavons vu conihatir*' llotd)es et Grolius par ee pnneipe, qui 
OHt Tofipose nirnje du enmninnisme, h^ droit hialieiialde de hi 
lihrrie. CVst 1 eeole politique el eeououiique sorti(* de la revo- 
lution d'An|^dt*terre, cVst Loekc el Adam Smith ((ui onl eu 
rhoniieur de defendre on de mettre en fnmiere* peul-i^tre 
nn'-me avee exees, le pHneIpe flu riroit individueL 

Ji* nadinrts t»as non phis que I on ronConde le sysleme de 
Housseau avec eehii de llobbes, sous pretexte que f nn el 
Taut re admetlent nn **laT tie nature, c*t font eesser eel etat de 
nature [lar Tahenatiun voloataire de ehaque parlieulieru I £tal 
et au souverain. Car, en relonr de ceile alienallon, qu'est-ce 
que nous promet le (ibitosophe anglais? Ui paix, el rren do 
pdus : dr droits, il n'm esi plus question; et quant aux bieiis, 
il u es! point, suivant lui, de niaxirne plus sedilii*us«' que de 
»outenir iiiw^ U^ sujet a la |>ropriete de S4*s biens (1). Au 
conlndre, lorstpM* Itousseau reclauH' rl<* ebaeun rali*'nation 
nbsoUie de ses droits, U est evident qua ses yeu\ eetle aliena- 
tion est sen lenient provisoire, et il entend que TKlat restltuera 
a chaeun een droit!* m^^mcs, fortifies par la garanlie pubtique* 



•Q im« gratide influenco par 1a »uilo sur tei secten coinniuniBt69. 
MfttJi pour iMre juale, il faul olt^^ervor quo le Cantrat iocial e^t po*- 
tuncur nu prcriuur utivragt^, et a bcfaucuup plusi d'A^utorit^. 
(1} Hot>bo«, !hs eh/,, it^ci. Ji, c, \iu S 7. 



454 LES TEHPS MODERNES 

Ce ii*est done point-dans Tintdr^t du dcspotisme de r£tat quil 
demande cct Change du droit naturcl contre Ic droit civil, 
mais dans Tint^r^t de la liberie. II a cm garantir d'autant 
roieux la liberty de chaque citoyen, quil 6tait davantage a 
rind^pendance naturelle. Nous avons fait voir ce quil pcut y 
avoir d'illusion dans un tel systcme; mais il ne faut pas 
confondre toutes les doctrines pour ccrtaines analogies. 

II resle enfin du Contral social une grande v^rite, de plus 
en plus accept^ par Topinion : c'est que chaque peuple est 
une personne qui s*appartient a soi-m6me, qui a le gouvcr- 
nement de ses destinees et qui transmet a qui 11 lui plait, et 
dans la forme qui lui plait, le soin de Ic dinger. C'cst le 
principe de la souverainet^ du peuple, h laquelle on oppose a 
tort la souverainet^ de la raison; car ces deux principcs peu- 
vent se concilier parflaitement. La liberte n'6te ricn a la res- 
ponsabilit^, ni le droit au devoir. Un peuple pent, a vrai dire, 
tout ce qu'il veut; mais il ne doit pas tout vouloir; ct si c'est 
son droit d'agir k sa fantaisie, son devoir est d'etre raisonnable. 
C'est Ih le vrai sens de la souverainete de la raison. Mais si 
Ton entend par ces mots la souverainc^le dcs plus raisonnablcs, 
je demande que Ton fixe la limite dcs plus raisonnablcs; on 
ne pent le faire sans exclure arbitraircmen! un certain nombr(» 
d*hommes du partage de la raison : or c'est la le pi'incipc 
m^me sur lequel Aristote a dtabli Tesclavage. Je nc vcux pas 
dire au reste que, dans la pratique, il ne faille pas considerer 
la capacite des personnes. 11 y a deux poliliques conune deux 
geometries : Tune pure, I'autre appliquce; Tune nc regai'de 
qu'au vrai, I'autre y ajoute une seule petite chose*, mais indis- 
pensable : le possible. De ce qu'un principe est vrai, il ne faut 
pas conclure qu'il soil applicable ; mais de ce qu'il nest pas 
applicable, il ne faut pas conclure qu'il n'est pas vrai. Car une 
formule de mecanique ne cesse pas d'etre vraic, puree que les 
frottements des machines ne permettent pas de Tappliquer a 
la rigueur. 

On a pu voir que nous n*avons epargne ni les objections, ni 



ROirSSEAU ET LA ilf.VOLrTtON -155 

les critiques a la Ui<^orie do J.J* llousscau; mais nous nous 
Bomnics etlbrce de nous aliranrliir dp ceriaines areusutions, 
Hi'e^ ilu i>rt'jiijj;r pluin^ t]uv dv l't'\ani«*n. F*arnii crs aenisa- 
lions, il en est uue sur liiijui^llr nous dtinandons !a pcTniission 
dp nous arnHor quelques inHiants : c'esl la responsabilile* f|uo 
Ton iin|nite k }.-}. Housseau dans k*s malliours el dans les 
pxres dt* l:i revolution fran(;aise. 

Hoi s*<EAi: trr la ki^adlltion. — Void quelle est, a ee sujel, 
!a iWorie repaiidue, tl y a, dU-on. deii\ parlies dans la Revo- 
lution, une bonne et une nnuivaise, IVaus la premiere ([iii rsl 
la bonne, e'esl 1 inlliienee de Montes(juieu qui est louie-puis- 
imnte: dans la seeontle qui est la inauvaist% e'esl Tinlluenee de 
Rousseau qui ^^gne i^ans partage. Mantes<[uieu, rest I'Assem- 
btee ronslitiianle; llousseau, c'esl la C^onvinlion. Selon nous, 
r\en de nioins juste el de plus inexact qu'u!i pared parlai,'e» 
Je ftiiis loin de couU^sier rinnuenr^e hieiifaisanle de Monies- 

^quieu sur la llevolulion : mais eelle inlliienee n'a ele qi* in- 
direcie el eu <[uelque sorle mediate. VEsprit ties Urn a (laru 
en 1748. 11 enl un g^nind sueies, el repandil dans loute la 
soci^t^ un hi'soin irresistible de nonveautes poliliques el de 
reformes soeiales. En 17UH. parail Ir* Ctmirni sormL el son 
euqare sueeedi* a eelui de V Esprit ties (oh. qui 1 'avail jirepare, 
0c 1764 il 1789, le Conttal nocial intend ehaque jour son 
InHoenee, ct, on peut Ic dire sans exageralion, c est lui qui ji 
fail la revolution. 

Use?, les discussions el les discours de TAssembk^* eonsli- 
ttianle ; cVid le tungapfc de llousseau beaucoup plus que de 
Montesquieu. Pour quelqiies disennrs de Mounier el de Mii^a- 

^beau« oil se reeounait la trace de lEytrif ties his, vmis en 
IrouvereK une fowie, oil les pens^es, les paroles, les formules 
de J.-J. Housseau abondeni a eliafpie puf*. tteatieoup d entr© 
eux ue sonl que d(*s eliapilres delaebes du Contrat sociaL 

Mats veut on des [u*euves plus deeisivesf Quels sonl les 
actes premiers, essenliets, imWueablcs de )a revolution fmn- 

Lfai»e» ccui qui out Aepare &ang i*et0ur 1 ancieu regime el le 



456 LES TEMFS MOI>ERNES 

nouveau ? C'est le sernieiH du Jcii de Paume, la iiuU du 4 Aoiil, 

el la Declaraiion dm droits. Or, dans rliiinin fir c(*s aclcs 
solf^nnels, (Vest ririfliienre de Kousseay qui tVIai(\ vi noii pas 
cellt^ dr Montpsqiiieu. Qu"ost-ee i|oe le st'niietit rlu ieii de 
Paiime? Ost la prise dc possession de la souveruinele par le 
tier*; elal. II esl a liii s**ii!e loute la revoluliun. Or, je !e demande, 
Monlesqiiieii eiVl il irtmve le^iliiue une telle revenrliealion? 
Est -re liii qui eiU oonsenti a ee que la noblesse el le elerge 
fossenl absorbes par le tiers elat? est-ce lui qui eul saerifie le 
vole par ordre au vole par lete, le premier <|ui mainleuait 
iulaete la distinelion des classes, le second qui elablissait la 
deinoeralie? Moniesquieu considcrait la noblesse conime un 
eh'mcnl essenliel d'une monai'chie ternperee el libre, cumuie 
riutei'niediaire et l(* moflerat^^ur necessaire entre le roi el le 
peuple. Des les premiers aeles de !a revolution, eel equilibrc 
elail nnnpu. Qui eul le plus d'inlluence dans ces pi-emieres 
reunions dc rAsscniblee 4*onstiluaule, dans ces grandes et 
solennclles discussions, oil raristocratie el la democratie se 
disputaienl en presence dune royaule sans force? Ne ful-ee 
pas Tabbe Sieves, celui qui avail dil que Ic tiers eiai est tout? 
(Ju'esl-ce quiine telle parole, sinon le priucipe memo du 
Confrai xoclaty Enfin, vciil-on la theoric du vote par U^le, 
expriiuce el formulee d'avance dans lous les termcs les plus 
precis : «: II imporle, pour avoir bien renouee de la volonle 
i;cnerale, (]u'il tfy ait pas de societe parliclle dans TElat, el 
fine ehfifiuo dioyen n' opine que daprh lui. » Ost J, -J, 
Itousscau qui fjarle. Que dil au con Ira ire Monlestjnieu : « II y 
a lou jours dans un Etal des g<*ns distiujj^ues par la uaissance, 
ta ricbcsse on Ics liouncurs. Mais s'ils elaient conPondusparnu 
le peuple, et sils ny avaieni qu'unevoix comme les imtres, la 
liberie commune serait leur eselavage, el ils nVmraienl aucun 
inlerel a la deleudre, parce que la plujiarl des resolutions 
scraient conlre eux. » 

La null du i Aoul a ele Tabolition des derniers vesliges du 
regime IcodaL Mais, en I'ealile, que resiait-il alors de ce 



BOISSEAIT ET L\ REVOLUTION 



157 



r^me? Amun pouvoir politique, la royaute ayanl tout 
absorb*' : il nn resiail que ties privileges el des prerogatives. 
Voilu ce qu(* In tiuil dii 4 AoiU a alioli pour lou jours. Montes- 
quieu ent-il approuvi' ceiie rrvoluthin, lui qui di^sail ; * Aholis- 
se3B dans une monarehie les prt^rogalives de seigneur du 
rlerge, de la noblesse el des villes, vous auiTz bienlot un 
fttat jiuputain% ou bien un Elal despoliqne (1). * L*Assemblec 
roiistituaule VDulail-elh' ft^ader un Kliit rlpspotique f Non. Elle 
iravuillait done a fonder^ selon MouTesquieu, un Etat popntaire. 
Or esl-ce la re que Monii^squien voulail ou desinul t Non 
cneore, car, dans sou labltan de la constitution anglaise, qui 
emit eerlaiuemenl son ideal, il dtsait : t Le corps des nobles 
doit ^ti*e hercdiiaii'e.,. II fatil qu il ait un livs grant! intenH u 
conserve!' s<»>!; pn-rogalives odieuses par elles-meuies^ el qui, 
iluus uti VaiM libre, doiveut toujours tire en danger . * Monties- 
quieu n adin4Htait done pas la suppression de ces prerogatives 
dans un Kiiil libn\ pnisquil indiquait les movi'ns de les fii-e- 
server. El ee pendant, il appeluit et^ regiuie une iilicrtt' potiti- 
que extreme, II separait done lout a l^iit de sa pensee la liberu!? 
el legidile. L'Assembleeconsliluante adopia une doctrine louie 
C4intraire. Ceiu* doctrine est celle de llonsseiui : « Si Fan n^- 
cherche i*n qrioi i-onsLste pn'risenierit le plus griUnlbii^n <!e 
tons.** on irouvc qu'il se reduii a ws deux objets principaux : 
la liberie el ri'gidilf' ; la liberl*', parce ipie innlt^ di'iteuilanee 
pariieuliere est aulant de loice 6Ut* iiii i orps de I Elal; i e^a- 
lite parte que la lilyerte tie pent sutsinter sans elle (2), » 

Vieiit enlin la Declandion des droits ile 1 liomme et dii 
dloyen. Esl-il ni*crssaire de prouver qu'un let arte ne vienl 
point de Montesipueu, mais de J. -J. llousMniul^ Quoi de plus 
contraire au\ pnncipes et aux liat>ifiides d esprit de Tauteur 
de Vf'^spnt des Ims que cette theorie abstniite, a prion, de 
droits absolus, inalienahles, iuqn'esi'riptibles 1 Au contraire, 
quoi de plus eonforme a la poliiiquc du Contrat social ? Sans 

(li L, II, c. IV, 

(2) Conir, $oc(al, I, II, c. xu 



4S8 LKS TEMPS llOt>ER?fES 

doute, Hotisseau n'a pas fait iinft table dcs droits naturals de 

rhomme ; l^I cetle table, Ics consrituanls Tout Ibrmee avoc !es 

idees de Yollaire el de Monlesquieu, loul aniaiiT que de 

L-L Bousseaii. Mids Tacte m^me de la deelamtion est-il aiitm 

se que !e eontrai passe- entre tons !es membres de la 

naunaiiie, selon les idees de liousseau ? N'esi-ce pas 

oneialioo dps elauses ot des couditiojis de ee conlrat t 

• niluence de J.-J. Rousseau a done ele toule-puissaiiie sur 

!tes cssentiels et fondamenlaux de la rtHoliition. I] m. faul 

pas dire qif t) I'a e^aree, a moius de soiitenir qu'elle a ele 

di>s Jo premier jour, et qu'ellc n'a eie qirtin long ega- 

il. Mais je ne discule pas en ee moment avee ceux ipd 

!nl uinsi (1); je parle a ceux qui parrajjfenl la levoluiion, 

II aeeeplent la premiere moitie et en detestenl laseeonde. 

^uK-la qu'il ne serait jias juste de rejeler Joule la faule 

iseau, el de rapporter tout I'honneuri Montesquieu, 

is serail-il vnu que Housseau IVil pour quelr^ue ehose 

a seconde partie de la revoluiicm, et que ses prineipes 

sent responsable de ce que Toil a appele le (ifouverne- 

menl revolulionnaire ? 

D'abord on ne peut trouver dans J. -J. Rousseau rien qui 
puisse justifier de pres ou de loin le regime de la lerreur. 
J'en irouve m^me la condamnation aniicipee et frappanie dans 
le passage suivant : « Qu'on nous dise qu'il est bon qu'un 
seul perisse pour tous, j'admirerai cetle sentence dans la 
bouche d'un digne et vertueux patiiole qui se consacre volon- 
tairement et par devoir a la mort pour le salut de son pays ; 
mats si Ton entend qu'il soit permis au gouverncment de 
sacrificr un innocent au salut de la multitude, je liens eette 
maxime pour une des plus execrables que la tyrannic ait 
inventees... Loin qu'un seul doive perir pour tous, tous ont 
engage leurs biens et leur vie a la defense de chacun d'eux, 
afin que la faiblesse particuli^re fut toujours protegee par la 

(1) Nous examinons cette opinion dans I'lntroduction de cette 
nouvelle Edition. 



ROITHHKAIT ET I.A HfiVOIATION 459 

force piibliqrio, el rhnqiic motiilire pur tnul IKtal. Aprts avoir, 
par Mipposition, i*eirafiche dii peiipleim inrlividy apres raiUrc, 
prpssrz les paiiisans de eelle niavime a mimx expliqiior et? 
qrrils e»leiKl«*nt par le corps fU'f'Ktat, vl voits vcrroz (juih U» 
rnltiMiirtt a la fin a tin |)oiit mnribrr (rhfimnies qui iii^ srmt pas 
Ic peupli% inaiii les oOldors du pcniple (1), i Ne st'iiibLe-t-il pas 
qii'rin lei morreaii ait <Mi' ecrlt iipn\s les hitles odiruses ct 
fralririden de IKi ? 

Mais cHiblions les aries ; coosiderons les pHiieipes ; peut-on 
dire que 1<* gouvern<*meiii de 93 vienne du Contrnl sorial .* Je 
tic fa is a cell e opinion qu'une objection; riiaiH ellr* me pandr 
decisive, Le jjouveineuiciU n'^volmioiinaire, loin d'etre ra[»pli- 
calion rigoureuse dc la doctrine de la soiiverainele du peuple, 
eii a ele la violation, II est soili en elTcl i\r linsurreeiion 
ci*nlre rAsscinblee natioriale; it aelcune oligarchic popniaire, 
une usurpation d'en has, iine diciaiun* opfjressive, tlecor«''e du 
ijoiu de %alul public. Srui i^rineipe n'elait en realilf'^ que le 
principe tnachiavclique de la raison d l^tat, iiiis an service di*s 
fureurs (m|»ulains. Qiw re ftouvernemenl ail etc enei'gique, et 
ait conlribiic ii suuver la patrie par une <'\tr{>ine conceiitratiun 
de (HUivoir^ en meuie temps qu'il la deshonorait f>ar eb'S 
cruaules absurdcn, nous radiuetioiis volonlii'rs; car la lyrannie 
II 'a jamais manrpie d'energic : iiiais enlre re gouveraement et 
le prlnci{w' de la souveniineie du peuple nous ne voyons nen 
de cominun. Autreuicnt, il suHirait a tout individu de dire 
comine Louis XIV : le peuple, cest moi, pour s*arroger le 
droit do tout tairc. 

Je cratns dc marrcicr iro|> longlcinps sur ceite curieusc 
question di* I iulUieut*e dc Housseau sur la re%olution Irunvaise* 
Maisjene puts mem packer de citer en dernier lieu la page 
suivantts qui prouve la perspicaei(e|mliliquedei.-J. Itousseau 
el la profondeur de ses vncs. II sa^cit dun projel de Tabbe de 
Saint- l*ierre, qui cousistail a elablir auioiu* du niomirque un 



(1) De r^couQimo politique (ftrl. de tEncffchpiiit)* 



460 LES TEMPS MODBBXES 

certain nombre ile eonseils elus an scrulin. < 11 faudrait 
eomme